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1807, 10-12, t. 30, n. 324-336 (3, 10, 17, 24, 31 octobre, 7, 14, 21, 28 novembre, 5, 12, 19, 26 décembre)
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MERCURE
DE
FRANCE ,
LITTÉRAIRE ET POLITIQUE .
TOME TRENTIÈME .
VIRES
ACQUIRIT EUNDO
A
PARIS ,
Chez ARTHUS - BERTRAND , Libraire , acquéreur du
fonds de M. Buisson et de celui de Mme Ve Desaint,
rue Hautefeuille , N° 23 .
༢
1807 .
(RECAP
)
hobo
:
.6345
V.
Ju
1807
( N° CCCXXIV . )
DEP
( SAMEDI 3 OCTOBRE 1807. )
MERCURE
DE FRANCE.
AVIS.
LES Propriétaires du Mercure et de la Revue Littéraire ont
cru devoir réunir ces deux Journaux . Le nom du Mercure
a été conservé comme le plus ancien.
Un Prospectus, qui sera envoyé incessamment aux Abonnés,
développera les motifs et les avantages de cette réunion.
POÉSIE.
wwww
FRAGMENT D'UN POÈME NOUVEAU (1),
{ Arthur , frère d'Olcan qui règne dans l'île de Wailte , vient visiter
Elfride , reine d'Angleterre ) .
Un léger bruit , que chaque instant redouble ,
Annonce Arthur , qui sous un air serein
Cache toujours son fidèle chagrin .
Devant Elfride un moment il se trouble ,
Et calme il dit : « Honneur du trône anglais ,
Reine aux Wailtains si douce et si propice ,
Trois fois salut ! Votre main protectrice
Daigua sur nous répandre ses bienfaits ,
Un
(1 ) Les Rosecroix , poëme en douze chants ; par Evariste Parny.
vol. in- 12. A Paris , chez Renouard , libraire , rue Saint-André-des- Arcs ,
et chez Debray , Barrière des Sergens . --Le
tiré du second chant.
u que nous citons , est
V.
30
529731
Ат
[
5
.
cen
MERCURE DE FRANCE ,
O que toujours croisse votre puissance !
De l'amitié , de la reconnaissance ,
J'apporte ici l'hommage mérité.
Un don si pur jamais n'est rejeté . »
Tandis qu'il parle , aux regards de la reine
On exposait quelques débris d'Athène .
Des urnes d'or , des marbres précieux ,
Les traits divers des héros et des dieux .
Viennent après les voiles d'Arménie ,
Chypre et Naxos , l'odorante Arabie ,
Les fins tissus que l'Inde a colorés ,
Et que l'Egypte à Venise a livrés .
Enfin paraît l'ingénieux ouvrage
Que seul encor connaît la main d'Arthur ,
Chef-d'oeuvre où l'art , d'un doigt mobile et sûr ,
Marque du tems le rapide passage.
Au prince alors Elfride s'adressant ,
De l'amitié j'accepte le présent ,
Les voeux flatteurs ; et vous , fils d'Ageline ,
Imitez-moi : l'amitié vous destine
Un don moins riche et sans doute plus doux .
C'est le tissu qu'obtint de votre père
Le roi français père de mon époux .
Leur union fut constante et sincère .
Sans pompe et seul , quelquefois Athelcan
Devers Paris allait chercher Gontran .
Sur ce long voile une aiguille fidelle
De ses amours fixa le souvenir ;
Et d'Agéline , aussi tendre que belle ,
Ainsi les traits vivront dans l'avenir.
Combien ce don est cher à ma tendresse !
Je n'ai point vu ce tissu précieux
Dont votre époux vantait l'heureuse adresse
Et qu'à mon frère il refusa sans cesse .
Reine , ordonnez qu'on l'expose
2
mes yeux . >>
Voilà ce don plus doux que magnifique.
Arthur écoute , attentif et troublé ;
Et par son chant un ménestrel explique
Le long tissu lentement déroulé.
>> Jeune inconnu , dit la jeune Agéline ,
Qui fuyez-vous ? par quel main blessé ?
Je m'égarais dans la forêt voisine ,
Quand des brigands le glaive m'a percé.
La pauvreté peut être hospitalière :
OCTOBRE 1807 .
5
دمح
Pauvre je suis , et mon père est absent ;
Mais je connais son coeur compatissant ;
Venez , entrez dans notre humble chaumière. »
Cette Française est rose de beauté ,
Rose d'honneur , et rose de bonté. >>
« Sa main 'prudente a guéri la blessure
De l'étranger qu'elle croit un vassal.
Il aime , il plaît ; sa tendresse était pure ;
En lui le père adopte son égal.
« Je reviendrai pour ce doux hyménée ,
et toi , l'épouse de mon coeur , Dit-il ;
A mes rivaux oppose ta froideur.
L'Amour punit la main deux fois donnée. ».
Mais Agéline est rose de beauté ,
Rose d'honneur et de fidélité.
« Sur ce rivage arrivent des pirates ;
De la bergère ils retiennent les pas ;
L'un d'eux saisit ses mains si délicates ;
Le père en vain lève son faible bras .
Sur le vaisseau pleurans on les entraîne .
Bientôt de Wailte ils découvrent le port.
On les sépare , on se tait sur leur sort ;
Mais Agéline entend le mot de reine .
Que je te plains , ô rose de beauté ,
Rose d'honneur et de fidélité ! »
<< Entre un soldat : «<< fortunée Fille trop
Mon maître
a vu tes modestes
appas ;
Jeune , et sensible
, il t'offre l'hyménée
;
Parle , et choisis ; le trône , ou le trépas.
Elle répond
: « Je suis simple bergère
.
Le prince en vain descendrait
jusqu'à
moi :
C'est pour toujours
que j'ai donné ma foi.
Je mourrai
donc ; mais épargnez
mon père, »
Pour toi je tremble
, ô rose de beauté ,
Rose d'honneur
et de fidélité
! »
<< Son père vient , dont la voix affaiblie
Laisse échapper des mots interrompus :
« Un roi.... l'hymen.... tu sauverais ma vie ,
La tienne ... hélas ! j'approuve tes refus.
-- Non , vous vivrez , mon père ; plus d'alarmes.
O de l'amour songes évanouis !
Mais le devoir commande , j'obéis ;
Dites au roi » .... Sa voix meurt dans les larmes.
Noble Agéline , ô rose de beauté !
MERCURE DE FRANCE,
J'admire et plains ton infidélité .
« Devant l'autel la victime frissonne ,
Et sous le voile on devine ses pleurs .
Le roi prenant la main qu'elle abandonne :
> Pardonne-moi mon crime et tes douleurs . »
Ces mots soumis , cette voix si connue "
De la bergère avertissent les yeux.
« C'est vous ? c'est vous ? Et du peuple joyeux
Le cri s'élève et va percer la nue :
Règne long-tems , ô toi , rose d'honneur ,
Rose d'hymen , et rose de bonheur ! »
Du ménestrel cesse la voix sonore :
Arthur ému semble écouter encore.
M. PARNY .
EXTRAIT DU RETOUR DE TRAJAN ,
Comédie inédite de M. ARNAULT , membre de l'Institut ( 1806).
( On apporte une lettre a Pline , qui la lit en présence de
l'Impératrice. )
Sénécion , consul , à Pline sénateur ,
Salut . Notre auguste Empereur
D'après votre amitié jugeant de vos alarmes
Veut qu'avant tous vous sachiez quel bonheur
Jupiter accorde à ses armes.
Les Daces par trois fois défaits
Croyaient en demandant la paix
Endormir notre vigilance ,
Cependant que leur chef par un secret accord
Du plus puissant des Rois du nord
S'était ménagé l'assistance .
Nous apprenons bientôt , sans en être surpris ,
Que dépouillant la feinte et redoublant d'audace
Au camp du roi Sarmate on a vu le roi Dace
De son camp dispersé rallier les débris ;
Et qu'il accourt jaloux de venger sa disgrace.
Trajan de ces rapports ne s'épouvante pas ;
Il a de sûrs moyens pour repousser l'orage
Et multiplier les soldats :
La discipline et le courage .
Pour un poste meilleur abandonnant soudain
Celui qu'il occupait , il a su du terrain
OCTOBRE 1807.
S'assurer d'abord l'avantage.
H fuit pour vaincre , on croit qu'il fuit comme vainena
Sur ses pas le barbare à grands pas accouru
En espoir triomphe et nous raille ;
Il apprendra bientôt en ce champ trop étroit ,
Qu'au génie appartient le droit
De choisir le champ de bataille.
La nuit vient : le repos précède les combats .
Dépouillant l'appareil de la grandeur suprême ,
L'Empereur lui seul ne dort pas ;
Il visite le camp et voit tout par lui-même.
Au plus dangereux poste il était parvenu
Lorsqu'un soldat l'a reconnu
Et s'écrie : ô César ! si j'ai bonne mémoire ,
Demain revient le jour où le peuple romain ,
Pour son bonheur et pour sa gloire
T'a proclamé son souverain ;
Tes présomptueux adversaires
Demain , à l'Univers auront appris comment
Rome de ton avénement
Veut fêter les anniversaires .
Il dit et saisissant un brandon à ces feux
Qui du camp marquent la limite ,
D'une main joyeuse il l'agite ,
En criant : ô César ! vis à jamais heureux !
Le camp se réveille et l'imite .
Par chacun à la fois mêmes voeux sont formés ,
De semblables ' flambeaux tous les bras sont armés
Et l'on serait tenté de croire
Que ce camp , d'ennemis pressé de toutes parts
Est l'enceinte paisible où les enfans de Mars
Font la fête de la Victoires
Le jour enfin renaît et la guerre avec lui,
A peine le soleil a lui
Que hors du camp nos légions s'avancent.
Avec fureur sur nous les barbares s'élancent ,
Fougue imprudente , effort stérile et vain
Qui leur fait rencontrer leur perte
Dans ces forêts d'acier , contre ces murs d'airatn
Dont chaque phalange est couverte.
Déjà plus d'un brave a vécu .
Repoussé , mais non pas vaincu,
L'ennemi pourtant se rallie.
Mais soudain son ardeur semble se ralentir;
De rang en rang même on public
8 MERCURE DE FRANCE ,
Qu'un nouveau coup sur lui vient de s'appésantir.
Les Daces en deux parts divisant leur armée
-S'étaient flattés d'anéantir
La nôtre au jour naissant tout à coup enfermée .
Le projet était grand ; mais pour l'exécuter
Que d'obstacles à surmonter !
Il fallait franchir un passage ,
Embrassant d'une part les longs circuits d'un mont
De l'autre retréci par des marais sans fond ;
Dans ce chemin le Dace aveuglément s'engage .
L'Empereur l'y poursuit : et comme il prévoit tout ,
Comme déjà les siens sans que rien les arrête
Ont été du dédale occuper l'autre bout ,
Il lui ferme à la fois la marche et la retraite .
Dès -lors nos fiondeurs , nos archers ,
Qui du mont occupent le faîte ,
Sans craindre l'ennemi font pleuvoir sur sa tête
Les bois , le fer , le plomb , les débris de rochers .
Nul repos n'interrompt cette affreuse tempête .
Aux piéges qu'ils tendaient les barbares surpris ,
Jettent d'épouvantables cris .
Devant eux , derrière eux . sur eux toujours présente ,
La mort dans tous leurs rangs porte sa faulx sanglante .
D'un péril vers un autre incessamment chassés ,
Où fuir le vainqueur qui les presse ?
Quel parti reste à leur détresse ?
A travers ces marais que l'hiver a glacés ,
Les malheureux se précipitent.
Mais des dangers plus grands que tous ceux qu'ils évitent ,
Sous leurs pas incertains ne sont-ils pas cachés ?
Par la chute des rocs au rivage arrachés ,
En mille endroits déjà la glagesest entamée.
Nous l'entendons crier , nous la voyons fléchir.
Elle n'a pas pu soutenir
Ce fardeau de toute une armée !
Trop tard les Daces effrayés
Ont voulu ressaisir le sol qui les rejette ;
L'abîme s'ouvre sous leurs piés
Et se referme sur leur tête .
Trajan , qui sur ces bords ne voit plus d'ennemis ,
Trajan , précédé de sa gloire ,
Retourne dans la plaine achever la victoire ,
Et fait plus qu'il n'avait promis .
Son génie est encor plus grand que son courage.
Dès qu'il a paru tout a fui.
OCTOBRE 1807. 9
Venir , voir et vaincre , pour lui
D'un moment à peine est l'ouvrage.
Quoi de plus ? Le Sarmate en ses tristes Etats
Va déplorer son imprudence ,
Et du vainqueur le Dace implore la clémence .
La clémence aussi bien que l'intrépidité
Ne s'épuise jamais dans le coeur d'un grand homme ;
Trajan pardonne encore .....
M. ARNAULT.
CONSEILS TIRÉS D'UNE POÉTIQUE EN VAUDEVILLES .
Sur l'Air : Du Curé de Pompone .
DANS nos écrits , dans nos discours
Evitons l'imposture :
Tâchons d'être entendus toujours ;
Fuyons la boursouflure :
Ne conspirons point au succès
D'une fausse éloquence ;
Et puisque nous sommes français ,
Parlons français en France.
G***.
AUX ACADÉMIES , SUR LES ÉLECTIONS .
TRIBUNAUX de l'esprit , littéraires Sénats ,
Craignez deux questions quand vous devez élire ;
Faites que le Public ne puisse jamais dire :
« Pourquoi tel en est-il ; et tel n'en est-il pas ? >>
ENIGME.
ON vous annonce une maison
A louer en toute saison :
Elle a deux portes , trois fenêtres ,
Du logement pour quatre maîtres ,
Même pour cinq en un besoin ;
Ecurie et grenier à foin .
Est-elle en un quartier qui pourrait ne pas plaire ?
Aussitôt le propriétaire
Avec quelques mots qui font peur
Et sa baguette d'enchanteur ,
Enlève la maison meubles et locataire ,
Et fera tant qu'il la mettra
En tel endroit qu'il vous plaira.
10 MERCURE DE FRANCE ,
A
On connaît cet hôtel célèbre
A son écriteau singulier
Pris dans Barême et dans l'algèbre ,
Et l'on trouve au calendrier
Son nom et celui du sorcier .
LOGOGRIPHE.
ON me porte à la cour , aux champs comme au palais
Et pourvu de sept pieds , je ne marchai jamais .
Si tu m'en coupes cinq , tu vois bientôt paraître
Un pronom possessif , une conjonction
De l'astre qui nous luit la révolution ;
Si tu m'en laisses trois , je serai de ton être
L'immortelle moitié , le liquide élément ,
Du foudre le séjour , de bons mots un recueil ,
L'animal dont la peau refusée au cercueil
Sous les enfans de Mars se fait entendre au loins
Je mesure le drap , si par un choix heureux
Tu sais de mes sept pieds assembler deux fois deux ;
Avec cinq pieds je suis , ce que tu fus , lecteur ,
Es ou bientôt seras ; avec six , en ton coeur
L'objet que tu chéris . Enfin pour dernier trait
Pour achever ici de faire mon portrait ,
Au couchant comme au nord , à l'ouest , au midi ,
Mon corps contre ma queue est souvent ton abri .
CHARADE.
On peut , même à Paris , voir encor mon premier ,
Dans un jardin , lui seul , composer mon entier ,
Donner asyle à la tendre fauvette :
Mais taisons -nous ; ċar bientôt mon dernier
Pourrait , sans le vouloir , effrayer la pauvrette .
M. LAURENT .
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Plume .
Celui du Logogriphe est Mariage , où l'on trouve mari , âge , ame
ami , air, mer , amer , rage , rime , ire , ramage.
Celui de la Charade est Char-pie.
OCTOBRE 1807.
11
LITTERATURE . - SCIENCES ET ARTS .
( MELANGES. )
HERMODORE ET EUPHRASIE .
Anecdote athénienne.
Il y avait dans Athènes ( c'était au tems de Périclès )
deux Ecoles fameuses , dont les principes paraissaient
différer étrangement.
L'une avait pour chef Hermodore , vieux rhéteur,
qui frondait les opinions à la mode et censurait amèrement
les moeurs de ses concitoyens. Il voulait fonder
une secte de rigoristes.
Une femme , Euphrasie , était le chef de l'autre
Ecole . A cette époque , les femmes, dans la Grèce , pouvaient
, sans craindre le ridicule , se dire poëtes et
même philosophes. Sapho , Corinne , Télésille , Praxile
avaient déjà brillé dans l'une et l'autre carrière.
Euphrasie était jeune encore : son Ecole ne florissait
que depuis quinze ans au plus . Sa conduite avait toujours
été sans tache , quoique sa morale ne fût pas austère.
Cette philosophie qu'Hermodore appelait avec
dédain moderne , et contre laquelle il ne cessait de déclamer
, Euphrasie en professait hautement les principales
maximes.
Les systêmes des chefs de ces deux Ecoles influaient ,
comme il arrive presque toujours , sur leurs opinions
en littérature. Il suffisait qu'Euphrasie eût parlé avec
avantage dans son Ecole , d'un poëte , d'un orateur ,
pour qu'Hermodore s'efforçât aussitôt de prouver que
cet orateur était sans éloquence , et ce poëte sans verve.
Il critiquait sur-tout les modernes , parce qu'Euphrasie
avait parmi eux beaucoup d'amis. Que de mal ne
disait-il pas des poetes tragiques Euripide et Agathon ,
des poëtes comiques Eupolis et Cratinus ! C'est qu'ils
vivaient encore , et que notre censeur ne voulait reconnaître
de talent que dans les écrivains du siècle
passé.
Les jeunes Athéniens , au milieu de ce tourbillon
12 MERCURE
DE FRANCE
,
d'opinions contraires , ne savaient sur quoi se fixer :
ils se demandaient ce qu'il fallait blâmer ou applaudir.
Les hommes de génie , presque toujours modestes et
timides , ne publiaient point leurs ouvrages , dans la
crainte de trouver des deux parts , au lieu de critiques
impartiaux , des juges passionnés et injustes.
Quelques hommes bien intentionnés virent qu'il était
tems de faire cesser cette lutte fatale aux talens. On
alla consulter sur les moyens d'exécution , le plus sage
des philosophes d'Athènes , Socrate : ( ce ne fut que
plusieurs années après qu'à la honte des Athéniens on
lui fit boire la ciguë...... )
Socrate répondit , à sa manière , en interrogeant
ceux qui lui demandaient des réponses .
<«< Existe -t - il deux couleurs plus différentes que le
jaune et le bleu ? - Socrate , nous ne le croyons pas.
- -
d'un
>> Et que fait notre grand peintre Panoenus quand il
veut produire la belle couleur verte d'un laurier ,
palmier ? Comment le saurions- nous , Socrate ? c'est
là l'art du peintre. - Je vois bien qu'il faudra que je
vous apprenne ce que n'ignore pas le plus médiocre
artiste. Quand Panoenus veut une couleur verte
il prend un peu de bleu , un peu de jaune , il les unit ,
les mêle sur sa palette , et l'on voit paraître la couleur
du laurier ou du palmier..... » Socrate les quitta ; Alcibiade
l'attendait.
-
Ceux qui l'avaient consulté , comprirent cette espèce
d'apologue . Rapprochons , se dirent-ils , unissons les
deux rivaux ; les couleurs tranchées disparaîtront ....
Mais comment opérer d'abord une entrevue ? ………..
Voici comme on s'y prit.
On avait préparé sur les bords de l'Ilissus , une fête
brillante pour célébrer le retour de Périclès qui venait
de forcer à la paix les plus dangereux ennemis d'Athènes.
Des amis communs trouvèrent moyen d'attirer à
cette fète Hermodore et Euphrasie. La foule de leurs
partisans les accompagnait. Tous deux se rencontrèrent
près d'un petit bois d'oliviers. Hermodore détourna
les yeux d'un air irrité en reconnaissant sa rivale ;
Euphrasie se mordit les lèvres , mais ne parut pas trop
fachée de l'événement.
OCTOBRE 1807 . 13
Dans cet instant même , on entendit un choeur de
jeunes garçons et de jeunes filles qui chantaient une
Ode de Xanthus sur la douce concorde : le choeur parut ;
tous ceux qui le composaient , avaient à la main des
branches d'olivier et sur la tête des couronnes de myrtę
et de laurier. Ils allaient faire des sacrifices dans le
temple de Minerve. lis invitèrent Hermodore et Euphrasie
à se mettre à leur tête . L'un et l'autre résistèrent.
Lors une voix s'éieva dans l'assemblée : « Chefs
de deux célèbres Ecoles , expliquez -nous les vrais motifs
de votre mutuel éloignement . Peut-être vos opinions
different moins que vous ne croyez....
« Voulez-vous nous prendre pour juges , et répondre
aux questions que je vais vous adresser ? ....
Hermodore et Euphrasie y consentirent. La foule
s'assit en cercle autour d'eux.
Alors un vieil Athénien leur parla en ces termes :
« Ne croyez-vous pas , l'un et l'autre, qu'un Etat ne
peut prospérer que par de bonnes lois et de bonnes
moeurs ; n'avez-vous pas pour principal objet de faire
respecter les unes , d'épurer les autres ?
» Sans doute , s'écrierent à la fois les deux philosophes
; et c'est ce que prouvent nos discours et nos écrits.
N'inspirez-vous pas , en toute occasion , aux
jeunes Athéniens qui suivent vos leçons , l'amour de
leur patrie , l'obéissance aux lois ei une grande adiniration
pour l'héroisme et le génie qui gouvernent maintenant
Athènes ?.....
>> - Nous nous croirions coupables d'en agir autrement......
- >> Puisque vous êtes de même avis sur des questions
si importantes , ce n'est donc que sur des questions
littéraires que vous êtes divisés d'opinions . C'est ce que
nous verrons bientôt.
» Ne regardez - vous pas Homère comme le premier
des poëtes , Pythagore comme le plus vertueux des philosophes
, Eschyle et Sophocle comme d'admirables
poëtes dramatiques ? .....
»> —Oui , oui , s'écria Hermodore; et ces grands hommes
' ont point de dignes successeurs ...... »
Euphrasie allait répliquer, mais l'Athénien l'inter
14 MERCURE DE FRANCE ,
rompit et s'écria : « Vous voyez que vous êtes toujours
d'accord. Pourquoi donc former deux Ecoles et deux
partis ! .... »
Alors il prit leurs mains , et sans beaucoup de violence
, il les unit . Pour la première fois , Hermodore
regarda en face Euphrasie ; il s'aperçut avec étonnement
que ce n'était point là cette femme emportée ,
fière , audacieuse , que son imagination lui avait si souvent
représentée .
« Allons au temple , dit l'Athénien , sanctifier par
un serment une réunion qui doit plaire aux philosophes
comme aux littérateurs. >>>
Hermodore et Euphrasie ne refusèrent plus de se
joindre au cortége .
Mais avant de prononcer le serment , Euphrasie prit
la parole et dit :
« J'ai quelques conditions à proposer. Hermodore ,
vous n'abuserez point de votre âge ; vous permettrez
que dans notre école , je dise quelque bien du siècle
actuel ....
« Accordé , dit Hermodore , pourvu que vous n'abaissiez
pas trop le siècle précédent .
< «Vous me laisserez applaudir Euripide , Aristophane
, admirer Socrate el quelques autres , quoique
tous ces gens-là soient encore vivans.
...
<«< Accordé , dit Hermodore ; mais vous me laisserez
aussi ramener de tems en tems votre Aristophane
à la décence , et blâmer Euripide de ses principes
irréligieux.
« J'y consens , dit Euphrasie. Ce choc d'opinions
quand il ne produit pas la haine , fait jaillir la vérité...»
Hermodore tira de dessous sa robe , un manuscrit
qu'il allait publier contre les systèmes d'Euphrasie ; il
le consuma sur l'autel des sacrifices .
Alors Euphrasie déclara qu'elle voulait que leur commune
école fût désormais désignée sous le nom seul
d'Hermodore. L'âge de son collègue , son ancienne renommée
lui méritaient cet avantage .
On voulut que l'oracle du temple fût consulté sur
les effets qui pourraient résulter de l'association nouvelle.
OCTOBRE 1807 .
15
A ce nom d'oracle , Euphrasie ne put s'empêcher de
froncer le sourcil ; mais voyant qu'Hermodore s'en
scandalisait , elle s'empressa de lui dire : ne craignez
rien , je fus , je serai toujours tolérante et soumise aux
lois de mon pays ; j'aurai le plus grand respect pour
toutes les institutions qu'elles ont consacrées ... »
Voici ce que prononça l'oracle du temple de Minerve
:
Le verd jouira de tout son éclat ; il plaira à tous les
yeux, tant que le jaune ni le bleu ne voudront dominer.
Ce ne fut là une énigme que pour ceux qui n'avaient
point entendu Socrate .
2
Le soir en soupant avec Périclès , Aspasie lui annonça
l'espèce d'hymen que venaient de conclure Hermodore
et Euphrasie. - Périclès sourit. -
On en parla beaucoup dans Athènes , pendant trois
jours au moins . Les uns blâmèrent cette réunion ; les
autres y cherchèrent des motifs secrets , importans...
Les sages applaudirent .
AMAURY-DUVAL.
SUR LA TRAGÉDIE D'ESCHYLE ,
Intitulée PROMÉTHÉE.
ESCHYLE est justement regardé comme l'inventeur de
la tragédie , car le germe de l'art dramatique ne se laissait
pas même entrevoir dans les tréteaux ambulans de
Thespis qui précèda ce poëte grec . Il la créa véritablement
, puisque , le premier, il la découvrit dans ce berceau
grossier , puisqu'il introduisit deux acteurs sur la scène
où d'abord l'on n'en voyait qu'un , et , par conséquent ,
inventa le dialogue qui est l'ame de la tragédie ; puisqu'il
lui donna sa juste mesure en ne lui donnant qu'un intérêt
, et son véritable caractère en la rendant la peinture
des passions fortes ; puisqu'enfin de ses représentations
errantes , il la fixa sur de magnifiques théâtres , et fit
d'une farce populaire le plaisir de tous les peuples policés
.
On croyait à Athènes que Bacchus lui avait apparu
dans ses premières années , et lui avait ordonné de com¬
16
MERCURE
DE FRANCE
,
poser des poëmes tragiques. Il n'est pas étonnant que les
Grecs , naturellement disposés à penser que les poëtes
étaient en relation avec la divinité , et à qui l'on avait
persuadé que Simonide fut sauvé par Castor et Pollux ,
et Pindare élevé par Apollon , adoptassent , en faveur du
créateur de la tragédie , une opinion qui jetait aussi du
merveilleux sur sa jeunesse .
Cependant un dieu lui avait réellement apparu , c'était
son talent ; c'était ce génie qui avait tourmenté Thémistocle
des trophées de Miltiade , qui poussa Alexandre
vers la conquête de l'Asie , et enflamma Démosthène à
l'aspect de la tribune aux harangues ; c'était cette Divinité
secrète qui parle à l'ame de tous les hommes nés
pour une grande destinée ; qui crie à l'un , sois général ;
à l'autre , sois orateur ; à celui- ci , sois poëte ; et qui est
presque toujours le précurseur de leurs succès comme le
guide de leurs premiers élans.
Eschyle n'a pas sans doute autant de régularité que
Sophocle et qu'Euripide. Tous deux ont perfectionné son
invention avec un art admirable' ; tous deux ont mieux
connu la science du dialogue , le choix du sujet , la gradation
du plan , et la vérité du style ; mais la gloire en
retourne encore à Eschyle , qui les avait enrichis de ses
découvertes et éclairés par ses fautes .
c'est
ses
Cependant malgré leur supériorité , il a souvent porté .
la tragédie à un degré aussi élevé qu'eux . Il est même
une partie dans laquelle il n'eut jamais de rival ,
celle des choeurs. Aucun de ses successeurs n'a égalé la
pompe et l'intérêt qu'il sut y répandre. Dans les autres
parties de l'art , ils n'ont point surpassé l'énergie de
vers , l'élévation de ses idées , la force de ses tableaux .
La poësie descriptive est sur-tout celle qu'il sut introduire
avec le plus d'avantage dans ses pièces ; il y déploie
un luxe éblouissant de métaphores , d'expressions
majestueuses , de grandes images. L'épopée n'a pas un
langage plus fastueux que sa diction : il est Homère dans
ses descriptions comme il est Pindare dans ses choeurs .
Quoiqu'Eschyle ait indiqué la terreur et la pitié
comme les deux ressorts tragiques entre lesquels il faut
balancer l'ame pour lui inspirer des sensations profondes
, la terreur est celui qu'il a fait jouer le plus souvent
1
OCTOBRE 1807.
et avec le plus de succès. Le pathétique convenait peu à
ce génie mâle et hardi. Je ne parle pas de l'amour ; je
crois qu'il ne pensa jamais à le présenter au théâtre :
et peut-être son exemple , autant que les moeurs grecques
, détourna-t-il ses successeurs de l'idée d'y introduire
ce sentiment si fécond en situations touchantes ;
mais Eschyle ne rejette pas seulement les peintures
molles et voluptueuses , il s'interdit encore les tableaux
attendrissans. Il semble se plaire à tremper son pinceau
dans les couleurs les plus sombres. L'horreur est l'impression
qu'il recherche. Aussi les apparitions , les tombeaux
, les cérémonies lugubres sont les objets qu'il prodigue
de préférence : il voulait frapper l'imagination
plus qu'émouvoir le coeur .
Doué d'un esprit créateur , il ne négligea rien de ce
qui pouvait faire valoir ses ouvrages. II inventa des
Costumes majestueux , des décorations et des perspectives
pittoresques , des ballets expressifs et pompeux.
On connaît l'effet terrible que dans une de ses tragédie
produisirent les Furies , qu'il fit paraître et agir pour
la première fois sur le théâtre , avec des torches dans
les mains et dés serpens dans les cheveux . Des femmes
avortèrent , des enfans moururent ; on doit juger par là
de la perfection de cette pantomime effroyable. Ainsi ,
Eschyle ne créa pas seulement l'art , il créa encore la
représentation ; et l'on peut dire que la Tragédie sortit
toute armée de sa tête , comme Minerve du cerveau de
Jupiter.
Il composa près de cent tragédies ; elles ne furent pas
toutes couronnées. Il ne triompha même que quinze fois .
De tant d'ouvrages , sept seulement sont parvenus jusqu'à
nous. Le reste se perdit sous les ruines de vingt états
de la Grèce que jeta l'un sur l'autre le tems qui ne
respecte pas plus les empires que les travaux du génie.
Ce que nous avons recueilli est bien fait pour augmenter
nos regrets : quel était ce talent extraordinaire qui
n'est arrivé jusqu'à nous qu'avec quelques rayons de sa
gloire , et qui répand encore dans la postérité une clarté
si brillante !
La première de ses tragédies est Prométhée enchaîné !
Il avait traité l'histoire de ce Titan , en trois pièces ; sa-
B
18 MERCURE
DE FRANCE ,
voir : son larcin , ses liens et sa délivrance. Nous n'avons
que celle où il est question de ses liens .
Ce sujet est excessivement bizarre : c'est Prométhée
cloué et lié à un rocher. Les détails de cette exécution se
passent sur la scène , et présentent un spectacle horrible.
La fable raconte que Prométhée ravit . le feu du
ciel , et que , pour punir son audace , Jupiter le foudroya
, et le livra à la faim insatiable d'un vautour.
Eschyle a pris dans cette tradition les circonstances qui
se mariaient à son plan , et y ajouté celles qu'il a cru
propres à rendre son héros intéressant. C'était déjà sentir
l'art que de savoir ainsi se rendre maître de son
sujet. Il suppose que Prométhée aida Jupiter à monter sur
le trône de Saturne , qu'il lit dans l'avenir mieux que
Jupiter lui-même , et qu'enfin , ami des hommes , il les
sauva , et leur apprit les sciences et les arts : voilà ce feu
du ciel qu'il déroba. Jupiter irrité , l'accable du poids
de sa colère . Mais il faut entendre Prométhée lui-même
raconter son histoire.
J'ai traduit ce passage et d'autres d'Eschyle , en vers ,
comme l'on doit toujours traduire un poëte , mais sans
m'astreindre à la fidélité littérale je n'ai cherché qu'à
rendre le sens . J'ai tâché que cette copie , malgré sa faiblesse
, laissât entrevoir les beautés de l'original.
Prométhée , attaché par de longues chaînes à un roc
sauvage , parle aux nymphes de la mer qui forment le
choeur de cette pièce , car il en fallait toujours dans la
tragédie grècque.
Ecoutez , le silence augmenterait ma peine .
Parmi les Dieux , régnaient la discorde et la haine .
Les uns , de Jupiter
secondant
les desseins
,
Voulaient
placer le sceptre
entre ses jeunes
mains ;
Les autres , de Saturne
embrassant
la défense
,
Soutenaient
hautement
son antique
puissance
.
Dans ce parti brillaient
ces Titans
monstrueux
,
Du ciel et de la terre enfans impétueux
:
Sur leur force ils fondaient
leur superbe
assurance
.
La sage Déïté dont je tiens la naissance
,
Thémis
m'avait
prédit que , domptant
la valeur ,
L'art seul , dans ce débat , nommerait
le vainqueur
.
OCTOBRE 1807. 19
1
J'avertis les Titans : discours vains et frivoles !
Leur aveugle mépris rejetta mes paroles .
Dès-lors à Jupiter qui m'attira vers lui ,
Blessé de leur dédain , je portai mon appui .
Ce Dieu , par mes conseils , joint la force à l'adresse ,
Les attaque , les dompte ; et sa main vengeresse
Fait , en les foudroyant , rouler du haut des airs
Saturne et ses guerriers jusqu'au fond des enfers.
Ainsi de Jupiter j'assurai la puissance ;
Il me doit tout : voyez quelle est ma récompense !
Voyez le prix affreux du trône où je l'ai mis !
Le Tyran ombrageux craint même ses amis .
Mais vous voulez savoir l'objet de sa colère ,
Apprenez tout . Assis au trône de son père ,
Il sut , pour affermir sa naissante grandeur ,
Des Dieux , par ses bienfaits , captiver la faveur ;
Mais aux faibles mortels sa barbare menace
Voulut substituer une nouvelle race .
J'osai seul résister à son cruel dessein ;
Mon zèle courageux sauva le genre humain ,
Qui , tombant sous ses coups , du royaume des ombres
Aurait , sans mon secours , peuplé les rives sombres.
Je fis plus sans projet , sans lumière et sans lois
Les humains dispersés erraient au fond des bois ;
De l'Olympe pour eux je dérobai la flamme :
Je leur appris les arts , et j'éclairai leur ame.
C'est -là ce qui rendit Jupiter furieux ;
C'est-là ce qui me perd : qu'il jouisse ! et des cieux
Où de me tourmenter il se fait une étude ,
Qu'il contemple mon sort et son ingratitude .
Cette exposition , aussi simple que claire , est surprenante
dans une des premières tragédies qui aient été
faites . Du reste , la pièce est sans plan , sans action
sans événemens : c'est une lamentation languissante et
monotone ; on y cherche une tragédie.
Cependant il ne faut pas croire qu'elle manque absolument
d'intérêt , comme la plupart des écrivains l'ont
avancé. Ils s'appuient principalement sur l'impossibilité
où nous sommes de saisir la clé de cet ouvrage. Sans
doute , c'est une allégorie , mais la fable entière est allégorique
; nous plaît -elle moins sous le voile qui la couvre?
Il se peut que cette tragédie renferme une critique
cachée , comme on le prétend ; mais sans s'occuper à en
B2
20
MERCURE
DE
FRANCE
,
pénétrer le sens , cette histoire en elle-même attaches
et le rôle de Prométhée sur -tout est très -intéressant.
8
Familiarisés dès l'enfance avec la fable , nous adoptons
toutes ses données ; mais elle nous serait étrangère , que
ce fait n'aurait pas moins de charme pour nous. Un
être quelconque qui , conservant dans l'adversité son
courage et sa fierté , brave la main toute puissante qui
l'écrase , et semble insulter aux coups du destin , est
toujours un personnage attachant . Philoctète , dans les
déserts de Lemnos rejetant les offres des Atrides , en est
une preuve . Nous épousons la querelle de celui qui est
au-dessus de son malheur , nous détestons avec lui ses
ennemis , et nous condamnons le sort qui l'a frappé.
Voilà ce qui nous plaît dans Prométhée . Son titre niême
de dieu , loin de diminuer notre plaisir , y ajoute les
dieux de la fable , n'étant pas , comme celui de la Bible ,
inaccessibles à l'erreur et à la souffrance , ayant au contraire
les faiblesses et les sentimens de l'homme , ne nous
semblent que des hommes immortels , et nous intéressent
, en ce que , malgré leur supériorité , nous retrouyons
en eux notre nature. Assurés que Prométhée est
en proie à la douleur , il n'est plus pour nous qu'un infortuné
, et son immortalité même le rend plus à plaindre
à nos yeux.
:
D'ailleurs , la sphère où il est placé n'est- elle pas imposante?
Combien notre esprit est flatté de faire reculer
tous les siècles devant lui , et de se transporter à l'origine
du genre- humain ! Cet âge qui se perd dans la nuiť
des tems et qui précède le monde , cette guerre des
dieux , cette stature des Titans , cette lutte de la Terre
et de l'Olympe , ces rochers élevés jusqu'aux nues , ces
combats dans l'espace , ce roi des immortels descendant
sur le trône des airs , la foudre à la main , et renversant
ses ennemis avec les monts qu'ils avaient entassés
tout cela charme l'imagination qui escalade le ciel avec
les Titans , et s'élance au-delà des bornes de l'Univers . Si
le poëme du Paradis perdu produit cette impression , ne
doit- elle résulter aussi de cette fable qui lui ressemble?
On ne peut nier que le Prométhée d'Eschyle et le
Satan de Milton , à cette différence près que le premier
est l'ami des hommes et que l'autreest leur ennemi , n'aient
pas
OCTOBRE 1807. 21
beaucoup de rapport entre eux . Tous deux ont irrité
leur souverain , tous deux sont bannis du ciel , ils lèvent
encore tous deux un front superbe contre la main divino
qui les frappe , et s'attirent par leur fierté de nouvelles
disgraces ; et si l'ange des ténèbres , malgré sa méchanceté
, plaît par son audace , combien Prométhée , aussi intrépide
, et plus généreux , doit plaire davantage ! On en
va juger par l'analyse de cette tragédie.
>
La pièce s'ouvre par une scène où la Force presse
Vulcain d'exécuter le supplice auquel Jupiter a condamné
Prométhée. Vulcain , quoique dieu du feu , et
par conséquent intéressé à punir le vol de ce Titan
éprouve beaucoup de répugnance à servir d'instrument
à la barbarie exercée contre lui . Prométhée est présent
à leur contestation qui se passe dans un désert affreux
de la Scythie , sur le mont Caucase , aux extrémités de
la terre . Le choix du lieu n'est pas indifférent à remarquer.
C'est toujours un mérite de la part du poëte dramatique
de placer la scène dans un site pittoresque :
en parlant aux yeux , on agit plus puissamment`sur
l'ame.
Vulcain , après avoir résisté quelque tems , se décido ,
et apprend à Prométhée son arrêt en ces termes,
Fils de Thémis , tu vois les larmes de Vulcain.
Il faut que je t'enchaîne avec des noeuds d'airain
A ce roc , où jamais ta paupière accablés
Par l'aspect d'un mortel ne sera consolée ,
&
Tes membres , sous les cieux suspendus sans retour,
Noirciront desséchés par les rayons du jour.
Les ténèbres en vain , sur ta tête embrâsée ,
De leur ombre un moment verseront la rosée ;
Le soleil , au matin ranimant son ardeur,
Viendra pour toi des nuits dissiper la fraîcheur :
Tu frémiras sans cesse au lever de l'aurore ;
Et n'auras de repos que pour souffrir encore.
Par quelle erreur , à l'homme accordant ten appui ,
Lui donnas-tu ce feu qui n'était pas pour lui ?
Dieu comme Jupiter , tu crus , dans ta démence ,
Pouvoir du roi des Dieux défier la vengeance ;
Tu te trompais : sa voix te condamne à gémir
Sous des fers où jamais tu ne pourras dormir .
Larmes , cris , rien n'émeut son orgueil invincible .
Hélas ! un nouveau maîtrę est toujours inflexible.
1
22 MERCURE DE FRANCE ,
Après ce discours , Vulcain saisit Prométhée , et lui
attache les pieds , les mains , le corps au sommet du
mont Caucase , et , cette exécution terminée , il se retire
avec la Force qui , en sortant , insulte à ses souffrances.
Toute cette scène est horrible , monstrueuse , indigne
d'être présentée sur un théâtre épuré. Mais on est bien
dédommagé par celle qui suit . Cet infortuné, qui jusqueslà
n'a pas proféré une parole , rompt enfin le silence ,
et , resté seul , gémit ainsi sur son supplice.
voûtes de l'Ether , ô souffle ailé des vents ,
O terre qui créas tous les êtres vivans ,
Sources qui dans les champs précipitez votre onde ,
Fleuves majestueux , mer immense et profonde ,
Toi , Soleil , qui répands des torrens de clarté ,
Voyez tous comme un Dieu par les Dieux est traité !
Voyez les longs tourmens que m'apprêtent leurs haines !
Contemplez sur mes bras les innombrables chaînes ,
Que sut des immortels forger le nouveau roi ;
L'avenir , le présent , tout est affreux pour moi.
De mes maux inouis je cherche en vain le terme .
Que dis - je ? les secrets que l'avenir renferme
Par mes yeux pénétrans ne sont - ils donc pas vus ?
Il ne peut m'arriver des malheurs imprévus !
Je connais trop le sort , le sort irrévocable !
Cédons sans murmurer à sa loi qui m'accable .
Je l'ai voulu ; je dois ces supplices cruels
*
Aux biens dont je me plus à combler les mortels.
Mon audace pour eux ravit le feu céleste :
Ce don leur fut utile autant qu'il m'est funeste ;
Et , source de ces arts qui charment l'Univers ,
En faisant leur bonheur , il causa mes revers .
J'aimai le genre humain : voilà quel est mon crime
Voilà pour quel forfait ce Jupiter m'opprime !
Oui , ce tyran du ciel , et ces Dieux courtisans
De toutes ses fureurs ministres complaisans ,
Viennent de m'attacher à ce roc du Caucase ,
Où , tremblant qu'à la fin sa foudre ne m'écrase ,
Je dois gémir long-tems sur des sommets neigeux ,
Battu par la tempête et les vents orageux .
Ce monologue me semble de la plus haute éloquence.
Le silence de Prométhée qui se tait pendant les détails
de son supplice , n'en a pas moins , et annonce dans le
poëte une grande connaissance du coeur humain. C'est
OCTOBRE 1807. 25
avoir parfaitement saisi le caractère d'un être altier , qui
croirait s'avilir en poussant un soupir devant ses bourreaux
, et qui , resté seul , rend à la nature tous ses
droits. Cette gradation prépare avec habileté le moment
de l'explosion où le poëte a supérieurement dépeint la
plénitude de ce coeur fier et blessé , qui , après avoir
long- tems amassé sa muette indignation , s'ouvre comme
un torrent qui rompt ses digues.
Prométhée débute par des invocations au ciel , à la
terre , aux fleuves , au soleil ; les anciens ont quelquefois
abusé de cette figure que nous employons avec
plus de réserve. Ce n'est pourtant pas une vaine déclamation.
Il est dans la nature que l'être qui souffre ,
et qui n'a personne auprès de lui à qui il puisse raconter
ses peines , s'adresse aux choses inanimées . Il a
besoin d'un confident , et tout le devient pour lui. Mais
Prométhée est dans un cas particulier. Comme la mythologie
anime tout , donne des nymphes aux oudes , des
dieux aux vents , ce sont des divinités qu'il appelle à
son secours. Au milieu de ses plaintes , il entend voltiger
autour de lui , il regarde et aperçoit les nymphes de
Océan. Elles s'empressent de lui annoncer qu'elles
viennent pour le consoler. Ici Eschyle a encore senti
la vérité. Il n'eût pas été naturel que Prométhée , qui
doit avoir toute la défiance du malheur , adressât le
premier la parole aux nymphes. Il a droit de craindre
de s'épancher dans un coeur ennemi ; c'est un mouvement
très -juste de sa part , de garder d'abord le silence
, et de ne le rompre qu'après être assuré que ce
sont des consolatrices qui paraissent devant lui . Alors
il leur dit d'une voix gémissante.
O filles de Thétis et du vieil Océan
Dont les humides bras environnent la terre ,
Voyez comme l'arrêt du maître du tonnerre
M'attache sur ces monts à des rocs hérissés "
Et me penche tremblant sur des gouffres glacés .
Une nymphe lui répond :
Je vois en frémissant ce spectacle funeste .
Le sceptre est maintenant en des mains qu'on déteste
Jupiter , de l'Olympe usurpateur cruel ,
Achassé les Titans de l'empire du ciel.
24 MERCURE DE FRANCE ,
On voit que Prométhée n'est pas le seul qui ait à so
plaindre de Jupiter. Une grande partie des dieux le
trouve un usurpateur barbare , et ce concours de plaintes
contre l'oppresseur de Prométhée jette encore plus
d'intérêt sur ce dernier . Il continue par ce beau mouvement.
Ah ! me couvrant de fers , que sa main moins barbare
Nę m'a - t-elle englouti dans la nuit du Tartare !
En ces gouffres obscurs du moins j'eusse échappé
Aux regards insultans des Dieux qui m'ont frappé ;
Mais le traître , comblant les affronts qu'il m'envoie ,
Me suspend dans les airs en spectacle à leur joie !
Les nymphes cherchent à le consoler , en déclamant
encore contre Jupiter . Prométhée reprend ainsi :
Un jour viendra pourtant où ce superbe Roi
Malgré mes longs tourmens aura besoin de moi.
Il voudra que soumis je m'abaisse à lui dire
Quel ennemi futur doit briser son empire.
Il viendra , devant moi tour à tour souple , altier
Tantôt me menacer , et tantôt me prier ;
Il croira par ses dons vaincre ma résistance ;
Que j'aurai de plaisir à garder le silence !
Ou si je parle enfin , pour prix d'un tel bienfait ,
Combien il expiera tous les maux qu'il me fait !
Cette obscure prédiction est le noeud de l'ouvrage.
Prométhée l'expliquera - t-il ou ne l'expliquera - t - il
pas ? Voilà l'intrigue. Ce n'est pas - là sans doute une
intrigue forte. Cependant elle amènera , comme on le
verra dans la suite , une scène admirable .
Les nymphes ne font aucune attention à cette prophétie
qu'elles semblent regarder comme le délire d'une
ame altérée de vengeance , et qui prend ses voeux pour
des réalités. Elles demandent à Prométhée la cause de
son supplice ; il leur répond par cette narration que
j'ai placée plus haut ; et l'acte finit ,
Il serait assez rempli pour un premier acte , si les
deux suivans l'étaient davantage ; mais ils sont d'un'
vide qui prouve qu'Eschyle interrogeait encore son talent.
C'est d'abord l'Océan qui , en sa qualité d'oncle
de Prométhée , vient l'engager à fléchir Jupiter par
supplications , et se retire après ce conseil : voilà tout
des
OCTOBRE 1807, 25
Je second acte . Pour le troisième , c'est seulement Prométhée
développant au choeur , en détail , les services
qu'il a rendus aux hommes : il faut convenir que , dans
ces deux actes , il n'y a pas trace de tragédie. On n'y
rencontre nulle part cette progression qui fait croître
l'intérêt à chaque scène , et suspend l'attention du spectateur
comme à un fil qui s'étend sans cesse , et qu'il
craint lui-même de voir rompre. Mais si l'auteur dramatique
ne s'y fait point apercevoir , le poëte s'y montre
souvent , sur- tout dans ce passage du rôle de l'Océan
où il décrit la chûte des Titans.
terre
་
Puis-je oublier Atlas, que son vainqueur cruel
Courba sous le fardeau de la terre et du ciel ?
Puis -je oublier Typhon , cet enfant de la
Cet énorme géant , qui , bravant le tonnerre
S'élança furieux jusqu'aux voûtes de l'air ?
Sa voix était la foudre et son regard l'éclair ;
Des flammes s'élançaient de ses lèvres horribles .
Entassant mont sur mont , dans ses transports terribles ,
Il semblait en espoir dévorer tous les Dieux :
Mais , prenant ses carreaux d'un bras victorieux ,
Jupiter , sur le haut de ces cîmes fumantes ,
Le renversa percé de cent flèches brûlantes .
Le front de ce Titan , que le feu calcina
Vint frapper en roulant les gouffres de l'Ethna ;
Sa chute de Thétys fit retentir les ondes ,
?
Et mugir des enfers les cavernes profondes .
C'est sous ce vaste mont , par son souffle embrâsé ,
Que son corps se soulève et retombe écrasé.
Vulcain y fait rougir ses enclumes tonnantes . *
Un jour en sortiront des sources bouillonnantes
Qui , répandant au loin leurs torrens enflammés ,
Engloutiront les bois et les champs consumés.
Ainsi , quoiqu'étendu sous l'Ethna qui l'accable ,
Le fier Typhon , trouvant dans sa rage implacable
La force de vomir cent tourbillons de feux ,
De ses fureurs encor menacera les cieux .
Voilà certainement une description très - poëtique :
elle rappelle celle qu'Hésiode a faite dans sa Théogonie
sur le même sujet. Le tableau des services. que Prométhée
a rendus au genre humain l'égale sous le rapport
de la poësie , quoiqu'il soit d'un ton différent. Il a même
$6 MERCURE DE FRANCE ,
sur lui l'avantage d'appartenir encore plus au sujet , et
d'être un trait de vérité ; car celui qui est persécuté pour
une belle action , se complaît dans ses détails, et semble
adoucir ses malheurs en s'appesantissant sur ce qu'il y
a de noble dans leur cause. Voici ce passage :
"
Avant que les humains devinssent plus habiles
La raison se taisait dans leurs esprits débiles ;
Pareils aux songes vains , tous les objets divers
Se perdaient , confondus à leurs regards couverts .
D'un bâtiment solide ignorant la structure ,
Dans les bois où leur faim disputait la pâture ,
Comme l'insecte vil que la fange a produit ,
Ils creusaient sous la terre un informe réduit .
Les fleurs , du doux printems odorante parure ,
Les vents qui de l'hiver augmentent la froidure ,
Les épis , dont l'été fait jaunir ses moissons ,
Ne leur révélaient pas la marche des saisons .
J'eus pitié de leur sort et je devins leur maître.
J'éveillai leur raison et leur fis tout connaître .
Je leur appris le cours des astres différens
Qui distinguent les jours et les mois et les ans ,
Le retour ordonné du soleil et des ombres
La liaison des mots , la science des nombres .
Les arts dans leur esprit libre de son bandeau
Vinrent tous , à ma voix , allumer leur flambeau ;
A ma voix , des neuf Soeurs cette mère savante
La Mémoire y plaça sa glace obéissante .
Enfin , par mes leçons , aux rustiques travaux
Leur main assujettit le front des animaux ,
Dompta le fier coursier, et lui servant de guide ,
Le fit bondir sous eux , traîner un char rapide ,
Et créa , sous leurs pas étendant l'Univers ,
Ce bâtiment aîlé qui fend le sein des mers .
1.
J'arrive au quatrième acte que remplit une scène entre
Prométhée et lo , qui vient le consulter sur sa destinée.
11 y a bien quelque grandeur à représenter Prométhée ,
qui connait l'avenir , prononçant encore des oracles
sous les chaînes dont il est chargé : il semble voir un
général captiftraçant dans ses fers un plan de campagne.
Cependant cette scène , à des beautés près , est peu
attachante. Elle renferme des détails géographiques et
historiques qui pouvaient plaire aux Grecs , mais qui
OCTOBRE 1807. 27
sont pour nous sans intérêt. D'ailleurs elle serait absolument
épisodique , si elle ne se rattachait à la pièce ,
parce que d'Io doit naître un demi- Dieu qui renversera
Jupiter, et délivrera Prométhée . Ce détail est brillant ;
mais il est tems de passer à la belle scène qui termine
cette tragédie , et en forme le cinquième acte. Cette
scène est un entretien entre Pométhée et Mercure qui ,
au nom de Jupiter , cherche à lui arracher l'explication
de sa prophétie .
MERCURE.
Toi qui , contre les Dieux trop prompt à t'animer,
Suis un ressentiment que rien ne peut calmer ;
Toi qui pour les mortels , d'une main sacrilége ,
Osas ravir du feu le divin privilége ,
Digne fils des Titans écrasés avec toi ,
Tu veux donc dans les fers troubler encor ton roi !
Quel est l'hymen futur qu'annonce ta vengeance ,
Et qui de Jupiter doit finir la puissance ?
Parle le Souverain :: de la terre et des cieux
Veut savoir à l'instant ce secret odieux .
Crois-moi , point de détours ; leur stérile artifice
Ne pourrait désarmer la céleste justice.
Esclave ,
PROMÉTHÉE.
laisse-là tes discours menaçans .
Ton Jupiter et toi , vainqueurs encor récens ,
Vous croyez qu'assurant un empire paisible
L'Olympe aux coups du sort s'élève inaccessible ;
Mais deux Rois sont tombés de ce trône oppresseur ,
J'en veux voir à son tour tomber leur successeur .
Oui , ce revers l'attend ; sa chute sera prompte !
Comme sur ce rocher je rirai de sa honte !
Mais quant à ces secrets qu'il prétend me ravir ,
Il ne les saura pas ; retourne le servir.
MERCURE .
Cet orgueil inflexible a causé ta misère .
PROMÉTHÉE .
Vil flatteur , oui , je dois tous mes maux à ton père ;
Mais je ne voudrais pas , dégradant mon honneur ,
Les changer un instant pour ton lâche bonheur.
J'aime mieux dévorer le sort le plus sinistre
Que d'être d'un tyran l'esclave et le ministre .
MERCURE .
Tu prends plaisir sans doute à tes cruels liens.
28
MERCURE DE FRANCE ,
1.
PROMETHEE.
Puissent de tels plaisirs , barbare , être les tiens !
MERCURE .
Peux-tu donc me hair ? ai-je causé ta peine ?
PROMÉTHÉE .
Qui, je hais tous les Dieux .
MERCURE.
Ah ! l'excès de ta haipe
Altroublé ta raison !
PROMETHEE.
Je craindrais d'en guérir
Si , perdant ma raison , je dois mieux les hair.
MERCURE .
Dans la prospérité tu serais intraitable .
Hélas !
PROMÉTHÉE.
( Ne pouvant plus résister à ses douleurs.)
MERCURE .
1
Mais quel cri part de ta voix lamentable ?
Il dément cet orgueil que tes maux ont nourri .
Jupiter dans les cieux ne connaît point ce cri.
PROMÉTHÉE .
Il est vrai ; mais le tems qui de tout est le maître ,
Le tems qui s'ouvre à moi , le lui fera connaître ,
MERCURE .
Le tems rend sage enfin , eh ! te l'a-t-il rendu ?
PROMÉTHÉE .
Non ; car si je l'étais t'aurais-je répondu ?
MERCURE.
Réponds donc ; obéis aux ordres de mon père
Veux-tu par ton silence irriter sa colère ?
PROMETHEE .
De ce tort en effet je dois être confus ;
Je lui dois tant !
MERCURE.
Tu joins l'ironie au refus :
D'un Dieu comme un enfant traites-tu l'interprète ,
Eh !
comment,
PROMETHEE .
vil flatteur , veux-tu que je te traite ,
5
OCTOBRE 1807. 29
Toi qui , voyant mes maux , viens encor m'accabler ,
Toi qui par tes discours crois me faire trembler ?
Mais à fléchir mon coeur ta haine en vaiu s'efforce ;
N'attends rien de la ruse , encor moins de la force.
Ecoute : Que d'abord de mes affreux tourmens
Jupiter à jamais brise les instrumens ,
Qu'il me rende à mes droits , au genre humain que j'aime ,
Maître alors de mon sort et digne de moi-même ,
Je pourrai t'expliquer tout ce que j'ai prédit :
Voilà mes derniers mots ; tu peux partir : j'ai dit.
MERCURE.
Prévois-tu les effets de ta rage obstinée ?
PROMETHEE .
J'ai tout prévu ; sors.
MERCURE.
Crains une autre destinée ;
Tremble enfin de souffrir plus de maux qu'aujourd'hui?
PROMÉTHÉE.
Regarde ce rocher , je suis sourd comme lui .
Insensé !
MERCURE .
PROMÉTHÉE .
Crois- tu donc qu'abaissant ma grande aine ,
Servile comme toi , craintif comme une femme ,
J'aille , pour m'affranchir de ces fers inhumains ,
Tendre à mon ennemi de suppliantes mains ?
Qui? moi ! moi conjurer le vainqueur que j'abhorre !
Non ; que plutôt cent fois sa foudre me dévore .
MERCURE.
Tu résistes toujours , et je te parle en vain :
Tel qu'un jeune coursier , ta bouche mord le frein ;
Mais l'orgueil insensé n'est rien qu'une faiblesse .
Cède enfin , malheureux , à ma voix qui te presse . ,
Sais -tu ce qui t'attend ? apprends avec effroi
La tempête de maux qui doit fondre sur toi.
Jupiter , pour punir ton silence coupable ,
Lancera sur ce roc sa foudre inévitable ;
Et tes membres , long- tems avec lui suspendus ,
Sous ces éclats fumans tomberont étendus .
Vingt siècles , tour à tour , passeront sur la terre ,
Jusqu'au jour où , ton front brûlé par le tonuerre
Soulèvera le poids dont tu seras chargé ;
Mais de se lourd fardeau vainement dégagé ,
30 MERCURE DE FRANCE ,
A peine revenant à ta vigueur première ,
Tu croiras respirer la paix et la lumière ,
Un aigle insatiable , au long bec recourbé ,
S'attachant à ton corps dans ses serres tombé ,
Dévorera ton foie et ta chair palpitante ,
Qui renaîtront toujours sous sa faim renaissante.
Il ne s'arrêtera , que lorsqu'un Dieu pour toi
Ira prier des morts l'inexorable roi .
Voilà tous les tourmens dont l'horreur te menace ;
Ne fléchiront-ils point ton imprudente audace ?
De ton sort vainement t'aurai- je prévenu ?
PROMETHEE .
Tu ne m'as rien appris qui ne me fut connu ;
Qu'on frappe ce qu'on hait , c'est le droit de la haine
Je connais Jupiter , j'attends tout de la sienne .
Ainsi , que sur ma tête il lance ses carreaux
Ou des torrens fougueux fasse rouler les flots ,
Qu'il appelle les vents pour me faire la guerre ,
Que dans ses fondemens il ébranle la terre ,
Qu'il tourmente l'Olympe , ou soulève les mers ,
Qu'il m'engloutisse enfin jusqu'au fond des enfers
Ses efforts seront vains , son espérance vaine :
Je garderai la vie , et plus encor, ma haine .
MERCURE .
Je ne te dis plus rien , et je quitte ce lieu .
Malheureux , tu verras si je m'abuse : adieu .
;
Toute cette scène n'est- elle pas admirable? Elle le serait
partout, mais elle paraît unprodige quand on pense qu'elle
fait partie d'une des premières productions de l'art dans
son enfance. On la croirait plutôt composée par Corneille
ou par Racine , tant sa marche a de gradation et d'habileté
, son dialogue de justesse et de précision , ses personnages
de proportion et de convenance. On n'y trouve
pas une faute de goût , on n'y découvre pas un endroit
faible. Mercure parle comme il le doit : chargé par Jupiter
d'obtenir le secret de Prométhée , il emploie deux
moyens très-propres à y réussir , la menace et la prière ,
et s'il échoue , c'est parce qu'il rencontre une persévérance
plus grande que son adresse. Prométhée répond
avec une fierté vraiment sublime. Quoique dans le cours
de l'ouvrage son rôle se soit annoncé avec beaucoup de
OCTOBRE 1807 . 31
force , il semble qu'il ait redoublé de vigueur dans sa
dernière expression . On sent que c'est maintenant que
cette ame altière et ulcérée montre sa blessure toute entière.
Quelle haine énergiquement tracée ! quelle éloquente
intrépidité ! comme Mercure et Jupiter lui-même
paraissent rapetissés devant ce grand caractère de Prométhée
! Chacune de ses paroles renverse , pulvérise
toutes les menaces de Mercure , et quoique ce dernier
soit l'interprète du Dieu qui porte la foudre , on croirait,
en entendant sa victime , que c'est elle qui la lance.
>
Sans contredit la pièce d'Eschyle est très-vicieuse ;
mais un rôle tel que celui de Prométhée , un rôle qui
de scène en scène , d'acte en acte se développe avec une
éloquence véhémente , avec une chaleur progressive
un rôle qui soutient l'attention et remplit le théâtre ,
suffit pour couvrir les défauts d'une tragédie et y jeter
un vif intérêt. Son mérite est si réel que Sophocle lui
emprunta les traits sous lesquels il dessina son Philoctete
, et que les tragiques modernes y prirent le modèle
du Comte d'Essex, de Coriolan , de Warwik , de tous
ces caractères inflexibles dont l'altière opiniàtreté dans
l'infortune plaît à l'esprit et frappe l'imagination . Enfin
, c'est sans doute ce personnage imperturbable
qu'Horace a voulu peindre dans ces vers :
Si fractus illabatur orbis
Impavidum ferient ruinæ.
EXTRAITS.
M. LEGOUVÉ.
DE L'EGYPTE sous la domination des Romains ; par
L. Reynier. Avec cette épigraphe :
Eam rem ( Ægyptii ) ita administrarunt , ut nemini
innotescere posset , ac ipsis solis lucrosa esset .
JUSTINIANI , édic. 13 inpræfat.
Un vol. in- , 1807. A Paris , chez Made Huzard ,
rue de l'Eperon , nº 7 .
LE nom des Romains rappelle à l'imagination tout
o qui fut grand dans l'antiquité . Les conquêtes de ce
32 MERCURE DE FRANCË ,
peuple qui dévora tant d'Empires, et qui sur leurs débris
éleva le colosse de sa puissance , excitent tous les
genres d'enthousiasme. On aime à suivre ces guerriers
célèbres dans leurs courses militaires , parce qu'ils ne
traînent point à leur suite le ravage et la désolation ,
parce qu'ils gouvernent avec sagesse ce qu'ils ont asservi
avec courage , et qu'ennemis des innovations , ils laissent
aux peuples vaincus leurs lois , leurs usages , et
quelquefois meme jusqu'à la forme de leur administration
intérieure. Telle fut leur conduite envers l'Egypte.
Cette puissance , qui intéresse encore lors même qu'elle
a perdu son existence politique et qu'elle se courbe sous
le joug du vainqueur , doit cet heureux avantage à
l'éclat dont elle a brillé pendant une longue suite de
siècles , à sa mystérieuse origine , à la sagesse de ses
lois , à la gravité de ses moeurs , à la pompe de ses
fêtes et à la grandeur de ses monumens. A l'époque la
plus fatale de ses annales , aux jours de son asservissement
sous les Romains , on se plaît encore à suivre
la destinée de ce peuple qui n'a rien fait pour mériter
ses infortunes , et qui ne doit sa chûte qu'à l'impoli
tique de rois énervés. Ses vainqueurs même ne purent
se défendre d'avoir pour lui une secrète admiration ,
sur-tout lorsqu'ils se rappelèrent que les magistrats
d'Egypte avaient formé les législateurs les plus sages
et les plus célèbres de l'antiquité , lorsque leurs yeux
s'arrêterent sur les ruines augustes des palais et des
tours de cette vieille contrée , et lorsqu'enfin ils se
furent convaincus que cette nation qu'ils avaient soumise
conservait encore quelques traces des vertus de
ses aïeux et quelque chose de leur merveilleux génie.
Mais comme l'histoire du peuple vaincu se fond ordinairement
dans celle du peuple vainqueur , à dater
du jour de la conquète , ce qui s'est passé en Egypte
depuis Auguste jusqu'à l'invasion des Arabes n'a point
trouvé d'historiens particuliers et n'a jamais été retracé
que d'une manière superficielle . Pour acquérir quelques
connaissances historiques sur l'état de l'Egypte pendant
cette période , il faut consulter d'abord quelques histo
riens grecs et latins , dans lesquels on peut recueillir
quelques fragmens , et ensuite une foule d'ouvrages qui
OCTOBRE 1807
35
#
tat
5.
cen
semblent n'avoir aucun rapport avec votre sujet ; tels
par exemple , que ceux de Philon , de Josephe , de Sai
das , le Code Théodosien , les Edicts de Justinien ,
Cette difficulté de réunir les notions éparses sur
de l'Egypte pendant la domination des Romainet
l'utilité d'un pareil travail , avait engagé la Classe
littérature ancienne de l'Institut à proposer , pour
prix à distribuer en 1806 , la question suivante
Examiner quelle fut l'administration de l'Egypte depuis
la conquéte de ce pays par Auguste jusqu'à laprise
d'Alexandrie par les Arabes ; rendre compte des changemens
qu'éprouva pendant cet intervalle de tems la
condition des Egyptiens ; faire voir quelle fut celle des
étrangers domiciliés en Egypte et particulièrement celle
des Juifs. De tous les Mémoires envoyés à l'Institut
aucun ne l'ayant satisfait , il proposa le même sujet
pour l'année suivante , et cette fois il a été plus heureux.
Le prix a été décerné à M. le Prévost d'Iray.
L'ouvrage que publie aujourd'hui M. L. Reynier concourut
l'année dernière ; mais l'auteur ne pouvant
- connaître , dit-il , les défauts que ses juges avaient
aperçus dans son travail , ne l'a point reproduit cette
année au jugement de l'Institut . Je ne crois pas qu'il
ait lieu de se plaindre de l'avoir soumis à celui du public
, juge suprême des auteurs et des Académies . Le
pelit nombre de ses lecteurs , car il ne faut pas se dissimuler
que l'érudition est à peu près sans partisans ,
reconnaîtra dans sa manière d'envisager et de traiter`
son sujet un écrivain, qui sait en saisir tous les rapports
, discuter tous les faits , apercevoir toutes les traditions
et découvrir la cause des événemens généraux
et particuliers , et des changemens survenus dans
l'administration et dans l'état civil et politique du
peuple dont il retrace une partie de l'histoire . Je ferai
remarquer encore un autre mérite dans l'auteur de l'ouvrage
que j'annonce , celui de savoir abréger et réduire
- en quelques lignes ce qui se trouve en quelques pages ,
sans rien omettre d'intéressant ; ce qui prouve qu'il
sait beaucoup et surtout qu'il sait bien , et enfin le
mérite de penser avant que d'écrire , ce qui est rare
C.
$4 MERCURE DE FRANCE ,
chez la plupart des écrivains , mais trois fois rare
chez les érudits.
L'auteur a divisé son ouvrage en deux parties : organisation
ancienne du gouvernement et de l'administration
de l'Egypte , et changemens survenus sous la
domination romaine. Il en a agi ainsi , dit-il , pour ne
pas se répéter dans l'examen de la question proposée
et pour éviter l'obscurité. J'observerai qu'il se répète
cependant , et je suis loin de lui en faire un reproche ,
car le contraire me paraît impossible. Ainsi donc son
premier travail , très- estimable en lui-même , peut être
regardé comme un double emploi , et dans tous les cas
comme traitant trop en détail des choses assez connues.
Il paraît que l'auteur a supposé , très à tort selon moi ,
que ses lecteurs avaient entiérement besoin d'ètre instruits
de l'état de l'ancienne Egypte . Je suis persuadé
au contraire que le très-petit nombre de ceux qui liront
J'excellent ouvrage de M. L. Reynier , et mon article ,
possèdent passablement leur Hérodote , leur Diodore
deur Strabon et leur Jablonski. Quant à ceux qui ne
connaissent pas ces auteurs , ils se dispenseront sans
doute de faire connaissance avec M. Reynier. Ainsi je
ne m'arrête point à cette introduction et j'en viens au
travail de l'auteur sur l'Egypte depuis sa conquête..
Ceux qui se sont imaginés qu'Auguste avait envahi
ce royaume pour se venger de Cléopâtre , connaissent
assez mal la politique de cet Empereur. Il avait des
motifs d'une autre importance pour s'en emparer. Toutes
ses démarches avaient pour but d'assurer sa puissance.
Auguste voulait que tout fût calme autour de
de lui. Il savait que l'abondance ferait oublier au peuple
la perte de sa liberté. Mais des bruyères couvraient cette
Italie jadis fertile. La Sicile était épuisée ; le Nil rendait
l'Égypte inépuisablé : voilà la cause secrète de son
asservissement.
Le caractère remuant des Egyptiens qui , sefon
Pollion , se soulevaient pour le plus léger prétexte ,
pour un salut oublié , pour une querelle dans un marché
public , engagèrent Auguste à concentrer la force
exécutive et sur-tout à la remettre entre des mains
toutes dévouées à sa personne. L'Egypte ne fut point
1
OCTOBRE 1807.
55
gouvernée par un sénateur qu'on eût pu redouter ,
mais par un chevalier romain de l'ordre secondaire ,
dont on pouvait disposer comme d'une créature ; de
simples affranchis même furent élevés à ce poste par
Tibère. Un modeste préfet remplaça le souverain ; la
police militaire et très-active fut établie ; toutes les
parties de l'administration se concentrèrent ; trois
légions et neuf cohortes de cavalerie romaine couvrirent
tous les points de l'Egypte , où tout Romain distingué
ne put voyager. Quant à l'administration intérieure
, elle fut conservée telle qu'elle était avant la
conquête ; les nationaux obtinrent toutes les places
secondaires , et leurs moeurs et leurs usages n'éprouvèrent
aucune altération. La caste des prêtres seule,
déjà fort abaissée par les Ptolémées , le fut encore
davantage par les vainqueurs . Cela devait être ; c'était
la seule dont on eût pu redouter l'influence.
-
Je ne suivrai point M. Reynier dans son examen des
changemens survenus dans toutes les branches de l'administration.
Je me bornerai à quelques observations
que la lecture de son ouvrage m'a fait faire. On est
frappé , par exemple , de la ressemblance qui existe
entre certains usages anciens et modernes , et l'on est
surpris qu'un peuple qui a passé par tant de révolutions
, conserve encore aujourd'hui tant de traits de
son antique physionomie , non seulement dans ses
moeurs , mais encore dans son état civil. La classe des
propriétaires romains se trouve avec toutes ses prérogatives
, toute sa fierté dans les mukhtesims d'aujourd'hui
, et les pauvres laboureurs , dans les fellahs modernes
, les mêmes tentatives pour se soustraire à l'oppression
, ont encore lieu parmi ces malheureux esclaves.
Les premiers avaient recours à un patron puissant
qui , en se faisant bien payer , les arrachait à un
propriétaire moins en crédit ; les seconds s'échappent
encore , an milieu des nuits , des champs où toute leur
famille a péri dans les plus rudes travaux . Ils descendent
le fleuve d'Egypte sur quelques débris de bateau
et vont aborder dans un village dont le mukhtesim a
la réputation d'un homme humain et compâtissant ;
mais il faut encore qu'il ait plus de pouvoir que le
C 2
56 MERCURE DE FRRANCE ,
premier propriétaire , sans quoi l'infortuné fellah est
obligé d'aller reprendre des chaînes plus pesantes que
celles dont il avait voulu s'affranchir . Si l'on examine
ensuite l'état de l'agriculture , on verra que les mots
ont changé ; mais que les procédés sont les mêmes
parce que le systême agricole de l'Egypte était basé
sur les mouvemens périodiques d'un fleuve qui n'a
point varié depuis les premiers jours du monde jusqu'aux
nôtres. Seulement les travaux secondaires pour
fertiliser une plus grande étendue de terrain ayant été
négligés d'abord dans les derniers tems de la domination
romaine , particuliérement sous le règne de
Justinien , et ensuite plus négligés encore par les Musulmans
, il n'est pas surprenant que des sables brûlés
couvrent aujourd'hui toute une contrée où se balançaient
autrefois des moissons opulentes. Cependant lẹ
bled vaut à peu près le même prix que du tems de
Justinien , la mesure même n'a pas varié ; l'artab moderne
équivaut à l'artab ancien.
L'époque du gouvernement des Empereurs d'Orient
est celle de la plus mauvaise administration de
l'Egypte. On remarquera avec M. Reynier que ce fut
alors que ce pays fut chargé d'impôts en nature , ce
qui l'épuisa dans peu d'années , parce qu'il ne recevait
rien en compensation , comme dans les premiers
tems de la conquête , et que les propriétaires pressuraient
l'esclave pour ne pas s'apercevoir de la tyrannie
des Romains. Ce fut encore dans ce tems que
le commerce qui avait été si florissant sous les premiers
successeurs d'Auguste , et qui avait jeté un si grand
éclat après la ruine de Palmyre , commença à passer en
d'autres climats. L'Egypte mourait lentement lorsque
les Arabes s'en emparèrent.
M. Reynier termine son ouvrage par l'examen de
l'état des Juifs dans ce pays sous les Romains. Il entre
dans des détails fort curieux qui décèlent toute son érudition
, et fait à ce sujet des réflexions fort justes qui
montrent tout son bon esprit. Cette question doit être
dun grand intérêt , puisque la troisième Classe en a
jugé ainsi . Il me semble cependant que des recherches
sur l'influence que l'Egypte a exercée sur les moeurs
OCTOBRE 187. 57
romaines auraient offert une matière d'un intérêt plus
général : on aurait pu se livrer dans cet examen à des
rapprochemens plus justes qu'on ne pense , et démontrer
cette conquête fut
que pour
Rome ce que celle du
Bengale a été et sera pour l'Angleterre.
L.
ACHILLE A SCYROS , poëme en six chants ; par J. CH. J.
LUCE DE LANCIVAL , professeur de belles-lettres au
Lycée Impérial ; nouvelle édition , corrigée et augmentée.
A Paris , à l'imprimerie de Fain et comp ,
rue Saint-Hyacinthe , n° 25 ; et chez Debray , libr. ,
rue Saint-Honoré , barrière des Sergens. 1807.
Tous les sujets de poëmes épiques ne sont pas susceptibles
de fournir à leurs auteurs une carrière de
vingt - quatre et même de douze chants. De quelque
imagination que l'on soit d'ailleurs doué , on ne peut
étendre que jusqu'à un certain point la matière que l'on
traite. Homère , Virgile , le Tasse , Milton , ont su composer
des poëmes d'une plus longue haleine , parce qu'ils
se sont emparés de sujets féconds par eux - mêmes , et
que leur génie créateur n'a connu d'autres limites que
celles de la pensée . Le repos d'Achille faisant mouvoir
autour de lui tous ces héros armés pour la destruction
ou la défense de Troye , et sa tranquille colère précipitant
même les Dieux dans l'horrible mêlée , Enée
que son amour pour Didon semble d'abord disputer à
ses grandes destinées , qui bientôt laisse à Carthage les
semences de cette haine immortelle qu'elle voua depuis
à Rome , et qui fait enfin contraster , sur les bords du
Tibre , sa valeur calme et religieuse avec le courage
bouillant et quelquefois impie de Turnus ; cette foule
de héros , d'amans et de maîtresses , se poursuivant , se
combattant , se reconnaissant sous les murs de Solyme
et se mouvant en tous sens autour de l'impassible Godefroi
de Bouillon , comme ces corps célestes qui roulent
dans l'espace autour de l'astre leur immobile régulateur
; l'ange des ténèbres soulevant contre Dieu les phalanges
du ciel , et s'élançant des gouffres profonds où la
foudre l'a précipité , pour consommer la perte de nos
2.
38 MERCURE DE FRANCE ,
premiers afeux , ces grands sujets commandaient de
grandes machines. Il fallait nécessairement beaucoup
d'espace pour y faire jouer tous les ressorts qui les meuvent
. Voltaire a resserré la Henriade dans le cercle de
dix chants ; et il a eu raison . Son goût exquis lui avait
révélé qu'un sujet moderne , quelqu'intéressant qu'il
soit , ne peut déployer aux yeux de l'esprit cette étendue
et cette profondeur de perspective que l'éloignement
des tems donne aux sujets antiques. Boileau et
Gresset , l'un dans le Lutrin , et l'autre dans Ververt,
que l'on peut regarder comme des espèces d'épopées , se
sont encore imposé des bornes plus étroites . Ils ont
senti que le domaine du rire était plus resserré que le
domaine du pathétique. M. Luce de Lancival qui nous
donne une nouvelle édition de son poëme d'Achille à
Scyros , l'a circonscrit dans les limites de six chants ;
et en effet il n'en comportait pas davantage. Thétis ,
instruite par le sort , que son fils Achille doit périr
devant les murs de Troye , imagine de le cacher à la
cour de Lycomède , roi de l'île de Scyros , et de l'y
déguiser sous des habits de fille. Ce jeune héros y devient
amoureux de Déidamie et triomphe de la vertu
de cette princesse. Sur ces entrefaites , les Grecs , qui
ne peuvent s'emparer de Troye sans Achille , ont appris
le lieu de sa retraite , et lui députent Ulysse et Diomède.
Ulysse , parmi les présens qu'il destine aux fitles de la
cour de Lycomède , mêle une lance , un casque , un
bouclier. Achille se trahit lui-même à la vue de ces armes
, dont il se saisit ; il se débarrasse des vêtemens
qui le déguisent , et surmontant son amour pour Déïdamie
, il court chercher d'Ilion la fatale journée . Ce sujet
est noble , et même héroïque : mais il n'offre pas à l'imagination
des événemens d'une importance assez majeure
pour y déployer toutes les ressources de la grande
épopée. On voit que cette action secondaire n'est qu'un .
épisode d'un poëme plus considérable . M. Luce de Lancival
l'a emprunté , et même traduit en grande partie ,
de l'Achilléide de Stace , dont il ne nous est parvenu
que deux chants. Ce poële latin avait eu l'intention d'ent
faire un roman poëtique qui devait embrasser toute la
vie de son héros: ire per omnem heroa. Il nous semble
OCTOBRE 1807 . 39
impossible que ce poëme ainsi conçu , eût rempli l'une des
principales règles de l'épopée , l'unité d'action : cependant
il serait trop sévère de le juger sur un fragment. Stace
n'a point achevé son ouvrage , et peut-être l'exécution
en aurait-elle corrigé le plan. Ce fragment , que M. Luce
de Lancival a étendu , qu'il a su se rendre propre par
la distribution de ses parties , et auquel il a donné une
exposition , un noeud et un dénouement , offre un ensemble
assez régulier et assez complet , pour une épopée
du second ordre. Voici le début du poëme .
Je chante ce héros dans l'Aulide attendu ,
Par l'aspect d'une lance à son destin rendų ,
Héros né d'un mortel , demi-Dieu par sa mère ,
Mais au- dessus des Dieux élevé par Homère.
par l'aspect d'une lance à son destin rendu , ne nous
paraît pas exprimer d'une manière assez précise l'idée
de l'auteur. Demi-dieu par sa mère , a peu d'élégance.
Mais au-dessus des Dieux élevé par Homère , ici l'expression
n'est pas à la hauteur de la pensée. Mais qu'au
dessus des Dieux élève encore Homère , vaudrait peutêtre
mieux ; ce vers aurait du moins plus de mouve
ment. Nous en laissons juge M. Luce de Lancival .
Voici des vers qui sont beaucoup mieux faits , et que
nous transcrivons ici avec plus de plaisir.
Le lieu le plus sauvage et le plus retiré
Offre du vieux Chiron l'asyle révéré.
Tout y présente à l'oeil des empreintes sévères ,
Mais non l'aspect hideux des antres de ses frères ;
Là ne sont point ces traits rougis de sang humain ,
Ces javelots rompus au milieu d'un festin ,
Ces coupes mille fois par l'ivresse épuisées ,
Et sur des fronts amis par la rage brisées ;
Mais d'innocens carquois , mais des dards émoussés ,
Mais de vains monumens de ses exploits passés ,
Des monstres qu'il dompta les dépouilles antiques .
Par l'âge désarmé , des goûts plus pacifiques
Occupent maintenant ses fructueux loisirs ,
Et c'est dans ces vertus qu'il trouve ses plaisirs .
Sur l'animal souffrant sa modeste science
Des puissans végétaux faisant l'expérience
Prélude utilement à de plus grands bienfaits ;
40
MERCURE DE FRANCE ,
•
Ou des premiers héros célébrant les hauts faits ,
A son élève , épris d'un sublime délire ,
Il apprend l'ait divin de manier la lyre.
Achille était absent ; de ses rapides traits
Il poursuivait alors les monstres des forêts.
Une table frugale , avec soin préparée ,
Un grand feu , dont la grotte au loin brille éclairée ,
Du chasseur attendait le retour incertain .
Ce Centaure croit voir Thétis dans le lointain ;
Il s'élance , étonné de ses forces nouvelles .
Le plaisir au vieillard avait donné des aîles ;
Il vole et sous ses pieds , qui foulent les sillons ,
Le sol se brise , et roule en poudreux tourbillons ..
Il aborde Thétis ; sous sa main caressante
Il courbe avec respect sa croupe complaisante ; .
Il l'invite à s'asseoir , et d'un pas diligent
Lui-même l'introduit sous son toît indigent.
Il y a dans ces vers des détails très-heureusement rem
dus ; et le tableau qui les termine a de la grace. Mais
comment M. Luce de Lancival qui paraît s'être pénétré
des beautés antiques , et qui en donne tous les jours avec
fruit des leçons à ses élèves , a-t-il pu se permettre un
vers d'un goût aussi moderne que celui-ci , et c'est dans
ses vertus qu'il trouve ses plaisirs ? Comment ce vers
antithétique , et qui a presque la fadeur du madrigal ,
s'est-il glissé sous sa plume , sur-tout en peignant le
centaure Chiron qui faisait succer à son élève la moëlle
des lions et des ours ? Nous invitons l'auteur , qui a
assez de mérite pour aimer qu'on lui dise la vérité , à
faire disparaître cette tache dans la prochaine édition
de son ouvrage. M. Luce de Lancival a su éviter ce défaut
de convenance dans les vers suivans où il peint
Achille au milieu des filles de Lycomède.
Achille est accueilli . Les vierges de Scyros ,
Sans art et sans soupçon , dans le jeune héros
Ne pensent admirer qu'une vierge nouvelle ,
Et leurs regards charmés la nomment la plus belle.
A ses mâles appas , cet hommage muet
Est le seul que d'abord offre un zèle discret ;
Bientôt on s'enhardit , on l'entoure , on l'embrasse ,
On l'invite à s'asseoir à la seconde place;
Déjà le zèle éclate .en murmure confus ,
OCTOBRE 1807 .
41
Déjà l'aimable essaim compte une soeur de plus .
Tels dans un jour d'été , les oiseaux d'Idalie ,
Loin des bois parfumés où Vénus les rallie ,
Quand ils planent de front au milieu d'un ciel pur ,
Et d'un cercle d'argent en couronnent l'azur ,
Sur leur route jeté , si d'un lointain rivage ,
Un autre oiseau , brillant d'une beauté sauvage ,
Dans l'escadron aîlé soudain vient se ranger ;
D'abord surpris , frappé de son air étranger ,
On l'observe en silence , avec crainte on l'admire ;
Un doux instinct vers lui , par degrés les attire ;
Bientôt le nouvel hôte , avec pompe escorté ,
Au toît hospitalier en triomphe est porté.
Ces vers sont excellens , et n'offrent pas la moindre
trace de l'enluminure moderne. Ils ont de plus le mérite
d'être une paraphrase parfaite des sept beaux vers de
Stace que M. Luce de Lanciyal , vehge , dans sa préface
, avec beaucoup de raison , de l'oubli auquel plusieurs
de nos littérateurs , sans doute trop sévères , le
condamnent.
Dans les deux morceaux que nous venons de citer ,
le lecteur a dû apprécier le talent aimable , et le bon
goût du poëte. Il est tems de montrer qu'il sait prendre
tous les tons , et s'élever à la hauteur de l'épopée. Voici
comme il fait l'énumération des peuples de la Grèce
qui s'arment pour venger Ménélas.
Par le récit trop vrai de ce sanglant outrage ,
Dans tous les coeurs Atride a fait passer sa rage ;
Tout s'arme on voit voler , sous le même étendard
Celui que l'Isthme enferme en son double rempart ,
Celui qul voit aux pieds des roches de Malée
Rouler avec fracas la vague amoncelée ,
Les habitans lointains des rives d'Abidos ,
Ceux , plus lointains encor , que vit naître Colchos .
Mars triomphe à son char , plein d'une affreuse ivresse ,
Avec un noeud d'airain , il enchaîne la Grèce .
Vingt Etats différens ne sont plus qu'un Etat ;
Tout homme est citoyen , tout citojen , soldat ;
Partout mêmes transports , partout mêmes alarmes.
Ou de l'or , ou du fer ; ou des bras , ou des armes ;
Chacun paie un tribut : instruite par Vulcain ,
Témèse , à coup pressés dompte , amollit l'airain
42 MERCURE
DE FRANCE ,
.
Le courbe en bouclier , en casque le façonne ;
Du bruit des lourds marteaux Mycène au loin résonne ;
On dépeuple Némée , et du plus fier lion ,
La dépouille est promise au vainqueur d'Ilion ;
Pise fournit des chars , la belliqueuse Epire ,
Des coursiers , dont le yol devance le zéphyre ;
Cirrha , de traits mortels remplit mille carquois ;
De leur parure antique on dépouille les bois ;
Sommets inspirateurs de la Docte Aonie ,
Où vient souvent rêver le Dieu de l'harmonie ,
Doux sommets ! d'un mortel pour venger les affronts ,
La hache sacrilége ose éclaircir vos fronts ;
Plus d'ombrage ; sur l'onde est déjà descendue
Cette forêt de Pins qui menaçait la nue
Et qui , prête à voguer vers de nouveaux climats ,
Présente à l'oeil surpris une forêt de mâts ;
Enfin contre Priam et contre son empire ,
Tout devient instrument , tout marche , tout conspire.
La paix fuit désolée ; on ravit à Cérès
Le fer qui dans ses mains féconde les guérets ;
L'or même , qui des Dieux décorait les images ,
Qui de la piété consacrait les hommages ,
On l'arrache , et poli par des arts meurtriers ,
Il arme les héros , ou pare leurs coursiers ;
Dans leur sanglant projet , les Grecs d'intelligence
N'ont plus qu'un Dieu , c'est Mars ; n'ont plus qu'un cri , vengeance.
Ce morceau est remarquable par la beauté du style ,
et la variété des formes poëtiques . Et peut-être ne doiton
y trouver à redire que l'inversion que nous avons
soulignée. Nous savons qu'une critique sévère pourrait
le blâmer sous le rapport de l'ordonnance générale du
poëme. On pourrait dire que le siége de Troye n'en
étant point le sujet , cette énumération est trop étendue
pour le cadre resserré dans lequel le poëte a circonscrit
son ouvrage. Il existe dans ce poëme une faute plus
grave , c'est la manière brusque dont Achille triomphe
de Déulamie : l'auteur a beau dire , pour s'excuser , que
cette manière est dans les moeurs poëtiques du héros , et
que la séduction eût été un contre-sens dans le caractère
d'Achille ; nous n'en persistons pas moins à croire
qu'il faut une gradation dans le succès de l'amour :
qu'il est vrai qu'Achille ne doit pas se conduire comme
OCTOBRE 1807. 43
un Céladon , mais qu'il ne doit pas agir non plus comme
un Faune ou un Satyre. Il suffit de citer les vers où le
poëte peint cet événement , pour prouver combien notre
remarque est juste.
Il dit , et l'oeil en feu , cherche Déïdamie :
Sous l'ombrage d'un myrte il la trouve endormie ,
S'élance dans ses bras .... « Quels transports furieux !
» Cher compagne ...... » En vain elle invoque les Dieux :
Les voeux ,
les cris , les pleurs , la fuite est inutile :
Sa compagne est un homme , et cet homme est Achille.
Nous en demandons pardon à M. Luce de Lancival ,
mais ce n'est pas tout à fait ainsi , quoiqu'il le préten→
de , qu'Enée devient heureux avec Didon. Nous nous
sommes permis tant de sévérité , parce que nous croyons
pouvoir tout dire à un homme d'un talent aussi recommandable
, et qui se montre si modeste et si intéressant
dans ces quatre vers qui terminent son poëme
La victoire ramène Achille triomphant.
Suspends ici ton vol , Muse ! d'Achille enfant
J'ai peint les jeux , la fougue et l'amoureux délire :
Homère va chanter , je dépose ma lyre .
M. DE MURVILLE.
VARIÉTÉS.
( SPECTACLES . )
THEATRE FRANÇAIS . - Talma , le premier de nos acteurs ,
Talma qu'on attendait depuis long-tems , mais qui devait ,
disait- on , s'éloigner pour toujours de la scène française , a
reparu dans la tragédie d'Edipe . Sa rentrée a été un triomphe.
Honoré de la présence de l'Empereur qui , depuis son retour ,
ne s'était point encore montré au spectacle , accueilli par l'élite
de la société , avec les plus vives démonstrations de joie ,
combien il a dû éprouver de délicieuses jouissances? et qui
ne voudrait acheter ces momens de gloire au prix de quelques
dégoûts ! Que Talma se montre done meins sensible
aux traits d'une critique injuste , que rien ne le détourne de
44 MERCURE DE FRANCE ,
ses travaux dans un art qu'il cultive avec tant de succès !
Il trouvera toujours dans les suffrages du public sensible et
éclairé , la palme due à son talent.
Made Talma qui a fait aussi sa rentrée , a de même éprouvé
d'éclatans témoignages d'intérêt . Comment ne reverrait -on
pas avec plaisir une actrice qui possède au plus haut degré ,
dans les deux genres , le naturel , la décence , la grace , et
ce charme d'organe si puissant sur les coeurs ?
Cependant il ne faut pas que le Théâtre Français se repose
sur ces deux acteurs seuls du soin d'attirer les spectateurs.
Il promet , et on attend avec impatience des pièces
nouvelles . Les auteurs dont les ouvrages sont en répétition
depuis long- tems , ceux qui attendent leur tour réclament
avec quelque raison. Une grande partie du public qui connaît
ces auteurs , et qui a droit d'en attendre beaucoup ,
commence à former les mêmes plaintes . On désire que
les
Comédiens puissent enfin sortir d'un repos si préjudiciable
à leur art et même à leurs intérêts .
OPERA- COMIQUE. Le concours de spectacteurs que les
débuts de Made Belmont et de M. Julien , ont attirés pendant
quelque tems à ce théatre , diminuant tous les jours ,
l'administration
a senti la nécessité de ramener ou de retenir
le public , par quelque nouveauté . On a donné un opéra
nouveau intitulé le Prisonnier Chanteur. Cette fois , tout
a été sacrifié à la partie du chant , et même au talent d'un
acteur. Pour faire valoir la belle voix de M. Martin , on
a imaginé de lui faire jouer, le personnage d'un mélomane
renforcé , et qui plus est , de le placer dans une prison où
il peut , à son aise et sans distraction , se livrer à sa folie
musicale. Il parait qu'en composant le plan du Prisonnier
Chanteur, on n'a eu pour but que de faire connaître toute
la puissance du chant au théâtre de l'Opéra-Comique , et
de prouver que , dans ce genre , le mérite du poëme n'est
qu'un accessoire , car on a soigneusement
évité d'inventer
quelque situation neuve , de lui donner de l'intérêt et de la
vraisemblance
. Il faut convenir qué dans le cas du succès ;
on eût ainsi répondu victorieusement
à ceux qui voudraient
OCTOBRE 1807 . 45
prouver à leur tour qu'on peut s'y passer d'une voix agréable
et d'une bonne méthode de chant . Mais il fallait pour faire
valoir la première opinion , plus que le talent d'un chanteur;
il fallait une musique pleine de mélodie , d'expression ,
de verve ; et malheureusement celle du Prisonnier Chanteur
manque essentiellement de ces qualités . L'ouvrage n'a
donc pu être favorablement accueilli ;; et l'on n'en doit rien
conclure dans cette question , puisqu'on ne saurait dire si
c'est au poëme ou à la musique qu'il faut imputer ce fâcheux
résultat . Qu'importerait à nos lecteurs l'analyse d'un
ouvrage dont le sujet , d'ailleurs très-faible , n'est pas même
neuf, et dont la marche est embarrassée quoiqu'il n'y ait
pas d'intrigue ? Le parterre , après la première représentation
, avait donné des témoignages sensibles de son mécontentement
, cependant on crut pouvoir nommer les deux
auteurs ; ce sont deux jeunes gens , dont l'un , M. Francis ,
a travaillé à de jolis vaudevilles , et doit très-bien réussir
dans ce genre , à en juger par le dialogue même du Chanteur
Prisonnier dans lequel il se trouve beaucoup de mots
spirituels et comiques . L'auteur de la musique est M. Pradère
fils , très-bon professeur de piano , et qui compose bien
pour cet instrument .
VAUDEVILLE. Ce théatre ayant perdu Mad Belmont, a
cherché à piquer la curiosité publique , par des pièces nouvelles.
Ces pièces n'avaient point assez de mérite pour attirer
la foule. Heureusement le Vaudeville n'a pas été privé
à la fois de tous ses soutiens. N'y reste - t - il pas encore
Made Hervey , MM . Desmares , Duchaume , Vertpré , Laporte
sur- tout , très - aimable dans les rôles d'Arlequin , et
qu'on peut citer après les Dominique et les Carlin ? Pourquoi
le Vaudeville se découragerait - il ? Ne conserve - t - il
pas presque tous les acteurs avec lesquels il s'est établi il
y a quinze ans ? Il est vrai qu'il s'est éloigné du genre qui
le constitue , qui a fait ses succès . La ga té franche paraît
avoir fui de son séjour. Elle a fait place aux pensées péniblement
fines et froidement gaies de Dorat et de Marivaux ,
246 MERCURE DE FRANCE ,
ou à des jeux de mots sans sel . Il faut donc que le Vau
deville renonce à ces pièces taillées sur le même patron ,
dans lesquelles le fonds est sacrifié au dialogue , le dialo
gue au couplet , et le couplet à la pointe. Qu'il soit aussi
moins prodigue de ce genre bannal de travestissemens sur
lesquels repose tout l'intérêt et toute l'intrigue de cinq ou
six pièces qui viennent d'y paraître successivement. Depuis
quelque tems , on ne voit plus les actrices de ce théâtre ,
qu'en habits d'homme . -Que deviennent donc MM. Barré ,
Radet , Desfontaines ? Pourquoi les héritiers de la gaîté de
Panard et Favart ne la rappellent - ils pas à leur théâtre ?
N'ont-ils pas d'ailleurs pour seconds MM. Dubois , Gersin ,
Chazet , etc. ? Qu'ils rendent donc le Vaudeville à son véritable
genre , et ils répareront bientôt leurs pertes.
NOUVELLES POLITIQUES .
-
( EXTÉRIEUR. )
ANGLETERRE . L'évacuation de Buenos-Ayres est désormais
certaine. Les Anglais perdent ainsi l'espoir d'inonder
de leurs marchandises , et sur- tout de leurs toiles d'Irlande ,
toute l'Amérique espagnole . De l'aveu des Anglais euxmêmes
, la haîne des Espagnols et des Américains contre
les Anglais , est extrême , et les liaisons entre les deux pays
déviendront plus rares que jamais .
<<
- Il doit paraître à Londres un nouveau journal , intitulé
le Satirique . Les rédacteurs disent , dans leur prospectus ,
qu'on n'y admettra que des articles distingués par une
>> satire mâle et courageuse ; ils promettent , en outre , de
» tenir le fouet d'une main aussi vigoureuse qu'impar-
>> partiale . » Ils prennent encore l'engagement de réfuter
les éloges banaux que les autres journaux donnent aux acteurs
, aux actrices et aux nouvelles pièces . Chaque cahier
sera orné d'une caricature par un artiste distingué. Le
premier numéro paraîtra le 1 ° . octobre prochain.
er
ALLEMAGNE. On a éprouvé , le 11 septembre , à Neuwied
, trois secousses assez violentes de tremblement de
OCTOBRE 1807 .
terre ; la première à huit heures et demie du soir , la
seconde à minuit , la troisieme à trois heures du matin .
Les deux dernières furent les moins violentes . Le tems était
parfaitement calme , mais le ciel était obscurci par des
Ce tremblement de terre n'a causé aucun domnuages.
mage.
-
―
DANNEMARCK . C'est le 7 septembre que capitula le général
Peymann qui défendait Copenhague . Voici les articles
de la capitulation.
er
Art. 1º . Après la conclusion et la ratification de la présente
capitulation , les troupes de S. M. britannique occupe
ront la citadelle .
II Une garde des troupes de S. M. britannique occupera
aussi le chantier .
II. Les vaisseaux et bâtimens de toute espèce , ainsi que
tous les objets et inventaires de marine , appartenant à S.
M. danoise , seront remis à la garde des personnes désignées
par le commandant en chef des troupes de S. M. britannique.
Ces personnes prendront sans délai possession des
chantiers et de tous les magasins et bâtimens qui en dé
pendent .
IV. Il sera accordé aux bâtimens de transport et de prov
vision , au service de S. M. britannique , de venir dans le
port aussi souvent que le besoin l'exigera , pour réembar
quer les objets et les troupes qu'ils ont amenés en Séelande .
V. Dès que les vaisseaux seront hors du chantier , ou dans
six semaines , à dater du jour de cette capitulation , ou plutôt
si faire se peut , les troupes de S. M. britannique remettront
aux troupes de S. M. danoise , la citadelle dans le
même état où elle se trouvera lors de l'occupation . Les
troupes de S. M. britannique évacueront l'ile de Séelande
dans le délai susdit , ou plutôt , si faire se peut .
VI. A partir du jour de cette capitulation , les hostilités
cesseront dans toute la Séelande .
VII. Aucun individu , quel qu'il soit , ne sera inquiété .
Toutes les propriétés , soit publiques , soit particulières , sc
ront respectées sont exceptés les vaisseaux et bâtimens ,,
48 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1807 .
susmentionnés , appartenant à S. M. danoise , ainsi que les
objets de marine qui en dépendent : les employés civils et
militaires au service de S. M. danoise resteront dans l'exercice
de leurs fonctions , dans toute la Séelande . On employera
tous les moyens qui pourront contribuer à la concorde
et à la bonne intelligence entre les deux nations .
VIII. Tous les prisonniers faits de part et d'autre seront
rendus sans condition ; et les officiers prisonniers sur parole
en seront dégagés .
IX. Toutes les propriétés anglaises qui auraient été séquestrées
par suite des hostilités , seront rendues aux propriétaires
.
Cette capitulation sera ratifiée par les commandans en
chef , et les ratifications seront échangées aujourd'hui avant
midi .
Fait à Copenhague , le 7 septembre 1807 .
-
1
( INTÉRIEUR . )
PARIS . 26 sept. Le Tribunat a voté une adresse à S.
M. , le 18 de ce mois. Il a cru devoir , en terminant les fonctions
dont il était investi , renouveler l'hommage public de...
son respect et de son admiration pour le chef- suprême de- .
l'empire . L'adresse finit par ces mots : « Sire , nous osons
« mesurer d'un regard satisfait , l'espace que nous avons
< «parcouru , bien surs d'avoir toujours marché dans les
<< voies de l'honneur et de la fidélité ; et lorsque V. M.
« daigne nous accorder des témoignages solennels de son
« approbation et de sa bienveillance , nous croyons moins
« arriver à l'extrémité de notre carrière politique , qu'at-
« teindre le but de tous nos efforts , et la récompense la
« plus précieuse pour notre dévouement. »
Actes administratifs .
Décret du 18 sept . relatif aux passeports à accorder pour
voyager dans l'intérieur de l'empire , ou pour en sortir ;
lesquels seront désormais sur un papier fabriqué spécialement
à cet effet .
-
Réglement rendu par S. M. , le 21 sept . , sur la fabrication
des draps destinés au commerce du Levant ; ils devront
être revêtus d'une estampille impériale; etc.
( No CCCXXV. )
( SAMEDI 10 OCTOBRE 1807. )
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE.
CÉPHISE ET L'AMOUR ,
CONTE ,
Imité de MONTESQUIEU.
Au fond d'un bosquet de Cythère ,
Et sous les myrtes arrondis
En voûte élégante et légère ,
Enlacés des mains de Cypris ,
Pour servir d'asyle au mystère
Et prêter leur ombre à son fils ,
Sous leurs rameaux toujours fleuris ,
L'Amour dormait loin de sa mère ,
Et tout son cortége enfantin ,
Les ris , les jeux , le badinage
Folâtraient dans le voisinage ,
Près de leur jeune souverain.
Les Grâces détachaient ses armes ;
Thalie emportait son flambeau ;
Sa soeur , cet aimable bandeau ,
Qui nous épargne tant de larmes ,
Et rend l'Amour toujours nouveau ,
En lui conservant tous ses charmes.
Tandis qu'au fond de ces berceaux
Morphée épanche ses pavots ,
Que Zéphyr rit dans la verdure ,
Ou bien s'échappant des rameaux
D
DE
LA
SEINE
MERCURE DE FRANCE ,
Caresse , avec un dou murmure
D'Amour la blonde chevelure ;
Céphise errait dans ce beau lieu ,
Et d'un léger trouble saisie ,
Elle approchait du jeune Dieu ,
Conduite par la rêverie.
,
Rêver est permis à quinze ans :
Plus belle et plus jeune que Flore ,
Elle touchait à ces instans ,
Où , pour l'Amour tout près d'éclore
Le coeur plein d'un vague désir ,
Précurseur du premier plaisir ,
Fuit et cherche ce qu'il ignore.
Au premier aspect de l'Amour ,
Dieu , qui , dit-on , nous tyrannise
Et fait le malheur de sa cour ,
Elle fuit ce riant séjour ,
Où son coeur craint une surprise.
La douce curiosité ,
Si naturelle à la beauté ,
A jeune fille si permise ,
Auprès de la divinité
Bientôt a ramené Céphise
Qui veut voir ' Amour ut moment ,
Un seul moment , pour bien connaître
Les traits , le port , d'un Dieu si traître ,
Et l'éviter plus sûrement .
Ah ! fuis plutôt , jeune imprudente ,
Tremble ; j'ai vu plus d'un amant
Braver du Dieu la flèche ardente
Et succomber en un moment.
Déjà l'enfant malin t'enchaîne ;
Ton oeil , qui sur lui se promèno ,
Boit le poison de ses appas.
Hélas ! tu ne le savais pas ;
Et riant de ta crainte vaine ,
Tu disais d'un air triomphant :
« Pourquoi trembler ? c'est un enfant
» Dans ses traits brille l'innocence ;
» Son front respire la candeur ;
» Et son souris peint la douceur,
» Avec les charmes de l'enfance ,
» Peut -il avoir un méchant coeur ?
Oh ! non , et l'Amour , sans ses alles ,
OCTOBRE 1807 .
51
» Serait le plus parfait des Dieux .
> Tandis qu'il repose en ces lieux ,
» Coupons ses plumes infidèles ,
>> Et l'on verra tous les amans
» En un jour devenus constans ,
Aimer comme les tourterelles . »
L'oreille ouverte et l'oeil au guet ,
Le sein soulevé par la crainte ,
Céphise avance un pied discret ,
Qui , de la plus légère empreinte ,
Marque à peine un sable muet ,
Entr'ouvre , de ses mains tremblantes ,
Des feuilles le rideau mouvant ,
Coupe ces alles inconstantes ,
Et fuit plus vite que le vent.
Mais notre belle fugitive ,
En sa course un peu trop hâtive ,
A réveillé le jeune Amour.
Il voudrait voler vers sa cour 2
Et sent un poids qui le captive .
O surprise affreuse ! ô douleurs !
Il voit ses deux aîles brisées ,
Et par les Zéphyrs dispersées
Sur le front mobile des fleurs.
L'Amour pleure , se désespère ;
Et son désespoir et ses cris ,
Jetant l'alarme dans Cythere ,
Font bientôt accourir Cypris.
« O ma mère , dit-il , ma mère ,
» Je suis perdu , vois mon destin ş
» Vois mes aîles dans la poussière ;
» Ma mère , je meurs de chagrin. »
De Cypris jugez les alarmes :
Les mères ont si bon coeur !
Et le désespoir et les larmes
A l'Amour donnent tant de charmes !
Qui n'eût partagé sa douleur ?
« Mon fils , toi que ta mère adore ,
<< Mon fils , viens , accours m'embrasser ,
» Et contre mon sein te presser.
» Hélas ! pourquoi pleurer encore ?
» Bientôt à sa douce chaleur ,
» Des ailes pour toi vont éclore ,
» Comme la plus brillante fleur
Da
52 MERCURE DE FRANCE ,
» Eclot au lever de l'Aurore . >>
Elle sourit et l'embrassant ,
L'unit à son sein palpitant.
Quel prodige nouveau ! deux ailes
Eblouissantes et plus belles ,
Etendent leurs légers contours ;
Ombragent le Dieu des Amours.
Leur vive blancheur qu'on admire ,
Naquit alors en caressant
La neige d'un sein frémissant
Qui les repousse , les attire ;
Et seulement l'extrémité ,
Parmi deux roses égarée ,
Effleurant leur jeune beauté ,
Keçut sa nuance pourprée .
Mais de ses deux aîles en vain ,
L'Amour veut reprendre l'usage ;
Il meurt sur les lys d'un beau sein ,
Peut-il encore être volage ?
Vénus le gronde et s'en dégage.
Il soupire , prend son essor ,
Balance son aîle timide ,
S'abat , revient , s'essaye encor
Mollement nage en l'air humide,
Sourit à la reine de Gnide ,
Voltige , et bientôt sans effort
S'élance d'un vol plus rapide
Sur le trône élevé des airs ,
D'où son arc dompte l'Univers.
Pour se venger de la cruelle
Qui voulait le rendre constant
L'Amour , d'une flèche nouvelle
Perce son coeur à chaque instant,
Daphnis fut l'objet de sa flamme ;
J'obtins sa plus douce faveur ;
Mélidor embrâse son ame ;
Demain Damis aura son coeur.
Mais hélas ! pourquoi de son crime
Amour , me rends-tu la victime ?
Laisse un malheureux tourmenté ,
Et portant ailleurs ta vengeance ,
Donne -moi sa légéreté ,
Ou bien donne-lui ma constance.
C.-L. MOLLEVAUT,
OCTOBRE 1807. 55
EPITRE A Mile DE SAINT - P***.
INSENSIBLE aux sons de ma lyre ,
D'Apollon méprisant les lois ,
A peine daignes-tu sourire
Aux accens de ma douce voix.
Tu dis qu'une vaiue manie
Asservit ma faible raison ,
Et que souvent d'une chanson
Je fais le charme de ma vie ;
Ah ! Zélis ! tu ne connais pas
Les plaisirs purs et délicats
Qu'on trouve aux sentiers du Parnasse,
Si l'on peut y suivre les pas
Et d'Anacréon et d'Horace !
Dans une triste oisiveté :
S'écoulent tes jeunes années
L'unique soin de ta beauté
Occupe et remplit tes journées ;
Tu fais ta gloire et ton bonheur
Du doux éclat de ton visage ,
Et tu ne songes pas que l'âge
Pour jamais détruit sa fraîcheur.
Tu prétends qu'une belle bouche
A nos coeurs parle toujours bien ;
Va , la beauté seule n'est rien ,'
Et sans elle l'esprit nous touche ;
Sapho n'avait que peu d'appas ,
Ses chants l'ont rendue immortelle ,
Et tes neveux ne sauront pas
Si tu vécus frivole et belle.
Mile VICTOIRE Sarrazin de MONTFERRIER .
ENIGME ..
Tous les jours , au coin de la rue ,
De diverses couleurs vêtue ,
Je fais tout pour être aperçue.
Là je donne à chaque passant
Un avis triste ou plaisant.
54 MERCURE DE FRANCE ,
L'un m'applaudit , l'autre me fait la moue ;
Le plus souvent , on me couvre de boue.
Je deviens muette la nuit ;
Et c'est alors qu'on me détruit .
LOGOGRIPHE.
Je suis du sexe féminin ,
Quand panachée , ou rouge ou blanche ,
Ma fleur vous plaît dans un jardin ;
Mais sautillant de branche en branche ,
Je chante et je suis masculin :
Transposez mes sept pieds , vous trouvez dans mon sein
Un oiseau vif qui vole , un oiseau lourd qui nage ;
Le nom d'un saint qu'on révère au palais ;
Un arbre svelte , ornement des forêts ;
Celle que Jupiter cacha dans un miage ;
Ce qu'on voit seize fois dans le jeu des échecs ;
Ce qui ne vaut rien à Surène ;
Enfin le nom d'une route romaine
Qu'un Appius de son nom décora ,
Et qu'un jour l'ami de Mécène
De Rome à Brindes, traversa.
ENIGME - CHARADE.
ADÈLE est riche et belle , et n'a que dix-huit ans ;
La loi me l'a prescrit , je veille sur Adèle ;
J'ai fait plus d'une fois enrager ses amans :
Enrichis -moi d'un o , j'aurai huit élémens
Et je ferai tout avec elle.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Fiacre.
Celui du Logogriphe est Manteau ,' où l'on trouve ma , et , an, âme ,
eau nue ana , âne , aune , amant , amante , eau ( queue de manteau
).
›
Celui de la Charade est Buis-son.
OCTOBRE 1807.
55
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
( MÊLANGES. )
LA MODE.
Si quelque savant voulait entreprendre d'écrire l'his- .
toire de la judicature , on y verrait que depuis l'aréopage
jusqu'au dernier bailliage , depuis les amphictions
jusqu'aux juges de paix , les hommes n'ont cessé d'ériger
et de renverser des tribunaux. Je n'en connais
qu'un seul qui soit à l'abri de toutes les révolutions ,
parce qu'il est lui-même une révolution interminable .
C'est sa mobilité qui le soutient . Tout ce qu'il décide ,
il se presse de le désavouer , et chacune de ses ordonnances
n'a d'effet que pour le tems d'en rendre une
autre. Ses magistrats sont heureusement dispensés de
gravité , de lumières , de vertus. Les femmes y dominent
; la jeunesse y préside ; l'âge mûr y est sur les
derniers bancs ; la vieillesse y perd sa voix : ce tribunal ,
c'est la mode. En vain , essayerait-on de s'y soustraire
ou de le récuser. Ses lois publiées par des fats , adoptées
par des sots , enchaînent jusqu'aux sages. Cependant si
la mode se renfermait dans le cercle des frivolités qu'on
est convenu de lui assigner pour département , son au→
torité ne serait que risible. Mais , elle touche à tout ,
elle frivolise tout ; elle influe , à notre insçu , sur nos
sentimens les plus intimes , sur nos plus grands intérêts
, les moeurs , lleess aarrttss ,, les sciences , la politique
même ; il faut que tout lui paye un droit , et c'est peu
d'égarer telle ou telle mauvaise tête , on l'a vue quelquefois
perdre des nations .
M. Dabon était un de ces observateurs obsequieux de
la mode, qui croiraient manquer au plus saint des devoirs,
s'ils prenaient une détermination sans la consulter.
Il s'était marié une première fois , pour avoir tout d'un
coup cinquante mille écus de rente ; ce qui est un grand
moyen d'être un homme à la mode , et en sa qualité
d'homme à la mode , il les avait mangées. Comme la
56 MERCURE DE FRANCE ,
mode ne défend pas de se donner un héritier , il eut un
enfant de sa femme ; mais il n'osa pas aller plus loin ,
dans le doute si la mode l'y autorisait. La dame abandonnée
de son mari , n'en mena point une vie plus triste
pour cela , parce qu'alors ce n'était point la mode ; elle
supporta au contraire son malheur , pendant environ
cinq ou six ans , avec une gaîté vraiment philosophique,
et après mille et une folie , elle mourut à la fin et même
à la suite d'un carnaval , parce que c'était la mode. Voilà
donc M. Dabon véuf et assez mal dans ses affaires. Mais
la mode qui voulait qu'on les dérangeât , ne défendait
pas qu'on essayât de les rétablir , pourvu que ce ne fût
point par une trop sage économie.
Comme M. Dabon était un homme de fort bonne
maison , il se présenta pour lui un second parti , meilleur
encore que le premier ; et l'on peut juger par- là que
c'était ses ancêtres qu'on épousait plutôt que sa personne.
Il vit l'état des biens , ne s'informa point du
reste, et , sur le champ , il se remaria , sans trop savoir
à qui , mais bien sûr de ne rien faire en cela contre
la mode qui approuve , qu'en fait de mariage ' surtout
, on s'en fie au hasard. Cette fois , le hasard fut
assez aveugle pour lui procurer non - seulement une
excellente affaire , mais encore une excellente femme.
Hortense ( c'était le nom de la victime ) apportait avee
úne immense fortune un coeur digne de l'âge d'or ; et
M. Dabon commença , comme de raison , par prendre
P'une et laisser l'autre , attendant sans doute , pour être
heureux dans son intérieur , que la mode le lui permît.
Ce n'était pas qu'il fût absolument dépourvu d'intelligence
; mais il ne l'employait qu'à se mieux tromper ,
et chez lui , comme chez beaucoup d'autres , l'esprit était
au service de la sottise. Ce n'était pas non plus qu'il fût
insensible à tous les charmes d'Hortense ; mais on se
doute bien qu'un homme comme lui avait ce qu'on
appelle un attachement. Or on peut bien quitter une
femme pour une maîtresse , mais on ne quitte point une
maîtresse pour sa femme. Cependant M. Dabon voulut
tout concilier, et plein de confiance dans la sublime éducation
qu'il se proposait dé donner à sa jeune moitié , il
se flatta de montrer bientôt une femme de bon air et une
OCTOBRE 1807.' 57
maîtresse de bon ton enchaînées à son char de triomphe.
Mais il se trompait ; c'était lui qui était au char de Mma
d'Erminie , la perle des femmes à la mode , naguères jolie ,
encore agréable , toujours flattée , toujours recherchée ,
toujours environnée d'une foule de courtisans occupés à
lui chanter ses louanges et même d'élèves attentifs à ses
leçons ; elle devait la continuation de ses succès en partie
à ce qu'elle avait conservé de grâces , en partie à ce qu'elle
avait acquis de talent pour les faire valoir , en partie au
crédit d'un oncle riche et puissant , sur qui la nièce
exerçait un empire sans bornes , parce qu'elle n'en mettast
point à sa docilité. Or cette habile magicienne , aussi
pleine d'esprit que vide de raison , coquette avec tout le
monde et prude seulement avec son adorateur en titre ,
avait pris un tel ascendant sur le caractère de M. Dabon ,
qu'elle lui épargnait la peine de penser par lui-même , et
que le bon homme jugeait , au moyen de l'esprit de sa
dame , comme un myope regarde au travers d'une
loupe.
Voilà donc Hortense livrée à elle-même, avec une imagination
et un coeur de vingt ans ; et qu'on se représente
ce que devait être une imagination de cet âge , nourrie
à la dérobée dans l'ombre d'un cloître par une suite non
interrompue de romans , heureusement mieux choisis
que d'ordinaire ; mais qui prudemment cachés sous le
tablier d'une bonne petite amie , et passés furtivement à
la timide pensionnaire , acquéraient toute la saveur du
fruit défendu. Au reste , l'ame de notre héroïne n'y avait
rien perdu de son innocence ni de sa candeur. La nature
l'avait douée intérieurement de deux excellens préservatifs,
beaucoup de raison et beaucoup de gaîté. La seconde
se montre plutôt que la première , mais elle est presque
aussi utile , parce qu'elle distrait la jeunesse de tout ce
qui pourrait trop l'occuper ; et d'ailleurs ces romans que
les mères craignent presqu'autant que les filles les aiment ,
sont dans le fond moins dangereux que ces bonnes dames
ne se le persuadent. Leur principal défaut , c'est d'être
presque tous aussi loin des moeurs du monde que la
féerie l'est des lois de la nature ; ce qui les rend plus
funestes au bon sens qu'aux bonnes moeurs.
Hortense , pleine de vertu , d'esprit , de grâces , de
58 MERCURE DE FRANCE,
bonhomie et d'inexpérience , apportait dans le monde
où elle arrivait , de solides principes , des idées fausses
et les plus riantes illusions ; elle supposait son coeur et
son esprit à tout ce qu'elle rencontrait , sans se douter
qu'elle fût ni meilleure , ni plus jolie , ni plus aimable
que
que le commun des femmes . Egalement loin de la défiance
et de la vanité , elle était tentée de croire qu'il '
n'y avait que des Hortenses dans Paris ; enfin , comme
elle se sentait d'avance disposée à l'amitié , et qu'elle
regardait la bienveillance comme le devoir du coeur ,
notre jeune mariée se figurait qu'elle allait nager dans
une mer de délices. Voilà l'intérieur. Voici l'extérieur
: Hortense , la plus belle personne de son tems ,
avait je ne sais quoi dans son air , dans ses traits , dans
sa démarche, qu'on préférait encore à sa figure. Il semblait
qu'on aperçût sa bonté avant sa beauté ; car l'intérêt
précédait l'admiration : et en la voyant , pour la première
fois , on aurait cru l'aimer de tout tems. Ouvraitelle
la bouche , on ne distinguait point ce que son esprit.
devait à son visage , de ce que son visage devait à son
esprit. Chacune de ses paroles était embellie par le son
de sa voix ; les choses les plus communes prenaient ,
dans sa bouche un agrément imprévu . Ce qu'un autre
venait de dire on ne le reconnaissait point si par hasard.
Hortense le répétait. Elle pouvait se répéter elle-même,
sans cesser d'être toujours nouvelle. Une gaze ; une
fleur , se plaçaient tout naturellement sur sa tête , de
manière à donner des leçons aux plus habiles coiffeurs.
Tout ce qui la touchait acquérait de la grâce , comme
tout ce qui touche à l'ambre acquiert du parfum.
Enfin , la jeune Hortense eût pu tourner la tête à un
sourd aussi bien qu'à un aveugle , et si M. Dabon y
résistait , il fallait qu'il fût tous les deux.
Mais non. Tant qu'on a des airs , on n'a que des airs ,
comme quand on rêve , on ne voit rien de réel. Aussi
M. Dabon aurait-il changé de bon coeur tout le mérite ,
tout le charme de sa jeune épouse contre les bons airs
qu'il espérait lui donner ; il attendait , pour en tirer
vanité , qu'elle fût une élégante , et le peu de familiarité
dont il l'honorait dans son intérieur , il s'en cachait
comme un autre mari se cacherait de ses bonnes fortunes;
OCTOBRE 1807 . 59
"
>
bientôt , même , il ne la vit presque plus que pour lui
parler d'affaires , craignant le scandale qu'un trop bon
ménage aurait causé à toute sa société. Cependant , la
jeune personne abandonnée dans les instans où elle
pouvait s'attendre à être le plus courtisée , n'était point
aussi malheureuse qu'on pourrait se l'imaginer. Les
femmes , en pareille circonstance , trouvent presque
toujours de jolis consolateurs que leur bon génie charge
de tout réparer. Mme Dabon elle - même , en avait un
dont l'assiduité , les grâces , l'amour et les caresses
remplissaient le vide de ses journées ; et pour ne pas
ouvrir un champ trop libre aux jugemens téméraires ,
on saura que ce joli consolateur était M. Félix , fils de
la première Me Dabon , et qui avait trouvé une mère
dans la seconde. En effet , Hortense s'était attachée , dès
le premier jour , à cette aimable petite créature . Bientôt
, elle avait brigué la charge de sa gouvernante , et
M. Dabon avait donné cet enfant à sa femme , avec,
autant d'indifférence qu'il aurait donné une poupée à
son enfant.
me
La jolie bonne , fière de son emploi , trouvait dans.
ses soins tous ses plaisirs. C'était peu d'initier le petit
Félix à la lecture , à l'écriture , à la musique , à la
danse , au dessin , elle versait , elle cultivait dans cette
ame encore neuve, les premières semences de raison ,
de bonté , de vertu . Gaie comme lui , et tout en s'amusant
comme lui de ses jeux innocens ,
elle étudiait ses
petites passions , elle développait ses jeunes pensées , elle
aspirait à sa confiance , et lui enseignait sur-tout à
aimer; persuadée que c'est-là le vrai trésor de l'homme.
Heureuse ! si de tels soins pouvaient remplir toutes ses
heures, et si des bagatelles impérieuses ne venaient pas
à chaque instant l'arracher au doux commerce de son
ami naissant !
Avant que les intérêts de tout le monde occupassent
tout le monde , et que les intérêts de chacun n'occu→
passent personne , c'était un événement que l'apparition
d'une jolie femme sur le théâtre de la société ;
elle réveillait toutes les passions , parce qu'elle pouvait
servir tous les projets ; c'était un nouvel eflet dont
chacun voulait s'emparer pour le faire valoir. Elle
60 MERCURE DE FRANCE ,
li
trouvait sur son chemin de ces vieilles femmes dont
l'éternelle occupation est de conseiller les jeunes , pour
se persuader sans doute que leur esprit anime toujours
une jolie figure ; les grandes intrigantes y voyaient un
puissant ressort qu'on ferait peut-être agir en tems et
lieu ; les gens à la mode , un ornement nouveau dont
ou ferait bien de se parer ; les gens d'esprit , un charmant
petit oiseau qu'on pouvait siffler ; les fats , une
proie qui , tôt au tard , devait leur revenir.
Le premier soin de M. Dabon fut de présenter sa
femme à la cour ; Hortense y parut avec le passe-port
des deux plus grandes puissances du tems , une coiffure
de Léonard et un grand habit de Mme Bertin. On juge
bien que d'après ces titres , la cour n'eut rien à dire. Če
jour-là n'était point , à beaucoup près , pour une jeune
personne , le plus gai de l'année ; mais c'était une première
épreuve par où il fallait passer , c'est- là que la
curiosité aux cent yeux , et la critique aux cent langues
, l'envie aux cent dents l'attendaient. Au reste
Hortense à force de tout craindre ne s'apercevait de
rien , et son trouble même lui servait de contenance.
La recherche de sa parure contrastait si bien avec son
air de simplicité , qu'elle le rendait encore plus intéressant
; sa beauté , surchargée de diamans , brillait comme
la fleur à travers les gouttes de la rosée , et tout ce qu'elle'
voyait , tout ce qu'elle entendait , ne faisait que lui
mettre du rouge.
Après cette première initiation , à laquelle il fallut
joindre les visites de cérémonies , M. Dabon voulut
présenter Hortense à Mme d'Erminy. Un double
motif l'y engageait , et ce double motif était une double
vanité. Il se faisait une fête de montrer sa femme à sa
maîtresse , et sa maîtresse à sa femme ; croyant que
chacune des deux lui donnerait un relief auprès de
l'autre . Car , sans être fort amoureux d'Hortense , il
espérait bien en être aimé , et l'amour de la plus jolie
femme de Paris , devait lui donner une célébrité de
plus. D'un autre côté , Mme d'Erminy ne manquerait
pas d'en être jalouse , et la jalousie d'une femme à la
mode est le plus haut degré d'illustration .
<< Madame , disait-il quelquefois à sa jeune moitié , le
OCTOBRE 1807 . 61
» monde vous témoigne de l'indulgence. Ma réputation
» y est bien pour quelque chose , mais votre jeunesse
il
peut aussi l'intéresser ; quoi qu'il en soit , la vérité est
» qu'il vous flatte en attendant qu'il vous juge ; mais si
» yous désirez lui plaire , apprenez à le connaître ,
» punit l'ignorance de ses lois , de ses usages , de ses
>> caprices même , par des ridicules qui valent des coups
» de foudre. - Ah ! Monsieur , vous me faites frémir ,
» dit-elle avec un petit sourire que son grave professeur
» n'avait pas l'esprit d'apercevoir . Remettez-vous ,
-
» Madame, il ne tient qu'à vous de vous en garantir.
>> - Et comment ? En écoutant de bons conseils , et
>> les meilleurs seraient ceux d'une femme aimable , qui
» réunît aux agrémens de l'esprit tout ce qu'un grand
» usage du monde peut y ajouter. Je tâcherai de vous
» lier avec Mme d'Erminy, il ne se peut pas que vous ne
» la connaissiez de réputation . -Oui, reprit Hortense,
» j'en entends parler tous les jours , comme de la femme
» la plus à la mode ; mais qu'elle va me trouver gauche !
» il n'est bruit que de sa grâce , de sa gaîté , de sa viva-
» cité , des charmes de sa conversation ; mais qu'elle va
>> me trouver sotte ! N'importe , si je puis passer à la
>> faveur de votre nom , croyez qu'il n'y a rien que je
»> ne fasse pour avoir ma part de son amitié pour
>> vous. >>
M. Dabon s'était attendu à quelque opposition , dans
l'idée que sa femme était instruite d'une liaison qu'il
croyait aussi fameuse qu'il la trouvait honorable. En
effet , quelques bonnes ames avaient déjà tâché finement
de le faire entendre à la jeune Hortense : mais l'innocence
est long-tems sourde , comme long- tems aveugle ;
et loin de rien soupçonner dans une pareille intimité ,
l'aimable enfant se félicitait de ce qu'elle lui procurait ,
pour ainsi dire , une amie toute faite. Aimer , était le
seul besoin de son coeur. On avait eu beau lui répéter
que toutes les dames se haïssent à plaisir , et que celles
qui cessent d'être jolies ont sur-tout une aversion dé
cidée pour celles qui commencent , son coeur lui
disait autre chose . La nature l'avait comme privée
de l'organe de la haine , son esprit se refusait même
à y croire , et les malveillans lui paraissaient quel-
1
62 MERCURE DE FRANCE,
que chose d'aussi extraordinaire à rencontrer dans la
société , que des loups et des tigres dans unjardin . Enfin,
Hortense était plus près de craindre les revenans que
méchans. En effet , c'est ordinairement notre malice qui
nous avertit de celle des autres , et l'on peut ignorer
long-tems l'envie quand on ne fait que l'inspirer.
les
Mais revenons à M. Dabon. Le soir même, il conduit
sa femme chez Arzélie ( c'était aussi le nom de Mme
d'Erminy) ; Hortense , dès l'entrée de la rue , put juger
du nombre et du genre de la compagnie qui l'attendait,
par une double file de voitures où elle remarqua plus
de cabriolets que de carrosses . Elle paraît , et tous les
yeux sont éblouis. Au silence de la surprise succèd
Ï'accent de l'admiration . Arzélie , entourée d'un essaim
d'adorateurs légers , craint qu'à la première vue d'Hortense
ils n'aient changé d'idole , et la haine est déjà dans
son coeur.
Après les caresses ordinaires entre femmes qui ne se
connaissent point , « vous nous trouvez , dit Arzélie ,
» occupés d'une question qui n'est pas bien neuve : Le-
» quel vaut mieux d'aimer sans étre aimé , ou d'être
» aimé sans aimer ? - Je m'y connais mal , dit Hor-
» tense , mais il me semble que c'est un choix à faire
>> entre deux tourmens. Au moins , répond Arzélie ,
» entre deux ennuis ; l'ennui causé ou l'ennui senti.
» Pour moi , dit M. Dabon , j'aimerais mieux plaire
» qu'aimer , comme j'aimerais mieux pouvoir faire
» l'aumôme , qu'être réduit à la demander. Je
» serais assez de votre avis , reprit Arzélie , et j'ac-
» cepterais d'être aimée sans aimer , pourvu que
> j'eusse un bon Suisse à ma porte. C'est beaucoup
plus commode , dit un de ces Messieurs ; mais
j'aurais supposé Madame plus charitable. - Seriez-
> vous payé pour le croire , M. Volzel ? et parce qu'on
1
-
--
se divertit de vos protestations à tous tant que vous
» êtes , croyez-vous qu'on y attache plus d'importance
> qu'on ne vous en trouve ? non, Messieurs : la coquetterie
est un jeu où l'on ne paie qu'en jetons ; chacun
» garde son argent et tout le monde s'est amusé. - Dites
» plutôt , Madame , reprend Volzel , que c'est un pha-
» raon où les pontes se ruinent sans que le banquier
OCTOBRE 1807. 65
→ mette au jeu. Je m'en rapporte à Madame , ajoute - t-il ,
en regardant Hortense , et voilà tout le monde attentif
» à ce qu'Hortense va répondre. -Je crois , dit-elle , avec
» un charmant embarras , qu'il y aurait encore plus de
jouissances pour la vraie sensibilité , dans le malheur
» même , que pour la vanité , dans le succès . Ah !
» M. Dabon, s'écrie Arzélie , vous avez-là le plus joli
» roman du monde ; n'en perdez pas une ligne . Mais
prenez-y garde , le coeur d'Hortense est fait pour une
» grande passion , et si , par ímpossible , cette grande
> passion n'était pas pour vous ...» Hortense , qui ne
concevait pas qu'il y eût , dans le coeur d'une femme
mariée , place pour un autre que pour un mari , ne
revenait pas de ce qu'elle entendait.
M. Dabon , de son côté , n'aimait pas beaucoup qu'on
lui fit des plaisanteries sur sa femme , parce qu'elles
approchaient trop de sa personne ; mais il craignait encore
plus qu'elle ne s'en formalisât , et il voyait toujours en elle
une petite pensionnaire dont les gaucheries allaient le couvrir
de ridicules . Les jeunes gens dont la salle fourmillait
étaient d'un autre avis que M. Dabon. La grâce d'Hortense
, sa candeur , sa douceur , son maintien , tout ce que
ses yeux laissaient entrevoir à travers le voile de la modestie,
avait fait son effet , quoique sur des coeurs déjà plus
ou moins étrangers à la nature : chacun voudrait au moins
avertir Hortense d'un triomphe dont elle n'a pas l'air de
se douter ; mais un pouvoir magique les enchaînait ; c'était
celui d'Arzélie. Il n'était permis de louer qu'elle , devant
elle ; la moindre distraction en faveur de toute autre eût
offensé la grande prêtresse, que dis-je ? la déesse de la mode.
Hors de son temple point de salut ; et c'était d'elle que
tout agréable devait tenir son brévet d'élégance. L'opinion
à la vérité celle des gens qui ne pensent pas , et
c'est la majorité ) , l'avait élevée au grade de Fée , et en
cette qualité aussi bien qu'en celle d'amie régnante d'un
ministre en faveur , tout lui était facile , tout lui était
permis ; l'esprit s'attachait de lui-même à ce qu'elle disait
, le charme à ce qu'elle faisait , la vogue à ce qu'elle
approuvait , la disgrâce à ce qu'elle critiquait. Le malheureux
qui lui aurait déplu , aurait paru sur le champ
à tousles yeux frappé de gaucherie , et avec la gaucherie ,
·
64 MERCURE DE FRANCE,
à quoi sert le mérite ? Du reste , vive , méchante , auda→
cieuse , adroite , hypocrite , elle avait l'art de mettre sur
toutes ses actions un nuage qui déroutait toutes les conjectures.
«Dira-t-on que Volzel est son amant ? Non, C'est
un commerce de plaisanterie ; rien de plus. L'amour est
plus sérieux que cela. Ces trois ou quatre petits fats qui
ne sortent point de chez elle , seraient-ils plus heureux !
Bon ! ils sont toujours en présence ; ils s'observent et se
paralysent les uns les autres. Il faudrait pour cela qu'elle
fût à la fois prude et galante. Or , si elle était galante ,
serait-elle aussi sévère pour les femmes ? et si elle était
prude , serait -elle aussi à son aise avec les hommes ? La
vérité, c'est qu'elle paraissait l'une et qu'elle était l'autre
au suprême degré. Une femme de sa société la plus intime
était- elle accusée de la moindre faiblesse qu 'Arzélie aurait
ignorée jusque- là ? Arzélie rompait ouvertement avec
elle . Mais pourquoi ? parce qu'on lui en avait fait mystère.
Curieuse comme la malice en personne , elle regardait la
discrétion avec elle comme un manque de confiance , et
ne pardonnait pas les folies qu'on lui cachait; celles qu'on
lui confiait , au contraire , étaient privilégiées , guerre
à mort pour les unes , indulgence plénière pour les autres
. Elle faisait mieux , elle présidait aux amours des
jeunes gens , elle dirigeait leurs intrigues , elle suivait
toutes les opérations de leurs douces guerres ; supérieure
en ce genre de tactique , elle jugeait des attaques et des
défenses , conseillait les assiégeans et les assiégés , et quand
le moment était venu , elle commandait l'assaut ou dictait
la capitulation ; d'autres fois elle aimait à exercer
son empire sur les amours eux-mêmes ; elle nouait ou
dénouait à son gré les tendres liens , plaçait , déplaçait ,
remplaçait les amans et les maîtresses , et faisait de la
galanterie une sorte d'agiotage dont elle n'avouait surement
pas tous les profits .
Ce bon M. Dabon aurait vu tout cela s'il avait pu
voir quelque chose , et le voile n'était épais que pour
lui. Comme son amour ne marchait qu'à la suite de sa
vanité , il se contentait de passer pour l'amant d'Arzé
lie , sans l'être. L'honorifique lui suffisait , tandis qu'Arzélie
, de son côté , prenait plaisir à tourner tous les
soupçons
OCTOBRE 1807.
I
DEPT
DE
soupçons du public sur celui de sa société qui les me
tait le moins.
"
-
5.
cen Hortense aussi trompée que M. Dabon et mans
faite pour l'être , n'a vu pour cette fois que le bean
côté d'Arzélie , et la quitte avec le désir de la revoir. A
peine le mari et la femme sont-ils sortis , qu'Arzélie se
répand en éloges. « Quelle grâce ! quelle douceur !
>> quelle jeunesse ! quelle pureté ! Il y a des anges au
» ciel qui ne valent pas cela : mais aussi quel assorti-
>> ment ! Dabon et sa femme ! ces gens-là ne parleront
» jamais la même langue. Elle sera tendre malgré elle ,
» vertueuse malgé les autres , et Dabon par là -dessus "!
» Parbleu ! dit Volzel , la jolie conquête à tenter !
» — Jolie , de reste , dit Arzélie ; facile , non . Tant
» mieux , reprit-il ; j'ai depuis long-tems une passion mal-
>> heureuse pour la résistance. De la résistance ? en
>> avez-vous jamais rencontré ? M. Volzel , dit Mme d'Er-
» miny , un peu piquée , comment voulez-vous qu'on
» résiste à des attaques aussi savantes , aussi variées que
» les vôtres, à ceje ne sais quoi dans la physionomie, dans
» l'attitude , dans la démarche , dans le coup-d'oeil qui
» dit à toutes les femmes : Mesdames , voilà votre maître,
» il l'est ou le fut. -Puisse le reste vous regarder, inter-
>> rompit Volzel , je n'en demande pas davantage ! -
>> Attendez donc je n'ai pas fini : la coiffure , la chaus-
» sure , la voiture , tout est d'accord ; des gens toujours
» si bien mis et si mal payés , des protégés si empressés
>> et si mal servis , des artistes , des poëtes si savamment
» conseillés et si gaîment persifflés . Amusez-vous ,
>> Madame.-Attendez donc , je n'ai pas fini . Toujours le
» premier , pour arriver le plus tard ; toujours le plus
» exact à manquer à tout ; des affaires , Dieu sait , qui
» vous font oublier tous vos engagemens : des engage-
» mens qui vous font oublier toutes vos affaires. Vous
» n'avez pas à vous reprocher d'avoir entendu un pre-
>> mier acte , d'avoir attendu la fin d'un cinquième
» d'avoir regardé ailleurs que dans les loges , et d'a-
>> voir manqué à juger les auteurs et les acteurs . - Quel
>> talent pour le portrait , Madame ! -Attendez donc , il
>> n'est pas fini . Toujours sifflant ou persifflant , jamais
» ne dire plus d'un mot à la même personne , jamais ne
-
-
E
2
66 MERCURE DE FRANCE ,
--
» laisser le tems de vous répondre et jamais ne répondra
» à qui vous parle ; enfin les zéphyrs , les sylphes , les
» esprits follets sont du plomb auprès de vous : voilà
» vos armes , voilà vos titres , voilà votre art de plaire
>> dont Ovide et Gentil-Bernard n'approcheront jamais.
Toujours de mieux en mieux , Arzélie , dit Luzi-
» val qui avait sa part des traits lancés à Volzel , il faut
» convenir que vous voyez vos amis en beau . Mais ,
» moi , par exemple , je ne sais quoi me dit que les
» yeux d'Hortense seront plus indulgens. Seraient-
» ce eux-mêmes qui auraient parlé , mon cher Luzival ?
Non , dit- il , avec un coup - d'oeil expressif ; mais
» j'en ai, le pressentiment ; et vous le savez , il ne me
» trompe guère . »
>> -
-
Il n'en était pas moins vrai que Mme d'Erminy était
outrée. Jamais elle n'avait eu un aussi rude assaut à
soutenir. Ce mariage lui avait donné de l'humeur , et
ce visage ne faisait qu'y ajouter. Cependant comme il
faut de la réflexion en toutes choses et sur-tout dans
la méchanceté , elle réfléchit et se dit à elle - mêmes
« Montrer de l'humeur à Dabon , c'est le faire triom-
>> pher ; rompre avec lui , c'est avouer ma honte ; non ;
» gardons une dupe et perdons une rivale. Mais sur-
» tout cachons nos desseins , et jurous à notre ennemie
» la haine la plus tendre. »>
Après une apparition comme celle d'Hortense , certains
hommes ne dorment guères , certaines femmes encore
moins. Mme d'Erminy passe le reste de la nuit à
méditer sa vengeance ; et , le lendemain , Hortense trouve
sur sa cheminée une charmante figure de biscuit , tenant
une navette dans une main , et dans l'autre un coeur
qui semblait être suspendu à un aimant ; on voyait une
couronne de lierre et d'immortelles sur sa tête , un miroir
sur sa poitrine , un chien à ses pieds , le mot d'amitié
était gravé dessous en lettres d'or , et le piédestal por
tait ce vers écrit de la main d'Arzélie : D'un moment
quelquefois je puis étre l'ouvrage. Arzélie avait encore
placé dans le sein de l'amitié ce petit billet :
« Si mon coeur ne parle pas tout seul et si le vôtre
» lui répond , imaginez que nous nous connaissons dès
» l'enfance et ne regardez point notre première entreOCTOBRE
1807 . 67
» vue comme une visite , mais comme un traité. Ce
» n'est point ici de ces liaisons que le hasard change ,
» à mesure qu'il les forme , c'est une soeur que la destinée
» vous offre et une soeur dont je la remercie. Promettez
» donc ici , comme moi , de nous aimer toute la vie,
» et venez ce soir à un bal que je ne donne que pour
» vous. >>
• Voilà notre bonne Hortense ivre de joie et d'amitié ,
qui court chez son mari lui montrer la figure , le billet ,
et qui lui explique et le coeur et l'aimant , et le chien
et le lierre , et les immortelles , et le miroir, tous les attributs
enfin que son imagination lui peint cent fois mieux
que l'artiste n'a pu les rendre. Pauvre Hortense !
M. Dabon , qui n'était pas accoutumé à tout prévoir,
ne s'était attendu ni à l'empressement d'Arzélie pour
Hortense, ni à l'enthousiasme d'Hortense pour Arzélie ;
et , comme il ne voyait rien d'aussi aimable que lui , il
avait compté , comme de raison , sur une jalousie réciproque
, qui devait le couvrir de gloire. Mais avec un
peu de réflexion , il jugea que cette liaison là devait
mettre sur le champ sa femme à la mode ; et tout bien
calculé , qu'importe le reste ?
Tandis que la pauvre Hortense rendait grâce au ciel
de lui avoir donné une amie , si pressée de l'être , le
même jokey qui avait apporté la petite statue , va remettre
trois ou quatre billets différens à trois ou quatre
jeunes seigneurs de la cour de Mme d'Erminy. Un billet
d'Arzélie ! quel honneur ! combien de fois il est lu ,
relu , commenté ! « Un billet d'Arzélie ! un rendez-
» vous ! disait chacun au-dedans de lui ! un tête à tête !
» un secret que tout le monde saura ! quelle fortune !
» et sur-tout quelle gloire ! l'amant en titre d'Arzélie !
>> On n'imagine point où cela mène ! Il sera montré par-
>> tout comme un triomphateur ; les femmes se l'arra-
>> cheront ; car où est cellequi ne serait pas ambitieuse
» d'enlever un amant à Med'Erminy ? Non , il pourra
>> jeter le mouchoir , toutes les belles seront ses con-
>> quêtes , tous les maris ses victimes , tous les hommes
» ses rivaux , mais rivaux malheureux ; car comment
» lutter contre le vainqueur d'Arzélie ? Tant d'honneur
» pourrait bien valoir par -ci , par-là quelques pelites
E 2
63 MERCURE DE FRANCE ,
» affaires ; mais on est brave , on sera heureux , et au
» pis aller , si on était blessé , on n'en serait que plus
» intéressant ; et puis cet oncle tout puissant qui va tout
» faire pour l'amant de sa nièce ! Grâces , emplois , gra-
» des , pensious , tout va pleuvoir sur lui ; d'autres
» pourront mériter , mais c'est lui qui obtiendra. >>
On imagine aisément , d'après ce bel enthousiasme ,
que les chevaliers mandés par notre Armide , ne manquèrent
pas d'une minute aux différentes heures qu'elle
leur a données ; et l'on doit rendre assez de justice à la
prudente Arzélie , pour être bien sûr que les arrangemens
sont pris de manière que ces Messieurs ne puissent
pas se rencontrer. Elle parle donc à chacun comme si
elle n'avait à faire qu'à lui seul ; et quoiqu'elle eût de
reste le talent de varier ses propos selon les circonstances
et selon les gens , elle n'en prit pas la peine pour
cette fois. Elle savait , par un long usage , qu'à la taille et
à la figure près , ces petits Messieurs là sont tous sur le
même pelit patron , et qu'elle pouvait leur dire à tous la
même chose. « Vous serez peut - être étonné du billet
» que vous avez reçu ; mais avec plus de pénétration ,
» vous auriez pu y voir une marque d'intérêt. C'est peu
» de mériter des succès , il faut en avoir ; il faut qu'on
» le sache ; car , sans la vogue , à quoi bon plaire ? et
>> quelle femme , d'un peu bon air , voudrait être la
» divinité d'un homme qui n'aurait rien à lui sacrifier ?
» Ce n'est pas de l'encens qu'on demande , ce sont des
>> victimes. Je vous dis-là notre secret , et peut-être que
>> je trahis le mien : quoi qu'il en soit , profitez-en . Voilà
>> une belle occasion qui se présente. La plus jolie femme
» de Paris , une rose éclose de ce matin , qui va faire
» une sensation dont on n'a pas d'idée. Bien heureux ,
» mais bien adroit qui pourra la cueillir ! et je ne sais
» quoi me dit que vous êtes marqué pour cela dans le
» livre des distinées. Ainsi parlait Arzélie. Mais ,
» belle Arzélie , disait sûrement le jeune homme , com-
» ment atteindre un but quand on en fixe toujours un
>> autre ?-Trève de galanteries , répondait - elle , sachez
>> seulement que si vous aspirez à moi , c'est la première
» condition que je vous impose . -Parce que vous la
» croyez impossible ? -Pas absolument. La jeune per-
-
-
OCTOBRE 1807.. 69
» sonne est innocente , mais elle est romanesque. Son
» mari l'aimera , et vous voyez bien qu'elle ne pourra
» pas l'aimer , il y aura donc des chances ; il ne s'agit
» que d'en profiter. Au reste , pour montrer l'intérêt.
» que je prends à votre gloire , je me charge de vous
>> guider dans votre entreprise. En pareil cas , une
» femme qui conseille un homme , est un espion qu'il a
» dans le camp ennemi . »>
1
La même scène , à quelques variantes près, fut jouée
avec chacun des jeunes ministres de la vengeance
d'Arzélie. Elle comptait , avec raison , sur leur extravagance
et sur leur vanité pour perdre sa bonne amie.
Mais c'était peu de cette petite meute lâchée contre M.
et Mme Dabon , elle fondait son espoir sur de plus dignes
champions ; je les ai nommés , c'était Volzel et Luzival,
avec qui sa fausseté pouvait parler franchement , et dont
les vices méritaient toute sa confiance. Tous les deux
passés maîtres en fait de bons airs ; tous les deux instituleurs
en titre des jeunes gens qui aspiraient à la corruption
; tous les deux blasés sur tout ce qui tient au
sentiment et même au plaisir ; tous les deux ne trouvant
plus de délices que dans la trahison , et ne jouissant
vraiment , quand ils pouvaient parvenir à séduire de
pauvres femmes , que de l'avant-goût du bonheur de les
perdre. Arzélie leur parle , ils l'entendent , et semblables
à des démons qu'elle aurait évoqués , ils la quittent
pour lui obéir. M. DE BOUfflers.
(La suite au prochain Numéro . ).
SUR LA TRADUCTION , ou plutôt sur l'imitation de
deux Nouvelles de CERVANTES , par FLORIAN.
DANS un article précédent , nous avons cru devoir
justifier le systême que Florian a adopté pour sa traduction
de Don Quichotte ; et quoique nous ayons relevé
quelques défauts dans ce travail , nous avons rendu pleine
justice au talent distingué de cet écrivain. Ce jugement
a fait présumer à quelques personnes que nous approuvions
également la traduction qu'il a faite de deux Nouvelles
de Cervantes ; traduction insérée dans un volume
70 MERCURE DE FRANCE ,
d'oeuvres posthumes. Nous devons au lecteur des explications
à ce sujet.
Quoiqu'on retrouve dans cette traduction le talent
aimable de Florian , on ne peut s'empêcher de blâmer
les libertés qu'il s'est permises. L'académicien était loin
de sentir tout le mérite des Nouvelles de Cervantes : il
n'avait pas étudié avec assez de soin ces productions
originales où l'auteur espagnol prodigue les peintures
de moeurs , place l'homme dans toutes les situations où
il peut se trouver , le met à l'épreuve de tous les événemens
, fronde ses ridicules avec une ironie pleine
d'esprit , et présente une multitude de scènes comiques
que Molière n'a pas dédaigné d'imiter. Peut - être aussi
Florian a-t-il été rebuté par l'extrême difficulté que présentent
les Nouvelles à un traducteur français. Ces petits
romans sont pleins d'allusions qu'il faut deviner , d'expressions
populaires avec lesquelles il faut se familiariser
, de scènes plaisantes qui peuvent perdre leur charme
en passant dans une autre langue. Il est probable
que Florian ne voulant pas se dévouer à un travail aussi
pénible , s'est borné à réunir quelques traits qu'il a disposés
dans un cadre assez agréable , mais qui ne peuvent
donner une idée de l'original.
De deux Nouvelles très-étendues , il n'en a fait qu'une
fort courte. L'une est le Dialogue de deux chiens ; dans
cette production singulière , Cervantes a peint toutes les
classes inférieures de la société . Un chien qui a plusieurs
fois changé de maîtres , raconte ses aventures; sa position
lui a fourni les moyens de connaître plusieurs secrets
qui ne se cachent point à un animal domestique dont
on ne craint pas l'indiscrétion . Il les dévoile avec beaucoup
d'esprit et de naïveté ; et son récit forme une galerie
de portraits très-curieux et très-singuliers , quoique
pleins de vérité. Dans Rinconnet et Cartadille , l'auteur
espagnol peint ces associations de fripons qui se trouvaient
autrefois dans les grandes villes , avant que la
police fût perfectionnée : ces hommes obéissaient à un
chef revêtu d'un pouvoir absolu ; ils avaient des lois ,
des usages et des moeurs qui leur étaient particuliers.
Cette peinture , qui a fourni à le Sage l'idée de la Caverne
de Gilblas , est pleine de scènes comiques , dont Florian
n'a indiqué qu'un très - petit nombre.
OCTOBRE 1807. 71
Il a eu du reste une idée assez heureuse qu'on regrette
qu'il n'ait pas plus développée . Cervantes , qui avait si
bien combattu les travers de son siècle , céda une senle
fois au goût que ses contemporains avaient pour les aventures
extraordinaires . Dans un roman assez long , intitulé
: Persiles et Sigismonde , il réunit les conceptions
les plus extravagantes , les événemens les plus singuliers
: renonçant presque à faire des peintures de moeurs
pour lesquelles il avait tant de talent , il ne s'attacha qu'à
offrir des naufrages , de combats à outrance , des reconnaissances
inattendues , etc. Aussi le succès de ce livre
fut - il moins contesté que celui de Don Quichotte.
Cependant on trouve dans ce fatras quelques historiettes
qui rappellent le peintre du gentilhomme de la
Manche et de Galathée. Florian en a placé ingénieusement
une dans son cadre qui en admettait de tous les
genres. Il a choisi l'histoire de Ruperte , imitation fort
agréable de la Matrone d'Ephèse. Ce choix est très-judicieux
: mais on regrette que l'auteur français n'ait pas
sauvé encore quelques débris précieux d'un ouvrage qu'on
ne lit plus. Florian aurait rendu aux lettres un véritable
service , en rassemblant les morceaux de Persiles
qui sont dignes de Cervantes . Pour donner une idée de
la moisson qu'il aurait pu faire , nous essayerons de traduire
une anecdote fort intéressante . Nous la choisissons
d'autant plus volontiers qu'elle est d'un ton peu familier
à l'auteur de Don Quichotte :·
D. MANUEL , Anecdote portugaise.
UN vaissean espagnol , voguant dans les mers du
Nord , se trouva au lever du soleil peu éloigné d'un
navire où le feu avait pris . L'embrasement était terrible
, et les Espagnols croyaient que tout l'équipage
périrait. Au milieu de leurs regrets , ils aperçurent une
barque où s'étaient retirés les malheureux incendiés
qui faisaient force de rames pour approcher du vaisseau.
On les reçut avec humanité , et l'on s'empressa
de leur prodiguer tous les secours. Parmi les passagers ,
on remarqua un jeune homme qui paraissait peu sensible
aux soins qu'on avait de lui ; ses gestes annonçaient
qu'il aurait voulu mourir dans l'incendie. Le capitaine
72 MERCURE DE FRANCE ,
1
à qui sa figure inspira de l'intérêt , parvint à le calmer :
le jeune homme , sensible à ces prévenances , consentit
à raconter le malheur dont il ne pouvait se consoler .
Seigneur, lui dit-il , je suis Portugais , ma famille est
une des plus illustres de ce royaume. Comblé des biens
de la fortune , je suis privé de tous ceux qui peuvent
rendre heureux . Mon nom est Manuel de Suja Coitino ,
ma patrie est Lisbonne ; et dès ma première jeunesse , jo.
ine suis exercé aux armes . A côté de la maison de mon
père , se trouvait celle d'un gentilhomme de l'antique
maison des Serciras. Ce gentilhomme avait une fille
unique qui devait être l'héritière de ses biens immenses .
Par ses vertus , elle faisait les délices de ses parens ; par
sa beauté , elle attirait les voeux des jeunes gens les plus
illustres du royaume.
Comme son voisin , j'avais souvent l'occasion de la
voir. J'appris à connaître sa beauté , je m'instruisis de
son caractère , l'amour s'empara de moi , et je conçus
l'espérance , plus douteuse que certaine , d'être un jour
son époux . Empressé de savoir mon sort , et convaincu
que les présens , les promesses , les déclarations ne pourraient
que me nuire auprès d'elle , je pris la résolution
de charger un de mes parens de la demander pour moi
en mariage. La naissance , la fortune étaient égales , et
pous étions presque du même âge.
1% Le père de Léonore répondit que sa fille était encore
trop jeune pour se marier, qu'il désirait un délai de
deux ans , et qu'il s'engageait , pendant cet espace de
tems , à ne pas disposer de sa fille sans en prévenir mon
parent. Je me soumis , quoiqu'avec beaucoup de peine ,
à ce délai , l'espérance me soutint ; et toute la ville étant
instruite de mon projet d'épouser Léonore , je lui rendis
publiquement des soins. Renfermée dans les bornes de
la plus sévère modestie , elle consentit , d'après l'ordre
de ses parens , à recevoir mes hommages ; et j'eus la
satisfaction de remarquer que si elle n'y répondait pas
avec la même tendresse , du moins elle était loin de les
-mépriser.
Il arriva qu'à ce moment le Roi me nomma capitainegénéral
d'une des colonies que le Portugal possède sur
les côtes d'Afrique , emploi de confiance et très-honoOCTOBRE
1807. 73
rable. Le jour de mon départ étant venu , je pensai
mourir de douleur . Je parlai au père de Léonore , et je
le conjurai de renouveler la parole qu'il m'avait donnée.
Mon désespoir l'attendrit ; il consentit que je prisse congé
de sa femme et de sa fille. Léonore , accompagnée de sa
mère , descendit dans le salon pour me recevoir : j'éprouvai
un tel transport quand je me vis si près d'elle
que ma voix expira dans ma bouche ; je ne pus parler ;
et mon silence annonçait assez quel était mon trouble.
:
>
Le père de Léonore , qui m'aimait , m'embrassa tendrement
Soyez tranquille , Seigneur D. Manuel , me
dit- il , sur la parole qu'on vous a donnée : peut-être
votre silence parle plus en votre faveur que les plus
beaux discours. Allez remplir avec honneur les fonctions
dont le roi vous a chargé , revenez à l'époque fixée ,
et soyez sûr que je ne négligerai rien pour vous rendre
heureux . Ma fille est soumise à mes volontés , ma femme
ne cherche qu'à prévenir mes desirs , et moi je serai
très-satisfait de vous avoir pour gendre : avec ces trois
choses , il me paraît que vous devez espérer un succès
favorable .
Ces paroles se gravèrent dans ma mémoire ; elles y
seront présentes tant que je vivrai. La belle Léonore et
sa mère ne me dirent pas un mot ; je ne pus de mon côté
rompre le silence , et je pris congé d'elles plein d'espoir.
J'arrivai en Afrique ; j'y remplis pendant deux ans
mes devoirs à la satisfaction du Roi. Après ce terme , je
revins avec empressement à Lisbonne. J'appris que la
réputation et la beauté de Léonore avaient passé les
limites de la ville et même du royaume. Plusieurs seigneurs
Castillans l'avaient demandée en mariage. Léonore
, entiérement soumise à ses parens , ne faisait aucune
attention à ces recherches .
Le délai qu'on m'avait imposé étant écoulé , je priai
le père de Léonore de ne plus différer mon bonheur. Il
céda à mon empressement , et décida que le dimanche
suivant , il m'unirait à sa fille . Cette réponse pensa mé
faire mourir de joie ; j'invitai mes parens et mes amis ,
je fis préparer des fêtes magnifiques , et j'envoyai à Léonore
les présens les plus précieux .
Enfin le jour que j'avais tant désiré arriva . Accom4
MERCURE
DE FRANCE
,
1
pagné de la principale noblesse de la ville , je me rendis
à un couvent de religieuses qui porte le nom de la Mère
de Dieu. On me dit que dès le jour précédent , ma future
épouse m'y attendait , et qu'elle avait désiré que notre
mariage se célébrât dans ce monastère , avec la permission
de l'archevêque.
J'entrai dans l'église du couvent qui était magnifiquement
ornée : plusieurs gentilshommes vinrent à ma
rencontre ; et je reconnus les dames les plus distinguées
par leur naissance et par leur beauté , qui avaient voulu
assister à cette cérémonie. Une musique céleste , composée
de voix et d'instrumens , faisait retentir l'église .
Quelques momens après mon arrivée , Léonore entra
par la porte de la grille du couvent : elle était accompagnée
de la prieure et de quelques religieuses . Une
robe de satin blanc , ornée de broderies d'or et de perles ,
relevait l'éclat de son teint. Elle était si belle et si richement
parée , qu'elle excitait la jalousie des femmes et
l'admiration des hommes. Ebloui par ses charmes , je
me trouvais indigne de la posséder ; il me paraissait que
je ne pourrais mériter mon bonheur , quand je mettrais
à ses pieds le sceptre du monde.
་
On avait élevé une estrade au milieu de l'église , où
sans être exposés aux importunités d'une foule curieuse ,
nous devions nous marier. Léonore y monta la première
; et tout le monde put admirer sa beauté enchanteresse.
Elle parut à tous les yeux comme l'aurore dissipant
les ténèbres , ou plutôt on sentit qu'elle ne pouvait
être comparée qu'à elle- même. Je montai sur l'estrade
croyant monter au ciel ; je me mis aux genoux de
Léonore , comme si j'avais voulu l'adorer.
Plusieurs voix s'élevèrent alors dans l'église : vivez
heureux et long- tems , jeunes époux , disait - on . Que
des enfans aussi beaux que vous entourent bientôt votre
table , que votre amour s'augmente avec les années , que
les soupçons et la jalousie n'entrent jamais dans vos
coeurs vertueux , que l'envie expire à vos pieds , et que
la prospérité fasse fleurir votre maison. A ces voeux , à
témoignages si flatteurs , mon ame était remplie de
joie : je voyais que mon bonheur était partagé par toute
l'assemblée .
OCTOBRE 1807 . 75
A ce moment la belle Léonore me prit la main et me
releva. Nous parûmes tous les deux debout sur l'estrade
; et Léonore , élevant un peu la voix , me dit :
Vous savez , seigneur D. Manuel , que mon père vous
a promis qu'il ne disposerait pas de moi , avant le
terme fixé par lui . Il vous a également fait espérer que
vous obtiendriez ma main ; et si ma mémoire ne me
trompe pas , il me semble que , me voyant recherchée
par vous avec tant d'empressement , touchée des soins
dus à votre politesse plutôt qu'à mon mérite , je vous
ai fait dire que je ne prendrais jamais sur la terre un
autre époux que vous. Mon père a rempli son engagement
, je veux aussi remplir le mien. La dissimulation
, quelque vertueuse que soit son motif, a toujours
quelque chose d'odieux . Je ne veux donc plus différer
de vous ouvrir mon coeur. Je suis mariée , Seigneur ;
et mon époux étant vivant , je ne puis m'unir à un
autre. Je ne vous ai point sacrifié à un époux terrestre ,
mais je vous ai sacrifié à Jésus - Christ. Je m'étais engagée
à lui avant de vous connaître : mes voeux ont
été purs et libres mes sentimens pour vous ne les ont
jamais balancés. Je vous ai promis de ne vous préférer
aucun autre homme : aucun , je l'avoue , ne possède
vos vertus ; mais Dieu l'emporte sur vous , et vous ne
devez point être jaloux de cette préférence. Si ma conduite
vous paraît une trahison , punissez - moi en me
donnant les noms odieux de perfide et d'infidèle . Les
promesses , les menaces , la mort même ne m'arracheront
jamais au céleste époux que j'ai choisi .
:
Léonore se tut : aussitôt la prieure et les religieuses
la dépouillèrent de ses riches habits , et coupèrent ses
beaux cheveux. Je gardai le silence ; et pour ne pas
montrer toute ma faiblesse , je retins mes larmes , mes
soupirs et mes cris . Je me jetai de nouveau aux pieds
de Léonore , je lui pris la main presque par force , et
je la couvris de baisers. Elle me releva avec douceur ,
et me témoigna une tendre compassion . A ce moment ,
rappelé à moi par la dignité de Léonore , par la ma
jesté divine qui brillait dans ses traits , je m'écriai
Dieu seul, est digne de posséder cette sainte !
Je descendis de l'estrade , et je me retirai avec mes
76
MERCURE
DE FRANCE
,
amis qui' firent de vains efforts pour me consoler. L'image
de Léonore me poursuivait partout ; et ma faible rai
son cédait à la force de mon amour. On m'a conseillé
de voyager ; j'ai déjà parcouru une partie de l'Europe
sans être plus tranquille . J'allais en Danemarck quand
vos secours m'ont arraché à la mort que je désire depuis
long-tems.
M. PETITOT.
EXTRAITS.
JOURNAL HISTORIQUE , ou Mémoires critiques et littéraires
sur les ouvrages dramatiques et sur les événemens
les plus mémorables , depuis 1748 jusqu'en 1772
inclusivement ; par CHARLES COLLE , auteur de la
Partie de Chasse de Henri IV , imprimés sur le manuscrit
de l'auteur et précédés d'une Notice sur sa
vie et ses écrits. Deux vol. in-8 ° de 600 pag. chacun .
A Paris , à l'Imprimerie bibliographique , rue Git-le-
Coeur , nº 7 ; et chez Delaunay , libraire , Palais du
Tribunat , deuxième galerie de bois .
"
AUTREFOIS il semblait être réservé aux hommes d'Etat
êt aux hommes de guerre d'écrire leurs Mémoires . Mais ,
dans le siècle dernier , le goût des lettres étant devenu
plus vif et plus général , et les écrivains s'étant procuré
plus d'importance et de considération , plusieurs de ceuxci
eurent aussi la fantaisie de transmettre eux-mêmes à
la postérité l'histoire de leur vie. Ce n'est pas à elle
directement qu'on s'adresse : on écrit pour ses amis , on
écrit pour ses enfans , on écrit pour soi -même ; mais la
répulation dont on jouit , l'intérêt , le charme qu'on a su
répandre dans son récit , ne permettent pas de douter
qu'un jour de pieux héritiers , moins sensibles au profit
d'un livre que jaloux de la gloire de son auteur , ne fassent
part au public de l'écrit trouvé dans ses papiers.
C'est en effet ce qui arrive , et il serait souvent très-fàcheux
que cela n'arrivât point : nous serions privés d'ouvrages
fort piquans. On accuse de vanité les auteurs qui
veulent ainsi occuper d'eux après leur mort . Plaisant
reproche ! Les auteurs font-ils autre chose toute leur vie?
C'est par le même principe d'amour -propre qu'on aime
.
OCTOBRE 1807. 77
tant à parler de soi , et qu'on aime si peu à entendre les
autres parler d'eux -mêmes. Si les lecteurs avaient moins
de vanité, les auteurs ne leur sembleraient pas en avoir
tant. Mais , si notre amour-propre se révolte contre l'égoïsme
d'un auteur de Mémoires personnels , en revanche
sa malignité flatte presque toujours la nôtre . Il est rare
que ces écrits , destinés à paraître posthumes , ne contiennent
pas beaucoup de révélations nuisibles , soit à la réputation
littéraire , soit à l'honneur des rivaux , des ennemis
et quelquefois même des amis de l'auteur , révélations
d'autant plus perfides , d'autant plus dangereuses que
celui qui les a faites ne peut plus les désavouer de gré ni
de force , et que consignées dans un écrit secret et pour
ainsi dire dans un testament , elles ont ce caractère de
confidence et de bonne foi qui nous dispose si fort à la
crédulité. On commence par croire fermement tout le
mal que l'auteur dit des autres , ensuite on le taxe luimême
de méchanceté pour l'avoir dit : c'est tout profit.
Les gens qui déclament contre les Mémoires particuliers ,
se procurent un plaisir de plus que les autres lecteurs ;
ces plaintes - là ne sont bien sincères qué de la part des
-personnes attaquées .
Collé , auteur d'une pièce de théâtre où le meilleur de
nos rois est représenté de la manière la plus touchante
et la plus vraie , et d'une foule de chansons remplies
d'originalité , de verve et de gaîté , Collé avait laissé de
lui la réputation d'un homme honnête et bon. Il avait
paru tel à ses contemporains , dont quelques - uns sont
encore les nôtres , et la nature de ses écrits semblait confirmer
leur témoignage ; mais la publication faite il y a
deux ans d'un Journal dont on donne aujourd'hui la
continuation et la fin , est venu changer un peu les idées
à cet égard , et cette suite dont je parle n'est point du
tout faite pour remettre l'opinion dans son premier état.
Ce n'est pas que Collé doive cesser d'être regardé comme
un honnête homme ; de ce côté il n'a rien perdu ; mais
il s'en faut beaucoup qu'on puisse le considérer comme
un bon homme. Il est difficile d'avoir eu une bile plus
âcre , plus mordante , et de l'avoir répandue sur plus de
personnes. Ceci toutefois demande à être , sinon modifié ,
du moins expliqué.
78
MERCURE
DE FRANCE
,
1
Du tems de Collé , deux factions principales divisaient
la littérature , celle de Crébillon et celle de Voltaire. Il
se trouva entraîné dans la premiere par ses liaisons et
-peut - être par son goût , auquel cette préférence ferait
peu d'honneur. Quoi qu'il en soit , devenu homme de
parti , il agit en conséquence , c'est-à-dire qu'il fut injustę
envers le parti contraire. Il se mit à détester la personne
de Voltaire , et presque à mépriser ses écrits : il enveloppa
dans son aversion la plupart de ceux qui tenaient
ouvertement pour ce grand poete. Le nombre était grand
et augmentait de jour en jour : Collé s'etait engagé ,
comme on voit , à hair et à déchirer beaucoup de personnes
, et il faut lui rendre justice , il y travaillait en
conscience. Cependant , comme il aimait fort son repos ,
ce n'était probablement qu'en bonne fortune et dans des
réunions intimes d'anti-Voltairiens qu'il exhalait toute son
animosité. Dans le monde , il ne passait pas pour partager
les fureurs de la secte ; on lui connaissait même des relations
amicales avec quelques hommes du parti opposé ,
notamment avec Saurin , l'un des admirateurs les plus
passionnés de Voltaire. Mais rentré chez lui , il se vengeait
de la contrainte qu'il s'était imposée dans la société ,
et chaque soir, pour ainsi dire , il versait dans son Journal
les flots de bile qu'il avait été obligé de contenir .
pendant la journée. Ce Journal est rempli d'invectives
quelquefois féroces , souvent grossières contre les philosophes
et les encyclopédistes. L'auteur ne fait grâce à
personne , et les moindres torts sont graves à ses yeux .
Ses amis Saurin et Duclos sont punis , l'un pour avoir
hautement professé les principes philosophiques , l'autre
pour les avoir adoptés avec réserve et n'en avoir pas combattu
l'abus avec assez de force. Une certaine verve injurieuse
que le respect du public ne réprimait pas dans
un écrit qui ne lui était point destiné , donne à toutes
ces diatribes un ton de violence, et de fureur fait pour
révolter le lecteur le plus impassible. Je ne parle pas
des faux jugemens littéraires de Collé : c'est le moindre
tort que puisse avoir un homme aussi passionné. Il a trop
souvent raison sans doute contre les dernières productions
dramatiques de la vieillesse de Voltaire ; mais
qu'avait-il fait de son jugement et de son goût , quand
OCTOBRE 1807. 79
il disait , en propres terines , de certain poème trop
fameux , qu'il ne ferait point honneur à Voltaire , comme
poëte ? Il reprochait avec plus de justice à ce
poëme , de porter aux moeurs une atteinte dangereuse ;
mais était-ce bien à l'auteur de tant de chansons plus
que libres qu'il appartenait d'en faire l'observation ?
Ce qui surprendra un peu plus , c'est que pour son usage
particulier , Collé avait , en matière de gouvernement et
de religion , exactement les mêmes principes que ceux
dont il attaque si violemment la conduite et les ouvrages.
On le voit s'emporter sans cesse contre le gouvernement
d'alors , qu'il accuse du plus dur despotisme. Il est l'un
des nombreux prophôtes de la révolution : nul ne l'a
prédite plus clairement qu'elle ne l'est dans cette phrase :
« C'est en vain que l'on crie contre cet abus et tant
» d'autres que le pouvoir sans bornes entraîne après lui :
» un de ses moindres effets sera de perdre le goût et les
» arts , et de mener le peuple à l'abrutissement. C'est où
» la postérité se voit conduite en douceur , et à des maux
» peut-être plus grands qui sont une suite nécessaire de
>> ce despotisme des ministres et des gens en place. Dieu
» veuille que je sois mauvais prophête ! » Je ne prouvez
rai pas de même par des citations le peu de respect
qu'il semblait porter intérieurement à la religion . Au
reste , on sait que dans beaucoup de ses chansons elle
et ses ministres ne sont pas infiniment ménagés.
Ce ne sont pas là à beaucoup près les seules inconséquences
de Collé. Il paraissait extrêmement jaloux de son
indépendance ; il affichait un souverain mépris pour
tous ceux qui sacrifiaient la leur à la fortune , et prodiguaient
aux grands de basses complaisances dans l'espoir
d'un salaire. Lui-même cependant passa la plus
grande partie de sa vie à composer des pièces et des
divertissemens tant pour le duc d'Orléans que pour
Marquise , fille retirée de l'Opéra et maîtresse de ce
prince ; et , de son propre aveu , ces travaux peu glorieux
, lui valurent cent mille francs. Il cherche à faire
entendre qu'il ne considérait dans tout cela que le plaisir
de composer des comédies et de les faire jouer ; mais
c'est-là l'excuse insuffisante d'un homme d'honneur
dont les principes ont fléchi , et qui voudrait le dissi80
MERCURE DE FRANCE ,
muler aux autres et à lui-même. Il se comporta quelquefois
avec noblesse et fermeté dans des occasions où
le Prince le traitait un peu trop en poëte de cour , et
suivant sa propre expression , en valet-de-chambre-parolier
; mais pourquoi fallait- il que son caractère fût mis
à de semblables épreuves ? Pourquoi avoir des humiliations
à repousser , quand on peut n'y être pas exposé ?
Autre inconséquence. Collé avait pour le drame une
violente antipathie , résultat de sa gaîté naturelle et des
principes qu'il s'était faits sur la nature de la comédie ;
à ce sujet , La Chaussée et Diderot sont continuellement
en buite à ses plus amers sarcasmes. Cependant l'une
de ses deux principales pièces de théâtre , Dupuis et
Desronais , est un véritable drame , un drame de ceux
que Voltaire appelle romans moraux , romans métaphysiques.
Il s'en défend beaucoup , comme on peut
croire : il prétend que son ouvrage diffère essentiellement
de ceux de La Chaussée , en ce que l'un n'offre
point une intrigue et des personnages romanesques
comme les autres. Mais ce n'est encore là qu'une apologie
sans solidité . Il n'est point du tout de l'essence du
drame que l'action et les caractères en soient invraisemblables
: ce qui le constitue en général , c'est que
les sentimens touchans et pathétiques y sont mis à la
place des saillies de la gaîté et de la peinture des ridicules.
Or Dupuis et Desronais attendrit et ne fait pas
rire.
C'est ici le lieu de faire connaître une des principales
causes de la haine de Collé contre les philosophes
haine dans laquelle il comprenait les auteurs anglais.
11 accusait ceux-ci d'avoir donné à nos écrivains le
goût des ouvrages sérieux et métaphysiques , et il reprochait
à ces derniers de dénaturer le caractère de notre
nation , en lui faisant aimer à son tour ce qu'il appelait
les abstractions et les rêves philosophiques. Suivant
Collé , l'amour de la comédie , des femmes , des soupers
joyeux , du bon vin et des chansons gaillardes
constituaient exclusivement le véritable esprit natio
nal , et c'était abjurer tout patriotisme que d'agiter
dans les livres et dans les entretiens des questions plus
graves que celle de la bonté ou des défauts d'un roman
DEF
OCTOBRE 1807 .
man , d'une pièce de théâtre et d'un acteur. Un homm
aussi gai que Collé ne pouvait avoir contre personne
un grief plus sérieux que celui-là.
Il faut conclure de tout ceci , je pense , que Collé
par l'effet de ses liaisons , de ses habitudes , de son
caractère et de son humeur a été cruellement injuste
envers une nombreuse classe d'hommes qu'il avait
prise en aversion , et que ses principes de tout genre
n'étaient pas tellement solides qu'il ne fût fort souvent
en contradiction avec lui- même. Mais ses contradictions
et ses injustices étaient de bonne foi. Il était incapable
de faire une action ou d'énoncer un sentiment
qu'il n'eût pas cru rigoureusement honnête on équitable.
Il se regardait comme impartial , et il était à
sa manière , lorsqu'après avoir déchire Voltaire dans
son Journal , il y mettait Fréron en pièces , ou qu'après
avoir attaqué violemment les encyclopédistes , il
tombait non moins rudement sur ceux qu'il désigne
par le nom de dévots. Il est vrai qu'avec cette belle
justice distributive , on s'arrange pour dire du mal
de tout le monde : c'est aussi ce que Collé fait à fort
peu de chose près. Trois ans avant sa mort , il revisa
tous les jugemens qu'il avait portés dans son Journal
sur les hommes et les choses . Il réforma quelques-uns
des plus défavorables . Mais par manière de compensation
, il annulla plusieurs de ceux qui étaient avantageux.
On s'aperçoit à la plupart de ces changemens
que le juge lui- même n'avait point changé avec l'âge ;
c'est-à-dire , qu'il était toujours rempli de préventions
et d'animosité.
Il est tems de donner une idée des deux volumes du
Journal qu'on vient de publier. Ils comprennent depuis
l'année 1754 inclusivement , jusqu'à l'année 1772 aussi
inclusivement , à l'exception des années 61 et 62 qui
manquent dans le manuscrit. Cet espace de dix - huit
années est une des plus intéressantes époques de l'histoire
littéraire du dernier siècle . Malheureusement Collé
ne l'a point rempli de tout ce qui devait y entrer de
curieux et d'instructif. Il dit lui-même que dans plusieurs
de ces années il ne fait autre chose que de parler
de lui , de ses affaires , de ses parades , de ses chansons ,
F
06
82
MERCURE
DE FRANCE
,
་ ་
de ses fêtes , de ses comédies , de ses succès . Il en estbien
quelque chose ; mais il ne faut pas prendre tout
à fait cette déclaration à la lettre. Au milieu du récit
beaucop trop long et trop continu des choses qui lui
sont personnelles , il sème quelques anecdotes relatives
à la littérature et à la société .
Le théâtre était la grande affaire de Collé : il manquait
fort peu de premières représentations. Au retour
il écrivait son jugement sur la pièce. Ce jugement
presque toujours rigoureux était du moins motivé. Les
défauts du plan , l'invraisemblance des incidens et des
caractères y étaient démontrés. Ceux qui cultivent l'art
dramatique ne liront pas sans fruit ces analyses . A la
vérité la plupart des ouvrages qui en sont l'objet , ont
totalement disparu de la scène , et n'ont pas même été
livrés à l'impression ; mais les principes suivant lesquels
ils ont été examinés subsistent , et l'on en peut faire encore
de très -utiles applications . Collé attachait une importance
infinie à ce qu'il appelait l'invention de fond :
c'était pour lui la pierre de touche du talent dramatique.
Tout jeune auteur dont le premier ouvrage manquait
totalement de ce mérite , était condamné par lui
d'avance à n'avoir jamais de véritables succès . L'événement
a justifié presque tous ses pronostics. Tout en applaudissant
au mérite de Warwick , tout en recon naissant
que cette pièce était assez bien conduite , que le
dialogue en était juste , les sentimens vrais et le style
naturel ; il prédisait que Laharpe n'était point né p our
la tragédie. En général , il paraissait faire assez peu de
cas du style , et n'être pas éloigné de croire qu'une pièce
mal écrite pouvait encore être une excellente pièc e .
Lui-même écrivait mal , quoique naturellement , et
quand il louait quelqu'un sur son style , il ne pensait
pas lui faire un grand compliment : ainsi , sans que cela
tire à conséquence , il répète sans cesse que Voltaire est
un grand écrivain ; il va même jusqu'à dire qu'il faisait
les vers mieux ou aussi bien que Racine , tant il est prodigue
de cet éloge qui lui paraît le moins flatteur de
tous. Corneille était pour lui le dieu du théâtre : il ne
lui venait pas dans l'idée que Racine pût le balancer .
Les comédiens sont , après les auteurs et les pièces de
OCTOBRE 1807.
85
théâtre , ce dont Collé s'occupe le plus. On n'a jamais
vomi contre les personnes de cette profession des invectives
plus dures et plus atroces. Elles passent tout ce
qu'on peut se figurer de plus outrageant , et elles reviennent
, pour ainsi dire , à chaque page ; it n'y a pas
d'exemple d'un acharnement pareil. Les écrivains dramatiques
, il est vrai , se sont presque tous plaints des
acteurs qu'ils accusaient d'insolence , de paresse et de
cupidité ; mais pendant bien long- tems Collé n'eut rien
à démêler avec eux . Cette fureur était donc d'instinct ;
il sentait donc d'avance qu'il aurait quelque jour à leur
faire jouer des comédies et à souffrir de leurs procédés :
en effet , ils ont eu quelques torts envers lui. Il jugeait le
talent des comédiens comme il jugeait tout , c'est-à - dire ,
avec, une précipitation et une sévérité excessives , souvent
avec beaucoup d'injustice. Il dit de Molé à son
début : « Molé , jeune homme de 19 ans , bien fait et
» d'une figure passable. C'est un enfant sans voix , sans
» grâces et sans usage de la scène ; il n'à pas d'entrailles
» et nulle intelligence du théâtre. Malgré tous ces dé-
>> fauts-là , que je crois incurables , il n'a pas laissé d'être
>> applaudi par l'imbécillité du parterre d'aujourd'hui ;
>> et l'on doit attendre de celle des gentilshommes de la
>> chambre qu'ils le recevront. » En 1780 , il ratifiait ce
beau jugement en prononçant que Molé n'était point un
comédien véritable , qu'il jouait tout comme un enragé ,
comme un furieux , et qu'enfin il était gâté à n'en plus
revenir. Il avait dit de même que Le Kain était un acteur
hideux , forcé et sans entrailles , et il a persisté
dans cette opinion . Ses idées sur le jeu des acteurs étaient
pourtant saines en général . Il s'emporte quelque part
contre un comédien , parce qu'il ne joue jamais que le
mot , au lieu de s'attacher à la pensée . Ce ridicule ,
que l'on croyait d'acquisition nouvelle , est , comme on
voit , déjà ancien au théâtre. C'est en 1756 que Collé
en faisait la critique.
L'histoire des élections de l'Académie tient aussi une
assez grande place dans son Journal. Il déclare , à plusieurs
reprises , qu'il se croit indigne d'en être. On pense
bien que cette sévérité envers lui-même ne le disposait
pas à l'indulgence envers les autres. Il n'avait pas le
F 2
8i MERCURE DE FRANCE ,
ridicule de dédaigner les honneurs académiques , ridicule
assez commun parmi ceux qui n'y peuvent prétendre ,
et que se donnent quelquefois même ceux qui les sollicitent.
Mais il semblait ne respecter la place , que pour
avoir d'autant plus le droit de mépriser les concurrens .
Cette partie de son journal a un intérêt d'à -propos dans
ce moment où l'Académie s'occupe de nommer aux trois
places vacantes dans son sein. On verra figurer parmi
les candidats , dès les années 1754 et 1765 , deux des
hommes de lettres qui se présentent aujourd'hui . S'ils
arrivent , ils fourniront un bel exemple de ce que
peuvent le tems et la persévérance. Suivant Collé , l'élection
de M. de la Condamine n'eut point l'approbation
du public . « M. de la Condamine ,. dit-il , est , si
» l'on veut , un géomètre et un astronome ; il est de
» l'Académie des sciences , benè sit ; mais il n'a aucun
>> titre pour être de l'Académie française , et tout le
>> monde s'accorde à trouver mauvais que l'on confonde
» les Académies. » Il renouvelle cette plainte à propos
de l'élection de je ne sais plus quel autre savant . Collé
cite un mot plaisant sur ce même M. de la Condamine ;
le voici : on lisait à l'Académie une pièce de vers , couronnée
, de M. de Langeac. M. de la Condamine , qui
était sourd , dormait profondément pandant cette lec- ,
ture. Quelqu'un qui lui enviait son sommeil , à ce que
prétend Collé , dit tout haut : Voyez donc la Condamine!
il dort comme s'il y entendait quelque chose.
Collé rapporte , mais trop rarement , de ces anecdotes
et bons mots qu'il entendait débiter dans la société.
On ne trouvera sûrement pas mauvais que j'en
transcrive ici quelques-uns , comme ils se présenteront
et sans mettre entre eux aucune liaison .
<< On contait devant feue Mme la Duchesse d'Orléans,
l'histoire d'une femme de Toulouse , qui avait été
grosse pendant 20 ans. Son enfant s'était pétrifié , et
quand on ouvrit cette femme à sa mort , cet enfant
avait l'air âgé , et même de la barbe. La princesse devant
laquelle on détaillait ce fait , et qui ne saisissait les
objets que du côté plaisant , dit : Si pareille aventure
m'était arrivée , pour ne pas laisser mon enfant sans
éducation , je n'aurais pas manqué d'avaler un précep
teur. »
OCTOBRE 187 .
85
« A l'occasion des levées de boucliers de quelques
parlemens ( en 1763 ) une personne disait ces joursci
: Sa majesté le parlement de Paris , n'a pas des
manières trop aisées ; mais on ne saurait tenir à celles
de son altesse royale le parlement de Rouen . »
ce
>> M. le comte de Bissy soupait la semaine dernière
avec le roi. Il fut question de l'académicien qu'on devait
élire , et le duc de la Vallière dit que l'on croyait que co
serait le comte de Bissy . Quelle mauvaise plaisanterie !
reprit ce dernier ; n'ai-je pas ma place à l'Académie ,
done ? Eh ! Monsieur ! lui répondit le duc de la Vallière ,
un homme de votre mérite en doit avoir deux . La conversation
continua et l'on assura que ce serait Marmontel
qui serait élu . Mais cependant , dit le duc de lá Vallière ,
M. Thomas se présente. Il ne se présente point , interrompit
M. de Bissy ; il serait venu me rendre sa visite
et je ne l'ai point vu. Bon ! lui répartit le duc de la
Vallière, il ne sait peut- être pas que vous étes de l'Académie
!
>> Le roi de Danemarck revenait ces jours- ci de Fontainebleau
( en 1768 ) ; le peuple , dans l'endroit où il
descendit , se mit à crier vive le roi ! Mes amis , leur
dit-il avec une présence d'esprit admirable , je viens de
le quitter ; il se porte à merveille. On m'a assuré qu'ayant
dit un jour son sentiment sur Voltaire , et combien il l'aimait
, une femme de la cour prit la liberté de lui observer
que le roi de France n'aimait pas Voltaire , et que
s'il parlait de ce poëte devant S. M. très- chrétienne , il
serait prudent peut -être de cacher l'estime qu'il avait
pour cet homme extraordinaire. Eh ! Madame ! répondit-
il , j'en parlerais devant le roi de France comme
j'en parle devant vous : nous sommes une douzaine en
Europe qui avons notre franc-parler.
>> M. le comte de Lauraguais a fait une tragédie intitulée
la Colère d'Achille. Ces jours-ci , après l'avoir lue
à M. le comte du Luc , un des hommes les plus railleurs ,
les plus mordans de notre siècle , il lui en demandait
son avis : Convenez , lui disait- il , que j'ai bien suivi Homère
dans mon caractère d'Achille ; je l'ai fait bien
colère. Oui , vraiment , reprit M. du Luc , vous l'avez
fait colère comme un dindon. »
86 MERCURE DE FRANCE ,
Je crois avoir donné une suffisante idée de l'esprit
dans lequel le Journal de Collé est rédigé , de la nature
des objets qu'il renferme et de la place que chacun d'eux
y occupe par rapport aux autres. On aura pu conclure
de ce que j'en ai dit , que l'auteur parle beaucoup trop
longuement et avec beaucoup trop de complaisance de
lui et de ses ouvrages , quoiqu'il affecte quelquefois sur
ce point une sorte de modestie et d'indifférence qui au
fond n'est que de l'orgueil et de l'égoïsme ; qu'il traite
avec une sévérité excessive ceux qu'il ne traite pas avec
une injustice révoltante ; enfin qu'occupé presque uniquement
du théâtre et étendant rarement ses idées jusqu'à
d'autres objets , il rassasie son lecteur d'analyses de tragédies
et de comédies , et d'observations sur le jeu des
acteurs. Mais il est juste aussi de remarquer qu'il écrivait
pour lui- même , et pour lui seul , puisqu'en s'expliquant
sur le papier , comme dans le secret de sa
conscience , sur les défauts et les torts de ses plus intimes
amis , il s'était interdit la faculté de communiquer
son écrit à qui que ce fût . Ce n'est donc point par les
règles ordinaires qu'il faut juger cet ouvrage . Ce n'est
point l'écrivain et l'homme de la société que nous y
voyons ; c'est Collé lui -même , seul et ouvrant son ame .
Il s'agit donc seulement de décider jusqu'à quel point
Collé avait tort ou raison de tant s'aimer lui- même , et
d'estimer si peu les autres. M. AUGER.
FABLES NOUVELLES , en vers , divisées en neuflivres.
Seconde édition , revue , corrigée et augmentée de
trois livres ; par Mme A. JOLIVAU. A Paris , chez
Léopold Collin , libraire , rue Gît-le-Coeur , nº 4.-
1807.
ESOPE , phrygien , fut le premier qui écrivit des fables .
On croit même que Locman et Pilpay , qui firent fleurir
l'apologue , l'un en Perse , et l'autre dans les Indes ,
ne sont autre chose qu'Esope lui-même : c'est du moins
Popinion de plusieurs personnes très-instruites dans les
langues et les traditions orientales . Socrate traduisit en
vers les Fables d'Esope ; ainsi la sagesse ne dédaigna
OCTOBRE 1897 . 87
1
pas d'embellir l'apologue des charmes de la poësie.
Phèdre , chez les Latins , lui donna la plus élégante
précision . Mais quoique plusieurs poëtes très-distingués
soit en Angleterre , soit en Allemagne , aient traité
ce genre avec succès , celui de tous les fabulistes qui a
le plus de réputation est , sans contredit , notre inimitable
La Fontaine. Le caractère de son génie
génie ( car il en
eut beaucoup sans inventer ) a été saisi et développé
tant de fois , et avec tant de justesse sur -tout par
Champfort , que son éloge est devenu presque un lieu
commun. En France , plusieurs auteurs de mérite ont
marché de loin sur les traces de La Fontaine , tels que
Richer , Boisard , Fumars , Dorat , Imbert , Aubert ; mais
Lamothe-Houdard , Nivernois et Florian , sont ceux qui
en ont le plus approché. Lamothe oublia que la Fable
n'est que la vérité voilée , et qu'un voile ne doit pas
être une parure : Nivernois lui laissa sa simplicité qu'il
sut allier à l'élégance , et Florian lui prêta cette teinte
de sensibilité et de mélancolie dont il a nuancé tous
les genres dans lesquels s'exerça son talent , sans en excepler
même la comédie.
Il est à remarquer que la Fable , qui , chez les Orientaux
, fut inventée , dit- on , pour dire sans péril la vérité
à la puissance , changea quelquefois de but en Europe ,
et voulut corriger l'amour-propre qui est la plus despotique
de nos passions. Tandis que la prose de La Rochefoucault
lui faisait sévèrement la guerre , l'insinuante.
poësie de La Fontaine lui demandait grâce pour la vérité
qu'il Ini laissait entrevoir , et l'obtenait , quoique
l'amour-propre pardonne rarement. D'après cette modification
de la Fable , on aurait pu penser que les
dames se seraient emparées de ce genre. Leur esprit
délicat a bien plus de ménagement que celui des hommes
, qui choquent leurs semblables en frondant leurs
défauts ; et il faut avouer que la Fable est le plus innocent
des artifices qu'on puisse permettre à un sexe
qu'on accuse de n'en pas manquer. Quoi qu'il en soit ,
ni Mme de la Suze , ni Mlle de Scudéry n'ont fait des
apologues , et nous ne nous souvenons pas d'en avoir
lu dans Mme Deshoulières. Quelques dames , dans le
siècle dernier , ont composé des Fables , mais isolément,
88 MERCURE DE FRANCE ,
et sans en former un recueil. L'année dernière , une
dame ( Mme de la Fer……….. ) a donné un recueil de
Fables qui ont reçu du public un accueil mérité . M™ •
Jolivau , encouragée par cet exemple , a fait imprimer
deux volumes de Fables. Il faut la louer de son émulation
, d'autant plus que ses Fables ne manquent pas
de mérite. La morale , peut - être un peu trop commune
, n'en est pas moins bonne . Sa versification est
facile , mais pas assez correcte. Sa poësie est faible et
négligée : nous devons , à cet égard , prier Mme Jolivau
d'observer que c'est à tort que plusieurs personnes pensent
que l'apologne admet l'incorrection et la négligence.
La Fontaine qui est modèle , et peut-être le seul mcdèle
dans ce genre , versifie avec beaucoup de soin' ;
et quant à la poësie de style , elle est sublime dans le
plus grand nombre de ses fables , et surtout dans
celles du Paysan du Danube, des Animaux malades
de la peste , du Chéne et du Roseau , du Vieillard et
des Trois Jeunes Gens . Il est encore un écueil contre
lequel le talent de Mme Jolivau ( car elle en a ) pourrait
se briser. C'est la pente à se livrer à trop de détails :
le plaisir de narrer qui délasse , en composant , l'auteur
de son travail , l'égare quelquefois dans des horsd'oeuvre
, des redites . L'action principale de son petit
drame ( car la Fable en est un ) se perd dans les scènes
épisodiques et lorsque le lecteur est parvenu à la
morale , à ce qu'on appelle l'affabulation , il ne sait à
quelle partie de l'action cette morale a rapport. Mme
Jolivau doit d'autant plus éviter ce défaut dans lequel
tombent quelquefois les fabulistes les plus distingués
que ses meilleurs Apologues sont en général ceux qui
ont le moins d'étendue , et qu'elle a écrits avec le plus
de précision. Nous en citerons deux qui ont ce mérite ,
et qui prouvent que l'auteur , dans la troisième édition
de son ouvrage , peut aisément faire disparaître
ces taches .
LES DEUX CHARRUES.
LE Soc d'une charrue , après un long repos ,
S'était couvert de rouille. Il voit passer son frère ,
Tout radieux , revenant des travaux,
OCTOBRE 1807.
86
-- Forgé des mêmes bras , de semblable matière ,
Lui dit-il , je suis terne , et toi poli , brillant :
Où pris-tu cet éclat , mon frère ? -- En travaillant .
LE PEINTRE ET LA PUDEUR
L'AMOUR nu paraissait respirer sur la toile .
La Pudeur l'aperçoit , rougit , baisse les yeux .
Quels défauts trouves-tu , Belle , au plus beau des Dieux ? '
Dit le Peintre alarmé ; que lui faut- il ? -- Un voile .
VARIÉTÉS .
INSTITUT NATIONAL .
-
·
La classe des Beaux-Arts a fait , le,
3 de ce mois , en séance publique , la distribution des quatre
-grands prix de peinture , de sculpture , d'architecture et de
composition musicale,
Le premier prix de peinture a été décerné à M. Heim , âgé
de 20 ans , élève de M. Vincent ; le second prix , à M. Caminade
, âgé de 22 ans , élève de M. David. Le sujet était Thésée
, vainqueur du Minotaure , au moment où les jeunes
Athéniens et Athéniennes , dévoués au monstre , témoignent
leur reconnaissance au héros libérateur. La classe a arrêté de
demander à Son Excellence le Ministre de l'Intérieur , d'envoyer
à l'école de Rome M. Blondel , élève de M. Regnault,
lequel a remporté le premier grand prix de peinture en
l'an XI , et a continué de faire preuve d'un talent distingué
depuis cinq ans .
Le premier prix de sculpture a été décerné à M. Caloigne ,
âgé de 26 ans , élève de M. Chaudet ; le second , à M. Matte ,
âgé de 30 ans , élève de M. Dejoux. Le sujet était Archimède
de Syracuse.
Le premier prix d'architecture a été décerné à M. Huyet ,
âgé de 25 ans , élève de M. Peyre ; le second , à M. Leclerc ,
âgé de 21 ans , élève de M. Percier. Le sujet était un Palais
pour l'éducation des jeunes princes de la Famille Impériale .
Une médaille d'encouragement a été décernée à M. Giroust,
âgé de 20 ans , élève de M. Percier .
La Classe a jugé qu'il n'y avait pas lieu à décerner le pre
90 MERCURE DE FRANCE ,
mier prix de composition musicale ; mais elle a décerné
deux seconds prix égaux à M. Danssoigne , àgé de 17 ans et
démi, élève de M. Méhul , et à M. Fetis , âgé de 23 ans , élève
du Conservatoire , et de M. Bethoven . M. Blondeau , élève de
M. Méhul , a obtenu une médaille d'encouragement ."
La séance avait commencé par un compte très-intéressant
que M. Le Breton , Secrétaire perpétuel de la Classe des
Beaux-Arts , a rendu des travaux de cette Classe pendant
l'année dernière. Nous nous proposons de donner dans le
Mercure un extrait de ce rapport.
Dans la même séance , on a fait l'inauguration de la statue
de l'Empereur , qui vient d'être placée dans la salle de l'Institut.
Cette statue avait été votée il y a deux ans par l'Institut
; elle a été exécutée par M. Roland, membre de la Classe
des Beaux-Arts.
M. Arnault , de l'Académie française , est arteur du poëme
pour l'inauguration de la statue . Chacune des Muses y fait
valoir ses titres pour être déclarée la Muse favorite du héros .
Apollon leur assure à toutes des faveurs égales de la part du
grand-homme qui
Protége tous les arts , et n'en préfère aucun.
( Dans le Numéro prochain nous insérerons , en entier ,
cette scène dont l'idée est très-ingénieuse , et où le poëte
a su donner avec dignité et noblesse des éloges bien mérités.
) La musique est de M. Méhul . On y a reconnu › la
manière large et savante de ce grand compositeur.
-L'Académie française , dans sa séance particulière , a
nommé aux deux places vacantes par la mort de MM. Portalis
et Le Brun. M. Laujon a été nommé à la première
place et M. Raynouard à la seconde. Il reste encore une
place vacante par la mort de l'estimable et savant M. Dureau
de la Malle .
-
ASTRONOMIE. Une lettre de M. Thulis , directeur de
l'observatoire de Marseille , annonce que M. Pons , déjà connu
par la découverte de plusieurs comètes , vient d'en apercevoir
une nouvelle dans la constellation de la Vierge . On
OCTOBRE 1807 . 91
la distingue à la vue simple , le soir , vers le couchant , dès
que les étoiles de troisième grandeur commencent à se montrer.
On peut la suivre jusqu'à huit heures et même jusqu'à
‚ neuf, si l'horizon n'est point chargé de vapeurs . Elle est
maintenant près du serpent , entre la couronne arcturus et
les étoiles de la balance. Son mouvement la porte vers le
nord , et elle s'approche de la terre : ces deux circonstances
font espérer qu'on la verra quelque tems . Le noyau est brillant
, la queue fort visible . C'est une des plus belles comètes
qui aient paru depuis bien des années. On l'observe assidument
; et du 21 septembre au 4 octobre , on lui a vu parcourir
douze degrés vers le nord et quinze vers l'orient .
-
BOTANIQUE . Les journaux étrangers parlent de la découverte
d'un nouveau légume , qu'on appelle l'arrakatscha ,
qui fera certainement oublier les pommes-de-terre. Scs racines
se partagent en rameaux qui fournissent un aliment
léger , farineux , de facile digestion , et non visqueux et venteux
comme la pomme-de-terre . On en tire du pain , de la
-pâtisserie et de l'eau- de-vie. C'est sur-tout au Chili que l'arrakatscha
est cultivé ; il demande un bon terrain , mais non
pas un climat absolument chaud.
ECONOMIE DOMESTIQUE. La Gazette du Commerce de
Copenhague avertit que la farine tant vantée des os , ne se
convertit en gelée qu'en assez petite quantité , et que la majeure
partie qui reste est un caput mortuum , qui ne contient
rien de nourrissant , et dont on ne devrait pas se servir
pour faire du pain.
SOCIÉTÉS SAVANTES . La Société d'Emulation et d'Agriculture
de l'Ain , a tenu , le 7 septembre , sa séance publique
annuelle , dans la grande salle de physique du collége
de Bourg , sous la présidence de M. de Bossi , préfet du département
.
Le buste de M. de Lalande , né à Bourg , était placé dans
la salle , sur un piédestal , au bas duquel était écrit le nom
de ce célèbre astronome.
Diverses lectures faites par des membres de la Société ,
out été terminées par une notice historique sur M. de La92
MERCURE
DE FRANCE
,
lande , par M. Gauthier-Lacroix , dans laquelle cet associé
s'est principalement attaché à ce que la vie de ce savant offre
de relatif aux pays qui forment aujourd'hui le département ,
au bien qu'il n'a cessé d'y faire , et aux preuves multipliées
de ses sentimens pour ses concitoyens .
Sociétés étrangères . - La Société économique de Copenhague
a proposé un prix de 100 écus danois pour la meilleure
méthode de construire les âtres , poêles et fours à cuire
le pain et à brasser la bière dans les campagnes . Les mémoires
, écrits en danois ou en allemand , seront adressés
avant la fin de cette année à la Société .
Société Scandinave à Copenhague. - M. Ohlsen a lu un
mémoire sur la question , s'il vaut mieux traduire les anciens
poètes en prose qu'en vers . M. Ramus a lu ensuite une
notice sur quelques anciennes monnaies danoises.
---
Sur la proposition du comte de Daneskiold , cette Société
a proposé un prix de cent écus danois pour la meilleure
Description de l'île de Samsoé. - Ces cent écus seront donnés
par le comte , qui s'offre d'en ajouter encore cent autres ,
au cas que l'auteur de la description juge nécessaire de faire
un voyage dans l'ile pour la perfection de son travail. Le
mémoire doit contenir en même tems l'histoire ancienne et
moderne de l'île jusqu'à l'an 1675 , y compris celle des vieux
châteaux de Brattingsbourg , Visborg , Blafferholm et Hiortholmshuus
, qui tous étaient situés dans l'ile , et dont on y
trouve encore des ruines assez considérables.
THEATRES. Nous allons annoncer seulement les pièces
nouvelles qui se jouent sur les principaux théâtres . Nous
en rendrons , dans un autre numéro , un compte plus détaillé
.
Au théâtre de la rue Louvois , les Comédiens ambulans ,
de Picard , traduits en italiens , et ornés d'une très-bonne musique
de Fioraventi , attirent la foule.
On a donné sur le même théâtre , avec succès , le Volage
fixé , comédie.
A l'Opéra- Comique , une pièce intitulée Lina , dont la
OCTOBRE 1807. 93
musique est de M. d'Aleyrac , vient d'obtenir un grand suc¬
cès. Il y a beaucoup d'intérêt dans cet ouvrage.
Au Vaudeville , une petite pièce intitulée : l'Hôpital militaire
, a déjà eu plusieurs représentations.
Enfin aux Variétés -Panorama , on a représenté l'Intrigue
en l'air , vaudeville de deus auteurs qui ont montré un vrai
talent dans ce genre de pièces , mais qui , cette fois , ont travaillé
sur un sujet plus bizarre que comique .
A l'Opéra , rien de nouveau ; aux Français ,
veau .
rien de nou-
Mais sur ce dernier théâtre , Mlle Mars a reparu avec éclat ,
après une assez longue absence ; et une nouvelle actrice
( Mlle Dégoty ) a débuté , le 8 octobre , avec quelque succès ,
dans le rôle d'Adélaïde du Guesclin.
11 CORRESPONDance.- A M. V. , auteur d'un article sur l'Héroïde
d'Eusèbes , inséré dans le Mercure du 26 Septembre, -- Permettez-moi,
Monsieur , de vous faire une observation sur un passage de votre excellente
critique de l'Héroïde de M. Laya . Vous dites qu'Ovide , inventeur
de l'Héroïde , n'a pas eu d'imitateur parmi les anciens ; cette assertion
n'est peut -être pas assez exacte : l'Élégie III du quatrième livre de Properce
est une véritable Héroïde.
« Hæc Arethusa suo mittit mandata Lycotæ ,
« Quum toties absis , si potes esse meus etc. »
L'élégie XI du même livre :
avait
d'Énée
« Desine , Paulle , meum lacrymis urgere sepulchrum , etc. » est une
épître de Cornélia à Paullus Emilius - Lepidus , qu'il faut placer aussi
parmi les Héroïdes . Aulus Sabinus , contemporain et ami d'Ovide ,
fait des Héroïdes d'Ulysse à Pénélope , d'Hyppolite à Phèdre ,
à Didon , de Démophoon à Phyllis , de Jason à Hypsipylé , de Phaon
des réponses à toutes les à Sapho. C'étaient , comme vous le voyez ,
Épîtres d'Ovide ; ces détails sont bien exacts , puisque nous les savons
par Ovide lui-même : vous les trouyerez , Monsieur , dans l'Elégie XVI
du 3 Livre des Amours , p. 27.
« Quam celer toto rediit meus orbe Sabinus , etc. >> Nous avons même encore aujourd'hui trois de ces Héroïdes de Sabicelles
d'Ulysse à Pénélope , de Démophoon à Phyllis , et de Pàris
nus ;
à none.
Apollinaris Sidonius commence en ces termes le recueil de ses lettres:
Je vous transcris le passage , parce que ce livre n'étant pas très -commun ,
pourrait vous manquer . « Diù præcipis , Domine Major , summa sua94
MERCURE
DE FRANCE
,
>> dendi autoritate , sicuti es in iis quæ deliberabuntur consiliosissi-
» mus , ut si quæ litteræ paulò politiores varia occasionefluxerunt ,
» pro ut eas causas personas tempus elicuit , omnes retractatis exem-
» plaribus enucleatisque uno volumine includam , Q. Symmachi ro-
» tunditatem , C. Plinii disciplinam maturitatemque vestigiis præ-
» sumptiosis insequuturus . Nam de M. Tullio silere me in stylo epistolari
meliùs puto quem nec Julius Titianus totum sub nominibus ,
>> illustrium feminarum digna similitudine expressit. » Julius Titianus
qui vivait vers le tems de Commode , avait composé un grand nombre
d'ouvrages aujourd'hui perdus et dont quelques-uns' , à en juger par les
titres , paraissent fort regrettables . Ces Lettres écrites sub nominibus illustrium
feminarum , sont comparées par le P. Sirmond , éditeur de
Sidonius , aux Héroïdes d'Ovide ; mais je ne crois pas la comparaison
exacte. Citées par Sidonius à côté de celles de Pline , de Symmaque , de
Cicéron , elles devaient être écrites en prose .. C'est au moins l'opinion
de N. Heinsius , et elle est bien vraisemblable . Je voudrais savoir ce que
Savaron , autre interprète de Sidonius , a dit sur ce passage ; mais je ne
suis pas maintenant à portée de consulter ses notes .
J'espère blen , Monsieur , que vous ne verrez dans cette lettre qu'une '
preuve de l'extrême attention et de l'intérêt avec lequel j'ai lu votre article
. J'ai l'honneur d'être , etc. BOISSONADE .
Aux Rédacteurs du Mercure, 11- Je viens de lire , Messieurs , dans
le Numéro 27 de la Revue , au sujet de feu M. Masson , correspondant
de l'Institut , un fait qui a besoin d'être rectifié , parce qu'il est pour le
moins inexact.
"
L'auteur de la notice sur cet écrivain , prétend que l'éloge de Catherine
II ayant été proposé , à Hambourg , par quelques Seigneurs russes
Masson concourut et remporta le prix. Il est très -vrai que le prix fut
adjugé par quelques gens de lettres réunis à Hambourg , à la tête desquels
se trouvait Rivarol , assez connu dans la littérature ; mais M. Masson
n'eut que le premier accessit , et le prix fut décerné à l'ouvrage que
j'envoyai alors . Plusieurs gens de lettres , juges du concours , et maintenant
à Paris , pourront vous le certifier ; d'ailleurs l'ode couronnée fut annoncée
dans tous les journaux du tems , avec le nom de l'auteur ; et jamais
il n'y fut question du prétendu prix décerné à M. Masson,
Comme il est juse de restituer à chacun le bien qui lui appartient ,
j'espère que vous voudrez bien insérer la présente réclamation dans un
de vos prochains Numéros .
J'ai l'honneur de vous saluer , AUGUSTE LE REBOURS , ancien
avocat-général de la Cour des Aides de Paris .
A Paris , ce 29 Septembre 1807 .
OCTOBRE 1807. 95
NOUVELLES POLITIQUES .
-
( EXTÉRIEUR. )
ANGLETERRE . Le roi vient d'adresser à l'amiral Gambier
et au général Cathcart , des lettres dans lesquelles il
fait le plus grand éloge de leur conduite pendant l'expédition
de Copenhague . L'amiral a été créé baron , et lord
Cathcart vicomte du royaume-uni ; sir Arthur Wellesley
recevra une récompense honorable , et sir Stanhope et
sir Home Popham seront nommés baronnets.
-
t
BAVIÈRE. S. M. le Roi de Bavière vient d'adresser
un rescrit général à tous les consistoires protestans de la
monarchie , dans lequel il témoigne le voeu de voir réunies
en un seul corps toutes les églises protestantes de ses nouveaux
et de ses anciens Etats .
ROYAUME D'ITALIE.-D'après un décret de S. A. I. le Vice-
Roi , le code de procédure civile adopté pour le royaume
d'Italie par décret du 17 juin 1806 , et le code pénal sanc
tionné le 8 de septembre dernier , seront mis en activité
le 14 octobre prochain dans toute l'étendue du royaume ."
TURQUIE. -La flotte anglaise , sous les ordres de l'amiral
Gardner , croise toujours devant les Dardanelles ; elle a
fait déjà plusieurs prises aux Turcs. Les dispositions de
l'armistice conclu entre les Russes et les Turcs , commencent
à avoir leur exécution : les troupes russes se disposent
à évacuer la Bulgarie et la Valachie ; le Prince
Ypsilanti , grand Hospodar de cette dernière province , a
déjà quitté Bucharest . Le général russe , Michelson ,
vient de mourir.
( INTÉRIEUR . )
- -
"
UN arrêté du Préfet de police , en date du 6 octobre ,
porte que le conseil de salubrité , établi près de la préfecture
de police , sera composé de sept membres au lieu de
cinq.-M. le Docteur Leroux, professeur de clynique au col→
lége de France , et M. Dupuytren , chef des travaux anatomiques
à l'Ecole de médecine , sont nommés membres de¹
ce Gonseil.
- Cette mesure a pour but de rendre encore plus
go MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1807 .
scrupuleuse la surveillance de la police pour la salubrité de
Paris.
Actes administratifs.
Décret de S. M. l'Empereur , du 28 septembre , fixant
l'organisation de la Cour des Comptes. M. Barbé-Marbojs
est nommé premier président de cette cour ; MM. Jard-
Panvilliers , Delpierre et Brière Suigy , seconds présidens.
Le même décret nomme aussi les personnes qui occuperont
les places de maîtres des comptes et de référen-
-
daires .
-Décret du 30 septembre , qui ordonne la création d'un
chapitre - général pour des établissemens des Soeurs de la
Charité , et en fixe l'organisation .
- Décret de la même date , qui ordonne que le nombre
des églises succursales sera augmenté. -La répartition s'en
fera d'accord avec MM. les Préfets et MM. les Evêques de
chaque département.
Autre décret qui crée , à dater du 1 janvier prochain
, des bourses et des demi-bourses pour chaque sémi- '
naire . Le trésor public paiera à cet effet 400 fr. pour les
bourses et 200 fr . pour les demi - bourses.
ANNONCES.
Manuel des arbitres , ou Traité complet de l'arbitrage , tant en matière
de commerce qu'en matière civile ; contenant les principes , les lois
nouvelles , et toutes les formules qui concernent l'arbitrage .. Ouvrage
utile à toutes les personnes attachées à l'ordre judiciaire , aux négocians,
aux propriétaires ; par P. B. Boucher , auteur des Institutions commer–›
ciales ; du Parfait Econome rural , etc. Deux vol. in - 8 ° . Pțix , 7 fr.
et 8 fr. franc de port . Chez Arth . Bertrand , lib . , rue Hautefeuille , nº 2ã .
On souscrit à la même adresse pour la Bibliothèque Physico -Economique
, instructive et amusante , à l'usage des villes et campagnes ; pu-,
bliée par cahiers , le premier de chaque mois , à commencer du 1 Brumaire
An XI ( 23 Octobre, 1802 ) , par une Société de Savans , d'Artistes , d'Agro¬ ~
nomes ; rédigée par M. S. Sonnini , membre de la Société d'Agriculture de
Paris. Première , Seconde , Troisième et Quatrième Années de Souscription
, formant chacune deux volumes in- 12 , avec 12 grandes planches .
Prix , 10 fr. chaque année .
-
I
La Cinquième Année de Souscription se publie comme les quatre pre-* ›
mières . Cette Cinquième Année étant de quinze mois , le prix est de 13 ft. -
par la poste.
1
( N° CCCXXVI . )
( SAMEDI 17 OCTOBRE 1807. )
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE.
CHANT LYRIQUE
Pour l'inauguration de la statue de l'Empereur à l'Institut.
APOLLON.
DANS ce docte palais quel tumulte s'élève ?
› Déesses des beaux- arts , de l'histoire , des vers ,
Pourquoi suspendez- vous vos leçons , vos concerts ?
Et vous dont l'oeil pénètre et dont la main soulève
Les voiles étendus sur les ressorts divers ,
Qui font vivre et mouvoir cet immense Univers ,
A vos hardis travaux quel motif vous enlève ?
Une honorable égalité
Doit maintenir la paix dans mon noble domaine.
Loin d'ici la discorde et sa rage inhumaine .
J'approuve la rivalité ,
Mais je ne permets pas la haine,
LA POÉSIE.
La haine entre des soeurs ne saurait habiter ,
Et l'égalité doit s'y plaire .
APOLLON.
D'où vient donc le dépit qui vous semble agiter ?
LA POÉSIE
Si j'éprouve quelque colère ,
A la seule Uramie il le faut imputer.
1
98
MERCURE
DE
FRANCE
,
1
APOLLON.
Uranie , à ses droits auriez-vous fait outrage?
CLIO.
1
Sur un socle éternel les arts reconnaissans
De notre bienfaiteur ont élevé l'image .
Elle
y veut la première apporter son hommage ,
La première offrir son encens .
URANIE.
AIR :
Aux lauriers immortels dont la main de Bellone
Orna cent fois son front guerrier ,
Mes soeurs , laissez-moi marier
Les étoiles de ma couronne.
Différent de ces rois qui d'un oeil de dédain
Ont vu souvent les arts que leur orgueil féconde ,
Il saisit chaque jour le compas , de sa main
Qui porte le sceptre du monde .
Avide de tous les succès ,
Amoureux de toutes les gloires ,
Il m'a souvent admise à ses conseils secrets ..
Il m'associe à ses victoires ,
Il m'associe à ses bienfaits.
Aux lauriers immortels , etc..
ELIO , LA POÉSIE , LA DÉESSE DES ARTS.
ENSEMBLE .
A l'honneur que vous réclamez
Comme vous j'ai droit de prétendre .
D'un transport moins vif et moins tendre
Nos coeurs ne sont pas enflammés.
LA POÉSIE.
Sur moi sa bonté paternelle
Laisse aussi tomber ses regards.
LA DÉESSE DES ARTS.
Du sein d'une langueur mortelle
N'a-t-il pas tiré tous les arts ?
CLIO.
Il est au trône des Césars
Mon protecteur et mon modèle.
OCTOBRE 1807. 99
LA DÉESSE DES ARTS.
Combien de prodiges nouveaux
Il offre aux pages de l'histoire !
CLIO.
Que de sujets féconds en gloire
Lui devront vos vastes tableaux !
LA POÉSIE.
Puis-je dans l'ardeur qui m'anime
Créer un héros plus parfait ?
En racontant ce qu'il a fait ,
Mon chant le plus simple est sublime.
TOUTES ENSEMBLE.
Aux lauriers immortels dont la main de Bellone
Orna cent fois son front guerrier ,
Mes soeurs , laissez-moi marier ,
URANIE.
Les étoiles de ma couronne ,
LES AUTRES.
Le laurier dont je me couronne.
APOLLON.
Que ce débat me plaît ! pour votre bienfaiteur
Le plus parfait accord eût été moins flatteur .
Combien j'aime à vous voir , généreuses rivales ,
Vous disputer le coeur de cet ami commun ,
Qui vous ennoblissant par des faveurs égales ,
Protége tous les arts et n'en préfère aucun !
Ce n'est pas d'un art seul , mais des arts tous ensemble ,
Qu'il doit recevoir les tributs .
Donnez-moi ces lauriers ; qu'un seul faisceau rassemble
De votre amour pour lui les divers attributs .
( S'adressant à la Statue . )
Reçois , bienfaiteur de notre âge ,
Du trône où tu t'assieds entre Thémis et Mars ,
Le tribut offert par les arts,
Au héros qui les encourage.
De tes bienfaits dans l'avenir
Tu trouveras la récompense.
G 2
100 MERCURE DE FRANCE ,
Un grand siècle vient de finir ,
Un plus grand aujourd'hui commence.
Le siècle de NAPOLÉON ,
Illustré par tant de victoires ,
Aux siècles de Louis , d'Auguste et de Léon
Va disputer toutes les gloires .
Artistes ,, prenez vos pinceaux ;
Poëtes , saisissez la lyre .
Préludez aux accords nouveaux
Qu'un si haut sujet vous inspire .
Montrez-vous dignes dans vos vers
Et d'Apollon qui vous seconde ,
Et du Héros de l'Univers ,
Et du premier peuple du monde.
LE CHEUR GÉNÉRAL .
Artistes , prenez vos pinceaux ;
Poëtes , saisissez la lyre.
Préludez aux accords nouveaux
Qu'un si haut sujet vous inspire.
Montrez-vous dignes dans vos vers , etc.
TRADUCTION D'HORACE.
ODE SIXIÈME DU LIVRE IV .
A Manlius Torquatus .
L'HIVER a disparu , la saison des plaisirs
Revient embellir la nature ;
Et le printems porté sur l'aîle des zéphyrs ,
Couronne les champs de verdure .
Les fleuves reprenant leur cours accoutumé ,
Roulent paisiblement leurs ondes ;
Les Nymphes des forêts d'un pas plus assuré
Sortent de leurs grottes profondes.
Ami , ne forme point de désirs superflus ,
Des ans vois la course rapide ;
L'heure fuit , elle vole , elle n'est déjà plus :
Que la nature soit ton guide.
L'hiver est tempéré par l'aimable printems ,
L'été le suit et le remplace ;
OCTOBRE 1807 .
101
On regrette déjà l'automne et ses présens ,
Et les champs sont couverts de glace.
La nuit succède aux jours , le jour succède aux nuits
Mais nous , quand le destin sévère
1
Aux Enée , aux Tullus , nous aura réunis ,
Nous ne serons plus que poussière .
Les Dieux prolongent-ils par un de leurs bienfaits
Cette heure pour toi si rapide ?
Tu l'ignores , jouis et ris des vains projets
Que forme un héritier avide .
Quand la noire Atropos , ami , de tes beaux jours ,
Hélas ! aura coupé la trame ;
Rien ne pourra , Varrus , en arrêter le cours ,
Ni tes vertus , ni ta grande ame.
Hyppolite n'est point arraché des Enfers
Par la déesse d'Ericée ,
Etde Pyrithous les invincibles fers
Résistent au bras de Thésée .
Mr P. J. , de Limoges.
ENIGME .
SANS rien te déguiser , je vais , mon cher lecteur ,
Te faire mon portrait , un peu trop noir peut-être :
Qui , je t'en avertis , il n'est pas très-flatteur ,
Mais il est vrai . J'abrége , et tu vas me connaître.
Je suis d'un naturel inconstant et léger ,
Je me conforme aux circonstances .
Souvent les grands sur moi fondent leurs espérances :
Un mot pourtant suffit pour me faire changer.
Avec un peu d'adresse aisément on me mène.
Le luxe sur-tout m'éblouit ;
Aussi me trompe-t-on sans peine .
L'argent prodigué me séduit .
Quand je suis irrité ma fureur est extrême :
Je suis traître , cruel , ingrat envers ceux même
Qui ne cherchent que mon bonheur.
Que te dirai-je enfin , lecteur ?
Que dans ces derniers tems de misères , de crimes ,
J'ai souvent massacré d'innocentes victimes ;
Que j'ai.... Mais c'est assez . Tu me connais déjà.
J'ai promis mon portrait , rien de plus . Le voilà.
G. DE SURINEAU.
r
102 MERCURE DE FRANCE ,
LOGOGRIPHE ALGÉBRIQUE.
Je suis vraiment fort peu de chose
Vous me voyez dans votre habit ,
Et s'il faut croire ce qu'on dit ,
---
"
Un jeune efféminé dans des feuilles de rose ....
+ e , je vis et nage dans les eaux ;
p + s , je crois dans un parterre ;
+ e p , je suis dans les tonneaux ;
− p + n , j'habille la bergère ;
-pa , de dix fils je fus mère ;
Des écrits de Platon , des poëmes d'Homère
1 , je suis un élément ;
-1
--
po , Jupin fut mon amant ;
pt, je suis un meuble nécessaire :
+ é - 1 , je dore les guérets ;
+ n − 1 , je vis dans les forêts ;
+ o , je suis ce qu'un rustre n'est guère ;
−1 + e , ... Mais , chut ! car trop je jaserais.
CHARADE.
LA belle et jeune Hébé versait dans mon premier
Le nectar enchanteur dont s'enivraient les Dieux ;
Et ses vives couleurs , imitant mon dernier ,
La faisaient adorer dans leurs festins joyeux.
Au divin Esculape un Centaure fameux
Indiqua les vertus qu'on trouve en mon entier.
P. HENRY , jeune.
Mots de l'ENIGME , du LoGoGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Affiche .
Celui du Logogriphe est la Pivoine , plante ; le pivoine , oiseau : on
y trouve pie , oie , Ivon ( saint , patron des avocats ) , pin , io , pion
vin , voie.
Celui de V'Enigme - Charade est Tutelle ; de ce mot , avec l'addition
d'un o , on fait tout-elle.
OCTOBRE 1807. 103
LITTERATURE. SCIENCES ET ARTS .
»
-
( MÉLANGES. )
LA MODE. ( SUITE ) . -
A
Arzélie songe ensuite aux préparatifs de son bal. Elle
mande Hortense qui accourt , croyant accourir à la voix
de l'amitié. « Mon coeur , lui dit Arzélie , je veux abso-
>> lument qu'il ne soit bruit que de vous. Vous voulez
>> donc vous cacher , belle Arzélie ? Non , mais je
» veux vous montrer s'il est possible encore plus à votre
» avantage , et je ne souffrirai pas que vous ayez d'autre
» femme-de - chambre que moi. » Il faut se soumettre ;
la toilette commence , et Mme d'Erminy , exercée de
longue main dans l'art de s'embellir elle-même , essaye
de se montrer tout aussi savante dans l'art d'enlaidir
une amie. Tout est choisi , tout est placé de main de
maître , mais de maître dans le grand art de nuire ; les
couleurs , les plus propres à tuer le teint ; des fleurs jaunes
dans des cheveux blonds comme de la soie , du rouge de
brune qu'on dit être le poison des blondes ; une robe cramoisie
qui traîne d'un côté , qui relève de l'autre sur
un corset lacé de manière à rendre , s'il se peut , la taille
suspecte , et par- dessus tout cela un fichu qu'on n'accusera
pas de trop de complaisance pour des regards indiscrets
; enfin toutes les petites niches qu'en pareil cas
les femmes se permettent quelquefois , mais qu'elles ne
pardonnent jamais. A peine Hortense est-elle sortie des
mains d'Arzélie , comme de celles d'une mauvaise Fée ,
qu'une glace l'avertit en passant de tous les tours qu'on
lui a joués ; mais cette statue de l'amitié , toujours pré
sente à son esprit , lui dit que c'est sûrement à bore
intention . Elle avance donc entraînée par sa bonne mie
qui avait , comme de raison , réservé tout sor
tout son goût pour elle. Les parures different seaucoup
sans doute , mais les personnes encore davantage ;
preuve en est qu'on ne voit qu'Hortene , et qu'on ne
pense pas plus à son ajustement , qu'on ne s'occuperait
art et
la
101 MERCURE DE FRANCE ,
du cadre du plus parfait tableau d'Apelles ou de Gérard.
Elle marche , et l'on ne prend pas garde à celles qui
dansent ; elle danse , mais comme si elle avait appris à
danser du premier maître d'Herculanum; c'est une grâce,
une facilité , une correction , une mesure , unegaité , une
décence ..... Pas un pas , pas un mouvement , pas un air
de tête qui ne donne le besoin d'applaudir. On quitte
tout, on accourt , on se presse , on se demande est-ce une
femme ? est-ce une Nymphe? est-ce une Déesse ? et cette
pauvre Mme d'Erminy qui voit , qui entend tout cela ,
qui emrage d'avoir donné son bal , et qui est là comme
Vénus au triomphe , de Psyché.
On quitte le bal pour le souper , on quitte le souper
pour la promenade , on va voir un superbe feu d'artifice
dans un jardin illuminé à feux couverts.
Volzel
donnait le bras à Hortense. Après le feu tiré , Hortense
que tout amusait , disait à Volzel: « On est toujours fâché
» que ces choses-là finissent. Je sais , reprit Volzel ,
» des feux qui ne ressembleront jamais à celui-là ; mais ,
>> en revanche , toujours à ceux - ci , en montrant les feux
» couverts. — De quels feux parlez -vous-là , répond in-
» nocemment Hortense ? - De ceux que vous allumez ,
→ reprit l'autre d'une voix un peu altérée.- Que voulez-
≫ vous dire , Monsieur , reprend Hortense toute effrayée ,
» et faisant un effort pour retirer sa main que Volzel
» essaye de baiser ? Je veux dire , charmante Hor-
» tense , que , malgré les plus belles résolutions , la pas-
» sion se trahit toujours , et vous en voyez la preuve ,
» puisqu'en ce moment l'homme le plus timide ne peut
» vous cacher qu'il est le plus amoureux . »
Au fait , il n'y avait dans cet aveu là de quoi choquer
personne. Mais Hortense qui sortait du couvent ,
était encore novice dans la société. Effrayée du premier
mot d'amour qui ait frappé son oreille , elle se
gage brusquement et fuit à l'autre bout du jardin.
Ona voit , on s'étonne , on s'inquiète et toute la compagni
vole sur ses pas. Arzélie seule va joindre Vol
zel qui sait l'étonné et restait comme un terme ; il lui
conte le far , « Mais peut- on être gauche à ce point - là ,
» lui dit -elle ? en voulant avancer un pas , vous en re-
>> culez quatre .. Ah ! Volzel , je ne vous reconnais pas. »
OCTOBRE 1807 . 105
―
-
>
D'un autre côté , c'est le bon M. Dabon qui , tout étonné
d'avoir couru après sa femme , lui demande ce qui s'est
passé. Elle le prend sous le bras , le mène dans une
allée détournée , et là , malgré l'embarras où il est d'un
pareil tête-à -tête , il lui fait conter toute son aventure.
« Quoi ! ce n'est que cela ! vous devriez rougir ; fuir
comme cela devant le monde. Mais , Monsieur
» dit- elle , en riant , vous en parlez comme si j'avais
» fui dans une bataille . Ne riez pas tant , Madame ,
>> ne riez pas ceci est plus sérieux que vous ne pensez .
» Apprenez qu'il n'y a rien de si mauvais ton , que d'i-
» maginer , de penser toujours qu'on vous tend des
» piéges et de supposer de vrais desseins à tout ce qui
» Vous approche. Il y a là-dedans autant de vanité que
» d'ignorance ; et puis personne n'est comme cela . En
» voyant de ces inquiétudes- là , pour qui me prendra-
» t - on ? Allez donc , remettez-vous , rapprochez - vous
» de Volzel qui doit vous croire folle. Réparez tout de
» votre mieux , parlez de distractions , de surprise , d'un
>> bruit qui vous aura fait peur , imaginez une bête d'aver-
» sion. - Oh ! la mienne , c'est M. Volzel. - Il n'est pas
» question de cela ; prenez -vous- en à une chauve-sou-
» ris , à un crapaud , à une araignée , la première chose
» venue , pour vous tirer d'affaire . Voulez- vous donc
» que je l'encourage à de nouvelles hardiesses , dit Hor-
» tense ? - Des hardiesses ! des hardies es ! En bonne-
» foi , à votre âge se connaît - on en hardiesses ? Non ,
» Madame , consultez Mme d'Erminy , elle vous dira
» ce que c'est que des hardiesses . >>
บ
-----
On se sépare enfin. Volzel et Luzival sont retenus
ét confèrent avec Arzélie sur les moyens les plus convenables
à prendre pour l'éducation d'Hortense. « Ne
» craignez pas son innocence , disait Arzélie , il y a loin
» de l'innocence à la vertu ; l'innocence fait toujours
» beau jeu à l'expérience ; mais sur quoi je compte
>> plus pour vous , c'est sur notre ami Dabon. Croyez-
» moi , Messieurs ; cet homme- là doit avancer vos af-
» faires mieux que vous-mêmes. Il y a tel mari qui vaut
>> mieux que tous les confidens du monde , et il est de
>> ceux - là . »
<< Parbleu ! dit Volzel , en l'interrompant , il me vient
106 MERCURE DE FRANCE ,
>>
-Y-
-
» une idée lumineuse. C'est comme une inspiration du ciel.
» -Du ciel ! dit Arzélie , mon cher Volzel , ne vous mé-
>> prenez-vous point ? N'importe , parlez -Vous connais-
>> sez bien mon valet-de-chambre ? -Qui ? L'homme aux
>> bouquets , l'homme aux billets ? -Précisément , mon-
» sieur Urbain. C'est un homme d'or. -Oui , je crois
» bien qu'il fait ce qu'il peut pour le devenir . Or if
faut que vous sachiez que ce M. Urbain exerce précis
» sément auprès de la femme-de- chambre d'Hortense
>> l'emploi que j'ambitionne auprès de la maîtresse . Ainsi
>> tous les deux seront à nous , quand nous le voudrons.
>> - C'est toujours une corde à votre arc , dit Arzélie ,
>> mais j'y voudrais un trait.—Au fait , reprend Volzel ,
» après un moment de réflexion profonde, une corres-
» pondance secrète n'est pas une chose impossible.
» Non ; mais l'embarras , c'est d'entrer en matière. -
» Voilà précisément ce dont je me suis occupé : j'ai dit
» ce matin à Urbain de tout expliquer à sa belle , et de
>> lui promettre vingt-cinq louis pour la première ligne
>> que je recevrais de la main d'Hortense . -Vingt- cinq
» louis pour une ligne ! voilà une brillante protection
» que vous accordez aux lettres !
Luzival , moins circonspect , prend la parole et dit :
Négociez tant qu'il vous plaira , moi j'agirai. Je surprendrai
, j'attaquerai , je triompheraí. - Diable , dit
Volzel, César n'y ferait oeuvre. -Commençons par occuper
la place ; nous traiterons après ; aidez -moi seulement,
belle Arzélie ; dirigez-moi et laissez -moi combattre
sous vos étendards , je réponds de tout . - Sais - tu bien ,
dit Volzel , que me voilà jaloux ? -Vous auriez tort ,
dit Arzélie. Vous ne connaissez point mon impartialité.
Je vous servirai tous les deux également ; et celui
qui réussira le premier....- Achevez donc , dit Volzel
! - Achevez donc , dit Luzival. -Je ne m'explique
pas. Mais heureux , l'heureux !
-
Voilà les billets qui pleuvent sur la cheminée , sur la
table , sur la toilette d'Hortense. Elle les lisait d'abord
et les brûlait après ; et bientôt elle voit qu'elle peut les
brûler sans les lire. Un jour cependant , ennuyée de ce
petit manége , elle demande à Mlle Adélaïde d'où vient
un billet qu'elle trouve dans son sac ? Mlle Adélaïde
OCTOBRE 1807. 107
---
l'ignore. «< Mais , Mademoiselle , comment ne le sa-
» vez-vous point ? Mais , Madame , comment le sau-
» rais-je ? suis-je seule dans la maison ? -Je veux être
» informée de cela , Mademoiselle . Madame ne peut
» pas l'être mieux que par le billet lui - même. » Les
gens sont appelés ; point de connaissance. Le suisse n'a
vu personne. «< En ce cas-là , dit Hortense , je vois bien
» que je puis brûler celui - ci comme les autres . » M. Dabon
arrive sur ces entrefaites avec un air nébuleux .
<< Madame , j'ai des observations à vous faire. Eh bon
>> Dieu ! sur quoi , Monsieur ? -Sur votre conduite ,
» Madame , sur votre conduite. Comment ! sur ma
pas.
-
--
< -
» conduite ? Expliquez-vous. Serait - ce à cause de ce
» billet ? Je puis vous jurer que je ne sais d'où il vient ;
» que je ne l'ai point décacheté. Le voilà qui brûle.
>> -Eh quoi ! Madame , brûler un billet sans le lire ! cela
>>> ne se fait cela
pas ,
ne se fait J'étais loin d'ima-
» giner l'intérêt que vous y mettez .
- Il est bien ques-
>> tion de moi , Madame ! Mais au moins indirecte-
» ment , dit - elle en souriant. - Non , Madame , il est
» question du monde , du monde , entendez - vous ,
» dont les usages sont des lois , et vous les méprisez ces
» lois ou vous les ignorez. Il s'en yengera , Madame ,
» il s'en vengera , je vous le prédis , et ce qu'il y a
» de pis , c'est qu'il s'en vengera sur moi . Il est vrai
» que le monde est bien injuste. Apprenez que ce
» qui décrédite le plus un mari et sa femme , c'est de
» ne voir que des hommes d'un certain âge. Le mari a
» l'air de craindre les jeunes gens , la femme a l'air de
» se craindre avec eux.-Je crains l'ennui , Seigneur ,
» et n'ai point d'autre crainte , dit Hortense en faisant
» une révérence profonde. — Ils sont donc bien amusans
» ces invalides qui vous escortent partout ? Mais des sa-
>> vans , des hommes de lettres , des philosophes , au nom
» de Dieu , à quoi tout cela est-il bon ? qu'est-ce qu'ils
» peuvent dire ? -Rien qui me déplaise. Et les jeu-
» nes , s'il vous plaît ?-Rien qui me plaise. Ce sont tou-
» jours les mêmes choses , ou pour mieux dire les mêmes
>> riens .... N'importe , Madame , n'importe. Ce sont
» ces riens-là qui font le bon ton , la bonne grâce , le bon
» air , ce certain je ne sais quoi , sans quoi tout le reste
108 MERCURE DE FRANCE ,
>> roses. -
-
-
- pas
» n'est rien. Les sages étaient fort bons pour la Grèce ,
» mais la mode en est passée ; je ne suis pas grec , moi
>> ( elle sourit ) , ne la soyez pas non plus. Je n'en
» ai pas l'ambition . Ainsi donc si vous m'en
croyez ,
» pour que tout soit assorti , nous laisserons les vieux
>> avec les vieilles , et nous placerons les jeunes gens avec
les jeunes femmes ; il faut des papillons autour des
Mais , Monsieur , répond Hortense , il semble
» queje passe ma vie au milieu d'un Sénat ! Vous savez
» combien je préfère la retraite à la société , et à l'excep
>> tion de quelques amis de ma mère qui ont bien voulu
» donner des soins à mon enfance , mon savant , mon
» homme de lettres , mon philosophe , c'est Félix.
» Eh bien , c'est encore cent fois pis , Madame ; vous
» croyez que je vous ai une grande obligation des soins
» que vous donnez à cet enfant.
-Quoi ! c'est comme
>> cela que vous parlez de votre fils ? -Ce n'est le
» vôtre. - Qu'importe ? n'est-il pas en droit de m'appeler
>> sa mère? Sa mère soit ; mais pourquoi vouloir faire
» du matin au soir le métier de gouvernante ? lui ap-
>> prendre à lire , à écrire , à danser , à chanter ? —
» Trouvez-vous donc si mauvais , dit Hortense , que
>> j'aime ce qui vous est cher , que je prélude à mes
» devoirs futurs et que je me montre digne d'être
» mère , avant d'avoir des enfans ? - Fort, bien mais
» qu'est - ce qu'on peut dire toute la journée à un enfant
» de six ans ? -
Tout ce qu'on veut , et du moins on
» est sûr que cela ne tire pas à conséquence . Ne
» croyez cependant pas , ma chère amie , que je sois
» insensible à tout ce que vous faites pour lui . Non ,
» je ne le suis pas , continua-t- il avec un son de voix `un
» peu altéré ; puis se remettant un peu de ce bon mou-
» vement, il ajoute : mais ce même sentiment pour moi ,
» qui vous rend mon fils aussi cher , devrait aussi vous
>> rendre aimable avec mes amis. Pouvez-vous ap-
» peler amis des gens de vingt ans , qui ne pensent qu'à
> eux ? -N'importe , j'espère que vous vous en occupe-
―
-
:
―
rez un peu plus , ne fût- ce que pour l'amour de moi .
>> - Mais , Monsieur , s'occuper de ces petits messieufs ,
>> c'est tremper dans la bonne opinion qu'ils ont d'eux-
» mêmes , c'est être complice de leur fatuité. Tout jeuOCTOBRE
1807 . 109
»-
>> par
>> par
-
―
-
"
» nes qu'ils sont , ils n'ont rien de neuf; les mêmes
» paroles sont dans toutes les bouches, le même vide dans
» toutes les têtes , et sur-tout le même projet dans toutes
» les pensées . —Et ce projet , Madame , s'il vous plaît .
Vous devriez encore mieux le savoir que moi.
» Cela se peut , mais ils sont faits pour tenter , et vous
» pour vous en amuser. Voyez Mm d'Erminy ! A
» propos , savez -vous qu'elle est mécontente , mais très-
» mécontente de vous , et que votre petite réserve ne lui
» convient pas ? Elle avait entrepris de vous former
amitié pour moi... Par amitié pour Vous !
amitié ! .... Peut-être n'ai-je pas dit le mot
» propre , mais croyez - vous me persuader qu'Arzélie
» ne m'aime point ? Eh bien ! vous allez en juger .
» — Encore quelque nouvel enfantillage. Vous savez
» cette course que nous avons faite elle et moi à son
» jardin anglais ; vous le connaissez , n'est -ce pas ? -
» Parbleu ! si je le connais ! c'est mon architecte , c'est
>> Brongniard qui lui en a donné les plans; c'est par mon
» conseil qu'elle a mis les sonnettes des ponts chinois à la
» mode ; c'est moi qui lui ai appris qu'avec un cheval
» on pouvait avoir une rivière ; il n'y a pas un pavillon ,
» pas une chaumière , pas une grotte , pas un temple ,
» dont je n'aie fourni les dessins. Ce n'est donc pas
» la peine que je vous en fasse la description . Nous
>> nous étions promenées par- tout , Arzélie et moi ,
>> elle était aimable , gaie , affectueuse , comme vous la
>> connaissez . —Oh si je la connais ! C'était l'air ,
» le langage , les manières , la tendresse d'une amie ;
» mais quelle amie ! grand Dieu ! Ah! Madame ,
» vous me feriez peur si j'étais moins sûr du coeur
» d'Arzélie. Nous avions passé en revue tous les
» ponts , toutes les fabriques , une seule restait . Je
» parie , dit M. Dabon , que c'était cet hermitage sur le
» penchant d'un côteau , et qui fait de loin un effet si
>> pittoresque.- Précisément , Monsieur ; Mme d'Ermi-
» ny, en le voyant , me rappelle tout ce que je lui avais
>> dit du goût que j'avais senti , dès l'enfance , pour les
» hermitages , et de mon premier enthousiasme pour la
» vie des pères du désert. Convenez , me dit- elle , qu'en
» fait d'hermitage en voilà un comme vous l'auriez rêvé.
-
-
--
110 MERCURE DE FRANCE ,
-
-
―
-
Précisément , lui dis-je. — Mais , ma chère petite ,
>> remettons la partie à demain , car vous devez vous
>> sentir fatiguée. Dites plutôt que je me sens des aîles .
» Des ailes de petit Chérubin , apparemment. Mais
» songez d'avance , dit- elle , que le lieu est saint , et
» qu'il exige une sorte de recueillement absolument
» différent de la dissipation qu'on porte ou qu'on trouve
» dans le monde. Nous prenons le petit chemin tournant
>> qui monte à l'hermitage. Oui , je l'ai tracé , dit M.
» Dabon , convenez , ( non , il n'y a que Brongniard ! )
» que les sinuosités sont prises avec esprit . On n'a pas at-
» tendu que cela fût achevé pour l'imiter . - Hortense
» poursuit : Nous arrivons à la porte et voilà tout d'un
» coup Mme d'Erminy qui me dit : « Ah ! je vois là -bas.
» mon homme d'affaires , il a sûrement quelque chose
» de bien ennuyeux et de bien important à me dire
» car on ne le voit presque jamais à cette heure- ci.
» Tenez , chère Hortense , gardez la clef de l'hermi-
>> tage , il deviendra un temple dès que vous y serez.
>> Vous y trouverez un oratoire , des livres , quelques
» tableaux , des vases , des statues ; ... la vue est variće ,
» la promenade aux environs est agréable , et si vous
» voulez vous arrêter ici une demi-heure ou une heure ,
» tout au plus , je viendrai vous retrouver.... Mais ce
» maudit homme d'affaires qui m'empêche de jouir de
>> vos saintes extases , que je le hais ! adieu » ... et déjà
je ne la vois plus.
>>> -
?
>> J'ouvre cette porte rustique et mes yeux sont frap-
» pés d'une élégance , d'un luxe , d'une recherche qui
>> changent absolument lés idées dont je m'entretenais.
-Oh ! bien , dit M. Dabon , vous avez vu un bou-
» doir masqué en hermitage , comme ces jolies femmes
» qui se font peindre en capucins ; il n'y a pas grand
>> mal à cela , je pense. - Attendez , je vous prie. Vous
» savez que la prétendue chapelle est de forme ronde.
>> - Oui , toute en marbre blanc , ce sont les temples à
» la dernière MODE; on a dû changer depuis peu l'étoffe
» du divan qui règne tout autour : c'était de ces toiles
>> peintes qu'on voit partout. Arzélie m'a promis de
» mettre à la place des schaals de Cachemire .
» crois qu'ils y sont , mais permettez que je continue
-
Je
e :
OCTOBRE 187 .
111
-
-
ces
>> vous connaissez le tableau qui était au-dessus de l'au-
» tel ? A telle enseigne que c'était une Annoncia-
» tion de Vouet , dont j'ai fait changer la Vierge en
» Nymphe et l'Ange en Sylphe , en mettant une gaze
» à la place de ces grosses draperies , et en égayant
» un peu les yeux ainsi que le reste des traits ; c'est bien.
>> plus convenable , n'est- ce pas ? ces vieux tableaux ,
» cela n'est point à la mode. N'importe , poursuivez .
>>> Eh bien! donc ce mêlange de souvenirs de dévo-
>> tion et de galanterie , cette Vierge dont on serait
» tenté de soupçonner l'innocence , cet envoyé préten-
>> du des cieux qui a l'air de faire sa commission pour
» lui , ces petits anges devenus autant d'amours , cet au-
» tel de porphyre qui n'est qu'un vase de fleurs ,
>> parfums de roses de jasmin , de tubéreuse , d'hélio-
» trope , qu'on respire au lieu d'encens. Eh bien !
>> - Attendez ..... et le jour mystérieux que répan-
» daient les derniers rayons du soleil à travers des vî-
>> treaux colorés , et le chant des oiseaux dans les bos-
>> quets voisins , et le bruit de ces eaux qui jaillissent du
» pied de l'autel , et les sons de cet harmonica que l'eau
» même fait résonner ; tant d'objets variés contraires ,
» confondus , produisaient en moi un chaos de sensa-
» tions et d'idées où je me perdais. -Eh bien ! - Atten-
» dez .... mes yeux s'appésantissent malgré moi ; un as-
» soupissement involontaire enchaîne tous mes sens ,
» toutes mes pensées semblent se fondre les unes dans
» les autres , et leur désordre fait place à ce vague dé-
» licieux de certains songes où l'ame ne fait que jouir ,
» sans savoir de quoi . Toujours romanesque , ma
» chère Hortense il faut vous en corriger ; car on ne
» l'est plus. -Eh bien ! j'en étais-là , je m'assieds un
» moment sur le diyan , je rappelle mes esprits. Je com
» mençais à m'endormir d'un sommeil plus profond ,
» lorsque je me sens doucement réveiller. -Ah ! ah !
» par Arzélie ? Non , par un objet qui vous aurait
» étonné , autant que moi. Bon ! dites vîte ce que
» c'était. Vous savez aussi que j'aime les hermites .
>> - Niaiserie , enfantillage , allons poursuivons. — Je
>> vois s'avancer à pas lents une figure semblable en tout
à l'idée que je me faisais d'un hermite ; une robe de
―
—
112 MERCURE DE FRANCE ,
:
>> bure descendait jusque sur ses pieds ; une corde gros
» sière , d'où pendait un rosaire de buis , lui servait de
>> ceinture ; un capuchon rembruni couvrait presque
>> tout son visage , et ne me laissait voir qu'une barbe
>> blanche qui flottait sur sa poitrine . Courbé , chance-
» lant , respirant avec peine et s'appuyant sur un bâ-
» ton noueux , il paraissait accablé sous le poids de l'âge
» et des infirmités . La figure s'arrête à quelques pas de
>> moi ; son premier geste , en me voyant , semble m'an-
» noncer qu'il est surpris , même scandalisé de rencon-
>> trer une femme dans sa demeure; et moi , toute effrayée
» de me trouver à cette heure -là ( car le jour baissait
>> avec un inconnu , seule et assez loin de la maison
» pardonnez , lui dis-je , bon père , Mme d'Erminy ne
» m'avait point appris que l'hermitage fût habité ;
» j'avais pensé qu'il ne différait des autres pavillons que
» par la forme , sans quoi je n'y serais entrée qu'avec
» votre permission : Arzélie même devait m'y rejoin-
>> dre ; mais comme elle tarde et que la nuit approche ,
» souffrez que je regagne le château . » — « Non , dit-il ,
» aimable étrangère , le ciel ne favorise pas assez souvent
>> ma retraite par des apparitions aussi ravissantes . Ah !
>> restez-y du moins quelques momens ; c'est le seul
» moyen d'expier ce que vous appelez votre indis-
» crétion. » Sa voix , pendant qu'il me parlait , me pa-
>> raissait contrainte , déguisée , et trop jeune pour tant
» de décrépitude. Je me confirmai dans ma première
>> idée et je ne doutai plus que ce déguisement ne
>> couvrit Arzélie elle-même. Je vous connais , beau
>> masque , lui dis-je en riant ; quittez , quittez ce froc ;
>> tout ce qui vous cache vous sied mal. Non , vous
>> ne me connaissez point encore , répond l'hermite
» d'une voix forte , en se redressant comme Sixte-
» Quint , jetant comme lui son bâton , se dégageant du
» froc , de la barbe , de la ceinture , du rosaire......
>> Eh bien ! eh bien donc ! -C'était un jeune homme ,
>> c'était Luzival.... Luzival ! dit M. Dabon : Ah !
» ceci est un peu fort : quoi ! vraiment Luzival ! .....
>> Poursuivez ...... Je crie , je m'élance , je veux me
» sauver d'un aussi indigne piége . Eh bien ! quoi !
>> j'espère que..... Finissez donc !
-
-
-
--
Représentez - vous
ma
OCTOBRE 1807.
113
SA
» ma position , toutes les portes fermées , point d'ap-
» parence de serrures , lui me poursuivant , m'arrê
>> tant de toutes ses forces , me prenant dans ses bras
» me replaçant sur le divan , s'y plaçant avec moi , e DE
» disant : Rassurez-vous , rassurez -vous , et reconn
-
--
-
-
mre » sez l'ami de votre amie ou plutôt le plus passione
» vos adorateurs. S'il franchit toutes les bornes
>> nez - vous - en à des transports qui n'en ont pont 5.
» mais sa témérité même doit rassurer votre délicate scen
» et cette surprise qui vous semble si coupable ,
>> comblant ses voeux , vous laisse toute la pureté de votre
» Conscience. Et vous , que répondiez - vous ? disait
» M. Dabon un peu décomposé . J'essayais de me dé-
» fendre. Comment vous essayiez , Madame! - Oui ,
» j'essayais ; mais je n'étais pas la plus forte ; le voilà
» qui s'empare de mes mains , qui les baise avec un
>> air , avec un feu ! Je n'entends rien à tout cela ,
» Madame , on résiste , on se sauve , on appelle , on crie.
>>> - Non , Monsieur , point de défense , point de res-
» sources , point de secours , point d'issue , point d'es-
» poir. -Achevez donc ; vous êtes si longue dans vos
» récits. Je passe de la colère à la priere , mais en
>> vain . - C'est fort mal fait . Mes gemissemens , mes
» larmes , mes supplications ne font qu'augmenter l'au-
>>>> dace de mon ennemi : vous êtes à moi , vous êtes à
» moi , disait-il avec un sourire ironique et en déjouant
>> toutes mes défenses , vous êtes à moi. Dussé - je périr
» après , rien ne vous sauvera . Non , dis -je , en ras-
» semblant le peu de forces qui me restaient , non ,
» homme indigne , non , traître exécrable , je ne croi-
» rai jamais qu'Arzélie soit d'un aussi abominable com-
» plot ; mais tant qu'il me restera un souffle de vie
>> tu seras abhorré de moi comme ce que l'enfer a vomi
» de plus infame . Puis parcourant toute la salle , me ser-
» vant de tout ce que je trouvais sous ma main , je
» frappais indistinctement sur les murs , sur les portes ,
» sur les fenêtres , dans l'espoir qu'au moins un jardi
>> nier pourrait m'entendre. Calmez - vous , mon Hor-
» tense , dit alors le monstre en changeant de ton , ne
>> voyez . dans mon audace que l'excès d'un amour plus
» fort que moi , et que votre haine elle-même n'égalera
-
H
LA
111 MERCURE DE FRANCE ,
-
» jamais ..... Au lieu de lui répondre , je fuis toujours
>> malgré l'obscurité qui gagnait de moment en moment.
» Je rencontre à la fin un cordon qui pendait de la voûte :
>> il tenait à la cloche de l'hermitage. Je sonne de toutes
» mes forces , et à l'instant la porte ouverte , comme par
>> enchantement , me laisse voir Mme d'Erminy, un flam-
» beau à la main et riant à gorge déployée. Luzival en
» fait autant. Mais moi qui étais bien loin de rire avec
>> eux : Madame, dis - je du ton le plus sérieux , si c'est-
» là une plaisanterie , il faut convenir qu'elle n'est ni
» digne de vous , ni faite pour moi . » -Pauvre petite !
» répond -elle , sans se déconcerter , il faut que vous
» n'ayez encore qu'un pied hors de votre dortoir. Com-
» ment n'avez - vous pas imaginé que j'étais cachée
» derrière cette porte , que j'écoutais tout , que j'en-
» tendais tout , que je veillais à tout ? Je l'avais bien
» dit , s'écrie M. Dabon un peu remis d'une frayeur
» dont il aurait été bien fâché qu'on s'aperçut , je l'a-
» vais bien dit ; c'était une plaisanterie . Je n'aurais ja-
>> mais conçu qu'Arzélie pût manquer un instant au bon
» goût , ni au bon ton . Mais elle voulait vous corriger
» de vos enfances et vous montrer la différence du
» monde , à votre couvent. Elle est trop grande ,
» Monsieur , et je vous déclare que je ne m'y prêterai
>> jamais. Vous ne vous corrigerez donc point de votre
» gaucherie ? Non ; mais souffrez que je la cache ,
>> puisque vous en rougissez ; permettez que je fuye un
» monde pour lequel je ne suis pas faite ; vous avez ' une
» terre loin d'ici , qu'on dit très-bien située et dont l'air
>> doit convenir au petit Félix ; trouvez bon que j'aille
>> végéter avec lui loin de tous ces gens de bon ton qui
» ont juré ma perte et votre honte , et qui finiraient
» par enlever à la plus honnête personne sa réputa-
» tion, quand elle parviendrait à sauver sa vertu .-Ah !
» vous voilà , vous voilà bien , Madame ! Toujours en-
» fant , toujours pédante , toujours à cheval sur votre
» vertu . Mais sachez que ce mot de vertu , qui est la
» plus belle chose du monde dans les romans , n'a au-
>> cun succès dans la société. Entendez -vous un homme
» une femme à la mode prononcer le mot de vertu ?
Je le crois bien , dit Hortense ; ils en frémiraient. -
-
-
OCTOBRE 1807 .
115
1
>>> Tenez , ma chère amie , il n'y a sans doute rien
» de si beau que d'en avoir , mais rien d'ignoble comme
» d'en parler. Ainsi n'en parlons plus. Car tout ce qui
» n'est pas du bon ton m'écorche les oreilles . Vou-
>> driez- vous donc avoir une femme galante ? - Tou-
>> jours dans les extrêmes , comme s'il n'y avait pas un
» milieu à tout. On peut n'être ni galante , ni pédante, et
» à tout prendre j'aimerais mieux une coquette qu'une
» prude. Mais vous , en vérité , je crois que pour vos
» grands romans , vous ne seriez pas fachée d'avoir un
» mari bien jaloux ; vous ne rêvez que vieux châteaux ,
» de la construction de Mme Radeliff , avec escarpe ,
» contr' -escarpes , fossés , tours , machicoulis , trappes ,
» grilles , etc. , etc. Vous aurez à vous représenter au
>> milieu de tout cela , jeune femme bien belle , bien
» tendre , bien mélancolique , instruisant un jeune en-
» fant dont elle n'est pas la mère , mais qui lui rappelle
» les traits de son persécateur. Voilà de la matière pour
» beaucoup de chapitres ; voilà de quoi nourrir une
» ame sensible ; tenez ; j'ai votre secret. Vous brûlez
» d'être une victime ; mais , ma chère Dame , vous ne
» le serez point. Renoncez à votre château d'Auvergne ,
» comme à un château en Espagne ; vous n'irez pas ;
>> vous irez dans le monde , dans le plus grand monde ,
» et si vous voulez être ridicule , au moins on en rira. »
M. DE BOUFflers .
(La fin au N° prochain. )
EXTRAITS .
LES ROSECROIX , poëme en douze chants ; par EVARISTE
DE PARNY. A Paris , chez A. A. Renouard , libr . ,
rue Saint-André-des-Arcs ; et Debray , barrière des
Sergens. 1807.
LES connaisseurs ont remarqué , dit-on , deux manières
très- distinctes dans les tableaux que peignit le
Titien , pendant le cours de sa vie qu'il prolongea jusqu'à
une extrême vieillesse . Ses premiers tableaux , et
ceux qu'il composa lorsqu'il eut atteint la maturité de
Ha
116`
MERCURE
DE FRANCE
,
•
l'âge , offrent cette magie de couleurs qui signale l'école
vénitienne ; et personne ne l'a portée plus loin que le
Titien. Mais une fois parvenu à cette époque , ce peintre
acquit une telle réputation que tout le monde voulut
avoir de ses ouvrages ou être peint par lui . Pour satisfaire
à cet empressement , le Titien multiplia les tableaux
de chevalet et les portraits ; et se vit en conséquence
forcé d'employer ( nous nous servons du terme
technique ) un faire plus expéditif. Son pinceau fut toujours
aussi suave ; mais il perdit peut-être un peu du
côté de l'expression : et l'ordonnance de ses plans fut
moins irréprochable.
Il en est de la poësie comme de la peinture. Ainsi
que le Titien , M. de Parny atteignit , dès ses premiers
essais , à la perfection de son genre , parce qu'il n'avait
eu d'autres maîtres que son coeur et Tibulle . Aussi l'aurore
de son talent fit-elle pâlir les Dorat , les Pezai ,
et les Saint-Mars. Les femmes , qui bâillaient tout en
s'extasiant sur le mérite des poësies prétendues érotiques
de ces Messieurs , sentirent leur coeur renaître et
s'échauffer , quand elles lurent un poëte à la fois sensible
et voluptueux , qui ne peignait si bien l'amour
que parce qu'il avait réellement aimé , et qui savait ,
sans les trahir , révéler le secret de leurs tendres faiblesses.
La Journée Champêtre , le chef- d'oeuvre , à
notre avis , de M. de Parny , et l'un de ceux de la langue
française , le classa parmi nos meilleurs poëtes , et mit
le sceau à la réputation du chantre d'Eléonore. Les
Tableaux et les Chansons madécasses , sans ajouter à
sa gloire , la conservèrent dans son éclat. La Guerre des
Dieux , le second poëme que notre langue puisse opposer
à l'Arioste , lui fit d'autant plus d'honneur , que jusqu'alors
on n'avait pas cru son talent susceptible de la
gaîté satirique qu'il a su y répandre. Ceux qui pouvaient
soutenir la gloire de notre poësie , avaient vieilli , et pendant
les orages politiques qui noircissaient encore notre
horizon , s'étaient condamnés au silence. Les jeunes gens
égarés entassaient poëmes descriptifs sur poemes descriptifs
, et fidèles aux principes de nos feuillistes les plus
extravagans et par conséquent les plus lus , faisaient des
Odes sans poësie lyrique , des comédies sans comique ,
OCTOBRE 1807. 117
et des tragédies sans pathétique. Le public , prêt à se
noyer lui-même dans cette mer de mauvais poëmes que
les naufrages de leurs auteurs ne rendaient pas mêine
célèbres , demandait à grands cris des vers de M. de
Parny , comme les Troyens du sein des flots criaient
Italiam , Italiam. M. de Parny a cru devoir céder à cet
empressement. Il a publié plusieurs poemes qui , pour
devenir aussi parfaits que leurs ainés , n'avaient peutêtre
besoin que du tems et de la lime. Peut - être le
poëme des Rosecroix est- il dans le même cas. Le plan
en a paru un peu vague , et sur- tout embarrassé d'épisodes
qui se croisent et se nuisent réciproquement .
Elfride , veuve de Chérébert , roi de Paris , et reine
d'Angleterre, tient dans son palais la cour la plus brillante
qu'embellissent encore ses deux filles Emma et Blanche .
Quatre jeunes guerriers français se sont attachés au service
d'Elfride . Dans le moment où les plus nobles plaisirs
occupent cette cour aimable , on annonce l'arrivée
des troupes danoises qui viennent sur leurs vaisseaux
attaquer l'Angleterre, Elfride harangue ses barons ,
pour les engager à bien défendre leur île. Elle offre à
ses guerriers des écharpes nouvelles ; la rose y brille audessous
de la croix. Voilà l'institution des Rosecroix
établissement dont il n'est presque plus question dans le
reste du poème. Cependant Harol , chefdes Danois , qui ,
dans le commencement de son expédition , paraît aussi
féroce que les brigands qu'il commande , n'a pas plutôt
vu les charmes d'Isaure , sa prisonnière , dont il devient
amoureux , qu'il se trouve changé en héros vertueux.
Il n'en poursuit pas moins la conquête de l'Angleterre.
Après des succès divers , il prend Londres d'assaut , force
la tour où il trouve Emma , Blanche , Elfride et Isaure ,
à laquelle il avait précédemment rendu la liberté , et
fait , en leur faveur , suspendre le carnage. Mais tandis
qu'il est vainqueur au -dedans de Londres , ses troupes
sont vaincues hors de la ville. Elfride , devenue à son
tour maîtresse du sort d'Harol , lui propose de se faire
chrétien , et lui offre la paix avec la possession de la
province d'Estanglie. Harol l'accepte , et l'auteur fait
présumer que ce prince finira par épouser Isaure . Plusieurs
épisodes , dont quelques - uns sont très - piquans ,
118 MERCURE DE FRANCE ,
croisent cette action principale. Parmi ces épisodes , on
distingue sur -tout celui de Raymond et Aldine . Cette
dernière est une beauté rusée , qui dans les circonstances
dangereuses sait toujours prendre son parti , et sauve
avec beaucoup d'adresse son amant Raymond , qui n'est
pas tout à fait aussi adroit qu'elle.
>>
Ce qui dépare un peu ' ce poëme , c'est l'abus de plusieurs
noms propres absolument rebelles à l'harmonie
et dont on est étonné que M. de Parny se soit servi . Sans,
doute dans un ouvrage qui célèbre les exploits des peuples
du Nord , on ne doit pas s'attendre à trouver des
noms aussi harmonieux que ceux d'Agamemnon , d'Idoménée
, d'Hector , de Scamandre , etc .; et c'est-là
l'excuse que peut donner M. de Parny. Cependant on
lit dans les poësies Erses les noms d'Ossian , d'Oscar
de Fingal , de Malvina , qui ne blessent point l'oreille :
mais quels noms que Felt , Rhinard , Renistal , Alkent ,
et quelques autres ? Il est vrai que le poëme de M. de
Parny , intitulé Isnel et Aslega , parut offrir dans sa
nouveauté les mêmes inconvéniens ; mais la Muse enchanteresse
de son auteur a fini par les faire adopter. Il
est probable que le talent qui brille dans le poëme des
Rosecroix et qui le fera sans doute relire du public , l'accoutumera
aussi à ces noms contre lesquels a indisposé
l'inhabitude seule de les prononcer.
Nous voici parvenus à la partie la plus agréable de
notre ministère , celle où nous pouvons donner des éloges
sans restriction. Ce ne sont point les défauts qui tuent un
ouvrage , c'est l'absence des beautés ; et , nous le répétons,
le nouveau poëme de M. de Parny vivra par les détails :
nous allons en citer quelques morceaux qui prouvent
que l'auteur n'a rien perdu de cette grâce de style qui
est le caractère distinctif de son talent , et qu'il s'élève ,
quand il le faut , jusqu'aux images de la haute poësie.
Voilà comme le poëte nous peint la chasse du faucon :
Le son du fifre annonce une autre chasse :
De ses roseaux , qu'un chien bruyant menace ,
Au haut des airs s'élève le héron .
Sur lui lancé l'intrépide faucon
Part , et les cris animent son audace.
En tournoyant , il monte vers les cieux ;
OCTOBRE 1807. 119
Rapide et fier , il atteint , il dépasse
De l'ennemi le vol ambitieux ,
L'attaque enfin , alors que dans la nue
Sa fuite heureuse échappait à la vue.
Malgré sa force , au faucon valeureux
Dans ce combat l'audace est nécessaire .
Frappé vingt fois d'un talon vigoureux ,
L'oiseau pêcheur redescend sur la terre.
S'il a perdu l'asyle des roseaux ,
Il peut encor se plonger dans les eaux.
Frappé toujours , et dirigeant sa fuite ,
Vers l'onde enfin son vol se précipite .
Mais du faucon l'adresse le prévient ,
Et sur les flots sa serre le retient.
Vainqueur alors il remonte , il s'arrête ,
Et dans les airs immobile un moment ,
Ses yeux fixés demandent fièrement
S'il doit garder ou céder sa conquête.
La douce flûte annonce le pardon :
Le noble oiseau lâche aussitôt sa proie ,
Vers les chasseurs il revole , et leur joie
De ce vainqueur proclame l'heureux nom.
On croit voir ce que peint M. de Parny. Jamais de
ces détails oiseux qui détournent l'attention de l'action
principale : comme chez lui le style vole avec l'image et
la pensée ! Dans les vers suivans le poëte rivalise avec
Voltaire , qui avait décrit avant lui les circonstances
d'un combat singulier.
Du brave Engist , et du jeune Danois
Le long combat devenait plus terrible.
Tous deux hardis , mais prudens , mais adroità ,
Ils s'opposaient un courage invincible.
Des yeux , du coeur,, la pointe
approche
en vain ;
L'art sait prévoir
tout ce que l'art médite
,
Des faux appels
saisit le vrai dessein
,
Et lit dans l'oeil les ruses de la main ;
Aux coups parés la riposte est subite ;
De nouveaux coups partent comme l'éclair ;
Le fer maîtrise et suit toujours le fer.
Lassés tous deux ils respirent à peine .
Pour mieux combattre ils reprennent haleine ,
Et ce repos est celui d'un instant.
Tandis qu'Harol vers la droite voltant ,
120 MERCURE
DE FRANCE
,
Trompait Engist qui sur lui vient encore
Sa lance au coeur eut percé ce guerrier ;
Mais d'une maille elle trouve l'acier ,
Glisse , et de sang à peine se colore .
"
Ces vers ont le mérite de la difficulté vaincue . Nous
y blâmerons le mot voltant , qui , étant un terme technique
de l'art de l'escrime , doit être exclu du style
poëtique.
M. de Parny , comme le Tasse , a dans son poëme une
forêt enchantée , dont un héros , nommé Raoul , parvient
à détruire les prestiges. Ce chant , qui est le onzième
vaut lui seul un poëme tout entier. Il n'y a pas de défaut
qu'un pareil chant ne fasse pardonner. L'auteur y déploie
tout son talent ; et jamais son style n'a eu plus de
charme.
Dans ce beau lieu dont la paix est fatale ,
Et qu'enchanta la puissance infernale. ,
Errait aussi le valeureux Roger.
Raynymond y cherche une amante chérie .
Eces Français arrivant de Neustrie ,
Que dans les champs Eric a dispersés ,
Par le destin vers ce piége poussés
Vont oublier la lointaine patrie .
Séparément ils marchent sous l'ombrage.
Paulin d'abord trouve un riche village .
Le sol fécond n'y veut qu'un doux labeur .
Des toits épars la rustique élégance ,
Et des jardins la riante abondance
De l'habitant annoncent le bonheur.
Paulin s'écrie : « O fortune sévère !
Si tu donnais à ma longue misère
Ce clos étroit , ces pampres en berceau ,
Ces fruits divers , et ce réduit modeste.... »
« Ils sont à toi , dit une voix céleste . »
Surpris il entre , et possesseur nouveau ,
Libre et content dans cet humble domaine ,
Sans souvenir de la guerre lointaine ,
Heureux enfin , sûr de l'être toujours ,
Et commençant de tranquilles amours',
A tant de bien son coeur suffit à peine .
Mais du village arrive le seigneur ;
De ses vassaux le respect l'environne ;
OCTOBRE 1807 .
121
Senl , il commande , et punit , ou pardonne ;
Et la fierté se mêle à sa douceur.
A ce pouvoir qu'affermit la richesse ,
Paulin jaloux compare sa faiblesse .
Pourquoi ( dit-il ) tant d'inégalité ?
"
« Pourquoi des biens cet injuste partage ?
Repos trompeur ! ô vaine liberté.
L'obéissance est encor l'esclavage . »
Il soupirait ; de son coeur agité
Fuit ce bonheur qu'à peine il a goûté .
La voix lui dit : « Le ciel entend ta plainte.
Quitte ces lieux ; dans la prochaine enceinte
Tu seras riche et seigneur à ton tour. »
Il marche donc vers cet autre séjour ;
Et là sourit sa vanité chagrine.
A son aspect le villageois s'incline .
Vers le donjon conduit pompeusement ,
De ses vassaux il reçoit le serment .
Pour confirmer sa dignité nouvelle
Du suzerain un message l'appelle .
« Qu'ai-je entendu ? dit-il alors ; eh quoi !
Toujours des rangs et toujours des hommages ?
D'un maître encor subirai-je la loi ?
Soumis lui-même à ces honteux usages ,
Le suzerain gémit ainsi que moi.
Voix protectrice , ordonne , et je suis roi. »
Charles plus loin reçoit un diadême.
On présume que la leçon arrive bientôt après : et le
passage où l'auteur la donne aux hommes qui se perdent
dans de vagues désirs , est encore remarquable par
la beauté des vers et la raison supérieure qui les a dictés.
Mais le prestige a trop long-tems duré :
Sujets , pouvoir , flatteurs , pompe guerrière ,
Tout disparaît ; sous les bois égaré ,
Il entre enfin dans l'enceinte dernière .
Fantasmagor y retient prisonnier
• L'essaim nombreux qu'a vaincu son adresse ,
Et sans rigueur il lui fait expier
Le vain plaisir d'un instant de faiblesse .
L'enceinte vaste où cet essaim se presse
De la raison est l'unique séjour.
Là de la vie on reconnaît le songe ;
Des voluptés là cesse le mensonge
122 MERCURE DE FRANCE ,
Là plus de soin , d'ambition , d'amour.
Et ce beau lieu sans doute si paisible
Aux passions toujours inaccessible ,
Où la sagesse épure enfin les coeurs ,
Où tout est bien , où jamais rien ne change ,
Où , sans désirs , sans projets , sans erreurs
L'homme étonné tout à coup devient Ange ,
Du vrai bonheur est l'asyle ? hélas ! non ;
C'est de l'ennui la tranquille prison.
Ce résultat est on ne peut pas plus piquant ; et jamais
la philosophie et l'imagination n'ont été mieux d'accord
pour détromper la faiblesse humaine de ses souhaits ambitieux.
M. de Parny va bientôt nous prouver qu'un pur
amour ne remplit pas tellement le coeur qu'il ne puisse
s'ouvrir aux attraits d'une nouvelle et trompeuse volupté.
Eh ! par quels vers charmans il va ennoblir cette
idée , triviale pourtant à force d'être vraie !
4
Roger perdu dans le bois solitaire ,
Arrive enfin sous des berceaux fleuris .
Fraîche et riante , une jeune bergère,
S'offre aussitôt à ses regards surpris.
L'herbe et la fleur composent sa parure ;
Sur les contours dont la formes est si pure
Un léger voile est à peine jeté.
A cet aspect le Français agité .
Des doux désirs sent la flamme naissante.
Mais d'Egistha l'image est plus puissante.
Il fuit , fidèle à ses jeunes appas ,
Et du bosquet il s'éloigne à grands pas.
D'autres dangers attendent sa jeunesse.
D'un pavillon l'élégante richesse
Frappe ses yeux ; il entre , l'indiscret.
De la Beauté c'est l'asyle secret .
Sur des coussins d'une pourpre éclatante ,
Où brille l'or d'une frange flottante ,
Se réveillait , après un court sommeil ,
Une inconnue au visage vermeil ,
Au sein de neige , au regard vif et tendre
Et dont la main qui tombe mollement
Semble s'offrir au baiser d'un amant .
Son doux silence est facile à comprendre .
Pour le Français quel périlleux moment !
Le nom chéri que sa bouche répète
OCTOBRE 1807 .
- 123
Lui rend sa force et prévient sa défaite .
Heureux il sort , sans baiser cette main ,
Et des soupirs le rappellent en vain .
Dans la forêt il marchait en silence .
Bientôt pour lui s'ouvre un vaste jardin .
D'un pas léger une fille s'avance .
Sa grâce est vive et son sourire est fin ; -
De ses cheveux tombe et flotte l'ébène ;
Dans ses yeux noirs pétille la gaîté .
Le lin si clair qui voile sa beauté ,
Et que des vents agite encor l'haleine ,
A ses attraits laisse la nudité.
Jeune Roger , ta constance chancèle .
<< Suis -moi , lui dit cette amante nouvelle.
Ton Egistha peut-être en ce moment
De ton rival écoute le serment . »
"
Au nom sacré , Roger confus s'arrête ;
Et maîtrisant d'infidèles désirs ,
Refuit encor sans retourner la tête ;
Mais son triomphe est mêlé de soupirs.
Il voit plus loin la beauté douce et lente
Dans ses yeux bleus est l'humide langueur ,
Dans son maintien est la grâce indolente .
Sa voix voilée arrive jusqu'au coeur ;
La Volupté comme elle doit sourire ;
Comme elle encor la Volupté soupire ;
La Volupté rougit son front charmant
Et de son sein presse le mouvement .
Roger se trouble et sa constance expire .
C'est ici que Roger devient infidèle à son Egistha : mais
l'ennui , pour le punir , le poursuivant même au sein de
la volupté , il croit l'éviter , en se sauvant dans les bras
des différentes belles dont il avait successivement dédaigné
les avances; et toujours victime de cet inexorable
ennui , il reconnaît le néant des plaisirs , comme Paulin
avait reconnu le néant des grandeurs. Cette fiction est
singuliérement ingénieuse , et l'exécution répond à l'idée.
On a dû remarquer comment M. de Parny , même dans
les tableaux quise ressemblent , sait pourtant varier ses
couleurs , et donner à ses personnages , placés dans des
circonstances pareilles , des attitudes différentes : ce qui
prouve qu'en poësie , comme en peinture , les nuances
124 MERCURE DE FRANCE .
concourent à l'effet , pour le moins autant que les contrastes.
Nous ne pousserons pas plus loin les citations ,
en rendant compte d'un ouvrage que l'on aimera sans
doute mieux lire tout entier , et que l'auteur , en se
rendant plus sévère à lui-même , peut conduire au degré
de perfection dont il est susceptible.
M. MURVILLE.
HISTOIRE CRITIQUE de la République romaine , ouvrage
dans lequel on s'est proposé de détruire des
préjugés invétérés sur l'histoire des premiers siècles
de la République , sur la morale des Romains , leurs
vertus , leur politique extérieure , leur constitution
et le caractère de leurs hommes célèbres ; par PIERRECHARLES
LÉVESQUE , professeur de morale et d'histoire
au Collège de France , membre de l'Institut et
de la Légion d'honneur . A Paris , chez Dentu , impr.-
libr. , quai des Augustins , No 17. - 1807 .
Il n'y a point de peuple qui ait été plus diversement
apprécié que les Romains. Parmi le grand nombre
d'auteurs qui ont écrit sur leur république , la
plupart , frappés du caractère de grandeur marqué
dans toute son histoire , se sont livrés à une admiration
sans mesure ; quelques autres ne considérant que
la politique injuste du Sénat , l'humeur farouche et
turbulente du peuple , l'insatiable avidité de conquêtes
commune à tous deux , n'ont voulu voir qu'un ramas
de brigands dans les maîtres de l'Univers. La raison de
eette opposition de jugemens est , comme on voit , dans
la manière différente d'envisager un objet qui se présente
sous tant de faces. Celui qui les observe toutes ,
peut être révolté de cette férocité presque sauvage dont
il voit trop souvent empreints les plus beaux caractères ;
mais il ne peut assez louer la simplicité de mours , et le
dévouement absolu à la patrie qui distingue les premiers
siècles de la République , la grandeur d'ame , les vertus
vraiment royales que montrèrent les citoyens illustres
qui se signalèrent à son déclin . S'il condamne cette am→
bition insatiable et persévérante , ces usurpations hardies,
OCTOBRE 1807.
125
$
cette politique perfide et cruelle qui a subjugué le monde ,
il se rappelle aussitôt la douceur et l'équité de leurs lois
à l'égard des nations vaincues , qui goûtèrent si longtems
sous leur protection puissante la sécurité et le
bonheur. En retrouvant épars presque dans toute l'Europe
des témoignages indestructibles de leurs arts et de
leur puissance , en reconnaissant dans notre jurisprudence
et dans nos lois un monument plus durable et
plus glorieux encore de leur haute sagesse , comment
ne serait-il pas tenté de pardonner à ces vastes conquêtes
qui semblaient ne subjuguer le monde que pour le civiliser
et pour l'embellir ?
Tel est le jugement qu'ont porté sur les Romains les
esprits les plus étendus et les plus sages , tel est celui
qui naît nécessairement de l'ensemble des faits qui constituent
leur histoire toutefois : cette manière de voir
n'est pas celle de M. Lévesque . Il n'a pris la plume que
pour détruire ce qu'il appelle des préjugés invétérés
sur la République romaine , et s'il parvient à affaiblir
l'enthousiasme qu'elle a trop long - tems inspiré , il croira ,
dit-il , avoir bien mérité de sa patrie et de l'humanité.
Je suis loin de refuser à un savant distingué par son
érudition et par d'utiles ouvrages , le tribut d'estime
auquel il a tant de droits; mais je dois m'en croire d'autant
plus obligé de réfuter des paradoxes que sa réputation
pourrait autoriser , et dont l'effet ne serait peutêtre
pas aussi heureux qu'il le pense. Ce n'est point sans
quelque danger pour la morale qu'on se plaît à prêter
de petits ou de vils motifs à des actions héroïques qui
honorent l'humanité , et qu'on porte atteinte à la réputation
des grands hommes dont le nom se confond , pour
ainsi dire , avec l'idée du patriotisme et de la vertu.
M. Lévesque distingue avec raison deux sortes de
critiques nécessaires à l'historien : l'une , qui lui sert à
déterminer le degré de confiance à accorder aux divers
matériaux qu'il met en oeuvre. L'autre , avec laquelle
il prononce sur le caractère moral des faits et des
hommes. Ces deux critiques sont entre les mains de
M. Lévesque deux armes redoutables avec lesquelles
il combat les Romains . Voyons d'abord l'usage qu'il fait
de la première.
126 MERCURE DE FRANCE ,
Pour ruiner par la base toute l'authenticité de l'histoire
romaine , ou du moins de celle des rois et des plus
beaux tems de la République , il s'attache particulierement
à prouver qu'à ces époques reculées l'usage de
l'écriture était trop peu répandu , et les matières propres
à la recevoir et à la conserver beaucoup trop rares pour
que les Romains eussent de véritables annales , à moins
qu'on ne veuille donner ce nom à de simples inscriptions
gravées sur la pierre ou sur le bois , ou peut-être
sur la toile , lesquelles se bornaient à rapporter le texte
des lois , les noms des magistrats et la dale des principaux
événemens ; encore ne leur laisse-t- il pas longtems
ces monumens historiques si imparfaits ; et arrivé
à l'invasion des Gaulois , il les fait presque tous consumer
dans l'incendie qui détruisit la plus grande partie
de la ville. Ainsi , à l'exception de l'énoncé sommaire de
quelques événemens , toute cette partie de l'histoire romaine
ne serait qu'un pur roman que les premiers historiens
auraient puisé dans leur imagination , et que
tous ceux qui sont venus après auraient eu la complaisance
d'adopter.
Je suis loin de prétendre qu'il faille accorder une
égale confiance à tous les faits dont elle se compose . Il
en est de cette histoire comme de toutes les autres : ses
époques les plus reculées sont enveloppées de nuages et
d'incertitudes. Les événemens principaux sont vrais sans
/ doute : les circonstances qui les accompagnent ne doivent
pas être crues indistinctement et sans examen. Mais
est-il vrai que les historiens se soient trouvés dans une
disette de matériaux aussi absolue que le prétend M.
Lévesque ? ne paraissent-ils pas au contraire plus souvent
embarrassés par le grand nombre de mémoires et
de monumens historiques qu'il leur faut discuter et
concilier ? Les différences qui se trouvent quelquefois
entr'eux prouvent qu'ils avaient sous les yeux assez de
narrations diverses pour être obligés de choisir chacun ,
d'après son discernement particulier , entre toutes les
circonstances dont ces narrations entouraient le même
fait ; et ces différences sont en général assez peu intéressantes
pour montrer que tous ces mémoires avaient
une source commune et s'accordaient assez bien sur
OCTOBRE 1807 . 127
que
l'ensemble de chaque événement un peu important. On
peut donc en toute assurance donner à Tite- Live le
inême degré de confiance qu'il a inspiré à tant de grands
écrivains qui se sont exercés sur presque tous les points
de l'Histoire romaine. Il faut , il est vrai , se méfier de
ses sentimens patriotiques , qui le portent quelquefois
à peindre avec trop de complaisance les vertus de ses
illustres concitoyens , à exagérer les torts de leurs ennemis
, en un mot à faire pencher la balance du côté
de Rome : mais en général ce grand historien fait paraître
autant de candeur que de génie et d'éloquence .
Rien , au contraire , ne doit être plus suspecte que la
confiance de ces écrivains modernes qui prononcent
avec autorité sur toutes les particularités, des faits anciens
, comme s'ils avaient de meilleurs mémoires
n'en eurent et Tacite et Tite - Live . C'est avec regret
qu'on voit donner dans un pareil travers un écrivain
aussi sage que M. Lévesque. Ce n'est pas qu'il ne témoigne
une estime particulière pour Tite- Live , et qu'il ne
rende plus d'une fois hommage à sa candeur non moins
qu'à son génie ; mais il ne l'en ménage pas plus dans
l'occasion ; il retranche à son gré telles circonstances
d'un fait raconté par lui , il lui reproche hardiment
d'avoir mal connu les moeurs des Romains , d'avoir fait
des anachronismes de moeurs , se croyant sans doute
meilleurjuge que lui dans cette matière , et le déclarant
ainsi étranger dans sa propre patrie . Tel est le peu
confiance que ses récits lui inspirent , qu'il n'est pas toujours
disposé à le croire lors même qu'il raconte le fait
le plus vraisemblable et le plus simple , tel , par exemple ,
qu'une suite de victoires remportées par les Romains.
« Rome , dit-il quelque part , a toujours tous ses voisins
>> armés contre elle , et toujours elle est victorieuse. On
>> pouvait croire cela au tems où l'on croyait que le Dieu
<< Mars combattait pour elle . » Il est fâcheux que M. Lévesque
se borne à ce peu de mots. Il eût été curieux de
lui voir prouver que c'est en essuyant de continuelles
défaites que les Romains conquirent l'Univers.
.
de
Il n'y a point de fait historique , quelqu'authentique
qu'il soit, contre lequel on ne puisse élever mille objections
. C'est un art que Voltaire possédait parfaite128
MERCURE DE FRANCE ,
ment , et dont il se servait trop souvent pour révoquer
en doute les récits les plus respectables et les mieux
attestés. M. Lévesque semble vouloir l'imiter à cet égard .
Quelquefois même il jette au milieu de sa narration
quelques-uns de ces traits familiers que réprouve la
gravité du style historique , et si ce défaut déplaît dans
Voltaire , on peut croire qu'il ne choque pas moins dans
notre auteur. C'est ainsi qu'après avoir raconté d'après
Tite - Live comment Ménénius Agrippa fit sentir aux
plébéïens le danger de leurs divisions avec le Sénat , en
leur racontant la fable des membres et de l'estomac , il
ajoute : « Ce n'était pas un peuple comme ceux què
» nous connaissons , que ces Romains qu'au milieu de
» leurs fureurs on calmait avec un conte . » Est -il nécessaire
de remarquer que si l'on n'eût employé autre
chose qu'une fable pour les apaiser , un pareil fait pourrait
paraître en effet fort extraordinaire , mais que
comme on leur accorda en même tems tout ce qu'ils
demandaient , l'abolition des dettes et la création des
Tribuns , il n'est point du tout étonnant qu'ils aient été
frappés d'un emblême ingénieux qui leur rendait sensible
une importante vérité ? M. Lévesque sait mieux
que moi que les allégories et les paraboles sur- tout furent
toujours propres à faire une vive impression sur des
peuples encore ignorans et grossiers , et que les anciens
législateurs et philosophes s'en servirent souvent aveċ
succès pour donner à leurs concitoyens d'utiles leçons ,
par la même raison sans doute qui nous engage encore
à faire apprendre des fables aux enfans ; car on sait que
l'enfance des hommes a plus d'un rapport avec celle
des peuples.
S'il y a un récit vraisemblable dans toutes ces circonstances
, c'est celui de la mort de Virginie , et de
la chute des Décemvirs . Ce fait était assez frappant
en lui-même , et se liait à une époque historique assez
importante pour qu'on en eût conservé un souvenir
exact. D'ailleurs toutes les histoires nous apprennent
que ce sont ordinairement de pareils attentats qui ,
en allumant cette indignation et des haines violentes
qui se communiquent comme un feu rapide , réveillent
tout à coup un peuple abattu sous une longue
oppression ,
OCTOBRE 1807. 129
LA
SE
"
oppression , et font naître de grands changemens po
litiques. Aussi M. Lévesque ne défend-il pas d'ajoute
foi à cette fameuse catastrophe : mais , suivant on
habitude , il ne peut résister à l'envie d'élever quel
ques doutes sur les circonstances qui la précédèrent.
Sur ce que les historiens disent qu'Appius eut occasion
de voir Virginie lorsqu'elle allait à l'école , conduite
par sa nourrice , il fait exprès une note où il
accumule toutes ces questions : « Y avait-il donc alors
» des écoles à Rome ? Y en avait-il pour les jeunes
>> filles ? Y menait-on des filles adultes comme Vir-
» ginie ? Pensait-on à donner de l'instruction à des
» filles d'une humble naissance , comme cette jeune
» plébéïenne ? » On voit que M. Lévesque ne laisse
pas à son adversaire le tems de respirer : c'est cet
athlète de Virgile." . « …vinia
7
Nunc dextrâ ingeminans ictus , nunc deindè sinistra ...
Nec mora , nec requies ..
Cependant j'essayerai encore de lui résister. Qu'il
y ait eu ou non des écoles ouvertes , même pour les
jeunes filles , du tems des Décemvirs , c'est ce dont
Tite- Live et Denys d'Halicarnasse avaient bien autant
de moyens de s'assurer que M. Lévesque ; et comme
cette circonstance n'ajoute aucun intérêt à leur récit ,
on ne voit pas pourquoi ils en auraient fait mention s'ils
me l'avaient jugée vraie et vraisemblable. L'existence
de ces écoles une fois admise , il n'est point étonnant
qu'on y ait mené une jeune fille de treize à quatorze
ans tout au plus , qui , d'ailleurs , sans doute était ,
dans son ordre , d'une naissance et d'une fortune distinguées
, puisqu'elle était promise à un tribun du
peuple. On pourrait prouver , par vingt exemples de
ce genre , que tout cet appareil de preuves dans le
quel M. Lévesque paraît tant se confier , est ordinai
rement aussi facile à détruire qu'à élever.
II y a pourtant quelques faits qui ne peuvent man
quer de fournir une occasion de triomphe à son pyrrhonisme.
Ce sont ceux qui présentent des particularités
extraordinaires , et sur lesquelles les divers his
toriens de sont pas toujours d'accord. Tel est le récit
I
DE
cen
130 MERCURE DE FRANCE ,
t
"
#
1
de l'invasion et de la retraite des Gaulois. Tite - Live
raconte ces événemens fort en détail , et il fait de cette
retraite une fuite précipitée due à l'arrivée imprévue
et au courage de Camille. Polybe dit simplement et en
peu de mots , qu'ils traitèrent avec les Romains , leur
rendirent leur ville , et retournèrent dans leur pays.
Il était nécessaire de faire remarquer cette discordance :
mais M. Lévesque ne s'en tient pas là . Le plaisir qu'il
trouve à réprimander Tite-Live , le porte à discuter
minutieusement toutes les circonstances de sa narration
, et il aime tant à le prendre en faute , qu'il va
jusqu'à lui preter très-gratuitement une absurdité dont
il ne me paraît nullement coupable. Suivant lui , cet
historien aurait dit que les Gaulois prirent les sénateurs
qui les attendaient immobiles sur leurs chaises
curules , pour autant de statues de Dieux ; sur quoi
il observe très-judicieusement que tout ignorans qu'on
doive les supposer , on a peine à les croire capables
d'une si grossière méprise. Aussi n'est-ce point là le
sens du passage de Tite-Live , qui veut dire que l'air
de grandeur et de majesté empreint sur le visage des
sénateurs les rendaient semblables à des Dieux , et que
les Gaulois , saisis de respect , s'arrêtèrent devant eux ,
comme devant des statues de divinités .... majestate
etiam quam vultus gravitasque oris præ se ferebat , simillimos
Deis. Ad eos velut simulacra versi quùm starent.
Plutarque qui , comme l'observe très bien M.
Levesque , a copié Tite-Live dans tout ce récit , confirme
parfaitement cette interprétation , puisqu'il dit
que les Gaulois regardèrent les sénateurs immobiles ,
comme des hommes d'une espèce supérieure , ce qui
est absolument la même pensée exprimée dans un style
moins figuré et moins éloquent .
-
Mais c'est peu de contester aux Romains leurs exploits
les plus célèbres : M. Lévesque se montre encore
plus leur ennemi par la manière dont il juge les
- faits qu'il veut bien regarder comme avérés. Il se plaît
particuliérement à rabaisser les personnages les plus
vantés dans l'histoire ; il prend sous sa protection la
plupart de ceux qu'elle a condamnés , et jamais tribun
du peuple ne se montra plus favorable aux factieux
OCTOBRE 1807. 131
ennemis du Sénat. Je ne serai point ici le panégyriste
de cet héroisme féroce et cruel qui a rendu plusieurs
Romains si célèbres. Mais l'histoire nous présente aussi
un grand nombre de traits non moins héroïques qu'on
peut louer , sans être désavoué par l'humanité, et admirer
sans terreur . Ces traits là mêmes trouvent rarement
grâce aux yeux prévenus de notre auteur. Ainsi
il ne voit qu'une histoire de brigands dans ce beau dévouement
des trois cents Fabiens qui se chargèrent seuls
des dangers d'une guerre qui intéressait tout l'Etat .
Quant à l'histoire de Cincinnatus , il conçoit à peine
qu'elle ait eu quelque célébrité . La noble résignation
de cet homme vertueux qui cultivait en paix quelque
nombre d'arpens , seul reste des biens que l'injustice du
peuple lui avait ravis , la confiance des Romains qui ,
dans leurs dangers , tournent aussitôt les yeux vers son
modeste asyle , et d'un commun accord confient la
toute-puissance à celui - là mème qu'ils avaient si cruellement
offensé ; tout cela ne dit rien à M. Lévesque.
Au contraire il saisit cette occasion pour rabaisser le
mérite de cette vertueuse pauvrete des anciens Romains
, célébrée d'un commun accord par tant d'écrivains
anciens et modernes ; il prétend qu'il n'est point
prouvé que d'autres sénateurs que Cincinnatus , aient
été obligés de travailler à la terre. Ainsi il oublie ce
qu'il raconte lui-même ailleurs de Régulus , de Curius ,
de Fabricius , de tant d'autres grands hommes qui conservaient
, jusque sous la pourpre, cette frugalité et cette
simplicité de moeurs si touchante et presque divine ,
quand elle est réunie à l'héroisme et à la vertu.
·
亲测
On demandera sans doute quelle cause a pu rendre
M. Lévesque si sévère et même si injuste envers des
hommes qui semblaient à l'abri des jugemens passionnés
, et sur lesquels l'impartiale posterité a prononcé
depuis si long-tems ? Cette cause fait honneur à la manière
de penser et aux intentions de l'auteur. Il a été
frappé des dangers que peut avoir la lecture de l'histoire
romaine , pour des esprits ardens et peu réflé
chis , en leur inspirant un enthousiasme trop exclusif
pour des institutions et des moeurs si étrangères aux
nôtres. Cette crainte n'est que trop bien justifiée par
1 2
132 MERCURE DE FRANCE ,
des désordres qui frappent encore de terreur lors même
qu'ils sont si heureusement réparés. Nous nous sommes
trouvés si mal de prétendues constitutions qui voulaient
nous transformer en citoyens de Rome et d'Athènes ,
que nous nous tenons maintenant en garde contre nos
vieilles admirations. Mais nos malheurs doivent-ils nous
rendre injustes ? De mauvaises copies peuvent - elles
déshonorer un beau modèle ? et parce que des personnages
atroces ou ridicules se sont burlesquement tra◄
vestis sous la toge romaine et sous les noms respectés
des Régulus et des Catons , les vertus de ces hommes
illustres en sont-elles moins l'honneur de leur patrie
et de l'humanité ? Si quelques factieux qui se sont crus
les rivaux des grands magistrats de la république , alors
qu'ils n'étaient agités que des passions des tribuns du
peuple , ont puisé dans la lecture de l'histoire romaine
une dangereuse exaltation , cette même Histoire a toujours
aussi fait les délices des ames vraiment élevées.
Elle était déjà pour nos aïeux encore ignorans et grossiers
un objet d'enthousiasme et d'émulation. Le Chevalier
sans Peur et sans Reproche faisait - il , admirer
sa générosité aux nobles demoiselles que la prise de
Bresse avait fait ses prisonnières , on le comparait à
Scipion l'Africain , renvoyant sans rançon une jeune et
belle captive : défendait - il un pont , seul contre tout
un corps de troupes , c'était Horatius Coclès , arrêtant
seul l'armée de Porsenna prête à s'élancer dans Rome.
Ces vertueux magistrats , l'honneur de la monarchie ,
les Pothier , les Molé , les l'Hôpital , rappelaient par
leurs moeurs mâles et sévères , et par leur inébranlable
constance , l'ame inflexible de Caton (1 ) . Dans des tems
plus heureux et plus brillans , nos grands écrivains ne
se lassaient point de méditer cette Histoire si propre à
élever leurs conceptions . Corneille y puisait les modèles
de ses héros , et Bossuet faisait de l'éloge des Romains
l'un des morceaux les plus sublimes de son admirable
Discours. Ce grand homme ne croyait pas qu'il fût dangereux
de les proposer à l'imitation des peuples. Comme
( 1 ) Atrocem animum Catonis. HOR.
OCTOBRE 1807 .
153
on aimait alors sa patrie , ce n'était point leurs institutions
républicaines qu'on enviait aux Romains , c'était
le patriotisme de leurs citoyens qu'on était jaloux d'imiter.
Une admiration ainsi dirigée ne sera jamais funeste ,
et quelle que soit la constitution d'un peuple , on pourra
toujours le proclamer heureux s'il compte beaucoup de
guerriers comme les Scipion et les Paul Émile , beaucoup
de citoyens et de magistrats comme les Décius et les
Caton .
Les observations que nous venons de faire ne portent
que sur le premier volume de l'Histoire critique de la
République romaine. Les deux derniers seront incessamment
l'objet d'un second Extrait. Si nous y combattons
encore quelques assertions de M. Lévesque , nous
rendrons toujours justice à son érudition et à sa bonnefoi.
M. GAUDEFROY.
LE CHEF-D'OUVRE D'UN INCONNU , poëme heureusement
découvert et mis aujour , avec des remarques
savantes et recherchées ; par M. le docteur CHRYSOSTOME
MATHANASIUS . Neuvième édition , dans laquelle
on trouve , outre les pièces qui ont paru dans toutes
les éditions précédentes , l'Anti- Mathanase , ou Critique
du Chef-d'oeuvre d'un Inconnu , une Notice sur
la vie et les ouvrages de M. de Saint- Hyacinthe , et
des notes ; par P. X. LESCHEVIN. Deux vol. in- 12
de plus de 500 pages chacun. A Paris , à l'Imprimerie
Bibliographique , rue Git-le-Coeur ; Barrois l'aîné et
fils , rue de Savoye , etc.
PARMI les personnes un peu au fait de la littérature
moderne , il n'en est presque point sans doute qui ne
connaissent le Chef- d'oeuvre d'un Inconnu . Cependant ,
comme cet ouvrage date déjà de près d'un siècle , qu'il
attaque un ridicule depuis long- tems détruit , ce qui en
a beaucoup diminué le mérite ou plutôt l'intérêt , et
qu'enfin le nombre infini d'exemplaires qu'on en rencontre
partout , prouve plutôt la multiplicité des éditions
du livre que celle des gens qui s'en amusent encore ,
154 MERCURE
DE FRANCE ,
il se pourrait que quelques-uns de nos lecteurs n'en eussent
point d'idée. Nous allons donc leur en apprendre
en peu de mots le sujet.
L'auteur vivant en Hollande , dans un tems où les
savans de ce pays s'occupaient encore à étouffer le texte
des auteurs grecs et latins sous l'amas des gloses , des
scholies , des citations et des variantes , et ayant d'ailleurs
quelques démêlés d'amour -propre avec des érudits
de cette espèce , imagina de venger le bon goût et de
se venger lui-même , en tournant la manie des commentateurs
en ridicule. Il prit pour texte une vieille chanson
, la plus sotte , la plus grossiérement tournée que ,
de mémoire d'homme , on eût encore chantée aux veillées
de village ou dans les cabarets. Il feignit d'y voir
un modèle de grâce , de délicatesse , de sentiment et de
poësie , en un mot un chef-d'oeuvre , dont l'auteur était
malheureusement inconnu ; et il entreprit de prouver
l'excellence de ce petit morceau dans un commentaire
fait à la manière des Scioppius , des Burmann , etc.
La chauson est en cinq couplets. Nous allons en citer
le premier qui est le meilleur de tous :
L'autre jour , Colin malade
Dedans son lit ,
D'une grosse maladie
Pensant mourir ,
De trop songer à ses amours
Ne peut dormir ;
Il veut tenir celle qu'il aime
Toute la nuit .
Chaque mot de ce couplet ainsi que des autres , donne
lieu
une remarque dans laquelle le commentateur se
passionne comiquement pour son auteur ; prodigue d'avance
les injures à ceux qui ne partageraient pas son
enthousiasme ; rapporte tous les passages d'auteurs grecs
et latins , et d'auteurs français depuis Jéhan de Meung
jusqu'à Fontenelle , où la même expression se trouve
employée ; justifie de grossiers barbarismes en alléguant
les patois normand , limousin , etc. , qu'il appelle gra-,
vement des dialectes ; propose quelquefois des leçons
différentes ( varias lectiones ) , mais avec timidité et en
usant de la formule dont se servent en pareil cas les
OCTOBRE 1807. 155
commentateurs : meo periculo (à mes riques et périls ) ;
en un mot entasse avec une profusion risiblement pédantesque
toutes les preuves et tous les raisonnemens
que peuvent lui fournir la poësie , l'éloquence et la
philosophie , l'histoire ancienne et moderne , l'histoire
sacrée et profane , celle des coutumes et des arts , la
morale , la dialectique , la critique , enfin l'assemblage
entier des connaissances humaines . Pour faire comprendre
jusqu'où il a poussé ce luxe grotesque d'érudition ,
il suffit de dire que le commentaire des cinq couplets
comprend plus de 300 pages. C'est une plaisanterie bien
longue , et l'imitation , pour être trop fidelle , ne tarde
pas à partager le sort des originaux dont elle se moque ,
c'est-à-dire que , passé quelques pages , elle ennuie et
qu'on la laisse-là . Rien n'est plus insipide ni plus fatigant
que l'excès du persifflage.
Le commentaire est accompagné de tous les acces-.
soires qui décorent ces sortes d'ouvrages. Le portrait
du commentateur est en tête. Viennent ensuite des approbations
de censeurs et de théologiens , puis des vers
à la louange du grand Mathanasius , en hébreu , en grec ,
en latin , en anglais , en hollandais , en français et en
languedocien ( les vers hébreux sont tout simplement
des vers français écrits en caractères hébraïques , de
même que les vers grecs sont anglais ) .
On assure que dans le tems quelques
gens furent dupes
de la mystification
, et crurent
que l'auteur
du commentaire
admirait
de bonne foi le chef- d'oeuvre
sur
lequel son érudition
s'exerçait
. Cette crédulité
ferait
honneur
au talent de l'auteur qui aurait su garder assez
bien son sérieux
pour en imposer
aux autres ; mais elle
n'est guère vraisemblable
. Quelqu'un
fit bien semblant
d'être abusé , mais ce fut pour faire l'Anti-Mathanase
,
ou Critique
du Chef- d'oeuvre
d'un Inconnu
. L'auteur
de cet écrit feint d'être irrité des éloges outrés qu'on
donne à la fameuse
chanson , et s'applique
à prouver
qu'elle n'est point aussi sublime
qu'on le prétend , en
faisant usage à son tour de toutes les ressources
de l'éru →
dition et de la critique. Cette contre-partie , et , pour
mieux dire , cette continuation
d'une plaisanterie
qui
avait déjà trop duré , est la plus malheureuse
idée qu'on
136 MERCURE DE FRANCE ,
pût avoir , et Fexécution en est très - inférieure à celle
du Mathanasius : la raillerie y est froide et de mauvaise
grâce. Les auteurs de l'un et de l'autre badinage , ont
imaginé , pour les rendre plus piquans , de citer , avec
des éloges moqueurs , nombre de vers plus ou moins
ridicules de Fontenelle et de Lamotte qui étaient alors
à la tête de la littérature . L'abbé Desfontaines semble
leur avoir emprunté cette idée , lorsqu'il a fait son Dictionnaire
néologique , où il poursuit également ces deux
écrivains de louanges ironiques. L'idée du Mathanasius
elle-même est visiblement prise dans la préface de Don-
Quichotte : on y trouve tout le dessin de l'ouvrage , et
les instructions les plus étendues, sur la manière dont
il doit être composé. Cette préface , comparée avec le
Mathanasius , prouve que les plus courtes plaisanteries
sont toujours les meilleures , et qu'il y a telles idées dont
le simple projet est beaucoup plus piquant que l'exécution.
Je ne ferai pas une longue mention des autres morceaux
qui accompagnent le Chef-d'oeuvre d'un Inconnu.
Ils sontdu même genre ,,
c'est- à-dire que l'ironie y règne
continuellement , et fait tous les frais de la plaisanterie .
C'est une Dissertation sur Homère et sur Chapelain ,
où l'auteur de la Pucelle est placé fort au - dessus de
l'auteur de l'Iliade. C'est une Déification du docteur
Aristarchus Masso , facétie de près de 200 pages seulement
, où Masson , journaliste hollandais et ennemi
de l'auteur , est reçu au nombre des Dieux par la troupe
entière des immortels et aux acclamations des écrivains
de tous les siècles qui chantent à l'envi ses louanges.
Dans cette Déification imitée de l'Apothéose de l'Empereur
Claude , par Sénèque , il n'y a rien de bien remarquable
qu'une anecdote fort injurieuse et peut-être
également fausse sur Voltaire qui la fit payer cher à
l'auteur.
Cet auteur , dont le vrai nom était Hyacinthe Cordonnier,
se faisait appeler Thémiseuil de St.-Hyacinthe.
Le bruit se répandit dans le tems qu'il était né du prétendu
mariage secret de Bossuet avec Mlle des Vieux de
Mauléon , et lui-même , à ce qu'assure Voltaire qui s'était
rencontré avec lui en Angleterre , ne démentait ce bruit
OCTOBRE 1807. 157
qu'autant qu'il fallait pour y faire croire davantage. Né
avec une humeur errante et des passions vives , il quitta
de bonne heure la France , sa patrie , pour aller chercher
la fortune et la gloire sur les pas de l'aventureux
Charles XII , roi de Suède. Il apprit en chemin la perte
de la bataille de Pultava , revint sur ses pas et s'arrêtà
en Hollande , où il résolut de se livrer à la culture des
lettres. Maître de français et d'italien d'une duchesse
d'Ossone , femme de l'ambassadeur espagnol , il inspira
à son écolière un tendre attachement que le mari eut
le mauvais esprit de prendre pour de l'amour , et il
fut forcé de s'éloigner. Revenu en France , il se mit à
enseigner aussi l'italien à une demoiselle d'une famille
considérable : le fruit de ses leçons fut tel qu'il fut encore
obligé de prendre la fuite , et il retourna en Hollande.
Après avoir fait plusieurs voyages clandestins en
France , où les suites de sa dernière aventure ne lui
permettaient pas de se fixer , il se fit aimer de la fille
d'un gentilhomme français établi à la Haye. Celui-ci ne
voulant point donner sa fille à un homme qui n'avait
d'autre ressource que sa plume , Saint-Hyacinthe détermina
sa maîtresse à fuir ce père mal avisé ; et comme
les lois hollandaises punissaient de mort tout ravisseur ,
il imagina de donner le change aux magistrats en se
faisant enlever lui-même. Sa maîtresse le fit jeter à côté
d'elle dans une chaise de poste par quatre hommes masqués
, et ils prirent tous deux le chemin de l'Angleterre
où ils se marièrent en arrivant. Les Hollandais décrétèrent
qu'à l'avenir les filles qui enlèveraient leurs amans
seraient punies de la même peine que les amans qui enlèvent
leurs maîtresses . On ignore si l'usage de ce nouveau
genre de rapt s'est établi , et si l'on a eu occasion
d'appliquer la loi .
Ceux qui désireraient de plus amples détails sur la vie
un peu romanesque de Saint- Hyacinthe , les trouveraient
dans la Notice que M. Leschevin a placée en tête de la
nouvelle édition du Chef-d'oeuvre. Cette Notice a près
de cent pages d'un caractère assez fin . L'histoire de
Voltaire et de ses écrits tiendrait toute entière dans un
moindre espace. M. Leschevin s'est un peu trop abandonné
au zèle d'éditeur , non-seulement dans sa Notice ,
.
•
138 MERCURE DE FRANCE ,
mais encore dans ses Notes qui , sans compter une Table
des matières fort détaillée , ne comprennent pas moins
de 150 pages , petit-texte. Ces Notes et cette Notice , imprimées
en caractères ordinaires , équivaudraient , pour
le volume , aux ouvrages qu'elles accompagnent. Je fais
grand cas de l'érudition , et je conviens que les Notes
de M. Leschevin offrent un grand nombre de recherches
littéraires , anecdotiques , critiques et sur - tout bibliographiques
; mais n'est-ce pas etre un peu Mathanasius.
soi-même que de faire un volume entier de remarques,
sérieuses sur un volume de plaisanteries ? Le style de
M. Leschevin est clair et d'assez bon goût ; mais il n'est
pas exempt de fautes et de fautes graves. Entre autres
expressions proscrites par le bon usage , on y trouve le
verbe utiliser, et l'auteur manque rarement à faire suivre"
immédiatement d'un participe ou d'un adjectif , les pronoms
démonstratifs celui , celle , ceux , comme dans ces
phrases : Celles méme les plus fautives ; celle acquise par
des services rendus à la société , etc. Cette faute que les
bons écrivains ne commettent jamais , devient plus commune
de jour en jour.
M. AUGER.
VARIÉTÉS .
SPECTACLES.-Opéra-Buffa. - Le talent des acteurs qui
composent la troupe des Bouffons a su triompher des chaleurs
de l'été , et pendant cette saison les amateurs , quoiqu'en
petit nombre , ont continué à fréquenter le théâtre de l'Impératrice.
Les Cantatrici Villane , les Due Gemelli et la Griselda
attiraient toujours le public ; mais , il faut en convenir ,
on désirait , on attendait un opéra nouveau , et les Virtuosi
Ambulanti ont parfaitement répondu à l'attente générale .
Cet opéra a beaucoup d'avantages sur ceux qui composent
le répertoire de la troupe actuelle . Il est , presque entiérement
calqué sur le joli opéra des Comédiens Ambulans , de
M. Picard , et tant pour la marche que pour la régularité , il
faut le placer bien au- dessus de ces canevas italiens que l'on
décore du nom d'ouvrages dramatiques : il est arrangé pour
OCTOBRE 1807 . 139
la scène par M. Balocchi , connu par une très-bonne traduction
en italien du Mérite des Femmes , et des autres poëmes
de M. le Gouvé.
La musique est de M. Fioravanti , compositeur italien
très-distingué , et auteur de la charmante musique des Cantatrici
Villane. Une production aussi distinguée mérite bien
que l'on en rende compte avec quelques détails .
L'ouverture très-gracieuse rappelle en peu de phrases les
intentions principales de la pièce , et remplit ainsi parfaitement
son but . On remarque dans le premier acte des cou
plets militaires fort bien chantés par Zardi ; un très -bel air
dans lequel Mme Barilli est très-applaudie , et le choeur final
de cet acte. Ce dernier morceau est d'une bonne facture et
peut être placé à côté de tout ce que l'auteur a fait de mieux .
Tarulli , dans le second acte , soutient sa réputation de
bon chanteur ; mais le trio qui suit paraît plaire singuliérement
au public , car il le fait toujours répéter : à la vérité
il est chanté par Barilli et Mesdames Canavassi et Barilli.
On n'avait pas encore joui dans le même ouvrage des talens
réunis de ces deux excellentes cantatrices .
On doit des éloges particuliers à Barilli , aussi bon acteur
que bon chanteur , et le sujet le plus précieux de la troupe.
Carmanini joue d'une manière fort originale le rôle d'un
paysan poltron .
Je ne puis terminer cet article sans payer à l'orchestre
conduit par M. Grasset , le juste tribut d'éloges que mérite
sa parfaite exécution .
B.
Opéra-Comique. - Lina ou le Mystère , fixe en ce moment
Pattention des amateurs du théâtre , et particuliérement ceux
de l'Opéra-Comique . Cette pièce a obtenu beaucoup de succès .
Cependant il s'est élevé de grandes questions sur le mérite
de l'ouvrage . On a sur-tout reproché à l'auteur le choix du
sujet qui en effet était scabreux . Il faut bien convenir qu'il
blesse un peu les convenances dramatiques , puisqu'on est
obligé d'user de quelques précautions pour en faire une analyse
qui n'effarouche pas la pudeur . Essayons pourtant de
faire connaître ce Mystère au lecteur.
140 MERCURE DE FRANCE ,
Pendant les troubles de la ligue , la jeune Lina se trouve
dans une ville de la Navarre , assiégée par les troupes du
roi. La ville est prise d'assaut , at les femmes même y deviennent
la proie du vainqueur . Lina est une des victimes
de la fureur du soldat , et elle devient enceinte des suites
de ce terrible accident . Cependant un mois après elle prend
pour époux le comte de Lescars , un des plus grands capitaines
de Henri IV. Le comte part presque aussitôt pour
l'armée , et pendant son absence , Lina met au jour un fils.
qu'elle fait élever secrètement. La naissance de cet enfant
était un mystère pour tout le monde , quand une duchesse ,
autrefois aimée du comte , parvient à découvrir que Lina en
est la mère , et en instruit le comte à son retour de l'armée .
Pour appuyer cette accusation , la vindicative duchesse lui
montre une lettre que Lina écrivait à son père , au moment
que la ville où elle se trouvait venait d'être prise , et que le
crime allait être commis. Mais les détails de cette lettre
prouvent au comte qu'il est lui-même le coupable , et loin
d'avoir à punir , c'est lui qui doit demander un pardon.
Il y avait de la hardiesse à présenter un tel sujet sur la
scène , quoiqu'il soit tiré d'une Nouvelle de Cervantes , imitée
par Florian . Si l'on doit compte à un auteur de ses efforts
pour éviter de terribles écueils , l'auteur de Lina a droit aux
plus grands éloges. Pas un mot , pas une situation ne peut
choquer dans cette pièce l'oreille la plus délicate ' ; on n'a
pas laissé à l'imagination le tems de s'arrêter sur des détails
que repousserait le bon goût , et que l'esprit pourtant doit
entrevoir. Il a fallu beaucoup d'art pour ne dévoiler qu'à la
dernière scène un mystère dont la connaissance aurait indisposé
les spectateurs contre les héros de la pièce ; car de
quel oeil eût -on pu voir un homme d'une famille distînguée , "
un officier supérieur de l'armée du grand Henri que l'on
saurait coupable des excès d'une brutalité soldatesque ? De
quel oeil eût-on vu Lina ? ..... L'auteur a donc fait un véritable
tour de force . Mais il est des hommes d'un goût
sévère qui ne veulent savoir gré à un auteur que des beautés
réelles de son ouvrage. Ils prétendent qu'il ne faut pas
OCTOBRE 1807 .
141
the
employer à lutter contre les difficultés d'un sujet , un tems
et des talens dont on pourrait tirer un meilleur parti , en
traitant un sujet plus simple et plus facile . Ils ont raison
sans doute ; mais qu'on reproche tant qu'on voudra à la pièce
dont nous rendons compte , sa ressemblance avec les mélodrames
, il s'y trouve autant d'intérêt que dans les meilleurs
ouvrages de ce genre , et certainement plus de raison , d'esprit
, sur-tout un meilleur style . On a particuliérement applaudi
, dans le troisième acte , une situation fortement conçue
; c'est un tableau animé de l'amitié loyale et généreuse
qui caractérisait les chevaliers du tems.
L'auteur de Lina a désiré garder l'anonyme ; nous ne le
nommerons donc point , quoique nous le connaissions , et
que son ouvrage ne puisse que lui faire honneur .
La musique de cet opéra est de M. Dalayrac , connu
depuis long-tems par de charmans ouvrages dont celui -ci
n'est point indigne .
-
BEAUX - ARTS . Depuis quelques jours le Public peut
contempler dans le Musée Napoléon , les fruits de nos dernières
'conquêtes. Jamais peut-être , on n'avait fait , en aussi
peu de tems , une récolte si abondante d'objets d'arts .
Nous ne citerons aujourd'hui que les objets capitaux , en
nous réservant de rendre de toute l'exposition un compte
antiquités , il faut aller admirer : 1 ° . une statue en
bronze d'un jeune homme qui lève les yeux et les mains
au ciel , dans l'attitude d'un suppliant . C'est un des chefsd'oeuvre
de l'art antique . Cette belle statue , presque aussi
grande que nature , fut la première que l'on trouva dans
les fouilles d'Herculanum . Nous en donnerons l'histoire dans
quelqu'autre N° ; -2 ° une statue de Minerve , dont les
draperies sont admirables ; 3º. un buste en marbre de Claude ,
frappant de vérité ; 4°. une statue de Marc-Aurèle en guerricr
; 5" . des bas-reliefs dont un , qui n'a jamais été gravé ,
représente Vulcain fabriquant des armurės , etc. , etc.
Les tableaux ne sont pas moins précieux . C'est-là qu'on
apprend à apprécier Rembrant : on y trouve de ce maitre
142 MERCURE DE FRANCE ,
des ouvrages de tout genre et de toute grandeur , d'une
vigueur , d'un effet inimitables ; des Jordaens , des Teniers ,
' des Paul Potcr , etc. , etc. Les productions des premiers tems
de la peinture moderne y figurent aussi avec avantage. On
ne se lasse point de voir dans les premiers essais d'un art
qui a été porté si loin , des figures pleines d'expression ,
quelquefois de grâces , et qui paraissent avoir servi de modèles
au divin Raphaël .
, Gloire au héros qui au milieu des embarras de tout
genre et des horreurs de la guerre , song ait à mettre en
sureté et à faire passer en France ce qu'il regarde comme
les plus précieux trophées de ses victoires. Honneur aussi au
connaisseur zélé , au véritable amateur des arts ( M. Denon ) ,
qui a su recueillir avec discernement ces dépouilles opimes ,
qui a su les guider vers la capitale des arts , et qui aujourd'hui
les offre avec tant d'avantage aux yeux de tout un
peuple enchanté et reconnaissant !
NOUVELLES POLITIQUES .
-
( EXTÉRIEUR. )
jus-
ANGLETERRE. Le parlement qui devait se rassembler le
24 septembre , a été prorogé , par un ordre de S. M.
qu'au 10 novembre prochain.
"
La frégate la Chichester voulut faire une entreprise
sur Barracoa ( ville de l'ile de Cuba ) . Ceux qui la montaient
, ayant débarqué , furent vigoureusement repoussés
par des batteries sur lesquelles flottaient le pavillon fran-¨
çais . La frégate eut beaucoup de peine à regagner la pleine
mer ; elle était très-endommagée .
--
―
SUÈDE. S. M. le roi de Suède est tombé dangereusement
malade à Carlscrone . Le dernier bulletin de sa
santé annonce cependant que la maladie paraît céder. La
reine s'est rendue dans cette ville auprès de son époux.
SAXE. On s'occupe dans ce moment , avec beaucoup
· d'activité , de la nouvelle route militaire qui doit conduire
à travers les possessions prussiennes de la Saxe dans le du-
---
OCTOBRE 1807 . 143
---
ché de Varsovie . Il paraît que le roi de Saxe partira définitivement
le 25 novembre pour aller recevoir à Varsovie
le serment de foi et hommage , en qualité de grand - duc
de ce pays.
ETATS-UNIS. On fait dans les différentes provinces des
Etats-Unis , de grands préparatifs pour le recrutement des
troupes. Celles qui sont déjà organisées ont reçu l'ordre de
'se tenir prétes à faire un service actif. On attend toujours
le retour de M. de Monroe qui doit apporter les dernières
résolutions du cabinet britannique..
--
RUSSIE. LE portefeuille des affaires étrangères est remis
au comte Nicolas Romanzow , ministre du commerce.
(INTÉRIEUR . )
PARIS. - L'anniversaire de la bataille d'Jena a été célẻ-
bré à Paris et à Fontainebleau , avec un grand éclat. Les
spectacles étaient ouverts an peuple , dans la première de
ces villes ; toutes les places , les rues et spécialement les
monumens publics ont été illuminés. Les principales autorités
se sont empressées de se rendre à Fontainebleau ,
pour renouveler à S. M. I. , dans ce jour solennel , leur
hommage de respect et de reconnaissance. Il y a eu grand
bal à la cour , illumination , etc.
Actes administratifs.
Décret de S. M. l'Empereur , du 2 octobre , concernant
les certificats de vie . I autorise les payeurs à admettre
les certificats dans lesquels le mot de baptisé serait seul
énoncé , lorsqu'il sera fait mention que l'acte de baptême
du rentier ne contient pas l'énoncé de la date de la naissance
.
―
43
-
Autre décret du même jour , en faveur des officiers
dans les cours et tribunaux , que l'âge ou des infirmités
empêchent d'exercer leurs fonctions . Ils seront libres de
demander leur retraite et conserveront leur titre , rang et
leurs priviléges honorifiques , sans pour cela exercer leurs
fonctions.
1
144 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1807.
Par plusieurs décrets impériaux , du 30 septembre ,
S. M. a autorisé les legs faits à différens hôpitaux.
ANNONCES .
Mémoires de Physique et de Chimie de la Société d'Arcueil ; par
MM. Laplace , Berthollet , Biot , Gay - Lussac , Humboldt , Thénard ,
Decandolle , Collet-Descotils . Tome Ier , in-8 ° , avec planches . Prix , 5 fr. ,
et 6 fr . 50 cent . franc de port. Chez Bernard , libraire , quai des Augus
tins , nº 25.
Le deuxième volume paraîtra dans six mois environ . Ce recueil ne
sera pas périodique : il est uniquement le fruit des observations et des
expériences d'une Société illustre et laborieuse .
-
Les Quatre Saisons du Parnasse , ou Choix de poësies légères ,
depuis le commencement du XIXe siècle , avec des mêlanges littéraires
et des notices sur les pièces nouvelles ; par M. Fayolle . Automne ,
1807 , troisième année. Un vol . in - 12 de 340 pages , beau papier , jolies
gravures . Chez Mondelet , Editeur , rue du Battoir , nº 20 ; Pélicier , lib . ,
Palais du Tribunat , galerie de la place , nº 4 , etc.
Le prix de l'abonnement pour les quatre vol . de l'année est de 10 fr,
pour Paris , et de 12 fr . pour les départemens , franc de port, ; et chaque
vol. pris séparément , 3 fr . , et 3 fr . 75 cent . franc de port.
Ce volume , qui est le onzième de la collection , n'est point inférieur
aux précédens pour le choix et la variété des pièces qu'on y trouve .
De l'institution des Sociétés politiques , ou Théorie des Gouver
nemens ; par Ant. Fantin Désodoards . Un vol in - 8 ° . Príx , 5 fr. , et
6fr. 60 cent. franc de port . Chez Léopold Collin , libraire , rue Gît-le-
Coeur , nº 4.
Sophie de Listenai , ou Aventures et Voyages d'une émigrée fran
çaise , en Allemagne et en Prusse . Publiés par Louis Bilderbeck , le
jeune . Avec cette épigraphe ,
En quò discordia cives
Perduxit miseros ... VIRG. ·
Quatre vol. in- 12. Prix , 7 fr. 50
le même.
cent . et 10 fr . franc de port. Chez
AVIS.
PLUSIEURS Abonnés au Mercure , avaient également souscrit
pour la Revue . Nous avons l'honneur de les prévenir
que leur abonnement au Mercure sera prolongé de tout le
tems pour lequel ils avaient souscrit à l'autre journal.
( N° CCCXXVII . ) DE LA
( SAMEDI 24 OCTOBRE 1807. )
MERCURE
DE FRANCE.
DEPT
cen
I
5.1
1:
POÉSIE .
SEINE
FRAGMENT
D'UN CHANT SUR LA LUMIÈRE ,
Tiré d'un poëme inédit de Népomucène- Louis LEMERCIER .
L'EIL HUMAIN.
( La Lumière divinisée par une fiction , parle elle-même à l'homme
qu'elle instruit ).
O toi , qui veux des jours méditer le flambeau ,
Assez de mes rayons maniant un faisceau ,
Tu divisas ses jets et leur nuance pure ;
Revois-moi toute entière au sein de la nature :
Et , plein de mes clartés , retire ton esprit
D'un examen aride où ton oeil se flétrit .
Tout élément n'est rien si la doctrine vaine
A l'ordre du grand tout soudain ne le ramène ;
Et la désunion des principes épars
Altérant leurs effets abuse les regards .
Du plus profond abîme à la voûte étoilée ,
La Nature aux humains semble à demi-voilée :
Aux flambeaux du savoir sitôt évanouis ,
Ne t'égare donc plus ; mais contemple , et jouis.
Regarde un Océan de lumière profonde
Qui de nappes d'azur couvre le sein du monde ,
Dont l'abondant éclat verse l'or dans les airs
Sous un mobile argent blanchit le dos des mers ,
"
146 MERCURE DE FRANCE ,
i
Et des feux du rubis ou de la riche opale
Couronne au loin des monts la face orientale ,
Aux vallons émaillés prodigue la couleur ,
"
Et féconde en leurs flancs la vie et la chaleur.
Mais quoi ? de ton esprit fixe l'inquiétude ,
´un moins vaste objet , digne de ton étude :
Considère , non moins que mes traits radieux
L'instrument de ta vue , organe merveilleux ,
L'oeil , qui de ton auteur est le sublime ouvrage ,
Sphère obscure et mobile où se peint chaque image.
La blancheur d'un tissu transparent , fin , et pur ,
Protége de l'iris ou l'ébène ou l'azur ,
"
Teintes dont s'embellit la prunelle sensible :
Une eau claire y reçoit chaque rayon flexible :
La pupille qui s'ouvre est leur vivant canal :
Et du milieu d'un corps , lentille de cristal ,
Ils vont poindre , à travers la liqueur diaphane ,
Sur un voile pourpré tapissant tout l'organe
Où l'objet renversé qu'un fil porte au cerveau
S'y redresse à l'instant par un effet nouveau.
Là , dans ta vision , mystère de la vie ,
La trace de l'image est de toi poursuivie ,
Revolant droit au but , où des corps différens
Le jugement saisit les dehors apparens .
La rétine fidelle avertit la pensée ,
Qui , sous chaque figure ou mouvante ou fixée ,
Discerne les contours , les grandeurs et les lieux .
Faux rapports que les mains réglèrent à tes yeux ( 1 )
Le toucher précurseur mesura l'étendue ;
Et si , né dans la nuit sur son front répandue ,
يف
L'aveugle ouvre ses yeux tout
à coup éclaircis ,
Il confond en un plan les objets indécis :
;
Qu'il fasse un pas ..... O crainte ! à son ame troublé
La Nature aussitôt paraît toute ébranlée ,
Et les bruits menaçans des vagues et des airs
L'épouvanteraient moins sur d'orageuses mers .
Le tact est conducteur de la vue éblouie :
Les sons marquent l'espace aperçu de l'ouïe :
L'éloignement d'un but révèle sa grandeur
Qui du cerveau pensant frappe la profondeur.
( 1 ) Cette description de l'organe de la vue m'a été inspirée par une
des excellentes leçons d'anatomie que m'a bien voulu donner l'amitié de
l'habile M. Dupuytren , second chirurgien en chef de l'Hôtel- Dieu . -
OCTOBRE 1807.
Les sens de l'homme ainsi , se secondant sans cesse
D'un avis mutuel empruntent leur justesse ;
Et la raison , instruite à leurs communs accords ,
Est le flambeau vital dont s'éclaire le corps .
C'est en elle , en ton ame , en son intelligence ,
Que toute impressión des traits que le jour lance ,
Rappelle un souvenir , éveille un sentiment ,
Qui, du sein de la terre au sein du firmament ,
Compare les objets dont se montre la face
Dans l'optique menteur du plus lointain espace ;
Et ses illusions , naissant de toutes parts ,
"
N'ont plus d'enchantemens qui trompent les regards :
En vain la perspective étale un faux spectacle ;
Ils en jugent l'erreur : même , ô plus grand miracle !
L'oeil ému par le coeur , puise dans ses regrets
Son charme pour le deuil et l'ombre des forêts ;
L'oeil , à l'aspect des camps , luit du feu de la gloire ;
S'allume aux doux pensers , rêves de la mémoire ,
Qui , telle que la lune , a des reflets heureux
Dont la sérénité plaît aux coeurs amoureux .
C'est peu que les regards , interprêtes de l'ame ,
Nagent dans la langueur , et pétillent de flamme
L'oeil , source de clartés et de ravissement "
Se fait d'un oeil qu'il aime un spectacle charmant !
Il chérit ses longs cils , et sa tendre paupière 2
Qui repoussent de lui le vol de la poussière ,
Et , des souffles des airs le préservant toujours ,
Arrosent son ardeur par d'humides secours ;
Il admire quels soins a pris l'auteur suprême
D'un globe si fragile , et plein d'éclat extrême ,
D'où s'échappe en éclairs le feu précipité
Qu'allume le désir , l'amour , la volupté ;
Miroir qui réfléchit la joie ou les alarmes ,
Et qui s'embellit même en se voilant de larmes .
Ah ! faut-il que par fois un organe si doux ,
Terrible , ait à lancer tous les traits du courroux !
Les sourcilleux chagrins , la haine meurtrière ,
Y peignent les transports de l'ame humaine entière :
Bravant l'oeil du méchant , l'oeil du juste irrité
Menace , atteint , foudroie , et sa prompte clarté ,
Perçant des fronts menteurs l'hypocrite nuage ,
Voit aux coeurs les plus noirs leur plus secret orage.
Quel savante main put donc former cet oeil ?
Celle qui du savoir confondant tout l'orgueil ,
K2
148 MERCURE DE FRANCE ,
1
"
Donna la vie aux sens ,la vie , essence pure ,
Qui plus que mes rayons anime la nature !
D'un Dieu , ton créateur , l'évidence y reluit ,
Et mieux que le soleil son flambeau te conduit.
Ne crois pas cependant lever jamais les voiles
Où je semai les feux d'innombrables étoiles :
Des bornes de la terre un trait soudain chassé
En des cieux infinis fuirait toujours lancé :
Qu'importe donc le rang où le destin te place !
Sur toi , sous toi , partout , s'étend le même espace ;
Et la lumière ainsi , du haut des vastes cieux ,
Frappe encor ta raison en éclairant tes yeux.
LA ROSE , LE JASMIN ET LE CHINE .
FABLE .
Au bord d'un ruisseau transparent
Dont l'eau coulait , rapide et pure ,
Dans un jardin où la Nature
Etalait son luxe odorant ,
Le Jasmin aux feuilles d'albâtre ,
La Rose aux vermeilles couleurs ,
Couple de soi-même idolâtre ,
Se faisaient entr'eux les honneurs
Du brillant empire des fleurs .
La Rose sur cette onde claire
Penchant ses globes de carmin ,
Disait à l'éclatant Jasmin :
"
<< C'est nous deux que Zéphyr préfère.
Epris d'amour , s'il veut cueillir
b.
Pour sa maîtresse une guirlande ,
C'est à vous , à moi qu'il demande
Les riches dons qu'il doit offrir.
Nous savons unir l'un et l'autre
Au parfum le plus vif éclat :
Charmer la vue et l'odorat ,
C'est mon talent , et c'est le vôtre.
Faut-il couronner la Beauté ,
Orner une tresse ondoyante ,
Parer la neige éblouissante
D'un sein par l'amour agité ;
C'est nous que toujours on implore ;
1
OCTOBRE 1807.
149
Aussi , dans les Etats de Flore ,
Qui donne le ton et la loi ?
Quels sont les charmes qu'on adore ?
c'est moi. » Qui règne enfin ? c'est vous
Du Jasmin la fleur étoilée
D'un nouvel orgueil s'enivra :
Sa tête faible en fut troublée ;
L'encens produit ces effets- là .
<< Mais pourquoi , dit-il , la Nature ,
Qui fait si bien ce qu'elle fait ,
Créa-t- elle un si triste objet
Que ce chêne à l'écorce dure ,
Aux longs bras , au front de géant ,
Qui menace le firmament
Et couvre tout le voisinage ?
Nulle fleur n'ose en approcher ,
Et des seuls rustres du village
La main grossière y peut toucher :
De loin même on sent l'influence
De son ennuyeuse présence.
Pourquoi des chênes et des pins ,
Et des ormeaux et des sapins ?
Au lieu de ces arbres moroses "
Nés pour attrister les jardins ,
Moi , j'aurais mis tout en Jasmins
Entremêlés avec des Roses. >>
Il dit l'arbre du Roi des Dieux
Agitant son feuillage antique ,
Répondit d'un ton prophétique :
<< Couple imprudent et glorieux ,
Parlez moins , connaissez-vous mieux .
Depuis un siècle , j'ai vu naître
Et mourir tant de vos pareils ,
Vous comptez si peu de soleils ,
Qu'à peine vous me semblez être .
Du sol délicats ornemens ,
Mais aussi faibles qu'inutiles ,
Qui vous cueille , en peu de momens ',
Foule aux pieds vos appas fragiles.
Contre de brûlantes ardeurs ,
Contre la grêle et ses fureurs
J'offre l'abri de mon feuillage
Aux troupeaux ainsi qu'aux pasteurs :
passant bénit mon ombrage ;
Le
150 MERCURE DE FRANCE ,
"
Et même quand l'arrêt du sort
Marquera l'instant de ma mort
Je revivrai par mes services :
Les plus somptueux édifices
Me devront leur solidité :
A travers l'Océan porté ,
Vainqueur des flots et des orages ,
J'irai sur de lointains rivages
Chercher les plus rares trésors ;
Et j'en enrichirai ces bords .
Vous , qu'hier la naissante aurore
Près de cette eau n'avait point vus
Le midi vous y fit éclore ;
Aujourd'hui vous brillez encore ,
Et demain vous ne serez plus . >>
A peine la voix du prophête
Avait cessé que des deux fleurs
S'éclipsent déjà les couleurs
Et déjà se courbe la tête.
Leurs débris jonchent ce jardin
Dont elles affectaient l'empire ;
Et bientôt l'inconstant Zéphire
Ignore où fut Rose et Jasmin.
Vous que de frêles avantages
Enflent d'un ridicule orgueil ,
Qui jetez à peine un coup-d'oeil
Sur les savans et sur les sages ,
Voyez ce grand chêne , certain
De survivre aux hommes , aux choses ;
Voyez les Jasmins et les Roses :
Ils vous diront votre destin .
M. GINGUENÉ ,
ENIGME.
Qui , je sers à former le monde ,
Mais on me cherche en vain dans l'Univers :
Et cependant je suis au bord de l'onde ;
On me voit dans la prose , et jamais dans les vers .
Je fuis le crime , et , chose abominable !
On me met en prison.
Veut-on se servir de poison ?
A moi l'on a recours. -
Un objet adorable
Jamais ne peut l'être sans moi ;
OCTOBRE 1807.
151
;
Et pourtant je cause l'effroi .....
Partout je parais avec gloire :
C'est avec moi que l'on chante victoire.
Et (quel inconcevable sort ! )
Si je fuis le trépas , j'accompagne la mort.
Par M. CH . R. LAB .... , un des plus
anciens Abonnés du Mercuré .
LOGOGRIPHE .
Je suis enfant de l'inconstance',
Par fois c'est l'espoir de duper
Qui prépare mon existence ;
Mais sans le désir de tromper
On me donne aussi la naissance .
Mon nom étant décapité
Laisse une forme irrégulière
D'une très -solide matière
Qu'on cite pour sa dureté.
Ce reste pris en sens contraire ,
Indique certain instrument
Dont , pour une oreille sévère.
L'usage exige un vrai talent .
Par une recherche nouvelle
On découvre facilement
Ce qui , mieux qu'un tendre serment
Peut persuader une belle .
"
CHARADE.
DANS la gamme on voit mon premier ,
C'est au milieu de mon dernier
Qu'on peut entendre mon entier.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Peuple.
1
Celui du Logogriphe est Pli , dans lequel , modifié comme il l'est par
les signes algébriques , on trouve plie , lis , lie , Lia ( une des femmes
de Jacob ) , pi ( le II lettre grecque ) , io , lit , epi , pin , poli , pie .
Celui de la Charade est Coupe- rose .
152 MERCURE DE FRRAANNCCEE,,
LITTÉRATURE. -SCIENCES ET ARTS .
( MÊLANGES. )
LA MODE . ( FIN ) .
IL fallut demeurer à Paris ; il fallut revoir Arzélie ,
il fallut rester exposée à tous ses piéges , il fallut presque
lui redemander son amitié ; pauvre Hortense ! elle
était si loin de mériter des reproches , qu'elle était prête
à s'en faire. Arzélie de son côté, ne se fâchait point ,
parce qu'elle voulait se venger. Se venger ! et de quoi ?
Je l'ai déjà dit , de la beauté , de la grâce , de la jeunesse ,
de la raison , de la vertu de son amie ; ces choses- là ne
se pardonnent point. Les caresses reviennent donc de
plus belle , la confiance se rétablit au moins en apparence
, et les conseils sont de nouveau donnés d'un côté
et reçus de l'autre , comme auparavant.
»
Jugez-en par vous-même , disait la méchante à la
» bonne ( avec cet air d'affection qui sert si bien la
>> haine ) tout ce que vous faites pour vous attacher
» votre mari , le détache ; il me semble voir un enfant
» tirer sur un noeud coulant et le défaire , en essayant
» de le serrer. Ces hommes-là ne sont pas ce que vous
croyez ; ils ne pèsent pas les choses dans la balance
» de la justice , mais dans celle de l'opinion ; ce n'est
» pas le mérite qu'il leur faut , c'est la vogue ; et croyez-
» moi , l'inquiétude même que nos succès leur donnent
>> ne nous nuit pas. Mais vous , ma chère , avec votre mo-
» destie , votre pureté , votre amour de la retraite ,
>> votre bonté céleste , vos soins plus que maternels pour
>>' un enfant dont vous n'êtes que la belle- mère , vous
» êtes assurément une belle ame devant Dieu mais
» vous pourriez bien n'être qu'une Soeur grise devant
>> votre mari : les gens de bon air , comme lui , veulent
» moins nous posséder que nous montrer , moins jouir
» que se parer de nous ; ce n'est pas un trésor qu'ils
» pensent avoir dans une aimable femme , c'est un dia-
» mant , et il faut encore que ce diamant-là ait un
>> brillant entourage. >>
建荡
OCTOBRE 1807.
155
Hortense laissait parler Arzélie ; mais depuis longtems
son coeur ne l'écoutait plus , et les conseils de la
belle dame eussent-ils été ceux de la sagesse , la jeune
personne aurait presqu'autant craint de les suivre que
ses exemples. Depuis la scène de l'hermitage tous les
hommes lui étaient devenus odieux , toutes les femmes.
suspectes , et dans son chagrin elle a juré de hair le
monde autant , s'il se peut , qu'elle s'y est fait aimer.
On ne la verra donc plus briller dans les belles sociétés
que de loin en loin , encore faudra -t-il à chaque
fois un ordre positif de M. Dabon ; ces ordres mêmes
deviendront plus rares ; mais enfin il aura de tems en
tems besoin de paraître avec sa femme pour s'y montrer
dans toute sa gloire , et pour exciter ou, à parler
plus juste , pour obtenir ce qu'un homme à la mode
ambitionne le plus , l'envie . " ...
Ainsi vouée plus que jamais à la retraite , Hortense
ne s'ennuyait que de la dissipation , et trouvait de bien
agréables dédommagemens du peu qu'elle perdait dans
ses talens , dans la culture qu'elle donnait à son esprit ,
dans son occupation perpétuelle de l'éducation de cet
enfant qui lui devenait de jour en jour plus cher ; mais
sa plus vraie consolation était au fond de son ame
avec son innocence ; en effet , comme on est mieux
chez soi que partout ailleurs , quand on a un intérieur
agréable , de même tant que notre coeur est habitable ,
notre pensée s'y repose délicieusement : une ame dépravée
, au contraire , essaye de se fuir elle-même , et
dans toutes les dissipations où elle se livre , elle ressemble
encore au criminel échappé que la justice poursuit hors
de sa prison.
Néanmoins les manières de M. Dabon avec sa femme
s'adoucissaient de jour en jour ; s'il lui avait montré un
peu d'humeur dans les premiers tems de leur union , c'é
tait uniquement pour l'acquit de sa conscience sur tout
ce qui tient à la mode ; mais son bandeau n'était pas
si épais qu'il ne lui laissât entrevoir une partie du charme
de sa femme. D'une part il jouissait avec un peu d'orgueil
des succès qu'elle avait dans le monde et dont
il s'attribuait tout l'honneur ; de l'autre , il était de
jour en jour plus touché des soins charmans qu'elle
154 MERCURE
DE FRANCE.
donnait à Félix , toujours plus persuadé que ce ne pouvait
être que le père qu'on aimait dans l'enfant. Du
reste , plus il pensait à la soi - disant plaisanterie do
Luzival , moins il en était amusé ; les dangers qu'il avait
courus à l'hermitage commençaient même à lui donner
quelques doutes sur les grands avantages qu'Hortense
devait retirer de la liaison où il l'avait engagée , et il
prend enfin la résolution d'aller chez Arzélie, tout exprès
pour lui faire à ce sujet de très-humbles remontrances.
-
Pendant qu'il se prépare à l'exécution de ce grand
dessein , il a été devancé chez sa digne amie par Volzel
, l'astucieux Volzel , chargé comme Luzival de
délivrer la société du poids de la sagesse d'Hortense .
M. Volzel arrive donc plus brillant encore qu'à son
ordinaire , avec une démarche de triomphateur. Arzélie
commence par lui conter de point en point
l'histoire de Luzival , et semble s'étonner que tant d'audace
n'ait pas été couronné de la victoire. < «Concevez-
» vous , lui dit- elle , une défense si opiniâtre de la part
» d'une petite personne qui n'a pas plus d'usage du
» monde que mon petit serin. Je le crois bien , dit
» Volzel ; plus on faiblit d'un côté , plus on résiste de
» l'autre. Qu'en savez -vous ? réplique Arzélie. Vous
» l'a -t- elle dit ? -Dit , non ; mais si elle me l'avait écrit ? ...
>> -Effectivement ! c'est bien probable ! - Probable ou
» non , qu'avez-vous à répondre à des preuves ? Des
>> preuves , Monsieur ? -Oui , Madame, des preuves .--
» Vous avez l'air bien sûr de votre fait . Ön le serait
» à moins. Voyez-vous ce petit papier- là ? Votre oncle
» n'a pas dans son porte-feuille un papier qui le vaille.
» Comment l'entendez-vous ? - Voilà ce qui s'appelle
» une bonne lettre-de-change , toute ma fortune est là-
» dedans. Il est bien question de cela ! Plus que
» vous ne croyez .
Et sur qui cette lettre ? Oh ! sur
» une personne..... bien solvable. -Est- ce quelqu'un de
» bien sûr au moins ? Bien solvable. Mais enfin
» qui ? - Voulez-vous la connaître ? c'est la personne
» qui s'est engagée à être le prix du vainqueur d'Hor-
» tense. — Trève de plaisanterie , Monsieur Volzel ;
» voyons cette lettre.Madame , elle est à vue. - Mon-
.>>
-
-
-
-
―
-
OCTOBRE 1807.
155
>> trez-la toujours , je crains les contrefactions.- Con-
>> naissez-vous cette écriture-là ? - En vérité , s'écrie
» Arzélie avec surprise , je la connais ! Oui , ces belles
» écritures posées comme d'une écolière qui a toujours
» des exemples de son maître devant les yeux , des traits
» bien déliés , des points , des virgules , des accens ; ces
>> petites perfections-là m'ennuient à la mort. - Ecou-
» tez , dit Volzel , et vous verrez que la perfection s'é-
» tend jusqu'à la manière dont elle aime. » Volzel se
met en devoir de lire. «< Mais vous lisez si vîte , dit
» Arzélie , que mon attention ne peut pas vous suivre. Je
» voudrais l'examiner en détail cette superbe lettre , afin
» de vous en dire mon sentiment . J'y consens ; mais
>> puis-je compter sur votre discrétion ? -Oh ! comme
» sur la vôtre. Laissez-moi lire.Non , je la lirai len-
>> tement , toujours prêt à m'arrêter , pour profiter de
>> vos charitables observations : Je me prépare à vous
» recevoir - Le beau début ! ne dirait - on un gou-
» verneur de place qui répond à une sommation ou qui
>> attend l'escalade ? Eh bien ! pourquoi pas ?
» parcequeje le mérite , - Quelle bassesse ! Madame ,
» le véritable amour est modeste. Monsieur , le véri-
>> table amour est un sot , continuez ; - mais
parce que
» j'ai besoin de vous , -Besoin de vous ! quelle naiveté !
>>> - etque sans vous je ne puis vivre. Vous voilà bien
» près.
-
>
-
-
-----
-
pas
--
―― non
» fier ! -Non , je vous ai dit que le véritable amour était
>> modeste . - Et moi je vous ai répondu. - Mon ame est
» frappée de diverses maladies et de langueurs , - Ma-
>> ladies ! langueurs ! ah ! ah ! ah ! Son ame. Est- ce bien
» son ame , Volzel ? Oh ! je n'y regarde pas de si
dont vous seul , comme le meilleur des méde-
» cins , étes capable de la guérir ! - Le meilleur ! vous
» le meilleur médecin , Volzel ! - Oui , pour ces mala-
» dies-là. Poursuivez. J'ai un vrai regret d'avoir
» blessé votre coeur , outragé votre bonté , - Votre bonté ?
-Vous la connaissez ma bonté ; c'est l'éinule de la
>> vôtre Je continue. mérité votre colère , résisté aux
» grâces et aux recherches de votre amour
Il me
>> semble pourtant que la résistance n'est pas son fort .
Comment ! et ces froideurs , et ces mines , et ces
>>> craintes de me voir , et ces refus de me répondre !
-
-
-
,
156 MERCURE DE FRANCE ,
--
-
S
-
―
-
» et cette fuite le jour du bal ! Je vous dis , moi , que
>> c'est jusqu'à présent la femme qui m'a le plus ré-
» sisté. Le fat ! N'importe , allons jusqu'au bout.
» — et méconnu vos aimables perfections . - Où sont-
» elles donc , Volzel , ces aimables perfections ? - Que
>> voulez-vous ? elle me flatte , mais elle me plaît.-
» Pardonnez-moi , punissez- moi , -Dit-elle le genre de
» supplice ? —Attendez . - et que ma punition soit d'étre
» condamnée à vous aimer , à me hair , La folle.
» Je n'ai plus que deux mots. à me punir et à vous
» venger.- Voilà bien ce qu'on appelle du galimatias .
Peut-être ; mais l'amour est un délire . · En tout
>> votre Mme Dabon peut bien se vanter d'avoir la plus
>> mauvaise tête ! -Oui , mais aussi le plus joli visage ,
» et vous savez que ces deux adverbes joints font ad-
>> mirablement. Mais voyez l'astuce ! mais voyez l'au-
>>> dace ! continue Arzélie ; cette petite innocente-là nous
>> a tous joués. Eh bien ! n'avais-je pas raison quand
» je vous disais qu'il n'y avait rien à gagner pour Lu-
» zival ? Mais cette leitre est-elle bien véritablement
» pour vous ? Regardez plutôt l'adresse qu'elle a fine-
>> ment fait mettre par une autre main. Ah ! ma chère
» Adélaïde a bien travaillé dans tout cela , aussi , vous
» savez les vingt- cinq louis que je lui avais promis , ma
» foi j'ai doublé la dose et je n'y ai pas regret . — Je le
» crois , dit Arzélie , que ne donnerait - on pas pour
» une pièce comme celle - là ? Mais après avoir égaré
>> la femme vous égarerez la lettre , et vous voyez
» bien que si la lettre se perd la femme est perdue.
>> Tenez , crainte d'accident , laissez - la - moi . - Vous
>> la laisser ! vous la laisser ! et pour rien ? non , ma foi.-
» Volzel , s'il est vrai que vous soyez mon ami , laissez-
» moi la lettre , je crois avoir quelque droit de l'exiger .
» — Et moi je crois avoir quelque droit de la garder.
» Je vous ai déjà dit qu'elle était à vue , je ne m'en
» dédis pas. - Allons donc , rien n'est de si mauvais ton
» que de prendre les plaisanteries au sérieux . - Ma-
» dame ! et la foi des traités ! Je plains cette enfant ,
» dit Arzélie d'un air de compassion , je la vois dans
» de terribles mains , et je sens que je voudrais la sauver
» au péril.....— De quoi ? belle Arzélie ! - Allez , vous
-
OCTOBRE 1807. · 157
•
» devriez rougir de votre obstination , et sans mon
» amitié pour cette malheureuse petite personne , vous
>> me verriez aussi obstinée que vous ; » mais.
bref elle eut la lettre .
Le lendemain M. Dabon arrive comme nous l'avions
annoncé , plein des observations qu'il avait à faire au
sujet de l'histoire de l'hermitage. Il avait cherché dans
tout le chemin , par où il commencerait son discours.
Car , lorsqu'on a toujours été en adoration , il n'est pas
aisé d'entrer en explication . La fine Arzélie s'en doutait
, et pour lui donner le tems de se préparer , elle
le fait prier d'attendre dans son cabinet , qu'elle eût
fini sa toilette . M. Dabon , seul , commence , comme
presque tous ceux qui n'ont rien de mieux à faire ,
par ouvrir et fermer toutes les brochures , tourner et
retourner toutes les lettres , regarder les cachets et
les adresses , et même lire par-ci , par-là quelques billets
; et au moment où Arzélie ouvrait la porte , il
venait de tirer de dessous un coussin , un papier déchiré
où il avait déchiffré ces lignes de l'écriture de Volzel
<< N'allez point abuser de la lettre de cette petite Hor-
» tense. Je crains votre habitude de laisser trainer tout
» ce qui n'intéresse que vos amis , et jugez vous-même
» si ce Dabon que vous laissez toucher à tout , allait tou-
» cher à cela , quel embarras pour vous ! quel désagré-
» ment pour moi ! quel contre-tems pour nos projets ! ...
« Madame , Madame , dit le pauvre M. Dabon dans
>> une agitation qu'il ne pouvait maîtriser , .... en vé-
» rité , . . . . je ne me serais ..... jamais ...... jamais
>> attendu à quoi ? Monsieur , dit Arzélie sans se dé-
» concerter?-A vos pro ... procédés , Madame , ....
» Je croyais , .... j'ai cru .... à la pro ... bité , aux
» égards , .... à l'ami ... tie , a ... à.….….. -—--- Eh ! Monsieur !
» quelle solennité ! eh ! pourquoi chaussez - vous le cor
» thurne de si bon matin ? - Vos plaisanteries sont , ...
» sont fort plaisantes , Madame , fort plaisantes : sans
» doute , mais.... Eh bien , Monsieur ? Mais ily. a
»
―
-
- .
>> des bornes à tout , Madame , et que vous devez connaître.
» - De quoi parlong -nous , s'il vous plaît ? - De cette
>> scène de l'hermitage , Madame.... Ah ! vous la savez ?
>> - Oui , Madame , je la sais et d'un bout à l'autre.-
»
·
158 MERCURE DE FRANCE ,
---
-
que
--
» C'est beaucoup. Eh bien ! contez-la moi , car ce que
>> je ne sais pas doit être au moins aussi plaisant que ce que
jene
» je sais. Il me suffit , Madame , Mme Dabon m'ait
>> tout conté de point en point . Quoi ! tout ? vraiment ?
>> Tout ? - Riez , Madame , riez ; mais sachez que de
» toutes les mauvaises plaisanteries , celle de l'hermitage
» est certainement la pire et en même tems la plus lon-
>> gue. Oui , bien pour un mari qui s'en fache , mais
>>>pour une femme qui s'en amusé ? - Qui s'en amuse !
>> qui s'en amuse ! Ajouter la calomnie à l'offense ! Oui ,
» Monsieur , qui s'en amuse ; autrement on aurait sonné
» plutôt . N'y a-t-il pas un clocher dans cette chapelle ?
» Le cordon était-il coupé ? Y a -t-il eu un seul moment
>> où l'on n'ait pas pu le tirer ? Ne me suis- je pas trouvée
>> là au premier avertissement ? ....Plaignez-vous de moi!
>> vous avez bonne grâce. Madame , j'aurais peut- être
» la faiblesse de me rendre à vos raisons , toutes frivoles
>> qu'elles peuvent être , si je n'avais les preuves d'un
» complot contre moi , auquel vous donnez les mains .
» Un complot contre vous , mon pauvre Dabon ! Oh !
» non , on aurait à faire à trop forte partie. Je sais
» ce que je dis, Madame. Ah ! ah ! Oui ; Madame
» je connais les menées de Volzel , comme les imperti-
» nences de Luzival . Je sais tout . - Eh bien ! Monsieur ,
» que dire à un homme qui sait tout ? Cette lettre
» qui vous est confiée , Madame. -De qui , Monsieur ?
» De Madame Dabon , Madame. Pour qui , Mon-
>> sieur ? -Pour Volzel, Madame , qui veut en faire un
» mystère. A qui , Monsieur ? -A moi , Madame , à
>> moi ; mais j'espère au moins que vous voudrez bien
» vous expliquer. - M'expliquer , Monsieur , sur quoi ,
» pourquoi ? Sur quoi ? sur quoi ? Madame , sur la
» correspondance de madame Dabon , pourquoi , Ma
» dame ? parce que je suis son mari : cela est- il clair ?
>> Oh ! très - clair. Allez , allez , mon pauvre ami ,
>>> vous avez une jolie femme ; c'est quelque chose , et
» qui paraît aimer la décence par dessus tout ; c'est
>> assez; contentez -vous - en , et ne poussez pas plus loin
» vos recherches. Si quelqu'un avait droit ici de se plain-
-
-
-
-
--
dre , ce serait moi , moi qu'elle cherche à brouiller
» avec mon meilleur ami , après tous les soins que j'ai
(
OCTOBRE 1807 . 159
-
» pris uniquement à votre considération , de lui don-
» ner tout ce qui lui manque. Mais voilà les femmes ;'
» les voilà ! Il n'y a rien que je n'aye fait dans tous les
» tems pour avoir une amie , et , vous le savez , Dabon ,
» jamais je n'en ai gardé une seule . Votre femme est un
» joli petit serpent de plus que j'ai mis dans mon sein.
» Mais cette lettre , Arzélie , cette lettre. - En vérité,
» vous méritez de la voir. Une autre que moi se ferait
» scrupule de la montrer ; mais au fait , vous m'avez
» dit cent fois ( mais peut - être ai - je eu tort de le
» croire ) , que ce n'était pas Hortense dont vous étiez
>> amoureux et perdre pour perdre , j'aime mieux
» sacrifier une petite vipère , que l'homme du monde
» que.... Achevez donc , achevez , belle Arzélie
- -
>
dit avec transport M. Dabon qui n'avait jamais en-
» tenda d'aussi douces paroles. - Oui , répartit Arzé
» lie ; vous saurez tout , vous verrez tout ; non pas que
» j'en veuille à votre femme , mais , parce que mon
» sentiment pour vous l'emporte sur toutes les considéra-
» tions. » Alors tirant le papier de son portefeuille , elle
le donne à la pauvre dupe , non sans lui faire bien valoir
le service qu'elle lui a rendu en ôtant à Volzel une
arme dont il lui aurait été si facile et peut-être si doux
d'abuser. Puis elle sort , en le conjurant s'il est sage et
s'il veut être heureux , de brûler la lettre sans la lire.
On a donné beaucoup de ces conseils là dans des occasions
à peu près pareilles , à beaucoup de maris inquiets
, ,
et depuis qu'il y en a , aucun n'a fait autrement
que M. Dabon. Il rentre chez lui furieux , fait une
scène horrible à la pauvre Hortense qui ne sait pas
même sur quoi , ne parle pas moins que d'une lettre
de cachet , et demande ses chevaux pour aller la solliciter
auprès de l'oncle tout-puissant d'Arzélié.... Dans
l'intervallé , arrive le petit Félix avec son gros cahier
bien barbouillé , et le voilà qui , tout occupé de son
objet , sans prendre part à la colère de son père , veut ,
comme à son ordinaire , lui montrer son travail de la
semaine. M. Dabon le repousse ; l'enfant revient à la
charge , il est encore repoussé ; il revient encore , il
revient toujours , et M. Dabon , prêt à jeter par impatience
le cahier dans le feu , laisse par hasard tomber
(1
160 MERCURE DE FRANCE,
ses regards sur une page où cette malheureuse lettre ,
dont il n'avait pas oublié une syllabe , se trouve transcrite
mot à mot. Dabon ne sait s'il rêve , ou s'il est
en délire. La surprise calme un instant l'agitation ; il
tire la lettre de sa poche au grand étonnement d'Hortense
; il la compare avec le barbouillage de Félix ; il
questionne son enfant ; il questionne sa femme ; et il
se trouve que la lettre est tirée de je ne sais quel livre
de dévotion où cette excellente Hortense prenait de
tems en tems des phrases qu'elle transcrivait avec soin
pour donner à son petit élève des exemples et des leçons
d'écriture . << Mais pourquoi l'adresse de Volzel ?
Mais cette adresse est de la main de Mlle Adélaïde. »
M. Dabon ne fait qu'un saut chez Mlle Adélaïde ; il
y trouve M. Urbin , et sans leur donner le tems de la
réflexion ; la canne dans une main et la bourse dans
l'autre , il leur parle d'un ton qui leur fait tout avouer.
>>>
-
Demeurons en -là ; abandonnons Arzélie à sa destinée
; une femme à la mode finit bientôt comme la
mode elle - même , et passe de mode. Le masque était
tombé. M. Dabon ne vit plus que son ame sur son visage ;
il rompit sans retour avec elle , et cet homme qui jusqu'alors
n'avait fait qu'imiter , eut cette fois beaucoup,
d'imitateurs. Les succès d'Arzélie allèrent toujours en,
diminuant et sa malice toujours en augmentant , en sorte
que la Déesse ne tarda pas à être changée en furie ; et
y a tout lieu d'espérer que les furies ne sont pas heureuses.
Il en sera sans doute à peu près de même de
Volzel et de Luzival , qui auront trouvé tôt ou tard le
prix de leurs noirceurs . Quant à M. Dabon , il n'avait,
besoin que d'une forte secousse pour sortir de son ivresse
et se réveiller honnête homme . Il rougit d'abord , il
rit après de tant d'illusions , ses yeux une fois dessillés ,,
virent enfin sa femme comme elle était , et il l'adora..
De son côté , Hortense qui avait toujours désiré l'aimer,
l'aima. Leur parti fut bientôt pris , et tous les deux fatigués
, le mari de ses erreurs , la femme de ses triom-,
phes , s'en allèrent avec Félix , leur bienfaiteur commun
dans ce beau château d'Auvergne où l'aimable Hortense
avait eu l'envie de cacher ses chagrins et ses charmes.
,
C'est-là
OCTOBRE 1807.
161
C'est-là que tous les deux font la comparaison de ce que
la nature donne avec ce que la société promet ; et là ,
contens l'un de l'autre , oubliant le monde , oubliés du
monde , heureux par la paix qu'ils trouvent , par les
occupations qu'ils s'imposent et surtout par le bien
qu'ils font , ils attendent pour revenir à Paris que la
raison , la décence , la bonhomie et la morale y soient
une fois à la mode. M. DE BOUfflers.
DENT
DE
5.
ken
LA MORT DE SOCRATE.
ARGUMENT.
SOCRATE , le plus sage des Athéniens , s'étant fait beaucoup
d'ennemis parmi les superstitieux et les athées ,
en soutenant l'existence d'un seul Dieu , fut condamné
à mort sur l'accusation de Mélitus , magistrat , appuyé
par Anytus , prêtre de Cérès , et par Lycon , sophiste.
L'accusation était conçue en ces termes : « Mélitus , fils
» de Mélitus , du peuple de Pithos , accuse Socrate , fils
» de Sophronisque , du peuple d'Alopécé.
» Socrate est criminel parce qu'il ne reconnaît point
>> les Dieux que la république reconnaît , et qu'il intro-
>> duit de nouvelles divinités. Il est encore criminel
» parce qu'il corrompt la jeunesse. Pour sa punition ,
» LA MORT. »
Socrate fut condamné à mort par des juges tirés de
toutes les sections , de toutes les tribus , ainsi que de
tous les peuples qui composaient les habitans d'Athènes ,
quoiqu'il leur eût prouvé la fausseté de cette accúsation.
Je suppose que le jour où il mourut ses trois accusateurs
s'introduisirent dans sa prison , en lui promettant
la vie , la liberté , de la fortune et des honneurs ,
s'il voulait s'avouer coupable. Quant aux paroles de
Socrate et aux raisonnemens de ses ennemis ainsi
qu'aux diverses scènes de ce drame , on les trouve presqu'en
entier dans Platon , Xénophon et Plutarque . Je
n'ai guères eu d'autre soin que de les mettre en ordre.
>
1
L
162 MERCURE DE FRANCE ,
SCÈNE PREMIÈRE.
ANYTUS , MÉLITUS , LYCON.
(Dans le vestibule intérieur de la prison , éclairé par une
lampe ).
ANYTÚS.
Cher Mélitus , la mort de Socrate va nous faire beaucoup
d'ennemis. Je connais les Athéniens ; ils se réjouissent à
présent de sa condamnation ; ils le pleureront dès qu'ils le
verront mort.
MÉLITUS.
Vous avez raison , sage Anytus . Offrons- lui la vie et tout
ce qui peut la lui rendre agréable , pourvu qu'il se reconnaisse
criminel. Par cet aveu il perdra son crédit , et nous
serons tranquilles. Nous n'avons à craindre que son innocence.
LYCON.
Son innocence ! je vous le garantis coupable . J'ai préparé
contre lui de nouveaux argumens auxquels je le défie de
répondre.
Holà ! quelqu'un ?
1. ANYTUS.
SCÈNE SECONDE.
(Le geolier paraît avec un grand trousseau de clefs à se
ceinture ).
LES MÊMES , ET LE GEOLIER.
LE GEOLIER .
Que souhaitez-vous , illustres seigneurs ?
MELITUS .
Qui es-tu ?
LE GEOLIER .
Je suis le geolier , le valet des onzc .
MÉLITUS.
Mènes-nous où est Socrate .
LE GEOLIER ( d'un ton attendri
Il est au cachot et aux fers .
OCTOBRE 1807. 165
MELITUS ( d'un ton courroucé ) .
Il est où il doit être.
LE GEOLIER.
Il n'était pas besoin de tant de précautions ; c'est le plus
tranquille de mes prisonniers .
Tais-toi , et obéis .
MÉLITUS.
SCENE TROISIÈME,
( Le geolier prend la lampe et ouvre la porte d'un souterrain
au fond duquel on aperçoit Socrate les fers aux
mains et les jambes engagées dans une grosse pièce de bois ) .
LES MÊMES ET SOCRATE.
Va -t'en.
MÉLITUS ( au geolier ).
( le geolier sort).
ANITUS ( à Socrate ) .
Dans quel état vous trouvons-nous , grand homme ? Il y
a ici beaucoup de prisonniers , mais nous ne venons voir
que vous seul ; c'est un sentiment d'humanité qui nous
amène .
SOCRATE ( souriant ).
C'est l'humanité du cyclope qui promit à Ulysse de le
manger le dernier.
ANYTUS.
Socrate , vous aimez à railler jusque dans les fers . Qui
peut donc vous rendre si gai au milieu de ces épaisses ténèbres
?"
SOCRATE.
Je n'étais pas privé de lumière . Je viens d'achever un
hymne à Apollon et à Diane .
MÉLITUS.
Cependant vous ne reconnaissez pas les Dieux de la république.
SOCRATE .
Je reconnais pour agens de la Divinité , tous ceux de la
L 2
164 MERCURE DE FRANCE ,
nature . Il n'y en a point qui en soit une aussi vive image
que le soleil:
ANYTUS.
Hélas ! je viens vous apprendre une bien triste nouvelle.
Vous savez que le vaisseau que nous envoyons tous les ans
à l'ile de Délos pour y célébrer par des sacrifices , la naissance
des enfans de Latone , est parti du Pirée depuis trente
jours. Vous savez aussi qu'on ne peut faire mourir per-
Sonne à Athènes pendant son absence .
SOCRATE.
4
Je sais tout cela . J'aurais trouvé son retour bien long , si
je n'en eusse employé le tems à faire un hymne au Soleil et
à la Lune. Mais est-ce que le vaisseau a péri ?
MÉLITUS.
Non , il vient d'arriver.
SOCRATE .
J'avais bien raison de célébrer l'astre des nuits. Il vient
me délivrer précisément après un mois révolu de son cours.
Oh ! l'heureuse nouvelle ! elle confirme le songe que j'ai
fait , il y a deux nuits . Une femme d'une beauté excellente
'est apparue , et m'a dit ce vers d'Homère .
Tu seras dans trois jours à Phtia la fertile .
LYCON.
Laissez-là vos hymnes et vos rêves , ne songez qu'à la vie
qui est une réalité .
ANYTUS .
Socrate , votre sort est bien digne de compassion . Vous
êtes au moment de perdre ce que vous avez de plus cher ,
votre famille , l'estime publique . Vous allez mourir haï du
peuple , flétri par la religion et les magistrats.
Et méprisé des savans.
LYCON.
MÉLITUS.
Lorsque le soleil sera ce soir à la fin de sa carrière , vous
finirez la vôtre. Ouvrez les yeux sur le bord du précipice
OCTOBRE 1807 . 165
effroyable où vous allez tomber . Il en est encore tems , obéissez
aux lois. Reconnaissez qu'elles vous ont justement condamné.
Nous vous sauverons la vie , vous connaissez notre
crédit sur le peuple et sur vos juges. Vous avez d'ailleurs
pár la loi le pouvoir de demander la diminution de la peine
portée dans l'accusation . Vous n'avez point usé de votre
privilége . Vous n'avez été jugé que par un seul jugement .
SOCRATE .
Les lois m'ont jugé ; je leur obéis en mourant .
LYCON.
Si les moyens proposés par Mélitus ne vous plaisent pas ,
nous nous chargerons nous-mêmes de votre évasion . Nous
avons des amis dans tous les pays où fleurissent les sciences ;
nous vous recommanderons à eux ; mais il faut avouer auparavant
que vous avez eu tort de ne pas croire à leurs
systèmes.
SOCRATE.
Croyez-vous , Lycon , qu'il y ait hors de l'Attique quelque
lieu où l'on ne meurt pas ? Quant à vos amis , je ne doute
pas qu'ils n'aient le pouvoir de faire sortir un de leurs ennemis
de prison et même de la vie , mais ils n'ont pas celui
de l'y retenir long-tems . J'ai ri quelquefois de leurs systêmes ;
cependant je ne les ai jamais ni calomniés ni offensés .
MÉLITUS.
Songez ce que c'est que d'être condamné à la mort , à
la mort !
SOCRATE .
La nature m'y avait condamné avant vous ; mais , après
tout , cette mort dont vous voulez me faire peur , va me délivrer
sans autre recommandation , des fers , des persécutions
, des calomnies , de tous les soucis de la vie et des infirmités
de la vieillesse à laquelle je touche. La mort est un
bien pour moi.
ANYTUS .
Ce n'est
pas la mort que vous devez craindre , c'est cette
vie sans fin où vous allez entrer , où vous serez à jamais puni
166 MERCURE DE FRANCE ,
1
par
dans les enfers des tourmens horribles si vous n'expiez
vos erreurs et vos crimes par un prompt repentir. Hâtezvous
, la loi vous accorde encore une heure . Croyez-en
Socrate , un ministre des Dieux qui ne vient ici que pour
votre salut éternel,
SOCRATE .
&
Je vous sais bon gré , Anytus , de votre zèle . Après m'avoir
livré aux bourreaux , vous me donnez en proie aux démons
infernaux . Mais , croyez -moi , qui ne craint que Dieu ne
craint pas les mauvais génies. Il n'y a d'autres démons que
les méchans et d'autres enfers que leur coeur.......
« Dans le reste de cette scène , les accusateurs de Socrate combattent
> tour à tour ses opinions par des sophismes , des menaces et d'adroites
>> flatteries. Ils le pressent en vain d'accepter la vie en s'avouant coupa-
» ble . Le philosophe oppose sans s'émouvoir la vérité aux captieux argu¬
» mens de ses ennemis ; et son ame retourne comme d'elle - même aux
» sublimes contemplations dont elle avait été détournée , Lycon , voulant
» rétorquer les raisons de Socrate , lui dit :
Quel bonheur espérez-vous donc dans un autre monde 2
privé de tous vos sens ? La mort , selon vous-même , va vous
les enlever.
SOCRATE.
Oui , je perdrai mes sens corporels , mais je conserverai
ceux de l'intelligence . Cette ame qui ne mange ni ne boit ,
que vos fers n'ont point enchaînée , cette ame qui se transporte
par la pensée où il lui plaît , ira se réunir à ce qu'il
y a de conforme à sa nature . Les élémens de mon corps retourneront
à ceux de la terre , et mon ame intelligente à
l'intelligence suprême. Là elle connaîtra , dans sa source ,
l'ordre admirable de l'Univers . Croyez - vous que Dieu qui
m'a donné dans ce monde des sens merveilleux pour goûter
des plaisirs dont jamais je n'aurais eu d'idées , ne puisse
dans une autre vie m'admettre à un systême de bonheur
au-dessus de toutes vos conceptions ? Quand je n'y goûterais
que les jouissances que ma raison a éprouvées quelquefois
ici-bas , n'y suffiraient-elles pas à ma félicité éternelle ?
Peut- etre que je connaîtrai ces astres dont l'éclat ne semble
briller , pour nous , au sein des nuits , que pour
élever nos
OCTOBRE 1807 . 167
pensées vers les cieux. Parmi vous , les uns croient que le
soleil n'est qu'une pierre embrâsée et à demi - fondue , les
autres que c'est un homme monté sur un char de feu , qui
se promène sans cesse autour de nous d'Orient en Occident.
Peut-être est- ce une habitation céleste placée au centre de
notre Univers pour en vivifier les mondes ; peut-être comme
il est pour leurs habitans la source de tous biens pendant
leur vie , est-il destiné après leur mort pour récompense à
ceux qui ont été vertueux comme un prix au milieu du jeu
pour les vainqueurs . Les meilleurs esprits , pour connaître
la vérité sur la terre , ne se traînent que sur des lignes et n'en
entrevoient que des points ; mon ame dégagée de son corps
en embrassera les sphères dans les cieux. Je reconnaîtrai
l'auteur de la nature au sein de la lumière qui le voile à nos
yeux . Notre ame , ici-bas , quoique troublée et agitée par
les passions , est dérivée de la sienne comme la flamme nébuleuse
et ondoyante d'une lampe agitée par les vents fut
originairement empruntée d'un rayon du soleil .
Vous me demandez ce que je ferai dans un autre monde .
Dieu qui a créé sur ce globe de boue tant de créatures ravissantes
, mais passagères et fugitives , n'en a-t- il pu former d'autres
plus aimables , plus durables et plus heureuses dans le
soleil lui-même , source de tous nos biens ? Manque- t-il d'emplois
à distribuer dans tant d'astres innombrables qui nous
environnent ? Peut-être y deviendrai-je un des ministres de
sa bonté sur la terre comme j'ai tâché de l'être pendant ma
vie ; peut-être serai-je un de ces médiateurs invisibles qui
inspirent les bonnes pensées , qui consolent et fortifient la
vertu malheureuse , le bon génie d'un autre Socrate . Je
parlerai à la raison des peuples égarés et même à la vôtre ,
Mélitus. Je vous ferai sentir que s'il faut une grande intelligence
pour gouverner la République d'Athènes , il en faut
une bien plus étendue pour gouverner le monde . Je vous
ferai connaître , Anytus , qu'un Dieu ne peut avoir les passions
d'un homme ; et à vous , Lycon , que rien n'est plus
aimable que la vérité . En vous détachant de vos ambitions ,
vous connaîtrez qu'il y á dans l'Univers une puissance bien
168 MERCURE DE FRANCE ,
que mon
supérieure à la vôtre. Sans doute je vous rapprocherai d'elle
si je peux ouvrir vos coeurs au repentir. C'est ainsi
bon génie m'a préservé souvent moi-même de mes passions.
On entend à travers la porte des voix de femme et d'enfans
qui crient :
Mon mari , mon père , Socrate.
MÉLITUS .
Hola ! geolier , maudit geolier ! où es-tu donc ?
(Socrate troublé baisse la téte ).
Fin de la Scène troisième.
M. BERNARDIN DE SAINT-PIERRE.
( La suite au prochain Numéro).
OBSERVATIONS sur la réponse de M. D'AGUILAR ,
à Mr. S. , insérée dans le Mercure du 26 septembre
dernier.
M. d'Aguilar , professe les meilleurs principes sur l'art
de traduire ; il les développe d'une manière parfaite , et la
définition qu'il donne du talent de l'auteur de Don- Quichotte
est , je crois , la meilleure qui ait été faite en France.
Mais les principes de ce littérateur estimable péchent peutêtre
par l'application : ce qu'il appelle une réponse , ne
répond pas assez aux objections qu'on avait faites contre
son opinion relative à la traduction de Florian ; c'est ce
que je me propose de prouver dans les observations qui
vont suivre ; elles peuvent être de quelque intérêt pour les
amateurs de la littérature : Don- Quichotte est le meilleur
ouvrage d'imagination qu'ait produit l'Espagne ; tout ce
qui tend à mieux faire connaître cette production célèbre
ne saurait être indifférent .
Il faut , avant tout , rappeler sommairement les raisons
sur lesquelles on s'était appuyé dans l'article auquel M.
d'Aguilar a répondu . On n'avait pas avancé que la traduction
de Don- Quichotte par Florian fùt sans défaut ; au
contraire on reprochait à cet académicien , d'avoir ajouté
OCTOBRE 1807 . 169
quelques ornemens qui sentent un peu le goût moderne , et
de n'avoir pas conservé les véritables beautés qui se trouvent
dans Cervantes . On disait que Florian , habitué à imiter
plutôt qu'à traduire , avait peut-être trop cherché à donner
sa manière et son coloris à l'auteur espagnol : mais on
soutenait qu'à ce défaut près , son travail était digne d'es-
-time ; et que , le premier en France , il avait donné l'idée
de l'esprit gracieux et malin , de l'ironie piquante , du
naturel charmant et de la douce philosophie qui règnent
dans Don-Quichotte . L'ancienne traduction languissante ,
mal écrite et moins exacte que celle de Florian , n'avait
pas fait connaître ce livre ingénieux ; ceux qui n'avaient
pas assez de goût pour démêler , sous cette écorce grossière
, le mérite de l'ouvrage , ne la lisaient que comme
un de ces romans où on ne cherche qu'à satisfaire une
vaine curiosité .
En approuvant en général les suppressions que Florian
s'est permises , on avait présenté un morceau d'une certaine
étendue , qui est évidemment trop long et trop raisonné
, on avait cité une scène de Don - Quichotte et de
Sancho Pansa , d'un comique dégoûtant ; on s'était élevé
contre les pièces de vers répandues dans Don- Quichotte ,
on les avait trouvées presque toujours trop longues , et offrant
l'exagération et les faux brillans qui étaient à la mode
pendant le XVI° siècle ; on avait conclu de ces défauts qui
se font probablement moins sentir à un Espagnol qu'à un
Français , mais qui ne sont pas moins répréhensibles si l'on
veut les juger d'après les règles invariables du goût , on
avait conclu que Florian avait eu raison d'abréger Don-
Quichotte.
M. d'Aguilar n'a répondu à aucune de ces objections ,
il ne les a pas même rappelées ; cependant elles peuvent,
être de quelque force . Ordinairement au barreau , quand
un avocat néglige de répondre à quelques raisons alléguées
par son adversaire , celui- ci regarde ce silence comme un
aveu que ses raisons sont bonnes , et les tribunaux en jugent
de même. Si l'on applique ce principe au silence
170 MERCURE DE FRANCE ,
de M. d'Aguilar , il faudra conclure que Don- Quichotte
ne peut être traduit heureusement en français , sans qu'on
y fasse des suppressions : reste à savoir si ces suppressions
sont faites avec goût et discernement . J'étais convenu que
l'on pouvait adresser à Florian quelques reproches sous
ce rapport ; ainsi je ne diffère plus avec M. d'Aguilar que
sur l'opinion où il paraît être que , si l'on traduit Don-
Quichotte , il faut le traduire presque littéralement .
>
Ses principes généraux sur l'art de traduire sont très-bons ,
comme je l'ai observé en commençant , mais leur application
ne paraît pas exacte dans la discussion qui nous occupe.
Cervantes ne peut être comparé , ni à Homère , ni
à Démosthène , ni à Virgile ; ce n'est point un auteur classique
, doué d'un goût bien plus pur que Lopez de Vega
son contemporain ; Cervantes n'a pu cependant se garantir
entièrement de l'influence de son siècle , il n'a pas su
comme les grands génies que nous venons de nommer
généraliser ses idées et ses conceptions , de manière à ce
qu'elles pussent plaire dans tous les tems et dans tous les
lieux ; ses couleurs sont trop locales , et les tableaux ne
peuvent souvent être bien appréciés que par ses compatriotes
dont il a toujours cherché à flatter les goûts et le
caractère , sans s'occuper assez des autres nations , dont
il ignorait qu'il devait faire un jour les délices . Ce mêlange
de beautés et de défauts range nécessairement Cervantes
dans un rang inférieur à celui qu'occupent les Homère ,
les Démosthène et les Virgile : il ne doit pas inspirer à ses
traducteurs ce respect scrupuleux, pour les moindres détails
que l'on exige avec raison dans ceux qui osent traduire
les chefs -d'oeuvre grecs ct latins .
Le principal défaut de Cervantes se trouve dans les diseussions
qu'il établit quelquefois entre les personnages de
sɔn roman ; le fond de ces discussions est presque toujours
agréable et instructif ; on y apprend à juger sans
passion les faiblesses des hommes ; mais les formes de ces
dialogues intéressans rappellent trop les manières scholastiques
qui étaient en usage dans les écoles du tems de
OCTOBRE 1807 . 171
Cervantes. Il reproduit les mêmes raisons sous tous les aspects
qu'elles peuvent avoir , et ne s'arrête que quand il
a épuisé son sujet ; ce défaut est sur-tout senti par les Français
, pour lesquels ordinairement , trop de raisonnement
entraîne trop d'ennui. Un traducteur français , s'il veut se
faire lire , doit donc abréger ces discussions , et offrir sous
une forme plus agréable ce qu'elles peuvent avoir d'utile
et de piquant.
Pour donner une idée de ce qu'on voit avec peine dans
un livre tel que Don Quichotte , il suffirait de rappeler le
discours de Marcelle que j'ai traduit dans un des précédens
numéros , et dont M. d'Aguilar a eu l'indulgence de reconnaître
l'exactitude . J'ajouterai un fragment qui servira encore
plus à confirmer mon opinion.
Tout le monde peut se rappeler la Nouvelle du Curieux
impatient , que Destouches a mise en comédie. La résolution
que prend Lothaire de faire la cour à la femme de son ami
est précédée d'une très-longue discussion entre Anselme et
lui. Le mari curieux veut que son ami tente la vertu de Camille.
Lothaire cherche en vain à lui faire abandonner ce
projet extravagant : il épuise tous les raisonnemens . Après
avoir parlé des choses difficiles qu'on entreprend , soit pour
Dieu , soit pour le monde , après avoir fait plusieurs distinctions
, et prouvé d'une manière très-méthodique que le projet
d'Anselme ne peut se ranger dans aucune de ces classes , il
cite la stance d'un poëme des larmes de St.-Pierre ; ensuite
il emploie plusieurs comparaisons.
« Dis-moi , Anselme , ajoute-t-il , si le ciel ou un heureux
» hasard t'avait rendu possesseur d'un diamant précieux dont
» tous les lapidaires reconnussent la beauté et le grand prix ;
» si , d'une voix unanime , ils convenaient qu'il réunit tout
>> ce qu'on peut désirer dans un pareil trésor , et que toi-même
» tu le crusses , sans avoir de preuves contraires , agirais-tu
» avec prudence , s'il te venait dans l'esprit de prendre co-
» diamant , de le mettre entre l'enclume et le marteau , et
» d'éprouver en le faisant battre avec force , s'il possède les t
» qualités qu'on lui attribue ? Je suppose que tu veuilles per172
MERCURE DE FRANCE ,
P
» sister dans ce dessein ; dans le cas où le diamant résiste-
» rait à cette épreuve imprudente , il n'aurait ni plus de
» valeur ni plus de réputation qu'auparavant : dans le cas
» où il serait brisé ( ce qui pourrait arriver ) , ne serait-il pas
» entiérement perdu ? Oui certainement ; et son maître pas-
>> serait avec raison pour un insensé .
» Camille , mon ami , est un diamant des plus précieux :
» tu en portes ce jugement , et tous ceux qui la connaissent
» pensent de même . Il serait de la plus grande imprudence
» de la mettre à une épreuve si forte. Quand elle en sorti¬
» rait sans accident , elle n'aurait pas plus de prix qu'on ne
» lui en trouve maintenant. Si par hasard elle succombait
» à cette épreuve , que deviendrais-tu ? et combien ne te re-
» procherais-tu pas d'avoir été la première cause de sa perte
» et de la tienne ? Considère qu'il n'y a pas dans le monde
» un diamant qui vaille une femme chaste et honnête ; et
» que tout l'honneur des femmes dépend de l'opinion qu'on
» a d'elles ; celle qu'on a de Camille est si flatteuse , comme
» tu sais , que tu ne peux raisonnablement élever aucun
» doute sur sa fidélité .
» La femme , Anselme , est un animal imparfait : au lieu
» de lui dresser des embûches dans lesquelles elle peut tom-
»> ber , il faut au contraire débarrasser son chemin de tous
» les obstacles , afin qu'elle marche librement vers la per-
» fection qui lui manque , et qui consiste dans une vertu
>> sans tache.
ע
>> Les naturalistes disent que l'hermine est un animal dont
» la peau est entiérement blanche , et que quand on veut le
» prendre , les chasseurs se servent de cet artifice : ayant appris
les lieux par où elle doit passer , ils les ferment avec
» de la boue , et se mettent ensuite en observation . Aussitôt
» que l'hermine arrive vers cette boue , elle s'arrête et se
» laisse prendre : elle aime mieux se perdre que de souiller
> sa blancheur qu'elle estime plus que la liberté et la yie. La
» femme honnête et chaste est comme l'hermine : sa vertu
» et sa pudeur sont plus blanches que la neige : il faut ,
✶ pour les lui conserver , se servir de moyens très-différens
OCTOBRE 1807 . 173
» de ceux qu'on emploie pour prendre l'hermine . On doit
» se garder de mettre sur les pas de la femme cette corrup-
» tion si séduisante qui suit l'empressemeut et les sollicita-
>> tions des amans . Il est douteux qu'elle ait la force néces.
» saire pour la vaincre et fouler aux pieds : on doit lui éviter
» ces piéges , et ne placer sur son chemin que les charmes
» de la vertu , et ce bonheur calme et doux qui accompagne
» l'accomplissement de ses devoirs.
>> L'honneur d'une femme est comme un miroir de cristal :
» il brille aux yeux ; mais au moindre souffle qui le frappe ,
>> il se ternit .
» Nous devons agir avec les femmes comme avec les re-
» liques : il faut les adorer , et ne pas les toucher.
» Nous devons garder les femmes et les estimer , comme
» on garde et on estime un jardin plein de fleurs délicates :
» le maître ne souffre pas qu'aucun étranger les foule ,
ni
>> les touche même avec la main : il ne permet aux ama-
» teurs que d'admirer de loin , et au travers d'une grille de
» fer , le parfum et la beauté de ces fleurs charmantes , etc. »
Ensuite Lothaire cite des vers de comédie , et finit , pour
ne rien laisser à repliquer à son adversaire , par lui rappeler
l'origine et les devoirs des époux , et par remonter au mariage
d'Adam et d'Eve. Un français ne manquerait pas de
dire à cette occasion : Avocat , ah ! passons au déluge !
Sans doute Florian aurait traduit avec plus d'élégance que
moi ce morceau singulier ; mais je ne crois pas qu'en France
il eût pu parvenir à le sauver du ridicule. Cependant /M.
d'Aguilar reproche à Florian de n'avoir pas traduit Don-
Quichotte en entier s'il l'eût fait , son travail , comme on
vient de le voir , n'aurait pas réussi en France : de quelle
utilité et de quel agrément aurait-il pu être alors ? M. d'A→
guilar , il est vrai , atténue un peu sa sévérité en disant que
Don- Quichotte est intraduisible. Mais si cela était , il fau
drait que toutes les personnes qui ignorent l'espagnol fus-i
sent privées de ce charmant livre . Si tout le monde avait eu
le même sentiment , Cervantes n'aurait été connu qu'en Espagne
, et ne jouirait pas dans toute l'Europe de la réputa-
3
174.
MERCURE
DE
FRANCE
,
tion que les traductions lui ont acquise . L'opinion de M.
d'Aguilar rappelle une anecdote fort singulière rapportée
par un auteur espagnol.
Row , célèbre poëte anglais , sollicitait une place près du
comte d'Oxford grand , trésorier . Un jour ce seigneur lui
demanda s'il savait l'espagnol. Row répondit que non ;
et se persuadant que le ministre voulait le charger de quelque
commission importante en Espagne , il ajouta qu'en peu
de tems il parviendrait à entendre et à parler cette langue .
Le comte parut satisfait . Row se retira à la campagne ; et ,
comme il avait beaucoup de facilité , en peu de mois il apprit
l'espagnol. Il retourna chez le ministre , et lui rendit
compte de ses travaux et de ses succès. Que vous êtes heureux
! lui dit le comte ; vous pouvez lire dans l'original
l'histoire de Don- Quichotte.
1
M. d'Aguilar , pour montrer que la traduction de Florian
est inexacte et infidelle , donne deux exemples . Il les prend
dans le compte que Don Diego rend à Don Quichotte de
sa vie : ce Don Diego est un seigneur de village d'un ca
ractère très-aimable ; et M. d'Aguilar a choisi à dessein ce
morceau , parce qu'il est un de ceux qui pouvaient le plus
facilement se rendre en français presque littéralement . Ce- *
pendant Florian s'y est permis quelques changemens et quel→
ques développemens que je condamne comme M. d'Aguilar ; ›
mais je ne puis en conclure que la traduction entière soit
inexacte et infidelle . Des deux contre-sens qu'on relève , je
n'en vois qu'un qu'on puisse attribuer à l'ignorance de la
langue . Dans le premier , il est évident que Florian a eu le
dessein de changer l'idée de Cervantes. Don Diego dit qu'il
est plus que médiocrement riche , soy mas que medianamente
rico. On ne peut présumer que Florian se soit trompé
sur un sens aussi clair ; mais il a cru rendre le gentilhomme
plus intéressant , en le représentant jouissant de l'honnête
médiocrité dont parle Horace. Le second contre - sens est
plus important ; mais il ne change rien à l'idée de Don
Diego : il ne tient qu'à une méprise bien pardonnable sur
un mot peu en usage dans le langage familier , et dont jamais
OCTOBRE 180 . 175
on ne se sert dans la littérature . Que Don Diego ait un
furet ou un héron , cela ne change rien ni à son caractère ,
ni à sa situation .
La traduction de Roland furieux , par M. de Tressan , est
très-estimée ; jamais on n'a dit qu'elle fût inexacte et infidelle
. Cependant elle présente un contre - sens beaucoup
plus important que celui que M. d'Aguilar reproche à Florian
. Le traducteur prend dans une comparaison un serpent
pour une biche. Trompé par le mot biscia qu'il n'a pas eu
le soin de chercher dans le dictionnaire , il fait tous les
efforts imaginables pour plier le sens de l'original à l'¡nterprétation
qu'il donne à ce mot . Cette erreur a été justement
blâmée ; mais on n'a pas cru qu'elle pût nuire à la réputation
d'un travail difficile et de longue haleine .
Puisque M. d'Aguilar était en train de relever les défauts
de la traduction de Florian , il me semble qu'au lieu de
s'attacher à des disputes de mots , il aurait dû faire remarquer
les fautes qui nuisent à la vraisemblance de la narration
, et par conséquent au charme qu'elle peut faire éprouver
. Florian court trop après la précision : pour donner plus
de rapidité aux récits , il néglige souvent les détails qui ,
comme on le sait , sont utiles , soit pour amener les événemens
, soit pour les motiver. J'en citerai un exemple.
Florian , ainsi que l'annonce sa préface , avait lu une Vie
dé Cervantes , fort étendue , qui se trouve en tête du Don-
Quichotte espagnol . L'auteur de cette Vie se livre à un examen
approfondi de l'ouvrage , en même tems qu'il en fait
ressortir les beautés , il relève quelques défauts . Les principaux
sont des invraisemblances. Florian annonce qu'en
traduisant librement Don- Quichotte , il s'est permis d'effacer
ces taches légères. Cependant un des passages b'âmes par
le critique espagnol , est encore plus invraisemblable dans
la copie que dans l'original . C'est le combat du Biscayen
contre Don - Quichotte , qui se trouve dans le chapi.re VIII
de la première partie . Voici la traduction presque littérale
de ce passage
.
Don - Quichotte ayant jeté sa lance par terre , tira son
176 MERCURE
DE FRANCE ,
népée , embrassa son écu , et attaqua le Biscayen dans l'in-
>> tention de lui ôter la vie . Celui- ci , le voyant venir , aurait
>> voulu descendre de sa mule qui était de louage , et à laquelle
» il ne pouvait se fier ; mais il ne put faire autre chose que
» de tirer son épée . Il fut assez heureux pour se trouver près
» de la voiture , où il put prendre, un coussin dont il se
>> servit comme d'un bouclier . »
L'auteur espagnol de la Vie de Cervantes critique ainsi
ce passage :
« A supposer que Don- Quichotte attaque le Biscayen avec
>> l'intention de lui ôter la vie , il est invraisemblable que ce
» dernier dont la main gauche est occupée à tenir la bride
» de sa mule , ait le tems avec sa main droite , non-scule-
» ment de tirer son épée , mais de prendre un des coussins
» de la voiture pour s'en servir comme d'un bouclier . D'ail-
>> leurs il est naturel de penser que Ies personnes qui étaient
» dans la voiture , étaient assises sur les coussins . Quand cela
» n'aurait pas été , il paraît toujours impossible que le Bis-
» cayen ait pu prendre ce coussin , et que Don - Quichotte
>> en fureur lui en ait donné le tems . >>
Cette critique est un peu minutieuse ; cependant Florian
aurait dû en profiter , du moins pour ne pas augmenter l'invraisemblance.
Voici sa traduction :
<« Don- Quichotte jette sa lance ; et , couvert de son écu ,
» se précipite sur son ennemi . Le Biscayen qui le vit venir ,
>> voulut mettre pied à terre , ne se fiant pas beaucoup à sa
>> mule de louage , mais il n'en eut pas le tems . Tout ce
» qu'il put faire fut de mettre l'épée à la main , et de saisir
>> promptement un coussin de la voiture pour lui servir de
>> bouclier. »
" On voit que ce récit est encore plus invraisemblable que
celui de Cervantes. Florian omet mal à propos cette circonstance
: Avinòle bien que se hallò junto al coche ; il fut
assez heureux pour se trouver près de la voiture . Ensuite
ila tort de traduire le mot arremetiò qui a plusieurs sens
en espagnol par il se précipite . C'est donner encore plus de
rapidité à l'action ! Ilalait mieux dire , il s'avance pour
attaquer ,
OCTOBRE 1807.
attaquer , ce qui se serait accordé avec la position du
cayen qui voit venir son ennemi.
Florian , dans d'autres occasions , a mienx profité de 5
observations du critique espagnol ; il a sur-tout suppri
cen
très à propos , dans la Nouvelle du Curieux impertinent
un long monologue qui est contre toutes les règles de la
vraisemblance. Les monologues sont quelquefois utiles dans
les pièces de théatre ; on les tolère parce qu'ils ont pour
objet d'instruire le spectateur des sentimens secrets des
personnages : mais dans les romans , on ne doit pas les
souffrir , parce que l'auteur a tous les moyens de faire
pénétrer son lecteur dans les plus profonds replis du coeur
humain.
2
Je reviens au principal sujet de cette discussion , dont
je me suis écarté quelques momens , afin de réfuter les
deux objections les plus fortes de M. d'Aguilar ; je vais
montrer , par un dernier exemple , que Don- Quichotte ne
peut se traduire littéralement en français , et qu'en cou
séquence Florian a eu raison de se permettre quelques libertés
heureux s'il ne les eût pas poussées trop loin ! je
choisirai le discours que Don- Quichotte adresse au jeune
Basile , quand celui-ci est parvenu à obtenir la main de
sa chère Quitterie : j'en présenterai d'abord une traduc
tion fidelle .
» Cid
་ ་ ་་ ་
« Les deux jeunes époux traitèrent parfaitement Don-
» Quichotte , pour reconnaître l'intérêt qu'il avait témoigné
» en défendant leur cause ; ils firent autant de cas de sa
» prudence que de son courage à leurs yeux , il parut un
l'art de la
pour
guerre , et un Cicéron pour l'élo-
» quence . Le bon Sancho se régala trois jours aux dépens
» de ces jeunes gens , il apprit d'eux que la belle Quitterie
» n'avait pas eu connaissance de la ruse de son amant , et
» que ce dernier avait seul concu son projet , dans l'es-
» pérance qu'il aurait une suite heureuse : Basile avoua
cependant qu'il l'avait confié à quelques-uns de ses amis ,
>> pour qu'ils favorisassent son amour , et pour qu'ils pussent
» justifier son artifice ..
>>
66
+
M
"
178
MERCURE
DE FRANCE
,
» On ne peut ni on ne doit appeler artifice , dit Don-
» Quichotte , un moyen par lequel on cherche à parvenir
» à un but vertueux ; l'hymen de deux personnes qui s'aiment
est de ce genre : elles doivent absolument réfléchir
» que la misère est la plus cruelle ennemie de l'amour .
» L'amour , quand ses noeuds unissent deux époux nés l'un
» pour l'autre , cherche la joie , la paix , le bonheur ; mais
» les inquiétudes qui suivent la pauvreté étouffent bientôt
» ces jouissances ; je vous parle ainsi , mon cher Basile ,
» afin de vous décider à quitter les exercices frivoles aux-
» quels vous vous êtes livré jusqu'à présent , ils vous ont
» donné la réputation d'un jeune homme plein d'esprit
» et d'adresse , mais ils ne vous ont pas procuré de for-
>> tune ; vous devez à présent ehercher à en acquérir par
» des moyens légitimes , et surtout par le travail : ces
» moyens ne manquent jamais à ceux qui veulent sincè-
» rement les mettre en usage.
:
1
» Le pauvre qui jouit de l'estime ( si cependant la pau-
» vreté peut jamais inspirer ce sentiment ) , le pauvre , quand
» il a une belle femme , possède un trésor qu'il ne peut se
>> laisser enlever sans perdre l'honneur. La femme belle
» et honnête , dont le mari est pauvre , mérite à tous égards
» la couronne de la vertu , parce qu'elle a de grands com-
» bats à soutenir. La beauté par elle-même excite les désirs
» et les voeux de tous ceux qui la voient et peuvent la
>> connaître ; elle est comme un appåt qui attire les aigles
>> et les vautours ; mais si elle est jointe à la misère , alors
» elle est exposée aux attaques des corbeaux , des milans et
» de tous les oiseaux de proie quand elle est ferme et
» pure au milieu de tant de dangers , elle est sans doute
» digne de tous nos éloges.
» Ami Basile , ajouta Don - Quichotte , je ne sais quel sage
» disait qu'il n'y avait peut-être pas dans le monde une
» seule femme parfaitement honnête ; il conseillait à chacun
» de croire que la sienne était la seule qui eût cette qua-
» lité : ainsi , selon lui , tout le monde devait être content
et tranquille. Pour moi , je ne suis pas marié , et jusqu'à
OCTOBRE 1807 . 179
.
présent il ne m'est pas venu dans l'idée de l'être ; cependant
, si l'on m'en priait , je pourrais donner , à ceux
» qui veulent. se marier , des conseils sur le choix d'une`
» femme. Je leur dirais d'abord de considérer moins la for-
» tune que la réputation ; une honnête femme jouit de ce
» dernier avantage , non -seulement en tenant une conduite
» irréprochable , mais en paraissant la tenir. Les impru-
» denees publiques lui font plus de tort que les égaremens
» secrets. Si vous prenez une femme honnête , il ne vous
» sera pas difficile de la conserver telle , et même de l'af-
» fermir dans la route de la vertu : mais si vous en prenez
» une dont le coeur soit corrompu , vous aurez beaucoup
» de peine à la corriger. Il n'est pas aisé de passer d'une
>> extrémité à l'autre ; je ne dis pas cependant que la chose
>> soit impossible , mais elle est de la plus grande diffi-
>> culté . >>
J'ai adouci plusieurs passages de ce discours , mais tel
qu'il est , en supposant même le plus grand talent dans
la traduction , il serait impossible qu'il pût plaire en France.
Voyons la manière dont Florian l'a arrangé :
- tout
« Basile , malgré sa pauvreté , trouva moyen dans son
>> humble cabane de bien traiter ses amis , et sur
» de marquer sa reconnaissance au vaillant Chevalier de
» la Manche ; Quitterie , à l'envi de son époux , exaltait
» à chaque instant l'éloquence , le courage de notre héros ,
» et ne l'appelait que son Cid. Don- Quichotte charmé de-
» meura trois jours avec les amans ; et Basile , jaloux de
>> gagner son estime , entreprit de justifier auprès de lui
» l'artifice dont il avait usé.
>> Vous n'avez pas besoin de justification , répondit notre
» chevalier ; Gamache avait employé pour vous enlever
» Quitterie tous les avantages qu'il avait sur vous , c'est-à-
» dire ses richesses ; assurément vous étiez en droit d'employer
contre votre rival les avantages que vous avez sur
» lui , c'est -à -dire l'adresse et l'esprit : d'ailleurs un seul titre ,
» le plus beau de tous , rend légitimes tous vos efforts ; vous
» étiez aimé : je ne connais rien à opposer à ce mot . Soyez-le
>>
M 2
180 MERCURE DE FRANCE ,
>> toujours , Basile ; et pour l'étre , aimez toujours . A pré-
» sent la seule chose qui doive vous occuper , c'est de tâcher
» de rendre utiles à votre épouse , à vous-même , les dons
» que vous avez reçus de la nature . Quitterie est à vous
» pour toujours ; vous ne devez plus désirer de plaire aux
» autres , ni d'obtenir des succès qui ne flattent que l'amour
» propre. Songez à votre fortune : elle n'est rien sans l'amour ;
» elle est beaucoup avec lui , Une belle et honnéte femme
» est sans doute le premier des biens ; mais celui qui la
» possède a besoin qu'elle soit heureuse , qu'aucun souci ,
» qu'aucune inquiétude ne vienne troubler les délices de
» leur amour mutuel : or pour cela , mon ami , un peu d'ai-
» sance est nécessaire . Il vous sera facile de l'obtenir , si
» vous tournez votre esprit vers ce but , si vous employez
» vos talens à forcer la volage fortune de favoriser un tra-
» vail suivi. Quand vous le voudrez fortement , vous y par-
» viendrez bientôt et c'est alors , c'est alors qu'il ne vous
>> manquera plus rien ; car aucun bonheur sur la terre ne
» peut se comparer à celui de deux époux bien épris , dont
>> l'un s'occupe d'entretenir l'abondance , la prospérité dans
» la maison , dont l'autre en fait l'ornement , le charme ,
» y fixe la joie , la gaîté , délasse celui qui travaille , le
» récompense de ses peines , le fait jouir et le remercie
» du présent et de l'avenir. Un tel ménage est le paradis ;
» je le sens , j'en suis certain , quoiqu'il ne me soit point,
» arrivé de serrer encore les noeuds d'hyménée , et que des
» chagrins trop longs à vous dire m'en laissent à peine la
» douce espérance . »
J'avouerai facilement que Florian a mis dans ce discours
une délicatesse trop recherchée , et des idées trop raffinées ;
mais M. d'Aguilar ne pourra s'empêcher d'avouer aussi que
ce morceau , pour des Français , est beaucoup plus agréable
que s'il était traduit littéralement . Je multiplierais facilement
les exemples qui ne laisseraient aucun doute sur ce que
j'avance. Je pourrais citer les jeux de mots pombreux qui
ne peuvent passer d'une langue dans une autre . Mais , comme
on l'a très-bien observé , le secret d'ennuyer est celui de tout
dire.
OCTOBRE 1807.
181
**
Il résulte de tout ceci que , pour le fond , mon opinion
se rapproche beaucoup de celle de M. d'Aguilar. Je conviens
des défauts de la traduction de Florian , en croyant
cependant , comme je l'ai dit dans mon premier article ,
que M. d'Aguilar a été trop sévère lorsqu'il a avancé qu'elle
était infidelle et inexacte : mais je persiste à penser qu'il
serait très difficile de faire mieux . Un traducteur qui ,
sans manquer aux règles du goût , serait plus littéral que
Florian , aurait- il le charme du style qu'on estime avec raison
dans cet écrivain célèbre ? Je pense aussi , et je crois
l'avoir assez démontré , que Cervantes n'est point un de ces
auteurs parfaits avec lesquels les traducteurs ne doivent
prendre aucune liberté . Du reste les raisons de M. d'A guilar
pour soutenir son opinion , celles que j'ai cru devoir
lui opposer , me paraissent suffisamment développées pour
que le lecteur puisse porter un jugement .
PETITOT
EXTRAITS.
CUVRES POSTHUMES DE M. LE DUC DE NIVERNOIS. Deux
vol. in-8°.. Chez les Marchands de nouveautés .
On ne saurait trop se déchaîner contre la manie épidémique
de ces éditions posthumes , où des libraires
avides déshonorent un auteur sous prétexte de le ressusciter
, et l'exhument pour l'inhumer encore : ces compilations
indigestes , faites sans choix , sans méthode et
sans goût, sont la plupart du tems des croquis informes
que l'auteur , s'il avait vécu , aurait condamnés à l'oubli
, ou du moins aurait soumis à un examen sévère
avant de risquer le jour effrayant de l'impression .: les
Editeurs n'y regardent pas de si près , et pourvu que
leur commerce y gagne , peu leur importe ce que peut
y perdre la réputation de l'écrivain. C'est ainsi qu'on
a publié , sous le nom de Marmontel et de Laharpe ,
quelques ouvrages indignes d'eux : on nous a donné
comme les productions de leur esprit , les premiers jets
" de leur imagination , et si ces illustres morts pouvaient
182 MERCURE DE FRANCE ,
renaître un moment , ils désavoueraient , j'en suis sûr ,
ces prétendus amis qui ont flétri leur mémoire , troublé
leur cendre et mis leur renommée à l'enchère.
Quoique les OEuvres du duc de Nivernois , publiées en
huit volumes, fussent déjà un peu trop étendues, il ne pourrait
adresser de pareils reproches à son Editeur , M. François
( de Neufchâteau ) . Cet Académicien a rassemblé avec
autant de goût que de méthode , toutes ses productions
oubliées dans les éditions précédentes : on ne connaissait
jusqu'à présent que le fabuliste gracieux ; M. de
Neufchâteau a voulu nous montrer le négociateur distingué
, l'ami sincère , le panégyriste éclairé , le véritable
homme de cour , et enfin le philosophe résigné ,
opposant le courage aux douleurs , et la patience aux
outrages. Ce sujet qui lui avait été donné par l'Académie
, est devenu entre ses mains une mine féconde ;
pour louer son illustre confrère , il n'a fait qu'exploiter
sa vie : il a réuni dans son discours les qualités les plus
opposées , la chaleur , la réserve , l'élégance , l'abandon,
et à la manière fine , piquante et neuve dont M. de
Neufchâteau a loué son héros , on peut dire que son
éloge en fait deux.
Louis-Jules Mancini de Nivernois naquit en 1716 ; il
était petit-fils de ce fameux duc de Nevers , si connu
par la protection scandaleuse qu'il accordait à Pradon.
Les amis de la saine littérature ne pardonneront jamais
à son aïeul les cabales indécentes concertées avec Me
Deshoulières à la première représentation de Phèdre.
Quand on songe que la chute de ce sublime ouvrage
décida Racine , naturellement très-susceptible , à briser
sa plume , on ne peut s'empêcher de rendre le duc de
Nevers responsable de cette résolution funeste : sa mémoire
reste chargée de ce reproche trop mérité , et rien
ne peut excuser le double tort du mauvais goût et de
l'abus du pouvoir.
Le duc de Nivernois , son petit- fils , dont on offre
aujourd'hui les Cuvres posthumes au public , ne s'est
jamais livré à ces excès déplorables ; il a recueilli l'héritage
de l'esprit ; mais en fait d'hérésies littéraires , il
a renoncé à la succession. Placé par le hasard de la
uaissance dans un gang supérieur , il a su distinguer le
OCTOBRE 1807.
185
mérite , reconnaître le talent , et dans un siècle encore
plus fertile en Pradons que le siècle de Louis . XIV, il
n'en a jamais protégé aucun .
>
Le premier volume renferme en grande partie sa correspondance
politique ; nommé tour à tour aux trois
ambassades les plus importantes de l'Europe , M. de
Nivernois s'est toujours fait remarquer par quelques
traits généreux , par quelques actions éclatantes. Envoyé
à Rome en 1749 , il fit cesser la procédure déjà commencée
contre l'immortel ouvrage de l'Esprit des lois ,
et il sut ainsi s'acquérir un double titre à la reconnaissance
des Français et à l'amitié de Montesquieu . Sa
mission politique à Berlin , en 1756 , avait un but plus
important et plus difficile à remplir ; il s'agissait de renouveler
le traité d'alliance avec la Prusse ; mais par
une négligence impossible à concevoir , la cour de
France ne fit partir M. de Nivernois qu'au moment de
la signature d'un traité entre la Prusse et l'Angleterre.
L'ambassadeur se trouva donc en arrivant à Berlin
,
dans une situation équivoque , pénible , embarrassée , et
le triomphe de son esprit fut de captiver , dans cet état
de choses , les bonnes grâces de Frédéric : ce grand roi
le combla des marques les plus éclatantes de sa faveur ,
changea pour lui les usages établis , l'admit à sa table ,
le fit loger à Potsdam , où n'habitaient que les princes
souverains ; en un mot Frédéric semblait dire à M. de
Nivernois , par un accueil aussi aimable : « Si les calculs
» de la politique et l'intérêt de mon peuple me forcent
» à déclarer la guerre à la France , je suis en paix avec
» vous , et j'honore dans votre personne le mérite et
» les talens. » Son ambassade à Londres eut un résultat
plus brillant , et après avoir surmonté par la modération
de son esprit et la douceur de son caractère , toutes
les difficultés d'une négociation hérissée d'obstacles , il
-signa , au mois de novembre 1762 , cette paix presque
incroyable , devenue depuis un problême pour tous les
politiques de l'Europe.
On conçoit , d'après l'importance de ces trois missions
, combien les lettres recueillies par M. de Neufchâteau
présentent d'intérêt au lecteur ; il peut , en les
parcourant , s'initier , pour ainsi dire , au mystère des
1
182 MERCURE DE FRANCE ,
négociations ; il admire l'adresse parfaite avec laquelle
M. de Nivernois atteignait le but proposé. Homme d'E
tat profond , conciliateur aimable , il cédait quelquefois,
pour obtenir davantage ; il possédait cet art , j'allais
dire ce secret , de dénouer sans éclat , de renouer sans
honte , et dans le labyrinthe politique , il marchait
toujours en tenant d'une main le fil de la négociation et
de l'autre le flambeau de l'expérience.
".
On lit dans la seconde Partie tous les discours prononcés
à l'Académie . Reçu dans cette compagnie en 1743
( à vingt-neuf ans ) et par une distinction très - rare
nommé en son absence , M. de Nivernois n'a pu se livrer
avec assiduité à ses travaux littéraires qu'en 1770 ,
époque à laquelle il quitta la carrière des ambassades ;
depuis ce moment jusqu'en 189 , il fit , par la lecture
de ses Fables , le charme des séances publiques , séances
immortelles où les Delille , les Thomas , les Marmontel ,
les Laharpe faisaient de ces réunions brillantes une lutte
de goût , d'esprit et d'éloquence .
De tous les titres littéraires du duc de Nivernois , ses.
discours académiques nous paraissent les plus durables ,
chargé pendant trente ans de répondre très - souvent
à d'illustres récipiendaires , tels que MM. Séguier , Trublet
, Saurin , Condorcet , etc. , il s'est toujours acquitté
de cette tâche , quelquefois épineuse , d'une manière
très-distinguée : ces discours écrits sans ambition , sans
enflûre , avec une élégante et noble simplicité , peu-.
vent passer pour un modèle de l'art des convenances ,
art si nécessaire en ce genre , dont il est si facile de
s'écarter , et que M. de Nivernois devait à l'habitude.
du grand monde. Parmi tous ces éloges très-remarquables
par enx-mêmes , celui de Saurin mérite particuliérement
d'être cité ; un rapprochement singulier
lui donne une physionomie à part , et c'est là que
M. de Nivernois a fait preuve de ce talent souple.
premier caractère de l'écrivain supérieur. Président
de l'académie , le 13 avril 1761 , à la réception de
Saurin , il l'était encore lorsque celui- ci fut remplacé.
par Condorcet , le 17 novembre 1781 ; cette circons
tance prêtait beaucoup à l'éloquence du sentiment :
M, de Nivernois en profita avec une extrême habileté , '
OCTOBRE 1807. 183
ses regrets furent aussi vifs que sa joie avait été grande
il loua une seconde fois , mais il loua autrement , il
varia son style , ses formes oratoires , et ces deux discours
, qui n'en font qu'un puisqu'ils ont le même homme
pour objet , sont deux ,monumens bien distincts ; ils
représentent , si je puis m'exprimer ainsi , une colonne
triomphale et un Mansolée qui attestent à une double
époque la gloire de Saurin , et le talent de son panégyriste.
- unes
La prose de M. de Nivernois vaut n.ieux que ses vers :
on avait pu s'en convaincre en lisant quelques
de ses fables , et les bouquets , chansons , etc. , publiés
dans le second volume , en offrent une nouvelle preuve ;
on trouve beaucoup de couplets tels que celui- ci :
En voyant Gabrielle
Bientôt on s'écria :
Le voilà , le vrai modèle
De toute grâce femelle ,
le voilà.
Un ange ,
D'abord qu'on la connaît
Elle charme , elle plait ;
Quand on l'a pour amie ,
On l'aime à la folie ;
Chez elle rien n'ennuie ,
Tout attache et tout plait,
Quand on l'a pour amie.
Et celui-ci :
Chantons tous , chantons Thérèse ,
Unissons nos voix en choeur ;
Le seul tribut qui lui plaise ,
C'est le tribut du coeur.
Elle attire notre hommage
Sans effort;
Heureux le coeur qui l'engage
Car le sien est un trésor.
Il faut convenir que de pareils couplets figureraient
mieux dans des pastilles que dans un recueil : ils pouvaient
plaire dans la société pour laquelle ils ont été
composés ; dans ces sortes d'occasions , c'est au coeur
qu'on s'adresse , et de tous les juges c'est le moins difficile
; le seul tort est d'imprimer des à propos qui n'en
186 MERCURE DE FRANCE ,
sont plus dix ans après , et qui rappellent ce joli vers
d'un mauvais poëte:.
Chantez la circonstance et mourez avec elle.
Le Théâtre de société laisse également beaucoup à
désirer ; on y voit que M. de Nivernois n'était pas initié
dans les secrets de Thalie ; ses pièces sont plutôt des
portraits de famille que des tableaux du monde , et on
est forcé de lui refuser comme auteur comique les éloges
qu'on lui accorde à tant d'autres titres .
Nous finirons cet article par une observation générale.
Les auteurs dramatiques de nos jours ont à se
reprocher d'avilir souvent l'art qu'ils professent ; s'ils
mettent en scène un homme de lettres , ils le représentent
misérable , avec un habit en lambeaux , souvent
vil , toujours ridicule , etc. Déplorable abus de l'esprit
qui s'exerce contre l'esprit même , attaque ce qu'il devrait
ménager , et force le public au mépris quand il
devrait lui inspirer le respect . D'où vient cet acharnement
des auteurs contre leurs confrères ? Pour se faire
admirer , manquent- ils de beaux modèles à peindre ?
Si cela était , je leur en fournirais un ; je dirais au
meilleur poëte dramatique du siècle : Peignez un sage
chez qui l'enfant promit un homme , dont l'étude a
nourri les jeunes années et consolé la vieillesse , un citoyen
recommandable qui a réuni tous les honneurs sans
connaître l'ambition , et qui remplissait toutes ses places
comme un honnête homme paye ses dettes : représentez
- nous un écrivain distingué en qui l'amour des lettres
était la passion la plus vive après celle de la vertu , un
grand seigneur faisant de son hôtel le rendez-vous de
l'esprit , du goût et de la beauté ; tout à la fois Horace
par la philosophie et Mécène par la naissance ; réunissant
tout ce que la cour donne de politesse , tout ce que
l'art militaire donne de gloire et tout ce que l'étude
procure d'instruction : peignez - nous un grand propriétaire
appelant ses vassaux mes enfans pour leur faire
oublier qu'il était leur maître ; semez votre drame de
ses plus beaux traits de générosité , et pour être sûr
d'être tout ensemble intéressant et fidèle , intitulez cet
ouvrage Le Duc de Nivernois. M. DE C.
***
OCTOBRE 1807 . 187
SPECTACLES .
VARIÉTÉS .
Vaudeville. - --- On a donné le 21 octobre ,
à ce théâtre , la première représentation du Petit-Maître au
Marais , ou une Leçon de bonnes Gens.
Le public n'ayant pas accueilli cet ouvrage , nous nous
dispenserons d'en donner l'analyse : nous ne pouvons cependant
nous empêcher d'observer que l'idée principale de cette
pièce nous a paru fausse . Le Marais est-il donc exclusivement
peuplé de bonnes gens , et ne rencontre -t-on dans la
Chaussée d'Antin et les autres quartiers de Paris , que des
jeunes gens aussi ridicules que le petit -maître , héros de la
pièce ? S'il est vrai que cet ouvrage soit des deux auteurs
que l'on désignait dans toute la salle , et qui sont connus par
des succès nombreux et mérités , il faut en conclure qu'avec
beaucoup d'esprit et d'habitude il est encore possible de
se tromper ; que les Homère du Vaudeville peuvent aussi
quelquefois sommeiller.
-
SOCIÉTÉS SAVANTES . - Paris . - La Société philotechnique ,
distinguée depuis long-tems par les talens et les lumières des
membres qui la composent , a tenu dimanche , 18 , une
séance publique . L'assemblée était nombreuse ; les lectures.
ont été variées et intéressantes. On a sur-tout remarqué deux
pièces d'une certaine étendue , et dans deux genres trèsdifférens.
L'une est de M. Victorin Fabre ; c'est un poëme
ossianique intitulé : Lemor. Ce poëme , lu par M. Luce de
Lancival , a été vivement et unanimement applaudi . Le poëte
nous a paru faire du genre d'Ossian un emploi très-heureux
: sans lui rien ôter de son énergie , il l'a ramené dans
ses vers , à la grâce et au bon goût. La seconde pièce
dont nous venons de parler , est de M. Lavallée ; c'est une
Epitre à M" Millevoye , sur les Soucis en vermeil , décernés
par les Jeux floraux , comme prix académiques. On a
distingué dans cette pièce une foule d'excellentes plaisanteries
; le rire était sur toutes les lèvres ; plusieurs tirades
sont écrites avec esprit et élégance. On a paru écouter
―
188
MERCURE
DE FRANCE
,
•
aussi avec intérêt un rapport de M. Le Barbier sur le fronton
sculpté par M. Moitte , dans la cour du Vieux - Louvre ;
un Discours sur les voyages , par M. Le Mazurier ; et quelques
autres pièces de poesic.
NOUVELLES POLITIQUES .
( EXTÉRIEUR. )
- ETATS-UNIS D'AMÉRIQUE . — Philadelphie , 24 Août. — H
vient d'être publié , par ordre du président des Etats-Unis ,
divers avis et proclamations , ayant pour objet de faire un
appel à l'énergie de la nation , et d'opérer la levée de soixante
mille hommes , autorisée par l'acte du congrès du 24 février
1807 .
Les agens anglais ont trouvé moyen de s'emparer de l'esprit
d'un bon nombre de nos écrivains politiques , et , depuis
quelques semaines , on ne lit dans la plupart de nos
journaux que des apologies du gouvernement anglais , et des
dissertations qui ont pour but de calmer l'indignation dont
le peuple des Etats-Unis est animé contre la Grande -Bretagne .
On mande de la Havane que l'ordre y a été donné
le 10 juillet , de mettre le séquestre sur toutes les marchandises
anglaises , et qu'un avis de l'amirauté engage tous les
négocians à suspendre l'envoi de tous vaisseaux , argent ou
marchandises en Angleterre .
-
- ANGLETERRE. Londres , 1er Octobre. On mande des
Indes- Orientales qu'on vient de découvrir , dans les environs.
de Vellore , une conjuration ourdie par les officiers des troupes
indigènes . L'insurrection devait éclater pendant une fète
donnée par une dame à tous les officiers européens : le régiment
le plus impliqué est le 20° ; mais chaque jour on découvre
des complices dans l'état- major des autres régimens.
A Portsmouth , on vient de donner des ordres pour que
tout soit prêt dans le port à recevoir les vaisseaux de guerre
danois attendus d'un jour à l'autre de Copenhague .
On lit dans une gazette de Londres du 2 octobre :
« Nous apprenons de Lisbonne que tout y est dans la plus .
OCTOBRE 1807 . 189
grande activité pour l'équipement de toute la marine portugaise
. On avait fait pendant quelques jours une presse trèssévère
: on avait doublé les gages et les primes accordés aux
matelots , et l'opinion générale était que la famille royale
allait s'embarquer pour le Brésil. »
( Il parait qu'en effet le gazetier était bien instruit . Plusieurs
papiers français ont annoncé , depuis , que le Princerégent
était parti de Lisbonne avec toute la Cour . Mais l'Argus
observe que cette nouvelle n'est point certaine ; que les négociations
entre la France et le Portugal étaient encore en
pleine activité à une époque très récente ; qu'il convient donc
d'attendre avant de rien publier sur un si grand événement ) .
DANEMARCK . -Copenhague, 29 Septembre.—Il vient encore
d'arriver un certain nombre de vaisseaux de guerre anglais ,
tels que cutters , sloops , etc. Une partie des troupes anglaises
s'est portée vers Elseneur : les autres corps ont établi leurs
quartiers d'hiver soit dans nos environs , soit dans les divers
districts de notre île . L'espoir que l'on avait d'être incessamment
débarrassés de pareils hôtes , ne paraît pas devoir se
réaliser ; car tout ce qu'on voit annonce de leur part des
intentions contraires. C'est ainsi que les Anglais se jouent
des traités même qu'ils font signer les armes à la main.
Plusieurs articles du journal officiel qui s'imprime à
Kiel , expriment toute l'indignation qu'éprouve le Gouvernement
danois de la conduite atroce des Anglais . On y voit
l'intention bien prononcée de reprendre par la force ce qui
a été ravi par la plus indigne ruse . D'après ce langage , on
prévoit que l'envoyé anglais , M. Merry , si on le reçoit à
Kiel , ne réussira pas dans sa mission.
- ALLEMAGNE. -Vienne , le 3 Octobre . -Les dernières nouvelles
de Bucharest portent ce qui suit : « Les Russes ent
mis tous les charriots en réquisition pour évacuer la Valachie
et la Moldavie . Dès que les malades auront atteint
Focksain , les colonnes se mettront en marche rétrograde sur
le Dniester. >>
On a essuyé à Vienne , le 1er octobre , à deux heures du
190 MERCURE DE FRANCE ,
-
matin , un ouragan terrible , accompagné de légères secousses
de tremblement de terre. Le clocher de l'église paroissiale
a été brisé par le milieu , des murs ont été renversés , des
Au Prater , les plus gros arbres ont été
Les dommages causes par cet accident sont
toîts emportés.
déracinés .
incalculables.
alic
On assure que, dans le Tyrol , tous les monastères
vont
être incessamment
supprimés.
-
ITALIE. Milan , ༡ Octobre. Il vient d'être établi un -
Conservatoire de musique dans le couvent supprimé della
passione. Dix- huit jeunes gens et six jeunes filles y seront
instruits aux frais du Gouvernement .
----
Naples , le 29 Septembre. On écrit de Malte , que la
garnison de cette île est réduite à un très-petit nombre , et
que les Anglais ont été contraints d'envoyer en Egypte tout
ce qu'ils avaient de troupes disponibles . D'après les mêmes
nouvelles , les Anglais ont éprouvé à Rosette un échec terrible
de la part des Turcs ; il ne restait plus dans le port de
cette dernière ville qu'un seul vaisseau de ligne anglais et
une seule frégate .
-
- L'Académie militaire de Naples , qui s'était rendue si
célèbre dès les premières années de son établissement , et
qui , après avoir beaucoup souffert depuis 1799 , avait été
supprimée en 1805 , vient d'être rétablie sur un nouveau
pied , et tout fait présumer qu'elle prospèrera de nouveau.
-Le roi de Naples fait en ce moment une seconde tournée
dans quelques provinces du royaume. S. M. arriva le 27 à
Morcone ; elle y entendit les plaintes des habitans contre
le gouverneur qui a extorqué de l'argent de plusieurs perles
faire remettre en liberté . Le roi a destitué
sonnes , pour
ce gouverneur , et l'a fait conduire à Naples , où il sera traduit
devant le tribunal criminel , et puni d'après toute la
rigueur des lois, S. M. a nommé à sa place un particulier
qui jouit de l'estime de tous les habitans .
-- -
6.
PORTUGAL. Le 2 Octobre. Un décret du 27 septembre
❤rdonne , vu la stagnation qu'a éprouvée le commerce de
OCTOBRE 1807. 191
*
Lisbonne , que le jour de l'échéance des lettres de change
du pays seulement , sera prorogé par trois mois de plus ,
gardant à ces mêmes lettres , toute leur vigueur, etc.
-Une lettre du ministre Aranjo , à la Junte de commerce ,
annonce le départ de l'ambassadeur d'Espagne et du chargé
d'affaires de France ; mais elle fait espérer que leur absence
ne sera point suivie d'hostilités .
Malgré cette lettre , on est , à Lisbonne , dans la plus grande
inquiétude . — Dans les comptoirs anglais , on vend les marchandises
en toute hâte et à tout prix.
-
Jusqu'à la date du 4 octobre , rien ne donne lieu de croire
à la désertion du Prince-Régent . ( Voyez cette nouvelle à
l'article Angleterre ) .
( INTÉRIEUR . )
PARIS. Le Muséum Napoléon , depuis que les objets
d'arts , conquis en Allemagne , sont offerts à la curiosité
publique , est visité par une foule immense , on ne peut
approcher qu'avec peine des statues et des tableaux qui
excitent le plus d'intérêt. La Notice de ces objets , dont
toute la partie relative aux antiquités , a été rédigée par
M. Visconti , est instructive et intéressante .
Le Muséum n'est pas le seul établissement qu'aient enrichi
les conquêtes de S. M .; la Bibliothèque impériale a
aussi reçu : 1º . deux cent quarante - deux manuscrits rares
et précieux , dont plusieurs sont en langue orientale ;
2º. Quatre-vingts ouvrages imprimés , du XVe siècle , qui
sont autant de monumens typographiques .
SÉNATUS - CONSULTE.
Extrait des registres du Sénat- Conservateur, du 12 oct. 1807,
Le Sénat-Conservateur , réuni au nombre de membres prescrit par
l'art. XC de l'acte des constitutions , du 22 frimaire an VIII ;
Vu le projet du sénatus - consulte , rédigé en la forme prescrite par
l'article LVII du sénatus- consulte organique , en date du 16 thermidor
an X ;
Après avoir entendu les orateurs du Conseil-d'Etat , et le rapport de
sa commissiou spéciale , nommée dans la séance du 9 de ce mois ;
l'article LXVIII de l'acte des constitutions du 22 Considérant que,par
192 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1807 .
frimaire an VIII , les juges ne conservent leurs fonctions à vie qu'autant
qu'ils sont maintenus sur les listes d'éligibles ;
Qu'il importe de suppléer pour le passé à cette prévoyance de la loi ,
et que pour l'avenir , il est nécessaire qu'avant d'instituer les juges d'une
manière irrévocable , la justice de S. M. l'Empereur et Roi soit parfaite
ment éclairée sur leurs talens , leur savoir et leur moralité , afin qu'au→
cune partie de leur conduite ne puisse altérer , dans l'esprit des justiciables
, la confiance et le respect dus au ministère auguste dont ils sont
investis ,
Décrète ce qui suit :
Art. Ier . A l'avenir les provisions qui instituent les juges à vie , ná
leur seront délivrées qu'après cinq années d'exercice de leurs fonctions
si à l'expiration de ce délai , S. M. l'Empereur et Roi reconnaît qu'ils méritent
d'être maintenus dans leur place .
II. Dans le courant de décembre 1007 , il sera procédé , dans la forme
ci- après déterminée , à l'examen des juges qu seraient signalés par leur
incapacité , leur inconduite et des déportemens dérogeant à la dignité de
leurs fonctions .
III. Cet éxamen sera fait sur un rapport du grand-juge , ministre de la
justice , renvoyé par ordre de S. M. I. et R. à une commission de dix
sénateurs nommés par elle .
IV. La commission pèsera les faits , et pourra demander au grand
juge ministre de la justice , des éclaircissemens sur ceux qui ne lui paraîtraient
pas suffisamment établis . Elle pourra même demander au grandjuge
, d'appeler devant elle , les juges dont la conduite aurait parų sus
ceptible d'examen .
V. D'après le résultat de ses recherches , et avant le 1er mars 1808 , la
commission présentera à S. M. I. et R. un avis motivé , dans lequel seront
désignés les juges dont elle estime que la nomination doit être révoquée
.
VI. Il est réservé à S. M. I. et R. de prononcer définitivement sur le
maintien ou la révocation des juges désignés dans le rapport de la commission.
VII. Il n'est pas dérogé à l'art. LXXXII de l'acte des constitutions
du 16 thermidor an X. 3
Le présent sénatus -consulte sera transmis par un message à S. M.
impériale et royale.
ANNONCES .
Il a paru , il y a quelques semaines , un Eloge historique du général
d'Hautpoul , fait d'après les matériaux rassemblés par M. Boileau , son
ami. Cet ouvrage , dont on est redevable à ce notaire aussi instruit qu'estimable
, est rempli d'intérêt et d'éloquence , et présente un monument
recommandable sous le rapport de l'amitié et du talent . Nous en parle
Tons en détail .
( N° CCCXXVIII . ) T
DE
( SAMEDI 31 OCTOBRE 1807. )
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE ,
:
L'AMOUR BERGER ,
Imitation du prologue de l'Aminte , poÈME DU TASSE.
Chi crederia , che sotto umane forme , etc.
QUEL mortel connaîtrait le dessein qui m'amène ?
Sous l'habit pastoral , sous une forme humaine ,
Je suis Dieu , non un Dieu vulgaire et sans autel :
Je commande , du sein de l'Olympe immortel ,
Au fer sanglant du Dieu qui préside à la guerre ,
Au trident dont Neptune ébranle en vain la terre ;
Et , soumis à ma voix , du monarque des Dieux
Les foudres éternels se taisent dans les cieux .
A cet aspect nouveau , ce vêtement champêtre ,
C'est en vain que Vénus voudrait me reconnaître .
Tu me contrains à fuir le céleste séjour ,
O ma mère ! et tes yeux ne verront plus l'Amour.
Tu voudrais gouverner mes flèches et moi-même ;
Tu voudrais , m'exilant de ces beaux lieux que j'aime ,
Ambitieuse et vaine , asservir à mes lois
L'orgueil du diadême et le sceptre des rois ;
Me ravir des bergers les vallons solitaires ,
Et des jeunes Amours , mes ministres vulgaires ,
Armant la main timide , et dirigeant les traits ,
Réserver à leurs jeux l'empire des forêts !
Ah! je brise un lien dont ma gloire s'offense .
Si tout annonce en moi l'âge heureux de l'enfance ,
N
cer
19/1
MERCURE DE FRANCE ,
1
Je ne suis point enfant ; et le sort dans ma main
A mis l'arc brillant d'or et le flambeau divin .
Ton pouvoir , ô Vénus ! ne cause point mes craintes-
Mais d'une mère , hélas ! la tristesse et les plaintes
Ebranlent mon courage ; et le toît des bergers
Souvent cache ma fuite en ces rians vergers .
Alors tu viens offrir , dans ta douleur amère ,
Un baiser , ou peut-être une faveur plus chère ,
A celui dont les yeux pourraient suivre mes pas :
Aveugle déïté ! ne te souvient-il pas
Des transports enivrans que ma présence inspire ,
Et les baisers d'amour perdent - ils leur empire ?
Tes efforts seront vains : pour la première fois
J'ai déposé mon arc , mes aîles , mon carquois ,
Antiques attributs dont s'honore ma gloire ;
Mais je m'assieds encor sur mon char de victoire .
Le magique flambeau dont mon bras est armé ,
En modeste houlette à ma voix transformé ,
Rend invisible à l'oeil sa flamme révérée ;
Et ce dard que je tiens , dont la pointe ignorée
De l'éclat d'un or pur n'éblouit pas les yeux ,
Est le trait de l'Amour et l'ouvrage des Dieux .
Ce simple javelot , où mon espoir se fonde ,
Aujourd'hui va porter une atteinte profonde
Au sein d'une beauté qui , rebelle à mes lois ,
S'égare sur les pas de la reine des bois .
Oui , Silvie abaissant une fierté sauvage ,
Doit offrir à l'Amour les roses du bel âge .
Je saurai l'enflammer de cette même ardeur
Qu'Aminte encore enfant sentit naître en son coeur
Quand tous deux , enivrés d'une innocente joie ,
Des monstres des forêts déjà faisaient leur proie.
Viens combattre , ô Pitié propice à mon dessein ,
L'orgueil de la pudeur qui règne dans son sein :
Viens attendrir son ame , et tu rendras plus sûre
Des flèches de l'Amour l'éternelle blessure .
Accours , douce Pitié , viens seconder mes voeux .
Cependant , ô Bergers ! livrez -vous à vos jeux :
Moi , le front ceint des fleurs qui couronnent vos têtes ,
Confondu, parmi vous et partageant vos fêtes , "
Je saurai triompher ; et les regards humains
Suivraient en vain le dard que lanceront mes mains .
Oui , bientôt des amans la déïté suprême
Semblera parmi vous se fixer elle - même .
OCTOBRE 1807 . 195
Un pouvoir inconnu doit épurer vos sens ,
Par un charme secret adoucir vos accens ,
Enchanter cet asyle ; et de vos forêts sombres
Le mystère et l'Amour habiteront les ombres .
Au pouvoir de l'Amour rien ne fut étranger.
J'égale , en me jouant , le héros au berger ,
Le chalumeau rustique à la lyre savante ;
Et si contre mes lois ta rigueur fut constante ,
Vénus , couvre ton front de ce voile odieux
Que l'erreur des mortels étendit sur mes yeux .
HENRI TERRASSON ( de Marseille ) .
L'AUTOMNE.
ODE.
SUR les flancs du Jura déjà rougit le hêtre ,
Déjà son front est ceint d'un bandeau de frimats ,
Et Progné délaissant le toit qui la vit naître ,
Va chercher de plus doux climats .
Du Léman qui mugit , soulevé par l'orage
L'onde inhospitalière a banni l'Alcyon ;
2
Le nocher rentre au port et , tranquille au rivage ,
Rit des menaces d'Orion .
Pomone en renouant sa ceinture flottante ,
Incline sa corbeille et répand ses trésors ;
Et l'Hiver qui la suit , d'une robe éclatante ,
Va bientôt revêtir ces bords .
Tremblante à son aspect , la Dryade éplorée ,
Jette un dernier regard sur les champs dépouillés ,
Et court au sein des bois d'une mousse lustrée
Tapisser les troncs défeuillés .
Tantôt dans nos vallons règne un profond silence
Qu'interrompt le corbeau par ses croassemens ;
Tantôt l'Aquilon gronde , et le pin qu'il balance
Répond seul à ses sifflemens .
Pourquoi ces longs soupirs , cette sombre tristesse ?
Le printems , mes amis , ne peut durer toujours .
Les fleurs et les glaçons , les pleurs et l'allégresse
De nos ans partagent le cours.
N 2
196 MERCURE
DE FRANCE ,
Eole fond sur nous de nos Alpes glacées :
Son règne a commencé ; son règne doit finir ;
Pourquoi , s'il est ainsi , tourmenter nos pensées
Des soins trompeurs de l'avenir ?
Espérons tout des Dieux : les Dieux feront le reste.
Dès qu'ils ont apaisé la colère des vents
Ils ne fatiguent plus ni le cyprès funeste ,
Ni l'ormeau courbé par les ans .
2
Quand le roi de l'Olympe a d'un regard sévère
Replongé les Autans au fond de leurs cachots ,
Amante des Zéphyrs , soudain la Primevère
Emaille le bord de nos ruisseaux .
En attendant , livrons à la flamme brillante
L'arbre dont les éclats étonnent les foyers ,
Et mêlons au nectar de la cuve fumante
Celui qu'ont mûri nos celliers.
Venez ; foulons la grappe , et d'un oeil prophétique ,
Sous la feuille qui meurt , sachons voir des boutons .
Si la rose n'est plus , eh bien ! que la colchique ( 1 )
A son tour ombrage nos fronts .
Tendre et dernier présent que Palès fait éclore ,
elle s'offre à nos yeux , Sans cortège , sans pompe ,
Et brigue , en rougissant , l'honneur d'embellir Flore
Dont elle annonce les adieux .
A ses pâles couleurs unissons ce lierre
Qui rampe sur nos murs de ses festons couverts "
Arbre cher aux neuf Soeurs et que Bacchus préfère
Au pampre ennemi des hivers .
Il en pare et son thyrse , et sa tête et la coupe
Où , compagne des Ris , enfans de la Gaîté ,
Hébé dans les banquets de la céleste troupe
Lui verse l'immortalité.
M. DE BRIDEL .
(1 ) Plante qui fleurit en automne dans les pâturages , et qui annonce
le retour de l'hiver. Sa fleur sort de terre toute nue et sans être accompagnée
d'aucune feuille. C'est le colchicum autumnale de Linné.
OCTOBRE 1807. 197
APOLOGIE DE L'ART D'AUMER D'OVIDE (2) ;
PAR LUI- MÊME.
~
Mes jeux ont offensé la censure chagrine .
Ma Muse est , à l'en croire , un peu trop libertine .
Pourvu que Rome vante et mon nom et mes vers ,
Que m'importe le fiel de ces censeurs amers ?
Zoïle a dénigré le grand chantre d'Achille ,
Et le nom de l'Envie est celui de Zoïle .
Toi par qui des Troyens le chef religieux
A conduit sur nos bords sa fortune et ses Dieux ,
Ton poëme a trouvé des censeurs sacriléges ,
Et ta gloire contre eux n'a point de priviléges .
Oui , tout ce qui s'élève est envié toujours .
Les vents grondent le plus sur les plus hautes tours .
Toi qui de mes écrits condamne la licence ,
Pourquoi peser des riens dans ta grave balance ?
Calliope en grands vers chante les grands exploits .
La tragédie élève et son geste et sa voix.
Le masque de Thalie est le masque du rire.
L'Iambe est un poignard aux mains de la Satire .
La modeste Elégie , en tons plus ingénus ,
Célèbre le carquois des Amours demi-- nus .
Sapho chantera-t-elle Achille et sa colère ?
Et Cydippe , pour chantre , aura-t -elle un Homère ?
Ira-t-on peindre en vers , dignes d'être honnis ,
Thaïs en Andromaque , Andromaque en Thaïs ?
Je chante pour Thaïs , et Thaïs n'est pas prude :
Et je dois pour Thaïs égayer mon étude .
Si ma Muse plaisante en des sujets plaisans ,
De quoi m'accusez -vous ? mes vers sont innocens .
DESAINTANGE .
ENIGME.
TEL que l'arbre qui , dans Eden ,
Fut fatal à nos premiers pères ,
Je produis des poisons ou des fruits salutaires ,
Je fais le mal , je fais le bien .
(2) La traduction en vers de ce poëme , sera en vente sous peu dejours,
chez Giguet et Michaud , imprimeurs-libraires.
198 MERCURE
DE FRANCE
,
Comme cet arbre j'ai des feuilles ,
Mais sans avoir de tronc , de branches comme lui .
C'est dans mon sein pourtant , lecteur , que tu recueilles
La vérité , l'erreur , le plaisir ou l'ennui.
AUTRE .
A l'être vicieux je ne sers pas de frein ,
A me provoquer même on le croirait enclin.
Ma tête à bas , il s'agit d'autre chose ,
D'un coeur indifférent , c'est la métamorphose ;
Portez un nouveau coup , vous verrez sans laurier ,
Ce qu'en rendant son arme est un triste guerrier.
Mais pour cette fois-ci , votre main meurtrière
Va finir ses exploits d'une aimable manière ,
Laissant à découvert ce qui , dans la gaîté ,
Fait un parfait contraste avec la gravité.
CHARADE.
Au milieu des débris de la grandeur romaine ,
La faux du tems ne m'a pas respecté ;
Je m'élève avec majesté
Sur les deux rives de la Seine i
J'ai quelque part la figure d'un T.
J'ai six pieds : trois sont du domaine
Ou d'un Chérin , ou d'un Hosier ;
Trois sont connus du menuisier :
Cependant j'appartiens à la structure humaine
Et vous me trouverez à la fois
Dans la bouche du pauvre et dans celle des rois .
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est 0 .
Celui du Logogriphe est Troc , dans lequel on trouve roc, cor , or.
Celui de la Charade est Mi-nuit.
OCTOBRE 1807 . 199
LITTERATURE . - SCIENCES ET ARTS .
( MÊLANGES. )
LA MORT DE SOCRATE . ( SUITE ) .
SCÈNE QUATRIÈME .
LE GEOLIER , ET LES MÊMES .
LE GEOLIER.
Seigneur , me voici !
Que fais-tu donc ?
MÉLITUS.
LE GEOLIER.
Seigneur , je broie la ciguë . Le soleil va bientôt se coucher
. Je viens de tourner le dernier sable de l'horloge.
( Socrate relève la téte , et tourne des yeux pleins
d'espérance vers le ciel ) .
MÉLITUS ( au geolier ) .
Va voir qui sont ceux qui crient à la porte.
( Le geolier sort ) .
LYCON.
Je demande qu'on ne laisse entrer personne avant que
j'aye proposé à Socracte tous mes argumens . Ceux qui me
restent sont péremptoires. Il n'y a rien à y répondre .
MELITUS.
Nous avons trop de plaisir à vous entendre pour ne pas
vous donner toute notre attention .
ANITUS ( à Lycon ) .
Il faut avouer que les Dieux ont réuni en vous toutes les
forces de la raison humaine . Quelle tete ! Quelles conceptions
!
( Le geolier rentre ) .
LE GEOLIER ( à Mélitus ).
Seigneur , ce sont la femme et les enfans de Socrate qui
demandent qu'on les laisse entrer .
200 MERCURE DE FRANCE .
MELITUS .
Cela ne se peut à présent .
LE GEOLIER.
Ils vous en supplient au nom des Dieux et de la nature ;
ils pleurent .
MÉLITUS.
Je ne connais point d'autre nature que la loi .
LE GEOLIER.
Ses disciples demandent la même faveur. Ils disent que
la loi le permet.
MÉLITUS.
Dis-leur que le magistrat le défend. Les voilà nouveaux
interprètes des lois comme de la religion . Tel maître , tels
disciples. Ils mériteraient bien de passer le pas avec lui ..
(Au Geolier) : Dis-leur d'attendre , et à la garde de repousser
toute cette populace , loin de la porte , au-delà du vestibule
et de la barrière .
LE GEOLIER.
Seigneur , vous allez être obéi.
MÉLITUS ( à Lycon ).
"
(Il sort).
Vous pouvez commencer docte Lycon , et parler tant
qu'il vous plaira .
SCÈNE CINQUIÈME.
LES MÊMES.
LYCON ( à Socrate ).
Vous dites donc , Socrate , que la terre est couverte des
bienfaits de la Divinité ; mais d'où viennent , je vous prie ,
les orages , les grêles , les tonnerres , les débordemens de rivières
, les tremblemens de terre , les pestes , les maladies ,
les calomnies , les jalousies , les incendies , les procès , les
quèrelles , les guerres , les famines , les banqueroutes et la
mort. (Il se met à rire ) . En ai-je nommé assez ? Je crois
bien que ce sont de véritables maux que ceux-là . Répondez
si vous le pouvez . ( Il se met à rire et , à son exemple
Mélitus et Anytus ).
OCTOBRE 1807.
201
SOCRATE ( souriant ).
Ces prétendus maux , Lycon , entretiennent l'harmonie
générale de cette terre ; ils y sont nécessaires . La plupart
y sont rares. Mais jetez un coup-d'oeil sur les biens que la
Divinité y répand à chaque instant. Le soleil en est le dispensateur.
Son char d'or , comme dit Homère , est attelé
tous les matins par les heures qui conduisent ses quatre
coursiers , le Lumineux , l'Empourpré , l'Ardent et l'Amoureux.
La plus jeune des heures , à demi-éveillée , sort la
première de dessous le manteau safrané de l'Aurore . Eblouie
du premier éclat du jour , elle frotte , en souriant , ses yeux
encore humides . Ses soeurs , de différens âges , la suivent
parées d'argent , de vermillon et de pourpre. Elles s'élèvent
au plus haut des cieux , en formant , toutes ensemble , des
choeurs de danses et de concerts autour du Soleil , leur père .
Chemin faisant elles ensemencent la terre de fleurs brillantes
et fugitives comme elles . Ces filles célestes viennent
tour à tour se réfugier sous le voile constellé de la nuit.
A peine Apollon a -t-il disparu pour éclairer d'autres horizons
, que Diane , sa soeur , portée sur un char d'argent attelé
de deux chevaux noirs , vient réfléchir sur le nôtre une
partie des rayons fraternels . Elle soulève de son sceptre le
crêpe des nuits . A la faveur de sa lumière sororale , elle
fait encore apparaître les monts escarpés , les vallées profondes
et leurs eaux reverbérantes sous un firmament étincelant
de mille et mille feux. Des Nymphes couronnées de
mousse tournent autour d'elle en silence , versant sur la terre
des corbeilles de pavots.
Pendant qu'elle parcourt le cercle oblique des nuits , elle
trace celui des semaines et des mois qui accompagnent le
Soleil dans le cours des saisons et de l'année . Elle est la
mère des mois semblables aux différens âges de la vie et à
leurs périodes. Le premier de tous , entouré de neiges , de
pluies et de vents nébuleux , comme un enfant dans ses premiers
langes , ne verse que des pleurs et ne fait entendre
que de tristes rugissemens . Ses frères le suivent , l'un couronné
de verdure , dans une enfance déjà riante , l'autre de
"
202 MERCURE DE FRANCE ,
boutons de fleurs dans l'adolescence ; un autre des roses éclatantes
, mais épineuses , de l'ardente jeunesse ; les suivans
apportent les différens fruits de la virilité . Le dernier se
traîne après eux et ferme l'année ; chauve et à barbe blanche ,
c'est lui qui dépouille les forêts de leurs feuilles et les couvre
de frimats .
Ainsi la reine des nuits , dans sa course inégale , roule
dans les cieux son disque chargé d'une lumière versatile .
Comme une navette céleste elle entrelace de ses rais d'argent
les rayons du soleil , et en forme ce réseau de la vie
dont les noeuds merveilleux produisent les amours et les
générations. Le soleil en engendre les chaînes éternelles ,
la lune en fournit les trames passagères , dont le tems coupe
tour à tour les fils pour en faire renaître de nouveaux. Pour
l'astre du jour , il répand sur tous les mondes qui l'environnent
d'autres concerts de lumières , de couleurs , de mouvemens
et de vie en se conjuguant avec d'autres Phébés .
Semblable à la Divinité dont il est la plus vive image , il
ne se communique à nous que par des bienfaits , et si nous
voulons porter nos contemplations jusques dans son sein , il
éblouit notre vue comme celles que nous osons hasarder
sur la Divinité éblouissent notre entendement .
"'
LYCON.
C'est- là sans doute un fragment de votre hymne à Apollon
et à Diane . Je hais toutes ces longueurs qu'on appelle
de l'éloquence . C'est un langage indigne d'un philosophe ;
pour moi je n'emploie que celui de la physique . Je préfère
à ces vaines bouffissures le simple squelette de la pensée .
SOCRATE .
que
dans les corps
La nature ne nous montre de squelettes
qu'elle a livrés à la mort. Elle revêt de couleurs et de formes
ravissantes ceux qu'elle remplit de vie . C'est sans doute pour
plaire principalement aux hommes qui sont les seuls êtres
auxquels elle a donné le sentiment de toutes les beautés .
Les philosophes doivent suivre son exemple quand ils
lent de ses ouvrages.
parOCTOBRE
1807.
203
LYCON.
Si la nature avait voulu plaire aux hommes , elle se serait
trompée dans son but comme dans ses moyens. En effet ,
à peine sont-ils entrés dans la vie qu'ils sont forcés de la
quitter. Les uns meurent dans le sein de leurs mères , d'autres
en venant au monde , ceux- ci dans l'enfance , ceux -là
dans l'adolescence . Il en est fort peu qui parviennent à la
vieillesse , et quand ils vivraient tous autant que Nestor , que
serait-ce après tout qu'une carrière aussi courte ? S'il y avait
des Dieux dispensateurs de la vie humaine , ils seraient
inconséquens.
SOCRATE.
Croyez-moi , Lycon , la vie est un bienfait des Dieux et
la mort en est un aussi . Le monde , où la vie nous donne
entrée , est une fête bien plus magnifique et plus solennelle
que celle des jeux olympiques . Nous y sommes à la fois
acteurs , spectateurs et juges . La Divinité nous y introduit
tour à tour comme des étrangers qui au fond n'y ont aucun
droit . Elle permet aux uns d'y rester un jour , à d'autres
deux jours , à d'autres davantage . Devons-nous trouver mauvais
qu'elle nous appelle ensuite à d'autres scènes , sans
doute pour y jouer d'autres rôles ? A quelque âge que nous
mourions , nous devons sortir de cette vie comme d'un
banquet , en remerciant et bénissant la Divinité qui nous y
a invités gratuitement : ( après une pause , il sourit . ) mais ,
Lycon , il paraît que vous vous y plaisez bien plus que vous
ne dites , puisque vous voudriez y rester toujours.
LYCON.
Moi , m'y plaire ! comme un malheureux à la galère où
il est enchaîné . Eh ! qui jouit de ce prétendu festin ? il
semble que les mets qu'on y sert soient livrés au pillage .
Ils sont la proie du plus fort ou du plus rusé . On ne les
conserve qu'à force d'artifices , au milieu des procès , des
impôts , des guerres et des superstitions , monstres toujours
prêts à les enlever , comme des harpies. Enfin les peuples
même ne se procurent le plus simple nécessaire qu'à force
de travaux. Oh ! s'il y avait des Dieux , ils seraient méchans !
204 MERCURE DE FRANCE ,
SOCRATE.
Vous n'avez cherché la Providence que dans la Société
des hommes . Encore si vous les aviez observés avec quelque
attention , vous verriez que le méchant seul y vit dans de
continuelles alarmes . Le juste au contraire , quel que soit
son sort , passe sa vie dans un cercle perpétuel de jouissances.
Le travail dont vous vous plaignez au sein de vos loisirs en
est une source constante pour lui. Il est d'abord le frein
le plus assuré de ses passions. Il développe les facultés de
son ame ou au moins celles de son corps .
Il les fortifie par
de continuels exercices . C'est par lui qu'il jouit des productions
de tous les élémens et de l'amitié de ses semblables ,
auxquels il est utile . Lui enlève- t -on les fruits de ses travaux
? est-il privé des biens les plus communs ? il tourne les
yeux vers l'avenir , et son coeur vers cette Providence que
vous méconnaissez . La mort qui effraye tant les méchans ne
lui paraît qu'un passage à un état plus heureux ou au moins
plus tranquille . Il juge , par ce que la Divinité a fait pour
le bonheur des hommes dans ce monde , de ce qu'elle peut
faire pour eux dans un autre . Il s'endort en paix sur son
sein , comme un enfant qui souffre sur le sein maternel.
LYCON .
1
Mais où est donc cette Providence dont vous parlez sans
cesse ? dans des atômes. Ce monde si magnifique , selon
vous , n'en est qu'un assemblage fortuit réuni et mu par les
lois éternelles du mouvement , puisqu'enfin il faut le dire .
SOCRATE .
Mais d'où viennent ces atômes ? quelle main a pris d'abord
la peine de les réduire en poussière impalpable et leur a
donné ensuite les moyens de s'accrocher de mille manières
différentes à l'aide d'un simple mouvement ? où est l'origine
de ce mouvement ?
LYCON.
En eux-mêmes. L'attraction est inhérente à la matière , et
la matière est éternelle .
SOCRATE .
Mais s'il est ainsi , comment la matière s'est -elle d'abord
OCTOBRE 1807.
205
divisée en atômes ? Ils ne devaient jamais se séparer les
uns des autres , puisqu'ils s'attirent toujours.
LYCON.
Cela est ainsi ; Démocrite l'a dit .
SOCRATE.
Oh Lycon ! un athée est dans la nature comme un aidemanoeuvre
dans un superbe palais , où il ne voit tout au
plus que l'équerre et le niveau qui en ont élevé les murs.
Il ne fait aucune attention aux proportions des colonnes ,
aux belles formes des statues , à la distribution des appartemens
convenables aux divers besoins de ses habitans , ni
à aucune des harmonies et concordances du plan dont un
habile architecte a tracé l'ensemble . Son intelligence , toujours
attachée à son mortier , ne peut plus s'élever audessus
de ces conceptions grossières . Ainsi le matérialisme
abrutit l'esprit et endurcit le coeur. Quoi ! il ne s'est jamais
élevé dans le vôtre le plus petit mouvement de reconnaissance
, d'amour et de religion à la vue d'un arbre chargé
de fruits , d'une vierge belle et modeste , ou du lever de
-l'aurore ?
( Lycon se met à rire ) .
Grand Dieu ! l'athéisme est la plus terrible punition de
l'athée !
LYCON ( à demi-fâché ) .
Quoi ! ce ne sont pas des atômes éternels qui ont tout
formé en s'attirant et s'accrochant mutuellement ?
SOCRATE .
Si ces atômes s'attirent et s'accrochent sans cesse , ils ont
dû faire un bloc unique de tout l'Univers . Il serait à présent
impossible d'en trouver un séparé des autres qui pût en
donner au moins une idée .
LYCON.
Mais ils se repoussent aussi.
SOCRATE.
S'ils s'attirent et se repoussent à la fois , ils devraient tenir
206 MERCURE DE FRANCE ,
le monde en perpétuelle dissolution . On devrait voir les
corps célestes tantôt se réunir en masses informes , tantôt se
dissiper en poudre . Le soleil et la lune n'auraient pas cette
forme sphérique si propre au mouvement , il n'y aurait pas
de raison pour qu'ils fussent plutôt en globe qu'en pyramide
ou en cube.
LYCON.
Si fait , si fait ; parce que ces astres ayant été originairement
dans un état de mollesse , les atômes du centre ont
dû attirer ceux de la circonférence vers eux et en former
une boule.
SOCRATE.
Mais pourquoi ceux de la circonférence n'auraient-ils pas
attiré ceux du centre vers eux , puisqu'ils étaient à la même
distance ? Ils auraient dû tourner des astres en forme de
coupes de fuseaux , etc. D'ailleurs , comme vous dites qu'ils
se repoussent en même tems , ils n'ont jamais dû se réunir ?
mais si les astres ont été dans un état de mollesse qui les a
arrondis par une attraction centrale , pourquoi sont-ils maintenant
dans un état de sécheresse qui les maintient dans
leur rondeur ? Les vapeurs dont ils étaient imbibés n'ont
jamais dû s'évaporer , puisqu'elles étaient attirées au centre
aussi bien que les parties solides .
LYCON.
Toutes vos réponses ne sont que du verbiage .
SOCRATE . '
Passez-m'en encore une . Si les atômes ont formé autrefois
sur la terre des corps de formes si différentes et si bien
organisés , sans les faire tous sphériques ou circulaires ,
comme dans les cieux , pourquoi n'en produiraient-ils pas
encore de nouveaux sur de nouveaux plans , puisqu'ils sont
mus par le hasard ? Que diriez- vous , en jouant aux dés ,
s'ils amenaient toujours le même point ? vous diriez qu'ils
sont pipés. Qui est-ce qui a donc pipé les projections de la
nature ?
LYCON.
Je ne réponds point à des sophismes . Le systême de l'UOCTOBRE
1807 . 207
nivers est tel que je vous l'ai dit , et il n'y a pas à en douter ,
car il est calculé .
1 SOCRATE .
Permettez - moi de vous faire à mon tour quelques questions.
A la bonne heure !
LYCON .
SOCRATE .
Qu'est-ce qui a fait la statue de Vénus , au Prytanée ?
LYCON.
On dit que c'est le sculpteur Lysias .
SOCRATE .
N'est-elle pas très -belle ?
LYCON.
Je n'en sais rien ; car pour moi je ne vois dans une Vénus
que des lignes droites et des courbes.
SOCRATE.
Où Lysias a-t-il pris le modèle de la sienne ?
LYCON.
On dit que c'est d'après les plus belles filles d'Athènes ,
et je le crois .
SOCRATE .
Et à qui ces filles devaient-elles leur beauté ?
LYCON.
Sans doute à la nature .
SOCRATE.
Lysias qui a imité leurs belles grâces et leurs belles
formes , a- t-il de l'intelligence ?
LYCON .
Certainement il en faut beaucoup pour bien faire une
Vénus .
•
SOCRATE .
Pourquoi Lysias n'a-t-il pas rendu sa Vénus capable de se
mouvoir , de marcher , de parler et de danser , comme ses
modèles ?
7
208 MERCURE DE FRANCE ,
Cela surpassait son art.
LYCON.
SOCRATE .
Et si je vous disais maintenant que ce sont des atômes de
marbre qui , s'accrochant dans l'attelier de Lysias , ont formé
sa Vénus.
LYCON.
Je dirais que c'est une absurdité . Ne voudriez vous pas
me la faire croire ? Vous n'êtes pas encore un assez habile
sophiste.
SOCRATE.
Quoi ! vous ne croyez pas que des atômes puissent former
une statue , et vous croyez qu'ils ont formé le sculpteur luimême
. Vous voulez que ces atômes aveugles , insensibles ,
sans intelligence , mus au hasard , aient composé les mondes
avec les êtres qui les habitent , clairvoyans , sensibles , intelligens
, qui se meuvent , s'aiment et se reproduisent . Reconnaissez
donc qu'il y a une intelligence infinie dans l'auteur
de la nature , puisque Lysias y a trouvé l'image d'une Vénus
d'après ses plus beaux ouvrages , sans approcher que de bien
loin des moindres de leurs perfections.
LYCON.
Dans vos comparaisons , vous supposez toujours un Dieu
qui agit comme un homme.
SOCRATE.
N'est-ce pas vous plutôt , homme faible et aveugle , qui
voulez toujours agir comme un Dieu ? Vous voulez créer 、
un monde à votre manière , et moi je ne vous parle que
du monde qui a déjà été fait par une Providence très- sage ,
très-puissante et très-bonne. Oh ! Lycon , si vous avez le
malheur de n'en plus éprouver le sentiment , servez-vous au
moins de vos yeux et de votre bon sens comme font les plus
simples des hommes.
LYCON.
Je ne verrai et ne penserai jamais comme la multitude.
ANYTUS.
OCTOBRE 1807 .
DEP
DE
ANYTUS .
C'en est assez et trop en vérité , Lycon ; permettez-mo
de vous dire que vous abusez de votre raison.
LYCON ( en colère ).
Il vous sied bien de me faire ce reproche , vous qui ne
vous êtes jamais servi de la vôtre .
ANYTUS.
Comment, impie , vous refusez de penser comme le peuple;
vous ne croyez pas aux Dieux ! Sans doute vous ne faites
aucun cas de la bonne Cérès qui nous donne les moissons
et dont j'ai l'honneur d'être grand-prêtre.
LYCON.
Y crois-tu toi-même , orgueilleux hypocrite ?
ANYTUS .
Misérable sophiste , tu mériterais à ton tour que je te
dénonçasse aux Athéniens .
MÉLITUS.
Est-ce donc là le respect que vous portez tous deux au
magistrat ? n'avez - vous pas honte de vous injurier en sa
présence ? Vous n'avez que faire de vous reprocher vos
vérités ; je vous connais tous deux de longue main .
ANYTUS.
Qu'est-ce à dire ? ( Il se lève . )
5 .
cen
Il nous insulte .
LYCON .
SOCRATE.
Quel scandale vous allez donner ! Par respect pour vousmême
! ....
MELITUS ( à part ) .
Il suffit. ( Haut. ) Puisque Socrate se refuse à l'autorité
des lois , de la religion et de la raison , employons d'autres.
moyens. Holà , geolier !
bm
LE GEOLIER ( accourant ).
Plait-il , Seigneur ?
210 MERCURE DE FRANCE ,
MÉLITUS.
Fais entrer les femmes et les enfans de Socrate.
SOCRATE .
Ah ! vous m'attaquez par les armes les plus dangereuses .
SCENE SIXIÈME.
(Xantippe entre avec trois enfans , dont deux en bas-ága
et le troisième dans l'adolescence ).
LAMPSAQUE , LAMPROCLES , et une petite fille appelée SOPHRO
NISQUA. Le premier est fils de XANTIPPE , les deux autres
mère MYRTO , autre femme de SOCRATE .
ont pour
(Le Geolier sort).
LES MÊMES , XANTIPPE , LAMPROCLÈS ,
SOPHRONISQUA , LAMPSAQUE.
(Ils courent tous ensemble vers leur père , en pleurant).
SOCRATE .
Mes pauvres enfans , comme vous êtes changés !
SOPHRONISQUA,
Mon bon papa , nous avons passé toute la nuit et tout le
jour à pleurer.
MÉLITUS ( les arréte ) .
N'allez pas plus loin ! la loi défend d'approcher des prisonniers
qui sont dans les chaînes.
SOPHRONISQUA
O les méchans qui vous ont couvert de fers
LAMPSAQUE.
Nous ne sommes pas assez forts pour
SOPHRONISQUA ,
Nous voulons seulement les baiser.
SOCRATE.
Respectez les lois , chers enfans !
XANTIPPE.
les rompre.
Te voilà encore avec ton respect pour les lois elles te
font mourir innocent.
OCTOBRE 1807. 211
SOCRATE ( souriant ).
Bonne Xantippe , voudrais - tu qu'elles me fissent mourir
coupable ? Où est Myrto ?
SOPHRONISQUA.
Ma mère , elle est malade .
XANTIPPE.
Ta douce Myrto ; elle cst restée à la maison . Elle dit qu'elle
a vu mourir son grand-père en prison et qu'elle n'a pas là
force de t'y voir mourir aussi . C'est elle qui t'a port malheur.
Tu as eu bien tort de me donner une pareille compagne.
N'avais - tu pas assez de moi done ?
SOCRATE .
Ce furent les lois qui , après la bataille de Potidée et la
mort de tant de nos citoyens , m'oblig`rent comme les autres
pères de famille d'épouser deux.f.mmes .
XANTIPPE.
Celle - ci t'a été d'un grand secours . Elle ne prend pas soin
même de ses enfans . Il faut que je les traine partout avec
moi. Elle est comme une imbecille . Au moins à ta place
j'aurais cherché une femme riche puisque tu en voulais une
délicate.
SOCRATE.
J'ai consulté , non mon goût , mais mon devoir. Elle était
petite-fille du juste Aristide et fort pauvre , j'ai du la secou
rir. Après tout , chère Xantippe , ne devais-je pas du respect
aux lois ?
XANTIPPE .
Elles t'ont bien respecté elles -mêmes . Elles te tiennent au
cachot , enchaîné comme un criminel , toi qui n'es qu'un
trop bon citoyen.
ANYTUS.
Ma chère Xantippe , votre mari n'a point de religion . Il
veut faire de nouveaux Dieux.
MÉLITUS.
Il corrompt les jeunes gens. Il en veut faire de nouveau
citoyens en
les ramenant aux anciennes lois de la nature .
212 MERCURE DE FRANCE ,
LYCON.
C'est un orgueilleux qui veut endoctriner les doctes . Il
croit tout savoir .
XANTIPPE.
Oh ! mes nobles Seigneurs , vous ne le connaissez pas ,
c'est un homme simple et sans esprit. Vous le croyez un
grand génie , c'est un bon homme. Il parle comme tout le
monde . On entend ce qu'il dit . Oh ! sauvez-lui la vie.
ANYTUS .
Nous sommes venus ici uniquement pour cela ; il ne tient
qu'à lui de se sauver. Il n'a qu'à se reconnaître coupable ,
SOCRATE .
Je ne veux pas manquer à la vérité et à la justice , à mon
égard plus qu'envers tout autre citoyen. Je reconnais que
j'ai bien mérité de la patrie , et qu'attendu ma pauvreté elle
doit me nourrir jusqu'à la fin de mes jours que j'ai employés
à l'éclairer et à la servir .
LYCON.
Quel opiniâtre ! il me met en fureur.
MÉLITUS .
Vous allez périr à jamais , si vous ne vous répentez dans
l'instant.
ANYTUS.
Vous allez tomber dans les enfers pour l'éternité.
XANTIPPE (pleurant ) .
Oh ! mon bon mari ! songe que tu vas me laisser veuve
avec tes trois enfans en bas âge , sans fortune et sans protecteur.
1
SOCRATE .
Je te laisse , ainsi qu'à mes enfans , celui qui m'a protégé
moi-même .
XANTIPPE .
Malheureux ! il t'abandonne puisqu'il te livre à tes ennemis.
SOCRATE.
Il me délivre des infirmités de la vieillesse , par une mort
OCTOBRE 1807 .
213
"
honorable et douce . Quel secours , Xantippe , eusses-tu trouvé
dans un vieillard de 70 ans ? Bientôt tu aurais été obligée de
me protéger moi-même . Devenu caduque , les mains , la
tête et les genoux tremblans , il te faudrait me veiller et
me soigner comme le plus petit des enfans . L'âge qui m'affaiblit
de jour en jour , fortifie les nôtres . Ils n'ont maintenant
ni industrie , ni force , mais la nature les a revêtus
d'innocence . C'est une égide qui les défend contre les plus
barbares. Quand les vents de l'adversité soufflent sur la
terre , la pitié descend du ciel et couvre les orphelins de
ses ailes . Partout les lois humaines viennent à leur secours.
Partout leurs bienfaiteurs prospèrent , et leurs tyrans
font tôt ou tard une fin malheureuse . Mais quand il
serait possible que les lois d'Athènes abandonnassent les
miens , crois-tu que celui qui revêt les petits des animaux
de douces fourrures , et qui les met , en naissant , dans des
nids maternels , ne prenne pas soin des enfans de l'homme
son plus bel ouvrage ? Dieu protége ceux que la société repousse
. Il étend leur esprit et fortifie leur coeur. Il leur inspire
de grands talens , ou , ce qui vaut encore mieux , de
grandes vertus. La plupart des hommes célèbres et des sages
ont été des enfans malheureux .
XANTIPPE.
Pauvre bon homme ! tu as donc été bien heureux dans
ton enfance , car tu n'es guères sagé dans ta vieillesse ; tu
veux mourir quand tes enfans ont le plus besoin de tes
conseils.
SOCRATE.
Je leur laisse pour conseil l'exemple de ma mort.
XANTIPPE .
A quoi leur seras-tu utile quand tu ne seras plus ?
SOCRATE.
Si Dieu donne aux enfans de se rappeler le souvenir de
leurs ancêtres , pour se conduire dans la vie , crois-tu qu'il
ne donne pas aussi aux ancêtres d'influer sur les destins de
leurs enfans ? Une chaîne éternelle lie les enfans et les pères ,
214 MERCURE DE FRANCE ,
les époux et les pous s ; c'est elle qui remue notre sensibi
ité à la vue des tomb. aux où re posent les objets de nos
affections , c'est à elle que sont attaches nos ressouvenirs et
nos sprances. Fid lle con.pagne de ma vie , je ne t'abandonn
. rai point après ma mort , dans le soin de nos orphelins
. La bont divine me permettra de réparer dans un
monde plus heureux les fautes cque j'ai pu commettre à ton
égard dans celui-ci . Degagé de mes propres passions , je
viendrai au secours des tiennes ; je te ramènerai par de bons
sentimens ; je calmerai tes chagrins. Quand ton caractère
impatient de l'infortune t'emportera hors des bornes de la
raison , je me rappellerai à ton souvenir , ct en pensant à
moi , tu te diras : « Socrate eut dissipé ma colère par un
sourire . >>
XANTIPPE.
Ah ! te voilà à ton ordinaire , riant de tes propres maux.
Encore si je n'avais que les miens à supporter ! Mais vois
tes pauvres enfans fondant en larmes ; que leur répondrai-je
demain au lever de l'aurore , à l'heure où tu avais coutume
de les prendre dans tes bras , quand chacun d'eux en se
réveillant me dira : ma mère ! où est mon père ? O Dieux !
ô Dieux ! que je suis malheureuse !
SOPHRONES QUA,
Y
Mon papa , depuis un mois nous vous demandons aux
Dieux , tous les jours , le matin , le soir , et encore la nuit.
LAMPSAQUE .
Maudits soient les cruels qui vous causent tant de maux !
LAMPROCLES.
Mon père , ne nous abandonnez pas,
SOCRATE.
Non , mes enfans , vous ne serez pas abandonnés ; le ciel
prendra soin de vous. Ma mort est son dernier bienfait pour
moi. Lampsaque ! n'en poursuivez jamais la vengeance contre
votre patrie. Un peuple n'est point , coupable des crimes des
factions . Ma mort est glorieuse puisque je meurs pour la
justice ; elle ne répandra que trop d'éclat sur ma vie comOCTOBRE
1807 .
215
mune et sur la vôtre. Mais fuyez la célébrité , mes enfans !
Celui qui a tout créé , s'est réservé la gloire pour son partage
; mais il a distribué sur la terre une portion de bonheur
à tous les enfans des hommes. Il l'a attachée à leur
concorde. Vivez obscurs et unis , et vous vivrez heureux ;
vivez entre vous comme j'ai cherché à faire vivre entr'eux
mes concitoyens. Dieu a mis l'amitié fraternelle à l'entrée
de la vie humaine pour en faire les premiers exercices , comme
un péristyle à l'entrée d'un grand cirque . Il a donné aux
enfans des ressemblances avec leurs parens , non-seulement
afin que leurs parens les aimassent , mais afin que les enfans
s'aimassent entr'eux en retrouvant les traits et les qualités
de leurs pères et de leurs mères dans ceux de leurs frères et
de leurs soeurs . L'un de vous a ma mélancolie , l'autre mon
humeur railleuse . J'y démêle encore les caractères de vos
mères. L'un a la franchise et les affections vives de Xantippe
, l'autre le calme de Myrto . Que chacun de vous les
retrouve donc dans ses frères et sa soeur . Aimez vos mères
comme je les ai aimées. Oh ! si mes fers ne me retenaient ,
avec quel plaisir je vous presserais tous ensemble contre mon
sein !
LAMPSAQUE.
Mon père , je veux mourir avec vous.
Et moi aussi.
Et moi aussi.
LAMPROCLÈS .
SOPHRONISQUA .
SOCRATE. .
1
Et toi aussi , ma chère fille ! Oh , vivez tous pour vos mères !
SOPHRONISQUA ( se jetant aux pieds de Mélitus ) .
Laissez-moi essuyer , avec mon voile , les larmes qui coulent
sur son visage . Vous lui avez lié les mains . Oh mon
bon papa !
ANYTUS.
Eh bien , Socrate , vous pleurez ? Vous tenez donc encore
au monde ?
SOCRATE.
Je pleure de joie d'y laisser des enfans dignes de moi.
216 MERCURE DE FRANCE ,
XANTIPPE.
Non , tu ne mourras pas . ( Aux juges ) : vous m'arracherez
auparavant la vie et celle de ces innocens . (Elle s'écrie ) :
Citoyens , les lois sont violées : au secours ! au secours !
-----
(Les enfans crient au secours. On entend des mouvemens
du peuple qui frappe à la porte de la prison ) .
LYCON.
Ils vont ameuter le peuple. Mélitus , faites enfermer cette
folle avec ses enfans jusqu'après la mort de Socrate .
MÉLITUS.
Il faut un décret pour priver un citoyen de sa liberté .
LYCON.
Une femme et des enfans ne sont pas des citoyens .
ANYTUS . ,
Si on ne les renferme tout à l'heure , ils vont exciter une
sédition par leurs cris . Le salut du peuple est la loi suprême .
Fin de la Scène sixième.
M. BERNARDIn de Saint-PIERRE.
8
EXTRAITS .
NOVA HOLLANDIÆ PLANTARUM SPECIMEN , etc. ,
Choix de Plantes de la Nouvelle - Hollande ; par
M. LABILLARDIÈRE , membre de l'Institut . Deux vol .
in-4° , avec 265 planches. Chez Mme Huzard , rue de
l'Eperon .
Il y a environ deux ans que la Revue ( 1 ) annonça
la publication des premières livraisons de l'ouvrage de
M. Labillardière , et chercha à faire sentir l'importance
dont il devait être pour la botanique ; nous avons aujourd'hui
le plaisir de faire savoir au public que cet
ouvrage est entiérement terminé , et en le voyant dans
son ensemble , nous pouvons mieux encore en sentir le
mérite et l'utilité.
(1) Voyez la Revue , N° 30 .
OCTOBRE 1807. 217
M. Labillardière a , comme on sait , fait partie de la
grande expédition qui , en 1791 , partit de France sous
la conduite de d'Entrecastreaux pour aller à la recherche
de la Peyrouse. C'est à lui que nous devons la relation
de ce voyage. On y a appris qu'après avoir supporté
pendant long-tems les fatigues d'une navigation
périlleuse , les naturalistes de cette expédition , victimes
des circonstances politiques du tems , furent conduits
à Batavia , où on les retint prisonniers. Dans ce désordre
, les collections et plusieurs des manuscrits de M.
Labillardière furent pris par les Anglais ; tous les fruits
d'un voyage si pénible eussent été perdus pour lui si
M. Bancks , véritable ami des sciences et supérieur par
conséquent à toutes les jalousies et les haines passageres
des nations , n'eût fait rendre à M. Labillardière les
collections dont lui seul pouvait tirer tout le parti que
l'histoire naturelle en espérait. Dans la relation du
voyage à la recherche de la Peyrouse , M. Labillardière
a fait connaître les obligations qu'il a eues à M. Bancks ,
et lui en a témoigné sa reconnaissance ; il s'est occupé
depuis lors à mettre en oeuvre les nombreux matériaux
qu'il a rapportés des différens pays dans lesquels il a
séjourné. La Nouvelle- Hollande, qui attire maintenant
à tant de titres les regards de l'Europe éclairée , méritait
en effet d'être l'objet des premiers travaux de notre
voyageur.
Nous avons fait sentir dans notre premier article de
quelle utilité pouvaient être les arbres de ces régions
lointaines qui , par la nature de leur sol natal , doivent
être un jour acclimatés en Europe , et qui par leur
grandeur et la solidité de leur bois offrent de précieuses
ressources pour la construction des vaisseaux : plusieurs
des plantes de cette partie du monde ont aussi des usages
intéressans dans la médecine et dans les arts industriels.
On sait que tous les êtres organisés de ce nouveau continent
different de ceux qui ont été jusqu'ici découverts
dans les autres parties du monde. Toutes les plantes
que M. Labillardière fait connaître dans l'ouvrage que
nous annonçons , sont autant de preuves nouvelles en
faveur de cette loi remarquable de la géographie-botanique
; elles sont en effet toutes inconnues aux bota218
MERCURE DE FRANCE ,
"
nistes , et qu'on nous permette ici d'observer en notre
qualité de journalistes , qu'au milieu du débordement
actuel de livres faits avec d'autres livres , il est rare de
voir paraître un ouvrage de deux volumes in-4° où il
ne se trouve pas un seul fait connu avant sa publication .
Non-seulement les plantes de la Nouvelle-Hollande
diffèrent de celles des autres continens , mais elles pré-
´sentent souvent des combinaisons singulières dans leur
organisation , de sorte qu'elles ont forcé les botanistes à
créer pour elles un grand nombre de genres nouveaux .
Quoique plusieurs naturalistes se fussent déjà occupés de
leur classification , et quoique M. Labillardière soit trèssobre
dans la création des nouveaux genres , il a élé
obligé , par la bizarrerie des formes de ces végétaux , à
établir trente genres nouveaux dans l'ouvrage qu'il vient
de publier. Tous ces genres méritent l'intérêt des botanistes
qui cherchent à s'élever aux idées générales de
leur science ; quelques -uns méritent par leur singularité
une attention particulière . Tels sont , par exemple :
L'Actinotus , qui appartient à la famille des ombelles
et qui a cependant toute l'apparence d'une radiée , et
semble même s'en rapprocher par sa graine solitaire.
Le Prostanthera , qui offre le premier exemple connu
d'une labiée dépourvue de périsperme.
Le Podosperma , où l'on voit une composée dont chaque
fleuron est porté sur un long pédicule .
Le Mitrasaome , plante voisine des scrophulaires , où
le stile s'évase à sa base en deux branches divergentes
qui vont atteindre les bords de l'ovaire , de manière à
former entr'eux un vide en forme de croissant.
Le Pleurandra , où les étamines se déjettent toutes
du côté de la fleur.
Le Cephalotus , qui paraît appartenir à la famille des
rosacées , et qui intéresse les physiologistes en ce que
plusieurs des feuilles radicales de cette plante s'épanouissent
en une espèce de bourse vésiculeuse , resserrée
et dentée vers l'orifice , et recouverte par un opercule
mobile analogue à celui des feuilles du népanthès.
Il serait facile de multiplier les preuves de la bizarrerie
des formes que présentent les végétaux de la Nouvelle-
Hollande ; ces exemples suffisent pour prouver
OCTOBRE 1807. 219
combien elles doiven ! piquer la curiosité des naturalistes ,
et pour faire sentir l'importance de l'ouvrage que nous
annonçons. Cet ouvrage est écrit en latin , afin d'être
à la portée des botanistes de tous les pays ; chaque
plante y est décrite avec tous les détails nécessaires pour
Ja bien connaîtie : cette description est accompagnée
d'une bonne planche qui , onire le port général de la
plante , offe encore des détails fort exacts des parties
de la fleur et du fruit. A la fin du livre , l'auteur a inséré
ous forme de supplémens les descriptions des plantes
du même pays qu'il avait décrites et représentées dans
le Voyage à la recherche de la Peyrouse , ouvrage qui
par sa nature n'est pas toujours à la portée des botanistes
, et où quelquefois ils pourraient négliger d'aller
chercher des de- criptions de plantes ; en un mot il n'a
rien oublié de ce qui pouvait rendre cet important ouvrage
utile aux progrès de la science . D. C.
Lo
HISTOIRE GRECQUE DE THUCYDIDE , accompagnée
de la version latine , des variantes des treize manuscrits
de la Bibliothèque impériale , du Specimen de
ces manuscrits , de cartes géographiques et d'estampes
, et précédée d'un Mémoire historique , littéraire
et critique ; par M. GAIL , professeur de littérature
grecque au Collège de France , de l'Académie
royale des sciences de Gottingue , etc. - Ier volume :
Mémoire sur Thucydide , Ve volume de la collection
in - 4 ° . A Paris , chez Gail , neveu , au Collège de
France. 1807. -
Le grand nombre d'ouvrages que M. Gail a publiés
depuis vingt-cinq ans , lui ont mérité la réputation d'un
savant et habile helléniste . Pendant tout ce tems - là ,
et au milieu même des orages de la révolution , il n'a
cessé de faire des efforts assidus et dispendieux pour
conserver et répandre parmi nous le goût de la littérature
grecque. Comme professeur , il a descendu jusqu'aux
livres élémentaires ; et comme savant , il s'est
élevé à la critique grammaticale , celle qui a illustré
les Scaliger , les Casaubon , les Turnébe , les Lambin ,
220 MERCURE DE FRANCE ,
etc. , et son nom se trouve honorablement placé à la
suite de ces maîtres qui , depuis Pierre Danès , jusqu'à
feu M. Vauviliers , ont enseigné avec tant de distinction
la langue d'Homère au Collège de France.
".
Après avoir traduit avec succès quelques poetes , entr'autres
Théocrite qui offrait beaucoup de difficultés, M.
Gail a entrepris de nous donner , dans toute leur pureté ,
les deux grands écrivains qui ont succédé à Hérodote dans
la carrière de l'histoire , nous voulons parler de Thucydide
et de Xénophon . Les oeuvres de ce dernier , qui
sont depuis long - tems sous presse à l'Imprimerie impériale
, ne tarderont pas sans doute à paraître. En attendant
, M. Gail , toujours infatigable et animé du même
zèle , fait imprimer Thucydide , dont le volume que
nous annonçons est une partie. Il renferme un Mémoire
sur le caractère de cet historien et le jugement qu'on
en a porté , avec un parallèle du même écrivain et de
Xénophon , son continuateur . Vient ensuite la traduction
de divers morceaux : 1 ° . Discours funèbre de Périclès
, en mémoire des Athéniens morts dans différens
combats ; 2°. Réflexions sur la nature des factions dans
la Grèce ; 3 ° . la Reconstruction des murs d'Athènes et
le siége de Platée . Tout cela est suivi d'un grand nombre
de notes critiques et historiques qui montrent combien
l'auteur a lu et comparé , mais dont il nous serait difficile
de donner une idée complète dans notre Journal.
Nous ne doutons cependant pas qu'elle ne soit avantageuse
, si l'on veut les examiner avec attention et
impartialité , sur-tout quand on considérera toutes les
difficultés qu'offre le texte de Thucydide. M. Gail n'en
dissimule aucune , et expose lui-même les moyens qu'il
a employés pour les vaincre. « Pour entreprendre un
» pareil ouvrage , dit - il , ce n'était pas assez d'un reli-
» gieux enthousiasme pour l'un des plus admirables
» monumens de l'éloquence antique , il fallait encore
» se sentir du courage. Il fallait oublier et les inexo-
» rables censures de Denys d'Halicarnasse et le mot
» désespérant de Cicéron : il fallait s'entourer de com-
» mentateurs , lire les scoliastes , consulter les manus-
» erits , méditer son auteur , lutter contre les difficultés.
sans nombre , et sortir de cette lutte avec l'espérance
OCTOBRE 1807 . 221
» qu'on rendra clair ce qui paraissait obscur , abstrait
» et presque inintelligible. Le courage nécessaire , je
» l'ai eu ; cette espérance m'a soutenu ; ces combats ,
» je les ai livrés ; ces difficultés , je me suis efforcé de
>> les vaincre . Thucydide va s'offrir enfin à nos Lycées ,
>> accompagné d'une version latine bien souvent corri-
» gée , de variantes et de scholies précieuses , extraites
» de tous les manuscrits de la Bibliothèque impériale
» enfin d'observations littéraires et critiques . » Le fruit
d'un si grand travail sera sans doute inappréciable ; et
M. Gail doit être assuré d'avance des suffrages de ses
contemporains et de la reconnaissance de la postérité ;
car c'est à elle sur-tout qu'il consacre ses veilles . Peutêtre
seulement quelques censeurs moroses ou trop sévères
pourront lui dire qu'il fallait s'exprimer autrement
, et qu'il ne porte pas assez loin l'oubli de luimême
, soit dans ce passage , soit dans toutes ses notes
et dissertations . Un homme du mérite de M. Gail ne doit
se supposer ni des ennemis ni encore moins des envieux .
L'idée des premiers est trop affligeante , et celle des seconds
trop imaginaire , étant souvent un rêve de l'amourpropre
; il faut ne penser ni aux uns ni aux autres , et
marcher d'un pas ferme et avec courage dar dans la carrière
qu'on s'est ouverte , et sur-tout quand on la parcourt
avec gloire comme M. Gail . Ses lecteurs applaudiront
à la réfutation qu'il fait des critiques de M. l'abbé de
Mably et de Laharpe , sur Thucydide , qui est parfaitement
justifié et vengé. Quelque versé que fût Laharpe
dans la littérature française , il connaissait peu les anciens
; et la première partie de son Cours est pleine
d'erreurs et de jugemens faux ou injustes à leur égard ;
aussi M. Gail remporte-t-il sur lui une victoire complète
. On ne peut encore lui refuser d'avoir rendu'avec
beaucoup de soin et de fidélité son auteur , quoiqu'il
manque quelquefois de précision ; à la vérité c'est trèsdifficile
, en faisant passer dans notre langue un écrivain
tel que Thucydide. Nous ne citerons pour le prouver
que le morceau suivant :
La source de tous ces maux était dans ce désir de
» commander qu'inspirent l'ambition et la cupidité
principes d'où naît l'ardeur de tous les hommes que
222 MERCURE DE FRANCE ,
» la cupidité met aux prises. Et en effet , ceux qui se
» trouvaient au premier rang dans les villes , sous une
» dénomination honnete de part et d'autre , et qui do-
» minaient , les uns parce qu'ils préféraient l'égalité po
» litique , résultante du gouveineinent populaire , les
» autres sous prétexte qu'ils aimaient mieux l'aristo-
» cratie modérée , affectaient de combattre pour le bien
» public ; mais dans la vérité , mettant tout en oeuvre
« pour se supplanter les uns les autres , il n'était pas
» d'excès que ne se permit leur audace ; leur cruauté
» allait toujours en croissant. Marchant de rigueurs en
rigueurs , n'envisageant ni la justice , ni l'intérêt pu-
» blic , leur vengeance ne s'arrêtait qu'au gré de leur
» passion . Recourant pour le maintien de leur puissance
» tantôt à des jugemens dont l'injustice était revêtue des
>> formes juridiques , tantôt à des coups de main , ils se
» montraient toujours prêts à assouvir la fureur du mo-
» ment , en sorte que ni les uns ni les autres ne comp-
>> taient la religion pour rien ; et que les plus estimés
» étaient ceux qui il arrivait d'obtenir un éclatant succès
, en revêtant leurs actions de noms honnêtes. Les
» modérés paraissaient victimes des factions , ou parce
» qu'ils ne combattaient point avec elles , ou parce qu'on
» les voyait d'un oeil jaloux se mettre à l'abri des dé-
» sastres publics. La Grèce fut donc infectée de tous les
» genres de malheurs et de crimes , etc .... >>
On ne peut lire ce passage , ce qui le précède et le
suit , en un mot tout ce morceau sur les factions de la
Grèce, sans un retour sur nous-mêmes ; d'ailleurs il est impossible
de ne pas admirer la vérité et l'énergie du ta→
bleau de Thucydide. On doit savoir gré à M. Gail d'avoir
choisi de pareils morceaux pour nous faire goûter cet
excellent historien ; ils ne peuvent qu'augmenter l'empressement
du public à en voir bientôt paraitre la traduction
entière.
P. S. Au moment où l'on nous remet cet article
plusieurs journaux annoncent déjà le Thucydide com
plet de M. Gail. Nous rendrons incessamment compte
de ce précieux ouvrage qui manquait à l'instruction
publique et à la France,
G
OCTOBRE 1807 . 225
REMARQUES MORALES , philosophiques et grammaticales
sur le Dictionnaire de l'Académie française.
P.P. P. Paris , chez Antoine- Augustin Renouard , rue
St. -André-des-Arcs , nº 55.
OBSERVATIONS sur un ouvrage anonyme , intitulé :
Remarques morales , philosophiques et grammaticales
sur le Dictionnaire de l'Académie française. A Paris ,
à l'Imprimerie de l'Institution des Sourds-muets , rue
St.-Jacques, n° 256 ; Petit , libraire , Palais du Tribunat
, galerie de bois , nº 257 , etc.
ON pouvait faire un excellent livre sur le Dictionnaire
de l'Académie française. Quelques efforts , quelques lumières
qu'aient réunies les auteurs de ce Dictionnaire
pour le porter à sa plus grande perfection possible ; il
donnait nécessairement matière à de justes et nombreuses
observations. Chaque jour la langue fait , en
bien ou en mal , des progrès qui , pour être beaucoup
moins sensibles que dans l'avant - dernier siècle , n'en
sont pas moins réels. Des expressions que l'usage semblait
avoir consacrées , et que par conséquent l'Acadé
mie a recueillies , tombent en désuétude et doivent être
retranchées du Dictionnaire. D'autres expressions que
le bon goût et la raison grammaticale elle-même out
long-tems repoussées, s'introduisent dans la langue, pour
ainsi dire , en vertu d'un plébiscite , et doivent être enfin
reconnues par le tribunal académique. Des acceptions
de mots s'étendent ou se restreignent , se détournent out
disparaissent , passent du propre au figuré ou du figuré
au propre. On pouvait noter utilement toutes ces choses.
D'après ce principe de logique et de grammaire qu'une
définition doit renfermer tout le défini et convenir à
lui seul , on pouvait relever quelques définitions du Dictionnaire
comme vagues ou incomplètes ; mais comme
une bonne définition est un problême difficile et souvent
impossible à résoudre , la justice aurait voulu qu'en attaquant
les mauvaises définitions de l'Académie , on en
proposât de meilleures , ce qui aurait vraisemblable224
MERCURE DE FRANCE ,
ment réduit beaucoup le nombre des critiques sur cet
objet. On pouvait remarquer encore que l'Académie
semble avoir quelquefois franchi la ligne qui doit séparer
la langue usuelle de celle des arts et métiers , en admettant
des termes techniques d'un emploi trop particulier
, et qu'elle a peut-être aussi le tort d'avoir consigné
des locutions et des proverbes d'un usage trop rare ou
d'une nature trop basse , quoiqu'à dire le vrai un Dictionnaire
ne doive point être un livre de morale ni de
goût , mais un répertoire complet de tous les mois et
de toutes les phrases faites qui composent la langue , et
que d'un autre côté les expressions qui se présentent le
moins souvent , mais que pourtant on est autorisé à
employer , soient peut-être celles dont l'explication est
le plus nécessaire. On pouvait observer sur-tout que la
partie de la syntaxe a été un peu trop négligée dans
le Dictionnaire , et que si un verbe , dans quelques - uns
de ses tems ou de ses rapports avec les autres mots ,
offre une difficulté réelle , on trouve tous les exemples ,
hors celui - là précisément qui devrait résoudre cette
difficulté. Un tel travail fait avec les lumières et la
bonne foi nécessaires , aurait pu être utile et même agréable
à l'Académie qui s'est aperçue aussi bien que nous des
vices du Dictionnaire , et qui sans doute s'occupe en
ce moment de les faire disparaître. Il est inutile de
dire qu'en relevant les fautes de ce grand ouvrage ,
il aurait fallu s'exprimer avec cette réserve modeste
dont personne n'est dispensé , et avec ce ton de décence
auquel on est obligé envers un corps aussi respectable
que l'Académie française.
L'auteur des Remarques morales , philosophiques et
grammaticales a suivi un plan et pris un ton tout dif
férent. D'abord la plus grande partie de ses Remarques
porte sur des mots de vénerie , de fauconnerie , d'équitation
, de zoologie , d'ornithologie , de botanique , etc. ,
puis sur des termes de maçonnerie , de serrurerie , de
pâtisserie , de cuisine , etc. , puis enfin sur certaines expressions
de la langue familière , mais souvent de peu
d'usage , qui désignent des parties d'habillement , des
jeux , des imperfections morales on physiques , etc. , etc.
C'était le sûr moyen d'être le moins utile possible au
7
plus
OCTOBRE 1807
plus grand nombre , puisque l'homme du monde et l'éc5.
vain ne doivent peut- être de leur vie entendre ou pro cen
noncer une seule fois la plupart de ces termes. D'un
-áutre côté , c'était se réserver la faculté de dire avec
assurance beaucoup de choses fausses et absurdes , puisqu'on
n'aperçoit l'erreur que dans les objets connus ,
et que ni la raison , ni l'usage , ni l'analogie ne peuvent
la faire découvrir dans la définition ou dans l'orthographie
de mots forgés , inusités dans les livres , même
dans la conversation , et écrits par l'Académie pour
ainsi dire sous la dictée des artisans qui les emploient.
L'auteur des Remarques change la manière d'écrire les
mots dont l'orthographe est le mieux fixée , au moins
par l'usage , et il ne daigne presque jamais rendre compte
du motif de ces changemens. Ce qu'on peut supposer
de plus favorable pour lui , c'est que dans les vieux auteurs
de notre langue il a trouvé ces mots écrits de la
manière qu'il le propose ; mais il ignore donc alors que
l'usage qui décide de l'existence et de la signification
des termes est , à plus forte raison , le maître d'en réformer
, où s'il le veut , d'en altérer l'orthographe , et
qu'après tout l'Académie , comme on l'a dit , n'est que
le secrétaire de l'usage . Il veut que Brandebourg s'écrive
Brandebourd ; Bilboquet , Bibloquet ; Broyon , Breyon;
Gligne - Musette , Gligne - Muzet ; Poissarde , Possarde
, etc. , etc. J'ai dit que le plus souvent il ne prenait
pas la peine d'expliquer ces changemens : c'est grand
dommage ; car il est bien plaisant quand il essaye de les
justifier. L'Académie a écrit : PoISSARDE , terme de mépris....
qui se dit des femmes de la halle , etc. Voici la
Remarque : « Erreur. N'est pas un Fort qui veut , n'est
» pas une Possarde qui veut. Sous un bon échevinage ,
» les Possardes des halles sont une image symbolique de
´ » la cité. Le mot Possarde signifie , à la lettre , fille ou
» femme dont la poitrine est volumineusement nourrie . »
On n'aurait pas deviné celui-là . Encore quelques traits
d'érudition curieux et divertissans. « Une billevesée est
>> proprement une de ces bulles de savon que la solli-
» citude maternelle inventa jadis pour amuser l'enfance ,
» et dont la mode durera aussi long-tems que l'usage
du linge et du blanchissage. »>
Ρ
me
)
226 MERCURE DE FRANCE,
<< La tige du Bibloquet est terminée à un bout par une
» oquelle ou par un plateau , et à l'autre bout par un
» fustel . » Comment l'Académie se serait-elle servie de
ces jolis mots d'oquelle et de fustel ? Elle ne les connaissait
pas ; ni elle , ni d'autres sans doute.
L'Académie avait dit qu'au jeu de cligne - musette ,
l'enfant qui a les yeux bandés , cherche les autres où ils
se sont cachés pour les prendre. « Ce n'est pas pour les
» prendre que l'enfant qui est marre , cherche ses ca-
» marades ; c'est pour en voir un , pour courir au coi→
» gnet , pour toquer le coignet avant que son adversaire
» y soit arrivé , et ainsi le marrir. » Ne croirait-on pas
entendre parler basque ou bas - breton ?
Académie : « AUTO- DA-FÉ , substantif masculin. Mot
>> emprunté de l'espagnol , etc. » Remarque : « Phrase
» arabe dont les mots sont mal espacés. » C'est cela qui
est vraiment de l'arabe pour nous. Auto-da-fé signifie
en espagnol acte de foi , voilà tout ce que nous en savons ,
nous autres ignorans. Si de l'espagnol est de l'arabe , à
la bonne heure.
Académie : « Brandevin , substantif masculin , terme
» emprunté de l'allemand et qui signifie eau-de -vie. >>
Remarque : « Brandevin n'est pas emprunté de l'alle-
» mand. Ce mot est tout français. » Malheureusement
Brandevin se dit en allemand Branntwein , ce qui signifie
littéralement vin brûlé , et vin brûlé , comme on
voit , est à peu près l'exacte définition du mot eau-devie.
Le titre nous promet des Remarques morales et philosophiques
: l'ouvrage tient cette promesse. Suivant
l'Académie , la noix de l'acajou est en forme de rein.
Le sensible anonyme pense tout de suite au rein d'un
homme, et non point à celui d'un lièvre ou d'un poulet ,
comme il en avait la liberté , et il s'écrie : « Comparai-
» son très-intelligible pour un peuple anthropophage. »
Il voit un outrage à la vieillesse dans cette phrase seulement
un peu sale du Dictionnaire : « Vieillard à qui
>> la bave tombe le long du menton . »
Les remarques de grammaire et de goût sont encore
plus extraordinaires , s'il est possible. L'Académie a mal
défini SoURDAUD : qui n'entend qu'avec peine. Il fallait :
OCTOBRE 18078 $27
qui n'écoute qu'avec peine. Les brocolis ne se mangent
pas en salade ; on les mange. Si on n'y prend bien garde
n'est pas français ; il faut si l'on n'y prend pas bien
garde. A propos de la définition du mot salière ; « Les
» définitions académiques , dit l'auteur , ne doivent pas
» être adressées aux servantes. » Qu'est - ce que cela
signifie ? nous l'ignorons ,
Toutes les Remarques ne sont pas fausses , au moins
dans toutes leurs parties. Nous allons copier en entier
celle qui a pour objet le mot Broyon que l'auteur appelle
Breyon , apparemment parce qu'il sert à broyer.
Il faut auparavant transcrire l'article du Dictionnaire .
« BROYON , espèce de molette avec laquelle les impri-
» meurs broient le vernis et le noir dont ils compo
» sent leur encre » Voici maintenant la Remarque :
« 1 ° le Breyon des imprimeurs ne sert pas pour compo-
>>> ser leur encre , et ne pourrait y servir ; 2º . ;
» 5 °. . . . . . ; 4°. . . . . . ; .. ; 5º ..... , ; 6 °...... » il n'y
a rien à redire aux cinq derniers points. Pourquoi l'auteur
n'a-t-il pas plus souvent raison de cette manière là ?
Mais en voilà trop sur cet extravagant et ridicule
livre. Un académicien , respectable par son grand âge ,
-ses talens et son courage , a fait à l'auteur des Remarques
l'honneur de le réfuter dans la brochure que nous
avons annoncée en tête de cet extrait. Il ne fallait ni
·sa grande érudition lexicographique , ni sa dialectique
vigoureuse , pour démontrer des absurdités palpables
qu'aucun art ne déguise. Il a eu lui-même quelque
honte de s'ètre commis avec un adversaire si peu sensé .
Mais voici comme il s'en excuse : « Outre qu'il est bon
» en général que justice se fasse , et que l'ignorante pré-
» somption , ne prenne pas le silence du dédain pour
» l'impuissance de lui répondre , l'intérêt de la raison
» et du goût et celui des lettres , nous ont déterminé
» à rassembler , sur les décisions du critique , quelques
» réflexions qui convaincront , je pense , nos lecteurs ,
» que l'auteur des Remarques philosophiques et gram-
» maticales , n'est ni bon grammairien , ni bon philo-
» sophe ; que son savoir est mal digéré , son esprit faux
» et son goût très-mauvais ; et nous avons espéré aussi
» faire connaître et signaler par cet exemple l'esprit
P2
928 MERCURE DE FRANCE ,
>> qui anime aujourd'hui un parti. d'hommes conjurés
>> contre les lettres , et qui paraissent sérieusement oc-
» cupés de décourager ceux qui les cultivent , de flé
» trir les noms de ceux qui ont obtenu quelques suc-
» cès dans cette carrière , et d'étouffer les talens naissans
de ceux qui se proposent d'y entrer. >>
Nous avons laissé entrevoir que l'auteur des Remarques
avait pris dans son ouvrage un ton messéant
et injurieux ; mais nous n'en avons point fourni lạ
preuve. Il fallait en laisser le soin à l'Académicien , auteur
des Observations , lequel s'en est acquitté d'une
manière fort piquante . « La plupart des leçons de l'au-
» teur des Remarques nouvelles , dit-il , sont accom-
>> pagnées d'injures , comme on va en juger par la liste
» que nous avons mise en ordre alphabétique , pour
» prévenir la confusion que peut causer l'abondance de
» la matière. Cette liste pourra être utile aux critiques
>> modernes qui voudraient s'en servir encore , ou qui ,
>> disposés à en imaginer dans le même genre , vou-
» draient éviter de répéter celles-là . » Vient ensuite un
petit Vocabulaire de deux pages , dont voici le premier
article :
.... "
des ca-
« ARGOT , de joueurs et de joueuses .
vernes de voleurs . des , cabarets . des mignons
d'Henri III ...... Articles hideux à lire , rédigés par
la coiffeuse d'une académicienne , ou par la gouvernante
d'une académicienne. >> Par qui celui- ci
semble-t- il rédigé ? C'est ce que nous ne hasarderons
point de dire , de peur de tomber aussi dans un excès
de grossièreté.
· •
Ce qu'on peut assurer , en se servant toutefois d'une
tournure adoucie , c'est que l'auteur n'a point la tête
saine. J'ignore à quelle secte d'illuminés il appartient ;
mais son livre est rempli de phrases mystérieuses et de
signes cabalistiques . Il nous apprend que l'ordre des
Templiers , aboli par une bulle α été rétabli une
autre, et n'a pas cessé d'exister. Il place souvent , au
milieu de ses phrases , et sans qu'on puisse s'expliquer
pourquoi , trois étoiles rangées en ligne droite ou en
triangle , comme dans l'exemple suivant. « Les livres
sybillins sont un monument précieux d'institutions
, par
OCTOBRE 1807.
*
» morales , mais un monument destiné , dit - on , par
» ceux qui l'élevèrent , à une postérité supérieure
>> au commun des philologues. » Les initiales même de
son nom sont rangées en triangle sur le frontispice du
livre , et suivies chacune d'une étoile. Nous ne comprenons
rien à ce grimoire. M. le docteur Pinel y entendrait
peut-être davantage , attendu qu'il a de fréquentes
communications avec des personnes initiées aux
mêmes mystères que M. P * P * P*. M. AUGER.
QUELQUES MOTS sur le beau Sexe et sur ses détracteurs
; par J. M. MossÉ , suivis des premices poëtiques
du même auteur. A Paris , chez l'Editeur , rue Marceau-
St.-Honoré , n° 22 ; Capelle et Renand , libr . ,
rue J.-J. Rousseau ; Léopold Collin , rue Gît-le-Coeur,
AUX DAMES .
Si les accords de ma lyre fidelle
N'ont , malgré moi , pu seconder mon zèle i
Rappelez -vous que celui qui ressent
Les vérités un peu trop fortement ,
Ressemble , hélas ! au véritable amant
Qui , toujours plein d'un amoureux délire ,
Ne peut jamais assez bien le décrire.;
Et d'indulgence en parant vos beaux yeux ,
Dites un jour peut -être il fera mieux.
Cette dédicace aux dames , dont les sept premiers vers
sont un véritable amphigouri , pourrait ôter au lecteur
l'envie d'aller plus loin : nous , dont la tâche est de tout
dévorer, nous allons parcourir ce recueil ; mais comme
nous n'avons point de beaux yeux que nous puissions
parer d'indulgence', nous ne savons pas si nous dirons de
l'auteur : un jour peut -être il fera mieux.
O toi ! que je ne puis , sans tressaillir d'amour ,
Approcher , entrevoir , nommer ou bien entendre !
Toi qui fais supporter le plus malheureux jour ;
Dieu de tous les mortels et sur-tout du coeur tendre !
Sexe plus que divin ! .... dont les perfections
Augmentent les plaisirs , adoucissent les peines ;
250 MERCURE DE FRANCE ,
Qui maîtrises , nourris toutes les passions 2
Et fais idolâtrer tes séduisantes chaînes !
J'entreprends d'esquisser , pour prix de tes faveurs ,
Quelques-uns de tes dons , quelques -uns de tes charmes ;
Tourne sur moi les yeux , et tu verras mes armes
Combattre au même instant tes ingrats détracteurs .
Ces vers sont le commencement d'une pièce intitulée :
Quelques mots sur le beau Sexe et ses détracteurs , et
ces quelques mots remplissent vingt-trois pages. On a vu
dans ces prétendus vers que le sexe qui est le Dieu de
tous les mortels , et sur-tout du coeur tendre , est plus
que divin , qu'il fait supporter le plus malheureux jour,
que ses perfections augmentent lleess ppllaaiissiirrss ,, adoucissent
les peines , et que l'auteur , pour prix de ses faveurs ,
entreprend d'esquisser quelques-uns de ses dons , quelques-
uns de ses charmes . Esquisser des dons est une
expression curieuse : mais nous ne sommes pas au bout,
Ce panégyrique des femmes , dont à coup sûr elles se
seraient bien passées , n'est qu'une misérable copie du
poëme de M. Legouvé sur le Mérite des femmes. L'auteur
de ce charmant ouvrage , a tracé le portrait d'une
jeune mère qui veille auprès du berceau de son enfant
en vers élégans et harmonieux . Nous ne citerons pas
çes vers , ils sont dans la mémoire des connaisseurs ;
mais nous allons transcrire içi ceux de M. Mossé :
Nous devons , tour à tour , ô sexe ravissant !
A tes yeux enchanteurs , à ton amour brûlant ,
Le talent , la vertu , le génie et l'ivresse.
Sans toi , l'homme , ici-bas , languirait de tristesse,
En proie à l'ignorance , aux vices , au tourment.
Și de quelques plaisirs ta vie est parsemée ,
Que ne souffres-tu pas en nous donnant le jour !
Par quels rudes tourmens le fruit de ton amour
Vient te punir , hélas ! d'avoir été charmée !
Quand il naît , ton amour te prive du repos ,
Du plaisir attrayant , de la gloire brillante
De voir , pour t'adorer , des foules de rivaux :
Tu quittes , à l'instant , ta parure charmante ,
Pour nourrir , dans ton sein , la source de tes maux !
Hélas ! est- il atteint de quelque maladie ,
Tu renonces alors aux douceurs du sommeil ;
2
OCTOBRE 1807. 231
Tu le vois reposer avec mélancolie ,
Et tu trembles qu'il n'ait un douloureux réveil :
Tu frémis de le voir trop pâle ou trop vermeil......
Enfin , après long - tems de peine et d'insomnie ,
Ton amour , à qui rien jamais ne fut pareil ,
Lui donne en le sauvant une seconde vie.
Il est impossible et sans doute inutile de faire observer
au lecteur toutes les fautes qui forment ls tissu de
cette prose rimée. L'auteur ignore même , ou paraît
ignorer , les premières règles de la langue : il fait sexe
du genre féminin , apparemment parce que c'est le sexe
des femmes dont il s'agit. Au reste , cette faute , toute
grossière qu'elle est , peut se corriger . Mais ce qui ne
donne aucun espoir pour l'avenir de M. Mossé , c'est
qu'il invente aussi mal qu'il imite. C'est ce que nous
allons prouver.
Dans la pièce qui suit , intitulée le Poëte malheureux ,
et qui est une espèce d'Ode , l'auteur , après s'être beaucoup
plaint de la fortune , qui ne lui paraît pas trop
favoriser les Muses françaises , n'en persiste pas moins
dans le dessein de s'illustrer par ses vers , et de suivre
la route que nos grands poëtes ont ouverte :
Je veux donc sur le Parnasse
Suivre leurs sentiers glorieux
Et par ma poëtique audace-
Diffamer le vice orgueilleux :
Oui , Gilbert , si la destinée
A me poursuivre est obstinée ,
Je me ris de son vain courroux ,
Et si l'on dit un jour que mes rimes
Egalent tes écrits sublimes ,
Mon sort fera mille jaloux.
Il est bon de faire observer à M. Mossé que Gilbert ,
qu'il accolle quelques vers auparavant avec Malfilâtre ,
n'est point du tout au nombre des poëtes qui ont laissé
des écrits sublimes , parce que ceux qui laissent des
écrits sublimes sont au nombre des grands mattres , et
que Gilbert n'en est point un. Gilbert , que nous avons
connu , et à qui nous pardonnons très-sincérement les
traits de satire qu'il nous avait décochés , comme à tant
232 MERCURE
DE FRANCE
,
d'autres , était un poëte qui donnait des espérances , qui
mourut jeune et malheureux , et qui a fait de fort beaux
vers , sur-tout ceux-ci qui peignent si bien le règue de
l'éternité après la destruction des mondes
Et d'aîles et de faulx dépouillé désormais ,
Sur les mondes détruits le Tenis dort immobile.
Et ce vers fameux sur Rome moderne :
Veuve d'un peuple Roi , mais reine encor du monde.
Mais ces vers , quelque beaux qu'ils soient , ne suffisent
pas pour placer leur auteur parmi les modèles. On ne
laisse des écrits sublimes , que lorsque l'on a de la suite
dans les idées , une élégance continue dans le style , et
que l'on sait composer un ouvrage : encore en remplissant
toutes ces conditions qui sont indispensables ,
on n'est quelquefois qu'un écrivain de mérite , sans être
un homme du premier ordre. Or il s'en faut bien que
Gilbert les ait remplies . Dans ses satires , il s'était proposé
Boileau pour modèle : mais parmi le grand nombre d'auteurs
que sa bile satirique a voués au ridicule , à peine
la postérité en a-t- elle distingué deux ou trois sur lesquels
elle n'ait pas partagé l'opinion de ce grand juge.
Gilbert au contraire a eu le malheur ( et ce malheur
il ne l'a dû qu'à lui ) d'injurier , de diffamer même , des
écrivains que la postérité ( car elle a déjà commencé
pour eux ) a placés parmi le petit nombre d'auteurs qui
font la gloire de leur siècle , tels que des hommes de
génie , Voltaire , et des hommes d'un grand talent
Diderot , Marmontel , Laharpe , et quelques autres. Et
d'où venait cette haine de Gilbert contr'eux ? De ce.
qu'un assez mauvais ouvrage de lui ( le Poëte malheureux
) n'avait point remporté le prix de poësie de l'Académie
française . Cette pièce a quelque rapport avec celle
de M. Mossé , dont nous venons de citer des vers , et çe
n'est pas sans raison que nous nous sommes permis cette
petite digression sur Gilbert : nous craignons que M.
Mossé , qui ne nous paraît pas être, né avec les mêmes
dispositions pour la poesie que Gilbert , mais qui saņs
doute est aigri comme lui , par le de succès de ses
productions , ne se livre au genre satirique dans lequel
peu
"
OCTOBRE 1807 . 233
il est si aisé de réussir , et ne devienne le détracteur
même de ceux qu'il s'efforce d'imiter. Quel honneur
au reste peut- il espérer des vers que nous venons de
transcrire et de ceux que nous allons citer encore ?
2
Quand je vois par l'intempérance
Un homme en proie à la douleur
Lorsque je vois que la souffrance
Est le prix d'un vil séducteur ;
Quand je vois l'excès destructeur
Rendre insensible au vrai bonheur ;
Alors content de l'indigence ,
Je me dis , toujours à part moi :
Ces tourmens ne sont pas pour toi !
Quand je fais un songe agréable ,
Quand je goûte un sommeil charmant ,
Quand un objet vraiment aimable
M'aime pour moi , non pour l'argent ;
Lorsque sans être intempérant ,"
Je jouis et je vis gaîment ,
Sans jamais être insatiable ;
Je dis à maint riche , à part moi :
Va , ces biens ne sont pas pour toi.
Que peut-on attendre de la postérité lorsqu'on rime
de pareils vers ? quelle critique même pourrait être
utile à leur auteur ? quels principes de goût peut - on
inculquer à un écrivain qui, dans le XIXe siècle , fait
des Rondeaux doubles , de riches acrostiches , et des
ballades retournées ? Ces difficultés futiles , que quelques
traits d'esprit et la naïveté du vieux langage faisaient
admirer dans Saint- Gelais , dans Desportes , dans Belleau
, et qui avaient déjà vieilli du tems de Madame
Deshoulières et de Pavillon , ne sont pas même employées
aujourd'hui par nos moindres rimailleurs ; et
nous ne savons pas trop pourquoi tous les faiseurs de
traités de versification française nous en retracent les
règles . M. Mossé nous dit dans la dernière pièce de son
recueil :
Pour les premiers essais de mon jeune Apollon
Je voudrais te prier d'avoir de l'indulgence ;
254 MERCURE
DE FRANCE
,
"
Donne-moi des conseils , je te promets d'avance
De les suivre en rentrant dans le sacré vallon.
2
El c'est précisément parce que nous cratgnons , non pas
qu'il n'y rentre ( car il n'y est jamais entré ) , mais qu'il
ne perde son tems à en chercher la route , que nous
refusons notre indulgence à l'auteur. Nous ne voulons
point , par des ménagemers coupables , lui laisser croire
qu'il a du talent. Cette erreur le perdrait et empoisonnerait
sa vie. Lorsque nous lûmes les premiers vers
de son recueil , nous eûmes , et nous ne le dissimulons
point , l'envie de nous en moquer ; et si , par cet Extrait
, il a acquis la conviction de ce qu'ils valent , il
doit penser que nous avions beau jeu à le faire. Mais
la lecture de tout son ouvrage a changé nos dispositions
à cet égard , nous ayous mieux aimé lui donner un avis
paternel. M. Mossé est très-jeune sans doute : le peu
de convenance et de mesure qu'il garde , quand il parle
des femmes en général , et sur-tout de quelques personnes
du sexe avec lesquelles il a eu des liaisons particulières
, nous le fait présumer. Eh bien , à son âge
il est aisé de changer de carrière. Que l'on ne juge
point de sa prose future par ses vers d'aujourd'hui :
nous avons lu des vers de Fénélon , de Fléchier , de
Bossuet , qui n'annonçaient ni l'Oraison funèbre du maréchal
de Turenne , ni celle du prince de Condé , ni
le Télémaque, Nous n'osons pas garantir à l'auteur la
fortune de la prose de ces grands hommes ; mais nous
osons lui conseiller d'essayer de prendre une toute autre
carrière que celle de la poësie. La renommée de mauvais
rimeur ne promet que du mépris et de l'indigence ;
car le talent ne mène pas toujours à la fortune. Nous
ne voulons point partager les torts , plus graves qu'on
ne croit , des faux amis de M. Mossé , de quelques cail
lettes , de ses instituteurs peut-être , qui , ravis en extase
aux premiers essais de sa Muse enfantine , ont crié au
miracle , et lui ont répété que la presse ne pouvait assez
tôt révéler un tel prodige. C'est à ce délire que nous
devons souvent ces fatras de prétendus vers qui nous
assomment. Je sais que l'amour- propre est toujours aux
aguets pour nous conseiller une démarche hasardée ;
OCTOBRE 1807. 235
mais il a cependant besoin d'ètre averti lui-même pour
le faire. Un précepteur vaniteux et inconsidéré , qui
s'admire , non dans les vers de son élève , mais bien
dans les corrections qu'il y a faites , une mère ivre d'un
bouquet que son fils lui a adressé le premier jour de
l'an ou le jour de sa fête , une maîtresse peut - être à
qui l'encens que son jeune adorateur lui prodigue dans
ses vers innocens tourne la tête , suffisent pour égarer
et pour perdre à jamais dans les chimères de l'orgueil ,
un homme qui , quoique médiocre , aurait pu réussir
dans quelque profession honnête , ou même dans quelque
genre de littérature utile. La poësie est un art de luxe :
c'est pour cela qu'il faut y exceller ou ne pas s'en mêler ;
il ne faut point le dissimuler à M. Mossé ; il n'y apporte
pas la moindre disposition. Il était donc de notre devoir
de l'en avertir. Nous ne doutons pas qu'il ne soit d'abord
très-irrité de notre Extrait ; mais nous pensons qu'un
jour peut-être il nous en remerciera .
M. MURVILLE.
VARIÉTÉS.
SPECTACLES . - Académie Impériale de musique.
-
Le Triomphe
de Trajan , tragédie lyrique , en trois actes , paroles de M. Esménard ,
musique de MM . Le Sueur et Persuis , a été représenté , pour la première
fois , le vendredi 23 octobre .
DEPUIS très -long-tems aucun ouvrage de ce geure n'avait obtenu , au
théâtre et dans le monde , un succès plus brillant et moins contesté. II
y a sans doute des opéras dont l'intrigue est plus forte , plus ingénieuse
et plus attachante : il n'en est aucun où le mérite de la difficulté vaincue ,
la noblesse de la première conception , l'intérêt des rapprochemens historiques
, l'élégance et l'élévation du style , la variété des danses , la propriété
de la musique , la pompe majestueuse des costumes et des décorations
, forment un ensemble aussi magnifique et présentent un spectacle
plus étonnant.
Le héros et l'époque de l'action sont également bien choisis , ce qui
est une preuve de jugement et de goût . Trajan revient à Rome apies
avoir terminé la seconde guerre Dacique et reculé les bornes de l'Empire
jusqu'aux rives du Borysthène . Ses victoires et les bienfaits de son règne
effacent la honte , réparent les maux qu'avaient causés la tyrannie de
Bomitien. Rome , alors la capitale du monde comme Paris l'est aujou
3
236 MERCURE DE FRANCE ,
•
d'hui , s'embellissait de ces grands monumens qui servent encore de
modèles aux nôtres. La colonne trajane s'élevait au milieu du Forum :
partout , des temples , des palais , des édifices pompeux étaient consacrés
à la gloire ou à l'utilité publique : en même tems , les Marais-Pontins
étaient desséchés ; des canaux , des grandes routes s'ouvraient dans toutes
les parties de l'Empire : les ports d'Ostie , de Centumcelles et d'Ancone ,
réparés ou créés par Trajan , n'égalaient pas ceux de Cherbourg et de
Boulogne ; mais déjà le génie des sciences essayait de repousser les flots
et de vaincre la nature , tandis que les aigles romaines étaient prêtes à
voler jusqu'aux frontières de l'Inde . Ainsi le poëte , en rappelant les
souvenirs de cette époque mémorable , a dû croire plusieurs fois qu'il
écrivait l'histoire des deux années qui viennent de s'écouler .
Mais plus il était aisé de saisir et de présenter , dans ce vaste tableau ,
des rapprochemens aussi glorieux que fidèles , plus il était difficile de les
lier à une action dramatique . C'est un principe incontestable , et généralement
reconnu parmi nous , qu'il n'y a point d'intérêt daņs un drame
héroïque , si le principal personnage n'est pas mis en danger par ses
passions ou par celles d'autrui ( car les ressources que la mythologie offrait
aux Grecs dans le dogme de la fatalité , ne conviennent qu'à un trèspetit
nombre de sujets , depuis long -tems épuisés sur notre scène lyrique ),
Cependant ni les convenances , ni l'histoire ne permettaient ici de présenter
Trajan comme un personnage passionné : l'image auguste de celui
que tous les coeurs élèvent sur le char de victoire , à la place de l'empereur
romain , avertissait le poëte qu'il ne pouvait donner à son héros
d'autre passion que celle de la gloire de Rome et du bonheur de ses sujets ,
Il fallait donc inventer un autre ressort , pour qu'au milien même de
son triomphe , et protégé , pour ainsi dire , par les voeux et par l'intérêt
de tout l'empire , Trajan courût quelque danger qui rendît șa situation
dramatique. Plusieurs personnes ont paru s'étonner que l'auteur n'ait pas
profité d'une combinaison qui s'offrait d'elle -même. La petite nièce de
Trajan , Sabine , la plus belle et la plus vertueuse des Romaines , qui
portait l'empire pour dot dans la maison de son époux , devait naturellement
exciter l'amour et l'ambition . Les rivaux de l'heureux Adrien devenaient
alors les ennemis de Trajan , et leurs passions , leurs fureurs ,
leurs projets de vengeance pouvaient donner un grand mouvement à l'action
. Mais outre l'inconvénient de retomber dans des situations mille fois
retournées , l'auteur a craint , sans doute , que l'amour , toujours froid
sur la scèue , quand il n'y domine pas , n'occupât trop long-tems l'attention.
Une idée plus noble et plus simple , lui a fourni l'intrigue dont il
avait besoin. Il n'a pas même supposé possible que Trajan eût dans Rome
d'autres ennemis que ceux de l'Etat . Ce n'est donc pas une conspiration ,
c'est une révolte de prisonniers qu'il a mise sur la scène : ce sont les
Daces vaincus ; c'est Décébale , le fils de leur dernier roi , connu dans
T'histoire , pour avoir attenté deux fois aux jours de son vainqueur ; c'est
OCTOBRE 1807. 237
•
Sigismar , prince barbare , dont il devait épouser la fille , et qui se croit
encore flétri par les fers qu'il a portés après la première guerre Dacique ;
ce sont enfin les esclaves étrangers , ces gladiateurs qui , depuis Spartacus
formaient au sein de Rome une population toujours ennemie , qui conçoivent
le projet désespéré de troubler le triomphe de Trajan , et d'attaquer
l'Empereur sur son char de victoire . Leur entreprise est dévelop
pée dans la cinquième scène du premier acte , et dans la deuxième de
l'acte suivant , avec des couleurs vraiment tragiques . Mais le consul Licinius
veille pour le salut de Rome : il sépare Décébale et Sigismar , il
les observe avec des yeux si vigilans , que Sigismar est forcé d'écrire au
jeune prince pour achever de l'instruire , et pour diriger son audace. Cette
lettre , saisie par Licinius , prépare le dénouement le plus théâtral . Les
rebelles vaincus sont amenés au Capitole , aux pieds de Jupiter tonnant ,
et le consul , à qui l'Empereur demande la preuve du crime de Sigis
mar, lui remet la lettre fatale . Alors Trajan , à l'exemple de Pompée qui
refuse de lire la liste des amis que Sertorius avait à Rome , exemple suivi
depuis par Antonin Le Pieux , dans une autre circonstance , et renouvelé
sous nos yeux avec encore plus de grandeur d'ame et de simplicité , par
`un monarque qui efface les vertus antiques en les perfectionnant ; Trajan,
disons-nous , jette la lettre de Sigismar sur un des trépieds allumés en
l'honneur des Dieux ; et quand elle est consumée par les flammes , il
s'écrie :
César n'a plus de preuve et ne peut condamner.
Telle est la marche de la pièce , tel en est le dénouement qui a produit
la plus vive sensation . L'effet n'a pas été douteux un moment ; la seconde
et la troisième représentation n'ont fait qu'ajouter au succès de la première.
La foule a été la même , c'est-à- dire prodigieuse , et l'enthousiasme
a paru s'augmenter encore .
Cet ouvrage n'a presque
rien de commun avec nos opéras ordinaires i
il faut lui chercher des objets de comparaison parmi les meilleures productions
de ce genre , et remonter aux plus beaux jours du théâtre lyrique
L'auteur s'élève quelquefois jusqu'au ton de la tragédie , notamment dans
les deux scènes que nous avons déjà citées , dans celle de Trajan et de Si
gismar , au second acte , et dans la scène du dénouement . Son style,
sans être dépourvu d'élégance ' et d'harmonie , a généralement plus de force
que d'abandon , plus de noblesse que de grâce . Des vers moins beaux seraient
peut-être plus favorables à la musique : cependant , le compositeur ,
M. Persuis , à qui M. Lesueur a cédé la plus grande partie de ce travail
difficile , a très - bien secondé le poëte ; il a fait ressortir, par un contraste
heureux et savant , la position et les sentimens opposés des Romains et
des Laces . Les choeurs , les morceaux d'ensemble , sont d'une expression
vigomeuse et d'un grand effet. Le trio que chantent au Ier acte Mmes Fer.
ières, Himm et Granier , réunit tous les suffrages ; deux airs , chantés pag
238 MERCURE DE FRANCE ,
Laïs , celui de Plotine : riches de leur noble mémoire , etc .; deux autres
qui se trouvent dans le rôle d'Elfride , obtiennent aussi des applaudisse
mens unanimes : il faut peut-être accorder encore plus d'éloges à celui que
chante Sigismar , dans la seconde scène du second acte : cet air est du
plus grand caractère , et convient parfaitement à la situation .
Il faudrait nommer tous les artistes de l'Académie Impériale de musique
, pour n'être injuste envers aucun. Il est impossible de jouer avec
plus de perfection un ouvrage dont les détails sont si variés et l'ensemble
si magnifique . Le public a sur- tout remarqué dans le chant MM . Laïs ,
Lainez , Adrien et Dérivis , Mlle Armand et Mme Branchu ; dans la danse ,
MM. Vestris , Duport et St.-Amand , Mme Gardel , Miles Clotilde , Chevigny
, Duport , Millière et Bigotini : mais c'est particuliérement au compositeur
de ces ballets élégans et pompeux qu'il a dû témoigner sa vivė
satisfaction. Jamais peut- être M. Gardel n'a fait applaudir une imagina-´´
tion plus riante et plus féconde ; jamais il n'a mieux développé les res→
sources de son art et de son talent. Les décorations , qui sont au-dessus
de tout ce qu'on a vu jusqu'à ce jour à l'Opera , font le plus grand honneur
à M. Degotty. Remarquons en passant que toutes les parties de ce
spectacle vraiment unique en Europe , ont été singuliérement perfectionnées
par la direction actuelle . A l'exception d'Armide , le chef d'oeu
vre de Quinault , de Gluck et de la scène lyrique , rien ne pouvait donner
une idée , même dans les jours les plus vantés de l'Opéra , des merveilles
qu'on a mises sous nos yeux depuis quelques années , dans les
Mystères d'Isis , et dans les Bardes , à la reprise de Castor et Pollux
dans les ballets d'Achille à Syros , et d'Ulysse , et enfin dans le Triomphe
de Trajan , dont l'exécution, surpasse tout ce que l'imagination
osait attendre de la réunion de tous les arts qui concourent à former
les prestiges de la scène . X.
NOUVELLES POLITIQUES .
( EXTÉRIEUR . )
Constantinople ,
10 Septembre.
10 Septembre. En consé- —
TURQUIE. -quence de l'armistice conclu entre la sublime Porte et la
Russie , tous les prisonniers faits sur les Russes vont être
relâchés .
La flotte anglaise est toujours dans les parages de Ténédos
, et même a été renforcée . Elle est aujourd'hui de
Wix-neuf vaisseaux de ligne.
Les Dardanelles viennent d'être fermées avec un triple
1
OCTOBRE 1807 . 259
rang de chaines : on y a aussi placé un grand nombre de
canonnières ; de sorte que ce passage sera très - difficile à
forcer.
1
- D'après l'armistice conclu entre la Russie et la Porte ,
la navigation de la mer Noire est ouverte de nouveau.
Londres , le 9 Octobre. La colonie de ddy ANGLETERRE.
Botany-Bey commence à prospérer . On sait
lieu que sont exilés les malfaiteurs.
que c'est en co
Le bétail qu'on y avait transporté est devenu si abondant
que chacun peut à présent vendre ou tuer celui qu'il possède.
Les natifs persistent à ne vouloir point communiquer avee
les colons anglais ; ils vivent dans l'intérieur des terres ,
mais n'ont point encore commis de voies de fait.
ETATS-UNIS D'AMÉRIQUE. - New- Yorck , le 8 Septembre.-
Les papiers publics contiennent des résolutions très - énergiques
, prises dans une assemblée des citoyens de No'toway ,
au sujet des différens avec l'Angleterre, I's y rappellent les
procédés des Anglais envers les citoyens des Etats-Unis , ils
déclarent qu'ils regardent l'attentat commis sur la frégate
la Chesapeack , comme l'équivalent d'un commencement
d'hostilités de la part de la Grande - Bretagne , et ils concluent
à ce qu'il en soit fait une réparation solennelle .
GRAND DUCHÉ DE VARSOVIE. Varsovie , le 5 Octobre .
M. le comte de Schoenfeld , ministre plénipotentiaire de S. M.
le roi de Saxe , chargé par son souverain , a installé le Conseil-
d'Etat dont les membres ont prêté serment de fidélité .
-----
M. Schoenfeld a ensuite publié une proclamation adressée
par S. M. le roi de Saxe , à toutes les classes de son Duché
de Varsovie , pour les engager à l'aider de tous leurs moyens
pour rendre à cette partie de la Pologne son ancienne
splendeur.
- PORTUGAL. Lisbonne , 6 Octobre. Tout est dans le
désordre dans cette ville . Les Anglais s'embarquent précipitamment
. La cour est dans la plus grande consternation
et le peuple regrette l'amitié du Gouvernement français.
240 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1807 .
L'indécision du prince du Brésil augmente à mesure qu'on
reçoit des nouvelles de l'armée française qui , sous les ordres
'du général Junot , a déjà traversé une partie des Espagnes.
ROYAUME D'ITALIE . Milan , 15 Octobre - Le Vice-Roi
a ordonné qu'il serait procédé à la visite et reconnaissance
de toutes les marchandises de fabrique anglaise. Toutes celles
qui seront de ces fabriques , seront mises immédiatement
sous le séquestre.
-
( INTÉRIEUR . )
PARIS , 19 Octobre . - D'après un rapport présenté par
S. Exc. le ministre du trésor public , S. M. l'Empereur à
rendu un décret pour fixer le mode de la liquidation de
´compte qui doit être opérée entre le trésor public et là
compagnie Després , Ouvrard et Vanderberg.
"
-
EMBELLISSEMENS DE PARIS . Les nombreux travaux entrepris
pour l'embellissement de la capitale , se poussent
avec la plus grande activité . Plusieurs fontaines sont déjà
terminées . L'égoût de la rue Froidmanteau est très-avancé ;
la colonne de la place Vendôme est finie pour ce qui concerne
la construction en pierre . On va incessamment commencer
à encastrer les bas-reliefs en bronze dont elle doit
être revêtue dans tout son pourtour. Il y a dans la cour du
Louvre deux grands bas-reliefs déjà terminés. Toute la maçonnerie
de l'attique est achevée , on en est maintenant à ciseler
les ornemens dont elle sera couverte . Le vestibule
du côté de la colonnade est maintenant achevé ; on a placé
au-dessus de chaque porte latérale de ce vestibule , deux
bas-reliefs de Jean Goujon , qui étaient placés dans l'attique
du pavillon du côté du nord .
ERRATA DU Nº 326.
-
Page 126 , lignes 9 et 10 , peut-être sur la toile ; lisez : peintes sur
la toile.
128 , ligne 23 , paraboles sur-tout supprimez sur-tout.
131 , lignes 13 et 14 quelque nombre d'arpens ; lisez un petit
nombre d'aipens.
LA SEL
( No CCCXXIX . )
( SAMEDI 7 NOVEMBRE 1807. )
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE .
LA RAISON ( 1).
Discours en vers avant la distribution des prix de l'Ecole de Soreze,
l'an 1807.
POURQUOI Ces jeux brillans , ces fêtes solennelles ?
Quel triomphe a conquis ces palmes immortelles ?
La lyre , les lauriers , superbes attributs ,
A nos yeux incertains ont annoncé Phébus ....
Sommes- nous appelés à grossir son cortége ?
Cherchons -nous l'Hélicon sur les bancs du collége ?
Et , pleins du même feu , tant d'élèves divers
Viennent-ils , pour rimer , des bouts de l'Univers ?
Non . J'aime avec transport l'art fécond en merveilles ,
Si puissant sur nos coeurs , si doux à nos oreilles ,
Nos disciples charmés en goûtent les accords ,
Mais un objet plus vaste anime leurs efforts.
De leur jeune raison épurant la lumière ,
Ils cultivent ici leur ame toute entière ;
Et qui sait pénétrer , d'un regard affermi ,
L'aveugle préjugé , le mensonge ennemi ,
Du sophisme à deux fronts l'insidieux langage ,
(1 ) Des personnes distinguées m'ayant objecté que les élèves de Soréze
étaient beaucoup trop occupés de poësie , j'ai montré dans ce discours
, quel est le vrai principe qui nous guide , et qui doit guider tous
les instituteurs dans l'art d'élever la jeunesse .
Q
DEPT
DE
242 MERCURE DE FRANCE ,
Mieux que l'enfant du Pinde a fixé notre hommage.
C'est l'énergie enfin de la tête et du coeur
Qui parmi cent rivaux déclarent le vainqueur .
Dans la route épineuse où le destin nous jette ,
Il faut savoir être homme avant d'être poëte.
Celui qui vers le monde ose prendre l'essor ,
N'ayant , grâce aux leçons d'un stupide mentor ,
Au milieu des écueils où cette mer l'entraîne ,
Que le mince appareil d'une science vaine ,
Me rappelle trop bien cet illustre étourdi ,
Sur des ailes de cire affrontant le midi ;
Ou ces enfans perdus , vagues aéronautes ,
Montant , légers de poids , aux sphères les plus hautes ,
Sans nul autre soutien , dans cette immensité ,
Qu'un fragile réseau par le gaz emporté.
La patrie a fixé sur cette heureuse enceinte ,
Des regards où l'espoir se mêle avec la crainte ,
Inquiète , elle attend d'utiles citoyens ,
Dignes d'être nommés nos enfans et les siens ,
Dans les camps , dans les arts , sous le toît domestique ,
Liant à leurs travaux la fortune publique ;
Et nous , qu'elle honora d'un si sacré devoir ,
Nous lui présenterions pour combler son espoir ,
Et remplir de l'Etat les fonctions sublimes ,
Des esprits très -savans à poursuivre des rimes !
Et comme dans notre âge aux regrets condamné ,
Sur mille enfans du Pinde un seul est couronné ,
On verrait de nos mains , après de longues peines ,
Sortir pour un Boileau des Cotins par centaines :
De nos savans efforts , le beau fruit , s'il vous plaît ,
Qu'un tas de vains rimeurs dévolus au sifflet !
Fût-il même prouvé que , dix ans , avec gloire ,
L'antique Latium a nourri leur mémoire ,
El que feu Despautère a mis dans leur cerveau
Ce que Rome en ses tours eut jamais de plus beau ,
En seraient-ils plus grands , plus utiles aux hommes ?
Un sot et toujours sot , dans tous les idiomes .
De glaces , de parquets , de riches vêtemens
On pare un édifice ; a- t-il des fondemens ?
Et si l'on n'a pris soin d'en affermir la base ,
Sur le maitre orgueilleux i s'abîme et l'écrase.
Dans le monde , Germeuil par vingt maîtres instruit ,
De leurs doctes leçons va recueillir le fruit.
NOVEMBRE 1807 . 245
Il salue , on l'admire ; il parle , on s'extasie ;
Ses galans impromptus ont séduit Aspasie ,
Il est charmant au bal , charmant dans un concert ;
Fort bien mais qu'à Germeuil un poste soit offert ;
Pour régir des bureaux , un comptoir , une banque ,
On exige un sens droit ; c'est le seul point qui manque.
Dolban , loin des humains , dans sa sublimité ,
Cultive du savoir le champ illimité .
Les calculs entassés dans sa tête profonde ,
N'y laissent point de place aux usages du monde ;
Les rapports sociaux , les soins de sa maison ,
Il ne les connaît pas ; mais rival de Newton ,
Il conduit les soleils , il commande au tonnerre ,
C'est un Dieu dans les cieux , un enfant sur la terre.
Viens , sois homme avec nous , suis les chemins battus ,
Connais nos moeurs , nos lois , nos vices , nos vertus ,
Lis dans le coeur humain , voilà le meilleur livre.
Et le premier savant est celui qui sait vivre.
De l'éducation tel doit être l'effet ;
Que la saine raison soit son premier bienfait .
La raison ! elle guide , éclaire et fortifie .
Attaquant les erreurs , c'est la philosophie ,
C'est le goût dans les mots , dans le monde l'honneur ,
Le soutien dans nos maux , si ce n'est le bonheur.
émané de la divine essence
Rayon pur ,
Elle aime à remonter au lieu de sa naissance ,
Et trace devant nous le céleste chemin
Qui du néant à Dieu conduit le genre humain .
Toute oeuvre utile et grande ajoute à sa louange ,
Sous le nom de Muraire elle juge et nous venge.
Le commerce à sa voix établit ses rapports ,
Phébus même apprend d'elle à régler ses transports .
A Boileau sous les yeux des neuf Muses charmées
Elle dicta des lois par le goût confirmées ,
Lois saintes , dont Delille abusa quelquefois ,
Et qu'outrage Bardus les trente jours du mois.
Par elle , quand l'instinct meut la foule grossière ,
Ou l'égare aux clartés d'une fausse lumière ,
L'homme fort se présente , il parle , et devant lui ,
Le vulgaire s'incline et connaît son appui.
Contemplez le héros qui gouverne la terre ,
Il connut des rivaux dans les champs de la guerre ,
D'autres ont plus d'aïeux , un plus vaste savoir ,
Q2
244 MERCURE DE FRANCE ,
Mais nul à tant d'éclat n'unit tant de pouvoir :
Quel est donc l'ascendant qui lui soumet le monde ?
La force de son ame et sa raison profonde.
C'est m'élever peut -être à des objets trop hauts .
Des folles passions repoussant les assauts ,
Nous abritons ici cette aimable cohorte ,
Mais combien d'ennemis l'attendent à la porte ?
Ses piéges sont tendus ; les vices turbulens
Contre elle vont s'aider de leurs propres talens .
L'erreur , l'opinion l'entourent de chimères ,
Le plaisir la conduit vers les douleurs amères ,
Et l'ardent intérêt , par le luxe irrité ,
Lui fait braver les lois et trahir l'équité :
Sauvons-la , le tems fuit , le crime se consomme "
Armons - la de raison , c'est la vertu de l'homme.
Oui , d'un jugement sain naît le meilleur penchant .
Quiconque sait penser ne peut être méchant ;
Et jusques dans les arts , dont le goût est l'arbitre ,
L'homme , fort de pensée , est grand à ce seul titic .
Sans ce présent du ciel l'esprit le plus brillant
Se dissipe en éclairs , s'éteint en pétillant ,
L'obscurité succède à ce vain météore .
Parmi les habitans du monde jeune encore
La raison gouvernait les coeurs obéissans ,
Les femmes même , alors , consultaient le bon sens ;
Et l'on dit que l'esprit , sans art , sans étincelle ,
Soumis à la raison n'allait jamais sans elle .
Mais , se lassant bientôt de tant d'austérité ,
Il voulut briller seul de sa propre clarté ,
Il quitta sa compagne : et libre en ses caprices ,
Dans le vague et le faux il chercha ses délices.
Delà les vains discours , les projets insensés ,
Les systêmes trompeurs l'un par l'autre effacés .
On admira partout ses charmantes folies ,
Il fit pour nos penseurs des phrases fort jolies ;
Et dans plus d'un poëme étala ces lambeaux
Qui font un sot ouvrage où tous les vers sont beaux.
Ainsi la foule éprise accourait sur sa trace.
La raison cependant déplorait sa disgrace .
Ne pouvant plus prétendre aux charmes de l'esprit ,
Elle voyait tomber son culte et son crédit .
Elle aussi pour nous plaire a besoin de parure :
Chaque jour , quelque perte ajoute à son injure ,
Vous auriez dit , à voir son abandon fatal ,
NOVEMBRE 1807 . 245
Qu'elle avait pris le style et les traits de Dombal .
On craignit les effets d'un si triste divorce ,
Et des hommes doués d'élégance et de force ,
Ramenant auprès d'eux l'esprit et la raison ,
Renouèrent , par fois , leur vieille liaison .
Consacrons à jamais le noeud qui les rassemble ,
Maîtres , à nos leçons qu'ils président ensemble !
Heureux , si , quand je peins leurs attributs divers ,
Ils dirigent tous deux ma pensée et mes vers !
Vous qui , dans ce séjour , leur soumettant votre ame ,
De leur flambeau céleste , alimentez la flamme ;
Jeune et brillant essaim , sous leurs yeux élevé ,
Venez , voyez le prix qu'ils vous ont réservé ;
Venez tous ; c'est pour vous que ces lieux s'embellissent ,
Que des filles du ciel les harpes retentissent ,
Que tant d'admirateurs autour de nous pressés ,
Contemplent ces rameaux par la gloire enlacés ,
Gage heureux , au- dessus des plus nobles conquêtes
Lorsque la main d'un sage ( 1 ) en couronne vos têtes .
A vos brûlans transports mon coeur aime à s'unir .
Quel bonheur à mon tour me promet l'avenir !
Oui , si le ciel prolonge une vie agitée ,
Des sols et des pervers sans cesse tourmentée ,
Lorsque , d'un pas tremblant , prêt à finir mon cours
Je vous verrai briller au midi de vos jours ;
Témoin de vos succès sur la publique scène ,
Où, de tous les devoirs embellissant la chaîne ,
Pères , époux , amis , citoyens , magistrats ,
Chéris dans tous les rangs et dans tous les états ,
Vous ferez rendre hommage à votre caractère ;
Alors de mes travaux recueillant le salaire ,
Sur le bord de ma tombe un moment ranimé ,
Je dirai , plein d'orgueil , c'est moi qui les formai .
A travers les erreurs que l'égoïsme enfante ,
C'est moi qui dirigeai leur raison triomphante ;
J'en fis des hommes sûrs , du vrai toujours épris ,
Et des esprits sensés , au lieu de beaux esprits .
Mr ***.
( 1 ) M. Gary , tribun et préfet du département du Tarn.
246 MERCURE DE FRANCE ,
VERS
Sur un portrait de l'Empereur , fait pour la ville de Brest ,
par Mme BENOIST .
DANS un de ses palais voulant placer l'image
Du Dieu terrible des combats ,
Le Dieu des arts ne trouvait pas
D'assez noble pinceau pour un si noble ouvrage.
Il voit la Déïté qui préside aux beaux- arts ,
Plus d'embarras , dit-il , fixons mon choix sur elle :
Oui , pour que le portrait soit digne du modèle ,
C'est à Minerve à peindre Mars .
M. CHAZET.
LE DERNIER VOEU D'ALEXANDRE LE MACÉDONIEN.
Extrait du journal de PLUTON.
LE fils d'Olimpias , hier dans l'Elisée ,
Exhalait son profond chagrin
De voir sa valeur éclipsée ,
Et sa renommée effacée
Par un héros , l'bonneur du genre humain.
O Jupiter , dit- il , contente mon envie ,
Exauce un dernier voeu de mon ambition .
Fais-moi rentrer au séjour de la vie ;
J'y veux vaincre et régner comme Napoléon .
Mile CossoN .
L'HOMME , COMME IL Y EN A TANT.
OCCUPEZ- MOI , Messieurs , car je péris d'ennni ,
Nous répète Damon ; mais on n'en est pas dupe ;
Damon , de bonne foi , ne veut pas qu'on l'occupe ;
Mais il veut seulement qu'on s'occupe de lui .
M. BLANCHARD DE LA MUSSE.
ÉNIGME .
Nous formons entre nous , non une république ,
Mais un état très-monarchique ,
Où chacun doit jouer un rôle différent ,
NOVEMBRE 1807 . 247
La ruse
Qui règle sa conduite , et sa marche et son rang.
Notre gouvernement est toujours militaire ;
Nous sommes donc toujours en guerre .
la valeur et l'application
Dirigent tous nos pas , règlent notre action .
Tout moyen nous est bon , jusques à la folie
Qui nous sert quelquefois autant que le génie .
De notre histoire il faut vous apprendre la fin ;
C'est celle , hélas ! du genre humain .
Chez nous , comme à la comédie ,
Tout disparaît et tout s'oublie .
Le sujet et le roi , sous un même niveau ,
Sont enfermés , couchés dans un même tombeau.
M. MARTILLY.
LOGOGRIPHE.
L'on trouve en moi ce que l'on trouve à Rome ;
Ce qu'on fait quelquefois de deux ou trois contre un ;
Un oiseau souvent importun ;
Le nom d'un grand faubourg , d'un poisson , d'une pomme :
De ma nature objet fort innocent ,
/ Je suis léger , souple et pliant ,
Et cependant on me déchire ,
On me noircit à tout moment :
J'ai six pieds ; deux doublés donnent ce nom charmant
Que , dans la bouche d'un enfant
Le père accueille d'un sourire .
CHARADE .
SOUVENT à nos projets se mêle mon premier ;
L'amant près d'être heureux redoute mon dernier ;
Qui nuisit aux Troyens ? Lecteur , c'est mon entier.
Mots de l'ÉNIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Livre .
Celui du Logogriphe est Mépris , où l'on trouve épri , pris , ris.
Celui de la Charade est Pal-ais .
248
MERCURE
DE FRANCE
,
LITTÉRATURE . SCIENCES ET ARTS .
( MÉLANGES . )
LA MORT DE SOCRATE ( SUITE ) .
« DANS les scènes septième et huitième , les cris de Xan-
» tippe et des enfans augmentent le désordre . Le peuple
» force la barrière .
» Melitus , Anytus et Lycon effrayés veulent entraîner
>> Xantippe , qui résiste . Alors ils se saisissent des enfans , les
» poussent dans un cachot éloigné , et forcent leur mère à
>> les suivre.
>> Socrate est troublé des cris de sa femme et de ses en-
» fans. On entend leur voix s'affaiblir à mesure qu'ils des-
» cendent dans le souterrain . Socrate , resté seul , lève les
» yeux au ciel et frémit .
» Mélitus rentre et recommande au geolier d'ôter les fers
de Socrate , et de lui présenter la ciguë au moment très-
» précis où le soleil se couchera . »
SCÈNE NEUVIÈME.
SOCRATE , LE GEOLIER.
LE GEOLIER ( accourant ) .
Ils ont voulu eux-mêmes les renfermer. Soyez sûr ,
crate , que j'en aurai grand soin .
SOCRATE ( au geolier qui se jette à ses genoux) .
So-
Que faites-vous ?
LE
Je me hâte d'ôter vos fers
GEOLIER.
pour ouvrir la porte à vos amis.
SOCRATE.
Commencez par mes amis . Je souffre plus de leur absence
que du poids de mes fers.
( Le Geolier court leur ouvrir la porte. Ils entrent d'un
air triste. Le Geolier revient ensuite auprès de Socrate , et
commence par lui ôter ses menotes. )
NOVEMBRE 1807. $49
SCÈNE DIXIÈME,
( Les amis de Socrate se rangent autour de son lit. Ce
sont Criton , l'orateur Lysias , Platon , Antisthène , Aristippe
, Phædon , Eschine , Xénocrate , Chæréphon , Appollodore.
Socrate , ayant la main droite libre , la leur tend tour
à tour d'un air riant. Pendant ce tems , le Geolier débarrasse
ses jambes de leurs entraves ) .
SOCRATE.
Bonjour , Criton , mon père nourricier ; je vous salue
orateur Lysias ; et vous aussi , éloquent Platon , infatigable
Antisthène , cher Eschine , modeste Xénocrate , vertueux
Chæréphon , bon Appollodore , et vous aussi joyeux Aristippe
; je vous salue tous mes chers amis ; asseyez - vous ;
vous devez être bien fatigués d'être restés si long- tems debout
à la porte.
LE GEOLIER ( ayant ôté les entraves ) .
Socrate , vous êtes dégagé de tous vos fers .
SOCRATE.
Je vous remercie , mon ami ( en se frottant les jambes).
Quel plaisir vous m'avez fait !
( Le Geolier le salue et sort).
SCÈNE ONZIÈME.
SOCRATE ( ntinuant à se frotter les jambes ).
Esope dit que Jupiter voulut un jour mêler ensemble la
volupté et la douleur , et que n'ayant pu en venir à bout ,
il ordonna qu'elles se suivraient mutuellement . Ainsi quand
la douleur précède , la volupté la suit , et réciproquement .
Je crois qu'il en est de même des félicités de la vie future ;
elles succéderont aux misères de la vie présente .
CRITON.
Socrate , ne songez point encore à quitter vos amis ! Tout
est prêt pour votre liberté . Nous avons gagné le Geolier.
Il va vous faire sortir de la prison par un long souterrain ;
il vous mènera de-là dans une rue détournée chez un de nos
250 MERCURE DE FRANCE ,
amis qui vous fera ensuite traverser la ville à la faveur de
la nuit . Allons , levez-vous , il n'y a pas un moment à perdre.
SOCRATE ( souriant ) .
Où me mènera-t-on ensuite ?
CRITON.
En Thessalie , où je vous ai préparé une retraite . Appollodore
y conduira vos femmes et vos enfans . O Socrate , vous
vivrez encore pour notre bonheur !
SOCRATE ( riant ) .
Criton , croyez -vous que la mort ne puisse franchir les
hautes montagnes de la Thessalie ? mais quand j'y devrais
vivre autant que Nestor , je n'ai garde de recourir à ce
moyen : les lois me le défendent .
CRITON.
Ce ne sont pas les lois , ce sont des juges iniques qui vous
ont condamné.
SOCRATE .
Ce sont les lois qui ont nommé les juges qui m'ont condamné
à la mort je dois la subir. La République est sous
la tutelle des lois ; si je les violais , je serais criminel.
CRITON .
Socrate , rendez -vous à nos voeux ! Amis , joignez-vous à
moi pour sauver Socrate de lui-même.
SOCRATE ( d'un air sé‹ ère ).
Oh mes amis ! au nom du ciel ! je vous ai déjà prié de
ne plus me parler de mon déshonneur.
ARISTIPPE .
Acceptez , Socrate , ces deux cents écus pour servir à
votre fuite ou à vos dermiers besoins.
SOCRATE.
Eh , d'où vous vient cet argent , Aristippe ?
ARISTIPPE.
De la même source que votre pauvreté . C'est le fruit de
vos leçons que je transmets à mes disciples . J'emploie la
même méthode pour les porter à la volupté des sens que
NOVEMBRE 1807. 251
vous pour les disposer à celle de l'ame. Je n'exclus ni l'une
ni l'autre , mais je préfère la première.
SOCRATE.
Votre école sera nombreuse ; mais , mon pauvre ami ,
gardez vos écus , c'est vous qui en avez besoin.
LYSIAS .
O Socrate ! si vous aviez voulu vous servir de mon discours
à la tribune , vous ne seriez pas ici ; j'aurais confondu
tous vos ennemis .
SOCRATE.
Votre discours était très-bien fait . Je l'ai lu avec plaisir ;
mais parce qu'il était écrit plutôt selon les règles de la
rhétorique et l'esprit du monde que d'après les sentimens
d'un philosophe , il ne me convenait pas ; je n'en suis pas
moins redevable à votre amitié .
LYSIAS .
Mais comment , s'il était bien fait , ne vous convenaitil
pas ?
SOCRATE .
Comme on peut faire un très -bel habit et de très -beaux
souliers qui ne m'iraient pas bien.
PLATON.
Et moi aussi , Socrate , j'ai voulu vous défendre devant
le peuple ; mais après avoir préparé votre défense d'après
l'harmonie de vos principes et de vos actions , les juges
m'ont empêché de monter à la tribune , sous prétexte que
je n'avais pas l'âge de trente ans requis pour les orateurs .
SOCRATE.
Si Dieu n'a pas destiné votre éloquence aux orages de
la tribune , il vous en fera faire un usage plus étendu et
plus utile pour les hommes , dans le repos du cabinet. Aucun
magistrat ne pourra empêcher vos écrits de se répandre
dans le monde et de montrer aux Républiques la route du
bonheur .
PLATON.
Socrate , c'est à vous que j'en dois les élémens . Je m'étais
252 MERCURE DE FRANCE ,
d'abord livré à la poësie , et vous me conseillâtes d'embrasser
la philosophie : combien ne vous suis-je pas redevable ! vous
êtes mon bon génie .
SOCRATE .
Chacun a le sien . Vous serez un jour l'Homère des phi→
losophes. Y a - t - il long - tems que vous n'avez reçu des
lettres de notre ami Xénophon ? Quel charme dans son style !
Le miel d'une abeille attique n'est pas plus doux .
:
PLATON.
Il m'a écrit , il y a un mois , des environs de Babylone :
il me mande que tout est perdu , excepté sa confiance dans
les Dieux . L'armée du jeune Cyrus , à la solde duquel il
s'était mis avec dix mille Grecs , a été entiérement détruite
par celle d'Artaxerxès son frère aîné ; Cyrus lui-même est
tué les Grecs seuls ont échappé au carnage , mais ils sont
poursuivis par l'armée entière des Perses qui brûle autour
d'eux les villages et les moissons . Xénophon commande la
retraite de ses compatriotes : c'est-là qu'il aura l'occasion
de mettre en pratique vos sublimes leçons. Il me prie instamment
de lui donner de vos nouvelles dans le plus grand
détail , pour fortifier son courage . Hélas ! il ignore que nous
éprouvons des malheurs plus grands que les siens qu'est-ce
que la perte d'un prince auprès de celle d'un sage !
SOCRATE ( soupirant ) .
Pourquoi ce jeune ami de la philosophie a-t -il pris parti
dans les querelles des rois et sur-tout dans celle des rois
frères ? Peut-être est- ce que , rebuté des querelles des Athéniens
, il a préféré le gouvernement monarchique ; peut-être
aimez-vous mieux , Platon , le gouvernement républicain ;
mais je vous exhorte à ne jamais vous diviser pour des opinions
politiques . Pourvu que les peuples soient heureux ,
qu'importe , après tout , qu'ils soient gouvernés par les lois
d'une monarchie ou d'une république ?
ANTISTÈNE.
Pour moi , Socrate , je n'aime ni l'un ni l'autre gouvernement
. Je tâche , à votre exemple , de leur échapper , me
privant de tout pour me rendre indépendant de tout.
NOVEMBRE 1807. 255
SOCRATE.
Cependant je ne manque de rien , et ma vie n'a rien
d'extraordinaire . Pourquoi , par exemple , infatigable Antistène
, faites-vous tous les jours cinq milles du Pyrée à Athènes
et cinq milles d'Athènes au Pyrée ?
ANTISTÈNE .
Pour le plaisir de vous entendre , Socrate ; je resterais
jour et nuit couché à la porte de votre prison , si je n'avais
aussi mes disciples au Pyrée , auxquels je porte tous les jours
de vos nouvelles .
SOCRATE .
Je suis bien sensible à ces témoignages d'attachement .
Mais ....
ANTISTÈNE .
Socrate , je vous dois les biens de l'ame qui font mépriser
toutes les jouissances du corps et cependant le fortifient
. Je vous réponds que j'ai des disciples plus robustes
que ceux d'Aristippe qui prétend les conduire d'après vos
principes.
ARISTIPPE .
Sans doute . Je dois aussi à Socrate de ne pas mépriser
les jouissances des sens . Ne l'avons-nous pas vu souvent dans
les festins ? n'est- il pas toujours simplement , mais proprement
vêtu ? Après tout , j'ai plus de disciples que vous.
SOCRATE ( riant ).
Il me semble que votre philosophie est comme vos manteaux
; celui d'Antistène est trop court et percé de trous ,
et celui d'Aristippe est brodé et trop long. Amis , souvenezvous
de l'oracle de Delphes , rien de trop , ni de trop peu.
Bannissons toute espèce de vanité .
PHÆDON.
Pour moi , Socrate , je vous dois plus que la liberté et les
richesses. Je vous dois la pureté de l'ame et du corps . J'ai
été bien malheureux dans mon enfance ; maintenant j'ai
beaucoup de disciples , auxquels je répête vos principales
maximes , abstenez-vous et supportez .
254 MERCURE DE FRANCE ,
SOCRATE.
Le tems les multipliera , infortuné Phædon ! O mes amis !
n'ai-je pas bien sujet de remercier Dieu de ma 'mission sur
la terre ? Il m'a planté dans Athènes comme un arbre des
forêts , au milieu d'une place publique , pour fournir de
l'ombre à ses citoyens . J'ai poussé des branches vigoureuses
à l'orient , au midi , au couchant , au nord ; chacun de vous
ensuite a greffé ses divers talens sur ma force . Mon tronc
ne yous a fourni que la première sève , et vous l'avez couvert
de fleurs et de fruits de différentes odeurs et saveurs.
Des écoles nombreuses de sages sortiront un jour de mes
principes. Amis , vous ne me devez rien , je n'ai jamais rien
écrit . Je suis la sage-femme des esprits. Je ne suis venu que
pour les faire accoucher.
CHÆRÉPHON.
Que dites-vous , Socrate , vous que l'oracle a déclaré le
plus sage des hommes ? Ce fut moi qui l'apportai de Delphes
à Athènes . Je passais ma vie au théâtre , agitant , comme
la plupart des Athéniens oisifs , la question , quel était le
plus grand poëte du vieux Sophocle ou du jeune Euripide ?
Je tenais pour le premier , et mon frère Chérécrate pour le
second . Cette division d'opinions ne tarda pas à nous brouiller
, à tel point que je me résolus d'aller à Delphes , et de
la faire décider par l'oracle . Pour donner plus de poids à
ma demande , je me fis nommer député par mon parti qui
était plus nombreux que l'autre . Quand je l'eus proposée
cette réponse sortit du trépied sacré : O frivoles Athéniens !
pourquoi demandez -vous sans cesse quel est le plus grand
poëte de Sophocle et d'Euripide ? C'est sans doute le disciple
de Socrate , parce que Socrate lui - même est le plus
sage des hommes .
SOCRATE .
Sans doute , Chæréphon , l'oracle ne prononça ainsi que
parce que je sais que je ne sais rien. Ce n'était guères la
peine de faire un si grand voyage.
CHERÉPHON .
Et quand je ne lui devrais que de m'être lié d'amitié avec
Euripide !
NOVEMBRE 1807 . 255
SOCRATE.
Où est-il maintenant ? que fait-il ?
CHÆRÉPHON .
Il est à Mégare , où il s'est enfui au moment d'être arrêté
par rapport à vous. J'ai été le voir il y a un mois , il
s'occupe à faire une tragédie , dont le sujet est Palamède ,
condamné à mort par la calomnie d'Ulysse . C'est Homère
qui l'a fourni. Ce fut un effet de la vengeance d'Ulysse qui
contrefaisait le fou pour ne pas aller au siége de Troye ,
et labourait le sable sur le bord de la mer. Palamède se
douta que sa folie n'était qu'une ruse , et pour s'en convaincre
il mit l'enfant Télémaque , encore au maillot , au-devant de
la charrue de son père qui la détourna . Ulysse , découvert
par sa prudence , ne put s'exempter d'aller à Troye . Mais
pour s'en venger il fit enfouir de l'argent dans la tente de
Palamède , et l'ayant fait accuser de l'avoir reçu des Troyens
pour trahir les Grecs , il le fit lapider par ses propres soldats .
SOCRATE.
Je m'en souviens très -bien , Chæréphon .
CHÆRÉPHON .
Euripide a traité ce sujet avec tout le talent que vous
lui connaissez et que vous avez pris vous-même le soin de
former. Il m'en a lu un fragment dont j'ai retenu ce vers :
Au plus juste des Grecs , vous arrachez la vie .
Oui , Socrate , si les Atheniens l'entendaient , ils briseraient
vos fers .
SOCRATE .
Ils feraient deux fautes , celle de me les avoir donnés au
nom de la loi , et celle de les rompre malgré les lois . Mais
maintenant j'en suis débarrassé . Je vais être libre pour
toujours.
APPOLLODORE se lève et met en pleurant un paquet
aux pieds de Socrate , en lui disant :
O mon maître !
SOCRATE .
Que m'apportez -vous-là ?
4
256 . MERCURE DE FRANCE ,
APPOLLODORE ( pleurant ) .
Un bel habit que je vous prie de mettre tout présentement .
SOCRATE ( souriant ) .
O bon Appollodore ! pensez - vous que celui que j'ai porté
aujourd'hui m'ait été propre à vivre et ne me soit pas propre
à mourir ? Remportez donc votre dernier présent. Mais vous
me faites souvenir qu'il est tems de laver mon corps , afin
de n'en point donner la peine , après ma mort , aux femmes
chargées de ce dernier office. ( Il se lève. )
« Ses amis se jettent à ses pieds en criant : O Socrate ! ô
» mon père ! Ils lui embrassent les genoux en soupirant et
>> pleurant. >>
SOCRATE ( debout , d'un air fáché).
Qu'entends-je ? que vois-je ? des gémissemens ! des larmes !
Amis faibles ! est- ce donc- là le fruit des discours que nous
avons tenus si souvent ? Nos paroles n'ont-elles été que des
vains sons pour amuser nos loisirs ? Comment ces préceptes
des sages , les exemples des grands hommes sur le mépris
de la vie , auxquels nous avons joint, si souvent nos réflexions ,
ne sont- ils plus d'aucun usage lorsqu'il faut mourir ? Les
principes de la sagesse ne sont pas de brillans sophismes ,
semblables à ces armes dorées et argentées dont on se sert
au théâtre pour amuser le peuple par des combats simulés
et qui ne sont d'aucun usage à la guerre . Ce sont les véritables
armes de l'ame , plus durables et plus solides que les
boucliers et les cuirasses de fer et d'acier éprouvés dans
des combats à mort. Armons - nous donc de constance et
de fermeté . La mort s'avance vers nous , marchons vers
elle . Je suis votre chef de file ; le soin de votre gloire m'est
aussi cher qu'à vous. Sans doute , chers amis , c'est votre
affection pour moi qui vous inspire ces alarmes . Vous me
croyez malheureux parce que je vais mourir. Vous connaissez
les biens de la vie , et vous savez qu'ils sont surpassés ,
sur-tout à mon âge , par de plus grands maux. Mais vous
ignorez ce qui est au-delà du trépas. Rappelez - vous au
moins nos discours sur l'immortalité de l'ame , nos pressentimens
NOVEMBRE 1807.
DEF
que
5.
nos songes
propen
sentimens tant de fois vérifiés , ainsi
tiques . Joignez-y les exemples de ces grands hommes
nous ont précédés dans les sentiers de la vertu . Quand ces
ressouvenirs ne seraient que comme ces tableaux du printems
et de l'été que nous suspendons à nos murailles pour
nous en rappeler les fleurs et les fruits pendant l'hiver , si
cependant on présentait ces tableaux à quelques peuples
des contrées boréales , et qu'on y joignît quelques-uns des
fruits dont ils ne représentent que les images et que l'Attique
produit en abondance , ne croyez -vous pas qu'ils seraient
tentés d'abandonner leur pays stérile pour venir goûter les
jouissances du nôtre ? Mais si on ajoutait à ces dons quelques
amphores de nos bons vins dont ils se sentissent tous
réchauffés au milieu de leurs glaces , ne doutez pas que plusieurs
d'entr'eux ne s'abandonnassent aux courans de leurs
fleuves pour aborder sur nos rivages .
Pour moi , placé dès l'enfance dans les âpres montagnes
de la vie , Dieu m'a fait la grâce de savourer les fruits des
contrées célestes , et m'y a fortifié du vin de la vertu . J'ai
donc dirigé ma navigation vers les régions qui les produi→
sent . Maintenant que ma voile et ma rame sont usées , que
ma nacelle coule bas , irai-je me remettre en mer et m'exposer
à de nouveaux orages ? Je touche au port . Je n'ai plus
à craindre les vents tempestueux ni les écueils où la sagesse
même peut échouer , ni les vers de la calomnie et de la
superstition , qui rongent dans l'obscurité les plus fortes
carènes . Calme , paix , repos , innocence , justice , vérité ,
protection divine , j'ai tout à espérer . Félicitez- moi donc de
mourir . Pour celui qui cherche la sagesse , la vie est un
bienfait du ciel , mais la mort en est encore un plus grand.
Laissez-moi donc purifier par un bain ce corps fatigué de
Toyage .
( Socrate sort et se retire derrière un escalier dans le fond
du cachot . Ses amis se remettent à leurs places ).
( La fin au Numéro prochain).
M, BERNARDIN DE SAINT-PIERRE.
R
258 MERCURE
DE FRANCE
,
DE L'ÉGOISME.
L'ÉGOÏSME prend sa source dans un sentiment naturel à
tous les êtres animés , l'amour de soi . Mais ce sentiment
s'exagère dans le coeur de beaucoup d'hommes , il devient
exclusif et finit par être l'un des vices les plus funestes à la
société. L'égoïste , en effet , n'aime que lui , ne voit que lui ,
n'est occupé que de lui , et se conduit avec les autres comme
s'ils n'existaient que pour lui.
Voyez l'égoïste dans un salon. L'assemblée est nombreuse ,
c'est la première fois qu'il est reçu dans la maison , n'importe
; il est seul , il est chez lui . Fait-il chaud ? comme il
aime la chaleur , il trouve cent raisons pour s'opposer à ce
qu'une seule croisée soit ouverte . Fait- il froid ? il s'empare
de la cheminée , et semble en interdire l'approche à tout
le monde. A table , même attention pour lui , même indifférence
pour les autres. Un plat succulent est hors de sa
portée , il l'avise , en demande , y retourne , et se garde bien
de mettre ses voisins dans la confidence du plaisir qu'il ´savoure.
Est-il au spectacle ? il s'embarrasse peu que ceux qui
sont près de lui soient gênés et ne voient pas ; il voit bien ,
il est à son aise , il est content . Enfin , vient-il vous trouver
à la campagne ? il faut qu'il choisisse son appartement , que
l'exposition en soit saine et agréable , le lit bon , les meubles
commodes , que rien n'y manque à ses besoins , à ses habitudes
; à ses manies . Il en trouve un qui lui convient
assez , mais le vôtre lui conviendrait mieux , et il vous
le dit . Ne lui offrez pas , car il serait homme à le prendre.
"
De ce que l'égoïste n'aime que lui , il s'en suit qu'il sait
allier deux défauts absolument opposés , l'avarice et la
prodigalité . Il est prodigue pour lui , avare pour les autres.
Essayez de raconter vos malheurs à un égoïste , il ne vous
répondra qu'en vous parlant des siens .
L'Egoiste n'a jamais de distractions . Quoi qu'il dise et
quoi qu'il fasse , son intérêt lui est toujours présent . Je me
rappelle , à ce sujet , un trait peu connu. Le comte de ***
NOVEMBRE 1867. 259
"
joueur décidé , et , malgré la passion qui le dominait , propriétaire
d'une grande fortune , tombe dangereusement malade
. Le Curé de sa paroisse informé de son état , vient le
trouver , et lui offre les secours de son ministère . Accueilli
comme il doit l'être , il exhorte le comte de *** , lui fait
envisager des biens réels en remplacement de biens périssables
, et tout en l'invitant à se détacher de ceux - ci ,
lui parle de ses pauvres , des réparations qu'exigerait son
église , du petit nombre de fondations dont elle est dotée.
A ces mots , le joueur moribond recueille ses forces , et dé→
tournant la tête ; « Monsieur le Curé , dit- il , cachez vos
cartes , je vois votre jeu. »
L'égoïste est poli , doux , affable dans son langage et
dans ses manières. Qu'on ne s'y trompe pas. La douceur , la
politesse et l'affabilité sont chez lui un calcul . Il sent qu'il a
besoin de tout le monde , et il donne en apparence pour qu'on
lui rende réellement .
J'ai suivi le cours de notre révolution , et j'ai observé que
parmi les passions qui y figuraient , l'égoïsme ne jouait pas le
dernier role .
Les armoiries étant supprimées , me disait un noble
égoïste , à l'époque du décret qui abolissait la noblesse en
France , vous devriez bien me composer une devise que je
ferais graver autour de mon chiffre. Volontiers , lui répondis-
je , la voilà faite : TOUT POUR MOI.
L'égoïste dans le monde , est l'homme qui dans une asso
ciation commerciale vous dirait : si je perds , c'est pour vous :
si je gagne , c'est pour moi.
Je ne vois pas qu'un égoïste se permette des excès d'aucun
genre ; c'est tout simple : il est trop occupé du soin de se
conserver .
Vous croyez , Mysis , n'être pas égoïste , et je crains que
vous ne soyez dans l'erreur . Vous arrivez chez Clitandre.
Je suis charmé de vous voir , s'écrie-t-il , vous pouvez me
rendre un grand service . Disposez de moi , lui répondezvous.
Mon ami , poursuit-il , vous connaissez Oronte ?
Très-particulièrement . - Il est bien venu auprès de tel Mi-
R2
260 MERCURE DE FRANCE ,
nistre ? ils sont liés depuis l'enfance . - Eh bien , la place
de est vacante . Je l'ignorais. C'est une place avan-
.....
tageuse ,
-
---
je le sais ;
---
-- -
-
assurément ; qui donne de la considération ,
et qui me conviendrait fort : Je le crois .
Si vous vouliez parler à Oronte ? — Je lui parlerai . Mais
je pense..... A quoi ? Cette place qui vous conviendrait
….... -— Après ? - Je pense qu'elle me conviendrait aussi
bien qu'à vous. — Il se pourrait..... Oui , vraiment ; je cours
chez Oronte le prier de la demander pour moi . Convenezen
, Argant , un égoïste , à votre place , ne se serait pas conduit
autrement que vous.
--
La Patrie est là où l'on est bien. Je ne serais
que ce mot fût d'un égoïste.
pas surpris
L'égoïste a cela de commun avec le sot , qu'il est toujours content de lui.
L'égoïste n'est indulgent envers les autres que pour qu'on
le soit envers lui . Disons mieux : l'indulgence de sa part est
un prêt à usure .
L'égoïsme est de tous les états et de tous les rangs . On le
trouve aux champs , à la ville , à la cour. Ses formes.varient
selon les lieux qu'il habite , mais le fond est partout le
même.
Nous sommes tous égoïstes , disait un homme qui semblait
mécontent de ce qu'en sa présence on parlât contre l'égoïsme .
Eh ! sans doute , s'écria quelqu'un , nous sommes tous
égoïstes ..... à commencer par vous.
J'ai dìné une fois chez Durmont . Il faut le voir entouré de
savans , d'artistes et de gens de lettres qu'il rassemble non
par goût , mais par vanité ; qu'il accueille non pour eux ,
mais pour lui . Sa table est excellente , et il n'en fait les
honneurs à personne. Il abandonne le soin de ses convives
à un complaisant qui a toujours l'attention de lui réserver
les meilleurs morceaux. Du reste , ferme dans son appétit et
mangeant comme quatre , qu'un bon mot soit cité , qu'une
saillie échappe , il sourit , se pavane , se rengorge , et semble
dire : Ces gens là se mettent en frais moi. Mais que
l'on parle de malheurs , de désastres arrivés quelque part ,
pour
NOVEMBRE 1807 . 261
/
loin de s'émouvoir , il conservera un sang-froid inperturbable
. Les vignes de la Bourgogne sont gelées ; que lui importe
! Ses caves sont approvisionnées pour trois ans. Des
torrens ont ravagé , emporté des villages ; cela peut être ;
mais , Dieu merci , ses maisons de la ville et de la campagne
sont encore sur pied. Un incendie a dévoré les bois de ses
voisins ; le mal n'est pas si grand , puisque les siens n'ont pas
souffert. Tel est Durmont. A présent que je l'ai peint , quel
nom lui donnerez-vous ?
Je rencontre Timante à la promenade . Il a l'air soucieux ,
et ses traits sont altérés . C'est un égoïste , je le connais pour
tel , et cependant je l'aborde avec une sorte d'intérêt. Qu'avezvous
, lui dis -je ? Vous ne savez donc pas ? Quoi !
Eh bien ? – Elle est à toute extrémité.
Sans doute . Je sortais tous les
Ma femme.....
- -
Je vous plains sincérement .
jours à deux heures , je ne puis pas obtenir du médecin qu'il
fasse sa visite avant deux heures et demie , de manière qu'à
présent je ne sors plus qu'à trois. Vous concevez qu'il est
tems que cela finisse . Je crains que mon indignation n'éclate
et je quitte brusquement Timante . A quelque tems de là ,
je le rencontre encore et c'est lui qui vient à moi , mais le
front épanoui , le rire sur les lèvres. Je veux l'éviter , il me
saisit la main et m'arrête. Eh bien , mon cher , quoi de
nouveau ? Rien . -La littérature ? Toujours déshonorée
par certaines gens. Et le théâtre ? - La tragédie
nouvelle a réussi . Vous l'avez vue ? -
---
-
―
-- pas encore ; mais
je ne manquerai pas la prochaine représentation
. - Ne vous
pressez point. Attendez . Il y aura , dans huit jours , six semaines
que ma femme sera morte , je pourrai aller au spectacle
et vous verrez la pièce avec moi.
Terminons . L'égoïste n'est ni ami , ni amant , ni époux ,
ni père . Ses amis sont ceux dont il a besoin , et l'affection
qu'il leur témoigne n'est fondée que sur son intérêt . S'il
s'attache momentanément à quelques femmes , c'est que leur
beauté , leurs grâces , leur esprit ou leurs talens flattent sa
vanité , et dans ce cas , il ne se complait pas dans la douce
pensée qu'il aime , il jouit de la seule pensée qu'il est aimé.
262
MERCURE DE FRANCE ,
Quant au mariage , s'il se décide à en contracter les noeuds
ce n'est pas qu'il désire rendre une femme heureuse , c'est
qu'il espère qu'une femme le rendra plus heureux . Elle lui
sera utile , aura pour lui des soins particuliers , augmentera
șa fortune , doublera son aisance , et , tout calcul fait , il se
marie . Qu'au nom d'époux , il joigne celui de père , me
voilà donc reproduit , s'écrie -t-il dans un transport d'amourpropre
et d'orgucil ! Mais la réflexion ne tarde pas à calmer.
ce transport , et s'il s'est en quelque sorte cédé un instant à
son enfant , il se reprend bien vite , et ne voit plus dans ce
fruit de son hymen que des privations à subir , que des
sacrifices à faire . Aussi que la mort lui enlève cet être infortuné
, orphelin hélas ! du vivant de son père , il s'enfermera
non pour pleurer la perte qu'il aura faite , mais
pour s'applaudir des jouissances qu'il aura recouvrées .
*
Ah ! lorsque les hommes sont réunis en société et qu'ils
devraient s'aimer , s'aider les uns les autres , pourquoi l'égoïsme
est-il au milieu d'eux , les divisant , les isolant , maî-.
trisant leur esprit et desséchant leur coeur ?.... Question dif
ficile à résoudre ! M. VIGÉE.
EXTRAITS.
Απολογία Σωκράτες κατὰ Πλάτωνα και Ξενοφώντα . Apologie de
Socrate , d'après Platon et Xénophon , avec des remarques
sur le texte grec et la traduction française ;
par FR. THUROT , directeur de l'Ecole de Sciences
et de Belles-Lettres . Un vol . in-8° . Prix , 4 fr. br. ( 1 ).
A Paris , chez Firmin Didot , imprimeur-libraire ,
rue de Thionville.
ON se plaint depuis long-tems en France de la disette
où l'on est de bons livres pour l'éducation , au moins.
en ce qui concerne l'étude des langues anciennes. Il y
a plus d'un siècle que les éditions des auteurs classiques
destinées aux colléges ne sont qu'un objet de spécula-.
* - ( 1 ) Le texte grec avec l'index , à l'usage des écoliers , se vend séparément
1 fr. 25 cent .
NOVEMBRE 1807 .
265
tion pour des libraires qui ne font en général que répéter
les éditions précédentes avec toutes leurs fautes
auxquelles ils ne manquent guères d'en ajouter de nouvelles.
MM, Didot frères , qui , à leur habileté dans tous
les arts relatifs à l'imprimerie , joignent des connaissances
malheureusement trop rares parmi les libraires et
les imprimeurs, sont les premiers qui aient travaillé à remédier
à cela, au moins quant au latin , et leurs éditions
stéréotypes sont très-correctes et faites d'après les meilleurs
textes. La même chose reste à faire pour le grec
qui semble reprendre faveur depuis quelque tems , et
dont on s'occupe dans les études un peu plus qu'on
ne l'avait fait. Mais cela est beaucoup plus difficile ; il
y a en effet très-peu de personnes à Paris qui possèdent
assez cette langue pour pouvoir présider à une édition ,
et celles qui le pourraient ne se soucient guères de se
livrer à un genre de travail obscur , et dont on ne sent
pas assez le mérite. Plus à portée que personne de sentir
les inconvéniens de la négligence avec laquelle les livres
grecs pour les colléges sont en général imprimés , M.
Thurot a cru devoir indiquer les moyens d'y remédier ,
en donnant l'exemple de ce qu'on peut faire en ce genre ,
et tel paraît être le but du recueil que nous annonçons ,
qui contient les deux Apologies de Socrate ,
l'une par
Platon et l'autre par Xénophon , le Criton de Platon et
Ja partie historique du Phédon , du même auteur . Je ne
parlerai pas des ouvrages en eux -mêmes , il y aurait
trop à dire sur Socrate qui en est l'objet , et il se présentera
une occasion plus favorable pour en parler , si
la mort malheureuse du savant professeur de Luzac ne
nous a pas privés de l'ouvrage qu'il avait promis , sous
le titre de Lectiones attico ; il devait examiner dans
cet ouvrage différens traits de la vie de ce célèbre philosophe
, et personne n'était mieux que lui en état de
le faire , si l'on en juge par son excellent discours De
Socrate cive. Nous nous contenterons donc de parler
du travail de M. Thurot , et je crois pouvoir assurer
qu'il ne laisse rien à désirer. Il a corrigé avec le plus
grand soin le texte de ces différens morceaux , il y a
joint des notes où il explique les idiotismes les moins
communs et les traits d'histoire qui pourraient embar264
MERCURE DE FRANCE ,
rasser les commençans . Il y donne aussi les raisons qui
lui ont fait adopter telle leçon plutôt que telle autre ,
ce qui est un excellent moyen pour exercer la jeunesse
à cette partie de la critique , peut-être trop vantée autrefois
, mais trop méprisée maintenant , qui consiste
dans l'art de rétablir les passages altérés , soit d'après
les manuscrits , soit à l'aide des conjectures . La traduction
qu'il y a jointe , élégante et fidelle tout à la
fois , sera très- utile non-seulement aux écoliers , mais
encore à beaucoup de professeurs qui ne connaissent pas
assez bien la langue grecque pour pouvoir s'en passer.
M. Thurot s'élève avec raison , dans sa préface , contre
cette espèce de commentaires ou d'annotations dans les
quelles on s'attache à développer , dans le plus grand
détail , ce qu'on appelle les parties grammaticales du
discours , c'est-à -dire , à faire sur chaque verbe , nom,
ou adjectif qui se rencontre dans le texte une note qui
apprend à quel tems , à quel cas est ce verbe ou ce nom.
Toute personne , en effet, qui veut apprendre une langue
quelconque , doit commencer par en étudier la grammaire
, et alors des annotations de ce genre lui deviennent
absolument inutiles. Elles ne servent donc qu'à
grossir le volume , sans donner beaucoup de peine à
Ï'Editeur , ce qui n'est pas un petit avantage aux yeux
de certaines personnes.
Cet ouvrage a été imprimé par M. Firmin Didot : il
y a employé ses nouveaux caractères grecs , qui joignent
à l'élégance un mérite qui sera beaucoup plus apprécié
par les gens de lettres que par les imprimeurs ; c'est
celui de chasser beaucoup moins que tous ceux qu'on a
employés jusqu'à présent , de sorte que , à grosseur égale ,
un volume imprimé avec ces caractères contiendra un
quart de plus de matière que s'il était imprimé avec
ceux dont on a fait usage jusqu'à présent,
Il serait à souhaiter qu'excités par l'exemple de M.
Thurot , quelques gens instruits nous donnassent un
choix de morceaux tirés des meilleurs auteurs grecs ,
pour former un cours de littérature grecque , et suppléer
à notre pénurie en ce genre. Il faudrait y faire entrer
quelques Livres d'Homère , les travaux et les Jours d'Hésiode
, une tragédie de chacun des trois tragiques qui
NOVEMBRE 1807. 265
nous restent , une comédie d'Aristophane , les meilleurs
fragmens des poëtes comiques qui nous ont été conservés
par Athénée et par Stobée , un ou deux discours d'lsocrate
, autant de Démosthènes , des extraits d'Hérodote
, de Thucydide, et de Xénophon , et enfin , pour
familiariser les jeunes gens avec toutes sortes de styles ,
quelques morceaux d'Aristote , et quelques-uns des fragmens
des philosophes pythagoriciens que Stobée nous a
conservés , qui , à l'avantage d'être écrits dans le dialecte
dorique dont il nous reste très- peu de monumens , joignent
celui d'offrir une excellente morale , ce qu'on ne
doit jamais négliger lorsqu'il s'agit de l'éducation de la
jeunesse (2 ). Un recueil pareil , accompagné de notes
judicieuses et de traductions faites avec soin , contribuerait
plus aux progrès de l'étude de la langue grecque
que tous ces ouvrages accompagnés de versions interlinéaires
et de remarques puériles , contre lesquels M.
Thurot s'est élevé avec raison , et qui ne peuvent servir
qu'à entretenir l'ignorance , en accoutumant ceux
qui s'en servent à ne pas savoir faire un pas d'euxmêmes.
Mr. E. CLAVIER,
•
VOYAGE dans les lles Baleares et Pithieuses , fait dans
les années 1801 , 1802 , 1803 , 1804 et 1805 , par
M. ANDRÉ GRASSET DE ST .- SAUVEUR , consul de
S. M. I. et R. , aux îles Baléares. Un vol. in-8 ° . A
(2) Mon savant ami , le docteur Coray , a fait à ce sujet quelques observations
très-judicieuses , p . 105 et suiv . de ses Prolégomènes , sur le
Prodrome d'une bibliothèque grecque . Il a remarqué , par exemple , qu'il
était absurde de laisser des tirades de vers contre les femmes et contre
le mariage , dans des livres faits pour l'éducation des jeunes gens , pres¬
que tous destinés à devenir des pères de famille . J'ai vu avec plaisir qu'un
savant distingué , M. Schwueighueuser , a profité de ces observations , et
a retranché tous les vers de cette espèce , du recueil de sentences qu'il a
fait imprimer à la suite du tableau de Cébès . Ce petit recueil a pour titre :
Cebetis tabula , iterum emendatam edidit Joannes Schwueighueuser :
adspersi sunt ad calcem libelli flores nonnulli græcorum poëtarum.
Argentorati, 1806. 16.
266 MERCURE DE FRANCE ,
Paris , chez Léopold Collin , libraire , rue Gît - le-
Coeur , nº 4. 1807.
LA eritique n'a pas deux opinions sur le mérite d'un
ouvrage , mais elle l'accueille quelquefois d'une manière
différente , selon les tems et selon les lieux. En Allemagne
, par exemple , j'aurais pu remarquer que M.
Grasset de St.-Sauveur s'étendait peut-être avec un peu
trop de complaisance sur son sujet , parce qu'au- delà
du Rhin l'abus de l'érudition et des détails minutieux
doit être signalé. En France , où le goût du public pour
les livres frivoles , même dans les sciences , est généralement
répandu , je passerai sur quelques chapitres un
peu longs , ou même déplacés , pour féliciter l'auteur
d'avoir travaillé pour les amis d'une bonne et solide instruction.
S'il eût au contraire publié un ouvrage futile ,
je l'aurais attaqué sans ménagement ; et en Allemagne
et en France je n'eusse fait , dans ces deux cas , que
m'élever contre le défaut à la mode : ce qui doit être ,
selon moi , le premier objet de la critique.
Mais si l'on ne conteste pas à M. Grasset de St. - Sauveur
le mérite de son ouvrage , on peut le chicaner sur le
titre de Voyage qu'il lui donne. Un Voyage est une re¬
lation de ce qu'on a vu , découvert ou appris en voyageant.
L'auteur est toujours en scène : tout ce qui lui
' est personnel peut s'appeler la partie dramatique , comme
tout ce qui a rapport au pays parcouru forme la partie
d'observation . C'est l'action qui règne dans un tel ouvrage
, et le mêlange des aventures et des remarques
qui distingue essentiellement un voyage d'une description
. Celle -ci se compose des recherches et des observations
des autres ; c'est l'histoire physique et morale
d'un pays à une époque déterminée , faite d'après des
voyages , des mémoires et des statistiques. Voilà l'espèce
d'ouvrage que M. Grasset de St.-Sauveur a entrepris
sur les îles Baléares.
Ces îles , comme presque toutes les provinces d'Espa
gne, ont eu leurs historiens et leurs géographes particu
liers ; mais la plupart de ces historiens et géographes
sont des nationaux qui , loin de donner un tableau vrai
et exact du pays , le peignent avec tout le merveilleux ,
de leur imagination ; ils décrivent souvent avec une emNOVEMBRE
1807 , 267
1
phase et une exagération facile à reconnaître ; d'un séjour
ordinaire , ils font un lieu enchanté , ils transforment
une petite colline en une haute montagne , et un
bouquet d'arbres bien mesquin , en une vaste forêt bien
majestueuse. Il faut être sans cesse sur ses gardes en
puisant dans de pareilles sources , et c'est ce que paraît
avoir fait M. Grasset de Saint- Sauveur ; il n'a rien inséré
d'incroyable dans sa description , vraiment intéressante
sous plus d'un rapport , et son séjour à Majorque
, pendant lequel il a pu vérifier les observations
des auteurs qu'il a consultés , doit donner une grande
confiance dans son travail.
et
Malgré l'importance des Baléares , que je reconnais
comme l'auteur , on ne peut justifier l'utilité de certains
détails minutieux dans lesquels il entre ; les uns
ne servent point à mieux faire connaître ces îles , et
les autres n'ont d'intérêt que pour des gens qui n'iront
jamais les chercher dans l'ouvrage que j'annonce ; de
ce nombre sont trois énormes chapitres , sur les côtes.
et les mouillages de Majorque et Minorque , copiés dans
la Géographie maritime de Dom Vincent Tofino ,
qu'il fallait laisser dans le livre espagnol . Les ingénieurs
du dépôt de la marine ont d'abord ces renseignemens ,
et de plus , ils en possèdent encore sur ces iles , un grand
nombre de plus précieux , recueillis pendant l'expédition
du Maréchal de Richelieu . Mais le reproche d'avoir
grossi sa description de choses qui n'ont d'intérêt
que pour un très-petit nombre de personnes , n'est pas
le seul qu'on puisse faire à l'auteur , il me semble qu'il
en mérite un autre pour n'avoir pas consulté tous les
ouvrages qui pouvaient enrichir le sien d'observations
peu connues. M. Grasset de Saint - Sauveur , semble
s'être borné , pour l'île de Minorque , à l'Histoire
d'Armstrong, el cependant il existe quelques ouvrages recommandables
qu'il n'aurait pas dû dédaigner : par
exemple , il eût trouvé des secours dans le Mémoire
anglais de Georges Cleghorn , intitulé : Observations on
the epidemical diseases of Minorca. Cet auteur
sujet des maladies épidémiques de Minorque , entre
dans des détails fort curieux sur la nature du sol , sur
celle des eaux , du climat , des vents , etc .; il s'occupe
2
268 MERCURE DE FRANCE ,
également de quelques-unes des plantes particulières à
l'ile , et montre partout un observateur instruit , et un
bon écrivain. Je regrette que M. Grasset de Saint-
Sauveur ne l'ait pas mis à contribution : malgré que
Cleghorn soit ancien , ses observations sont peu connues
; elles auraient eu , pour bien des lecteurs , le
mérite et l'intérêt de la nouveauté.
La plupart des géographes se sont peu entendus
sur les Baléares ; est - ce défaut de renseignemens ? estce
opinion de leur part , que ces îles ne valaient pas
la peine qu'ils auraient prise à s'en procurer ? Ce serait
une opinion très - fausse. Ces îles méritent bien qu'on
les fasse connaître avec soin ; le rôle qu'elles ont joué
dans l'antiquité et dans les tems modernes , l'importance
qu'elles ont aujourd'hui , et sur-tout celle qu'elles peuvent
avoir , doivent attirer sur elles l'attention des géographes
, des politiques , et même des gens du monde.
Jusqu'à présent , on n'en a parlé que d'une manière
superficielle , et assez souvent inexacte : Busching est
celui qui les a décrites avec le plus de soin ; son article
est assez long , mais il manque d'une infinité de
petits détails qui auraient pu lui donner de l'intérêt ;
c'est une sèche et minutieuse description topographique,
exacte mais ennuyeuse , et dont il ne reste rien dans
l'esprit du lecteur ; ce n'est bon qu'à consulter , sous
le rapport de la géographie mathématique. M. Mentelle
a donné deux ou trois états de population sur de
bons renseignemens. Quant à Pinkerton , avec quelques
lignes , il se tire d'affaire sur les Baléares : si c'eût
été un petit îlot appartenant aujourd'hui à l'Angleterre ,
nous n'en eussions pas été quitte à si bon marché .
Je vais essayer de donner une idée de ces îles , en
saisissant sur-tout les traits qui leur sont particuliers , et
en continuant d'examiner l'ouvrage de M. Grasset de
Saint-Sauveur.
Majorque , la plus grande des Baléares , paraît à l'oeil
comme un carré de verdure , long de cinquante - quatre
milles , et large de quarante-deux . Le navigateur qui
la découvre du côté de l'Afrique , l'aperçoit dans son
point de vue le plus avantageux , comme un de ces
beaux paysages créés par l'imagnation du Lorrain ,
NOVEMBRE 1807 . 269
de Salvator-Rosa , ou du Poussin . Dans le nord-ouest ,
une longue chaîne de hautes montagnes tapissées de
vignes , couvertes de palmiers et de chênes verts , forment
un rideau majestueux sur lequel des nuages viennent
quelquefois se reposer , ce qui forme alors une
décoration magique. La plaine qui part du pied de ces
montagnes , descend vers la mer d'une manière insensible
; par intervalles , de petites collines en rompent
l'uniformité , et des bouquets d'arbres , épars çà
et là , de riches pâturages , d'opulentes moissons , des
hameaux , des monastères et les ruines des vieux châteaux
, jadis habités par les Maures , achèvent de diversifier
la scène. Quelques heures après , Majorque
disparaît aux regards du navigateur , se perd dans les
nuages , et dans le même moment Minorque semble
sortir du sein des eaux . C'est un autre tableau ; partout
des côtes élevées , un pays montueux , rocailleux , des
terres en friche , point de forêts , quelques bouquets
de palmiers inclinés vers le sud , et au centre de l'île
le mont Toro garni de rochers d'où s'élancent quelquefois
des oliviers sauvages , et des arbrisseaux que
le vent a dégarnis de leurs feuilles : un monastère s'élève
au sommet de cette montagne , et de là , Minorque ,
avec ses bruyères , ses forteresses , ses côtes festonnées
au nord , et ses quatre districts ou terminos , se découvre
toute entière à la vue. Dans un beau jour , l'oeil
franchit le canal qui la sépare de l'heureuse Majorque , et
va se reposer sur l'autre rivage.
Si nous descendons sur ces îles , nous verrons qu'elles
tiennent ce qu'elles promettent . L'aspect âpre et sauvage
de Minorque n'est point trompeur ; le vent du
nord qui la dessèche , s'oppose à l'accroissement des
plantes : en avançant , on foule des paturages flétris , et
des plaines dont le sol est froid et argileux. La variation
de sa température donne deux saisons bien distinctes
, celle des pluies pendant l'automne , et des chaleurs
étouffantes en été , le ciel est pur et assez doux
dans les mois du printems. Quant à Majorque , ses
productions naturelles sont un thermomètre qui ne
trompe pas. Sans consulter celui de Réaumur , qui ne
varie que de 11 à 14 degrés , l'observateur peut se
270
MERCURE DE FRANCE ,
faire une juste idée de la température de l'île , en la
voyant parée en toutes saisons de bois d'orangers odoriférans.
Là , les yeux s'arrêteront sur des groupes de
palmiers élevés ; ici le caroubier vainqueur des hivers ,
lui offrira , au commencement d'août , un fruit parfaitement
mûr ; vers la fin de juin , la vigne lui prodiguera
ses trésors , et sa main pourra recueillir le
coton le plus moëlleux .
Un seul petit canton , dans le nord-est de l'île , në
participe pas à sa fertilité : loin d'offrir un aspect ravissant
, on le prendrait pour un des déserts de Cayennie.
L'Abufera, marais pestilentiel , étend à quelque lieues,
sa maligne influence ; la ville d'Alcudia , qui n'en est
pas éloignée , offre l'aspect d'une cité désolée par
la peste ; huit cents habitans , assez semblables à des
spectres , végètent dans ce séjour mortel dont les maisons
tombent en ruine , et dont l'agriculture dépérit
chaque jour.
Je ne promènerai point mes lecteurs dans la belle
vallée de Soler , dont la fertilité est incroyable ; je
ne les conduirai point en pélerinage sur le sommet de
la Randa , d'où le plus bel horizon se déploie à la
vue ; nous n'irons point respirer un air pur et embaumé
, lors même l'ile est couverte de nuages ,
dans les collines de Pugg-Major et de Galatzo , et contempler
de là , les paysages pittoresques qui varient
à chaque pas : j'aime mieux m'occuper des habitans ,
et donner quelque idée de leurs moeurs et de leurs costumes.
que
Ce n'est ni dans Palma , ni dans Mahon , capitales
des deux iles , qu'il faut observer le caractère national ,
il a disparu par les relations fréquentes et faciles des
habitans avec les étrangers ; mais on peut le connaître
en suivant l'habitant de la campagne au sein de sa famille
, dans ses travaux et dans ses fêtes civiles et
religieuses : l'indolence et l'amour du repos , forment
le fond du caractère de ces insulaires , ils tiennent à
lears antiques usages , et conservent encore des traces
du séjour des Maures. Voyez , sur le soir d'un beau
jour , cette fête champêtre que préside le Nestor du
village , approchez de la table du festin , et sur la
NOVEMBRE 1807 . 271
I
champ vous serez invité à y prendre part comme chez
les Arabes ; plus loin , vous apercevez un carrouzel formé
des fils du hameau et où , quelquefois même , vous
remarquez la jeune fille disputer le prix de l'agilité ,
le gagner et rapporter en sautant , à sa mère , le re
bozillo d'indienne. Dans son costume , comme dans
ses jeux , le laboureur des Baléares rappelle les tems
qui ne sont plus , sa petite jupe ressemble au sagum
des Romains , il a retenu des Goths la tunique que les
anciens appelaient stringe , mais il a délaissé une autre
parure gothique adoptée en Espagne , le red ou filet
qui est encore aujourd'hui une partie distinctive du
Costume Catalan, Dans les jours de fête , le paysan
quitte son costume journalier , et parait sous celui des
Espagnols contemporains du roi Dom Jayme Ier . En
voyant la cape noire , la large fraise couvrant les épaules
et une partie de la poitrine , le vaste chapeau relevé
des deux côtés , on se croit transporté au XIIIe siècle.
Le luxe est inconnu chez les habitans des Baléares ,
même à Palma on ne voit point de boiseries sur les
murs , mais aussi ces murs blanchis procurent une fraî→
cheur éternelle. Les meubles dans les maisons , et les
instrumens aratoires , conservent la même forme que
ceux dont on se servait il y a quatre siècles ; on n'a
rien innové : sans quelques Français échappés de Tou
lon , lors de la reprise de cette ville , les Majorquis
ne connaîtraient pas les cheminées ; ce sont eux qui
en ont introduit l'usage.
Cependant , malgré leur peu de progrès dans tous
les arts , on observe une teinte de vanité bien prononcée
dans les hommes d'un rang distingué ; quant
aux artisans , ils ne connaissent rien au-dessus d'eux ,
et si vous leur dites qu'on travaille mieux à Paris qu'à
Majorque , ils partent d'un éclat de rire , et semblent
prendre pitié de votre ignorance.
Après avoir décrit l'intérieur des maisons , l'auteur
fait un tableau assez plaisant d'une veillée majorquinez
nons le rapporterons en entier , il pourra servir d'ail
leurs à donner une idée de son style : « Hommes et
» femmes sont rangés , dit-il , ou plutôt accroupis sur
» des siéges très-bas autour du brasier ; l'un , le petit ci
272 MERCURE DE FRANCE ,
» gare de papier à la bouche , en pousse amoureusement
» la fumée à la figure de sa belle , qui , les yeux bais-
» sés , lui sourit modestement en relevant les cendres du
» brasier avec une cuiller en cuivre . Quelquefois , il
» prend tout à coup fantaisie au maître de la maison
» d'entonner lugubrement le rosaire , toute la compagnie
>> reprend en faux-bourdon; il n'y a pas jusqu'à la ser-
>> vante qui , du fond de sa cuisine , secouant sa casserole,
>> ne joigne sa voix à celle des prians. Il est difficile à
» un étranger de tenir plus long-tems la place. Il se re
>> tire en bégayant un bon nit tingen , manière de sou-
» haiter la bonne nuit. »
M. Grasset de Saint-Sauveur , parle peu de l'Histoire
naturelle de Majorque ; il n'écrit sur cet article ,
que des généralités qui ne peuvent donner une idée
exacte des richesses minérales et végétales que cette île
renferme ; mais ce qu'il paraît avoir étudié avec un soin
particulier , c'est tout ce qui a rapport à l'agriculture ,
au commerce , et à l'industrie des Baléares . Il résulte
de ses observations , que l'industrie y est encore dans
l'enfance , que même la marqueterie majorquine , qui
a quelque réputation en Espagne, est sans goût dans les
dessins , et sans élégance dans les formes , et que la manie
des habitans de ne pas vouloir s'écarter de leur vieille
routine , met un obstacle aux progrès de l'agriculture.
Le commerce , dans un tel pays , doit être nécessairement
borné aux productions naturelles , et par conséquent
plus florissant dans l'île la plus fertile , ce qui est
en effet : Majorque , avec ses huiles , ses amandes , ses
figues , ses oranges , ses limons , ses vins , ses eaux-devie
, et ses savons , fait pencher la balance , en sa faveur ,
de 9,207,098 fr .; ce calcul résulte de l'éat de ses exportations
qui se montent à 12,202,590 fr. , et de celui
de ses importations qui n'excèdent pas 2,995,492 fr.
Quant à Minorque , pauvre en productions locales , et
n'ayant point de fabriques pour y suppléer , elle n'exporte
que peu de denrées , et est à charge au Gouvernement
; mais sa position militaire la rend tellement
importante , qu'il n'est pas étonnant que l'Espagne
ait mis autant d'intérêt à s'en ressaisir à la paix
d'Amiens. Il ze semble que la France doit en prendre
un
DEP
DE
NOVEMBRE 1807 .
un très-grand à la conservation de cette île .
nature des choses , cet Empire aura tôt ou tard dang
la Méditerranée beaucoup d'influence , et les intérêts
les plus étendus. Alors on sentira l'avantage de posséder
à moitié chemin des côtes de France et de l'entrée
du détroit de Gibraltar , le port le plus vaste et le
plus sûr de l'Univers . M. LARENAUDIÈRE .
SOPHIE DE LISTENAL , ou Aventures et Voyages d'une
émigrée française en Allemagne et en Prusse , publiés
par L. BILDERBECK le jeune. Quatre vol. in-12 .
A Paris , chez Léopold Collin , libraire , rue Git-le-
Coeur , n° 4.
*
RIEN n'est si commun dans la littérature que les imitateurs
; et il faut avouer qu'en général ils méritent bien
l'épithète de servum pecus que leur donna Horace.
Comme un roman est assez facile à faire , c'est aussi dans
le genre du roman que les imitateurs abondent ; et si
quelques auteurs privilégiés ont obtenu des succès dans
cette carrière , et s'y sont signalés sur-tout par un esprit
original , aussitôt les autres se rangent sous leurs enseignes.
C'est ainsi que la Cléopâtre de la Calprenede fut le
patron sur lequel Mlle de Scudéry tailla son Cyrus et sa
Clélie. La Zaïde et la Princesse de Clèves , de Mme de
la Fayette, furent imitées , mais avec peu d'art , parMmes
de Gomès et de Villedieu. A peine les Confessions du
Comte de ** , de Duclos , et les Egaremens du Coeur et de
FEsprit , de Crébillon fils , parurent-ils , qu'une foule de
romanciers , dont les noms ne sont presque pas connus
aujourd'hui, voulurent marcher sur les traces de ces deux
modèles Le Sopha n'a-t-il pas produit Angola , Mariamne,
la Jardinière de Vincennes , le Soldat parvenu ?
Si l'imagination sombre et romanesque de l'abbé Prevost
Ini fait créer Cleveland , les Mémoires d'un homme de
qualité, le Doyende Killerine, etc. , aussitôt mille songescreux
broient du noir pour nous mieux divertir. Mme
de Ricobony n'a-t-elle pas eu ses singes , tant hommes
que femmes ? Voltaire s'exerce-t-il dans ce genre , et
S
༡༡༦, ;
MERCURE
DE FRANCE
.
pour mieux nous plaire lui mprime-t-il un caractère à la
fois frivole et philosophique , nous voyons se multiplier
les copies informes de Candide , de Memnon , de Babouc.
Marmontel se fait-il un nom par ses Contes moraux
, nos compilateurs deviennent presque aussi moraux
, mais pas tout à fait aussi heureux que lui . On
sait avec quelle profusion se sont répandues les monstrueuses
imitations de Richardson , de Fielding, de Sterne ,
de Mme Radklifle même ; et nous doutons que le Pandemonium
de Milton eût pu contenir dans son enceinte
tous les diables et les revenans dont cette dame et ses
copistes inondèrent , il y a quelques années , le monde
littéraire . L'Astrée du marquis d'Urfé eut pourtant
peu d'imitateurs , d'abord parce que pendant plus
de cinquante ans on la crut inimitable , et ensuite
parce qu'elle parut si ennuyeuse , que personne n'eut
le courage de propager cet ennui . Le roman comique
de Scaron , et le Gilblas de Lesage , qui est un ouvrage
du premier ordre dans son genre , out produit peu de
copistes , l'un , parce qu'il y règne une gaîté originale
qui ne s'imite pas , et l'autre , parce que la médiocrité
se rend tacitement justice , et craint de se commettre
en rivalisant avec la perfection. La Nouvelle Héloïse ,
de Rousseau , a fait naître une foule de romans en lettres ,
qui n'ont pas , comme leur modèle , le mérite de faire
racheter leurs défauts par un style plein de chaleur et
d'éloquence. Ce roman , dont le plan est si inférieur à
celui de Clarisse , qui pourtant en a fourni la première
idée à l'orateur de Genève , est peut-être le seul ouvrage
imité qui l'emporte en style sur son original ( nous ne
parlons pas ici des traductions ).
Il parut en France , il y a environ dix-huit ans , un
roman intitulé : Les liaisons dangereuses , qui , sans être
du premier ordre , obtint beaucoup de succès. On s'intéressa
beaucoup au sort d'une présidente de Tourvel ,
qu'une femme profondément méchante ( Mme de Merteuil
) conduit , à son insçu , de piége en piége , et livre
à la seduction d'un jeune homme dont elle se sert
comme d'un instrument pour la ruine de cette femme
extrêmement attachée à ses devoirs , et même dévote.
Ce roman , qui fut beaucoup trop vanté dans sa nouveauté
, et que l'on dénigre trop aujourd'hui , est en
NOVEMBRE 1807 . 275
quelque sorte le modèle de Sophie de Listenai que
nous annonçons. Mais dans ce roman-ci c'est un chevalier
de Mercourt qui joue le rôle de Mme Merteuil
pour se venger de Mme de Listenai dont il avait brigué
les bonnes grâces avant qu'elle fût mariée ; ce Mercourt
imagine de donner des conseils perfides à un certain
Rosenthal , amoureux de bonne foi de cette dame , et
dont l'épouse , nommée Louise , concourt aussi à la
perte de cette intéressanté victime. Le dénouement de
Sophie de Listenai n'offre pas une catastrophe aussi désastreuse
que celle des Liaisons dangereuses . Sophie
de Listenai , qui a succombé , mais sans qu'elle puisse
se reprocher à elle-même sa chûte , et qui cependant
en conserve les plus grands remords , se réunit enfin ,
après la mort de son mari , à Rosenthal qu'elle épouse ;
et Louise , et Mercourt meurent tous deux malheureusement
, et sont par conséquent punis de leurs crimes.
Ce roman , qui n'est pas irréprochable , sur-tout pour
le plan , et pour la disposition des aventures et des épisodes
, se recommande par le style. L'auteur sait l'art
de narrer avec agrément. Il a de la chaleur dans les
situations passionnées ; et quoiqu'il soit souvent question
des émigrés , il a le bon esprit de ne point trop se laisser
aller aux discussions politiques. En lisant ce roman , et
même avec plaisir , une chose cependant nous a paru
bizarre et peut-être inconvenante : c'est qu'au moment
où l'action se noue , et où la situation de l'héroïne commence
à devenir singuliérement embarrassante , l'auteur
la fait lire au lieu de la faire agir ; et que lit- elle encore
? une suite de Tristram Shandy , qu'il suppose avoir
été trouvée à Montpellier , derrière une tapisserie , dans
une vieille armoire. Quoique cette suite de Tristram
Shandy soit plaisante , et que le style original de Sterne
y paraisse très-bien imité , cependant la disparate avec
le reste du roman est si choquante , et les naïvetés de
l'oncle Tobie , du caporal Trimm et du docteur Slap
cadrent si mal avec le langage noble et souvent élevé
de Sophie de Listenai et de Rosenthal , que cela donne
à la partie du volume où se trouve cet épisode d'un
nouveau genre , un ton de caricature qui déplaît , surtout
dans un moment où l'on avait droit d'attendre de
S 2
276
MERCURE
DE FRANCE
,
1
l'auteur des détails d'un tout autre intérêt . Ce défaut
peut être aisément corrigé ; car il ne s'agit que
de retrancher
quelques pages. L'ouvrage , qui est estimable
par lui-même , en vaut la peine : et nous invitons l'auteur
à ne pas regretter la perte de quelques feuillets
absolument étrangers au sujet qu'il traite , et qu'il peut
d'ailleurs rattacher à quelqu'autre plan où ils se trouveront
moins déplacés. A. M.
LE GÉNIE VOYAGEUR , poëme dithyrambique , en
quatre chants ; par M. A. HIPPOLYTE LE FEBVRE ,
ci-devant de l'Oratoire , ancien professeur de l'Académie
de Juilly. A Paris , à l'imprimerie de l'Institution
impériale des Sourds et Muets de naissance , rue
du Faubourg Saint-Jacques , nº 256. — 1807.
Ex lisant le titre de ce poëme , on fait à l'auteur , ou
à soi - même ces deux questions : Qu'est - ce que veut
dire le Génie voyageur ? Et comment se peut-il qu'un
poëme dithyrambique ait quatre chants ? A proprement
parler , le Génie voyageur est un Génie qui voyage , et
"
semble , au contraire , d'après la Préface , le texte et
même les notes , que l'auteur entend par ces mots , le
génie , ou la disposition d'esprit et de caractère qui porte
un homme à entreprendre des courses lointaines . Ou
cette disposition n'est que le partage de quelques individus
isolés , comme Hérodote , Pythagore , Platon
Anacharsis , chez les anciens ; Paul Lucas , Tavernier
Bernier , Kook , Bougainville , Pokocke , la Peyrouse et
quelques autres , chez les modernes. Il est aussi trop fort
de nous donner pour des voyages , les émigrations des
peuples , telles que celles des barbares du nord qui envahirent
le midi de l'Europe , ou aux courses militaires
des armées volant au premier ordre de lei rs généraux ,
de l'Orient au Midi , et de l'Ouest au Septentrion . Ces
grands corps ne sont point mus par le désir d'acquérir
des connaissances et d'en faire part aux autres : ce n'est
pas que le hasard ( qui n'est que le voile sous lequel la
Providence divine nous cache les ressorts et les rouages
dont elle se sert pour l'accomplissement de ses vues )
NOVEMBRE 1807 . 277
ne jette quelquefois , et malgré lui , sur une côte déserte
, un négociant , ou un philosophe , qui allaient tra- |
fiquer ou faire des observations dans des régions éloignées
. Mais ces voyages forcés , assez rares , sont ordinairement
la suite d'autres voyages entrepris par goût ,
ou commandés par l'avarice qui est aussi une passion .
Ainsi , quoi qu'en dise l'auteur , les conquêtes des Arabes
, les croisades , l'expédition d'Alexandre , les expé-
' ditions beaucoup plus étonnantes de notre invincible.
Empereur , ne sont point des voyages . Ce seul aperçu
fait voir que ce poëme dithyrambique n'a qu'un plan
vague et décousu , et que c'est précisément parce qu'il
veut embrasser une foule de choses étrangères à son
sujet , que l'auteur ne sait ni d'où il part , ni où il
va. our masquer le défaut de liaison qui doit nécessairement
exister dans des objets si incohérens , et
si disparates , le poëte a cru devoir employer , dans
cette ode d'environ quatre cents vers , la forme dithyrambique
; mais il est trop instruit pour ignorer
que la poësie en général , et particuliérement le dithyrambe
, procédantpar mouvemens , et pour ainsi dire par
bonds, doivent être rapides et courts , parce que le poëte ,
excité par une agitation presque convulsive , est censé
hors d'etat de parcourir une si longue carrière , et que
le lecteur , qui n'a pas la même raison que lui pour
la fournir , l'abandonne quelquefois à moitié chemin.
Outre ces défauts qui tiennent au plan , et qu'il nous
paraît difficile de faire disparaître , il y en a d'autres
dans le tissu du style qui est beaucoup trop tendu :
T'auteur , dans ces grands vers , parait avoir pour principe
, qu'il faut que chaque hémistiche produise une
pensée , ou exprime au moins quelque chose ; eh bien ,
c'est l'abus de ce principe , bon en lui-même , qui est
cause que tant de poëmes , travaillés avec effort , tombent
des mains du lecteur , sans qu'il se rende compte
à lui-même de sa lassitude et de l'ennui qu'il éprouve ;
voilà ce qui fait qu'on ne peut pas lire , du moins de
suite , Lucain , Stace , Claudien , le Président Rosset ,
Roucher , et plusieurs auteurs qui ne sont cependant
pas sans mérite ; au lieu que Virgile, Tibulle , Racine ,
Boileau , Voltaire , Colardeau , se contentent d'étendre
278 MERCURE
DE FRANCE ,
leur idée dans toute la contexture d'un vers , ou de
deux , dans une période même toute entière , allient ,
marient , pour ainsi dire , la pensée et l'image avec le
mot éclatant qui la révèle au lecteur , et se permettent
, pour leur repos et pour le nôtre , des hémistiches
presque de remplissage qui n'ont , et ne doivent
avoir d'autre mérite , que celui d'une mélodie enchanteresse
et continue. Voilà , nous le croyons du moins ,
le grand secret du style poëtique. Nous allons prouver
par quelques citations , que M. Lefebvre , très- estimable
d'ailleurs , a oublié quelquefois ce précepte .
Au seul aspect de vos braves cohortes ,
Les tombeaux de Memphis , de Thèbes les cent portes
Tressaillirent de joie ; et dans leurs monumens ,
De cent rois réveillés on entendit les restes
Bénir en vos guerriers les nobles instrumens
Des vengeances célestes .
De la terre d'Isis le vil profanateur ,
L'avare Circassien , l'Arabe destructeur ,
Devant vous dissipés ainsi que la poussière ,
N'alarmaient déjà plus d'une horde grossière
Le paisible artisan , l'heureux cultivateur .
Notre fleuve eût brillé de sa splendeur première ,
Déjà refleurissaient , pour prix de vos efforts ,
Les antiques palmiers qui couronnent ses bords
Tout allait y reprendre un plus grand caractère .
Le savant , du guerrier empruntant le secours "
Jusques chez l'Abyssin jaloux dépositaire ,
D'une source sacrée y conquit le mystère.
;
Vous eussiez à deux mers r'ouvrant son libre cours ,
Sur un sol rajeuni par vos douces largesses ,
De l'aurore au couchant ramené les richesses .
Au vou du monde entier les destins furent sourds .
Ah ! regardez du moins sur nos rives sanglantes
Ces enfans , ces vieillards dans l'opprobre blanchis ,
Tourner encor leurs voix et leurs mains défaillantes
Vers le seul conquérant qui les eût affranchis .
Dans cette tirade , c'est l'ombre de Sésostris qui parle
aux Français forcés d'abandonner les rives du Nil ; il
ne s'agit pas ici de faire remarquer quelques fautes
légères que nous avons soulignées ; ce ne sont point
ces fautes , aisées d'ailleurs à corriger , qui déparent ce
NOVEMBRE 1807 . 279
morceau , c'est la manière pénible dont il est tourné ,
ce sont les efforts qu'a faits le poëte , pour paraître penseur
et peintre , à chaque hémistiche , qui imposent
au lecteur une tâche dont il se hâte de se débarrasser.
Nous invitons M. Lefebvre , qui a de l'instruction et
de la littérature , à quitter cette détestable école qui
ne lui vaudra que les éloges des feuillistes défenseurs
du mauvais goût : d'autres morceaux tirés de son poëme,
vont faire voir qu'il ne tient qu'à lui de suivre la bonne
route , et que s'il ne s'en écarte pas , le succès l'attend
au bout de la carrière.
Que la Grèce avec ses merveilles
Et sa fabuleuse toison ,
Importune encor nos oreilles
Des aventures de Jason !
Plus fermes que les Argonautes ,
De Neptune les nouveaux hôtes
Auront à combattre à la fois
Des peuples les terreurs sinistres ,
L'indifférence des ministres
Et l'ingratitude des rois .
L'Honneur parle ainsi au génie des voyages et à l'homme
qu'il anime :
« Va , dit-il , nouveau Prométhée ,
>> Vers le palais de l'Orient ,
>> La route est en vain contestée ;
>> D'un long retard impatient ,
» Ne crains ni les feux , n i l'abîme
» Qu'oppose à ton élan sublime
>> Un Dicu jaloux de son pouvoir.
» Poursuis tes immenses conquêtes ;
» Le promontoire des tempêtes
» N'est -il pas celui de l'espoir ? »
Voici deux strophes du quatrième chant qui sont fort
belles :
Cependant aux vagues bruyantes
Succède un repos doux et pur
Une chaine d'iles riantes
Refleurit sous un ciel d'azur .
De loin , aux Cyclades pareilles ,
Mais plùs fécondes en merveilles
280 MERCURE DE FRANCE ,
Leurs parfums embaument les airs ;
Et vous diriez que la Nature
De Vénus a pris la ceinture ,
Pour parer la reine des mers .
Bords enchanteurs , lieux de délices ,
Théâtre pourtant désolé
De ces barbares sacrifices
Où l'homme est aux Dieux immolé !
Puisse du moins l'heureux navire
Que l'haleine d'un frais zéphyre
Pousse à ton rivage étonné ,
N'y point jeter ie don perfide
Et d'un nouvel art homicide
Et d'un plaisir empoisonné.
Nous citons ces deux strophes avec d'autant plus
de plaisir , qu'elles ont de la grâce et de la facilité ,
mérite que nous aurions désiré rencontrer plus souvent
dans le poëme de M. Lefebvre.
VARIETES.
Mr M.
RÉPONSE de M. LÉVESQUE à l'article de M. GAUDEFROY , sur
l'Histoire critique de la République romaine .
Je ne puis m'offenser de la critique honnête de M. Gaudefroy. Si je
ne pense pas comme lui , je dois bien lui permettre de ne pas penser
comme moi ; mais je puis me permettre aussi de défendre contre lui ce
qu'il appelle mes erreurs , parce que je regarde les unes comme des vérités
, et les autres , comme des opinions très - probables .
Je n'ai point avancé témérairement que l'usage de l'écriture était fort
rare dans les premiers siècles de Rome : je n'ai pas dit non plus légérement
que presque tout ce que les Romains pouvaient avoir de mémoires
historiques fut détruit par le feu , quand Rome fut envahie par les Gaulois
. C'est moi que M. Gaudefroy croit combattre , et c'est Tite- Live
qu'il attaque en effet . Voici littéralement comment s'exprime ce sage
historien , non moins respectable par sa bonne -foi que par ses rares talens-
« J'ai exposé en cinq livres ce qu'ont fait les Romains , d'abord sous les
>> Rois , et ensuite sous les Consuls , sous les Décemvirs , et sous les Tribuns
>> consulaires ; leurs guerres extérieures , et leurs séditions intestines : évé-
» nemens obscurs par leur trop grande ancienneté , et qu'on aperçoit à
» peine , comme des objets qu'on regarde d'une trop grande distance .
» D'ailleurs , Pusage de l'écriture était rare alors , et elle seule est la
NOVEMBRE 1807. 281
´» gardienne fidelle des faits . Enfin , de ce qui pouvait être consigné dans®´
» les Commentaires des pontifes , et dans d'autres monumens publics ou
» privés , presque tout a péri dans l'incendie de Rome. » Tum quod et
raræ per eadem tempora litteræ fuere , una custodia rerum gestarum
; et quod etiam , si quæ in commentariis pontificum , aliisque
publicis privatisque erant monumentis , incensâ urbe , pluraque interiere.
( L. 6. c . 1. )
Un Romain nommé Clodius , cité par Plutarque , allait encore plus
loin que Tite- Live : il disait que tous les écrits ( sans faire d'exception )
avaient été détruits dans l'incendie , et que ceux qu'on avait de son tems
étaient des oeuvres de faussaires. ( Plut . in Numâ. )
Ces autorités seraient capables d'inspirer un entier scepticisme : cependant
je ne m'y suis pas livré. J'ai même prouvé , plus fortement peutêtre
qu'aucun écrivain moderne , que , par des inscriptions , par des
monumens , par des traditions qui ne peuvent tromper , les points vraiment
importans de l'histoire de Rome sous les rois et dans les premiers
tems de la république , sont mieux connus mieux confirmés , que ceux
de l'histoire de la plupart des peuples anciens.
Ici je pourrais m'arrêter ; car les autres objections de M. Gaudefroy
ne portent que sur des détails qui appartiennent à ces tems reculés dont
Tite-Live nous a dévoilé l'incertitude . Je n'aurais , à chacune de ces
critiques , qu'à répéter le passage de Tite - Live . Cependant je continue.
Je suis loin de regarder comme un fait incertain la retraite du peuple
sur le mont Sacré , quoique , du tems de Tite-Live , on ne sût pas même
bien quelle était cette montagne : mais que Ménénius Agrippa ait apaisé
tout à coup , par le récit d'une fable , les fureurs du peuple insurgé , ce
n'est qu'une circonstance , et elle m'a paru peu vraisemblable . M. Gaudefroy
en renversant l'ordre de mon récit , qui est aussi celui de Tite-
Live , rend mon observation fausse et ridicule . Il avoue que lui-même
regarderait le fait comme fort extraordinaire , si l'on n'avait employé
d'autres moyens qu'une fable pour apaiser le peuple , mais on lui accorda
, dit-il , tout ce qu'il demandait , et il n'est point étonnant qu'il se
soit apaisé. M. Gaudefroy raisonne fort bien , mais d'après un récit qui
lui appartient , et non pas à l'histoire . Elle rapporte que Ménénius se présenta
devant l'armée en fureur et lui conta d'abord la fable des membres
et de l'estomac ; qu'à ce récit , l'armée furieuse s'apaisa , et que ce fut alors
qu'elle consentit à écouter des propositions d'accommodement. ( Tite-
Live , L. 2. c. 32. ) Que M. Gaudefroy trouve donc , comme moi , le fait
fort extraordinaire. t
Le crime d'Appius , la mort de Virginie et la chûte des Décemvirs forment
, sans doute , un événement d'une assez grande importance , pour
que la tradition en ait conservé la mémoire mais que Virginie fût
conduite à l'école par sa nourrice , ce n'est pas une circonstance assez
grave , pour que la tradition ait daigné s'en charger . Je persiste encore à
demander s'il y avait alors à Rome des écoles pour les jeunes filles. Ja
282 MERCURE DE FRANCE ,
n'oublie pas que Tite-Live m'apprend que l'écriture y était fort rare.
Elle l'était bien moins en France , lorsque tant de moines écrivaient
que les Seigneurs ne savaient pas lire , et què même des Prélats faisaient
une marque , parce qu'ils ne pouvaient signer leurs noms : cependant je
doute fort que , dans ce tems-là , les bourgeois de Paris envoyassent leurs
filles à l'école .
«< On pourrait prouver par vingt exemples de ce genre , dit M. Gau-
» defroy , que tout cet appareil de preuves , dans lequel M. Lévesque
» paraît tạnt se confier , est ordinairement aussi facile à détruire qu'à
» élever. » Mais laisser de côté n'est pas détruire . La vérité est que le
plus souvent , pour éviter d'ennuyer le lecteur , loin de faire un appareil
de mes preuves , je n'ai fait que les indiquer , en renvoyant , par de
courtes notes , aux auteurs , tous anciens dont j'implore le témoignage.
« Je ne vois , suivant M. Gaudefroy , qu'une histoire de brigands
» dans ce beau dévouement des trois cents Fabius qui se chargèrent seuls
» des dangers d'une guerre qui intéressait tout l'état . » Voudrait-il me
rendre odieux , en exposant ainsi ma pensée ? Voudrait- il persuader que
je traite de brigandage le dévouement à la patrie ? Voici le fait. Les
Fabius s'établirent sur une montagne , dans un vieux fort ; de-là , ils se
répandaient dans les campagnes , ils dépouillaient les bergers et les cultivateurs
, et ils finirent par tomber dans une embuscade , en voulant
enlever des troupeaux que les ennemis avaient dispersés à dessein dans
les pâturages . C'est là ce que j'appelle une histoire de brigands . Denys
d'Halicarnasse a élevé , sur cet événement , quelques doutes . Il appartient
au commencement du cinquième siècle avant notre ère , tenis où les
Romains étaient encore barbares , où les Grecs l'étaient encore quelquefois
, et où les exploits guerriers n'étaient souvent que des brigandages
. 1
M. Gaudefroy me reproche de ne pas admirer la pauvreté de Cincinnatus
. J'admire la vertu ; je respecte la pauvreté , et je ne l'admire pas .
J'ai dit que celle de Cincinnatus n'avait pas été volontaire ; elle n'était
donc -pas admirable . J'ai dit qu'il n'était devenu pauvre que par une injuste
confiscation de ses biens . J'ai dit que les Sénateurs n'étaient pas
dans la pauvreté , et que toutes les entreprises des Tribuns , depuis leur
institution , n'avaient tendu qu'à modérer l'excès de leur richesse . J'ajoute
ici qu'un pauvre citoyen . ne pouvait entrer au Sénat . Dans les
derniers tems de la république , la fortune d'un Sénateur devait être
de huit- cents mille sesterces , qui feraient , à peu près , cent- soixante
mille francs de notre monnaie. Dès l'époque de la seconde guerre Puniil
fallait que la fortune d'un Sénateur fût considérable , éu égard à ce
tems -là , puisque les citoyens qui possédaient un million d'as devaient
entretenir sept matelots , et que les Sénateurs furent taxés à en entre
ténir huit ils avaient donc plus d'un million d'as . Dans tous les tems ,
les Sénateurs durent avoir du bien , puisqu'on n'appelait au Sénat que
que ,
NOVEMBRE 1807.
283
des chevaliers , qui étaient obligés d'avoir un cens . Dans tous les tems
un Sénateur eut de la fortune , puisqu'il devait résider à Rome ou près
de Rome , pour assister aux séances du Sénat , et qu'il ne pouvait s'absenter
, sans obtenir une commission que les Romains appelaientlégation .
Par conséquent , en perdant sa fortune , on perdait la dignité sénatoriale
: c'est un fait que l'on pourrait établir par conjecture , et Cicéron
le confirme. ( Ad famil. L. 13. ex. 5. ) On peut donc supposer que
Cincinnatus avait cessé d'être Sénateur , quand il s'était confiné à la
campagne .
On m'objecte que Rome eut de pauvres Sénateurs , tels que Curius Dentatus
ét Fabricius , auxquels on ajoute Régulus . Les deux premiers étaient
pauvres , comme membres du Sénat ; mais ils avaient , sans doute , le
cens sénatorial dont on ne sait pas quelle était alors la valeur . Que Curius
Dentatus , dans le loisir que lui laissait la guerre , prît à sa campagne
un repas de racines , cela ne prouve pas qu'il fût dans l'indigence .
Il n'était pas nécessaire Fabricius fût dans l'indigence , pour que
Pyrrhus espérât de le gagner par de riches présens . Quant à Régulus , il
n'était sans doute pas indigent , puisque , dans le tems de sa captivité , sa
femme fut chargée de garder chez elle , et de nourrir deux illustres prisonniers
carthaginois .
que
" << Jamais tribun du peuple ne se montra suivant mon censeur , plus
» favorable que moi aux factieux ennemis du Sénat. » Voilà de toutes les
accusations celle que j'aurais le moins prévue . Mon crime est apparem
ment d'avoir douté que les deux frères Gracchus , dont j'ai blâmé l'imprudence
, aient eu de coupables intentions . Mais ai- je parlé sans horreur
des Tribuns Babius , Sarturninus , Clodius , etc. ? Je me suis montré alternativement
contraire aux Plébéïens et aux Patriciens , parce que je le
suis également à toute faction . Rome fut un foyer de factions sanguinaires
, et je ne puis aimer Rome .
« Je me plais particuliérement à rabaiser les personnages les plus
» vantés dans l'histoire. » Sur quoi porte ce reproche ? L'histoire m'apprend
que Fabius Maximus , envieux de Scipion l'Africain , ne rougit
pas de se montrer l'ardent persécuteur de ce grand homme , et je l'ai
répété d'après l'histoire . Nous n'avons que Plutarque à consulter sur la vie
privée de Caton le censeur ; j'ai donc suivi Plutarque . Quand je ne parle
pas de Pompée comme ses admirateurs , je ne fais le plus souvent que
traduire ce qu'en écrivait Cicéron son ami . Quand je n'ai point été favo
rable à Cicéron , je n'ai parlé que sur l'autorité de Cicéron lui-même , et
je n'ai rien emprunté des écrivains qui se sont montrés ses ennemis . C'est
encore Cicéron que j'ai consulté pour juger son ami Caton d'Utique ,
homme non moins violent , non moins imprudent que vertueux .
« Je n'ai pas ménagé Tite -Live . » J'ai fait plus que le ménager ; c'est
à lui que j'ai donné toute , ma confiance . Sans lui je n'aurais pas entrepris
mon ouvrage ; car pourquoi aurais-je écrit l'Histoire romaine , déjà
écrite tant de fois ? Mais Tite -Live , en m'apprenant que presque tous les
284 MERCURE DE FRANCE ,
matériaux de cette histoire avaient été détruits dans l'incendie de Rome ,
m'apprenait aussi comment je devais l'étudier jusqu'à cette époque. Encore
après cet événement , il me confie ses embarras . Il me dit qu'en
telle année , il ne sait s'il y eut des consuls ; qu'en telle autre année , il
ignore les noms des consuls . Or , s'il avait eu sous les yeux des annales
écrites dans les tems , la première ligne de chaque année aurait été occupée
par les noms des premiers magistrats , puisque c'étaient ces noms
qui désignaient l'année . Tantôt il me dit qu'il ne craindrait pas le travail
, s'il y avait un chemin ouvert à la recherche de la vérité ( L. 7 .
e. 6. ) Tantôt il assure qu'il n'est pas aisé de préférer une opinion
à une autre ,
ni un auteur à un autre auteur ; et il m'en donne
la raison c'est que l'histoire était viciée par les mémoires des familles ,
et que chacune tâchait de tirer à elle , par des mensonges , la réputation
des faits et la gloire qu'ils procurent . Et il ajoute : « C'est de- là que les
>> gestes des particuliers et les monumens publics des événemens n'offrent
» que confusion , et il n'existe , pour ce tems aucun écrivain dont on
» puisse regarder l'autorité comme assez certaine . » ( L. 8. c. 40,, ) Cicéron
parle à peu près de même de ces mémoires des familles , et les
regarde comme la principale cause des mensonges de l'histoire . ( De
Clar. orat. c. 16. )
"
Enfin on sait que Fabius Pictor fut le plus ancien des historiens de
Rome , et qu'il écrivait dans le second siècle avant notre ère . On sait ,
par Plutarque , que , pour les premiers tems de Rome , il fut obligé de
suivre un historien grec , et l'on voit , par les passages de Tite- Live que
J'ai rapportés , que , pour les tems postérieurs , il n'eut souvent à consulter
que des mémoires des familles . Tite- Live ne put le plus souvent , à
son tour , consulter que ce même Fabius , Cincius , Piso et d'autres annalistes
à peu près du même tems . Il ne fit qu'orner des charmes de son
style , leur style aride et sec ; et comme l'histoire rejette les fréquentes et
longues discussions , il nous avertit seulement quelquefois de leurs discordances
et des doutes qu'elles lui inspirent . Ce n'est donc point Tite-
Live que j'ai réprimandé , suivant l'expression de M. Gaudefroy ; c'est
tout au plus Fabius , ou Cincius , ou tel autre annaliste également faible
d'autorité. C'est entre ces annalistes que se trouvaient les différences qui
ont trompé M. Gaudefroy , et lui ont fait voir un grand nombre de monumens
antiques pour l'histoire des premiers siècles de Rome.
"
Si les longues discussions sont déplacées dans l'histoire , elles ne le
Sont pas moins dans un journal . Il est tems que je finisse . Je n'ai rien
dis d'un passage de Tite - Live , que M. Gaudefroy entend autrement
que moi. Si j'adopte son interprétation , cela ne changera , dans mon
ouvrage , qu'une ligne fort indifférente.
LITTÉRATURE.M. Noël , inspecteur de l'Instruction publique
, vient de rendre un nouveau service aux lettres et
NOVEMBRE 1807 . 285
aux bonnes études , en publiant un DICTIONNAIRE LATINFRANÇAIS
(1 )pour remplacer le Boudot , dont on sentait depuis
long-tems l'insuffisance. Le nouveau Dictionnaire est imprimé
sur papier grand -raisin , à trois colonnes ; et quoique l'ouvrage
soit de près d'un tiers plus considérable que le Boudot,
et infiniment mieux imprimé , le prix en est cependant le
même .
―
THEATRES.Vaudeville. Tere représentation de Pauvre
Jacques. Le comte de Walstein , seigneur allemand , dans
un voyage qu'il fait aux glaciers de la Suisse , se trouve en
danger de perdre la vie : il est sauvé par Richard , bon suisse,
mari de la bonne Quitterie , et père de la bonne et sensible
Emmeline. Le bon seigneur allemand voulant témoigner sa
reconnaissance à son libérateur , au lieu de lui faire du bien
dans son pays ( ce qui serait beaucoup trop naturel ) , le transplante
avec toute sa famille dans une de ses terres dans le
fond de l'Allemagne.
Il est reconnu que les Suisses des petits cantons ne peuvent
vivre hors de leur pays , qui est bien certainement le plus
charmant pays du monde , comme il est convenu que le
château de Thunder-Ten-Trunck est le plus beau château
de toute la terre .
La bonne Emmeline , qui s'était prise d'une belle passion
pour le bon Jacques Fribourg , pâtre de ses montagnes , ne
peut supporter le malheur d'en être séparée , et prend le
sage parti de devenir folle . Alors ses parens qui ignorent la
cause de sa maladie , veulent retourner au pays. Déjà le
( 1 ) Nouveau Dictionnaire latin-français , composé sur le plan du
Magnum totius latinitatis lexicon , de facciolati , où se trouvent tous
les mots des différens âges de la langue latine , leur étymologie , leur sens
propre et figuré , et leurs acceptions diverses , justifiées par de nombreux
exemples choisis avec soin , et vérifiés sur les originaux ; par F. Noël,
membre de la Légion d'honneur , inspecteur- général des études , etc.
Un vol. in-8° à trois colonnes , grand-raisin , petit-texte . Prix , broc . , 6 fr. ,
et fr. relić. A Paris , chez Lenormant , imprim.-libr . , rue des Prêtres,
Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 17 ; et chez H. Nicolle , rue des Petitse
Augustins , nº 15.
286 MERCURE DE FRANCE ,
comte de Walstein ne peut plus les retenir , lorsque pauvre
Jacques arrive fort à propos chez le comte , rend , par sa
présence et surtout par un bon baiser , la raison à la
bonne Emmeline . On les unit , et tout le monde est heureux .
•
遍
Le lecteur voit par cet exposé que cet ouvrage res→
semble à Nina , au Délire , etc. Les auteurs de Pauvre
Jacques ont présenté tous leurs personnages comme des gens
si bons , que l'on ne conçoit pas qu'Emmeline cache son
amour pour le jeune pâtre pour justifier son silence , il
aurait fallu donner à Richard le caractère d'un homme absolu
dans ses volontés , et qui eût déjà disposé de la main de sa
fille . On se demande pourquoi Emmeline , qui connaît toute
la bonté de ses parens , ne leur à jamais fait part de son
amour pour Jacques. Richard et Quitterie , qui aiment tant
leur fille , l'auraient bien certainement unie à son amant
mais alors les choses se seraient passées d'une manière beaucoup
trop naturelle , et nous n'aurions pas eu une seconde
édition de Nina , édition qui à la vérité est considérablement
augmentée , mais qui ne peut supporter de comparaison avec
la première .
"T
La première représentation de Pauvre Jacques avait été
troublée par quelques signes d'improbation : les auteurs ont
fait des coupures utiles , et la représentation de cet ouvrage
doit maintenant faire plaisir . Les couplets ( partie si importante
d'un vaudeville ) nous ont paru gracieux et bien tournés
: on doit donc regretter que les auteurs ne les aient
cousus à un sujet moins connu.
pas
Mme Hervey fait preuve d'un véritable talent dans le rôle
d'Emmeline. C.
NOUVELLES POLITIQUES .
TURQUIE. Constantinople , 14 Octobre. La Valachie
est maintenant évacuée par les Russes ; ils se disposent aussi
à abandonner la Moldavie . Déjà les troupes se sont portées
vers les frontières de cette principauté . On assure aussi que
NOVEMBRE 1807. 287
le grand - visir a pris ses quartiers d'hiver à Andrinople et
dans ses environs ...
Le 10 de ce mois , Ms Gardaune , ambassadeur de France
en Perse , s'est rendu de Topsona à Scutari. Il est accom
pagné d'un envoyé du schach de Perse , d'officiers français
destins pour les Indes -Orientales , d'agens commerciaux et
de lazaristes ou missionnaires.
-
SERVIE. Depuis la conclusion d'un armistice entre les
Serviens et les Turcs , le transport des marchandises de
l'Autriche pour la Turquie , et vice versa , adieu par là
Servie . Czerni-Georges a déclaré qu'il ne mettrait aucun
obstacle à la libre circulation de ces transports.
&
W
HOLLANDE.La Haye , le 20 Octobre. S. M. le Roi
de Hollande a rendu un décret portant en substance que
la navigation , depuis le Dollard jusqu'au Véser , est défendue
, à moins qu'elle ne se fasse sous le convoi des vaisseaux
de guerre hollandais . Toute entrée dans les ports de
la Hollande est également défendue à tous vaisseaux , quels
qu'ils soient , s'ils ne sont escortés par les vaisseaux hollandais.
ANGLETERRE. Londres.- Un bâtiment américain qui
est arrivé en quinze jours de Pétersbourg , a annoncé qu'un
embargo a été mis sur tous les navires anglais . Quoique
cette nouvelle ne porte aucun caractère officiel , elle a cependant
fait une grande sensation à la Bourse .
- Le général sir John Stewart , est arrivé à Corck sur la
fin du mois dernier , pour y prendre le commandement des
forces qui se rassemblent dans ce port.
ce port. On y attend l'amiral
Drury , pour accompagner l'expédition jusqu'à Madère.
Elle est , dit-on , destinée pour le Brésil .
10 2 1
HAMBOURG , 21 Octobre. Le crédit de la ville de Hambourg
étant nul , il vient de se former une compagnie de
négocians qui s'est engagée d'émettre , sous sa propre responsabilité
, des billets payables en différens termes pour
la sommé de deux millions de francs. Ils reçoivent pour
hypothèque des obligations de la ville pour le montant de
288 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1807.
la somme. Ce n'est point par spéculation , mais par patriotisme
, que cette compagnie s'est formée . Aucun de ses nembres
ne recevrà de traitement. - Pour subvenir aux dépenses
extraordinaires , le Sénat de la ville vient de décréter un
nouvel emprunt de vingt fois la capitation : c'est-à-dire que
celui qui paye 15 marcs sera tenu de payer 300 marcs. Il recevra
un intérêt de 6 pour cent , et au bout de trente ans
le capital sera amorti.
DANEMARCK . Copenhague , 21 Octobre. Le 17 les
Anglais se sont embarqués ; le 18 le 19 ils ont remis au
général Peymann le vieux et le nouveau Holm , le 20 ils
ont aussi remis la citadelle . Cette remise devait avoir lieu
le 19 , aux termes de la capitulation ; mais ce jour - là le
tems a été si mauvais , qu'il a été impossible de continuer
l'embarquement . M. Merry , qui avait été envoyé par
l'Angleterre à Copenhague pour traiter avec le Danemarck ,
non-seulement n'a pas entamé de négociations , mais il n'a
pas même été reçu. Il paraît bien positif que le prince
royal , qui a refusé de ratifier la capitulation de Copenhague
, est bien déterminé à continuer la guerre avec les
Anglais. Il a déjà fait passer en Séelande six mille hommes
de troupes qui ont fait leur jonction avec la garnison de
Copenhague . Les longues nuits rendent le passage plus
facile .
ANNONCES.
On mettra en vente , sous peu de jours , chez Léopold Collin , libraire
rue Gît-le-Coeur , un Dictionnaire grec-français , à l'usage des Lycées et
des Ecoles secondaires .
Cet ouvrage , attendu depuis fort long-tems , a été soumis à l'examen
des savans du premier ordre , et spécialement de celui de M. Danse de
Villoison , le plus célèbre helléniste de l'Europe , qui a bien voulu aider
de ses observations et de ses conseils , les auteurs de cet important ouvrage
, pour l'instruction publique .
1
C'est la première fois qu'un pareil ouvrage aura été imprimé en France,
Il paraîtra sous les auspices de S. A. S. Mgr le prince Cambacérès , archichancelier
de l'Empire , protecteur zélé des sciences et des arts , qui a
daigné en accepter la dédicace,
( N° CCCXXX . )
( SAMEDI 14 NOVEMBRE 1807. )
MERCURE
ᎠᎬ FRANCE .
POÉSIE .
LÉMOR ,
CHANT GALLIQUE ( 1 ) .
LÉMOR de qui l'épée en victoires féconde
Volait dans les combats et brillait en éclairs ,
Semblable à l'ouragan qui du roc de Walgonde
Sur les forêts d'Arven tremblantes dans les airs
S'élance , roule armé de la foudre qui gronde ;
Couvre les monts noircis de feux étincelans ;
Et disperse en éclats les branches terrassées ,
Les têtes fracassées ,
Des chênes rompus et brûlans ;
Lémor a vu sa gloire et sa valeur trompées .
Aux plaines de l'Uster de carnage trempées
La mort a volé dans ses rangs :
Ses héros abattus dorment sur la bruyère ;
( 1 ) L'auteur ne prétend point justifier le genre qu'il a choisi dans ces
vers . Il sait quels défauts nombreux et réels le goût français a reprochés
aux compositions erses ou galliques : lui -même s'est expliqué ailleurs sur
ce sujet avec beaucoup de franchise . Aussi n'est - ce point ces compositions
qu'il a voulu imiter : c'est une étude qu'il a dessinée d'après une
nouvelle théologie poëtique . Celle d'Homère est plus brillante et plus
variée sans doute . Mais la mythologie de Macpherson , mise en jeu avec
quelque réserve , et seulement dans certains sujets , ne pourrait -elle pas
se prêter à des conceptions fortes et touchantes , à de nouveaux dévelop◄
pewens du coeur humain ? ( Note de l'auteur. )
T
890 MERCURE DE FRANCE ,
Leurs glaives mutilés, brillent dans la poussière ;
Et leur sang a rougi l'écume des torrens .
Un lion , des forêts la gloire et l'épouvante ,
Qu'a frappé dans le flanc la flèche du chasseur ,
Terrible , hérissant sa crinière mouvante
Cherche des bois obscurs la profonde épaisseur.
Là , seul , couché dans l'ombre , et couvant sa fureur ,
Le front souillé de poudre , et la gueule écumante ,
d'un feu sombre couverts , Les yeux
Il regarde sa plaie encor fraîche et fumante ;
Et du bruit de sa rage il fatigue les airs :
C'est Lémor. Du vainqueur , dans sa course rapide ,
L'épée autour de lui moissonna ses héros .
Seul , vaincu , mais debout , et de vengeance avide ,
De l'armée ennemie il défiait les flots .
Il fuit enfin , il fuit sur la montagne aride .
Sur son casque entr'ouvert par l'acier homicide
Flottent au gré des vents ses cheveux hérissés .
Farouche , le front pâle , et les regards baissés ,
Agitant dans ses mains son glaive encore humide ,
Dans le creux d'un rocher blanchi par les hivers ,
Qui divise la nue et domine les mers ,
Il court ensevelir son désespoir sauvage ;
Et l'oeil fixe , attaché sur les écueils déserts ,
Il mêle au bruit des flots roulans sur le rivage ,
Au bruit des airs troublés de leurs mugissemens ,
De son coeur ulcéré les longs rugissemens .
Sur la montagne au loin retentissante ,
De son ami Fédor entend la voix.
Fédor accourt : sa harpe sous ses doigts
Est aujourd'hui plaintive et gémissante :
Sa harpe altière et terrible autrefois
Quand de Lémor , au midi de sa gloire ,
Ses chants guerriers publiaient les exploits ;
Les rois tombés aux pieds de sa victoire ,
Et sa vertu qui relevait les rois :
Sa harpe émue , et d'amour inspirée ,
Quand la romance à l'amour consacrée ,
Charmait Lémor par des accens plus doux ;
De son oeil sombre écartait les nuages ;
Calmait ses sens allumés de courroux ;
Et de son coeur apaisait les orages.
Souvent , troublé des Fantômes du soir ,
Lémor veillait environné d'alarmes :
!
NOVEMBRE 1807 . 29T
Fedor chantait ; Lémor versait des larmés ,
Et de son sein fuyait le désespoir ;
Tant d'un ami la voix pleine de charmes ,
La voix chérie a sur nous de pouvoir.
Il chante ; et l'écho solitaire
Murture les chants de Fédor ;
Ses doigts dans leur course légère ,
Soupirent sur la lyre d'or ; '
Et sa voix caressante et chère ,
Charme l'oreille de Lémor .
Son ame de fureurs brûlante
S'ouvre à l'oubli de ses malheurs ;
De sa blessure encor sanglante
Il sent assoupir les douleurs ;
Et sur la harpe consolante
Ses yeux laissent tomber des pleurs .
Alors ont franchi la colline
Les Fantômes portés sur les aîles des vents :
Les chênes agités dans la forêt voisine
Mêlent un bruit funèbre à leurs gémissemens .
Du sein de son nuage une Ombre
S'élance , sur Lémor se courbe en soupirant ,
Laisse tomber à peine un regard faible et sombre ;
Et s'enfuit tout en pleurs sur le nuage errant .
LÉMOR .
« La connais-tu , Fédor , cette Ombre ensanglantée ? ...
C'est l'Ombre de Selgar ; c'est son ami , c'est moi ,
Moi ! ... que dis -je ? Mon sang s'est arrêté d'effroi ,
Et ma voix sur mon coeur retombe épouvantée !
Regarde ! vois ses flancs ouverts ,
Sa tête meurtrie et livide ....
Vois cette main , Fédor ! Ah ! depuis trois hivers ,
Cette main de son sang est encor toute humide.
Expirant sous mes coups je le revois toujours ;
Et le jour de sa mort vient pour moi tous les jours .
Hélas ! depuis ce tems , de la paix exilée ,
Mon ame vainement implore la douceur :
Quand la nuit de son voile a couvert la vallée ,
Que le calme descend de la voûte étoilée ,
Que dans le bois muet repose le chasseur ;
Quand tout dort sur la terre , une voix désolée :
La voix de mon ami crie au fond de mon coeur ! »
Je vaille ; et de mes yeux coulent des larmes vaines . »
• T2
299 MERCURE DE FRANCE ,
T
Ainsi parlait Lémor ; il se tut ; et d'horreur
Un long frémissement circula dans ses veines ,
Son front pâlit ; ses mains tombèrent de douleur.
Mais de son ame enfin surmontant la terreur ,
Dans le sein d'un ami , confident de ses peines ,
Il épanche , en ces mots , sa plainte et son malheur.
« Charmantes fleurs que Luta vit éclore ( 1 ) ,
Morna si fière et la douce lona ,
De la beauté se disputaient encore
Le prix si cher , et que ma main donna ,
Choisi pour juge , orgueilleuse Morna ,
De ton souris la trompeuse finesse ,
De tes cheveux l'ondoyante souplesse ,
Et de tes yeux les humides éclairs ,
Furent en vain à mes regards offerts .
Tendre Iona , ta pudeur rougissante ,
Et de ton sein la neige éblouissante ,
Et de ta bouche ouverte au doux souris ,
Le frais contour , la rose fleurissante ,
Ravit Lémor , de tes beautés épris :
A tes beautés Lémor donna le prix.
Le prix , moi-même , et ma flamme naissante ,
En un moment , tout fut à tes genoux .
Le juge tombe aux pieds de son amante.
Tu souriais , et ton regard plus doux ,
Et ce souris d'amour et d'innocence ,
(1 ) Le fond de ce récit de Lémor est tiré du poëme de Fingal , Chant II.
Voici comment il commence dans l'original , ( traduct . de Letourneur ) .
« Deugal était l'épouse de Caïrbar , chef des plaines d'Ullin : elle
brillait de tout l'éclat de la beauté ; mais son coeur était l'asyle de l'orgueil
: elle aima le jeune fils de Daman. « Caïrbar , dit-elle , donne-moi
la moitié de nos troupeaux ; je ne veux plus demeurer avec toi. Fais le
partage . »
« Que ce soit Cuchullin , dit Caïrbar , qui fasse les lots ; son coeur
est le siége de la justice . Pars , astre de beauté . »—J'allai sur la colline
et je fis le partage des troupeaux : il restait une génisse blanche comme
fa neige : je la donnai à Caïrbar. A cette préférence la rage de Deugala
s'alluma.
*
>
>> Fils de Daman , dit cette belle , Cuchullin afflige mon ame , ete!
Une semblable naïveté pourrait bien ', quoi qu'on en dise , ne pas être
tout à fait celle d'Homère ; il y a néanmoins dans ce récit des traits
nobles et touchans. Ceux -là pouvaient s'imiter dans notre langue ; e‡.
j'ai tâché d'en profiter,
NOVEMBRE 1807. 293
Et ta rougeur , et même ton silence ,
En ce moment tout nommait ton époux.
Morna frémit ; de honte et de courroux
Son front pâlit , et ses yeux s'allumèrent ;
De ses cheveux ses regards se voilèrent.
Elle s'enfuit emportant sa douleur,
De son orgueil la profonde blessure ,
La soif du sang , l'horreur de son injure :
Et dans son ame implorant un vengeur ,
Brûlent la haine , et le dépit rongeur. >
Selgar , dit-elle un jour , que j'aime seul au monde ,
>> Ce coeur qui te chérit , que ton bras doit venger
» Recèle une blessure éternelle et profonde :
» Ce coeur plein de ta gloire , et qu'on ose outrager
» Dévora trop long-tems le mépris et l'offense .
>> Choisis ; mais donne-moi la mort ou la vengeance.
> Lémor m'est odieux : seul , d'un honteux affront
» Il a blessé mon ame et fait rougir mon front ,
>> Son oeil est faux ; sa bouche est ouverte au mensonge.
» Vole , Selgar , plonge et replonge
Dans le sein de Lémor ton glaive dévorant ,
» Ou Morna va rouler dans les flots du torrent. »
- « Lémor , lui ! mon ami ! mon ami dès l'enfance !
« Mon coeur naissait à peine , il a chéri le sien :
» Son
240 6 .
coeur , depuis
quinze
ans , s'épanche
dans le mien ,
>> Et contre
lui je lèverais
ma lance !
» Et je pourrais
, parjure
à l'amitié
,
» Percer
ce coeur qui m'était
confié. ! . »
◄ Morna , durant trois jours , de plaintes et de larmes
Fatigua le héros , attachée à ses pas .
Enfin , avec horreur , se couvrant de ses armes ,
Résolu de chercher ma lance et le trépas :
1
« Je combattraî , dit-il ; cours préparer ma tombé , »
•« Que dis-tu ?¹ » « Que Selgar succombe
-
» Au mortel désespoir d'outrager son ami .
» Le glaive est trop pesant à cette main perfide !
» Puisse , puisse aujourd'hui sa lance moins timide
» Punir , et consoler ce coeur qui l'a trahi ! ...
· » Ah ! pourrais-je le soir , sur la plaine voisine
» Errer dans l'ombre , et voir les flancs de la colline
» Sans cesse présentér à mes yeux inhumains
La tombe de Lémor immolé par mes mains ?
Dans les champs de Morni nos boucliers brillèrent ,
Nos glaives s'élevèrent ,
.3
. 2
294 MERCURE
DE FRANCE
,
Nos glaives cependant évitaient de blesser....
Rapides , mais toujours à l'amitié fidèles ,
En s'éloignant du sein qu'ils craignent de percer ,
Ils font jaillir dans l'air de vaines étincelles ,
De nos casques à peine effleurent le cimier ,
Ou tombent sans offense au bord du bouclier. »
« Morna , le front superbe , à ce combat présente ,
S'indignait de nòs coups et de ma mort trop lente .
Sur ses lèvres bientôt naît le sourire amer.
« Jeune homme ! ton bras faible agite en vain le fer ,
>> Dit-elle ; pour combattre attends que les années
>> Affermissent tes mains , à languir condamnées.
» Attends mais aujourd'hui cède au fils de Damor.
>> Pour toi son bouclier est le roc de Malmor.
>> Fuis ; cède la victoire ; et cours sur la fougère
> Chasser le daim timide , ou la biche légère. »
<< Comme un brûlant acier qui lui perce le flane ,
Selgar sentit ces mots pénétrer dans son ame.
Son front pâle rougit d'une soudaine flamme :
Il tremble ; et dans ses yeux'roulent des pleurs de sang."
« Défends-toi , me dit-il , oppose ton épče ;
ION BU
» Frappe , fils de Damor , frappe ton ennemi !!!!
» Lémor ! de quellé horreur mon ame est pénétrée Lough .
» Il faut que cette main , ma main désespérée
» Perce le sein de mon amilop
« Il s'élance , à ces mots , gémissant et farouche.
Son glaive me poursuit de carnage altéré.
elite al in
Je veux parler ; lá plainte expire dans ma bouche :
Un trouble,me saisit ; et mon bras égaré, • 1999 m . beauco
: ..
3°
JUD
15 som e
2
Il tombe ; son sang coule et fume sur la terre,
Morna vers le héros s'élance la première ,
Je soulève en tremblant son front décoloré :
De ses yeux presque éteints rappelant la lumière , PAGE199. »
Sa main cherche ma main pour la dernière fois
Il s'agite , il m'appelle à son heure dernière ;
En efforts impuissans il tourmente sa voix :
Sa voix s'élève , et meurt , dans les sanglots noyée. Comiske
Il jette enfin sur nous un regard de douleur .
Ah ! cette voix poursuit mon oreille effrayée !
Et ce dernier regard est encor dans mon coeur !
« Depuis ce jour fatal , souillé du fratricide , ..
Malheureuse est la main de Lémor homicide.
La victoire indignée a fui mon glaive impur.
L'étranger est venu sur les flots d'Inhistore :
the dog !
coeurs
....
G
«
NOVEMBRE 1807. 295
Il est venu , semblable à ce nuage obscur
Versant sur les forêts la flamme qui dévore.
Je l'ai vu ce vainqueur , superbe et furieux ,
Foudroyer mes héros , dispersés en cent lieux ;
La plaine de leur sang est ruisselante encore !
Leurs casques dans la poudre ont roulé sous mes yeux ;
Leurs månes gémissans ont accusé mon crime :
Du forfait de son prince innocente victime ,
A peine un faible reste a fui dans les déserts .
L'étranger peuplera nos villes solitaires ;
Nos femmes , nos enfans gémissent dans ses fers ;
Il s'est assis vainqueur au tombeau de mes pères
Et l'insolent orgueil des harpes étrangères
Dans mon palais sanglant insulte à mes revers ! »
<< Ma gloire est morte . Et moi , dans ce rocher sauvage
Je mêlerai ma plainte au murmure des vents ,
Jusqu'au tems où mon Ombre errant sur le nuage ,
Dérobera sa honte aux regards des vivans .
Et toi , belle Iona , belle et toujours chérie !
En vain , tes yeux charmans de regrets consumés ,
Sur l'herbe de la plaine encor rouge et flétrie ,
Cherchent au loin mes pas dans le sang imprimés .
Tu m'attends , l'oeil en pleurs ! Pleure , et cesse d'attendre .
Vainqueur et glorieux tu me revis toujours .
Je fuis ; une autre bouche osera te l'apprendre .
Moi ! .. quand tu le sauras , j'aurai fini mes jours.
Fédor ! seul confident de mon ame navrée ,
Quand je ne serai plus , quand ma tombe ignorée
Cachera pour jamais dans l'ombre de la mort
Le crime , les revers , la honte et le remord ;
Garde-toi de porter les armes de son père
A mon fils gémissant sous le joug du vainqueur.
Laisse oublier ici mon glaive sans honneur :
Je suis vaincu. Jamais sa généreuse mère
A mon fils , jeune encor , montrant mon bouclier ,
N'enflammera son coeur des transports de la guerre :
De ma lance jamais l'étincelant acier ,
Parlant à ses regards du sang qui le fit naître ,
Des héros , ses aïeux , longue suite de rois ,
N'ira dire à mon fils d'imiter les exploits :
Ces exploits éclatans ... que j'égalai peut-être ;
Ces héros que jadis Lémor dut espérer
De rejoindre au cercueil , sans les déshonorer ! >>
M. VICTORIN FABRE.
296 MERCURE DE FRANCE,
ÉNIGME.
VOULOIR me dérober à ton oeil clairvoyant ,
Serait , ami lecteur , un projet imprudent ,
Moi qui partout à peu près me présente.
Dans les champs , à la ville , au jardin , au salon ,
Dans les palais et sur-tout en prison ,
Sur les vaisseaux et sous la tente ,
Près des bois , des guérets , du ruisseau qui serpente ,
Sous la paupière de Marton ,
Dans ton bûcher , et souvent dans la roche ,
Au potager , près du feu , dans ta poche ,
Je suis tes pas , fidèle compagnon.
Que te dirai-je encore ?
Tu me vois , quand du lit te fait sortir l'aurore ,
Au quatre coins de l'horizon.
M. DE VILLERS
LOGOGRIPHE
AVEC six pieds , de la jeune bergère ,
A nos yeux trop perçans je cache les appas .
Veux-tu m'en ôter un ? j'ai souffert mainte guerre
Et pour ma liberté , j'ai livré maints combats .
" Avec quatre , souvent je ralentis tes pas ;
Eufin réduit à trois , au vallon solitaire
Retentissant avec fracas ,
D'un animal paisible , à la course légère ,
J'annonce le départ , la fuite et le trépas .
CHARADE.
Souvent , avec mon tout , au tems de la terreur 2
Ayant mon dernier dans le coeur ,
On livrait mon premier au glaive destructeur.
Mots de l'ÉNIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Echecs .
Celui du Logogriphe est Papier , où l'on trouve pape , pari , Péra ,
pie , raie , api , ( en redoublant l'a ) papa
Celui de la Charade est Si -non.
NOVEMBRE 1807. 297
LITTÉRATURE . -SCIENCES ET ARTS .
( MELANGES. )
BETTINA.
( Nouvelle imitée de l'allemand ) .
Le soleil commençait à disparaitre derrière les hautes
montagnes qui séparent la vallée de Lanzo de la Maurienne,
lorsque les habitans du hameau , selon leur coutume , se
rassemblèrent en revenant du travail. Le vieux Damiano
sortit aussitôt de sa cabane , en essayant sur sa cornemuse
les premières mesures d'une ronde nouvelle ; des cris de
joie s'élèvent , la chaîne se forme . « Mais , je ne vois pas
» ma fille ! » s'écrie le bon homme ; et déjà Bettina , son
tambourin à la main , s'était élancée sur le banc de gazon ,"
au pied du gros châtaignier.
>>>
---
Un moment de repos succéda à la danse ; Bettina chanta
une romance française . Les anciens du hameau firent de
grands complimens à Damiano sur les talens de sa fille le
vieillard la regardait et souriait . « Eh ! comment , dit-il
» en baissant la voix , à son vieil ami Giacomo , comment ne
» serais-je pas fier de ma Bettina ? En est-il une autre qui
» ayant reçu , comme elle , une éducation supérieure à sa
condition , eût renoncé sans regret à toutes les jouissances
du grand monde pour soigner la vieillesse de son père ?
» Son esprit est cultivé , me disaït dernièrement notre pas-
» teur , mais son coeur est resté pur. »
?
?
Comme il achevait ces mots , tous les regards qui étaient
fixés sur Bettina , furent détournés par un spectacle extraor
dinaire. Une litière arrivait entre les rochers qui bordaient
la pelouse : elle était portée par des hommes dont le costume
était étranger ; plusieurs pâtres marchaient devant.
Damiano fut un des premiers à se lever et à s'approcher du
cortége ; Bettina le suivit avec ses compagnes . Une excla
mation de pitié sortit bientôt de la bouche de toutes les
jeunes filles , lorsqu'elles aperçurent dans la litière un homme
298 MERCURE
DE FRANCE ,
pâle et sans mouvement. C'était un voyageur anglais , qui ,
bravant les conseils des gens du pays , avait refusé de prendre
une mule , et s'était obstiné à parcourir les montagnes sur
son cheval. Une chûte violente faisait craindre pour les
jours de l'imprudent jeune homme.
Profondément émue du récit des domestiques , Bettina
attachait des regards pleins d'intérêt sur ce visage que semblaient
déjà couvrir les ombres de la mort. Elle ressentit
une douce satisfaction , lorsqu'elle entendit son père , prévenant
des voeux qu'elle n'eût osé exprimer , offrir sa cabane
au malheureux étranger. On l'y déposa sur un lit.
Le vieillard feuilleta vingt fois le Tissot italien , pendant
que sa fille faisait respirer des vulnéraires au jeune anglais .
Il ouvrit enfin les yeux , et parut extrêmement surpris de
se voir dans une chaumière , sa main reposant dans celle
d'une fille charmante , dont les yeux mouillés de larmes
peignaient la bonté naïve . Il serra cette main , par un mouvement
de reconnaissance , et un sourire affectueux parut
sur les lèvres de Bettina. Quelques instans après , elle lui
apporta une potion de l'ordonnance du bon Damiano . Le
jeune homme la prit sans hésiter , ct en rendant la tasse
à sa jolie garde , il lui serra encore la main
la ré
mercier . Bettina se hasarda à lui demander son nom .
Alfred , dit le jeune anglais.— « Alfred ! répéta Bettina ;
» Alfred ! le charmant nom ! » Et elle rougit . "
pour
Au bout de huit à dix jours , le malade sentit ses forces
revenir ; il se leva , il témoigna le désir de faire le tour de
la pelouse , et Bettina se, dit que ce serait manquer à la fois
à la politesse et à l'humanité que de ne point offrir son
bras au convalescent . Ce jour heureux , qui le rendait à la
vie , fut par elle célébré comme une fête . Tous les vases
de la chaumière furent convertis en pots de fleurs ; tous les
plus beaux fruits furent cueillis et présentés à M. Alfred .
Le soir , Damiano pria son hôte de lui faire l'honneur
d'accepter un léger souper. Ce ne fut pas sans étonnement
qu'Alfred vit servir le mets favori de son pays , un pudding
que Bettina avait préparé à son insçu. - « Je n'en ai jamais
NOVEMBRE 1807. 299
» mangé de si délicieux en Angleterre , » s'écria-t-il en regardant
Bettina. La jeune fille allait balbutier une réponse ;
Damiano l'interrompit en faisant à son convive une longue
énumération de toutes les connaissances que Bettina avait
acquises à la ville . Bettina modeste autant par sentiment
que par savoir-vivre , se hâta à son tour d'interrompre son
père en prenant sa guitare . Elle chanta de l'italien et du
français : Alfred attachant sur elle des yeux étonnés , l'écouta
dans une immobilité parfaite , et n'ouvrit plus la bouche
que pour dire deux bon- soirs , dont le dernier fut accompagné
d'un grand soupir.
Retiré dans sa petite chambre , Alfred ne put trouver le
sommeil. Les paroles , les chansons de Bettina résonnaient
sans cesse à ses oreilles . Il se leva de très-bonne heure ,
et aperçut Damiano assis sous le grand châtaignier . Il fit
quelques pas , et il découvrit Bettina auprès de son père :
l'arbre, la lui avait d'abord cachée. Elle lisait , et ne vit
Alfred que lorsqu'il fut devant elle ; elle se leva précipi
tamment , son livre tomba , Alfred le ramassa , et trouva
que c'était un volume de Racine . Bettina était déjà rentrée
pour préparer le déjeuner . Alfred saisit cet instant pour
prier Damiano de lui expliquer comment une fille de seize
ans , perdue dans ces solitudes pouvait avoir acquis des
talens dont s'honoreraient bien des demoiselles de ville .
« Monsieur , dit le vieillard , si c'est un bonheur pour ma
» Bettina de posséder des connaissances qui n'avaient pas
» encore pénétré dans nos montagnes , ce n'est pas à son
» père , mais au hasard seul qu'elle en est redevable . La
>> nuit même, de sa naissance , une dame de baut rang vint
>> chercher sous mon toît un abri contre un orage terrible ,
>> qui rendit les chemins impraticables pendant deux jours,
» L'accueil que nous lui fimes la toucha ; elle voulut être
» la marraine de notre enfant . Elle s'éloigna , en attestant
» le ciel que jamais elle ne nous oublierait, Ma, Bettina
» n'avait pas encore cinq ans , lorsque sa mère succomba
» dans une épidémie, qui désola nos cantons. Notre bien-
» faitrice reparut aussitôt parmi nous ; elle me pria de luj
500 MERCURE DE FRANCE ,
» confier sa fille ( car c'est ainsi qu'elle la nomme ) pour
» le tems nécessaire à son éducation. Bettina fut élevée avec
» les enfans de la comtesse ; ses talens précoces firent bruit
» dans un monde brillant ; l'opulence et les plaisirs régnaient
» autour d'elle : tout à coup elle apprit que son frère ve-
» nait de s'arracher de mes bras pour aller à l'armée ; elle
» pensa que j'étais àgé , sans appui.... ; elle quitta ' tout , et
» vint soigner ma vieillesse . Dieu a béni sa piété filiale : nul
» regret ne l'a suivie dans ma chaumière ; elle m'aime , et
» elle est heureuse . Elle m'a juré de ne plus se séparer de
» moi ; le ciel me fera la grâce de conduire au milieu de
» nous un jeune homme digne d'elle : je mourrai dans leurs
> bras. >> f b
"3
Alfred ne répondit que par quelques mots à l'épanchement
du vieillard , et il alla s'enfoncer dans l'étroit sentier
qui menait à la montagne. Il rencontra quelques jeunes
pâtres qui le saluèrent : Alfred jeta sur eux des regards
dédaigneux et presque farouches. Il lui semblait que chacun
de ces jeunes gens était précisément celui que Damiano
attendait pour sa fille .
195386*
Il oublia l'heure du déjeuner ; il ne revint que vers le
milieu du jour. Il était soucieux et taciturne : Bettina , pour
le distraire , chanta la romance qu'il avait paru goûter la
veille , et sa mélancolie redoubla. Il prit un livre , alla
s'asseoir sous le grand châtaignier , et ne rentra dans la
chaumière qu'à la nuit tombante . "I ន
Bettina , intimidée , vint lui prendre la main , et lui demanda
, d'une voix tremblante , si quelqu'un avait eu le
malheur de lui déplaire. Une larme roulait dans les yeux
de la pauvre petite. Alfred se sentit touché jusqu'au fond
du coeur de cette douce prévenance , et bientôt ses soucis
se dissiperent. Un sourire de Bettina acheva de le rendre
à toute sa bonne humeur. Elle lui proposa de lui chanter
des airs du pays qu'il avait paru désirer d'apprendre , Alfred
accepta avee empressement ; il se fit apporter son violon
auquel il n'avait pas encore touché depuis sa chute , et il
accompagnait la douce voix de Bettina. Damiano voulut
}
NOVEMBRE 1807. Boi
prendre part à ce petit concert ; il joua sur sa flûte des airs
montagnards d'un goût antique et d'une expression singu
lière . Alfred était ravi : Damiano , fier de sa fille , s'écria
qu'elle avait encore d'autres talens , et il alla chercher un
porte-feuille rempli de paysages dessinés d'après nature .
Alfred reconnut en effet tous les plus beaux sites du pays.
Il était muet d'étonnement ; il se retira , pour aller rêver
à tout ce qu'il avait vu et entendu .
Depuis ce moment , c'était ainsi que se passaient toutes
leurs journées ; le dessin , la musique , la promenade et des
entretiens pleins de charme en remplissaient les heureux
instans. Si les soins du ménage retenaient quelquefois Bettina
à la maison , Alfred cherchait en vain dans ses livres
un secours contre l'ennui qui l'accablait ; et Bettina commençait
à éprouver de son côté , que toute occupation qui
n'était pas partagée par Alfred , était bien pénible et bien
longue. Dès qu'elle était libre , un attrait irrésistible la ramenait
vers lui.
Alfred , dans le silence des nuits , cherchait souvent
se rendre compte de ses sentimens pour Bettina . Il se dit
d'abord que ce qu'il éprouvait n'était que de la reconnais❤
sance , que rien n'était donc plus naturel . Est-ce parce que
sa bienfaitrice était jeune , jolie , douée d'une sensibilité
adorable , d'un esprit et de talens enchanteurs , qu'il devait
se refuser à s'acquitter envers elle d'une dette sacrée pour
tout coeur bien né ? D'ailleurs , qu'était son amour pour
Bettina ? Celui d'un frère pour sa soeur. S'il sentait tout
son sang bouillonner quand un homme quelconque s'appro
prochait d'elle , ce n'était point assurément qu'il éprouvât
la moindre jalousie : c'est qu'il craignait qu'elle ne devînt
le partage d'un être indigne d'elle , tandis que de cruels
préjugés lui interdisaient l'espoir d'unir sa destinée à la
sienne par des noeuds éternels .
Bien convaincu qu'il était impossible de raisonner avec
plus de justesse , parfaitement rassuré sur l'état de son coeur,
Alfred s'enivrait sans réserve du plaisir de voir et d'entendre
Bettina.
302 MERCURE DE FRANCE ,
"
-
' Il rentrait un soir dans la chaumière ; il ne l'y trouva
point. Mais bientôt le son de sa guitarre l'avertit qu'elle était
sous le grand châtaignier. Il courut s'asseoir auprès d'elle ,
et elle reprit son chant. C'était une romance extrêmement
mélancolique. « Quel est donc cet air ? » dit Alfred profondément
attendri . » — « Ah ! répondit Bettina , personne ne
» le connaît que mon père ; c'est un chant funèbre que j'ai
» consacré à la mémoire de ma pauvre mère . Dès qué la
» tristesse oppresse mon ame il vient naturellement sous
» mes doigts . » — « Bettina , vous avez des chagrins ! et
» votre ami ne les connaît ! pas Alfred , est-ce pour vous
» que j'aurais des secrets ? Mes beaux jours sont écoulés ;
» mon père..... Achevez , vous m'effrayez , Bettina ! —
» Mon père a appris ce matin que le fils de notre voisin
» Giacomo était revenu de son régiment avec son congé ,
» et il m'a aussitôt annoncé que c'était le mari qu'il me
» destinait depuis l'enfance . -Et vous l'épouseriez , Bettina !
- Moi ! épouser un homme que je n'aime pas , que je ne
» saurais aimer ! - Ah ! Bettina , ces sentimens vous hono-
>> rent. Mais , cependant , si mon père.... - Votre père !
> il pourrait sacrifier son enfant , la livrer en d'indignes
» mains ? Ecoutez , Bettina ! écoute , fille adorable. Je t'aime,
» je t'idolâtre ; plutôt que de donner à un autre ce coeur
» qui m'appartient , qui ne doit battre que pour moi
» écrase - moi contre ces rochers , précipite - moi dans ces
>> abîmes ! »
» -
-
,
Bettina poussa un cri de douleur et d'effroi ; elle se jeta ,
en sanglottant , dans les bras d'Alfred . Leurs larmes șe confondirent
: ils prononcèrent ensemble le serment d'une fidélité
à toute épreuve.
Le lendemain matin , au moment où Bettina servait à
déjeuner à son père et à son ami , paraît sur le seuil de la
porte un grand jeune homme , bien droit , bien roide . Alfred
se dit c'est lui ! Bettina pálit , et Damiano s'avança
vers l'étranger en lui tendant la main. Le personnage entra
du même pas dont il eût défilé la parade , et fit grave→
ment deux révérences bien gauches . Le bon Damiano , ravi,
NOVEMBRE 1807. 503
·
le présenta au jeune anglais , comme son futur gendre , et
le fit asseoir auprès de sa fille . Bettina ne savait plus ce
qu'elle faisait ; elle renversa la crême ; elle laissa tomber les
tasses ; elle voulut balbutier une excuse , et ne sut que pleurer.
Damiano prit Alfred à part , et le supplia de disposer
Bettina à faire , une autre fois , un accueil plus aimable à
son prétendu. « C'est le fils de mon vieux camarade , ajou-
» ta-t-il ; la plus belle ferme et les plus beaux troupeaux du
» pays seront un jour à lui . »
Bettina se hâta de quitter la maison , pendant que son
père pressait Tomaso d'entamer le récit de sa dernière
campagne . Elle descendit précipitamment un chemin creux
qui conduisait au bord d'un petit lac ombragé d'antiques
châtaigners . Dès qu'elle se crut loin de tous les regards ,
elle donna un libre cours aux larmes qui la suffoquaient .
Sa tête était appuyée sur une de ses mains ; mille pensées
confuses se succédaient dans son esprit ; une voix douce prononce
son nom : Alfred était devant elle. << Bettina , lui
» dit - il , suspens tes pleurs ; les momens sont précieux ,
» écoute-moi : dans huit jours tu seras la femme de Tomaso . »>
- « Dans huit jours ! ciel ! » Ton père est invinciblement
» déterminé à cette union ; toutes mes paroles ont été vaines .
» Un refus de ta part , m'a-t-il dit , serait à l'instant suivi
» de sa malédiction éternelle . « Alfred ! ô mon unique
>> ami! devenir ? » - M'aimes -tu ? Vous lisez mieux
que
――
-
-
» que
moi dans mon propre
coeur. — « Eh bien ! s'il est digne
» de celui
que je l'ai donné
, dérobe
-toi à l'esclavage
, viens
,
» suis-moi . »
« Où voulez
-vous
m'entraîner
? » « Dans
» un séjour
où nulle
puissance
humaine
ne pourra
t'arra-
» cher
des bras de ton amant
. » - « Dieu ! et mon père ?
>> <<Il ne veut plus l'être
; il te sacrifie
. »> <<Moi !.l'aban-
>> donner
! il en mourrait
. » — « Ainsi, tu hésites
à me suivre
? »
— « Délaisser
mon vieux
père ! non , non , jamais
! » —
» mais ! Adieu
, Bettina
! » Ce dernier
mot fut accompagné
-
>>
« Jad'un
regard sombre qui pénétra l'ame de la pauvre petite ;
elle fit un mouvement pour saisir la main d'Alfred ..... Il
était déjà loin. Elle tomba sans connaissance.
1
301 MERCURE DE FRANCE ,`
Quand elle revint à elle , le soleil commençait à se ca
cher derrière les montagnes . Elle reprit , d'un pas chancelant
, le chemin de la chaumière . Elle n'y trouva que le
domestique d'Alfred , qui lui dit que son maître l'attendait
sur la grande route pour lui faire ses adieux. Un froid
mortel la saisit ; elle s'appuya sur le bras de cet homme ,
et le suivit sans savoir où elle allait .
La voiture d'Alfred était arrêtée au pied du côteau ; il
parut bientôt lui-même , s'avança vers Bettina , et lui dit
d'une voix étouffée : « Le moment fatal est arrivé ; nous nous
» voyons pour la dernière fois . Soyez heureuse , Bettina ,
» dans les bras de l'époux auquel votre père vous livre .
» Moi , je vais porter mon désespoir aux extrémités dù
» monde , en implorant la mort moins cruelle que vous. »
Bettina n'était plus en état de répondre à ces terribles
paroles ; elle était étendue aux pieds d'Alfred . Lorsqu'elle
reprit ses sens , quelle fut sa surprise de se voir dans une
voiture qui roulait avec la rapidité de l'éclair ! Alfred , assis
devant elle , tenait ses mains dans les siennes . « Où som→
» mes-nous ? lui demanda-t-elle .
---
Sur le chemin du bon-
» heur , » répondit le jeune homme ivre de joie .
En peu de jours ils se rendirent à Gênes : ils s'y embarquèrent
aussitôt sur un vaisseau destiné pour l'Angleterre .
Bettina , entiérement livrée au pouvoir de son amant ,
Bettina , brûlant d'une passion non moins vive, quoique moins
impétueuse , ne parvint et ne chercha même pas à bannir
de son esprit l'idée de son vieux père . Elle le voyait par
courant les montagnes , elle l'entendait redemandant sa fille
à grands cris . Souvent Alfred la trouvait assise sur le tillac ,
les yeux fixés sur la mer , et le visage baigné de larmes .
Mais jamais un reproche ne sortit de sa bouche.
Arrivé dans sa patrie , Alfred se hâta de conduire son
trésor dans une terre qu'il possédait sur les frontières d'Ecosse
. Bettina y fut traitée comme sa femme , par lui et
par tout ce qui l'entourait . Les soins empressés d'Alfred ,
les livres , la musique , la peinture occupaient tour à tour
ses momens sans les remplir : son père était toujours là .
Le
NOVEMBRE 1807. 305
Le jeune anglais lui-même , quoique parvenu au comble
de ses voeux , n'avait pu oublier le malheureux Damiano
Il s'était haté de lui faire passer une grosse somme ; mais
il ne tarda pas à apprendre que l'honnéte vieillard , après
avoir foulé aux pieds cèt or qu'il regardait comme infame ,
avait abandonné sa chaumière pour aller mourir dans un
village de Savoie .
Alfred délibéra quelque tems s'il apprendrait cette triste
nouvelle à sa Bettina ; enfin , par un calcul dont il eût rougi
de se rendre compte à lui-même , il réfléchit que , dégagé
désormais de toute autre affection , Bettina ne vivrait plus
absolument que pour lui scul . Il l'instruisit donc de la perte
qu'elle venait de faire . La douleur de la pauvre petite fut
d'abord si vive , qu'il craignit que sa raison ne s'égarât :
elle ne suspendit le cours de ses larmes , que pour tomber
dans une mélancolie profonde.
Les ruines de l'abbaye de Blackhill , situées à l'entrée de
la forêt , étaient devenues le but ordinaire de ses promenades
. Assise , un soir , dans l'église , sur les marches d'un
autel à demi renversé , elle était perdue dans ses méditations.
Tout à coup des sons mélodieux retentissent ; ils semblaient
partir du lieu où jadis avait été l'orgue . Bettina se
lève étonnée ; elle prête l'oreille , et reconnaît les airs montagnards
qui firent le charme de sa première enfance.-
« Ombre de mon père , est-ce toi ? s'écria-t - elle ; oh ! par-
» donne , pardonne à ta malheureuse fille ! » Elle voulut
fuir ; les forces lui manquèrent , elle tomba sur une pierre sé
pulcrale. Des pas se font entendre , elle frissonne . Une main
soulève le voile qui couvrait son visage ; une voix connue
prononce son nom ; c'était Alfred . Il la relève : elle se serrait
fortement contre son sein ; elle l'entraîna hors des
ruines , en jetant derrière elle des regards pleins d'effroi .
« Chère Bettina , lui dit Alfred en rentrant au château ,
>> j'ignore la cause de ton affliction , mais faut-il t'y livrer
>> sans cesse ? Pourquoi chercher tous les moyens d'entrete-
>> nir une douleur que mon amour et mes soins auraient dėja
» dù dissiper ? Ces sites sauvages , ces ruines mélancoliques
V
DEPT
DE
LA
Bad
Tris
ken
506 MERCURE DE FRANCE ,
» répandent le deuil autour de nous ; Londres nous offrira
» les distractions dont nous avons besoin : nous partons de-
>> main. >>
Au point du jour , ils volaient déjà sur la route de la
capitale . Alfred y possédait un superbe hôtel , mais il ne
voulut pas exposer Bettina aux yeux de sa famille : il loua
pour elle une petite maison dans un quartier éloigné . Toutes
les recherches du luxe y furent prodiguées pour en rendre
le séjour agréable à la fille de Damiano ; mais tous les momens
qu'elle ne passait pas auprès de son amant , étaient
consacrés aux plus douloureux souvenirs .
Alfred avait formé le projet d'une vie retirée et presque
solitaire . Il ne put cependant pas se refuser à rendre et
à recevoir quelques visites indispensables ;-malgré lui , enfin,
la plupart de ses journées étaient absorbées par ce qu'on appelle
les devoirs de société. Mais avec quel empressement
il se dérobait , le soir , à ce tourbillon importun pour aller
s'enfermer avec Bettina ! Il trouvait , dans ses simples discours
, plus de raison , plus d'esprit même que dans le jargon
brillanté des salons et des boudoirs. Il se plaignait un
jour , plus vivement que de coutume , de voir des femmes
auxquelles la nature avait tout donné pour plaire , réduites
à la plus déplorable nullité par leur mauvaise éducation ',
ou croyant devoir à la mode de se parer de vices qu'elles
n'ont point . — « Ah ! dit Bettina , vous m'avez prêté les OEu-
» vres de Pope ; n'est- ce pas cette sorte de femmes que ce
» grand poëte a voulu peindre dans ce passage :
A youth frolicks , an old age of cards ;
Fair to no purpose , artful to no end ,
Young without lover , old without friend ,
A fop their passion and their price a sot ;
Alive ridiculous and dead forgot ( 1 ) ..
( 1 ) J'essaye de donner ici le seus de ces vers , ŝans me flatter d'avoir
rendu leur étonnante précision :
De frivoles plaisirs dévorent leur jeunesse ;
A la table de jeu se traîne leur vieillesse .
1
Belles sans nul profit , trompant sans aucun but ,
.
NOVEMBRE 1807. 307
Alfred charmé s'écria : « Ma chère Bettina ! je sens plus
» vivement que jamais tout ce que je possède en toi. Ah !
» ne regrette pas ce grand monde auquel je te cache ; il
» n'est pas digne de t'apprécier . » Cependant il sacrifiait
lui- même , sans se l'avouer , aux préjugés de ce monde qu'il
blâmait . Si la pensée d'unir sa main à celle de sa jeune
amie se présentait quelquefois à son esprit : « Quel avantage
» en retirerait- elle ? se disait-il ; un titre public ajouterait-il
» à ma tendresse ? et son amant lui serait-il plus cher parce
» qu'en devenant son mari il deviendrait ridicule ? »
Quant à Bettina , toute entière à l'homme qu'elle adorait ,
se fùt-elle permis dans , sa naïve confiance de l'interrogér
sur ses projets , de lui exprimer des inquiétudes dont il pouvait
être offensé ? Une seule idée l'occupait sans cesse : c'était
de redoubler de soins pour répandre sur l'existence d'Alfred
le bonheur tranquille dont il ne lui était plus permis de
jouir dans toute sa pureté .
Un soir , ils étaient assis dans un petit pavillon à l'extrémité
du jardin ; un orgue se fait entendre dans la rue . Bettina
prête l'oreille , et tressaille en reconnaissant des airs
de son pays. Alfred les reconnaît lui-même , et il ordonne
de faire entrer l'instrument .
L'homme se place sur les marches qui conduisaient au
pavillon. D'abord il joue quelques danses montagnardes :
Bettina se retraçait les plaisirs de son enfance : mais quelle
est sa surprise lorsqu'elle entend ces mêmes airs qui avaient
retenti dans les ruines de l'abbaye de Blackhill ? Elle serrait
la main d'Alfred , elle se penchait sur son sein ; ses larmes
coulaient en abondance . Tout à coup l'orgue s'arrête ; ses
accens deviennent plaintifs et lugubres. C'était le chant
funèbre consacré par Bettina à la mémoire de sa mère ;
elle pousse un cri d'effroi , s'élance à la porte du pavillon ,
elle se sent saisir par le bras , une voix terrible lui crie :
< «Bettina ! me reconnais-tu ? » Alfred accourt , il demeure
Des amans , des amis , tour à tour le rebut ,
Sous le joug du plus sot leur orgueil s'humilie ;
"Vivantes on en rit , mortes on les oublie,
T2
308 MERCURE DE FRANCE ,
pétrifié : Damiano était devant lui : à ses pieds était étendue
Bettina mourante .
« Je ne viens point , dit le vieillard , vous, adresser des
» reproches superflus . Que vous dirais-je que vos coeurs ne
» se soient déjà dits , si la passion n'a pas étouffé en vous
» la voix de l'honneur et de la nature ? J'ai voulu retrouver
» mon enfant et lui pardonner avant de mourir. Après tant
» de peines , tant de fatigues , le ciel a conduit ici mes pas
» errans. Je n'ai plus d'asyle sur la terre : j'ai fui cette paisible
chaumière où j'espérais fermer les yeux , l'ingrati-
» tude et la trahison l'avaient profanée . » Pardon , infor-
» tuné vieillard , pardon , mon père , s'écria Alfred , en bai-
» gnant sa main de ses larmes. Tout ce que je vous ai ravi ,
» je veux vous le rendre au centuple . Votre Bettina ne vous
» quittera plus ; un lien sacré va m'enchaîner à elle . Mais
» je demande , j'exige que le lieu qui a vu ma faute , soit
» aussi témoin de mon repentir. C'est en présence de vos
» montagnards que je veux engager ma foi à la plus ai-
» mable , à la plus vertueuse des femmes . »
Damiano , tenant sa fille pressée sur son sein , succombait
sous l'excès de sa joie . Ses regards élevés vers le ciel
semblaient rendre grâces à l'auteur de tout bien. Il remmena
dans sa patrie son enfant et son époux ; il expira , peu après ,
dans leurs bras. Bettina , vivant à Londres dans l'opulence
et les grandeurs , y est encore citée comme l'ornement et
le modèle de son sexe . Alfred n'a point cessé d'être digne
d'elle . M' . L. DE SEVELINGES.
-
EXTRAITS.
DISCOURS SUR L'ETUDE ; par M. DE GUERLE , professeur
de belles-lettres au Lycée Bonaparte. Broch.
in-8° de 38 pages . De l'imprimerie de Ballard , rue
J.-J. Rousseau.
Ils nous ont dérobé , dérobons nos neveux ,
S'écrie le Métromane, dans la comédie de Piron ; et
quand le poëte comique écrivait ce vers , peut-être se
F
C 509 NOVEMBRE 1807. 7
l'appliquait-il à lui-même , s'applaudissant avec un juste
orgueil d'avoir trouvé un sujet neuf et heureux qui
avait échappé à ses devanciers , à ses contemporains , et
qu'il dérobait à ses successeurs . Mais ces sortes de bonnes
fortunes sont rares. Nous venons après quatre siècles
fameux qu'ont illustrés de grands écrivains ; des milliers
de livres existent ; et le plus difficile aujourd'hui n'est
pas de traiter une matière quelle qu'elle soit , c'est d'en
trouver une qui n'ait pas été déjà traitée. Je ne ferai
donc point un reproche à M. de Guerle d'avoir écrit
sur l'étude , lorsque d'autres s'étaient attachés , comme
lui , à en démontrer les avantages. Et quel sujet convenait
mieux au lieu , à la circonstance où il devait parler
et aux principaux élémens dont se composait l'assemblée
qui devait l'entendre ? Mais a -t-il dignement rempli
la tâche qu'il s'était imposée ? Je le pense. Une sage
méthode a réglé l'ordonnance et la marche de son Discours
, il y règne tout l'intérêt dont le sujet était susceptible
, et le style , en général , est celui d'un bon écrivain.
Par exemple , fait-il l'apologie des lettres ? c'est ainsi qu'il
s'exprime : « Qui n'aime à trouver dans les livres des
conseillers utiles , toujours prêts à nous instruire ; des
amis complaisans toujours empressés à nous plaire ; des
maîtres dont la sévérité même n'est pas sans indulgence ,
et que leurs disciples peuvent visiter sans crainte , écouter
sans rougir et quitter sans humeur ? Trop souvent bannis
des cercles et des cours , la sincérité trouve un asyle
dans une page indépendante ; et les vérités que la flatterie
cache aux monarques se sont réfugiées dans les
livres. La mémoire y puise ses richesses et l'esprit son
aliment ; c'est là que le génie rencontre l'étincelle où
se rallument ses flammes assoupies ; là qu'une ame gé
néreuse , quand la sagesse peut- être n'est ailleurs qu'un
fantôme , peut embrasser du moins , dans le portrait
d'un grand homme , l'auguste image de la vertu . L'Univers
est gouverné par les livres dépositaires des lois ,
ils assurent par elles le repos des familles : interprètes et
gardiens des dogmes religieux , ils instruisent la terre
à révérer son auteur : les nations leur doivent la plus
belle moitié de leur bonheur et de leur gloire. »
Ce morceau est pensé avec justesse ; le style en est
310 MERCURE DE FRANCE ,
élégant et animé ; et ce n'est pas le seul que je pourrais
citer où M. de Guerle ne laisse point la part de la critique.
Mais il est certains passages où il n'est peut-être pas
aussi heureux . Je m'arrête à cette phrase qui termine
son exorde : « Qu'importe mon insuffisance , l'esprit de
l'auditoire fera l'esprit de l'orateur ; et déjà semblables
à Virgile dont vous êtes les heureux disciples , vous
saurez , comme votre maître , tirer peut -être un peu
d'or du fumier d'Ennius. » Je n'aime , ni le rapprochement
, ni la citation . M. de Guerle , ne devait , ce me
semble , ni faire des jeunes lycéens des Virgile , ni faire
de lui un Ennius , et le mot du chantre de l'Enéïde qui
serait très-bien placé dans un recueil d'anecdotes ou
dans un ouvrage didactique est déplacé , par l'expression
, par l'image qu'elle présente , dans un discours
oratoire . J'arrive à la peinture que M. de Guerle fait
de l'éloquence . i
« Soeur diserte de la poësie , l'éloquence tour à tour
simple , ornée , sublime , semble être cet insidieux Protée
que la fable nous peint multipliant ses formes pour
multiplier ses triomphes. » Fort bien ; mais développant
sa comparaison , M. de Guerle ajoute : « ici , elle nous
charme sans paraître y songer , par son aimable abandon
et son négligé plein de grâces : c'est une bergère
naïve qui n'a pour parure qu'une fleur printanière ; là,
brillante de tous les prestiges de l'art , elle rayonne du
triple éclat des pensées , des images et des figures : telle
qu'une coquette sous les armes , elle affiche ses projets
de conquête et plait parce qu'elle cherche à plaire. » Je
puis me tromper , mais je trouve ces traits - là trop
spirituellement imaginés ; je n'y reconnais pas l'éloquence
telle que je me la figure , et je crains que le
peintre ayant les deux soeurs sous les yeux n'ait eu une
distraction bien pardonnable sans doute , et n'ait regardé
la poësie lorsqu'il ne devait regarder que l'éloquence.
« Si la vigueur et l'austérité de Démosthène ,
de Bourdaloue , de Bossuet vous effarouchent , dit ailleurs
M. de Guerle , l'abondance et les grâces de Cicéron,
d'Isocrate et de Massillon ne manquent pas , croyez-moi,
de ce qu'il faut pour vous séduire, » Le style soutenu
adopté par l'orateur voulait des expressions plus éléNOVEMBRE
1807. 311
pour un
gantes que ces dernières . Il me semble aussi que dans
cette phrase : « Peut-être un esprit vaste et sans bornes
dans sa capacité , vous impose - t - il plus de respect ?
Attendez; voici sur la méme tablette Aristote et Pascal : >>
il y a un ton et des expressions qui appartiennent trop
au langage de la familiarité de la causerie. Je ne sais
encore si , à propos de la fable , et en parlant de notre
inimitable fabuliste , M. de Guerle a bien dit ce qu'il
fallait dire . « Cachée sous la peau du renard ou le plumage
du corbeau , la raison n'aura pas du moins dans
le laconisme d'Esope le tems de nous ennuyer : grâces
à l'urbanité de Phèdre elle nous charmera même dans
des entretiens plus longs ; mais qu'elle emprunte pour
causer avec nous la bouche du bon La Fontaine , le
fou même va donner tous les hochets de lá folie
prône de la raison . » D'abord , emprunter la bouche
n'est pas une expression heureuse , et puis indépendamment
de ce que le mot prone ne forme pas une
juste antithèse avec le mot hochets , de ce qu'il y a
quelque prétention à l'esprit dans la pensée , prétention
déplacée lorsqu'il est question du bon homme , je
crois que ce mot prône manque de justesse , car assurément
si quelque chose ressemble à un prône , ce n'est
point une fable de La Fontaine. Je poursuis , et j'engage
M. de Guerle à revoir la phrase suivante : « Ingénieux
emblême du pouvoir de l'éloquence et de la poësie , ces
sirènes aimables , vertueuses séductrices , qui nous caressent
pour nous rendre meilleurs , et dont la chaste
violence triomphe par le plaisir du monstre de la barbarie.
» J'avoue qu'en lisant cette fin ma perception a
échoué . Je l'engage encore à revoir ces deux lignes :
« Alexandrie , ville heureuse ! puisses-tu rompre un jour
la rigueur de tes destinées et tromper les fureurs d'Omar! »
Je doute que l'on puisse dire rompre la rigueur de
ses destinées . Il fera peut-être bien aussi de restituer à
Gilbert ce qui lui appartient dans ce passage : « Armé
des verges de la satire , Lucile le premier Jouette d'un
vers sanglant le ridicule en vogue et le vice en crédit. »
M. de Guerle est assez riche de son propre fonds pour
ne rien emprunter aux autres , et je suis même étonné
qu'avec le goût dont il est doué il ait pu reproduire *
512 MERCURE DE FRANCE ,
une expression qui dans Gilbert même n'offre qu'une
image dont tout lecteur délicat est révolté. Je ne vojs
pas d'ailleurs pourquoi il arme Lucile de verges puisque
c'est d'un vers sanglant qu'il fouette. J'ajouterai qu'il
était inutile en parlant devant de jeunes écoliers de rappeler
un usage maintenant aboli dans les écoles , et
après leur avoir montré Lucile comme un fouetteur ,
de leur offrir dans Horace un fouetteur encore en disant :
<«< Modèle unique de tous les tons , Horace excelle à la
fois et dans cet art difficile de corriger les sots en flagellant
leurs semblables , etc. » Enfin , et c'est heureusement
pour moi la dernière observation critique que
je vais soumettre à M. de Guerle , je suis fâché qu'il se
soit permis cette plaisanterie froide et usée : « Si Juvénal
invite à souper son ami , Juvénal ne lui promet pas un
service somptueux ( c'était le souper d'un poëte ) . » Sans
remonter jusqu'à Virgile et Horace , qui étaient assez,
riches pour donner de bons soupers à leurs amis , il est
des poëtes aujourd'hui qui font très-bonne chère. Ce
n'est pas le plus grand nombre , j'en conviens , mais.
pourquoi reprocher aux autres ou leur pauvreté honorable
ou leur douce médiocrité ? Pourquoi du moins en
faire un sujet de raillerie ? M. de Guerle ne sait -il pas
que la fortune ne vient pas toujours au-devant du mérite
, que le mérite dédaigne souvent ses faveurs , qu'il
abandonne à l'intrigue et à la cupidité le soin de les
mendier, le bonheur de les obtenir , et que tandis qu'elles
vont solliciter dans les bureaux , ramper dans les antichambres
, solitaire et tranquille dans ses foyers modestes
, il préfère à tout l'or qu'elles convoitent le plaisir
de se consumer en veilles laborieuses ?
Voilà quelques taches , si toutefois je n'ai pas été trop,
sévère ; mais que sont-elles en comparaison de tout ce
qu'il y a de vraiment très-louable dans le Discours de
M. de Guerle ? Les pages même où elles se trouvent
pour la plupart ne peuvent avoir été écrites que par
un littérateur aussi instruit que judicieux ; elles contiennent
sur les grands écrivains des siècles anciens et
modernes des jugemens qui , en général , sont énoncés
avec autant de goût que de précision , et décèlent une
érudition qui , si elle semble parfois un peu prodiguée.
NOVEMBRE 1807 :
313
parce qu'elle fatigue la mémoire du lecteur , est du moins
fort peu commune . Aussi me garderai-je de laisser en
quelque sorte M. de Guerle aux prises avec la critique.
J'ai blâmé quelques mots dans son exorde , que je m'en
dédommage en citant quelques-uns des beaux traits de
sa péroraison .
« Que sert aux Gengis- Kan , que sert aux Tamerlan
d'avoir dompié l'Asie ? Ils opposaient des barbares à
des barbares dans la nuit de l'ignorance , et leur triste
célébrité , pareille à ces torches funèbres qui luisent
auprès des morts , ne nous montre leur mémoire qu'à
travers des décombres et des tombeaux .
,
» Tels ne seront pas vos destins , illustres Médicis
race féconde en savans , en guerriers ; vous dont le sang ,
recommandé par les lettres encore plus que par les
armes , donna des pontifes à l'église , des souverains à
l'Italie et des reines à la France ! Par vous le génie
fugitif devant l'Alcoran , recouvra dans Florence l'évangile
et la paix , et l'Etrurie moderne eut sa moderne
Athènes. Par vous , Rome crut revoir ses anciens beaux
jours les jardins sacrés du Vatican et ses voûtes pontificales
devinrent , sans se profaner , le nouveau temple
d'Apollon et des Muses ; et fameux par les chants du
Trissin, de Sannazar et de Vida , de l'Arioste et du Tasse,
le siècle de Léon X rivalisa avec les siècles d'Alexandre
et d'Auguste.
» Vous aussi , vous rayonnerez purs et sans nuages
aux yeux de la postérité , rois , honneur de la France !
ô Charlemagne ! ô Louis XIV ! vous qu'elle proclama
l'un et l'autre son flambeau dans la paix et son épée
dans les combats ! »>
L'orateur fait ici dans une page éloquente l'éloge de
çes deux monarques , et le termine par un très - bel
hommage adressé au héros qui les a tous deux effacés.
Je ne dis plus qu'un mot. M. de Guerle est déjà connu
par différentes productions pleines d'érudition et d'esprit
: il est auteur d'un recueil d'Elégies pleines de grâce ,
et ce Discours lui assure un nouveau droit à l'estime
des amateurs.
V.
314 MERCURE DÉ FRANCE ,
HISTOIRE De Bertrand DU GUESCLIN , comte de
Longueville , connétable de France ; par M. GUYARD
DE BERVILLE , Chez Dehansy , libraire , rue de Sorbonne.
LORSQUE j'annonçai une nouvelle édition de la Vie
de Bayard , par M. Guyard de Berville , je témoignai
le regret qu'on n'eût pas aussi réimprimé l'Histoire de
du Duesclin , par le même auteur. Quelques jours après
je reçus un exemplaire de cet ouvrage , imprimé depuis
quelques années : j'ignorais l'existence de cette
édition , et je vis avec plaisir que mes désirs avaient été
prévenus. En rendant compte de cet ouvrage , je chercherai
à justifier le jugement que j'avais cru devoir en
porter ; et , suivant le même plan que j'avais adopté
pour la Vie de Bayard , je rapprocherai des peintures
de l'historien , les portraits qui ont été faits de du Guesclin
dans deux tragédies , l'une de M. de Voltaire ,
l'autre de M. de Belloy . Les héros tels que du Guesclin
et Bayard appartiennent peut-être plus à la poësie qu'à
l'histoire . Celle- ci , nécessairement exacte et sévère , ne
peut se livrer à l'enthousiasme qu'inspirent les grandes
actions ; la poësie , au contraire , s'élève à la hauteur de
l'héroïsme , et trouve dans le beau idéal , qui est son
essence , des traits dignes de caractériser ces hommes
rares . Pour en donner un exemple , il suffirait de comparer
le Godefroy de la Jérusalem délivrée , au Godefroy
des historiens .
Deux contemporains de du Guesclin ont écrit sa vie ,
et , ce qui paraîtra fort singulier , ils l'ont écrite en vers.
Ce n'est pas qu'ils aient voulu relever les actions du
héros par des fictions poëtiques : ils ont , à ce qu'il
semble , suivi un usage de leur tems. Vers la fin du
quatorzième siècle , Jean d'Estouteville fit mettre en
prose l'un de ces ouvrages , et l'autre fut oublié. H
parait que jusqu'au commencement du dix - septième
siècle , cette Vie de du Guesclin fut la seule que l'on
connût. Elle fut imprimée en 1618 , par les soins de
Ménard qui , sans corriger la diction , se contenta d'ajouter
quelques détails. La langue étant formée , on
sentit le besoin de lire cet ouvrage dans le style moderne
: du Châtelet le traduisit en 1666 ; mais il se perNOVEMBRE
1807 . 315
mit d'y joindre des circonstances romanesques indignes
de l'histoire. Quelques années après , Lefebvre travailla
sur le même sujet , et donna une vie de du Guesclin ,
sous le titre d'Anciens Mémoires du XIVe siècle. Son
travail est préférable à celui de du Châtelet , parce qu'il
a non-seulement consulté l'ouvrage imprimé par Ménard
, mais parce qu'il a eu connaissance des Mémoires
écrits dans le tems de du Guesclin , et qu'on avait oubliés
, comme je l'ai dit plus haut .
Cet ouvrage , réimprimé en 1785 dans la grande collection
des Mémoires sur l'Histoire de France , était
auparavant devenu très - rare ; et il ne paraît pas que
M. de Berville ait pu le consulter. Il a suivi les Mémoires
de du Châtelet, qui l'ont entraîné dans quelques
erreurs , et qui lui ont fait omettre certains faits intéressans.
Malgré ces défauts que l'on ne doit point attribuer à
la négligence , mais à l'impossibilité où s'est trouvé l'auteur
de se procurer d'autres Mémoires que ceux de du
Châtelet , son ouvrage mérite d'être distingué. Il a fondu
avec art dans son récit toute la partie de l'histoire des
règnes du roi Jean et de Charles V qui se liait à la vie
de son héros.
On voit dans les premiers livres la peinture fidelle
des caractères des deux rivaux qui se disputèrent le
duché de Bretagne. L'intérêt se fixe sur les nobles épouses
de Charles de Blois et du comte de Montfort , héroïnes
qui rendent vraisemblables les personnages de Clorinde
et de Gildipe dans la Jérusalem délivrée. Les livres
suivans offrent des caractères encore plus attachans :
Charles V rétablit la paix et le bonheur dans ses Etats
long-tems déchirés par les guerres civiles et étrangères ;
il parvient après deux règnes flétris par des humiliations
et des défaites à chasser les Anglais de la France .
Plus grand encore par la politique que par les armes ,
il exerce sur ses voisins une influence inattendue . Pierre
de Castille s'était montré l'ennemi de la France ; il partageait
les desseins de Charles - le - Mauvais , qui avait
troublé d'une manière si perfide et si cruelle la régence
du Dauphin. Charles V , trouvant le moyen de soulager
ses peuples en même tems qu'il foudroie ses ennemis ,
316 MERCURE DE FRANCE,
:
envoie contre Pierre ces bandes redoutables qui , licenciées
à la paix , exerçaient des ravages dans les diverses
parties de la France. Du Guesclin est mis à leur tête ,
et marche en Espagne. Ici une nouvelle carrière s'ouvre
à l'historien : son récit offre l'une de ces expéditions lointaines
suivies presque toujours de révolutions importantes
de grands caractères ornent cette scène vrai
ment dramatique. Pierre-le-Cruel , Henri de Transtamare
, le Prince Noir y figurent chacun d'une manière
différente. Enfin après que don Henri est affermi sur
le trône d'Espagne , du Guesclin revient en France où
il obtient l'épée de connétable. Reprenant le cours de
es exploits contre les Anglais , il leur emporte plusieurs
places , et finit par mourir devant Châteauneuf-Randon ,
dont les clefs sont apportées sur son cercueil .
Il faut en convenir , peu de Vies de Plutarque offrent
autant d'intérêt. M. de Berville , sans pouvoir être comparé
à l'historien grec , a cependant quelque chose de
sa naïveté ; mais les efforts qu'il fait pour se rapprocher
de ce grand modèle l'égarent quelquefois. Il prodigue' ,
ainsi que Plutarque , les petits détails et les anecdotes :
heureux s'il pouvait , comme lui , ne choisir que ceux
qui contribuent à faire ressortir les caractères et à pein
dre les moeurs du tems ! On voit au contraire avec
peine que M. de Berville les adopte presque tous sans
examen , et que sa prévention bien excusable pour soh
héros , lui fait croire que tout ce qui a rapport à dù
Guesclin est également intéressant.
}
Ce défaut paraît aussi venir de ce que l'auteur a com
mencé beaucoup trop tard à écrire : au moment où il
donna l'histoire de du Guesclin , il avait plus de soixantedix
ans. A cet âge , si l'on ne s'est pas exercé déjà , on
a ordinairement un style diffus ; on ne peut se garantir
de ce goût pour les détails que montrent les vieillards
dans leurs récits , et l'on ne sait point se renfermer dans
les bornes que le goût prescrit aux historiens. Mais cette
négligence , cet abandon naturel ont leur charme quand
ils ne sont pas poussés trop loin : on doit donc excuser
quelques détails inutiles dans l'Histoire de du Guesclin;
et je ne relèverai que des anecdotes puériles sur lesquelles
la critique la plus indulgente ne saurait se taire.
NOVEMBRE 1807. 517
*
L'enfance de du Guesclin est peinie très -longuement
dans l'ouvrage de M. de Berville. On voit le héros annoncer
des inclinations qui donnent les plus vives inquiétudes
à ses parens. Il est sauvage, brusque , refuse
taute espèce d'instruction , et ne se plaît qu'à livrer des
combats aux enfans des vassaux de son père. Cette conduite
le fait moins bien traiter que ses frères ; il est
même exclu de la table paternelle . Selon M. de Berville
, une religieuse qui sait l'astrologie , prédit à la
mère de l'enfant qu'il deviendra un grand homme , et
s'appuie sur des raisonnemens qui paraissent aujourd'hui
fort ridicules. Si M. de Berville avait eu connaissance
de l'ouvrage de Lefebvre , il aurait vu que cette
prétendue religieuse était une juive qui cultivait les
sciences occultes. Avec une saine critique , il n'aurait
pas adopté cette anecdote qui surement n'a été faite
qu'après coup. Il aurait dû se borner à un mot de du
Guesclin qui lui échappa à un peu plus de six ans . Rebuté
par sa famille , il s'écria : mauvais est le fruict et
rien ne vault qui meurir ne peut ( 1 ) .
L'ouvrage de Lefebvre offre un pronostic beaucoup
plus vraisemblable que celui de la religieuse. On regreile
que cette anecdote ne se trouve pas dans la vie
du héros. Le jeune du Guesclin , fatigué des mauvais
traitemens qu'il recevait dans la maison de son père ,
prit la fuite , et alla se réfugier à Rennes , chez un de
ses oncles. La femme de ce gentilhomme était seule ,
quand le fugitif arriva : elle le reçut fort mal , et l'engagea
à retourner chez ses parens. L'oncle de du Guesclin
qui rentra dans ce moment , n'approuva point cette
vespérie : il représenta à son épouse , poursuit Lefebvre ,
« que les jeunes gens avaient une gourme à jeter , que ces
sortes de saillies se rectifiaient avec l'âge , et que tous
>> ces mouvemens , quoique déréglés dans le commen-
» cement , venant à se tempérer dans la suite , ren-
» daient l'homme capable des plus grandes choses . Il
<< ajouta qu'il ne trouverait pas mauvais que du Gues-
>> clin demeurât auprès d'eux pour en faire leur élève ,
( 1 ) M. de Berville a ainsi rendu cette idée : le fruit qui ne mûrit ja→
mais ne vaut rien ; mais celui qui mûrit tard est toujours bon.
•
518 MERCURE DE FRANCE ,
>> et qu'il se promettait que cet enfant , ayant tant de
» feu , pourrait devenir un jour un grand capitaine ,
>> si on lui laissait suivre le penchant qu'il avait pour
» les armes. » Ces pressentimens , dont les exploits de du
Guesclin montrèrent bientôt la justesse , étaient , je le
répète , beaucoup plus dignes d'être rapportés que les
pronostics de la religieuse.
Du Châteletavait aussi racontéune fable digne du siècle
où furent écrits les premiers Mémoires de du Guesclin .
D'après cette tradition , la première femme du héros
était astrologue comme la religieuse ; et long-tems avant
de l'épouser , elle lui avait prédit ses grandes destinées .
M. de Berville , malheureusement , né s'est pas fait
scrupule d'adopter cette fable.
L'auteur , en s'en rapportant toujours à du Châtelet ,
a raconté comme appartenant à du Guesclin quelques
actions qu'il n'a pas faites. Tel est le stratagême employé
pendant le siége de Rennes pour enlever des vivres
aux Anglais ; ce fut le gouverneur , et non du Guesclin
qui imagina cette ruse de guerre . Tel est encore le
combat contre Troussel : il n'est rapporté par aucun
historien contemporain : seulement il se trouve dans un
roman qui porte le nom du héros ; c'est-là que du Châtelet
l'a pris.
M. de Berville , ayant à peindre un général qui fit
de grands changemens dans l'art de la guerre , aurait
dû donner des notions exactes sur les armes dont on
se servait alors. On n'aperçoit dans son livre aucune
recherche intéressante sur cet objet. En lisant les Mémoires
de Lefebvre , j'ai trouvé un fait assez singulier
dont je crois qu'aucun de nos historiens n'a fait mention.
Il paraît que dans les combats , on se servait quelquefois
du bâton qu'on faisait tourner à la manière des
Bretons. Les Mémoires de Lefebvre parlent d'un Anglais
appelé Folisset qui , après la bataille de Vire , se défendit
long-tems de cette manière , et ne fut vaincu que lorsque
Olivier de Clisson lui coupa son bâton d'un coup de
hache.
Après avoir relevé ces défauts qui ne sauraient détruire
le mérite d'un ouvrage de longue haleine , il est
juste de dire que l'auteur a très- bien peint le caractère
NOVEMBRE 1807 . 319
de son héros . Voici à peu près l'idée qui reste de cette
lecture vraiment intéressante.
Du Guesclin porta au plus haut degré les qualités d'un
chevalier. Dévoré d'une ardeur guerrière , il s'indignait
de son oisiveté pendant les courts intervalles de repos
qui lui étaient accordés ; mais il fut toujours humain
dans un siècle où le courage dégénérait souvent en férocité.
Jamais il n'attaqua une place sans auparavant
parler au gouverneur , et sans lui représenter le péril
auquel il s'exposait . Cette précaution était si peu d'usage
alors que presque tous les gouverneurs lui répondaient
par des railleries insultantes. Commandant des troupes
indisciplinées , s'il ne put leur faire perdre entiérement
le goût du pillage , il empêcha du moins les cruautés
gratuites et les vaincus trouvèrent en lui un protecteur
compâtissant. C'est le témoignage que du Guesclin
se rendait à lui-même dans les derniers momens de sa
vie. « En faisant ses adieux aux vieux capitaines qui
» l'avaient suivi pendant quarante ans , dit le président
» Hénault , il les pria de ne pas oublier ce qu'il leur
» avait dit mille fois , qu'en quelque pays qu'ils fissent
» la guerre , les gens d'église , les femmes , les enfans et
» le pauvre peuple n'étaient pas leurs ennemis . » >>
Du Guesclin fit en France une révolution dans le
militaire. Depuis le règne de Philippe de Valois , les
Français avaient toujours été vaincus en bataille rangée :
cette suite de malheurs venait du peu d'accord des chefs
et de l'aveugle ardeur dont ils étaient animés. N'ayant
que le courage des soldats , sans posséder cet esprit de
sagesse et de calcul qui fait les grands généraux , ils se
seraient regardés comme déshonorés s'ils avaient évité
ou refusé une bataille . Ainsi quelles que fussent leurs
positions , ils donnaient le signal du combat , et les ennemis
ne manquaient pas de profiter de leur imprudence.
Du Guesclin fut le créateur d'une nouvelle tactique.
Jouissant de la confiance de ses soldats , ils sut
mettre un frein à leur ardeur ; ses plans de campagne
furent médités avec profondeur et suivis avec constance.
C'est à cette marche prudente et régulière , substituée
au désordre et à la présomption , que la France dut
les avantages qui donnèrent tant d'éclat au règne de
Charles V.
320 MERCURE
DE FRANCE
,
Du Guesclin , après sa mort , fut honoré d'une distinction
qui jusqu'alors n'avait été réservée qu'aux rois :
son oraison funèbre fut prononcée par l'évêque d'Auxerre.
L'analyse de ce morceau curieux nous a été conservée
par du Châtelet : il est très-douteux que ce dis
cours eût la régularité que l'auteur moderne lui prête ;
cependant l'extrait qu'il en a fait peut donner une idée
des moeurs du tems.
Après l'Offerte , dit du Châtelet , l'évêque monta en
» chaire devant la chapelle des Martyrs pour faire l'o-
>> raison funèbre , et il ne s'acquitta pas motns heureu-
» sement des louanges qu'il devait à la mémoire de son
» héros , qu'à l'obligation d'inspirer à toute la noblesse
» présente , la généreuse émulation d'aspirer à la même
» gloire. Il prit pour thême : Nominatus est usque ad
» extrema terræ : —sa renommée a volé d'un bout du
» monde à l'autre ; et fit voir par le récit de ses grands
>> travaux de guerre , de ses merveilleux faits d'armes ,
» de ses trophées et de ses triomphes , qu'il avait été la
» véritable fleur de la chevalerie , et que le vrai nom
» de preux ne se devait qu'à ceux qui , comme lui ,
» se signalaient également en valeur et en probité. Il
» prit sujet de passer de-là aux qualités nécessaires à la
» réputation d'un vrai et franc chevalier , et s'il relevá
» bien haut l'honneur de la chevalerie , il fit bien con-
>> naître aussi par le discours qu'il fit de son origine , et
» de sa première institution , qu'on ne l'avait pas jugée
» plus nécessaire pour la défense que pour le gouver-
» nement politique des Etats , et que c'était un ordre
» qui obligeait à de grands devoirs , tant envers le roi
» qu'envers le public. Il les exhorta à servir sa majesté
» avec une parfaite soumission , il leur montra que ce
» n'était que par son ordre et pour son service qu'ils
» devaient prendre les armes , et qu'il fallait encore que
>> leur intention fût droite et équitable pour les rendre
>> innocens de tous les malheurs et des cruautés de là
» guerre. Par toutes sortes d'exemples qu'il tira de toutes
>> les histoires , tant saintes que profanes , il leur montra
» qu'il fallait autant d'honneur et de vertu que de va-
» leur et d'expérience dans les armes , pour mériter dans
>> cette
NOVEMBRE 1807. 521
>> cette condition la grâce de Dieu et l'estime des hom-
» mes , et pour être dignes de la réputation du fidèle
» chevalier Messire Bertrand qu'il recommandait à leurs
» prières , et pour lequel il allait achever la messe. »
On ne sera probablement pas faché de comparer ce
morceau d'éloquence de la fin du quatorzième siècle ,
au portrait de du Guesclin qui a été tracé , à la fin du
dix-huitième , dans un discours académique
€
<«< Charles V , dit l'orateur , avait reconnu le général
» dans celui qui , pour le vulgaire , n'eût été qu'un guer
» rier courageux ..... Le connétable , attendu par la
>> nation et redouté par l'Angleterre , ne trompa ni les
» craintes de l'une ni les espéra ces de l'autre. Idole des
» Français , chéri de ceux même de ses ennemis qui
>> avaient assez de mérite pour sentir le sien , né pour
» commander une armée comme Charles pour gouver-
» ner un empire , il joignait à la valeur , à la franchise ,
» vertus chevaleresques de son tems , des talens qui n'en
» étaient pas. Il sut le premier en France assujettir à
>> des combinaisons savantes et à des principes certains
» les opérations militaires livrées jusque-là à une audace.
» aveugle et ignorante . Il donua peu de batailles , et
>> il connut la science d'une campagne ; illustre en ce
» que la gloire de ses actions fut au-dessus de ses di-
>> gnités ; heureux en ce qu'il vécut sous un prince qui
>> sut le connaître et le récompenser . »
J'ai promis de montrer comment deux poëtes tragiques
français ont cherché à tracer le caractère de du
Guesclin : l'éloquence du théâtre convenait peut - être
mieux pour célébrer ce héros que l'éloquence académique.
M. de Voltaire , dans sa vieillesse , fit une tragédie de
Don Pèdre qui est très-inférieure à ses chefs- d'oeuvre.
On n'y trouve plus ce coloris brillant et cette chaleur
entraînante qui lui assurèrent tant de succès. Son but
principal est de soutenir un paradoxe historique. Il veut
réhabiliter la mémoire de Pierre-le-Cruel ; et cependant
la fable de la pièce est entiérement contraire à
l'histoire.
(2) Eloge de Charles V ; par M. de Laharpe .
522 MERCURE DE FRANCE ,
1
1
M. de Voltaire suppose d'abord que Transtamare est å
la cour de don Pèdre , et qu'il dirige les Etats de Castille ,
révoltés contre leur prince . Cette supposition ne peat
s'admettre , parce que don Henri ne reparut plus aux
yeux de son frère depuis la bataille de Navarette , et
parce que jamais les Cortes ne furent assemblés sous le
règne de Pierre- le-Cruel. Les deux princes sont nonseulement
rivaux de puissance , mais ils sont riyaux d'amour.
Une Léonore de la Cerda , qui n'a jamais existé (3) ,
est l'objet de cette passion et préfère don Pèdre à Transtamare.
Du Guesclin arrive comme ambassadeur et
comme général du roi de France : il prend le parti de
Transtamare , et livre une bataille à la suite de laquelle
dón Pèdre périt . Du Guesclin , mécontent de la conduite
de Transtâmare , le dégrade du rang de chevalier. Ce
dénouement est encore plus contraire à l'histoire que
tout ce qui précède : on sait en effet
que Transtamare ,
devenu roi sous le nom de don Henri , accabla du Guesclin
de bienfaits , et que ce dernier , dans un moment
de dégoût , voulut quitter le service de Charles V pour
passer à celui du roi d'Espagne .
M. Guillard , de l'Académie française ( 4 ) , a très-bien
réfuté ce paradoxe que M. de Voltaire soutient dans un
Discours historique et critique qui précède sa tragédie.
Il observe que cette licence de conjecturer au hasard et
sans aucun commencement de preuves renverserait toute
T'histoire ; il montre , dans une dissertation fort étendue ,
que M. de Voltaire s'est trompé ; et il ajoute : < «Enfin
» le témoignage de l'histoire contre Pierre-le-Cruel est
» si constant qu'il fallait peut-être , pour oser l'infirmer ,
» toute l'autorité que donnait la gloire , et tous les avan-
» tages que donnait la philosophie à l'illustre auteur de
» l'Essai sur l'Histoire générale. »
(3) Marie Coronel , femme de la Cerda , fut aimée de don Pèdre ; elle
se réfugia dans un couvent pour se dérober aux persécutions du prince .
Ne s'y trouvant pas en sûreté , elle se déchira le visage , afin de détruire
une beauté qui lui était si funeste . C'est , à ce qu'il paraît , cette femme
que M. de Voltaire rend amoureuse de don Pèdre .
(4 ) Recherches historiques sur Pierre -le -Cruel et Henri de Transtamare.
Euvres de de Belloy. Tome V.
NOVEMBRE 1807. 323
Il est aisé de voir que , d'après la combinaison de M.
de Voltaire , du Guesclin soutenant une mauvaise cause ,
ne peut jouer un beau rôle. Cependant on reconnaît le
peintre de Couci et de Tancrède dans quelques passages
d'autant plus dignes d'être remarqués qu'ils offrent le
mérite d'une grande difficulté vaincue. Dans une scène
assez développée , du Guesclin déclare à don Pèdre les
intentions de Charles V. Le roi de Castille , après avoir
peint la politique qu'il suppose au roi de France , fait
cette question au guerrier : Votre princé est-il juste ?
Du Guesclin répond :
Un sujet doit le croire.
2
Je suis son général , et le sers contre tous
Comme je servirais si j'étais né sous vous .
Je vous ai déclaré les arrêts qu'il prononce ,
Je n'y veux rien changer , et j'attends la réponse .
Donnez-la sans réserve , il faut vous consulter.
Je viens pour vous combattre , et non pour disputer. }
Vous m'appelez soldat , et je le suis sans doute .
Ce n'est plus qu'en soldat que Guesclin vous écoute .
Cédez , ou prononcez votre dernier refus .
Cette réponse est très-conforme aux moeurs du tems ,
et rappelle fort heureusement le caractère de de Guesclin.
tère
M. de Belloy , dont le talent était si inférieur à celui
de M. de Voltaire , a cependant mieux peint ce carac-
, parce que , sans chercher des paradoxes historiques
, il s'en est rapporté aux traditions reçues. Il a
réuni dans le même tableau du Guesclin et le Prince
Noir , ces deux guerriers les plus célèbres de leur tems .
Cette réunion n'a rien d'invraisemblable , parce que
l'auteur , profitant du privilége de la poësie , a prolongé
un peu
la prison du héros français . Ces deux guerriers
s'estiment réciproquement , ils font assaut de grandeur
d'ame , ils s'adressent des complimens qui rappellent
trop Gaston et Bayard , et dont l'excès a été blâmé avec
raison dans cette dernière pièce. Mais ces défauts n'empêchent
pas que le caractère de du Guesclin ne soit
tracé avec beaucoup de vérité . C'est sur-tout sa générosité
et sa bienfaisance que M. de Belloy a voulu peindre.
On sait que du Guesclin , prisonnier du Prince Noir ,
X 2
3.4
MERCURE DE FRANCE ,
refusa les secours que lui offraient les seigneurs de la
cour de ce prince pour acquitter sa rançon , et que ,
croyant trouver chez I i la somme nécessaire , il apprit
que sa femme avait employé presque toute sa fortune
à délivrer d'autres prisonniers, On sait que la princesse
de Galles , femme du Prince Noir , voulut contribuer
à la rançon de ce héros , et que du Guesclin , se jetant
à ses pieds , lui dit : Madame ,j'aurais crujusqu'ici étre
le plus laid de France ; mais je commence à avoir meilleure
opinion de moi , puisque les dames me font de tels
présens. On sait enfin que plusieurs fois du Guesclin
disposa de l'argent destiné à le délivrer pour secourir
ou mettre en liberté des chevaliers qu'il croyait plus
lui. Ces traits si touchans sont rapmalheureux
que
pelés avec beaucoup d'art par M. de Belloy dans une
scèpe entre du Guesclin et le Prince Noir . Ce dernier
s'étonne que le héros français n'apporte pas sa rançon :
Cependant , dites-moi , quelle étrange raison
Vous fait en ces climats revenir sans rançon':
Charles ne doit qu'à võus le salut de la France ,
Et n'a pas de Guesclin payé la délivrance.
DU GUESCLIN.
; C'est moi qui de ses dons fis un juste refus
A l'Etat épuisé ma main les a rendus .
Dans les malheurs publics , un monarque économe
Doit-il prodiguer l'or aux besoins d'un seul homme?
J'ai voulu prendre part à nos communs revers ,
Et par mes propres biens me racheter des fers .
J'allai chercher moi -même au fond de l'Armorique ,
L'honorable débris de ma fortune antique ,
Et des dons de Henri le dépôt précieux ;
Lorsque ma digne épouse , accourant à mes yeux :
« Tu vois , m'a-t-elle dit ; nos guerres intestines
>> Ont rempli nos climats de morts et de ruines :
>> Avant mon triste sort que je n'ai pu prévoir ,
» A la patrie entière j'ai pensé tout devoir.
> Le bien de mes aïeux égal à ma naissance ,
>> Que m'avait conservé leur modeste opulence ,
» Et qu'honora l'amour en l'offrant à Guesclin ,
> Fut le trésor du pauvre et nourrit l'orphelin :
Je leur ai livré tout dans ce tems si funeste :
Ton épée et ton nom , voilà ce qui nous reste .
NOVEMBRE 1807 .
525
• ÉDOUARD.
C'est avoir plus encor que le trésor des rois .
Ah ! sa bonté prodigue a prévenu tes lois ;
Magnanimes époux ,quel bonheur est le vôtre !
Toujours un de vos coeurs fait la gloire de l'autre,
DU GUESCLIN.
Cher prince , vous goûtez ce bonheur souverain .
Votre épouse elle - même , en nous cachant sa main ,
Sous des noms supposés fit compter à mon frère
Cette riche rançon qu'exigeait votre père :
Mon erreur accepta ces secours imprévus ;
Mais trente chevaliers dans Bordeaux retenus ,
Courbés sous l'indigence et respirant à peine ,
Victimes de l'honneur , périssaient dans leurs chaînes :
Je leur ai partagé tout l'or de ma rançon ,
Et par leur liberté je rentre en ma prison.
Ces vers ne sont ni élégans , ni harmonieux ; mais
ils ont du moins le mérite de peindre avec filélité le
noble caractère de du Guesclin.
On a critiqué , avec raison , dans la pièce de M. de
Belloy quelques citations forcées et peu vraisemblables .
Cependant une de ces critiques qui porte sur le principal
ressort de la pièce , paraît peu fondée. On a trouvé
extraordinaire que Transtamare vint sous un déguisement
trouver du Guesclin jusque dans le camp de don
Pèdre. Cette démarche a paru d'une témérité que rien
ne pouvait justifier. Si l'on avait bien connu l'histoire
de du Guesclin , il est probable qu'on ne se serait pas
permis cette critique, Ce héros était prisonnier à Bordeaux
, et enfermé dans un château fort : .Transtamare
parvint dans cette ville déguisé en pélerin , après avoir
fait un long et périlleux voyage : il osa même pénétrer
dans le château où son ami était détenu ; et ce fut là
qu'ils concertèrent la seconde expédition qui mit don
Henri sur le trône. Certainement cette démarche est
encore plus imprudente que celle qu'on a critiquée ;
mais elle est conforme aux moeurs du tems qu'un poëte
tragique ne saurait trop chercher à peindre.
Cette digression sur les deux tragédies de MM. de
Voltaire et de Belloy , m'a un peu éloignée de l'ouvrage
de M. de Berville ; mais elle m'a paru pouvoir contri326
MERCURE DE FRANCE ,
buer à faire connaître du Guesclin. Malgré les défauts
que j'ai cru remarquer dans cette histoire , je pense
qu'elle est supérieure à celle de Bayard , tant pour l'importance
des faits , que pour la manière de les présenter.
On doit donc présumer qu'elle ne sera pas moins
bien accueillie ; et que ceux qui ont voulu connaitre en
détail les actions du chevalier sans peur et sans reproche
, ne seront pas moins empressés de lire la vie du
guerrier célèbre qui le premier , dans le quatorzième
siècle , habitua la France à secouer le joug des Anglais.
M. PETITOT.
"
ÉLOGE HISTORique du générAL D'HAUTPOUL
inspecteur général de cavalerie , commandant la
deuxième division des cuirassiers , grand-officier décoré
du grand cordon de la Légion d'honneur , et
membre du Sénat- conservateur. Chez Arthus-Bertrand
, libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
C'EST un bel et noble usage que de transmettre à la
postérité les actions de ceux qui ont illustré leur påtrie
en la servant. Nous en avons pour garant Tacite
qui , en commençant la vie d'Agricola , son beau-père ,
relève les avantages de cette coutume antique , qui n'a
'pas seulement pour but d'acquitter la dette d'une nation
envers celui qui a bien mérité d'elle , mais qui se
propose encore de porter les autres citoyens à la vertu
et aux talens , par l'attrait puissant de la gloire .
Le chef- d'oeuvre de Tacite paraît avoir servi de modèle
à l'écrivain qui a composé l'Eloge historique du
général d'Hautpoul. Les vertus de l'homme privé y
sont exposées avec simplicité ; les exploits du guerrier
y sont retracés avec énergie ; et le récit des unes et
des autres est entremêlé de réflexions profondes et quelquefois
étendues , qui annoncent une plume exercée
aux plus hautes questions de la philosophie morale et
politique. On nous laisse ignorer quel est cet écrivain :
nous connaissons seulement l'homme honnête et éclairé
qui a su l'engager à élever ce beau monument à la mémoire
du général d'Hautpoul . C'est M. Boilleau , notaire.
NOVEMBRE 1807 . 327
et adjoint au maire du deuxième arrondissement de
Paris. Ami du général , confident de ses affections et
de ses pensées , très-digne lui-même d'être son panégyriste
, il a cru modestement que cette tâche honorable
devait être confiée à une main plus habile que la
sienne , ou du moins plus accoutumée à la composition.
Quelque parti qu'il prit , nous ne pouvions manquer d'avoir
un bon ouvrage , et c'est à lui que doit s'adresser
le tribut tout entier de notre reconnaissance.
L'Eloge du général d'Hautpoul comprend peu de ces
traits biographiques qu'on puisse détacher et offrir à
la curiosité des lecteurs. Il se compase presque entiérement
d'une longue série de beaux faits militaires qui ,
tous racontés avec rapidité et enchaînés les uns aux
autres , et tous aussi brillant à peu près du même éclat ,
embarrasseraient singuliérement le goût et presque la
conscience de celui qui voudrait en choisir quelquesuns
à l'exclusion des autres . D'ailleurs les fastes de notre
gloire militaire , depuis la révolution et sur - tout pendant
les deux dernières campagnes , nous ont assez souvent
entretenus du courage brillant et des services signalés
du général d'Hautpoul. Nous préférons de faire connaître
à la fois la sagesse d'opinion , la fermeté de
caractère de ce général , et les belles qualités du style
de son panégyriste , en citant un des morceaux de
l'Eloge où les unes et les autres se montrent avec le
plus d'avantage. Nous choisirons celui qui nous retrace
le général d'Hautpoul , au commencement de nos troubles
politiques , placé entre une sorte d'honneur imaginaire
qui semblait lui prescrire de partager la conduite
de ceux dont il partageait les prérogatives , et
l'honneur bien plus réel qui lui commandait de rester
d'autant plus attaché à sa patrie , qu'elle était menacée
de plus de maux , et se décidant , en dépit de l'exemple
et du préjugé , pour un parti qui n'offrait encore
- aucune sureté , et qui devait bientôt présenter mille
dangers.
«A l'époque où le général d'Haulpoul parvint au grade
de lieutenant-colonel , commencèrent les troubles qui ont
si long-tems agité la France ; troubles dont il ne faut chercher
la cause que dans l'affaiblissement des institutions de
328 MERCURE DE FRANCE ,
l'Etat ; dans cette espèce de mal-aise et d'inquiétude qu'és
prouvent toujours les peuples trop indiscrètement gouvernés,
dans le mépris des anciennes maximes et de toutes les coutumes
et toutes les croyances dont le fond des moeurs se
compose pour chaque nation; mais sur- tout dans l'exagération
presqu'involontaire d'une foule d'opinions que la fatigue du
passé et l'espérance d'être mieux pour l'avenir , ne manquent
jamais alors de produire .
Les puissances rivales de la France , attentives à profiter
de nos discordes , et se flattant que la chute de notre ancien
gouvernement , et les dissentions terribles qui devaient en
etre la suite , nous laisseraient sans moyens comme sans
énergie pour résister à leurs efforts , méditaient en secret le
partage de notre territoire et de nos dépouilles . La plupart
de ces familles qui , de près ou de loin , empruntaient leur
éclat du trône , séduites par des promesses trompeuses , ou
entrainées par d'imprudentes opinions , avaient abandonné
leur patrie . N'apercevant au - dedans aucune possibilité de
rétablir la monarchie ébranlée de toutes parts , elles s'étaient
persuadées qu'au dehors des secours abondans leur seraient
prodigués , et que , soutenues par des alliances formidables
, il leur serait facile , à l'aide d'une force étrangère ,
de replacer sur sa base ce colosse antique dont il n'était
en son pouvoir d'empêcher la ruine . Dans leur aveugle confiance
, elles ne voyaient pas que le premier besoin des puissances
dont elles imploraient l'appui , devait être de réduire
à un état de faiblesse et d'humiliation durable , cette nation
française toujours si redoutable quand elle est sagement gouvernée
, et qui , dans toutes les carrières qu'il est donne au
génie de parcourir , s'est environnée de tant de succès , de
tant de souvenirs , et de tant de gloire .
pas
» Si dans cette classe , jusque - là privilégiée quelques
hommes sont dignes d'éloges , ce sont ceux sur-tout qui , au
milieu du bouleversement de toutes nos institutions , osèrent
croire au retour de l'honneur national , devinèrent toute la
perfidie de nos ennemis , aperçurent tout le danger de leur
intervention dans nos querelles domestiques , et ne désespérèrent
ni de notre caractère ni de nos destinées .
» Il faut donc louer le général d'Hautpoul de ce que , supérieur
à de dangereuses opinions , il ne pensa pas comme le
plus grand nombre de ceux dont sa naissance lui faisait
tager les prérogatives . »
par
C'est en tirant ainsi d'un sujet particulier d'importantes
considérations générales , et en les revêtant d'un
NOVEMBRE 1807 . 329
style pur , noble et ferme , que ce qui pouvait n'être
que la notice peu intéressante des actions d'un seul
homme , devient un ouvrage vraiment digne de l'áttention
publique,
VARIÉTÉS .
- SPECTALES . - Théâtre de l'Impératrice. Le Volagefixé
continue d'attirer les spectateurs à ce théâtre : cette jolie comédie
est de M. Caigniez , qui a travaillé long-tems pour les
théâtres du boulevard ; mais comme dans notre bon pays de
France il n'y a rien de bien stable , le mélodrame lui-même
est passé de mode , et M. Caigniez qui s'était abaissé jusqu'à
ce genre ( si-tant il y a que le mélodrame soit un genre ) , a
rendu à la scène comique un talent fait pour l'embellir. La
conception du Volagefixé est heureuse , le dialogue brillant
et rempli de traits comiques . Un pareil début avait attiré
sur M. Caigniez l'attention du public . L'auteur qui commence
ainsi , loin d'avoir sujet de se négliger* , doit au contraire
redoubler d'efforts ; car le public est plus sévère pour
le second ouvrage que pour le premier , et sa sévérité est
en raison des espérances qu'on lui a données. Ces réflexions
nous ont été suggérées par la première représentation du
Souvenir de mes premières Amours , comédie en un acte et
en prose , du même auteur , et son second ouvrage ; il n'a
pas obtenu autant de succès que le premier. Loin de nous
la pensée de décourager M. Caigniez , mais il faut dire avec
franchise que l'on attendait de lui une comédie qui répondit
mieux à l'opinion qu'il avait donnée de son talent.
M. Caigniez a prouvé qu'il lui est possible de bien faire ,
et nous ne doutons pas qu'il ne tienne tout ce que promet
un début aussi brillant que le sien.
Le rôle du Volage fixé est joué par Closel d'une manière
très-distinguée ,
VAUDEVILLE.
· Iere représentation de la parodie de Lina.
- Il est plus difficile qu'on ne pense de rendre compte d'une
parodie ; comment en effet donner une juste idée d'un ou
33.0 MERCURE DE FRANCE ,
vrage dont les scènes ont peu de suite et de rapport entre
elles ? On a longuement disserté sur l'utilité prétendue de
la parodie , on l'a même comparée à la critique ; c'était lui
faire beaucoup trop d'honneur ; la critique même sévère
est vraiment utile : elle éclaire et corrige. La parodie au
contraire ne tend qu'à décourager ; elle ne cherche pas à
éclairer sur les défauts ; elle ne veut que ridiculiser , et elle
y réussit quelquefois si bien , qu'elle laisse l'auteur parodié
dans l'agréable incertitude de savoir si c'est aux dépens de
sa personne ou de sa pièce que le parodiste a amusé le
public.
Les auteurs de la nouvelle parodie ont mis en scène tout
ce qui précède l'action dans l'opéra de Lina ; ils l'ont partagée
en quatre années . Dans la première , le public a le
plaisir de voir d'abord le sac de Tolosa , des soldats courir
après des femmes qui se réfugient dans une caverne , et le
comte de Lescars protéger Lina. Au second acte Lina est
chez ses parens , en Béarn : elle leur raconte le sac de Tolosa
, et ce qui en arriva. Cette confidence est interrompue
par l'arrivée du comte de Lescars , qui vient par ordre du
roi épouser Lina . Après quelques petites façons , la demoiselle
donne son consentement ; un notaire qui avait suivi le comte
fait signer le contrat de mariage , mais une méchante comtesse
apporte alors un autre ordre du roi qui enjoint au
comte de Lescars de partir sur le champ pour l'armée , d'y
rester trois ans , et de confier sa femme à son ami Téligny
qui doit passer tout ce tems avec elle dans le château de
Lescars ; chacun obéit.
Le 3 acte ou la 3 ° année , comme on voudra , se passe
dans la châtellenie de Lescars : on y voit Lina bercer un
grand garçon , et Téligny aveugle et invalide allant à la
chasse aux ortolans , afin , dit-il spirituellement , qu'on ne
l'accuse pas de tirer sa poudre aux moineaux . Ces agréables
passes - tems sont terminés par l'arrivée de la méchante
comtesse qui , d'un coup de pied terminant le 3º acte , fait
paraître la décoration du quatrième , et découvre au comte
de Lescars qui arrive , que sa femme , dont il s'est séparé
NOVEMBRE 1807.
531
avant la consommation du mariage , est mère d'un beau
petit garçon qu'elle-même a élevé : de-là colère , explication ,
embrassemens obligés ; et tout finit par un vaudeville .
Cette parodie a obtenu up grand succès. Les auteurs ont
été nommés ; ce sont MM. Dieu-la -Foi et Gersaint , qui paraissent
être exclusivement chargés du soin de faire toutes
les parodies à ce théâtre. Ils ont répandu dans celle - ci beaucoup
d'esprit et de gaité : plusieurs couplets ont obtenu les
honneurs du bis . On aurait désiré que quelques plaisanteries
fussent d'un meilleur ton : ne saurait-on être plaisant sans
être licencieux ?
INSTITUT.--L'Académie française a nommé aux trois places
vacantes dans son sein : MM . Laujon , octogénaire , auteur
de l'Amoureux de quinze ans , et d'un recueil de chansons
en plusieurs volumes ; Reynouard , auteur de la tragédie
des Templiers , et qui a remporté un prix de poësie à l'Académie
française , Picard , auteur de vingt comédies au moins ,
toutes fort gaies , et dont plusieurs ont un véritable mérite
. Ce dernier vient d'être choisi par S. M. pour direc-
-
teur de l'Opéra.
NÉCROLOGIE . Jamais peut-être les lettres et les arts n'avaient
fait , en si peu de tems , des pertes si nombreuses.
Aux hommes de lettres dont la mort a été annoncée dans le
Mercure , il faut ajouter M. Blin de Sainmore , auteur de
la tragédie d'Orphanis , et conservateur de la Bibliothèque
de l'Arsenal ( 1 ) ; M. Gin , ancien magistrat , traducteur d'Homère
; M. Chéron , auteur de la comédie de l'Hypocrite de
Moeurs , traducteur d'un recueil de lettres anglaises sur
l'éducation ; M. Dotteville , autrefois oratorien , l'un des
' meilleurs traducteurs de Tacite .
( 1 ) M. de Treneuil , auteur du Poeme sur les Tombeaux de St.-
.Denis , a succédé à M. Blin de Sainmore dans la place de Bibliothécaire
- Conservateur. Cet auteur , jeune encore , s'est fait avantagensement
connaître parle poëme que nous venons de citer . On apprendra sans
doute avec intérêt qu'il a eerncore dans son porte-feuille , plusieurs ouvrages
du même genre.
532 MERCURE DE FRANCE,
Les arts doivent aussi regretter la perte de M. de Saint-
Aubin , graveur distingué , et de M. le Grand , architecte
qui a beaucoup écrit sur son art . Ce dernier est mort à la
suite d'une longue maladie , à St. -Denis . La restauration de
l'église cathédrale de cette ville lui avait été confiée .
-
SCIENCES. Le fameux docteur Gall , qui a fait tant de
bruit en Allemagne , par sa cranologie , est arrivé à Paris
au commencement de ce mois.
Plusieurs de nos anatomistes ont déjà eu des entretiens
avec lui , et paraissent très -satisfaits de ses connaissances anatomiques
et de son esprit . Il se propose de donner un cours
public , dans lequel il expliquera son systême .
CORRESPONDANCE .-Au Rédacteur du Mercure.-« Monsieur, Depuis
einq ans que j'ai publié un premier Supplément aux Siècles littéraires de
la France , les sciences et les lettres ont fait des pertes qui exciteront long-
-tems les plus vifs regrets . Plus de cent écrivains marquans ont été moissonnés
dans ce court intervalle . Quelques-uns de ces hommes célèbres ,
qui étaient membres de l'Institut , ont reçu un juste tribut d'éloges dans
le moment où on leur a rendu les derniers devoirs ; mais la plupart de
ccs éloges n'ont été imprimés jusqu'ici que dans les journaux , qui , souvent
même , n'en ont donné que l'extrait . Ainsi la mémoire du plus grand
nombre des gens de lettres serait condamnée à l'oubli , si les biographes
ne regardaient pas comme un devoir sacré , celui d'acquitter la dette nationale
envers les écrivains qui ont honoré la France par leurs talens .
En publiant les Siècles littéraires , j'ai contracté l'engagement de déposer
dans cet ouvrage la biographie de tous les écrivains frapçais . Pour
le remplir , j'ai annoncé dans plusieurs journaux , que je m'occupais d'un
second Supplément , et j'ai invité les gens de lettres à me faire parvenir
les renseignemens qu'ils ont sur la vie et les productions des auteurs morts
depuis cinq ans . Permettez , Monsieur , que je me serve de la voie du premier
Journal littéraire français , de celui qui est lu par tous les gens de
lettres , pour leur faire un appel , afin qu'ils daignent concourir au succès
d'une entreprise qui a pour but de conserver dans tout son éclat ,
la gloire que les sciences et les lettres ont répandue et qu'elles répandent
tous les jours sur l'Empire français .
J'ai l'honneur de vous saluer ,
"
N. L. M. DESESSARTS , membre de plusieurs Sociétés
savantes et littéraires , rue du Théâtre-Français ,
.N• 58. D
NOVEMBRE 1807. 533
NOUVELLES POLITIQUES .
( EXTÉRIEUR. )
ÉTATS-UNIS.20 Septembre. -On fait sur toutes les côtes
des États- Unis de grands préparatifs de défense ; an présume
fortement que les dépêches apportées d'Angleterre au général
et à l'amiral , par l'Eolus , contiennent des ordres
pour commencer les hostilités .
-
TURQUIE. Constantinople , 29 Septembre. Le Grand-
Seigneur paraît suivre les mêmes dispositions que son prédécesseur.
Il vient d'ordonner le rétablissement des troupes
connues sous la dénominatian de nizami-gédid. C'est Soliman
aga , ci- devant au service de l'Autriche qui est chargé
de l'organisation de ce corps , d'après le systéme militaire
européen , à l'exception du costume qui sera national .
S. H. vient aussi de sévir avec fermeté contre l'insolence
des janissaires. Une partie de cette milice effrénée ayant insulté
S. H. devant Tophana , et ayant même attaqué sa
suite , fut vigoureusement repoussée . Plus de cinquante janissaires
furent aussitôt après arrêtés et étranglés .
----
L'escadre anglaise s'est éloignée . Lord Paget est retourné
à Malte cet ambassadeur n'a pu réussir dans aucune
de ses négociations.
- Les dernières nouvelles venues d'Egypte , annoncent
que depuis l'échec que les troupes anglaises ont essuyé à
Rosette , elles ont été chassées d'Alexandrie. On connaît
même leur capitulation .
RUSSIE . - Pétersbourg. - Tous les navires anglais qui sont
dans les ports de la Russie , craignent que cette puissance ne
mette incessamment un embargo sur eux ; aussi ils s'empressent
de quîtter ces ports , même sur leur lest .
PRUSSE. Berlin , 24 Octobre. Une société de seize
personnes s'est réunie sous la direction de M. le prévôt de
Haustein , pour fonder un Institut où l'on élèvera les pau334
MERCURE DE FRANCE ,
vres enfans mâles de cette ville . S. M. la reine de Prusse
a envoyé à cet établissement un premier don de cent louis ,
et en conséquence il portera le nom de fondation de Louise.
Le nombre des enfans est déjà de cinquante-quatre .
-- -S. M. le roi de Prusse vient de donner , par une proclamation
, l'ordre à l'autorité maritime de fermer , de la
manière la plus rigoureuse , l'entrée du port de Memel aux
Anglais .
--
Voici les dispositions d'un édit rendu à Mémel par le
roi de Prusse .
>> A compter de la Saint-Martin 1810 , toute espèce de
servitude est abolie dans la monarchie prussienne . Les bourgeois
pourront acquérir des biens nobles , et les nobles se
vouer , sans aucune dégradation , aux occupations et aux trayaux
utiles de la bourgeoisie. Toute distinction n'aura plus
lieu désormais à l'armée entre les nobles et les bourgeois ;
ceux-ci pourront obtenir de l'avancement comme les premiers
. Le bâton est proscrit. Il est expressément défendu de
recourir à ce moyen de punition. »
ROYAUME DE BAVIÈRE . - Augsbourg -Les jésuites d'Augs
bourg ont reçu l'ordre de quitter cette ville dans les premiers
jours de novembre. Ils recevront une pension de 400
florins dans les lieux du royaume de Bavière , qui leur seront
assignés pour résidence , et dont ils ne pourront s'éloigner
sans une permission particulière.
BADE . Manheim , 3 Novembre. Lé lycée qui sera
établi , avec l'approbation de S. A. R. le grand-duc de Bade ,
à Manheim , pour l'éducation des enfans des trois confessions
, sera ouvert solennellement , et commencera vers le
milieu de ce mois ,
- DANEMARCK. Copenhague , 28 Octobre. Les Anglais
ont réellement abandonné la Séelande , le 20 de ce mois ;
mais leur escadre tient toujours cette île bloquée . Cependant
de nombreux renforts sont déjà passés à Copenhague .
On assure que le Prince royal partira le 30 pour Odensée
et se rendra immédiatement après dans cette ville .
NOVEMBRE 1807. 335
ANGLETERRE . - - Londres , 31 Octobre. - Lord Cathcart ,
commandant les troupes auglaises à Copenhage , est arrivé
à Yarmouth .
- Lord maire a été sur le point de se noyer. Sa barque
a chaviré dans la Tamise : on a eu beaucoup de peine à le
retirer.
HOLLANDE.Leyde , 29 Octobre. Une partie de Leyde
doit déjà son rétablissement aux libéralités de S. M. le roi
de Hollande . Les maisons les moins endommagées sont
reconstruites. On n'a point encore pris de parti pour celles.
qui ont été entiérement renversées. Il est question cependant
d'élever à leur place de vastes casernes et d'y placer
une nombreuse garnison pour ranimer le commerce de cette
malheureuse ville . Il se tient aujourd'hui une assemblée de
la magistrature , à l'effet de vérifier la liste des personnes
qui ont souffert du désastre de Leyde . Cette liste contient
déjà deux mille trois cents et quelques noms.
ROYAUME D'ITALIE. Milan , 26 Octobre. Par décret
du 16 de ce mois , S. A. I. le Vice-Roi a permis aux habitans
de l'Albanie et de la Dalmatie de cultiver toute
espèce de tabacs.
( INTÉRIEUR. )
-La Cour des comptes a été installée jeudi 5 novembre ,
à midi , dans le local occupé par la commission de comptabilité
, cour de la Sainte -Chapelle . S. A. S. le prince architrésorier
de l'Empire , a présidé la séance , et a reçu le serment
des membres de la Cour. M. Garnier , procureur impérial
, a , dans un discours éloquent , mis sous les yeux de
chaque membre , les obligations que lui imposent , nonseulement
la confiance de notre auguste Souverain , mais la
mémoire des magistrats illustres qui ont siégé dans l'enceinte
qui leur est destinée.
Le premier président , M. Barbé-Marbois , a répondu par
un discours noble et touchant , dans lequel il a appelé l'admiration
générale sur les déterminations sages et bienfaisantes
de S. M. , et où il s'est particuliérement félicité des
336 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1807 .
nouveaux rapports que ses fenctions lui donnent avec S. A..S .
le prince archi-trésorier.
Son Exc. Mohib-Effendy , ambassadeur de la Sublime.
Porte , a présenté le 1er de ce mois à S. M. l'Empereur
et Roi , ses nouvelles lettres de créance. L'audience a eu
lieu avec toutes les cérémonies et formes accoutumées .
Actes administratifs .
Par décret du 3 de ce mois , Mg de Caulaincourt est
nommé ambassadeur de S. M. I. et R. auprès de l'empereur
de Russie . MM. S ' .- Genes , Rayneval et Prévost sont
nommés secrétaires d'ambassade.
-S. M. l'Empereur a chargé le vice-grand-électeur de
suppléer l'archi -chancelier dans les fonctions attibuées à
cette dignité tant que durera son absence , ou jusqu'à ce
que S. M. ait jugé à propos de nommer un vice - archichancelier.
Par décret du 29 octobre , neuf cents élèves , tous fils
de militaires ou de fonctionnaires civils , viennent d'ètre´
admis dans les différens Lycées à la place de ceux qui en
sont sortis depuis un an.
ANNONCES .
Code de Commerce , d'après l'édition originale et officielle de l'imprimerie
impériale , précédé des Discours de MM. les Conseillers - d'Etat ,
auquel on a joint le Titre XXV du Code de Procédure civile , sur la
forme de procéder devant les tribunaux de commerce , er rapporté tous
les articles du Code Napoléon et du Code de Procédure civile , auxquels'
la loi les renvoie ; avec le commentaire sur la forme de procéder devant
les tribunaux de cemmerce suivant les dispositions du Code de Procé
dure civile , et formules de plusieurs actes à faire pour l'instruction des
procès par M. Legras , avocat au Conseil , et l'un des rédacteure et réviseurs
du Code de Commerce ; suivi de la loi sur le taux de l'intérêt de
l'argent. Un vol . in-8° de plus de 500 pages . Prix , 5 fr . , et 6 fr. 50 c.
franc de port. Chez Giguet et Michaud , imprimeurs-libraires , rue des
Bons- Enfans , nº 34.
:
9
ERRATA DU Nº 328.
---- et à
Page 170, ligne 12 , ajoutez un point après le mot classique ;
la ligne suivante , après le mot contemporain , il ne faut
qu'une virgule.
171 , ligne 9, de ce qu'on voit , lisez : de ce défaut qu'on voit.
Idem , ligne 16 , impatient ; lisez impertinent..
178 , ligne 4 , absolument ; lisez : seulement .
N° 329.
Page 260 , ligne 10 , d'Argant ; lisez : Mysis.
( N° CCCXXXI. )
( SAMEDI 21 NOVEMBRE 1807. )
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE .
ÉPITRE A LA GARONNE . - 1807 .
FLEUVE majestueux , qui dans le sein des mers
Vas porter le tribut de vingt fleuves divers ,
De quel étonnement tu frappas mon jeune âge ,
Quand , au sortir des champs , je vins sur ton rivage !
Mille vaisseaux couvraient tes flots silencieux ,
Et leurs mâts , en forêt , s'alongeaient vers les cieux.
Quelques-uns emportés sur ta vaste étendue ,
Déjà dans le lointain échappaient à ma.vue.
Muet , je contemplais , à travers les vaisseaux ,
Ce superbe croissant qui borde au loin tes eaux ( 1 ) ;
Ta rive qu'inondait une foule empressée ;
Des climats étrangers la richesse entassée ;
Enfin ce mouvement et cette activité
Qu'offrait à mes regards une grande cité.
Je voyais à regret approcher la nuit sombre ;
Mais aux premiers rayons qui dissipaient son ombre ;
Je volais sur tes bords : c'est-là qu'un peuple entier
Couvrait de ses travaux un immense chantier.
Sous les coups redoublés de la hache tranchante ,
Du chêne le plus dur la tige , obéissante
Se courbait en vaisseaux ; sur de glissans appuis
S'élèvent dans les airs ces colosses hardis :
On frémit à l'entour ; leur masse épouvantable
(1) Le port de Bordeaux forme un croissant.
Y
DE
5.
cen
SEINE
338 MERCURE DE FRANCE ,
Ne tonehe point la terre , et leur chûte effroyable
Pourrait tout écraser sous leurs flancs spacieux ;
Mais ils sont enchaînés par l'art industrieux .
Cependant , près de là , sur l'algue limoneuse ,
Bouillonne un noir bitume , une gomme onctueuse
Qui , pour les garantir de l'insulte des flots ,
S'étend et se durcit sur les flancs des vaisseaux.
Plus loin , retentissait sur l'enclume bruyante
Les lourds marteaux , forgeant cette masse pesante
Qui , pour braver l'orage éclatant dans les airs ,
Mord de sa forte dent au lit profond des mers.
Ici , c'est l'atelier où le chanvre docile
,
Se changeant en tissu sous la navette agile ,
Forme cette ample voile où frémiront les vents .
O combien ces objets , ces tableaux si mouvans ,
En arrêtant mes yeux occupaient ma pensée
Vers un monde nouveau tout à coup élancée !
Du Dieu qui nous créa j'entrevis les desseins :
Par des noeuds bienfaisans liant tous les humains ,
Il étendit les flots , pour qu'en l'autre hémisphère ,
L'homme navigateur pût visiter son frère ,
Qu'il apportât chez lui mille nouveaux présens ,
Que son climat refuse à ses besoins pressans .
Par un juste retour , et pour fruit de ses peines ,
A son heureux départ de ces terres lointaines ,
Il reçoit leur tribut , biens précieux pour nous
Qui font fleurir nos arts , ou qui flattent nos goûts :
Le duvet d'un arbuste , émule de la laine ( 2 ) ,
Le doux suc d'un roseau (3 ) , la baie américaine (4)
Qui jadis dans Moka réveillait un Muphti ,
Et qui , germant bientôt dans les champs d'Aïti ,
Sur ce sol , vierge encor , prodigua ses largesses ,
Et de la vieille Europe agrandit les richesses.
O Garonne , dis -nous tous les trésors divers
Qui, moissonnés , cueillis au bout de l'Univers ,
Sur tes flots apportés , vont au sein de la France
Par de nombreux canaux répandre l'abondance ?
Dis , quels sont ces fruits d'or sur ta rive exposés ?
Comment nous viennent- ils de deux points opposés ?
Quel climat les produit ? Ah ! qu'entends- je ? ô merveille !
( 2) Le coton .
( 3) Le sucre.
(4) Le cafe.
NOVEMBRE ` 1807 . 339
?
Ces beaux fruits ont mûri dans les champs de Marseille
Et de Riquet enfin je connais les travaux.
Son génie aux deux mers fit étendre tes eaux (5) .
Le vaisseau qui franchit les colonnes d'Alcide ,
Et le bateau léger qui suit ton cours rapide ,
Partis du même point , sont vus , avec transport ,
Par un chemin contraire arriver dans ton port.
Ainsi des élémens triomphe l'industrie !
Poursuis , fleuve superbe , enrichis ma patrie .
De ses pampres Bacchus a couronné tes bords ;
Sur tes plaines Cérès prodigue ses trésors : ·
Nos guérets , nos côteaux , passant notre espérance ,
Pourraient nous affliger d'un excès d'abondance :
Vas nourrir de ces biens vingt peuples moins heureux ;
Vas porter ce nectar à l'Anglais vaporeux .
Si sur le sol français luit un soleil propice ,
De tant de riches dons que l'Univers jouisse.
Mais que dis-je ? O douleur ! de ces biens entassés
Nos celliers sont remplis , nos greniers affaissés .
Tout est sans mouvement , tout languit sur ta rive.
Beau fleuve , quel est donc le pouvoir qui captive
Ces vaisseaux , sans agrès , vieillissant dans le port ?
Tout semble ici frappé du sommeil de la mort.
Lieux jadis si vivans , la sombre inquiétude
Erre seule aujourd'hui dans votre solitude .
D'un florissant commerce interrompant le cours
Quel funeste revers a changé nos beaux jours ?
Ne reviendront- ils plus ces jours de l'opulence ?
Partout règne le deuil , et la triste indigence.
Aigri par le malheur , s'indignant du repos ,
Le nautonier pensif contemple ses vaisseaux :
Quand pourra-t-il franchir les flots de l'Atlantique ?
Mourra-t-il sans revoir ses amis d'Amérique ?
Son oeil impatient se porte sur les mers :
Quel spectacle d'horreur ! dans les flots entr'ouverts
L'avide Léopard , en rugissant de joie ,
Ouvre une large gueule et croit tenir sa proie .
Monstre fatal au monde , après tant de forfaits ,
Il est tems que ton front , insultant à la paix ,
Sous d'équitables lois docilement fléchisse ,
Ou qu'avec ton orgueil ton nom s'ensevelisse .
(5) Canal de Languedoc .
Y 2
340 MERCURE DE FRANCE ,
L'or fut ton talisman , mais le charme est détruit :
De son funeste effet quel peuple n'est instruit ?
Quel peuple sur cet or n'a pas versé de larmes ?
Qu'Albion à son tour connaisse les alarmes .
Jouets de ses fureurs , les peuples outragés ,
De tant de flots de sang vont être enfin vengés .
Déjà l'aigle français , planant sur l'hémisphère ,
D'un foudroyant regard a percé le repaire
Où d'avides marchands , nourris de factions ,
Ne songent qu'à river les fers des nations .
Malgré tous leurs échecs , leur absurde arrogance
Sur la terre et les mers croit tenir la balance ,
Régler tous les Etats , en fixer le destin ,
Quand l'Europe en courroux les vomit de son sein ,
Par l'audace et la ruse ils bravent les deux mondes !
O honte de l'Europe ! ils règnent sur les ondes .
D'un empire usurpé l'éphémère tyran
Bientôt reconnaîtra que le vaste Océan
Des peuples de la terre est le commun domaine.
Et toi , beau fleuve , toi , qui fécondas ma veine ,
Le vainqueur de Friedland assurera les droits ;
Tu reprendras ta gloire en coulant sous ses lois .
M. CH.-MAUR . Fé , élève
du Lycée de Bordeaux.
LE MOUCHERON .
FABLE.
« LIVRERAS-TU toujours la guerre
Au peuple aîlé des moucherons ?
Quoi ? sans cesse , frisant l'air , les eaux et la terre ,
Happer pour ton plaisir d'innocens bestions !
Eh ! bien ! règne en tyran dans ton vaste domaine ;
Promènes y la mort ; mais sur d'autres que moi :
Aux régions de l'air je dis adieu sans peine ,
S'il s'y faut engraisser pour toi . »
Contre la soeur de Philomèle ,
Ainsi tonnait de loin , tremblant encor de peur ,
Un frêle moucheron échappé par bonheur
Au bec de l'avide hirondelle .
Le transfuge de l'Ether
Sous le chaume d'un pauvre homme
NOVEMBRE 1807. 541
Va droit se mettre à couvert ,
Et s'y case , Dieu sait comme .
Plus d'hirondelle à fuir , qui vous prenne au gobet .
Mais un monstre cent fois plus laid ,
Monstre femelle , aux bras longs et livides ,
Au ventre énorme , au noir corset ,
Dame Araignée , en ces lieux tapissait .
Autre embarras . Partout réseaux perfides ,
Partout piéges tendus aux moucherons timides .
<< Malheureux ! dit le nôtre , où m'allais-je loger ?
Pour nous il n'est ici qu'embûches , que danger ;
Fuyons. » Et , d'une aîle légère ,
L'insecte bourdonnant s'envole , en maudissant
L'impitoyable filandière ,
Et sa toile , toujours fatale à maint passant..
A la ville on est mieux peut -être ;
Il s'y rend . Un palais frappe de loin ses yeux :
Magnifique apparence ; il entre , et de ces lieux
Admire en voltigeant l'or , l'éclat , et le maître .
Le voilà qui s'installe en un brillant salon .
D'abord il s'y tient coi , se fait petit : sait-on
Si l'aragne par aventure
N'ourdirait point sa trame où l'on voit la dorure ?
Mais non de filets point ; donc nul péril ; oh ! non :
Moucheron enfin se rassure ,
"
Puis il se met au large , et gaîment prend l'essor :
<< Ici l'aimable paix règne avec l'abondance ;
Coulons-y nos beaux jours , car il m'en reste encor
Dieu merci ! Nargue aux champs et vive l'opulence ! »
Cependant vient la nuit. Aux plafonds radieux ,
Les lustres suspendus se couronnent de feux :
Par leur éclat au loin les ombres sont bannies .
Vers ces astres nouveaux qu'il contemple enchanté ,
Le fils de l'air s'élance : ... et se brûle aux bougies
Dont l'éclat trompeur l'a tenté .
<< Que l'ignorance est à plaindre !
( Dit-il en mourant ) . Hélas !
Le danger le plus à craindre ,
Est celui qu'on ne craint pas ! »
M. DE GUErle .
ÉNIGME .
Vous savez , mes amis , combien de la louange
Notre amour-propre est altéré ;
342 MERCURE DE FRANCE ,
Et vous n'ignorez pas , non plus , la peine étrange,
Qu'éprouve un monarque obéré
A faire rendre gorge au financier doré .
Voici mon dernier mat en attendant le vôtre :
C'est que , tout bien considéré ,
Je reçois comme l'nn , et je rends comme l'autre.
Mr A. C.
1
LOGOGRIPHE.
2
ON me classe parmi les pénibles travaux ,
A peine l'on m'a fait on cherche le repos ;
Me coupant tête et queue , on doit craindre le reste
Puisqu'un tel animal peut devenir funeste.
Mais laissez dans les bois cet objet de terreur,
Cherchez , dans moi , plutôt une charmante fleur ;
A vos combinaisons la carrière est ouverte 9
Et pouvez faire encore une autre découverte ;
Celle d'un attrayant mais dangereux séjour
Que souvent le dépit fait quitter sans retour.
Trouvez la pièce due à l'art du charronnage ,
Nécessaire au cocher pour se mettre en voyage ,
Une , il faut l'avouer , ne lui suffirait pas
Quand même il ne voudrait n'aller qu'au petit pas.
Pour venir au secours de la triste indigence ,
Je souhaite au lecteur qu'il ait en abondance
Ce qui tient peu de place en ma totalité ,
Et qui seconderait sa générosité.
. CHARADE.
Mon premier , à franchir , n'est rien pour un amant
Mon second offre un fruit doux et rafraîchissant ;
Lorsque de la fontaine on vient voir la naïade ,
Mon tout vous fait tourner les pas vers la cascade.
Mots de l'ÉNIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Coin.
Celui du Logogriphe est Corset , où l'on trouve Corse , cors et cor.
Celui de la Charade est Cou-rage..
NOVEMBRE 1807. 343
LITTÉRATURE. SCIENCES ET ARTS.
( MÉLANGES. )
SUR L'ESPÉRANCE .
L'ESPÉRANCE dont Thalès de Milet disait que c'était ce
qu'il y avait de plus commun à tous les hommes , Bias ce
qu'il y avait de plus doux , Diogène ce qui restait le dernier
dans la vie ; l'Espérance que Platon et Aristote appelaient
le songe d'un homme éveillé , est , dit-on , le contentement
de l'ame que chacun trouve en soi-même , lorsqu'il
pense à la jouissance qu'il doit probablement avoir d'une
chose propre à lui donner du plaisir. C'est sans doute un
pareil contentement qu'éprouvait un des conquérans les plus
célèbres de l'antiquité , lorsque sur le point d'entreprendre
cette guerre fameuse qui décida sans retour du sort de
l'Asie , il distribua toutes ses richesses à son armée , se réservant
l'Espérance . Un grand poëte , dont la France s'honorera
toujours , la dépeint comme ayant été donnée aux
humains avec le sommeil pour adoucir les maux de la vie
comme un soutien dans les travaux et un trésor dans l'indigence
.
» Elle anime nos coeurs , enflamme nos désirs ,
» Et même en nous trompant donne de vrais plaisirs . »
La définir ainsi , lui prêter de tels attributs , c'est la montrer
sous le plus beau jour , mais non sous le plus véritable .
Je conviendrai facilement que l'Espérance est ce qu'il y
a de plus commun à tous les hommes. L'homme est fait de
telle manière qu'il n'est jamais content de son état . Il est
avide de changemens ; se croit-il dans l'abaissement ? il n'a
point de repos qu'il n'en soit sorti ,
<<< Et monté sur le faite il aspire à descendre . »
Ses désirs , ses efforts , ses travaux ont pour but constant
une félicité qu'il se peint à son gré et dont il n'embrassera
jamais la fugitive image . Celui qui est heureux aux yeux
344 MERCURE DE FRANCE,
"
du vulgaire , ne l'est point aux siens propres ; celui qui est
réellement malheureux a rarement assez de grandeur d'ame
pour supporter l'adversité avec le calme du courage . Il est
donc naturel que chacun d'eux espère un changement qu'il
croit propre à faire son bonheur. Par la même raison l'Espérance
ne quitte jamais le coeur humain ; c'est le dernier
sentiment qui s'y éteigne , puisqu'il ne peut rien s'offrir à
l'homme qui soit propre à fixer le mouvement de son ame
et à borner ses désirs . Je ne suis pas plus surpris de voir
un Polycrate fatigué du cours constant de ses prospérités ,
s'indigner contre la fortune obtinée à le favoriser , que d'entendre
ce Rhodien plongé dans un cachot pour avoir déplu
à son tyran par la liberté de ses propos , répondre à son
ami qui lui conseillait de se dérober par une mort volontaire
à des supplices prolongés : tant que la vie subsiste , il
ne faut point se dégoûter de l'Espérance .
Le fondateur de l'Académie et l'oracle du Lycée ont à
juste titre appelé l'Espérance , le songe de l'homme qui
veille. Dans un semblable état , par quelles visions chimé
riques la raison n'est-elle point offusquée ? quelles images.
trompeuses ne viennent pas en foule se présenter à l'ame ?
à quelle agitation , à quel trouble n'est - elle point livrée ?
que peut-elle opérer de réel et d'utile ? Elle remplace l'action
par les projets , la prudence par une vaine confiance ,
la sagesse par le délire , et pendant que son activité s'use
en jouissances idéales , l'occasion des jouissances réelles
s'envole pour ne plus se présenter .
Souvent même le bien qu'elle s'est proposé avec le plus
de probabilité et de fondement lui échappe , parce qu'elle
n'a tenu aucun compte des obtacles et des écueils dans les
quels elle s'est précipitée aveuglément . Caton l'ancien avait
bien raison de dire que cette passion faisait voir petites les
choses qui étaient grandes , et nulles celles qui étaient petites.
Se flatte-t-elle d'une victoire , elle passera par-dessus tous
les motifs qu'il y a de ne point entreprendre la guerre , dẹ
quelque poids qu'ils puissent être . Virgile aurait pu l'ap
peler mauvaise conseillère , à aussi juste titre que la faim.
NOVEMBRE 1807.
345
Toutes les douceurs qu'on peut trouver dans l'Espérance
ne sont donc que de fausses amorces ; mais que dis-je , des
douceurs ! Le témoignage du héros le plus accompli de
Rome vient me prouver que ces prétendues douceurs ne
sont que des peines . En vain on conseillait à César de se
prémunir contre les conspirations en se faisant escorter par
des gardes : il vaut mieux , répondit-il , mourir en une seule
fois que de périr en détail par les angoisses d'une longue
et importune Espérance.
En effet on ne peut point espérer sans craindre ; quiconque
attend des biens redoute des maux . Or le mêlange de deux
affections qui tirent ainsi l'ame en deux sens contraires ,
peut- il s'appeler contentement ? Tu attends des choses avantageuses
, peut- on dire à celui dont le coeur s'ouvre à l'Espérance
; mais incertaines non-seulement quant à leur événement
, mais encore quant à la satisfaction que tu t'en
promets . N'est-ce point une folie de te détacher pour ces
plaisirs imaginaires de ceux que tu peux te procurer sans
inquiétude , dont la jouissance est sous ta main ? Tu espères
ce que tu n'as pas et tu oublies ce que tu possèdes . Tu
te plais , me dis-tu , à vivre dans l'Espérance : ah ! dis plutôt
à y mourir ; car les choses présentes échappent à ceux
qui pensent aux futures , et ceux qui regardent des objets
trop éloignés ne voient pas ce qui est sous leurs yeux. Celui
qui se dispose à vivre demain ne vit pas aujourd'hui ,
et ce dont on attend le commencement n'existe point encore.
Ainsi toute espérance étant l'attente d'un bien absent ,
celui qui espère est privé de ce bien et souffre quelque
mal. En quoi peut- il donc y avoir de la douceur à espérer ?
S'il est doux d'espérer , il l'est donc d'être privé de ce qu'on
désire . Si l'Espérance est délectable , il y a donc du plaisir
à être toujours dans la peine . La torture , les supplices seront
donc une chose douce . Qui oserait avancer et soutenir
un tel sophisme ? Disons plutôt qu'il n'est rien qui tourmente
autant l'ame que l'Espérance , et convenons avec le
sage qu'un espoir perdu est un véritable gain. O Espérance
importune ! c'est par toi que se perpétue la douloureuse
546 MERCURE DE FRANCE ,
sensation des maux qui sans toi finiraient par s'éteindre . Lorsque
Jupiter envoya Pandore aux mortels pour les punir de
ce que Prométhée avait dérobé le feu du ciel , il n'oublia
pas de te renfermer dans le vase qui contenait tous les
maux possibles. A peine ce vase fatal fut - il ouvert , les
hommes qui jusque-là n'avaient point connu le malheur ,
furent accablés de soins , de soucis , de maladies . Tu restas
au fond du vase , non pour les consoler , mais pour éterniser
, pour renouveler sans cesse leurs peines et les faire
succomber sous, l'horrible poids de tous les maux.
La vie de l'homme est trop courte , ses vues sont trop
faibles et trop bornées , il ne connaît point assez l'enchaînement
de toutes les choses qui entrent dans la composition
et dans l'ordre de l'univers physique et du monde moral ,
il ignore trop la nature de ce qui peut contribuer ou s'opposer
à sa félicité , pour qu'il soit fondé à se livrer à l'espérance
, ou à s'abandonner à la crainte. Souvent un accident
dont l'idée seule faisait frissonner d'horreur , a été la
cause d'une félicité réelle ; et combien de fois la posses
sion de ce qu'on espère avec le plus d'ardeur et de constance
, ne fit-elle pas verser des larmes amères ? Que de gens
ont peri par les succès conformes à leurs voeux , et n'ont été
à plaindre que pour n'avoir pas été toujours mécontens ! Si
Pompée , vaincu à Pharsale , au lieu de se réfugier en Egypte
où les probabilités humaines les mieux calculées lui donnaient
un juste espoir de trouver asyle et secours ; si Pompée,
cédant à la fatalité et fléchissant sous César , n'avait pas conçu
un espoir que Rome et la liberté approuvaient peut-être ,
mais que condamnaient les Dieux , il eût encore vécu ; ou si
ne pouvant vivre avec son vainqueur , il avait de ses propres
mains terminé une vie insupportable et désormais inutile à
Rome , il eût ainsi effacé la honte de Pharsaie ; sa gloire
toute entière l'aurait suivi au tombeau , et il aurait , dans
l'esprit des sages , mérité le nom de grand , dont l'avaient sa
lué le sénat et le peuple romain .
Oh ! que
Caton , cet homme vertueux qui aima mieux être
homme de bien que de le paraître , a bien mieux mérité co
NOVEMBRE 1807. 347
nom de grand ! Renfermé dans Utique où va le poursuivre
la fortune de César , il jugea avec raison que c'en était fait
de la liberté. Ne pouvant survivre à la perte d'un bien aussi
précieux , il veut jusqu'à la fin être maître de lui-même. Il
n'espère ni en la clémence du vainqueur , ni en la vicissitude
des événemens. Une mort volontaire couronnant glorieusement
une vie glorieuse , le soustrait à la honte de recevoir
un pardon , et au regret de voir Rome asservie. Après
la bataille de Cannes ; dans laquelle
L'inexpérience indocile
Du compagnon de Paul- Emile
Fit tout le succès d'Annibal ,
Varon ne désespéra point : il n'avait point une ame assez
grande pour être affecté dignement des dangers dans lesquels
sa présomptueuse témérité avait jeté sa patrie . Son collègue
qui aurait eu la gloire de vaincre le héros de Carthage
, si la direction, suprême des aigles romaines n'avait été
confiée qu'à lui , fut , à la vue d'un si grand désastre , immobile
de honte et de douleur. Varro non desperavit sed
paulum puduit.
L'Espérance , quoi qu'on en puisse dire , ne sera, jamais
que la vertu de ces ames vulgaires .
« De ces ames qu'agite un avenir douteux ,
qui s'imaginent que la nature a des lois particulières propres
à s'accommoder à leurs petites vues , à leurs caprices , que
les Dieux ne doivent être occupés que du soin de leur existence
, et que Jupiter n'est pas juste , s'il ne puise pas pour
eux constamment dans le tonneau des biens , comme si
l'homme devait compter sur des secours étrangers , et n'avait
pas en lui-même tous les principes du bonheur auquel
il peut aspirer.
Quelle plus haute marque de légéreté , disons mieux ,
de
folie , que d'embrasser à la volée toutes les espérances qui
s'offrent à l'imagination , et de s'en nourrir comme si c'était
de vrais biens ! Le sage , celui qui a quelque expérience
des choses , se garde bien de s'engager dans des attentes
chimériques , de s'abandonner à des prétentions frivoles.
348 MERCURE DE FRANCE,
Possède-t-il tous les biens , tous les avantages qui dans l'opinion
sont propres à rendre heureux ? il en jouit avec modestie
, et en y faisant participer tous ceux qui l'environnent.
Il n'a garde de se fatiguer l'esprit en en souhaitant de nouveaux.
Le plaisir est pour lui le seul motif qui le détermine
; mais il veut ce plaisir exempt d'inquiétude , de trouble
et de soucis . Ses jouissances se nourrissent de sentimens qui
le remuent agréablement sans user ses facultés. La volupté
qu'il goûte répand le calme dans son ame , parce qu'elle
n'y excite d'autre émotion que celle qui naît des objets présens.
L'adversité lui a-t-elle imposé son joug de fer ? il sait
qu'avec la vertu , c'est-à -dire , avec la force de l'ame , il
méritera l'estime des hommes , et qu'il pourra même jouir
d'une espèce, de satisfaction intérieure au milieu des peines
et malgré les disgrâces de la fortune . Le témoignage de sa
conscience , celui dont il fait le plus de cas , le dédommage
des maux qu'un sort aveugle verse sur lui . Pourquoi espèrerait-
il d'en voir arriver le terme ? Il n'ignore pas que tout
est soumis aux lois de la fatalité , et que les événemens sont
liés entre eux par une chaîne que rien ne peut ni déranger ,
ni rompre ; il se console en pensant que les maux ne contribuent
pas moins que les biens à la beauté de l'Univers ,
et que de ces contrastes résulte un tout parfait . O destinée
suprême ! s'écrie -t-il , ordonne de moi , je t'obéis avec une
aveugle soumission . On se plaît dans quelque état que l'on
puisse se trouver , pourvu qu'on ne l'empoisonne point par
le tourment de l'espérance . Avec du courage et de la railes
désagrémens de la vie sont d'un poids léger ; avec
de la modération , on prolonge les dons de la fortune ; avec
le travail du corps et l'exercice de l'esprit , on abrége , on
corrige les injustices du sort , et l'on empêche que ses faveurs
constantes ne deviennent insipides . Quiconque saura
se mettre hors de la dépendance des événemens et les placer
sous la sienne , ne sera jamais un objet digne de pitié .
son ,
O fallacieuse Espérance ! tu fis le charme de ma vie lorsque
j'étais dans l'âge où l'illusion suffit au bonheur ! Mais
tu as trop peu tenu les promesses flatteuses dont tụ enivras
NOVEMBRE 1807. 349
mon imagination , ponr que je vive plus long-tems sous ton
empire. En vain tu ferais briller à mes yeux tout l'éclat de
tes rayons. Mon ame désabusée est désormais à l'abri de tes
séductions : mon coeur ne se laissera plus prendre à l'appat
de tes fausses douceurs. Adieu pour jamais ; puisque tu n'as su
faire mon bonheur , je ne tiens plus à toi par aucun noeud.
C'est dans le sein de la sagesse que je vais me réfugier ; j'y
trouverai les biens que tu m'as en vain promis . Je ne m'inquiète
plus quel sera mon dernier jour ; loin de moi l'envie
de chercher ce qu'il n'a pas été donné aux mortels de
connaître. Je me soumets ayeuglément à tout ce qui doit
arriver , soit que Jupiter me prépare encore plusieurs années
de vie , soit que cet hiver doive être le dernier que les
Parques aient à filer pour moi . Tandis que je parle , le Tems
jaloux s'enfuit ; qu'ai-je de mieux à faire qu'à profiter du
jour présent , et à ne plus me fier au lendemain ?
M. AL. B .. • T.
墅
EXTRAITS.
M. CORVIESSAI
SUR LES MALADIES DU COEUR ; par
SART , premier médecin de LL. MM. , professeur de
l'Ecole de médecine de Paris , etc .; dédié à l'Empereur.
Hæret lateri lethalis arundo . VIRGIL .
( NOTICE sur cet ouvrage , par L. J. MOREAU ( de la
Sarthe ) , docteur en médecine , de la Société de l'E
cole de médecine de Paris , etc. ) .
LORSQUE l'ouvrage de M. Corvisart , sur les maladies
du coeur , parut en 1806 , le Mercure , qui alors était
presque exclusivement consacré à la littérature , n'en
fit aucune mention . Nous nous proposons de réparer
cet oubli et de faire connaître , dans la suite , les ouvrages
de sciences auxquels un haut degré d'importance
et d'utilité donnera des droits à l'intérêt et à l'at
tention de toutes les classes de lecteurs.
Quelques personnes pourront blâmer ces incursions
rapides sur le domaine des sciences , et les envisageront
350 MERCURE DE FRANCE ,
:
peut-être comme une violation de territoire qui présente
peu d'avantage la sévérité et l'ennui leur paraissant
inséparables de la philosophie et de toute connaissance
positive ; disposition d'esprit qui , d'ailleurs , n'est pas
aussi nouvelle que l'on serait tenté de le croire , et qui
faisait dire il y a plus d'un demi-siècle à Marmontel
« Il y a des gens qui pensent que la sécheresse est, essentielle
aux ouvrages de sciences , comme il y en a eu
jadis qui ne croyaient pas que l'on pût être philososophe
sans avoir une barbe sale et un manteau déchiré ( 1) . » .
Nous nous occuperons plus tard de l'examen de cette
opinion , et nous y joindrons quelques réflexions relatives
au point de vue sous lequel les ouvrages de science
sont d'un intérêt général , et doivent être considérés
dans tout journal de littérature , dont les rédacteurs et
les lecteurs ont des idées trop saines et trop libérales
pour ne pas rattacher aux lettres l'histoire de tous les
genres de travaux et de découvertes qui honorent le
plus et qui servent le mieux l'humanité .
L'importance de l'ouvrage que nous annonçons , le
nom du grand homme qui a daigné en accepter la dédicace
, et celui de l'auteur que l'on pourrait presque
regarder comme le fondateur de l'enseignement clinique
de la médecine en France , offrent un ensemble de circonstances
qui devaient nécessairement donner beaucoup
d'éclat à la publication de cet ouvrage. Non-seulement
les journaux de médecine et les autres journaux
de science en rendirent le compte le plus favorable ,
mais les feuilles les plus frivoles et les plus éphémères
l'annoncèrent aussi et en firent l'éloge à leur manière .
Pendant quelque tems on parla dans le monde des
maladies du coeur , comme du galvanisme , de la vaccine
, du systême du docteur Gall ; on vit même des
personnes qui , se méprenant sans doute sur le vrai sens
de maladies du coeur , voulaient qu'on les en crût atteintes
, les regardant comme plus honorables ; et un
(1) Voyez dans le Mercure de décembre 1754 , p . 7 , une excellentǝ
dissertation de Marmontel , qui aurait bien mérité d'entrer dans le recueil
de ses OEuvres , et qu'il publia alors sous ce titre : Idée des progrès
de la philosophie en France .
NOVEMBRE 1807 .
351
poëte de province m'écrivit pour me prier de lui envoyer
Î'Essai sur les maladies du coeur , sans doute avec l'espoir
d'y trouver le tableau pathétique des malheurs
et des égaremens de l'imagination et de la sensibilité .
Il suffit d'ouvrir l'ouvrage de M. Corvisart et d'en lire
quelques passages pour se convaincre que les maladies
du coeur , dont il publie la description , sont bien plus
sérieuses , bien plus graves , et que son travail , comme
les livres d'Hippocrate sur les épidémies , est plutôt une
méditation savante sur la mort qu'une exposition de
tableaux agréables et de récits sur des cures merveilleuses
et de traitemens constamment couronnés par le
succès.
Nous avons distingué dans l'ouvrage de M. Corvisart
deux parties bien distinctes , 1 ° . Le recueil de ses observations
sur les maladies organiques du coeur ; 2º . la
doctrine de l'auteur , ou les résultats généraux et les
principes auxquels il a été conduit par ses observations.
Cette seconde partie est presque toute renfermée dans
un excellent discours préliminaire , et dans une suite
de corollaires placés à la fin de l'ouvrage.
Dans son discours préliminaire , M. Corvisart examine
d'abord quelle peut avoir été la cause de la négligence
de la plupart des médecins relativement à l'étude des
maladies organiques ; il la trouve pour les anciens dans
l'ignorance de l'anatomie , et pour les modernes , depuis
le retour des lettres en Europe , dans l'opinion
erronée que la médecine-pratique n'est pas inséparable
de l'anatomie et de la physiologie .
L'altération de nos organes , par l'effet de leur action
et de l'exercice plus ou moins facile de leurs fonctions ,
est un phénomène auquel la plupart des observateurs
n'ont pas daigné s'arrêter , et dont la considération qui
occupe M. Corvisart d'une manière tout à fait neuve ,
peut seule conduire à des idées positives.
En effet , quelle que soit la nature du principe de la
vie , les instrumens qu'il anime sont disposés , par leur
exercice et les offenses extérieures , à des dérangemens
qui constituent avec le tems des maladies organiques ;
ces dérangemens seront proportionnés , dans leur étendue
et leur intensité , à l'imperfection et à la faiblesse
352 MERCURE DE FRANCE ,
relative de l'organisation ; on peut même supposer un
organisme assez défavorable pour ne point se prêter au
développement de la vitalité ; et la nature ne réalise
que trop souvent cette supposition dans les organisations
monstrueuses non viables .
Entre les monstres et le mode d'organisation favorable
à la longévité la plus rare , il existe une foule de défauts
de conformation qui rendent la vie plus laborieuse
moins sûre , plus courte , et dont les résultats marquent
à des époques très-différentes , la dernière heure d'un
grand nombre de personnes.
Les sciences médicales et physiologiques seraient arrivées
à un haut degré de perfection , si elles pouvaient
neconnaître , évaluer ces variétés de l'espèce humaine ,
et déterminer la viabilité de chaque homme , par l'estimation
de la valeur de ses organes , que la nature
semble négliger ou soigner suivant son caprice.
Dans un semblable genre de recherches la précision
mathématique est sans doute impossible ; mais le médecin
exercé , l'observateur doué d'une grande sagacité
physionomique , arrive à des données approximatives ,
et sait bien reconnaître , dans la foule des malades qui
lui demandent la santé et la vie , les personnes que son
art peut conserver , et celles que leur organisation défectueuse
condamne à une souffrance habituelle ou à
une mort prématurée.
Ce serait toutefois une grande erreur si l'on pensait
que
des recherches sur les cadavres ou des observations
sur la marche des maladies , pussent suffire dans
l'étude des maladies organiques en général et dans l'étude
des maladies organiques du coeur en particulier. Il faut
nécessairement y joindre les données d'une physiologie
positive , et même les applications de cette philosophie
lumineuse et sublime qui démêle les rapports du moral
et du physique de l'homme , si bien unis , comme le
dit Montaigne , par étroite couture , et s'entre-communiquant
leurs fortunes.
Le développement et même la cause des maladies organiques
remontent souvent à cette réaction des affections
morales plus ou moins vives sur les organes . Dans
nos grandes cités , les passions , les émotions de tout
genre ,
NOVEMBRE 1807.
353
genre , les variétés sans nombre dans le mauvais emploi
de la vie , empoisonnée par le crime , ou abrégée par les
vices et par les plaisirs , dérangent de mille manières
l'organisation , portent le trouble , le désordre dans se
differentes parties.
DEPT
DE
LA
5.
Le médecin , que des observations et des connaissances
philosophiques ne mettraient pas sur la voie du progrès
et de l'origine de ces désordres , se perdrait nécessaire- cen
ment dans de vaines conjectures.
Dans quelles erreurs plus graves ne serait- il pas entraîné
, si la connaissance approfondie du coeur humairt
et de la physionomique ne servait pas à l'éclairer sur
les maladies feintes , ou sur l'expression exagérée et
trompeuse de la souffrance : source d'erreur , si difficile
à reconnaître , et à l'occasion de laquelle on ne
peut s'empêcher de remarquer , qu'aux difficultés naturelles
et inséparables de la médecine , la société vient
joindre tout ce que ses passions et ses intérêts peuvent
apporter de complications ?
C'est voir de loin et de très-haut sans doute , que de
jeter un semblable coup-d'oeil sur les causes primitives
et secondaires des maladies organiques. M. Corvisart
place à la suite de ces vues , aussi neuves qu'importantes,
un aperçu des principales causes qui rendent les maladies
du coeur si fréquentes , comparativement aux autres
maladies organiques.
L'action même du coeur , et l'étendue de ses liaisons
avec les autres organes , doivent être placées au premier
rang parmi ces causes.
et
Les pulsations de cet organe , depuis le moment de
la naissance jusqu'à celui de la mort sénile à 90 ans ,
sont évaluées à 2 milliards , 258 millions , 240 mille. Du
moins si le coeur exécutait sans obstacle cette énorme
série de mouvemens ; mais tout semble se réunir pour
gêner et embarrasser son action; les changemens qui s'opèrent
dans la poitrine au moment de la naissance ,
qui peuvent si aisément suivre une fausse direction ;
les secousses , les mouvemens et les chocs auxquels le
corps est exposé pendant le cours de la vie ; l'action
d'un grand nombre d'agens nuisibles portés dans l'estomac
ou dans le poumon, les passions convulsives ou
Z
354 MERCURE DE FRANCE ,
concentrées ; les maladies même des autres organes ,
tout semble s'être réuni pour multiplier de la manière
la plus défavorable , les chances des maladies du coeur ;
et l'on ne doit pas être étonné si , la phthisie exceptée ',
ces maladies organiques sont les plus fréquentes : ce
que l'on ignorait avant M. Corvisart , qui a porté dans
leur recherche le double flambeau de l'observation et
de la méditation.
?
Ces considérations générales que nous avons cru devoir
exposer avec quelque détail , sont suivies de différens
articles sur les signes , la marche , le pronostic
le traitement des maladies du coeur , les symptômes qui
distinguent ces maladies , soit aiguës , soit chroniques ,
des autres maladies aiguës ou chroniques de la poitrine ;
les symptômes qui distinguent plus particuliérement les
maladies du coeur , des différens asthmes , des hydropisies
de poitrine .
D'autres questions non moins importantes pour les
médecins , et dont l'examen répand un nouveau jour
sur la pathologie , succèdent à ces différens articles , et
sont examinés avec le plus grand soin dans l'ouvrage de
M. Corvisart . Telles sont les suivantes.
Quels sont les moyens de distinguer l'engorgement
sanguin du foie , qui dépend des maladies du coeur ,
des autres engorgemens du même organe ?
Comment parvenir à ne pas confondre les palpitations
sympathiques , avec les palpitations qui dépendent des
maladies du coeur ?
Quel est l'état des corps des personnes mortes de maladies
du coeur , soit à l'intérieur , soit à l'extérieur ?
Enfin , dans quel état se trouve le sang dans ces corps
des mêmes personnes , et quelle idée doit-on se faire des
concrétions polypiformes du coeur ? ....
Le recueil des observations de M. Corvisart ; c'està-
dire , le fond et le corps de son ouvrage , dont les considérations
générales que nous venons d'extraire , sont
les points les plus élevés ; ce recueil est composé de 76
observations choisies , dans la pratique de l'auteur , et
regardées comme les plus propres à faire connaître nonseulement
les caractères principaux des maladies dont
elles contiennent l'histoire , mais aussi ses phénomènes
accessoires et secondaires.
1.
NOVEMBRE 1807. 355
L'analyse anatomique et physiologique des tissus constitutifs
et des élémens organiques du coeur , a fourni à
M. Corvisart les différens titres sous lesquels il a rangé
ses 76 observations , pour en former la monographie des
maladies du coeur.
Cette Monographie est en conséquence rapportée
quatreClasses de maladies organiques. Savoir : Tere Classe.
Affections des enveloppes membraneuses du coeur.-
Home Classe. Affections de la substance musculaire du
méme organe. -IIIeme Classe . Affections des parties
tendineuses ou fibreuses du coeur. - IVeme Classe . Affections
qui intéressent divers tissus du coeur.
Une cinquième Classe est consacrée aux anévrysmes
de l'aorte.
Celte notice suffira , je crois , pour donner une idée
générale de l'important ouvrage de M. Corvisart ; mais
ce n'est qu'en le lisant attentivement , et comparativement
avec les travaux antérieurement publiés sur le
même sujet , que l'on pourra se convaincre de tout ce
que ce célèbre médecin a ajouté par ses observations et
ses recherches au dépôt des connaissances médicales.
On peut vraiment dire de cet habile praticien , qu'il
instruit autant par son exemple que par ses découvertes,
et qu'en exposant dans son ouvrage ce qu'il a vu et
découvert , il montre comment il faut voir et découvrir.
Ecole de médecine de Paris , 15 novembre 1807 .
.
ESSAI HISTORIQUE , géographique et politique sur
l'Indoustan , avec le tableau de son commerce , pris
dans une année moyenne , depuis 1702 jusqu'en 1770 ,
époque de la suppression de l'ancienne compagnie des
Indes-Orientales ; par M. LE GOUX DE FLAIX , ancien
officier du génie , de la Société Asiatique de Calcutta ,
et de plusieurs Sociétés littéraires et savantes ; avec
carte et quatorze planches. A Paris , chez Pougin ,
libraire , rue St. - André- des-Arcs , nº 39. — 1807 .
L'INDOUSTAN , soit qu'on le considère sous un point
de vue historique , soit qu'on examine le systême à la
Z 2
356 MERCURE DE FRANCE ,
fois politique , philosophique et religieux de ses premiers
législateurs , systême qui , malgré les révolutions , est
encore celui de leurs descendans , soit qu'on juge de la
richesse de son sol par ses productions que des insulaires
ambitieux et avares engloutissent dans leurs magasins ,
mais qui , lorsque la liberté des mers sera une fois reconquise
, redeviendront le partage de tous les peuples
commerçans de l'Europe ; l'Indoustan , dans les circonstances
actuelles sur-tout , mérite une attention particulière
, et l'on ne peut que savoir gré à l'auteur de
cet Essai d'avoir fait imprimer les observations que
vingt ans de séjour dans ce beau pays' , ses conférences
avec les Brames , ses entretiens et ses relations avec les
négocians les plus accrédités , et sa faveur auprès du
célèbre Hyder-Aly-Khan l'ont mis , plus qu'un autre ,
à même de recueillir .
,
Nous laissons aux savans à décider si c'est de la presqu'île
de l'Indoustan , ou du grand plateau de la Tartarie
, comme M. Bailly le conjecture , que la civilisation
et les arts sont descendus pour polir de proche
en proche les autres peuples de la terre : il nous paraît
du moins certain que Bacchus , personnage que l'histoire
revendique à la fable , fut le premier conquérant de
ce pays , et qu'il en rapporta dans la Grèce les premiers
ceps de vigne qu'on y ait plantés . Alexandre
après avoir vaincu Darius et s'être emparé de la Perse ,
fit
passer l'Indus à ses troupes : mais il trouva dans le
courage de Porus et de Taxile une résistance que les
peuples de l'Inde , amollis par leur climat délicieux
n'opposèrent plus à leurs oppresseurs successifs . On sait
avec quelle facilité Gengis-Kan , Tamerlan , Thamas-
Kouly-Khan ont envahi ces fertiles régions ; mais tous
ces usurpateurs , semblablés aux Tartares qui ont fini
par adopter les moeurs de la Chine , se sont soumis à
celles de l'Indoustan. Les Anglais eux-mêmes qui , à peu
de chose près , sont les maîtres de cette contrée , y
deviennent aussi efféminés que les indigènes , et la soif
immodérée de la domination et des richesses est la seule
passion que ce climat si doux et si balsamique ne puisse
amortir dans leur ame. L'Indous doit à son indolence
innée et presque invincible , son amour pour les traNOVEMBRE
1807 . 357
ditions antiques de son pays , pour sa religion , pour
sa philosophie. Il n'invente rien , il ne perfectionne rien ,
mais il ne détruit rien non plus. Ses villes capitales , ses
temples , ses monumens sont les mêmes qu'il y a six
mille ans . Il manufacture les toisons de ses brebis , le
fil de ses cotonniers et la soie de ses vers , comme il les
manufacturait du tems de Brama. Aussi , tandis que
Ninive , Babylone , Palmyre, villes bien moins anciennes
que Calcutta , et Bénarès , n'ont laissé de leur prospérité
et de leur magnificence d'autres monumens que
d'immenses ruines , Bénarès existe encore comme elle
existait lorsque Pythagore la visita. C'est cette stabilité,
cette permanence d'habitudes et de travaux qui rend
leur main-d'oeuvre si sûre dans les détails d'exécution
de leurs schal's , de leurs toiles , de leurs mousselines ,
dans la composition de leur opium , de leur bétel , de
leur essence de rose et de tous leurs parfums . Comme
les lois défendent à un fils d'exercer d'autre profession
que celle de son père , il hérite de tous ses secrets , et
les transmet sans altération à ses enfans . Les mariages
même ne se contractent qu'entre des individus de la
même caste . Ils étendent ce scrupule jusqu'à leurs troupeaux;
et , comme les Arabes , n'unissent leurs étalons de
prix qu'à des jumens de race noble , les Indous , de tems
immémorial , n'ont jamais croisé celle de leurs béliers
et de leurs brebis , et c'est à cet usage qu'ils attribuent
l'inaltérable beauté de leurs laines. Eh ! comment l'Indous
ne tiendrait- il pas à ses moeurs , à son culte , à ses
traditions , lorsqu'il voit que rien ne change autour de
lui ? Et en effet presque jamais la sérénité de son ciel
d'azur n'est troublée . Il faut lire dans M. le Goux de
Flaix la description qu'il fait des campagnes de l'Indoustan
, et sur-tout de celles de la côte du Malabar
qu'arrosent et fertilisent plusieurs rivières. Ce morceau
est embelli de couleurs locales qui prouvent que
l'auteur
l'a écrit sur les lieux , ou qu'il en conserve encore
le plus frais souvenir .
« Entre toutes ces nymphes de l'Indoustan , on re-
» marque , vers le haut de la côte , la rivière de Sou-
>> brémani ; c'est une des naïades enchanteresses de ce
» pays , qui , dans toute l'étendue de son domaine , offre
358 MERCURE DE FRANCE ,
>> mille abris champêtres et délicieux oùse rassemblent le
» paon , au superbe plumage , la tendre tourterelle , jas-
» pée des brillantes couleurs de l'iris ; le boulboul , au
» mélodieux ramage , couronné d'une huppe du plus
> vif incarnat ; enfin le pigeon- paon , paré d'une robe
» d'azur , à l'oeil bleu , appelant d'un roucoulement
» amoureux sa compagne qui , pour lui plaire , épanouit
» sa queue longue et marbrée de violet et de jaune.
>> On voit aussi sur ses rives tortueuses , des campagnes
>> fertiles , des sites pittoresques très-variés , formés par
» des bois d'orangers , des sandaux blancs et rouges ,
>> des citronniers dont le suave parfum se joignant à la
» fleur du pendame , se répand de toutes parts et em-
>> baume l'air au loin dans les vastes plaines que pen-
» dant plus de cinquante lieues de cours la Soubrémani
» parcourt et enrichit de ses eaux douces et fécondes . »
Ce tableau , malgré quelques fautes qui s'y font remarquer
, est tracé avec intérêt. Nous ne croyons point
qu'on puisse dire sandaux au pluriel ; il vaudrait mieux
se servir d'une périphrase , comme des forêts de bois
de sandal. Quoi qu'il en soit , cetté description a de
l'effet , et l'on voit que quant à la manière de peindre ,
la lecture de Paul et Virginie n'a pas été inutile à
l'auteur de ce voyage. Mais quelque beaux que soient
les champs parés de la plus riante verdure , animés par
les concerts de mille oiseaux qui rivalisent de plumage
et de mélodie , ils ne seraient qu'un vain spectacle si
l'homme , et sur-tout sa compagne , n'en faisaient quelquefois
le théâtre de leurs innocentes affections . Suivons
l'auteur dans le portrait qu'il nous esquisse , non de ces
trop fameuses Boyadères que nous soupçonnons fort
Raynal d'avoir flattées dans son Histoire philosophique
et politique , mais des femmes indiennes si modestes et
si timides.
« Cette partie de l'Indoustan , jusques vers les fron-
» tières de la province de Déli , est l'une des plus re-
» marquables par la beauté des femmes ; c'est le pays
>> des grâces , et elles semblent, sous lafigure d'indiennes,
» y avoir irrévocablement fixé leur demeure. L'oeil ne
>> peut se rassasier de les contempler ; mais il ne saurait
» long-tems les fixer , et ne peut jouir qu'un instant
1
559
NOVEMBRE
1807 .
» de ce plaisir ; dès qu'un étranger paraît , soudain elles
» fuient , plus rapides que l'éclair , avec la légéreté que
» Virgile et son aimable imitateur attribuent , dans leurs
>> immortels poëmes , aux Nymphes de Diane , ou aux
» compagnes de la douce Vénus , mais en laissant voir ,
» peut-être comme Galatée , dans leur timide trouble
» et leur fuite précipitée , le désir de se montrer ,
Et fugit ad salices et se cupit ante videri.
» L'oeil le plus vif ne peut alors que rapidement par-
>> courir quelques- unes de leurs formes , mais il les saisit
» avec avidité ; il reconnaît avec surprise , il revoit avec
» un charme indicible ces tailles sveltes et divines qu'on
>> retrouve dans les ouvrages des Praxitèle , des Phidias ,
» et dans les plus belles statues de la Grèce . Tout , dans
» ces femmes , même jusqu'à leur costume , porte l'em-
» preinte d'étres favorisés par la nature et par la beauté
» du climat qu'elles habitent ; car , n'en doutons pas ,
» un beau ciel , un air pur , chaud et serein , contribuent
» autant à développer de belles formes et des traits ré-
» guliers , à donner de l'agilité et de la grâce au corps ,
» qu'à embellir l'imagination et à créer des idées justes ,
>> luminenses et brillantes. Dans un tel climat , la nature
» entière , toujours vierge et toujours féconde , tend sans
» cesse à se montrer dans toute sa pureté et il est na-
» turel de penser que là où abonde l'énergie créatrice ,
» là aussi doivent plus communément se rencontrer les
>> images de la perfection qui lui est propre. »>
M. le Goux de Flaix se plaît à faire le portrait des
femmes indiennes , et il y revient encore avec une sorte
de prédilection , lorsqu'il les peint à peine voilées par
ces schalls si fins de Cachemire , et par ces mousselines
appelées nensouques et mallemoles , qui semblent moins
être un vêtement qu'un air léger et vaporeux qui circule
et se joue autour de leurs charmes.
Il n'est pas étonnant qu'un pays si favorisé des dons
de la nature , qui , à l'exception des mines d'or et d'argent
qui lui manquent , ou qu'on n'y exploite point ,
possède les plus riches productions , parmi lesquelles
les perles et les diamans tiennent le premier rang , qui
pour s'approvisionner n'a pas besoin d'échange , et peut
360. MERCURE DE FRANCE ,
par conséquent se passer des autres régions qui ne peuvent
se passer de lui , ait fini par attirer et concentrer
dans son sein ces mêmes métaux que la nature lui a
peut-être refusés , ou que son indolence lui empêche
d'arracher à la terre , mais que les autres nations , avides
de tout ce qu'il produit , lui apportent en tribut. On jugera
de la masse de numéraire que l'Indoustan a accumulée
et comme engloutie , par les sommes qu'ont dû
certainement coûter les embellissemens du palais des
rois de Lahor , ville qui est actuellement sous la dépendance
des empereurs Mogols . Voici la description que
M. le Goux de Flaix nous donne de la galerie de ce
palais :
« Rien dans le monde n'égale la richesse , la magni-
» ficence de cette galerie du palais de Labor ; sa dé-
» coration surpasse peut-être tout ce que la brillante
>> imagination des poëtes orientaux a composé dans ce
genre ; et le fécond génie de l'auteur des Mille et
» une Nuits , dans ses fantastiques descriptions de ses
» palais de Fées , semble n'avoir qu'ébauché le tableau
» de toutes les magnificences qui se trouvent réunies
» dans celui de Ferokchir ( c'est le nom du roi qui l'a
» fait bâtir ) . Voici le détail des choses merveilleuses
» qui s'y voient :
» Les murs et le plafond de la galerie sont revêtus
» de glaces en cristal de roche , assemblées et réunies
» avec tant d'exactitude et d'art , qu'on les croirait être
» d'un seul jet ; cela seul est d'un prix inestimable , "
» produit un effet surprenant et admirable , et surpasse
toute la richesse des décorations et des ameublemens
» de tous les palais royaux. Une treille aussi étendue
» que cette galerie se développe sur les murs , et garnit
» tout le plafond : elle part de six ceps en or massif ,
» distribués sur les deux longs côtés. Ce travail , en fili-
» grane , est de la plus grande beauté , et l'on ne sait
» ce que l'on doit le plus admirer , ou de la richesse du
» métal , ou du fini de l'ouvrage , ou de l'immense
» quantité de pierres précieuses et de perles que l'on
» y a employées ; car indépendamment de la prodi-
» gieuse quantité d'agathes , d'émeraudes , de rubis , de
>> saphirs qui forment les grappes de raisin , on y voit
NOVEMBRE 1807 .
361
» encore quantité d'autres pierres fines avec lesquelles
» on a figuré des mouches , des abeilles , et toutes les
» espèces d'insectes qui se nourrissent du fruit ou de
» la sèye de sarment ...... Ce superbe ouvrage est arrangé
» avec un goût si exquis , que malgré l'éclat de tant de
» pierreries , dont le jeu est encore augmenté par leurs
>> reflets sur les glaces qui les répètent plusieurs fois , au
» point de donner de la lueur pendant la nuit , elles
» ne fatiguent , n'éblouissent , nine choquent la vue. On
» évalue la somme qu'ont coûté ces ornemens à plus
» de quinze cents millions de francs . »
Nous ne parlons pas du trône qui était dans la principale
pièce de ce palais , et qui fut transporté depuis
à Déli , pour ne point trop charger cet article de citations
. Il nous suffira de dire qu'il est d'une magnificence
-et d'une richesse pour le moins égales à celles de cette
vigne , et nous nous hâtons de passer à la description
de la baignoire du palais de Lahor.
« Cette baignoire est d'agathe orientale , sertie avec
» des lames d'or. Sa forme , presque gigantesque , pré-
» sente la figure d'un de ces bateaux de plaisance dans
» lesquels on se promène sur le Gange et les autres
>> rivières de l'Indoustan , bateaux connus sous le nom
» de bazara , qui ont leur poupe très-exhaussée. On peut
» imaginer , d'après cela , sa prodigieuse capacité : elle
» contient environ huit muids d'eau de rose ; car tel
>> est le raffinement du luxe des Mogols, qui , avant qu'ils ·
» n'eussent fait la conquête de ce pays , menaient la vie
» la plus malheureuse et la plus rude dans leurs stériles
» et agrestes déserts ....... Toutes les autres pièces parti-
>> culières , tant le harem que les salons du palais de
>> Ferokchir , correspondent à la magnificence de cette
galerie ; tous les murs brillent de l'éclat de l'or et du
>> lapis-lazuli dont ils sont incrustés ; le beau granit
>> rouge y parmente les moulures des trumeaux , et
» quelques portions rentrantes , ainsi que les corniches ,
» et ajoute à l'embellissement et à la somptuosité de ce
>> palais. >>
Qu'on juge de la richesse d'un pays où l'on a pu ,
sans l'appauvrir , retirer de la circulation environ quatre
çinq milliards ( car , sans compter le prix de la main362
MERCURE DE FRANCE ,
d'oeuvre , on ne peut pas évaluer à moins l'or seul qu'il
a fallu employer , tant dans le palais de Lahor que dans
celui de Déli , pour tous ces ornemens ) . Ce sont pourtant
les denrées de l'Indoustan qui lui ont valu tous
ces trésors. L'Europe s'est empressée de lui porter tout
son numéraire ; et les mines du Nouveau -Monde suffisent
à peine à cette émigration des métaux les plus précieux.
Les Anglais ont paru sentir plus vivement que .
les autres peuples le danger de cette perte du numéraire.
Las de ne faire que commercer dans l'Indoustan ,
de n'y avoir que des comptoirs précaires , et sur-tout
jaloux des Français qui , sous la brillante administration
des Labourdonnais et des Dupleix , avaient porté la
compagnie des Indes au plus haut point de prospérité
et de grandeur , ils ont voulu renverser notre puissance
dans l'Indoustan pour y élever la leur. Après avoir relégué
les Hollandais à Batavia , les Portugais à Goa et
nous avoir pris Pondichéry , ils n'ont plus voulu se
contenter d'un commerce qui ne leur donnait en échange
de leur or et de leur argent que des parures frivoles et
de vains parfums. A force d'extorsions , de tyrannie ,
ils sont parvenus à se rendre propriétaires des plus belles
provinces de l'Indoustan , et du Bengale presque tout
entier , de sorte que toutes les riches productions de
cet inestimable pays leur appartiennent. Ils les font
recueillir ou ils les recueillent pour leur compte , et les
revendent ensuite plus qu'au poids de l'or aux autres
nations que leur puissance colossale sur mer empêche
d'aller leur disputer leur conquête. Aussi l'or reffue de
leurs riches colonies vers la métropole avec une abondance
et une rapidité extraordinaire , et malgré la perte
des Provinces - Unies de l'Amérique que leur propre
avarice a ravies à leur domination , malgré leur dette
publique qui est énorme , ils sont le peuple le plus opulent
de la terre. Cet état de choses ne peut durer : déjà tous
les ports de l'Europe , où les Anglais trouvaient un débouché
si facile de leurs marchandises d'outre -mer , et
des produits de leurs manufactures , leur sont fermés.
Déjà l'horrible banqueroute les menace au milieu de
leur or , de leurs perles , de leurs diamans , de leurs
toiles , de leurs mousselines , de leurs épiceries , de leurs
parfums.
NOVEMBRE 1807 .
363
M. le Goux de Flaix s'est efforcé d'une manière indirecte
, mais sûre , de diminuer les profits de l'Angleterre
sur les productions qu'elle exporte de l'Indoustan.
Il nous développe , et nous explique dans son second
volume , qui sans doute est moins agréable à lire , mais
beaucoup plus instructif , les procédés que les Indous
emploient dans la culture de leurs cotonniers , dans la
tondaison et la filature des laines de leurs moutons ,
dans le blanchissage de leurs toiles et de leurs mousselines.
Il nous décrit les matières qu'il faut faire tremper
avec ces étoffes dans l'eau qui les lave , pour en
augmenter la souplesse et l'éclat . Comme plusieurs de
nos fabricans cherchent à imiter ces étoffes , et comme
dans nos pacages les plus célèbres , ainsi que dans quelques
cantons de nos provinces méridionales on tâche
déjà de naturaliser , non les moutons du Bengale , mais
les mérinos qui en approchent , et qui ont aussi de
superbes toisons , et les cotonniers qui donnent à l'Indoustan
des fils si superbes et si soyeux , M. le Goux
de Flaix révèle à nos manufacturiers les secrets de ceux
du Bengale , pour qu'ils deviennent un jour leurs dignes
rivaux , et nous fournissent par les progrès successifs
de leur industrie , le moyen de retenir notre or , et de
ne plus le porter aux Indiens , ou aux Anglais dont ils
ne sont que les esclaves . Cette théorie , dont il décrit avec
méthode , clarté et précision tous les détails , peut les
mener à une excellente pratique : et c'est un des grands
moyens d'augmenter nos richesses territoriales . M. le
Goux de Flaix nous invite aussi à naturaliser chez nous
plusieurs graminées , plusieurs plantes exotiques , et plusieurs
arbres indigènes des bords de l'Indus et du Gange,
tels que des palmiers de plusieurs genres , et sur-tout le
cocotier , qu'un poëte décrit ainsi dans les vers suivans :
D'autres ( îles ) baissant leur cintre , et relevant leurs bords ,
Aux avides marchands qui cherchaient des trésors
Montraient le cocotier , honneur de leur rivage ,
Arbre si précieux dans ce climat sauvage ,
Noix chère aux nautonniers , dont le tissu secret
Leur donne une eau limpide , et l'amande et le lait ,
Nourrit et désaltère , et de toute une troupe
Est le mets , la boisson , et l'assiette et la coupe .
364 MERCURE DE FRANCE ,
f
Mais la plante qu'il voudrait sur-tout voir cultiver dans
nos provinces méridionales , est la canne à sucre qu'il
présume , non sans raison , être originaire de l'Indousfan
où elle croît spontanément comme dans les Antilles .
Ces vues , d'un bon citoyen , appuyées sur des connaissances
physiques et locales , et que des essais heureux
peuvent accréditer , ne sont pas des rêves comme ceux
de l'abbé de Saint-Pierre , La culture de la canne à sucre
prospère dans les royaumes de Valence et de Grenade ;
et sous l'ancien régime , le défaut d'encouragement l'a
seul empêchée de réussir dans le Bas- Languedoc et la
Provence.
M. le Goux de Flaix n'est pas entré dans de grands
détails sur les différentes dynasties qui ont successivement
régné dans l'Indoustan, ni sur les invasions , même
modernes , qui ont désolé ces belles contrées . Il s'est
plus étendu sur Typpoo-Saïb , et sur-tout sur le célèbre
Hyder-Aly-Khan , dans la faveur et la familiarité duquel
il paraît avoir vécu . Il s'étend encore avec plus d'intérêt
sur les Checs , maison de commerce et de Banque , fameuse
dans l'Indoustan , qui couvrait , il y a environ
trente ans , de ses comptoirs et de ses flottes , toutes les
mers et tous les rivages de l'Asie , de l'Afrique et même
de l'Europe , et qui fut pour les Indiens du dix -huitième
siècle , ce que Jacques Coeur fut pour les Français du
quatorzième.
L'auteur ne paraît pas toujours d'accord avec Raynal
sur des objets assez importans. Il ne nous appartient
pas de décider entre eux . Souvent on ne regarde
pas les objets du même point de vue , et cela suffit pour
faire varier les opinions. M. le Goux nous paraît juger
avec une grande sévérité le général Lally : il est bien
loin de partager l'opinion de M. de Voltaire sur le gouverneur
de Pondichéry. Peut-être ses liaisons avec M,
de Bussy lui ont elles donné de grandes préventions
contre son rival. Au reste c'est à la postérité à juger ·
en dernier ressort ce grand procès qui est encore sur le
bureau , puisqu'il y a eu deux arrêts contradictoires :
elle aura peut - être devant les yeux , pour éclairer sa
justice , des pièces plus décisives.
Nous regrettons que l'auteur de cet Essai , qui dit
NOVEMBRE 1807 .
365
avoir en de fréquens entretiens avec un Brame , n'ait
pas puisé à cette source , plus de connaissance de la religion
et de la philosophie de ces anciens Gymnosophistes
, qui ont été les premiers maîtres des prêtres de
Memphis et des Mages. Il aurait pu nous donner des
éclaircissemens sur le sanskrit et le veidam , ces deux
monumens primitifs de la langue sacrée dont les Brames
conservent seuls le dépôt . Malgré ces lacunes qui peuvent
être remplies dans une édition subséquente , cet
Essai mérite des encouragemens . Nous invitons l'auteur
à soigner davantage son style qui a quelquefois de l'intérêt
et de l'éclat , mais qui souvent est traînant et incorrect.
Peut-être dans ces régions lointaines qu'il a si
long-tems parcourues , a-t-il perdu ou négligé l'usage
de parler ou d'écrire sa langue. Aujourd'hui qu'il est
de retour parmi ses concitoyens , il peut reprendre l'habitude
de son premier idiôme ; et son ouvrage , qui est
très-bien pensé , gagnera beaucoup à être mieux écrit.
M. MURVILLE.
LE BARDE DE LA FORÊT NOIRE , poëme imité de
l'italien , de M. MONTI , par M. DESCHAMPS , secrétaire
des commandemens de S. M. l'Impératrice- Reine ,
membre de la Légion d'honneur . - Première partie.
A Paris , de l'imprimerie de P. Didot l'aîné. - 1807 . •
On peut d'avance féliciter le poëte et l'historien à
qui l'avenir réserve la tâche glorieuse de chanter les
exploits , d'écrire la vie du héros de ce siècle. Un seul
écueil les attend , c'est qu'en ne disant que la vérité ils
trouveront peut -être des incrédules. Ouvrons , en effet ,
l'histoire , amusons-nous des rêves de la fable , et rapprochons
de Napoléon tous les grands hommes célébrés
par l'une , tous les demi-Dieux inventés par l'autre , et
les Achille , les Thésée , les Alexandre disparaîtront à
côté de l'homme incomparable dont les prodiges ont
éclaté sous nos yeux.
En attendant que les poëtes et les historiens futurs
s'emparent du sujet magnifique que l'âge présent leur
prépare et leur recommande , déjà une foule de poëtes
566 MERCURE DE FRANCE ,
essaient de s'immortaliser en chantant le héros immortel
. Parmi les poëmes que nous voyons journellement
éclore , il en est un que l'on a sur-tout distingué , celui
de M. Monti.
Le sujet qu'il a choisi est la troisième coalition , cette
glorieuse campagne terminée par la bataille d'Austerlitz.
Dans le sein de la Forêt-Noire , dans ces mêmes lieux
oùjadis les Bardes accompagnèrent Charlemagne , habite
encore un de leurs descendans qui , voué à l'étude ,
l'éducation d'une fille chérie , attend pour prendre sa
harpe un conquérant annoncé depuis long- tems et l'égal
de celui que ses pères ont célébré. Le moment est venu ,
le héros des Français s'est éloigné des rives de Boulogne
pour accourir sur celles du Danube . Le Barde Ullin ,
suivi de sa fille qui porte sa lyre prophétique , quitte
sa chaumière , monte sur un côteau , voit les premiers
combats et les chante. Tel est l'objet qui remplit le premier
chant du poëme.
La nuit a succédé à une journée sanglante ; les armées
ne sont plus en présence , mais le théâtre du combat
est couvert de victimes. Ullin brûle du désir de sauver ,
s'il est possible , quelqu'un des braves dont il a vu les
exploits. I descend de la montagne avec sa fille que
son exemple encourage ; ils s'avancent ensemble dans
cette vallée où la lune éclaire un spectacle affreux :
leurs regards se portent sur un jeune guerrier qui respire
encore : c'est un français. Ils étanchent son sang
el parviennent à le conduire jusqu'à leur asyle. Ces
soins ne seront pas perdus. Le jeune homme en concevra
plus que de la reconnaissance , et , par suite
le coeur de la jeune personne ne se sera point attendri
impunément sur la jeunesse , le courage et le malheur.
Cependant le Barde veut savoir quel est le guerrier qu'il
a secouru . Il lui demande des détails sur sa naissance ;
il veut plus , il a combattu lui-même , il aime les récits
des combats , et il invite le jeune français à lui raconter
les hauts faits de son maître . Ses désirs sont remplis
en partie par le récit que commence Térigny et qu'il
n'interrompt que par l'état d'épuisement où l'ont réduit
et ses fatigues et ses blessures.
Tandis que le jeune homme repose , le poëte transNOVEMBRE
1807 . 367
porte son lecteur dans un monde purement idéal , et
fait passer sous ses yeux un spectacle aussi neuf qu'imprévu.
Le résultat de cette scène originale qui remplit
le troisième chant tout entier , est de préparer au livre
suivant un épisode qui amène les récits dont le cinquième
et le sixième chant se composent : l'expédition d'Egypte
et le 19 Brumaire.
Ce court exposé peut donner une idée de la marche
du poëme , ou plutôt des six premiers chants. Est - ce
ainsi qu'Homère , Virgile, le Tasse et Voltaire lui-même
ont procédé ? Le poëte s'est-il élevé à la hauteur de son
sujet ? Sa conception est-elle assez féconde ? Ayant un
vaste espace à parcourir , n'a-t-il , au lieu d'une grande
route qu'il pouvait s'ouvrir , pris que de petits sentiers?
C'est ce que je n'ose décider. Je me bornerai à dire
que le troisième chant est le seul qui m'ait paru vraiment
digne de l'Épopée . Je ne propose , au surplus , que
des doutes , et s'ils étaient de nature à inquiéter M. Monti ,
je l'inviterais pour le rassurer à lire les éloges que lui
donne M. Deschamps , son traducteur , dans une préface
fort bien écrite qu'il a mise en tête de sa version.
Maintenant , je l'avouerai , quelque avantageuse que
fût l'idée que j'avais du talent de M. Deschamps , quelque
plaisir que j'eusse pris souvent à voir la représentation
de ses petites comédies , à lire ses jolis couplets ,
je ne croyais pas qu'il pût , en quittant le luth de Favart
et d'Anacréon , emboucher si facilement la trompette
héroïque . L'imitation qu'il vient de publier , prouve
évidemment qu'il peut aspirer , en poësie , à tous les
genres de succès. Elle offre des tirades excellentes et
une foule de beaux vers . Je citerai d'abord ceux- ci :
Au-dessus de Gunsbourg , de son aîle fatale ,
L'aigle française atteint sa superbe rivale ,
De sa dépouille aux vents livre les vains débris ,
Attache sur son corps ses ongles aguerris ,
Par ses coups redoublés la fatigue , l'étonne ,
Et sur sa double crête ébranlant sa couronne ,
La force de céder , de fuir sous le rempart
Qu'Ulm , infidèle abri , présente à ses regards .
Plein de gloire et certain d'une plus riche proie ,
L'oiseau victorieux sur Alberk se déploie.
368
MERCURE DE FRANCE ,
慶Je n'ai
pas besoin de m'arrêter sur ces vers pour en
faire sentir le mérite. Je passe au troisième chant , où
le poëte original marche appuyé sur la fiction , et a eu
le bonheur de rencontrer un imitateur digne de lui . Il
est question de la prise d'Ulm ; deux monstres s'y étaient
réfugiés.
L'un d'eux était la Peur, l'autre la Lacheté. Mais avant
que la première vînt glacer le courage des Germains ,
elle avait séjourné en Angleterre.
C'est-là qu'elle régnait , c'est-là que chaque jour
Montrant sur l'autre bord le héros de la France ,
Elle animait partout les apprêts de défense .
Nulle borne à la crainte et nul terme aux travaux :
Ici les pins altiers tombent , et sur les eaux
Retrouvant l'ennemi qu'ils bravaient sur la terre ,
Contre les vents encor vont soutenir la guerre ,
Tandis que dans leur sein perfide et destructeur
Se cachent le trépas , le fer et la fureur.
Ailleurs des mâts brisés , des voiles , des cordages
L'art rejoint les débris , répare les outrages ;
Vainement leur vieillesse implorait le repos.
Là , s'élèvent des tours , protectrices des flots ,
Et leur front hérissé d'une double couronne ,
Montre de toutes parts les foudres de Bellone.
Sur les nombreux chemins se presse un peuple entier
Tout agit , chaque port semble un vaste atelier
Où se mêle , au fracas du flot blanchi d'écume ,
Et le cri de la roue et le bruit de l'enclume ,
Le mouvement des mâts , le tumulte des chars ,
Les confuses clameurs de Neptune et de Mars ;
Prodigieux mêlange et d'efforts et d'alarmes ,
Tableau sombre , mais vaste , où l'horreur a ses charmes , etc.
J'invite le lecteur à suivre dans l'ouvrage même le
cours de ce récit. Il est plein de poësie et de talent. Je
lui recommande sur-tout le moment où la Peur entre
chez le ministre britannique alors existant , et la peinture
que fait le poëte , du cortége qui l'entoure. L'imagination
n'y a rien laissé à désirer.
Si je me laissais aller au plaisir de citer , je transcrirais
tout ce que Térigny dit du héros français lorsqu'il
raconte ses exploits. Je me borne à ces seuls vers
En
NOVEMBRE 1807. 360
LA
SE
En lui tout est sagesse , activité , courage :
Il compte moins de jours qu'il n'obtint de succès .
De l'adulation craignant d'offrir les traits ,
La vérité s'alarme en parlant de sa gloire ,
Et cherche à l'affaiblir pour aider à la croire.
Quand le poëte parle ainsi , il fait préndre à la
sie le langage de l'histoire.
J'abrége les détails , et revenant sur le mérite de l'ouvrage
, je dirai qu'on y trouve d'heureuses fictions , des
comparaisons remarquables , une très-belle prosopopée
à l'aide de laquelle la France apparaît à Napoléon , et
le supplie , dans les termes les plus énergiques et les
plus touchans , de quitter l'Egypte , pour venir à son
secours et la sauver ainsi que l'Italie . Le poëte italien ,
dans ces différens passages , semble avoir été inspiré
par le héros qu'il chante , et son traducteur partage
toujours cette noble et féconde inspiration.
VARIÉTÉS .
V.
Les
THEATRE FEYDEAD. Reprise de la Fée Urgèle.
comédiens-sociétaires de ce théâtre font de tems en tems
quelques fouilles dans leur ancien répertoire . Cette opération
est pour eux doublement lucrative ; car si la pièce exhumée
se trouve bonne , et plaît encore au public , comme les auteurs
sont morts depuis long-tems , il s'en suit que le caissier
n'ayant pas de droit à leur payer , la recette lui reste en entier.
Je ne fais cette observation que pour disculper les comédiens
du reproche qu'on leur a adressé de ne pas assez
bien entendre leurs intérêts . Cependant que les sociétaires
de Feydeau ne s'y trompent pas , ils peuvent à la vérité faire
quelques recettes avec certains ouvrages de leur ancien répertoire
, mais les nouveautés seules ( quoi qu'on en dise )
peuvent alimenter leur théâtre pendant toute l'année .
Je suis loin de ne pas reconnaître tout le mérite de la Fée
Urgèle , cet opéra comique , de Favart , est écrit d'une manière
pure et facile , et bien coupé pour la scène ; on l'avait
d'abord attribué à l'abbé de Voisenon , mais je crois que
Aa
DE
cer
370
MERCURE DE FRANCE ,
l'auteur d'Isabelle et Gertrude , des Trois Sultanes , de l'Anglais
à Bordeaux , etc. , etc. , a bien pu faire aussi la Fée
Urgèle. La musique est de Duni , et quoiqu'elle paraisse
aujourd'hui un peu vieille , on entend toujours avec un nouveau
plaisir ces airs d'une mélodie si parfaite : Je vends des
bouquets ; Ah que l'amour est chose jolie ; et Pour un baiser
faut-il perdre la vie. Mais j'oserai dire aussi que l'on renverrait
à l'école un compositeur qui , de nos jours , ferait un
choeur comme celui du second acte :
ᎪᏂ ! que le tems , que le tems est beau ,
Quel plaisir , quel plaisir pour la chasse à l'oiseau.
veut
La Fée Urgèle , protectrice des chevaliers français ,
déroger en épousant le chevalier Robert , et sous les habits.
de Marton , bouquetière , se présente à lui ; Robert qui la
trouve très-jolie , lui propose les vingt écus qu'il a dans sa
valise , l'embrasse et renverse ses fleurs ; pour ce grand crime
le tribunal de la reine Berthe , qui à ce qu'il paraît n'entendait
pas la plaisanterie , le condamne à mort , à moins qu'il
ne devine ce qui plaît aux dames : comme leurs goûts sont
assez variés , le chevalier désespère de remplir la condition
qui lui est imposée , et se prépare à mourir ; mais la Fée déguisée
en vieille femme vient le trouver , lui découvre le
fameux secret , et lui fait jurer foi de chevalier de lui accorder
en retour ce qu'elle exigera de lui ; Robert se présente
au tribunal femelle et déclare hardiment que ce qui
plaît le plus à toutes les femmes c'est de gouverner et d'être
en tout tems maîtresses au logis ; les juges reconnaissent qu'il
a trouvé le mot de l'énigme , il est absous : la vieille se présente
alors , réclame l'exécution de la parole de Robert, et
la cour en cornettes faisant droit à sa demande , lui adjuge
pour époux celui dont elle a sauvé la vie. La Fée après s'être
amusée de la frayeur que cause au chevalier l'agréable
perspective d'un mariage aussi bien assorti , se fait connaître
à Robert et l'épouse.
Il faut savoir gré à Me Gavaudan de la peine qu'elle
s'est donnée pour remettre cet ouvrage à la scène , et tout
en lui donnant les éloges que mérite son zèle, je puis lui dire
NOVEMBRE 1807 . 371
que le rôle de la Fée Urgèle m'a paru trop fort pour ses
moyens. Gavaudan représente bien le chevalier Robert. En
résumé je doute que cette reprise ait autant de succès
celles de Richard , et du Roi et le Fermier.
que
THÉATRE DES VARIÉTÉS . ( Ci-devant Montansier ) . II° représentation
de M. Desortolans .—Il n'y a qu'heur et bonheur en
ce monde. M. Desortolans a été sifflé à la seconde représentation
, et le Tocsin , très -mauvais vaudeville que l'on donnait
ensuite a été applaudi . Je puis bien assurer que je jouerais à
pair ou non celle de ces deux pièces à laquelle je devrais
donner mon suffrage ; je crois même que si j'étais forcé de
choisir , je préférerais M. Desortolans à l'insipide ouvrage
appelé le Tocsin. M. Desortolans est un jeune homme de
Périgueux qui vient à Bordeaux pour y épouser la nièce d'un
vieux marin ; comme le périgourdin est un niais renforcé , il
est de règle que la demoiselle ait un amant , que cet amant
soit aimable et secondé dans ses entreprises par un valet
adroit , tandis que M. Desortolans n'a pour soutien qu'un
Jockey de soixante ans encore un peu plus imbécille que
son maître. Tout l'esprit étant , suivant l'usage , du côté de
l'amant préféré , et toute la sottise du côté du périgourdin ,
le lecteur devine que ce dernier est éconduit : il l'est pour
une grosse bévue , pour avoir fait la cour au valet de son
rival déguisé en fille . Les amans sont unis , heureux , mais
l'auteur ne l'est pas , car malgré Brunet chargé du rôle de
M. Desortolans , en dépit d'une forte cargaison de calembourgs,
la pièce a été sifflée . Ah ! mon Dieu , sur quoi fautil
compter désormais si des jeux de mots et Brunet ne suffisent
plus pour dispenser les auteurs de Montansier d'a- '
voir de l'esprit ? Les habitués de ce théâtre assurent que
cette chûte est l'ouvrage de quelques auteurs qui voudraient
y régner seuls et ne peuvent y souffrir de rivaux.
Je voudrais bien donner une idée de ce que c'est que le
Tocsin , mais l'entreprise est trop forte pour moi , et je conviens
franchement que n'y ayant rien compris , je ne puis en
rendre compte.
Aa 2
572
MERCURE DE FRANCE ,
LITTÉRATURE. LETTRE de feu M. DE RIVAROL à Mme
DE F ** , en lui envoyant du baume de la Mecque ( 1 ) .
**
, 27 octobre 1796 .
MADAME , puisque vous ne m'envoyez pas votre flacon ,
je prends le parti de vous envoyer le mien , d'autant plus
que , réflexion faite , il me reste assez de baume pour
donner tout , pas assez pour le partager :
Voilà ce baume de la Mecque
Dont l'Orient fait si grand cas ,
A qui plus d'une beauté grecque
Doit le secret de ses appas ,
Et qui sans vous ne quittait pas
Le fond de ma bibliothèque.
le
J'ai pourtant hésité à vous l'envoyer , en songeant combien
les propriétés de ce baume vous sont inutiles ;
Car ce n'est point de l'Arabie
Que vous avez reçu cette fleur de beauté
Qui ne vous sera pas ravie : ·
La nature vous fit dans un jour de gaîté ;
Flore depuis vous a servie ,
Et le printems , son député ,
S'est chargé seul de votre vie ;
En si brillante compagnie ,
Je conçois bien en vérité
Que l'on dédaigne ou qu'on oublie
Un ingrédient inventé
Pour les teints de la Géorgie ;
Car au fond l'art le plus vanté
N'est qu'un besoin , et l'industrie
Est mère de la pauvreté.
Votre opulence n'a donc que faire de cet ingrédient ; i
ne vous faut ici drogue ni recette , et j'en suis bien fâché :
Ah ! si vous ne saviez que feindre ,
Si votre éclat n'était que fard ,
Si votre esprit n'était qu'un art ,
(1 ) Cette pièce nous a été envoyée comme inédite . Mais nous savons
qu'elle a été publiée , il y a six ou sept ans dans un Journal peu répandu,
Elle est donc peu connue.
NOVEMBRE 1807. 573
Vous ne seriez pas tant à craindre :
On peut braver les airs vainqueurs
Et les armes d'une coquette ,
Qui n'a pour attaquer les coeurs
Que l'arsenal de la toilette :
Mais vous plaisez sans y penser,
Et votre indolente ignorance ,
Qui ne connaît pas sa puissance
Ne sait que trop bien l'exercer.
pro-
C'est ainsi que vous me faites du mal paisiblement et innocemment
; il est vrai que le baume de la Mecque a la
priété de fermer une blessure en moins de rien , que c'est
avec lui qu'on fait le vrai taffetas d'Angleterre , et que Mahomet
lui doit ses plus grands miracles , mais je vous défie
de vous en servir avec autant de bonheur que lui :
Sachez , vous qui lancez des traits
Dont les atteintes sont si sûres ,
Qu'il n'existé point de secrets
Qui guérissent dé vos blessures .
Voilà donc deux propriétés de ce suc divin aussi inutiles
à vous qu'aux autres ; mais il lui reste encore ( car il faut
que je vante mon baume ) d'être le premier des aromates :
l'antiquité lui donnait le pas sur tous les parfums ;
A ce titre il vous était dû :
Vénus n'en reçut pas de plus doux sur la terre ;
Mais avec vous c'est tems perdu :
Votre divinité sévère
Se moquera de sa vertu ;
Vous encenser n'est pas vous plaire .
A force de parler , je découvre pourtant à cette fameuse
résine une vertu à votre usage ; c'est qu'elle est admirable
pour les poitrines délicates ; songez que vous allez passer
l'hiver au 5º degré de latitude nord : vos poumons pourraient
bien avoir à souffrir de ce froid rigoureux qui va ,
dit-on , jusqu'à fendre les pierres ;
( * 26
Aussi quand vos beaux yeux , à travers vos carreaux ,
Verront , en clignotant sous leurs noires paupières
Nos humbles toits et leurs gouttières
Se charger de Erillans cristaux ;
Quand les belles de ** au fond de hurs traîneaux
MERCURE DE FRANCE ,
Auront placé leurs gros derrières ,
Et qu'elles y seront moins fières
De leurs amans transis que de leurs grands chevaux ;
Quand vous lirez dans les journaux
Que les Naïades prisonnières
Dans leur lit immobile ont suspendu leurs eaux ,
Et que des chars tremblans ont tracé des ornières
Où voguaient d'agiles vaisseaux ;
Lorsqu'un des envoyés des trois Soeurs filandières
Le catarrhe viendra livrer ses fiers assauts
Au lourd habitant des bruyères
Que l'E** arrose de ses flots ,
Alors gardez le coin de vos brûlans fourneaux :
N'allez pas imiter les modes meurtrières
Des épais descendans des Germains et des Goths ,
Qui des deux Océans gardent mal les barrières
Gens qui feraient fort à propos
Nés
S'ils nous empruntaient nos manières ,
Et s'ils nous prêtaient leurs lingots ,
Mais dont les humides cerveaux
pour les fluxions et non pour les bons mots
Ont la pesanteur des métaux
Qu'ont entassés leurs mains grossières ;
Gens qui trafiquent de nos maux ,
Fripons toujours anciens , Fripons toujours nouveaux
Nous volant tout hors nos lumières ;
Qui , se croyant subtils , quand ils ne sont que faux ,
Veulent marcher sous deux bannières ,
Et suivant du calcul les timides lisières ,
Craignent à la fois les panneaux
Des ** , leurs dignes rivaux ,
Et les sanglantes étrivières
Que Paris doit à leurs travaux.
Quand la mort confondant leurs ames financières ,
Les fait enfin passer de leurs sales bureaux
Dans ses étroits et noirs caveaux ,
On les voit cheminer devers leurs cimetières
En uniforme de corbeaux ,
Et descendre à pas lents dans ces tristes carrières ,
A la lueur de cent flambeaux ,
Escortés de porte-manteaux
Dont ils font acheté les pleurs et les prières ,
Et les crêpes , et les chapeaux ;
Malheureux qui sont assez sots
Pour ne décorer que leurs bières ,
"
NOVEMBRE 1807. 375
Et qui sont mieux dans leurs tombeaux
Qu'ils n'ont été dans leurs tanières .
Comme vous n'avez ni leur mauvais goût , ni leurs robustes
fibres , et que vous n'êtes pas femme à vous consoler de la
mort , dans l'espoir que votre enterrement pourra nous ruiner
en édifiant les *** je me flatte que vous laisserez-là ,
"
et leurs courses à chariots découverts , et leurs
leurs visites : songez -y donc ,
;
Le ciel dans sa magnificence
Vous garantit votre beauté
Le Tems qui signa le traité ,
Respectera cette assurance ;
Mais il laissa votre santé
Entre les mains de la Prudence .
repas , et
Si vous n'oubliez pas mes avis , vous ferez fréquemment
un air nouveau avec des fumigations aromatiques ; cet air
artificiel que j'ai opposé avec succès aux brouillards de
Londres , vous sera très-salutaire :
Il vous conservera cette touchante voix
Dont les sons enchanteurs m'ont séduit tant de fois ...
Ce dernier vers est de Zaïre ;
Je n'ai pas craint de le citer ;
On fait très-bien de répéter
Ce qu'on ne saurait mieux dire :
Sans doute quand il fit ces vers brillans et doux ,
Voltaire était prophète et ne peignait que vous.
Au reste , quand vous aurez brûlé , respiré , avalé tout
ce baume , n'allez pas jeter la petite phiole : elle aura un
emploi que vous ne lui soupçonnez guères ; gardez -la , je
vous prie , je pourrai en avoir affaire :
Il faut tout craindre ; on peut tout croire :
Si jamais je perds la raison
Comme le bon Roland , d'amoureuse mémoire ,
Je prétends qu'elle ira loger dans ce flacon ,
Heureuse de troquer la gloire
Contre une si douce prison .
BEAUX-ARTS . - RÉFUTATION sur un point de l'art concer
nant la découverte de la peinture à l'huile.
PARMI les objets rares et précieux dont S. M. l'Empereur
vient d'accroître les fameuses collections de son Muséum
576
MERCURE DE FRANCE ,
on remarque un tableau qu'on attribue à Jean Van-Eyck ,
né à Masseyck vers l'an 1373 , mort à Bruges en 1441. Le
goût dominant de ce tableau se trouvant très-conforme avec
celui que l'on retrouve dans les productions d'Isaël Van-
Mechel , ou Mecken ; de Van-Ouwater , des autres artistes
contemporains qui ont décoré les églises de la Westphalie ,
l'évêché de Munster et d'Osnabruck ; il ne serait pas difficile
de fixer l'époque de ce chef-d'oeuvre d'imitation , d'expression
et de vérités naïves , si l'on formait quelques doutes.
sur son auteur,
Selon la vieille tradition des Italiens , Van-Eyck est le
premier qui a introduit l'huile dans la couleur , et sans
autres preuves authentiques , les historiens lui ont conservé
l'honneur de cette découverte ; mais les recherches qui ont
été faites en Allemagne dans le courant du siècle dernier
le reculent déjà à une époque bien plus éloignée . Ces recherches
sont dues en grande partie au conseiller Ritcher ,
antiquaire distingué , lequel jeta sur cet objet d'assez vives
lumières pour donner matière à une savante dissertation
de M. *** , imprimée à Brunswick, en 1774. Plusieurs années
après M. Mechel fit paraître, dans un nouvel arrangement de
la galerie de Vienne , des tableaux peints à l'huile , dont
le plus ancien date de 1292 , près de cent ans avant la nais-.
sance de Van-Eyck . Il est de Thomas Mutini , gentilhommę
bohémien , et représente en trois compartimens des sujets
de dévotion dans le goût du tems.
Ainsi la peinture à l'huile , dont on retrouve des traces
dans le treizième siècle , n'a passé chez les autres nations
qu'après avoir été pratiquée avec succès par les Flamands ,
principalement par Van-Eyck qui se fit une réputation bien
méritée peu après l'époque de la régénération des beauxarts
en Europe : voilà ce qui a donné lieu aux anciennes
chroniques d'Italie de débiter que ce célèbré artiste était
l'auteur d'une découverte qui surpassait de beaucoup les
moyens plus généralement employés jusqu'alors, et qui d'ailleurs
ouvrait une source intarissable de richesses à l'Univers .
M. GAULT DE SAINT- GERMAIN.
3
NOVEMBRE 1807 . 377
NÉGROLOGIE.
-
NOTICE sur M. BLIN DE SAINMORE.
ADRIEN-MICHEL-HYACINTHE BLIN DE SAINMORE , né à Paris ,
y est mort le 26 septembre 1807. Il était âgé de 64 ans , s'il
faut en croire les journaux. Mais il y a erreur ; car il serait
né en 1743 ; et ce fut en 1752 qu'il débuta dans la carrière
des lettres . Son premier ouvrage est intitulé : La Mort de
Amiral Bing , poëme.
En 1760 , il publia Sapho à Phaon , héroïde ; ce n'est
point une traduction , mais une imitation très-libre de l'héroïde
qu'Ovide a laissée sur le même sujet . Cette héroïde fut
suivie de plusieurs autres : 1760 , Biblis à Caunus ; 1761 ,
Lettre de Gabrielle d'Estrées à Henri IV; 1766 , Jean Calas
à sa femme et à ses enfans.
Deux ans après il fit paraître un recueil de ses héroïdes
sous le titre de Seconde édition ; la troisième est de 1778 ; la
quatrième de 1774 ; cette dernière contenait aussi les deux
pièces suivantes que l'auteur avait publiées dans l'intervalle :
1773. Lettre de la Duchesse de la Vallière à Louis XIV ,
précédée d'un abrégé de sa vie ; 1771. Epître à Racine. Cette
Épître avait été envoyée au concours pour le prix de poësie
à l'Académie française . L'Académie cependant n'eut aucune
connaissance de la pièce . Ce fut cette circonstance qui décida
l'auteur à la faire imprimer.
M. Blin de Sainmore donna , en 1773 , la tragédie d'Or
-phanis en cinq actes et en vers ; elle fut représentée pour la
première fois le 25 septembre , elle eut du succès et a été
réimprimée en 1800 : nous ne savons pourquoi les auteurs
d'une Biographie moderne prétendent que Laharpe avait accordé
son suffrage à cette pièce en disant qu'elle aurait un
vrai talent. Ils ont fait dire à Laharpe ce qu'il aurait dû dire
et non ce qu'il a dit ( voyez sa Correspondance , t . 3 , p . 132 ) .
Laharpe auteur tragique a été plus que sévère pour les auteurs
tragiques ses contemporains .
- M. Blin de Sainmore a été l'éditeur de l'Elite des Poësies
Fugitives. 3 vol . pet . in-12. ( M. Luneau de Boisjermain
ajouta depuis 2 vol . à ce Recueil qui a été imprimé plusieurs
fois. )
378
MERCURE DE FRANCE ,
Voici la liste des autres ouvrages de M. Blin de Sainmore.
1774. Requéte des Filles de Selency à la Reine au sujet de
la contestation qui s'est élevée entre le seigneur et les habitans
de cette paroisse relativement à la fète de la Rose.
1776. Joachim , ou le Triomphe de la piété filiale drame
en trois actes et en vers , suivi d'un Choix de poësies fu
gitives.
1788. Eloge historique de G. L. Ch. d'Herbault patriarche
évêque de Bourges.
An VI. Histoire de Russie , depuis l'an 862 , jusqu'au
règne de Paul Iº , représentée par figures gravées par David
d'après Monnet ,
accompagnées d'un précis historique par
Blin de Sainmore ; 1 vol. in-4° .
Le second a paru en l'an XII.
Plusieurs Recueils et les Almanachs des Muses contiennent
des pièces fugitives de M. Blin de Sainmore . Dans
l'Almanach des Muses de 1765 on trouve Le retour d'Apollon'
, pièce adressée au cardinal de Bernis. Il était difficile
de pousser plus loin la flatterie .
Quelques journaux conttennent différens morceaux de M.
Blin de Sainmore . Le 11 septembre ( 15 jours avant sa
mort ) il fit insérer dans la Revue , des Observations sur la
tragédie d'Inès de Castro , et sur la manière de rendre quelques
passages du rôle d'Inès .
M. Blin de Sainmore avait été historiographe de l'ordre
du Saint-Esprit , et était depuis l'an XIV ; conservateur de
la Bibliothèque de l'Arsenal. Il s'était mis sur les rangs
pour une place à l'Institut quand la mort l'a frappé.
A. J. Q. B.
-
•
NOTICE sur feu M. CHÉRON. L. C. CHÉRON - LABRUYÈRE
, préfet du département de la Vienne , est mort ,
à Poitiers , le 13 octobre 1807 , à quarante-six ans. Nommé
en 1791 député suppléant du départemeni de Seine
et Oise à l'Assemblée nationale législative , il y entra sur le
champ à la place de M. Lebreton qui donna sa démission.
Mis au nombre des suspects en 1793 , il ne recouvra sa
NOVEMBRE 1807 .
379
liberté qu'après le 9 thermidor an II . Eu 1789 , il avait fait
représenter ( le 10 mars ) l'Homme à sentimens , ou le Tartuffe
de moeurs , comédie en cinq actes et en vers , imité de
l'anglais . M. Shéridan , l'un des plus célèbres orateurs du
parlement britannique , est auteur de la pièce originale intitulée
The School for scandal. La pièce fut reprise en
l'an IX et imprimée. L'auteur avait gardé l'anonyme .
En germinal an XIII , cette pièce fut remise sous le titre
de : Le Tartuffe de moeurs , et elle fut alors imprimée sous
ce seul titre avec le nom de l'auteur , qui a été le collaá
borateur de M. Picard dans Duhautcours , ou le Contrat
d'union.
On doit encore à M. Chéron une traduction , la seule
complète , de Tom-Jones ; et celle des Lettres d'Elisabeth
Hamilton sur les principes élémentaires de l'éducation .
M. Chéron était neveu de M. l'abbé Morellet .
A. J. Q. B.
1
NOTICE sur feu M. Desbois. M. Desbois , de Rochefort , ancien
évêque d'Amiens , membre de l'Académie de la Rochelle' , frère d'un médecin
distingué , de même nom , qui a publié quelques ouvrages , vient
de mourir à Paris . Ses funérailles , célébrées avec tous les attributs de la
dignité pontificale , avaient attiré beaucoup de personnes qui se rappelaient
avec attendrissement ses qualités bienfaisantes . On n'a pas oublié
qu'étant curé de Saint-André- des-Arcs , pendant les rigoureux hivers de
1784 et 1788 , M. Desbois convertit eu chauffoirs publics les appartemens
de son presbytère , devenus jour et nuit l'asyle d'une foule de
pauvres et d'ouvriers manquant de travail , auxquels il faisait distribuer
du pain et de la soupe . Pour subvenir à ces dépenses , il vendit sa bibliothèque
, son argenterie , sa montre , donna son linge , ses habits , et
même ceux de ses domestiques , avec promesse de les remplacer dans
des tems plus heureux. Il fonda une maison de charité à laquelle , par
son testament , il lègue encore une somme d'argent .
Devenu évêque d'Amiens en 1791 , un de ses premiers traits , en arrivant
dans son diocèse , fut d'offrir une partie de ses revenus à quelques
anciens chanoines qui refusaient de communiquer avec lui , et qui
se trouvaient dans le besoin . Sa joie fut de voir qu'ils acceptaient ses
dons . Pendant les années orageuses de la révolution , il fut traîné dans
les cachots où languit pendant vingt-deux mois . Pour l'humilier davantage
, on l'avait placé avec d'infames prostituées . Il fut désolé de ce
raffinement de cruauté. - M. Desbois a fourni plusieurs morceaux dans
380 MERCURE DE FRANCE ,
l'Encyclopédie par ordre de matières , entr'autres , l'article Cimetière ,
dans lequel il réclama fortement contre l'abus des inhumations dans les
villes et dans les églises . Des gens riches qui prétendaient , même après
leur mort , ne pas être confondus avec le vulgaire des pauvres humains
voulaient être enterrés dans telle ou telle chapelle . C'était un source
de revenus pour les fabriques et le clergé ; il fallait donc s'attendre à
rencontrer des obstacles qui n'arrêtèrent pas le zèle de M. Desbois . Il démontra
l'abus d'un usage qui , sous prétexte de respect pour les morts ,
compromettait la santé des vivans , provoqua la suppression de tous les
cimetières placés dans l'intérieur de Paris , et concourut efficacement à
les faire établir hors des barrières . Ces idées utiles sont consignées dans
l'article de l'Encyclopédie qu'on vient de citer.
Les honneurs funèbres rendus à M. Desbois , qui rappelaient la dignité
dont il était revêtu et les vertus qu'il avait pratiquées , forment un contraste
frappant avec les outrages prodigués par des ecclésiastiques frénétiques
de Nancy , à un homme non moins vénérable que M. Desbois
c'est l'ancien évêque de cettê ville , et membre de l'Académie , M. Nicolas ;
dont on a lu une Notice nécrologique dans la Revue. Le maire ,
le commandant
, les membres de l'Académie et 12000 personnes assistaient au
convoi de cet homme de bien qui emporte leur estime et leurs regrets .
Si l'on ne nomme pas les coupables qui jusque dans le tombeau poursuivent
celui dont le crime est d'avoir fait , dix ans plus tôt , un acte de
soumission aux lois , que d'autres ont fait dix ans plus tard , ils doivent
savoir gré de la réticence. Bornons -nous à dire que là où n'existent pas
la justice , la eharité , là n'existe pas la vérité. G.S ,
NOUVELLES POLITIQUES .
RUSSIE. www
( EXTÉRIEUR. )
-
Pétersbourg , 14 Octobre. D'après un manifeste
de S. M. l'Empereur , toutes les milices convoquées à
l'occasion de la dernière guerre ont été dissoutes , et les
armes de ces troupes déposées dans les arsenaux . Tout
homme tué ou mort pendant la durée de la campagne ,
sera compté au propriétaire de la terre à laquelle il appartenait
comme une recrue qu'il aura fournie , et départie
sur la première levée .
-
ESPAGNE. - Madrid , 1er Novembre. On n'a pas lu sans
étonnement , dans les dernières feuilles publiques , les détails
d'un complot dont les annales sanglantes de l'histoire offrent
NOVEMBRE 1807 .
581
"
peu d'exemple. Le fils du roi d'Espagne , le prince des Asturies
, est accusé d'être le chef d'une conspiration qui
devait ôter la vie à son père . Cette conspiration a été heureusement
découverte , et le prince est arrêté. Le 31 octobre ,
il a été lu dans une séance extraordinaire , tenue par les
membres des différens Conseils , une adresse de Sa Majesté
Catholique. En voici les principaux traits : « Je vivais tran-
» quille au sein de ma famille quand une main inconnue
» me dévoile le plus énorme plan , le plus inattendu qui se
>> tramait contre ma personne dans mon propre palais . Ma vie
>> était une charge pour mon successeur qui , préoccupé ,
» aveuglé , et abjurant tous les principes de la religion et
» de l'amour filial , avait adopté un plan pour me détrô-
» ner . J'ai voulu m'assurer par moi - même de la vérité
» de ce fait . L'ayant surpris dans mon appartement , j'ai
>> mis sous ses yeux les chiffres d'intelligence qu'il recevait
» des malveillans. J'ai appelé à l'examen le chefdu Conseil ,
» je l'ai associé aux travaux des autres ministres pour qu'ils
» prissent avec la plus grande diligence leurs informations.
» Il en est résulté la connaissance de différens coupables
» dont l'arrestation a été décrétée. »
Depuis ees mesures , le prince des Asturies a écrit à S. M.
Catholique des lettres pleines de soumission , où il témoigné
le plus profond repentir et dans lesquelles il invoque la
clémence de son père . S. M. n'a pas pu tenir contre la
voix de la nature , il a pardonné à son fils . Voici la copie
de la lettre par laquelle le roi accorde ce pardon :
―
« En conséquence des lettres de mon fils , et à la prière
» de la reine , mon épouse bien-aimée , je pardonne à mon
» fils , et il rentrera dans ma grâce dès que sa conduite me
» donnera des preuves d'un véritable amendement dans ses
» procédés . J'ordonne aussi que les mêmes juges qui ont
» entendu dans cette cause depuis le commencement , la
>> continuent , et je leur permets de s'adjoindre d'autres col
» lègues , s'ils en ont besoin ; je leur enjoins , dès qu'elle sera
» te : minée , de me soumettre le jugement , qui devra être
» conforme à la loi , selon la gravité des délits et la qualité
>> des personnes qui les auront commis ; ils devront prendre
» pour base , dans la rédaction des chefs d'accusation , les
582 MERCURE DE FRANCE ,
» réponses données par le prince dans l'interrogatoire qu'il
» a subi ; elles sont paraphées et signées de sa main , ainsi
» que les papiers , écrits aussi de sa main , qui ont été saisis
» dans ses bureaux. Cette décision sera communiquée à mes
» conseils et à mes tribunaux , et on la fera circuler à mes
» peuples , afin qu'ils y reconnaissent ma pitié et ma justice ,
» et pour soulager l'affliction où ils ont été jetés par mon
» premier décret ; car ils y voyaient le danger de leur sou-
» verain et de leur père , qui les aime comme ses propres
» enfans , et dont il est aimé. »
Signé , D. BARTHOLOMÉ MUNOZ .
( INTÉRIEUR ) .
-
FONTAINEBLEAU . - L'échange des ratifications d'une convention
qui a été conclue entre la France et l'Autriche , à
eu lieu le 10 de ce mois à Fontainebleau entre M. de Champagny
et M. de Metternich . Par cette convention , la place
de Braunau sera évacuée avant le 10 décembre par les troupes
françaises et remise à l'Autriche . La province de Montefalcone
est cédée par l'Empereur , à l'Autriche : ainsi les
limite du royaume d'Italie avec les Etats autrichiens seront
le Thai veg et l'Isonzo .
-S. M. l'Empereur a quitté Fontainebleau le 16 novembre
à quatre heures du matin , pour passer quelques jours à
Milan et à Venise . Elle sera de retour dans les premiers
jours de décembre . S. M. l'Impératrice est arrivée le même
jour à Paris.
PARIS. -Le Moniteur du 13 novembre contenait , sur la con.
duite du ministère anglais , des détails très- intéressans ; après
avoir examiné dans cet article combien avaient été honteuses
et funestes à l'Angleterre ses quatre dernières expéditions ,
on démontre combien son alliance était fatale aux puissances
qui avaient la pusillanimité de s'allier avec elle . On s'exprimait
en ces termes sur le sort du Portugal : « Le prince
» régent de Portugal perd son trône , il le perd influencé
» par les intrigues des Anglais , il le perd pour n'avoir pas
>> voulu , saisir les marchandises anglaises qui étaient à Lis-
>> bonne. La chûte de la maison de Bragance restera une
>> preuve que la perte de quiconque s'attache aux Anglais est
NOVEMBRE 1807 . 383
>> - >> inévitable. » Le même article annonçait que l'Empereur
d'Autriche avait déclaré la guerre à l'Angleterre . En conséquence
lord Pembroke était parti de Vienne . ( La longueur
de cet article nous empêche de l'insérer en entier).
Actes administratifs. S. M. a tenu un conseil dans
lequel elle s'est fait présenter le budjet de la ville de Paris
elle a ordonné que les fonds fussent assignés pour que dans
le courant de l'année prochaine tous les grands marchés de
Paris eussent des galeries couvertes ;
Que la rue de Tournon fût percée ;
Que la percée du quai et le déblaiement du pont Saint
Michel fussent achevés ;
Que quatre grandes tueries fussent construites pour débarrasser
la ville de Paris des quarante tueries existantes qui
donnent lieu à des accidens ', sont nuisibles à la santé et
contraires à une bonne police ;
Que la coupole de la halle au blé fût reconstruite ;
Enfin que des thermes ou bains publics fussent solidement
contruits près de la Seine .
Un réglement du 1er novembre fixe le mode d'administration
à suivre pour les quatre grands théâtres. Ils seront
désormais soumis à un officier de la maison de l'Empereur
qui aura le titre de surintendant des spectacles ( M. de
Remusat , premier chambellan , a été nommé à cette place ) .
-
La police sur le personnel des théâtres , sera exercée , à
l'Académie Impériale de musique , par un directeur , et dans
les autres théâtres par les personnes qui en ont été chargées
jusqu'à ce jour. Les fautes d'insubordination de la part
des sujets , ou l'inexactitude dans le service , seront punies
par une amende ou les arrêts s en quelques cas par la prison.
- Toutes les entrées de faveur sont supprimées aux quatre
grands théâtres.-Les autres articles sont relatifs aux budjets
des théâtres , à l'examen de leurs comptes , spécialement de
seux de l'Académie Impériale de musique , etc. , etc.
---
D.
384 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1807 .
ANNONCES .
Galerie antique , ou Collection des chefs - d'oeuvre d'architecture , de
sculpture et de peinture antiques , gravée au trait et accompagnée d'un
texte historique et descriptif ; par M. Legrand , architecte des monumens
publics. Douzième livraison , formant le complément du premier volume
consacré aux monumens de la Grèce . A Paris , chez Treuttel et Wurtz ,
libraires , rue de Lille , nº 17 ; et à Strasbourg , même maison de commerce.
Cette livraison contient les quatre dernières planches des bas- reliefs
de la frise du Monument de Lysicrates , ou Lanterne de Démosthène ;
plus cinq autres planches qui contienneut tous les détails d'un portique
d'ordre dorique , érigé à Athènes du tems d'Auguste. On remarque dans
cet ordre des différences sensibles avec celui du Parthénon et ceux des
Propylées,
Le texte donne la description de ce portique que l'on n'oserait affir
mer avoir appartenu à un temple , un prétoie , un agora , ou marché
public.
L'importance et la quantité des monumens , types originaux de l'are
chitecture grecque , que renferme ce volume , doit le faire rechercher
des amateurs , et l'on peut dire que seul , il compose un cours complet
où les trois ordres grecs , dorique , ionique et corinthien sont démontrés
par les plus beaux et les plus riches exemples.
Le prix de chaque livraison de l'ouvrage est de 8 fr. , papier grand
raisin ordinaire ; de 12 fr . sur papier d'Hollande ; et de 40 fr. les planches
au lavis à l'encre de la Chine .
Euvres choisies de M. le Franc de Pompignan , de l'Académie
française . Deuxième édition . Uu vol. in- 12 , avec le portrait de l'auteur.
Prix , 3 fr . , et 4 fr. 20 c. franc de port. A Faris chez Ch. Villet ,
libraire , rue Hautefeuille , nº 1 ; et à Liége , chez Lemarié , imprimeurlibraire
.
?
Mémoires de la Vie galante , politique et littéraire de l'abbé Au→
nillon Delaunay du Gué , ambassadeur de Louis XV près l'électeur
de Cologne . Deux vol . in - 8°. Prix , 7 fr. 50 cent . , et 9 fr . franc de port.
Chez Léopold Collin , libraire , rue Gît-le -Coeur.
ERRATA DU Nº 330 .
Page 305 , lig. 10 , dégagé ; lisez : dégagée.
Ibid. , lig. 34 , j'ignore la cause ; lisez : j'honore .
306 , lig. 28 , a youth frolicks ; lisez a youth offrolicks.
:
( N° CCCXXXII . )
LA
( SAMEDI 28 NOVEMBRE 1807. )
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE .
DE
cen
CHANT TRIOMPHAL
POUR LE RETOUR DE LA GRANDE armée ( 1),
CHOEUR,
LES Voici ! réunissez-vous ,
Heureuses femmes , tendres mères !
Ces vainqueurs , ce sont vos époux ,
Ce sont vos enfans ou vos frères.
Quand ces intrépides soldats ,
Triomphant d'abord de vos larmes ,
Au premier signal des combats ,
Se sont élancés sur leurs armes ,
Vous leur disiez , dans un transport
Que leur valeur n'a pas dû croire :
Français , vous courez à la mort !.
Français ils volaient à la gloire ! >
-CHOEUR .
LES Voici ! etc.
Du Nord les éternels frimats ,
Du Midi les feux implacables.
N'ont pu fermer leurs durs climats
A ces vainqueurs infatigables .
I
(1 ) Ce Chant , dont la musique est de M. Méhul , a été exécuté à
l'arrivée de la Garde impériale , le 25 novembre dernier .
Bb
SEINE
386 MERCURE DE FRANCE ,
Le globe retentit encor
De leur marche , de leurs conquêtes
Non moins rapides que l'essor
De l'aigle planant sur leurs têtes .
CHEUR .
Les voici ! etc.
A l'avare Anglais rallié ,
Cinq fois vainqueur en espérance ,
Cinq fois le monde soudoyé
S'est précipité sur la France .
Surprenant un peuple pervers ,
Dans sa trame à lui seul funeste ,
Quels vengeurs , au- delà des mers ,
Joindront l'ennemi qui nous reste?
CHEUR.
Les voici ! etc.
Voyez-vous ce peuple empressé
'Dont la foule les environne ;
Sa reconnaissance a tressé
Le rameau d'or qui les couronne ,
Ah ! qu'on suspende à leurs drapeaux
Ces prix de leurs nobles services ;
Placés sur le front des héros
Ils cacheraient leurs cicatrices .
CHEUR.
Les voici ! réunissez-vous ,
Heureuses femmes , tendres mères !
Ces vainqueurs , ce sont vos époux ,
Ce sont vos enfans ou vos frères .
M. ARNAULT, membre de l'Institut.
LE CHEVAL ET L'ANE.
FABLE.
Un Cheval qui jadis fut un fringant coursier ,
Qui sous un brillant cavalier ,
Du courage et de la vîtesse
Vingt fois remporta le laurier ,
Sous le fouet d'un manant grossier,
Etait réduit par la vieillesse
NOVEMBRE 1807 : 387
A pórter des fardeaux de fange et de fumier.
Dans ce fâcheux état , d'une illustre naissance à
De sa gloire , de ses exploits
Il garde avec fierté la noble souvenance.
Tout mal ferré qu'il est ; son pied marche en cadence :
Sa tête est sans panache , et cependant par fois
Il la relève et la balance ,
Comme font les chevaux des rois.
Près de lui cheminait , oreille et tête basse ,
Un modeste Baudet , ainsi que lui chargé ,
Bronchant , sur le pavé traînant sa corne lasse .
Quand la Fontaine a peint l'âne qui se prélasse (i ) ;
A tout autre Baudet , croyez qu'il a songé ;
Celui-ci n'avait pas le moindre préjugé
Sur la gloire , ni sur sa race.
Compagnon de malheur , disait-il au Cheval ,
Tu fais rire les gens par tes airs pleins de faste :
Orgueil et fumier , quel contraste !
Cet orgueil redouble ton mal .
Trêve à tes souvenirs : imite ma démarche :
Elle est humble : il convient de la régler ainsi
Quand on fait le métier que nous faisons ici .
Tu descends de bien haut ? Fut-ce d'un patriarche ,
Quand tes premiers aïeux seraient entrés dans l'arche
Je te dirais encor : laisse -là le passé ,
Et de ton sort présent tu seras moins blessé .
Le Cheval répondit : C'est ici mon allure :
Je suis toujours le même au comble du malheur .
Ma fortune en changeant , n'a point changé mon coeur ;
On ne refait point la nature ..
Mais toi qu'elle a fait âne , aurais-tu pour parure
Gourmette et mors d'argent , housse de pourpre et d'or ,
Tu ferais la même figure ,
Et tu serais un âne encor.
Qui des deux eut raison ? Des deux quel fut le sage ?
Quand le Baudet parlait , j'approuvais son langage :
C'est lui qui maintenant me paraît avoir tort ;
Et je donne tout l'avantage
(1) L'âne se prélassant marche seul devant erx.
LA FONTAINE .
Bb 2
· 388 MERCURE DE FRANCE ,
A la fierté compagne du courage ,
Dans une victimę du sort.
M. GINGUENÉ.
ÉPIGRAMME .
LE DORMEUR A L'ACADÉMIE .
LA CONDAMINE était sourd , on le sait.
Donc , devant lui ce qu'on lisait
N'était pour lui ni beau , ni bon , ni nécessaire ..
N'entendant rien , que restait-il à faire ?
Dormir , et c'est ce qu'il faisait .
Le sommeil fait passer si doucement la vie .
Le jour que de Damon les vers qu'on couronna
Furent lus à l'Académie ,
Tout le monde le remarqua ,
Le besoin de dormir saisit La Condamine.
Les uns riaient , d'autres faisaient la mine ;
Lorsqu'à son voisin le montrant ,
Un membre jovial du Sénat littéraire
Se mit à dire plaisamment :
Qu'il est heureux notre confrère !
Sur mon honneur , on dirait qu'il entend.
M. JOUYNEAU-Desloges.
ÉNIGME..
I fut un tems où j'étais en honneur ,
Alors d'un voile impénétrable
Heureux amant je cachais ton bonheur ,
Et ton bonheur en était plus durable .
De la jeune beauté dans un cercle nombreux
J'étais aussi le compagnon fidèle ,
Lui parlait-on ? Elle baissait les yeux ;
J'en avais plus de charme , elle en était plus belle ;
Et si par fois on enfreignait mes lois ,
Un instant oublié , mais toujours auprès d'elle
Je reprenais bientôt mon empire et mes droits .
Que les tems sont changés ! On me fuit et je crois
Que pour long-tems ma personne est bannie ,
Je plaisais , à présent j'ennuie
Et suis réduit à me cacher.
NOVEMBRE 1807 .
389
Si tu veux me trouver , ne vas point près des femmes :
Peut-être que long-tems tu pourrais m'y chercher ,
A l'égal de la mort je suis haï des Dames ;
1 Ne viens pas dans les camps , car je crains le canon ;
Mais dans les bois , à l'abri d'un vallon
Qu'ont respecté cent ans et les vents et l'orage ;
Près de paisibles eaux sous un tranquille ombrage ,
Si tu m'en crois , viens diriger tes pas ,
Sur-tout sois seul et tu me connaîtras .
LOGOGRIPHE.
POUR me former il faut du feu ,
Avec cinq pieds je suis fragile
Avec quatre je suis un jeu ,
Avec trois une plante utile ,
Avec deux un pronom , avec un seul je suis
Le nombre de mes pieds multiplié par dix.
CHARADE.
Trois de mes pieds entrent dans l'Iliade ,
Un seul est dans Homère , et tous dans Ilion :
C'est indiquer assez qu'on doit chercher mon nom
Au milieu des débris de l'ancienne Troade :
J'ajoute qu'en mon sein l'on trouve un animal
Mets une F à sa place , et je suis végétal .
Mots de l'ÉNIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Eponge.
Celui du Logogriphe est Course , où l'on trouve ours , rose , cour ,
roue , or.
Celui de la Charade est Mur- mure.
590 MERCURE DE FRANCE ,
LITTÉRATURE.--SCIENCES ET ARTS .
( MÉLANGES . )
LA MORT DE SOCRATE ( FIN ). *
(Dans la scène douzième , les disciples s'entretiennent
des qualités de Socrate et des obligations que chacun
d'eux lui a en particulier ) .
SCÈNE TREIZIÈME.
SOCRATE , LES MÊMES .
SOCRATE ( d'un air riant).
Maintenant je suis prêt .
CRITON ( d'un air triste ) .
Socrate , vous avez refusé la robe d'Appollodore . Ditesnous
comment voulez-vous que nous vous rendions les der¬
niers devoirs ?
SOCRATE.
Comme il vous plaira , pourvu que je ne vous échappe
point. Pensez -vous que quand j'aurai bu le poison , je demeure
encore ici ? Assurément ce ne sera point Socrate que
vous verrez alors mettre en terre ou sur le bûcher : disposez
donc de ces choses à votre fantaisie ou plutôt selon
la coutume.
CRITON ,
N'avez-vous rien à me commander pour vos femmes et
vos enfans ?
SOCRATE,
O Criton ! je croirais faire tort à notre amitié,
Et pour nous tous ?
CRITON,
SOCRATE.
Ṛien , mes amis , si ce n'est que vous ayez soin de vousmêmes
, parce que vous ne sauriez me faire un plus grand
NOVEMBRE 1807. 591
plaisir ; au contraire si vous négligez et si vous n'agissez pas
suivant les discours que nous avons tenus , quand vous me
promettriez maintenant beaucoup , vous ne feriez cependant
rien pour moi ( il regarde autour de lui ) .. Qu'écrivez - vous
donc là , jeune et modeste Xénocrate ? vos réflexions ?
XÉNOCRATE .
Oh non ! mon père ! ce sont les vôtres , pour en profiter.
SOCRATE.
Vous aimez mieux vous distinguer par de4 bonnes actions
que par de belles paroles . Vous ressemblez au figuier dont
les fruits sont délicieux au-dedans quoiqu'il ne montre pas
de fleurs au-dehors ( d'un air plein de joie ) . Ah ! voici le
signal de mon départ.
*
CRITON.
De quoi parlez-vous , Socrate ?
SOCRATE.
Voyez-vous ce rayon qui entre par le soupirail et se repose
sur cette toile d'araignée ? Tous les soirs il me visite.
Quand il sera environ à ma hauteur , il disparaîtra ; le soleil
sera couché , et je me lèverai pour l'éternité .
(Les disciples émus , regardent les uns le rayon , d'autres
Socrate ; d'autres mettent un pan de leur manteau sur leurs
yeux ).
SOCRATE .
Ce rayon m'a souvent fait naître des réflexions consolantes
au milieu de ce noir cachot. D'abord j'y ai reconnu
la bonté des Dieux qui m'y envoient de quoi me réjouir la
vue et les rappeler à mon souvenir . Plus d'une fois j'ai
cherché des preuves palpables de leur providence en maniant
dans les ténèbres la tige , les noeuds et l'épi vide d'une
simple paille de mon lit. Mais à la vue inopinée de cette
lumière céleste , je crus voir quelque chose de leur essence .
Observez son éclat pur et vif qui fait pâlir la flamme obscure
de la lampe . Vous diriez d'un or volatilisé . Cependant il
est si léger qu'il repose sur les fils d'une araignée , sans les
mouvoir. Voyez les riches couleurs qu'il tire de chacun de
592 MERCURE DE FRANCE ,
ceux qu'il éclaire . Il y en a six bien distinctes , trois primitives
, la jaune , la rouge , la bleue , et trois intermédiaires ,
l'orangée , la pourprée , et la verte . Elles sont rassemblées
autour de chaque fil comme des anneaux de pierreries . Ce
n'est donc pas sans raison que les premiers poëtes ont feint
qu'Apollon était le Dieu de la musique et qu'ils ont donné
les uns trois cordes , les autres six à sa lyre ; la lumière
porte avec elle la joie , l'amour , l'espérance , dont ses couleurs
sont les emblêmes . Ce rayon est d'une naturé céleste
à laquelle rien n'est comparable sur la terre. Quelque léger
qu'il soit , il vient du soleil jusqu'ici , à travers la région
orageuse des vents , sans qu'aucun le détourne en chemin.
Quoiqu'il paraisse à la disposition des hommes et qu'il soit
d'une longueur immense , aucun art n'en peut retrancher
la plus petite portion . Il est impalpable , et cependant il se
fait sentir non-seulement à la vue , mais encore à la main ;
mais ce qu'il y a de plus admirable , c'est qu'il fait tout
voir et qu'il est lui-même invisible . Quoiqu'il traverse ce
cachot , nous n'apercevons point sa trace au milieu des ténèbres
: nous ne voyons que le lieu où il arrive et qu'il
éclaire .
Je suppose que cette nuit d'un mois que je viens d'éprouver
environnåt notre globe pendant une année , par l'absence
subite du soleil , il n'y a pas de doute que les couleurs de
son aurore et de son couchant ne se répandraient plus dans
l'atmosphère ; que l'air privé des feux de son midi ne produirait
plus le vent , et que l'Océan fluide se convertirait
bientôt en un Océan de glace . La terre serait sans fécondité
, tous les végétaux et les animaux sans vie , excepté
peut-être quelques hommes habitans des forêts qui pourraient
encore habiter quelque tems , à l'aide du feu , ce vaste tombeau.
Sans doute ce fut l'état où se trouva le berceau des
mortels avant la création du soleil. Ses élémens étaient dans
un état universel d'inertie ; aucun mouvement , aucune vie ,
aucun bruit ne se manifestait à sa circonférence ; partout
régnait la nuit , l'hiver , le silence et la mort. Mais à la
voix de Dieu , le soleil parut ; aussitôt les feux de son aurorė
NOVEMBRE 1807 . 393
s'étendirent dans l'atmosphère , l'air attiédi et dilaté engendra
les vents , les glaces de l'Océan se fondirent vers l'Orient
, et le globe soulagé dans cette partie de leur énorme
poids tourna sur ses pôles et circula autour de l'astre du
jour , comme le pensent les sages de la Chaldée . Ce fut
alors que ses rayons minéralisèrent les montagnes , fécondèrent
et développèrent les germes des végétaux , pénétrèrent
de leurs flammes invisibles leurs tiges , leurs feuilles ,
leurs fleurs et leurs fruits . De-là elles repassèrent dans l'estomac
des animaux et y portèrent la chaleur , le mouvement
et la vie. Tout corps vivant se paît des feux du soleil
en harmonie avec ses besoins. L'homme seul eut le privilége
de les dégager par la combustion des corps où ils étaient
renfermés , de les reproduire dans l'air et de les fixer dans
son foyer ou à l'extrémité de sa lampe . Ainsi comme le
soleil , dans la volonté de Dieu , était le premier agent des
ouvrages de la nature , le feu dans les mains de l'homme
devient celui de tous les arts qu'il en avait imité.
Sans doute le soleil n'est qu'une faible image de ce grand
Dieu qui ordonna les harmonies de notre Univers . La lumière
est son voile , la vérité est son essence . Il y a de
grandes analogies entre elles , et des différences plus grandes
encore . La lumière est la vérité des corps , et la vérité est
la lumière des ames . Toutes les vérités émanent de Dieu ,
comme tous les rayons de lumière émanent du soleil , avec
cette différence , que le soleil n'est que le centre de notre
univers , et que Dieu en est à la fois le centre et la circonférence
. La vérité , comme la lumière , est inaltérable ,
immortelle ; mais elle pénètre où la lumière ne pénètre pas.
Elle est comme elle , éblouissante à sa source invisible
dans son cours , et ne se manifeste que dans les lieux où
elle opère . Elle se décompose dans son principe , en trois
facultés primitives , la puissance , l'amour , l'intelligence ,
comme la lumière en trois couleurs , qui en sont les emblèmes
. Elle embrasse à la fois les trois tems , le passé , le
présent et l'avenir ; elle est reçue par l'ame humaine divisée
comme elle en trois facultés susceptibles d'en recevoir les
"
594
MERCURE DE FRANCE ,
>
que
impressions , la mémoire , le jugement et l'imagination. Elle
se joue sur les ne fs de notre entendement , plus déliés
les fils de l'insecte et là , s'y réfléchit encore en facultés
intermédiaires , et en tire les plus ravissantes harmonies ,
d'après celles qui existent dans la nature . C'est la vérité qui
en a établi les lois . Elle les conçut par l'amour , elle les
ordonna par l'intelligence , elle les exécuta par la puissance .
Ce fut elle qui , se mêlant à la lumière , forma le soleil et
aimanta la terre de l'amour de cet astre céleste , et revêtue
de ses rayons , versa les couleurs de l'aurore dans notre atmosphère
, en fit mouvoir les vents , circuler les mers et
germer les métaux' aux sommets de nos montagnes . Elle
revêtit leurs flancs d'arbres chargés de fruits , et leurs val
lons de tapis de verdures et de fleurs . Elle dissémina des
ames sensibles dans tous les sites où elle étendit les rayons
de l'astre du jour , leur donna de se former un corps par
l'entremise des amours , dans un sein maternel , et de jouir
de ses instincts innés dans le sein de son climat. Chaque
genre d'animal ne fut doué que d'un rayon de puissance ,
d'amour et d'intelligence , mais la vérité se reposa aveé
toutes ses facultés dans l'ame de l'homme , et la rendit susceptible
, avec l'étude , d'acquérir la sphère de toutes celles
qui environnent notre globe . Chaque ame humaine eut be→
soin de s'en nourrir , comme chaque corps , de lumière et
de feu . C'est elle qui excite en nous seuls cette curiosité
naturelle qui nous porte à tout connaître , à tout entre→
prendre et à tout oser. C'est la vérité qui agrandit et fortifie
l'ame. C'est sa découverte qui fait nos délices , et quand
nous n'en voyons point de nouvelles dans un discours ou dans.
la nature , l'ennui s'empare de nous comme le sommeil
de nos yeux dans l'absence de la lumière . Comme Dieu nous
a donné de fixer dans nos lampes un feu artificiel tiré dans
son origine du soleil , il nous a donné de même de fixer dans
des livres des vérités émanées de lui . Mais il y a autant de
différence entre les vérités transmises par les hommes et mêlées
de doute , de fables et d'erreurs , et celle de Dieu , qu'il
y en a entre le feu matériel et terrestre mêlé de cendres
"
NOVEMBRE 1807. 395
et de fumée , et celui du soleil , toujours pur , inaltérable .
Le feu du soleil vivifie , le feu des hommes dévore et détruit.
La science de Dieu gouverne les passions , celle des
hommes les excite . Il y a de plus une telle affinité entre
la lumière et la vérité , que Dieu leur a donné un sensorium
commun dans le même lieu du cerveau , et que quand
le soleil prive le soir notre horizon de sa lumière , il prive
en même tems notre ame de ses opérations. Elle s'endort
comme s'il n'y avait plus de vérité à connaître pour elle .
Dès qu'il n'y a plus d'objets à considérer , la vue de l'ame
cesse avec celle de la lumière . Cependant elle reste toujours
vivante dans le plus profond sommeil . L'aurore suivante
la réveille . Sans doute il en sera de même à la mort , qui
n'est que la nuit de notre vie , comme la nuit n'est que la
mort d'un de nos jours. C'est alors qu'elle sera réveillée à
la fois par la lumière et la vérité éternelle , mais ...
( Le rayon disparaît)
LES AMIS DE SOCRATE .
Ah ! Socrate , le rayon !
SOCRATE.
Il a disparu , ce n'est rien , il n'est pas éteint , mes amis ,
il éclaire un autre horizon . Il n'a quitté notre couchant que
pour une nouvelle aurore .
SCÈNE QUATORZIÈME et dernière.
LES MÊMES , LE GEOLIER.
(Le Geolierportant une coupe qu'il présente , en pleurant,
à Socrate ).
F
&
SOCRATE ( se lève et prend la coupe d'un air
assuré ) .
Mon ami , consolez-vous , vous m'apportez la coupe du
bonheur .
LE GEOLIER.
" Pour que l'effet de la ciguë soit plus prompt et vous fasse
moins souffrir quand vous l'aurez bue , vous ferez quelques
396
MERCURE DE FRANCE ,
tours dans la chambre , et lorsque vous vous sentirez fatigué
, vous vous reposerez sur votre lit.
SOCRATE ( d'un air plein de joie , lève la coupe vers
le ciel ) .
Je te salue , coupe sacrée , honorée par les lèvres du juste
Aristide et de plusieurs hommes innocens ( il boit et remet
la coupe au Geolier ) : oh ! que le breuvage de l'immortalité
est doux ! il me fait oublier tous les maux de la vie
mortelle ; il jette mon ame dans une ivresse divine. Oui ,
chers amis , si vous sentiez ce que j'éprouve , vous envieriez
ma félicité . Il m'est impossible de vous en donner une idée .
Je viens de vous parler de la lumière et de la vérité , mais
c'est comme un mortel qui ne voit les choses célestes qu'à
travers un voile , et qui n'a point de langage pour les exprimer.
Les ténèbres et l'erreur sont inhérentes à notre nature
terrestre . Non-seulement la nuit couvre , la moitié de
notre globe , mais dans l'autre moitié qu'éclaire le soleil ;
les montagnes , les vallées , les rochers , les forêts , les herbes ,
les animaux ont chacun leurs ombres qui sont des espèces
de nuits au milieu du jour. Les nuages même qui s'élèvent
sans cesse de la terre , nous cachent le soleil la moitié de
l'année , de sorte que nous jouissons à peine d'une douzième
partie de sa lumière ; encore est-elle incertaine , variable
et fugitive.
Il en est de même des erreurs qui nous voilent la divinité.
De ténébreuses superstitions sont répandues comme une
huit sur plus de la moitié du genre humain , et lui cachent
la source de toute vérité et de toute vertu . De plus , chaque
nation , chaque tribu , chaque famille , chaque homme a
ses préjugés et ses erreurs qui obscurcissent sa raison. Dans
les villes même les plus civilisées , l'athéïsme , formé des
passions dépravées de leurs habitans , s'élève, comme un
nuage rempli de foudres et de tempêtes qui s'exhale du
sein des marais fangeux , et amène des ténèbres effroyables
au milieu du jour le plus calme . La plupart des hommes
sont uniquement occupés à satisfaire leurs passions abjectes
et obscures , ils fuyent la lumière de la vérité ; et si quelNOVEMBRE
1807. ' . 397
}
qu'un de ceux qui la cherchent , en découvre un rayon nouil
est persécuté à la fois par les athées et les supersveau
,
titieux.
Mais , chers collaborateurs de mes travaux , espérez un
meilleur avenir. Le globe et le genre humain sont encore
dans l'enfance . Dieu n'opère qu'avec tems , nombre , poids et
mesure ; il perfectionne sans cesse ses ouvrages ; semblable
à un laboureur infatigable , il laboure sans cesse ce globe
avec les rayons du soleil et l'arrose avec les eaux de l'Océan ;
il le pénètre de lumière , et l'améliore de siècles en siècles .
Voyez combien de végétaux et d'animaux nouveaux se sont
répandus des parties orientales ! voyez d'un autre côté combien
les productions de la vérité , formées d'abord dans
l'Orient , se sont propagées dans les mêmes lieux ! Les Orphées
, les Homères les Pythagores en ont apporté les lettres
, les sciences et les arts . Les sages sont les rayons de
:
la Divinité . Combien de coutumes inhumaines et de lois
injustes n'ont-ils pas déjà abolis ? Ils passent sur la terre
comme des rayons de vérité qui montrent le chemin céleste
de la vertu , et quand ils ont parcouru leur carrière rapide ,
Dieu les rappelle dans son sein , comme le soleil , les rayons
de sa lumière n'en doutez pas , chers amis , il est des récompenses
dans les cieux pour ceux qui ont marché cons
tamment dans les voies de la vérité et de la vertu . C'est -là
que nous nous trouverons réunis avec tous les bienfaiteurs
des hommes. Ne vivez donc que pour la patrie céleste . Icibas
tout est renversé , là haut tout est à sa place . Les nuits ,
les hivers , les tempêtes , les erreurs , le faux savoir , les superstitions
, les calomnies , les guerres , la mort viennent de
cette terre ténébreuse dont tant d'hommes se disputent l'empire
, parce qu'ils se flattent d'y vivre toujours ; la lumière ,
la vérité , la vraie science , la vie , les amours , les générations
descendent de ce ciel qui ramène à lui tout ce qu'il
y a de bon , et dont presque personne ne s'occupe . ( Ici il
fait une pause ) . Oh ! mes amis , aimez-vous ! soutenez -vous
les uns et les autres , en gravissant l'âpre montagne de cette
vie ténébreuse ; bientôt vous en atteindrez les sommets lu598
MERCURE DE FRANCE ,
mineux , et vous serez , comme moi , au-dessus des tempêtes.
( Il s'arrête , et s'approche de son lit ) . Je me sens fatigué ..
Mes jambes ne peuvent plus me soutenir .... Les liens qui
attachent mon ame à mon corps , se relâchent et vont bientôt
se dénouer. Je t'embrasse , ô mort sacrée ! ( Il sejette sur
son lit , et se couvre le visage d'un pan de son manteau }.
SES AMIS ( se lèvent et s'écrient ).
Socrate ! ô Socrate n'est plus !
SOCRATE ( revenant à lui , se redresse sur son séant ;
ses yeux sont baissés vers la terre ) .
O terre ! je sens que je t'abandonne ! Mais que vois -je ?
les tems se dévoilent à mes yeux ! ..... Athènes ! quelle peste
affreuse ravage tes malheureux habitans ! Les écoles se
ferment.... , les exercices cessent ! Mélitus , tu es condamné
à ton tour……….. Anytus , tu fuis en vain.... , tu tombes lapidé
sous les murs d'Héraclée ; et vous misérables témoins de
la calomnie , on vous refuse de toutes parts le feu et l'eau !
dans votre désespoir , vous vous arrachez la vie de vos propres
mains ( il lève les yeux vers le ciel). Justice éternelle. !
que vous êtes terrible aux méchans ! ( Il fait une pause et
porte les yeux à l'horizon ) . Quels honneurs ! ...... quelles
fêtes ! ..... Une statue de bronze s'élève pour moi dans le
Prytanée , par les mains de Lysippe , et une chapelle de
marbre sur le chemin du Pyrée . Infortunés Athéniens ! je
-suis donc l'objet de vos regrets ? ( Après une pause , les yeux
baissés) : Je ne vois plus la terre. ( Il relève ses yeux ravis
en admiration et ses mains tremblantes vers le ciel ) . Où
suis-je ? quel doux éclat ! Astre des nuits ! quel ordre admirable
dans tes montagnes réverbérantes ! ..... Astre des
jours ! quel amphithéâtre de mondes t'environne et reçoit
de toi le mouvement et la vie ! est - ce toi , Vénus ? Astre
de l'aurore ! quelles formes ravissantes dans tes vallées fleuries
et tes monts étincelans ! O habitans fortunés ! ô Mercare
! plus brillant encore et plus heureux , tù circules dans
des flots de lumière ! Quel torrent m'entraine ? quelle puissance
m'attire ? c'est le soleil . O Dieu ! quelle étendue !
·
NOVEMBRE 1807. 599
quelle splendeur ! célestes habitations ! ....... ineffables ravissemens
! (D'un ton de voix affaiblie et lointain ) : Criton ! ....
Criton !......
CRITON.
O demi-Dieu ! que me voulez-vous ?
SOCRATE.
Le Dieu de la santé me délivre de mes sens corporels....
Il fait lever sur moi le jour de l'éternité ..... Nous lui devons
l'oiseau du matin. (Il tombe à la renverse sur son lit
et expire. Ses amis se jettent en pleurant sur son corps ,
uns lui baisent les pieds , d'autres les mains , d'autres lui
ferment lesyeux) .
M. BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
Fin de la Mort de Socrate.
les
"
OBSERVATIONS sur l'anatomie du cerveau et sa préparation
, par le docteur GALL.
M. le docteur Gall , samedi 21 novembre , a bien voulu
donner à la Société de médecine , assemblée au Département ,
et au grand nombre de médecins célèbres , de professeurs ,
de membres de l'Institut et de savans qui s'y trouvaient
réunis , une première leçon sur l'anatomie du cerveau et
sur sa préparation . Ce savant , dont le nom est déjà connu
si avantageusement , a développé très- clairement et d'une
manière fort simple les belles découvertes qu'il a faites sur
l'anatomie du cerveau , et dont nous allons essayer de donner
l'extrait. Quoique M. Gall parle bien français , nous ne nous
flattons pas de pouvoir rendre d'une manière clairement
exacte ses explications ; mais nous croyons avoir retenu trèsexactement
ce qu'il a dit dans cette première leçon.
Le cerveau est un organe qui jusqu'actuellement avait
été mal étudié , mal connu ; son anatomie curieuse , profonde
, conduit à des résultats physiologiques qui peuvent
nous promettre une explication plus facile et plus directe
de la cause de nos facultés.
Pour entendre ce que nous allons dire , il faut nécessai400
MERCURE DE FRANCE ,
rement avoir sous les yeux un ou plusieurs cerveaux , et
suivre dans chacun d'eux , le scalpel à la main , les différentes
parties qu'il faudra développer.
La coupe du crâne se fait horizontalement. Lorsqu'il est
enlevé , on trouve la dure - mère ou cette première membrane
qui enveloppe le cerveau , le sépare en deux hémisphères
ou lobes par une cloison nommée faux , appendice
de la dure-mère , et touche dans toute sa convexité à la boîte
osseuse qui le contient .
Dans le tissu de la dure-mère , on aperçoit les quatre
branches principales de l'artère méningée , qui se ramifient
à l'infini et s'élèvent vers le sinus -longitudinal , au sommet
du cerveau dans son plus grand diamètre .
On coupe la dure-mère de chaque côté et dans le sens
du sinus longitudinal ; par-là on découvre les parties laté-
'rales et supérieures du cerveau ; ensuite on enlève la bande
de la dure-mère qui forme le sinus longitudinal , et l'on
trouve dessous la faulx , ou la partie de la dure-mère qui
séparait les deux lobes ou les deux hémisphères .
Après avoir posé la boîte osseuse perpendiculairement
pour en détacher le cerveau avec plus de facilité , on trouve
les nerfs olfactifs qu'on retire des orbites qui les contenaient ,
on coupe les nerfs optiques , ceux moteurs des yeux , les
quadri-jumeaux , les nerfs acoustiques , les nerfs faciaux ; on
perce les tentes du cerveau , on déplace les deux lobes du
cervelet , et on obtient la totalité de la masse cérébrale .
2
Le cerveau placé dans la position qu'il occupe sous le
crâne , offre une masse grisâtre , convexe , formée dẹ circonvolutions
nombreuses et entourée dans toute sa surface de
deux membranes dont l'une , la pie-mère , s'insinue dans les
anfractuosités des circonvolutions , l'autre très-mince , l'arachnoïde
, qui en voile la masse .
Dans les circonvolutions qui tapissent la surface extérieure
du cerveau on en distingue d'antérieures , de moyennes
et de postérieures ; mais il y a ceci de particulier à remarquer
, c'est que les circonvolutions ne se ressemblent pas
dans chaque partie de la tête , ni dans chaque côté ; que
celles
NOVEMBRE 1807.
401
1
"
celles logées dans la cavité de l'os frontal sont plus petites
que celles qui correspondent à l'os pariétal ; que les circonvolutions
moyennes cérébrales sont obliquement dirigées
de haut en bas , mais plus grosses , plus alongées ,
par conséquent moins contournées que dans les autres régions
du cerveau ; que les circonvolutions moyennes et postérieures
sont du même volume que les précédentes , mais
forment des contours multipliés ; et enfin que les circonvolutions
postérieures et inférieures du cerveau sont beaucoup
moins volumineuses que les précédentes , et que leur
disposition se rapproche de celle des circonvolutions tout
à fait antérieures.
Malpighi , Ruysch , Winslow , Vicq-d'Azyr , etc. ont
donné l'anatomie du cerveau ; dans leurs descriptions anatomiques
, ils ont suivi une route peu naturelle , peu réfléchie
er commençant par la surface extérieure et en pénétrant
dans le centre par des sections horizontales qui ôtaient
la possibilité d'examiner cet organe dans son ensemble et
dans tout son développement : M. le docteur Gall a suivi
une méthode toute opposée ; il commence par l'examen de
la surface inférieure ou de la base du cerveau , et fait
précéder cet examen de quelques idées sur la moëlle alongée .
La moëlle alongée est une substance blanchâtre , mucilagineuse
, logée dans les cavités cylindriques des vertèbres ,
formée de fibres ascendantes et descendantes , qui s'entrecroisent
dans chaque articulation des vertèbres , se nourrissent
dans un ganglion , rayonnent et vont en divergeant
et se ramifiant se distribuer dans toutes les parties du corps
et atteindre presque à la partie extérieure du systême cutané.
Chaque système nerveux est indépendant de tout autre ,
a une vie à part qu'il puise dans son ganglion ou dans
un amas de substance grisâtre , pulpeuse , mucilagineuse ,
que quelques anatomistes ont nommée substance corticale ,
nom impropre puisqu'elle pénètre jusqu'à l'intérieur , et que
le docteur Gall nomme substance-mère , ou substance nourricière
des nerfs.
La moëlle alongée est plus forte , plus abondante pro-
Ca
402 MERCURE DE FRANCE ,
1
-
$
portionnellement chez les animaux que dans l'homme ; le
boeuf a un cerveau fort petit et une moëlle alongée trèsépaisse
, ce qui est le contraire dans l'homme ; les oiseaux
les poissons ont un très faible cerveau et une moëlle
alongée plus forte ; les acéphales , privés de cerveau , n'ont
que de la moëlle alongée ; les polypes paraissent être des
cylindres nerveux , et partout l'on remarque que les nerfs
qui naissent de la moëlle alongée , forment des systêmes à
part indépendans de la totalité , et qu'il y a des individus
chez lesquels on peut , sans nuire à la masse générale , en détacher
quelques parties. On pourrait en citer mille exemples.
La moëlle alongée qui , presque toujours est plus volumineuse
, plus épaisse dans l'homme que dans la femme
n'est pas d'une égale grosseur , d'un diamètre semblable
dans toute la longueur des vertèbres , comme plusieurs anatomistes
le croyaient ; elle se renfle et grossit dans les endroits
où les nerfs des extrêmités prennent naissance vers
les dorsales et les lombaires , mais aux cervicales elle est
plus faible et comme étranglée ; les nerfs du cou qui en
sortent sont de même très-faibles .
Le cerveau étant posé sur ses circonvolutions supérieures
et par conséquent retourné , offre deux hémisphères qu'on
. peut regarder comme les deux cotylédons d'une plante et
des lobes antérieurs , des lobes moyens , le cervelet , et
des lobes postérieurs.
Le cerveau n'est point une continuité de la moëlle alongée
, il n'en est qu'une contiguité : la moëlle alongée n'étant ,
comme nous l'avons dit , qu'une suite de systêmes nerveux
indépendans les uns des autres. On peut regarder le cerveau
comme un tronc d'arbre d'où sortent une infinité de branches
qui croissent en se ramifiant à l'infini et forment autant de
petits arbres particuliers. Chacune de ces branches a des
fibres qui lui sont propres , des organes qui lui sont particuliers
; la totalité de ces fibres et de ces organes de toutes
les branches est plus considérable que celle du tronc . On ne
peut pas dire que les branches en sont une continuité , mais
bien une contiguité ; car elles renferment séparément presNOVEMBRE
1807 .
403
que autant d'organes que lui , et réunies mille fois davantage.
C'est au point de leur division du tronc où de leur
séparation entre elles , que se trouve un ganglion qui donne
naissance au systême complet qui doit les composer .
Tous les cerveaux présentent dans leur grosseur , dans
leur forme , même dans leurs parties correspondantes des
différences à l'infini . En général le cerveau des femmes est
sensiblement plus petit ; les lobes sont anguleux , forment
des saillies , au lieu que dans l'homme ils sont arrondis et
mieux terminés. Ce que nous disons s'aperçoit très - bien
dans les lobes postérieurs du cerveau de la femme qui saillent
et débordent le cervelet , au lieu que dans l'homme le cervelet
les recouvre . Cette saillie du lobe postérieur paraît
être le signe ou le siége de la faculté de l'amour pour ses
enfans , pour sa famille , ou de l'amour paternel , reconnu
supérieur chez les femmes. Cette saillie doit manquer chez
les infanticides .
Nous avons déjà observé que la matière cérébrale était
plus abondante , plus volumineuse dans l'homme que dans
les animaux ; mais nous avons fait observer aussi que chez
ces derniers la moëlle alongée était plus forte , plus grosse
que chez l'homme proportionnellement. La raison en est
simple ; dans les animaux , les fibres nerveuses de la moëlle
épinière vont du haut en bas , tous les nerfs du cerveau qui
s'y réunissent sont plus gros , les organes étant plus forts ,
comme dans le boeuf , nécessairement il faut que la moëlle
alongée qui en est le produit soit plus forte. Dans l'homme
c'est le contraire , et les fibres de la moëlle alongée sont
ascendantes , descendantes et indépendantes du cerveau.
Les corps pyramidaux ou les éminences pyramidales sont
très-prononcés dans l'homme et très-faibles dans les animaux
; chez ces derniers , les faisceaux nerveux sont à découvert
et augmentent la masse de la moëlle alongée ; chez
l'homme , les corps pyramidaux les recouvrent et diminuent
le volume de la moëlle alongée.
Sur les parties latérales des corps pyramidaux sont placés
les corps olivaires nommés ainsi de leur forme . Chez les
Cc 2
401
MERCURE DE FRANCE ,
femmes , ils sont plus saillans , plus prononcés. Ces corps
olivaires , qui ne sont que des protubérances ou des renflemens
des éminences pyramidales , sont formés de fibres
nerveuses longitudinales , nourries intérieurement de cette
substance grisâtre nommée nourricière des nerfs , traversent
le pont de Varolle ou la protubérance annulaire , et vont
former la troisième paire de nerfs nommés moteurs des yeux .
Aussi ces nerfs pour leur grosseur et leur force sont - ils
toujours en rapport avec les corps olivaires.
On remarque , dans l'homme , que les fibres longitudinales
des corps pyramidaux s'entre-croisent , en sorte que celles du
corps gauche passent dans le corps pyramidal droit et réciproquement.
Cette observation , qui avait été entrevue par
quelques anatomistes , est confirmée par le docteur Gall ,
et explique d'une manière très-simple et heureuse pourquoi
une grande douleur à la partie droite des nerfs du cerveau
ou un choc , une contusion peut paralyser la partie gauche
du corps , et vice versa.
Le pont de Varolle ou la protubérance annulaire de
Willis , est un renflement nerveux formé de couches alternatives
, de fibres transversales et longitudinales , au nombre
de treize ou quatorze . Les fibres transversales sont produites
par les circonvolutions du cervelet qui sont toutes parallèles ,
et les fibres longitudinales par les corps pyramidaux qui , en
pénétrant sous le pont de Varolle , trouvent la substance
nourricière des nerfs qui les divise et les multiplie .
Le pont de Varolle et le cervelet sont généralement plus
développés dans l'homme que dans la femme.
L'épanouissement des corps pyramidaux dans la protubérance
annulaire va former les chambres ou pédoncules du
cerveau . En général ces expansions nerveuses qui vont toujours
en augmentant depuis les corps pyramidaux jusque dans
les ventricules du cerveau , sont formés par cette substance
grisâtre , cendrée , génératrice des nerfs , ou plus exactement
la matrice où ils prennent naissance .
Pour suivre les pédoncules du cerveau jusque dans les
ventricules , il faut soulever les lobes moyens qui tiennent à.
NOVEMBRE 1807 . 405
la masse cérébrale par une simple attache musculaire ; en
retirant une partie de cette substance cendrée , nommée
improprement corticale , on découvre un ganglion de la
grosseur d'un oeuf de poule ; c'est une énorme greffe nerveuse
d'où sortent et divergent à l'infini une très - grande
quantité de fibres qu'on prenait pour des stries , et qui se
rendent , en se réunissant , dans les hémisphères du cerveau
et en tapissent les ventricules . Sous ce ganglion , déjà connu
par Vieussens et assez bien décrit par Vicq - d'Azyr ,
on retrouve la ramification des pédoncules ou le tronc ,
dont les fibres nerveuses que nous venons de décrire , ne
sont que les branches .
Cette végétation infinie des fibres nerveuses conduit à l'examen
des hémisphères du cerveau ou à ses ventricules , et a
mené le docteur Gall à la belle découverte du déplissement
de ses circonvolutions et à l'extension générale du cerveau.
Maintenant on doit considérer le cerveau comme un tissu
nerveux , dont le développement est successif ; formé d'un
nombre infini de fibres qui se touchent toutes sans se suivre ,
et qui , en divergeant , vont aboutir jusqu'à la surface extérieure
des circonvolutions , et qui sont susceptibles de s'étendre
et de prendre un développement considérable .
Cette découverte , dont nous n'apercevons pas encore les
résultats , est un fait productif d'où doit sortir une physiologie
intellectuelle , et l'explication certaine et exacte de la
cause de nos facultés .
M. le docteur Gall nous a fait pressentir qu'on retrouvait
à l'extrémité des fibres nerveuses , dans les circonvolutions ,
d'autres fibres qui convergeaient et qui se reportaient vers
les mémes points où les premières étaient nées . Si le fluide.
nerveux dont tous les anatomistes et les physiologistes parlent ,
existe réellement , et qu'il suive la route tracée par les nerfs ,
le docteur Gall , ainsi qu'Hervey, a découvert une circulation .
La première a jeté un grand jour dans la physiologie animale
; pourquoi la seconde ne répandrait-elle pas une grande
lumière dans la physiologie intellectuelle ? Rappelons- nous
qu'avant la découverte de la boussole , on n'ignorait pas la
406 MERCURE DE FRANCE ,
direction de l'aimant vers les pôles , que les Chinois s'en
servaient , d'après leurs annales , 2000 ans avant l'ère vulgaire
, qu'on savait bien aussi que les pointes attiraient le
fluide électrique , que beaucoup de personnes savaient que
les pâtres qui gardent nos troupeaux de vaches n'avaient pas
la petite-vérole , mais qu'il était réservé à Flavio de Gioia ,
à Franklin , à Genner , de faire produire ces faits , de découvrir
la boussole , le paratonnerre et la vaccine ; et n'allons
pas , sans une connaissance exacte des observations et de la
méthode du docteur Gall , blâmer les conséquences qu'il en
tire , et troubler la lumière qui doit en résulter.
Jusqu'actuellement nous devons au docteur Gall , la connaissance
des fibres ascendantes et descendantes de la moëlle
alongée ; leur croisement vers les articulations des vertèbres,
pour delà rayonner dans toutes les parties du corps ;
la composition
de la substance cérébrale ; le croisement des fibres
des corps pyramidaux , qui n'avait été qu'aperçu ; la grosseur
comparée de la moëlle alongée dans l'homme et dans
les animaux , les treize ou quatorze couches alternatives des
fibres transversales et longitudinales qui forment la protubérance
annulaire ; la fonction de la substance grisâtre ou
cendrée qu'il nomme nourricière des nerfs , et qui constitue
les ganglions ; enfin l'expansion infinie des fibres nerveuses
jusque dans les circonvolutions supérieures et le déplissement
total de toute la masse du cerveau.
Long-tems avant la découverte de l'extension des circonvolutions
du cerveau , M. le docteur Gall l'avait pressenti
en examinant des hydrocéphales , et en raisonnant d'après
les idées reçues : car on croyait alors que le cerveau se désorganisait
et se dissolvait dans l'eau. Si réellement le ceryeau
se désorganise et se dissout dans l'eau , cette masse étant
le laboratoire et le foyer de la pensée , toutes les fonctions
intellectuelles doivent nécessairement cesser , les organes
des sens doivent se paralyser , et la mort doit s'en suivre.
Mais il a connu plusieurs hydrocéphales qui non -seulement
ont conservé toutes leurs facultés , mais ont encore beaucoup
d'esprit , et d'autres qui sont réputés savans , notamNOVEMBRE
1807, 407
ment un Géologue allemand très -instruit . Il a donc pensé
qu'on se trompait dans les causes de cette maladie , et que
si la boîte osseuse de la tête venait d'une dimension telle
qu'elle pût contenir treize livres d'eau , indépendamment de
la masse cérébrale , cette masse n'y était pas dissoute , mais
étendue , développée , déplissée ; que l'eau était contenue
dans les cavités intérieures ou ventricules du cerveau ; que
l'augmentation progressive de ce liquide devait porter et
presser toutes les parties du cerveau dans la concavité du
crâne , faire effort , solliciter ce dernier à s'étendre et à
prendre un développement considérable.
Ce raisonnement fut justifié par l'examen de la masse cérébrale
d'une femme hydrocéphale , que le docteur Gall avait
connue pendant six ans , et chez laquelle les facultés intel-*
lectuelles n'étaient point oblittérées , et où l'amour physique
était porté à un très-haut degré . Le cerveau de cette
femme a été modelé en cire , et nous a été présenté ; toutes
les circonvolutions ne sont pas totalement effacées , parce
que l'hydrocépale n'était que de quatre livres , et que l'intérieur
du cerveau développé , peut en contenir jusqu'à treize
ou quatorze livres ; mais celles supérieures et qui touchent
au sinus longitudinal , le sont presque entiérement .
L'examen d'un grand nombre de cerveaux d'hydrocéphales
a toujours offert au docteur Gall les mêmes résultats . Cette
maladie , augmentant avec le tems , doit étendre et développer
, sans aucune rupture , la membrane intérieure et nerveuse
du cerveau ; ce que nous ne pouvons pas faire en le
déplissant , mais on en voit la possibilité avec le tems , de
la patience et du travail.
Tel est l'historique de la découverte de l'extension du
cerveau , et les différens points anatomiques dont le savant
professeur allemand a traité dans sa première leçon .
•
Je ne dois point laisser ignorer , en parlant du docteur
Gall , une observation importante qui jette un grand jour
sur l'anatomie comparée et sur la physiologie : c'est que dans
tous les animaux , la substance cérébrale se porte toujours
avec plus d'abondance vers les organes qui chez eux sont
408 MERCURE DE FRANCE ,
VI
prédominans : ainsi dans les oiseaux , vers les yeux ; dans le
chien , vers le nez ; chez d'autres , vers l'oreille ; et dans
l'homme , presque à tous les sens également , ou si elle se
distribue plus vers l'un que vers les autres , cet homme est
doué au plus haut degré de la faculté attachée à ce sens .
PH. D***.
EXTRAITS .
NOUVEAUDICTIONNAIRE LATIN-FRANÇAIS, composé
sur le plan de l'ouvrage intitulé : Magnum totius
latinitatis lexicon , de Facciolati ; où se trouvent tous
les mots des différens âges de la langue latine , leur
étymologie , leur sens propre et figuré , et leurs diverses
acceptions , justifiés par de nombreux exemples
choisis avec soin et vérifiés sur les originaux ; par
Fr. Noël , membre de la légion d'honneur , inspecteur-
général des études , de plusieurs Sociétés savantes.
A Paris , chez Lenormant , imprimeur- libraire , rue
des Prêtres-St. - Germain- l'Auxerrois , n° 17 ; et à la
librairie stéréotype , chez H. Nicolle , rue des Petits-
Augustins , nº 15 .
M. NOEL , ancien professeur à l'Université de Paris
s'est autrefois exercé avec succès dans la littérature française
son nom , prononcé honorablement dans les concours
académiques , commençait à être aussi connu dans
le monde que dans le pays latin. Depuis que l'instruction
publique a repris en France son ancien éclat , ce
littérateur estimable a paru revenir à ses premiers goûts :
on l'a vu constamment dévoué à l'amélioration des études
dont l'enseignement avait occupé sa jeunesse . Ce n'est
point par des réfutations en forme qu'il a combattu les
théories périlleuses qui s'étaient introduites dans l'instruction
; c'est par des ouvrages solides et utiles . Marchant
sur les traces de Rollin , il a fait ses efforts pour
applanir les sentiers épineux de la science , sans cependant
écarter ces difficultés salutaires qui servent à tenir
la jeunesse en haleine , et dont le défaut la ferait tomber
dans la paresse et dans la langueur. L'art d'instruire
NOVEMBRE 1807 . 409
les jeunes gens consiste moins dans le soin de leur épargner
des fatigues que dans le talent de leur inspirer le
goût du travail . Pour y parvenir , il faut les mettre
sur la voie , faire naître chez eux l'envie d'aller en
avant ; mais on doit se garder de leur donner trop de
secours. Si l'on fait fléchir devant eux tous les obstacles
, si l'étude n'est plus pour eux qu'un amusement ,
il est certain qu'ils ne feront aucun progrès. L'expérience
a toujours prouvé que les hommes n'acquièrent
des connaissances solides que par le travail : l'application
à laquelle les difficultés les contraignent , grave
dans leur mémoire ce qu'ils étudient ; et l'on a souvent
dit avec raison que les sciences qui avaient le plus coûté
de fatigues étaient celles qu'on savait le mieux . C'est en
oubliant cette vérité que tant d'instituteurs se sont égarés
dans de vains systêmes ; c'est en l'appliquant avec discernement
que M. Noël a montré quelle était la véritable
route que l'on devait suivre.
Avant de publier le Dictionnaire que j'annonce , M.
Noël a donné un Dictionnaire de la fable qui a obtenu
le plus grand succès. Son plan , beaucoup plus étendu
que celui de Chompré , embrasse les fables de tous les
peuples ; et l'ouvrage peut servir également tant pour
l'intelligence des antiquités que pour l'étude des historiens
et des poëtes . Il a aussi fait paraître des Leçons
de littérature et de morale , recueil composé de tout ce
que les auteurs français des deux derniers siècles ont
offert de plus parfait en prose et en vers : ce livre où
le goût le plus pur a présidé , manquait à l'instruction
publique. Un autre ouvrage moins connu , mais qui
n'est pas moins utile , est celui qui porte le titre de
Conciones Poëticæ : M. Noël , uni à l'un de ses anciens
confrères ( 1 ) , a fait sur les poëtes latins le même travail
que Henri Etienne avait fait autrefois sur les prosateurs
: il a réuni les plus beaux discours qui se trouvent
dans les différens poëmes ; et ce qui donne plus
de prix à cette collection , c'est qu'il a admis des morceaux
de Silius Italicus , de Stace et de Claudien , poëtes
(1 ) M. de Laplace , ancion professeur à l'Université ; il a aussi eu part
aux leçons de littérature et de morale.
410 MERCURE DE FRANCE ,
dont autrefois on ne prononçait jamais les noms dans
les classes ; mais qui cependant peuvent être associés
aux grands maîtres quand on n'en cite que des fragmens
choisis.
M. Noël non content d'avoir , par cet ouvrage , fourni
aux professeurs et aux élèves les moyens d'étudier avec
fruit les beautés oratoires des poëtes latins , a voulu remonter
aux sources de ce genre,cd'étude : c'est pour cela
qu'il a entrepris le travail long et pénible d'un Dictionnaire
latin . Ce n'est pas , comme il le dit lui-même , qu'il
ait méconnu le mérite de ceux qui l'ont précédé ; mais
il a pensé que l'on pouvait faire mieux . Dans les Dictionnaires
de langues anciennes, ainsi que dans les sciences
exactes , on peut faire continuellement des progrès :
comme il est impossible de les perfectionner entiérement
, on y fait presque toujours des changemens heureux
à mesure qu'on avance ; et ces corrections , en faisant
honneur à ceux qui les entreprennent , ne diminuent
pas la gloire des savans qui les premiers ont applani
la route.
Si M. Noël s'était borné à ce travail , sans doute ik
mériterait des éloges : mais en adoptant un nouveau
plan , il peut se flatter d'avoir fait faire un pas à la
science : c'est ce que je chercherai à montrer par un
coup-d'oeil rapide sur son travail.
Les deux Dictionnaires latins les plus estimés en
France , étaient celui qui porte le nom de Novitius , et
le Boudot : le premier , très -volumineux , n'a jamais été
à l'usage des écoles ; mais les amateurs de la langue latine
en faisaient grand cas , et avec raison. Il offre une
multitude d'exemples de diverses acceptions de chaque
mot ; et ces exemples , choisis dans les auteurs des différens
âges , aident beaucoup ceux qui , sans en faire
leur lecture habituelle , veulent cependant les étudier et
les parcourir quelquefois. L'auteur du Novitius a en
outre ajouté à son travail une nomenclature immense
de tous les termes de philosophie , de mathématiques ,
de théologie , de droit , de médecine et de botanique ;
il y a joint les noms des héros de la fable et de l'histoire
, ainsi que ceux des évêchés , des monastères , des
abbayes , etc. On sent combien un travail de ce genre est
NOVEMBRE 1807 , 411
utile aux littérateurs et aux savans. Mais cet auteur si
estimable est tombé dans une erreur d'autant plus étonnante
que , dans le tems où il écrivait , on n'avait pas encore
eu l'idée de diminuer en apparence les difficultés
que présente la langue latine . « Pour faciliter, dit - il , l'in-
» telligence de cette langue à toutes sortes de personnes ,
>> aux enfans , aux personnes avancées , aux dames
» méme , et sur-tout aux personnes religieuses qui ne
>> peuvent se servir de la méthode ordinaire , on a levé
» dans ce Dictionnaire toutes les difficultés qui pour-
>> raient arrêter les commençans , en mettant toutes les
» terminaisons des noms , des pronoms et des verbes ;
>> celles au moins qui se trouvent dans les auteurs et
» qui peuvent faire quelque peine ...... Il n'est pas aisé
» de rappeler ces mots à leurs sources , à ceux qui se
» servent des Dictionnaires ordinaires , à moins que
» d'avoir étudié deux ou trois ans ; et en moins de tems ,
» par le secours du Novitius , on saura tous les mots
>> latins. >>
On pourrait conclure de ces promesses de l'auteur
qu'un Dictionnaire seul suffit pour apprendre la langue
latine , et qu'on peut se passer de la connaissance parfaite
des déclinaisons , des conjugaisons et de la syntaxe.
Cela peut être vrai jusqu'à un certain point pour les
langues modernes dont les règles sont peu compliquées ,
et se rapprochent beaucoup des nôtres ; mais c'est une
errear grave à l'égard des langues anciennes. Quiconque
n'aura pas étudie pendant quelques années les règles
de ces langues , non-seulement sera hors d'état de les
parler et de les écrire , mais ne pourra même parvenir
à faire des traductions. M. Noël s'est bien gardé de faire
de semblables promesses ; au contraire , tout dans sa
préface annonce le désir de faire acquérir aux élèves
une véritable et solide instruction.
Le Dictionnaire de Boudot , beaucoup moins volumineux
que le Novitius , est celui que depuis long- tems .
on adoptait pour les écoles. M. Noël expose les raisons
qui l'ont déterminé à en composer un autre : il est impossible
de s'exprimer avec plus de mesure et de modestie.
« Avant , dit-il , d'exposer le plan que j'ai suivi , je
412 MERCURE DE FRANCE ,
•
>> dois parler du Boudot que je me suis proposé de rem-
» placer , et je sens tout ce que ma position a de délicat .
>> Mon silence à cet égard serait une affectation ridicule ;
» le rabaisser pour me faire valoir , serait une injustice
» contraire à mes principes , autant qu'étrangère à mon
» caractère. Mais s'il eût été parfait , ma peine eût été
» prise en pure perte ; et il est assez connu qu'il est dé-
» fectueux , pour que cette assertion ne soit taxée ni de
» partialité , ni de suffisance.
» M. Pierre-Nicolas Blondeau , avocat au parlement ,
» censeur de livres et inspecteur de l'imprimerie que
» le duc du Maine avait établie à Trévoux sous l'au-
» torité de M. de Malésieux , chancelier de la princi-
>> pauté de Dombes , est l'auteur du Dictionnaire connu
>> dans les classes sous le nom de Boudot , parce que ce
» libraire avait acquis le manuscrit de l'auteur. Cet
>> ouvrage estimable à beaucoup d'égards eut une grande
>> vogue; la commodité du format , la modicité du prix
>> lui firent donner la préférence sur le Danet et sur le
» Novitius , malgré le grand mérite de ce dernier ; et
» jusqu'à ce jour il est resté dans les mains des jeunes
» étudians. Cependant il est loin d'être exempt de dé-
» fauts. Ces défauts sont de deux sortes ; les uns sont du
» teins et les autres de l'auteur . Les premiers consistent
» dans l'emploi des termes surannés et des tours vieillis ,
» et les Editeurs qui se sont succédés en ont fait dispa-
>> raître quelques-uns ; les seconds sont de l'auteur , et
>> ceux-là subsistent. >>
Ensuite M. Noël donné une idée de ces défauts ; ils
consistent principalement en omissions , soit du sens
propre , soit du sens figuré , en altérations de sens où
contre-sens décidés : les noms des peuples , des pays ,
des charges sont rendus par des dénominations modernes
; les synonymes sont prodigués comme ayant la même
valeur , quoiqu'ils présentent des nuances différentes :
enfin , comme le dit M. Noël , l'auteur , faute d'avoir
rangé dans un ordre systématique les diverses acceptions
de mots , «< confond tous les exemples , soit du sens
» propre , soit du sens figuré , de sorte qu'on a de la
>> peine à se reconnaître dans cet amas indigeste de cita-
» tions accumulées pêle - mêle et comme jetées au ha-
» sard. »
NOVEMBRE 1807 .
415
M. Noël , dans son travail , a corrigé tous ces défauts ,
mais c'est sur-tout le dernier qu'il s'est attaché à faire
disparaître. Il a établi un ordre d'après lequel toute confusion
cesse ,
et dont il résulte que les étudians pourront
à l'avenir se former des idées plus précises des acceptions
différentes de chaque mot. Son systême est
exposé avec une grande clarté.
"
« J'ai placé , dit - il , en tête de chaque article , l'éty-
» mologie , soit grecque , soit latine , et je me suis fait
» une loi de n'en admettre que de certaines , ou au
» moins de plausibles . Ensuite je me suis attaché à fixer
» le sens primitif du mot et la véritable valeur et
>> j'ai tâché de rendre les images par des images corres-
» pondantes , ou du moins équivalentes. Après avoir dé-
» terminé le sens propre , qui souvent lui-même a plu-
>> sieurs nuances , je m'efforce de saisir le point où le
» dernier chaînon du sens propre rencontre le premier
» anneau de la chaîne des sens figurés ; et je descends
» cette échelle en suivant l'ordre dans lequel l'esprit
» humain a pu passer de l'un à l'autre , d'après les dé-
>> veloppemens du langage et les progrès de la civilisa-
» tion. Ici , j'avoue que cette hiérarchie prête un peu
» à l'arbitraire , et que personne ne peut se flatter d'a-
>> voir le fil d'Ariadne , nécessaire pour sortir de ce laby-
>> rinthe ; mais si la métaphysique en est un peu subtile ,
>> comme elle est toute en résultats , elle ne présente
>> aucun appareil rebutant , et ne laisse pas entrevoir ce
» qu'une pareille classification a dû coûter de conten-
» tion d'esprit et de soins à l'auteur. Il lui doit au moins
» l'avantage d'avoir écarté cette foule de mots parasites
» et de prétendus synonymes qui encombrent le Boudot.
» Cette marche qu'on n'avait point encore tentée , m'a
» amené à une réforme qui en est une suite nécessaire, et
>> qui n'était pas moins importante. Ici , pour la pre-
» mière fois , au moins dans les Dictionnaires classiques ,
» les exemples sont rangés sous l'acception à laquelle ils
» appartiennent d'une manière plus spéciale ; ce qui a
» le double mérite et d'abréger les recherches de l'étu-
» diant , et de l'accoutumer de bonne heure à la préci-
» sion et à la justesse. >>
Il est inutile de s'étendre sur l'avantage de cet ordre,
414 MERCURE DE FRANCE ,
:
Ceux qui consulteront le Dictionnaire de M. Noël , après
s'être assuré de l'étymologie du mot qu'ils voudront employer
ou traduire , en sentiront toute la valeur , et në
seront point en danger de lui donner une fausse acception,
soit au propre , soit au figuré. Ce sera aussi un délassement
agréable pour les amateurs de la littérature , d'examiner
les différentes révolutions qu'un mot a éprouvées :
appliqué d'abord à des idées physiques , il a dû ensuite
exprimer des idées morales ; cette marche est conforme
à l'opinion qu'on a généralement des progrès
d'une langue , chez un peuple qui s'est civilisé par degrés.
Le mot ambitiosus me servira d'exemple pour don
ner une idée , bien imparfaite , il est vrai , du plan de
M. Noël. Selon lui , ce mot a d'abord voulu dire qui
entoure , qui fait un grand circuit ; ensuite il a été appliqué
aux ambitieux qui , chez les Romains , s'avançaient
par des brigues , et faisaient par conséquent de
longs circuits pour arriver à leur but . Ce mot , devenu
l'interprête d'une idée morale , a été pris figurément de
plusieurs manières : joint à d'autres mots , il s'est appliqué
à un homme avide de louanges , à un juge qui
sacrifie à la faveur , à une femme qui cherche les homimages
, à des palais magnifiques , elc. , enfin aux ornemens
affectés dont on surcharge l'éloquence. Cette hiérarchie
paraît conforme à la raison ; et l'on voit que ce
Dictionnaire n'est pas seulement un répertoire de mots ,
mais qu'il présente un systême philosophique digne d'être
étudié par ceux à qui le latin est le plus familier.
Les traductions de M. Noël sont très - supérieures à
celles de Novitius et de Boudot. J'en citerai un exemple.
M. Noël , à l'article Diligo , montre la différence qui
existe entre ce verbe et le verbe Amo : le premier ,
dit-il , a moins de force que l'autre . Il cite un passage
de Cicéron déjà présenté par Novitius et Boudot. Pour
l'intelligence de ce passage , je rétablirai la phrase qui
le précède : Quis erat qui putaret ad eum amorem
quem erga te habebam posse aliquid accidere ? tantum
accessit , ut mihi nunc denique amare videar antea dilexisse.
Qui aurait pu penser , dit Cicéron , qu'il pouvait
arriver quelque chose à l'attachement que j'avais
pour vous ?-Cette tournure charmante laisse l'esprit en
NOVEMBRE 1807 .
415
suspens , jusqu'à ce que tout s'éclaircisse par la distinction
du verbe amo et du verbe diligo .
Novitius a traduit ainsi la seconde phrase : Il s'est
» pourtant si fort augmenté cet amour qu'il me semble
» que c'est présentement une très -forte passion , au lieu
» qu'auparavant ce n'était qu'une simple affection où
» une pure bienveillance. >»>
Voici la traduction de Boudot : « Si bien qu'il mé
» semble que j'ai maintenant un amour de tendresse
» et que je n'avais ci -devant qu'une simple amitié . »
* "
La traduction de M. Noël est bien supérieure pour
Pélégance et l'exactitude : « Ce sentiment , dit-il , est
» devenu si vif qu'il semble n'avoir été d'abord qu'une
» simple affection , et maintenant être une amitié par-
» faite. »
Cependant il serait difficile que dans un travail aussi
considérable il ne se trouvât pas quelques négligences .
Mais on peut assurer qu'elles sont très- peu importantes ,
et qu'elles ne roulent tout au plus que sur des nuances
légères. Notre impartialité nous force à en relever deux .
A l'article Cognatus , M. Noël cite l'exemple suivant de
Cicéron : Cognatum illud est mentibus nostris ; il traduit
comme Boudot : C'est un sentiment inné en nous .
MM . Lallemant , qui ont revu le Dictionnaire de Boudot ,
blâment cette manière de traduire , et s'appuient sur
le passage même de Cicéron. Nihil est tam cognatum
mentibus nostris quam numeri atque voces ; quibus et
excitamur , et incendimur , et languescimus , et ad hila
ritatem , et ad tristitiam sæpe deducimur. MM. Lallemant
traduisent ainsi : « Rien n'a tant de sympathie avec
» nos ames que la cadence et l'harmonie : elles nous
animent , elles nous enflamment , elles nous atten-
» drissent , nous plongent dans la langueur , et tour à
» tour appellent la gaîté , inspirent la mélancolie . » Je
crois que MM. Lallemant ont raison : la cadence et l'harmonie
ne sont pas des sentimens innés en nous ; elles out
plutôt de la sympathie avec nos ames. D'après cela , il
aurait donc fallu citer le passage de Cicéron tel qu'il est :
Nihil est tam cognatum mentibus nostris , et traduire :
rien n'a tant de sympathie avec nos ames. Ce qu'il y a
de singulier , c'est que MM. Lallemant , après avoir
416 MERCURE DE FRANCE ,
critiqué cette traduction , l'ont laissée dans le Dictionnaire
de Boudot à l'article Cognatus.
M. Noël a promis d'expliquer tous les mots qui ont
rapport aux charges des Romains et à leurs usages : ces
explications sont nécessaires pour faciliter l'étude des
historiens et des jurisconsultes. En parcourant ce Dictionnaire
, j'ai remarqué que l'auteur s'était acquitté
avec scrupule de cet engagement : cependant un seul
article m'a paru incomplet. Au mot auctoritas , M. Noël
explique ainsi Auctoritas Senatus : « Sentiment des Sénaleurs
qui avaient assez de poids pour faire autorité ,
et pas assez pour avoir force de loi . » Cette explication
ne me parait pas donner une idée assez précise de ces
arrêtés du Sénat : il me semble qu'il convenait d'entrer
dans plus de détails : en effet , pour qu'un avis du Sénat
fût déclaré Sénatus- consulte , il fallait qu'il n'y eût pas
eu d'opposition , que le Sénat eût été assemblé selon
les lois , et que les Sénateurs se fussent trouvés en nombre
suffisant. Si quelques-unes de ces conditions manquaient
, l'avis du Sénat ne s'appelait point Senatusconsultum
, mais Senatus auctoritas. Il n'obligeait à rien ,
cependant il était écrit sur les registres publics.
On voit que ces négligences sont si légères qu'on ne
les relèverait pas , sans le devoir qu'on s'est imposé de
juger les ouvrages avec d'autant plus de sévérité qu'ils
paraissent plus approcher de la perfection . Le Dictionnaire
dont je parle est de ce genre : M. Noël doit donc
considérer les observations que j'ai hasardées comme
une preuve de mon estime pour lui . Du reste , je me
plais à joindre mes suffrages à ceux qu'il a déjà obtenus
pour une entreprise aussi difficile qu'épineuse. On ne
peut faire connaître les peines que cet ouvrage a coûtées
à l'auteur qu'en citant ce qu'il dit lui -même sur la manière
dont il l'a composé :
« Je n'ai , dit-il , épargné ni peines ni soins pour que
>> ce lexique répondit à l'importance de sa destination ,
» et fût digne de l'indulgence avec laquelle le public
> a bien voulu accueillir mes autres ouvrages . Non-seu-
» lement il est beaucoup plus complet , puisqu'il n'y
» a d'autres omissions que celles d'un petit nombre de
» termes que la décence exclut d'un vocabulaire particuliérement
NOVEMBRE 1807
ticuliérement destiné à la jeunesse ; et , sous ce rap
» port , il convient à l'homme fait comme au jeune
» élève ; au médecin , au juriscousulte , comme au littérateur
; mais les exemples sont beaucoup plus nom →
>> breux et les nuances plus variées . J'ai vérifié les uns
» et les autres sur les originaux , refait toutes les tra-
» ductions , évité les tours vieillis , les faux sens et les
» inexactitudes ; j'ai porté le scrupule jusqu'à tont écrire
» de ma main , pour ne m'en rapporter qu'à moi -même ;
» et j'ai fait tous mes efforts pour que et ouvrage , fait
>> consciencieusement et dans la seule vue d'être utile ,
» ne pût se confondre avec ces spéculations mercan-
» tiles trop multipliées pour l'honneur des lettres , et
» contre lesquelles le public a tant raison d'être en
» garde. »
L'examen plus approfondi qu'on fera de cet ouvrage
quand il sera répandu , comme il mérite de l'être , justifiera
l'idée que j'ai cherché à en donner. C'est par
l'usage sur-tout qu'on peut juger de l'utilité d'un Dictionnaire.
Tout porte à croire que cette épreuve fera
honneur à M. Noël , et que , plus on consultera son
livre , plus on en reconnaîtra le mérite et l'exactitude.
M. PETITOT.
RECHERCHES HISTORIQUES sur le Cardinal de Retz ,
..suivies des portraits , pensées et maximes extraits de
ses ouvrages ; par V.-D. MUSSET-PATHAY. Un vol.
in-8° . Prix , 5 fr . , et 6 fr. 25 c . franc de port. A Paris ,
chez D. Colas , imprimeur-libraire , rue du Vieux-
Colombier , nº 26 ; Arthus -Bertrand , libraire , rue
Hautefeuille , nº 23 , etc.
IL est fâcheux pour un livre , qu'après l'avoir lu ,
on se demande : Aquoi bon ? car on sait quelle réponse
suit d'ordinaire cette question . Cette question , je me
la suis faite en terminant l'ouvrage de M. Musset-Pathay
, et l'on va voir si c'est sans raison.
Il est reçu de dire que le cardinal de Retz est l'auteur
ou l'un des auteurs des troubles de la Fronde
Dd
418 MERCURE DE FRANCE ,
et qu'il était un intrigant , un factieux , un brouillon .
Personne ne croit trop manquer à la vérité historique ,
ni à la justice , en lui donnant ces qualifications . M.
Musset- Pathay a pensé qu'en s'en servant on calomniait
la conduite et le caractère du cardinal , et il a fait un
livre pour le prouver. D'abord il est très- difficile , pour
ne pas dire impossible , de faire une apologie seulement
spécieuse de ce singulier personnage , attendu qu'il a
dit de lui-même à peu près tout le mal qu'on en peut
dire , et qu'il n'y a guère moyen de récuser un témoin
de cette espèce-là. Ensuite si l'amour du paradoxe pousse
quelque jour un homme à défendre le cardinal de Retz
contre ses propres accusations , celles de ses contemporains
et l'opinion universelle qui en est résultée , il
faudra que dans un écrit court , mais brillant , il donne
aux faits importans des interprétations plausibles et
ingénieuses , place dans un nouveau jour les beaux
côtés du caractère de son héros , et laisse adroitement
dans l'ombre , ou au moins dans la demi - teinte ses
côtés les plus défavorables : de cette manière il ne réussira
à changer l'opinion de personne , mais il fera dire
de lui qu'il est un homme d'esprit qui n'a pas le sens
commun. M. Musset-Pathay n'a pas suivi cette marche ,
et n'a pas obtenu en entier ce résultat . Il a fait un gros
livre , et dans ce gros livre , sa réflexion et sa critique
se sont fort peu mises en frais . D'abord il donne une
vie du cardinal de Retz , laquelle est entiérement composée
de morceaux extraits textuellement des Mémoires
, et rejoints entre eux par une très - courte analyse
de ce qui suit et précède. Dans cette vie , il n'est
point question des mouvemens de la Fronde ; en quoi
certes l'auteur a eu raison , puisque ces mouvemens se
composent de démarches , de conférences , de négociations
sans fin dont il eût fallu faire le récit , récit pour
lequel il est plus simple de renvoyer aux Mémoires où
toutes ces choses se trouvent détaillées. M. Musset-
Pathay , ou plutôt le cardinal de Retz lui- même ,
conte seulement dans sa vie le commencement de la
révolte et la manière dont il se trouva engagé à y prendre
part et à s'en faire le chef. C'est ici que M. Musset-
Pathay triomphe. Le cardinal fit d'abord , de bonne foi
raNOVEMBRE
1807. 419
•
et par reconnaissance pour la reine , tout ce qu'il put
pour apaiser le peuple matiné au lieu de lui savoir
gré de ses efforts , on s'en moqua au Palais- Royal ; il en
fut piqué ou plutôt il fut bien aise d'en avoir sujet , et
alors , comme il le dit lui - même , il abandonna son
destin à tous les mouvemens de la gloire. Voici l'argument
de M. Musset - Pathay , auquel je n'ôte rien de sa
force : Le cardinal a sincèrement voulu étouffer la première
étincelle de la guerre civile ; on l'a forcé par
d'ingrates railleries à souffler sur cette étincelle et à en
faire un grand feu ; ce n'est donc pas lui , ce sont donc
les railleurs de la cour qui sont les véritables auteurs
de la Fronde . C'est conclure un peu rigoureusement.
Sans doute la cour eut des torts dont au reste elle fut
bien punie ; mais le cardinal n'en eut-il pas de bien
plus grands ? S'il avait été véritablement honnête homme
et bon citoyen , il eût oublié les outrages de la reine
pour ne songer qu'à ses bienfaits , et n'eut pas bouleversé
le royaume, pour satisfaire un ressentiment puéril.
Ayant tenu une conduite toute contraire , il a été tout
le contraire d'un véritablement honnête homme et d'un
bon citoyen. Je crois qu'en ceci je raisonne an moins
aussi serré que M. Musset-Pathay. Au reste , quelle était
cette gloire à laquelle il abandonnait son destin ? Il nous
l'apprend en vingt endroits de ses Mémoires . Il avait un
goût décidé pour les conspirations et une estime particulière
pour les conspirateurs. Presque dans l'enfance
encore , il entra dans deux conspirations contre le cardinal
de Richelieu , et il écrivit l'histoire de la conjuration
de son ami Jean-Louis de Fjesque, comme le lui disait
Montrésor. La spéculation des grandes choses ( c'està-
dire des changemens d'Etat ) l'avait beaucoup touché
dès son enfance. Son imagination ne s'occupait que des
vastes desseins ( on sait encore ce que cela veut dire ) ,
et ses sens étaient chatouillés par le titre de chef de
parti qu'il avait toujours honoré dans les Vies de Plutarque.
Il me semble que de telles dispositions sont bien
celles d'un factieux , d'un intrigant , d'un brouillon ; et
quand les faits y répondent , je ne vois en vérité pas
qu'il y ait de quoi se fâcher si fort de ce qu'on lui donne
ces épithètes.
Dd 2
420 MERCURE DE FRANCE ,
La seconde partie de l'ouvrage est intitulée : Juge
mens portés sur le cardinal de Retz , et elle est divisée
en deux Sections , les Contemporains du coadjuteur
et les Ecrivains postérieurs . Ceux - ci étaient à peu près
inutiles , puisqu'ils n'ont pu former leurs jugemes sur
le Cardinal , que d'après ce qu'en ont dit les autres .
Parmi ces derniers , c'est-à-dire les contemporains , il
en est dont l'opinion ne méritait pas d'être recueillie ,
soit parce qu'elle n'est qu'une opinion répétée , soit parce
qu'elle n'a aucun caractère d'importauce ou de réflexion
, soit enfin parce que ce n'est pas une opinion
sur le Cardinal , mais quelques mots à propos de lui .
M. Musset - Pathay pousse ce zèle recollecteur jusqu'à
rapporter quelques phrases d'une lettre d'apparat écrite
au Cardinal par Patru . C'est un beau jugement sur un
homme , qu'une lettre de complimens qui lui est adressée
! M. Musset -Pathay fait précéder chacun de ces extraits
d'une petite notice sur le personnage qui le lui a
fourni , et porte un jugement sur son jugement , selon
que celui-ci se rapproche ou s'écarte de la manière de
voir qui lui est particulière , et que j'ai exposée plus
haut. C'est toujours la même antienne ; et cela fatigue
un peu.
La troisième et dernière partie du livre se compose
de Portraits , et de Pensées ou Maximes tirées des Mémoires
de Retz. Cela est bon du moins , et plaîra aux
lecteurs , à proportion de la reconnaissance qu'ils se sentiront
pour l'homme officieux qui a pris la peine d'aller
chercher pour eux dans un livre , ce que beaucoup
de gens aimeront peut être mieux y aller chercher
eux-mêmes. Quant à moi , je suis de ceux-ci . Voilà tout
l'ouvrage de M. Musset-Pathay. A quoi bon ?
-
Il n'y a pourtant pas de livre , si vide qu'il soit , qui
ne donne matière à quelque observation plus ou moins
curieuse. Celui de M. Musset - Pathay offre deux exemples
bien singuliers de contradiction . La Rochefoucault ,
dans ses Mémoires , dit que le cardinal de Retz était
d'une ambition extréme , et dans un portrait qu'il a fait
de lui , il dit qu'il paraissait ambitieux sans l'étre. 11
avait donc été bien dupe d'abord de l'apparence. Mais
voici qui est beaucoup plus fort . La duchesse de Nemours,
NOVEMBRE 1807.
421
dans ses Mémoires , commence par dire qne le cardinal
de Retz n'avait pas d'esprit ( ce qui est un début assez
piquant ) ; ensuite elle dit que son esprit était pénétrant
et d'une étendue assez vaste ; enfin elle dit qu'il avait
assez d'esprit. Je ne sais pas si la bonne duchesse en
avait beaucoup , assez , ou point du tout ; mais ce qu'il
y a de certain , c'est qu'elle n'avait pas un esprit conséquent.
M. Mussel -Pathay , lui , raisonne assez de suite ; mais
quelquefois il affirme sans preuve , ou même lorsqu'il y
a des preuves contraires. Par exemple , il dit que l'oncle
du coadjuteur , archevêque de Paris , était un homme
nul, cagot et presque imbécille . Nul et imbécille , soit ;
mais cagot , j'y vois une petite difficulté. Le cardinal qui
s'y connaissait , nous parle du désordre scandaleux des
moeurs de son oncle. La cagoterie peut à toute force
s'allier avec la débauche obscure , mais jamais avec le
scandale,.
Il n'aurait pas fallu non plus mettre dans les Pensées
du cardinal de Retz une maxime du président de Thou ,
que le premier rapporte en Pattribuant à son auteur.
Cette maxime , ou plutôt cette phrase est qu'il n'y a de
véritables histoires que celles qui ont été écrites par des
hommes assez sincères pour parler d'eux - memes avec
vérité. On sent qu'elle devait être du goût du Cardinal
écrivant ses Mémoires , en effet avec une sincérité pea
commune .
M. Musset-Pathay est d'une charité sans exemple. « Il
» ne paraît pas , dit- il , que M. de la Rochefoucault
» dans sa liaison ayec Mine de Longueville et d'autres
» femmes de la cour , puisse être soupçonné de galan-
» terie. » Et veut- on voir d'où il infère ceci ? De cette
phrase de Mme de Sévigné : « M. de la Rochefoucault
» va revoir les lieux où il a chassé avec tant de plai-
>> sir ; je ne dis pas où il a été amoureux , car je ne
» erois pas que ce qui s'appelle amoureux , il l'ait ja-
» mais été . » M. Musset-Pathay a pris à la lettre ce mot
amoureux qui signifie seulement là atteint d'un amour
véritable. M. de la Rochefoucault ne devait pas mieux
traiter l'amour en pratique , qu'en théorie il n'a traité
l'amitié , la vertu , l'honneur, la bravoure, etc. On n'ima422
MERCURE DE FRANCE ,
ginerait jamais de quoi M. Musset-Pathay fortifie la sin、
gulière idée qu'on vient de voir ; de cette autre phrase
de Mme de Sévigné : « Plusieurs de ceux qui pleurent
» M. de Longueville ( fils de la duchesse ) , ont voulu
» avoir des conversations avec M. de la Rochefoucault ;
» mais lui qui craint d'étre ridicule , plus que toutes les
» choses au monde , il les a fort bien envoyés se con-
» soler ailleurs . » Sans être d'une malice outrée , on voit
tout de suite quel ridicule a craint en cette occasion M.
de la Rochefoucault ; il a craint qu'on ne dit que toute
la ville était allée le consoler de la mort de M. de Longueville
, sachant la part singulière qu'il devait prendre
à cet accident ; et en effet , cet enfant datant de l'époque
de ses liaisons avec Mme de Longueville qui avait toujours
détesté son mari , il pouvait bien verser sur sa
mort des larmes à peu près paternelles. Quand on prend
les choses comme M. Musset-Pathay , il est tout simple
de penser que le cardinal de Retz n'a pas été un factieux;
mais il ne faudrait pas le dire aux autres , quand
on ne le leur dit pas d'une manière plus piquante.
AUGER .
LE LIVRE DE PRIÈRES de M. DE FÉNÉLON , archevêque
de Cambrai , avec des réflexions pour tous les
jours du mois ; ou Le Chrétien adorateur. Edition
augmentée de l'Explication des cérémonies de la
Messe , et d'autres Instructions chrétiennes . A Liége
chez Fr. Lemarié , imprimeur-libraire ; et à Paris ,
chez Ch. Villet , libraire , rue Hautefeuille , n° 1 .
1807.
- 1
"
LE culte catholique rétabli , les ministres d'une religion
divine rendus à leurs importantes et respectables
fonctions , les temples rouverts , ne sont pas les moindres
bienfaits d'un gouvernement sage et éclairé. Hommage
au grand homme qui a rendu à la piété ses saints
exercices, au malheur son plus ferme appui , à l'affliction
sa consolation la plus sûre !
Cette révolution , trop long-tems attendue , a permis
enfin que les livres destinés à l'instruction ou à l'édiNOVEMBRE
1807 . 425
fication des fidèles reparussent , et dans le nombre de
ceux qui se réimpriment tous les jours , celui que j'ai
sous les yeux , se recommande sur-tout à l'attention .
On ne prononce guère le nom d'un grand écrivain ,
sans y attacher l'idée des écrits qui l'ont immortalisé.
Ainsi , nomme-t- on Fénélon , on pense en même tems
à Télémaque. Mais cet ouvrage admirable dans lequel
l'auteur donne à tous les hommes en général et aux rois
en particulier , des leçons si salutaires , n'est pas le seul
où il ait imprimé le cachet de sa belle ame et de son
beau talent. On retrouve également sa douce éloquence ,
son style coulant et harmonieux dans tous ceux qu'il
a écrits en faveur de la religion . Ce n'est donc pas sans
un vrai plaisir , sans un vif intérêt , qu'on lira ses Prières
dans le volume qui vient d'être publié. « L'ouvrage que
nous reproduisons ici , disent les éditeurs , était devenu
fort rare. » Cela n'est pas exact. Il est tout entier dans
la belle édition en neuf volumes , des Quvres, complète de
Fénélon , imprimée en 1787. Mais cette édition n'est pas
à la portée de tout le monde ; et il est peu de personnes
qui ne puissent se procurer le volume où les Prières
viennent d'être recueillies . Les éditeurs ont réuni
Prières les pieuses réflexions du même auteur , pour
tous les jours du mois . Un court passage extrait de celles
du quatorzième jour , en donnera une idée à ceux qui
par malheur , ne les connaîtraient pas.
ces
« Rien n'est si terrible que la mort pour ceux qui
sont attachés à la vie. Il est étrange que tant de siècles
passés ne nous fassent pas juger solidement du présent
et de l'avenir , et ne nous désabusent pas. Nous sommes
infatués du monde , comme s'il ne devait jamais finir.
La mémoire de ceux qui jouent aujourd'hui les plus
grands rôles sur la scène , périra avec eux . Dieu permet
que tout se perde dans l'abîme d'un profond oubli ,
et les hommes plus que tout le reste. Les pyramides d'Egypte
se voient encore sans qu'on sache le nom de
celui qui les a construites. Que faisons-nous donc sur
la terre ? A quoi servira la plus douce vie , si par des
mesures sages et chrétiennes , elle ne nous conduit pas
à une plus douce et plus heureuse mort ? O hommes
pesans de coeur, qui ne peuvent s'élever au- dessus de
424 MERCURE DE FRANCE ,
la terre , où de leur propre aveu , ils sont si misérables ?
La véritable manière de se tenir prêt pour le dernier
moment , c'est de bien employer tous les autres , et d'attendre
toujours celui - là . >>
Je dois à la vérité de dire que l'Adorateur chrétien
n'est guère qu'une reproduction du livre connu sous le
titre de la Journée du chrétien . Quoi qu'il en soit , les
ames pieuses doivent s'empresser de l'accueillir ; elles
y apprendront l'étendue de leurs devoirs , et y trouve
ront les moyens de les bien remplir.
VARIÉTÉS .
V.
Il faut
2.
THEATRE FEYDEAU.- Reprise de Renaud d'Ast.
remercier les comédiens de Feydeau d'avoir remis ce joli
opéra au répertoire . Il fut représenté pour la première fois
en 1787 , et eut alors beaucoup de succès. Le poëme est de
MM. Barré et Radet , et la musique de M. d'Aleyrac , un
de nos premiers musiciens , " compositeur fécond , et qui
compte presque autant de succès que d'ouvrages. La musique
de Renaud d'Ast est vraiment le modèle de celle qui convient
à l'Opéra-Comique ; elle est gracieuse et mélodieuse ;
tous les airs en sont si chantans qu'on les trouve encore sur
le pupitre des amateurs et dans la bouche de l'artisan . La
partie de l'orchestre , sans être négligée , ne couvre jamais.
le chant principal , et ce musicien a une qualité qui me
paraît inappréciable , c'est de ne jamais placer de morceaux
de musique mal à propos , c'est - à - dire , dans une
situation où ils pourraient ralentir la marche de l'ouvrage ,
Eet opéra était très-bien monté dans la nouveauté . Le rôle
de Renaud était joué par Michu , bon acteur assez bon
chanteur et très-aimé sur-tout d'une certaine partie du public
. Julien le remplace aujourd'hui . Les airs qu'il doit chanter
ne sont pas au-dessus de ses moyens : il a fait généralement
plaisir .
Le rôle de Céphise avait été écrit pour faire briller le
beau talent de Me Renaud d'Arvigny , et l'on se souviendra
ще
NOVEMBRE 1807 . 425
long-tems du talent musical qu'elle y développait . Jouer ce
rôle aprè selle n'était pas chose aisée ; cependant Mme Moreau
vient d'y obtenir un succès complet . Cette jeune actrice
joint beaucoup de facilité à une voix assez étendue et trèsflexible
: elle joue souvent , et le public la voit toujours
avec un nouveau plaisir.
C'est Me Saint- Aubin qui remplit le rôle de Marton ;
il n'est donc pas nécessaire de dire que ce rôle a été joué
avec toute la grâce et la finesse imaginables .
Au total , la remise de cet ouvrage a fait beaucoup de
plaisir , et sera , je crois , fructueuse pour le théâtre .
"
THEATRE DE L'IMPERATRICE . - Première représentation de
l'Amour au régime. Un jeune avocat , hommé Auguste .
et qui se porte fort bien , s'avise de se faire passer pour
malade , afin de s'introduire dans la maison d'un médecin
de la fille duquel il est amoureux. Le docteur , religieux
observateur des préceptes d'Hippocrate , fait subir au jeune
homme une diète si sévère , qu'en moins de trois jours il
lui reste à peine la force de déclarer son amour à la belle'
Jenny , dont le coeur appartenait déjà à un jeune militaire .
Le médecin et sa fille s'amusent quelque tems aux dépens
de l'avocat , et finissent ( pour l'empêcher de mourir d'inanition
) par le prier du repas de la noce de Jenny et de
son amant .
Ce petit acte n'est , à vrai dire que le tableau d'une mystification
arrivée dans la société : mais l'ouvrage est très-gai ;
le dialogue est vif et semé de mots heureux . Cette pièce est
de M. Chazet.et d'un anonyme . Clozel est très - comique
dans le rôle de l'avocat à jeun .
INSTITUT. - L'Institut national a tenu , mardi dernier ,
une séance publique pour la réception de MM. Laujon ,
Renouard et Picard . Une assemblée brillante remplissait la
salle , et les applaudissemens qui ont éclaté de toutes parts ,
lorsque les nouveaux académiciens sont entrés , ont prouvé
quel vif intérêt avait amené ce nombreux concours .
M. Laujon a commencé . La faiblesse de sa voix a fait
426 MERCURE DE FRANCE ,
perdre une grande partie de son discours ; mais l'on a aperçu
dans ce qu'on a pu saisir , des traits spirituels et une onction
touchante dans la bouche d'un vieillard . I a loué son prédécesseur
(M. Portalis ) avec cette sensibilité simple et vraie
qui convenait à Péloge d'un magistrat respectable .
M. Renouard l'a suivi à la tribune ; et son discours , mieux
entendu , a produit beaucoup d'effet . Il est rempli de pensées
fortes , d'aperçus profonds , exprimés dans un style nerveux
et animé ; en un mot , il a paru digne de l'auteur de la
tragédie des Templiers . Les louanges nobles et justes qué
l'orateur a données au grand talent de M. Le Brun qu'il
remplace , ont été vivement senties par tous ceux qui cultivent
la poësie française .
M. Picard s'est présenté après ses deux collègues . Son
talent fécond et ingénieux , ses nombrenx succès , avaient
déjà parlé en sa faveur ; son discours lui a mérité de nouveaux
suffrages. Cet aimable comique s'est fait reconnaître
dans plusieurs traits plaisans qui ont été fort applaudis , et
quoiqu'il eût prévenu qu'il ne prétendait pas s'élever au
ton de lorateur , il a su , plus d'une fois , prendre les mouvemens
d'une douce éloquence . Il les a sur-tout saisis lorsqu'il
a jeté des fleurs sur la tombe de M. Dureau de la Malle ,
auquel il succède, de cet homme doublement estimable, dont
la perte , dans un âge pou avancé , est un juste objet de
regrets pour tous les amis des lettres et de la vertu .
M. Bernardin de Saint- Pierre , chargé , comme président ,
de répondre aux trois récipiendaires , l'a fait en un seul discours,
où l'on a retrouvé les pensées élevées et le style admirable
qui distinguent émincinment l'auteur des Etudes de la
Nature.
Enfin cette séance a paru une des plus intéressantes de
l'Institut , par les talens différens des orateurs qui y ont
parlé , et par les réputations qu'elle réunissait .
―
L.
HISTOIRE. On a bien voulu nous adresser une lettre
inédite de Hume , traduite de l'anglais sur l'original que
M. de Joncourt , bibliothécaire du prince d'Orange , avait
entre les mains. Comme cette lettre rend compte des maNOVEMBRE
1807 : 427
tifs qui ont déterminé Hume à changer dans la dernière
édition de son Histoire , son opinion sur un point très- important
, nous croyons que son insertion dans le Mercure
intéressera nos lecteurs .
LETTRE DE DAVID HUME AU COMTE D'HARDWICKE .
Compiègne , 23 Juillet 1764.
MILORD , peu de tems après mon arrivée à Paris , j'ai eu la
curiosité de consulter les Mémoires de Jacques II. Ils forment
environ treize volumes in-folio , tous écrits de la main du
roi sans être rédigés en corps de narration
. Plusieurs
passages
y sont traités avec assez d'étendue
. Telle est , par
exemple , une relation des négociations
qui précédèrent
la
seconde guerre de Hollande
; point d'histoire
qui m'a toujours
paru fort obscur et hérissé d'une foule de contradictions.
Le père Gordon , principal
du Collège des Ecossais ,
homme obligeant
et communicatif
, a fait néanmoins
quelque
difficulté de me permettre
la lecture de ce passage ;
mais sur l'assurance
que je lui ai donnée que j'avais été
employé
à la secrétairerie
d'Etat , et que j'attendais
une
permission
authentique
de consulter
les registres
français
qui devaient
renfermer
le traité conclu entre Charles II et
Louis XIV , tous ses scrupules
ont été levés , et j'ai pris communication
du manuscrit. Je vais vous en parler de sou
venir , Milord , car j'ai laissé à Paris les différens
extraits
que j'en ai faits , toujours de l'aveu du père Gordon.
Le traité fut conclu à la fin de 1669 ou au commencement
de 1670 ( les Mémoires du tems ne lui ont point assigné
de date précise ) . Ce fut lord Arundel de Wardour qui
le signa secrètement dans un voyage qu'il fit à Paris tout
exprès . Les deux principaux articles contiennent le rétablissement
de la religion catholique en Angleterre , et une
alliance offensive des deux puissances contre la Hollande .
Louis promettait à Charles un subside annuel de 200,000l . st .
et six mille hommes en cas d'insurrection . Quant à la Hollande
, on devait la partager d'après les bases indiquées
depuis par l'abbé Primi . L'Angleterre avait la Zélande et
428 MERCURE DE FRANCE,
"
les ports ; tout le reste devenait le partage du roi de France
et du prince d'Orange . Au surplus il n'était pas question
de fonder le pouvoir arbitraire dans la Grande-Bretagne .
C'est que probablement le roi envisageait cet évènement
comme une suite nécessaire de la révolution projetée , eť
qu'il entrait d'ailleurs dans ses plans comme dans ceux de
son frère de lier cet important dessein aux affaires de la
religion. Mais Louis avait encore d'autres vues : c'est pourquoi
il envoya la duchesse d'Orléans à Douvres , en lui
donnant pour instruction de persuader au roi son frère qu'il
fallait commencer par ruiner la république avant d'entreprendre
le changement de la religion en Angleterre . Ces insinuations
déplurent au duc d'Yorck , qui s'opposà constamment
à cette déviation du plan général . Je dois vous
avouer ici , Milord , que cet écrit m'a prouvé que je m'étais
souvent mépris à l'égard du caractère de Charles II . J'avais
jusque- là pensé que l'humeur insouciante et pour ainsi dire
nonchalante de ce prince l'avait rendu incapable de dévotion
, et qu'il avait flotté toute sa vie entre le déisme et le
papisme; mais je reconnais que lord Halifax a mieux que moi
dévoilé les secrets sentimens de Charles , quand il a dit que
ce monarque affectait l'irréligion afin de mieux couvrir son
zèle pour la foi catholique . Son frère nous apprend qu'aussitôt
après la signature du traité , il assembla son conseil
intime , et qu'il y parla du rétablissement de la religion ro¬
maine avec tant d'ardeur que les larmes lui vinrent aux
yeux. Je me suis souvent étonné de l'aveuglement des deux
frères qui se laissaient emporter par leurs opinions religieuses
, au point de s'imaginer qu'à la plus légère occasion
elles seraient embrassées des évêques et de la noblesse , en
quoi sans doute ils se trompaient fort , car les écrits du tems
ne font aucune mention de cette disposition des esprits . Quoi
qu'il en soit , les princes y croyaient et se reposaient principalement
sur elle du succès de leur entreprise.
Je profiterai probablement d'une nouvelle édition de mon
Histoire pour corriger les méprises que j'ai faites dans cette
circonstance , ainsi que dans quelques autres moins imporNOVEMBRE
1807 . 429
•
tantes . En attendant cette époque , je m'estime heureux
d'avoir une occasion de satisfaire la curiosité de votre seigneurie
, et de vous exprimer ma reconnaissance pour votre
obligeante conduite à mon égard depuis que je me suis
engagé à écrire le règne d'Elisabeth . Je m'applaudirai de
mon sort si votre seigneurie me fournit de fréquentes occasions
de cette nature . Je ne puis pas répondre maintenant
à la question que vous m'avez faite , Milord , à l'égard de
la galerie des fortifications ; mais dès que je serai retourné
à Paris , j'aurai l'honneur d'informer votre seigneurie du
résultat de mes recherches.
J'ai l'honneur d'étre , etc. , DAVID HUME.
LOUIS DE JONCOURT , Bibliothécaire du prince d'Orange.
NOUVELLES POLITIQUES .
TURQUIE.
( EXTÉRIEUR. )
Constantinople , 10 octobre. —L'armée du
grand-visir , de retour des bords du Danube , se trouve actuellement
à Andrinople.
Des lettres des Dardanelles annoncent que les Anglais
ont levé le blocus du canal , et que plusieurs bâtimens
de l'Archipel et des îles y sont entrés et sont maintenant en
rade.
-- Sa Hautesse a conféré à son ambassadeur de Paris le
titre de plénipotentiaire pour continuer les négociations entamées
avec la Russie,
―
RUSSIE. Pétersbourg , 15 octobre 1807. D'après un
ukase , rendu par S. M. l'Empereur de Russie , il va être
pris des mesures pour empêcher tout étranger de pénétrer
dans les Etats Russes , s'il n'est muni d'un passeport délivré
par le ministre des affaires étrangères , sur la représentation
d'un autre passeport délivré par les ministres ou consuls
Russes dans les différens pays.
Le grand-duc Constantin a introduit l'exercice à la
française dans les deux corps de Cadets , dont il est le chef.
450 MERCURE DE FRANCE ,
1
AUTRICHE . Vienne , le 5 novembre 1807 . ---
Le mariage
de S. M. l'Empereur avec la princesse Béatrix , est définiti- ,
vement fixé au 20 décembre prochain .
-Les gazettes de Vienne , donnent maintenant le contenu
du rescript adressé il y a déjà quelque tems par S. M. aux
Etats de Hongrie . Ce rescript est relatif à l'acceptation que
S. M. l'Empereur fait de l'offre faite par les Etats , de verser
dans le trésor , le sixième du revenu annuel des biens-fonds ,
ainsi que l'un pour cent de la valeur de toutes leurs propriétés
mobiliaires , afin d'aider à éteindre les dettes de
l'Autriche .
DANEMARCK. Seelande , le 10 novembre.
- -----
Le prince
royal est heureusemant
passé en Séelande
; il devait arriver
le 7 à Copenhague
. Le prince de Hesse est nommé gouverneur
de cette place ; il présidera
le conseil de guerre qu'on y a
établi. Le comte Baudissin
remplira
les fonctions
de commandeur
militaire .
-
D'après une nouvelle mesure prise par le prince
royal , il est permis aux corsaires de toutes les nations , qui
auraient fait des prises sur les Anglais , d'entrer dans les
ports du Danemarck.
HOLLANDE. -- La Haye, le 18 novembre. Le 17 de ce
mois , S. Exc. le ministre de l'intérieur , s'est rendu en grand
cortège à la salle des Etats pour présider l'ouverture de la
session d'automne du Corps-Législatif.
- S. M. a rendu , le 27 octobre dernier un décret pour
établir un nouvel ordre plus convenable dans les recettes et
dépenses publiques.
Ce même décret crée une commission spéciale pour la
liquidation et le paiement de l'arriéré.
( INTÉRIEUR . )
PARIS , 25 Novembre. Le retour de la garde impériale a
été célébré aujourd'hui avec beaucoup de pompe et de solennité.
On avait élevé à la barrière de la Villette , un
NOVEMBRE 1807 . 451
1
arc de triomphe d'un très -beau style , sous lequel M. le
Préfet , accompagné du Corps municipal , a reçu les différens
corps qui composent la garde . Le Préfet a prononcé
un discours aux officiers de l'état -major et leur a distribué
des couronnes d'or qui ont été sur le champ apposées
aux aigles de leurs drapeaux. Les troupes ont ensuite défilé
sous l'arc de triomphe. Pendant leur marche , un nombreux
orchestre composé d'instrumens à vent , exécutait un chant
triomphal ( nous avons inséré les vers de ce chant , en tête
de ce N° ) cette musique est du plus beau caractère , et
produisait un grand effet sous les voûtes de l'arc de triomphe.
Les troupes ont suivi tout le faubourg Saint Martin , les
boulevards , la rue de Rivoli , et , après avoir déposé sous
l'arc des Tuileries leurs drapeaux , elles se sont rendues en
ordre aux Champs - Elysées. Là , des tables étaient dressées
dans chacune des contre-allées de la grande avenue , depuis
l'entrée des Champs-Elysées jusqu'à la barrière de Neuilly ;
des toiles attachées transversalement aux arbres , mettaient
la table et les braves convives à l'abri du mauvais tems . On
a porté de nombreux toasts à S. M. l'Empereur et aux habitans
de la ville de Paris . L'état-major et le corps municipal
, placés à l'extrémité de ces tables , sous une tente
donnaient le signal de ces toasts , et ils étaient sur le champ
répétés avec enthousiasme par tous les militaires . Après le
repas , ils se sont retirés en bon ordre chacun dans leur can-
Dans le cours de la journée , on a distribué
sur plusieurs places , des comestibles au peuple ; le soir le
vin jaillissait de la fontaine des Innocens. Tout Paris était
illuminé , et l'on a tiré , à huit heures , douze feux d'artifice.
tonnement. ―
"
Il est malheureux que le mauvais tems ait succédé , vers
les deux heures de l'après-midi , à la plus belle matinée .
Il n'a cependant point interrompu cette fête qui avait commencé
d'une manière si noble et si brillante , au moment de
la distribution des couronnes .
—S . M. l'Empereur et Roi est arrivé à Milan , le 21 de
ee mois , à midi .
432 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBŘE 1807.
ANNONCES .
Cours de médecine légale , judiciaire , théorique et pratique , ouvrage
utile non-seulement aux officiers de santé , mais encore aux jurisconsultes
; par J. J. Belloc , docteur en médecine. Un vol . in- 12 . Prix ,
broché , 2 fr . 25 cent . et 3 fr . franc de port. Chez Méquignon l'aîné ,
libraire , rue de l'Ecole de médecine , nº 9 .
L'ouvrage que nous annonçons doit être regardé comme un manuel
instructif que l'on pourra consulter avec fruit pour résoudre tous les cas
essentiels où les officiers de santé sont appelés pour éclairer la conscience
des juges. Ce Cours de médecine légale renferme en abrégé tout ce qu'on
peut dire de mieux sur les principales questions qui en font l'objet. Les
principes que l'auteur établit , ses raisonnemens , sont d'accord avec
l'expérience. Tel est le jugement qu'en a porté l'Ecole de médecine de
Paris .
Comparaison entre la Phèdre de Racine et celle d'Euripide ; par
A. N. Schlegel . In -8° . Prix , 2 fr . 25 cent . , et 2 fr . 65 c . franc de port.
Chez Tourneysen fils , rue de Seine Saint- Germain , nº 12 .
L'Art d'aimer d'Ovide , traduction en vers avec des remarques ;
par M. Desaintange . Un vol . in-12 , avec une jolie figure . Prix , 3 fr. ,
et 3 fr . 70 cent. franc de port. Chez Giguet et Michaud , libraires , rue'
des Bons-Enfans.
Essais sur la culture du Mais et de la Patate douce ; par M.
Lelieur , de Ville -sur-Arce , administrateur des parcs , jardins et pépinières
des palais impériaux . De l'impr . de P. Didot , l'aîné . Brochure
in- 12. Prix , 1 fr . 25 cent . , et 1 fr. 50 cent . franc de port . Chez Defrelle
, libraire , rue de Richelieu , nº 10.
Corsa pel Bacino del Rodano e per la Liguria d'Occidente , divisa
in sei sezioni , di cui la principale , cioè quella che diede motivo all
opera contiene la Orittografia del monte Coiron , situato nella dianzi provinzia
Vivarese ora dipartimento de l'Ardeche , di Giuseppe Marzari-
Pencati , Vicentino accademico Olimpico , membro della Società de' naturalisti
sedente in Ginevra . - In- 8° , Vicence. A Paris , chez Tourneysen
fils , libraire , rue de Seine , nº 12 , faubourg Saint -Germain.
Prix , 6 fr.
ERRATA DU N° 331 .
Page 377 , ligne 29 , aurait ; lisez : annonçait .
378, ligne 15 , l'an XII ; lisez ; l'an VII.
( N° CCCXXXIII . )
( SAMEDI 5 DÉCEMBRE 1807. )
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE .
A LA GRANDE ARMÉE .
DE tes vaillans héros célébrant le retour ,
France , entonne le chant d'alégresse et d'amour.
Pour payer dignement de si nobles conquêtes ,
Tu ne peux préparer d'assez pompeuses fêtes :
Tes ennemis vaincus , tes alliés vengés
Tes rivaux désarmés , tes amis protégés ,
Tel fut , en peu d'instans , le fruit de leur victoire 5
Et les enfans n'ont point à rougir de leur gloire .
Ces champs qui , tant de fois témoins de leur valeur ,
Ont vu se signaler leur courage vainqueur ,
Ces champs naguère en proie au plus affreux carnage ,
D'alliés aujourd'hui devenus l'apanage ,
De salutaires lois éprouvent les effets
Et goûtent les douceurs d'une tranquille paix .
Sans peine autour de vous trouvant d'heureux modèles ,
A vos nouveaux devoirs , Rois , vous serez fidèles .
Et vous , vous dont le coeur de la gloire est épris ,
Soldats , jamais la gloire eut -elle un plus plus beau prix ?
C'est peu de ces lauriers qui couronnent vos têtes ,
Présages assurés de nouvelles conquêtes ,
C'est peu de ces drapeaux , de tous ces monumens
Conquis sur l'ennemi par vos bras triomphans ,
Ces éclatans succès obtenus par les armes
Au vainqueur généreux arrachent trop de larmes ,
Et , prompts à susciter de plus ardens rivaux ,
Ee
5.
434 MERCURE DE FRANCE,
"
De Mars ont trop souvent ramené les travaux ;
Mais vaincre pour venger la patrie outragée
Vaincre pour son bonheur après l'avoir vengée ,
Toujours vaincre en courant , et voir ses ennemis
Changés , par ses vertus , en fidèles amis ,
Des alliés contens reculant la frontière ,
En faire à son pays une noble barrière ,
Est-il pour des soldats un triomphe plus doux ?
Ce triomphe , Français , n'est réservé qu'à vous ;
Goûtez-en les douceurs au sein de nos murailles .
Qu'un général romain , au retour des batailles ,
Pour signaler l'éclat de ses brillans exploits ,
A son char de triomphe ose attacher des rois ;
Du spectacle odieux de cet orgueil sauvage
Vous épargnez l'horreur à cet heureux rivage ,
Et , protégeant les rois que vos armes ont faits ,
Vous les attachez tous par le noeud des bienfaits .
Des coeurs nobles et grands telle est la politique .
Si de Rome jadis la fureur despotique
Se plut à voir des pleurs arroser ces lauriers
Qui décoraient le front de ses vaillans guerriers ,
Plus heureux en ce jour , d'une vive allégresse
Sur les fronts couronnés voyez briller l'ivresse .
De tout votre bonheur voyez ces rois heureux ,
A l'envi , voyez -les applaudir à vos jeux ,
Et , ravis des transports dont ici tout s'enflamme ,
Se confondre avec vous d'esprit , de coeur et d'ame.
De ce touchant accord du grand Peuple et des Rois ,
Que de nombreux bienfaits vont éclore à la fois !
Français , jouis du fruit de ta munificence ,
Et consacrant ainsi ta force et ta puissance ,
Ne trouve désormais ta gloire , ton honneur
Qu'à vaincre pour donner la paix et le bonheur.
Et vous que pour amis mon oeil charmé contemple ,
Rois , sachez profiter d'un aussi rare exemple :
Ce Français qui naguère , au sein de vos Etats ,
Pour venger votre injure , affrontait le trépas ,
Voyez- le maintenant , à l'allégresse en proie ,
Avec la même ardeur se livrer à la joie ;
Mais au sein des plaisirs , comme dans ses exploits ,
De son antique honneur il suit toujours les lois .
Telle est de ses vertus la source inépuisable :
C'est
par là qu'illustrant un règne mémorable ,
Il sut par son éclat , sous les yeux de Louis
DECEMBRE 1807 . 435
>
De l'Europe étonner les regards éblouis .
Sous ce roi qui créa cette noble ressource
Il semblait de a force avoir tari la source ;
Mais d'un astre nouveau le rayon protecteur
Fécondant dans son sein ce germe créateur ,
A fait renaître en lui cette soif de la gloire
Qui de ses plus beaux jours efface la mémoire .
NAPOLÉON paraît ; et bientôt , à sa voix ,
Le Français , plus docile , enfante mille exploits ,
Et , ne connaissant plus de rival dans la guerre ,
Va , court , vole , triomphe et lui soumet la terre .
Mais déjà , trop long-tems , Français , dans les combats ,
L'honneur a dirigé votre esprit et vos bras :
Vous laissant pénétrer de sa plus douce flamme ;
Qu'aux plus nobles vertus il excite votre ame ;
Si l'honneur aux guerriers inspire des exploits
De la société l'honneur dicte les lois :
Ecoutez ses leçons ; à sa voix accessibles
Vous serez doux , humains , généreux et sensibles .
Tel son pouvoir partout s'exerce sur les coeurs :
Naguère , en vos Etats , quand les Français vainqueurs
Ont aux enfans du Rhin , dans leur course rapide
Communiqué l'ardeur de ce feu qui les guide ,
Princes , vous avez vu tous vos peuples nouveaux ,
Du grand- peuple à l'envi se montrer les rivaux ;
Nourrissez dans leurs coeurs cet élan magnanime ,
Que votre voix sans cesse à l'honneur les anime ,
Et , secondant l'effet de ce mobile heureux ,
Vous les verrez , prenant un essor généreux ,
A toutes les vertus , à la gloire fidèles ,
Mériter à leur tour de servir de modèles .
Mais ne vous bornez point aux jeux sanglans de Mars :
D'un regard favorable honorez tous les arts ;
Le ciel les accorda pour consoler la terre
De la foule de maux que lui porte la guerre ;
Que votre appui constant assure leur splendeur ;
Les beaux- arts font des rois la solide grandeur.
Eux seuls , de vos vertus consacrant la mémoire ,
Peuvent de votre nom éterniser la gloire.
Mais voulez -vous sur tout , par d'éclatans succès ,
De votre auguste appui voir bientôt les effets ?
Bannissant les conseils d'une importune crainte
Et brisant les liens d'une vaine contrainte ,
Partout où vos regards découvrent le talent ,
Ee 2
436 MERCURE De France ,
.
"
Protecteurs assidus , excitez son élan ;
Songez à l'affranchir de pénibles entraves :
Quel grand roi peut vouloir régner sur des esclaves ?
Sur des esclaves ! non vous ne le voudrez pas :
Ainsi que votre honneur le bien de vos Etats
Vous imposent la loi d'user de la puissance
Pour maintenir des arts la noble indépendance :
Qu'elle règne , et bientôt mille talens divers ,*
Par leurs brillans succès charmeront l'Univers .
Laissez , dans ses terreurs , la sombre tyrannie
Voir d'un oeil inquiet les travaux du génie ,
Pour étouffer sa voix et ses nobles accens
Laissez-la s'épuiser en efforts impuissans ,
Sa voix majestueuse et que rien n'épouvante
En devient à la fois plus forte et plus puissante.
Telle une source pure , à travers les roseaux ,
Epanche librement le trésor de ses eaux ,
Et dans les lieux divers où son cours se déploie
Va porter la fraîcheur , l'abondance et la joie ;
Veut-on , gênant le cours de son flot fugitif,
Dans un tube d'airain le retenir captif?
De la contrainte alors naît un nouveau miracle ;
Impétueux il sort ; et , vainqueur de l'obstacle ,
Ce même flot jaillit en prismes radieux
Et des mortels ravis il enchante les yeux.
M. VALMALETE.
COUPLETS
CHANTÉS A LA FÊTE DONNÉE PAR LE S
Le 28 Novembre 1807.
GÉNÉREUX fils de la Victoire ,
Brillante élite de héros ,
Qui par tant d'exploits , tant de gloire ,.
Avez honoré nos drapeaux ;
Venez au sein de la Patrie ,
Jouir du fruit de vos succès ;
Venez , de tous les coeurs français
Remplissez l'attente chérie :
Revoyez vos amis , rentrez dans vos foyers ,
Le repos vous attend à l'ombre des lauriers.
(bis.)
SÉNAT ,
DECEMBRE 1807.
437
Celui dont l'immense génie
Aux combats guida votre ardeur ,
Est allé de son Italie
Préparer aussi le bonheur : (bis.)
Mais tout ici nous le rappelle ,
Son trône est dressé dans ces lieux
Le marbre et la toile à nos yeux
Offrent son image fidelle ;
;
Les drapeaux qu'il conquit décorent nos foyers ,
Et le Sénat s'assemble à l'ombre des lauriers .
Vous dont l'invincible courage
De ces lauriers nous couronna ,
Guerriers , recevez notre hommage ,
Salut aux vainqueurs d'Iena !
Marengo , que ta renommée
Enflamme nos derniers neveux ;
(bis.)
Friedland , Austerlitz , champs fameux ,
Parlez- leur de la GRANDE armée ;
Et grâce à ses travaux , ombrageant nos foyers ,
Que l'olivier s'élève à côté des lauriers.
M. CAUCHY.
LE GRAMMAIRIEN MOURANT.
Un descendant de Vaugelas ,
Affligé d'une hydropisie ,
Etant aux portes du trépas ,
Faisait ses adieux à la vie .
De sa femme et de ses enfans
Il voyait sa couche entourée !
Toute la famille éplorée
Poussait mille gémissemens .
Le mourant , d'une voix éteinte ,
Leur dit : Je conçois vos douleurs ;
Du trépas la funeste atteinte ,
Comme à vous m'arrache des pleurs .
O ciel ! que tes coups sont acerbes !
Je serais mort avec plaisir
Si tu m'eusses laissé finir....
Mon ouvrage sur les adverbes .
Mr. A. Couvret.
438 MERCURE DE FRANCE ,
ÉNIGME.
VEUX-TU , lecteur , connaître ma tournure ?
Je te désigne mon entier
Par ma singulière figure
Ou par mon signe singulier .
Je compte , au moins , cinquante soeurs ,
Moitié blondes et moitié brunes ;
Ne vous fiez pas trop , amis , à nos couleurs ;
Vous exposeriez vos fortunes .
Egales de tout point , offertes à l'envers ,
En face , nous offrons , toutes , des traits divers ,
D'un de nos rois la démence
Nous fit naître , dit-on , en France .
M. RÉVIAL , père.
LOGOGRIPHE.
Le choix d'une voyelle t'offrira mon premier ,
En ta biliothèque on trouve mon dernier ,
Un certain philosophe inventa mon entier.
CHARADE.
A l'inconstance , à la frivolité,
Je dois mon être et mou pouvoir suprême.
Otez mon chef , quel changement extrême !
Mon reste veut de la sublimité.
Mots de l'ÉNIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro ,
Le mot de l'Énigme du dernier Numéro est Silence .
Celui du Logogriphe est Email , où l'on trouve mail , ail ,
la lettre L , chiffre romain exprimant cinquante.
Celui de la Charade est I- lion.
il, et
DÉCEMBRE 1807 . 439
LITTERATURE. SCIENCES ET ARTS. -
( MÉLANGES. )
DE LA TRAGÉDIE ITALIENNE AU XVI SIÈCLE ( 1 ) .
Si l'on a eu jusqu'à présent en France des idées ou fausses
ou imparfaites sur l'Epopée italienne ( 2 ) , celles qu'on s'est
formées de l'art dramatique en Italie sont peut- être plus
fausses et plus imparfaites encore . Ce ne sont pas seulement
des hommes sans nom et sans autorité dans les lettres ,
qui en ont parlé avec légéreté ou avec un mépris fondé sur
l'ignorance ; l'abbé d'Aubignac , qui prétendit apprendre
aux autres l'art du théâtre , qu'il pratiqua si mal , prononça
hardiment qu'il n'y a dans les tragédies italiennes aucune
notion de cet art . St. -Evremond , homme d'autant d'esprit
que d'Aubignac en avait peu , mais esprit tranchant et superficiel
, décida plus hardiment encore qu'elles ne valent
même pas la peine qu'on en parle , et qu'il suffit de les
nommer pour inspirer de l'ennui. Il est vrai qu'il cita pour
exemple de ces insipides tragédies italiennes , le Festin de
Pierre , tragi-comédie espagnole , dont on ne fit jamais grand
cas en Italie , qui n'y a été traduite par aucun auteur de
réputation , tandis qu'en France Molière et Thomas Corneille
n'ont pas dédaigné de la traduire ; et qui dans le
premier de ces deux pays n'a jamais été jouée que par des
troupes ambulantes , pour l'amusement de la populace ; dans
le second au contraire fait partie du répertoire national ,
destiné aux plaisirs de la meilleure compagnie . St. -Evremond
ajouta même, avec un emportement singulier dans un homme
(1 ) Ce morceau est tiré du Cours d'histoire littéraire moderne de
M. GINGUENÉ . C'est la première Leçon de la 3me année de ce Cours ,
telle qu'il la lut l'année dernière à l'Athénée de Paris.
(2) Le poëme épique italien , depuis son origine , et dans ses trois
genres ( le romanesque , l'héroïque et le burlesque ) , avait été l'objet des
leçons de l'année précédente .
440 MERCURE DE FRANCE ,
1
de son caractère , qu'il n'avait jamais vu cette pièce sans
désirer que l'auteur fùt foudroyé comme son Athée . Ce
souhait bénévole regarde Caldéron , Molière , Thomas Corneille
, et quelque traducteur obscur en prose italienne ,
mais aucun des poëtes dramatiques dont le nom et les ouvrages
soient connus dans l'histoire littéraire d'Italie . Nous
ne devons désirer de voir foudroyer personne ; mais nous
devons de justes reproches à la, mémoire de ces écrivains
inconsidérés dont les faux jugemens ont égaré notre goût ,
nous ont habitués à blâmer et à mépriser sans connaître
et nous ont trop souvent et trop justement exposés au ressen–
timent et à la risée des peuples instruits .
Voltaire , que les pédans accusent d'ignorance , parce que
son érudition était plus générale , moins circonscrite et plus
éclairée que la leur , nous a parlé le premier avec connaissance
et avec équité de ces beaux spectacles qui faisaient
un des nobles amusemens de la cour de Léon X , et de ces
heureux essais de comédie et de tragédie dans le goût antique
, faits à Rome par le cardinal Bibiena et par le Trissin ,
au commencement du XVIe siècle , tandis que les Frères de
la Passion et les Clercs divertissaient encore la France avec
les Mystères , les Actes des Apôtres et l'Apocalypse de Louis
Chocquet (3). Il suffisait pour le but que se proposait Voltaire
de marquer ce premier pas dans l'art dramatique fait
par une nation à qui l'on doit aussi les premiers pas dans
tous les autres arts . Mais remarquons encore ici un effet de
cette paresse qui se joint , on ne sait trop comment , avec
notre activité d'esprit . On avait répété long-tems , d'après
d'Aubignac , St. -Evremond et d'autres auteurs , qu'il n'y a
dans les premières pièces italiennes aucune idée de l'art ,
qu'elles ne valent même pas la peine d'en parler . Nous avons
de même répété d'après Voltaire que les Italiens ont donné
par la Sophonisbe du Trissin le signal de la renaissance de
l'art tragique , conforme à la pratique des anciens ; par la
Calandria de Bibiena et par la Mandragore de Machiavel
(3) V. Dict. de Bayle , art. Chocquet.
DECEMBRE 1807. 441
les premiers exemples de la comédie moderne , modelée sur
la comédie antique ; mais nous en sommes restés-là , sans
nous inquiéter de savoir si dans ce grand XVI° siècle , d'autres
tragédies et d'autres comédies avaient suivi les traces des
premières ; ou plutôt , nous avons pris pour constant que
la Sophonisbe était la seule tragédie italienne qui méritât
ce nom jusqu'au commencement du dernier siècle , où nous
avons encore appris de Voltaire l'existence d'une Mérope
italienne ; que le reste n'était que des tragédies en musique
ou des opéras; qu'à l'égard des comédies , ce n'étaient que des
farces de pantalon et d'arlequin , dépourvues d'art , d'esprit
et de gout , composées d'un mélange de dialectes , de gestes
de singe , de jalousie et de vengeance italienne , dont tout le
comique enfin consistait en gesticulations et en lazzis . Marmontel
l'a écrit dans sa Poëtique ; Laharpe dans son Mercure;
et celui- ci passant , comme à son ordinaire , toutes les bornes ,
ajouta même que la gesticulation et les lazzis font plus de
la moitié du comique italicn , comme ils font la plus grande
partie de leur conversation et souvent de leur esprit (4).
Je rapporte ici ces ridicules décisions d'hommes qui passent
cependant pour de bons juges , et dont notre jeunesse respecte
et va répétant les arrêts , pour que nous comprenions
bien comment il arrive que les autres nations nous accusent
d'ignorance , d'orgueil , d'impolitesse , et de légéreté ; pour
que nous apprenions à rougir de ces opinions aussi fausses
qu'inciviles et inhospitalières , pour qu'enfin nous nous sentions
engagés par cette utile honte à étudier avec quelque
attention ce qu'ignoraient complètement ceux qui en ont
ainsi jugé , à être justes pour les étrangers , et s'il se peut ,
un peu plus modestes pour nous .
Je ne répéterai point ici ce qu'on trouve partout sur l'origine
de la tragédie grecque , sur le caractère et les formes
qu'elle eut chez les Athéniens . Ces formes et ce caractère
reçurent quelques variétés du génie différent des trois grands
tragiques ; mais on voit qu'au fond , tout émanait du même
(4) Mercure de Mars 1772 .
442
MERCURE
DE FRANCE
,
systême , et tendait au même but dans tous les trois . Du moment
où la tragédie se fut dégagée du tombereau de Thespis,
et qu'Eschyle l'eut fait monter sur le théâtre , elle entra ,
comme tous les aut es aris , dans l'ensemble de ces belles
institutions p'itiques et 'morales , destinées à conduire un
peuple ingénieux et sensible à la vertu par le plaisir . Ce
peuple était en même tems léger et cruel , orgueilleux et
trop confiant dans la prospérité , facilement découragé dans
le malheur. Le spectacle de la calamité des rois , de la chûte
des Empires , des grands revers de la fortune , corrigeait ,
ou du moins tempérait ces vices par les douces impressions
de la pitié , et par une salutaire terreur.
La tragédie n'était done point alors un vain amusement
c'était une grande fete donnée au peuple , dans des occasions
solennelles , par ses magistrats : ces derniers , n'étant que
les dépositaires d'une autorité que le peuple pouvait toujours
leur reprendre , avaient intérêt de le flatter en même tems
que de le rendre meilleur. Les poëtes , tant pour leur
propre compte , que pour celui des magistrats qui faisaient
représenter leurs pièces , entraient dans cette double
vue , et la lecture attentive de ce qui nous reste de leur
théâtre , nous montre qu'ils en étaient continuellement
occupés .
"
Le but de ces représentations , et les occasions où elles´
étaient données , décidèrent non-seulement de leur constitution
et de leurs formes , mais des règles mêmes de l'art .
Le choeur , qui avait été dans l'origine la partie essentielle
du spectacle , ou plutôt le spectacle même , resta comme
pour représenter le peuple ; et le double but dont j'ai parlé ,
paraît dans le soin que l'on prit de mettre dans la bouche
du choeur , les voeux pour les bons , le blâme des méchans ,
et les moralités tirées des crimes ou des malheurs des personnages.
La nécessité d'agir à la fois sur une grande multitude
, d'attacher son attention par des émotions continues
et profondes , dicta la règle de l'unité d'action ; l'ininterruption
de cette action une fois commencée , ses différentes
parties , que nous nommons actes , n'étant séparées que par
DECEMBRE 1807 . 443
7
le choeur , qui ne quittait point la scène , rendit indispensable
la règle de l'unité de tems ; l'impossibilité de changer
les décorations sur de si grands théâtres , nécessita celle
de l'unité de lieu . Les expositions durent être simples et
claires ; les fables et l'intrigue peu compliquées , pour que
l'esprit des spectateurs fût plus libre , et que l'ame fût
toute entière à ses émotions ; la pompe du spectacle et
l'harmonie des vers rehaussées par l'éclat et l'expression
de la musique , afin que ces mêmes émotions fussent plus
vives , et entrassent par tous les sens à la fois .
Le génie des poëtes qui recevait ces premières données
de la nature même des choses , y ajouta l'art des péripéties ,
ou des changemens inattendus dans l'état et la situation
des personnages , celui de tirer des caractères les principaux
ressorts de l'action , d'en distribuer et graduer les différentes
parties de manière à exciter la curiosité et à suspendre
la catastrophe pour la rendre plus frappante ; enfin toutes
les règles de ce bel art , porté si haut par Eschyle , perfectionné
par Sophocle , et dont Euripide altéra peut-être la
pureté , mais dont il étendit les limites , ou du moins dont
il augmenta la puissance sur les affections du coeur .
La tragédie fut donc chez les Grecs , non-seulement un
art indigène , mais une grande institution politique et morale
. Son introduction chez les Romains ne fut , comme
celle des autres arts , que l'adoption d'un fruit étranger , et
qu'un emprunt fait à la Grèce. Ce peuple né pour la guerre ,
uniquement occupé , pendant plusieurs siècles , à se défendre
et à s'agrandir , reçut enfin des Etrusques la grossière ébauche
d'une comédie satirique . Plus d'un siècle après ( 5 ) et 513 ans
depuis la fondation de Rome , Livius Andronicus essaya le
premier d'imiter la tragédie grecque . Nævius le suivit de
près , et fut suivi à son tour d'Ennius , de Pacuvius , et des
deux Accius ou Attius . Le tems a détruit toutes leurs pièces .
Il ne nous reste que les titres et quelques fragmens d'environ
120 ou 130 vers ; et tous ces titres , à l'exception de
(5) 124 ans,
444 MERCURE DE FRANCE ,
trois seulement qui sont romains ( 6 ) , annoncent des sujets
tirés du théâtre des Grecs . Si dans des tems postérieurs Jules-
César,Varius , Pollion , Ovide et quelques autres , composèrent
des tragédies , elles furent encore empruntées des Grecs (7) ;
enfin le théâtre entier attribué à Sénèque est , excepté la
seule Octavie , que l'on sait n'être pas de lui , un théâtre
grec en vers latins . La tragédie romaine ne fut donc , ni
dans son origine , ni dans ses progrès , autre chose que la
tragédie grecque elle-même . Elle n'eut rien de national
rien d'approprié aux moeurs , ni aux institutions du peuple .
Elle ne lui offrit qu'un spectacle destiné à son amusement
et dont les impressions passagères n'eurent aucun but .
Elle disparut avec tous les autres arts dans la longue et
épaisse nuit des siècles de barbarie. Lorsque les peuples
commencèrent à respirer , et que dans l'Europe moderne le
goût naturel que les hommes rassemblés ont pour les jeux
et les spectacles se réveilla , le clergé , dépositaire du peù
de lumières qui ne s'étaient pas entiérement éteintes , sentit
combien il lui importait de diriger ce goût renaissant et
d'empêcher qu'il ne détournât la multitude des objets dont
il prenait soin de l'entretenir . De-là , ces fêtes ridiculement
pieuses de l'âne , des fous , des innocens ; de -là , lorsque les
idécs et les langues eurent fait quelques pas de plus , ces
représentations sacrées de la Passion et des mystères de la
vie des saints et des saintes , et des souffrances des martyrs .
Rien ne ressemblait moins assurément à la tragédie grecque ,
(6 ) Le Scipion d'Ennius , le Paullus de Pacuvius et le Brutus d'Accius.
Encore le premier des trois était - il , selon un savant critique ( P.
Scriverius ) , un poëme sur les exploits de Scipion l'Africain , et non une
tragédie. - V . P. Scriverii Collectanea veter. tragicor. in Ennii fragm.
(7) On connait , mais seulement de nom , l'Edipe de Jules-César , le
Thieste de Varius , la Médée d'Ovide , etc. Quant à Follion , qui composa
plusieurs tragédies grecques et latines , ceux qui avaient prétendu
qu'il avait pris pour sujet de l'une des ces dernières les guerres civiles
de son tems , se sont fondés sur une Ode d'Horace , qui prouve au con- .
traire que c'était une histoire qu'il en écrivait et non une tragédie.
V. l'Ode 1 du liv. 2. Motum ex metello , etc.
DÉCEMBRE 1807 . 445
et cependant on y aperçoit un but de même nature , celui
d'exercer sur les esprits et sur les imaginations une influence ,
non pas nationale , mais universelle , favorable aux opinions
religieuses et à la croyance populaire , comme l'influence
de la tragédie grecque l'était aux sentimens patriotiques et
à l'amour de la liberté .
Mais dans le pays même d'où partait cette influence , et
sous les yeux de la Puissance qui l'exerçait à son profit ,
en Italie , lorsque les esprits commencèrent à s'éclairer ,
que l'étude des langues anciennes redevint en honneur ,
qu'une nouvelle langue eut appris à se modeler sur elles , et
à produire des chefs -d'oeuvre rivaux de ceux qu'elles avaient
produits , on sentit que ce ne serait pas avec ces farces mó ·
nacales qu'on pourrait s'élever au niveau de la tragédie antique
;
et l'on de chausser le cothurne , conime on
essaya
avait touché la lyre et embouché la trompette . Ce ne fut même
pas dans la langue nouvelle qu'on l'essaya d'abord . Dès
le XIVe siècle , l'historien Albertino Mussato , mort en
1330 , avait laissé deux tragédies latines , composées dans
le goût de Sénèque sur des sujets tirés de l'histoire profane
. L'une des deux ( 8 ) était même tirée de l'histoire
non-seulement moderne , mais récente . La mort d'Ezzelino ,
tyran de Padoue , en est le sujet : le héros de la seconde (9)
est Achille . Cependant les représentations sacrées , les mystères
se donnaient encore à Rome , à Florence et dans
'd'autres villes d'Italie ; on y déployait une grande magnificence
, et ces pièces même avaient une sorte de régularité.
Au XVe siècle , dans ce mouvement général qui portait à
Ja recherche et à l'étude des anciens , il était naturel que
la
muse tragique fit de nouveaux efforts . Gregorio Corraro ( 10) ,
noble vénitien : fit , à 18 ans , une tragédie de Progne.
Laudivio , dans les Etats de Naples , en fit une en vers
jambes , sur la captivité du fameux général Jacopo Pic-
(8) Eccerinis.
(9) Achilleis.
J'ai parlé de ces deux pièces ; Discours II de la 2ª année de ce. Cours.
(10) Mort en 1464.
446 MERCURE DE FRANCE ,
>
cinnino ( 11 ) , emprisonné par le roi Ferdinand le catholique
, et ensuite assassiné par ses ordres. Sulpizio , professeur
de belles-lettres , à Rome , sous le pontificat d'Innocent
VIII , y fit représenter une tragédie de sa composition,
dont on ignore le titre. Il se vante dans l'épître dédicatoire
(12 ), de ses notes sur Vitruve , d'avoir rendu le premier
, après tant de siècles , ce genre de spectacle aux
Romains. Pendant ce tems , le fameux Pomponio Leto
fondateur de l'Académie romaine , remettait aussi sur le
théâtre , les comédies de Plaute et de Térence ; et les
deux cardinaux Pierre et Raphaël Riario , neveux de Sixte IV ,
faisaient , avec la plus grande magnificence , les frais de
ces représentations . Un de leurs poëtes fut Carlo Verardi ,
archidiacre de Césène , sa patrie , et secrétaire des brefs .
11 fournit à leur théâtre deux espèces de tragédies , l'une
en prose sur la prise de Grenade Ferdinand le ca-
" par
tholique , l'autre en vers hexamètres ( 13) , au sujet de
l'attentat commis par un assassin sur la personne de ce
meme roi.
Mais toutes ces premières tentatives étaient faites en latin ,
ce qui prouve que ces spectacles somptueux n'étaient que
pour une société choisie , et non pour le peuple qui n'y
aurait rien compris. La première tragédie qui parut sur le
théâtre , en bon style italien , et avec quelques idées d'une
action réguliérement conduite , est l'Orphée d'Ange Politien.
On a vu dans la vie de cet homme célèbre ( 14) ,
qu'il l'avait composée à 18 ans , dans l'espace de deux jours ,
au milieu des distractions et du tumulte des fetes . Tout
concourt donc à rendre précieuse cette composition élégante.
On ne goûterait pas sans doute sur nos théâtres , mais on
(11 ) De Captivitate Ducis Jacobi.
(12) Au cardinal Raphaël Riario.
(13) Fernandus Servatus.
1
Ce fut Carlo Verardi qui en forma le plan ; Marullin , son neveu , fit
les vers.
(14) Cette vie se trouve dans une des leçons de la 1ere année de co
Cours , avec celles des autres restaurateurs des lettres au XVe siècle.
DÉCEMBRE 1807 . 447
lit encore avec plaisir ces premières plaintes de la Melpomène
moderne , qui furent les jeux d'un enfant .
ly
Bientôt , à l'exemple de Rome et de Florence , les dues
de Ferrare donnèrent des fêtes dramatiques , dont l'éclat
surpassa même tout ce qu'on avait vu jusqu'alors . Hercule Ier ,
qui égalait en magnificence les souverains les plus puissans ,
fit jouer , sur un grand théâtre élevé dans la cour de son
palais ( 15) , les Menechmes de Plaute , traduits en langue
vulgaire ; et lui-même avait travaillé à la traduction . L'année
suivante , il y fit donner Cephale , pièce pastorale , en cinq
actes , écrite .en octaves , ou ottava rima , par Nicolas de
Correggio , de l'illustre maison des Corrége , prince aussi
distingué dans les lettres que dans la profession des arnes ;
ensuite l'Amphitrion de Plaute , traduit en terza rime par
Pandolfo Collenuccio ( 16) ce fut pour le mème theatre que
ce poëte écrivit sa tragédie de Joseph ( 17 ) ; que d'autres
littérateurs distingués furent employés à traduire d'autres
comédies de Plaute et de Térence ; qu'Antonio da Pistoja
composa deux tragédies, l'une intitulée Filostrato e Pamfila
, l'autre , Démétrius , roi de Thèbes , toutes derx en
tercets , avec des strophes chantées à la fin de chaque acte ,
pour tenir lieu des anciens choeurs ( 18) ; qu'enfin le comte
Bojardo , auteur du Roland amoureux , écrivit en terza rima
et en cinq actes , le Timon misanthrope , tiré d'un dialogue
de Lucien .
Léon X , qui joignit, aux goûts magnifiques des Médicis ,
des moyens que nul souverain moderne n'eut jamais à sa
disposition, répandit sur l'art dramatique les mêmes encouragemens
qu'il prodiguait à tous les arts , et dont la crédulité de
l'Europe presqu'entière faisait les fonds. Il occupait depuis
deux ans le Saint- Siége , lorsque le Trissin lui dédia sa
(15) 25 janvier 1485 ..
(15) Da Pesaro.
(17 ) Elle fut imprimée dans le siècle suivant , en 1564 .
(18 ) Ces deux pièces furent imprimées à Venise en 1508 , et réimprimées
dix ans après , in-8°.
448 MERCURE DE FRANCE ,
tragédie de Sophonishe ( 19) . Ce poëte n'était pas un homme
de génie , mais un esprit cultivé par de bonnes études , et
naturellement élevé . Je l'ai suffisamment fait connaître en
parlant de son Italia liberata. Je rappellerai seulement ici
qu'il ne fut ni archevêque ni prélat , comme Voltaire l'a dit
par erreur et comme on l'a répété d'après lui par confiance
(20) ; et qu'il n'est nullement prouvé que Léon ait
fait representer sa tragédie ( 21 ) .
Loin que l'on puisse reprocher au Trissin de n'avoir eu
aucune notion de l'art , on pourrait l'accuser au contraire
d'avoir trop servilement suivi les règles et l'exemple des an.
ciens Grecs , en présentant aux modernes un fait tiré de
l'histoire romaine . Ce fut une erreur commune à tous les
poëtes qui suivirent le Trissin dans la carrière qu'il venait
d'ouvrir. Ils ne contemplèrent point la nature et l'homme
en eux-mêmes , mais ils étudièrent l'une et l'autre dans Eschyle
et dans Sophocle , pensant que ces grands génies
avaient connu et exprimé les caractères , les moeurs et les
passions humaines , comme il convient au poëte tragique .
( 19 ) En 1515. Elle ne fut cependant imprimée qu'en 1524.
(20) Voici ce qui est dit à ce sujet , dans l'endroit indiqué . « Il est
difficile de deviner sur quel fondement Voltaire , qui , quoi qu'on en ait
dit , se trompe rarement en histoire , a écrit dans son admirable Essai
sur les moeurs et l'esprit des nations ( chap . CXXI ) que le Trissino
était archevêque de Bénévent quand il fit sa tragédie , et que le Ruccellaj
suivit bientôt l'archevêque Trissino. Il ne fut jamais archevêque ni
de Bénévent , ni d'ailleurs , ni même ecclésiastique . Cette erreur de fait a
passé dans quelques écrits estiniables , et c'est ce qui m'engage à en avertir.
»
C'est sans doute pour réparer cette erreur , que Voltaire a mis dans la
Dédicace de la Sophonisbe de Mairet réparée à neuf, que le prélat
Georgio Trissino , par le conseil de l'archevêque de Bénévent , choisit
le sujet de Sophonisbe . Mais le Trissino n'était pas plus prélat qu'archevêque
; et l'on ignore quel peut être l'archevêque de Bénévent qui lui
donna ce conseil .
(21 ) Napoli Signorelli l'a dit après plusieurs autres dans son Histoire
critique des théâtres ; mais cela ne paraît pas suffisamment prouvé au
avant Tiraboschi , dont on connaît l'esprit de recherche et l'exactitude .
Y. Hist. de la litt. it . tom. VII , part . 3 , p . 121 1ere éd. de Modène. ?
De
DECEMBRE 1807 .
DEPT
DE
LA
De même qu'on voit dans la peinture , des amateurset même
des artistes dessiner la Vénus ou l'Apollontigue ,
songer ni au temple où ces statues furent autrefois placées ;
ni à la religion des peuples qui leur offraient des derations
et des victimes ; de même les premiers tragiques italiens
mirent tous leurs soins à suivre scrupuleusement les traces
des Grecs , et il ne leur vint point dans l'esprit d'examiner
si ces anciens poëtes n'avaient pas eu , en composant
leurs tragédies , outre le but poëtique qui est de plaire et
de toucher , un autre but politique et moral , approprié à
leur nation et à leur tems , et si ces spectacles horribles , si
ces terribles catastrophes des rois commandées par les Dieux ,
qui plaisaient aux Athéniens en flattant leur humeur répu¬
blicaine , devaient plaire de même aux Italiens du XVI
siècle .
Persuadés que le but , la nature et la forme de la tragédie
grecque avaient atteint la perfection , ils voulurent
les adapter à la tragédie nouvelle . Ils voulurent y traiter
des sujets non-seulement graves et touchans , mais cruels et
trop souvent même atroces , semblables à ceux des tragédies
athéniennes , ou quelquefois tout à fait les mêmes . Ils
adoptèrent aussi l'usage d'un choeur toujours présent sur
la scène , devant qui se passaient tous les principaux événemens
de la fable , et qui remplissait par ses chants les
vides de l'action et l'intervalle des entr'actes . Ils prirent
pour règle l'unité d'action , de tems et de lieu . Ils firent
procéder peu à peu l'événement , sans y mêler beaucoup
de faits étrangers ou d'épisodes : leurs péripéties furent spontanées
et naturelles ; leurs reconnaissances régulières et bien
amenées. Ils donnèrent aux moeurs de leurs personnages une
simplicité antique ; et ils recherchèrent aussi , du moins
quelques-uns d'entre eux , cette simplicité dans leur style.
Par tous ces moyens , ils se flattèrent d'imiter la tragédie
grecque , et d'arriver à la perfection de l'art . Ils se trompèrent
sans doute ; mais leur erreur est respectable. Ils pou
vaient imaginer une forme de tragédie différente de celle
des Grecs , adaptée aux moeurs nationales et conforme au
Ff
.
SEINE
450
MERCURE
DE FRANCE
,
génie moderne ; mais , outre qu'il leur eût fallu pour cela
une liberté qui n'existait plus , la vénératión profonde que
l'on avait alors pour les anciens , les applaudissemens que
les savans donnaient à tout ce qui paraissait revêtu , pour
ainsi dire , de l'habit grec , et cette sorte de fatalité qui
ne permet pas que les arts arrivent d'abord à la perfection ,
et qui veut que leurs progrès soient lents et successifs , toutes
ces causes réunies leur ôtèrent le désir d'être inventeurs
ou les empêchèrent même d'en concevoir l'idée .
,
Tel est le véritable point de vue sous lequel on doit considérer
ces estimables restaurateurs de l'art tragique , et surtout
le Trissin , le premier , et à beaucoup d'égards , le plus
estimable de tous . C'est en les envisageant sous cet aspect ,
en se rappelant ces faits , en les liant avec l'état de barbarie
où étaient encore tous les arts , et particuliérement l'art dramatique
, dans tout le reste de l'Europe , que l'on apprend
à juger plus sainement , et à parler plus convenablement
des travaux de ces illustres bienfaiteurs des lettres , dont
nous ne pouvons en quelque sorte rabaisser et ternir la gloire,
sans ravaler et obscurcir la nôtre . M. GINGUENÉ.
SUR la réponse de M. LEVESQUE, à l'Extrait de
l'Histoire critique de la République romaine.
Ce n'est point sans inquiétude que j'ai énoncé mon opinion
sur l'ouvrage de M. Lévesque. Avec une connaissance
fort superficielle de l'Histoire romaine , j'attaquais , dans
quelques pages écrites à la hâte , l'ouvrage d'un savant distingué
qui a fait de cette Histoire l'objet d'une étude approfondie
et d'une longue méditation . S'avancer ainsi seul et
presque nu jusques dans le camp d'un adversaire renommé
et couvert de toutes les armes de l'érudition , c'était
doute une entreprise hasardeuse . Ma crainte a redoublé quand
j'ai vu que M. Lévesque, avait bien voulu faire attention à
ma critique pareil à un homme peu exercé aux combats ,
à qui le seul bruit des armes fait perdre toute contenance
L $ 29
sans
DÉCEMBRE 1807. 451
je me suis eru mort un instant . Revenu à moi-même , et ne
me sentant aucune blessure , je reprends un peu courage
et je me remets en défense.
M. Lévesque a trouvé ma critique honnête. Je suis loin
de m'en faire un mérite . Je n'aurais fait tort 'qu'à moi - même
si j'avais manqué aux égards qui lui sont dùs à tant de
titres aussi suis -je fàché qu'il oublie un moment dans le
cours de la discussion l'aveu qu'il a bien voulu faire en ma
faveur , pour me supposer une intention qui , il faut l'avouer,
sortirait un peu des bornes d'une critique honnête . Sur ce
que j'ai dit qu'il n'avait vu qu'une histoire de brigands
dans le beau dévouement des trois cent six Fabius , « Voudrait-
on me rendre odieux , s'écrie-t-il , en exposant ainsi
ma pensée ? voudrait -on persuader que je traite de brigandage
le dévouement à la patrie ? » J'avoue que je ne m'attendais
pas à une pareille conclusion. Je sais que les discussions
littéraires ont quelquefois dégénéré en véritables querelles
, qu'on est quelquefois parvenu à se détester pour
ne s'être pas entendus sur la restitution d'un texte altéré ,
ou sur l'interprétation d'un passage difficile ; mais mon zèle
pour l'antiquité n'ira jamais , je l'espère , jusqu'à me brouiller
avec mes contemporains , et je puis assurer M. Lévesque
qu'il pourrait condamner à la fois tous les Grecs et tous
les Romains , sans qu'il me vînt jamais dans l'idée de chercher
à le rendre odieux . Après une déclaration aussi positive
, je ne craindrai plus de lui dire que les nouvelles
raisons par lesquelles il motive son jugement sévère sur les
Fabius , ne m'ont pas encore convaincu. Qu'importe en effet
que ces guerriers aient dépouillé les bergers et les cultivateurs
, et enlevé les troupeaux des ennemis , si c'était alors
la manière la plus commune de faire la guerre , si ces incursions
étaient de justes représailles contre les Veïens qui ,
suivant l'auteur lui -même , infestaient depuis long- tems les
.environs de Rome ? Les Romains pouvaient être encore des
barbares , leur art militaire était , si l'on veut , encore dans
l'enfance : mais ce n'est point chez un peuple de brigands
que des familles entières se dévouent pour la cause com-
Ff 2
452 . MERCURE DE FRANCE ,
}
mune . M. Lévesque est bien le maître d'élever , avec Denys
d'Halicarnasse , quelques doutes sur ce fait singulier ; mais.
en le supposant vrai , il faut l'admirer comme un des plus
beaux actes de patriotisme qui honorent l'histoire, ancienne .
13
Je ne me rendrai pas davantage aux autres raisonnemens
de M. Lévesque ; par exemple , je persiste à trouver trèsnaturel
le récit que fait Tite-Live de la manière dont le
Sénat parvint à apaiser le peuple sur le mont sacré , et je ,
n'ai point eu besoin de renverser l'ordre de ce récit pour le .
rendre vraisemblable . Suivant l'historien , Ménénius Agrippa
fut envoyé vers les séditieux . On pourrait s'étonner que le
peuple en fureur eût consenti sans peine à écouter son discours
; mais le récit même prévient cette objection . Ménénius
était cher aupeuple parce qu'il était d'origineplébéienne ,
quod inde oriundus erat , plebi carum. Il lui parle d'une
manière singulierement propre, à faire impression sur des
esprits ignorans et grossiers ; il se borne à raconter une
fable. Voilà ce que M. Lévesque trouve absurde , et ce que
Tite-Live remarque au contraire comme un trait caractéristique
de ces tems-là , prisco illo dicendi et horrido modo . Le
lecteur décidera qui de l'historien français ou de l'historien
romain est à portée de former des conjectures plus vraisemblables
sur le genre d'éloquence qui pouvait plaire aux anciens
Romains. Quoi qu'il en soit, le peuple, frappé de la justesse de
l'allégorie , commence à se rendre traitable : toutefois il serait
fort extraordinaire que cette fable eût sulfi pour le ramener
dans Rome ; mais on lui accorde des magistrats de son ordre
pour le protéger contre les Consuls , et il consent alors à
rentrer dans ses, foyers. Tout n'est - il pas clair , conséquent ,
parfaitement motivé dans ce récit , et en nier , sans aucune
raison décisive , la circonstance la plus frappante , n'est - ce
pas dire à peu près qu'il faut brûler toute l'histoire ancienne ?
Mais je ne me suis pas borné à raisonner avec M. Lévesque
sur les faits matériels de l'Histoire romaine ; j'ai laissé voir ..
que , je , m'accordais rarement avec lui sur ce qu'il appelle
très-bien la critique morale de l'historien , et je l'ai fait
avec d'autant plus de confiance que l'érudition n'était nul-.
LA.
DECEMBRE 1807. 453
lement nécessaire à cet égard , et que c'est à la raison seule
à prononcer sur le plus ou moins d'estime qu'il convient
d'accorder aux personnages historiques.
J'ai dit que jamais tribun du peuple ne se montra plus
favorable que M. Lévesque aux ennemis du Sénat . C'est une
plaisanterie qu'il ne fallait pas prendre au pied de la lettre ,
mais qui n'est pourtant pas sans fondement. M. Lévésqué
n'insinue-t-il pas que Manlius Capitolinus fut injustement
condamné ? N'est -il pas très- porté à absoudre Spurius Mélius
, dont les desseins ambitieux parurent assez redoutables
au Sénat pour l'engager à créer un dictateur ? Ne prend-il
pas , en général , sous sa protection ceux que l'histoire
représente recherchant la faveur du peuple afin d'usurper
la souveraine puissance ?、
J'ai dit encore qu'il se plaisait particuliérement à rabaisser
les personnages les plus vantés dans l'histoire : c'est une conséquence
nécessaire du plan qu'il s'est proposé . Vouloir
réfuter à cet égard tous ceux de ses jugemens qui me paraissent
au moins beaucoup trop sévères , ce serait entreprendre
un ouvrage presqu'aussi volumineux que le sien . Toutefois ,
afin de donner au lecteur une idée générale de l'esprit qui
les a dictés , j'en ai exposé quelques-uns qui me paraissent
erronés . Je me suis particuliérement étonné qu'au lieu de
se livrer au plaisir de peindre Cincinnatus quittant lá charrue
pour revêtir la pourpre du dictateur, et passant d'une humble
chaumière à la tête des armées , il ait mieux aimé chercher
laborieusement à ôter à ce fait célèbre се que tant d'écrivains
anciens et modernes avaient cru y voir de beau et de touchant
. « J'admire la vertu , me répond à ce sujet M. Lé-
» vesque ; je respectè la pauvreté et je ne l'admire pas. »
Voilà sans doute une distinction parfaitement établie . Mais
il est difficile d'en voir le but , puisque je n'ai dit nulle part
qu'il fallut admirer la pauvreté. En joignant à ce mot l'epithète
de vertueuse , j'ai fait assez entendre que ce n'était pas
la pauvreté en elle - même qui më paraissait digne d'estime ;
mais les belles qualités dont elle était alors la gardienne
fidèle , je veux dire la sainteté des moeurs , le noble désin454
MERCURE DE FRANCE ,
téressement , le sacrifice généreux des intérêts particuliers à
ceux de la patrie. Pour prouver qu'on a eu tort de croire
jusqu'ici que plusieurs Romains célèbres avaient exercé les
premières charges de l'Etat sans cesser d'être pauvres ,
M. Lévesque m'apprend que dans les derniers tems de la
république , la fortune d'un sénateur devait être de huit cent
mille sesterces , qui feraient à peu près cent soixante mille
francs de notre monnaie ; que dès l'époque de la seconde ·
guerre Punique , ils avaient plus d'un million d'as , et que
dans tous les tems ils durent avoir du bien , puisqu'on n'admettait
au Sénat que des chevaliers qui étaient obligés d'avoir
un cens. Je remercie M. Lévesque de m'avoir appris toutes
ces choses , dont je n'avais qu'une idée fort confuse . Je
reconnais-là le savant parfaitement versé dans les points d'érudition
les plus obscurs et les plus épineux . Heureusement
pour moi , tout cela ne fait rien à la question , puisque
M. Lévesque finit par avouer qu'on ne sait pas quelle était
la valeur du ccns sénatorial , puisqu'il reconnaît que Curius
Dentatus et Fabricius étaient pauvres pour des sénateurs.
C'est tout ce que j'avais voulu établir , et je n'ai jamais
prétendu en faire de misérables prolétaires .
J'avais cité après ces grands hommes le nom de Régulus,
M, Lévesque avance que cet illustre citoyen n'était pas
pauvre , parce que dans le tems de sa captivité sa femme fut
chargée de garder chez elle , et de nourrir , deux illustres
prisonniers carthaginois. Un fait rapporté par Rollin ,
d'après Valere-Maxime , répondra à cette objection . « Le
Sénat n'avait pas jugé à propos de rappeler Régulus d'Afrique
, et d'interrompre le cours de ses victoires , et il lui
avait continué le commandement des armées . Personne ne
fut autant affligé de ce décret que celui à qui il était si
glorieux. Il écrivit au Sénat pour s'en plaindre , et pour
demander qu'on lui envoyât un successeur . Une de ses rai¬
sons était qu'un homme de journée , profitant de l'occasion
de la mort de son fermier , qui cultivait son petit champ
composé de sept arpens , s'était enfui après avoir enlevé tout
son équipage rustique : que sa présence était donc nécesC
455
DÉCEMBRE 1807 .
"
saire , de peur que si son champ venait à n'être plus cultivé ,
il n'eût point de quoi nourrir sa femme et ses enfans . Le
Sénat ordonna que le champ serait cultivé aux dépens du
public , qu'on rachèterait les instrumens du labour , qui
avaient été volés , et que la république se chargerait aussi
de la nourriture et de l'entretien de la femme et des enfans
de Régulus. Ainsi , ajoute Rollin avec Sénèque , le peuple
romain se constitua en quelque sorte le fermier de Régulus, »
On voit , par ce récit , que les deux prisonniers carthaginois
que la femme de Régulus fut chargée de garder chez elle
ne pouvaient être , entre ses mains , que des ôtages qui lui
répondaient des traitemens qu'on ferait éprouver à son mari,
et sans doute ce n'était point à ses dépens qu'elle les nourrissait
, étant nourrie elle-même aux frais du trésor public.
Ce récit est assez remarquable pour qu'on puisse s'étonner
que M. Lévesque l'ait passé sous silence . Je ne serais pas
surpris qu'il l'eût jugé peu digne d'être cru . Mais un fait
attesté par deux auteurs anciens , et adopté par le sage
Rollin , valait peut- être la peine d'être réfuté . Pour moi ,
moins sceptique que le savant académieien , je ne ferai
aucune difficulté d'ajouter foi à ce beau trait d'histoire qui
me paraît conforme à l'idée que les auteurs nous donnent
des moeurs romaines, et quels que soient les éloges que Voltaire
prodigue à notre siècle de fer, j'avouerai que je ne puis
m'empêcher de regretter un peu ces tems antiques où l'héroïsme
et la vertu se montraient aux hommes sous un
extérieur si modeste et si simple , et où , pour me servir
d'une expression qui n'en est pas moins belle , quoique le
même Voltaire l'ait parodiée , la terre semblait s'applaudir
d'être cultivée par des mains victorieuses ( 1 ) .
Mais je m'aperçois que je n'ai point encore répondu à la
plus forte objection que m'ait opposée, M. Lévesque , objection
qui suffirait , suivant lui , pour détruire toutes celles
que j'ai élevées moi-même . Je veux parler du raisonnement
qu'il fait au sujet d'un passage de Tite -Live , où l'on voit
(1 ) Gaudebat tellus vomere laureato .
456 MERCURE DE FRANCE ,
que l'usage de l'écriture étoit rare dans les premiers siècles
de la république , et que la plupart des monumens historiques
périrent lors de l'invasion des Gaulois . Je prierai d'abord
M. Lévesque de se rappeler que je n'ai point positivement
attaqué une opinion que je crois très-fondée , si on la restreint
dans de justes bornes . Sans m'engager à cet égard dans
aucune discussion , je me suis borné à observer qu'en supposant
trop absolue cette rareté de l'usage de l'écriture , on
arrivait à une conséquence très- difficile à admettre , qui est
que tous les premiers tems de l'Histoire romaine ne seraient
qu'un pur roman sorti de l'imagination des anciens historiens,
et adopté ensuite complaisamment et sans restriction par 、
tous ceux qui sont venus après eux. J'aurais pu ajouter qu'il
ne faut pas trop se presser d'affirmer que les procédés dont
les anciens se servaient pour écrire , fussent si imparfaits ,
parce qu'ils étaient très - différens du nôtre. Rien ne prouve
qu'il fut impossible de confier à la toile un récit exact et
circonstancié des principaux faits historiques. L'emploi des ·
tablettes enduites de cire , paraît encore plus difficile à
concevoir que celui de la toile : cependant il fallait qu'elles
fussent d'un usage extrêmement commode , puisqu'on s'en
servait encore habituellement à une 'eépoque où ni le parchemin
, ni le papyrus ne devaient manquer à Rome. C'est
ce que prouve , parmi vingt autres passages qu'il serait aisé
de citer , le précepte connu d'Horace : Soepè stylum vērtas :
retournez souvent le stylet. Et mieux encore cette phrase
d'une lettre où Pline entretient Tacîte d'une partie de chasse
qu'il a faite . « J'étais assis près des filets , je n'avais à côté
de moi ni épicu , ni dard , mais mon stylet et mes tablettes ;
je méditais. et j'écrivais , afin de remporter du moins mes
feuilles pleines (ceras) , ' si je retournais les mains vides (2) .
>>
Mais laissant de côté toutes ces considérations accessoires,
j'aborde le passage même de Tite- Live ! il prouve claire-
(2 ) Ad retia sedebam : erant in próximo , non venabulum aut lancea ,
sed stylus et pngillares . Meditabar aliquid enotabanique , ut si manus ")
vacuas , plenas tamen cereas reportarem.
DÉCEMBRE 1807 .
457
ment que les matériaux que cet historien avait entre les
mains étaient fort défectueux , et fort incomplets ; c'est -là
la source des incertitudes où il se trouve souvent sur les
noms des premiers magistrats , et sur les diverses traditions
relatives à un même fait ; mais l'aveu mème qu'il fait si
fréquemment de son embarras , montre bien que cet auteur ,
non moins recommandable par sa bonne foi que par ses
rares talens , suivant l'expression de M. Lévesque , n'avance
légérement aucun fait , qu'il pèse scrupuleusement tous les
témoignages , que loin de permettre à son imagination de
suppléer au silence de l'histoire , il aime mieux avouer son
ignorance , que de donner pour certaine aucune circonstance
douteuse . Il a donc tout comparé , tout discuté , et
son histoire est aussi une véritable histoire critique . Ainsi la
· questión se réduit à savoir quelle autorité on doit préférer ,
celle de M. Lévesque , où celle de Tite-Live . Je respecte
beaucoup les lumières de l'académicien français ; mais il
est permis de faire aussi quelque cas de celles de Tite- Live ;
et comme pour éclaircir les points douteux de l'histoire de
son pays , il avait nécessairement une foule de données qui
manquent à un auteur moderne , j'avoue que je suis trèsporté
à me décider en sa faveur , toutes les fois qu'il avance
un fait vraisemblable en lui -même , qui ne peut être combattu
que par des conjectures toujours plus ou moins hasardées
sur la civilisation et les moeurs de ces tems antiques .
Mais , dit M. Lévesque , loin de prétendre combattre
l'historien romain , je lui ai donné toute ma confiance ;
tout au plus ai -je attaqué quelques historiens faibles d'autorité
, tels que Fabius , Cincius , et d'autres vieux annalistes
, les seuls guides qu'il eût souvent à consulter. » J'a- ,
voue qu'il me paraît assez difficile de concilier cette confiance
, avec le but même de l'ouvrage en question , dans
lequel on s'est proposé de détruire des préjugés invétérés sur
l'histoire des premiers siècles de la république ; préjugés qui
sont le résultat nécessaire de la lecture même de Tite -Live .
D'ailleurs , on sait qu'un historien fait cause commune avec
458 MERCURE DE FRANCE ,
les auteurs dont il adopte le témoignage ; ainsi toutes les
fois que M. Lévesque croit n'attaquer que Cincius , ou Fabius
Pictor , Tite-Live se trouve entr'eux et lui , pour recevoir
les coups qu'il leur porte. C'est- là proprement , si l'on veut
me passer cette expression un peu triviale , ce qu'on appelle
donner un soufflet à quelqu'un sur la joue d'un autre .
Ajoutons qu'il suffirait peut-être , pour rendre suspects les
paradoxes de M. Lévesque , de rappeler le passage de sa
préface , où il dit que, s'il parvient à affaiblir l'enthousiasme
qu'a trop long-tems inspiré l'Histoire romaine , il croira
avoir bien mérité de sa patrie et de l'humanité : quand on
voit ainsi la patrie et le genre humain intéressés dans les
jugemens qu'on va porter , il est bien difficile d'être parfaitement
impartial , et je ne sais si l'écrivain ainsi préoccupé
, peut se flatter d'être dans cette disposition d'ame
si nécessaire à la recherche de la vérité , Sine irá et studio.
J'avais annoncé un autre extrait de l'Histoire critique de la
république romaine . Je pense que cette discussion , un peu
longue peut - être , mais propre à faire connaître l'esprit
qui a dicté cet ouvrage , pourra tenir lieu de second article .
Je ne ferais que continuer à opposer mes opinions particulières
, à celles de l'auteur , et multiplier ainsi les rai- .
sonnemens et les exemples , sans rien ajouter à mes conclusions
. Quelque parti que prenne le lecteur dans cette
controverse , je ne crains pas de lui recommander la lecture
d'un ouvrage plein d'érudition , qui , par cela même qu'il
contrarie les idées ordinaires sur l'Histoire romaine , peut
servir à y répandre un nouveau jour ; c'est sur-tout dans
les questions historiques que la lumière peut jaillir du choc
des opinions opposées ; mais il faut que la modération et
la politesse président toujours à la dispute . Heureux les
tems où de paisibles discussions littéraires ont remplacé
les débats orageux et sanglans de la tribune et de la place
publique ! GAUDEFROY.
DÉCEMBRE 1807 . 459
;
EXTRAITS .
CONSIDERATIONS PHYSIOLOGIQUES sur le pouvoir de
l'imagination maternelle , durant la grossesse , etc.;
par Mr. Y. B. DEMANGEON , médecin.
La plupart des hommes , non contens de dévorer le
tems présent , s'élancent dans l'avenir. Leur imagination
adopte le merveilleux , même le plus absurde , lorsqu'il
flatte leur espérance . C'est ce besoin de soulever le
voile dont se couvrent les événemens futurs , qui
nourrit la crédulité , accrédite les prédictions , les présages
, les augures et tous les rêves du désir. Parmi les
conjectures que forme la curiosité , les plus excusables
sont celles qu'inspire l'amour maternel. Quel sera le
sexe de l'enfant que l'hymen a mis dans mon sein ?
Ressemblera- t-il à son père ? A quel signe reconnaîtraije
d'avance ce que je brûle de savoir ? Est-ce en calculant
les phases de la lune ? Est-ce en observant les différentes
impressions que j'éprouverai ? Ah ! Si quelque
envie funeste allait peindre sur le front de mon fils
l'objet d'un indiscret désir , que je serais à plaindre !
Voilà les pensées qui agitent le plus souvent l'esprit
d'une jeune mère , et bientôt elle adopte tous les préjugés
, toutes les fables qui ont quelque rapport à ce qui
l'inquiète. L'enfant qui vient à naître a - t - il une conformation
particulière , un peu de disproportion dans
quelque partie , une tache sur la peau ? A l'instant la
mère et les matrones attribuent cette singularité à l'influence
de quelque sort , ou de quelque objet extérieur ;
les gens sensés l'attribuent à l'imagination de la mère :
tous pourraient bien se tromper. Il est cependant des phénomènes
constatés , qui semblent recevoir une explication
naturelle dans la réaction d'une imagination
frappée par un objet extraordinaire , ou simplement
préocupée. Lorsqu'Hippocrate fit absoudre une jeune
Grecque qui avait donné naissance à un enfant noir ,
il fit remarquer le portrait d'un éthiopien suspendu au
pied du lit de cette femme , et , selon lui , cette figure
460 MERCURE DE FRANCE ,
noire avait pu agir sur l'esprit de la mère et sur la couleur
de l'enfant . On est tenté de conclure de-là qu'il est
dangereux d'offrir aux yeux d'une femme grosse un
objet qui puisse l'affecter trop vivement , et que les enfans
qui naissent avec quelque difformité sont les victimes
de ces impressions vives et imprévues. Mais Hippocrate
n'a-t- il pas été plus indulgent que judicieux , et
avait-il la certitude qu'aucun nègre n'avait obtenu les
faveurs de cette Grecque ? M. de Buffon rapporte que
la femme d'un colon américain étant accouchée de deux
enfans , l'un blanc et l'autre noir , fit enfin l'aveu de la
faiblesse qu'elle avait eue avec un de ses nègres entré dans
sa chambre au moment où son mari venait d'en sortir.
Cette épouse coupable aurait évité sans doute la honte
de cet aveu , si elle avait connu l'opinion d'Hippocrate .
M. Demangeon discute très-bien dans l'ouvrage que
nous examinons les causes qui peuvent influersur la grossesse
et celles qui ne sont qu'imaginaires . Il reconnaît ,
avec tous les médecins , que l'époque de la conception
estun point important à la santé de l'enfant. En général
les grossesses sont plus belles , les enfans sont plus forts
et plus sains , quand la mère s'est livrée aux douceursde
l'amour immédiatement après l'épuration à laquelle
la nature la soumet tous les mois , et par la même raison
la grossesse est plus maladive lorsqu'elle a conçu un
peu avant cette épuration. A cette première cause il faut
joindre le plus ou moins de pureté de l'air que respirent
les femmes enceintes. Telle femme éprouvait des
malaises continuels et même des accidens graves , qui
par le seul changement d'habitation a fait disparaitre
toutes ses inquiétudes et ses douleurs. Il est incontestable
que les émotions très-vives, telles que la peur ,
la surprise , la colère, le plaisir même peuvent , en altérant
la santé d'une femme grosse , nuire beaucoup à son
enfant . Si dans tous les tems de la vie une femme est
plus sensible, plus irritable qu'un homme , ce qui a fait
dire à Horace : Mulier vel amat , vel odii , cette sensibilité
est fort exaltée dans la grossesse , et une mère
peut être affectée d'une manière dangereuse par ce qui
T'aurait simplement contrariée à une autre époque.
M. Demangeon pose en principe que les dissemblances
DECEMBRE 1807 . 461
"
et les difformités d'un enfant , doivent être attribuées
au trouble des fonctions des organes de la nutrition ,
lorsqu'il n'y a point eu d'infidélités. En effet , puisque
l'enfant ne se nourrit, que de la substance de la mère ,
son développement est soumis à la qualité des sucs
nourriciers qu'il reçoit . Ne voyons-nous pas dans les
végétaux la graine d'un bel arbre produire un arbre
difforme si elle est semée dans un sol qui ne lui convient
pas ? Ce qui, selon M. Demangeon , nuit essentiellement
aux femines enceintes et à l'organisation de leur fruit ,
ce sont les insomnies. On conçoit en effet que le calme
d'un profond sommeil doit être infiniment favorable à
la formation du foetus , puisque toute agitation violente
met le désordre dans ce grand travail de la nature .
Tous les anciens ont cru au pouvoir de l'imagination
des femmes grosses , et ont pensé qu'elle déterminait les
singularités que l'on observe dans la forme ou la figure
des enfans.
Jacob , dans la Bible , veut augmenter son troupeau
au préjudice de celui de Laban son beau-père . Pour cela
il convient que les agneaux blancs et noirs seront pour
lui; et pour déterminer les brebis noires à mettre bas des
petits tachés de blanc , il place devant leurs yeux , dans
leur étable ou dans la fontaine qui les abreuve , des branches
de saule blanc ou d'osier dépouillé de son écorce .
Si la Bible ne paraît pas une autorité en médecine , les
partisans de l'imagination influente , citent Damascène
qui a vu une fille velue comme un ours , parce que sa
mère s'était souvent mise en prière devant une image.
de Saint Jean-Baptiste, vêtu d'une peau de chèvre. Ìls
invoquent le témoignage d'Héliodore qui dit que le roi
Hydaspe et la femme Pursinna , tous deux Ethiopiens ,
avaient eu une fille parfaitement blanche parce que la
reine avait sous les yeux une belle figure d'Andromède ',
lorsqu'elle conçut . Il observe que chez les Grecs et les
Romains on n'entourait les femmes enceintes et riches®´·
que de belles statues , de peintures riantes , d'esclaves
bien faits . Ils citent Ambroise Paré , qui attribue la couleur
blanche des lapins et des paons ( dont les auteurs
sont colorés ) à la vue des murailles blanches entre lesquelles
on enferme les mères, M. Demangeon ne trouve
462 MERCURE DE FRANCE ,
point ces autorités valables. Il prouve que ceux qui mettent
en avant l'histoire des brebis de Jacob ont altéré le texte
de la Bible. Il ne croit point à l'imagination des animaux
, et il explique la blancheur des lapins et des
paons par l'effet naturel de l'obscurité et d'une captivité
débilitante . C'est une organisation maladive que les médecins
appellent leucophlegmatie, et qu'on peut assimiler
à l'étiolement des plantes privées de l'influence du soleil.
Il ne croit donc pas que les marques , les taches des
enfans proviennent des envies de la mère; car il ne voit
pas pourquoi elle ne serait pas marquée comme son
fils , si les objets extérieurs portaient leur empreinte dans
nos sens ce qui n'est point concevable . En effet , les
formes et les couleurs ne sont pas souvent telles que
nous les voyons. Une tour carrée paraît ronde à une
certaine distance ; le malade qui à une jaunisse voit
tout en jaune .
A ces observations très-justes , M. Demangeon ajoute
le défaut de preuves que l'on a de l'influence des objets
extérieurs. Ce n'est jamais qu'après l'événement qu'on
attribue aux envies la difformité d'un enfant. Tous
les accoucheurs qui , avant la délivrance d'une femme
grosse , l'ont interrogée sur les impressions qu'elle
avait reçues depuis sa conception , n'ont jamais obtenu
d'aveu analogue aux marques de son fruit : mais aussitôt
qu'un enfant est né avec un signe extraordinaire ,
la sage-femme , la garde , les parens se livrent à toutes
sortes de conjectures. Le nouveau-né a-t- il une tache
rouge , on persuade à la mère qu'elle a désiré du vin
ou un fruit ; cette tache est-elle fauve ? c'est du café
au lait qui a excité l'envie de la femme grosse. J'ai vu ·
plusieurs de ces accouchemens merveilleux et des enfans
que l'on assurait ressembler à un singe , à un capucin
, à un ange aîlé , à un crapaud , à un lièvre. Tous
ces petits monstres étaient des foetus plus ou moins informes
, mais fort peu ressemblans aux êtres qu'on leur
donnait pour type , et les mères , pendant leur grossesse
, n'avaient été affectées de la vue d'un singe ,
ni d'un crapaud . Le petit ange prétendu était un enfant
très-maigre , dont les deux omoplates faisaient saillie
sous la peau . Pour prouver que l'imagination d'une
pas
DÉCEMBRE 1807. 465
femme grave sur son fruit l'empreinte d'un objet extérieur
, il faut constater et enregistrer avant l'accouchement
, les vives impressions qu'elle dit avoir reçues , et
comparer les objets qui l'auront frappée avec les signes
que l'enfant pourra apporter en naissant. Sans cette espèce
de contrôle juridique , il n'y aura jamais rien de
certain.
M. Demangeon se refuse à croire que les mouvemens
qui agitent la mère , puissent se transmettre à l'enfant
de la même manière qu'elle les reçoit , parce qu'aucun
anatomiste n'a trouvé de nerfs dans le cordon ombilical
, seul point de communication qui existe entre eux.
Je ne crois pas cette raison péremptoire , non que j'admette
, avec Kufeland et Neuman , la vitalité du sang ,
mais parce que le cordon ombilical contient deux artères
, et que jusqu'à présent on n'a point trouvé d'artères
sans nerfs ; donc les sensations nerveuses peuvent
se communiquer de la mère à l'enfant ; mais il y a loin
d'une sensation rapide et pour ainsi dire électrique à
la formation d'un signe qui représente l'objet moteur
de la sensation : d'où je conclus avec M. Demangeon
que rien ne prouve encore le pouvoir polytipe de l'imagination
des femmes grosses.
La dissertation de M. Demangeon fait autant d'honneur
à son esprit qu'à son érudition . C'est l'ouvrage d'un
homme très-instruit , sans préjugés , et qui paraît persuadé
que la médecine ne peut faire de progrès qu'en
écartant les hypothèses , et en n'admettant que les faits
avérés. C. L. C.
DE LA MAGISTRATURE EN FRANCE , considérée
dans ce qu'elle fut et ce qu'elle doit étre , avec cette
épigraphe :
La lampe du magistrat qui travaille pour le public , doi
s'allumer long -tems avant celle de l'artisan qui ne travaille
que pour lui- même. SERVAN.
Un vol. in-8 °. Prix , 2 fr . 50 cent . Chez Léopold
Collin , libraire , rue Gît-le -Coeur" , nº 4.
PARMI tant d'écrivains ambitieux de réputation , il
nous semble qu'on n'a jamais assez distingué ceux qui
464 MERCURE DE FRANCE ,
travaillent seulement pour leur propre gloire , d'avec
les penseurs généreux qui s'oublient dans leurs ouvrages
pour n'embrasser que les intérêts du perfectionnement
social et du bonheur public. Si les premiers étalent
des titres à l'admiration des peuples , les seconds , ont
plus de droits à leur reconnaissance ; les uns font la
gloire des Empires , les autres en préparent la prospérité
. Tous ne sauraient être trop encouragés dans leur
effort; mais nous sommes journellement occupés de tant
de nouveautés purement littéraires , que pour établir
un juste partage entre l'agréable et l'utile , nous croyons
devoir redoubler d'attention , lorsque le hasard nous apporte
un de ces écrits où sont débattus quelques grandes
questions de législation ou de morale .
genres
Dans le nombre des compositions de cette nature ,
il n'en est pas qui roulent sur un objet aussi important
que celle dont nous offrons l'analyse ; il en est peu.
qui réunissent à un degré aussi éminent tous les
d'intérêt qui peuvent frapper les bons esprits et les amis
de l'ordre. Rien de plus intimement lié en effet à l'ordre.
politique et privé que la distribution de la justice. Elle
est une portion si distincte , si précieuse et si pure de
la souveraineté , que la sagesse de son administration
pourrait seule atténuer les autres vices du gouvernement
, tandis que les plus grands avantages ne sauraient
compenser les fiéaux résultans d'une mauvaise organisation
judiciaire. Les bons magistrats sont donc aussi
rigoureusement indispensables que les bonnes institutions
et que les bonnes lois ; telle est la première idée
que l'auteur place en tête de son ouvrage , comme une
vérité mère d'où découleront toutes les autres . Mais
avant de développer son systême , il écoute , il rapproche
les diverses opinions élevées de toutes parts sur
la question de savoir s'il conviendrait de se reporter vers
ces anciens corps de magistrature qui , composés d'hommes
puissans , secourant le trésor public au lieu de
l'épuiser , trouvaient la garantie de la considération générale
dans l'éclat de leur nom , de leurs titres héréditaires
et dans l'appareil de leur fortune ; ou si , comme
le soutiennent beaucoup d'autres , il serait au contraire
dangereux
DE
LA
SA
DÉCEMBRE
1807M
dangereux de rappeler la plus vieille de nos instutions
qui causa des maux incalculables en opprima , 5.
tour à tour , le gouvernement et le peuple , qui portaken
la corruption dans l'ordre judiciaire en distribuant a
prix d'argent les fonctions qui ne doivent être que la
récompense des vertus et des talens réunis.....
Le moyen le plus sage de se frayer une route sûre au
milieu de discussions si opposées , était sans doute de
s'appuyer d'abord des leçons de l'expérience ; aussi l'auteur
commence-t- il par tracer avec autant de précision
que d'intérêt , l'histoire du pouvoir judiciaire sous les
trois premières dinasties.
On y voit le jugement des Yo pairs s'introduire dès
l'époque où , sortant des forêts de la Germanie , les
Français passèrent le Rhin et vinrent s'établir dans les
Gaules. Les notables fidèles , c'est-à-dire les citoyens
qui avaient été admis à prêter serment de fidélité au
roi , siégeaient alors sous la présidence des anciens grassions
qui prirent le nom de duc ou de comte , et qui
surveillaient l'exécution des jugemens. Mais après plusieurs
siècles , la parfaite harmonie de ce mode si simple
avec les moeurs du tems fut troublée par l'établissement
des seigneuries patrimoniales et des bénéfices héréditaires.
Les grands mirent à profit la faiblesse du prince
pour usurper sa puissance et s'emparer des jurisdictions.
Le despotisme et l'arbitraire furent les conséquences de
ces abus, Tant de maux , un instant mitigés par les missi
dominici , institués par Charlemagne , se reproduisirent
plus alarmans encore lorsque cette frêle barrière fut
de nouveau renversée par l'invasion du pouvoir féodal
qui transforma le pouvoir judiciaire en une arme terrible
, dont les grands abusaient pour asservir entiérement
le peuple et dévorer les propriétés particulières.
C'est à cette anarchie que succéda le systême parlementaire.
Ici , après avoir soigneusement détaillé l'origine
et l'histoire de ces fameuses corportions , l'auteur
finit par conclure qu'en cumulant , dans leur ex ence
politique , des fonctions législatives , administratives et
judiciaires , elles entraînaient tous les pouvoirs dans un
cercle éternel d'incertitude et de désordre ; que d'ail466
MERCURE DE FRANCE ,
1
leurs les affaires particulières souffraient nécessairement
du plus grand intérêt qu'ils accordaient aux affaires
publiques ; que leur esprit de corps , leur ferment d'ambition
et d'intrigue sont incónciliables avec le calme
impassible et pur dont le magistrat compose son plus
bel apanage ; que par conséquent l'organisation des
nouvelles Cours ne devrait point être élevée sur les
mêmes bases , et qu'en général l'ancienne magistrature
offre moins d'avantages à conserver que d'abus à détruire.
Il est essentiel de remarquer qu'en rappelant les
malheurs, causés par l'attribution du pouvoir judiciaire
à des castes privilégiées , l'auteur n'en accuse point les
membres qui les composaient , mais uniquement le vice
radical de leur institution même , qui plaçait leur intérêt
de corps en opposition directe avec l'austérité de
leurs devoirs.
Dans la seconde partie , il recherche les bases d'une
bonne organisation judiciaire. Les considérations générales
qu'il établit sur cet objet peuvent fournir une idée
du style de l'auteur et un exemple de cette énergique
précision qui forme le principal caractère du style didactique.
« Les hommes naissent , dit-il , avec le sen-
» timent de la liberté , le germe des passions , et le besoin
» de la société ; mais l'usage de la liberté et des passions
» de chaque individu doit être réglé de manière que les
>> autres n'en éprouvent aucun préjudice et que l'égalité
» de droit soit conservée. Si les uns pouvaient tout oser ,
>> il faudrait que les autres dussent tout souffrir . Si tous
» voulaient être indépendans , personne ne serait libre
» et la société cesserait d'exister."
» La justice règle les droits des individus et marque
» le point où commence l'abus de la liberté et des pas-
» sions. Elle consiste , selon Platon , à faire agir chacun
>> selon sa destination ; elle forme par conséquent la base
» de toutes les vertus sociales et le principal lien de la
» société ; l'exercice en est confié à des magistrats , ces
» magistrats sont évidemment institués pour le besoin
» des peuples , et non les peuples pour le besoin des
>> magistrats ; en organisant la magistrature , il faut donc
» nécessairement faire ce qui peut être le plus avantageux
>> au peuple. >>
DÉCEMBRE 1807.
467
pou-
Le développement et l'application de ces principes
amènent bientôt quelques aperçus sur la question déicate
de la noblesse héréditaire. A cet égard l'auteurl
signale d'abord l'inconséquence du préjugé que les zélateurs
de ce systême croiraient trouver dans le Sénatuscónsulte
organique du 28 floréal , an XII , qui ne peut
avoir aucun trait à la difficulté ; il distingue nettement
avec le marquis d'Argenson et tous les orateurs du Tribunat
, l'hérédité monarchique si sagement , si univer
sellement adoptée pour éviter les horribles inconvéniens
du doit d'élection , de la transmission des autres
-voirs intermédiaires qui , selon lui , ne peut s'effectuer
-d'après le même mode sans ruinerd'émulation et l'esprit
public , deux puissans véhicules chez les Français . Il distingue
encore les récompenses nationales des priviléges
accordés à l'ancienne noblesse ; il avqué que les dignités ,
les titres et bénéfices qui seraient le prix de services
éclatans rendus à l'Etat peuvent devenir héréditaires.
D'après cette idée , la noblesse héréditaire , fondée sur
des bénéfices impériaux et des distinctions purement
honorifiques , se releverait dans toute sa splendeur et
dépouillée des abus qui la rendaient dangereuse. Mais
il pense qu'on doit retrancher de leurs prérogatives le
droit exclusif d'exercer les fonctions publiques et sur
tout judiciaires , parce que les récompenses sont dues
aux actions et les emplois à la capacité , parce qu'enfin
les magistrats sont institués pour le besoin des peuples
et non les peuples pour l'utilité des magistrats
i
"
Après avoir porté ces démonstrations au plus haut
3 degré d'évidence , l'auteur termine sa deuxième partie
en proposant avec modération ses vues sur le choix des
magistrats , le traitement qu'il conviendrait de leur açcorder
; et bien qu'il reconnaisse que leur instruction
et leur intégrité soient les seules véritables sources de
cette considération si désirée qu'on veut leur rendre ,
il s'occupe pourtant des prérogatives et des distinctions
qui pourraient encore rehausser la dignité de leur
ministère. Les moyens qu'il propose et que le grand
d'Aguesseau avait indiqués avant lui , sont simples, mais
d'un effet plus certain que le prestige trop vanté des
Gg 2
468 MERCURE DE FRANCE ,
1
richesses et d'un grand nom , mérites frivolés qui nonseulement
ne compensent pas l'absence de qualités plus
essentielles , mais qui semblent rendre plus éclatante
encore aux yeux des justiciables l'incapacité du ma
gistrat ignorant.
Ce serait mal servir les intérêts du lecteur , que d'ébaucher
l'analyse de dissertations qui veulent être lues
en entier dans la troisième partie de cet ouvrage . Nous
ne suivrons donc pas l'auteur dans ses développemens
sur les différens degrés de juridiction , sur les justices
de paix , la procédure par jurés dont il défend l'institution
, en s'élevant avec force contre les vices d'organisation
qui la déparent , sur la réduction des tribunaux
de première instance , et la fusion des Cours
d'appel avec les Cours de justice criminelle , sur la Cour
de cassation, et le projet de la réunir au Conseil-d'Etat.
Toutes ces matières ne peuvent être ici que sommairément
indiquées , elles se trouvent d'ailleurs resserrées
dans un cadre très - étroit , et il nous serait difficile
d'analyser une véritable analyse. Mais sans préjuger
( ce qui sort de notre tâche ) si les idées de l'auteur sont
les plus profitables , ou si , comme il l'espère , elles
pourront en éveiller de meilleures , nous ne saurions
nous taire sur l'ordre qu'il leur assigne , sur le style
nerveux et soutenu dans lequel elles sont exprimées .
Nous remarquons aussi dans la méthode de sa discusesion
, qu'il commence toujours par accumuler franchement
les plus fortes objections qui combattent son systême
, pour ne leur opposer ensuite quedes raisonnemens
appuyés sur des faits et consacrés par les autorités des
Montesquieu , des d'Aguesseau , des Vatel et autres grands
publicistes. En un mot , malgré le voile dont la modestie
de l'anonyme a voulu s'envelopper , il n'est personne
qui ne découvre dans l'excellente intention de son onvrage
, un ardent ami de son prince et de son pays , et
qui ne reconnaisse à l'exécution un bon dialecticien
un jurisconsulte habile et un écrivain distingué. F.
나
DECEMBRE 1807 . 469
NOTICE sur la Cour du Grand- Seigneur , son Sérail
son Harem , la Famille du sang impérial , sa maison
militaire ; et ses Ministres ; par JOSEPH - EUGÈNE
BEAUVOISINS , chef d'escadron et juge militaire au
tribunal spécial de Naples . A Paris , chez Gabriel
Warée , libraire , quai Voltaire , nº 21. —- 1807 .
Nous avons lu , depuis cent ans , une foule de voyages
et de relations , dont les auteurs prétendent nous avoir
peint fidèlement les moeurs de Constantinople , ainsi
que du sérail ; mais , comme ces auteurs ou se copient
ou se contredisent tous , on ne peut guères leur accorder
de créance. Miladi Montaigu , qui eut le malheur de ne
pas rendre justice au génie de Pope , mais qui n'en fut
pas moins une femme de beaucoup d'esprit , ayant accompagné
à Constantinople son mari , nommé ambassadeur
à la Cour ottomane , écrivit d'un style élégant la
relation de son voyage. On lui devait d'autant plus de
confiance , qu'en qualité de femme d'un ministre étranger
, et jouissant en conséquence d'une grande considération
, il lui avait été plus facile qu'à tout autre de
s'instruire des moeurs des Turcs , et sur-tout de celles
de leurs femmes. Mais à cet égard ses observations sont
assez superficielles. Ses récits se bornent à quelques descriptions
voluptueuses des bains publics où se rendent
les dames turques d'une condition relevée , et de leurs
harems où elle eut l'occasion de pénétrer. M. Beauvoisins
, qui donne modestement à son ouvrage le titre
de Notice , n'a pas prétendu entrer dans de grands
détails sur la situation politique et les moeurs et coutumes
de la Turquie. Vingt-six mois passés à Constantinople
dans la prison d'Etat , l'ont empêché de se livrer aux
recherches que ce travail exige; il s'est donc horné à
nous faire une description exacte de la Cour du Grand-
Seigneur , de son sérail , de son harem , qui est une chose
toute différente du sérail , de la famille du sang impérial
, de sa maison militaire et de ses ministres.
Comme l'ouvrage de M. de Beauvoisins est plus d'utilité
publique que d'agrément , nous ne lui ferons pas un reproche
d'avoir négligé les grâces du style qui cependant
ne gâtent rien , même dans un livre dont l'objet est
470
MERCURE DE FRANCE ,
sérieux ; nous lui demandons en conséquence la permission
de l'abréger , de le corriger même , mais en
lui conservant toute sa substance. L'auteur nous apprend
dans deux endroits de sa Notice par quels moyens il
a été instruit de ce qu'il nous révèle.
« La plupart des voyageurs européens n'ont jamais
» pénétré que dans la première cour de l'intérieur du
» sérail. Je serais tout aussi peu avancé que ces voya-
» geurs , même après un séjour de deux ans et demi
» dans la capitale ( dont à la vérité vingt- six mois passés
>> aux Sept-Tours ) , si je n'avais été assez heureux pour
>> m'introduire dans l'intérieur des jardins et même
> entrer dans l'appartement des femmes. J'ai été favo¬
» risé dans cette entreprise par un jardinier allemand
>> directeur et intendant des jardins du sérail , qui a bien
» voulu nous indiquer un jour , et nous ouvrir une des
» portes du kioschk de la Validé sultane , dans un tems
» où la Cour était à Bechick- Tasch , maison de plaisance
» du Grand- Seigneur , sur le Canal, M Jean -Bon-Saint←
» André , aujourd'hui préfet à Mayence , et long - tems
mon compagnon d'infortune aux Sept-Tours , était
» de la partie ; et nous parcourûmes ensemble ces lieux
» que les pieds des Européens n'ont pas souvent foulés.....
>> Le lecteur saura que je me suis procuré des détails
» aussi difficiles à obtenir , par le moyen d'un ancien
>> page du Grand-Seigneur , nommé Abdul-Zamet , agha,
» auquel on avait conféré pour retraite et récompense
>> de ses services , le commandement du château des
» Sept- Tours où j'étais détenu . »
>>
Il n'est pas inutile de faire observer au lecteur que
cette Notice a été écrite avant la dernière révolution
du sérail , nous disons du sérail , parce qu'il est extrêmement
rare , dans ces empires despotiques , que même
la capitale , et moins encore les provinces se ressentent
de ces troubles qui ne sont dangereux que pour le chef
et les premières têtes de l'Etat .
On sera peut-être curieux de savoir de quels livres
se compose la bibliothèque des jeunes princes , héritiers
présomptifs de l'Empire ottoman. Ils se réduisent à une
traduction en turc des principes de mathématiques et
des élémens d'Euclide , à quelques volumes de médecine
DÉCEMBRE 1807. 471
et d'astronomie , à deux ou trois mauvaises relations de
voyages en Europe par quelques ambassadeurs ottomans
, à une histoire incomplète de cet Empire , et à
des recueils de poësies persanes . Encore n'ont - ils ces
livres que parce que les khodjus (instituteurs des princes )
veulent se faire un mérite auprès de leurs élèves de leur
procurer d'autres lectures que celle du Coran. Nous
ne laissons pas que d'être surpris qu'on leur laisse lire
les Elémens d'Euclide . L'étude des mathématiques contribue
à rendre l'esprit juste ; et c'est précisément tout
ce qu'on doit craindre d'un jeune homme qui n'ignore
pas qu'il est toujours près de régner ou de périr par
le cordon.
Les Musulmans ne peuvent avoir que quatre épouses
légitimes ; mais le Padishah ( c'est - à - dire le Grand-
Seigneur ) a le privilége d'en avoir sept qui portent le
nom de khadunns : ce n'est guères pour un si grand
potentat ; mais comme chacune de ces khadunns est
servie par environ cent soixante à deux cents odalisques ,
ce sont toujours treize à quatorze cents concubines qui
sont à la disposition du Padishah.
On a dit et publié jusqu'ici que le Grand - Seigneur
jetait le mouchoir à celle des femmes qu'il désirait appeler
à l'honneur de la couche impériale . Ce jet prétendu
du mouchoir se borne à l'envoi d'un présent que tout
propriétaire d'un harem un peu considérable , ne fût-il
pas même le Grand- Seigneur , est dans l'usage de faire
parvenir , par l'intendant de ce harem , à l'odalisque
qu'il désigne pour lui être présentée dans le jour. Ce
présent est ordinairement enveloppé dans un mouchoir
de mousseline , brodé en or ou en argent.
+
On a souvent imprimé et on réimprime tous les jours
que le sérail a sept lieues d'étendue : il faut , suivant M.
Beauvoisins , en rabattre au moins les deux tiers . Et si
le lecteur veut se figurer l'espace connu sous le nom
d'enceinte du sérail , il n'a qu'à se représenter toute
la partie de la rive gauche de la Seine , depuis le pont
des Arts jusqu'au dôme des Invalides. Cette enceinte
contient des mosquées , des jardins immenses , des bâtimens
assez vastes pour loger vingt mille hommes. Let
coup-d'oeil de ce palais , vu de la mer , est ravissant ; 100 *** เช
472 MERCURE DE FRANCE ,
mais il ne faut pas mettre pied à terre et longer les
murs : car les domes , les coupoles dorées , les cyprès ,
les minarets ont disparu ; et la vue de cette muraille
épaisse glace d'effroi , sur-tout lorsque l'on passe devant
la porte d'entrée du sérail où sont exposées les têtes
encore sanglantes des victimes du despotisme oriental.
Les pages du Grand- Seigneur , ou Padishah , qui sont
divisés en quatre chambres , sont , de tems immémorial ,
en possession de fournir des titulaires à toutes les dignités
de l'Empire. Le grand- visir, le capitan pacha ( ou
grand amiral ) , le selictar agha , la plupart des pachas ,
tant à deux qu'à trois queues , les beys , ont presque
tous été pages du Grand- Seigneur. Ces pages sont des
enfans de fortune , qui n'ont de considération ni par euxmêmes,
ni par leurs familles , et que le despote peut
élever à des postes éminens , ou replonger ensuite dans
leur première obscurité , et même faire périr , sans avoir
rien à redouter de leurs parens , puisque la plupart n'en
ont pas.
Le padishah , outre son divan , qui est à la fois son
conseil , et la première ou seule cour de judicature
de l'empire ( car dans toutes les autres villes la justice
est rendue par le cadi , sauf l'appel au pacha ) . Le padishah
a un premier visir , le visir arem , un ministre
de l'intérieur , un ministre des relations extérieures
un ministre des finances. Il vient même de se donner
un ministre de la mariné : ce qui pourrait faire présumer
que ce gouvernement , long-tems apathique , sortant
enfin de son indolence accoutumée , pense à tirer
parti de sa situation maritime , et à se soustraire à Pinfluence
des Anglais , qui obsèdent ses ports , et naguères
dirigeaient , dictaient même toutes les délibérations de
son divan. Le mot vezir , dont on a fait visir , signifie
portefaix et peut- être ce titre n'a pas été donné sans
intention au ministre chargé de l'administration d'un
aussi vaste empire ; car le padishâh ne se mêle de rien ,
et le grand-muphti n'a nul pouvoir. Il n'est pas même
membre du grand conseil d'Etat , qui est autre chose
que le divan , et qui ne s'assemble que dans les cas les
plus extraordinaires.
་་་་
Le sérail est gardé par environ dix mille hommes qui
€
493
DÉEEMBRE
1807.
ne seraient pas à la vérité , en état de résister à un bataillon
européen , mais
mais qui suffisent pour retenir dans
le respect et la crainte , la populace de Constantinople
dont les yeux ne se familiarisent jamais , malgré l'habitude
, à l'étrange figure des habitués du sérail. Le
moindre des goujats de ce palais passe-t-il par les rues ,
vient -il s'embarquer dans un des milliers de bateaux
qui naviguent de Constantinople à Péra ou à Scutari ,
il affecte le ton , la démarche d'un visir. Il traite avec
fierté , quelquefois avec mépris , les gens du commun ;
il parle avec hauteur , et se fait obéir au moindre signe.
C'est bien autre chose , lorsqu'un officier du sérail veut
bien compromettre sa dignité au milieu du peuple de
la ville : il ne passe jamais la dernière porte de l'intérieur
, qu'accompagné de vingt- cinq ou trente domestiques.
Son cortege se grossit ; c'est à qui le suivra ; il
semble que les rayons de gloire dont il est environné ,
rejaillissent sur la valetaille qui l'accompagne.
Cet avilissement donne pourtant aux Turcs une espèce
de courage passif. Le Grand- Seigneur sortait un
jour du sérail par une des portes de fer qui donnent
sur le rivage , et se rendait au khioshk où il devait s'embarquer.
Un capidgy ( portier ) en ouvrant précipitamment
une petite grille de fer , se prit la main entre la
grille et la muraille . Ce malheureux , qui souffrait le
martyre , ne laissa pas échapper un seul cri . Il demeura
dans cette douloureuse position tout le tems que le padishâh
mit à passer. L'angoisse était si forte , qu'on le
retira évanoui . Les quatre doigts coupés tombèrent lorsqu'on
poussa la grille. Il eût péri plutôt que de laisser
échapper un signe de douleur , et de demander du secours
, pour ne point enfreindre les lois rigoureuses du
silence , et manquer au respect qu'on doit à la personne
du souverain . Cependant ce padisháh , tout despote qu'il
est , craint cette populace qui lui prodigue des respects
si avilissans , et qui ose à peine respirer lorsqu'elle se
trouve sur son passage . Il se croit obligé à chaque incendie
( et ils sont fréquens à Constantinople ) de se transporter
avec sa Cour à l'endroit où le feu a pris : il s'attirerait
, s'il ne le faisait pas , les murmures et les malédictions
de la multitude. Comme c'est ordinairement
* ་ ་
esmoqu elleqioning 200,21
474 MERCURE DE FRANCE ,
dans ces incendies que le peuple signale son mécontentement
, si le Grand-Seigneur ne s'y trouvait pas , son
absence pourrait causer une insurrection. Aussi , en tous
tems , été comme hiver , aussitôt qu'un incendie a écla
té , le Grand- Seigneur en est averti , et il y a toujours
des chevaux sellés et bridés , et des bateaux armés de
rames , pour le transporter partout où cet accident l'appelle.
Nous croyons que des pompiers,actifs , et des pompes
bien servies , seraient encore plus utiles que la présence
du Grand - Seigneur ; mais l'oeil du maître ne
gâte rien. A. M.
SPECTACLES .
VARIÉTÉS .
On a donné cette semaine avec un succès
mérité , au Théâtre Français , une jolie comédie , en un
acte et en vers , intitulée Brueys et Palaprat. Elle est de
M. Etienne qui s'est déjà fait connaître par des productions
d'un bon goût et d'un bon style .""
Sa nouvelle comédies est du genre de celles qu'on nomme
anecdotiques ; genre qui a ses partisans et ses détracteurs :
aussi , M. Etienne , a-t -il été loué dans une partie de nos
journaux , vivement critiqué dans quelques autres .
31
Nous ne rendrons pas compte du sujet de la pièce ; il
est déjà connu dans le public , par les analyses qu'en ont
données les journaux quotidiens . On sait que toute la pièce
est fondée sur l'amitié qui unissait Brueys et Palaprat ;
lesquels ( suivant l'auteur ) mettaient en commun leurs travaux
, leurs succès , le peu d'argent qu'ils possédaient , tout ,
excepté les revers qu'ils pouvaient particuliérement éprou
ver. Nous nous réservons de donner un extrait détaillé de
la pièce dès qu'elle sera imprimée : nous dirons seulement
d'avance que le dialogue en est vif, piquant , d'un comique.
de bonne compagnie. Cet ouvrage prouve , dans son auteur
, de l'esprit et du goût. D....
*
Bulletin des Sciences et des Arts.
1414
L'HISTOIRE des sciences , comme l'histoire politique , a ses
événemens , ses principales époques , qui inspirent un inDÉCEMBRE
1807 . 475
térêt plus vif, et auxquelles se rattachent , comme à des
points de ralliement , la foule et la variété de nos connaissances
et de nos souvenirs.
*
•
Ces événemens et ces époques dans les Sciences , sont les
grandes découvertes , la publication des ouvrages célèbres ,
les faits extraordinaires ; les rapports inattendus sous lesquels
des hommes d'un esprit supérieur , s'avisent tout à
coup d'envisager la nature , et les phénomènes assez imposans
, ou assez curieux , pour s'emparer fortement de l'attention
de tous les hommes.
Nous nous attacherons autant qu'il nous sera possible
à des objets d'un intérêt aussi général, dans ce Bulletin
des Sciences et des Arts , que nous nous proposons de joindre
par fois au Mercure , et dans lequel nous nous engageons
à n'admettre que les té , dans la circulation des vérités
faits les notions dignes d'entrer par
leur haut
et des connaissances accessibles à l'intelligence de tous les
hommes d'un esprit cultivé.
- ―
SOCIÉTÉS SAVANTES. Société d'Arcueil, Une nouvelle
Société , la Société d'Arcueil , vient de publier le 1er vol.
de ses Mémoires ( 1 ) ; elle s'est formée avec le dessein d'accroître
les forces individuelles des savans qui la composent ,
par une réunion fondée sur une estime réciproque , et sur
des rapports de goût et d'études , mais en évitant les incon→
véniens d'une association trop nombreuse . Ses membres
sont : MM. Laplace , C. L. Berthollet , Biot , Gay Lussac ,
Humboldt , Thénard , Decandolle , Collet Descottils , A. B.
Berthollet .
Le savant qui a conçu le projet de former cette réunion
(2) , y trouve en voyant approcher la fin de sa carrière
, la douce satisfaction de contribuer , par cette pensée ,
aux progrès des Sciences , auxquelles il s'est dévoué , beaucoup
plus efficacement qu'il n'aurait pu le faire , par les
travaux qu'il peut encore se promettre de continuer (c
sont ses propres paroles ). Nous consacrerons un article
particulier aux Mémoires de la Société d'Arcueil.
ce
INSTITUT NATIONAL, Tere Classe , etc. Plusieurs travaux
d'un grand intérêt ont été présentés depuis quelque tems
[ (4) In-8 °; Paris. Chez Bernard , quai des Augustins. — 1807.
*! (2) M.Berthollet , Bun des savans auxquels la chimie moderne doit
tant de progrès.
Lomboq uh 19, 98m ctes i 96 2
476 MERCURE DE FRANCE ,
à la première Classe de l'Institut ; et parmi ces travaux,
on doit distinguer le Mémoire de M. Duméril , sur le méca
nisme de la respiration des poissons ; celui de M. Biot ,
sur l'influence de l'humidité et de la chaleur , dans les
réfractions ; un autre mémoire de MM. Fourcroy , et Vauquelin
, sur la laite des poissons ; les belles expériences de
M. Dupuytren , chef des travaux anatomiques de l'Ecole
de médecine , et de M. Dupuy , professeur à l'Ecole vétérinaire
d'Alfort , sur la respiration ; expériences cruelles ,
mais importantes , qui prouvent que la section des deux
nerfs de la huitième paire (3) sur les animaux , est sûrement
et promptement mortelle , et que la respiration , fonction
éminemment vitale , s'exerce directement sous l'influence
nerveuse , et en est inséparable .
**
?
SOCIETE ROYALE DE LONDRES . Les objets les plus remar
quables dont s'est occupée la Société royale de Londres
pendant une partie de cette année , sont les recherches de
M. Knight , sur l'écorce des arbres ; les observations du capitaine
Flinders , sur l'aiguille aimantée ; observations dont
l'auteur tire la conclusion que les canons et les boulets em²
barqués sur un navire , suffisent pour produire une atmosphère
magnétique , qui doit influer puissamment sur la po
larité de l'aiguille ; les travaux du docteur Everard Home ,
sur les estomacs des animaux ; la découverte d'une nou→
velle planète , du 29 au 30 mars dernier , par le docteur
Olbers , etc. , etc.
SOCIÉTÉ PHILOMATIQUE. La Société philomatique a
repris , depuis quelque tems , ses séances et la publication
de son excellent journal , que des circonstances particulières
l'avaient forcée d'interrompre pendant quelques mois .
SOCIÉTÉ DE L'ECOLE DE MÉDECINE DE PARIS.- La Société
de l'Ecole de Médecine de Paris , a donné le 9 novembre
1807 , sa huitième séance publique pour l'ouverture de ses
cours , la distribution des prix à ses élèves , et l'exposition
solennelle de ses travaux , de ceux de la Société de médecine
formée dans son sein , et de ses relations avec le Gouvernement
pendant l'année , pour tout ce qui concerne la
médecine légale et les mesures relatives à la salubrité puhlique.
M. Sue , président de l'Ecole, a fait le discours.
་ ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE. Le célèbre docteur Gall
árrivé à Paris depuis quelque tems , excite vivement la
(3) Les nerfs de l'estomac et du poumon.
DÉCEMBRE 1807. 477
•
euriosité. Il paraît mériter en outre d'inspirer l'intérêt et de
fixer l'attention . Les conférences qu'il a eues avec M. Cuvier,
en présence d'un grand nombre de savans suffiraient
" pour
le classer parmi les anatomistes les plus célèbres . Son déplis
sage du cerveau par une sorte de déroulement , et ses recherches
nouvelles sur la constitution intime et la structure de
cet appareil organique et des nerfs , paraissent devoir former
une grande époque dans les sciences anatomiques et
physiologiques.
La nouvelle psychologie et les recherches physionomiques
de M. Gall , plus curieuses sans doute , plus capables
d'attirer l'attention des gens du monde , que ses travaux
anatomiques , et de donner une grande réputation du moment
, auront à la fois plus d'admirateurs et plus d'opposans.
Quelle que soit d'ailleurs l'opinion que les gens éclairés
se formeront dans la suite , et d'après des renseignemens
suffisans sur la céphaloscopie , M. Gall a les droits les
mieux établis à leurs égards et à leur estime , par ses connaissances
positives , la simplicité noble de ses manières , la
sagacité de ses observations et le zèle courageux qu'il montre
dans la recherche de la vérité . Cette assertion est bien
moins notre opinion particulière que le jugement d'un grand
nombre de personnes instruites , qui ont eu occasion d'examiner
M. Galb depuis son arrivée à Paris , notamment chez
MM. Cuvier et Bourdois , où ce savant a développé ses découvertes
et quelques-unes des vues physiologiques qui lui
sont propres, sur la structure et les fonctions du
"devant MM. Fourcroy , Faujas , Geoffroi , Duméril , Corvisart
, Dubois , Richerand , le Clerc , Moreau ( de la Sarther),
'Herminé et plusieurs autres personnes qui cultivent les
sciences et la philosophie avec distinction .
cerveau ,
M. Gall attachait sur-tout un grand prix à voir M. Cuvier
, et on a remarqué qu'il lui a fait sa première visite.
Il nous semble que ce célebre docteur pourrait prendre
pour devise , le vers que Voltaire a mis dans la bouche de
Spinosa:
J'ai de plats écoliers et de mauvais critiques,
Jugez-nous .
2
JODAST S
Nous apprenons , au moment où nous rédigeons, cet article
, que M. Gall a exposé ses vues anatomiques sur la
structure du cerveau , à la Société de médecine de Paris ,
-et qu'il a visité la maison de Bicêtre avec beaucoup de détil
et d'attention. {^
478
MERCURE DE FRANCE .
-La nouvelle édition de la physionomique de Lavater ,
avec les notes et les additions anatomiques , physiologiques
et médicales , de M. Moreau (de la Sarthe ) , est terminée,
et forme 8 volumes in-8 ° . L'ouvrage de Lavater n'était que
curieux , on l'a rendu à la fois utile et agréable , par une
meilleure distribution des matières , et par des supplémens
dans lesquels on a rattaché à la physionomique , tout ce
que la physiologie et l'étude philosophique de la médecine,
pouvaient offrir d'important pour les gens du monde , et
d'applicable aux arts de la peinture ; de la sculpture , et
de la déclamation.
NOUVELLES POLITIQUES .
-
( EXTÉRIEUR. )
p
12
TURQUIE. Le 4 Novembre. On a reçu la nouvelle
de la rupture de l'armistice conclu entre les Turcs et les
Serviens. Le cordon de troupes établi le long de la Drina ,
et de la Bozawa , ayant été renforcé , Hassan-Pacha qui, la
commande , passa la Bozawa , le 10 septembre , dans les
environs de Kaïla , et s'avança contre les Serviens : ceuxci
qui se tenaient sur leur garde , se retirèrent en bon ordre ;
mais quelques jours après , ils attaquèrent les Turcs , leur
livrèrent un , combat décisif le quinze du même mois ; les
troupes ottomanes furent obligées de répasser la Bozawa,
eet quelques jours après , les Serviens forcèrent le passage
de cette rivière , et s'avancèrent jusqu'à Vauz , à quelquês
milles de Serajewo .
11.3
翟
Is8g ། ! མྦཱ ' F®
SRUSSIE - Pétersbourg , le 2 Novembre. S. Ma l'Empereur
de Russie est de retour dans sa capitale . Le voyage de
S. M. n'offre point de particularités remarquables ; elle‘a
seulement passé en revue tous les corps de troupes qu'elle
a rencontrés dans les différentes villes qu'elle a traversées.
Jo
--- Le général Buxhoden a été décoré de l'ordre de St.-
André , et le prince de Volkouski , de, l'ordre de Saint-
Wladimir. M. le Conseiller d'Etat -M. , Kochevikoff , vicegouverneur
de Grodno , et M. Moltchanoff, procureur- géDÉCEMBRE
1807. ™ 479
+
néral du Sénat , ont été nommés , le premier , gouverneur
civil d'Astracan , le second , secrétaire d'Etat. "
GRAND DUCHÉ de Varsovie. ― Posen ,
遽
le 17 Novembre.
Le 14 de ce mois , S. M. le Roi de Saxe est arrivé à
Posen , à 11 heures du soir ; toute la ville était illuminéé .
S. M. a passé deux jours dans cette ville , où elle a reçu
toutes les marques du plus grand dévouement ; elle s'est
ensuite mise en route pour Varsovie. M. Bourgoing ,
ministre de France , est le seul du corps diplomatique ,
qui suivît le roi de Saxe . Pendant l'absence de ce monarque
, les affaires générales d'administration seront gérées
par le comte Hopfgarten , ministre de l'intérieur.
ROYAUME DE WURTEMBERG . Stuttgard , le 21 Novembre.
S. M. le Roi de Wurtemberg vient d'ordonner , par un
rescrit , que la peine de mort serait portée contre ceux qui
seraient convaincus d'avoir fabriqué de la fausse monnaie.
S. M. a été forcée de prendre cette , mesure par le nombre
prodigieux de faux monnayeurs qui s'accroît encore chaque
jour dans ses Etats... X
·DANEMARCK ., Copenhague , le 11 Novembre.
-
On est
· occupé maintenant à Copenhague à réparer tous les désastres
causés par le siége de cette ville . On ne prend pas
moins de soins non plus pour se mettre à l'abri d'une nouvelle
invasion de la part des Anglais , en établissant le long
de la côte , des batteries formidables. Les corsaires danois
font très-souvent des prises aux Anglais . Il entre presque
tous les jours des navires de cette nation dans les ports du
Danemarck. On amène aussi plusieurs fuyards des troupes
anglaises qui s'étaient cachés dans différentes parties de la
Séelande . Ces prisonniers sont déjà au nombre de 92 .
― ANGLETERRE . Londres , 10 Novembre. L'Amérique
méridionale a été définitivement évacuée le 9 septembre.
L'escadre anglaise a quitté les mouillages de Monte- Video
le 13 .
-M. Rise vient de partir pour Copenhague , chargé d'une
1
480 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1807 .
mission. Aura - t - elle plus de succès que les autres ? Il est
permis d'en douter.
-Les Anglais craignent que Gibraltar ne soit sur le
point d'être bombardé . Ils font de grandes provisions destinés
pour cette forteresse.
ROYAUME D'ITALIE. Milan , le 26 Novembre..-.S . M.
l'Empereur et Roi est arrivé à Milan le 21 de ce mois . Depuis
ce jour elle s'est occupée sans relâche d'examiner et
de régler toutes les affaires de son royaume . Le 26 , elle
est repartie pour Venise ; elle a pris la route de Brescia .
Le Prince Vice-Roi était dans sa voiture . LL. EE. MM.
Bremo et Cafarelli , ministre de la marine et de la guerre ,
avaient précédé S. M. l'Empereur et Roi.
( INTÉRIEUR ) .
PARIS . Les fêtes , dans la grande cité , se succèdent rapidement.
Le tems a contrarié les dispositions de celle que
le Sénat a donnée à la garde impériale. Une neige abondante
, et un vent violent éteignaient les illuminations . A
peine a-t-on pu tirer le feu d'artifice . Mais les soldats
- ont trouvé sous des tentes , dans le jardin , des comestibles
de toute espèce , du vin , etc. Sous d'autres tentes on dansait.
--
Dans quelques jours M. le maréchal Bessières donnera ,
au nom de la garde impériale , une fête à la ville de Paris .
On fait de grands préparatifs dans le Champ-de-Mars et
dans l'ancien hôtel de l'Ecole- Militaire . ¿ ¡ D.
ANNONCES ...
Application de la Théorie de la Législation pénale , ou Code de
la sûreté publique et particulière , fondé sur les règles de la morale universelle
, şur le droit des gens ou primitif des sociétés , et sur leur droit
particulier , dans l'état actuel de la civilisation ; rédigé en projet pour
les Etats de 8. M. le Roi de Bavière , dédié à Sa Majesté , et imprimé
avec son autorisation par Scipion Bexon , ancien avocat , officier du
ministère public , commissaire du roi , etc. , etc. Un vol . in-folio , Prix ,
36 fr . A Paris , chez Courcier , imprim . -libr. , quai des Augustins , nº 57,
près le Pont-Neuf; M. Ebert , fue Montínartre , nº 76 , près la Cour
Mandar,
( No CCCXXXIV. )
DEPY
( SAMEDI 12 DÉCEMBRE 1807. )
MERCURE
DE FRANCE.
POESIE .
BOUTADE.
QUEL bien souhaiter en ce monde ?
La fortune ? elle est vagabonde ,
Et nous quitte d'un vol dispos :
Les rangs ? ce sont périlleux lots :
Les titres? ce sont de vains mots :
La vertu ? le vice la fronde :
La louange ? on vante des sots :
Le mérite ? il blesse à la ronde ,
Autant que plaisent les défauts :
La science ? eh ! la plus profonde
N'atteint rien de ce qu'elle sonde :
Les amis ? souvent ils sont faux :
L'amour ? il fuit : l'hymen ? il grondə ;
Les femmes ? trop légers cerveaux ,
Qu'ont-elles sur quoi l'on se fonde ?
Un bon coeur ? il vit sans repos :
L'esprit ? en sarcasme il abonde ,
Et se hasarde à tout propos :
Un sang vif ? il nous rend trop chauds :
Le phlegme ? nous rend idiots :
Le vin ? son ivresse est immonde ,
Et la table est nauséabonde .
La sagesse , on plaisirs féconde ,
VIILE Hh
5.
cer
48
MERCURE
DE
FRANCE
,
Ne nous vient , fussions-nous héros ,
Pas avant que l'âge nous tonde :
La paix , sur la machine ronde ,
N'est pas même au coeur des dévots .
Quoi diable envier dans ce monde ?
M. NEPOMUCÈNE F. LEMERCIER.
L'AMOUR PIQUÉ PAR UNE Abeille.
Ode imitée d'Anacréon.
L'AUTRE jour le Dieu de Paphos ,
L'arc en main , le front ceint de roses
Sur des fleurs fraîchement écloses ,
Venait pour prendre du repos .
Là dormait une jeune Abeille.
Au bruit qu'il fait , elle s'éveille ;
Le trait part , le dard est lancé ;
Amour fuit , mais il est blessé ,
Et sur sa lèvre plus vermeille
Le dard perfide s'est fixé .
Aussitôt volant à Cythère ,
A Vénus porter ses douleurs :
Je suis perdu , dit-il , ma mère ,
Je n'en puis plus , hélas ! je meurs !
Un petit serpent qui bourdonne
M'a blessé de son aiguillon ;
Abeille est le nom qu'on lui donne ;
D'un laboureur je tiens ce nom .
p Mon ami , si d'une piqûre ,
Le mal vous a tant occupé ,
Quels tourmens , pensez - vous , qu'endure
Un coeur que vos traits ont frappé ?
PELLET , fils , d'Epinal.
ENIGME ,
Je suis un brillant assemblage
De quatre objets bien différens
De la guerre l'un est l'image ;
L'autre présente aux regardams
DÉCEMBRE 1807 . 483
Une herbe propre au pâturage ;
La troisième offre du pavé ;
La quatrième une partie
Dont on ne peut être privé
Sans perdre en même tems la vie .
LOGOGRIPHE
DANS l'Empire français je suis très -remarquable ;
Je le fus autrefois dans l'Empire romain ;
Si de mon nom , lecteur , tu restes incertain :
Voyage au pays de la fable ,
Tu m'y trouveras près d'un Dieu ;
Ce n'est pas tout . Le feu de mes yeux étincelle ;
Ote ma lettre du milieu ,
Il ne me reste plus qu'une aîle .
CHARADE .
Maint jour ouvrable et mainte fête
Sont renfermés dans mon premier ;
Mon ventre ressemble à ma tête ;
Un seul point forme mon dernier :
Mon tout , avec grand soin , très -hautement s'élève ,}
Figure avec éclat au milieu d'un banquet ,
Un couteau le partage , un coup de dent l'achève ,
Et de son panache il renaît.
Mots de l'ÉNIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Cartes .
Celui du Logogriphe est Mode , dans lequel , en retranchant M, on
trouve Ode.
Celui de la Charade est A-tome.
N. B. C'est par erreur que dans le dernier numéro on a donné le nom
de Charade au Logogriphe , et vice versá.
Hh 2
484 MERCURE DE FRANCE ,
LITTERATURE. SCIENCES ET ARTS.
,
(MELANGES. )
L'HEUREUX ACCIDENT.
CONTE.
CE bon M. Lambert était sorti de chez lui un beau jour
d'automne à quatre ou cinq heures du soir , suivant son habitude
avec son fusil en bandoulière , sans aucun projet
hostile et son livre à la main . Ce jour- là c'était Montagne ,
le meilleur ami de tous ses lecteurs , qui nous montre à tous
que l'esprit est le miroir de l'esprit , miroir magique et cependant
vrai , où qui se contemple est sûr de s'embellir.
M. Lambert , habitué à lire en marchant , et toujours plus
occupé de son livre que de son chemin , lut ce jour- là jusqu'après
le coucher du soleil , sans penser aux routes tortueuses
et croisées entre elles qu'il suivait depuis long-tems.
On en sera moins étonné quand on saura que c'était le chapitre
de l'Amitié. Cependant l'obscurité arrive par degrés ,
Pa lecture amu,et tout en marchant ,le comut panire
, 21
rieur succède au chapitre. Que cet homme a dû être heureux ,
disait M. Lambert en lui-même ! Il a mérité un ami, et il a eu
l'ami qu'il méritait . Je ne suis point assez sot pour me croire
autant d'esprit qu'à Montagne ; mais est-ce l'esprit qui nous
vaut d'être aimé ? Oh ! non . L'esprit fait des jaloux et non
pas des amis . Cependant j'étais d'autant plus fait pour l'amitié
, que j'avais bien peu connu l'amour ; et hormis cette
jeune personne dont je n'ai plus entendu parler depuis 25
ou 30 ans ..
..... , et puis c'était un enfant , et , qui pis est ,
une héritière ....... Cependant dix ans de plus chez elle ,
dix ans de moins chez moi ..... le pas aurait été glissant .
Car....
La nuit est déjà presque fermée sans que M. Lambert s'en
soit aperçu , et il rêvait , et il marchait toujours. Ce que
c'est qu'une première impression
, continuait-il , lorsqu'à
mon retour de mon voyage , j'ai rencontré , assurément
dans
une conjoncture
bien extraordinaire
, ce jeune homme qui
m'a si agréablement
fait les honneurs de mon château! J'au
rais pu mal prendre la chose. Eh bien ! je ne sais quel rapport
entre lui et la petite personne m'a parlé en sa faveur.
Telles étaient les pensées ou plutôt les rêveries de M. LamDECEMBRE
1807 .
485
secours ,
bert ; et tout en cherchant son chemin pour retourner chez
lui , il est frappé d'un bruit qu'il entendait depuis quelque
tems sans y faire attention , et qui , écouté de plus près ,
lui annonce quelque chose de sinistre : ce sont des plaintes ,
des cris , un piétinement de chevaux , des hennissemens ,
des craquemens de branches , une voix de femme qui paraît
se lamenter et appeler du secours. Il tourne du côté du
bruit , et à la seule lueur des étoiles , il voit , dans une ancienne
place à charbon , une voiture renversée , des chevaux
à moitié dételés , empêtrés dans les traits , embarrassés
dans le timon , se heurtant , se mordant , se débattant avec
furie . Il avance attentif à tout et cherchant à qui offrir son
lorsqu'en entrant dans les broussailles , il rencontre
un obstacle qui le fait trébucher ; c'est un homme
étendu sans mouvement , sans sentiment , et dans le parfait
repos de la mort . M. Lambert essaye de soulever les bras ,
les jambes , la tête ; tout cela retombe comme autant de
masses. Il veut au moins s'assurer s'il reste de la respiration
; et bientôt convaincu que c'est l'ivresse dans toute
'sa puissance , il le laisse un moment pour chercher quelqu'autre
objet plus digne de ses soins . Afin de procéder plus
surement au bien à faire dans cette occasion , M. Lambert
rassemble des feuilles sèches , des branches mortes avec
quelques débris du charbon enlevé de cet endroit-là , et
faute d'autres moyens , il y tire un coup de fusil . Le petit
bûcher fume d'abord . Bientôt un nouvel amas de combustibles
, artistement disposés , s'enflamme tout à coup , et la
lumière est faite . Ce qu'il avait entrevu , il le voit distinctement
; mais ce qu'il n'avait pas vu d'abord le distrait du
reste . Une femme bien mise , bien faite , bien blanche paraissait
étendue à quelques pas. Frappée de terreur au brit
du coup , à l'éclat subit de la flamme , à l'apparition d'un
homme armé , elle était restée sans mouvement. M. Lambert
y court. Grace ! grâce ! dit-elle , épargnez-moi ou tuez-moi ;
ma bourse , mes diamans , je vous donnerai tout ; laissez -moi
la vie et l'honneur . Ah Dieu ! dit ce digue homme du ton le
plus rassurant , Madame ! pour qui me prenez -vous ? Elle le
fixe alors plus attentivement à la lueur de la flamme que
le hasard rendait dans ce moment plus vive , et jette un cri
qui dans toute autre circonstance aurait plutôt marqué de
l'étonnement que de la peur. Remettez - vous continuet-
il , remettez-vous , Madame ; la fortune me présente une
occasion de vous être utile ; souffrez que j'en profite ; il
n'y a que la vue de votre souffrance qui m'empeche de
486 MERCURE DE FRANCE ,
---
---
m'applaudir de mon bonheur. Etes-vous blessée ! - Non ,
Monsieur , je ne suis que troublée . — Ah ! je respire ; eh
bien , commencez par rassembler vos forces. Hélas ! je
n'en ai guères . - Madame , le courage en donne . - Ah !
Monsieur , Monsieur , ne m'abandonnez pas. -Moi , Madame
, abandonner quelqu'un que je peux secourir ? Ce
serait mépriser la recommandation du ciel même. Cependant
la Dame regarde toujours avec plus d'attention cette
physionomie qui semble se dérider de moment en moment.
-
-
Je ne sais , dit-elle d'un son de voix touchant , mais votre
air , votre ton , votre compassion , tout me rassure . - Vous
me rendez justice , Madame ; mais l'essentiel est de sortir
d'ici. Comment relever ma voiture ? comment dégager
´mes chevaux ? comment réveiller mon cocher ? -Ne vous
inquiétez de rien , Madame ; votre voiture est légère et je
la reléverai ; vos chevaux ne paraissent point blessés , et je
parviendrai à les atteler ; quant à votre cocher , c'est la
première connaissance que j'ai faite ici , et j'ai cru m'apercevoir
d'abord qu'il serait très-difficile de le tirer à présent
d'où il est , sur-tout très-dangereux de le rétablir sur son
siége ; souffrez donc pour aujourd'hui du moins que je prenne
sa place , et que je vous demande vos ordres. Ah ! Monsieu
! dit la Dame , je ne sais en vérité pas si je suis bien
éveillée , tant ceci a l'air d'un mauvais et d'un bon rêve .
Trêve de remercimens , Madame , je croyais remplir un devoir
, je ne trouve que du plaisir . Permettez d'abord que
je vous aide à marcher jusqu'à ce tronc d'arbre où vous .
pourrez vous reposer en attendant que votre , voiture soit
prete, La Dame , qui dans la marche a recouvré ses forces
et ses idées , s'asseoit sur ce tronc couvert de mousse et de
lierre , elle s'y trouve beaucoup mieux qu'elle ne s'y était
attendue , et de-là elle applaudit avec complaisance à la
prudence , au zèle , à l'adresse de son nouveau serviteur .
-
Cependant la petite calèche est relevée d'un coup d'épaule ;
les chevaux empêtrés dans leurs traits sont dégagés malgré
leurs sauts et leurs ruades ; les guides entortillées et brisées
sont remises en état , l'équipage est prêt , M. Lambert est
sur le siége , et la voiture a dejà fait deux fois le tour de la
petite enceinte de manière à inspirer à Mme de Saint-Victor
la plus parfaite sécurité. Tout est arrangé , dit-il en souriant
; il ne reste plus à Madame qu'à monter en voiture
et à dire la route que je dois prendre . -Et ce pauvre homme,
dit Me de Saint- Victor ? -Ce pauvre homme , dit M. Lambert
; en descendant , je vais le traîner comme je pourrai auDECEMBRE
1807. 487
-
-
près de la petite source qui coule à deux pas d'ici , afin de le
mettre à portée de son contre -poison. Ils remontent ensuite
tous les deux , l'un sur son siége et l'autre dans la voiture.
Maintenant , dit M. Lambert , où allons- nous ? - Chez moi ,
dit Mine de Saint - Victor , à Tourneval , où assurément j'au-,
rai un grand plaisir à recevoir mon libérateur. — Daignez
done m'indiquer le chemin. - J'en serais bien embarrassée ;
mon cocher m'avait perdue , vous pouvez en juger par l'endroit
où nous sommes , et où vous ne voyez sûrement pas
apparence de chemins frayés. Eh bien , dit M. Lambert ,
je m'en fierai à vos chevaux : eh ! voilà déjà qu'ils m'indiquent
la direction ; ces etres-là ont des organes ou des idées .
dont nous ne nous doutons pas. Ils se doutent encore moins
des nôtres, reprend Mme de Saint-Victor. N'avons-nous pas le
raisonnement ? -C'est pour cela , dit M. Lambert , que nous
savons beaucoup mieux nous tromper. J'ai peur , dit-elle ,
que vous ne soyez trop prévenu en leur faveur et ...- Madame ,
interrompit M. Lambert , nous entrons dans une grande et
belle route , et les chevaux m'avertissent de tourner à droite .
Ils ont raison , nous ne pouvons plus nous égarer. Eh
bien , Madame ? -Eh bien , Monsieur , quand les animaux
auraient quelqu'avantage sur nous en fait de sensation , ontils
, comme nous , le sentiment ? - Ici , Madame ce n'est
pas moi qui vous réponds. » En effet , elle entend sa petite
chienne qui accourt avec des cris de joie au- devant d'elle ,
qui saute à la tête des chevaux , fait cent tours , dit mille
choses à sa manière , et finit par s'élancer dans la calèche ,
ne sachant quelle fete faire sa maîtresse, Madame ,
jug z - en par vous - même , ajoute M. Lambert , qu'est - ce
que Tibulle ou Properce trouveraient de mieux en pareille
circonstance ? Car enfin chacun parle sa langue , et la faute
est à qui ne l'entend pas.
―
-
,
La dame et son nouveau cocher arrivent ainsi , l'un menant
l'autre , à Tourneval ; l'heure et l'éloignement ne permettaient
pas au philosophe de retourner à Cherazile ; c'était
sa demeure , et son aimable hôtesse l'aurait encore
moins permis. On suppose bien que le premier soin de la
dame du logis , en arrivant chez elle , a été de faire préparer
l'appartement le plus commode du château pour son cocher ,
et l'on ne s'étonnera pas qu'elle l'y conduise elle -même . IÍ
sent en y entrant je ne sais quel contentement qu'elle a déjà
remarqué. Si vous désirez quelque chose , lui dit - elle ,
ordonnez . Et que peut - on désirer ici , dit M. Lambert
avec émotion ? Que peut- on désirer , sinon d'y rester ? Ce
-
488 MERCURE DE FRANCE ,
que j'éprouve me rappelle ce qui se passa un jour en moi
dans le cours de mes voyages , en abordant à une île inconnue
, où un charmant paysage , des sites variés , des arbres
magnifiques , des ruisseaux , des gazons , toutes sortes
de fleurs , toute espèce de fruits me ravissaient à la première
vue , et où mon plaisir ne fut troublé à mon arrivée que par
l'idée du départ. - Chassez-la cette idée , reprit vivement
Mme de Saint-Victor , chassez-la aussi loin que je voudrais
qu'elle fût ; prenez dès ce moment possession de votre île
en lui montrant la chambre ) , souffrez que je la nomme
de votre nom , et soyez sûr que personne que vous désormais
ne s'y établira .
On soupe , on s'arrête , on cause on se connaît de mieux
en mieux , on se plaît de plus en plus ; l'une a oublié sa fatigue
et ses maux de nerfs ; vous diriez que l'autre , accoutumé
à se coucher presque avec le soleil , est corrigé de
l'envie de dormir pour le reste de sa vie ; on ne se quitte
qu'au moment où les bougies sont prêtes à finir ; encore
s'imagine-t-on que sans doute le vent les a fait brûler plus
vite qu'à l'ordinaire ; on a tant et tant de choses à se dire
quand on ne se connaît point encore , et qu'on s'aime déjà .
Ils sont enfin retirés chacun de leur côté . La chambre
de Mme de Saint-Victor était au-dessus de celle de M. Lambert
, et tous les deux prennent un soin égal de respecter
réciproquement leur repos ; mais ce repos était lent à venir ;
et , quoique des deux côtés on gardât le silence , il semblait
que la conversation durât toujours , tant les pensées se répondaient
entre elles : chacun se disait , la saisor de l'amour
est bien passée , ah ! bien passée . C'est assez triste ; mais si
quelque chose peut en dédommager , c'est d'être arrivé à
cette époque de la vie où le coeur peut sans danger se livrer
à ses penchans , et goûter enfin ces nobles délices de l'amitié
que l'ardente jeunesse et la froide vieillesse ignorent égafement
; sentiment désintéressé qui ne connaît ni le despotisme
ni la jalousie , où chacun , égal à l'autre , n'a que
le droit de tout offrir sans celui de rien exiger. Fraternité
du coeur quelle serait douce avec Mme de Saint-Victor !
quelle serait douce avec M. Lambert ! Quand je dis fraternité
, j'ai tort , se disait-elle ; quand je dis fraternité , j'ai
tort , se disait-il ; car il serait mon père , car elle serait ma
fille . Mais cette différence-là même , disait chacun , ajoute
encore à la sécurité ; car enfin s'il n'avait que mon âge
disait Me de Saint-Victor , il pourrait encore être suspect ,
le monde croit si peu à la sagesse de l'âge mûr ; car enfin ,
me
DECEMBRE 1807. 489
disait de son côté M. Lambert , si elle était de mon âge elle
ne prêterait pas à l'amitié tous les charmes qui lui donnent
du moins un faux air de l'amour , et c'est toujours quelque
chose. Si je n'avais que son âge , au contraire , je sens que
je ne répondrais pas de ma philosophie , et , en dépit de
tout ce que notre coeur nous en dit , la philosophie vaudra
toujours mieux que l'amour , comme la santé vaut mieux
que la fièvre.
Le lendemain matin le bon ivrogne laissé dans la forêt
et ressuscité , par la fraîcheur de la nuit , était revenu au
château ; il n'eut pas de peine à obtenir sa grâce en faveur
des suites de sa faute ; la seule punition qui lui fut imposée
fut d'aller sur le champ , en toute diligence et avec d'autres
chevaux , à Cherazile , d'y prendre le domestique de confiance
de M. Lambert , une malle aussi considérable que
pour une longue absence , avec son porte- feuille , ses papiers
et les livres qu'il lisait le plus habituellement , et de
revenir aussitôt .
M. Lambert , qui avait été fort long-tems à s'endormir , se
réveille un peu tard ; il sonne ; aussitôt son fidèle nègre entre
me
avec tout ce qui était nécessaire : notre philosophe reconnaît
à ce trait l'idée qu'il s'est déjà faite de Me de Saint-
Victor, et Dieu sait comme il est reconnaissant de sa reconnaissance.
Il s'était bien promis dans la nuit de retourner chez lui dès
le lendemain , mais il avait compté sans son hôtesse ; on imagine
bien que les instances de Mme de Saint- Victor le retiennent
au moins ce jour-là ; mêmes résolutions pour le
lendemain , mêmes instances , même résultat ; le jour d'après ,
résolution moins prononcée , instances plus vives ; et résultats
illimités , les coeurs se parlaient , les esprits s'entendaient ,
les volontés s'accordaient . Que n'ai-je passé ma vie avec
cet homme-là , j'aurais eu meilleure opinion du monde entier.
Si j'avais trouvé une Mme de Saint-Victor en entrant
dans le monde , il me semble que je n'en aurais pas cherché
d'autre. Quoi qu'il en soit , disait-on des deux côtés, l'amitié
est une bonne chose , et jusqu'ici je ne la connaissais pas .
Heureux tems que celui qui se passe ainsi dans cette première
et si douce ivresse d'une liaison que chaque moment doit
resserrer ! c'est , de part et d'autre , une riante perspective
que l'imagination se peint à elle-même con amore .
M. Lambert , et Mine de Saint- Victor ne se ressemblaient
point , mais ne s'en convenaient que mieux ; M. Lambert
était essentiellement indulgent , bienveillant , bien pensant ,
490
MERCURE DE FRANCE ,
:
du reste , simiple oomme l'enfance , tranquille comme la
sagesse ,
indifferent pour la plupart des choses de la vie ,
distrait par l'habitude de la méditation de ce qui agite le
commun des hommes , occupé seulement de ce qui peut perfectionner
l'ame et l'esprit ; il semblait avoir laisse a la philosophie
le soin de lui former , à son gré , une humeur et un
caractère ; mais il avait en même tems besoin d'un intérêt vif
qui le garantit de je ne sais quelle apathie , qu'on peut
regarder comme le mal philosophique , et l'antidote est
trouvé. Mme de Saint - Victor était au fond aussi bonne
que M. Lambert ; mais il entrait plus d'élémens dans sa
composition douce et maligne , à la fois franche et fine ,
tranquille et vive , solide et légère autant que tout cela
peut tenir ensemble , elle joignait ce qui rassure à ce
qui inquiète , et ce qui plaît d'abord , à ce qu'on aime
toujours . Si on examinait de près ses qualités , on voyait des
vertus ; si on lui cherchait des défauts , on ne trouvait que
des grâces ; enfin , sous quelque point de vue qu'on pût
l'envisager , il y avait de quoi tourner toutes les tetes d'un
Areopage. Voilà comme ils étaient tous les deux ; du reste ,
presque également initiés à toutes les connaissances agréables,
pas un sujet ne leur était étranger , pas un mot n'était indifférent
; on aime tant à lire ou à écrire sa pensée dans l'esprit
d'un ami ! Les semaines se passaient , les mois s'écoulaient
et chaque jour les voyait aussi avides d'un pareil lendemain ;
mais de tous les sujets de conversation , celui qui aurait le
plus intéressé , et que par une égale discrétion on craignait
d'entamer , c'était pour chacun l'histoire de l'autre : enfin
la hardiesse vint avec le tems , et dans un de ces entretiens
particuliers , qu'on alongeait tant qu'on pouvait : nous
voilà , dit tout d'un coup Me de Saint- Victor , du moins à
ce que j'espère , comme des gens qui ne se quitteront jamais ;
il faut plus , il faut être comme des gens qui ne se seraient
jamais quittés : nous nous convenons , n'est-ce pas ? Il est
permis de dire , à nos âges , que nous nous aimons et méme
beaucoup , et ce qu'il y a de singulier , c'est que, nous ne
savons pas encore qui nous aimons. Moi , je sais seulement ,
dit M. Lambert , que j'aime tout ce qu'il y a de plus aimable
au monde ; et moi , dit l'autre , je ne fais pas de compliment ,
mais je sais par les informations que je n'ai pas manqué de
faire .... Des informations sur mon compte , Madame !
auriez-vous quelque inquietude ? Non , mais un véritable
intérêt ce n'était pas pour apprendre si je pouvais vous
offrir mon amitié , mais à qui je l'avais donnée . Eh bien ,
-
―
DECEMBRE 1807. 491 .
-
>
Madame ! qu'avez-vous appris ? - Moins que je ne désirais
car je voudrais tout savoir . - Encore ? -On vous connaît
pour un homme qui ne veut pas être connu ; vous feriez les
délices de la société . Vous me flattez . - Et vous faites
—
-
-
-
vos délices de la solitude . Vous me faites tort . Vous
n'avez ni femme , ni enfans , ni maîtresse . Vous êtes bien
informée. Ni amis..... Ce dernier mot , prononcé avec
une sorte d'embarras , écouté de mème , fut suivi d'un moment
de silence qui valait beaucoup de réponses . Revenu de
son premier trouble , M. Lambert reprend . — Point d'amis ,
Madame , ah ! permettez -moi de croire pour la première fois
que vous ne pensez , que vous ne sentez point ce que vous
dites . Moi , point d'amis ! hélas ! trois mois plus tôt vous
n'auriez eu que trop raison ; mais c'est pour avoir trop connu
l'amitié , pour l'avoir trop prisée , que je n'ai point eu d'amis.
Tenez ( tirant un livre de sa poche ) , tenez , le voilà encore
ce Montagne , cet apôtre de l'amitié , que je lisais dans mes
promenades solitaires , une heure avant..... Ah ! ne vous
défendez pas , M. Lambert , et laissez -m'en le soin ; mais
puisqu'enfin vous rencontrez , vous choisissez , vous acceptez ,
Vous avez une amie , faites-vous connaitre à elle . Montagne
dit qu'on n'a rien de caché pour un ami , une amie auraitelle
moins de droits ? -Qui sait ? dit M. Lambert . Mais enfin
puisque vous le voulez , j'oserai vous parler de moi ; je ne
Vous cach rai que les noms de lieux et de personnes qui
pourraient vous mettre à portée de découvrir ou de pénétrer
quelques mystères qu'il ne me serait pas permis de
Vous révéler. Des secrets pour moi , mon ami ! Ce mot
si doux , prononcé pour la première fois avec un accent si
flatteur , avec une familiarité si séduisante , n'eut d'abord
pour réponse qu'un regard et un soupir. Mes secrets , ditil
, sont tous à mon amie , mais les secrets des autres ne sont
pas à moi , et je ne puis mériter votre confiance qu'en ne vous
les confiant pas . Allons , je me résigne , parlez -moi de
vous , cela me suffit ; une femme a toutes les curiosités , une
amie n'en a qu'une,
-
-
-
Ma naissance , dit M. Lambert , n'a eu de remarquable
que d'avoir été précédée par le malheur ; j'avais perdu mon
père et ma mère avant que de pouvoir les connaître ; l'un
avait été tué à la guerre peu après son mariage , l'autre est
morte en couches ; ... point de père , point de mère , point de
frère , point de soeur personne à qui mon enfance pût être
chère , personne pour qui la Nature me parlat , personne à
qui elle parlat pour moi . Eh ! qu'il est à plaindre , l'enfant
大
492
MERCURE DE FRANCE ,
-
qui n'a pu apprendre de personne à aimer ! - Vous me touchez
, dit Me de Saint-Victor , et je me sens déjà la mère
de cet enfant-là . · Elevé par les soins ou plutôt par les
ordres d'un tuteur fort indifférent pour son pupille , j'ai passé
successivement du village au college , du collège à l'armée
de l'armée à Paris. Je suppose , dit Mme de Saint -Victor ,
qu'au village vous étiez un enfant à peu près comme un
autre , que vous faisiez fort bien vos thèmes au collége , et
encore mieux votre devoir à l'armée ; c'est de votre entrée
dans le monde que je suis la plus curieuse . N'exigez pas
de détails , trop aimable amie , j'espère que mes erreurs sont
encore plus loin de moi , s'il est possible , que mes belles
années . Qu'importe que les belles années soient loin , dit
Mme de Saint-Victor , pourvu qu'on arrive aux bonnes .
Je crois y être , dit M. Lambert , c'est pourquoi je vous parlerai
peu des autres ; vous saurez seulement que , livré de
bonne heure à moi - même , je me suis laissé aller à toutes les
impulsions , comme à toutes les attractions , et qu'à force de
cueillir des fleurs il m'est resté peu de fruit.--Contentez-vousen
, dit Mme de Saint- Victor , mais au moins votre jeunesse
a- elle été bien heureuse ? Croyez - moi , la jeunesse a
aussi ses malheurs , je la regarde comme un trop long crépuscule
entre la nuit de l'enfance et le jour de la raison ,
où l'on se trompe souvent de chemin parce qu'on craint plus
d'être guidé que de se perdre. Je serais tentée de croire ,
-
-
du moins pour les hommes , ' que l'amour est l'astre de la
jeunesse. Heureux encore ceux qu'il éclaire , et même
qu'il égare ! mais moi , ces années là me rappellent de
tristes mois de printems où quelquefois le soleil ne paraît
point. Vous ne vous êtes donc vraiment attaché à aucune
femme ?
A moins que vous n'appeliez attachement des
liaisons de pure galanterie . A Dieu ne plaise ! mais je
vous plains ; la galanterie ressemble à l'amour comme le
similor à l'or. Vous n'en direz jamais plus de mal que
je n'en pense. Moi je la regarde comme la guerre, aux
femmes , et en vérité , elle est injuste . Cependant
n'est-elle pas souvent provoquée ? - Sans doute , mais par
qui ? Tenez , mon bon M. Lambert , je me trompe peut-être ,
mais j'aime à croire que tout cela n'était pas fait pour
vous ; je suis même persuadée que , si dans le cours de vos
misérables conquêtes vous aviez trouvé une jeune et assez
jolie personne , bien douce , bien vive , bien franche , bien
innocente , et qui se fût jetée à votre tête , comme font tant
de ces pauvres petites créatures qui ignorent que ce n'est
,
-
DÉCEMBRE 1807. 495
point à elles à parler les premières ; je suis , dis-je , persuadée
que vous auriez été assez galant homme pour n'en point
abuser. Vous voyez , ajouta-t -elle en souriant , la différence
que je mets entre un galant homme et un homme galant .
-
-
-
-
Femme étonnante , on dirait que vous lisez aussi bien dans
ma mémoire que dans mon coeur. Je l'ai rencontrée, en effet ,
cette jeune personne , je la peindrais encore ; je vois sa fraîcheur
, son élégance , ses grâces naïves..... je me rappelle son
ignorance charmante, cet esprit à la fois modeste et prompt ,
et ses petites saillies , toujours précédées et suivies d'un petit
air d'embarras qui sied si bien à l'adolescence , et sa confiance
aimable , et ces petits secrets et ces innocentes caresses
dont j'avais tant de peine et tant de mérite à me défendre.
Et où est -elle à présent ? Hélas ! Dieu le sait ; voilà
trente ans que nous nous sommes perdus de vue. Sa mère
l'a menée dans les pays étrangers pour lui procurer un grand
établissement , où je souhaite qu'elle soit heureuse . —Nommez-
la moi , du moins ? -Ah ! souvenez -vous de nos conventions
; mettez-vous à sa place , et que penseriez-vous de
moi ? - Je connais les femmes ; je suis sûre qu'elle serait
charmée de vous entendre , et qu'elle vous verrait encore
des mêmes yeux. -Eh bien ! c'est elle , c'est elle seule qui
aurait pu me faire connaître l'amour , qui me l'a du moins
fait entrevoir. Ne pouviez-vous donc pas la demander à
sa famille ? on aurait eu mauvaise grâce à se faire prier .
Elle avait à peine treize ans ; j'en avais plus de trente : elle
devait être fort riche , et moi fort pauvre . Vous devez sentir
ce qui m'arrêtait . Je sens , moi , qu'à la place de ses
parens , rien ne m'aurait arrêtée . En effet , la jeunesse et
l'argent ont de quoi séduire , mais ils ne valent guère mieux
l'un que l'autre , tous deux servent merveilleusement à faire
des folies. Il n'y a que deux vraiment bonnes choses en
ménage , sentiment et raison : avec cela on commence bien
et l'on continue de même. Les différences d'àge et de fortune
ne me font rien. Mais laissons cette petite personne- là
pour ce qu'elle est , et parlons de vous qui m'intéressez au
moins autant qu'elle . Vous avez sûrement suivi une carrière
? — Oui , comme tant d'autres. Et pourquoi y avezvous
renoncé ? C'est que j'étais , comme tant d'autres ,
humilié de ne pas avancer comme tant d'autres. J'ai fait
mon devoir ; mais je ne l'ai fait que par devoir ; et soit que
je n'eusse pas assez de mérite pour me passer d'intrigue , ou
assez d'intrigue pour me passer de mérite , je suis toujours
resté au-dessous de mes prétentions, Vous n'y avez peut-
-
-
-
494 MERCURE DE FRANCE ,
- -
être pas perdu , dit Mme de Saint- Victor , les grands chagrins
suivent les grandes fortunes ; mais noi , combien j'y ai
gagné ! .... vous joueriez à cette heure un grand rôle dans le
monde , et Tourneval n'aurait point été éclairé de mon
bonheur . - Ah Dieux ! - Enfin je vois que la dissipation et
l'ambition ont été pour vous deux petites maladies dont la
philosophie est v.nue vous guérir bien à propos. — Pas aussi
promptement que je l'aurais désiré . La philosophie , puisqu'il
vous plat de l'appeler ainsi , n'est pas un topique
mais un regime auquel on se met un peu tard , qu'on ne suit
pas toujours bien exactement , et qui n'opère qu'à la longue .
Qu'est ce qui vous l'a conseillé ? Le dégoût du reste .
- Et qui est-ce qui vous en a donné les premiers élémens ?
- Je serais tente de vous répondre comme Médée , moi.
Toute la philosophie est dans l'homme , il n'y a qu'à bien y
regarder. Les philosophes n'ont rien écrit de vrai que ce
qu'ils ont lu dans leurs pensées , et ce que le premier venu
peut y'iire comme eux . Mais pour cela , il faut leur esprit
ou le vôtre. Ah ! ne les abaissez pas jusqu'à mon niveau ;
croyez seulement que la philosophie s'accommode à toutes
les mesures d'esprit ; elle n'exige pas qu'on en ait beaucoup ,
mais qu'on fasse un bon emploi de celui qu'on a , comme la
musique n'exige pas beaucoup de voix , mais de la mesure
et du goût.
--
-
-
―
-
-Ailons , dit Mme de Saint- Victor , voilà une première
leçon dont je tacherai de profiter . Au reste , avez-vous été
bien heureux dans ce cours d'instruction , où vous étiez à
la fois le maître et l'écolier ? Eh ! n'est-ce point assez
de n'être point malheureux , et rencontre-t -on tous les jours
une Mine de Saint-Victor ? Non , la philosophie , à proprement
parler , ne nous donne que ce que nous avons ; elle
ne fait que nous le montrer ; elle ne nous instruit mème
pas , mais elle nous détrompe . Je vous vois d'ici bien
studieux , bien pensif , bien grave , bien sombre ; je ne sais
pas si c'est là l'enseigne du bonheur.- Non , un pedant
n'est pas plus un philosophe qu'un comédien n'est un héros,
et la philosophie ressemble aux femmes de bonne compagnie
qui ne permettent pas qu'on les affiche. Mais au fait qu'exiget-
elle ? - Des choses bien faciles . De vous servir de votre
raison et de celle des autres , de n'estimer rien au - dessus
ni au-dessous de son prix , de suivre la nature , de se conformer
à la société , d'aimer vos semblables , de vous en
faire aimer , et de travailler autant que vous le pourrez à
leur bonheur pour assurer le vôtre , parce que la bienfai
DECEMBRE 1807. 495
-
sance donne à celui qui l'exerce , un intérêt dans toutes les
fortunes. Eh bien , mon cher M. Lambert , cette spéculation-
là vous a- t-elle bien réussi ? Vous allez le voir.
Le hasard m'avait mis à portée de suivre en cela mon penchant.
Je venais de recueillir une succession immense , où
se trouvait une superbe terre , à laquelle il ne manquait
rien qu'un château . Je me proposai d'y bâtir , et , pour surveiller
mes travaux , je me logeai dans la maison de mon
fermier. Les plans étaient faits , les devis étaient faits ; çe
qu'il y a de plus difficile , les fonds étaient faits ; mais une
disette horrible , survenue dans le pays , m'obligea bientôt
à renoncer à mon projet. Tout l'argent que j'avais amassé
pour batir fut employé en achats de grains pour les malheureux
habitans de mes terres , en constructions de greniers
d'abondance , en aumônes aux pauvres , en avances
aux laboureurs , en prêts à mes voisins . - Vous dutes être
le dieu du canton . - J'eus la sottise de m'en flatter un moment
; mais la reconnaissance dure autant que l'intérêt , et
ne lui survit pas toujours. J'éprouvai mille chicanes absurdes
de la part de ceux à qui j'avais fait le plus de bien ; l'argent
que j'avais répandu servit sur-tout à p'aider contre
moi ; les querelles que j'avais apaisées , les différens que
j'avais accordés , les procès que j'avais prévenus , finirent
par indigner une foule de gens dont les campagnes étaient
alors semées , qu'on est convenu d'appeler gens de justice ,
mais qu'on devrait appeler agens de discorde , qui ne vivent
que du produit de la haine et de la mauvaise foi , et qui
savent d'ordinaire bien faire fleurir une aussi belle branche
de commerce . On trouva moyen de persuader aux pauvres
que je leur avais trop peu donné ; chose à laquelle ils sont
' tous très- disposés : on insinua aux cultivateurs que mes avances
n'étaient qu'un moyen adroit d'acquérir une hypothèque
sur leurs biens ; on prévint contre moi jusqu'aux agens de l'administration
, en criant que ces greniers d'abondance , élevés ,
entretenus à mes frais , étaient une entreprise sur leurs attributions
, et tendaient à les décréditer dans le pays ; enfin ,
mes égaux , mes voisins , ceux pour qui j'avais souvent profané
, sans le savoir , le saint nom d'ami. Quoi ! ceux-là
même ? On en vint à leur persuader que les services que
je leur avais rendus de si bon coeur n'étaient
que des calculs
de vanité ; que c'était , non pour les obliger , mais pour
acquerir chaque jour sur eux un avantage de plus , les
temir par-là dans une sorte de dépendance , et me faire ce
qu'on appelait le petit roi du canton . Mais comment tant
-
496 MERCURE
DE FRANCE ,
d'absurdités ont-elles pu trouver accès auprès de tant d'hommes
qui devaient vous adorer ? — Que voulez-vous , la malice
a un crédit , l'intrigue a des moyens , la bassesse a des
voies que ni vous ni moi ne connaissons , et d'ailleurs l’ingratitude
, la jalousie , la haine , dorment dans presque tous
les coeurs d'un sommeil si léger ! Continuez. Je rougis
pour l'humanité ; mais..... continuez . - Voyant donc , poursuivit
M. Lambert , que je n'étais entouré que de mécontens
, de jaloux , d'ingrats , de traîtres , je pris tout en dégoût ,
et ne pouvant vivre avec les gens que je connaissais , j'allai
chercher des inconnus . C'avait été d'abord la fantaisie de
mon enfance , ensuite le désir de ma jeunesse , et ce fut la
ressource de mon âge mûr. Un beau jour donc , je quitte ma
terre , et sans avoir fait part de mes projets à personne ,
je me rends à un port de mer , où je m'embarque pour un
voyage de long cours . Bon , vous voilà parti. Je voulais
voir d'autres terres , d'autres astres , d'autres plantes ,
d'autres animaux , d'autres hommes sur-tout.
taisie-là dura-t-elle long-tems ? Environ dix ans .
venons vîte à votre retour : c'est ce qu'il me fallait . Votre
humeur sans doute était passée ; car vous n'êtes pas homme
à rester dix ans en colère , et je jouis de votre joie en retrouvant
votre patrie.
-
-
-
-
Cette fan-
Ah !
-
Je conviens qu'à la fin de cette dernière et ennuyeuse navigation
, quand j'entendis crier terre , j'éprouvai la douce
émotion d'un enfant égaré qui aperçoit le toit maternel :
tous les griefs , toutes les offenses étaient oubliés , et il me
semblait retrouver vingt-cinq millions d'amis . - Vous les
mériteriez - Cette grande terre même que j'avais abandonnée
avec indignation , se représenta d'abord à ma pensée ,
plus belle , mieux située , plus agréable que jamais . Je me
reprochais le mécontentement que je lui avais marqué ; j'étais
pressé de réparer mes torts avec elle : à peine débarqué
, je prends la poste pour m'y rendre , accompagné seulement
de ce bon nègre que vous me connaissez , et je vais
jour et nuit vers cette habitation encore en idée , où je me
proposais de passer tranquillement l'automne de ma vie.
J'avais laissé dans ma ferme le plan de mon château futur ;
il était resté dans ma tête. J'en portais une copie dans mon
porte-feuille , et j'aimais , dans ma route , à me représenter
à moi-même mon plan réalisé , mon château achevé, meublé ,
habité , et moi faisant de mon mieux les honneurs de ma maison
, à une foule de voisins et d'étrangers qui devaient trouver
chez moi bonne reception , bon logement, bonne chère ,
bons
DECEMBRE 1807.
DS
497
- -
BELE
5.
cen
bons vins , liberté entière , chasse à courre, chasse à tirer, beau
coup de chiens , beaucoup de chevaux ; je voulais joindre
cela toutes sortes d'amusemens pour les dames , des fetes, des
concerts , des bais , des comédies , enfin tout ce qui pouvait
attirer la meilleure compagnie à dix lieues à la ronde
Voilà une philosophie bien indulgente ; vous ne vous so
veniez donc plus de toutes ces vilaines gens dont vous avie
eu tant à vous plaindre ? — Je pensais que dix ans pouvaient
avoir fait de grands changemens ; que les uns seraient
corrigés les autres détrompés , d'autres morts , et rempla
cés par de meilleurs ; enfin , je rêvais la vie heureuse d'un
homme riche et tranquille dans la plus belle possession de
Ja province ; je croyais y être ; je me représentais tout cela
avec des couleurs plus vives peut-être que celles de la réalité.
Comme il arrive quelquefois pour les châteaux en Espagne.
-Après la dernière poste sur-tout, dans la plus grandé
obscurité de la nuit , livré sans distraction à mes seules
pensées , je repaissais mon imagination de cette admirable
perspective , lorsqu'un grand bruit me tire tout à coup de
ma rêverie . Un accident ? Non , je passais sur un pont
de fer , d'où j'entrais par des avant- cours magnifiquement
plantées , et de là dans une cour entourée de colonnes . A la
fueur de beaucoup de lampions qui la bordaient , je vois
un beau chateau avec toutes les fenêtres éclairées , une
grande affluence de monde allant et venant dans les cours
et sous les portiques. Je me frotte d'abord les yeux , et mon
premier mouvement est de rire . Ah ah ! dis-je en moi-même,
voilà précisément tout ce que j'avais en idée ; voilà mon plan
exécuté et tous mes projets réalisés à beaucoup meilleur
marché que je ne l'espérais . — Où cela nous mènera-t-il ?
-J'en étais là de mes pensées lorsque mon postillon , faisant
beaucoup claquer son fouet , m'arrête devant un perron
superbe. Aussitôt un jeune homme très -agréable , très- bien´
mis , très-bien fait , mais qui m'était , comme vous pouvez
l'imaginer , parfaitement inconnu , vient au -devant de moi
avec un empressement , une honnêteté , une grâce qu'il m'est
impossible d'oublier : il attendait une soeur qu'il aimait
avec passion , au bruit de ma voiture il était accouru
pensant voler à sa rencontre , et il venait même d'arranger
une fete pour son arrivée . Ah ! j'aurais voulu du moins ,
dit Mme de Saint-Victor , que vous eussiez fait connaissance
Savec elle . Mais le postillon qui m'avait amené remit une
lettre , par laquelle on apprit qu'elle était auprès d'une amie
malade qu'elle ne pouvait pas quitter . Il est assez cm-
-
---
-
3
li
498 MERCURE DE FRANCE ,
--
barrassant , en pareille occasion , d'être pris pour une autré.
Sur-tout pour une personne qu'on disait aussi aimable :
mais on ne m'en fit pas moins les politesses les plus flatteuses .
Ce n'était point là le moment de demander des explications
, encore moins de faire valoir mes droits . Je feignis
donc de m'être trompé de route , d'avoir été égaré en dormant
par mes postillons ; je prétextai le premier embarras, et
l'ignorance que doit avoir en pareille conjoncture un homme
qui revient du Japon , et qui n'est en France que depuis
deux jours. Du reste , après avoir bien repris mes esprits ,
après avoir bien appelé ma philosophie d'une part et ma
gaité de l'autre à mon secours , je me prêtai à tout. La
société était nombreuse , beaucoup de jeunes dames , par
conséquent beaucoup de jeunes messieurs , qui allaient au
moment meme jouer la comédie ; mais le chef de la troupe
demanda de suspendre pendant une heure , pour me donner
le tems de changer d'habit et de prendre un peu de nourriture
. Pensez que vous êtes chez vous , me disait-il à plusieurs
reprises. J'ai voyagé , et tous les voyageurs sont pour
moi des compagnons ; j'ai reçu l'hospitalité ; j'aime à la
rendre , et je souhaite sur-tout que la maison vous plaise .
Il me laisse et retourne aux soins de son théâtre ; une
heure après , il revient avec la même grâce et me dit : si
vous êtes un peu reposé vous ferez un plaisir infini à la compagnie
, il n'y manque que vous , et ce sera un intérêt de
plus pour notre spectacle . - Disposez de moi , répondis -je ,
quelle pièce jouez-vous- Le Retour imprévu et l'Inconnu
chez lui... ( deux pièces , ou du moins deux titres de circonstance
, dis-je en moi-même ) . — Vous excuserez , ajouta
- t - il , une troupe de débutans , on ne s'attendait pas à
jouer devant un étranger. -Ne me regardez pas comme tel ,
repris-je avec un peu d'émotion , ceci m'intéresse plus que
je ne puis vous le dire . C'est , dites-vous , le Retour imprévu?
-Oui , et l'Inconnu chez lui . -Eh bien ! continuai-je , vous
ne verrez sûrement personne de plus attentif que moi à ces
deux pièces . Ils jouèrent en effet , et je fus enchanté de leurs
talens , de leur aisance , de leur gaîté , sur-tout de cette
aimable confiance qui rajeunit encore la jeunesse . Cependant
je ne concevais rien à tout ce que je voyais ; et je
ressemblais à un homme qui trouve une énigme écrite en
vers charmans , qui est aussi occupé des vers qu'il lit que
du mot qu'il cherche , et qui s'amuse en attendant qu'il devine
. Voilà ce qui s'appelle avoir l'esprit bien fait . ----
Il me semblait que de mon côté je ne déplaisais pas à touţ
DECEMBRE 1807 . 499
ce joli monde , que j'amusais du récit de mes aventures et
de la description de beaucoup de pays et de beaucoup de
choses dont on n'avait point d'idée. Le jeune maître , surtout
, m'avait pris dans une amitié singulière . Il a beaucoup
de talens , beaucoup d'instruction , beaucoup de litté
rature , et , ce qui est assez rare , il fait de fort jolis vers . Je
ne sais s'il avait cru voir en moi les mêmes goûts ; mais
nos conversations roulaient toujours sur ces objets-là , et à
chaque fois il redoublait d'instances pour me faire prolonger
mon séjour. Je parierais , malgré tous vos éloges , que
c'était un jeune homme comme ils sont tous , vain , étourdi ,
livré aux femmes , aimant la chasse , le jeu , peut- être la
mauvaise compagnie , que sais -je ? -Epargnez - le , chère
dame ; vous ne vous doutez pas de la peine que vous me
faites, imaginez que ses traits , sa physionomie , ses manières,
me rappelaient continuellement la petite personne
-
--
-
- Ah , la petite personne ! Eparguez-la de mème ; comment
aurait - elle pu m'etre indifferente, puisque , vous aussi ,
vous m'y faites p nser , et que la première fois que je vous
ai entrevu , mon coeur a palpité comme pour elle ? Oui ,
chère Saint- Victor. ...
-
Mme de Saint-Victor , avec un air d'embarras , détourne
la conversation , ou plutôt la ramène à son premier sujet .
Eh bien , ces conversations savantes , poëtiques , dramatiques
, n'importe , ont-elles rempli toutes vos heures , et ce
jeune Monsi ur ne vous a-t- il point parlé de ses affaires , ou ,
pour mi ux dire , des votres ? Il me semble qu'a votre place
je l'aurais mis de preference sur ce chapitre-là . Je ne sais
pas trop comment je m'y serais pris . Bon homme ! dit
Mme de Saint-Victor en haussant doucement les épaules et
soupirant tout à la fois. Mais l'excellent jeune homme ,
continua M. Lambert , m'en a épargné l'embarras , et j'ai su
de lui toute mon histoire , à laquelle cependant je vous prie
de ne pas trop ajouter foi. Eh bien , qu'avez vous su ?
J'ai su que cette terre avait été possédee autrefois par un
homme retiré du monde , un solitaire , un esprit farouche
( notez que c'était de moi et à moi qu'on parlait ) , un philosophe
qui préferait sa bibliothèque à sa salle à manger , ses
livres à ses voisins , sa plume à son fusil ; du reste on dit
qu'il faisait assez de bien dans le canton , mais de fort mauvaise
grace apparemment , car personne ne lui en a su le
moindre gré ; le fait , c'est que la terre ne lui appartenait pas
( notez qu'elle avait été six cents ans dans ma famille ) ; ainsi
quand il en a employé , dans un tems de disette , tout le
--
li 2
00 MERCURE DE FRANCE ,
- revenu en bonnes oeuvres , il n'y a rien mis du sien . C'est
une chose bien étrange , disais -je au nouveau maître , que
ce mélange de charité et de rapine ! Comment , la terre
ne lui appartenait point ? -Oh ! pas plus qu'à vous , me
répondit - on , et un parent à moi le lui a bien prouvé .
Un proche parent ? demandé -je. - Non , un parent
très-éloigné , que je ne connaissais ni d'Eve , ni d'Adam , de
ces gens qui ne veillent , qui ne rêvent qu'à leurs affaires , de
ces fins Manseaux moitié Normands , moitié Grecs , qui entendent
la chicane , comme Archimède la mécanique. Il a si
bien démêlé la fusée , si bien démontré son droit en qualité
de représentant de je ne sais quel créancier non appelé à la
liquidation de la succession d'un trisayeul , et par conséquent
toujours habile à revenir...... Cet exposé , dis - je , me paraît
un peu compliqué . — Compliqué pour vous et moi ,
peut- être , dit le jeune homme ; mais pour des juges…… .. Tant
ya que Monsieur le philosophe , qui sans doute ne se sentait
pas ferme sur ses étriers , et qui , dit-on , s'était évadé environ
un an avant que le procès ne fùt entamé , a été absolument
évincé de sa prétendue possession , et condamné en
outre à de bons dommages et intérêts , qui ont été payés en
son absence par son notaire , chez qui il avait déposé , avant
son départ , des fonds , moitié pour le soulagement des
pauvres du canton, disait notre bon hypocrite , moitié pour la
construction d'un château dont même il avait laissé le plan.
Et une chose à remarquer , ajoutait mon jeune ami , c'est
que c'est ce même argent et ce même plan qui ont servi pour
Te batiment que vous voyez , et où je vous vois avec tant de
satisfaction ; mais dites vous-même , cela n'est- il pas plaisant
? Oh très-plaisant. Vous qui faites si joliment des
vers , ce serait le sujet d'un conte. Badinage à part , si
l'autre revenait il serait bien étonné , qu'en pensez - vous ?
Au fait , il n'aurait rien à dire , il verrait que ses intentions
ont été bien remplies , au moins quant aux dépenses ; mais
quant aux secours à distribuer aux malheureux ? Ils ont
passé , dit l'autre , aux gens de justice , qui souvent sont aussi
des malheureux . C'etait-là le moment , dit Mme de Saint-
Victor , pour vous faire connaître à votre voleur. Voleur ,
il ne l'etait pas , il tenait ce bien- là de son parent , qui
le tenait des tribunaux , tout ' était en règle ; c'est à ces
titres - là que nous possédons tous . Ce parent avait bien ,
je crois , quelques petites tricheries à se reprocher , quelques
suppositions , quelques falsifications de titres , quelques
manières un peu trop engageantes avec le défenseur
-
DECEMBRE 1807 .
501
-
me
que la loi m'avait donné pendant mon absence ; enfin beaucoup
de ces pécadilles assez en usage en pareil cas , et qui
prouvent , de mieux en mieux , que les absens ont tort , mais
son jeune héritier , qui ne l'avait jamais connu , ne pouvait
rien savoir de tout cela , il devait encore moins le croire , et
l'on doit toujours bien présumer des siens , sur-tout lorsqu'on
en hérite.
- J'ai bien peur , dit Me de Saint- Victor , qu'il
n'ait aussi hérité de l'ame de son cousin.-Tenez , ma chère ,
ne me dites pas de mal de ce jeune homme-là , il vous ressemble
trop . - En vérité , vous me voyez partout , il faut que
je ressemble à tout le monde ; mais le premier conquérant de
vos domaines me ressemblait- il aussi ? Oh , pour celui - là ,
je ne l'ai point connu , j'ai seulement appris que ce terrible
homme avait suivi son affaire avec tant de chaleur , qu'il
avait tant d'envie , tant de besoin de réussir , qu'après la
dernière séance , lorsqu'il a entendu prononcer le jugement
définitif du tribunal suprème .……… Achevez . Il est mort
de joie en pleine audience .--Il adu moins eu un bon moment ;
et comment votre philosophie a-t-elle reçu une nouvelle
aussi tragique ? Je lui ai pardonné sa joie en faveur de sa
mort. -Et puis ? Et puis il s'est trouvé un testament où
le défunt instituait son petit parent seul et unique héritier ,
et ce testament était connu d'avance dans tout le pays, parce
que ce galant homme avait cru , en le publiant , mettre un
frein au désir immodéré de ses collatéraux ; et voilà , dit le
légataire après m'avoir conté tout cela de point en point ,
comme je suis devenu seigneur de cette belle terre où je
voudrais tant vous garder,
----
J'en reviens toujours à mon dire , reprend Mme de Saint-
Victor : pourquoi n'avez-vous pas éclairé votre homme ? A la
manière dont vous en parlez , je crois voir qu'il a de l'honneur
, et que s'il était instruit , il ne voudrait pas jouir de
l'imposture et des infamies de son parent . J'en suis sûr ,
mais la chose m'est indifferente , et la démarche me serait
impossible . Le bien qui me reste me suffit , je ne manque
de rien , je ne manquerai jamais de rien , plus de richesse
me serait aussi inutile que de la dorure à mes charrues .
Tenez , mon cher philosophe , vous parlez d'or , vous me
convertiriez s'il était question de mon bien , mais je ne
sens avare du vôtre . Quoi ! ce jeune homme qui m'a
si bien recu , qui m'a quitté les larmes aux yeux , comine
un ami , j'irais , pour prix de son hospitalité , de son affection
, du plaisir qu'il trouvait dans ma société , lui proposer
de me rendre un bien que dans le fait il ne m'a point enlevé ,
592 MERCURE DE FRANCE ,
-
-
qui est à lui comme il était à moi ? Mon séjour chez lui n’aurait
été qu'un long espionnage , mes questions auraient été
autant de piéges , et je n'aurais gagné sa confiance que pour
en abuser ? non , tenez , vous ne dites pas ce qui est dans
votre coeur. Au fait , ce jeune homme est aussi honnete
qu'aimable , je crois le bien connaître. Si j'avais une adoption
à faire , ce serait lui que je choisirais ; si j'avais une
fille à marier , ce serait à lui à qui je la donnerais . Imaginons
que c'est un gendre , que c'est un fils , et donnonslui
du fond du coeur ce qu'il serait si lache de lui demander.
Savez-vous , mon cher M. Lambert , qu'il y a beaucoup
de gens auprès de qui cela ne réussirait pas du tout . Que
m'importe , pourvu que cela réussisse à Tourneval ? —Et que
si vous pensiez à vous marier , par exemple , il faudrait vous
cacher de cette générosité là comme d'une friponnerie ,
peut-être encore plus. - Mais aussi je n'ai jamais pensé aú
mariage , et , grâce au ciel , la saison en est passée. Copendant
je vous confierai qu'en venant de là dans ce pays-ci , j'ai
passé par la ville où mon affaire avait été jugée en d rnier
ressort , et que là , m'étant fait nommer les plus habiles
gens d'affaires du lieu , je les ai consultés , mais sculement
pour l'acquit de ma conscience ; car enfin , me disaisje
, ect aimable garçon peut mourir avant moi , il peut
mourir sans enfans ; dois-je laisser ma dépouille à ses héritiers
et en priver les miens ? J'exposai le fait de mon mieux à
ces Messieurs , et l'avis unanime fut qu'il n'y avait pas un
instant à perdre pour mettre les fers au f u .
Eh bin, ils
avaient raison . Alors je demandai combien de tems le
procès devait durer , l'on m'en cita assez mal -adroitement un
presqu'absolument du même genre , qui venait d'etre jugé
au bout de plus de cent ans . Je comparai ce siècle avec les
trois mois qui avaient suffi pour me dépouiller , et je jugeai
combien aussi , dans ce genre de guerre , l'offensive a d'avantage
sur la défensive . Plaider cent ans ; quand le procès
serait gagné , que de tems perdu ? En vain ces braves gens
insistaient , répétant que l'affaire était sure , que je ne ponvais
y perdre que du tems ( c'est-à -dire , un siècle ou deux ) ;
que l'honnêteté me le commandait , parce qu'il ne fallait
pas laisser la fraude impunie ; que j'étais responsable à moi ,
à ma famille , à toute la société . J'applaudis , leur répondis-
je , à vos raisons , mais je ne m'y rends point . A ce propos
ils haussèrent tous les épaules , comme il apparte nait
à d'habiles gens . Moi , je répondis en les haussant à mon
tour, comme il appartenait à un bon homme , et je partis
-
-
DECEMBRE 1807 . 505
leur laissant une pauvre idée de mon caractère ainsi que
de mon jugement , mais emportant avec moi mon estime que
je préférais à la leur. M. DE BOUFFlers .
(La fin au Numéro prochain ).
2
EXTRAITS.
HISTOIRE DES QUATRE ESPAGNOLS ; par M. MONTJOIE.
Troisième édition revue et corrigée par l'Auteur
. A Paris , chez Lenormant , libraire , rue des
Prêtres-Saint- Germain- l'Auxerrois , nº 17 .
IL parait convenable , en rendant compte d'un des
meilleurs romans qui ait paru depuis plusieurs années ;
de faire quelques réflexions sur ce genre que les modernes
se flattent d'avoir porté à sa perfection , et dont
ils ont si souvent abusé. C'est dans les bons ouvrages
que se puisent ordinairement les règles : ainsi l'éloge le
plus flatteur pour l'auteur des Quatre Espagnols , se
trouvera dans le rapprochement qu'on fera de ce romau
avec des productions qui lui sont inférieures , dans
le parallèle avec celles qui sont considérées comme des
modèles , et dans les préceptes qu'on en tirera pour prémunir
les auteurs et les lecteurs contre les dangers et
les écarts d'un genre que sa trop grande facilité tend
toujours à corrompre. Rien de sí aisé à faire qu'un roman
médiocre ; pour en faire un bon , il faut tout le
talent d'un auteur dramatique exercé.
12
Le siècle dernier est celui qui a été le plus fécond en
romans ; mais à peine , dans cette multitude immense
de livres qui ont fait quelques momens l'amusement des
oisifs , en distingue-t-on un petit nombre qui aient survécu
aux circonstances qui les ont fait naître . Le Sage
traça une route qui ne fut pas suivie. Crébillon , fils ,
peignit avec assez de vérité , dit - on , les moeurs de son
tems ; mais ses portraits perdirent ce qu'ils avaient de
piquant quand les originaux eurent disparu. L'abbé
Prévost , moins occupé de faire des tableaux de moeurs ,
qu'empressé d'obtenir des succès à quelque prix que ce
fût , employa tous les moyens d'émouvoir le coeur. Ses
504 MERCURE DE FRANCE ,
,
combinaisons , trop souvent dangereuses , n'ont ordinairement
pour objet que de peindre des malheurs domestiques
que le hasard seul amène : avec une certaine
chaleur d'imagination , on réussit facilement dans ce
genre ; l'humanité qui souffre a toujours des droits à la
pitié ; et il n'est pas plus difficile de composer ces_romans
larmoyans , que de faire des Drames. Duclos
plus observateur que l'abbé Prévost , et moins jaloux
d'obtenir des succès faciles , peignit dans ses romans
les moeurs du siècle ; mais loin d'en combattre la corruption
, et de faire tomber le ridicule sur les vices , il
présente ces moeurs dégradées sous des couleurs agréa–
bles ; et les jeunes gens furent plus disposés à suivre des
modèles si séduisans qu'à les mépriser et à les hair. D'autres
romans , non moins dangereux , échappèrent à des
hommes plus célèbres : les uns furent le résultat d'un
penchant à rire de tout , et à tourner en ridicule les
objets les plus graves ; les autres donnèrent à l'égarement
des passions tous les attributs de la vertu , et firent.
d'autant plus de ravages qu'ils s'adressaient au coeur
dont les erreurs sont plus incurables que celles de l'esprit.
En général , dans les ouvrages d'imagination que
Pon peut croire funestes aux moeurs , la gaîté a moins
de danger que la mélancolie : l'une ne fait souvent qu'effleurer
l'imagination , l'autre , au contraire , laisse des
impressions profondes.
Ce jugement que je crois devoir porter sur la plus
grande partie des romans modernes , est exprimé d'une
manière beaucoup plus étendue dans un ouvrage de
M. Marmontel ( 1 ) qu'on n'accusera sûrement pas d'avoir
porté le rigorisme trop loin. Après avoir montré
le danger que peut présenter la princesse de Clèves que
jusqu'alors on avait considéré comme un modèle de délicatesse
et de déceuce , l'académicien s'exprime ainsi :
<«< Toutefois , quelque glissant et périlleux que me
» semble le sentier par où le roman de la princesse de
>> Clèves promène ses lecteurs sur les confins du vice ,
» ce sentier est du moins celui du devoir et de la vertu :
>> Dans cet exemple , tout respire les bienséances les plus
( 1 ) Essai sur les romans . Tom. 12 des OEuvres de Marmontel.
DECEMBRE 1807 . 505
» sévères , et un sentiment de pudeur dont rien n'al-
» tère la pureté au lieu que dans la foule des romans
>> qui depuis ont eu tant de vogue , c'est tantôt le vice
>> coloré en vertu , tantôt le vice au naturel , mais peint
» avec tous ses attraits. Ici , c'est une honnête hypocrisie
» qui se reproche tout , et qui se permet tout ; là , c'est
» un libertinage effronté qui se joue de tout ce qu'il y
» a.de plus saint , et qui dans sa légéreté a toutes les
» grâces de l'esprit , tout le piquant du badinage , tout
» l'agrément des airs et dés manières ; c'est , en un mot ,
» le vice armé de tous les moyens de séduire . »
Cette honnéte hypocrisie , dont parle M. Marmontel ,
est en effet le ressort le plus dangereux qu'un romancier
puisse employer. Elle égare les esprits faibles sur
la nature de leurs devoirs ; elle les porte à toutes les
erreurs auxquelles les passions entraînent , et les aveugle
par l'idée que l'impétuosité des penchans sert d'excuse
à leurs excès : une sensibilité factice et exaltée colore
les plus condamnables ; et à l'abri de quelques
phrases mélancoliques , on fixe l'intérêt sur des sitnations
monstrueuses qui exciteraient l'horreur et le mé→
pris , si elles étaient racontées simplement. C'est ainsi
que Rousseau , dans un roman trop fameux , cherche
à justifier une séduction odieuse , et répand tous les
charmes de la modestie et de la vertu sur une personne
que sa conduite devait condamner pour sa vie à un célibat
obscur.
M. Marmontel , que j'ai déjà cité , s'élève avec beau²
coup d'indignation contre ce roman. Après avoir rapporté
un passage de la Préface où l'auteur dit que jamais
fille chaste n'a lu de romans : « Eh ! quoi , s'écrie-
» t- il , dans l'âge de l'innocence , la chasteté même la
» plus pure , est-elle un sûr préservatif contre la curio-
» sité ? Un titre ! Lettres de deux amans ! Est- ce là un`
» épouvantail ? Et celui qui met de doux poisons sous
» la main des enfans , dira-t-il que s'ils s'empoisonnent ,
» on ne doit point l'en accuser ? Or , fut - il jamais de
» poison mieux assaisonné que celui de cette lecture ?
» Et publier un livre qu'on croit dangereux , le publier
» après l'avoir rendu le plus attrayant qu'il a été pos¬
» sible , et le déclarer innocent du mal qu'il fera , est-ce
» parler de bonne foi ? »>
506 MERCURE DE FRANCE ,
M. Marmontel peint ensuite l'effet que ce livre peut
produire sur des esprits faibles , et il ajoute : « Je ne
puis exprimer plus clairement combien me paraît
>> immoral tout l'artifice et l'appareil qu'on met en usage
» dans ces situations pour pallier le crime , pour en-
» noblir le vice , pour affaiblir ou dénaturer l'impres
>> sion que l'un et l'autre devait laisser.... Jamais , dit-il
» plus loin , le coeur humain n'a été mené du bien au
» mal par une pente si facile et si douce. Enfin , pour-
» suit-il , quoi qu'on dise pour l'excuser ( ce roman ) , il
» sera toujours vrai , non pas que la jeune personne
» qui l'aura lu sera perdue , cette hyperbole est une
>> adresse pour affaiblir la vérité , mais qu'elle sera plus
» accessible au péril de l'occasion , moins effrayée de la
>> honte attachée à une faiblesse , plus disposée à se li-
» vrer aux séductions de l'amour. »
On ne peut rien ajouter à ces excellentes raisons de
M. Marmontel ; elles me paraissent suffire pour démontrer
que rien n'est plus dangereux que ces romans où
une vaine sensibilité cherche à pallier les suites funestes
des égaremens du coeur , et dans lesquels , loin de
réprimer les passions , on ne tend qu'à les faire naître
et à les exciter.
Dans ce morceau de littérature , l'un des meilleurs qui
soient sortis de sa plume , M. Marmontel explique trèsbien
l'origine des romans. Selon lui , des espèces de
Trouveres précédèrent Homère , et répandirent les fables
dont il fit ensuite un si sublime usage. La même chose
arriva avant la renaissance des lettres en Italie ; les fictions
de la magie , telles que celles des géans , des nains ,
des enchantemens , étaient semées parmi les peuples ,
et faisaient le sujet de plusieurs romans , lorsque le Tasse
en tira une sorte de merveilleux que quelques connaisseurs
, dont je n'adopte pas entiérement le sentiment
ont mis à côté du merveilleux de l'ancienne Mythologie.
M. Marmontel , après avoir exposé ce systême
avec beaucoup d'art , adopte une conclusion qui montre
sa bonne foi , puisqu'elle condamne implicitement Bélisaire
et les Incas. « Une révolution contraire , dit-il ,
» arriva dans la décadence des lettres : ce fut la poësie
» dégénérée qui donna naissance aux romans ; et cela
>
DÉCEMBRE 1807. 50%
» devait être , car dans l'accroissement des arts , leur
> tendance est toujours du plus aisé au plus difficile ; au
>> lieu que dans leur décadence , c'est toujours du plus
» difficile au plus aisé que les ramène cette pente à
» laquelle ils se laissent aller. » Cette idée est de la plus
grande vérité : elle montre que les efforts qu'on a faits
pour secouer le joug des règles , pour applanir les difficultés
que présentent tous les genres de littérature ,
étaient des signes de décadence.
Je n'adopte pas cependant tout à fait l'opinion de
M. Marmontel sur les romans. Il me semble que ce
genre d'ouvrage , quand il est traité comme il doit
l'être , n'annonce pas la décadence de la littérature . Sans
doute ces longs romans que Boileau a si justement critiqués
étaient un reste de mauvais goût , et furent peutêtre
l'unique cause qui empêcha notre théâtre de parvenir
au dernier degré de perfection qu'il aurait pu
atteindre . Mais les romans de moeurs , les romans historiques
ne méritent pas ce reproche : ils se rapprochent
de la comédie et de la tragédie . Les premiers sur- tout
exigent un talent qui ne se borne pas à raconter avec
intérêt quelques événemens singuliers , mais qui dessine
des caractères , les mette en opposition les uns avec les
autres , et s'élève contre les travers et les ridicules à
la mode. Bocace aurait eu assez de génie pour entrer
dans cette route ; mais l'esprit de son tems s'opposa à
l'essor qu'il pouvait prendre : on n'était pas encore assez
éclairé pour chercher dans des ouvrages d'imagination
autre chose que l'amusement. Le créateur de la prose
italienne se borna donc à réjouir ses contemporains par
des contes pleins d'esprit , conduits avec beaucoup d'art ,
remplis de traits saillans , mais qui étaient plus propres
à renforcer les moeurs qu'à les corriger. Il était réservé
à Michel Cervantes d'ouvrir cette carrière beaucoup plus
épineuse qu'on ne le pense communément. Les armes
de la raison , celles du ridicule , l'ironie la plus délicate
et la plus piquante , la diction la plus élégante et la
plus facile furent employées par lui contre l'esprit de
l'ancienne chevalerie qui ne pouvait plus que nuire
dans un Etat tranquille et policé. Cet ouvrage , qui fait
tant d'honneur à l'Espagne , offre le premier modèle de
508 " MERCURE DE FRANCE ,
l'art de peindre les caractères et de les faire agir ; on
y admire les premières traces de cette gaîté franche et
naïve , de ces plaisanteries décentes qui ont ensuite animé
notre comédie. Tous ces avantages avaient disparu
depuis la décadence des lettres , car les peintures charmantes
de l'Arioste ne sont pas des peintures de moeurs ,
et les anciennes comédies italiennes ne présentent point
les bienséances dont l'auteur espagnol ne s'est jamais
écarté .
Parmi les heureux imitateurs de Cervantes , je n'en
citerai que deux dont il paraît que l'auteur des Quatre
Espagnols s'est plus particuliérement rapproché . Le
Sage et Fielding ont fait chacun un excellent roman
de moeurs : quoiqu'ils aient suivi des routes différentes ,
ils se sont réunis dans le projet de peindre le monde .
Le premier , dans Gilblas , a tracé presque toutes les
situations dans lesquelles un homme peut se trouver ;
il a passé en revue les différentes classes de la société ,
et les mots dont il s'est servi pour caractériser des personnages
tels que le docteur Sangrado , le chanoine
Sedillo , Parchevêque de Grenade , etc. , sont devenus
proverbes , ainsi que les traits comiques de Molière.
Mais Le Sage n'a peut-être pas adopté un plan assez
profondément combiné ; son principal personnage , en
changeant continuellement de maîtres , ne fait point
partie d'une intrigue générale ; et sans le talent vraiment
original de l'auteur , la marche de son ouvrage
paraîtrait un peu monotone. Fielding , en chargeant ses
caractères , n'a point tracé les moeurs avec autant de
vérité ; mais il a sur le romancier français l'avantagé
d'avoir lié Tom-Jones à une grande intrigue ; la marche
est rapide , l'action est en même tems intéressante et
comique ; et les caractères de Tom-Jones , de Blitil , de
Western , Sophie , etc. , parfaitement développés , donnent
lieu aux plus heureux contrastes. D'ailleurs , comme
l'observe M. de Laharpe , ce roman est fondé sur une
grande idée morale .
"
M. Montjoie , dans les Quatre Espagnols , a cherché
à se rapprocher de ces deux modèles. Son intrigue ,
moins bien combinée que celle de Tom-Jones , est cependant
, conduite avec art ; ses caractères présentent
4
DÉCEMBRE 1807 . 50g
plus de vérité que ceux de l'auteur anglais ; et c'est
dans cette partie si essentielle qu'il s'est rapproché de
le Sage dont il n'a cependant pu atteindre la naïveté
et le naturel charmant . En réunissant ainsi quelquesunes
des qualités qui ont fait le succès de ces deux chefsd'oeuvre
, si M. Montjoie n'a point produit un ouvrage
qui puisse leur être comparé sous tous les rapports , il
est du moins parvenu à se faire distinguer comme un
des meilleurs elèves de cette excellente école.
Son roman étant fondé sur une intrigue intéressante ,
je diminuerais le plaisir de ceux , qui doivent le lire , si
j'en faisais l'analyse . Je me bornerai à indiquer les principaux
caractères , et à citer quelques passages qui pourront
donner une idée de la manière de l'auteur.
Deux jeunes gens ' entrent dans le monde sous des
auspices bien différens ; l'un doit le jour à un avocat
plein de vertu , dont le désintéressement n'a pas enrichi
la famille , et qui est mort sans laisser de quoi
établir ses enfans ; l'autre est le fils d'un homme en
faveur , qui vient d'être nommé à une ambassade im→
portante. Ces deux jeunes gens sont amis de collége ,
et d'anciennes liaisons entre leurs familles resserrent
encore le noud qui les unit. Quoiqu'ils aient l'un et
l'autre l'impétuosité de leur âge , et ce vague de pensées
et de désirs qui tient à leur inexperience , ils sont
distingués par des nuances très-marquées. Le moins
riche est incapable de cacher ses sentimens , il les manifeste
sans être arrêté par aucune espèce d'égards ,
et l'on voit qu'il peut se livrer aux plus grands égaremens
, s'il n'est pas contenu l'autre aussi ardent
que son ami , a plus de discrétion et d'empire sur
lui - même ; il cherche à vaincre des sentimens qui
ne s'accordent pas avec les vues de ses parens , et
cette contrainte ne sert qu'à irriter ses passions. I
n'est pas besoin de dire que ces deux jeunes gens ,
doués d'ailleurs de toutes les vertus de leur âge , sơnt
amoureux, et que des obstacles presque insurmontables
s'opposent au succès de leurs désirs.
:
L'éducation publique , si utile sous tant de rapports ,
et sans laquelle il est difficile d'acquérir une solide
instruction , a cependant l'inconvénient , si l'on my
510 MERCURE DE FRANCE ,
"
veille pas de près , d'exposer les jeunes gens à faire
de mauvaises connaissances. Les liaisons de collége sont
ordinairement les plus agréables et les plus constantes ;
et souvent elles ne se rompent point , quoique la mamière
de vivre et la conduite de ceux qu'elles unissent
diffèrent beaucoup . Ce ressort est employé avec beaucoup
de succès par M. Montjoie. Un ami de l'un des
jeunes gens , plein d'esprit et de talent , et qui fait de
ces qualités l'usage le plus condamnable , cherche d'abord
à le corrompre , et s'étant ensuite brouillé avec
lui , leur suscite à tous deux les affaires les plus sérieuses.
Ce caractère est fort bien tracé ; ses principes , sa conduite
inspirent tant d'horreur , qu'on ne peut craindre
que son exemple soit dangereux .
Ce jeune homme si corrompu s'est rapproché , par
des rapports de plaisir et de goûts , du beau -frère de
l'ambassadeur grand seigneur qui ne connait aucun
frein , mais qui n'a pas perdu cependant une certaine
noblesse de caractère qui l'empeche de partager la
bassesse de ses agens. Le crédit de ce seigneur fournit
à l'ennemi des deux jeunes gens des moyens faciles
de leur nuire.
Exposés à tant de dangers , ils sont protégés par
l'ambassadeur , homme plein de fermeté et de vertu ,
dont le caractère est parfaitement tracé ; il présente
l'union des qualités de l'homme privé avec celles qui
font l'homme d'Etat ; son ascendant sur tout ce qui
l'entoure , ascendant qu'il ne doit pas entiérement à
la place qu'il occupe , fait le contraste le plus heureux
avec la faiblesse de son beau -frère qui , esclave de ses
passions , l'est aussi de tous ceux qui ont la bassesse
de les servir.
Les jeunes personnes aimées par les deux amis sont
aussi dans des situations très - difficiles : l'une , sur-tout ,
est plongée dans l'infortune la plus affreuse. Je n'ai pas
besoin de dire qu'elles sont des modèles de graces et de
vertus. Le caractère d'une autre jeune personne qui
entre dans la combinaison de ce roman , mérite d'être
remarqué. C'est une demoiselle qui n'a d'autre désir
que de faire un mariage riche , qui emploie tous ses
efforts pour que sa soeur cadette entre au couvent , et
DÉCEMBRE 1807 .
511
dont le coeur insensible aux autres passions n'est livré
qu'à l'égoïsme. Ce caractère a dû souvent exister , et je
ne crois pas qu'on l'ait jamais placé dans un roman.
Cette demoiselle fait par calcul ce que les autres ne font
que par passion. La situation est neuve et piquante.
Je ne m'étendrai pas sur les caractères subalternes
qui sont en grand nombre , et qui ont tous une physionomie
différente. Il me suffira de dire que leur ensemble
excite l'intérêt et la curiosité .
J'ai promis de faire quelques citations : je choisirai
deux scènes , l'une qui donne une idée du caractère de
l'ambassadeur , l'autre qui montre la générosité du moins
riche des deux amis. C'est ce dernier qui fait le récit :
•
<< Lorsque nous fûmes arrivés ici (à Naples) il assembla
>> le soir même toute sa maison : gentilshommes , pages ,
» secrétaires d'ambassade , secrétaires , gardes , valets-
» de - chambre , livrée. Il nous dit d'un ton d'autorité ,
>> qui le transformait en monarque absolu : « je vous ai
» assemblés pour vous déclarer que ma volonté est que
>> chacun de vous garde le secret le plus religieux sur
» tout ce qu'il pourra m'entendre dire ou voir faire ,
» qui aura rapport au service de l'Espagne , ainsi que
» sur les visites que je rendrai et que l'on me rendra :
» voilà la loi. Voici la peine contre les contrevenans :
» celui de vous à qui il arrivera de laisser échapper la
» plus légère indiscrétion sur quelqu'un de ces articles ,
» sortira sur- le-champ de chez moi , et je lui retirerai
» à l'instant même , et pour toujours , tout intérêt ,
» toute bienveillance , toute protection. Vous avez en-
» tendu mes ordres : si quelqu'un de vous les trouve
>> trop rigoureux , il n'a qu'à l'avouer franchement . Je
» ne lui en voudrai point : il quittera l'hôtel ; mais je le
>> placerai ailleurs aussi avantageusement qu'il dépendra
» de moi , lui permettant de réclamer ma protection en
>> toute rencontre . »
» Ayant tous témoigné que nous nous soumettions de
» bon coeur à de pareils ordres , il nous répondit : dans
» ce cas , souvenez -vous en , celui qui désobéirait serait
» sans excuse . Cela dit , il nous permit de nous retirer ,
» et de commencer chacun nos fonctions respectives .
» Hier , après midi , il fit entrer dans son cabinet le
512 MERCURE DE FRANCE ,
» secrétaire Balbuena , et lui dit de copier sous ses yeux,
» le plus proprement qu'il pourrait , un petit mémoire
que j'avais rédigé le matin , d'après les instructions
» que n'avait données son excellence. Balbuena a une
» fort belle main , et ce, qui est très-rare chez ceux qui
» l'ont aussi belle , c'est qu'il écrit aussi vite que s'il
» griffonnait. Don Pedro fut très-content de la besogne ,
» lui en fit des complimens , et lui dit même avec un
» grand air de sincérité , ces propres paroles : en vérité ,
» Balbuena je ne connaissais pas ce que vous valez :
» vous m'êtes réellement précieux .
>> Comme Balbuena finissait son écriture , le baron de
» Ludolf, général allemand , entra dans le cabinet par
» un escalier dérobé. Don Pedro dit alors au secrétaire :
>> Vous pouvez vous retirer , seigneur Balbuena , je
» n'aurai pas besoin de vous dans la journée.
» Sorti de l'hôtel , Balbuena alla faire un tour de
» promenade sur le port, et entra ensuite dans le café de
» Malte. On y parla , je ne sais à propos de quoi, du haron
» de Ludolf : quelqu'un dit qu'il avait quitté Naples
» depuis trois jours. Vous êtes dans l'erreur , répondit
» Balbuena ; il n'y a pas une heure que je suis sorti de
» l'hôtel , et j'ai laissé le baron de Ludolf avec son
» excellence. La conversation tomba-là et n'eut aucune
>> suite.
» Le soir , sur les neuf heures , Don Pedro demanda
>> si Balbuena était rentré : on lui dit qu'oui : il le
>> manda dans son cabinet et lui parla ainsi : mon
» cher seigneur Balbuena , vous êtes entré tantôt au
» café de Malte , n'est-ce pas ? -Oui , Seigneur.-Quel-
» qu'un y a dit que le général Ludolf était parti de
» Naples depuis trois jours..... Comme Balbuena sem-
» blait hésiter ; ne me mentez pas , continua Don Pedro,
» cela a été dit. La chose est si peu importante que
» je l'avais oubliée : je me le rappelle actuellement ;
>> oui , Seigneur , il est très- vrai , cela a été dit . — Ce
» n'est pas à vous à juger si la chose importe ou n'importe
pas , et laissez-moi continuer , je vous prie ;
» Vous avez répondu en toutes lettres : il n'y a pas
» une heure que je suis sorti de l'hôtel , où j'ai laissé
y le baron de Ludolf avec son excellence, Vous avez
C
répondu
DÉCEMBRE 1807 .
ken
513
» répondu cela , n'est-il pas vrai ? - Seigneur , je ne
» le nie pas. Rappelez-vous maintenant l'ordre que
» j'ai donné à tout le monde en arrivant ici . Adieu
» donc , seigneur Balbuena , je n'ai plus besoin de
» vos services ; faites vos malles et sortez de l'hôtel
» sur le champ.- Mais , Seigneur ....- Sortez .- Mais
» Seigneur .... Sortez , encore une fois : tout est dit
» entre nous . A l'heure qu'il est ... Je suis sans ar-
» gent... Où irai-je ? Que deviendrai-je ? Votre excel-
» lence ne peut pas sans dureté me refuser un délai .
-Voilà mes gens , ils appellent dureté ce que , moi ,
» j'appelle justice. Vous ferez comme vous l'entendrez ,
» seigneur Balbuena , vous irez où il vous plaira ; je
» n'ai pas d'argent vous donner ; vous avez reçu
» votre quartier' , je ne vous dois rien ; je ne dois de
» gratifications qu'à ceux qui les méritent. Je vous ac-
» corde deux heures ; passé ce tems , que je ne vous
» trouve pas chez moi. Vous deviendrez ce qu'il plaira
» à la providence ; mais ne vous réclamez jamais de
» moi , vous ne seriez pas bien servi . Adieu , seigneur
» Balbuena , je n'ai plus rien à vous dire. »
à
Le jeune homme , que la fermeté de l'ambassadeur
révolte un peu , continue son récit.
» Le pauvre Balbuena , entra dans ma chambre ,
» désespéré ; il s'arrachait les cheveux ; il se roulait
» sur le plancher ; il me fit pitié. Il n'avait réellement
>> pas un maravedi ; son quartier était déjà mangé , ou
» pour mieux dire bu ; car quoique espagnol, il n'est rien
» moins que sobre : il a le malheureux défaut de boire
>> outre mesure ; c'est un pilier de cabaret et de café.
>> Il a tellement contracté cette détestable habitude
>> qu'il ne peut pas , dit-il , faire un trait de plume ,
» s'il ne s'est préalablement gorgé de dix ou douze
» verres de vin ; et il ne se corrigera jamais de cette
>> habitude , parce qu'on sera toute la vie ce qu'on est
» à quarante ans. Je lui conseillai de ne pas s'exposer
>> au courroux de Don Pedro , en passant le délai qui
» lui avait été accordé ; de ne point rester à Naples ,.
» où il lui serait impossible de se placer , vu qu'il en
» faudrait toujours venir à des informations auprès de
» son excellence , et enfin de s'en retourner en Espagne
Kk
5.
514 MERCURE DE FRANCE ,
le plus tôt qu'il pourrait. J'avais dans mon secrétaire
» cent soixante-huit piastres bien comptées , en trois
» tas ce qui faisait , en bon calcul , cinquante-six
>> piastres à chaque tas. J'ouvris le tiroir où était ce
>> petit trésor en disant à Balbuena : tenez
2
و
venez
» voir ceci. Il se leva aussitôt de terre où il restait
» comme un insensé ; la vue de cet argent lui fit ouvrir
» de grands yeux , et le radoucit : voilà , lui dis-je , sei-
>> gueur Balbuena , cent soixante-huit piastres en bonne
>> monnaie ayant cours dans tous les Etats de S. M. C.
>> J'en ai fait trois tas , comme vous voyez , et chaque
>> tas , si vous comptez bien , est de cinquante - six
>> piastres celui- ci , continuai-je en commençant par
» la droite , est pour votre serviteur , Fernand ; car
» primò mihi ; il y a deux jours que j'étais un pauvre
» bachelier ; il y en a quatre que j'étais un très-pauvre
» écolier : si je dois rester ici , je ne veux point avoir
>> l'air d'un gueux ; il me faut faire honneur à son
>> excellence . Ma garderobe est fort mal montée ; je
» n'ai pas même une montre ; il m'est venu en tête
» de prendre du tabac , et je n'ai , pour passer ma
» fantaisie , qu'une méchante tabatière de carton. Il
» n'y a pas là de quoi faire le brave , et il me prend
» envie de le faire.
» Ce tas - ci , poursuivis-je en passant au second , est
» pour la Senora Figuera Tenada , ma très - honorée
>> mère qui n'est pas riche , et qui a trois enfans dont
>> deux filles ; car moi , votre serviteur , je suis le seul
» mâle. Le troisième tas , je le réservais pour des éco-
» nomies , et il m'aurait fait grand plaisir de le voir
>> croître chaque jour.
» Le pauvre diable m'écoutait de toutes ses oreilles,
>> et était impatient de savoir où j'en voulais venir.
» Que sa joie fut grande , comme il se frotta les mains,
» lorsque j'ajoutai : je change aujourd'hui la destina-
>> tion de ce troisième tas , je vous le prête ; vous me
» le rendrez , lorsqu'il vous plaira de ne plus boire
» l'argent que vous mettez en poche. Allez-vous-en
» ce soir à l'hôtel du Parc-Royal; voilà huit piastres ,
» vous en avez assez pour le moment. Demain et chaque
→ jour , allez vous informer s'il ne part point un navire
DECEMBRE 1807 . 515
» pour l'Espagne ; il vaut mieux vous embarquer , cela
» est moins dispendieux. Jusqu'à ce que vous partiez ,
» je vous donnerai , tous les six jours huit piastres ; je
» vous les porterai moi-même , entre huit et neuf heures
» du soir , car il ne faut pas que vous reparaissiez ici .
>> Le jour où vous partirez , je payerai , au capitaine
» de vaisseau qui vous emmenera , votre passage. A
» votre arrivée au port d'Espagne où vous débarquerez,
» le capitaine vous remettra ce qui sera resté sur les
» cinquante-six piastres qui forment ce tas .
>>
» Le
pauvre Balbuena
ne savait
comment
me remer-
» cier ; il jura qu'il
ne boirait
plus , me protesta
qu'il
>> serait
fidèle
à me rembourser
, et voulut
me faire
son
» billet
... Point
, point
de billet
, lui dis-je , je laisse
la
>> chose
sur votre
conscience
. Voici
la première
fois de
· » ma vie que je me donne
le plaisir
de prêter
de l'ar-
» gent , parce
que c'est la première
fois de ma vie que
» je puis
le faire . C'est
la première
fois aussi
que je
» mettrai
en pratique
un principe
que je me suis fait
» dans
ces momens
de rêverie
où l'on, bâtit
, comme
» disent
les Français
, des châteaux
en Espagne
, je me
» suis dit que , si jamais
je jouissais
d'une
certaine
for-
» tune
, je me ferais
cette
question
, avant
de prêter
de
» l'argent
: Es-tu en état , Fernand
, de te passer
pour
le reste
de tes jours
de l'argent
que tu as envie
de
» préter
? Si je ne puis
m'en
passer
pour
toujours
sans
» n'incommoder
trop considérablement
, je ne prêterai
» pas. Dans
le cas contraire
, je prêterai
et regarderai
» l'argent
prêté
comme
un argent
perdu
pour
moi ; je
» n'y penserai
de la vie ; je n'en ouvrirai
jamais
la bouche
» à l'emprunteur
. Si on me le rend
, benè
sit , je le
>> regarderai
comme
un argent
trouvé
. Si on ne me le
» rend
pas , je n'en
aurai
aucun
chagrin
, car il sera
>> sorti
de ma mémoire
comme
de ma bourse
, au moment
» même
où je l'aurai
prêté
. Vous
voyez
bien , seigneur
» Balbuena
, qu'avec
cette
morale
qui ne me brouillera
>> jamais
avec
ceux
à qui j'aurai
prêté
, je ne puis
en
» conscience
recevoir
votre
billet
, à moins
de vouloir
» ressembler
à ces beaux
diseurs
de philosophie
dont
la
» pratique
ne s'accorde
jamais
avec
la théorie
. Pour
» moi , je tâcherai
de ne me faire
jamais
que de bons
Kk 2
516
MERCURE DE FRANCE ,
» principes , et ma conduite , avec l'aide de Dieu , sera
» tonjours conforme à ces principes . Ma gaîté dérida
>> entièrement le hon Balbuena , etc. »
Ce roman , comme on le voit , est écrit d'une manière
naturelle et piquante.
Si l'on veut examiner le fond avec un oeil sévère , on
ne pourra relever que quelques situations un peu forcées
, et d'un tragique qui passe les limites prescrites à
un roman de moeurs. Il a bien fallu que l'auteur fit
quelques sacrifices au goût de son tems. A l'époque où
Les Quatre Espagnols parurent , les romans de Miss
Radclif étaient eu vogue ; et l'on pouvait espérer de
succès que si l'on se rapprochait un peu de ce mauvais
genre. Cependant M. Montjoie est demeuré dans des
bornes qui éloignent toute comparaison entre son roman
et ces ouvrages monstrueux. Il n'a pas été aussi heureux
pour le manuscrit trouvé au Mont-Pausilippe. Quoique
ce livre présente des développemens de passion bien
combinés , on y voit avec peine des situations qui fatiguent
plus qu'elles n'amusent et n'instruisent.
Dans un autre extrait , je parlerai d'Inès de Léon, qui
n'offre presque aucun de ces défauts. M. PETITOT.
MÉMORIAL DU SAGE , ou Petit Dictionnaire philosophique
, publié par C*** , avec cette épigraphe :
1
Le graud monde est léger , inappliqué , volage ;
Sa voix trouble et séduit..... VOLTAIRE .
A Paris , chez Frechet , libraire - commissionnaire ,
rue du Petit - Lion - Saint - Sulpice , Nos 21 et 24.
Un vol. in- 12 de 237 pages. 1807.
UN petit nombre de pensées recueillies dans un petit
volume a suffi à la Rochefoucault pour obtenir une place
remarquable parmi nos moralistes . Ce n'est pas que le
portrait qu'il fait de l'homme ne soit , en général , plus
odieux que vrai , qu'il n'ait le tort de ramener toutes
ses observations particulières à cette observation générale
que l'amour- propre est le mobile de toutes nos
actions ; mais , comme l'a dit Voltaire , son ouvrage est
DEEEMBRE 1807. 517
un de ceux qui contribuèrent le plus à former le goût
de la nation et à lui donner un esprit de justesse et de
précision . Il accoutuma à penser et à renfermer ses
pensées dans un tour vif , précis et délicat , et c'était un
mérite que personne n'avait eu avant lui en Europe
depuis la renaissance des lettres. Je serais tenté decroire
que c'est en lisant la Rochefoucault que M. C*** a senti
son imagination s'échauffer , et qu'il s'est écrié : Et moi
aussi je puis faire un livre ! Ce livre a paru , je viens
de le lire , et , je dois l'avouer , avec plus de peine que
de plaisir. M. C *** n'a pas en la prétention de nous donner
des pensées , des maximes , il a tiré seulement du
Vocabulaire français des mots qu'il a rangés dans un
ordre alphabétique et auxquels il a attaché des définitions.
Mais une définition n'est pas chose facile, Précision
, justesse et clarté , voilà ce qu'elle exige , et j'ai
trouvé rarement , mais bien rarement , ces trois qualités
réunies dans celles qu'a essayées M. C *** . Abrégeons et
prouvons.
« Abnégation. Vertu qui consiste à se haïr soi -même ,
à détester le plaisir , à craindre comme la peste tout ce
qui nous est agréable . » En vérité , je ne puis pas croire
que l'abnégation soit cette vertu là , et je reste convaincu ,
quoi qu'en dise M. C *** , qu'elle n'est que le renoncement
à soi-même ; que dans les affaires spirituelles c'est
le détachement de tout ce qui ne regarde point Dieu ; *
el dans les affaires temporelles , le sacrilice de son propre
intérêt à celui d'autrui : sacrifice que l'on peut faire sans
se hair et sans détester le plaisir , puisqu'il y a , ce me
semble , quelque plaisir au contraire à se montrer désintéressé.
« Adoption . Insolente parodie de la paternité . » Je
ne sais si M. C *** a rêvé long-tems pour trouver cela ,
mais j'en serais fâché pour lui. Comment n'a-t- il pas
senti que c'était insulter la bienfaisance ? .... J'allais combattre
M. C *** , et par réflexion je m'arrête en pensant
que sa définition n'est qu'une saillie qui s'est placée sous
sa plume dans un moment où il ne réfléchissait pas . « Affabilité
. Supplément
à l'esprit et au sentiment
; há- bitude vicieuse; art cruel avec lequel un courtisan
sacrifie son semblable
en lui souriant avec perfidie. Fort bien r
518 MERCURE DE FRANCE ,
1
belle leçon donnée aux rois , aux ministres , aux gens
en place et à tous les hommes en général ! Puisque
l'affabilité est une habitude vicieuse ; un art cruel , il
est clair qu'ils n'ont rien de mieux à faire que de s'en
corriger. Par bonheur , il est plus clair encore que
M. C*** s'est entiérement mépris sur l'affabilité , et qu'au
lieu de ce qu'il en a dit , il eût pu dire l'équivalent de
ceci : Qualité aimable , espèce de vertu sociale qui altire
, plait et attache d'égal à égal , et qui touche , émeut ,
attendrit même d'inférieur à supérieur .
« Affliction . Thermomètre d'une cupidité effrénée ,
causée par l'intérêt ou la vanité. » C'est-là l'affliction ?
je ne m'en doutais pas .
« Aimable. Homme ardent à plaire à toutes les sociétés
où le goût et le hazard le jettent , et prêt à en
sacrifier chaque particulier. Il n'aime personne , il n'est
aimé de qui que ce soit , plaît à tous , et souvent est
méprisé de tout le monde. » Je transcris fidèlement et
je relis chaque mot dans la crainte d'avoir mal lu . Crainte
vaine , c'est bien cela. Oh ! Monsieur C*** , j'ignore de
quel cristal sont formées les lunettes avec lesquelles vous
observez le monde , mais bien que vous prétendiez que
l'affirmation est presque toujours un signe caractéristique
de BÊTISE , je vous affirme que vous voyez trouble ,
absolument trouble.
Apothicaire. Charlatan qui manipule des drogues qu'il
ne connaît pas pour les faire entrer dans un corps qu'il
connaît encore moins . » Cela n'est-il pas bien honnête
pour les apothicaires et bien rassurant pour les ma-
Jades ?
« Aumône. Action d'un homme donnant avec ostentation
, et d'un autre recevant avec bassesse. » Bien dit
pour l'homme sur-tout qui , cachant et son nom et son
rang , va secourir le pauvre dans sa cabane ou dans son
grenier.
« Baragouinage. Art d'amuser l'esprit en imitant la
bêtise . » Deux choses à faire ici : d'abord substituer le
mot baragouin qui est français au mot baragouinage qui
ne l'est pas , puis mettre une note au bas de la page
pour expliquer comment un langage imparfait et corrompu
est un art d'amuser l'esprit en imitant la bétise.
DECEMBRE 1807 . .519
« Bát. Selle grossière que l'on met sur le dos d'un
âne et que l'on pourrait appliquer souvent avec plus de
raison sur celui de certains hommes qui rivalisent de
sottise avec ce coursier à longues oreilles . » Est- ce-là
de la philosophie , de la bonne plaisanterie et du bon
goût ? Je le demande à M. C****
En voilà bien assez , je crois , pour donner une idée
de la manière dont M. C *** voit , pense , observe et écrit.
Imaginer des contre- vérités , voilà la tâche qu'il semble
en général s'être imposée , et procédant le plus souvent
par métaphores , son imagination reste quelquefois en
défaut. Il se répète du moins , comme lorsqu'après avoir
défini la calomnie une blessure dont on peut guérir ,
mais dont la cicatrice reste toujours , il définit la caricature
une arme dangereuse dont la blessure guérie
conserve toujours la cicatrice.
Fidèle cependant à la loi que je me suis faite , et que
doit se faire tout critique , de ne point chercher dans
un ouvrage les endroits seulement dont il peut égayer
son style , et d'y chercher au contraire tout ce qui peut
désarmer sa sévérité et prêter à l'éloge , je dirai que par
moment M. C *** pense avec justesse et s'exprime avec
esprit ou agrément , témoin les articles ci-après.
» Age. Scul secret que les femmes gardent inviolablement.
» Antichambre. Lieu où la servitude se console par
l'insolence et s'égaye par la malignité.
» Armoiries. Alliches pompeuses d'une pièce souvent
médiocre.
- » Bétise. Maladie de l'esprit dont on ne guérit pas et
dont on ne souffre point.
» Cérémonieux. Homme toujours occupé des autres
et toujours payé d'ingratitude . >>
K
Ces dernières citations , et quelques autres que je
pourrais y ajouter, prouvent que M. C*** pouvait faire
un ouvrage agréable et utile. C'était-là son intention
j'en suis bien sûr , il le dit même assez positivement et
assez peu modestement dans sa Préface ; mais au lieu
de prendre les routes qui l'auraient mené droit à son
but , il a choisi celle qui devait l'en écarter .
M. C*** nous confie que son livre est le fruit de plu520
.
MERCURE
DE
FRANCE
,
sieurs années de travail ; il eût mieux valu qu'il nous
laissât croire qu'il l'avait écrit dans un tems où il était
tourmenté d'une bile noire et aduste . Il nous confie encore
qu'il n'a point cherché à y mettre de la prétention ,
et moi je soupçonne qu'il a eu la prétention d'être un
moraliste. Eh bien ! qu'il me permette de lui dire que
le devoir essentiel d'un moraliste est de nous enseigner
nos devoirs , et de nous y rappeler quand nous nous en
éloignons. Il ne doit pas se contenter de nous reprocher
nos défauts et nos vices , il faut qu'il nous sache grẻ
de nos vertus , qu'en nous louant de celles que nous
avons , il fasse naitre en nous le désir d'acquérir cellesque
nous n'avons pas. Il est bien peu d'hommes qui
n'aient le germe des vertus dans le fond de leur coeur ;
que le moraliste aille l'y chercher , qu'il l'aide à se développer
, à s'élever , si je puis me servir de cette comparaison
, comme l'épi fertile au-dessus des herbes parasites
qui cherchent à l'étouffer . Peindre les hommes ,
en général , sous des traits odieux , c'est dire à chacun
en particulier : méfie- toi de tes semblables ; c'est rompre
tous les liens de la société ; c'est vouloir que l'homme
au sein des villes vive comme l'animal sauvage au milieu
des bois. M. VIGÉE.
VARIÉTÉS .
L'ATHÉNÉE de Paris , cet établissement consacré par seize
ans de succès , et qui possède dans plus d'un getre les professeurs
les plus célèbres , a rouvert ses séances le 3 de ce
mois. M. Laya , professeur de belles-lettres au Lycée Charlemagne
, a prononcé comme discours d'ouverture un discours
traduit du latin de le Beau . Cette oeuvre , perdue dans
un recueil d'ouvrages posthumes , était inconnue aux gens
du monde , et même aux hommes de lettres. Les excellens
préceptes qu'elle renferme , tous puisés dans l'école de Cicéron
, Tacite , Quintilien , etc. , ont fait penser à M. Laya
qu'elle n'était pas indigne d'être transportée dans notre
langue . Ce discours porte ce titre : Quare et quomodo orator
DECEMBRE 1807.1
521
artem suam occultare debeat ; c'est -à -dire : Pourquoi et comment
l'orateur doit cacher son art. L'on peut reprocher à
le Bau d'être trop prodigue de comparaisons , de similitudes
et d'images . Quelque soin qu'ait pris le traducteur
pour dissimuler ce luxe , et l'on peut même dire cette coquetterie
, il n'a pu en effacer toutes les traces. Il a du moins
fait ressortir les beautés par l'élégance et la précision avec
laquelle il les a reproduites dans sa traduction , et son
discours , écouté avec beaucoup d'attention et de plaisir , a
souvent été fort applaudi . On y a reconnu le talent de l'auteur
, dont le caractère distinctif est d'écrire avec force et
noblesse.
M. de Murville , succédant à M. Laya , a lu une imitation
en vers de la satire si connue des Voeux de Juvenal.
Les défauts de l'auteur latin ont été sentis par son traducteur
qui les a adroitement adoucis . Les transitions ont paru
moins brusques qu'elles ne le sont dans l'original , et les
peintures hazardées , les images exagérées , les passages trop
cruds ont été ramenés au ton de couleur et de décence qui
seul les pouvait rendre supportables à des oreilles françaises.
Le traducteur nous a semblé avoir heureusement saisi l'originalité
et la piquante précision de Juvénal , avoir observé
et rendu avec justesse ces accès d'humeur misanthropique :
qui distinguent ce poëte latin. L'assemblée a témoigné par
ses applaudissemens tout le plaisir que lui a fait cette lecture.
M. Luce de Lancival , professeur de belles-lettres au Lycée
Impérial , a lu ensuite deux idylles de M. Constant Dubos.
La première était peut-être un peu grave , mais on y a remarqué
, ainsi que dans la seconde , des traits gracieux , une
touche élégante et de jolis vers.
La séance a été terminée par un concert où la voix fraîche:
et harmonieuse de Mlle Himm a charmé l'auditoire , que
les accens des Muses avaient d'avance préparées à mieux
goûter ses accords .'
SPECTACLES.Théâtre Feydeau. On a donné , jeudi
dernier , à ce théâtre , la première représentation des
522 MERCURE DE FRANCE ,
1
Créanciers , ou le Remède à la Goutte , opéra comique en
trois actes. Cet ouvrage a -t- il réussi , ou bien est-il tombé ?
On peut dire qu'il a réussi , car les auteurs ont été demandés.
On peut dire aussi qu'il n'a pas réussi , car leurs noms ont
à peine été entendus au milieu du tuniulte et des sifflets.
:
Le comte d'Alvinzi , jeune colonel , a beaucoup de dettes ,
et il est très-amoureux de Stéphanie , fille du baron de
Kemmelback , oncle du colonel le baron veut donner sa
fille au baron de Kormikoft , caricature renforcée . Il se
rend à Presbourg , convoque les médecins , et promet cent
mille florins à celui qui le guérira de la goutte . A son arrivée
il trouve les créanciers de son neveu , réunis , il refuse
de les payer , et retourne au château de Kemmelback. Le
comte d'Alvinzi harangue ces honnêtes usuriers , les organise
en régiment , et vient avec ces troupes d'une nouvelleformation
, placer le siége devant le château de son oncle : il
pénètre dans la place. Le vieux baron , à la vue de l'ennemi
, oublie sa goutte , ses douleurs , et se met en défense.
Le comte d'Alvinzi lui représente alors qu'il a promis
cent mille florins au médecin qui le ferait marcher ; il soutient
qu'il l'a guéri , et réclame la récompense promise et
la main de Stéphanie . Le baron de Kemmelback souscrit
aux conditions de la capitulation ; les amans sont unis , et
les créanciers payés , déposent leurs armes aux pieds du
baron.
"
Telle est l'intrigue du Remède à la Goutte. Le public l'a
trouvée trop longuement exposée , et il en a fait justice
peut- être même avec trop de sévérité , car outre qu'il y a
de l'esprit dans le dialogue , la musique seule aurait dû
fléchir sa rigueur . On a sur-tout remarqué l'ouverture qui
est d'un genre neuf, un air fort bien chanté par Martin , et
un duo entre Martin et Elleviou .
Les acteurs ont fait de leur mieux pour soutenir l'ouvrage
. Je dois cependant représenter à Mme Paul Michu ,
qu'il est assez d'usage de chanter juste à Feydeau. Les paroles
sont de M. Vial , et la musique de M. Nicolo.
DECEMBRE 1807 .
525
Bulletin des Sciences et des Arts.
ÉLECTRICITÉ. - M . Ritter , membre de l'Académie de Munich
, vient d'essayer un nouvel instrument dans les expériences
qu'il a récemment faites avec Campetti , doué de la
propriété remarquable d'être affecté à un degré rare , par
la présence de l'eau et des métaux , quoique cachés dans la
terre .
Les essais de M. Ritter ont pour objet de dissiper le merveilleux
de la baguette divinatoire , et d'en rapporter les
phénomènes réels et bien constatés à la science de l'électricité
, dont le domaine et les applications tendent chaque jour
à s'étendre , depuis le fait qu'un hasard heureux fit apercevoir
à Galvani.
l'on met
Le nouvel instrument de M. Ritter, qu'il appelle balancier,
n'est autre chose qu'une petite bande de métal que
en équilibre dans un plan horizontal sur le bout du doigt ,
et principalement sur le bout du doigt du milieu de la main
gauche , dont probablement on a humecté la pointe , et
que l'on tient vertical pendant que les autres sont courbés.
Le nombre des individus auxquels les expériences avec le
balancier réussissent , est petit , comparativement à celui
des personnes sensibles à l'effet de la baguette divinatoire .
La direction des mouvemens du balancier a lieu dans un sens
déterminé , sous des circonstances données. La direction la
plus convenable pour le placer , est celle où l'un des deux
outs est tourné vers l'homme qui fait l'expérience , et l'autre
en dehors. Chez M. Campetti , l'instrument se meut en
dehors , s'il a été placé sur le doigt du milieu, l'index ou
le pouce de la main gauche , ou l'annulaire et le petit doigt
de la main droite . Une autre position de l'instrument , le
contact des métaux ou d'autres substances , pendant les essais
, font varier les mouvemens de l'instrument . M. Ritter
s'est attaché à la recherche de beaucoup d'autres causes d'influence
sur les mouvemens du balancier . Il suffit à Campetti
de présenter seulement le droit de la main droite aux corps
qui font varier les mouvemens , mais le contact réel est plus
efficace .
4
+
Les causes qui influent sur le balancier , se trouvaient
un peu affaiblies quand M. Ritter , donnant une de ses
mains à Campetti , touchait de l'autre main ce que Campetti
avait touché , ou répétait ce que celui-ci avait fait.
M. Ritter espère un jour parvenir à pouvoir perfectionner
assez ses instrumens électriques , pour pouvoir se passer de
>
524 MERCURE DE FRANCE ,
l'instrument délicat et sensible que lui fournissent les forces
physiques des étres vivans , et les nerfs de l'homme en particulier
(1 ) .
VACCINE. -Une suite d'expériences vient de convaincre
le Comité de vaccine de Paris , que la croûte des boutons
vaccins , desséchée , réduite en poudre et delayée avec précaution
lorsque l'on veut en faire usage , est tres-propre à
l'inoculation de cette maladie ce qui présente de grands
avantages pour la facilité et l'étendue de la propagation de
la nouvelle méthode d'inoculation . M. Xavier Balmis était -
de retour , vers la fin de l'an VI , d'un voyage autour du
monde , entrepris pour répandre la pratique de la vaccination
dans toutes les possessions de la couronne d'Espagne
situées au-delà des mers ainsi que dans beaucoup d'autres
contrées . Cette mission philantropique a eu sa pleine exécution
, et a même dépassé les espérances que l'on avait conçues
à l'époque où elle fut projetée . La vaccine a été portée jusqu'aux
derniers confins de l'Asie , jusque dans Archipel
des îles Visayes , dont les chefs , accoutumés à une guerre
perpétuelle avec les Espagnols , ont posé les armes en admirant
la générosité d'un ennemi qui leur apportait un aussi
grand bienfait , dans un moment où une épidémie de petiteverole
exerçait au milieu d'eux ses ravages.
1
VOYAGES . Une lettre de Londres , en date du 18 mai ,
annonce que depuis long-tems on n'a reçu de nouvelles
directes du nouveau voyageur en Afrique . Les derniers avis
étaient d'un très-mauvais augure . Ses compagnons étaient
presque tous morts , et il persistait à chercher l'embouchure
de la Jolliba . Il est à craindre qu'il n'ait été tué par les
Tuaries , hordes de nègres peu hospitaliers.
On a publié à Londres , cette année , chez Cadell et Davies,
un Voyage à Shiras , par Kazboon et Féerozabad , avec des
remarques sur les moeurs des Persans , les coutumes , les
lois , la langue , la littérature . Ce Voyage contient plusieurs
détails nouveaux et curieux . Il nous a paru mériter d'obtenir
les honneurs de la traduction .
INDUSTRIE ET ARTS . Le docteur Wollafton vient de
faire une découverte très-intéressante pour les artistes , Il
l'appelle camera lucida , chambre lumineuse avec cet ins- ;
trument on peut , d'après le principe des instrumens de
réflexion de Hadley , faire tomber sur son papier l'image
´ (1 ) V. Bibl . Brit . Sciences et arts . Vol . 35 , p . So et suiv .
DÉCEMBRE 1807 . 525
la plus exacte d'un portrait , ou de tel autre objet , qu'on
peut alors copier avec la. plus grande exactitude . Cet instrument
est d'une construction si simple , et est si peu volumineux
l'on peut
que le porter dans sa poche de veste . ,
M. Leschenault de Latour était de retour au mois de juillet
dernier de son voyage dans les iles de Java, Madura , Bali , etc.
Il a rapporté de nombreuses collections d'objets dans les
trois règues de la nature , une suite d'armes du pays , plusieurs
monumens des arts , des manuscrits , des médailles
et des monnaies . Il est à désirer qu'il publie bientôt la rclation
de ce voyage intéressant .
M. le docteur de Carro vient d'apprendre , par un de ses
amis venant de Russie , que la substance employée pour
fabriquer les schalls de Moscow , est un duvet sous le poil
des chèvres ordinaires de Russie . Ce duvet commence à
croître pendant l'automne . C'est le vêtement d'hiver ; les
tissus de cette matiere filée , paraissent au toucher parfaitement
semblables aux schalls de Cachemire.
On lit dans le journal de Nicholson qu'un chimiste habile
vient de découvrir qu'une couche mince de laiton ,
formée par la précipitation du zine sur le cuivre , constitue
la surface des jolis bijoux dorés qui abondent actuellement
dans les boutiques de Lorés
Strutz , médecin habile de Souabe , vient d'obtenir un
succès notable dans le traitement du tétanos , en employant
alternativement et à des doses très-fortes , l'opium et le carbonate
de polasse.
NOUVELLES POLITIQUES .
( EXTÉRIEUR. )
La Pièce suivante offre trop d'intérêt , dans les circonstances
, pour que nous n'ajournions pas tout autre article
politique , afin de l'insérer en entier.
Déclaration publiée à Pétersbourg , le 26 oct. 1807.
Plus l'Empereur attachait de pris à l'amitié de S. M. Britannique ,
plus il a dû voir avec regret que ce monarque s'en éloignait tout à fait .
Deux fois l'Empereur a pris les armes dans une cause où l'intérêt le
plus direct était celui de l'Angleterre ; il a sollicité en vain qu'elle coopérat
au gré de son propre intérêt ; il ne lui demandait pas de joindre ses
troupes aux siennes , il désirait qu'elle fit une diversion ; il s'étonnait de
526
MERCURE DE FRANCE ,
" ce que , dans sa propre cause elle n'agissait pas de son côté. Mais ,
froide spectatrice du sanglant théâtre de la guerre qui s'était allumée à
son gré , elle envoyait des troupes attaquer Buenos-Ayres . Une partie de
ses armées qui paraissait destinée à faire une diversion en Italie , quitta
finalement la Sicile , où elle s'était assemblée . On avait lieu de croire
que c'était pour se porter sur les côtes de Naples ; l'on apprit qu'elle
était occupée à essayer de s'approprier l'Egypte .
Mais ce qui toucha sensiblement le coeur de S. M. I. , c'était de voir
que , contre la foi et la parole expresse et précise des traités , l'Angleterie
tourmentait sur mer le commerce de ses sujets ; et à quelle époque ?
lorsque le sang des Russes se versait dans des combats glorieux qui
retenaient et fixaient contre les armées de S. M. I. toutes les forces
militaires de S. M. l'Empereur des Français , avec qui l'Angleterre était
et est encore en guerre !
Lorsque les deux Empereurs firent la paix , Sa Majesté , malgré ses
justes griefs contre l'Angleterre , ne renonça pas encore à lui rendre service
; elle stipula dans le traité même , qu'elle se constituerait médiatrice
entre elle et la France ; ensuite elle fit l'offre de sa médiation au roi de
la Grande-Bretagne ; elle le prévint que c'était afin de lui obtenir des
conditions honorables . Mais le ministère britannique , apparemment
fidèle à ce plan qui devait relâcher et rompre les liens de la Russie et
de l'Angleterre , rejeta la médiation .
La paix de la Russie avec la France devait préparer la paix générale ';
alors l'Angleterre quitta subitement cette léthargie apparente à laquelle
elle s'était livrée ; mais ce fut pour jeter dans le Nord de l'Europe de
nouveaux brandons qui devaient rallumer et alimenter les feux de la
guerre qu'elle ne désirait pas voir s'éteindre.
"
Ses flottes , ses troupes parurent sur les côtes du Danemarck , pour y
exécuter un acte de violence dont l'histoire , si fertile en exemples , n'en
offre pas un seul de pareil.
Une puissance tranquille et modérée qui , par une longue et inalté–
rable sagesse , avait obtenu dans le cercle des monarchies une dignité
inorale , se voit saisie , traitée comme si elle tramait sourdement des
complots , comme si elle méditait la ruine de l'Angleterre ; le tout pour
justifier sa totale et prompte spoliation.
P
L'Empereur blessé en sa dignité , dans l'intérêt de ses peuples , dans
ses engagemens avec les Cours du Nord , par cet acte de violence , com
mis dans la mer Baltique , qui est une mer fermée , dont la tranquillité
avait été depuis long-tems et au su du cabinet de Saint-James , réciproquement
garantie par les puissances riveraines , ne dissimula pas sou
ressentiment à l'Angleterre , et la fit avertir qu'il n'y resterait pas insensible.
S. M. ne prévit pas que lorsque l'Angleterre , ayant usé de ses forces
avec succès , touchait au moment d'enlever sa proie , elle ferait un nou
vel outrage au Danemarck , et que S. M. devait le partager.
DÉCEMBRE 1807 .. 527
De nouvelles propositions furent faites , les unes plus insidieuses que
les autres , qui devaient rattacher à la puissance britannique le Danemarck
soumis , dégradé , et comme applaudissant à ce qui venait de lui arriver.
L'Empereur prévit encore moins qu'on lui ferait l'offre de garantir
cette soumission , et de répondre que cette violence n'aurait aucune
suite fâcheuse pour l'Angleterre . Son ambassadeur crut qu'il était possible
de proposer au ministère de l'Empereur , que S. M. I. se chargeât
de se faire l'apologiste et le soutien de ce qu'elle avait si hautement
blâmé.
L'Empereur ne donna à cette démarche du cabinet de Saint-James
d'autre attention que celle qu'elle méritait et jugea qu'il était tems de
mettre des bornes à sa modération .
"
Le prince royal de Danemarck , doué d'un caractère plein d'énergie
et de noblesse et ayant reçu de la Providence une dignité d'ame analogue
à la dignité de son rang , avait fait avertir l'Empereur , que justement
outré contre ce qui venait de se passer à Copenhague , il n'en
avait pas ratifié la convention et la regardait comme non avenue .
Maintenant, il vient de faire instruire S. M. I. des nouvelles propositions
qu'on lui a faites , et qui irritaient sa résistance au lieu de la
calmer , parce qu'elles tendaient à imprimer sur ses actions le cachet de
l'avilissement dont elles ne porteront jamais l'empreinte .
"
L'Empereur , touché de la confiance que le prince royal plaçait
en lui , ayant considéré ses propres griefs contre l'Angleterre , ayant
mûrement examiné les engagemens qu'il avait avec les puissances du
Nord , engagemens pris par l'Impératrice Catherine et par feu S. M.
l'Empereur, tous deux de glorieuse mémoire , s'est décidé à les remplir.
S. M. I. rompt toute communication avec l'Angleterre ; elle rappelle
toute la mission qu'elle y avait , et ne veut pas conserver près d'elle
celle . de S. M. britannique. Il n'y aura dorénavant entre les deux
pays aucun rapport .
9 L'Empereur déclare qu'il annulle et pour toujours tout acte conclu
précédemment entre la Grande-Bretagne et la Russie , et nommément
Ja convention faite en 1801 , le 5—17 du mois de juin .
Il proclame de nouveau les principes , de la neutralité armée , ce mo →
nument de la sagesse de l'impératrice Catherine , et s'engage à ne jamais
déroger à ce systême..
Il demande à l'Angleterre de satisfaire complètement ses sujets sur
toutes leurs justes réclamations de vaisseaux et de marchandises saisies
ou retenues contre la teneur expresse des traités couclus sous son propre
règne .
L'Empereur prévient que rien ne sera rétabli entre la Russie et l'Angleterre
que celle-ci n'ait satisfait le Danemarck .
L'Empereur s'attend à ce que S. M. britannique , au lieu de permettre
à ses ministres , comme elle vient de le faire , de répandre de
528 MERCURE DE FRANCE ,
NOVEMBRE 1807 .
nouveau les germes de la guerre , n'écoutant que sa propre sensibilité ,
se prêtera à conclure la paix avec S. M. l'Empereur des Français ; ce qui
étendrait , pour ainsi dire , à toute la terre les bienfaits inappréciables de
la paix.
Lorsque l'Empereur sera satisfait sur tous les points qui précèdent , et
nommément sur celui de la paix entre la France et l'Angleterre , sans
laquelle aucune partie de l'Europe ne peut pas se promettre une véritable
tranquillité , S. M. I. reprendra alors volontiers avec la Grande-
Bretagne des relations d'amitié , que dans l'état de juste mécontentement
où l'Empereur devait être , il a peut-être conservé trop long-tems .
Fait à Pétersbourg , l'an 1807 , le 26 octobre .
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-
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de France à Rome. Neuvième volume , avec 72 portraits et les
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L'ouvrage sera de douze volumes , format in- 12 , qui paraissent par
livraison d'un demi-volume ou 36 portraits . Le volume qui vient de
paraître contient , outre le texte de 250 pages environ , les portraits des
personnages suivans :
Othon-le -Grand , l'abbé de Mabli , Christophe Wren , Folard , Huniade
, Menzicoff , Pelisson , Lavoisier , Cicéron , Pindare , Berghen ,
Choiseul , Dewitt , Gresset , Caton le Censeur , Créqui , Vanderwerf
Polidore de Caravage , Christiern II , Huyghens , le cardinal de Polignac ,
Massillon , Sapho , Puffendorff , Temple , Juvénal , Vespasien , le maréchal
de Toiras , le Giorgion , Linnæus , le duc de Niternois , Eléonové
de Guienne , Malesherbes , Mozart , Paul Véronèse , Condorcet , Jacques
Molay , Chardin , Jeanne , reine de Naples ; la Bourdonnaye , Mairan ,
Clairault , la Chaussée , Nicole , Montcalm , Jean Hennuyer , Benoît XIV,
Burnet , Cohorn , Riquet , la Chalotais , Petau , Turgot , Agrippine
Blanche, de Castille , Forbin , Cumberland , Claude le Lorrain , Penn ,
le Bailli de Suffren , Thompson , Aristide , Justinien , Ovide , Necker ,
Ruysch , Périclès , Fontana , Bouchardon , Gérard Douw , le Dominiquin
, le Corrège.
( No CCCXXXV. )
( SAMEDI 19 DÉCEMBRE 1807. )
MERCURE
DE FRANCE .
POESIE.
MORT DE CLORIN DE .
( Fragment traduit de la Jérusalem délivrée ).
ENFIN l'heure est venue où le barbare sort
De la fière Clorinde a résolu la mort .
Le glaive du guerrier , pénétrant son armure >
Lui déchire le sein d'une large blessure .
Son sang coule aussitôt à flots impétueux ;
Une éternelle nuit se répand sur ses yeux .
A ce terrible coup la guerrière succombe .
Tancrède la menace , il la presse , elle tombe.
Soudain du haut du ciel , pour dissiper l'erreur ,
L'auguste vérité pénètre dans son coeur.
Et surmontant la mort qui presse sa paupière ,
D'une débile voix la mourante guerrière ,
A son cruel amant adresse ce discours :
<<< Tu l'emportes . La mort va terminer mes jours .
» C'en est fait. Mais je meurs sans désir de vengeance ...
» A mes derniers momens prête ton assistance ,
» Guerrier , de Mahomet le langage imposteur
» A trop long-tems , hélas ! empoisonné mon coeur.
» Loin de moi de ton Dieu détourne la colère ,
>> En versant sur mon front une onde salutaire
» Qui lave mes erreurs et qui m'ouvre les cieux. »
LI
530 MERCURE DE FRANCE ,
Elle dit : ce discours , ces accens douloureux ,
Au malheureux Tancrède arrachant quelques larmes ,
Ont fait naître en son coeur de secrètes alarmes.
Près de ce lieu fatal coule un faible ruisseau .
Le guerrier dans son casque y court puiser de l'eau ,
Et revient s'acquitter d'un pieux ministère .
Il aborde , troublé , son mourant adversaire ,
Et levant sa visière .... O surprise ! ô douleur !
Tancrède a reconnu l'objet de sa fureur.
Il revoit sa Clorinde , il revoit son amante ;
En quel état , ô ciel ! Il la revoit mourante .
Et pour comble d'horreur , c'est lui qui de ses jours
D'une main sanguinaire a terminé le cours .
Il allait succomber à sa douleur mortelle .
Quand , s'armant tout à coup d'une force nouvelle ,
Il se hâte d'ouvrir le céleste séjour
A l'objet expirant d'un malheureux amour.
Au son des mots sacrés , qui frappent son oreille ,
Du sommeil de la mort Clorinde se réveille .
Sur son visage brille une douce gaîté ,
Son front de l'innocence a la sérénité ,
Sur sa bouche vermeille un doux sourire expire ,
Ses traits sont animés , dans ses yeux on croit lire :
« Je vois s'ouvrir le ciel au gré de mes souhaits ,
» Et , quittant ce séjour , j'y vais monter en paix.
Sur son visage alors la pâle violette ,
D'une prochaine mort , trop fidelle interprète ,
Chasse , mêlée aux lys , les roses de son teint.
Clorinde élève au ciel son regard presque éteint ,
Et , soulevant à peine une main languissante ,
Comme un gage de paix au héros la présente .
Aussitôt elle expire. Et fermant ses beaux yeux ,
Elle semble jouir d'un sommeil gracieux .
M. LE PASQUIER , ex-élève
à l'Ecole centrale de l'Yonne .
ENIGME .
J'ALTERE la délicatesse
D'un lieu dont je fais l'ornement ;
Je viens toujours tout doucement
Et l'on me chasse avec vitesse.
DECEMBRE 1807 . 552
On serait fort fâché de ne me point avoir;
Souvent on me désire avec impatience ;
Mais sitôt que je veux prendre un peu ma croissance ,
. On me traite avec violence ,
Et dans le lieu de ma naissance
On ne saurait se résoudre à me voir .
Quand je parais , l'on veut paraître sage ,
Sans pour cela souvent qu'on le soit davantage .
J'embellis ,
J'enlaidis ;
L'on m'aime , l'on me hait ;
Et l'on me fait
Lorsque l'on me défait .
Des gens de piété profonde ,
Pour me garder sortent du monde.
Tout le reste du genre humain
Me traite tour à tour d'une façon sévère ;
Mais malgré tout ce qu'on peut faire ,
On me chasse aujourd'hui , je reviendrai demain ,
LOGOGRIPHE.
DE la stérilité j'offre la triste image ,
Qui voudrait me blâmer serait inconséquent ,
Quand pour me féconder , il est bien évident
Que l'on a négligé les moyens en usage .
Mais à quoi servirait de gémir sur mon sort ,
Si l'on ne se dispose à réparer ce tort ?
En écartant ma tête on voit soudain paraître
Ce qu'ici-bas chacun désire toujours d'être.
La curiosité sans pénible travail
Dans moi peut rencontrer maint objet en détail.
Ce qu'on emploie au jeu pour valeur convenue
Et par qui de la perte on connaît l'étendue .
Certain don précieux qu'un insecte produit ,
Par le luxe adopté et le jour et la nuit.
D'un mouvement blâmable un ancien synonyme ,
Dont celui qui s'y livre est par fois la victime.
CHARADE .
On dit qu'il est indifférent
Que Pascal soit devant , que Pascal soit derrière.
LI 2
532 MERCURE DE FRANCE ,
En cela le proverbe ment .
Vous allez voir la preuve dn contraire .
Mon premier devant mon dernier
Etait jadis un homme respectable ,
Quoique souvent bien méprisable .
Mon dernier devant mon premier
Sera toujours un être aimable .
La révolution proscrivit mon entier .
'M. MARIN.
Mots de l'ÉNIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Jeu de cartes.
Celui du Logogriphe est Aigle , dans lequel on trouve Aile .
Celui de la Charade est An- an- as .
LITTERATURE.- SCIENCES ET ARTS.
( MELANGES. )
L'HEUREUX ACCIDENT.
CONTE. ( FIN ) .
Si l'on avait pu lire ce qui se passait dans le coeur ou
seulement sur le visage de Mme de Saint-Victor pendant la
fin du dernier récit de M. Lambert , et si on avait en même
tems vu tout le plaisir que le bon philosophe prenait à l'observer
on serait fondé à croire que nos deux amis ne voudront
bientôt plus se quitter , et même qu'ils ne le pourront
plus. L'hiver les surprendra tête à tête , il ne les refroidira
pas ,
et si cela dure , il ramènera pour une femme
de quarante ans , et , qui plus est , pour un homme de plus
de cinquante , le plus agréable printems de leur vie . Alors
toutes les promenades de Mme de Saint-Victor , tous les
Voyages de M. Lambert se borneront à des allées et venues
entre Chérazile et Tourneval. La distance était un peu grande
pour des parties de plaisir , à cause des marais qu'il fallait
tourner pour arriver au dernier endroit ; mais l'amitié trouve
moyen de rapprocher jusqu'aux demeures .
Ön saura qu'une avenue superbe , alignée sur le point central
du château de Tourneval , se prolongeait environ une
DECEMBRE 1807. 535
1
lieue et demie dans ses forêts et qu'elle aboutissait à d'autres
bois où l'on ne s'était point encore avisé de percer des
routes d'agrément. Mais voilà qu'un beau jour , vers la fin
de mars , a frilleuse Me de Saint- Victor quittant le coin de
son fu pour la première fois , ose enfin s'approcher de sa
f netre , et qu'n regardant au loin , elle est frappée d'un
obit qu'elle n'avait point encore aperçu ; c'était le pavillon
de Chirazile entiéreinent démasqué , au moyen d'une large
ouverture que M. Lambert avait fait faire impitoyablement
dans sa plus belle futaie , sur le prolongement de l'avenue
de Tourn‹ val , et , par ce moyen , les deux maisons , pour la
première fois en regard, semblent avoir fait enfin, comme les
deux maîtres , connaissance l'une avec l'autre , pour ne plus
se perdre de vue . On suppose de reste que le nouveau chemin
desséché , régalé , affermi , ne tardera pas à être frayé
par l'amitié , et que la correspondance entre Tourneval et
Chérazile deviendra plus active que jamais .
Cependant Mme de Saint- Victor se promenant un jour
scule en calèche avec M. Lambert , croit voir ses chevaux
prendre tout à coup le mors aux dents , et tourner à toutes
jambes dans une allée de traverse dont les branches cachaient
presque entiérement l'entrée . Elle s'écrie toute effrayée :
B. Lambert ! M. Lambert ! arrêtez donc , arrêtez . Me voilà
encore perdue comme la première fois . Mais elle est bientôt
rassurée . Au bout de quelques pas , elle voit une route élague
, applanie et même sablée , décrivant dans l'épaisseur
des bois les plus agréables contours . A mesure qu'on avance ,
le chemin s'embellit , et l'on arrive à une place où les lilas ,
les seringas , les chèvrefeuilles , les aubépines en fleurs bordaient
un gazon qui semblait avoir été lévé dans les vallons
de Tnpé. Au milieu s'élève un autel rustique entouré de
rosiers , de jasmins et de guirlandes de lierre : avec cette
inscription : C'est ici qu'un moment a fixé mes destins .
Plus une femme est sensible , moins elle trouve à dire en
pareille circonstance ; il lui reste au moins la ressource de
serrer la main de son ami , il y sent tomber une larme , et
il ne tient qu'à lui de donner carrière à son imagination.
Heureusement que M. Lambert , en sa qualité de philosophe
, était sur ce point- là bien en arrière du commun des
amis. sentait bien une amitié brûlante pour Mme de
Saint-Victor , mais son âge , sa manière d'être , sa vie passée
lui persuadaient que c'était - là tout simplement de
l'amitié . Il se connaissait encore moins à l'amitié de Mme
de Saint- Victor pour lui , et la moindre idée d'un autre
genre de liaison , lui aurait paru un blasphème .
534 MERCURE DE FRANCE ,
; et
Mme de Saint-Victor était sans doute une femme charmante
, mais elle n'en était que plus femme pour cela
comme la plus belle rose n'est pas sans épines , la plus
aimable femme n'est pas sans caprices ; à cela près que
ces caprices-là sont des épines volontaires , et qui n'en sont
pas moins piquante : les premiers jours et même les premiers
mois de la connaissance de ces deux êtres privilégiés
en furent absolument exempts ; quand chacun étonné de la
révolution subite qu'il éprouvait , attentif à ce qui se passait
au fond de son ame , y faisait à chaque instant de nouvelles
découvertes , et cherchait encore des expressions ,
l'un n'en
pour pas trop dire ,
l'autre pour en dire assez.
Dans les commencemens d'une liaison de cette nature , et
qu'on appelle amitié , parce que c'est le premier mot qui
ose se présenter , on est en observation l'un vis - à - vis de
l'autre , et chacun vis-à-vis de soi-même. Des deux côtés on
craindrait autre chose , mais on se rassure comme on peut ,
en pensant qu'il est bien difficile que l'âge de la raison en
soit susceptible , et que l'âge de la sagesse en soit capable .
Quoi qu'il en soit , cette amitié ou cette autre chose, comme
il plaira de les nommer , en sont quelque tems aux complimens
mais enfin le naturel prend le dessus , et tant
mieux ; c'est ce naturel qui aime , c'est ce naturel qui plaît ,
c'est lui qui est nous et s'il continuait trop long-tems à se
cacher , le sentiment en souffrirait comme d'une respiration
trop long-tems retenue . Laissons donc Mme de Saint-Victor
se montrer telle qu'elle est , elle et son ami ne peuvent
qu'y gagner.
:
M. Lambert la voyait de tems en tems rêveuse, taciturne ,
et , qui pis est , polie ; ce qu'on peut regarder comme le
zéro du thermomètre de l'amitié . Il ne savait à quoi attribuer
un changement de température qui commençait à l'inquiéter.
Craignant que l'ennui , qui est quelquefois la maladie
de certaines amitiés , ne gagnât son amie , il mettait
tout son art et toute son étude à varier les sujets de conversation
; mais des réponses pénibles , des monosyllabes , un
air de distraction , de langueur l'avertissaient presque toujours
qu'il avait mal choisi . Si ces états -là duraient entre
un ami et une amie , on ne saurait trop à quoi recourir
à moins que ce ne fût à l'amour , car il est souverain pour
la maladie dont nous parlons ; mais M. Lambert qui dans
la saison de l'amour y avait si peu pensé , se croyait bien
sûr qu'il n'y pensait plus du tout , et sur-tout que l'amour
ne pensait point à lui. Il fallait donc chercher d'autres
>
DÉCEMBRE 1807 .
555
y
moyens , et les trouver , s'il se pouvait , dans son esprit ;
mais en pareil cas , malheur à qui cherche !
--
-
-
――
Un jour entre autres qu'il était avec Mme de Saint-Victor
dans sa bibliothèque , et que cette chère dame lui paraissait
moins bien disposée que de coutume , voilà , dit- il en
voyant beaucoup de livres et les meilleurs en tous genres ,
qui n'a pas l'air d'appartenir à une femme . - Apparemment
que vous ne m'en jugez pas digne . A Dieu ne
plaise que je vous refuse , et tout l'esprit qui est ici , et
tout celui qui n'y est pas ! Mais il n'en est pas moins vrai
qu'une personne qui fait les délices de la société , fait rarement
les siennes de l'étude . Et qui vous parle d'étude ?
Vraiment cela siérait bien à une femme . Gardez l'étude
pour vous , Messieurs , et laissez - nous ..... La divination ,
n'est- ce pas ? Les Gaulois le pensaient , et je suis tenté de
penser comme eux , sur-tout depuis quelque tems , que les
femmes ont quelque chose de divin . Non , savez-vous ce
qui nous sied le mieux ? C'est tout bonnement l'ignorance .
Je ne sais ; mais j'ai peur que votre ignorance ne soit
comme la science de bien des gens , seulement pour la
parade. Voilà mon ami devenu flatteur ! C'est un fruit
qui se gate ; croyez-moi , parlons d'autre chose . Mais au
moins peut-on dire , sans trop de flatterie , que vous aimez
la lecture ? Oui , mais qu'est- ce que cela prouve ? Que je
vis à la campagne et que je crains de m'ennuyer.- Et quels
sont les livres que vous lisez de préférence ? Celui que
je rencontre ; il n'y a guères de livres où il n'y ait quelque
chose , et il y a tant d'esprit où il n'y a rien ! · Cependant
on a toujours quelque prédilection pour un genre ..
Je serais bien embarrassée de vous dire la mienne . Je lis
comme un anglais boit , comme un turc fume , pour n'être
pas sans rien faire . - Aimez-vous les romans ? - C'est selon .
-Les histoires ? - Quelquefois . La poësie ? Oui et
non. A votre manière de répondre aujourd'hui , il paraît
sur-tout que vous n'aimez pas les questions. Je ne dis
pas cela ; mais parlons d'autre chose. Que votre habitation
me plait ! Restez-y. Mon amie parle -t- elle du
fond du coeur ? Une amie parle - t- elle autrement ? — Je
n'ai jamais vu une terre mieux cultivée , mieux ordonnée ,
mieux entretenue . Grâce à mon fermier . Vos jardins
sont si agréables , si bien dessinés , si bien soignés ! il semble
que les arbres , les gazons , les fleurs , toutes les plantes rares
ne réussissent nulle part aussi bien . Grâce à mon jardinier.
Et ce château si bien situé , si bien bati , si bien
-
-
-
-
---
--
-----
-
-
536 MERCURE DE FRANCE ,
"
à
tourné ; des appartemens si gais , si commodes , des meubles
si frais , c'est à mon gré dans ce genre-là un modèle. —
Eh bien à la bonne heure , grâce à mon architecte
mon tapissier , à mon concierge , à tout autre qu'à moi .
Et cette parure simple et toujours d'un si bon goût , qui
ne paraîtrait pas la même si on la voyait à une autre , et
à qui vous semblez prêter quelque chose de vous . ᎬᏂ
bien ! grâce à ma femme - de - chambre , à ma marchande
de modes . Et la douceur de la vie qu'on mène ici , la
liberté qui y règne , le bonheur qu'on y respire , ces conversations
toujours plus amusantes , toujours plus intéressantes
à mesure que vous vous y prêtez davantagė ; cet
- esprit souple et facile qui monte ou descend à tous les genres ,
à tous les tons , à toutes les mesures ; cette aménité dont
le mot semble fait exprès pour vous , qui attire à vous tout
ce qui vous connaît , qui vous attache tout ce qui vous entoure
; enfin ce charme qui règne ici et dont ailleurs on
n'a point d'idées ………….. , est- ce encore grâce à votre architecte ,
à votre maçon , à votre concierge , à votre ...... ? ---- Nón , dit
Mme de Saint -Victor avec un sourire qui n'appartenait qu'à
sa bouche , ce sera grâce à vous , si je vous vois autant que
je le désire ; mais , ajouta - t-elle avec un peu d'émotion , parlons
d'autre chose .
M. Lambert aurait dû être plus que content ; mais à force
d'y regarder , il n'y voyait plus ; il avait cru démêler un
ton équivoque dans la réponse qu'on venait de lui faire au
sujet des agrémens du séjour ; il se reprochait un peu de
gaucherie , un peu de pédanterie . Ces scrupules- là ne conviennent
que trop à un philosophe ; il ne se trouvait pas
amusant , et je crains qu'il n'eût raison ; car il suffit en cela
de viser pour manquer : le sourire même de Mme de Saint-
Victor lui paraissait à double entente ; ce n'était pas qu'il ne
fut charmant ; mais il l'avait vue quelquefois un peu moqueuse
avec d'autres , et il lui avait paru que c'était presque le même
sourire . Les yeux de son amie lui auraient tout expliqué ;
mais un méditatif ne lit pas couramment dans les yeux ;
et cette rougeur même qui aurait été si expressive aux regards
de tout autre , ne lui paraissait que l'effet d'une impatience
réprimée avec un peu d'effort : il se retire done
moins content d'elle pour la première fois , sur-tout trèsmécontent
de lui , et demande ses chevaux , songeant à se
retirer au moins pour quelque tems . Je l'ennuie , se disait- il
à lui-même , je la fatigue d'une amitié dont elle ne peut
me rendre qu'une partie ; au fait , de quoi me plaindrais -je ?
DÉCEMBRE 1807 . 557
----
-
-
"
elle a d'anciens amis , j'en suis un nouveau ; mes sentimens
ont , il est vrai , bien regagné le tems perdu sans la connaître ,
et chacun des jours que nous avons passes ensemble vaut
bien une année des liaisons ordinair s ; mais me doit- elle
en bonne justice tout ce que je sens pour elle ? Et puis ....
Il en était-là quand le bruit de ses chevaux amenés dans la
cour le tire de sa reverie . Mme de Saint-Victor se montre
au moment où il montait à cheval . - Eh ! pourquoi ce départ
subit ? Il m'en aurait trop coûté pour l'annoncer
d'avance ; de longs adieux seraient un ennui pour vous
une agonie pour moi. Mais , mon cher Lambert ,
est - ce que vous mediteriez une longue absence ? Le
pourrais -je ? Encore une fois , pourquoi sitôt?
monde chez moi qui m'attend . Si c'est un ami pourquoi
ne pas me l'amener ? est-ce que ce n'est pas chez moi qu'il
faut recevoir tous vos amis ? Non , reprend M. Lambert
qui ne savait que répondre , c'est une parente.- Est- elle
jeune ? Je ne sais pas bien son âge . Ah ! sûrement
elle est jeune ; car vous ne seriez pas si pressé . Mais indiscrète
, ennuyeuse que je suis , je vous retarde et vous me
maudissez ; partez , partez vite , je vous en prie malgré moi ,
et prenez le plus court . Après ces mots prononcés d'un son
de voix moins doux qu'à l'ordinaire , elle disparaît .
-
-
---
et que
J'ai du
M. Lambert avait imaginé cette parente , parce que c'était
la première chose qu'il avait rencontrée dans son esprit ;
il commençait à se repentir d'avoir été si ferme dans sa
résolution . Il n'en part pas moins au galop , et continue
tant qu'il peut etre aperçu ; mais à peine est-il entré dans
les bois , qu'il ralentit sa marche , remettant , comme
à son ordinaire , la bride sur le col de son cheval , il s'abandonne
à ses pensées . Mon lecteur les imagine de reste.
Ainsi je lui en fais grâce . Cependant la petite chienne de
Mme de Saint-Victor , accoutumée à suivre M. Lambert à
la promenade , courait à son ordinaire en avant du cheval ,
et la voilà qui abandonne le chemin droit pour entrer dans
le chemin de la place de la rencontre ; M. Lambert la
suit , de peur qu'elle ne se perde , et après l'avoir rejointe ,
il reprend de nouveau le fil de ses rêveries. Bientôt le parfum
des fleurs qui bordaient l'enceinte l'avertit de s'arrêter.
Pour ne pas profaner un lieu devenu sacré , il laisse son
cheval à quelque distance , et s'arrete devant l'autel qu'il
avait lui-même élevé . Mais quelle est sa surprise lorsqu'en
relisant l'inscription autrefois placée de sa main sur un des
côtés de l'autel : C'est ici qu'un moment a fixé mes destins , il
538
MERCURE
DE FRANCE
,
voit l'avant-dernier mot effacé , et nos écrit de la main de
Mme de Saint-Victor à la place de mes ! Qu'on se mette à
sa place , qu'on aime comme lui , et l'on verra si l'humeur
et la philosophie peuvent tenir contre un pareil amendement
la gravité , l'inquiétude , le chagrin , les réflexions ,
les résolutions font place aux transports ; il n'a plus que
vingt ans ; il appelle ses chevaux pour aller se jeter aux
pieds de son amie , espérant la surprendre finement au moment
où elle s'y attendra le moins. On lui répond par un
éclat de rire ; c'était Mme de Saint- Victor qui , tourmentée
des petits scrupules dont ses petits caprices étaient ordinairement
suivis , et curieuse en même tems de cette prétendue
cousine , était montée en calèche deux minutes après le
départ de son ami , disposée à l'aller chercher à Chérazile ,
à le poursuivre , s'il le fallait , jusqu'au bout du monde.
Elle l'avait donc suivi à vue dans la forêt , mesurant son
train sur son allure pensive ; descendue ensuite de calèche
à quelque distance de la place , elle avait tout vu , tout
observé , et au moment où M. Lambert demande ses chevaux
, elle avait imaginé de remplacer le fidèle Martin pour
lui tenir l'étrier . Il se retourne , c'est elle qu'il aperçoit :
où suis -je ! s'écria-t -il ? — Ici , lui dit- elle avec une malice
froide , je venais chercher ma petite chienne qui vous avait
suivi , comptant toujours sur votre amitié ; mais croyez-moi ,
retournons : et moi qui vous parle de retourner quand votre
cousine vous attend . —A ce prix -là , dit- il en riant , elle attendra
tant que Vous voudrez . —En ce cas-là parlons d'autre chose,
-Ah ! parlons de tout ce qui vous plaira , pourvu que nous
nous parlions toujours , ma chère amie , et que je vous peigne
s'il se peut tout ce qui se passe en moi ; mais non , je n'y
vois pas clair ; il semble qu'une grande fumée me cache un
grand feu. - A dit Mme de Saint-Victor en l'interrompant
, j'ai un gros paquet à vous remettre . Un paquet !
A moi , dit M. Lambert , et de qui ? Puis , la regardant
fixement , et la voyant un peu embarrassée : Ah ! mon amie ,
encore une de ces petites malices qu'on ne peut attendre
que de votre bonté. On ne m'a jamais reproché d'être
curieux ; mais tenez , ce paquet me tourne la tête ; est-il
dans votre voiture ? Non , je l'ai laissé chez moi , ou pour
mieux dire chez vous , car c'est dans votre chambre , et
j'espérais bien , ajoute - t - elle avec un peu de malice , que
vous y reviendriez tôt ou tard. Il demande à en savoir le
contenu . Elle s'excuse toujours sur ce qu'elle ne l'a point
ouvert , et dans ce petit démêlé , l'un insistant toujours ,
--
propos ,
DÉCEMBRE 1807. 539
--
l'autre battant toujours en retraite , on arrive à Tourneval.
Un domestique accouru au-devant de la voiture , dit un mot
à l'oreille de Mme de Saint - Victor . Je vais le voir , lui
dit-elle à voix basse ; et vous , ne me suivez pas , ajoutat-
elle , parlant à M. Lambert , je suis à vous dans l'instant .
Vous trouverez le paquet sur votre bureau ; mais je vous
conjure de ne pas le décacheter que nous n'ayons eu ensemble
un moment d'entretien entendez-vous ? entendezvous
? - Ah ! je n'entends que trop ce séjour-ci a toujours
été un paradis pour moi ; il n'y manquait que le fruit défendu
. Fort bien , dit-elle en s'en allant ; mais conduisezvous
mieux que le premier homme , et la voilà partie .
2
::
Le cabinet de Mme de Saint -Victor était au premier étage ,
précisément au-dessus de la chambre de M. Lambert . Un
même tuyau commun aux deux cheminées , servait en
même tems , par un hasard assez ordinaire , de conducteur
à la voix , de manière que sans espionnage , et même sans
beaucoup d'attention , on entendait en bas tout ce qu'on
disait en haut. M. Lambert , obligé de détourner ses regards
du paquet , de peur de succomber à des tentations dont sa
philosophie commençait à être importunée , prend le premier
livre qu'il trouve à portée , un Sénèque , et se met en
devoir de le lire , pour faire trève à sa démangeaison . Mais
qui le croirait ? Sénèque y perdait son latin : ce n'était plus
la vue du paquet, c'était la voix de Mme de Saint - Victor qui faisait
disparaître de l'attention de M. Lambert tout ce qui était
sous ses yeux. Cette voix n'était pas seule ; une voix d'homme
y répondait . On se servait de part et d'autre des expressions
les plus tendres ; on se tutoyait , on s'embrassait , toute
chose très-étrange à M de Saint - Victor ; et ce qu'il y
avait de pis , c'est que par- ci par - là notre malheureux philosophe
entendait prononcer son nom , quelquefois même
avec de grands éclats de rire . Adieu la raison , la paix ,
l'égalité d'ame à laquelle M. Lambert aspirait : sa philosophie
est sens-dessus -dessous , et le voilà prêt , non pas à s'éloigner
gravement comme tout à l'heure , mais à fuir avec
indignation...., lorsqu'en ouvrant impétueusement sa porte ,
il se trouve face à face avec Mme de Saint-Victor . — Eh !
où allez-vous , lui dit- elle avec gaité ? - Où vous ne serez
pas , Madame , et sur- tout où je ne vous entendrai pas.
Ce dernier mot expliqua tout à la fine personne , qui connaissait
la particularité des deux cheminées. Me sauriezyous
mauvais gré , lui dit - elle , de vous avoir laissé trop
long- tems seul ? C'est que j'avais à parler à quelqu'un qui
――
54) MERCURE DE FRANCE ,
---
-
-
vient de loin , et que j'aime beaucoup ; vous avez pu l'entendre
. Oh ! que trop , Madame ; que trop . - Il vient
ici , ajouta- t-elle tranquillement , pour une affaire qui nous
intéresse fort , lui et moi. - Et que vous traitez certainement
d'une manière bien amicale , dit M. Lambert , avec
amertume. Et où vous pouvez bien être de quelque chose .
Ab ! j'espère que vous voudrez bien vous passer de moi
tous les deux. Il paraît , de. reste , que vous vous suffisez
P'un à l'autre . Mme de Saint -Victor était bien fine , mais elle
était au moins aussi bonne ; le trouble de son ami la troublait
, elle le voyait jaloux , il ne lui en fallait pas davantage.
Rougissez , lui dit-elle en riant , et apprenez que ce
Monsieur si caressant , si caressé , qui me parait vous plaire
beaucoup moins qu'à moi , est un frère , le frère le plus tendre
, le plus digne , le plus aimable , que je n'avais pas vu
depuis plusieurs années . - Ange de malice et de bonté
vous êtes donc venu sur terre pour ma confusion en mème
tems que pour mon bonheur ! Allons , pardonnez-moi , et
obtenez, si vous pouvez , que je me pardonne moi-même .-- Eh
bien ! done , mon ami , parlons d'autre chose . - Oui , d'autre
chose. -Avez- vous ouvert le paquet ? --Ce serait une question
à faire à une femme . — Oh ! la curiosité est des deux sexes ,
-
-
mais différons encore , si vous m'en croyez . Tant qu'il vous
plaira , je ne suis curieux que de ce qui se passe au- dedans
de vous.
Peut -être un peu aussi de ce qui se passé chez
moi , dit-elle en souriant .. J'en suis honteux , mais aussi
comment imaginer que vous avez un frère , je ne vous en
vais jamais entendu parler . - Voilà bien les philosophes
,
qui ne se soucient de rien , qui ne s'informent
de rien , qui
ne voient rien , qui ne pensent qu'à leurs pensées , et qui
ont l'air de croire que la vie n'est que dans la réflexion . Je
parierais que vous ne savez pas seulement si je suis veuve
ou si j'ai un mari. - En effet , je ne le sais pas bien positivement
, mais je parierais que vous êtes veuve ; car si vous
aviez un mari , je sens qu'il ne pourrait pas vous quitter.
-Vous m'en répondez ? — Oh ! corps pour corps . - Eh
bien donc , reprit-elle avec un air d'embarras
, ce monsieur,
ce frère. Quoi ! serait un mari ? ... -Mais ... s'il
venait ici pour m'en donner un . Parlez - vous sérieusement
, dit M. Lambert en changeant de visage , bon Dieu !
deviendront
que
vos amis ? Belle question , dit
Mme de Saint - Victor , sans avoir l'air de s'apercevoir
du
trouble de M. Lambert , est - ce que je serais le premier
exemple d'une femme mariée qui aurait eu des amis ? -
et
--
----
---
-
DECEMBRE 1807 . 541
nie
-
" Je ne sais que vous dire reprit - il en essayant de se
remettre , mais la vue d'un homme trop heureux a toujours
quelque chose de triste.- M'aduli , ma mi piace ,
dit Male de Saint- Victor. Convenez cependant qu'on aurait
tort de s'attrister en voyant un homme avoir tout ce qu'il '
désirerait. Tout ce qu'il désirerait , passe , mais tout ce
qu'on désirerait au-delà de tout.... M. Lambert , en prononçant
ces derniers mots , bégayait au point que tout autre
aurait eu peine à le comprendre ; heureusement que Mme de
Saint-Victor entendait aussi bien ce bégayement- là que les
mots les mieux prononcés . - Au pis aller , dit- elle d'un ton
fort léger , si je perds ce que vous appelez mes amis , ję
m'en consolerai , pourvu que je conserve celui que j'appelle
mon ami ; il m'a répété cent fois qu'il n'avait jamais pensé
à se marier quand il était dans l'age d'en faire la folie , et
que même quand il aurait pu en être tenté autrefois , son
parti était pris depuis long-tems. Je vois , mieux que jamais
, dit sèchement M. Lambert , qu'il a pris un parti fort
sage. Il verra donc cela comme il voit tout le reste , d'un
oeil philosophique , et j'espère , au moins , que celui-là jouira
de mon bonheur ; n'est-ce pas ? Vous ne répondez rien ? vous
n'avez pas l'air à votre aise , j'ai peur de vous ennuyer.
Vous, m'ennuyer ? non , vous me donneriez plutôt du chagrin
pour toute ma vie qu'un moment d'ennui ; mais trouvez
bon, continua-t-il avec amertume , que je vous laisse à la
première ardeur de vos transports , et dispensez - moi d'assister
à la fête . — A la fête ! à la fête ! comme vous allez .
y
Eh bien ! Monsieur , puisque fète y a , je vous déclare ,
moi , qu'il n'y en aura point sans vous. Au reste , tout ceci
n'est encore qu'en projet , et ce pourrait bien être tout
simplement une petite lubie de mon cher frère. Il devrait
bien en avoir d'autres. -Au reste , tout ce qu'il m'a dit de
l'homme en question , me convient fort . ( Le pauvre homme
est de plus en plus décontenancé ) . Il s'agit maintenant
continue-t-elle , de savoir si je lui conviens à mon tour .
Tenez , faites-moi grâce , ma bonne amie , j'espère bien que
ceci n'est qu'une plaisanterie , mais ce n'est pas le moment
de plaisanter , pour moi , du moins . - Comment , une plaisanterie
, voilà comme vous parlez du mariage , la chose la
plus sainte , la plus sérieuse... Vous ур nsez donc ?
Si j'y pense ? Eh ! pourquoi vous marier ? Pourquoi sar
votre liberté , peut-etre votre bonheur ? Vous êtes
riche , vous êtes respectée , vous étes bienfaisante , vous étes
adorée , vous n'avez que des goûts simples , vos fleurs , vos
.cr
--
...
-
----
542 MERCURE DE FRANCE ,
---
-
-
→→
-
Amusez - vous
crayons , votre musique , vos livres vous suffisent ; vous vous
êtes accoutumée à un empire ( bien doux , à la vérité )
sur tout ce qui vous entoure ; mais quelque doux que soit
un empire , il vaut toujours mieux l'exercer que le supporter.
Voulez-vous abdiquer ? voulez-vous prendre un maître ?
Eh ! qui sait encore le maître que vous trouveríez ? Le
maître ! Monsieur . Oui , Madame , le maître , le mot n'est
pas trop fort. Tout cela vous est bien aisé à dire à vous
autres hommes , vous autres philosophes sur - tout , reprit
Mme de Saint - Victor avec une sorte d'abattement , mais
vous ne savez pas comme moi ce que c'est qu'une veuve
vous ne voyez pas le sort qui l'attend , l'isolement , le découragement
, tout ce qu'il y a de pis. L'ormeau , croyezmoi
, a moins besoin de la vigne que la vigne de l'ormeau .
Vous , par exemple , ajouta-t- elle avec sa petite malice ordinaire
, vous avez peut-être raison de rester comme vous
êtes , vous vous suffisez à vous-même par votre modération ,
par votre sagesse , par votre indifférence pour tout ce qui
est étranger à vos profondes méditations .
de moi , cela me console . Vous êtes , en quelque sorte ,
un religieux contemplatif , et l'on serait mal venu à vous
proposer de changer de règle. Autrefois je craignais le
mariage parce qu'il m'aurait éloigné de moi ; aujourd'hui ,
indépendamment de mon âge et de mes habitudes , je le
craindrais sur -tout parce qu'il m'éloignerait de vous. —Vous
le croyez , eh bien , moi , je crois pouvoir vous assurer que
si vous vous mariez aujourd'hui pour demain , je ne quitterais
pas plus votre femme que mon ombre. Vous sentezvous
en aussi bonne disposition pour mon mari ? —Encore
une fois , chère dame , l'épreuve est trop forte , et je serais
tenté de répéter votre refrain favori : parlons d'autre chose.
Belle proposition pour une femme qui a le mariage en
Eh bien , parlons-en donc , coûte qui coûte . Peut-on
vous demander le nom du personnage ? Attendez , attendez
. Comment , vous en êtes-là ? - Connaissez-vous un
monsieur ..... attendez , un monsieur de Mérieux ? Que
dites-vous ? reprend M. Lambert d'un ton irrité . Oui , ditelle
tranquillement , M. de Mérieux , seigneur de cette belle
terre de son nom , qu'on dit être si agréable , si magnifique ;
avec de si belles forets , un si beau chateau . - M. de Mérieux ,
répète M. Lambert à voix basse, on aura sans doute pris le nom
avec la terre . Puis ( à haute voix ) , je n'ai connu qu'un M. de
Mérieux , et ce n'est sûrement pas celui-là .- Eh bien , parlons
d'autre chose, dit Mme de St. -Victor, et attendons que mon
tête.
-
--
---
DÉCEMBRE 1807 .
543
yous.
--
frère soit éveillé ; il expliquera tout , il arrangera tout.—
Ah ! il me semble qu'il est fort pour les arrangemens. - Vous
avez d'autant plus de raison qu'il a aussi une femme pour
C'est assurément bien charitable à lui ; je vois qu'il
voyage avec ses poches pleines de contrats pour les premiers
venus , comme on y met des bonbons pour les enfans. Mais
d'où sait-il que je suis au monde ? Vous verrez que je
n'écris jamais à mon frère et que vous n'êtes pas dans mes
lettres comme dans mes pensées ; vous verrez que je ne lui
ai pas parlé de mon accident , de notre rencontre ,
de votre
bonté , de notre liaison , de notre amitié ..... Car c'est de
l'amitié , n'est-ce pas ? Et que mon frère , mon bon frère ,
ne sait pas ce qui se passe à Tourneval et même à Chérazile ,
comme s'il n'en sortait pas . -Et quelle est l'infortunée qu'il
veut bien me destiner ? C'est une personne riche . Qu'elle
garde son bien. - Honnête. Qu'elle garde son honneur.
Songez que vous m'offensez en l'offensant .
Mille pardons
, chère amie , mais tenez , dans aucun tems , s'il avait
été question d'un établissement , je n'aurais jamais pu penser
qu'à cette jolie petite personne . Assurément il ne tenait
qu'à vous , et cela montre que vous êtes un homme bien
difficile à établir. Mais dans ce moment-ci , par exemple ,
si elle se présentait ..... Elle serait sûrement bien changée .
---
--
-
--
-
Qu'importe. Parlez net , la recevriez - vous ? la renverriez-
vous ? Vous m'embarrassez . - Comment , c'est moi
qui vous embarrasse ? Je ne dis pas cela , mais .... comment
renoncer à cette société si douce , dont j'ai fait l'espoir
du reste de ma vie ? Parlez-vous bien vrai ?..... Mais , à
propos , nous ne songeons plus au paquet- Je me soucie
bien du paquet--- Ne fût-ce que par politesse , encore faut- il
lire , encore faut - il répondre . Eh bien lisons donc :
voyons d'abord l'adresse : à Monsieur , Monsieur Lambert ,
ou.... en son absence .... à Monsieur de Mérieux , chez Mmé
de Saint-Victor , à Tourneval. A cette vue , il perd toute
mesure. Ah ! Madame ! c'est trop abuser d'une extravagance
dont il serait permis de rire à tout le monde , excepté à
vous . Mais lisez du moins . Non , donnez cela à votre
M. de Mérieux , et oubliez que j'aye jamais existé . — Eh
bien done ! dit Mm de Saint- Victor , que M. de Mérieux
lise . Au même instant la porte s'ouvre avec fracas ,
le
vel arrivé paraît et se jette au cou de M. Lambert qui le
repousse sans le regarder , et fait effort pour s'échapper.
Mine de Saint-Victor se place entre lui et la porte , et lui
dit : Voilà qui devient trop long. -Oui , trop long , Madame
nou
544 MERCURE DE FRANCE ,
mais la fin est bien près. - Qu'importe ? quelle que soit cette
fin , si j'ai jamais eu un peu de crédit sur vous , Monsieur
( ce mot de monsie ur dont on était deshabitue depuis si
long-tems , fit effet sur M. Lambert ) ; oui , continua-t-elle
d'un ton sérieux , restez encore un moment , je l'exige , et
vous ferez après toutes les folies qu'il vous plaira. M. Lambert
la regarde fixement , saisit le papier , le froisse par un
mouvement involontaire , le déploie et se mit en devoir de
lire avec des yeux égarés et une voix entrecoupée.
« Une lettre de ma soeur m'apprend , Monsieur , que la
» terre où j'ai eu le plaisir de vous recevoir , est à vous ;
» il n'aurait fallu dans le tems qu'un mot de vous à moi
» pour qu'à l'instant elle change at de maître ; reprenez -la ;
» ressouvenez -vous de celui que vous y avez honoré de votre
» visite , et permettez - lui de compter sur votre amitié . »
P. S. « Je suis en même tems instruit par ma soeur , de vos
» sentimens et des siens , je connais même l'objet de votre
>> premier attachement ; cette personnè m'a toujours été
» presque aussi chère qu'à vous , et le comble de la satis-
» faction pour moi , serait de vous voir tous les deux réunis
» dans votre beau chateau de Mérieux , et d'y applandir à
» votre bonheur . J'ai l'honneur d'étre , Monsieur ,
Signé , DUMONT . >>
La tête me tourne , dit M. Lambert , je ne sais où j'en
suis , j'admire votre frère , je le trouve digne de sa soeur ,
et en même tems je sens qu'il me tourne un poignard dans
le sein ; je ne veux pas de la terre , je n'en veux point , je
ne veux même point de la main qui m'est offerte . Eh ! qu'en
ferais-je , bon Dieu ? Je ne conviens sûrement plus à la personne
en question ; je ne veux vivre que pour vous , qu'avec
vous , que chez vous , si vous m'y souffrez , tout le
reste est la mort. Mais , dit Me de Saint - Victor , ne
lui avez-vous point promis à cette personne de ne point en
épouser d'autre ? -Je me l'étais promis à moi-mème , mais
point à elle , et à mon âge.... M. Dumont vient à lui dans
ce moment. Eh quoi ! c'est vous dit M. Lambert qui le
reconnaît ? . O le plus digne et le plus aimable des hommes !
Ah ! mille pardons , vous savez tous mes secrets , vous n'en
abuserez pas. -Non sans doute , mais je m'en servirai pour
votre bonheur et pour celui de votre amie. Je vois qu'un
ancien sentiment , et qu'un nouvel attachement se combattent
au-dedans de vous dans le vague de vos pensées ; et
pour vous tirer d'embarras , permettez que ce soit Eise
elle-même. Elise ! dit M. Lambert .
"
--- Oui ,
cette p tite
Elise ,
DÉCEMBRE 1807. 545
•
Elise , dont vous conservez toujours un si tendre souvenir..
Eh bien ! Permettez , dis-je , qu'en ma présence en
ce moment , et dans ce lieu même , ma soeur Elise vous
offre la main de Me de Saint-Victor .
Ces momens-là n'ont point de paroles . L'excellent M.
Lambert ne peut supporter une si forte crise , et tombe
sans connaissance . Heureusement que Me de St-Victor avait
de quoi le rappeler à la vie .
BOUFFLERS.
SUR LA SOPHONISBE DU TRISSIN , etc. (*).
LE Trissin , voulant donner à l'Italie une tragédie formée
sur le modèle des tragédies grecques , comme il lui donna
depuis un poëme épique formé sur le modèle de l'Iliade, pouvait
se borner à traduire ; mais il voulut que sí les formes de
l'art qu'il allait employer ne lui appartenaient pas , le sujet
du moins lui appartînt. Il choisit donc dans l'histoire un
trait remarquable et intéressant, qu'il accommoda au théâtre ,
en observant dans la coupe des actes et des scènes , dans
l'intervention du choeur et dans le dialogue , le dessein , les
gradations , en un mot , autant qu'il lui fut possible , l'art
des grands maîtres qu'il se proposait d'imiter.
Le sujet de la Sophonisbe est tout entier dans le trentième
livre de Tive- Live , et dans les deux livres précédens . On y
voit que Scipion , dans la guerre d'Afrique , avait su attirer
au parti des Romains le vieux Syphax , roi de Numidie ; que
les Carthaginois le ramenèrent à leur parti , en lui donnant
pour femme Sophonisbe , fille d'Asdrubal ; que le jeune
Massinisse ( 1 ) , roi d'une partie de la Numidie , à qui Syphax
avait enlevé ses Etats , combattit d'abord pour les Carthaginois
, mais qu'il changea en même tems que Syphax ; qu'il
devint l'allié de Rome quand Syphax le redevint de Carthage
, vainquit ce roi , avec le secours des Romains , reconquit
sur lui ses Etats , le fit prisonnier , se présenta devant
Cirthe sa capitale , et ayant montré aux habitans leur roi
chargé de fers , fut reçu sans résistance dans la ville . On y
voit encore qu'au moment où il entrait dans le palais de
Syphax , Sophonisbe vint au-devant de lui , se jeta à ses
pieds , le conjurant de ne la pas livrer vivante au pouvoir
(*) Cet article est la suite de celui qui a paru dans le Mercure du 5
novembre.
(1) Tite-Live l'appelle Masanissa.
Mm
"
546 MERCURE DE FRANCE ,
"
des Romains , et de lui donner plutôt la mort , s'il n'avait
pas d'autres moyens de la derober à l'esclavage ; que Massinisse
le lui promit ; que frappé de la beauté de cette reine
et dans la crainte que les Romains ne le forçassent de la leur
livrer malgré sa promesse , il l'épousa dès le jour même ;
que Lélius , lieutenant de Scipion , l'en reprit avec beaucoup
de chaleur , et que le fait ayant été dénoncé à Scipion , ce
consul , qui savait que Sophonisbe avait rendu Syphax
ennemi de Rome , craignant qu'elle n'en fit autant de Massinisse,
exhorta celui - ci à se vaincre lui-même , à ne pas vouloir
se perdre en s'unissant avec une femme qui était l'implacable
ennemie des Romains , et que le sort des armes avait
fait leur esclave. On y lit enfin que Massinisse , ne voyant
plus d'autre moyen de garder à Sophonisbe la promesse
qu'il lui avait faite , lui envoya du poison , la laissant libre
de l'usage qu'elle en voudrait faire , et que Sophonisbe prit
ce poison sans se plaindre et sans donner aucun signe de
terreur .
Ce simple extrait du récit de Tite-Live , semble être celui
de la tragédie du Trissin , tant il a pris soin d'y conserver les
caractères et les faits qui lui étaient fournis par l'histoire . II .
n'y a guère ajouté qu'une circonstance importante , qui prouve
qu'il avait déjà l'idée des convenances théâtrales . L'amour
soudain de Massinisse pour Sophonisbe , et la brusquerie de
son mariage , que Tite-Live n'explique qu'en disant que le
tempérament des Numides était très-enclin à l'amour (2) ,
ne parut au Trissin ni décent , ni dramatiquement vraisem→
blable : il feignit donc que Sophonisbe avait été promise à
Massinisse par son père Asdrubal , avant que le Sénat de
Carthage la forçât d'épouser Syphax, et que c'est la violation
de cette promesse qui a irrite Massinisse et qui a mis les
armes à la main aux deux rois . C'est ce qu'elle dit , dans la
première scène , à Herminie , sa confidente , ou plutôt son
amie , avec qui elle a été élevée et qu'elle chérit commè
une soeur. Elle lui expose , un peu longuement , l'état des
choses , en remontant jusqu'à la fondation de Carthage ,
avec plusieurs détails qu'Herminie devait savoir et que le
spectateur savait comme elle ; mais cette exposition leur en
apprend d'essentiels , qui constituent réellement l'avantscène
.
Syphax est sorti de Cirthe , sa capitale , pour combattre
Massinisse et les Romains. Déjà vaincu dans une bataille ,
(2) Ut est genus Numidarum in venerem præceps . Lib . XXX.
DECEMBRE 1807.
547
il est prêt à en livrer une seconde qui décidera de son sort.
Sophonisbe en attend la nouvelle. Herminie l'exhorte à
espérer dans le secours des Dieux. Elles vont les implorer
dans leur temple. Le choeur , composé de femmes de Cirthe,
se répand avec effroi sur la scène . Doivent- elles faire avertir
la reine du danger qui menace leur terre natale ? L'ennemi
est aux portes : tout présage les derniers malheurs.
C'est-là tout le premier acte.
Un officier du roi vient annoncer sa défaite . Sopbonisbe
apprend ce désastre en sortant du temple. Le choeur gémit
autour d'elle ; mais déjà elle est résolue à mourir plutôt
que d'être esclave des Romains . Un messager crie aux
femmes de se retirer et de fuir l'aspect des vainqueurs qui
entrent de toutes parts dans la ville . Il raconte à la reine
comment les habitans ont ouvert leurs portes à Massinisse
lorsqu'il leur a fait voir leur roi Syphax chargé de fers .
Massinisse parait dans tout l'éclat de la victoire . Sophonisbe
va au-devant de lui ; ses prières et les promesses du roi sont
telles que dans Tite-Live ; et il est à observer que ni d'une
part , ni de l'autre , il n'est question dans cette scène de
leurs premiers sentimens . Dans Sophonisbe , tout est crainte
d'abord et ensuite confiance ; dans Massinisse , tout est générosité.
Ils entrent ensemble dans le palais . Les femmes du
choeur déplorent les maux de leur patrie. Elles espèrent
que leur Jeune reine pourra les adoucir par l'ascendant
qu'elle parait prendre sur le vainqueur.
Lelius arrive ; il admire la beauté de cette ville devenue
la conquête des Romains ; il rassure les femmes tremblantes
à son aspect. Il leur demande ce qu'est devenu Massinisse
leur nouveau roi . Un soldat romain sortant du palais , lui
apprend que Massinisse y est avec Sophonisbe , sa nouvelle
épouse ; et ne manque pas de rapporter toutes les circonstances
de ce mariage précipité , auquel la reine ne s'est
décidée que pour éviter l'esclavage . Massinisse vient luimême
s'expliquer avec Lelius. Cette explication devient
très-vive. Lélius prétend que la reine soit envoyée à Rome
avec Syphax et les autres esclaves . Massinisse la défend
d'abord comme femme , comme reine , et enfin comme son
épouse . Caton , trésorier de l'armée (3) , chargé de recueillir
le butin , apaise la querelle en proposant de s'en rapporter
au jugement de Scipion . Massinisse y consent. Lélius et lui
s'embrassent , et vont au-devant du consul.
(5) Camerlingo del campo.
Mm 2
548 MERCURE DE FRANCE ,
Le quatrième acte commence par l'arrivée de Scipion ;
Caton lui présente les esclaves Numides , et à leur tête le
malheureux Syphax. Scipion ordonne qu'ils soient conduits
an camp des Romains , mais il retient un instant le roi ,
et lui témoigne le regret qu'il a de le voir dans cet état
d'humiliation et d'infortune : Syphax , comme dans Tite-
Live , en accuse Sophonisbe , qui ne lui a laissé aucun repos,
jusqu'à ce qu'il se fùt armé contre les Romains. Maintenant
qu'elle a épousé Massinisse , il espère qu'elle le séduira
de même et qu'elle ne tardera pàs de l'entraîner à
sa perte. Scipion répond à Syphax avec humanité , donne
ordre qu'il soit traité convenablement et , qu'à la liberté
près , on lui rende tous les honneurs dûs à son rang.
Massinisse vient ; .Scipion , après lui avoir donné les éloges
dùs à sa valeur et aux services qu'il rend à la République ,
veut l'engager à remettre aux Romains , Sophonisbe leur
captive : Massinisse rappelle à Scipion qu'elle lui avait été
promise avant d'être à Syphax ; il n'a cru que reprendre
son bien quand on lui rend ses Etats qu'il a reconquis
par son courage , lui enlevera- t-on une épouse qu'il préfère
à sa couronne ? Enfin il supplie le Consul de ne pas
mettre à cette cruelle épreuve son amitié pour les Romains.
Scipion insiste ; Massinisse , au lieu de s'obstiner , dit qu'il
va prendre des moyens pour le satisfaire , et pour garder en
méme tems la promesse qu'il a faite à Sophonisbe de ne la
jamais livrer vivante aux Romains. Le choeur qu'on avait
fait éloigner , resté seul sur la scène , témoigne l'inquiétude
que lui donne pour le sort de la Reine , la tristesse qui
était peinte sur le visage de Massinisse quand il a quitté
Scipion , pour entrer dans le palais . Une des femmes de
Sophonisbe vient avertir celles qui composent le choeur ,
de se tenir prêtes à accompagner au temple , la Reine
qui va s'y rendre pour implorer les dieux : elles lui communiquent
leurs craintes ; toutes gémissent ensemble sur
les nouveaux malheurs qu'elles redoutent.
Une autre femme apporte une plus triste nouvelle ; au
milieu des préparatifs que faisait Sophonisbe , elle a reçu
le message de Massinisse qui , ne voyant plus d'autre moyen
de la soustraire à l'esclavage , lui envoyait une coupe cmpoisonnée
, qu'elle a prise avec intrépidité. Tous les détails
de ce récit sont vraiment antiques ; dans ce qui précède ,
l'action marche avec régularité et simplicité , mais avec
froideur, et la tragédie n'ajoute presque rien aux impressions
que peut faire l'histoire ; mais ici et dans ce qui suit ,
DECEMBRE 1807 . 549
quand Sophonisbe paraît pále , mourante ; quand il s'élève
un combat d'amitié entre la Reine et sa fidelle Herminie
qui veut mourir avec elle ; à l'aspect de ces femmes éplorées
qui s'empressent autour d'elle; d'Herminie qui la soutient ; de
son jeune fils qu'elle embrasse , et qu'elle s'efforce , mais
en vain , de regarder encore une fois en expirant , on reconnaît
la tragedie grecque , et ses plaintes attendrissantes ,
et ses profondes émotions : c'est une belle scène d'Euripide ,
c'est la touchante mort d'Alceste , transportée dans un autre
sujet , ou plutôt ce sont - là des beautes de tous les tems ,
que l'on sent et qu'on admire davantage , si l'ou pense depuis
combien de siècles elles avaient disparu , si l'on se
représente l'état de barbarie où le théâtre était alors dans
le reste de l'Europe , et ce que furent même ensuite , chez
toutes les autres nations , les premiers essais de la tragédie
moderne .
Massinisse reparaît au moment où l'on a transporté le
corps de Sophonisbe dans un appartement intérieur qui
communique au lieu de la scène ; il espérait qu'elle n'aurait
pas encore pris le poison , et venait lui proposer de la faire
échapper de nuit , et de l'envoyer à Carthage . Il n'est plus
tems : on la lui fait voir dans la salle intérieure , étendue
sur un tapis et couverte d'un voile . On lève ce voile funèbre
; Massinisse se répand en regrets , et ordonne que l'on
fasse, à celle qui fut son épouse, de magnifiques funérailles.
Cela est froid , mais moins encore que si l'on eût vu Scipion ,
comme dans Tite-Live , consoler Massinisse en lui donnant
de grands éloges , en le saluant du titre de roi , et en le
plaçant , aux yeux de l'armée , sur une chaise curule , avec
une couronne d'or , un sceptre d'ivoire , une toge peinte,
et une tunique brodée de palmes.
Le plus grand défaut de cette pièce , et c'en fut un même
pour le tems , est dans le style , qui n'est pas toujours aussi
grave ni aussi noble que la tragédie l'exige. Il n'y a guère
que les choeurs , où l'auteur paraisse avoir senti quelqu'inspiration
; le ton de ces morceaux est lyrique : dans le reste,
le style ne s'élève que rarement au-dessus de ce langage
commun , de ce sermo pedestris auquel Horace veut bien
que la tragédie descende quelquefois , mais qu'elle ne doit
pas garder toujours. Ce n'est pas qu'en général la langue
n'y soit pure , les expressions propres , et les pensées convenables
. Si la simplicité y descend quelquefois jusqu'à la trivialité
et la bassesse , l'auteur crut en cela imiter les Grecs, qui
disaient simplement les choses les plus communes ; mais la
550 MERCURE DE FRANCE ,
langue des Grecs , singuliérement abondante , harmonieuse
et sonore , pouvait être aussi simple qu'ils le voulaient , sans
paraître basse. L'italien , malgré sa richesse et sa flexibilité
, n'a pas toujours le même avantage ; et quoiqu'il soit
moins dédaigneux que notre langue , souvent un passage
fidèlement traduit du grec , en italien , paraît bas , et l'est
en effet , tandis qu'il a , dans l'original , de l'élégance et
de la noblesse mais quand Sophonisbe dit d'une voix affaiblie
: « ô ma mère , que vous êtes loin de moi ! que n'ai -je
pu vous voir au moins une fois , et vous embrasser en mourant
(4) » Quand elle s'écrie en regardant son fils : ༥
mon fils , tu n'auras plus de mère ! »
:
Ofiglio mio , tu non avrai più madre!·
Et dans une multitude de traits pareils , les nuances de
langue disparaissent ; la nature les rapproche toutes ; et
l'on reconnait à la fois dans le poëte italien qui les emploie
, l'élève des anciens , et le peintre de la nature.
C'est au Trissin que les Italiens ont l'obligation d'étre affranchis
, dans la tragédie , du joug de la rime. Les vers
libres qu'il y employa étaient cependant mêlés de quelques
vers rimés , c'était une concession qu'il crut sans doute devoir
faire à l'usage , et il la fit de même dans son Italia liberata.
Les poëtes tragiques qui l'imitèrent , furent plus hardis et
adopterent le verso sciolto sans mélange , excepté dans les
chours tandis que les poëtes épiques restèrent généralement
sous le joug qu'il avait voulu briser , et persistèrent
à rimer en octaves dans les trois genres d'Epopée .
Les beautés du sujet de la Sophonisbe sont faciles à saisir ;
les difficultés et les écueils ont été fort bien développés
par Voltaire , qui n'a pas aussi parfaitement réussi à les
eviter lui-même : mais ils sont presque tous relatifs au systême
complexe de notre théâtre . Dans le système simple
des Grecs que le Trissin tacha d'imiter , elles sont beaucoup
moindres , ou disparaissent même presqu'entiérement .
Sa fable est heureusement conduite , elle se noue et se développe
avec beaucoup de naturel ; les incidens y naissent
comme spontanément les uns des autres , jusqu'à ce dénouement
vraiment tragique, où le poëte a su réunir, à l'exemple
des anciens , tout ce qui peut émouvoir la pitié : la règle
des trois unités y est rigoureusement observée : les caractères
O madre mia , quanto lontana siete !
Almen potuto avessi una volta
Vedervi ed abbracciar ne la mia morte ↓
DECEMBRE 1807. 551
sont tous dramatiques et contrastent naturellement entr'eux.
S phonisbe est sage , religieuse et modeste ; Massinisse est
ardent et audacieux ; Scipion noble , réservé et politique ;
Lélius a de la grandeur; Caton parle et agit en vrai romain ;
Syphax a de la dignité dans le malheur; Herminie est tendre
et dévouée à Sophonisbe ; le choeur enfin se montre tel que
le veut Horace , et tel qu'il est dans les tragiques grecs.
Si le Trissin fut le premier à traiter ce sujet selon
les règles de l'art , un autre poëte en avait fait , dès la
seconde année de ce même siècle , une espèce de drame ,
dont les beautés étaient loin de racheter les singularités
bizarres . Cet auteur , qui a laissé entr'autres compositions
non moins singulières , une comédie sur les noces de Psyché
et de l'Amour (5) , se nommait Galeotto del Carretto
marquis de Final. Sa Sophonisbe , qu'il dédia , en 1502 , à
Isabelle , marquise de Mantoue , est écrite en octaves , divisée
en quinze ou vingt actes , et remplie de mille autres
absurdités qui apprêtèrent à rire , selon le Quadrio , plutôt
' elles ne donnèrent prise à la censure (6) . Il a plu cependant
à l'auteur italien de l'Histoire critique des théâtres (7) ,
de dire que c'est une tragédie composée avec jugement et
avec art , comme il convenait à ces tems éclairés (8 ) ; mais
ces tems , dont on pourrait dire ce que Voltaire a dit du
siècle de Louis XIV,
qu'el
Siècle de grand talens bien plus que de lumières ,
n'étaient du moins nullement éclairés sur l'art du théâtre.
Cet art était encore dans l'enfance , et c'est au Trissin , non
au marquis de Carretto qu'appartiennent ses premiers progrès.
Le succès de la Sophonisbe ne se borna pas à l'Italie . Elle
fut traduite deux fois en français dans ce siècle même , l'une
en prose , par Mellin de Saint-Gelais ( 9 ) ; l'autre en vers ,
par Claude Mermet ( 10) . Mont-Chrétien , mauvais poëte ,
(5 ) Le Nozze di Psiche e di Cupidine . Dans une autre comédie de
lui , intitulée ; Palazzo e tempio d'amore ce ne sont pas les actes qu'il
a multipliés , mais les acteurs ; il n'y en a pas moins de 42 .
2
(6) Elle ne fut imprimée qu'en 1546 , seize ans après la mort de l'auteur.
(7 ) Napoli Signorelli. C. 24.
(8) Qual si conveniva a quei tempi luminosi.
( 9) Paris , 1560 .
( 10 ) Lyon ,
1585.
552 MERCURE DE FRANCE ,
successeur de Jodèle et de Garnier , et qui ne les valait pas
publia , en 1600 , une Sophonisbe , sous le titre de la Carthaginoise
ou la Liberté ; et un certain Nicolas de Montreux,
poëte assurément fort obscur , en donna aussi une , en cinq
actes , mais sans division de scènes , environ un an après ( 11 ) .
C'est à ce point que nous étions encore à la fin d'un siecle
dont la Sophonisbe du Trissin avait signalé les premières
années .
,
Mairet , précurseur du grand Corneille , et le premier
qui ait fait en France des pièces qui mériteraient le nom de
tragédies , si le style n'en était pas presque toujours comique,
donna sa Sophonisbe , avec un grand succès , en 1634 , trois
ans seulement avant le Cid. Guidé par Tite- Live et par le
Trissin , il s'écarta en plusieurs points de ce dernier . Chez
lui , Syphax occupe presque tout le premier acte. Il va
livrer un dernier combat , et se montre animé d'une haine
courageuse contre Massinisse et contre les Romains . Mais
l'auteur , voulant fonder en grande partie son intérêt sur
l'amour de Sophonisbe et de Massinisse s'est délivré de
Syphax en le faisant tuer dans la bataille . Massinisse est
plus énergique et plus amoureux dans Mairet que dans le
Trissin . Sa querelle avec Scipion approche de bien près de
la force et de la dignité tragique , et les reproches qu'il fait
aux Romains , dans une autre scène avec Lélie , d'opprimer
leurs alliés et d'aimer à humilier les rois qui les ont aidés à
vaincre , sont des germes que Voltaire a fécondés ensuite , en
traitant le même sujet . Le sort de Sophonisbe tardant à se
décider , c'est elle-même qui fait demander à Massinisse les
moyens qu'il lui a promis pour échapper à l'esclavage . Il
lui envoie le poison qu'elle boit intrépidement . Le poison
agit aussitôt. Elle se fait porter par ses femmes sur le lit
nuptial . Massinisse vient : on offre à ses yeux ce douloureux
spectacle , en levant une simple tapisserie qui voile la
chambre de Sophonisbe. Il se livre au plus affreux désespoir
, et se tue .
La Sophonisbe de Corneille , qui parut 30 ans après celle
de Mairet , est une des erreurs de ce grand homme , et l'un
des signes de sa décadence précoce (12). Il voulut , à son
(11 ) 1601 .
( 12) Né en 1606 , il fit Sophonisbe en 1663. Il n'avait donc que 57
ans ; et si l'on fait remonter , comme il le faut bien , le commencement
de sa décadence jusqu'à Théodore , donnée en 1645 , ce génie si fort et
si élevé n'était déjà plus le même à 40 ans .
DECEMBRE 1807.
553
ordinaire , compliquer ce sujet simple . Il y fit entrer une
Eryxe , reine de Gétulie , amoureuse de Massinisse et rivale
de Sophonisbe. Il mit entre ces deux femmes des picotteries
et des coquetteries anti-tragiques . Sophonisbe est partagée
entre ses devoirs envers Syphax et son amour pour Massinisse
. Syphax est , pendant toute la pièce , dans une position
ridicule. Massinisse , lui -même , a perdu son énergie et sa
fierté . Il ne sait que faire de cette Eryxe . Il envoie le poison
à Sophonisbe , qui se retire pour le prendre. On ne les
revoit plus ni l'un ni l'autre . Lélie apprend par un récit
que la reine a vidé la coupe fatale . Il fait espérer à Eryxe
qu'avec le tems , Massinisse qui ne veut point d'elle , pourra
consentir à l'épouser , et c'est ainsi que finit la pièce. Elle
éprouva la disgrace la moins équivoque ; elle fit remettre
au théâtre la Sophonisbe de Mairet .
que
Voltaire , dans son infatigable vieillesse , entreprit de rétablir
sur la scène française le sujet qui avait , en Italie et
en France , marqué la renaissance de l'art . Il oublia qu'il
avait autrefois rangé ce sujet même avec la mort de Cléopâtre
, parmi ceux dont l'apparence séduit , mais qui n'offrent
qu'une catastrophe , et qui , au fond , sont impraticables
( 13) . Une de ses raisons est qu'il est bien difficile
le héros n'y soit avili . Aussi son plus grand soin fut- il de
relever de tout son pouvoir le caractère de Massinisse . Comme
Mairet , il montre Syphax au premier acte , et le fait périr
dans le combat. Sa Sophonisbe est plus fière , plus carthaginoise
, plus animée contre les Romains d'une haine héréditaire
et nationale . Son Massinisse est plus audacieux , plus
entreprenant pour sauver ce qu'il aime , et se laisse moins
imposer par les Romains. Il connaît mieux il leur reproche
plus ouvertement leur ambition insatiable , leur politique
perfide. Il essaie de leur arracher Sophonishe . II
veut exécuter à tems ce dont le Massinisse du Trissin n'a
que l'idée tardive. Il charge quelques - uns de ses braves
Numides de l'enlever et de la conduire à Carthage ; mais
la vigilance de Lelic découvre et rompt ce complot . Massinisse
perd toute retenue : dans une explication très-vive ,
met la main sur son épée et menace Lélie qui le fait arrêter
et désarmer par des soldats qu'il tenait apostés , prévoyant
cette violence . C'est au consul à juger ce qui sera fait de
Massinisse. Scipion fait briller cette modération , cette noble
douceur lui donne l'histoire : mais Rome exige que
que
( 13) Préface de son Commentaire sur la Sophonisbe de Corneille.
il
554 MERCURE DE FRANCE ,
Sophonisbe soit menée en triomphe , et Rome doit être
obie. Massinisse feint de céder. Il ne veut que revoir un
instant son épouse pour la déterminer à son sort. Ils se
voient , et Sophonisbe lui demande pour dernière preuve
d'amour , le fer ou le poison. Au dernier acte , quand il reparaît
devant Scipion et Lélie , il a donné de sa main la
mort à Sophonisbe . Une porte s'ouvre on la voit étendue
sur un siége , le poignard dans le sein . Massinisse accuse
les Romains de son crime , les brave , les charge d'imprécations
et se tue.
Voltaire donna d'abord cette pièce avec le singulier titre
de la Sophonisbe de Mairet réparée à neuf. Elle était surtout
réparée du côté du style. Ce n'était plus , il est vrai
le style de Mahomet , d'Alzire et de Sémiramis ; mais c'était
encore moins la familiarité bourgeoise de Mairct . La
faiblesse n'est point la trivialité. On trouve même encore
dans quelques scènes les restes précieux d'un beau talent ;
mais il en eût fallu tout l'éclat et toute la force pour démentir
, en traitant ce sujet , l'anathème qu'il lui avait autrefois
lancé .
Enfin , il y a environ vingt ans , Alfiéri ( 14) , qui avait
entrepris , non - seulement de rendre à l'Italie un théâtre
tragique qu'elle n'avait plus , mais de perfectionner l'art
même en le purgeant de plusieurs vices qu'il a contractés
chez toutes les nations modernes ; Alfieri , dont le style fut
d'abord amérement critiqué dans sa patrie , mais qui se
trompa peut-être plus dans son systême dramatique que dans
son style , reprit , après Voltaire , le sujet de Sophonishe . Il
le réduisit , selon ce systême , aux personnages strictement
nécessaires , et fit en conséquence disparaitre , et la confidente
de Sophonisbe , et Lélie , ami de Scipion . Du reste la
position , les intérêts , les dangers , les caractères donnés
sont à peu près les mêmes . Mais l'auteur entre avec plus de
vivacité dans l'action , dont il retranche tous les préliminaires.
Cyrthe est prise et réduite en cendres . Syphax est
prisonnier dans le camp des Romains . On le croit mort
dans le combat . Massinisse veut reprendre sur Sophonisbe
ses anciens droits : elle se livre elle-même à ses premiers sentimens
pour lui ; mais Syphax reparait ; tout change de nouveau
pour eux ; et ce qu'on peut regarder comme un coup
de genie , c'est que ce changement qui devrait avilir les
(14) Sur son manuscrit original que j'ai eu entre les mains , sa Sophos
nisbe porte la date de 1787.
DÉCEMBRE 1807 .
555
>
trois rôles , les anoblit au contraire tous les trois . L'auteur
n'a même pas craint de les mettre ensemble sur la scène.
Sophonisbe sacrifie son amour ets'attache sans partage à son
époux tombé dans l'excès du malheur. Massinisse ne veut
plus seulement , comme dans Voltaire , la faire enlever par
ses Numides , mais sauver Syphax avec elle , et les envoyer
tous deux à Carthage sous sure escorte . Syphax voyant dans
ce parti de nouveaux dangers pour Sophonisbe , tandis
son union avec Massinisse peut la sauver de l'esclavage ,
renonce à elle , la rend à son rival , et la remet lui-même
entre ses mains. Elle s'obstine à suivre son époux. Il va s'enfermer
dans sa tente , la fait repousser par ses gardes lorsqu'elle
y veut entrer , et se perce de son épée . Sophonisbe ,
égarée par la douleur , révèle à Scipion le projet de Massinisse
, mais elle n'est ensuite que plus déterminée à mourir
, pour éviter l'esclavage qui la menace toujours . Elle
obtient du poison de Massinisse , boit la coupe entière , et
ne tarde pas à en sentir les effets . Massinisse veut se tuer auprès
d'elle : Scipion lui retient le bras , et l'entraîne avec
lui dans sa tente .
Alfiéri a bien pu introduire de nouvelles beautés dans
ce sujet , mais il n'a pu vaincre toutes les difficultés qu'il
présente ; il ne s'en est dissimulé aucune et les expose
avec beaucoup de sagacité dans l'examen de 'sa pièce ; mais
il avoue que malgré tous ses efforts , soit par sa faute , soit
par celle du sujet même , soit par les deux ensemble , il
regarde sa Sophonisbe comme une tragédie , sinon du troisième
, au moins du second rang parmi les siennes.
En voyant les modifications qu'a éprouvées sur le théâtre
un fait si intéressant dans l'histoire , on y aperçoit l'effet
inévitable du système de la tragédie moderne , presque généralement
fondé sur la passion de l'amour . Personne , depuis
Mairet qui s'écarta le premier de la simplicité du
Trissin , n'a osé y revenir ; et pour éviter la froideur , le
premier en effet de tous les vices dans une tragédie , on s'est
jeté dans des combinaisons passionnées , qui sont devenues
la principale partie du sujet ou le sujet mème. La fille
d'Asdrubal , menacée par la défaite de son époux d'être
menée en triomphe à Rome , préférant la mort à cette ignominie
, et la recevant comme un bienfait d'un jeune roi
à qui elle fut autrefois promise , avait semblé au Trissin
pouvoir remplir une tragedie entière , parce qu'elle y aurait
suffi chez les anciens qu'il avait pris pour modèles. Mais
Part s'est infiniment compliqué depuis ce tems : à mesure
556 MERCURE DE FRANCE ,
*
que l'esprit des modernes a été plus exercé , qu'il s'est porté
sur plus d'objets , que leur sensibilité s'est émoussée par les
distractions et les plaisirs , il a fallu , pour les fixer et les
émouvoir , des machines plus complexes , des ressorts plus
multipliés et plus puissans. Il n'est pas sûr que l'art y ait
réellement gagné autant que nous pouvons le croire . Ön a
d'abord voulu plus de mouvement ; ce mouvement est ensuite
devenu pour ainsi dire convulsif: enfin les convulsions
memes n'ont plus été capables de nous émouvoir , et nous
sommes devenus comme ces malades que des assaisonnemens
relevés brûlent et dessèchent , mais qui ne peuvent plus revenir
, tant ils trouvent insipide ce qui est simple , aux alimens
naturels qui leur rendraient la santé .
M. GINGUENÉ.
EXTRAITS.
COMPARAISON ENTRE La Phèdre de Racine ET
CELLE D'EURIPIDE ; par M. A. W. SCHLEGEL . A
Paris , chez Thourneisen , fils , libraire , rue de Seine-
Saint- Germain , nº 12 .
ON croyait assez généralement jusqu'ici que Racine ,
nourri dès l'enfance de la lecture des poëtes grecs , admirateur
passionné de leurs beautés , mais doué d'un
goût trop délicat pour ne pas sentir leurs défauts , n'avait
pas tout à fait gâté les sujets de tragédie qu'il avait
empruntés d'eux. Si on lui reprochait , avec quelque
justice , d'avoir trop déféré au goût de son siècle , et
peut-être à sa propre inclination , en rendant amoureux
des personnages qui auraient gagné à ne pas l'être , du
moins lui savait- on gré d'avoir habilement compliqué
l'action de ses pièces , de manière à remplacer par un
intérêt plus vif et plus varié de situations et d'incidens ,
cet intérêt national que les malheurs ou les crimes des
premières dynasties grecques avaient pour le peuple
d'Athènes et ne pouvaient avoir pour le peuple de Paris.
On s'étonnait de l'art avec lequel il avait su , sans duplicité
d'action , ni épisodes postiches , étendre des sujets
originairement trop simples pour remplir les dimensions
plus grandes que notre constitution théâtrale
DECEMBRE 1807. 557
et sur-tout l'usage avait données à nos drames ; on admirait
sur-tout avec quelle habileté , sans déroger essentiellement
au costume grec , il l'avait quelquefois
modifié , quand trop de fidélité aurait pu choquer les
moeurs françaises. Des pédans qui apparemment ne s'embarrassent
pas de plaire , et qui au reste font sagement
de n'y pas prétendre, lui avaient bien reproché avec dureté
ces légères infractions ; mais notre plaisir l'en avait
absous , et nous aimions mieux être charmés à notre manière
, qu'ennuyés ou révoltés à la manière des Grecs.
Bref , Racine était notre poëte , nous en faisions nos
délices , et nous ne croyions pas être des sots , ridiculement
infatués d'un méchant auteur. Voilà pourtant
ce qu'un allemand , M. Schlegel , entreprend de nous
prouver aujourd'hui.
« Racine , dit-il , est le poëte tragique le plus estimé
» du théâtre français ; il est peut-être le plus parfait.
» Euripide n'était ni l'un ni l'autre , par rapport à ses
» rivaux dans la même carrière .... La Phèdre de Racine
>>> est l'une de ses pièces les plus admirées .... L'Hippolyte
» d'Euripide est une de ses meilleures pièces parmi celles
» qui restent. » En prouvant que l'Hippolyte , l'une
des meilleures pièces existantes d'Euripide , qui en a
peut-être fait de beaucoup meilleures encore , est infiniment
supérieure à la Phèdre , l'une des pièces les
plus admirées de Racine , dont nous avons tous les ouvrages
, M. Schlegel ne prouvera-t-il pas qu'un poëte
grec qui n'était ni le plus estimé , ni le plus parfait
d'entre eux , est infiniment supérieur aussi au poëte
français , le plus parfait et le plus estimé de tous ? Cela
n'est pas très- flatteur pour nous ; mais enfin il faut
savoir entendre la vérité , lors même qu'elle est désobligeante.
Nous avons de quoi nous consoler. Si Racine
est un méchant poëte , Aristote est un radoteur , Il a
appelé Euripide le plus tragique des poëtes. «< Son
» autorité n'aurait pas dû nous en imposer ( un français
» aurait écrit nous imposer) . » Ce même Aristote n'a
du tout saisi le véritable génie pas de la tragédie grecque.
C'est M. Schlegel qui l'a saisi , ce génie ; c'est lui qui
sait positivement jusqu'à quel point Euripide était tragique
; c'est lui qui va nous apprendre que Racine ne
l'était pas du tout , ou peu s'en faut .
558 MERCURE DE FRANCE ,
Il nous apprend auparavant que « la tragédie est
>> principalement destinée à faire ressortir la dignité de
» l'homme , et que par conséquent elle ne peut guère
» se servir de l'amour , parce qu'il tient aux sens que
» l'homme a en commun avec les animaux . » J'oserai
modestement observer que l'amour dont le Cid , Andromaque
et Zaïre nous offrent la peinture , n'a rien de
bien commun avec l'amour dont les animaux nous
donnent le spectacle dans les rues ou dans les champs ;
que la dignité de l'homme n'est pas fort dégradée dans
Rodrigue, Sévère , Achille , Orosmane et autres héros
qui aiment ; enfin , que la destination principale de la
tragédie me paraît être d'intéresser , d'émouvoir , en
un mot d'amuser les honnêtes gens pendant trois heures
de la soirée.
M. Schlegel nous apprend encore comme quoi le
sujet de Phèdre et Hippolyte est tragique ; il cessera de
l'être , dit- il , si la scène se passe chez un peuple dont
les lois permettent à une belle-mère d'épouser sun beaufils
; et il sera tout à fait comique , si au lieu de
Thésée, de Phèdre et d'Hippolyte , c'est un homme d'un
certain age qui fait la cour à une femme , sans obtenir
du retour , tandis que cette femme réussit tout aussi
mal dans les avances qu'elle fait à son fils . Quelque
envie que j'aie de contredire M. Schlegel qui nous traite
si mal , il m'est impossible de ne pas être ici tout à
fait de son avis : quand on conçoit si bien un sujet ,
qu'on voit si bien ce qu'il est et ce qu'il pourrait ne
pas être , on a de grands avantages pour juger ceux qui
T'ont traité.
On connaît cette entrée de Phèdre dans Racine :
Que ces vains ornemens , que ces voiles me pèsent !
Quelle importune main , en formant tous ces noeuds ,
A pris soin sur mon front d'assembler mes cheveux ?
< «Racine , dit M. Schlegel , suppose que Phèdre s'est
» parée , apparemment dans le dessein de rencontrer
» Hippolyte. La Phèdre grecque est trop malade pour
» cela ; elle demande uniquement qu'on détache le lien
» de ses cheveux , parce que tout lui cause de la dou-
» leur. » D'abord Racine n'a pas supposé que Phèdre
s'était parée ; une reine ne se pare pas elle-même , et
DECEMBRE 1807 . 559
Phèdre dit expressément : quelle importune main , etc.
Ensuite , une reine , à moins qu'elle ne soit alitée , est
ordinairement dans des atours plus ou moins brillans
qui lui permettent de paraître , et jusqu'à certain point
de représenter. D'un autre côté , Phèdre , dans l'état
d'abattement et de préoccupation où elle est , a pu êtie
parée par ses femmes , presque sans s'en être apercue ,
ou sans avoir songé à s'y opposer . Enfin , si c'était par
coquetterie , on du moins pour ne pas faire peur à
Hippolyte dont elle veut se faire aimer , qu'elle se fût
laissé parer , ce ne serait pas encore un si grand tort
de sa part ; et si quelqu'un trouvait extraordinaire
qu'après cela elle se plaignît d'être parée , on pourrait
lui répondre que c'est une de ces contradictions
si familières aux esprits malades , et par conséquent
un trait de vérité de plus dans le rôle de Phèdre. De
toute manière , il me paraît impossible de trouver ici .
Racine en faute : M. Schlegel sera sûrement plus heureux
une autre fois.
(
Phèdre dit à Hippolyte :
On ne voit point deux fois le rivage des morts ,
Seigneur ; puisque Thésée a vu les sombres bords ,
En vain vous espérez qu'un Dieu vous le renvoie ;
Et l'avare Achéron ne lâche point sa proie.
L'aristarque germanique prétend que «< toute cette
» pompe est prodiguée sur une tautologie , et que ces
vers ne disent autre chose , sinon : si Thésée est mort ,
» il ne vit plus. » Et nous autres , imbécilles de Français,
nous aurion's admiré depuis plus d'un siècle quatre vers
aussi ridicules qu'un couplet de la fameuse chanson :
M. de la Palice est mort. Avant d'avouer notre honte ,
examinons cependant . Il me semble que l'expression
de Phèdre , qui dans la bouche d'un personnage moderne
serait purement figurée , a , dans celle d'un personnage
mythologique , un sens propre et réel , et
qu'ainsi les quatre vers en question ne disent pas tout
à fait s'il est mort , il n'est plus en vie. Suivant la
fabie , on n'était pas toujours mort pour avoir été aux
enfers. Hercule les avait vus de son vivant , comme
M. Schlegel le remarque lui-même ; Thésée les avait
560 MERCURE DE FRANCE ,
vus aussi et en était revenu . Phèdre dit dans la même
scène :
Je l'aime , non point tel que l'ont vu les enfers , etc.
Le reproche de tautologie est donc injuste , et implique
contradiction avec le reproche même de contradiction
que M. Schlegel fait à Phèdre pour avoir dit
d'abord on ne revient pas du rivage des morts , et
ensuite mon époux en est revenu. On pourrait encore
très-bien justifier Phèdre de cette inconséquence , en
disant que le trouble de son ame lui fait oublier d'un
moment à l'autre ses propres discours , et que d'ailleurs
il est du caractère d'une passion exaltée de trouver
possible tout ce qu'elle souhaite , et impossible tout ce
qu'elle craini , malgré la preuve du contraire ; mais
j'aime beaucoup mieux , pour complaire à M. Schlegel ,
avouer que Phedre manque de logique , ainsi qu'il en
accuse none , lorsqu'elle donne de mauvaises raisons
à Phedre pour flatter sa passion : il aurait été un peu
singulier qu'elle lui en donnât de bonnes. Au reste ,
M. Schlegel prend ce personnage d'Enone sous sa protection
. Lorsque Phèdre dit qu'elle a cherché dans les
flots un supplice trop doux : « Un supplice trop doux !
» s'écrie le critique , trop doux lui-même. Quelle atro-
» cité de parler ainsi d'une personne qui a soigné son
» enfance , et lui a été fidèlement dévouée toute sa vie ! »
Ailleurs sa philosophie libérale s'indigne de cette manière
de courtisan de rejeter les bassesses dont on peut
avoir besoin dans une tragédie , sur les personnages
d'un rang inférieur. Il me semble cependant que le
courtisan Racine a tiré de ce rôle d'OEnone une moralité
assez belle , assez forte contre ceux des courtisans , ses
confrères , qui ont l'infamie de se faire des conseillers
-de crimes ,
Détcstables flatteurs , présent le plus funeste ,
Que puisse faire aux rois la colère céleste.
Il me semble encore qu'il n'est pas juste de faire à
Racine un reproche de ce qu'on ne blâme pas dans
Euripide , qui , de l'aveu de M. Schlegel même , a prêté
des torts bien plus graves à la nourrice. Mais c'est-là
l'esprit constant de sa critique. Son parti était pris
d'avance
DECEMBRE 1807. 561
d'avance d'admirer tout dans Euripide , de tout dépré
cier dans Racine . Quand Racine adoucit un trait , nu
caractère , il l'affaiblit ; quand il lui donne plus de force ,
il l'exagère : il imité sans discernement , il invente sans
vraisemblance ; en un mot , quoi qu'il fasse ou ne fasse
pas , il fait toujours mal . Si ce n'est pas-là une gageure
et une mauvaise plaisanterie , c'est une étrange preuve
de déraison et de faux goût.
Il faut assurément que nous soyons une nation bien
dépourvue de délicatesse , bien étrangère à tout sentiment
de vertu et d'honneur , pour avoir pu supporter
sans horreur la vue d'un personnage tel que la Phedre
de Racine paraît à M. Schlegel. Il faut que ce Boileau
ait été un grand miserable , pour avoir osé vanter la
douleur vertueuse de cette même Phèdre, malgré soi perfide,
incestueuse. Il faut sur-tout que ce grand Arnaud ait
eu une ame bien perverse , bien corrompue , pour s'être
réconcilié avec la tragédie et avec Racine , à la lecture
de son abominable ouvrage. On ne peut pas se faire
une idée de ce que M. Schlegel trouve de bassesse et
d'atrocité dans ce caractère de Phèdre. On lui dit que
son mari est mort : le deuil qu'elle porte pour lui n'est
pas long ; il se renferme dans ce seul mot : Ciel ! Voulant
séduire Hippolyte , elle repousse les espérances que
nourrit celui-ci que son père pourrait vivre encore , dégrade
vis-à-vis de lui sa mémoire glorieuse , et prétend
continuer seulement la tendresse conjugale. Mère dénaturée
, non- seulement elle donne à son fils son frère
pour beau-père , pour tuteur et pour régent ; mais elle
veut investir Hippolyte de la dignité royale. Lorsque
Hippolyte a repoussé avec horreur l'aveu de sa tendresse
, elle dit qu'elle le voit comme un monstre effroyable
à ses yeux. Qu'est-ce qu'il a fait pour mériter
cette haine ? Est-ce sa faute si Thésée vit encore ? Il
est vrai , il y a une possibilité qu'il soit indiscret ; mais
il n'en a donné aucun signe. Elle calomnie indécemment
Hippolyte et Aricie , lorsqu'elle dit d'eux : Dans
le fond des forêts allaient- ils se cacher ? Enfin elle ne
sait pas même mourir de bonne grâce. Sa mort est tardive
sans aucun mérite de courage , sans aucune dignité.
Trois fois elle fait mine de vouloir mourir , et
Nn
562 MERCURE DE FRANCE ,
elle ne se tue qu'à la troisième. Comment se tue- t-elle ?
Avec un poison d'une telle lenteur qu'on n'entend parler
de son effet , qu'à la fin du cinquième acte. Que la
Phèdre d'Euripide s'y prend bien mieux ! Elle s'étrangie.
Qu'elle a bien plus d'honneur et de générosité !
Elle accuse elle -même Hippolyte auprès de son père ,
dans une lettre qu'elle attache à sa main avant de se
pendre , et par-là elle rend la justification d'Hippolyte
impossible , et sa perte inévitable : elle s'ôte à ellemême
la possibilité d'expier son crime par ses remords.
Elle sauve ainsi son honneur et celui de ses enfans ;
elle a le caractère assez énergique pour vouloir les
moyens en voulant le but ; elle n'a point ce repentir qui
est la vertu des ames faibles. Enfin , dans Euripide le
crime est beaucoup plus franc dans ses démarches , et
cela est beaucoup plus beau. Je fais grâce au lecteur
d'une foule d'autres absurdités en mauvais style , que
M. Schlegel a débitées sur les deux rôles de Phèdre
comparés entre eux.
La politesse est une des choses qui révoltent le plus notre
critique. Celle que Racine a mise dans les discours et les
démarches de ses personnages , lui inspire les plus ingé
nieux sarcasmes . «Tout se passe en politesses, dit- il, entre
» ces personnes royales ( Phèdre et Hippolyte ) . » Ailleurs
: « Hippolyte et sa belle-mère, sont sur le pied de
» l'étiquette , et se sont des visites de devoir. » Quant
à lui , il ne se pique pas d'être plus poli que les héros
d'Euripide. Il nous dit nettement que le prodigieux
succès de la Phèdre de Pradon , cette pièce ridiculement
plate , a été trop long - tems soutenu pour avoir été
l'ouvrage d'une cabale , et que l'on ne saurait douter
que ce qui a nui à Racine n'ait été d'avoir encore trop
conservé de la simplicité et de la hardiesse antiques.
D'où il suit que si l'on avait fait dans le même tems une
Phedre plus ridiculement plate encore que celle de
Pradon , elle eût infailliblement obtenu la préférence
sur celle - ci . Voilà un aimable jugement sur le goût de
nos pères , et , cn vérité , leurs fils ne peuvent , sans
renoncer à la succession , se dispenser d'en payer à
M. Schlegel le principal et les intérêts.
>
On pense bien que le personnage d'Hippolyte n'a
DECEMBRE 1307 .
563
pas trouvé grâce à ses yeux. Je passe par dessus le
crime d'amour que tant de zélateurs de l'antiquité lui
ont reproché avant M. Schlegel , pour m'arrêter seulement
à quelques-unes des critiques qui sont particu
lières à ce terrible censeur . C'est à tort qu'Hippolyte ,
en abordant son père , s'appelle le tremblant Hippolyte.
Ces paroles sont de mauvais augure pour sa défense
, et d'ailleurs elles n'ont aucun sens , puisque dans
ce moment il ne pense seulement pas au tort qu'il a
envers son père en aimant Aricie. Je ne sais pas trop
comment on peut être si sûr de ce à quoi un personnage
pense ou ne pense pas. Je n'oserais pas affirmer que
M. Schlegel lui -même ne pensait pas à ce qu'il disait ,
quand il a dit de si belles choses . Hippolyte , après s'être
défendu devant son père du crime odieux qu'on lui
avait imputé , ne devrait point lui avouer son amour
pour Aricie et lui en demander pardon . Autrement
on peut soupçonner que c'est par ce motif, et non par
respect filial , qu'il supporte patiemment toutes les injures
dont il est accablé. De même , quand Thésée le
menace de le faire chasser honteusement , il agit d'une
manière tout à fait humiliante et désavantageuse , en
partant sans repliquer un seul mot , comme s'il avait
peur que cette menace ne fut exécutée . Eh bien ! voilà
de ces choses , par exemple , auxquelles personne n'avait
jamais songé. Que nous sommes heureux d'être éclairés
par M. Schlegel ! Jusqu'ici il nous semblait voir dans
la conduite d'Hippolyte , la noble fermeté , la résignation
douce et courageuse à la fois d'un innocent, qui
renonce à se justifier, parce qu'il ne peut le faire qu'aux
dépens de l'honneur de son père. Nous n'y verrons plus
dorénavant , que de l'artifice , de la bassesse et de la
lâcheté. Si M. Schlegel veut bien faire sur toutes les
tragédies de notre théâtre le même travail qu'il a fait
sur la pièce la plus estimée de notre poëte le plus parfait,
il nous rendra un bien grand service.
<«< Le caractère de Thésée , dit M. Schlegel , est ceini
» de tous que Racine a le plus maltraité. Il a fait du
» premier législateur d'Athènes , un roi vagabond qui
>> court le monde sans que personne sache où il est :
» on le soupçonne même , telle est sa réputation , d'êtrè
NA 2
564 MERCURE DE FRANCE ,
» à la poursuite d'une intrigue amoureuse. » Je dirai
sérieusement , à M. Schlegel , que ces expressions de
vagabond , courir le monde , etc. , enfin que ce ton
de parodie sent prodigieusement la critique de feuilletón
, la plus facile , la plus injuste , et partant la
plus misérable de toutes. Qu'est-ce que ce rapprochement
de premier législateur d'Athènes , et de roi vagabond
? Il s'agit bien de législateur ici : Racine a
représente Théséé , comme le peint la fable , parconrant
la Grèce pour la purger des brigands et des
monstres qui l'infestaient. Vous appellerez cela , si vous
le voulez , vagabonder , courir le monde sans que personne
sache où vous étes ( ce qui est en vérité fort
étonnant ) ; vous croirez avoir caché une bonne raison
sous une bonne plaisanterie , et vous n'aurez fait qu'une
plate turlupinade. Quant aux amours de Thésée , qui
sont aussi un des traits les plus marquans de ce per
sommage mythologique , ils ne peuvent le dégrader
sérieusement qu'aux yeux d'un pédant rigoriste ; du
reste , ils servent à faire éclater le respect filial d'Hippolyte
qui défend à Théramène d'en poursuivre l'his
toire , et ils fournissent à Phèdre un sujet légitime de
reproche contre son époux , ce qui rend un peu moins
odieux le crime dont elle se rend coupable envers lui.
L'absence de Thésée , selon Racine , n'avait pas pour
cause la poursuite d'une intrigue amoureuse, du moins
cette intrigue n'était-elle pas pour son propre compte.
Compagnon d'armes de Pirithous , il le servait à regret
dans le dessein qu'il avait formé de ravir la femme du
tyran de l'Epire; mais le sort irrité les aveuglait tous
deux ; ils échouèrent dans leur entreprise : Pirithoüs
fut livré , par le tyran, à des chevaux qu'il nourrissait
de chair humaine. Thésée , surpris sans défense
et sans armes , fut enfermé dans des cavernes sombres
d'où il ne s'échappa qu'après six mois. Ayant vaincu
son perfide ennemi , il le fit servir lui-même de pâture
à ses chevaux anthropophages . Telle est l'aventure dont
Thésée fait le récit à son fils. « Dans ce récit , dit M.
» Schlegel , il y a encore plus de niaiserie que de jac-
>> tance. » Comment un aventuries ose-t- il usurper le
Lingagé d'un champion de la justice ? Le roi d'Epire
DECEMBRE 1807.
565
a fort bien fait de faire dévorer Pirithois par ses chevaux,
c'est trop de bonté à lui de ne pas leur avoir donné
aussi Thésée à manger : mais ce Thésée qui dit qu'on
l'a surpris sans défense et sans armes , ne savait- il
» pas que dans de pareilles entreprises il faut être sur
» ses gardes ? » Le bruit de la mort de Thésée , ce bruit
répandu et bientôt démenti , qui fait passer Phèdre d'un
espoir coupable à l'excès du désespoir , était regardé
comme une des plus heureuses inventions du poëte ;
c'est qu'on n'avait pas observé l'inconvénient qu'il entraine
, comme dit M. Schlegel : « tout le monde était
» fort aise de cette nouvelle , tout le monde est cons-
» terné par son retour ; il est le trouble-fête universel . »
Voilà de la critique judicieuse , profonde , élégamment
exprimée ! tout cela est sans replique , et il faut , bon
grẻ , malgré , convenir avec M. Schlegel que ,
si on
remarque dans Euripide un peu de vacillation , Racine
manque décidément de tendance générale , et navigue
sans boussole sur la vaste mer des combinaisons tragiques
possibles.
M. Schlegel ne se doute peut-être pas d'une chose ?
c'est qu'il n'a pas compris un mot de la tragédie de
Racine. Rien n'est pourtant plus vrai . Racine n'a point
du tout voulu traiter le même sujet qu'Eripide. Le
poëte grec qui était ennemi juré des femmes et qui a
déshonoré plusieurs de ses pièces par d'indécentes déclamations
contre elles , a fait un Hippolyte. Hippolyte
est le titre et le héros de sa tragédie, Phèdre n'est
qu'un instrument presque passif , dont Vénus se sert
pour se venger de ce jeune prince qui a dédaigné son
culte , ce qui était un grand grief aux yeux de Vénus ,
mais un très-grand mérite aux yeux d'Euripide : aussi
est-ce Hippolyte seul qui dans sa pièce est l'objet de
l'intérêt , de la pitié , des regrets ; il n'a de tort envers
personne , tout le monde en a envers lui , et il meurt
en accablant son père d'un pardon qui le rend supérieur
à tout. Racine qui , à beaucoup près , n'avait pas
la même antipathie qu'Euripide pour les femmes , et
qui d'ailleurs avait affaire à un tout autre siècle ,
voulu faire et a fait une Phèdre. Sa tragédie s'appelait
Phedre et Hippolyte : l'ordre de ces noms indiquait
a
566 MERCURE DE FRANCE ,
déjà suffisamment celui des personnages ; mais le personnage
de Phèdre domine tellement , qu'il a fini par
donner seul son nom à la pièce. Sa passion incestueuse
n'est pas un moyen imaginé par Vénus pour punir
Hippolyte ; c'est l'effet d'une haine éternelle que cette
déesse a jurée à toutes les filles du soleil , et dont toute
la famille de Phèdre a déjà été victime. Le poëte qui
connaissait à fond le coeur humain , a senti que l'affec
tion criminelle produite par cette espèce de fatalité ,
ne serait qu'odieuse et révoltante , si Phèdre ne luttait
contre elle de toutes ses forces , n'y était entraînée par
un enchainement funeste de circonstances inévitables ,
et ne s'en punissait elle-même par un aveu plus pénible
que la mort qu'elle se donne . Delà ce bruit de la mort
de Thésée , cette nécessité de s'adresser , pour l'intérêt
de ses fils , à Hippolyte que jusqu'alors elle a évité et
persécuté ; delà tout l'odieux de l'accusation d'Hippo-
Jyte rejeté sur une misérable esclave qui , pour commettre
ce crime , abuse d'un consentement à peine
exprimé , et qui en est punie par l'exécration de celle
inême qu'elle a voulu servir. Delà enfin cet amour
d'Hippolyte pour Aricie , qui d'abord rendant Phèdre
doublement infortunée et furieuse , ne l'empêche cependant
pas de se résoudre bientôt à faire éclater l'innocence
d'Hippolyte en s'accusant elle-même. Voilà ce
que n'a point senti un allemand qui sachant le grec
et assez peu le français , connaissant peut -être fort
bien l'antiquité et les livres , mais nullement l'esprit des
siècles modernes et le coeur humain , n'a vu dans
la Phedre de Racine qu'une imitation de l'Hippolyte
d'Euripide ; qui ne se doutant pas que l'un avait tout à
fait retourné le sujet traité par l'autre , et n'entendant
rien par conséquent aux suppressions , aux changemens
que le premier a faits , non plus qu'aux choses nouvelles
qu'il a imaginées , a pris le parti beaucoup plus .
court , beaucoup plus simple de les regarder comme
des preuves d'impuissance , de mauvais esprit et de
mauvais goût. Je ne sais pas si les compatriotes de
M. Schlegel adopteront sa manière de voir sur Racine ;
mais je ne connais guère en France que deux hommes
sur l'approbation desquels il puisse compter , M. MerDÉCEMBRE
1807 . 567
eier , selon qui Racine est un froid bel esprit qui a tué
la tragédie française ; et M. Palmézeaux de Cubières ,
qui pour la ressusciter apparemment , a refait sa pièce
de Phedre. Je désire que M. Schlegel se tienne aussi
content qu'honoré de ces deux suffrages. M. AUGer.
VARIÉTÉS .
SPECTACLES . L'Académie impériale de musique a donné
mardi dernier , la première représentation de la Vestale.
Cet opéra a obtenu le succès le plus brillant et le plus
complet. Le sujet est très - attachant ; l'action est simple ,
claire et bien conduite . L'intérêt croît de scène en scène ,
d'acte en acte , jusqu'au dénouement qui a mis le comble
au plaisir des spectateurs. La versification est pure , facile ,
élégante et semée de traits de dialogue dramatiques. L'auteur
est M, Jouy , déjà connu par plusieurs succès sur différens
théâtres .
La musique est riche , harmonieuse , pathétique , parfaitement
adaptée aux situations , et présente partout le caractère
d'un grand talent . Elle est de M. Spontini , élève du
fameux Cimarosa , et l'auteur du joli opéra de Milton . Celuici
, d'une composition plus vaste , mettra le sceau à sa réputation,
ainsi qu'à celle de Me Branchu qui chante et joue
supérieurement le beau rôle de la Vestale..Nous reviendrons
sur cet ouvrage , l'un des plus marquans de la scène lyrique,
et qui , de même que le Triomphe de Trajan , a le mérite
d'être fort bien écrit et doit , comme cet opéra , contribuer
à assurer pendant long - tems la prospérité de ce
théâtre.
S. M. l'Impératrice a honoré cette représentation de sa
présence . Les acclamations les plus vives , et des applaudissemens
réitérés ont éclaté à sa vue , et lui ont témoigné les
sentimens qu'elle inspire.
THEATRE FRANÇAIS . On a remis au théâtre la tragédie
des Vénitiens , de M. Arnault , très-avantageusement connu
par le succès mérité de Marius à Minturnes. La tragédie
des Vénitiens a eu beaucoup de représentations dans sa nouveauté
, et en était bien digne . Sa reprise nous donne l'occasion
de revenir sur un ouvrage , l'un des plus marquans
du théâtre moderne , et dont les vrais connaisseurs ont toujours
apprécié les beautés supérieures .
568 MERCURE DE FRANCE ,
Montcassin , jeune français , qui a obtenu du service à
Venise , et qui a fait prospérer au dehors les armes de cette
république , tandis qu'elle triomphait au dedans de la fameuse
conjuration de Bedmar , est inscrit , par décret du
grand conseil , sur le livre d'or . Ce conseil arrete aussi que
tout noble vénitien qui sera convaincu d'avoir eu commerce
avec un ministre étranger , sera puni de mort , et charge
les trois inquisiteurs d'Etat , Loredan , Contarini et Capello ,
de l'exécution de cette loi terrible . Montcassin applaudit à
ce décret. Ce jeune homme aime en secret Blanche , fille
de Contarini , et en est aimé . Capello , collègue de Conțarini
, mais que ce dernier déteste , parce que ce vénitien a
hérité d'une fortune considérable dont la famille de Contarini
prétend avoir été dépouillée , lui propose d'épouser
Blanche dont il est amoureux , et de confondre ainsi leurs
intérêts et leurs prétentions. Au second acte , Contarini
déclare à Blanche qu'il va l'unir avec le héros que le suffrage
unanime de ses concitoyens semble avoir désigné pour
une si noble alliance . Blanche , qui croit que c'est de Montcassin
que parle son père , promet d'obéir , et s'étonne
seulement que son futur époux ne soit pas présent à cet
entretien . Contarini la quitte pour aller au conseil. Montcassin
vient trouver Blanche qui lui révèle son bonheur
prétendu ; mais au moment même où ces deux amans s'enivrent
d'espérance , Capello , qui brûle de voir réaliser un
hymen , l'objet de tous ses desirs , accourt pour demander
l'aveu de Blanche . Son trouble , l'agitation de Montcassin ,
donnent quelques soupçons vagues à Capello que Blanche
congédie , en lui disant que Contarini lui fera savoir sa
réponse. Les deux amans restent confondus . Montcassin se
croit trahi par Blanche : mais elle le désabuse de cette
erreur , et tous les deux se flattent de fléchir Contarini. Au
' troisième acte , le père de Blanche lui apprend que c'est
Capello qu'elle doit épouser , et que ce gendre futur veut
hâter le moment où il doit recevor sa foi . Blanche alors
lui avoue son amour pour Montcassin , et le conjure de ne
pas lui donner d'autre époux que celui quia choisi son coeur ,
Montcassin parait , et Contarini ordonne à sa fille de se
retirer. Il reproche à Montcassin d'avoir séduit Blanche
lui déclare qu'il n'obtiendra jamais sa main , exige qu'il lui
jure de ne jamais entrer dans son palais que sa fille ne l'ait
quitté pour aller habiter celui de son époux , et , sur son
refus
, lui ordonne de sortir . Montcassin s'en va furieux , et
prêt à tout entreprendre . Capello vient demander à Conta
DECEMBRE 1807. 569
·
rini la réponse de Blanche . Contarini l'assure qu'il sera son
époux. Capello lui fait part , mais avec ménagement , du
soupcon qu'il a que Montcassin est son rival , et pour écarter
cet obstacle , Contarini décide que Blanche et Capello seront
unis cette nuit même dans la chapelle du palais . Le quatrième
acte se passe dans cette chapelle . L'autel est à droite ,
la porte d'entrée à gauche , et la porte du fond laisse entrevoir
une salle dont les fenêtres donnent sur le palais de
l'ambassadeur d'Espagne . Blanche montre à Constance , Sa
nourrice , et qui l'aime d'une tendresse de mère , un billet
de Montcassin qui lui demande , à l'instant même , un entretien
secret . Elle en conclut qu'il n'a pas pu fléchir Contarini
. Elle prie Constance d'introduire son amant dans cette
chapelle qui , jusqu'au jour , du moins , est un asyle où
personne ne peut le découvrir. Constance lui objecte que
si , par un hasard malheureux , Montcassin était surpris , il
n'aurait d'autre issue que par le palais de Bedmar , et lui
rappelle la loi terrible que le conseil a décrétée le matin :
cependant elle se laisse vaincre par Blanche , et sort pour
introduire Montcassin . Il entre annonce à Blanche qu'il
n'a pu rien obtenir de Contarini , et que la fuite est la seule
ressource qui leur reste . Blanche , malgré son amour , refuse
de suivre Montcassin , et ajoute qu'il est peut-être encore
possible de fléchir son père . Mais Constance leur annonce
que Contarini marche sur ses pas , et Montcassin n'a que le
tems de se sauver par le palais de Bedmar. Contarini déclare
à Blanche qu'il faut que sans délais elle unisse son sort à
celui de Capello , et la menace de sa malédiction si elle
n'obéit pas . Capello paraît avec le prêtre et les témoins . Au
moment où Blanche éperdue est prête à s'engager par le
oui fatal , elle s'évanouit , et Pisani , greffier du conseil
entré , et apprend à Contarini et à Capello , que Montcassin
vient d'être saisi , lorsqu'il franchissait les murs du palais
de Bedmar , que le tribunal est assemblé , et qu'on les
attend pour prononcer la sentence . Ils sortent : Blanche
qui a repris ses sens , est instruite par Constance du malheur
de son amant , et prend le parti d'aller tout révéler au tribunal
qui doit juger Montcassin , et dont elle ignore que
Contarini et Capello sont membres . Au cinquième acte ,
Pisani apprend à Montcassin ( car il a été trompé à cet égard
par les apparences ) que Blanche a épousé Capello dans la
nuit , et qu'il a été lui-même , par hasard , témoin de cette
union. C'en est fait , dit Montcassin dans son morne désespoir
, mon arrêt est porté. Pisani l'emmène dans une salle
"
5,0
MERCURE DE FRANCE,
voisine de celle du conseil . Contarini entre avec Capello ,
qui lui fait un reproche de lui avoir révélé l'amour dont
Montcassin brûle pour Blanche , et le prie sur - tout de ne
pas lui dire si ce traître est aimé , puisque la loi le force de
prononcer sur son sort . Ce mouvement est noble , et il n'est
pas inutile de dire qu'au premier acte , Capello , par une
indulgence qui fait honneur à son caractère , avait voté
contre la loi qui punit de mort toute relation avec un ministre
étranger. Enfin les trois inquisiteurs , Contarini ,
Loredan et Capello , siégent au tribunal. Donato , huissier
du conseil , introduit Montcassin , qui , persuadé que Blanche
est l'épouse de Capello , et malgré son désespoir ne voulant
point la compromettre par un indiscret aveu , se déclare
coupable d'avoir enfreint la loi , et cache le seul motif qui
aurait pu faire excuser sa sortie du palais de Bedmar . Ilse
retire pour attendre son arrêt . Contarini et Lorédan veulent
le condamner : mais Capello s'oppose à cet avis de tout son
pouvoir , et il ne cède que parce que Contarini lui objecte
que son indulgence n'est pas désintéressée , et qu'il n'hésite
à condamner Montcassin que parce qu'il craint d'obéir à la
jalousie lus qu'à l'équité. Enfin Capello demande à Pisani ,
qui rentre , si l'accusé a rompu le silence et s'il ne se défend
pas. Pisani répond que Montcassin ne laisse échapper que
ces mots : la loi règle mon sort . Alors Capello , après avoir
encore hésité , signe , en tremblant , la sentence. Contarini
, qui le stit des yeux , aussitôt que celui-ci a signé , dit
bas à Pisani , la loi l'ordonne , allez , que l'arrêt s'accomplisse,
Contarini et Lorédan , ne signent qu'après que Pisani
est sorti.
On annonce qu'un témoin vient déposer sur l'accusé
son crime , et ses complices. Ce témoin est Blanche , qui
entre voilée , et reste confondue , en voyant que son père
et Capello sont inquisiteurs d'Etat . Alors elle révèle aux
juges que le forfait que l'on impute à Montcassin n'est que
le crime de l'amour , et qu'elle est sa complice . Malgré
son éloquente réclamation , Lorédan et Contarini ne veulent
pas révoquer la sentence : mais Capello s'oppose à son
exécution . Au moment même le voile du fond se lève , et
Blanche aperçoit Montcassin étranglé , et dont l'ordre secret
de Contarini avait hâté le supplice . Elle se précipite et
expire sur le corps de son amant .
Telle est l'analyse de cette tragédic . Il est difficile de ne
pas y reconnaitre un plan sage , une marche régulière ,
des caractères contrastans et bien prononcés , et un intérêt
2
DECEMBRE 1807 . 571
qui , s'il n'est pas très - pressant dans les premiers actes ,
/ croît et devient très-vif dans les derniers . On y remarque
plusieurs scènes frappantes , entr'autres , celle où Montcassin
défend les droits de l'amour en présence d'un père
irrité , et sur-tout celle où il subit son interrogatoire devant
le tribunal des inquisiteurs d'Etat . Mais de belles scènes ,
de beaux actes même ne suffisent pas , en France. , pour
consacrer une pièce de théâtre , si le style ne l'embellit de
sa magie. Il suffit de citer M. Arnault , pour prouver qu'il
a ce mérite , si rare dans tous les tems , sur-tout aujourd'hui.
Nous allons transcrire cette scène de l'interrogatoire dans
laquelle la science du dialogue est jointe à l'élégance et à
la vigueur de la versification .
LOREDAN.
Votre nom ?
MONTCASSIN .
Montcassin .
LOREDAN .
Votre rang ?
Votre pays?
MONTCASSIN.
LOREDAN.
La France .
MONTCASSIN.
Aujourd'hui noble vénitien.
LOREDAN.
Une loi , redoutable à tout patricien ,
Avec les envoyés des puissances diverses
Sous peine de la vie , interdit tous commerces ?
Vous la connaissiez !
MONTCASSIN .
Oui.
LOREDAN.
Cependant cette nuit ,
Au palais d'un ministre en secret introduit ,
Vous l'avez transgressée ?
MONTCASSIN .
' Il est vrai.
CAPELLO.
Peut alléger ce crime ?
Quelle excuse
572
MERCURE DE FRANCE ,
MONTCASSIN
Aucune.
CAPELLO.
Ou je m'abuse ,
Ou vous n'agissiez pas sans un grand intérêt ?
*
Le crime est évident .
MONTCASSIN.
CAPELLO
La cause ?
MONTCASSIN .
Est mon secret.
CAPELLO.
Songez qu'un seul oubli , dans cette circonstance
Peut en sévérité changer notre indulgence .
Je le sais.
MONTCASSIN.
"
CAPELLO ( lui montrant le procès-verbal).
Aux aveux que cet écrit contient ,
Que supprimez-vous donc ? ou qu'ajoutez-vous ? ·
MONTCASSIN.
CAPELLO.
Rien.
Songez qu'à ces aveux il vous faudra souscrire .
Jesuis prêt.
MONTCASSIN.
Ce dialogue , comme on voit , est d'une beauté remarquable
; il n'y a là nul ornement étranger ; tout est précis
et vrai : nous pourrions transcrire plusieurs tirades brillantes
; mais il est assez reconnu que M. Arnault sait faire
des vers. Un des actes de la tragédie des Vénitiens , qui ,
dans sa nouveauté , contribua le plus à son succès , est le
dernier ; et sans doute il est d'un très-grand effet et en produit
toujours. On a droit de s'étonner que , dernièrement à
cet acte terrible , une voix se soit fait entendre , et ait crié :
à Londres ,à Londres . Quoiqu'un journal ait répété cet anathème
, qui cependant n'a été que le cri d'un seul homme ,
nous ne voyons point quel rapport il y a entre le théâtre de
Londres et la tragédie des Vénitiens . Šerait-ce la catastrophe
sanglante qui la termine ? notre théâtre en présente plus d'un
exemple même chez nos grands maîtres ; et certes , des perDÉCEMBRE
1807 . 575
1
sonnages qui viennent mourir sur la scène , tout couverts de
sang , et dans les convulsions de l'agonie , offrent bien un
spectacle aussi horrible que le dernier acte de la pièce de
M. Arnault. Veut-on réduire notre scène à une pusillanimité
telle que l'on y redoute le moindre effet tragique ,
sous prétexte de barbarie ? Les Grecs , aussi bons juges que
nous , ont bien souffert que dans la tragédie d'Edipe Roi ,
Sophocle ait fait paraître sur la scène Edipe qui vient
'de se priver lui-même de la lumière , et dont les yeux sont
encore sanglans. Cette rigueur , qu'on affecte pour l'intérêt
de l'art , ne tiendrait-elle pas au système de ne rien trouver
bon , en fait d'ouvrages d'esprit , de ce qui a été composé
dans les dernières années du dix-huitième siècle , et de
confondre les époques avec les talens ? Quoi qu'il en soit ,
la tragédie des Vénitiens sera toujours regardée comme
une pièce excessivement distinguée , et son auteur comme,
un poëte dont s'honore la scène française . A. M.
N. B. L'article signé F. , inséré dans l'avant- dernier Numéro , n'est
point du Rédacteur qui se servait de cette initiale dans la Revue.
NOUVELLES POLITIQUES .
( EXTÉRIEUR. )
RUSSIE.-Pétersbourg , le 12 Novembre. - S. M. l'Empereur
de Russie , a envoyé l'ordre à - Cronstad , Riga et
autres ports , de mettre embargo sur tous les vaisseaux
anglais , et sur toute propriété anglaise. Tous les magasins
appartenans aux sujets de la Grande - Bretagne ont
été déjà mis sous le scellé à Saint-Pétersbourg.
-
Lord Gower a eu ses passeports : il n'est pas cependant
encore parti pour cause de maladie . M. Alopeus ,
ministre de Russie en Angleterre , a reçu l'ordre de son
rappel.
M. Le baron de SAXE.- ·Dresde , le 20 Novembre:
Gutschimdt , conseiller.intime des finances , est parti pour
aller organiser les pays de Corbus et de Peis , anciennes
provinces de la Prusse , acquises par le traité de Tilsitt ,
et dont on a pris possession le 13 août dernier. Cette
province sera incorporée dans la Basse-Lusace,
574
MERCURE DE FRANCE ,
S. M. vient de nommer une commission chargée de
répartir , sur toutes les provinces de la Saxe , les taxes
de la dernière guerre leur montant vient d'être remboursé
, par S. M., à M. Freig , banquier , qui en avait
fait les avances.
:
―
HOLLANDE. Utrecht , le 30 Novembre. Le Ministre
de l'intérieur a lu , dans une des séances du Corps législatif
, un discours de S. M. , dans lequel elle passe en
revue les différentes améliorations faites dans l'administration
et la police intérieure du royaume ; les acquisitions
et les échanges faits à l'extérieur , depuis la derniere
session du Corps législatif. Il en résulte , que les administrations
départementales ont été installées ; que la discussion
du Code criminel est tellement avancée , qu'elle
est sur le point d'etre terminée ; que le Code Napoléon
est presqu'en totalité arrangé pour les moeurs et les coutumes
de la Hollande ; qu'enfin par le traité 'de Tilsitt ,
la Hollande a acquis le pays de Jener , et que , par un
traité conclu avec l'Empereur des français , le Roi de Hollande
a échangé la ville de Flessingue pour le pays d'Oost-
Frise..
2
ANGLETERRE . Londres , le 14 Novembre." S. M. Britannique
, considérant que le Gouvernement français a
déclaré les îles anglaises en état de blocus , et que par
suite de cette mesure , tout commerce avec l'Angleterre
et le Continent est prohibé , et toute marchandise anglaise
regardée comme de bonne prise a rendu trois décrets
de l'avis de son conseil privé , dont voici la substance :
le premier déclare que tout commerce , dont les articles
proviennent du sol ou des manufactures des pays d'où les
vaisseaux de S. M. sont exclus , sera regardé comme illégal ;
tout navire quelconque sortant de ces pays ou devant s'y
rendre , seront capturés légitimement par le second decret
, l'importation en Angleterre , des denrées ou marchandises
des pays neutres ou ennemis
qu'elle soit faite par des vaiss aux
à S. M. , ou
à ses allies enfin dans le troisième décret , S. M. ordonne
que toute vente de navires ayant appartenu aux ennemis ,
faite à des puissances neutres , sera regardée comme illégale .
appartPermise
, pourvu
Le général Whiteloke , commandant l' . xpédition de
Buenos-Ayres , a été mis en arrestation aussitôt qu'il a eu
débarqué à Portsmouth ; il sera incessamment traduit devant
une cour martiale.
te
DECEMBRE 1807. 575
-LE Danemarck n'ayant pas voulu recevoir les envoyés
anglais , et s'étant prononcé pour la guerre , les ministres
ont décidé que la flotte et les munitions danoises sont regardées
comme de bonne prise.
- ON a reçu la nouvelle qu'une escadre russe était entrée
le 11 novembre , dans le Tage . On ignorait si c'était
par suite d'arrangemens faits entre la France et la Russie
Il y a trois escadres en mer , .dont la destination avait
été jusqu'à présent inconnue . On croit aujourd'hui savoir
que sir Samuel Hood se dirige sur l'île de Madère ; que le
but de l'amiral Keat est de prendre à bord de son vaisseau-
amiral, la famille royale de Portugal , et que Sir Sidney
Smith prend la route de la Sicile . Sir Home Popham va
prendre un commandement dans l'expédition nouvelle qui
se prépare à Portsmouth .
---
ESPAGNE . Madrid, le 26 Novembre .- S . M. Catholique,
pour récompenser les preuves extraordinaires du dévouement
de la colonie de Buenos-Ayres , ainsi que les services
qu'ont rendus San-Iago Liniers et plusieurs autres officiers ,
a déclaré que désormais la ville de Buenos-Ayres aura le
titre d'excellence , et ses magistrats celui de seigneurie ; que
Liniers aurait la patente de maréchal- de -camp et les fonc
tions de vice-roi , et que tous les officiers obtiendraient un
grade supérieur .
Le maréchal PORTUGAL . Lisbonne , 30 Novembre.
Junot est entré le 30 Novembre à Lisbonne , à la tête de
l'armée francaise . Il a été très-bien accueilli par les habitans.
Son Excellence a fait aussitôt une proclamation dans
laquelle il annonce qu'il est venu pour protéger la nation
Portugaise , l'affranchir de l'influence de l'Angleterre .
Le prince régent de Portugal , lorsqu'il a appris l'arrivée
des troupes françaises à Abrantes , s'est décidé à sé re
tirer au Brésil . Il s'est en conséquence embarqué le 29
Novembre , suivi des familles les plus considérables du Portugal
, et emmenant avec lui ses trésors et huit vaisseaux de
ligne.
ROYAUME D'ITALIE. Sa M. l'Empereur et Roi , est partie
de Venise le 7 de ce mois , au grand regret de tous les Vénitiens
. Elle est arrivée le 8 à Trevise . S. M. devait partir
le lendemain de bonne-heure pour aller coucher à Palmas
Nuova.
546 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1807.
ANNONCES.
Bienfaits de la Religion chrétienne , ou Histoire des effets de la
religion sur le genre humain , chez les peuples anciens et modernes ,
barbares et civilisés ; ouvrage traduit de l'anglais d'Edouard Ryan ,
vicaire de Doughmore , sur la deuxième édition publiée à Dublin en 1802,
et suivi de l'Eloge historique de Marie - Gaëtane Agnesi , demoiselle célèbre
par ses grands talens dans les mathématiques , par sa piété et sa
bienfaisance . Deux vol . in-8° de 456-444 pages . Prix , 10 fr . 50 cent. ,
et 13 fr . 50 cent . frane de port. A Paris , chez Garnery , libraïre , rue
de Seine , nº 6.
1
Euvres complètes de Champfort, l'un des quarante de l'Académie
française . Seconde édition , revue , corrigée , précédée d'une Notice
sur sa vie , et augmentée de son discours sur l'influence du génie des
grands écrivains sur l'esprit de leur siècle , etc. , etc. Deux gros
volumes in-8 ° . Prix , 9 fr . , et 12 fr . franc de port. Chez Colnet , quar
Voltaire , au coin de la rue du Bac ; Faîn , imprimeur , rue Sainte-
Hyacinthe , nº 25 ; Arthus-Bertrand , rue Hautefeuille , nº 23.
Manuel des Arbitres , ou Traité complet de l'Arbitrage , tant en
matière de commerce qu'en matière civile ; contenant les principes , leš
lois nouvelles , et toutes les formules qui concernent cette partie . Ou
vrage utile à toutes les personnes attachées à l'ordre judiciaire ; aux
négocians , aux propriétaires et autres ; par P. B. Boucher , auteur des
Institutions commerciales , du Parfait Econome de la ville et de la
campagne ; de divers ouvrages sur le commerce et la marine ; membre
de plusieurs Sociétés savantes , et professeur de droit commercial et
maritime à l'Académie de Législation . Avec cette épigraphe :
« Que les premiers juges soient ceux que le demandeur et le
» défendeur auront choisis , à qui le nom d'arbitre convient
» mieux que celui de juge ; que le plus sacré de tous les
» tribunaux soit celui que les parties se seront créé elles-
» mêmes, et qu'elles auront élu d'un commun consentement .>>
Platon.
Un fort volume in- 8º de 650 pages ( 1807. ) Prix , 7 fr . et 9 fr. franc de
port. Chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 , acquéreur
du fonds de M. Buisson , et de celui de Me Desaint .
•
La Henriade , poëme , avec les notes et variantes , suivi de l'essai
sur la poësie épique , par Voltaire , et ornée de douze belles figures en
taille-douce , imprimée sur beau papier fin . Prix , 3 fr . et 4 fr. franc de`
port.
Le même ouvrage , avec les notes corrigées , à l'usage des écoles et
pensions , orné de 12 vignettes et d'un frontispice gravés en taille -douce.
Prix , 2 fr. , et 2 fr. 50 c. franç de port. Chez Leprieur , libraire , rue des
Noyers , nº 45.
( N° CCCXXXVI. )
DEP
( SAMEDI 26 DÉCEMBRE 1807. )
MERCURE
DE FRANCE.
POESIE.
"
よみ
SATIRE
CONTRE LES GRANDS REPAS ( 1 )
VOIS-TU bien le péril , ô Muse , où tu m'engages ?
J'ai joué ; tu promets de retirer mes gages.
On veut de moi des vers , et des vers médisans
Genre affreux , que j'ai fui passé mes jeunes ans ;
Mais Cloris me l'ordonne . O Muse ! viens me dire
A qui je lancerai les traits de ma satire .
Sur deux mauvais repas , Horace et Despréaux
Ont daigné tour à tour exercer leurs pinceaux.
102
uc ,
Leurs tableaux sont charmans ; mais en louant leur stile ,
On a blâmé le choix d'un sujet, trop futile.
Pourquoi donc ? La matière a de grands protecteurs .
Quel écrit parmi nous a le plus de lecteurs ?
L'Almanach des Gourmands ; sa vogue est générale...com
Le public, en ce point , prouve mieux sa morale
Qu'en se plaisant à voir des journaux virulens
Insulter au mérite et honnir les talens .
Le succès des gourmands est beaucoup plus dans l'ordre,;
Car il vaut mieux nourrir les gens que de les mordre ,
་ ་
"
(1) L'auteur avait donné un gage dans un jeu de société. Une Dame
lui ordonna de faire une satire pour ravoir son gage-touché . C'est ce qui a
fait naître cette plaisanterie .
Oo
578 MERCURE DE FRANCE ,
Et les moyens savans d'ordonner un repas
Ne déplaisent qu'à ceux qui ne digèrent pas.
Vive Messer Gaster ! il est incontestable
Que l'homme tous les jours devant se mettre à table ,
De ce qu'il aime à faire aime à s'entretenir :
L'ame du plus grand homme à son corps doit tenir.
Le vieil Homère , après ses batailles sanglantes ,
Rôtit pour ses héros des pièces succulentes ,
Et le sel qui pétille augmentant leur saveur
Devient du Dieu des mers la première faveur .
En lisant ce's beaux vers l'eau vous vient à la bouche ,
Le chantre grec en or change tout ce qu'il touche ;
Mais si notre langage est moins harmonieux ,
Consolons -nous , je crois que nos mets valent mieux .
Aussi nous avons vu notre étonnant Voltaire
Vanter d'un cuisinier le divin caractère .
Nous avons vu depuis son héros de Berlin ,
Ce Salomon du Nord à gourmandise enclin ,
Pour son maître - d'hôtel composer une Epître .
Montaigne a sur la gueule un sublime Chapitre ;
Jean -Jacque était gourmand , il s'en est confessé ;
Que dis-je ? Nivernois , homme aimable et sensé ,
De l'esprit de la table a dicté l'heureux code ( 2) .
Puisque l'art de manger est si fort à la mode ,
Muse , je veux combattre un des plus grands abus
Qui souillent dans Paris l'empire de Comus .
7
Dieu jouffu des festins , des bals et des orgies !
A qui , sur des autels parés de cent bougies ,
Sont offerts tous les jours , entiers ou par morceaux
Les habitans des airs , de la terre et des eaux ;
Pour qui la Côte - d'Or , la Marné et la Gironde
Tirent de leurs cailloux les meilleurs vins du monde !
Comus , prête à mes vers ton brillant coloris !!!
J'annonce ton vrai culté aux gourmands 'de París .
de pompe,
Ce 'culte leur est cher , mais leur zèle les trompe ,
Peut -être à tes grands jours mettent-ils trop
Et tu voudrais , au lieu de ces solennités ,
Des tributs moins coûteux , plus souvent répétés .
De nos Amphitrions quelle est donc la manie ,
De ne pouvoir diner qu'en grosse compagnie ?
་ ་ +
( 2) Dans les Lettres de M. de Nivernois , sur l'usage de l'esprit , il Ț
a un paragraphe curieux sur l'esprit de la table.
DECEMBRE 1807 . 579
1
1
Pour le moindre banquet , il faut tous leurs trésors ,
Et leurs thés du matin sont des repas de corps .
Celui qui vous invite à pareille cohue
Devrait traiter plutôt les passans dans la rue.
Dans le sallon étroit vous ne pouvez bouger ;
Une halle , en revanche , est la salle à manger.
Dans ce grand réfectoire entassés côte à côte ,
Cent hommes , qui pourront se croire à table d'hôte ,
Doivent , à jour nommé , dîner chez Lucullus .
Parmi tant d'appelés , il est bien peu d'élus .
Une carte bannale à chacun d'eux s'adresse ;
Le nom remplit le blanc qu'a ménagé la presse ;
Ce nom presque toujours se trouve estropié:
On peut se croire ainsi lestement convié.
Chacun , sans trop vouloir presser le formulaire ,
De son quartier , se rend au billet circulaire ;
On ne se presse pas . Pour peu qu'on ait d'esprit ,
On n'arrive qu'une heure après l'instant prescrit .
Il faut une heure encor pour rassembler la foule .
L'Amphitrion paraît. Une autre heure s'écoule .
Enfin , la cloche sonne et Monsieur est servi.
A table , sur ses pas , on s'empile à l'envi.
Le dîner à coup sûr est fait par un artiste ;
Le service est pompeux ; mais l'attente en est triste.
Pour avoir du potage il faut un porte - voix ;
Avant de l'obtenir , on dînerait deux fois .
Ce n'est pas le moment de causer ; au contraire
On mange pour manger ; on boit pour se distraire :
Eh ! que pourrait - on dire à cinquante assistans ?
On a bientôt usé la pluie et le beau tems.
Les voisins ébahis de ne se pas connaître ,
Ne pouvant se parler , de loin lorgnent le maître
Qui les lorgne à son tour et cherche dans leurs traits
Leur nom , qui ne lui vient que le moment d'après.
De la table , les bouts sont à perte de vue ;
Vous ne distinguez pas celui qui vous salue .
Dans ce chaos bruyant vous n'êtes point admis ,
Confiant abandon des intimes amis ,
Joyeux contes , chansons , sornettes amusantes !
Les heures du festin sont longues et pesantes ;
Tout est pour l'estomac ; mais l'esprit reste à sec .
Le gibier , les pâtés , les glaces , le vin grec ,
Autour d'un long plateau froidement se succèdent ;
Quelques propos plus froids au dessert vous excèdent .
09 2
580 MERCURE DE FRANCE ,
Que faire ? il faut manger sans interruption ,
Au risque d'attraper une indigestion .
Quelquefois , on commande une gaîté factice ;
On porte des santés , comme on fait l'exercice.
Enfin , le café pris , chacun , sans dire adieu ,
S'éclipse en tapinois comme d'un mauvais lieu.
Horace , comme moi , s'il avait vu la chose ,
La peindrait beaucoup mieux que je ne puis , ou n'ose.
Quoiqu'un pareil repas soit un mauvais régal ,
De qui me l'a donné je ne dis point de mal ;
Je hais l'ingratitude et ce qui lui ressemble ;
Mais parmi tant de gens que ce banquet rassemble ,
D'un autre sentiment combien sont dominés ,
Et de l'Amphitrion se moquent à son nez !
Oh ! si comme Picard , je savais sur la scène
Divertir à ses frais la bonne espèce humaine ,
De la petite ville oubliant les portraits ,
Je voudrais de Paris dessiner les grands traits .
De ces festins confus l'image bien frappée
M'offrirait quelque scène à Molière échappée
Et je ferais peut- être abolir par mes vers
Les ennuyeux diners de cinquante couverts .
A
«< Eh ! quoi , vous flattez -vous de réformer le monde
Me dit , à ce propos , un de ceux que je fronde ?
Des projets de réforme.on est bien revenu .
Des tables autrefois on fixait le menu.
Nos rois , mal conseillés par l'esprit de ménage ,
A chacun , malgré soi , prescrivait d'être sage .
Nul ne pouvait risquer son patrimoine au jeu ,
Ni fondre sa fortune en un seul pot-au -féu.
Nous sommes , en ce point , plus sensés que nos pères ,
Et n'avons , grâce au ciel , plus de lois somptuaires ;
On peut se ruiner , comme on veut : c'est bien fait.
De cette liberté chacun est satisfait ;
Il faut du luxe enfin , c'est l'ame du commerce .
On jouit , l'or cireule , et le talent s'exerce .
Blâmez-vous l'appareil qu'on est forcé d'avoir ?
Un ennui d'étiquette est souvent un devoir.
Qui veut représenter , à bâiller doit s'attendre ;
Mais à changer l'usage on ne saurait prétendre.
Ma table est par état ouverte à tout venant ;
On le sait , je ne puis reculer maintenant ,
Et d'après vos avis renversant ma marmite ,
DECEMBRE 1807 . 58T
Dans mon hôtel désert vivre comme un hermite .
Vouliez-vous à ce but m'amener par degrés ? »
Non , non. Je ne suis pas pour les partis outrés ;
Je ne veux point de vous faire un anachorète :
Mais si vous m'écoutiez , votre table discrète
Assortirait d'amis un choix plus limité.
L'on ne s'amuse bien qu'en petit comité.
Il est un charme heureux dont l'aimable avantage
De la fleur de l'esprit fait jouir à tout âge ;
La conversation est ce charme divin ,
L'agrément de la vie et l'ame d'un festin .
Dans cet enchantement qui fait couler les heures ,
Les vins sont plus exquis , les sauces sont meilleures ,
Au dîner de Scarron quelque plat manquait - il ?
Sa femme y suppléait par son esprit subtil .
D'une histoire de plus , les images naïves
Au défaut d'une entrée égayaient les convives .
Entre tous les plaisirs , le plaisir de causer
Est un fonds que jamais on ne peut épuiser ;
C'est le triomphe heureux de la gaîté française ;
Á table , elle s'épanche et s'explique à son aise
Mais un peu de mystère embellit ses appas ;
La foule et le grand jour ne lui conviennent pas .
Des antiques gourmands consultez les archives !
Sardanapale admit tout au plus cinq convives .
La table eut chez les Grecs un rite et des censeurs ;
On n'y passait jamais le nombre des neuf Soeurs .
Aux neuf Muses , d'accord , ajoutez les trois Grâces ,
Mais n'allez pas plus loin ; prévenez les disgrâces .
Que la confusion toujours traîne après soi .
L'Amphitrion chez lui pour un moment est Roi ;
Sa table est un Etat qu'il doit mener sans faste ,
Il gouverne avec peine un Empire trop vaste ;
Dans un espace moindre , il règne par l'amour :
On fait mieux les honneurs d'une petite cour.
Cependant , de nos jours , uu Prince respectable
Fait adorer l'accueil qu'on reçoit à sa table ;
Son génie et son rang l'un pour l'autre sont faits
Ses convivés nombreux s'en vont tous satisfaits ;
Mais qui peut approcher de ce brillant modèle ?
L'espoir de l'imiter est un guide infidèle ;
;
Et sans trancher du prince , un bourgeois , dans son coin ,
A traiter quelqu'ami doit mettre tout son soin .
582
MERCURE DE FRANCE
}
Quand chacun se connaît , se convient , s'apprécie ,
A l'appétit pour lors l'enjouement s'associe ;
On peut boire à sa soif , parler à coeur ouvert
Jaser à l'entremets et chanter au dessert.
De la société la chaîne est resserrée ;
L'agrément du dîner prolonge la soirée ;
On se quitte à regret en se serrant la main ;
Ce beau jour est suivi d'un pareil lendemain .
On peut recommencer ainsi toute l'année ,
Avec une fortune heureusement bornée.
2
Dans vos diners en masse on bâille à plus grands frais.
Vous voyez ! le plaisir exige moins d'apprêts .
« Le plaisir ! voilà donc ce que veut votre Muse !
Mais je ne donne point dans l'erreur qui l'abuse .
La révolution dont nous fûmes frappés ,
Commença justement par les petits soupers .
Dans ce plan ridicule où votre poësie
Confond mon opulence avec la bourgeoisie ,
Vous m'offrez un bonheur que je trouve assez plat .
J'aime à briller ; je veux du bruit et de l'éclat .
Pourquoi donc voulez- vous , malheureux moraliste ,
De mes dîners fameux rogner ainsi la liste ?
On les goûte à la ville ; on les cite à la cour.
J'ai force amis eh bien ! je les traite en un jour .
Les autres jours , ailleurs , on me rend la pareille ;
Dans nos cercles brillans tout se passe à merveille.
Recevoir tout Paris est un excellent ton :
Qui tient un grand état , rit du qu'en dira- t -on :
Vos vers n'y feront rien . Cependant , pour vous plaire ,
J'en prendrai chez Didot un superbe exemplaire ;
L'ouvrage aura son prix. Je lui garde un accueil
Qui ne doit pas pourtant trop enfler votre orgueil.
Je veux ,
un beau matin , voir vos rimes follettes
Au fourneau de Cadet griller mes côtelettes ;
Du reste à la cuisine on tirera parti
Pour entourer du moins le manche d'un rôti:
Telle est des vers méchans la juste destinée . »
O Muse ! à quel bûcher te voilà condamnée ?
J'avais su le prévoir . Il faut laisser aller
Le monde comme il va sans vouloir s'en mêler.
C'est à fâcher les gens que la satire est bonne ,
Et le meilleur sermon ne convertit personne.
Mais Cloris l'ordonnait ; et c'est à grand marché
DECEMBRE 1807 . 583
Obtenir le rachat de mon gage touché.
Ma résignation devrait bien , quand j'y pense ,
M'obtenir de Cloris une autre récompense !
Elle hait comme moi les dîners trop nombreux ;
Qu'elle m'admette aux siens ! je serai trop heureux .
Quelques amis des arts et de la bonne chère
Chez elle de Comus trouvent le sanctuaire :
Allons , j'aime toujours la musique et les vers ,
Et je suis digne encor de ses charmans concerts .
Portons-y des couplets ; mais pour les faire entendre ,
Empruntons de Cloris la voix flexible et tendre .
Nous pourrons couronner de fleurs et de lauriers
L'image du Héros qui conduit nos guerriers .
Français ! nous lui devons nos loisirs et nos fêtes :
Il règne sur nos coeurs , il a sauvé nos têtes ,
Et dans ce calme heureux qu'il nous donne aujourd'hui ,
Nos hymnes , nos santés , tout doit être pour Lui.
M. FRANÇOIS ( Dde Neufchateau ) .
ENIGME.
SOIT italien , soit français ,
Je ne suis connu qu'au théâtre :
D'un petit adjectif admirez les effets !
Quand j'en suis précédé , l'or , le marbre et l'albâtre
Portent , avec orgueil , et mon nom et mes traits ;
L'Europe m'applaudit , la France m'idolâtre ,
Le monde me devra la paix .
LOGOGRIPHE.
JE brille , mais toujours d'un éclat emprunté ;
Je rougis quelquefois , mais c'est un phénomène ;
Pourvu de quatre pieds , lorsque l'un m'est ôté ,
J'en conserve encor deux , qu'on trouve dans Hélène ;
Lorsque marcher sur trois devient parfois mon sort ,
Je fais fortune et je suis fort .
584 MERCURE DE FRANCE ,
CHARADE ( attribuée à Voltaire ) .
DE mes trois parts la première
Enferme l'immensité ;
La seconde la lumière
Et mon tout l'éternité .
Mots de l'ÉNIGME , du LOGOGRIPHe et de la CharADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est la Barbe.
Celui du Logogriphe est Friche , dans lequel on trouve riche , fiche ,
çire , ire.
Celui de la Charade est Gentil-homme.
LITTÉRATURE. SCIENCES ET ARTS,
( MÉLANGES. )
CLARA ,
ou LES MARIAGES DE CONVENANCE,
Nouvelle imitée de l'espagnol.
« SOYEZ assurée , Segnora , que vous n'aurez point désor
mais d'amis plus zélés que moi , » disait Don Juan de Talavira
à la jeune Clara , en sortant de l'église où il venait
de l'épouser. « Toute ma confiance vous appartiendra ,
» répondit la belle Clara ; ne doutez pas de la déférence
» avec laquelle je recevrai vos avis paternels. »
Don Juan fronca le sourcil . Il lui vint à l'idée que , toute
ingénue que paraissait Clara , elle avait bien pu chercher
à lui rappeler que la distance de 17 ans à 53 établissait
entre deux époux des rapports presque paternels. — « Je puis
» me rendre caution des sentimens de ma fille , dit Dona
» Anna , qui avait vu l'effet de sa trop naïve réponse ; c'est
» avec une parfaite assurance qu'elle vient de former des
» noeuds indissolubles . » <«< Indissolubles ? reprit Don Juan
» avec un froid affecté . Eh ! Segnora , qu'y a-t-il d'indisso-
>> luble sur la terre ? » « Deux coeurs liés par une estime
» mutuelle , » répondit vivement Clara. Au mot estime , Don
In a fronça encore le sourcil .
M
DECEMBRE 1807 . 585
Que pouvait- il , cependant , attendre de plus d'une jeune
personne qui le voyait pour la quatrième fois ? Depuis trois
semaines seulement Clara était revenue des Asturies , où
elle avait passé son enfance chez une vieille tante dont elle
était l'unique héritière. Dès son retour à Madrid , sa mère
lui avait signifié sa résolution irrévocable relativement à
son mariage ; et avant d'avoir pu réfléchir , Clara s'était
trouvée au pied des autels avec l'homme qu'il lui était
ordonné d'aimer.
Le lendemain d'une noce splendide , où tout avait été
réuni hors la joie , les deux époux se mirent en route pour
le château d'Osmas. Il était situé dans la Sierra-Morena ,
au fond d'un étroit vallon. En passant sur un reste de pontlevis
qui en défendait l'entrée , Don Juan fit admirer à sa
jeune femme la profondeur des fossés et la hauteur des tourelles
, nobles signes de l'antiquité du berceau des Talavira ,
« Voici , chère Clara , lui dit - il , la paisible demeure de
» mes ancêtres . Si d'abord elle te paraît un peu sauvage ,
» je ne doute pas que tu ne finissés par t'y plaire . » C'était
la première fois que le grave Don Juan tutoyait sa conpagne
. « Le tu , dit le grand Lopez de Véga , n'est qu'un
» vain son quand la bouche seule le prononce : c'est un mot
» magique lorsqu'il sort du coeur . » Clara , très-embarrassée
de ce nouveau langage , aurait bien voulu pouvoir se mettre
aussitôt à l'unisson ; mais elle prononça presque malgré elle
cette belle phrase : « Daignez étre persuadé , Seigneur Don
» Juan , que je ne me permettrai jamais de m'ennuyer dans
» cette solitude , puisque vous y trouvez des charmes . »
Don Juan se dit que la petite n'était pas sans esprit ; et
pour lui faire sentir combien il goûtait sa réponse , il se
hâta d'ajouter : « Ne va point t'imaginer pourtant , ma chère
>> amie , que mon projet soit de t'enterrer dans cet antique
» manoir ; tu iras passer les hivers à Séville , et même à
» Madrid. » — « Croyez , Don Juan , que je serai bien par-
» tout où je pourrai contribuer à votre bonheur. »
Toutes les paroles de Clara respiraient le même désir de
plaire au mari qu'elle regardait , avec un certain effroi ,
comme son souverain maître . Don Juan , à son tour , se
piqua de générosité , et le lendemain matin il conduisit sa
Clara dans toutes les pièces de l'appartement qu'il avait
fait préparer pour elle . L'élégance et le bon goût avaient
présidé à leur ameublement . Clara ne put s'empêcher d'etre
sensible à cette galanterie , et sa joie naïve redoubla lorsque ,
des fenêtres de cet appartement , elle découvrit un très -beau
586 MERCURE DE FRANCE ,
parc , et au-delà des sites singulièrement pittoresques . Don
Juan saisit le moment où elle le remerciait avec la grâce
qu'elle mettait à tout , pour lui adresser le petit discours
suivant :
« Tel tu m'as vu depuis deux jours , ma chère Clara , tel
>>> tu me trouveras tout le reste de ma vie . Des complai-
» sances réciproques , mais sur-tout la plus grande liberté !
» Jamais il ne me viendra dans la tête de contrarier un
» de tes goûts : il m'est donc permis d'attendre la même
>> indulgence pour les miens. Toute enfant que tu es encore ,
>> tu sens fort bien que par goûts , je n'entends que des vo-
>> lontés raisonnables , décentes , compatibles enfin avec ce
» qu'une femme honnête , dans toute la force du mot , se
» doit à elle -même. Et puis , je n'aime pas les caprices , je
>> te l'avoue franchement , je les abhorre , et si jamais.....
( Don Juan ne s'apercevait pas que le feu lui était déjà
monté au visage , et que le ton de sa voix s'était prodigieusement
élevé ) ; mais , ajouta-t-il en souriant tout-à - coup
» avec effort , toute autre explication serait superflue ; nous
»> nous entendons , nous nous convenons , tout ira bien . »
Il embrassa Clara , et s'éloigna avant qu'elle eût le tems
de lui répondre une parole .
-
Il n'y avait pas encore un mois que le château d'Osmas
était habité par les nouveaux époux , lorsque Don Juan
annonça à Clara que des affaires urgentes l'appelaient à
Séville . « Quoi ! déjà me quitter ? lui dit - elle ingénument.
)) -
Ah ! vous savez nos conditions , répondit Don Juan ,
» liberté entière . » Et il partit .
<< Comment ! pensa Clara dès qu'elle fut seule , voudrait-il
» déjà me mettre à l'épreuve ? » Elle avait lu de vieux
romans de chevalerie , où des maris jaloux feignent de s'éloigner
de leurs femmes pour tenter leur fidélité. « Au reste
» se dit-elle , qu'il soit absent ou présent , ma conduite sera
» toujours la même qu'ai - je à craindre ? » L'étude , la
musique , et des visites chez les pauvres habitans du hameau
remplissaient tous ses momens.
Don Juan ne tarda pas à revenir au château ; il avoua
galamment à Clara qu'il avait reçu de vifs reproches de
n'avoir pas su se parer , dans son voyage , de la précieuse
acquisition qu'il venait de faire . « J'ai promis de réparer
» ma faute , ajouta-t-il , et dès la fin de la saison , tu feras ,
» ma chère amie , l'admiration de tout Séville . »
Clara n'avait pas vu le monde ; elle désirait le connaître ;
elle s'y présenta avec timidité , et fut toute surprise de ne
DÉCEMBRE 1807. 587
"
point s'y plaire. Elle sut mauvais gré à son mari de l'affectation
qu'il mettait à la livrer à elle-même . Deux choses
sur-tout surpassaient son intelligence : c'était de concevoir
comment des hommes , qui ne l'avaient jamais vue pouvaient
lui faire des protestations d'un attachement éternel ;
et comment des femmes , qu'elle n'avait jamais offensées ,
pouvaient la déchirer avec tant de méchanceté . Son étonnement
redoubla lorsqu'ayant voulu le communiquer à Don
Juan , il lui répondit froidement que cela était tout simple.
Clara commençait à réfléchir sur tout ce qui l'environnait
, quand le hasard la servit mieux que n'auraient pu
faire toutes ses conjectures . Elle se trouvait dans un cercle
nombreux : une femme d'un certain âge , placée près d'elle ,
racontait à sa voisine un trait infàme , qui comblait le déshonneur
d'un homme , que Don Juan avouait pourtant pour
son ami intime . Clara ne put cacher son émotion ; la dame
au récit s'en aperçut , et l'apostropha brusquement de cette
question : « Mais , Dona Clara , vous devez connaître par-
» faitement l'être dont je parle ? » Clara rougit : « Oui ,
» dit -elle , c'est un.... ( elle faillit dire un ami ) , c'est une
>> connaissance de mon mari . - Oh ! oui, ils se connaissent , >>
reprit la dame avec un sourire plein de malice , pendant
que la pauvre Clara baissait les yeux.
Deux ou trois scènes de cette nature la firent vivement
soupirer après l'instant , où il lui serait permis de regagner
le séjour de ses paisibles montagnes. Le printems vint dissiper
sa mélancolie , et elle sentit qu'elle n'avait jamais plus
aimé Don Juan que le jour où il la ramena au château
d'Osmas .
La vie que mena Clara , dans les six premiers mois de
son mariage , fut la même pendant les trois ans qui suivirent.
Au bout de ce terme , elle devint mère . Un monde
nouveau s'ouvrit devant elle , monde presqu'idéal où elle
ne voyait que son enfant et son mari ; car elle ne pouvait
dans son coeur les séparer l'un de l'autre . Le père du petit
Alonzo n'était plus pour elle le froid , l'indifférent Don
Juan ; elle se plaisait à contempler en lui le protecteur naturel
de la faible créature qui lui devait le jour , à le parer
de toutes les qualités qu'elle regardait comme inséparables
du titre honorable de père de famille . Effet admirable d'un
amour vertueux dans une ame simple ! Don Juan n'avait
subi aucun des heureux changemens dont sa douce compagne
rendait grâces au ciel pour lui. Il se borna à remercier
Clara de lui avoir donné un héritier , du ton dont il l'eût
538 MERCURE DE FRANCE ,
remercié du cadeau d'un bijou . A peine était - elle relevée
de couches , qu'il prétexta des affaires importantes qui exigeient
un prompt retour à Séville.
Il venait de recevoir l'avis que le théâtre allait s'y rouvrir.
La belle Teresilla , célèbre danseuse , devait en faire
l'ornement. Don Juan l'avait connue à Madrid , où il avait
même cherché à la disputer à des princes ; il se flatta de
plaire et de régner sans rivaux à Séville . Effectivement , il
n'y eut pas , au bout de huit jours , une maison dans laquelle
on ignorât que Don Juan de Talavira avait mis toute sa
fortune aux pieds de la belle danseuse .
Clara , restée seule dans la Sierra Morena , eût désiré
pouvoir y prolonger son séjour , mais elle craignit que son
mari ne l'accusât d'indifférence ; et elle se hata d'aller le
rejoindre. L'accueil glacial qu'elle en reçut , son front soucieux
, l'affligèrent d'abord ; mais elle se rassura bientôt en
songeant que c'était , sans doute , l'effet des affaires importantes
qu'il était venu traiter.
Quelques jours après son arrivée , Clara voulut voir un
ballet nouveau qui faisait grand bruit . Don Juan la conduisit
dans sa loge , où il la laissa bientôt seule . Teresilla
parut au milieu des plus vifs applaudissemens , et dans ce
moment Clara crut avoir entendu prononcer son nom dans
la loge voisine. Un instant après , s'étant penchée pour
découvrir le fond de la scène , elle s'aperçut que tous les
regards étaient fixés sur elle . Tous ses soupçons se bornèrent
à penser qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire
dans sa toilette . Enfin Teresilla , ayant achevé le Fandango ,
s'élance dans la coulisse ; et aussitôt Clara voit Don Juan
qui , d'un air de triomphe , vient au - devant de la belle
danseuse , lui prend la main et l'emmène . Clara comprit
parfaitement , alors , ce que signifiaient tous les chuchotemens
, tous les regards dont elle avait été l'objet.
Elle ne revit son mari que le lendemain matin à déjeûner.
Pour soulager son coeur du poids qui l'oppressait , elle fit
un effort sur elle -même , et se mit à faire , avec toute la
gaîté possible , le récit de tout ce qu'elle avait vu la veille.
Don Juan l'écouta sans l'interrompre , puis il lui dit gravement
: « Dona Clara , je vous exhorte à vous rappeler nos
>> conventions : liberté , liberté sans bornes ! » Et il s'éloigna .
Clara , consternée du mauvais succès de sa tentative pour
amener une explication si nécessaire à son repos , ne parut
plus qu'avec contrainte dans les cercles où le rang de Don
Juan exigeait qu'elle se montrát . Tous les hommes , et par+
DECEMBRE 1807 . 589
ticuliérement les amis de son mari , instruits de sa position
et de ses chagrius , s'empressèrent de lui offrir , les uns ce
qu'ils appelaient des consolations , les autres ce qu'ils faisaient
valoir comme un moyen de vengeance très - légitime .
Ces hommages , loin de flatter son amour-propre , augmen
tèrent sa tristesse . Elle prit le monde en aversion ; elle
résolut de ne plus vivre que pour son petit Alonzo , et
d'aller s'ensevelir avec lui dans les montagnes .
*
En conséquence , elle demanda la permission à Don Juan
de retourner au château d'Osmas ; efle allégua la santé de
l'enfant . « Vous n'avez pas besoin de prétexte , répondit
» l'époux avec son laconisme et sa sentence ordinaires :
>> liberté , liberté entière ! — Je puis donc partir demain ?
Ce soir , si vous le voulez . »
-
Le jour suivant , le soleil à peine levé , Clara se présente
à l'appartement de Don Juan pour lui faire ses adieux . Un
valet - de-chambre officieux lui dit confidemment que son
maître était allé préparer une fète qu'il donnait à Teresilla
, et qui devait commencer par une promenade sur le
Guadalquivir. Clara réprimanda le valet , avec dignité , de
ce zèle indiscret , et feignit même de savoir quel motif avait
pu forcer Don Juan à sortir de si bonne heure . Avant de
monter en voiture , elle traça ces mots qu'elle laissa à un
domestique fidèle :
« Je pars , Don Juan , désespérée de n'avoir pu mettre
» votre fils dans vos bras avant notre départ . Je ne vous
» parle pas de moi : de quoi aurais-je à me plaindre si vous
ne retirez pas votre tendresse à l'enfant que vous m'avez
» confié ? Oui , aimez- le ; regardez - le toujours avec des yeux
» de père , afin que le pauvre petit puisse me comprendre
» lorsque je chercherai à développer dans son jeune coeur
» les sentimens d'amour et de respect qu'il doit à l'auteur
» de ses jours . »>
"
Quelques semaines après , Don Juan quitta Séville : la
belle Teresilla en était partie la veille. Clarà revit son époux
avec un sentiment confus de joie et de crainte ; il fut tout
aussi froid envers elle ; mais elle lui pardonna bientôt en
le voyant prodiguer ses caresses au petit Alonzo .
C'était au commencement de mai : Clara passait la plus
grande partie de ses journées dans le parc. Quelle joie pour
elle de voir son enfant essayer , sous ses yeux , ses forces
naissantes !
Un jour Alonzo courait après une balle que sa mère
s'amusait à lui jeter ; il fait un faux pas , tombe , Clara volé
!
590 MERCURE DE FRANCE ,
2
à son secours ; mais avant qu'elle fût arrivée à lui , s'élance
hors du taillis un jeune chasseur qui relève l'enfant , et le
lui rapporte tout en le caressant. ^ « < Pardonnez , Segnora
» dit- il , la manière un peu brusque dont j'use de la per-
» mission qu'a bien voulu me donner Don Juan de Tala-
» vira , de me présenter devant vous. » Encore émue de
la chute de son fils , et non moins de l'apparition imprévue
d'un homme , Clara se rappela confusément que son mari
lui avait annoncé la visite d'un de ses voisins de terre . Son
embarras redoubla lorsqu'elle remarqua que l'inconnu était
jeune , bien fait , et de la plus noble figure .
Don Fernand d'Olavidès s'apercevant du trouble de Clara,
et l'attribuant à la frayeur que lui causait sa présence , se
hâta de lui apprendre qu'il était fils d'un ancien ami de
Don Juan ; qu'il avait commencé , ce matin même , une
partie de chasse avec lui , et qu'il s'était égaré en traversant
la forêt . Il achevait à peine ces mots , que Don Juan
survint. « Ah ! ah , rusé chasseur , s'écria-t -il , je comprends
>> actuellement comment nous nous sommes perdus ! Vous
>> m'avez laissé chasser le lièvre à outrance , pour vous
>> mettre à la poursuite d'un gibier de bien meilleur choix. x
Don Fernand , naturellement delicat , fut choqué de cette
grosse plaisanterie que Don Juan prit pour un bon mot :
Člara en rougit , plus encore pour son mari que pour
elle.
On reprit le chemin du château , Don Juan saisit le moment
de dire tout bas à sa femme que l'ami qu'il lui présentait
était un excellent parti , qu'il destinait à sa soeur
Dona Isabelle . Cette pauvre soeur , en attendant , presque
délaissée par son frère , vivait tristement dans un couvent
de Séville.
Le diner ne fut nullement gai , malgré toutes les peines
que se donna le mari pour paraitre aimable , et même malgré
toute l'amabilité naturelle de la maitresse de la maison .
La contrainte , la gene percaient en dépit de tous leurs
efforts ; et Den Fernand , doué à la vérité d'une sagacité
s'en retourna chez lui connaissant les habitans du
château d'Osmas , comme s'il eût vécu avec eux depuis des
années . « Cette femme a tout pour elle , se disait - il , tout ,
» et elle n'est pas heureuse ! »
rare ,
Dès le lendemain , Don Fernand envoya dans tout le
canton des billets d'invitation à un diner et à un bal , au
château d'Olavides. Etait-ce une fete qu'il voulait donner
à Clara ? C'est ce dont il n'aurait pu se rendre compte à
lui-même. Don Juan avait gagné une courbature à la chasse ;
DECEMBRE 1807 . 5gi
il chargea sa femme de répondre à Don Fernand qu'elle
irait seule chez lui . Clara s'en défendit ; elle allégua que
son devoir était , avant tout , de soigner son mari . Combat
de politesse ; enfin , pour conclusion , la maxime éternelle :
« Point de gêne ! liberté illimitée ! » Clara n'en fut pas
moins empressée à mander à Don Fernand qu'il lui serait
impossible de prendre part à la fète , et la fête fut aussitôt
contre-mandée .
La santé de Don Juan se rétablit promptement , et , sur
le champ , de nouvelles invitations sont envoyées à la ronde .
Après une journée où , pour la première fois depuis longtems
, Clara osa se livrer à sa gaîté naturelle , il fallut reprendre
le chemin d'Osmas .
7
-
« Clara , je ne suis point content de vous , dit Don Juan ,
» dès qu'il fut seul avec elle dans la voiture . –
Parlez ,
» Don Juan , en quoi vous ai-je pu déplaire ? - Vous voyez
» que le jeune Olavidès m'intéresse , et vous avez été envers
» lui d'un froid , d'uné contrainte ! . Comment ! un
» homme que je vois pour la seconde fois ! Eh ! mais ,
» ne connaissez-vous pas mes projets ? ne vous ai-je pas
» que Don Fernand allait être mon beau-frère ?
» parlez comme si vous aviez déjà sa parole .
se mordit les lèvres , et ne parla plus.
---
- ((
dit
Vous en
Don Juan
Don Fernand , de son côté , se mit à réfléchir dès que
Clara fut partie . On dansait , on courait autour de lui : son
château lui semblait désert , il se voyait seul . « Quelle est
donc cette femme , se disait-il , que j'ai vue à peine pen-
» dant quelques heures , et qui déjà est devenue néces-
» saire à mon existence ? Quoi ! une rencontre fortuite
» aurait décidé de ma destinée ! Que de maux j'entrevois !
» Eh bien fuyons , tandis qu'il en est tems encore ! »
Don Fernand s'endormit enfin avec la ferme résolution de
partir pour la France , avant la fin de la semaine.
A son réveil , on lui remet une lettre de Don Juan , qui ,
jaloux de réparer promptement ce qu'il appelait les torts
de Clara , invitait son jeune ami à venir le rejoindre avec
son fusil au pavillon de la forêt , pour achever ensuite la
journée au château d'Osmas. Don Fernand pensa d'abord
qu'il serait héroïque de refuser , puis , après , que ce serait
une impolitesse que ne méritait pas Don Juan . Finalement
il accepta . Clara , pour ne pas déplaire à son mari , s'efforça
d'être encore plus prévenante , plus enjouée qu'elle
ne l'avait été à la fete d'Olavidès . En un mot , le résultat
de cette soirée fut que le malheureux jeune homme s'en
592 MERCURE DE FRANCE ,
retourna la tête perdue , et ne songeant pas plus au voyage
de France , qu'à s'aller noyer dans le Guadalquivir.
:
Depuis ce moment , admis dans l'intimité des habitans
du château d'Osmas , Don Fernand leur était devenu aussi
nécessaire , que sa demeure solitaire lui était devenue insupportable
. Tous trois semblaient ne plus former qu'une
seule famille Don Juan , bannissant bientôt la gène , reprit
toute la froideur et même toute la dureté de ses manières
envers sa femme ; Clara , toujours aussi décente
aussi réservée , n'eût point permis une plainte à sa bouche ;
mais pouvait-elle empêcher ses regards de parler quelque
fois bien éloquemment ? Don Fernand les entendit , et la
compassion acheva l'ouvrage des charmes de Ciara.
•
Ce fut à cette époque , que Don Juan proposa tout-àcoup
un voyage aux eaux d'A hama. Don Fernand acepta
avec empressement l'invitation de son ami , comme un moyen
de trouver la distraction dont il avait besoin. Clara në vit
dans ce voyage qu'un caprice de son mari . La cause ne lui
en fut connue que le lendemain de son arrivée : une an
nonce de spectacle se trouva sur la table de déjeuner , et
le premier nom qui frappa s s regards fut celui de la belle
Teresilla . Elle palit involontairement ; Don Juan était d'une
gaieté qui ne lui était point commune , et sortit précipitam
ment , en annonçant qu'on ne le reverrait qu'à l'heure du
diner.
Don Fernand offre à Clara de la conduire à la fontaine
qui était séparée de la ville par un petit bois. Ils n'y avaient
pas fait deux cents pas , qu'ils aperçoivent une caleche
à demi - versée dans une allée de traverse ; un homme , caché
par le feuillage , s'emportait avec fureur contre la maladresse
du postillon. « Mais c'est la voix de Don Juan ! »
S'écrie le jeune Olavides. Une femme s'élance léstement
de la calèche en riant aux éclats , elle se retourne : c'était
Teresilla . Don Fernand sentit chanceler Clara. « Ramenez-
» moi à la maison , lui dit elle , la chaleur m'a fait mal . »
» Nous allons , du moins , appeler Don Juan . »
» dez-vous en bien ! » Quelle est donc cette belle si
» bien payée de l'avoir pris pour son écuyer ? » →→→
Clara baissa les yeux , et ne répondit pas .
- Ah ! gar-
--
Le postillon arriva à l'auberge en mente tems qu'eux :
le nom de Teresilla fut bientôt dans toutes les bouches ,
et l'aventure de Don Juan l'objet de toutes les plaisanteries.
Don Fernand voulut , un instant , y joindre les siennes ;
Clara fondit en larmes. Le jeune homme vivement touché ,
se
DE
SEINE
LA
DECEMBRE 1807 .
se répandit alors en protestations de la part extrême qu'il
prenait à la juste douleur de l'épouse de Don Juan .
« Quelle infamie ! quelle impudence ! s'écria -t-il ; ah !
» je nevoyais que trop depuis long- tems , combien cet homme
» était indigne de la plus aimable des femmes ! >> - (( Don
» Fernand , songez qu'il est mon mari , qu'il est le père de
» mon enfant ! » - Et c'est pour cela même que je le hais ,
» que je l'abhorre . Ciel ! est-ce ainsi que vous prétendez » me consoler ?
-
Il est tems que cet affreux état finisse ; il
» faut que vous sachiez tout ce que je souffre moi-même .
» Ah ! je n'ai pas , moi , le coeur et les yeux d'un Don Juan !
» j'ai su vous apprécier , vous aimer , vous idolâtrer .
» » Don Fernand ! est - ce à moi que vous osez . ..? Je
» me retire , je vous quitte , jusqu'à ce que vous ayez re-
» pris l'usage de vos sens . »
·
....
Don Fernand , pétrifié , n'osa pas la suivre . Une heure
après , il lui fit remettre le billet suivant : « Mon fatal secret
» m'a échappé , et mon arrêt est prononcé . Clara me dédaigne,
» elle me hait peut-être : il faut la fuir. Demain je pars
» puisse le supplice que je m'impose me mériter mon
>> pardon ! »
Peu de minutes après , il reçut cette réponse : « Clara ne
» vous dédaigne , ni ne vous hait . Ses liens sont de fer , mais
» elle les respectera. Vous n'êtes donc pas à craindre pour
» elle : restez . »
Don Fernand obéit : il se représenta devant Clara ; il trouva
dans son amour même la force de contempler ces charmes ,
d'entendre cette voix qui venaient d'égarer sa raison . Il fut
calme un regard de Clara lui dit qu'elle était sensible à
cette preuve de dévouement. L'innocente Clara ! dans sa
naïve simplicité , elle crut qu'elle pouvait ordonner au coeur
de son ami de ne plus brûler, comme à sa bouche de se taire !
La saison des eaux touchait à son terme : on retourna au
château d'Osmas . Par l'ordre exprès de Don Juan , sa soeur
s'y trouvait déjà. Dona Isabelle , petite créature haute de
quatre pieds , d'une taille un peu suspecte , sortant pour la
première fois du couvent , avait tout au plus l'esprit et le ton
nécessaires pour briller à la grille d'un parloir . Son frère lui
révélant indiscrètement ses projets sur Don Fernand , iui ordonna
d'ètre aimable ; et , de ce moment, la pauvre Dona Isabelle
ne parutjamais plus ridicule et plus maussade . Don Fernand
, à la vérité, pouvait se borner à rire du piége du frère et
des prétentions de la soeur ; mais il était dans un état à regar
der comme un outrage toute idée de l'asservir , et il saisit avec
Pp
594
MERCURE DE FRANCE ,
*
empressement l'occasion de se soustraire à d'odieuses pour
suites. Il reçut la nouvelle qu'un oncle dont il était l'unique
héritier , touchait à sa fin , et desirait le voir avant d'expirer.
Don Fernand n'hésita pas : il partit à l'heure même. Son oncle
habitait les Asturies , non loin du séjour de la vieille tante
chez laquelle Clara avait passé les années de son enfance . Il
fut chargé d'une lettre pour cette bonne parente , et promit
de laa remettre en personne.
-
Il fut fidèle à sa parole : Dona Maria lui fit un accueil
distingué . Elle lui adressa en un quart-d'heure cent questions
sur sa chère Clara. «Elle est sans doute toujours
» aussi belle , aussi bonne ? Mais est- elle heureuse , parfai-
>> tement heureuse ? » Don Fernand se félicita de ce que la
rapidité avec laquelle se succédaient toutes ces demandes ,
ne lui laissa pas le tems de répondre à la dernière .
« Mais il faut , seigneur Don Fernand , que je vous montre
>> și je m'entends encore à former des élèves ! Vous allez
» voir que ma petite Ines est la digne soeur de Clara . » Don
Fernand , dans la précipitation de son départ , n'avait pas
fait attention au nom de cette jeune personne , et ne s'attendait
pas même à la rencontrer chez Dona Maria , où elle
n'était en effet que depuis peu de tems .
Inès parut son portrait est facile à tracer ; c'était Clara à
seize ans . Déjà la pauvre petite était aussi destinée à être la
victime des convenances ; elle était promise à un vieux seigneur
des environs , très- riche , très-infirme et très-bourru .
Don Fernand la plaignit du fond de son ame : pouvait-il
prendre un intérêt trop vif à la soeur de Clara ? La jeune
personne trouva bientôt qu'il y avait une grande différence
entre son vieux prétendu et Don Fernand . Elle ne cherchait
pas à le lui cacher ; elle lui avoua même ingénuement
, que si le comte lui ressemblait , elle se regarderait
comme la plus heureuse des femmes ; et Don Fernand répondit
tout naturellement , que s'il était à la place du comte
il se regarderait comme le plus heureux des hommes .
Il le dit , et il le pensait. Aimer Inès , n'était pas être
inconstant envers sa soeur ; c'était aimer une autre Clara ,
c'était plutôt aimer Clara elle - même. La première lettre
d'Inès à Clara lui annonça sa ferme résolution de ne pas
épouser le vieux comte ; la seconde lui fit part des voeux
qu'elle adressait au ciel pour appartenir à l'aimable Don
Fernand .
La douce et vertueuse, Clara vit cet amour avec joie .
« Puisqu'il ne peut être à moi ; se disait- elle , qu'il soit à
་
DECEMBRE 1807. 595
» ma soeur chèrie ! » Cette idée adoucissait l'amertume de
ses peines. Elles étaient parvenues à leur comble ; à la dureté
toujours croissante des procédés de son mari , s'était
joint le dérangement total de sa fortune. La belle Teresilla
lui faisait payer au poids de l'or les perfides témoignages
de son amour ; le jeu consomma sa ruine .
Un jour qu'il était livré à l'humeur la plus noire , fruit
de ses tardives et sombres réflexions , il saisit dans les mains
d'un domestique une lettre dont l'enveloppe portait l'adresse
de Clara. C'était ainsi , depuis le retour de Don Fernand
à Séville , qu'avait lieu sa correspondance secrète avec Inès .
Jadis , lorsque Don Juan , se piquant d'une indifférence
stoïque , avait sans cesse à la bouche ses grandes maximes
de liberté , il se fût fait un point d'honneur de ne pas ouvrir
la lettre , ou du moins de paraître ne l'avoir point ouverte .
Il fit , cette fois , moins de façon , et rompit brusquement
le cachet. Un malheureux hasard fit que le nom d'Inès ne
se trouvait point dans cette lettre , que rien enfin ne pouvait
éclairer le farouche époux sur sa méprise . Il lit une
violente imprécation contre le destin qui séparait deux coeurs
faits l'un pour l'autre , et une exhortation à persévérer dans
des sentimens que l'amour récompenserait enfin , en dépit
des jaloux et des méchans .
Le fatal papier à la main , Don Juan va trouver Clara ;
elle était occupée à donner une leçon de lecture au petit
Alonzo. Il interroge , il menace , il tempête : Clara eut le
tems de réfléchir que si elle trahissait le secret de sa soeur et
de Don Fernand , elle faisait le malheur éternel de deux
êtres si dignes de son affection . Don Juan , intérieurement
humilié et furieux d'avoir vu avorter toutes ses espérances
d'unir Don Fernand à sa soeur Isabelle , saisirait infailli- ·
blement une aussi belle occasión de se venger. Clara se
borna donc à répondre à son époux : « Cette lettre n'est
» pas pour moi , je vous le proteste , Don Juan ! qu'il vous
» suffise de savoir que je suis dépositaire d'un secret que
» je ne puis trahir . » Don Juan ne put en tirer d'autre aveu ;'
il s'éloigna , étouffant de colère , et en annonçant qu'il allait
faire prononcer par les lois sa séparation d'avec une femme
indigne de lui .
Clara se retira , le même soir , dans une petite maison de
campagne qui lui venait de la succession de sa mère . C'estlà
qu'elle apprit la mort de son frère , tué dans un combat
naval cet événement la rendit maîtresse d'une fortune
considérable. Quelle fut sa surprise , peu de jours après ,
596 MERCURE DE FRANCE ,
de voir paraître Don Juan ! De nouvelles pertes , de nouvelles
extravagances avaient achevé de dévorer son patrimoine.
« Quoi ! belle Clara , s'écria-t-il en entrant , pour
» un moment d'humeur pouvez-vous donc bouder si long-
>> tems votre meilleur ami ? -Seigneur Don Juan , répondit
>> Clara , avec autant de calme que de dignité , un mot entre
>> nous doit suffire . Si j'ai des torts , je ne suis plus digne.
» de vous ; si je suis innocente , c'est vous qui n'êtes plus
» digne de moi. » Don Juan avait cru qu'une telle démarche
de sa part suffisait pour ramener la douce Clara à ses pieds ,
et l'opulence dans sa maison : stupéfait , il s'éloigne , en
laissant à ses sinistres regards le soin d'annoncer sa vengeance.
Dès le lendemain , en effet , un coup affreux , le plus
cruel que pût redouter Clara , vint percer son coeur. Don
Juan l'envoya sommer de lui rendre son fils . L'officier , porteur
de cet ordre , eut compassion de son désespoir ; mais il
fallut obéir , et le petit Alonzo fut arraché des bras de sa
mère .
t
:
Clara , inconsolable , n'eût pas survécu à cette horrible séparation
, si l'amour maternel ne lui eût inspiré l'idée de
séduire , par ses dons , la duègne à qui Don Juan avait confié
l'enfant . Cette femme profitait de toutes les absences
de son maître pour le lui mener. C'étaient les seuls jours où.
la pauvre Clara connût encore la joie plus sévère que jamais
sur le soin de sa réputation , depuis qu'elle avait recouvré
sa liberté , elle s'était interdit jusqu'à la douceur de
recevoir le seul ami qui lui restat , l'honnête et sensible Don
Fernand . Elle eut bientôt à pleurer sur son infortune , comme
sur la sienne propre : Inès mourut , à l'instant même où
Clara se flattait d'avoir écarté tous les obstacles qui s'opposaient
à une union , objet des voeux de trois coeurs déjà rapprochés
par tant de liens . Don Fernand quitta aussitôt l'Espagne
, et entreprit un voyage en France , pour tromper sa
douleur.
Don Juan , ruiné , avili , était perdu dans la foule des adorateurs
de la belle Teresilla . Il osa cependant , un jour , se
rappeler ses anciennes prétentions à régner seul : ce ton déplut
à l'un de ses successeurs. Une scène des plus vives se
termina par un duel Don Juan est blessé mortellement.
Avant d'expirer , il chargea un ami d'exprimer à Clara son
profond repentir de sa conduite envers celle qu'il reconnaissait
pour la plus vertueuse des femmes. La mort d'Inès avait
déjà révélé l'injustice des soupçons de Don Juan ; et l'innocence
de Clara reçut une réparation publique.
DECEMBRE 1807. 597
Elle eut la générosité de donner une larme à la fin déplo
rable de l'auteur de ses peines ; mais son premier soin fut de
demander son fils . La duègne se disposait à obéir , lorsque
Don Fernand qui , le jour précédent , était arrivé de France ,
s'empare de l'enfant , et laisse une bourse d'or dans les mains
de la vieille . Il vole à la demeure de Clara , chargé de ce
précieux fardeau : Clara entend sur l'escalier la voix de son
petit Alonzo , elle s'élance : Don Fernand le remet dans
ses bras. « Rappelez -vous , lui dit-il , que ce fut ainsi que
» je m'offris à vous la première fois ! » Clara succombait sous
tant de jouissances réunies . Après avoir accablé l'enfant de
ses caresses , elle le dépose entre les mains de Don Fernand .
« Soyez toujours son père ! » dit-elle . « Je le jure , s'é-
» cria Don Fernand , je jure de consacrer mes jours à son
» bonheur et à celui de sa mère ! » Les yeux de Clara mouillés
de douces larmes et tournés vers le ciel répondirent à ce
serment mutuel . Le château d'Osmas devint le séjour de la
félicité la plus pure qu'il soit permis aux mortels de goûter :
Clara avait enfin trouvé un époux selon son coeur. Souvent ,
les regards attachés sur Don Fernand , elle se disait : « Mon
>> union avec cet homme , parlant comme moi , sentant
» comme moi , n'est-elle done point un véritable mariage de
Mr. L. DE SEVELINGES. » convenance ? »
SUR LE MARIAGE DE FIGARO ,
ET SUR BEAUMAR CHAIS.
PARMI les représentations qui, dans le courant de ce mois,
ont attire le plus de spectateurs au Théâtre-Français , on a
remarqué celle du Mariage de Figaro.
Cet ouvrage a cependant perdu trois grands moyens de
succès : d'abord , les monstres dramatiques se sont tellement
multipliés pendant quelques années , que celui - ci
n'offre plus rien d'étrange et de nouveau : secondement ,
le style audacieusement bizarre de son auteur parait d'une
correction presque timide , comparé à celui de plusieurs
écrivains de nos jours : enfin l'existence bruyante de Beaumarchais
, loin d'exciter encore une curiosité maligne et
jalouse , obtient à peine un souvenir fugitif , et personne
aujourd'hui ne va chercher, dans les scenes qu'il a miss
au théâtre , les anecdotes plus ou moins piquantes de sa
vie . Il faut donc reconnaître que le Mariage de Figaro
se soutient par d'autres moyens .
598
MERCURE DE FRANCE ,
On les trouverá , je crois , dans la vigueur d'une intrigue
très-amusante ( au moins pendant les trois premiers actes );
dans la variété des incidens ; dans la singularité des combinaisons
; dans une espèce de verve et d'originalité comiques
, qui caractérisent le talent de Beaumarchais.
Les critiques d'un goût sévère ne lui pardonnent point
l'indécence de ses moeurs théâtrales , ni son style indépen-'
dant et capricieux , hérissé de pointes , de sentences et
de calembourgs ; mais ils avouent que le second acte du
Mariage de Figaro est rempli de conceptions et de mouvemens
dramatiques , et qu'il est difficile de montrer une
imagination plus féconde dans le tissu des fils qui lient
l'intrigue , et dans l'artifice des ressorts qui doivent la
dénouer .
Ainsi le jugement porté sur cette pièce dans le silence
des partis , à présent que l'auteur a disparu , diffère peu
de ce qu'en dirent les hommes instruits , à l'époque même
de son triomphe , et quand Beaumarchais remplissait la
France et l'Europe entière de son équivoque renommée . On
convient avec eux qu'il a montré dans cet ouvrage , moins d'art
que de talent , moins de talent que d'esprit , moins d'esprit
que de mauvais goût , et moins encore de mauvais goût
en littérature que d'impudence en politique ; car on ne peut
justifier , par ses ressentimens particuliers , le mépris qu'il·
s'efforça d'inspirer pour les moeurs et les institutions d'un
peuple qui avait adopté son enfance , et d'une Cour dont
les faveurs avaient commencé sa réputation et sa fortune.
2
On a dit mille fois , et l'on croit généralement , qu'il s'est
peint lui -même dans le rôle de Figaro . Il s'était déjà mis
en scène dans son drame d'Eugénie , dont le fond , tiré
du Diable-Boiteux , rappelle une aventure arrivée en Espagne
, à l'une de ses soeurs : seulement il avait pris soin
de galonner ses nobles parens avec la même imagination
qu'il prêta depuis à son joyeux Barbier . Grâce à elle
l'horloger Caron était devenu le baron Hartley ; le gazetier
Clavijo , appelé dans la pièce milord Clarendon ,
était le neveu d'un premier ministre ; et sir Charles , frère
de l'héroïne-bourgeoise , représentait Beaumarchais . Ce rôle,
plein de courage , d'honneur et de fermeté , retrace , dit -on , '
fidèlement la conduite de l'auteur dans cette occasion ;
mais l'idée imposante qu'il donnait de son caractère , fit
peu d'impression , tandis que chacun s'empressa de le reconhaître
sous les traits burlesques de Figaro , qui lui ressemble
d'une manière bien différente .
DÉCEMBRE 1807 . 599
•
Au reste , ce Figaro qui sert les passions des grands en
se moquant de ses maîtres , et qui abuse si insolemment
de la nature et de l'utilité de son emploi , n'en est pas
moins un personnage très - gai , très - original , et qui dit
de tems en tems de bonnes et courageuses vérités . Malheureusement
il y mèle presque toujours des paradoxes , des ,
définitions et des déclamations satiriques , aussi contraires
à l'intérêt de la comédie qu'à celui de la société : il y
ajoute mème des pasquinades métaphysiques , aussi déplacées
, aussi fausses en théorie dramatique , qu'en morale
et en philosophie. " Son monologue , au cinquième acte ,
est un véritable phénomène en ce genre , sur-tout si l'on
observe la disconvenance inouïe du langage avec la situation
. Il suffit de rappeler ici les lignes qui le terminent .
« Forcé de parcourir la route où je suis entré sans le savoir
» comme j'en sortirai sans le vouloir , dit Figaro , je l'ai
» jonchée d'autant de fleurs que ma gaîté naturelle me l'a
» permis ; encore je dis ma gaité , sans savoir si elle est
» à moi plus que tout le reste , ni même quel est ce moi
» dont je m'occupe. Un assemblage informe de parties in-
» connues , puis un chétif être imbécille , un petit animal
» folâtre , un jeune homme ardent au plaisir , ayant tous
» les goûts pour jouir , faisant tous les métiers pour vivre ;
» maître ici , valet là , suivant qu'il plaît à la fortune , am-
» bitieux par vanité , laborieux par nécessité , mais paresseux
» avec délices ; orateur selon le danger, poëte par délassement,
» musicien par occasion , amoureux par folles bouffées ; j'ai
>> tout vu , tout fait , tout usé , etc. , etc. ! » Et c'est un
homme furieux et presque aliéné de jalousie , qui , au moment
de surprendre sa maîtresse dans un rendez -vous nocturne
, termine , par cet inconcevable galimathias , un monologue
de vingt minutes , dans lequel il a raconté aux
arbres et aux échos toute l'histoire de sa vie , enrichie de
la satire la plus virulente contre le gouvernement de son
pays ! Je ne crois pas qu'on ait jamais applaudi au theâtre
rien de plus extravagant et de plus absurde. Tout le cin
quième acte du Mariage de Figaro est de la même invraisemblance
; tout y est faux , indécent et forcé : le quatrième
est rempli par la fête du village et la cérémonie
des fiançailles , pendant laquelle Suzanne remet au comte
le billet du rendez-vous. L'action y languit long-tems , et
n'est point du tout ranimée par l'ignoble dispute de Basile
et de Figaro . L'espèce d'intérêt que fit naître , dans lą
nouveauté de l'ouvrage , l'audace de quelques allusions ,
600 MERCURE DE FRANCE ,
se dissipe chaque jour avec les souvenirs qui les rendaient
alors si piquantes. Le tems qui , depuis cette époque , a
volé plus rapidement sur nos têtes , en précipitant la fin
du dix-huitième siècle , a presqu'entiérement effacé la mémoire
de ces tranquilles folies qui furent suivies de si terribles
événemens . Il est donc probable que toutes ces scènes
de lanterne magique , dont les deux derniers actes de Figaro
sont remplis , ne seraient pas tolérées aujourd'hui , si les
trois premiers n'offraient pas , avec une intrigue plus attachante
, des tableaux plus naturels et plus ingénieux. Le
plus neuf au théâtre est sans doute celui du jeune page ,
enfermé dans la chambre de la comtesse avec deux jolies
femmes , occupées à le déshabiller et à le rhabiller on
voit de pareils groupes dans les peintures de l'Albane , surtout
dans celles qu'un roi de Sardaigne et l'avant-dernier
duc d'Orléans avaient eu soin de faire voiler ; mais on n'avait
rien vu de semblable sur la scène française , et je ne
suis pas surpris qu'on y ait couru. Ce qui n'est ni moins
remarquable ni moins étonnant dans le Mariage de Figaro ,
et ce qui ne contribue pas moins à le soutenir , c'est une
sorte de ridicule , plus âcre que gai , répandu sur les choses
les moins faites pour être exposées à la risée publique
et qui , depuis Aristophane , n'avaient point été livrées à
la censure dramatique. Tout cela , comme l'observe fort
bien M. de Laharpe , n'est qu'un placage également étranger
au dialogue , et contraire aux principes de l'art ; mais
Beaumarchais n'en avait pas moins fort bien jugé l'esprit
de son tems ; il avait senti que le public était mûr pour
ce genre de satire , au point de ne pas même exiger l'àpropos
, le bon sens et le bon goût ; il écrivit en conséquence.
Le secret de sa fortune littéraire et politique est
tout entier dans les rapports de son esprit avec l'époque
où il a vécu je ne parle pas de celle qui a détruit son
existence , ainsi que bien d'autres qui étaient plus honorables
, et qui paraissaient mieux affermies.
Le meilleur de ses ouvrages dramatiques est , sans contredit
, le Barbier de Séville , qui conserve un rang trèsdistingué
parmi nos comédies d'intrigue . C'est-là que Beaumarchais
a rajeuni , avec beaucoup d'esprit et de bonheur ,
les anciens cannevas espagnols et italiens , et qu'il a remplacé
l'invention du fond par la singularité des accessoires .
Il s'en faut de tout qu'on retrouve le même talent dans
la Mère coupable , le dernier de ses ouvrages , dans toutes
les acceptions que peut avoir ce mot . Les connaisseurs n'héDECEMBRE
1807 .
601
sitent point à placer ce drame ennuyeux et dégoûtant , audessous
même de son opéra de Tarare , production platement
folle , qui , au jugement du critique illustre que j'ai
déjà cité , n'a rien de l'esprit de Beaumarchais , si ce n'est
une bizarrerie fatigante qu'il prit pour de l'originalité quand
il fut gaté par la fortune , et qui était la partie malheureuse
d'un talent que l'étude n'avait point épuré . Il y a
pourtant peu de jours que j'ai entendu vanter , par esprit
de dénigrement et d'opposition à des succès plus récens ,
ce même Tarare , où l'on trouve beaucoup de vers de la
force des suivans , que l'auteur fait chanter par un choeur
de bergers :
Nos tendres soins
Sont pour nos foins
Et notre amour pour la pâture .
L'ouvrage est , d'un bout à l'autre , écrit dans le même
goût , sauf les fréquentes alliances de l'enflure avec la platitude.
Quant au prologue , que Beaumarchais. croyait trèsphilosophique
, et qui ne lui paraîtrait aujourd'hui qu'extravagant
, on s'en souviendra , dit Laharpe , comme du
Voyage dans la Lune , de Cyrano de Bergerac . J'adopte
ici l'opinion de cet écrivain avec d'autant plus de confiance ,
qu'on ne peut l'accuser d'aucune prévention contre Beaumarchais
, et qu'il s'est au contraire attaché , dans un assez
long article du Cours de Littérature , à justifier sa mémoire
des calomnies infâmes qui furent long - tems répandues
contre lui. Plus il condamne avec sévérité l'indécence , le
mauvais goût et le mauvais style de ses comédies , plus il
met d'énergie à défendre son caractère , auquel on ne rendit
pas toujours la même justice qu'à ses ouvrages .
<«< Tout homme qui a fait du bruit dans le monde a deux
réputations , » m'écrivait à cet égard un homme qui n'en
a qu'une , parfaitement honorable , et qui mérite une égale
célébrité par l'élévation de sa conduite et la supériorité de
son talent ( 1 ) . Cette diversité d'opinion sur le compte de
ceux qui occupent les cent voix de la renommée , s'éva
nouit peu-à-peu et forme enfin le jugement impartial de
la postérité , même à l'égard de certains personnages , qui ,
suivant l'expression de Montaigne , présentent des aspects
si ondoyans et si divers . Déjà l'on s'accorde à peu près sur
le mérite littéraire de Beaumarchais il me semble que ce
n'est pas s'écarter beaucoup de l'opinion générale , et proba
(1 ) M. de Fontanes.
:
Qq
602 MERCURE DE FRANCE ,
1
blement de la vérité , que d'ajouter à ce que nous avons dit
de cet homme singulier que sa destinée fut à peu près la
même dans le monde et sur le théâtre. Si ses pièces ont eu
plus de représentations que de lecteurs , son existence eut
aussi plus d'éclat que de considération. Des personnes qui
ont vécu long-tems avec lui , et qui conservent à sa mémoire
un intérêt qui l'honore , assurent que malgré l'activité d'une
vie orageuse , livrée à tous les calculs , à toutes les intrigues
de l'ambition , il portait dans les affaires une facilité
confiante dont on a souvent abusé ; que cet écrivain
si caustique et si gai dans ses factums , si gravement sententieux
et si burlesquement satirique dans ses drames , avait
beaucoup de bonhommie dans ses manières , une douceur
égale à la vivacité de son esprit , de la simplicité dans ses
goûts , et même un abandon plein de grâce dans ses affections
domestiques . Il avait écrit sur le collier d'une petite chienne
qu'il aimait beaucoup : Je m'appelle Florette , Beaumarchais
m'appartient. Il était d'ailleurs ami fidèle , sensible , bienfaisant
, capable de former les desseins les plus généreux , et
doué d'une constance opiniâtre dans l'exécution de ce qu'il·
avait résolu. :
Tels sont les principaux traits qui m'ont paru dignes
d'être recueillis sur le caractère et sur le talent d'un homme
dont le nom , sans être historique , s'attache à beaucoup d'événemens
qui composent l'histoire politique et littéraire de
l'époque où il a vécu. Il est tems , je crois , que la postérité
commence pour lui , malgré l'opinion de quelques personnes
qui soutiennent toujours qu'il n'est pas mort , probablement
avec l'espérance et la conviction qu'il ne mourra jamais :
et comme s'il fallait que tout ce qui est relatif à Beaumarchais
soit extraordinaire , c'est dans une société , qui certainement
n'est composée ni de dupes ni de fous , que j'entendais
affirmer dernièrement ce que je rapporte ici . Je
me suis rappelé alors ce que disait le maréchal de Schomberg
, à son retour du Portugal , à une époque où il y avait
encore dans ce royaume beaucoup de gens qui judaïsaient ,
et beaucoup d'autres qui ne voulaient pas croire que le roi
D. Sébastien eût péri , cent ans auparavant , dans son expédition
d'Afrique. « Que voulez-vous faire , disait M. de
» Schomberg , d'une nation dont la moitié attend toujours
» l'arrivée du Messie , et l'autre moitié celle du roi D. Sébas-
>> tien ? » ESMÉNARD .
DÉCEMBRE 1807 .
603
DE LA CONSIDERATION .
LA Considération est un témoignage de déférence , d'estime
et de respect que l'on offre au mérite , au talent , à
la vertu. On entend aussi par ce mot , la bonne réputation
qu'un homme s'est acquise par ses qualités louables , ou
l'espèce d'éclat que répand sur lui la place qu'il occupe , la
fortune dont il jouit , le pouvoir qu'il exerce . C'est dans ce
dernier sens qu'on dit de lui que c'est un homme de considération.
Si cette définition est exacte , comme je le crois , et si
l'on admet les deux acceptions , que de personnes sont considérées
, qui ne sont pas dignes de l'être ! La Considération
est une sorte d'impôt que le crédit et la richesse lèvent sur
l'indigence et sur la médiocrité : or , qu'est-ce que tel homme
en crédit ? Qu'est- ce que tel homme riche ?"
La considération est réellement due à l'homme de mérite
ou de talent . Que reçoit-il ? des égards protecteurs de la
part de ceux qui se croient au-dessus de lui , une déférence
stupide de la part du vulgaire . Celui- ci l'entoure , le regarde
, l'écoute et semble tout étonné de ce qu'il n'y a rien
d'extraordinaire dans ses traits , de ce qu'il parle et se meut
comme un autre ceux-là croient avoir beaucoup fait pour
lui , lorsqu'ils lui ont adressé un mot dans un salon ,
qu'ils l'ont admis à l'honneur de faire sa cour . Quant à
l'homme vertueux , toute la considération qu'on lui accorde,
c'est de n'en point dire du mal , si toutefois on s'en occupe :
mais on se garde bien de le recevoir en bonne compagnie ,
il y serait ennuyeux , importun , déplacé.
ou
Ce que nous appelons la Considération , et ce qui l'est
en effet dans nos moeurs actuelles , se gradue en proportion
du plus ou du moins de fortune qu'un homme étale . Celui
qui ne dépense que quatre -vingt mille francs par an , n'est
pas , à beaucoup près , aussi considéré que celui qui en dépense
trois cents . C
C'est sous ce rapport que j'ai vu jouir de la plus haute
considération un financier fameux , dont tout le mérite était
dans la tête et dans les doigts de son caissier , mais qui avait
le meilleur cuisinier de Paris , et la table de France la mieux
servie . C'est sous ce rapport que dans un cercle ; dans un
bal , dans un lieu public , la femme la plus considérée n'est
pas celle qui est l'épouse la plus tendre , la mère de famille
la plus attachée à ses devoirs , mais celle dont l'état et le
Qq 2
604 .
MERCURE
DE
FRANCE
,
luxe effacent tout ce qui l'environne . C'est sous ce rapport ,
enfin , que parmi certaines femmes qui forment une classe
à part , la plus considérée est celle dont l'amant tient le
plus haut rang , à le plus d'opulence , et paye le plus cher
la faveur d'etre trompé par elle .
La Considération , parmi les gens du monde , s'attache
donc au rang , aux emplois , et sur-tout à la richesse . Il
n'en est pas de même parmi les savans , les artistes et les
gens de lettres . Ils se considèrent entre eux en proportion
des connaissances , du talent et du mérite , pourvu toutefois
, que la jalousie ne les divise pas , ce qui est très-rare .
De ce que la considération s'attache particuliérement aux
emplois et à la richesse , il s'en suit qu'un intrigant heureux
et un fripon adroit visent évidemment à la considération
, et doivent finir par être des hommes très-considérés.
.
L'exemple est contagieux , a - t - on dit , et cela est vrai
Franchissons les intermédiaires , et nous verrons que le
laquais d'un ministre considère fort peu le laquais d'un
commis. Par suite de cette manière de rendre à chacun ce
qui lui est dû , observons le laquais du ministre lorsqu'un
équipage entre dans la cour de son maître. Il'accourt audevant
de l'homme qui en descend , l'aborde avec respect ,
et croirait lui manquer s'il ne lui ouvrait les portes avec
fracas , s'il ne l'introduisait dans les appartemens , comme
un général d'armée dans une ville prise d'assaut. Voyons-le
maintenant lorsqu'un homme arrivé à pied , sans suite et
modestement vetu , se présente , il le regarde à peine
l'écoute avec distraction , hésite à lui répondre , craint de
l'annoncer ; et s'il s'y voit réduit , croit que les portes à
demi - ouvertes le seront toujours assez pour laisser passer
un homme de рец de considération .
que
Ce serait un ouvrage assez piquant à faire , que celui qui
aurait pour titre : De l'Abus des mots. L'écrivain qui l'entreprendra
, ne pourra s'empêcher d'y placer le mot Considération.
Parmi les protocoles usités dans le stile épistolaire
, on emploie celui-ci : j'ai l'honneur d'être , avec la
plus parfaite considération , votre très -humble , etc .; et il
est bon de remarquer qu'il n'est permis de traiter ainsi
d'égal à égal. Aussi ai-je vu M. le comte De ... pamer de
rire un jour , en me montrant la lettre qu'un honnête
négociant lui avait écrite , et dans laquelle il s'était servi
de ce protocole familier. Si monsieur le Comte trouvait
plaisant qu'on ne lui aceordât que la plus parfaite considération
, quelle idée attachait-il à ces mots ? celle que nous
,
DECEMBRE 1807 . 605
y attachons encore . J'observe en effet qu'en écrivant à
taines personnes , nous les assurons de notre considération
la plus parfaite , et serious très -fachés qu'on nous rencontrat
dans la rue avec elles .
De l'abus du mot et de l'abus de la chose , que dois je
conclure ? Que pourvu que l'on soit en droit d'avoir que que
estime de soi-même , on peut s'applaudir de n'être pot
un homme de considération , et que si , par bonheur , on
se trouve rangé dans l'ordre de ceux qui méritent vraiment
ce nom , il faut penser et agir sans trop s'embarrasser de
la bizarrerie des hommes , de leur aveuglement ou de leur
ineptic.
VIGÉE.
EXTRAITS.
Théâtre d'Agriculture et Mesnage des Champs , d'OLIVIER
DE SERRES , seigneur du Pradel , dans lequel
est représenté tout ce qui est requis et nécessaire
pour bien dresser , gouverner , enrichir et embellir
la maison rustique. Nouvelle édition , conforme au
texte , augmentée de notes , d'un vocabulaire , de
l'éloge d'Olivier de Serres , et d'un mémoire sur
l'état de l'Agriculture en Europe , à l'époque du dixseptième
siècle ; publiée par la Société d'Agriculture
du département de la Seine . Deux volumes in-4° ,
avec le portrait d'Olivier de Serres et dix -huit planches.
A Paris , de l'imprimerie et dans la librairie
de Mme Huzard , rue de l'Eperon , nº 7.
IL est des ouvrages qui se recommandent par euxmêmes
, dont l'utilité est de tous tems , le mérite certain
et sur lesquels l'opinion publique est fixée . Que
pourrait-on ajouter ou changer à celle que nous nous
formons de Corneille , de Racine , de Voltaire , etc. ?
Un extrait qui rapprocherait quelques- uns des défauts
des ouvrages de ces grands hommes ou de leurs vers
faibles , serait- il convenable ? Est- ce une nécessité de
dire du mal pour éclairer le goût et être agréable ?
Devons-nous critiquer tout ce que nous touchons ? Ne
s'érige-t-on en juge que pour condamner ? Ne pouvonsnous
penser du bien et le dire sans être accusé de par-
1
606 MERCURE DE FRANCE ,
tialité ? Sommes-nous seuls privés du sentiment du
beau ?...... Que répondre ? Le mérite est comme la
vérité , il a un caractère frappant , on ne peut le méconnaître
, il enflamme , entraîne et vous soumet . Après
čela , trahissez votre conscience si vous le pouvez ! ...
D'un autre genre , mais sur la même ligne des ouvrages
dont nous venons de parler , est celui d'Olivier de
Serres ; traitant de la plus utile et de la première des
sciences , l'agriculture , il est aussi le plus utile et le
premier dans cet art. Il a presqu'atteint la perfection ;
deux siècles ont confirmé cette opinion , et attachent le
respect à la reconnaissance que nous devons à son auteur.
La naïveté élégante du style d'Olivier , les connaissances
profondes que renferme son livre , les objets
dont il traite , les excellens conseils qu'il donne , et les
méthodes précieuses qu'il fait connaître , l'ont porté au
rang qu'il occupe : pourquoi ne l'avouerions- nous pas ?
Vingt éditions du Théâtre d'Agriculture étaient épuisées
et allaient livrer son auteur à l'oubli et à l'inconstance
naturelle à l'homme , lorsque la Société d'Agriculture
du département de la Seine , pensa à le faire
revivre et à l'enrichir de toutes les découvertes modernes
de l'économie rurale . Des hommes célèbres furent tirés
de son sein pour y travailler sans relâche , et bientôt
l'on vit sortir de leurs mains un livre précieux , qui
honore la France , immortalise son auteur , et associe
les éditeurs à sa réputation .
Olivier de Serres , de Ville-Neuve -de-Berg , dans le
département de l'Ardèche , florissait au commencement
du dix-septième siècle , et parut au milieu de contemporains
illustres , Montaigne , dans les lettres ; Bernard
de Palissy , dans les arts ; et le bon Henri IV , dans la
science de bien gouverner. Ainsi les bons princes se
montrent toujours accompagnés de grands génies
d'hommes célèbres par leurs connaissances ou leurs
découvertes. Auguste , Côme de Médicis , Henri IV
Louis XIV et Napoléon prouvent du moins la justesse
de cette observation .
Mais avant de parler des ouvrages et de la vie d'Olivier
de Serres , nous croyons devoir jeter un coup-d'oeil
sur l'état de l'agriculture en France avant lui ; par-là ,
DECEMBRE 1807 . 607
nous ferons connaitre l'utilité de son livre , sa supériorité
et les avantages qu'il a procurés et qu'il procure
encore à la science agronomique. C'est dans l'excellent
Essai historique sur l'agriculture, du sénateur Grégoire,
qui se trouve à la tête de la nouvelle édition d'Olivier
que nous prendrons une partie de ce que nous allons
dire , regrettant d'être obligés d'en voiler l'érudition et
de n'en offrir que le sommaire à nos lecteurs.
La France partagea avec toute l'Europe les malheurs
du moyen âge son agriculture éprouva les mêmes
désastres ; étouffée sous le fatras du régime féodal , elle
disparut presqu'entièrement au tems de la Ligue. Réfugiée
dans les vallées des Alpes , l'agriculture ne fit de
progrès que sous la main des malheureux Vaudois
échappés aux horribles massacres ordonnés par le Parlement
d'Aix en 1545.
Louis XII avait encouragé les laboureurs en dimi
nuant le poids des impôts fonciers. Sous son successeur
, ils furent frappés d'un sceptre de fer : le règne
de François Ier , tant vanté par les poëtes , fut un règne
de calamité pour l'agriculture.
Le célèbre capitulaire de Charlemagne , de Villis , en
apprend beaucoup plus sur la culture de son tems , que
les volumineuses collections qui décrivent les forfaits ,
les folies des rois et de leurs cours . La tradition servait
de véhiculé aux connaisances agronomiques ; par eile
se perpétua l'usage du béton que nous devons aux
Romains , ainsi que la bâtisse en pisé , que Cointereaux a
perfectionné.
Sous Catherine de Médicis , une nuée de monopoleurs
désolèrent la France : l'agriculture languissait ; c'était
en vain que Chopin écrivait à Eachant son Traité des
priviléges des paysans. Ce traité était plutôt calculé sur
Tintérêt des propriétaires que sur celui de leurs fermiers
, et le poids de la féodalité , des corvées et de
toutes les charges publiques les accablaient.
Sous Henri IV, le commerce des grains jouit de la
liberté et Sully , dans ses Economies royales , prétend
que l'Etat se passerait mieux , pour les commodités de
la vie , des gens d'église , nobles , officiers de justice et
financiers , que marchands , artisans , pasteurs et laboureurs.
608 MERCURE
DE FRANCE
,
Malgré les erreurs de la politique , l'agriculture se
ressentit , en France , du mouvement imprimé , dans le
seizième siècle , aux sciences et aux lettres . En 1535 ,
Charles Etienne publia un ouvrage sur les jardins ; successiyement
il en donna d'autres sur les semis , plantations
, sur la culture de la vigne , des prés , des
bois , etc , En 1565 , il publia l'Agriculture et Maison
rustique. Mais cet ouvrage , augmenté en 1579 , par
Jean Liébault , son gendre , n'est qu'an extrait des
anciens , copié sans discernement. On y trouve des
inepties. Comment croire , malgré l'autorité de Varron ,
que les chèvres ont toujours la fièvre ; que la meilleure
manière de faire cuire les oeufs est de les agiter dans une
fronde , ineptie réimprimée dans la Nouvelle Maison
Rustique ; que la manière de faire crever les chenilles
sur les choux , est de faire promener dans les carrés une
femme échevelée , les pieds nus , etc. Ces erreurs ont
traversé les âges on les trouve dans Columelle et
dans Pallade. Faut- il que les hommes de mérite soient
condamnés à payer tribut à la faiblesse humaine ! Un
Lommius prétend , dans son Tableau des maladies ,
que la pléthore est constatée quand on rêve qu'on a
une crête de coq . Le sage de Thou , parle d'une pluie
de froment tombée en Carinthie l'an 1548 ; elle dura
deux heures et l'on en fit d'excellent pain ( 1 ) , Tous
les siècles se ressemblent : les Annales de l'Agriculture
de l'an XII, ont cité une pluie de graines , vers Léon ,
en Espagne. On trouve aussi dans Charles Estienne ét
Liébault , des recettes pour guérir les boeufs ensorcelés.
Dans le chapitre de la médecine des poules , on conseille
de leur faire tiédir l'eau quand elles sont enrhumées
, de les laver avec du lait de femme quand elles
ont mal aux yeux , et mille autres sottises de ce genre,
Cependant on doit savoir gré à Charles Estienne
d'avoir , le premier en France , depuis la renaissance
des lettres , écrit sur l'art rural . Son ouvrage , qui a eu
(1 ) Historiarum sui temporis , etc. Dans ce même livre , il assure
qu'à Paris , rue Saint -Merry', on a vu un poulet ayant quatre aîles , quatre
pieds , deux croupions , qui marchait à gauche , à droite , devant , derrière
, et qui vécut deux jours,
DECEMBRE 1807. 609
plus de trente éditions , dut ce succès autant à l'importance
du sujet qu'il traitait , qu'aux contes dont il fourmille
et qui étaient analogues à l'esprit du tems, Les
auteurs contemporains , Elie Vinet , Mizauld , etc. , n'en
sont point exempts. Mizauld conseille , pour détourner
la grèle , de présenter un miroir à la nuée lorsqu'elle
approche ; en se voyant si laide , elle roulera d'effroi ,
ou trompée par sa propre image , elle croira voir une
autre nuée à qui elle cédera la place.
Je ne parle pas de ces Almanachs météorologiques et
astrologiques qui inondèrent le quinzième siècle sous le
nom de Calendrier des Bergers ( 2) . L'esprit du peuple
en fut empoisonné ; du mariage du soleil avec la lune ,
on déduisait tout ce qu'on voulait . J'arrive à Jehan
de Brie , appelé ainsi parce qu'il était de Coulommiers
en Brie , qui écrivait sous Charles V , en 1379 , mais
dont l'ouvrage ne fut publié qu'en 1542 , sous le titre
de Vrai régime du gouvernement des bergers et bergères
; par le rustique Jehan de Brie , le bon berger. Ce
petit livre , extrêmement rare , renferme des détails
sur le soin des bêtes à laine pour les divers mois de
l'année , leurs maladies , le parcage , la propreté des
bergeries , les moeurs et l'habillement qui conviennent
à un berger. La naiveté de son style en rend la lecture
agréable.
Bernard Palissy , potier de terre , en Saintonge , mort
vers la fin du seizième siècle , et dont la réputation posthume
n'est pas usurpée , traita en maître diverses parties
de la science économique , blâme les instrumens aratoires
du Bigorre , qu'il trouve d'une exécution lourde
et mauvaise , et pense tout le contraire de Charles
Estienne , qui ne voulait pas que les cultivateurs sussent
lire et écrire , de peur qu'ils s'en prévalussent. Palissy ,
plus sensé , désire que les connaissances se généralisent ,
(2) Cet almanach existe encore ainsi que celui nommé Messager boiteux,
ils sont très-répandus dans nos campagnes , et se trouvent quelquefois
chez les citadins : ils indiquent les jours où l'on doit se couper
les cheveux et les ongles ; mais ce qui est plus dangereux , les jours où
l'on doit se saigner et se purger . Comment se peut-il qu'une ignorance
aussiprofonde soit tolérée ?
610 MERCURE DE FRANCE ,
se répandent ; qu'on ramène la nation à la vie simple et
frugale; mais malheureusement l'ambition et l'avarice
ont , dit-il , rendu presque tous les hommes fous et leur
ont quasi poussé la cervelle. Qu'aurait-il dit s'il eût vécu
de nos jours ?
Quiqueran de Beaujeu , évêque de Sénez , sans égaler
Bernard Palissy en talens , déploya le même zèle pour
l'économie rurale. Mais son ouvrage est indigeste et
confus . Semblable à ce prédicateur dont parle Erasme ,
qui de la trinité passe à la quadrature du cercle ,
Quiqueran intercalle dans les détails ruraux une longue
digression contre Cicéron . Mais son livre est utile pour
connaître les procédés agronomiques de son pays et de
son tem . Il parle sur-tout des émigrations périodiques
de troupes de français d'une contrée dans une autre ,
pour y exercer quelques branches d'industrie. Les
Savoyards , les Limousins , les Auvergnats , etc..
Un Etrusque , suivant Plutarque , banni de sa patrie ,
voulant y reparaître en maitre , engagea les Gaulois à y
passer pour en faire la conquête , et leur fit goûter du
vin de son pays pour leur donner une bonne idée de ses
productions. Suivant Pline , un Helvétien après avoir
passé quelques années à Rome , imagina le premier qu'il
ferait un commerce avantageux des vins d'Italie , en
les transportant dans les Gaules. Que ce soit l'Etrusque
ou l'Helvétien , on voit que du tems de Strabon , vingthuit
ans depuis l'ère vulgaire , on trouvait la vigne sur
les côtes méridionales de la France , quoique , suivant
le même auteur , le raisin mûrit difficilement au nord
des Cévènes. Bientôt les défrichemens ayant rendu le
pays moins humide , la vigne s'avança rapidement vers
le nord , à tel point , que sept ou huit siècles après on la
trouvait dans des contrées qui ne l'ont plus : tels sont
les pays de Caux , les environs de Caën , le Bec, Zumiège ,
Corbie , l'Artois , la Belgique . Cependant on trouve
encore des vignes à Cologne , dans le département de la
Roër au nord de la France , le Clos Saint-Pantaléon
donne un vin assez estimé. En Allemagne , la culture
de la vigne s'avance plus au nord encore , on en trouve
près de Dresde .
Deux fois les vignes furent arrachées en France par
DÉCEMBRE 1807 .
611
l'ordre de deux hommes dont les noms ne réveillent
que des sentimens d'horreur , Domitien et Charles IX.
Le premier prétendait que la culture du blé dans les
Gaules serait plus utile que celle du vin , et en conséquence
de ce faux raisonnement , il fit arracher toutes
les vignes , ce qui continua pendant près de deux cents
ans ; mais vers la fin du troisième siècle , le sage et vaillant
Probus rétablit la paix et les vignes dans notre
pays . Le second , Charles IX , par le même principe ,
fit détruire une partie de celles de la Guyenne. Henri
III , en 1577 , modifia cette injonction , en commandant
seulement aux gouverneurs des provinces , d'empêcher
que la culture de la vigne n'acquit une extension préjudiciable
à celle du froment .
La vigne avait été , jadis , cultivée jusque dans les emplacemens
qui forment le centre de Paris ; car , en 1160 ,
Louis le Jeune avait assigné au curé de Saint- Nicolas ,
six muids de vin , à prendre annuellement sur le produit
d'une pièce de vigne qui était dans les jardins du
Louvre.
D'autres quartiers de Paris , depuis long - tems couverts
de maisons , l'étaient alors par la vigne. De la
Mare , dans son Traité de la police , mentionne les deux
grands vignobles de la montagne Sainte - Geneviève , et
du territoire de Laas , où sont à présent les rues Saint-
André-des-Arcs , Serpente , de la Harpe .
Le Falerne , le Massique , le Cécube , sont déchus de
leur réputation. La même chose est arrivée aux vins des
environs de Paris , qui ont conservé leur crédit jusqu'à
des époques très - récentes. Qui croirait que ceux de
Nanterre et de Surenne , passerent pour excellens ? C'est
cependant ce qu'atieste l'empereur Julien , surnommé
l'Apostat , qui ne cesse d'en faire l'éloge (3) . Paulmier
( 5 ) Dans les poësies d'Eustache Deschamps , qui vivait à la fin du
XIVe siècle " il est parlé avec éloge du vin de Mantes , qui a la bonne
qualité de se conserver long- tems : le voyageur Tavernier en avait bu
en Perse ; et le moine Rubruguis , envoyé par Saint - Louis au grand Kan
des Tartares , en présenta à ce monarque baibare un flacon qui s'était
bien conservé en route. Mantes a encore d'assez bons vignobles ; la côte
de Falanville , exposée au midi de l'autre côté de la Seine , donne an
vin plus estimé que les vins ordinaires de Bourgogne .
612 MERCURE DE FRANCE ,
dit que les vins d'Argenteuil , de Marly , de Ruelle et de
Montmartre , convenaient sur-tout aux citoyens des
villes et aux gens sédentaires. La Bruyère-Champier ,
vante avec plus de justice , les vins de Toulouse , de
Bordeaux , d'Orléans , d'Angers ; celui d'Arbois était déjà
estimé du tems d'Henri IV , qui en fit donner au duc
de Mayenne ; mais le vignoble de Coucy , en Picardie ,
planté par les ordres , de François Ier, était considéré
comme le plus précieux par ses vins qu'on réservait au
roi. Des poetes ont plaidé , en beaux vers , sur la préférence
à donner au Champagne ou au Bourgogne ; peutêtre
est-il plus aisé de juger ce procès , que de résoudre
la difficulté relative au tems où ces vins commencè
rent à être cités (4) .
(4) En 1652 , un grand procès s'éleva sur le mérite de ces deux vins.
La source de cette querelle fut une thèse soutenue à l'Ecole de medecine
de Paris , la même année , dans laquelle on avança que le vin de
Beaune , en Bourgogne , était plus agréable et plus sain que celui de
Champagne . Cette thèse n'excita aucun murmure , les vins de Beaune
étaient en trop grande réputation ; témoin la lettre de Pétrarque au pape
Urbain V , où le poëte écrit au saint- père qu'il n'est pas étonnant que
les cardinaux restés à Avignon aient montré peu d'empressement pour
retourner en Italie , parce qu'ils n'y trouveront pas le vin de Beaune
´dont ils font leurs délices . Mais quarante ans après cette fameuse thèse ,
on soutint , dans la même Ecole , une proposition plus hardie , que les
vins de Bourgogne étaient non- seulement préférables aux vins de Champagne
, mais que ces derniers agaçaient les nerfs , mettaient les humeurs
en fermentation , et procuraient la goutte . On s'appuyait , pour fortifier
cette opinion , de l'autorité de M. Fagon , premier médecin du roi , qui
venait , disait-on , de défendre le vin de Champagne à Louis XIV . Les
Champenois prirent feu et attaquèrent les Bourguignons ; ceux - ci se
défendirent bravement , et prétendirent que c'était à MM. Colbert et de
Louvois , alors ministres , dont l'un était originaire de la Champagne et
l'autre y possédait de grands vignobles , que le vin de Champagne devait
sa vogue. Cette imputation était fausse ; long-tems avant eux ,
les Français
aimaient le vin de Champagne : pour preuve , au XVI siècle le
vin d'Aï , de cette province , était si renommé que l'empereur Charles-
Quint , le pape Léon X , et les rois François Ier et Henri VIII , rol
d'Angleterre , recherchaient ce vin comme un nectar, et chacun d'eux
avait acheté à Aï un clos avec une petite maison , où il y entretenait un
vigneron à leurs gages , qui , tous les ans , leur envoyait une provision
de ce bon vin."
DÉCEMBRE 1807 . 615
I
Grégoire de Tours avait parlé avantageusement
des vins de Mâcon et de Dijon ; ceux de Reims et autres
cantons voisins , sont loués dans une lettre de Pardule ,
évêque de Laon , adressée à Hincmar . Béquillet , voulant
contester aux vins de Champagne une réputation déjà
fort ancienne , oppose à ces témoignages irréfutables ,
une présomption fondée sur ce que , pour le sacre des
rois , on envoyait à Reims des vins de Bourgogne. Les
fêtes splendides qui accompagnaient ces cérémonies , devaient
naturellement y amener tous les moyens de varier
les plaisirs et de flatter la sensualité ; voilà tout ce qu'on
peut en conclure.
Au seizième siècle , Liébaut comptait dix-neuf sortes
de raisins : Olivier de Serres en trouvait beaucoup
plus le Grand d'Aussi , dans l'Histoire de la vie privée
Enfin cette seconde querelle de 1712 fut épousée par Grenan , professeur
au collége d'Harcourt , qui combattit pour la Bourgogne , et par
Coffin , professeur au collége de Beauvais , qui lutta pour la Champagne.
Qu'il me soit permis de donner une idée de l'Ode saphique du premier
et l'Ode alcaïque du second , traduites toutes deux en très -beaux vers
français par de la Monnoye.
ODE SAPHIQUE DE GRENAN.
CHERE feuillette bourguignonne ,
Qui loges dans ton sein la,vermeille santé
Les plaisirs innocens , la double liberté ,
Et que d'amours badins une troupe environne ,
Je veux te consacrer ces vers etc.
>
Il ouvre la tranchée et attaque le vin de Reims , en le traitant de
Liqueur âcre et de poison secret :
Jusqu'aux cieux la Champagne élève
De son vin pétillant la riante liqueur :
On sait qu'il brille aux yeux , qu'il chatouille le coeur
Qu'il pique l'odorat d'une agréable sève.
Mais craignons un poison couvert :
L'aspic est sous les fleurs . Que seulement , par grâce ,
Quand Beaune aura primé , Reims occupant la place.
Vienne légérement amuser le dessert .
2
RÉPONSE de M. COFFIN , à la louange du vin de Reims.
Chère hôtesse d'un vin qu'on ne peut trop priser ,
D'un vin qui doit à Reims , comme moi , sa naissanee ,
614 MERCURE DE FRANCE ,
des Français , prétend qu'il y en a trois cents variétés
en Europe. La manière de soigner la vigné fut souvent
subordonnée , comme toutes les autres cultures ,
aux rêveries
astrologiques et alchimiques . Mizaulet , qui fut
copié par Liebaut , conseillait d'après les anciens d'arroser
les ceps avec certaines drogues purgatives.
L'art de faire du rapé était connu dès le douzième
siècle , de même que celui de faire du vin blanc avec des
raisins noirs. Il y a plus de cent ans que , dans certains
cantons du Bordelais , on mêlait du sucre avec le vin ,
pour le rendre meilleur. Ces procédés qui étaient en
usage du tems d'Olivier de Serres n'auraient pas dû être
annoncés comme des découvertes.
L'art de conserver les vins était bien imparfait vers
1560 : la Bruyère-Champier cite comme une merveille ,
que des vins de Bourgogne se soient gardés six ans . Dans
les caves de l'hôpital à Strasbourg , on avait encore, il y
a quelques années , ce qu'on appelait du vin de Luther.
Cette indication annonce plus de deux siècles . Ce vin
ད་
Bouteille , à mon secours ! j'entreprends ta défense :
Pour ton propre intérêt , viens me favoriser !
Aussi clair que le verre où la main l'a versé ,
Les yeux les plus perçans l'en distinguent à peine .
Qu'il est doux de sentir l'ambre de son haleine ,
Et de prévoir le goût par l'odeur annoncé !
D'abord à petits bonds , une mousse argentine
Etincelle , pétille , et bout de toutes parts ;
Un éclat plus tranquille offre ensuite aux regards ,
D'un liquide miroir la glace cristalline .
Dans la dernière strophe , Coffin s'emporte , et appelle le cidre le limon
de la Neustrie , 1
Ciel ! fais que désormais puni de sa folie .
Quiconque insultera l'honneur de Silleri ,
N'abreuve son gosier d'autre vin qué d'Ivry ,
Ou d'un cidre éventé ne suce que la lie.
Cette provocation fut relevée par deux ou trois poëtes normands ,
Charles Ybert , J. Duhamel , professeur au collége des Grassins , mais
leurs morceaux , traduits par différens auteurs , out été insérés dans le
Mercure du mois de Mai 17120
DECEMBRE 1807 .
615
était à la vérité d'une saveur désagréable. Crusius nous
fournit un fait analogue ; de son tems , vers la fin du
seizième siècle , une inscription annonçait que le vin
contenu dans le foudre de Heidelberg , y avait été mis
en 1343. (5)
Avant que les Grecs Phocéens établis à Massilia ,
Marseille , et les Romains eussent fait connaître la vigne
aux Gaulois , nos pères composaient avec le miel sauvage
de leurs forèts une liqueur forte , enivrante , en la
faisant fermenter dans l'eau. Ce fut-là leur première
boisson qui s'appelait hydromel. Vers le XVe siècle ,
tems où les abeilles domestiques avaient pris la place
des sauvages , et où l'abondance du vin avait fait oublier
l'usage de cette liqueur , on inventa un hydromel vineux
; peut-être même on ne fit que renouveler cette
boisson.
Arnaud de Villeneuve , fameux médecin et qui mourut
en 1513 , parle de la préparation des eaux- de - vie
qu'avant lui on regardait comme un secret . Dutens
croit qu'il n'était pas ignoré des anciens. On attribuait
de grandes propriétés médicinales à cette rectification
du vin par la distillation ; mais bientôt en France l'eaude-
vie cessa d'être regardée comme un médicament et
elle devint une boisson agréable . En 1646 , on publia
un Traité de l'eau- de- vie , ou Anatomie théorique et
(5) C'est aux Gaulois-Cisalpins que nous devons l'invention des tonneaux
; avant eux les Romains déposaient leurs vins dans de grands pots
de terre ou dans des outres qui , toujours , communiquaient un goût désagréable
à la liqueur . 'Charlemagne recommandait aux régiseurs de ses
domaines de conserver son vin dans de bons barils , bones barillos >
cerclés de fer. Dans les pays de grands vignobles , on ne se contentait pas
seulement de tonneaux , on creusait en terre des espèces de citernes bien
maçonnées , qu'on remplissait de vin . C'était dans ces grands réservoirs
que l'on puisait pour remplir certaines bouteilles , sacoches ou cantines
de cuir que les valets portaient à la suite de leurs maîtres , et qui pendaient
à l'arçon de leurs selles . Une ordonnance du XIIIe siècle oblige
les tanneurs d'Amiens de fournir deux paires de boucauts de cuir bens
et suffisans à tenir vins , pour quand les vassaux de l'évêque seront par
lui ou son vicaire conduits à l'arrière -ban . Les bouchers devaient fournir
de la graisse pour couvrir lesdits boucauts , de peur que le vin ne
s'échappât ou ne s'éventât .
616 MERCURE DE FRANCE ,
pratique du vin. On lit dans Helyot que les Jésuites ,
ordre religieux fondé par Saint- Jean de Sienne , qui
fut supprimé en 1668 , par Clément IX , s'occupaient
non-seulement à préparer des médicamens pour les
pauvres , mais encore à distiller des eaux- de-vie d'où
leur vint le nom de gli padri dell' acqua-vita. Mais
l'époque à laquelle on imagina d'extraire de l'eau-de-vie
du marc des raisins paraît plus tardive : Durival la fixe
à l'an 1696 ; j'ignore sur quelle autorité. Diverses autres
substances ont été employées à cet usage , les cerises ,
les prunes , la baie de sureau , la pomme- de-terre , etc.
Il y a long-tems que les Suisses tirent , du fruit de la
ronce , une liqueur qu'ils estiment.
Suivant Pline et d'autres auteurs , les anciens ont
connu le cidre . On prétend néanmoins que son usage
en France et en Angleterre n'a guères que trois siècles.
Cette boisson fut d'abord imaginée en Afrique , et ce
furent les Biscayens qui , commerçant dans cette partie
du monde , en apportèrent la connaissance dans leur
patrie. Ensuite les Normands ayant conquis la Neustrie ,
et faisant commerce avec les Biscayens , apprirent d'eux
la manière de faire le cidre. Olivier de Serres dit que
dans le Cotentin il se fait avec des pommes couleur de
sang , dites pommes d'écarlate , un cidre rouge trèsagréable
à boire , et qui , étant un peu aromatisé avec
du sucre et de la canelle , se conserve deux ans (6) .
(6) Nos pères faisaient usage de plusieurs autres boissons , notamment
de la bière , du poiré , du prunelet , etc. Pline nous atteste que de son
tems on bûvait de la bière ; mais ce qui nous étonne , c'est qu'il ajoute
qu'on avait le secret de la conserver pendant plusieurs années : cè secret
est perdu pour nous. On trouve dans Diodore de Sicile , que les Egyptiens
avaient deux sortes de bière ; l'une forte , appelée zichès , l'autre
douce, qu'ils nommaient curmi . Les Gaulois conservèrent cette division ,
qu'ils tenaient sans doute des Phocéens ; leur bière forte portait le nom
de zitu , et la douce était nommée cervisia , dont on a fait le vieux
mot français cervoise . Julien l'Apostat n'aimait certainement pas la bière ;
il nous reste une épigramme grecque de cet empereur qui le prouve , où,
en apostrophant la bière , il dit à peu près : « Qui es- tu ? Non , tu n'es
» point le vin de Bacchus : le fils de Jupiter a l'haleine douce comme le
nectar , et la tienne est celle d'un bouc. »
Le poiré est originaire de Normandie : il se fait de poires acerbes et
DÉCEMBRE 1807 .
617
Le versificateur Saint-Amand , zélé panégyriste de cette
boisson , ne se contente pas , dans une pièce de vers
sur le cidre , de lui donner la préférence sur le vin ;
si on l'en croit , le cidre est l'or potable que la chimie
a préconisé.
Les boissons chaudes , qui sont actuellement admises
dans toute l'Europe , n'étaient pas connues au XVI siècle.
Ellis , dans un traité sur le café , dit qu'en 1555_la
décoction de ce fruit était déjà usitée en Turquie. Les
prédicateurs musulmans l'attaquerent par des déclamations.
Un muphti décida que les amis du café étaient
' ennemis de la loi de Mahomet. Un successeur de ce
muphti décida le contraire. L'introduction du café n'eut
lieu en France qu'en 1644 , par des voyageurs de Marseille,
et Galland raconte que Thévenot, revenu d'Orient
en 1658 , aimait cette boisson dont il régalait ses amis.
En 1669 , Soliman Aga , ambassadeur de la Porte auprès
de Louis XIV , qui demeura à Paris pendant un an ,
coinmença à répandre l'usage du café ; et enfin en 1672
un arménien , nommé Paschal , s'établit à la foire Saint-
Germain et en vendit publiquement. Après le tems de
la foire , il se retira sur le quai de l'Ecole , au coin de la
rue de la Monnaie , où l'on voit encore un café : ce fut
le premier de Paris ; la tasse s'y vendait 2 sous 6 deniers.
Le chocolat nous vient d'Amérique , vers 1661. Nous
devons son usage aux Espagnols , et c'est Marie- Thérèse
d'Autriche , femme de Louis XIV, qui nous l'a fait connaître.
L'introduction du thé , originaire de la Chine
et du Japon , est antérieure ; elle date de l'an 1656.
Nous le devons aux Hollandais , et sa boisson est tellement
devenue à la mode , que dans certains pays ,
comme l'Angleterre , la Hollande , déjeuner y signifie
exclusivement , boire du thé et manger des beurrées,
douces , comme le cidre de pommes. Fortunat , dans la vie de Sainte-
Radegonde , reine de France , qui , étant veuve , menait une vie trèspénitente
, dit que cette princesse ne buvait que de l'eau et du poiré ,
qui était alors la boisson des pauvres.
Le prunelet était une boisson composée d'eau et de prunes de haies
fermentées , à laquelle , après une disette , fut réduit le peuple de Paris
en 1420.
2r
DE
LA
Rr
618 MERCURE DE FRANCE ,
Le lupin , l'un des mets vantés par les anciens , n'est
pas banni des tables en Espagne , en Corse et ailleurs.
A la Chine , on mange le ver du hanneton , et les Sardes
s'accommodent très-bien de la viande de jeunes chevaux.
Les Romains , amateurs d'escargots , avaient
des lieux destinés à les engraisser : ce parcage s'est
maintenu dans la ci-devant Lorraine et le pays de
Trêves. Il n'est pas rare d'y voir des escargotières. On
nomme ainsi des endroits où , au milieu des pierrailles
et de la mousse , sont déposés des milliers d'escargots.
On les entoure d'une enceinte en maçonnerie , sur laquelle
s'élève une cloison en fil d'archal à pointes
recourbées , pour empêcher ces animaux de s'échapper.
La Bruyère-Champier , parle de l'escargot comme aliment.
Des côtes de l'Océan on en fait quelquefois des
envois dans les colonies : on en mange en Espagne , en
Allemagne , mais très-peu à Paris. Je trouve dans un
ouvrage imprimé à Paris , en 1692 , sous le titre de
Maison réglée , par Audiger , qu'à cette époque , la
dépense annuelle de la table d'un homme riche , ayant
tous les jours douze couverts , soir et matin , n'excédait
pas 11,900 liv.
$2
2
C'est encore au seizième siècle que nos régions septentrionales
acquirent divers poissons , entr'autres la
carpe , dont la patrie est le midi de l'Europe. La carpe
a été portée en Hollande , en Suède ; Mascall la procura ,
en 1514 , à l'Angleterre ; et Pierre Oxe , vers l'an 1560 ,
au Danemarck . Le Grand-d'Aussi cherche à prouver
qu'en France on a mangé de la baleine , et ne cite pas
Histoire du siége de Metz , d'Ambroise Paré , qui lui
en aurait fourni une nouvelle preuve. Les pauvres du
Japon ne vivent que de chair de baleine , ainsi que les
habitans des îles Feroë .
L'usage de manger de l'ânon , introduit par Mécène ,
fut renouvelé par le chancelier Duprat. On mangeait
aussi des salades faites de sommités de mauve , de
brionne et de houblon (7 ) . Mais une bizarrerie assez
remarquable pour la diététique , c'est qu'on faisait tou
jours germer les légumes avant de les faire cuire.
(7) On mange encore du houblon en salade dans la Belgique .
DECEMBRE 1807. 619
3
;
A
On voit , par la règle de Saint- Chrodegand , ordonné
évêque de Metz par le pape Etienne , en 743 , que de
son tems , la faîne et le gland servaient encore de nourriture
à l'homme. A mesure que les campagnes se couvrirent
de moissons , les plantes céréales lui fournirent
sa subsistance ; la disette seule obligea de recourir quelquefois
au gland : c'est ce qui arriva en 1548 , dans le
Mans , lors d'une famine. En Provence , suivant Quiqueran
, le froment a toujours été le seul grain employé
pour la nourriture des hommes. Il ajoute même que
dans les tems de disette , on ne donne pas aux chiens le
pain d'avoine , dont usent les Ecossais. Un auteur
anglais , dans son Dictionnaire , définit l'avoine , un
grain qui sert pour nourrir les chevaux en Angleterre
et les hommes en Ecosse. Les Norvégiens aiment beaucoup
le pain d'avoine. Poncelet dit en avoir mangé
qui était supérieur à tout autre. On sait que l'on tire
de l'avoine un très-bon gruau. La Framboisière , mé
decin de Henri IV, vantait l'orge mondé. On en mange
beaucoup dans quelques départemens de l'est de la
Francé , tandis qu'à Paris cet aliment sain , et peu
coûteux , est presque inconnu .
Plusieurs écrivains regardent le fléau à battre le blé ,
comme une invention récente , quoique ce moyen soit
indiqué par le bon sens. L'antiquité avait eu les moulins à
bras et ceux qui ont l'eau pour moteur. Un chroniqueur
de la Bohême a soutenu que , depuis douze siècles , on
se servait des moulins à vent ou pneumatiques dans
son pays. Mais nous croyonss cette invention plus moderne
, elle date du retour des Croisades et nous vient
des Sarrazins qui en faisaient usage , ainsi que plusieurs
autres objets d'industrie , de culture , et des plantes qui
nous ont été apportées de chez eux. En 1726, on voulut
appliquer les moulins à vent au labour des terres , ce
qu'on a renouvelé de nos jours , mais sans succès. Les
grands avantages qui peuvent résulter de leur emploi
n'ont été bien sentis que par les Hollandais . A Sardám ,
sur deux lieues carrées , on compte environ 800 moùlins
à vent.
Le bluteau qui n'a été introduit qu'au commencement
du seizième siècle , est mentionné dans un poëme du
20 MERCURE DE FRANCE ,
treizième , suivaut le Grand-d'Aussi. La mouture économique
, qui consiste à faire repasser plusieurs fois les
sons sous la meule , était usitée eu 1546 , et c'était vers
Senlis qu'on avait perfectionné cette méthode ; mais
elle n'était pas générale .
La découverte extrêmement utile du levain , est due
au hazard. Les Gaulois , suivant Pline , se servaient
de la levûre de bière : son emploi fut interrompu pendant
des siècles , jusqu'au commencement du dixseptième
, époque où l'on mit en vogue un pain mollet
qui , étant plus difficile à faire lever , à raison des substances
qu'on y mêlait , eut besoin d'un ferment plus
actif , ce fut la levûre de bière ; mais les médecins se
divisèrent sur ses propriétés , bonnes ou mauvaises . On
écrivit , on s'injuria , et vers 1670 , la dispute durait
encore. Du tems de la Bruyère - Champier , pour faire
lever la pâte , on employait une eau vineuse , et l'on
salait le pain.
Le seigle , connu des anciens , formait au seizième
siècle une branche considérable d'agriculture. L'expérience
avait appris qu'il convenait . mieux que le froment
dans les terres sablonneuses. La longueur de sa
paille , utile pour lier les gerbes , fut un motifde plus ,
à mesure que la dégradation des forêts rendit plus chers
les liens de bois.
Plusieurs variétés de blé se répandirent successivement
: Olivier de Serres , en 1598 , essaya dans son
jardin le blé de Smyrne , ou le blé de miracle , qui a
des épis latéraux : le produit fut de quarante pour un.
Pierre de Crescens , qui vivait au treizième siècle
ne parle pas du sarrasin ; on peut conclure de son silence,
qu'alors il n'était pas connu. Mais il était cultivé en
Angleterre en 1517 , en Belgique en 1661 ; nous croyons
donc qu'il a été communiqué à la France par les Maures
ou Sarrasins d'Espagne , à qui nous devons également
le maïs , nommé aussi blé d'Espagne , de Turquie.
Quelques personnes veulent que nous soyons encore
redevables aux Maures , du safran , que d'autres disent
nous avoir été apporté par un pélerin venu du Levant .
Lataille des Essarts prétend que les premiers oignons
de safran furent apportés dans le Gâtinois vers la fin
DECEMBRE 1807 .
621
du quatorzième siècle , et que jusqu'au commencement
du dix-septième siècle on en vendait annuellement aux
Hollandais et aux Allemands pour plus de trois cent
mille francs. La France , qui au seizième siècle consommait
plus de safran qu'aujourd'hui , parce qu'alors on
en mettait dans la plupart des alimens , en produisait
aussi beaucoǹp. La Provence , l'Albigeois et l'Angoumois
étaient les cantons les plus renominés pour cette
culture ; maintenant on ne l'exerce plus que dans le
Gâtinois .
et En 1551 , les Provençaux tentèrent la culture de
la canne à sucre originaire des Indes-Orientales ,
sur-tout celle du riz , venu aussi d'Orient , qui a été
essayée de nouveau en France à des époques très-récentes.
Cette dernière réussit peu dans le Lyonnais et*
dans la Provence , où il fallut régler par un édit , la portion
de terrain que chaque ville ou village emploierait
à cette culture actuellement abandonnée , quoique le
gain y fût assez considérable. Le riz ayant besoin d'eaux
stagnantes , ces eaux auront sans doute occasionné des
fièvres , maladies qui auront fait négliger une culture
qu'il faut laisser au Piémont où elle prospère.
Nous devons les melons aux conquêtes de Charles VIII ,
qui les rapporta d'Italie ; ils devinrent communs en
France , et furent , en 1586 , l'objet d'un traité de
Jacques de Pons , qui les croit venus primitivement
d'Afrique en Espagne et en Italie . Olivier de Serres
conseille les cloches de verre pour accélérer la maturité
des melons ; ce conseil annonce qu'on en faisait
peu d'usage. Le Languedoc était vanté pour cette culture
; on ne parlait pas encore des melons de Metz et
de Vic , qui acquirent depuis une réputation méritéc .
Les melons Cantaloup sont originaires d'Arménie.
L'Italie nous donne aussi l'espèce de concombre
nommé Serpentin ; Toulouse fut la première ville qui ,
la cultiva. Olivier de Serres prétend que nous avons
tiré la citrouille de Naples et d'Espagne ; ce dernier
pays nous apprit l'usage des truffes , et nous transmit
la scorsonère ; l'auteur du Jardinier Français , la cultiva
l'un des premiers vers l'an 1651 .
pays
L'épinard , originaire de l'Asie- Mineure , nous a été
622 MERCURE DE FRANCE ,
donné par les Arabes ; quelques auteurs pensent que
ce pourrait être le chrysolaca des Grecs ; la Bruyère-
Champier assure que cette plante , dont il parle mal ,
était depuis plusieurs siècles , d'un grand usage à Lyon
et sur-tout à Paris , et que le précepte du carème avait
fait sa réputation , à cause de sa précocité.
Les artichauts , rares du tems de Pline, et qui paraissent
indigènes dans l'Andalousie , avaient été ensuite
abandonnés ; en 1473 , à Venise , ils parurent une
nouveauté. Vers 1466 , ils avaient été portés de Naples
à Florence , d'où ils passèrent en France , au commencement
du seizième siècle , et sous Henri VIII , en
Angleterre . Il faut remarquer que les artichauls étant
de la famille des chardons , cela explique pourquoi nos
historiens anciens disent que l'on mangeait des chardons
en France ; mais l'on sait très-bien pour qui cette
pâture est réservée . Les grosses fèves , et même les haricols
, sont fort anciens dans les Gaules , et les pois
chiches y ont été apportés il y a long-tems ; mais les
petits pois verts , l'usage de les manger dans leur primeur
et de les payer très- cher , ne sont connus qu'il
ya à peu près cent cinquante ans . Les cardons nous
viennent d'Espagne ; nos ancêtres ne mangeaient que
des cardes-poirées.
.
a
鄂
Les choux verts , si communs en France actuellement
, ont été apportés dans les Gaules par les Romains
, ainsi que les choux rouges estimés et adorés
des Egyptiens , et regardés par les Grecs comme la
nourriture la plus saine. Mais les choux blancs viennent
des pays Septentrionaux , et l'art de les faire pommer
n'était pas encore connu du tems de Charlemagne.
Olivier de Serres dit que de son tems , le chou-cabus
dégénérait ; il fallait annuellement tirer des graines.de
Tortose , Savone et Briançon . Vers la fin du seizième
siècle , les brocolis , ou petits choux verts , furent apportés
d'Italie en France. Les choux-fleurs , venus du
Levant en Italie , passèrent en France et de-là en Allemagne.
Les laitues ordinaires sont fort anciennes dans
les Gaules , mais on a trouvé assez tard la manière de
les faire pommer. Les chicons , auxquels nous donnons
le nom de laitues-romaines , sont originaires des en-
>
DECEMBRE 1807.
625
virons de Rome , et en ont été apportés par Rabelais ,
le savant curé de Meudon.
L'introduction de quelques fleurs peut ici obtenir
une place. La tulipe , originaire de la Cappadoce , fat
apportée en Europe , en 1559 , et Conrad Gesner la
vit à Augsbourg vers ce tems . Nous devons la tubercule ,,
à un minime que le savant Peiresc avait envoyé en
Perse. Les roses sont originaires des îles de la Méditerranée
; j'ai lu , je ne sais où , qu'autrefois le droit
d'élever des rosiers était restreint ; c'était un privilége
particulier. La conquête du Nouveau-Monde procura
à l'Europe , la grenadille , indigène au Mexique et au
Pérou , qui fut présentée au pape Paul V. La capucine
du Pérou , qui fut apportée en 1684 ; la sensitive du
Brésil ; la dionée du Mexique , ainsi que le chèvrefeuille
; la belle-de-nuit originaire du meme pays (8) ;.
la vanille , la verveine , l'aristoloche , l'aster , etc. , et
l'héliotrope trouvée par J. Jussieu dans les vallées des
Cordillières au Pérou . Nous devons à l'Asie , le myrthe ,
le lys originaire de la Palestine ; le lilas de , l'Asie-
Mineure , apporté par Busbec , ambassadeur de Ferdinand
II , à la Porte ; la reine-marguerite , par le P.
d'Incarville , jésuite ; le jasmin des côtes de Malabar ;
la pervenche de Madagascar et de Java ; l'Agathis et
la jacinthe de l'Inde , le baume de l'Arabic et l'hortensia
de la Chine. La découverte du Cap de Bonne-Espérance
nous a offert la mauve , le géranium , etc. L'encens quo
l'on tire du royaume d'Ades en Afrique , a été connu
des anciens. PH. D*.
(La suite au N° prochain ).
L'ÉNÉïDE , traduite en vers par M. J. HYACINTHE
GASTON , proviseur du Lycée de Limoges. Tome IIIª .
A Paris , chez Lenormant , imprimeur -libraire , rue
des Prêtres-Saint- Germain -l'Auxerrois .
M. Gaston vient de terminer un grand travail , sa
(8) Cette fleur , qui n'ouvre son calice que le soir , paraît vouloir nous
priver de son éclat ; mais elle est d'un climat 'où les jours répondent à
nos nuits , et elle a quitté sa patrie sans en perdre les usages : elle es
indique les heures partout où elle se trouve.
624 MERCURE DE FRANCE ,
traduction en vers de l'Enéide. Les huit premiers
livres ont été reçus avec une faveur que méritaient
bien le zèle et le talent de l'auteur ; les quatre derniers
qu'il publie en ce moment , ont les mêmes droits au
même accueil .
La traduction de M. Gaston ne peut pas être jugée
seulement par comparaison avec l'original .: il faut
encore examiner si elle est supérieure , égale ou inférieure
à celle de M. Delille , et dire à quel point
l'une l'exporte sur l'autre , ou le lui cède . Je n'éluderai
point cette obligation , assez difficile qui m'est
imposée par la circonstance , et je m'en acquitterai
du moins avec beaucoup de franchise .
>
M. Gaston a incontestablement sur M. Delille l'avántage
de la précision . Je prends pour exemple le neuvième
livre. Il a 818 vers dans Virgile ; M. Delille l'a
traduit en 1200 vers , et M. Gaston en 948 seulement .
M. Gaston n'a donc que 130 vers de plus que Virgile
et il en a 250 de moins que M. Delille. Je sais bien
que cette petite supputation ne décide pas tout à fait
la question de la précision ; qu'il se pourrait que M.
Gaston, avec ses 250 vers de moins que M. Delille , fût
réellement plus diffus que lui , si , laissant de côté beaucoup
d'idées et d'expressions essentielles de son auteur ,
il avait rendu avec prolixité celles qu'il aurait conservées.
Mais , avant que j'examine la chose sous ce
point de vue , on conviendra , j'espère , que M. Delille ,
en faisant près de 400 vers de plus que Virgile , a excédé
la différence naturelle qu'il y a du français au latin
sous le rapport de la concision ; de même que M. Gaston ,
en qui cette différence n'est que de 130 vers , ne s'est
peut-être pas donné , en raison de l'inégalité des deux
langues , une marge suffisante pour exprimer avec la
facilité convenable toutes les pensées et toutes les imagesde
son original. Je vais m'occuper de prouver l'un et
l'autre.
Voici le début du livre :
Atque ea diversâ dum parte geruntur ,
Irim de coelo misit saturnia Juno
Audacem ad Turnum. Luco tam forte parentis .
DÉCEMBRE 1807 .
625
Pilumni Turnus sacratâ valle sedebat.
Ad quem sic roseo Thaumantias ore locuta est , etc.
M. Gaston a traduit ainsi ces vers :
De Junon cependant la prompte messagère
Encourage Turnus dans un bois solitaire
Que la religion consacre à ses aïeux .
Pourquoi s'être piqué ici de faire deux vers de moins
que Virgile ? Le traducteur a-t-il exprimé toutes les
circonstances ? Non . Le goût lui commandait -il d'en
sacrifier quelques-unes ? il ne me semble pas. Le premier
vers du texte sert à lier le livre qui précède à celui
qui commence le mot cependant , cette transition
bannale et sèche , ne le remplace pas dans la traduction .
J'y vois bien qu'Iris entretient Turnus dans un bois
consacré à ses aïeux . Mais que faisait Turnus dans ce
bois ? auquel de ses aïeux ce bois était -il consacré ? Le
traducteur me le laisse ignorer. Si Virgile n'a pas eu
tort d'entrer dans ces détails , M. Gaston a eu tort de
les supprimer ; il n'y a pas de milieu . Ce serait assez
pour l'histoire de nous apprendre qu'un personnage a
donné à un autre de tels avis dans une telle circonstance;
mais on demande davantage à la poësie : il faut
qu'elle peigne le lieu de la scène , l'attitude , l'action ,
le costume des interlocuteurs . Comme elle ne raconte
guère que des fables , elle doit faire comme ces habiles
menteurs qui ont grand soin d'orner leurs faux récits.
d'une foule de petites particularités auxquelles la crédulité
se prenne , et qui fassent penser qu'à moins d'avoir
vu les choses , on ne saurait les si bien décrire . M. Delille
a fait un vers de plus que Virgile , et par conséquent
trois de plus que M. Gaston ; mais il a tout
exprimé , et je le trouve ici plus véritablement précis
què son émule , dont les vers ont le double défaut du ,
vague et de la sécheresse . Voici ceux de M. Delille :
Tandis que loin des siens l'infatigable Enée
Joint au sort des Toscans sa haute destinée ,
Junon envoie Iris au superbe Turnus .
Tranquille , il sommeillait au bois de Pilumuus .
Iris vient et Péveille ; et sa bouche de rose
Adresse ce discours au héros qui repose .
626 MERCURE DE FRANCE ,
M. Delille , il faut encore l'avouer , l'emporte de beaucoup
sur M. Gaston par la poësie d'expression ; et M.
Gaston , à cet égard , partage la destinée commune de
tous nos versificateurs vivans. La Muse qui n'a pas
départi fort libéralement à M. Delille le don de l'invention
, ni même le talent de la disposition , lui a donné ,
en dédommagement , le coloris poëtique le plus séduisant
, et l'art de tailler , de polir , d'enchasser , pour ainsi
dire , les élémens du langage , de manière à produire
les reflets les plus éblouissans. C'est un habile lapidaire
qui met quelquefois du stras en oeuvre , mais qui sait
lui donner les feux du diamant. M. Gaston , dont la
main n'est pas aussi industrieuse ou du moins aussi exercée
, arrange avec soin , élégance et régularité sur-tout
les expressions qu'il a choisies avec discernement ; mais
elles n'ont pas toujours sous sa plume ce jeu , ce mouvement
, ces oppositions piquantes qui font l'éclat et le
charme des vers. Iris s'est acquittée de son message
auprès de Turnus .
;
Dixit ; et in coelum paribus se sustulit alis
Ingentemque fugá secuit sub nubibus arcum,
Traduction de M. Gaston :
La Déesse à ces mots , remonté dans les cieux ,
Et trace dans la nue un sillon radieux .
Ces deux vers , pris en soi , n'ont rien de repréhensible
, si ce n'est , peut-être , la répétition du mot dans,
qui , à la première fois , serait facilement et avantageusement
remplacé par le mot vers : du reste , ils sont
bien tournés et disent ce qu'ils veulent dire. Cepen--
dant on ne peut s'empêcher de regretter l'omission
du paribus alis , et sur-tout de l'ingentem areum.
Cette dernière circonstance est d'autant plus importante
que , par son moyen , Virgile unit l'image d'Iris
remontant vers les cieux à l'idée du météore connu
sous le nom d'Iris ou d'arc-en- ciel . M. Delille , a beaucoup
mieux traduit ces deux vers :
Elle dit , et soudain de son alle brillante
Trace en arc radieux sa route étincelante .
étincelante est peut-être un peu fort ; mais ces expressions
d'aile brillante , d'arc radieux , et de route étinceDÉCEMBRE
1807 . 627
lante , rassemblées dans deux vers , leur donnent tout
l'éclat du phénomène que décrit le poëte ; voilà ce qu'on
appelle de la poësie d'expression et d'image , ce que
M. Delille possède à un suprême degré , et dont M.
Gaston paraît quelquefois privé.
Je soupçonne que M. Gaston , qui a fait une grande
partie de sa traduction depuis que celle de M. Delille
a paru , a été plus contrarié que servi par la connaissance
qu'il a prise de celle-ci. Il faudrait , je le sens
avoir un bien grand empire sur soi-même pour s'empêcher
de lire un ouvrage contre lequel on a le dessein
de lutter , et que s'en abstenir , ce serait en quelque
sorte se battre les yeux bandés ; toutefois je pense que
cette manière serait avantageuse à plusieurs égards .
Sans doute lorsque l'on voit son adversaire , on évite
plus sûrement son approche ; mais c'est aussi pour
cela qu'on réussit moins à l'atteindre lui-même. Parlons
sans figure ; M. Gaston , connaissant la traduction de
M. Delille , paraît avoir évité avec un soin extrême
de se rencontrer avec lui . Si l'on en excepte un trèspetit
nombre de vers qui ne pouvaient pas se traduire
de deux manières , son ouvrage n'offre pas la plus légère
trace d'imitation et d'emprunt : l'affectation du contraire
s'y ferait plutôt sentir. Il n'y a pas de doute
que M. Gaston , s'il n'avait eu aucune connaissance
des vers de M. Delille , ne se fût beaucoup plus souvent
rencontré avec ce poëte célèbre ; et c'était une
chance dont il ne fallait peut-être pas se prfver. Dans ces
rencontres purement fortuites , M. Gaston aurait eu une
liberté originale , et mis des différences plus ou moins
heureuses qui auraient écarté de lui tout soupçon de
plagiat, Employant à s'approcher d'autant plus de
Virgile , toute l'attention qu'il a mise à s'écarter du
chemin déjà tracé par M. Delille , s'il n'eût atteint
que rarement à la perfection du premier, il se serait
du moins tenu plus souvent à la hauteur du talent de
l'autre. Pour tout dire en un mot , il semble s'être trop
occupé de faire autrement que M. Delille , pour avoir
pu faire mieux ou même aussi bien. Ce sont deux systêmes
de traduction , tout contraires , et dont l'opposition
ne peut être l'effet du hasard . Si l'un des tra628
MERCURE DE FRANCE ,
"
ducteurs n'avait pas trop fréquemment délayé le texte
dans une paraphrase élégamment verbeuse , l'autre
ne se fût probablement point piqué d'une précision qui
quelquefois dégénère en infidélité et en sécheresse . Si
dans un grand nombre de passages , la grâce de M.
Delille n'était pas devenue de la manière , et son coloris
de l'enluminure , le style sage et par de M. Gaston
ne serait peut-être pas devenu lui-même timide et froid,
sa versification , sans être brillantée ni antithétique , aurait
été moins terne , moins monotone . In vitium ducit
culpæ fuga.
( La fin au Numéro prochain)..
VARIÉTÉS .
ACADÉMIE IMPÉRIALE DE MUSIQUE. — Le succès de l'opéra
de la Vestale croit à chaque représentation. Ce bel ouvrage
gague beaucoup à être vu une seconde fois , et cette épreuve
est une marque incontestable du mérite réel de cette tragédie
lyrique ; à une première représentation , le coeur se laisse
que quefois surprendre par des situations attachantes , et l'on
applaudit alors ce que souvent on , blame ensuite ; il n'en
est pas ainsi de la Vestale , et chaque nouvelle représentation
sanctionne le premier jugement du public .
L'action se passe à Rome , ce jour où Licinius , général
romain et vainqueur des Gaulois , doit obtenir les honneurs
du triomphe il reçoit la couronne triomphale des mains
de Julia , jeune vestale qui jadis lui fut promise , et pour
laquelle il brule toujours des mêmes feux pendant cette
cérémonie il lui annoncé qu'il se rendra la nuit dans le
temple de Vesta , où elle est chargée d'entretenir le feu
sacré .
:
Au second acte , Julia est dans le temple de la Déesse ; elle
balance entre le devoir et l'amour ; mais ce dernier sentiment
l'emporte , et elle ouvre les portes du temple à son amant :
à la vue de Licinius , Julia oublie tout , et laisse éteindre
le feu sacré. Un bruit extérieur se fait entendre , et Licinius
qui sait que la perte de Julia serait inévitable s'il était
surpris dans ce temple , s'échappe , et jure de revenir la
soustraire au sort qui la menace ou de périr avec elle . Le
souverain pontife menace Julia de la mort si elle ne nomme
l'audacieux qui a profané l'enceinte du temple , la Vestale se
DECEMBRE 1807 . 629
1
tait ; on la dépouille de ses ornemens , on lui jette un voile
noir sur la tête , et elle est remise aux mains des licteurs .
il ne
Le troisième actè représente le champ d'exécration ; Licinius
implore du souverain pontife la grâce de Julia ,
peut l'obtenir. Julia est amenée sur la scène , elle va périr ;
mais Licinius revient à la tête de quelques amis fidèles s'opposer
à l'exécution de cette sentence barbare : il s'engage
un combat pendant lequel le feu du ciel consume le voile
de Julia qui était exposé sur l'autel de Vesta. A ce signe de
pardon le pontife prononce , au nom de la Déesse , la gràce
de Julia , et les amans sont unis dans le temple de Venus
Erycine.
Le Poëme , qui est de M. Jouy , est très-bien écrit , et
coupé d'une manière habile et favorable pour la scène . On
s'accorde généralement à dire que le second acte , sur-tout ,
est d'un très - grand intérêt , et l'un des plus beaux du théâtre
lyrique. Je ne prétends pas disculper l'auteur des critiques
que l'on a faites de son ouvrage ; cependant je dois observer
qu'on lui a adressé un reproche qui ne me semble pas fondé :
on lui demande pourquoi Licinius choisit le jour même de
son triomphe pour entretenir Julia de sa passion : je ne
répondrai que par une raison qui me parait péremptoire
c'est que Licinius ne peut approcher de Julia qu'au moment
où elle le couronné .
La musique , qui est de M. Spontini , élève du fameux
Cimarosa , fait le plus grand honneur à ce jeune compositeur
, et le place au rang de nos meilleurs musiciens . Son
premier ouvrage à l'Opéra est un véritable coup de maître .
Je ne veux cependant pas laisser croire que M. Spontini a
déjà égalé Gluck et Sacchini , cet éloge serait outré : je dirai,
méme franchement , que j'ai remarqué quelques fautes de
prosodie dans le récitatif , et c'est sur-tout à un étranger
qu'il faut les pardonner. Cependant que M. Spontini ne s'offense
pas de cette remarque : lorsqu'on a autant de talent que
lui on est digne d'entendre la vérité ; ce qui lui manque s'acquiert
par l'habitude et l'étude de notre langue , et l'auteur
de la musique de la Vestale , possède ce l'on ne peut
gagner même par le travail , le génie de la musique .
que
Le défaut de place m'oblige à parler , dans un autre
article , des ballets , des décorations , des artistes du chant
et de la danse , qui se sont distingués dans l'Opéra de la
Vestale.
B.
N. B. Pour donner , suivant l'usage , à la fin du trimestre
, une Table des matières , nous renvoyons au N°
chain , l'article Politique.
proTABLE
Du quatrième Trimestre de l'année 1807 .
TOME TRENTIÈME.
La Raison , discours en vers avant la distribution des prix de l'école
de Sorèze , l'an 1807 .
LITTÉRATURE . POÉSIE.
FRAGME " RAGMENT d'un poëme nouveau intitulé les Rosecroix ¡ par
Ev. Parny.
Fragment du Retour de Trajan , comédie inédite ; par M. Arnault.
Conseils tirés d'une poëtique en vaudevilles ; par G.
Aux Académies , sur les élections .
Céphise et l'Amour, conte imité de Montesquieu.
Epître à Mademoiselle De Saint- P***
Page 3
6
.9
Id.
43
53
Chant lyrique pour l'inauguration de la Statue de l'Empereur à l'Institut ;
par M. Arnault.
Traduction d'une Ode d'Horace .
Fragment d'un chant sur la lumière , tiré d'un poëme inédit de
Nepomucène-Louis Lemercier.
La Rose , le Jasmin et le Chêne , fable ; par M. Ginguené.
L'Amour berger , imitation du prologue de l'Aminte , poëme du
Tasse; par M. Henri Terrasson, de Marseille.
L'Automne , ode ; par M. De Bridel.
Apologie de l'Art d'aimer d'Ovide , par lui-même ; par M. De Saint-
Ange .
98
100
145
150
193
195
197
241
Vers sur un portrait de l'Empereur , fait pour la ville de Brest , par
Made . Benoist ; par M. Chazet. 24G
Le dernier voeu d'Alexandre le Macédonien , extrait du Journal de
Platon ; ar Mademoiselle Cosson. Id.
L'Homme comme il y en a tant ; par M. Blanchard de la Musse. Id.
Lémor , chant Gallique ; par M. Victorin Fabre. 285
• Epitre à la Garonne ; par M. Ch . - Maur. Fé.
337
Le Moucheron , fable ; par M. Deguerle.
340
Chant triomphal pour le retour de la grande-armée ; par M. Arnault. 385
Le Cheval et l'Ane , fable ; par M. Ginguené. 386
Epigramme ; le Dormeur à l'Académie ; par M. Journeau-Desloges . 388
A la Grande-Armée ; par M. Valmalete. 433
Couplets chantés à la fête donnée par le Sénat , le 28 novembre 1807 ;
par M. Cauchy.
436
TABLE DES MATIÈRES. 651
•
Le Grammairien mourant ; par M. Couvret.
Boutade ; par M. Népomucène Lemercier.
L'Amour piqué par une Abeille ; par M. Pellet , fils.
437
481
482
529 Mort de Clorinde ( fragment traduit de la Jérusalem délivrée ; par
M. Pasquier.
Satire contre les grands repas ; par M. François (de Neufcháteau) .577.
Enigmes. 9, 53, 101 , 150 , 197, 246, 296 , 341 , 338 , 48 , 483, 530.
Logogriphes. 10, 54 , 102 , 151 , 198, 247 , 296, 341 , 387 , 438, 483 , 531.
Charades. 10, 54, 102 , 151 , 198 , 247 , 296 , 341 , 389 , 438, 483 , 531 , 584 .
MELANGES . te EXTRAIT.
Hermodore et Euphrasie. - Anecdote athénienne ; par M. Amaury-
Duval.
Sur la tragédie d'Eschile , intitulée : Prométhée ; par M. Legouvé.
De l'Égypte sous la domination des Romains ; par M. L. Regnier.
Achille à Scyros . Poëme ; par M. Luce de Lancival.
La Mode, Conte ; par M. de Boufflers .
Sur la traduction ou plutôt sur l'imitation de deux Nouve.les de
Cervantes ; par Florian .
Manuel , Anecdote portugaise.
12
19
31
37
55, 163 , 152 .
69
71
76
Journal historique , ou Mémoires critiques et littéraires de Charles
Collé.
Fables nouvelles en vers , divisées en neuf livres ; par Mme A. Jolivau. 86
Les Rosecroix , poëme de M. Parny.
M. Lévesque.
Histoire critique de la République Romaine ; par
Le Chef- d'oeuvre d'un Inconnu , poëme du docteur Chrysostome
Mathanasius. 1
La Mort de Socrate , drame ; par M. Bernardin de Saint-Pierre .
115
124
133
161 ,
199 , 248 et 390.
Observations sur la réponse de M. d'Aguilar à M. S.; insérée dans
le Mercure du 27 Septembre dernier.
OEuvres posthumes de M. de Nivernois .
168
181
Nova Hollandiæ plantarum specimen ; par M. de la Billardière. 216
Histoire Grecque de Thucydide ; par M. Gail. 219
Remarques morales , philosophiques et grammaticales , sur le
Dictionnaire de l'Académie . 213
Quelques mots sur le beau sexe et ses détracteurs ;' par J. M. Mossé;
suivis des premiers essais poëtiques du même auteur . 229
De l'Egoisme ; par M. Vigée . 259
Apologie de Socrate , d'après Platon et Xénophon , etc .; par
M. Thurot. 262
Voyage dans les îles Baléares et Pithicuses ; parAndré Grasset- de-
Saint-Sauveur . 2-3
Le Génie voyageur , poëme ; par M. Et. -Hyppolite Lefebvre.
Bettina , Nouvelle imitée de l'allemand ; par M. Sevelinges .
276
297
552 TABLE DES MATIÈRES .
Discours sur l'Etude ; par M. De Guerle. 308
Histoire de Bertrand Du Guesclin ; pár M. Guyard de Berville . 315
Eloge historique du général d'Hautpoult . 526
Sur l'Espérance ; par M. Al. B***t.
443
Essai sur les maladies du Coeur ; par M. Corvisart . 349
Essai historique , géographique et politique sur l'Indoustan ; par
M. Le Goux de Flaix. 355
Le Barde de la forêt-noire , imité de l'italien d'après Monti ; par
M. Deschamps.
365
Observations sur l'anatomie du cerveau ; par le docteur Gall. 399
Nouveau Dictionnaire latin et francais ; par M. Fr. Noël. 408
Recherches historiques sur le Cardinal de Retz ; par M. V.D. Musset-
Pathay.
417
Le livre des prières de Fénélon .
419
De la Tragédie Italienne au XVIe siècle ; par M. Ginguené. 439
Sur la Réponse de M. Lévesque à l'extrait de l'histoire critique de la
République Romaine . 450
Considérations physiologiques sur le pouvoir de l'imagination
maternelle pendant la grossesse ; par M. Demangeon . 45g
Notice sur la Cour du Grand- Seigneur ; par J. L. Beauvoisins .
L'heureux accident , conte de M. de Boufflers .
469
484 ct 531
Histoire des quatre Espagnols ; par M. Monjoie.
503
Mémorial du Sage ; publié par C. 516
Sur la Sophonisbe du Trissin ; par M. Ginguené. 545
Comparaison entre la Phèdre de Racine et celle d'Euripide ; par
M. Schlegel.
556
•
Clara , ou les mariages de eonvenance , nouvelle imitée de l'Espagnol ; "
par M. L. Sevelinges. 584
Sur le mariage de Figaro , et sur Beaumarchais ; par M. Esmenard. 597
De la considération ; par M. Vigée. 603
Théâtre de l'agriculture et mesnage des champs , d'Olivier de Serres . 605
L'Enéïde , traduite en vers par M. Gaston. 623
VARIÉTÉS .
Pages 43 , 89, 138 , 187 , 235, 280 , 329 , 369 , 424, 474 , 520 , 567 , 628.
NOUVELLES POLITIQUES .
Pages 46 , 95 , 142 , 188 , 238 , 286 , 333 , 380 , 429 , 478 , 525 , 573.
Pages
ANNONCES .
96 , 144 , 192 , 240 , 288 , 336 , 384 , 432 , 480 , 528 , 556.
Fin de la Table des Matières du quatrième Trimestre.
DE
FRANCE ,
LITTÉRAIRE ET POLITIQUE .
TOME TRENTIÈME .
VIRES
ACQUIRIT EUNDO
A
PARIS ,
Chez ARTHUS - BERTRAND , Libraire , acquéreur du
fonds de M. Buisson et de celui de Mme Ve Desaint,
rue Hautefeuille , N° 23 .
༢
1807 .
(RECAP
)
hobo
:
.6345
V.
Ju
1807
( N° CCCXXIV . )
DEP
( SAMEDI 3 OCTOBRE 1807. )
MERCURE
DE FRANCE.
AVIS.
LES Propriétaires du Mercure et de la Revue Littéraire ont
cru devoir réunir ces deux Journaux . Le nom du Mercure
a été conservé comme le plus ancien.
Un Prospectus, qui sera envoyé incessamment aux Abonnés,
développera les motifs et les avantages de cette réunion.
POÉSIE.
wwww
FRAGMENT D'UN POÈME NOUVEAU (1),
{ Arthur , frère d'Olcan qui règne dans l'île de Wailte , vient visiter
Elfride , reine d'Angleterre ) .
Un léger bruit , que chaque instant redouble ,
Annonce Arthur , qui sous un air serein
Cache toujours son fidèle chagrin .
Devant Elfride un moment il se trouble ,
Et calme il dit : « Honneur du trône anglais ,
Reine aux Wailtains si douce et si propice ,
Trois fois salut ! Votre main protectrice
Daigua sur nous répandre ses bienfaits ,
Un
(1 ) Les Rosecroix , poëme en douze chants ; par Evariste Parny.
vol. in- 12. A Paris , chez Renouard , libraire , rue Saint-André-des- Arcs ,
et chez Debray , Barrière des Sergens . --Le
tiré du second chant.
u que nous citons , est
V.
30
529731
Ат
[
5
.
cen
MERCURE DE FRANCE ,
O que toujours croisse votre puissance !
De l'amitié , de la reconnaissance ,
J'apporte ici l'hommage mérité.
Un don si pur jamais n'est rejeté . »
Tandis qu'il parle , aux regards de la reine
On exposait quelques débris d'Athène .
Des urnes d'or , des marbres précieux ,
Les traits divers des héros et des dieux .
Viennent après les voiles d'Arménie ,
Chypre et Naxos , l'odorante Arabie ,
Les fins tissus que l'Inde a colorés ,
Et que l'Egypte à Venise a livrés .
Enfin paraît l'ingénieux ouvrage
Que seul encor connaît la main d'Arthur ,
Chef-d'oeuvre où l'art , d'un doigt mobile et sûr ,
Marque du tems le rapide passage.
Au prince alors Elfride s'adressant ,
De l'amitié j'accepte le présent ,
Les voeux flatteurs ; et vous , fils d'Ageline ,
Imitez-moi : l'amitié vous destine
Un don moins riche et sans doute plus doux .
C'est le tissu qu'obtint de votre père
Le roi français père de mon époux .
Leur union fut constante et sincère .
Sans pompe et seul , quelquefois Athelcan
Devers Paris allait chercher Gontran .
Sur ce long voile une aiguille fidelle
De ses amours fixa le souvenir ;
Et d'Agéline , aussi tendre que belle ,
Ainsi les traits vivront dans l'avenir.
Combien ce don est cher à ma tendresse !
Je n'ai point vu ce tissu précieux
Dont votre époux vantait l'heureuse adresse
Et qu'à mon frère il refusa sans cesse .
Reine , ordonnez qu'on l'expose
2
mes yeux . >>
Voilà ce don plus doux que magnifique.
Arthur écoute , attentif et troublé ;
Et par son chant un ménestrel explique
Le long tissu lentement déroulé.
>> Jeune inconnu , dit la jeune Agéline ,
Qui fuyez-vous ? par quel main blessé ?
Je m'égarais dans la forêt voisine ,
Quand des brigands le glaive m'a percé.
La pauvreté peut être hospitalière :
OCTOBRE 1807 .
5
دمح
Pauvre je suis , et mon père est absent ;
Mais je connais son coeur compatissant ;
Venez , entrez dans notre humble chaumière. »
Cette Française est rose de beauté ,
Rose d'honneur , et rose de bonté. >>
« Sa main 'prudente a guéri la blessure
De l'étranger qu'elle croit un vassal.
Il aime , il plaît ; sa tendresse était pure ;
En lui le père adopte son égal.
« Je reviendrai pour ce doux hyménée ,
et toi , l'épouse de mon coeur , Dit-il ;
A mes rivaux oppose ta froideur.
L'Amour punit la main deux fois donnée. ».
Mais Agéline est rose de beauté ,
Rose d'honneur et de fidélité.
« Sur ce rivage arrivent des pirates ;
De la bergère ils retiennent les pas ;
L'un d'eux saisit ses mains si délicates ;
Le père en vain lève son faible bras .
Sur le vaisseau pleurans on les entraîne .
Bientôt de Wailte ils découvrent le port.
On les sépare , on se tait sur leur sort ;
Mais Agéline entend le mot de reine .
Que je te plains , ô rose de beauté ,
Rose d'honneur et de fidélité ! »
<< Entre un soldat : «<< fortunée Fille trop
Mon maître
a vu tes modestes
appas ;
Jeune , et sensible
, il t'offre l'hyménée
;
Parle , et choisis ; le trône , ou le trépas.
Elle répond
: « Je suis simple bergère
.
Le prince en vain descendrait
jusqu'à
moi :
C'est pour toujours
que j'ai donné ma foi.
Je mourrai
donc ; mais épargnez
mon père, »
Pour toi je tremble
, ô rose de beauté ,
Rose d'honneur
et de fidélité
! »
<< Son père vient , dont la voix affaiblie
Laisse échapper des mots interrompus :
« Un roi.... l'hymen.... tu sauverais ma vie ,
La tienne ... hélas ! j'approuve tes refus.
-- Non , vous vivrez , mon père ; plus d'alarmes.
O de l'amour songes évanouis !
Mais le devoir commande , j'obéis ;
Dites au roi » .... Sa voix meurt dans les larmes.
Noble Agéline , ô rose de beauté !
MERCURE DE FRANCE,
J'admire et plains ton infidélité .
« Devant l'autel la victime frissonne ,
Et sous le voile on devine ses pleurs .
Le roi prenant la main qu'elle abandonne :
> Pardonne-moi mon crime et tes douleurs . »
Ces mots soumis , cette voix si connue "
De la bergère avertissent les yeux.
« C'est vous ? c'est vous ? Et du peuple joyeux
Le cri s'élève et va percer la nue :
Règne long-tems , ô toi , rose d'honneur ,
Rose d'hymen , et rose de bonheur ! »
Du ménestrel cesse la voix sonore :
Arthur ému semble écouter encore.
M. PARNY .
EXTRAIT DU RETOUR DE TRAJAN ,
Comédie inédite de M. ARNAULT , membre de l'Institut ( 1806).
( On apporte une lettre a Pline , qui la lit en présence de
l'Impératrice. )
Sénécion , consul , à Pline sénateur ,
Salut . Notre auguste Empereur
D'après votre amitié jugeant de vos alarmes
Veut qu'avant tous vous sachiez quel bonheur
Jupiter accorde à ses armes.
Les Daces par trois fois défaits
Croyaient en demandant la paix
Endormir notre vigilance ,
Cependant que leur chef par un secret accord
Du plus puissant des Rois du nord
S'était ménagé l'assistance .
Nous apprenons bientôt , sans en être surpris ,
Que dépouillant la feinte et redoublant d'audace
Au camp du roi Sarmate on a vu le roi Dace
De son camp dispersé rallier les débris ;
Et qu'il accourt jaloux de venger sa disgrace.
Trajan de ces rapports ne s'épouvante pas ;
Il a de sûrs moyens pour repousser l'orage
Et multiplier les soldats :
La discipline et le courage .
Pour un poste meilleur abandonnant soudain
Celui qu'il occupait , il a su du terrain
OCTOBRE 1807.
S'assurer d'abord l'avantage.
H fuit pour vaincre , on croit qu'il fuit comme vainena
Sur ses pas le barbare à grands pas accouru
En espoir triomphe et nous raille ;
Il apprendra bientôt en ce champ trop étroit ,
Qu'au génie appartient le droit
De choisir le champ de bataille.
La nuit vient : le repos précède les combats .
Dépouillant l'appareil de la grandeur suprême ,
L'Empereur lui seul ne dort pas ;
Il visite le camp et voit tout par lui-même.
Au plus dangereux poste il était parvenu
Lorsqu'un soldat l'a reconnu
Et s'écrie : ô César ! si j'ai bonne mémoire ,
Demain revient le jour où le peuple romain ,
Pour son bonheur et pour sa gloire
T'a proclamé son souverain ;
Tes présomptueux adversaires
Demain , à l'Univers auront appris comment
Rome de ton avénement
Veut fêter les anniversaires .
Il dit et saisissant un brandon à ces feux
Qui du camp marquent la limite ,
D'une main joyeuse il l'agite ,
En criant : ô César ! vis à jamais heureux !
Le camp se réveille et l'imite .
Par chacun à la fois mêmes voeux sont formés ,
De semblables ' flambeaux tous les bras sont armés
Et l'on serait tenté de croire
Que ce camp , d'ennemis pressé de toutes parts
Est l'enceinte paisible où les enfans de Mars
Font la fête de la Victoires
Le jour enfin renaît et la guerre avec lui,
A peine le soleil a lui
Que hors du camp nos légions s'avancent.
Avec fureur sur nous les barbares s'élancent ,
Fougue imprudente , effort stérile et vain
Qui leur fait rencontrer leur perte
Dans ces forêts d'acier , contre ces murs d'airatn
Dont chaque phalange est couverte.
Déjà plus d'un brave a vécu .
Repoussé , mais non pas vaincu,
L'ennemi pourtant se rallie.
Mais soudain son ardeur semble se ralentir;
De rang en rang même on public
8 MERCURE DE FRANCE ,
Qu'un nouveau coup sur lui vient de s'appésantir.
Les Daces en deux parts divisant leur armée
-S'étaient flattés d'anéantir
La nôtre au jour naissant tout à coup enfermée .
Le projet était grand ; mais pour l'exécuter
Que d'obstacles à surmonter !
Il fallait franchir un passage ,
Embrassant d'une part les longs circuits d'un mont
De l'autre retréci par des marais sans fond ;
Dans ce chemin le Dace aveuglément s'engage .
L'Empereur l'y poursuit : et comme il prévoit tout ,
Comme déjà les siens sans que rien les arrête
Ont été du dédale occuper l'autre bout ,
Il lui ferme à la fois la marche et la retraite .
Dès -lors nos fiondeurs , nos archers ,
Qui du mont occupent le faîte ,
Sans craindre l'ennemi font pleuvoir sur sa tête
Les bois , le fer , le plomb , les débris de rochers .
Nul repos n'interrompt cette affreuse tempête .
Aux piéges qu'ils tendaient les barbares surpris ,
Jettent d'épouvantables cris .
Devant eux , derrière eux . sur eux toujours présente ,
La mort dans tous leurs rangs porte sa faulx sanglante .
D'un péril vers un autre incessamment chassés ,
Où fuir le vainqueur qui les presse ?
Quel parti reste à leur détresse ?
A travers ces marais que l'hiver a glacés ,
Les malheureux se précipitent.
Mais des dangers plus grands que tous ceux qu'ils évitent ,
Sous leurs pas incertains ne sont-ils pas cachés ?
Par la chute des rocs au rivage arrachés ,
En mille endroits déjà la glagesest entamée.
Nous l'entendons crier , nous la voyons fléchir.
Elle n'a pas pu soutenir
Ce fardeau de toute une armée !
Trop tard les Daces effrayés
Ont voulu ressaisir le sol qui les rejette ;
L'abîme s'ouvre sous leurs piés
Et se referme sur leur tête .
Trajan , qui sur ces bords ne voit plus d'ennemis ,
Trajan , précédé de sa gloire ,
Retourne dans la plaine achever la victoire ,
Et fait plus qu'il n'avait promis .
Son génie est encor plus grand que son courage.
Dès qu'il a paru tout a fui.
OCTOBRE 1807. 9
Venir , voir et vaincre , pour lui
D'un moment à peine est l'ouvrage.
Quoi de plus ? Le Sarmate en ses tristes Etats
Va déplorer son imprudence ,
Et du vainqueur le Dace implore la clémence .
La clémence aussi bien que l'intrépidité
Ne s'épuise jamais dans le coeur d'un grand homme ;
Trajan pardonne encore .....
M. ARNAULT.
CONSEILS TIRÉS D'UNE POÉTIQUE EN VAUDEVILLES .
Sur l'Air : Du Curé de Pompone .
DANS nos écrits , dans nos discours
Evitons l'imposture :
Tâchons d'être entendus toujours ;
Fuyons la boursouflure :
Ne conspirons point au succès
D'une fausse éloquence ;
Et puisque nous sommes français ,
Parlons français en France.
G***.
AUX ACADÉMIES , SUR LES ÉLECTIONS .
TRIBUNAUX de l'esprit , littéraires Sénats ,
Craignez deux questions quand vous devez élire ;
Faites que le Public ne puisse jamais dire :
« Pourquoi tel en est-il ; et tel n'en est-il pas ? >>
ENIGME.
ON vous annonce une maison
A louer en toute saison :
Elle a deux portes , trois fenêtres ,
Du logement pour quatre maîtres ,
Même pour cinq en un besoin ;
Ecurie et grenier à foin .
Est-elle en un quartier qui pourrait ne pas plaire ?
Aussitôt le propriétaire
Avec quelques mots qui font peur
Et sa baguette d'enchanteur ,
Enlève la maison meubles et locataire ,
Et fera tant qu'il la mettra
En tel endroit qu'il vous plaira.
10 MERCURE DE FRANCE ,
A
On connaît cet hôtel célèbre
A son écriteau singulier
Pris dans Barême et dans l'algèbre ,
Et l'on trouve au calendrier
Son nom et celui du sorcier .
LOGOGRIPHE.
ON me porte à la cour , aux champs comme au palais
Et pourvu de sept pieds , je ne marchai jamais .
Si tu m'en coupes cinq , tu vois bientôt paraître
Un pronom possessif , une conjonction
De l'astre qui nous luit la révolution ;
Si tu m'en laisses trois , je serai de ton être
L'immortelle moitié , le liquide élément ,
Du foudre le séjour , de bons mots un recueil ,
L'animal dont la peau refusée au cercueil
Sous les enfans de Mars se fait entendre au loins
Je mesure le drap , si par un choix heureux
Tu sais de mes sept pieds assembler deux fois deux ;
Avec cinq pieds je suis , ce que tu fus , lecteur ,
Es ou bientôt seras ; avec six , en ton coeur
L'objet que tu chéris . Enfin pour dernier trait
Pour achever ici de faire mon portrait ,
Au couchant comme au nord , à l'ouest , au midi ,
Mon corps contre ma queue est souvent ton abri .
CHARADE.
On peut , même à Paris , voir encor mon premier ,
Dans un jardin , lui seul , composer mon entier ,
Donner asyle à la tendre fauvette :
Mais taisons -nous ; ċar bientôt mon dernier
Pourrait , sans le vouloir , effrayer la pauvrette .
M. LAURENT .
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Plume .
Celui du Logogriphe est Mariage , où l'on trouve mari , âge , ame
ami , air, mer , amer , rage , rime , ire , ramage.
Celui de la Charade est Char-pie.
OCTOBRE 1807.
11
LITTERATURE . - SCIENCES ET ARTS .
( MELANGES. )
HERMODORE ET EUPHRASIE .
Anecdote athénienne.
Il y avait dans Athènes ( c'était au tems de Périclès )
deux Ecoles fameuses , dont les principes paraissaient
différer étrangement.
L'une avait pour chef Hermodore , vieux rhéteur,
qui frondait les opinions à la mode et censurait amèrement
les moeurs de ses concitoyens. Il voulait fonder
une secte de rigoristes.
Une femme , Euphrasie , était le chef de l'autre
Ecole . A cette époque , les femmes, dans la Grèce , pouvaient
, sans craindre le ridicule , se dire poëtes et
même philosophes. Sapho , Corinne , Télésille , Praxile
avaient déjà brillé dans l'une et l'autre carrière.
Euphrasie était jeune encore : son Ecole ne florissait
que depuis quinze ans au plus . Sa conduite avait toujours
été sans tache , quoique sa morale ne fût pas austère.
Cette philosophie qu'Hermodore appelait avec
dédain moderne , et contre laquelle il ne cessait de déclamer
, Euphrasie en professait hautement les principales
maximes.
Les systêmes des chefs de ces deux Ecoles influaient ,
comme il arrive presque toujours , sur leurs opinions
en littérature. Il suffisait qu'Euphrasie eût parlé avec
avantage dans son Ecole , d'un poëte , d'un orateur ,
pour qu'Hermodore s'efforçât aussitôt de prouver que
cet orateur était sans éloquence , et ce poëte sans verve.
Il critiquait sur-tout les modernes , parce qu'Euphrasie
avait parmi eux beaucoup d'amis. Que de mal ne
disait-il pas des poetes tragiques Euripide et Agathon ,
des poëtes comiques Eupolis et Cratinus ! C'est qu'ils
vivaient encore , et que notre censeur ne voulait reconnaître
de talent que dans les écrivains du siècle
passé.
Les jeunes Athéniens , au milieu de ce tourbillon
12 MERCURE
DE FRANCE
,
d'opinions contraires , ne savaient sur quoi se fixer :
ils se demandaient ce qu'il fallait blâmer ou applaudir.
Les hommes de génie , presque toujours modestes et
timides , ne publiaient point leurs ouvrages , dans la
crainte de trouver des deux parts , au lieu de critiques
impartiaux , des juges passionnés et injustes.
Quelques hommes bien intentionnés virent qu'il était
tems de faire cesser cette lutte fatale aux talens. On
alla consulter sur les moyens d'exécution , le plus sage
des philosophes d'Athènes , Socrate : ( ce ne fut que
plusieurs années après qu'à la honte des Athéniens on
lui fit boire la ciguë...... )
Socrate répondit , à sa manière , en interrogeant
ceux qui lui demandaient des réponses .
<«< Existe -t - il deux couleurs plus différentes que le
jaune et le bleu ? - Socrate , nous ne le croyons pas.
- -
d'un
>> Et que fait notre grand peintre Panoenus quand il
veut produire la belle couleur verte d'un laurier ,
palmier ? Comment le saurions- nous , Socrate ? c'est
là l'art du peintre. - Je vois bien qu'il faudra que je
vous apprenne ce que n'ignore pas le plus médiocre
artiste. Quand Panoenus veut une couleur verte
il prend un peu de bleu , un peu de jaune , il les unit ,
les mêle sur sa palette , et l'on voit paraître la couleur
du laurier ou du palmier..... » Socrate les quitta ; Alcibiade
l'attendait.
-
Ceux qui l'avaient consulté , comprirent cette espèce
d'apologue . Rapprochons , se dirent-ils , unissons les
deux rivaux ; les couleurs tranchées disparaîtront ....
Mais comment opérer d'abord une entrevue ? ………..
Voici comme on s'y prit.
On avait préparé sur les bords de l'Ilissus , une fête
brillante pour célébrer le retour de Périclès qui venait
de forcer à la paix les plus dangereux ennemis d'Athènes.
Des amis communs trouvèrent moyen d'attirer à
cette fète Hermodore et Euphrasie. La foule de leurs
partisans les accompagnait. Tous deux se rencontrèrent
près d'un petit bois d'oliviers. Hermodore détourna
les yeux d'un air irrité en reconnaissant sa rivale ;
Euphrasie se mordit les lèvres , mais ne parut pas trop
fachée de l'événement.
OCTOBRE 1807 . 13
Dans cet instant même , on entendit un choeur de
jeunes garçons et de jeunes filles qui chantaient une
Ode de Xanthus sur la douce concorde : le choeur parut ;
tous ceux qui le composaient , avaient à la main des
branches d'olivier et sur la tête des couronnes de myrtę
et de laurier. Ils allaient faire des sacrifices dans le
temple de Minerve. lis invitèrent Hermodore et Euphrasie
à se mettre à leur tête . L'un et l'autre résistèrent.
Lors une voix s'éieva dans l'assemblée : « Chefs
de deux célèbres Ecoles , expliquez -nous les vrais motifs
de votre mutuel éloignement . Peut-être vos opinions
different moins que vous ne croyez....
« Voulez-vous nous prendre pour juges , et répondre
aux questions que je vais vous adresser ? ....
Hermodore et Euphrasie y consentirent. La foule
s'assit en cercle autour d'eux.
Alors un vieil Athénien leur parla en ces termes :
« Ne croyez-vous pas , l'un et l'autre, qu'un Etat ne
peut prospérer que par de bonnes lois et de bonnes
moeurs ; n'avez-vous pas pour principal objet de faire
respecter les unes , d'épurer les autres ?
» Sans doute , s'écrierent à la fois les deux philosophes
; et c'est ce que prouvent nos discours et nos écrits.
N'inspirez-vous pas , en toute occasion , aux
jeunes Athéniens qui suivent vos leçons , l'amour de
leur patrie , l'obéissance aux lois ei une grande adiniration
pour l'héroisme et le génie qui gouvernent maintenant
Athènes ?.....
>> - Nous nous croirions coupables d'en agir autrement......
- >> Puisque vous êtes de même avis sur des questions
si importantes , ce n'est donc que sur des questions
littéraires que vous êtes divisés d'opinions . C'est ce que
nous verrons bientôt.
» Ne regardez - vous pas Homère comme le premier
des poëtes , Pythagore comme le plus vertueux des philosophes
, Eschyle et Sophocle comme d'admirables
poëtes dramatiques ? .....
»> —Oui , oui , s'écria Hermodore; et ces grands hommes
' ont point de dignes successeurs ...... »
Euphrasie allait répliquer, mais l'Athénien l'inter
14 MERCURE DE FRANCE ,
rompit et s'écria : « Vous voyez que vous êtes toujours
d'accord. Pourquoi donc former deux Ecoles et deux
partis ! .... »
Alors il prit leurs mains , et sans beaucoup de violence
, il les unit . Pour la première fois , Hermodore
regarda en face Euphrasie ; il s'aperçut avec étonnement
que ce n'était point là cette femme emportée ,
fière , audacieuse , que son imagination lui avait si souvent
représentée .
« Allons au temple , dit l'Athénien , sanctifier par
un serment une réunion qui doit plaire aux philosophes
comme aux littérateurs. >>>
Hermodore et Euphrasie ne refusèrent plus de se
joindre au cortége .
Mais avant de prononcer le serment , Euphrasie prit
la parole et dit :
« J'ai quelques conditions à proposer. Hermodore ,
vous n'abuserez point de votre âge ; vous permettrez
que dans notre école , je dise quelque bien du siècle
actuel ....
« Accordé , dit Hermodore , pourvu que vous n'abaissiez
pas trop le siècle précédent .
< «Vous me laisserez applaudir Euripide , Aristophane
, admirer Socrate el quelques autres , quoique
tous ces gens-là soient encore vivans.
...
<«< Accordé , dit Hermodore ; mais vous me laisserez
aussi ramener de tems en tems votre Aristophane
à la décence , et blâmer Euripide de ses principes
irréligieux.
« J'y consens , dit Euphrasie. Ce choc d'opinions
quand il ne produit pas la haine , fait jaillir la vérité...»
Hermodore tira de dessous sa robe , un manuscrit
qu'il allait publier contre les systèmes d'Euphrasie ; il
le consuma sur l'autel des sacrifices .
Alors Euphrasie déclara qu'elle voulait que leur commune
école fût désormais désignée sous le nom seul
d'Hermodore. L'âge de son collègue , son ancienne renommée
lui méritaient cet avantage .
On voulut que l'oracle du temple fût consulté sur
les effets qui pourraient résulter de l'association nouvelle.
OCTOBRE 1807 .
15
A ce nom d'oracle , Euphrasie ne put s'empêcher de
froncer le sourcil ; mais voyant qu'Hermodore s'en
scandalisait , elle s'empressa de lui dire : ne craignez
rien , je fus , je serai toujours tolérante et soumise aux
lois de mon pays ; j'aurai le plus grand respect pour
toutes les institutions qu'elles ont consacrées ... »
Voici ce que prononça l'oracle du temple de Minerve
:
Le verd jouira de tout son éclat ; il plaira à tous les
yeux, tant que le jaune ni le bleu ne voudront dominer.
Ce ne fut là une énigme que pour ceux qui n'avaient
point entendu Socrate .
2
Le soir en soupant avec Périclès , Aspasie lui annonça
l'espèce d'hymen que venaient de conclure Hermodore
et Euphrasie. - Périclès sourit. -
On en parla beaucoup dans Athènes , pendant trois
jours au moins . Les uns blâmèrent cette réunion ; les
autres y cherchèrent des motifs secrets , importans...
Les sages applaudirent .
AMAURY-DUVAL.
SUR LA TRAGÉDIE D'ESCHYLE ,
Intitulée PROMÉTHÉE.
ESCHYLE est justement regardé comme l'inventeur de
la tragédie , car le germe de l'art dramatique ne se laissait
pas même entrevoir dans les tréteaux ambulans de
Thespis qui précèda ce poëte grec . Il la créa véritablement
, puisque , le premier, il la découvrit dans ce berceau
grossier , puisqu'il introduisit deux acteurs sur la scène
où d'abord l'on n'en voyait qu'un , et , par conséquent ,
inventa le dialogue qui est l'ame de la tragédie ; puisqu'il
lui donna sa juste mesure en ne lui donnant qu'un intérêt
, et son véritable caractère en la rendant la peinture
des passions fortes ; puisqu'enfin de ses représentations
errantes , il la fixa sur de magnifiques théâtres , et fit
d'une farce populaire le plaisir de tous les peuples policés
.
On croyait à Athènes que Bacchus lui avait apparu
dans ses premières années , et lui avait ordonné de com¬
16
MERCURE
DE FRANCE
,
poser des poëmes tragiques. Il n'est pas étonnant que les
Grecs , naturellement disposés à penser que les poëtes
étaient en relation avec la divinité , et à qui l'on avait
persuadé que Simonide fut sauvé par Castor et Pollux ,
et Pindare élevé par Apollon , adoptassent , en faveur du
créateur de la tragédie , une opinion qui jetait aussi du
merveilleux sur sa jeunesse .
Cependant un dieu lui avait réellement apparu , c'était
son talent ; c'était ce génie qui avait tourmenté Thémistocle
des trophées de Miltiade , qui poussa Alexandre
vers la conquête de l'Asie , et enflamma Démosthène à
l'aspect de la tribune aux harangues ; c'était cette Divinité
secrète qui parle à l'ame de tous les hommes nés
pour une grande destinée ; qui crie à l'un , sois général ;
à l'autre , sois orateur ; à celui- ci , sois poëte ; et qui est
presque toujours le précurseur de leurs succès comme le
guide de leurs premiers élans.
Eschyle n'a pas sans doute autant de régularité que
Sophocle et qu'Euripide. Tous deux ont perfectionné son
invention avec un art admirable' ; tous deux ont mieux
connu la science du dialogue , le choix du sujet , la gradation
du plan , et la vérité du style ; mais la gloire en
retourne encore à Eschyle , qui les avait enrichis de ses
découvertes et éclairés par ses fautes .
c'est
ses
Cependant malgré leur supériorité , il a souvent porté .
la tragédie à un degré aussi élevé qu'eux . Il est même
une partie dans laquelle il n'eut jamais de rival ,
celle des choeurs. Aucun de ses successeurs n'a égalé la
pompe et l'intérêt qu'il sut y répandre. Dans les autres
parties de l'art , ils n'ont point surpassé l'énergie de
vers , l'élévation de ses idées , la force de ses tableaux .
La poësie descriptive est sur-tout celle qu'il sut introduire
avec le plus d'avantage dans ses pièces ; il y déploie
un luxe éblouissant de métaphores , d'expressions
majestueuses , de grandes images. L'épopée n'a pas un
langage plus fastueux que sa diction : il est Homère dans
ses descriptions comme il est Pindare dans ses choeurs .
Quoiqu'Eschyle ait indiqué la terreur et la pitié
comme les deux ressorts tragiques entre lesquels il faut
balancer l'ame pour lui inspirer des sensations profondes
, la terreur est celui qu'il a fait jouer le plus souvent
1
OCTOBRE 1807.
et avec le plus de succès. Le pathétique convenait peu à
ce génie mâle et hardi. Je ne parle pas de l'amour ; je
crois qu'il ne pensa jamais à le présenter au théâtre :
et peut-être son exemple , autant que les moeurs grecques
, détourna-t-il ses successeurs de l'idée d'y introduire
ce sentiment si fécond en situations touchantes ;
mais Eschyle ne rejette pas seulement les peintures
molles et voluptueuses , il s'interdit encore les tableaux
attendrissans. Il semble se plaire à tremper son pinceau
dans les couleurs les plus sombres. L'horreur est l'impression
qu'il recherche. Aussi les apparitions , les tombeaux
, les cérémonies lugubres sont les objets qu'il prodigue
de préférence : il voulait frapper l'imagination
plus qu'émouvoir le coeur .
Doué d'un esprit créateur , il ne négligea rien de ce
qui pouvait faire valoir ses ouvrages. II inventa des
Costumes majestueux , des décorations et des perspectives
pittoresques , des ballets expressifs et pompeux.
On connaît l'effet terrible que dans une de ses tragédie
produisirent les Furies , qu'il fit paraître et agir pour
la première fois sur le théâtre , avec des torches dans
les mains et dés serpens dans les cheveux . Des femmes
avortèrent , des enfans moururent ; on doit juger par là
de la perfection de cette pantomime effroyable. Ainsi ,
Eschyle ne créa pas seulement l'art , il créa encore la
représentation ; et l'on peut dire que la Tragédie sortit
toute armée de sa tête , comme Minerve du cerveau de
Jupiter.
Il composa près de cent tragédies ; elles ne furent pas
toutes couronnées. Il ne triompha même que quinze fois .
De tant d'ouvrages , sept seulement sont parvenus jusqu'à
nous. Le reste se perdit sous les ruines de vingt états
de la Grèce que jeta l'un sur l'autre le tems qui ne
respecte pas plus les empires que les travaux du génie.
Ce que nous avons recueilli est bien fait pour augmenter
nos regrets : quel était ce talent extraordinaire qui
n'est arrivé jusqu'à nous qu'avec quelques rayons de sa
gloire , et qui répand encore dans la postérité une clarté
si brillante !
La première de ses tragédies est Prométhée enchaîné !
Il avait traité l'histoire de ce Titan , en trois pièces ; sa-
B
18 MERCURE
DE FRANCE ,
voir : son larcin , ses liens et sa délivrance. Nous n'avons
que celle où il est question de ses liens .
Ce sujet est excessivement bizarre : c'est Prométhée
cloué et lié à un rocher. Les détails de cette exécution se
passent sur la scène , et présentent un spectacle horrible.
La fable raconte que Prométhée ravit . le feu du
ciel , et que , pour punir son audace , Jupiter le foudroya
, et le livra à la faim insatiable d'un vautour.
Eschyle a pris dans cette tradition les circonstances qui
se mariaient à son plan , et y ajouté celles qu'il a cru
propres à rendre son héros intéressant. C'était déjà sentir
l'art que de savoir ainsi se rendre maître de son
sujet. Il suppose que Prométhée aida Jupiter à monter sur
le trône de Saturne , qu'il lit dans l'avenir mieux que
Jupiter lui-même , et qu'enfin , ami des hommes , il les
sauva , et leur apprit les sciences et les arts : voilà ce feu
du ciel qu'il déroba. Jupiter irrité , l'accable du poids
de sa colère . Mais il faut entendre Prométhée lui-même
raconter son histoire.
J'ai traduit ce passage et d'autres d'Eschyle , en vers ,
comme l'on doit toujours traduire un poëte , mais sans
m'astreindre à la fidélité littérale je n'ai cherché qu'à
rendre le sens . J'ai tâché que cette copie , malgré sa faiblesse
, laissât entrevoir les beautés de l'original.
Prométhée , attaché par de longues chaînes à un roc
sauvage , parle aux nymphes de la mer qui forment le
choeur de cette pièce , car il en fallait toujours dans la
tragédie grècque.
Ecoutez , le silence augmenterait ma peine .
Parmi les Dieux , régnaient la discorde et la haine .
Les uns , de Jupiter
secondant
les desseins
,
Voulaient
placer le sceptre
entre ses jeunes
mains ;
Les autres , de Saturne
embrassant
la défense
,
Soutenaient
hautement
son antique
puissance
.
Dans ce parti brillaient
ces Titans
monstrueux
,
Du ciel et de la terre enfans impétueux
:
Sur leur force ils fondaient
leur superbe
assurance
.
La sage Déïté dont je tiens la naissance
,
Thémis
m'avait
prédit que , domptant
la valeur ,
L'art seul , dans ce débat , nommerait
le vainqueur
.
OCTOBRE 1807. 19
1
J'avertis les Titans : discours vains et frivoles !
Leur aveugle mépris rejetta mes paroles .
Dès-lors à Jupiter qui m'attira vers lui ,
Blessé de leur dédain , je portai mon appui .
Ce Dieu , par mes conseils , joint la force à l'adresse ,
Les attaque , les dompte ; et sa main vengeresse
Fait , en les foudroyant , rouler du haut des airs
Saturne et ses guerriers jusqu'au fond des enfers.
Ainsi de Jupiter j'assurai la puissance ;
Il me doit tout : voyez quelle est ma récompense !
Voyez le prix affreux du trône où je l'ai mis !
Le Tyran ombrageux craint même ses amis .
Mais vous voulez savoir l'objet de sa colère ,
Apprenez tout . Assis au trône de son père ,
Il sut , pour affermir sa naissante grandeur ,
Des Dieux , par ses bienfaits , captiver la faveur ;
Mais aux faibles mortels sa barbare menace
Voulut substituer une nouvelle race .
J'osai seul résister à son cruel dessein ;
Mon zèle courageux sauva le genre humain ,
Qui , tombant sous ses coups , du royaume des ombres
Aurait , sans mon secours , peuplé les rives sombres.
Je fis plus sans projet , sans lumière et sans lois
Les humains dispersés erraient au fond des bois ;
De l'Olympe pour eux je dérobai la flamme :
Je leur appris les arts , et j'éclairai leur ame.
C'est -là ce qui rendit Jupiter furieux ;
C'est-là ce qui me perd : qu'il jouisse ! et des cieux
Où de me tourmenter il se fait une étude ,
Qu'il contemple mon sort et son ingratitude .
Cette exposition , aussi simple que claire , est surprenante
dans une des premières tragédies qui aient été
faites . Du reste , la pièce est sans plan , sans action
sans événemens : c'est une lamentation languissante et
monotone ; on y cherche une tragédie.
Cependant il ne faut pas croire qu'elle manque absolument
d'intérêt , comme la plupart des écrivains l'ont
avancé. Ils s'appuient principalement sur l'impossibilité
où nous sommes de saisir la clé de cet ouvrage. Sans
doute , c'est une allégorie , mais la fable entière est allégorique
; nous plaît -elle moins sous le voile qui la couvre?
Il se peut que cette tragédie renferme une critique
cachée , comme on le prétend ; mais sans s'occuper à en
B2
20
MERCURE
DE
FRANCE
,
pénétrer le sens , cette histoire en elle-même attaches
et le rôle de Prométhée sur -tout est très -intéressant.
8
Familiarisés dès l'enfance avec la fable , nous adoptons
toutes ses données ; mais elle nous serait étrangère , que
ce fait n'aurait pas moins de charme pour nous. Un
être quelconque qui , conservant dans l'adversité son
courage et sa fierté , brave la main toute puissante qui
l'écrase , et semble insulter aux coups du destin , est
toujours un personnage attachant . Philoctète , dans les
déserts de Lemnos rejetant les offres des Atrides , en est
une preuve . Nous épousons la querelle de celui qui est
au-dessus de son malheur , nous détestons avec lui ses
ennemis , et nous condamnons le sort qui l'a frappé.
Voilà ce qui nous plaît dans Prométhée . Son titre niême
de dieu , loin de diminuer notre plaisir , y ajoute les
dieux de la fable , n'étant pas , comme celui de la Bible ,
inaccessibles à l'erreur et à la souffrance , ayant au contraire
les faiblesses et les sentimens de l'homme , ne nous
semblent que des hommes immortels , et nous intéressent
, en ce que , malgré leur supériorité , nous retrouyons
en eux notre nature. Assurés que Prométhée est
en proie à la douleur , il n'est plus pour nous qu'un infortuné
, et son immortalité même le rend plus à plaindre
à nos yeux.
:
D'ailleurs , la sphère où il est placé n'est- elle pas imposante?
Combien notre esprit est flatté de faire reculer
tous les siècles devant lui , et de se transporter à l'origine
du genre- humain ! Cet âge qui se perd dans la nuiť
des tems et qui précède le monde , cette guerre des
dieux , cette stature des Titans , cette lutte de la Terre
et de l'Olympe , ces rochers élevés jusqu'aux nues , ces
combats dans l'espace , ce roi des immortels descendant
sur le trône des airs , la foudre à la main , et renversant
ses ennemis avec les monts qu'ils avaient entassés
tout cela charme l'imagination qui escalade le ciel avec
les Titans , et s'élance au-delà des bornes de l'Univers . Si
le poëme du Paradis perdu produit cette impression , ne
doit- elle résulter aussi de cette fable qui lui ressemble?
On ne peut nier que le Prométhée d'Eschyle et le
Satan de Milton , à cette différence près que le premier
est l'ami des hommes et que l'autreest leur ennemi , n'aient
pas
OCTOBRE 1807. 21
beaucoup de rapport entre eux . Tous deux ont irrité
leur souverain , tous deux sont bannis du ciel , ils lèvent
encore tous deux un front superbe contre la main divino
qui les frappe , et s'attirent par leur fierté de nouvelles
disgraces ; et si l'ange des ténèbres , malgré sa méchanceté
, plaît par son audace , combien Prométhée , aussi intrépide
, et plus généreux , doit plaire davantage ! On en
va juger par l'analyse de cette tragédie.
>
La pièce s'ouvre par une scène où la Force presse
Vulcain d'exécuter le supplice auquel Jupiter a condamné
Prométhée. Vulcain , quoique dieu du feu , et
par conséquent intéressé à punir le vol de ce Titan
éprouve beaucoup de répugnance à servir d'instrument
à la barbarie exercée contre lui . Prométhée est présent
à leur contestation qui se passe dans un désert affreux
de la Scythie , sur le mont Caucase , aux extrémités de
la terre . Le choix du lieu n'est pas indifférent à remarquer.
C'est toujours un mérite de la part du poëte dramatique
de placer la scène dans un site pittoresque :
en parlant aux yeux , on agit plus puissamment`sur
l'ame.
Vulcain , après avoir résisté quelque tems , se décido ,
et apprend à Prométhée son arrêt en ces termes,
Fils de Thémis , tu vois les larmes de Vulcain.
Il faut que je t'enchaîne avec des noeuds d'airain
A ce roc , où jamais ta paupière accablés
Par l'aspect d'un mortel ne sera consolée ,
&
Tes membres , sous les cieux suspendus sans retour,
Noirciront desséchés par les rayons du jour.
Les ténèbres en vain , sur ta tête embrâsée ,
De leur ombre un moment verseront la rosée ;
Le soleil , au matin ranimant son ardeur,
Viendra pour toi des nuits dissiper la fraîcheur :
Tu frémiras sans cesse au lever de l'aurore ;
Et n'auras de repos que pour souffrir encore.
Par quelle erreur , à l'homme accordant ten appui ,
Lui donnas-tu ce feu qui n'était pas pour lui ?
Dieu comme Jupiter , tu crus , dans ta démence ,
Pouvoir du roi des Dieux défier la vengeance ;
Tu te trompais : sa voix te condamne à gémir
Sous des fers où jamais tu ne pourras dormir .
Larmes , cris , rien n'émeut son orgueil invincible .
Hélas ! un nouveau maîtrę est toujours inflexible.
1
22 MERCURE DE FRANCE ,
Après ce discours , Vulcain saisit Prométhée , et lui
attache les pieds , les mains , le corps au sommet du
mont Caucase , et , cette exécution terminée , il se retire
avec la Force qui , en sortant , insulte à ses souffrances.
Toute cette scène est horrible , monstrueuse , indigne
d'être présentée sur un théâtre épuré. Mais on est bien
dédommagé par celle qui suit . Cet infortuné, qui jusqueslà
n'a pas proféré une parole , rompt enfin le silence ,
et , resté seul , gémit ainsi sur son supplice.
voûtes de l'Ether , ô souffle ailé des vents ,
O terre qui créas tous les êtres vivans ,
Sources qui dans les champs précipitez votre onde ,
Fleuves majestueux , mer immense et profonde ,
Toi , Soleil , qui répands des torrens de clarté ,
Voyez tous comme un Dieu par les Dieux est traité !
Voyez les longs tourmens que m'apprêtent leurs haines !
Contemplez sur mes bras les innombrables chaînes ,
Que sut des immortels forger le nouveau roi ;
L'avenir , le présent , tout est affreux pour moi.
De mes maux inouis je cherche en vain le terme .
Que dis - je ? les secrets que l'avenir renferme
Par mes yeux pénétrans ne sont - ils donc pas vus ?
Il ne peut m'arriver des malheurs imprévus !
Je connais trop le sort , le sort irrévocable !
Cédons sans murmurer à sa loi qui m'accable .
Je l'ai voulu ; je dois ces supplices cruels
*
Aux biens dont je me plus à combler les mortels.
Mon audace pour eux ravit le feu céleste :
Ce don leur fut utile autant qu'il m'est funeste ;
Et , source de ces arts qui charment l'Univers ,
En faisant leur bonheur , il causa mes revers .
J'aimai le genre humain : voilà quel est mon crime
Voilà pour quel forfait ce Jupiter m'opprime !
Oui , ce tyran du ciel , et ces Dieux courtisans
De toutes ses fureurs ministres complaisans ,
Viennent de m'attacher à ce roc du Caucase ,
Où , tremblant qu'à la fin sa foudre ne m'écrase ,
Je dois gémir long-tems sur des sommets neigeux ,
Battu par la tempête et les vents orageux .
Ce monologue me semble de la plus haute éloquence.
Le silence de Prométhée qui se tait pendant les détails
de son supplice , n'en a pas moins , et annonce dans le
poëte une grande connaissance du coeur humain. C'est
OCTOBRE 1807. 25
avoir parfaitement saisi le caractère d'un être altier , qui
croirait s'avilir en poussant un soupir devant ses bourreaux
, et qui , resté seul , rend à la nature tous ses
droits. Cette gradation prépare avec habileté le moment
de l'explosion où le poëte a supérieurement dépeint la
plénitude de ce coeur fier et blessé , qui , après avoir
long- tems amassé sa muette indignation , s'ouvre comme
un torrent qui rompt ses digues.
Prométhée débute par des invocations au ciel , à la
terre , aux fleuves , au soleil ; les anciens ont quelquefois
abusé de cette figure que nous employons avec
plus de réserve. Ce n'est pourtant pas une vaine déclamation.
Il est dans la nature que l'être qui souffre ,
et qui n'a personne auprès de lui à qui il puisse raconter
ses peines , s'adresse aux choses inanimées . Il a
besoin d'un confident , et tout le devient pour lui. Mais
Prométhée est dans un cas particulier. Comme la mythologie
anime tout , donne des nymphes aux oudes , des
dieux aux vents , ce sont des divinités qu'il appelle à
son secours. Au milieu de ses plaintes , il entend voltiger
autour de lui , il regarde et aperçoit les nymphes de
Océan. Elles s'empressent de lui annoncer qu'elles
viennent pour le consoler. Ici Eschyle a encore senti
la vérité. Il n'eût pas été naturel que Prométhée , qui
doit avoir toute la défiance du malheur , adressât le
premier la parole aux nymphes. Il a droit de craindre
de s'épancher dans un coeur ennemi ; c'est un mouvement
très -juste de sa part , de garder d'abord le silence
, et de ne le rompre qu'après être assuré que ce
sont des consolatrices qui paraissent devant lui . Alors
il leur dit d'une voix gémissante.
O filles de Thétis et du vieil Océan
Dont les humides bras environnent la terre ,
Voyez comme l'arrêt du maître du tonnerre
M'attache sur ces monts à des rocs hérissés "
Et me penche tremblant sur des gouffres glacés .
Une nymphe lui répond :
Je vois en frémissant ce spectacle funeste .
Le sceptre est maintenant en des mains qu'on déteste
Jupiter , de l'Olympe usurpateur cruel ,
Achassé les Titans de l'empire du ciel.
24 MERCURE DE FRANCE ,
On voit que Prométhée n'est pas le seul qui ait à so
plaindre de Jupiter. Une grande partie des dieux le
trouve un usurpateur barbare , et ce concours de plaintes
contre l'oppresseur de Prométhée jette encore plus
d'intérêt sur ce dernier . Il continue par ce beau mouvement.
Ah ! me couvrant de fers , que sa main moins barbare
Nę m'a - t-elle englouti dans la nuit du Tartare !
En ces gouffres obscurs du moins j'eusse échappé
Aux regards insultans des Dieux qui m'ont frappé ;
Mais le traître , comblant les affronts qu'il m'envoie ,
Me suspend dans les airs en spectacle à leur joie !
Les nymphes cherchent à le consoler , en déclamant
encore contre Jupiter . Prométhée reprend ainsi :
Un jour viendra pourtant où ce superbe Roi
Malgré mes longs tourmens aura besoin de moi.
Il voudra que soumis je m'abaisse à lui dire
Quel ennemi futur doit briser son empire.
Il viendra , devant moi tour à tour souple , altier
Tantôt me menacer , et tantôt me prier ;
Il croira par ses dons vaincre ma résistance ;
Que j'aurai de plaisir à garder le silence !
Ou si je parle enfin , pour prix d'un tel bienfait ,
Combien il expiera tous les maux qu'il me fait !
Cette obscure prédiction est le noeud de l'ouvrage.
Prométhée l'expliquera - t-il ou ne l'expliquera - t - il
pas ? Voilà l'intrigue. Ce n'est pas - là sans doute une
intrigue forte. Cependant elle amènera , comme on le
verra dans la suite , une scène admirable .
Les nymphes ne font aucune attention à cette prophétie
qu'elles semblent regarder comme le délire d'une
ame altérée de vengeance , et qui prend ses voeux pour
des réalités. Elles demandent à Prométhée la cause de
son supplice ; il leur répond par cette narration que
j'ai placée plus haut ; et l'acte finit ,
Il serait assez rempli pour un premier acte , si les
deux suivans l'étaient davantage ; mais ils sont d'un'
vide qui prouve qu'Eschyle interrogeait encore son talent.
C'est d'abord l'Océan qui , en sa qualité d'oncle
de Prométhée , vient l'engager à fléchir Jupiter par
supplications , et se retire après ce conseil : voilà tout
des
OCTOBRE 1807, 25
Je second acte . Pour le troisième , c'est seulement Prométhée
développant au choeur , en détail , les services
qu'il a rendus aux hommes : il faut convenir que , dans
ces deux actes , il n'y a pas trace de tragédie. On n'y
rencontre nulle part cette progression qui fait croître
l'intérêt à chaque scène , et suspend l'attention du spectateur
comme à un fil qui s'étend sans cesse , et qu'il
craint lui-même de voir rompre. Mais si l'auteur dramatique
ne s'y fait point apercevoir , le poëte s'y montre
souvent , sur- tout dans ce passage du rôle de l'Océan
où il décrit la chûte des Titans.
terre
་
Puis-je oublier Atlas, que son vainqueur cruel
Courba sous le fardeau de la terre et du ciel ?
Puis -je oublier Typhon , cet enfant de la
Cet énorme géant , qui , bravant le tonnerre
S'élança furieux jusqu'aux voûtes de l'air ?
Sa voix était la foudre et son regard l'éclair ;
Des flammes s'élançaient de ses lèvres horribles .
Entassant mont sur mont , dans ses transports terribles ,
Il semblait en espoir dévorer tous les Dieux :
Mais , prenant ses carreaux d'un bras victorieux ,
Jupiter , sur le haut de ces cîmes fumantes ,
Le renversa percé de cent flèches brûlantes .
Le front de ce Titan , que le feu calcina
Vint frapper en roulant les gouffres de l'Ethna ;
Sa chute de Thétys fit retentir les ondes ,
?
Et mugir des enfers les cavernes profondes .
C'est sous ce vaste mont , par son souffle embrâsé ,
Que son corps se soulève et retombe écrasé.
Vulcain y fait rougir ses enclumes tonnantes . *
Un jour en sortiront des sources bouillonnantes
Qui , répandant au loin leurs torrens enflammés ,
Engloutiront les bois et les champs consumés.
Ainsi , quoiqu'étendu sous l'Ethna qui l'accable ,
Le fier Typhon , trouvant dans sa rage implacable
La force de vomir cent tourbillons de feux ,
De ses fureurs encor menacera les cieux .
Voilà certainement une description très - poëtique :
elle rappelle celle qu'Hésiode a faite dans sa Théogonie
sur le même sujet. Le tableau des services. que Prométhée
a rendus au genre humain l'égale sous le rapport
de la poësie , quoiqu'il soit d'un ton différent. Il a même
$6 MERCURE DE FRANCE ,
sur lui l'avantage d'appartenir encore plus au sujet , et
d'être un trait de vérité ; car celui qui est persécuté pour
une belle action , se complaît dans ses détails, et semble
adoucir ses malheurs en s'appesantissant sur ce qu'il y
a de noble dans leur cause. Voici ce passage :
"
Avant que les humains devinssent plus habiles
La raison se taisait dans leurs esprits débiles ;
Pareils aux songes vains , tous les objets divers
Se perdaient , confondus à leurs regards couverts .
D'un bâtiment solide ignorant la structure ,
Dans les bois où leur faim disputait la pâture ,
Comme l'insecte vil que la fange a produit ,
Ils creusaient sous la terre un informe réduit .
Les fleurs , du doux printems odorante parure ,
Les vents qui de l'hiver augmentent la froidure ,
Les épis , dont l'été fait jaunir ses moissons ,
Ne leur révélaient pas la marche des saisons .
J'eus pitié de leur sort et je devins leur maître.
J'éveillai leur raison et leur fis tout connaître .
Je leur appris le cours des astres différens
Qui distinguent les jours et les mois et les ans ,
Le retour ordonné du soleil et des ombres
La liaison des mots , la science des nombres .
Les arts dans leur esprit libre de son bandeau
Vinrent tous , à ma voix , allumer leur flambeau ;
A ma voix , des neuf Soeurs cette mère savante
La Mémoire y plaça sa glace obéissante .
Enfin , par mes leçons , aux rustiques travaux
Leur main assujettit le front des animaux ,
Dompta le fier coursier, et lui servant de guide ,
Le fit bondir sous eux , traîner un char rapide ,
Et créa , sous leurs pas étendant l'Univers ,
Ce bâtiment aîlé qui fend le sein des mers .
1.
J'arrive au quatrième acte que remplit une scène entre
Prométhée et lo , qui vient le consulter sur sa destinée.
11 y a bien quelque grandeur à représenter Prométhée ,
qui connait l'avenir , prononçant encore des oracles
sous les chaînes dont il est chargé : il semble voir un
général captiftraçant dans ses fers un plan de campagne.
Cependant cette scène , à des beautés près , est peu
attachante. Elle renferme des détails géographiques et
historiques qui pouvaient plaire aux Grecs , mais qui
OCTOBRE 1807. 27
sont pour nous sans intérêt. D'ailleurs elle serait absolument
épisodique , si elle ne se rattachait à la pièce ,
parce que d'Io doit naître un demi- Dieu qui renversera
Jupiter, et délivrera Prométhée . Ce détail est brillant ;
mais il est tems de passer à la belle scène qui termine
cette tragédie , et en forme le cinquième acte. Cette
scène est un entretien entre Pométhée et Mercure qui ,
au nom de Jupiter , cherche à lui arracher l'explication
de sa prophétie .
MERCURE.
Toi qui , contre les Dieux trop prompt à t'animer,
Suis un ressentiment que rien ne peut calmer ;
Toi qui pour les mortels , d'une main sacrilége ,
Osas ravir du feu le divin privilége ,
Digne fils des Titans écrasés avec toi ,
Tu veux donc dans les fers troubler encor ton roi !
Quel est l'hymen futur qu'annonce ta vengeance ,
Et qui de Jupiter doit finir la puissance ?
Parle le Souverain :: de la terre et des cieux
Veut savoir à l'instant ce secret odieux .
Crois-moi , point de détours ; leur stérile artifice
Ne pourrait désarmer la céleste justice.
Esclave ,
PROMÉTHÉE.
laisse-là tes discours menaçans .
Ton Jupiter et toi , vainqueurs encor récens ,
Vous croyez qu'assurant un empire paisible
L'Olympe aux coups du sort s'élève inaccessible ;
Mais deux Rois sont tombés de ce trône oppresseur ,
J'en veux voir à son tour tomber leur successeur .
Oui , ce revers l'attend ; sa chute sera prompte !
Comme sur ce rocher je rirai de sa honte !
Mais quant à ces secrets qu'il prétend me ravir ,
Il ne les saura pas ; retourne le servir.
MERCURE .
Cet orgueil inflexible a causé ta misère .
PROMÉTHÉE .
Vil flatteur , oui , je dois tous mes maux à ton père ;
Mais je ne voudrais pas , dégradant mon honneur ,
Les changer un instant pour ton lâche bonheur.
J'aime mieux dévorer le sort le plus sinistre
Que d'être d'un tyran l'esclave et le ministre .
MERCURE .
Tu prends plaisir sans doute à tes cruels liens.
28
MERCURE DE FRANCE ,
1.
PROMETHEE.
Puissent de tels plaisirs , barbare , être les tiens !
MERCURE .
Peux-tu donc me hair ? ai-je causé ta peine ?
PROMÉTHÉE .
Qui, je hais tous les Dieux .
MERCURE.
Ah ! l'excès de ta haipe
Altroublé ta raison !
PROMETHEE.
Je craindrais d'en guérir
Si , perdant ma raison , je dois mieux les hair.
MERCURE .
Dans la prospérité tu serais intraitable .
Hélas !
PROMÉTHÉE.
( Ne pouvant plus résister à ses douleurs.)
MERCURE .
1
Mais quel cri part de ta voix lamentable ?
Il dément cet orgueil que tes maux ont nourri .
Jupiter dans les cieux ne connaît point ce cri.
PROMÉTHÉE .
Il est vrai ; mais le tems qui de tout est le maître ,
Le tems qui s'ouvre à moi , le lui fera connaître ,
MERCURE .
Le tems rend sage enfin , eh ! te l'a-t-il rendu ?
PROMÉTHÉE .
Non ; car si je l'étais t'aurais-je répondu ?
MERCURE.
Réponds donc ; obéis aux ordres de mon père
Veux-tu par ton silence irriter sa colère ?
PROMETHEE .
De ce tort en effet je dois être confus ;
Je lui dois tant !
MERCURE.
Tu joins l'ironie au refus :
D'un Dieu comme un enfant traites-tu l'interprète ,
Eh !
comment,
PROMETHEE .
vil flatteur , veux-tu que je te traite ,
5
OCTOBRE 1807. 29
Toi qui , voyant mes maux , viens encor m'accabler ,
Toi qui par tes discours crois me faire trembler ?
Mais à fléchir mon coeur ta haine en vaiu s'efforce ;
N'attends rien de la ruse , encor moins de la force.
Ecoute : Que d'abord de mes affreux tourmens
Jupiter à jamais brise les instrumens ,
Qu'il me rende à mes droits , au genre humain que j'aime ,
Maître alors de mon sort et digne de moi-même ,
Je pourrai t'expliquer tout ce que j'ai prédit :
Voilà mes derniers mots ; tu peux partir : j'ai dit.
MERCURE.
Prévois-tu les effets de ta rage obstinée ?
PROMETHEE .
J'ai tout prévu ; sors.
MERCURE.
Crains une autre destinée ;
Tremble enfin de souffrir plus de maux qu'aujourd'hui?
PROMÉTHÉE.
Regarde ce rocher , je suis sourd comme lui .
Insensé !
MERCURE .
PROMÉTHÉE .
Crois- tu donc qu'abaissant ma grande aine ,
Servile comme toi , craintif comme une femme ,
J'aille , pour m'affranchir de ces fers inhumains ,
Tendre à mon ennemi de suppliantes mains ?
Qui? moi ! moi conjurer le vainqueur que j'abhorre !
Non ; que plutôt cent fois sa foudre me dévore .
MERCURE.
Tu résistes toujours , et je te parle en vain :
Tel qu'un jeune coursier , ta bouche mord le frein ;
Mais l'orgueil insensé n'est rien qu'une faiblesse .
Cède enfin , malheureux , à ma voix qui te presse . ,
Sais -tu ce qui t'attend ? apprends avec effroi
La tempête de maux qui doit fondre sur toi.
Jupiter , pour punir ton silence coupable ,
Lancera sur ce roc sa foudre inévitable ;
Et tes membres , long- tems avec lui suspendus ,
Sous ces éclats fumans tomberont étendus .
Vingt siècles , tour à tour , passeront sur la terre ,
Jusqu'au jour où , ton front brûlé par le tonuerre
Soulèvera le poids dont tu seras chargé ;
Mais de se lourd fardeau vainement dégagé ,
30 MERCURE DE FRANCE ,
A peine revenant à ta vigueur première ,
Tu croiras respirer la paix et la lumière ,
Un aigle insatiable , au long bec recourbé ,
S'attachant à ton corps dans ses serres tombé ,
Dévorera ton foie et ta chair palpitante ,
Qui renaîtront toujours sous sa faim renaissante.
Il ne s'arrêtera , que lorsqu'un Dieu pour toi
Ira prier des morts l'inexorable roi .
Voilà tous les tourmens dont l'horreur te menace ;
Ne fléchiront-ils point ton imprudente audace ?
De ton sort vainement t'aurai- je prévenu ?
PROMETHEE .
Tu ne m'as rien appris qui ne me fut connu ;
Qu'on frappe ce qu'on hait , c'est le droit de la haine
Je connais Jupiter , j'attends tout de la sienne .
Ainsi , que sur ma tête il lance ses carreaux
Ou des torrens fougueux fasse rouler les flots ,
Qu'il appelle les vents pour me faire la guerre ,
Que dans ses fondemens il ébranle la terre ,
Qu'il tourmente l'Olympe , ou soulève les mers ,
Qu'il m'engloutisse enfin jusqu'au fond des enfers
Ses efforts seront vains , son espérance vaine :
Je garderai la vie , et plus encor, ma haine .
MERCURE .
Je ne te dis plus rien , et je quitte ce lieu .
Malheureux , tu verras si je m'abuse : adieu .
;
Toute cette scène n'est- elle pas admirable? Elle le serait
partout, mais elle paraît unprodige quand on pense qu'elle
fait partie d'une des premières productions de l'art dans
son enfance. On la croirait plutôt composée par Corneille
ou par Racine , tant sa marche a de gradation et d'habileté
, son dialogue de justesse et de précision , ses personnages
de proportion et de convenance. On n'y trouve
pas une faute de goût , on n'y découvre pas un endroit
faible. Mercure parle comme il le doit : chargé par Jupiter
d'obtenir le secret de Prométhée , il emploie deux
moyens très-propres à y réussir , la menace et la prière ,
et s'il échoue , c'est parce qu'il rencontre une persévérance
plus grande que son adresse. Prométhée répond
avec une fierté vraiment sublime. Quoique dans le cours
de l'ouvrage son rôle se soit annoncé avec beaucoup de
OCTOBRE 1807 . 31
force , il semble qu'il ait redoublé de vigueur dans sa
dernière expression . On sent que c'est maintenant que
cette ame altière et ulcérée montre sa blessure toute entière.
Quelle haine énergiquement tracée ! quelle éloquente
intrépidité ! comme Mercure et Jupiter lui-même
paraissent rapetissés devant ce grand caractère de Prométhée
! Chacune de ses paroles renverse , pulvérise
toutes les menaces de Mercure , et quoique ce dernier
soit l'interprète du Dieu qui porte la foudre , on croirait,
en entendant sa victime , que c'est elle qui la lance.
>
Sans contredit la pièce d'Eschyle est très-vicieuse ;
mais un rôle tel que celui de Prométhée , un rôle qui
de scène en scène , d'acte en acte se développe avec une
éloquence véhémente , avec une chaleur progressive
un rôle qui soutient l'attention et remplit le théâtre ,
suffit pour couvrir les défauts d'une tragédie et y jeter
un vif intérêt. Son mérite est si réel que Sophocle lui
emprunta les traits sous lesquels il dessina son Philoctete
, et que les tragiques modernes y prirent le modèle
du Comte d'Essex, de Coriolan , de Warwik , de tous
ces caractères inflexibles dont l'altière opiniàtreté dans
l'infortune plaît à l'esprit et frappe l'imagination . Enfin
, c'est sans doute ce personnage imperturbable
qu'Horace a voulu peindre dans ces vers :
Si fractus illabatur orbis
Impavidum ferient ruinæ.
EXTRAITS.
M. LEGOUVÉ.
DE L'EGYPTE sous la domination des Romains ; par
L. Reynier. Avec cette épigraphe :
Eam rem ( Ægyptii ) ita administrarunt , ut nemini
innotescere posset , ac ipsis solis lucrosa esset .
JUSTINIANI , édic. 13 inpræfat.
Un vol. in- , 1807. A Paris , chez Made Huzard ,
rue de l'Eperon , nº 7 .
LE nom des Romains rappelle à l'imagination tout
o qui fut grand dans l'antiquité . Les conquêtes de ce
32 MERCURE DE FRANCË ,
peuple qui dévora tant d'Empires, et qui sur leurs débris
éleva le colosse de sa puissance , excitent tous les
genres d'enthousiasme. On aime à suivre ces guerriers
célèbres dans leurs courses militaires , parce qu'ils ne
traînent point à leur suite le ravage et la désolation ,
parce qu'ils gouvernent avec sagesse ce qu'ils ont asservi
avec courage , et qu'ennemis des innovations , ils laissent
aux peuples vaincus leurs lois , leurs usages , et
quelquefois meme jusqu'à la forme de leur administration
intérieure. Telle fut leur conduite envers l'Egypte.
Cette puissance , qui intéresse encore lors même qu'elle
a perdu son existence politique et qu'elle se courbe sous
le joug du vainqueur , doit cet heureux avantage à
l'éclat dont elle a brillé pendant une longue suite de
siècles , à sa mystérieuse origine , à la sagesse de ses
lois , à la gravité de ses moeurs , à la pompe de ses
fêtes et à la grandeur de ses monumens. A l'époque la
plus fatale de ses annales , aux jours de son asservissement
sous les Romains , on se plaît encore à suivre
la destinée de ce peuple qui n'a rien fait pour mériter
ses infortunes , et qui ne doit sa chûte qu'à l'impoli
tique de rois énervés. Ses vainqueurs même ne purent
se défendre d'avoir pour lui une secrète admiration ,
sur-tout lorsqu'ils se rappelèrent que les magistrats
d'Egypte avaient formé les législateurs les plus sages
et les plus célèbres de l'antiquité , lorsque leurs yeux
s'arrêterent sur les ruines augustes des palais et des
tours de cette vieille contrée , et lorsqu'enfin ils se
furent convaincus que cette nation qu'ils avaient soumise
conservait encore quelques traces des vertus de
ses aïeux et quelque chose de leur merveilleux génie.
Mais comme l'histoire du peuple vaincu se fond ordinairement
dans celle du peuple vainqueur , à dater
du jour de la conquète , ce qui s'est passé en Egypte
depuis Auguste jusqu'à l'invasion des Arabes n'a point
trouvé d'historiens particuliers et n'a jamais été retracé
que d'une manière superficielle . Pour acquérir quelques
connaissances historiques sur l'état de l'Egypte pendant
cette période , il faut consulter d'abord quelques histo
riens grecs et latins , dans lesquels on peut recueillir
quelques fragmens , et ensuite une foule d'ouvrages qui
OCTOBRE 1807
35
#
tat
5.
cen
semblent n'avoir aucun rapport avec votre sujet ; tels
par exemple , que ceux de Philon , de Josephe , de Sai
das , le Code Théodosien , les Edicts de Justinien ,
Cette difficulté de réunir les notions éparses sur
de l'Egypte pendant la domination des Romainet
l'utilité d'un pareil travail , avait engagé la Classe
littérature ancienne de l'Institut à proposer , pour
prix à distribuer en 1806 , la question suivante
Examiner quelle fut l'administration de l'Egypte depuis
la conquéte de ce pays par Auguste jusqu'à laprise
d'Alexandrie par les Arabes ; rendre compte des changemens
qu'éprouva pendant cet intervalle de tems la
condition des Egyptiens ; faire voir quelle fut celle des
étrangers domiciliés en Egypte et particulièrement celle
des Juifs. De tous les Mémoires envoyés à l'Institut
aucun ne l'ayant satisfait , il proposa le même sujet
pour l'année suivante , et cette fois il a été plus heureux.
Le prix a été décerné à M. le Prévost d'Iray.
L'ouvrage que publie aujourd'hui M. L. Reynier concourut
l'année dernière ; mais l'auteur ne pouvant
- connaître , dit-il , les défauts que ses juges avaient
aperçus dans son travail , ne l'a point reproduit cette
année au jugement de l'Institut . Je ne crois pas qu'il
ait lieu de se plaindre de l'avoir soumis à celui du public
, juge suprême des auteurs et des Académies . Le
pelit nombre de ses lecteurs , car il ne faut pas se dissimuler
que l'érudition est à peu près sans partisans ,
reconnaîtra dans sa manière d'envisager et de traiter`
son sujet un écrivain, qui sait en saisir tous les rapports
, discuter tous les faits , apercevoir toutes les traditions
et découvrir la cause des événemens généraux
et particuliers , et des changemens survenus dans
l'administration et dans l'état civil et politique du
peuple dont il retrace une partie de l'histoire . Je ferai
remarquer encore un autre mérite dans l'auteur de l'ouvrage
que j'annonce , celui de savoir abréger et réduire
- en quelques lignes ce qui se trouve en quelques pages ,
sans rien omettre d'intéressant ; ce qui prouve qu'il
sait beaucoup et surtout qu'il sait bien , et enfin le
mérite de penser avant que d'écrire , ce qui est rare
C.
$4 MERCURE DE FRANCE ,
chez la plupart des écrivains , mais trois fois rare
chez les érudits.
L'auteur a divisé son ouvrage en deux parties : organisation
ancienne du gouvernement et de l'administration
de l'Egypte , et changemens survenus sous la
domination romaine. Il en a agi ainsi , dit-il , pour ne
pas se répéter dans l'examen de la question proposée
et pour éviter l'obscurité. J'observerai qu'il se répète
cependant , et je suis loin de lui en faire un reproche ,
car le contraire me paraît impossible. Ainsi donc son
premier travail , très- estimable en lui-même , peut être
regardé comme un double emploi , et dans tous les cas
comme traitant trop en détail des choses assez connues.
Il paraît que l'auteur a supposé , très à tort selon moi ,
que ses lecteurs avaient entiérement besoin d'ètre instruits
de l'état de l'ancienne Egypte . Je suis persuadé
au contraire que le très-petit nombre de ceux qui liront
J'excellent ouvrage de M. L. Reynier , et mon article ,
possèdent passablement leur Hérodote , leur Diodore
deur Strabon et leur Jablonski. Quant à ceux qui ne
connaissent pas ces auteurs , ils se dispenseront sans
doute de faire connaissance avec M. Reynier. Ainsi je
ne m'arrête point à cette introduction et j'en viens au
travail de l'auteur sur l'Egypte depuis sa conquête..
Ceux qui se sont imaginés qu'Auguste avait envahi
ce royaume pour se venger de Cléopâtre , connaissent
assez mal la politique de cet Empereur. Il avait des
motifs d'une autre importance pour s'en emparer. Toutes
ses démarches avaient pour but d'assurer sa puissance.
Auguste voulait que tout fût calme autour de
de lui. Il savait que l'abondance ferait oublier au peuple
la perte de sa liberté. Mais des bruyères couvraient cette
Italie jadis fertile. La Sicile était épuisée ; le Nil rendait
l'Égypte inépuisablé : voilà la cause secrète de son
asservissement.
Le caractère remuant des Egyptiens qui , sefon
Pollion , se soulevaient pour le plus léger prétexte ,
pour un salut oublié , pour une querelle dans un marché
public , engagèrent Auguste à concentrer la force
exécutive et sur-tout à la remettre entre des mains
toutes dévouées à sa personne. L'Egypte ne fut point
1
OCTOBRE 1807.
55
gouvernée par un sénateur qu'on eût pu redouter ,
mais par un chevalier romain de l'ordre secondaire ,
dont on pouvait disposer comme d'une créature ; de
simples affranchis même furent élevés à ce poste par
Tibère. Un modeste préfet remplaça le souverain ; la
police militaire et très-active fut établie ; toutes les
parties de l'administration se concentrèrent ; trois
légions et neuf cohortes de cavalerie romaine couvrirent
tous les points de l'Egypte , où tout Romain distingué
ne put voyager. Quant à l'administration intérieure
, elle fut conservée telle qu'elle était avant la
conquête ; les nationaux obtinrent toutes les places
secondaires , et leurs moeurs et leurs usages n'éprouvèrent
aucune altération. La caste des prêtres seule,
déjà fort abaissée par les Ptolémées , le fut encore
davantage par les vainqueurs . Cela devait être ; c'était
la seule dont on eût pu redouter l'influence.
-
Je ne suivrai point M. Reynier dans son examen des
changemens survenus dans toutes les branches de l'administration.
Je me bornerai à quelques observations
que la lecture de son ouvrage m'a fait faire. On est
frappé , par exemple , de la ressemblance qui existe
entre certains usages anciens et modernes , et l'on est
surpris qu'un peuple qui a passé par tant de révolutions
, conserve encore aujourd'hui tant de traits de
son antique physionomie , non seulement dans ses
moeurs , mais encore dans son état civil. La classe des
propriétaires romains se trouve avec toutes ses prérogatives
, toute sa fierté dans les mukhtesims d'aujourd'hui
, et les pauvres laboureurs , dans les fellahs modernes
, les mêmes tentatives pour se soustraire à l'oppression
, ont encore lieu parmi ces malheureux esclaves.
Les premiers avaient recours à un patron puissant
qui , en se faisant bien payer , les arrachait à un
propriétaire moins en crédit ; les seconds s'échappent
encore , an milieu des nuits , des champs où toute leur
famille a péri dans les plus rudes travaux . Ils descendent
le fleuve d'Egypte sur quelques débris de bateau
et vont aborder dans un village dont le mukhtesim a
la réputation d'un homme humain et compâtissant ;
mais il faut encore qu'il ait plus de pouvoir que le
C 2
56 MERCURE DE FRRANCE ,
premier propriétaire , sans quoi l'infortuné fellah est
obligé d'aller reprendre des chaînes plus pesantes que
celles dont il avait voulu s'affranchir . Si l'on examine
ensuite l'état de l'agriculture , on verra que les mots
ont changé ; mais que les procédés sont les mêmes
parce que le systême agricole de l'Egypte était basé
sur les mouvemens périodiques d'un fleuve qui n'a
point varié depuis les premiers jours du monde jusqu'aux
nôtres. Seulement les travaux secondaires pour
fertiliser une plus grande étendue de terrain ayant été
négligés d'abord dans les derniers tems de la domination
romaine , particuliérement sous le règne de
Justinien , et ensuite plus négligés encore par les Musulmans
, il n'est pas surprenant que des sables brûlés
couvrent aujourd'hui toute une contrée où se balançaient
autrefois des moissons opulentes. Cependant lẹ
bled vaut à peu près le même prix que du tems de
Justinien , la mesure même n'a pas varié ; l'artab moderne
équivaut à l'artab ancien.
L'époque du gouvernement des Empereurs d'Orient
est celle de la plus mauvaise administration de
l'Egypte. On remarquera avec M. Reynier que ce fut
alors que ce pays fut chargé d'impôts en nature , ce
qui l'épuisa dans peu d'années , parce qu'il ne recevait
rien en compensation , comme dans les premiers
tems de la conquête , et que les propriétaires pressuraient
l'esclave pour ne pas s'apercevoir de la tyrannie
des Romains. Ce fut encore dans ce tems que
le commerce qui avait été si florissant sous les premiers
successeurs d'Auguste , et qui avait jeté un si grand
éclat après la ruine de Palmyre , commença à passer en
d'autres climats. L'Egypte mourait lentement lorsque
les Arabes s'en emparèrent.
M. Reynier termine son ouvrage par l'examen de
l'état des Juifs dans ce pays sous les Romains. Il entre
dans des détails fort curieux qui décèlent toute son érudition
, et fait à ce sujet des réflexions fort justes qui
montrent tout son bon esprit. Cette question doit être
dun grand intérêt , puisque la troisième Classe en a
jugé ainsi . Il me semble cependant que des recherches
sur l'influence que l'Egypte a exercée sur les moeurs
OCTOBRE 187. 57
romaines auraient offert une matière d'un intérêt plus
général : on aurait pu se livrer dans cet examen à des
rapprochemens plus justes qu'on ne pense , et démontrer
cette conquête fut
que pour
Rome ce que celle du
Bengale a été et sera pour l'Angleterre.
L.
ACHILLE A SCYROS , poëme en six chants ; par J. CH. J.
LUCE DE LANCIVAL , professeur de belles-lettres au
Lycée Impérial ; nouvelle édition , corrigée et augmentée.
A Paris , à l'imprimerie de Fain et comp ,
rue Saint-Hyacinthe , n° 25 ; et chez Debray , libr. ,
rue Saint-Honoré , barrière des Sergens. 1807.
Tous les sujets de poëmes épiques ne sont pas susceptibles
de fournir à leurs auteurs une carrière de
vingt - quatre et même de douze chants. De quelque
imagination que l'on soit d'ailleurs doué , on ne peut
étendre que jusqu'à un certain point la matière que l'on
traite. Homère , Virgile , le Tasse , Milton , ont su composer
des poëmes d'une plus longue haleine , parce qu'ils
se sont emparés de sujets féconds par eux - mêmes , et
que leur génie créateur n'a connu d'autres limites que
celles de la pensée . Le repos d'Achille faisant mouvoir
autour de lui tous ces héros armés pour la destruction
ou la défense de Troye , et sa tranquille colère précipitant
même les Dieux dans l'horrible mêlée , Enée
que son amour pour Didon semble d'abord disputer à
ses grandes destinées , qui bientôt laisse à Carthage les
semences de cette haine immortelle qu'elle voua depuis
à Rome , et qui fait enfin contraster , sur les bords du
Tibre , sa valeur calme et religieuse avec le courage
bouillant et quelquefois impie de Turnus ; cette foule
de héros , d'amans et de maîtresses , se poursuivant , se
combattant , se reconnaissant sous les murs de Solyme
et se mouvant en tous sens autour de l'impassible Godefroi
de Bouillon , comme ces corps célestes qui roulent
dans l'espace autour de l'astre leur immobile régulateur
; l'ange des ténèbres soulevant contre Dieu les phalanges
du ciel , et s'élançant des gouffres profonds où la
foudre l'a précipité , pour consommer la perte de nos
2.
38 MERCURE DE FRANCE ,
premiers afeux , ces grands sujets commandaient de
grandes machines. Il fallait nécessairement beaucoup
d'espace pour y faire jouer tous les ressorts qui les meuvent
. Voltaire a resserré la Henriade dans le cercle de
dix chants ; et il a eu raison . Son goût exquis lui avait
révélé qu'un sujet moderne , quelqu'intéressant qu'il
soit , ne peut déployer aux yeux de l'esprit cette étendue
et cette profondeur de perspective que l'éloignement
des tems donne aux sujets antiques. Boileau et
Gresset , l'un dans le Lutrin , et l'autre dans Ververt,
que l'on peut regarder comme des espèces d'épopées , se
sont encore imposé des bornes plus étroites . Ils ont
senti que le domaine du rire était plus resserré que le
domaine du pathétique. M. Luce de Lancival qui nous
donne une nouvelle édition de son poëme d'Achille à
Scyros , l'a circonscrit dans les limites de six chants ;
et en effet il n'en comportait pas davantage. Thétis ,
instruite par le sort , que son fils Achille doit périr
devant les murs de Troye , imagine de le cacher à la
cour de Lycomède , roi de l'île de Scyros , et de l'y
déguiser sous des habits de fille. Ce jeune héros y devient
amoureux de Déidamie et triomphe de la vertu
de cette princesse. Sur ces entrefaites , les Grecs , qui
ne peuvent s'emparer de Troye sans Achille , ont appris
le lieu de sa retraite , et lui députent Ulysse et Diomède.
Ulysse , parmi les présens qu'il destine aux fitles de la
cour de Lycomède , mêle une lance , un casque , un
bouclier. Achille se trahit lui-même à la vue de ces armes
, dont il se saisit ; il se débarrasse des vêtemens
qui le déguisent , et surmontant son amour pour Déïdamie
, il court chercher d'Ilion la fatale journée . Ce sujet
est noble , et même héroïque : mais il n'offre pas à l'imagination
des événemens d'une importance assez majeure
pour y déployer toutes les ressources de la grande
épopée. On voit que cette action secondaire n'est qu'un .
épisode d'un poëme plus considérable . M. Luce de Lancival
l'a emprunté , et même traduit en grande partie ,
de l'Achilléide de Stace , dont il ne nous est parvenu
que deux chants. Ce poële latin avait eu l'intention d'ent
faire un roman poëtique qui devait embrasser toute la
vie de son héros: ire per omnem heroa. Il nous semble
OCTOBRE 1807 . 39
impossible que ce poëme ainsi conçu , eût rempli l'une des
principales règles de l'épopée , l'unité d'action : cependant
il serait trop sévère de le juger sur un fragment. Stace
n'a point achevé son ouvrage , et peut-être l'exécution
en aurait-elle corrigé le plan. Ce fragment , que M. Luce
de Lancival a étendu , qu'il a su se rendre propre par
la distribution de ses parties , et auquel il a donné une
exposition , un noeud et un dénouement , offre un ensemble
assez régulier et assez complet , pour une épopée
du second ordre. Voici le début du poëme .
Je chante ce héros dans l'Aulide attendu ,
Par l'aspect d'une lance à son destin rendų ,
Héros né d'un mortel , demi-Dieu par sa mère ,
Mais au- dessus des Dieux élevé par Homère.
par l'aspect d'une lance à son destin rendu , ne nous
paraît pas exprimer d'une manière assez précise l'idée
de l'auteur. Demi-dieu par sa mère , a peu d'élégance.
Mais au-dessus des Dieux élevé par Homère , ici l'expression
n'est pas à la hauteur de la pensée. Mais qu'au
dessus des Dieux élève encore Homère , vaudrait peutêtre
mieux ; ce vers aurait du moins plus de mouve
ment. Nous en laissons juge M. Luce de Lancival .
Voici des vers qui sont beaucoup mieux faits , et que
nous transcrivons ici avec plus de plaisir.
Le lieu le plus sauvage et le plus retiré
Offre du vieux Chiron l'asyle révéré.
Tout y présente à l'oeil des empreintes sévères ,
Mais non l'aspect hideux des antres de ses frères ;
Là ne sont point ces traits rougis de sang humain ,
Ces javelots rompus au milieu d'un festin ,
Ces coupes mille fois par l'ivresse épuisées ,
Et sur des fronts amis par la rage brisées ;
Mais d'innocens carquois , mais des dards émoussés ,
Mais de vains monumens de ses exploits passés ,
Des monstres qu'il dompta les dépouilles antiques .
Par l'âge désarmé , des goûts plus pacifiques
Occupent maintenant ses fructueux loisirs ,
Et c'est dans ces vertus qu'il trouve ses plaisirs .
Sur l'animal souffrant sa modeste science
Des puissans végétaux faisant l'expérience
Prélude utilement à de plus grands bienfaits ;
40
MERCURE DE FRANCE ,
•
Ou des premiers héros célébrant les hauts faits ,
A son élève , épris d'un sublime délire ,
Il apprend l'ait divin de manier la lyre.
Achille était absent ; de ses rapides traits
Il poursuivait alors les monstres des forêts.
Une table frugale , avec soin préparée ,
Un grand feu , dont la grotte au loin brille éclairée ,
Du chasseur attendait le retour incertain .
Ce Centaure croit voir Thétis dans le lointain ;
Il s'élance , étonné de ses forces nouvelles .
Le plaisir au vieillard avait donné des aîles ;
Il vole et sous ses pieds , qui foulent les sillons ,
Le sol se brise , et roule en poudreux tourbillons ..
Il aborde Thétis ; sous sa main caressante
Il courbe avec respect sa croupe complaisante ; .
Il l'invite à s'asseoir , et d'un pas diligent
Lui-même l'introduit sous son toît indigent.
Il y a dans ces vers des détails très-heureusement rem
dus ; et le tableau qui les termine a de la grace. Mais
comment M. Luce de Lancival qui paraît s'être pénétré
des beautés antiques , et qui en donne tous les jours avec
fruit des leçons à ses élèves , a-t-il pu se permettre un
vers d'un goût aussi moderne que celui-ci , et c'est dans
ses vertus qu'il trouve ses plaisirs ? Comment ce vers
antithétique , et qui a presque la fadeur du madrigal ,
s'est-il glissé sous sa plume , sur-tout en peignant le
centaure Chiron qui faisait succer à son élève la moëlle
des lions et des ours ? Nous invitons l'auteur , qui a
assez de mérite pour aimer qu'on lui dise la vérité , à
faire disparaître cette tache dans la prochaine édition
de son ouvrage. M. Luce de Lancival a su éviter ce défaut
de convenance dans les vers suivans où il peint
Achille au milieu des filles de Lycomède.
Achille est accueilli . Les vierges de Scyros ,
Sans art et sans soupçon , dans le jeune héros
Ne pensent admirer qu'une vierge nouvelle ,
Et leurs regards charmés la nomment la plus belle.
A ses mâles appas , cet hommage muet
Est le seul que d'abord offre un zèle discret ;
Bientôt on s'enhardit , on l'entoure , on l'embrasse ,
On l'invite à s'asseoir à la seconde place;
Déjà le zèle éclate .en murmure confus ,
OCTOBRE 1807 .
41
Déjà l'aimable essaim compte une soeur de plus .
Tels dans un jour d'été , les oiseaux d'Idalie ,
Loin des bois parfumés où Vénus les rallie ,
Quand ils planent de front au milieu d'un ciel pur ,
Et d'un cercle d'argent en couronnent l'azur ,
Sur leur route jeté , si d'un lointain rivage ,
Un autre oiseau , brillant d'une beauté sauvage ,
Dans l'escadron aîlé soudain vient se ranger ;
D'abord surpris , frappé de son air étranger ,
On l'observe en silence , avec crainte on l'admire ;
Un doux instinct vers lui , par degrés les attire ;
Bientôt le nouvel hôte , avec pompe escorté ,
Au toît hospitalier en triomphe est porté.
Ces vers sont excellens , et n'offrent pas la moindre
trace de l'enluminure moderne. Ils ont de plus le mérite
d'être une paraphrase parfaite des sept beaux vers de
Stace que M. Luce de Lanciyal , vehge , dans sa préface
, avec beaucoup de raison , de l'oubli auquel plusieurs
de nos littérateurs , sans doute trop sévères , le
condamnent.
Dans les deux morceaux que nous venons de citer ,
le lecteur a dû apprécier le talent aimable , et le bon
goût du poëte. Il est tems de montrer qu'il sait prendre
tous les tons , et s'élever à la hauteur de l'épopée. Voici
comme il fait l'énumération des peuples de la Grèce
qui s'arment pour venger Ménélas.
Par le récit trop vrai de ce sanglant outrage ,
Dans tous les coeurs Atride a fait passer sa rage ;
Tout s'arme on voit voler , sous le même étendard
Celui que l'Isthme enferme en son double rempart ,
Celui qul voit aux pieds des roches de Malée
Rouler avec fracas la vague amoncelée ,
Les habitans lointains des rives d'Abidos ,
Ceux , plus lointains encor , que vit naître Colchos .
Mars triomphe à son char , plein d'une affreuse ivresse ,
Avec un noeud d'airain , il enchaîne la Grèce .
Vingt Etats différens ne sont plus qu'un Etat ;
Tout homme est citoyen , tout citojen , soldat ;
Partout mêmes transports , partout mêmes alarmes.
Ou de l'or , ou du fer ; ou des bras , ou des armes ;
Chacun paie un tribut : instruite par Vulcain ,
Témèse , à coup pressés dompte , amollit l'airain
42 MERCURE
DE FRANCE ,
.
Le courbe en bouclier , en casque le façonne ;
Du bruit des lourds marteaux Mycène au loin résonne ;
On dépeuple Némée , et du plus fier lion ,
La dépouille est promise au vainqueur d'Ilion ;
Pise fournit des chars , la belliqueuse Epire ,
Des coursiers , dont le yol devance le zéphyre ;
Cirrha , de traits mortels remplit mille carquois ;
De leur parure antique on dépouille les bois ;
Sommets inspirateurs de la Docte Aonie ,
Où vient souvent rêver le Dieu de l'harmonie ,
Doux sommets ! d'un mortel pour venger les affronts ,
La hache sacrilége ose éclaircir vos fronts ;
Plus d'ombrage ; sur l'onde est déjà descendue
Cette forêt de Pins qui menaçait la nue
Et qui , prête à voguer vers de nouveaux climats ,
Présente à l'oeil surpris une forêt de mâts ;
Enfin contre Priam et contre son empire ,
Tout devient instrument , tout marche , tout conspire.
La paix fuit désolée ; on ravit à Cérès
Le fer qui dans ses mains féconde les guérets ;
L'or même , qui des Dieux décorait les images ,
Qui de la piété consacrait les hommages ,
On l'arrache , et poli par des arts meurtriers ,
Il arme les héros , ou pare leurs coursiers ;
Dans leur sanglant projet , les Grecs d'intelligence
N'ont plus qu'un Dieu , c'est Mars ; n'ont plus qu'un cri , vengeance.
Ce morceau est remarquable par la beauté du style ,
et la variété des formes poëtiques . Et peut-être ne doiton
y trouver à redire que l'inversion que nous avons
soulignée. Nous savons qu'une critique sévère pourrait
le blâmer sous le rapport de l'ordonnance générale du
poëme. On pourrait dire que le siége de Troye n'en
étant point le sujet , cette énumération est trop étendue
pour le cadre resserré dans lequel le poëte a circonscrit
son ouvrage. Il existe dans ce poëme une faute plus
grave , c'est la manière brusque dont Achille triomphe
de Déulamie : l'auteur a beau dire , pour s'excuser , que
cette manière est dans les moeurs poëtiques du héros , et
que la séduction eût été un contre-sens dans le caractère
d'Achille ; nous n'en persistons pas moins à croire
qu'il faut une gradation dans le succès de l'amour :
qu'il est vrai qu'Achille ne doit pas se conduire comme
OCTOBRE 1807. 43
un Céladon , mais qu'il ne doit pas agir non plus comme
un Faune ou un Satyre. Il suffit de citer les vers où le
poëte peint cet événement , pour prouver combien notre
remarque est juste.
Il dit , et l'oeil en feu , cherche Déïdamie :
Sous l'ombrage d'un myrte il la trouve endormie ,
S'élance dans ses bras .... « Quels transports furieux !
» Cher compagne ...... » En vain elle invoque les Dieux :
Les voeux ,
les cris , les pleurs , la fuite est inutile :
Sa compagne est un homme , et cet homme est Achille.
Nous en demandons pardon à M. Luce de Lancival ,
mais ce n'est pas tout à fait ainsi , quoiqu'il le préten→
de , qu'Enée devient heureux avec Didon. Nous nous
sommes permis tant de sévérité , parce que nous croyons
pouvoir tout dire à un homme d'un talent aussi recommandable
, et qui se montre si modeste et si intéressant
dans ces quatre vers qui terminent son poëme
La victoire ramène Achille triomphant.
Suspends ici ton vol , Muse ! d'Achille enfant
J'ai peint les jeux , la fougue et l'amoureux délire :
Homère va chanter , je dépose ma lyre .
M. DE MURVILLE.
VARIÉTÉS.
( SPECTACLES . )
THEATRE FRANÇAIS . - Talma , le premier de nos acteurs ,
Talma qu'on attendait depuis long-tems , mais qui devait ,
disait- on , s'éloigner pour toujours de la scène française , a
reparu dans la tragédie d'Edipe . Sa rentrée a été un triomphe.
Honoré de la présence de l'Empereur qui , depuis son retour ,
ne s'était point encore montré au spectacle , accueilli par l'élite
de la société , avec les plus vives démonstrations de joie ,
combien il a dû éprouver de délicieuses jouissances? et qui
ne voudrait acheter ces momens de gloire au prix de quelques
dégoûts ! Que Talma se montre done meins sensible
aux traits d'une critique injuste , que rien ne le détourne de
44 MERCURE DE FRANCE ,
ses travaux dans un art qu'il cultive avec tant de succès !
Il trouvera toujours dans les suffrages du public sensible et
éclairé , la palme due à son talent.
Made Talma qui a fait aussi sa rentrée , a de même éprouvé
d'éclatans témoignages d'intérêt . Comment ne reverrait -on
pas avec plaisir une actrice qui possède au plus haut degré ,
dans les deux genres , le naturel , la décence , la grace , et
ce charme d'organe si puissant sur les coeurs ?
Cependant il ne faut pas que le Théâtre Français se repose
sur ces deux acteurs seuls du soin d'attirer les spectateurs.
Il promet , et on attend avec impatience des pièces
nouvelles . Les auteurs dont les ouvrages sont en répétition
depuis long- tems , ceux qui attendent leur tour réclament
avec quelque raison. Une grande partie du public qui connaît
ces auteurs , et qui a droit d'en attendre beaucoup ,
commence à former les mêmes plaintes . On désire que
les
Comédiens puissent enfin sortir d'un repos si préjudiciable
à leur art et même à leurs intérêts .
OPERA- COMIQUE. Le concours de spectacteurs que les
débuts de Made Belmont et de M. Julien , ont attirés pendant
quelque tems à ce théatre , diminuant tous les jours ,
l'administration
a senti la nécessité de ramener ou de retenir
le public , par quelque nouveauté . On a donné un opéra
nouveau intitulé le Prisonnier Chanteur. Cette fois , tout
a été sacrifié à la partie du chant , et même au talent d'un
acteur. Pour faire valoir la belle voix de M. Martin , on
a imaginé de lui faire jouer, le personnage d'un mélomane
renforcé , et qui plus est , de le placer dans une prison où
il peut , à son aise et sans distraction , se livrer à sa folie
musicale. Il parait qu'en composant le plan du Prisonnier
Chanteur, on n'a eu pour but que de faire connaître toute
la puissance du chant au théâtre de l'Opéra-Comique , et
de prouver que , dans ce genre , le mérite du poëme n'est
qu'un accessoire , car on a soigneusement
évité d'inventer
quelque situation neuve , de lui donner de l'intérêt et de la
vraisemblance
. Il faut convenir qué dans le cas du succès ;
on eût ainsi répondu victorieusement
à ceux qui voudraient
OCTOBRE 1807 . 45
prouver à leur tour qu'on peut s'y passer d'une voix agréable
et d'une bonne méthode de chant . Mais il fallait pour faire
valoir la première opinion , plus que le talent d'un chanteur;
il fallait une musique pleine de mélodie , d'expression ,
de verve ; et malheureusement celle du Prisonnier Chanteur
manque essentiellement de ces qualités . L'ouvrage n'a
donc pu être favorablement accueilli ;; et l'on n'en doit rien
conclure dans cette question , puisqu'on ne saurait dire si
c'est au poëme ou à la musique qu'il faut imputer ce fâcheux
résultat . Qu'importerait à nos lecteurs l'analyse d'un
ouvrage dont le sujet , d'ailleurs très-faible , n'est pas même
neuf, et dont la marche est embarrassée quoiqu'il n'y ait
pas d'intrigue ? Le parterre , après la première représentation
, avait donné des témoignages sensibles de son mécontentement
, cependant on crut pouvoir nommer les deux
auteurs ; ce sont deux jeunes gens , dont l'un , M. Francis ,
a travaillé à de jolis vaudevilles , et doit très-bien réussir
dans ce genre , à en juger par le dialogue même du Chanteur
Prisonnier dans lequel il se trouve beaucoup de mots
spirituels et comiques . L'auteur de la musique est M. Pradère
fils , très-bon professeur de piano , et qui compose bien
pour cet instrument .
VAUDEVILLE. Ce théatre ayant perdu Mad Belmont, a
cherché à piquer la curiosité publique , par des pièces nouvelles.
Ces pièces n'avaient point assez de mérite pour attirer
la foule. Heureusement le Vaudeville n'a pas été privé
à la fois de tous ses soutiens. N'y reste - t - il pas encore
Made Hervey , MM . Desmares , Duchaume , Vertpré , Laporte
sur- tout , très - aimable dans les rôles d'Arlequin , et
qu'on peut citer après les Dominique et les Carlin ? Pourquoi
le Vaudeville se découragerait - il ? Ne conserve - t - il
pas presque tous les acteurs avec lesquels il s'est établi il
y a quinze ans ? Il est vrai qu'il s'est éloigné du genre qui
le constitue , qui a fait ses succès . La ga té franche paraît
avoir fui de son séjour. Elle a fait place aux pensées péniblement
fines et froidement gaies de Dorat et de Marivaux ,
246 MERCURE DE FRANCE ,
ou à des jeux de mots sans sel . Il faut donc que le Vau
deville renonce à ces pièces taillées sur le même patron ,
dans lesquelles le fonds est sacrifié au dialogue , le dialo
gue au couplet , et le couplet à la pointe. Qu'il soit aussi
moins prodigue de ce genre bannal de travestissemens sur
lesquels repose tout l'intérêt et toute l'intrigue de cinq ou
six pièces qui viennent d'y paraître successivement. Depuis
quelque tems , on ne voit plus les actrices de ce théâtre ,
qu'en habits d'homme . -Que deviennent donc MM. Barré ,
Radet , Desfontaines ? Pourquoi les héritiers de la gaîté de
Panard et Favart ne la rappellent - ils pas à leur théâtre ?
N'ont-ils pas d'ailleurs pour seconds MM. Dubois , Gersin ,
Chazet , etc. ? Qu'ils rendent donc le Vaudeville à son véritable
genre , et ils répareront bientôt leurs pertes.
NOUVELLES POLITIQUES .
-
( EXTÉRIEUR. )
ANGLETERRE . L'évacuation de Buenos-Ayres est désormais
certaine. Les Anglais perdent ainsi l'espoir d'inonder
de leurs marchandises , et sur- tout de leurs toiles d'Irlande ,
toute l'Amérique espagnole . De l'aveu des Anglais euxmêmes
, la haîne des Espagnols et des Américains contre
les Anglais , est extrême , et les liaisons entre les deux pays
déviendront plus rares que jamais .
<<
- Il doit paraître à Londres un nouveau journal , intitulé
le Satirique . Les rédacteurs disent , dans leur prospectus ,
qu'on n'y admettra que des articles distingués par une
>> satire mâle et courageuse ; ils promettent , en outre , de
» tenir le fouet d'une main aussi vigoureuse qu'impar-
>> partiale . » Ils prennent encore l'engagement de réfuter
les éloges banaux que les autres journaux donnent aux acteurs
, aux actrices et aux nouvelles pièces . Chaque cahier
sera orné d'une caricature par un artiste distingué. Le
premier numéro paraîtra le 1 ° . octobre prochain.
er
ALLEMAGNE. On a éprouvé , le 11 septembre , à Neuwied
, trois secousses assez violentes de tremblement de
OCTOBRE 1807 .
terre ; la première à huit heures et demie du soir , la
seconde à minuit , la troisieme à trois heures du matin .
Les deux dernières furent les moins violentes . Le tems était
parfaitement calme , mais le ciel était obscurci par des
Ce tremblement de terre n'a causé aucun domnuages.
mage.
-
―
DANNEMARCK . C'est le 7 septembre que capitula le général
Peymann qui défendait Copenhague . Voici les articles
de la capitulation.
er
Art. 1º . Après la conclusion et la ratification de la présente
capitulation , les troupes de S. M. britannique occupe
ront la citadelle .
II Une garde des troupes de S. M. britannique occupera
aussi le chantier .
II. Les vaisseaux et bâtimens de toute espèce , ainsi que
tous les objets et inventaires de marine , appartenant à S.
M. danoise , seront remis à la garde des personnes désignées
par le commandant en chef des troupes de S. M. britannique.
Ces personnes prendront sans délai possession des
chantiers et de tous les magasins et bâtimens qui en dé
pendent .
IV. Il sera accordé aux bâtimens de transport et de prov
vision , au service de S. M. britannique , de venir dans le
port aussi souvent que le besoin l'exigera , pour réembar
quer les objets et les troupes qu'ils ont amenés en Séelande .
V. Dès que les vaisseaux seront hors du chantier , ou dans
six semaines , à dater du jour de cette capitulation , ou plutôt
si faire se peut , les troupes de S. M. britannique remettront
aux troupes de S. M. danoise , la citadelle dans le
même état où elle se trouvera lors de l'occupation . Les
troupes de S. M. britannique évacueront l'ile de Séelande
dans le délai susdit , ou plutôt , si faire se peut .
VI. A partir du jour de cette capitulation , les hostilités
cesseront dans toute la Séelande .
VII. Aucun individu , quel qu'il soit , ne sera inquiété .
Toutes les propriétés , soit publiques , soit particulières , sc
ront respectées sont exceptés les vaisseaux et bâtimens ,,
48 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1807 .
susmentionnés , appartenant à S. M. danoise , ainsi que les
objets de marine qui en dépendent : les employés civils et
militaires au service de S. M. danoise resteront dans l'exercice
de leurs fonctions , dans toute la Séelande . On employera
tous les moyens qui pourront contribuer à la concorde
et à la bonne intelligence entre les deux nations .
VIII. Tous les prisonniers faits de part et d'autre seront
rendus sans condition ; et les officiers prisonniers sur parole
en seront dégagés .
IX. Toutes les propriétés anglaises qui auraient été séquestrées
par suite des hostilités , seront rendues aux propriétaires
.
Cette capitulation sera ratifiée par les commandans en
chef , et les ratifications seront échangées aujourd'hui avant
midi .
Fait à Copenhague , le 7 septembre 1807 .
-
1
( INTÉRIEUR . )
PARIS . 26 sept. Le Tribunat a voté une adresse à S.
M. , le 18 de ce mois. Il a cru devoir , en terminant les fonctions
dont il était investi , renouveler l'hommage public de...
son respect et de son admiration pour le chef- suprême de- .
l'empire . L'adresse finit par ces mots : « Sire , nous osons
« mesurer d'un regard satisfait , l'espace que nous avons
< «parcouru , bien surs d'avoir toujours marché dans les
<< voies de l'honneur et de la fidélité ; et lorsque V. M.
« daigne nous accorder des témoignages solennels de son
« approbation et de sa bienveillance , nous croyons moins
« arriver à l'extrémité de notre carrière politique , qu'at-
« teindre le but de tous nos efforts , et la récompense la
« plus précieuse pour notre dévouement. »
Actes administratifs .
Décret du 18 sept . relatif aux passeports à accorder pour
voyager dans l'intérieur de l'empire , ou pour en sortir ;
lesquels seront désormais sur un papier fabriqué spécialement
à cet effet .
-
Réglement rendu par S. M. , le 21 sept . , sur la fabrication
des draps destinés au commerce du Levant ; ils devront
être revêtus d'une estampille impériale; etc.
( No CCCXXV. )
( SAMEDI 10 OCTOBRE 1807. )
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE.
CÉPHISE ET L'AMOUR ,
CONTE ,
Imité de MONTESQUIEU.
Au fond d'un bosquet de Cythère ,
Et sous les myrtes arrondis
En voûte élégante et légère ,
Enlacés des mains de Cypris ,
Pour servir d'asyle au mystère
Et prêter leur ombre à son fils ,
Sous leurs rameaux toujours fleuris ,
L'Amour dormait loin de sa mère ,
Et tout son cortége enfantin ,
Les ris , les jeux , le badinage
Folâtraient dans le voisinage ,
Près de leur jeune souverain.
Les Grâces détachaient ses armes ;
Thalie emportait son flambeau ;
Sa soeur , cet aimable bandeau ,
Qui nous épargne tant de larmes ,
Et rend l'Amour toujours nouveau ,
En lui conservant tous ses charmes.
Tandis qu'au fond de ces berceaux
Morphée épanche ses pavots ,
Que Zéphyr rit dans la verdure ,
Ou bien s'échappant des rameaux
D
DE
LA
SEINE
MERCURE DE FRANCE ,
Caresse , avec un dou murmure
D'Amour la blonde chevelure ;
Céphise errait dans ce beau lieu ,
Et d'un léger trouble saisie ,
Elle approchait du jeune Dieu ,
Conduite par la rêverie.
,
Rêver est permis à quinze ans :
Plus belle et plus jeune que Flore ,
Elle touchait à ces instans ,
Où , pour l'Amour tout près d'éclore
Le coeur plein d'un vague désir ,
Précurseur du premier plaisir ,
Fuit et cherche ce qu'il ignore.
Au premier aspect de l'Amour ,
Dieu , qui , dit-on , nous tyrannise
Et fait le malheur de sa cour ,
Elle fuit ce riant séjour ,
Où son coeur craint une surprise.
La douce curiosité ,
Si naturelle à la beauté ,
A jeune fille si permise ,
Auprès de la divinité
Bientôt a ramené Céphise
Qui veut voir ' Amour ut moment ,
Un seul moment , pour bien connaître
Les traits , le port , d'un Dieu si traître ,
Et l'éviter plus sûrement .
Ah ! fuis plutôt , jeune imprudente ,
Tremble ; j'ai vu plus d'un amant
Braver du Dieu la flèche ardente
Et succomber en un moment.
Déjà l'enfant malin t'enchaîne ;
Ton oeil , qui sur lui se promèno ,
Boit le poison de ses appas.
Hélas ! tu ne le savais pas ;
Et riant de ta crainte vaine ,
Tu disais d'un air triomphant :
« Pourquoi trembler ? c'est un enfant
» Dans ses traits brille l'innocence ;
» Son front respire la candeur ;
» Et son souris peint la douceur,
» Avec les charmes de l'enfance ,
» Peut -il avoir un méchant coeur ?
Oh ! non , et l'Amour , sans ses alles ,
OCTOBRE 1807 .
51
» Serait le plus parfait des Dieux .
> Tandis qu'il repose en ces lieux ,
» Coupons ses plumes infidèles ,
>> Et l'on verra tous les amans
» En un jour devenus constans ,
Aimer comme les tourterelles . »
L'oreille ouverte et l'oeil au guet ,
Le sein soulevé par la crainte ,
Céphise avance un pied discret ,
Qui , de la plus légère empreinte ,
Marque à peine un sable muet ,
Entr'ouvre , de ses mains tremblantes ,
Des feuilles le rideau mouvant ,
Coupe ces alles inconstantes ,
Et fuit plus vite que le vent.
Mais notre belle fugitive ,
En sa course un peu trop hâtive ,
A réveillé le jeune Amour.
Il voudrait voler vers sa cour 2
Et sent un poids qui le captive .
O surprise affreuse ! ô douleurs !
Il voit ses deux aîles brisées ,
Et par les Zéphyrs dispersées
Sur le front mobile des fleurs.
L'Amour pleure , se désespère ;
Et son désespoir et ses cris ,
Jetant l'alarme dans Cythere ,
Font bientôt accourir Cypris.
« O ma mère , dit-il , ma mère ,
» Je suis perdu , vois mon destin ş
» Vois mes aîles dans la poussière ;
» Ma mère , je meurs de chagrin. »
De Cypris jugez les alarmes :
Les mères ont si bon coeur !
Et le désespoir et les larmes
A l'Amour donnent tant de charmes !
Qui n'eût partagé sa douleur ?
« Mon fils , toi que ta mère adore ,
<< Mon fils , viens , accours m'embrasser ,
» Et contre mon sein te presser.
» Hélas ! pourquoi pleurer encore ?
» Bientôt à sa douce chaleur ,
» Des ailes pour toi vont éclore ,
» Comme la plus brillante fleur
Da
52 MERCURE DE FRANCE ,
» Eclot au lever de l'Aurore . >>
Elle sourit et l'embrassant ,
L'unit à son sein palpitant.
Quel prodige nouveau ! deux ailes
Eblouissantes et plus belles ,
Etendent leurs légers contours ;
Ombragent le Dieu des Amours.
Leur vive blancheur qu'on admire ,
Naquit alors en caressant
La neige d'un sein frémissant
Qui les repousse , les attire ;
Et seulement l'extrémité ,
Parmi deux roses égarée ,
Effleurant leur jeune beauté ,
Keçut sa nuance pourprée .
Mais de ses deux aîles en vain ,
L'Amour veut reprendre l'usage ;
Il meurt sur les lys d'un beau sein ,
Peut-il encore être volage ?
Vénus le gronde et s'en dégage.
Il soupire , prend son essor ,
Balance son aîle timide ,
S'abat , revient , s'essaye encor
Mollement nage en l'air humide,
Sourit à la reine de Gnide ,
Voltige , et bientôt sans effort
S'élance d'un vol plus rapide
Sur le trône élevé des airs ,
D'où son arc dompte l'Univers.
Pour se venger de la cruelle
Qui voulait le rendre constant
L'Amour , d'une flèche nouvelle
Perce son coeur à chaque instant,
Daphnis fut l'objet de sa flamme ;
J'obtins sa plus douce faveur ;
Mélidor embrâse son ame ;
Demain Damis aura son coeur.
Mais hélas ! pourquoi de son crime
Amour , me rends-tu la victime ?
Laisse un malheureux tourmenté ,
Et portant ailleurs ta vengeance ,
Donne -moi sa légéreté ,
Ou bien donne-lui ma constance.
C.-L. MOLLEVAUT,
OCTOBRE 1807. 55
EPITRE A Mile DE SAINT - P***.
INSENSIBLE aux sons de ma lyre ,
D'Apollon méprisant les lois ,
A peine daignes-tu sourire
Aux accens de ma douce voix.
Tu dis qu'une vaiue manie
Asservit ma faible raison ,
Et que souvent d'une chanson
Je fais le charme de ma vie ;
Ah ! Zélis ! tu ne connais pas
Les plaisirs purs et délicats
Qu'on trouve aux sentiers du Parnasse,
Si l'on peut y suivre les pas
Et d'Anacréon et d'Horace !
Dans une triste oisiveté :
S'écoulent tes jeunes années
L'unique soin de ta beauté
Occupe et remplit tes journées ;
Tu fais ta gloire et ton bonheur
Du doux éclat de ton visage ,
Et tu ne songes pas que l'âge
Pour jamais détruit sa fraîcheur.
Tu prétends qu'une belle bouche
A nos coeurs parle toujours bien ;
Va , la beauté seule n'est rien ,'
Et sans elle l'esprit nous touche ;
Sapho n'avait que peu d'appas ,
Ses chants l'ont rendue immortelle ,
Et tes neveux ne sauront pas
Si tu vécus frivole et belle.
Mile VICTOIRE Sarrazin de MONTFERRIER .
ENIGME ..
Tous les jours , au coin de la rue ,
De diverses couleurs vêtue ,
Je fais tout pour être aperçue.
Là je donne à chaque passant
Un avis triste ou plaisant.
54 MERCURE DE FRANCE ,
L'un m'applaudit , l'autre me fait la moue ;
Le plus souvent , on me couvre de boue.
Je deviens muette la nuit ;
Et c'est alors qu'on me détruit .
LOGOGRIPHE.
Je suis du sexe féminin ,
Quand panachée , ou rouge ou blanche ,
Ma fleur vous plaît dans un jardin ;
Mais sautillant de branche en branche ,
Je chante et je suis masculin :
Transposez mes sept pieds , vous trouvez dans mon sein
Un oiseau vif qui vole , un oiseau lourd qui nage ;
Le nom d'un saint qu'on révère au palais ;
Un arbre svelte , ornement des forêts ;
Celle que Jupiter cacha dans un miage ;
Ce qu'on voit seize fois dans le jeu des échecs ;
Ce qui ne vaut rien à Surène ;
Enfin le nom d'une route romaine
Qu'un Appius de son nom décora ,
Et qu'un jour l'ami de Mécène
De Rome à Brindes, traversa.
ENIGME - CHARADE.
ADÈLE est riche et belle , et n'a que dix-huit ans ;
La loi me l'a prescrit , je veille sur Adèle ;
J'ai fait plus d'une fois enrager ses amans :
Enrichis -moi d'un o , j'aurai huit élémens
Et je ferai tout avec elle.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Fiacre.
Celui du Logogriphe est Manteau ,' où l'on trouve ma , et , an, âme ,
eau nue ana , âne , aune , amant , amante , eau ( queue de manteau
).
›
Celui de la Charade est Buis-son.
OCTOBRE 1807.
55
LITTÉRATURE . - SCIENCES ET ARTS .
( MÊLANGES. )
LA MODE.
Si quelque savant voulait entreprendre d'écrire l'his- .
toire de la judicature , on y verrait que depuis l'aréopage
jusqu'au dernier bailliage , depuis les amphictions
jusqu'aux juges de paix , les hommes n'ont cessé d'ériger
et de renverser des tribunaux. Je n'en connais
qu'un seul qui soit à l'abri de toutes les révolutions ,
parce qu'il est lui-même une révolution interminable .
C'est sa mobilité qui le soutient . Tout ce qu'il décide ,
il se presse de le désavouer , et chacune de ses ordonnances
n'a d'effet que pour le tems d'en rendre une
autre. Ses magistrats sont heureusement dispensés de
gravité , de lumières , de vertus. Les femmes y dominent
; la jeunesse y préside ; l'âge mûr y est sur les
derniers bancs ; la vieillesse y perd sa voix : ce tribunal ,
c'est la mode. En vain , essayerait-on de s'y soustraire
ou de le récuser. Ses lois publiées par des fats , adoptées
par des sots , enchaînent jusqu'aux sages. Cependant si
la mode se renfermait dans le cercle des frivolités qu'on
est convenu de lui assigner pour département , son au→
torité ne serait que risible. Mais , elle touche à tout ,
elle frivolise tout ; elle influe , à notre insçu , sur nos
sentimens les plus intimes , sur nos plus grands intérêts
, les moeurs , lleess aarrttss ,, les sciences , la politique
même ; il faut que tout lui paye un droit , et c'est peu
d'égarer telle ou telle mauvaise tête , on l'a vue quelquefois
perdre des nations .
M. Dabon était un de ces observateurs obsequieux de
la mode, qui croiraient manquer au plus saint des devoirs,
s'ils prenaient une détermination sans la consulter.
Il s'était marié une première fois , pour avoir tout d'un
coup cinquante mille écus de rente ; ce qui est un grand
moyen d'être un homme à la mode , et en sa qualité
d'homme à la mode , il les avait mangées. Comme la
56 MERCURE DE FRANCE ,
mode ne défend pas de se donner un héritier , il eut un
enfant de sa femme ; mais il n'osa pas aller plus loin ,
dans le doute si la mode l'y autorisait. La dame abandonnée
de son mari , n'en mena point une vie plus triste
pour cela , parce qu'alors ce n'était point la mode ; elle
supporta au contraire son malheur , pendant environ
cinq ou six ans , avec une gaîté vraiment philosophique,
et après mille et une folie , elle mourut à la fin et même
à la suite d'un carnaval , parce que c'était la mode. Voilà
donc M. Dabon véuf et assez mal dans ses affaires. Mais
la mode qui voulait qu'on les dérangeât , ne défendait
pas qu'on essayât de les rétablir , pourvu que ce ne fût
point par une trop sage économie.
Comme M. Dabon était un homme de fort bonne
maison , il se présenta pour lui un second parti , meilleur
encore que le premier ; et l'on peut juger par- là que
c'était ses ancêtres qu'on épousait plutôt que sa personne.
Il vit l'état des biens , ne s'informa point du
reste, et , sur le champ , il se remaria , sans trop savoir
à qui , mais bien sûr de ne rien faire en cela contre
la mode qui approuve , qu'en fait de mariage ' surtout
, on s'en fie au hasard. Cette fois , le hasard fut
assez aveugle pour lui procurer non - seulement une
excellente affaire , mais encore une excellente femme.
Hortense ( c'était le nom de la victime ) apportait avee
úne immense fortune un coeur digne de l'âge d'or ; et
M. Dabon commença , comme de raison , par prendre
P'une et laisser l'autre , attendant sans doute , pour être
heureux dans son intérieur , que la mode le lui permît.
Ce n'était pas qu'il fût absolument dépourvu d'intelligence
; mais il ne l'employait qu'à se mieux tromper ,
et chez lui , comme chez beaucoup d'autres , l'esprit était
au service de la sottise. Ce n'était pas non plus qu'il fût
insensible à tous les charmes d'Hortense ; mais on se
doute bien qu'un homme comme lui avait ce qu'on
appelle un attachement. Or on peut bien quitter une
femme pour une maîtresse , mais on ne quitte point une
maîtresse pour sa femme. Cependant M. Dabon voulut
tout concilier, et plein de confiance dans la sublime éducation
qu'il se proposait dé donner à sa jeune moitié , il
se flatta de montrer bientôt une femme de bon air et une
OCTOBRE 1807.' 57
maîtresse de bon ton enchaînées à son char de triomphe.
Mais il se trompait ; c'était lui qui était au char de Mma
d'Erminie , la perle des femmes à la mode , naguères jolie ,
encore agréable , toujours flattée , toujours recherchée ,
toujours environnée d'une foule de courtisans occupés à
lui chanter ses louanges et même d'élèves attentifs à ses
leçons ; elle devait la continuation de ses succès en partie
à ce qu'elle avait conservé de grâces , en partie à ce qu'elle
avait acquis de talent pour les faire valoir , en partie au
crédit d'un oncle riche et puissant , sur qui la nièce
exerçait un empire sans bornes , parce qu'elle n'en mettast
point à sa docilité. Or cette habile magicienne , aussi
pleine d'esprit que vide de raison , coquette avec tout le
monde et prude seulement avec son adorateur en titre ,
avait pris un tel ascendant sur le caractère de M. Dabon ,
qu'elle lui épargnait la peine de penser par lui-même , et
que le bon homme jugeait , au moyen de l'esprit de sa
dame , comme un myope regarde au travers d'une
loupe.
Voilà donc Hortense livrée à elle-même, avec une imagination
et un coeur de vingt ans ; et qu'on se représente
ce que devait être une imagination de cet âge , nourrie
à la dérobée dans l'ombre d'un cloître par une suite non
interrompue de romans , heureusement mieux choisis
que d'ordinaire ; mais qui prudemment cachés sous le
tablier d'une bonne petite amie , et passés furtivement à
la timide pensionnaire , acquéraient toute la saveur du
fruit défendu. Au reste , l'ame de notre héroïne n'y avait
rien perdu de son innocence ni de sa candeur. La nature
l'avait douée intérieurement de deux excellens préservatifs,
beaucoup de raison et beaucoup de gaîté. La seconde
se montre plutôt que la première , mais elle est presque
aussi utile , parce qu'elle distrait la jeunesse de tout ce
qui pourrait trop l'occuper ; et d'ailleurs ces romans que
les mères craignent presqu'autant que les filles les aiment ,
sont dans le fond moins dangereux que ces bonnes dames
ne se le persuadent. Leur principal défaut , c'est d'être
presque tous aussi loin des moeurs du monde que la
féerie l'est des lois de la nature ; ce qui les rend plus
funestes au bon sens qu'aux bonnes moeurs.
Hortense , pleine de vertu , d'esprit , de grâces , de
58 MERCURE DE FRANCE,
bonhomie et d'inexpérience , apportait dans le monde
où elle arrivait , de solides principes , des idées fausses
et les plus riantes illusions ; elle supposait son coeur et
son esprit à tout ce qu'elle rencontrait , sans se douter
qu'elle fût ni meilleure , ni plus jolie , ni plus aimable
que
que le commun des femmes . Egalement loin de la défiance
et de la vanité , elle était tentée de croire qu'il '
n'y avait que des Hortenses dans Paris ; enfin , comme
elle se sentait d'avance disposée à l'amitié , et qu'elle
regardait la bienveillance comme le devoir du coeur ,
notre jeune mariée se figurait qu'elle allait nager dans
une mer de délices. Voilà l'intérieur. Voici l'extérieur
: Hortense , la plus belle personne de son tems ,
avait je ne sais quoi dans son air , dans ses traits , dans
sa démarche, qu'on préférait encore à sa figure. Il semblait
qu'on aperçût sa bonté avant sa beauté ; car l'intérêt
précédait l'admiration : et en la voyant , pour la première
fois , on aurait cru l'aimer de tout tems. Ouvraitelle
la bouche , on ne distinguait point ce que son esprit.
devait à son visage , de ce que son visage devait à son
esprit. Chacune de ses paroles était embellie par le son
de sa voix ; les choses les plus communes prenaient ,
dans sa bouche un agrément imprévu . Ce qu'un autre
venait de dire on ne le reconnaissait point si par hasard.
Hortense le répétait. Elle pouvait se répéter elle-même,
sans cesser d'être toujours nouvelle. Une gaze ; une
fleur , se plaçaient tout naturellement sur sa tête , de
manière à donner des leçons aux plus habiles coiffeurs.
Tout ce qui la touchait acquérait de la grâce , comme
tout ce qui touche à l'ambre acquiert du parfum.
Enfin , la jeune Hortense eût pu tourner la tête à un
sourd aussi bien qu'à un aveugle , et si M. Dabon y
résistait , il fallait qu'il fût tous les deux.
Mais non. Tant qu'on a des airs , on n'a que des airs ,
comme quand on rêve , on ne voit rien de réel. Aussi
M. Dabon aurait-il changé de bon coeur tout le mérite ,
tout le charme de sa jeune épouse contre les bons airs
qu'il espérait lui donner ; il attendait , pour en tirer
vanité , qu'elle fût une élégante , et le peu de familiarité
dont il l'honorait dans son intérieur , il s'en cachait
comme un autre mari se cacherait de ses bonnes fortunes;
OCTOBRE 1807 . 59
"
>
bientôt , même , il ne la vit presque plus que pour lui
parler d'affaires , craignant le scandale qu'un trop bon
ménage aurait causé à toute sa société. Cependant , la
jeune personne abandonnée dans les instans où elle
pouvait s'attendre à être le plus courtisée , n'était point
aussi malheureuse qu'on pourrait se l'imaginer. Les
femmes , en pareille circonstance , trouvent presque
toujours de jolis consolateurs que leur bon génie charge
de tout réparer. Mme Dabon elle - même , en avait un
dont l'assiduité , les grâces , l'amour et les caresses
remplissaient le vide de ses journées ; et pour ne pas
ouvrir un champ trop libre aux jugemens téméraires ,
on saura que ce joli consolateur était M. Félix , fils de
la première Me Dabon , et qui avait trouvé une mère
dans la seconde. En effet , Hortense s'était attachée , dès
le premier jour , à cette aimable petite créature . Bientôt
, elle avait brigué la charge de sa gouvernante , et
M. Dabon avait donné cet enfant à sa femme , avec,
autant d'indifférence qu'il aurait donné une poupée à
son enfant.
me
La jolie bonne , fière de son emploi , trouvait dans.
ses soins tous ses plaisirs. C'était peu d'initier le petit
Félix à la lecture , à l'écriture , à la musique , à la
danse , au dessin , elle versait , elle cultivait dans cette
ame encore neuve, les premières semences de raison ,
de bonté , de vertu . Gaie comme lui , et tout en s'amusant
comme lui de ses jeux innocens ,
elle étudiait ses
petites passions , elle développait ses jeunes pensées , elle
aspirait à sa confiance , et lui enseignait sur-tout à
aimer; persuadée que c'est-là le vrai trésor de l'homme.
Heureuse ! si de tels soins pouvaient remplir toutes ses
heures, et si des bagatelles impérieuses ne venaient pas
à chaque instant l'arracher au doux commerce de son
ami naissant !
Avant que les intérêts de tout le monde occupassent
tout le monde , et que les intérêts de chacun n'occu→
passent personne , c'était un événement que l'apparition
d'une jolie femme sur le théâtre de la société ;
elle réveillait toutes les passions , parce qu'elle pouvait
servir tous les projets ; c'était un nouvel eflet dont
chacun voulait s'emparer pour le faire valoir. Elle
60 MERCURE DE FRANCE ,
li
trouvait sur son chemin de ces vieilles femmes dont
l'éternelle occupation est de conseiller les jeunes , pour
se persuader sans doute que leur esprit anime toujours
une jolie figure ; les grandes intrigantes y voyaient un
puissant ressort qu'on ferait peut-être agir en tems et
lieu ; les gens à la mode , un ornement nouveau dont
ou ferait bien de se parer ; les gens d'esprit , un charmant
petit oiseau qu'on pouvait siffler ; les fats , une
proie qui , tôt au tard , devait leur revenir.
Le premier soin de M. Dabon fut de présenter sa
femme à la cour ; Hortense y parut avec le passe-port
des deux plus grandes puissances du tems , une coiffure
de Léonard et un grand habit de Mme Bertin. On juge
bien que d'après ces titres , la cour n'eut rien à dire. Če
jour-là n'était point , à beaucoup près , pour une jeune
personne , le plus gai de l'année ; mais c'était une première
épreuve par où il fallait passer , c'est- là que la
curiosité aux cent yeux , et la critique aux cent langues
, l'envie aux cent dents l'attendaient. Au reste
Hortense à force de tout craindre ne s'apercevait de
rien , et son trouble même lui servait de contenance.
La recherche de sa parure contrastait si bien avec son
air de simplicité , qu'elle le rendait encore plus intéressant
; sa beauté , surchargée de diamans , brillait comme
la fleur à travers les gouttes de la rosée , et tout ce qu'elle'
voyait , tout ce qu'elle entendait , ne faisait que lui
mettre du rouge.
Après cette première initiation , à laquelle il fallut
joindre les visites de cérémonies , M. Dabon voulut
présenter Hortense à Mme d'Erminy. Un double
motif l'y engageait , et ce double motif était une double
vanité. Il se faisait une fête de montrer sa femme à sa
maîtresse , et sa maîtresse à sa femme ; croyant que
chacune des deux lui donnerait un relief auprès de
l'autre . Car , sans être fort amoureux d'Hortense , il
espérait bien en être aimé , et l'amour de la plus jolie
femme de Paris , devait lui donner une célébrité de
plus. D'un autre côté , Mme d'Erminy ne manquerait
pas d'en être jalouse , et la jalousie d'une femme à la
mode est le plus haut degré d'illustration .
<< Madame , disait-il quelquefois à sa jeune moitié , le
OCTOBRE 1807 . 61
» monde vous témoigne de l'indulgence. Ma réputation
» y est bien pour quelque chose , mais votre jeunesse
il
peut aussi l'intéresser ; quoi qu'il en soit , la vérité est
» qu'il vous flatte en attendant qu'il vous juge ; mais si
» yous désirez lui plaire , apprenez à le connaître ,
» punit l'ignorance de ses lois , de ses usages , de ses
>> caprices même , par des ridicules qui valent des coups
» de foudre. - Ah ! Monsieur , vous me faites frémir ,
» dit-elle avec un petit sourire que son grave professeur
» n'avait pas l'esprit d'apercevoir . Remettez-vous ,
-
» Madame, il ne tient qu'à vous de vous en garantir.
>> - Et comment ? En écoutant de bons conseils , et
>> les meilleurs seraient ceux d'une femme aimable , qui
» réunît aux agrémens de l'esprit tout ce qu'un grand
» usage du monde peut y ajouter. Je tâcherai de vous
» lier avec Mme d'Erminy, il ne se peut pas que vous ne
» la connaissiez de réputation . -Oui, reprit Hortense,
» j'en entends parler tous les jours , comme de la femme
» la plus à la mode ; mais qu'elle va me trouver gauche !
» il n'est bruit que de sa grâce , de sa gaîté , de sa viva-
» cité , des charmes de sa conversation ; mais qu'elle va
>> me trouver sotte ! N'importe , si je puis passer à la
>> faveur de votre nom , croyez qu'il n'y a rien que je
»> ne fasse pour avoir ma part de son amitié pour
>> vous. >>
M. Dabon s'était attendu à quelque opposition , dans
l'idée que sa femme était instruite d'une liaison qu'il
croyait aussi fameuse qu'il la trouvait honorable. En
effet , quelques bonnes ames avaient déjà tâché finement
de le faire entendre à la jeune Hortense : mais l'innocence
est long-tems sourde , comme long- tems aveugle ;
et loin de rien soupçonner dans une pareille intimité ,
l'aimable enfant se félicitait de ce qu'elle lui procurait ,
pour ainsi dire , une amie toute faite. Aimer , était le
seul besoin de son coeur. On avait eu beau lui répéter
que toutes les dames se haïssent à plaisir , et que celles
qui cessent d'être jolies ont sur-tout une aversion dé
cidée pour celles qui commencent , son coeur lui
disait autre chose . La nature l'avait comme privée
de l'organe de la haine , son esprit se refusait même
à y croire , et les malveillans lui paraissaient quel-
1
62 MERCURE DE FRANCE,
que chose d'aussi extraordinaire à rencontrer dans la
société , que des loups et des tigres dans unjardin . Enfin,
Hortense était plus près de craindre les revenans que
méchans. En effet , c'est ordinairement notre malice qui
nous avertit de celle des autres , et l'on peut ignorer
long-tems l'envie quand on ne fait que l'inspirer.
les
Mais revenons à M. Dabon. Le soir même, il conduit
sa femme chez Arzélie ( c'était aussi le nom de Mme
d'Erminy) ; Hortense , dès l'entrée de la rue , put juger
du nombre et du genre de la compagnie qui l'attendait,
par une double file de voitures où elle remarqua plus
de cabriolets que de carrosses . Elle paraît , et tous les
yeux sont éblouis. Au silence de la surprise succèd
Ï'accent de l'admiration . Arzélie , entourée d'un essaim
d'adorateurs légers , craint qu'à la première vue d'Hortense
ils n'aient changé d'idole , et la haine est déjà dans
son coeur.
Après les caresses ordinaires entre femmes qui ne se
connaissent point , « vous nous trouvez , dit Arzélie ,
» occupés d'une question qui n'est pas bien neuve : Le-
» quel vaut mieux d'aimer sans étre aimé , ou d'être
» aimé sans aimer ? - Je m'y connais mal , dit Hor-
» tense , mais il me semble que c'est un choix à faire
>> entre deux tourmens. Au moins , répond Arzélie ,
» entre deux ennuis ; l'ennui causé ou l'ennui senti.
» Pour moi , dit M. Dabon , j'aimerais mieux plaire
» qu'aimer , comme j'aimerais mieux pouvoir faire
» l'aumôme , qu'être réduit à la demander. Je
» serais assez de votre avis , reprit Arzélie , et j'ac-
» cepterais d'être aimée sans aimer , pourvu que
> j'eusse un bon Suisse à ma porte. C'est beaucoup
plus commode , dit un de ces Messieurs ; mais
j'aurais supposé Madame plus charitable. - Seriez-
> vous payé pour le croire , M. Volzel ? et parce qu'on
1
-
--
se divertit de vos protestations à tous tant que vous
» êtes , croyez-vous qu'on y attache plus d'importance
> qu'on ne vous en trouve ? non, Messieurs : la coquetterie
est un jeu où l'on ne paie qu'en jetons ; chacun
» garde son argent et tout le monde s'est amusé. - Dites
» plutôt , Madame , reprend Volzel , que c'est un pha-
» raon où les pontes se ruinent sans que le banquier
OCTOBRE 1807. 65
→ mette au jeu. Je m'en rapporte à Madame , ajoute - t-il ,
en regardant Hortense , et voilà tout le monde attentif
» à ce qu'Hortense va répondre. -Je crois , dit-elle , avec
» un charmant embarras , qu'il y aurait encore plus de
jouissances pour la vraie sensibilité , dans le malheur
» même , que pour la vanité , dans le succès . Ah !
» M. Dabon, s'écrie Arzélie , vous avez-là le plus joli
» roman du monde ; n'en perdez pas une ligne . Mais
prenez-y garde , le coeur d'Hortense est fait pour une
» grande passion , et si , par ímpossible , cette grande
> passion n'était pas pour vous ...» Hortense , qui ne
concevait pas qu'il y eût , dans le coeur d'une femme
mariée , place pour un autre que pour un mari , ne
revenait pas de ce qu'elle entendait.
M. Dabon , de son côté , n'aimait pas beaucoup qu'on
lui fit des plaisanteries sur sa femme , parce qu'elles
approchaient trop de sa personne ; mais il craignait encore
plus qu'elle ne s'en formalisât , et il voyait toujours en elle
une petite pensionnaire dont les gaucheries allaient le couvrir
de ridicules . Les jeunes gens dont la salle fourmillait
étaient d'un autre avis que M. Dabon. La grâce d'Hortense
, sa candeur , sa douceur , son maintien , tout ce que
ses yeux laissaient entrevoir à travers le voile de la modestie,
avait fait son effet , quoique sur des coeurs déjà plus
ou moins étrangers à la nature : chacun voudrait au moins
avertir Hortense d'un triomphe dont elle n'a pas l'air de
se douter ; mais un pouvoir magique les enchaînait ; c'était
celui d'Arzélie. Il n'était permis de louer qu'elle , devant
elle ; la moindre distraction en faveur de toute autre eût
offensé la grande prêtresse, que dis-je ? la déesse de la mode.
Hors de son temple point de salut ; et c'était d'elle que
tout agréable devait tenir son brévet d'élégance. L'opinion
à la vérité celle des gens qui ne pensent pas , et
c'est la majorité ) , l'avait élevée au grade de Fée , et en
cette qualité aussi bien qu'en celle d'amie régnante d'un
ministre en faveur , tout lui était facile , tout lui était
permis ; l'esprit s'attachait de lui-même à ce qu'elle disait
, le charme à ce qu'elle faisait , la vogue à ce qu'elle
approuvait , la disgrâce à ce qu'elle critiquait. Le malheureux
qui lui aurait déplu , aurait paru sur le champ
à tousles yeux frappé de gaucherie , et avec la gaucherie ,
·
64 MERCURE DE FRANCE,
à quoi sert le mérite ? Du reste , vive , méchante , auda→
cieuse , adroite , hypocrite , elle avait l'art de mettre sur
toutes ses actions un nuage qui déroutait toutes les conjectures.
«Dira-t-on que Volzel est son amant ? Non, C'est
un commerce de plaisanterie ; rien de plus. L'amour est
plus sérieux que cela. Ces trois ou quatre petits fats qui
ne sortent point de chez elle , seraient-ils plus heureux !
Bon ! ils sont toujours en présence ; ils s'observent et se
paralysent les uns les autres. Il faudrait pour cela qu'elle
fût à la fois prude et galante. Or , si elle était galante ,
serait-elle aussi sévère pour les femmes ? et si elle était
prude , serait -elle aussi à son aise avec les hommes ? La
vérité, c'est qu'elle paraissait l'une et qu'elle était l'autre
au suprême degré. Une femme de sa société la plus intime
était- elle accusée de la moindre faiblesse qu 'Arzélie aurait
ignorée jusque- là ? Arzélie rompait ouvertement avec
elle . Mais pourquoi ? parce qu'on lui en avait fait mystère.
Curieuse comme la malice en personne , elle regardait la
discrétion avec elle comme un manque de confiance , et
ne pardonnait pas les folies qu'on lui cachait; celles qu'on
lui confiait , au contraire , étaient privilégiées , guerre
à mort pour les unes , indulgence plénière pour les autres
. Elle faisait mieux , elle présidait aux amours des
jeunes gens , elle dirigeait leurs intrigues , elle suivait
toutes les opérations de leurs douces guerres ; supérieure
en ce genre de tactique , elle jugeait des attaques et des
défenses , conseillait les assiégeans et les assiégés , et quand
le moment était venu , elle commandait l'assaut ou dictait
la capitulation ; d'autres fois elle aimait à exercer
son empire sur les amours eux-mêmes ; elle nouait ou
dénouait à son gré les tendres liens , plaçait , déplaçait ,
remplaçait les amans et les maîtresses , et faisait de la
galanterie une sorte d'agiotage dont elle n'avouait surement
pas tous les profits .
Ce bon M. Dabon aurait vu tout cela s'il avait pu
voir quelque chose , et le voile n'était épais que pour
lui. Comme son amour ne marchait qu'à la suite de sa
vanité , il se contentait de passer pour l'amant d'Arzé
lie , sans l'être. L'honorifique lui suffisait , tandis qu'Arzélie
, de son côté , prenait plaisir à tourner tous les
soupçons
OCTOBRE 1807.
I
DEPT
DE
soupçons du public sur celui de sa société qui les me
tait le moins.
"
-
5.
cen Hortense aussi trompée que M. Dabon et mans
faite pour l'être , n'a vu pour cette fois que le bean
côté d'Arzélie , et la quitte avec le désir de la revoir. A
peine le mari et la femme sont-ils sortis , qu'Arzélie se
répand en éloges. « Quelle grâce ! quelle douceur !
>> quelle jeunesse ! quelle pureté ! Il y a des anges au
» ciel qui ne valent pas cela : mais aussi quel assorti-
>> ment ! Dabon et sa femme ! ces gens-là ne parleront
» jamais la même langue. Elle sera tendre malgré elle ,
» vertueuse malgé les autres , et Dabon par là -dessus "!
» Parbleu ! dit Volzel , la jolie conquête à tenter !
» — Jolie , de reste , dit Arzélie ; facile , non . Tant
» mieux , reprit-il ; j'ai depuis long-tems une passion mal-
>> heureuse pour la résistance. De la résistance ? en
>> avez-vous jamais rencontré ? M. Volzel , dit Mme d'Er-
» miny , un peu piquée , comment voulez-vous qu'on
» résiste à des attaques aussi savantes , aussi variées que
» les vôtres, à ceje ne sais quoi dans la physionomie, dans
» l'attitude , dans la démarche , dans le coup-d'oeil qui
» dit à toutes les femmes : Mesdames , voilà votre maître,
» il l'est ou le fut. -Puisse le reste vous regarder, inter-
>> rompit Volzel , je n'en demande pas davantage ! -
>> Attendez donc je n'ai pas fini : la coiffure , la chaus-
» sure , la voiture , tout est d'accord ; des gens toujours
» si bien mis et si mal payés , des protégés si empressés
>> et si mal servis , des artistes , des poëtes si savamment
» conseillés et si gaîment persifflés . Amusez-vous ,
>> Madame.-Attendez donc , je n'ai pas fini . Toujours le
» premier , pour arriver le plus tard ; toujours le plus
» exact à manquer à tout ; des affaires , Dieu sait , qui
» vous font oublier tous vos engagemens : des engage-
» mens qui vous font oublier toutes vos affaires. Vous
» n'avez pas à vous reprocher d'avoir entendu un pre-
>> mier acte , d'avoir attendu la fin d'un cinquième
» d'avoir regardé ailleurs que dans les loges , et d'a-
>> voir manqué à juger les auteurs et les acteurs . - Quel
>> talent pour le portrait , Madame ! -Attendez donc , il
>> n'est pas fini . Toujours sifflant ou persifflant , jamais
» ne dire plus d'un mot à la même personne , jamais ne
-
-
E
2
66 MERCURE DE FRANCE ,
--
» laisser le tems de vous répondre et jamais ne répondra
» à qui vous parle ; enfin les zéphyrs , les sylphes , les
» esprits follets sont du plomb auprès de vous : voilà
» vos armes , voilà vos titres , voilà votre art de plaire
>> dont Ovide et Gentil-Bernard n'approcheront jamais.
Toujours de mieux en mieux , Arzélie , dit Luzi-
» val qui avait sa part des traits lancés à Volzel , il faut
» convenir que vous voyez vos amis en beau . Mais ,
» moi , par exemple , je ne sais quoi me dit que les
» yeux d'Hortense seront plus indulgens. Seraient-
» ce eux-mêmes qui auraient parlé , mon cher Luzival ?
Non , dit- il , avec un coup - d'oeil expressif ; mais
» j'en ai, le pressentiment ; et vous le savez , il ne me
» trompe guère . »
>> -
-
Il n'en était pas moins vrai que Mme d'Erminy était
outrée. Jamais elle n'avait eu un aussi rude assaut à
soutenir. Ce mariage lui avait donné de l'humeur , et
ce visage ne faisait qu'y ajouter. Cependant comme il
faut de la réflexion en toutes choses et sur-tout dans
la méchanceté , elle réfléchit et se dit à elle - mêmes
« Montrer de l'humeur à Dabon , c'est le faire triom-
>> pher ; rompre avec lui , c'est avouer ma honte ; non ;
» gardons une dupe et perdons une rivale. Mais sur-
» tout cachons nos desseins , et jurous à notre ennemie
» la haine la plus tendre. »>
Après une apparition comme celle d'Hortense , certains
hommes ne dorment guères , certaines femmes encore
moins. Mme d'Erminy passe le reste de la nuit à
méditer sa vengeance ; et , le lendemain , Hortense trouve
sur sa cheminée une charmante figure de biscuit , tenant
une navette dans une main , et dans l'autre un coeur
qui semblait être suspendu à un aimant ; on voyait une
couronne de lierre et d'immortelles sur sa tête , un miroir
sur sa poitrine , un chien à ses pieds , le mot d'amitié
était gravé dessous en lettres d'or , et le piédestal por
tait ce vers écrit de la main d'Arzélie : D'un moment
quelquefois je puis étre l'ouvrage. Arzélie avait encore
placé dans le sein de l'amitié ce petit billet :
« Si mon coeur ne parle pas tout seul et si le vôtre
» lui répond , imaginez que nous nous connaissons dès
» l'enfance et ne regardez point notre première entreOCTOBRE
1807 . 67
» vue comme une visite , mais comme un traité. Ce
» n'est point ici de ces liaisons que le hasard change ,
» à mesure qu'il les forme , c'est une soeur que la destinée
» vous offre et une soeur dont je la remercie. Promettez
» donc ici , comme moi , de nous aimer toute la vie,
» et venez ce soir à un bal que je ne donne que pour
» vous. >>
• Voilà notre bonne Hortense ivre de joie et d'amitié ,
qui court chez son mari lui montrer la figure , le billet ,
et qui lui explique et le coeur et l'aimant , et le chien
et le lierre , et les immortelles , et le miroir, tous les attributs
enfin que son imagination lui peint cent fois mieux
que l'artiste n'a pu les rendre. Pauvre Hortense !
M. Dabon , qui n'était pas accoutumé à tout prévoir,
ne s'était attendu ni à l'empressement d'Arzélie pour
Hortense, ni à l'enthousiasme d'Hortense pour Arzélie ;
et , comme il ne voyait rien d'aussi aimable que lui , il
avait compté , comme de raison , sur une jalousie réciproque
, qui devait le couvrir de gloire. Mais avec un
peu de réflexion , il jugea que cette liaison là devait
mettre sur le champ sa femme à la mode ; et tout bien
calculé , qu'importe le reste ?
Tandis que la pauvre Hortense rendait grâce au ciel
de lui avoir donné une amie , si pressée de l'être , le
même jokey qui avait apporté la petite statue , va remettre
trois ou quatre billets différens à trois ou quatre
jeunes seigneurs de la cour de Mme d'Erminy. Un billet
d'Arzélie ! quel honneur ! combien de fois il est lu ,
relu , commenté ! « Un billet d'Arzélie ! un rendez-
» vous ! disait chacun au-dedans de lui ! un tête à tête !
» un secret que tout le monde saura ! quelle fortune !
» et sur-tout quelle gloire ! l'amant en titre d'Arzélie !
>> On n'imagine point où cela mène ! Il sera montré par-
>> tout comme un triomphateur ; les femmes se l'arra-
>> cheront ; car où est cellequi ne serait pas ambitieuse
» d'enlever un amant à Med'Erminy ? Non , il pourra
>> jeter le mouchoir , toutes les belles seront ses con-
>> quêtes , tous les maris ses victimes , tous les hommes
» ses rivaux , mais rivaux malheureux ; car comment
» lutter contre le vainqueur d'Arzélie ? Tant d'honneur
» pourrait bien valoir par -ci , par-là quelques pelites
E 2
63 MERCURE DE FRANCE ,
» affaires ; mais on est brave , on sera heureux , et au
» pis aller , si on était blessé , on n'en serait que plus
» intéressant ; et puis cet oncle tout puissant qui va tout
» faire pour l'amant de sa nièce ! Grâces , emplois , gra-
» des , pensious , tout va pleuvoir sur lui ; d'autres
» pourront mériter , mais c'est lui qui obtiendra. >>
On imagine aisément , d'après ce bel enthousiasme ,
que les chevaliers mandés par notre Armide , ne manquèrent
pas d'une minute aux différentes heures qu'elle
leur a données ; et l'on doit rendre assez de justice à la
prudente Arzélie , pour être bien sûr que les arrangemens
sont pris de manière que ces Messieurs ne puissent
pas se rencontrer. Elle parle donc à chacun comme si
elle n'avait à faire qu'à lui seul ; et quoiqu'elle eût de
reste le talent de varier ses propos selon les circonstances
et selon les gens , elle n'en prit pas la peine pour
cette fois. Elle savait , par un long usage , qu'à la taille et
à la figure près , ces petits Messieurs là sont tous sur le
même pelit patron , et qu'elle pouvait leur dire à tous la
même chose. « Vous serez peut - être étonné du billet
» que vous avez reçu ; mais avec plus de pénétration ,
» vous auriez pu y voir une marque d'intérêt. C'est peu
» de mériter des succès , il faut en avoir ; il faut qu'on
» le sache ; car , sans la vogue , à quoi bon plaire ? et
>> quelle femme , d'un peu bon air , voudrait être la
» divinité d'un homme qui n'aurait rien à lui sacrifier ?
» Ce n'est pas de l'encens qu'on demande , ce sont des
>> victimes. Je vous dis-là notre secret , et peut-être que
>> je trahis le mien : quoi qu'il en soit , profitez-en . Voilà
>> une belle occasion qui se présente. La plus jolie femme
» de Paris , une rose éclose de ce matin , qui va faire
» une sensation dont on n'a pas d'idée. Bien heureux ,
» mais bien adroit qui pourra la cueillir ! et je ne sais
» quoi me dit que vous êtes marqué pour cela dans le
» livre des distinées. Ainsi parlait Arzélie. Mais ,
» belle Arzélie , disait sûrement le jeune homme , com-
» ment atteindre un but quand on en fixe toujours un
>> autre ?-Trève de galanteries , répondait - elle , sachez
>> seulement que si vous aspirez à moi , c'est la première
» condition que je vous impose . -Parce que vous la
» croyez impossible ? -Pas absolument. La jeune per-
-
-
OCTOBRE 1807.. 69
» sonne est innocente , mais elle est romanesque. Son
» mari l'aimera , et vous voyez bien qu'elle ne pourra
» pas l'aimer , il y aura donc des chances ; il ne s'agit
» que d'en profiter. Au reste , pour montrer l'intérêt.
» que je prends à votre gloire , je me charge de vous
>> guider dans votre entreprise. En pareil cas , une
» femme qui conseille un homme , est un espion qu'il a
» dans le camp ennemi . »>
1
La même scène , à quelques variantes près, fut jouée
avec chacun des jeunes ministres de la vengeance
d'Arzélie. Elle comptait , avec raison , sur leur extravagance
et sur leur vanité pour perdre sa bonne amie.
Mais c'était peu de cette petite meute lâchée contre M.
et Mme Dabon , elle fondait son espoir sur de plus dignes
champions ; je les ai nommés , c'était Volzel et Luzival,
avec qui sa fausseté pouvait parler franchement , et dont
les vices méritaient toute sa confiance. Tous les deux
passés maîtres en fait de bons airs ; tous les deux instituleurs
en titre des jeunes gens qui aspiraient à la corruption
; tous les deux blasés sur tout ce qui tient au
sentiment et même au plaisir ; tous les deux ne trouvant
plus de délices que dans la trahison , et ne jouissant
vraiment , quand ils pouvaient parvenir à séduire de
pauvres femmes , que de l'avant-goût du bonheur de les
perdre. Arzélie leur parle , ils l'entendent , et semblables
à des démons qu'elle aurait évoqués , ils la quittent
pour lui obéir. M. DE BOUfflers.
(La suite au prochain Numéro . ).
SUR LA TRADUCTION , ou plutôt sur l'imitation de
deux Nouvelles de CERVANTES , par FLORIAN.
DANS un article précédent , nous avons cru devoir
justifier le systême que Florian a adopté pour sa traduction
de Don Quichotte ; et quoique nous ayons relevé
quelques défauts dans ce travail , nous avons rendu pleine
justice au talent distingué de cet écrivain. Ce jugement
a fait présumer à quelques personnes que nous approuvions
également la traduction qu'il a faite de deux Nouvelles
de Cervantes ; traduction insérée dans un volume
70 MERCURE DE FRANCE ,
d'oeuvres posthumes. Nous devons au lecteur des explications
à ce sujet.
Quoiqu'on retrouve dans cette traduction le talent
aimable de Florian , on ne peut s'empêcher de blâmer
les libertés qu'il s'est permises. L'académicien était loin
de sentir tout le mérite des Nouvelles de Cervantes : il
n'avait pas étudié avec assez de soin ces productions
originales où l'auteur espagnol prodigue les peintures
de moeurs , place l'homme dans toutes les situations où
il peut se trouver , le met à l'épreuve de tous les événemens
, fronde ses ridicules avec une ironie pleine
d'esprit , et présente une multitude de scènes comiques
que Molière n'a pas dédaigné d'imiter. Peut - être aussi
Florian a-t-il été rebuté par l'extrême difficulté que présentent
les Nouvelles à un traducteur français. Ces petits
romans sont pleins d'allusions qu'il faut deviner , d'expressions
populaires avec lesquelles il faut se familiariser
, de scènes plaisantes qui peuvent perdre leur charme
en passant dans une autre langue. Il est probable
que Florian ne voulant pas se dévouer à un travail aussi
pénible , s'est borné à réunir quelques traits qu'il a disposés
dans un cadre assez agréable , mais qui ne peuvent
donner une idée de l'original.
De deux Nouvelles très-étendues , il n'en a fait qu'une
fort courte. L'une est le Dialogue de deux chiens ; dans
cette production singulière , Cervantes a peint toutes les
classes inférieures de la société . Un chien qui a plusieurs
fois changé de maîtres , raconte ses aventures; sa position
lui a fourni les moyens de connaître plusieurs secrets
qui ne se cachent point à un animal domestique dont
on ne craint pas l'indiscrétion . Il les dévoile avec beaucoup
d'esprit et de naïveté ; et son récit forme une galerie
de portraits très-curieux et très-singuliers , quoique
pleins de vérité. Dans Rinconnet et Cartadille , l'auteur
espagnol peint ces associations de fripons qui se trouvaient
autrefois dans les grandes villes , avant que la
police fût perfectionnée : ces hommes obéissaient à un
chef revêtu d'un pouvoir absolu ; ils avaient des lois ,
des usages et des moeurs qui leur étaient particuliers.
Cette peinture , qui a fourni à le Sage l'idée de la Caverne
de Gilblas , est pleine de scènes comiques , dont Florian
n'a indiqué qu'un très - petit nombre.
OCTOBRE 1807. 71
Il a eu du reste une idée assez heureuse qu'on regrette
qu'il n'ait pas plus développée . Cervantes , qui avait si
bien combattu les travers de son siècle , céda une senle
fois au goût que ses contemporains avaient pour les aventures
extraordinaires . Dans un roman assez long , intitulé
: Persiles et Sigismonde , il réunit les conceptions
les plus extravagantes , les événemens les plus singuliers
: renonçant presque à faire des peintures de moeurs
pour lesquelles il avait tant de talent , il ne s'attacha qu'à
offrir des naufrages , de combats à outrance , des reconnaissances
inattendues , etc. Aussi le succès de ce livre
fut - il moins contesté que celui de Don Quichotte.
Cependant on trouve dans ce fatras quelques historiettes
qui rappellent le peintre du gentilhomme de la
Manche et de Galathée. Florian en a placé ingénieusement
une dans son cadre qui en admettait de tous les
genres. Il a choisi l'histoire de Ruperte , imitation fort
agréable de la Matrone d'Ephèse. Ce choix est très-judicieux
: mais on regrette que l'auteur français n'ait pas
sauvé encore quelques débris précieux d'un ouvrage qu'on
ne lit plus. Florian aurait rendu aux lettres un véritable
service , en rassemblant les morceaux de Persiles
qui sont dignes de Cervantes . Pour donner une idée de
la moisson qu'il aurait pu faire , nous essayerons de traduire
une anecdote fort intéressante . Nous la choisissons
d'autant plus volontiers qu'elle est d'un ton peu familier
à l'auteur de Don Quichotte :·
D. MANUEL , Anecdote portugaise.
UN vaissean espagnol , voguant dans les mers du
Nord , se trouva au lever du soleil peu éloigné d'un
navire où le feu avait pris . L'embrasement était terrible
, et les Espagnols croyaient que tout l'équipage
périrait. Au milieu de leurs regrets , ils aperçurent une
barque où s'étaient retirés les malheureux incendiés
qui faisaient force de rames pour approcher du vaisseau.
On les reçut avec humanité , et l'on s'empressa
de leur prodiguer tous les secours. Parmi les passagers ,
on remarqua un jeune homme qui paraissait peu sensible
aux soins qu'on avait de lui ; ses gestes annonçaient
qu'il aurait voulu mourir dans l'incendie. Le capitaine
72 MERCURE DE FRANCE ,
1
à qui sa figure inspira de l'intérêt , parvint à le calmer :
le jeune homme , sensible à ces prévenances , consentit
à raconter le malheur dont il ne pouvait se consoler .
Seigneur, lui dit-il , je suis Portugais , ma famille est
une des plus illustres de ce royaume. Comblé des biens
de la fortune , je suis privé de tous ceux qui peuvent
rendre heureux . Mon nom est Manuel de Suja Coitino ,
ma patrie est Lisbonne ; et dès ma première jeunesse , jo.
ine suis exercé aux armes . A côté de la maison de mon
père , se trouvait celle d'un gentilhomme de l'antique
maison des Serciras. Ce gentilhomme avait une fille
unique qui devait être l'héritière de ses biens immenses .
Par ses vertus , elle faisait les délices de ses parens ; par
sa beauté , elle attirait les voeux des jeunes gens les plus
illustres du royaume.
Comme son voisin , j'avais souvent l'occasion de la
voir. J'appris à connaître sa beauté , je m'instruisis de
son caractère , l'amour s'empara de moi , et je conçus
l'espérance , plus douteuse que certaine , d'être un jour
son époux . Empressé de savoir mon sort , et convaincu
que les présens , les promesses , les déclarations ne pourraient
que me nuire auprès d'elle , je pris la résolution
de charger un de mes parens de la demander pour moi
en mariage. La naissance , la fortune étaient égales , et
pous étions presque du même âge.
1% Le père de Léonore répondit que sa fille était encore
trop jeune pour se marier, qu'il désirait un délai de
deux ans , et qu'il s'engageait , pendant cet espace de
tems , à ne pas disposer de sa fille sans en prévenir mon
parent. Je me soumis , quoiqu'avec beaucoup de peine ,
à ce délai , l'espérance me soutint ; et toute la ville étant
instruite de mon projet d'épouser Léonore , je lui rendis
publiquement des soins. Renfermée dans les bornes de
la plus sévère modestie , elle consentit , d'après l'ordre
de ses parens , à recevoir mes hommages ; et j'eus la
satisfaction de remarquer que si elle n'y répondait pas
avec la même tendresse , du moins elle était loin de les
-mépriser.
Il arriva qu'à ce moment le Roi me nomma capitainegénéral
d'une des colonies que le Portugal possède sur
les côtes d'Afrique , emploi de confiance et très-honoOCTOBRE
1807. 73
rable. Le jour de mon départ étant venu , je pensai
mourir de douleur . Je parlai au père de Léonore , et je
le conjurai de renouveler la parole qu'il m'avait donnée.
Mon désespoir l'attendrit ; il consentit que je prisse congé
de sa femme et de sa fille. Léonore , accompagnée de sa
mère , descendit dans le salon pour me recevoir : j'éprouvai
un tel transport quand je me vis si près d'elle
que ma voix expira dans ma bouche ; je ne pus parler ;
et mon silence annonçait assez quel était mon trouble.
:
>
Le père de Léonore , qui m'aimait , m'embrassa tendrement
Soyez tranquille , Seigneur D. Manuel , me
dit- il , sur la parole qu'on vous a donnée : peut-être
votre silence parle plus en votre faveur que les plus
beaux discours. Allez remplir avec honneur les fonctions
dont le roi vous a chargé , revenez à l'époque fixée ,
et soyez sûr que je ne négligerai rien pour vous rendre
heureux . Ma fille est soumise à mes volontés , ma femme
ne cherche qu'à prévenir mes desirs , et moi je serai
très-satisfait de vous avoir pour gendre : avec ces trois
choses , il me paraît que vous devez espérer un succès
favorable .
Ces paroles se gravèrent dans ma mémoire ; elles y
seront présentes tant que je vivrai. La belle Léonore et
sa mère ne me dirent pas un mot ; je ne pus de mon côté
rompre le silence , et je pris congé d'elles plein d'espoir.
J'arrivai en Afrique ; j'y remplis pendant deux ans
mes devoirs à la satisfaction du Roi. Après ce terme , je
revins avec empressement à Lisbonne. J'appris que la
réputation et la beauté de Léonore avaient passé les
limites de la ville et même du royaume. Plusieurs seigneurs
Castillans l'avaient demandée en mariage. Léonore
, entiérement soumise à ses parens , ne faisait aucune
attention à ces recherches .
Le délai qu'on m'avait imposé étant écoulé , je priai
le père de Léonore de ne plus différer mon bonheur. Il
céda à mon empressement , et décida que le dimanche
suivant , il m'unirait à sa fille . Cette réponse pensa mé
faire mourir de joie ; j'invitai mes parens et mes amis ,
je fis préparer des fêtes magnifiques , et j'envoyai à Léonore
les présens les plus précieux .
Enfin le jour que j'avais tant désiré arriva . Accom4
MERCURE
DE FRANCE
,
1
pagné de la principale noblesse de la ville , je me rendis
à un couvent de religieuses qui porte le nom de la Mère
de Dieu. On me dit que dès le jour précédent , ma future
épouse m'y attendait , et qu'elle avait désiré que notre
mariage se célébrât dans ce monastère , avec la permission
de l'archevêque.
J'entrai dans l'église du couvent qui était magnifiquement
ornée : plusieurs gentilshommes vinrent à ma
rencontre ; et je reconnus les dames les plus distinguées
par leur naissance et par leur beauté , qui avaient voulu
assister à cette cérémonie. Une musique céleste , composée
de voix et d'instrumens , faisait retentir l'église .
Quelques momens après mon arrivée , Léonore entra
par la porte de la grille du couvent : elle était accompagnée
de la prieure et de quelques religieuses . Une
robe de satin blanc , ornée de broderies d'or et de perles ,
relevait l'éclat de son teint. Elle était si belle et si richement
parée , qu'elle excitait la jalousie des femmes et
l'admiration des hommes. Ebloui par ses charmes , je
me trouvais indigne de la posséder ; il me paraissait que
je ne pourrais mériter mon bonheur , quand je mettrais
à ses pieds le sceptre du monde.
་
On avait élevé une estrade au milieu de l'église , où
sans être exposés aux importunités d'une foule curieuse ,
nous devions nous marier. Léonore y monta la première
; et tout le monde put admirer sa beauté enchanteresse.
Elle parut à tous les yeux comme l'aurore dissipant
les ténèbres , ou plutôt on sentit qu'elle ne pouvait
être comparée qu'à elle- même. Je montai sur l'estrade
croyant monter au ciel ; je me mis aux genoux de
Léonore , comme si j'avais voulu l'adorer.
Plusieurs voix s'élevèrent alors dans l'église : vivez
heureux et long- tems , jeunes époux , disait - on . Que
des enfans aussi beaux que vous entourent bientôt votre
table , que votre amour s'augmente avec les années , que
les soupçons et la jalousie n'entrent jamais dans vos
coeurs vertueux , que l'envie expire à vos pieds , et que
la prospérité fasse fleurir votre maison. A ces voeux , à
témoignages si flatteurs , mon ame était remplie de
joie : je voyais que mon bonheur était partagé par toute
l'assemblée .
OCTOBRE 1807 . 75
A ce moment la belle Léonore me prit la main et me
releva. Nous parûmes tous les deux debout sur l'estrade
; et Léonore , élevant un peu la voix , me dit :
Vous savez , seigneur D. Manuel , que mon père vous
a promis qu'il ne disposerait pas de moi , avant le
terme fixé par lui . Il vous a également fait espérer que
vous obtiendriez ma main ; et si ma mémoire ne me
trompe pas , il me semble que , me voyant recherchée
par vous avec tant d'empressement , touchée des soins
dus à votre politesse plutôt qu'à mon mérite , je vous
ai fait dire que je ne prendrais jamais sur la terre un
autre époux que vous. Mon père a rempli son engagement
, je veux aussi remplir le mien. La dissimulation
, quelque vertueuse que soit son motif, a toujours
quelque chose d'odieux . Je ne veux donc plus différer
de vous ouvrir mon coeur. Je suis mariée , Seigneur ;
et mon époux étant vivant , je ne puis m'unir à un
autre. Je ne vous ai point sacrifié à un époux terrestre ,
mais je vous ai sacrifié à Jésus - Christ. Je m'étais engagée
à lui avant de vous connaître : mes voeux ont
été purs et libres mes sentimens pour vous ne les ont
jamais balancés. Je vous ai promis de ne vous préférer
aucun autre homme : aucun , je l'avoue , ne possède
vos vertus ; mais Dieu l'emporte sur vous , et vous ne
devez point être jaloux de cette préférence. Si ma conduite
vous paraît une trahison , punissez - moi en me
donnant les noms odieux de perfide et d'infidèle . Les
promesses , les menaces , la mort même ne m'arracheront
jamais au céleste époux que j'ai choisi .
:
Léonore se tut : aussitôt la prieure et les religieuses
la dépouillèrent de ses riches habits , et coupèrent ses
beaux cheveux. Je gardai le silence ; et pour ne pas
montrer toute ma faiblesse , je retins mes larmes , mes
soupirs et mes cris . Je me jetai de nouveau aux pieds
de Léonore , je lui pris la main presque par force , et
je la couvris de baisers. Elle me releva avec douceur ,
et me témoigna une tendre compassion . A ce moment ,
rappelé à moi par la dignité de Léonore , par la ma
jesté divine qui brillait dans ses traits , je m'écriai
Dieu seul, est digne de posséder cette sainte !
Je descendis de l'estrade , et je me retirai avec mes
76
MERCURE
DE FRANCE
,
amis qui' firent de vains efforts pour me consoler. L'image
de Léonore me poursuivait partout ; et ma faible rai
son cédait à la force de mon amour. On m'a conseillé
de voyager ; j'ai déjà parcouru une partie de l'Europe
sans être plus tranquille . J'allais en Danemarck quand
vos secours m'ont arraché à la mort que je désire depuis
long-tems.
M. PETITOT.
EXTRAITS.
JOURNAL HISTORIQUE , ou Mémoires critiques et littéraires
sur les ouvrages dramatiques et sur les événemens
les plus mémorables , depuis 1748 jusqu'en 1772
inclusivement ; par CHARLES COLLE , auteur de la
Partie de Chasse de Henri IV , imprimés sur le manuscrit
de l'auteur et précédés d'une Notice sur sa
vie et ses écrits. Deux vol. in-8 ° de 600 pag. chacun .
A Paris , à l'Imprimerie bibliographique , rue Git-le-
Coeur , nº 7 ; et chez Delaunay , libraire , Palais du
Tribunat , deuxième galerie de bois .
"
AUTREFOIS il semblait être réservé aux hommes d'Etat
êt aux hommes de guerre d'écrire leurs Mémoires . Mais ,
dans le siècle dernier , le goût des lettres étant devenu
plus vif et plus général , et les écrivains s'étant procuré
plus d'importance et de considération , plusieurs de ceuxci
eurent aussi la fantaisie de transmettre eux-mêmes à
la postérité l'histoire de leur vie. Ce n'est pas à elle
directement qu'on s'adresse : on écrit pour ses amis , on
écrit pour ses enfans , on écrit pour soi -même ; mais la
répulation dont on jouit , l'intérêt , le charme qu'on a su
répandre dans son récit , ne permettent pas de douter
qu'un jour de pieux héritiers , moins sensibles au profit
d'un livre que jaloux de la gloire de son auteur , ne fassent
part au public de l'écrit trouvé dans ses papiers.
C'est en effet ce qui arrive , et il serait souvent très-fàcheux
que cela n'arrivât point : nous serions privés d'ouvrages
fort piquans. On accuse de vanité les auteurs qui
veulent ainsi occuper d'eux après leur mort . Plaisant
reproche ! Les auteurs font-ils autre chose toute leur vie?
C'est par le même principe d'amour -propre qu'on aime
.
OCTOBRE 1807. 77
tant à parler de soi , et qu'on aime si peu à entendre les
autres parler d'eux -mêmes. Si les lecteurs avaient moins
de vanité, les auteurs ne leur sembleraient pas en avoir
tant. Mais , si notre amour-propre se révolte contre l'égoïsme
d'un auteur de Mémoires personnels , en revanche
sa malignité flatte presque toujours la nôtre . Il est rare
que ces écrits , destinés à paraître posthumes , ne contiennent
pas beaucoup de révélations nuisibles , soit à la réputation
littéraire , soit à l'honneur des rivaux , des ennemis
et quelquefois même des amis de l'auteur , révélations
d'autant plus perfides , d'autant plus dangereuses que
celui qui les a faites ne peut plus les désavouer de gré ni
de force , et que consignées dans un écrit secret et pour
ainsi dire dans un testament , elles ont ce caractère de
confidence et de bonne foi qui nous dispose si fort à la
crédulité. On commence par croire fermement tout le
mal que l'auteur dit des autres , ensuite on le taxe luimême
de méchanceté pour l'avoir dit : c'est tout profit.
Les gens qui déclament contre les Mémoires particuliers ,
se procurent un plaisir de plus que les autres lecteurs ;
ces plaintes - là ne sont bien sincères qué de la part des
-personnes attaquées .
Collé , auteur d'une pièce de théâtre où le meilleur de
nos rois est représenté de la manière la plus touchante
et la plus vraie , et d'une foule de chansons remplies
d'originalité , de verve et de gaîté , Collé avait laissé de
lui la réputation d'un homme honnête et bon. Il avait
paru tel à ses contemporains , dont quelques - uns sont
encore les nôtres , et la nature de ses écrits semblait confirmer
leur témoignage ; mais la publication faite il y a
deux ans d'un Journal dont on donne aujourd'hui la
continuation et la fin , est venu changer un peu les idées
à cet égard , et cette suite dont je parle n'est point du
tout faite pour remettre l'opinion dans son premier état.
Ce n'est pas que Collé doive cesser d'être regardé comme
un honnête homme ; de ce côté il n'a rien perdu ; mais
il s'en faut beaucoup qu'on puisse le considérer comme
un bon homme. Il est difficile d'avoir eu une bile plus
âcre , plus mordante , et de l'avoir répandue sur plus de
personnes. Ceci toutefois demande à être , sinon modifié ,
du moins expliqué.
78
MERCURE
DE FRANCE
,
1
Du tems de Collé , deux factions principales divisaient
la littérature , celle de Crébillon et celle de Voltaire. Il
se trouva entraîné dans la premiere par ses liaisons et
-peut - être par son goût , auquel cette préférence ferait
peu d'honneur. Quoi qu'il en soit , devenu homme de
parti , il agit en conséquence , c'est-à-dire qu'il fut injustę
envers le parti contraire. Il se mit à détester la personne
de Voltaire , et presque à mépriser ses écrits : il enveloppa
dans son aversion la plupart de ceux qui tenaient
ouvertement pour ce grand poete. Le nombre était grand
et augmentait de jour en jour : Collé s'etait engagé ,
comme on voit , à hair et à déchirer beaucoup de personnes
, et il faut lui rendre justice , il y travaillait en
conscience. Cependant , comme il aimait fort son repos ,
ce n'était probablement qu'en bonne fortune et dans des
réunions intimes d'anti-Voltairiens qu'il exhalait toute son
animosité. Dans le monde , il ne passait pas pour partager
les fureurs de la secte ; on lui connaissait même des relations
amicales avec quelques hommes du parti opposé ,
notamment avec Saurin , l'un des admirateurs les plus
passionnés de Voltaire. Mais rentré chez lui , il se vengeait
de la contrainte qu'il s'était imposée dans la société ,
et chaque soir, pour ainsi dire , il versait dans son Journal
les flots de bile qu'il avait été obligé de contenir .
pendant la journée. Ce Journal est rempli d'invectives
quelquefois féroces , souvent grossières contre les philosophes
et les encyclopédistes. L'auteur ne fait grâce à
personne , et les moindres torts sont graves à ses yeux .
Ses amis Saurin et Duclos sont punis , l'un pour avoir
hautement professé les principes philosophiques , l'autre
pour les avoir adoptés avec réserve et n'en avoir pas combattu
l'abus avec assez de force. Une certaine verve injurieuse
que le respect du public ne réprimait pas dans
un écrit qui ne lui était point destiné , donne à toutes
ces diatribes un ton de violence, et de fureur fait pour
révolter le lecteur le plus impassible. Je ne parle pas
des faux jugemens littéraires de Collé : c'est le moindre
tort que puisse avoir un homme aussi passionné. Il a trop
souvent raison sans doute contre les dernières productions
dramatiques de la vieillesse de Voltaire ; mais
qu'avait-il fait de son jugement et de son goût , quand
OCTOBRE 1807. 79
il disait , en propres terines , de certain poème trop
fameux , qu'il ne ferait point honneur à Voltaire , comme
poëte ? Il reprochait avec plus de justice à ce
poëme , de porter aux moeurs une atteinte dangereuse ;
mais était-ce bien à l'auteur de tant de chansons plus
que libres qu'il appartenait d'en faire l'observation ?
Ce qui surprendra un peu plus , c'est que pour son usage
particulier , Collé avait , en matière de gouvernement et
de religion , exactement les mêmes principes que ceux
dont il attaque si violemment la conduite et les ouvrages.
On le voit s'emporter sans cesse contre le gouvernement
d'alors , qu'il accuse du plus dur despotisme. Il est l'un
des nombreux prophôtes de la révolution : nul ne l'a
prédite plus clairement qu'elle ne l'est dans cette phrase :
« C'est en vain que l'on crie contre cet abus et tant
» d'autres que le pouvoir sans bornes entraîne après lui :
» un de ses moindres effets sera de perdre le goût et les
» arts , et de mener le peuple à l'abrutissement. C'est où
» la postérité se voit conduite en douceur , et à des maux
» peut-être plus grands qui sont une suite nécessaire de
>> ce despotisme des ministres et des gens en place. Dieu
» veuille que je sois mauvais prophête ! » Je ne prouvez
rai pas de même par des citations le peu de respect
qu'il semblait porter intérieurement à la religion . Au
reste , on sait que dans beaucoup de ses chansons elle
et ses ministres ne sont pas infiniment ménagés.
Ce ne sont pas là à beaucoup près les seules inconséquences
de Collé. Il paraissait extrêmement jaloux de son
indépendance ; il affichait un souverain mépris pour
tous ceux qui sacrifiaient la leur à la fortune , et prodiguaient
aux grands de basses complaisances dans l'espoir
d'un salaire. Lui-même cependant passa la plus
grande partie de sa vie à composer des pièces et des
divertissemens tant pour le duc d'Orléans que pour
Marquise , fille retirée de l'Opéra et maîtresse de ce
prince ; et , de son propre aveu , ces travaux peu glorieux
, lui valurent cent mille francs. Il cherche à faire
entendre qu'il ne considérait dans tout cela que le plaisir
de composer des comédies et de les faire jouer ; mais
c'est-là l'excuse insuffisante d'un homme d'honneur
dont les principes ont fléchi , et qui voudrait le dissi80
MERCURE DE FRANCE ,
muler aux autres et à lui-même. Il se comporta quelquefois
avec noblesse et fermeté dans des occasions où
le Prince le traitait un peu trop en poëte de cour , et
suivant sa propre expression , en valet-de-chambre-parolier
; mais pourquoi fallait- il que son caractère fût mis
à de semblables épreuves ? Pourquoi avoir des humiliations
à repousser , quand on peut n'y être pas exposé ?
Autre inconséquence. Collé avait pour le drame une
violente antipathie , résultat de sa gaîté naturelle et des
principes qu'il s'était faits sur la nature de la comédie ;
à ce sujet , La Chaussée et Diderot sont continuellement
en buite à ses plus amers sarcasmes. Cependant l'une
de ses deux principales pièces de théâtre , Dupuis et
Desronais , est un véritable drame , un drame de ceux
que Voltaire appelle romans moraux , romans métaphysiques.
Il s'en défend beaucoup , comme on peut
croire : il prétend que son ouvrage diffère essentiellement
de ceux de La Chaussée , en ce que l'un n'offre
point une intrigue et des personnages romanesques
comme les autres. Mais ce n'est encore là qu'une apologie
sans solidité . Il n'est point du tout de l'essence du
drame que l'action et les caractères en soient invraisemblables
: ce qui le constitue en général , c'est que
les sentimens touchans et pathétiques y sont mis à la
place des saillies de la gaîté et de la peinture des ridicules.
Or Dupuis et Desronais attendrit et ne fait pas
rire.
C'est ici le lieu de faire connaître une des principales
causes de la haine de Collé contre les philosophes
haine dans laquelle il comprenait les auteurs anglais.
11 accusait ceux-ci d'avoir donné à nos écrivains le
goût des ouvrages sérieux et métaphysiques , et il reprochait
à ces derniers de dénaturer le caractère de notre
nation , en lui faisant aimer à son tour ce qu'il appelait
les abstractions et les rêves philosophiques. Suivant
Collé , l'amour de la comédie , des femmes , des soupers
joyeux , du bon vin et des chansons gaillardes
constituaient exclusivement le véritable esprit natio
nal , et c'était abjurer tout patriotisme que d'agiter
dans les livres et dans les entretiens des questions plus
graves que celle de la bonté ou des défauts d'un roman
DEF
OCTOBRE 1807 .
man , d'une pièce de théâtre et d'un acteur. Un homm
aussi gai que Collé ne pouvait avoir contre personne
un grief plus sérieux que celui-là.
Il faut conclure de tout ceci , je pense , que Collé
par l'effet de ses liaisons , de ses habitudes , de son
caractère et de son humeur a été cruellement injuste
envers une nombreuse classe d'hommes qu'il avait
prise en aversion , et que ses principes de tout genre
n'étaient pas tellement solides qu'il ne fût fort souvent
en contradiction avec lui- même. Mais ses contradictions
et ses injustices étaient de bonne foi. Il était incapable
de faire une action ou d'énoncer un sentiment
qu'il n'eût pas cru rigoureusement honnête on équitable.
Il se regardait comme impartial , et il était à
sa manière , lorsqu'après avoir déchire Voltaire dans
son Journal , il y mettait Fréron en pièces , ou qu'après
avoir attaqué violemment les encyclopédistes , il
tombait non moins rudement sur ceux qu'il désigne
par le nom de dévots. Il est vrai qu'avec cette belle
justice distributive , on s'arrange pour dire du mal
de tout le monde : c'est aussi ce que Collé fait à fort
peu de chose près. Trois ans avant sa mort , il revisa
tous les jugemens qu'il avait portés dans son Journal
sur les hommes et les choses . Il réforma quelques-uns
des plus défavorables . Mais par manière de compensation
, il annulla plusieurs de ceux qui étaient avantageux.
On s'aperçoit à la plupart de ces changemens
que le juge lui- même n'avait point changé avec l'âge ;
c'est-à-dire , qu'il était toujours rempli de préventions
et d'animosité.
Il est tems de donner une idée des deux volumes du
Journal qu'on vient de publier. Ils comprennent depuis
l'année 1754 inclusivement , jusqu'à l'année 1772 aussi
inclusivement , à l'exception des années 61 et 62 qui
manquent dans le manuscrit. Cet espace de dix - huit
années est une des plus intéressantes époques de l'histoire
littéraire du dernier siècle . Malheureusement Collé
ne l'a point rempli de tout ce qui devait y entrer de
curieux et d'instructif. Il dit lui-même que dans plusieurs
de ces années il ne fait autre chose que de parler
de lui , de ses affaires , de ses parades , de ses chansons ,
F
06
82
MERCURE
DE FRANCE
,
་ ་
de ses fêtes , de ses comédies , de ses succès . Il en estbien
quelque chose ; mais il ne faut pas prendre tout
à fait cette déclaration à la lettre. Au milieu du récit
beaucop trop long et trop continu des choses qui lui
sont personnelles , il sème quelques anecdotes relatives
à la littérature et à la société .
Le théâtre était la grande affaire de Collé : il manquait
fort peu de premières représentations. Au retour
il écrivait son jugement sur la pièce. Ce jugement
presque toujours rigoureux était du moins motivé. Les
défauts du plan , l'invraisemblance des incidens et des
caractères y étaient démontrés. Ceux qui cultivent l'art
dramatique ne liront pas sans fruit ces analyses . A la
vérité la plupart des ouvrages qui en sont l'objet , ont
totalement disparu de la scène , et n'ont pas même été
livrés à l'impression ; mais les principes suivant lesquels
ils ont été examinés subsistent , et l'on en peut faire encore
de très -utiles applications . Collé attachait une importance
infinie à ce qu'il appelait l'invention de fond :
c'était pour lui la pierre de touche du talent dramatique.
Tout jeune auteur dont le premier ouvrage manquait
totalement de ce mérite , était condamné par lui
d'avance à n'avoir jamais de véritables succès . L'événement
a justifié presque tous ses pronostics. Tout en applaudissant
au mérite de Warwick , tout en recon naissant
que cette pièce était assez bien conduite , que le
dialogue en était juste , les sentimens vrais et le style
naturel ; il prédisait que Laharpe n'était point né p our
la tragédie. En général , il paraissait faire assez peu de
cas du style , et n'être pas éloigné de croire qu'une pièce
mal écrite pouvait encore être une excellente pièc e .
Lui-même écrivait mal , quoique naturellement , et
quand il louait quelqu'un sur son style , il ne pensait
pas lui faire un grand compliment : ainsi , sans que cela
tire à conséquence , il répète sans cesse que Voltaire est
un grand écrivain ; il va même jusqu'à dire qu'il faisait
les vers mieux ou aussi bien que Racine , tant il est prodigue
de cet éloge qui lui paraît le moins flatteur de
tous. Corneille était pour lui le dieu du théâtre : il ne
lui venait pas dans l'idée que Racine pût le balancer .
Les comédiens sont , après les auteurs et les pièces de
OCTOBRE 1807.
85
théâtre , ce dont Collé s'occupe le plus. On n'a jamais
vomi contre les personnes de cette profession des invectives
plus dures et plus atroces. Elles passent tout ce
qu'on peut se figurer de plus outrageant , et elles reviennent
, pour ainsi dire , à chaque page ; it n'y a pas
d'exemple d'un acharnement pareil. Les écrivains dramatiques
, il est vrai , se sont presque tous plaints des
acteurs qu'ils accusaient d'insolence , de paresse et de
cupidité ; mais pendant bien long- tems Collé n'eut rien
à démêler avec eux . Cette fureur était donc d'instinct ;
il sentait donc d'avance qu'il aurait quelque jour à leur
faire jouer des comédies et à souffrir de leurs procédés :
en effet , ils ont eu quelques torts envers lui. Il jugeait le
talent des comédiens comme il jugeait tout , c'est-à - dire ,
avec, une précipitation et une sévérité excessives , souvent
avec beaucoup d'injustice. Il dit de Molé à son
début : « Molé , jeune homme de 19 ans , bien fait et
» d'une figure passable. C'est un enfant sans voix , sans
» grâces et sans usage de la scène ; il n'à pas d'entrailles
» et nulle intelligence du théâtre. Malgré tous ces dé-
>> fauts-là , que je crois incurables , il n'a pas laissé d'être
>> applaudi par l'imbécillité du parterre d'aujourd'hui ;
>> et l'on doit attendre de celle des gentilshommes de la
>> chambre qu'ils le recevront. » En 1780 , il ratifiait ce
beau jugement en prononçant que Molé n'était point un
comédien véritable , qu'il jouait tout comme un enragé ,
comme un furieux , et qu'enfin il était gâté à n'en plus
revenir. Il avait dit de même que Le Kain était un acteur
hideux , forcé et sans entrailles , et il a persisté
dans cette opinion . Ses idées sur le jeu des acteurs étaient
pourtant saines en général . Il s'emporte quelque part
contre un comédien , parce qu'il ne joue jamais que le
mot , au lieu de s'attacher à la pensée . Ce ridicule ,
que l'on croyait d'acquisition nouvelle , est , comme on
voit , déjà ancien au théâtre. C'est en 1756 que Collé
en faisait la critique.
L'histoire des élections de l'Académie tient aussi une
assez grande place dans son Journal. Il déclare , à plusieurs
reprises , qu'il se croit indigne d'en être. On pense
bien que cette sévérité envers lui-même ne le disposait
pas à l'indulgence envers les autres. Il n'avait pas le
F 2
8i MERCURE DE FRANCE ,
ridicule de dédaigner les honneurs académiques , ridicule
assez commun parmi ceux qui n'y peuvent prétendre ,
et que se donnent quelquefois même ceux qui les sollicitent.
Mais il semblait ne respecter la place , que pour
avoir d'autant plus le droit de mépriser les concurrens .
Cette partie de son journal a un intérêt d'à -propos dans
ce moment où l'Académie s'occupe de nommer aux trois
places vacantes dans son sein. On verra figurer parmi
les candidats , dès les années 1754 et 1765 , deux des
hommes de lettres qui se présentent aujourd'hui . S'ils
arrivent , ils fourniront un bel exemple de ce que
peuvent le tems et la persévérance. Suivant Collé , l'élection
de M. de la Condamine n'eut point l'approbation
du public . « M. de la Condamine ,. dit-il , est , si
» l'on veut , un géomètre et un astronome ; il est de
» l'Académie des sciences , benè sit ; mais il n'a aucun
>> titre pour être de l'Académie française , et tout le
>> monde s'accorde à trouver mauvais que l'on confonde
» les Académies. » Il renouvelle cette plainte à propos
de l'élection de je ne sais plus quel autre savant . Collé
cite un mot plaisant sur ce même M. de la Condamine ;
le voici : on lisait à l'Académie une pièce de vers , couronnée
, de M. de Langeac. M. de la Condamine , qui
était sourd , dormait profondément pandant cette lec- ,
ture. Quelqu'un qui lui enviait son sommeil , à ce que
prétend Collé , dit tout haut : Voyez donc la Condamine!
il dort comme s'il y entendait quelque chose.
Collé rapporte , mais trop rarement , de ces anecdotes
et bons mots qu'il entendait débiter dans la société.
On ne trouvera sûrement pas mauvais que j'en
transcrive ici quelques-uns , comme ils se présenteront
et sans mettre entre eux aucune liaison .
<< On contait devant feue Mme la Duchesse d'Orléans,
l'histoire d'une femme de Toulouse , qui avait été
grosse pendant 20 ans. Son enfant s'était pétrifié , et
quand on ouvrit cette femme à sa mort , cet enfant
avait l'air âgé , et même de la barbe. La princesse devant
laquelle on détaillait ce fait , et qui ne saisissait les
objets que du côté plaisant , dit : Si pareille aventure
m'était arrivée , pour ne pas laisser mon enfant sans
éducation , je n'aurais pas manqué d'avaler un précep
teur. »
OCTOBRE 187 .
85
« A l'occasion des levées de boucliers de quelques
parlemens ( en 1763 ) une personne disait ces joursci
: Sa majesté le parlement de Paris , n'a pas des
manières trop aisées ; mais on ne saurait tenir à celles
de son altesse royale le parlement de Rouen . »
ce
>> M. le comte de Bissy soupait la semaine dernière
avec le roi. Il fut question de l'académicien qu'on devait
élire , et le duc de la Vallière dit que l'on croyait que co
serait le comte de Bissy . Quelle mauvaise plaisanterie !
reprit ce dernier ; n'ai-je pas ma place à l'Académie ,
done ? Eh ! Monsieur ! lui répondit le duc de la Vallière ,
un homme de votre mérite en doit avoir deux . La conversation
continua et l'on assura que ce serait Marmontel
qui serait élu . Mais cependant , dit le duc de lá Vallière ,
M. Thomas se présente. Il ne se présente point , interrompit
M. de Bissy ; il serait venu me rendre sa visite
et je ne l'ai point vu. Bon ! lui répartit le duc de la
Vallière, il ne sait peut- être pas que vous étes de l'Académie
!
>> Le roi de Danemarck revenait ces jours- ci de Fontainebleau
( en 1768 ) ; le peuple , dans l'endroit où il
descendit , se mit à crier vive le roi ! Mes amis , leur
dit-il avec une présence d'esprit admirable , je viens de
le quitter ; il se porte à merveille. On m'a assuré qu'ayant
dit un jour son sentiment sur Voltaire , et combien il l'aimait
, une femme de la cour prit la liberté de lui observer
que le roi de France n'aimait pas Voltaire , et que
s'il parlait de ce poëte devant S. M. très- chrétienne , il
serait prudent peut -être de cacher l'estime qu'il avait
pour cet homme extraordinaire. Eh ! Madame ! répondit-
il , j'en parlerais devant le roi de France comme
j'en parle devant vous : nous sommes une douzaine en
Europe qui avons notre franc-parler.
>> M. le comte de Lauraguais a fait une tragédie intitulée
la Colère d'Achille. Ces jours-ci , après l'avoir lue
à M. le comte du Luc , un des hommes les plus railleurs ,
les plus mordans de notre siècle , il lui en demandait
son avis : Convenez , lui disait- il , que j'ai bien suivi Homère
dans mon caractère d'Achille ; je l'ai fait bien
colère. Oui , vraiment , reprit M. du Luc , vous l'avez
fait colère comme un dindon. »
86 MERCURE DE FRANCE ,
Je crois avoir donné une suffisante idée de l'esprit
dans lequel le Journal de Collé est rédigé , de la nature
des objets qu'il renferme et de la place que chacun d'eux
y occupe par rapport aux autres. On aura pu conclure
de ce que j'en ai dit , que l'auteur parle beaucoup trop
longuement et avec beaucoup trop de complaisance de
lui et de ses ouvrages , quoiqu'il affecte quelquefois sur
ce point une sorte de modestie et d'indifférence qui au
fond n'est que de l'orgueil et de l'égoïsme ; qu'il traite
avec une sévérité excessive ceux qu'il ne traite pas avec
une injustice révoltante ; enfin qu'occupé presque uniquement
du théâtre et étendant rarement ses idées jusqu'à
d'autres objets , il rassasie son lecteur d'analyses de tragédies
et de comédies , et d'observations sur le jeu des
acteurs. Mais il est juste aussi de remarquer qu'il écrivait
pour lui- même , et pour lui seul , puisqu'en s'expliquant
sur le papier , comme dans le secret de sa
conscience , sur les défauts et les torts de ses plus intimes
amis , il s'était interdit la faculté de communiquer
son écrit à qui que ce fût . Ce n'est donc point par les
règles ordinaires qu'il faut juger cet ouvrage . Ce n'est
point l'écrivain et l'homme de la société que nous y
voyons ; c'est Collé lui -même , seul et ouvrant son ame .
Il s'agit donc seulement de décider jusqu'à quel point
Collé avait tort ou raison de tant s'aimer lui- même , et
d'estimer si peu les autres. M. AUGER.
FABLES NOUVELLES , en vers , divisées en neuflivres.
Seconde édition , revue , corrigée et augmentée de
trois livres ; par Mme A. JOLIVAU. A Paris , chez
Léopold Collin , libraire , rue Gît-le-Coeur , nº 4.-
1807.
ESOPE , phrygien , fut le premier qui écrivit des fables .
On croit même que Locman et Pilpay , qui firent fleurir
l'apologue , l'un en Perse , et l'autre dans les Indes ,
ne sont autre chose qu'Esope lui-même : c'est du moins
Popinion de plusieurs personnes très-instruites dans les
langues et les traditions orientales . Socrate traduisit en
vers les Fables d'Esope ; ainsi la sagesse ne dédaigna
OCTOBRE 1897 . 87
1
pas d'embellir l'apologue des charmes de la poësie.
Phèdre , chez les Latins , lui donna la plus élégante
précision . Mais quoique plusieurs poëtes très-distingués
soit en Angleterre , soit en Allemagne , aient traité
ce genre avec succès , celui de tous les fabulistes qui a
le plus de réputation est , sans contredit , notre inimitable
La Fontaine. Le caractère de son génie
génie ( car il en
eut beaucoup sans inventer ) a été saisi et développé
tant de fois , et avec tant de justesse sur -tout par
Champfort , que son éloge est devenu presque un lieu
commun. En France , plusieurs auteurs de mérite ont
marché de loin sur les traces de La Fontaine , tels que
Richer , Boisard , Fumars , Dorat , Imbert , Aubert ; mais
Lamothe-Houdard , Nivernois et Florian , sont ceux qui
en ont le plus approché. Lamothe oublia que la Fable
n'est que la vérité voilée , et qu'un voile ne doit pas
être une parure : Nivernois lui laissa sa simplicité qu'il
sut allier à l'élégance , et Florian lui prêta cette teinte
de sensibilité et de mélancolie dont il a nuancé tous
les genres dans lesquels s'exerça son talent , sans en excepler
même la comédie.
Il est à remarquer que la Fable , qui , chez les Orientaux
, fut inventée , dit- on , pour dire sans péril la vérité
à la puissance , changea quelquefois de but en Europe ,
et voulut corriger l'amour-propre qui est la plus despotique
de nos passions. Tandis que la prose de La Rochefoucault
lui faisait sévèrement la guerre , l'insinuante.
poësie de La Fontaine lui demandait grâce pour la vérité
qu'il Ini laissait entrevoir , et l'obtenait , quoique
l'amour-propre pardonne rarement. D'après cette modification
de la Fable , on aurait pu penser que les
dames se seraient emparées de ce genre. Leur esprit
délicat a bien plus de ménagement que celui des hommes
, qui choquent leurs semblables en frondant leurs
défauts ; et il faut avouer que la Fable est le plus innocent
des artifices qu'on puisse permettre à un sexe
qu'on accuse de n'en pas manquer. Quoi qu'il en soit ,
ni Mme de la Suze , ni Mlle de Scudéry n'ont fait des
apologues , et nous ne nous souvenons pas d'en avoir
lu dans Mme Deshoulières. Quelques dames , dans le
siècle dernier , ont composé des Fables , mais isolément,
88 MERCURE DE FRANCE ,
et sans en former un recueil. L'année dernière , une
dame ( Mme de la Fer……….. ) a donné un recueil de
Fables qui ont reçu du public un accueil mérité . M™ •
Jolivau , encouragée par cet exemple , a fait imprimer
deux volumes de Fables. Il faut la louer de son émulation
, d'autant plus que ses Fables ne manquent pas
de mérite. La morale , peut - être un peu trop commune
, n'en est pas moins bonne . Sa versification est
facile , mais pas assez correcte. Sa poësie est faible et
négligée : nous devons , à cet égard , prier Mme Jolivau
d'observer que c'est à tort que plusieurs personnes pensent
que l'apologne admet l'incorrection et la négligence.
La Fontaine qui est modèle , et peut-être le seul mcdèle
dans ce genre , versifie avec beaucoup de soin' ;
et quant à la poësie de style , elle est sublime dans le
plus grand nombre de ses fables , et surtout dans
celles du Paysan du Danube, des Animaux malades
de la peste , du Chéne et du Roseau , du Vieillard et
des Trois Jeunes Gens . Il est encore un écueil contre
lequel le talent de Mme Jolivau ( car elle en a ) pourrait
se briser. C'est la pente à se livrer à trop de détails :
le plaisir de narrer qui délasse , en composant , l'auteur
de son travail , l'égare quelquefois dans des horsd'oeuvre
, des redites . L'action principale de son petit
drame ( car la Fable en est un ) se perd dans les scènes
épisodiques et lorsque le lecteur est parvenu à la
morale , à ce qu'on appelle l'affabulation , il ne sait à
quelle partie de l'action cette morale a rapport. Mme
Jolivau doit d'autant plus éviter ce défaut dans lequel
tombent quelquefois les fabulistes les plus distingués
que ses meilleurs Apologues sont en général ceux qui
ont le moins d'étendue , et qu'elle a écrits avec le plus
de précision. Nous en citerons deux qui ont ce mérite ,
et qui prouvent que l'auteur , dans la troisième édition
de son ouvrage , peut aisément faire disparaître
ces taches .
LES DEUX CHARRUES.
LE Soc d'une charrue , après un long repos ,
S'était couvert de rouille. Il voit passer son frère ,
Tout radieux , revenant des travaux,
OCTOBRE 1807.
86
-- Forgé des mêmes bras , de semblable matière ,
Lui dit-il , je suis terne , et toi poli , brillant :
Où pris-tu cet éclat , mon frère ? -- En travaillant .
LE PEINTRE ET LA PUDEUR
L'AMOUR nu paraissait respirer sur la toile .
La Pudeur l'aperçoit , rougit , baisse les yeux .
Quels défauts trouves-tu , Belle , au plus beau des Dieux ? '
Dit le Peintre alarmé ; que lui faut- il ? -- Un voile .
VARIÉTÉS .
INSTITUT NATIONAL .
-
·
La classe des Beaux-Arts a fait , le,
3 de ce mois , en séance publique , la distribution des quatre
-grands prix de peinture , de sculpture , d'architecture et de
composition musicale,
Le premier prix de peinture a été décerné à M. Heim , âgé
de 20 ans , élève de M. Vincent ; le second prix , à M. Caminade
, âgé de 22 ans , élève de M. David. Le sujet était Thésée
, vainqueur du Minotaure , au moment où les jeunes
Athéniens et Athéniennes , dévoués au monstre , témoignent
leur reconnaissance au héros libérateur. La classe a arrêté de
demander à Son Excellence le Ministre de l'Intérieur , d'envoyer
à l'école de Rome M. Blondel , élève de M. Regnault,
lequel a remporté le premier grand prix de peinture en
l'an XI , et a continué de faire preuve d'un talent distingué
depuis cinq ans .
Le premier prix de sculpture a été décerné à M. Caloigne ,
âgé de 26 ans , élève de M. Chaudet ; le second , à M. Matte ,
âgé de 30 ans , élève de M. Dejoux. Le sujet était Archimède
de Syracuse.
Le premier prix d'architecture a été décerné à M. Huyet ,
âgé de 25 ans , élève de M. Peyre ; le second , à M. Leclerc ,
âgé de 21 ans , élève de M. Percier. Le sujet était un Palais
pour l'éducation des jeunes princes de la Famille Impériale .
Une médaille d'encouragement a été décernée à M. Giroust,
âgé de 20 ans , élève de M. Percier .
La Classe a jugé qu'il n'y avait pas lieu à décerner le pre
90 MERCURE DE FRANCE ,
mier prix de composition musicale ; mais elle a décerné
deux seconds prix égaux à M. Danssoigne , àgé de 17 ans et
démi, élève de M. Méhul , et à M. Fetis , âgé de 23 ans , élève
du Conservatoire , et de M. Bethoven . M. Blondeau , élève de
M. Méhul , a obtenu une médaille d'encouragement ."
La séance avait commencé par un compte très-intéressant
que M. Le Breton , Secrétaire perpétuel de la Classe des
Beaux-Arts , a rendu des travaux de cette Classe pendant
l'année dernière. Nous nous proposons de donner dans le
Mercure un extrait de ce rapport.
Dans la même séance , on a fait l'inauguration de la statue
de l'Empereur , qui vient d'être placée dans la salle de l'Institut.
Cette statue avait été votée il y a deux ans par l'Institut
; elle a été exécutée par M. Roland, membre de la Classe
des Beaux-Arts.
M. Arnault , de l'Académie française , est arteur du poëme
pour l'inauguration de la statue . Chacune des Muses y fait
valoir ses titres pour être déclarée la Muse favorite du héros .
Apollon leur assure à toutes des faveurs égales de la part du
grand-homme qui
Protége tous les arts , et n'en préfère aucun.
( Dans le Numéro prochain nous insérerons , en entier ,
cette scène dont l'idée est très-ingénieuse , et où le poëte
a su donner avec dignité et noblesse des éloges bien mérités.
) La musique est de M. Méhul . On y a reconnu › la
manière large et savante de ce grand compositeur.
-L'Académie française , dans sa séance particulière , a
nommé aux deux places vacantes par la mort de MM. Portalis
et Le Brun. M. Laujon a été nommé à la première
place et M. Raynouard à la seconde. Il reste encore une
place vacante par la mort de l'estimable et savant M. Dureau
de la Malle .
-
ASTRONOMIE. Une lettre de M. Thulis , directeur de
l'observatoire de Marseille , annonce que M. Pons , déjà connu
par la découverte de plusieurs comètes , vient d'en apercevoir
une nouvelle dans la constellation de la Vierge . On
OCTOBRE 1807 . 91
la distingue à la vue simple , le soir , vers le couchant , dès
que les étoiles de troisième grandeur commencent à se montrer.
On peut la suivre jusqu'à huit heures et même jusqu'à
‚ neuf, si l'horizon n'est point chargé de vapeurs . Elle est
maintenant près du serpent , entre la couronne arcturus et
les étoiles de la balance. Son mouvement la porte vers le
nord , et elle s'approche de la terre : ces deux circonstances
font espérer qu'on la verra quelque tems . Le noyau est brillant
, la queue fort visible . C'est une des plus belles comètes
qui aient paru depuis bien des années. On l'observe assidument
; et du 21 septembre au 4 octobre , on lui a vu parcourir
douze degrés vers le nord et quinze vers l'orient .
-
BOTANIQUE . Les journaux étrangers parlent de la découverte
d'un nouveau légume , qu'on appelle l'arrakatscha ,
qui fera certainement oublier les pommes-de-terre. Scs racines
se partagent en rameaux qui fournissent un aliment
léger , farineux , de facile digestion , et non visqueux et venteux
comme la pomme-de-terre . On en tire du pain , de la
-pâtisserie et de l'eau- de-vie. C'est sur-tout au Chili que l'arrakatscha
est cultivé ; il demande un bon terrain , mais non
pas un climat absolument chaud.
ECONOMIE DOMESTIQUE. La Gazette du Commerce de
Copenhague avertit que la farine tant vantée des os , ne se
convertit en gelée qu'en assez petite quantité , et que la majeure
partie qui reste est un caput mortuum , qui ne contient
rien de nourrissant , et dont on ne devrait pas se servir
pour faire du pain.
SOCIÉTÉS SAVANTES . La Société d'Emulation et d'Agriculture
de l'Ain , a tenu , le 7 septembre , sa séance publique
annuelle , dans la grande salle de physique du collége
de Bourg , sous la présidence de M. de Bossi , préfet du département
.
Le buste de M. de Lalande , né à Bourg , était placé dans
la salle , sur un piédestal , au bas duquel était écrit le nom
de ce célèbre astronome.
Diverses lectures faites par des membres de la Société ,
out été terminées par une notice historique sur M. de La92
MERCURE
DE FRANCE
,
lande , par M. Gauthier-Lacroix , dans laquelle cet associé
s'est principalement attaché à ce que la vie de ce savant offre
de relatif aux pays qui forment aujourd'hui le département ,
au bien qu'il n'a cessé d'y faire , et aux preuves multipliées
de ses sentimens pour ses concitoyens .
Sociétés étrangères . - La Société économique de Copenhague
a proposé un prix de 100 écus danois pour la meilleure
méthode de construire les âtres , poêles et fours à cuire
le pain et à brasser la bière dans les campagnes . Les mémoires
, écrits en danois ou en allemand , seront adressés
avant la fin de cette année à la Société .
Société Scandinave à Copenhague. - M. Ohlsen a lu un
mémoire sur la question , s'il vaut mieux traduire les anciens
poètes en prose qu'en vers . M. Ramus a lu ensuite une
notice sur quelques anciennes monnaies danoises.
---
Sur la proposition du comte de Daneskiold , cette Société
a proposé un prix de cent écus danois pour la meilleure
Description de l'île de Samsoé. - Ces cent écus seront donnés
par le comte , qui s'offre d'en ajouter encore cent autres ,
au cas que l'auteur de la description juge nécessaire de faire
un voyage dans l'ile pour la perfection de son travail. Le
mémoire doit contenir en même tems l'histoire ancienne et
moderne de l'île jusqu'à l'an 1675 , y compris celle des vieux
châteaux de Brattingsbourg , Visborg , Blafferholm et Hiortholmshuus
, qui tous étaient situés dans l'ile , et dont on y
trouve encore des ruines assez considérables.
THEATRES. Nous allons annoncer seulement les pièces
nouvelles qui se jouent sur les principaux théâtres . Nous
en rendrons , dans un autre numéro , un compte plus détaillé
.
Au théâtre de la rue Louvois , les Comédiens ambulans ,
de Picard , traduits en italiens , et ornés d'une très-bonne musique
de Fioraventi , attirent la foule.
On a donné sur le même théâtre , avec succès , le Volage
fixé , comédie.
A l'Opéra- Comique , une pièce intitulée Lina , dont la
OCTOBRE 1807. 93
musique est de M. d'Aleyrac , vient d'obtenir un grand suc¬
cès. Il y a beaucoup d'intérêt dans cet ouvrage.
Au Vaudeville , une petite pièce intitulée : l'Hôpital militaire
, a déjà eu plusieurs représentations.
Enfin aux Variétés -Panorama , on a représenté l'Intrigue
en l'air , vaudeville de deus auteurs qui ont montré un vrai
talent dans ce genre de pièces , mais qui , cette fois , ont travaillé
sur un sujet plus bizarre que comique .
A l'Opéra , rien de nouveau ; aux Français ,
veau .
rien de nou-
Mais sur ce dernier théâtre , Mlle Mars a reparu avec éclat ,
après une assez longue absence ; et une nouvelle actrice
( Mlle Dégoty ) a débuté , le 8 octobre , avec quelque succès ,
dans le rôle d'Adélaïde du Guesclin.
11 CORRESPONDance.- A M. V. , auteur d'un article sur l'Héroïde
d'Eusèbes , inséré dans le Mercure du 26 Septembre, -- Permettez-moi,
Monsieur , de vous faire une observation sur un passage de votre excellente
critique de l'Héroïde de M. Laya . Vous dites qu'Ovide , inventeur
de l'Héroïde , n'a pas eu d'imitateur parmi les anciens ; cette assertion
n'est peut -être pas assez exacte : l'Élégie III du quatrième livre de Properce
est une véritable Héroïde.
« Hæc Arethusa suo mittit mandata Lycotæ ,
« Quum toties absis , si potes esse meus etc. »
L'élégie XI du même livre :
avait
d'Énée
« Desine , Paulle , meum lacrymis urgere sepulchrum , etc. » est une
épître de Cornélia à Paullus Emilius - Lepidus , qu'il faut placer aussi
parmi les Héroïdes . Aulus Sabinus , contemporain et ami d'Ovide ,
fait des Héroïdes d'Ulysse à Pénélope , d'Hyppolite à Phèdre ,
à Didon , de Démophoon à Phyllis , de Jason à Hypsipylé , de Phaon
des réponses à toutes les à Sapho. C'étaient , comme vous le voyez ,
Épîtres d'Ovide ; ces détails sont bien exacts , puisque nous les savons
par Ovide lui-même : vous les trouyerez , Monsieur , dans l'Elégie XVI
du 3 Livre des Amours , p. 27.
« Quam celer toto rediit meus orbe Sabinus , etc. >> Nous avons même encore aujourd'hui trois de ces Héroïdes de Sabicelles
d'Ulysse à Pénélope , de Démophoon à Phyllis , et de Pàris
nus ;
à none.
Apollinaris Sidonius commence en ces termes le recueil de ses lettres:
Je vous transcris le passage , parce que ce livre n'étant pas très -commun ,
pourrait vous manquer . « Diù præcipis , Domine Major , summa sua94
MERCURE
DE FRANCE
,
>> dendi autoritate , sicuti es in iis quæ deliberabuntur consiliosissi-
» mus , ut si quæ litteræ paulò politiores varia occasionefluxerunt ,
» pro ut eas causas personas tempus elicuit , omnes retractatis exem-
» plaribus enucleatisque uno volumine includam , Q. Symmachi ro-
» tunditatem , C. Plinii disciplinam maturitatemque vestigiis præ-
» sumptiosis insequuturus . Nam de M. Tullio silere me in stylo epistolari
meliùs puto quem nec Julius Titianus totum sub nominibus ,
>> illustrium feminarum digna similitudine expressit. » Julius Titianus
qui vivait vers le tems de Commode , avait composé un grand nombre
d'ouvrages aujourd'hui perdus et dont quelques-uns' , à en juger par les
titres , paraissent fort regrettables . Ces Lettres écrites sub nominibus illustrium
feminarum , sont comparées par le P. Sirmond , éditeur de
Sidonius , aux Héroïdes d'Ovide ; mais je ne crois pas la comparaison
exacte. Citées par Sidonius à côté de celles de Pline , de Symmaque , de
Cicéron , elles devaient être écrites en prose .. C'est au moins l'opinion
de N. Heinsius , et elle est bien vraisemblable . Je voudrais savoir ce que
Savaron , autre interprète de Sidonius , a dit sur ce passage ; mais je ne
suis pas maintenant à portée de consulter ses notes .
J'espère blen , Monsieur , que vous ne verrez dans cette lettre qu'une '
preuve de l'extrême attention et de l'intérêt avec lequel j'ai lu votre article
. J'ai l'honneur d'être , etc. BOISSONADE .
Aux Rédacteurs du Mercure, 11- Je viens de lire , Messieurs , dans
le Numéro 27 de la Revue , au sujet de feu M. Masson , correspondant
de l'Institut , un fait qui a besoin d'être rectifié , parce qu'il est pour le
moins inexact.
"
L'auteur de la notice sur cet écrivain , prétend que l'éloge de Catherine
II ayant été proposé , à Hambourg , par quelques Seigneurs russes
Masson concourut et remporta le prix. Il est très -vrai que le prix fut
adjugé par quelques gens de lettres réunis à Hambourg , à la tête desquels
se trouvait Rivarol , assez connu dans la littérature ; mais M. Masson
n'eut que le premier accessit , et le prix fut décerné à l'ouvrage que
j'envoyai alors . Plusieurs gens de lettres , juges du concours , et maintenant
à Paris , pourront vous le certifier ; d'ailleurs l'ode couronnée fut annoncée
dans tous les journaux du tems , avec le nom de l'auteur ; et jamais
il n'y fut question du prétendu prix décerné à M. Masson,
Comme il est juse de restituer à chacun le bien qui lui appartient ,
j'espère que vous voudrez bien insérer la présente réclamation dans un
de vos prochains Numéros .
J'ai l'honneur de vous saluer , AUGUSTE LE REBOURS , ancien
avocat-général de la Cour des Aides de Paris .
A Paris , ce 29 Septembre 1807 .
OCTOBRE 1807. 95
NOUVELLES POLITIQUES .
-
( EXTÉRIEUR. )
ANGLETERRE . Le roi vient d'adresser à l'amiral Gambier
et au général Cathcart , des lettres dans lesquelles il
fait le plus grand éloge de leur conduite pendant l'expédition
de Copenhague . L'amiral a été créé baron , et lord
Cathcart vicomte du royaume-uni ; sir Arthur Wellesley
recevra une récompense honorable , et sir Stanhope et
sir Home Popham seront nommés baronnets.
-
t
BAVIÈRE. S. M. le Roi de Bavière vient d'adresser
un rescrit général à tous les consistoires protestans de la
monarchie , dans lequel il témoigne le voeu de voir réunies
en un seul corps toutes les églises protestantes de ses nouveaux
et de ses anciens Etats .
ROYAUME D'ITALIE.-D'après un décret de S. A. I. le Vice-
Roi , le code de procédure civile adopté pour le royaume
d'Italie par décret du 17 juin 1806 , et le code pénal sanc
tionné le 8 de septembre dernier , seront mis en activité
le 14 octobre prochain dans toute l'étendue du royaume ."
TURQUIE. -La flotte anglaise , sous les ordres de l'amiral
Gardner , croise toujours devant les Dardanelles ; elle a
fait déjà plusieurs prises aux Turcs. Les dispositions de
l'armistice conclu entre les Russes et les Turcs , commencent
à avoir leur exécution : les troupes russes se disposent
à évacuer la Bulgarie et la Valachie ; le Prince
Ypsilanti , grand Hospodar de cette dernière province , a
déjà quitté Bucharest . Le général russe , Michelson ,
vient de mourir.
( INTÉRIEUR . )
- -
"
UN arrêté du Préfet de police , en date du 6 octobre ,
porte que le conseil de salubrité , établi près de la préfecture
de police , sera composé de sept membres au lieu de
cinq.-M. le Docteur Leroux, professeur de clynique au col→
lége de France , et M. Dupuytren , chef des travaux anatomiques
à l'Ecole de médecine , sont nommés membres de¹
ce Gonseil.
- Cette mesure a pour but de rendre encore plus
go MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1807 .
scrupuleuse la surveillance de la police pour la salubrité de
Paris.
Actes administratifs.
Décret de S. M. l'Empereur , du 28 septembre , fixant
l'organisation de la Cour des Comptes. M. Barbé-Marbojs
est nommé premier président de cette cour ; MM. Jard-
Panvilliers , Delpierre et Brière Suigy , seconds présidens.
Le même décret nomme aussi les personnes qui occuperont
les places de maîtres des comptes et de référen-
-
daires .
-Décret du 30 septembre , qui ordonne la création d'un
chapitre - général pour des établissemens des Soeurs de la
Charité , et en fixe l'organisation .
- Décret de la même date , qui ordonne que le nombre
des églises succursales sera augmenté. -La répartition s'en
fera d'accord avec MM. les Préfets et MM. les Evêques de
chaque département.
Autre décret qui crée , à dater du 1 janvier prochain
, des bourses et des demi-bourses pour chaque sémi- '
naire . Le trésor public paiera à cet effet 400 fr. pour les
bourses et 200 fr . pour les demi - bourses.
ANNONCES.
Manuel des arbitres , ou Traité complet de l'arbitrage , tant en matière
de commerce qu'en matière civile ; contenant les principes , les lois
nouvelles , et toutes les formules qui concernent l'arbitrage .. Ouvrage
utile à toutes les personnes attachées à l'ordre judiciaire , aux négocians,
aux propriétaires ; par P. B. Boucher , auteur des Institutions commer–›
ciales ; du Parfait Econome rural , etc. Deux vol. in - 8 ° . Pțix , 7 fr.
et 8 fr. franc de port . Chez Arth . Bertrand , lib . , rue Hautefeuille , nº 2ã .
On souscrit à la même adresse pour la Bibliothèque Physico -Economique
, instructive et amusante , à l'usage des villes et campagnes ; pu-,
bliée par cahiers , le premier de chaque mois , à commencer du 1 Brumaire
An XI ( 23 Octobre, 1802 ) , par une Société de Savans , d'Artistes , d'Agro¬ ~
nomes ; rédigée par M. S. Sonnini , membre de la Société d'Agriculture de
Paris. Première , Seconde , Troisième et Quatrième Années de Souscription
, formant chacune deux volumes in- 12 , avec 12 grandes planches .
Prix , 10 fr. chaque année .
-
I
La Cinquième Année de Souscription se publie comme les quatre pre-* ›
mières . Cette Cinquième Année étant de quinze mois , le prix est de 13 ft. -
par la poste.
1
( N° CCCXXVI . )
( SAMEDI 17 OCTOBRE 1807. )
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE.
CHANT LYRIQUE
Pour l'inauguration de la statue de l'Empereur à l'Institut.
APOLLON.
DANS ce docte palais quel tumulte s'élève ?
› Déesses des beaux- arts , de l'histoire , des vers ,
Pourquoi suspendez- vous vos leçons , vos concerts ?
Et vous dont l'oeil pénètre et dont la main soulève
Les voiles étendus sur les ressorts divers ,
Qui font vivre et mouvoir cet immense Univers ,
A vos hardis travaux quel motif vous enlève ?
Une honorable égalité
Doit maintenir la paix dans mon noble domaine.
Loin d'ici la discorde et sa rage inhumaine .
J'approuve la rivalité ,
Mais je ne permets pas la haine,
LA POÉSIE.
La haine entre des soeurs ne saurait habiter ,
Et l'égalité doit s'y plaire .
APOLLON.
D'où vient donc le dépit qui vous semble agiter ?
LA POÉSIE
Si j'éprouve quelque colère ,
A la seule Uramie il le faut imputer.
1
98
MERCURE
DE
FRANCE
,
1
APOLLON.
Uranie , à ses droits auriez-vous fait outrage?
CLIO.
1
Sur un socle éternel les arts reconnaissans
De notre bienfaiteur ont élevé l'image .
Elle
y veut la première apporter son hommage ,
La première offrir son encens .
URANIE.
AIR :
Aux lauriers immortels dont la main de Bellone
Orna cent fois son front guerrier ,
Mes soeurs , laissez-moi marier
Les étoiles de ma couronne.
Différent de ces rois qui d'un oeil de dédain
Ont vu souvent les arts que leur orgueil féconde ,
Il saisit chaque jour le compas , de sa main
Qui porte le sceptre du monde .
Avide de tous les succès ,
Amoureux de toutes les gloires ,
Il m'a souvent admise à ses conseils secrets ..
Il m'associe à ses victoires ,
Il m'associe à ses bienfaits.
Aux lauriers immortels , etc..
ELIO , LA POÉSIE , LA DÉESSE DES ARTS.
ENSEMBLE .
A l'honneur que vous réclamez
Comme vous j'ai droit de prétendre .
D'un transport moins vif et moins tendre
Nos coeurs ne sont pas enflammés.
LA POÉSIE.
Sur moi sa bonté paternelle
Laisse aussi tomber ses regards.
LA DÉESSE DES ARTS.
Du sein d'une langueur mortelle
N'a-t-il pas tiré tous les arts ?
CLIO.
Il est au trône des Césars
Mon protecteur et mon modèle.
OCTOBRE 1807. 99
LA DÉESSE DES ARTS.
Combien de prodiges nouveaux
Il offre aux pages de l'histoire !
CLIO.
Que de sujets féconds en gloire
Lui devront vos vastes tableaux !
LA POÉSIE.
Puis-je dans l'ardeur qui m'anime
Créer un héros plus parfait ?
En racontant ce qu'il a fait ,
Mon chant le plus simple est sublime.
TOUTES ENSEMBLE.
Aux lauriers immortels dont la main de Bellone
Orna cent fois son front guerrier ,
Mes soeurs , laissez-moi marier ,
URANIE.
Les étoiles de ma couronne ,
LES AUTRES.
Le laurier dont je me couronne.
APOLLON.
Que ce débat me plaît ! pour votre bienfaiteur
Le plus parfait accord eût été moins flatteur .
Combien j'aime à vous voir , généreuses rivales ,
Vous disputer le coeur de cet ami commun ,
Qui vous ennoblissant par des faveurs égales ,
Protége tous les arts et n'en préfère aucun !
Ce n'est pas d'un art seul , mais des arts tous ensemble ,
Qu'il doit recevoir les tributs .
Donnez-moi ces lauriers ; qu'un seul faisceau rassemble
De votre amour pour lui les divers attributs .
( S'adressant à la Statue . )
Reçois , bienfaiteur de notre âge ,
Du trône où tu t'assieds entre Thémis et Mars ,
Le tribut offert par les arts,
Au héros qui les encourage.
De tes bienfaits dans l'avenir
Tu trouveras la récompense.
G 2
100 MERCURE DE FRANCE ,
Un grand siècle vient de finir ,
Un plus grand aujourd'hui commence.
Le siècle de NAPOLÉON ,
Illustré par tant de victoires ,
Aux siècles de Louis , d'Auguste et de Léon
Va disputer toutes les gloires .
Artistes ,, prenez vos pinceaux ;
Poëtes , saisissez la lyre .
Préludez aux accords nouveaux
Qu'un si haut sujet vous inspire .
Montrez-vous dignes dans vos vers
Et d'Apollon qui vous seconde ,
Et du Héros de l'Univers ,
Et du premier peuple du monde.
LE CHEUR GÉNÉRAL .
Artistes , prenez vos pinceaux ;
Poëtes , saisissez la lyre.
Préludez aux accords nouveaux
Qu'un si haut sujet vous inspire.
Montrez-vous dignes dans vos vers , etc.
TRADUCTION D'HORACE.
ODE SIXIÈME DU LIVRE IV .
A Manlius Torquatus .
L'HIVER a disparu , la saison des plaisirs
Revient embellir la nature ;
Et le printems porté sur l'aîle des zéphyrs ,
Couronne les champs de verdure .
Les fleuves reprenant leur cours accoutumé ,
Roulent paisiblement leurs ondes ;
Les Nymphes des forêts d'un pas plus assuré
Sortent de leurs grottes profondes.
Ami , ne forme point de désirs superflus ,
Des ans vois la course rapide ;
L'heure fuit , elle vole , elle n'est déjà plus :
Que la nature soit ton guide.
L'hiver est tempéré par l'aimable printems ,
L'été le suit et le remplace ;
OCTOBRE 1807 .
101
On regrette déjà l'automne et ses présens ,
Et les champs sont couverts de glace.
La nuit succède aux jours , le jour succède aux nuits
Mais nous , quand le destin sévère
1
Aux Enée , aux Tullus , nous aura réunis ,
Nous ne serons plus que poussière .
Les Dieux prolongent-ils par un de leurs bienfaits
Cette heure pour toi si rapide ?
Tu l'ignores , jouis et ris des vains projets
Que forme un héritier avide .
Quand la noire Atropos , ami , de tes beaux jours ,
Hélas ! aura coupé la trame ;
Rien ne pourra , Varrus , en arrêter le cours ,
Ni tes vertus , ni ta grande ame.
Hyppolite n'est point arraché des Enfers
Par la déesse d'Ericée ,
Etde Pyrithous les invincibles fers
Résistent au bras de Thésée .
Mr P. J. , de Limoges.
ENIGME .
SANS rien te déguiser , je vais , mon cher lecteur ,
Te faire mon portrait , un peu trop noir peut-être :
Qui , je t'en avertis , il n'est pas très-flatteur ,
Mais il est vrai . J'abrége , et tu vas me connaître.
Je suis d'un naturel inconstant et léger ,
Je me conforme aux circonstances .
Souvent les grands sur moi fondent leurs espérances :
Un mot pourtant suffit pour me faire changer.
Avec un peu d'adresse aisément on me mène.
Le luxe sur-tout m'éblouit ;
Aussi me trompe-t-on sans peine .
L'argent prodigué me séduit .
Quand je suis irrité ma fureur est extrême :
Je suis traître , cruel , ingrat envers ceux même
Qui ne cherchent que mon bonheur.
Que te dirai-je enfin , lecteur ?
Que dans ces derniers tems de misères , de crimes ,
J'ai souvent massacré d'innocentes victimes ;
Que j'ai.... Mais c'est assez . Tu me connais déjà.
J'ai promis mon portrait , rien de plus . Le voilà.
G. DE SURINEAU.
r
102 MERCURE DE FRANCE ,
LOGOGRIPHE ALGÉBRIQUE.
Je suis vraiment fort peu de chose
Vous me voyez dans votre habit ,
Et s'il faut croire ce qu'on dit ,
---
"
Un jeune efféminé dans des feuilles de rose ....
+ e , je vis et nage dans les eaux ;
p + s , je crois dans un parterre ;
+ e p , je suis dans les tonneaux ;
− p + n , j'habille la bergère ;
-pa , de dix fils je fus mère ;
Des écrits de Platon , des poëmes d'Homère
1 , je suis un élément ;
-1
--
po , Jupin fut mon amant ;
pt, je suis un meuble nécessaire :
+ é - 1 , je dore les guérets ;
+ n − 1 , je vis dans les forêts ;
+ o , je suis ce qu'un rustre n'est guère ;
−1 + e , ... Mais , chut ! car trop je jaserais.
CHARADE.
LA belle et jeune Hébé versait dans mon premier
Le nectar enchanteur dont s'enivraient les Dieux ;
Et ses vives couleurs , imitant mon dernier ,
La faisaient adorer dans leurs festins joyeux.
Au divin Esculape un Centaure fameux
Indiqua les vertus qu'on trouve en mon entier.
P. HENRY , jeune.
Mots de l'ENIGME , du LoGoGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Affiche .
Celui du Logogriphe est la Pivoine , plante ; le pivoine , oiseau : on
y trouve pie , oie , Ivon ( saint , patron des avocats ) , pin , io , pion
vin , voie.
Celui de V'Enigme - Charade est Tutelle ; de ce mot , avec l'addition
d'un o , on fait tout-elle.
OCTOBRE 1807. 103
LITTERATURE. SCIENCES ET ARTS .
»
-
( MÉLANGES. )
LA MODE. ( SUITE ) . -
A
Arzélie songe ensuite aux préparatifs de son bal. Elle
mande Hortense qui accourt , croyant accourir à la voix
de l'amitié. « Mon coeur , lui dit Arzélie , je veux abso-
>> lument qu'il ne soit bruit que de vous. Vous voulez
>> donc vous cacher , belle Arzélie ? Non , mais je
» veux vous montrer s'il est possible encore plus à votre
» avantage , et je ne souffrirai pas que vous ayez d'autre
» femme-de - chambre que moi. » Il faut se soumettre ;
la toilette commence , et Mme d'Erminy , exercée de
longue main dans l'art de s'embellir elle-même , essaye
de se montrer tout aussi savante dans l'art d'enlaidir
une amie. Tout est choisi , tout est placé de main de
maître , mais de maître dans le grand art de nuire ; les
couleurs , les plus propres à tuer le teint ; des fleurs jaunes
dans des cheveux blonds comme de la soie , du rouge de
brune qu'on dit être le poison des blondes ; une robe cramoisie
qui traîne d'un côté , qui relève de l'autre sur
un corset lacé de manière à rendre , s'il se peut , la taille
suspecte , et par- dessus tout cela un fichu qu'on n'accusera
pas de trop de complaisance pour des regards indiscrets
; enfin toutes les petites niches qu'en pareil cas
les femmes se permettent quelquefois , mais qu'elles ne
pardonnent jamais. A peine Hortense est-elle sortie des
mains d'Arzélie , comme de celles d'une mauvaise Fée ,
qu'une glace l'avertit en passant de tous les tours qu'on
lui a joués ; mais cette statue de l'amitié , toujours pré
sente à son esprit , lui dit que c'est sûrement à bore
intention . Elle avance donc entraînée par sa bonne mie
qui avait , comme de raison , réservé tout sor
tout son goût pour elle. Les parures different seaucoup
sans doute , mais les personnes encore davantage ;
preuve en est qu'on ne voit qu'Hortene , et qu'on ne
pense pas plus à son ajustement , qu'on ne s'occuperait
art et
la
101 MERCURE DE FRANCE ,
du cadre du plus parfait tableau d'Apelles ou de Gérard.
Elle marche , et l'on ne prend pas garde à celles qui
dansent ; elle danse , mais comme si elle avait appris à
danser du premier maître d'Herculanum; c'est une grâce,
une facilité , une correction , une mesure , unegaité , une
décence ..... Pas un pas , pas un mouvement , pas un air
de tête qui ne donne le besoin d'applaudir. On quitte
tout, on accourt , on se presse , on se demande est-ce une
femme ? est-ce une Nymphe? est-ce une Déesse ? et cette
pauvre Mme d'Erminy qui voit , qui entend tout cela ,
qui emrage d'avoir donné son bal , et qui est là comme
Vénus au triomphe , de Psyché.
On quitte le bal pour le souper , on quitte le souper
pour la promenade , on va voir un superbe feu d'artifice
dans un jardin illuminé à feux couverts.
Volzel
donnait le bras à Hortense. Après le feu tiré , Hortense
que tout amusait , disait à Volzel: « On est toujours fâché
» que ces choses-là finissent. Je sais , reprit Volzel ,
» des feux qui ne ressembleront jamais à celui-là ; mais ,
>> en revanche , toujours à ceux - ci , en montrant les feux
» couverts. — De quels feux parlez -vous-là , répond in-
» nocemment Hortense ? - De ceux que vous allumez ,
→ reprit l'autre d'une voix un peu altérée.- Que voulez-
≫ vous dire , Monsieur , reprend Hortense toute effrayée ,
» et faisant un effort pour retirer sa main que Volzel
» essaye de baiser ? Je veux dire , charmante Hor-
» tense , que , malgré les plus belles résolutions , la pas-
» sion se trahit toujours , et vous en voyez la preuve ,
» puisqu'en ce moment l'homme le plus timide ne peut
» vous cacher qu'il est le plus amoureux . »
Au fait , il n'y avait dans cet aveu là de quoi choquer
personne. Mais Hortense qui sortait du couvent ,
était encore novice dans la société. Effrayée du premier
mot d'amour qui ait frappé son oreille , elle se
gage brusquement et fuit à l'autre bout du jardin.
Ona voit , on s'étonne , on s'inquiète et toute la compagni
vole sur ses pas. Arzélie seule va joindre Vol
zel qui sait l'étonné et restait comme un terme ; il lui
conte le far , « Mais peut- on être gauche à ce point - là ,
» lui dit -elle ? en voulant avancer un pas , vous en re-
>> culez quatre .. Ah ! Volzel , je ne vous reconnais pas. »
OCTOBRE 1807 . 105
―
-
>
D'un autre côté , c'est le bon M. Dabon qui , tout étonné
d'avoir couru après sa femme , lui demande ce qui s'est
passé. Elle le prend sous le bras , le mène dans une
allée détournée , et là , malgré l'embarras où il est d'un
pareil tête-à -tête , il lui fait conter toute son aventure.
« Quoi ! ce n'est que cela ! vous devriez rougir ; fuir
comme cela devant le monde. Mais , Monsieur
» dit- elle , en riant , vous en parlez comme si j'avais
» fui dans une bataille . Ne riez pas tant , Madame ,
>> ne riez pas ceci est plus sérieux que vous ne pensez .
» Apprenez qu'il n'y a rien de si mauvais ton , que d'i-
» maginer , de penser toujours qu'on vous tend des
» piéges et de supposer de vrais desseins à tout ce qui
» Vous approche. Il y a là-dedans autant de vanité que
» d'ignorance ; et puis personne n'est comme cela . En
» voyant de ces inquiétudes- là , pour qui me prendra-
» t - on ? Allez donc , remettez-vous , rapprochez - vous
» de Volzel qui doit vous croire folle. Réparez tout de
» votre mieux , parlez de distractions , de surprise , d'un
>> bruit qui vous aura fait peur , imaginez une bête d'aver-
» sion. - Oh ! la mienne , c'est M. Volzel. - Il n'est pas
» question de cela ; prenez -vous- en à une chauve-sou-
» ris , à un crapaud , à une araignée , la première chose
» venue , pour vous tirer d'affaire . Voulez- vous donc
» que je l'encourage à de nouvelles hardiesses , dit Hor-
» tense ? - Des hardiesses ! des hardies es ! En bonne-
» foi , à votre âge se connaît - on en hardiesses ? Non ,
» Madame , consultez Mme d'Erminy , elle vous dira
» ce que c'est que des hardiesses . >>
บ
-----
On se sépare enfin. Volzel et Luzival sont retenus
ét confèrent avec Arzélie sur les moyens les plus convenables
à prendre pour l'éducation d'Hortense. « Ne
» craignez pas son innocence , disait Arzélie , il y a loin
» de l'innocence à la vertu ; l'innocence fait toujours
» beau jeu à l'expérience ; mais sur quoi je compte
>> plus pour vous , c'est sur notre ami Dabon. Croyez-
» moi , Messieurs ; cet homme- là doit avancer vos af-
» faires mieux que vous-mêmes. Il y a tel mari qui vaut
>> mieux que tous les confidens du monde , et il est de
>> ceux - là . »
<< Parbleu ! dit Volzel , en l'interrompant , il me vient
106 MERCURE DE FRANCE ,
>>
-Y-
-
» une idée lumineuse. C'est comme une inspiration du ciel.
» -Du ciel ! dit Arzélie , mon cher Volzel , ne vous mé-
>> prenez-vous point ? N'importe , parlez -Vous connais-
>> sez bien mon valet-de-chambre ? -Qui ? L'homme aux
>> bouquets , l'homme aux billets ? -Précisément , mon-
» sieur Urbain. C'est un homme d'or. -Oui , je crois
» bien qu'il fait ce qu'il peut pour le devenir . Or if
faut que vous sachiez que ce M. Urbain exerce précis
» sément auprès de la femme-de- chambre d'Hortense
>> l'emploi que j'ambitionne auprès de la maîtresse . Ainsi
>> tous les deux seront à nous , quand nous le voudrons.
>> - C'est toujours une corde à votre arc , dit Arzélie ,
>> mais j'y voudrais un trait.—Au fait , reprend Volzel ,
» après un moment de réflexion profonde, une corres-
» pondance secrète n'est pas une chose impossible.
» Non ; mais l'embarras , c'est d'entrer en matière. -
» Voilà précisément ce dont je me suis occupé : j'ai dit
» ce matin à Urbain de tout expliquer à sa belle , et de
>> lui promettre vingt-cinq louis pour la première ligne
>> que je recevrais de la main d'Hortense . -Vingt- cinq
» louis pour une ligne ! voilà une brillante protection
» que vous accordez aux lettres !
Luzival , moins circonspect , prend la parole et dit :
Négociez tant qu'il vous plaira , moi j'agirai. Je surprendrai
, j'attaquerai , je triompheraí. - Diable , dit
Volzel, César n'y ferait oeuvre. -Commençons par occuper
la place ; nous traiterons après ; aidez -moi seulement,
belle Arzélie ; dirigez-moi et laissez -moi combattre
sous vos étendards , je réponds de tout . - Sais - tu bien ,
dit Volzel , que me voilà jaloux ? -Vous auriez tort ,
dit Arzélie. Vous ne connaissez point mon impartialité.
Je vous servirai tous les deux également ; et celui
qui réussira le premier....- Achevez donc , dit Volzel
! - Achevez donc , dit Luzival. -Je ne m'explique
pas. Mais heureux , l'heureux !
-
Voilà les billets qui pleuvent sur la cheminée , sur la
table , sur la toilette d'Hortense. Elle les lisait d'abord
et les brûlait après ; et bientôt elle voit qu'elle peut les
brûler sans les lire. Un jour cependant , ennuyée de ce
petit manége , elle demande à Mlle Adélaïde d'où vient
un billet qu'elle trouve dans son sac ? Mlle Adélaïde
OCTOBRE 1807. 107
---
l'ignore. «< Mais , Mademoiselle , comment ne le sa-
» vez-vous point ? Mais , Madame , comment le sau-
» rais-je ? suis-je seule dans la maison ? -Je veux être
» informée de cela , Mademoiselle . Madame ne peut
» pas l'être mieux que par le billet lui - même. » Les
gens sont appelés ; point de connaissance. Le suisse n'a
vu personne. «< En ce cas-là , dit Hortense , je vois bien
» que je puis brûler celui - ci comme les autres . » M. Dabon
arrive sur ces entrefaites avec un air nébuleux .
<< Madame , j'ai des observations à vous faire. Eh bon
>> Dieu ! sur quoi , Monsieur ? -Sur votre conduite ,
» Madame , sur votre conduite. Comment ! sur ma
pas.
-
--
< -
» conduite ? Expliquez-vous. Serait - ce à cause de ce
» billet ? Je puis vous jurer que je ne sais d'où il vient ;
» que je ne l'ai point décacheté. Le voilà qui brûle.
>> -Eh quoi ! Madame , brûler un billet sans le lire ! cela
>>> ne se fait cela
pas ,
ne se fait J'étais loin d'ima-
» giner l'intérêt que vous y mettez .
- Il est bien ques-
>> tion de moi , Madame ! Mais au moins indirecte-
» ment , dit - elle en souriant. - Non , Madame , il est
» question du monde , du monde , entendez - vous ,
» dont les usages sont des lois , et vous les méprisez ces
» lois ou vous les ignorez. Il s'en yengera , Madame ,
» il s'en vengera , je vous le prédis , et ce qu'il y a
» de pis , c'est qu'il s'en vengera sur moi . Il est vrai
» que le monde est bien injuste. Apprenez que ce
» qui décrédite le plus un mari et sa femme , c'est de
» ne voir que des hommes d'un certain âge. Le mari a
» l'air de craindre les jeunes gens , la femme a l'air de
» se craindre avec eux.-Je crains l'ennui , Seigneur ,
» et n'ai point d'autre crainte , dit Hortense en faisant
» une révérence profonde. — Ils sont donc bien amusans
» ces invalides qui vous escortent partout ? Mais des sa-
>> vans , des hommes de lettres , des philosophes , au nom
» de Dieu , à quoi tout cela est-il bon ? qu'est-ce qu'ils
» peuvent dire ? -Rien qui me déplaise. Et les jeu-
» nes , s'il vous plaît ?-Rien qui me plaise. Ce sont tou-
» jours les mêmes choses , ou pour mieux dire les mêmes
>> riens .... N'importe , Madame , n'importe. Ce sont
» ces riens-là qui font le bon ton , la bonne grâce , le bon
» air , ce certain je ne sais quoi , sans quoi tout le reste
108 MERCURE DE FRANCE ,
>> roses. -
-
-
- pas
» n'est rien. Les sages étaient fort bons pour la Grèce ,
» mais la mode en est passée ; je ne suis pas grec , moi
>> ( elle sourit ) , ne la soyez pas non plus. Je n'en
» ai pas l'ambition . Ainsi donc si vous m'en
croyez ,
» pour que tout soit assorti , nous laisserons les vieux
>> avec les vieilles , et nous placerons les jeunes gens avec
les jeunes femmes ; il faut des papillons autour des
Mais , Monsieur , répond Hortense , il semble
» queje passe ma vie au milieu d'un Sénat ! Vous savez
» combien je préfère la retraite à la société , et à l'excep
>> tion de quelques amis de ma mère qui ont bien voulu
» donner des soins à mon enfance , mon savant , mon
» homme de lettres , mon philosophe , c'est Félix.
» Eh bien , c'est encore cent fois pis , Madame ; vous
» croyez que je vous ai une grande obligation des soins
» que vous donnez à cet enfant.
-Quoi ! c'est comme
>> cela que vous parlez de votre fils ? -Ce n'est le
» vôtre. - Qu'importe ? n'est-il pas en droit de m'appeler
>> sa mère? Sa mère soit ; mais pourquoi vouloir faire
» du matin au soir le métier de gouvernante ? lui ap-
>> prendre à lire , à écrire , à danser , à chanter ? —
» Trouvez-vous donc si mauvais , dit Hortense , que
>> j'aime ce qui vous est cher , que je prélude à mes
» devoirs futurs et que je me montre digne d'être
» mère , avant d'avoir des enfans ? - Fort, bien mais
» qu'est - ce qu'on peut dire toute la journée à un enfant
» de six ans ? -
Tout ce qu'on veut , et du moins on
» est sûr que cela ne tire pas à conséquence . Ne
» croyez cependant pas , ma chère amie , que je sois
» insensible à tout ce que vous faites pour lui . Non ,
» je ne le suis pas , continua-t- il avec un son de voix `un
» peu altéré ; puis se remettant un peu de ce bon mou-
» vement, il ajoute : mais ce même sentiment pour moi ,
» qui vous rend mon fils aussi cher , devrait aussi vous
>> rendre aimable avec mes amis. Pouvez-vous ap-
» peler amis des gens de vingt ans , qui ne pensent qu'à
> eux ? -N'importe , j'espère que vous vous en occupe-
―
-
:
―
rez un peu plus , ne fût- ce que pour l'amour de moi .
>> - Mais , Monsieur , s'occuper de ces petits messieufs ,
>> c'est tremper dans la bonne opinion qu'ils ont d'eux-
» mêmes , c'est être complice de leur fatuité. Tout jeuOCTOBRE
1807 . 109
»-
>> par
>> par
-
―
-
"
» nes qu'ils sont , ils n'ont rien de neuf; les mêmes
» paroles sont dans toutes les bouches, le même vide dans
» toutes les têtes , et sur-tout le même projet dans toutes
» les pensées . —Et ce projet , Madame , s'il vous plaît .
Vous devriez encore mieux le savoir que moi.
» Cela se peut , mais ils sont faits pour tenter , et vous
» pour vous en amuser. Voyez Mm d'Erminy ! A
» propos , savez -vous qu'elle est mécontente , mais très-
» mécontente de vous , et que votre petite réserve ne lui
» convient pas ? Elle avait entrepris de vous former
amitié pour moi... Par amitié pour Vous !
amitié ! .... Peut-être n'ai-je pas dit le mot
» propre , mais croyez - vous me persuader qu'Arzélie
» ne m'aime point ? Eh bien ! vous allez en juger .
» — Encore quelque nouvel enfantillage. Vous savez
» cette course que nous avons faite elle et moi à son
» jardin anglais ; vous le connaissez , n'est -ce pas ? -
» Parbleu ! si je le connais ! c'est mon architecte , c'est
>> Brongniard qui lui en a donné les plans; c'est par mon
» conseil qu'elle a mis les sonnettes des ponts chinois à la
» mode ; c'est moi qui lui ai appris qu'avec un cheval
» on pouvait avoir une rivière ; il n'y a pas un pavillon ,
» pas une chaumière , pas une grotte , pas un temple ,
» dont je n'aie fourni les dessins. Ce n'est donc pas
» la peine que je vous en fasse la description . Nous
>> nous étions promenées par- tout , Arzélie et moi ,
>> elle était aimable , gaie , affectueuse , comme vous la
>> connaissez . —Oh si je la connais ! C'était l'air ,
» le langage , les manières , la tendresse d'une amie ;
» mais quelle amie ! grand Dieu ! Ah! Madame ,
» vous me feriez peur si j'étais moins sûr du coeur
» d'Arzélie. Nous avions passé en revue tous les
» ponts , toutes les fabriques , une seule restait . Je
» parie , dit M. Dabon , que c'était cet hermitage sur le
» penchant d'un côteau , et qui fait de loin un effet si
>> pittoresque.- Précisément , Monsieur ; Mme d'Ermi-
» ny, en le voyant , me rappelle tout ce que je lui avais
>> dit du goût que j'avais senti , dès l'enfance , pour les
» hermitages , et de mon premier enthousiasme pour la
» vie des pères du désert. Convenez , me dit- elle , qu'en
» fait d'hermitage en voilà un comme vous l'auriez rêvé.
-
-
--
110 MERCURE DE FRANCE ,
-
-
―
-
Précisément , lui dis-je. — Mais , ma chère petite ,
>> remettons la partie à demain , car vous devez vous
>> sentir fatiguée. Dites plutôt que je me sens des aîles .
» Des ailes de petit Chérubin , apparemment. Mais
» songez d'avance , dit- elle , que le lieu est saint , et
» qu'il exige une sorte de recueillement absolument
» différent de la dissipation qu'on porte ou qu'on trouve
» dans le monde. Nous prenons le petit chemin tournant
>> qui monte à l'hermitage. Oui , je l'ai tracé , dit M.
» Dabon , convenez , ( non , il n'y a que Brongniard ! )
» que les sinuosités sont prises avec esprit . On n'a pas at-
» tendu que cela fût achevé pour l'imiter . - Hortense
» poursuit : Nous arrivons à la porte et voilà tout d'un
» coup Mme d'Erminy qui me dit : « Ah ! je vois là -bas.
» mon homme d'affaires , il a sûrement quelque chose
» de bien ennuyeux et de bien important à me dire
» car on ne le voit presque jamais à cette heure- ci.
» Tenez , chère Hortense , gardez la clef de l'hermi-
>> tage , il deviendra un temple dès que vous y serez.
>> Vous y trouverez un oratoire , des livres , quelques
» tableaux , des vases , des statues ; ... la vue est variće ,
» la promenade aux environs est agréable , et si vous
» voulez vous arrêter ici une demi-heure ou une heure ,
» tout au plus , je viendrai vous retrouver.... Mais ce
» maudit homme d'affaires qui m'empêche de jouir de
>> vos saintes extases , que je le hais ! adieu » ... et déjà
je ne la vois plus.
>>> -
?
>> J'ouvre cette porte rustique et mes yeux sont frap-
» pés d'une élégance , d'un luxe , d'une recherche qui
>> changent absolument lés idées dont je m'entretenais.
-Oh ! bien , dit M. Dabon , vous avez vu un bou-
» doir masqué en hermitage , comme ces jolies femmes
» qui se font peindre en capucins ; il n'y a pas grand
>> mal à cela , je pense. - Attendez , je vous prie. Vous
» savez que la prétendue chapelle est de forme ronde.
>> - Oui , toute en marbre blanc , ce sont les temples à
» la dernière MODE; on a dû changer depuis peu l'étoffe
» du divan qui règne tout autour : c'était de ces toiles
>> peintes qu'on voit partout. Arzélie m'a promis de
» mettre à la place des schaals de Cachemire .
» crois qu'ils y sont , mais permettez que je continue
-
Je
e :
OCTOBRE 187 .
111
-
-
ces
>> vous connaissez le tableau qui était au-dessus de l'au-
» tel ? A telle enseigne que c'était une Annoncia-
» tion de Vouet , dont j'ai fait changer la Vierge en
» Nymphe et l'Ange en Sylphe , en mettant une gaze
» à la place de ces grosses draperies , et en égayant
» un peu les yeux ainsi que le reste des traits ; c'est bien.
>> plus convenable , n'est- ce pas ? ces vieux tableaux ,
» cela n'est point à la mode. N'importe , poursuivez .
>>> Eh bien! donc ce mêlange de souvenirs de dévo-
>> tion et de galanterie , cette Vierge dont on serait
» tenté de soupçonner l'innocence , cet envoyé préten-
>> du des cieux qui a l'air de faire sa commission pour
» lui , ces petits anges devenus autant d'amours , cet au-
» tel de porphyre qui n'est qu'un vase de fleurs ,
>> parfums de roses de jasmin , de tubéreuse , d'hélio-
» trope , qu'on respire au lieu d'encens. Eh bien !
>> - Attendez ..... et le jour mystérieux que répan-
» daient les derniers rayons du soleil à travers des vî-
>> treaux colorés , et le chant des oiseaux dans les bos-
>> quets voisins , et le bruit de ces eaux qui jaillissent du
» pied de l'autel , et les sons de cet harmonica que l'eau
» même fait résonner ; tant d'objets variés contraires ,
» confondus , produisaient en moi un chaos de sensa-
» tions et d'idées où je me perdais. -Eh bien ! - Atten-
» dez .... mes yeux s'appésantissent malgré moi ; un as-
» soupissement involontaire enchaîne tous mes sens ,
» toutes mes pensées semblent se fondre les unes dans
» les autres , et leur désordre fait place à ce vague dé-
» licieux de certains songes où l'ame ne fait que jouir ,
» sans savoir de quoi . Toujours romanesque , ma
» chère Hortense il faut vous en corriger ; car on ne
» l'est plus. -Eh bien ! j'en étais-là , je m'assieds un
» moment sur le diyan , je rappelle mes esprits. Je com
» mençais à m'endormir d'un sommeil plus profond ,
» lorsque je me sens doucement réveiller. -Ah ! ah !
» par Arzélie ? Non , par un objet qui vous aurait
» étonné , autant que moi. Bon ! dites vîte ce que
» c'était. Vous savez aussi que j'aime les hermites .
>> - Niaiserie , enfantillage , allons poursuivons. — Je
>> vois s'avancer à pas lents une figure semblable en tout
à l'idée que je me faisais d'un hermite ; une robe de
―
—
112 MERCURE DE FRANCE ,
:
>> bure descendait jusque sur ses pieds ; une corde gros
» sière , d'où pendait un rosaire de buis , lui servait de
>> ceinture ; un capuchon rembruni couvrait presque
>> tout son visage , et ne me laissait voir qu'une barbe
>> blanche qui flottait sur sa poitrine . Courbé , chance-
» lant , respirant avec peine et s'appuyant sur un bâ-
» ton noueux , il paraissait accablé sous le poids de l'âge
» et des infirmités . La figure s'arrête à quelques pas de
>> moi ; son premier geste , en me voyant , semble m'an-
» noncer qu'il est surpris , même scandalisé de rencon-
>> trer une femme dans sa demeure; et moi , toute effrayée
» de me trouver à cette heure -là ( car le jour baissait
>> avec un inconnu , seule et assez loin de la maison
» pardonnez , lui dis-je , bon père , Mme d'Erminy ne
» m'avait point appris que l'hermitage fût habité ;
» j'avais pensé qu'il ne différait des autres pavillons que
» par la forme , sans quoi je n'y serais entrée qu'avec
» votre permission : Arzélie même devait m'y rejoin-
>> dre ; mais comme elle tarde et que la nuit approche ,
» souffrez que je regagne le château . » — « Non , dit-il ,
» aimable étrangère , le ciel ne favorise pas assez souvent
>> ma retraite par des apparitions aussi ravissantes . Ah !
>> restez-y du moins quelques momens ; c'est le seul
» moyen d'expier ce que vous appelez votre indis-
» crétion. » Sa voix , pendant qu'il me parlait , me pa-
>> raissait contrainte , déguisée , et trop jeune pour tant
» de décrépitude. Je me confirmai dans ma première
>> idée et je ne doutai plus que ce déguisement ne
>> couvrit Arzélie elle-même. Je vous connais , beau
>> masque , lui dis-je en riant ; quittez , quittez ce froc ;
>> tout ce qui vous cache vous sied mal. Non , vous
>> ne me connaissez point encore , répond l'hermite
» d'une voix forte , en se redressant comme Sixte-
» Quint , jetant comme lui son bâton , se dégageant du
» froc , de la barbe , de la ceinture , du rosaire......
>> Eh bien ! eh bien donc ! -C'était un jeune homme ,
>> c'était Luzival.... Luzival ! dit M. Dabon : Ah !
» ceci est un peu fort : quoi ! vraiment Luzival ! .....
>> Poursuivez ...... Je crie , je m'élance , je veux me
» sauver d'un aussi indigne piége . Eh bien ! quoi !
>> j'espère que..... Finissez donc !
-
-
-
--
Représentez - vous
ma
OCTOBRE 1807.
113
SA
» ma position , toutes les portes fermées , point d'ap-
» parence de serrures , lui me poursuivant , m'arrê
>> tant de toutes ses forces , me prenant dans ses bras
» me replaçant sur le divan , s'y plaçant avec moi , e DE
» disant : Rassurez-vous , rassurez -vous , et reconn
-
--
-
-
mre » sez l'ami de votre amie ou plutôt le plus passione
» vos adorateurs. S'il franchit toutes les bornes
>> nez - vous - en à des transports qui n'en ont pont 5.
» mais sa témérité même doit rassurer votre délicate scen
» et cette surprise qui vous semble si coupable ,
>> comblant ses voeux , vous laisse toute la pureté de votre
» Conscience. Et vous , que répondiez - vous ? disait
» M. Dabon un peu décomposé . J'essayais de me dé-
» fendre. Comment vous essayiez , Madame! - Oui ,
» j'essayais ; mais je n'étais pas la plus forte ; le voilà
» qui s'empare de mes mains , qui les baise avec un
>> air , avec un feu ! Je n'entends rien à tout cela ,
» Madame , on résiste , on se sauve , on appelle , on crie.
>>> - Non , Monsieur , point de défense , point de res-
» sources , point de secours , point d'issue , point d'es-
» poir. -Achevez donc ; vous êtes si longue dans vos
» récits. Je passe de la colère à la priere , mais en
>> vain . - C'est fort mal fait . Mes gemissemens , mes
» larmes , mes supplications ne font qu'augmenter l'au-
>>>> dace de mon ennemi : vous êtes à moi , vous êtes à
» moi , disait-il avec un sourire ironique et en déjouant
>> toutes mes défenses , vous êtes à moi. Dussé - je périr
» après , rien ne vous sauvera . Non , dis -je , en ras-
» semblant le peu de forces qui me restaient , non ,
» homme indigne , non , traître exécrable , je ne croi-
» rai jamais qu'Arzélie soit d'un aussi abominable com-
» plot ; mais tant qu'il me restera un souffle de vie
>> tu seras abhorré de moi comme ce que l'enfer a vomi
» de plus infame . Puis parcourant toute la salle , me ser-
» vant de tout ce que je trouvais sous ma main , je
» frappais indistinctement sur les murs , sur les portes ,
» sur les fenêtres , dans l'espoir qu'au moins un jardi
>> nier pourrait m'entendre. Calmez - vous , mon Hor-
» tense , dit alors le monstre en changeant de ton , ne
>> voyez . dans mon audace que l'excès d'un amour plus
» fort que moi , et que votre haine elle-même n'égalera
-
H
LA
111 MERCURE DE FRANCE ,
-
» jamais ..... Au lieu de lui répondre , je fuis toujours
>> malgré l'obscurité qui gagnait de moment en moment.
» Je rencontre à la fin un cordon qui pendait de la voûte :
>> il tenait à la cloche de l'hermitage. Je sonne de toutes
» mes forces , et à l'instant la porte ouverte , comme par
>> enchantement , me laisse voir Mme d'Erminy, un flam-
» beau à la main et riant à gorge déployée. Luzival en
» fait autant. Mais moi qui étais bien loin de rire avec
>> eux : Madame, dis - je du ton le plus sérieux , si c'est-
» là une plaisanterie , il faut convenir qu'elle n'est ni
» digne de vous , ni faite pour moi . » -Pauvre petite !
» répond -elle , sans se déconcerter , il faut que vous
» n'ayez encore qu'un pied hors de votre dortoir. Com-
» ment n'avez - vous pas imaginé que j'étais cachée
» derrière cette porte , que j'écoutais tout , que j'en-
» tendais tout , que je veillais à tout ? Je l'avais bien
» dit , s'écrie M. Dabon un peu remis d'une frayeur
» dont il aurait été bien fâché qu'on s'aperçut , je l'a-
» vais bien dit ; c'était une plaisanterie . Je n'aurais ja-
>> mais conçu qu'Arzélie pût manquer un instant au bon
» goût , ni au bon ton . Mais elle voulait vous corriger
» de vos enfances et vous montrer la différence du
» monde , à votre couvent. Elle est trop grande ,
» Monsieur , et je vous déclare que je ne m'y prêterai
>> jamais. Vous ne vous corrigerez donc point de votre
» gaucherie ? Non ; mais souffrez que je la cache ,
>> puisque vous en rougissez ; permettez que je fuye un
» monde pour lequel je ne suis pas faite ; vous avez ' une
» terre loin d'ici , qu'on dit très-bien située et dont l'air
>> doit convenir au petit Félix ; trouvez bon que j'aille
>> végéter avec lui loin de tous ces gens de bon ton qui
» ont juré ma perte et votre honte , et qui finiraient
» par enlever à la plus honnête personne sa réputa-
» tion, quand elle parviendrait à sauver sa vertu .-Ah !
» vous voilà , vous voilà bien , Madame ! Toujours en-
» fant , toujours pédante , toujours à cheval sur votre
» vertu . Mais sachez que ce mot de vertu , qui est la
» plus belle chose du monde dans les romans , n'a au-
>> cun succès dans la société. Entendez -vous un homme
» une femme à la mode prononcer le mot de vertu ?
Je le crois bien , dit Hortense ; ils en frémiraient. -
-
-
OCTOBRE 1807 .
115
1
>>> Tenez , ma chère amie , il n'y a sans doute rien
» de si beau que d'en avoir , mais rien d'ignoble comme
» d'en parler. Ainsi n'en parlons plus. Car tout ce qui
» n'est pas du bon ton m'écorche les oreilles . Vou-
>> driez- vous donc avoir une femme galante ? - Tou-
>> jours dans les extrêmes , comme s'il n'y avait pas un
» milieu à tout. On peut n'être ni galante , ni pédante, et
» à tout prendre j'aimerais mieux une coquette qu'une
» prude. Mais vous , en vérité , je crois que pour vos
» grands romans , vous ne seriez pas fachée d'avoir un
» mari bien jaloux ; vous ne rêvez que vieux châteaux ,
» de la construction de Mme Radeliff , avec escarpe ,
» contr' -escarpes , fossés , tours , machicoulis , trappes ,
» grilles , etc. , etc. Vous aurez à vous représenter au
>> milieu de tout cela , jeune femme bien belle , bien
» tendre , bien mélancolique , instruisant un jeune en-
» fant dont elle n'est pas la mère , mais qui lui rappelle
» les traits de son persécateur. Voilà de la matière pour
» beaucoup de chapitres ; voilà de quoi nourrir une
» ame sensible ; tenez ; j'ai votre secret. Vous brûlez
» d'être une victime ; mais , ma chère Dame , vous ne
» le serez point. Renoncez à votre château d'Auvergne ,
» comme à un château en Espagne ; vous n'irez pas ;
>> vous irez dans le monde , dans le plus grand monde ,
» et si vous voulez être ridicule , au moins on en rira. »
M. DE BOUFflers .
(La fin au N° prochain. )
EXTRAITS .
LES ROSECROIX , poëme en douze chants ; par EVARISTE
DE PARNY. A Paris , chez A. A. Renouard , libr . ,
rue Saint-André-des-Arcs ; et Debray , barrière des
Sergens. 1807.
LES connaisseurs ont remarqué , dit-on , deux manières
très- distinctes dans les tableaux que peignit le
Titien , pendant le cours de sa vie qu'il prolongea jusqu'à
une extrême vieillesse . Ses premiers tableaux , et
ceux qu'il composa lorsqu'il eut atteint la maturité de
Ha
116`
MERCURE
DE FRANCE
,
•
l'âge , offrent cette magie de couleurs qui signale l'école
vénitienne ; et personne ne l'a portée plus loin que le
Titien. Mais une fois parvenu à cette époque , ce peintre
acquit une telle réputation que tout le monde voulut
avoir de ses ouvrages ou être peint par lui . Pour satisfaire
à cet empressement , le Titien multiplia les tableaux
de chevalet et les portraits ; et se vit en conséquence
forcé d'employer ( nous nous servons du terme
technique ) un faire plus expéditif. Son pinceau fut toujours
aussi suave ; mais il perdit peut-être un peu du
côté de l'expression : et l'ordonnance de ses plans fut
moins irréprochable.
Il en est de la poësie comme de la peinture. Ainsi
que le Titien , M. de Parny atteignit , dès ses premiers
essais , à la perfection de son genre , parce qu'il n'avait
eu d'autres maîtres que son coeur et Tibulle . Aussi l'aurore
de son talent fit-elle pâlir les Dorat , les Pezai ,
et les Saint-Mars. Les femmes , qui bâillaient tout en
s'extasiant sur le mérite des poësies prétendues érotiques
de ces Messieurs , sentirent leur coeur renaître et
s'échauffer , quand elles lurent un poëte à la fois sensible
et voluptueux , qui ne peignait si bien l'amour
que parce qu'il avait réellement aimé , et qui savait ,
sans les trahir , révéler le secret de leurs tendres faiblesses.
La Journée Champêtre , le chef- d'oeuvre , à
notre avis , de M. de Parny , et l'un de ceux de la langue
française , le classa parmi nos meilleurs poëtes , et mit
le sceau à la réputation du chantre d'Eléonore. Les
Tableaux et les Chansons madécasses , sans ajouter à
sa gloire , la conservèrent dans son éclat. La Guerre des
Dieux , le second poëme que notre langue puisse opposer
à l'Arioste , lui fit d'autant plus d'honneur , que jusqu'alors
on n'avait pas cru son talent susceptible de la
gaîté satirique qu'il a su y répandre. Ceux qui pouvaient
soutenir la gloire de notre poësie , avaient vieilli , et pendant
les orages politiques qui noircissaient encore notre
horizon , s'étaient condamnés au silence. Les jeunes gens
égarés entassaient poëmes descriptifs sur poemes descriptifs
, et fidèles aux principes de nos feuillistes les plus
extravagans et par conséquent les plus lus , faisaient des
Odes sans poësie lyrique , des comédies sans comique ,
OCTOBRE 1807. 117
et des tragédies sans pathétique. Le public , prêt à se
noyer lui-même dans cette mer de mauvais poëmes que
les naufrages de leurs auteurs ne rendaient pas mêine
célèbres , demandait à grands cris des vers de M. de
Parny , comme les Troyens du sein des flots criaient
Italiam , Italiam. M. de Parny a cru devoir céder à cet
empressement. Il a publié plusieurs poemes qui , pour
devenir aussi parfaits que leurs ainés , n'avaient peutêtre
besoin que du tems et de la lime. Peut - être le
poëme des Rosecroix est- il dans le même cas. Le plan
en a paru un peu vague , et sur- tout embarrassé d'épisodes
qui se croisent et se nuisent réciproquement .
Elfride , veuve de Chérébert , roi de Paris , et reine
d'Angleterre, tient dans son palais la cour la plus brillante
qu'embellissent encore ses deux filles Emma et Blanche .
Quatre jeunes guerriers français se sont attachés au service
d'Elfride . Dans le moment où les plus nobles plaisirs
occupent cette cour aimable , on annonce l'arrivée
des troupes danoises qui viennent sur leurs vaisseaux
attaquer l'Angleterre, Elfride harangue ses barons ,
pour les engager à bien défendre leur île. Elle offre à
ses guerriers des écharpes nouvelles ; la rose y brille audessous
de la croix. Voilà l'institution des Rosecroix
établissement dont il n'est presque plus question dans le
reste du poème. Cependant Harol , chefdes Danois , qui ,
dans le commencement de son expédition , paraît aussi
féroce que les brigands qu'il commande , n'a pas plutôt
vu les charmes d'Isaure , sa prisonnière , dont il devient
amoureux , qu'il se trouve changé en héros vertueux.
Il n'en poursuit pas moins la conquête de l'Angleterre.
Après des succès divers , il prend Londres d'assaut , force
la tour où il trouve Emma , Blanche , Elfride et Isaure ,
à laquelle il avait précédemment rendu la liberté , et
fait , en leur faveur , suspendre le carnage. Mais tandis
qu'il est vainqueur au -dedans de Londres , ses troupes
sont vaincues hors de la ville. Elfride , devenue à son
tour maîtresse du sort d'Harol , lui propose de se faire
chrétien , et lui offre la paix avec la possession de la
province d'Estanglie. Harol l'accepte , et l'auteur fait
présumer que ce prince finira par épouser Isaure . Plusieurs
épisodes , dont quelques - uns sont très - piquans ,
118 MERCURE DE FRANCE ,
croisent cette action principale. Parmi ces épisodes , on
distingue sur -tout celui de Raymond et Aldine . Cette
dernière est une beauté rusée , qui dans les circonstances
dangereuses sait toujours prendre son parti , et sauve
avec beaucoup d'adresse son amant Raymond , qui n'est
pas tout à fait aussi adroit qu'elle.
>>
Ce qui dépare un peu ' ce poëme , c'est l'abus de plusieurs
noms propres absolument rebelles à l'harmonie
et dont on est étonné que M. de Parny se soit servi . Sans,
doute dans un ouvrage qui célèbre les exploits des peuples
du Nord , on ne doit pas s'attendre à trouver des
noms aussi harmonieux que ceux d'Agamemnon , d'Idoménée
, d'Hector , de Scamandre , etc .; et c'est-là
l'excuse que peut donner M. de Parny. Cependant on
lit dans les poësies Erses les noms d'Ossian , d'Oscar
de Fingal , de Malvina , qui ne blessent point l'oreille :
mais quels noms que Felt , Rhinard , Renistal , Alkent ,
et quelques autres ? Il est vrai que le poëme de M. de
Parny , intitulé Isnel et Aslega , parut offrir dans sa
nouveauté les mêmes inconvéniens ; mais la Muse enchanteresse
de son auteur a fini par les faire adopter. Il
est probable que le talent qui brille dans le poëme des
Rosecroix et qui le fera sans doute relire du public , l'accoutumera
aussi à ces noms contre lesquels a indisposé
l'inhabitude seule de les prononcer.
Nous voici parvenus à la partie la plus agréable de
notre ministère , celle où nous pouvons donner des éloges
sans restriction. Ce ne sont point les défauts qui tuent un
ouvrage , c'est l'absence des beautés ; et , nous le répétons,
le nouveau poëme de M. de Parny vivra par les détails :
nous allons en citer quelques morceaux qui prouvent
que l'auteur n'a rien perdu de cette grâce de style qui
est le caractère distinctif de son talent , et qu'il s'élève ,
quand il le faut , jusqu'aux images de la haute poësie.
Voilà comme le poëte nous peint la chasse du faucon :
Le son du fifre annonce une autre chasse :
De ses roseaux , qu'un chien bruyant menace ,
Au haut des airs s'élève le héron .
Sur lui lancé l'intrépide faucon
Part , et les cris animent son audace.
En tournoyant , il monte vers les cieux ;
OCTOBRE 1807. 119
Rapide et fier , il atteint , il dépasse
De l'ennemi le vol ambitieux ,
L'attaque enfin , alors que dans la nue
Sa fuite heureuse échappait à la vue.
Malgré sa force , au faucon valeureux
Dans ce combat l'audace est nécessaire .
Frappé vingt fois d'un talon vigoureux ,
L'oiseau pêcheur redescend sur la terre.
S'il a perdu l'asyle des roseaux ,
Il peut encor se plonger dans les eaux.
Frappé toujours , et dirigeant sa fuite ,
Vers l'onde enfin son vol se précipite .
Mais du faucon l'adresse le prévient ,
Et sur les flots sa serre le retient.
Vainqueur alors il remonte , il s'arrête ,
Et dans les airs immobile un moment ,
Ses yeux fixés demandent fièrement
S'il doit garder ou céder sa conquête.
La douce flûte annonce le pardon :
Le noble oiseau lâche aussitôt sa proie ,
Vers les chasseurs il revole , et leur joie
De ce vainqueur proclame l'heureux nom.
On croit voir ce que peint M. de Parny. Jamais de
ces détails oiseux qui détournent l'attention de l'action
principale : comme chez lui le style vole avec l'image et
la pensée ! Dans les vers suivans le poëte rivalise avec
Voltaire , qui avait décrit avant lui les circonstances
d'un combat singulier.
Du brave Engist , et du jeune Danois
Le long combat devenait plus terrible.
Tous deux hardis , mais prudens , mais adroità ,
Ils s'opposaient un courage invincible.
Des yeux , du coeur,, la pointe
approche
en vain ;
L'art sait prévoir
tout ce que l'art médite
,
Des faux appels
saisit le vrai dessein
,
Et lit dans l'oeil les ruses de la main ;
Aux coups parés la riposte est subite ;
De nouveaux coups partent comme l'éclair ;
Le fer maîtrise et suit toujours le fer.
Lassés tous deux ils respirent à peine .
Pour mieux combattre ils reprennent haleine ,
Et ce repos est celui d'un instant.
Tandis qu'Harol vers la droite voltant ,
120 MERCURE
DE FRANCE
,
Trompait Engist qui sur lui vient encore
Sa lance au coeur eut percé ce guerrier ;
Mais d'une maille elle trouve l'acier ,
Glisse , et de sang à peine se colore .
"
Ces vers ont le mérite de la difficulté vaincue . Nous
y blâmerons le mot voltant , qui , étant un terme technique
de l'art de l'escrime , doit être exclu du style
poëtique.
M. de Parny , comme le Tasse , a dans son poëme une
forêt enchantée , dont un héros , nommé Raoul , parvient
à détruire les prestiges. Ce chant , qui est le onzième
vaut lui seul un poëme tout entier. Il n'y a pas de défaut
qu'un pareil chant ne fasse pardonner. L'auteur y déploie
tout son talent ; et jamais son style n'a eu plus de
charme.
Dans ce beau lieu dont la paix est fatale ,
Et qu'enchanta la puissance infernale. ,
Errait aussi le valeureux Roger.
Raynymond y cherche une amante chérie .
Eces Français arrivant de Neustrie ,
Que dans les champs Eric a dispersés ,
Par le destin vers ce piége poussés
Vont oublier la lointaine patrie .
Séparément ils marchent sous l'ombrage.
Paulin d'abord trouve un riche village .
Le sol fécond n'y veut qu'un doux labeur .
Des toits épars la rustique élégance ,
Et des jardins la riante abondance
De l'habitant annoncent le bonheur.
Paulin s'écrie : « O fortune sévère !
Si tu donnais à ma longue misère
Ce clos étroit , ces pampres en berceau ,
Ces fruits divers , et ce réduit modeste.... »
« Ils sont à toi , dit une voix céleste . »
Surpris il entre , et possesseur nouveau ,
Libre et content dans cet humble domaine ,
Sans souvenir de la guerre lointaine ,
Heureux enfin , sûr de l'être toujours ,
Et commençant de tranquilles amours',
A tant de bien son coeur suffit à peine .
Mais du village arrive le seigneur ;
De ses vassaux le respect l'environne ;
OCTOBRE 1807 .
121
Senl , il commande , et punit , ou pardonne ;
Et la fierté se mêle à sa douceur.
A ce pouvoir qu'affermit la richesse ,
Paulin jaloux compare sa faiblesse .
Pourquoi ( dit-il ) tant d'inégalité ?
"
« Pourquoi des biens cet injuste partage ?
Repos trompeur ! ô vaine liberté.
L'obéissance est encor l'esclavage . »
Il soupirait ; de son coeur agité
Fuit ce bonheur qu'à peine il a goûté .
La voix lui dit : « Le ciel entend ta plainte.
Quitte ces lieux ; dans la prochaine enceinte
Tu seras riche et seigneur à ton tour. »
Il marche donc vers cet autre séjour ;
Et là sourit sa vanité chagrine.
A son aspect le villageois s'incline .
Vers le donjon conduit pompeusement ,
De ses vassaux il reçoit le serment .
Pour confirmer sa dignité nouvelle
Du suzerain un message l'appelle .
« Qu'ai-je entendu ? dit-il alors ; eh quoi !
Toujours des rangs et toujours des hommages ?
D'un maître encor subirai-je la loi ?
Soumis lui-même à ces honteux usages ,
Le suzerain gémit ainsi que moi.
Voix protectrice , ordonne , et je suis roi. »
Charles plus loin reçoit un diadême.
On présume que la leçon arrive bientôt après : et le
passage où l'auteur la donne aux hommes qui se perdent
dans de vagues désirs , est encore remarquable par
la beauté des vers et la raison supérieure qui les a dictés.
Mais le prestige a trop long-tems duré :
Sujets , pouvoir , flatteurs , pompe guerrière ,
Tout disparaît ; sous les bois égaré ,
Il entre enfin dans l'enceinte dernière .
Fantasmagor y retient prisonnier
• L'essaim nombreux qu'a vaincu son adresse ,
Et sans rigueur il lui fait expier
Le vain plaisir d'un instant de faiblesse .
L'enceinte vaste où cet essaim se presse
De la raison est l'unique séjour.
Là de la vie on reconnaît le songe ;
Des voluptés là cesse le mensonge
122 MERCURE DE FRANCE ,
Là plus de soin , d'ambition , d'amour.
Et ce beau lieu sans doute si paisible
Aux passions toujours inaccessible ,
Où la sagesse épure enfin les coeurs ,
Où tout est bien , où jamais rien ne change ,
Où , sans désirs , sans projets , sans erreurs
L'homme étonné tout à coup devient Ange ,
Du vrai bonheur est l'asyle ? hélas ! non ;
C'est de l'ennui la tranquille prison.
Ce résultat est on ne peut pas plus piquant ; et jamais
la philosophie et l'imagination n'ont été mieux d'accord
pour détromper la faiblesse humaine de ses souhaits ambitieux.
M. de Parny va bientôt nous prouver qu'un pur
amour ne remplit pas tellement le coeur qu'il ne puisse
s'ouvrir aux attraits d'une nouvelle et trompeuse volupté.
Eh ! par quels vers charmans il va ennoblir cette
idée , triviale pourtant à force d'être vraie !
4
Roger perdu dans le bois solitaire ,
Arrive enfin sous des berceaux fleuris .
Fraîche et riante , une jeune bergère,
S'offre aussitôt à ses regards surpris.
L'herbe et la fleur composent sa parure ;
Sur les contours dont la formes est si pure
Un léger voile est à peine jeté.
A cet aspect le Français agité .
Des doux désirs sent la flamme naissante.
Mais d'Egistha l'image est plus puissante.
Il fuit , fidèle à ses jeunes appas ,
Et du bosquet il s'éloigne à grands pas.
D'autres dangers attendent sa jeunesse.
D'un pavillon l'élégante richesse
Frappe ses yeux ; il entre , l'indiscret.
De la Beauté c'est l'asyle secret .
Sur des coussins d'une pourpre éclatante ,
Où brille l'or d'une frange flottante ,
Se réveillait , après un court sommeil ,
Une inconnue au visage vermeil ,
Au sein de neige , au regard vif et tendre
Et dont la main qui tombe mollement
Semble s'offrir au baiser d'un amant .
Son doux silence est facile à comprendre .
Pour le Français quel périlleux moment !
Le nom chéri que sa bouche répète
OCTOBRE 1807 .
- 123
Lui rend sa force et prévient sa défaite .
Heureux il sort , sans baiser cette main ,
Et des soupirs le rappellent en vain .
Dans la forêt il marchait en silence .
Bientôt pour lui s'ouvre un vaste jardin .
D'un pas léger une fille s'avance .
Sa grâce est vive et son sourire est fin ; -
De ses cheveux tombe et flotte l'ébène ;
Dans ses yeux noirs pétille la gaîté .
Le lin si clair qui voile sa beauté ,
Et que des vents agite encor l'haleine ,
A ses attraits laisse la nudité.
Jeune Roger , ta constance chancèle .
<< Suis -moi , lui dit cette amante nouvelle.
Ton Egistha peut-être en ce moment
De ton rival écoute le serment . »
"
Au nom sacré , Roger confus s'arrête ;
Et maîtrisant d'infidèles désirs ,
Refuit encor sans retourner la tête ;
Mais son triomphe est mêlé de soupirs.
Il voit plus loin la beauté douce et lente
Dans ses yeux bleus est l'humide langueur ,
Dans son maintien est la grâce indolente .
Sa voix voilée arrive jusqu'au coeur ;
La Volupté comme elle doit sourire ;
Comme elle encor la Volupté soupire ;
La Volupté rougit son front charmant
Et de son sein presse le mouvement .
Roger se trouble et sa constance expire .
C'est ici que Roger devient infidèle à son Egistha : mais
l'ennui , pour le punir , le poursuivant même au sein de
la volupté , il croit l'éviter , en se sauvant dans les bras
des différentes belles dont il avait successivement dédaigné
les avances; et toujours victime de cet inexorable
ennui , il reconnaît le néant des plaisirs , comme Paulin
avait reconnu le néant des grandeurs. Cette fiction est
singuliérement ingénieuse , et l'exécution répond à l'idée.
On a dû remarquer comment M. de Parny , même dans
les tableaux quise ressemblent , sait pourtant varier ses
couleurs , et donner à ses personnages , placés dans des
circonstances pareilles , des attitudes différentes : ce qui
prouve qu'en poësie , comme en peinture , les nuances
124 MERCURE DE FRANCE .
concourent à l'effet , pour le moins autant que les contrastes.
Nous ne pousserons pas plus loin les citations ,
en rendant compte d'un ouvrage que l'on aimera sans
doute mieux lire tout entier , et que l'auteur , en se
rendant plus sévère à lui-même , peut conduire au degré
de perfection dont il est susceptible.
M. MURVILLE.
HISTOIRE CRITIQUE de la République romaine , ouvrage
dans lequel on s'est proposé de détruire des
préjugés invétérés sur l'histoire des premiers siècles
de la République , sur la morale des Romains , leurs
vertus , leur politique extérieure , leur constitution
et le caractère de leurs hommes célèbres ; par PIERRECHARLES
LÉVESQUE , professeur de morale et d'histoire
au Collège de France , membre de l'Institut et
de la Légion d'honneur . A Paris , chez Dentu , impr.-
libr. , quai des Augustins , No 17. - 1807 .
Il n'y a point de peuple qui ait été plus diversement
apprécié que les Romains. Parmi le grand nombre
d'auteurs qui ont écrit sur leur république , la
plupart , frappés du caractère de grandeur marqué
dans toute son histoire , se sont livrés à une admiration
sans mesure ; quelques autres ne considérant que
la politique injuste du Sénat , l'humeur farouche et
turbulente du peuple , l'insatiable avidité de conquêtes
commune à tous deux , n'ont voulu voir qu'un ramas
de brigands dans les maîtres de l'Univers. La raison de
eette opposition de jugemens est , comme on voit , dans
la manière différente d'envisager un objet qui se présente
sous tant de faces. Celui qui les observe toutes ,
peut être révolté de cette férocité presque sauvage dont
il voit trop souvent empreints les plus beaux caractères ;
mais il ne peut assez louer la simplicité de mours , et le
dévouement absolu à la patrie qui distingue les premiers
siècles de la République , la grandeur d'ame , les vertus
vraiment royales que montrèrent les citoyens illustres
qui se signalèrent à son déclin . S'il condamne cette am→
bition insatiable et persévérante , ces usurpations hardies,
OCTOBRE 1807.
125
$
cette politique perfide et cruelle qui a subjugué le monde ,
il se rappelle aussitôt la douceur et l'équité de leurs lois
à l'égard des nations vaincues , qui goûtèrent si longtems
sous leur protection puissante la sécurité et le
bonheur. En retrouvant épars presque dans toute l'Europe
des témoignages indestructibles de leurs arts et de
leur puissance , en reconnaissant dans notre jurisprudence
et dans nos lois un monument plus durable et
plus glorieux encore de leur haute sagesse , comment
ne serait-il pas tenté de pardonner à ces vastes conquêtes
qui semblaient ne subjuguer le monde que pour le civiliser
et pour l'embellir ?
Tel est le jugement qu'ont porté sur les Romains les
esprits les plus étendus et les plus sages , tel est celui
qui naît nécessairement de l'ensemble des faits qui constituent
leur histoire toutefois : cette manière de voir
n'est pas celle de M. Lévesque . Il n'a pris la plume que
pour détruire ce qu'il appelle des préjugés invétérés
sur la République romaine , et s'il parvient à affaiblir
l'enthousiasme qu'elle a trop long - tems inspiré , il croira ,
dit-il , avoir bien mérité de sa patrie et de l'humanité.
Je suis loin de refuser à un savant distingué par son
érudition et par d'utiles ouvrages , le tribut d'estime
auquel il a tant de droits; mais je dois m'en croire d'autant
plus obligé de réfuter des paradoxes que sa réputation
pourrait autoriser , et dont l'effet ne serait peutêtre
pas aussi heureux qu'il le pense. Ce n'est point sans
quelque danger pour la morale qu'on se plaît à prêter
de petits ou de vils motifs à des actions héroïques qui
honorent l'humanité , et qu'on porte atteinte à la réputation
des grands hommes dont le nom se confond , pour
ainsi dire , avec l'idée du patriotisme et de la vertu.
M. Lévesque distingue avec raison deux sortes de
critiques nécessaires à l'historien : l'une , qui lui sert à
déterminer le degré de confiance à accorder aux divers
matériaux qu'il met en oeuvre. L'autre , avec laquelle
il prononce sur le caractère moral des faits et des
hommes. Ces deux critiques sont entre les mains de
M. Lévesque deux armes redoutables avec lesquelles
il combat les Romains . Voyons d'abord l'usage qu'il fait
de la première.
126 MERCURE DE FRANCE ,
Pour ruiner par la base toute l'authenticité de l'histoire
romaine , ou du moins de celle des rois et des plus
beaux tems de la République , il s'attache particulierement
à prouver qu'à ces époques reculées l'usage de
l'écriture était trop peu répandu , et les matières propres
à la recevoir et à la conserver beaucoup trop rares pour
que les Romains eussent de véritables annales , à moins
qu'on ne veuille donner ce nom à de simples inscriptions
gravées sur la pierre ou sur le bois , ou peut-être
sur la toile , lesquelles se bornaient à rapporter le texte
des lois , les noms des magistrats et la dale des principaux
événemens ; encore ne leur laisse-t- il pas longtems
ces monumens historiques si imparfaits ; et arrivé
à l'invasion des Gaulois , il les fait presque tous consumer
dans l'incendie qui détruisit la plus grande partie
de la ville. Ainsi , à l'exception de l'énoncé sommaire de
quelques événemens , toute cette partie de l'histoire romaine
ne serait qu'un pur roman que les premiers historiens
auraient puisé dans leur imagination , et que
tous ceux qui sont venus après auraient eu la complaisance
d'adopter.
Je suis loin de prétendre qu'il faille accorder une
égale confiance à tous les faits dont elle se compose . Il
en est de cette histoire comme de toutes les autres : ses
époques les plus reculées sont enveloppées de nuages et
d'incertitudes. Les événemens principaux sont vrais sans
/ doute : les circonstances qui les accompagnent ne doivent
pas être crues indistinctement et sans examen. Mais
est-il vrai que les historiens se soient trouvés dans une
disette de matériaux aussi absolue que le prétend M.
Lévesque ? ne paraissent-ils pas au contraire plus souvent
embarrassés par le grand nombre de mémoires et
de monumens historiques qu'il leur faut discuter et
concilier ? Les différences qui se trouvent quelquefois
entr'eux prouvent qu'ils avaient sous les yeux assez de
narrations diverses pour être obligés de choisir chacun ,
d'après son discernement particulier , entre toutes les
circonstances dont ces narrations entouraient le même
fait ; et ces différences sont en général assez peu intéressantes
pour montrer que tous ces mémoires avaient
une source commune et s'accordaient assez bien sur
OCTOBRE 1807 . 127
que
l'ensemble de chaque événement un peu important. On
peut donc en toute assurance donner à Tite- Live le
inême degré de confiance qu'il a inspiré à tant de grands
écrivains qui se sont exercés sur presque tous les points
de l'Histoire romaine. Il faut , il est vrai , se méfier de
ses sentimens patriotiques , qui le portent quelquefois
à peindre avec trop de complaisance les vertus de ses
illustres concitoyens , à exagérer les torts de leurs ennemis
, en un mot à faire pencher la balance du côté
de Rome : mais en général ce grand historien fait paraître
autant de candeur que de génie et d'éloquence .
Rien , au contraire , ne doit être plus suspecte que la
confiance de ces écrivains modernes qui prononcent
avec autorité sur toutes les particularités, des faits anciens
, comme s'ils avaient de meilleurs mémoires
n'en eurent et Tacite et Tite - Live . C'est avec regret
qu'on voit donner dans un pareil travers un écrivain
aussi sage que M. Lévesque. Ce n'est pas qu'il ne témoigne
une estime particulière pour Tite- Live , et qu'il ne
rende plus d'une fois hommage à sa candeur non moins
qu'à son génie ; mais il ne l'en ménage pas plus dans
l'occasion ; il retranche à son gré telles circonstances
d'un fait raconté par lui , il lui reproche hardiment
d'avoir mal connu les moeurs des Romains , d'avoir fait
des anachronismes de moeurs , se croyant sans doute
meilleurjuge que lui dans cette matière , et le déclarant
ainsi étranger dans sa propre patrie . Tel est le peu
confiance que ses récits lui inspirent , qu'il n'est pas toujours
disposé à le croire lors même qu'il raconte le fait
le plus vraisemblable et le plus simple , tel , par exemple ,
qu'une suite de victoires remportées par les Romains.
« Rome , dit-il quelque part , a toujours tous ses voisins
>> armés contre elle , et toujours elle est victorieuse. On
>> pouvait croire cela au tems où l'on croyait que le Dieu
<< Mars combattait pour elle . » Il est fâcheux que M. Lévesque
se borne à ce peu de mots. Il eût été curieux de
lui voir prouver que c'est en essuyant de continuelles
défaites que les Romains conquirent l'Univers.
.
de
Il n'y a point de fait historique , quelqu'authentique
qu'il soit, contre lequel on ne puisse élever mille objections
. C'est un art que Voltaire possédait parfaite128
MERCURE DE FRANCE ,
ment , et dont il se servait trop souvent pour révoquer
en doute les récits les plus respectables et les mieux
attestés. M. Lévesque semble vouloir l'imiter à cet égard .
Quelquefois même il jette au milieu de sa narration
quelques-uns de ces traits familiers que réprouve la
gravité du style historique , et si ce défaut déplaît dans
Voltaire , on peut croire qu'il ne choque pas moins dans
notre auteur. C'est ainsi qu'après avoir raconté d'après
Tite - Live comment Ménénius Agrippa fit sentir aux
plébéïens le danger de leurs divisions avec le Sénat , en
leur racontant la fable des membres et de l'estomac , il
ajoute : « Ce n'était pas un peuple comme ceux què
» nous connaissons , que ces Romains qu'au milieu de
» leurs fureurs on calmait avec un conte . » Est -il nécessaire
de remarquer que si l'on n'eût employé autre
chose qu'une fable pour les apaiser , un pareil fait pourrait
paraître en effet fort extraordinaire , mais que
comme on leur accorda en même tems tout ce qu'ils
demandaient , l'abolition des dettes et la création des
Tribuns , il n'est point du tout étonnant qu'ils aient été
frappés d'un emblême ingénieux qui leur rendait sensible
une importante vérité ? M. Lévesque sait mieux
que moi que les allégories et les paraboles sur- tout furent
toujours propres à faire une vive impression sur des
peuples encore ignorans et grossiers , et que les anciens
législateurs et philosophes s'en servirent souvent aveċ
succès pour donner à leurs concitoyens d'utiles leçons ,
par la même raison sans doute qui nous engage encore
à faire apprendre des fables aux enfans ; car on sait que
l'enfance des hommes a plus d'un rapport avec celle
des peuples.
S'il y a un récit vraisemblable dans toutes ces circonstances
, c'est celui de la mort de Virginie , et de
la chute des Décemvirs . Ce fait était assez frappant
en lui-même , et se liait à une époque historique assez
importante pour qu'on en eût conservé un souvenir
exact. D'ailleurs toutes les histoires nous apprennent
que ce sont ordinairement de pareils attentats qui ,
en allumant cette indignation et des haines violentes
qui se communiquent comme un feu rapide , réveillent
tout à coup un peuple abattu sous une longue
oppression ,
OCTOBRE 1807. 129
LA
SE
"
oppression , et font naître de grands changemens po
litiques. Aussi M. Lévesque ne défend-il pas d'ajoute
foi à cette fameuse catastrophe : mais , suivant on
habitude , il ne peut résister à l'envie d'élever quel
ques doutes sur les circonstances qui la précédèrent.
Sur ce que les historiens disent qu'Appius eut occasion
de voir Virginie lorsqu'elle allait à l'école , conduite
par sa nourrice , il fait exprès une note où il
accumule toutes ces questions : « Y avait-il donc alors
» des écoles à Rome ? Y en avait-il pour les jeunes
>> filles ? Y menait-on des filles adultes comme Vir-
» ginie ? Pensait-on à donner de l'instruction à des
» filles d'une humble naissance , comme cette jeune
» plébéïenne ? » On voit que M. Lévesque ne laisse
pas à son adversaire le tems de respirer : c'est cet
athlète de Virgile." . « …vinia
7
Nunc dextrâ ingeminans ictus , nunc deindè sinistra ...
Nec mora , nec requies ..
Cependant j'essayerai encore de lui résister. Qu'il
y ait eu ou non des écoles ouvertes , même pour les
jeunes filles , du tems des Décemvirs , c'est ce dont
Tite- Live et Denys d'Halicarnasse avaient bien autant
de moyens de s'assurer que M. Lévesque ; et comme
cette circonstance n'ajoute aucun intérêt à leur récit ,
on ne voit pas pourquoi ils en auraient fait mention s'ils
me l'avaient jugée vraie et vraisemblable. L'existence
de ces écoles une fois admise , il n'est point étonnant
qu'on y ait mené une jeune fille de treize à quatorze
ans tout au plus , qui , d'ailleurs , sans doute était ,
dans son ordre , d'une naissance et d'une fortune distinguées
, puisqu'elle était promise à un tribun du
peuple. On pourrait prouver , par vingt exemples de
ce genre , que tout cet appareil de preuves dans le
quel M. Lévesque paraît tant se confier , est ordinai
rement aussi facile à détruire qu'à élever.
II y a pourtant quelques faits qui ne peuvent man
quer de fournir une occasion de triomphe à son pyrrhonisme.
Ce sont ceux qui présentent des particularités
extraordinaires , et sur lesquelles les divers his
toriens de sont pas toujours d'accord. Tel est le récit
I
DE
cen
130 MERCURE DE FRANCE ,
t
"
#
1
de l'invasion et de la retraite des Gaulois. Tite - Live
raconte ces événemens fort en détail , et il fait de cette
retraite une fuite précipitée due à l'arrivée imprévue
et au courage de Camille. Polybe dit simplement et en
peu de mots , qu'ils traitèrent avec les Romains , leur
rendirent leur ville , et retournèrent dans leur pays.
Il était nécessaire de faire remarquer cette discordance :
mais M. Lévesque ne s'en tient pas là . Le plaisir qu'il
trouve à réprimander Tite-Live , le porte à discuter
minutieusement toutes les circonstances de sa narration
, et il aime tant à le prendre en faute , qu'il va
jusqu'à lui preter très-gratuitement une absurdité dont
il ne me paraît nullement coupable. Suivant lui , cet
historien aurait dit que les Gaulois prirent les sénateurs
qui les attendaient immobiles sur leurs chaises
curules , pour autant de statues de Dieux ; sur quoi
il observe très-judicieusement que tout ignorans qu'on
doive les supposer , on a peine à les croire capables
d'une si grossière méprise. Aussi n'est-ce point là le
sens du passage de Tite-Live , qui veut dire que l'air
de grandeur et de majesté empreint sur le visage des
sénateurs les rendaient semblables à des Dieux , et que
les Gaulois , saisis de respect , s'arrêtèrent devant eux ,
comme devant des statues de divinités .... majestate
etiam quam vultus gravitasque oris præ se ferebat , simillimos
Deis. Ad eos velut simulacra versi quùm starent.
Plutarque qui , comme l'observe très bien M.
Levesque , a copié Tite-Live dans tout ce récit , confirme
parfaitement cette interprétation , puisqu'il dit
que les Gaulois regardèrent les sénateurs immobiles ,
comme des hommes d'une espèce supérieure , ce qui
est absolument la même pensée exprimée dans un style
moins figuré et moins éloquent .
-
Mais c'est peu de contester aux Romains leurs exploits
les plus célèbres : M. Lévesque se montre encore
plus leur ennemi par la manière dont il juge les
- faits qu'il veut bien regarder comme avérés. Il se plaît
particuliérement à rabaisser les personnages les plus
vantés dans l'histoire ; il prend sous sa protection la
plupart de ceux qu'elle a condamnés , et jamais tribun
du peuple ne se montra plus favorable aux factieux
OCTOBRE 1807. 131
ennemis du Sénat. Je ne serai point ici le panégyriste
de cet héroisme féroce et cruel qui a rendu plusieurs
Romains si célèbres. Mais l'histoire nous présente aussi
un grand nombre de traits non moins héroïques qu'on
peut louer , sans être désavoué par l'humanité, et admirer
sans terreur . Ces traits là mêmes trouvent rarement
grâce aux yeux prévenus de notre auteur. Ainsi
il ne voit qu'une histoire de brigands dans ce beau dévouement
des trois cents Fabiens qui se chargèrent seuls
des dangers d'une guerre qui intéressait tout l'Etat .
Quant à l'histoire de Cincinnatus , il conçoit à peine
qu'elle ait eu quelque célébrité . La noble résignation
de cet homme vertueux qui cultivait en paix quelque
nombre d'arpens , seul reste des biens que l'injustice du
peuple lui avait ravis , la confiance des Romains qui ,
dans leurs dangers , tournent aussitôt les yeux vers son
modeste asyle , et d'un commun accord confient la
toute-puissance à celui - là mème qu'ils avaient si cruellement
offensé ; tout cela ne dit rien à M. Lévesque.
Au contraire il saisit cette occasion pour rabaisser le
mérite de cette vertueuse pauvrete des anciens Romains
, célébrée d'un commun accord par tant d'écrivains
anciens et modernes ; il prétend qu'il n'est point
prouvé que d'autres sénateurs que Cincinnatus , aient
été obligés de travailler à la terre. Ainsi il oublie ce
qu'il raconte lui-même ailleurs de Régulus , de Curius ,
de Fabricius , de tant d'autres grands hommes qui conservaient
, jusque sous la pourpre, cette frugalité et cette
simplicité de moeurs si touchante et presque divine ,
quand elle est réunie à l'héroisme et à la vertu.
·
亲测
On demandera sans doute quelle cause a pu rendre
M. Lévesque si sévère et même si injuste envers des
hommes qui semblaient à l'abri des jugemens passionnés
, et sur lesquels l'impartiale posterité a prononcé
depuis si long-tems ? Cette cause fait honneur à la manière
de penser et aux intentions de l'auteur. Il a été
frappé des dangers que peut avoir la lecture de l'histoire
romaine , pour des esprits ardens et peu réflé
chis , en leur inspirant un enthousiasme trop exclusif
pour des institutions et des moeurs si étrangères aux
nôtres. Cette crainte n'est que trop bien justifiée par
1 2
132 MERCURE DE FRANCE ,
des désordres qui frappent encore de terreur lors même
qu'ils sont si heureusement réparés. Nous nous sommes
trouvés si mal de prétendues constitutions qui voulaient
nous transformer en citoyens de Rome et d'Athènes ,
que nous nous tenons maintenant en garde contre nos
vieilles admirations. Mais nos malheurs doivent-ils nous
rendre injustes ? De mauvaises copies peuvent - elles
déshonorer un beau modèle ? et parce que des personnages
atroces ou ridicules se sont burlesquement tra◄
vestis sous la toge romaine et sous les noms respectés
des Régulus et des Catons , les vertus de ces hommes
illustres en sont-elles moins l'honneur de leur patrie
et de l'humanité ? Si quelques factieux qui se sont crus
les rivaux des grands magistrats de la république , alors
qu'ils n'étaient agités que des passions des tribuns du
peuple , ont puisé dans la lecture de l'histoire romaine
une dangereuse exaltation , cette même Histoire a toujours
aussi fait les délices des ames vraiment élevées.
Elle était déjà pour nos aïeux encore ignorans et grossiers
un objet d'enthousiasme et d'émulation. Le Chevalier
sans Peur et sans Reproche faisait - il , admirer
sa générosité aux nobles demoiselles que la prise de
Bresse avait fait ses prisonnières , on le comparait à
Scipion l'Africain , renvoyant sans rançon une jeune et
belle captive : défendait - il un pont , seul contre tout
un corps de troupes , c'était Horatius Coclès , arrêtant
seul l'armée de Porsenna prête à s'élancer dans Rome.
Ces vertueux magistrats , l'honneur de la monarchie ,
les Pothier , les Molé , les l'Hôpital , rappelaient par
leurs moeurs mâles et sévères , et par leur inébranlable
constance , l'ame inflexible de Caton (1 ) . Dans des tems
plus heureux et plus brillans , nos grands écrivains ne
se lassaient point de méditer cette Histoire si propre à
élever leurs conceptions . Corneille y puisait les modèles
de ses héros , et Bossuet faisait de l'éloge des Romains
l'un des morceaux les plus sublimes de son admirable
Discours. Ce grand homme ne croyait pas qu'il fût dangereux
de les proposer à l'imitation des peuples. Comme
( 1 ) Atrocem animum Catonis. HOR.
OCTOBRE 1807 .
153
on aimait alors sa patrie , ce n'était point leurs institutions
républicaines qu'on enviait aux Romains , c'était
le patriotisme de leurs citoyens qu'on était jaloux d'imiter.
Une admiration ainsi dirigée ne sera jamais funeste ,
et quelle que soit la constitution d'un peuple , on pourra
toujours le proclamer heureux s'il compte beaucoup de
guerriers comme les Scipion et les Paul Émile , beaucoup
de citoyens et de magistrats comme les Décius et les
Caton .
Les observations que nous venons de faire ne portent
que sur le premier volume de l'Histoire critique de la
République romaine. Les deux derniers seront incessamment
l'objet d'un second Extrait. Si nous y combattons
encore quelques assertions de M. Lévesque , nous
rendrons toujours justice à son érudition et à sa bonnefoi.
M. GAUDEFROY.
LE CHEF-D'OUVRE D'UN INCONNU , poëme heureusement
découvert et mis aujour , avec des remarques
savantes et recherchées ; par M. le docteur CHRYSOSTOME
MATHANASIUS . Neuvième édition , dans laquelle
on trouve , outre les pièces qui ont paru dans toutes
les éditions précédentes , l'Anti- Mathanase , ou Critique
du Chef-d'oeuvre d'un Inconnu , une Notice sur
la vie et les ouvrages de M. de Saint- Hyacinthe , et
des notes ; par P. X. LESCHEVIN. Deux vol. in- 12
de plus de 500 pages chacun. A Paris , à l'Imprimerie
Bibliographique , rue Git-le-Coeur ; Barrois l'aîné et
fils , rue de Savoye , etc.
PARMI les personnes un peu au fait de la littérature
moderne , il n'en est presque point sans doute qui ne
connaissent le Chef- d'oeuvre d'un Inconnu . Cependant ,
comme cet ouvrage date déjà de près d'un siècle , qu'il
attaque un ridicule depuis long- tems détruit , ce qui en
a beaucoup diminué le mérite ou plutôt l'intérêt , et
qu'enfin le nombre infini d'exemplaires qu'on en rencontre
partout , prouve plutôt la multiplicité des éditions
du livre que celle des gens qui s'en amusent encore ,
154 MERCURE
DE FRANCE ,
il se pourrait que quelques-uns de nos lecteurs n'en eussent
point d'idée. Nous allons donc leur en apprendre
en peu de mots le sujet.
L'auteur vivant en Hollande , dans un tems où les
savans de ce pays s'occupaient encore à étouffer le texte
des auteurs grecs et latins sous l'amas des gloses , des
scholies , des citations et des variantes , et ayant d'ailleurs
quelques démêlés d'amour -propre avec des érudits
de cette espèce , imagina de venger le bon goût et de
se venger lui-même , en tournant la manie des commentateurs
en ridicule. Il prit pour texte une vieille chanson
, la plus sotte , la plus grossiérement tournée que ,
de mémoire d'homme , on eût encore chantée aux veillées
de village ou dans les cabarets. Il feignit d'y voir
un modèle de grâce , de délicatesse , de sentiment et de
poësie , en un mot un chef-d'oeuvre , dont l'auteur était
malheureusement inconnu ; et il entreprit de prouver
l'excellence de ce petit morceau dans un commentaire
fait à la manière des Scioppius , des Burmann , etc.
La chauson est en cinq couplets. Nous allons en citer
le premier qui est le meilleur de tous :
L'autre jour , Colin malade
Dedans son lit ,
D'une grosse maladie
Pensant mourir ,
De trop songer à ses amours
Ne peut dormir ;
Il veut tenir celle qu'il aime
Toute la nuit .
Chaque mot de ce couplet ainsi que des autres , donne
lieu
une remarque dans laquelle le commentateur se
passionne comiquement pour son auteur ; prodigue d'avance
les injures à ceux qui ne partageraient pas son
enthousiasme ; rapporte tous les passages d'auteurs grecs
et latins , et d'auteurs français depuis Jéhan de Meung
jusqu'à Fontenelle , où la même expression se trouve
employée ; justifie de grossiers barbarismes en alléguant
les patois normand , limousin , etc. , qu'il appelle gra-,
vement des dialectes ; propose quelquefois des leçons
différentes ( varias lectiones ) , mais avec timidité et en
usant de la formule dont se servent en pareil cas les
OCTOBRE 1807. 155
commentateurs : meo periculo (à mes riques et périls ) ;
en un mot entasse avec une profusion risiblement pédantesque
toutes les preuves et tous les raisonnemens
que peuvent lui fournir la poësie , l'éloquence et la
philosophie , l'histoire ancienne et moderne , l'histoire
sacrée et profane , celle des coutumes et des arts , la
morale , la dialectique , la critique , enfin l'assemblage
entier des connaissances humaines . Pour faire comprendre
jusqu'où il a poussé ce luxe grotesque d'érudition ,
il suffit de dire que le commentaire des cinq couplets
comprend plus de 300 pages. C'est une plaisanterie bien
longue , et l'imitation , pour être trop fidelle , ne tarde
pas à partager le sort des originaux dont elle se moque ,
c'est-à-dire que , passé quelques pages , elle ennuie et
qu'on la laisse-là . Rien n'est plus insipide ni plus fatigant
que l'excès du persifflage.
Le commentaire est accompagné de tous les acces-.
soires qui décorent ces sortes d'ouvrages. Le portrait
du commentateur est en tête. Viennent ensuite des approbations
de censeurs et de théologiens , puis des vers
à la louange du grand Mathanasius , en hébreu , en grec ,
en latin , en anglais , en hollandais , en français et en
languedocien ( les vers hébreux sont tout simplement
des vers français écrits en caractères hébraïques , de
même que les vers grecs sont anglais ) .
On assure que dans le tems quelques
gens furent dupes
de la mystification
, et crurent
que l'auteur
du commentaire
admirait
de bonne foi le chef- d'oeuvre
sur
lequel son érudition
s'exerçait
. Cette crédulité
ferait
honneur
au talent de l'auteur qui aurait su garder assez
bien son sérieux
pour en imposer
aux autres ; mais elle
n'est guère vraisemblable
. Quelqu'un
fit bien semblant
d'être abusé , mais ce fut pour faire l'Anti-Mathanase
,
ou Critique
du Chef- d'oeuvre
d'un Inconnu
. L'auteur
de cet écrit feint d'être irrité des éloges outrés qu'on
donne à la fameuse
chanson , et s'applique
à prouver
qu'elle n'est point aussi sublime
qu'on le prétend , en
faisant usage à son tour de toutes les ressources
de l'éru →
dition et de la critique. Cette contre-partie , et , pour
mieux dire , cette continuation
d'une plaisanterie
qui
avait déjà trop duré , est la plus malheureuse
idée qu'on
136 MERCURE DE FRANCE ,
pût avoir , et Fexécution en est très - inférieure à celle
du Mathanasius : la raillerie y est froide et de mauvaise
grâce. Les auteurs de l'un et de l'autre badinage , ont
imaginé , pour les rendre plus piquans , de citer , avec
des éloges moqueurs , nombre de vers plus ou moins
ridicules de Fontenelle et de Lamotte qui étaient alors
à la tête de la littérature . L'abbé Desfontaines semble
leur avoir emprunté cette idée , lorsqu'il a fait son Dictionnaire
néologique , où il poursuit également ces deux
écrivains de louanges ironiques. L'idée du Mathanasius
elle-même est visiblement prise dans la préface de Don-
Quichotte : on y trouve tout le dessin de l'ouvrage , et
les instructions les plus étendues, sur la manière dont
il doit être composé. Cette préface , comparée avec le
Mathanasius , prouve que les plus courtes plaisanteries
sont toujours les meilleures , et qu'il y a telles idées dont
le simple projet est beaucoup plus piquant que l'exécution.
Je ne ferai pas une longue mention des autres morceaux
qui accompagnent le Chef-d'oeuvre d'un Inconnu.
Ils sontdu même genre ,,
c'est- à-dire que l'ironie y règne
continuellement , et fait tous les frais de la plaisanterie .
C'est une Dissertation sur Homère et sur Chapelain ,
où l'auteur de la Pucelle est placé fort au - dessus de
l'auteur de l'Iliade. C'est une Déification du docteur
Aristarchus Masso , facétie de près de 200 pages seulement
, où Masson , journaliste hollandais et ennemi
de l'auteur , est reçu au nombre des Dieux par la troupe
entière des immortels et aux acclamations des écrivains
de tous les siècles qui chantent à l'envi ses louanges.
Dans cette Déification imitée de l'Apothéose de l'Empereur
Claude , par Sénèque , il n'y a rien de bien remarquable
qu'une anecdote fort injurieuse et peut-être
également fausse sur Voltaire qui la fit payer cher à
l'auteur.
Cet auteur , dont le vrai nom était Hyacinthe Cordonnier,
se faisait appeler Thémiseuil de St.-Hyacinthe.
Le bruit se répandit dans le tems qu'il était né du prétendu
mariage secret de Bossuet avec Mlle des Vieux de
Mauléon , et lui-même , à ce qu'assure Voltaire qui s'était
rencontré avec lui en Angleterre , ne démentait ce bruit
OCTOBRE 1807. 157
qu'autant qu'il fallait pour y faire croire davantage. Né
avec une humeur errante et des passions vives , il quitta
de bonne heure la France , sa patrie , pour aller chercher
la fortune et la gloire sur les pas de l'aventureux
Charles XII , roi de Suède. Il apprit en chemin la perte
de la bataille de Pultava , revint sur ses pas et s'arrêtà
en Hollande , où il résolut de se livrer à la culture des
lettres. Maître de français et d'italien d'une duchesse
d'Ossone , femme de l'ambassadeur espagnol , il inspira
à son écolière un tendre attachement que le mari eut
le mauvais esprit de prendre pour de l'amour , et il
fut forcé de s'éloigner. Revenu en France , il se mit à
enseigner aussi l'italien à une demoiselle d'une famille
considérable : le fruit de ses leçons fut tel qu'il fut encore
obligé de prendre la fuite , et il retourna en Hollande.
Après avoir fait plusieurs voyages clandestins en
France , où les suites de sa dernière aventure ne lui
permettaient pas de se fixer , il se fit aimer de la fille
d'un gentilhomme français établi à la Haye. Celui-ci ne
voulant point donner sa fille à un homme qui n'avait
d'autre ressource que sa plume , Saint-Hyacinthe détermina
sa maîtresse à fuir ce père mal avisé ; et comme
les lois hollandaises punissaient de mort tout ravisseur ,
il imagina de donner le change aux magistrats en se
faisant enlever lui-même. Sa maîtresse le fit jeter à côté
d'elle dans une chaise de poste par quatre hommes masqués
, et ils prirent tous deux le chemin de l'Angleterre
où ils se marièrent en arrivant. Les Hollandais décrétèrent
qu'à l'avenir les filles qui enlèveraient leurs amans
seraient punies de la même peine que les amans qui enlèvent
leurs maîtresses . On ignore si l'usage de ce nouveau
genre de rapt s'est établi , et si l'on a eu occasion
d'appliquer la loi .
Ceux qui désireraient de plus amples détails sur la vie
un peu romanesque de Saint- Hyacinthe , les trouveraient
dans la Notice que M. Leschevin a placée en tête de la
nouvelle édition du Chef-d'oeuvre. Cette Notice a près
de cent pages d'un caractère assez fin . L'histoire de
Voltaire et de ses écrits tiendrait toute entière dans un
moindre espace. M. Leschevin s'est un peu trop abandonné
au zèle d'éditeur , non-seulement dans sa Notice ,
.
•
138 MERCURE DE FRANCE ,
mais encore dans ses Notes qui , sans compter une Table
des matières fort détaillée , ne comprennent pas moins
de 150 pages , petit-texte. Ces Notes et cette Notice , imprimées
en caractères ordinaires , équivaudraient , pour
le volume , aux ouvrages qu'elles accompagnent. Je fais
grand cas de l'érudition , et je conviens que les Notes
de M. Leschevin offrent un grand nombre de recherches
littéraires , anecdotiques , critiques et sur - tout bibliographiques
; mais n'est-ce pas etre un peu Mathanasius.
soi-même que de faire un volume entier de remarques,
sérieuses sur un volume de plaisanteries ? Le style de
M. Leschevin est clair et d'assez bon goût ; mais il n'est
pas exempt de fautes et de fautes graves. Entre autres
expressions proscrites par le bon usage , on y trouve le
verbe utiliser, et l'auteur manque rarement à faire suivre"
immédiatement d'un participe ou d'un adjectif , les pronoms
démonstratifs celui , celle , ceux , comme dans ces
phrases : Celles méme les plus fautives ; celle acquise par
des services rendus à la société , etc. Cette faute que les
bons écrivains ne commettent jamais , devient plus commune
de jour en jour.
M. AUGER.
VARIÉTÉS .
SPECTACLES.-Opéra-Buffa. - Le talent des acteurs qui
composent la troupe des Bouffons a su triompher des chaleurs
de l'été , et pendant cette saison les amateurs , quoiqu'en
petit nombre , ont continué à fréquenter le théâtre de l'Impératrice.
Les Cantatrici Villane , les Due Gemelli et la Griselda
attiraient toujours le public ; mais , il faut en convenir ,
on désirait , on attendait un opéra nouveau , et les Virtuosi
Ambulanti ont parfaitement répondu à l'attente générale .
Cet opéra a beaucoup d'avantages sur ceux qui composent
le répertoire de la troupe actuelle . Il est , presque entiérement
calqué sur le joli opéra des Comédiens Ambulans , de
M. Picard , et tant pour la marche que pour la régularité , il
faut le placer bien au- dessus de ces canevas italiens que l'on
décore du nom d'ouvrages dramatiques : il est arrangé pour
OCTOBRE 1807 . 139
la scène par M. Balocchi , connu par une très-bonne traduction
en italien du Mérite des Femmes , et des autres poëmes
de M. le Gouvé.
La musique est de M. Fioravanti , compositeur italien
très-distingué , et auteur de la charmante musique des Cantatrici
Villane. Une production aussi distinguée mérite bien
que l'on en rende compte avec quelques détails .
L'ouverture très-gracieuse rappelle en peu de phrases les
intentions principales de la pièce , et remplit ainsi parfaitement
son but . On remarque dans le premier acte des cou
plets militaires fort bien chantés par Zardi ; un très -bel air
dans lequel Mme Barilli est très-applaudie , et le choeur final
de cet acte. Ce dernier morceau est d'une bonne facture et
peut être placé à côté de tout ce que l'auteur a fait de mieux .
Tarulli , dans le second acte , soutient sa réputation de
bon chanteur ; mais le trio qui suit paraît plaire singuliérement
au public , car il le fait toujours répéter : à la vérité
il est chanté par Barilli et Mesdames Canavassi et Barilli.
On n'avait pas encore joui dans le même ouvrage des talens
réunis de ces deux excellentes cantatrices .
On doit des éloges particuliers à Barilli , aussi bon acteur
que bon chanteur , et le sujet le plus précieux de la troupe.
Carmanini joue d'une manière fort originale le rôle d'un
paysan poltron .
Je ne puis terminer cet article sans payer à l'orchestre
conduit par M. Grasset , le juste tribut d'éloges que mérite
sa parfaite exécution .
B.
Opéra-Comique. - Lina ou le Mystère , fixe en ce moment
Pattention des amateurs du théâtre , et particuliérement ceux
de l'Opéra-Comique . Cette pièce a obtenu beaucoup de succès .
Cependant il s'est élevé de grandes questions sur le mérite
de l'ouvrage . On a sur-tout reproché à l'auteur le choix du
sujet qui en effet était scabreux . Il faut bien convenir qu'il
blesse un peu les convenances dramatiques , puisqu'on est
obligé d'user de quelques précautions pour en faire une analyse
qui n'effarouche pas la pudeur . Essayons pourtant de
faire connaître ce Mystère au lecteur.
140 MERCURE DE FRANCE ,
Pendant les troubles de la ligue , la jeune Lina se trouve
dans une ville de la Navarre , assiégée par les troupes du
roi. La ville est prise d'assaut , at les femmes même y deviennent
la proie du vainqueur . Lina est une des victimes
de la fureur du soldat , et elle devient enceinte des suites
de ce terrible accident . Cependant un mois après elle prend
pour époux le comte de Lescars , un des plus grands capitaines
de Henri IV. Le comte part presque aussitôt pour
l'armée , et pendant son absence , Lina met au jour un fils.
qu'elle fait élever secrètement. La naissance de cet enfant
était un mystère pour tout le monde , quand une duchesse ,
autrefois aimée du comte , parvient à découvrir que Lina en
est la mère , et en instruit le comte à son retour de l'armée .
Pour appuyer cette accusation , la vindicative duchesse lui
montre une lettre que Lina écrivait à son père , au moment
que la ville où elle se trouvait venait d'être prise , et que le
crime allait être commis. Mais les détails de cette lettre
prouvent au comte qu'il est lui-même le coupable , et loin
d'avoir à punir , c'est lui qui doit demander un pardon.
Il y avait de la hardiesse à présenter un tel sujet sur la
scène , quoiqu'il soit tiré d'une Nouvelle de Cervantes , imitée
par Florian . Si l'on doit compte à un auteur de ses efforts
pour éviter de terribles écueils , l'auteur de Lina a droit aux
plus grands éloges. Pas un mot , pas une situation ne peut
choquer dans cette pièce l'oreille la plus délicate ' ; on n'a
pas laissé à l'imagination le tems de s'arrêter sur des détails
que repousserait le bon goût , et que l'esprit pourtant doit
entrevoir. Il a fallu beaucoup d'art pour ne dévoiler qu'à la
dernière scène un mystère dont la connaissance aurait indisposé
les spectateurs contre les héros de la pièce ; car de
quel oeil eût -on pu voir un homme d'une famille distînguée , "
un officier supérieur de l'armée du grand Henri que l'on
saurait coupable des excès d'une brutalité soldatesque ? De
quel oeil eût-on vu Lina ? ..... L'auteur a donc fait un véritable
tour de force . Mais il est des hommes d'un goût
sévère qui ne veulent savoir gré à un auteur que des beautés
réelles de son ouvrage. Ils prétendent qu'il ne faut pas
OCTOBRE 1807 .
141
the
employer à lutter contre les difficultés d'un sujet , un tems
et des talens dont on pourrait tirer un meilleur parti , en
traitant un sujet plus simple et plus facile . Ils ont raison
sans doute ; mais qu'on reproche tant qu'on voudra à la pièce
dont nous rendons compte , sa ressemblance avec les mélodrames
, il s'y trouve autant d'intérêt que dans les meilleurs
ouvrages de ce genre , et certainement plus de raison , d'esprit
, sur-tout un meilleur style . On a particuliérement applaudi
, dans le troisième acte , une situation fortement conçue
; c'est un tableau animé de l'amitié loyale et généreuse
qui caractérisait les chevaliers du tems.
L'auteur de Lina a désiré garder l'anonyme ; nous ne le
nommerons donc point , quoique nous le connaissions , et
que son ouvrage ne puisse que lui faire honneur .
La musique de cet opéra est de M. Dalayrac , connu
depuis long-tems par de charmans ouvrages dont celui -ci
n'est point indigne .
-
BEAUX - ARTS . Depuis quelques jours le Public peut
contempler dans le Musée Napoléon , les fruits de nos dernières
'conquêtes. Jamais peut-être , on n'avait fait , en aussi
peu de tems , une récolte si abondante d'objets d'arts .
Nous ne citerons aujourd'hui que les objets capitaux , en
nous réservant de rendre de toute l'exposition un compte
antiquités , il faut aller admirer : 1 ° . une statue en
bronze d'un jeune homme qui lève les yeux et les mains
au ciel , dans l'attitude d'un suppliant . C'est un des chefsd'oeuvre
de l'art antique . Cette belle statue , presque aussi
grande que nature , fut la première que l'on trouva dans
les fouilles d'Herculanum . Nous en donnerons l'histoire dans
quelqu'autre N° ; -2 ° une statue de Minerve , dont les
draperies sont admirables ; 3º. un buste en marbre de Claude ,
frappant de vérité ; 4°. une statue de Marc-Aurèle en guerricr
; 5" . des bas-reliefs dont un , qui n'a jamais été gravé ,
représente Vulcain fabriquant des armurės , etc. , etc.
Les tableaux ne sont pas moins précieux . C'est-là qu'on
apprend à apprécier Rembrant : on y trouve de ce maitre
142 MERCURE DE FRANCE ,
des ouvrages de tout genre et de toute grandeur , d'une
vigueur , d'un effet inimitables ; des Jordaens , des Teniers ,
' des Paul Potcr , etc. , etc. Les productions des premiers tems
de la peinture moderne y figurent aussi avec avantage. On
ne se lasse point de voir dans les premiers essais d'un art
qui a été porté si loin , des figures pleines d'expression ,
quelquefois de grâces , et qui paraissent avoir servi de modèles
au divin Raphaël .
, Gloire au héros qui au milieu des embarras de tout
genre et des horreurs de la guerre , song ait à mettre en
sureté et à faire passer en France ce qu'il regarde comme
les plus précieux trophées de ses victoires. Honneur aussi au
connaisseur zélé , au véritable amateur des arts ( M. Denon ) ,
qui a su recueillir avec discernement ces dépouilles opimes ,
qui a su les guider vers la capitale des arts , et qui aujourd'hui
les offre avec tant d'avantage aux yeux de tout un
peuple enchanté et reconnaissant !
NOUVELLES POLITIQUES .
-
( EXTÉRIEUR. )
jus-
ANGLETERRE. Le parlement qui devait se rassembler le
24 septembre , a été prorogé , par un ordre de S. M.
qu'au 10 novembre prochain.
"
La frégate la Chichester voulut faire une entreprise
sur Barracoa ( ville de l'ile de Cuba ) . Ceux qui la montaient
, ayant débarqué , furent vigoureusement repoussés
par des batteries sur lesquelles flottaient le pavillon fran-¨
çais . La frégate eut beaucoup de peine à regagner la pleine
mer ; elle était très-endommagée .
--
―
SUÈDE. S. M. le roi de Suède est tombé dangereusement
malade à Carlscrone . Le dernier bulletin de sa
santé annonce cependant que la maladie paraît céder. La
reine s'est rendue dans cette ville auprès de son époux.
SAXE. On s'occupe dans ce moment , avec beaucoup
· d'activité , de la nouvelle route militaire qui doit conduire
à travers les possessions prussiennes de la Saxe dans le du-
---
OCTOBRE 1807 . 143
---
ché de Varsovie . Il paraît que le roi de Saxe partira définitivement
le 25 novembre pour aller recevoir à Varsovie
le serment de foi et hommage , en qualité de grand - duc
de ce pays.
ETATS-UNIS. On fait dans les différentes provinces des
Etats-Unis , de grands préparatifs pour le recrutement des
troupes. Celles qui sont déjà organisées ont reçu l'ordre de
'se tenir prétes à faire un service actif. On attend toujours
le retour de M. de Monroe qui doit apporter les dernières
résolutions du cabinet britannique..
--
RUSSIE. LE portefeuille des affaires étrangères est remis
au comte Nicolas Romanzow , ministre du commerce.
(INTÉRIEUR . )
PARIS. - L'anniversaire de la bataille d'Jena a été célẻ-
bré à Paris et à Fontainebleau , avec un grand éclat. Les
spectacles étaient ouverts an peuple , dans la première de
ces villes ; toutes les places , les rues et spécialement les
monumens publics ont été illuminés. Les principales autorités
se sont empressées de se rendre à Fontainebleau ,
pour renouveler à S. M. I. , dans ce jour solennel , leur
hommage de respect et de reconnaissance. Il y a eu grand
bal à la cour , illumination , etc.
Actes administratifs.
Décret de S. M. l'Empereur , du 2 octobre , concernant
les certificats de vie . I autorise les payeurs à admettre
les certificats dans lesquels le mot de baptisé serait seul
énoncé , lorsqu'il sera fait mention que l'acte de baptême
du rentier ne contient pas l'énoncé de la date de la naissance
.
―
43
-
Autre décret du même jour , en faveur des officiers
dans les cours et tribunaux , que l'âge ou des infirmités
empêchent d'exercer leurs fonctions . Ils seront libres de
demander leur retraite et conserveront leur titre , rang et
leurs priviléges honorifiques , sans pour cela exercer leurs
fonctions.
1
144 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1807.
Par plusieurs décrets impériaux , du 30 septembre ,
S. M. a autorisé les legs faits à différens hôpitaux.
ANNONCES .
Mémoires de Physique et de Chimie de la Société d'Arcueil ; par
MM. Laplace , Berthollet , Biot , Gay - Lussac , Humboldt , Thénard ,
Decandolle , Collet-Descotils . Tome Ier , in-8 ° , avec planches . Prix , 5 fr. ,
et 6 fr . 50 cent . franc de port. Chez Bernard , libraire , quai des Augus
tins , nº 25.
Le deuxième volume paraîtra dans six mois environ . Ce recueil ne
sera pas périodique : il est uniquement le fruit des observations et des
expériences d'une Société illustre et laborieuse .
-
Les Quatre Saisons du Parnasse , ou Choix de poësies légères ,
depuis le commencement du XIXe siècle , avec des mêlanges littéraires
et des notices sur les pièces nouvelles ; par M. Fayolle . Automne ,
1807 , troisième année. Un vol . in - 12 de 340 pages , beau papier , jolies
gravures . Chez Mondelet , Editeur , rue du Battoir , nº 20 ; Pélicier , lib . ,
Palais du Tribunat , galerie de la place , nº 4 , etc.
Le prix de l'abonnement pour les quatre vol . de l'année est de 10 fr,
pour Paris , et de 12 fr . pour les départemens , franc de port, ; et chaque
vol. pris séparément , 3 fr . , et 3 fr . 75 cent . franc de port.
Ce volume , qui est le onzième de la collection , n'est point inférieur
aux précédens pour le choix et la variété des pièces qu'on y trouve .
De l'institution des Sociétés politiques , ou Théorie des Gouver
nemens ; par Ant. Fantin Désodoards . Un vol in - 8 ° . Príx , 5 fr. , et
6fr. 60 cent. franc de port . Chez Léopold Collin , libraire , rue Gît-le-
Coeur , nº 4.
Sophie de Listenai , ou Aventures et Voyages d'une émigrée fran
çaise , en Allemagne et en Prusse . Publiés par Louis Bilderbeck , le
jeune . Avec cette épigraphe ,
En quò discordia cives
Perduxit miseros ... VIRG. ·
Quatre vol. in- 12. Prix , 7 fr. 50
le même.
cent . et 10 fr . franc de port. Chez
AVIS.
PLUSIEURS Abonnés au Mercure , avaient également souscrit
pour la Revue . Nous avons l'honneur de les prévenir
que leur abonnement au Mercure sera prolongé de tout le
tems pour lequel ils avaient souscrit à l'autre journal.
( N° CCCXXVII . ) DE LA
( SAMEDI 24 OCTOBRE 1807. )
MERCURE
DE FRANCE.
DEPT
cen
I
5.1
1:
POÉSIE .
SEINE
FRAGMENT
D'UN CHANT SUR LA LUMIÈRE ,
Tiré d'un poëme inédit de Népomucène- Louis LEMERCIER .
L'EIL HUMAIN.
( La Lumière divinisée par une fiction , parle elle-même à l'homme
qu'elle instruit ).
O toi , qui veux des jours méditer le flambeau ,
Assez de mes rayons maniant un faisceau ,
Tu divisas ses jets et leur nuance pure ;
Revois-moi toute entière au sein de la nature :
Et , plein de mes clartés , retire ton esprit
D'un examen aride où ton oeil se flétrit .
Tout élément n'est rien si la doctrine vaine
A l'ordre du grand tout soudain ne le ramène ;
Et la désunion des principes épars
Altérant leurs effets abuse les regards .
Du plus profond abîme à la voûte étoilée ,
La Nature aux humains semble à demi-voilée :
Aux flambeaux du savoir sitôt évanouis ,
Ne t'égare donc plus ; mais contemple , et jouis.
Regarde un Océan de lumière profonde
Qui de nappes d'azur couvre le sein du monde ,
Dont l'abondant éclat verse l'or dans les airs
Sous un mobile argent blanchit le dos des mers ,
"
146 MERCURE DE FRANCE ,
i
Et des feux du rubis ou de la riche opale
Couronne au loin des monts la face orientale ,
Aux vallons émaillés prodigue la couleur ,
"
Et féconde en leurs flancs la vie et la chaleur.
Mais quoi ? de ton esprit fixe l'inquiétude ,
´un moins vaste objet , digne de ton étude :
Considère , non moins que mes traits radieux
L'instrument de ta vue , organe merveilleux ,
L'oeil , qui de ton auteur est le sublime ouvrage ,
Sphère obscure et mobile où se peint chaque image.
La blancheur d'un tissu transparent , fin , et pur ,
Protége de l'iris ou l'ébène ou l'azur ,
"
Teintes dont s'embellit la prunelle sensible :
Une eau claire y reçoit chaque rayon flexible :
La pupille qui s'ouvre est leur vivant canal :
Et du milieu d'un corps , lentille de cristal ,
Ils vont poindre , à travers la liqueur diaphane ,
Sur un voile pourpré tapissant tout l'organe
Où l'objet renversé qu'un fil porte au cerveau
S'y redresse à l'instant par un effet nouveau.
Là , dans ta vision , mystère de la vie ,
La trace de l'image est de toi poursuivie ,
Revolant droit au but , où des corps différens
Le jugement saisit les dehors apparens .
La rétine fidelle avertit la pensée ,
Qui , sous chaque figure ou mouvante ou fixée ,
Discerne les contours , les grandeurs et les lieux .
Faux rapports que les mains réglèrent à tes yeux ( 1 )
Le toucher précurseur mesura l'étendue ;
Et si , né dans la nuit sur son front répandue ,
يف
L'aveugle ouvre ses yeux tout
à coup éclaircis ,
Il confond en un plan les objets indécis :
;
Qu'il fasse un pas ..... O crainte ! à son ame troublé
La Nature aussitôt paraît toute ébranlée ,
Et les bruits menaçans des vagues et des airs
L'épouvanteraient moins sur d'orageuses mers .
Le tact est conducteur de la vue éblouie :
Les sons marquent l'espace aperçu de l'ouïe :
L'éloignement d'un but révèle sa grandeur
Qui du cerveau pensant frappe la profondeur.
( 1 ) Cette description de l'organe de la vue m'a été inspirée par une
des excellentes leçons d'anatomie que m'a bien voulu donner l'amitié de
l'habile M. Dupuytren , second chirurgien en chef de l'Hôtel- Dieu . -
OCTOBRE 1807.
Les sens de l'homme ainsi , se secondant sans cesse
D'un avis mutuel empruntent leur justesse ;
Et la raison , instruite à leurs communs accords ,
Est le flambeau vital dont s'éclaire le corps .
C'est en elle , en ton ame , en son intelligence ,
Que toute impressión des traits que le jour lance ,
Rappelle un souvenir , éveille un sentiment ,
Qui, du sein de la terre au sein du firmament ,
Compare les objets dont se montre la face
Dans l'optique menteur du plus lointain espace ;
Et ses illusions , naissant de toutes parts ,
"
N'ont plus d'enchantemens qui trompent les regards :
En vain la perspective étale un faux spectacle ;
Ils en jugent l'erreur : même , ô plus grand miracle !
L'oeil ému par le coeur , puise dans ses regrets
Son charme pour le deuil et l'ombre des forêts ;
L'oeil , à l'aspect des camps , luit du feu de la gloire ;
S'allume aux doux pensers , rêves de la mémoire ,
Qui , telle que la lune , a des reflets heureux
Dont la sérénité plaît aux coeurs amoureux .
C'est peu que les regards , interprêtes de l'ame ,
Nagent dans la langueur , et pétillent de flamme
L'oeil , source de clartés et de ravissement "
Se fait d'un oeil qu'il aime un spectacle charmant !
Il chérit ses longs cils , et sa tendre paupière 2
Qui repoussent de lui le vol de la poussière ,
Et , des souffles des airs le préservant toujours ,
Arrosent son ardeur par d'humides secours ;
Il admire quels soins a pris l'auteur suprême
D'un globe si fragile , et plein d'éclat extrême ,
D'où s'échappe en éclairs le feu précipité
Qu'allume le désir , l'amour , la volupté ;
Miroir qui réfléchit la joie ou les alarmes ,
Et qui s'embellit même en se voilant de larmes .
Ah ! faut-il que par fois un organe si doux ,
Terrible , ait à lancer tous les traits du courroux !
Les sourcilleux chagrins , la haine meurtrière ,
Y peignent les transports de l'ame humaine entière :
Bravant l'oeil du méchant , l'oeil du juste irrité
Menace , atteint , foudroie , et sa prompte clarté ,
Perçant des fronts menteurs l'hypocrite nuage ,
Voit aux coeurs les plus noirs leur plus secret orage.
Quel savante main put donc former cet oeil ?
Celle qui du savoir confondant tout l'orgueil ,
K2
148 MERCURE DE FRANCE ,
1
"
Donna la vie aux sens ,la vie , essence pure ,
Qui plus que mes rayons anime la nature !
D'un Dieu , ton créateur , l'évidence y reluit ,
Et mieux que le soleil son flambeau te conduit.
Ne crois pas cependant lever jamais les voiles
Où je semai les feux d'innombrables étoiles :
Des bornes de la terre un trait soudain chassé
En des cieux infinis fuirait toujours lancé :
Qu'importe donc le rang où le destin te place !
Sur toi , sous toi , partout , s'étend le même espace ;
Et la lumière ainsi , du haut des vastes cieux ,
Frappe encor ta raison en éclairant tes yeux.
LA ROSE , LE JASMIN ET LE CHINE .
FABLE .
Au bord d'un ruisseau transparent
Dont l'eau coulait , rapide et pure ,
Dans un jardin où la Nature
Etalait son luxe odorant ,
Le Jasmin aux feuilles d'albâtre ,
La Rose aux vermeilles couleurs ,
Couple de soi-même idolâtre ,
Se faisaient entr'eux les honneurs
Du brillant empire des fleurs .
La Rose sur cette onde claire
Penchant ses globes de carmin ,
Disait à l'éclatant Jasmin :
"
<< C'est nous deux que Zéphyr préfère.
Epris d'amour , s'il veut cueillir
b.
Pour sa maîtresse une guirlande ,
C'est à vous , à moi qu'il demande
Les riches dons qu'il doit offrir.
Nous savons unir l'un et l'autre
Au parfum le plus vif éclat :
Charmer la vue et l'odorat ,
C'est mon talent , et c'est le vôtre.
Faut-il couronner la Beauté ,
Orner une tresse ondoyante ,
Parer la neige éblouissante
D'un sein par l'amour agité ;
C'est nous que toujours on implore ;
1
OCTOBRE 1807.
149
Aussi , dans les Etats de Flore ,
Qui donne le ton et la loi ?
Quels sont les charmes qu'on adore ?
c'est moi. » Qui règne enfin ? c'est vous
Du Jasmin la fleur étoilée
D'un nouvel orgueil s'enivra :
Sa tête faible en fut troublée ;
L'encens produit ces effets- là .
<< Mais pourquoi , dit-il , la Nature ,
Qui fait si bien ce qu'elle fait ,
Créa-t- elle un si triste objet
Que ce chêne à l'écorce dure ,
Aux longs bras , au front de géant ,
Qui menace le firmament
Et couvre tout le voisinage ?
Nulle fleur n'ose en approcher ,
Et des seuls rustres du village
La main grossière y peut toucher :
De loin même on sent l'influence
De son ennuyeuse présence.
Pourquoi des chênes et des pins ,
Et des ormeaux et des sapins ?
Au lieu de ces arbres moroses "
Nés pour attrister les jardins ,
Moi , j'aurais mis tout en Jasmins
Entremêlés avec des Roses. >>
Il dit l'arbre du Roi des Dieux
Agitant son feuillage antique ,
Répondit d'un ton prophétique :
<< Couple imprudent et glorieux ,
Parlez moins , connaissez-vous mieux .
Depuis un siècle , j'ai vu naître
Et mourir tant de vos pareils ,
Vous comptez si peu de soleils ,
Qu'à peine vous me semblez être .
Du sol délicats ornemens ,
Mais aussi faibles qu'inutiles ,
Qui vous cueille , en peu de momens ',
Foule aux pieds vos appas fragiles.
Contre de brûlantes ardeurs ,
Contre la grêle et ses fureurs
J'offre l'abri de mon feuillage
Aux troupeaux ainsi qu'aux pasteurs :
passant bénit mon ombrage ;
Le
150 MERCURE DE FRANCE ,
"
Et même quand l'arrêt du sort
Marquera l'instant de ma mort
Je revivrai par mes services :
Les plus somptueux édifices
Me devront leur solidité :
A travers l'Océan porté ,
Vainqueur des flots et des orages ,
J'irai sur de lointains rivages
Chercher les plus rares trésors ;
Et j'en enrichirai ces bords .
Vous , qu'hier la naissante aurore
Près de cette eau n'avait point vus
Le midi vous y fit éclore ;
Aujourd'hui vous brillez encore ,
Et demain vous ne serez plus . >>
A peine la voix du prophête
Avait cessé que des deux fleurs
S'éclipsent déjà les couleurs
Et déjà se courbe la tête.
Leurs débris jonchent ce jardin
Dont elles affectaient l'empire ;
Et bientôt l'inconstant Zéphire
Ignore où fut Rose et Jasmin.
Vous que de frêles avantages
Enflent d'un ridicule orgueil ,
Qui jetez à peine un coup-d'oeil
Sur les savans et sur les sages ,
Voyez ce grand chêne , certain
De survivre aux hommes , aux choses ;
Voyez les Jasmins et les Roses :
Ils vous diront votre destin .
M. GINGUENÉ ,
ENIGME.
Qui , je sers à former le monde ,
Mais on me cherche en vain dans l'Univers :
Et cependant je suis au bord de l'onde ;
On me voit dans la prose , et jamais dans les vers .
Je fuis le crime , et , chose abominable !
On me met en prison.
Veut-on se servir de poison ?
A moi l'on a recours. -
Un objet adorable
Jamais ne peut l'être sans moi ;
OCTOBRE 1807.
151
;
Et pourtant je cause l'effroi .....
Partout je parais avec gloire :
C'est avec moi que l'on chante victoire.
Et (quel inconcevable sort ! )
Si je fuis le trépas , j'accompagne la mort.
Par M. CH . R. LAB .... , un des plus
anciens Abonnés du Mercuré .
LOGOGRIPHE .
Je suis enfant de l'inconstance',
Par fois c'est l'espoir de duper
Qui prépare mon existence ;
Mais sans le désir de tromper
On me donne aussi la naissance .
Mon nom étant décapité
Laisse une forme irrégulière
D'une très -solide matière
Qu'on cite pour sa dureté.
Ce reste pris en sens contraire ,
Indique certain instrument
Dont , pour une oreille sévère.
L'usage exige un vrai talent .
Par une recherche nouvelle
On découvre facilement
Ce qui , mieux qu'un tendre serment
Peut persuader une belle .
"
CHARADE.
DANS la gamme on voit mon premier ,
C'est au milieu de mon dernier
Qu'on peut entendre mon entier.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Peuple.
1
Celui du Logogriphe est Pli , dans lequel , modifié comme il l'est par
les signes algébriques , on trouve plie , lis , lie , Lia ( une des femmes
de Jacob ) , pi ( le II lettre grecque ) , io , lit , epi , pin , poli , pie .
Celui de la Charade est Coupe- rose .
152 MERCURE DE FRRAANNCCEE,,
LITTÉRATURE. -SCIENCES ET ARTS .
( MÊLANGES. )
LA MODE . ( FIN ) .
IL fallut demeurer à Paris ; il fallut revoir Arzélie ,
il fallut rester exposée à tous ses piéges , il fallut presque
lui redemander son amitié ; pauvre Hortense ! elle
était si loin de mériter des reproches , qu'elle était prête
à s'en faire. Arzélie de son côté, ne se fâchait point ,
parce qu'elle voulait se venger. Se venger ! et de quoi ?
Je l'ai déjà dit , de la beauté , de la grâce , de la jeunesse ,
de la raison , de la vertu de son amie ; ces choses- là ne
se pardonnent point. Les caresses reviennent donc de
plus belle , la confiance se rétablit au moins en apparence
, et les conseils sont de nouveau donnés d'un côté
et reçus de l'autre , comme auparavant.
»
Jugez-en par vous-même , disait la méchante à la
» bonne ( avec cet air d'affection qui sert si bien la
>> haine ) tout ce que vous faites pour vous attacher
» votre mari , le détache ; il me semble voir un enfant
» tirer sur un noeud coulant et le défaire , en essayant
» de le serrer. Ces hommes-là ne sont pas ce que vous
croyez ; ils ne pèsent pas les choses dans la balance
» de la justice , mais dans celle de l'opinion ; ce n'est
» pas le mérite qu'il leur faut , c'est la vogue ; et croyez-
» moi , l'inquiétude même que nos succès leur donnent
>> ne nous nuit pas. Mais vous , ma chère , avec votre mo-
» destie , votre pureté , votre amour de la retraite ,
>> votre bonté céleste , vos soins plus que maternels pour
>>' un enfant dont vous n'êtes que la belle- mère , vous
» êtes assurément une belle ame devant Dieu mais
» vous pourriez bien n'être qu'une Soeur grise devant
>> votre mari : les gens de bon air , comme lui , veulent
» moins nous posséder que nous montrer , moins jouir
» que se parer de nous ; ce n'est pas un trésor qu'ils
» pensent avoir dans une aimable femme , c'est un dia-
» mant , et il faut encore que ce diamant-là ait un
>> brillant entourage. >>
建荡
OCTOBRE 1807.
155
Hortense laissait parler Arzélie ; mais depuis longtems
son coeur ne l'écoutait plus , et les conseils de la
belle dame eussent-ils été ceux de la sagesse , la jeune
personne aurait presqu'autant craint de les suivre que
ses exemples. Depuis la scène de l'hermitage tous les
hommes lui étaient devenus odieux , toutes les femmes.
suspectes , et dans son chagrin elle a juré de hair le
monde autant , s'il se peut , qu'elle s'y est fait aimer.
On ne la verra donc plus briller dans les belles sociétés
que de loin en loin , encore faudra -t-il à chaque
fois un ordre positif de M. Dabon ; ces ordres mêmes
deviendront plus rares ; mais enfin il aura de tems en
tems besoin de paraître avec sa femme pour s'y montrer
dans toute sa gloire , et pour exciter ou, à parler
plus juste , pour obtenir ce qu'un homme à la mode
ambitionne le plus , l'envie . " ...
Ainsi vouée plus que jamais à la retraite , Hortense
ne s'ennuyait que de la dissipation , et trouvait de bien
agréables dédommagemens du peu qu'elle perdait dans
ses talens , dans la culture qu'elle donnait à son esprit ,
dans son occupation perpétuelle de l'éducation de cet
enfant qui lui devenait de jour en jour plus cher ; mais
sa plus vraie consolation était au fond de son ame
avec son innocence ; en effet , comme on est mieux
chez soi que partout ailleurs , quand on a un intérieur
agréable , de même tant que notre coeur est habitable ,
notre pensée s'y repose délicieusement : une ame dépravée
, au contraire , essaye de se fuir elle-même , et
dans toutes les dissipations où elle se livre , elle ressemble
encore au criminel échappé que la justice poursuit hors
de sa prison.
Néanmoins les manières de M. Dabon avec sa femme
s'adoucissaient de jour en jour ; s'il lui avait montré un
peu d'humeur dans les premiers tems de leur union , c'é
tait uniquement pour l'acquit de sa conscience sur tout
ce qui tient à la mode ; mais son bandeau n'était pas
si épais qu'il ne lui laissât entrevoir une partie du charme
de sa femme. D'une part il jouissait avec un peu d'orgueil
des succès qu'elle avait dans le monde et dont
il s'attribuait tout l'honneur ; de l'autre , il était de
jour en jour plus touché des soins charmans qu'elle
154 MERCURE
DE FRANCE.
donnait à Félix , toujours plus persuadé que ce ne pouvait
être que le père qu'on aimait dans l'enfant. Du
reste , plus il pensait à la soi - disant plaisanterie do
Luzival , moins il en était amusé ; les dangers qu'il avait
courus à l'hermitage commençaient même à lui donner
quelques doutes sur les grands avantages qu'Hortense
devait retirer de la liaison où il l'avait engagée , et il
prend enfin la résolution d'aller chez Arzélie, tout exprès
pour lui faire à ce sujet de très-humbles remontrances.
-
Pendant qu'il se prépare à l'exécution de ce grand
dessein , il a été devancé chez sa digne amie par Volzel
, l'astucieux Volzel , chargé comme Luzival de
délivrer la société du poids de la sagesse d'Hortense .
M. Volzel arrive donc plus brillant encore qu'à son
ordinaire , avec une démarche de triomphateur. Arzélie
commence par lui conter de point en point
l'histoire de Luzival , et semble s'étonner que tant d'audace
n'ait pas été couronné de la victoire. < «Concevez-
» vous , lui dit- elle , une défense si opiniâtre de la part
» d'une petite personne qui n'a pas plus d'usage du
» monde que mon petit serin. Je le crois bien , dit
» Volzel ; plus on faiblit d'un côté , plus on résiste de
» l'autre. Qu'en savez -vous ? réplique Arzélie. Vous
» l'a -t- elle dit ? -Dit , non ; mais si elle me l'avait écrit ? ...
>> -Effectivement ! c'est bien probable ! - Probable ou
» non , qu'avez-vous à répondre à des preuves ? Des
>> preuves , Monsieur ? -Oui , Madame, des preuves .--
» Vous avez l'air bien sûr de votre fait . Ön le serait
» à moins. Voyez-vous ce petit papier- là ? Votre oncle
» n'a pas dans son porte-feuille un papier qui le vaille.
» Comment l'entendez-vous ? - Voilà ce qui s'appelle
» une bonne lettre-de-change , toute ma fortune est là-
» dedans. Il est bien question de cela ! Plus que
» vous ne croyez .
Et sur qui cette lettre ? Oh ! sur
» une personne..... bien solvable. -Est- ce quelqu'un de
» bien sûr au moins ? Bien solvable. Mais enfin
» qui ? - Voulez-vous la connaître ? c'est la personne
» qui s'est engagée à être le prix du vainqueur d'Hor-
» tense. — Trève de plaisanterie , Monsieur Volzel ;
» voyons cette lettre.Madame , elle est à vue. - Mon-
.>>
-
-
-
-
―
-
OCTOBRE 1807.
155
>> trez-la toujours , je crains les contrefactions.- Con-
>> naissez-vous cette écriture-là ? - En vérité , s'écrie
» Arzélie avec surprise , je la connais ! Oui , ces belles
» écritures posées comme d'une écolière qui a toujours
» des exemples de son maître devant les yeux , des traits
» bien déliés , des points , des virgules , des accens ; ces
>> petites perfections-là m'ennuient à la mort. - Ecou-
» tez , dit Volzel , et vous verrez que la perfection s'é-
» tend jusqu'à la manière dont elle aime. » Volzel se
met en devoir de lire. «< Mais vous lisez si vîte , dit
» Arzélie , que mon attention ne peut pas vous suivre. Je
» voudrais l'examiner en détail cette superbe lettre , afin
» de vous en dire mon sentiment . J'y consens ; mais
>> puis-je compter sur votre discrétion ? -Oh ! comme
» sur la vôtre. Laissez-moi lire.Non , je la lirai len-
>> tement , toujours prêt à m'arrêter , pour profiter de
>> vos charitables observations : Je me prépare à vous
» recevoir - Le beau début ! ne dirait - on un gou-
» verneur de place qui répond à une sommation ou qui
>> attend l'escalade ? Eh bien ! pourquoi pas ?
» parcequeje le mérite , - Quelle bassesse ! Madame ,
» le véritable amour est modeste. Monsieur , le véri-
>> table amour est un sot , continuez ; - mais
parce que
» j'ai besoin de vous , -Besoin de vous ! quelle naiveté !
>>> - etque sans vous je ne puis vivre. Vous voilà bien
» près.
-
>
-
-
-----
-
pas
--
―― non
» fier ! -Non , je vous ai dit que le véritable amour était
>> modeste . - Et moi je vous ai répondu. - Mon ame est
» frappée de diverses maladies et de langueurs , - Ma-
>> ladies ! langueurs ! ah ! ah ! ah ! Son ame. Est- ce bien
» son ame , Volzel ? Oh ! je n'y regarde pas de si
dont vous seul , comme le meilleur des méde-
» cins , étes capable de la guérir ! - Le meilleur ! vous
» le meilleur médecin , Volzel ! - Oui , pour ces mala-
» dies-là. Poursuivez. J'ai un vrai regret d'avoir
» blessé votre coeur , outragé votre bonté , - Votre bonté ?
-Vous la connaissez ma bonté ; c'est l'éinule de la
>> vôtre Je continue. mérité votre colère , résisté aux
» grâces et aux recherches de votre amour
Il me
>> semble pourtant que la résistance n'est pas son fort .
Comment ! et ces froideurs , et ces mines , et ces
>>> craintes de me voir , et ces refus de me répondre !
-
-
-
,
156 MERCURE DE FRANCE ,
--
-
S
-
―
-
» et cette fuite le jour du bal ! Je vous dis , moi , que
>> c'est jusqu'à présent la femme qui m'a le plus ré-
» sisté. Le fat ! N'importe , allons jusqu'au bout.
» — et méconnu vos aimables perfections . - Où sont-
» elles donc , Volzel , ces aimables perfections ? - Que
>> voulez-vous ? elle me flatte , mais elle me plaît.-
» Pardonnez-moi , punissez- moi , -Dit-elle le genre de
» supplice ? —Attendez . - et que ma punition soit d'étre
» condamnée à vous aimer , à me hair , La folle.
» Je n'ai plus que deux mots. à me punir et à vous
» venger.- Voilà bien ce qu'on appelle du galimatias .
Peut-être ; mais l'amour est un délire . · En tout
>> votre Mme Dabon peut bien se vanter d'avoir la plus
>> mauvaise tête ! -Oui , mais aussi le plus joli visage ,
» et vous savez que ces deux adverbes joints font ad-
>> mirablement. Mais voyez l'astuce ! mais voyez l'au-
>>> dace ! continue Arzélie ; cette petite innocente-là nous
>> a tous joués. Eh bien ! n'avais-je pas raison quand
» je vous disais qu'il n'y avait rien à gagner pour Lu-
» zival ? Mais cette leitre est-elle bien véritablement
» pour vous ? Regardez plutôt l'adresse qu'elle a fine-
>> ment fait mettre par une autre main. Ah ! ma chère
» Adélaïde a bien travaillé dans tout cela , aussi , vous
» savez les vingt- cinq louis que je lui avais promis , ma
» foi j'ai doublé la dose et je n'y ai pas regret . — Je le
» crois , dit Arzélie , que ne donnerait - on pas pour
» une pièce comme celle - là ? Mais après avoir égaré
>> la femme vous égarerez la lettre , et vous voyez
» bien que si la lettre se perd la femme est perdue.
>> Tenez , crainte d'accident , laissez - la - moi . - Vous
>> la laisser ! vous la laisser ! et pour rien ? non , ma foi.-
» Volzel , s'il est vrai que vous soyez mon ami , laissez-
» moi la lettre , je crois avoir quelque droit de l'exiger .
» — Et moi je crois avoir quelque droit de la garder.
» Je vous ai déjà dit qu'elle était à vue , je ne m'en
» dédis pas. - Allons donc , rien n'est de si mauvais ton
» que de prendre les plaisanteries au sérieux . - Ma-
» dame ! et la foi des traités ! Je plains cette enfant ,
» dit Arzélie d'un air de compassion , je la vois dans
» de terribles mains , et je sens que je voudrais la sauver
» au péril.....— De quoi ? belle Arzélie ! - Allez , vous
-
OCTOBRE 1807. · 157
•
» devriez rougir de votre obstination , et sans mon
» amitié pour cette malheureuse petite personne , vous
>> me verriez aussi obstinée que vous ; » mais.
bref elle eut la lettre .
Le lendemain M. Dabon arrive comme nous l'avions
annoncé , plein des observations qu'il avait à faire au
sujet de l'histoire de l'hermitage. Il avait cherché dans
tout le chemin , par où il commencerait son discours.
Car , lorsqu'on a toujours été en adoration , il n'est pas
aisé d'entrer en explication . La fine Arzélie s'en doutait
, et pour lui donner le tems de se préparer , elle
le fait prier d'attendre dans son cabinet , qu'elle eût
fini sa toilette . M. Dabon , seul , commence , comme
presque tous ceux qui n'ont rien de mieux à faire ,
par ouvrir et fermer toutes les brochures , tourner et
retourner toutes les lettres , regarder les cachets et
les adresses , et même lire par-ci , par-là quelques billets
; et au moment où Arzélie ouvrait la porte , il
venait de tirer de dessous un coussin , un papier déchiré
où il avait déchiffré ces lignes de l'écriture de Volzel
<< N'allez point abuser de la lettre de cette petite Hor-
» tense. Je crains votre habitude de laisser trainer tout
» ce qui n'intéresse que vos amis , et jugez vous-même
» si ce Dabon que vous laissez toucher à tout , allait tou-
» cher à cela , quel embarras pour vous ! quel désagré-
» ment pour moi ! quel contre-tems pour nos projets ! ...
« Madame , Madame , dit le pauvre M. Dabon dans
>> une agitation qu'il ne pouvait maîtriser , .... en vé-
» rité , . . . . je ne me serais ..... jamais ...... jamais
>> attendu à quoi ? Monsieur , dit Arzélie sans se dé-
» concerter?-A vos pro ... procédés , Madame , ....
» Je croyais , .... j'ai cru .... à la pro ... bité , aux
» égards , .... à l'ami ... tie , a ... à.….….. -—--- Eh ! Monsieur !
» quelle solennité ! eh ! pourquoi chaussez - vous le cor
» thurne de si bon matin ? - Vos plaisanteries sont , ...
» sont fort plaisantes , Madame , fort plaisantes : sans
» doute , mais.... Eh bien , Monsieur ? Mais ily. a
»
―
-
- .
>> des bornes à tout , Madame , et que vous devez connaître.
» - De quoi parlong -nous , s'il vous plaît ? - De cette
>> scène de l'hermitage , Madame.... Ah ! vous la savez ?
>> - Oui , Madame , je la sais et d'un bout à l'autre.-
»
·
158 MERCURE DE FRANCE ,
---
-
que
--
» C'est beaucoup. Eh bien ! contez-la moi , car ce que
>> je ne sais pas doit être au moins aussi plaisant que ce que
jene
» je sais. Il me suffit , Madame , Mme Dabon m'ait
>> tout conté de point en point . Quoi ! tout ? vraiment ?
>> Tout ? - Riez , Madame , riez ; mais sachez que de
» toutes les mauvaises plaisanteries , celle de l'hermitage
» est certainement la pire et en même tems la plus lon-
>> gue. Oui , bien pour un mari qui s'en fache , mais
>>>pour une femme qui s'en amusé ? - Qui s'en amuse !
>> qui s'en amuse ! Ajouter la calomnie à l'offense ! Oui ,
» Monsieur , qui s'en amuse ; autrement on aurait sonné
» plutôt . N'y a-t-il pas un clocher dans cette chapelle ?
» Le cordon était-il coupé ? Y a -t-il eu un seul moment
>> où l'on n'ait pas pu le tirer ? Ne me suis- je pas trouvée
>> là au premier avertissement ? ....Plaignez-vous de moi!
>> vous avez bonne grâce. Madame , j'aurais peut- être
» la faiblesse de me rendre à vos raisons , toutes frivoles
>> qu'elles peuvent être , si je n'avais les preuves d'un
» complot contre moi , auquel vous donnez les mains .
» Un complot contre vous , mon pauvre Dabon ! Oh !
» non , on aurait à faire à trop forte partie. Je sais
» ce que je dis, Madame. Ah ! ah ! Oui ; Madame
» je connais les menées de Volzel , comme les imperti-
» nences de Luzival . Je sais tout . - Eh bien ! Monsieur ,
» que dire à un homme qui sait tout ? Cette lettre
» qui vous est confiée , Madame. -De qui , Monsieur ?
» De Madame Dabon , Madame. Pour qui , Mon-
>> sieur ? -Pour Volzel, Madame , qui veut en faire un
» mystère. A qui , Monsieur ? -A moi , Madame , à
>> moi ; mais j'espère au moins que vous voudrez bien
» vous expliquer. - M'expliquer , Monsieur , sur quoi ,
» pourquoi ? Sur quoi ? sur quoi ? Madame , sur la
» correspondance de madame Dabon , pourquoi , Ma
» dame ? parce que je suis son mari : cela est- il clair ?
>> Oh ! très - clair. Allez , allez , mon pauvre ami ,
>>> vous avez une jolie femme ; c'est quelque chose , et
» qui paraît aimer la décence par dessus tout ; c'est
>> assez; contentez -vous - en , et ne poussez pas plus loin
» vos recherches. Si quelqu'un avait droit ici de se plain-
-
-
-
-
--
dre , ce serait moi , moi qu'elle cherche à brouiller
» avec mon meilleur ami , après tous les soins que j'ai
(
OCTOBRE 1807 . 159
-
» pris uniquement à votre considération , de lui don-
» ner tout ce qui lui manque. Mais voilà les femmes ;'
» les voilà ! Il n'y a rien que je n'aye fait dans tous les
» tems pour avoir une amie , et , vous le savez , Dabon ,
» jamais je n'en ai gardé une seule . Votre femme est un
» joli petit serpent de plus que j'ai mis dans mon sein.
» Mais cette lettre , Arzélie , cette lettre. - En vérité,
» vous méritez de la voir. Une autre que moi se ferait
» scrupule de la montrer ; mais au fait , vous m'avez
» dit cent fois ( mais peut - être ai - je eu tort de le
» croire ) , que ce n'était pas Hortense dont vous étiez
>> amoureux et perdre pour perdre , j'aime mieux
» sacrifier une petite vipère , que l'homme du monde
» que.... Achevez donc , achevez , belle Arzélie
- -
>
dit avec transport M. Dabon qui n'avait jamais en-
» tenda d'aussi douces paroles. - Oui , répartit Arzé
» lie ; vous saurez tout , vous verrez tout ; non pas que
» j'en veuille à votre femme , mais , parce que mon
» sentiment pour vous l'emporte sur toutes les considéra-
» tions. » Alors tirant le papier de son portefeuille , elle
le donne à la pauvre dupe , non sans lui faire bien valoir
le service qu'elle lui a rendu en ôtant à Volzel une
arme dont il lui aurait été si facile et peut-être si doux
d'abuser. Puis elle sort , en le conjurant s'il est sage et
s'il veut être heureux , de brûler la lettre sans la lire.
On a donné beaucoup de ces conseils là dans des occasions
à peu près pareilles , à beaucoup de maris inquiets
, ,
et depuis qu'il y en a , aucun n'a fait autrement
que M. Dabon. Il rentre chez lui furieux , fait une
scène horrible à la pauvre Hortense qui ne sait pas
même sur quoi , ne parle pas moins que d'une lettre
de cachet , et demande ses chevaux pour aller la solliciter
auprès de l'oncle tout-puissant d'Arzélié.... Dans
l'intervallé , arrive le petit Félix avec son gros cahier
bien barbouillé , et le voilà qui , tout occupé de son
objet , sans prendre part à la colère de son père , veut ,
comme à son ordinaire , lui montrer son travail de la
semaine. M. Dabon le repousse ; l'enfant revient à la
charge , il est encore repoussé ; il revient encore , il
revient toujours , et M. Dabon , prêt à jeter par impatience
le cahier dans le feu , laisse par hasard tomber
(1
160 MERCURE DE FRANCE,
ses regards sur une page où cette malheureuse lettre ,
dont il n'avait pas oublié une syllabe , se trouve transcrite
mot à mot. Dabon ne sait s'il rêve , ou s'il est
en délire. La surprise calme un instant l'agitation ; il
tire la lettre de sa poche au grand étonnement d'Hortense
; il la compare avec le barbouillage de Félix ; il
questionne son enfant ; il questionne sa femme ; et il
se trouve que la lettre est tirée de je ne sais quel livre
de dévotion où cette excellente Hortense prenait de
tems en tems des phrases qu'elle transcrivait avec soin
pour donner à son petit élève des exemples et des leçons
d'écriture . << Mais pourquoi l'adresse de Volzel ?
Mais cette adresse est de la main de Mlle Adélaïde. »
M. Dabon ne fait qu'un saut chez Mlle Adélaïde ; il
y trouve M. Urbin , et sans leur donner le tems de la
réflexion ; la canne dans une main et la bourse dans
l'autre , il leur parle d'un ton qui leur fait tout avouer.
>>>
-
Demeurons en -là ; abandonnons Arzélie à sa destinée
; une femme à la mode finit bientôt comme la
mode elle - même , et passe de mode. Le masque était
tombé. M. Dabon ne vit plus que son ame sur son visage ;
il rompit sans retour avec elle , et cet homme qui jusqu'alors
n'avait fait qu'imiter , eut cette fois beaucoup,
d'imitateurs. Les succès d'Arzélie allèrent toujours en,
diminuant et sa malice toujours en augmentant , en sorte
que la Déesse ne tarda pas à être changée en furie ; et
y a tout lieu d'espérer que les furies ne sont pas heureuses.
Il en sera sans doute à peu près de même de
Volzel et de Luzival , qui auront trouvé tôt ou tard le
prix de leurs noirceurs . Quant à M. Dabon , il n'avait,
besoin que d'une forte secousse pour sortir de son ivresse
et se réveiller honnête homme . Il rougit d'abord , il
rit après de tant d'illusions , ses yeux une fois dessillés ,,
virent enfin sa femme comme elle était , et il l'adora..
De son côté , Hortense qui avait toujours désiré l'aimer,
l'aima. Leur parti fut bientôt pris , et tous les deux fatigués
, le mari de ses erreurs , la femme de ses triom-,
phes , s'en allèrent avec Félix , leur bienfaiteur commun
dans ce beau château d'Auvergne où l'aimable Hortense
avait eu l'envie de cacher ses chagrins et ses charmes.
,
C'est-là
OCTOBRE 1807.
161
C'est-là que tous les deux font la comparaison de ce que
la nature donne avec ce que la société promet ; et là ,
contens l'un de l'autre , oubliant le monde , oubliés du
monde , heureux par la paix qu'ils trouvent , par les
occupations qu'ils s'imposent et surtout par le bien
qu'ils font , ils attendent pour revenir à Paris que la
raison , la décence , la bonhomie et la morale y soient
une fois à la mode. M. DE BOUfflers.
DENT
DE
5.
ken
LA MORT DE SOCRATE.
ARGUMENT.
SOCRATE , le plus sage des Athéniens , s'étant fait beaucoup
d'ennemis parmi les superstitieux et les athées ,
en soutenant l'existence d'un seul Dieu , fut condamné
à mort sur l'accusation de Mélitus , magistrat , appuyé
par Anytus , prêtre de Cérès , et par Lycon , sophiste.
L'accusation était conçue en ces termes : « Mélitus , fils
» de Mélitus , du peuple de Pithos , accuse Socrate , fils
» de Sophronisque , du peuple d'Alopécé.
» Socrate est criminel parce qu'il ne reconnaît point
>> les Dieux que la république reconnaît , et qu'il intro-
>> duit de nouvelles divinités. Il est encore criminel
» parce qu'il corrompt la jeunesse. Pour sa punition ,
» LA MORT. »
Socrate fut condamné à mort par des juges tirés de
toutes les sections , de toutes les tribus , ainsi que de
tous les peuples qui composaient les habitans d'Athènes ,
quoiqu'il leur eût prouvé la fausseté de cette accúsation.
Je suppose que le jour où il mourut ses trois accusateurs
s'introduisirent dans sa prison , en lui promettant
la vie , la liberté , de la fortune et des honneurs ,
s'il voulait s'avouer coupable. Quant aux paroles de
Socrate et aux raisonnemens de ses ennemis ainsi
qu'aux diverses scènes de ce drame , on les trouve presqu'en
entier dans Platon , Xénophon et Plutarque . Je
n'ai guères eu d'autre soin que de les mettre en ordre.
>
1
L
162 MERCURE DE FRANCE ,
SCÈNE PREMIÈRE.
ANYTUS , MÉLITUS , LYCON.
(Dans le vestibule intérieur de la prison , éclairé par une
lampe ).
ANYTÚS.
Cher Mélitus , la mort de Socrate va nous faire beaucoup
d'ennemis. Je connais les Athéniens ; ils se réjouissent à
présent de sa condamnation ; ils le pleureront dès qu'ils le
verront mort.
MÉLITUS.
Vous avez raison , sage Anytus . Offrons- lui la vie et tout
ce qui peut la lui rendre agréable , pourvu qu'il se reconnaisse
criminel. Par cet aveu il perdra son crédit , et nous
serons tranquilles. Nous n'avons à craindre que son innocence.
LYCON.
Son innocence ! je vous le garantis coupable . J'ai préparé
contre lui de nouveaux argumens auxquels je le défie de
répondre.
Holà ! quelqu'un ?
1. ANYTUS.
SCÈNE SECONDE.
(Le geolier paraît avec un grand trousseau de clefs à se
ceinture ).
LES MÊMES , ET LE GEOLIER.
LE GEOLIER .
Que souhaitez-vous , illustres seigneurs ?
MELITUS .
Qui es-tu ?
LE GEOLIER .
Je suis le geolier , le valet des onzc .
MÉLITUS.
Mènes-nous où est Socrate .
LE GEOLIER ( d'un ton attendri
Il est au cachot et aux fers .
OCTOBRE 1807. 165
MELITUS ( d'un ton courroucé ) .
Il est où il doit être.
LE GEOLIER.
Il n'était pas besoin de tant de précautions ; c'est le plus
tranquille de mes prisonniers .
Tais-toi , et obéis .
MÉLITUS.
SCENE TROISIÈME,
( Le geolier prend la lampe et ouvre la porte d'un souterrain
au fond duquel on aperçoit Socrate les fers aux
mains et les jambes engagées dans une grosse pièce de bois ) .
LES MÊMES ET SOCRATE.
Va -t'en.
MÉLITUS ( au geolier ).
( le geolier sort).
ANITUS ( à Socrate ) .
Dans quel état vous trouvons-nous , grand homme ? Il y
a ici beaucoup de prisonniers , mais nous ne venons voir
que vous seul ; c'est un sentiment d'humanité qui nous
amène .
SOCRATE ( souriant ).
C'est l'humanité du cyclope qui promit à Ulysse de le
manger le dernier.
ANYTUS.
Socrate , vous aimez à railler jusque dans les fers . Qui
peut donc vous rendre si gai au milieu de ces épaisses ténèbres
?"
SOCRATE.
Je n'étais pas privé de lumière . Je viens d'achever un
hymne à Apollon et à Diane .
MÉLITUS.
Cependant vous ne reconnaissez pas les Dieux de la république.
SOCRATE .
Je reconnais pour agens de la Divinité , tous ceux de la
L 2
164 MERCURE DE FRANCE ,
nature . Il n'y en a point qui en soit une aussi vive image
que le soleil:
ANYTUS.
Hélas ! je viens vous apprendre une bien triste nouvelle.
Vous savez que le vaisseau que nous envoyons tous les ans
à l'ile de Délos pour y célébrer par des sacrifices , la naissance
des enfans de Latone , est parti du Pirée depuis trente
jours. Vous savez aussi qu'on ne peut faire mourir per-
Sonne à Athènes pendant son absence .
SOCRATE.
4
Je sais tout cela . J'aurais trouvé son retour bien long , si
je n'en eusse employé le tems à faire un hymne au Soleil et
à la Lune. Mais est-ce que le vaisseau a péri ?
MÉLITUS.
Non , il vient d'arriver.
SOCRATE .
J'avais bien raison de célébrer l'astre des nuits. Il vient
me délivrer précisément après un mois révolu de son cours.
Oh ! l'heureuse nouvelle ! elle confirme le songe que j'ai
fait , il y a deux nuits . Une femme d'une beauté excellente
'est apparue , et m'a dit ce vers d'Homère .
Tu seras dans trois jours à Phtia la fertile .
LYCON.
Laissez-là vos hymnes et vos rêves , ne songez qu'à la vie
qui est une réalité .
ANYTUS .
Socrate , votre sort est bien digne de compassion . Vous
êtes au moment de perdre ce que vous avez de plus cher ,
votre famille , l'estime publique . Vous allez mourir haï du
peuple , flétri par la religion et les magistrats.
Et méprisé des savans.
LYCON.
MÉLITUS.
Lorsque le soleil sera ce soir à la fin de sa carrière , vous
finirez la vôtre. Ouvrez les yeux sur le bord du précipice
OCTOBRE 1807 . 165
effroyable où vous allez tomber . Il en est encore tems , obéissez
aux lois. Reconnaissez qu'elles vous ont justement condamné.
Nous vous sauverons la vie , vous connaissez notre
crédit sur le peuple et sur vos juges. Vous avez d'ailleurs
pár la loi le pouvoir de demander la diminution de la peine
portée dans l'accusation . Vous n'avez point usé de votre
privilége . Vous n'avez été jugé que par un seul jugement .
SOCRATE .
Les lois m'ont jugé ; je leur obéis en mourant .
LYCON.
Si les moyens proposés par Mélitus ne vous plaisent pas ,
nous nous chargerons nous-mêmes de votre évasion . Nous
avons des amis dans tous les pays où fleurissent les sciences ;
nous vous recommanderons à eux ; mais il faut avouer auparavant
que vous avez eu tort de ne pas croire à leurs
systèmes.
SOCRATE.
Croyez-vous , Lycon , qu'il y ait hors de l'Attique quelque
lieu où l'on ne meurt pas ? Quant à vos amis , je ne doute
pas qu'ils n'aient le pouvoir de faire sortir un de leurs ennemis
de prison et même de la vie , mais ils n'ont pas celui
de l'y retenir long-tems . J'ai ri quelquefois de leurs systêmes ;
cependant je ne les ai jamais ni calomniés ni offensés .
MÉLITUS.
Songez ce que c'est que d'être condamné à la mort , à
la mort !
SOCRATE .
La nature m'y avait condamné avant vous ; mais , après
tout , cette mort dont vous voulez me faire peur , va me délivrer
sans autre recommandation , des fers , des persécutions
, des calomnies , de tous les soucis de la vie et des infirmités
de la vieillesse à laquelle je touche. La mort est un
bien pour moi.
ANYTUS .
Ce n'est
pas la mort que vous devez craindre , c'est cette
vie sans fin où vous allez entrer , où vous serez à jamais puni
166 MERCURE DE FRANCE ,
1
par
dans les enfers des tourmens horribles si vous n'expiez
vos erreurs et vos crimes par un prompt repentir. Hâtezvous
, la loi vous accorde encore une heure . Croyez-en
Socrate , un ministre des Dieux qui ne vient ici que pour
votre salut éternel,
SOCRATE .
&
Je vous sais bon gré , Anytus , de votre zèle . Après m'avoir
livré aux bourreaux , vous me donnez en proie aux démons
infernaux . Mais , croyez -moi , qui ne craint que Dieu ne
craint pas les mauvais génies. Il n'y a d'autres démons que
les méchans et d'autres enfers que leur coeur.......
« Dans le reste de cette scène , les accusateurs de Socrate combattent
> tour à tour ses opinions par des sophismes , des menaces et d'adroites
>> flatteries. Ils le pressent en vain d'accepter la vie en s'avouant coupa-
» ble . Le philosophe oppose sans s'émouvoir la vérité aux captieux argu¬
» mens de ses ennemis ; et son ame retourne comme d'elle - même aux
» sublimes contemplations dont elle avait été détournée , Lycon , voulant
» rétorquer les raisons de Socrate , lui dit :
Quel bonheur espérez-vous donc dans un autre monde 2
privé de tous vos sens ? La mort , selon vous-même , va vous
les enlever.
SOCRATE.
Oui , je perdrai mes sens corporels , mais je conserverai
ceux de l'intelligence . Cette ame qui ne mange ni ne boit ,
que vos fers n'ont point enchaînée , cette ame qui se transporte
par la pensée où il lui plaît , ira se réunir à ce qu'il
y a de conforme à sa nature . Les élémens de mon corps retourneront
à ceux de la terre , et mon ame intelligente à
l'intelligence suprême. Là elle connaîtra , dans sa source ,
l'ordre admirable de l'Univers . Croyez - vous que Dieu qui
m'a donné dans ce monde des sens merveilleux pour goûter
des plaisirs dont jamais je n'aurais eu d'idées , ne puisse
dans une autre vie m'admettre à un systême de bonheur
au-dessus de toutes vos conceptions ? Quand je n'y goûterais
que les jouissances que ma raison a éprouvées quelquefois
ici-bas , n'y suffiraient-elles pas à ma félicité éternelle ?
Peut- etre que je connaîtrai ces astres dont l'éclat ne semble
briller , pour nous , au sein des nuits , que pour
élever nos
OCTOBRE 1807 . 167
pensées vers les cieux. Parmi vous , les uns croient que le
soleil n'est qu'une pierre embrâsée et à demi - fondue , les
autres que c'est un homme monté sur un char de feu , qui
se promène sans cesse autour de nous d'Orient en Occident.
Peut-être est- ce une habitation céleste placée au centre de
notre Univers pour en vivifier les mondes ; peut-être comme
il est pour leurs habitans la source de tous biens pendant
leur vie , est-il destiné après leur mort pour récompense à
ceux qui ont été vertueux comme un prix au milieu du jeu
pour les vainqueurs . Les meilleurs esprits , pour connaître
la vérité sur la terre , ne se traînent que sur des lignes et n'en
entrevoient que des points ; mon ame dégagée de son corps
en embrassera les sphères dans les cieux. Je reconnaîtrai
l'auteur de la nature au sein de la lumière qui le voile à nos
yeux . Notre ame , ici-bas , quoique troublée et agitée par
les passions , est dérivée de la sienne comme la flamme nébuleuse
et ondoyante d'une lampe agitée par les vents fut
originairement empruntée d'un rayon du soleil .
Vous me demandez ce que je ferai dans un autre monde .
Dieu qui a créé sur ce globe de boue tant de créatures ravissantes
, mais passagères et fugitives , n'en a-t- il pu former d'autres
plus aimables , plus durables et plus heureuses dans le
soleil lui-même , source de tous nos biens ? Manque- t-il d'emplois
à distribuer dans tant d'astres innombrables qui nous
environnent ? Peut-être y deviendrai-je un des ministres de
sa bonté sur la terre comme j'ai tâché de l'être pendant ma
vie ; peut-être serai-je un de ces médiateurs invisibles qui
inspirent les bonnes pensées , qui consolent et fortifient la
vertu malheureuse , le bon génie d'un autre Socrate . Je
parlerai à la raison des peuples égarés et même à la vôtre ,
Mélitus. Je vous ferai sentir que s'il faut une grande intelligence
pour gouverner la République d'Athènes , il en faut
une bien plus étendue pour gouverner le monde . Je vous
ferai connaître , Anytus , qu'un Dieu ne peut avoir les passions
d'un homme ; et à vous , Lycon , que rien n'est plus
aimable que la vérité . En vous détachant de vos ambitions ,
vous connaîtrez qu'il y á dans l'Univers une puissance bien
168 MERCURE DE FRANCE ,
que mon
supérieure à la vôtre. Sans doute je vous rapprocherai d'elle
si je peux ouvrir vos coeurs au repentir. C'est ainsi
bon génie m'a préservé souvent moi-même de mes passions.
On entend à travers la porte des voix de femme et d'enfans
qui crient :
Mon mari , mon père , Socrate.
MÉLITUS .
Hola ! geolier , maudit geolier ! où es-tu donc ?
(Socrate troublé baisse la téte ).
Fin de la Scène troisième.
M. BERNARDIN DE SAINT-PIERRE.
( La suite au prochain Numéro).
OBSERVATIONS sur la réponse de M. D'AGUILAR ,
à Mr. S. , insérée dans le Mercure du 26 septembre
dernier.
M. d'Aguilar , professe les meilleurs principes sur l'art
de traduire ; il les développe d'une manière parfaite , et la
définition qu'il donne du talent de l'auteur de Don- Quichotte
est , je crois , la meilleure qui ait été faite en France.
Mais les principes de ce littérateur estimable péchent peutêtre
par l'application : ce qu'il appelle une réponse , ne
répond pas assez aux objections qu'on avait faites contre
son opinion relative à la traduction de Florian ; c'est ce
que je me propose de prouver dans les observations qui
vont suivre ; elles peuvent être de quelque intérêt pour les
amateurs de la littérature : Don- Quichotte est le meilleur
ouvrage d'imagination qu'ait produit l'Espagne ; tout ce
qui tend à mieux faire connaître cette production célèbre
ne saurait être indifférent .
Il faut , avant tout , rappeler sommairement les raisons
sur lesquelles on s'était appuyé dans l'article auquel M.
d'Aguilar a répondu . On n'avait pas avancé que la traduction
de Don- Quichotte par Florian fùt sans défaut ; au
contraire on reprochait à cet académicien , d'avoir ajouté
OCTOBRE 1807 . 169
quelques ornemens qui sentent un peu le goût moderne , et
de n'avoir pas conservé les véritables beautés qui se trouvent
dans Cervantes . On disait que Florian , habitué à imiter
plutôt qu'à traduire , avait peut-être trop cherché à donner
sa manière et son coloris à l'auteur espagnol : mais on
soutenait qu'à ce défaut près , son travail était digne d'es-
-time ; et que , le premier en France , il avait donné l'idée
de l'esprit gracieux et malin , de l'ironie piquante , du
naturel charmant et de la douce philosophie qui règnent
dans Don-Quichotte . L'ancienne traduction languissante ,
mal écrite et moins exacte que celle de Florian , n'avait
pas fait connaître ce livre ingénieux ; ceux qui n'avaient
pas assez de goût pour démêler , sous cette écorce grossière
, le mérite de l'ouvrage , ne la lisaient que comme
un de ces romans où on ne cherche qu'à satisfaire une
vaine curiosité .
En approuvant en général les suppressions que Florian
s'est permises , on avait présenté un morceau d'une certaine
étendue , qui est évidemment trop long et trop raisonné
, on avait cité une scène de Don - Quichotte et de
Sancho Pansa , d'un comique dégoûtant ; on s'était élevé
contre les pièces de vers répandues dans Don- Quichotte ,
on les avait trouvées presque toujours trop longues , et offrant
l'exagération et les faux brillans qui étaient à la mode
pendant le XVI° siècle ; on avait conclu de ces défauts qui
se font probablement moins sentir à un Espagnol qu'à un
Français , mais qui ne sont pas moins répréhensibles si l'on
veut les juger d'après les règles invariables du goût , on
avait conclu que Florian avait eu raison d'abréger Don-
Quichotte.
M. d'Aguilar n'a répondu à aucune de ces objections ,
il ne les a pas même rappelées ; cependant elles peuvent,
être de quelque force . Ordinairement au barreau , quand
un avocat néglige de répondre à quelques raisons alléguées
par son adversaire , celui- ci regarde ce silence comme un
aveu que ses raisons sont bonnes , et les tribunaux en jugent
de même. Si l'on applique ce principe au silence
170 MERCURE DE FRANCE ,
de M. d'Aguilar , il faudra conclure que Don- Quichotte
ne peut être traduit heureusement en français , sans qu'on
y fasse des suppressions : reste à savoir si ces suppressions
sont faites avec goût et discernement . J'étais convenu que
l'on pouvait adresser à Florian quelques reproches sous
ce rapport ; ainsi je ne diffère plus avec M. d'Aguilar que
sur l'opinion où il paraît être que , si l'on traduit Don-
Quichotte , il faut le traduire presque littéralement .
>
Ses principes généraux sur l'art de traduire sont très-bons ,
comme je l'ai observé en commençant , mais leur application
ne paraît pas exacte dans la discussion qui nous occupe.
Cervantes ne peut être comparé , ni à Homère , ni
à Démosthène , ni à Virgile ; ce n'est point un auteur classique
, doué d'un goût bien plus pur que Lopez de Vega
son contemporain ; Cervantes n'a pu cependant se garantir
entièrement de l'influence de son siècle , il n'a pas su
comme les grands génies que nous venons de nommer
généraliser ses idées et ses conceptions , de manière à ce
qu'elles pussent plaire dans tous les tems et dans tous les
lieux ; ses couleurs sont trop locales , et les tableaux ne
peuvent souvent être bien appréciés que par ses compatriotes
dont il a toujours cherché à flatter les goûts et le
caractère , sans s'occuper assez des autres nations , dont
il ignorait qu'il devait faire un jour les délices . Ce mêlange
de beautés et de défauts range nécessairement Cervantes
dans un rang inférieur à celui qu'occupent les Homère ,
les Démosthène et les Virgile : il ne doit pas inspirer à ses
traducteurs ce respect scrupuleux, pour les moindres détails
que l'on exige avec raison dans ceux qui osent traduire
les chefs -d'oeuvre grecs ct latins .
Le principal défaut de Cervantes se trouve dans les diseussions
qu'il établit quelquefois entre les personnages de
sɔn roman ; le fond de ces discussions est presque toujours
agréable et instructif ; on y apprend à juger sans
passion les faiblesses des hommes ; mais les formes de ces
dialogues intéressans rappellent trop les manières scholastiques
qui étaient en usage dans les écoles du tems de
OCTOBRE 1807 . 171
Cervantes. Il reproduit les mêmes raisons sous tous les aspects
qu'elles peuvent avoir , et ne s'arrête que quand il
a épuisé son sujet ; ce défaut est sur-tout senti par les Français
, pour lesquels ordinairement , trop de raisonnement
entraîne trop d'ennui. Un traducteur français , s'il veut se
faire lire , doit donc abréger ces discussions , et offrir sous
une forme plus agréable ce qu'elles peuvent avoir d'utile
et de piquant.
Pour donner une idée de ce qu'on voit avec peine dans
un livre tel que Don Quichotte , il suffirait de rappeler le
discours de Marcelle que j'ai traduit dans un des précédens
numéros , et dont M. d'Aguilar a eu l'indulgence de reconnaître
l'exactitude . J'ajouterai un fragment qui servira encore
plus à confirmer mon opinion.
Tout le monde peut se rappeler la Nouvelle du Curieux
impatient , que Destouches a mise en comédie. La résolution
que prend Lothaire de faire la cour à la femme de son ami
est précédée d'une très-longue discussion entre Anselme et
lui. Le mari curieux veut que son ami tente la vertu de Camille.
Lothaire cherche en vain à lui faire abandonner ce
projet extravagant : il épuise tous les raisonnemens . Après
avoir parlé des choses difficiles qu'on entreprend , soit pour
Dieu , soit pour le monde , après avoir fait plusieurs distinctions
, et prouvé d'une manière très-méthodique que le projet
d'Anselme ne peut se ranger dans aucune de ces classes , il
cite la stance d'un poëme des larmes de St.-Pierre ; ensuite
il emploie plusieurs comparaisons.
« Dis-moi , Anselme , ajoute-t-il , si le ciel ou un heureux
» hasard t'avait rendu possesseur d'un diamant précieux dont
» tous les lapidaires reconnussent la beauté et le grand prix ;
» si , d'une voix unanime , ils convenaient qu'il réunit tout
>> ce qu'on peut désirer dans un pareil trésor , et que toi-même
» tu le crusses , sans avoir de preuves contraires , agirais-tu
» avec prudence , s'il te venait dans l'esprit de prendre co-
» diamant , de le mettre entre l'enclume et le marteau , et
» d'éprouver en le faisant battre avec force , s'il possède les t
» qualités qu'on lui attribue ? Je suppose que tu veuilles per172
MERCURE DE FRANCE ,
P
» sister dans ce dessein ; dans le cas où le diamant résiste-
» rait à cette épreuve imprudente , il n'aurait ni plus de
» valeur ni plus de réputation qu'auparavant : dans le cas
» où il serait brisé ( ce qui pourrait arriver ) , ne serait-il pas
» entiérement perdu ? Oui certainement ; et son maître pas-
>> serait avec raison pour un insensé .
» Camille , mon ami , est un diamant des plus précieux :
» tu en portes ce jugement , et tous ceux qui la connaissent
» pensent de même . Il serait de la plus grande imprudence
» de la mettre à une épreuve si forte. Quand elle en sorti¬
» rait sans accident , elle n'aurait pas plus de prix qu'on ne
» lui en trouve maintenant. Si par hasard elle succombait
» à cette épreuve , que deviendrais-tu ? et combien ne te re-
» procherais-tu pas d'avoir été la première cause de sa perte
» et de la tienne ? Considère qu'il n'y a pas dans le monde
» un diamant qui vaille une femme chaste et honnête ; et
» que tout l'honneur des femmes dépend de l'opinion qu'on
» a d'elles ; celle qu'on a de Camille est si flatteuse , comme
» tu sais , que tu ne peux raisonnablement élever aucun
» doute sur sa fidélité .
» La femme , Anselme , est un animal imparfait : au lieu
» de lui dresser des embûches dans lesquelles elle peut tom-
»> ber , il faut au contraire débarrasser son chemin de tous
» les obstacles , afin qu'elle marche librement vers la per-
» fection qui lui manque , et qui consiste dans une vertu
>> sans tache.
ע
>> Les naturalistes disent que l'hermine est un animal dont
» la peau est entiérement blanche , et que quand on veut le
» prendre , les chasseurs se servent de cet artifice : ayant appris
les lieux par où elle doit passer , ils les ferment avec
» de la boue , et se mettent ensuite en observation . Aussitôt
» que l'hermine arrive vers cette boue , elle s'arrête et se
» laisse prendre : elle aime mieux se perdre que de souiller
> sa blancheur qu'elle estime plus que la liberté et la yie. La
» femme honnête et chaste est comme l'hermine : sa vertu
» et sa pudeur sont plus blanches que la neige : il faut ,
✶ pour les lui conserver , se servir de moyens très-différens
OCTOBRE 1807 . 173
» de ceux qu'on emploie pour prendre l'hermine . On doit
» se garder de mettre sur les pas de la femme cette corrup-
» tion si séduisante qui suit l'empressemeut et les sollicita-
>> tions des amans . Il est douteux qu'elle ait la force néces.
» saire pour la vaincre et fouler aux pieds : on doit lui éviter
» ces piéges , et ne placer sur son chemin que les charmes
» de la vertu , et ce bonheur calme et doux qui accompagne
» l'accomplissement de ses devoirs.
>> L'honneur d'une femme est comme un miroir de cristal :
» il brille aux yeux ; mais au moindre souffle qui le frappe ,
>> il se ternit .
» Nous devons agir avec les femmes comme avec les re-
» liques : il faut les adorer , et ne pas les toucher.
» Nous devons garder les femmes et les estimer , comme
» on garde et on estime un jardin plein de fleurs délicates :
» le maître ne souffre pas qu'aucun étranger les foule ,
ni
>> les touche même avec la main : il ne permet aux ama-
» teurs que d'admirer de loin , et au travers d'une grille de
» fer , le parfum et la beauté de ces fleurs charmantes , etc. »
Ensuite Lothaire cite des vers de comédie , et finit , pour
ne rien laisser à repliquer à son adversaire , par lui rappeler
l'origine et les devoirs des époux , et par remonter au mariage
d'Adam et d'Eve. Un français ne manquerait pas de
dire à cette occasion : Avocat , ah ! passons au déluge !
Sans doute Florian aurait traduit avec plus d'élégance que
moi ce morceau singulier ; mais je ne crois pas qu'en France
il eût pu parvenir à le sauver du ridicule. Cependant /M.
d'Aguilar reproche à Florian de n'avoir pas traduit Don-
Quichotte en entier s'il l'eût fait , son travail , comme on
vient de le voir , n'aurait pas réussi en France : de quelle
utilité et de quel agrément aurait-il pu être alors ? M. d'A→
guilar , il est vrai , atténue un peu sa sévérité en disant que
Don- Quichotte est intraduisible. Mais si cela était , il fau
drait que toutes les personnes qui ignorent l'espagnol fus-i
sent privées de ce charmant livre . Si tout le monde avait eu
le même sentiment , Cervantes n'aurait été connu qu'en Espagne
, et ne jouirait pas dans toute l'Europe de la réputa-
3
174.
MERCURE
DE
FRANCE
,
tion que les traductions lui ont acquise . L'opinion de M.
d'Aguilar rappelle une anecdote fort singulière rapportée
par un auteur espagnol.
Row , célèbre poëte anglais , sollicitait une place près du
comte d'Oxford grand , trésorier . Un jour ce seigneur lui
demanda s'il savait l'espagnol. Row répondit que non ;
et se persuadant que le ministre voulait le charger de quelque
commission importante en Espagne , il ajouta qu'en peu
de tems il parviendrait à entendre et à parler cette langue .
Le comte parut satisfait . Row se retira à la campagne ; et ,
comme il avait beaucoup de facilité , en peu de mois il apprit
l'espagnol. Il retourna chez le ministre , et lui rendit
compte de ses travaux et de ses succès. Que vous êtes heureux
! lui dit le comte ; vous pouvez lire dans l'original
l'histoire de Don- Quichotte.
1
M. d'Aguilar , pour montrer que la traduction de Florian
est inexacte et infidelle , donne deux exemples . Il les prend
dans le compte que Don Diego rend à Don Quichotte de
sa vie : ce Don Diego est un seigneur de village d'un ca
ractère très-aimable ; et M. d'Aguilar a choisi à dessein ce
morceau , parce qu'il est un de ceux qui pouvaient le plus
facilement se rendre en français presque littéralement . Ce- *
pendant Florian s'y est permis quelques changemens et quel→
ques développemens que je condamne comme M. d'Aguilar ; ›
mais je ne puis en conclure que la traduction entière soit
inexacte et infidelle . Des deux contre-sens qu'on relève , je
n'en vois qu'un qu'on puisse attribuer à l'ignorance de la
langue . Dans le premier , il est évident que Florian a eu le
dessein de changer l'idée de Cervantes. Don Diego dit qu'il
est plus que médiocrement riche , soy mas que medianamente
rico. On ne peut présumer que Florian se soit trompé
sur un sens aussi clair ; mais il a cru rendre le gentilhomme
plus intéressant , en le représentant jouissant de l'honnête
médiocrité dont parle Horace. Le second contre - sens est
plus important ; mais il ne change rien à l'idée de Don
Diego : il ne tient qu'à une méprise bien pardonnable sur
un mot peu en usage dans le langage familier , et dont jamais
OCTOBRE 180 . 175
on ne se sert dans la littérature . Que Don Diego ait un
furet ou un héron , cela ne change rien ni à son caractère ,
ni à sa situation .
La traduction de Roland furieux , par M. de Tressan , est
très-estimée ; jamais on n'a dit qu'elle fût inexacte et infidelle
. Cependant elle présente un contre - sens beaucoup
plus important que celui que M. d'Aguilar reproche à Florian
. Le traducteur prend dans une comparaison un serpent
pour une biche. Trompé par le mot biscia qu'il n'a pas eu
le soin de chercher dans le dictionnaire , il fait tous les
efforts imaginables pour plier le sens de l'original à l'¡nterprétation
qu'il donne à ce mot . Cette erreur a été justement
blâmée ; mais on n'a pas cru qu'elle pût nuire à la réputation
d'un travail difficile et de longue haleine .
Puisque M. d'Aguilar était en train de relever les défauts
de la traduction de Florian , il me semble qu'au lieu de
s'attacher à des disputes de mots , il aurait dû faire remarquer
les fautes qui nuisent à la vraisemblance de la narration
, et par conséquent au charme qu'elle peut faire éprouver
. Florian court trop après la précision : pour donner plus
de rapidité aux récits , il néglige souvent les détails qui ,
comme on le sait , sont utiles , soit pour amener les événemens
, soit pour les motiver. J'en citerai un exemple.
Florian , ainsi que l'annonce sa préface , avait lu une Vie
dé Cervantes , fort étendue , qui se trouve en tête du Don-
Quichotte espagnol . L'auteur de cette Vie se livre à un examen
approfondi de l'ouvrage , en même tems qu'il en fait
ressortir les beautés , il relève quelques défauts . Les principaux
sont des invraisemblances. Florian annonce qu'en
traduisant librement Don- Quichotte , il s'est permis d'effacer
ces taches légères. Cependant un des passages b'âmes par
le critique espagnol , est encore plus invraisemblable dans
la copie que dans l'original . C'est le combat du Biscayen
contre Don - Quichotte , qui se trouve dans le chapi.re VIII
de la première partie . Voici la traduction presque littérale
de ce passage
.
Don - Quichotte ayant jeté sa lance par terre , tira son
176 MERCURE
DE FRANCE ,
népée , embrassa son écu , et attaqua le Biscayen dans l'in-
>> tention de lui ôter la vie . Celui- ci , le voyant venir , aurait
>> voulu descendre de sa mule qui était de louage , et à laquelle
» il ne pouvait se fier ; mais il ne put faire autre chose que
» de tirer son épée . Il fut assez heureux pour se trouver près
» de la voiture , où il put prendre, un coussin dont il se
>> servit comme d'un bouclier . »
L'auteur espagnol de la Vie de Cervantes critique ainsi
ce passage :
« A supposer que Don- Quichotte attaque le Biscayen avec
>> l'intention de lui ôter la vie , il est invraisemblable que ce
» dernier dont la main gauche est occupée à tenir la bride
» de sa mule , ait le tems avec sa main droite , non-scule-
» ment de tirer son épée , mais de prendre un des coussins
» de la voiture pour s'en servir comme d'un bouclier . D'ail-
>> leurs il est naturel de penser que Ies personnes qui étaient
» dans la voiture , étaient assises sur les coussins . Quand cela
» n'aurait pas été , il paraît toujours impossible que le Bis-
» cayen ait pu prendre ce coussin , et que Don - Quichotte
>> en fureur lui en ait donné le tems . >>
Cette critique est un peu minutieuse ; cependant Florian
aurait dû en profiter , du moins pour ne pas augmenter l'invraisemblance.
Voici sa traduction :
<« Don- Quichotte jette sa lance ; et , couvert de son écu ,
» se précipite sur son ennemi . Le Biscayen qui le vit venir ,
>> voulut mettre pied à terre , ne se fiant pas beaucoup à sa
>> mule de louage , mais il n'en eut pas le tems . Tout ce
» qu'il put faire fut de mettre l'épée à la main , et de saisir
>> promptement un coussin de la voiture pour lui servir de
>> bouclier. »
" On voit que ce récit est encore plus invraisemblable que
celui de Cervantes. Florian omet mal à propos cette circonstance
: Avinòle bien que se hallò junto al coche ; il fut
assez heureux pour se trouver près de la voiture . Ensuite
ila tort de traduire le mot arremetiò qui a plusieurs sens
en espagnol par il se précipite . C'est donner encore plus de
rapidité à l'action ! Ilalait mieux dire , il s'avance pour
attaquer ,
OCTOBRE 1807.
attaquer , ce qui se serait accordé avec la position du
cayen qui voit venir son ennemi.
Florian , dans d'autres occasions , a mienx profité de 5
observations du critique espagnol ; il a sur-tout suppri
cen
très à propos , dans la Nouvelle du Curieux impertinent
un long monologue qui est contre toutes les règles de la
vraisemblance. Les monologues sont quelquefois utiles dans
les pièces de théatre ; on les tolère parce qu'ils ont pour
objet d'instruire le spectateur des sentimens secrets des
personnages : mais dans les romans , on ne doit pas les
souffrir , parce que l'auteur a tous les moyens de faire
pénétrer son lecteur dans les plus profonds replis du coeur
humain.
2
Je reviens au principal sujet de cette discussion , dont
je me suis écarté quelques momens , afin de réfuter les
deux objections les plus fortes de M. d'Aguilar ; je vais
montrer , par un dernier exemple , que Don- Quichotte ne
peut se traduire littéralement en français , et qu'en cou
séquence Florian a eu raison de se permettre quelques libertés
heureux s'il ne les eût pas poussées trop loin ! je
choisirai le discours que Don- Quichotte adresse au jeune
Basile , quand celui-ci est parvenu à obtenir la main de
sa chère Quitterie : j'en présenterai d'abord une traduc
tion fidelle .
» Cid
་ ་ ་་ ་
« Les deux jeunes époux traitèrent parfaitement Don-
» Quichotte , pour reconnaître l'intérêt qu'il avait témoigné
» en défendant leur cause ; ils firent autant de cas de sa
» prudence que de son courage à leurs yeux , il parut un
l'art de la
pour
guerre , et un Cicéron pour l'élo-
» quence . Le bon Sancho se régala trois jours aux dépens
» de ces jeunes gens , il apprit d'eux que la belle Quitterie
» n'avait pas eu connaissance de la ruse de son amant , et
» que ce dernier avait seul concu son projet , dans l'es-
» pérance qu'il aurait une suite heureuse : Basile avoua
cependant qu'il l'avait confié à quelques-uns de ses amis ,
>> pour qu'ils favorisassent son amour , et pour qu'ils pussent
» justifier son artifice ..
>>
66
+
M
"
178
MERCURE
DE FRANCE
,
» On ne peut ni on ne doit appeler artifice , dit Don-
» Quichotte , un moyen par lequel on cherche à parvenir
» à un but vertueux ; l'hymen de deux personnes qui s'aiment
est de ce genre : elles doivent absolument réfléchir
» que la misère est la plus cruelle ennemie de l'amour .
» L'amour , quand ses noeuds unissent deux époux nés l'un
» pour l'autre , cherche la joie , la paix , le bonheur ; mais
» les inquiétudes qui suivent la pauvreté étouffent bientôt
» ces jouissances ; je vous parle ainsi , mon cher Basile ,
» afin de vous décider à quitter les exercices frivoles aux-
» quels vous vous êtes livré jusqu'à présent , ils vous ont
» donné la réputation d'un jeune homme plein d'esprit
» et d'adresse , mais ils ne vous ont pas procuré de for-
>> tune ; vous devez à présent ehercher à en acquérir par
» des moyens légitimes , et surtout par le travail : ces
» moyens ne manquent jamais à ceux qui veulent sincè-
» rement les mettre en usage.
:
1
» Le pauvre qui jouit de l'estime ( si cependant la pau-
» vreté peut jamais inspirer ce sentiment ) , le pauvre , quand
» il a une belle femme , possède un trésor qu'il ne peut se
>> laisser enlever sans perdre l'honneur. La femme belle
» et honnête , dont le mari est pauvre , mérite à tous égards
» la couronne de la vertu , parce qu'elle a de grands com-
» bats à soutenir. La beauté par elle-même excite les désirs
» et les voeux de tous ceux qui la voient et peuvent la
>> connaître ; elle est comme un appåt qui attire les aigles
>> et les vautours ; mais si elle est jointe à la misère , alors
» elle est exposée aux attaques des corbeaux , des milans et
» de tous les oiseaux de proie quand elle est ferme et
» pure au milieu de tant de dangers , elle est sans doute
» digne de tous nos éloges.
» Ami Basile , ajouta Don - Quichotte , je ne sais quel sage
» disait qu'il n'y avait peut-être pas dans le monde une
» seule femme parfaitement honnête ; il conseillait à chacun
» de croire que la sienne était la seule qui eût cette qua-
» lité : ainsi , selon lui , tout le monde devait être content
et tranquille. Pour moi , je ne suis pas marié , et jusqu'à
OCTOBRE 1807 . 179
.
présent il ne m'est pas venu dans l'idée de l'être ; cependant
, si l'on m'en priait , je pourrais donner , à ceux
» qui veulent. se marier , des conseils sur le choix d'une`
» femme. Je leur dirais d'abord de considérer moins la for-
» tune que la réputation ; une honnête femme jouit de ce
» dernier avantage , non -seulement en tenant une conduite
» irréprochable , mais en paraissant la tenir. Les impru-
» denees publiques lui font plus de tort que les égaremens
» secrets. Si vous prenez une femme honnête , il ne vous
» sera pas difficile de la conserver telle , et même de l'af-
» fermir dans la route de la vertu : mais si vous en prenez
» une dont le coeur soit corrompu , vous aurez beaucoup
» de peine à la corriger. Il n'est pas aisé de passer d'une
>> extrémité à l'autre ; je ne dis pas cependant que la chose
>> soit impossible , mais elle est de la plus grande diffi-
>> culté . >>
J'ai adouci plusieurs passages de ce discours , mais tel
qu'il est , en supposant même le plus grand talent dans
la traduction , il serait impossible qu'il pût plaire en France.
Voyons la manière dont Florian l'a arrangé :
- tout
« Basile , malgré sa pauvreté , trouva moyen dans son
>> humble cabane de bien traiter ses amis , et sur
» de marquer sa reconnaissance au vaillant Chevalier de
» la Manche ; Quitterie , à l'envi de son époux , exaltait
» à chaque instant l'éloquence , le courage de notre héros ,
» et ne l'appelait que son Cid. Don- Quichotte charmé de-
» meura trois jours avec les amans ; et Basile , jaloux de
>> gagner son estime , entreprit de justifier auprès de lui
» l'artifice dont il avait usé.
>> Vous n'avez pas besoin de justification , répondit notre
» chevalier ; Gamache avait employé pour vous enlever
» Quitterie tous les avantages qu'il avait sur vous , c'est-à-
» dire ses richesses ; assurément vous étiez en droit d'employer
contre votre rival les avantages que vous avez sur
» lui , c'est -à -dire l'adresse et l'esprit : d'ailleurs un seul titre ,
» le plus beau de tous , rend légitimes tous vos efforts ; vous
» étiez aimé : je ne connais rien à opposer à ce mot . Soyez-le
>>
M 2
180 MERCURE DE FRANCE ,
>> toujours , Basile ; et pour l'étre , aimez toujours . A pré-
» sent la seule chose qui doive vous occuper , c'est de tâcher
» de rendre utiles à votre épouse , à vous-même , les dons
» que vous avez reçus de la nature . Quitterie est à vous
» pour toujours ; vous ne devez plus désirer de plaire aux
» autres , ni d'obtenir des succès qui ne flattent que l'amour
» propre. Songez à votre fortune : elle n'est rien sans l'amour ;
» elle est beaucoup avec lui , Une belle et honnéte femme
» est sans doute le premier des biens ; mais celui qui la
» possède a besoin qu'elle soit heureuse , qu'aucun souci ,
» qu'aucune inquiétude ne vienne troubler les délices de
» leur amour mutuel : or pour cela , mon ami , un peu d'ai-
» sance est nécessaire . Il vous sera facile de l'obtenir , si
» vous tournez votre esprit vers ce but , si vous employez
» vos talens à forcer la volage fortune de favoriser un tra-
» vail suivi. Quand vous le voudrez fortement , vous y par-
» viendrez bientôt et c'est alors , c'est alors qu'il ne vous
>> manquera plus rien ; car aucun bonheur sur la terre ne
» peut se comparer à celui de deux époux bien épris , dont
>> l'un s'occupe d'entretenir l'abondance , la prospérité dans
» la maison , dont l'autre en fait l'ornement , le charme ,
» y fixe la joie , la gaîté , délasse celui qui travaille , le
» récompense de ses peines , le fait jouir et le remercie
» du présent et de l'avenir. Un tel ménage est le paradis ;
» je le sens , j'en suis certain , quoiqu'il ne me soit point,
» arrivé de serrer encore les noeuds d'hyménée , et que des
» chagrins trop longs à vous dire m'en laissent à peine la
» douce espérance . »
J'avouerai facilement que Florian a mis dans ce discours
une délicatesse trop recherchée , et des idées trop raffinées ;
mais M. d'Aguilar ne pourra s'empêcher d'avouer aussi que
ce morceau , pour des Français , est beaucoup plus agréable
que s'il était traduit littéralement . Je multiplierais facilement
les exemples qui ne laisseraient aucun doute sur ce que
j'avance. Je pourrais citer les jeux de mots pombreux qui
ne peuvent passer d'une langue dans une autre . Mais , comme
on l'a très-bien observé , le secret d'ennuyer est celui de tout
dire.
OCTOBRE 1807.
181
**
Il résulte de tout ceci que , pour le fond , mon opinion
se rapproche beaucoup de celle de M. d'Aguilar. Je conviens
des défauts de la traduction de Florian , en croyant
cependant , comme je l'ai dit dans mon premier article ,
que M. d'Aguilar a été trop sévère lorsqu'il a avancé qu'elle
était infidelle et inexacte : mais je persiste à penser qu'il
serait très difficile de faire mieux . Un traducteur qui ,
sans manquer aux règles du goût , serait plus littéral que
Florian , aurait- il le charme du style qu'on estime avec raison
dans cet écrivain célèbre ? Je pense aussi , et je crois
l'avoir assez démontré , que Cervantes n'est point un de ces
auteurs parfaits avec lesquels les traducteurs ne doivent
prendre aucune liberté . Du reste les raisons de M. d'A guilar
pour soutenir son opinion , celles que j'ai cru devoir
lui opposer , me paraissent suffisamment développées pour
que le lecteur puisse porter un jugement .
PETITOT
EXTRAITS.
CUVRES POSTHUMES DE M. LE DUC DE NIVERNOIS. Deux
vol. in-8°.. Chez les Marchands de nouveautés .
On ne saurait trop se déchaîner contre la manie épidémique
de ces éditions posthumes , où des libraires
avides déshonorent un auteur sous prétexte de le ressusciter
, et l'exhument pour l'inhumer encore : ces compilations
indigestes , faites sans choix , sans méthode et
sans goût, sont la plupart du tems des croquis informes
que l'auteur , s'il avait vécu , aurait condamnés à l'oubli
, ou du moins aurait soumis à un examen sévère
avant de risquer le jour effrayant de l'impression .: les
Editeurs n'y regardent pas de si près , et pourvu que
leur commerce y gagne , peu leur importe ce que peut
y perdre la réputation de l'écrivain. C'est ainsi qu'on
a publié , sous le nom de Marmontel et de Laharpe ,
quelques ouvrages indignes d'eux : on nous a donné
comme les productions de leur esprit , les premiers jets
" de leur imagination , et si ces illustres morts pouvaient
182 MERCURE DE FRANCE ,
renaître un moment , ils désavoueraient , j'en suis sûr ,
ces prétendus amis qui ont flétri leur mémoire , troublé
leur cendre et mis leur renommée à l'enchère.
Quoique les OEuvres du duc de Nivernois , publiées en
huit volumes, fussent déjà un peu trop étendues, il ne pourrait
adresser de pareils reproches à son Editeur , M. François
( de Neufchâteau ) . Cet Académicien a rassemblé avec
autant de goût que de méthode , toutes ses productions
oubliées dans les éditions précédentes : on ne connaissait
jusqu'à présent que le fabuliste gracieux ; M. de
Neufchâteau a voulu nous montrer le négociateur distingué
, l'ami sincère , le panégyriste éclairé , le véritable
homme de cour , et enfin le philosophe résigné ,
opposant le courage aux douleurs , et la patience aux
outrages. Ce sujet qui lui avait été donné par l'Académie
, est devenu entre ses mains une mine féconde ;
pour louer son illustre confrère , il n'a fait qu'exploiter
sa vie : il a réuni dans son discours les qualités les plus
opposées , la chaleur , la réserve , l'élégance , l'abandon,
et à la manière fine , piquante et neuve dont M. de
Neufchâteau a loué son héros , on peut dire que son
éloge en fait deux.
Louis-Jules Mancini de Nivernois naquit en 1716 ; il
était petit-fils de ce fameux duc de Nevers , si connu
par la protection scandaleuse qu'il accordait à Pradon.
Les amis de la saine littérature ne pardonneront jamais
à son aïeul les cabales indécentes concertées avec Me
Deshoulières à la première représentation de Phèdre.
Quand on songe que la chute de ce sublime ouvrage
décida Racine , naturellement très-susceptible , à briser
sa plume , on ne peut s'empêcher de rendre le duc de
Nevers responsable de cette résolution funeste : sa mémoire
reste chargée de ce reproche trop mérité , et rien
ne peut excuser le double tort du mauvais goût et de
l'abus du pouvoir.
Le duc de Nivernois , son petit- fils , dont on offre
aujourd'hui les Cuvres posthumes au public , ne s'est
jamais livré à ces excès déplorables ; il a recueilli l'héritage
de l'esprit ; mais en fait d'hérésies littéraires , il
a renoncé à la succession. Placé par le hasard de la
uaissance dans un gang supérieur , il a su distinguer le
OCTOBRE 1807.
185
mérite , reconnaître le talent , et dans un siècle encore
plus fertile en Pradons que le siècle de Louis . XIV, il
n'en a jamais protégé aucun .
>
Le premier volume renferme en grande partie sa correspondance
politique ; nommé tour à tour aux trois
ambassades les plus importantes de l'Europe , M. de
Nivernois s'est toujours fait remarquer par quelques
traits généreux , par quelques actions éclatantes. Envoyé
à Rome en 1749 , il fit cesser la procédure déjà commencée
contre l'immortel ouvrage de l'Esprit des lois ,
et il sut ainsi s'acquérir un double titre à la reconnaissance
des Français et à l'amitié de Montesquieu . Sa
mission politique à Berlin , en 1756 , avait un but plus
important et plus difficile à remplir ; il s'agissait de renouveler
le traité d'alliance avec la Prusse ; mais par
une négligence impossible à concevoir , la cour de
France ne fit partir M. de Nivernois qu'au moment de
la signature d'un traité entre la Prusse et l'Angleterre.
L'ambassadeur se trouva donc en arrivant à Berlin
,
dans une situation équivoque , pénible , embarrassée , et
le triomphe de son esprit fut de captiver , dans cet état
de choses , les bonnes grâces de Frédéric : ce grand roi
le combla des marques les plus éclatantes de sa faveur ,
changea pour lui les usages établis , l'admit à sa table ,
le fit loger à Potsdam , où n'habitaient que les princes
souverains ; en un mot Frédéric semblait dire à M. de
Nivernois , par un accueil aussi aimable : « Si les calculs
» de la politique et l'intérêt de mon peuple me forcent
» à déclarer la guerre à la France , je suis en paix avec
» vous , et j'honore dans votre personne le mérite et
» les talens. » Son ambassade à Londres eut un résultat
plus brillant , et après avoir surmonté par la modération
de son esprit et la douceur de son caractère , toutes
les difficultés d'une négociation hérissée d'obstacles , il
-signa , au mois de novembre 1762 , cette paix presque
incroyable , devenue depuis un problême pour tous les
politiques de l'Europe.
On conçoit , d'après l'importance de ces trois missions
, combien les lettres recueillies par M. de Neufchâteau
présentent d'intérêt au lecteur ; il peut , en les
parcourant , s'initier , pour ainsi dire , au mystère des
1
182 MERCURE DE FRANCE ,
négociations ; il admire l'adresse parfaite avec laquelle
M. de Nivernois atteignait le but proposé. Homme d'E
tat profond , conciliateur aimable , il cédait quelquefois,
pour obtenir davantage ; il possédait cet art , j'allais
dire ce secret , de dénouer sans éclat , de renouer sans
honte , et dans le labyrinthe politique , il marchait
toujours en tenant d'une main le fil de la négociation et
de l'autre le flambeau de l'expérience.
".
On lit dans la seconde Partie tous les discours prononcés
à l'Académie . Reçu dans cette compagnie en 1743
( à vingt-neuf ans ) et par une distinction très - rare
nommé en son absence , M. de Nivernois n'a pu se livrer
avec assiduité à ses travaux littéraires qu'en 1770 ,
époque à laquelle il quitta la carrière des ambassades ;
depuis ce moment jusqu'en 189 , il fit , par la lecture
de ses Fables , le charme des séances publiques , séances
immortelles où les Delille , les Thomas , les Marmontel ,
les Laharpe faisaient de ces réunions brillantes une lutte
de goût , d'esprit et d'éloquence .
De tous les titres littéraires du duc de Nivernois , ses.
discours académiques nous paraissent les plus durables ,
chargé pendant trente ans de répondre très - souvent
à d'illustres récipiendaires , tels que MM. Séguier , Trublet
, Saurin , Condorcet , etc. , il s'est toujours acquitté
de cette tâche , quelquefois épineuse , d'une manière
très-distinguée : ces discours écrits sans ambition , sans
enflûre , avec une élégante et noble simplicité , peu-.
vent passer pour un modèle de l'art des convenances ,
art si nécessaire en ce genre , dont il est si facile de
s'écarter , et que M. de Nivernois devait à l'habitude.
du grand monde. Parmi tous ces éloges très-remarquables
par enx-mêmes , celui de Saurin mérite particuliérement
d'être cité ; un rapprochement singulier
lui donne une physionomie à part , et c'est là que
M. de Nivernois a fait preuve de ce talent souple.
premier caractère de l'écrivain supérieur. Président
de l'académie , le 13 avril 1761 , à la réception de
Saurin , il l'était encore lorsque celui- ci fut remplacé.
par Condorcet , le 17 novembre 1781 ; cette circons
tance prêtait beaucoup à l'éloquence du sentiment :
M, de Nivernois en profita avec une extrême habileté , '
OCTOBRE 1807. 183
ses regrets furent aussi vifs que sa joie avait été grande
il loua une seconde fois , mais il loua autrement , il
varia son style , ses formes oratoires , et ces deux discours
, qui n'en font qu'un puisqu'ils ont le même homme
pour objet , sont deux ,monumens bien distincts ; ils
représentent , si je puis m'exprimer ainsi , une colonne
triomphale et un Mansolée qui attestent à une double
époque la gloire de Saurin , et le talent de son panégyriste.
- unes
La prose de M. de Nivernois vaut n.ieux que ses vers :
on avait pu s'en convaincre en lisant quelques
de ses fables , et les bouquets , chansons , etc. , publiés
dans le second volume , en offrent une nouvelle preuve ;
on trouve beaucoup de couplets tels que celui- ci :
En voyant Gabrielle
Bientôt on s'écria :
Le voilà , le vrai modèle
De toute grâce femelle ,
le voilà.
Un ange ,
D'abord qu'on la connaît
Elle charme , elle plait ;
Quand on l'a pour amie ,
On l'aime à la folie ;
Chez elle rien n'ennuie ,
Tout attache et tout plait,
Quand on l'a pour amie.
Et celui-ci :
Chantons tous , chantons Thérèse ,
Unissons nos voix en choeur ;
Le seul tribut qui lui plaise ,
C'est le tribut du coeur.
Elle attire notre hommage
Sans effort;
Heureux le coeur qui l'engage
Car le sien est un trésor.
Il faut convenir que de pareils couplets figureraient
mieux dans des pastilles que dans un recueil : ils pouvaient
plaire dans la société pour laquelle ils ont été
composés ; dans ces sortes d'occasions , c'est au coeur
qu'on s'adresse , et de tous les juges c'est le moins difficile
; le seul tort est d'imprimer des à propos qui n'en
186 MERCURE DE FRANCE ,
sont plus dix ans après , et qui rappellent ce joli vers
d'un mauvais poëte:.
Chantez la circonstance et mourez avec elle.
Le Théâtre de société laisse également beaucoup à
désirer ; on y voit que M. de Nivernois n'était pas initié
dans les secrets de Thalie ; ses pièces sont plutôt des
portraits de famille que des tableaux du monde , et on
est forcé de lui refuser comme auteur comique les éloges
qu'on lui accorde à tant d'autres titres .
Nous finirons cet article par une observation générale.
Les auteurs dramatiques de nos jours ont à se
reprocher d'avilir souvent l'art qu'ils professent ; s'ils
mettent en scène un homme de lettres , ils le représentent
misérable , avec un habit en lambeaux , souvent
vil , toujours ridicule , etc. Déplorable abus de l'esprit
qui s'exerce contre l'esprit même , attaque ce qu'il devrait
ménager , et force le public au mépris quand il
devrait lui inspirer le respect . D'où vient cet acharnement
des auteurs contre leurs confrères ? Pour se faire
admirer , manquent- ils de beaux modèles à peindre ?
Si cela était , je leur en fournirais un ; je dirais au
meilleur poëte dramatique du siècle : Peignez un sage
chez qui l'enfant promit un homme , dont l'étude a
nourri les jeunes années et consolé la vieillesse , un citoyen
recommandable qui a réuni tous les honneurs sans
connaître l'ambition , et qui remplissait toutes ses places
comme un honnête homme paye ses dettes : représentez
- nous un écrivain distingué en qui l'amour des lettres
était la passion la plus vive après celle de la vertu , un
grand seigneur faisant de son hôtel le rendez-vous de
l'esprit , du goût et de la beauté ; tout à la fois Horace
par la philosophie et Mécène par la naissance ; réunissant
tout ce que la cour donne de politesse , tout ce que
l'art militaire donne de gloire et tout ce que l'étude
procure d'instruction : peignez - nous un grand propriétaire
appelant ses vassaux mes enfans pour leur faire
oublier qu'il était leur maître ; semez votre drame de
ses plus beaux traits de générosité , et pour être sûr
d'être tout ensemble intéressant et fidèle , intitulez cet
ouvrage Le Duc de Nivernois. M. DE C.
***
OCTOBRE 1807 . 187
SPECTACLES .
VARIÉTÉS .
Vaudeville. - --- On a donné le 21 octobre ,
à ce théâtre , la première représentation du Petit-Maître au
Marais , ou une Leçon de bonnes Gens.
Le public n'ayant pas accueilli cet ouvrage , nous nous
dispenserons d'en donner l'analyse : nous ne pouvons cependant
nous empêcher d'observer que l'idée principale de cette
pièce nous a paru fausse . Le Marais est-il donc exclusivement
peuplé de bonnes gens , et ne rencontre -t-on dans la
Chaussée d'Antin et les autres quartiers de Paris , que des
jeunes gens aussi ridicules que le petit -maître , héros de la
pièce ? S'il est vrai que cet ouvrage soit des deux auteurs
que l'on désignait dans toute la salle , et qui sont connus par
des succès nombreux et mérités , il faut en conclure qu'avec
beaucoup d'esprit et d'habitude il est encore possible de
se tromper ; que les Homère du Vaudeville peuvent aussi
quelquefois sommeiller.
-
SOCIÉTÉS SAVANTES . - Paris . - La Société philotechnique ,
distinguée depuis long-tems par les talens et les lumières des
membres qui la composent , a tenu dimanche , 18 , une
séance publique . L'assemblée était nombreuse ; les lectures.
ont été variées et intéressantes. On a sur-tout remarqué deux
pièces d'une certaine étendue , et dans deux genres trèsdifférens.
L'une est de M. Victorin Fabre ; c'est un poëme
ossianique intitulé : Lemor. Ce poëme , lu par M. Luce de
Lancival , a été vivement et unanimement applaudi . Le poëte
nous a paru faire du genre d'Ossian un emploi très-heureux
: sans lui rien ôter de son énergie , il l'a ramené dans
ses vers , à la grâce et au bon goût. La seconde pièce
dont nous venons de parler , est de M. Lavallée ; c'est une
Epitre à M" Millevoye , sur les Soucis en vermeil , décernés
par les Jeux floraux , comme prix académiques. On a
distingué dans cette pièce une foule d'excellentes plaisanteries
; le rire était sur toutes les lèvres ; plusieurs tirades
sont écrites avec esprit et élégance. On a paru écouter
―
188
MERCURE
DE FRANCE
,
•
aussi avec intérêt un rapport de M. Le Barbier sur le fronton
sculpté par M. Moitte , dans la cour du Vieux - Louvre ;
un Discours sur les voyages , par M. Le Mazurier ; et quelques
autres pièces de poesic.
NOUVELLES POLITIQUES .
( EXTÉRIEUR. )
- ETATS-UNIS D'AMÉRIQUE . — Philadelphie , 24 Août. — H
vient d'être publié , par ordre du président des Etats-Unis ,
divers avis et proclamations , ayant pour objet de faire un
appel à l'énergie de la nation , et d'opérer la levée de soixante
mille hommes , autorisée par l'acte du congrès du 24 février
1807 .
Les agens anglais ont trouvé moyen de s'emparer de l'esprit
d'un bon nombre de nos écrivains politiques , et , depuis
quelques semaines , on ne lit dans la plupart de nos
journaux que des apologies du gouvernement anglais , et des
dissertations qui ont pour but de calmer l'indignation dont
le peuple des Etats-Unis est animé contre la Grande -Bretagne .
On mande de la Havane que l'ordre y a été donné
le 10 juillet , de mettre le séquestre sur toutes les marchandises
anglaises , et qu'un avis de l'amirauté engage tous les
négocians à suspendre l'envoi de tous vaisseaux , argent ou
marchandises en Angleterre .
-
- ANGLETERRE. Londres , 1er Octobre. On mande des
Indes- Orientales qu'on vient de découvrir , dans les environs.
de Vellore , une conjuration ourdie par les officiers des troupes
indigènes . L'insurrection devait éclater pendant une fète
donnée par une dame à tous les officiers européens : le régiment
le plus impliqué est le 20° ; mais chaque jour on découvre
des complices dans l'état- major des autres régimens.
A Portsmouth , on vient de donner des ordres pour que
tout soit prêt dans le port à recevoir les vaisseaux de guerre
danois attendus d'un jour à l'autre de Copenhague .
On lit dans une gazette de Londres du 2 octobre :
« Nous apprenons de Lisbonne que tout y est dans la plus .
OCTOBRE 1807 . 189
grande activité pour l'équipement de toute la marine portugaise
. On avait fait pendant quelques jours une presse trèssévère
: on avait doublé les gages et les primes accordés aux
matelots , et l'opinion générale était que la famille royale
allait s'embarquer pour le Brésil. »
( Il parait qu'en effet le gazetier était bien instruit . Plusieurs
papiers français ont annoncé , depuis , que le Princerégent
était parti de Lisbonne avec toute la Cour . Mais l'Argus
observe que cette nouvelle n'est point certaine ; que les négociations
entre la France et le Portugal étaient encore en
pleine activité à une époque très récente ; qu'il convient donc
d'attendre avant de rien publier sur un si grand événement ) .
DANEMARCK . -Copenhague, 29 Septembre.—Il vient encore
d'arriver un certain nombre de vaisseaux de guerre anglais ,
tels que cutters , sloops , etc. Une partie des troupes anglaises
s'est portée vers Elseneur : les autres corps ont établi leurs
quartiers d'hiver soit dans nos environs , soit dans les divers
districts de notre île . L'espoir que l'on avait d'être incessamment
débarrassés de pareils hôtes , ne paraît pas devoir se
réaliser ; car tout ce qu'on voit annonce de leur part des
intentions contraires. C'est ainsi que les Anglais se jouent
des traités même qu'ils font signer les armes à la main.
Plusieurs articles du journal officiel qui s'imprime à
Kiel , expriment toute l'indignation qu'éprouve le Gouvernement
danois de la conduite atroce des Anglais . On y voit
l'intention bien prononcée de reprendre par la force ce qui
a été ravi par la plus indigne ruse . D'après ce langage , on
prévoit que l'envoyé anglais , M. Merry , si on le reçoit à
Kiel , ne réussira pas dans sa mission.
- ALLEMAGNE. -Vienne , le 3 Octobre . -Les dernières nouvelles
de Bucharest portent ce qui suit : « Les Russes ent
mis tous les charriots en réquisition pour évacuer la Valachie
et la Moldavie . Dès que les malades auront atteint
Focksain , les colonnes se mettront en marche rétrograde sur
le Dniester. >>
On a essuyé à Vienne , le 1er octobre , à deux heures du
190 MERCURE DE FRANCE ,
-
matin , un ouragan terrible , accompagné de légères secousses
de tremblement de terre. Le clocher de l'église paroissiale
a été brisé par le milieu , des murs ont été renversés , des
Au Prater , les plus gros arbres ont été
Les dommages causes par cet accident sont
toîts emportés.
déracinés .
incalculables.
alic
On assure que, dans le Tyrol , tous les monastères
vont
être incessamment
supprimés.
-
ITALIE. Milan , ༡ Octobre. Il vient d'être établi un -
Conservatoire de musique dans le couvent supprimé della
passione. Dix- huit jeunes gens et six jeunes filles y seront
instruits aux frais du Gouvernement .
----
Naples , le 29 Septembre. On écrit de Malte , que la
garnison de cette île est réduite à un très-petit nombre , et
que les Anglais ont été contraints d'envoyer en Egypte tout
ce qu'ils avaient de troupes disponibles . D'après les mêmes
nouvelles , les Anglais ont éprouvé à Rosette un échec terrible
de la part des Turcs ; il ne restait plus dans le port de
cette dernière ville qu'un seul vaisseau de ligne anglais et
une seule frégate .
-
- L'Académie militaire de Naples , qui s'était rendue si
célèbre dès les premières années de son établissement , et
qui , après avoir beaucoup souffert depuis 1799 , avait été
supprimée en 1805 , vient d'être rétablie sur un nouveau
pied , et tout fait présumer qu'elle prospèrera de nouveau.
-Le roi de Naples fait en ce moment une seconde tournée
dans quelques provinces du royaume. S. M. arriva le 27 à
Morcone ; elle y entendit les plaintes des habitans contre
le gouverneur qui a extorqué de l'argent de plusieurs perles
faire remettre en liberté . Le roi a destitué
sonnes , pour
ce gouverneur , et l'a fait conduire à Naples , où il sera traduit
devant le tribunal criminel , et puni d'après toute la
rigueur des lois, S. M. a nommé à sa place un particulier
qui jouit de l'estime de tous les habitans .
-- -
6.
PORTUGAL. Le 2 Octobre. Un décret du 27 septembre
❤rdonne , vu la stagnation qu'a éprouvée le commerce de
OCTOBRE 1807. 191
*
Lisbonne , que le jour de l'échéance des lettres de change
du pays seulement , sera prorogé par trois mois de plus ,
gardant à ces mêmes lettres , toute leur vigueur, etc.
-Une lettre du ministre Aranjo , à la Junte de commerce ,
annonce le départ de l'ambassadeur d'Espagne et du chargé
d'affaires de France ; mais elle fait espérer que leur absence
ne sera point suivie d'hostilités .
Malgré cette lettre , on est , à Lisbonne , dans la plus grande
inquiétude . — Dans les comptoirs anglais , on vend les marchandises
en toute hâte et à tout prix.
-
Jusqu'à la date du 4 octobre , rien ne donne lieu de croire
à la désertion du Prince-Régent . ( Voyez cette nouvelle à
l'article Angleterre ) .
( INTÉRIEUR . )
PARIS. Le Muséum Napoléon , depuis que les objets
d'arts , conquis en Allemagne , sont offerts à la curiosité
publique , est visité par une foule immense , on ne peut
approcher qu'avec peine des statues et des tableaux qui
excitent le plus d'intérêt. La Notice de ces objets , dont
toute la partie relative aux antiquités , a été rédigée par
M. Visconti , est instructive et intéressante .
Le Muséum n'est pas le seul établissement qu'aient enrichi
les conquêtes de S. M .; la Bibliothèque impériale a
aussi reçu : 1º . deux cent quarante - deux manuscrits rares
et précieux , dont plusieurs sont en langue orientale ;
2º. Quatre-vingts ouvrages imprimés , du XVe siècle , qui
sont autant de monumens typographiques .
SÉNATUS - CONSULTE.
Extrait des registres du Sénat- Conservateur, du 12 oct. 1807,
Le Sénat-Conservateur , réuni au nombre de membres prescrit par
l'art. XC de l'acte des constitutions , du 22 frimaire an VIII ;
Vu le projet du sénatus - consulte , rédigé en la forme prescrite par
l'article LVII du sénatus- consulte organique , en date du 16 thermidor
an X ;
Après avoir entendu les orateurs du Conseil-d'Etat , et le rapport de
sa commissiou spéciale , nommée dans la séance du 9 de ce mois ;
l'article LXVIII de l'acte des constitutions du 22 Considérant que,par
192 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1807 .
frimaire an VIII , les juges ne conservent leurs fonctions à vie qu'autant
qu'ils sont maintenus sur les listes d'éligibles ;
Qu'il importe de suppléer pour le passé à cette prévoyance de la loi ,
et que pour l'avenir , il est nécessaire qu'avant d'instituer les juges d'une
manière irrévocable , la justice de S. M. l'Empereur et Roi soit parfaite
ment éclairée sur leurs talens , leur savoir et leur moralité , afin qu'au→
cune partie de leur conduite ne puisse altérer , dans l'esprit des justiciables
, la confiance et le respect dus au ministère auguste dont ils sont
investis ,
Décrète ce qui suit :
Art. Ier . A l'avenir les provisions qui instituent les juges à vie , ná
leur seront délivrées qu'après cinq années d'exercice de leurs fonctions
si à l'expiration de ce délai , S. M. l'Empereur et Roi reconnaît qu'ils méritent
d'être maintenus dans leur place .
II. Dans le courant de décembre 1007 , il sera procédé , dans la forme
ci- après déterminée , à l'examen des juges qu seraient signalés par leur
incapacité , leur inconduite et des déportemens dérogeant à la dignité de
leurs fonctions .
III. Cet éxamen sera fait sur un rapport du grand-juge , ministre de la
justice , renvoyé par ordre de S. M. I. et R. à une commission de dix
sénateurs nommés par elle .
IV. La commission pèsera les faits , et pourra demander au grand
juge ministre de la justice , des éclaircissemens sur ceux qui ne lui paraîtraient
pas suffisamment établis . Elle pourra même demander au grandjuge
, d'appeler devant elle , les juges dont la conduite aurait parų sus
ceptible d'examen .
V. D'après le résultat de ses recherches , et avant le 1er mars 1808 , la
commission présentera à S. M. I. et R. un avis motivé , dans lequel seront
désignés les juges dont elle estime que la nomination doit être révoquée
.
VI. Il est réservé à S. M. I. et R. de prononcer définitivement sur le
maintien ou la révocation des juges désignés dans le rapport de la commission.
VII. Il n'est pas dérogé à l'art. LXXXII de l'acte des constitutions
du 16 thermidor an X. 3
Le présent sénatus -consulte sera transmis par un message à S. M.
impériale et royale.
ANNONCES .
Il a paru , il y a quelques semaines , un Eloge historique du général
d'Hautpoul , fait d'après les matériaux rassemblés par M. Boileau , son
ami. Cet ouvrage , dont on est redevable à ce notaire aussi instruit qu'estimable
, est rempli d'intérêt et d'éloquence , et présente un monument
recommandable sous le rapport de l'amitié et du talent . Nous en parle
Tons en détail .
( N° CCCXXVIII . ) T
DE
( SAMEDI 31 OCTOBRE 1807. )
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE ,
:
L'AMOUR BERGER ,
Imitation du prologue de l'Aminte , poÈME DU TASSE.
Chi crederia , che sotto umane forme , etc.
QUEL mortel connaîtrait le dessein qui m'amène ?
Sous l'habit pastoral , sous une forme humaine ,
Je suis Dieu , non un Dieu vulgaire et sans autel :
Je commande , du sein de l'Olympe immortel ,
Au fer sanglant du Dieu qui préside à la guerre ,
Au trident dont Neptune ébranle en vain la terre ;
Et , soumis à ma voix , du monarque des Dieux
Les foudres éternels se taisent dans les cieux .
A cet aspect nouveau , ce vêtement champêtre ,
C'est en vain que Vénus voudrait me reconnaître .
Tu me contrains à fuir le céleste séjour ,
O ma mère ! et tes yeux ne verront plus l'Amour.
Tu voudrais gouverner mes flèches et moi-même ;
Tu voudrais , m'exilant de ces beaux lieux que j'aime ,
Ambitieuse et vaine , asservir à mes lois
L'orgueil du diadême et le sceptre des rois ;
Me ravir des bergers les vallons solitaires ,
Et des jeunes Amours , mes ministres vulgaires ,
Armant la main timide , et dirigeant les traits ,
Réserver à leurs jeux l'empire des forêts !
Ah! je brise un lien dont ma gloire s'offense .
Si tout annonce en moi l'âge heureux de l'enfance ,
N
cer
19/1
MERCURE DE FRANCE ,
1
Je ne suis point enfant ; et le sort dans ma main
A mis l'arc brillant d'or et le flambeau divin .
Ton pouvoir , ô Vénus ! ne cause point mes craintes-
Mais d'une mère , hélas ! la tristesse et les plaintes
Ebranlent mon courage ; et le toît des bergers
Souvent cache ma fuite en ces rians vergers .
Alors tu viens offrir , dans ta douleur amère ,
Un baiser , ou peut-être une faveur plus chère ,
A celui dont les yeux pourraient suivre mes pas :
Aveugle déïté ! ne te souvient-il pas
Des transports enivrans que ma présence inspire ,
Et les baisers d'amour perdent - ils leur empire ?
Tes efforts seront vains : pour la première fois
J'ai déposé mon arc , mes aîles , mon carquois ,
Antiques attributs dont s'honore ma gloire ;
Mais je m'assieds encor sur mon char de victoire .
Le magique flambeau dont mon bras est armé ,
En modeste houlette à ma voix transformé ,
Rend invisible à l'oeil sa flamme révérée ;
Et ce dard que je tiens , dont la pointe ignorée
De l'éclat d'un or pur n'éblouit pas les yeux ,
Est le trait de l'Amour et l'ouvrage des Dieux .
Ce simple javelot , où mon espoir se fonde ,
Aujourd'hui va porter une atteinte profonde
Au sein d'une beauté qui , rebelle à mes lois ,
S'égare sur les pas de la reine des bois .
Oui , Silvie abaissant une fierté sauvage ,
Doit offrir à l'Amour les roses du bel âge .
Je saurai l'enflammer de cette même ardeur
Qu'Aminte encore enfant sentit naître en son coeur
Quand tous deux , enivrés d'une innocente joie ,
Des monstres des forêts déjà faisaient leur proie.
Viens combattre , ô Pitié propice à mon dessein ,
L'orgueil de la pudeur qui règne dans son sein :
Viens attendrir son ame , et tu rendras plus sûre
Des flèches de l'Amour l'éternelle blessure .
Accours , douce Pitié , viens seconder mes voeux .
Cependant , ô Bergers ! livrez -vous à vos jeux :
Moi , le front ceint des fleurs qui couronnent vos têtes ,
Confondu, parmi vous et partageant vos fêtes , "
Je saurai triompher ; et les regards humains
Suivraient en vain le dard que lanceront mes mains .
Oui , bientôt des amans la déïté suprême
Semblera parmi vous se fixer elle - même .
OCTOBRE 1807 . 195
Un pouvoir inconnu doit épurer vos sens ,
Par un charme secret adoucir vos accens ,
Enchanter cet asyle ; et de vos forêts sombres
Le mystère et l'Amour habiteront les ombres .
Au pouvoir de l'Amour rien ne fut étranger.
J'égale , en me jouant , le héros au berger ,
Le chalumeau rustique à la lyre savante ;
Et si contre mes lois ta rigueur fut constante ,
Vénus , couvre ton front de ce voile odieux
Que l'erreur des mortels étendit sur mes yeux .
HENRI TERRASSON ( de Marseille ) .
L'AUTOMNE.
ODE.
SUR les flancs du Jura déjà rougit le hêtre ,
Déjà son front est ceint d'un bandeau de frimats ,
Et Progné délaissant le toit qui la vit naître ,
Va chercher de plus doux climats .
Du Léman qui mugit , soulevé par l'orage
L'onde inhospitalière a banni l'Alcyon ;
2
Le nocher rentre au port et , tranquille au rivage ,
Rit des menaces d'Orion .
Pomone en renouant sa ceinture flottante ,
Incline sa corbeille et répand ses trésors ;
Et l'Hiver qui la suit , d'une robe éclatante ,
Va bientôt revêtir ces bords .
Tremblante à son aspect , la Dryade éplorée ,
Jette un dernier regard sur les champs dépouillés ,
Et court au sein des bois d'une mousse lustrée
Tapisser les troncs défeuillés .
Tantôt dans nos vallons règne un profond silence
Qu'interrompt le corbeau par ses croassemens ;
Tantôt l'Aquilon gronde , et le pin qu'il balance
Répond seul à ses sifflemens .
Pourquoi ces longs soupirs , cette sombre tristesse ?
Le printems , mes amis , ne peut durer toujours .
Les fleurs et les glaçons , les pleurs et l'allégresse
De nos ans partagent le cours.
N 2
196 MERCURE
DE FRANCE ,
Eole fond sur nous de nos Alpes glacées :
Son règne a commencé ; son règne doit finir ;
Pourquoi , s'il est ainsi , tourmenter nos pensées
Des soins trompeurs de l'avenir ?
Espérons tout des Dieux : les Dieux feront le reste.
Dès qu'ils ont apaisé la colère des vents
Ils ne fatiguent plus ni le cyprès funeste ,
Ni l'ormeau courbé par les ans .
2
Quand le roi de l'Olympe a d'un regard sévère
Replongé les Autans au fond de leurs cachots ,
Amante des Zéphyrs , soudain la Primevère
Emaille le bord de nos ruisseaux .
En attendant , livrons à la flamme brillante
L'arbre dont les éclats étonnent les foyers ,
Et mêlons au nectar de la cuve fumante
Celui qu'ont mûri nos celliers.
Venez ; foulons la grappe , et d'un oeil prophétique ,
Sous la feuille qui meurt , sachons voir des boutons .
Si la rose n'est plus , eh bien ! que la colchique ( 1 )
A son tour ombrage nos fronts .
Tendre et dernier présent que Palès fait éclore ,
elle s'offre à nos yeux , Sans cortège , sans pompe ,
Et brigue , en rougissant , l'honneur d'embellir Flore
Dont elle annonce les adieux .
A ses pâles couleurs unissons ce lierre
Qui rampe sur nos murs de ses festons couverts "
Arbre cher aux neuf Soeurs et que Bacchus préfère
Au pampre ennemi des hivers .
Il en pare et son thyrse , et sa tête et la coupe
Où , compagne des Ris , enfans de la Gaîté ,
Hébé dans les banquets de la céleste troupe
Lui verse l'immortalité.
M. DE BRIDEL .
(1 ) Plante qui fleurit en automne dans les pâturages , et qui annonce
le retour de l'hiver. Sa fleur sort de terre toute nue et sans être accompagnée
d'aucune feuille. C'est le colchicum autumnale de Linné.
OCTOBRE 1807. 197
APOLOGIE DE L'ART D'AUMER D'OVIDE (2) ;
PAR LUI- MÊME.
~
Mes jeux ont offensé la censure chagrine .
Ma Muse est , à l'en croire , un peu trop libertine .
Pourvu que Rome vante et mon nom et mes vers ,
Que m'importe le fiel de ces censeurs amers ?
Zoïle a dénigré le grand chantre d'Achille ,
Et le nom de l'Envie est celui de Zoïle .
Toi par qui des Troyens le chef religieux
A conduit sur nos bords sa fortune et ses Dieux ,
Ton poëme a trouvé des censeurs sacriléges ,
Et ta gloire contre eux n'a point de priviléges .
Oui , tout ce qui s'élève est envié toujours .
Les vents grondent le plus sur les plus hautes tours .
Toi qui de mes écrits condamne la licence ,
Pourquoi peser des riens dans ta grave balance ?
Calliope en grands vers chante les grands exploits .
La tragédie élève et son geste et sa voix.
Le masque de Thalie est le masque du rire.
L'Iambe est un poignard aux mains de la Satire .
La modeste Elégie , en tons plus ingénus ,
Célèbre le carquois des Amours demi-- nus .
Sapho chantera-t-elle Achille et sa colère ?
Et Cydippe , pour chantre , aura-t -elle un Homère ?
Ira-t-on peindre en vers , dignes d'être honnis ,
Thaïs en Andromaque , Andromaque en Thaïs ?
Je chante pour Thaïs , et Thaïs n'est pas prude :
Et je dois pour Thaïs égayer mon étude .
Si ma Muse plaisante en des sujets plaisans ,
De quoi m'accusez -vous ? mes vers sont innocens .
DESAINTANGE .
ENIGME.
TEL que l'arbre qui , dans Eden ,
Fut fatal à nos premiers pères ,
Je produis des poisons ou des fruits salutaires ,
Je fais le mal , je fais le bien .
(2) La traduction en vers de ce poëme , sera en vente sous peu dejours,
chez Giguet et Michaud , imprimeurs-libraires.
198 MERCURE
DE FRANCE
,
Comme cet arbre j'ai des feuilles ,
Mais sans avoir de tronc , de branches comme lui .
C'est dans mon sein pourtant , lecteur , que tu recueilles
La vérité , l'erreur , le plaisir ou l'ennui.
AUTRE .
A l'être vicieux je ne sers pas de frein ,
A me provoquer même on le croirait enclin.
Ma tête à bas , il s'agit d'autre chose ,
D'un coeur indifférent , c'est la métamorphose ;
Portez un nouveau coup , vous verrez sans laurier ,
Ce qu'en rendant son arme est un triste guerrier.
Mais pour cette fois-ci , votre main meurtrière
Va finir ses exploits d'une aimable manière ,
Laissant à découvert ce qui , dans la gaîté ,
Fait un parfait contraste avec la gravité.
CHARADE.
Au milieu des débris de la grandeur romaine ,
La faux du tems ne m'a pas respecté ;
Je m'élève avec majesté
Sur les deux rives de la Seine i
J'ai quelque part la figure d'un T.
J'ai six pieds : trois sont du domaine
Ou d'un Chérin , ou d'un Hosier ;
Trois sont connus du menuisier :
Cependant j'appartiens à la structure humaine
Et vous me trouverez à la fois
Dans la bouche du pauvre et dans celle des rois .
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est 0 .
Celui du Logogriphe est Troc , dans lequel on trouve roc, cor , or.
Celui de la Charade est Mi-nuit.
OCTOBRE 1807 . 199
LITTERATURE . - SCIENCES ET ARTS .
( MÊLANGES. )
LA MORT DE SOCRATE . ( SUITE ) .
SCÈNE QUATRIÈME .
LE GEOLIER , ET LES MÊMES .
LE GEOLIER.
Seigneur , me voici !
Que fais-tu donc ?
MÉLITUS.
LE GEOLIER.
Seigneur , je broie la ciguë . Le soleil va bientôt se coucher
. Je viens de tourner le dernier sable de l'horloge.
( Socrate relève la téte , et tourne des yeux pleins
d'espérance vers le ciel ) .
MÉLITUS ( au geolier ) .
Va voir qui sont ceux qui crient à la porte.
( Le geolier sort ) .
LYCON.
Je demande qu'on ne laisse entrer personne avant que
j'aye proposé à Socracte tous mes argumens . Ceux qui me
restent sont péremptoires. Il n'y a rien à y répondre .
MELITUS.
Nous avons trop de plaisir à vous entendre pour ne pas
vous donner toute notre attention .
ANITUS ( à Lycon ) .
Il faut avouer que les Dieux ont réuni en vous toutes les
forces de la raison humaine . Quelle tete ! Quelles conceptions
!
( Le geolier rentre ) .
LE GEOLIER ( à Mélitus ).
Seigneur , ce sont la femme et les enfans de Socrate qui
demandent qu'on les laisse entrer .
200 MERCURE DE FRANCE .
MELITUS .
Cela ne se peut à présent .
LE GEOLIER.
Ils vous en supplient au nom des Dieux et de la nature ;
ils pleurent .
MÉLITUS.
Je ne connais point d'autre nature que la loi .
LE GEOLIER.
Ses disciples demandent la même faveur. Ils disent que
la loi le permet.
MÉLITUS.
Dis-leur que le magistrat le défend. Les voilà nouveaux
interprètes des lois comme de la religion . Tel maître , tels
disciples. Ils mériteraient bien de passer le pas avec lui ..
(Au Geolier) : Dis-leur d'attendre , et à la garde de repousser
toute cette populace , loin de la porte , au-delà du vestibule
et de la barrière .
LE GEOLIER.
Seigneur , vous allez être obéi.
MÉLITUS ( à Lycon ).
"
(Il sort).
Vous pouvez commencer docte Lycon , et parler tant
qu'il vous plaira .
SCÈNE CINQUIÈME.
LES MÊMES.
LYCON ( à Socrate ).
Vous dites donc , Socrate , que la terre est couverte des
bienfaits de la Divinité ; mais d'où viennent , je vous prie ,
les orages , les grêles , les tonnerres , les débordemens de rivières
, les tremblemens de terre , les pestes , les maladies ,
les calomnies , les jalousies , les incendies , les procès , les
quèrelles , les guerres , les famines , les banqueroutes et la
mort. (Il se met à rire ) . En ai-je nommé assez ? Je crois
bien que ce sont de véritables maux que ceux-là . Répondez
si vous le pouvez . ( Il se met à rire et , à son exemple
Mélitus et Anytus ).
OCTOBRE 1807.
201
SOCRATE ( souriant ).
Ces prétendus maux , Lycon , entretiennent l'harmonie
générale de cette terre ; ils y sont nécessaires . La plupart
y sont rares. Mais jetez un coup-d'oeil sur les biens que la
Divinité y répand à chaque instant. Le soleil en est le dispensateur.
Son char d'or , comme dit Homère , est attelé
tous les matins par les heures qui conduisent ses quatre
coursiers , le Lumineux , l'Empourpré , l'Ardent et l'Amoureux.
La plus jeune des heures , à demi-éveillée , sort la
première de dessous le manteau safrané de l'Aurore . Eblouie
du premier éclat du jour , elle frotte , en souriant , ses yeux
encore humides . Ses soeurs , de différens âges , la suivent
parées d'argent , de vermillon et de pourpre. Elles s'élèvent
au plus haut des cieux , en formant , toutes ensemble , des
choeurs de danses et de concerts autour du Soleil , leur père .
Chemin faisant elles ensemencent la terre de fleurs brillantes
et fugitives comme elles . Ces filles célestes viennent
tour à tour se réfugier sous le voile constellé de la nuit.
A peine Apollon a -t-il disparu pour éclairer d'autres horizons
, que Diane , sa soeur , portée sur un char d'argent attelé
de deux chevaux noirs , vient réfléchir sur le nôtre une
partie des rayons fraternels . Elle soulève de son sceptre le
crêpe des nuits . A la faveur de sa lumière sororale , elle
fait encore apparaître les monts escarpés , les vallées profondes
et leurs eaux reverbérantes sous un firmament étincelant
de mille et mille feux. Des Nymphes couronnées de
mousse tournent autour d'elle en silence , versant sur la terre
des corbeilles de pavots.
Pendant qu'elle parcourt le cercle oblique des nuits , elle
trace celui des semaines et des mois qui accompagnent le
Soleil dans le cours des saisons et de l'année . Elle est la
mère des mois semblables aux différens âges de la vie et à
leurs périodes. Le premier de tous , entouré de neiges , de
pluies et de vents nébuleux , comme un enfant dans ses premiers
langes , ne verse que des pleurs et ne fait entendre
que de tristes rugissemens . Ses frères le suivent , l'un couronné
de verdure , dans une enfance déjà riante , l'autre de
"
202 MERCURE DE FRANCE ,
boutons de fleurs dans l'adolescence ; un autre des roses éclatantes
, mais épineuses , de l'ardente jeunesse ; les suivans
apportent les différens fruits de la virilité . Le dernier se
traîne après eux et ferme l'année ; chauve et à barbe blanche ,
c'est lui qui dépouille les forêts de leurs feuilles et les couvre
de frimats .
Ainsi la reine des nuits , dans sa course inégale , roule
dans les cieux son disque chargé d'une lumière versatile .
Comme une navette céleste elle entrelace de ses rais d'argent
les rayons du soleil , et en forme ce réseau de la vie
dont les noeuds merveilleux produisent les amours et les
générations. Le soleil en engendre les chaînes éternelles ,
la lune en fournit les trames passagères , dont le tems coupe
tour à tour les fils pour en faire renaître de nouveaux. Pour
l'astre du jour , il répand sur tous les mondes qui l'environnent
d'autres concerts de lumières , de couleurs , de mouvemens
et de vie en se conjuguant avec d'autres Phébés .
Semblable à la Divinité dont il est la plus vive image , il
ne se communique à nous que par des bienfaits , et si nous
voulons porter nos contemplations jusques dans son sein , il
éblouit notre vue comme celles que nous osons hasarder
sur la Divinité éblouissent notre entendement .
"'
LYCON.
C'est- là sans doute un fragment de votre hymne à Apollon
et à Diane . Je hais toutes ces longueurs qu'on appelle
de l'éloquence . C'est un langage indigne d'un philosophe ;
pour moi je n'emploie que celui de la physique . Je préfère
à ces vaines bouffissures le simple squelette de la pensée .
SOCRATE .
que
dans les corps
La nature ne nous montre de squelettes
qu'elle a livrés à la mort. Elle revêt de couleurs et de formes
ravissantes ceux qu'elle remplit de vie . C'est sans doute pour
plaire principalement aux hommes qui sont les seuls êtres
auxquels elle a donné le sentiment de toutes les beautés .
Les philosophes doivent suivre son exemple quand ils
lent de ses ouvrages.
parOCTOBRE
1807.
203
LYCON.
Si la nature avait voulu plaire aux hommes , elle se serait
trompée dans son but comme dans ses moyens. En effet ,
à peine sont-ils entrés dans la vie qu'ils sont forcés de la
quitter. Les uns meurent dans le sein de leurs mères , d'autres
en venant au monde , ceux- ci dans l'enfance , ceux -là
dans l'adolescence . Il en est fort peu qui parviennent à la
vieillesse , et quand ils vivraient tous autant que Nestor , que
serait-ce après tout qu'une carrière aussi courte ? S'il y avait
des Dieux dispensateurs de la vie humaine , ils seraient
inconséquens.
SOCRATE.
Croyez-moi , Lycon , la vie est un bienfait des Dieux et
la mort en est un aussi . Le monde , où la vie nous donne
entrée , est une fête bien plus magnifique et plus solennelle
que celle des jeux olympiques . Nous y sommes à la fois
acteurs , spectateurs et juges . La Divinité nous y introduit
tour à tour comme des étrangers qui au fond n'y ont aucun
droit . Elle permet aux uns d'y rester un jour , à d'autres
deux jours , à d'autres davantage . Devons-nous trouver mauvais
qu'elle nous appelle ensuite à d'autres scènes , sans
doute pour y jouer d'autres rôles ? A quelque âge que nous
mourions , nous devons sortir de cette vie comme d'un
banquet , en remerciant et bénissant la Divinité qui nous y
a invités gratuitement : ( après une pause , il sourit . ) mais ,
Lycon , il paraît que vous vous y plaisez bien plus que vous
ne dites , puisque vous voudriez y rester toujours.
LYCON.
Moi , m'y plaire ! comme un malheureux à la galère où
il est enchaîné . Eh ! qui jouit de ce prétendu festin ? il
semble que les mets qu'on y sert soient livrés au pillage .
Ils sont la proie du plus fort ou du plus rusé . On ne les
conserve qu'à force d'artifices , au milieu des procès , des
impôts , des guerres et des superstitions , monstres toujours
prêts à les enlever , comme des harpies. Enfin les peuples
même ne se procurent le plus simple nécessaire qu'à force
de travaux. Oh ! s'il y avait des Dieux , ils seraient méchans !
204 MERCURE DE FRANCE ,
SOCRATE.
Vous n'avez cherché la Providence que dans la Société
des hommes . Encore si vous les aviez observés avec quelque
attention , vous verriez que le méchant seul y vit dans de
continuelles alarmes . Le juste au contraire , quel que soit
son sort , passe sa vie dans un cercle perpétuel de jouissances.
Le travail dont vous vous plaignez au sein de vos loisirs en
est une source constante pour lui. Il est d'abord le frein
le plus assuré de ses passions. Il développe les facultés de
son ame ou au moins celles de son corps .
Il les fortifie par
de continuels exercices . C'est par lui qu'il jouit des productions
de tous les élémens et de l'amitié de ses semblables ,
auxquels il est utile . Lui enlève- t -on les fruits de ses travaux
? est-il privé des biens les plus communs ? il tourne les
yeux vers l'avenir , et son coeur vers cette Providence que
vous méconnaissez . La mort qui effraye tant les méchans ne
lui paraît qu'un passage à un état plus heureux ou au moins
plus tranquille . Il juge , par ce que la Divinité a fait pour
le bonheur des hommes dans ce monde , de ce qu'elle peut
faire pour eux dans un autre . Il s'endort en paix sur son
sein , comme un enfant qui souffre sur le sein maternel.
LYCON .
1
Mais où est donc cette Providence dont vous parlez sans
cesse ? dans des atômes. Ce monde si magnifique , selon
vous , n'en est qu'un assemblage fortuit réuni et mu par les
lois éternelles du mouvement , puisqu'enfin il faut le dire .
SOCRATE .
Mais d'où viennent ces atômes ? quelle main a pris d'abord
la peine de les réduire en poussière impalpable et leur a
donné ensuite les moyens de s'accrocher de mille manières
différentes à l'aide d'un simple mouvement ? où est l'origine
de ce mouvement ?
LYCON.
En eux-mêmes. L'attraction est inhérente à la matière , et
la matière est éternelle .
SOCRATE .
Mais s'il est ainsi , comment la matière s'est -elle d'abord
OCTOBRE 1807.
205
divisée en atômes ? Ils ne devaient jamais se séparer les
uns des autres , puisqu'ils s'attirent toujours.
LYCON.
Cela est ainsi ; Démocrite l'a dit .
SOCRATE.
Oh Lycon ! un athée est dans la nature comme un aidemanoeuvre
dans un superbe palais , où il ne voit tout au
plus que l'équerre et le niveau qui en ont élevé les murs.
Il ne fait aucune attention aux proportions des colonnes ,
aux belles formes des statues , à la distribution des appartemens
convenables aux divers besoins de ses habitans , ni
à aucune des harmonies et concordances du plan dont un
habile architecte a tracé l'ensemble . Son intelligence , toujours
attachée à son mortier , ne peut plus s'élever audessus
de ces conceptions grossières . Ainsi le matérialisme
abrutit l'esprit et endurcit le coeur. Quoi ! il ne s'est jamais
élevé dans le vôtre le plus petit mouvement de reconnaissance
, d'amour et de religion à la vue d'un arbre chargé
de fruits , d'une vierge belle et modeste , ou du lever de
-l'aurore ?
( Lycon se met à rire ) .
Grand Dieu ! l'athéisme est la plus terrible punition de
l'athée !
LYCON ( à demi-fâché ) .
Quoi ! ce ne sont pas des atômes éternels qui ont tout
formé en s'attirant et s'accrochant mutuellement ?
SOCRATE .
Si ces atômes s'attirent et s'accrochent sans cesse , ils ont
dû faire un bloc unique de tout l'Univers . Il serait à présent
impossible d'en trouver un séparé des autres qui pût en
donner au moins une idée .
LYCON.
Mais ils se repoussent aussi.
SOCRATE.
S'ils s'attirent et se repoussent à la fois , ils devraient tenir
206 MERCURE DE FRANCE ,
le monde en perpétuelle dissolution . On devrait voir les
corps célestes tantôt se réunir en masses informes , tantôt se
dissiper en poudre . Le soleil et la lune n'auraient pas cette
forme sphérique si propre au mouvement , il n'y aurait pas
de raison pour qu'ils fussent plutôt en globe qu'en pyramide
ou en cube.
LYCON.
Si fait , si fait ; parce que ces astres ayant été originairement
dans un état de mollesse , les atômes du centre ont
dû attirer ceux de la circonférence vers eux et en former
une boule.
SOCRATE.
Mais pourquoi ceux de la circonférence n'auraient-ils pas
attiré ceux du centre vers eux , puisqu'ils étaient à la même
distance ? Ils auraient dû tourner des astres en forme de
coupes de fuseaux , etc. D'ailleurs , comme vous dites qu'ils
se repoussent en même tems , ils n'ont jamais dû se réunir ?
mais si les astres ont été dans un état de mollesse qui les a
arrondis par une attraction centrale , pourquoi sont-ils maintenant
dans un état de sécheresse qui les maintient dans
leur rondeur ? Les vapeurs dont ils étaient imbibés n'ont
jamais dû s'évaporer , puisqu'elles étaient attirées au centre
aussi bien que les parties solides .
LYCON.
Toutes vos réponses ne sont que du verbiage .
SOCRATE . '
Passez-m'en encore une . Si les atômes ont formé autrefois
sur la terre des corps de formes si différentes et si bien
organisés , sans les faire tous sphériques ou circulaires ,
comme dans les cieux , pourquoi n'en produiraient-ils pas
encore de nouveaux sur de nouveaux plans , puisqu'ils sont
mus par le hasard ? Que diriez- vous , en jouant aux dés ,
s'ils amenaient toujours le même point ? vous diriez qu'ils
sont pipés. Qui est-ce qui a donc pipé les projections de la
nature ?
LYCON.
Je ne réponds point à des sophismes . Le systême de l'UOCTOBRE
1807 . 207
nivers est tel que je vous l'ai dit , et il n'y a pas à en douter ,
car il est calculé .
1 SOCRATE .
Permettez - moi de vous faire à mon tour quelques questions.
A la bonne heure !
LYCON .
SOCRATE .
Qu'est-ce qui a fait la statue de Vénus , au Prytanée ?
LYCON.
On dit que c'est le sculpteur Lysias .
SOCRATE .
N'est-elle pas très -belle ?
LYCON.
Je n'en sais rien ; car pour moi je ne vois dans une Vénus
que des lignes droites et des courbes.
SOCRATE.
Où Lysias a-t-il pris le modèle de la sienne ?
LYCON.
On dit que c'est d'après les plus belles filles d'Athènes ,
et je le crois .
SOCRATE .
Et à qui ces filles devaient-elles leur beauté ?
LYCON.
Sans doute à la nature .
SOCRATE.
Lysias qui a imité leurs belles grâces et leurs belles
formes , a- t-il de l'intelligence ?
LYCON .
Certainement il en faut beaucoup pour bien faire une
Vénus .
•
SOCRATE .
Pourquoi Lysias n'a-t-il pas rendu sa Vénus capable de se
mouvoir , de marcher , de parler et de danser , comme ses
modèles ?
7
208 MERCURE DE FRANCE ,
Cela surpassait son art.
LYCON.
SOCRATE .
Et si je vous disais maintenant que ce sont des atômes de
marbre qui , s'accrochant dans l'attelier de Lysias , ont formé
sa Vénus.
LYCON.
Je dirais que c'est une absurdité . Ne voudriez vous pas
me la faire croire ? Vous n'êtes pas encore un assez habile
sophiste.
SOCRATE.
Quoi ! vous ne croyez pas que des atômes puissent former
une statue , et vous croyez qu'ils ont formé le sculpteur luimême
. Vous voulez que ces atômes aveugles , insensibles ,
sans intelligence , mus au hasard , aient composé les mondes
avec les êtres qui les habitent , clairvoyans , sensibles , intelligens
, qui se meuvent , s'aiment et se reproduisent . Reconnaissez
donc qu'il y a une intelligence infinie dans l'auteur
de la nature , puisque Lysias y a trouvé l'image d'une Vénus
d'après ses plus beaux ouvrages , sans approcher que de bien
loin des moindres de leurs perfections.
LYCON.
Dans vos comparaisons , vous supposez toujours un Dieu
qui agit comme un homme.
SOCRATE.
N'est-ce pas vous plutôt , homme faible et aveugle , qui
voulez toujours agir comme un Dieu ? Vous voulez créer 、
un monde à votre manière , et moi je ne vous parle que
du monde qui a déjà été fait par une Providence très- sage ,
très-puissante et très-bonne. Oh ! Lycon , si vous avez le
malheur de n'en plus éprouver le sentiment , servez-vous au
moins de vos yeux et de votre bon sens comme font les plus
simples des hommes.
LYCON.
Je ne verrai et ne penserai jamais comme la multitude.
ANYTUS.
OCTOBRE 1807 .
DEP
DE
ANYTUS .
C'en est assez et trop en vérité , Lycon ; permettez-mo
de vous dire que vous abusez de votre raison.
LYCON ( en colère ).
Il vous sied bien de me faire ce reproche , vous qui ne
vous êtes jamais servi de la vôtre .
ANYTUS.
Comment, impie , vous refusez de penser comme le peuple;
vous ne croyez pas aux Dieux ! Sans doute vous ne faites
aucun cas de la bonne Cérès qui nous donne les moissons
et dont j'ai l'honneur d'être grand-prêtre.
LYCON.
Y crois-tu toi-même , orgueilleux hypocrite ?
ANYTUS .
Misérable sophiste , tu mériterais à ton tour que je te
dénonçasse aux Athéniens .
MÉLITUS.
Est-ce donc là le respect que vous portez tous deux au
magistrat ? n'avez - vous pas honte de vous injurier en sa
présence ? Vous n'avez que faire de vous reprocher vos
vérités ; je vous connais tous deux de longue main .
ANYTUS.
Qu'est-ce à dire ? ( Il se lève . )
5 .
cen
Il nous insulte .
LYCON .
SOCRATE.
Quel scandale vous allez donner ! Par respect pour vousmême
! ....
MELITUS ( à part ) .
Il suffit. ( Haut. ) Puisque Socrate se refuse à l'autorité
des lois , de la religion et de la raison , employons d'autres.
moyens. Holà , geolier !
bm
LE GEOLIER ( accourant ).
Plait-il , Seigneur ?
210 MERCURE DE FRANCE ,
MÉLITUS.
Fais entrer les femmes et les enfans de Socrate.
SOCRATE .
Ah ! vous m'attaquez par les armes les plus dangereuses .
SCENE SIXIÈME.
(Xantippe entre avec trois enfans , dont deux en bas-ága
et le troisième dans l'adolescence ).
LAMPSAQUE , LAMPROCLES , et une petite fille appelée SOPHRO
NISQUA. Le premier est fils de XANTIPPE , les deux autres
mère MYRTO , autre femme de SOCRATE .
ont pour
(Le Geolier sort).
LES MÊMES , XANTIPPE , LAMPROCLÈS ,
SOPHRONISQUA , LAMPSAQUE.
(Ils courent tous ensemble vers leur père , en pleurant).
SOCRATE .
Mes pauvres enfans , comme vous êtes changés !
SOPHRONISQUA,
Mon bon papa , nous avons passé toute la nuit et tout le
jour à pleurer.
MÉLITUS ( les arréte ) .
N'allez pas plus loin ! la loi défend d'approcher des prisonniers
qui sont dans les chaînes.
SOPHRONISQUA
O les méchans qui vous ont couvert de fers
LAMPSAQUE.
Nous ne sommes pas assez forts pour
SOPHRONISQUA ,
Nous voulons seulement les baiser.
SOCRATE.
Respectez les lois , chers enfans !
XANTIPPE.
les rompre.
Te voilà encore avec ton respect pour les lois elles te
font mourir innocent.
OCTOBRE 1807. 211
SOCRATE ( souriant ).
Bonne Xantippe , voudrais - tu qu'elles me fissent mourir
coupable ? Où est Myrto ?
SOPHRONISQUA.
Ma mère , elle est malade .
XANTIPPE.
Ta douce Myrto ; elle cst restée à la maison . Elle dit qu'elle
a vu mourir son grand-père en prison et qu'elle n'a pas là
force de t'y voir mourir aussi . C'est elle qui t'a port malheur.
Tu as eu bien tort de me donner une pareille compagne.
N'avais - tu pas assez de moi done ?
SOCRATE .
Ce furent les lois qui , après la bataille de Potidée et la
mort de tant de nos citoyens , m'oblig`rent comme les autres
pères de famille d'épouser deux.f.mmes .
XANTIPPE.
Celle - ci t'a été d'un grand secours . Elle ne prend pas soin
même de ses enfans . Il faut que je les traine partout avec
moi. Elle est comme une imbecille . Au moins à ta place
j'aurais cherché une femme riche puisque tu en voulais une
délicate.
SOCRATE.
J'ai consulté , non mon goût , mais mon devoir. Elle était
petite-fille du juste Aristide et fort pauvre , j'ai du la secou
rir. Après tout , chère Xantippe , ne devais-je pas du respect
aux lois ?
XANTIPPE .
Elles t'ont bien respecté elles -mêmes . Elles te tiennent au
cachot , enchaîné comme un criminel , toi qui n'es qu'un
trop bon citoyen.
ANYTUS.
Ma chère Xantippe , votre mari n'a point de religion . Il
veut faire de nouveaux Dieux.
MÉLITUS.
Il corrompt les jeunes gens. Il en veut faire de nouveau
citoyens en
les ramenant aux anciennes lois de la nature .
212 MERCURE DE FRANCE ,
LYCON.
C'est un orgueilleux qui veut endoctriner les doctes . Il
croit tout savoir .
XANTIPPE.
Oh ! mes nobles Seigneurs , vous ne le connaissez pas ,
c'est un homme simple et sans esprit. Vous le croyez un
grand génie , c'est un bon homme. Il parle comme tout le
monde . On entend ce qu'il dit . Oh ! sauvez-lui la vie.
ANYTUS .
Nous sommes venus ici uniquement pour cela ; il ne tient
qu'à lui de se sauver. Il n'a qu'à se reconnaître coupable ,
SOCRATE .
Je ne veux pas manquer à la vérité et à la justice , à mon
égard plus qu'envers tout autre citoyen. Je reconnais que
j'ai bien mérité de la patrie , et qu'attendu ma pauvreté elle
doit me nourrir jusqu'à la fin de mes jours que j'ai employés
à l'éclairer et à la servir .
LYCON.
Quel opiniâtre ! il me met en fureur.
MÉLITUS .
Vous allez périr à jamais , si vous ne vous répentez dans
l'instant.
ANYTUS.
Vous allez tomber dans les enfers pour l'éternité.
XANTIPPE (pleurant ) .
Oh ! mon bon mari ! songe que tu vas me laisser veuve
avec tes trois enfans en bas âge , sans fortune et sans protecteur.
1
SOCRATE .
Je te laisse , ainsi qu'à mes enfans , celui qui m'a protégé
moi-même .
XANTIPPE .
Malheureux ! il t'abandonne puisqu'il te livre à tes ennemis.
SOCRATE.
Il me délivre des infirmités de la vieillesse , par une mort
OCTOBRE 1807 .
213
"
honorable et douce . Quel secours , Xantippe , eusses-tu trouvé
dans un vieillard de 70 ans ? Bientôt tu aurais été obligée de
me protéger moi-même . Devenu caduque , les mains , la
tête et les genoux tremblans , il te faudrait me veiller et
me soigner comme le plus petit des enfans . L'âge qui m'affaiblit
de jour en jour , fortifie les nôtres . Ils n'ont maintenant
ni industrie , ni force , mais la nature les a revêtus
d'innocence . C'est une égide qui les défend contre les plus
barbares. Quand les vents de l'adversité soufflent sur la
terre , la pitié descend du ciel et couvre les orphelins de
ses ailes . Partout les lois humaines viennent à leur secours.
Partout leurs bienfaiteurs prospèrent , et leurs tyrans
font tôt ou tard une fin malheureuse . Mais quand il
serait possible que les lois d'Athènes abandonnassent les
miens , crois-tu que celui qui revêt les petits des animaux
de douces fourrures , et qui les met , en naissant , dans des
nids maternels , ne prenne pas soin des enfans de l'homme
son plus bel ouvrage ? Dieu protége ceux que la société repousse
. Il étend leur esprit et fortifie leur coeur. Il leur inspire
de grands talens , ou , ce qui vaut encore mieux , de
grandes vertus. La plupart des hommes célèbres et des sages
ont été des enfans malheureux .
XANTIPPE.
Pauvre bon homme ! tu as donc été bien heureux dans
ton enfance , car tu n'es guères sagé dans ta vieillesse ; tu
veux mourir quand tes enfans ont le plus besoin de tes
conseils.
SOCRATE.
Je leur laisse pour conseil l'exemple de ma mort.
XANTIPPE .
A quoi leur seras-tu utile quand tu ne seras plus ?
SOCRATE.
Si Dieu donne aux enfans de se rappeler le souvenir de
leurs ancêtres , pour se conduire dans la vie , crois-tu qu'il
ne donne pas aussi aux ancêtres d'influer sur les destins de
leurs enfans ? Une chaîne éternelle lie les enfans et les pères ,
214 MERCURE DE FRANCE ,
les époux et les pous s ; c'est elle qui remue notre sensibi
ité à la vue des tomb. aux où re posent les objets de nos
affections , c'est à elle que sont attaches nos ressouvenirs et
nos sprances. Fid lle con.pagne de ma vie , je ne t'abandonn
. rai point après ma mort , dans le soin de nos orphelins
. La bont divine me permettra de réparer dans un
monde plus heureux les fautes cque j'ai pu commettre à ton
égard dans celui-ci . Degagé de mes propres passions , je
viendrai au secours des tiennes ; je te ramènerai par de bons
sentimens ; je calmerai tes chagrins. Quand ton caractère
impatient de l'infortune t'emportera hors des bornes de la
raison , je me rappellerai à ton souvenir , ct en pensant à
moi , tu te diras : « Socrate eut dissipé ma colère par un
sourire . >>
XANTIPPE.
Ah ! te voilà à ton ordinaire , riant de tes propres maux.
Encore si je n'avais que les miens à supporter ! Mais vois
tes pauvres enfans fondant en larmes ; que leur répondrai-je
demain au lever de l'aurore , à l'heure où tu avais coutume
de les prendre dans tes bras , quand chacun d'eux en se
réveillant me dira : ma mère ! où est mon père ? O Dieux !
ô Dieux ! que je suis malheureuse !
SOPHRONES QUA,
Y
Mon papa , depuis un mois nous vous demandons aux
Dieux , tous les jours , le matin , le soir , et encore la nuit.
LAMPSAQUE .
Maudits soient les cruels qui vous causent tant de maux !
LAMPROCLES.
Mon père , ne nous abandonnez pas,
SOCRATE.
Non , mes enfans , vous ne serez pas abandonnés ; le ciel
prendra soin de vous. Ma mort est son dernier bienfait pour
moi. Lampsaque ! n'en poursuivez jamais la vengeance contre
votre patrie. Un peuple n'est point , coupable des crimes des
factions . Ma mort est glorieuse puisque je meurs pour la
justice ; elle ne répandra que trop d'éclat sur ma vie comOCTOBRE
1807 .
215
mune et sur la vôtre. Mais fuyez la célébrité , mes enfans !
Celui qui a tout créé , s'est réservé la gloire pour son partage
; mais il a distribué sur la terre une portion de bonheur
à tous les enfans des hommes. Il l'a attachée à leur
concorde. Vivez obscurs et unis , et vous vivrez heureux ;
vivez entre vous comme j'ai cherché à faire vivre entr'eux
mes concitoyens. Dieu a mis l'amitié fraternelle à l'entrée
de la vie humaine pour en faire les premiers exercices , comme
un péristyle à l'entrée d'un grand cirque . Il a donné aux
enfans des ressemblances avec leurs parens , non-seulement
afin que leurs parens les aimassent , mais afin que les enfans
s'aimassent entr'eux en retrouvant les traits et les qualités
de leurs pères et de leurs mères dans ceux de leurs frères et
de leurs soeurs . L'un de vous a ma mélancolie , l'autre mon
humeur railleuse . J'y démêle encore les caractères de vos
mères. L'un a la franchise et les affections vives de Xantippe
, l'autre le calme de Myrto . Que chacun de vous les
retrouve donc dans ses frères et sa soeur . Aimez vos mères
comme je les ai aimées. Oh ! si mes fers ne me retenaient ,
avec quel plaisir je vous presserais tous ensemble contre mon
sein !
LAMPSAQUE.
Mon père , je veux mourir avec vous.
Et moi aussi.
Et moi aussi.
LAMPROCLÈS .
SOPHRONISQUA .
SOCRATE. .
1
Et toi aussi , ma chère fille ! Oh , vivez tous pour vos mères !
SOPHRONISQUA ( se jetant aux pieds de Mélitus ) .
Laissez-moi essuyer , avec mon voile , les larmes qui coulent
sur son visage . Vous lui avez lié les mains . Oh mon
bon papa !
ANYTUS.
Eh bien , Socrate , vous pleurez ? Vous tenez donc encore
au monde ?
SOCRATE.
Je pleure de joie d'y laisser des enfans dignes de moi.
216 MERCURE DE FRANCE ,
XANTIPPE.
Non , tu ne mourras pas . ( Aux juges ) : vous m'arracherez
auparavant la vie et celle de ces innocens . (Elle s'écrie ) :
Citoyens , les lois sont violées : au secours ! au secours !
-----
(Les enfans crient au secours. On entend des mouvemens
du peuple qui frappe à la porte de la prison ) .
LYCON.
Ils vont ameuter le peuple. Mélitus , faites enfermer cette
folle avec ses enfans jusqu'après la mort de Socrate .
MÉLITUS.
Il faut un décret pour priver un citoyen de sa liberté .
LYCON.
Une femme et des enfans ne sont pas des citoyens .
ANYTUS . ,
Si on ne les renferme tout à l'heure , ils vont exciter une
sédition par leurs cris . Le salut du peuple est la loi suprême .
Fin de la Scène sixième.
M. BERNARDIn de Saint-PIERRE.
8
EXTRAITS .
NOVA HOLLANDIÆ PLANTARUM SPECIMEN , etc. ,
Choix de Plantes de la Nouvelle - Hollande ; par
M. LABILLARDIÈRE , membre de l'Institut . Deux vol .
in-4° , avec 265 planches. Chez Mme Huzard , rue de
l'Eperon .
Il y a environ deux ans que la Revue ( 1 ) annonça
la publication des premières livraisons de l'ouvrage de
M. Labillardière , et chercha à faire sentir l'importance
dont il devait être pour la botanique ; nous avons aujourd'hui
le plaisir de faire savoir au public que cet
ouvrage est entiérement terminé , et en le voyant dans
son ensemble , nous pouvons mieux encore en sentir le
mérite et l'utilité.
(1) Voyez la Revue , N° 30 .
OCTOBRE 1807. 217
M. Labillardière a , comme on sait , fait partie de la
grande expédition qui , en 1791 , partit de France sous
la conduite de d'Entrecastreaux pour aller à la recherche
de la Peyrouse. C'est à lui que nous devons la relation
de ce voyage. On y a appris qu'après avoir supporté
pendant long-tems les fatigues d'une navigation
périlleuse , les naturalistes de cette expédition , victimes
des circonstances politiques du tems , furent conduits
à Batavia , où on les retint prisonniers. Dans ce désordre
, les collections et plusieurs des manuscrits de M.
Labillardière furent pris par les Anglais ; tous les fruits
d'un voyage si pénible eussent été perdus pour lui si
M. Bancks , véritable ami des sciences et supérieur par
conséquent à toutes les jalousies et les haines passageres
des nations , n'eût fait rendre à M. Labillardière les
collections dont lui seul pouvait tirer tout le parti que
l'histoire naturelle en espérait. Dans la relation du
voyage à la recherche de la Peyrouse , M. Labillardière
a fait connaître les obligations qu'il a eues à M. Bancks ,
et lui en a témoigné sa reconnaissance ; il s'est occupé
depuis lors à mettre en oeuvre les nombreux matériaux
qu'il a rapportés des différens pays dans lesquels il a
séjourné. La Nouvelle- Hollande, qui attire maintenant
à tant de titres les regards de l'Europe éclairée , méritait
en effet d'être l'objet des premiers travaux de notre
voyageur.
Nous avons fait sentir dans notre premier article de
quelle utilité pouvaient être les arbres de ces régions
lointaines qui , par la nature de leur sol natal , doivent
être un jour acclimatés en Europe , et qui par leur
grandeur et la solidité de leur bois offrent de précieuses
ressources pour la construction des vaisseaux : plusieurs
des plantes de cette partie du monde ont aussi des usages
intéressans dans la médecine et dans les arts industriels.
On sait que tous les êtres organisés de ce nouveau continent
different de ceux qui ont été jusqu'ici découverts
dans les autres parties du monde. Toutes les plantes
que M. Labillardière fait connaître dans l'ouvrage que
nous annonçons , sont autant de preuves nouvelles en
faveur de cette loi remarquable de la géographie-botanique
; elles sont en effet toutes inconnues aux bota218
MERCURE DE FRANCE ,
"
nistes , et qu'on nous permette ici d'observer en notre
qualité de journalistes , qu'au milieu du débordement
actuel de livres faits avec d'autres livres , il est rare de
voir paraître un ouvrage de deux volumes in-4° où il
ne se trouve pas un seul fait connu avant sa publication .
Non-seulement les plantes de la Nouvelle-Hollande
diffèrent de celles des autres continens , mais elles pré-
´sentent souvent des combinaisons singulières dans leur
organisation , de sorte qu'elles ont forcé les botanistes à
créer pour elles un grand nombre de genres nouveaux .
Quoique plusieurs naturalistes se fussent déjà occupés de
leur classification , et quoique M. Labillardière soit trèssobre
dans la création des nouveaux genres , il a élé
obligé , par la bizarrerie des formes de ces végétaux , à
établir trente genres nouveaux dans l'ouvrage qu'il vient
de publier. Tous ces genres méritent l'intérêt des botanistes
qui cherchent à s'élever aux idées générales de
leur science ; quelques -uns méritent par leur singularité
une attention particulière . Tels sont , par exemple :
L'Actinotus , qui appartient à la famille des ombelles
et qui a cependant toute l'apparence d'une radiée , et
semble même s'en rapprocher par sa graine solitaire.
Le Prostanthera , qui offre le premier exemple connu
d'une labiée dépourvue de périsperme.
Le Podosperma , où l'on voit une composée dont chaque
fleuron est porté sur un long pédicule .
Le Mitrasaome , plante voisine des scrophulaires , où
le stile s'évase à sa base en deux branches divergentes
qui vont atteindre les bords de l'ovaire , de manière à
former entr'eux un vide en forme de croissant.
Le Pleurandra , où les étamines se déjettent toutes
du côté de la fleur.
Le Cephalotus , qui paraît appartenir à la famille des
rosacées , et qui intéresse les physiologistes en ce que
plusieurs des feuilles radicales de cette plante s'épanouissent
en une espèce de bourse vésiculeuse , resserrée
et dentée vers l'orifice , et recouverte par un opercule
mobile analogue à celui des feuilles du népanthès.
Il serait facile de multiplier les preuves de la bizarrerie
des formes que présentent les végétaux de la Nouvelle-
Hollande ; ces exemples suffisent pour prouver
OCTOBRE 1807. 219
combien elles doiven ! piquer la curiosité des naturalistes ,
et pour faire sentir l'importance de l'ouvrage que nous
annonçons. Cet ouvrage est écrit en latin , afin d'être
à la portée des botanistes de tous les pays ; chaque
plante y est décrite avec tous les détails nécessaires pour
Ja bien connaîtie : cette description est accompagnée
d'une bonne planche qui , onire le port général de la
plante , offe encore des détails fort exacts des parties
de la fleur et du fruit. A la fin du livre , l'auteur a inséré
ous forme de supplémens les descriptions des plantes
du même pays qu'il avait décrites et représentées dans
le Voyage à la recherche de la Peyrouse , ouvrage qui
par sa nature n'est pas toujours à la portée des botanistes
, et où quelquefois ils pourraient négliger d'aller
chercher des de- criptions de plantes ; en un mot il n'a
rien oublié de ce qui pouvait rendre cet important ouvrage
utile aux progrès de la science . D. C.
Lo
HISTOIRE GRECQUE DE THUCYDIDE , accompagnée
de la version latine , des variantes des treize manuscrits
de la Bibliothèque impériale , du Specimen de
ces manuscrits , de cartes géographiques et d'estampes
, et précédée d'un Mémoire historique , littéraire
et critique ; par M. GAIL , professeur de littérature
grecque au Collège de France , de l'Académie
royale des sciences de Gottingue , etc. - Ier volume :
Mémoire sur Thucydide , Ve volume de la collection
in - 4 ° . A Paris , chez Gail , neveu , au Collège de
France. 1807. -
Le grand nombre d'ouvrages que M. Gail a publiés
depuis vingt-cinq ans , lui ont mérité la réputation d'un
savant et habile helléniste . Pendant tout ce tems - là ,
et au milieu même des orages de la révolution , il n'a
cessé de faire des efforts assidus et dispendieux pour
conserver et répandre parmi nous le goût de la littérature
grecque. Comme professeur , il a descendu jusqu'aux
livres élémentaires ; et comme savant , il s'est
élevé à la critique grammaticale , celle qui a illustré
les Scaliger , les Casaubon , les Turnébe , les Lambin ,
220 MERCURE DE FRANCE ,
etc. , et son nom se trouve honorablement placé à la
suite de ces maîtres qui , depuis Pierre Danès , jusqu'à
feu M. Vauviliers , ont enseigné avec tant de distinction
la langue d'Homère au Collège de France.
".
Après avoir traduit avec succès quelques poetes , entr'autres
Théocrite qui offrait beaucoup de difficultés, M.
Gail a entrepris de nous donner , dans toute leur pureté ,
les deux grands écrivains qui ont succédé à Hérodote dans
la carrière de l'histoire , nous voulons parler de Thucydide
et de Xénophon . Les oeuvres de ce dernier , qui
sont depuis long - tems sous presse à l'Imprimerie impériale
, ne tarderont pas sans doute à paraître. En attendant
, M. Gail , toujours infatigable et animé du même
zèle , fait imprimer Thucydide , dont le volume que
nous annonçons est une partie. Il renferme un Mémoire
sur le caractère de cet historien et le jugement qu'on
en a porté , avec un parallèle du même écrivain et de
Xénophon , son continuateur . Vient ensuite la traduction
de divers morceaux : 1 ° . Discours funèbre de Périclès
, en mémoire des Athéniens morts dans différens
combats ; 2°. Réflexions sur la nature des factions dans
la Grèce ; 3 ° . la Reconstruction des murs d'Athènes et
le siége de Platée . Tout cela est suivi d'un grand nombre
de notes critiques et historiques qui montrent combien
l'auteur a lu et comparé , mais dont il nous serait difficile
de donner une idée complète dans notre Journal.
Nous ne doutons cependant pas qu'elle ne soit avantageuse
, si l'on veut les examiner avec attention et
impartialité , sur-tout quand on considérera toutes les
difficultés qu'offre le texte de Thucydide. M. Gail n'en
dissimule aucune , et expose lui-même les moyens qu'il
a employés pour les vaincre. « Pour entreprendre un
» pareil ouvrage , dit - il , ce n'était pas assez d'un reli-
» gieux enthousiasme pour l'un des plus admirables
» monumens de l'éloquence antique , il fallait encore
» se sentir du courage. Il fallait oublier et les inexo-
» rables censures de Denys d'Halicarnasse et le mot
» désespérant de Cicéron : il fallait s'entourer de com-
» mentateurs , lire les scoliastes , consulter les manus-
» erits , méditer son auteur , lutter contre les difficultés.
sans nombre , et sortir de cette lutte avec l'espérance
OCTOBRE 1807 . 221
» qu'on rendra clair ce qui paraissait obscur , abstrait
» et presque inintelligible. Le courage nécessaire , je
» l'ai eu ; cette espérance m'a soutenu ; ces combats ,
» je les ai livrés ; ces difficultés , je me suis efforcé de
>> les vaincre . Thucydide va s'offrir enfin à nos Lycées ,
>> accompagné d'une version latine bien souvent corri-
» gée , de variantes et de scholies précieuses , extraites
» de tous les manuscrits de la Bibliothèque impériale
» enfin d'observations littéraires et critiques . » Le fruit
d'un si grand travail sera sans doute inappréciable ; et
M. Gail doit être assuré d'avance des suffrages de ses
contemporains et de la reconnaissance de la postérité ;
car c'est à elle sur-tout qu'il consacre ses veilles . Peutêtre
seulement quelques censeurs moroses ou trop sévères
pourront lui dire qu'il fallait s'exprimer autrement
, et qu'il ne porte pas assez loin l'oubli de luimême
, soit dans ce passage , soit dans toutes ses notes
et dissertations . Un homme du mérite de M. Gail ne doit
se supposer ni des ennemis ni encore moins des envieux .
L'idée des premiers est trop affligeante , et celle des seconds
trop imaginaire , étant souvent un rêve de l'amourpropre
; il faut ne penser ni aux uns ni aux autres , et
marcher d'un pas ferme et avec courage dar dans la carrière
qu'on s'est ouverte , et sur-tout quand on la parcourt
avec gloire comme M. Gail . Ses lecteurs applaudiront
à la réfutation qu'il fait des critiques de M. l'abbé de
Mably et de Laharpe , sur Thucydide , qui est parfaitement
justifié et vengé. Quelque versé que fût Laharpe
dans la littérature française , il connaissait peu les anciens
; et la première partie de son Cours est pleine
d'erreurs et de jugemens faux ou injustes à leur égard ;
aussi M. Gail remporte-t-il sur lui une victoire complète
. On ne peut encore lui refuser d'avoir rendu'avec
beaucoup de soin et de fidélité son auteur , quoiqu'il
manque quelquefois de précision ; à la vérité c'est trèsdifficile
, en faisant passer dans notre langue un écrivain
tel que Thucydide. Nous ne citerons pour le prouver
que le morceau suivant :
La source de tous ces maux était dans ce désir de
» commander qu'inspirent l'ambition et la cupidité
principes d'où naît l'ardeur de tous les hommes que
222 MERCURE DE FRANCE ,
» la cupidité met aux prises. Et en effet , ceux qui se
» trouvaient au premier rang dans les villes , sous une
» dénomination honnete de part et d'autre , et qui do-
» minaient , les uns parce qu'ils préféraient l'égalité po
» litique , résultante du gouveineinent populaire , les
» autres sous prétexte qu'ils aimaient mieux l'aristo-
» cratie modérée , affectaient de combattre pour le bien
» public ; mais dans la vérité , mettant tout en oeuvre
« pour se supplanter les uns les autres , il n'était pas
» d'excès que ne se permit leur audace ; leur cruauté
» allait toujours en croissant. Marchant de rigueurs en
rigueurs , n'envisageant ni la justice , ni l'intérêt pu-
» blic , leur vengeance ne s'arrêtait qu'au gré de leur
» passion . Recourant pour le maintien de leur puissance
» tantôt à des jugemens dont l'injustice était revêtue des
>> formes juridiques , tantôt à des coups de main , ils se
» montraient toujours prêts à assouvir la fureur du mo-
» ment , en sorte que ni les uns ni les autres ne comp-
>> taient la religion pour rien ; et que les plus estimés
» étaient ceux qui il arrivait d'obtenir un éclatant succès
, en revêtant leurs actions de noms honnêtes. Les
» modérés paraissaient victimes des factions , ou parce
» qu'ils ne combattaient point avec elles , ou parce qu'on
» les voyait d'un oeil jaloux se mettre à l'abri des dé-
» sastres publics. La Grèce fut donc infectée de tous les
» genres de malheurs et de crimes , etc .... >>
On ne peut lire ce passage , ce qui le précède et le
suit , en un mot tout ce morceau sur les factions de la
Grèce, sans un retour sur nous-mêmes ; d'ailleurs il est impossible
de ne pas admirer la vérité et l'énergie du ta→
bleau de Thucydide. On doit savoir gré à M. Gail d'avoir
choisi de pareils morceaux pour nous faire goûter cet
excellent historien ; ils ne peuvent qu'augmenter l'empressement
du public à en voir bientôt paraitre la traduction
entière.
P. S. Au moment où l'on nous remet cet article
plusieurs journaux annoncent déjà le Thucydide com
plet de M. Gail. Nous rendrons incessamment compte
de ce précieux ouvrage qui manquait à l'instruction
publique et à la France,
G
OCTOBRE 1807 . 225
REMARQUES MORALES , philosophiques et grammaticales
sur le Dictionnaire de l'Académie française.
P.P. P. Paris , chez Antoine- Augustin Renouard , rue
St. -André-des-Arcs , nº 55.
OBSERVATIONS sur un ouvrage anonyme , intitulé :
Remarques morales , philosophiques et grammaticales
sur le Dictionnaire de l'Académie française. A Paris ,
à l'Imprimerie de l'Institution des Sourds-muets , rue
St.-Jacques, n° 256 ; Petit , libraire , Palais du Tribunat
, galerie de bois , nº 257 , etc.
ON pouvait faire un excellent livre sur le Dictionnaire
de l'Académie française. Quelques efforts , quelques lumières
qu'aient réunies les auteurs de ce Dictionnaire
pour le porter à sa plus grande perfection possible ; il
donnait nécessairement matière à de justes et nombreuses
observations. Chaque jour la langue fait , en
bien ou en mal , des progrès qui , pour être beaucoup
moins sensibles que dans l'avant - dernier siècle , n'en
sont pas moins réels. Des expressions que l'usage semblait
avoir consacrées , et que par conséquent l'Acadé
mie a recueillies , tombent en désuétude et doivent être
retranchées du Dictionnaire. D'autres expressions que
le bon goût et la raison grammaticale elle-même out
long-tems repoussées, s'introduisent dans la langue, pour
ainsi dire , en vertu d'un plébiscite , et doivent être enfin
reconnues par le tribunal académique. Des acceptions
de mots s'étendent ou se restreignent , se détournent out
disparaissent , passent du propre au figuré ou du figuré
au propre. On pouvait noter utilement toutes ces choses.
D'après ce principe de logique et de grammaire qu'une
définition doit renfermer tout le défini et convenir à
lui seul , on pouvait relever quelques définitions du Dictionnaire
comme vagues ou incomplètes ; mais comme
une bonne définition est un problême difficile et souvent
impossible à résoudre , la justice aurait voulu qu'en attaquant
les mauvaises définitions de l'Académie , on en
proposât de meilleures , ce qui aurait vraisemblable224
MERCURE DE FRANCE ,
ment réduit beaucoup le nombre des critiques sur cet
objet. On pouvait remarquer encore que l'Académie
semble avoir quelquefois franchi la ligne qui doit séparer
la langue usuelle de celle des arts et métiers , en admettant
des termes techniques d'un emploi trop particulier
, et qu'elle a peut-être aussi le tort d'avoir consigné
des locutions et des proverbes d'un usage trop rare ou
d'une nature trop basse , quoiqu'à dire le vrai un Dictionnaire
ne doive point être un livre de morale ni de
goût , mais un répertoire complet de tous les mois et
de toutes les phrases faites qui composent la langue , et
que d'un autre côté les expressions qui se présentent le
moins souvent , mais que pourtant on est autorisé à
employer , soient peut-être celles dont l'explication est
le plus nécessaire. On pouvait observer sur-tout que la
partie de la syntaxe a été un peu trop négligée dans
le Dictionnaire , et que si un verbe , dans quelques - uns
de ses tems ou de ses rapports avec les autres mots ,
offre une difficulté réelle , on trouve tous les exemples ,
hors celui - là précisément qui devrait résoudre cette
difficulté. Un tel travail fait avec les lumières et la
bonne foi nécessaires , aurait pu être utile et même agréable
à l'Académie qui s'est aperçue aussi bien que nous des
vices du Dictionnaire , et qui sans doute s'occupe en
ce moment de les faire disparaître. Il est inutile de
dire qu'en relevant les fautes de ce grand ouvrage ,
il aurait fallu s'exprimer avec cette réserve modeste
dont personne n'est dispensé , et avec ce ton de décence
auquel on est obligé envers un corps aussi respectable
que l'Académie française.
L'auteur des Remarques morales , philosophiques et
grammaticales a suivi un plan et pris un ton tout dif
férent. D'abord la plus grande partie de ses Remarques
porte sur des mots de vénerie , de fauconnerie , d'équitation
, de zoologie , d'ornithologie , de botanique , etc. ,
puis sur des termes de maçonnerie , de serrurerie , de
pâtisserie , de cuisine , etc. , puis enfin sur certaines expressions
de la langue familière , mais souvent de peu
d'usage , qui désignent des parties d'habillement , des
jeux , des imperfections morales on physiques , etc. , etc.
C'était le sûr moyen d'être le moins utile possible au
7
plus
OCTOBRE 1807
plus grand nombre , puisque l'homme du monde et l'éc5.
vain ne doivent peut- être de leur vie entendre ou pro cen
noncer une seule fois la plupart de ces termes. D'un
-áutre côté , c'était se réserver la faculté de dire avec
assurance beaucoup de choses fausses et absurdes , puisqu'on
n'aperçoit l'erreur que dans les objets connus ,
et que ni la raison , ni l'usage , ni l'analogie ne peuvent
la faire découvrir dans la définition ou dans l'orthographie
de mots forgés , inusités dans les livres , même
dans la conversation , et écrits par l'Académie pour
ainsi dire sous la dictée des artisans qui les emploient.
L'auteur des Remarques change la manière d'écrire les
mots dont l'orthographe est le mieux fixée , au moins
par l'usage , et il ne daigne presque jamais rendre compte
du motif de ces changemens. Ce qu'on peut supposer
de plus favorable pour lui , c'est que dans les vieux auteurs
de notre langue il a trouvé ces mots écrits de la
manière qu'il le propose ; mais il ignore donc alors que
l'usage qui décide de l'existence et de la signification
des termes est , à plus forte raison , le maître d'en réformer
, où s'il le veut , d'en altérer l'orthographe , et
qu'après tout l'Académie , comme on l'a dit , n'est que
le secrétaire de l'usage . Il veut que Brandebourg s'écrive
Brandebourd ; Bilboquet , Bibloquet ; Broyon , Breyon;
Gligne - Musette , Gligne - Muzet ; Poissarde , Possarde
, etc. , etc. J'ai dit que le plus souvent il ne prenait
pas la peine d'expliquer ces changemens : c'est grand
dommage ; car il est bien plaisant quand il essaye de les
justifier. L'Académie a écrit : PoISSARDE , terme de mépris....
qui se dit des femmes de la halle , etc. Voici la
Remarque : « Erreur. N'est pas un Fort qui veut , n'est
» pas une Possarde qui veut. Sous un bon échevinage ,
» les Possardes des halles sont une image symbolique de
´ » la cité. Le mot Possarde signifie , à la lettre , fille ou
» femme dont la poitrine est volumineusement nourrie . »
On n'aurait pas deviné celui-là . Encore quelques traits
d'érudition curieux et divertissans. « Une billevesée est
>> proprement une de ces bulles de savon que la solli-
» citude maternelle inventa jadis pour amuser l'enfance ,
» et dont la mode durera aussi long-tems que l'usage
du linge et du blanchissage. »>
Ρ
me
)
226 MERCURE DE FRANCE,
<< La tige du Bibloquet est terminée à un bout par une
» oquelle ou par un plateau , et à l'autre bout par un
» fustel . » Comment l'Académie se serait-elle servie de
ces jolis mots d'oquelle et de fustel ? Elle ne les connaissait
pas ; ni elle , ni d'autres sans doute.
L'Académie avait dit qu'au jeu de cligne - musette ,
l'enfant qui a les yeux bandés , cherche les autres où ils
se sont cachés pour les prendre. « Ce n'est pas pour les
» prendre que l'enfant qui est marre , cherche ses ca-
» marades ; c'est pour en voir un , pour courir au coi→
» gnet , pour toquer le coignet avant que son adversaire
» y soit arrivé , et ainsi le marrir. » Ne croirait-on pas
entendre parler basque ou bas - breton ?
Académie : « AUTO- DA-FÉ , substantif masculin. Mot
>> emprunté de l'espagnol , etc. » Remarque : « Phrase
» arabe dont les mots sont mal espacés. » C'est cela qui
est vraiment de l'arabe pour nous. Auto-da-fé signifie
en espagnol acte de foi , voilà tout ce que nous en savons ,
nous autres ignorans. Si de l'espagnol est de l'arabe , à
la bonne heure.
Académie : « Brandevin , substantif masculin , terme
» emprunté de l'allemand et qui signifie eau-de -vie. >>
Remarque : « Brandevin n'est pas emprunté de l'alle-
» mand. Ce mot est tout français. » Malheureusement
Brandevin se dit en allemand Branntwein , ce qui signifie
littéralement vin brûlé , et vin brûlé , comme on
voit , est à peu près l'exacte définition du mot eau-devie.
Le titre nous promet des Remarques morales et philosophiques
: l'ouvrage tient cette promesse. Suivant
l'Académie , la noix de l'acajou est en forme de rein.
Le sensible anonyme pense tout de suite au rein d'un
homme, et non point à celui d'un lièvre ou d'un poulet ,
comme il en avait la liberté , et il s'écrie : « Comparai-
» son très-intelligible pour un peuple anthropophage. »
Il voit un outrage à la vieillesse dans cette phrase seulement
un peu sale du Dictionnaire : « Vieillard à qui
>> la bave tombe le long du menton . »
Les remarques de grammaire et de goût sont encore
plus extraordinaires , s'il est possible. L'Académie a mal
défini SoURDAUD : qui n'entend qu'avec peine. Il fallait :
OCTOBRE 18078 $27
qui n'écoute qu'avec peine. Les brocolis ne se mangent
pas en salade ; on les mange. Si on n'y prend bien garde
n'est pas français ; il faut si l'on n'y prend pas bien
garde. A propos de la définition du mot salière ; « Les
» définitions académiques , dit l'auteur , ne doivent pas
» être adressées aux servantes. » Qu'est - ce que cela
signifie ? nous l'ignorons ,
Toutes les Remarques ne sont pas fausses , au moins
dans toutes leurs parties. Nous allons copier en entier
celle qui a pour objet le mot Broyon que l'auteur appelle
Breyon , apparemment parce qu'il sert à broyer.
Il faut auparavant transcrire l'article du Dictionnaire .
« BROYON , espèce de molette avec laquelle les impri-
» meurs broient le vernis et le noir dont ils compo
» sent leur encre » Voici maintenant la Remarque :
« 1 ° le Breyon des imprimeurs ne sert pas pour compo-
>>> ser leur encre , et ne pourrait y servir ; 2º . ;
» 5 °. . . . . . ; 4°. . . . . . ; .. ; 5º ..... , ; 6 °...... » il n'y
a rien à redire aux cinq derniers points. Pourquoi l'auteur
n'a-t-il pas plus souvent raison de cette manière là ?
Mais en voilà trop sur cet extravagant et ridicule
livre. Un académicien , respectable par son grand âge ,
-ses talens et son courage , a fait à l'auteur des Remarques
l'honneur de le réfuter dans la brochure que nous
avons annoncée en tête de cet extrait. Il ne fallait ni
·sa grande érudition lexicographique , ni sa dialectique
vigoureuse , pour démontrer des absurdités palpables
qu'aucun art ne déguise. Il a eu lui-même quelque
honte de s'ètre commis avec un adversaire si peu sensé .
Mais voici comme il s'en excuse : « Outre qu'il est bon
» en général que justice se fasse , et que l'ignorante pré-
» somption , ne prenne pas le silence du dédain pour
» l'impuissance de lui répondre , l'intérêt de la raison
» et du goût et celui des lettres , nous ont déterminé
» à rassembler , sur les décisions du critique , quelques
» réflexions qui convaincront , je pense , nos lecteurs ,
» que l'auteur des Remarques philosophiques et gram-
» maticales , n'est ni bon grammairien , ni bon philo-
» sophe ; que son savoir est mal digéré , son esprit faux
» et son goût très-mauvais ; et nous avons espéré aussi
» faire connaître et signaler par cet exemple l'esprit
P2
928 MERCURE DE FRANCE ,
>> qui anime aujourd'hui un parti. d'hommes conjurés
>> contre les lettres , et qui paraissent sérieusement oc-
» cupés de décourager ceux qui les cultivent , de flé
» trir les noms de ceux qui ont obtenu quelques suc-
» cès dans cette carrière , et d'étouffer les talens naissans
de ceux qui se proposent d'y entrer. >>
Nous avons laissé entrevoir que l'auteur des Remarques
avait pris dans son ouvrage un ton messéant
et injurieux ; mais nous n'en avons point fourni lạ
preuve. Il fallait en laisser le soin à l'Académicien , auteur
des Observations , lequel s'en est acquitté d'une
manière fort piquante . « La plupart des leçons de l'au-
» teur des Remarques nouvelles , dit-il , sont accom-
>> pagnées d'injures , comme on va en juger par la liste
» que nous avons mise en ordre alphabétique , pour
» prévenir la confusion que peut causer l'abondance de
» la matière. Cette liste pourra être utile aux critiques
>> modernes qui voudraient s'en servir encore , ou qui ,
>> disposés à en imaginer dans le même genre , vou-
» draient éviter de répéter celles-là . » Vient ensuite un
petit Vocabulaire de deux pages , dont voici le premier
article :
.... "
des ca-
« ARGOT , de joueurs et de joueuses .
vernes de voleurs . des , cabarets . des mignons
d'Henri III ...... Articles hideux à lire , rédigés par
la coiffeuse d'une académicienne , ou par la gouvernante
d'une académicienne. >> Par qui celui- ci
semble-t- il rédigé ? C'est ce que nous ne hasarderons
point de dire , de peur de tomber aussi dans un excès
de grossièreté.
· •
Ce qu'on peut assurer , en se servant toutefois d'une
tournure adoucie , c'est que l'auteur n'a point la tête
saine. J'ignore à quelle secte d'illuminés il appartient ;
mais son livre est rempli de phrases mystérieuses et de
signes cabalistiques . Il nous apprend que l'ordre des
Templiers , aboli par une bulle α été rétabli une
autre, et n'a pas cessé d'exister. Il place souvent , au
milieu de ses phrases , et sans qu'on puisse s'expliquer
pourquoi , trois étoiles rangées en ligne droite ou en
triangle , comme dans l'exemple suivant. « Les livres
sybillins sont un monument précieux d'institutions
, par
OCTOBRE 1807.
*
» morales , mais un monument destiné , dit - on , par
» ceux qui l'élevèrent , à une postérité supérieure
>> au commun des philologues. » Les initiales même de
son nom sont rangées en triangle sur le frontispice du
livre , et suivies chacune d'une étoile. Nous ne comprenons
rien à ce grimoire. M. le docteur Pinel y entendrait
peut-être davantage , attendu qu'il a de fréquentes
communications avec des personnes initiées aux
mêmes mystères que M. P * P * P*. M. AUGER.
QUELQUES MOTS sur le beau Sexe et sur ses détracteurs
; par J. M. MossÉ , suivis des premices poëtiques
du même auteur. A Paris , chez l'Editeur , rue Marceau-
St.-Honoré , n° 22 ; Capelle et Renand , libr . ,
rue J.-J. Rousseau ; Léopold Collin , rue Gît-le-Coeur,
AUX DAMES .
Si les accords de ma lyre fidelle
N'ont , malgré moi , pu seconder mon zèle i
Rappelez -vous que celui qui ressent
Les vérités un peu trop fortement ,
Ressemble , hélas ! au véritable amant
Qui , toujours plein d'un amoureux délire ,
Ne peut jamais assez bien le décrire.;
Et d'indulgence en parant vos beaux yeux ,
Dites un jour peut -être il fera mieux.
Cette dédicace aux dames , dont les sept premiers vers
sont un véritable amphigouri , pourrait ôter au lecteur
l'envie d'aller plus loin : nous , dont la tâche est de tout
dévorer, nous allons parcourir ce recueil ; mais comme
nous n'avons point de beaux yeux que nous puissions
parer d'indulgence', nous ne savons pas si nous dirons de
l'auteur : un jour peut -être il fera mieux.
O toi ! que je ne puis , sans tressaillir d'amour ,
Approcher , entrevoir , nommer ou bien entendre !
Toi qui fais supporter le plus malheureux jour ;
Dieu de tous les mortels et sur-tout du coeur tendre !
Sexe plus que divin ! .... dont les perfections
Augmentent les plaisirs , adoucissent les peines ;
250 MERCURE DE FRANCE ,
Qui maîtrises , nourris toutes les passions 2
Et fais idolâtrer tes séduisantes chaînes !
J'entreprends d'esquisser , pour prix de tes faveurs ,
Quelques-uns de tes dons , quelques -uns de tes charmes ;
Tourne sur moi les yeux , et tu verras mes armes
Combattre au même instant tes ingrats détracteurs .
Ces vers sont le commencement d'une pièce intitulée :
Quelques mots sur le beau Sexe et ses détracteurs , et
ces quelques mots remplissent vingt-trois pages. On a vu
dans ces prétendus vers que le sexe qui est le Dieu de
tous les mortels , et sur-tout du coeur tendre , est plus
que divin , qu'il fait supporter le plus malheureux jour,
que ses perfections augmentent lleess ppllaaiissiirrss ,, adoucissent
les peines , et que l'auteur , pour prix de ses faveurs ,
entreprend d'esquisser quelques-uns de ses dons , quelques-
uns de ses charmes . Esquisser des dons est une
expression curieuse : mais nous ne sommes pas au bout,
Ce panégyrique des femmes , dont à coup sûr elles se
seraient bien passées , n'est qu'une misérable copie du
poëme de M. Legouvé sur le Mérite des femmes. L'auteur
de ce charmant ouvrage , a tracé le portrait d'une
jeune mère qui veille auprès du berceau de son enfant
en vers élégans et harmonieux . Nous ne citerons pas
çes vers , ils sont dans la mémoire des connaisseurs ;
mais nous allons transcrire içi ceux de M. Mossé :
Nous devons , tour à tour , ô sexe ravissant !
A tes yeux enchanteurs , à ton amour brûlant ,
Le talent , la vertu , le génie et l'ivresse.
Sans toi , l'homme , ici-bas , languirait de tristesse,
En proie à l'ignorance , aux vices , au tourment.
Și de quelques plaisirs ta vie est parsemée ,
Que ne souffres-tu pas en nous donnant le jour !
Par quels rudes tourmens le fruit de ton amour
Vient te punir , hélas ! d'avoir été charmée !
Quand il naît , ton amour te prive du repos ,
Du plaisir attrayant , de la gloire brillante
De voir , pour t'adorer , des foules de rivaux :
Tu quittes , à l'instant , ta parure charmante ,
Pour nourrir , dans ton sein , la source de tes maux !
Hélas ! est- il atteint de quelque maladie ,
Tu renonces alors aux douceurs du sommeil ;
2
OCTOBRE 1807. 231
Tu le vois reposer avec mélancolie ,
Et tu trembles qu'il n'ait un douloureux réveil :
Tu frémis de le voir trop pâle ou trop vermeil......
Enfin , après long - tems de peine et d'insomnie ,
Ton amour , à qui rien jamais ne fut pareil ,
Lui donne en le sauvant une seconde vie.
Il est impossible et sans doute inutile de faire observer
au lecteur toutes les fautes qui forment ls tissu de
cette prose rimée. L'auteur ignore même , ou paraît
ignorer , les premières règles de la langue : il fait sexe
du genre féminin , apparemment parce que c'est le sexe
des femmes dont il s'agit. Au reste , cette faute , toute
grossière qu'elle est , peut se corriger . Mais ce qui ne
donne aucun espoir pour l'avenir de M. Mossé , c'est
qu'il invente aussi mal qu'il imite. C'est ce que nous
allons prouver.
Dans la pièce qui suit , intitulée le Poëte malheureux ,
et qui est une espèce d'Ode , l'auteur , après s'être beaucoup
plaint de la fortune , qui ne lui paraît pas trop
favoriser les Muses françaises , n'en persiste pas moins
dans le dessein de s'illustrer par ses vers , et de suivre
la route que nos grands poëtes ont ouverte :
Je veux donc sur le Parnasse
Suivre leurs sentiers glorieux
Et par ma poëtique audace-
Diffamer le vice orgueilleux :
Oui , Gilbert , si la destinée
A me poursuivre est obstinée ,
Je me ris de son vain courroux ,
Et si l'on dit un jour que mes rimes
Egalent tes écrits sublimes ,
Mon sort fera mille jaloux.
Il est bon de faire observer à M. Mossé que Gilbert ,
qu'il accolle quelques vers auparavant avec Malfilâtre ,
n'est point du tout au nombre des poëtes qui ont laissé
des écrits sublimes , parce que ceux qui laissent des
écrits sublimes sont au nombre des grands mattres , et
que Gilbert n'en est point un. Gilbert , que nous avons
connu , et à qui nous pardonnons très-sincérement les
traits de satire qu'il nous avait décochés , comme à tant
232 MERCURE
DE FRANCE
,
d'autres , était un poëte qui donnait des espérances , qui
mourut jeune et malheureux , et qui a fait de fort beaux
vers , sur-tout ceux-ci qui peignent si bien le règue de
l'éternité après la destruction des mondes
Et d'aîles et de faulx dépouillé désormais ,
Sur les mondes détruits le Tenis dort immobile.
Et ce vers fameux sur Rome moderne :
Veuve d'un peuple Roi , mais reine encor du monde.
Mais ces vers , quelque beaux qu'ils soient , ne suffisent
pas pour placer leur auteur parmi les modèles. On ne
laisse des écrits sublimes , que lorsque l'on a de la suite
dans les idées , une élégance continue dans le style , et
que l'on sait composer un ouvrage : encore en remplissant
toutes ces conditions qui sont indispensables ,
on n'est quelquefois qu'un écrivain de mérite , sans être
un homme du premier ordre. Or il s'en faut bien que
Gilbert les ait remplies . Dans ses satires , il s'était proposé
Boileau pour modèle : mais parmi le grand nombre d'auteurs
que sa bile satirique a voués au ridicule , à peine
la postérité en a-t- elle distingué deux ou trois sur lesquels
elle n'ait pas partagé l'opinion de ce grand juge.
Gilbert au contraire a eu le malheur ( et ce malheur
il ne l'a dû qu'à lui ) d'injurier , de diffamer même , des
écrivains que la postérité ( car elle a déjà commencé
pour eux ) a placés parmi le petit nombre d'auteurs qui
font la gloire de leur siècle , tels que des hommes de
génie , Voltaire , et des hommes d'un grand talent
Diderot , Marmontel , Laharpe , et quelques autres. Et
d'où venait cette haine de Gilbert contr'eux ? De ce.
qu'un assez mauvais ouvrage de lui ( le Poëte malheureux
) n'avait point remporté le prix de poësie de l'Académie
française . Cette pièce a quelque rapport avec celle
de M. Mossé , dont nous venons de citer des vers , et çe
n'est pas sans raison que nous nous sommes permis cette
petite digression sur Gilbert : nous craignons que M.
Mossé , qui ne nous paraît pas être, né avec les mêmes
dispositions pour la poesie que Gilbert , mais qui saņs
doute est aigri comme lui , par le de succès de ses
productions , ne se livre au genre satirique dans lequel
peu
"
OCTOBRE 1807 . 233
il est si aisé de réussir , et ne devienne le détracteur
même de ceux qu'il s'efforce d'imiter. Quel honneur
au reste peut- il espérer des vers que nous venons de
transcrire et de ceux que nous allons citer encore ?
2
Quand je vois par l'intempérance
Un homme en proie à la douleur
Lorsque je vois que la souffrance
Est le prix d'un vil séducteur ;
Quand je vois l'excès destructeur
Rendre insensible au vrai bonheur ;
Alors content de l'indigence ,
Je me dis , toujours à part moi :
Ces tourmens ne sont pas pour toi !
Quand je fais un songe agréable ,
Quand je goûte un sommeil charmant ,
Quand un objet vraiment aimable
M'aime pour moi , non pour l'argent ;
Lorsque sans être intempérant ,"
Je jouis et je vis gaîment ,
Sans jamais être insatiable ;
Je dis à maint riche , à part moi :
Va , ces biens ne sont pas pour toi.
Que peut-on attendre de la postérité lorsqu'on rime
de pareils vers ? quelle critique même pourrait être
utile à leur auteur ? quels principes de goût peut - on
inculquer à un écrivain qui, dans le XIXe siècle , fait
des Rondeaux doubles , de riches acrostiches , et des
ballades retournées ? Ces difficultés futiles , que quelques
traits d'esprit et la naïveté du vieux langage faisaient
admirer dans Saint- Gelais , dans Desportes , dans Belleau
, et qui avaient déjà vieilli du tems de Madame
Deshoulières et de Pavillon , ne sont pas même employées
aujourd'hui par nos moindres rimailleurs ; et
nous ne savons pas trop pourquoi tous les faiseurs de
traités de versification française nous en retracent les
règles . M. Mossé nous dit dans la dernière pièce de son
recueil :
Pour les premiers essais de mon jeune Apollon
Je voudrais te prier d'avoir de l'indulgence ;
254 MERCURE
DE FRANCE
,
"
Donne-moi des conseils , je te promets d'avance
De les suivre en rentrant dans le sacré vallon.
2
El c'est précisément parce que nous cratgnons , non pas
qu'il n'y rentre ( car il n'y est jamais entré ) , mais qu'il
ne perde son tems à en chercher la route , que nous
refusons notre indulgence à l'auteur. Nous ne voulons
point , par des ménagemers coupables , lui laisser croire
qu'il a du talent. Cette erreur le perdrait et empoisonnerait
sa vie. Lorsque nous lûmes les premiers vers
de son recueil , nous eûmes , et nous ne le dissimulons
point , l'envie de nous en moquer ; et si , par cet Extrait
, il a acquis la conviction de ce qu'ils valent , il
doit penser que nous avions beau jeu à le faire. Mais
la lecture de tout son ouvrage a changé nos dispositions
à cet égard , nous ayous mieux aimé lui donner un avis
paternel. M. Mossé est très-jeune sans doute : le peu
de convenance et de mesure qu'il garde , quand il parle
des femmes en général , et sur-tout de quelques personnes
du sexe avec lesquelles il a eu des liaisons particulières
, nous le fait présumer. Eh bien , à son âge
il est aisé de changer de carrière. Que l'on ne juge
point de sa prose future par ses vers d'aujourd'hui :
nous avons lu des vers de Fénélon , de Fléchier , de
Bossuet , qui n'annonçaient ni l'Oraison funèbre du maréchal
de Turenne , ni celle du prince de Condé , ni
le Télémaque, Nous n'osons pas garantir à l'auteur la
fortune de la prose de ces grands hommes ; mais nous
osons lui conseiller d'essayer de prendre une toute autre
carrière que celle de la poësie. La renommée de mauvais
rimeur ne promet que du mépris et de l'indigence ;
car le talent ne mène pas toujours à la fortune. Nous
ne voulons point partager les torts , plus graves qu'on
ne croit , des faux amis de M. Mossé , de quelques cail
lettes , de ses instituteurs peut-être , qui , ravis en extase
aux premiers essais de sa Muse enfantine , ont crié au
miracle , et lui ont répété que la presse ne pouvait assez
tôt révéler un tel prodige. C'est à ce délire que nous
devons souvent ces fatras de prétendus vers qui nous
assomment. Je sais que l'amour- propre est toujours aux
aguets pour nous conseiller une démarche hasardée ;
OCTOBRE 1807. 235
mais il a cependant besoin d'ètre averti lui-même pour
le faire. Un précepteur vaniteux et inconsidéré , qui
s'admire , non dans les vers de son élève , mais bien
dans les corrections qu'il y a faites , une mère ivre d'un
bouquet que son fils lui a adressé le premier jour de
l'an ou le jour de sa fête , une maîtresse peut - être à
qui l'encens que son jeune adorateur lui prodigue dans
ses vers innocens tourne la tête , suffisent pour égarer
et pour perdre à jamais dans les chimères de l'orgueil ,
un homme qui , quoique médiocre , aurait pu réussir
dans quelque profession honnête , ou même dans quelque
genre de littérature utile. La poësie est un art de luxe :
c'est pour cela qu'il faut y exceller ou ne pas s'en mêler ;
il ne faut point le dissimuler à M. Mossé ; il n'y apporte
pas la moindre disposition. Il était donc de notre devoir
de l'en avertir. Nous ne doutons pas qu'il ne soit d'abord
très-irrité de notre Extrait ; mais nous pensons qu'un
jour peut-être il nous en remerciera .
M. MURVILLE.
VARIÉTÉS.
SPECTACLES . - Académie Impériale de musique.
-
Le Triomphe
de Trajan , tragédie lyrique , en trois actes , paroles de M. Esménard ,
musique de MM . Le Sueur et Persuis , a été représenté , pour la première
fois , le vendredi 23 octobre .
DEPUIS très -long-tems aucun ouvrage de ce geure n'avait obtenu , au
théâtre et dans le monde , un succès plus brillant et moins contesté. II
y a sans doute des opéras dont l'intrigue est plus forte , plus ingénieuse
et plus attachante : il n'en est aucun où le mérite de la difficulté vaincue ,
la noblesse de la première conception , l'intérêt des rapprochemens historiques
, l'élégance et l'élévation du style , la variété des danses , la propriété
de la musique , la pompe majestueuse des costumes et des décorations
, forment un ensemble aussi magnifique et présentent un spectacle
plus étonnant.
Le héros et l'époque de l'action sont également bien choisis , ce qui
est une preuve de jugement et de goût . Trajan revient à Rome apies
avoir terminé la seconde guerre Dacique et reculé les bornes de l'Empire
jusqu'aux rives du Borysthène . Ses victoires et les bienfaits de son règne
effacent la honte , réparent les maux qu'avaient causés la tyrannie de
Bomitien. Rome , alors la capitale du monde comme Paris l'est aujou
3
236 MERCURE DE FRANCE ,
•
d'hui , s'embellissait de ces grands monumens qui servent encore de
modèles aux nôtres. La colonne trajane s'élevait au milieu du Forum :
partout , des temples , des palais , des édifices pompeux étaient consacrés
à la gloire ou à l'utilité publique : en même tems , les Marais-Pontins
étaient desséchés ; des canaux , des grandes routes s'ouvraient dans toutes
les parties de l'Empire : les ports d'Ostie , de Centumcelles et d'Ancone ,
réparés ou créés par Trajan , n'égalaient pas ceux de Cherbourg et de
Boulogne ; mais déjà le génie des sciences essayait de repousser les flots
et de vaincre la nature , tandis que les aigles romaines étaient prêtes à
voler jusqu'aux frontières de l'Inde . Ainsi le poëte , en rappelant les
souvenirs de cette époque mémorable , a dû croire plusieurs fois qu'il
écrivait l'histoire des deux années qui viennent de s'écouler .
Mais plus il était aisé de saisir et de présenter , dans ce vaste tableau ,
des rapprochemens aussi glorieux que fidèles , plus il était difficile de les
lier à une action dramatique . C'est un principe incontestable , et généralement
reconnu parmi nous , qu'il n'y a point d'intérêt daņs un drame
héroïque , si le principal personnage n'est pas mis en danger par ses
passions ou par celles d'autrui ( car les ressources que la mythologie offrait
aux Grecs dans le dogme de la fatalité , ne conviennent qu'à un trèspetit
nombre de sujets , depuis long -tems épuisés sur notre scène lyrique ),
Cependant ni les convenances , ni l'histoire ne permettaient ici de présenter
Trajan comme un personnage passionné : l'image auguste de celui
que tous les coeurs élèvent sur le char de victoire , à la place de l'empereur
romain , avertissait le poëte qu'il ne pouvait donner à son héros
d'autre passion que celle de la gloire de Rome et du bonheur de ses sujets ,
Il fallait donc inventer un autre ressort , pour qu'au milien même de
son triomphe , et protégé , pour ainsi dire , par les voeux et par l'intérêt
de tout l'empire , Trajan courût quelque danger qui rendît șa situation
dramatique. Plusieurs personnes ont paru s'étonner que l'auteur n'ait pas
profité d'une combinaison qui s'offrait d'elle -même. La petite nièce de
Trajan , Sabine , la plus belle et la plus vertueuse des Romaines , qui
portait l'empire pour dot dans la maison de son époux , devait naturellement
exciter l'amour et l'ambition . Les rivaux de l'heureux Adrien devenaient
alors les ennemis de Trajan , et leurs passions , leurs fureurs ,
leurs projets de vengeance pouvaient donner un grand mouvement à l'action
. Mais outre l'inconvénient de retomber dans des situations mille fois
retournées , l'auteur a craint , sans doute , que l'amour , toujours froid
sur la scèue , quand il n'y domine pas , n'occupât trop long-tems l'attention.
Une idée plus noble et plus simple , lui a fourni l'intrigue dont il
avait besoin. Il n'a pas même supposé possible que Trajan eût dans Rome
d'autres ennemis que ceux de l'Etat . Ce n'est donc pas une conspiration ,
c'est une révolte de prisonniers qu'il a mise sur la scène : ce sont les
Daces vaincus ; c'est Décébale , le fils de leur dernier roi , connu dans
T'histoire , pour avoir attenté deux fois aux jours de son vainqueur ; c'est
OCTOBRE 1807. 237
•
Sigismar , prince barbare , dont il devait épouser la fille , et qui se croit
encore flétri par les fers qu'il a portés après la première guerre Dacique ;
ce sont enfin les esclaves étrangers , ces gladiateurs qui , depuis Spartacus
formaient au sein de Rome une population toujours ennemie , qui conçoivent
le projet désespéré de troubler le triomphe de Trajan , et d'attaquer
l'Empereur sur son char de victoire . Leur entreprise est dévelop
pée dans la cinquième scène du premier acte , et dans la deuxième de
l'acte suivant , avec des couleurs vraiment tragiques . Mais le consul Licinius
veille pour le salut de Rome : il sépare Décébale et Sigismar , il
les observe avec des yeux si vigilans , que Sigismar est forcé d'écrire au
jeune prince pour achever de l'instruire , et pour diriger son audace. Cette
lettre , saisie par Licinius , prépare le dénouement le plus théâtral . Les
rebelles vaincus sont amenés au Capitole , aux pieds de Jupiter tonnant ,
et le consul , à qui l'Empereur demande la preuve du crime de Sigis
mar, lui remet la lettre fatale . Alors Trajan , à l'exemple de Pompée qui
refuse de lire la liste des amis que Sertorius avait à Rome , exemple suivi
depuis par Antonin Le Pieux , dans une autre circonstance , et renouvelé
sous nos yeux avec encore plus de grandeur d'ame et de simplicité , par
`un monarque qui efface les vertus antiques en les perfectionnant ; Trajan,
disons-nous , jette la lettre de Sigismar sur un des trépieds allumés en
l'honneur des Dieux ; et quand elle est consumée par les flammes , il
s'écrie :
César n'a plus de preuve et ne peut condamner.
Telle est la marche de la pièce , tel en est le dénouement qui a produit
la plus vive sensation . L'effet n'a pas été douteux un moment ; la seconde
et la troisième représentation n'ont fait qu'ajouter au succès de la première.
La foule a été la même , c'est-à- dire prodigieuse , et l'enthousiasme
a paru s'augmenter encore .
Cet ouvrage n'a presque
rien de commun avec nos opéras ordinaires i
il faut lui chercher des objets de comparaison parmi les meilleures productions
de ce genre , et remonter aux plus beaux jours du théâtre lyrique
L'auteur s'élève quelquefois jusqu'au ton de la tragédie , notamment dans
les deux scènes que nous avons déjà citées , dans celle de Trajan et de Si
gismar , au second acte , et dans la scène du dénouement . Son style,
sans être dépourvu d'élégance ' et d'harmonie , a généralement plus de force
que d'abandon , plus de noblesse que de grâce . Des vers moins beaux seraient
peut-être plus favorables à la musique : cependant , le compositeur ,
M. Persuis , à qui M. Lesueur a cédé la plus grande partie de ce travail
difficile , a très - bien secondé le poëte ; il a fait ressortir, par un contraste
heureux et savant , la position et les sentimens opposés des Romains et
des Laces . Les choeurs , les morceaux d'ensemble , sont d'une expression
vigomeuse et d'un grand effet. Le trio que chantent au Ier acte Mmes Fer.
ières, Himm et Granier , réunit tous les suffrages ; deux airs , chantés pag
238 MERCURE DE FRANCE ,
Laïs , celui de Plotine : riches de leur noble mémoire , etc .; deux autres
qui se trouvent dans le rôle d'Elfride , obtiennent aussi des applaudisse
mens unanimes : il faut peut-être accorder encore plus d'éloges à celui que
chante Sigismar , dans la seconde scène du second acte : cet air est du
plus grand caractère , et convient parfaitement à la situation .
Il faudrait nommer tous les artistes de l'Académie Impériale de musique
, pour n'être injuste envers aucun. Il est impossible de jouer avec
plus de perfection un ouvrage dont les détails sont si variés et l'ensemble
si magnifique . Le public a sur- tout remarqué dans le chant MM . Laïs ,
Lainez , Adrien et Dérivis , Mlle Armand et Mme Branchu ; dans la danse ,
MM. Vestris , Duport et St.-Amand , Mme Gardel , Miles Clotilde , Chevigny
, Duport , Millière et Bigotini : mais c'est particuliérement au compositeur
de ces ballets élégans et pompeux qu'il a dû témoigner sa vivė
satisfaction. Jamais peut- être M. Gardel n'a fait applaudir une imagina-´´
tion plus riante et plus féconde ; jamais il n'a mieux développé les res→
sources de son art et de son talent. Les décorations , qui sont au-dessus
de tout ce qu'on a vu jusqu'à ce jour à l'Opera , font le plus grand honneur
à M. Degotty. Remarquons en passant que toutes les parties de ce
spectacle vraiment unique en Europe , ont été singuliérement perfectionnées
par la direction actuelle . A l'exception d'Armide , le chef d'oeu
vre de Quinault , de Gluck et de la scène lyrique , rien ne pouvait donner
une idée , même dans les jours les plus vantés de l'Opéra , des merveilles
qu'on a mises sous nos yeux depuis quelques années , dans les
Mystères d'Isis , et dans les Bardes , à la reprise de Castor et Pollux
dans les ballets d'Achille à Syros , et d'Ulysse , et enfin dans le Triomphe
de Trajan , dont l'exécution, surpasse tout ce que l'imagination
osait attendre de la réunion de tous les arts qui concourent à former
les prestiges de la scène . X.
NOUVELLES POLITIQUES .
( EXTÉRIEUR . )
Constantinople ,
10 Septembre.
10 Septembre. En consé- —
TURQUIE. -quence de l'armistice conclu entre la sublime Porte et la
Russie , tous les prisonniers faits sur les Russes vont être
relâchés .
La flotte anglaise est toujours dans les parages de Ténédos
, et même a été renforcée . Elle est aujourd'hui de
Wix-neuf vaisseaux de ligne.
Les Dardanelles viennent d'être fermées avec un triple
1
OCTOBRE 1807 . 259
rang de chaines : on y a aussi placé un grand nombre de
canonnières ; de sorte que ce passage sera très - difficile à
forcer.
1
- D'après l'armistice conclu entre la Russie et la Porte ,
la navigation de la mer Noire est ouverte de nouveau.
Londres , le 9 Octobre. La colonie de ddy ANGLETERRE.
Botany-Bey commence à prospérer . On sait
lieu que sont exilés les malfaiteurs.
que c'est en co
Le bétail qu'on y avait transporté est devenu si abondant
que chacun peut à présent vendre ou tuer celui qu'il possède.
Les natifs persistent à ne vouloir point communiquer avee
les colons anglais ; ils vivent dans l'intérieur des terres ,
mais n'ont point encore commis de voies de fait.
ETATS-UNIS D'AMÉRIQUE. - New- Yorck , le 8 Septembre.-
Les papiers publics contiennent des résolutions très - énergiques
, prises dans une assemblée des citoyens de No'toway ,
au sujet des différens avec l'Angleterre, I's y rappellent les
procédés des Anglais envers les citoyens des Etats-Unis , ils
déclarent qu'ils regardent l'attentat commis sur la frégate
la Chesapeack , comme l'équivalent d'un commencement
d'hostilités de la part de la Grande - Bretagne , et ils concluent
à ce qu'il en soit fait une réparation solennelle .
GRAND DUCHÉ DE VARSOVIE. Varsovie , le 5 Octobre .
M. le comte de Schoenfeld , ministre plénipotentiaire de S. M.
le roi de Saxe , chargé par son souverain , a installé le Conseil-
d'Etat dont les membres ont prêté serment de fidélité .
-----
M. Schoenfeld a ensuite publié une proclamation adressée
par S. M. le roi de Saxe , à toutes les classes de son Duché
de Varsovie , pour les engager à l'aider de tous leurs moyens
pour rendre à cette partie de la Pologne son ancienne
splendeur.
- PORTUGAL. Lisbonne , 6 Octobre. Tout est dans le
désordre dans cette ville . Les Anglais s'embarquent précipitamment
. La cour est dans la plus grande consternation
et le peuple regrette l'amitié du Gouvernement français.
240 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1807 .
L'indécision du prince du Brésil augmente à mesure qu'on
reçoit des nouvelles de l'armée française qui , sous les ordres
'du général Junot , a déjà traversé une partie des Espagnes.
ROYAUME D'ITALIE . Milan , 15 Octobre - Le Vice-Roi
a ordonné qu'il serait procédé à la visite et reconnaissance
de toutes les marchandises de fabrique anglaise. Toutes celles
qui seront de ces fabriques , seront mises immédiatement
sous le séquestre.
-
( INTÉRIEUR . )
PARIS , 19 Octobre . - D'après un rapport présenté par
S. Exc. le ministre du trésor public , S. M. l'Empereur à
rendu un décret pour fixer le mode de la liquidation de
´compte qui doit être opérée entre le trésor public et là
compagnie Després , Ouvrard et Vanderberg.
"
-
EMBELLISSEMENS DE PARIS . Les nombreux travaux entrepris
pour l'embellissement de la capitale , se poussent
avec la plus grande activité . Plusieurs fontaines sont déjà
terminées . L'égoût de la rue Froidmanteau est très-avancé ;
la colonne de la place Vendôme est finie pour ce qui concerne
la construction en pierre . On va incessamment commencer
à encastrer les bas-reliefs en bronze dont elle doit
être revêtue dans tout son pourtour. Il y a dans la cour du
Louvre deux grands bas-reliefs déjà terminés. Toute la maçonnerie
de l'attique est achevée , on en est maintenant à ciseler
les ornemens dont elle sera couverte . Le vestibule
du côté de la colonnade est maintenant achevé ; on a placé
au-dessus de chaque porte latérale de ce vestibule , deux
bas-reliefs de Jean Goujon , qui étaient placés dans l'attique
du pavillon du côté du nord .
ERRATA DU Nº 326.
-
Page 126 , lignes 9 et 10 , peut-être sur la toile ; lisez : peintes sur
la toile.
128 , ligne 23 , paraboles sur-tout supprimez sur-tout.
131 , lignes 13 et 14 quelque nombre d'arpens ; lisez un petit
nombre d'aipens.
LA SEL
( No CCCXXIX . )
( SAMEDI 7 NOVEMBRE 1807. )
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE .
LA RAISON ( 1).
Discours en vers avant la distribution des prix de l'Ecole de Soreze,
l'an 1807.
POURQUOI Ces jeux brillans , ces fêtes solennelles ?
Quel triomphe a conquis ces palmes immortelles ?
La lyre , les lauriers , superbes attributs ,
A nos yeux incertains ont annoncé Phébus ....
Sommes- nous appelés à grossir son cortége ?
Cherchons -nous l'Hélicon sur les bancs du collége ?
Et , pleins du même feu , tant d'élèves divers
Viennent-ils , pour rimer , des bouts de l'Univers ?
Non . J'aime avec transport l'art fécond en merveilles ,
Si puissant sur nos coeurs , si doux à nos oreilles ,
Nos disciples charmés en goûtent les accords ,
Mais un objet plus vaste anime leurs efforts.
De leur jeune raison épurant la lumière ,
Ils cultivent ici leur ame toute entière ;
Et qui sait pénétrer , d'un regard affermi ,
L'aveugle préjugé , le mensonge ennemi ,
Du sophisme à deux fronts l'insidieux langage ,
(1 ) Des personnes distinguées m'ayant objecté que les élèves de Soréze
étaient beaucoup trop occupés de poësie , j'ai montré dans ce discours
, quel est le vrai principe qui nous guide , et qui doit guider tous
les instituteurs dans l'art d'élever la jeunesse .
Q
DEPT
DE
242 MERCURE DE FRANCE ,
Mieux que l'enfant du Pinde a fixé notre hommage.
C'est l'énergie enfin de la tête et du coeur
Qui parmi cent rivaux déclarent le vainqueur .
Dans la route épineuse où le destin nous jette ,
Il faut savoir être homme avant d'être poëte.
Celui qui vers le monde ose prendre l'essor ,
N'ayant , grâce aux leçons d'un stupide mentor ,
Au milieu des écueils où cette mer l'entraîne ,
Que le mince appareil d'une science vaine ,
Me rappelle trop bien cet illustre étourdi ,
Sur des ailes de cire affrontant le midi ;
Ou ces enfans perdus , vagues aéronautes ,
Montant , légers de poids , aux sphères les plus hautes ,
Sans nul autre soutien , dans cette immensité ,
Qu'un fragile réseau par le gaz emporté.
La patrie a fixé sur cette heureuse enceinte ,
Des regards où l'espoir se mêle avec la crainte ,
Inquiète , elle attend d'utiles citoyens ,
Dignes d'être nommés nos enfans et les siens ,
Dans les camps , dans les arts , sous le toît domestique ,
Liant à leurs travaux la fortune publique ;
Et nous , qu'elle honora d'un si sacré devoir ,
Nous lui présenterions pour combler son espoir ,
Et remplir de l'Etat les fonctions sublimes ,
Des esprits très -savans à poursuivre des rimes !
Et comme dans notre âge aux regrets condamné ,
Sur mille enfans du Pinde un seul est couronné ,
On verrait de nos mains , après de longues peines ,
Sortir pour un Boileau des Cotins par centaines :
De nos savans efforts , le beau fruit , s'il vous plaît ,
Qu'un tas de vains rimeurs dévolus au sifflet !
Fût-il même prouvé que , dix ans , avec gloire ,
L'antique Latium a nourri leur mémoire ,
El que feu Despautère a mis dans leur cerveau
Ce que Rome en ses tours eut jamais de plus beau ,
En seraient-ils plus grands , plus utiles aux hommes ?
Un sot et toujours sot , dans tous les idiomes .
De glaces , de parquets , de riches vêtemens
On pare un édifice ; a- t-il des fondemens ?
Et si l'on n'a pris soin d'en affermir la base ,
Sur le maitre orgueilleux i s'abîme et l'écrase.
Dans le monde , Germeuil par vingt maîtres instruit ,
De leurs doctes leçons va recueillir le fruit.
NOVEMBRE 1807 . 245
Il salue , on l'admire ; il parle , on s'extasie ;
Ses galans impromptus ont séduit Aspasie ,
Il est charmant au bal , charmant dans un concert ;
Fort bien mais qu'à Germeuil un poste soit offert ;
Pour régir des bureaux , un comptoir , une banque ,
On exige un sens droit ; c'est le seul point qui manque.
Dolban , loin des humains , dans sa sublimité ,
Cultive du savoir le champ illimité .
Les calculs entassés dans sa tête profonde ,
N'y laissent point de place aux usages du monde ;
Les rapports sociaux , les soins de sa maison ,
Il ne les connaît pas ; mais rival de Newton ,
Il conduit les soleils , il commande au tonnerre ,
C'est un Dieu dans les cieux , un enfant sur la terre.
Viens , sois homme avec nous , suis les chemins battus ,
Connais nos moeurs , nos lois , nos vices , nos vertus ,
Lis dans le coeur humain , voilà le meilleur livre.
Et le premier savant est celui qui sait vivre.
De l'éducation tel doit être l'effet ;
Que la saine raison soit son premier bienfait .
La raison ! elle guide , éclaire et fortifie .
Attaquant les erreurs , c'est la philosophie ,
C'est le goût dans les mots , dans le monde l'honneur ,
Le soutien dans nos maux , si ce n'est le bonheur.
émané de la divine essence
Rayon pur ,
Elle aime à remonter au lieu de sa naissance ,
Et trace devant nous le céleste chemin
Qui du néant à Dieu conduit le genre humain .
Toute oeuvre utile et grande ajoute à sa louange ,
Sous le nom de Muraire elle juge et nous venge.
Le commerce à sa voix établit ses rapports ,
Phébus même apprend d'elle à régler ses transports .
A Boileau sous les yeux des neuf Muses charmées
Elle dicta des lois par le goût confirmées ,
Lois saintes , dont Delille abusa quelquefois ,
Et qu'outrage Bardus les trente jours du mois.
Par elle , quand l'instinct meut la foule grossière ,
Ou l'égare aux clartés d'une fausse lumière ,
L'homme fort se présente , il parle , et devant lui ,
Le vulgaire s'incline et connaît son appui.
Contemplez le héros qui gouverne la terre ,
Il connut des rivaux dans les champs de la guerre ,
D'autres ont plus d'aïeux , un plus vaste savoir ,
Q2
244 MERCURE DE FRANCE ,
Mais nul à tant d'éclat n'unit tant de pouvoir :
Quel est donc l'ascendant qui lui soumet le monde ?
La force de son ame et sa raison profonde.
C'est m'élever peut -être à des objets trop hauts .
Des folles passions repoussant les assauts ,
Nous abritons ici cette aimable cohorte ,
Mais combien d'ennemis l'attendent à la porte ?
Ses piéges sont tendus ; les vices turbulens
Contre elle vont s'aider de leurs propres talens .
L'erreur , l'opinion l'entourent de chimères ,
Le plaisir la conduit vers les douleurs amères ,
Et l'ardent intérêt , par le luxe irrité ,
Lui fait braver les lois et trahir l'équité :
Sauvons-la , le tems fuit , le crime se consomme "
Armons - la de raison , c'est la vertu de l'homme.
Oui , d'un jugement sain naît le meilleur penchant .
Quiconque sait penser ne peut être méchant ;
Et jusques dans les arts , dont le goût est l'arbitre ,
L'homme , fort de pensée , est grand à ce seul titic .
Sans ce présent du ciel l'esprit le plus brillant
Se dissipe en éclairs , s'éteint en pétillant ,
L'obscurité succède à ce vain météore .
Parmi les habitans du monde jeune encore
La raison gouvernait les coeurs obéissans ,
Les femmes même , alors , consultaient le bon sens ;
Et l'on dit que l'esprit , sans art , sans étincelle ,
Soumis à la raison n'allait jamais sans elle .
Mais , se lassant bientôt de tant d'austérité ,
Il voulut briller seul de sa propre clarté ,
Il quitta sa compagne : et libre en ses caprices ,
Dans le vague et le faux il chercha ses délices.
Delà les vains discours , les projets insensés ,
Les systêmes trompeurs l'un par l'autre effacés .
On admira partout ses charmantes folies ,
Il fit pour nos penseurs des phrases fort jolies ;
Et dans plus d'un poëme étala ces lambeaux
Qui font un sot ouvrage où tous les vers sont beaux.
Ainsi la foule éprise accourait sur sa trace.
La raison cependant déplorait sa disgrace .
Ne pouvant plus prétendre aux charmes de l'esprit ,
Elle voyait tomber son culte et son crédit .
Elle aussi pour nous plaire a besoin de parure :
Chaque jour , quelque perte ajoute à son injure ,
Vous auriez dit , à voir son abandon fatal ,
NOVEMBRE 1807 . 245
Qu'elle avait pris le style et les traits de Dombal .
On craignit les effets d'un si triste divorce ,
Et des hommes doués d'élégance et de force ,
Ramenant auprès d'eux l'esprit et la raison ,
Renouèrent , par fois , leur vieille liaison .
Consacrons à jamais le noeud qui les rassemble ,
Maîtres , à nos leçons qu'ils président ensemble !
Heureux , si , quand je peins leurs attributs divers ,
Ils dirigent tous deux ma pensée et mes vers !
Vous qui , dans ce séjour , leur soumettant votre ame ,
De leur flambeau céleste , alimentez la flamme ;
Jeune et brillant essaim , sous leurs yeux élevé ,
Venez , voyez le prix qu'ils vous ont réservé ;
Venez tous ; c'est pour vous que ces lieux s'embellissent ,
Que des filles du ciel les harpes retentissent ,
Que tant d'admirateurs autour de nous pressés ,
Contemplent ces rameaux par la gloire enlacés ,
Gage heureux , au- dessus des plus nobles conquêtes
Lorsque la main d'un sage ( 1 ) en couronne vos têtes .
A vos brûlans transports mon coeur aime à s'unir .
Quel bonheur à mon tour me promet l'avenir !
Oui , si le ciel prolonge une vie agitée ,
Des sols et des pervers sans cesse tourmentée ,
Lorsque , d'un pas tremblant , prêt à finir mon cours
Je vous verrai briller au midi de vos jours ;
Témoin de vos succès sur la publique scène ,
Où, de tous les devoirs embellissant la chaîne ,
Pères , époux , amis , citoyens , magistrats ,
Chéris dans tous les rangs et dans tous les états ,
Vous ferez rendre hommage à votre caractère ;
Alors de mes travaux recueillant le salaire ,
Sur le bord de ma tombe un moment ranimé ,
Je dirai , plein d'orgueil , c'est moi qui les formai .
A travers les erreurs que l'égoïsme enfante ,
C'est moi qui dirigeai leur raison triomphante ;
J'en fis des hommes sûrs , du vrai toujours épris ,
Et des esprits sensés , au lieu de beaux esprits .
Mr ***.
( 1 ) M. Gary , tribun et préfet du département du Tarn.
246 MERCURE DE FRANCE ,
VERS
Sur un portrait de l'Empereur , fait pour la ville de Brest ,
par Mme BENOIST .
DANS un de ses palais voulant placer l'image
Du Dieu terrible des combats ,
Le Dieu des arts ne trouvait pas
D'assez noble pinceau pour un si noble ouvrage.
Il voit la Déïté qui préside aux beaux- arts ,
Plus d'embarras , dit-il , fixons mon choix sur elle :
Oui , pour que le portrait soit digne du modèle ,
C'est à Minerve à peindre Mars .
M. CHAZET.
LE DERNIER VOEU D'ALEXANDRE LE MACÉDONIEN.
Extrait du journal de PLUTON.
LE fils d'Olimpias , hier dans l'Elisée ,
Exhalait son profond chagrin
De voir sa valeur éclipsée ,
Et sa renommée effacée
Par un héros , l'bonneur du genre humain.
O Jupiter , dit- il , contente mon envie ,
Exauce un dernier voeu de mon ambition .
Fais-moi rentrer au séjour de la vie ;
J'y veux vaincre et régner comme Napoléon .
Mile CossoN .
L'HOMME , COMME IL Y EN A TANT.
OCCUPEZ- MOI , Messieurs , car je péris d'ennni ,
Nous répète Damon ; mais on n'en est pas dupe ;
Damon , de bonne foi , ne veut pas qu'on l'occupe ;
Mais il veut seulement qu'on s'occupe de lui .
M. BLANCHARD DE LA MUSSE.
ÉNIGME .
Nous formons entre nous , non une république ,
Mais un état très-monarchique ,
Où chacun doit jouer un rôle différent ,
NOVEMBRE 1807 . 247
La ruse
Qui règle sa conduite , et sa marche et son rang.
Notre gouvernement est toujours militaire ;
Nous sommes donc toujours en guerre .
la valeur et l'application
Dirigent tous nos pas , règlent notre action .
Tout moyen nous est bon , jusques à la folie
Qui nous sert quelquefois autant que le génie .
De notre histoire il faut vous apprendre la fin ;
C'est celle , hélas ! du genre humain .
Chez nous , comme à la comédie ,
Tout disparaît et tout s'oublie .
Le sujet et le roi , sous un même niveau ,
Sont enfermés , couchés dans un même tombeau.
M. MARTILLY.
LOGOGRIPHE.
L'on trouve en moi ce que l'on trouve à Rome ;
Ce qu'on fait quelquefois de deux ou trois contre un ;
Un oiseau souvent importun ;
Le nom d'un grand faubourg , d'un poisson , d'une pomme :
De ma nature objet fort innocent ,
/ Je suis léger , souple et pliant ,
Et cependant on me déchire ,
On me noircit à tout moment :
J'ai six pieds ; deux doublés donnent ce nom charmant
Que , dans la bouche d'un enfant
Le père accueille d'un sourire .
CHARADE .
SOUVENT à nos projets se mêle mon premier ;
L'amant près d'être heureux redoute mon dernier ;
Qui nuisit aux Troyens ? Lecteur , c'est mon entier.
Mots de l'ÉNIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Livre .
Celui du Logogriphe est Mépris , où l'on trouve épri , pris , ris.
Celui de la Charade est Pal-ais .
248
MERCURE
DE FRANCE
,
LITTÉRATURE . SCIENCES ET ARTS .
( MÉLANGES . )
LA MORT DE SOCRATE ( SUITE ) .
« DANS les scènes septième et huitième , les cris de Xan-
» tippe et des enfans augmentent le désordre . Le peuple
» force la barrière .
» Melitus , Anytus et Lycon effrayés veulent entraîner
>> Xantippe , qui résiste . Alors ils se saisissent des enfans , les
» poussent dans un cachot éloigné , et forcent leur mère à
>> les suivre.
>> Socrate est troublé des cris de sa femme et de ses en-
» fans. On entend leur voix s'affaiblir à mesure qu'ils des-
» cendent dans le souterrain . Socrate , resté seul , lève les
» yeux au ciel et frémit .
» Mélitus rentre et recommande au geolier d'ôter les fers
de Socrate , et de lui présenter la ciguë au moment très-
» précis où le soleil se couchera . »
SCÈNE NEUVIÈME.
SOCRATE , LE GEOLIER.
LE GEOLIER ( accourant ) .
Ils ont voulu eux-mêmes les renfermer. Soyez sûr ,
crate , que j'en aurai grand soin .
SOCRATE ( au geolier qui se jette à ses genoux) .
So-
Que faites-vous ?
LE
Je me hâte d'ôter vos fers
GEOLIER.
pour ouvrir la porte à vos amis.
SOCRATE.
Commencez par mes amis . Je souffre plus de leur absence
que du poids de mes fers.
( Le Geolier court leur ouvrir la porte. Ils entrent d'un
air triste. Le Geolier revient ensuite auprès de Socrate , et
commence par lui ôter ses menotes. )
NOVEMBRE 1807. $49
SCÈNE DIXIÈME,
( Les amis de Socrate se rangent autour de son lit. Ce
sont Criton , l'orateur Lysias , Platon , Antisthène , Aristippe
, Phædon , Eschine , Xénocrate , Chæréphon , Appollodore.
Socrate , ayant la main droite libre , la leur tend tour
à tour d'un air riant. Pendant ce tems , le Geolier débarrasse
ses jambes de leurs entraves ) .
SOCRATE.
Bonjour , Criton , mon père nourricier ; je vous salue
orateur Lysias ; et vous aussi , éloquent Platon , infatigable
Antisthène , cher Eschine , modeste Xénocrate , vertueux
Chæréphon , bon Appollodore , et vous aussi joyeux Aristippe
; je vous salue tous mes chers amis ; asseyez - vous ;
vous devez être bien fatigués d'être restés si long- tems debout
à la porte.
LE GEOLIER ( ayant ôté les entraves ) .
Socrate , vous êtes dégagé de tous vos fers .
SOCRATE.
Je vous remercie , mon ami ( en se frottant les jambes).
Quel plaisir vous m'avez fait !
( Le Geolier le salue et sort).
SCÈNE ONZIÈME.
SOCRATE ( ntinuant à se frotter les jambes ).
Esope dit que Jupiter voulut un jour mêler ensemble la
volupté et la douleur , et que n'ayant pu en venir à bout ,
il ordonna qu'elles se suivraient mutuellement . Ainsi quand
la douleur précède , la volupté la suit , et réciproquement .
Je crois qu'il en est de même des félicités de la vie future ;
elles succéderont aux misères de la vie présente .
CRITON.
Socrate , ne songez point encore à quitter vos amis ! Tout
est prêt pour votre liberté . Nous avons gagné le Geolier.
Il va vous faire sortir de la prison par un long souterrain ;
il vous mènera de-là dans une rue détournée chez un de nos
250 MERCURE DE FRANCE ,
amis qui vous fera ensuite traverser la ville à la faveur de
la nuit . Allons , levez-vous , il n'y a pas un moment à perdre.
SOCRATE ( souriant ) .
Où me mènera-t-on ensuite ?
CRITON.
En Thessalie , où je vous ai préparé une retraite . Appollodore
y conduira vos femmes et vos enfans . O Socrate , vous
vivrez encore pour notre bonheur !
SOCRATE ( riant ) .
Criton , croyez -vous que la mort ne puisse franchir les
hautes montagnes de la Thessalie ? mais quand j'y devrais
vivre autant que Nestor , je n'ai garde de recourir à ce
moyen : les lois me le défendent .
CRITON.
Ce ne sont pas les lois , ce sont des juges iniques qui vous
ont condamné.
SOCRATE .
Ce sont les lois qui ont nommé les juges qui m'ont condamné
à la mort je dois la subir. La République est sous
la tutelle des lois ; si je les violais , je serais criminel.
CRITON .
Socrate , rendez -vous à nos voeux ! Amis , joignez-vous à
moi pour sauver Socrate de lui-même.
SOCRATE ( d'un air sé‹ ère ).
Oh mes amis ! au nom du ciel ! je vous ai déjà prié de
ne plus me parler de mon déshonneur.
ARISTIPPE .
Acceptez , Socrate , ces deux cents écus pour servir à
votre fuite ou à vos dermiers besoins.
SOCRATE.
Eh , d'où vous vient cet argent , Aristippe ?
ARISTIPPE.
De la même source que votre pauvreté . C'est le fruit de
vos leçons que je transmets à mes disciples . J'emploie la
même méthode pour les porter à la volupté des sens que
NOVEMBRE 1807. 251
vous pour les disposer à celle de l'ame. Je n'exclus ni l'une
ni l'autre , mais je préfère la première.
SOCRATE.
Votre école sera nombreuse ; mais , mon pauvre ami ,
gardez vos écus , c'est vous qui en avez besoin.
LYSIAS .
O Socrate ! si vous aviez voulu vous servir de mon discours
à la tribune , vous ne seriez pas ici ; j'aurais confondu
tous vos ennemis .
SOCRATE.
Votre discours était très-bien fait . Je l'ai lu avec plaisir ;
mais parce qu'il était écrit plutôt selon les règles de la
rhétorique et l'esprit du monde que d'après les sentimens
d'un philosophe , il ne me convenait pas ; je n'en suis pas
moins redevable à votre amitié .
LYSIAS .
Mais comment , s'il était bien fait , ne vous convenaitil
pas ?
SOCRATE .
Comme on peut faire un très -bel habit et de très -beaux
souliers qui ne m'iraient pas bien.
PLATON.
Et moi aussi , Socrate , j'ai voulu vous défendre devant
le peuple ; mais après avoir préparé votre défense d'après
l'harmonie de vos principes et de vos actions , les juges
m'ont empêché de monter à la tribune , sous prétexte que
je n'avais pas l'âge de trente ans requis pour les orateurs .
SOCRATE.
Si Dieu n'a pas destiné votre éloquence aux orages de
la tribune , il vous en fera faire un usage plus étendu et
plus utile pour les hommes , dans le repos du cabinet. Aucun
magistrat ne pourra empêcher vos écrits de se répandre
dans le monde et de montrer aux Républiques la route du
bonheur .
PLATON.
Socrate , c'est à vous que j'en dois les élémens . Je m'étais
252 MERCURE DE FRANCE ,
d'abord livré à la poësie , et vous me conseillâtes d'embrasser
la philosophie : combien ne vous suis-je pas redevable ! vous
êtes mon bon génie .
SOCRATE .
Chacun a le sien . Vous serez un jour l'Homère des phi→
losophes. Y a - t - il long - tems que vous n'avez reçu des
lettres de notre ami Xénophon ? Quel charme dans son style !
Le miel d'une abeille attique n'est pas plus doux .
:
PLATON.
Il m'a écrit , il y a un mois , des environs de Babylone :
il me mande que tout est perdu , excepté sa confiance dans
les Dieux . L'armée du jeune Cyrus , à la solde duquel il
s'était mis avec dix mille Grecs , a été entiérement détruite
par celle d'Artaxerxès son frère aîné ; Cyrus lui-même est
tué les Grecs seuls ont échappé au carnage , mais ils sont
poursuivis par l'armée entière des Perses qui brûle autour
d'eux les villages et les moissons . Xénophon commande la
retraite de ses compatriotes : c'est-là qu'il aura l'occasion
de mettre en pratique vos sublimes leçons. Il me prie instamment
de lui donner de vos nouvelles dans le plus grand
détail , pour fortifier son courage . Hélas ! il ignore que nous
éprouvons des malheurs plus grands que les siens qu'est-ce
que la perte d'un prince auprès de celle d'un sage !
SOCRATE ( soupirant ) .
Pourquoi ce jeune ami de la philosophie a-t -il pris parti
dans les querelles des rois et sur-tout dans celle des rois
frères ? Peut-être est- ce que , rebuté des querelles des Athéniens
, il a préféré le gouvernement monarchique ; peut-être
aimez-vous mieux , Platon , le gouvernement républicain ;
mais je vous exhorte à ne jamais vous diviser pour des opinions
politiques . Pourvu que les peuples soient heureux ,
qu'importe , après tout , qu'ils soient gouvernés par les lois
d'une monarchie ou d'une république ?
ANTISTÈNE.
Pour moi , Socrate , je n'aime ni l'un ni l'autre gouvernement
. Je tâche , à votre exemple , de leur échapper , me
privant de tout pour me rendre indépendant de tout.
NOVEMBRE 1807. 255
SOCRATE.
Cependant je ne manque de rien , et ma vie n'a rien
d'extraordinaire . Pourquoi , par exemple , infatigable Antistène
, faites-vous tous les jours cinq milles du Pyrée à Athènes
et cinq milles d'Athènes au Pyrée ?
ANTISTÈNE .
Pour le plaisir de vous entendre , Socrate ; je resterais
jour et nuit couché à la porte de votre prison , si je n'avais
aussi mes disciples au Pyrée , auxquels je porte tous les jours
de vos nouvelles .
SOCRATE .
Je suis bien sensible à ces témoignages d'attachement .
Mais ....
ANTISTÈNE .
Socrate , je vous dois les biens de l'ame qui font mépriser
toutes les jouissances du corps et cependant le fortifient
. Je vous réponds que j'ai des disciples plus robustes
que ceux d'Aristippe qui prétend les conduire d'après vos
principes.
ARISTIPPE .
Sans doute . Je dois aussi à Socrate de ne pas mépriser
les jouissances des sens . Ne l'avons-nous pas vu souvent dans
les festins ? n'est- il pas toujours simplement , mais proprement
vêtu ? Après tout , j'ai plus de disciples que vous.
SOCRATE ( riant ).
Il me semble que votre philosophie est comme vos manteaux
; celui d'Antistène est trop court et percé de trous ,
et celui d'Aristippe est brodé et trop long. Amis , souvenezvous
de l'oracle de Delphes , rien de trop , ni de trop peu.
Bannissons toute espèce de vanité .
PHÆDON.
Pour moi , Socrate , je vous dois plus que la liberté et les
richesses. Je vous dois la pureté de l'ame et du corps . J'ai
été bien malheureux dans mon enfance ; maintenant j'ai
beaucoup de disciples , auxquels je répête vos principales
maximes , abstenez-vous et supportez .
254 MERCURE DE FRANCE ,
SOCRATE.
Le tems les multipliera , infortuné Phædon ! O mes amis !
n'ai-je pas bien sujet de remercier Dieu de ma 'mission sur
la terre ? Il m'a planté dans Athènes comme un arbre des
forêts , au milieu d'une place publique , pour fournir de
l'ombre à ses citoyens . J'ai poussé des branches vigoureuses
à l'orient , au midi , au couchant , au nord ; chacun de vous
ensuite a greffé ses divers talens sur ma force . Mon tronc
ne yous a fourni que la première sève , et vous l'avez couvert
de fleurs et de fruits de différentes odeurs et saveurs.
Des écoles nombreuses de sages sortiront un jour de mes
principes. Amis , vous ne me devez rien , je n'ai jamais rien
écrit . Je suis la sage-femme des esprits. Je ne suis venu que
pour les faire accoucher.
CHÆRÉPHON.
Que dites-vous , Socrate , vous que l'oracle a déclaré le
plus sage des hommes ? Ce fut moi qui l'apportai de Delphes
à Athènes . Je passais ma vie au théâtre , agitant , comme
la plupart des Athéniens oisifs , la question , quel était le
plus grand poëte du vieux Sophocle ou du jeune Euripide ?
Je tenais pour le premier , et mon frère Chérécrate pour le
second . Cette division d'opinions ne tarda pas à nous brouiller
, à tel point que je me résolus d'aller à Delphes , et de
la faire décider par l'oracle . Pour donner plus de poids à
ma demande , je me fis nommer député par mon parti qui
était plus nombreux que l'autre . Quand je l'eus proposée
cette réponse sortit du trépied sacré : O frivoles Athéniens !
pourquoi demandez -vous sans cesse quel est le plus grand
poëte de Sophocle et d'Euripide ? C'est sans doute le disciple
de Socrate , parce que Socrate lui - même est le plus
sage des hommes .
SOCRATE .
Sans doute , Chæréphon , l'oracle ne prononça ainsi que
parce que je sais que je ne sais rien. Ce n'était guères la
peine de faire un si grand voyage.
CHERÉPHON .
Et quand je ne lui devrais que de m'être lié d'amitié avec
Euripide !
NOVEMBRE 1807 . 255
SOCRATE.
Où est-il maintenant ? que fait-il ?
CHÆRÉPHON .
Il est à Mégare , où il s'est enfui au moment d'être arrêté
par rapport à vous. J'ai été le voir il y a un mois , il
s'occupe à faire une tragédie , dont le sujet est Palamède ,
condamné à mort par la calomnie d'Ulysse . C'est Homère
qui l'a fourni. Ce fut un effet de la vengeance d'Ulysse qui
contrefaisait le fou pour ne pas aller au siége de Troye ,
et labourait le sable sur le bord de la mer. Palamède se
douta que sa folie n'était qu'une ruse , et pour s'en convaincre
il mit l'enfant Télémaque , encore au maillot , au-devant de
la charrue de son père qui la détourna . Ulysse , découvert
par sa prudence , ne put s'exempter d'aller à Troye . Mais
pour s'en venger il fit enfouir de l'argent dans la tente de
Palamède , et l'ayant fait accuser de l'avoir reçu des Troyens
pour trahir les Grecs , il le fit lapider par ses propres soldats .
SOCRATE.
Je m'en souviens très -bien , Chæréphon .
CHÆRÉPHON .
Euripide a traité ce sujet avec tout le talent que vous
lui connaissez et que vous avez pris vous-même le soin de
former. Il m'en a lu un fragment dont j'ai retenu ce vers :
Au plus juste des Grecs , vous arrachez la vie .
Oui , Socrate , si les Atheniens l'entendaient , ils briseraient
vos fers .
SOCRATE .
Ils feraient deux fautes , celle de me les avoir donnés au
nom de la loi , et celle de les rompre malgré les lois . Mais
maintenant j'en suis débarrassé . Je vais être libre pour
toujours.
APPOLLODORE se lève et met en pleurant un paquet
aux pieds de Socrate , en lui disant :
O mon maître !
SOCRATE .
Que m'apportez -vous-là ?
4
256 . MERCURE DE FRANCE ,
APPOLLODORE ( pleurant ) .
Un bel habit que je vous prie de mettre tout présentement .
SOCRATE ( souriant ) .
O bon Appollodore ! pensez - vous que celui que j'ai porté
aujourd'hui m'ait été propre à vivre et ne me soit pas propre
à mourir ? Remportez donc votre dernier présent. Mais vous
me faites souvenir qu'il est tems de laver mon corps , afin
de n'en point donner la peine , après ma mort , aux femmes
chargées de ce dernier office. ( Il se lève. )
« Ses amis se jettent à ses pieds en criant : O Socrate ! ô
» mon père ! Ils lui embrassent les genoux en soupirant et
>> pleurant. >>
SOCRATE ( debout , d'un air fáché).
Qu'entends-je ? que vois-je ? des gémissemens ! des larmes !
Amis faibles ! est- ce donc- là le fruit des discours que nous
avons tenus si souvent ? Nos paroles n'ont-elles été que des
vains sons pour amuser nos loisirs ? Comment ces préceptes
des sages , les exemples des grands hommes sur le mépris
de la vie , auxquels nous avons joint, si souvent nos réflexions ,
ne sont- ils plus d'aucun usage lorsqu'il faut mourir ? Les
principes de la sagesse ne sont pas de brillans sophismes ,
semblables à ces armes dorées et argentées dont on se sert
au théâtre pour amuser le peuple par des combats simulés
et qui ne sont d'aucun usage à la guerre . Ce sont les véritables
armes de l'ame , plus durables et plus solides que les
boucliers et les cuirasses de fer et d'acier éprouvés dans
des combats à mort. Armons - nous donc de constance et
de fermeté . La mort s'avance vers nous , marchons vers
elle . Je suis votre chef de file ; le soin de votre gloire m'est
aussi cher qu'à vous. Sans doute , chers amis , c'est votre
affection pour moi qui vous inspire ces alarmes . Vous me
croyez malheureux parce que je vais mourir. Vous connaissez
les biens de la vie , et vous savez qu'ils sont surpassés ,
sur-tout à mon âge , par de plus grands maux. Mais vous
ignorez ce qui est au-delà du trépas. Rappelez - vous au
moins nos discours sur l'immortalité de l'ame , nos pressentimens
NOVEMBRE 1807.
DEF
que
5.
nos songes
propen
sentimens tant de fois vérifiés , ainsi
tiques . Joignez-y les exemples de ces grands hommes
nous ont précédés dans les sentiers de la vertu . Quand ces
ressouvenirs ne seraient que comme ces tableaux du printems
et de l'été que nous suspendons à nos murailles pour
nous en rappeler les fleurs et les fruits pendant l'hiver , si
cependant on présentait ces tableaux à quelques peuples
des contrées boréales , et qu'on y joignît quelques-uns des
fruits dont ils ne représentent que les images et que l'Attique
produit en abondance , ne croyez -vous pas qu'ils seraient
tentés d'abandonner leur pays stérile pour venir goûter les
jouissances du nôtre ? Mais si on ajoutait à ces dons quelques
amphores de nos bons vins dont ils se sentissent tous
réchauffés au milieu de leurs glaces , ne doutez pas que plusieurs
d'entr'eux ne s'abandonnassent aux courans de leurs
fleuves pour aborder sur nos rivages .
Pour moi , placé dès l'enfance dans les âpres montagnes
de la vie , Dieu m'a fait la grâce de savourer les fruits des
contrées célestes , et m'y a fortifié du vin de la vertu . J'ai
donc dirigé ma navigation vers les régions qui les produi→
sent . Maintenant que ma voile et ma rame sont usées , que
ma nacelle coule bas , irai-je me remettre en mer et m'exposer
à de nouveaux orages ? Je touche au port . Je n'ai plus
à craindre les vents tempestueux ni les écueils où la sagesse
même peut échouer , ni les vers de la calomnie et de la
superstition , qui rongent dans l'obscurité les plus fortes
carènes . Calme , paix , repos , innocence , justice , vérité ,
protection divine , j'ai tout à espérer . Félicitez- moi donc de
mourir . Pour celui qui cherche la sagesse , la vie est un
bienfait du ciel , mais la mort en est encore un plus grand.
Laissez-moi donc purifier par un bain ce corps fatigué de
Toyage .
( Socrate sort et se retire derrière un escalier dans le fond
du cachot . Ses amis se remettent à leurs places ).
( La fin au Numéro prochain).
M, BERNARDIN DE SAINT-PIERRE.
R
258 MERCURE
DE FRANCE
,
DE L'ÉGOISME.
L'ÉGOÏSME prend sa source dans un sentiment naturel à
tous les êtres animés , l'amour de soi . Mais ce sentiment
s'exagère dans le coeur de beaucoup d'hommes , il devient
exclusif et finit par être l'un des vices les plus funestes à la
société. L'égoïste , en effet , n'aime que lui , ne voit que lui ,
n'est occupé que de lui , et se conduit avec les autres comme
s'ils n'existaient que pour lui.
Voyez l'égoïste dans un salon. L'assemblée est nombreuse ,
c'est la première fois qu'il est reçu dans la maison , n'importe
; il est seul , il est chez lui . Fait-il chaud ? comme il
aime la chaleur , il trouve cent raisons pour s'opposer à ce
qu'une seule croisée soit ouverte . Fait- il froid ? il s'empare
de la cheminée , et semble en interdire l'approche à tout
le monde. A table , même attention pour lui , même indifférence
pour les autres. Un plat succulent est hors de sa
portée , il l'avise , en demande , y retourne , et se garde bien
de mettre ses voisins dans la confidence du plaisir qu'il ´savoure.
Est-il au spectacle ? il s'embarrasse peu que ceux qui
sont près de lui soient gênés et ne voient pas ; il voit bien ,
il est à son aise , il est content . Enfin , vient-il vous trouver
à la campagne ? il faut qu'il choisisse son appartement , que
l'exposition en soit saine et agréable , le lit bon , les meubles
commodes , que rien n'y manque à ses besoins , à ses habitudes
; à ses manies . Il en trouve un qui lui convient
assez , mais le vôtre lui conviendrait mieux , et il vous
le dit . Ne lui offrez pas , car il serait homme à le prendre.
"
De ce que l'égoïste n'aime que lui , il s'en suit qu'il sait
allier deux défauts absolument opposés , l'avarice et la
prodigalité . Il est prodigue pour lui , avare pour les autres.
Essayez de raconter vos malheurs à un égoïste , il ne vous
répondra qu'en vous parlant des siens .
L'Egoiste n'a jamais de distractions . Quoi qu'il dise et
quoi qu'il fasse , son intérêt lui est toujours présent . Je me
rappelle , à ce sujet , un trait peu connu. Le comte de ***
NOVEMBRE 1867. 259
"
joueur décidé , et , malgré la passion qui le dominait , propriétaire
d'une grande fortune , tombe dangereusement malade
. Le Curé de sa paroisse informé de son état , vient le
trouver , et lui offre les secours de son ministère . Accueilli
comme il doit l'être , il exhorte le comte de *** , lui fait
envisager des biens réels en remplacement de biens périssables
, et tout en l'invitant à se détacher de ceux - ci ,
lui parle de ses pauvres , des réparations qu'exigerait son
église , du petit nombre de fondations dont elle est dotée.
A ces mots , le joueur moribond recueille ses forces , et dé→
tournant la tête ; « Monsieur le Curé , dit- il , cachez vos
cartes , je vois votre jeu. »
L'égoïste est poli , doux , affable dans son langage et
dans ses manières. Qu'on ne s'y trompe pas. La douceur , la
politesse et l'affabilité sont chez lui un calcul . Il sent qu'il a
besoin de tout le monde , et il donne en apparence pour qu'on
lui rende réellement .
J'ai suivi le cours de notre révolution , et j'ai observé que
parmi les passions qui y figuraient , l'égoïsme ne jouait pas le
dernier role .
Les armoiries étant supprimées , me disait un noble
égoïste , à l'époque du décret qui abolissait la noblesse en
France , vous devriez bien me composer une devise que je
ferais graver autour de mon chiffre. Volontiers , lui répondis-
je , la voilà faite : TOUT POUR MOI.
L'égoïste dans le monde , est l'homme qui dans une asso
ciation commerciale vous dirait : si je perds , c'est pour vous :
si je gagne , c'est pour moi.
Je ne vois pas qu'un égoïste se permette des excès d'aucun
genre ; c'est tout simple : il est trop occupé du soin de se
conserver .
Vous croyez , Mysis , n'être pas égoïste , et je crains que
vous ne soyez dans l'erreur . Vous arrivez chez Clitandre.
Je suis charmé de vous voir , s'écrie-t-il , vous pouvez me
rendre un grand service . Disposez de moi , lui répondezvous.
Mon ami , poursuit-il , vous connaissez Oronte ?
Très-particulièrement . - Il est bien venu auprès de tel Mi-
R2
260 MERCURE DE FRANCE ,
nistre ? ils sont liés depuis l'enfance . - Eh bien , la place
de est vacante . Je l'ignorais. C'est une place avan-
.....
tageuse ,
-
---
je le sais ;
---
-- -
-
assurément ; qui donne de la considération ,
et qui me conviendrait fort : Je le crois .
Si vous vouliez parler à Oronte ? — Je lui parlerai . Mais
je pense..... A quoi ? Cette place qui vous conviendrait
….... -— Après ? - Je pense qu'elle me conviendrait aussi
bien qu'à vous. — Il se pourrait..... Oui , vraiment ; je cours
chez Oronte le prier de la demander pour moi . Convenezen
, Argant , un égoïste , à votre place , ne se serait pas conduit
autrement que vous.
--
La Patrie est là où l'on est bien. Je ne serais
que ce mot fût d'un égoïste.
pas surpris
L'égoïste a cela de commun avec le sot , qu'il est toujours content de lui.
L'égoïste n'est indulgent envers les autres que pour qu'on
le soit envers lui . Disons mieux : l'indulgence de sa part est
un prêt à usure .
L'égoïsme est de tous les états et de tous les rangs . On le
trouve aux champs , à la ville , à la cour. Ses formes.varient
selon les lieux qu'il habite , mais le fond est partout le
même.
Nous sommes tous égoïstes , disait un homme qui semblait
mécontent de ce qu'en sa présence on parlât contre l'égoïsme .
Eh ! sans doute , s'écria quelqu'un , nous sommes tous
égoïstes ..... à commencer par vous.
J'ai dìné une fois chez Durmont . Il faut le voir entouré de
savans , d'artistes et de gens de lettres qu'il rassemble non
par goût , mais par vanité ; qu'il accueille non pour eux ,
mais pour lui . Sa table est excellente , et il n'en fait les
honneurs à personne. Il abandonne le soin de ses convives
à un complaisant qui a toujours l'attention de lui réserver
les meilleurs morceaux. Du reste , ferme dans son appétit et
mangeant comme quatre , qu'un bon mot soit cité , qu'une
saillie échappe , il sourit , se pavane , se rengorge , et semble
dire : Ces gens là se mettent en frais moi. Mais que
l'on parle de malheurs , de désastres arrivés quelque part ,
pour
NOVEMBRE 1807 . 261
/
loin de s'émouvoir , il conservera un sang-froid inperturbable
. Les vignes de la Bourgogne sont gelées ; que lui importe
! Ses caves sont approvisionnées pour trois ans. Des
torrens ont ravagé , emporté des villages ; cela peut être ;
mais , Dieu merci , ses maisons de la ville et de la campagne
sont encore sur pied. Un incendie a dévoré les bois de ses
voisins ; le mal n'est pas si grand , puisque les siens n'ont pas
souffert. Tel est Durmont. A présent que je l'ai peint , quel
nom lui donnerez-vous ?
Je rencontre Timante à la promenade . Il a l'air soucieux ,
et ses traits sont altérés . C'est un égoïste , je le connais pour
tel , et cependant je l'aborde avec une sorte d'intérêt. Qu'avezvous
, lui dis -je ? Vous ne savez donc pas ? Quoi !
Eh bien ? – Elle est à toute extrémité.
Sans doute . Je sortais tous les
Ma femme.....
- -
Je vous plains sincérement .
jours à deux heures , je ne puis pas obtenir du médecin qu'il
fasse sa visite avant deux heures et demie , de manière qu'à
présent je ne sors plus qu'à trois. Vous concevez qu'il est
tems que cela finisse . Je crains que mon indignation n'éclate
et je quitte brusquement Timante . A quelque tems de là ,
je le rencontre encore et c'est lui qui vient à moi , mais le
front épanoui , le rire sur les lèvres. Je veux l'éviter , il me
saisit la main et m'arrête. Eh bien , mon cher , quoi de
nouveau ? Rien . -La littérature ? Toujours déshonorée
par certaines gens. Et le théâtre ? - La tragédie
nouvelle a réussi . Vous l'avez vue ? -
---
-
―
-- pas encore ; mais
je ne manquerai pas la prochaine représentation
. - Ne vous
pressez point. Attendez . Il y aura , dans huit jours , six semaines
que ma femme sera morte , je pourrai aller au spectacle
et vous verrez la pièce avec moi.
Terminons . L'égoïste n'est ni ami , ni amant , ni époux ,
ni père . Ses amis sont ceux dont il a besoin , et l'affection
qu'il leur témoigne n'est fondée que sur son intérêt . S'il
s'attache momentanément à quelques femmes , c'est que leur
beauté , leurs grâces , leur esprit ou leurs talens flattent sa
vanité , et dans ce cas , il ne se complait pas dans la douce
pensée qu'il aime , il jouit de la seule pensée qu'il est aimé.
262
MERCURE DE FRANCE ,
Quant au mariage , s'il se décide à en contracter les noeuds
ce n'est pas qu'il désire rendre une femme heureuse , c'est
qu'il espère qu'une femme le rendra plus heureux . Elle lui
sera utile , aura pour lui des soins particuliers , augmentera
șa fortune , doublera son aisance , et , tout calcul fait , il se
marie . Qu'au nom d'époux , il joigne celui de père , me
voilà donc reproduit , s'écrie -t-il dans un transport d'amourpropre
et d'orgucil ! Mais la réflexion ne tarde pas à calmer.
ce transport , et s'il s'est en quelque sorte cédé un instant à
son enfant , il se reprend bien vite , et ne voit plus dans ce
fruit de son hymen que des privations à subir , que des
sacrifices à faire . Aussi que la mort lui enlève cet être infortuné
, orphelin hélas ! du vivant de son père , il s'enfermera
non pour pleurer la perte qu'il aura faite , mais
pour s'applaudir des jouissances qu'il aura recouvrées .
*
Ah ! lorsque les hommes sont réunis en société et qu'ils
devraient s'aimer , s'aider les uns les autres , pourquoi l'égoïsme
est-il au milieu d'eux , les divisant , les isolant , maî-.
trisant leur esprit et desséchant leur coeur ?.... Question dif
ficile à résoudre ! M. VIGÉE.
EXTRAITS.
Απολογία Σωκράτες κατὰ Πλάτωνα και Ξενοφώντα . Apologie de
Socrate , d'après Platon et Xénophon , avec des remarques
sur le texte grec et la traduction française ;
par FR. THUROT , directeur de l'Ecole de Sciences
et de Belles-Lettres . Un vol . in-8° . Prix , 4 fr. br. ( 1 ).
A Paris , chez Firmin Didot , imprimeur-libraire ,
rue de Thionville.
ON se plaint depuis long-tems en France de la disette
où l'on est de bons livres pour l'éducation , au moins.
en ce qui concerne l'étude des langues anciennes. Il y
a plus d'un siècle que les éditions des auteurs classiques
destinées aux colléges ne sont qu'un objet de spécula-.
* - ( 1 ) Le texte grec avec l'index , à l'usage des écoliers , se vend séparément
1 fr. 25 cent .
NOVEMBRE 1807 .
265
tion pour des libraires qui ne font en général que répéter
les éditions précédentes avec toutes leurs fautes
auxquelles ils ne manquent guères d'en ajouter de nouvelles.
MM, Didot frères , qui , à leur habileté dans tous
les arts relatifs à l'imprimerie , joignent des connaissances
malheureusement trop rares parmi les libraires et
les imprimeurs, sont les premiers qui aient travaillé à remédier
à cela, au moins quant au latin , et leurs éditions
stéréotypes sont très-correctes et faites d'après les meilleurs
textes. La même chose reste à faire pour le grec
qui semble reprendre faveur depuis quelque tems , et
dont on s'occupe dans les études un peu plus qu'on
ne l'avait fait. Mais cela est beaucoup plus difficile ; il
y a en effet très-peu de personnes à Paris qui possèdent
assez cette langue pour pouvoir présider à une édition ,
et celles qui le pourraient ne se soucient guères de se
livrer à un genre de travail obscur , et dont on ne sent
pas assez le mérite. Plus à portée que personne de sentir
les inconvéniens de la négligence avec laquelle les livres
grecs pour les colléges sont en général imprimés , M.
Thurot a cru devoir indiquer les moyens d'y remédier ,
en donnant l'exemple de ce qu'on peut faire en ce genre ,
et tel paraît être le but du recueil que nous annonçons ,
qui contient les deux Apologies de Socrate ,
l'une par
Platon et l'autre par Xénophon , le Criton de Platon et
Ja partie historique du Phédon , du même auteur . Je ne
parlerai pas des ouvrages en eux -mêmes , il y aurait
trop à dire sur Socrate qui en est l'objet , et il se présentera
une occasion plus favorable pour en parler , si
la mort malheureuse du savant professeur de Luzac ne
nous a pas privés de l'ouvrage qu'il avait promis , sous
le titre de Lectiones attico ; il devait examiner dans
cet ouvrage différens traits de la vie de ce célèbre philosophe
, et personne n'était mieux que lui en état de
le faire , si l'on en juge par son excellent discours De
Socrate cive. Nous nous contenterons donc de parler
du travail de M. Thurot , et je crois pouvoir assurer
qu'il ne laisse rien à désirer. Il a corrigé avec le plus
grand soin le texte de ces différens morceaux , il y a
joint des notes où il explique les idiotismes les moins
communs et les traits d'histoire qui pourraient embar264
MERCURE DE FRANCE ,
rasser les commençans . Il y donne aussi les raisons qui
lui ont fait adopter telle leçon plutôt que telle autre ,
ce qui est un excellent moyen pour exercer la jeunesse
à cette partie de la critique , peut-être trop vantée autrefois
, mais trop méprisée maintenant , qui consiste
dans l'art de rétablir les passages altérés , soit d'après
les manuscrits , soit à l'aide des conjectures . La traduction
qu'il y a jointe , élégante et fidelle tout à la
fois , sera très- utile non-seulement aux écoliers , mais
encore à beaucoup de professeurs qui ne connaissent pas
assez bien la langue grecque pour pouvoir s'en passer.
M. Thurot s'élève avec raison , dans sa préface , contre
cette espèce de commentaires ou d'annotations dans les
quelles on s'attache à développer , dans le plus grand
détail , ce qu'on appelle les parties grammaticales du
discours , c'est-à -dire , à faire sur chaque verbe , nom,
ou adjectif qui se rencontre dans le texte une note qui
apprend à quel tems , à quel cas est ce verbe ou ce nom.
Toute personne , en effet, qui veut apprendre une langue
quelconque , doit commencer par en étudier la grammaire
, et alors des annotations de ce genre lui deviennent
absolument inutiles. Elles ne servent donc qu'à
grossir le volume , sans donner beaucoup de peine à
Ï'Editeur , ce qui n'est pas un petit avantage aux yeux
de certaines personnes.
Cet ouvrage a été imprimé par M. Firmin Didot : il
y a employé ses nouveaux caractères grecs , qui joignent
à l'élégance un mérite qui sera beaucoup plus apprécié
par les gens de lettres que par les imprimeurs ; c'est
celui de chasser beaucoup moins que tous ceux qu'on a
employés jusqu'à présent , de sorte que , à grosseur égale ,
un volume imprimé avec ces caractères contiendra un
quart de plus de matière que s'il était imprimé avec
ceux dont on a fait usage jusqu'à présent,
Il serait à souhaiter qu'excités par l'exemple de M.
Thurot , quelques gens instruits nous donnassent un
choix de morceaux tirés des meilleurs auteurs grecs ,
pour former un cours de littérature grecque , et suppléer
à notre pénurie en ce genre. Il faudrait y faire entrer
quelques Livres d'Homère , les travaux et les Jours d'Hésiode
, une tragédie de chacun des trois tragiques qui
NOVEMBRE 1807. 265
nous restent , une comédie d'Aristophane , les meilleurs
fragmens des poëtes comiques qui nous ont été conservés
par Athénée et par Stobée , un ou deux discours d'lsocrate
, autant de Démosthènes , des extraits d'Hérodote
, de Thucydide, et de Xénophon , et enfin , pour
familiariser les jeunes gens avec toutes sortes de styles ,
quelques morceaux d'Aristote , et quelques-uns des fragmens
des philosophes pythagoriciens que Stobée nous a
conservés , qui , à l'avantage d'être écrits dans le dialecte
dorique dont il nous reste très- peu de monumens , joignent
celui d'offrir une excellente morale , ce qu'on ne
doit jamais négliger lorsqu'il s'agit de l'éducation de la
jeunesse (2 ). Un recueil pareil , accompagné de notes
judicieuses et de traductions faites avec soin , contribuerait
plus aux progrès de l'étude de la langue grecque
que tous ces ouvrages accompagnés de versions interlinéaires
et de remarques puériles , contre lesquels M.
Thurot s'est élevé avec raison , et qui ne peuvent servir
qu'à entretenir l'ignorance , en accoutumant ceux
qui s'en servent à ne pas savoir faire un pas d'euxmêmes.
Mr. E. CLAVIER,
•
VOYAGE dans les lles Baleares et Pithieuses , fait dans
les années 1801 , 1802 , 1803 , 1804 et 1805 , par
M. ANDRÉ GRASSET DE ST .- SAUVEUR , consul de
S. M. I. et R. , aux îles Baléares. Un vol. in-8 ° . A
(2) Mon savant ami , le docteur Coray , a fait à ce sujet quelques observations
très-judicieuses , p . 105 et suiv . de ses Prolégomènes , sur le
Prodrome d'une bibliothèque grecque . Il a remarqué , par exemple , qu'il
était absurde de laisser des tirades de vers contre les femmes et contre
le mariage , dans des livres faits pour l'éducation des jeunes gens , pres¬
que tous destinés à devenir des pères de famille . J'ai vu avec plaisir qu'un
savant distingué , M. Schwueighueuser , a profité de ces observations , et
a retranché tous les vers de cette espèce , du recueil de sentences qu'il a
fait imprimer à la suite du tableau de Cébès . Ce petit recueil a pour titre :
Cebetis tabula , iterum emendatam edidit Joannes Schwueighueuser :
adspersi sunt ad calcem libelli flores nonnulli græcorum poëtarum.
Argentorati, 1806. 16.
266 MERCURE DE FRANCE ,
Paris , chez Léopold Collin , libraire , rue Gît - le-
Coeur , nº 4. 1807.
LA eritique n'a pas deux opinions sur le mérite d'un
ouvrage , mais elle l'accueille quelquefois d'une manière
différente , selon les tems et selon les lieux. En Allemagne
, par exemple , j'aurais pu remarquer que M.
Grasset de St.-Sauveur s'étendait peut-être avec un peu
trop de complaisance sur son sujet , parce qu'au- delà
du Rhin l'abus de l'érudition et des détails minutieux
doit être signalé. En France , où le goût du public pour
les livres frivoles , même dans les sciences , est généralement
répandu , je passerai sur quelques chapitres un
peu longs , ou même déplacés , pour féliciter l'auteur
d'avoir travaillé pour les amis d'une bonne et solide instruction.
S'il eût au contraire publié un ouvrage futile ,
je l'aurais attaqué sans ménagement ; et en Allemagne
et en France je n'eusse fait , dans ces deux cas , que
m'élever contre le défaut à la mode : ce qui doit être ,
selon moi , le premier objet de la critique.
Mais si l'on ne conteste pas à M. Grasset de St. - Sauveur
le mérite de son ouvrage , on peut le chicaner sur le
titre de Voyage qu'il lui donne. Un Voyage est une re¬
lation de ce qu'on a vu , découvert ou appris en voyageant.
L'auteur est toujours en scène : tout ce qui lui
' est personnel peut s'appeler la partie dramatique , comme
tout ce qui a rapport au pays parcouru forme la partie
d'observation . C'est l'action qui règne dans un tel ouvrage
, et le mêlange des aventures et des remarques
qui distingue essentiellement un voyage d'une description
. Celle -ci se compose des recherches et des observations
des autres ; c'est l'histoire physique et morale
d'un pays à une époque déterminée , faite d'après des
voyages , des mémoires et des statistiques. Voilà l'espèce
d'ouvrage que M. Grasset de St.-Sauveur a entrepris
sur les îles Baléares.
Ces îles , comme presque toutes les provinces d'Espa
gne, ont eu leurs historiens et leurs géographes particu
liers ; mais la plupart de ces historiens et géographes
sont des nationaux qui , loin de donner un tableau vrai
et exact du pays , le peignent avec tout le merveilleux ,
de leur imagination ; ils décrivent souvent avec une emNOVEMBRE
1807 , 267
1
phase et une exagération facile à reconnaître ; d'un séjour
ordinaire , ils font un lieu enchanté , ils transforment
une petite colline en une haute montagne , et un
bouquet d'arbres bien mesquin , en une vaste forêt bien
majestueuse. Il faut être sans cesse sur ses gardes en
puisant dans de pareilles sources , et c'est ce que paraît
avoir fait M. Grasset de Saint- Sauveur ; il n'a rien inséré
d'incroyable dans sa description , vraiment intéressante
sous plus d'un rapport , et son séjour à Majorque
, pendant lequel il a pu vérifier les observations
des auteurs qu'il a consultés , doit donner une grande
confiance dans son travail.
et
Malgré l'importance des Baléares , que je reconnais
comme l'auteur , on ne peut justifier l'utilité de certains
détails minutieux dans lesquels il entre ; les uns
ne servent point à mieux faire connaître ces îles , et
les autres n'ont d'intérêt que pour des gens qui n'iront
jamais les chercher dans l'ouvrage que j'annonce ; de
ce nombre sont trois énormes chapitres , sur les côtes.
et les mouillages de Majorque et Minorque , copiés dans
la Géographie maritime de Dom Vincent Tofino ,
qu'il fallait laisser dans le livre espagnol . Les ingénieurs
du dépôt de la marine ont d'abord ces renseignemens ,
et de plus , ils en possèdent encore sur ces iles , un grand
nombre de plus précieux , recueillis pendant l'expédition
du Maréchal de Richelieu . Mais le reproche d'avoir
grossi sa description de choses qui n'ont d'intérêt
que pour un très-petit nombre de personnes , n'est pas
le seul qu'on puisse faire à l'auteur , il me semble qu'il
en mérite un autre pour n'avoir pas consulté tous les
ouvrages qui pouvaient enrichir le sien d'observations
peu connues. M. Grasset de Saint - Sauveur , semble
s'être borné , pour l'île de Minorque , à l'Histoire
d'Armstrong, el cependant il existe quelques ouvrages recommandables
qu'il n'aurait pas dû dédaigner : par
exemple , il eût trouvé des secours dans le Mémoire
anglais de Georges Cleghorn , intitulé : Observations on
the epidemical diseases of Minorca. Cet auteur
sujet des maladies épidémiques de Minorque , entre
dans des détails fort curieux sur la nature du sol , sur
celle des eaux , du climat , des vents , etc .; il s'occupe
2
268 MERCURE DE FRANCE ,
également de quelques-unes des plantes particulières à
l'ile , et montre partout un observateur instruit , et un
bon écrivain. Je regrette que M. Grasset de Saint-
Sauveur ne l'ait pas mis à contribution : malgré que
Cleghorn soit ancien , ses observations sont peu connues
; elles auraient eu , pour bien des lecteurs , le
mérite et l'intérêt de la nouveauté.
La plupart des géographes se sont peu entendus
sur les Baléares ; est - ce défaut de renseignemens ? estce
opinion de leur part , que ces îles ne valaient pas
la peine qu'ils auraient prise à s'en procurer ? Ce serait
une opinion très - fausse. Ces îles méritent bien qu'on
les fasse connaître avec soin ; le rôle qu'elles ont joué
dans l'antiquité et dans les tems modernes , l'importance
qu'elles ont aujourd'hui , et sur-tout celle qu'elles peuvent
avoir , doivent attirer sur elles l'attention des géographes
, des politiques , et même des gens du monde.
Jusqu'à présent , on n'en a parlé que d'une manière
superficielle , et assez souvent inexacte : Busching est
celui qui les a décrites avec le plus de soin ; son article
est assez long , mais il manque d'une infinité de
petits détails qui auraient pu lui donner de l'intérêt ;
c'est une sèche et minutieuse description topographique,
exacte mais ennuyeuse , et dont il ne reste rien dans
l'esprit du lecteur ; ce n'est bon qu'à consulter , sous
le rapport de la géographie mathématique. M. Mentelle
a donné deux ou trois états de population sur de
bons renseignemens. Quant à Pinkerton , avec quelques
lignes , il se tire d'affaire sur les Baléares : si c'eût
été un petit îlot appartenant aujourd'hui à l'Angleterre ,
nous n'en eussions pas été quitte à si bon marché .
Je vais essayer de donner une idée de ces îles , en
saisissant sur-tout les traits qui leur sont particuliers , et
en continuant d'examiner l'ouvrage de M. Grasset de
Saint-Sauveur.
Majorque , la plus grande des Baléares , paraît à l'oeil
comme un carré de verdure , long de cinquante - quatre
milles , et large de quarante-deux . Le navigateur qui
la découvre du côté de l'Afrique , l'aperçoit dans son
point de vue le plus avantageux , comme un de ces
beaux paysages créés par l'imagnation du Lorrain ,
NOVEMBRE 1807 . 269
de Salvator-Rosa , ou du Poussin . Dans le nord-ouest ,
une longue chaîne de hautes montagnes tapissées de
vignes , couvertes de palmiers et de chênes verts , forment
un rideau majestueux sur lequel des nuages viennent
quelquefois se reposer , ce qui forme alors une
décoration magique. La plaine qui part du pied de ces
montagnes , descend vers la mer d'une manière insensible
; par intervalles , de petites collines en rompent
l'uniformité , et des bouquets d'arbres , épars çà
et là , de riches pâturages , d'opulentes moissons , des
hameaux , des monastères et les ruines des vieux châteaux
, jadis habités par les Maures , achèvent de diversifier
la scène. Quelques heures après , Majorque
disparaît aux regards du navigateur , se perd dans les
nuages , et dans le même moment Minorque semble
sortir du sein des eaux . C'est un autre tableau ; partout
des côtes élevées , un pays montueux , rocailleux , des
terres en friche , point de forêts , quelques bouquets
de palmiers inclinés vers le sud , et au centre de l'île
le mont Toro garni de rochers d'où s'élancent quelquefois
des oliviers sauvages , et des arbrisseaux que
le vent a dégarnis de leurs feuilles : un monastère s'élève
au sommet de cette montagne , et de là , Minorque ,
avec ses bruyères , ses forteresses , ses côtes festonnées
au nord , et ses quatre districts ou terminos , se découvre
toute entière à la vue. Dans un beau jour , l'oeil
franchit le canal qui la sépare de l'heureuse Majorque , et
va se reposer sur l'autre rivage.
Si nous descendons sur ces îles , nous verrons qu'elles
tiennent ce qu'elles promettent . L'aspect âpre et sauvage
de Minorque n'est point trompeur ; le vent du
nord qui la dessèche , s'oppose à l'accroissement des
plantes : en avançant , on foule des paturages flétris , et
des plaines dont le sol est froid et argileux. La variation
de sa température donne deux saisons bien distinctes
, celle des pluies pendant l'automne , et des chaleurs
étouffantes en été , le ciel est pur et assez doux
dans les mois du printems. Quant à Majorque , ses
productions naturelles sont un thermomètre qui ne
trompe pas. Sans consulter celui de Réaumur , qui ne
varie que de 11 à 14 degrés , l'observateur peut se
270
MERCURE DE FRANCE ,
faire une juste idée de la température de l'île , en la
voyant parée en toutes saisons de bois d'orangers odoriférans.
Là , les yeux s'arrêteront sur des groupes de
palmiers élevés ; ici le caroubier vainqueur des hivers ,
lui offrira , au commencement d'août , un fruit parfaitement
mûr ; vers la fin de juin , la vigne lui prodiguera
ses trésors , et sa main pourra recueillir le
coton le plus moëlleux .
Un seul petit canton , dans le nord-est de l'île , në
participe pas à sa fertilité : loin d'offrir un aspect ravissant
, on le prendrait pour un des déserts de Cayennie.
L'Abufera, marais pestilentiel , étend à quelque lieues,
sa maligne influence ; la ville d'Alcudia , qui n'en est
pas éloignée , offre l'aspect d'une cité désolée par
la peste ; huit cents habitans , assez semblables à des
spectres , végètent dans ce séjour mortel dont les maisons
tombent en ruine , et dont l'agriculture dépérit
chaque jour.
Je ne promènerai point mes lecteurs dans la belle
vallée de Soler , dont la fertilité est incroyable ; je
ne les conduirai point en pélerinage sur le sommet de
la Randa , d'où le plus bel horizon se déploie à la
vue ; nous n'irons point respirer un air pur et embaumé
, lors même l'ile est couverte de nuages ,
dans les collines de Pugg-Major et de Galatzo , et contempler
de là , les paysages pittoresques qui varient
à chaque pas : j'aime mieux m'occuper des habitans ,
et donner quelque idée de leurs moeurs et de leurs costumes.
que
Ce n'est ni dans Palma , ni dans Mahon , capitales
des deux iles , qu'il faut observer le caractère national ,
il a disparu par les relations fréquentes et faciles des
habitans avec les étrangers ; mais on peut le connaître
en suivant l'habitant de la campagne au sein de sa famille
, dans ses travaux et dans ses fêtes civiles et
religieuses : l'indolence et l'amour du repos , forment
le fond du caractère de ces insulaires , ils tiennent à
lears antiques usages , et conservent encore des traces
du séjour des Maures. Voyez , sur le soir d'un beau
jour , cette fête champêtre que préside le Nestor du
village , approchez de la table du festin , et sur la
NOVEMBRE 1807 . 271
I
champ vous serez invité à y prendre part comme chez
les Arabes ; plus loin , vous apercevez un carrouzel formé
des fils du hameau et où , quelquefois même , vous
remarquez la jeune fille disputer le prix de l'agilité ,
le gagner et rapporter en sautant , à sa mère , le re
bozillo d'indienne. Dans son costume , comme dans
ses jeux , le laboureur des Baléares rappelle les tems
qui ne sont plus , sa petite jupe ressemble au sagum
des Romains , il a retenu des Goths la tunique que les
anciens appelaient stringe , mais il a délaissé une autre
parure gothique adoptée en Espagne , le red ou filet
qui est encore aujourd'hui une partie distinctive du
Costume Catalan, Dans les jours de fête , le paysan
quitte son costume journalier , et parait sous celui des
Espagnols contemporains du roi Dom Jayme Ier . En
voyant la cape noire , la large fraise couvrant les épaules
et une partie de la poitrine , le vaste chapeau relevé
des deux côtés , on se croit transporté au XIIIe siècle.
Le luxe est inconnu chez les habitans des Baléares ,
même à Palma on ne voit point de boiseries sur les
murs , mais aussi ces murs blanchis procurent une fraî→
cheur éternelle. Les meubles dans les maisons , et les
instrumens aratoires , conservent la même forme que
ceux dont on se servait il y a quatre siècles ; on n'a
rien innové : sans quelques Français échappés de Tou
lon , lors de la reprise de cette ville , les Majorquis
ne connaîtraient pas les cheminées ; ce sont eux qui
en ont introduit l'usage.
Cependant , malgré leur peu de progrès dans tous
les arts , on observe une teinte de vanité bien prononcée
dans les hommes d'un rang distingué ; quant
aux artisans , ils ne connaissent rien au-dessus d'eux ,
et si vous leur dites qu'on travaille mieux à Paris qu'à
Majorque , ils partent d'un éclat de rire , et semblent
prendre pitié de votre ignorance.
Après avoir décrit l'intérieur des maisons , l'auteur
fait un tableau assez plaisant d'une veillée majorquinez
nons le rapporterons en entier , il pourra servir d'ail
leurs à donner une idée de son style : « Hommes et
» femmes sont rangés , dit-il , ou plutôt accroupis sur
» des siéges très-bas autour du brasier ; l'un , le petit ci
272 MERCURE DE FRANCE ,
» gare de papier à la bouche , en pousse amoureusement
» la fumée à la figure de sa belle , qui , les yeux bais-
» sés , lui sourit modestement en relevant les cendres du
» brasier avec une cuiller en cuivre . Quelquefois , il
» prend tout à coup fantaisie au maître de la maison
» d'entonner lugubrement le rosaire , toute la compagnie
>> reprend en faux-bourdon; il n'y a pas jusqu'à la ser-
>> vante qui , du fond de sa cuisine , secouant sa casserole,
>> ne joigne sa voix à celle des prians. Il est difficile à
» un étranger de tenir plus long-tems la place. Il se re
>> tire en bégayant un bon nit tingen , manière de sou-
» haiter la bonne nuit. »
M. Grasset de Saint-Sauveur , parle peu de l'Histoire
naturelle de Majorque ; il n'écrit sur cet article ,
que des généralités qui ne peuvent donner une idée
exacte des richesses minérales et végétales que cette île
renferme ; mais ce qu'il paraît avoir étudié avec un soin
particulier , c'est tout ce qui a rapport à l'agriculture ,
au commerce , et à l'industrie des Baléares . Il résulte
de ses observations , que l'industrie y est encore dans
l'enfance , que même la marqueterie majorquine , qui
a quelque réputation en Espagne, est sans goût dans les
dessins , et sans élégance dans les formes , et que la manie
des habitans de ne pas vouloir s'écarter de leur vieille
routine , met un obstacle aux progrès de l'agriculture.
Le commerce , dans un tel pays , doit être nécessairement
borné aux productions naturelles , et par conséquent
plus florissant dans l'île la plus fertile , ce qui est
en effet : Majorque , avec ses huiles , ses amandes , ses
figues , ses oranges , ses limons , ses vins , ses eaux-devie
, et ses savons , fait pencher la balance , en sa faveur ,
de 9,207,098 fr .; ce calcul résulte de l'éat de ses exportations
qui se montent à 12,202,590 fr. , et de celui
de ses importations qui n'excèdent pas 2,995,492 fr.
Quant à Minorque , pauvre en productions locales , et
n'ayant point de fabriques pour y suppléer , elle n'exporte
que peu de denrées , et est à charge au Gouvernement
; mais sa position militaire la rend tellement
importante , qu'il n'est pas étonnant que l'Espagne
ait mis autant d'intérêt à s'en ressaisir à la paix
d'Amiens. Il ze semble que la France doit en prendre
un
DEP
DE
NOVEMBRE 1807 .
un très-grand à la conservation de cette île .
nature des choses , cet Empire aura tôt ou tard dang
la Méditerranée beaucoup d'influence , et les intérêts
les plus étendus. Alors on sentira l'avantage de posséder
à moitié chemin des côtes de France et de l'entrée
du détroit de Gibraltar , le port le plus vaste et le
plus sûr de l'Univers . M. LARENAUDIÈRE .
SOPHIE DE LISTENAL , ou Aventures et Voyages d'une
émigrée française en Allemagne et en Prusse , publiés
par L. BILDERBECK le jeune. Quatre vol. in-12 .
A Paris , chez Léopold Collin , libraire , rue Git-le-
Coeur , n° 4.
*
RIEN n'est si commun dans la littérature que les imitateurs
; et il faut avouer qu'en général ils méritent bien
l'épithète de servum pecus que leur donna Horace.
Comme un roman est assez facile à faire , c'est aussi dans
le genre du roman que les imitateurs abondent ; et si
quelques auteurs privilégiés ont obtenu des succès dans
cette carrière , et s'y sont signalés sur-tout par un esprit
original , aussitôt les autres se rangent sous leurs enseignes.
C'est ainsi que la Cléopâtre de la Calprenede fut le
patron sur lequel Mlle de Scudéry tailla son Cyrus et sa
Clélie. La Zaïde et la Princesse de Clèves , de Mme de
la Fayette, furent imitées , mais avec peu d'art , parMmes
de Gomès et de Villedieu. A peine les Confessions du
Comte de ** , de Duclos , et les Egaremens du Coeur et de
FEsprit , de Crébillon fils , parurent-ils , qu'une foule de
romanciers , dont les noms ne sont presque pas connus
aujourd'hui, voulurent marcher sur les traces de ces deux
modèles Le Sopha n'a-t-il pas produit Angola , Mariamne,
la Jardinière de Vincennes , le Soldat parvenu ?
Si l'imagination sombre et romanesque de l'abbé Prevost
Ini fait créer Cleveland , les Mémoires d'un homme de
qualité, le Doyende Killerine, etc. , aussitôt mille songescreux
broient du noir pour nous mieux divertir. Mme
de Ricobony n'a-t-elle pas eu ses singes , tant hommes
que femmes ? Voltaire s'exerce-t-il dans ce genre , et
S
༡༡༦, ;
MERCURE
DE FRANCE
.
pour mieux nous plaire lui mprime-t-il un caractère à la
fois frivole et philosophique , nous voyons se multiplier
les copies informes de Candide , de Memnon , de Babouc.
Marmontel se fait-il un nom par ses Contes moraux
, nos compilateurs deviennent presque aussi moraux
, mais pas tout à fait aussi heureux que lui . On
sait avec quelle profusion se sont répandues les monstrueuses
imitations de Richardson , de Fielding, de Sterne ,
de Mme Radklifle même ; et nous doutons que le Pandemonium
de Milton eût pu contenir dans son enceinte
tous les diables et les revenans dont cette dame et ses
copistes inondèrent , il y a quelques années , le monde
littéraire . L'Astrée du marquis d'Urfé eut pourtant
peu d'imitateurs , d'abord parce que pendant plus
de cinquante ans on la crut inimitable , et ensuite
parce qu'elle parut si ennuyeuse , que personne n'eut
le courage de propager cet ennui . Le roman comique
de Scaron , et le Gilblas de Lesage , qui est un ouvrage
du premier ordre dans son genre , out produit peu de
copistes , l'un , parce qu'il y règne une gaîté originale
qui ne s'imite pas , et l'autre , parce que la médiocrité
se rend tacitement justice , et craint de se commettre
en rivalisant avec la perfection. La Nouvelle Héloïse ,
de Rousseau , a fait naître une foule de romans en lettres ,
qui n'ont pas , comme leur modèle , le mérite de faire
racheter leurs défauts par un style plein de chaleur et
d'éloquence. Ce roman , dont le plan est si inférieur à
celui de Clarisse , qui pourtant en a fourni la première
idée à l'orateur de Genève , est peut-être le seul ouvrage
imité qui l'emporte en style sur son original ( nous ne
parlons pas ici des traductions ).
Il parut en France , il y a environ dix-huit ans , un
roman intitulé : Les liaisons dangereuses , qui , sans être
du premier ordre , obtint beaucoup de succès. On s'intéressa
beaucoup au sort d'une présidente de Tourvel ,
qu'une femme profondément méchante ( Mme de Merteuil
) conduit , à son insçu , de piége en piége , et livre
à la seduction d'un jeune homme dont elle se sert
comme d'un instrument pour la ruine de cette femme
extrêmement attachée à ses devoirs , et même dévote.
Ce roman , qui fut beaucoup trop vanté dans sa nouveauté
, et que l'on dénigre trop aujourd'hui , est en
NOVEMBRE 1807 . 275
quelque sorte le modèle de Sophie de Listenai que
nous annonçons. Mais dans ce roman-ci c'est un chevalier
de Mercourt qui joue le rôle de Mme Merteuil
pour se venger de Mme de Listenai dont il avait brigué
les bonnes grâces avant qu'elle fût mariée ; ce Mercourt
imagine de donner des conseils perfides à un certain
Rosenthal , amoureux de bonne foi de cette dame , et
dont l'épouse , nommée Louise , concourt aussi à la
perte de cette intéressanté victime. Le dénouement de
Sophie de Listenai n'offre pas une catastrophe aussi désastreuse
que celle des Liaisons dangereuses . Sophie
de Listenai , qui a succombé , mais sans qu'elle puisse
se reprocher à elle-même sa chûte , et qui cependant
en conserve les plus grands remords , se réunit enfin ,
après la mort de son mari , à Rosenthal qu'elle épouse ;
et Louise , et Mercourt meurent tous deux malheureusement
, et sont par conséquent punis de leurs crimes.
Ce roman , qui n'est pas irréprochable , sur-tout pour
le plan , et pour la disposition des aventures et des épisodes
, se recommande par le style. L'auteur sait l'art
de narrer avec agrément. Il a de la chaleur dans les
situations passionnées ; et quoiqu'il soit souvent question
des émigrés , il a le bon esprit de ne point trop se laisser
aller aux discussions politiques. En lisant ce roman , et
même avec plaisir , une chose cependant nous a paru
bizarre et peut-être inconvenante : c'est qu'au moment
où l'action se noue , et où la situation de l'héroïne commence
à devenir singuliérement embarrassante , l'auteur
la fait lire au lieu de la faire agir ; et que lit- elle encore
? une suite de Tristram Shandy , qu'il suppose avoir
été trouvée à Montpellier , derrière une tapisserie , dans
une vieille armoire. Quoique cette suite de Tristram
Shandy soit plaisante , et que le style original de Sterne
y paraisse très-bien imité , cependant la disparate avec
le reste du roman est si choquante , et les naïvetés de
l'oncle Tobie , du caporal Trimm et du docteur Slap
cadrent si mal avec le langage noble et souvent élevé
de Sophie de Listenai et de Rosenthal , que cela donne
à la partie du volume où se trouve cet épisode d'un
nouveau genre , un ton de caricature qui déplaît , surtout
dans un moment où l'on avait droit d'attendre de
S 2
276
MERCURE
DE FRANCE
,
1
l'auteur des détails d'un tout autre intérêt . Ce défaut
peut être aisément corrigé ; car il ne s'agit que
de retrancher
quelques pages. L'ouvrage , qui est estimable
par lui-même , en vaut la peine : et nous invitons l'auteur
à ne pas regretter la perte de quelques feuillets
absolument étrangers au sujet qu'il traite , et qu'il peut
d'ailleurs rattacher à quelqu'autre plan où ils se trouveront
moins déplacés. A. M.
LE GÉNIE VOYAGEUR , poëme dithyrambique , en
quatre chants ; par M. A. HIPPOLYTE LE FEBVRE ,
ci-devant de l'Oratoire , ancien professeur de l'Académie
de Juilly. A Paris , à l'imprimerie de l'Institution
impériale des Sourds et Muets de naissance , rue
du Faubourg Saint-Jacques , nº 256. — 1807.
Ex lisant le titre de ce poëme , on fait à l'auteur , ou
à soi - même ces deux questions : Qu'est - ce que veut
dire le Génie voyageur ? Et comment se peut-il qu'un
poëme dithyrambique ait quatre chants ? A proprement
parler , le Génie voyageur est un Génie qui voyage , et
"
semble , au contraire , d'après la Préface , le texte et
même les notes , que l'auteur entend par ces mots , le
génie , ou la disposition d'esprit et de caractère qui porte
un homme à entreprendre des courses lointaines . Ou
cette disposition n'est que le partage de quelques individus
isolés , comme Hérodote , Pythagore , Platon
Anacharsis , chez les anciens ; Paul Lucas , Tavernier
Bernier , Kook , Bougainville , Pokocke , la Peyrouse et
quelques autres , chez les modernes. Il est aussi trop fort
de nous donner pour des voyages , les émigrations des
peuples , telles que celles des barbares du nord qui envahirent
le midi de l'Europe , ou aux courses militaires
des armées volant au premier ordre de lei rs généraux ,
de l'Orient au Midi , et de l'Ouest au Septentrion . Ces
grands corps ne sont point mus par le désir d'acquérir
des connaissances et d'en faire part aux autres : ce n'est
pas que le hasard ( qui n'est que le voile sous lequel la
Providence divine nous cache les ressorts et les rouages
dont elle se sert pour l'accomplissement de ses vues )
NOVEMBRE 1807 . 277
ne jette quelquefois , et malgré lui , sur une côte déserte
, un négociant , ou un philosophe , qui allaient tra- |
fiquer ou faire des observations dans des régions éloignées
. Mais ces voyages forcés , assez rares , sont ordinairement
la suite d'autres voyages entrepris par goût ,
ou commandés par l'avarice qui est aussi une passion .
Ainsi , quoi qu'en dise l'auteur , les conquêtes des Arabes
, les croisades , l'expédition d'Alexandre , les expé-
' ditions beaucoup plus étonnantes de notre invincible.
Empereur , ne sont point des voyages . Ce seul aperçu
fait voir que ce poëme dithyrambique n'a qu'un plan
vague et décousu , et que c'est précisément parce qu'il
veut embrasser une foule de choses étrangères à son
sujet , que l'auteur ne sait ni d'où il part , ni où il
va. our masquer le défaut de liaison qui doit nécessairement
exister dans des objets si incohérens , et
si disparates , le poëte a cru devoir employer , dans
cette ode d'environ quatre cents vers , la forme dithyrambique
; mais il est trop instruit pour ignorer
que la poësie en général , et particuliérement le dithyrambe
, procédantpar mouvemens , et pour ainsi dire par
bonds, doivent être rapides et courts , parce que le poëte ,
excité par une agitation presque convulsive , est censé
hors d'etat de parcourir une si longue carrière , et que
le lecteur , qui n'a pas la même raison que lui pour
la fournir , l'abandonne quelquefois à moitié chemin.
Outre ces défauts qui tiennent au plan , et qu'il nous
paraît difficile de faire disparaître , il y en a d'autres
dans le tissu du style qui est beaucoup trop tendu :
T'auteur , dans ces grands vers , parait avoir pour principe
, qu'il faut que chaque hémistiche produise une
pensée , ou exprime au moins quelque chose ; eh bien ,
c'est l'abus de ce principe , bon en lui-même , qui est
cause que tant de poëmes , travaillés avec effort , tombent
des mains du lecteur , sans qu'il se rende compte
à lui-même de sa lassitude et de l'ennui qu'il éprouve ;
voilà ce qui fait qu'on ne peut pas lire , du moins de
suite , Lucain , Stace , Claudien , le Président Rosset ,
Roucher , et plusieurs auteurs qui ne sont cependant
pas sans mérite ; au lieu que Virgile, Tibulle , Racine ,
Boileau , Voltaire , Colardeau , se contentent d'étendre
278 MERCURE
DE FRANCE ,
leur idée dans toute la contexture d'un vers , ou de
deux , dans une période même toute entière , allient ,
marient , pour ainsi dire , la pensée et l'image avec le
mot éclatant qui la révèle au lecteur , et se permettent
, pour leur repos et pour le nôtre , des hémistiches
presque de remplissage qui n'ont , et ne doivent
avoir d'autre mérite , que celui d'une mélodie enchanteresse
et continue. Voilà , nous le croyons du moins ,
le grand secret du style poëtique. Nous allons prouver
par quelques citations , que M. Lefebvre , très- estimable
d'ailleurs , a oublié quelquefois ce précepte .
Au seul aspect de vos braves cohortes ,
Les tombeaux de Memphis , de Thèbes les cent portes
Tressaillirent de joie ; et dans leurs monumens ,
De cent rois réveillés on entendit les restes
Bénir en vos guerriers les nobles instrumens
Des vengeances célestes .
De la terre d'Isis le vil profanateur ,
L'avare Circassien , l'Arabe destructeur ,
Devant vous dissipés ainsi que la poussière ,
N'alarmaient déjà plus d'une horde grossière
Le paisible artisan , l'heureux cultivateur .
Notre fleuve eût brillé de sa splendeur première ,
Déjà refleurissaient , pour prix de vos efforts ,
Les antiques palmiers qui couronnent ses bords
Tout allait y reprendre un plus grand caractère .
Le savant , du guerrier empruntant le secours "
Jusques chez l'Abyssin jaloux dépositaire ,
D'une source sacrée y conquit le mystère.
;
Vous eussiez à deux mers r'ouvrant son libre cours ,
Sur un sol rajeuni par vos douces largesses ,
De l'aurore au couchant ramené les richesses .
Au vou du monde entier les destins furent sourds .
Ah ! regardez du moins sur nos rives sanglantes
Ces enfans , ces vieillards dans l'opprobre blanchis ,
Tourner encor leurs voix et leurs mains défaillantes
Vers le seul conquérant qui les eût affranchis .
Dans cette tirade , c'est l'ombre de Sésostris qui parle
aux Français forcés d'abandonner les rives du Nil ; il
ne s'agit pas ici de faire remarquer quelques fautes
légères que nous avons soulignées ; ce ne sont point
ces fautes , aisées d'ailleurs à corriger , qui déparent ce
NOVEMBRE 1807 . 279
morceau , c'est la manière pénible dont il est tourné ,
ce sont les efforts qu'a faits le poëte , pour paraître penseur
et peintre , à chaque hémistiche , qui imposent
au lecteur une tâche dont il se hâte de se débarrasser.
Nous invitons M. Lefebvre , qui a de l'instruction et
de la littérature , à quitter cette détestable école qui
ne lui vaudra que les éloges des feuillistes défenseurs
du mauvais goût : d'autres morceaux tirés de son poëme,
vont faire voir qu'il ne tient qu'à lui de suivre la bonne
route , et que s'il ne s'en écarte pas , le succès l'attend
au bout de la carrière.
Que la Grèce avec ses merveilles
Et sa fabuleuse toison ,
Importune encor nos oreilles
Des aventures de Jason !
Plus fermes que les Argonautes ,
De Neptune les nouveaux hôtes
Auront à combattre à la fois
Des peuples les terreurs sinistres ,
L'indifférence des ministres
Et l'ingratitude des rois .
L'Honneur parle ainsi au génie des voyages et à l'homme
qu'il anime :
« Va , dit-il , nouveau Prométhée ,
>> Vers le palais de l'Orient ,
>> La route est en vain contestée ;
>> D'un long retard impatient ,
» Ne crains ni les feux , n i l'abîme
» Qu'oppose à ton élan sublime
>> Un Dicu jaloux de son pouvoir.
» Poursuis tes immenses conquêtes ;
» Le promontoire des tempêtes
» N'est -il pas celui de l'espoir ? »
Voici deux strophes du quatrième chant qui sont fort
belles :
Cependant aux vagues bruyantes
Succède un repos doux et pur
Une chaine d'iles riantes
Refleurit sous un ciel d'azur .
De loin , aux Cyclades pareilles ,
Mais plùs fécondes en merveilles
280 MERCURE DE FRANCE ,
Leurs parfums embaument les airs ;
Et vous diriez que la Nature
De Vénus a pris la ceinture ,
Pour parer la reine des mers .
Bords enchanteurs , lieux de délices ,
Théâtre pourtant désolé
De ces barbares sacrifices
Où l'homme est aux Dieux immolé !
Puisse du moins l'heureux navire
Que l'haleine d'un frais zéphyre
Pousse à ton rivage étonné ,
N'y point jeter ie don perfide
Et d'un nouvel art homicide
Et d'un plaisir empoisonné.
Nous citons ces deux strophes avec d'autant plus
de plaisir , qu'elles ont de la grâce et de la facilité ,
mérite que nous aurions désiré rencontrer plus souvent
dans le poëme de M. Lefebvre.
VARIETES.
Mr M.
RÉPONSE de M. LÉVESQUE à l'article de M. GAUDEFROY , sur
l'Histoire critique de la République romaine .
Je ne puis m'offenser de la critique honnête de M. Gaudefroy. Si je
ne pense pas comme lui , je dois bien lui permettre de ne pas penser
comme moi ; mais je puis me permettre aussi de défendre contre lui ce
qu'il appelle mes erreurs , parce que je regarde les unes comme des vérités
, et les autres , comme des opinions très - probables .
Je n'ai point avancé témérairement que l'usage de l'écriture était fort
rare dans les premiers siècles de Rome : je n'ai pas dit non plus légérement
que presque tout ce que les Romains pouvaient avoir de mémoires
historiques fut détruit par le feu , quand Rome fut envahie par les Gaulois
. C'est moi que M. Gaudefroy croit combattre , et c'est Tite- Live
qu'il attaque en effet . Voici littéralement comment s'exprime ce sage
historien , non moins respectable par sa bonne -foi que par ses rares talens-
« J'ai exposé en cinq livres ce qu'ont fait les Romains , d'abord sous les
>> Rois , et ensuite sous les Consuls , sous les Décemvirs , et sous les Tribuns
>> consulaires ; leurs guerres extérieures , et leurs séditions intestines : évé-
» nemens obscurs par leur trop grande ancienneté , et qu'on aperçoit à
» peine , comme des objets qu'on regarde d'une trop grande distance .
» D'ailleurs , Pusage de l'écriture était rare alors , et elle seule est la
NOVEMBRE 1807. 281
´» gardienne fidelle des faits . Enfin , de ce qui pouvait être consigné dans®´
» les Commentaires des pontifes , et dans d'autres monumens publics ou
» privés , presque tout a péri dans l'incendie de Rome. » Tum quod et
raræ per eadem tempora litteræ fuere , una custodia rerum gestarum
; et quod etiam , si quæ in commentariis pontificum , aliisque
publicis privatisque erant monumentis , incensâ urbe , pluraque interiere.
( L. 6. c . 1. )
Un Romain nommé Clodius , cité par Plutarque , allait encore plus
loin que Tite- Live : il disait que tous les écrits ( sans faire d'exception )
avaient été détruits dans l'incendie , et que ceux qu'on avait de son tems
étaient des oeuvres de faussaires. ( Plut . in Numâ. )
Ces autorités seraient capables d'inspirer un entier scepticisme : cependant
je ne m'y suis pas livré. J'ai même prouvé , plus fortement peutêtre
qu'aucun écrivain moderne , que , par des inscriptions , par des
monumens , par des traditions qui ne peuvent tromper , les points vraiment
importans de l'histoire de Rome sous les rois et dans les premiers
tems de la république , sont mieux connus mieux confirmés , que ceux
de l'histoire de la plupart des peuples anciens.
Ici je pourrais m'arrêter ; car les autres objections de M. Gaudefroy
ne portent que sur des détails qui appartiennent à ces tems reculés dont
Tite-Live nous a dévoilé l'incertitude . Je n'aurais , à chacune de ces
critiques , qu'à répéter le passage de Tite - Live . Cependant je continue.
Je suis loin de regarder comme un fait incertain la retraite du peuple
sur le mont Sacré , quoique , du tems de Tite-Live , on ne sût pas même
bien quelle était cette montagne : mais que Ménénius Agrippa ait apaisé
tout à coup , par le récit d'une fable , les fureurs du peuple insurgé , ce
n'est qu'une circonstance , et elle m'a paru peu vraisemblable . M. Gaudefroy
en renversant l'ordre de mon récit , qui est aussi celui de Tite-
Live , rend mon observation fausse et ridicule . Il avoue que lui-même
regarderait le fait comme fort extraordinaire , si l'on n'avait employé
d'autres moyens qu'une fable pour apaiser le peuple , mais on lui accorda
, dit-il , tout ce qu'il demandait , et il n'est point étonnant qu'il se
soit apaisé. M. Gaudefroy raisonne fort bien , mais d'après un récit qui
lui appartient , et non pas à l'histoire . Elle rapporte que Ménénius se présenta
devant l'armée en fureur et lui conta d'abord la fable des membres
et de l'estomac ; qu'à ce récit , l'armée furieuse s'apaisa , et que ce fut alors
qu'elle consentit à écouter des propositions d'accommodement. ( Tite-
Live , L. 2. c. 32. ) Que M. Gaudefroy trouve donc , comme moi , le fait
fort extraordinaire. t
Le crime d'Appius , la mort de Virginie et la chûte des Décemvirs forment
, sans doute , un événement d'une assez grande importance , pour
que la tradition en ait conservé la mémoire mais que Virginie fût
conduite à l'école par sa nourrice , ce n'est pas une circonstance assez
grave , pour que la tradition ait daigné s'en charger . Je persiste encore à
demander s'il y avait alors à Rome des écoles pour les jeunes filles. Ja
282 MERCURE DE FRANCE ,
n'oublie pas que Tite-Live m'apprend que l'écriture y était fort rare.
Elle l'était bien moins en France , lorsque tant de moines écrivaient
que les Seigneurs ne savaient pas lire , et què même des Prélats faisaient
une marque , parce qu'ils ne pouvaient signer leurs noms : cependant je
doute fort que , dans ce tems-là , les bourgeois de Paris envoyassent leurs
filles à l'école .
«< On pourrait prouver par vingt exemples de ce genre , dit M. Gau-
» defroy , que tout cet appareil de preuves , dans lequel M. Lévesque
» paraît tạnt se confier , est ordinairement aussi facile à détruire qu'à
» élever. » Mais laisser de côté n'est pas détruire . La vérité est que le
plus souvent , pour éviter d'ennuyer le lecteur , loin de faire un appareil
de mes preuves , je n'ai fait que les indiquer , en renvoyant , par de
courtes notes , aux auteurs , tous anciens dont j'implore le témoignage.
« Je ne vois , suivant M. Gaudefroy , qu'une histoire de brigands
» dans ce beau dévouement des trois cents Fabius qui se chargèrent seuls
» des dangers d'une guerre qui intéressait tout l'état . » Voudrait-il me
rendre odieux , en exposant ainsi ma pensée ? Voudrait- il persuader que
je traite de brigandage le dévouement à la patrie ? Voici le fait. Les
Fabius s'établirent sur une montagne , dans un vieux fort ; de-là , ils se
répandaient dans les campagnes , ils dépouillaient les bergers et les cultivateurs
, et ils finirent par tomber dans une embuscade , en voulant
enlever des troupeaux que les ennemis avaient dispersés à dessein dans
les pâturages . C'est là ce que j'appelle une histoire de brigands . Denys
d'Halicarnasse a élevé , sur cet événement , quelques doutes . Il appartient
au commencement du cinquième siècle avant notre ère , tenis où les
Romains étaient encore barbares , où les Grecs l'étaient encore quelquefois
, et où les exploits guerriers n'étaient souvent que des brigandages
. 1
M. Gaudefroy me reproche de ne pas admirer la pauvreté de Cincinnatus
. J'admire la vertu ; je respecte la pauvreté , et je ne l'admire pas .
J'ai dit que celle de Cincinnatus n'avait pas été volontaire ; elle n'était
donc -pas admirable . J'ai dit qu'il n'était devenu pauvre que par une injuste
confiscation de ses biens . J'ai dit que les Sénateurs n'étaient pas
dans la pauvreté , et que toutes les entreprises des Tribuns , depuis leur
institution , n'avaient tendu qu'à modérer l'excès de leur richesse . J'ajoute
ici qu'un pauvre citoyen . ne pouvait entrer au Sénat . Dans les
derniers tems de la république , la fortune d'un Sénateur devait être
de huit- cents mille sesterces , qui feraient , à peu près , cent- soixante
mille francs de notre monnaie. Dès l'époque de la seconde guerre Puniil
fallait que la fortune d'un Sénateur fût considérable , éu égard à ce
tems -là , puisque les citoyens qui possédaient un million d'as devaient
entretenir sept matelots , et que les Sénateurs furent taxés à en entre
ténir huit ils avaient donc plus d'un million d'as . Dans tous les tems ,
les Sénateurs durent avoir du bien , puisqu'on n'appelait au Sénat que
que ,
NOVEMBRE 1807.
283
des chevaliers , qui étaient obligés d'avoir un cens . Dans tous les tems
un Sénateur eut de la fortune , puisqu'il devait résider à Rome ou près
de Rome , pour assister aux séances du Sénat , et qu'il ne pouvait s'absenter
, sans obtenir une commission que les Romains appelaientlégation .
Par conséquent , en perdant sa fortune , on perdait la dignité sénatoriale
: c'est un fait que l'on pourrait établir par conjecture , et Cicéron
le confirme. ( Ad famil. L. 13. ex. 5. ) On peut donc supposer que
Cincinnatus avait cessé d'être Sénateur , quand il s'était confiné à la
campagne .
On m'objecte que Rome eut de pauvres Sénateurs , tels que Curius Dentatus
ét Fabricius , auxquels on ajoute Régulus . Les deux premiers étaient
pauvres , comme membres du Sénat ; mais ils avaient , sans doute , le
cens sénatorial dont on ne sait pas quelle était alors la valeur . Que Curius
Dentatus , dans le loisir que lui laissait la guerre , prît à sa campagne
un repas de racines , cela ne prouve pas qu'il fût dans l'indigence .
Il n'était pas nécessaire Fabricius fût dans l'indigence , pour que
Pyrrhus espérât de le gagner par de riches présens . Quant à Régulus , il
n'était sans doute pas indigent , puisque , dans le tems de sa captivité , sa
femme fut chargée de garder chez elle , et de nourrir deux illustres prisonniers
carthaginois .
que
" << Jamais tribun du peuple ne se montra suivant mon censeur , plus
» favorable que moi aux factieux ennemis du Sénat. » Voilà de toutes les
accusations celle que j'aurais le moins prévue . Mon crime est apparem
ment d'avoir douté que les deux frères Gracchus , dont j'ai blâmé l'imprudence
, aient eu de coupables intentions . Mais ai- je parlé sans horreur
des Tribuns Babius , Sarturninus , Clodius , etc. ? Je me suis montré alternativement
contraire aux Plébéïens et aux Patriciens , parce que je le
suis également à toute faction . Rome fut un foyer de factions sanguinaires
, et je ne puis aimer Rome .
« Je me plais particuliérement à rabaiser les personnages les plus
» vantés dans l'histoire. » Sur quoi porte ce reproche ? L'histoire m'apprend
que Fabius Maximus , envieux de Scipion l'Africain , ne rougit
pas de se montrer l'ardent persécuteur de ce grand homme , et je l'ai
répété d'après l'histoire . Nous n'avons que Plutarque à consulter sur la vie
privée de Caton le censeur ; j'ai donc suivi Plutarque . Quand je ne parle
pas de Pompée comme ses admirateurs , je ne fais le plus souvent que
traduire ce qu'en écrivait Cicéron son ami . Quand je n'ai point été favo
rable à Cicéron , je n'ai parlé que sur l'autorité de Cicéron lui-même , et
je n'ai rien emprunté des écrivains qui se sont montrés ses ennemis . C'est
encore Cicéron que j'ai consulté pour juger son ami Caton d'Utique ,
homme non moins violent , non moins imprudent que vertueux .
« Je n'ai pas ménagé Tite -Live . » J'ai fait plus que le ménager ; c'est
à lui que j'ai donné toute , ma confiance . Sans lui je n'aurais pas entrepris
mon ouvrage ; car pourquoi aurais-je écrit l'Histoire romaine , déjà
écrite tant de fois ? Mais Tite -Live , en m'apprenant que presque tous les
284 MERCURE DE FRANCE ,
matériaux de cette histoire avaient été détruits dans l'incendie de Rome ,
m'apprenait aussi comment je devais l'étudier jusqu'à cette époque. Encore
après cet événement , il me confie ses embarras . Il me dit qu'en
telle année , il ne sait s'il y eut des consuls ; qu'en telle autre année , il
ignore les noms des consuls . Or , s'il avait eu sous les yeux des annales
écrites dans les tems , la première ligne de chaque année aurait été occupée
par les noms des premiers magistrats , puisque c'étaient ces noms
qui désignaient l'année . Tantôt il me dit qu'il ne craindrait pas le travail
, s'il y avait un chemin ouvert à la recherche de la vérité ( L. 7 .
e. 6. ) Tantôt il assure qu'il n'est pas aisé de préférer une opinion
à une autre ,
ni un auteur à un autre auteur ; et il m'en donne
la raison c'est que l'histoire était viciée par les mémoires des familles ,
et que chacune tâchait de tirer à elle , par des mensonges , la réputation
des faits et la gloire qu'ils procurent . Et il ajoute : « C'est de- là que les
>> gestes des particuliers et les monumens publics des événemens n'offrent
» que confusion , et il n'existe , pour ce tems aucun écrivain dont on
» puisse regarder l'autorité comme assez certaine . » ( L. 8. c. 40,, ) Cicéron
parle à peu près de même de ces mémoires des familles , et les
regarde comme la principale cause des mensonges de l'histoire . ( De
Clar. orat. c. 16. )
"
Enfin on sait que Fabius Pictor fut le plus ancien des historiens de
Rome , et qu'il écrivait dans le second siècle avant notre ère . On sait ,
par Plutarque , que , pour les premiers tems de Rome , il fut obligé de
suivre un historien grec , et l'on voit , par les passages de Tite- Live que
J'ai rapportés , que , pour les tems postérieurs , il n'eut souvent à consulter
que des mémoires des familles . Tite- Live ne put le plus souvent , à
son tour , consulter que ce même Fabius , Cincius , Piso et d'autres annalistes
à peu près du même tems . Il ne fit qu'orner des charmes de son
style , leur style aride et sec ; et comme l'histoire rejette les fréquentes et
longues discussions , il nous avertit seulement quelquefois de leurs discordances
et des doutes qu'elles lui inspirent . Ce n'est donc point Tite-
Live que j'ai réprimandé , suivant l'expression de M. Gaudefroy ; c'est
tout au plus Fabius , ou Cincius , ou tel autre annaliste également faible
d'autorité. C'est entre ces annalistes que se trouvaient les différences qui
ont trompé M. Gaudefroy , et lui ont fait voir un grand nombre de monumens
antiques pour l'histoire des premiers siècles de Rome.
"
Si les longues discussions sont déplacées dans l'histoire , elles ne le
Sont pas moins dans un journal . Il est tems que je finisse . Je n'ai rien
dis d'un passage de Tite - Live , que M. Gaudefroy entend autrement
que moi. Si j'adopte son interprétation , cela ne changera , dans mon
ouvrage , qu'une ligne fort indifférente.
LITTÉRATURE.M. Noël , inspecteur de l'Instruction publique
, vient de rendre un nouveau service aux lettres et
NOVEMBRE 1807 . 285
aux bonnes études , en publiant un DICTIONNAIRE LATINFRANÇAIS
(1 )pour remplacer le Boudot , dont on sentait depuis
long-tems l'insuffisance. Le nouveau Dictionnaire est imprimé
sur papier grand -raisin , à trois colonnes ; et quoique l'ouvrage
soit de près d'un tiers plus considérable que le Boudot,
et infiniment mieux imprimé , le prix en est cependant le
même .
―
THEATRES.Vaudeville. Tere représentation de Pauvre
Jacques. Le comte de Walstein , seigneur allemand , dans
un voyage qu'il fait aux glaciers de la Suisse , se trouve en
danger de perdre la vie : il est sauvé par Richard , bon suisse,
mari de la bonne Quitterie , et père de la bonne et sensible
Emmeline. Le bon seigneur allemand voulant témoigner sa
reconnaissance à son libérateur , au lieu de lui faire du bien
dans son pays ( ce qui serait beaucoup trop naturel ) , le transplante
avec toute sa famille dans une de ses terres dans le
fond de l'Allemagne.
Il est reconnu que les Suisses des petits cantons ne peuvent
vivre hors de leur pays , qui est bien certainement le plus
charmant pays du monde , comme il est convenu que le
château de Thunder-Ten-Trunck est le plus beau château
de toute la terre .
La bonne Emmeline , qui s'était prise d'une belle passion
pour le bon Jacques Fribourg , pâtre de ses montagnes , ne
peut supporter le malheur d'en être séparée , et prend le
sage parti de devenir folle . Alors ses parens qui ignorent la
cause de sa maladie , veulent retourner au pays. Déjà le
( 1 ) Nouveau Dictionnaire latin-français , composé sur le plan du
Magnum totius latinitatis lexicon , de facciolati , où se trouvent tous
les mots des différens âges de la langue latine , leur étymologie , leur sens
propre et figuré , et leurs acceptions diverses , justifiées par de nombreux
exemples choisis avec soin , et vérifiés sur les originaux ; par F. Noël,
membre de la Légion d'honneur , inspecteur- général des études , etc.
Un vol. in-8° à trois colonnes , grand-raisin , petit-texte . Prix , broc . , 6 fr. ,
et fr. relić. A Paris , chez Lenormant , imprim.-libr . , rue des Prêtres,
Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 17 ; et chez H. Nicolle , rue des Petitse
Augustins , nº 15.
286 MERCURE DE FRANCE ,
comte de Walstein ne peut plus les retenir , lorsque pauvre
Jacques arrive fort à propos chez le comte , rend , par sa
présence et surtout par un bon baiser , la raison à la
bonne Emmeline . On les unit , et tout le monde est heureux .
•
遍
Le lecteur voit par cet exposé que cet ouvrage res→
semble à Nina , au Délire , etc. Les auteurs de Pauvre
Jacques ont présenté tous leurs personnages comme des gens
si bons , que l'on ne conçoit pas qu'Emmeline cache son
amour pour le jeune pâtre pour justifier son silence , il
aurait fallu donner à Richard le caractère d'un homme absolu
dans ses volontés , et qui eût déjà disposé de la main de sa
fille . On se demande pourquoi Emmeline , qui connaît toute
la bonté de ses parens , ne leur à jamais fait part de son
amour pour Jacques. Richard et Quitterie , qui aiment tant
leur fille , l'auraient bien certainement unie à son amant
mais alors les choses se seraient passées d'une manière beaucoup
trop naturelle , et nous n'aurions pas eu une seconde
édition de Nina , édition qui à la vérité est considérablement
augmentée , mais qui ne peut supporter de comparaison avec
la première .
"T
La première représentation de Pauvre Jacques avait été
troublée par quelques signes d'improbation : les auteurs ont
fait des coupures utiles , et la représentation de cet ouvrage
doit maintenant faire plaisir . Les couplets ( partie si importante
d'un vaudeville ) nous ont paru gracieux et bien tournés
: on doit donc regretter que les auteurs ne les aient
cousus à un sujet moins connu.
pas
Mme Hervey fait preuve d'un véritable talent dans le rôle
d'Emmeline. C.
NOUVELLES POLITIQUES .
TURQUIE. Constantinople , 14 Octobre. La Valachie
est maintenant évacuée par les Russes ; ils se disposent aussi
à abandonner la Moldavie . Déjà les troupes se sont portées
vers les frontières de cette principauté . On assure aussi que
NOVEMBRE 1807. 287
le grand - visir a pris ses quartiers d'hiver à Andrinople et
dans ses environs ...
Le 10 de ce mois , Ms Gardaune , ambassadeur de France
en Perse , s'est rendu de Topsona à Scutari. Il est accom
pagné d'un envoyé du schach de Perse , d'officiers français
destins pour les Indes -Orientales , d'agens commerciaux et
de lazaristes ou missionnaires.
-
SERVIE. Depuis la conclusion d'un armistice entre les
Serviens et les Turcs , le transport des marchandises de
l'Autriche pour la Turquie , et vice versa , adieu par là
Servie . Czerni-Georges a déclaré qu'il ne mettrait aucun
obstacle à la libre circulation de ces transports.
&
W
HOLLANDE.La Haye , le 20 Octobre. S. M. le Roi
de Hollande a rendu un décret portant en substance que
la navigation , depuis le Dollard jusqu'au Véser , est défendue
, à moins qu'elle ne se fasse sous le convoi des vaisseaux
de guerre hollandais . Toute entrée dans les ports de
la Hollande est également défendue à tous vaisseaux , quels
qu'ils soient , s'ils ne sont escortés par les vaisseaux hollandais.
ANGLETERRE. Londres.- Un bâtiment américain qui
est arrivé en quinze jours de Pétersbourg , a annoncé qu'un
embargo a été mis sur tous les navires anglais . Quoique
cette nouvelle ne porte aucun caractère officiel , elle a cependant
fait une grande sensation à la Bourse .
- Le général sir John Stewart , est arrivé à Corck sur la
fin du mois dernier , pour y prendre le commandement des
forces qui se rassemblent dans ce port.
ce port. On y attend l'amiral
Drury , pour accompagner l'expédition jusqu'à Madère.
Elle est , dit-on , destinée pour le Brésil .
10 2 1
HAMBOURG , 21 Octobre. Le crédit de la ville de Hambourg
étant nul , il vient de se former une compagnie de
négocians qui s'est engagée d'émettre , sous sa propre responsabilité
, des billets payables en différens termes pour
la sommé de deux millions de francs. Ils reçoivent pour
hypothèque des obligations de la ville pour le montant de
288 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1807.
la somme. Ce n'est point par spéculation , mais par patriotisme
, que cette compagnie s'est formée . Aucun de ses nembres
ne recevrà de traitement. - Pour subvenir aux dépenses
extraordinaires , le Sénat de la ville vient de décréter un
nouvel emprunt de vingt fois la capitation : c'est-à-dire que
celui qui paye 15 marcs sera tenu de payer 300 marcs. Il recevra
un intérêt de 6 pour cent , et au bout de trente ans
le capital sera amorti.
DANEMARCK . Copenhague , 21 Octobre. Le 17 les
Anglais se sont embarqués ; le 18 le 19 ils ont remis au
général Peymann le vieux et le nouveau Holm , le 20 ils
ont aussi remis la citadelle . Cette remise devait avoir lieu
le 19 , aux termes de la capitulation ; mais ce jour - là le
tems a été si mauvais , qu'il a été impossible de continuer
l'embarquement . M. Merry , qui avait été envoyé par
l'Angleterre à Copenhague pour traiter avec le Danemarck ,
non-seulement n'a pas entamé de négociations , mais il n'a
pas même été reçu. Il paraît bien positif que le prince
royal , qui a refusé de ratifier la capitulation de Copenhague
, est bien déterminé à continuer la guerre avec les
Anglais. Il a déjà fait passer en Séelande six mille hommes
de troupes qui ont fait leur jonction avec la garnison de
Copenhague . Les longues nuits rendent le passage plus
facile .
ANNONCES.
On mettra en vente , sous peu de jours , chez Léopold Collin , libraire
rue Gît-le-Coeur , un Dictionnaire grec-français , à l'usage des Lycées et
des Ecoles secondaires .
Cet ouvrage , attendu depuis fort long-tems , a été soumis à l'examen
des savans du premier ordre , et spécialement de celui de M. Danse de
Villoison , le plus célèbre helléniste de l'Europe , qui a bien voulu aider
de ses observations et de ses conseils , les auteurs de cet important ouvrage
, pour l'instruction publique .
1
C'est la première fois qu'un pareil ouvrage aura été imprimé en France,
Il paraîtra sous les auspices de S. A. S. Mgr le prince Cambacérès , archichancelier
de l'Empire , protecteur zélé des sciences et des arts , qui a
daigné en accepter la dédicace,
( N° CCCXXX . )
( SAMEDI 14 NOVEMBRE 1807. )
MERCURE
ᎠᎬ FRANCE .
POÉSIE .
LÉMOR ,
CHANT GALLIQUE ( 1 ) .
LÉMOR de qui l'épée en victoires féconde
Volait dans les combats et brillait en éclairs ,
Semblable à l'ouragan qui du roc de Walgonde
Sur les forêts d'Arven tremblantes dans les airs
S'élance , roule armé de la foudre qui gronde ;
Couvre les monts noircis de feux étincelans ;
Et disperse en éclats les branches terrassées ,
Les têtes fracassées ,
Des chênes rompus et brûlans ;
Lémor a vu sa gloire et sa valeur trompées .
Aux plaines de l'Uster de carnage trempées
La mort a volé dans ses rangs :
Ses héros abattus dorment sur la bruyère ;
( 1 ) L'auteur ne prétend point justifier le genre qu'il a choisi dans ces
vers . Il sait quels défauts nombreux et réels le goût français a reprochés
aux compositions erses ou galliques : lui -même s'est expliqué ailleurs sur
ce sujet avec beaucoup de franchise . Aussi n'est - ce point ces compositions
qu'il a voulu imiter : c'est une étude qu'il a dessinée d'après une
nouvelle théologie poëtique . Celle d'Homère est plus brillante et plus
variée sans doute . Mais la mythologie de Macpherson , mise en jeu avec
quelque réserve , et seulement dans certains sujets , ne pourrait -elle pas
se prêter à des conceptions fortes et touchantes , à de nouveaux dévelop◄
pewens du coeur humain ? ( Note de l'auteur. )
T
890 MERCURE DE FRANCE ,
Leurs glaives mutilés, brillent dans la poussière ;
Et leur sang a rougi l'écume des torrens .
Un lion , des forêts la gloire et l'épouvante ,
Qu'a frappé dans le flanc la flèche du chasseur ,
Terrible , hérissant sa crinière mouvante
Cherche des bois obscurs la profonde épaisseur.
Là , seul , couché dans l'ombre , et couvant sa fureur ,
Le front souillé de poudre , et la gueule écumante ,
d'un feu sombre couverts , Les yeux
Il regarde sa plaie encor fraîche et fumante ;
Et du bruit de sa rage il fatigue les airs :
C'est Lémor. Du vainqueur , dans sa course rapide ,
L'épée autour de lui moissonna ses héros .
Seul , vaincu , mais debout , et de vengeance avide ,
De l'armée ennemie il défiait les flots .
Il fuit enfin , il fuit sur la montagne aride .
Sur son casque entr'ouvert par l'acier homicide
Flottent au gré des vents ses cheveux hérissés .
Farouche , le front pâle , et les regards baissés ,
Agitant dans ses mains son glaive encore humide ,
Dans le creux d'un rocher blanchi par les hivers ,
Qui divise la nue et domine les mers ,
Il court ensevelir son désespoir sauvage ;
Et l'oeil fixe , attaché sur les écueils déserts ,
Il mêle au bruit des flots roulans sur le rivage ,
Au bruit des airs troublés de leurs mugissemens ,
De son coeur ulcéré les longs rugissemens .
Sur la montagne au loin retentissante ,
De son ami Fédor entend la voix.
Fédor accourt : sa harpe sous ses doigts
Est aujourd'hui plaintive et gémissante :
Sa harpe altière et terrible autrefois
Quand de Lémor , au midi de sa gloire ,
Ses chants guerriers publiaient les exploits ;
Les rois tombés aux pieds de sa victoire ,
Et sa vertu qui relevait les rois :
Sa harpe émue , et d'amour inspirée ,
Quand la romance à l'amour consacrée ,
Charmait Lémor par des accens plus doux ;
De son oeil sombre écartait les nuages ;
Calmait ses sens allumés de courroux ;
Et de son coeur apaisait les orages.
Souvent , troublé des Fantômes du soir ,
Lémor veillait environné d'alarmes :
!
NOVEMBRE 1807 . 29T
Fedor chantait ; Lémor versait des larmés ,
Et de son sein fuyait le désespoir ;
Tant d'un ami la voix pleine de charmes ,
La voix chérie a sur nous de pouvoir.
Il chante ; et l'écho solitaire
Murture les chants de Fédor ;
Ses doigts dans leur course légère ,
Soupirent sur la lyre d'or ; '
Et sa voix caressante et chère ,
Charme l'oreille de Lémor .
Son ame de fureurs brûlante
S'ouvre à l'oubli de ses malheurs ;
De sa blessure encor sanglante
Il sent assoupir les douleurs ;
Et sur la harpe consolante
Ses yeux laissent tomber des pleurs .
Alors ont franchi la colline
Les Fantômes portés sur les aîles des vents :
Les chênes agités dans la forêt voisine
Mêlent un bruit funèbre à leurs gémissemens .
Du sein de son nuage une Ombre
S'élance , sur Lémor se courbe en soupirant ,
Laisse tomber à peine un regard faible et sombre ;
Et s'enfuit tout en pleurs sur le nuage errant .
LÉMOR .
« La connais-tu , Fédor , cette Ombre ensanglantée ? ...
C'est l'Ombre de Selgar ; c'est son ami , c'est moi ,
Moi ! ... que dis -je ? Mon sang s'est arrêté d'effroi ,
Et ma voix sur mon coeur retombe épouvantée !
Regarde ! vois ses flancs ouverts ,
Sa tête meurtrie et livide ....
Vois cette main , Fédor ! Ah ! depuis trois hivers ,
Cette main de son sang est encor toute humide.
Expirant sous mes coups je le revois toujours ;
Et le jour de sa mort vient pour moi tous les jours .
Hélas ! depuis ce tems , de la paix exilée ,
Mon ame vainement implore la douceur :
Quand la nuit de son voile a couvert la vallée ,
Que le calme descend de la voûte étoilée ,
Que dans le bois muet repose le chasseur ;
Quand tout dort sur la terre , une voix désolée :
La voix de mon ami crie au fond de mon coeur ! »
Je vaille ; et de mes yeux coulent des larmes vaines . »
• T2
299 MERCURE DE FRANCE ,
T
Ainsi parlait Lémor ; il se tut ; et d'horreur
Un long frémissement circula dans ses veines ,
Son front pâlit ; ses mains tombèrent de douleur.
Mais de son ame enfin surmontant la terreur ,
Dans le sein d'un ami , confident de ses peines ,
Il épanche , en ces mots , sa plainte et son malheur.
« Charmantes fleurs que Luta vit éclore ( 1 ) ,
Morna si fière et la douce lona ,
De la beauté se disputaient encore
Le prix si cher , et que ma main donna ,
Choisi pour juge , orgueilleuse Morna ,
De ton souris la trompeuse finesse ,
De tes cheveux l'ondoyante souplesse ,
Et de tes yeux les humides éclairs ,
Furent en vain à mes regards offerts .
Tendre Iona , ta pudeur rougissante ,
Et de ton sein la neige éblouissante ,
Et de ta bouche ouverte au doux souris ,
Le frais contour , la rose fleurissante ,
Ravit Lémor , de tes beautés épris :
A tes beautés Lémor donna le prix.
Le prix , moi-même , et ma flamme naissante ,
En un moment , tout fut à tes genoux .
Le juge tombe aux pieds de son amante.
Tu souriais , et ton regard plus doux ,
Et ce souris d'amour et d'innocence ,
(1 ) Le fond de ce récit de Lémor est tiré du poëme de Fingal , Chant II.
Voici comment il commence dans l'original , ( traduct . de Letourneur ) .
« Deugal était l'épouse de Caïrbar , chef des plaines d'Ullin : elle
brillait de tout l'éclat de la beauté ; mais son coeur était l'asyle de l'orgueil
: elle aima le jeune fils de Daman. « Caïrbar , dit-elle , donne-moi
la moitié de nos troupeaux ; je ne veux plus demeurer avec toi. Fais le
partage . »
« Que ce soit Cuchullin , dit Caïrbar , qui fasse les lots ; son coeur
est le siége de la justice . Pars , astre de beauté . »—J'allai sur la colline
et je fis le partage des troupeaux : il restait une génisse blanche comme
fa neige : je la donnai à Caïrbar. A cette préférence la rage de Deugala
s'alluma.
*
>
>> Fils de Daman , dit cette belle , Cuchullin afflige mon ame , ete!
Une semblable naïveté pourrait bien ', quoi qu'on en dise , ne pas être
tout à fait celle d'Homère ; il y a néanmoins dans ce récit des traits
nobles et touchans. Ceux -là pouvaient s'imiter dans notre langue ; e‡.
j'ai tâché d'en profiter,
NOVEMBRE 1807. 293
Et ta rougeur , et même ton silence ,
En ce moment tout nommait ton époux.
Morna frémit ; de honte et de courroux
Son front pâlit , et ses yeux s'allumèrent ;
De ses cheveux ses regards se voilèrent.
Elle s'enfuit emportant sa douleur,
De son orgueil la profonde blessure ,
La soif du sang , l'horreur de son injure :
Et dans son ame implorant un vengeur ,
Brûlent la haine , et le dépit rongeur. >
Selgar , dit-elle un jour , que j'aime seul au monde ,
>> Ce coeur qui te chérit , que ton bras doit venger
» Recèle une blessure éternelle et profonde :
» Ce coeur plein de ta gloire , et qu'on ose outrager
» Dévora trop long-tems le mépris et l'offense .
>> Choisis ; mais donne-moi la mort ou la vengeance.
> Lémor m'est odieux : seul , d'un honteux affront
» Il a blessé mon ame et fait rougir mon front ,
>> Son oeil est faux ; sa bouche est ouverte au mensonge.
» Vole , Selgar , plonge et replonge
Dans le sein de Lémor ton glaive dévorant ,
» Ou Morna va rouler dans les flots du torrent. »
- « Lémor , lui ! mon ami ! mon ami dès l'enfance !
« Mon coeur naissait à peine , il a chéri le sien :
» Son
240 6 .
coeur , depuis
quinze
ans , s'épanche
dans le mien ,
>> Et contre
lui je lèverais
ma lance !
» Et je pourrais
, parjure
à l'amitié
,
» Percer
ce coeur qui m'était
confié. ! . »
◄ Morna , durant trois jours , de plaintes et de larmes
Fatigua le héros , attachée à ses pas .
Enfin , avec horreur , se couvrant de ses armes ,
Résolu de chercher ma lance et le trépas :
1
« Je combattraî , dit-il ; cours préparer ma tombé , »
•« Que dis-tu ?¹ » « Que Selgar succombe
-
» Au mortel désespoir d'outrager son ami .
» Le glaive est trop pesant à cette main perfide !
» Puisse , puisse aujourd'hui sa lance moins timide
» Punir , et consoler ce coeur qui l'a trahi ! ...
· » Ah ! pourrais-je le soir , sur la plaine voisine
» Errer dans l'ombre , et voir les flancs de la colline
» Sans cesse présentér à mes yeux inhumains
La tombe de Lémor immolé par mes mains ?
Dans les champs de Morni nos boucliers brillèrent ,
Nos glaives s'élevèrent ,
.3
. 2
294 MERCURE
DE FRANCE
,
Nos glaives cependant évitaient de blesser....
Rapides , mais toujours à l'amitié fidèles ,
En s'éloignant du sein qu'ils craignent de percer ,
Ils font jaillir dans l'air de vaines étincelles ,
De nos casques à peine effleurent le cimier ,
Ou tombent sans offense au bord du bouclier. »
« Morna , le front superbe , à ce combat présente ,
S'indignait de nòs coups et de ma mort trop lente .
Sur ses lèvres bientôt naît le sourire amer.
« Jeune homme ! ton bras faible agite en vain le fer ,
>> Dit-elle ; pour combattre attends que les années
>> Affermissent tes mains , à languir condamnées.
» Attends mais aujourd'hui cède au fils de Damor.
>> Pour toi son bouclier est le roc de Malmor.
>> Fuis ; cède la victoire ; et cours sur la fougère
> Chasser le daim timide , ou la biche légère. »
<< Comme un brûlant acier qui lui perce le flane ,
Selgar sentit ces mots pénétrer dans son ame.
Son front pâle rougit d'une soudaine flamme :
Il tremble ; et dans ses yeux'roulent des pleurs de sang."
« Défends-toi , me dit-il , oppose ton épče ;
ION BU
» Frappe , fils de Damor , frappe ton ennemi !!!!
» Lémor ! de quellé horreur mon ame est pénétrée Lough .
» Il faut que cette main , ma main désespérée
» Perce le sein de mon amilop
« Il s'élance , à ces mots , gémissant et farouche.
Son glaive me poursuit de carnage altéré.
elite al in
Je veux parler ; lá plainte expire dans ma bouche :
Un trouble,me saisit ; et mon bras égaré, • 1999 m . beauco
: ..
3°
JUD
15 som e
2
Il tombe ; son sang coule et fume sur la terre,
Morna vers le héros s'élance la première ,
Je soulève en tremblant son front décoloré :
De ses yeux presque éteints rappelant la lumière , PAGE199. »
Sa main cherche ma main pour la dernière fois
Il s'agite , il m'appelle à son heure dernière ;
En efforts impuissans il tourmente sa voix :
Sa voix s'élève , et meurt , dans les sanglots noyée. Comiske
Il jette enfin sur nous un regard de douleur .
Ah ! cette voix poursuit mon oreille effrayée !
Et ce dernier regard est encor dans mon coeur !
« Depuis ce jour fatal , souillé du fratricide , ..
Malheureuse est la main de Lémor homicide.
La victoire indignée a fui mon glaive impur.
L'étranger est venu sur les flots d'Inhistore :
the dog !
coeurs
....
G
«
NOVEMBRE 1807. 295
Il est venu , semblable à ce nuage obscur
Versant sur les forêts la flamme qui dévore.
Je l'ai vu ce vainqueur , superbe et furieux ,
Foudroyer mes héros , dispersés en cent lieux ;
La plaine de leur sang est ruisselante encore !
Leurs casques dans la poudre ont roulé sous mes yeux ;
Leurs månes gémissans ont accusé mon crime :
Du forfait de son prince innocente victime ,
A peine un faible reste a fui dans les déserts .
L'étranger peuplera nos villes solitaires ;
Nos femmes , nos enfans gémissent dans ses fers ;
Il s'est assis vainqueur au tombeau de mes pères
Et l'insolent orgueil des harpes étrangères
Dans mon palais sanglant insulte à mes revers ! »
<< Ma gloire est morte . Et moi , dans ce rocher sauvage
Je mêlerai ma plainte au murmure des vents ,
Jusqu'au tems où mon Ombre errant sur le nuage ,
Dérobera sa honte aux regards des vivans .
Et toi , belle Iona , belle et toujours chérie !
En vain , tes yeux charmans de regrets consumés ,
Sur l'herbe de la plaine encor rouge et flétrie ,
Cherchent au loin mes pas dans le sang imprimés .
Tu m'attends , l'oeil en pleurs ! Pleure , et cesse d'attendre .
Vainqueur et glorieux tu me revis toujours .
Je fuis ; une autre bouche osera te l'apprendre .
Moi ! .. quand tu le sauras , j'aurai fini mes jours.
Fédor ! seul confident de mon ame navrée ,
Quand je ne serai plus , quand ma tombe ignorée
Cachera pour jamais dans l'ombre de la mort
Le crime , les revers , la honte et le remord ;
Garde-toi de porter les armes de son père
A mon fils gémissant sous le joug du vainqueur.
Laisse oublier ici mon glaive sans honneur :
Je suis vaincu. Jamais sa généreuse mère
A mon fils , jeune encor , montrant mon bouclier ,
N'enflammera son coeur des transports de la guerre :
De ma lance jamais l'étincelant acier ,
Parlant à ses regards du sang qui le fit naître ,
Des héros , ses aïeux , longue suite de rois ,
N'ira dire à mon fils d'imiter les exploits :
Ces exploits éclatans ... que j'égalai peut-être ;
Ces héros que jadis Lémor dut espérer
De rejoindre au cercueil , sans les déshonorer ! >>
M. VICTORIN FABRE.
296 MERCURE DE FRANCE,
ÉNIGME.
VOULOIR me dérober à ton oeil clairvoyant ,
Serait , ami lecteur , un projet imprudent ,
Moi qui partout à peu près me présente.
Dans les champs , à la ville , au jardin , au salon ,
Dans les palais et sur-tout en prison ,
Sur les vaisseaux et sous la tente ,
Près des bois , des guérets , du ruisseau qui serpente ,
Sous la paupière de Marton ,
Dans ton bûcher , et souvent dans la roche ,
Au potager , près du feu , dans ta poche ,
Je suis tes pas , fidèle compagnon.
Que te dirai-je encore ?
Tu me vois , quand du lit te fait sortir l'aurore ,
Au quatre coins de l'horizon.
M. DE VILLERS
LOGOGRIPHE
AVEC six pieds , de la jeune bergère ,
A nos yeux trop perçans je cache les appas .
Veux-tu m'en ôter un ? j'ai souffert mainte guerre
Et pour ma liberté , j'ai livré maints combats .
" Avec quatre , souvent je ralentis tes pas ;
Eufin réduit à trois , au vallon solitaire
Retentissant avec fracas ,
D'un animal paisible , à la course légère ,
J'annonce le départ , la fuite et le trépas .
CHARADE.
Souvent , avec mon tout , au tems de la terreur 2
Ayant mon dernier dans le coeur ,
On livrait mon premier au glaive destructeur.
Mots de l'ÉNIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Echecs .
Celui du Logogriphe est Papier , où l'on trouve pape , pari , Péra ,
pie , raie , api , ( en redoublant l'a ) papa
Celui de la Charade est Si -non.
NOVEMBRE 1807. 297
LITTÉRATURE . -SCIENCES ET ARTS .
( MELANGES. )
BETTINA.
( Nouvelle imitée de l'allemand ) .
Le soleil commençait à disparaitre derrière les hautes
montagnes qui séparent la vallée de Lanzo de la Maurienne,
lorsque les habitans du hameau , selon leur coutume , se
rassemblèrent en revenant du travail. Le vieux Damiano
sortit aussitôt de sa cabane , en essayant sur sa cornemuse
les premières mesures d'une ronde nouvelle ; des cris de
joie s'élèvent , la chaîne se forme . « Mais , je ne vois pas
» ma fille ! » s'écrie le bon homme ; et déjà Bettina , son
tambourin à la main , s'était élancée sur le banc de gazon ,"
au pied du gros châtaignier.
>>>
---
Un moment de repos succéda à la danse ; Bettina chanta
une romance française . Les anciens du hameau firent de
grands complimens à Damiano sur les talens de sa fille le
vieillard la regardait et souriait . « Eh ! comment , dit-il
» en baissant la voix , à son vieil ami Giacomo , comment ne
» serais-je pas fier de ma Bettina ? En est-il une autre qui
» ayant reçu , comme elle , une éducation supérieure à sa
condition , eût renoncé sans regret à toutes les jouissances
du grand monde pour soigner la vieillesse de son père ?
» Son esprit est cultivé , me disaït dernièrement notre pas-
» teur , mais son coeur est resté pur. »
?
?
Comme il achevait ces mots , tous les regards qui étaient
fixés sur Bettina , furent détournés par un spectacle extraor
dinaire. Une litière arrivait entre les rochers qui bordaient
la pelouse : elle était portée par des hommes dont le costume
était étranger ; plusieurs pâtres marchaient devant.
Damiano fut un des premiers à se lever et à s'approcher du
cortége ; Bettina le suivit avec ses compagnes . Une excla
mation de pitié sortit bientôt de la bouche de toutes les
jeunes filles , lorsqu'elles aperçurent dans la litière un homme
298 MERCURE
DE FRANCE ,
pâle et sans mouvement. C'était un voyageur anglais , qui ,
bravant les conseils des gens du pays , avait refusé de prendre
une mule , et s'était obstiné à parcourir les montagnes sur
son cheval. Une chûte violente faisait craindre pour les
jours de l'imprudent jeune homme.
Profondément émue du récit des domestiques , Bettina
attachait des regards pleins d'intérêt sur ce visage que semblaient
déjà couvrir les ombres de la mort. Elle ressentit
une douce satisfaction , lorsqu'elle entendit son père , prévenant
des voeux qu'elle n'eût osé exprimer , offrir sa cabane
au malheureux étranger. On l'y déposa sur un lit.
Le vieillard feuilleta vingt fois le Tissot italien , pendant
que sa fille faisait respirer des vulnéraires au jeune anglais .
Il ouvrit enfin les yeux , et parut extrêmement surpris de
se voir dans une chaumière , sa main reposant dans celle
d'une fille charmante , dont les yeux mouillés de larmes
peignaient la bonté naïve . Il serra cette main , par un mouvement
de reconnaissance , et un sourire affectueux parut
sur les lèvres de Bettina. Quelques instans après , elle lui
apporta une potion de l'ordonnance du bon Damiano . Le
jeune homme la prit sans hésiter , ct en rendant la tasse
à sa jolie garde , il lui serra encore la main
la ré
mercier . Bettina se hasarda à lui demander son nom .
Alfred , dit le jeune anglais.— « Alfred ! répéta Bettina ;
» Alfred ! le charmant nom ! » Et elle rougit . "
pour
Au bout de huit à dix jours , le malade sentit ses forces
revenir ; il se leva , il témoigna le désir de faire le tour de
la pelouse , et Bettina se, dit que ce serait manquer à la fois
à la politesse et à l'humanité que de ne point offrir son
bras au convalescent . Ce jour heureux , qui le rendait à la
vie , fut par elle célébré comme une fête . Tous les vases
de la chaumière furent convertis en pots de fleurs ; tous les
plus beaux fruits furent cueillis et présentés à M. Alfred .
Le soir , Damiano pria son hôte de lui faire l'honneur
d'accepter un léger souper. Ce ne fut pas sans étonnement
qu'Alfred vit servir le mets favori de son pays , un pudding
que Bettina avait préparé à son insçu. - « Je n'en ai jamais
NOVEMBRE 1807. 299
» mangé de si délicieux en Angleterre , » s'écria-t-il en regardant
Bettina. La jeune fille allait balbutier une réponse ;
Damiano l'interrompit en faisant à son convive une longue
énumération de toutes les connaissances que Bettina avait
acquises à la ville . Bettina modeste autant par sentiment
que par savoir-vivre , se hâta à son tour d'interrompre son
père en prenant sa guitare . Elle chanta de l'italien et du
français : Alfred attachant sur elle des yeux étonnés , l'écouta
dans une immobilité parfaite , et n'ouvrit plus la bouche
que pour dire deux bon- soirs , dont le dernier fut accompagné
d'un grand soupir.
Retiré dans sa petite chambre , Alfred ne put trouver le
sommeil. Les paroles , les chansons de Bettina résonnaient
sans cesse à ses oreilles . Il se leva de très-bonne heure ,
et aperçut Damiano assis sous le grand châtaignier . Il fit
quelques pas , et il découvrit Bettina auprès de son père :
l'arbre, la lui avait d'abord cachée. Elle lisait , et ne vit
Alfred que lorsqu'il fut devant elle ; elle se leva précipi
tamment , son livre tomba , Alfred le ramassa , et trouva
que c'était un volume de Racine . Bettina était déjà rentrée
pour préparer le déjeuner . Alfred saisit cet instant pour
prier Damiano de lui expliquer comment une fille de seize
ans , perdue dans ces solitudes pouvait avoir acquis des
talens dont s'honoreraient bien des demoiselles de ville .
« Monsieur , dit le vieillard , si c'est un bonheur pour ma
» Bettina de posséder des connaissances qui n'avaient pas
» encore pénétré dans nos montagnes , ce n'est pas à son
» père , mais au hasard seul qu'elle en est redevable . La
>> nuit même, de sa naissance , une dame de baut rang vint
>> chercher sous mon toît un abri contre un orage terrible ,
>> qui rendit les chemins impraticables pendant deux jours,
» L'accueil que nous lui fimes la toucha ; elle voulut être
» la marraine de notre enfant . Elle s'éloigna , en attestant
» le ciel que jamais elle ne nous oublierait, Ma, Bettina
» n'avait pas encore cinq ans , lorsque sa mère succomba
» dans une épidémie, qui désola nos cantons. Notre bien-
» faitrice reparut aussitôt parmi nous ; elle me pria de luj
500 MERCURE DE FRANCE ,
» confier sa fille ( car c'est ainsi qu'elle la nomme ) pour
» le tems nécessaire à son éducation. Bettina fut élevée avec
» les enfans de la comtesse ; ses talens précoces firent bruit
» dans un monde brillant ; l'opulence et les plaisirs régnaient
» autour d'elle : tout à coup elle apprit que son frère ve-
» nait de s'arracher de mes bras pour aller à l'armée ; elle
» pensa que j'étais àgé , sans appui.... ; elle quitta ' tout , et
» vint soigner ma vieillesse . Dieu a béni sa piété filiale : nul
» regret ne l'a suivie dans ma chaumière ; elle m'aime , et
» elle est heureuse . Elle m'a juré de ne plus se séparer de
» moi ; le ciel me fera la grâce de conduire au milieu de
» nous un jeune homme digne d'elle : je mourrai dans leurs
> bras. >> f b
"3
Alfred ne répondit que par quelques mots à l'épanchement
du vieillard , et il alla s'enfoncer dans l'étroit sentier
qui menait à la montagne. Il rencontra quelques jeunes
pâtres qui le saluèrent : Alfred jeta sur eux des regards
dédaigneux et presque farouches. Il lui semblait que chacun
de ces jeunes gens était précisément celui que Damiano
attendait pour sa fille .
195386*
Il oublia l'heure du déjeuner ; il ne revint que vers le
milieu du jour. Il était soucieux et taciturne : Bettina , pour
le distraire , chanta la romance qu'il avait paru goûter la
veille , et sa mélancolie redoubla. Il prit un livre , alla
s'asseoir sous le grand châtaignier , et ne rentra dans la
chaumière qu'à la nuit tombante . "I ន
Bettina , intimidée , vint lui prendre la main , et lui demanda
, d'une voix tremblante , si quelqu'un avait eu le
malheur de lui déplaire. Une larme roulait dans les yeux
de la pauvre petite. Alfred se sentit touché jusqu'au fond
du coeur de cette douce prévenance , et bientôt ses soucis
se dissiperent. Un sourire de Bettina acheva de le rendre
à toute sa bonne humeur. Elle lui proposa de lui chanter
des airs du pays qu'il avait paru désirer d'apprendre , Alfred
accepta avee empressement ; il se fit apporter son violon
auquel il n'avait pas encore touché depuis sa chute , et il
accompagnait la douce voix de Bettina. Damiano voulut
}
NOVEMBRE 1807. Boi
prendre part à ce petit concert ; il joua sur sa flûte des airs
montagnards d'un goût antique et d'une expression singu
lière . Alfred était ravi : Damiano , fier de sa fille , s'écria
qu'elle avait encore d'autres talens , et il alla chercher un
porte-feuille rempli de paysages dessinés d'après nature .
Alfred reconnut en effet tous les plus beaux sites du pays.
Il était muet d'étonnement ; il se retira , pour aller rêver
à tout ce qu'il avait vu et entendu .
Depuis ce moment , c'était ainsi que se passaient toutes
leurs journées ; le dessin , la musique , la promenade et des
entretiens pleins de charme en remplissaient les heureux
instans. Si les soins du ménage retenaient quelquefois Bettina
à la maison , Alfred cherchait en vain dans ses livres
un secours contre l'ennui qui l'accablait ; et Bettina commençait
à éprouver de son côté , que toute occupation qui
n'était pas partagée par Alfred , était bien pénible et bien
longue. Dès qu'elle était libre , un attrait irrésistible la ramenait
vers lui.
Alfred , dans le silence des nuits , cherchait souvent
se rendre compte de ses sentimens pour Bettina . Il se dit
d'abord que ce qu'il éprouvait n'était que de la reconnais❤
sance , que rien n'était donc plus naturel . Est-ce parce que
sa bienfaitrice était jeune , jolie , douée d'une sensibilité
adorable , d'un esprit et de talens enchanteurs , qu'il devait
se refuser à s'acquitter envers elle d'une dette sacrée pour
tout coeur bien né ? D'ailleurs , qu'était son amour pour
Bettina ? Celui d'un frère pour sa soeur. S'il sentait tout
son sang bouillonner quand un homme quelconque s'appro
prochait d'elle , ce n'était point assurément qu'il éprouvât
la moindre jalousie : c'est qu'il craignait qu'elle ne devînt
le partage d'un être indigne d'elle , tandis que de cruels
préjugés lui interdisaient l'espoir d'unir sa destinée à la
sienne par des noeuds éternels .
Bien convaincu qu'il était impossible de raisonner avec
plus de justesse , parfaitement rassuré sur l'état de son coeur,
Alfred s'enivrait sans réserve du plaisir de voir et d'entendre
Bettina.
302 MERCURE DE FRANCE ,
"
-
' Il rentrait un soir dans la chaumière ; il ne l'y trouva
point. Mais bientôt le son de sa guitarre l'avertit qu'elle était
sous le grand châtaignier. Il courut s'asseoir auprès d'elle ,
et elle reprit son chant. C'était une romance extrêmement
mélancolique. « Quel est donc cet air ? » dit Alfred profondément
attendri . » — « Ah ! répondit Bettina , personne ne
» le connaît que mon père ; c'est un chant funèbre que j'ai
» consacré à la mémoire de ma pauvre mère . Dès qué la
» tristesse oppresse mon ame il vient naturellement sous
» mes doigts . » — « Bettina , vous avez des chagrins ! et
» votre ami ne les connaît ! pas Alfred , est-ce pour vous
» que j'aurais des secrets ? Mes beaux jours sont écoulés ;
» mon père..... Achevez , vous m'effrayez , Bettina ! —
» Mon père a appris ce matin que le fils de notre voisin
» Giacomo était revenu de son régiment avec son congé ,
» et il m'a aussitôt annoncé que c'était le mari qu'il me
» destinait depuis l'enfance . -Et vous l'épouseriez , Bettina !
- Moi ! épouser un homme que je n'aime pas , que je ne
» saurais aimer ! - Ah ! Bettina , ces sentimens vous hono-
>> rent. Mais , cependant , si mon père.... - Votre père !
> il pourrait sacrifier son enfant , la livrer en d'indignes
» mains ? Ecoutez , Bettina ! écoute , fille adorable. Je t'aime,
» je t'idolâtre ; plutôt que de donner à un autre ce coeur
» qui m'appartient , qui ne doit battre que pour moi
» écrase - moi contre ces rochers , précipite - moi dans ces
>> abîmes ! »
» -
-
,
Bettina poussa un cri de douleur et d'effroi ; elle se jeta ,
en sanglottant , dans les bras d'Alfred . Leurs larmes șe confondirent
: ils prononcèrent ensemble le serment d'une fidélité
à toute épreuve.
Le lendemain matin , au moment où Bettina servait à
déjeuner à son père et à son ami , paraît sur le seuil de la
porte un grand jeune homme , bien droit , bien roide . Alfred
se dit c'est lui ! Bettina pálit , et Damiano s'avança
vers l'étranger en lui tendant la main. Le personnage entra
du même pas dont il eût défilé la parade , et fit grave→
ment deux révérences bien gauches . Le bon Damiano , ravi,
NOVEMBRE 1807. 503
·
le présenta au jeune anglais , comme son futur gendre , et
le fit asseoir auprès de sa fille . Bettina ne savait plus ce
qu'elle faisait ; elle renversa la crême ; elle laissa tomber les
tasses ; elle voulut balbutier une excuse , et ne sut que pleurer.
Damiano prit Alfred à part , et le supplia de disposer
Bettina à faire , une autre fois , un accueil plus aimable à
son prétendu. « C'est le fils de mon vieux camarade , ajou-
» ta-t-il ; la plus belle ferme et les plus beaux troupeaux du
» pays seront un jour à lui . »
Bettina se hâta de quitter la maison , pendant que son
père pressait Tomaso d'entamer le récit de sa dernière
campagne . Elle descendit précipitamment un chemin creux
qui conduisait au bord d'un petit lac ombragé d'antiques
châtaigners . Dès qu'elle se crut loin de tous les regards ,
elle donna un libre cours aux larmes qui la suffoquaient .
Sa tête était appuyée sur une de ses mains ; mille pensées
confuses se succédaient dans son esprit ; une voix douce prononce
son nom : Alfred était devant elle. << Bettina , lui
» dit - il , suspens tes pleurs ; les momens sont précieux ,
» écoute-moi : dans huit jours tu seras la femme de Tomaso . »>
- « Dans huit jours ! ciel ! » Ton père est invinciblement
» déterminé à cette union ; toutes mes paroles ont été vaines .
» Un refus de ta part , m'a-t-il dit , serait à l'instant suivi
» de sa malédiction éternelle . « Alfred ! ô mon unique
>> ami! devenir ? » - M'aimes -tu ? Vous lisez mieux
que
――
-
-
» que
moi dans mon propre
coeur. — « Eh bien ! s'il est digne
» de celui
que je l'ai donné
, dérobe
-toi à l'esclavage
, viens
,
» suis-moi . »
« Où voulez
-vous
m'entraîner
? » « Dans
» un séjour
où nulle
puissance
humaine
ne pourra
t'arra-
» cher
des bras de ton amant
. » - « Dieu ! et mon père ?
>> <<Il ne veut plus l'être
; il te sacrifie
. »> <<Moi !.l'aban-
>> donner
! il en mourrait
. » — « Ainsi, tu hésites
à me suivre
? »
— « Délaisser
mon vieux
père ! non , non , jamais
! » —
» mais ! Adieu
, Bettina
! » Ce dernier
mot fut accompagné
-
>>
« Jad'un
regard sombre qui pénétra l'ame de la pauvre petite ;
elle fit un mouvement pour saisir la main d'Alfred ..... Il
était déjà loin. Elle tomba sans connaissance.
1
301 MERCURE DE FRANCE ,`
Quand elle revint à elle , le soleil commençait à se ca
cher derrière les montagnes . Elle reprit , d'un pas chancelant
, le chemin de la chaumière . Elle n'y trouva que le
domestique d'Alfred , qui lui dit que son maître l'attendait
sur la grande route pour lui faire ses adieux. Un froid
mortel la saisit ; elle s'appuya sur le bras de cet homme ,
et le suivit sans savoir où elle allait .
La voiture d'Alfred était arrêtée au pied du côteau ; il
parut bientôt lui-même , s'avança vers Bettina , et lui dit
d'une voix étouffée : « Le moment fatal est arrivé ; nous nous
» voyons pour la dernière fois . Soyez heureuse , Bettina ,
» dans les bras de l'époux auquel votre père vous livre .
» Moi , je vais porter mon désespoir aux extrémités dù
» monde , en implorant la mort moins cruelle que vous. »
Bettina n'était plus en état de répondre à ces terribles
paroles ; elle était étendue aux pieds d'Alfred . Lorsqu'elle
reprit ses sens , quelle fut sa surprise de se voir dans une
voiture qui roulait avec la rapidité de l'éclair ! Alfred , assis
devant elle , tenait ses mains dans les siennes . « Où som→
» mes-nous ? lui demanda-t-elle .
---
Sur le chemin du bon-
» heur , » répondit le jeune homme ivre de joie .
En peu de jours ils se rendirent à Gênes : ils s'y embarquèrent
aussitôt sur un vaisseau destiné pour l'Angleterre .
Bettina , entiérement livrée au pouvoir de son amant ,
Bettina , brûlant d'une passion non moins vive, quoique moins
impétueuse , ne parvint et ne chercha même pas à bannir
de son esprit l'idée de son vieux père . Elle le voyait par
courant les montagnes , elle l'entendait redemandant sa fille
à grands cris . Souvent Alfred la trouvait assise sur le tillac ,
les yeux fixés sur la mer , et le visage baigné de larmes .
Mais jamais un reproche ne sortit de sa bouche.
Arrivé dans sa patrie , Alfred se hâta de conduire son
trésor dans une terre qu'il possédait sur les frontières d'Ecosse
. Bettina y fut traitée comme sa femme , par lui et
par tout ce qui l'entourait . Les soins empressés d'Alfred ,
les livres , la musique , la peinture occupaient tour à tour
ses momens sans les remplir : son père était toujours là .
Le
NOVEMBRE 1807. 305
Le jeune anglais lui-même , quoique parvenu au comble
de ses voeux , n'avait pu oublier le malheureux Damiano
Il s'était haté de lui faire passer une grosse somme ; mais
il ne tarda pas à apprendre que l'honnéte vieillard , après
avoir foulé aux pieds cèt or qu'il regardait comme infame ,
avait abandonné sa chaumière pour aller mourir dans un
village de Savoie .
Alfred délibéra quelque tems s'il apprendrait cette triste
nouvelle à sa Bettina ; enfin , par un calcul dont il eût rougi
de se rendre compte à lui-même , il réfléchit que , dégagé
désormais de toute autre affection , Bettina ne vivrait plus
absolument que pour lui scul . Il l'instruisit donc de la perte
qu'elle venait de faire . La douleur de la pauvre petite fut
d'abord si vive , qu'il craignit que sa raison ne s'égarât :
elle ne suspendit le cours de ses larmes , que pour tomber
dans une mélancolie profonde.
Les ruines de l'abbaye de Blackhill , situées à l'entrée de
la forêt , étaient devenues le but ordinaire de ses promenades
. Assise , un soir , dans l'église , sur les marches d'un
autel à demi renversé , elle était perdue dans ses méditations.
Tout à coup des sons mélodieux retentissent ; ils semblaient
partir du lieu où jadis avait été l'orgue . Bettina se
lève étonnée ; elle prête l'oreille , et reconnaît les airs montagnards
qui firent le charme de sa première enfance.-
« Ombre de mon père , est-ce toi ? s'écria-t - elle ; oh ! par-
» donne , pardonne à ta malheureuse fille ! » Elle voulut
fuir ; les forces lui manquèrent , elle tomba sur une pierre sé
pulcrale. Des pas se font entendre , elle frissonne . Une main
soulève le voile qui couvrait son visage ; une voix connue
prononce son nom ; c'était Alfred . Il la relève : elle se serrait
fortement contre son sein ; elle l'entraîna hors des
ruines , en jetant derrière elle des regards pleins d'effroi .
« Chère Bettina , lui dit Alfred en rentrant au château ,
>> j'ignore la cause de ton affliction , mais faut-il t'y livrer
>> sans cesse ? Pourquoi chercher tous les moyens d'entrete-
>> nir une douleur que mon amour et mes soins auraient dėja
» dù dissiper ? Ces sites sauvages , ces ruines mélancoliques
V
DEPT
DE
LA
Bad
Tris
ken
506 MERCURE DE FRANCE ,
» répandent le deuil autour de nous ; Londres nous offrira
» les distractions dont nous avons besoin : nous partons de-
>> main. >>
Au point du jour , ils volaient déjà sur la route de la
capitale . Alfred y possédait un superbe hôtel , mais il ne
voulut pas exposer Bettina aux yeux de sa famille : il loua
pour elle une petite maison dans un quartier éloigné . Toutes
les recherches du luxe y furent prodiguées pour en rendre
le séjour agréable à la fille de Damiano ; mais tous les momens
qu'elle ne passait pas auprès de son amant , étaient
consacrés aux plus douloureux souvenirs .
Alfred avait formé le projet d'une vie retirée et presque
solitaire . Il ne put cependant pas se refuser à rendre et
à recevoir quelques visites indispensables ;-malgré lui , enfin,
la plupart de ses journées étaient absorbées par ce qu'on appelle
les devoirs de société. Mais avec quel empressement
il se dérobait , le soir , à ce tourbillon importun pour aller
s'enfermer avec Bettina ! Il trouvait , dans ses simples discours
, plus de raison , plus d'esprit même que dans le jargon
brillanté des salons et des boudoirs. Il se plaignait un
jour , plus vivement que de coutume , de voir des femmes
auxquelles la nature avait tout donné pour plaire , réduites
à la plus déplorable nullité par leur mauvaise éducation ',
ou croyant devoir à la mode de se parer de vices qu'elles
n'ont point . — « Ah ! dit Bettina , vous m'avez prêté les OEu-
» vres de Pope ; n'est- ce pas cette sorte de femmes que ce
» grand poëte a voulu peindre dans ce passage :
A youth frolicks , an old age of cards ;
Fair to no purpose , artful to no end ,
Young without lover , old without friend ,
A fop their passion and their price a sot ;
Alive ridiculous and dead forgot ( 1 ) ..
( 1 ) J'essaye de donner ici le seus de ces vers , ŝans me flatter d'avoir
rendu leur étonnante précision :
De frivoles plaisirs dévorent leur jeunesse ;
A la table de jeu se traîne leur vieillesse .
1
Belles sans nul profit , trompant sans aucun but ,
.
NOVEMBRE 1807. 307
Alfred charmé s'écria : « Ma chère Bettina ! je sens plus
» vivement que jamais tout ce que je possède en toi. Ah !
» ne regrette pas ce grand monde auquel je te cache ; il
» n'est pas digne de t'apprécier . » Cependant il sacrifiait
lui- même , sans se l'avouer , aux préjugés de ce monde qu'il
blâmait . Si la pensée d'unir sa main à celle de sa jeune
amie se présentait quelquefois à son esprit : « Quel avantage
» en retirerait- elle ? se disait-il ; un titre public ajouterait-il
» à ma tendresse ? et son amant lui serait-il plus cher parce
» qu'en devenant son mari il deviendrait ridicule ? »
Quant à Bettina , toute entière à l'homme qu'elle adorait ,
se fùt-elle permis dans , sa naïve confiance de l'interrogér
sur ses projets , de lui exprimer des inquiétudes dont il pouvait
être offensé ? Une seule idée l'occupait sans cesse : c'était
de redoubler de soins pour répandre sur l'existence d'Alfred
le bonheur tranquille dont il ne lui était plus permis de
jouir dans toute sa pureté .
Un soir , ils étaient assis dans un petit pavillon à l'extrémité
du jardin ; un orgue se fait entendre dans la rue . Bettina
prête l'oreille , et tressaille en reconnaissant des airs
de son pays. Alfred les reconnaît lui-même , et il ordonne
de faire entrer l'instrument .
L'homme se place sur les marches qui conduisaient au
pavillon. D'abord il joue quelques danses montagnardes :
Bettina se retraçait les plaisirs de son enfance : mais quelle
est sa surprise lorsqu'elle entend ces mêmes airs qui avaient
retenti dans les ruines de l'abbaye de Blackhill ? Elle serrait
la main d'Alfred , elle se penchait sur son sein ; ses larmes
coulaient en abondance . Tout à coup l'orgue s'arrête ; ses
accens deviennent plaintifs et lugubres. C'était le chant
funèbre consacré par Bettina à la mémoire de sa mère ;
elle pousse un cri d'effroi , s'élance à la porte du pavillon ,
elle se sent saisir par le bras , une voix terrible lui crie :
< «Bettina ! me reconnais-tu ? » Alfred accourt , il demeure
Des amans , des amis , tour à tour le rebut ,
Sous le joug du plus sot leur orgueil s'humilie ;
"Vivantes on en rit , mortes on les oublie,
T2
308 MERCURE DE FRANCE ,
pétrifié : Damiano était devant lui : à ses pieds était étendue
Bettina mourante .
« Je ne viens point , dit le vieillard , vous, adresser des
» reproches superflus . Que vous dirais-je que vos coeurs ne
» se soient déjà dits , si la passion n'a pas étouffé en vous
» la voix de l'honneur et de la nature ? J'ai voulu retrouver
» mon enfant et lui pardonner avant de mourir. Après tant
» de peines , tant de fatigues , le ciel a conduit ici mes pas
» errans. Je n'ai plus d'asyle sur la terre : j'ai fui cette paisible
chaumière où j'espérais fermer les yeux , l'ingrati-
» tude et la trahison l'avaient profanée . » Pardon , infor-
» tuné vieillard , pardon , mon père , s'écria Alfred , en bai-
» gnant sa main de ses larmes. Tout ce que je vous ai ravi ,
» je veux vous le rendre au centuple . Votre Bettina ne vous
» quittera plus ; un lien sacré va m'enchaîner à elle . Mais
» je demande , j'exige que le lieu qui a vu ma faute , soit
» aussi témoin de mon repentir. C'est en présence de vos
» montagnards que je veux engager ma foi à la plus ai-
» mable , à la plus vertueuse des femmes . »
Damiano , tenant sa fille pressée sur son sein , succombait
sous l'excès de sa joie . Ses regards élevés vers le ciel
semblaient rendre grâces à l'auteur de tout bien. Il remmena
dans sa patrie son enfant et son époux ; il expira , peu après ,
dans leurs bras. Bettina , vivant à Londres dans l'opulence
et les grandeurs , y est encore citée comme l'ornement et
le modèle de son sexe . Alfred n'a point cessé d'être digne
d'elle . M' . L. DE SEVELINGES.
-
EXTRAITS.
DISCOURS SUR L'ETUDE ; par M. DE GUERLE , professeur
de belles-lettres au Lycée Bonaparte. Broch.
in-8° de 38 pages . De l'imprimerie de Ballard , rue
J.-J. Rousseau.
Ils nous ont dérobé , dérobons nos neveux ,
S'écrie le Métromane, dans la comédie de Piron ; et
quand le poëte comique écrivait ce vers , peut-être se
F
C 509 NOVEMBRE 1807. 7
l'appliquait-il à lui-même , s'applaudissant avec un juste
orgueil d'avoir trouvé un sujet neuf et heureux qui
avait échappé à ses devanciers , à ses contemporains , et
qu'il dérobait à ses successeurs . Mais ces sortes de bonnes
fortunes sont rares. Nous venons après quatre siècles
fameux qu'ont illustrés de grands écrivains ; des milliers
de livres existent ; et le plus difficile aujourd'hui n'est
pas de traiter une matière quelle qu'elle soit , c'est d'en
trouver une qui n'ait pas été déjà traitée. Je ne ferai
donc point un reproche à M. de Guerle d'avoir écrit
sur l'étude , lorsque d'autres s'étaient attachés , comme
lui , à en démontrer les avantages. Et quel sujet convenait
mieux au lieu , à la circonstance où il devait parler
et aux principaux élémens dont se composait l'assemblée
qui devait l'entendre ? Mais a -t-il dignement rempli
la tâche qu'il s'était imposée ? Je le pense. Une sage
méthode a réglé l'ordonnance et la marche de son Discours
, il y règne tout l'intérêt dont le sujet était susceptible
, et le style , en général , est celui d'un bon écrivain.
Par exemple , fait-il l'apologie des lettres ? c'est ainsi qu'il
s'exprime : « Qui n'aime à trouver dans les livres des
conseillers utiles , toujours prêts à nous instruire ; des
amis complaisans toujours empressés à nous plaire ; des
maîtres dont la sévérité même n'est pas sans indulgence ,
et que leurs disciples peuvent visiter sans crainte , écouter
sans rougir et quitter sans humeur ? Trop souvent bannis
des cercles et des cours , la sincérité trouve un asyle
dans une page indépendante ; et les vérités que la flatterie
cache aux monarques se sont réfugiées dans les
livres. La mémoire y puise ses richesses et l'esprit son
aliment ; c'est là que le génie rencontre l'étincelle où
se rallument ses flammes assoupies ; là qu'une ame gé
néreuse , quand la sagesse peut- être n'est ailleurs qu'un
fantôme , peut embrasser du moins , dans le portrait
d'un grand homme , l'auguste image de la vertu . L'Univers
est gouverné par les livres dépositaires des lois ,
ils assurent par elles le repos des familles : interprètes et
gardiens des dogmes religieux , ils instruisent la terre
à révérer son auteur : les nations leur doivent la plus
belle moitié de leur bonheur et de leur gloire. »
Ce morceau est pensé avec justesse ; le style en est
310 MERCURE DE FRANCE ,
élégant et animé ; et ce n'est pas le seul que je pourrais
citer où M. de Guerle ne laisse point la part de la critique.
Mais il est certains passages où il n'est peut-être pas
aussi heureux . Je m'arrête à cette phrase qui termine
son exorde : « Qu'importe mon insuffisance , l'esprit de
l'auditoire fera l'esprit de l'orateur ; et déjà semblables
à Virgile dont vous êtes les heureux disciples , vous
saurez , comme votre maître , tirer peut -être un peu
d'or du fumier d'Ennius. » Je n'aime , ni le rapprochement
, ni la citation . M. de Guerle , ne devait , ce me
semble , ni faire des jeunes lycéens des Virgile , ni faire
de lui un Ennius , et le mot du chantre de l'Enéïde qui
serait très-bien placé dans un recueil d'anecdotes ou
dans un ouvrage didactique est déplacé , par l'expression
, par l'image qu'elle présente , dans un discours
oratoire . J'arrive à la peinture que M. de Guerle fait
de l'éloquence . i
« Soeur diserte de la poësie , l'éloquence tour à tour
simple , ornée , sublime , semble être cet insidieux Protée
que la fable nous peint multipliant ses formes pour
multiplier ses triomphes. » Fort bien ; mais développant
sa comparaison , M. de Guerle ajoute : « ici , elle nous
charme sans paraître y songer , par son aimable abandon
et son négligé plein de grâces : c'est une bergère
naïve qui n'a pour parure qu'une fleur printanière ; là,
brillante de tous les prestiges de l'art , elle rayonne du
triple éclat des pensées , des images et des figures : telle
qu'une coquette sous les armes , elle affiche ses projets
de conquête et plait parce qu'elle cherche à plaire. » Je
puis me tromper , mais je trouve ces traits - là trop
spirituellement imaginés ; je n'y reconnais pas l'éloquence
telle que je me la figure , et je crains que le
peintre ayant les deux soeurs sous les yeux n'ait eu une
distraction bien pardonnable sans doute , et n'ait regardé
la poësie lorsqu'il ne devait regarder que l'éloquence.
« Si la vigueur et l'austérité de Démosthène ,
de Bourdaloue , de Bossuet vous effarouchent , dit ailleurs
M. de Guerle , l'abondance et les grâces de Cicéron,
d'Isocrate et de Massillon ne manquent pas , croyez-moi,
de ce qu'il faut pour vous séduire, » Le style soutenu
adopté par l'orateur voulait des expressions plus éléNOVEMBRE
1807. 311
pour un
gantes que ces dernières . Il me semble aussi que dans
cette phrase : « Peut-être un esprit vaste et sans bornes
dans sa capacité , vous impose - t - il plus de respect ?
Attendez; voici sur la méme tablette Aristote et Pascal : >>
il y a un ton et des expressions qui appartiennent trop
au langage de la familiarité de la causerie. Je ne sais
encore si , à propos de la fable , et en parlant de notre
inimitable fabuliste , M. de Guerle a bien dit ce qu'il
fallait dire . « Cachée sous la peau du renard ou le plumage
du corbeau , la raison n'aura pas du moins dans
le laconisme d'Esope le tems de nous ennuyer : grâces
à l'urbanité de Phèdre elle nous charmera même dans
des entretiens plus longs ; mais qu'elle emprunte pour
causer avec nous la bouche du bon La Fontaine , le
fou même va donner tous les hochets de lá folie
prône de la raison . » D'abord , emprunter la bouche
n'est pas une expression heureuse , et puis indépendamment
de ce que le mot prone ne forme pas une
juste antithèse avec le mot hochets , de ce qu'il y a
quelque prétention à l'esprit dans la pensée , prétention
déplacée lorsqu'il est question du bon homme , je
crois que ce mot prône manque de justesse , car assurément
si quelque chose ressemble à un prône , ce n'est
point une fable de La Fontaine. Je poursuis , et j'engage
M. de Guerle à revoir la phrase suivante : « Ingénieux
emblême du pouvoir de l'éloquence et de la poësie , ces
sirènes aimables , vertueuses séductrices , qui nous caressent
pour nous rendre meilleurs , et dont la chaste
violence triomphe par le plaisir du monstre de la barbarie.
» J'avoue qu'en lisant cette fin ma perception a
échoué . Je l'engage encore à revoir ces deux lignes :
« Alexandrie , ville heureuse ! puisses-tu rompre un jour
la rigueur de tes destinées et tromper les fureurs d'Omar! »
Je doute que l'on puisse dire rompre la rigueur de
ses destinées . Il fera peut-être bien aussi de restituer à
Gilbert ce qui lui appartient dans ce passage : « Armé
des verges de la satire , Lucile le premier Jouette d'un
vers sanglant le ridicule en vogue et le vice en crédit. »
M. de Guerle est assez riche de son propre fonds pour
ne rien emprunter aux autres , et je suis même étonné
qu'avec le goût dont il est doué il ait pu reproduire *
512 MERCURE DE FRANCE ,
une expression qui dans Gilbert même n'offre qu'une
image dont tout lecteur délicat est révolté. Je ne vojs
pas d'ailleurs pourquoi il arme Lucile de verges puisque
c'est d'un vers sanglant qu'il fouette. J'ajouterai qu'il
était inutile en parlant devant de jeunes écoliers de rappeler
un usage maintenant aboli dans les écoles , et
après leur avoir montré Lucile comme un fouetteur ,
de leur offrir dans Horace un fouetteur encore en disant :
<«< Modèle unique de tous les tons , Horace excelle à la
fois et dans cet art difficile de corriger les sots en flagellant
leurs semblables , etc. » Enfin , et c'est heureusement
pour moi la dernière observation critique que
je vais soumettre à M. de Guerle , je suis fâché qu'il se
soit permis cette plaisanterie froide et usée : « Si Juvénal
invite à souper son ami , Juvénal ne lui promet pas un
service somptueux ( c'était le souper d'un poëte ) . » Sans
remonter jusqu'à Virgile et Horace , qui étaient assez,
riches pour donner de bons soupers à leurs amis , il est
des poëtes aujourd'hui qui font très-bonne chère. Ce
n'est pas le plus grand nombre , j'en conviens , mais.
pourquoi reprocher aux autres ou leur pauvreté honorable
ou leur douce médiocrité ? Pourquoi du moins en
faire un sujet de raillerie ? M. de Guerle ne sait -il pas
que la fortune ne vient pas toujours au-devant du mérite
, que le mérite dédaigne souvent ses faveurs , qu'il
abandonne à l'intrigue et à la cupidité le soin de les
mendier, le bonheur de les obtenir , et que tandis qu'elles
vont solliciter dans les bureaux , ramper dans les antichambres
, solitaire et tranquille dans ses foyers modestes
, il préfère à tout l'or qu'elles convoitent le plaisir
de se consumer en veilles laborieuses ?
Voilà quelques taches , si toutefois je n'ai pas été trop,
sévère ; mais que sont-elles en comparaison de tout ce
qu'il y a de vraiment très-louable dans le Discours de
M. de Guerle ? Les pages même où elles se trouvent
pour la plupart ne peuvent avoir été écrites que par
un littérateur aussi instruit que judicieux ; elles contiennent
sur les grands écrivains des siècles anciens et
modernes des jugemens qui , en général , sont énoncés
avec autant de goût que de précision , et décèlent une
érudition qui , si elle semble parfois un peu prodiguée.
NOVEMBRE 1807 :
313
parce qu'elle fatigue la mémoire du lecteur , est du moins
fort peu commune . Aussi me garderai-je de laisser en
quelque sorte M. de Guerle aux prises avec la critique.
J'ai blâmé quelques mots dans son exorde , que je m'en
dédommage en citant quelques-uns des beaux traits de
sa péroraison .
« Que sert aux Gengis- Kan , que sert aux Tamerlan
d'avoir dompié l'Asie ? Ils opposaient des barbares à
des barbares dans la nuit de l'ignorance , et leur triste
célébrité , pareille à ces torches funèbres qui luisent
auprès des morts , ne nous montre leur mémoire qu'à
travers des décombres et des tombeaux .
,
» Tels ne seront pas vos destins , illustres Médicis
race féconde en savans , en guerriers ; vous dont le sang ,
recommandé par les lettres encore plus que par les
armes , donna des pontifes à l'église , des souverains à
l'Italie et des reines à la France ! Par vous le génie
fugitif devant l'Alcoran , recouvra dans Florence l'évangile
et la paix , et l'Etrurie moderne eut sa moderne
Athènes. Par vous , Rome crut revoir ses anciens beaux
jours les jardins sacrés du Vatican et ses voûtes pontificales
devinrent , sans se profaner , le nouveau temple
d'Apollon et des Muses ; et fameux par les chants du
Trissin, de Sannazar et de Vida , de l'Arioste et du Tasse,
le siècle de Léon X rivalisa avec les siècles d'Alexandre
et d'Auguste.
» Vous aussi , vous rayonnerez purs et sans nuages
aux yeux de la postérité , rois , honneur de la France !
ô Charlemagne ! ô Louis XIV ! vous qu'elle proclama
l'un et l'autre son flambeau dans la paix et son épée
dans les combats ! »>
L'orateur fait ici dans une page éloquente l'éloge de
çes deux monarques , et le termine par un très - bel
hommage adressé au héros qui les a tous deux effacés.
Je ne dis plus qu'un mot. M. de Guerle est déjà connu
par différentes productions pleines d'érudition et d'esprit
: il est auteur d'un recueil d'Elégies pleines de grâce ,
et ce Discours lui assure un nouveau droit à l'estime
des amateurs.
V.
314 MERCURE DÉ FRANCE ,
HISTOIRE De Bertrand DU GUESCLIN , comte de
Longueville , connétable de France ; par M. GUYARD
DE BERVILLE , Chez Dehansy , libraire , rue de Sorbonne.
LORSQUE j'annonçai une nouvelle édition de la Vie
de Bayard , par M. Guyard de Berville , je témoignai
le regret qu'on n'eût pas aussi réimprimé l'Histoire de
du Duesclin , par le même auteur. Quelques jours après
je reçus un exemplaire de cet ouvrage , imprimé depuis
quelques années : j'ignorais l'existence de cette
édition , et je vis avec plaisir que mes désirs avaient été
prévenus. En rendant compte de cet ouvrage , je chercherai
à justifier le jugement que j'avais cru devoir en
porter ; et , suivant le même plan que j'avais adopté
pour la Vie de Bayard , je rapprocherai des peintures
de l'historien , les portraits qui ont été faits de du Guesclin
dans deux tragédies , l'une de M. de Voltaire ,
l'autre de M. de Belloy . Les héros tels que du Guesclin
et Bayard appartiennent peut-être plus à la poësie qu'à
l'histoire . Celle- ci , nécessairement exacte et sévère , ne
peut se livrer à l'enthousiasme qu'inspirent les grandes
actions ; la poësie , au contraire , s'élève à la hauteur de
l'héroïsme , et trouve dans le beau idéal , qui est son
essence , des traits dignes de caractériser ces hommes
rares . Pour en donner un exemple , il suffirait de comparer
le Godefroy de la Jérusalem délivrée , au Godefroy
des historiens .
Deux contemporains de du Guesclin ont écrit sa vie ,
et , ce qui paraîtra fort singulier , ils l'ont écrite en vers.
Ce n'est pas qu'ils aient voulu relever les actions du
héros par des fictions poëtiques : ils ont , à ce qu'il
semble , suivi un usage de leur tems. Vers la fin du
quatorzième siècle , Jean d'Estouteville fit mettre en
prose l'un de ces ouvrages , et l'autre fut oublié. H
parait que jusqu'au commencement du dix - septième
siècle , cette Vie de du Guesclin fut la seule que l'on
connût. Elle fut imprimée en 1618 , par les soins de
Ménard qui , sans corriger la diction , se contenta d'ajouter
quelques détails. La langue étant formée , on
sentit le besoin de lire cet ouvrage dans le style moderne
: du Châtelet le traduisit en 1666 ; mais il se perNOVEMBRE
1807 . 315
mit d'y joindre des circonstances romanesques indignes
de l'histoire. Quelques années après , Lefebvre travailla
sur le même sujet , et donna une vie de du Guesclin ,
sous le titre d'Anciens Mémoires du XIVe siècle. Son
travail est préférable à celui de du Châtelet , parce qu'il
a non-seulement consulté l'ouvrage imprimé par Ménard
, mais parce qu'il a eu connaissance des Mémoires
écrits dans le tems de du Guesclin , et qu'on avait oubliés
, comme je l'ai dit plus haut .
Cet ouvrage , réimprimé en 1785 dans la grande collection
des Mémoires sur l'Histoire de France , était
auparavant devenu très - rare ; et il ne paraît pas que
M. de Berville ait pu le consulter. Il a suivi les Mémoires
de du Châtelet, qui l'ont entraîné dans quelques
erreurs , et qui lui ont fait omettre certains faits intéressans.
Malgré ces défauts que l'on ne doit point attribuer à
la négligence , mais à l'impossibilité où s'est trouvé l'auteur
de se procurer d'autres Mémoires que ceux de du
Châtelet , son ouvrage mérite d'être distingué. Il a fondu
avec art dans son récit toute la partie de l'histoire des
règnes du roi Jean et de Charles V qui se liait à la vie
de son héros.
On voit dans les premiers livres la peinture fidelle
des caractères des deux rivaux qui se disputèrent le
duché de Bretagne. L'intérêt se fixe sur les nobles épouses
de Charles de Blois et du comte de Montfort , héroïnes
qui rendent vraisemblables les personnages de Clorinde
et de Gildipe dans la Jérusalem délivrée. Les livres
suivans offrent des caractères encore plus attachans :
Charles V rétablit la paix et le bonheur dans ses Etats
long-tems déchirés par les guerres civiles et étrangères ;
il parvient après deux règnes flétris par des humiliations
et des défaites à chasser les Anglais de la France .
Plus grand encore par la politique que par les armes ,
il exerce sur ses voisins une influence inattendue . Pierre
de Castille s'était montré l'ennemi de la France ; il partageait
les desseins de Charles - le - Mauvais , qui avait
troublé d'une manière si perfide et si cruelle la régence
du Dauphin. Charles V , trouvant le moyen de soulager
ses peuples en même tems qu'il foudroie ses ennemis ,
316 MERCURE DE FRANCE,
:
envoie contre Pierre ces bandes redoutables qui , licenciées
à la paix , exerçaient des ravages dans les diverses
parties de la France. Du Guesclin est mis à leur tête ,
et marche en Espagne. Ici une nouvelle carrière s'ouvre
à l'historien : son récit offre l'une de ces expéditions lointaines
suivies presque toujours de révolutions importantes
de grands caractères ornent cette scène vrai
ment dramatique. Pierre-le-Cruel , Henri de Transtamare
, le Prince Noir y figurent chacun d'une manière
différente. Enfin après que don Henri est affermi sur
le trône d'Espagne , du Guesclin revient en France où
il obtient l'épée de connétable. Reprenant le cours de
es exploits contre les Anglais , il leur emporte plusieurs
places , et finit par mourir devant Châteauneuf-Randon ,
dont les clefs sont apportées sur son cercueil .
Il faut en convenir , peu de Vies de Plutarque offrent
autant d'intérêt. M. de Berville , sans pouvoir être comparé
à l'historien grec , a cependant quelque chose de
sa naïveté ; mais les efforts qu'il fait pour se rapprocher
de ce grand modèle l'égarent quelquefois. Il prodigue' ,
ainsi que Plutarque , les petits détails et les anecdotes :
heureux s'il pouvait , comme lui , ne choisir que ceux
qui contribuent à faire ressortir les caractères et à pein
dre les moeurs du tems ! On voit au contraire avec
peine que M. de Berville les adopte presque tous sans
examen , et que sa prévention bien excusable pour soh
héros , lui fait croire que tout ce qui a rapport à dù
Guesclin est également intéressant.
}
Ce défaut paraît aussi venir de ce que l'auteur a com
mencé beaucoup trop tard à écrire : au moment où il
donna l'histoire de du Guesclin , il avait plus de soixantedix
ans. A cet âge , si l'on ne s'est pas exercé déjà , on
a ordinairement un style diffus ; on ne peut se garantir
de ce goût pour les détails que montrent les vieillards
dans leurs récits , et l'on ne sait point se renfermer dans
les bornes que le goût prescrit aux historiens. Mais cette
négligence , cet abandon naturel ont leur charme quand
ils ne sont pas poussés trop loin : on doit donc excuser
quelques détails inutiles dans l'Histoire de du Guesclin;
et je ne relèverai que des anecdotes puériles sur lesquelles
la critique la plus indulgente ne saurait se taire.
NOVEMBRE 1807. 517
*
L'enfance de du Guesclin est peinie très -longuement
dans l'ouvrage de M. de Berville. On voit le héros annoncer
des inclinations qui donnent les plus vives inquiétudes
à ses parens. Il est sauvage, brusque , refuse
taute espèce d'instruction , et ne se plaît qu'à livrer des
combats aux enfans des vassaux de son père. Cette conduite
le fait moins bien traiter que ses frères ; il est
même exclu de la table paternelle . Selon M. de Berville
, une religieuse qui sait l'astrologie , prédit à la
mère de l'enfant qu'il deviendra un grand homme , et
s'appuie sur des raisonnemens qui paraissent aujourd'hui
fort ridicules. Si M. de Berville avait eu connaissance
de l'ouvrage de Lefebvre , il aurait vu que cette
prétendue religieuse était une juive qui cultivait les
sciences occultes. Avec une saine critique , il n'aurait
pas adopté cette anecdote qui surement n'a été faite
qu'après coup. Il aurait dû se borner à un mot de du
Guesclin qui lui échappa à un peu plus de six ans . Rebuté
par sa famille , il s'écria : mauvais est le fruict et
rien ne vault qui meurir ne peut ( 1 ) .
L'ouvrage de Lefebvre offre un pronostic beaucoup
plus vraisemblable que celui de la religieuse. On regreile
que cette anecdote ne se trouve pas dans la vie
du héros. Le jeune du Guesclin , fatigué des mauvais
traitemens qu'il recevait dans la maison de son père ,
prit la fuite , et alla se réfugier à Rennes , chez un de
ses oncles. La femme de ce gentilhomme était seule ,
quand le fugitif arriva : elle le reçut fort mal , et l'engagea
à retourner chez ses parens. L'oncle de du Guesclin
qui rentra dans ce moment , n'approuva point cette
vespérie : il représenta à son épouse , poursuit Lefebvre ,
« que les jeunes gens avaient une gourme à jeter , que ces
sortes de saillies se rectifiaient avec l'âge , et que tous
>> ces mouvemens , quoique déréglés dans le commen-
» cement , venant à se tempérer dans la suite , ren-
» daient l'homme capable des plus grandes choses . Il
<< ajouta qu'il ne trouverait pas mauvais que du Gues-
>> clin demeurât auprès d'eux pour en faire leur élève ,
( 1 ) M. de Berville a ainsi rendu cette idée : le fruit qui ne mûrit ja→
mais ne vaut rien ; mais celui qui mûrit tard est toujours bon.
•
518 MERCURE DE FRANCE ,
>> et qu'il se promettait que cet enfant , ayant tant de
» feu , pourrait devenir un jour un grand capitaine ,
>> si on lui laissait suivre le penchant qu'il avait pour
» les armes. » Ces pressentimens , dont les exploits de du
Guesclin montrèrent bientôt la justesse , étaient , je le
répète , beaucoup plus dignes d'être rapportés que les
pronostics de la religieuse.
Du Châteletavait aussi racontéune fable digne du siècle
où furent écrits les premiers Mémoires de du Guesclin .
D'après cette tradition , la première femme du héros
était astrologue comme la religieuse ; et long-tems avant
de l'épouser , elle lui avait prédit ses grandes destinées .
M. de Berville , malheureusement , né s'est pas fait
scrupule d'adopter cette fable.
L'auteur , en s'en rapportant toujours à du Châtelet ,
a raconté comme appartenant à du Guesclin quelques
actions qu'il n'a pas faites. Tel est le stratagême employé
pendant le siége de Rennes pour enlever des vivres
aux Anglais ; ce fut le gouverneur , et non du Guesclin
qui imagina cette ruse de guerre . Tel est encore le
combat contre Troussel : il n'est rapporté par aucun
historien contemporain : seulement il se trouve dans un
roman qui porte le nom du héros ; c'est-là que du Châtelet
l'a pris.
M. de Berville , ayant à peindre un général qui fit
de grands changemens dans l'art de la guerre , aurait
dû donner des notions exactes sur les armes dont on
se servait alors. On n'aperçoit dans son livre aucune
recherche intéressante sur cet objet. En lisant les Mémoires
de Lefebvre , j'ai trouvé un fait assez singulier
dont je crois qu'aucun de nos historiens n'a fait mention.
Il paraît que dans les combats , on se servait quelquefois
du bâton qu'on faisait tourner à la manière des
Bretons. Les Mémoires de Lefebvre parlent d'un Anglais
appelé Folisset qui , après la bataille de Vire , se défendit
long-tems de cette manière , et ne fut vaincu que lorsque
Olivier de Clisson lui coupa son bâton d'un coup de
hache.
Après avoir relevé ces défauts qui ne sauraient détruire
le mérite d'un ouvrage de longue haleine , il est
juste de dire que l'auteur a très- bien peint le caractère
NOVEMBRE 1807 . 319
de son héros . Voici à peu près l'idée qui reste de cette
lecture vraiment intéressante.
Du Guesclin porta au plus haut degré les qualités d'un
chevalier. Dévoré d'une ardeur guerrière , il s'indignait
de son oisiveté pendant les courts intervalles de repos
qui lui étaient accordés ; mais il fut toujours humain
dans un siècle où le courage dégénérait souvent en férocité.
Jamais il n'attaqua une place sans auparavant
parler au gouverneur , et sans lui représenter le péril
auquel il s'exposait . Cette précaution était si peu d'usage
alors que presque tous les gouverneurs lui répondaient
par des railleries insultantes. Commandant des troupes
indisciplinées , s'il ne put leur faire perdre entiérement
le goût du pillage , il empêcha du moins les cruautés
gratuites et les vaincus trouvèrent en lui un protecteur
compâtissant. C'est le témoignage que du Guesclin
se rendait à lui-même dans les derniers momens de sa
vie. « En faisant ses adieux aux vieux capitaines qui
» l'avaient suivi pendant quarante ans , dit le président
» Hénault , il les pria de ne pas oublier ce qu'il leur
» avait dit mille fois , qu'en quelque pays qu'ils fissent
» la guerre , les gens d'église , les femmes , les enfans et
» le pauvre peuple n'étaient pas leurs ennemis . » >>
Du Guesclin fit en France une révolution dans le
militaire. Depuis le règne de Philippe de Valois , les
Français avaient toujours été vaincus en bataille rangée :
cette suite de malheurs venait du peu d'accord des chefs
et de l'aveugle ardeur dont ils étaient animés. N'ayant
que le courage des soldats , sans posséder cet esprit de
sagesse et de calcul qui fait les grands généraux , ils se
seraient regardés comme déshonorés s'ils avaient évité
ou refusé une bataille . Ainsi quelles que fussent leurs
positions , ils donnaient le signal du combat , et les ennemis
ne manquaient pas de profiter de leur imprudence.
Du Guesclin fut le créateur d'une nouvelle tactique.
Jouissant de la confiance de ses soldats , ils sut
mettre un frein à leur ardeur ; ses plans de campagne
furent médités avec profondeur et suivis avec constance.
C'est à cette marche prudente et régulière , substituée
au désordre et à la présomption , que la France dut
les avantages qui donnèrent tant d'éclat au règne de
Charles V.
320 MERCURE
DE FRANCE
,
Du Guesclin , après sa mort , fut honoré d'une distinction
qui jusqu'alors n'avait été réservée qu'aux rois :
son oraison funèbre fut prononcée par l'évêque d'Auxerre.
L'analyse de ce morceau curieux nous a été conservée
par du Châtelet : il est très-douteux que ce dis
cours eût la régularité que l'auteur moderne lui prête ;
cependant l'extrait qu'il en a fait peut donner une idée
des moeurs du tems.
Après l'Offerte , dit du Châtelet , l'évêque monta en
» chaire devant la chapelle des Martyrs pour faire l'o-
>> raison funèbre , et il ne s'acquitta pas motns heureu-
» sement des louanges qu'il devait à la mémoire de son
» héros , qu'à l'obligation d'inspirer à toute la noblesse
» présente , la généreuse émulation d'aspirer à la même
» gloire. Il prit pour thême : Nominatus est usque ad
» extrema terræ : —sa renommée a volé d'un bout du
» monde à l'autre ; et fit voir par le récit de ses grands
>> travaux de guerre , de ses merveilleux faits d'armes ,
» de ses trophées et de ses triomphes , qu'il avait été la
» véritable fleur de la chevalerie , et que le vrai nom
» de preux ne se devait qu'à ceux qui , comme lui ,
» se signalaient également en valeur et en probité. Il
» prit sujet de passer de-là aux qualités nécessaires à la
» réputation d'un vrai et franc chevalier , et s'il relevá
» bien haut l'honneur de la chevalerie , il fit bien con-
>> naître aussi par le discours qu'il fit de son origine , et
» de sa première institution , qu'on ne l'avait pas jugée
» plus nécessaire pour la défense que pour le gouver-
» nement politique des Etats , et que c'était un ordre
» qui obligeait à de grands devoirs , tant envers le roi
» qu'envers le public. Il les exhorta à servir sa majesté
» avec une parfaite soumission , il leur montra que ce
» n'était que par son ordre et pour son service qu'ils
» devaient prendre les armes , et qu'il fallait encore que
>> leur intention fût droite et équitable pour les rendre
>> innocens de tous les malheurs et des cruautés de là
» guerre. Par toutes sortes d'exemples qu'il tira de toutes
>> les histoires , tant saintes que profanes , il leur montra
» qu'il fallait autant d'honneur et de vertu que de va-
» leur et d'expérience dans les armes , pour mériter dans
>> cette
NOVEMBRE 1807. 521
>> cette condition la grâce de Dieu et l'estime des hom-
» mes , et pour être dignes de la réputation du fidèle
» chevalier Messire Bertrand qu'il recommandait à leurs
» prières , et pour lequel il allait achever la messe. »
On ne sera probablement pas faché de comparer ce
morceau d'éloquence de la fin du quatorzième siècle ,
au portrait de du Guesclin qui a été tracé , à la fin du
dix-huitième , dans un discours académique
€
<«< Charles V , dit l'orateur , avait reconnu le général
» dans celui qui , pour le vulgaire , n'eût été qu'un guer
» rier courageux ..... Le connétable , attendu par la
>> nation et redouté par l'Angleterre , ne trompa ni les
» craintes de l'une ni les espéra ces de l'autre. Idole des
» Français , chéri de ceux même de ses ennemis qui
>> avaient assez de mérite pour sentir le sien , né pour
» commander une armée comme Charles pour gouver-
» ner un empire , il joignait à la valeur , à la franchise ,
» vertus chevaleresques de son tems , des talens qui n'en
» étaient pas. Il sut le premier en France assujettir à
>> des combinaisons savantes et à des principes certains
» les opérations militaires livrées jusque-là à une audace.
» aveugle et ignorante . Il donua peu de batailles , et
>> il connut la science d'une campagne ; illustre en ce
» que la gloire de ses actions fut au-dessus de ses di-
>> gnités ; heureux en ce qu'il vécut sous un prince qui
>> sut le connaître et le récompenser . »
J'ai promis de montrer comment deux poëtes tragiques
français ont cherché à tracer le caractère de du
Guesclin : l'éloquence du théâtre convenait peut - être
mieux pour célébrer ce héros que l'éloquence académique.
M. de Voltaire , dans sa vieillesse , fit une tragédie de
Don Pèdre qui est très-inférieure à ses chefs- d'oeuvre.
On n'y trouve plus ce coloris brillant et cette chaleur
entraînante qui lui assurèrent tant de succès. Son but
principal est de soutenir un paradoxe historique. Il veut
réhabiliter la mémoire de Pierre-le-Cruel ; et cependant
la fable de la pièce est entiérement contraire à
l'histoire.
(2) Eloge de Charles V ; par M. de Laharpe .
522 MERCURE DE FRANCE ,
1
1
M. de Voltaire suppose d'abord que Transtamare est å
la cour de don Pèdre , et qu'il dirige les Etats de Castille ,
révoltés contre leur prince . Cette supposition ne peat
s'admettre , parce que don Henri ne reparut plus aux
yeux de son frère depuis la bataille de Navarette , et
parce que jamais les Cortes ne furent assemblés sous le
règne de Pierre- le-Cruel. Les deux princes sont nonseulement
rivaux de puissance , mais ils sont riyaux d'amour.
Une Léonore de la Cerda , qui n'a jamais existé (3) ,
est l'objet de cette passion et préfère don Pèdre à Transtamare.
Du Guesclin arrive comme ambassadeur et
comme général du roi de France : il prend le parti de
Transtamare , et livre une bataille à la suite de laquelle
dón Pèdre périt . Du Guesclin , mécontent de la conduite
de Transtâmare , le dégrade du rang de chevalier. Ce
dénouement est encore plus contraire à l'histoire que
tout ce qui précède : on sait en effet
que Transtamare ,
devenu roi sous le nom de don Henri , accabla du Guesclin
de bienfaits , et que ce dernier , dans un moment
de dégoût , voulut quitter le service de Charles V pour
passer à celui du roi d'Espagne .
M. Guillard , de l'Académie française ( 4 ) , a très-bien
réfuté ce paradoxe que M. de Voltaire soutient dans un
Discours historique et critique qui précède sa tragédie.
Il observe que cette licence de conjecturer au hasard et
sans aucun commencement de preuves renverserait toute
T'histoire ; il montre , dans une dissertation fort étendue ,
que M. de Voltaire s'est trompé ; et il ajoute : < «Enfin
» le témoignage de l'histoire contre Pierre-le-Cruel est
» si constant qu'il fallait peut-être , pour oser l'infirmer ,
» toute l'autorité que donnait la gloire , et tous les avan-
» tages que donnait la philosophie à l'illustre auteur de
» l'Essai sur l'Histoire générale. »
(3) Marie Coronel , femme de la Cerda , fut aimée de don Pèdre ; elle
se réfugia dans un couvent pour se dérober aux persécutions du prince .
Ne s'y trouvant pas en sûreté , elle se déchira le visage , afin de détruire
une beauté qui lui était si funeste . C'est , à ce qu'il paraît , cette femme
que M. de Voltaire rend amoureuse de don Pèdre .
(4 ) Recherches historiques sur Pierre -le -Cruel et Henri de Transtamare.
Euvres de de Belloy. Tome V.
NOVEMBRE 1807. 323
Il est aisé de voir que , d'après la combinaison de M.
de Voltaire , du Guesclin soutenant une mauvaise cause ,
ne peut jouer un beau rôle. Cependant on reconnaît le
peintre de Couci et de Tancrède dans quelques passages
d'autant plus dignes d'être remarqués qu'ils offrent le
mérite d'une grande difficulté vaincue. Dans une scène
assez développée , du Guesclin déclare à don Pèdre les
intentions de Charles V. Le roi de Castille , après avoir
peint la politique qu'il suppose au roi de France , fait
cette question au guerrier : Votre princé est-il juste ?
Du Guesclin répond :
Un sujet doit le croire.
2
Je suis son général , et le sers contre tous
Comme je servirais si j'étais né sous vous .
Je vous ai déclaré les arrêts qu'il prononce ,
Je n'y veux rien changer , et j'attends la réponse .
Donnez-la sans réserve , il faut vous consulter.
Je viens pour vous combattre , et non pour disputer. }
Vous m'appelez soldat , et je le suis sans doute .
Ce n'est plus qu'en soldat que Guesclin vous écoute .
Cédez , ou prononcez votre dernier refus .
Cette réponse est très-conforme aux moeurs du tems ,
et rappelle fort heureusement le caractère de de Guesclin.
tère
M. de Belloy , dont le talent était si inférieur à celui
de M. de Voltaire , a cependant mieux peint ce carac-
, parce que , sans chercher des paradoxes historiques
, il s'en est rapporté aux traditions reçues. Il a
réuni dans le même tableau du Guesclin et le Prince
Noir , ces deux guerriers les plus célèbres de leur tems .
Cette réunion n'a rien d'invraisemblable , parce que
l'auteur , profitant du privilége de la poësie , a prolongé
un peu
la prison du héros français . Ces deux guerriers
s'estiment réciproquement , ils font assaut de grandeur
d'ame , ils s'adressent des complimens qui rappellent
trop Gaston et Bayard , et dont l'excès a été blâmé avec
raison dans cette dernière pièce. Mais ces défauts n'empêchent
pas que le caractère de du Guesclin ne soit
tracé avec beaucoup de vérité . C'est sur-tout sa générosité
et sa bienfaisance que M. de Belloy a voulu peindre.
On sait que du Guesclin , prisonnier du Prince Noir ,
X 2
3.4
MERCURE DE FRANCE ,
refusa les secours que lui offraient les seigneurs de la
cour de ce prince pour acquitter sa rançon , et que ,
croyant trouver chez I i la somme nécessaire , il apprit
que sa femme avait employé presque toute sa fortune
à délivrer d'autres prisonniers, On sait que la princesse
de Galles , femme du Prince Noir , voulut contribuer
à la rançon de ce héros , et que du Guesclin , se jetant
à ses pieds , lui dit : Madame ,j'aurais crujusqu'ici étre
le plus laid de France ; mais je commence à avoir meilleure
opinion de moi , puisque les dames me font de tels
présens. On sait enfin que plusieurs fois du Guesclin
disposa de l'argent destiné à le délivrer pour secourir
ou mettre en liberté des chevaliers qu'il croyait plus
lui. Ces traits si touchans sont rapmalheureux
que
pelés avec beaucoup d'art par M. de Belloy dans une
scèpe entre du Guesclin et le Prince Noir . Ce dernier
s'étonne que le héros français n'apporte pas sa rançon :
Cependant , dites-moi , quelle étrange raison
Vous fait en ces climats revenir sans rançon':
Charles ne doit qu'à võus le salut de la France ,
Et n'a pas de Guesclin payé la délivrance.
DU GUESCLIN.
; C'est moi qui de ses dons fis un juste refus
A l'Etat épuisé ma main les a rendus .
Dans les malheurs publics , un monarque économe
Doit-il prodiguer l'or aux besoins d'un seul homme?
J'ai voulu prendre part à nos communs revers ,
Et par mes propres biens me racheter des fers .
J'allai chercher moi -même au fond de l'Armorique ,
L'honorable débris de ma fortune antique ,
Et des dons de Henri le dépôt précieux ;
Lorsque ma digne épouse , accourant à mes yeux :
« Tu vois , m'a-t-elle dit ; nos guerres intestines
>> Ont rempli nos climats de morts et de ruines :
>> Avant mon triste sort que je n'ai pu prévoir ,
» A la patrie entière j'ai pensé tout devoir.
> Le bien de mes aïeux égal à ma naissance ,
>> Que m'avait conservé leur modeste opulence ,
» Et qu'honora l'amour en l'offrant à Guesclin ,
> Fut le trésor du pauvre et nourrit l'orphelin :
Je leur ai livré tout dans ce tems si funeste :
Ton épée et ton nom , voilà ce qui nous reste .
NOVEMBRE 1807 .
525
• ÉDOUARD.
C'est avoir plus encor que le trésor des rois .
Ah ! sa bonté prodigue a prévenu tes lois ;
Magnanimes époux ,quel bonheur est le vôtre !
Toujours un de vos coeurs fait la gloire de l'autre,
DU GUESCLIN.
Cher prince , vous goûtez ce bonheur souverain .
Votre épouse elle - même , en nous cachant sa main ,
Sous des noms supposés fit compter à mon frère
Cette riche rançon qu'exigeait votre père :
Mon erreur accepta ces secours imprévus ;
Mais trente chevaliers dans Bordeaux retenus ,
Courbés sous l'indigence et respirant à peine ,
Victimes de l'honneur , périssaient dans leurs chaînes :
Je leur ai partagé tout l'or de ma rançon ,
Et par leur liberté je rentre en ma prison.
Ces vers ne sont ni élégans , ni harmonieux ; mais
ils ont du moins le mérite de peindre avec filélité le
noble caractère de du Guesclin.
On a critiqué , avec raison , dans la pièce de M. de
Belloy quelques citations forcées et peu vraisemblables .
Cependant une de ces critiques qui porte sur le principal
ressort de la pièce , paraît peu fondée. On a trouvé
extraordinaire que Transtamare vint sous un déguisement
trouver du Guesclin jusque dans le camp de don
Pèdre. Cette démarche a paru d'une témérité que rien
ne pouvait justifier. Si l'on avait bien connu l'histoire
de du Guesclin , il est probable qu'on ne se serait pas
permis cette critique, Ce héros était prisonnier à Bordeaux
, et enfermé dans un château fort : .Transtamare
parvint dans cette ville déguisé en pélerin , après avoir
fait un long et périlleux voyage : il osa même pénétrer
dans le château où son ami était détenu ; et ce fut là
qu'ils concertèrent la seconde expédition qui mit don
Henri sur le trône. Certainement cette démarche est
encore plus imprudente que celle qu'on a critiquée ;
mais elle est conforme aux moeurs du tems qu'un poëte
tragique ne saurait trop chercher à peindre.
Cette digression sur les deux tragédies de MM. de
Voltaire et de Belloy , m'a un peu éloignée de l'ouvrage
de M. de Berville ; mais elle m'a paru pouvoir contri326
MERCURE DE FRANCE ,
buer à faire connaître du Guesclin. Malgré les défauts
que j'ai cru remarquer dans cette histoire , je pense
qu'elle est supérieure à celle de Bayard , tant pour l'importance
des faits , que pour la manière de les présenter.
On doit donc présumer qu'elle ne sera pas moins
bien accueillie ; et que ceux qui ont voulu connaitre en
détail les actions du chevalier sans peur et sans reproche
, ne seront pas moins empressés de lire la vie du
guerrier célèbre qui le premier , dans le quatorzième
siècle , habitua la France à secouer le joug des Anglais.
M. PETITOT.
"
ÉLOGE HISTORique du générAL D'HAUTPOUL
inspecteur général de cavalerie , commandant la
deuxième division des cuirassiers , grand-officier décoré
du grand cordon de la Légion d'honneur , et
membre du Sénat- conservateur. Chez Arthus-Bertrand
, libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
C'EST un bel et noble usage que de transmettre à la
postérité les actions de ceux qui ont illustré leur påtrie
en la servant. Nous en avons pour garant Tacite
qui , en commençant la vie d'Agricola , son beau-père ,
relève les avantages de cette coutume antique , qui n'a
'pas seulement pour but d'acquitter la dette d'une nation
envers celui qui a bien mérité d'elle , mais qui se
propose encore de porter les autres citoyens à la vertu
et aux talens , par l'attrait puissant de la gloire .
Le chef- d'oeuvre de Tacite paraît avoir servi de modèle
à l'écrivain qui a composé l'Eloge historique du
général d'Hautpoul. Les vertus de l'homme privé y
sont exposées avec simplicité ; les exploits du guerrier
y sont retracés avec énergie ; et le récit des unes et
des autres est entremêlé de réflexions profondes et quelquefois
étendues , qui annoncent une plume exercée
aux plus hautes questions de la philosophie morale et
politique. On nous laisse ignorer quel est cet écrivain :
nous connaissons seulement l'homme honnête et éclairé
qui a su l'engager à élever ce beau monument à la mémoire
du général d'Hautpoul . C'est M. Boilleau , notaire.
NOVEMBRE 1807 . 327
et adjoint au maire du deuxième arrondissement de
Paris. Ami du général , confident de ses affections et
de ses pensées , très-digne lui-même d'être son panégyriste
, il a cru modestement que cette tâche honorable
devait être confiée à une main plus habile que la
sienne , ou du moins plus accoutumée à la composition.
Quelque parti qu'il prit , nous ne pouvions manquer d'avoir
un bon ouvrage , et c'est à lui que doit s'adresser
le tribut tout entier de notre reconnaissance.
L'Eloge du général d'Hautpoul comprend peu de ces
traits biographiques qu'on puisse détacher et offrir à
la curiosité des lecteurs. Il se compase presque entiérement
d'une longue série de beaux faits militaires qui ,
tous racontés avec rapidité et enchaînés les uns aux
autres , et tous aussi brillant à peu près du même éclat ,
embarrasseraient singuliérement le goût et presque la
conscience de celui qui voudrait en choisir quelquesuns
à l'exclusion des autres . D'ailleurs les fastes de notre
gloire militaire , depuis la révolution et sur - tout pendant
les deux dernières campagnes , nous ont assez souvent
entretenus du courage brillant et des services signalés
du général d'Hautpoul. Nous préférons de faire connaître
à la fois la sagesse d'opinion , la fermeté de
caractère de ce général , et les belles qualités du style
de son panégyriste , en citant un des morceaux de
l'Eloge où les unes et les autres se montrent avec le
plus d'avantage. Nous choisirons celui qui nous retrace
le général d'Hautpoul , au commencement de nos troubles
politiques , placé entre une sorte d'honneur imaginaire
qui semblait lui prescrire de partager la conduite
de ceux dont il partageait les prérogatives , et
l'honneur bien plus réel qui lui commandait de rester
d'autant plus attaché à sa patrie , qu'elle était menacée
de plus de maux , et se décidant , en dépit de l'exemple
et du préjugé , pour un parti qui n'offrait encore
- aucune sureté , et qui devait bientôt présenter mille
dangers.
«A l'époque où le général d'Haulpoul parvint au grade
de lieutenant-colonel , commencèrent les troubles qui ont
si long-tems agité la France ; troubles dont il ne faut chercher
la cause que dans l'affaiblissement des institutions de
328 MERCURE DE FRANCE ,
l'Etat ; dans cette espèce de mal-aise et d'inquiétude qu'és
prouvent toujours les peuples trop indiscrètement gouvernés,
dans le mépris des anciennes maximes et de toutes les coutumes
et toutes les croyances dont le fond des moeurs se
compose pour chaque nation; mais sur- tout dans l'exagération
presqu'involontaire d'une foule d'opinions que la fatigue du
passé et l'espérance d'être mieux pour l'avenir , ne manquent
jamais alors de produire .
Les puissances rivales de la France , attentives à profiter
de nos discordes , et se flattant que la chute de notre ancien
gouvernement , et les dissentions terribles qui devaient en
etre la suite , nous laisseraient sans moyens comme sans
énergie pour résister à leurs efforts , méditaient en secret le
partage de notre territoire et de nos dépouilles . La plupart
de ces familles qui , de près ou de loin , empruntaient leur
éclat du trône , séduites par des promesses trompeuses , ou
entrainées par d'imprudentes opinions , avaient abandonné
leur patrie . N'apercevant au - dedans aucune possibilité de
rétablir la monarchie ébranlée de toutes parts , elles s'étaient
persuadées qu'au dehors des secours abondans leur seraient
prodigués , et que , soutenues par des alliances formidables
, il leur serait facile , à l'aide d'une force étrangère ,
de replacer sur sa base ce colosse antique dont il n'était
en son pouvoir d'empêcher la ruine . Dans leur aveugle confiance
, elles ne voyaient pas que le premier besoin des puissances
dont elles imploraient l'appui , devait être de réduire
à un état de faiblesse et d'humiliation durable , cette nation
française toujours si redoutable quand elle est sagement gouvernée
, et qui , dans toutes les carrières qu'il est donne au
génie de parcourir , s'est environnée de tant de succès , de
tant de souvenirs , et de tant de gloire .
pas
» Si dans cette classe , jusque - là privilégiée quelques
hommes sont dignes d'éloges , ce sont ceux sur-tout qui , au
milieu du bouleversement de toutes nos institutions , osèrent
croire au retour de l'honneur national , devinèrent toute la
perfidie de nos ennemis , aperçurent tout le danger de leur
intervention dans nos querelles domestiques , et ne désespérèrent
ni de notre caractère ni de nos destinées .
» Il faut donc louer le général d'Hautpoul de ce que , supérieur
à de dangereuses opinions , il ne pensa pas comme le
plus grand nombre de ceux dont sa naissance lui faisait
tager les prérogatives . »
par
C'est en tirant ainsi d'un sujet particulier d'importantes
considérations générales , et en les revêtant d'un
NOVEMBRE 1807 . 329
style pur , noble et ferme , que ce qui pouvait n'être
que la notice peu intéressante des actions d'un seul
homme , devient un ouvrage vraiment digne de l'áttention
publique,
VARIÉTÉS .
- SPECTALES . - Théâtre de l'Impératrice. Le Volagefixé
continue d'attirer les spectateurs à ce théâtre : cette jolie comédie
est de M. Caigniez , qui a travaillé long-tems pour les
théâtres du boulevard ; mais comme dans notre bon pays de
France il n'y a rien de bien stable , le mélodrame lui-même
est passé de mode , et M. Caigniez qui s'était abaissé jusqu'à
ce genre ( si-tant il y a que le mélodrame soit un genre ) , a
rendu à la scène comique un talent fait pour l'embellir. La
conception du Volagefixé est heureuse , le dialogue brillant
et rempli de traits comiques . Un pareil début avait attiré
sur M. Caigniez l'attention du public . L'auteur qui commence
ainsi , loin d'avoir sujet de se négliger* , doit au contraire
redoubler d'efforts ; car le public est plus sévère pour
le second ouvrage que pour le premier , et sa sévérité est
en raison des espérances qu'on lui a données. Ces réflexions
nous ont été suggérées par la première représentation du
Souvenir de mes premières Amours , comédie en un acte et
en prose , du même auteur , et son second ouvrage ; il n'a
pas obtenu autant de succès que le premier. Loin de nous
la pensée de décourager M. Caigniez , mais il faut dire avec
franchise que l'on attendait de lui une comédie qui répondit
mieux à l'opinion qu'il avait donnée de son talent.
M. Caigniez a prouvé qu'il lui est possible de bien faire ,
et nous ne doutons pas qu'il ne tienne tout ce que promet
un début aussi brillant que le sien.
Le rôle du Volage fixé est joué par Closel d'une manière
très-distinguée ,
VAUDEVILLE.
· Iere représentation de la parodie de Lina.
- Il est plus difficile qu'on ne pense de rendre compte d'une
parodie ; comment en effet donner une juste idée d'un ou
33.0 MERCURE DE FRANCE ,
vrage dont les scènes ont peu de suite et de rapport entre
elles ? On a longuement disserté sur l'utilité prétendue de
la parodie , on l'a même comparée à la critique ; c'était lui
faire beaucoup trop d'honneur ; la critique même sévère
est vraiment utile : elle éclaire et corrige. La parodie au
contraire ne tend qu'à décourager ; elle ne cherche pas à
éclairer sur les défauts ; elle ne veut que ridiculiser , et elle
y réussit quelquefois si bien , qu'elle laisse l'auteur parodié
dans l'agréable incertitude de savoir si c'est aux dépens de
sa personne ou de sa pièce que le parodiste a amusé le
public.
Les auteurs de la nouvelle parodie ont mis en scène tout
ce qui précède l'action dans l'opéra de Lina ; ils l'ont partagée
en quatre années . Dans la première , le public a le
plaisir de voir d'abord le sac de Tolosa , des soldats courir
après des femmes qui se réfugient dans une caverne , et le
comte de Lescars protéger Lina. Au second acte Lina est
chez ses parens , en Béarn : elle leur raconte le sac de Tolosa
, et ce qui en arriva. Cette confidence est interrompue
par l'arrivée du comte de Lescars , qui vient par ordre du
roi épouser Lina . Après quelques petites façons , la demoiselle
donne son consentement ; un notaire qui avait suivi le comte
fait signer le contrat de mariage , mais une méchante comtesse
apporte alors un autre ordre du roi qui enjoint au
comte de Lescars de partir sur le champ pour l'armée , d'y
rester trois ans , et de confier sa femme à son ami Téligny
qui doit passer tout ce tems avec elle dans le château de
Lescars ; chacun obéit.
Le 3 acte ou la 3 ° année , comme on voudra , se passe
dans la châtellenie de Lescars : on y voit Lina bercer un
grand garçon , et Téligny aveugle et invalide allant à la
chasse aux ortolans , afin , dit-il spirituellement , qu'on ne
l'accuse pas de tirer sa poudre aux moineaux . Ces agréables
passes - tems sont terminés par l'arrivée de la méchante
comtesse qui , d'un coup de pied terminant le 3º acte , fait
paraître la décoration du quatrième , et découvre au comte
de Lescars qui arrive , que sa femme , dont il s'est séparé
NOVEMBRE 1807.
531
avant la consommation du mariage , est mère d'un beau
petit garçon qu'elle-même a élevé : de-là colère , explication ,
embrassemens obligés ; et tout finit par un vaudeville .
Cette parodie a obtenu up grand succès. Les auteurs ont
été nommés ; ce sont MM. Dieu-la -Foi et Gersaint , qui paraissent
être exclusivement chargés du soin de faire toutes
les parodies à ce théâtre. Ils ont répandu dans celle - ci beaucoup
d'esprit et de gaité : plusieurs couplets ont obtenu les
honneurs du bis . On aurait désiré que quelques plaisanteries
fussent d'un meilleur ton : ne saurait-on être plaisant sans
être licencieux ?
INSTITUT.--L'Académie française a nommé aux trois places
vacantes dans son sein : MM . Laujon , octogénaire , auteur
de l'Amoureux de quinze ans , et d'un recueil de chansons
en plusieurs volumes ; Reynouard , auteur de la tragédie
des Templiers , et qui a remporté un prix de poësie à l'Académie
française , Picard , auteur de vingt comédies au moins ,
toutes fort gaies , et dont plusieurs ont un véritable mérite
. Ce dernier vient d'être choisi par S. M. pour direc-
-
teur de l'Opéra.
NÉCROLOGIE . Jamais peut-être les lettres et les arts n'avaient
fait , en si peu de tems , des pertes si nombreuses.
Aux hommes de lettres dont la mort a été annoncée dans le
Mercure , il faut ajouter M. Blin de Sainmore , auteur de
la tragédie d'Orphanis , et conservateur de la Bibliothèque
de l'Arsenal ( 1 ) ; M. Gin , ancien magistrat , traducteur d'Homère
; M. Chéron , auteur de la comédie de l'Hypocrite de
Moeurs , traducteur d'un recueil de lettres anglaises sur
l'éducation ; M. Dotteville , autrefois oratorien , l'un des
' meilleurs traducteurs de Tacite .
( 1 ) M. de Treneuil , auteur du Poeme sur les Tombeaux de St.-
.Denis , a succédé à M. Blin de Sainmore dans la place de Bibliothécaire
- Conservateur. Cet auteur , jeune encore , s'est fait avantagensement
connaître parle poëme que nous venons de citer . On apprendra sans
doute avec intérêt qu'il a eerncore dans son porte-feuille , plusieurs ouvrages
du même genre.
532 MERCURE DE FRANCE,
Les arts doivent aussi regretter la perte de M. de Saint-
Aubin , graveur distingué , et de M. le Grand , architecte
qui a beaucoup écrit sur son art . Ce dernier est mort à la
suite d'une longue maladie , à St. -Denis . La restauration de
l'église cathédrale de cette ville lui avait été confiée .
-
SCIENCES. Le fameux docteur Gall , qui a fait tant de
bruit en Allemagne , par sa cranologie , est arrivé à Paris
au commencement de ce mois.
Plusieurs de nos anatomistes ont déjà eu des entretiens
avec lui , et paraissent très -satisfaits de ses connaissances anatomiques
et de son esprit . Il se propose de donner un cours
public , dans lequel il expliquera son systême .
CORRESPONDANCE .-Au Rédacteur du Mercure.-« Monsieur, Depuis
einq ans que j'ai publié un premier Supplément aux Siècles littéraires de
la France , les sciences et les lettres ont fait des pertes qui exciteront long-
-tems les plus vifs regrets . Plus de cent écrivains marquans ont été moissonnés
dans ce court intervalle . Quelques-uns de ces hommes célèbres ,
qui étaient membres de l'Institut , ont reçu un juste tribut d'éloges dans
le moment où on leur a rendu les derniers devoirs ; mais la plupart de
ccs éloges n'ont été imprimés jusqu'ici que dans les journaux , qui , souvent
même , n'en ont donné que l'extrait . Ainsi la mémoire du plus grand
nombre des gens de lettres serait condamnée à l'oubli , si les biographes
ne regardaient pas comme un devoir sacré , celui d'acquitter la dette nationale
envers les écrivains qui ont honoré la France par leurs talens .
En publiant les Siècles littéraires , j'ai contracté l'engagement de déposer
dans cet ouvrage la biographie de tous les écrivains frapçais . Pour
le remplir , j'ai annoncé dans plusieurs journaux , que je m'occupais d'un
second Supplément , et j'ai invité les gens de lettres à me faire parvenir
les renseignemens qu'ils ont sur la vie et les productions des auteurs morts
depuis cinq ans . Permettez , Monsieur , que je me serve de la voie du premier
Journal littéraire français , de celui qui est lu par tous les gens de
lettres , pour leur faire un appel , afin qu'ils daignent concourir au succès
d'une entreprise qui a pour but de conserver dans tout son éclat ,
la gloire que les sciences et les lettres ont répandue et qu'elles répandent
tous les jours sur l'Empire français .
J'ai l'honneur de vous saluer ,
"
N. L. M. DESESSARTS , membre de plusieurs Sociétés
savantes et littéraires , rue du Théâtre-Français ,
.N• 58. D
NOVEMBRE 1807. 533
NOUVELLES POLITIQUES .
( EXTÉRIEUR. )
ÉTATS-UNIS.20 Septembre. -On fait sur toutes les côtes
des États- Unis de grands préparatifs de défense ; an présume
fortement que les dépêches apportées d'Angleterre au général
et à l'amiral , par l'Eolus , contiennent des ordres
pour commencer les hostilités .
-
TURQUIE. Constantinople , 29 Septembre. Le Grand-
Seigneur paraît suivre les mêmes dispositions que son prédécesseur.
Il vient d'ordonner le rétablissement des troupes
connues sous la dénominatian de nizami-gédid. C'est Soliman
aga , ci- devant au service de l'Autriche qui est chargé
de l'organisation de ce corps , d'après le systéme militaire
européen , à l'exception du costume qui sera national .
S. H. vient aussi de sévir avec fermeté contre l'insolence
des janissaires. Une partie de cette milice effrénée ayant insulté
S. H. devant Tophana , et ayant même attaqué sa
suite , fut vigoureusement repoussée . Plus de cinquante janissaires
furent aussitôt après arrêtés et étranglés .
----
L'escadre anglaise s'est éloignée . Lord Paget est retourné
à Malte cet ambassadeur n'a pu réussir dans aucune
de ses négociations.
- Les dernières nouvelles venues d'Egypte , annoncent
que depuis l'échec que les troupes anglaises ont essuyé à
Rosette , elles ont été chassées d'Alexandrie. On connaît
même leur capitulation .
RUSSIE . - Pétersbourg. - Tous les navires anglais qui sont
dans les ports de la Russie , craignent que cette puissance ne
mette incessamment un embargo sur eux ; aussi ils s'empressent
de quîtter ces ports , même sur leur lest .
PRUSSE. Berlin , 24 Octobre. Une société de seize
personnes s'est réunie sous la direction de M. le prévôt de
Haustein , pour fonder un Institut où l'on élèvera les pau334
MERCURE DE FRANCE ,
vres enfans mâles de cette ville . S. M. la reine de Prusse
a envoyé à cet établissement un premier don de cent louis ,
et en conséquence il portera le nom de fondation de Louise.
Le nombre des enfans est déjà de cinquante-quatre .
-- -S. M. le roi de Prusse vient de donner , par une proclamation
, l'ordre à l'autorité maritime de fermer , de la
manière la plus rigoureuse , l'entrée du port de Memel aux
Anglais .
--
Voici les dispositions d'un édit rendu à Mémel par le
roi de Prusse .
>> A compter de la Saint-Martin 1810 , toute espèce de
servitude est abolie dans la monarchie prussienne . Les bourgeois
pourront acquérir des biens nobles , et les nobles se
vouer , sans aucune dégradation , aux occupations et aux trayaux
utiles de la bourgeoisie. Toute distinction n'aura plus
lieu désormais à l'armée entre les nobles et les bourgeois ;
ceux-ci pourront obtenir de l'avancement comme les premiers
. Le bâton est proscrit. Il est expressément défendu de
recourir à ce moyen de punition. »
ROYAUME DE BAVIÈRE . - Augsbourg -Les jésuites d'Augs
bourg ont reçu l'ordre de quitter cette ville dans les premiers
jours de novembre. Ils recevront une pension de 400
florins dans les lieux du royaume de Bavière , qui leur seront
assignés pour résidence , et dont ils ne pourront s'éloigner
sans une permission particulière.
BADE . Manheim , 3 Novembre. Lé lycée qui sera
établi , avec l'approbation de S. A. R. le grand-duc de Bade ,
à Manheim , pour l'éducation des enfans des trois confessions
, sera ouvert solennellement , et commencera vers le
milieu de ce mois ,
- DANEMARCK. Copenhague , 28 Octobre. Les Anglais
ont réellement abandonné la Séelande , le 20 de ce mois ;
mais leur escadre tient toujours cette île bloquée . Cependant
de nombreux renforts sont déjà passés à Copenhague .
On assure que le Prince royal partira le 30 pour Odensée
et se rendra immédiatement après dans cette ville .
NOVEMBRE 1807. 335
ANGLETERRE . - - Londres , 31 Octobre. - Lord Cathcart ,
commandant les troupes auglaises à Copenhage , est arrivé
à Yarmouth .
- Lord maire a été sur le point de se noyer. Sa barque
a chaviré dans la Tamise : on a eu beaucoup de peine à le
retirer.
HOLLANDE.Leyde , 29 Octobre. Une partie de Leyde
doit déjà son rétablissement aux libéralités de S. M. le roi
de Hollande . Les maisons les moins endommagées sont
reconstruites. On n'a point encore pris de parti pour celles.
qui ont été entiérement renversées. Il est question cependant
d'élever à leur place de vastes casernes et d'y placer
une nombreuse garnison pour ranimer le commerce de cette
malheureuse ville . Il se tient aujourd'hui une assemblée de
la magistrature , à l'effet de vérifier la liste des personnes
qui ont souffert du désastre de Leyde . Cette liste contient
déjà deux mille trois cents et quelques noms.
ROYAUME D'ITALIE. Milan , 26 Octobre. Par décret
du 16 de ce mois , S. A. I. le Vice-Roi a permis aux habitans
de l'Albanie et de la Dalmatie de cultiver toute
espèce de tabacs.
( INTÉRIEUR. )
-La Cour des comptes a été installée jeudi 5 novembre ,
à midi , dans le local occupé par la commission de comptabilité
, cour de la Sainte -Chapelle . S. A. S. le prince architrésorier
de l'Empire , a présidé la séance , et a reçu le serment
des membres de la Cour. M. Garnier , procureur impérial
, a , dans un discours éloquent , mis sous les yeux de
chaque membre , les obligations que lui imposent , nonseulement
la confiance de notre auguste Souverain , mais la
mémoire des magistrats illustres qui ont siégé dans l'enceinte
qui leur est destinée.
Le premier président , M. Barbé-Marbois , a répondu par
un discours noble et touchant , dans lequel il a appelé l'admiration
générale sur les déterminations sages et bienfaisantes
de S. M. , et où il s'est particuliérement félicité des
336 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1807 .
nouveaux rapports que ses fenctions lui donnent avec S. A..S .
le prince archi-trésorier.
Son Exc. Mohib-Effendy , ambassadeur de la Sublime.
Porte , a présenté le 1er de ce mois à S. M. l'Empereur
et Roi , ses nouvelles lettres de créance. L'audience a eu
lieu avec toutes les cérémonies et formes accoutumées .
Actes administratifs .
Par décret du 3 de ce mois , Mg de Caulaincourt est
nommé ambassadeur de S. M. I. et R. auprès de l'empereur
de Russie . MM. S ' .- Genes , Rayneval et Prévost sont
nommés secrétaires d'ambassade.
-S. M. l'Empereur a chargé le vice-grand-électeur de
suppléer l'archi -chancelier dans les fonctions attibuées à
cette dignité tant que durera son absence , ou jusqu'à ce
que S. M. ait jugé à propos de nommer un vice - archichancelier.
Par décret du 29 octobre , neuf cents élèves , tous fils
de militaires ou de fonctionnaires civils , viennent d'ètre´
admis dans les différens Lycées à la place de ceux qui en
sont sortis depuis un an.
ANNONCES .
Code de Commerce , d'après l'édition originale et officielle de l'imprimerie
impériale , précédé des Discours de MM. les Conseillers - d'Etat ,
auquel on a joint le Titre XXV du Code de Procédure civile , sur la
forme de procéder devant les tribunaux de commerce , er rapporté tous
les articles du Code Napoléon et du Code de Procédure civile , auxquels'
la loi les renvoie ; avec le commentaire sur la forme de procéder devant
les tribunaux de cemmerce suivant les dispositions du Code de Procé
dure civile , et formules de plusieurs actes à faire pour l'instruction des
procès par M. Legras , avocat au Conseil , et l'un des rédacteure et réviseurs
du Code de Commerce ; suivi de la loi sur le taux de l'intérêt de
l'argent. Un vol . in-8° de plus de 500 pages . Prix , 5 fr . , et 6 fr. 50 c.
franc de port. Chez Giguet et Michaud , imprimeurs-libraires , rue des
Bons- Enfans , nº 34.
:
9
ERRATA DU Nº 328.
---- et à
Page 170, ligne 12 , ajoutez un point après le mot classique ;
la ligne suivante , après le mot contemporain , il ne faut
qu'une virgule.
171 , ligne 9, de ce qu'on voit , lisez : de ce défaut qu'on voit.
Idem , ligne 16 , impatient ; lisez impertinent..
178 , ligne 4 , absolument ; lisez : seulement .
N° 329.
Page 260 , ligne 10 , d'Argant ; lisez : Mysis.
( N° CCCXXXI. )
( SAMEDI 21 NOVEMBRE 1807. )
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE .
ÉPITRE A LA GARONNE . - 1807 .
FLEUVE majestueux , qui dans le sein des mers
Vas porter le tribut de vingt fleuves divers ,
De quel étonnement tu frappas mon jeune âge ,
Quand , au sortir des champs , je vins sur ton rivage !
Mille vaisseaux couvraient tes flots silencieux ,
Et leurs mâts , en forêt , s'alongeaient vers les cieux.
Quelques-uns emportés sur ta vaste étendue ,
Déjà dans le lointain échappaient à ma.vue.
Muet , je contemplais , à travers les vaisseaux ,
Ce superbe croissant qui borde au loin tes eaux ( 1 ) ;
Ta rive qu'inondait une foule empressée ;
Des climats étrangers la richesse entassée ;
Enfin ce mouvement et cette activité
Qu'offrait à mes regards une grande cité.
Je voyais à regret approcher la nuit sombre ;
Mais aux premiers rayons qui dissipaient son ombre ;
Je volais sur tes bords : c'est-là qu'un peuple entier
Couvrait de ses travaux un immense chantier.
Sous les coups redoublés de la hache tranchante ,
Du chêne le plus dur la tige , obéissante
Se courbait en vaisseaux ; sur de glissans appuis
S'élèvent dans les airs ces colosses hardis :
On frémit à l'entour ; leur masse épouvantable
(1) Le port de Bordeaux forme un croissant.
Y
DE
5.
cen
SEINE
338 MERCURE DE FRANCE ,
Ne tonehe point la terre , et leur chûte effroyable
Pourrait tout écraser sous leurs flancs spacieux ;
Mais ils sont enchaînés par l'art industrieux .
Cependant , près de là , sur l'algue limoneuse ,
Bouillonne un noir bitume , une gomme onctueuse
Qui , pour les garantir de l'insulte des flots ,
S'étend et se durcit sur les flancs des vaisseaux.
Plus loin , retentissait sur l'enclume bruyante
Les lourds marteaux , forgeant cette masse pesante
Qui , pour braver l'orage éclatant dans les airs ,
Mord de sa forte dent au lit profond des mers.
Ici , c'est l'atelier où le chanvre docile
,
Se changeant en tissu sous la navette agile ,
Forme cette ample voile où frémiront les vents .
O combien ces objets , ces tableaux si mouvans ,
En arrêtant mes yeux occupaient ma pensée
Vers un monde nouveau tout à coup élancée !
Du Dieu qui nous créa j'entrevis les desseins :
Par des noeuds bienfaisans liant tous les humains ,
Il étendit les flots , pour qu'en l'autre hémisphère ,
L'homme navigateur pût visiter son frère ,
Qu'il apportât chez lui mille nouveaux présens ,
Que son climat refuse à ses besoins pressans .
Par un juste retour , et pour fruit de ses peines ,
A son heureux départ de ces terres lointaines ,
Il reçoit leur tribut , biens précieux pour nous
Qui font fleurir nos arts , ou qui flattent nos goûts :
Le duvet d'un arbuste , émule de la laine ( 2 ) ,
Le doux suc d'un roseau (3 ) , la baie américaine (4)
Qui jadis dans Moka réveillait un Muphti ,
Et qui , germant bientôt dans les champs d'Aïti ,
Sur ce sol , vierge encor , prodigua ses largesses ,
Et de la vieille Europe agrandit les richesses.
O Garonne , dis -nous tous les trésors divers
Qui, moissonnés , cueillis au bout de l'Univers ,
Sur tes flots apportés , vont au sein de la France
Par de nombreux canaux répandre l'abondance ?
Dis , quels sont ces fruits d'or sur ta rive exposés ?
Comment nous viennent- ils de deux points opposés ?
Quel climat les produit ? Ah ! qu'entends- je ? ô merveille !
( 2) Le coton .
( 3) Le sucre.
(4) Le cafe.
NOVEMBRE ` 1807 . 339
?
Ces beaux fruits ont mûri dans les champs de Marseille
Et de Riquet enfin je connais les travaux.
Son génie aux deux mers fit étendre tes eaux (5) .
Le vaisseau qui franchit les colonnes d'Alcide ,
Et le bateau léger qui suit ton cours rapide ,
Partis du même point , sont vus , avec transport ,
Par un chemin contraire arriver dans ton port.
Ainsi des élémens triomphe l'industrie !
Poursuis , fleuve superbe , enrichis ma patrie .
De ses pampres Bacchus a couronné tes bords ;
Sur tes plaines Cérès prodigue ses trésors : ·
Nos guérets , nos côteaux , passant notre espérance ,
Pourraient nous affliger d'un excès d'abondance :
Vas nourrir de ces biens vingt peuples moins heureux ;
Vas porter ce nectar à l'Anglais vaporeux .
Si sur le sol français luit un soleil propice ,
De tant de riches dons que l'Univers jouisse.
Mais que dis-je ? O douleur ! de ces biens entassés
Nos celliers sont remplis , nos greniers affaissés .
Tout est sans mouvement , tout languit sur ta rive.
Beau fleuve , quel est donc le pouvoir qui captive
Ces vaisseaux , sans agrès , vieillissant dans le port ?
Tout semble ici frappé du sommeil de la mort.
Lieux jadis si vivans , la sombre inquiétude
Erre seule aujourd'hui dans votre solitude .
D'un florissant commerce interrompant le cours
Quel funeste revers a changé nos beaux jours ?
Ne reviendront- ils plus ces jours de l'opulence ?
Partout règne le deuil , et la triste indigence.
Aigri par le malheur , s'indignant du repos ,
Le nautonier pensif contemple ses vaisseaux :
Quand pourra-t-il franchir les flots de l'Atlantique ?
Mourra-t-il sans revoir ses amis d'Amérique ?
Son oeil impatient se porte sur les mers :
Quel spectacle d'horreur ! dans les flots entr'ouverts
L'avide Léopard , en rugissant de joie ,
Ouvre une large gueule et croit tenir sa proie .
Monstre fatal au monde , après tant de forfaits ,
Il est tems que ton front , insultant à la paix ,
Sous d'équitables lois docilement fléchisse ,
Ou qu'avec ton orgueil ton nom s'ensevelisse .
(5) Canal de Languedoc .
Y 2
340 MERCURE DE FRANCE ,
L'or fut ton talisman , mais le charme est détruit :
De son funeste effet quel peuple n'est instruit ?
Quel peuple sur cet or n'a pas versé de larmes ?
Qu'Albion à son tour connaisse les alarmes .
Jouets de ses fureurs , les peuples outragés ,
De tant de flots de sang vont être enfin vengés .
Déjà l'aigle français , planant sur l'hémisphère ,
D'un foudroyant regard a percé le repaire
Où d'avides marchands , nourris de factions ,
Ne songent qu'à river les fers des nations .
Malgré tous leurs échecs , leur absurde arrogance
Sur la terre et les mers croit tenir la balance ,
Régler tous les Etats , en fixer le destin ,
Quand l'Europe en courroux les vomit de son sein ,
Par l'audace et la ruse ils bravent les deux mondes !
O honte de l'Europe ! ils règnent sur les ondes .
D'un empire usurpé l'éphémère tyran
Bientôt reconnaîtra que le vaste Océan
Des peuples de la terre est le commun domaine.
Et toi , beau fleuve , toi , qui fécondas ma veine ,
Le vainqueur de Friedland assurera les droits ;
Tu reprendras ta gloire en coulant sous ses lois .
M. CH.-MAUR . Fé , élève
du Lycée de Bordeaux.
LE MOUCHERON .
FABLE.
« LIVRERAS-TU toujours la guerre
Au peuple aîlé des moucherons ?
Quoi ? sans cesse , frisant l'air , les eaux et la terre ,
Happer pour ton plaisir d'innocens bestions !
Eh ! bien ! règne en tyran dans ton vaste domaine ;
Promènes y la mort ; mais sur d'autres que moi :
Aux régions de l'air je dis adieu sans peine ,
S'il s'y faut engraisser pour toi . »
Contre la soeur de Philomèle ,
Ainsi tonnait de loin , tremblant encor de peur ,
Un frêle moucheron échappé par bonheur
Au bec de l'avide hirondelle .
Le transfuge de l'Ether
Sous le chaume d'un pauvre homme
NOVEMBRE 1807. 541
Va droit se mettre à couvert ,
Et s'y case , Dieu sait comme .
Plus d'hirondelle à fuir , qui vous prenne au gobet .
Mais un monstre cent fois plus laid ,
Monstre femelle , aux bras longs et livides ,
Au ventre énorme , au noir corset ,
Dame Araignée , en ces lieux tapissait .
Autre embarras . Partout réseaux perfides ,
Partout piéges tendus aux moucherons timides .
<< Malheureux ! dit le nôtre , où m'allais-je loger ?
Pour nous il n'est ici qu'embûches , que danger ;
Fuyons. » Et , d'une aîle légère ,
L'insecte bourdonnant s'envole , en maudissant
L'impitoyable filandière ,
Et sa toile , toujours fatale à maint passant..
A la ville on est mieux peut -être ;
Il s'y rend . Un palais frappe de loin ses yeux :
Magnifique apparence ; il entre , et de ces lieux
Admire en voltigeant l'or , l'éclat , et le maître .
Le voilà qui s'installe en un brillant salon .
D'abord il s'y tient coi , se fait petit : sait-on
Si l'aragne par aventure
N'ourdirait point sa trame où l'on voit la dorure ?
Mais non de filets point ; donc nul péril ; oh ! non :
Moucheron enfin se rassure ,
"
Puis il se met au large , et gaîment prend l'essor :
<< Ici l'aimable paix règne avec l'abondance ;
Coulons-y nos beaux jours , car il m'en reste encor
Dieu merci ! Nargue aux champs et vive l'opulence ! »
Cependant vient la nuit. Aux plafonds radieux ,
Les lustres suspendus se couronnent de feux :
Par leur éclat au loin les ombres sont bannies .
Vers ces astres nouveaux qu'il contemple enchanté ,
Le fils de l'air s'élance : ... et se brûle aux bougies
Dont l'éclat trompeur l'a tenté .
<< Que l'ignorance est à plaindre !
( Dit-il en mourant ) . Hélas !
Le danger le plus à craindre ,
Est celui qu'on ne craint pas ! »
M. DE GUErle .
ÉNIGME .
Vous savez , mes amis , combien de la louange
Notre amour-propre est altéré ;
342 MERCURE DE FRANCE ,
Et vous n'ignorez pas , non plus , la peine étrange,
Qu'éprouve un monarque obéré
A faire rendre gorge au financier doré .
Voici mon dernier mat en attendant le vôtre :
C'est que , tout bien considéré ,
Je reçois comme l'nn , et je rends comme l'autre.
Mr A. C.
1
LOGOGRIPHE.
2
ON me classe parmi les pénibles travaux ,
A peine l'on m'a fait on cherche le repos ;
Me coupant tête et queue , on doit craindre le reste
Puisqu'un tel animal peut devenir funeste.
Mais laissez dans les bois cet objet de terreur,
Cherchez , dans moi , plutôt une charmante fleur ;
A vos combinaisons la carrière est ouverte 9
Et pouvez faire encore une autre découverte ;
Celle d'un attrayant mais dangereux séjour
Que souvent le dépit fait quitter sans retour.
Trouvez la pièce due à l'art du charronnage ,
Nécessaire au cocher pour se mettre en voyage ,
Une , il faut l'avouer , ne lui suffirait pas
Quand même il ne voudrait n'aller qu'au petit pas.
Pour venir au secours de la triste indigence ,
Je souhaite au lecteur qu'il ait en abondance
Ce qui tient peu de place en ma totalité ,
Et qui seconderait sa générosité.
. CHARADE.
Mon premier , à franchir , n'est rien pour un amant
Mon second offre un fruit doux et rafraîchissant ;
Lorsque de la fontaine on vient voir la naïade ,
Mon tout vous fait tourner les pas vers la cascade.
Mots de l'ÉNIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Coin.
Celui du Logogriphe est Corset , où l'on trouve Corse , cors et cor.
Celui de la Charade est Cou-rage..
NOVEMBRE 1807. 343
LITTÉRATURE. SCIENCES ET ARTS.
( MÉLANGES. )
SUR L'ESPÉRANCE .
L'ESPÉRANCE dont Thalès de Milet disait que c'était ce
qu'il y avait de plus commun à tous les hommes , Bias ce
qu'il y avait de plus doux , Diogène ce qui restait le dernier
dans la vie ; l'Espérance que Platon et Aristote appelaient
le songe d'un homme éveillé , est , dit-on , le contentement
de l'ame que chacun trouve en soi-même , lorsqu'il
pense à la jouissance qu'il doit probablement avoir d'une
chose propre à lui donner du plaisir. C'est sans doute un
pareil contentement qu'éprouvait un des conquérans les plus
célèbres de l'antiquité , lorsque sur le point d'entreprendre
cette guerre fameuse qui décida sans retour du sort de
l'Asie , il distribua toutes ses richesses à son armée , se réservant
l'Espérance . Un grand poëte , dont la France s'honorera
toujours , la dépeint comme ayant été donnée aux
humains avec le sommeil pour adoucir les maux de la vie
comme un soutien dans les travaux et un trésor dans l'indigence
.
» Elle anime nos coeurs , enflamme nos désirs ,
» Et même en nous trompant donne de vrais plaisirs . »
La définir ainsi , lui prêter de tels attributs , c'est la montrer
sous le plus beau jour , mais non sous le plus véritable .
Je conviendrai facilement que l'Espérance est ce qu'il y
a de plus commun à tous les hommes. L'homme est fait de
telle manière qu'il n'est jamais content de son état . Il est
avide de changemens ; se croit-il dans l'abaissement ? il n'a
point de repos qu'il n'en soit sorti ,
<<< Et monté sur le faite il aspire à descendre . »
Ses désirs , ses efforts , ses travaux ont pour but constant
une félicité qu'il se peint à son gré et dont il n'embrassera
jamais la fugitive image . Celui qui est heureux aux yeux
344 MERCURE DE FRANCE,
"
du vulgaire , ne l'est point aux siens propres ; celui qui est
réellement malheureux a rarement assez de grandeur d'ame
pour supporter l'adversité avec le calme du courage . Il est
donc naturel que chacun d'eux espère un changement qu'il
croit propre à faire son bonheur. Par la même raison l'Espérance
ne quitte jamais le coeur humain ; c'est le dernier
sentiment qui s'y éteigne , puisqu'il ne peut rien s'offrir à
l'homme qui soit propre à fixer le mouvement de son ame
et à borner ses désirs . Je ne suis pas plus surpris de voir
un Polycrate fatigué du cours constant de ses prospérités ,
s'indigner contre la fortune obtinée à le favoriser , que d'entendre
ce Rhodien plongé dans un cachot pour avoir déplu
à son tyran par la liberté de ses propos , répondre à son
ami qui lui conseillait de se dérober par une mort volontaire
à des supplices prolongés : tant que la vie subsiste , il
ne faut point se dégoûter de l'Espérance .
Le fondateur de l'Académie et l'oracle du Lycée ont à
juste titre appelé l'Espérance , le songe de l'homme qui
veille. Dans un semblable état , par quelles visions chimé
riques la raison n'est-elle point offusquée ? quelles images.
trompeuses ne viennent pas en foule se présenter à l'ame ?
à quelle agitation , à quel trouble n'est - elle point livrée ?
que peut-elle opérer de réel et d'utile ? Elle remplace l'action
par les projets , la prudence par une vaine confiance ,
la sagesse par le délire , et pendant que son activité s'use
en jouissances idéales , l'occasion des jouissances réelles
s'envole pour ne plus se présenter .
Souvent même le bien qu'elle s'est proposé avec le plus
de probabilité et de fondement lui échappe , parce qu'elle
n'a tenu aucun compte des obtacles et des écueils dans les
quels elle s'est précipitée aveuglément . Caton l'ancien avait
bien raison de dire que cette passion faisait voir petites les
choses qui étaient grandes , et nulles celles qui étaient petites.
Se flatte-t-elle d'une victoire , elle passera par-dessus tous
les motifs qu'il y a de ne point entreprendre la guerre , dẹ
quelque poids qu'ils puissent être . Virgile aurait pu l'ap
peler mauvaise conseillère , à aussi juste titre que la faim.
NOVEMBRE 1807.
345
Toutes les douceurs qu'on peut trouver dans l'Espérance
ne sont donc que de fausses amorces ; mais que dis-je , des
douceurs ! Le témoignage du héros le plus accompli de
Rome vient me prouver que ces prétendues douceurs ne
sont que des peines . En vain on conseillait à César de se
prémunir contre les conspirations en se faisant escorter par
des gardes : il vaut mieux , répondit-il , mourir en une seule
fois que de périr en détail par les angoisses d'une longue
et importune Espérance.
En effet on ne peut point espérer sans craindre ; quiconque
attend des biens redoute des maux . Or le mêlange de deux
affections qui tirent ainsi l'ame en deux sens contraires ,
peut- il s'appeler contentement ? Tu attends des choses avantageuses
, peut- on dire à celui dont le coeur s'ouvre à l'Espérance
; mais incertaines non-seulement quant à leur événement
, mais encore quant à la satisfaction que tu t'en
promets . N'est-ce point une folie de te détacher pour ces
plaisirs imaginaires de ceux que tu peux te procurer sans
inquiétude , dont la jouissance est sous ta main ? Tu espères
ce que tu n'as pas et tu oublies ce que tu possèdes . Tu
te plais , me dis-tu , à vivre dans l'Espérance : ah ! dis plutôt
à y mourir ; car les choses présentes échappent à ceux
qui pensent aux futures , et ceux qui regardent des objets
trop éloignés ne voient pas ce qui est sous leurs yeux. Celui
qui se dispose à vivre demain ne vit pas aujourd'hui ,
et ce dont on attend le commencement n'existe point encore.
Ainsi toute espérance étant l'attente d'un bien absent ,
celui qui espère est privé de ce bien et souffre quelque
mal. En quoi peut- il donc y avoir de la douceur à espérer ?
S'il est doux d'espérer , il l'est donc d'être privé de ce qu'on
désire . Si l'Espérance est délectable , il y a donc du plaisir
à être toujours dans la peine . La torture , les supplices seront
donc une chose douce . Qui oserait avancer et soutenir
un tel sophisme ? Disons plutôt qu'il n'est rien qui tourmente
autant l'ame que l'Espérance , et convenons avec le
sage qu'un espoir perdu est un véritable gain. O Espérance
importune ! c'est par toi que se perpétue la douloureuse
546 MERCURE DE FRANCE ,
sensation des maux qui sans toi finiraient par s'éteindre . Lorsque
Jupiter envoya Pandore aux mortels pour les punir de
ce que Prométhée avait dérobé le feu du ciel , il n'oublia
pas de te renfermer dans le vase qui contenait tous les
maux possibles. A peine ce vase fatal fut - il ouvert , les
hommes qui jusque-là n'avaient point connu le malheur ,
furent accablés de soins , de soucis , de maladies . Tu restas
au fond du vase , non pour les consoler , mais pour éterniser
, pour renouveler sans cesse leurs peines et les faire
succomber sous, l'horrible poids de tous les maux.
La vie de l'homme est trop courte , ses vues sont trop
faibles et trop bornées , il ne connaît point assez l'enchaînement
de toutes les choses qui entrent dans la composition
et dans l'ordre de l'univers physique et du monde moral ,
il ignore trop la nature de ce qui peut contribuer ou s'opposer
à sa félicité , pour qu'il soit fondé à se livrer à l'espérance
, ou à s'abandonner à la crainte. Souvent un accident
dont l'idée seule faisait frissonner d'horreur , a été la
cause d'une félicité réelle ; et combien de fois la posses
sion de ce qu'on espère avec le plus d'ardeur et de constance
, ne fit-elle pas verser des larmes amères ? Que de gens
ont peri par les succès conformes à leurs voeux , et n'ont été
à plaindre que pour n'avoir pas été toujours mécontens ! Si
Pompée , vaincu à Pharsale , au lieu de se réfugier en Egypte
où les probabilités humaines les mieux calculées lui donnaient
un juste espoir de trouver asyle et secours ; si Pompée,
cédant à la fatalité et fléchissant sous César , n'avait pas conçu
un espoir que Rome et la liberté approuvaient peut-être ,
mais que condamnaient les Dieux , il eût encore vécu ; ou si
ne pouvant vivre avec son vainqueur , il avait de ses propres
mains terminé une vie insupportable et désormais inutile à
Rome , il eût ainsi effacé la honte de Pharsaie ; sa gloire
toute entière l'aurait suivi au tombeau , et il aurait , dans
l'esprit des sages , mérité le nom de grand , dont l'avaient sa
lué le sénat et le peuple romain .
Oh ! que
Caton , cet homme vertueux qui aima mieux être
homme de bien que de le paraître , a bien mieux mérité co
NOVEMBRE 1807. 347
nom de grand ! Renfermé dans Utique où va le poursuivre
la fortune de César , il jugea avec raison que c'en était fait
de la liberté. Ne pouvant survivre à la perte d'un bien aussi
précieux , il veut jusqu'à la fin être maître de lui-même. Il
n'espère ni en la clémence du vainqueur , ni en la vicissitude
des événemens. Une mort volontaire couronnant glorieusement
une vie glorieuse , le soustrait à la honte de recevoir
un pardon , et au regret de voir Rome asservie. Après
la bataille de Cannes ; dans laquelle
L'inexpérience indocile
Du compagnon de Paul- Emile
Fit tout le succès d'Annibal ,
Varon ne désespéra point : il n'avait point une ame assez
grande pour être affecté dignement des dangers dans lesquels
sa présomptueuse témérité avait jeté sa patrie . Son collègue
qui aurait eu la gloire de vaincre le héros de Carthage
, si la direction, suprême des aigles romaines n'avait été
confiée qu'à lui , fut , à la vue d'un si grand désastre , immobile
de honte et de douleur. Varro non desperavit sed
paulum puduit.
L'Espérance , quoi qu'on en puisse dire , ne sera, jamais
que la vertu de ces ames vulgaires .
« De ces ames qu'agite un avenir douteux ,
qui s'imaginent que la nature a des lois particulières propres
à s'accommoder à leurs petites vues , à leurs caprices , que
les Dieux ne doivent être occupés que du soin de leur existence
, et que Jupiter n'est pas juste , s'il ne puise pas pour
eux constamment dans le tonneau des biens , comme si
l'homme devait compter sur des secours étrangers , et n'avait
pas en lui-même tous les principes du bonheur auquel
il peut aspirer.
Quelle plus haute marque de légéreté , disons mieux ,
de
folie , que d'embrasser à la volée toutes les espérances qui
s'offrent à l'imagination , et de s'en nourrir comme si c'était
de vrais biens ! Le sage , celui qui a quelque expérience
des choses , se garde bien de s'engager dans des attentes
chimériques , de s'abandonner à des prétentions frivoles.
348 MERCURE DE FRANCE,
Possède-t-il tous les biens , tous les avantages qui dans l'opinion
sont propres à rendre heureux ? il en jouit avec modestie
, et en y faisant participer tous ceux qui l'environnent.
Il n'a garde de se fatiguer l'esprit en en souhaitant de nouveaux.
Le plaisir est pour lui le seul motif qui le détermine
; mais il veut ce plaisir exempt d'inquiétude , de trouble
et de soucis . Ses jouissances se nourrissent de sentimens qui
le remuent agréablement sans user ses facultés. La volupté
qu'il goûte répand le calme dans son ame , parce qu'elle
n'y excite d'autre émotion que celle qui naît des objets présens.
L'adversité lui a-t-elle imposé son joug de fer ? il sait
qu'avec la vertu , c'est-à -dire , avec la force de l'ame , il
méritera l'estime des hommes , et qu'il pourra même jouir
d'une espèce, de satisfaction intérieure au milieu des peines
et malgré les disgrâces de la fortune . Le témoignage de sa
conscience , celui dont il fait le plus de cas , le dédommage
des maux qu'un sort aveugle verse sur lui . Pourquoi espèrerait-
il d'en voir arriver le terme ? Il n'ignore pas que tout
est soumis aux lois de la fatalité , et que les événemens sont
liés entre eux par une chaîne que rien ne peut ni déranger ,
ni rompre ; il se console en pensant que les maux ne contribuent
pas moins que les biens à la beauté de l'Univers ,
et que de ces contrastes résulte un tout parfait . O destinée
suprême ! s'écrie -t-il , ordonne de moi , je t'obéis avec une
aveugle soumission . On se plaît dans quelque état que l'on
puisse se trouver , pourvu qu'on ne l'empoisonne point par
le tourment de l'espérance . Avec du courage et de la railes
désagrémens de la vie sont d'un poids léger ; avec
de la modération , on prolonge les dons de la fortune ; avec
le travail du corps et l'exercice de l'esprit , on abrége , on
corrige les injustices du sort , et l'on empêche que ses faveurs
constantes ne deviennent insipides . Quiconque saura
se mettre hors de la dépendance des événemens et les placer
sous la sienne , ne sera jamais un objet digne de pitié .
son ,
O fallacieuse Espérance ! tu fis le charme de ma vie lorsque
j'étais dans l'âge où l'illusion suffit au bonheur ! Mais
tu as trop peu tenu les promesses flatteuses dont tụ enivras
NOVEMBRE 1807. 349
mon imagination , ponr que je vive plus long-tems sous ton
empire. En vain tu ferais briller à mes yeux tout l'éclat de
tes rayons. Mon ame désabusée est désormais à l'abri de tes
séductions : mon coeur ne se laissera plus prendre à l'appat
de tes fausses douceurs. Adieu pour jamais ; puisque tu n'as su
faire mon bonheur , je ne tiens plus à toi par aucun noeud.
C'est dans le sein de la sagesse que je vais me réfugier ; j'y
trouverai les biens que tu m'as en vain promis . Je ne m'inquiète
plus quel sera mon dernier jour ; loin de moi l'envie
de chercher ce qu'il n'a pas été donné aux mortels de
connaître. Je me soumets ayeuglément à tout ce qui doit
arriver , soit que Jupiter me prépare encore plusieurs années
de vie , soit que cet hiver doive être le dernier que les
Parques aient à filer pour moi . Tandis que je parle , le Tems
jaloux s'enfuit ; qu'ai-je de mieux à faire qu'à profiter du
jour présent , et à ne plus me fier au lendemain ?
M. AL. B .. • T.
墅
EXTRAITS.
M. CORVIESSAI
SUR LES MALADIES DU COEUR ; par
SART , premier médecin de LL. MM. , professeur de
l'Ecole de médecine de Paris , etc .; dédié à l'Empereur.
Hæret lateri lethalis arundo . VIRGIL .
( NOTICE sur cet ouvrage , par L. J. MOREAU ( de la
Sarthe ) , docteur en médecine , de la Société de l'E
cole de médecine de Paris , etc. ) .
LORSQUE l'ouvrage de M. Corvisart , sur les maladies
du coeur , parut en 1806 , le Mercure , qui alors était
presque exclusivement consacré à la littérature , n'en
fit aucune mention . Nous nous proposons de réparer
cet oubli et de faire connaître , dans la suite , les ouvrages
de sciences auxquels un haut degré d'importance
et d'utilité donnera des droits à l'intérêt et à l'at
tention de toutes les classes de lecteurs.
Quelques personnes pourront blâmer ces incursions
rapides sur le domaine des sciences , et les envisageront
350 MERCURE DE FRANCE ,
:
peut-être comme une violation de territoire qui présente
peu d'avantage la sévérité et l'ennui leur paraissant
inséparables de la philosophie et de toute connaissance
positive ; disposition d'esprit qui , d'ailleurs , n'est pas
aussi nouvelle que l'on serait tenté de le croire , et qui
faisait dire il y a plus d'un demi-siècle à Marmontel
« Il y a des gens qui pensent que la sécheresse est, essentielle
aux ouvrages de sciences , comme il y en a eu
jadis qui ne croyaient pas que l'on pût être philososophe
sans avoir une barbe sale et un manteau déchiré ( 1) . » .
Nous nous occuperons plus tard de l'examen de cette
opinion , et nous y joindrons quelques réflexions relatives
au point de vue sous lequel les ouvrages de science
sont d'un intérêt général , et doivent être considérés
dans tout journal de littérature , dont les rédacteurs et
les lecteurs ont des idées trop saines et trop libérales
pour ne pas rattacher aux lettres l'histoire de tous les
genres de travaux et de découvertes qui honorent le
plus et qui servent le mieux l'humanité .
L'importance de l'ouvrage que nous annonçons , le
nom du grand homme qui a daigné en accepter la dédicace
, et celui de l'auteur que l'on pourrait presque
regarder comme le fondateur de l'enseignement clinique
de la médecine en France , offrent un ensemble de circonstances
qui devaient nécessairement donner beaucoup
d'éclat à la publication de cet ouvrage. Non-seulement
les journaux de médecine et les autres journaux
de science en rendirent le compte le plus favorable ,
mais les feuilles les plus frivoles et les plus éphémères
l'annoncèrent aussi et en firent l'éloge à leur manière .
Pendant quelque tems on parla dans le monde des
maladies du coeur , comme du galvanisme , de la vaccine
, du systême du docteur Gall ; on vit même des
personnes qui , se méprenant sans doute sur le vrai sens
de maladies du coeur , voulaient qu'on les en crût atteintes
, les regardant comme plus honorables ; et un
(1) Voyez dans le Mercure de décembre 1754 , p . 7 , une excellentǝ
dissertation de Marmontel , qui aurait bien mérité d'entrer dans le recueil
de ses OEuvres , et qu'il publia alors sous ce titre : Idée des progrès
de la philosophie en France .
NOVEMBRE 1807 .
351
poëte de province m'écrivit pour me prier de lui envoyer
Î'Essai sur les maladies du coeur , sans doute avec l'espoir
d'y trouver le tableau pathétique des malheurs
et des égaremens de l'imagination et de la sensibilité .
Il suffit d'ouvrir l'ouvrage de M. Corvisart et d'en lire
quelques passages pour se convaincre que les maladies
du coeur , dont il publie la description , sont bien plus
sérieuses , bien plus graves , et que son travail , comme
les livres d'Hippocrate sur les épidémies , est plutôt une
méditation savante sur la mort qu'une exposition de
tableaux agréables et de récits sur des cures merveilleuses
et de traitemens constamment couronnés par le
succès.
Nous avons distingué dans l'ouvrage de M. Corvisart
deux parties bien distinctes , 1 ° . Le recueil de ses observations
sur les maladies organiques du coeur ; 2º . la
doctrine de l'auteur , ou les résultats généraux et les
principes auxquels il a été conduit par ses observations.
Cette seconde partie est presque toute renfermée dans
un excellent discours préliminaire , et dans une suite
de corollaires placés à la fin de l'ouvrage.
Dans son discours préliminaire , M. Corvisart examine
d'abord quelle peut avoir été la cause de la négligence
de la plupart des médecins relativement à l'étude des
maladies organiques ; il la trouve pour les anciens dans
l'ignorance de l'anatomie , et pour les modernes , depuis
le retour des lettres en Europe , dans l'opinion
erronée que la médecine-pratique n'est pas inséparable
de l'anatomie et de la physiologie .
L'altération de nos organes , par l'effet de leur action
et de l'exercice plus ou moins facile de leurs fonctions ,
est un phénomène auquel la plupart des observateurs
n'ont pas daigné s'arrêter , et dont la considération qui
occupe M. Corvisart d'une manière tout à fait neuve ,
peut seule conduire à des idées positives.
En effet , quelle que soit la nature du principe de la
vie , les instrumens qu'il anime sont disposés , par leur
exercice et les offenses extérieures , à des dérangemens
qui constituent avec le tems des maladies organiques ;
ces dérangemens seront proportionnés , dans leur étendue
et leur intensité , à l'imperfection et à la faiblesse
352 MERCURE DE FRANCE ,
relative de l'organisation ; on peut même supposer un
organisme assez défavorable pour ne point se prêter au
développement de la vitalité ; et la nature ne réalise
que trop souvent cette supposition dans les organisations
monstrueuses non viables .
Entre les monstres et le mode d'organisation favorable
à la longévité la plus rare , il existe une foule de défauts
de conformation qui rendent la vie plus laborieuse
moins sûre , plus courte , et dont les résultats marquent
à des époques très-différentes , la dernière heure d'un
grand nombre de personnes.
Les sciences médicales et physiologiques seraient arrivées
à un haut degré de perfection , si elles pouvaient
neconnaître , évaluer ces variétés de l'espèce humaine ,
et déterminer la viabilité de chaque homme , par l'estimation
de la valeur de ses organes , que la nature
semble négliger ou soigner suivant son caprice.
Dans un semblable genre de recherches la précision
mathématique est sans doute impossible ; mais le médecin
exercé , l'observateur doué d'une grande sagacité
physionomique , arrive à des données approximatives ,
et sait bien reconnaître , dans la foule des malades qui
lui demandent la santé et la vie , les personnes que son
art peut conserver , et celles que leur organisation défectueuse
condamne à une souffrance habituelle ou à
une mort prématurée.
Ce serait toutefois une grande erreur si l'on pensait
que
des recherches sur les cadavres ou des observations
sur la marche des maladies , pussent suffire dans
l'étude des maladies organiques en général et dans l'étude
des maladies organiques du coeur en particulier. Il faut
nécessairement y joindre les données d'une physiologie
positive , et même les applications de cette philosophie
lumineuse et sublime qui démêle les rapports du moral
et du physique de l'homme , si bien unis , comme le
dit Montaigne , par étroite couture , et s'entre-communiquant
leurs fortunes.
Le développement et même la cause des maladies organiques
remontent souvent à cette réaction des affections
morales plus ou moins vives sur les organes . Dans
nos grandes cités , les passions , les émotions de tout
genre ,
NOVEMBRE 1807.
353
genre , les variétés sans nombre dans le mauvais emploi
de la vie , empoisonnée par le crime , ou abrégée par les
vices et par les plaisirs , dérangent de mille manières
l'organisation , portent le trouble , le désordre dans se
differentes parties.
DEPT
DE
LA
5.
Le médecin , que des observations et des connaissances
philosophiques ne mettraient pas sur la voie du progrès
et de l'origine de ces désordres , se perdrait nécessaire- cen
ment dans de vaines conjectures.
Dans quelles erreurs plus graves ne serait- il pas entraîné
, si la connaissance approfondie du coeur humairt
et de la physionomique ne servait pas à l'éclairer sur
les maladies feintes , ou sur l'expression exagérée et
trompeuse de la souffrance : source d'erreur , si difficile
à reconnaître , et à l'occasion de laquelle on ne
peut s'empêcher de remarquer , qu'aux difficultés naturelles
et inséparables de la médecine , la société vient
joindre tout ce que ses passions et ses intérêts peuvent
apporter de complications ?
C'est voir de loin et de très-haut sans doute , que de
jeter un semblable coup-d'oeil sur les causes primitives
et secondaires des maladies organiques. M. Corvisart
place à la suite de ces vues , aussi neuves qu'importantes,
un aperçu des principales causes qui rendent les maladies
du coeur si fréquentes , comparativement aux autres
maladies organiques.
L'action même du coeur , et l'étendue de ses liaisons
avec les autres organes , doivent être placées au premier
rang parmi ces causes.
et
Les pulsations de cet organe , depuis le moment de
la naissance jusqu'à celui de la mort sénile à 90 ans ,
sont évaluées à 2 milliards , 258 millions , 240 mille. Du
moins si le coeur exécutait sans obstacle cette énorme
série de mouvemens ; mais tout semble se réunir pour
gêner et embarrasser son action; les changemens qui s'opèrent
dans la poitrine au moment de la naissance ,
qui peuvent si aisément suivre une fausse direction ;
les secousses , les mouvemens et les chocs auxquels le
corps est exposé pendant le cours de la vie ; l'action
d'un grand nombre d'agens nuisibles portés dans l'estomac
ou dans le poumon, les passions convulsives ou
Z
354 MERCURE DE FRANCE ,
concentrées ; les maladies même des autres organes ,
tout semble s'être réuni pour multiplier de la manière
la plus défavorable , les chances des maladies du coeur ;
et l'on ne doit pas être étonné si , la phthisie exceptée ',
ces maladies organiques sont les plus fréquentes : ce
que l'on ignorait avant M. Corvisart , qui a porté dans
leur recherche le double flambeau de l'observation et
de la méditation.
?
Ces considérations générales que nous avons cru devoir
exposer avec quelque détail , sont suivies de différens
articles sur les signes , la marche , le pronostic
le traitement des maladies du coeur , les symptômes qui
distinguent ces maladies , soit aiguës , soit chroniques ,
des autres maladies aiguës ou chroniques de la poitrine ;
les symptômes qui distinguent plus particuliérement les
maladies du coeur , des différens asthmes , des hydropisies
de poitrine .
D'autres questions non moins importantes pour les
médecins , et dont l'examen répand un nouveau jour
sur la pathologie , succèdent à ces différens articles , et
sont examinés avec le plus grand soin dans l'ouvrage de
M. Corvisart . Telles sont les suivantes.
Quels sont les moyens de distinguer l'engorgement
sanguin du foie , qui dépend des maladies du coeur ,
des autres engorgemens du même organe ?
Comment parvenir à ne pas confondre les palpitations
sympathiques , avec les palpitations qui dépendent des
maladies du coeur ?
Quel est l'état des corps des personnes mortes de maladies
du coeur , soit à l'intérieur , soit à l'extérieur ?
Enfin , dans quel état se trouve le sang dans ces corps
des mêmes personnes , et quelle idée doit-on se faire des
concrétions polypiformes du coeur ? ....
Le recueil des observations de M. Corvisart ; c'està-
dire , le fond et le corps de son ouvrage , dont les considérations
générales que nous venons d'extraire , sont
les points les plus élevés ; ce recueil est composé de 76
observations choisies , dans la pratique de l'auteur , et
regardées comme les plus propres à faire connaître nonseulement
les caractères principaux des maladies dont
elles contiennent l'histoire , mais aussi ses phénomènes
accessoires et secondaires.
1.
NOVEMBRE 1807. 355
L'analyse anatomique et physiologique des tissus constitutifs
et des élémens organiques du coeur , a fourni à
M. Corvisart les différens titres sous lesquels il a rangé
ses 76 observations , pour en former la monographie des
maladies du coeur.
Cette Monographie est en conséquence rapportée
quatreClasses de maladies organiques. Savoir : Tere Classe.
Affections des enveloppes membraneuses du coeur.-
Home Classe. Affections de la substance musculaire du
méme organe. -IIIeme Classe . Affections des parties
tendineuses ou fibreuses du coeur. - IVeme Classe . Affections
qui intéressent divers tissus du coeur.
Une cinquième Classe est consacrée aux anévrysmes
de l'aorte.
Celte notice suffira , je crois , pour donner une idée
générale de l'important ouvrage de M. Corvisart ; mais
ce n'est qu'en le lisant attentivement , et comparativement
avec les travaux antérieurement publiés sur le
même sujet , que l'on pourra se convaincre de tout ce
que ce célèbre médecin a ajouté par ses observations et
ses recherches au dépôt des connaissances médicales.
On peut vraiment dire de cet habile praticien , qu'il
instruit autant par son exemple que par ses découvertes,
et qu'en exposant dans son ouvrage ce qu'il a vu et
découvert , il montre comment il faut voir et découvrir.
Ecole de médecine de Paris , 15 novembre 1807 .
.
ESSAI HISTORIQUE , géographique et politique sur
l'Indoustan , avec le tableau de son commerce , pris
dans une année moyenne , depuis 1702 jusqu'en 1770 ,
époque de la suppression de l'ancienne compagnie des
Indes-Orientales ; par M. LE GOUX DE FLAIX , ancien
officier du génie , de la Société Asiatique de Calcutta ,
et de plusieurs Sociétés littéraires et savantes ; avec
carte et quatorze planches. A Paris , chez Pougin ,
libraire , rue St. - André- des-Arcs , nº 39. — 1807 .
L'INDOUSTAN , soit qu'on le considère sous un point
de vue historique , soit qu'on examine le systême à la
Z 2
356 MERCURE DE FRANCE ,
fois politique , philosophique et religieux de ses premiers
législateurs , systême qui , malgré les révolutions , est
encore celui de leurs descendans , soit qu'on juge de la
richesse de son sol par ses productions que des insulaires
ambitieux et avares engloutissent dans leurs magasins ,
mais qui , lorsque la liberté des mers sera une fois reconquise
, redeviendront le partage de tous les peuples
commerçans de l'Europe ; l'Indoustan , dans les circonstances
actuelles sur-tout , mérite une attention particulière
, et l'on ne peut que savoir gré à l'auteur de
cet Essai d'avoir fait imprimer les observations que
vingt ans de séjour dans ce beau pays' , ses conférences
avec les Brames , ses entretiens et ses relations avec les
négocians les plus accrédités , et sa faveur auprès du
célèbre Hyder-Aly-Khan l'ont mis , plus qu'un autre ,
à même de recueillir .
,
Nous laissons aux savans à décider si c'est de la presqu'île
de l'Indoustan , ou du grand plateau de la Tartarie
, comme M. Bailly le conjecture , que la civilisation
et les arts sont descendus pour polir de proche
en proche les autres peuples de la terre : il nous paraît
du moins certain que Bacchus , personnage que l'histoire
revendique à la fable , fut le premier conquérant de
ce pays , et qu'il en rapporta dans la Grèce les premiers
ceps de vigne qu'on y ait plantés . Alexandre
après avoir vaincu Darius et s'être emparé de la Perse ,
fit
passer l'Indus à ses troupes : mais il trouva dans le
courage de Porus et de Taxile une résistance que les
peuples de l'Inde , amollis par leur climat délicieux
n'opposèrent plus à leurs oppresseurs successifs . On sait
avec quelle facilité Gengis-Kan , Tamerlan , Thamas-
Kouly-Khan ont envahi ces fertiles régions ; mais tous
ces usurpateurs , semblablés aux Tartares qui ont fini
par adopter les moeurs de la Chine , se sont soumis à
celles de l'Indoustan. Les Anglais eux-mêmes qui , à peu
de chose près , sont les maîtres de cette contrée , y
deviennent aussi efféminés que les indigènes , et la soif
immodérée de la domination et des richesses est la seule
passion que ce climat si doux et si balsamique ne puisse
amortir dans leur ame. L'Indous doit à son indolence
innée et presque invincible , son amour pour les traNOVEMBRE
1807 . 357
ditions antiques de son pays , pour sa religion , pour
sa philosophie. Il n'invente rien , il ne perfectionne rien ,
mais il ne détruit rien non plus. Ses villes capitales , ses
temples , ses monumens sont les mêmes qu'il y a six
mille ans . Il manufacture les toisons de ses brebis , le
fil de ses cotonniers et la soie de ses vers , comme il les
manufacturait du tems de Brama. Aussi , tandis que
Ninive , Babylone , Palmyre, villes bien moins anciennes
que Calcutta , et Bénarès , n'ont laissé de leur prospérité
et de leur magnificence d'autres monumens que
d'immenses ruines , Bénarès existe encore comme elle
existait lorsque Pythagore la visita. C'est cette stabilité,
cette permanence d'habitudes et de travaux qui rend
leur main-d'oeuvre si sûre dans les détails d'exécution
de leurs schal's , de leurs toiles , de leurs mousselines ,
dans la composition de leur opium , de leur bétel , de
leur essence de rose et de tous leurs parfums . Comme
les lois défendent à un fils d'exercer d'autre profession
que celle de son père , il hérite de tous ses secrets , et
les transmet sans altération à ses enfans . Les mariages
même ne se contractent qu'entre des individus de la
même caste . Ils étendent ce scrupule jusqu'à leurs troupeaux;
et , comme les Arabes , n'unissent leurs étalons de
prix qu'à des jumens de race noble , les Indous , de tems
immémorial , n'ont jamais croisé celle de leurs béliers
et de leurs brebis , et c'est à cet usage qu'ils attribuent
l'inaltérable beauté de leurs laines. Eh ! comment l'Indous
ne tiendrait- il pas à ses moeurs , à son culte , à ses
traditions , lorsqu'il voit que rien ne change autour de
lui ? Et en effet presque jamais la sérénité de son ciel
d'azur n'est troublée . Il faut lire dans M. le Goux de
Flaix la description qu'il fait des campagnes de l'Indoustan
, et sur-tout de celles de la côte du Malabar
qu'arrosent et fertilisent plusieurs rivières. Ce morceau
est embelli de couleurs locales qui prouvent que
l'auteur
l'a écrit sur les lieux , ou qu'il en conserve encore
le plus frais souvenir .
« Entre toutes ces nymphes de l'Indoustan , on re-
» marque , vers le haut de la côte , la rivière de Sou-
>> brémani ; c'est une des naïades enchanteresses de ce
» pays , qui , dans toute l'étendue de son domaine , offre
358 MERCURE DE FRANCE ,
>> mille abris champêtres et délicieux oùse rassemblent le
» paon , au superbe plumage , la tendre tourterelle , jas-
» pée des brillantes couleurs de l'iris ; le boulboul , au
» mélodieux ramage , couronné d'une huppe du plus
> vif incarnat ; enfin le pigeon- paon , paré d'une robe
» d'azur , à l'oeil bleu , appelant d'un roucoulement
» amoureux sa compagne qui , pour lui plaire , épanouit
» sa queue longue et marbrée de violet et de jaune.
>> On voit aussi sur ses rives tortueuses , des campagnes
>> fertiles , des sites pittoresques très-variés , formés par
» des bois d'orangers , des sandaux blancs et rouges ,
>> des citronniers dont le suave parfum se joignant à la
» fleur du pendame , se répand de toutes parts et em-
>> baume l'air au loin dans les vastes plaines que pen-
» dant plus de cinquante lieues de cours la Soubrémani
» parcourt et enrichit de ses eaux douces et fécondes . »
Ce tableau , malgré quelques fautes qui s'y font remarquer
, est tracé avec intérêt. Nous ne croyons point
qu'on puisse dire sandaux au pluriel ; il vaudrait mieux
se servir d'une périphrase , comme des forêts de bois
de sandal. Quoi qu'il en soit , cetté description a de
l'effet , et l'on voit que quant à la manière de peindre ,
la lecture de Paul et Virginie n'a pas été inutile à
l'auteur de ce voyage. Mais quelque beaux que soient
les champs parés de la plus riante verdure , animés par
les concerts de mille oiseaux qui rivalisent de plumage
et de mélodie , ils ne seraient qu'un vain spectacle si
l'homme , et sur-tout sa compagne , n'en faisaient quelquefois
le théâtre de leurs innocentes affections . Suivons
l'auteur dans le portrait qu'il nous esquisse , non de ces
trop fameuses Boyadères que nous soupçonnons fort
Raynal d'avoir flattées dans son Histoire philosophique
et politique , mais des femmes indiennes si modestes et
si timides.
« Cette partie de l'Indoustan , jusques vers les fron-
» tières de la province de Déli , est l'une des plus re-
» marquables par la beauté des femmes ; c'est le pays
>> des grâces , et elles semblent, sous lafigure d'indiennes,
» y avoir irrévocablement fixé leur demeure. L'oeil ne
>> peut se rassasier de les contempler ; mais il ne saurait
» long-tems les fixer , et ne peut jouir qu'un instant
1
559
NOVEMBRE
1807 .
» de ce plaisir ; dès qu'un étranger paraît , soudain elles
» fuient , plus rapides que l'éclair , avec la légéreté que
» Virgile et son aimable imitateur attribuent , dans leurs
>> immortels poëmes , aux Nymphes de Diane , ou aux
» compagnes de la douce Vénus , mais en laissant voir ,
» peut-être comme Galatée , dans leur timide trouble
» et leur fuite précipitée , le désir de se montrer ,
Et fugit ad salices et se cupit ante videri.
» L'oeil le plus vif ne peut alors que rapidement par-
>> courir quelques- unes de leurs formes , mais il les saisit
» avec avidité ; il reconnaît avec surprise , il revoit avec
» un charme indicible ces tailles sveltes et divines qu'on
>> retrouve dans les ouvrages des Praxitèle , des Phidias ,
» et dans les plus belles statues de la Grèce . Tout , dans
» ces femmes , même jusqu'à leur costume , porte l'em-
» preinte d'étres favorisés par la nature et par la beauté
» du climat qu'elles habitent ; car , n'en doutons pas ,
» un beau ciel , un air pur , chaud et serein , contribuent
» autant à développer de belles formes et des traits ré-
» guliers , à donner de l'agilité et de la grâce au corps ,
» qu'à embellir l'imagination et à créer des idées justes ,
>> luminenses et brillantes. Dans un tel climat , la nature
» entière , toujours vierge et toujours féconde , tend sans
» cesse à se montrer dans toute sa pureté et il est na-
» turel de penser que là où abonde l'énergie créatrice ,
» là aussi doivent plus communément se rencontrer les
>> images de la perfection qui lui est propre. »>
M. le Goux de Flaix se plaît à faire le portrait des
femmes indiennes , et il y revient encore avec une sorte
de prédilection , lorsqu'il les peint à peine voilées par
ces schalls si fins de Cachemire , et par ces mousselines
appelées nensouques et mallemoles , qui semblent moins
être un vêtement qu'un air léger et vaporeux qui circule
et se joue autour de leurs charmes.
Il n'est pas étonnant qu'un pays si favorisé des dons
de la nature , qui , à l'exception des mines d'or et d'argent
qui lui manquent , ou qu'on n'y exploite point ,
possède les plus riches productions , parmi lesquelles
les perles et les diamans tiennent le premier rang , qui
pour s'approvisionner n'a pas besoin d'échange , et peut
360. MERCURE DE FRANCE ,
par conséquent se passer des autres régions qui ne peuvent
se passer de lui , ait fini par attirer et concentrer
dans son sein ces mêmes métaux que la nature lui a
peut-être refusés , ou que son indolence lui empêche
d'arracher à la terre , mais que les autres nations , avides
de tout ce qu'il produit , lui apportent en tribut. On jugera
de la masse de numéraire que l'Indoustan a accumulée
et comme engloutie , par les sommes qu'ont dû
certainement coûter les embellissemens du palais des
rois de Lahor , ville qui est actuellement sous la dépendance
des empereurs Mogols . Voici la description que
M. le Goux de Flaix nous donne de la galerie de ce
palais :
« Rien dans le monde n'égale la richesse , la magni-
» ficence de cette galerie du palais de Labor ; sa dé-
» coration surpasse peut-être tout ce que la brillante
>> imagination des poëtes orientaux a composé dans ce
genre ; et le fécond génie de l'auteur des Mille et
» une Nuits , dans ses fantastiques descriptions de ses
» palais de Fées , semble n'avoir qu'ébauché le tableau
» de toutes les magnificences qui se trouvent réunies
» dans celui de Ferokchir ( c'est le nom du roi qui l'a
» fait bâtir ) . Voici le détail des choses merveilleuses
» qui s'y voient :
» Les murs et le plafond de la galerie sont revêtus
» de glaces en cristal de roche , assemblées et réunies
» avec tant d'exactitude et d'art , qu'on les croirait être
» d'un seul jet ; cela seul est d'un prix inestimable , "
» produit un effet surprenant et admirable , et surpasse
toute la richesse des décorations et des ameublemens
» de tous les palais royaux. Une treille aussi étendue
» que cette galerie se développe sur les murs , et garnit
» tout le plafond : elle part de six ceps en or massif ,
» distribués sur les deux longs côtés. Ce travail , en fili-
» grane , est de la plus grande beauté , et l'on ne sait
» ce que l'on doit le plus admirer , ou de la richesse du
» métal , ou du fini de l'ouvrage , ou de l'immense
» quantité de pierres précieuses et de perles que l'on
» y a employées ; car indépendamment de la prodi-
» gieuse quantité d'agathes , d'émeraudes , de rubis , de
>> saphirs qui forment les grappes de raisin , on y voit
NOVEMBRE 1807 .
361
» encore quantité d'autres pierres fines avec lesquelles
» on a figuré des mouches , des abeilles , et toutes les
» espèces d'insectes qui se nourrissent du fruit ou de
» la sèye de sarment ...... Ce superbe ouvrage est arrangé
» avec un goût si exquis , que malgré l'éclat de tant de
» pierreries , dont le jeu est encore augmenté par leurs
>> reflets sur les glaces qui les répètent plusieurs fois , au
» point de donner de la lueur pendant la nuit , elles
» ne fatiguent , n'éblouissent , nine choquent la vue. On
» évalue la somme qu'ont coûté ces ornemens à plus
» de quinze cents millions de francs . »
Nous ne parlons pas du trône qui était dans la principale
pièce de ce palais , et qui fut transporté depuis
à Déli , pour ne point trop charger cet article de citations
. Il nous suffira de dire qu'il est d'une magnificence
-et d'une richesse pour le moins égales à celles de cette
vigne , et nous nous hâtons de passer à la description
de la baignoire du palais de Lahor.
« Cette baignoire est d'agathe orientale , sertie avec
» des lames d'or. Sa forme , presque gigantesque , pré-
» sente la figure d'un de ces bateaux de plaisance dans
» lesquels on se promène sur le Gange et les autres
>> rivières de l'Indoustan , bateaux connus sous le nom
» de bazara , qui ont leur poupe très-exhaussée. On peut
» imaginer , d'après cela , sa prodigieuse capacité : elle
» contient environ huit muids d'eau de rose ; car tel
>> est le raffinement du luxe des Mogols, qui , avant qu'ils ·
» n'eussent fait la conquête de ce pays , menaient la vie
» la plus malheureuse et la plus rude dans leurs stériles
» et agrestes déserts ....... Toutes les autres pièces parti-
>> culières , tant le harem que les salons du palais de
>> Ferokchir , correspondent à la magnificence de cette
galerie ; tous les murs brillent de l'éclat de l'or et du
>> lapis-lazuli dont ils sont incrustés ; le beau granit
>> rouge y parmente les moulures des trumeaux , et
» quelques portions rentrantes , ainsi que les corniches ,
» et ajoute à l'embellissement et à la somptuosité de ce
>> palais. >>
Qu'on juge de la richesse d'un pays où l'on a pu ,
sans l'appauvrir , retirer de la circulation environ quatre
çinq milliards ( car , sans compter le prix de la main362
MERCURE DE FRANCE ,
d'oeuvre , on ne peut pas évaluer à moins l'or seul qu'il
a fallu employer , tant dans le palais de Lahor que dans
celui de Déli , pour tous ces ornemens ) . Ce sont pourtant
les denrées de l'Indoustan qui lui ont valu tous
ces trésors. L'Europe s'est empressée de lui porter tout
son numéraire ; et les mines du Nouveau -Monde suffisent
à peine à cette émigration des métaux les plus précieux.
Les Anglais ont paru sentir plus vivement que .
les autres peuples le danger de cette perte du numéraire.
Las de ne faire que commercer dans l'Indoustan ,
de n'y avoir que des comptoirs précaires , et sur-tout
jaloux des Français qui , sous la brillante administration
des Labourdonnais et des Dupleix , avaient porté la
compagnie des Indes au plus haut point de prospérité
et de grandeur , ils ont voulu renverser notre puissance
dans l'Indoustan pour y élever la leur. Après avoir relégué
les Hollandais à Batavia , les Portugais à Goa et
nous avoir pris Pondichéry , ils n'ont plus voulu se
contenter d'un commerce qui ne leur donnait en échange
de leur or et de leur argent que des parures frivoles et
de vains parfums. A force d'extorsions , de tyrannie ,
ils sont parvenus à se rendre propriétaires des plus belles
provinces de l'Indoustan , et du Bengale presque tout
entier , de sorte que toutes les riches productions de
cet inestimable pays leur appartiennent. Ils les font
recueillir ou ils les recueillent pour leur compte , et les
revendent ensuite plus qu'au poids de l'or aux autres
nations que leur puissance colossale sur mer empêche
d'aller leur disputer leur conquête. Aussi l'or reffue de
leurs riches colonies vers la métropole avec une abondance
et une rapidité extraordinaire , et malgré la perte
des Provinces - Unies de l'Amérique que leur propre
avarice a ravies à leur domination , malgré leur dette
publique qui est énorme , ils sont le peuple le plus opulent
de la terre. Cet état de choses ne peut durer : déjà tous
les ports de l'Europe , où les Anglais trouvaient un débouché
si facile de leurs marchandises d'outre -mer , et
des produits de leurs manufactures , leur sont fermés.
Déjà l'horrible banqueroute les menace au milieu de
leur or , de leurs perles , de leurs diamans , de leurs
toiles , de leurs mousselines , de leurs épiceries , de leurs
parfums.
NOVEMBRE 1807 .
363
M. le Goux de Flaix s'est efforcé d'une manière indirecte
, mais sûre , de diminuer les profits de l'Angleterre
sur les productions qu'elle exporte de l'Indoustan.
Il nous développe , et nous explique dans son second
volume , qui sans doute est moins agréable à lire , mais
beaucoup plus instructif , les procédés que les Indous
emploient dans la culture de leurs cotonniers , dans la
tondaison et la filature des laines de leurs moutons ,
dans le blanchissage de leurs toiles et de leurs mousselines.
Il nous décrit les matières qu'il faut faire tremper
avec ces étoffes dans l'eau qui les lave , pour en
augmenter la souplesse et l'éclat . Comme plusieurs de
nos fabricans cherchent à imiter ces étoffes , et comme
dans nos pacages les plus célèbres , ainsi que dans quelques
cantons de nos provinces méridionales on tâche
déjà de naturaliser , non les moutons du Bengale , mais
les mérinos qui en approchent , et qui ont aussi de
superbes toisons , et les cotonniers qui donnent à l'Indoustan
des fils si superbes et si soyeux , M. le Goux
de Flaix révèle à nos manufacturiers les secrets de ceux
du Bengale , pour qu'ils deviennent un jour leurs dignes
rivaux , et nous fournissent par les progrès successifs
de leur industrie , le moyen de retenir notre or , et de
ne plus le porter aux Indiens , ou aux Anglais dont ils
ne sont que les esclaves . Cette théorie , dont il décrit avec
méthode , clarté et précision tous les détails , peut les
mener à une excellente pratique : et c'est un des grands
moyens d'augmenter nos richesses territoriales . M. le
Goux de Flaix nous invite aussi à naturaliser chez nous
plusieurs graminées , plusieurs plantes exotiques , et plusieurs
arbres indigènes des bords de l'Indus et du Gange,
tels que des palmiers de plusieurs genres , et sur-tout le
cocotier , qu'un poëte décrit ainsi dans les vers suivans :
D'autres ( îles ) baissant leur cintre , et relevant leurs bords ,
Aux avides marchands qui cherchaient des trésors
Montraient le cocotier , honneur de leur rivage ,
Arbre si précieux dans ce climat sauvage ,
Noix chère aux nautonniers , dont le tissu secret
Leur donne une eau limpide , et l'amande et le lait ,
Nourrit et désaltère , et de toute une troupe
Est le mets , la boisson , et l'assiette et la coupe .
364 MERCURE DE FRANCE ,
f
Mais la plante qu'il voudrait sur-tout voir cultiver dans
nos provinces méridionales , est la canne à sucre qu'il
présume , non sans raison , être originaire de l'Indousfan
où elle croît spontanément comme dans les Antilles .
Ces vues , d'un bon citoyen , appuyées sur des connaissances
physiques et locales , et que des essais heureux
peuvent accréditer , ne sont pas des rêves comme ceux
de l'abbé de Saint-Pierre , La culture de la canne à sucre
prospère dans les royaumes de Valence et de Grenade ;
et sous l'ancien régime , le défaut d'encouragement l'a
seul empêchée de réussir dans le Bas- Languedoc et la
Provence.
M. le Goux de Flaix n'est pas entré dans de grands
détails sur les différentes dynasties qui ont successivement
régné dans l'Indoustan, ni sur les invasions , même
modernes , qui ont désolé ces belles contrées . Il s'est
plus étendu sur Typpoo-Saïb , et sur-tout sur le célèbre
Hyder-Aly-Khan , dans la faveur et la familiarité duquel
il paraît avoir vécu . Il s'étend encore avec plus d'intérêt
sur les Checs , maison de commerce et de Banque , fameuse
dans l'Indoustan , qui couvrait , il y a environ
trente ans , de ses comptoirs et de ses flottes , toutes les
mers et tous les rivages de l'Asie , de l'Afrique et même
de l'Europe , et qui fut pour les Indiens du dix -huitième
siècle , ce que Jacques Coeur fut pour les Français du
quatorzième.
L'auteur ne paraît pas toujours d'accord avec Raynal
sur des objets assez importans. Il ne nous appartient
pas de décider entre eux . Souvent on ne regarde
pas les objets du même point de vue , et cela suffit pour
faire varier les opinions. M. le Goux nous paraît juger
avec une grande sévérité le général Lally : il est bien
loin de partager l'opinion de M. de Voltaire sur le gouverneur
de Pondichéry. Peut-être ses liaisons avec M,
de Bussy lui ont elles donné de grandes préventions
contre son rival. Au reste c'est à la postérité à juger ·
en dernier ressort ce grand procès qui est encore sur le
bureau , puisqu'il y a eu deux arrêts contradictoires :
elle aura peut - être devant les yeux , pour éclairer sa
justice , des pièces plus décisives.
Nous regrettons que l'auteur de cet Essai , qui dit
NOVEMBRE 1807 .
365
avoir en de fréquens entretiens avec un Brame , n'ait
pas puisé à cette source , plus de connaissance de la religion
et de la philosophie de ces anciens Gymnosophistes
, qui ont été les premiers maîtres des prêtres de
Memphis et des Mages. Il aurait pu nous donner des
éclaircissemens sur le sanskrit et le veidam , ces deux
monumens primitifs de la langue sacrée dont les Brames
conservent seuls le dépôt . Malgré ces lacunes qui peuvent
être remplies dans une édition subséquente , cet
Essai mérite des encouragemens . Nous invitons l'auteur
à soigner davantage son style qui a quelquefois de l'intérêt
et de l'éclat , mais qui souvent est traînant et incorrect.
Peut-être dans ces régions lointaines qu'il a si
long-tems parcourues , a-t-il perdu ou négligé l'usage
de parler ou d'écrire sa langue. Aujourd'hui qu'il est
de retour parmi ses concitoyens , il peut reprendre l'habitude
de son premier idiôme ; et son ouvrage , qui est
très-bien pensé , gagnera beaucoup à être mieux écrit.
M. MURVILLE.
LE BARDE DE LA FORÊT NOIRE , poëme imité de
l'italien , de M. MONTI , par M. DESCHAMPS , secrétaire
des commandemens de S. M. l'Impératrice- Reine ,
membre de la Légion d'honneur . - Première partie.
A Paris , de l'imprimerie de P. Didot l'aîné. - 1807 . •
On peut d'avance féliciter le poëte et l'historien à
qui l'avenir réserve la tâche glorieuse de chanter les
exploits , d'écrire la vie du héros de ce siècle. Un seul
écueil les attend , c'est qu'en ne disant que la vérité ils
trouveront peut -être des incrédules. Ouvrons , en effet ,
l'histoire , amusons-nous des rêves de la fable , et rapprochons
de Napoléon tous les grands hommes célébrés
par l'une , tous les demi-Dieux inventés par l'autre , et
les Achille , les Thésée , les Alexandre disparaîtront à
côté de l'homme incomparable dont les prodiges ont
éclaté sous nos yeux.
En attendant que les poëtes et les historiens futurs
s'emparent du sujet magnifique que l'âge présent leur
prépare et leur recommande , déjà une foule de poëtes
566 MERCURE DE FRANCE ,
essaient de s'immortaliser en chantant le héros immortel
. Parmi les poëmes que nous voyons journellement
éclore , il en est un que l'on a sur-tout distingué , celui
de M. Monti.
Le sujet qu'il a choisi est la troisième coalition , cette
glorieuse campagne terminée par la bataille d'Austerlitz.
Dans le sein de la Forêt-Noire , dans ces mêmes lieux
oùjadis les Bardes accompagnèrent Charlemagne , habite
encore un de leurs descendans qui , voué à l'étude ,
l'éducation d'une fille chérie , attend pour prendre sa
harpe un conquérant annoncé depuis long- tems et l'égal
de celui que ses pères ont célébré. Le moment est venu ,
le héros des Français s'est éloigné des rives de Boulogne
pour accourir sur celles du Danube . Le Barde Ullin ,
suivi de sa fille qui porte sa lyre prophétique , quitte
sa chaumière , monte sur un côteau , voit les premiers
combats et les chante. Tel est l'objet qui remplit le premier
chant du poëme.
La nuit a succédé à une journée sanglante ; les armées
ne sont plus en présence , mais le théâtre du combat
est couvert de victimes. Ullin brûle du désir de sauver ,
s'il est possible , quelqu'un des braves dont il a vu les
exploits. I descend de la montagne avec sa fille que
son exemple encourage ; ils s'avancent ensemble dans
cette vallée où la lune éclaire un spectacle affreux :
leurs regards se portent sur un jeune guerrier qui respire
encore : c'est un français. Ils étanchent son sang
el parviennent à le conduire jusqu'à leur asyle. Ces
soins ne seront pas perdus. Le jeune homme en concevra
plus que de la reconnaissance , et , par suite
le coeur de la jeune personne ne se sera point attendri
impunément sur la jeunesse , le courage et le malheur.
Cependant le Barde veut savoir quel est le guerrier qu'il
a secouru . Il lui demande des détails sur sa naissance ;
il veut plus , il a combattu lui-même , il aime les récits
des combats , et il invite le jeune français à lui raconter
les hauts faits de son maître . Ses désirs sont remplis
en partie par le récit que commence Térigny et qu'il
n'interrompt que par l'état d'épuisement où l'ont réduit
et ses fatigues et ses blessures.
Tandis que le jeune homme repose , le poëte transNOVEMBRE
1807 . 367
porte son lecteur dans un monde purement idéal , et
fait passer sous ses yeux un spectacle aussi neuf qu'imprévu.
Le résultat de cette scène originale qui remplit
le troisième chant tout entier , est de préparer au livre
suivant un épisode qui amène les récits dont le cinquième
et le sixième chant se composent : l'expédition d'Egypte
et le 19 Brumaire.
Ce court exposé peut donner une idée de la marche
du poëme , ou plutôt des six premiers chants. Est - ce
ainsi qu'Homère , Virgile, le Tasse et Voltaire lui-même
ont procédé ? Le poëte s'est-il élevé à la hauteur de son
sujet ? Sa conception est-elle assez féconde ? Ayant un
vaste espace à parcourir , n'a-t-il , au lieu d'une grande
route qu'il pouvait s'ouvrir , pris que de petits sentiers?
C'est ce que je n'ose décider. Je me bornerai à dire
que le troisième chant est le seul qui m'ait paru vraiment
digne de l'Épopée . Je ne propose , au surplus , que
des doutes , et s'ils étaient de nature à inquiéter M. Monti ,
je l'inviterais pour le rassurer à lire les éloges que lui
donne M. Deschamps , son traducteur , dans une préface
fort bien écrite qu'il a mise en tête de sa version.
Maintenant , je l'avouerai , quelque avantageuse que
fût l'idée que j'avais du talent de M. Deschamps , quelque
plaisir que j'eusse pris souvent à voir la représentation
de ses petites comédies , à lire ses jolis couplets ,
je ne croyais pas qu'il pût , en quittant le luth de Favart
et d'Anacréon , emboucher si facilement la trompette
héroïque . L'imitation qu'il vient de publier , prouve
évidemment qu'il peut aspirer , en poësie , à tous les
genres de succès. Elle offre des tirades excellentes et
une foule de beaux vers . Je citerai d'abord ceux- ci :
Au-dessus de Gunsbourg , de son aîle fatale ,
L'aigle française atteint sa superbe rivale ,
De sa dépouille aux vents livre les vains débris ,
Attache sur son corps ses ongles aguerris ,
Par ses coups redoublés la fatigue , l'étonne ,
Et sur sa double crête ébranlant sa couronne ,
La force de céder , de fuir sous le rempart
Qu'Ulm , infidèle abri , présente à ses regards .
Plein de gloire et certain d'une plus riche proie ,
L'oiseau victorieux sur Alberk se déploie.
368
MERCURE DE FRANCE ,
慶Je n'ai
pas besoin de m'arrêter sur ces vers pour en
faire sentir le mérite. Je passe au troisième chant , où
le poëte original marche appuyé sur la fiction , et a eu
le bonheur de rencontrer un imitateur digne de lui . Il
est question de la prise d'Ulm ; deux monstres s'y étaient
réfugiés.
L'un d'eux était la Peur, l'autre la Lacheté. Mais avant
que la première vînt glacer le courage des Germains ,
elle avait séjourné en Angleterre.
C'est-là qu'elle régnait , c'est-là que chaque jour
Montrant sur l'autre bord le héros de la France ,
Elle animait partout les apprêts de défense .
Nulle borne à la crainte et nul terme aux travaux :
Ici les pins altiers tombent , et sur les eaux
Retrouvant l'ennemi qu'ils bravaient sur la terre ,
Contre les vents encor vont soutenir la guerre ,
Tandis que dans leur sein perfide et destructeur
Se cachent le trépas , le fer et la fureur.
Ailleurs des mâts brisés , des voiles , des cordages
L'art rejoint les débris , répare les outrages ;
Vainement leur vieillesse implorait le repos.
Là , s'élèvent des tours , protectrices des flots ,
Et leur front hérissé d'une double couronne ,
Montre de toutes parts les foudres de Bellone.
Sur les nombreux chemins se presse un peuple entier
Tout agit , chaque port semble un vaste atelier
Où se mêle , au fracas du flot blanchi d'écume ,
Et le cri de la roue et le bruit de l'enclume ,
Le mouvement des mâts , le tumulte des chars ,
Les confuses clameurs de Neptune et de Mars ;
Prodigieux mêlange et d'efforts et d'alarmes ,
Tableau sombre , mais vaste , où l'horreur a ses charmes , etc.
J'invite le lecteur à suivre dans l'ouvrage même le
cours de ce récit. Il est plein de poësie et de talent. Je
lui recommande sur-tout le moment où la Peur entre
chez le ministre britannique alors existant , et la peinture
que fait le poëte , du cortége qui l'entoure. L'imagination
n'y a rien laissé à désirer.
Si je me laissais aller au plaisir de citer , je transcrirais
tout ce que Térigny dit du héros français lorsqu'il
raconte ses exploits. Je me borne à ces seuls vers
En
NOVEMBRE 1807. 360
LA
SE
En lui tout est sagesse , activité , courage :
Il compte moins de jours qu'il n'obtint de succès .
De l'adulation craignant d'offrir les traits ,
La vérité s'alarme en parlant de sa gloire ,
Et cherche à l'affaiblir pour aider à la croire.
Quand le poëte parle ainsi , il fait préndre à la
sie le langage de l'histoire.
J'abrége les détails , et revenant sur le mérite de l'ouvrage
, je dirai qu'on y trouve d'heureuses fictions , des
comparaisons remarquables , une très-belle prosopopée
à l'aide de laquelle la France apparaît à Napoléon , et
le supplie , dans les termes les plus énergiques et les
plus touchans , de quitter l'Egypte , pour venir à son
secours et la sauver ainsi que l'Italie . Le poëte italien ,
dans ces différens passages , semble avoir été inspiré
par le héros qu'il chante , et son traducteur partage
toujours cette noble et féconde inspiration.
VARIÉTÉS .
V.
Les
THEATRE FEYDEAD. Reprise de la Fée Urgèle.
comédiens-sociétaires de ce théâtre font de tems en tems
quelques fouilles dans leur ancien répertoire . Cette opération
est pour eux doublement lucrative ; car si la pièce exhumée
se trouve bonne , et plaît encore au public , comme les auteurs
sont morts depuis long-tems , il s'en suit que le caissier
n'ayant pas de droit à leur payer , la recette lui reste en entier.
Je ne fais cette observation que pour disculper les comédiens
du reproche qu'on leur a adressé de ne pas assez
bien entendre leurs intérêts . Cependant que les sociétaires
de Feydeau ne s'y trompent pas , ils peuvent à la vérité faire
quelques recettes avec certains ouvrages de leur ancien répertoire
, mais les nouveautés seules ( quoi qu'on en dise )
peuvent alimenter leur théâtre pendant toute l'année .
Je suis loin de ne pas reconnaître tout le mérite de la Fée
Urgèle , cet opéra comique , de Favart , est écrit d'une manière
pure et facile , et bien coupé pour la scène ; on l'avait
d'abord attribué à l'abbé de Voisenon , mais je crois que
Aa
DE
cer
370
MERCURE DE FRANCE ,
l'auteur d'Isabelle et Gertrude , des Trois Sultanes , de l'Anglais
à Bordeaux , etc. , etc. , a bien pu faire aussi la Fée
Urgèle. La musique est de Duni , et quoiqu'elle paraisse
aujourd'hui un peu vieille , on entend toujours avec un nouveau
plaisir ces airs d'une mélodie si parfaite : Je vends des
bouquets ; Ah que l'amour est chose jolie ; et Pour un baiser
faut-il perdre la vie. Mais j'oserai dire aussi que l'on renverrait
à l'école un compositeur qui , de nos jours , ferait un
choeur comme celui du second acte :
ᎪᏂ ! que le tems , que le tems est beau ,
Quel plaisir , quel plaisir pour la chasse à l'oiseau.
veut
La Fée Urgèle , protectrice des chevaliers français ,
déroger en épousant le chevalier Robert , et sous les habits.
de Marton , bouquetière , se présente à lui ; Robert qui la
trouve très-jolie , lui propose les vingt écus qu'il a dans sa
valise , l'embrasse et renverse ses fleurs ; pour ce grand crime
le tribunal de la reine Berthe , qui à ce qu'il paraît n'entendait
pas la plaisanterie , le condamne à mort , à moins qu'il
ne devine ce qui plaît aux dames : comme leurs goûts sont
assez variés , le chevalier désespère de remplir la condition
qui lui est imposée , et se prépare à mourir ; mais la Fée déguisée
en vieille femme vient le trouver , lui découvre le
fameux secret , et lui fait jurer foi de chevalier de lui accorder
en retour ce qu'elle exigera de lui ; Robert se présente
au tribunal femelle et déclare hardiment que ce qui
plaît le plus à toutes les femmes c'est de gouverner et d'être
en tout tems maîtresses au logis ; les juges reconnaissent qu'il
a trouvé le mot de l'énigme , il est absous : la vieille se présente
alors , réclame l'exécution de la parole de Robert, et
la cour en cornettes faisant droit à sa demande , lui adjuge
pour époux celui dont elle a sauvé la vie. La Fée après s'être
amusée de la frayeur que cause au chevalier l'agréable
perspective d'un mariage aussi bien assorti , se fait connaître
à Robert et l'épouse.
Il faut savoir gré à Me Gavaudan de la peine qu'elle
s'est donnée pour remettre cet ouvrage à la scène , et tout
en lui donnant les éloges que mérite son zèle, je puis lui dire
NOVEMBRE 1807 . 371
que le rôle de la Fée Urgèle m'a paru trop fort pour ses
moyens. Gavaudan représente bien le chevalier Robert. En
résumé je doute que cette reprise ait autant de succès
celles de Richard , et du Roi et le Fermier.
que
THÉATRE DES VARIÉTÉS . ( Ci-devant Montansier ) . II° représentation
de M. Desortolans .—Il n'y a qu'heur et bonheur en
ce monde. M. Desortolans a été sifflé à la seconde représentation
, et le Tocsin , très -mauvais vaudeville que l'on donnait
ensuite a été applaudi . Je puis bien assurer que je jouerais à
pair ou non celle de ces deux pièces à laquelle je devrais
donner mon suffrage ; je crois même que si j'étais forcé de
choisir , je préférerais M. Desortolans à l'insipide ouvrage
appelé le Tocsin. M. Desortolans est un jeune homme de
Périgueux qui vient à Bordeaux pour y épouser la nièce d'un
vieux marin ; comme le périgourdin est un niais renforcé , il
est de règle que la demoiselle ait un amant , que cet amant
soit aimable et secondé dans ses entreprises par un valet
adroit , tandis que M. Desortolans n'a pour soutien qu'un
Jockey de soixante ans encore un peu plus imbécille que
son maître. Tout l'esprit étant , suivant l'usage , du côté de
l'amant préféré , et toute la sottise du côté du périgourdin ,
le lecteur devine que ce dernier est éconduit : il l'est pour
une grosse bévue , pour avoir fait la cour au valet de son
rival déguisé en fille . Les amans sont unis , heureux , mais
l'auteur ne l'est pas , car malgré Brunet chargé du rôle de
M. Desortolans , en dépit d'une forte cargaison de calembourgs,
la pièce a été sifflée . Ah ! mon Dieu , sur quoi fautil
compter désormais si des jeux de mots et Brunet ne suffisent
plus pour dispenser les auteurs de Montansier d'a- '
voir de l'esprit ? Les habitués de ce théâtre assurent que
cette chûte est l'ouvrage de quelques auteurs qui voudraient
y régner seuls et ne peuvent y souffrir de rivaux.
Je voudrais bien donner une idée de ce que c'est que le
Tocsin , mais l'entreprise est trop forte pour moi , et je conviens
franchement que n'y ayant rien compris , je ne puis en
rendre compte.
Aa 2
572
MERCURE DE FRANCE ,
LITTÉRATURE. LETTRE de feu M. DE RIVAROL à Mme
DE F ** , en lui envoyant du baume de la Mecque ( 1 ) .
**
, 27 octobre 1796 .
MADAME , puisque vous ne m'envoyez pas votre flacon ,
je prends le parti de vous envoyer le mien , d'autant plus
que , réflexion faite , il me reste assez de baume pour
donner tout , pas assez pour le partager :
Voilà ce baume de la Mecque
Dont l'Orient fait si grand cas ,
A qui plus d'une beauté grecque
Doit le secret de ses appas ,
Et qui sans vous ne quittait pas
Le fond de ma bibliothèque.
le
J'ai pourtant hésité à vous l'envoyer , en songeant combien
les propriétés de ce baume vous sont inutiles ;
Car ce n'est point de l'Arabie
Que vous avez reçu cette fleur de beauté
Qui ne vous sera pas ravie : ·
La nature vous fit dans un jour de gaîté ;
Flore depuis vous a servie ,
Et le printems , son député ,
S'est chargé seul de votre vie ;
En si brillante compagnie ,
Je conçois bien en vérité
Que l'on dédaigne ou qu'on oublie
Un ingrédient inventé
Pour les teints de la Géorgie ;
Car au fond l'art le plus vanté
N'est qu'un besoin , et l'industrie
Est mère de la pauvreté.
Votre opulence n'a donc que faire de cet ingrédient ; i
ne vous faut ici drogue ni recette , et j'en suis bien fâché :
Ah ! si vous ne saviez que feindre ,
Si votre éclat n'était que fard ,
Si votre esprit n'était qu'un art ,
(1 ) Cette pièce nous a été envoyée comme inédite . Mais nous savons
qu'elle a été publiée , il y a six ou sept ans dans un Journal peu répandu,
Elle est donc peu connue.
NOVEMBRE 1807. 573
Vous ne seriez pas tant à craindre :
On peut braver les airs vainqueurs
Et les armes d'une coquette ,
Qui n'a pour attaquer les coeurs
Que l'arsenal de la toilette :
Mais vous plaisez sans y penser,
Et votre indolente ignorance ,
Qui ne connaît pas sa puissance
Ne sait que trop bien l'exercer.
pro-
C'est ainsi que vous me faites du mal paisiblement et innocemment
; il est vrai que le baume de la Mecque a la
priété de fermer une blessure en moins de rien , que c'est
avec lui qu'on fait le vrai taffetas d'Angleterre , et que Mahomet
lui doit ses plus grands miracles , mais je vous défie
de vous en servir avec autant de bonheur que lui :
Sachez , vous qui lancez des traits
Dont les atteintes sont si sûres ,
Qu'il n'existé point de secrets
Qui guérissent dé vos blessures .
Voilà donc deux propriétés de ce suc divin aussi inutiles
à vous qu'aux autres ; mais il lui reste encore ( car il faut
que je vante mon baume ) d'être le premier des aromates :
l'antiquité lui donnait le pas sur tous les parfums ;
A ce titre il vous était dû :
Vénus n'en reçut pas de plus doux sur la terre ;
Mais avec vous c'est tems perdu :
Votre divinité sévère
Se moquera de sa vertu ;
Vous encenser n'est pas vous plaire .
A force de parler , je découvre pourtant à cette fameuse
résine une vertu à votre usage ; c'est qu'elle est admirable
pour les poitrines délicates ; songez que vous allez passer
l'hiver au 5º degré de latitude nord : vos poumons pourraient
bien avoir à souffrir de ce froid rigoureux qui va ,
dit-on , jusqu'à fendre les pierres ;
( * 26
Aussi quand vos beaux yeux , à travers vos carreaux ,
Verront , en clignotant sous leurs noires paupières
Nos humbles toits et leurs gouttières
Se charger de Erillans cristaux ;
Quand les belles de ** au fond de hurs traîneaux
MERCURE DE FRANCE ,
Auront placé leurs gros derrières ,
Et qu'elles y seront moins fières
De leurs amans transis que de leurs grands chevaux ;
Quand vous lirez dans les journaux
Que les Naïades prisonnières
Dans leur lit immobile ont suspendu leurs eaux ,
Et que des chars tremblans ont tracé des ornières
Où voguaient d'agiles vaisseaux ;
Lorsqu'un des envoyés des trois Soeurs filandières
Le catarrhe viendra livrer ses fiers assauts
Au lourd habitant des bruyères
Que l'E** arrose de ses flots ,
Alors gardez le coin de vos brûlans fourneaux :
N'allez pas imiter les modes meurtrières
Des épais descendans des Germains et des Goths ,
Qui des deux Océans gardent mal les barrières
Gens qui feraient fort à propos
Nés
S'ils nous empruntaient nos manières ,
Et s'ils nous prêtaient leurs lingots ,
Mais dont les humides cerveaux
pour les fluxions et non pour les bons mots
Ont la pesanteur des métaux
Qu'ont entassés leurs mains grossières ;
Gens qui trafiquent de nos maux ,
Fripons toujours anciens , Fripons toujours nouveaux
Nous volant tout hors nos lumières ;
Qui , se croyant subtils , quand ils ne sont que faux ,
Veulent marcher sous deux bannières ,
Et suivant du calcul les timides lisières ,
Craignent à la fois les panneaux
Des ** , leurs dignes rivaux ,
Et les sanglantes étrivières
Que Paris doit à leurs travaux.
Quand la mort confondant leurs ames financières ,
Les fait enfin passer de leurs sales bureaux
Dans ses étroits et noirs caveaux ,
On les voit cheminer devers leurs cimetières
En uniforme de corbeaux ,
Et descendre à pas lents dans ces tristes carrières ,
A la lueur de cent flambeaux ,
Escortés de porte-manteaux
Dont ils font acheté les pleurs et les prières ,
Et les crêpes , et les chapeaux ;
Malheureux qui sont assez sots
Pour ne décorer que leurs bières ,
"
NOVEMBRE 1807. 375
Et qui sont mieux dans leurs tombeaux
Qu'ils n'ont été dans leurs tanières .
Comme vous n'avez ni leur mauvais goût , ni leurs robustes
fibres , et que vous n'êtes pas femme à vous consoler de la
mort , dans l'espoir que votre enterrement pourra nous ruiner
en édifiant les *** je me flatte que vous laisserez-là ,
"
et leurs courses à chariots découverts , et leurs
leurs visites : songez -y donc ,
;
Le ciel dans sa magnificence
Vous garantit votre beauté
Le Tems qui signa le traité ,
Respectera cette assurance ;
Mais il laissa votre santé
Entre les mains de la Prudence .
repas , et
Si vous n'oubliez pas mes avis , vous ferez fréquemment
un air nouveau avec des fumigations aromatiques ; cet air
artificiel que j'ai opposé avec succès aux brouillards de
Londres , vous sera très-salutaire :
Il vous conservera cette touchante voix
Dont les sons enchanteurs m'ont séduit tant de fois ...
Ce dernier vers est de Zaïre ;
Je n'ai pas craint de le citer ;
On fait très-bien de répéter
Ce qu'on ne saurait mieux dire :
Sans doute quand il fit ces vers brillans et doux ,
Voltaire était prophète et ne peignait que vous.
Au reste , quand vous aurez brûlé , respiré , avalé tout
ce baume , n'allez pas jeter la petite phiole : elle aura un
emploi que vous ne lui soupçonnez guères ; gardez -la , je
vous prie , je pourrai en avoir affaire :
Il faut tout craindre ; on peut tout croire :
Si jamais je perds la raison
Comme le bon Roland , d'amoureuse mémoire ,
Je prétends qu'elle ira loger dans ce flacon ,
Heureuse de troquer la gloire
Contre une si douce prison .
BEAUX-ARTS . - RÉFUTATION sur un point de l'art concer
nant la découverte de la peinture à l'huile.
PARMI les objets rares et précieux dont S. M. l'Empereur
vient d'accroître les fameuses collections de son Muséum
576
MERCURE DE FRANCE ,
on remarque un tableau qu'on attribue à Jean Van-Eyck ,
né à Masseyck vers l'an 1373 , mort à Bruges en 1441. Le
goût dominant de ce tableau se trouvant très-conforme avec
celui que l'on retrouve dans les productions d'Isaël Van-
Mechel , ou Mecken ; de Van-Ouwater , des autres artistes
contemporains qui ont décoré les églises de la Westphalie ,
l'évêché de Munster et d'Osnabruck ; il ne serait pas difficile
de fixer l'époque de ce chef-d'oeuvre d'imitation , d'expression
et de vérités naïves , si l'on formait quelques doutes.
sur son auteur,
Selon la vieille tradition des Italiens , Van-Eyck est le
premier qui a introduit l'huile dans la couleur , et sans
autres preuves authentiques , les historiens lui ont conservé
l'honneur de cette découverte ; mais les recherches qui ont
été faites en Allemagne dans le courant du siècle dernier
le reculent déjà à une époque bien plus éloignée . Ces recherches
sont dues en grande partie au conseiller Ritcher ,
antiquaire distingué , lequel jeta sur cet objet d'assez vives
lumières pour donner matière à une savante dissertation
de M. *** , imprimée à Brunswick, en 1774. Plusieurs années
après M. Mechel fit paraître, dans un nouvel arrangement de
la galerie de Vienne , des tableaux peints à l'huile , dont
le plus ancien date de 1292 , près de cent ans avant la nais-.
sance de Van-Eyck . Il est de Thomas Mutini , gentilhommę
bohémien , et représente en trois compartimens des sujets
de dévotion dans le goût du tems.
Ainsi la peinture à l'huile , dont on retrouve des traces
dans le treizième siècle , n'a passé chez les autres nations
qu'après avoir été pratiquée avec succès par les Flamands ,
principalement par Van-Eyck qui se fit une réputation bien
méritée peu après l'époque de la régénération des beauxarts
en Europe : voilà ce qui a donné lieu aux anciennes
chroniques d'Italie de débiter que ce célèbré artiste était
l'auteur d'une découverte qui surpassait de beaucoup les
moyens plus généralement employés jusqu'alors, et qui d'ailleurs
ouvrait une source intarissable de richesses à l'Univers .
M. GAULT DE SAINT- GERMAIN.
3
NOVEMBRE 1807 . 377
NÉGROLOGIE.
-
NOTICE sur M. BLIN DE SAINMORE.
ADRIEN-MICHEL-HYACINTHE BLIN DE SAINMORE , né à Paris ,
y est mort le 26 septembre 1807. Il était âgé de 64 ans , s'il
faut en croire les journaux. Mais il y a erreur ; car il serait
né en 1743 ; et ce fut en 1752 qu'il débuta dans la carrière
des lettres . Son premier ouvrage est intitulé : La Mort de
Amiral Bing , poëme.
En 1760 , il publia Sapho à Phaon , héroïde ; ce n'est
point une traduction , mais une imitation très-libre de l'héroïde
qu'Ovide a laissée sur le même sujet . Cette héroïde fut
suivie de plusieurs autres : 1760 , Biblis à Caunus ; 1761 ,
Lettre de Gabrielle d'Estrées à Henri IV; 1766 , Jean Calas
à sa femme et à ses enfans.
Deux ans après il fit paraître un recueil de ses héroïdes
sous le titre de Seconde édition ; la troisième est de 1778 ; la
quatrième de 1774 ; cette dernière contenait aussi les deux
pièces suivantes que l'auteur avait publiées dans l'intervalle :
1773. Lettre de la Duchesse de la Vallière à Louis XIV ,
précédée d'un abrégé de sa vie ; 1771. Epître à Racine. Cette
Épître avait été envoyée au concours pour le prix de poësie
à l'Académie française . L'Académie cependant n'eut aucune
connaissance de la pièce . Ce fut cette circonstance qui décida
l'auteur à la faire imprimer.
M. Blin de Sainmore donna , en 1773 , la tragédie d'Or
-phanis en cinq actes et en vers ; elle fut représentée pour la
première fois le 25 septembre , elle eut du succès et a été
réimprimée en 1800 : nous ne savons pourquoi les auteurs
d'une Biographie moderne prétendent que Laharpe avait accordé
son suffrage à cette pièce en disant qu'elle aurait un
vrai talent. Ils ont fait dire à Laharpe ce qu'il aurait dû dire
et non ce qu'il a dit ( voyez sa Correspondance , t . 3 , p . 132 ) .
Laharpe auteur tragique a été plus que sévère pour les auteurs
tragiques ses contemporains .
- M. Blin de Sainmore a été l'éditeur de l'Elite des Poësies
Fugitives. 3 vol . pet . in-12. ( M. Luneau de Boisjermain
ajouta depuis 2 vol . à ce Recueil qui a été imprimé plusieurs
fois. )
378
MERCURE DE FRANCE ,
Voici la liste des autres ouvrages de M. Blin de Sainmore.
1774. Requéte des Filles de Selency à la Reine au sujet de
la contestation qui s'est élevée entre le seigneur et les habitans
de cette paroisse relativement à la fète de la Rose.
1776. Joachim , ou le Triomphe de la piété filiale drame
en trois actes et en vers , suivi d'un Choix de poësies fu
gitives.
1788. Eloge historique de G. L. Ch. d'Herbault patriarche
évêque de Bourges.
An VI. Histoire de Russie , depuis l'an 862 , jusqu'au
règne de Paul Iº , représentée par figures gravées par David
d'après Monnet ,
accompagnées d'un précis historique par
Blin de Sainmore ; 1 vol. in-4° .
Le second a paru en l'an XII.
Plusieurs Recueils et les Almanachs des Muses contiennent
des pièces fugitives de M. Blin de Sainmore . Dans
l'Almanach des Muses de 1765 on trouve Le retour d'Apollon'
, pièce adressée au cardinal de Bernis. Il était difficile
de pousser plus loin la flatterie .
Quelques journaux conttennent différens morceaux de M.
Blin de Sainmore . Le 11 septembre ( 15 jours avant sa
mort ) il fit insérer dans la Revue , des Observations sur la
tragédie d'Inès de Castro , et sur la manière de rendre quelques
passages du rôle d'Inès .
M. Blin de Sainmore avait été historiographe de l'ordre
du Saint-Esprit , et était depuis l'an XIV ; conservateur de
la Bibliothèque de l'Arsenal. Il s'était mis sur les rangs
pour une place à l'Institut quand la mort l'a frappé.
A. J. Q. B.
-
•
NOTICE sur feu M. CHÉRON. L. C. CHÉRON - LABRUYÈRE
, préfet du département de la Vienne , est mort ,
à Poitiers , le 13 octobre 1807 , à quarante-six ans. Nommé
en 1791 député suppléant du départemeni de Seine
et Oise à l'Assemblée nationale législative , il y entra sur le
champ à la place de M. Lebreton qui donna sa démission.
Mis au nombre des suspects en 1793 , il ne recouvra sa
NOVEMBRE 1807 .
379
liberté qu'après le 9 thermidor an II . Eu 1789 , il avait fait
représenter ( le 10 mars ) l'Homme à sentimens , ou le Tartuffe
de moeurs , comédie en cinq actes et en vers , imité de
l'anglais . M. Shéridan , l'un des plus célèbres orateurs du
parlement britannique , est auteur de la pièce originale intitulée
The School for scandal. La pièce fut reprise en
l'an IX et imprimée. L'auteur avait gardé l'anonyme .
En germinal an XIII , cette pièce fut remise sous le titre
de : Le Tartuffe de moeurs , et elle fut alors imprimée sous
ce seul titre avec le nom de l'auteur , qui a été le collaá
borateur de M. Picard dans Duhautcours , ou le Contrat
d'union.
On doit encore à M. Chéron une traduction , la seule
complète , de Tom-Jones ; et celle des Lettres d'Elisabeth
Hamilton sur les principes élémentaires de l'éducation .
M. Chéron était neveu de M. l'abbé Morellet .
A. J. Q. B.
1
NOTICE sur feu M. Desbois. M. Desbois , de Rochefort , ancien
évêque d'Amiens , membre de l'Académie de la Rochelle' , frère d'un médecin
distingué , de même nom , qui a publié quelques ouvrages , vient
de mourir à Paris . Ses funérailles , célébrées avec tous les attributs de la
dignité pontificale , avaient attiré beaucoup de personnes qui se rappelaient
avec attendrissement ses qualités bienfaisantes . On n'a pas oublié
qu'étant curé de Saint-André- des-Arcs , pendant les rigoureux hivers de
1784 et 1788 , M. Desbois convertit eu chauffoirs publics les appartemens
de son presbytère , devenus jour et nuit l'asyle d'une foule de
pauvres et d'ouvriers manquant de travail , auxquels il faisait distribuer
du pain et de la soupe . Pour subvenir à ces dépenses , il vendit sa bibliothèque
, son argenterie , sa montre , donna son linge , ses habits , et
même ceux de ses domestiques , avec promesse de les remplacer dans
des tems plus heureux. Il fonda une maison de charité à laquelle , par
son testament , il lègue encore une somme d'argent .
Devenu évêque d'Amiens en 1791 , un de ses premiers traits , en arrivant
dans son diocèse , fut d'offrir une partie de ses revenus à quelques
anciens chanoines qui refusaient de communiquer avec lui , et qui
se trouvaient dans le besoin . Sa joie fut de voir qu'ils acceptaient ses
dons . Pendant les années orageuses de la révolution , il fut traîné dans
les cachots où languit pendant vingt-deux mois . Pour l'humilier davantage
, on l'avait placé avec d'infames prostituées . Il fut désolé de ce
raffinement de cruauté. - M. Desbois a fourni plusieurs morceaux dans
380 MERCURE DE FRANCE ,
l'Encyclopédie par ordre de matières , entr'autres , l'article Cimetière ,
dans lequel il réclama fortement contre l'abus des inhumations dans les
villes et dans les églises . Des gens riches qui prétendaient , même après
leur mort , ne pas être confondus avec le vulgaire des pauvres humains
voulaient être enterrés dans telle ou telle chapelle . C'était un source
de revenus pour les fabriques et le clergé ; il fallait donc s'attendre à
rencontrer des obstacles qui n'arrêtèrent pas le zèle de M. Desbois . Il démontra
l'abus d'un usage qui , sous prétexte de respect pour les morts ,
compromettait la santé des vivans , provoqua la suppression de tous les
cimetières placés dans l'intérieur de Paris , et concourut efficacement à
les faire établir hors des barrières . Ces idées utiles sont consignées dans
l'article de l'Encyclopédie qu'on vient de citer.
Les honneurs funèbres rendus à M. Desbois , qui rappelaient la dignité
dont il était revêtu et les vertus qu'il avait pratiquées , forment un contraste
frappant avec les outrages prodigués par des ecclésiastiques frénétiques
de Nancy , à un homme non moins vénérable que M. Desbois
c'est l'ancien évêque de cettê ville , et membre de l'Académie , M. Nicolas ;
dont on a lu une Notice nécrologique dans la Revue. Le maire ,
le commandant
, les membres de l'Académie et 12000 personnes assistaient au
convoi de cet homme de bien qui emporte leur estime et leurs regrets .
Si l'on ne nomme pas les coupables qui jusque dans le tombeau poursuivent
celui dont le crime est d'avoir fait , dix ans plus tôt , un acte de
soumission aux lois , que d'autres ont fait dix ans plus tard , ils doivent
savoir gré de la réticence. Bornons -nous à dire que là où n'existent pas
la justice , la eharité , là n'existe pas la vérité. G.S ,
NOUVELLES POLITIQUES .
RUSSIE. www
( EXTÉRIEUR. )
-
Pétersbourg , 14 Octobre. D'après un manifeste
de S. M. l'Empereur , toutes les milices convoquées à
l'occasion de la dernière guerre ont été dissoutes , et les
armes de ces troupes déposées dans les arsenaux . Tout
homme tué ou mort pendant la durée de la campagne ,
sera compté au propriétaire de la terre à laquelle il appartenait
comme une recrue qu'il aura fournie , et départie
sur la première levée .
-
ESPAGNE. - Madrid , 1er Novembre. On n'a pas lu sans
étonnement , dans les dernières feuilles publiques , les détails
d'un complot dont les annales sanglantes de l'histoire offrent
NOVEMBRE 1807 .
581
"
peu d'exemple. Le fils du roi d'Espagne , le prince des Asturies
, est accusé d'être le chef d'une conspiration qui
devait ôter la vie à son père . Cette conspiration a été heureusement
découverte , et le prince est arrêté. Le 31 octobre ,
il a été lu dans une séance extraordinaire , tenue par les
membres des différens Conseils , une adresse de Sa Majesté
Catholique. En voici les principaux traits : « Je vivais tran-
» quille au sein de ma famille quand une main inconnue
» me dévoile le plus énorme plan , le plus inattendu qui se
>> tramait contre ma personne dans mon propre palais . Ma vie
>> était une charge pour mon successeur qui , préoccupé ,
» aveuglé , et abjurant tous les principes de la religion et
» de l'amour filial , avait adopté un plan pour me détrô-
» ner . J'ai voulu m'assurer par moi - même de la vérité
» de ce fait . L'ayant surpris dans mon appartement , j'ai
>> mis sous ses yeux les chiffres d'intelligence qu'il recevait
» des malveillans. J'ai appelé à l'examen le chefdu Conseil ,
» je l'ai associé aux travaux des autres ministres pour qu'ils
» prissent avec la plus grande diligence leurs informations.
» Il en est résulté la connaissance de différens coupables
» dont l'arrestation a été décrétée. »
Depuis ees mesures , le prince des Asturies a écrit à S. M.
Catholique des lettres pleines de soumission , où il témoigné
le plus profond repentir et dans lesquelles il invoque la
clémence de son père . S. M. n'a pas pu tenir contre la
voix de la nature , il a pardonné à son fils . Voici la copie
de la lettre par laquelle le roi accorde ce pardon :
―
« En conséquence des lettres de mon fils , et à la prière
» de la reine , mon épouse bien-aimée , je pardonne à mon
» fils , et il rentrera dans ma grâce dès que sa conduite me
» donnera des preuves d'un véritable amendement dans ses
» procédés . J'ordonne aussi que les mêmes juges qui ont
» entendu dans cette cause depuis le commencement , la
>> continuent , et je leur permets de s'adjoindre d'autres col
» lègues , s'ils en ont besoin ; je leur enjoins , dès qu'elle sera
» te : minée , de me soumettre le jugement , qui devra être
» conforme à la loi , selon la gravité des délits et la qualité
>> des personnes qui les auront commis ; ils devront prendre
» pour base , dans la rédaction des chefs d'accusation , les
582 MERCURE DE FRANCE ,
» réponses données par le prince dans l'interrogatoire qu'il
» a subi ; elles sont paraphées et signées de sa main , ainsi
» que les papiers , écrits aussi de sa main , qui ont été saisis
» dans ses bureaux. Cette décision sera communiquée à mes
» conseils et à mes tribunaux , et on la fera circuler à mes
» peuples , afin qu'ils y reconnaissent ma pitié et ma justice ,
» et pour soulager l'affliction où ils ont été jetés par mon
» premier décret ; car ils y voyaient le danger de leur sou-
» verain et de leur père , qui les aime comme ses propres
» enfans , et dont il est aimé. »
Signé , D. BARTHOLOMÉ MUNOZ .
( INTÉRIEUR ) .
-
FONTAINEBLEAU . - L'échange des ratifications d'une convention
qui a été conclue entre la France et l'Autriche , à
eu lieu le 10 de ce mois à Fontainebleau entre M. de Champagny
et M. de Metternich . Par cette convention , la place
de Braunau sera évacuée avant le 10 décembre par les troupes
françaises et remise à l'Autriche . La province de Montefalcone
est cédée par l'Empereur , à l'Autriche : ainsi les
limite du royaume d'Italie avec les Etats autrichiens seront
le Thai veg et l'Isonzo .
-S. M. l'Empereur a quitté Fontainebleau le 16 novembre
à quatre heures du matin , pour passer quelques jours à
Milan et à Venise . Elle sera de retour dans les premiers
jours de décembre . S. M. l'Impératrice est arrivée le même
jour à Paris.
PARIS. -Le Moniteur du 13 novembre contenait , sur la con.
duite du ministère anglais , des détails très- intéressans ; après
avoir examiné dans cet article combien avaient été honteuses
et funestes à l'Angleterre ses quatre dernières expéditions ,
on démontre combien son alliance était fatale aux puissances
qui avaient la pusillanimité de s'allier avec elle . On s'exprimait
en ces termes sur le sort du Portugal : « Le prince
» régent de Portugal perd son trône , il le perd influencé
» par les intrigues des Anglais , il le perd pour n'avoir pas
>> voulu , saisir les marchandises anglaises qui étaient à Lis-
>> bonne. La chûte de la maison de Bragance restera une
>> preuve que la perte de quiconque s'attache aux Anglais est
NOVEMBRE 1807 . 383
>> - >> inévitable. » Le même article annonçait que l'Empereur
d'Autriche avait déclaré la guerre à l'Angleterre . En conséquence
lord Pembroke était parti de Vienne . ( La longueur
de cet article nous empêche de l'insérer en entier).
Actes administratifs. S. M. a tenu un conseil dans
lequel elle s'est fait présenter le budjet de la ville de Paris
elle a ordonné que les fonds fussent assignés pour que dans
le courant de l'année prochaine tous les grands marchés de
Paris eussent des galeries couvertes ;
Que la rue de Tournon fût percée ;
Que la percée du quai et le déblaiement du pont Saint
Michel fussent achevés ;
Que quatre grandes tueries fussent construites pour débarrasser
la ville de Paris des quarante tueries existantes qui
donnent lieu à des accidens ', sont nuisibles à la santé et
contraires à une bonne police ;
Que la coupole de la halle au blé fût reconstruite ;
Enfin que des thermes ou bains publics fussent solidement
contruits près de la Seine .
Un réglement du 1er novembre fixe le mode d'administration
à suivre pour les quatre grands théâtres. Ils seront
désormais soumis à un officier de la maison de l'Empereur
qui aura le titre de surintendant des spectacles ( M. de
Remusat , premier chambellan , a été nommé à cette place ) .
-
La police sur le personnel des théâtres , sera exercée , à
l'Académie Impériale de musique , par un directeur , et dans
les autres théâtres par les personnes qui en ont été chargées
jusqu'à ce jour. Les fautes d'insubordination de la part
des sujets , ou l'inexactitude dans le service , seront punies
par une amende ou les arrêts s en quelques cas par la prison.
- Toutes les entrées de faveur sont supprimées aux quatre
grands théâtres.-Les autres articles sont relatifs aux budjets
des théâtres , à l'examen de leurs comptes , spécialement de
seux de l'Académie Impériale de musique , etc. , etc.
---
D.
384 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1807 .
ANNONCES .
Galerie antique , ou Collection des chefs - d'oeuvre d'architecture , de
sculpture et de peinture antiques , gravée au trait et accompagnée d'un
texte historique et descriptif ; par M. Legrand , architecte des monumens
publics. Douzième livraison , formant le complément du premier volume
consacré aux monumens de la Grèce . A Paris , chez Treuttel et Wurtz ,
libraires , rue de Lille , nº 17 ; et à Strasbourg , même maison de commerce.
Cette livraison contient les quatre dernières planches des bas- reliefs
de la frise du Monument de Lysicrates , ou Lanterne de Démosthène ;
plus cinq autres planches qui contienneut tous les détails d'un portique
d'ordre dorique , érigé à Athènes du tems d'Auguste. On remarque dans
cet ordre des différences sensibles avec celui du Parthénon et ceux des
Propylées,
Le texte donne la description de ce portique que l'on n'oserait affir
mer avoir appartenu à un temple , un prétoie , un agora , ou marché
public.
L'importance et la quantité des monumens , types originaux de l'are
chitecture grecque , que renferme ce volume , doit le faire rechercher
des amateurs , et l'on peut dire que seul , il compose un cours complet
où les trois ordres grecs , dorique , ionique et corinthien sont démontrés
par les plus beaux et les plus riches exemples.
Le prix de chaque livraison de l'ouvrage est de 8 fr. , papier grand
raisin ordinaire ; de 12 fr . sur papier d'Hollande ; et de 40 fr. les planches
au lavis à l'encre de la Chine .
Euvres choisies de M. le Franc de Pompignan , de l'Académie
française . Deuxième édition . Uu vol. in- 12 , avec le portrait de l'auteur.
Prix , 3 fr . , et 4 fr. 20 c. franc de port. A Faris chez Ch. Villet ,
libraire , rue Hautefeuille , nº 1 ; et à Liége , chez Lemarié , imprimeurlibraire
.
?
Mémoires de la Vie galante , politique et littéraire de l'abbé Au→
nillon Delaunay du Gué , ambassadeur de Louis XV près l'électeur
de Cologne . Deux vol . in - 8°. Prix , 7 fr. 50 cent . , et 9 fr . franc de port.
Chez Léopold Collin , libraire , rue Gît-le -Coeur.
ERRATA DU Nº 330 .
Page 305 , lig. 10 , dégagé ; lisez : dégagée.
Ibid. , lig. 34 , j'ignore la cause ; lisez : j'honore .
306 , lig. 28 , a youth frolicks ; lisez a youth offrolicks.
:
( N° CCCXXXII . )
LA
( SAMEDI 28 NOVEMBRE 1807. )
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE .
DE
cen
CHANT TRIOMPHAL
POUR LE RETOUR DE LA GRANDE armée ( 1),
CHOEUR,
LES Voici ! réunissez-vous ,
Heureuses femmes , tendres mères !
Ces vainqueurs , ce sont vos époux ,
Ce sont vos enfans ou vos frères.
Quand ces intrépides soldats ,
Triomphant d'abord de vos larmes ,
Au premier signal des combats ,
Se sont élancés sur leurs armes ,
Vous leur disiez , dans un transport
Que leur valeur n'a pas dû croire :
Français , vous courez à la mort !.
Français ils volaient à la gloire ! >
-CHOEUR .
LES Voici ! etc.
Du Nord les éternels frimats ,
Du Midi les feux implacables.
N'ont pu fermer leurs durs climats
A ces vainqueurs infatigables .
I
(1 ) Ce Chant , dont la musique est de M. Méhul , a été exécuté à
l'arrivée de la Garde impériale , le 25 novembre dernier .
Bb
SEINE
386 MERCURE DE FRANCE ,
Le globe retentit encor
De leur marche , de leurs conquêtes
Non moins rapides que l'essor
De l'aigle planant sur leurs têtes .
CHEUR .
Les voici ! etc.
A l'avare Anglais rallié ,
Cinq fois vainqueur en espérance ,
Cinq fois le monde soudoyé
S'est précipité sur la France .
Surprenant un peuple pervers ,
Dans sa trame à lui seul funeste ,
Quels vengeurs , au- delà des mers ,
Joindront l'ennemi qui nous reste?
CHEUR.
Les voici ! etc.
Voyez-vous ce peuple empressé
'Dont la foule les environne ;
Sa reconnaissance a tressé
Le rameau d'or qui les couronne ,
Ah ! qu'on suspende à leurs drapeaux
Ces prix de leurs nobles services ;
Placés sur le front des héros
Ils cacheraient leurs cicatrices .
CHEUR.
Les voici ! réunissez-vous ,
Heureuses femmes , tendres mères !
Ces vainqueurs , ce sont vos époux ,
Ce sont vos enfans ou vos frères .
M. ARNAULT, membre de l'Institut.
LE CHEVAL ET L'ANE.
FABLE.
Un Cheval qui jadis fut un fringant coursier ,
Qui sous un brillant cavalier ,
Du courage et de la vîtesse
Vingt fois remporta le laurier ,
Sous le fouet d'un manant grossier,
Etait réduit par la vieillesse
NOVEMBRE 1807 : 387
A pórter des fardeaux de fange et de fumier.
Dans ce fâcheux état , d'une illustre naissance à
De sa gloire , de ses exploits
Il garde avec fierté la noble souvenance.
Tout mal ferré qu'il est ; son pied marche en cadence :
Sa tête est sans panache , et cependant par fois
Il la relève et la balance ,
Comme font les chevaux des rois.
Près de lui cheminait , oreille et tête basse ,
Un modeste Baudet , ainsi que lui chargé ,
Bronchant , sur le pavé traînant sa corne lasse .
Quand la Fontaine a peint l'âne qui se prélasse (i ) ;
A tout autre Baudet , croyez qu'il a songé ;
Celui-ci n'avait pas le moindre préjugé
Sur la gloire , ni sur sa race.
Compagnon de malheur , disait-il au Cheval ,
Tu fais rire les gens par tes airs pleins de faste :
Orgueil et fumier , quel contraste !
Cet orgueil redouble ton mal .
Trêve à tes souvenirs : imite ma démarche :
Elle est humble : il convient de la régler ainsi
Quand on fait le métier que nous faisons ici .
Tu descends de bien haut ? Fut-ce d'un patriarche ,
Quand tes premiers aïeux seraient entrés dans l'arche
Je te dirais encor : laisse -là le passé ,
Et de ton sort présent tu seras moins blessé .
Le Cheval répondit : C'est ici mon allure :
Je suis toujours le même au comble du malheur .
Ma fortune en changeant , n'a point changé mon coeur ;
On ne refait point la nature ..
Mais toi qu'elle a fait âne , aurais-tu pour parure
Gourmette et mors d'argent , housse de pourpre et d'or ,
Tu ferais la même figure ,
Et tu serais un âne encor.
Qui des deux eut raison ? Des deux quel fut le sage ?
Quand le Baudet parlait , j'approuvais son langage :
C'est lui qui maintenant me paraît avoir tort ;
Et je donne tout l'avantage
(1) L'âne se prélassant marche seul devant erx.
LA FONTAINE .
Bb 2
· 388 MERCURE DE FRANCE ,
A la fierté compagne du courage ,
Dans une victimę du sort.
M. GINGUENÉ.
ÉPIGRAMME .
LE DORMEUR A L'ACADÉMIE .
LA CONDAMINE était sourd , on le sait.
Donc , devant lui ce qu'on lisait
N'était pour lui ni beau , ni bon , ni nécessaire ..
N'entendant rien , que restait-il à faire ?
Dormir , et c'est ce qu'il faisait .
Le sommeil fait passer si doucement la vie .
Le jour que de Damon les vers qu'on couronna
Furent lus à l'Académie ,
Tout le monde le remarqua ,
Le besoin de dormir saisit La Condamine.
Les uns riaient , d'autres faisaient la mine ;
Lorsqu'à son voisin le montrant ,
Un membre jovial du Sénat littéraire
Se mit à dire plaisamment :
Qu'il est heureux notre confrère !
Sur mon honneur , on dirait qu'il entend.
M. JOUYNEAU-Desloges.
ÉNIGME..
I fut un tems où j'étais en honneur ,
Alors d'un voile impénétrable
Heureux amant je cachais ton bonheur ,
Et ton bonheur en était plus durable .
De la jeune beauté dans un cercle nombreux
J'étais aussi le compagnon fidèle ,
Lui parlait-on ? Elle baissait les yeux ;
J'en avais plus de charme , elle en était plus belle ;
Et si par fois on enfreignait mes lois ,
Un instant oublié , mais toujours auprès d'elle
Je reprenais bientôt mon empire et mes droits .
Que les tems sont changés ! On me fuit et je crois
Que pour long-tems ma personne est bannie ,
Je plaisais , à présent j'ennuie
Et suis réduit à me cacher.
NOVEMBRE 1807 .
389
Si tu veux me trouver , ne vas point près des femmes :
Peut-être que long-tems tu pourrais m'y chercher ,
A l'égal de la mort je suis haï des Dames ;
1 Ne viens pas dans les camps , car je crains le canon ;
Mais dans les bois , à l'abri d'un vallon
Qu'ont respecté cent ans et les vents et l'orage ;
Près de paisibles eaux sous un tranquille ombrage ,
Si tu m'en crois , viens diriger tes pas ,
Sur-tout sois seul et tu me connaîtras .
LOGOGRIPHE.
POUR me former il faut du feu ,
Avec cinq pieds je suis fragile
Avec quatre je suis un jeu ,
Avec trois une plante utile ,
Avec deux un pronom , avec un seul je suis
Le nombre de mes pieds multiplié par dix.
CHARADE.
Trois de mes pieds entrent dans l'Iliade ,
Un seul est dans Homère , et tous dans Ilion :
C'est indiquer assez qu'on doit chercher mon nom
Au milieu des débris de l'ancienne Troade :
J'ajoute qu'en mon sein l'on trouve un animal
Mets une F à sa place , et je suis végétal .
Mots de l'ÉNIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Eponge.
Celui du Logogriphe est Course , où l'on trouve ours , rose , cour ,
roue , or.
Celui de la Charade est Mur- mure.
590 MERCURE DE FRANCE ,
LITTÉRATURE.--SCIENCES ET ARTS .
( MÉLANGES . )
LA MORT DE SOCRATE ( FIN ). *
(Dans la scène douzième , les disciples s'entretiennent
des qualités de Socrate et des obligations que chacun
d'eux lui a en particulier ) .
SCÈNE TREIZIÈME.
SOCRATE , LES MÊMES .
SOCRATE ( d'un air riant).
Maintenant je suis prêt .
CRITON ( d'un air triste ) .
Socrate , vous avez refusé la robe d'Appollodore . Ditesnous
comment voulez-vous que nous vous rendions les der¬
niers devoirs ?
SOCRATE.
Comme il vous plaira , pourvu que je ne vous échappe
point. Pensez -vous que quand j'aurai bu le poison , je demeure
encore ici ? Assurément ce ne sera point Socrate que
vous verrez alors mettre en terre ou sur le bûcher : disposez
donc de ces choses à votre fantaisie ou plutôt selon
la coutume.
CRITON ,
N'avez-vous rien à me commander pour vos femmes et
vos enfans ?
SOCRATE,
O Criton ! je croirais faire tort à notre amitié,
Et pour nous tous ?
CRITON,
SOCRATE.
Ṛien , mes amis , si ce n'est que vous ayez soin de vousmêmes
, parce que vous ne sauriez me faire un plus grand
NOVEMBRE 1807. 591
plaisir ; au contraire si vous négligez et si vous n'agissez pas
suivant les discours que nous avons tenus , quand vous me
promettriez maintenant beaucoup , vous ne feriez cependant
rien pour moi ( il regarde autour de lui ) .. Qu'écrivez - vous
donc là , jeune et modeste Xénocrate ? vos réflexions ?
XÉNOCRATE .
Oh non ! mon père ! ce sont les vôtres , pour en profiter.
SOCRATE.
Vous aimez mieux vous distinguer par de4 bonnes actions
que par de belles paroles . Vous ressemblez au figuier dont
les fruits sont délicieux au-dedans quoiqu'il ne montre pas
de fleurs au-dehors ( d'un air plein de joie ) . Ah ! voici le
signal de mon départ.
*
CRITON.
De quoi parlez-vous , Socrate ?
SOCRATE.
Voyez-vous ce rayon qui entre par le soupirail et se repose
sur cette toile d'araignée ? Tous les soirs il me visite.
Quand il sera environ à ma hauteur , il disparaîtra ; le soleil
sera couché , et je me lèverai pour l'éternité .
(Les disciples émus , regardent les uns le rayon , d'autres
Socrate ; d'autres mettent un pan de leur manteau sur leurs
yeux ).
SOCRATE .
Ce rayon m'a souvent fait naître des réflexions consolantes
au milieu de ce noir cachot. D'abord j'y ai reconnu
la bonté des Dieux qui m'y envoient de quoi me réjouir la
vue et les rappeler à mon souvenir . Plus d'une fois j'ai
cherché des preuves palpables de leur providence en maniant
dans les ténèbres la tige , les noeuds et l'épi vide d'une
simple paille de mon lit. Mais à la vue inopinée de cette
lumière céleste , je crus voir quelque chose de leur essence .
Observez son éclat pur et vif qui fait pâlir la flamme obscure
de la lampe . Vous diriez d'un or volatilisé . Cependant il
est si léger qu'il repose sur les fils d'une araignée , sans les
mouvoir. Voyez les riches couleurs qu'il tire de chacun de
592 MERCURE DE FRANCE ,
ceux qu'il éclaire . Il y en a six bien distinctes , trois primitives
, la jaune , la rouge , la bleue , et trois intermédiaires ,
l'orangée , la pourprée , et la verte . Elles sont rassemblées
autour de chaque fil comme des anneaux de pierreries . Ce
n'est donc pas sans raison que les premiers poëtes ont feint
qu'Apollon était le Dieu de la musique et qu'ils ont donné
les uns trois cordes , les autres six à sa lyre ; la lumière
porte avec elle la joie , l'amour , l'espérance , dont ses couleurs
sont les emblêmes . Ce rayon est d'une naturé céleste
à laquelle rien n'est comparable sur la terre. Quelque léger
qu'il soit , il vient du soleil jusqu'ici , à travers la région
orageuse des vents , sans qu'aucun le détourne en chemin.
Quoiqu'il paraisse à la disposition des hommes et qu'il soit
d'une longueur immense , aucun art n'en peut retrancher
la plus petite portion . Il est impalpable , et cependant il se
fait sentir non-seulement à la vue , mais encore à la main ;
mais ce qu'il y a de plus admirable , c'est qu'il fait tout
voir et qu'il est lui-même invisible . Quoiqu'il traverse ce
cachot , nous n'apercevons point sa trace au milieu des ténèbres
: nous ne voyons que le lieu où il arrive et qu'il
éclaire .
Je suppose que cette nuit d'un mois que je viens d'éprouver
environnåt notre globe pendant une année , par l'absence
subite du soleil , il n'y a pas de doute que les couleurs de
son aurore et de son couchant ne se répandraient plus dans
l'atmosphère ; que l'air privé des feux de son midi ne produirait
plus le vent , et que l'Océan fluide se convertirait
bientôt en un Océan de glace . La terre serait sans fécondité
, tous les végétaux et les animaux sans vie , excepté
peut-être quelques hommes habitans des forêts qui pourraient
encore habiter quelque tems , à l'aide du feu , ce vaste tombeau.
Sans doute ce fut l'état où se trouva le berceau des
mortels avant la création du soleil. Ses élémens étaient dans
un état universel d'inertie ; aucun mouvement , aucune vie ,
aucun bruit ne se manifestait à sa circonférence ; partout
régnait la nuit , l'hiver , le silence et la mort. Mais à la
voix de Dieu , le soleil parut ; aussitôt les feux de son aurorė
NOVEMBRE 1807 . 393
s'étendirent dans l'atmosphère , l'air attiédi et dilaté engendra
les vents , les glaces de l'Océan se fondirent vers l'Orient
, et le globe soulagé dans cette partie de leur énorme
poids tourna sur ses pôles et circula autour de l'astre du
jour , comme le pensent les sages de la Chaldée . Ce fut
alors que ses rayons minéralisèrent les montagnes , fécondèrent
et développèrent les germes des végétaux , pénétrèrent
de leurs flammes invisibles leurs tiges , leurs feuilles ,
leurs fleurs et leurs fruits . De-là elles repassèrent dans l'estomac
des animaux et y portèrent la chaleur , le mouvement
et la vie. Tout corps vivant se paît des feux du soleil
en harmonie avec ses besoins. L'homme seul eut le privilége
de les dégager par la combustion des corps où ils étaient
renfermés , de les reproduire dans l'air et de les fixer dans
son foyer ou à l'extrémité de sa lampe . Ainsi comme le
soleil , dans la volonté de Dieu , était le premier agent des
ouvrages de la nature , le feu dans les mains de l'homme
devient celui de tous les arts qu'il en avait imité.
Sans doute le soleil n'est qu'une faible image de ce grand
Dieu qui ordonna les harmonies de notre Univers . La lumière
est son voile , la vérité est son essence . Il y a de
grandes analogies entre elles , et des différences plus grandes
encore . La lumière est la vérité des corps , et la vérité est
la lumière des ames . Toutes les vérités émanent de Dieu ,
comme tous les rayons de lumière émanent du soleil , avec
cette différence , que le soleil n'est que le centre de notre
univers , et que Dieu en est à la fois le centre et la circonférence
. La vérité , comme la lumière , est inaltérable ,
immortelle ; mais elle pénètre où la lumière ne pénètre pas.
Elle est comme elle , éblouissante à sa source invisible
dans son cours , et ne se manifeste que dans les lieux où
elle opère . Elle se décompose dans son principe , en trois
facultés primitives , la puissance , l'amour , l'intelligence ,
comme la lumière en trois couleurs , qui en sont les emblèmes
. Elle embrasse à la fois les trois tems , le passé , le
présent et l'avenir ; elle est reçue par l'ame humaine divisée
comme elle en trois facultés susceptibles d'en recevoir les
"
594
MERCURE DE FRANCE ,
>
que
impressions , la mémoire , le jugement et l'imagination. Elle
se joue sur les ne fs de notre entendement , plus déliés
les fils de l'insecte et là , s'y réfléchit encore en facultés
intermédiaires , et en tire les plus ravissantes harmonies ,
d'après celles qui existent dans la nature . C'est la vérité qui
en a établi les lois . Elle les conçut par l'amour , elle les
ordonna par l'intelligence , elle les exécuta par la puissance .
Ce fut elle qui , se mêlant à la lumière , forma le soleil et
aimanta la terre de l'amour de cet astre céleste , et revêtue
de ses rayons , versa les couleurs de l'aurore dans notre atmosphère
, en fit mouvoir les vents , circuler les mers et
germer les métaux' aux sommets de nos montagnes . Elle
revêtit leurs flancs d'arbres chargés de fruits , et leurs val
lons de tapis de verdures et de fleurs . Elle dissémina des
ames sensibles dans tous les sites où elle étendit les rayons
de l'astre du jour , leur donna de se former un corps par
l'entremise des amours , dans un sein maternel , et de jouir
de ses instincts innés dans le sein de son climat. Chaque
genre d'animal ne fut doué que d'un rayon de puissance ,
d'amour et d'intelligence , mais la vérité se reposa aveé
toutes ses facultés dans l'ame de l'homme , et la rendit susceptible
, avec l'étude , d'acquérir la sphère de toutes celles
qui environnent notre globe . Chaque ame humaine eut be→
soin de s'en nourrir , comme chaque corps , de lumière et
de feu . C'est elle qui excite en nous seuls cette curiosité
naturelle qui nous porte à tout connaître , à tout entre→
prendre et à tout oser. C'est la vérité qui agrandit et fortifie
l'ame. C'est sa découverte qui fait nos délices , et quand
nous n'en voyons point de nouvelles dans un discours ou dans.
la nature , l'ennui s'empare de nous comme le sommeil
de nos yeux dans l'absence de la lumière . Comme Dieu nous
a donné de fixer dans nos lampes un feu artificiel tiré dans
son origine du soleil , il nous a donné de même de fixer dans
des livres des vérités émanées de lui . Mais il y a autant de
différence entre les vérités transmises par les hommes et mêlées
de doute , de fables et d'erreurs , et celle de Dieu , qu'il
y en a entre le feu matériel et terrestre mêlé de cendres
"
NOVEMBRE 1807. 395
et de fumée , et celui du soleil , toujours pur , inaltérable .
Le feu du soleil vivifie , le feu des hommes dévore et détruit.
La science de Dieu gouverne les passions , celle des
hommes les excite . Il y a de plus une telle affinité entre
la lumière et la vérité , que Dieu leur a donné un sensorium
commun dans le même lieu du cerveau , et que quand
le soleil prive le soir notre horizon de sa lumière , il prive
en même tems notre ame de ses opérations. Elle s'endort
comme s'il n'y avait plus de vérité à connaître pour elle .
Dès qu'il n'y a plus d'objets à considérer , la vue de l'ame
cesse avec celle de la lumière . Cependant elle reste toujours
vivante dans le plus profond sommeil . L'aurore suivante
la réveille . Sans doute il en sera de même à la mort , qui
n'est que la nuit de notre vie , comme la nuit n'est que la
mort d'un de nos jours. C'est alors qu'elle sera réveillée à
la fois par la lumière et la vérité éternelle , mais ...
( Le rayon disparaît)
LES AMIS DE SOCRATE .
Ah ! Socrate , le rayon !
SOCRATE.
Il a disparu , ce n'est rien , il n'est pas éteint , mes amis ,
il éclaire un autre horizon . Il n'a quitté notre couchant que
pour une nouvelle aurore .
SCÈNE QUATORZIÈME et dernière.
LES MÊMES , LE GEOLIER.
(Le Geolierportant une coupe qu'il présente , en pleurant,
à Socrate ).
F
&
SOCRATE ( se lève et prend la coupe d'un air
assuré ) .
Mon ami , consolez-vous , vous m'apportez la coupe du
bonheur .
LE GEOLIER.
" Pour que l'effet de la ciguë soit plus prompt et vous fasse
moins souffrir quand vous l'aurez bue , vous ferez quelques
396
MERCURE DE FRANCE ,
tours dans la chambre , et lorsque vous vous sentirez fatigué
, vous vous reposerez sur votre lit.
SOCRATE ( d'un air plein de joie , lève la coupe vers
le ciel ) .
Je te salue , coupe sacrée , honorée par les lèvres du juste
Aristide et de plusieurs hommes innocens ( il boit et remet
la coupe au Geolier ) : oh ! que le breuvage de l'immortalité
est doux ! il me fait oublier tous les maux de la vie
mortelle ; il jette mon ame dans une ivresse divine. Oui ,
chers amis , si vous sentiez ce que j'éprouve , vous envieriez
ma félicité . Il m'est impossible de vous en donner une idée .
Je viens de vous parler de la lumière et de la vérité , mais
c'est comme un mortel qui ne voit les choses célestes qu'à
travers un voile , et qui n'a point de langage pour les exprimer.
Les ténèbres et l'erreur sont inhérentes à notre nature
terrestre . Non-seulement la nuit couvre , la moitié de
notre globe , mais dans l'autre moitié qu'éclaire le soleil ;
les montagnes , les vallées , les rochers , les forêts , les herbes ,
les animaux ont chacun leurs ombres qui sont des espèces
de nuits au milieu du jour. Les nuages même qui s'élèvent
sans cesse de la terre , nous cachent le soleil la moitié de
l'année , de sorte que nous jouissons à peine d'une douzième
partie de sa lumière ; encore est-elle incertaine , variable
et fugitive.
Il en est de même des erreurs qui nous voilent la divinité.
De ténébreuses superstitions sont répandues comme une
huit sur plus de la moitié du genre humain , et lui cachent
la source de toute vérité et de toute vertu . De plus , chaque
nation , chaque tribu , chaque famille , chaque homme a
ses préjugés et ses erreurs qui obscurcissent sa raison. Dans
les villes même les plus civilisées , l'athéïsme , formé des
passions dépravées de leurs habitans , s'élève, comme un
nuage rempli de foudres et de tempêtes qui s'exhale du
sein des marais fangeux , et amène des ténèbres effroyables
au milieu du jour le plus calme . La plupart des hommes
sont uniquement occupés à satisfaire leurs passions abjectes
et obscures , ils fuyent la lumière de la vérité ; et si quelNOVEMBRE
1807. ' . 397
}
qu'un de ceux qui la cherchent , en découvre un rayon nouil
est persécuté à la fois par les athées et les supersveau
,
titieux.
Mais , chers collaborateurs de mes travaux , espérez un
meilleur avenir. Le globe et le genre humain sont encore
dans l'enfance . Dieu n'opère qu'avec tems , nombre , poids et
mesure ; il perfectionne sans cesse ses ouvrages ; semblable
à un laboureur infatigable , il laboure sans cesse ce globe
avec les rayons du soleil et l'arrose avec les eaux de l'Océan ;
il le pénètre de lumière , et l'améliore de siècles en siècles .
Voyez combien de végétaux et d'animaux nouveaux se sont
répandus des parties orientales ! voyez d'un autre côté combien
les productions de la vérité , formées d'abord dans
l'Orient , se sont propagées dans les mêmes lieux ! Les Orphées
, les Homères les Pythagores en ont apporté les lettres
, les sciences et les arts . Les sages sont les rayons de
:
la Divinité . Combien de coutumes inhumaines et de lois
injustes n'ont-ils pas déjà abolis ? Ils passent sur la terre
comme des rayons de vérité qui montrent le chemin céleste
de la vertu , et quand ils ont parcouru leur carrière rapide ,
Dieu les rappelle dans son sein , comme le soleil , les rayons
de sa lumière n'en doutez pas , chers amis , il est des récompenses
dans les cieux pour ceux qui ont marché cons
tamment dans les voies de la vérité et de la vertu . C'est -là
que nous nous trouverons réunis avec tous les bienfaiteurs
des hommes. Ne vivez donc que pour la patrie céleste . Icibas
tout est renversé , là haut tout est à sa place . Les nuits ,
les hivers , les tempêtes , les erreurs , le faux savoir , les superstitions
, les calomnies , les guerres , la mort viennent de
cette terre ténébreuse dont tant d'hommes se disputent l'empire
, parce qu'ils se flattent d'y vivre toujours ; la lumière ,
la vérité , la vraie science , la vie , les amours , les générations
descendent de ce ciel qui ramène à lui tout ce qu'il
y a de bon , et dont presque personne ne s'occupe . ( Ici il
fait une pause ) . Oh ! mes amis , aimez-vous ! soutenez -vous
les uns et les autres , en gravissant l'âpre montagne de cette
vie ténébreuse ; bientôt vous en atteindrez les sommets lu598
MERCURE DE FRANCE ,
mineux , et vous serez , comme moi , au-dessus des tempêtes.
( Il s'arrête , et s'approche de son lit ) . Je me sens fatigué ..
Mes jambes ne peuvent plus me soutenir .... Les liens qui
attachent mon ame à mon corps , se relâchent et vont bientôt
se dénouer. Je t'embrasse , ô mort sacrée ! ( Il sejette sur
son lit , et se couvre le visage d'un pan de son manteau }.
SES AMIS ( se lèvent et s'écrient ).
Socrate ! ô Socrate n'est plus !
SOCRATE ( revenant à lui , se redresse sur son séant ;
ses yeux sont baissés vers la terre ) .
O terre ! je sens que je t'abandonne ! Mais que vois -je ?
les tems se dévoilent à mes yeux ! ..... Athènes ! quelle peste
affreuse ravage tes malheureux habitans ! Les écoles se
ferment.... , les exercices cessent ! Mélitus , tu es condamné
à ton tour……….. Anytus , tu fuis en vain.... , tu tombes lapidé
sous les murs d'Héraclée ; et vous misérables témoins de
la calomnie , on vous refuse de toutes parts le feu et l'eau !
dans votre désespoir , vous vous arrachez la vie de vos propres
mains ( il lève les yeux vers le ciel). Justice éternelle. !
que vous êtes terrible aux méchans ! ( Il fait une pause et
porte les yeux à l'horizon ) . Quels honneurs ! ...... quelles
fêtes ! ..... Une statue de bronze s'élève pour moi dans le
Prytanée , par les mains de Lysippe , et une chapelle de
marbre sur le chemin du Pyrée . Infortunés Athéniens ! je
-suis donc l'objet de vos regrets ? ( Après une pause , les yeux
baissés) : Je ne vois plus la terre. ( Il relève ses yeux ravis
en admiration et ses mains tremblantes vers le ciel ) . Où
suis-je ? quel doux éclat ! Astre des nuits ! quel ordre admirable
dans tes montagnes réverbérantes ! ..... Astre des
jours ! quel amphithéâtre de mondes t'environne et reçoit
de toi le mouvement et la vie ! est - ce toi , Vénus ? Astre
de l'aurore ! quelles formes ravissantes dans tes vallées fleuries
et tes monts étincelans ! O habitans fortunés ! ô Mercare
! plus brillant encore et plus heureux , tù circules dans
des flots de lumière ! Quel torrent m'entraine ? quelle puissance
m'attire ? c'est le soleil . O Dieu ! quelle étendue !
·
NOVEMBRE 1807. 599
quelle splendeur ! célestes habitations ! ....... ineffables ravissemens
! (D'un ton de voix affaiblie et lointain ) : Criton ! ....
Criton !......
CRITON.
O demi-Dieu ! que me voulez-vous ?
SOCRATE.
Le Dieu de la santé me délivre de mes sens corporels....
Il fait lever sur moi le jour de l'éternité ..... Nous lui devons
l'oiseau du matin. (Il tombe à la renverse sur son lit
et expire. Ses amis se jettent en pleurant sur son corps ,
uns lui baisent les pieds , d'autres les mains , d'autres lui
ferment lesyeux) .
M. BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
Fin de la Mort de Socrate.
les
"
OBSERVATIONS sur l'anatomie du cerveau et sa préparation
, par le docteur GALL.
M. le docteur Gall , samedi 21 novembre , a bien voulu
donner à la Société de médecine , assemblée au Département ,
et au grand nombre de médecins célèbres , de professeurs ,
de membres de l'Institut et de savans qui s'y trouvaient
réunis , une première leçon sur l'anatomie du cerveau et
sur sa préparation . Ce savant , dont le nom est déjà connu
si avantageusement , a développé très- clairement et d'une
manière fort simple les belles découvertes qu'il a faites sur
l'anatomie du cerveau , et dont nous allons essayer de donner
l'extrait. Quoique M. Gall parle bien français , nous ne nous
flattons pas de pouvoir rendre d'une manière clairement
exacte ses explications ; mais nous croyons avoir retenu trèsexactement
ce qu'il a dit dans cette première leçon.
Le cerveau est un organe qui jusqu'actuellement avait
été mal étudié , mal connu ; son anatomie curieuse , profonde
, conduit à des résultats physiologiques qui peuvent
nous promettre une explication plus facile et plus directe
de la cause de nos facultés.
Pour entendre ce que nous allons dire , il faut nécessai400
MERCURE DE FRANCE ,
rement avoir sous les yeux un ou plusieurs cerveaux , et
suivre dans chacun d'eux , le scalpel à la main , les différentes
parties qu'il faudra développer.
La coupe du crâne se fait horizontalement. Lorsqu'il est
enlevé , on trouve la dure - mère ou cette première membrane
qui enveloppe le cerveau , le sépare en deux hémisphères
ou lobes par une cloison nommée faux , appendice
de la dure-mère , et touche dans toute sa convexité à la boîte
osseuse qui le contient .
Dans le tissu de la dure-mère , on aperçoit les quatre
branches principales de l'artère méningée , qui se ramifient
à l'infini et s'élèvent vers le sinus -longitudinal , au sommet
du cerveau dans son plus grand diamètre .
On coupe la dure-mère de chaque côté et dans le sens
du sinus longitudinal ; par-là on découvre les parties laté-
'rales et supérieures du cerveau ; ensuite on enlève la bande
de la dure-mère qui forme le sinus longitudinal , et l'on
trouve dessous la faulx , ou la partie de la dure-mère qui
séparait les deux lobes ou les deux hémisphères .
Après avoir posé la boîte osseuse perpendiculairement
pour en détacher le cerveau avec plus de facilité , on trouve
les nerfs olfactifs qu'on retire des orbites qui les contenaient ,
on coupe les nerfs optiques , ceux moteurs des yeux , les
quadri-jumeaux , les nerfs acoustiques , les nerfs faciaux ; on
perce les tentes du cerveau , on déplace les deux lobes du
cervelet , et on obtient la totalité de la masse cérébrale .
2
Le cerveau placé dans la position qu'il occupe sous le
crâne , offre une masse grisâtre , convexe , formée dẹ circonvolutions
nombreuses et entourée dans toute sa surface de
deux membranes dont l'une , la pie-mère , s'insinue dans les
anfractuosités des circonvolutions , l'autre très-mince , l'arachnoïde
, qui en voile la masse .
Dans les circonvolutions qui tapissent la surface extérieure
du cerveau on en distingue d'antérieures , de moyennes
et de postérieures ; mais il y a ceci de particulier à remarquer
, c'est que les circonvolutions ne se ressemblent pas
dans chaque partie de la tête , ni dans chaque côté ; que
celles
NOVEMBRE 1807.
401
1
"
celles logées dans la cavité de l'os frontal sont plus petites
que celles qui correspondent à l'os pariétal ; que les circonvolutions
moyennes cérébrales sont obliquement dirigées
de haut en bas , mais plus grosses , plus alongées ,
par conséquent moins contournées que dans les autres régions
du cerveau ; que les circonvolutions moyennes et postérieures
sont du même volume que les précédentes , mais
forment des contours multipliés ; et enfin que les circonvolutions
postérieures et inférieures du cerveau sont beaucoup
moins volumineuses que les précédentes , et que leur
disposition se rapproche de celle des circonvolutions tout
à fait antérieures.
Malpighi , Ruysch , Winslow , Vicq-d'Azyr , etc. ont
donné l'anatomie du cerveau ; dans leurs descriptions anatomiques
, ils ont suivi une route peu naturelle , peu réfléchie
er commençant par la surface extérieure et en pénétrant
dans le centre par des sections horizontales qui ôtaient
la possibilité d'examiner cet organe dans son ensemble et
dans tout son développement : M. le docteur Gall a suivi
une méthode toute opposée ; il commence par l'examen de
la surface inférieure ou de la base du cerveau , et fait
précéder cet examen de quelques idées sur la moëlle alongée .
La moëlle alongée est une substance blanchâtre , mucilagineuse
, logée dans les cavités cylindriques des vertèbres ,
formée de fibres ascendantes et descendantes , qui s'entrecroisent
dans chaque articulation des vertèbres , se nourrissent
dans un ganglion , rayonnent et vont en divergeant
et se ramifiant se distribuer dans toutes les parties du corps
et atteindre presque à la partie extérieure du systême cutané.
Chaque système nerveux est indépendant de tout autre ,
a une vie à part qu'il puise dans son ganglion ou dans
un amas de substance grisâtre , pulpeuse , mucilagineuse ,
que quelques anatomistes ont nommée substance corticale ,
nom impropre puisqu'elle pénètre jusqu'à l'intérieur , et que
le docteur Gall nomme substance-mère , ou substance nourricière
des nerfs.
La moëlle alongée est plus forte , plus abondante pro-
Ca
402 MERCURE DE FRANCE ,
1
-
$
portionnellement chez les animaux que dans l'homme ; le
boeuf a un cerveau fort petit et une moëlle alongée trèsépaisse
, ce qui est le contraire dans l'homme ; les oiseaux
les poissons ont un très faible cerveau et une moëlle
alongée plus forte ; les acéphales , privés de cerveau , n'ont
que de la moëlle alongée ; les polypes paraissent être des
cylindres nerveux , et partout l'on remarque que les nerfs
qui naissent de la moëlle alongée , forment des systêmes à
part indépendans de la totalité , et qu'il y a des individus
chez lesquels on peut , sans nuire à la masse générale , en détacher
quelques parties. On pourrait en citer mille exemples.
La moëlle alongée qui , presque toujours est plus volumineuse
, plus épaisse dans l'homme que dans la femme
n'est pas d'une égale grosseur , d'un diamètre semblable
dans toute la longueur des vertèbres , comme plusieurs anatomistes
le croyaient ; elle se renfle et grossit dans les endroits
où les nerfs des extrêmités prennent naissance vers
les dorsales et les lombaires , mais aux cervicales elle est
plus faible et comme étranglée ; les nerfs du cou qui en
sortent sont de même très-faibles .
Le cerveau étant posé sur ses circonvolutions supérieures
et par conséquent retourné , offre deux hémisphères qu'on
. peut regarder comme les deux cotylédons d'une plante et
des lobes antérieurs , des lobes moyens , le cervelet , et
des lobes postérieurs.
Le cerveau n'est point une continuité de la moëlle alongée
, il n'en est qu'une contiguité : la moëlle alongée n'étant ,
comme nous l'avons dit , qu'une suite de systêmes nerveux
indépendans les uns des autres. On peut regarder le cerveau
comme un tronc d'arbre d'où sortent une infinité de branches
qui croissent en se ramifiant à l'infini et forment autant de
petits arbres particuliers. Chacune de ces branches a des
fibres qui lui sont propres , des organes qui lui sont particuliers
; la totalité de ces fibres et de ces organes de toutes
les branches est plus considérable que celle du tronc . On ne
peut pas dire que les branches en sont une continuité , mais
bien une contiguité ; car elles renferment séparément presNOVEMBRE
1807 .
403
que autant d'organes que lui , et réunies mille fois davantage.
C'est au point de leur division du tronc où de leur
séparation entre elles , que se trouve un ganglion qui donne
naissance au systême complet qui doit les composer .
Tous les cerveaux présentent dans leur grosseur , dans
leur forme , même dans leurs parties correspondantes des
différences à l'infini . En général le cerveau des femmes est
sensiblement plus petit ; les lobes sont anguleux , forment
des saillies , au lieu que dans l'homme ils sont arrondis et
mieux terminés. Ce que nous disons s'aperçoit très - bien
dans les lobes postérieurs du cerveau de la femme qui saillent
et débordent le cervelet , au lieu que dans l'homme le cervelet
les recouvre . Cette saillie du lobe postérieur paraît
être le signe ou le siége de la faculté de l'amour pour ses
enfans , pour sa famille , ou de l'amour paternel , reconnu
supérieur chez les femmes. Cette saillie doit manquer chez
les infanticides .
Nous avons déjà observé que la matière cérébrale était
plus abondante , plus volumineuse dans l'homme que dans
les animaux ; mais nous avons fait observer aussi que chez
ces derniers la moëlle alongée était plus forte , plus grosse
que chez l'homme proportionnellement. La raison en est
simple ; dans les animaux , les fibres nerveuses de la moëlle
épinière vont du haut en bas , tous les nerfs du cerveau qui
s'y réunissent sont plus gros , les organes étant plus forts ,
comme dans le boeuf , nécessairement il faut que la moëlle
alongée qui en est le produit soit plus forte. Dans l'homme
c'est le contraire , et les fibres de la moëlle alongée sont
ascendantes , descendantes et indépendantes du cerveau.
Les corps pyramidaux ou les éminences pyramidales sont
très-prononcés dans l'homme et très-faibles dans les animaux
; chez ces derniers , les faisceaux nerveux sont à découvert
et augmentent la masse de la moëlle alongée ; chez
l'homme , les corps pyramidaux les recouvrent et diminuent
le volume de la moëlle alongée.
Sur les parties latérales des corps pyramidaux sont placés
les corps olivaires nommés ainsi de leur forme . Chez les
Cc 2
401
MERCURE DE FRANCE ,
femmes , ils sont plus saillans , plus prononcés. Ces corps
olivaires , qui ne sont que des protubérances ou des renflemens
des éminences pyramidales , sont formés de fibres
nerveuses longitudinales , nourries intérieurement de cette
substance grisâtre nommée nourricière des nerfs , traversent
le pont de Varolle ou la protubérance annulaire , et vont
former la troisième paire de nerfs nommés moteurs des yeux .
Aussi ces nerfs pour leur grosseur et leur force sont - ils
toujours en rapport avec les corps olivaires.
On remarque , dans l'homme , que les fibres longitudinales
des corps pyramidaux s'entre-croisent , en sorte que celles du
corps gauche passent dans le corps pyramidal droit et réciproquement.
Cette observation , qui avait été entrevue par
quelques anatomistes , est confirmée par le docteur Gall ,
et explique d'une manière très-simple et heureuse pourquoi
une grande douleur à la partie droite des nerfs du cerveau
ou un choc , une contusion peut paralyser la partie gauche
du corps , et vice versa.
Le pont de Varolle ou la protubérance annulaire de
Willis , est un renflement nerveux formé de couches alternatives
, de fibres transversales et longitudinales , au nombre
de treize ou quatorze . Les fibres transversales sont produites
par les circonvolutions du cervelet qui sont toutes parallèles ,
et les fibres longitudinales par les corps pyramidaux qui , en
pénétrant sous le pont de Varolle , trouvent la substance
nourricière des nerfs qui les divise et les multiplie .
Le pont de Varolle et le cervelet sont généralement plus
développés dans l'homme que dans la femme.
L'épanouissement des corps pyramidaux dans la protubérance
annulaire va former les chambres ou pédoncules du
cerveau . En général ces expansions nerveuses qui vont toujours
en augmentant depuis les corps pyramidaux jusque dans
les ventricules du cerveau , sont formés par cette substance
grisâtre , cendrée , génératrice des nerfs , ou plus exactement
la matrice où ils prennent naissance .
Pour suivre les pédoncules du cerveau jusque dans les
ventricules , il faut soulever les lobes moyens qui tiennent à.
NOVEMBRE 1807 . 405
la masse cérébrale par une simple attache musculaire ; en
retirant une partie de cette substance cendrée , nommée
improprement corticale , on découvre un ganglion de la
grosseur d'un oeuf de poule ; c'est une énorme greffe nerveuse
d'où sortent et divergent à l'infini une très - grande
quantité de fibres qu'on prenait pour des stries , et qui se
rendent , en se réunissant , dans les hémisphères du cerveau
et en tapissent les ventricules . Sous ce ganglion , déjà connu
par Vieussens et assez bien décrit par Vicq - d'Azyr ,
on retrouve la ramification des pédoncules ou le tronc ,
dont les fibres nerveuses que nous venons de décrire , ne
sont que les branches .
Cette végétation infinie des fibres nerveuses conduit à l'examen
des hémisphères du cerveau ou à ses ventricules , et a
mené le docteur Gall à la belle découverte du déplissement
de ses circonvolutions et à l'extension générale du cerveau.
Maintenant on doit considérer le cerveau comme un tissu
nerveux , dont le développement est successif ; formé d'un
nombre infini de fibres qui se touchent toutes sans se suivre ,
et qui , en divergeant , vont aboutir jusqu'à la surface extérieure
des circonvolutions , et qui sont susceptibles de s'étendre
et de prendre un développement considérable .
Cette découverte , dont nous n'apercevons pas encore les
résultats , est un fait productif d'où doit sortir une physiologie
intellectuelle , et l'explication certaine et exacte de la
cause de nos facultés .
M. le docteur Gall nous a fait pressentir qu'on retrouvait
à l'extrémité des fibres nerveuses , dans les circonvolutions ,
d'autres fibres qui convergeaient et qui se reportaient vers
les mémes points où les premières étaient nées . Si le fluide.
nerveux dont tous les anatomistes et les physiologistes parlent ,
existe réellement , et qu'il suive la route tracée par les nerfs ,
le docteur Gall , ainsi qu'Hervey, a découvert une circulation .
La première a jeté un grand jour dans la physiologie animale
; pourquoi la seconde ne répandrait-elle pas une grande
lumière dans la physiologie intellectuelle ? Rappelons- nous
qu'avant la découverte de la boussole , on n'ignorait pas la
406 MERCURE DE FRANCE ,
direction de l'aimant vers les pôles , que les Chinois s'en
servaient , d'après leurs annales , 2000 ans avant l'ère vulgaire
, qu'on savait bien aussi que les pointes attiraient le
fluide électrique , que beaucoup de personnes savaient que
les pâtres qui gardent nos troupeaux de vaches n'avaient pas
la petite-vérole , mais qu'il était réservé à Flavio de Gioia ,
à Franklin , à Genner , de faire produire ces faits , de découvrir
la boussole , le paratonnerre et la vaccine ; et n'allons
pas , sans une connaissance exacte des observations et de la
méthode du docteur Gall , blâmer les conséquences qu'il en
tire , et troubler la lumière qui doit en résulter.
Jusqu'actuellement nous devons au docteur Gall , la connaissance
des fibres ascendantes et descendantes de la moëlle
alongée ; leur croisement vers les articulations des vertèbres,
pour delà rayonner dans toutes les parties du corps ;
la composition
de la substance cérébrale ; le croisement des fibres
des corps pyramidaux , qui n'avait été qu'aperçu ; la grosseur
comparée de la moëlle alongée dans l'homme et dans
les animaux , les treize ou quatorze couches alternatives des
fibres transversales et longitudinales qui forment la protubérance
annulaire ; la fonction de la substance grisâtre ou
cendrée qu'il nomme nourricière des nerfs , et qui constitue
les ganglions ; enfin l'expansion infinie des fibres nerveuses
jusque dans les circonvolutions supérieures et le déplissement
total de toute la masse du cerveau.
Long-tems avant la découverte de l'extension des circonvolutions
du cerveau , M. le docteur Gall l'avait pressenti
en examinant des hydrocéphales , et en raisonnant d'après
les idées reçues : car on croyait alors que le cerveau se désorganisait
et se dissolvait dans l'eau. Si réellement le ceryeau
se désorganise et se dissout dans l'eau , cette masse étant
le laboratoire et le foyer de la pensée , toutes les fonctions
intellectuelles doivent nécessairement cesser , les organes
des sens doivent se paralyser , et la mort doit s'en suivre.
Mais il a connu plusieurs hydrocéphales qui non -seulement
ont conservé toutes leurs facultés , mais ont encore beaucoup
d'esprit , et d'autres qui sont réputés savans , notamNOVEMBRE
1807, 407
ment un Géologue allemand très -instruit . Il a donc pensé
qu'on se trompait dans les causes de cette maladie , et que
si la boîte osseuse de la tête venait d'une dimension telle
qu'elle pût contenir treize livres d'eau , indépendamment de
la masse cérébrale , cette masse n'y était pas dissoute , mais
étendue , développée , déplissée ; que l'eau était contenue
dans les cavités intérieures ou ventricules du cerveau ; que
l'augmentation progressive de ce liquide devait porter et
presser toutes les parties du cerveau dans la concavité du
crâne , faire effort , solliciter ce dernier à s'étendre et à
prendre un développement considérable.
Ce raisonnement fut justifié par l'examen de la masse cérébrale
d'une femme hydrocéphale , que le docteur Gall avait
connue pendant six ans , et chez laquelle les facultés intel-*
lectuelles n'étaient point oblittérées , et où l'amour physique
était porté à un très-haut degré . Le cerveau de cette
femme a été modelé en cire , et nous a été présenté ; toutes
les circonvolutions ne sont pas totalement effacées , parce
que l'hydrocépale n'était que de quatre livres , et que l'intérieur
du cerveau développé , peut en contenir jusqu'à treize
ou quatorze livres ; mais celles supérieures et qui touchent
au sinus longitudinal , le sont presque entiérement .
L'examen d'un grand nombre de cerveaux d'hydrocéphales
a toujours offert au docteur Gall les mêmes résultats . Cette
maladie , augmentant avec le tems , doit étendre et développer
, sans aucune rupture , la membrane intérieure et nerveuse
du cerveau ; ce que nous ne pouvons pas faire en le
déplissant , mais on en voit la possibilité avec le tems , de
la patience et du travail.
Tel est l'historique de la découverte de l'extension du
cerveau , et les différens points anatomiques dont le savant
professeur allemand a traité dans sa première leçon .
•
Je ne dois point laisser ignorer , en parlant du docteur
Gall , une observation importante qui jette un grand jour
sur l'anatomie comparée et sur la physiologie : c'est que dans
tous les animaux , la substance cérébrale se porte toujours
avec plus d'abondance vers les organes qui chez eux sont
408 MERCURE DE FRANCE ,
VI
prédominans : ainsi dans les oiseaux , vers les yeux ; dans le
chien , vers le nez ; chez d'autres , vers l'oreille ; et dans
l'homme , presque à tous les sens également , ou si elle se
distribue plus vers l'un que vers les autres , cet homme est
doué au plus haut degré de la faculté attachée à ce sens .
PH. D***.
EXTRAITS .
NOUVEAUDICTIONNAIRE LATIN-FRANÇAIS, composé
sur le plan de l'ouvrage intitulé : Magnum totius
latinitatis lexicon , de Facciolati ; où se trouvent tous
les mots des différens âges de la langue latine , leur
étymologie , leur sens propre et figuré , et leurs diverses
acceptions , justifiés par de nombreux exemples
choisis avec soin et vérifiés sur les originaux ; par
Fr. Noël , membre de la légion d'honneur , inspecteur-
général des études , de plusieurs Sociétés savantes.
A Paris , chez Lenormant , imprimeur- libraire , rue
des Prêtres-St. - Germain- l'Auxerrois , n° 17 ; et à la
librairie stéréotype , chez H. Nicolle , rue des Petits-
Augustins , nº 15 .
M. NOEL , ancien professeur à l'Université de Paris
s'est autrefois exercé avec succès dans la littérature française
son nom , prononcé honorablement dans les concours
académiques , commençait à être aussi connu dans
le monde que dans le pays latin. Depuis que l'instruction
publique a repris en France son ancien éclat , ce
littérateur estimable a paru revenir à ses premiers goûts :
on l'a vu constamment dévoué à l'amélioration des études
dont l'enseignement avait occupé sa jeunesse . Ce n'est
point par des réfutations en forme qu'il a combattu les
théories périlleuses qui s'étaient introduites dans l'instruction
; c'est par des ouvrages solides et utiles . Marchant
sur les traces de Rollin , il a fait ses efforts pour
applanir les sentiers épineux de la science , sans cependant
écarter ces difficultés salutaires qui servent à tenir
la jeunesse en haleine , et dont le défaut la ferait tomber
dans la paresse et dans la langueur. L'art d'instruire
NOVEMBRE 1807 . 409
les jeunes gens consiste moins dans le soin de leur épargner
des fatigues que dans le talent de leur inspirer le
goût du travail . Pour y parvenir , il faut les mettre
sur la voie , faire naître chez eux l'envie d'aller en
avant ; mais on doit se garder de leur donner trop de
secours. Si l'on fait fléchir devant eux tous les obstacles
, si l'étude n'est plus pour eux qu'un amusement ,
il est certain qu'ils ne feront aucun progrès. L'expérience
a toujours prouvé que les hommes n'acquièrent
des connaissances solides que par le travail : l'application
à laquelle les difficultés les contraignent , grave
dans leur mémoire ce qu'ils étudient ; et l'on a souvent
dit avec raison que les sciences qui avaient le plus coûté
de fatigues étaient celles qu'on savait le mieux . C'est en
oubliant cette vérité que tant d'instituteurs se sont égarés
dans de vains systêmes ; c'est en l'appliquant avec discernement
que M. Noël a montré quelle était la véritable
route que l'on devait suivre.
Avant de publier le Dictionnaire que j'annonce , M.
Noël a donné un Dictionnaire de la fable qui a obtenu
le plus grand succès. Son plan , beaucoup plus étendu
que celui de Chompré , embrasse les fables de tous les
peuples ; et l'ouvrage peut servir également tant pour
l'intelligence des antiquités que pour l'étude des historiens
et des poëtes . Il a aussi fait paraître des Leçons
de littérature et de morale , recueil composé de tout ce
que les auteurs français des deux derniers siècles ont
offert de plus parfait en prose et en vers : ce livre où
le goût le plus pur a présidé , manquait à l'instruction
publique. Un autre ouvrage moins connu , mais qui
n'est pas moins utile , est celui qui porte le titre de
Conciones Poëticæ : M. Noël , uni à l'un de ses anciens
confrères ( 1 ) , a fait sur les poëtes latins le même travail
que Henri Etienne avait fait autrefois sur les prosateurs
: il a réuni les plus beaux discours qui se trouvent
dans les différens poëmes ; et ce qui donne plus
de prix à cette collection , c'est qu'il a admis des morceaux
de Silius Italicus , de Stace et de Claudien , poëtes
(1 ) M. de Laplace , ancion professeur à l'Université ; il a aussi eu part
aux leçons de littérature et de morale.
410 MERCURE DE FRANCE ,
dont autrefois on ne prononçait jamais les noms dans
les classes ; mais qui cependant peuvent être associés
aux grands maîtres quand on n'en cite que des fragmens
choisis.
M. Noël non content d'avoir , par cet ouvrage , fourni
aux professeurs et aux élèves les moyens d'étudier avec
fruit les beautés oratoires des poëtes latins , a voulu remonter
aux sources de ce genre,cd'étude : c'est pour cela
qu'il a entrepris le travail long et pénible d'un Dictionnaire
latin . Ce n'est pas , comme il le dit lui-même , qu'il
ait méconnu le mérite de ceux qui l'ont précédé ; mais
il a pensé que l'on pouvait faire mieux . Dans les Dictionnaires
de langues anciennes, ainsi que dans les sciences
exactes , on peut faire continuellement des progrès :
comme il est impossible de les perfectionner entiérement
, on y fait presque toujours des changemens heureux
à mesure qu'on avance ; et ces corrections , en faisant
honneur à ceux qui les entreprennent , ne diminuent
pas la gloire des savans qui les premiers ont applani
la route.
Si M. Noël s'était borné à ce travail , sans doute ik
mériterait des éloges : mais en adoptant un nouveau
plan , il peut se flatter d'avoir fait faire un pas à la
science : c'est ce que je chercherai à montrer par un
coup-d'oeil rapide sur son travail.
Les deux Dictionnaires latins les plus estimés en
France , étaient celui qui porte le nom de Novitius , et
le Boudot : le premier , très -volumineux , n'a jamais été
à l'usage des écoles ; mais les amateurs de la langue latine
en faisaient grand cas , et avec raison. Il offre une
multitude d'exemples de diverses acceptions de chaque
mot ; et ces exemples , choisis dans les auteurs des différens
âges , aident beaucoup ceux qui , sans en faire
leur lecture habituelle , veulent cependant les étudier et
les parcourir quelquefois. L'auteur du Novitius a en
outre ajouté à son travail une nomenclature immense
de tous les termes de philosophie , de mathématiques ,
de théologie , de droit , de médecine et de botanique ;
il y a joint les noms des héros de la fable et de l'histoire
, ainsi que ceux des évêchés , des monastères , des
abbayes , etc. On sent combien un travail de ce genre est
NOVEMBRE 1807 , 411
utile aux littérateurs et aux savans. Mais cet auteur si
estimable est tombé dans une erreur d'autant plus étonnante
que , dans le tems où il écrivait , on n'avait pas encore
eu l'idée de diminuer en apparence les difficultés
que présente la langue latine . « Pour faciliter, dit - il , l'in-
» telligence de cette langue à toutes sortes de personnes ,
>> aux enfans , aux personnes avancées , aux dames
» méme , et sur-tout aux personnes religieuses qui ne
>> peuvent se servir de la méthode ordinaire , on a levé
» dans ce Dictionnaire toutes les difficultés qui pour-
>> raient arrêter les commençans , en mettant toutes les
» terminaisons des noms , des pronoms et des verbes ;
>> celles au moins qui se trouvent dans les auteurs et
» qui peuvent faire quelque peine ...... Il n'est pas aisé
» de rappeler ces mots à leurs sources , à ceux qui se
» servent des Dictionnaires ordinaires , à moins que
» d'avoir étudié deux ou trois ans ; et en moins de tems ,
» par le secours du Novitius , on saura tous les mots
>> latins. >>
On pourrait conclure de ces promesses de l'auteur
qu'un Dictionnaire seul suffit pour apprendre la langue
latine , et qu'on peut se passer de la connaissance parfaite
des déclinaisons , des conjugaisons et de la syntaxe.
Cela peut être vrai jusqu'à un certain point pour les
langues modernes dont les règles sont peu compliquées ,
et se rapprochent beaucoup des nôtres ; mais c'est une
errear grave à l'égard des langues anciennes. Quiconque
n'aura pas étudie pendant quelques années les règles
de ces langues , non-seulement sera hors d'état de les
parler et de les écrire , mais ne pourra même parvenir
à faire des traductions. M. Noël s'est bien gardé de faire
de semblables promesses ; au contraire , tout dans sa
préface annonce le désir de faire acquérir aux élèves
une véritable et solide instruction.
Le Dictionnaire de Boudot , beaucoup moins volumineux
que le Novitius , est celui que depuis long- tems .
on adoptait pour les écoles. M. Noël expose les raisons
qui l'ont déterminé à en composer un autre : il est impossible
de s'exprimer avec plus de mesure et de modestie.
« Avant , dit-il , d'exposer le plan que j'ai suivi , je
412 MERCURE DE FRANCE ,
•
>> dois parler du Boudot que je me suis proposé de rem-
» placer , et je sens tout ce que ma position a de délicat .
>> Mon silence à cet égard serait une affectation ridicule ;
» le rabaisser pour me faire valoir , serait une injustice
» contraire à mes principes , autant qu'étrangère à mon
» caractère. Mais s'il eût été parfait , ma peine eût été
» prise en pure perte ; et il est assez connu qu'il est dé-
» fectueux , pour que cette assertion ne soit taxée ni de
» partialité , ni de suffisance.
» M. Pierre-Nicolas Blondeau , avocat au parlement ,
» censeur de livres et inspecteur de l'imprimerie que
» le duc du Maine avait établie à Trévoux sous l'au-
» torité de M. de Malésieux , chancelier de la princi-
>> pauté de Dombes , est l'auteur du Dictionnaire connu
>> dans les classes sous le nom de Boudot , parce que ce
» libraire avait acquis le manuscrit de l'auteur. Cet
>> ouvrage estimable à beaucoup d'égards eut une grande
>> vogue; la commodité du format , la modicité du prix
>> lui firent donner la préférence sur le Danet et sur le
» Novitius , malgré le grand mérite de ce dernier ; et
» jusqu'à ce jour il est resté dans les mains des jeunes
» étudians. Cependant il est loin d'être exempt de dé-
» fauts. Ces défauts sont de deux sortes ; les uns sont du
» teins et les autres de l'auteur . Les premiers consistent
» dans l'emploi des termes surannés et des tours vieillis ,
» et les Editeurs qui se sont succédés en ont fait dispa-
>> raître quelques-uns ; les seconds sont de l'auteur , et
>> ceux-là subsistent. >>
Ensuite M. Noël donné une idée de ces défauts ; ils
consistent principalement en omissions , soit du sens
propre , soit du sens figuré , en altérations de sens où
contre-sens décidés : les noms des peuples , des pays ,
des charges sont rendus par des dénominations modernes
; les synonymes sont prodigués comme ayant la même
valeur , quoiqu'ils présentent des nuances différentes :
enfin , comme le dit M. Noël , l'auteur , faute d'avoir
rangé dans un ordre systématique les diverses acceptions
de mots , «< confond tous les exemples , soit du sens
» propre , soit du sens figuré , de sorte qu'on a de la
>> peine à se reconnaître dans cet amas indigeste de cita-
» tions accumulées pêle - mêle et comme jetées au ha-
» sard. »
NOVEMBRE 1807 .
415
M. Noël , dans son travail , a corrigé tous ces défauts ,
mais c'est sur-tout le dernier qu'il s'est attaché à faire
disparaître. Il a établi un ordre d'après lequel toute confusion
cesse ,
et dont il résulte que les étudians pourront
à l'avenir se former des idées plus précises des acceptions
différentes de chaque mot. Son systême est
exposé avec une grande clarté.
"
« J'ai placé , dit - il , en tête de chaque article , l'éty-
» mologie , soit grecque , soit latine , et je me suis fait
» une loi de n'en admettre que de certaines , ou au
» moins de plausibles . Ensuite je me suis attaché à fixer
» le sens primitif du mot et la véritable valeur et
>> j'ai tâché de rendre les images par des images corres-
» pondantes , ou du moins équivalentes. Après avoir dé-
» terminé le sens propre , qui souvent lui-même a plu-
>> sieurs nuances , je m'efforce de saisir le point où le
» dernier chaînon du sens propre rencontre le premier
» anneau de la chaîne des sens figurés ; et je descends
» cette échelle en suivant l'ordre dans lequel l'esprit
» humain a pu passer de l'un à l'autre , d'après les dé-
>> veloppemens du langage et les progrès de la civilisa-
» tion. Ici , j'avoue que cette hiérarchie prête un peu
» à l'arbitraire , et que personne ne peut se flatter d'a-
>> voir le fil d'Ariadne , nécessaire pour sortir de ce laby-
>> rinthe ; mais si la métaphysique en est un peu subtile ,
>> comme elle est toute en résultats , elle ne présente
>> aucun appareil rebutant , et ne laisse pas entrevoir ce
» qu'une pareille classification a dû coûter de conten-
» tion d'esprit et de soins à l'auteur. Il lui doit au moins
» l'avantage d'avoir écarté cette foule de mots parasites
» et de prétendus synonymes qui encombrent le Boudot.
» Cette marche qu'on n'avait point encore tentée , m'a
» amené à une réforme qui en est une suite nécessaire, et
>> qui n'était pas moins importante. Ici , pour la pre-
» mière fois , au moins dans les Dictionnaires classiques ,
» les exemples sont rangés sous l'acception à laquelle ils
» appartiennent d'une manière plus spéciale ; ce qui a
» le double mérite et d'abréger les recherches de l'étu-
» diant , et de l'accoutumer de bonne heure à la préci-
» sion et à la justesse. >>
Il est inutile de s'étendre sur l'avantage de cet ordre,
414 MERCURE DE FRANCE ,
:
Ceux qui consulteront le Dictionnaire de M. Noël , après
s'être assuré de l'étymologie du mot qu'ils voudront employer
ou traduire , en sentiront toute la valeur , et në
seront point en danger de lui donner une fausse acception,
soit au propre , soit au figuré. Ce sera aussi un délassement
agréable pour les amateurs de la littérature , d'examiner
les différentes révolutions qu'un mot a éprouvées :
appliqué d'abord à des idées physiques , il a dû ensuite
exprimer des idées morales ; cette marche est conforme
à l'opinion qu'on a généralement des progrès
d'une langue , chez un peuple qui s'est civilisé par degrés.
Le mot ambitiosus me servira d'exemple pour don
ner une idée , bien imparfaite , il est vrai , du plan de
M. Noël. Selon lui , ce mot a d'abord voulu dire qui
entoure , qui fait un grand circuit ; ensuite il a été appliqué
aux ambitieux qui , chez les Romains , s'avançaient
par des brigues , et faisaient par conséquent de
longs circuits pour arriver à leur but . Ce mot , devenu
l'interprête d'une idée morale , a été pris figurément de
plusieurs manières : joint à d'autres mots , il s'est appliqué
à un homme avide de louanges , à un juge qui
sacrifie à la faveur , à une femme qui cherche les homimages
, à des palais magnifiques , elc. , enfin aux ornemens
affectés dont on surcharge l'éloquence. Cette hiérarchie
paraît conforme à la raison ; et l'on voit que ce
Dictionnaire n'est pas seulement un répertoire de mots ,
mais qu'il présente un systême philosophique digne d'être
étudié par ceux à qui le latin est le plus familier.
Les traductions de M. Noël sont très - supérieures à
celles de Novitius et de Boudot. J'en citerai un exemple.
M. Noël , à l'article Diligo , montre la différence qui
existe entre ce verbe et le verbe Amo : le premier ,
dit-il , a moins de force que l'autre . Il cite un passage
de Cicéron déjà présenté par Novitius et Boudot. Pour
l'intelligence de ce passage , je rétablirai la phrase qui
le précède : Quis erat qui putaret ad eum amorem
quem erga te habebam posse aliquid accidere ? tantum
accessit , ut mihi nunc denique amare videar antea dilexisse.
Qui aurait pu penser , dit Cicéron , qu'il pouvait
arriver quelque chose à l'attachement que j'avais
pour vous ?-Cette tournure charmante laisse l'esprit en
NOVEMBRE 1807 .
415
suspens , jusqu'à ce que tout s'éclaircisse par la distinction
du verbe amo et du verbe diligo .
Novitius a traduit ainsi la seconde phrase : Il s'est
» pourtant si fort augmenté cet amour qu'il me semble
» que c'est présentement une très -forte passion , au lieu
» qu'auparavant ce n'était qu'une simple affection où
» une pure bienveillance. >»>
Voici la traduction de Boudot : « Si bien qu'il mé
» semble que j'ai maintenant un amour de tendresse
» et que je n'avais ci -devant qu'une simple amitié . »
* "
La traduction de M. Noël est bien supérieure pour
Pélégance et l'exactitude : « Ce sentiment , dit-il , est
» devenu si vif qu'il semble n'avoir été d'abord qu'une
» simple affection , et maintenant être une amitié par-
» faite. »
Cependant il serait difficile que dans un travail aussi
considérable il ne se trouvât pas quelques négligences .
Mais on peut assurer qu'elles sont très- peu importantes ,
et qu'elles ne roulent tout au plus que sur des nuances
légères. Notre impartialité nous force à en relever deux .
A l'article Cognatus , M. Noël cite l'exemple suivant de
Cicéron : Cognatum illud est mentibus nostris ; il traduit
comme Boudot : C'est un sentiment inné en nous .
MM . Lallemant , qui ont revu le Dictionnaire de Boudot ,
blâment cette manière de traduire , et s'appuient sur
le passage même de Cicéron. Nihil est tam cognatum
mentibus nostris quam numeri atque voces ; quibus et
excitamur , et incendimur , et languescimus , et ad hila
ritatem , et ad tristitiam sæpe deducimur. MM. Lallemant
traduisent ainsi : « Rien n'a tant de sympathie avec
» nos ames que la cadence et l'harmonie : elles nous
animent , elles nous enflamment , elles nous atten-
» drissent , nous plongent dans la langueur , et tour à
» tour appellent la gaîté , inspirent la mélancolie . » Je
crois que MM. Lallemant ont raison : la cadence et l'harmonie
ne sont pas des sentimens innés en nous ; elles out
plutôt de la sympathie avec nos ames. D'après cela , il
aurait donc fallu citer le passage de Cicéron tel qu'il est :
Nihil est tam cognatum mentibus nostris , et traduire :
rien n'a tant de sympathie avec nos ames. Ce qu'il y a
de singulier , c'est que MM. Lallemant , après avoir
416 MERCURE DE FRANCE ,
critiqué cette traduction , l'ont laissée dans le Dictionnaire
de Boudot à l'article Cognatus.
M. Noël a promis d'expliquer tous les mots qui ont
rapport aux charges des Romains et à leurs usages : ces
explications sont nécessaires pour faciliter l'étude des
historiens et des jurisconsultes. En parcourant ce Dictionnaire
, j'ai remarqué que l'auteur s'était acquitté
avec scrupule de cet engagement : cependant un seul
article m'a paru incomplet. Au mot auctoritas , M. Noël
explique ainsi Auctoritas Senatus : « Sentiment des Sénaleurs
qui avaient assez de poids pour faire autorité ,
et pas assez pour avoir force de loi . » Cette explication
ne me parait pas donner une idée assez précise de ces
arrêtés du Sénat : il me semble qu'il convenait d'entrer
dans plus de détails : en effet , pour qu'un avis du Sénat
fût déclaré Sénatus- consulte , il fallait qu'il n'y eût pas
eu d'opposition , que le Sénat eût été assemblé selon
les lois , et que les Sénateurs se fussent trouvés en nombre
suffisant. Si quelques-unes de ces conditions manquaient
, l'avis du Sénat ne s'appelait point Senatusconsultum
, mais Senatus auctoritas. Il n'obligeait à rien ,
cependant il était écrit sur les registres publics.
On voit que ces négligences sont si légères qu'on ne
les relèverait pas , sans le devoir qu'on s'est imposé de
juger les ouvrages avec d'autant plus de sévérité qu'ils
paraissent plus approcher de la perfection . Le Dictionnaire
dont je parle est de ce genre : M. Noël doit donc
considérer les observations que j'ai hasardées comme
une preuve de mon estime pour lui . Du reste , je me
plais à joindre mes suffrages à ceux qu'il a déjà obtenus
pour une entreprise aussi difficile qu'épineuse. On ne
peut faire connaître les peines que cet ouvrage a coûtées
à l'auteur qu'en citant ce qu'il dit lui -même sur la manière
dont il l'a composé :
« Je n'ai , dit-il , épargné ni peines ni soins pour que
>> ce lexique répondit à l'importance de sa destination ,
» et fût digne de l'indulgence avec laquelle le public
> a bien voulu accueillir mes autres ouvrages . Non-seu-
» lement il est beaucoup plus complet , puisqu'il n'y
» a d'autres omissions que celles d'un petit nombre de
» termes que la décence exclut d'un vocabulaire particuliérement
NOVEMBRE 1807
ticuliérement destiné à la jeunesse ; et , sous ce rap
» port , il convient à l'homme fait comme au jeune
» élève ; au médecin , au juriscousulte , comme au littérateur
; mais les exemples sont beaucoup plus nom →
>> breux et les nuances plus variées . J'ai vérifié les uns
» et les autres sur les originaux , refait toutes les tra-
» ductions , évité les tours vieillis , les faux sens et les
» inexactitudes ; j'ai porté le scrupule jusqu'à tont écrire
» de ma main , pour ne m'en rapporter qu'à moi -même ;
» et j'ai fait tous mes efforts pour que et ouvrage , fait
>> consciencieusement et dans la seule vue d'être utile ,
» ne pût se confondre avec ces spéculations mercan-
» tiles trop multipliées pour l'honneur des lettres , et
» contre lesquelles le public a tant raison d'être en
» garde. »
L'examen plus approfondi qu'on fera de cet ouvrage
quand il sera répandu , comme il mérite de l'être , justifiera
l'idée que j'ai cherché à en donner. C'est par
l'usage sur-tout qu'on peut juger de l'utilité d'un Dictionnaire.
Tout porte à croire que cette épreuve fera
honneur à M. Noël , et que , plus on consultera son
livre , plus on en reconnaîtra le mérite et l'exactitude.
M. PETITOT.
RECHERCHES HISTORIQUES sur le Cardinal de Retz ,
..suivies des portraits , pensées et maximes extraits de
ses ouvrages ; par V.-D. MUSSET-PATHAY. Un vol.
in-8° . Prix , 5 fr . , et 6 fr. 25 c . franc de port. A Paris ,
chez D. Colas , imprimeur-libraire , rue du Vieux-
Colombier , nº 26 ; Arthus -Bertrand , libraire , rue
Hautefeuille , nº 23 , etc.
IL est fâcheux pour un livre , qu'après l'avoir lu ,
on se demande : Aquoi bon ? car on sait quelle réponse
suit d'ordinaire cette question . Cette question , je me
la suis faite en terminant l'ouvrage de M. Musset-Pathay
, et l'on va voir si c'est sans raison.
Il est reçu de dire que le cardinal de Retz est l'auteur
ou l'un des auteurs des troubles de la Fronde
Dd
418 MERCURE DE FRANCE ,
et qu'il était un intrigant , un factieux , un brouillon .
Personne ne croit trop manquer à la vérité historique ,
ni à la justice , en lui donnant ces qualifications . M.
Musset- Pathay a pensé qu'en s'en servant on calomniait
la conduite et le caractère du cardinal , et il a fait un
livre pour le prouver. D'abord il est très- difficile , pour
ne pas dire impossible , de faire une apologie seulement
spécieuse de ce singulier personnage , attendu qu'il a
dit de lui-même à peu près tout le mal qu'on en peut
dire , et qu'il n'y a guère moyen de récuser un témoin
de cette espèce-là. Ensuite si l'amour du paradoxe pousse
quelque jour un homme à défendre le cardinal de Retz
contre ses propres accusations , celles de ses contemporains
et l'opinion universelle qui en est résultée , il
faudra que dans un écrit court , mais brillant , il donne
aux faits importans des interprétations plausibles et
ingénieuses , place dans un nouveau jour les beaux
côtés du caractère de son héros , et laisse adroitement
dans l'ombre , ou au moins dans la demi - teinte ses
côtés les plus défavorables : de cette manière il ne réussira
à changer l'opinion de personne , mais il fera dire
de lui qu'il est un homme d'esprit qui n'a pas le sens
commun. M. Musset-Pathay n'a pas suivi cette marche ,
et n'a pas obtenu en entier ce résultat . Il a fait un gros
livre , et dans ce gros livre , sa réflexion et sa critique
se sont fort peu mises en frais . D'abord il donne une
vie du cardinal de Retz , laquelle est entiérement composée
de morceaux extraits textuellement des Mémoires
, et rejoints entre eux par une très - courte analyse
de ce qui suit et précède. Dans cette vie , il n'est
point question des mouvemens de la Fronde ; en quoi
certes l'auteur a eu raison , puisque ces mouvemens se
composent de démarches , de conférences , de négociations
sans fin dont il eût fallu faire le récit , récit pour
lequel il est plus simple de renvoyer aux Mémoires où
toutes ces choses se trouvent détaillées. M. Musset-
Pathay , ou plutôt le cardinal de Retz lui- même ,
conte seulement dans sa vie le commencement de la
révolte et la manière dont il se trouva engagé à y prendre
part et à s'en faire le chef. C'est ici que M. Musset-
Pathay triomphe. Le cardinal fit d'abord , de bonne foi
raNOVEMBRE
1807. 419
•
et par reconnaissance pour la reine , tout ce qu'il put
pour apaiser le peuple matiné au lieu de lui savoir
gré de ses efforts , on s'en moqua au Palais- Royal ; il en
fut piqué ou plutôt il fut bien aise d'en avoir sujet , et
alors , comme il le dit lui - même , il abandonna son
destin à tous les mouvemens de la gloire. Voici l'argument
de M. Musset - Pathay , auquel je n'ôte rien de sa
force : Le cardinal a sincèrement voulu étouffer la première
étincelle de la guerre civile ; on l'a forcé par
d'ingrates railleries à souffler sur cette étincelle et à en
faire un grand feu ; ce n'est donc pas lui , ce sont donc
les railleurs de la cour qui sont les véritables auteurs
de la Fronde . C'est conclure un peu rigoureusement.
Sans doute la cour eut des torts dont au reste elle fut
bien punie ; mais le cardinal n'en eut-il pas de bien
plus grands ? S'il avait été véritablement honnête homme
et bon citoyen , il eût oublié les outrages de la reine
pour ne songer qu'à ses bienfaits , et n'eut pas bouleversé
le royaume, pour satisfaire un ressentiment puéril.
Ayant tenu une conduite toute contraire , il a été tout
le contraire d'un véritablement honnête homme et d'un
bon citoyen. Je crois qu'en ceci je raisonne an moins
aussi serré que M. Musset-Pathay. Au reste , quelle était
cette gloire à laquelle il abandonnait son destin ? Il nous
l'apprend en vingt endroits de ses Mémoires . Il avait un
goût décidé pour les conspirations et une estime particulière
pour les conspirateurs. Presque dans l'enfance
encore , il entra dans deux conspirations contre le cardinal
de Richelieu , et il écrivit l'histoire de la conjuration
de son ami Jean-Louis de Fjesque, comme le lui disait
Montrésor. La spéculation des grandes choses ( c'està-
dire des changemens d'Etat ) l'avait beaucoup touché
dès son enfance. Son imagination ne s'occupait que des
vastes desseins ( on sait encore ce que cela veut dire ) ,
et ses sens étaient chatouillés par le titre de chef de
parti qu'il avait toujours honoré dans les Vies de Plutarque.
Il me semble que de telles dispositions sont bien
celles d'un factieux , d'un intrigant , d'un brouillon ; et
quand les faits y répondent , je ne vois en vérité pas
qu'il y ait de quoi se fâcher si fort de ce qu'on lui donne
ces épithètes.
Dd 2
420 MERCURE DE FRANCE ,
La seconde partie de l'ouvrage est intitulée : Juge
mens portés sur le cardinal de Retz , et elle est divisée
en deux Sections , les Contemporains du coadjuteur
et les Ecrivains postérieurs . Ceux - ci étaient à peu près
inutiles , puisqu'ils n'ont pu former leurs jugemes sur
le Cardinal , que d'après ce qu'en ont dit les autres .
Parmi ces derniers , c'est-à-dire les contemporains , il
en est dont l'opinion ne méritait pas d'être recueillie ,
soit parce qu'elle n'est qu'une opinion répétée , soit parce
qu'elle n'a aucun caractère d'importauce ou de réflexion
, soit enfin parce que ce n'est pas une opinion
sur le Cardinal , mais quelques mots à propos de lui .
M. Musset - Pathay pousse ce zèle recollecteur jusqu'à
rapporter quelques phrases d'une lettre d'apparat écrite
au Cardinal par Patru . C'est un beau jugement sur un
homme , qu'une lettre de complimens qui lui est adressée
! M. Musset -Pathay fait précéder chacun de ces extraits
d'une petite notice sur le personnage qui le lui a
fourni , et porte un jugement sur son jugement , selon
que celui-ci se rapproche ou s'écarte de la manière de
voir qui lui est particulière , et que j'ai exposée plus
haut. C'est toujours la même antienne ; et cela fatigue
un peu.
La troisième et dernière partie du livre se compose
de Portraits , et de Pensées ou Maximes tirées des Mémoires
de Retz. Cela est bon du moins , et plaîra aux
lecteurs , à proportion de la reconnaissance qu'ils se sentiront
pour l'homme officieux qui a pris la peine d'aller
chercher pour eux dans un livre , ce que beaucoup
de gens aimeront peut être mieux y aller chercher
eux-mêmes. Quant à moi , je suis de ceux-ci . Voilà tout
l'ouvrage de M. Musset-Pathay. A quoi bon ?
-
Il n'y a pourtant pas de livre , si vide qu'il soit , qui
ne donne matière à quelque observation plus ou moins
curieuse. Celui de M. Musset - Pathay offre deux exemples
bien singuliers de contradiction . La Rochefoucault ,
dans ses Mémoires , dit que le cardinal de Retz était
d'une ambition extréme , et dans un portrait qu'il a fait
de lui , il dit qu'il paraissait ambitieux sans l'étre. 11
avait donc été bien dupe d'abord de l'apparence. Mais
voici qui est beaucoup plus fort . La duchesse de Nemours,
NOVEMBRE 1807.
421
dans ses Mémoires , commence par dire qne le cardinal
de Retz n'avait pas d'esprit ( ce qui est un début assez
piquant ) ; ensuite elle dit que son esprit était pénétrant
et d'une étendue assez vaste ; enfin elle dit qu'il avait
assez d'esprit. Je ne sais pas si la bonne duchesse en
avait beaucoup , assez , ou point du tout ; mais ce qu'il
y a de certain , c'est qu'elle n'avait pas un esprit conséquent.
M. Mussel -Pathay , lui , raisonne assez de suite ; mais
quelquefois il affirme sans preuve , ou même lorsqu'il y
a des preuves contraires. Par exemple , il dit que l'oncle
du coadjuteur , archevêque de Paris , était un homme
nul, cagot et presque imbécille . Nul et imbécille , soit ;
mais cagot , j'y vois une petite difficulté. Le cardinal qui
s'y connaissait , nous parle du désordre scandaleux des
moeurs de son oncle. La cagoterie peut à toute force
s'allier avec la débauche obscure , mais jamais avec le
scandale,.
Il n'aurait pas fallu non plus mettre dans les Pensées
du cardinal de Retz une maxime du président de Thou ,
que le premier rapporte en Pattribuant à son auteur.
Cette maxime , ou plutôt cette phrase est qu'il n'y a de
véritables histoires que celles qui ont été écrites par des
hommes assez sincères pour parler d'eux - memes avec
vérité. On sent qu'elle devait être du goût du Cardinal
écrivant ses Mémoires , en effet avec une sincérité pea
commune .
M. Musset-Pathay est d'une charité sans exemple. « Il
» ne paraît pas , dit- il , que M. de la Rochefoucault
» dans sa liaison ayec Mine de Longueville et d'autres
» femmes de la cour , puisse être soupçonné de galan-
» terie. » Et veut- on voir d'où il infère ceci ? De cette
phrase de Mme de Sévigné : « M. de la Rochefoucault
» va revoir les lieux où il a chassé avec tant de plai-
>> sir ; je ne dis pas où il a été amoureux , car je ne
» erois pas que ce qui s'appelle amoureux , il l'ait ja-
» mais été . » M. Musset-Pathay a pris à la lettre ce mot
amoureux qui signifie seulement là atteint d'un amour
véritable. M. de la Rochefoucault ne devait pas mieux
traiter l'amour en pratique , qu'en théorie il n'a traité
l'amitié , la vertu , l'honneur, la bravoure, etc. On n'ima422
MERCURE DE FRANCE ,
ginerait jamais de quoi M. Musset-Pathay fortifie la sin、
gulière idée qu'on vient de voir ; de cette autre phrase
de Mme de Sévigné : « Plusieurs de ceux qui pleurent
» M. de Longueville ( fils de la duchesse ) , ont voulu
» avoir des conversations avec M. de la Rochefoucault ;
» mais lui qui craint d'étre ridicule , plus que toutes les
» choses au monde , il les a fort bien envoyés se con-
» soler ailleurs . » Sans être d'une malice outrée , on voit
tout de suite quel ridicule a craint en cette occasion M.
de la Rochefoucault ; il a craint qu'on ne dit que toute
la ville était allée le consoler de la mort de M. de Longueville
, sachant la part singulière qu'il devait prendre
à cet accident ; et en effet , cet enfant datant de l'époque
de ses liaisons avec Mme de Longueville qui avait toujours
détesté son mari , il pouvait bien verser sur sa
mort des larmes à peu près paternelles. Quand on prend
les choses comme M. Musset-Pathay , il est tout simple
de penser que le cardinal de Retz n'a pas été un factieux;
mais il ne faudrait pas le dire aux autres , quand
on ne le leur dit pas d'une manière plus piquante.
AUGER .
LE LIVRE DE PRIÈRES de M. DE FÉNÉLON , archevêque
de Cambrai , avec des réflexions pour tous les
jours du mois ; ou Le Chrétien adorateur. Edition
augmentée de l'Explication des cérémonies de la
Messe , et d'autres Instructions chrétiennes . A Liége
chez Fr. Lemarié , imprimeur-libraire ; et à Paris ,
chez Ch. Villet , libraire , rue Hautefeuille , n° 1 .
1807.
- 1
"
LE culte catholique rétabli , les ministres d'une religion
divine rendus à leurs importantes et respectables
fonctions , les temples rouverts , ne sont pas les moindres
bienfaits d'un gouvernement sage et éclairé. Hommage
au grand homme qui a rendu à la piété ses saints
exercices, au malheur son plus ferme appui , à l'affliction
sa consolation la plus sûre !
Cette révolution , trop long-tems attendue , a permis
enfin que les livres destinés à l'instruction ou à l'édiNOVEMBRE
1807 . 425
fication des fidèles reparussent , et dans le nombre de
ceux qui se réimpriment tous les jours , celui que j'ai
sous les yeux , se recommande sur-tout à l'attention .
On ne prononce guère le nom d'un grand écrivain ,
sans y attacher l'idée des écrits qui l'ont immortalisé.
Ainsi , nomme-t- on Fénélon , on pense en même tems
à Télémaque. Mais cet ouvrage admirable dans lequel
l'auteur donne à tous les hommes en général et aux rois
en particulier , des leçons si salutaires , n'est pas le seul
où il ait imprimé le cachet de sa belle ame et de son
beau talent. On retrouve également sa douce éloquence ,
son style coulant et harmonieux dans tous ceux qu'il
a écrits en faveur de la religion . Ce n'est donc pas sans
un vrai plaisir , sans un vif intérêt , qu'on lira ses Prières
dans le volume qui vient d'être publié. « L'ouvrage que
nous reproduisons ici , disent les éditeurs , était devenu
fort rare. » Cela n'est pas exact. Il est tout entier dans
la belle édition en neuf volumes , des Quvres, complète de
Fénélon , imprimée en 1787. Mais cette édition n'est pas
à la portée de tout le monde ; et il est peu de personnes
qui ne puissent se procurer le volume où les Prières
viennent d'être recueillies . Les éditeurs ont réuni
Prières les pieuses réflexions du même auteur , pour
tous les jours du mois . Un court passage extrait de celles
du quatorzième jour , en donnera une idée à ceux qui
par malheur , ne les connaîtraient pas.
ces
« Rien n'est si terrible que la mort pour ceux qui
sont attachés à la vie. Il est étrange que tant de siècles
passés ne nous fassent pas juger solidement du présent
et de l'avenir , et ne nous désabusent pas. Nous sommes
infatués du monde , comme s'il ne devait jamais finir.
La mémoire de ceux qui jouent aujourd'hui les plus
grands rôles sur la scène , périra avec eux . Dieu permet
que tout se perde dans l'abîme d'un profond oubli ,
et les hommes plus que tout le reste. Les pyramides d'Egypte
se voient encore sans qu'on sache le nom de
celui qui les a construites. Que faisons-nous donc sur
la terre ? A quoi servira la plus douce vie , si par des
mesures sages et chrétiennes , elle ne nous conduit pas
à une plus douce et plus heureuse mort ? O hommes
pesans de coeur, qui ne peuvent s'élever au- dessus de
424 MERCURE DE FRANCE ,
la terre , où de leur propre aveu , ils sont si misérables ?
La véritable manière de se tenir prêt pour le dernier
moment , c'est de bien employer tous les autres , et d'attendre
toujours celui - là . >>
Je dois à la vérité de dire que l'Adorateur chrétien
n'est guère qu'une reproduction du livre connu sous le
titre de la Journée du chrétien . Quoi qu'il en soit , les
ames pieuses doivent s'empresser de l'accueillir ; elles
y apprendront l'étendue de leurs devoirs , et y trouve
ront les moyens de les bien remplir.
VARIÉTÉS .
V.
Il faut
2.
THEATRE FEYDEAU.- Reprise de Renaud d'Ast.
remercier les comédiens de Feydeau d'avoir remis ce joli
opéra au répertoire . Il fut représenté pour la première fois
en 1787 , et eut alors beaucoup de succès. Le poëme est de
MM. Barré et Radet , et la musique de M. d'Aleyrac , un
de nos premiers musiciens , " compositeur fécond , et qui
compte presque autant de succès que d'ouvrages. La musique
de Renaud d'Ast est vraiment le modèle de celle qui convient
à l'Opéra-Comique ; elle est gracieuse et mélodieuse ;
tous les airs en sont si chantans qu'on les trouve encore sur
le pupitre des amateurs et dans la bouche de l'artisan . La
partie de l'orchestre , sans être négligée , ne couvre jamais.
le chant principal , et ce musicien a une qualité qui me
paraît inappréciable , c'est de ne jamais placer de morceaux
de musique mal à propos , c'est - à - dire , dans une
situation où ils pourraient ralentir la marche de l'ouvrage ,
Eet opéra était très-bien monté dans la nouveauté . Le rôle
de Renaud était joué par Michu , bon acteur assez bon
chanteur et très-aimé sur-tout d'une certaine partie du public
. Julien le remplace aujourd'hui . Les airs qu'il doit chanter
ne sont pas au-dessus de ses moyens : il a fait généralement
plaisir .
Le rôle de Céphise avait été écrit pour faire briller le
beau talent de Me Renaud d'Arvigny , et l'on se souviendra
ще
NOVEMBRE 1807 . 425
long-tems du talent musical qu'elle y développait . Jouer ce
rôle aprè selle n'était pas chose aisée ; cependant Mme Moreau
vient d'y obtenir un succès complet . Cette jeune actrice
joint beaucoup de facilité à une voix assez étendue et trèsflexible
: elle joue souvent , et le public la voit toujours
avec un nouveau plaisir.
C'est Me Saint- Aubin qui remplit le rôle de Marton ;
il n'est donc pas nécessaire de dire que ce rôle a été joué
avec toute la grâce et la finesse imaginables .
Au total , la remise de cet ouvrage a fait beaucoup de
plaisir , et sera , je crois , fructueuse pour le théâtre .
"
THEATRE DE L'IMPERATRICE . - Première représentation de
l'Amour au régime. Un jeune avocat , hommé Auguste .
et qui se porte fort bien , s'avise de se faire passer pour
malade , afin de s'introduire dans la maison d'un médecin
de la fille duquel il est amoureux. Le docteur , religieux
observateur des préceptes d'Hippocrate , fait subir au jeune
homme une diète si sévère , qu'en moins de trois jours il
lui reste à peine la force de déclarer son amour à la belle'
Jenny , dont le coeur appartenait déjà à un jeune militaire .
Le médecin et sa fille s'amusent quelque tems aux dépens
de l'avocat , et finissent ( pour l'empêcher de mourir d'inanition
) par le prier du repas de la noce de Jenny et de
son amant .
Ce petit acte n'est , à vrai dire que le tableau d'une mystification
arrivée dans la société : mais l'ouvrage est très-gai ;
le dialogue est vif et semé de mots heureux . Cette pièce est
de M. Chazet.et d'un anonyme . Clozel est très - comique
dans le rôle de l'avocat à jeun .
INSTITUT. - L'Institut national a tenu , mardi dernier ,
une séance publique pour la réception de MM. Laujon ,
Renouard et Picard . Une assemblée brillante remplissait la
salle , et les applaudissemens qui ont éclaté de toutes parts ,
lorsque les nouveaux académiciens sont entrés , ont prouvé
quel vif intérêt avait amené ce nombreux concours .
M. Laujon a commencé . La faiblesse de sa voix a fait
426 MERCURE DE FRANCE ,
perdre une grande partie de son discours ; mais l'on a aperçu
dans ce qu'on a pu saisir , des traits spirituels et une onction
touchante dans la bouche d'un vieillard . I a loué son prédécesseur
(M. Portalis ) avec cette sensibilité simple et vraie
qui convenait à Péloge d'un magistrat respectable .
M. Renouard l'a suivi à la tribune ; et son discours , mieux
entendu , a produit beaucoup d'effet . Il est rempli de pensées
fortes , d'aperçus profonds , exprimés dans un style nerveux
et animé ; en un mot , il a paru digne de l'auteur de la
tragédie des Templiers . Les louanges nobles et justes qué
l'orateur a données au grand talent de M. Le Brun qu'il
remplace , ont été vivement senties par tous ceux qui cultivent
la poësie française .
M. Picard s'est présenté après ses deux collègues . Son
talent fécond et ingénieux , ses nombrenx succès , avaient
déjà parlé en sa faveur ; son discours lui a mérité de nouveaux
suffrages. Cet aimable comique s'est fait reconnaître
dans plusieurs traits plaisans qui ont été fort applaudis , et
quoiqu'il eût prévenu qu'il ne prétendait pas s'élever au
ton de lorateur , il a su , plus d'une fois , prendre les mouvemens
d'une douce éloquence . Il les a sur-tout saisis lorsqu'il
a jeté des fleurs sur la tombe de M. Dureau de la Malle ,
auquel il succède, de cet homme doublement estimable, dont
la perte , dans un âge pou avancé , est un juste objet de
regrets pour tous les amis des lettres et de la vertu .
M. Bernardin de Saint- Pierre , chargé , comme président ,
de répondre aux trois récipiendaires , l'a fait en un seul discours,
où l'on a retrouvé les pensées élevées et le style admirable
qui distinguent émincinment l'auteur des Etudes de la
Nature.
Enfin cette séance a paru une des plus intéressantes de
l'Institut , par les talens différens des orateurs qui y ont
parlé , et par les réputations qu'elle réunissait .
―
L.
HISTOIRE. On a bien voulu nous adresser une lettre
inédite de Hume , traduite de l'anglais sur l'original que
M. de Joncourt , bibliothécaire du prince d'Orange , avait
entre les mains. Comme cette lettre rend compte des maNOVEMBRE
1807 : 427
tifs qui ont déterminé Hume à changer dans la dernière
édition de son Histoire , son opinion sur un point très- important
, nous croyons que son insertion dans le Mercure
intéressera nos lecteurs .
LETTRE DE DAVID HUME AU COMTE D'HARDWICKE .
Compiègne , 23 Juillet 1764.
MILORD , peu de tems après mon arrivée à Paris , j'ai eu la
curiosité de consulter les Mémoires de Jacques II. Ils forment
environ treize volumes in-folio , tous écrits de la main du
roi sans être rédigés en corps de narration
. Plusieurs
passages
y sont traités avec assez d'étendue
. Telle est , par
exemple , une relation des négociations
qui précédèrent
la
seconde guerre de Hollande
; point d'histoire
qui m'a toujours
paru fort obscur et hérissé d'une foule de contradictions.
Le père Gordon , principal
du Collège des Ecossais ,
homme obligeant
et communicatif
, a fait néanmoins
quelque
difficulté de me permettre
la lecture de ce passage ;
mais sur l'assurance
que je lui ai donnée que j'avais été
employé
à la secrétairerie
d'Etat , et que j'attendais
une
permission
authentique
de consulter
les registres
français
qui devaient
renfermer
le traité conclu entre Charles II et
Louis XIV , tous ses scrupules
ont été levés , et j'ai pris communication
du manuscrit. Je vais vous en parler de sou
venir , Milord , car j'ai laissé à Paris les différens
extraits
que j'en ai faits , toujours de l'aveu du père Gordon.
Le traité fut conclu à la fin de 1669 ou au commencement
de 1670 ( les Mémoires du tems ne lui ont point assigné
de date précise ) . Ce fut lord Arundel de Wardour qui
le signa secrètement dans un voyage qu'il fit à Paris tout
exprès . Les deux principaux articles contiennent le rétablissement
de la religion catholique en Angleterre , et une
alliance offensive des deux puissances contre la Hollande .
Louis promettait à Charles un subside annuel de 200,000l . st .
et six mille hommes en cas d'insurrection . Quant à la Hollande
, on devait la partager d'après les bases indiquées
depuis par l'abbé Primi . L'Angleterre avait la Zélande et
428 MERCURE DE FRANCE,
"
les ports ; tout le reste devenait le partage du roi de France
et du prince d'Orange . Au surplus il n'était pas question
de fonder le pouvoir arbitraire dans la Grande-Bretagne .
C'est que probablement le roi envisageait cet évènement
comme une suite nécessaire de la révolution projetée , eť
qu'il entrait d'ailleurs dans ses plans comme dans ceux de
son frère de lier cet important dessein aux affaires de la
religion. Mais Louis avait encore d'autres vues : c'est pourquoi
il envoya la duchesse d'Orléans à Douvres , en lui
donnant pour instruction de persuader au roi son frère qu'il
fallait commencer par ruiner la république avant d'entreprendre
le changement de la religion en Angleterre . Ces insinuations
déplurent au duc d'Yorck , qui s'opposà constamment
à cette déviation du plan général . Je dois vous
avouer ici , Milord , que cet écrit m'a prouvé que je m'étais
souvent mépris à l'égard du caractère de Charles II . J'avais
jusque- là pensé que l'humeur insouciante et pour ainsi dire
nonchalante de ce prince l'avait rendu incapable de dévotion
, et qu'il avait flotté toute sa vie entre le déisme et le
papisme; mais je reconnais que lord Halifax a mieux que moi
dévoilé les secrets sentimens de Charles , quand il a dit que
ce monarque affectait l'irréligion afin de mieux couvrir son
zèle pour la foi catholique . Son frère nous apprend qu'aussitôt
après la signature du traité , il assembla son conseil
intime , et qu'il y parla du rétablissement de la religion ro¬
maine avec tant d'ardeur que les larmes lui vinrent aux
yeux. Je me suis souvent étonné de l'aveuglement des deux
frères qui se laissaient emporter par leurs opinions religieuses
, au point de s'imaginer qu'à la plus légère occasion
elles seraient embrassées des évêques et de la noblesse , en
quoi sans doute ils se trompaient fort , car les écrits du tems
ne font aucune mention de cette disposition des esprits . Quoi
qu'il en soit , les princes y croyaient et se reposaient principalement
sur elle du succès de leur entreprise.
Je profiterai probablement d'une nouvelle édition de mon
Histoire pour corriger les méprises que j'ai faites dans cette
circonstance , ainsi que dans quelques autres moins imporNOVEMBRE
1807 . 429
•
tantes . En attendant cette époque , je m'estime heureux
d'avoir une occasion de satisfaire la curiosité de votre seigneurie
, et de vous exprimer ma reconnaissance pour votre
obligeante conduite à mon égard depuis que je me suis
engagé à écrire le règne d'Elisabeth . Je m'applaudirai de
mon sort si votre seigneurie me fournit de fréquentes occasions
de cette nature . Je ne puis pas répondre maintenant
à la question que vous m'avez faite , Milord , à l'égard de
la galerie des fortifications ; mais dès que je serai retourné
à Paris , j'aurai l'honneur d'informer votre seigneurie du
résultat de mes recherches.
J'ai l'honneur d'étre , etc. , DAVID HUME.
LOUIS DE JONCOURT , Bibliothécaire du prince d'Orange.
NOUVELLES POLITIQUES .
TURQUIE.
( EXTÉRIEUR. )
Constantinople , 10 octobre. —L'armée du
grand-visir , de retour des bords du Danube , se trouve actuellement
à Andrinople.
Des lettres des Dardanelles annoncent que les Anglais
ont levé le blocus du canal , et que plusieurs bâtimens
de l'Archipel et des îles y sont entrés et sont maintenant en
rade.
-- Sa Hautesse a conféré à son ambassadeur de Paris le
titre de plénipotentiaire pour continuer les négociations entamées
avec la Russie,
―
RUSSIE. Pétersbourg , 15 octobre 1807. D'après un
ukase , rendu par S. M. l'Empereur de Russie , il va être
pris des mesures pour empêcher tout étranger de pénétrer
dans les Etats Russes , s'il n'est muni d'un passeport délivré
par le ministre des affaires étrangères , sur la représentation
d'un autre passeport délivré par les ministres ou consuls
Russes dans les différens pays.
Le grand-duc Constantin a introduit l'exercice à la
française dans les deux corps de Cadets , dont il est le chef.
450 MERCURE DE FRANCE ,
1
AUTRICHE . Vienne , le 5 novembre 1807 . ---
Le mariage
de S. M. l'Empereur avec la princesse Béatrix , est définiti- ,
vement fixé au 20 décembre prochain .
-Les gazettes de Vienne , donnent maintenant le contenu
du rescript adressé il y a déjà quelque tems par S. M. aux
Etats de Hongrie . Ce rescript est relatif à l'acceptation que
S. M. l'Empereur fait de l'offre faite par les Etats , de verser
dans le trésor , le sixième du revenu annuel des biens-fonds ,
ainsi que l'un pour cent de la valeur de toutes leurs propriétés
mobiliaires , afin d'aider à éteindre les dettes de
l'Autriche .
DANEMARCK. Seelande , le 10 novembre.
- -----
Le prince
royal est heureusemant
passé en Séelande
; il devait arriver
le 7 à Copenhague
. Le prince de Hesse est nommé gouverneur
de cette place ; il présidera
le conseil de guerre qu'on y a
établi. Le comte Baudissin
remplira
les fonctions
de commandeur
militaire .
-
D'après une nouvelle mesure prise par le prince
royal , il est permis aux corsaires de toutes les nations , qui
auraient fait des prises sur les Anglais , d'entrer dans les
ports du Danemarck.
HOLLANDE. -- La Haye, le 18 novembre. Le 17 de ce
mois , S. Exc. le ministre de l'intérieur , s'est rendu en grand
cortège à la salle des Etats pour présider l'ouverture de la
session d'automne du Corps-Législatif.
- S. M. a rendu , le 27 octobre dernier un décret pour
établir un nouvel ordre plus convenable dans les recettes et
dépenses publiques.
Ce même décret crée une commission spéciale pour la
liquidation et le paiement de l'arriéré.
( INTÉRIEUR . )
PARIS , 25 Novembre. Le retour de la garde impériale a
été célébré aujourd'hui avec beaucoup de pompe et de solennité.
On avait élevé à la barrière de la Villette , un
NOVEMBRE 1807 . 451
1
arc de triomphe d'un très -beau style , sous lequel M. le
Préfet , accompagné du Corps municipal , a reçu les différens
corps qui composent la garde . Le Préfet a prononcé
un discours aux officiers de l'état -major et leur a distribué
des couronnes d'or qui ont été sur le champ apposées
aux aigles de leurs drapeaux. Les troupes ont ensuite défilé
sous l'arc de triomphe. Pendant leur marche , un nombreux
orchestre composé d'instrumens à vent , exécutait un chant
triomphal ( nous avons inséré les vers de ce chant , en tête
de ce N° ) cette musique est du plus beau caractère , et
produisait un grand effet sous les voûtes de l'arc de triomphe.
Les troupes ont suivi tout le faubourg Saint Martin , les
boulevards , la rue de Rivoli , et , après avoir déposé sous
l'arc des Tuileries leurs drapeaux , elles se sont rendues en
ordre aux Champs - Elysées. Là , des tables étaient dressées
dans chacune des contre-allées de la grande avenue , depuis
l'entrée des Champs-Elysées jusqu'à la barrière de Neuilly ;
des toiles attachées transversalement aux arbres , mettaient
la table et les braves convives à l'abri du mauvais tems . On
a porté de nombreux toasts à S. M. l'Empereur et aux habitans
de la ville de Paris . L'état-major et le corps municipal
, placés à l'extrémité de ces tables , sous une tente
donnaient le signal de ces toasts , et ils étaient sur le champ
répétés avec enthousiasme par tous les militaires . Après le
repas , ils se sont retirés en bon ordre chacun dans leur can-
Dans le cours de la journée , on a distribué
sur plusieurs places , des comestibles au peuple ; le soir le
vin jaillissait de la fontaine des Innocens. Tout Paris était
illuminé , et l'on a tiré , à huit heures , douze feux d'artifice.
tonnement. ―
"
Il est malheureux que le mauvais tems ait succédé , vers
les deux heures de l'après-midi , à la plus belle matinée .
Il n'a cependant point interrompu cette fête qui avait commencé
d'une manière si noble et si brillante , au moment de
la distribution des couronnes .
—S . M. l'Empereur et Roi est arrivé à Milan , le 21 de
ee mois , à midi .
432 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBŘE 1807.
ANNONCES .
Cours de médecine légale , judiciaire , théorique et pratique , ouvrage
utile non-seulement aux officiers de santé , mais encore aux jurisconsultes
; par J. J. Belloc , docteur en médecine. Un vol . in- 12 . Prix ,
broché , 2 fr . 25 cent . et 3 fr . franc de port. Chez Méquignon l'aîné ,
libraire , rue de l'Ecole de médecine , nº 9 .
L'ouvrage que nous annonçons doit être regardé comme un manuel
instructif que l'on pourra consulter avec fruit pour résoudre tous les cas
essentiels où les officiers de santé sont appelés pour éclairer la conscience
des juges. Ce Cours de médecine légale renferme en abrégé tout ce qu'on
peut dire de mieux sur les principales questions qui en font l'objet. Les
principes que l'auteur établit , ses raisonnemens , sont d'accord avec
l'expérience. Tel est le jugement qu'en a porté l'Ecole de médecine de
Paris .
Comparaison entre la Phèdre de Racine et celle d'Euripide ; par
A. N. Schlegel . In -8° . Prix , 2 fr . 25 cent . , et 2 fr . 65 c . franc de port.
Chez Tourneysen fils , rue de Seine Saint- Germain , nº 12 .
L'Art d'aimer d'Ovide , traduction en vers avec des remarques ;
par M. Desaintange . Un vol . in-12 , avec une jolie figure . Prix , 3 fr. ,
et 3 fr . 70 cent. franc de port. Chez Giguet et Michaud , libraires , rue'
des Bons-Enfans.
Essais sur la culture du Mais et de la Patate douce ; par M.
Lelieur , de Ville -sur-Arce , administrateur des parcs , jardins et pépinières
des palais impériaux . De l'impr . de P. Didot , l'aîné . Brochure
in- 12. Prix , 1 fr . 25 cent . , et 1 fr. 50 cent . franc de port . Chez Defrelle
, libraire , rue de Richelieu , nº 10.
Corsa pel Bacino del Rodano e per la Liguria d'Occidente , divisa
in sei sezioni , di cui la principale , cioè quella che diede motivo all
opera contiene la Orittografia del monte Coiron , situato nella dianzi provinzia
Vivarese ora dipartimento de l'Ardeche , di Giuseppe Marzari-
Pencati , Vicentino accademico Olimpico , membro della Società de' naturalisti
sedente in Ginevra . - In- 8° , Vicence. A Paris , chez Tourneysen
fils , libraire , rue de Seine , nº 12 , faubourg Saint -Germain.
Prix , 6 fr.
ERRATA DU N° 331 .
Page 377 , ligne 29 , aurait ; lisez : annonçait .
378, ligne 15 , l'an XII ; lisez ; l'an VII.
( N° CCCXXXIII . )
( SAMEDI 5 DÉCEMBRE 1807. )
MERCURE
DE FRANCE .
POÉSIE .
A LA GRANDE ARMÉE .
DE tes vaillans héros célébrant le retour ,
France , entonne le chant d'alégresse et d'amour.
Pour payer dignement de si nobles conquêtes ,
Tu ne peux préparer d'assez pompeuses fêtes :
Tes ennemis vaincus , tes alliés vengés
Tes rivaux désarmés , tes amis protégés ,
Tel fut , en peu d'instans , le fruit de leur victoire 5
Et les enfans n'ont point à rougir de leur gloire .
Ces champs qui , tant de fois témoins de leur valeur ,
Ont vu se signaler leur courage vainqueur ,
Ces champs naguère en proie au plus affreux carnage ,
D'alliés aujourd'hui devenus l'apanage ,
De salutaires lois éprouvent les effets
Et goûtent les douceurs d'une tranquille paix .
Sans peine autour de vous trouvant d'heureux modèles ,
A vos nouveaux devoirs , Rois , vous serez fidèles .
Et vous , vous dont le coeur de la gloire est épris ,
Soldats , jamais la gloire eut -elle un plus plus beau prix ?
C'est peu de ces lauriers qui couronnent vos têtes ,
Présages assurés de nouvelles conquêtes ,
C'est peu de ces drapeaux , de tous ces monumens
Conquis sur l'ennemi par vos bras triomphans ,
Ces éclatans succès obtenus par les armes
Au vainqueur généreux arrachent trop de larmes ,
Et , prompts à susciter de plus ardens rivaux ,
Ee
5.
434 MERCURE DE FRANCE,
"
De Mars ont trop souvent ramené les travaux ;
Mais vaincre pour venger la patrie outragée
Vaincre pour son bonheur après l'avoir vengée ,
Toujours vaincre en courant , et voir ses ennemis
Changés , par ses vertus , en fidèles amis ,
Des alliés contens reculant la frontière ,
En faire à son pays une noble barrière ,
Est-il pour des soldats un triomphe plus doux ?
Ce triomphe , Français , n'est réservé qu'à vous ;
Goûtez-en les douceurs au sein de nos murailles .
Qu'un général romain , au retour des batailles ,
Pour signaler l'éclat de ses brillans exploits ,
A son char de triomphe ose attacher des rois ;
Du spectacle odieux de cet orgueil sauvage
Vous épargnez l'horreur à cet heureux rivage ,
Et , protégeant les rois que vos armes ont faits ,
Vous les attachez tous par le noeud des bienfaits .
Des coeurs nobles et grands telle est la politique .
Si de Rome jadis la fureur despotique
Se plut à voir des pleurs arroser ces lauriers
Qui décoraient le front de ses vaillans guerriers ,
Plus heureux en ce jour , d'une vive allégresse
Sur les fronts couronnés voyez briller l'ivresse .
De tout votre bonheur voyez ces rois heureux ,
A l'envi , voyez -les applaudir à vos jeux ,
Et , ravis des transports dont ici tout s'enflamme ,
Se confondre avec vous d'esprit , de coeur et d'ame.
De ce touchant accord du grand Peuple et des Rois ,
Que de nombreux bienfaits vont éclore à la fois !
Français , jouis du fruit de ta munificence ,
Et consacrant ainsi ta force et ta puissance ,
Ne trouve désormais ta gloire , ton honneur
Qu'à vaincre pour donner la paix et le bonheur.
Et vous que pour amis mon oeil charmé contemple ,
Rois , sachez profiter d'un aussi rare exemple :
Ce Français qui naguère , au sein de vos Etats ,
Pour venger votre injure , affrontait le trépas ,
Voyez- le maintenant , à l'allégresse en proie ,
Avec la même ardeur se livrer à la joie ;
Mais au sein des plaisirs , comme dans ses exploits ,
De son antique honneur il suit toujours les lois .
Telle est de ses vertus la source inépuisable :
C'est
par là qu'illustrant un règne mémorable ,
Il sut par son éclat , sous les yeux de Louis
DECEMBRE 1807 . 435
>
De l'Europe étonner les regards éblouis .
Sous ce roi qui créa cette noble ressource
Il semblait de a force avoir tari la source ;
Mais d'un astre nouveau le rayon protecteur
Fécondant dans son sein ce germe créateur ,
A fait renaître en lui cette soif de la gloire
Qui de ses plus beaux jours efface la mémoire .
NAPOLÉON paraît ; et bientôt , à sa voix ,
Le Français , plus docile , enfante mille exploits ,
Et , ne connaissant plus de rival dans la guerre ,
Va , court , vole , triomphe et lui soumet la terre .
Mais déjà , trop long-tems , Français , dans les combats ,
L'honneur a dirigé votre esprit et vos bras :
Vous laissant pénétrer de sa plus douce flamme ;
Qu'aux plus nobles vertus il excite votre ame ;
Si l'honneur aux guerriers inspire des exploits
De la société l'honneur dicte les lois :
Ecoutez ses leçons ; à sa voix accessibles
Vous serez doux , humains , généreux et sensibles .
Tel son pouvoir partout s'exerce sur les coeurs :
Naguère , en vos Etats , quand les Français vainqueurs
Ont aux enfans du Rhin , dans leur course rapide
Communiqué l'ardeur de ce feu qui les guide ,
Princes , vous avez vu tous vos peuples nouveaux ,
Du grand- peuple à l'envi se montrer les rivaux ;
Nourrissez dans leurs coeurs cet élan magnanime ,
Que votre voix sans cesse à l'honneur les anime ,
Et , secondant l'effet de ce mobile heureux ,
Vous les verrez , prenant un essor généreux ,
A toutes les vertus , à la gloire fidèles ,
Mériter à leur tour de servir de modèles .
Mais ne vous bornez point aux jeux sanglans de Mars :
D'un regard favorable honorez tous les arts ;
Le ciel les accorda pour consoler la terre
De la foule de maux que lui porte la guerre ;
Que votre appui constant assure leur splendeur ;
Les beaux- arts font des rois la solide grandeur.
Eux seuls , de vos vertus consacrant la mémoire ,
Peuvent de votre nom éterniser la gloire.
Mais voulez -vous sur tout , par d'éclatans succès ,
De votre auguste appui voir bientôt les effets ?
Bannissant les conseils d'une importune crainte
Et brisant les liens d'une vaine contrainte ,
Partout où vos regards découvrent le talent ,
Ee 2
436 MERCURE De France ,
.
"
Protecteurs assidus , excitez son élan ;
Songez à l'affranchir de pénibles entraves :
Quel grand roi peut vouloir régner sur des esclaves ?
Sur des esclaves ! non vous ne le voudrez pas :
Ainsi que votre honneur le bien de vos Etats
Vous imposent la loi d'user de la puissance
Pour maintenir des arts la noble indépendance :
Qu'elle règne , et bientôt mille talens divers ,*
Par leurs brillans succès charmeront l'Univers .
Laissez , dans ses terreurs , la sombre tyrannie
Voir d'un oeil inquiet les travaux du génie ,
Pour étouffer sa voix et ses nobles accens
Laissez-la s'épuiser en efforts impuissans ,
Sa voix majestueuse et que rien n'épouvante
En devient à la fois plus forte et plus puissante.
Telle une source pure , à travers les roseaux ,
Epanche librement le trésor de ses eaux ,
Et dans les lieux divers où son cours se déploie
Va porter la fraîcheur , l'abondance et la joie ;
Veut-on , gênant le cours de son flot fugitif,
Dans un tube d'airain le retenir captif?
De la contrainte alors naît un nouveau miracle ;
Impétueux il sort ; et , vainqueur de l'obstacle ,
Ce même flot jaillit en prismes radieux
Et des mortels ravis il enchante les yeux.
M. VALMALETE.
COUPLETS
CHANTÉS A LA FÊTE DONNÉE PAR LE S
Le 28 Novembre 1807.
GÉNÉREUX fils de la Victoire ,
Brillante élite de héros ,
Qui par tant d'exploits , tant de gloire ,.
Avez honoré nos drapeaux ;
Venez au sein de la Patrie ,
Jouir du fruit de vos succès ;
Venez , de tous les coeurs français
Remplissez l'attente chérie :
Revoyez vos amis , rentrez dans vos foyers ,
Le repos vous attend à l'ombre des lauriers.
(bis.)
SÉNAT ,
DECEMBRE 1807.
437
Celui dont l'immense génie
Aux combats guida votre ardeur ,
Est allé de son Italie
Préparer aussi le bonheur : (bis.)
Mais tout ici nous le rappelle ,
Son trône est dressé dans ces lieux
Le marbre et la toile à nos yeux
Offrent son image fidelle ;
;
Les drapeaux qu'il conquit décorent nos foyers ,
Et le Sénat s'assemble à l'ombre des lauriers .
Vous dont l'invincible courage
De ces lauriers nous couronna ,
Guerriers , recevez notre hommage ,
Salut aux vainqueurs d'Iena !
Marengo , que ta renommée
Enflamme nos derniers neveux ;
(bis.)
Friedland , Austerlitz , champs fameux ,
Parlez- leur de la GRANDE armée ;
Et grâce à ses travaux , ombrageant nos foyers ,
Que l'olivier s'élève à côté des lauriers.
M. CAUCHY.
LE GRAMMAIRIEN MOURANT.
Un descendant de Vaugelas ,
Affligé d'une hydropisie ,
Etant aux portes du trépas ,
Faisait ses adieux à la vie .
De sa femme et de ses enfans
Il voyait sa couche entourée !
Toute la famille éplorée
Poussait mille gémissemens .
Le mourant , d'une voix éteinte ,
Leur dit : Je conçois vos douleurs ;
Du trépas la funeste atteinte ,
Comme à vous m'arrache des pleurs .
O ciel ! que tes coups sont acerbes !
Je serais mort avec plaisir
Si tu m'eusses laissé finir....
Mon ouvrage sur les adverbes .
Mr. A. Couvret.
438 MERCURE DE FRANCE ,
ÉNIGME.
VEUX-TU , lecteur , connaître ma tournure ?
Je te désigne mon entier
Par ma singulière figure
Ou par mon signe singulier .
Je compte , au moins , cinquante soeurs ,
Moitié blondes et moitié brunes ;
Ne vous fiez pas trop , amis , à nos couleurs ;
Vous exposeriez vos fortunes .
Egales de tout point , offertes à l'envers ,
En face , nous offrons , toutes , des traits divers ,
D'un de nos rois la démence
Nous fit naître , dit-on , en France .
M. RÉVIAL , père.
LOGOGRIPHE.
Le choix d'une voyelle t'offrira mon premier ,
En ta biliothèque on trouve mon dernier ,
Un certain philosophe inventa mon entier.
CHARADE.
A l'inconstance , à la frivolité,
Je dois mon être et mou pouvoir suprême.
Otez mon chef , quel changement extrême !
Mon reste veut de la sublimité.
Mots de l'ÉNIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro ,
Le mot de l'Énigme du dernier Numéro est Silence .
Celui du Logogriphe est Email , où l'on trouve mail , ail ,
la lettre L , chiffre romain exprimant cinquante.
Celui de la Charade est I- lion.
il, et
DÉCEMBRE 1807 . 439
LITTERATURE. SCIENCES ET ARTS. -
( MÉLANGES. )
DE LA TRAGÉDIE ITALIENNE AU XVI SIÈCLE ( 1 ) .
Si l'on a eu jusqu'à présent en France des idées ou fausses
ou imparfaites sur l'Epopée italienne ( 2 ) , celles qu'on s'est
formées de l'art dramatique en Italie sont peut- être plus
fausses et plus imparfaites encore . Ce ne sont pas seulement
des hommes sans nom et sans autorité dans les lettres ,
qui en ont parlé avec légéreté ou avec un mépris fondé sur
l'ignorance ; l'abbé d'Aubignac , qui prétendit apprendre
aux autres l'art du théâtre , qu'il pratiqua si mal , prononça
hardiment qu'il n'y a dans les tragédies italiennes aucune
notion de cet art . St. -Evremond , homme d'autant d'esprit
que d'Aubignac en avait peu , mais esprit tranchant et superficiel
, décida plus hardiment encore qu'elles ne valent
même pas la peine qu'on en parle , et qu'il suffit de les
nommer pour inspirer de l'ennui. Il est vrai qu'il cita pour
exemple de ces insipides tragédies italiennes , le Festin de
Pierre , tragi-comédie espagnole , dont on ne fit jamais grand
cas en Italie , qui n'y a été traduite par aucun auteur de
réputation , tandis qu'en France Molière et Thomas Corneille
n'ont pas dédaigné de la traduire ; et qui dans le
premier de ces deux pays n'a jamais été jouée que par des
troupes ambulantes , pour l'amusement de la populace ; dans
le second au contraire fait partie du répertoire national ,
destiné aux plaisirs de la meilleure compagnie . St. -Evremond
ajouta même, avec un emportement singulier dans un homme
(1 ) Ce morceau est tiré du Cours d'histoire littéraire moderne de
M. GINGUENÉ . C'est la première Leçon de la 3me année de ce Cours ,
telle qu'il la lut l'année dernière à l'Athénée de Paris.
(2) Le poëme épique italien , depuis son origine , et dans ses trois
genres ( le romanesque , l'héroïque et le burlesque ) , avait été l'objet des
leçons de l'année précédente .
440 MERCURE DE FRANCE ,
1
de son caractère , qu'il n'avait jamais vu cette pièce sans
désirer que l'auteur fùt foudroyé comme son Athée . Ce
souhait bénévole regarde Caldéron , Molière , Thomas Corneille
, et quelque traducteur obscur en prose italienne ,
mais aucun des poëtes dramatiques dont le nom et les ouvrages
soient connus dans l'histoire littéraire d'Italie . Nous
ne devons désirer de voir foudroyer personne ; mais nous
devons de justes reproches à la, mémoire de ces écrivains
inconsidérés dont les faux jugemens ont égaré notre goût ,
nous ont habitués à blâmer et à mépriser sans connaître
et nous ont trop souvent et trop justement exposés au ressen–
timent et à la risée des peuples instruits .
Voltaire , que les pédans accusent d'ignorance , parce que
son érudition était plus générale , moins circonscrite et plus
éclairée que la leur , nous a parlé le premier avec connaissance
et avec équité de ces beaux spectacles qui faisaient
un des nobles amusemens de la cour de Léon X , et de ces
heureux essais de comédie et de tragédie dans le goût antique
, faits à Rome par le cardinal Bibiena et par le Trissin ,
au commencement du XVIe siècle , tandis que les Frères de
la Passion et les Clercs divertissaient encore la France avec
les Mystères , les Actes des Apôtres et l'Apocalypse de Louis
Chocquet (3). Il suffisait pour le but que se proposait Voltaire
de marquer ce premier pas dans l'art dramatique fait
par une nation à qui l'on doit aussi les premiers pas dans
tous les autres arts . Mais remarquons encore ici un effet de
cette paresse qui se joint , on ne sait trop comment , avec
notre activité d'esprit . On avait répété long-tems , d'après
d'Aubignac , St. -Evremond et d'autres auteurs , qu'il n'y a
dans les premières pièces italiennes aucune idée de l'art ,
qu'elles ne valent même pas la peine d'en parler . Nous avons
de même répété d'après Voltaire que les Italiens ont donné
par la Sophonisbe du Trissin le signal de la renaissance de
l'art tragique , conforme à la pratique des anciens ; par la
Calandria de Bibiena et par la Mandragore de Machiavel
(3) V. Dict. de Bayle , art. Chocquet.
DECEMBRE 1807. 441
les premiers exemples de la comédie moderne , modelée sur
la comédie antique ; mais nous en sommes restés-là , sans
nous inquiéter de savoir si dans ce grand XVI° siècle , d'autres
tragédies et d'autres comédies avaient suivi les traces des
premières ; ou plutôt , nous avons pris pour constant que
la Sophonisbe était la seule tragédie italienne qui méritât
ce nom jusqu'au commencement du dernier siècle , où nous
avons encore appris de Voltaire l'existence d'une Mérope
italienne ; que le reste n'était que des tragédies en musique
ou des opéras; qu'à l'égard des comédies , ce n'étaient que des
farces de pantalon et d'arlequin , dépourvues d'art , d'esprit
et de gout , composées d'un mélange de dialectes , de gestes
de singe , de jalousie et de vengeance italienne , dont tout le
comique enfin consistait en gesticulations et en lazzis . Marmontel
l'a écrit dans sa Poëtique ; Laharpe dans son Mercure;
et celui- ci passant , comme à son ordinaire , toutes les bornes ,
ajouta même que la gesticulation et les lazzis font plus de
la moitié du comique italicn , comme ils font la plus grande
partie de leur conversation et souvent de leur esprit (4).
Je rapporte ici ces ridicules décisions d'hommes qui passent
cependant pour de bons juges , et dont notre jeunesse respecte
et va répétant les arrêts , pour que nous comprenions
bien comment il arrive que les autres nations nous accusent
d'ignorance , d'orgueil , d'impolitesse , et de légéreté ; pour
que nous apprenions à rougir de ces opinions aussi fausses
qu'inciviles et inhospitalières , pour qu'enfin nous nous sentions
engagés par cette utile honte à étudier avec quelque
attention ce qu'ignoraient complètement ceux qui en ont
ainsi jugé , à être justes pour les étrangers , et s'il se peut ,
un peu plus modestes pour nous .
Je ne répéterai point ici ce qu'on trouve partout sur l'origine
de la tragédie grecque , sur le caractère et les formes
qu'elle eut chez les Athéniens . Ces formes et ce caractère
reçurent quelques variétés du génie différent des trois grands
tragiques ; mais on voit qu'au fond , tout émanait du même
(4) Mercure de Mars 1772 .
442
MERCURE
DE FRANCE
,
systême , et tendait au même but dans tous les trois . Du moment
où la tragédie se fut dégagée du tombereau de Thespis,
et qu'Eschyle l'eut fait monter sur le théâtre , elle entra ,
comme tous les aut es aris , dans l'ensemble de ces belles
institutions p'itiques et 'morales , destinées à conduire un
peuple ingénieux et sensible à la vertu par le plaisir . Ce
peuple était en même tems léger et cruel , orgueilleux et
trop confiant dans la prospérité , facilement découragé dans
le malheur. Le spectacle de la calamité des rois , de la chûte
des Empires , des grands revers de la fortune , corrigeait ,
ou du moins tempérait ces vices par les douces impressions
de la pitié , et par une salutaire terreur.
La tragédie n'était done point alors un vain amusement
c'était une grande fete donnée au peuple , dans des occasions
solennelles , par ses magistrats : ces derniers , n'étant que
les dépositaires d'une autorité que le peuple pouvait toujours
leur reprendre , avaient intérêt de le flatter en même tems
que de le rendre meilleur. Les poëtes , tant pour leur
propre compte , que pour celui des magistrats qui faisaient
représenter leurs pièces , entraient dans cette double
vue , et la lecture attentive de ce qui nous reste de leur
théâtre , nous montre qu'ils en étaient continuellement
occupés .
"
Le but de ces représentations , et les occasions où elles´
étaient données , décidèrent non-seulement de leur constitution
et de leurs formes , mais des règles mêmes de l'art .
Le choeur , qui avait été dans l'origine la partie essentielle
du spectacle , ou plutôt le spectacle même , resta comme
pour représenter le peuple ; et le double but dont j'ai parlé ,
paraît dans le soin que l'on prit de mettre dans la bouche
du choeur , les voeux pour les bons , le blâme des méchans ,
et les moralités tirées des crimes ou des malheurs des personnages.
La nécessité d'agir à la fois sur une grande multitude
, d'attacher son attention par des émotions continues
et profondes , dicta la règle de l'unité d'action ; l'ininterruption
de cette action une fois commencée , ses différentes
parties , que nous nommons actes , n'étant séparées que par
DECEMBRE 1807 . 443
7
le choeur , qui ne quittait point la scène , rendit indispensable
la règle de l'unité de tems ; l'impossibilité de changer
les décorations sur de si grands théâtres , nécessita celle
de l'unité de lieu . Les expositions durent être simples et
claires ; les fables et l'intrigue peu compliquées , pour que
l'esprit des spectateurs fût plus libre , et que l'ame fût
toute entière à ses émotions ; la pompe du spectacle et
l'harmonie des vers rehaussées par l'éclat et l'expression
de la musique , afin que ces mêmes émotions fussent plus
vives , et entrassent par tous les sens à la fois .
Le génie des poëtes qui recevait ces premières données
de la nature même des choses , y ajouta l'art des péripéties ,
ou des changemens inattendus dans l'état et la situation
des personnages , celui de tirer des caractères les principaux
ressorts de l'action , d'en distribuer et graduer les différentes
parties de manière à exciter la curiosité et à suspendre
la catastrophe pour la rendre plus frappante ; enfin toutes
les règles de ce bel art , porté si haut par Eschyle , perfectionné
par Sophocle , et dont Euripide altéra peut-être la
pureté , mais dont il étendit les limites , ou du moins dont
il augmenta la puissance sur les affections du coeur .
La tragédie fut donc chez les Grecs , non-seulement un
art indigène , mais une grande institution politique et morale
. Son introduction chez les Romains ne fut , comme
celle des autres arts , que l'adoption d'un fruit étranger , et
qu'un emprunt fait à la Grèce. Ce peuple né pour la guerre ,
uniquement occupé , pendant plusieurs siècles , à se défendre
et à s'agrandir , reçut enfin des Etrusques la grossière ébauche
d'une comédie satirique . Plus d'un siècle après ( 5 ) et 513 ans
depuis la fondation de Rome , Livius Andronicus essaya le
premier d'imiter la tragédie grecque . Nævius le suivit de
près , et fut suivi à son tour d'Ennius , de Pacuvius , et des
deux Accius ou Attius . Le tems a détruit toutes leurs pièces .
Il ne nous reste que les titres et quelques fragmens d'environ
120 ou 130 vers ; et tous ces titres , à l'exception de
(5) 124 ans,
444 MERCURE DE FRANCE ,
trois seulement qui sont romains ( 6 ) , annoncent des sujets
tirés du théâtre des Grecs . Si dans des tems postérieurs Jules-
César,Varius , Pollion , Ovide et quelques autres , composèrent
des tragédies , elles furent encore empruntées des Grecs (7) ;
enfin le théâtre entier attribué à Sénèque est , excepté la
seule Octavie , que l'on sait n'être pas de lui , un théâtre
grec en vers latins . La tragédie romaine ne fut donc , ni
dans son origine , ni dans ses progrès , autre chose que la
tragédie grecque elle-même . Elle n'eut rien de national
rien d'approprié aux moeurs , ni aux institutions du peuple .
Elle ne lui offrit qu'un spectacle destiné à son amusement
et dont les impressions passagères n'eurent aucun but .
Elle disparut avec tous les autres arts dans la longue et
épaisse nuit des siècles de barbarie. Lorsque les peuples
commencèrent à respirer , et que dans l'Europe moderne le
goût naturel que les hommes rassemblés ont pour les jeux
et les spectacles se réveilla , le clergé , dépositaire du peù
de lumières qui ne s'étaient pas entiérement éteintes , sentit
combien il lui importait de diriger ce goût renaissant et
d'empêcher qu'il ne détournât la multitude des objets dont
il prenait soin de l'entretenir . De-là , ces fêtes ridiculement
pieuses de l'âne , des fous , des innocens ; de -là , lorsque les
idécs et les langues eurent fait quelques pas de plus , ces
représentations sacrées de la Passion et des mystères de la
vie des saints et des saintes , et des souffrances des martyrs .
Rien ne ressemblait moins assurément à la tragédie grecque ,
(6 ) Le Scipion d'Ennius , le Paullus de Pacuvius et le Brutus d'Accius.
Encore le premier des trois était - il , selon un savant critique ( P.
Scriverius ) , un poëme sur les exploits de Scipion l'Africain , et non une
tragédie. - V . P. Scriverii Collectanea veter. tragicor. in Ennii fragm.
(7) On connait , mais seulement de nom , l'Edipe de Jules-César , le
Thieste de Varius , la Médée d'Ovide , etc. Quant à Follion , qui composa
plusieurs tragédies grecques et latines , ceux qui avaient prétendu
qu'il avait pris pour sujet de l'une des ces dernières les guerres civiles
de son tems , se sont fondés sur une Ode d'Horace , qui prouve au con- .
traire que c'était une histoire qu'il en écrivait et non une tragédie.
V. l'Ode 1 du liv. 2. Motum ex metello , etc.
DÉCEMBRE 1807 . 445
et cependant on y aperçoit un but de même nature , celui
d'exercer sur les esprits et sur les imaginations une influence ,
non pas nationale , mais universelle , favorable aux opinions
religieuses et à la croyance populaire , comme l'influence
de la tragédie grecque l'était aux sentimens patriotiques et
à l'amour de la liberté .
Mais dans le pays même d'où partait cette influence , et
sous les yeux de la Puissance qui l'exerçait à son profit ,
en Italie , lorsque les esprits commencèrent à s'éclairer ,
que l'étude des langues anciennes redevint en honneur ,
qu'une nouvelle langue eut appris à se modeler sur elles , et
à produire des chefs -d'oeuvre rivaux de ceux qu'elles avaient
produits , on sentit que ce ne serait pas avec ces farces mó ·
nacales qu'on pourrait s'élever au niveau de la tragédie antique
;
et l'on de chausser le cothurne , conime on
essaya
avait touché la lyre et embouché la trompette . Ce ne fut même
pas dans la langue nouvelle qu'on l'essaya d'abord . Dès
le XIVe siècle , l'historien Albertino Mussato , mort en
1330 , avait laissé deux tragédies latines , composées dans
le goût de Sénèque sur des sujets tirés de l'histoire profane
. L'une des deux ( 8 ) était même tirée de l'histoire
non-seulement moderne , mais récente . La mort d'Ezzelino ,
tyran de Padoue , en est le sujet : le héros de la seconde (9)
est Achille . Cependant les représentations sacrées , les mystères
se donnaient encore à Rome , à Florence et dans
'd'autres villes d'Italie ; on y déployait une grande magnificence
, et ces pièces même avaient une sorte de régularité.
Au XVe siècle , dans ce mouvement général qui portait à
Ja recherche et à l'étude des anciens , il était naturel que
la
muse tragique fit de nouveaux efforts . Gregorio Corraro ( 10) ,
noble vénitien : fit , à 18 ans , une tragédie de Progne.
Laudivio , dans les Etats de Naples , en fit une en vers
jambes , sur la captivité du fameux général Jacopo Pic-
(8) Eccerinis.
(9) Achilleis.
J'ai parlé de ces deux pièces ; Discours II de la 2ª année de ce. Cours.
(10) Mort en 1464.
446 MERCURE DE FRANCE ,
>
cinnino ( 11 ) , emprisonné par le roi Ferdinand le catholique
, et ensuite assassiné par ses ordres. Sulpizio , professeur
de belles-lettres , à Rome , sous le pontificat d'Innocent
VIII , y fit représenter une tragédie de sa composition,
dont on ignore le titre. Il se vante dans l'épître dédicatoire
(12 ), de ses notes sur Vitruve , d'avoir rendu le premier
, après tant de siècles , ce genre de spectacle aux
Romains. Pendant ce tems , le fameux Pomponio Leto
fondateur de l'Académie romaine , remettait aussi sur le
théâtre , les comédies de Plaute et de Térence ; et les
deux cardinaux Pierre et Raphaël Riario , neveux de Sixte IV ,
faisaient , avec la plus grande magnificence , les frais de
ces représentations . Un de leurs poëtes fut Carlo Verardi ,
archidiacre de Césène , sa patrie , et secrétaire des brefs .
11 fournit à leur théâtre deux espèces de tragédies , l'une
en prose sur la prise de Grenade Ferdinand le ca-
" par
tholique , l'autre en vers hexamètres ( 13) , au sujet de
l'attentat commis par un assassin sur la personne de ce
meme roi.
Mais toutes ces premières tentatives étaient faites en latin ,
ce qui prouve que ces spectacles somptueux n'étaient que
pour une société choisie , et non pour le peuple qui n'y
aurait rien compris. La première tragédie qui parut sur le
théâtre , en bon style italien , et avec quelques idées d'une
action réguliérement conduite , est l'Orphée d'Ange Politien.
On a vu dans la vie de cet homme célèbre ( 14) ,
qu'il l'avait composée à 18 ans , dans l'espace de deux jours ,
au milieu des distractions et du tumulte des fetes . Tout
concourt donc à rendre précieuse cette composition élégante.
On ne goûterait pas sans doute sur nos théâtres , mais on
(11 ) De Captivitate Ducis Jacobi.
(12) Au cardinal Raphaël Riario.
(13) Fernandus Servatus.
1
Ce fut Carlo Verardi qui en forma le plan ; Marullin , son neveu , fit
les vers.
(14) Cette vie se trouve dans une des leçons de la 1ere année de co
Cours , avec celles des autres restaurateurs des lettres au XVe siècle.
DÉCEMBRE 1807 . 447
lit encore avec plaisir ces premières plaintes de la Melpomène
moderne , qui furent les jeux d'un enfant .
ly
Bientôt , à l'exemple de Rome et de Florence , les dues
de Ferrare donnèrent des fêtes dramatiques , dont l'éclat
surpassa même tout ce qu'on avait vu jusqu'alors . Hercule Ier ,
qui égalait en magnificence les souverains les plus puissans ,
fit jouer , sur un grand théâtre élevé dans la cour de son
palais ( 15) , les Menechmes de Plaute , traduits en langue
vulgaire ; et lui-même avait travaillé à la traduction . L'année
suivante , il y fit donner Cephale , pièce pastorale , en cinq
actes , écrite .en octaves , ou ottava rima , par Nicolas de
Correggio , de l'illustre maison des Corrége , prince aussi
distingué dans les lettres que dans la profession des arnes ;
ensuite l'Amphitrion de Plaute , traduit en terza rime par
Pandolfo Collenuccio ( 16) ce fut pour le mème theatre que
ce poëte écrivit sa tragédie de Joseph ( 17 ) ; que d'autres
littérateurs distingués furent employés à traduire d'autres
comédies de Plaute et de Térence ; qu'Antonio da Pistoja
composa deux tragédies, l'une intitulée Filostrato e Pamfila
, l'autre , Démétrius , roi de Thèbes , toutes derx en
tercets , avec des strophes chantées à la fin de chaque acte ,
pour tenir lieu des anciens choeurs ( 18) ; qu'enfin le comte
Bojardo , auteur du Roland amoureux , écrivit en terza rima
et en cinq actes , le Timon misanthrope , tiré d'un dialogue
de Lucien .
Léon X , qui joignit, aux goûts magnifiques des Médicis ,
des moyens que nul souverain moderne n'eut jamais à sa
disposition, répandit sur l'art dramatique les mêmes encouragemens
qu'il prodiguait à tous les arts , et dont la crédulité de
l'Europe presqu'entière faisait les fonds. Il occupait depuis
deux ans le Saint- Siége , lorsque le Trissin lui dédia sa
(15) 25 janvier 1485 ..
(15) Da Pesaro.
(17 ) Elle fut imprimée dans le siècle suivant , en 1564 .
(18 ) Ces deux pièces furent imprimées à Venise en 1508 , et réimprimées
dix ans après , in-8°.
448 MERCURE DE FRANCE ,
tragédie de Sophonishe ( 19) . Ce poëte n'était pas un homme
de génie , mais un esprit cultivé par de bonnes études , et
naturellement élevé . Je l'ai suffisamment fait connaître en
parlant de son Italia liberata. Je rappellerai seulement ici
qu'il ne fut ni archevêque ni prélat , comme Voltaire l'a dit
par erreur et comme on l'a répété d'après lui par confiance
(20) ; et qu'il n'est nullement prouvé que Léon ait
fait representer sa tragédie ( 21 ) .
Loin que l'on puisse reprocher au Trissin de n'avoir eu
aucune notion de l'art , on pourrait l'accuser au contraire
d'avoir trop servilement suivi les règles et l'exemple des an.
ciens Grecs , en présentant aux modernes un fait tiré de
l'histoire romaine . Ce fut une erreur commune à tous les
poëtes qui suivirent le Trissin dans la carrière qu'il venait
d'ouvrir. Ils ne contemplèrent point la nature et l'homme
en eux-mêmes , mais ils étudièrent l'une et l'autre dans Eschyle
et dans Sophocle , pensant que ces grands génies
avaient connu et exprimé les caractères , les moeurs et les
passions humaines , comme il convient au poëte tragique .
( 19 ) En 1515. Elle ne fut cependant imprimée qu'en 1524.
(20) Voici ce qui est dit à ce sujet , dans l'endroit indiqué . « Il est
difficile de deviner sur quel fondement Voltaire , qui , quoi qu'on en ait
dit , se trompe rarement en histoire , a écrit dans son admirable Essai
sur les moeurs et l'esprit des nations ( chap . CXXI ) que le Trissino
était archevêque de Bénévent quand il fit sa tragédie , et que le Ruccellaj
suivit bientôt l'archevêque Trissino. Il ne fut jamais archevêque ni
de Bénévent , ni d'ailleurs , ni même ecclésiastique . Cette erreur de fait a
passé dans quelques écrits estiniables , et c'est ce qui m'engage à en avertir.
»
C'est sans doute pour réparer cette erreur , que Voltaire a mis dans la
Dédicace de la Sophonisbe de Mairet réparée à neuf, que le prélat
Georgio Trissino , par le conseil de l'archevêque de Bénévent , choisit
le sujet de Sophonisbe . Mais le Trissino n'était pas plus prélat qu'archevêque
; et l'on ignore quel peut être l'archevêque de Bénévent qui lui
donna ce conseil .
(21 ) Napoli Signorelli l'a dit après plusieurs autres dans son Histoire
critique des théâtres ; mais cela ne paraît pas suffisamment prouvé au
avant Tiraboschi , dont on connaît l'esprit de recherche et l'exactitude .
Y. Hist. de la litt. it . tom. VII , part . 3 , p . 121 1ere éd. de Modène. ?
De
DECEMBRE 1807 .
DEPT
DE
LA
De même qu'on voit dans la peinture , des amateurset même
des artistes dessiner la Vénus ou l'Apollontigue ,
songer ni au temple où ces statues furent autrefois placées ;
ni à la religion des peuples qui leur offraient des derations
et des victimes ; de même les premiers tragiques italiens
mirent tous leurs soins à suivre scrupuleusement les traces
des Grecs , et il ne leur vint point dans l'esprit d'examiner
si ces anciens poëtes n'avaient pas eu , en composant
leurs tragédies , outre le but poëtique qui est de plaire et
de toucher , un autre but politique et moral , approprié à
leur nation et à leur tems , et si ces spectacles horribles , si
ces terribles catastrophes des rois commandées par les Dieux ,
qui plaisaient aux Athéniens en flattant leur humeur répu¬
blicaine , devaient plaire de même aux Italiens du XVI
siècle .
Persuadés que le but , la nature et la forme de la tragédie
grecque avaient atteint la perfection , ils voulurent
les adapter à la tragédie nouvelle . Ils voulurent y traiter
des sujets non-seulement graves et touchans , mais cruels et
trop souvent même atroces , semblables à ceux des tragédies
athéniennes , ou quelquefois tout à fait les mêmes . Ils
adoptèrent aussi l'usage d'un choeur toujours présent sur
la scène , devant qui se passaient tous les principaux événemens
de la fable , et qui remplissait par ses chants les
vides de l'action et l'intervalle des entr'actes . Ils prirent
pour règle l'unité d'action , de tems et de lieu . Ils firent
procéder peu à peu l'événement , sans y mêler beaucoup
de faits étrangers ou d'épisodes : leurs péripéties furent spontanées
et naturelles ; leurs reconnaissances régulières et bien
amenées. Ils donnèrent aux moeurs de leurs personnages une
simplicité antique ; et ils recherchèrent aussi , du moins
quelques-uns d'entre eux , cette simplicité dans leur style.
Par tous ces moyens , ils se flattèrent d'imiter la tragédie
grecque , et d'arriver à la perfection de l'art . Ils se trompèrent
sans doute ; mais leur erreur est respectable. Ils pou
vaient imaginer une forme de tragédie différente de celle
des Grecs , adaptée aux moeurs nationales et conforme au
Ff
.
SEINE
450
MERCURE
DE FRANCE
,
génie moderne ; mais , outre qu'il leur eût fallu pour cela
une liberté qui n'existait plus , la vénératión profonde que
l'on avait alors pour les anciens , les applaudissemens que
les savans donnaient à tout ce qui paraissait revêtu , pour
ainsi dire , de l'habit grec , et cette sorte de fatalité qui
ne permet pas que les arts arrivent d'abord à la perfection ,
et qui veut que leurs progrès soient lents et successifs , toutes
ces causes réunies leur ôtèrent le désir d'être inventeurs
ou les empêchèrent même d'en concevoir l'idée .
,
Tel est le véritable point de vue sous lequel on doit considérer
ces estimables restaurateurs de l'art tragique , et surtout
le Trissin , le premier , et à beaucoup d'égards , le plus
estimable de tous . C'est en les envisageant sous cet aspect ,
en se rappelant ces faits , en les liant avec l'état de barbarie
où étaient encore tous les arts , et particuliérement l'art dramatique
, dans tout le reste de l'Europe , que l'on apprend
à juger plus sainement , et à parler plus convenablement
des travaux de ces illustres bienfaiteurs des lettres , dont
nous ne pouvons en quelque sorte rabaisser et ternir la gloire,
sans ravaler et obscurcir la nôtre . M. GINGUENÉ.
SUR la réponse de M. LEVESQUE, à l'Extrait de
l'Histoire critique de la République romaine.
Ce n'est point sans inquiétude que j'ai énoncé mon opinion
sur l'ouvrage de M. Lévesque. Avec une connaissance
fort superficielle de l'Histoire romaine , j'attaquais , dans
quelques pages écrites à la hâte , l'ouvrage d'un savant distingué
qui a fait de cette Histoire l'objet d'une étude approfondie
et d'une longue méditation . S'avancer ainsi seul et
presque nu jusques dans le camp d'un adversaire renommé
et couvert de toutes les armes de l'érudition , c'était
doute une entreprise hasardeuse . Ma crainte a redoublé quand
j'ai vu que M. Lévesque, avait bien voulu faire attention à
ma critique pareil à un homme peu exercé aux combats ,
à qui le seul bruit des armes fait perdre toute contenance
L $ 29
sans
DÉCEMBRE 1807. 451
je me suis eru mort un instant . Revenu à moi-même , et ne
me sentant aucune blessure , je reprends un peu courage
et je me remets en défense.
M. Lévesque a trouvé ma critique honnête. Je suis loin
de m'en faire un mérite . Je n'aurais fait tort 'qu'à moi - même
si j'avais manqué aux égards qui lui sont dùs à tant de
titres aussi suis -je fàché qu'il oublie un moment dans le
cours de la discussion l'aveu qu'il a bien voulu faire en ma
faveur , pour me supposer une intention qui , il faut l'avouer,
sortirait un peu des bornes d'une critique honnête . Sur ce
que j'ai dit qu'il n'avait vu qu'une histoire de brigands
dans le beau dévouement des trois cent six Fabius , « Voudrait-
on me rendre odieux , s'écrie-t-il , en exposant ainsi
ma pensée ? voudrait -on persuader que je traite de brigandage
le dévouement à la patrie ? » J'avoue que je ne m'attendais
pas à une pareille conclusion. Je sais que les discussions
littéraires ont quelquefois dégénéré en véritables querelles
, qu'on est quelquefois parvenu à se détester pour
ne s'être pas entendus sur la restitution d'un texte altéré ,
ou sur l'interprétation d'un passage difficile ; mais mon zèle
pour l'antiquité n'ira jamais , je l'espère , jusqu'à me brouiller
avec mes contemporains , et je puis assurer M. Lévesque
qu'il pourrait condamner à la fois tous les Grecs et tous
les Romains , sans qu'il me vînt jamais dans l'idée de chercher
à le rendre odieux . Après une déclaration aussi positive
, je ne craindrai plus de lui dire que les nouvelles
raisons par lesquelles il motive son jugement sévère sur les
Fabius , ne m'ont pas encore convaincu. Qu'importe en effet
que ces guerriers aient dépouillé les bergers et les cultivateurs
, et enlevé les troupeaux des ennemis , si c'était alors
la manière la plus commune de faire la guerre , si ces incursions
étaient de justes représailles contre les Veïens qui ,
suivant l'auteur lui -même , infestaient depuis long- tems les
.environs de Rome ? Les Romains pouvaient être encore des
barbares , leur art militaire était , si l'on veut , encore dans
l'enfance : mais ce n'est point chez un peuple de brigands
que des familles entières se dévouent pour la cause com-
Ff 2
452 . MERCURE DE FRANCE ,
}
mune . M. Lévesque est bien le maître d'élever , avec Denys
d'Halicarnasse , quelques doutes sur ce fait singulier ; mais.
en le supposant vrai , il faut l'admirer comme un des plus
beaux actes de patriotisme qui honorent l'histoire, ancienne .
13
Je ne me rendrai pas davantage aux autres raisonnemens
de M. Lévesque ; par exemple , je persiste à trouver trèsnaturel
le récit que fait Tite-Live de la manière dont le
Sénat parvint à apaiser le peuple sur le mont sacré , et je ,
n'ai point eu besoin de renverser l'ordre de ce récit pour le .
rendre vraisemblable . Suivant l'historien , Ménénius Agrippa
fut envoyé vers les séditieux . On pourrait s'étonner que le
peuple en fureur eût consenti sans peine à écouter son discours
; mais le récit même prévient cette objection . Ménénius
était cher aupeuple parce qu'il était d'origineplébéienne ,
quod inde oriundus erat , plebi carum. Il lui parle d'une
manière singulierement propre, à faire impression sur des
esprits ignorans et grossiers ; il se borne à raconter une
fable. Voilà ce que M. Lévesque trouve absurde , et ce que
Tite-Live remarque au contraire comme un trait caractéristique
de ces tems-là , prisco illo dicendi et horrido modo . Le
lecteur décidera qui de l'historien français ou de l'historien
romain est à portée de former des conjectures plus vraisemblables
sur le genre d'éloquence qui pouvait plaire aux anciens
Romains. Quoi qu'il en soit, le peuple, frappé de la justesse de
l'allégorie , commence à se rendre traitable : toutefois il serait
fort extraordinaire que cette fable eût sulfi pour le ramener
dans Rome ; mais on lui accorde des magistrats de son ordre
pour le protéger contre les Consuls , et il consent alors à
rentrer dans ses, foyers. Tout n'est - il pas clair , conséquent ,
parfaitement motivé dans ce récit , et en nier , sans aucune
raison décisive , la circonstance la plus frappante , n'est - ce
pas dire à peu près qu'il faut brûler toute l'histoire ancienne ?
Mais je ne me suis pas borné à raisonner avec M. Lévesque
sur les faits matériels de l'Histoire romaine ; j'ai laissé voir ..
que , je , m'accordais rarement avec lui sur ce qu'il appelle
très-bien la critique morale de l'historien , et je l'ai fait
avec d'autant plus de confiance que l'érudition n'était nul-.
LA.
DECEMBRE 1807. 453
lement nécessaire à cet égard , et que c'est à la raison seule
à prononcer sur le plus ou moins d'estime qu'il convient
d'accorder aux personnages historiques.
J'ai dit que jamais tribun du peuple ne se montra plus
favorable que M. Lévesque aux ennemis du Sénat . C'est une
plaisanterie qu'il ne fallait pas prendre au pied de la lettre ,
mais qui n'est pourtant pas sans fondement. M. Lévésqué
n'insinue-t-il pas que Manlius Capitolinus fut injustement
condamné ? N'est -il pas très- porté à absoudre Spurius Mélius
, dont les desseins ambitieux parurent assez redoutables
au Sénat pour l'engager à créer un dictateur ? Ne prend-il
pas , en général , sous sa protection ceux que l'histoire
représente recherchant la faveur du peuple afin d'usurper
la souveraine puissance ?、
J'ai dit encore qu'il se plaisait particuliérement à rabaisser
les personnages les plus vantés dans l'histoire : c'est une conséquence
nécessaire du plan qu'il s'est proposé . Vouloir
réfuter à cet égard tous ceux de ses jugemens qui me paraissent
au moins beaucoup trop sévères , ce serait entreprendre
un ouvrage presqu'aussi volumineux que le sien . Toutefois ,
afin de donner au lecteur une idée générale de l'esprit qui
les a dictés , j'en ai exposé quelques-uns qui me paraissent
erronés . Je me suis particuliérement étonné qu'au lieu de
se livrer au plaisir de peindre Cincinnatus quittant lá charrue
pour revêtir la pourpre du dictateur, et passant d'une humble
chaumière à la tête des armées , il ait mieux aimé chercher
laborieusement à ôter à ce fait célèbre се que tant d'écrivains
anciens et modernes avaient cru y voir de beau et de touchant
. « J'admire la vertu , me répond à ce sujet M. Lé-
» vesque ; je respectè la pauvreté et je ne l'admire pas. »
Voilà sans doute une distinction parfaitement établie . Mais
il est difficile d'en voir le but , puisque je n'ai dit nulle part
qu'il fallut admirer la pauvreté. En joignant à ce mot l'epithète
de vertueuse , j'ai fait assez entendre que ce n'était pas
la pauvreté en elle - même qui më paraissait digne d'estime ;
mais les belles qualités dont elle était alors la gardienne
fidèle , je veux dire la sainteté des moeurs , le noble désin454
MERCURE DE FRANCE ,
téressement , le sacrifice généreux des intérêts particuliers à
ceux de la patrie. Pour prouver qu'on a eu tort de croire
jusqu'ici que plusieurs Romains célèbres avaient exercé les
premières charges de l'Etat sans cesser d'être pauvres ,
M. Lévesque m'apprend que dans les derniers tems de la
république , la fortune d'un sénateur devait être de huit cent
mille sesterces , qui feraient à peu près cent soixante mille
francs de notre monnaie ; que dès l'époque de la seconde ·
guerre Punique , ils avaient plus d'un million d'as , et que
dans tous les tems ils durent avoir du bien , puisqu'on n'admettait
au Sénat que des chevaliers qui étaient obligés d'avoir
un cens. Je remercie M. Lévesque de m'avoir appris toutes
ces choses , dont je n'avais qu'une idée fort confuse . Je
reconnais-là le savant parfaitement versé dans les points d'érudition
les plus obscurs et les plus épineux . Heureusement
pour moi , tout cela ne fait rien à la question , puisque
M. Lévesque finit par avouer qu'on ne sait pas quelle était
la valeur du ccns sénatorial , puisqu'il reconnaît que Curius
Dentatus et Fabricius étaient pauvres pour des sénateurs.
C'est tout ce que j'avais voulu établir , et je n'ai jamais
prétendu en faire de misérables prolétaires .
J'avais cité après ces grands hommes le nom de Régulus,
M, Lévesque avance que cet illustre citoyen n'était pas
pauvre , parce que dans le tems de sa captivité sa femme fut
chargée de garder chez elle , et de nourrir , deux illustres
prisonniers carthaginois. Un fait rapporté par Rollin ,
d'après Valere-Maxime , répondra à cette objection . « Le
Sénat n'avait pas jugé à propos de rappeler Régulus d'Afrique
, et d'interrompre le cours de ses victoires , et il lui
avait continué le commandement des armées . Personne ne
fut autant affligé de ce décret que celui à qui il était si
glorieux. Il écrivit au Sénat pour s'en plaindre , et pour
demander qu'on lui envoyât un successeur . Une de ses rai¬
sons était qu'un homme de journée , profitant de l'occasion
de la mort de son fermier , qui cultivait son petit champ
composé de sept arpens , s'était enfui après avoir enlevé tout
son équipage rustique : que sa présence était donc nécesC
455
DÉCEMBRE 1807 .
"
saire , de peur que si son champ venait à n'être plus cultivé ,
il n'eût point de quoi nourrir sa femme et ses enfans . Le
Sénat ordonna que le champ serait cultivé aux dépens du
public , qu'on rachèterait les instrumens du labour , qui
avaient été volés , et que la république se chargerait aussi
de la nourriture et de l'entretien de la femme et des enfans
de Régulus. Ainsi , ajoute Rollin avec Sénèque , le peuple
romain se constitua en quelque sorte le fermier de Régulus, »
On voit , par ce récit , que les deux prisonniers carthaginois
que la femme de Régulus fut chargée de garder chez elle
ne pouvaient être , entre ses mains , que des ôtages qui lui
répondaient des traitemens qu'on ferait éprouver à son mari,
et sans doute ce n'était point à ses dépens qu'elle les nourrissait
, étant nourrie elle-même aux frais du trésor public.
Ce récit est assez remarquable pour qu'on puisse s'étonner
que M. Lévesque l'ait passé sous silence . Je ne serais pas
surpris qu'il l'eût jugé peu digne d'être cru . Mais un fait
attesté par deux auteurs anciens , et adopté par le sage
Rollin , valait peut- être la peine d'être réfuté . Pour moi ,
moins sceptique que le savant académieien , je ne ferai
aucune difficulté d'ajouter foi à ce beau trait d'histoire qui
me paraît conforme à l'idée que les auteurs nous donnent
des moeurs romaines, et quels que soient les éloges que Voltaire
prodigue à notre siècle de fer, j'avouerai que je ne puis
m'empêcher de regretter un peu ces tems antiques où l'héroïsme
et la vertu se montraient aux hommes sous un
extérieur si modeste et si simple , et où , pour me servir
d'une expression qui n'en est pas moins belle , quoique le
même Voltaire l'ait parodiée , la terre semblait s'applaudir
d'être cultivée par des mains victorieuses ( 1 ) .
Mais je m'aperçois que je n'ai point encore répondu à la
plus forte objection que m'ait opposée, M. Lévesque , objection
qui suffirait , suivant lui , pour détruire toutes celles
que j'ai élevées moi-même . Je veux parler du raisonnement
qu'il fait au sujet d'un passage de Tite -Live , où l'on voit
(1 ) Gaudebat tellus vomere laureato .
456 MERCURE DE FRANCE ,
que l'usage de l'écriture étoit rare dans les premiers siècles
de la république , et que la plupart des monumens historiques
périrent lors de l'invasion des Gaulois . Je prierai d'abord
M. Lévesque de se rappeler que je n'ai point positivement
attaqué une opinion que je crois très-fondée , si on la restreint
dans de justes bornes . Sans m'engager à cet égard dans
aucune discussion , je me suis borné à observer qu'en supposant
trop absolue cette rareté de l'usage de l'écriture , on
arrivait à une conséquence très- difficile à admettre , qui est
que tous les premiers tems de l'Histoire romaine ne seraient
qu'un pur roman sorti de l'imagination des anciens historiens,
et adopté ensuite complaisamment et sans restriction par 、
tous ceux qui sont venus après eux. J'aurais pu ajouter qu'il
ne faut pas trop se presser d'affirmer que les procédés dont
les anciens se servaient pour écrire , fussent si imparfaits ,
parce qu'ils étaient très - différens du nôtre. Rien ne prouve
qu'il fut impossible de confier à la toile un récit exact et
circonstancié des principaux faits historiques. L'emploi des ·
tablettes enduites de cire , paraît encore plus difficile à
concevoir que celui de la toile : cependant il fallait qu'elles
fussent d'un usage extrêmement commode , puisqu'on s'en
servait encore habituellement à une 'eépoque où ni le parchemin
, ni le papyrus ne devaient manquer à Rome. C'est
ce que prouve , parmi vingt autres passages qu'il serait aisé
de citer , le précepte connu d'Horace : Soepè stylum vērtas :
retournez souvent le stylet. Et mieux encore cette phrase
d'une lettre où Pline entretient Tacîte d'une partie de chasse
qu'il a faite . « J'étais assis près des filets , je n'avais à côté
de moi ni épicu , ni dard , mais mon stylet et mes tablettes ;
je méditais. et j'écrivais , afin de remporter du moins mes
feuilles pleines (ceras) , ' si je retournais les mains vides (2) .
>>
Mais laissant de côté toutes ces considérations accessoires,
j'aborde le passage même de Tite- Live ! il prouve claire-
(2 ) Ad retia sedebam : erant in próximo , non venabulum aut lancea ,
sed stylus et pngillares . Meditabar aliquid enotabanique , ut si manus ")
vacuas , plenas tamen cereas reportarem.
DÉCEMBRE 1807 .
457
ment que les matériaux que cet historien avait entre les
mains étaient fort défectueux , et fort incomplets ; c'est -là
la source des incertitudes où il se trouve souvent sur les
noms des premiers magistrats , et sur les diverses traditions
relatives à un même fait ; mais l'aveu mème qu'il fait si
fréquemment de son embarras , montre bien que cet auteur ,
non moins recommandable par sa bonne foi que par ses
rares talens , suivant l'expression de M. Lévesque , n'avance
légérement aucun fait , qu'il pèse scrupuleusement tous les
témoignages , que loin de permettre à son imagination de
suppléer au silence de l'histoire , il aime mieux avouer son
ignorance , que de donner pour certaine aucune circonstance
douteuse . Il a donc tout comparé , tout discuté , et
son histoire est aussi une véritable histoire critique . Ainsi la
· questión se réduit à savoir quelle autorité on doit préférer ,
celle de M. Lévesque , où celle de Tite-Live . Je respecte
beaucoup les lumières de l'académicien français ; mais il
est permis de faire aussi quelque cas de celles de Tite- Live ;
et comme pour éclaircir les points douteux de l'histoire de
son pays , il avait nécessairement une foule de données qui
manquent à un auteur moderne , j'avoue que je suis trèsporté
à me décider en sa faveur , toutes les fois qu'il avance
un fait vraisemblable en lui -même , qui ne peut être combattu
que par des conjectures toujours plus ou moins hasardées
sur la civilisation et les moeurs de ces tems antiques .
Mais , dit M. Lévesque , loin de prétendre combattre
l'historien romain , je lui ai donné toute ma confiance ;
tout au plus ai -je attaqué quelques historiens faibles d'autorité
, tels que Fabius , Cincius , et d'autres vieux annalistes
, les seuls guides qu'il eût souvent à consulter. » J'a- ,
voue qu'il me paraît assez difficile de concilier cette confiance
, avec le but même de l'ouvrage en question , dans
lequel on s'est proposé de détruire des préjugés invétérés sur
l'histoire des premiers siècles de la république ; préjugés qui
sont le résultat nécessaire de la lecture même de Tite -Live .
D'ailleurs , on sait qu'un historien fait cause commune avec
458 MERCURE DE FRANCE ,
les auteurs dont il adopte le témoignage ; ainsi toutes les
fois que M. Lévesque croit n'attaquer que Cincius , ou Fabius
Pictor , Tite-Live se trouve entr'eux et lui , pour recevoir
les coups qu'il leur porte. C'est- là proprement , si l'on veut
me passer cette expression un peu triviale , ce qu'on appelle
donner un soufflet à quelqu'un sur la joue d'un autre .
Ajoutons qu'il suffirait peut-être , pour rendre suspects les
paradoxes de M. Lévesque , de rappeler le passage de sa
préface , où il dit que, s'il parvient à affaiblir l'enthousiasme
qu'a trop long-tems inspiré l'Histoire romaine , il croira
avoir bien mérité de sa patrie et de l'humanité : quand on
voit ainsi la patrie et le genre humain intéressés dans les
jugemens qu'on va porter , il est bien difficile d'être parfaitement
impartial , et je ne sais si l'écrivain ainsi préoccupé
, peut se flatter d'être dans cette disposition d'ame
si nécessaire à la recherche de la vérité , Sine irá et studio.
J'avais annoncé un autre extrait de l'Histoire critique de la
république romaine . Je pense que cette discussion , un peu
longue peut - être , mais propre à faire connaître l'esprit
qui a dicté cet ouvrage , pourra tenir lieu de second article .
Je ne ferais que continuer à opposer mes opinions particulières
, à celles de l'auteur , et multiplier ainsi les rai- .
sonnemens et les exemples , sans rien ajouter à mes conclusions
. Quelque parti que prenne le lecteur dans cette
controverse , je ne crains pas de lui recommander la lecture
d'un ouvrage plein d'érudition , qui , par cela même qu'il
contrarie les idées ordinaires sur l'Histoire romaine , peut
servir à y répandre un nouveau jour ; c'est sur-tout dans
les questions historiques que la lumière peut jaillir du choc
des opinions opposées ; mais il faut que la modération et
la politesse président toujours à la dispute . Heureux les
tems où de paisibles discussions littéraires ont remplacé
les débats orageux et sanglans de la tribune et de la place
publique ! GAUDEFROY.
DÉCEMBRE 1807 . 459
;
EXTRAITS .
CONSIDERATIONS PHYSIOLOGIQUES sur le pouvoir de
l'imagination maternelle , durant la grossesse , etc.;
par Mr. Y. B. DEMANGEON , médecin.
La plupart des hommes , non contens de dévorer le
tems présent , s'élancent dans l'avenir. Leur imagination
adopte le merveilleux , même le plus absurde , lorsqu'il
flatte leur espérance . C'est ce besoin de soulever le
voile dont se couvrent les événemens futurs , qui
nourrit la crédulité , accrédite les prédictions , les présages
, les augures et tous les rêves du désir. Parmi les
conjectures que forme la curiosité , les plus excusables
sont celles qu'inspire l'amour maternel. Quel sera le
sexe de l'enfant que l'hymen a mis dans mon sein ?
Ressemblera- t-il à son père ? A quel signe reconnaîtraije
d'avance ce que je brûle de savoir ? Est-ce en calculant
les phases de la lune ? Est-ce en observant les différentes
impressions que j'éprouverai ? Ah ! Si quelque
envie funeste allait peindre sur le front de mon fils
l'objet d'un indiscret désir , que je serais à plaindre !
Voilà les pensées qui agitent le plus souvent l'esprit
d'une jeune mère , et bientôt elle adopte tous les préjugés
, toutes les fables qui ont quelque rapport à ce qui
l'inquiète. L'enfant qui vient à naître a - t - il une conformation
particulière , un peu de disproportion dans
quelque partie , une tache sur la peau ? A l'instant la
mère et les matrones attribuent cette singularité à l'influence
de quelque sort , ou de quelque objet extérieur ;
les gens sensés l'attribuent à l'imagination de la mère :
tous pourraient bien se tromper. Il est cependant des phénomènes
constatés , qui semblent recevoir une explication
naturelle dans la réaction d'une imagination
frappée par un objet extraordinaire , ou simplement
préocupée. Lorsqu'Hippocrate fit absoudre une jeune
Grecque qui avait donné naissance à un enfant noir ,
il fit remarquer le portrait d'un éthiopien suspendu au
pied du lit de cette femme , et , selon lui , cette figure
460 MERCURE DE FRANCE ,
noire avait pu agir sur l'esprit de la mère et sur la couleur
de l'enfant . On est tenté de conclure de-là qu'il est
dangereux d'offrir aux yeux d'une femme grosse un
objet qui puisse l'affecter trop vivement , et que les enfans
qui naissent avec quelque difformité sont les victimes
de ces impressions vives et imprévues. Mais Hippocrate
n'a-t- il pas été plus indulgent que judicieux , et
avait-il la certitude qu'aucun nègre n'avait obtenu les
faveurs de cette Grecque ? M. de Buffon rapporte que
la femme d'un colon américain étant accouchée de deux
enfans , l'un blanc et l'autre noir , fit enfin l'aveu de la
faiblesse qu'elle avait eue avec un de ses nègres entré dans
sa chambre au moment où son mari venait d'en sortir.
Cette épouse coupable aurait évité sans doute la honte
de cet aveu , si elle avait connu l'opinion d'Hippocrate .
M. Demangeon discute très-bien dans l'ouvrage que
nous examinons les causes qui peuvent influersur la grossesse
et celles qui ne sont qu'imaginaires . Il reconnaît ,
avec tous les médecins , que l'époque de la conception
estun point important à la santé de l'enfant. En général
les grossesses sont plus belles , les enfans sont plus forts
et plus sains , quand la mère s'est livrée aux douceursde
l'amour immédiatement après l'épuration à laquelle
la nature la soumet tous les mois , et par la même raison
la grossesse est plus maladive lorsqu'elle a conçu un
peu avant cette épuration. A cette première cause il faut
joindre le plus ou moins de pureté de l'air que respirent
les femmes enceintes. Telle femme éprouvait des
malaises continuels et même des accidens graves , qui
par le seul changement d'habitation a fait disparaitre
toutes ses inquiétudes et ses douleurs. Il est incontestable
que les émotions très-vives, telles que la peur ,
la surprise , la colère, le plaisir même peuvent , en altérant
la santé d'une femme grosse , nuire beaucoup à son
enfant . Si dans tous les tems de la vie une femme est
plus sensible, plus irritable qu'un homme , ce qui a fait
dire à Horace : Mulier vel amat , vel odii , cette sensibilité
est fort exaltée dans la grossesse , et une mère
peut être affectée d'une manière dangereuse par ce qui
T'aurait simplement contrariée à une autre époque.
M. Demangeon pose en principe que les dissemblances
DECEMBRE 1807 . 461
"
et les difformités d'un enfant , doivent être attribuées
au trouble des fonctions des organes de la nutrition ,
lorsqu'il n'y a point eu d'infidélités. En effet , puisque
l'enfant ne se nourrit, que de la substance de la mère ,
son développement est soumis à la qualité des sucs
nourriciers qu'il reçoit . Ne voyons-nous pas dans les
végétaux la graine d'un bel arbre produire un arbre
difforme si elle est semée dans un sol qui ne lui convient
pas ? Ce qui, selon M. Demangeon , nuit essentiellement
aux femines enceintes et à l'organisation de leur fruit ,
ce sont les insomnies. On conçoit en effet que le calme
d'un profond sommeil doit être infiniment favorable à
la formation du foetus , puisque toute agitation violente
met le désordre dans ce grand travail de la nature .
Tous les anciens ont cru au pouvoir de l'imagination
des femmes grosses , et ont pensé qu'elle déterminait les
singularités que l'on observe dans la forme ou la figure
des enfans.
Jacob , dans la Bible , veut augmenter son troupeau
au préjudice de celui de Laban son beau-père . Pour cela
il convient que les agneaux blancs et noirs seront pour
lui; et pour déterminer les brebis noires à mettre bas des
petits tachés de blanc , il place devant leurs yeux , dans
leur étable ou dans la fontaine qui les abreuve , des branches
de saule blanc ou d'osier dépouillé de son écorce .
Si la Bible ne paraît pas une autorité en médecine , les
partisans de l'imagination influente , citent Damascène
qui a vu une fille velue comme un ours , parce que sa
mère s'était souvent mise en prière devant une image.
de Saint Jean-Baptiste, vêtu d'une peau de chèvre. Ìls
invoquent le témoignage d'Héliodore qui dit que le roi
Hydaspe et la femme Pursinna , tous deux Ethiopiens ,
avaient eu une fille parfaitement blanche parce que la
reine avait sous les yeux une belle figure d'Andromède ',
lorsqu'elle conçut . Il observe que chez les Grecs et les
Romains on n'entourait les femmes enceintes et riches®´·
que de belles statues , de peintures riantes , d'esclaves
bien faits . Ils citent Ambroise Paré , qui attribue la couleur
blanche des lapins et des paons ( dont les auteurs
sont colorés ) à la vue des murailles blanches entre lesquelles
on enferme les mères, M. Demangeon ne trouve
462 MERCURE DE FRANCE ,
point ces autorités valables. Il prouve que ceux qui mettent
en avant l'histoire des brebis de Jacob ont altéré le texte
de la Bible. Il ne croit point à l'imagination des animaux
, et il explique la blancheur des lapins et des
paons par l'effet naturel de l'obscurité et d'une captivité
débilitante . C'est une organisation maladive que les médecins
appellent leucophlegmatie, et qu'on peut assimiler
à l'étiolement des plantes privées de l'influence du soleil.
Il ne croit donc pas que les marques , les taches des
enfans proviennent des envies de la mère; car il ne voit
pas pourquoi elle ne serait pas marquée comme son
fils , si les objets extérieurs portaient leur empreinte dans
nos sens ce qui n'est point concevable . En effet , les
formes et les couleurs ne sont pas souvent telles que
nous les voyons. Une tour carrée paraît ronde à une
certaine distance ; le malade qui à une jaunisse voit
tout en jaune .
A ces observations très-justes , M. Demangeon ajoute
le défaut de preuves que l'on a de l'influence des objets
extérieurs. Ce n'est jamais qu'après l'événement qu'on
attribue aux envies la difformité d'un enfant. Tous
les accoucheurs qui , avant la délivrance d'une femme
grosse , l'ont interrogée sur les impressions qu'elle
avait reçues depuis sa conception , n'ont jamais obtenu
d'aveu analogue aux marques de son fruit : mais aussitôt
qu'un enfant est né avec un signe extraordinaire ,
la sage-femme , la garde , les parens se livrent à toutes
sortes de conjectures. Le nouveau-né a-t- il une tache
rouge , on persuade à la mère qu'elle a désiré du vin
ou un fruit ; cette tache est-elle fauve ? c'est du café
au lait qui a excité l'envie de la femme grosse. J'ai vu ·
plusieurs de ces accouchemens merveilleux et des enfans
que l'on assurait ressembler à un singe , à un capucin
, à un ange aîlé , à un crapaud , à un lièvre. Tous
ces petits monstres étaient des foetus plus ou moins informes
, mais fort peu ressemblans aux êtres qu'on leur
donnait pour type , et les mères , pendant leur grossesse
, n'avaient été affectées de la vue d'un singe ,
ni d'un crapaud . Le petit ange prétendu était un enfant
très-maigre , dont les deux omoplates faisaient saillie
sous la peau . Pour prouver que l'imagination d'une
pas
DÉCEMBRE 1807. 465
femme grave sur son fruit l'empreinte d'un objet extérieur
, il faut constater et enregistrer avant l'accouchement
, les vives impressions qu'elle dit avoir reçues , et
comparer les objets qui l'auront frappée avec les signes
que l'enfant pourra apporter en naissant. Sans cette espèce
de contrôle juridique , il n'y aura jamais rien de
certain.
M. Demangeon se refuse à croire que les mouvemens
qui agitent la mère , puissent se transmettre à l'enfant
de la même manière qu'elle les reçoit , parce qu'aucun
anatomiste n'a trouvé de nerfs dans le cordon ombilical
, seul point de communication qui existe entre eux.
Je ne crois pas cette raison péremptoire , non que j'admette
, avec Kufeland et Neuman , la vitalité du sang ,
mais parce que le cordon ombilical contient deux artères
, et que jusqu'à présent on n'a point trouvé d'artères
sans nerfs ; donc les sensations nerveuses peuvent
se communiquer de la mère à l'enfant ; mais il y a loin
d'une sensation rapide et pour ainsi dire électrique à
la formation d'un signe qui représente l'objet moteur
de la sensation : d'où je conclus avec M. Demangeon
que rien ne prouve encore le pouvoir polytipe de l'imagination
des femmes grosses.
La dissertation de M. Demangeon fait autant d'honneur
à son esprit qu'à son érudition . C'est l'ouvrage d'un
homme très-instruit , sans préjugés , et qui paraît persuadé
que la médecine ne peut faire de progrès qu'en
écartant les hypothèses , et en n'admettant que les faits
avérés. C. L. C.
DE LA MAGISTRATURE EN FRANCE , considérée
dans ce qu'elle fut et ce qu'elle doit étre , avec cette
épigraphe :
La lampe du magistrat qui travaille pour le public , doi
s'allumer long -tems avant celle de l'artisan qui ne travaille
que pour lui- même. SERVAN.
Un vol. in-8 °. Prix , 2 fr . 50 cent . Chez Léopold
Collin , libraire , rue Gît-le -Coeur" , nº 4.
PARMI tant d'écrivains ambitieux de réputation , il
nous semble qu'on n'a jamais assez distingué ceux qui
464 MERCURE DE FRANCE ,
travaillent seulement pour leur propre gloire , d'avec
les penseurs généreux qui s'oublient dans leurs ouvrages
pour n'embrasser que les intérêts du perfectionnement
social et du bonheur public. Si les premiers étalent
des titres à l'admiration des peuples , les seconds , ont
plus de droits à leur reconnaissance ; les uns font la
gloire des Empires , les autres en préparent la prospérité
. Tous ne sauraient être trop encouragés dans leur
effort; mais nous sommes journellement occupés de tant
de nouveautés purement littéraires , que pour établir
un juste partage entre l'agréable et l'utile , nous croyons
devoir redoubler d'attention , lorsque le hasard nous apporte
un de ces écrits où sont débattus quelques grandes
questions de législation ou de morale .
genres
Dans le nombre des compositions de cette nature ,
il n'en est pas qui roulent sur un objet aussi important
que celle dont nous offrons l'analyse ; il en est peu.
qui réunissent à un degré aussi éminent tous les
d'intérêt qui peuvent frapper les bons esprits et les amis
de l'ordre. Rien de plus intimement lié en effet à l'ordre.
politique et privé que la distribution de la justice. Elle
est une portion si distincte , si précieuse et si pure de
la souveraineté , que la sagesse de son administration
pourrait seule atténuer les autres vices du gouvernement
, tandis que les plus grands avantages ne sauraient
compenser les fiéaux résultans d'une mauvaise organisation
judiciaire. Les bons magistrats sont donc aussi
rigoureusement indispensables que les bonnes institutions
et que les bonnes lois ; telle est la première idée
que l'auteur place en tête de son ouvrage , comme une
vérité mère d'où découleront toutes les autres . Mais
avant de développer son systême , il écoute , il rapproche
les diverses opinions élevées de toutes parts sur
la question de savoir s'il conviendrait de se reporter vers
ces anciens corps de magistrature qui , composés d'hommes
puissans , secourant le trésor public au lieu de
l'épuiser , trouvaient la garantie de la considération générale
dans l'éclat de leur nom , de leurs titres héréditaires
et dans l'appareil de leur fortune ; ou si , comme
le soutiennent beaucoup d'autres , il serait au contraire
dangereux
DE
LA
SA
DÉCEMBRE
1807M
dangereux de rappeler la plus vieille de nos instutions
qui causa des maux incalculables en opprima , 5.
tour à tour , le gouvernement et le peuple , qui portaken
la corruption dans l'ordre judiciaire en distribuant a
prix d'argent les fonctions qui ne doivent être que la
récompense des vertus et des talens réunis.....
Le moyen le plus sage de se frayer une route sûre au
milieu de discussions si opposées , était sans doute de
s'appuyer d'abord des leçons de l'expérience ; aussi l'auteur
commence-t- il par tracer avec autant de précision
que d'intérêt , l'histoire du pouvoir judiciaire sous les
trois premières dinasties.
On y voit le jugement des Yo pairs s'introduire dès
l'époque où , sortant des forêts de la Germanie , les
Français passèrent le Rhin et vinrent s'établir dans les
Gaules. Les notables fidèles , c'est-à-dire les citoyens
qui avaient été admis à prêter serment de fidélité au
roi , siégeaient alors sous la présidence des anciens grassions
qui prirent le nom de duc ou de comte , et qui
surveillaient l'exécution des jugemens. Mais après plusieurs
siècles , la parfaite harmonie de ce mode si simple
avec les moeurs du tems fut troublée par l'établissement
des seigneuries patrimoniales et des bénéfices héréditaires.
Les grands mirent à profit la faiblesse du prince
pour usurper sa puissance et s'emparer des jurisdictions.
Le despotisme et l'arbitraire furent les conséquences de
ces abus, Tant de maux , un instant mitigés par les missi
dominici , institués par Charlemagne , se reproduisirent
plus alarmans encore lorsque cette frêle barrière fut
de nouveau renversée par l'invasion du pouvoir féodal
qui transforma le pouvoir judiciaire en une arme terrible
, dont les grands abusaient pour asservir entiérement
le peuple et dévorer les propriétés particulières.
C'est à cette anarchie que succéda le systême parlementaire.
Ici , après avoir soigneusement détaillé l'origine
et l'histoire de ces fameuses corportions , l'auteur
finit par conclure qu'en cumulant , dans leur ex ence
politique , des fonctions législatives , administratives et
judiciaires , elles entraînaient tous les pouvoirs dans un
cercle éternel d'incertitude et de désordre ; que d'ail466
MERCURE DE FRANCE ,
1
leurs les affaires particulières souffraient nécessairement
du plus grand intérêt qu'ils accordaient aux affaires
publiques ; que leur esprit de corps , leur ferment d'ambition
et d'intrigue sont incónciliables avec le calme
impassible et pur dont le magistrat compose son plus
bel apanage ; que par conséquent l'organisation des
nouvelles Cours ne devrait point être élevée sur les
mêmes bases , et qu'en général l'ancienne magistrature
offre moins d'avantages à conserver que d'abus à détruire.
Il est essentiel de remarquer qu'en rappelant les
malheurs, causés par l'attribution du pouvoir judiciaire
à des castes privilégiées , l'auteur n'en accuse point les
membres qui les composaient , mais uniquement le vice
radical de leur institution même , qui plaçait leur intérêt
de corps en opposition directe avec l'austérité de
leurs devoirs.
Dans la seconde partie , il recherche les bases d'une
bonne organisation judiciaire. Les considérations générales
qu'il établit sur cet objet peuvent fournir une idée
du style de l'auteur et un exemple de cette énergique
précision qui forme le principal caractère du style didactique.
« Les hommes naissent , dit-il , avec le sen-
» timent de la liberté , le germe des passions , et le besoin
» de la société ; mais l'usage de la liberté et des passions
» de chaque individu doit être réglé de manière que les
>> autres n'en éprouvent aucun préjudice et que l'égalité
» de droit soit conservée. Si les uns pouvaient tout oser ,
>> il faudrait que les autres dussent tout souffrir . Si tous
» voulaient être indépendans , personne ne serait libre
» et la société cesserait d'exister."
» La justice règle les droits des individus et marque
» le point où commence l'abus de la liberté et des pas-
» sions. Elle consiste , selon Platon , à faire agir chacun
>> selon sa destination ; elle forme par conséquent la base
» de toutes les vertus sociales et le principal lien de la
» société ; l'exercice en est confié à des magistrats , ces
» magistrats sont évidemment institués pour le besoin
» des peuples , et non les peuples pour le besoin des
>> magistrats ; en organisant la magistrature , il faut donc
» nécessairement faire ce qui peut être le plus avantageux
>> au peuple. >>
DÉCEMBRE 1807.
467
pou-
Le développement et l'application de ces principes
amènent bientôt quelques aperçus sur la question déicate
de la noblesse héréditaire. A cet égard l'auteurl
signale d'abord l'inconséquence du préjugé que les zélateurs
de ce systême croiraient trouver dans le Sénatuscónsulte
organique du 28 floréal , an XII , qui ne peut
avoir aucun trait à la difficulté ; il distingue nettement
avec le marquis d'Argenson et tous les orateurs du Tribunat
, l'hérédité monarchique si sagement , si univer
sellement adoptée pour éviter les horribles inconvéniens
du doit d'élection , de la transmission des autres
-voirs intermédiaires qui , selon lui , ne peut s'effectuer
-d'après le même mode sans ruinerd'émulation et l'esprit
public , deux puissans véhicules chez les Français . Il distingue
encore les récompenses nationales des priviléges
accordés à l'ancienne noblesse ; il avqué que les dignités ,
les titres et bénéfices qui seraient le prix de services
éclatans rendus à l'Etat peuvent devenir héréditaires.
D'après cette idée , la noblesse héréditaire , fondée sur
des bénéfices impériaux et des distinctions purement
honorifiques , se releverait dans toute sa splendeur et
dépouillée des abus qui la rendaient dangereuse. Mais
il pense qu'on doit retrancher de leurs prérogatives le
droit exclusif d'exercer les fonctions publiques et sur
tout judiciaires , parce que les récompenses sont dues
aux actions et les emplois à la capacité , parce qu'enfin
les magistrats sont institués pour le besoin des peuples
et non les peuples pour l'utilité des magistrats
i
"
Après avoir porté ces démonstrations au plus haut
3 degré d'évidence , l'auteur termine sa deuxième partie
en proposant avec modération ses vues sur le choix des
magistrats , le traitement qu'il conviendrait de leur açcorder
; et bien qu'il reconnaisse que leur instruction
et leur intégrité soient les seules véritables sources de
cette considération si désirée qu'on veut leur rendre ,
il s'occupe pourtant des prérogatives et des distinctions
qui pourraient encore rehausser la dignité de leur
ministère. Les moyens qu'il propose et que le grand
d'Aguesseau avait indiqués avant lui , sont simples, mais
d'un effet plus certain que le prestige trop vanté des
Gg 2
468 MERCURE DE FRANCE ,
1
richesses et d'un grand nom , mérites frivolés qui nonseulement
ne compensent pas l'absence de qualités plus
essentielles , mais qui semblent rendre plus éclatante
encore aux yeux des justiciables l'incapacité du ma
gistrat ignorant.
Ce serait mal servir les intérêts du lecteur , que d'ébaucher
l'analyse de dissertations qui veulent être lues
en entier dans la troisième partie de cet ouvrage . Nous
ne suivrons donc pas l'auteur dans ses développemens
sur les différens degrés de juridiction , sur les justices
de paix , la procédure par jurés dont il défend l'institution
, en s'élevant avec force contre les vices d'organisation
qui la déparent , sur la réduction des tribunaux
de première instance , et la fusion des Cours
d'appel avec les Cours de justice criminelle , sur la Cour
de cassation, et le projet de la réunir au Conseil-d'Etat.
Toutes ces matières ne peuvent être ici que sommairément
indiquées , elles se trouvent d'ailleurs resserrées
dans un cadre très - étroit , et il nous serait difficile
d'analyser une véritable analyse. Mais sans préjuger
( ce qui sort de notre tâche ) si les idées de l'auteur sont
les plus profitables , ou si , comme il l'espère , elles
pourront en éveiller de meilleures , nous ne saurions
nous taire sur l'ordre qu'il leur assigne , sur le style
nerveux et soutenu dans lequel elles sont exprimées .
Nous remarquons aussi dans la méthode de sa discusesion
, qu'il commence toujours par accumuler franchement
les plus fortes objections qui combattent son systême
, pour ne leur opposer ensuite quedes raisonnemens
appuyés sur des faits et consacrés par les autorités des
Montesquieu , des d'Aguesseau , des Vatel et autres grands
publicistes. En un mot , malgré le voile dont la modestie
de l'anonyme a voulu s'envelopper , il n'est personne
qui ne découvre dans l'excellente intention de son onvrage
, un ardent ami de son prince et de son pays , et
qui ne reconnaisse à l'exécution un bon dialecticien
un jurisconsulte habile et un écrivain distingué. F.
나
DECEMBRE 1807 . 469
NOTICE sur la Cour du Grand- Seigneur , son Sérail
son Harem , la Famille du sang impérial , sa maison
militaire ; et ses Ministres ; par JOSEPH - EUGÈNE
BEAUVOISINS , chef d'escadron et juge militaire au
tribunal spécial de Naples . A Paris , chez Gabriel
Warée , libraire , quai Voltaire , nº 21. —- 1807 .
Nous avons lu , depuis cent ans , une foule de voyages
et de relations , dont les auteurs prétendent nous avoir
peint fidèlement les moeurs de Constantinople , ainsi
que du sérail ; mais , comme ces auteurs ou se copient
ou se contredisent tous , on ne peut guères leur accorder
de créance. Miladi Montaigu , qui eut le malheur de ne
pas rendre justice au génie de Pope , mais qui n'en fut
pas moins une femme de beaucoup d'esprit , ayant accompagné
à Constantinople son mari , nommé ambassadeur
à la Cour ottomane , écrivit d'un style élégant la
relation de son voyage. On lui devait d'autant plus de
confiance , qu'en qualité de femme d'un ministre étranger
, et jouissant en conséquence d'une grande considération
, il lui avait été plus facile qu'à tout autre de
s'instruire des moeurs des Turcs , et sur-tout de celles
de leurs femmes. Mais à cet égard ses observations sont
assez superficielles. Ses récits se bornent à quelques descriptions
voluptueuses des bains publics où se rendent
les dames turques d'une condition relevée , et de leurs
harems où elle eut l'occasion de pénétrer. M. Beauvoisins
, qui donne modestement à son ouvrage le titre
de Notice , n'a pas prétendu entrer dans de grands
détails sur la situation politique et les moeurs et coutumes
de la Turquie. Vingt-six mois passés à Constantinople
dans la prison d'Etat , l'ont empêché de se livrer aux
recherches que ce travail exige; il s'est donc horné à
nous faire une description exacte de la Cour du Grand-
Seigneur , de son sérail , de son harem , qui est une chose
toute différente du sérail , de la famille du sang impérial
, de sa maison militaire et de ses ministres.
Comme l'ouvrage de M. de Beauvoisins est plus d'utilité
publique que d'agrément , nous ne lui ferons pas un reproche
d'avoir négligé les grâces du style qui cependant
ne gâtent rien , même dans un livre dont l'objet est
470
MERCURE DE FRANCE ,
sérieux ; nous lui demandons en conséquence la permission
de l'abréger , de le corriger même , mais en
lui conservant toute sa substance. L'auteur nous apprend
dans deux endroits de sa Notice par quels moyens il
a été instruit de ce qu'il nous révèle.
« La plupart des voyageurs européens n'ont jamais
» pénétré que dans la première cour de l'intérieur du
» sérail. Je serais tout aussi peu avancé que ces voya-
» geurs , même après un séjour de deux ans et demi
» dans la capitale ( dont à la vérité vingt- six mois passés
>> aux Sept-Tours ) , si je n'avais été assez heureux pour
>> m'introduire dans l'intérieur des jardins et même
> entrer dans l'appartement des femmes. J'ai été favo¬
» risé dans cette entreprise par un jardinier allemand
>> directeur et intendant des jardins du sérail , qui a bien
» voulu nous indiquer un jour , et nous ouvrir une des
» portes du kioschk de la Validé sultane , dans un tems
» où la Cour était à Bechick- Tasch , maison de plaisance
» du Grand- Seigneur , sur le Canal, M Jean -Bon-Saint←
» André , aujourd'hui préfet à Mayence , et long - tems
mon compagnon d'infortune aux Sept-Tours , était
» de la partie ; et nous parcourûmes ensemble ces lieux
» que les pieds des Européens n'ont pas souvent foulés.....
>> Le lecteur saura que je me suis procuré des détails
» aussi difficiles à obtenir , par le moyen d'un ancien
>> page du Grand-Seigneur , nommé Abdul-Zamet , agha,
» auquel on avait conféré pour retraite et récompense
>> de ses services , le commandement du château des
» Sept- Tours où j'étais détenu . »
>>
Il n'est pas inutile de faire observer au lecteur que
cette Notice a été écrite avant la dernière révolution
du sérail , nous disons du sérail , parce qu'il est extrêmement
rare , dans ces empires despotiques , que même
la capitale , et moins encore les provinces se ressentent
de ces troubles qui ne sont dangereux que pour le chef
et les premières têtes de l'Etat .
On sera peut-être curieux de savoir de quels livres
se compose la bibliothèque des jeunes princes , héritiers
présomptifs de l'Empire ottoman. Ils se réduisent à une
traduction en turc des principes de mathématiques et
des élémens d'Euclide , à quelques volumes de médecine
DÉCEMBRE 1807. 471
et d'astronomie , à deux ou trois mauvaises relations de
voyages en Europe par quelques ambassadeurs ottomans
, à une histoire incomplète de cet Empire , et à
des recueils de poësies persanes . Encore n'ont - ils ces
livres que parce que les khodjus (instituteurs des princes )
veulent se faire un mérite auprès de leurs élèves de leur
procurer d'autres lectures que celle du Coran. Nous
ne laissons pas que d'être surpris qu'on leur laisse lire
les Elémens d'Euclide . L'étude des mathématiques contribue
à rendre l'esprit juste ; et c'est précisément tout
ce qu'on doit craindre d'un jeune homme qui n'ignore
pas qu'il est toujours près de régner ou de périr par
le cordon.
Les Musulmans ne peuvent avoir que quatre épouses
légitimes ; mais le Padishah ( c'est - à - dire le Grand-
Seigneur ) a le privilége d'en avoir sept qui portent le
nom de khadunns : ce n'est guères pour un si grand
potentat ; mais comme chacune de ces khadunns est
servie par environ cent soixante à deux cents odalisques ,
ce sont toujours treize à quatorze cents concubines qui
sont à la disposition du Padishah.
On a dit et publié jusqu'ici que le Grand - Seigneur
jetait le mouchoir à celle des femmes qu'il désirait appeler
à l'honneur de la couche impériale . Ce jet prétendu
du mouchoir se borne à l'envoi d'un présent que tout
propriétaire d'un harem un peu considérable , ne fût-il
pas même le Grand- Seigneur , est dans l'usage de faire
parvenir , par l'intendant de ce harem , à l'odalisque
qu'il désigne pour lui être présentée dans le jour. Ce
présent est ordinairement enveloppé dans un mouchoir
de mousseline , brodé en or ou en argent.
+
On a souvent imprimé et on réimprime tous les jours
que le sérail a sept lieues d'étendue : il faut , suivant M.
Beauvoisins , en rabattre au moins les deux tiers . Et si
le lecteur veut se figurer l'espace connu sous le nom
d'enceinte du sérail , il n'a qu'à se représenter toute
la partie de la rive gauche de la Seine , depuis le pont
des Arts jusqu'au dôme des Invalides. Cette enceinte
contient des mosquées , des jardins immenses , des bâtimens
assez vastes pour loger vingt mille hommes. Let
coup-d'oeil de ce palais , vu de la mer , est ravissant ; 100 *** เช
472 MERCURE DE FRANCE ,
mais il ne faut pas mettre pied à terre et longer les
murs : car les domes , les coupoles dorées , les cyprès ,
les minarets ont disparu ; et la vue de cette muraille
épaisse glace d'effroi , sur-tout lorsque l'on passe devant
la porte d'entrée du sérail où sont exposées les têtes
encore sanglantes des victimes du despotisme oriental.
Les pages du Grand- Seigneur , ou Padishah , qui sont
divisés en quatre chambres , sont , de tems immémorial ,
en possession de fournir des titulaires à toutes les dignités
de l'Empire. Le grand- visir, le capitan pacha ( ou
grand amiral ) , le selictar agha , la plupart des pachas ,
tant à deux qu'à trois queues , les beys , ont presque
tous été pages du Grand- Seigneur. Ces pages sont des
enfans de fortune , qui n'ont de considération ni par euxmêmes,
ni par leurs familles , et que le despote peut
élever à des postes éminens , ou replonger ensuite dans
leur première obscurité , et même faire périr , sans avoir
rien à redouter de leurs parens , puisque la plupart n'en
ont pas.
Le padishah , outre son divan , qui est à la fois son
conseil , et la première ou seule cour de judicature
de l'empire ( car dans toutes les autres villes la justice
est rendue par le cadi , sauf l'appel au pacha ) . Le padishah
a un premier visir , le visir arem , un ministre
de l'intérieur , un ministre des relations extérieures
un ministre des finances. Il vient même de se donner
un ministre de la mariné : ce qui pourrait faire présumer
que ce gouvernement , long-tems apathique , sortant
enfin de son indolence accoutumée , pense à tirer
parti de sa situation maritime , et à se soustraire à Pinfluence
des Anglais , qui obsèdent ses ports , et naguères
dirigeaient , dictaient même toutes les délibérations de
son divan. Le mot vezir , dont on a fait visir , signifie
portefaix et peut- être ce titre n'a pas été donné sans
intention au ministre chargé de l'administration d'un
aussi vaste empire ; car le padishâh ne se mêle de rien ,
et le grand-muphti n'a nul pouvoir. Il n'est pas même
membre du grand conseil d'Etat , qui est autre chose
que le divan , et qui ne s'assemble que dans les cas les
plus extraordinaires.
་་་་
Le sérail est gardé par environ dix mille hommes qui
€
493
DÉEEMBRE
1807.
ne seraient pas à la vérité , en état de résister à un bataillon
européen , mais
mais qui suffisent pour retenir dans
le respect et la crainte , la populace de Constantinople
dont les yeux ne se familiarisent jamais , malgré l'habitude
, à l'étrange figure des habitués du sérail. Le
moindre des goujats de ce palais passe-t-il par les rues ,
vient -il s'embarquer dans un des milliers de bateaux
qui naviguent de Constantinople à Péra ou à Scutari ,
il affecte le ton , la démarche d'un visir. Il traite avec
fierté , quelquefois avec mépris , les gens du commun ;
il parle avec hauteur , et se fait obéir au moindre signe.
C'est bien autre chose , lorsqu'un officier du sérail veut
bien compromettre sa dignité au milieu du peuple de
la ville : il ne passe jamais la dernière porte de l'intérieur
, qu'accompagné de vingt- cinq ou trente domestiques.
Son cortege se grossit ; c'est à qui le suivra ; il
semble que les rayons de gloire dont il est environné ,
rejaillissent sur la valetaille qui l'accompagne.
Cet avilissement donne pourtant aux Turcs une espèce
de courage passif. Le Grand- Seigneur sortait un
jour du sérail par une des portes de fer qui donnent
sur le rivage , et se rendait au khioshk où il devait s'embarquer.
Un capidgy ( portier ) en ouvrant précipitamment
une petite grille de fer , se prit la main entre la
grille et la muraille . Ce malheureux , qui souffrait le
martyre , ne laissa pas échapper un seul cri . Il demeura
dans cette douloureuse position tout le tems que le padishâh
mit à passer. L'angoisse était si forte , qu'on le
retira évanoui . Les quatre doigts coupés tombèrent lorsqu'on
poussa la grille. Il eût péri plutôt que de laisser
échapper un signe de douleur , et de demander du secours
, pour ne point enfreindre les lois rigoureuses du
silence , et manquer au respect qu'on doit à la personne
du souverain . Cependant ce padisháh , tout despote qu'il
est , craint cette populace qui lui prodigue des respects
si avilissans , et qui ose à peine respirer lorsqu'elle se
trouve sur son passage . Il se croit obligé à chaque incendie
( et ils sont fréquens à Constantinople ) de se transporter
avec sa Cour à l'endroit où le feu a pris : il s'attirerait
, s'il ne le faisait pas , les murmures et les malédictions
de la multitude. Comme c'est ordinairement
* ་ ་
esmoqu elleqioning 200,21
474 MERCURE DE FRANCE ,
dans ces incendies que le peuple signale son mécontentement
, si le Grand-Seigneur ne s'y trouvait pas , son
absence pourrait causer une insurrection. Aussi , en tous
tems , été comme hiver , aussitôt qu'un incendie a écla
té , le Grand- Seigneur en est averti , et il y a toujours
des chevaux sellés et bridés , et des bateaux armés de
rames , pour le transporter partout où cet accident l'appelle.
Nous croyons que des pompiers,actifs , et des pompes
bien servies , seraient encore plus utiles que la présence
du Grand - Seigneur ; mais l'oeil du maître ne
gâte rien. A. M.
SPECTACLES .
VARIÉTÉS .
On a donné cette semaine avec un succès
mérité , au Théâtre Français , une jolie comédie , en un
acte et en vers , intitulée Brueys et Palaprat. Elle est de
M. Etienne qui s'est déjà fait connaître par des productions
d'un bon goût et d'un bon style .""
Sa nouvelle comédies est du genre de celles qu'on nomme
anecdotiques ; genre qui a ses partisans et ses détracteurs :
aussi , M. Etienne , a-t -il été loué dans une partie de nos
journaux , vivement critiqué dans quelques autres .
31
Nous ne rendrons pas compte du sujet de la pièce ; il
est déjà connu dans le public , par les analyses qu'en ont
données les journaux quotidiens . On sait que toute la pièce
est fondée sur l'amitié qui unissait Brueys et Palaprat ;
lesquels ( suivant l'auteur ) mettaient en commun leurs travaux
, leurs succès , le peu d'argent qu'ils possédaient , tout ,
excepté les revers qu'ils pouvaient particuliérement éprou
ver. Nous nous réservons de donner un extrait détaillé de
la pièce dès qu'elle sera imprimée : nous dirons seulement
d'avance que le dialogue en est vif, piquant , d'un comique.
de bonne compagnie. Cet ouvrage prouve , dans son auteur
, de l'esprit et du goût. D....
*
Bulletin des Sciences et des Arts.
1414
L'HISTOIRE des sciences , comme l'histoire politique , a ses
événemens , ses principales époques , qui inspirent un inDÉCEMBRE
1807 . 475
térêt plus vif, et auxquelles se rattachent , comme à des
points de ralliement , la foule et la variété de nos connaissances
et de nos souvenirs.
*
•
Ces événemens et ces époques dans les Sciences , sont les
grandes découvertes , la publication des ouvrages célèbres ,
les faits extraordinaires ; les rapports inattendus sous lesquels
des hommes d'un esprit supérieur , s'avisent tout à
coup d'envisager la nature , et les phénomènes assez imposans
, ou assez curieux , pour s'emparer fortement de l'attention
de tous les hommes.
Nous nous attacherons autant qu'il nous sera possible
à des objets d'un intérêt aussi général, dans ce Bulletin
des Sciences et des Arts , que nous nous proposons de joindre
par fois au Mercure , et dans lequel nous nous engageons
à n'admettre que les té , dans la circulation des vérités
faits les notions dignes d'entrer par
leur haut
et des connaissances accessibles à l'intelligence de tous les
hommes d'un esprit cultivé.
- ―
SOCIÉTÉS SAVANTES. Société d'Arcueil, Une nouvelle
Société , la Société d'Arcueil , vient de publier le 1er vol.
de ses Mémoires ( 1 ) ; elle s'est formée avec le dessein d'accroître
les forces individuelles des savans qui la composent ,
par une réunion fondée sur une estime réciproque , et sur
des rapports de goût et d'études , mais en évitant les incon→
véniens d'une association trop nombreuse . Ses membres
sont : MM. Laplace , C. L. Berthollet , Biot , Gay Lussac ,
Humboldt , Thénard , Decandolle , Collet Descottils , A. B.
Berthollet .
Le savant qui a conçu le projet de former cette réunion
(2) , y trouve en voyant approcher la fin de sa carrière
, la douce satisfaction de contribuer , par cette pensée ,
aux progrès des Sciences , auxquelles il s'est dévoué , beaucoup
plus efficacement qu'il n'aurait pu le faire , par les
travaux qu'il peut encore se promettre de continuer (c
sont ses propres paroles ). Nous consacrerons un article
particulier aux Mémoires de la Société d'Arcueil.
ce
INSTITUT NATIONAL, Tere Classe , etc. Plusieurs travaux
d'un grand intérêt ont été présentés depuis quelque tems
[ (4) In-8 °; Paris. Chez Bernard , quai des Augustins. — 1807.
*! (2) M.Berthollet , Bun des savans auxquels la chimie moderne doit
tant de progrès.
Lomboq uh 19, 98m ctes i 96 2
476 MERCURE DE FRANCE ,
à la première Classe de l'Institut ; et parmi ces travaux,
on doit distinguer le Mémoire de M. Duméril , sur le méca
nisme de la respiration des poissons ; celui de M. Biot ,
sur l'influence de l'humidité et de la chaleur , dans les
réfractions ; un autre mémoire de MM. Fourcroy , et Vauquelin
, sur la laite des poissons ; les belles expériences de
M. Dupuytren , chef des travaux anatomiques de l'Ecole
de médecine , et de M. Dupuy , professeur à l'Ecole vétérinaire
d'Alfort , sur la respiration ; expériences cruelles ,
mais importantes , qui prouvent que la section des deux
nerfs de la huitième paire (3) sur les animaux , est sûrement
et promptement mortelle , et que la respiration , fonction
éminemment vitale , s'exerce directement sous l'influence
nerveuse , et en est inséparable .
**
?
SOCIETE ROYALE DE LONDRES . Les objets les plus remar
quables dont s'est occupée la Société royale de Londres
pendant une partie de cette année , sont les recherches de
M. Knight , sur l'écorce des arbres ; les observations du capitaine
Flinders , sur l'aiguille aimantée ; observations dont
l'auteur tire la conclusion que les canons et les boulets em²
barqués sur un navire , suffisent pour produire une atmosphère
magnétique , qui doit influer puissamment sur la po
larité de l'aiguille ; les travaux du docteur Everard Home ,
sur les estomacs des animaux ; la découverte d'une nou→
velle planète , du 29 au 30 mars dernier , par le docteur
Olbers , etc. , etc.
SOCIÉTÉ PHILOMATIQUE. La Société philomatique a
repris , depuis quelque tems , ses séances et la publication
de son excellent journal , que des circonstances particulières
l'avaient forcée d'interrompre pendant quelques mois .
SOCIÉTÉ DE L'ECOLE DE MÉDECINE DE PARIS.- La Société
de l'Ecole de Médecine de Paris , a donné le 9 novembre
1807 , sa huitième séance publique pour l'ouverture de ses
cours , la distribution des prix à ses élèves , et l'exposition
solennelle de ses travaux , de ceux de la Société de médecine
formée dans son sein , et de ses relations avec le Gouvernement
pendant l'année , pour tout ce qui concerne la
médecine légale et les mesures relatives à la salubrité puhlique.
M. Sue , président de l'Ecole, a fait le discours.
་ ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE. Le célèbre docteur Gall
árrivé à Paris depuis quelque tems , excite vivement la
(3) Les nerfs de l'estomac et du poumon.
DÉCEMBRE 1807. 477
•
euriosité. Il paraît mériter en outre d'inspirer l'intérêt et de
fixer l'attention . Les conférences qu'il a eues avec M. Cuvier,
en présence d'un grand nombre de savans suffiraient
" pour
le classer parmi les anatomistes les plus célèbres . Son déplis
sage du cerveau par une sorte de déroulement , et ses recherches
nouvelles sur la constitution intime et la structure de
cet appareil organique et des nerfs , paraissent devoir former
une grande époque dans les sciences anatomiques et
physiologiques.
La nouvelle psychologie et les recherches physionomiques
de M. Gall , plus curieuses sans doute , plus capables
d'attirer l'attention des gens du monde , que ses travaux
anatomiques , et de donner une grande réputation du moment
, auront à la fois plus d'admirateurs et plus d'opposans.
Quelle que soit d'ailleurs l'opinion que les gens éclairés
se formeront dans la suite , et d'après des renseignemens
suffisans sur la céphaloscopie , M. Gall a les droits les
mieux établis à leurs égards et à leur estime , par ses connaissances
positives , la simplicité noble de ses manières , la
sagacité de ses observations et le zèle courageux qu'il montre
dans la recherche de la vérité . Cette assertion est bien
moins notre opinion particulière que le jugement d'un grand
nombre de personnes instruites , qui ont eu occasion d'examiner
M. Galb depuis son arrivée à Paris , notamment chez
MM. Cuvier et Bourdois , où ce savant a développé ses découvertes
et quelques-unes des vues physiologiques qui lui
sont propres, sur la structure et les fonctions du
"devant MM. Fourcroy , Faujas , Geoffroi , Duméril , Corvisart
, Dubois , Richerand , le Clerc , Moreau ( de la Sarther),
'Herminé et plusieurs autres personnes qui cultivent les
sciences et la philosophie avec distinction .
cerveau ,
M. Gall attachait sur-tout un grand prix à voir M. Cuvier
, et on a remarqué qu'il lui a fait sa première visite.
Il nous semble que ce célebre docteur pourrait prendre
pour devise , le vers que Voltaire a mis dans la bouche de
Spinosa:
J'ai de plats écoliers et de mauvais critiques,
Jugez-nous .
2
JODAST S
Nous apprenons , au moment où nous rédigeons, cet article
, que M. Gall a exposé ses vues anatomiques sur la
structure du cerveau , à la Société de médecine de Paris ,
-et qu'il a visité la maison de Bicêtre avec beaucoup de détil
et d'attention. {^
478
MERCURE DE FRANCE .
-La nouvelle édition de la physionomique de Lavater ,
avec les notes et les additions anatomiques , physiologiques
et médicales , de M. Moreau (de la Sarthe ) , est terminée,
et forme 8 volumes in-8 ° . L'ouvrage de Lavater n'était que
curieux , on l'a rendu à la fois utile et agréable , par une
meilleure distribution des matières , et par des supplémens
dans lesquels on a rattaché à la physionomique , tout ce
que la physiologie et l'étude philosophique de la médecine,
pouvaient offrir d'important pour les gens du monde , et
d'applicable aux arts de la peinture ; de la sculpture , et
de la déclamation.
NOUVELLES POLITIQUES .
-
( EXTÉRIEUR. )
p
12
TURQUIE. Le 4 Novembre. On a reçu la nouvelle
de la rupture de l'armistice conclu entre les Turcs et les
Serviens. Le cordon de troupes établi le long de la Drina ,
et de la Bozawa , ayant été renforcé , Hassan-Pacha qui, la
commande , passa la Bozawa , le 10 septembre , dans les
environs de Kaïla , et s'avança contre les Serviens : ceuxci
qui se tenaient sur leur garde , se retirèrent en bon ordre ;
mais quelques jours après , ils attaquèrent les Turcs , leur
livrèrent un , combat décisif le quinze du même mois ; les
troupes ottomanes furent obligées de répasser la Bozawa,
eet quelques jours après , les Serviens forcèrent le passage
de cette rivière , et s'avancèrent jusqu'à Vauz , à quelquês
milles de Serajewo .
11.3
翟
Is8g ། ! མྦཱ ' F®
SRUSSIE - Pétersbourg , le 2 Novembre. S. Ma l'Empereur
de Russie est de retour dans sa capitale . Le voyage de
S. M. n'offre point de particularités remarquables ; elle‘a
seulement passé en revue tous les corps de troupes qu'elle
a rencontrés dans les différentes villes qu'elle a traversées.
Jo
--- Le général Buxhoden a été décoré de l'ordre de St.-
André , et le prince de Volkouski , de, l'ordre de Saint-
Wladimir. M. le Conseiller d'Etat -M. , Kochevikoff , vicegouverneur
de Grodno , et M. Moltchanoff, procureur- géDÉCEMBRE
1807. ™ 479
+
néral du Sénat , ont été nommés , le premier , gouverneur
civil d'Astracan , le second , secrétaire d'Etat. "
GRAND DUCHÉ de Varsovie. ― Posen ,
遽
le 17 Novembre.
Le 14 de ce mois , S. M. le Roi de Saxe est arrivé à
Posen , à 11 heures du soir ; toute la ville était illuminéé .
S. M. a passé deux jours dans cette ville , où elle a reçu
toutes les marques du plus grand dévouement ; elle s'est
ensuite mise en route pour Varsovie. M. Bourgoing ,
ministre de France , est le seul du corps diplomatique ,
qui suivît le roi de Saxe . Pendant l'absence de ce monarque
, les affaires générales d'administration seront gérées
par le comte Hopfgarten , ministre de l'intérieur.
ROYAUME DE WURTEMBERG . Stuttgard , le 21 Novembre.
S. M. le Roi de Wurtemberg vient d'ordonner , par un
rescrit , que la peine de mort serait portée contre ceux qui
seraient convaincus d'avoir fabriqué de la fausse monnaie.
S. M. a été forcée de prendre cette , mesure par le nombre
prodigieux de faux monnayeurs qui s'accroît encore chaque
jour dans ses Etats... X
·DANEMARCK ., Copenhague , le 11 Novembre.
-
On est
· occupé maintenant à Copenhague à réparer tous les désastres
causés par le siége de cette ville . On ne prend pas
moins de soins non plus pour se mettre à l'abri d'une nouvelle
invasion de la part des Anglais , en établissant le long
de la côte , des batteries formidables. Les corsaires danois
font très-souvent des prises aux Anglais . Il entre presque
tous les jours des navires de cette nation dans les ports du
Danemarck. On amène aussi plusieurs fuyards des troupes
anglaises qui s'étaient cachés dans différentes parties de la
Séelande . Ces prisonniers sont déjà au nombre de 92 .
― ANGLETERRE . Londres , 10 Novembre. L'Amérique
méridionale a été définitivement évacuée le 9 septembre.
L'escadre anglaise a quitté les mouillages de Monte- Video
le 13 .
-M. Rise vient de partir pour Copenhague , chargé d'une
1
480 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1807 .
mission. Aura - t - elle plus de succès que les autres ? Il est
permis d'en douter.
-Les Anglais craignent que Gibraltar ne soit sur le
point d'être bombardé . Ils font de grandes provisions destinés
pour cette forteresse.
ROYAUME D'ITALIE. Milan , le 26 Novembre..-.S . M.
l'Empereur et Roi est arrivé à Milan le 21 de ce mois . Depuis
ce jour elle s'est occupée sans relâche d'examiner et
de régler toutes les affaires de son royaume . Le 26 , elle
est repartie pour Venise ; elle a pris la route de Brescia .
Le Prince Vice-Roi était dans sa voiture . LL. EE. MM.
Bremo et Cafarelli , ministre de la marine et de la guerre ,
avaient précédé S. M. l'Empereur et Roi.
( INTÉRIEUR ) .
PARIS . Les fêtes , dans la grande cité , se succèdent rapidement.
Le tems a contrarié les dispositions de celle que
le Sénat a donnée à la garde impériale. Une neige abondante
, et un vent violent éteignaient les illuminations . A
peine a-t-on pu tirer le feu d'artifice . Mais les soldats
- ont trouvé sous des tentes , dans le jardin , des comestibles
de toute espèce , du vin , etc. Sous d'autres tentes on dansait.
--
Dans quelques jours M. le maréchal Bessières donnera ,
au nom de la garde impériale , une fête à la ville de Paris .
On fait de grands préparatifs dans le Champ-de-Mars et
dans l'ancien hôtel de l'Ecole- Militaire . ¿ ¡ D.
ANNONCES ...
Application de la Théorie de la Législation pénale , ou Code de
la sûreté publique et particulière , fondé sur les règles de la morale universelle
, şur le droit des gens ou primitif des sociétés , et sur leur droit
particulier , dans l'état actuel de la civilisation ; rédigé en projet pour
les Etats de 8. M. le Roi de Bavière , dédié à Sa Majesté , et imprimé
avec son autorisation par Scipion Bexon , ancien avocat , officier du
ministère public , commissaire du roi , etc. , etc. Un vol . in-folio , Prix ,
36 fr . A Paris , chez Courcier , imprim . -libr. , quai des Augustins , nº 57,
près le Pont-Neuf; M. Ebert , fue Montínartre , nº 76 , près la Cour
Mandar,
( No CCCXXXIV. )
DEPY
( SAMEDI 12 DÉCEMBRE 1807. )
MERCURE
DE FRANCE.
POESIE .
BOUTADE.
QUEL bien souhaiter en ce monde ?
La fortune ? elle est vagabonde ,
Et nous quitte d'un vol dispos :
Les rangs ? ce sont périlleux lots :
Les titres? ce sont de vains mots :
La vertu ? le vice la fronde :
La louange ? on vante des sots :
Le mérite ? il blesse à la ronde ,
Autant que plaisent les défauts :
La science ? eh ! la plus profonde
N'atteint rien de ce qu'elle sonde :
Les amis ? souvent ils sont faux :
L'amour ? il fuit : l'hymen ? il grondə ;
Les femmes ? trop légers cerveaux ,
Qu'ont-elles sur quoi l'on se fonde ?
Un bon coeur ? il vit sans repos :
L'esprit ? en sarcasme il abonde ,
Et se hasarde à tout propos :
Un sang vif ? il nous rend trop chauds :
Le phlegme ? nous rend idiots :
Le vin ? son ivresse est immonde ,
Et la table est nauséabonde .
La sagesse , on plaisirs féconde ,
VIILE Hh
5.
cer
48
MERCURE
DE
FRANCE
,
Ne nous vient , fussions-nous héros ,
Pas avant que l'âge nous tonde :
La paix , sur la machine ronde ,
N'est pas même au coeur des dévots .
Quoi diable envier dans ce monde ?
M. NEPOMUCÈNE F. LEMERCIER.
L'AMOUR PIQUÉ PAR UNE Abeille.
Ode imitée d'Anacréon.
L'AUTRE jour le Dieu de Paphos ,
L'arc en main , le front ceint de roses
Sur des fleurs fraîchement écloses ,
Venait pour prendre du repos .
Là dormait une jeune Abeille.
Au bruit qu'il fait , elle s'éveille ;
Le trait part , le dard est lancé ;
Amour fuit , mais il est blessé ,
Et sur sa lèvre plus vermeille
Le dard perfide s'est fixé .
Aussitôt volant à Cythère ,
A Vénus porter ses douleurs :
Je suis perdu , dit-il , ma mère ,
Je n'en puis plus , hélas ! je meurs !
Un petit serpent qui bourdonne
M'a blessé de son aiguillon ;
Abeille est le nom qu'on lui donne ;
D'un laboureur je tiens ce nom .
p Mon ami , si d'une piqûre ,
Le mal vous a tant occupé ,
Quels tourmens , pensez - vous , qu'endure
Un coeur que vos traits ont frappé ?
PELLET , fils , d'Epinal.
ENIGME ,
Je suis un brillant assemblage
De quatre objets bien différens
De la guerre l'un est l'image ;
L'autre présente aux regardams
DÉCEMBRE 1807 . 483
Une herbe propre au pâturage ;
La troisième offre du pavé ;
La quatrième une partie
Dont on ne peut être privé
Sans perdre en même tems la vie .
LOGOGRIPHE
DANS l'Empire français je suis très -remarquable ;
Je le fus autrefois dans l'Empire romain ;
Si de mon nom , lecteur , tu restes incertain :
Voyage au pays de la fable ,
Tu m'y trouveras près d'un Dieu ;
Ce n'est pas tout . Le feu de mes yeux étincelle ;
Ote ma lettre du milieu ,
Il ne me reste plus qu'une aîle .
CHARADE .
Maint jour ouvrable et mainte fête
Sont renfermés dans mon premier ;
Mon ventre ressemble à ma tête ;
Un seul point forme mon dernier :
Mon tout , avec grand soin , très -hautement s'élève ,}
Figure avec éclat au milieu d'un banquet ,
Un couteau le partage , un coup de dent l'achève ,
Et de son panache il renaît.
Mots de l'ÉNIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Cartes .
Celui du Logogriphe est Mode , dans lequel , en retranchant M, on
trouve Ode.
Celui de la Charade est A-tome.
N. B. C'est par erreur que dans le dernier numéro on a donné le nom
de Charade au Logogriphe , et vice versá.
Hh 2
484 MERCURE DE FRANCE ,
LITTERATURE. SCIENCES ET ARTS.
,
(MELANGES. )
L'HEUREUX ACCIDENT.
CONTE.
CE bon M. Lambert était sorti de chez lui un beau jour
d'automne à quatre ou cinq heures du soir , suivant son habitude
avec son fusil en bandoulière , sans aucun projet
hostile et son livre à la main . Ce jour- là c'était Montagne ,
le meilleur ami de tous ses lecteurs , qui nous montre à tous
que l'esprit est le miroir de l'esprit , miroir magique et cependant
vrai , où qui se contemple est sûr de s'embellir.
M. Lambert , habitué à lire en marchant , et toujours plus
occupé de son livre que de son chemin , lut ce jour- là jusqu'après
le coucher du soleil , sans penser aux routes tortueuses
et croisées entre elles qu'il suivait depuis long-tems.
On en sera moins étonné quand on saura que c'était le chapitre
de l'Amitié. Cependant l'obscurité arrive par degrés ,
Pa lecture amu,et tout en marchant ,le comut panire
, 21
rieur succède au chapitre. Que cet homme a dû être heureux ,
disait M. Lambert en lui-même ! Il a mérité un ami, et il a eu
l'ami qu'il méritait . Je ne suis point assez sot pour me croire
autant d'esprit qu'à Montagne ; mais est-ce l'esprit qui nous
vaut d'être aimé ? Oh ! non . L'esprit fait des jaloux et non
pas des amis . Cependant j'étais d'autant plus fait pour l'amitié
, que j'avais bien peu connu l'amour ; et hormis cette
jeune personne dont je n'ai plus entendu parler depuis 25
ou 30 ans ..
..... , et puis c'était un enfant , et , qui pis est ,
une héritière ....... Cependant dix ans de plus chez elle ,
dix ans de moins chez moi ..... le pas aurait été glissant .
Car....
La nuit est déjà presque fermée sans que M. Lambert s'en
soit aperçu , et il rêvait , et il marchait toujours. Ce que
c'est qu'une première impression
, continuait-il , lorsqu'à
mon retour de mon voyage , j'ai rencontré , assurément
dans
une conjoncture
bien extraordinaire
, ce jeune homme qui
m'a si agréablement
fait les honneurs de mon château! J'au
rais pu mal prendre la chose. Eh bien ! je ne sais quel rapport
entre lui et la petite personne m'a parlé en sa faveur.
Telles étaient les pensées ou plutôt les rêveries de M. LamDECEMBRE
1807 .
485
secours ,
bert ; et tout en cherchant son chemin pour retourner chez
lui , il est frappé d'un bruit qu'il entendait depuis quelque
tems sans y faire attention , et qui , écouté de plus près ,
lui annonce quelque chose de sinistre : ce sont des plaintes ,
des cris , un piétinement de chevaux , des hennissemens ,
des craquemens de branches , une voix de femme qui paraît
se lamenter et appeler du secours. Il tourne du côté du
bruit , et à la seule lueur des étoiles , il voit , dans une ancienne
place à charbon , une voiture renversée , des chevaux
à moitié dételés , empêtrés dans les traits , embarrassés
dans le timon , se heurtant , se mordant , se débattant avec
furie . Il avance attentif à tout et cherchant à qui offrir son
lorsqu'en entrant dans les broussailles , il rencontre
un obstacle qui le fait trébucher ; c'est un homme
étendu sans mouvement , sans sentiment , et dans le parfait
repos de la mort . M. Lambert essaye de soulever les bras ,
les jambes , la tête ; tout cela retombe comme autant de
masses. Il veut au moins s'assurer s'il reste de la respiration
; et bientôt convaincu que c'est l'ivresse dans toute
'sa puissance , il le laisse un moment pour chercher quelqu'autre
objet plus digne de ses soins . Afin de procéder plus
surement au bien à faire dans cette occasion , M. Lambert
rassemble des feuilles sèches , des branches mortes avec
quelques débris du charbon enlevé de cet endroit-là , et
faute d'autres moyens , il y tire un coup de fusil . Le petit
bûcher fume d'abord . Bientôt un nouvel amas de combustibles
, artistement disposés , s'enflamme tout à coup , et la
lumière est faite . Ce qu'il avait entrevu , il le voit distinctement
; mais ce qu'il n'avait pas vu d'abord le distrait du
reste . Une femme bien mise , bien faite , bien blanche paraissait
étendue à quelques pas. Frappée de terreur au brit
du coup , à l'éclat subit de la flamme , à l'apparition d'un
homme armé , elle était restée sans mouvement. M. Lambert
y court. Grace ! grâce ! dit-elle , épargnez-moi ou tuez-moi ;
ma bourse , mes diamans , je vous donnerai tout ; laissez -moi
la vie et l'honneur . Ah Dieu ! dit ce digue homme du ton le
plus rassurant , Madame ! pour qui me prenez -vous ? Elle le
fixe alors plus attentivement à la lueur de la flamme que
le hasard rendait dans ce moment plus vive , et jette un cri
qui dans toute autre circonstance aurait plutôt marqué de
l'étonnement que de la peur. Remettez - vous continuet-
il , remettez-vous , Madame ; la fortune me présente une
occasion de vous être utile ; souffrez que j'en profite ; il
n'y a que la vue de votre souffrance qui m'empeche de
486 MERCURE DE FRANCE ,
---
---
m'applaudir de mon bonheur. Etes-vous blessée ! - Non ,
Monsieur , je ne suis que troublée . — Ah ! je respire ; eh
bien , commencez par rassembler vos forces. Hélas ! je
n'en ai guères . - Madame , le courage en donne . - Ah !
Monsieur , Monsieur , ne m'abandonnez pas. -Moi , Madame
, abandonner quelqu'un que je peux secourir ? Ce
serait mépriser la recommandation du ciel même. Cependant
la Dame regarde toujours avec plus d'attention cette
physionomie qui semble se dérider de moment en moment.
-
-
Je ne sais , dit-elle d'un son de voix touchant , mais votre
air , votre ton , votre compassion , tout me rassure . - Vous
me rendez justice , Madame ; mais l'essentiel est de sortir
d'ici. Comment relever ma voiture ? comment dégager
´mes chevaux ? comment réveiller mon cocher ? -Ne vous
inquiétez de rien , Madame ; votre voiture est légère et je
la reléverai ; vos chevaux ne paraissent point blessés , et je
parviendrai à les atteler ; quant à votre cocher , c'est la
première connaissance que j'ai faite ici , et j'ai cru m'apercevoir
d'abord qu'il serait très-difficile de le tirer à présent
d'où il est , sur-tout très-dangereux de le rétablir sur son
siége ; souffrez donc pour aujourd'hui du moins que je prenne
sa place , et que je vous demande vos ordres. Ah ! Monsieu
! dit la Dame , je ne sais en vérité pas si je suis bien
éveillée , tant ceci a l'air d'un mauvais et d'un bon rêve .
Trêve de remercimens , Madame , je croyais remplir un devoir
, je ne trouve que du plaisir . Permettez d'abord que
je vous aide à marcher jusqu'à ce tronc d'arbre où vous .
pourrez vous reposer en attendant que votre , voiture soit
prete, La Dame , qui dans la marche a recouvré ses forces
et ses idées , s'asseoit sur ce tronc couvert de mousse et de
lierre , elle s'y trouve beaucoup mieux qu'elle ne s'y était
attendue , et de-là elle applaudit avec complaisance à la
prudence , au zèle , à l'adresse de son nouveau serviteur .
-
Cependant la petite calèche est relevée d'un coup d'épaule ;
les chevaux empêtrés dans leurs traits sont dégagés malgré
leurs sauts et leurs ruades ; les guides entortillées et brisées
sont remises en état , l'équipage est prêt , M. Lambert est
sur le siége , et la voiture a dejà fait deux fois le tour de la
petite enceinte de manière à inspirer à Mme de Saint-Victor
la plus parfaite sécurité. Tout est arrangé , dit-il en souriant
; il ne reste plus à Madame qu'à monter en voiture
et à dire la route que je dois prendre . -Et ce pauvre homme,
dit Me de Saint- Victor ? -Ce pauvre homme , dit M. Lambert
; en descendant , je vais le traîner comme je pourrai auDECEMBRE
1807. 487
-
-
près de la petite source qui coule à deux pas d'ici , afin de le
mettre à portée de son contre -poison. Ils remontent ensuite
tous les deux , l'un sur son siége et l'autre dans la voiture.
Maintenant , dit M. Lambert , où allons- nous ? - Chez moi ,
dit Mine de Saint - Victor , à Tourneval , où assurément j'au-,
rai un grand plaisir à recevoir mon libérateur. — Daignez
done m'indiquer le chemin. - J'en serais bien embarrassée ;
mon cocher m'avait perdue , vous pouvez en juger par l'endroit
où nous sommes , et où vous ne voyez sûrement pas
apparence de chemins frayés. Eh bien , dit M. Lambert ,
je m'en fierai à vos chevaux : eh ! voilà déjà qu'ils m'indiquent
la direction ; ces etres-là ont des organes ou des idées .
dont nous ne nous doutons pas. Ils se doutent encore moins
des nôtres, reprend Mme de Saint-Victor. N'avons-nous pas le
raisonnement ? -C'est pour cela , dit M. Lambert , que nous
savons beaucoup mieux nous tromper. J'ai peur , dit-elle ,
que vous ne soyez trop prévenu en leur faveur et ...- Madame ,
interrompit M. Lambert , nous entrons dans une grande et
belle route , et les chevaux m'avertissent de tourner à droite .
Ils ont raison , nous ne pouvons plus nous égarer. Eh
bien , Madame ? -Eh bien , Monsieur , quand les animaux
auraient quelqu'avantage sur nous en fait de sensation , ontils
, comme nous , le sentiment ? - Ici , Madame ce n'est
pas moi qui vous réponds. » En effet , elle entend sa petite
chienne qui accourt avec des cris de joie au- devant d'elle ,
qui saute à la tête des chevaux , fait cent tours , dit mille
choses à sa manière , et finit par s'élancer dans la calèche ,
ne sachant quelle fete faire sa maîtresse, Madame ,
jug z - en par vous - même , ajoute M. Lambert , qu'est - ce
que Tibulle ou Properce trouveraient de mieux en pareille
circonstance ? Car enfin chacun parle sa langue , et la faute
est à qui ne l'entend pas.
―
-
,
La dame et son nouveau cocher arrivent ainsi , l'un menant
l'autre , à Tourneval ; l'heure et l'éloignement ne permettaient
pas au philosophe de retourner à Cherazile ; c'était
sa demeure , et son aimable hôtesse l'aurait encore
moins permis. On suppose bien que le premier soin de la
dame du logis , en arrivant chez elle , a été de faire préparer
l'appartement le plus commode du château pour son cocher ,
et l'on ne s'étonnera pas qu'elle l'y conduise elle -même . IÍ
sent en y entrant je ne sais quel contentement qu'elle a déjà
remarqué. Si vous désirez quelque chose , lui dit - elle ,
ordonnez . Et que peut - on désirer ici , dit M. Lambert
avec émotion ? Que peut- on désirer , sinon d'y rester ? Ce
-
488 MERCURE DE FRANCE ,
que j'éprouve me rappelle ce qui se passa un jour en moi
dans le cours de mes voyages , en abordant à une île inconnue
, où un charmant paysage , des sites variés , des arbres
magnifiques , des ruisseaux , des gazons , toutes sortes
de fleurs , toute espèce de fruits me ravissaient à la première
vue , et où mon plaisir ne fut troublé à mon arrivée que par
l'idée du départ. - Chassez-la cette idée , reprit vivement
Mme de Saint-Victor , chassez-la aussi loin que je voudrais
qu'elle fût ; prenez dès ce moment possession de votre île
en lui montrant la chambre ) , souffrez que je la nomme
de votre nom , et soyez sûr que personne que vous désormais
ne s'y établira .
On soupe , on s'arrête , on cause on se connaît de mieux
en mieux , on se plaît de plus en plus ; l'une a oublié sa fatigue
et ses maux de nerfs ; vous diriez que l'autre , accoutumé
à se coucher presque avec le soleil , est corrigé de
l'envie de dormir pour le reste de sa vie ; on ne se quitte
qu'au moment où les bougies sont prêtes à finir ; encore
s'imagine-t-on que sans doute le vent les a fait brûler plus
vite qu'à l'ordinaire ; on a tant et tant de choses à se dire
quand on ne se connaît point encore , et qu'on s'aime déjà .
Ils sont enfin retirés chacun de leur côté . La chambre
de Mme de Saint-Victor était au-dessus de celle de M. Lambert
, et tous les deux prennent un soin égal de respecter
réciproquement leur repos ; mais ce repos était lent à venir ;
et , quoique des deux côtés on gardât le silence , il semblait
que la conversation durât toujours , tant les pensées se répondaient
entre elles : chacun se disait , la saisor de l'amour
est bien passée , ah ! bien passée . C'est assez triste ; mais si
quelque chose peut en dédommager , c'est d'être arrivé à
cette époque de la vie où le coeur peut sans danger se livrer
à ses penchans , et goûter enfin ces nobles délices de l'amitié
que l'ardente jeunesse et la froide vieillesse ignorent égafement
; sentiment désintéressé qui ne connaît ni le despotisme
ni la jalousie , où chacun , égal à l'autre , n'a que
le droit de tout offrir sans celui de rien exiger. Fraternité
du coeur quelle serait douce avec Mme de Saint-Victor !
quelle serait douce avec M. Lambert ! Quand je dis fraternité
, j'ai tort , se disait-elle ; quand je dis fraternité , j'ai
tort , se disait-il ; car il serait mon père , car elle serait ma
fille . Mais cette différence-là même , disait chacun , ajoute
encore à la sécurité ; car enfin s'il n'avait que mon âge
disait Me de Saint-Victor , il pourrait encore être suspect ,
le monde croit si peu à la sagesse de l'âge mûr ; car enfin ,
me
DECEMBRE 1807. 489
disait de son côté M. Lambert , si elle était de mon âge elle
ne prêterait pas à l'amitié tous les charmes qui lui donnent
du moins un faux air de l'amour , et c'est toujours quelque
chose. Si je n'avais que son âge , au contraire , je sens que
je ne répondrais pas de ma philosophie , et , en dépit de
tout ce que notre coeur nous en dit , la philosophie vaudra
toujours mieux que l'amour , comme la santé vaut mieux
que la fièvre.
Le lendemain matin le bon ivrogne laissé dans la forêt
et ressuscité , par la fraîcheur de la nuit , était revenu au
château ; il n'eut pas de peine à obtenir sa grâce en faveur
des suites de sa faute ; la seule punition qui lui fut imposée
fut d'aller sur le champ , en toute diligence et avec d'autres
chevaux , à Cherazile , d'y prendre le domestique de confiance
de M. Lambert , une malle aussi considérable que
pour une longue absence , avec son porte- feuille , ses papiers
et les livres qu'il lisait le plus habituellement , et de
revenir aussitôt .
M. Lambert , qui avait été fort long-tems à s'endormir , se
réveille un peu tard ; il sonne ; aussitôt son fidèle nègre entre
me
avec tout ce qui était nécessaire : notre philosophe reconnaît
à ce trait l'idée qu'il s'est déjà faite de Me de Saint-
Victor, et Dieu sait comme il est reconnaissant de sa reconnaissance.
Il s'était bien promis dans la nuit de retourner chez lui dès
le lendemain , mais il avait compté sans son hôtesse ; on imagine
bien que les instances de Mme de Saint- Victor le retiennent
au moins ce jour-là ; mêmes résolutions pour le
lendemain , mêmes instances , même résultat ; le jour d'après ,
résolution moins prononcée , instances plus vives ; et résultats
illimités , les coeurs se parlaient , les esprits s'entendaient ,
les volontés s'accordaient . Que n'ai-je passé ma vie avec
cet homme-là , j'aurais eu meilleure opinion du monde entier.
Si j'avais trouvé une Mme de Saint-Victor en entrant
dans le monde , il me semble que je n'en aurais pas cherché
d'autre. Quoi qu'il en soit , disait-on des deux côtés, l'amitié
est une bonne chose , et jusqu'ici je ne la connaissais pas .
Heureux tems que celui qui se passe ainsi dans cette première
et si douce ivresse d'une liaison que chaque moment doit
resserrer ! c'est , de part et d'autre , une riante perspective
que l'imagination se peint à elle-même con amore .
M. Lambert , et Mine de Saint- Victor ne se ressemblaient
point , mais ne s'en convenaient que mieux ; M. Lambert
était essentiellement indulgent , bienveillant , bien pensant ,
490
MERCURE DE FRANCE ,
:
du reste , simiple oomme l'enfance , tranquille comme la
sagesse ,
indifferent pour la plupart des choses de la vie ,
distrait par l'habitude de la méditation de ce qui agite le
commun des hommes , occupé seulement de ce qui peut perfectionner
l'ame et l'esprit ; il semblait avoir laisse a la philosophie
le soin de lui former , à son gré , une humeur et un
caractère ; mais il avait en même tems besoin d'un intérêt vif
qui le garantit de je ne sais quelle apathie , qu'on peut
regarder comme le mal philosophique , et l'antidote est
trouvé. Mme de Saint - Victor était au fond aussi bonne
que M. Lambert ; mais il entrait plus d'élémens dans sa
composition douce et maligne , à la fois franche et fine ,
tranquille et vive , solide et légère autant que tout cela
peut tenir ensemble , elle joignait ce qui rassure à ce
qui inquiète , et ce qui plaît d'abord , à ce qu'on aime
toujours . Si on examinait de près ses qualités , on voyait des
vertus ; si on lui cherchait des défauts , on ne trouvait que
des grâces ; enfin , sous quelque point de vue qu'on pût
l'envisager , il y avait de quoi tourner toutes les tetes d'un
Areopage. Voilà comme ils étaient tous les deux ; du reste ,
presque également initiés à toutes les connaissances agréables,
pas un sujet ne leur était étranger , pas un mot n'était indifférent
; on aime tant à lire ou à écrire sa pensée dans l'esprit
d'un ami ! Les semaines se passaient , les mois s'écoulaient
et chaque jour les voyait aussi avides d'un pareil lendemain ;
mais de tous les sujets de conversation , celui qui aurait le
plus intéressé , et que par une égale discrétion on craignait
d'entamer , c'était pour chacun l'histoire de l'autre : enfin
la hardiesse vint avec le tems , et dans un de ces entretiens
particuliers , qu'on alongeait tant qu'on pouvait : nous
voilà , dit tout d'un coup Me de Saint- Victor , du moins à
ce que j'espère , comme des gens qui ne se quitteront jamais ;
il faut plus , il faut être comme des gens qui ne se seraient
jamais quittés : nous nous convenons , n'est-ce pas ? Il est
permis de dire , à nos âges , que nous nous aimons et méme
beaucoup , et ce qu'il y a de singulier , c'est que, nous ne
savons pas encore qui nous aimons. Moi , je sais seulement ,
dit M. Lambert , que j'aime tout ce qu'il y a de plus aimable
au monde ; et moi , dit l'autre , je ne fais pas de compliment ,
mais je sais par les informations que je n'ai pas manqué de
faire .... Des informations sur mon compte , Madame !
auriez-vous quelque inquietude ? Non , mais un véritable
intérêt ce n'était pas pour apprendre si je pouvais vous
offrir mon amitié , mais à qui je l'avais donnée . Eh bien ,
-
―
DECEMBRE 1807. 491 .
-
>
Madame ! qu'avez-vous appris ? - Moins que je ne désirais
car je voudrais tout savoir . - Encore ? -On vous connaît
pour un homme qui ne veut pas être connu ; vous feriez les
délices de la société . Vous me flattez . - Et vous faites
—
-
-
-
vos délices de la solitude . Vous me faites tort . Vous
n'avez ni femme , ni enfans , ni maîtresse . Vous êtes bien
informée. Ni amis..... Ce dernier mot , prononcé avec
une sorte d'embarras , écouté de mème , fut suivi d'un moment
de silence qui valait beaucoup de réponses . Revenu de
son premier trouble , M. Lambert reprend . — Point d'amis ,
Madame , ah ! permettez -moi de croire pour la première fois
que vous ne pensez , que vous ne sentez point ce que vous
dites . Moi , point d'amis ! hélas ! trois mois plus tôt vous
n'auriez eu que trop raison ; mais c'est pour avoir trop connu
l'amitié , pour l'avoir trop prisée , que je n'ai point eu d'amis.
Tenez ( tirant un livre de sa poche ) , tenez , le voilà encore
ce Montagne , cet apôtre de l'amitié , que je lisais dans mes
promenades solitaires , une heure avant..... Ah ! ne vous
défendez pas , M. Lambert , et laissez -m'en le soin ; mais
puisqu'enfin vous rencontrez , vous choisissez , vous acceptez ,
Vous avez une amie , faites-vous connaitre à elle . Montagne
dit qu'on n'a rien de caché pour un ami , une amie auraitelle
moins de droits ? -Qui sait ? dit M. Lambert . Mais enfin
puisque vous le voulez , j'oserai vous parler de moi ; je ne
Vous cach rai que les noms de lieux et de personnes qui
pourraient vous mettre à portée de découvrir ou de pénétrer
quelques mystères qu'il ne me serait pas permis de
Vous révéler. Des secrets pour moi , mon ami ! Ce mot
si doux , prononcé pour la première fois avec un accent si
flatteur , avec une familiarité si séduisante , n'eut d'abord
pour réponse qu'un regard et un soupir. Mes secrets , ditil
, sont tous à mon amie , mais les secrets des autres ne sont
pas à moi , et je ne puis mériter votre confiance qu'en ne vous
les confiant pas . Allons , je me résigne , parlez -moi de
vous , cela me suffit ; une femme a toutes les curiosités , une
amie n'en a qu'une,
-
-
-
Ma naissance , dit M. Lambert , n'a eu de remarquable
que d'avoir été précédée par le malheur ; j'avais perdu mon
père et ma mère avant que de pouvoir les connaître ; l'un
avait été tué à la guerre peu après son mariage , l'autre est
morte en couches ; ... point de père , point de mère , point de
frère , point de soeur personne à qui mon enfance pût être
chère , personne pour qui la Nature me parlat , personne à
qui elle parlat pour moi . Eh ! qu'il est à plaindre , l'enfant
大
492
MERCURE DE FRANCE ,
-
qui n'a pu apprendre de personne à aimer ! - Vous me touchez
, dit Me de Saint-Victor , et je me sens déjà la mère
de cet enfant-là . · Elevé par les soins ou plutôt par les
ordres d'un tuteur fort indifférent pour son pupille , j'ai passé
successivement du village au college , du collège à l'armée
de l'armée à Paris. Je suppose , dit Mme de Saint -Victor ,
qu'au village vous étiez un enfant à peu près comme un
autre , que vous faisiez fort bien vos thèmes au collége , et
encore mieux votre devoir à l'armée ; c'est de votre entrée
dans le monde que je suis la plus curieuse . N'exigez pas
de détails , trop aimable amie , j'espère que mes erreurs sont
encore plus loin de moi , s'il est possible , que mes belles
années . Qu'importe que les belles années soient loin , dit
Mme de Saint-Victor , pourvu qu'on arrive aux bonnes .
Je crois y être , dit M. Lambert , c'est pourquoi je vous parlerai
peu des autres ; vous saurez seulement que , livré de
bonne heure à moi - même , je me suis laissé aller à toutes les
impulsions , comme à toutes les attractions , et qu'à force de
cueillir des fleurs il m'est resté peu de fruit.--Contentez-vousen
, dit Mme de Saint- Victor , mais au moins votre jeunesse
a- elle été bien heureuse ? Croyez - moi , la jeunesse a
aussi ses malheurs , je la regarde comme un trop long crépuscule
entre la nuit de l'enfance et le jour de la raison ,
où l'on se trompe souvent de chemin parce qu'on craint plus
d'être guidé que de se perdre. Je serais tentée de croire ,
-
-
du moins pour les hommes , ' que l'amour est l'astre de la
jeunesse. Heureux encore ceux qu'il éclaire , et même
qu'il égare ! mais moi , ces années là me rappellent de
tristes mois de printems où quelquefois le soleil ne paraît
point. Vous ne vous êtes donc vraiment attaché à aucune
femme ?
A moins que vous n'appeliez attachement des
liaisons de pure galanterie . A Dieu ne plaise ! mais je
vous plains ; la galanterie ressemble à l'amour comme le
similor à l'or. Vous n'en direz jamais plus de mal que
je n'en pense. Moi je la regarde comme la guerre, aux
femmes , et en vérité , elle est injuste . Cependant
n'est-elle pas souvent provoquée ? - Sans doute , mais par
qui ? Tenez , mon bon M. Lambert , je me trompe peut-être ,
mais j'aime à croire que tout cela n'était pas fait pour
vous ; je suis même persuadée que , si dans le cours de vos
misérables conquêtes vous aviez trouvé une jeune et assez
jolie personne , bien douce , bien vive , bien franche , bien
innocente , et qui se fût jetée à votre tête , comme font tant
de ces pauvres petites créatures qui ignorent que ce n'est
,
-
DÉCEMBRE 1807. 495
point à elles à parler les premières ; je suis , dis-je , persuadée
que vous auriez été assez galant homme pour n'en point
abuser. Vous voyez , ajouta-t -elle en souriant , la différence
que je mets entre un galant homme et un homme galant .
-
-
-
-
Femme étonnante , on dirait que vous lisez aussi bien dans
ma mémoire que dans mon coeur. Je l'ai rencontrée, en effet ,
cette jeune personne , je la peindrais encore ; je vois sa fraîcheur
, son élégance , ses grâces naïves..... je me rappelle son
ignorance charmante, cet esprit à la fois modeste et prompt ,
et ses petites saillies , toujours précédées et suivies d'un petit
air d'embarras qui sied si bien à l'adolescence , et sa confiance
aimable , et ces petits secrets et ces innocentes caresses
dont j'avais tant de peine et tant de mérite à me défendre.
Et où est -elle à présent ? Hélas ! Dieu le sait ; voilà
trente ans que nous nous sommes perdus de vue. Sa mère
l'a menée dans les pays étrangers pour lui procurer un grand
établissement , où je souhaite qu'elle soit heureuse . —Nommez-
la moi , du moins ? -Ah ! souvenez -vous de nos conventions
; mettez-vous à sa place , et que penseriez-vous de
moi ? - Je connais les femmes ; je suis sûre qu'elle serait
charmée de vous entendre , et qu'elle vous verrait encore
des mêmes yeux. -Eh bien ! c'est elle , c'est elle seule qui
aurait pu me faire connaître l'amour , qui me l'a du moins
fait entrevoir. Ne pouviez-vous donc pas la demander à
sa famille ? on aurait eu mauvaise grâce à se faire prier .
Elle avait à peine treize ans ; j'en avais plus de trente : elle
devait être fort riche , et moi fort pauvre . Vous devez sentir
ce qui m'arrêtait . Je sens , moi , qu'à la place de ses
parens , rien ne m'aurait arrêtée . En effet , la jeunesse et
l'argent ont de quoi séduire , mais ils ne valent guère mieux
l'un que l'autre , tous deux servent merveilleusement à faire
des folies. Il n'y a que deux vraiment bonnes choses en
ménage , sentiment et raison : avec cela on commence bien
et l'on continue de même. Les différences d'àge et de fortune
ne me font rien. Mais laissons cette petite personne- là
pour ce qu'elle est , et parlons de vous qui m'intéressez au
moins autant qu'elle . Vous avez sûrement suivi une carrière
? — Oui , comme tant d'autres. Et pourquoi y avezvous
renoncé ? C'est que j'étais , comme tant d'autres ,
humilié de ne pas avancer comme tant d'autres. J'ai fait
mon devoir ; mais je ne l'ai fait que par devoir ; et soit que
je n'eusse pas assez de mérite pour me passer d'intrigue , ou
assez d'intrigue pour me passer de mérite , je suis toujours
resté au-dessous de mes prétentions, Vous n'y avez peut-
-
-
-
494 MERCURE DE FRANCE ,
- -
être pas perdu , dit Mme de Saint- Victor , les grands chagrins
suivent les grandes fortunes ; mais noi , combien j'y ai
gagné ! .... vous joueriez à cette heure un grand rôle dans le
monde , et Tourneval n'aurait point été éclairé de mon
bonheur . - Ah Dieux ! - Enfin je vois que la dissipation et
l'ambition ont été pour vous deux petites maladies dont la
philosophie est v.nue vous guérir bien à propos. — Pas aussi
promptement que je l'aurais désiré . La philosophie , puisqu'il
vous plat de l'appeler ainsi , n'est pas un topique
mais un regime auquel on se met un peu tard , qu'on ne suit
pas toujours bien exactement , et qui n'opère qu'à la longue .
Qu'est ce qui vous l'a conseillé ? Le dégoût du reste .
- Et qui est-ce qui vous en a donné les premiers élémens ?
- Je serais tente de vous répondre comme Médée , moi.
Toute la philosophie est dans l'homme , il n'y a qu'à bien y
regarder. Les philosophes n'ont rien écrit de vrai que ce
qu'ils ont lu dans leurs pensées , et ce que le premier venu
peut y'iire comme eux . Mais pour cela , il faut leur esprit
ou le vôtre. Ah ! ne les abaissez pas jusqu'à mon niveau ;
croyez seulement que la philosophie s'accommode à toutes
les mesures d'esprit ; elle n'exige pas qu'on en ait beaucoup ,
mais qu'on fasse un bon emploi de celui qu'on a , comme la
musique n'exige pas beaucoup de voix , mais de la mesure
et du goût.
--
-
-
―
-
-Ailons , dit Mme de Saint- Victor , voilà une première
leçon dont je tacherai de profiter . Au reste , avez-vous été
bien heureux dans ce cours d'instruction , où vous étiez à
la fois le maître et l'écolier ? Eh ! n'est-ce point assez
de n'être point malheureux , et rencontre-t -on tous les jours
une Mine de Saint-Victor ? Non , la philosophie , à proprement
parler , ne nous donne que ce que nous avons ; elle
ne fait que nous le montrer ; elle ne nous instruit mème
pas , mais elle nous détrompe . Je vous vois d'ici bien
studieux , bien pensif , bien grave , bien sombre ; je ne sais
pas si c'est là l'enseigne du bonheur.- Non , un pedant
n'est pas plus un philosophe qu'un comédien n'est un héros,
et la philosophie ressemble aux femmes de bonne compagnie
qui ne permettent pas qu'on les affiche. Mais au fait qu'exiget-
elle ? - Des choses bien faciles . De vous servir de votre
raison et de celle des autres , de n'estimer rien au - dessus
ni au-dessous de son prix , de suivre la nature , de se conformer
à la société , d'aimer vos semblables , de vous en
faire aimer , et de travailler autant que vous le pourrez à
leur bonheur pour assurer le vôtre , parce que la bienfai
DECEMBRE 1807. 495
-
sance donne à celui qui l'exerce , un intérêt dans toutes les
fortunes. Eh bien , mon cher M. Lambert , cette spéculation-
là vous a- t-elle bien réussi ? Vous allez le voir.
Le hasard m'avait mis à portée de suivre en cela mon penchant.
Je venais de recueillir une succession immense , où
se trouvait une superbe terre , à laquelle il ne manquait
rien qu'un château . Je me proposai d'y bâtir , et , pour surveiller
mes travaux , je me logeai dans la maison de mon
fermier. Les plans étaient faits , les devis étaient faits ; çe
qu'il y a de plus difficile , les fonds étaient faits ; mais une
disette horrible , survenue dans le pays , m'obligea bientôt
à renoncer à mon projet. Tout l'argent que j'avais amassé
pour batir fut employé en achats de grains pour les malheureux
habitans de mes terres , en constructions de greniers
d'abondance , en aumônes aux pauvres , en avances
aux laboureurs , en prêts à mes voisins . - Vous dutes être
le dieu du canton . - J'eus la sottise de m'en flatter un moment
; mais la reconnaissance dure autant que l'intérêt , et
ne lui survit pas toujours. J'éprouvai mille chicanes absurdes
de la part de ceux à qui j'avais fait le plus de bien ; l'argent
que j'avais répandu servit sur-tout à p'aider contre
moi ; les querelles que j'avais apaisées , les différens que
j'avais accordés , les procès que j'avais prévenus , finirent
par indigner une foule de gens dont les campagnes étaient
alors semées , qu'on est convenu d'appeler gens de justice ,
mais qu'on devrait appeler agens de discorde , qui ne vivent
que du produit de la haine et de la mauvaise foi , et qui
savent d'ordinaire bien faire fleurir une aussi belle branche
de commerce . On trouva moyen de persuader aux pauvres
que je leur avais trop peu donné ; chose à laquelle ils sont
' tous très- disposés : on insinua aux cultivateurs que mes avances
n'étaient qu'un moyen adroit d'acquérir une hypothèque
sur leurs biens ; on prévint contre moi jusqu'aux agens de l'administration
, en criant que ces greniers d'abondance , élevés ,
entretenus à mes frais , étaient une entreprise sur leurs attributions
, et tendaient à les décréditer dans le pays ; enfin ,
mes égaux , mes voisins , ceux pour qui j'avais souvent profané
, sans le savoir , le saint nom d'ami. Quoi ! ceux-là
même ? On en vint à leur persuader que les services que
je leur avais rendus de si bon coeur n'étaient
que des calculs
de vanité ; que c'était , non pour les obliger , mais pour
acquerir chaque jour sur eux un avantage de plus , les
temir par-là dans une sorte de dépendance , et me faire ce
qu'on appelait le petit roi du canton . Mais comment tant
-
496 MERCURE
DE FRANCE ,
d'absurdités ont-elles pu trouver accès auprès de tant d'hommes
qui devaient vous adorer ? — Que voulez-vous , la malice
a un crédit , l'intrigue a des moyens , la bassesse a des
voies que ni vous ni moi ne connaissons , et d'ailleurs l’ingratitude
, la jalousie , la haine , dorment dans presque tous
les coeurs d'un sommeil si léger ! Continuez. Je rougis
pour l'humanité ; mais..... continuez . - Voyant donc , poursuivit
M. Lambert , que je n'étais entouré que de mécontens
, de jaloux , d'ingrats , de traîtres , je pris tout en dégoût ,
et ne pouvant vivre avec les gens que je connaissais , j'allai
chercher des inconnus . C'avait été d'abord la fantaisie de
mon enfance , ensuite le désir de ma jeunesse , et ce fut la
ressource de mon âge mûr. Un beau jour donc , je quitte ma
terre , et sans avoir fait part de mes projets à personne ,
je me rends à un port de mer , où je m'embarque pour un
voyage de long cours . Bon , vous voilà parti. Je voulais
voir d'autres terres , d'autres astres , d'autres plantes ,
d'autres animaux , d'autres hommes sur-tout.
taisie-là dura-t-elle long-tems ? Environ dix ans .
venons vîte à votre retour : c'est ce qu'il me fallait . Votre
humeur sans doute était passée ; car vous n'êtes pas homme
à rester dix ans en colère , et je jouis de votre joie en retrouvant
votre patrie.
-
-
-
-
Cette fan-
Ah !
-
Je conviens qu'à la fin de cette dernière et ennuyeuse navigation
, quand j'entendis crier terre , j'éprouvai la douce
émotion d'un enfant égaré qui aperçoit le toit maternel :
tous les griefs , toutes les offenses étaient oubliés , et il me
semblait retrouver vingt-cinq millions d'amis . - Vous les
mériteriez - Cette grande terre même que j'avais abandonnée
avec indignation , se représenta d'abord à ma pensée ,
plus belle , mieux située , plus agréable que jamais . Je me
reprochais le mécontentement que je lui avais marqué ; j'étais
pressé de réparer mes torts avec elle : à peine débarqué
, je prends la poste pour m'y rendre , accompagné seulement
de ce bon nègre que vous me connaissez , et je vais
jour et nuit vers cette habitation encore en idée , où je me
proposais de passer tranquillement l'automne de ma vie.
J'avais laissé dans ma ferme le plan de mon château futur ;
il était resté dans ma tête. J'en portais une copie dans mon
porte-feuille , et j'aimais , dans ma route , à me représenter
à moi-même mon plan réalisé , mon château achevé, meublé ,
habité , et moi faisant de mon mieux les honneurs de ma maison
, à une foule de voisins et d'étrangers qui devaient trouver
chez moi bonne reception , bon logement, bonne chère ,
bons
DECEMBRE 1807.
DS
497
- -
BELE
5.
cen
bons vins , liberté entière , chasse à courre, chasse à tirer, beau
coup de chiens , beaucoup de chevaux ; je voulais joindre
cela toutes sortes d'amusemens pour les dames , des fetes, des
concerts , des bais , des comédies , enfin tout ce qui pouvait
attirer la meilleure compagnie à dix lieues à la ronde
Voilà une philosophie bien indulgente ; vous ne vous so
veniez donc plus de toutes ces vilaines gens dont vous avie
eu tant à vous plaindre ? — Je pensais que dix ans pouvaient
avoir fait de grands changemens ; que les uns seraient
corrigés les autres détrompés , d'autres morts , et rempla
cés par de meilleurs ; enfin , je rêvais la vie heureuse d'un
homme riche et tranquille dans la plus belle possession de
Ja province ; je croyais y être ; je me représentais tout cela
avec des couleurs plus vives peut-être que celles de la réalité.
Comme il arrive quelquefois pour les châteaux en Espagne.
-Après la dernière poste sur-tout, dans la plus grandé
obscurité de la nuit , livré sans distraction à mes seules
pensées , je repaissais mon imagination de cette admirable
perspective , lorsqu'un grand bruit me tire tout à coup de
ma rêverie . Un accident ? Non , je passais sur un pont
de fer , d'où j'entrais par des avant- cours magnifiquement
plantées , et de là dans une cour entourée de colonnes . A la
fueur de beaucoup de lampions qui la bordaient , je vois
un beau chateau avec toutes les fenêtres éclairées , une
grande affluence de monde allant et venant dans les cours
et sous les portiques. Je me frotte d'abord les yeux , et mon
premier mouvement est de rire . Ah ah ! dis-je en moi-même,
voilà précisément tout ce que j'avais en idée ; voilà mon plan
exécuté et tous mes projets réalisés à beaucoup meilleur
marché que je ne l'espérais . — Où cela nous mènera-t-il ?
-J'en étais là de mes pensées lorsque mon postillon , faisant
beaucoup claquer son fouet , m'arrête devant un perron
superbe. Aussitôt un jeune homme très -agréable , très- bien´
mis , très-bien fait , mais qui m'était , comme vous pouvez
l'imaginer , parfaitement inconnu , vient au -devant de moi
avec un empressement , une honnêteté , une grâce qu'il m'est
impossible d'oublier : il attendait une soeur qu'il aimait
avec passion , au bruit de ma voiture il était accouru
pensant voler à sa rencontre , et il venait même d'arranger
une fete pour son arrivée . Ah ! j'aurais voulu du moins ,
dit Mme de Saint-Victor , que vous eussiez fait connaissance
Savec elle . Mais le postillon qui m'avait amené remit une
lettre , par laquelle on apprit qu'elle était auprès d'une amie
malade qu'elle ne pouvait pas quitter . Il est assez cm-
-
---
-
3
li
498 MERCURE DE FRANCE ,
--
barrassant , en pareille occasion , d'être pris pour une autré.
Sur-tout pour une personne qu'on disait aussi aimable :
mais on ne m'en fit pas moins les politesses les plus flatteuses .
Ce n'était point là le moment de demander des explications
, encore moins de faire valoir mes droits . Je feignis
donc de m'être trompé de route , d'avoir été égaré en dormant
par mes postillons ; je prétextai le premier embarras, et
l'ignorance que doit avoir en pareille conjoncture un homme
qui revient du Japon , et qui n'est en France que depuis
deux jours. Du reste , après avoir bien repris mes esprits ,
après avoir bien appelé ma philosophie d'une part et ma
gaité de l'autre à mon secours , je me prêtai à tout. La
société était nombreuse , beaucoup de jeunes dames , par
conséquent beaucoup de jeunes messieurs , qui allaient au
moment meme jouer la comédie ; mais le chef de la troupe
demanda de suspendre pendant une heure , pour me donner
le tems de changer d'habit et de prendre un peu de nourriture
. Pensez que vous êtes chez vous , me disait-il à plusieurs
reprises. J'ai voyagé , et tous les voyageurs sont pour
moi des compagnons ; j'ai reçu l'hospitalité ; j'aime à la
rendre , et je souhaite sur-tout que la maison vous plaise .
Il me laisse et retourne aux soins de son théâtre ; une
heure après , il revient avec la même grâce et me dit : si
vous êtes un peu reposé vous ferez un plaisir infini à la compagnie
, il n'y manque que vous , et ce sera un intérêt de
plus pour notre spectacle . - Disposez de moi , répondis -je ,
quelle pièce jouez-vous- Le Retour imprévu et l'Inconnu
chez lui... ( deux pièces , ou du moins deux titres de circonstance
, dis-je en moi-même ) . — Vous excuserez , ajouta
- t - il , une troupe de débutans , on ne s'attendait pas à
jouer devant un étranger. -Ne me regardez pas comme tel ,
repris-je avec un peu d'émotion , ceci m'intéresse plus que
je ne puis vous le dire . C'est , dites-vous , le Retour imprévu?
-Oui , et l'Inconnu chez lui . -Eh bien ! continuai-je , vous
ne verrez sûrement personne de plus attentif que moi à ces
deux pièces . Ils jouèrent en effet , et je fus enchanté de leurs
talens , de leur aisance , de leur gaîté , sur-tout de cette
aimable confiance qui rajeunit encore la jeunesse . Cependant
je ne concevais rien à tout ce que je voyais ; et je
ressemblais à un homme qui trouve une énigme écrite en
vers charmans , qui est aussi occupé des vers qu'il lit que
du mot qu'il cherche , et qui s'amuse en attendant qu'il devine
. Voilà ce qui s'appelle avoir l'esprit bien fait . ----
Il me semblait que de mon côté je ne déplaisais pas à touţ
DECEMBRE 1807 . 499
ce joli monde , que j'amusais du récit de mes aventures et
de la description de beaucoup de pays et de beaucoup de
choses dont on n'avait point d'idée. Le jeune maître , surtout
, m'avait pris dans une amitié singulière . Il a beaucoup
de talens , beaucoup d'instruction , beaucoup de litté
rature , et , ce qui est assez rare , il fait de fort jolis vers . Je
ne sais s'il avait cru voir en moi les mêmes goûts ; mais
nos conversations roulaient toujours sur ces objets-là , et à
chaque fois il redoublait d'instances pour me faire prolonger
mon séjour. Je parierais , malgré tous vos éloges , que
c'était un jeune homme comme ils sont tous , vain , étourdi ,
livré aux femmes , aimant la chasse , le jeu , peut- être la
mauvaise compagnie , que sais -je ? -Epargnez - le , chère
dame ; vous ne vous doutez pas de la peine que vous me
faites, imaginez que ses traits , sa physionomie , ses manières,
me rappelaient continuellement la petite personne
-
--
-
- Ah , la petite personne ! Eparguez-la de mème ; comment
aurait - elle pu m'etre indifferente, puisque , vous aussi ,
vous m'y faites p nser , et que la première fois que je vous
ai entrevu , mon coeur a palpité comme pour elle ? Oui ,
chère Saint- Victor. ...
-
Mme de Saint-Victor , avec un air d'embarras , détourne
la conversation , ou plutôt la ramène à son premier sujet .
Eh bien , ces conversations savantes , poëtiques , dramatiques
, n'importe , ont-elles rempli toutes vos heures , et ce
jeune Monsi ur ne vous a-t- il point parlé de ses affaires , ou ,
pour mi ux dire , des votres ? Il me semble qu'a votre place
je l'aurais mis de preference sur ce chapitre-là . Je ne sais
pas trop comment je m'y serais pris . Bon homme ! dit
Mme de Saint-Victor en haussant doucement les épaules et
soupirant tout à la fois. Mais l'excellent jeune homme ,
continua M. Lambert , m'en a épargné l'embarras , et j'ai su
de lui toute mon histoire , à laquelle cependant je vous prie
de ne pas trop ajouter foi. Eh bien , qu'avez vous su ?
J'ai su que cette terre avait été possédee autrefois par un
homme retiré du monde , un solitaire , un esprit farouche
( notez que c'était de moi et à moi qu'on parlait ) , un philosophe
qui préferait sa bibliothèque à sa salle à manger , ses
livres à ses voisins , sa plume à son fusil ; du reste on dit
qu'il faisait assez de bien dans le canton , mais de fort mauvaise
grace apparemment , car personne ne lui en a su le
moindre gré ; le fait , c'est que la terre ne lui appartenait pas
( notez qu'elle avait été six cents ans dans ma famille ) ; ainsi
quand il en a employé , dans un tems de disette , tout le
--
li 2
00 MERCURE DE FRANCE ,
- revenu en bonnes oeuvres , il n'y a rien mis du sien . C'est
une chose bien étrange , disais -je au nouveau maître , que
ce mélange de charité et de rapine ! Comment , la terre
ne lui appartenait point ? -Oh ! pas plus qu'à vous , me
répondit - on , et un parent à moi le lui a bien prouvé .
Un proche parent ? demandé -je. - Non , un parent
très-éloigné , que je ne connaissais ni d'Eve , ni d'Adam , de
ces gens qui ne veillent , qui ne rêvent qu'à leurs affaires , de
ces fins Manseaux moitié Normands , moitié Grecs , qui entendent
la chicane , comme Archimède la mécanique. Il a si
bien démêlé la fusée , si bien démontré son droit en qualité
de représentant de je ne sais quel créancier non appelé à la
liquidation de la succession d'un trisayeul , et par conséquent
toujours habile à revenir...... Cet exposé , dis - je , me paraît
un peu compliqué . — Compliqué pour vous et moi ,
peut- être , dit le jeune homme ; mais pour des juges…… .. Tant
ya que Monsieur le philosophe , qui sans doute ne se sentait
pas ferme sur ses étriers , et qui , dit-on , s'était évadé environ
un an avant que le procès ne fùt entamé , a été absolument
évincé de sa prétendue possession , et condamné en
outre à de bons dommages et intérêts , qui ont été payés en
son absence par son notaire , chez qui il avait déposé , avant
son départ , des fonds , moitié pour le soulagement des
pauvres du canton, disait notre bon hypocrite , moitié pour la
construction d'un château dont même il avait laissé le plan.
Et une chose à remarquer , ajoutait mon jeune ami , c'est
que c'est ce même argent et ce même plan qui ont servi pour
Te batiment que vous voyez , et où je vous vois avec tant de
satisfaction ; mais dites vous-même , cela n'est- il pas plaisant
? Oh très-plaisant. Vous qui faites si joliment des
vers , ce serait le sujet d'un conte. Badinage à part , si
l'autre revenait il serait bien étonné , qu'en pensez - vous ?
Au fait , il n'aurait rien à dire , il verrait que ses intentions
ont été bien remplies , au moins quant aux dépenses ; mais
quant aux secours à distribuer aux malheureux ? Ils ont
passé , dit l'autre , aux gens de justice , qui souvent sont aussi
des malheureux . C'etait-là le moment , dit Mme de Saint-
Victor , pour vous faire connaître à votre voleur. Voleur ,
il ne l'etait pas , il tenait ce bien- là de son parent , qui
le tenait des tribunaux , tout ' était en règle ; c'est à ces
titres - là que nous possédons tous . Ce parent avait bien ,
je crois , quelques petites tricheries à se reprocher , quelques
suppositions , quelques falsifications de titres , quelques
manières un peu trop engageantes avec le défenseur
-
DECEMBRE 1807 .
501
-
me
que la loi m'avait donné pendant mon absence ; enfin beaucoup
de ces pécadilles assez en usage en pareil cas , et qui
prouvent , de mieux en mieux , que les absens ont tort , mais
son jeune héritier , qui ne l'avait jamais connu , ne pouvait
rien savoir de tout cela , il devait encore moins le croire , et
l'on doit toujours bien présumer des siens , sur-tout lorsqu'on
en hérite.
- J'ai bien peur , dit Me de Saint- Victor , qu'il
n'ait aussi hérité de l'ame de son cousin.-Tenez , ma chère ,
ne me dites pas de mal de ce jeune homme-là , il vous ressemble
trop . - En vérité , vous me voyez partout , il faut que
je ressemble à tout le monde ; mais le premier conquérant de
vos domaines me ressemblait- il aussi ? Oh , pour celui - là ,
je ne l'ai point connu , j'ai seulement appris que ce terrible
homme avait suivi son affaire avec tant de chaleur , qu'il
avait tant d'envie , tant de besoin de réussir , qu'après la
dernière séance , lorsqu'il a entendu prononcer le jugement
définitif du tribunal suprème .……… Achevez . Il est mort
de joie en pleine audience .--Il adu moins eu un bon moment ;
et comment votre philosophie a-t-elle reçu une nouvelle
aussi tragique ? Je lui ai pardonné sa joie en faveur de sa
mort. -Et puis ? Et puis il s'est trouvé un testament où
le défunt instituait son petit parent seul et unique héritier ,
et ce testament était connu d'avance dans tout le pays, parce
que ce galant homme avait cru , en le publiant , mettre un
frein au désir immodéré de ses collatéraux ; et voilà , dit le
légataire après m'avoir conté tout cela de point en point ,
comme je suis devenu seigneur de cette belle terre où je
voudrais tant vous garder,
----
J'en reviens toujours à mon dire , reprend Mme de Saint-
Victor : pourquoi n'avez-vous pas éclairé votre homme ? A la
manière dont vous en parlez , je crois voir qu'il a de l'honneur
, et que s'il était instruit , il ne voudrait pas jouir de
l'imposture et des infamies de son parent . J'en suis sûr ,
mais la chose m'est indifferente , et la démarche me serait
impossible . Le bien qui me reste me suffit , je ne manque
de rien , je ne manquerai jamais de rien , plus de richesse
me serait aussi inutile que de la dorure à mes charrues .
Tenez , mon cher philosophe , vous parlez d'or , vous me
convertiriez s'il était question de mon bien , mais je ne
sens avare du vôtre . Quoi ! ce jeune homme qui m'a
si bien recu , qui m'a quitté les larmes aux yeux , comine
un ami , j'irais , pour prix de son hospitalité , de son affection
, du plaisir qu'il trouvait dans ma société , lui proposer
de me rendre un bien que dans le fait il ne m'a point enlevé ,
592 MERCURE DE FRANCE ,
-
-
qui est à lui comme il était à moi ? Mon séjour chez lui n’aurait
été qu'un long espionnage , mes questions auraient été
autant de piéges , et je n'aurais gagné sa confiance que pour
en abuser ? non , tenez , vous ne dites pas ce qui est dans
votre coeur. Au fait , ce jeune homme est aussi honnete
qu'aimable , je crois le bien connaître. Si j'avais une adoption
à faire , ce serait lui que je choisirais ; si j'avais une
fille à marier , ce serait à lui à qui je la donnerais . Imaginons
que c'est un gendre , que c'est un fils , et donnonslui
du fond du coeur ce qu'il serait si lache de lui demander.
Savez-vous , mon cher M. Lambert , qu'il y a beaucoup
de gens auprès de qui cela ne réussirait pas du tout . Que
m'importe , pourvu que cela réussisse à Tourneval ? —Et que
si vous pensiez à vous marier , par exemple , il faudrait vous
cacher de cette générosité là comme d'une friponnerie ,
peut-être encore plus. - Mais aussi je n'ai jamais pensé aú
mariage , et , grâce au ciel , la saison en est passée. Copendant
je vous confierai qu'en venant de là dans ce pays-ci , j'ai
passé par la ville où mon affaire avait été jugée en d rnier
ressort , et que là , m'étant fait nommer les plus habiles
gens d'affaires du lieu , je les ai consultés , mais sculement
pour l'acquit de ma conscience ; car enfin , me disaisje
, ect aimable garçon peut mourir avant moi , il peut
mourir sans enfans ; dois-je laisser ma dépouille à ses héritiers
et en priver les miens ? J'exposai le fait de mon mieux à
ces Messieurs , et l'avis unanime fut qu'il n'y avait pas un
instant à perdre pour mettre les fers au f u .
Eh bin, ils
avaient raison . Alors je demandai combien de tems le
procès devait durer , l'on m'en cita assez mal -adroitement un
presqu'absolument du même genre , qui venait d'etre jugé
au bout de plus de cent ans . Je comparai ce siècle avec les
trois mois qui avaient suffi pour me dépouiller , et je jugeai
combien aussi , dans ce genre de guerre , l'offensive a d'avantage
sur la défensive . Plaider cent ans ; quand le procès
serait gagné , que de tems perdu ? En vain ces braves gens
insistaient , répétant que l'affaire était sure , que je ne ponvais
y perdre que du tems ( c'est-à -dire , un siècle ou deux ) ;
que l'honnêteté me le commandait , parce qu'il ne fallait
pas laisser la fraude impunie ; que j'étais responsable à moi ,
à ma famille , à toute la société . J'applaudis , leur répondis-
je , à vos raisons , mais je ne m'y rends point . A ce propos
ils haussèrent tous les épaules , comme il apparte nait
à d'habiles gens . Moi , je répondis en les haussant à mon
tour, comme il appartenait à un bon homme , et je partis
-
-
DECEMBRE 1807 . 505
leur laissant une pauvre idée de mon caractère ainsi que
de mon jugement , mais emportant avec moi mon estime que
je préférais à la leur. M. DE BOUFFlers .
(La fin au Numéro prochain ).
2
EXTRAITS.
HISTOIRE DES QUATRE ESPAGNOLS ; par M. MONTJOIE.
Troisième édition revue et corrigée par l'Auteur
. A Paris , chez Lenormant , libraire , rue des
Prêtres-Saint- Germain- l'Auxerrois , nº 17 .
IL parait convenable , en rendant compte d'un des
meilleurs romans qui ait paru depuis plusieurs années ;
de faire quelques réflexions sur ce genre que les modernes
se flattent d'avoir porté à sa perfection , et dont
ils ont si souvent abusé. C'est dans les bons ouvrages
que se puisent ordinairement les règles : ainsi l'éloge le
plus flatteur pour l'auteur des Quatre Espagnols , se
trouvera dans le rapprochement qu'on fera de ce romau
avec des productions qui lui sont inférieures , dans
le parallèle avec celles qui sont considérées comme des
modèles , et dans les préceptes qu'on en tirera pour prémunir
les auteurs et les lecteurs contre les dangers et
les écarts d'un genre que sa trop grande facilité tend
toujours à corrompre. Rien de sí aisé à faire qu'un roman
médiocre ; pour en faire un bon , il faut tout le
talent d'un auteur dramatique exercé.
12
Le siècle dernier est celui qui a été le plus fécond en
romans ; mais à peine , dans cette multitude immense
de livres qui ont fait quelques momens l'amusement des
oisifs , en distingue-t-on un petit nombre qui aient survécu
aux circonstances qui les ont fait naître . Le Sage
traça une route qui ne fut pas suivie. Crébillon , fils ,
peignit avec assez de vérité , dit - on , les moeurs de son
tems ; mais ses portraits perdirent ce qu'ils avaient de
piquant quand les originaux eurent disparu. L'abbé
Prévost , moins occupé de faire des tableaux de moeurs ,
qu'empressé d'obtenir des succès à quelque prix que ce
fût , employa tous les moyens d'émouvoir le coeur. Ses
504 MERCURE DE FRANCE ,
,
combinaisons , trop souvent dangereuses , n'ont ordinairement
pour objet que de peindre des malheurs domestiques
que le hasard seul amène : avec une certaine
chaleur d'imagination , on réussit facilement dans ce
genre ; l'humanité qui souffre a toujours des droits à la
pitié ; et il n'est pas plus difficile de composer ces_romans
larmoyans , que de faire des Drames. Duclos
plus observateur que l'abbé Prévost , et moins jaloux
d'obtenir des succès faciles , peignit dans ses romans
les moeurs du siècle ; mais loin d'en combattre la corruption
, et de faire tomber le ridicule sur les vices , il
présente ces moeurs dégradées sous des couleurs agréa–
bles ; et les jeunes gens furent plus disposés à suivre des
modèles si séduisans qu'à les mépriser et à les hair. D'autres
romans , non moins dangereux , échappèrent à des
hommes plus célèbres : les uns furent le résultat d'un
penchant à rire de tout , et à tourner en ridicule les
objets les plus graves ; les autres donnèrent à l'égarement
des passions tous les attributs de la vertu , et firent.
d'autant plus de ravages qu'ils s'adressaient au coeur
dont les erreurs sont plus incurables que celles de l'esprit.
En général , dans les ouvrages d'imagination que
Pon peut croire funestes aux moeurs , la gaîté a moins
de danger que la mélancolie : l'une ne fait souvent qu'effleurer
l'imagination , l'autre , au contraire , laisse des
impressions profondes.
Ce jugement que je crois devoir porter sur la plus
grande partie des romans modernes , est exprimé d'une
manière beaucoup plus étendue dans un ouvrage de
M. Marmontel ( 1 ) qu'on n'accusera sûrement pas d'avoir
porté le rigorisme trop loin. Après avoir montré
le danger que peut présenter la princesse de Clèves que
jusqu'alors on avait considéré comme un modèle de délicatesse
et de déceuce , l'académicien s'exprime ainsi :
<«< Toutefois , quelque glissant et périlleux que me
» semble le sentier par où le roman de la princesse de
>> Clèves promène ses lecteurs sur les confins du vice ,
» ce sentier est du moins celui du devoir et de la vertu :
>> Dans cet exemple , tout respire les bienséances les plus
( 1 ) Essai sur les romans . Tom. 12 des OEuvres de Marmontel.
DECEMBRE 1807 . 505
» sévères , et un sentiment de pudeur dont rien n'al-
» tère la pureté au lieu que dans la foule des romans
>> qui depuis ont eu tant de vogue , c'est tantôt le vice
>> coloré en vertu , tantôt le vice au naturel , mais peint
» avec tous ses attraits. Ici , c'est une honnête hypocrisie
» qui se reproche tout , et qui se permet tout ; là , c'est
» un libertinage effronté qui se joue de tout ce qu'il y
» a.de plus saint , et qui dans sa légéreté a toutes les
» grâces de l'esprit , tout le piquant du badinage , tout
» l'agrément des airs et dés manières ; c'est , en un mot ,
» le vice armé de tous les moyens de séduire . »
Cette honnéte hypocrisie , dont parle M. Marmontel ,
est en effet le ressort le plus dangereux qu'un romancier
puisse employer. Elle égare les esprits faibles sur
la nature de leurs devoirs ; elle les porte à toutes les
erreurs auxquelles les passions entraînent , et les aveugle
par l'idée que l'impétuosité des penchans sert d'excuse
à leurs excès : une sensibilité factice et exaltée colore
les plus condamnables ; et à l'abri de quelques
phrases mélancoliques , on fixe l'intérêt sur des sitnations
monstrueuses qui exciteraient l'horreur et le mé→
pris , si elles étaient racontées simplement. C'est ainsi
que Rousseau , dans un roman trop fameux , cherche
à justifier une séduction odieuse , et répand tous les
charmes de la modestie et de la vertu sur une personne
que sa conduite devait condamner pour sa vie à un célibat
obscur.
M. Marmontel , que j'ai déjà cité , s'élève avec beau²
coup d'indignation contre ce roman. Après avoir rapporté
un passage de la Préface où l'auteur dit que jamais
fille chaste n'a lu de romans : « Eh ! quoi , s'écrie-
» t- il , dans l'âge de l'innocence , la chasteté même la
» plus pure , est-elle un sûr préservatif contre la curio-
» sité ? Un titre ! Lettres de deux amans ! Est- ce là un`
» épouvantail ? Et celui qui met de doux poisons sous
» la main des enfans , dira-t-il que s'ils s'empoisonnent ,
» on ne doit point l'en accuser ? Or , fut - il jamais de
» poison mieux assaisonné que celui de cette lecture ?
» Et publier un livre qu'on croit dangereux , le publier
» après l'avoir rendu le plus attrayant qu'il a été pos¬
» sible , et le déclarer innocent du mal qu'il fera , est-ce
» parler de bonne foi ? »>
506 MERCURE DE FRANCE ,
M. Marmontel peint ensuite l'effet que ce livre peut
produire sur des esprits faibles , et il ajoute : « Je ne
puis exprimer plus clairement combien me paraît
>> immoral tout l'artifice et l'appareil qu'on met en usage
» dans ces situations pour pallier le crime , pour en-
» noblir le vice , pour affaiblir ou dénaturer l'impres
>> sion que l'un et l'autre devait laisser.... Jamais , dit-il
» plus loin , le coeur humain n'a été mené du bien au
» mal par une pente si facile et si douce. Enfin , pour-
» suit-il , quoi qu'on dise pour l'excuser ( ce roman ) , il
» sera toujours vrai , non pas que la jeune personne
» qui l'aura lu sera perdue , cette hyperbole est une
>> adresse pour affaiblir la vérité , mais qu'elle sera plus
» accessible au péril de l'occasion , moins effrayée de la
>> honte attachée à une faiblesse , plus disposée à se li-
» vrer aux séductions de l'amour. »
On ne peut rien ajouter à ces excellentes raisons de
M. Marmontel ; elles me paraissent suffire pour démontrer
que rien n'est plus dangereux que ces romans où
une vaine sensibilité cherche à pallier les suites funestes
des égaremens du coeur , et dans lesquels , loin de
réprimer les passions , on ne tend qu'à les faire naître
et à les exciter.
Dans ce morceau de littérature , l'un des meilleurs qui
soient sortis de sa plume , M. Marmontel explique trèsbien
l'origine des romans. Selon lui , des espèces de
Trouveres précédèrent Homère , et répandirent les fables
dont il fit ensuite un si sublime usage. La même chose
arriva avant la renaissance des lettres en Italie ; les fictions
de la magie , telles que celles des géans , des nains ,
des enchantemens , étaient semées parmi les peuples ,
et faisaient le sujet de plusieurs romans , lorsque le Tasse
en tira une sorte de merveilleux que quelques connaisseurs
, dont je n'adopte pas entiérement le sentiment
ont mis à côté du merveilleux de l'ancienne Mythologie.
M. Marmontel , après avoir exposé ce systême
avec beaucoup d'art , adopte une conclusion qui montre
sa bonne foi , puisqu'elle condamne implicitement Bélisaire
et les Incas. « Une révolution contraire , dit-il ,
» arriva dans la décadence des lettres : ce fut la poësie
» dégénérée qui donna naissance aux romans ; et cela
>
DÉCEMBRE 1807. 50%
» devait être , car dans l'accroissement des arts , leur
> tendance est toujours du plus aisé au plus difficile ; au
>> lieu que dans leur décadence , c'est toujours du plus
» difficile au plus aisé que les ramène cette pente à
» laquelle ils se laissent aller. » Cette idée est de la plus
grande vérité : elle montre que les efforts qu'on a faits
pour secouer le joug des règles , pour applanir les difficultés
que présentent tous les genres de littérature ,
étaient des signes de décadence.
Je n'adopte pas cependant tout à fait l'opinion de
M. Marmontel sur les romans. Il me semble que ce
genre d'ouvrage , quand il est traité comme il doit
l'être , n'annonce pas la décadence de la littérature . Sans
doute ces longs romans que Boileau a si justement critiqués
étaient un reste de mauvais goût , et furent peutêtre
l'unique cause qui empêcha notre théâtre de parvenir
au dernier degré de perfection qu'il aurait pu
atteindre . Mais les romans de moeurs , les romans historiques
ne méritent pas ce reproche : ils se rapprochent
de la comédie et de la tragédie . Les premiers sur- tout
exigent un talent qui ne se borne pas à raconter avec
intérêt quelques événemens singuliers , mais qui dessine
des caractères , les mette en opposition les uns avec les
autres , et s'élève contre les travers et les ridicules à
la mode. Bocace aurait eu assez de génie pour entrer
dans cette route ; mais l'esprit de son tems s'opposa à
l'essor qu'il pouvait prendre : on n'était pas encore assez
éclairé pour chercher dans des ouvrages d'imagination
autre chose que l'amusement. Le créateur de la prose
italienne se borna donc à réjouir ses contemporains par
des contes pleins d'esprit , conduits avec beaucoup d'art ,
remplis de traits saillans , mais qui étaient plus propres
à renforcer les moeurs qu'à les corriger. Il était réservé
à Michel Cervantes d'ouvrir cette carrière beaucoup plus
épineuse qu'on ne le pense communément. Les armes
de la raison , celles du ridicule , l'ironie la plus délicate
et la plus piquante , la diction la plus élégante et la
plus facile furent employées par lui contre l'esprit de
l'ancienne chevalerie qui ne pouvait plus que nuire
dans un Etat tranquille et policé. Cet ouvrage , qui fait
tant d'honneur à l'Espagne , offre le premier modèle de
508 " MERCURE DE FRANCE ,
l'art de peindre les caractères et de les faire agir ; on
y admire les premières traces de cette gaîté franche et
naïve , de ces plaisanteries décentes qui ont ensuite animé
notre comédie. Tous ces avantages avaient disparu
depuis la décadence des lettres , car les peintures charmantes
de l'Arioste ne sont pas des peintures de moeurs ,
et les anciennes comédies italiennes ne présentent point
les bienséances dont l'auteur espagnol ne s'est jamais
écarté .
Parmi les heureux imitateurs de Cervantes , je n'en
citerai que deux dont il paraît que l'auteur des Quatre
Espagnols s'est plus particuliérement rapproché . Le
Sage et Fielding ont fait chacun un excellent roman
de moeurs : quoiqu'ils aient suivi des routes différentes ,
ils se sont réunis dans le projet de peindre le monde .
Le premier , dans Gilblas , a tracé presque toutes les
situations dans lesquelles un homme peut se trouver ;
il a passé en revue les différentes classes de la société ,
et les mots dont il s'est servi pour caractériser des personnages
tels que le docteur Sangrado , le chanoine
Sedillo , Parchevêque de Grenade , etc. , sont devenus
proverbes , ainsi que les traits comiques de Molière.
Mais Le Sage n'a peut-être pas adopté un plan assez
profondément combiné ; son principal personnage , en
changeant continuellement de maîtres , ne fait point
partie d'une intrigue générale ; et sans le talent vraiment
original de l'auteur , la marche de son ouvrage
paraîtrait un peu monotone. Fielding , en chargeant ses
caractères , n'a point tracé les moeurs avec autant de
vérité ; mais il a sur le romancier français l'avantagé
d'avoir lié Tom-Jones à une grande intrigue ; la marche
est rapide , l'action est en même tems intéressante et
comique ; et les caractères de Tom-Jones , de Blitil , de
Western , Sophie , etc. , parfaitement développés , donnent
lieu aux plus heureux contrastes. D'ailleurs , comme
l'observe M. de Laharpe , ce roman est fondé sur une
grande idée morale .
"
M. Montjoie , dans les Quatre Espagnols , a cherché
à se rapprocher de ces deux modèles. Son intrigue ,
moins bien combinée que celle de Tom-Jones , est cependant
, conduite avec art ; ses caractères présentent
4
DÉCEMBRE 1807 . 50g
plus de vérité que ceux de l'auteur anglais ; et c'est
dans cette partie si essentielle qu'il s'est rapproché de
le Sage dont il n'a cependant pu atteindre la naïveté
et le naturel charmant . En réunissant ainsi quelquesunes
des qualités qui ont fait le succès de ces deux chefsd'oeuvre
, si M. Montjoie n'a point produit un ouvrage
qui puisse leur être comparé sous tous les rapports , il
est du moins parvenu à se faire distinguer comme un
des meilleurs elèves de cette excellente école.
Son roman étant fondé sur une intrigue intéressante ,
je diminuerais le plaisir de ceux , qui doivent le lire , si
j'en faisais l'analyse . Je me bornerai à indiquer les principaux
caractères , et à citer quelques passages qui pourront
donner une idée de la manière de l'auteur.
Deux jeunes gens ' entrent dans le monde sous des
auspices bien différens ; l'un doit le jour à un avocat
plein de vertu , dont le désintéressement n'a pas enrichi
la famille , et qui est mort sans laisser de quoi
établir ses enfans ; l'autre est le fils d'un homme en
faveur , qui vient d'être nommé à une ambassade im→
portante. Ces deux jeunes gens sont amis de collége ,
et d'anciennes liaisons entre leurs familles resserrent
encore le noud qui les unit. Quoiqu'ils aient l'un et
l'autre l'impétuosité de leur âge , et ce vague de pensées
et de désirs qui tient à leur inexperience , ils sont
distingués par des nuances très-marquées. Le moins
riche est incapable de cacher ses sentimens , il les manifeste
sans être arrêté par aucune espèce d'égards ,
et l'on voit qu'il peut se livrer aux plus grands égaremens
, s'il n'est pas contenu l'autre aussi ardent
que son ami , a plus de discrétion et d'empire sur
lui - même ; il cherche à vaincre des sentimens qui
ne s'accordent pas avec les vues de ses parens , et
cette contrainte ne sert qu'à irriter ses passions. I
n'est pas besoin de dire que ces deux jeunes gens ,
doués d'ailleurs de toutes les vertus de leur âge , sơnt
amoureux, et que des obstacles presque insurmontables
s'opposent au succès de leurs désirs.
:
L'éducation publique , si utile sous tant de rapports ,
et sans laquelle il est difficile d'acquérir une solide
instruction , a cependant l'inconvénient , si l'on my
510 MERCURE DE FRANCE ,
"
veille pas de près , d'exposer les jeunes gens à faire
de mauvaises connaissances. Les liaisons de collége sont
ordinairement les plus agréables et les plus constantes ;
et souvent elles ne se rompent point , quoique la mamière
de vivre et la conduite de ceux qu'elles unissent
diffèrent beaucoup . Ce ressort est employé avec beaucoup
de succès par M. Montjoie. Un ami de l'un des
jeunes gens , plein d'esprit et de talent , et qui fait de
ces qualités l'usage le plus condamnable , cherche d'abord
à le corrompre , et s'étant ensuite brouillé avec
lui , leur suscite à tous deux les affaires les plus sérieuses.
Ce caractère est fort bien tracé ; ses principes , sa conduite
inspirent tant d'horreur , qu'on ne peut craindre
que son exemple soit dangereux .
Ce jeune homme si corrompu s'est rapproché , par
des rapports de plaisir et de goûts , du beau -frère de
l'ambassadeur grand seigneur qui ne connait aucun
frein , mais qui n'a pas perdu cependant une certaine
noblesse de caractère qui l'empeche de partager la
bassesse de ses agens. Le crédit de ce seigneur fournit
à l'ennemi des deux jeunes gens des moyens faciles
de leur nuire.
Exposés à tant de dangers , ils sont protégés par
l'ambassadeur , homme plein de fermeté et de vertu ,
dont le caractère est parfaitement tracé ; il présente
l'union des qualités de l'homme privé avec celles qui
font l'homme d'Etat ; son ascendant sur tout ce qui
l'entoure , ascendant qu'il ne doit pas entiérement à
la place qu'il occupe , fait le contraste le plus heureux
avec la faiblesse de son beau -frère qui , esclave de ses
passions , l'est aussi de tous ceux qui ont la bassesse
de les servir.
Les jeunes personnes aimées par les deux amis sont
aussi dans des situations très - difficiles : l'une , sur-tout ,
est plongée dans l'infortune la plus affreuse. Je n'ai pas
besoin de dire qu'elles sont des modèles de graces et de
vertus. Le caractère d'une autre jeune personne qui
entre dans la combinaison de ce roman , mérite d'être
remarqué. C'est une demoiselle qui n'a d'autre désir
que de faire un mariage riche , qui emploie tous ses
efforts pour que sa soeur cadette entre au couvent , et
DÉCEMBRE 1807 .
511
dont le coeur insensible aux autres passions n'est livré
qu'à l'égoïsme. Ce caractère a dû souvent exister , et je
ne crois pas qu'on l'ait jamais placé dans un roman.
Cette demoiselle fait par calcul ce que les autres ne font
que par passion. La situation est neuve et piquante.
Je ne m'étendrai pas sur les caractères subalternes
qui sont en grand nombre , et qui ont tous une physionomie
différente. Il me suffira de dire que leur ensemble
excite l'intérêt et la curiosité .
J'ai promis de faire quelques citations : je choisirai
deux scènes , l'une qui donne une idée du caractère de
l'ambassadeur , l'autre qui montre la générosité du moins
riche des deux amis. C'est ce dernier qui fait le récit :
•
<< Lorsque nous fûmes arrivés ici (à Naples) il assembla
>> le soir même toute sa maison : gentilshommes , pages ,
» secrétaires d'ambassade , secrétaires , gardes , valets-
» de - chambre , livrée. Il nous dit d'un ton d'autorité ,
>> qui le transformait en monarque absolu : « je vous ai
» assemblés pour vous déclarer que ma volonté est que
>> chacun de vous garde le secret le plus religieux sur
» tout ce qu'il pourra m'entendre dire ou voir faire ,
» qui aura rapport au service de l'Espagne , ainsi que
» sur les visites que je rendrai et que l'on me rendra :
» voilà la loi. Voici la peine contre les contrevenans :
» celui de vous à qui il arrivera de laisser échapper la
» plus légère indiscrétion sur quelqu'un de ces articles ,
» sortira sur- le-champ de chez moi , et je lui retirerai
» à l'instant même , et pour toujours , tout intérêt ,
» toute bienveillance , toute protection. Vous avez en-
» tendu mes ordres : si quelqu'un de vous les trouve
>> trop rigoureux , il n'a qu'à l'avouer franchement . Je
» ne lui en voudrai point : il quittera l'hôtel ; mais je le
>> placerai ailleurs aussi avantageusement qu'il dépendra
» de moi , lui permettant de réclamer ma protection en
>> toute rencontre . »
» Ayant tous témoigné que nous nous soumettions de
» bon coeur à de pareils ordres , il nous répondit : dans
» ce cas , souvenez -vous en , celui qui désobéirait serait
» sans excuse . Cela dit , il nous permit de nous retirer ,
» et de commencer chacun nos fonctions respectives .
» Hier , après midi , il fit entrer dans son cabinet le
512 MERCURE DE FRANCE ,
» secrétaire Balbuena , et lui dit de copier sous ses yeux,
» le plus proprement qu'il pourrait , un petit mémoire
que j'avais rédigé le matin , d'après les instructions
» que n'avait données son excellence. Balbuena a une
» fort belle main , et ce, qui est très-rare chez ceux qui
» l'ont aussi belle , c'est qu'il écrit aussi vite que s'il
» griffonnait. Don Pedro fut très-content de la besogne ,
» lui en fit des complimens , et lui dit même avec un
» grand air de sincérité , ces propres paroles : en vérité ,
» Balbuena je ne connaissais pas ce que vous valez :
» vous m'êtes réellement précieux .
>> Comme Balbuena finissait son écriture , le baron de
» Ludolf, général allemand , entra dans le cabinet par
» un escalier dérobé. Don Pedro dit alors au secrétaire :
>> Vous pouvez vous retirer , seigneur Balbuena , je
» n'aurai pas besoin de vous dans la journée.
» Sorti de l'hôtel , Balbuena alla faire un tour de
» promenade sur le port, et entra ensuite dans le café de
» Malte. On y parla , je ne sais à propos de quoi, du haron
» de Ludolf : quelqu'un dit qu'il avait quitté Naples
» depuis trois jours. Vous êtes dans l'erreur , répondit
» Balbuena ; il n'y a pas une heure que je suis sorti de
» l'hôtel , et j'ai laissé le baron de Ludolf avec son
» excellence. La conversation tomba-là et n'eut aucune
>> suite.
» Le soir , sur les neuf heures , Don Pedro demanda
>> si Balbuena était rentré : on lui dit qu'oui : il le
>> manda dans son cabinet et lui parla ainsi : mon
» cher seigneur Balbuena , vous êtes entré tantôt au
» café de Malte , n'est-ce pas ? -Oui , Seigneur.-Quel-
» qu'un y a dit que le général Ludolf était parti de
» Naples depuis trois jours..... Comme Balbuena sem-
» blait hésiter ; ne me mentez pas , continua Don Pedro,
» cela a été dit. La chose est si peu importante que
» je l'avais oubliée : je me le rappelle actuellement ;
>> oui , Seigneur , il est très- vrai , cela a été dit . — Ce
» n'est pas à vous à juger si la chose importe ou n'importe
pas , et laissez-moi continuer , je vous prie ;
» Vous avez répondu en toutes lettres : il n'y a pas
» une heure que je suis sorti de l'hôtel , où j'ai laissé
y le baron de Ludolf avec son excellence, Vous avez
C
répondu
DÉCEMBRE 1807 .
ken
513
» répondu cela , n'est-il pas vrai ? - Seigneur , je ne
» le nie pas. Rappelez-vous maintenant l'ordre que
» j'ai donné à tout le monde en arrivant ici . Adieu
» donc , seigneur Balbuena , je n'ai plus besoin de
» vos services ; faites vos malles et sortez de l'hôtel
» sur le champ.- Mais , Seigneur ....- Sortez .- Mais
» Seigneur .... Sortez , encore une fois : tout est dit
» entre nous . A l'heure qu'il est ... Je suis sans ar-
» gent... Où irai-je ? Que deviendrai-je ? Votre excel-
» lence ne peut pas sans dureté me refuser un délai .
-Voilà mes gens , ils appellent dureté ce que , moi ,
» j'appelle justice. Vous ferez comme vous l'entendrez ,
» seigneur Balbuena , vous irez où il vous plaira ; je
» n'ai pas d'argent vous donner ; vous avez reçu
» votre quartier' , je ne vous dois rien ; je ne dois de
» gratifications qu'à ceux qui les méritent. Je vous ac-
» corde deux heures ; passé ce tems , que je ne vous
» trouve pas chez moi. Vous deviendrez ce qu'il plaira
» à la providence ; mais ne vous réclamez jamais de
» moi , vous ne seriez pas bien servi . Adieu , seigneur
» Balbuena , je n'ai plus rien à vous dire. »
à
Le jeune homme , que la fermeté de l'ambassadeur
révolte un peu , continue son récit.
» Le pauvre Balbuena , entra dans ma chambre ,
» désespéré ; il s'arrachait les cheveux ; il se roulait
» sur le plancher ; il me fit pitié. Il n'avait réellement
>> pas un maravedi ; son quartier était déjà mangé , ou
» pour mieux dire bu ; car quoique espagnol, il n'est rien
» moins que sobre : il a le malheureux défaut de boire
>> outre mesure ; c'est un pilier de cabaret et de café.
>> Il a tellement contracté cette détestable habitude
>> qu'il ne peut pas , dit-il , faire un trait de plume ,
» s'il ne s'est préalablement gorgé de dix ou douze
» verres de vin ; et il ne se corrigera jamais de cette
>> habitude , parce qu'on sera toute la vie ce qu'on est
» à quarante ans. Je lui conseillai de ne pas s'exposer
>> au courroux de Don Pedro , en passant le délai qui
» lui avait été accordé ; de ne point rester à Naples ,.
» où il lui serait impossible de se placer , vu qu'il en
» faudrait toujours venir à des informations auprès de
» son excellence , et enfin de s'en retourner en Espagne
Kk
5.
514 MERCURE DE FRANCE ,
le plus tôt qu'il pourrait. J'avais dans mon secrétaire
» cent soixante-huit piastres bien comptées , en trois
» tas ce qui faisait , en bon calcul , cinquante-six
>> piastres à chaque tas. J'ouvris le tiroir où était ce
>> petit trésor en disant à Balbuena : tenez
2
و
venez
» voir ceci. Il se leva aussitôt de terre où il restait
» comme un insensé ; la vue de cet argent lui fit ouvrir
» de grands yeux , et le radoucit : voilà , lui dis-je , sei-
>> gueur Balbuena , cent soixante-huit piastres en bonne
>> monnaie ayant cours dans tous les Etats de S. M. C.
>> J'en ai fait trois tas , comme vous voyez , et chaque
>> tas , si vous comptez bien , est de cinquante - six
>> piastres celui- ci , continuai-je en commençant par
» la droite , est pour votre serviteur , Fernand ; car
» primò mihi ; il y a deux jours que j'étais un pauvre
» bachelier ; il y en a quatre que j'étais un très-pauvre
» écolier : si je dois rester ici , je ne veux point avoir
>> l'air d'un gueux ; il me faut faire honneur à son
>> excellence . Ma garderobe est fort mal montée ; je
» n'ai pas même une montre ; il m'est venu en tête
» de prendre du tabac , et je n'ai , pour passer ma
» fantaisie , qu'une méchante tabatière de carton. Il
» n'y a pas là de quoi faire le brave , et il me prend
» envie de le faire.
» Ce tas - ci , poursuivis-je en passant au second , est
» pour la Senora Figuera Tenada , ma très - honorée
>> mère qui n'est pas riche , et qui a trois enfans dont
>> deux filles ; car moi , votre serviteur , je suis le seul
» mâle. Le troisième tas , je le réservais pour des éco-
» nomies , et il m'aurait fait grand plaisir de le voir
>> croître chaque jour.
» Le pauvre diable m'écoutait de toutes ses oreilles,
>> et était impatient de savoir où j'en voulais venir.
» Que sa joie fut grande , comme il se frotta les mains,
» lorsque j'ajoutai : je change aujourd'hui la destina-
>> tion de ce troisième tas , je vous le prête ; vous me
» le rendrez , lorsqu'il vous plaira de ne plus boire
» l'argent que vous mettez en poche. Allez-vous-en
» ce soir à l'hôtel du Parc-Royal; voilà huit piastres ,
» vous en avez assez pour le moment. Demain et chaque
→ jour , allez vous informer s'il ne part point un navire
DECEMBRE 1807 . 515
» pour l'Espagne ; il vaut mieux vous embarquer , cela
» est moins dispendieux. Jusqu'à ce que vous partiez ,
» je vous donnerai , tous les six jours huit piastres ; je
» vous les porterai moi-même , entre huit et neuf heures
» du soir , car il ne faut pas que vous reparaissiez ici .
>> Le jour où vous partirez , je payerai , au capitaine
» de vaisseau qui vous emmenera , votre passage. A
» votre arrivée au port d'Espagne où vous débarquerez,
» le capitaine vous remettra ce qui sera resté sur les
» cinquante-six piastres qui forment ce tas .
>>
» Le
pauvre Balbuena
ne savait
comment
me remer-
» cier ; il jura qu'il
ne boirait
plus , me protesta
qu'il
>> serait
fidèle
à me rembourser
, et voulut
me faire
son
» billet
... Point
, point
de billet
, lui dis-je , je laisse
la
>> chose
sur votre
conscience
. Voici
la première
fois de
· » ma vie que je me donne
le plaisir
de prêter
de l'ar-
» gent , parce
que c'est la première
fois de ma vie que
» je puis
le faire . C'est
la première
fois aussi
que je
» mettrai
en pratique
un principe
que je me suis fait
» dans
ces momens
de rêverie
où l'on, bâtit
, comme
» disent
les Français
, des châteaux
en Espagne
, je me
» suis dit que , si jamais
je jouissais
d'une
certaine
for-
» tune
, je me ferais
cette
question
, avant
de prêter
de
» l'argent
: Es-tu en état , Fernand
, de te passer
pour
le reste
de tes jours
de l'argent
que tu as envie
de
» préter
? Si je ne puis
m'en
passer
pour
toujours
sans
» n'incommoder
trop considérablement
, je ne prêterai
» pas. Dans
le cas contraire
, je prêterai
et regarderai
» l'argent
prêté
comme
un argent
perdu
pour
moi ; je
» n'y penserai
de la vie ; je n'en ouvrirai
jamais
la bouche
» à l'emprunteur
. Si on me le rend
, benè
sit , je le
>> regarderai
comme
un argent
trouvé
. Si on ne me le
» rend
pas , je n'en
aurai
aucun
chagrin
, car il sera
>> sorti
de ma mémoire
comme
de ma bourse
, au moment
» même
où je l'aurai
prêté
. Vous
voyez
bien , seigneur
» Balbuena
, qu'avec
cette
morale
qui ne me brouillera
>> jamais
avec
ceux
à qui j'aurai
prêté
, je ne puis
en
» conscience
recevoir
votre
billet
, à moins
de vouloir
» ressembler
à ces beaux
diseurs
de philosophie
dont
la
» pratique
ne s'accorde
jamais
avec
la théorie
. Pour
» moi , je tâcherai
de ne me faire
jamais
que de bons
Kk 2
516
MERCURE DE FRANCE ,
» principes , et ma conduite , avec l'aide de Dieu , sera
» tonjours conforme à ces principes . Ma gaîté dérida
>> entièrement le hon Balbuena , etc. »
Ce roman , comme on le voit , est écrit d'une manière
naturelle et piquante.
Si l'on veut examiner le fond avec un oeil sévère , on
ne pourra relever que quelques situations un peu forcées
, et d'un tragique qui passe les limites prescrites à
un roman de moeurs. Il a bien fallu que l'auteur fit
quelques sacrifices au goût de son tems. A l'époque où
Les Quatre Espagnols parurent , les romans de Miss
Radclif étaient eu vogue ; et l'on pouvait espérer de
succès que si l'on se rapprochait un peu de ce mauvais
genre. Cependant M. Montjoie est demeuré dans des
bornes qui éloignent toute comparaison entre son roman
et ces ouvrages monstrueux. Il n'a pas été aussi heureux
pour le manuscrit trouvé au Mont-Pausilippe. Quoique
ce livre présente des développemens de passion bien
combinés , on y voit avec peine des situations qui fatiguent
plus qu'elles n'amusent et n'instruisent.
Dans un autre extrait , je parlerai d'Inès de Léon, qui
n'offre presque aucun de ces défauts. M. PETITOT.
MÉMORIAL DU SAGE , ou Petit Dictionnaire philosophique
, publié par C*** , avec cette épigraphe :
1
Le graud monde est léger , inappliqué , volage ;
Sa voix trouble et séduit..... VOLTAIRE .
A Paris , chez Frechet , libraire - commissionnaire ,
rue du Petit - Lion - Saint - Sulpice , Nos 21 et 24.
Un vol. in- 12 de 237 pages. 1807.
UN petit nombre de pensées recueillies dans un petit
volume a suffi à la Rochefoucault pour obtenir une place
remarquable parmi nos moralistes . Ce n'est pas que le
portrait qu'il fait de l'homme ne soit , en général , plus
odieux que vrai , qu'il n'ait le tort de ramener toutes
ses observations particulières à cette observation générale
que l'amour- propre est le mobile de toutes nos
actions ; mais , comme l'a dit Voltaire , son ouvrage est
DEEEMBRE 1807. 517
un de ceux qui contribuèrent le plus à former le goût
de la nation et à lui donner un esprit de justesse et de
précision . Il accoutuma à penser et à renfermer ses
pensées dans un tour vif , précis et délicat , et c'était un
mérite que personne n'avait eu avant lui en Europe
depuis la renaissance des lettres. Je serais tenté decroire
que c'est en lisant la Rochefoucault que M. C*** a senti
son imagination s'échauffer , et qu'il s'est écrié : Et moi
aussi je puis faire un livre ! Ce livre a paru , je viens
de le lire , et , je dois l'avouer , avec plus de peine que
de plaisir. M. C *** n'a pas en la prétention de nous donner
des pensées , des maximes , il a tiré seulement du
Vocabulaire français des mots qu'il a rangés dans un
ordre alphabétique et auxquels il a attaché des définitions.
Mais une définition n'est pas chose facile, Précision
, justesse et clarté , voilà ce qu'elle exige , et j'ai
trouvé rarement , mais bien rarement , ces trois qualités
réunies dans celles qu'a essayées M. C *** . Abrégeons et
prouvons.
« Abnégation. Vertu qui consiste à se haïr soi -même ,
à détester le plaisir , à craindre comme la peste tout ce
qui nous est agréable . » En vérité , je ne puis pas croire
que l'abnégation soit cette vertu là , et je reste convaincu ,
quoi qu'en dise M. C *** , qu'elle n'est que le renoncement
à soi-même ; que dans les affaires spirituelles c'est
le détachement de tout ce qui ne regarde point Dieu ; *
el dans les affaires temporelles , le sacrilice de son propre
intérêt à celui d'autrui : sacrifice que l'on peut faire sans
se hair et sans détester le plaisir , puisqu'il y a , ce me
semble , quelque plaisir au contraire à se montrer désintéressé.
« Adoption . Insolente parodie de la paternité . » Je
ne sais si M. C *** a rêvé long-tems pour trouver cela ,
mais j'en serais fâché pour lui. Comment n'a-t- il pas
senti que c'était insulter la bienfaisance ? .... J'allais combattre
M. C *** , et par réflexion je m'arrête en pensant
que sa définition n'est qu'une saillie qui s'est placée sous
sa plume dans un moment où il ne réfléchissait pas . « Affabilité
. Supplément
à l'esprit et au sentiment
; há- bitude vicieuse; art cruel avec lequel un courtisan
sacrifie son semblable
en lui souriant avec perfidie. Fort bien r
518 MERCURE DE FRANCE ,
1
belle leçon donnée aux rois , aux ministres , aux gens
en place et à tous les hommes en général ! Puisque
l'affabilité est une habitude vicieuse ; un art cruel , il
est clair qu'ils n'ont rien de mieux à faire que de s'en
corriger. Par bonheur , il est plus clair encore que
M. C*** s'est entiérement mépris sur l'affabilité , et qu'au
lieu de ce qu'il en a dit , il eût pu dire l'équivalent de
ceci : Qualité aimable , espèce de vertu sociale qui altire
, plait et attache d'égal à égal , et qui touche , émeut ,
attendrit même d'inférieur à supérieur .
« Affliction . Thermomètre d'une cupidité effrénée ,
causée par l'intérêt ou la vanité. » C'est-là l'affliction ?
je ne m'en doutais pas .
« Aimable. Homme ardent à plaire à toutes les sociétés
où le goût et le hazard le jettent , et prêt à en
sacrifier chaque particulier. Il n'aime personne , il n'est
aimé de qui que ce soit , plaît à tous , et souvent est
méprisé de tout le monde. » Je transcris fidèlement et
je relis chaque mot dans la crainte d'avoir mal lu . Crainte
vaine , c'est bien cela. Oh ! Monsieur C*** , j'ignore de
quel cristal sont formées les lunettes avec lesquelles vous
observez le monde , mais bien que vous prétendiez que
l'affirmation est presque toujours un signe caractéristique
de BÊTISE , je vous affirme que vous voyez trouble ,
absolument trouble.
Apothicaire. Charlatan qui manipule des drogues qu'il
ne connaît pas pour les faire entrer dans un corps qu'il
connaît encore moins . » Cela n'est-il pas bien honnête
pour les apothicaires et bien rassurant pour les ma-
Jades ?
« Aumône. Action d'un homme donnant avec ostentation
, et d'un autre recevant avec bassesse. » Bien dit
pour l'homme sur-tout qui , cachant et son nom et son
rang , va secourir le pauvre dans sa cabane ou dans son
grenier.
« Baragouinage. Art d'amuser l'esprit en imitant la
bêtise . » Deux choses à faire ici : d'abord substituer le
mot baragouin qui est français au mot baragouinage qui
ne l'est pas , puis mettre une note au bas de la page
pour expliquer comment un langage imparfait et corrompu
est un art d'amuser l'esprit en imitant la bétise.
DECEMBRE 1807 . .519
« Bát. Selle grossière que l'on met sur le dos d'un
âne et que l'on pourrait appliquer souvent avec plus de
raison sur celui de certains hommes qui rivalisent de
sottise avec ce coursier à longues oreilles . » Est- ce-là
de la philosophie , de la bonne plaisanterie et du bon
goût ? Je le demande à M. C****
En voilà bien assez , je crois , pour donner une idée
de la manière dont M. C *** voit , pense , observe et écrit.
Imaginer des contre- vérités , voilà la tâche qu'il semble
en général s'être imposée , et procédant le plus souvent
par métaphores , son imagination reste quelquefois en
défaut. Il se répète du moins , comme lorsqu'après avoir
défini la calomnie une blessure dont on peut guérir ,
mais dont la cicatrice reste toujours , il définit la caricature
une arme dangereuse dont la blessure guérie
conserve toujours la cicatrice.
Fidèle cependant à la loi que je me suis faite , et que
doit se faire tout critique , de ne point chercher dans
un ouvrage les endroits seulement dont il peut égayer
son style , et d'y chercher au contraire tout ce qui peut
désarmer sa sévérité et prêter à l'éloge , je dirai que par
moment M. C *** pense avec justesse et s'exprime avec
esprit ou agrément , témoin les articles ci-après.
» Age. Scul secret que les femmes gardent inviolablement.
» Antichambre. Lieu où la servitude se console par
l'insolence et s'égaye par la malignité.
» Armoiries. Alliches pompeuses d'une pièce souvent
médiocre.
- » Bétise. Maladie de l'esprit dont on ne guérit pas et
dont on ne souffre point.
» Cérémonieux. Homme toujours occupé des autres
et toujours payé d'ingratitude . >>
K
Ces dernières citations , et quelques autres que je
pourrais y ajouter, prouvent que M. C*** pouvait faire
un ouvrage agréable et utile. C'était-là son intention
j'en suis bien sûr , il le dit même assez positivement et
assez peu modestement dans sa Préface ; mais au lieu
de prendre les routes qui l'auraient mené droit à son
but , il a choisi celle qui devait l'en écarter .
M. C*** nous confie que son livre est le fruit de plu520
.
MERCURE
DE
FRANCE
,
sieurs années de travail ; il eût mieux valu qu'il nous
laissât croire qu'il l'avait écrit dans un tems où il était
tourmenté d'une bile noire et aduste . Il nous confie encore
qu'il n'a point cherché à y mettre de la prétention ,
et moi je soupçonne qu'il a eu la prétention d'être un
moraliste. Eh bien ! qu'il me permette de lui dire que
le devoir essentiel d'un moraliste est de nous enseigner
nos devoirs , et de nous y rappeler quand nous nous en
éloignons. Il ne doit pas se contenter de nous reprocher
nos défauts et nos vices , il faut qu'il nous sache grẻ
de nos vertus , qu'en nous louant de celles que nous
avons , il fasse naitre en nous le désir d'acquérir cellesque
nous n'avons pas. Il est bien peu d'hommes qui
n'aient le germe des vertus dans le fond de leur coeur ;
que le moraliste aille l'y chercher , qu'il l'aide à se développer
, à s'élever , si je puis me servir de cette comparaison
, comme l'épi fertile au-dessus des herbes parasites
qui cherchent à l'étouffer . Peindre les hommes ,
en général , sous des traits odieux , c'est dire à chacun
en particulier : méfie- toi de tes semblables ; c'est rompre
tous les liens de la société ; c'est vouloir que l'homme
au sein des villes vive comme l'animal sauvage au milieu
des bois. M. VIGÉE.
VARIÉTÉS .
L'ATHÉNÉE de Paris , cet établissement consacré par seize
ans de succès , et qui possède dans plus d'un getre les professeurs
les plus célèbres , a rouvert ses séances le 3 de ce
mois. M. Laya , professeur de belles-lettres au Lycée Charlemagne
, a prononcé comme discours d'ouverture un discours
traduit du latin de le Beau . Cette oeuvre , perdue dans
un recueil d'ouvrages posthumes , était inconnue aux gens
du monde , et même aux hommes de lettres. Les excellens
préceptes qu'elle renferme , tous puisés dans l'école de Cicéron
, Tacite , Quintilien , etc. , ont fait penser à M. Laya
qu'elle n'était pas indigne d'être transportée dans notre
langue . Ce discours porte ce titre : Quare et quomodo orator
DECEMBRE 1807.1
521
artem suam occultare debeat ; c'est -à -dire : Pourquoi et comment
l'orateur doit cacher son art. L'on peut reprocher à
le Bau d'être trop prodigue de comparaisons , de similitudes
et d'images . Quelque soin qu'ait pris le traducteur
pour dissimuler ce luxe , et l'on peut même dire cette coquetterie
, il n'a pu en effacer toutes les traces. Il a du moins
fait ressortir les beautés par l'élégance et la précision avec
laquelle il les a reproduites dans sa traduction , et son
discours , écouté avec beaucoup d'attention et de plaisir , a
souvent été fort applaudi . On y a reconnu le talent de l'auteur
, dont le caractère distinctif est d'écrire avec force et
noblesse.
M. de Murville , succédant à M. Laya , a lu une imitation
en vers de la satire si connue des Voeux de Juvenal.
Les défauts de l'auteur latin ont été sentis par son traducteur
qui les a adroitement adoucis . Les transitions ont paru
moins brusques qu'elles ne le sont dans l'original , et les
peintures hazardées , les images exagérées , les passages trop
cruds ont été ramenés au ton de couleur et de décence qui
seul les pouvait rendre supportables à des oreilles françaises.
Le traducteur nous a semblé avoir heureusement saisi l'originalité
et la piquante précision de Juvénal , avoir observé
et rendu avec justesse ces accès d'humeur misanthropique :
qui distinguent ce poëte latin. L'assemblée a témoigné par
ses applaudissemens tout le plaisir que lui a fait cette lecture.
M. Luce de Lancival , professeur de belles-lettres au Lycée
Impérial , a lu ensuite deux idylles de M. Constant Dubos.
La première était peut-être un peu grave , mais on y a remarqué
, ainsi que dans la seconde , des traits gracieux , une
touche élégante et de jolis vers.
La séance a été terminée par un concert où la voix fraîche:
et harmonieuse de Mlle Himm a charmé l'auditoire , que
les accens des Muses avaient d'avance préparées à mieux
goûter ses accords .'
SPECTACLES.Théâtre Feydeau. On a donné , jeudi
dernier , à ce théâtre , la première représentation des
522 MERCURE DE FRANCE ,
1
Créanciers , ou le Remède à la Goutte , opéra comique en
trois actes. Cet ouvrage a -t- il réussi , ou bien est-il tombé ?
On peut dire qu'il a réussi , car les auteurs ont été demandés.
On peut dire aussi qu'il n'a pas réussi , car leurs noms ont
à peine été entendus au milieu du tuniulte et des sifflets.
:
Le comte d'Alvinzi , jeune colonel , a beaucoup de dettes ,
et il est très-amoureux de Stéphanie , fille du baron de
Kemmelback , oncle du colonel le baron veut donner sa
fille au baron de Kormikoft , caricature renforcée . Il se
rend à Presbourg , convoque les médecins , et promet cent
mille florins à celui qui le guérira de la goutte . A son arrivée
il trouve les créanciers de son neveu , réunis , il refuse
de les payer , et retourne au château de Kemmelback. Le
comte d'Alvinzi harangue ces honnêtes usuriers , les organise
en régiment , et vient avec ces troupes d'une nouvelleformation
, placer le siége devant le château de son oncle : il
pénètre dans la place. Le vieux baron , à la vue de l'ennemi
, oublie sa goutte , ses douleurs , et se met en défense.
Le comte d'Alvinzi lui représente alors qu'il a promis
cent mille florins au médecin qui le ferait marcher ; il soutient
qu'il l'a guéri , et réclame la récompense promise et
la main de Stéphanie . Le baron de Kemmelback souscrit
aux conditions de la capitulation ; les amans sont unis , et
les créanciers payés , déposent leurs armes aux pieds du
baron.
"
Telle est l'intrigue du Remède à la Goutte. Le public l'a
trouvée trop longuement exposée , et il en a fait justice
peut- être même avec trop de sévérité , car outre qu'il y a
de l'esprit dans le dialogue , la musique seule aurait dû
fléchir sa rigueur . On a sur-tout remarqué l'ouverture qui
est d'un genre neuf, un air fort bien chanté par Martin , et
un duo entre Martin et Elleviou .
Les acteurs ont fait de leur mieux pour soutenir l'ouvrage
. Je dois cependant représenter à Mme Paul Michu ,
qu'il est assez d'usage de chanter juste à Feydeau. Les paroles
sont de M. Vial , et la musique de M. Nicolo.
DECEMBRE 1807 .
525
Bulletin des Sciences et des Arts.
ÉLECTRICITÉ. - M . Ritter , membre de l'Académie de Munich
, vient d'essayer un nouvel instrument dans les expériences
qu'il a récemment faites avec Campetti , doué de la
propriété remarquable d'être affecté à un degré rare , par
la présence de l'eau et des métaux , quoique cachés dans la
terre .
Les essais de M. Ritter ont pour objet de dissiper le merveilleux
de la baguette divinatoire , et d'en rapporter les
phénomènes réels et bien constatés à la science de l'électricité
, dont le domaine et les applications tendent chaque jour
à s'étendre , depuis le fait qu'un hasard heureux fit apercevoir
à Galvani.
l'on met
Le nouvel instrument de M. Ritter, qu'il appelle balancier,
n'est autre chose qu'une petite bande de métal que
en équilibre dans un plan horizontal sur le bout du doigt ,
et principalement sur le bout du doigt du milieu de la main
gauche , dont probablement on a humecté la pointe , et
que l'on tient vertical pendant que les autres sont courbés.
Le nombre des individus auxquels les expériences avec le
balancier réussissent , est petit , comparativement à celui
des personnes sensibles à l'effet de la baguette divinatoire .
La direction des mouvemens du balancier a lieu dans un sens
déterminé , sous des circonstances données. La direction la
plus convenable pour le placer , est celle où l'un des deux
outs est tourné vers l'homme qui fait l'expérience , et l'autre
en dehors. Chez M. Campetti , l'instrument se meut en
dehors , s'il a été placé sur le doigt du milieu, l'index ou
le pouce de la main gauche , ou l'annulaire et le petit doigt
de la main droite . Une autre position de l'instrument , le
contact des métaux ou d'autres substances , pendant les essais
, font varier les mouvemens de l'instrument . M. Ritter
s'est attaché à la recherche de beaucoup d'autres causes d'influence
sur les mouvemens du balancier . Il suffit à Campetti
de présenter seulement le droit de la main droite aux corps
qui font varier les mouvemens , mais le contact réel est plus
efficace .
4
+
Les causes qui influent sur le balancier , se trouvaient
un peu affaiblies quand M. Ritter , donnant une de ses
mains à Campetti , touchait de l'autre main ce que Campetti
avait touché , ou répétait ce que celui-ci avait fait.
M. Ritter espère un jour parvenir à pouvoir perfectionner
assez ses instrumens électriques , pour pouvoir se passer de
>
524 MERCURE DE FRANCE ,
l'instrument délicat et sensible que lui fournissent les forces
physiques des étres vivans , et les nerfs de l'homme en particulier
(1 ) .
VACCINE. -Une suite d'expériences vient de convaincre
le Comité de vaccine de Paris , que la croûte des boutons
vaccins , desséchée , réduite en poudre et delayée avec précaution
lorsque l'on veut en faire usage , est tres-propre à
l'inoculation de cette maladie ce qui présente de grands
avantages pour la facilité et l'étendue de la propagation de
la nouvelle méthode d'inoculation . M. Xavier Balmis était -
de retour , vers la fin de l'an VI , d'un voyage autour du
monde , entrepris pour répandre la pratique de la vaccination
dans toutes les possessions de la couronne d'Espagne
situées au-delà des mers ainsi que dans beaucoup d'autres
contrées . Cette mission philantropique a eu sa pleine exécution
, et a même dépassé les espérances que l'on avait conçues
à l'époque où elle fut projetée . La vaccine a été portée jusqu'aux
derniers confins de l'Asie , jusque dans Archipel
des îles Visayes , dont les chefs , accoutumés à une guerre
perpétuelle avec les Espagnols , ont posé les armes en admirant
la générosité d'un ennemi qui leur apportait un aussi
grand bienfait , dans un moment où une épidémie de petiteverole
exerçait au milieu d'eux ses ravages.
1
VOYAGES . Une lettre de Londres , en date du 18 mai ,
annonce que depuis long-tems on n'a reçu de nouvelles
directes du nouveau voyageur en Afrique . Les derniers avis
étaient d'un très-mauvais augure . Ses compagnons étaient
presque tous morts , et il persistait à chercher l'embouchure
de la Jolliba . Il est à craindre qu'il n'ait été tué par les
Tuaries , hordes de nègres peu hospitaliers.
On a publié à Londres , cette année , chez Cadell et Davies,
un Voyage à Shiras , par Kazboon et Féerozabad , avec des
remarques sur les moeurs des Persans , les coutumes , les
lois , la langue , la littérature . Ce Voyage contient plusieurs
détails nouveaux et curieux . Il nous a paru mériter d'obtenir
les honneurs de la traduction .
INDUSTRIE ET ARTS . Le docteur Wollafton vient de
faire une découverte très-intéressante pour les artistes , Il
l'appelle camera lucida , chambre lumineuse avec cet ins- ;
trument on peut , d'après le principe des instrumens de
réflexion de Hadley , faire tomber sur son papier l'image
´ (1 ) V. Bibl . Brit . Sciences et arts . Vol . 35 , p . So et suiv .
DÉCEMBRE 1807 . 525
la plus exacte d'un portrait , ou de tel autre objet , qu'on
peut alors copier avec la. plus grande exactitude . Cet instrument
est d'une construction si simple , et est si peu volumineux
l'on peut
que le porter dans sa poche de veste . ,
M. Leschenault de Latour était de retour au mois de juillet
dernier de son voyage dans les iles de Java, Madura , Bali , etc.
Il a rapporté de nombreuses collections d'objets dans les
trois règues de la nature , une suite d'armes du pays , plusieurs
monumens des arts , des manuscrits , des médailles
et des monnaies . Il est à désirer qu'il publie bientôt la rclation
de ce voyage intéressant .
M. le docteur de Carro vient d'apprendre , par un de ses
amis venant de Russie , que la substance employée pour
fabriquer les schalls de Moscow , est un duvet sous le poil
des chèvres ordinaires de Russie . Ce duvet commence à
croître pendant l'automne . C'est le vêtement d'hiver ; les
tissus de cette matiere filée , paraissent au toucher parfaitement
semblables aux schalls de Cachemire.
On lit dans le journal de Nicholson qu'un chimiste habile
vient de découvrir qu'une couche mince de laiton ,
formée par la précipitation du zine sur le cuivre , constitue
la surface des jolis bijoux dorés qui abondent actuellement
dans les boutiques de Lorés
Strutz , médecin habile de Souabe , vient d'obtenir un
succès notable dans le traitement du tétanos , en employant
alternativement et à des doses très-fortes , l'opium et le carbonate
de polasse.
NOUVELLES POLITIQUES .
( EXTÉRIEUR. )
La Pièce suivante offre trop d'intérêt , dans les circonstances
, pour que nous n'ajournions pas tout autre article
politique , afin de l'insérer en entier.
Déclaration publiée à Pétersbourg , le 26 oct. 1807.
Plus l'Empereur attachait de pris à l'amitié de S. M. Britannique ,
plus il a dû voir avec regret que ce monarque s'en éloignait tout à fait .
Deux fois l'Empereur a pris les armes dans une cause où l'intérêt le
plus direct était celui de l'Angleterre ; il a sollicité en vain qu'elle coopérat
au gré de son propre intérêt ; il ne lui demandait pas de joindre ses
troupes aux siennes , il désirait qu'elle fit une diversion ; il s'étonnait de
526
MERCURE DE FRANCE ,
" ce que , dans sa propre cause elle n'agissait pas de son côté. Mais ,
froide spectatrice du sanglant théâtre de la guerre qui s'était allumée à
son gré , elle envoyait des troupes attaquer Buenos-Ayres . Une partie de
ses armées qui paraissait destinée à faire une diversion en Italie , quitta
finalement la Sicile , où elle s'était assemblée . On avait lieu de croire
que c'était pour se porter sur les côtes de Naples ; l'on apprit qu'elle
était occupée à essayer de s'approprier l'Egypte .
Mais ce qui toucha sensiblement le coeur de S. M. I. , c'était de voir
que , contre la foi et la parole expresse et précise des traités , l'Angleterie
tourmentait sur mer le commerce de ses sujets ; et à quelle époque ?
lorsque le sang des Russes se versait dans des combats glorieux qui
retenaient et fixaient contre les armées de S. M. I. toutes les forces
militaires de S. M. l'Empereur des Français , avec qui l'Angleterre était
et est encore en guerre !
Lorsque les deux Empereurs firent la paix , Sa Majesté , malgré ses
justes griefs contre l'Angleterre , ne renonça pas encore à lui rendre service
; elle stipula dans le traité même , qu'elle se constituerait médiatrice
entre elle et la France ; ensuite elle fit l'offre de sa médiation au roi de
la Grande-Bretagne ; elle le prévint que c'était afin de lui obtenir des
conditions honorables . Mais le ministère britannique , apparemment
fidèle à ce plan qui devait relâcher et rompre les liens de la Russie et
de l'Angleterre , rejeta la médiation .
La paix de la Russie avec la France devait préparer la paix générale ';
alors l'Angleterre quitta subitement cette léthargie apparente à laquelle
elle s'était livrée ; mais ce fut pour jeter dans le Nord de l'Europe de
nouveaux brandons qui devaient rallumer et alimenter les feux de la
guerre qu'elle ne désirait pas voir s'éteindre.
"
Ses flottes , ses troupes parurent sur les côtes du Danemarck , pour y
exécuter un acte de violence dont l'histoire , si fertile en exemples , n'en
offre pas un seul de pareil.
Une puissance tranquille et modérée qui , par une longue et inalté–
rable sagesse , avait obtenu dans le cercle des monarchies une dignité
inorale , se voit saisie , traitée comme si elle tramait sourdement des
complots , comme si elle méditait la ruine de l'Angleterre ; le tout pour
justifier sa totale et prompte spoliation.
P
L'Empereur blessé en sa dignité , dans l'intérêt de ses peuples , dans
ses engagemens avec les Cours du Nord , par cet acte de violence , com
mis dans la mer Baltique , qui est une mer fermée , dont la tranquillité
avait été depuis long-tems et au su du cabinet de Saint-James , réciproquement
garantie par les puissances riveraines , ne dissimula pas sou
ressentiment à l'Angleterre , et la fit avertir qu'il n'y resterait pas insensible.
S. M. ne prévit pas que lorsque l'Angleterre , ayant usé de ses forces
avec succès , touchait au moment d'enlever sa proie , elle ferait un nou
vel outrage au Danemarck , et que S. M. devait le partager.
DÉCEMBRE 1807 .. 527
De nouvelles propositions furent faites , les unes plus insidieuses que
les autres , qui devaient rattacher à la puissance britannique le Danemarck
soumis , dégradé , et comme applaudissant à ce qui venait de lui arriver.
L'Empereur prévit encore moins qu'on lui ferait l'offre de garantir
cette soumission , et de répondre que cette violence n'aurait aucune
suite fâcheuse pour l'Angleterre . Son ambassadeur crut qu'il était possible
de proposer au ministère de l'Empereur , que S. M. I. se chargeât
de se faire l'apologiste et le soutien de ce qu'elle avait si hautement
blâmé.
L'Empereur ne donna à cette démarche du cabinet de Saint-James
d'autre attention que celle qu'elle méritait et jugea qu'il était tems de
mettre des bornes à sa modération .
"
Le prince royal de Danemarck , doué d'un caractère plein d'énergie
et de noblesse et ayant reçu de la Providence une dignité d'ame analogue
à la dignité de son rang , avait fait avertir l'Empereur , que justement
outré contre ce qui venait de se passer à Copenhague , il n'en
avait pas ratifié la convention et la regardait comme non avenue .
Maintenant, il vient de faire instruire S. M. I. des nouvelles propositions
qu'on lui a faites , et qui irritaient sa résistance au lieu de la
calmer , parce qu'elles tendaient à imprimer sur ses actions le cachet de
l'avilissement dont elles ne porteront jamais l'empreinte .
"
L'Empereur , touché de la confiance que le prince royal plaçait
en lui , ayant considéré ses propres griefs contre l'Angleterre , ayant
mûrement examiné les engagemens qu'il avait avec les puissances du
Nord , engagemens pris par l'Impératrice Catherine et par feu S. M.
l'Empereur, tous deux de glorieuse mémoire , s'est décidé à les remplir.
S. M. I. rompt toute communication avec l'Angleterre ; elle rappelle
toute la mission qu'elle y avait , et ne veut pas conserver près d'elle
celle . de S. M. britannique. Il n'y aura dorénavant entre les deux
pays aucun rapport .
9 L'Empereur déclare qu'il annulle et pour toujours tout acte conclu
précédemment entre la Grande-Bretagne et la Russie , et nommément
Ja convention faite en 1801 , le 5—17 du mois de juin .
Il proclame de nouveau les principes , de la neutralité armée , ce mo →
nument de la sagesse de l'impératrice Catherine , et s'engage à ne jamais
déroger à ce systême..
Il demande à l'Angleterre de satisfaire complètement ses sujets sur
toutes leurs justes réclamations de vaisseaux et de marchandises saisies
ou retenues contre la teneur expresse des traités couclus sous son propre
règne .
L'Empereur prévient que rien ne sera rétabli entre la Russie et l'Angleterre
que celle-ci n'ait satisfait le Danemarck .
L'Empereur s'attend à ce que S. M. britannique , au lieu de permettre
à ses ministres , comme elle vient de le faire , de répandre de
528 MERCURE DE FRANCE ,
NOVEMBRE 1807 .
nouveau les germes de la guerre , n'écoutant que sa propre sensibilité ,
se prêtera à conclure la paix avec S. M. l'Empereur des Français ; ce qui
étendrait , pour ainsi dire , à toute la terre les bienfaits inappréciables de
la paix.
Lorsque l'Empereur sera satisfait sur tous les points qui précèdent , et
nommément sur celui de la paix entre la France et l'Angleterre , sans
laquelle aucune partie de l'Europe ne peut pas se promettre une véritable
tranquillité , S. M. I. reprendra alors volontiers avec la Grande-
Bretagne des relations d'amitié , que dans l'état de juste mécontentement
où l'Empereur devait être , il a peut-être conservé trop long-tems .
Fait à Pétersbourg , l'an 1807 , le 26 octobre .
ANNONCES .
-
Romans de M. de Montjoie ; nouvelle édition . Quinze vol , in - 12.
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29 et 59 fr. franc de port. Chaque ouvrage se
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et de toutes les nations , contenant leurs portraits gravés au trait d'après
les meilleurs originaux , avec l'abrégé de leurs vies , et des observations
sur leurs caractères ou sur leurs ouvrages ; par une Société de gens de
lettres , publiée par C. P. Landon , peintre , ancien pensionnaire de l'Académie
de France à Rome. Neuvième volume , avec 72 portraits et les
notices. Prix , 9 fr . , et 10 fr. franc de port : Chez C. P. Landon , quai
Bonaparte , n° 1 au coin de la rue du Bac.
L'ouvrage sera de douze volumes , format in- 12 , qui paraissent par
livraison d'un demi-volume ou 36 portraits . Le volume qui vient de
paraître contient , outre le texte de 250 pages environ , les portraits des
personnages suivans :
Othon-le -Grand , l'abbé de Mabli , Christophe Wren , Folard , Huniade
, Menzicoff , Pelisson , Lavoisier , Cicéron , Pindare , Berghen ,
Choiseul , Dewitt , Gresset , Caton le Censeur , Créqui , Vanderwerf
Polidore de Caravage , Christiern II , Huyghens , le cardinal de Polignac ,
Massillon , Sapho , Puffendorff , Temple , Juvénal , Vespasien , le maréchal
de Toiras , le Giorgion , Linnæus , le duc de Niternois , Eléonové
de Guienne , Malesherbes , Mozart , Paul Véronèse , Condorcet , Jacques
Molay , Chardin , Jeanne , reine de Naples ; la Bourdonnaye , Mairan ,
Clairault , la Chaussée , Nicole , Montcalm , Jean Hennuyer , Benoît XIV,
Burnet , Cohorn , Riquet , la Chalotais , Petau , Turgot , Agrippine
Blanche, de Castille , Forbin , Cumberland , Claude le Lorrain , Penn ,
le Bailli de Suffren , Thompson , Aristide , Justinien , Ovide , Necker ,
Ruysch , Périclès , Fontana , Bouchardon , Gérard Douw , le Dominiquin
, le Corrège.
( No CCCXXXV. )
( SAMEDI 19 DÉCEMBRE 1807. )
MERCURE
DE FRANCE .
POESIE.
MORT DE CLORIN DE .
( Fragment traduit de la Jérusalem délivrée ).
ENFIN l'heure est venue où le barbare sort
De la fière Clorinde a résolu la mort .
Le glaive du guerrier , pénétrant son armure >
Lui déchire le sein d'une large blessure .
Son sang coule aussitôt à flots impétueux ;
Une éternelle nuit se répand sur ses yeux .
A ce terrible coup la guerrière succombe .
Tancrède la menace , il la presse , elle tombe.
Soudain du haut du ciel , pour dissiper l'erreur ,
L'auguste vérité pénètre dans son coeur.
Et surmontant la mort qui presse sa paupière ,
D'une débile voix la mourante guerrière ,
A son cruel amant adresse ce discours :
<<< Tu l'emportes . La mort va terminer mes jours .
» C'en est fait. Mais je meurs sans désir de vengeance ...
» A mes derniers momens prête ton assistance ,
» Guerrier , de Mahomet le langage imposteur
» A trop long-tems , hélas ! empoisonné mon coeur.
» Loin de moi de ton Dieu détourne la colère ,
>> En versant sur mon front une onde salutaire
» Qui lave mes erreurs et qui m'ouvre les cieux. »
LI
530 MERCURE DE FRANCE ,
Elle dit : ce discours , ces accens douloureux ,
Au malheureux Tancrède arrachant quelques larmes ,
Ont fait naître en son coeur de secrètes alarmes.
Près de ce lieu fatal coule un faible ruisseau .
Le guerrier dans son casque y court puiser de l'eau ,
Et revient s'acquitter d'un pieux ministère .
Il aborde , troublé , son mourant adversaire ,
Et levant sa visière .... O surprise ! ô douleur !
Tancrède a reconnu l'objet de sa fureur.
Il revoit sa Clorinde , il revoit son amante ;
En quel état , ô ciel ! Il la revoit mourante .
Et pour comble d'horreur , c'est lui qui de ses jours
D'une main sanguinaire a terminé le cours .
Il allait succomber à sa douleur mortelle .
Quand , s'armant tout à coup d'une force nouvelle ,
Il se hâte d'ouvrir le céleste séjour
A l'objet expirant d'un malheureux amour.
Au son des mots sacrés , qui frappent son oreille ,
Du sommeil de la mort Clorinde se réveille .
Sur son visage brille une douce gaîté ,
Son front de l'innocence a la sérénité ,
Sur sa bouche vermeille un doux sourire expire ,
Ses traits sont animés , dans ses yeux on croit lire :
« Je vois s'ouvrir le ciel au gré de mes souhaits ,
» Et , quittant ce séjour , j'y vais monter en paix.
Sur son visage alors la pâle violette ,
D'une prochaine mort , trop fidelle interprète ,
Chasse , mêlée aux lys , les roses de son teint.
Clorinde élève au ciel son regard presque éteint ,
Et , soulevant à peine une main languissante ,
Comme un gage de paix au héros la présente .
Aussitôt elle expire. Et fermant ses beaux yeux ,
Elle semble jouir d'un sommeil gracieux .
M. LE PASQUIER , ex-élève
à l'Ecole centrale de l'Yonne .
ENIGME .
J'ALTERE la délicatesse
D'un lieu dont je fais l'ornement ;
Je viens toujours tout doucement
Et l'on me chasse avec vitesse.
DECEMBRE 1807 . 552
On serait fort fâché de ne me point avoir;
Souvent on me désire avec impatience ;
Mais sitôt que je veux prendre un peu ma croissance ,
. On me traite avec violence ,
Et dans le lieu de ma naissance
On ne saurait se résoudre à me voir .
Quand je parais , l'on veut paraître sage ,
Sans pour cela souvent qu'on le soit davantage .
J'embellis ,
J'enlaidis ;
L'on m'aime , l'on me hait ;
Et l'on me fait
Lorsque l'on me défait .
Des gens de piété profonde ,
Pour me garder sortent du monde.
Tout le reste du genre humain
Me traite tour à tour d'une façon sévère ;
Mais malgré tout ce qu'on peut faire ,
On me chasse aujourd'hui , je reviendrai demain ,
LOGOGRIPHE.
DE la stérilité j'offre la triste image ,
Qui voudrait me blâmer serait inconséquent ,
Quand pour me féconder , il est bien évident
Que l'on a négligé les moyens en usage .
Mais à quoi servirait de gémir sur mon sort ,
Si l'on ne se dispose à réparer ce tort ?
En écartant ma tête on voit soudain paraître
Ce qu'ici-bas chacun désire toujours d'être.
La curiosité sans pénible travail
Dans moi peut rencontrer maint objet en détail.
Ce qu'on emploie au jeu pour valeur convenue
Et par qui de la perte on connaît l'étendue .
Certain don précieux qu'un insecte produit ,
Par le luxe adopté et le jour et la nuit.
D'un mouvement blâmable un ancien synonyme ,
Dont celui qui s'y livre est par fois la victime.
CHARADE .
On dit qu'il est indifférent
Que Pascal soit devant , que Pascal soit derrière.
LI 2
532 MERCURE DE FRANCE ,
En cela le proverbe ment .
Vous allez voir la preuve dn contraire .
Mon premier devant mon dernier
Etait jadis un homme respectable ,
Quoique souvent bien méprisable .
Mon dernier devant mon premier
Sera toujours un être aimable .
La révolution proscrivit mon entier .
'M. MARIN.
Mots de l'ÉNIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Jeu de cartes.
Celui du Logogriphe est Aigle , dans lequel on trouve Aile .
Celui de la Charade est An- an- as .
LITTERATURE.- SCIENCES ET ARTS.
( MELANGES. )
L'HEUREUX ACCIDENT.
CONTE. ( FIN ) .
Si l'on avait pu lire ce qui se passait dans le coeur ou
seulement sur le visage de Mme de Saint-Victor pendant la
fin du dernier récit de M. Lambert , et si on avait en même
tems vu tout le plaisir que le bon philosophe prenait à l'observer
on serait fondé à croire que nos deux amis ne voudront
bientôt plus se quitter , et même qu'ils ne le pourront
plus. L'hiver les surprendra tête à tête , il ne les refroidira
pas ,
et si cela dure , il ramènera pour une femme
de quarante ans , et , qui plus est , pour un homme de plus
de cinquante , le plus agréable printems de leur vie . Alors
toutes les promenades de Mme de Saint-Victor , tous les
Voyages de M. Lambert se borneront à des allées et venues
entre Chérazile et Tourneval. La distance était un peu grande
pour des parties de plaisir , à cause des marais qu'il fallait
tourner pour arriver au dernier endroit ; mais l'amitié trouve
moyen de rapprocher jusqu'aux demeures .
Ön saura qu'une avenue superbe , alignée sur le point central
du château de Tourneval , se prolongeait environ une
DECEMBRE 1807. 535
1
lieue et demie dans ses forêts et qu'elle aboutissait à d'autres
bois où l'on ne s'était point encore avisé de percer des
routes d'agrément. Mais voilà qu'un beau jour , vers la fin
de mars , a frilleuse Me de Saint- Victor quittant le coin de
son fu pour la première fois , ose enfin s'approcher de sa
f netre , et qu'n regardant au loin , elle est frappée d'un
obit qu'elle n'avait point encore aperçu ; c'était le pavillon
de Chirazile entiéreinent démasqué , au moyen d'une large
ouverture que M. Lambert avait fait faire impitoyablement
dans sa plus belle futaie , sur le prolongement de l'avenue
de Tourn‹ val , et , par ce moyen , les deux maisons , pour la
première fois en regard, semblent avoir fait enfin, comme les
deux maîtres , connaissance l'une avec l'autre , pour ne plus
se perdre de vue . On suppose de reste que le nouveau chemin
desséché , régalé , affermi , ne tardera pas à être frayé
par l'amitié , et que la correspondance entre Tourneval et
Chérazile deviendra plus active que jamais .
Cependant Mme de Saint- Victor se promenant un jour
scule en calèche avec M. Lambert , croit voir ses chevaux
prendre tout à coup le mors aux dents , et tourner à toutes
jambes dans une allée de traverse dont les branches cachaient
presque entiérement l'entrée . Elle s'écrie toute effrayée :
B. Lambert ! M. Lambert ! arrêtez donc , arrêtez . Me voilà
encore perdue comme la première fois . Mais elle est bientôt
rassurée . Au bout de quelques pas , elle voit une route élague
, applanie et même sablée , décrivant dans l'épaisseur
des bois les plus agréables contours . A mesure qu'on avance ,
le chemin s'embellit , et l'on arrive à une place où les lilas ,
les seringas , les chèvrefeuilles , les aubépines en fleurs bordaient
un gazon qui semblait avoir été lévé dans les vallons
de Tnpé. Au milieu s'élève un autel rustique entouré de
rosiers , de jasmins et de guirlandes de lierre : avec cette
inscription : C'est ici qu'un moment a fixé mes destins .
Plus une femme est sensible , moins elle trouve à dire en
pareille circonstance ; il lui reste au moins la ressource de
serrer la main de son ami , il y sent tomber une larme , et
il ne tient qu'à lui de donner carrière à son imagination.
Heureusement que M. Lambert , en sa qualité de philosophe
, était sur ce point- là bien en arrière du commun des
amis. sentait bien une amitié brûlante pour Mme de
Saint-Victor , mais son âge , sa manière d'être , sa vie passée
lui persuadaient que c'était - là tout simplement de
l'amitié . Il se connaissait encore moins à l'amitié de Mme
de Saint- Victor pour lui , et la moindre idée d'un autre
genre de liaison , lui aurait paru un blasphème .
534 MERCURE DE FRANCE ,
; et
Mme de Saint-Victor était sans doute une femme charmante
, mais elle n'en était que plus femme pour cela
comme la plus belle rose n'est pas sans épines , la plus
aimable femme n'est pas sans caprices ; à cela près que
ces caprices-là sont des épines volontaires , et qui n'en sont
pas moins piquante : les premiers jours et même les premiers
mois de la connaissance de ces deux êtres privilégiés
en furent absolument exempts ; quand chacun étonné de la
révolution subite qu'il éprouvait , attentif à ce qui se passait
au fond de son ame , y faisait à chaque instant de nouvelles
découvertes , et cherchait encore des expressions ,
l'un n'en
pour pas trop dire ,
l'autre pour en dire assez.
Dans les commencemens d'une liaison de cette nature , et
qu'on appelle amitié , parce que c'est le premier mot qui
ose se présenter , on est en observation l'un vis - à - vis de
l'autre , et chacun vis-à-vis de soi-même. Des deux côtés on
craindrait autre chose , mais on se rassure comme on peut ,
en pensant qu'il est bien difficile que l'âge de la raison en
soit susceptible , et que l'âge de la sagesse en soit capable .
Quoi qu'il en soit , cette amitié ou cette autre chose, comme
il plaira de les nommer , en sont quelque tems aux complimens
mais enfin le naturel prend le dessus , et tant
mieux ; c'est ce naturel qui aime , c'est ce naturel qui plaît ,
c'est lui qui est nous et s'il continuait trop long-tems à se
cacher , le sentiment en souffrirait comme d'une respiration
trop long-tems retenue . Laissons donc Mme de Saint-Victor
se montrer telle qu'elle est , elle et son ami ne peuvent
qu'y gagner.
:
M. Lambert la voyait de tems en tems rêveuse, taciturne ,
et , qui pis est , polie ; ce qu'on peut regarder comme le
zéro du thermomètre de l'amitié . Il ne savait à quoi attribuer
un changement de température qui commençait à l'inquiéter.
Craignant que l'ennui , qui est quelquefois la maladie
de certaines amitiés , ne gagnât son amie , il mettait
tout son art et toute son étude à varier les sujets de conversation
; mais des réponses pénibles , des monosyllabes , un
air de distraction , de langueur l'avertissaient presque toujours
qu'il avait mal choisi . Si ces états -là duraient entre
un ami et une amie , on ne saurait trop à quoi recourir
à moins que ce ne fût à l'amour , car il est souverain pour
la maladie dont nous parlons ; mais M. Lambert qui dans
la saison de l'amour y avait si peu pensé , se croyait bien
sûr qu'il n'y pensait plus du tout , et sur-tout que l'amour
ne pensait point à lui. Il fallait donc chercher d'autres
>
DÉCEMBRE 1807 .
555
y
moyens , et les trouver , s'il se pouvait , dans son esprit ;
mais en pareil cas , malheur à qui cherche !
--
-
-
――
Un jour entre autres qu'il était avec Mme de Saint-Victor
dans sa bibliothèque , et que cette chère dame lui paraissait
moins bien disposée que de coutume , voilà , dit- il en
voyant beaucoup de livres et les meilleurs en tous genres ,
qui n'a pas l'air d'appartenir à une femme . - Apparemment
que vous ne m'en jugez pas digne . A Dieu ne
plaise que je vous refuse , et tout l'esprit qui est ici , et
tout celui qui n'y est pas ! Mais il n'en est pas moins vrai
qu'une personne qui fait les délices de la société , fait rarement
les siennes de l'étude . Et qui vous parle d'étude ?
Vraiment cela siérait bien à une femme . Gardez l'étude
pour vous , Messieurs , et laissez - nous ..... La divination ,
n'est- ce pas ? Les Gaulois le pensaient , et je suis tenté de
penser comme eux , sur-tout depuis quelque tems , que les
femmes ont quelque chose de divin . Non , savez-vous ce
qui nous sied le mieux ? C'est tout bonnement l'ignorance .
Je ne sais ; mais j'ai peur que votre ignorance ne soit
comme la science de bien des gens , seulement pour la
parade. Voilà mon ami devenu flatteur ! C'est un fruit
qui se gate ; croyez-moi , parlons d'autre chose . Mais au
moins peut-on dire , sans trop de flatterie , que vous aimez
la lecture ? Oui , mais qu'est- ce que cela prouve ? Que je
vis à la campagne et que je crains de m'ennuyer.- Et quels
sont les livres que vous lisez de préférence ? Celui que
je rencontre ; il n'y a guères de livres où il n'y ait quelque
chose , et il y a tant d'esprit où il n'y a rien ! · Cependant
on a toujours quelque prédilection pour un genre ..
Je serais bien embarrassée de vous dire la mienne . Je lis
comme un anglais boit , comme un turc fume , pour n'être
pas sans rien faire . - Aimez-vous les romans ? - C'est selon .
-Les histoires ? - Quelquefois . La poësie ? Oui et
non. A votre manière de répondre aujourd'hui , il paraît
sur-tout que vous n'aimez pas les questions. Je ne dis
pas cela ; mais parlons d'autre chose. Que votre habitation
me plait ! Restez-y. Mon amie parle -t- elle du
fond du coeur ? Une amie parle - t- elle autrement ? — Je
n'ai jamais vu une terre mieux cultivée , mieux ordonnée ,
mieux entretenue . Grâce à mon fermier . Vos jardins
sont si agréables , si bien dessinés , si bien soignés ! il semble
que les arbres , les gazons , les fleurs , toutes les plantes rares
ne réussissent nulle part aussi bien . Grâce à mon jardinier.
Et ce château si bien situé , si bien bati , si bien
-
-
-
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536 MERCURE DE FRANCE ,
"
à
tourné ; des appartemens si gais , si commodes , des meubles
si frais , c'est à mon gré dans ce genre-là un modèle. —
Eh bien à la bonne heure , grâce à mon architecte
mon tapissier , à mon concierge , à tout autre qu'à moi .
Et cette parure simple et toujours d'un si bon goût , qui
ne paraîtrait pas la même si on la voyait à une autre , et
à qui vous semblez prêter quelque chose de vous . ᎬᏂ
bien ! grâce à ma femme - de - chambre , à ma marchande
de modes . Et la douceur de la vie qu'on mène ici , la
liberté qui y règne , le bonheur qu'on y respire , ces conversations
toujours plus amusantes , toujours plus intéressantes
à mesure que vous vous y prêtez davantagė ; cet
- esprit souple et facile qui monte ou descend à tous les genres ,
à tous les tons , à toutes les mesures ; cette aménité dont
le mot semble fait exprès pour vous , qui attire à vous tout
ce qui vous connaît , qui vous attache tout ce qui vous entoure
; enfin ce charme qui règne ici et dont ailleurs on
n'a point d'idées ………….. , est- ce encore grâce à votre architecte ,
à votre maçon , à votre concierge , à votre ...... ? ---- Nón , dit
Mme de Saint -Victor avec un sourire qui n'appartenait qu'à
sa bouche , ce sera grâce à vous , si je vous vois autant que
je le désire ; mais , ajouta - t-elle avec un peu d'émotion , parlons
d'autre chose .
M. Lambert aurait dû être plus que content ; mais à force
d'y regarder , il n'y voyait plus ; il avait cru démêler un
ton équivoque dans la réponse qu'on venait de lui faire au
sujet des agrémens du séjour ; il se reprochait un peu de
gaucherie , un peu de pédanterie . Ces scrupules- là ne conviennent
que trop à un philosophe ; il ne se trouvait pas
amusant , et je crains qu'il n'eût raison ; car il suffit en cela
de viser pour manquer : le sourire même de Mme de Saint-
Victor lui paraissait à double entente ; ce n'était pas qu'il ne
fut charmant ; mais il l'avait vue quelquefois un peu moqueuse
avec d'autres , et il lui avait paru que c'était presque le même
sourire . Les yeux de son amie lui auraient tout expliqué ;
mais un méditatif ne lit pas couramment dans les yeux ;
et cette rougeur même qui aurait été si expressive aux regards
de tout autre , ne lui paraissait que l'effet d'une impatience
réprimée avec un peu d'effort : il se retire done
moins content d'elle pour la première fois , sur-tout trèsmécontent
de lui , et demande ses chevaux , songeant à se
retirer au moins pour quelque tems . Je l'ennuie , se disait- il
à lui-même , je la fatigue d'une amitié dont elle ne peut
me rendre qu'une partie ; au fait , de quoi me plaindrais -je ?
DÉCEMBRE 1807 . 557
----
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-
"
elle a d'anciens amis , j'en suis un nouveau ; mes sentimens
ont , il est vrai , bien regagné le tems perdu sans la connaître ,
et chacun des jours que nous avons passes ensemble vaut
bien une année des liaisons ordinair s ; mais me doit- elle
en bonne justice tout ce que je sens pour elle ? Et puis ....
Il en était-là quand le bruit de ses chevaux amenés dans la
cour le tire de sa reverie . Mme de Saint-Victor se montre
au moment où il montait à cheval . - Eh ! pourquoi ce départ
subit ? Il m'en aurait trop coûté pour l'annoncer
d'avance ; de longs adieux seraient un ennui pour vous
une agonie pour moi. Mais , mon cher Lambert ,
est - ce que vous mediteriez une longue absence ? Le
pourrais -je ? Encore une fois , pourquoi sitôt?
monde chez moi qui m'attend . Si c'est un ami pourquoi
ne pas me l'amener ? est-ce que ce n'est pas chez moi qu'il
faut recevoir tous vos amis ? Non , reprend M. Lambert
qui ne savait que répondre , c'est une parente.- Est- elle
jeune ? Je ne sais pas bien son âge . Ah ! sûrement
elle est jeune ; car vous ne seriez pas si pressé . Mais indiscrète
, ennuyeuse que je suis , je vous retarde et vous me
maudissez ; partez , partez vite , je vous en prie malgré moi ,
et prenez le plus court . Après ces mots prononcés d'un son
de voix moins doux qu'à l'ordinaire , elle disparaît .
-
-
---
et que
J'ai du
M. Lambert avait imaginé cette parente , parce que c'était
la première chose qu'il avait rencontrée dans son esprit ;
il commençait à se repentir d'avoir été si ferme dans sa
résolution . Il n'en part pas moins au galop , et continue
tant qu'il peut etre aperçu ; mais à peine est-il entré dans
les bois , qu'il ralentit sa marche , remettant , comme
à son ordinaire , la bride sur le col de son cheval , il s'abandonne
à ses pensées . Mon lecteur les imagine de reste.
Ainsi je lui en fais grâce . Cependant la petite chienne de
Mme de Saint-Victor , accoutumée à suivre M. Lambert à
la promenade , courait à son ordinaire en avant du cheval ,
et la voilà qui abandonne le chemin droit pour entrer dans
le chemin de la place de la rencontre ; M. Lambert la
suit , de peur qu'elle ne se perde , et après l'avoir rejointe ,
il reprend de nouveau le fil de ses rêveries. Bientôt le parfum
des fleurs qui bordaient l'enceinte l'avertit de s'arrêter.
Pour ne pas profaner un lieu devenu sacré , il laisse son
cheval à quelque distance , et s'arrete devant l'autel qu'il
avait lui-même élevé . Mais quelle est sa surprise lorsqu'en
relisant l'inscription autrefois placée de sa main sur un des
côtés de l'autel : C'est ici qu'un moment a fixé mes destins , il
538
MERCURE
DE FRANCE
,
voit l'avant-dernier mot effacé , et nos écrit de la main de
Mme de Saint-Victor à la place de mes ! Qu'on se mette à
sa place , qu'on aime comme lui , et l'on verra si l'humeur
et la philosophie peuvent tenir contre un pareil amendement
la gravité , l'inquiétude , le chagrin , les réflexions ,
les résolutions font place aux transports ; il n'a plus que
vingt ans ; il appelle ses chevaux pour aller se jeter aux
pieds de son amie , espérant la surprendre finement au moment
où elle s'y attendra le moins. On lui répond par un
éclat de rire ; c'était Mme de Saint- Victor qui , tourmentée
des petits scrupules dont ses petits caprices étaient ordinairement
suivis , et curieuse en même tems de cette prétendue
cousine , était montée en calèche deux minutes après le
départ de son ami , disposée à l'aller chercher à Chérazile ,
à le poursuivre , s'il le fallait , jusqu'au bout du monde.
Elle l'avait donc suivi à vue dans la forêt , mesurant son
train sur son allure pensive ; descendue ensuite de calèche
à quelque distance de la place , elle avait tout vu , tout
observé , et au moment où M. Lambert demande ses chevaux
, elle avait imaginé de remplacer le fidèle Martin pour
lui tenir l'étrier . Il se retourne , c'est elle qu'il aperçoit :
où suis -je ! s'écria-t -il ? — Ici , lui dit- elle avec une malice
froide , je venais chercher ma petite chienne qui vous avait
suivi , comptant toujours sur votre amitié ; mais croyez-moi ,
retournons : et moi qui vous parle de retourner quand votre
cousine vous attend . —A ce prix -là , dit- il en riant , elle attendra
tant que Vous voudrez . —En ce cas-là parlons d'autre chose,
-Ah ! parlons de tout ce qui vous plaira , pourvu que nous
nous parlions toujours , ma chère amie , et que je vous peigne
s'il se peut tout ce qui se passe en moi ; mais non , je n'y
vois pas clair ; il semble qu'une grande fumée me cache un
grand feu. - A dit Mme de Saint-Victor en l'interrompant
, j'ai un gros paquet à vous remettre . Un paquet !
A moi , dit M. Lambert , et de qui ? Puis , la regardant
fixement , et la voyant un peu embarrassée : Ah ! mon amie ,
encore une de ces petites malices qu'on ne peut attendre
que de votre bonté. On ne m'a jamais reproché d'être
curieux ; mais tenez , ce paquet me tourne la tête ; est-il
dans votre voiture ? Non , je l'ai laissé chez moi , ou pour
mieux dire chez vous , car c'est dans votre chambre , et
j'espérais bien , ajoute - t - elle avec un peu de malice , que
vous y reviendriez tôt ou tard. Il demande à en savoir le
contenu . Elle s'excuse toujours sur ce qu'elle ne l'a point
ouvert , et dans ce petit démêlé , l'un insistant toujours ,
--
propos ,
DÉCEMBRE 1807. 539
--
l'autre battant toujours en retraite , on arrive à Tourneval.
Un domestique accouru au-devant de la voiture , dit un mot
à l'oreille de Mme de Saint - Victor . Je vais le voir , lui
dit-elle à voix basse ; et vous , ne me suivez pas , ajoutat-
elle , parlant à M. Lambert , je suis à vous dans l'instant .
Vous trouverez le paquet sur votre bureau ; mais je vous
conjure de ne pas le décacheter que nous n'ayons eu ensemble
un moment d'entretien entendez-vous ? entendezvous
? - Ah ! je n'entends que trop ce séjour-ci a toujours
été un paradis pour moi ; il n'y manquait que le fruit défendu
. Fort bien , dit-elle en s'en allant ; mais conduisezvous
mieux que le premier homme , et la voilà partie .
2
::
Le cabinet de Mme de Saint -Victor était au premier étage ,
précisément au-dessus de la chambre de M. Lambert . Un
même tuyau commun aux deux cheminées , servait en
même tems , par un hasard assez ordinaire , de conducteur
à la voix , de manière que sans espionnage , et même sans
beaucoup d'attention , on entendait en bas tout ce qu'on
disait en haut. M. Lambert , obligé de détourner ses regards
du paquet , de peur de succomber à des tentations dont sa
philosophie commençait à être importunée , prend le premier
livre qu'il trouve à portée , un Sénèque , et se met en
devoir de le lire , pour faire trève à sa démangeaison . Mais
qui le croirait ? Sénèque y perdait son latin : ce n'était plus
la vue du paquet, c'était la voix de Mme de Saint - Victor qui faisait
disparaître de l'attention de M. Lambert tout ce qui était
sous ses yeux. Cette voix n'était pas seule ; une voix d'homme
y répondait . On se servait de part et d'autre des expressions
les plus tendres ; on se tutoyait , on s'embrassait , toute
chose très-étrange à M de Saint - Victor ; et ce qu'il y
avait de pis , c'est que par- ci par - là notre malheureux philosophe
entendait prononcer son nom , quelquefois même
avec de grands éclats de rire . Adieu la raison , la paix ,
l'égalité d'ame à laquelle M. Lambert aspirait : sa philosophie
est sens-dessus -dessous , et le voilà prêt , non pas à s'éloigner
gravement comme tout à l'heure , mais à fuir avec
indignation...., lorsqu'en ouvrant impétueusement sa porte ,
il se trouve face à face avec Mme de Saint-Victor . — Eh !
où allez-vous , lui dit- elle avec gaité ? - Où vous ne serez
pas , Madame , et sur- tout où je ne vous entendrai pas.
Ce dernier mot expliqua tout à la fine personne , qui connaissait
la particularité des deux cheminées. Me sauriezyous
mauvais gré , lui dit - elle , de vous avoir laissé trop
long- tems seul ? C'est que j'avais à parler à quelqu'un qui
――
54) MERCURE DE FRANCE ,
---
-
-
vient de loin , et que j'aime beaucoup ; vous avez pu l'entendre
. Oh ! que trop , Madame ; que trop . - Il vient
ici , ajouta- t-elle tranquillement , pour une affaire qui nous
intéresse fort , lui et moi. - Et que vous traitez certainement
d'une manière bien amicale , dit M. Lambert , avec
amertume. Et où vous pouvez bien être de quelque chose .
Ab ! j'espère que vous voudrez bien vous passer de moi
tous les deux. Il paraît , de. reste , que vous vous suffisez
P'un à l'autre . Mme de Saint -Victor était bien fine , mais elle
était au moins aussi bonne ; le trouble de son ami la troublait
, elle le voyait jaloux , il ne lui en fallait pas davantage.
Rougissez , lui dit-elle en riant , et apprenez que ce
Monsieur si caressant , si caressé , qui me parait vous plaire
beaucoup moins qu'à moi , est un frère , le frère le plus tendre
, le plus digne , le plus aimable , que je n'avais pas vu
depuis plusieurs années . - Ange de malice et de bonté
vous êtes donc venu sur terre pour ma confusion en mème
tems que pour mon bonheur ! Allons , pardonnez-moi , et
obtenez, si vous pouvez , que je me pardonne moi-même .-- Eh
bien ! done , mon ami , parlons d'autre chose . - Oui , d'autre
chose. -Avez- vous ouvert le paquet ? --Ce serait une question
à faire à une femme . — Oh ! la curiosité est des deux sexes ,
-
-
mais différons encore , si vous m'en croyez . Tant qu'il vous
plaira , je ne suis curieux que de ce qui se passe au- dedans
de vous.
Peut -être un peu aussi de ce qui se passé chez
moi , dit-elle en souriant .. J'en suis honteux , mais aussi
comment imaginer que vous avez un frère , je ne vous en
vais jamais entendu parler . - Voilà bien les philosophes
,
qui ne se soucient de rien , qui ne s'informent
de rien , qui
ne voient rien , qui ne pensent qu'à leurs pensées , et qui
ont l'air de croire que la vie n'est que dans la réflexion . Je
parierais que vous ne savez pas seulement si je suis veuve
ou si j'ai un mari. - En effet , je ne le sais pas bien positivement
, mais je parierais que vous êtes veuve ; car si vous
aviez un mari , je sens qu'il ne pourrait pas vous quitter.
-Vous m'en répondez ? — Oh ! corps pour corps . - Eh
bien donc , reprit-elle avec un air d'embarras
, ce monsieur,
ce frère. Quoi ! serait un mari ? ... -Mais ... s'il
venait ici pour m'en donner un . Parlez - vous sérieusement
, dit M. Lambert en changeant de visage , bon Dieu !
deviendront
que
vos amis ? Belle question , dit
Mme de Saint - Victor , sans avoir l'air de s'apercevoir
du
trouble de M. Lambert , est - ce que je serais le premier
exemple d'une femme mariée qui aurait eu des amis ? -
et
--
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---
-
DECEMBRE 1807 . 541
nie
-
" Je ne sais que vous dire reprit - il en essayant de se
remettre , mais la vue d'un homme trop heureux a toujours
quelque chose de triste.- M'aduli , ma mi piace ,
dit Male de Saint- Victor. Convenez cependant qu'on aurait
tort de s'attrister en voyant un homme avoir tout ce qu'il '
désirerait. Tout ce qu'il désirerait , passe , mais tout ce
qu'on désirerait au-delà de tout.... M. Lambert , en prononçant
ces derniers mots , bégayait au point que tout autre
aurait eu peine à le comprendre ; heureusement que Mme de
Saint-Victor entendait aussi bien ce bégayement- là que les
mots les mieux prononcés . - Au pis aller , dit- elle d'un ton
fort léger , si je perds ce que vous appelez mes amis , ję
m'en consolerai , pourvu que je conserve celui que j'appelle
mon ami ; il m'a répété cent fois qu'il n'avait jamais pensé
à se marier quand il était dans l'age d'en faire la folie , et
que même quand il aurait pu en être tenté autrefois , son
parti était pris depuis long-tems. Je vois , mieux que jamais
, dit sèchement M. Lambert , qu'il a pris un parti fort
sage. Il verra donc cela comme il voit tout le reste , d'un
oeil philosophique , et j'espère , au moins , que celui-là jouira
de mon bonheur ; n'est-ce pas ? Vous ne répondez rien ? vous
n'avez pas l'air à votre aise , j'ai peur de vous ennuyer.
Vous, m'ennuyer ? non , vous me donneriez plutôt du chagrin
pour toute ma vie qu'un moment d'ennui ; mais trouvez
bon, continua-t-il avec amertume , que je vous laisse à la
première ardeur de vos transports , et dispensez - moi d'assister
à la fête . — A la fête ! à la fête ! comme vous allez .
y
Eh bien ! Monsieur , puisque fète y a , je vous déclare ,
moi , qu'il n'y en aura point sans vous. Au reste , tout ceci
n'est encore qu'en projet , et ce pourrait bien être tout
simplement une petite lubie de mon cher frère. Il devrait
bien en avoir d'autres. -Au reste , tout ce qu'il m'a dit de
l'homme en question , me convient fort . ( Le pauvre homme
est de plus en plus décontenancé ) . Il s'agit maintenant
continue-t-elle , de savoir si je lui conviens à mon tour .
Tenez , faites-moi grâce , ma bonne amie , j'espère bien que
ceci n'est qu'une plaisanterie , mais ce n'est pas le moment
de plaisanter , pour moi , du moins . - Comment , une plaisanterie
, voilà comme vous parlez du mariage , la chose la
plus sainte , la plus sérieuse... Vous ур nsez donc ?
Si j'y pense ? Eh ! pourquoi vous marier ? Pourquoi sar
votre liberté , peut-etre votre bonheur ? Vous êtes
riche , vous êtes respectée , vous étes bienfaisante , vous étes
adorée , vous n'avez que des goûts simples , vos fleurs , vos
.cr
--
...
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542 MERCURE DE FRANCE ,
---
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-
→→
-
Amusez - vous
crayons , votre musique , vos livres vous suffisent ; vous vous
êtes accoutumée à un empire ( bien doux , à la vérité )
sur tout ce qui vous entoure ; mais quelque doux que soit
un empire , il vaut toujours mieux l'exercer que le supporter.
Voulez-vous abdiquer ? voulez-vous prendre un maître ?
Eh ! qui sait encore le maître que vous trouveríez ? Le
maître ! Monsieur . Oui , Madame , le maître , le mot n'est
pas trop fort. Tout cela vous est bien aisé à dire à vous
autres hommes , vous autres philosophes sur - tout , reprit
Mme de Saint - Victor avec une sorte d'abattement , mais
vous ne savez pas comme moi ce que c'est qu'une veuve
vous ne voyez pas le sort qui l'attend , l'isolement , le découragement
, tout ce qu'il y a de pis. L'ormeau , croyezmoi
, a moins besoin de la vigne que la vigne de l'ormeau .
Vous , par exemple , ajouta-t- elle avec sa petite malice ordinaire
, vous avez peut-être raison de rester comme vous
êtes , vous vous suffisez à vous-même par votre modération ,
par votre sagesse , par votre indifférence pour tout ce qui
est étranger à vos profondes méditations .
de moi , cela me console . Vous êtes , en quelque sorte ,
un religieux contemplatif , et l'on serait mal venu à vous
proposer de changer de règle. Autrefois je craignais le
mariage parce qu'il m'aurait éloigné de moi ; aujourd'hui ,
indépendamment de mon âge et de mes habitudes , je le
craindrais sur -tout parce qu'il m'éloignerait de vous. —Vous
le croyez , eh bien , moi , je crois pouvoir vous assurer que
si vous vous mariez aujourd'hui pour demain , je ne quitterais
pas plus votre femme que mon ombre. Vous sentezvous
en aussi bonne disposition pour mon mari ? —Encore
une fois , chère dame , l'épreuve est trop forte , et je serais
tenté de répéter votre refrain favori : parlons d'autre chose.
Belle proposition pour une femme qui a le mariage en
Eh bien , parlons-en donc , coûte qui coûte . Peut-on
vous demander le nom du personnage ? Attendez , attendez
. Comment , vous en êtes-là ? - Connaissez-vous un
monsieur ..... attendez , un monsieur de Mérieux ? Que
dites-vous ? reprend M. Lambert d'un ton irrité . Oui , ditelle
tranquillement , M. de Mérieux , seigneur de cette belle
terre de son nom , qu'on dit être si agréable , si magnifique ;
avec de si belles forets , un si beau chateau . - M. de Mérieux ,
répète M. Lambert à voix basse, on aura sans doute pris le nom
avec la terre . Puis ( à haute voix ) , je n'ai connu qu'un M. de
Mérieux , et ce n'est sûrement pas celui-là .- Eh bien , parlons
d'autre chose, dit Mme de St. -Victor, et attendons que mon
tête.
-
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DÉCEMBRE 1807 .
543
yous.
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frère soit éveillé ; il expliquera tout , il arrangera tout.—
Ah ! il me semble qu'il est fort pour les arrangemens. - Vous
avez d'autant plus de raison qu'il a aussi une femme pour
C'est assurément bien charitable à lui ; je vois qu'il
voyage avec ses poches pleines de contrats pour les premiers
venus , comme on y met des bonbons pour les enfans. Mais
d'où sait-il que je suis au monde ? Vous verrez que je
n'écris jamais à mon frère et que vous n'êtes pas dans mes
lettres comme dans mes pensées ; vous verrez que je ne lui
ai pas parlé de mon accident , de notre rencontre ,
de votre
bonté , de notre liaison , de notre amitié ..... Car c'est de
l'amitié , n'est-ce pas ? Et que mon frère , mon bon frère ,
ne sait pas ce qui se passe à Tourneval et même à Chérazile ,
comme s'il n'en sortait pas . -Et quelle est l'infortunée qu'il
veut bien me destiner ? C'est une personne riche . Qu'elle
garde son bien. - Honnête. Qu'elle garde son honneur.
Songez que vous m'offensez en l'offensant .
Mille pardons
, chère amie , mais tenez , dans aucun tems , s'il avait
été question d'un établissement , je n'aurais jamais pu penser
qu'à cette jolie petite personne . Assurément il ne tenait
qu'à vous , et cela montre que vous êtes un homme bien
difficile à établir. Mais dans ce moment-ci , par exemple ,
si elle se présentait ..... Elle serait sûrement bien changée .
---
--
-
--
-
Qu'importe. Parlez net , la recevriez - vous ? la renverriez-
vous ? Vous m'embarrassez . - Comment , c'est moi
qui vous embarrasse ? Je ne dis pas cela , mais .... comment
renoncer à cette société si douce , dont j'ai fait l'espoir
du reste de ma vie ? Parlez-vous bien vrai ?..... Mais , à
propos , nous ne songeons plus au paquet- Je me soucie
bien du paquet--- Ne fût-ce que par politesse , encore faut- il
lire , encore faut - il répondre . Eh bien lisons donc :
voyons d'abord l'adresse : à Monsieur , Monsieur Lambert ,
ou.... en son absence .... à Monsieur de Mérieux , chez Mmé
de Saint-Victor , à Tourneval. A cette vue , il perd toute
mesure. Ah ! Madame ! c'est trop abuser d'une extravagance
dont il serait permis de rire à tout le monde , excepté à
vous . Mais lisez du moins . Non , donnez cela à votre
M. de Mérieux , et oubliez que j'aye jamais existé . — Eh
bien done ! dit Mm de Saint- Victor , que M. de Mérieux
lise . Au même instant la porte s'ouvre avec fracas ,
le
vel arrivé paraît et se jette au cou de M. Lambert qui le
repousse sans le regarder , et fait effort pour s'échapper.
Mine de Saint-Victor se place entre lui et la porte , et lui
dit : Voilà qui devient trop long. -Oui , trop long , Madame
nou
544 MERCURE DE FRANCE ,
mais la fin est bien près. - Qu'importe ? quelle que soit cette
fin , si j'ai jamais eu un peu de crédit sur vous , Monsieur
( ce mot de monsie ur dont on était deshabitue depuis si
long-tems , fit effet sur M. Lambert ) ; oui , continua-t-elle
d'un ton sérieux , restez encore un moment , je l'exige , et
vous ferez après toutes les folies qu'il vous plaira. M. Lambert
la regarde fixement , saisit le papier , le froisse par un
mouvement involontaire , le déploie et se mit en devoir de
lire avec des yeux égarés et une voix entrecoupée.
« Une lettre de ma soeur m'apprend , Monsieur , que la
» terre où j'ai eu le plaisir de vous recevoir , est à vous ;
» il n'aurait fallu dans le tems qu'un mot de vous à moi
» pour qu'à l'instant elle change at de maître ; reprenez -la ;
» ressouvenez -vous de celui que vous y avez honoré de votre
» visite , et permettez - lui de compter sur votre amitié . »
P. S. « Je suis en même tems instruit par ma soeur , de vos
» sentimens et des siens , je connais même l'objet de votre
>> premier attachement ; cette personnè m'a toujours été
» presque aussi chère qu'à vous , et le comble de la satis-
» faction pour moi , serait de vous voir tous les deux réunis
» dans votre beau chateau de Mérieux , et d'y applandir à
» votre bonheur . J'ai l'honneur d'étre , Monsieur ,
Signé , DUMONT . >>
La tête me tourne , dit M. Lambert , je ne sais où j'en
suis , j'admire votre frère , je le trouve digne de sa soeur ,
et en même tems je sens qu'il me tourne un poignard dans
le sein ; je ne veux pas de la terre , je n'en veux point , je
ne veux même point de la main qui m'est offerte . Eh ! qu'en
ferais-je , bon Dieu ? Je ne conviens sûrement plus à la personne
en question ; je ne veux vivre que pour vous , qu'avec
vous , que chez vous , si vous m'y souffrez , tout le
reste est la mort. Mais , dit Me de Saint - Victor , ne
lui avez-vous point promis à cette personne de ne point en
épouser d'autre ? -Je me l'étais promis à moi-mème , mais
point à elle , et à mon âge.... M. Dumont vient à lui dans
ce moment. Eh quoi ! c'est vous dit M. Lambert qui le
reconnaît ? . O le plus digne et le plus aimable des hommes !
Ah ! mille pardons , vous savez tous mes secrets , vous n'en
abuserez pas. -Non sans doute , mais je m'en servirai pour
votre bonheur et pour celui de votre amie. Je vois qu'un
ancien sentiment , et qu'un nouvel attachement se combattent
au-dedans de vous dans le vague de vos pensées ; et
pour vous tirer d'embarras , permettez que ce soit Eise
elle-même. Elise ! dit M. Lambert .
"
--- Oui ,
cette p tite
Elise ,
DÉCEMBRE 1807. 545
•
Elise , dont vous conservez toujours un si tendre souvenir..
Eh bien ! Permettez , dis-je , qu'en ma présence en
ce moment , et dans ce lieu même , ma soeur Elise vous
offre la main de Me de Saint-Victor .
Ces momens-là n'ont point de paroles . L'excellent M.
Lambert ne peut supporter une si forte crise , et tombe
sans connaissance . Heureusement que Me de St-Victor avait
de quoi le rappeler à la vie .
BOUFFLERS.
SUR LA SOPHONISBE DU TRISSIN , etc. (*).
LE Trissin , voulant donner à l'Italie une tragédie formée
sur le modèle des tragédies grecques , comme il lui donna
depuis un poëme épique formé sur le modèle de l'Iliade, pouvait
se borner à traduire ; mais il voulut que sí les formes de
l'art qu'il allait employer ne lui appartenaient pas , le sujet
du moins lui appartînt. Il choisit donc dans l'histoire un
trait remarquable et intéressant, qu'il accommoda au théâtre ,
en observant dans la coupe des actes et des scènes , dans
l'intervention du choeur et dans le dialogue , le dessein , les
gradations , en un mot , autant qu'il lui fut possible , l'art
des grands maîtres qu'il se proposait d'imiter.
Le sujet de la Sophonisbe est tout entier dans le trentième
livre de Tive- Live , et dans les deux livres précédens . On y
voit que Scipion , dans la guerre d'Afrique , avait su attirer
au parti des Romains le vieux Syphax , roi de Numidie ; que
les Carthaginois le ramenèrent à leur parti , en lui donnant
pour femme Sophonisbe , fille d'Asdrubal ; que le jeune
Massinisse ( 1 ) , roi d'une partie de la Numidie , à qui Syphax
avait enlevé ses Etats , combattit d'abord pour les Carthaginois
, mais qu'il changea en même tems que Syphax ; qu'il
devint l'allié de Rome quand Syphax le redevint de Carthage
, vainquit ce roi , avec le secours des Romains , reconquit
sur lui ses Etats , le fit prisonnier , se présenta devant
Cirthe sa capitale , et ayant montré aux habitans leur roi
chargé de fers , fut reçu sans résistance dans la ville . On y
voit encore qu'au moment où il entrait dans le palais de
Syphax , Sophonisbe vint au-devant de lui , se jeta à ses
pieds , le conjurant de ne la pas livrer vivante au pouvoir
(*) Cet article est la suite de celui qui a paru dans le Mercure du 5
novembre.
(1) Tite-Live l'appelle Masanissa.
Mm
"
546 MERCURE DE FRANCE ,
"
des Romains , et de lui donner plutôt la mort , s'il n'avait
pas d'autres moyens de la derober à l'esclavage ; que Massinisse
le lui promit ; que frappé de la beauté de cette reine
et dans la crainte que les Romains ne le forçassent de la leur
livrer malgré sa promesse , il l'épousa dès le jour même ;
que Lélius , lieutenant de Scipion , l'en reprit avec beaucoup
de chaleur , et que le fait ayant été dénoncé à Scipion , ce
consul , qui savait que Sophonisbe avait rendu Syphax
ennemi de Rome , craignant qu'elle n'en fit autant de Massinisse,
exhorta celui - ci à se vaincre lui-même , à ne pas vouloir
se perdre en s'unissant avec une femme qui était l'implacable
ennemie des Romains , et que le sort des armes avait
fait leur esclave. On y lit enfin que Massinisse , ne voyant
plus d'autre moyen de garder à Sophonisbe la promesse
qu'il lui avait faite , lui envoya du poison , la laissant libre
de l'usage qu'elle en voudrait faire , et que Sophonisbe prit
ce poison sans se plaindre et sans donner aucun signe de
terreur .
Ce simple extrait du récit de Tite-Live , semble être celui
de la tragédie du Trissin , tant il a pris soin d'y conserver les
caractères et les faits qui lui étaient fournis par l'histoire . II .
n'y a guère ajouté qu'une circonstance importante , qui prouve
qu'il avait déjà l'idée des convenances théâtrales . L'amour
soudain de Massinisse pour Sophonisbe , et la brusquerie de
son mariage , que Tite-Live n'explique qu'en disant que le
tempérament des Numides était très-enclin à l'amour (2) ,
ne parut au Trissin ni décent , ni dramatiquement vraisem→
blable : il feignit donc que Sophonisbe avait été promise à
Massinisse par son père Asdrubal , avant que le Sénat de
Carthage la forçât d'épouser Syphax, et que c'est la violation
de cette promesse qui a irrite Massinisse et qui a mis les
armes à la main aux deux rois . C'est ce qu'elle dit , dans la
première scène , à Herminie , sa confidente , ou plutôt son
amie , avec qui elle a été élevée et qu'elle chérit commè
une soeur. Elle lui expose , un peu longuement , l'état des
choses , en remontant jusqu'à la fondation de Carthage ,
avec plusieurs détails qu'Herminie devait savoir et que le
spectateur savait comme elle ; mais cette exposition leur en
apprend d'essentiels , qui constituent réellement l'avantscène
.
Syphax est sorti de Cirthe , sa capitale , pour combattre
Massinisse et les Romains. Déjà vaincu dans une bataille ,
(2) Ut est genus Numidarum in venerem præceps . Lib . XXX.
DECEMBRE 1807.
547
il est prêt à en livrer une seconde qui décidera de son sort.
Sophonisbe en attend la nouvelle. Herminie l'exhorte à
espérer dans le secours des Dieux. Elles vont les implorer
dans leur temple. Le choeur , composé de femmes de Cirthe,
se répand avec effroi sur la scène . Doivent- elles faire avertir
la reine du danger qui menace leur terre natale ? L'ennemi
est aux portes : tout présage les derniers malheurs.
C'est-là tout le premier acte.
Un officier du roi vient annoncer sa défaite . Sopbonisbe
apprend ce désastre en sortant du temple. Le choeur gémit
autour d'elle ; mais déjà elle est résolue à mourir plutôt
que d'être esclave des Romains . Un messager crie aux
femmes de se retirer et de fuir l'aspect des vainqueurs qui
entrent de toutes parts dans la ville . Il raconte à la reine
comment les habitans ont ouvert leurs portes à Massinisse
lorsqu'il leur a fait voir leur roi Syphax chargé de fers .
Massinisse parait dans tout l'éclat de la victoire . Sophonisbe
va au-devant de lui ; ses prières et les promesses du roi sont
telles que dans Tite-Live ; et il est à observer que ni d'une
part , ni de l'autre , il n'est question dans cette scène de
leurs premiers sentimens . Dans Sophonisbe , tout est crainte
d'abord et ensuite confiance ; dans Massinisse , tout est générosité.
Ils entrent ensemble dans le palais . Les femmes du
choeur déplorent les maux de leur patrie. Elles espèrent
que leur Jeune reine pourra les adoucir par l'ascendant
qu'elle parait prendre sur le vainqueur.
Lelius arrive ; il admire la beauté de cette ville devenue
la conquête des Romains ; il rassure les femmes tremblantes
à son aspect. Il leur demande ce qu'est devenu Massinisse
leur nouveau roi . Un soldat romain sortant du palais , lui
apprend que Massinisse y est avec Sophonisbe , sa nouvelle
épouse ; et ne manque pas de rapporter toutes les circonstances
de ce mariage précipité , auquel la reine ne s'est
décidée que pour éviter l'esclavage . Massinisse vient luimême
s'expliquer avec Lelius. Cette explication devient
très-vive. Lélius prétend que la reine soit envoyée à Rome
avec Syphax et les autres esclaves . Massinisse la défend
d'abord comme femme , comme reine , et enfin comme son
épouse . Caton , trésorier de l'armée (3) , chargé de recueillir
le butin , apaise la querelle en proposant de s'en rapporter
au jugement de Scipion . Massinisse y consent. Lélius et lui
s'embrassent , et vont au-devant du consul.
(5) Camerlingo del campo.
Mm 2
548 MERCURE DE FRANCE ,
Le quatrième acte commence par l'arrivée de Scipion ;
Caton lui présente les esclaves Numides , et à leur tête le
malheureux Syphax. Scipion ordonne qu'ils soient conduits
an camp des Romains , mais il retient un instant le roi ,
et lui témoigne le regret qu'il a de le voir dans cet état
d'humiliation et d'infortune : Syphax , comme dans Tite-
Live , en accuse Sophonisbe , qui ne lui a laissé aucun repos,
jusqu'à ce qu'il se fùt armé contre les Romains. Maintenant
qu'elle a épousé Massinisse , il espère qu'elle le séduira
de même et qu'elle ne tardera pàs de l'entraîner à
sa perte. Scipion répond à Syphax avec humanité , donne
ordre qu'il soit traité convenablement et , qu'à la liberté
près , on lui rende tous les honneurs dûs à son rang.
Massinisse vient ; .Scipion , après lui avoir donné les éloges
dùs à sa valeur et aux services qu'il rend à la République ,
veut l'engager à remettre aux Romains , Sophonisbe leur
captive : Massinisse rappelle à Scipion qu'elle lui avait été
promise avant d'être à Syphax ; il n'a cru que reprendre
son bien quand on lui rend ses Etats qu'il a reconquis
par son courage , lui enlevera- t-on une épouse qu'il préfère
à sa couronne ? Enfin il supplie le Consul de ne pas
mettre à cette cruelle épreuve son amitié pour les Romains.
Scipion insiste ; Massinisse , au lieu de s'obstiner , dit qu'il
va prendre des moyens pour le satisfaire , et pour garder en
méme tems la promesse qu'il a faite à Sophonisbe de ne la
jamais livrer vivante aux Romains. Le choeur qu'on avait
fait éloigner , resté seul sur la scène , témoigne l'inquiétude
que lui donne pour le sort de la Reine , la tristesse qui
était peinte sur le visage de Massinisse quand il a quitté
Scipion , pour entrer dans le palais . Une des femmes de
Sophonisbe vient avertir celles qui composent le choeur ,
de se tenir prêtes à accompagner au temple , la Reine
qui va s'y rendre pour implorer les dieux : elles lui communiquent
leurs craintes ; toutes gémissent ensemble sur
les nouveaux malheurs qu'elles redoutent.
Une autre femme apporte une plus triste nouvelle ; au
milieu des préparatifs que faisait Sophonisbe , elle a reçu
le message de Massinisse qui , ne voyant plus d'autre moyen
de la soustraire à l'esclavage , lui envoyait une coupe cmpoisonnée
, qu'elle a prise avec intrépidité. Tous les détails
de ce récit sont vraiment antiques ; dans ce qui précède ,
l'action marche avec régularité et simplicité , mais avec
froideur, et la tragédie n'ajoute presque rien aux impressions
que peut faire l'histoire ; mais ici et dans ce qui suit ,
DECEMBRE 1807 . 549
quand Sophonisbe paraît pále , mourante ; quand il s'élève
un combat d'amitié entre la Reine et sa fidelle Herminie
qui veut mourir avec elle ; à l'aspect de ces femmes éplorées
qui s'empressent autour d'elle; d'Herminie qui la soutient ; de
son jeune fils qu'elle embrasse , et qu'elle s'efforce , mais
en vain , de regarder encore une fois en expirant , on reconnaît
la tragedie grecque , et ses plaintes attendrissantes ,
et ses profondes émotions : c'est une belle scène d'Euripide ,
c'est la touchante mort d'Alceste , transportée dans un autre
sujet , ou plutôt ce sont - là des beautes de tous les tems ,
que l'on sent et qu'on admire davantage , si l'ou pense depuis
combien de siècles elles avaient disparu , si l'on se
représente l'état de barbarie où le théâtre était alors dans
le reste de l'Europe , et ce que furent même ensuite , chez
toutes les autres nations , les premiers essais de la tragédie
moderne .
Massinisse reparaît au moment où l'on a transporté le
corps de Sophonisbe dans un appartement intérieur qui
communique au lieu de la scène ; il espérait qu'elle n'aurait
pas encore pris le poison , et venait lui proposer de la faire
échapper de nuit , et de l'envoyer à Carthage . Il n'est plus
tems : on la lui fait voir dans la salle intérieure , étendue
sur un tapis et couverte d'un voile . On lève ce voile funèbre
; Massinisse se répand en regrets , et ordonne que l'on
fasse, à celle qui fut son épouse, de magnifiques funérailles.
Cela est froid , mais moins encore que si l'on eût vu Scipion ,
comme dans Tite-Live , consoler Massinisse en lui donnant
de grands éloges , en le saluant du titre de roi , et en le
plaçant , aux yeux de l'armée , sur une chaise curule , avec
une couronne d'or , un sceptre d'ivoire , une toge peinte,
et une tunique brodée de palmes.
Le plus grand défaut de cette pièce , et c'en fut un même
pour le tems , est dans le style , qui n'est pas toujours aussi
grave ni aussi noble que la tragédie l'exige. Il n'y a guère
que les choeurs , où l'auteur paraisse avoir senti quelqu'inspiration
; le ton de ces morceaux est lyrique : dans le reste,
le style ne s'élève que rarement au-dessus de ce langage
commun , de ce sermo pedestris auquel Horace veut bien
que la tragédie descende quelquefois , mais qu'elle ne doit
pas garder toujours. Ce n'est pas qu'en général la langue
n'y soit pure , les expressions propres , et les pensées convenables
. Si la simplicité y descend quelquefois jusqu'à la trivialité
et la bassesse , l'auteur crut en cela imiter les Grecs, qui
disaient simplement les choses les plus communes ; mais la
550 MERCURE DE FRANCE ,
langue des Grecs , singuliérement abondante , harmonieuse
et sonore , pouvait être aussi simple qu'ils le voulaient , sans
paraître basse. L'italien , malgré sa richesse et sa flexibilité
, n'a pas toujours le même avantage ; et quoiqu'il soit
moins dédaigneux que notre langue , souvent un passage
fidèlement traduit du grec , en italien , paraît bas , et l'est
en effet , tandis qu'il a , dans l'original , de l'élégance et
de la noblesse mais quand Sophonisbe dit d'une voix affaiblie
: « ô ma mère , que vous êtes loin de moi ! que n'ai -je
pu vous voir au moins une fois , et vous embrasser en mourant
(4) » Quand elle s'écrie en regardant son fils : ༥
mon fils , tu n'auras plus de mère ! »
:
Ofiglio mio , tu non avrai più madre!·
Et dans une multitude de traits pareils , les nuances de
langue disparaissent ; la nature les rapproche toutes ; et
l'on reconnait à la fois dans le poëte italien qui les emploie
, l'élève des anciens , et le peintre de la nature.
C'est au Trissin que les Italiens ont l'obligation d'étre affranchis
, dans la tragédie , du joug de la rime. Les vers
libres qu'il y employa étaient cependant mêlés de quelques
vers rimés , c'était une concession qu'il crut sans doute devoir
faire à l'usage , et il la fit de même dans son Italia liberata.
Les poëtes tragiques qui l'imitèrent , furent plus hardis et
adopterent le verso sciolto sans mélange , excepté dans les
chours tandis que les poëtes épiques restèrent généralement
sous le joug qu'il avait voulu briser , et persistèrent
à rimer en octaves dans les trois genres d'Epopée .
Les beautés du sujet de la Sophonisbe sont faciles à saisir ;
les difficultés et les écueils ont été fort bien développés
par Voltaire , qui n'a pas aussi parfaitement réussi à les
eviter lui-même : mais ils sont presque tous relatifs au systême
complexe de notre théâtre . Dans le système simple
des Grecs que le Trissin tacha d'imiter , elles sont beaucoup
moindres , ou disparaissent même presqu'entiérement .
Sa fable est heureusement conduite , elle se noue et se développe
avec beaucoup de naturel ; les incidens y naissent
comme spontanément les uns des autres , jusqu'à ce dénouement
vraiment tragique, où le poëte a su réunir, à l'exemple
des anciens , tout ce qui peut émouvoir la pitié : la règle
des trois unités y est rigoureusement observée : les caractères
O madre mia , quanto lontana siete !
Almen potuto avessi una volta
Vedervi ed abbracciar ne la mia morte ↓
DECEMBRE 1807. 551
sont tous dramatiques et contrastent naturellement entr'eux.
S phonisbe est sage , religieuse et modeste ; Massinisse est
ardent et audacieux ; Scipion noble , réservé et politique ;
Lélius a de la grandeur; Caton parle et agit en vrai romain ;
Syphax a de la dignité dans le malheur; Herminie est tendre
et dévouée à Sophonisbe ; le choeur enfin se montre tel que
le veut Horace , et tel qu'il est dans les tragiques grecs.
Si le Trissin fut le premier à traiter ce sujet selon
les règles de l'art , un autre poëte en avait fait , dès la
seconde année de ce même siècle , une espèce de drame ,
dont les beautés étaient loin de racheter les singularités
bizarres . Cet auteur , qui a laissé entr'autres compositions
non moins singulières , une comédie sur les noces de Psyché
et de l'Amour (5) , se nommait Galeotto del Carretto
marquis de Final. Sa Sophonisbe , qu'il dédia , en 1502 , à
Isabelle , marquise de Mantoue , est écrite en octaves , divisée
en quinze ou vingt actes , et remplie de mille autres
absurdités qui apprêtèrent à rire , selon le Quadrio , plutôt
' elles ne donnèrent prise à la censure (6) . Il a plu cependant
à l'auteur italien de l'Histoire critique des théâtres (7) ,
de dire que c'est une tragédie composée avec jugement et
avec art , comme il convenait à ces tems éclairés (8 ) ; mais
ces tems , dont on pourrait dire ce que Voltaire a dit du
siècle de Louis XIV,
qu'el
Siècle de grand talens bien plus que de lumières ,
n'étaient du moins nullement éclairés sur l'art du théâtre.
Cet art était encore dans l'enfance , et c'est au Trissin , non
au marquis de Carretto qu'appartiennent ses premiers progrès.
Le succès de la Sophonisbe ne se borna pas à l'Italie . Elle
fut traduite deux fois en français dans ce siècle même , l'une
en prose , par Mellin de Saint-Gelais ( 9 ) ; l'autre en vers ,
par Claude Mermet ( 10) . Mont-Chrétien , mauvais poëte ,
(5 ) Le Nozze di Psiche e di Cupidine . Dans une autre comédie de
lui , intitulée ; Palazzo e tempio d'amore ce ne sont pas les actes qu'il
a multipliés , mais les acteurs ; il n'y en a pas moins de 42 .
2
(6) Elle ne fut imprimée qu'en 1546 , seize ans après la mort de l'auteur.
(7 ) Napoli Signorelli. C. 24.
(8) Qual si conveniva a quei tempi luminosi.
( 9) Paris , 1560 .
( 10 ) Lyon ,
1585.
552 MERCURE DE FRANCE ,
successeur de Jodèle et de Garnier , et qui ne les valait pas
publia , en 1600 , une Sophonisbe , sous le titre de la Carthaginoise
ou la Liberté ; et un certain Nicolas de Montreux,
poëte assurément fort obscur , en donna aussi une , en cinq
actes , mais sans division de scènes , environ un an après ( 11 ) .
C'est à ce point que nous étions encore à la fin d'un siecle
dont la Sophonisbe du Trissin avait signalé les premières
années .
,
Mairet , précurseur du grand Corneille , et le premier
qui ait fait en France des pièces qui mériteraient le nom de
tragédies , si le style n'en était pas presque toujours comique,
donna sa Sophonisbe , avec un grand succès , en 1634 , trois
ans seulement avant le Cid. Guidé par Tite- Live et par le
Trissin , il s'écarta en plusieurs points de ce dernier . Chez
lui , Syphax occupe presque tout le premier acte. Il va
livrer un dernier combat , et se montre animé d'une haine
courageuse contre Massinisse et contre les Romains . Mais
l'auteur , voulant fonder en grande partie son intérêt sur
l'amour de Sophonisbe et de Massinisse s'est délivré de
Syphax en le faisant tuer dans la bataille . Massinisse est
plus énergique et plus amoureux dans Mairet que dans le
Trissin . Sa querelle avec Scipion approche de bien près de
la force et de la dignité tragique , et les reproches qu'il fait
aux Romains , dans une autre scène avec Lélie , d'opprimer
leurs alliés et d'aimer à humilier les rois qui les ont aidés à
vaincre , sont des germes que Voltaire a fécondés ensuite , en
traitant le même sujet . Le sort de Sophonisbe tardant à se
décider , c'est elle-même qui fait demander à Massinisse les
moyens qu'il lui a promis pour échapper à l'esclavage . Il
lui envoie le poison qu'elle boit intrépidement . Le poison
agit aussitôt. Elle se fait porter par ses femmes sur le lit
nuptial . Massinisse vient : on offre à ses yeux ce douloureux
spectacle , en levant une simple tapisserie qui voile la
chambre de Sophonisbe. Il se livre au plus affreux désespoir
, et se tue .
La Sophonisbe de Corneille , qui parut 30 ans après celle
de Mairet , est une des erreurs de ce grand homme , et l'un
des signes de sa décadence précoce (12). Il voulut , à son
(11 ) 1601 .
( 12) Né en 1606 , il fit Sophonisbe en 1663. Il n'avait donc que 57
ans ; et si l'on fait remonter , comme il le faut bien , le commencement
de sa décadence jusqu'à Théodore , donnée en 1645 , ce génie si fort et
si élevé n'était déjà plus le même à 40 ans .
DECEMBRE 1807.
553
ordinaire , compliquer ce sujet simple . Il y fit entrer une
Eryxe , reine de Gétulie , amoureuse de Massinisse et rivale
de Sophonisbe. Il mit entre ces deux femmes des picotteries
et des coquetteries anti-tragiques . Sophonisbe est partagée
entre ses devoirs envers Syphax et son amour pour Massinisse
. Syphax est , pendant toute la pièce , dans une position
ridicule. Massinisse , lui -même , a perdu son énergie et sa
fierté . Il ne sait que faire de cette Eryxe . Il envoie le poison
à Sophonisbe , qui se retire pour le prendre. On ne les
revoit plus ni l'un ni l'autre . Lélie apprend par un récit
que la reine a vidé la coupe fatale . Il fait espérer à Eryxe
qu'avec le tems , Massinisse qui ne veut point d'elle , pourra
consentir à l'épouser , et c'est ainsi que finit la pièce. Elle
éprouva la disgrace la moins équivoque ; elle fit remettre
au théâtre la Sophonisbe de Mairet .
que
Voltaire , dans son infatigable vieillesse , entreprit de rétablir
sur la scène française le sujet qui avait , en Italie et
en France , marqué la renaissance de l'art . Il oublia qu'il
avait autrefois rangé ce sujet même avec la mort de Cléopâtre
, parmi ceux dont l'apparence séduit , mais qui n'offrent
qu'une catastrophe , et qui , au fond , sont impraticables
( 13) . Une de ses raisons est qu'il est bien difficile
le héros n'y soit avili . Aussi son plus grand soin fut- il de
relever de tout son pouvoir le caractère de Massinisse . Comme
Mairet , il montre Syphax au premier acte , et le fait périr
dans le combat. Sa Sophonisbe est plus fière , plus carthaginoise
, plus animée contre les Romains d'une haine héréditaire
et nationale . Son Massinisse est plus audacieux , plus
entreprenant pour sauver ce qu'il aime , et se laisse moins
imposer par les Romains. Il connaît mieux il leur reproche
plus ouvertement leur ambition insatiable , leur politique
perfide. Il essaie de leur arracher Sophonishe . II
veut exécuter à tems ce dont le Massinisse du Trissin n'a
que l'idée tardive. Il charge quelques - uns de ses braves
Numides de l'enlever et de la conduire à Carthage ; mais
la vigilance de Lelic découvre et rompt ce complot . Massinisse
perd toute retenue : dans une explication très-vive ,
met la main sur son épée et menace Lélie qui le fait arrêter
et désarmer par des soldats qu'il tenait apostés , prévoyant
cette violence . C'est au consul à juger ce qui sera fait de
Massinisse. Scipion fait briller cette modération , cette noble
douceur lui donne l'histoire : mais Rome exige que
que
( 13) Préface de son Commentaire sur la Sophonisbe de Corneille.
il
554 MERCURE DE FRANCE ,
Sophonisbe soit menée en triomphe , et Rome doit être
obie. Massinisse feint de céder. Il ne veut que revoir un
instant son épouse pour la déterminer à son sort. Ils se
voient , et Sophonisbe lui demande pour dernière preuve
d'amour , le fer ou le poison. Au dernier acte , quand il reparaît
devant Scipion et Lélie , il a donné de sa main la
mort à Sophonisbe . Une porte s'ouvre on la voit étendue
sur un siége , le poignard dans le sein . Massinisse accuse
les Romains de son crime , les brave , les charge d'imprécations
et se tue.
Voltaire donna d'abord cette pièce avec le singulier titre
de la Sophonisbe de Mairet réparée à neuf. Elle était surtout
réparée du côté du style. Ce n'était plus , il est vrai
le style de Mahomet , d'Alzire et de Sémiramis ; mais c'était
encore moins la familiarité bourgeoise de Mairct . La
faiblesse n'est point la trivialité. On trouve même encore
dans quelques scènes les restes précieux d'un beau talent ;
mais il en eût fallu tout l'éclat et toute la force pour démentir
, en traitant ce sujet , l'anathème qu'il lui avait autrefois
lancé .
Enfin , il y a environ vingt ans , Alfiéri ( 14) , qui avait
entrepris , non - seulement de rendre à l'Italie un théâtre
tragique qu'elle n'avait plus , mais de perfectionner l'art
même en le purgeant de plusieurs vices qu'il a contractés
chez toutes les nations modernes ; Alfieri , dont le style fut
d'abord amérement critiqué dans sa patrie , mais qui se
trompa peut-être plus dans son systême dramatique que dans
son style , reprit , après Voltaire , le sujet de Sophonishe . Il
le réduisit , selon ce systême , aux personnages strictement
nécessaires , et fit en conséquence disparaitre , et la confidente
de Sophonisbe , et Lélie , ami de Scipion . Du reste la
position , les intérêts , les dangers , les caractères donnés
sont à peu près les mêmes . Mais l'auteur entre avec plus de
vivacité dans l'action , dont il retranche tous les préliminaires.
Cyrthe est prise et réduite en cendres . Syphax est
prisonnier dans le camp des Romains . On le croit mort
dans le combat . Massinisse veut reprendre sur Sophonisbe
ses anciens droits : elle se livre elle-même à ses premiers sentimens
pour lui ; mais Syphax reparait ; tout change de nouveau
pour eux ; et ce qu'on peut regarder comme un coup
de genie , c'est que ce changement qui devrait avilir les
(14) Sur son manuscrit original que j'ai eu entre les mains , sa Sophos
nisbe porte la date de 1787.
DÉCEMBRE 1807 .
555
>
trois rôles , les anoblit au contraire tous les trois . L'auteur
n'a même pas craint de les mettre ensemble sur la scène.
Sophonisbe sacrifie son amour ets'attache sans partage à son
époux tombé dans l'excès du malheur. Massinisse ne veut
plus seulement , comme dans Voltaire , la faire enlever par
ses Numides , mais sauver Syphax avec elle , et les envoyer
tous deux à Carthage sous sure escorte . Syphax voyant dans
ce parti de nouveaux dangers pour Sophonisbe , tandis
son union avec Massinisse peut la sauver de l'esclavage ,
renonce à elle , la rend à son rival , et la remet lui-même
entre ses mains. Elle s'obstine à suivre son époux. Il va s'enfermer
dans sa tente , la fait repousser par ses gardes lorsqu'elle
y veut entrer , et se perce de son épée . Sophonisbe ,
égarée par la douleur , révèle à Scipion le projet de Massinisse
, mais elle n'est ensuite que plus déterminée à mourir
, pour éviter l'esclavage qui la menace toujours . Elle
obtient du poison de Massinisse , boit la coupe entière , et
ne tarde pas à en sentir les effets . Massinisse veut se tuer auprès
d'elle : Scipion lui retient le bras , et l'entraîne avec
lui dans sa tente .
Alfiéri a bien pu introduire de nouvelles beautés dans
ce sujet , mais il n'a pu vaincre toutes les difficultés qu'il
présente ; il ne s'en est dissimulé aucune et les expose
avec beaucoup de sagacité dans l'examen de 'sa pièce ; mais
il avoue que malgré tous ses efforts , soit par sa faute , soit
par celle du sujet même , soit par les deux ensemble , il
regarde sa Sophonisbe comme une tragédie , sinon du troisième
, au moins du second rang parmi les siennes.
En voyant les modifications qu'a éprouvées sur le théâtre
un fait si intéressant dans l'histoire , on y aperçoit l'effet
inévitable du système de la tragédie moderne , presque généralement
fondé sur la passion de l'amour . Personne , depuis
Mairet qui s'écarta le premier de la simplicité du
Trissin , n'a osé y revenir ; et pour éviter la froideur , le
premier en effet de tous les vices dans une tragédie , on s'est
jeté dans des combinaisons passionnées , qui sont devenues
la principale partie du sujet ou le sujet mème. La fille
d'Asdrubal , menacée par la défaite de son époux d'être
menée en triomphe à Rome , préférant la mort à cette ignominie
, et la recevant comme un bienfait d'un jeune roi
à qui elle fut autrefois promise , avait semblé au Trissin
pouvoir remplir une tragedie entière , parce qu'elle y aurait
suffi chez les anciens qu'il avait pris pour modèles. Mais
Part s'est infiniment compliqué depuis ce tems : à mesure
556 MERCURE DE FRANCE ,
*
que l'esprit des modernes a été plus exercé , qu'il s'est porté
sur plus d'objets , que leur sensibilité s'est émoussée par les
distractions et les plaisirs , il a fallu , pour les fixer et les
émouvoir , des machines plus complexes , des ressorts plus
multipliés et plus puissans. Il n'est pas sûr que l'art y ait
réellement gagné autant que nous pouvons le croire . Ön a
d'abord voulu plus de mouvement ; ce mouvement est ensuite
devenu pour ainsi dire convulsif: enfin les convulsions
memes n'ont plus été capables de nous émouvoir , et nous
sommes devenus comme ces malades que des assaisonnemens
relevés brûlent et dessèchent , mais qui ne peuvent plus revenir
, tant ils trouvent insipide ce qui est simple , aux alimens
naturels qui leur rendraient la santé .
M. GINGUENÉ.
EXTRAITS.
COMPARAISON ENTRE La Phèdre de Racine ET
CELLE D'EURIPIDE ; par M. A. W. SCHLEGEL . A
Paris , chez Thourneisen , fils , libraire , rue de Seine-
Saint- Germain , nº 12 .
ON croyait assez généralement jusqu'ici que Racine ,
nourri dès l'enfance de la lecture des poëtes grecs , admirateur
passionné de leurs beautés , mais doué d'un
goût trop délicat pour ne pas sentir leurs défauts , n'avait
pas tout à fait gâté les sujets de tragédie qu'il avait
empruntés d'eux. Si on lui reprochait , avec quelque
justice , d'avoir trop déféré au goût de son siècle , et
peut-être à sa propre inclination , en rendant amoureux
des personnages qui auraient gagné à ne pas l'être , du
moins lui savait- on gré d'avoir habilement compliqué
l'action de ses pièces , de manière à remplacer par un
intérêt plus vif et plus varié de situations et d'incidens ,
cet intérêt national que les malheurs ou les crimes des
premières dynasties grecques avaient pour le peuple
d'Athènes et ne pouvaient avoir pour le peuple de Paris.
On s'étonnait de l'art avec lequel il avait su , sans duplicité
d'action , ni épisodes postiches , étendre des sujets
originairement trop simples pour remplir les dimensions
plus grandes que notre constitution théâtrale
DECEMBRE 1807. 557
et sur-tout l'usage avait données à nos drames ; on admirait
sur-tout avec quelle habileté , sans déroger essentiellement
au costume grec , il l'avait quelquefois
modifié , quand trop de fidélité aurait pu choquer les
moeurs françaises. Des pédans qui apparemment ne s'embarrassent
pas de plaire , et qui au reste font sagement
de n'y pas prétendre, lui avaient bien reproché avec dureté
ces légères infractions ; mais notre plaisir l'en avait
absous , et nous aimions mieux être charmés à notre manière
, qu'ennuyés ou révoltés à la manière des Grecs.
Bref , Racine était notre poëte , nous en faisions nos
délices , et nous ne croyions pas être des sots , ridiculement
infatués d'un méchant auteur. Voilà pourtant
ce qu'un allemand , M. Schlegel , entreprend de nous
prouver aujourd'hui.
« Racine , dit-il , est le poëte tragique le plus estimé
» du théâtre français ; il est peut-être le plus parfait.
» Euripide n'était ni l'un ni l'autre , par rapport à ses
» rivaux dans la même carrière .... La Phèdre de Racine
>>> est l'une de ses pièces les plus admirées .... L'Hippolyte
» d'Euripide est une de ses meilleures pièces parmi celles
» qui restent. » En prouvant que l'Hippolyte , l'une
des meilleures pièces existantes d'Euripide , qui en a
peut-être fait de beaucoup meilleures encore , est infiniment
supérieure à la Phèdre , l'une des pièces les
plus admirées de Racine , dont nous avons tous les ouvrages
, M. Schlegel ne prouvera-t-il pas qu'un poëte
grec qui n'était ni le plus estimé , ni le plus parfait
d'entre eux , est infiniment supérieur aussi au poëte
français , le plus parfait et le plus estimé de tous ? Cela
n'est pas très- flatteur pour nous ; mais enfin il faut
savoir entendre la vérité , lors même qu'elle est désobligeante.
Nous avons de quoi nous consoler. Si Racine
est un méchant poëte , Aristote est un radoteur , Il a
appelé Euripide le plus tragique des poëtes. «< Son
» autorité n'aurait pas dû nous en imposer ( un français
» aurait écrit nous imposer) . » Ce même Aristote n'a
du tout saisi le véritable génie pas de la tragédie grecque.
C'est M. Schlegel qui l'a saisi , ce génie ; c'est lui qui
sait positivement jusqu'à quel point Euripide était tragique
; c'est lui qui va nous apprendre que Racine ne
l'était pas du tout , ou peu s'en faut .
558 MERCURE DE FRANCE ,
Il nous apprend auparavant que « la tragédie est
>> principalement destinée à faire ressortir la dignité de
» l'homme , et que par conséquent elle ne peut guère
» se servir de l'amour , parce qu'il tient aux sens que
» l'homme a en commun avec les animaux . » J'oserai
modestement observer que l'amour dont le Cid , Andromaque
et Zaïre nous offrent la peinture , n'a rien de
bien commun avec l'amour dont les animaux nous
donnent le spectacle dans les rues ou dans les champs ;
que la dignité de l'homme n'est pas fort dégradée dans
Rodrigue, Sévère , Achille , Orosmane et autres héros
qui aiment ; enfin , que la destination principale de la
tragédie me paraît être d'intéresser , d'émouvoir , en
un mot d'amuser les honnêtes gens pendant trois heures
de la soirée.
M. Schlegel nous apprend encore comme quoi le
sujet de Phèdre et Hippolyte est tragique ; il cessera de
l'être , dit- il , si la scène se passe chez un peuple dont
les lois permettent à une belle-mère d'épouser sun beaufils
; et il sera tout à fait comique , si au lieu de
Thésée, de Phèdre et d'Hippolyte , c'est un homme d'un
certain age qui fait la cour à une femme , sans obtenir
du retour , tandis que cette femme réussit tout aussi
mal dans les avances qu'elle fait à son fils . Quelque
envie que j'aie de contredire M. Schlegel qui nous traite
si mal , il m'est impossible de ne pas être ici tout à
fait de son avis : quand on conçoit si bien un sujet ,
qu'on voit si bien ce qu'il est et ce qu'il pourrait ne
pas être , on a de grands avantages pour juger ceux qui
T'ont traité.
On connaît cette entrée de Phèdre dans Racine :
Que ces vains ornemens , que ces voiles me pèsent !
Quelle importune main , en formant tous ces noeuds ,
A pris soin sur mon front d'assembler mes cheveux ?
< «Racine , dit M. Schlegel , suppose que Phèdre s'est
» parée , apparemment dans le dessein de rencontrer
» Hippolyte. La Phèdre grecque est trop malade pour
» cela ; elle demande uniquement qu'on détache le lien
» de ses cheveux , parce que tout lui cause de la dou-
» leur. » D'abord Racine n'a pas supposé que Phèdre
s'était parée ; une reine ne se pare pas elle-même , et
DECEMBRE 1807 . 559
Phèdre dit expressément : quelle importune main , etc.
Ensuite , une reine , à moins qu'elle ne soit alitée , est
ordinairement dans des atours plus ou moins brillans
qui lui permettent de paraître , et jusqu'à certain point
de représenter. D'un autre côté , Phèdre , dans l'état
d'abattement et de préoccupation où elle est , a pu êtie
parée par ses femmes , presque sans s'en être apercue ,
ou sans avoir songé à s'y opposer . Enfin , si c'était par
coquetterie , on du moins pour ne pas faire peur à
Hippolyte dont elle veut se faire aimer , qu'elle se fût
laissé parer , ce ne serait pas encore un si grand tort
de sa part ; et si quelqu'un trouvait extraordinaire
qu'après cela elle se plaignît d'être parée , on pourrait
lui répondre que c'est une de ces contradictions
si familières aux esprits malades , et par conséquent
un trait de vérité de plus dans le rôle de Phèdre. De
toute manière , il me paraît impossible de trouver ici .
Racine en faute : M. Schlegel sera sûrement plus heureux
une autre fois.
(
Phèdre dit à Hippolyte :
On ne voit point deux fois le rivage des morts ,
Seigneur ; puisque Thésée a vu les sombres bords ,
En vain vous espérez qu'un Dieu vous le renvoie ;
Et l'avare Achéron ne lâche point sa proie.
L'aristarque germanique prétend que «< toute cette
» pompe est prodiguée sur une tautologie , et que ces
vers ne disent autre chose , sinon : si Thésée est mort ,
» il ne vit plus. » Et nous autres , imbécilles de Français,
nous aurion's admiré depuis plus d'un siècle quatre vers
aussi ridicules qu'un couplet de la fameuse chanson :
M. de la Palice est mort. Avant d'avouer notre honte ,
examinons cependant . Il me semble que l'expression
de Phèdre , qui dans la bouche d'un personnage moderne
serait purement figurée , a , dans celle d'un personnage
mythologique , un sens propre et réel , et
qu'ainsi les quatre vers en question ne disent pas tout
à fait s'il est mort , il n'est plus en vie. Suivant la
fabie , on n'était pas toujours mort pour avoir été aux
enfers. Hercule les avait vus de son vivant , comme
M. Schlegel le remarque lui-même ; Thésée les avait
560 MERCURE DE FRANCE ,
vus aussi et en était revenu . Phèdre dit dans la même
scène :
Je l'aime , non point tel que l'ont vu les enfers , etc.
Le reproche de tautologie est donc injuste , et implique
contradiction avec le reproche même de contradiction
que M. Schlegel fait à Phèdre pour avoir dit
d'abord on ne revient pas du rivage des morts , et
ensuite mon époux en est revenu. On pourrait encore
très-bien justifier Phèdre de cette inconséquence , en
disant que le trouble de son ame lui fait oublier d'un
moment à l'autre ses propres discours , et que d'ailleurs
il est du caractère d'une passion exaltée de trouver
possible tout ce qu'elle souhaite , et impossible tout ce
qu'elle craini , malgré la preuve du contraire ; mais
j'aime beaucoup mieux , pour complaire à M. Schlegel ,
avouer que Phedre manque de logique , ainsi qu'il en
accuse none , lorsqu'elle donne de mauvaises raisons
à Phedre pour flatter sa passion : il aurait été un peu
singulier qu'elle lui en donnât de bonnes. Au reste ,
M. Schlegel prend ce personnage d'Enone sous sa protection
. Lorsque Phèdre dit qu'elle a cherché dans les
flots un supplice trop doux : « Un supplice trop doux !
» s'écrie le critique , trop doux lui-même. Quelle atro-
» cité de parler ainsi d'une personne qui a soigné son
» enfance , et lui a été fidèlement dévouée toute sa vie ! »
Ailleurs sa philosophie libérale s'indigne de cette manière
de courtisan de rejeter les bassesses dont on peut
avoir besoin dans une tragédie , sur les personnages
d'un rang inférieur. Il me semble cependant que le
courtisan Racine a tiré de ce rôle d'OEnone une moralité
assez belle , assez forte contre ceux des courtisans , ses
confrères , qui ont l'infamie de se faire des conseillers
-de crimes ,
Détcstables flatteurs , présent le plus funeste ,
Que puisse faire aux rois la colère céleste.
Il me semble encore qu'il n'est pas juste de faire à
Racine un reproche de ce qu'on ne blâme pas dans
Euripide , qui , de l'aveu de M. Schlegel même , a prêté
des torts bien plus graves à la nourrice. Mais c'est-là
l'esprit constant de sa critique. Son parti était pris
d'avance
DECEMBRE 1807. 561
d'avance d'admirer tout dans Euripide , de tout dépré
cier dans Racine . Quand Racine adoucit un trait , nu
caractère , il l'affaiblit ; quand il lui donne plus de force ,
il l'exagère : il imité sans discernement , il invente sans
vraisemblance ; en un mot , quoi qu'il fasse ou ne fasse
pas , il fait toujours mal . Si ce n'est pas-là une gageure
et une mauvaise plaisanterie , c'est une étrange preuve
de déraison et de faux goût.
Il faut assurément que nous soyons une nation bien
dépourvue de délicatesse , bien étrangère à tout sentiment
de vertu et d'honneur , pour avoir pu supporter
sans horreur la vue d'un personnage tel que la Phedre
de Racine paraît à M. Schlegel. Il faut que ce Boileau
ait été un grand miserable , pour avoir osé vanter la
douleur vertueuse de cette même Phèdre, malgré soi perfide,
incestueuse. Il faut sur-tout que ce grand Arnaud ait
eu une ame bien perverse , bien corrompue , pour s'être
réconcilié avec la tragédie et avec Racine , à la lecture
de son abominable ouvrage. On ne peut pas se faire
une idée de ce que M. Schlegel trouve de bassesse et
d'atrocité dans ce caractère de Phèdre. On lui dit que
son mari est mort : le deuil qu'elle porte pour lui n'est
pas long ; il se renferme dans ce seul mot : Ciel ! Voulant
séduire Hippolyte , elle repousse les espérances que
nourrit celui-ci que son père pourrait vivre encore , dégrade
vis-à-vis de lui sa mémoire glorieuse , et prétend
continuer seulement la tendresse conjugale. Mère dénaturée
, non- seulement elle donne à son fils son frère
pour beau-père , pour tuteur et pour régent ; mais elle
veut investir Hippolyte de la dignité royale. Lorsque
Hippolyte a repoussé avec horreur l'aveu de sa tendresse
, elle dit qu'elle le voit comme un monstre effroyable
à ses yeux. Qu'est-ce qu'il a fait pour mériter
cette haine ? Est-ce sa faute si Thésée vit encore ? Il
est vrai , il y a une possibilité qu'il soit indiscret ; mais
il n'en a donné aucun signe. Elle calomnie indécemment
Hippolyte et Aricie , lorsqu'elle dit d'eux : Dans
le fond des forêts allaient- ils se cacher ? Enfin elle ne
sait pas même mourir de bonne grâce. Sa mort est tardive
sans aucun mérite de courage , sans aucune dignité.
Trois fois elle fait mine de vouloir mourir , et
Nn
562 MERCURE DE FRANCE ,
elle ne se tue qu'à la troisième. Comment se tue- t-elle ?
Avec un poison d'une telle lenteur qu'on n'entend parler
de son effet , qu'à la fin du cinquième acte. Que la
Phèdre d'Euripide s'y prend bien mieux ! Elle s'étrangie.
Qu'elle a bien plus d'honneur et de générosité !
Elle accuse elle -même Hippolyte auprès de son père ,
dans une lettre qu'elle attache à sa main avant de se
pendre , et par-là elle rend la justification d'Hippolyte
impossible , et sa perte inévitable : elle s'ôte à ellemême
la possibilité d'expier son crime par ses remords.
Elle sauve ainsi son honneur et celui de ses enfans ;
elle a le caractère assez énergique pour vouloir les
moyens en voulant le but ; elle n'a point ce repentir qui
est la vertu des ames faibles. Enfin , dans Euripide le
crime est beaucoup plus franc dans ses démarches , et
cela est beaucoup plus beau. Je fais grâce au lecteur
d'une foule d'autres absurdités en mauvais style , que
M. Schlegel a débitées sur les deux rôles de Phèdre
comparés entre eux.
La politesse est une des choses qui révoltent le plus notre
critique. Celle que Racine a mise dans les discours et les
démarches de ses personnages , lui inspire les plus ingé
nieux sarcasmes . «Tout se passe en politesses, dit- il, entre
» ces personnes royales ( Phèdre et Hippolyte ) . » Ailleurs
: « Hippolyte et sa belle-mère, sont sur le pied de
» l'étiquette , et se sont des visites de devoir. » Quant
à lui , il ne se pique pas d'être plus poli que les héros
d'Euripide. Il nous dit nettement que le prodigieux
succès de la Phèdre de Pradon , cette pièce ridiculement
plate , a été trop long - tems soutenu pour avoir été
l'ouvrage d'une cabale , et que l'on ne saurait douter
que ce qui a nui à Racine n'ait été d'avoir encore trop
conservé de la simplicité et de la hardiesse antiques.
D'où il suit que si l'on avait fait dans le même tems une
Phedre plus ridiculement plate encore que celle de
Pradon , elle eût infailliblement obtenu la préférence
sur celle - ci . Voilà un aimable jugement sur le goût de
nos pères , et , cn vérité , leurs fils ne peuvent , sans
renoncer à la succession , se dispenser d'en payer à
M. Schlegel le principal et les intérêts.
>
On pense bien que le personnage d'Hippolyte n'a
DECEMBRE 1307 .
563
pas trouvé grâce à ses yeux. Je passe par dessus le
crime d'amour que tant de zélateurs de l'antiquité lui
ont reproché avant M. Schlegel , pour m'arrêter seulement
à quelques-unes des critiques qui sont particu
lières à ce terrible censeur . C'est à tort qu'Hippolyte ,
en abordant son père , s'appelle le tremblant Hippolyte.
Ces paroles sont de mauvais augure pour sa défense
, et d'ailleurs elles n'ont aucun sens , puisque dans
ce moment il ne pense seulement pas au tort qu'il a
envers son père en aimant Aricie. Je ne sais pas trop
comment on peut être si sûr de ce à quoi un personnage
pense ou ne pense pas. Je n'oserais pas affirmer que
M. Schlegel lui -même ne pensait pas à ce qu'il disait ,
quand il a dit de si belles choses . Hippolyte , après s'être
défendu devant son père du crime odieux qu'on lui
avait imputé , ne devrait point lui avouer son amour
pour Aricie et lui en demander pardon . Autrement
on peut soupçonner que c'est par ce motif, et non par
respect filial , qu'il supporte patiemment toutes les injures
dont il est accablé. De même , quand Thésée le
menace de le faire chasser honteusement , il agit d'une
manière tout à fait humiliante et désavantageuse , en
partant sans repliquer un seul mot , comme s'il avait
peur que cette menace ne fut exécutée . Eh bien ! voilà
de ces choses , par exemple , auxquelles personne n'avait
jamais songé. Que nous sommes heureux d'être éclairés
par M. Schlegel ! Jusqu'ici il nous semblait voir dans
la conduite d'Hippolyte , la noble fermeté , la résignation
douce et courageuse à la fois d'un innocent, qui
renonce à se justifier, parce qu'il ne peut le faire qu'aux
dépens de l'honneur de son père. Nous n'y verrons plus
dorénavant , que de l'artifice , de la bassesse et de la
lâcheté. Si M. Schlegel veut bien faire sur toutes les
tragédies de notre théâtre le même travail qu'il a fait
sur la pièce la plus estimée de notre poëte le plus parfait,
il nous rendra un bien grand service.
<«< Le caractère de Thésée , dit M. Schlegel , est ceini
» de tous que Racine a le plus maltraité. Il a fait du
» premier législateur d'Athènes , un roi vagabond qui
>> court le monde sans que personne sache où il est :
» on le soupçonne même , telle est sa réputation , d'êtrè
NA 2
564 MERCURE DE FRANCE ,
» à la poursuite d'une intrigue amoureuse. » Je dirai
sérieusement , à M. Schlegel , que ces expressions de
vagabond , courir le monde , etc. , enfin que ce ton
de parodie sent prodigieusement la critique de feuilletón
, la plus facile , la plus injuste , et partant la
plus misérable de toutes. Qu'est-ce que ce rapprochement
de premier législateur d'Athènes , et de roi vagabond
? Il s'agit bien de législateur ici : Racine a
représente Théséé , comme le peint la fable , parconrant
la Grèce pour la purger des brigands et des
monstres qui l'infestaient. Vous appellerez cela , si vous
le voulez , vagabonder , courir le monde sans que personne
sache où vous étes ( ce qui est en vérité fort
étonnant ) ; vous croirez avoir caché une bonne raison
sous une bonne plaisanterie , et vous n'aurez fait qu'une
plate turlupinade. Quant aux amours de Thésée , qui
sont aussi un des traits les plus marquans de ce per
sommage mythologique , ils ne peuvent le dégrader
sérieusement qu'aux yeux d'un pédant rigoriste ; du
reste , ils servent à faire éclater le respect filial d'Hippolyte
qui défend à Théramène d'en poursuivre l'his
toire , et ils fournissent à Phèdre un sujet légitime de
reproche contre son époux , ce qui rend un peu moins
odieux le crime dont elle se rend coupable envers lui.
L'absence de Thésée , selon Racine , n'avait pas pour
cause la poursuite d'une intrigue amoureuse, du moins
cette intrigue n'était-elle pas pour son propre compte.
Compagnon d'armes de Pirithous , il le servait à regret
dans le dessein qu'il avait formé de ravir la femme du
tyran de l'Epire; mais le sort irrité les aveuglait tous
deux ; ils échouèrent dans leur entreprise : Pirithoüs
fut livré , par le tyran, à des chevaux qu'il nourrissait
de chair humaine. Thésée , surpris sans défense
et sans armes , fut enfermé dans des cavernes sombres
d'où il ne s'échappa qu'après six mois. Ayant vaincu
son perfide ennemi , il le fit servir lui-même de pâture
à ses chevaux anthropophages . Telle est l'aventure dont
Thésée fait le récit à son fils. « Dans ce récit , dit M.
» Schlegel , il y a encore plus de niaiserie que de jac-
>> tance. » Comment un aventuries ose-t- il usurper le
Lingagé d'un champion de la justice ? Le roi d'Epire
DECEMBRE 1807.
565
a fort bien fait de faire dévorer Pirithois par ses chevaux,
c'est trop de bonté à lui de ne pas leur avoir donné
aussi Thésée à manger : mais ce Thésée qui dit qu'on
l'a surpris sans défense et sans armes , ne savait- il
» pas que dans de pareilles entreprises il faut être sur
» ses gardes ? » Le bruit de la mort de Thésée , ce bruit
répandu et bientôt démenti , qui fait passer Phèdre d'un
espoir coupable à l'excès du désespoir , était regardé
comme une des plus heureuses inventions du poëte ;
c'est qu'on n'avait pas observé l'inconvénient qu'il entraine
, comme dit M. Schlegel : « tout le monde était
» fort aise de cette nouvelle , tout le monde est cons-
» terné par son retour ; il est le trouble-fête universel . »
Voilà de la critique judicieuse , profonde , élégamment
exprimée ! tout cela est sans replique , et il faut , bon
grẻ , malgré , convenir avec M. Schlegel que ,
si on
remarque dans Euripide un peu de vacillation , Racine
manque décidément de tendance générale , et navigue
sans boussole sur la vaste mer des combinaisons tragiques
possibles.
M. Schlegel ne se doute peut-être pas d'une chose ?
c'est qu'il n'a pas compris un mot de la tragédie de
Racine. Rien n'est pourtant plus vrai . Racine n'a point
du tout voulu traiter le même sujet qu'Eripide. Le
poëte grec qui était ennemi juré des femmes et qui a
déshonoré plusieurs de ses pièces par d'indécentes déclamations
contre elles , a fait un Hippolyte. Hippolyte
est le titre et le héros de sa tragédie, Phèdre n'est
qu'un instrument presque passif , dont Vénus se sert
pour se venger de ce jeune prince qui a dédaigné son
culte , ce qui était un grand grief aux yeux de Vénus ,
mais un très-grand mérite aux yeux d'Euripide : aussi
est-ce Hippolyte seul qui dans sa pièce est l'objet de
l'intérêt , de la pitié , des regrets ; il n'a de tort envers
personne , tout le monde en a envers lui , et il meurt
en accablant son père d'un pardon qui le rend supérieur
à tout. Racine qui , à beaucoup près , n'avait pas
la même antipathie qu'Euripide pour les femmes , et
qui d'ailleurs avait affaire à un tout autre siècle ,
voulu faire et a fait une Phèdre. Sa tragédie s'appelait
Phedre et Hippolyte : l'ordre de ces noms indiquait
a
566 MERCURE DE FRANCE ,
déjà suffisamment celui des personnages ; mais le personnage
de Phèdre domine tellement , qu'il a fini par
donner seul son nom à la pièce. Sa passion incestueuse
n'est pas un moyen imaginé par Vénus pour punir
Hippolyte ; c'est l'effet d'une haine éternelle que cette
déesse a jurée à toutes les filles du soleil , et dont toute
la famille de Phèdre a déjà été victime. Le poëte qui
connaissait à fond le coeur humain , a senti que l'affec
tion criminelle produite par cette espèce de fatalité ,
ne serait qu'odieuse et révoltante , si Phèdre ne luttait
contre elle de toutes ses forces , n'y était entraînée par
un enchainement funeste de circonstances inévitables ,
et ne s'en punissait elle-même par un aveu plus pénible
que la mort qu'elle se donne . Delà ce bruit de la mort
de Thésée , cette nécessité de s'adresser , pour l'intérêt
de ses fils , à Hippolyte que jusqu'alors elle a évité et
persécuté ; delà tout l'odieux de l'accusation d'Hippo-
Jyte rejeté sur une misérable esclave qui , pour commettre
ce crime , abuse d'un consentement à peine
exprimé , et qui en est punie par l'exécration de celle
inême qu'elle a voulu servir. Delà enfin cet amour
d'Hippolyte pour Aricie , qui d'abord rendant Phèdre
doublement infortunée et furieuse , ne l'empêche cependant
pas de se résoudre bientôt à faire éclater l'innocence
d'Hippolyte en s'accusant elle-même. Voilà ce
que n'a point senti un allemand qui sachant le grec
et assez peu le français , connaissant peut -être fort
bien l'antiquité et les livres , mais nullement l'esprit des
siècles modernes et le coeur humain , n'a vu dans
la Phedre de Racine qu'une imitation de l'Hippolyte
d'Euripide ; qui ne se doutant pas que l'un avait tout à
fait retourné le sujet traité par l'autre , et n'entendant
rien par conséquent aux suppressions , aux changemens
que le premier a faits , non plus qu'aux choses nouvelles
qu'il a imaginées , a pris le parti beaucoup plus .
court , beaucoup plus simple de les regarder comme
des preuves d'impuissance , de mauvais esprit et de
mauvais goût. Je ne sais pas si les compatriotes de
M. Schlegel adopteront sa manière de voir sur Racine ;
mais je ne connais guère en France que deux hommes
sur l'approbation desquels il puisse compter , M. MerDÉCEMBRE
1807 . 567
eier , selon qui Racine est un froid bel esprit qui a tué
la tragédie française ; et M. Palmézeaux de Cubières ,
qui pour la ressusciter apparemment , a refait sa pièce
de Phedre. Je désire que M. Schlegel se tienne aussi
content qu'honoré de ces deux suffrages. M. AUGer.
VARIÉTÉS .
SPECTACLES . L'Académie impériale de musique a donné
mardi dernier , la première représentation de la Vestale.
Cet opéra a obtenu le succès le plus brillant et le plus
complet. Le sujet est très - attachant ; l'action est simple ,
claire et bien conduite . L'intérêt croît de scène en scène ,
d'acte en acte , jusqu'au dénouement qui a mis le comble
au plaisir des spectateurs. La versification est pure , facile ,
élégante et semée de traits de dialogue dramatiques. L'auteur
est M, Jouy , déjà connu par plusieurs succès sur différens
théâtres .
La musique est riche , harmonieuse , pathétique , parfaitement
adaptée aux situations , et présente partout le caractère
d'un grand talent . Elle est de M. Spontini , élève du
fameux Cimarosa , et l'auteur du joli opéra de Milton . Celuici
, d'une composition plus vaste , mettra le sceau à sa réputation,
ainsi qu'à celle de Me Branchu qui chante et joue
supérieurement le beau rôle de la Vestale..Nous reviendrons
sur cet ouvrage , l'un des plus marquans de la scène lyrique,
et qui , de même que le Triomphe de Trajan , a le mérite
d'être fort bien écrit et doit , comme cet opéra , contribuer
à assurer pendant long - tems la prospérité de ce
théâtre.
S. M. l'Impératrice a honoré cette représentation de sa
présence . Les acclamations les plus vives , et des applaudissemens
réitérés ont éclaté à sa vue , et lui ont témoigné les
sentimens qu'elle inspire.
THEATRE FRANÇAIS . On a remis au théâtre la tragédie
des Vénitiens , de M. Arnault , très-avantageusement connu
par le succès mérité de Marius à Minturnes. La tragédie
des Vénitiens a eu beaucoup de représentations dans sa nouveauté
, et en était bien digne . Sa reprise nous donne l'occasion
de revenir sur un ouvrage , l'un des plus marquans
du théâtre moderne , et dont les vrais connaisseurs ont toujours
apprécié les beautés supérieures .
568 MERCURE DE FRANCE ,
Montcassin , jeune français , qui a obtenu du service à
Venise , et qui a fait prospérer au dehors les armes de cette
république , tandis qu'elle triomphait au dedans de la fameuse
conjuration de Bedmar , est inscrit , par décret du
grand conseil , sur le livre d'or . Ce conseil arrete aussi que
tout noble vénitien qui sera convaincu d'avoir eu commerce
avec un ministre étranger , sera puni de mort , et charge
les trois inquisiteurs d'Etat , Loredan , Contarini et Capello ,
de l'exécution de cette loi terrible . Montcassin applaudit à
ce décret. Ce jeune homme aime en secret Blanche , fille
de Contarini , et en est aimé . Capello , collègue de Conțarini
, mais que ce dernier déteste , parce que ce vénitien a
hérité d'une fortune considérable dont la famille de Contarini
prétend avoir été dépouillée , lui propose d'épouser
Blanche dont il est amoureux , et de confondre ainsi leurs
intérêts et leurs prétentions. Au second acte , Contarini
déclare à Blanche qu'il va l'unir avec le héros que le suffrage
unanime de ses concitoyens semble avoir désigné pour
une si noble alliance . Blanche , qui croit que c'est de Montcassin
que parle son père , promet d'obéir , et s'étonne
seulement que son futur époux ne soit pas présent à cet
entretien . Contarini la quitte pour aller au conseil. Montcassin
vient trouver Blanche qui lui révèle son bonheur
prétendu ; mais au moment même où ces deux amans s'enivrent
d'espérance , Capello , qui brûle de voir réaliser un
hymen , l'objet de tous ses desirs , accourt pour demander
l'aveu de Blanche . Son trouble , l'agitation de Montcassin ,
donnent quelques soupçons vagues à Capello que Blanche
congédie , en lui disant que Contarini lui fera savoir sa
réponse. Les deux amans restent confondus . Montcassin se
croit trahi par Blanche : mais elle le désabuse de cette
erreur , et tous les deux se flattent de fléchir Contarini. Au
' troisième acte , le père de Blanche lui apprend que c'est
Capello qu'elle doit épouser , et que ce gendre futur veut
hâter le moment où il doit recevor sa foi . Blanche alors
lui avoue son amour pour Montcassin , et le conjure de ne
pas lui donner d'autre époux que celui quia choisi son coeur ,
Montcassin parait , et Contarini ordonne à sa fille de se
retirer. Il reproche à Montcassin d'avoir séduit Blanche
lui déclare qu'il n'obtiendra jamais sa main , exige qu'il lui
jure de ne jamais entrer dans son palais que sa fille ne l'ait
quitté pour aller habiter celui de son époux , et , sur son
refus
, lui ordonne de sortir . Montcassin s'en va furieux , et
prêt à tout entreprendre . Capello vient demander à Conta
DECEMBRE 1807. 569
·
rini la réponse de Blanche . Contarini l'assure qu'il sera son
époux. Capello lui fait part , mais avec ménagement , du
soupcon qu'il a que Montcassin est son rival , et pour écarter
cet obstacle , Contarini décide que Blanche et Capello seront
unis cette nuit même dans la chapelle du palais . Le quatrième
acte se passe dans cette chapelle . L'autel est à droite ,
la porte d'entrée à gauche , et la porte du fond laisse entrevoir
une salle dont les fenêtres donnent sur le palais de
l'ambassadeur d'Espagne . Blanche montre à Constance , Sa
nourrice , et qui l'aime d'une tendresse de mère , un billet
de Montcassin qui lui demande , à l'instant même , un entretien
secret . Elle en conclut qu'il n'a pas pu fléchir Contarini
. Elle prie Constance d'introduire son amant dans cette
chapelle qui , jusqu'au jour , du moins , est un asyle où
personne ne peut le découvrir. Constance lui objecte que
si , par un hasard malheureux , Montcassin était surpris , il
n'aurait d'autre issue que par le palais de Bedmar , et lui
rappelle la loi terrible que le conseil a décrétée le matin :
cependant elle se laisse vaincre par Blanche , et sort pour
introduire Montcassin . Il entre annonce à Blanche qu'il
n'a pu rien obtenir de Contarini , et que la fuite est la seule
ressource qui leur reste . Blanche , malgré son amour , refuse
de suivre Montcassin , et ajoute qu'il est peut-être encore
possible de fléchir son père . Mais Constance leur annonce
que Contarini marche sur ses pas , et Montcassin n'a que le
tems de se sauver par le palais de Bedmar. Contarini déclare
à Blanche qu'il faut que sans délais elle unisse son sort à
celui de Capello , et la menace de sa malédiction si elle
n'obéit pas . Capello paraît avec le prêtre et les témoins . Au
moment où Blanche éperdue est prête à s'engager par le
oui fatal , elle s'évanouit , et Pisani , greffier du conseil
entré , et apprend à Contarini et à Capello , que Montcassin
vient d'être saisi , lorsqu'il franchissait les murs du palais
de Bedmar , que le tribunal est assemblé , et qu'on les
attend pour prononcer la sentence . Ils sortent : Blanche
qui a repris ses sens , est instruite par Constance du malheur
de son amant , et prend le parti d'aller tout révéler au tribunal
qui doit juger Montcassin , et dont elle ignore que
Contarini et Capello sont membres . Au cinquième acte ,
Pisani apprend à Montcassin ( car il a été trompé à cet égard
par les apparences ) que Blanche a épousé Capello dans la
nuit , et qu'il a été lui-même , par hasard , témoin de cette
union. C'en est fait , dit Montcassin dans son morne désespoir
, mon arrêt est porté. Pisani l'emmène dans une salle
"
5,0
MERCURE DE FRANCE,
voisine de celle du conseil . Contarini entre avec Capello ,
qui lui fait un reproche de lui avoir révélé l'amour dont
Montcassin brûle pour Blanche , et le prie sur - tout de ne
pas lui dire si ce traître est aimé , puisque la loi le force de
prononcer sur son sort . Ce mouvement est noble , et il n'est
pas inutile de dire qu'au premier acte , Capello , par une
indulgence qui fait honneur à son caractère , avait voté
contre la loi qui punit de mort toute relation avec un ministre
étranger. Enfin les trois inquisiteurs , Contarini ,
Loredan et Capello , siégent au tribunal. Donato , huissier
du conseil , introduit Montcassin , qui , persuadé que Blanche
est l'épouse de Capello , et malgré son désespoir ne voulant
point la compromettre par un indiscret aveu , se déclare
coupable d'avoir enfreint la loi , et cache le seul motif qui
aurait pu faire excuser sa sortie du palais de Bedmar . Ilse
retire pour attendre son arrêt . Contarini et Lorédan veulent
le condamner : mais Capello s'oppose à cet avis de tout son
pouvoir , et il ne cède que parce que Contarini lui objecte
que son indulgence n'est pas désintéressée , et qu'il n'hésite
à condamner Montcassin que parce qu'il craint d'obéir à la
jalousie lus qu'à l'équité. Enfin Capello demande à Pisani ,
qui rentre , si l'accusé a rompu le silence et s'il ne se défend
pas. Pisani répond que Montcassin ne laisse échapper que
ces mots : la loi règle mon sort . Alors Capello , après avoir
encore hésité , signe , en tremblant , la sentence. Contarini
, qui le stit des yeux , aussitôt que celui-ci a signé , dit
bas à Pisani , la loi l'ordonne , allez , que l'arrêt s'accomplisse,
Contarini et Lorédan , ne signent qu'après que Pisani
est sorti.
On annonce qu'un témoin vient déposer sur l'accusé
son crime , et ses complices. Ce témoin est Blanche , qui
entre voilée , et reste confondue , en voyant que son père
et Capello sont inquisiteurs d'Etat . Alors elle révèle aux
juges que le forfait que l'on impute à Montcassin n'est que
le crime de l'amour , et qu'elle est sa complice . Malgré
son éloquente réclamation , Lorédan et Contarini ne veulent
pas révoquer la sentence : mais Capello s'oppose à son
exécution . Au moment même le voile du fond se lève , et
Blanche aperçoit Montcassin étranglé , et dont l'ordre secret
de Contarini avait hâté le supplice . Elle se précipite et
expire sur le corps de son amant .
Telle est l'analyse de cette tragédic . Il est difficile de ne
pas y reconnaitre un plan sage , une marche régulière ,
des caractères contrastans et bien prononcés , et un intérêt
2
DECEMBRE 1807 . 571
qui , s'il n'est pas très - pressant dans les premiers actes ,
/ croît et devient très-vif dans les derniers . On y remarque
plusieurs scènes frappantes , entr'autres , celle où Montcassin
défend les droits de l'amour en présence d'un père
irrité , et sur-tout celle où il subit son interrogatoire devant
le tribunal des inquisiteurs d'Etat . Mais de belles scènes ,
de beaux actes même ne suffisent pas , en France. , pour
consacrer une pièce de théâtre , si le style ne l'embellit de
sa magie. Il suffit de citer M. Arnault , pour prouver qu'il
a ce mérite , si rare dans tous les tems , sur-tout aujourd'hui.
Nous allons transcrire cette scène de l'interrogatoire dans
laquelle la science du dialogue est jointe à l'élégance et à
la vigueur de la versification .
LOREDAN.
Votre nom ?
MONTCASSIN .
Montcassin .
LOREDAN .
Votre rang ?
Votre pays?
MONTCASSIN.
LOREDAN.
La France .
MONTCASSIN.
Aujourd'hui noble vénitien.
LOREDAN.
Une loi , redoutable à tout patricien ,
Avec les envoyés des puissances diverses
Sous peine de la vie , interdit tous commerces ?
Vous la connaissiez !
MONTCASSIN .
Oui.
LOREDAN.
Cependant cette nuit ,
Au palais d'un ministre en secret introduit ,
Vous l'avez transgressée ?
MONTCASSIN .
' Il est vrai.
CAPELLO.
Peut alléger ce crime ?
Quelle excuse
572
MERCURE DE FRANCE ,
MONTCASSIN
Aucune.
CAPELLO.
Ou je m'abuse ,
Ou vous n'agissiez pas sans un grand intérêt ?
*
Le crime est évident .
MONTCASSIN.
CAPELLO
La cause ?
MONTCASSIN .
Est mon secret.
CAPELLO.
Songez qu'un seul oubli , dans cette circonstance
Peut en sévérité changer notre indulgence .
Je le sais.
MONTCASSIN.
"
CAPELLO ( lui montrant le procès-verbal).
Aux aveux que cet écrit contient ,
Que supprimez-vous donc ? ou qu'ajoutez-vous ? ·
MONTCASSIN.
CAPELLO.
Rien.
Songez qu'à ces aveux il vous faudra souscrire .
Jesuis prêt.
MONTCASSIN.
Ce dialogue , comme on voit , est d'une beauté remarquable
; il n'y a là nul ornement étranger ; tout est précis
et vrai : nous pourrions transcrire plusieurs tirades brillantes
; mais il est assez reconnu que M. Arnault sait faire
des vers. Un des actes de la tragédie des Vénitiens , qui ,
dans sa nouveauté , contribua le plus à son succès , est le
dernier ; et sans doute il est d'un très-grand effet et en produit
toujours. On a droit de s'étonner que , dernièrement à
cet acte terrible , une voix se soit fait entendre , et ait crié :
à Londres ,à Londres . Quoiqu'un journal ait répété cet anathème
, qui cependant n'a été que le cri d'un seul homme ,
nous ne voyons point quel rapport il y a entre le théâtre de
Londres et la tragédie des Vénitiens . Šerait-ce la catastrophe
sanglante qui la termine ? notre théâtre en présente plus d'un
exemple même chez nos grands maîtres ; et certes , des perDÉCEMBRE
1807 . 575
1
sonnages qui viennent mourir sur la scène , tout couverts de
sang , et dans les convulsions de l'agonie , offrent bien un
spectacle aussi horrible que le dernier acte de la pièce de
M. Arnault. Veut-on réduire notre scène à une pusillanimité
telle que l'on y redoute le moindre effet tragique ,
sous prétexte de barbarie ? Les Grecs , aussi bons juges que
nous , ont bien souffert que dans la tragédie d'Edipe Roi ,
Sophocle ait fait paraître sur la scène Edipe qui vient
'de se priver lui-même de la lumière , et dont les yeux sont
encore sanglans. Cette rigueur , qu'on affecte pour l'intérêt
de l'art , ne tiendrait-elle pas au système de ne rien trouver
bon , en fait d'ouvrages d'esprit , de ce qui a été composé
dans les dernières années du dix-huitième siècle , et de
confondre les époques avec les talens ? Quoi qu'il en soit ,
la tragédie des Vénitiens sera toujours regardée comme
une pièce excessivement distinguée , et son auteur comme,
un poëte dont s'honore la scène française . A. M.
N. B. L'article signé F. , inséré dans l'avant- dernier Numéro , n'est
point du Rédacteur qui se servait de cette initiale dans la Revue.
NOUVELLES POLITIQUES .
( EXTÉRIEUR. )
RUSSIE.-Pétersbourg , le 12 Novembre. - S. M. l'Empereur
de Russie , a envoyé l'ordre à - Cronstad , Riga et
autres ports , de mettre embargo sur tous les vaisseaux
anglais , et sur toute propriété anglaise. Tous les magasins
appartenans aux sujets de la Grande - Bretagne ont
été déjà mis sous le scellé à Saint-Pétersbourg.
-
Lord Gower a eu ses passeports : il n'est pas cependant
encore parti pour cause de maladie . M. Alopeus ,
ministre de Russie en Angleterre , a reçu l'ordre de son
rappel.
M. Le baron de SAXE.- ·Dresde , le 20 Novembre:
Gutschimdt , conseiller.intime des finances , est parti pour
aller organiser les pays de Corbus et de Peis , anciennes
provinces de la Prusse , acquises par le traité de Tilsitt ,
et dont on a pris possession le 13 août dernier. Cette
province sera incorporée dans la Basse-Lusace,
574
MERCURE DE FRANCE ,
S. M. vient de nommer une commission chargée de
répartir , sur toutes les provinces de la Saxe , les taxes
de la dernière guerre leur montant vient d'être remboursé
, par S. M., à M. Freig , banquier , qui en avait
fait les avances.
:
―
HOLLANDE. Utrecht , le 30 Novembre. Le Ministre
de l'intérieur a lu , dans une des séances du Corps législatif
, un discours de S. M. , dans lequel elle passe en
revue les différentes améliorations faites dans l'administration
et la police intérieure du royaume ; les acquisitions
et les échanges faits à l'extérieur , depuis la derniere
session du Corps législatif. Il en résulte , que les administrations
départementales ont été installées ; que la discussion
du Code criminel est tellement avancée , qu'elle
est sur le point d'etre terminée ; que le Code Napoléon
est presqu'en totalité arrangé pour les moeurs et les coutumes
de la Hollande ; qu'enfin par le traité 'de Tilsitt ,
la Hollande a acquis le pays de Jener , et que , par un
traité conclu avec l'Empereur des français , le Roi de Hollande
a échangé la ville de Flessingue pour le pays d'Oost-
Frise..
2
ANGLETERRE . Londres , le 14 Novembre." S. M. Britannique
, considérant que le Gouvernement français a
déclaré les îles anglaises en état de blocus , et que par
suite de cette mesure , tout commerce avec l'Angleterre
et le Continent est prohibé , et toute marchandise anglaise
regardée comme de bonne prise a rendu trois décrets
de l'avis de son conseil privé , dont voici la substance :
le premier déclare que tout commerce , dont les articles
proviennent du sol ou des manufactures des pays d'où les
vaisseaux de S. M. sont exclus , sera regardé comme illégal ;
tout navire quelconque sortant de ces pays ou devant s'y
rendre , seront capturés légitimement par le second decret
, l'importation en Angleterre , des denrées ou marchandises
des pays neutres ou ennemis
qu'elle soit faite par des vaiss aux
à S. M. , ou
à ses allies enfin dans le troisième décret , S. M. ordonne
que toute vente de navires ayant appartenu aux ennemis ,
faite à des puissances neutres , sera regardée comme illégale .
appartPermise
, pourvu
Le général Whiteloke , commandant l' . xpédition de
Buenos-Ayres , a été mis en arrestation aussitôt qu'il a eu
débarqué à Portsmouth ; il sera incessamment traduit devant
une cour martiale.
te
DECEMBRE 1807. 575
-LE Danemarck n'ayant pas voulu recevoir les envoyés
anglais , et s'étant prononcé pour la guerre , les ministres
ont décidé que la flotte et les munitions danoises sont regardées
comme de bonne prise.
- ON a reçu la nouvelle qu'une escadre russe était entrée
le 11 novembre , dans le Tage . On ignorait si c'était
par suite d'arrangemens faits entre la France et la Russie
Il y a trois escadres en mer , .dont la destination avait
été jusqu'à présent inconnue . On croit aujourd'hui savoir
que sir Samuel Hood se dirige sur l'île de Madère ; que le
but de l'amiral Keat est de prendre à bord de son vaisseau-
amiral, la famille royale de Portugal , et que Sir Sidney
Smith prend la route de la Sicile . Sir Home Popham va
prendre un commandement dans l'expédition nouvelle qui
se prépare à Portsmouth .
---
ESPAGNE . Madrid, le 26 Novembre .- S . M. Catholique,
pour récompenser les preuves extraordinaires du dévouement
de la colonie de Buenos-Ayres , ainsi que les services
qu'ont rendus San-Iago Liniers et plusieurs autres officiers ,
a déclaré que désormais la ville de Buenos-Ayres aura le
titre d'excellence , et ses magistrats celui de seigneurie ; que
Liniers aurait la patente de maréchal- de -camp et les fonc
tions de vice-roi , et que tous les officiers obtiendraient un
grade supérieur .
Le maréchal PORTUGAL . Lisbonne , 30 Novembre.
Junot est entré le 30 Novembre à Lisbonne , à la tête de
l'armée francaise . Il a été très-bien accueilli par les habitans.
Son Excellence a fait aussitôt une proclamation dans
laquelle il annonce qu'il est venu pour protéger la nation
Portugaise , l'affranchir de l'influence de l'Angleterre .
Le prince régent de Portugal , lorsqu'il a appris l'arrivée
des troupes françaises à Abrantes , s'est décidé à sé re
tirer au Brésil . Il s'est en conséquence embarqué le 29
Novembre , suivi des familles les plus considérables du Portugal
, et emmenant avec lui ses trésors et huit vaisseaux de
ligne.
ROYAUME D'ITALIE. Sa M. l'Empereur et Roi , est partie
de Venise le 7 de ce mois , au grand regret de tous les Vénitiens
. Elle est arrivée le 8 à Trevise . S. M. devait partir
le lendemain de bonne-heure pour aller coucher à Palmas
Nuova.
546 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1807.
ANNONCES.
Bienfaits de la Religion chrétienne , ou Histoire des effets de la
religion sur le genre humain , chez les peuples anciens et modernes ,
barbares et civilisés ; ouvrage traduit de l'anglais d'Edouard Ryan ,
vicaire de Doughmore , sur la deuxième édition publiée à Dublin en 1802,
et suivi de l'Eloge historique de Marie - Gaëtane Agnesi , demoiselle célèbre
par ses grands talens dans les mathématiques , par sa piété et sa
bienfaisance . Deux vol . in-8° de 456-444 pages . Prix , 10 fr . 50 cent. ,
et 13 fr . 50 cent . frane de port. A Paris , chez Garnery , libraïre , rue
de Seine , nº 6.
1
Euvres complètes de Champfort, l'un des quarante de l'Académie
française . Seconde édition , revue , corrigée , précédée d'une Notice
sur sa vie , et augmentée de son discours sur l'influence du génie des
grands écrivains sur l'esprit de leur siècle , etc. , etc. Deux gros
volumes in-8 ° . Prix , 9 fr . , et 12 fr . franc de port. Chez Colnet , quar
Voltaire , au coin de la rue du Bac ; Faîn , imprimeur , rue Sainte-
Hyacinthe , nº 25 ; Arthus-Bertrand , rue Hautefeuille , nº 23.
Manuel des Arbitres , ou Traité complet de l'Arbitrage , tant en
matière de commerce qu'en matière civile ; contenant les principes , leš
lois nouvelles , et toutes les formules qui concernent cette partie . Ou
vrage utile à toutes les personnes attachées à l'ordre judiciaire ; aux
négocians , aux propriétaires et autres ; par P. B. Boucher , auteur des
Institutions commerciales , du Parfait Econome de la ville et de la
campagne ; de divers ouvrages sur le commerce et la marine ; membre
de plusieurs Sociétés savantes , et professeur de droit commercial et
maritime à l'Académie de Législation . Avec cette épigraphe :
« Que les premiers juges soient ceux que le demandeur et le
» défendeur auront choisis , à qui le nom d'arbitre convient
» mieux que celui de juge ; que le plus sacré de tous les
» tribunaux soit celui que les parties se seront créé elles-
» mêmes, et qu'elles auront élu d'un commun consentement .>>
Platon.
Un fort volume in- 8º de 650 pages ( 1807. ) Prix , 7 fr . et 9 fr. franc de
port. Chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 , acquéreur
du fonds de M. Buisson , et de celui de Me Desaint .
•
La Henriade , poëme , avec les notes et variantes , suivi de l'essai
sur la poësie épique , par Voltaire , et ornée de douze belles figures en
taille-douce , imprimée sur beau papier fin . Prix , 3 fr . et 4 fr. franc de`
port.
Le même ouvrage , avec les notes corrigées , à l'usage des écoles et
pensions , orné de 12 vignettes et d'un frontispice gravés en taille -douce.
Prix , 2 fr. , et 2 fr. 50 c. franç de port. Chez Leprieur , libraire , rue des
Noyers , nº 45.
( N° CCCXXXVI. )
DEP
( SAMEDI 26 DÉCEMBRE 1807. )
MERCURE
DE FRANCE.
POESIE.
"
よみ
SATIRE
CONTRE LES GRANDS REPAS ( 1 )
VOIS-TU bien le péril , ô Muse , où tu m'engages ?
J'ai joué ; tu promets de retirer mes gages.
On veut de moi des vers , et des vers médisans
Genre affreux , que j'ai fui passé mes jeunes ans ;
Mais Cloris me l'ordonne . O Muse ! viens me dire
A qui je lancerai les traits de ma satire .
Sur deux mauvais repas , Horace et Despréaux
Ont daigné tour à tour exercer leurs pinceaux.
102
uc ,
Leurs tableaux sont charmans ; mais en louant leur stile ,
On a blâmé le choix d'un sujet, trop futile.
Pourquoi donc ? La matière a de grands protecteurs .
Quel écrit parmi nous a le plus de lecteurs ?
L'Almanach des Gourmands ; sa vogue est générale...com
Le public, en ce point , prouve mieux sa morale
Qu'en se plaisant à voir des journaux virulens
Insulter au mérite et honnir les talens .
Le succès des gourmands est beaucoup plus dans l'ordre,;
Car il vaut mieux nourrir les gens que de les mordre ,
་ ་
"
(1) L'auteur avait donné un gage dans un jeu de société. Une Dame
lui ordonna de faire une satire pour ravoir son gage-touché . C'est ce qui a
fait naître cette plaisanterie .
Oo
578 MERCURE DE FRANCE ,
Et les moyens savans d'ordonner un repas
Ne déplaisent qu'à ceux qui ne digèrent pas.
Vive Messer Gaster ! il est incontestable
Que l'homme tous les jours devant se mettre à table ,
De ce qu'il aime à faire aime à s'entretenir :
L'ame du plus grand homme à son corps doit tenir.
Le vieil Homère , après ses batailles sanglantes ,
Rôtit pour ses héros des pièces succulentes ,
Et le sel qui pétille augmentant leur saveur
Devient du Dieu des mers la première faveur .
En lisant ce's beaux vers l'eau vous vient à la bouche ,
Le chantre grec en or change tout ce qu'il touche ;
Mais si notre langage est moins harmonieux ,
Consolons -nous , je crois que nos mets valent mieux .
Aussi nous avons vu notre étonnant Voltaire
Vanter d'un cuisinier le divin caractère .
Nous avons vu depuis son héros de Berlin ,
Ce Salomon du Nord à gourmandise enclin ,
Pour son maître - d'hôtel composer une Epître .
Montaigne a sur la gueule un sublime Chapitre ;
Jean -Jacque était gourmand , il s'en est confessé ;
Que dis-je ? Nivernois , homme aimable et sensé ,
De l'esprit de la table a dicté l'heureux code ( 2) .
Puisque l'art de manger est si fort à la mode ,
Muse , je veux combattre un des plus grands abus
Qui souillent dans Paris l'empire de Comus .
7
Dieu jouffu des festins , des bals et des orgies !
A qui , sur des autels parés de cent bougies ,
Sont offerts tous les jours , entiers ou par morceaux
Les habitans des airs , de la terre et des eaux ;
Pour qui la Côte - d'Or , la Marné et la Gironde
Tirent de leurs cailloux les meilleurs vins du monde !
Comus , prête à mes vers ton brillant coloris !!!
J'annonce ton vrai culté aux gourmands 'de París .
de pompe,
Ce 'culte leur est cher , mais leur zèle les trompe ,
Peut -être à tes grands jours mettent-ils trop
Et tu voudrais , au lieu de ces solennités ,
Des tributs moins coûteux , plus souvent répétés .
De nos Amphitrions quelle est donc la manie ,
De ne pouvoir diner qu'en grosse compagnie ?
་ ་ +
( 2) Dans les Lettres de M. de Nivernois , sur l'usage de l'esprit , il Ț
a un paragraphe curieux sur l'esprit de la table.
DECEMBRE 1807 . 579
1
1
Pour le moindre banquet , il faut tous leurs trésors ,
Et leurs thés du matin sont des repas de corps .
Celui qui vous invite à pareille cohue
Devrait traiter plutôt les passans dans la rue.
Dans le sallon étroit vous ne pouvez bouger ;
Une halle , en revanche , est la salle à manger.
Dans ce grand réfectoire entassés côte à côte ,
Cent hommes , qui pourront se croire à table d'hôte ,
Doivent , à jour nommé , dîner chez Lucullus .
Parmi tant d'appelés , il est bien peu d'élus .
Une carte bannale à chacun d'eux s'adresse ;
Le nom remplit le blanc qu'a ménagé la presse ;
Ce nom presque toujours se trouve estropié:
On peut se croire ainsi lestement convié.
Chacun , sans trop vouloir presser le formulaire ,
De son quartier , se rend au billet circulaire ;
On ne se presse pas . Pour peu qu'on ait d'esprit ,
On n'arrive qu'une heure après l'instant prescrit .
Il faut une heure encor pour rassembler la foule .
L'Amphitrion paraît. Une autre heure s'écoule .
Enfin , la cloche sonne et Monsieur est servi.
A table , sur ses pas , on s'empile à l'envi.
Le dîner à coup sûr est fait par un artiste ;
Le service est pompeux ; mais l'attente en est triste.
Pour avoir du potage il faut un porte - voix ;
Avant de l'obtenir , on dînerait deux fois .
Ce n'est pas le moment de causer ; au contraire
On mange pour manger ; on boit pour se distraire :
Eh ! que pourrait - on dire à cinquante assistans ?
On a bientôt usé la pluie et le beau tems.
Les voisins ébahis de ne se pas connaître ,
Ne pouvant se parler , de loin lorgnent le maître
Qui les lorgne à son tour et cherche dans leurs traits
Leur nom , qui ne lui vient que le moment d'après.
De la table , les bouts sont à perte de vue ;
Vous ne distinguez pas celui qui vous salue .
Dans ce chaos bruyant vous n'êtes point admis ,
Confiant abandon des intimes amis ,
Joyeux contes , chansons , sornettes amusantes !
Les heures du festin sont longues et pesantes ;
Tout est pour l'estomac ; mais l'esprit reste à sec .
Le gibier , les pâtés , les glaces , le vin grec ,
Autour d'un long plateau froidement se succèdent ;
Quelques propos plus froids au dessert vous excèdent .
09 2
580 MERCURE DE FRANCE ,
Que faire ? il faut manger sans interruption ,
Au risque d'attraper une indigestion .
Quelquefois , on commande une gaîté factice ;
On porte des santés , comme on fait l'exercice.
Enfin , le café pris , chacun , sans dire adieu ,
S'éclipse en tapinois comme d'un mauvais lieu.
Horace , comme moi , s'il avait vu la chose ,
La peindrait beaucoup mieux que je ne puis , ou n'ose.
Quoiqu'un pareil repas soit un mauvais régal ,
De qui me l'a donné je ne dis point de mal ;
Je hais l'ingratitude et ce qui lui ressemble ;
Mais parmi tant de gens que ce banquet rassemble ,
D'un autre sentiment combien sont dominés ,
Et de l'Amphitrion se moquent à son nez !
Oh ! si comme Picard , je savais sur la scène
Divertir à ses frais la bonne espèce humaine ,
De la petite ville oubliant les portraits ,
Je voudrais de Paris dessiner les grands traits .
De ces festins confus l'image bien frappée
M'offrirait quelque scène à Molière échappée
Et je ferais peut- être abolir par mes vers
Les ennuyeux diners de cinquante couverts .
A
«< Eh ! quoi , vous flattez -vous de réformer le monde
Me dit , à ce propos , un de ceux que je fronde ?
Des projets de réforme.on est bien revenu .
Des tables autrefois on fixait le menu.
Nos rois , mal conseillés par l'esprit de ménage ,
A chacun , malgré soi , prescrivait d'être sage .
Nul ne pouvait risquer son patrimoine au jeu ,
Ni fondre sa fortune en un seul pot-au -féu.
Nous sommes , en ce point , plus sensés que nos pères ,
Et n'avons , grâce au ciel , plus de lois somptuaires ;
On peut se ruiner , comme on veut : c'est bien fait.
De cette liberté chacun est satisfait ;
Il faut du luxe enfin , c'est l'ame du commerce .
On jouit , l'or cireule , et le talent s'exerce .
Blâmez-vous l'appareil qu'on est forcé d'avoir ?
Un ennui d'étiquette est souvent un devoir.
Qui veut représenter , à bâiller doit s'attendre ;
Mais à changer l'usage on ne saurait prétendre.
Ma table est par état ouverte à tout venant ;
On le sait , je ne puis reculer maintenant ,
Et d'après vos avis renversant ma marmite ,
DECEMBRE 1807 . 58T
Dans mon hôtel désert vivre comme un hermite .
Vouliez-vous à ce but m'amener par degrés ? »
Non , non. Je ne suis pas pour les partis outrés ;
Je ne veux point de vous faire un anachorète :
Mais si vous m'écoutiez , votre table discrète
Assortirait d'amis un choix plus limité.
L'on ne s'amuse bien qu'en petit comité.
Il est un charme heureux dont l'aimable avantage
De la fleur de l'esprit fait jouir à tout âge ;
La conversation est ce charme divin ,
L'agrément de la vie et l'ame d'un festin .
Dans cet enchantement qui fait couler les heures ,
Les vins sont plus exquis , les sauces sont meilleures ,
Au dîner de Scarron quelque plat manquait - il ?
Sa femme y suppléait par son esprit subtil .
D'une histoire de plus , les images naïves
Au défaut d'une entrée égayaient les convives .
Entre tous les plaisirs , le plaisir de causer
Est un fonds que jamais on ne peut épuiser ;
C'est le triomphe heureux de la gaîté française ;
Á table , elle s'épanche et s'explique à son aise
Mais un peu de mystère embellit ses appas ;
La foule et le grand jour ne lui conviennent pas .
Des antiques gourmands consultez les archives !
Sardanapale admit tout au plus cinq convives .
La table eut chez les Grecs un rite et des censeurs ;
On n'y passait jamais le nombre des neuf Soeurs .
Aux neuf Muses , d'accord , ajoutez les trois Grâces ,
Mais n'allez pas plus loin ; prévenez les disgrâces .
Que la confusion toujours traîne après soi .
L'Amphitrion chez lui pour un moment est Roi ;
Sa table est un Etat qu'il doit mener sans faste ,
Il gouverne avec peine un Empire trop vaste ;
Dans un espace moindre , il règne par l'amour :
On fait mieux les honneurs d'une petite cour.
Cependant , de nos jours , uu Prince respectable
Fait adorer l'accueil qu'on reçoit à sa table ;
Son génie et son rang l'un pour l'autre sont faits
Ses convivés nombreux s'en vont tous satisfaits ;
Mais qui peut approcher de ce brillant modèle ?
L'espoir de l'imiter est un guide infidèle ;
;
Et sans trancher du prince , un bourgeois , dans son coin ,
A traiter quelqu'ami doit mettre tout son soin .
582
MERCURE DE FRANCE
}
Quand chacun se connaît , se convient , s'apprécie ,
A l'appétit pour lors l'enjouement s'associe ;
On peut boire à sa soif , parler à coeur ouvert
Jaser à l'entremets et chanter au dessert.
De la société la chaîne est resserrée ;
L'agrément du dîner prolonge la soirée ;
On se quitte à regret en se serrant la main ;
Ce beau jour est suivi d'un pareil lendemain .
On peut recommencer ainsi toute l'année ,
Avec une fortune heureusement bornée.
2
Dans vos diners en masse on bâille à plus grands frais.
Vous voyez ! le plaisir exige moins d'apprêts .
« Le plaisir ! voilà donc ce que veut votre Muse !
Mais je ne donne point dans l'erreur qui l'abuse .
La révolution dont nous fûmes frappés ,
Commença justement par les petits soupers .
Dans ce plan ridicule où votre poësie
Confond mon opulence avec la bourgeoisie ,
Vous m'offrez un bonheur que je trouve assez plat .
J'aime à briller ; je veux du bruit et de l'éclat .
Pourquoi donc voulez- vous , malheureux moraliste ,
De mes dîners fameux rogner ainsi la liste ?
On les goûte à la ville ; on les cite à la cour.
J'ai force amis eh bien ! je les traite en un jour .
Les autres jours , ailleurs , on me rend la pareille ;
Dans nos cercles brillans tout se passe à merveille.
Recevoir tout Paris est un excellent ton :
Qui tient un grand état , rit du qu'en dira- t -on :
Vos vers n'y feront rien . Cependant , pour vous plaire ,
J'en prendrai chez Didot un superbe exemplaire ;
L'ouvrage aura son prix. Je lui garde un accueil
Qui ne doit pas pourtant trop enfler votre orgueil.
Je veux ,
un beau matin , voir vos rimes follettes
Au fourneau de Cadet griller mes côtelettes ;
Du reste à la cuisine on tirera parti
Pour entourer du moins le manche d'un rôti:
Telle est des vers méchans la juste destinée . »
O Muse ! à quel bûcher te voilà condamnée ?
J'avais su le prévoir . Il faut laisser aller
Le monde comme il va sans vouloir s'en mêler.
C'est à fâcher les gens que la satire est bonne ,
Et le meilleur sermon ne convertit personne.
Mais Cloris l'ordonnait ; et c'est à grand marché
DECEMBRE 1807 . 583
Obtenir le rachat de mon gage touché.
Ma résignation devrait bien , quand j'y pense ,
M'obtenir de Cloris une autre récompense !
Elle hait comme moi les dîners trop nombreux ;
Qu'elle m'admette aux siens ! je serai trop heureux .
Quelques amis des arts et de la bonne chère
Chez elle de Comus trouvent le sanctuaire :
Allons , j'aime toujours la musique et les vers ,
Et je suis digne encor de ses charmans concerts .
Portons-y des couplets ; mais pour les faire entendre ,
Empruntons de Cloris la voix flexible et tendre .
Nous pourrons couronner de fleurs et de lauriers
L'image du Héros qui conduit nos guerriers .
Français ! nous lui devons nos loisirs et nos fêtes :
Il règne sur nos coeurs , il a sauvé nos têtes ,
Et dans ce calme heureux qu'il nous donne aujourd'hui ,
Nos hymnes , nos santés , tout doit être pour Lui.
M. FRANÇOIS ( Dde Neufchateau ) .
ENIGME.
SOIT italien , soit français ,
Je ne suis connu qu'au théâtre :
D'un petit adjectif admirez les effets !
Quand j'en suis précédé , l'or , le marbre et l'albâtre
Portent , avec orgueil , et mon nom et mes traits ;
L'Europe m'applaudit , la France m'idolâtre ,
Le monde me devra la paix .
LOGOGRIPHE.
JE brille , mais toujours d'un éclat emprunté ;
Je rougis quelquefois , mais c'est un phénomène ;
Pourvu de quatre pieds , lorsque l'un m'est ôté ,
J'en conserve encor deux , qu'on trouve dans Hélène ;
Lorsque marcher sur trois devient parfois mon sort ,
Je fais fortune et je suis fort .
584 MERCURE DE FRANCE ,
CHARADE ( attribuée à Voltaire ) .
DE mes trois parts la première
Enferme l'immensité ;
La seconde la lumière
Et mon tout l'éternité .
Mots de l'ÉNIGME , du LOGOGRIPHe et de la CharADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est la Barbe.
Celui du Logogriphe est Friche , dans lequel on trouve riche , fiche ,
çire , ire.
Celui de la Charade est Gentil-homme.
LITTÉRATURE. SCIENCES ET ARTS,
( MÉLANGES. )
CLARA ,
ou LES MARIAGES DE CONVENANCE,
Nouvelle imitée de l'espagnol.
« SOYEZ assurée , Segnora , que vous n'aurez point désor
mais d'amis plus zélés que moi , » disait Don Juan de Talavira
à la jeune Clara , en sortant de l'église où il venait
de l'épouser. « Toute ma confiance vous appartiendra ,
» répondit la belle Clara ; ne doutez pas de la déférence
» avec laquelle je recevrai vos avis paternels. »
Don Juan fronca le sourcil . Il lui vint à l'idée que , toute
ingénue que paraissait Clara , elle avait bien pu chercher
à lui rappeler que la distance de 17 ans à 53 établissait
entre deux époux des rapports presque paternels. — « Je puis
» me rendre caution des sentimens de ma fille , dit Dona
» Anna , qui avait vu l'effet de sa trop naïve réponse ; c'est
» avec une parfaite assurance qu'elle vient de former des
» noeuds indissolubles . » <«< Indissolubles ? reprit Don Juan
» avec un froid affecté . Eh ! Segnora , qu'y a-t-il d'indisso-
>> luble sur la terre ? » « Deux coeurs liés par une estime
» mutuelle , » répondit vivement Clara. Au mot estime , Don
In a fronça encore le sourcil .
M
DECEMBRE 1807 . 585
Que pouvait- il , cependant , attendre de plus d'une jeune
personne qui le voyait pour la quatrième fois ? Depuis trois
semaines seulement Clara était revenue des Asturies , où
elle avait passé son enfance chez une vieille tante dont elle
était l'unique héritière. Dès son retour à Madrid , sa mère
lui avait signifié sa résolution irrévocable relativement à
son mariage ; et avant d'avoir pu réfléchir , Clara s'était
trouvée au pied des autels avec l'homme qu'il lui était
ordonné d'aimer.
Le lendemain d'une noce splendide , où tout avait été
réuni hors la joie , les deux époux se mirent en route pour
le château d'Osmas. Il était situé dans la Sierra-Morena ,
au fond d'un étroit vallon. En passant sur un reste de pontlevis
qui en défendait l'entrée , Don Juan fit admirer à sa
jeune femme la profondeur des fossés et la hauteur des tourelles
, nobles signes de l'antiquité du berceau des Talavira ,
« Voici , chère Clara , lui dit - il , la paisible demeure de
» mes ancêtres . Si d'abord elle te paraît un peu sauvage ,
» je ne doute pas que tu ne finissés par t'y plaire . » C'était
la première fois que le grave Don Juan tutoyait sa conpagne
. « Le tu , dit le grand Lopez de Véga , n'est qu'un
» vain son quand la bouche seule le prononce : c'est un mot
» magique lorsqu'il sort du coeur . » Clara , très-embarrassée
de ce nouveau langage , aurait bien voulu pouvoir se mettre
aussitôt à l'unisson ; mais elle prononça presque malgré elle
cette belle phrase : « Daignez étre persuadé , Seigneur Don
» Juan , que je ne me permettrai jamais de m'ennuyer dans
» cette solitude , puisque vous y trouvez des charmes . »
Don Juan se dit que la petite n'était pas sans esprit ; et
pour lui faire sentir combien il goûtait sa réponse , il se
hâta d'ajouter : « Ne va point t'imaginer pourtant , ma chère
>> amie , que mon projet soit de t'enterrer dans cet antique
» manoir ; tu iras passer les hivers à Séville , et même à
» Madrid. » — « Croyez , Don Juan , que je serai bien par-
» tout où je pourrai contribuer à votre bonheur. »
Toutes les paroles de Clara respiraient le même désir de
plaire au mari qu'elle regardait , avec un certain effroi ,
comme son souverain maître . Don Juan , à son tour , se
piqua de générosité , et le lendemain matin il conduisit sa
Clara dans toutes les pièces de l'appartement qu'il avait
fait préparer pour elle . L'élégance et le bon goût avaient
présidé à leur ameublement . Clara ne put s'empêcher d'etre
sensible à cette galanterie , et sa joie naïve redoubla lorsque ,
des fenêtres de cet appartement , elle découvrit un très -beau
586 MERCURE DE FRANCE ,
parc , et au-delà des sites singulièrement pittoresques . Don
Juan saisit le moment où elle le remerciait avec la grâce
qu'elle mettait à tout , pour lui adresser le petit discours
suivant :
« Tel tu m'as vu depuis deux jours , ma chère Clara , tel
>>> tu me trouveras tout le reste de ma vie . Des complai-
» sances réciproques , mais sur-tout la plus grande liberté !
» Jamais il ne me viendra dans la tête de contrarier un
» de tes goûts : il m'est donc permis d'attendre la même
>> indulgence pour les miens. Toute enfant que tu es encore ,
>> tu sens fort bien que par goûts , je n'entends que des vo-
>> lontés raisonnables , décentes , compatibles enfin avec ce
» qu'une femme honnête , dans toute la force du mot , se
» doit à elle -même. Et puis , je n'aime pas les caprices , je
>> te l'avoue franchement , je les abhorre , et si jamais.....
( Don Juan ne s'apercevait pas que le feu lui était déjà
monté au visage , et que le ton de sa voix s'était prodigieusement
élevé ) ; mais , ajouta-t-il en souriant tout-à - coup
» avec effort , toute autre explication serait superflue ; nous
»> nous entendons , nous nous convenons , tout ira bien . »
Il embrassa Clara , et s'éloigna avant qu'elle eût le tems
de lui répondre une parole .
-
Il n'y avait pas encore un mois que le château d'Osmas
était habité par les nouveaux époux , lorsque Don Juan
annonça à Clara que des affaires urgentes l'appelaient à
Séville . « Quoi ! déjà me quitter ? lui dit - elle ingénument.
)) -
Ah ! vous savez nos conditions , répondit Don Juan ,
» liberté entière . » Et il partit .
<< Comment ! pensa Clara dès qu'elle fut seule , voudrait-il
» déjà me mettre à l'épreuve ? » Elle avait lu de vieux
romans de chevalerie , où des maris jaloux feignent de s'éloigner
de leurs femmes pour tenter leur fidélité. « Au reste
» se dit-elle , qu'il soit absent ou présent , ma conduite sera
» toujours la même qu'ai - je à craindre ? » L'étude , la
musique , et des visites chez les pauvres habitans du hameau
remplissaient tous ses momens.
Don Juan ne tarda pas à revenir au château ; il avoua
galamment à Clara qu'il avait reçu de vifs reproches de
n'avoir pas su se parer , dans son voyage , de la précieuse
acquisition qu'il venait de faire . « J'ai promis de réparer
» ma faute , ajouta-t-il , et dès la fin de la saison , tu feras ,
» ma chère amie , l'admiration de tout Séville . »
Clara n'avait pas vu le monde ; elle désirait le connaître ;
elle s'y présenta avec timidité , et fut toute surprise de ne
DÉCEMBRE 1807. 587
"
point s'y plaire. Elle sut mauvais gré à son mari de l'affectation
qu'il mettait à la livrer à elle-même . Deux choses
sur-tout surpassaient son intelligence : c'était de concevoir
comment des hommes , qui ne l'avaient jamais vue pouvaient
lui faire des protestations d'un attachement éternel ;
et comment des femmes , qu'elle n'avait jamais offensées ,
pouvaient la déchirer avec tant de méchanceté . Son étonnement
redoubla lorsqu'ayant voulu le communiquer à Don
Juan , il lui répondit froidement que cela était tout simple.
Clara commençait à réfléchir sur tout ce qui l'environnait
, quand le hasard la servit mieux que n'auraient pu
faire toutes ses conjectures . Elle se trouvait dans un cercle
nombreux : une femme d'un certain âge , placée près d'elle ,
racontait à sa voisine un trait infàme , qui comblait le déshonneur
d'un homme , que Don Juan avouait pourtant pour
son ami intime . Clara ne put cacher son émotion ; la dame
au récit s'en aperçut , et l'apostropha brusquement de cette
question : « Mais , Dona Clara , vous devez connaître par-
» faitement l'être dont je parle ? » Clara rougit : « Oui ,
» dit -elle , c'est un.... ( elle faillit dire un ami ) , c'est une
>> connaissance de mon mari . - Oh ! oui, ils se connaissent , >>
reprit la dame avec un sourire plein de malice , pendant
que la pauvre Clara baissait les yeux.
Deux ou trois scènes de cette nature la firent vivement
soupirer après l'instant , où il lui serait permis de regagner
le séjour de ses paisibles montagnes. Le printems vint dissiper
sa mélancolie , et elle sentit qu'elle n'avait jamais plus
aimé Don Juan que le jour où il la ramena au château
d'Osmas .
La vie que mena Clara , dans les six premiers mois de
son mariage , fut la même pendant les trois ans qui suivirent.
Au bout de ce terme , elle devint mère . Un monde
nouveau s'ouvrit devant elle , monde presqu'idéal où elle
ne voyait que son enfant et son mari ; car elle ne pouvait
dans son coeur les séparer l'un de l'autre . Le père du petit
Alonzo n'était plus pour elle le froid , l'indifférent Don
Juan ; elle se plaisait à contempler en lui le protecteur naturel
de la faible créature qui lui devait le jour , à le parer
de toutes les qualités qu'elle regardait comme inséparables
du titre honorable de père de famille . Effet admirable d'un
amour vertueux dans une ame simple ! Don Juan n'avait
subi aucun des heureux changemens dont sa douce compagne
rendait grâces au ciel pour lui. Il se borna à remercier
Clara de lui avoir donné un héritier , du ton dont il l'eût
538 MERCURE DE FRANCE ,
remercié du cadeau d'un bijou . A peine était - elle relevée
de couches , qu'il prétexta des affaires importantes qui exigeient
un prompt retour à Séville.
Il venait de recevoir l'avis que le théâtre allait s'y rouvrir.
La belle Teresilla , célèbre danseuse , devait en faire
l'ornement. Don Juan l'avait connue à Madrid , où il avait
même cherché à la disputer à des princes ; il se flatta de
plaire et de régner sans rivaux à Séville . Effectivement , il
n'y eut pas , au bout de huit jours , une maison dans laquelle
on ignorât que Don Juan de Talavira avait mis toute sa
fortune aux pieds de la belle danseuse .
Clara , restée seule dans la Sierra Morena , eût désiré
pouvoir y prolonger son séjour , mais elle craignit que son
mari ne l'accusât d'indifférence ; et elle se hata d'aller le
rejoindre. L'accueil glacial qu'elle en reçut , son front soucieux
, l'affligèrent d'abord ; mais elle se rassura bientôt en
songeant que c'était , sans doute , l'effet des affaires importantes
qu'il était venu traiter.
Quelques jours après son arrivée , Clara voulut voir un
ballet nouveau qui faisait grand bruit . Don Juan la conduisit
dans sa loge , où il la laissa bientôt seule . Teresilla
parut au milieu des plus vifs applaudissemens , et dans ce
moment Clara crut avoir entendu prononcer son nom dans
la loge voisine. Un instant après , s'étant penchée pour
découvrir le fond de la scène , elle s'aperçut que tous les
regards étaient fixés sur elle . Tous ses soupçons se bornèrent
à penser qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire
dans sa toilette . Enfin Teresilla , ayant achevé le Fandango ,
s'élance dans la coulisse ; et aussitôt Clara voit Don Juan
qui , d'un air de triomphe , vient au - devant de la belle
danseuse , lui prend la main et l'emmène . Clara comprit
parfaitement , alors , ce que signifiaient tous les chuchotemens
, tous les regards dont elle avait été l'objet.
Elle ne revit son mari que le lendemain matin à déjeûner.
Pour soulager son coeur du poids qui l'oppressait , elle fit
un effort sur elle -même , et se mit à faire , avec toute la
gaîté possible , le récit de tout ce qu'elle avait vu la veille.
Don Juan l'écouta sans l'interrompre , puis il lui dit gravement
: « Dona Clara , je vous exhorte à vous rappeler nos
>> conventions : liberté , liberté sans bornes ! » Et il s'éloigna .
Clara , consternée du mauvais succès de sa tentative pour
amener une explication si nécessaire à son repos , ne parut
plus qu'avec contrainte dans les cercles où le rang de Don
Juan exigeait qu'elle se montrát . Tous les hommes , et par+
DECEMBRE 1807 . 589
ticuliérement les amis de son mari , instruits de sa position
et de ses chagrius , s'empressèrent de lui offrir , les uns ce
qu'ils appelaient des consolations , les autres ce qu'ils faisaient
valoir comme un moyen de vengeance très - légitime .
Ces hommages , loin de flatter son amour-propre , augmen
tèrent sa tristesse . Elle prit le monde en aversion ; elle
résolut de ne plus vivre que pour son petit Alonzo , et
d'aller s'ensevelir avec lui dans les montagnes .
*
En conséquence , elle demanda la permission à Don Juan
de retourner au château d'Osmas ; efle allégua la santé de
l'enfant . « Vous n'avez pas besoin de prétexte , répondit
» l'époux avec son laconisme et sa sentence ordinaires :
>> liberté , liberté entière ! — Je puis donc partir demain ?
Ce soir , si vous le voulez . »
-
Le jour suivant , le soleil à peine levé , Clara se présente
à l'appartement de Don Juan pour lui faire ses adieux . Un
valet - de-chambre officieux lui dit confidemment que son
maître était allé préparer une fète qu'il donnait à Teresilla
, et qui devait commencer par une promenade sur le
Guadalquivir. Clara réprimanda le valet , avec dignité , de
ce zèle indiscret , et feignit même de savoir quel motif avait
pu forcer Don Juan à sortir de si bonne heure . Avant de
monter en voiture , elle traça ces mots qu'elle laissa à un
domestique fidèle :
« Je pars , Don Juan , désespérée de n'avoir pu mettre
» votre fils dans vos bras avant notre départ . Je ne vous
» parle pas de moi : de quoi aurais-je à me plaindre si vous
ne retirez pas votre tendresse à l'enfant que vous m'avez
» confié ? Oui , aimez- le ; regardez - le toujours avec des yeux
» de père , afin que le pauvre petit puisse me comprendre
» lorsque je chercherai à développer dans son jeune coeur
» les sentimens d'amour et de respect qu'il doit à l'auteur
» de ses jours . »>
"
Quelques semaines après , Don Juan quitta Séville : la
belle Teresilla en était partie la veille. Clarà revit son époux
avec un sentiment confus de joie et de crainte ; il fut tout
aussi froid envers elle ; mais elle lui pardonna bientôt en
le voyant prodiguer ses caresses au petit Alonzo .
C'était au commencement de mai : Clara passait la plus
grande partie de ses journées dans le parc. Quelle joie pour
elle de voir son enfant essayer , sous ses yeux , ses forces
naissantes !
Un jour Alonzo courait après une balle que sa mère
s'amusait à lui jeter ; il fait un faux pas , tombe , Clara volé
!
590 MERCURE DE FRANCE ,
2
à son secours ; mais avant qu'elle fût arrivée à lui , s'élance
hors du taillis un jeune chasseur qui relève l'enfant , et le
lui rapporte tout en le caressant. ^ « < Pardonnez , Segnora
» dit- il , la manière un peu brusque dont j'use de la per-
» mission qu'a bien voulu me donner Don Juan de Tala-
» vira , de me présenter devant vous. » Encore émue de
la chute de son fils , et non moins de l'apparition imprévue
d'un homme , Clara se rappela confusément que son mari
lui avait annoncé la visite d'un de ses voisins de terre . Son
embarras redoubla lorsqu'elle remarqua que l'inconnu était
jeune , bien fait , et de la plus noble figure .
Don Fernand d'Olavidès s'apercevant du trouble de Clara,
et l'attribuant à la frayeur que lui causait sa présence , se
hâta de lui apprendre qu'il était fils d'un ancien ami de
Don Juan ; qu'il avait commencé , ce matin même , une
partie de chasse avec lui , et qu'il s'était égaré en traversant
la forêt . Il achevait à peine ces mots , que Don Juan
survint. « Ah ! ah , rusé chasseur , s'écria-t -il , je comprends
>> actuellement comment nous nous sommes perdus ! Vous
>> m'avez laissé chasser le lièvre à outrance , pour vous
>> mettre à la poursuite d'un gibier de bien meilleur choix. x
Don Fernand , naturellement delicat , fut choqué de cette
grosse plaisanterie que Don Juan prit pour un bon mot :
Člara en rougit , plus encore pour son mari que pour
elle.
On reprit le chemin du château , Don Juan saisit le moment
de dire tout bas à sa femme que l'ami qu'il lui présentait
était un excellent parti , qu'il destinait à sa soeur
Dona Isabelle . Cette pauvre soeur , en attendant , presque
délaissée par son frère , vivait tristement dans un couvent
de Séville.
Le diner ne fut nullement gai , malgré toutes les peines
que se donna le mari pour paraitre aimable , et même malgré
toute l'amabilité naturelle de la maitresse de la maison .
La contrainte , la gene percaient en dépit de tous leurs
efforts ; et Den Fernand , doué à la vérité d'une sagacité
s'en retourna chez lui connaissant les habitans du
château d'Osmas , comme s'il eût vécu avec eux depuis des
années . « Cette femme a tout pour elle , se disait - il , tout ,
» et elle n'est pas heureuse ! »
rare ,
Dès le lendemain , Don Fernand envoya dans tout le
canton des billets d'invitation à un diner et à un bal , au
château d'Olavides. Etait-ce une fete qu'il voulait donner
à Clara ? C'est ce dont il n'aurait pu se rendre compte à
lui-même. Don Juan avait gagné une courbature à la chasse ;
DECEMBRE 1807 . 5gi
il chargea sa femme de répondre à Don Fernand qu'elle
irait seule chez lui . Clara s'en défendit ; elle allégua que
son devoir était , avant tout , de soigner son mari . Combat
de politesse ; enfin , pour conclusion , la maxime éternelle :
« Point de gêne ! liberté illimitée ! » Clara n'en fut pas
moins empressée à mander à Don Fernand qu'il lui serait
impossible de prendre part à la fète , et la fête fut aussitôt
contre-mandée .
La santé de Don Juan se rétablit promptement , et , sur
le champ , de nouvelles invitations sont envoyées à la ronde .
Après une journée où , pour la première fois depuis longtems
, Clara osa se livrer à sa gaîté naturelle , il fallut reprendre
le chemin d'Osmas .
7
-
« Clara , je ne suis point content de vous , dit Don Juan ,
» dès qu'il fut seul avec elle dans la voiture . –
Parlez ,
» Don Juan , en quoi vous ai-je pu déplaire ? - Vous voyez
» que le jeune Olavidès m'intéresse , et vous avez été envers
» lui d'un froid , d'uné contrainte ! . Comment ! un
» homme que je vois pour la seconde fois ! Eh ! mais ,
» ne connaissez-vous pas mes projets ? ne vous ai-je pas
» que Don Fernand allait être mon beau-frère ?
» parlez comme si vous aviez déjà sa parole .
se mordit les lèvres , et ne parla plus.
---
- ((
dit
Vous en
Don Juan
Don Fernand , de son côté , se mit à réfléchir dès que
Clara fut partie . On dansait , on courait autour de lui : son
château lui semblait désert , il se voyait seul . « Quelle est
donc cette femme , se disait-il , que j'ai vue à peine pen-
» dant quelques heures , et qui déjà est devenue néces-
» saire à mon existence ? Quoi ! une rencontre fortuite
» aurait décidé de ma destinée ! Que de maux j'entrevois !
» Eh bien fuyons , tandis qu'il en est tems encore ! »
Don Fernand s'endormit enfin avec la ferme résolution de
partir pour la France , avant la fin de la semaine.
A son réveil , on lui remet une lettre de Don Juan , qui ,
jaloux de réparer promptement ce qu'il appelait les torts
de Clara , invitait son jeune ami à venir le rejoindre avec
son fusil au pavillon de la forêt , pour achever ensuite la
journée au château d'Osmas. Don Fernand pensa d'abord
qu'il serait héroïque de refuser , puis , après , que ce serait
une impolitesse que ne méritait pas Don Juan . Finalement
il accepta . Clara , pour ne pas déplaire à son mari , s'efforça
d'être encore plus prévenante , plus enjouée qu'elle
ne l'avait été à la fete d'Olavidès . En un mot , le résultat
de cette soirée fut que le malheureux jeune homme s'en
592 MERCURE DE FRANCE ,
retourna la tête perdue , et ne songeant pas plus au voyage
de France , qu'à s'aller noyer dans le Guadalquivir.
:
Depuis ce moment , admis dans l'intimité des habitans
du château d'Osmas , Don Fernand leur était devenu aussi
nécessaire , que sa demeure solitaire lui était devenue insupportable
. Tous trois semblaient ne plus former qu'une
seule famille Don Juan , bannissant bientôt la gène , reprit
toute la froideur et même toute la dureté de ses manières
envers sa femme ; Clara , toujours aussi décente
aussi réservée , n'eût point permis une plainte à sa bouche ;
mais pouvait-elle empêcher ses regards de parler quelque
fois bien éloquemment ? Don Fernand les entendit , et la
compassion acheva l'ouvrage des charmes de Ciara.
•
Ce fut à cette époque , que Don Juan proposa tout-àcoup
un voyage aux eaux d'A hama. Don Fernand acepta
avec empressement l'invitation de son ami , comme un moyen
de trouver la distraction dont il avait besoin. Clara në vit
dans ce voyage qu'un caprice de son mari . La cause ne lui
en fut connue que le lendemain de son arrivée : une an
nonce de spectacle se trouva sur la table de déjeuner , et
le premier nom qui frappa s s regards fut celui de la belle
Teresilla . Elle palit involontairement ; Don Juan était d'une
gaieté qui ne lui était point commune , et sortit précipitam
ment , en annonçant qu'on ne le reverrait qu'à l'heure du
diner.
Don Fernand offre à Clara de la conduire à la fontaine
qui était séparée de la ville par un petit bois. Ils n'y avaient
pas fait deux cents pas , qu'ils aperçoivent une caleche
à demi - versée dans une allée de traverse ; un homme , caché
par le feuillage , s'emportait avec fureur contre la maladresse
du postillon. « Mais c'est la voix de Don Juan ! »
S'écrie le jeune Olavides. Une femme s'élance léstement
de la calèche en riant aux éclats , elle se retourne : c'était
Teresilla . Don Fernand sentit chanceler Clara. « Ramenez-
» moi à la maison , lui dit elle , la chaleur m'a fait mal . »
» Nous allons , du moins , appeler Don Juan . »
» dez-vous en bien ! » Quelle est donc cette belle si
» bien payée de l'avoir pris pour son écuyer ? » →→→
Clara baissa les yeux , et ne répondit pas .
- Ah ! gar-
--
Le postillon arriva à l'auberge en mente tems qu'eux :
le nom de Teresilla fut bientôt dans toutes les bouches ,
et l'aventure de Don Juan l'objet de toutes les plaisanteries.
Don Fernand voulut , un instant , y joindre les siennes ;
Clara fondit en larmes. Le jeune homme vivement touché ,
se
DE
SEINE
LA
DECEMBRE 1807 .
se répandit alors en protestations de la part extrême qu'il
prenait à la juste douleur de l'épouse de Don Juan .
« Quelle infamie ! quelle impudence ! s'écria -t-il ; ah !
» je nevoyais que trop depuis long- tems , combien cet homme
» était indigne de la plus aimable des femmes ! >> - (( Don
» Fernand , songez qu'il est mon mari , qu'il est le père de
» mon enfant ! » - Et c'est pour cela même que je le hais ,
» que je l'abhorre . Ciel ! est-ce ainsi que vous prétendez » me consoler ?
-
Il est tems que cet affreux état finisse ; il
» faut que vous sachiez tout ce que je souffre moi-même .
» Ah ! je n'ai pas , moi , le coeur et les yeux d'un Don Juan !
» j'ai su vous apprécier , vous aimer , vous idolâtrer .
» » Don Fernand ! est - ce à moi que vous osez . ..? Je
» me retire , je vous quitte , jusqu'à ce que vous ayez re-
» pris l'usage de vos sens . »
·
....
Don Fernand , pétrifié , n'osa pas la suivre . Une heure
après , il lui fit remettre le billet suivant : « Mon fatal secret
» m'a échappé , et mon arrêt est prononcé . Clara me dédaigne,
» elle me hait peut-être : il faut la fuir. Demain je pars
» puisse le supplice que je m'impose me mériter mon
>> pardon ! »
Peu de minutes après , il reçut cette réponse : « Clara ne
» vous dédaigne , ni ne vous hait . Ses liens sont de fer , mais
» elle les respectera. Vous n'êtes donc pas à craindre pour
» elle : restez . »
Don Fernand obéit : il se représenta devant Clara ; il trouva
dans son amour même la force de contempler ces charmes ,
d'entendre cette voix qui venaient d'égarer sa raison . Il fut
calme un regard de Clara lui dit qu'elle était sensible à
cette preuve de dévouement. L'innocente Clara ! dans sa
naïve simplicité , elle crut qu'elle pouvait ordonner au coeur
de son ami de ne plus brûler, comme à sa bouche de se taire !
La saison des eaux touchait à son terme : on retourna au
château d'Osmas . Par l'ordre exprès de Don Juan , sa soeur
s'y trouvait déjà. Dona Isabelle , petite créature haute de
quatre pieds , d'une taille un peu suspecte , sortant pour la
première fois du couvent , avait tout au plus l'esprit et le ton
nécessaires pour briller à la grille d'un parloir . Son frère lui
révélant indiscrètement ses projets sur Don Fernand , iui ordonna
d'ètre aimable ; et , de ce moment, la pauvre Dona Isabelle
ne parutjamais plus ridicule et plus maussade . Don Fernand
, à la vérité, pouvait se borner à rire du piége du frère et
des prétentions de la soeur ; mais il était dans un état à regar
der comme un outrage toute idée de l'asservir , et il saisit avec
Pp
594
MERCURE DE FRANCE ,
*
empressement l'occasion de se soustraire à d'odieuses pour
suites. Il reçut la nouvelle qu'un oncle dont il était l'unique
héritier , touchait à sa fin , et desirait le voir avant d'expirer.
Don Fernand n'hésita pas : il partit à l'heure même. Son oncle
habitait les Asturies , non loin du séjour de la vieille tante
chez laquelle Clara avait passé les années de son enfance . Il
fut chargé d'une lettre pour cette bonne parente , et promit
de laa remettre en personne.
-
Il fut fidèle à sa parole : Dona Maria lui fit un accueil
distingué . Elle lui adressa en un quart-d'heure cent questions
sur sa chère Clara. «Elle est sans doute toujours
» aussi belle , aussi bonne ? Mais est- elle heureuse , parfai-
>> tement heureuse ? » Don Fernand se félicita de ce que la
rapidité avec laquelle se succédaient toutes ces demandes ,
ne lui laissa pas le tems de répondre à la dernière .
« Mais il faut , seigneur Don Fernand , que je vous montre
>> și je m'entends encore à former des élèves ! Vous allez
» voir que ma petite Ines est la digne soeur de Clara . » Don
Fernand , dans la précipitation de son départ , n'avait pas
fait attention au nom de cette jeune personne , et ne s'attendait
pas même à la rencontrer chez Dona Maria , où elle
n'était en effet que depuis peu de tems .
Inès parut son portrait est facile à tracer ; c'était Clara à
seize ans . Déjà la pauvre petite était aussi destinée à être la
victime des convenances ; elle était promise à un vieux seigneur
des environs , très- riche , très-infirme et très-bourru .
Don Fernand la plaignit du fond de son ame : pouvait-il
prendre un intérêt trop vif à la soeur de Clara ? La jeune
personne trouva bientôt qu'il y avait une grande différence
entre son vieux prétendu et Don Fernand . Elle ne cherchait
pas à le lui cacher ; elle lui avoua même ingénuement
, que si le comte lui ressemblait , elle se regarderait
comme la plus heureuse des femmes ; et Don Fernand répondit
tout naturellement , que s'il était à la place du comte
il se regarderait comme le plus heureux des hommes .
Il le dit , et il le pensait. Aimer Inès , n'était pas être
inconstant envers sa soeur ; c'était aimer une autre Clara ,
c'était plutôt aimer Clara elle - même. La première lettre
d'Inès à Clara lui annonça sa ferme résolution de ne pas
épouser le vieux comte ; la seconde lui fit part des voeux
qu'elle adressait au ciel pour appartenir à l'aimable Don
Fernand .
La douce et vertueuse, Clara vit cet amour avec joie .
« Puisqu'il ne peut être à moi ; se disait- elle , qu'il soit à
་
DECEMBRE 1807. 595
» ma soeur chèrie ! » Cette idée adoucissait l'amertume de
ses peines. Elles étaient parvenues à leur comble ; à la dureté
toujours croissante des procédés de son mari , s'était
joint le dérangement total de sa fortune. La belle Teresilla
lui faisait payer au poids de l'or les perfides témoignages
de son amour ; le jeu consomma sa ruine .
Un jour qu'il était livré à l'humeur la plus noire , fruit
de ses tardives et sombres réflexions , il saisit dans les mains
d'un domestique une lettre dont l'enveloppe portait l'adresse
de Clara. C'était ainsi , depuis le retour de Don Fernand
à Séville , qu'avait lieu sa correspondance secrète avec Inès .
Jadis , lorsque Don Juan , se piquant d'une indifférence
stoïque , avait sans cesse à la bouche ses grandes maximes
de liberté , il se fût fait un point d'honneur de ne pas ouvrir
la lettre , ou du moins de paraître ne l'avoir point ouverte .
Il fit , cette fois , moins de façon , et rompit brusquement
le cachet. Un malheureux hasard fit que le nom d'Inès ne
se trouvait point dans cette lettre , que rien enfin ne pouvait
éclairer le farouche époux sur sa méprise . Il lit une
violente imprécation contre le destin qui séparait deux coeurs
faits l'un pour l'autre , et une exhortation à persévérer dans
des sentimens que l'amour récompenserait enfin , en dépit
des jaloux et des méchans .
Le fatal papier à la main , Don Juan va trouver Clara ;
elle était occupée à donner une leçon de lecture au petit
Alonzo. Il interroge , il menace , il tempête : Clara eut le
tems de réfléchir que si elle trahissait le secret de sa soeur et
de Don Fernand , elle faisait le malheur éternel de deux
êtres si dignes de son affection . Don Juan , intérieurement
humilié et furieux d'avoir vu avorter toutes ses espérances
d'unir Don Fernand à sa soeur Isabelle , saisirait infailli- ·
blement une aussi belle occasión de se venger. Clara se
borna donc à répondre à son époux : « Cette lettre n'est
» pas pour moi , je vous le proteste , Don Juan ! qu'il vous
» suffise de savoir que je suis dépositaire d'un secret que
» je ne puis trahir . » Don Juan ne put en tirer d'autre aveu ;'
il s'éloigna , étouffant de colère , et en annonçant qu'il allait
faire prononcer par les lois sa séparation d'avec une femme
indigne de lui .
Clara se retira , le même soir , dans une petite maison de
campagne qui lui venait de la succession de sa mère . C'estlà
qu'elle apprit la mort de son frère , tué dans un combat
naval cet événement la rendit maîtresse d'une fortune
considérable. Quelle fut sa surprise , peu de jours après ,
596 MERCURE DE FRANCE ,
de voir paraître Don Juan ! De nouvelles pertes , de nouvelles
extravagances avaient achevé de dévorer son patrimoine.
« Quoi ! belle Clara , s'écria-t-il en entrant , pour
» un moment d'humeur pouvez-vous donc bouder si long-
>> tems votre meilleur ami ? -Seigneur Don Juan , répondit
>> Clara , avec autant de calme que de dignité , un mot entre
>> nous doit suffire . Si j'ai des torts , je ne suis plus digne.
» de vous ; si je suis innocente , c'est vous qui n'êtes plus
» digne de moi. » Don Juan avait cru qu'une telle démarche
de sa part suffisait pour ramener la douce Clara à ses pieds ,
et l'opulence dans sa maison : stupéfait , il s'éloigne , en
laissant à ses sinistres regards le soin d'annoncer sa vengeance.
Dès le lendemain , en effet , un coup affreux , le plus
cruel que pût redouter Clara , vint percer son coeur. Don
Juan l'envoya sommer de lui rendre son fils . L'officier , porteur
de cet ordre , eut compassion de son désespoir ; mais il
fallut obéir , et le petit Alonzo fut arraché des bras de sa
mère .
t
:
Clara , inconsolable , n'eût pas survécu à cette horrible séparation
, si l'amour maternel ne lui eût inspiré l'idée de
séduire , par ses dons , la duègne à qui Don Juan avait confié
l'enfant . Cette femme profitait de toutes les absences
de son maître pour le lui mener. C'étaient les seuls jours où.
la pauvre Clara connût encore la joie plus sévère que jamais
sur le soin de sa réputation , depuis qu'elle avait recouvré
sa liberté , elle s'était interdit jusqu'à la douceur de
recevoir le seul ami qui lui restat , l'honnête et sensible Don
Fernand . Elle eut bientôt à pleurer sur son infortune , comme
sur la sienne propre : Inès mourut , à l'instant même où
Clara se flattait d'avoir écarté tous les obstacles qui s'opposaient
à une union , objet des voeux de trois coeurs déjà rapprochés
par tant de liens . Don Fernand quitta aussitôt l'Espagne
, et entreprit un voyage en France , pour tromper sa
douleur.
Don Juan , ruiné , avili , était perdu dans la foule des adorateurs
de la belle Teresilla . Il osa cependant , un jour , se
rappeler ses anciennes prétentions à régner seul : ce ton déplut
à l'un de ses successeurs. Une scène des plus vives se
termina par un duel Don Juan est blessé mortellement.
Avant d'expirer , il chargea un ami d'exprimer à Clara son
profond repentir de sa conduite envers celle qu'il reconnaissait
pour la plus vertueuse des femmes. La mort d'Inès avait
déjà révélé l'injustice des soupçons de Don Juan ; et l'innocence
de Clara reçut une réparation publique.
DECEMBRE 1807. 597
Elle eut la générosité de donner une larme à la fin déplo
rable de l'auteur de ses peines ; mais son premier soin fut de
demander son fils . La duègne se disposait à obéir , lorsque
Don Fernand qui , le jour précédent , était arrivé de France ,
s'empare de l'enfant , et laisse une bourse d'or dans les mains
de la vieille . Il vole à la demeure de Clara , chargé de ce
précieux fardeau : Clara entend sur l'escalier la voix de son
petit Alonzo , elle s'élance : Don Fernand le remet dans
ses bras. « Rappelez -vous , lui dit-il , que ce fut ainsi que
» je m'offris à vous la première fois ! » Clara succombait sous
tant de jouissances réunies . Après avoir accablé l'enfant de
ses caresses , elle le dépose entre les mains de Don Fernand .
« Soyez toujours son père ! » dit-elle . « Je le jure , s'é-
» cria Don Fernand , je jure de consacrer mes jours à son
» bonheur et à celui de sa mère ! » Les yeux de Clara mouillés
de douces larmes et tournés vers le ciel répondirent à ce
serment mutuel . Le château d'Osmas devint le séjour de la
félicité la plus pure qu'il soit permis aux mortels de goûter :
Clara avait enfin trouvé un époux selon son coeur. Souvent ,
les regards attachés sur Don Fernand , elle se disait : « Mon
>> union avec cet homme , parlant comme moi , sentant
» comme moi , n'est-elle done point un véritable mariage de
Mr. L. DE SEVELINGES. » convenance ? »
SUR LE MARIAGE DE FIGARO ,
ET SUR BEAUMAR CHAIS.
PARMI les représentations qui, dans le courant de ce mois,
ont attire le plus de spectateurs au Théâtre-Français , on a
remarqué celle du Mariage de Figaro.
Cet ouvrage a cependant perdu trois grands moyens de
succès : d'abord , les monstres dramatiques se sont tellement
multipliés pendant quelques années , que celui - ci
n'offre plus rien d'étrange et de nouveau : secondement ,
le style audacieusement bizarre de son auteur parait d'une
correction presque timide , comparé à celui de plusieurs
écrivains de nos jours : enfin l'existence bruyante de Beaumarchais
, loin d'exciter encore une curiosité maligne et
jalouse , obtient à peine un souvenir fugitif , et personne
aujourd'hui ne va chercher, dans les scenes qu'il a miss
au théâtre , les anecdotes plus ou moins piquantes de sa
vie . Il faut donc reconnaître que le Mariage de Figaro
se soutient par d'autres moyens .
598
MERCURE DE FRANCE ,
On les trouverá , je crois , dans la vigueur d'une intrigue
très-amusante ( au moins pendant les trois premiers actes );
dans la variété des incidens ; dans la singularité des combinaisons
; dans une espèce de verve et d'originalité comiques
, qui caractérisent le talent de Beaumarchais.
Les critiques d'un goût sévère ne lui pardonnent point
l'indécence de ses moeurs théâtrales , ni son style indépen-'
dant et capricieux , hérissé de pointes , de sentences et
de calembourgs ; mais ils avouent que le second acte du
Mariage de Figaro est rempli de conceptions et de mouvemens
dramatiques , et qu'il est difficile de montrer une
imagination plus féconde dans le tissu des fils qui lient
l'intrigue , et dans l'artifice des ressorts qui doivent la
dénouer .
Ainsi le jugement porté sur cette pièce dans le silence
des partis , à présent que l'auteur a disparu , diffère peu
de ce qu'en dirent les hommes instruits , à l'époque même
de son triomphe , et quand Beaumarchais remplissait la
France et l'Europe entière de son équivoque renommée . On
convient avec eux qu'il a montré dans cet ouvrage , moins d'art
que de talent , moins de talent que d'esprit , moins d'esprit
que de mauvais goût , et moins encore de mauvais goût
en littérature que d'impudence en politique ; car on ne peut
justifier , par ses ressentimens particuliers , le mépris qu'il·
s'efforça d'inspirer pour les moeurs et les institutions d'un
peuple qui avait adopté son enfance , et d'une Cour dont
les faveurs avaient commencé sa réputation et sa fortune.
2
On a dit mille fois , et l'on croit généralement , qu'il s'est
peint lui -même dans le rôle de Figaro . Il s'était déjà mis
en scène dans son drame d'Eugénie , dont le fond , tiré
du Diable-Boiteux , rappelle une aventure arrivée en Espagne
, à l'une de ses soeurs : seulement il avait pris soin
de galonner ses nobles parens avec la même imagination
qu'il prêta depuis à son joyeux Barbier . Grâce à elle
l'horloger Caron était devenu le baron Hartley ; le gazetier
Clavijo , appelé dans la pièce milord Clarendon ,
était le neveu d'un premier ministre ; et sir Charles , frère
de l'héroïne-bourgeoise , représentait Beaumarchais . Ce rôle,
plein de courage , d'honneur et de fermeté , retrace , dit -on , '
fidèlement la conduite de l'auteur dans cette occasion ;
mais l'idée imposante qu'il donnait de son caractère , fit
peu d'impression , tandis que chacun s'empressa de le reconhaître
sous les traits burlesques de Figaro , qui lui ressemble
d'une manière bien différente .
DÉCEMBRE 1807 . 599
•
Au reste , ce Figaro qui sert les passions des grands en
se moquant de ses maîtres , et qui abuse si insolemment
de la nature et de l'utilité de son emploi , n'en est pas
moins un personnage très - gai , très - original , et qui dit
de tems en tems de bonnes et courageuses vérités . Malheureusement
il y mèle presque toujours des paradoxes , des ,
définitions et des déclamations satiriques , aussi contraires
à l'intérêt de la comédie qu'à celui de la société : il y
ajoute mème des pasquinades métaphysiques , aussi déplacées
, aussi fausses en théorie dramatique , qu'en morale
et en philosophie. " Son monologue , au cinquième acte ,
est un véritable phénomène en ce genre , sur-tout si l'on
observe la disconvenance inouïe du langage avec la situation
. Il suffit de rappeler ici les lignes qui le terminent .
« Forcé de parcourir la route où je suis entré sans le savoir
» comme j'en sortirai sans le vouloir , dit Figaro , je l'ai
» jonchée d'autant de fleurs que ma gaîté naturelle me l'a
» permis ; encore je dis ma gaité , sans savoir si elle est
» à moi plus que tout le reste , ni même quel est ce moi
» dont je m'occupe. Un assemblage informe de parties in-
» connues , puis un chétif être imbécille , un petit animal
» folâtre , un jeune homme ardent au plaisir , ayant tous
» les goûts pour jouir , faisant tous les métiers pour vivre ;
» maître ici , valet là , suivant qu'il plaît à la fortune , am-
» bitieux par vanité , laborieux par nécessité , mais paresseux
» avec délices ; orateur selon le danger, poëte par délassement,
» musicien par occasion , amoureux par folles bouffées ; j'ai
>> tout vu , tout fait , tout usé , etc. , etc. ! » Et c'est un
homme furieux et presque aliéné de jalousie , qui , au moment
de surprendre sa maîtresse dans un rendez -vous nocturne
, termine , par cet inconcevable galimathias , un monologue
de vingt minutes , dans lequel il a raconté aux
arbres et aux échos toute l'histoire de sa vie , enrichie de
la satire la plus virulente contre le gouvernement de son
pays ! Je ne crois pas qu'on ait jamais applaudi au theâtre
rien de plus extravagant et de plus absurde. Tout le cin
quième acte du Mariage de Figaro est de la même invraisemblance
; tout y est faux , indécent et forcé : le quatrième
est rempli par la fête du village et la cérémonie
des fiançailles , pendant laquelle Suzanne remet au comte
le billet du rendez-vous. L'action y languit long-tems , et
n'est point du tout ranimée par l'ignoble dispute de Basile
et de Figaro . L'espèce d'intérêt que fit naître , dans lą
nouveauté de l'ouvrage , l'audace de quelques allusions ,
600 MERCURE DE FRANCE ,
se dissipe chaque jour avec les souvenirs qui les rendaient
alors si piquantes. Le tems qui , depuis cette époque , a
volé plus rapidement sur nos têtes , en précipitant la fin
du dix-huitième siècle , a presqu'entiérement effacé la mémoire
de ces tranquilles folies qui furent suivies de si terribles
événemens . Il est donc probable que toutes ces scènes
de lanterne magique , dont les deux derniers actes de Figaro
sont remplis , ne seraient pas tolérées aujourd'hui , si les
trois premiers n'offraient pas , avec une intrigue plus attachante
, des tableaux plus naturels et plus ingénieux. Le
plus neuf au théâtre est sans doute celui du jeune page ,
enfermé dans la chambre de la comtesse avec deux jolies
femmes , occupées à le déshabiller et à le rhabiller on
voit de pareils groupes dans les peintures de l'Albane , surtout
dans celles qu'un roi de Sardaigne et l'avant-dernier
duc d'Orléans avaient eu soin de faire voiler ; mais on n'avait
rien vu de semblable sur la scène française , et je ne
suis pas surpris qu'on y ait couru. Ce qui n'est ni moins
remarquable ni moins étonnant dans le Mariage de Figaro ,
et ce qui ne contribue pas moins à le soutenir , c'est une
sorte de ridicule , plus âcre que gai , répandu sur les choses
les moins faites pour être exposées à la risée publique
et qui , depuis Aristophane , n'avaient point été livrées à
la censure dramatique. Tout cela , comme l'observe fort
bien M. de Laharpe , n'est qu'un placage également étranger
au dialogue , et contraire aux principes de l'art ; mais
Beaumarchais n'en avait pas moins fort bien jugé l'esprit
de son tems ; il avait senti que le public était mûr pour
ce genre de satire , au point de ne pas même exiger l'àpropos
, le bon sens et le bon goût ; il écrivit en conséquence.
Le secret de sa fortune littéraire et politique est
tout entier dans les rapports de son esprit avec l'époque
où il a vécu je ne parle pas de celle qui a détruit son
existence , ainsi que bien d'autres qui étaient plus honorables
, et qui paraissaient mieux affermies.
Le meilleur de ses ouvrages dramatiques est , sans contredit
, le Barbier de Séville , qui conserve un rang trèsdistingué
parmi nos comédies d'intrigue . C'est-là que Beaumarchais
a rajeuni , avec beaucoup d'esprit et de bonheur ,
les anciens cannevas espagnols et italiens , et qu'il a remplacé
l'invention du fond par la singularité des accessoires .
Il s'en faut de tout qu'on retrouve le même talent dans
la Mère coupable , le dernier de ses ouvrages , dans toutes
les acceptions que peut avoir ce mot . Les connaisseurs n'héDECEMBRE
1807 .
601
sitent point à placer ce drame ennuyeux et dégoûtant , audessous
même de son opéra de Tarare , production platement
folle , qui , au jugement du critique illustre que j'ai
déjà cité , n'a rien de l'esprit de Beaumarchais , si ce n'est
une bizarrerie fatigante qu'il prit pour de l'originalité quand
il fut gaté par la fortune , et qui était la partie malheureuse
d'un talent que l'étude n'avait point épuré . Il y a
pourtant peu de jours que j'ai entendu vanter , par esprit
de dénigrement et d'opposition à des succès plus récens ,
ce même Tarare , où l'on trouve beaucoup de vers de la
force des suivans , que l'auteur fait chanter par un choeur
de bergers :
Nos tendres soins
Sont pour nos foins
Et notre amour pour la pâture .
L'ouvrage est , d'un bout à l'autre , écrit dans le même
goût , sauf les fréquentes alliances de l'enflure avec la platitude.
Quant au prologue , que Beaumarchais. croyait trèsphilosophique
, et qui ne lui paraîtrait aujourd'hui qu'extravagant
, on s'en souviendra , dit Laharpe , comme du
Voyage dans la Lune , de Cyrano de Bergerac . J'adopte
ici l'opinion de cet écrivain avec d'autant plus de confiance ,
qu'on ne peut l'accuser d'aucune prévention contre Beaumarchais
, et qu'il s'est au contraire attaché , dans un assez
long article du Cours de Littérature , à justifier sa mémoire
des calomnies infâmes qui furent long - tems répandues
contre lui. Plus il condamne avec sévérité l'indécence , le
mauvais goût et le mauvais style de ses comédies , plus il
met d'énergie à défendre son caractère , auquel on ne rendit
pas toujours la même justice qu'à ses ouvrages .
<«< Tout homme qui a fait du bruit dans le monde a deux
réputations , » m'écrivait à cet égard un homme qui n'en
a qu'une , parfaitement honorable , et qui mérite une égale
célébrité par l'élévation de sa conduite et la supériorité de
son talent ( 1 ) . Cette diversité d'opinion sur le compte de
ceux qui occupent les cent voix de la renommée , s'éva
nouit peu-à-peu et forme enfin le jugement impartial de
la postérité , même à l'égard de certains personnages , qui ,
suivant l'expression de Montaigne , présentent des aspects
si ondoyans et si divers . Déjà l'on s'accorde à peu près sur
le mérite littéraire de Beaumarchais il me semble que ce
n'est pas s'écarter beaucoup de l'opinion générale , et proba
(1 ) M. de Fontanes.
:
602 MERCURE DE FRANCE ,
1
blement de la vérité , que d'ajouter à ce que nous avons dit
de cet homme singulier que sa destinée fut à peu près la
même dans le monde et sur le théâtre. Si ses pièces ont eu
plus de représentations que de lecteurs , son existence eut
aussi plus d'éclat que de considération. Des personnes qui
ont vécu long-tems avec lui , et qui conservent à sa mémoire
un intérêt qui l'honore , assurent que malgré l'activité d'une
vie orageuse , livrée à tous les calculs , à toutes les intrigues
de l'ambition , il portait dans les affaires une facilité
confiante dont on a souvent abusé ; que cet écrivain
si caustique et si gai dans ses factums , si gravement sententieux
et si burlesquement satirique dans ses drames , avait
beaucoup de bonhommie dans ses manières , une douceur
égale à la vivacité de son esprit , de la simplicité dans ses
goûts , et même un abandon plein de grâce dans ses affections
domestiques . Il avait écrit sur le collier d'une petite chienne
qu'il aimait beaucoup : Je m'appelle Florette , Beaumarchais
m'appartient. Il était d'ailleurs ami fidèle , sensible , bienfaisant
, capable de former les desseins les plus généreux , et
doué d'une constance opiniâtre dans l'exécution de ce qu'il·
avait résolu. :
Tels sont les principaux traits qui m'ont paru dignes
d'être recueillis sur le caractère et sur le talent d'un homme
dont le nom , sans être historique , s'attache à beaucoup d'événemens
qui composent l'histoire politique et littéraire de
l'époque où il a vécu. Il est tems , je crois , que la postérité
commence pour lui , malgré l'opinion de quelques personnes
qui soutiennent toujours qu'il n'est pas mort , probablement
avec l'espérance et la conviction qu'il ne mourra jamais :
et comme s'il fallait que tout ce qui est relatif à Beaumarchais
soit extraordinaire , c'est dans une société , qui certainement
n'est composée ni de dupes ni de fous , que j'entendais
affirmer dernièrement ce que je rapporte ici . Je
me suis rappelé alors ce que disait le maréchal de Schomberg
, à son retour du Portugal , à une époque où il y avait
encore dans ce royaume beaucoup de gens qui judaïsaient ,
et beaucoup d'autres qui ne voulaient pas croire que le roi
D. Sébastien eût péri , cent ans auparavant , dans son expédition
d'Afrique. « Que voulez-vous faire , disait M. de
» Schomberg , d'une nation dont la moitié attend toujours
» l'arrivée du Messie , et l'autre moitié celle du roi D. Sébas-
>> tien ? » ESMÉNARD .
DÉCEMBRE 1807 .
603
DE LA CONSIDERATION .
LA Considération est un témoignage de déférence , d'estime
et de respect que l'on offre au mérite , au talent , à
la vertu. On entend aussi par ce mot , la bonne réputation
qu'un homme s'est acquise par ses qualités louables , ou
l'espèce d'éclat que répand sur lui la place qu'il occupe , la
fortune dont il jouit , le pouvoir qu'il exerce . C'est dans ce
dernier sens qu'on dit de lui que c'est un homme de considération.
Si cette définition est exacte , comme je le crois , et si
l'on admet les deux acceptions , que de personnes sont considérées
, qui ne sont pas dignes de l'être ! La Considération
est une sorte d'impôt que le crédit et la richesse lèvent sur
l'indigence et sur la médiocrité : or , qu'est-ce que tel homme
en crédit ? Qu'est- ce que tel homme riche ?"
La considération est réellement due à l'homme de mérite
ou de talent . Que reçoit-il ? des égards protecteurs de la
part de ceux qui se croient au-dessus de lui , une déférence
stupide de la part du vulgaire . Celui- ci l'entoure , le regarde
, l'écoute et semble tout étonné de ce qu'il n'y a rien
d'extraordinaire dans ses traits , de ce qu'il parle et se meut
comme un autre ceux-là croient avoir beaucoup fait pour
lui , lorsqu'ils lui ont adressé un mot dans un salon ,
qu'ils l'ont admis à l'honneur de faire sa cour . Quant à
l'homme vertueux , toute la considération qu'on lui accorde,
c'est de n'en point dire du mal , si toutefois on s'en occupe :
mais on se garde bien de le recevoir en bonne compagnie ,
il y serait ennuyeux , importun , déplacé.
ou
Ce que nous appelons la Considération , et ce qui l'est
en effet dans nos moeurs actuelles , se gradue en proportion
du plus ou du moins de fortune qu'un homme étale . Celui
qui ne dépense que quatre -vingt mille francs par an , n'est
pas , à beaucoup près , aussi considéré que celui qui en dépense
trois cents . C
C'est sous ce rapport que j'ai vu jouir de la plus haute
considération un financier fameux , dont tout le mérite était
dans la tête et dans les doigts de son caissier , mais qui avait
le meilleur cuisinier de Paris , et la table de France la mieux
servie . C'est sous ce rapport que dans un cercle ; dans un
bal , dans un lieu public , la femme la plus considérée n'est
pas celle qui est l'épouse la plus tendre , la mère de famille
la plus attachée à ses devoirs , mais celle dont l'état et le
Qq 2
604 .
MERCURE
DE
FRANCE
,
luxe effacent tout ce qui l'environne . C'est sous ce rapport ,
enfin , que parmi certaines femmes qui forment une classe
à part , la plus considérée est celle dont l'amant tient le
plus haut rang , à le plus d'opulence , et paye le plus cher
la faveur d'etre trompé par elle .
La Considération , parmi les gens du monde , s'attache
donc au rang , aux emplois , et sur-tout à la richesse . Il
n'en est pas de même parmi les savans , les artistes et les
gens de lettres . Ils se considèrent entre eux en proportion
des connaissances , du talent et du mérite , pourvu toutefois
, que la jalousie ne les divise pas , ce qui est très-rare .
De ce que la considération s'attache particuliérement aux
emplois et à la richesse , il s'en suit qu'un intrigant heureux
et un fripon adroit visent évidemment à la considération
, et doivent finir par être des hommes très-considérés.
.
L'exemple est contagieux , a - t - on dit , et cela est vrai
Franchissons les intermédiaires , et nous verrons que le
laquais d'un ministre considère fort peu le laquais d'un
commis. Par suite de cette manière de rendre à chacun ce
qui lui est dû , observons le laquais du ministre lorsqu'un
équipage entre dans la cour de son maître. Il'accourt audevant
de l'homme qui en descend , l'aborde avec respect ,
et croirait lui manquer s'il ne lui ouvrait les portes avec
fracas , s'il ne l'introduisait dans les appartemens , comme
un général d'armée dans une ville prise d'assaut. Voyons-le
maintenant lorsqu'un homme arrivé à pied , sans suite et
modestement vetu , se présente , il le regarde à peine
l'écoute avec distraction , hésite à lui répondre , craint de
l'annoncer ; et s'il s'y voit réduit , croit que les portes à
demi - ouvertes le seront toujours assez pour laisser passer
un homme de рец de considération .
que
Ce serait un ouvrage assez piquant à faire , que celui qui
aurait pour titre : De l'Abus des mots. L'écrivain qui l'entreprendra
, ne pourra s'empêcher d'y placer le mot Considération.
Parmi les protocoles usités dans le stile épistolaire
, on emploie celui-ci : j'ai l'honneur d'être , avec la
plus parfaite considération , votre très -humble , etc .; et il
est bon de remarquer qu'il n'est permis de traiter ainsi
d'égal à égal. Aussi ai-je vu M. le comte De ... pamer de
rire un jour , en me montrant la lettre qu'un honnête
négociant lui avait écrite , et dans laquelle il s'était servi
de ce protocole familier. Si monsieur le Comte trouvait
plaisant qu'on ne lui aceordât que la plus parfaite considération
, quelle idée attachait-il à ces mots ? celle que nous
,
DECEMBRE 1807 . 605
y attachons encore . J'observe en effet qu'en écrivant à
taines personnes , nous les assurons de notre considération
la plus parfaite , et serious très -fachés qu'on nous rencontrat
dans la rue avec elles .
De l'abus du mot et de l'abus de la chose , que dois je
conclure ? Que pourvu que l'on soit en droit d'avoir que que
estime de soi-même , on peut s'applaudir de n'être pot
un homme de considération , et que si , par bonheur , on
se trouve rangé dans l'ordre de ceux qui méritent vraiment
ce nom , il faut penser et agir sans trop s'embarrasser de
la bizarrerie des hommes , de leur aveuglement ou de leur
ineptic.
VIGÉE.
EXTRAITS.
Théâtre d'Agriculture et Mesnage des Champs , d'OLIVIER
DE SERRES , seigneur du Pradel , dans lequel
est représenté tout ce qui est requis et nécessaire
pour bien dresser , gouverner , enrichir et embellir
la maison rustique. Nouvelle édition , conforme au
texte , augmentée de notes , d'un vocabulaire , de
l'éloge d'Olivier de Serres , et d'un mémoire sur
l'état de l'Agriculture en Europe , à l'époque du dixseptième
siècle ; publiée par la Société d'Agriculture
du département de la Seine . Deux volumes in-4° ,
avec le portrait d'Olivier de Serres et dix -huit planches.
A Paris , de l'imprimerie et dans la librairie
de Mme Huzard , rue de l'Eperon , nº 7.
IL est des ouvrages qui se recommandent par euxmêmes
, dont l'utilité est de tous tems , le mérite certain
et sur lesquels l'opinion publique est fixée . Que
pourrait-on ajouter ou changer à celle que nous nous
formons de Corneille , de Racine , de Voltaire , etc. ?
Un extrait qui rapprocherait quelques- uns des défauts
des ouvrages de ces grands hommes ou de leurs vers
faibles , serait- il convenable ? Est- ce une nécessité de
dire du mal pour éclairer le goût et être agréable ?
Devons-nous critiquer tout ce que nous touchons ? Ne
s'érige-t-on en juge que pour condamner ? Ne pouvonsnous
penser du bien et le dire sans être accusé de par-
1
606 MERCURE DE FRANCE ,
tialité ? Sommes-nous seuls privés du sentiment du
beau ?...... Que répondre ? Le mérite est comme la
vérité , il a un caractère frappant , on ne peut le méconnaître
, il enflamme , entraîne et vous soumet . Après
čela , trahissez votre conscience si vous le pouvez ! ...
D'un autre genre , mais sur la même ligne des ouvrages
dont nous venons de parler , est celui d'Olivier de
Serres ; traitant de la plus utile et de la première des
sciences , l'agriculture , il est aussi le plus utile et le
premier dans cet art. Il a presqu'atteint la perfection ;
deux siècles ont confirmé cette opinion , et attachent le
respect à la reconnaissance que nous devons à son auteur.
La naïveté élégante du style d'Olivier , les connaissances
profondes que renferme son livre , les objets
dont il traite , les excellens conseils qu'il donne , et les
méthodes précieuses qu'il fait connaître , l'ont porté au
rang qu'il occupe : pourquoi ne l'avouerions- nous pas ?
Vingt éditions du Théâtre d'Agriculture étaient épuisées
et allaient livrer son auteur à l'oubli et à l'inconstance
naturelle à l'homme , lorsque la Société d'Agriculture
du département de la Seine , pensa à le faire
revivre et à l'enrichir de toutes les découvertes modernes
de l'économie rurale . Des hommes célèbres furent tirés
de son sein pour y travailler sans relâche , et bientôt
l'on vit sortir de leurs mains un livre précieux , qui
honore la France , immortalise son auteur , et associe
les éditeurs à sa réputation .
Olivier de Serres , de Ville-Neuve -de-Berg , dans le
département de l'Ardèche , florissait au commencement
du dix-septième siècle , et parut au milieu de contemporains
illustres , Montaigne , dans les lettres ; Bernard
de Palissy , dans les arts ; et le bon Henri IV , dans la
science de bien gouverner. Ainsi les bons princes se
montrent toujours accompagnés de grands génies
d'hommes célèbres par leurs connaissances ou leurs
découvertes. Auguste , Côme de Médicis , Henri IV
Louis XIV et Napoléon prouvent du moins la justesse
de cette observation .
Mais avant de parler des ouvrages et de la vie d'Olivier
de Serres , nous croyons devoir jeter un coup-d'oeil
sur l'état de l'agriculture en France avant lui ; par-là ,
DECEMBRE 1807 . 607
nous ferons connaitre l'utilité de son livre , sa supériorité
et les avantages qu'il a procurés et qu'il procure
encore à la science agronomique. C'est dans l'excellent
Essai historique sur l'agriculture, du sénateur Grégoire,
qui se trouve à la tête de la nouvelle édition d'Olivier
que nous prendrons une partie de ce que nous allons
dire , regrettant d'être obligés d'en voiler l'érudition et
de n'en offrir que le sommaire à nos lecteurs.
La France partagea avec toute l'Europe les malheurs
du moyen âge son agriculture éprouva les mêmes
désastres ; étouffée sous le fatras du régime féodal , elle
disparut presqu'entièrement au tems de la Ligue. Réfugiée
dans les vallées des Alpes , l'agriculture ne fit de
progrès que sous la main des malheureux Vaudois
échappés aux horribles massacres ordonnés par le Parlement
d'Aix en 1545.
Louis XII avait encouragé les laboureurs en dimi
nuant le poids des impôts fonciers. Sous son successeur
, ils furent frappés d'un sceptre de fer : le règne
de François Ier , tant vanté par les poëtes , fut un règne
de calamité pour l'agriculture.
Le célèbre capitulaire de Charlemagne , de Villis , en
apprend beaucoup plus sur la culture de son tems , que
les volumineuses collections qui décrivent les forfaits ,
les folies des rois et de leurs cours . La tradition servait
de véhiculé aux connaisances agronomiques ; par eile
se perpétua l'usage du béton que nous devons aux
Romains , ainsi que la bâtisse en pisé , que Cointereaux a
perfectionné.
Sous Catherine de Médicis , une nuée de monopoleurs
désolèrent la France : l'agriculture languissait ; c'était
en vain que Chopin écrivait à Eachant son Traité des
priviléges des paysans. Ce traité était plutôt calculé sur
Tintérêt des propriétaires que sur celui de leurs fermiers
, et le poids de la féodalité , des corvées et de
toutes les charges publiques les accablaient.
Sous Henri IV, le commerce des grains jouit de la
liberté et Sully , dans ses Economies royales , prétend
que l'Etat se passerait mieux , pour les commodités de
la vie , des gens d'église , nobles , officiers de justice et
financiers , que marchands , artisans , pasteurs et laboureurs.
608 MERCURE
DE FRANCE
,
Malgré les erreurs de la politique , l'agriculture se
ressentit , en France , du mouvement imprimé , dans le
seizième siècle , aux sciences et aux lettres . En 1535 ,
Charles Etienne publia un ouvrage sur les jardins ; successiyement
il en donna d'autres sur les semis , plantations
, sur la culture de la vigne , des prés , des
bois , etc , En 1565 , il publia l'Agriculture et Maison
rustique. Mais cet ouvrage , augmenté en 1579 , par
Jean Liébault , son gendre , n'est qu'an extrait des
anciens , copié sans discernement. On y trouve des
inepties. Comment croire , malgré l'autorité de Varron ,
que les chèvres ont toujours la fièvre ; que la meilleure
manière de faire cuire les oeufs est de les agiter dans une
fronde , ineptie réimprimée dans la Nouvelle Maison
Rustique ; que la manière de faire crever les chenilles
sur les choux , est de faire promener dans les carrés une
femme échevelée , les pieds nus , etc. Ces erreurs ont
traversé les âges on les trouve dans Columelle et
dans Pallade. Faut- il que les hommes de mérite soient
condamnés à payer tribut à la faiblesse humaine ! Un
Lommius prétend , dans son Tableau des maladies ,
que la pléthore est constatée quand on rêve qu'on a
une crête de coq . Le sage de Thou , parle d'une pluie
de froment tombée en Carinthie l'an 1548 ; elle dura
deux heures et l'on en fit d'excellent pain ( 1 ) , Tous
les siècles se ressemblent : les Annales de l'Agriculture
de l'an XII, ont cité une pluie de graines , vers Léon ,
en Espagne. On trouve aussi dans Charles Estienne ét
Liébault , des recettes pour guérir les boeufs ensorcelés.
Dans le chapitre de la médecine des poules , on conseille
de leur faire tiédir l'eau quand elles sont enrhumées
, de les laver avec du lait de femme quand elles
ont mal aux yeux , et mille autres sottises de ce genre,
Cependant on doit savoir gré à Charles Estienne
d'avoir , le premier en France , depuis la renaissance
des lettres , écrit sur l'art rural . Son ouvrage , qui a eu
(1 ) Historiarum sui temporis , etc. Dans ce même livre , il assure
qu'à Paris , rue Saint -Merry', on a vu un poulet ayant quatre aîles , quatre
pieds , deux croupions , qui marchait à gauche , à droite , devant , derrière
, et qui vécut deux jours,
DECEMBRE 1807. 609
plus de trente éditions , dut ce succès autant à l'importance
du sujet qu'il traitait , qu'aux contes dont il fourmille
et qui étaient analogues à l'esprit du tems, Les
auteurs contemporains , Elie Vinet , Mizauld , etc. , n'en
sont point exempts. Mizauld conseille , pour détourner
la grèle , de présenter un miroir à la nuée lorsqu'elle
approche ; en se voyant si laide , elle roulera d'effroi ,
ou trompée par sa propre image , elle croira voir une
autre nuée à qui elle cédera la place.
Je ne parle pas de ces Almanachs météorologiques et
astrologiques qui inondèrent le quinzième siècle sous le
nom de Calendrier des Bergers ( 2) . L'esprit du peuple
en fut empoisonné ; du mariage du soleil avec la lune ,
on déduisait tout ce qu'on voulait . J'arrive à Jehan
de Brie , appelé ainsi parce qu'il était de Coulommiers
en Brie , qui écrivait sous Charles V , en 1379 , mais
dont l'ouvrage ne fut publié qu'en 1542 , sous le titre
de Vrai régime du gouvernement des bergers et bergères
; par le rustique Jehan de Brie , le bon berger. Ce
petit livre , extrêmement rare , renferme des détails
sur le soin des bêtes à laine pour les divers mois de
l'année , leurs maladies , le parcage , la propreté des
bergeries , les moeurs et l'habillement qui conviennent
à un berger. La naiveté de son style en rend la lecture
agréable.
Bernard Palissy , potier de terre , en Saintonge , mort
vers la fin du seizième siècle , et dont la réputation posthume
n'est pas usurpée , traita en maître diverses parties
de la science économique , blâme les instrumens aratoires
du Bigorre , qu'il trouve d'une exécution lourde
et mauvaise , et pense tout le contraire de Charles
Estienne , qui ne voulait pas que les cultivateurs sussent
lire et écrire , de peur qu'ils s'en prévalussent. Palissy ,
plus sensé , désire que les connaissances se généralisent ,
(2) Cet almanach existe encore ainsi que celui nommé Messager boiteux,
ils sont très-répandus dans nos campagnes , et se trouvent quelquefois
chez les citadins : ils indiquent les jours où l'on doit se couper
les cheveux et les ongles ; mais ce qui est plus dangereux , les jours où
l'on doit se saigner et se purger . Comment se peut-il qu'une ignorance
aussiprofonde soit tolérée ?
610 MERCURE DE FRANCE ,
se répandent ; qu'on ramène la nation à la vie simple et
frugale; mais malheureusement l'ambition et l'avarice
ont , dit-il , rendu presque tous les hommes fous et leur
ont quasi poussé la cervelle. Qu'aurait-il dit s'il eût vécu
de nos jours ?
Quiqueran de Beaujeu , évêque de Sénez , sans égaler
Bernard Palissy en talens , déploya le même zèle pour
l'économie rurale. Mais son ouvrage est indigeste et
confus . Semblable à ce prédicateur dont parle Erasme ,
qui de la trinité passe à la quadrature du cercle ,
Quiqueran intercalle dans les détails ruraux une longue
digression contre Cicéron . Mais son livre est utile pour
connaître les procédés agronomiques de son pays et de
son tem . Il parle sur-tout des émigrations périodiques
de troupes de français d'une contrée dans une autre ,
pour y exercer quelques branches d'industrie. Les
Savoyards , les Limousins , les Auvergnats , etc..
Un Etrusque , suivant Plutarque , banni de sa patrie ,
voulant y reparaître en maitre , engagea les Gaulois à y
passer pour en faire la conquête , et leur fit goûter du
vin de son pays pour leur donner une bonne idée de ses
productions. Suivant Pline , un Helvétien après avoir
passé quelques années à Rome , imagina le premier qu'il
ferait un commerce avantageux des vins d'Italie , en
les transportant dans les Gaules. Que ce soit l'Etrusque
ou l'Helvétien , on voit que du tems de Strabon , vingthuit
ans depuis l'ère vulgaire , on trouvait la vigne sur
les côtes méridionales de la France , quoique , suivant
le même auteur , le raisin mûrit difficilement au nord
des Cévènes. Bientôt les défrichemens ayant rendu le
pays moins humide , la vigne s'avança rapidement vers
le nord , à tel point , que sept ou huit siècles après on la
trouvait dans des contrées qui ne l'ont plus : tels sont
les pays de Caux , les environs de Caën , le Bec, Zumiège ,
Corbie , l'Artois , la Belgique . Cependant on trouve
encore des vignes à Cologne , dans le département de la
Roër au nord de la France , le Clos Saint-Pantaléon
donne un vin assez estimé. En Allemagne , la culture
de la vigne s'avance plus au nord encore , on en trouve
près de Dresde .
Deux fois les vignes furent arrachées en France par
DÉCEMBRE 1807 .
611
l'ordre de deux hommes dont les noms ne réveillent
que des sentimens d'horreur , Domitien et Charles IX.
Le premier prétendait que la culture du blé dans les
Gaules serait plus utile que celle du vin , et en conséquence
de ce faux raisonnement , il fit arracher toutes
les vignes , ce qui continua pendant près de deux cents
ans ; mais vers la fin du troisième siècle , le sage et vaillant
Probus rétablit la paix et les vignes dans notre
pays . Le second , Charles IX , par le même principe ,
fit détruire une partie de celles de la Guyenne. Henri
III , en 1577 , modifia cette injonction , en commandant
seulement aux gouverneurs des provinces , d'empêcher
que la culture de la vigne n'acquit une extension préjudiciable
à celle du froment .
La vigne avait été , jadis , cultivée jusque dans les emplacemens
qui forment le centre de Paris ; car , en 1160 ,
Louis le Jeune avait assigné au curé de Saint- Nicolas ,
six muids de vin , à prendre annuellement sur le produit
d'une pièce de vigne qui était dans les jardins du
Louvre.
D'autres quartiers de Paris , depuis long - tems couverts
de maisons , l'étaient alors par la vigne. De la
Mare , dans son Traité de la police , mentionne les deux
grands vignobles de la montagne Sainte - Geneviève , et
du territoire de Laas , où sont à présent les rues Saint-
André-des-Arcs , Serpente , de la Harpe .
Le Falerne , le Massique , le Cécube , sont déchus de
leur réputation. La même chose est arrivée aux vins des
environs de Paris , qui ont conservé leur crédit jusqu'à
des époques très - récentes. Qui croirait que ceux de
Nanterre et de Surenne , passerent pour excellens ? C'est
cependant ce qu'atieste l'empereur Julien , surnommé
l'Apostat , qui ne cesse d'en faire l'éloge (3) . Paulmier
( 5 ) Dans les poësies d'Eustache Deschamps , qui vivait à la fin du
XIVe siècle " il est parlé avec éloge du vin de Mantes , qui a la bonne
qualité de se conserver long- tems : le voyageur Tavernier en avait bu
en Perse ; et le moine Rubruguis , envoyé par Saint - Louis au grand Kan
des Tartares , en présenta à ce monarque baibare un flacon qui s'était
bien conservé en route. Mantes a encore d'assez bons vignobles ; la côte
de Falanville , exposée au midi de l'autre côté de la Seine , donne an
vin plus estimé que les vins ordinaires de Bourgogne .
612 MERCURE DE FRANCE ,
dit que les vins d'Argenteuil , de Marly , de Ruelle et de
Montmartre , convenaient sur-tout aux citoyens des
villes et aux gens sédentaires. La Bruyère-Champier ,
vante avec plus de justice , les vins de Toulouse , de
Bordeaux , d'Orléans , d'Angers ; celui d'Arbois était déjà
estimé du tems d'Henri IV , qui en fit donner au duc
de Mayenne ; mais le vignoble de Coucy , en Picardie ,
planté par les ordres , de François Ier, était considéré
comme le plus précieux par ses vins qu'on réservait au
roi. Des poetes ont plaidé , en beaux vers , sur la préférence
à donner au Champagne ou au Bourgogne ; peutêtre
est-il plus aisé de juger ce procès , que de résoudre
la difficulté relative au tems où ces vins commencè
rent à être cités (4) .
(4) En 1652 , un grand procès s'éleva sur le mérite de ces deux vins.
La source de cette querelle fut une thèse soutenue à l'Ecole de medecine
de Paris , la même année , dans laquelle on avança que le vin de
Beaune , en Bourgogne , était plus agréable et plus sain que celui de
Champagne . Cette thèse n'excita aucun murmure , les vins de Beaune
étaient en trop grande réputation ; témoin la lettre de Pétrarque au pape
Urbain V , où le poëte écrit au saint- père qu'il n'est pas étonnant que
les cardinaux restés à Avignon aient montré peu d'empressement pour
retourner en Italie , parce qu'ils n'y trouveront pas le vin de Beaune
´dont ils font leurs délices . Mais quarante ans après cette fameuse thèse ,
on soutint , dans la même Ecole , une proposition plus hardie , que les
vins de Bourgogne étaient non- seulement préférables aux vins de Champagne
, mais que ces derniers agaçaient les nerfs , mettaient les humeurs
en fermentation , et procuraient la goutte . On s'appuyait , pour fortifier
cette opinion , de l'autorité de M. Fagon , premier médecin du roi , qui
venait , disait-on , de défendre le vin de Champagne à Louis XIV . Les
Champenois prirent feu et attaquèrent les Bourguignons ; ceux - ci se
défendirent bravement , et prétendirent que c'était à MM. Colbert et de
Louvois , alors ministres , dont l'un était originaire de la Champagne et
l'autre y possédait de grands vignobles , que le vin de Champagne devait
sa vogue. Cette imputation était fausse ; long-tems avant eux ,
les Français
aimaient le vin de Champagne : pour preuve , au XVI siècle le
vin d'Aï , de cette province , était si renommé que l'empereur Charles-
Quint , le pape Léon X , et les rois François Ier et Henri VIII , rol
d'Angleterre , recherchaient ce vin comme un nectar, et chacun d'eux
avait acheté à Aï un clos avec une petite maison , où il y entretenait un
vigneron à leurs gages , qui , tous les ans , leur envoyait une provision
de ce bon vin."
DÉCEMBRE 1807 . 615
I
Grégoire de Tours avait parlé avantageusement
des vins de Mâcon et de Dijon ; ceux de Reims et autres
cantons voisins , sont loués dans une lettre de Pardule ,
évêque de Laon , adressée à Hincmar . Béquillet , voulant
contester aux vins de Champagne une réputation déjà
fort ancienne , oppose à ces témoignages irréfutables ,
une présomption fondée sur ce que , pour le sacre des
rois , on envoyait à Reims des vins de Bourgogne. Les
fêtes splendides qui accompagnaient ces cérémonies , devaient
naturellement y amener tous les moyens de varier
les plaisirs et de flatter la sensualité ; voilà tout ce qu'on
peut en conclure.
Au seizième siècle , Liébaut comptait dix-neuf sortes
de raisins : Olivier de Serres en trouvait beaucoup
plus le Grand d'Aussi , dans l'Histoire de la vie privée
Enfin cette seconde querelle de 1712 fut épousée par Grenan , professeur
au collége d'Harcourt , qui combattit pour la Bourgogne , et par
Coffin , professeur au collége de Beauvais , qui lutta pour la Champagne.
Qu'il me soit permis de donner une idée de l'Ode saphique du premier
et l'Ode alcaïque du second , traduites toutes deux en très -beaux vers
français par de la Monnoye.
ODE SAPHIQUE DE GRENAN.
CHERE feuillette bourguignonne ,
Qui loges dans ton sein la,vermeille santé
Les plaisirs innocens , la double liberté ,
Et que d'amours badins une troupe environne ,
Je veux te consacrer ces vers etc.
>
Il ouvre la tranchée et attaque le vin de Reims , en le traitant de
Liqueur âcre et de poison secret :
Jusqu'aux cieux la Champagne élève
De son vin pétillant la riante liqueur :
On sait qu'il brille aux yeux , qu'il chatouille le coeur
Qu'il pique l'odorat d'une agréable sève.
Mais craignons un poison couvert :
L'aspic est sous les fleurs . Que seulement , par grâce ,
Quand Beaune aura primé , Reims occupant la place.
Vienne légérement amuser le dessert .
2
RÉPONSE de M. COFFIN , à la louange du vin de Reims.
Chère hôtesse d'un vin qu'on ne peut trop priser ,
D'un vin qui doit à Reims , comme moi , sa naissanee ,
614 MERCURE DE FRANCE ,
des Français , prétend qu'il y en a trois cents variétés
en Europe. La manière de soigner la vigné fut souvent
subordonnée , comme toutes les autres cultures ,
aux rêveries
astrologiques et alchimiques . Mizaulet , qui fut
copié par Liebaut , conseillait d'après les anciens d'arroser
les ceps avec certaines drogues purgatives.
L'art de faire du rapé était connu dès le douzième
siècle , de même que celui de faire du vin blanc avec des
raisins noirs. Il y a plus de cent ans que , dans certains
cantons du Bordelais , on mêlait du sucre avec le vin ,
pour le rendre meilleur. Ces procédés qui étaient en
usage du tems d'Olivier de Serres n'auraient pas dû être
annoncés comme des découvertes.
L'art de conserver les vins était bien imparfait vers
1560 : la Bruyère-Champier cite comme une merveille ,
que des vins de Bourgogne se soient gardés six ans . Dans
les caves de l'hôpital à Strasbourg , on avait encore, il y
a quelques années , ce qu'on appelait du vin de Luther.
Cette indication annonce plus de deux siècles . Ce vin
ད་
Bouteille , à mon secours ! j'entreprends ta défense :
Pour ton propre intérêt , viens me favoriser !
Aussi clair que le verre où la main l'a versé ,
Les yeux les plus perçans l'en distinguent à peine .
Qu'il est doux de sentir l'ambre de son haleine ,
Et de prévoir le goût par l'odeur annoncé !
D'abord à petits bonds , une mousse argentine
Etincelle , pétille , et bout de toutes parts ;
Un éclat plus tranquille offre ensuite aux regards ,
D'un liquide miroir la glace cristalline .
Dans la dernière strophe , Coffin s'emporte , et appelle le cidre le limon
de la Neustrie , 1
Ciel ! fais que désormais puni de sa folie .
Quiconque insultera l'honneur de Silleri ,
N'abreuve son gosier d'autre vin qué d'Ivry ,
Ou d'un cidre éventé ne suce que la lie.
Cette provocation fut relevée par deux ou trois poëtes normands ,
Charles Ybert , J. Duhamel , professeur au collége des Grassins , mais
leurs morceaux , traduits par différens auteurs , out été insérés dans le
Mercure du mois de Mai 17120
DECEMBRE 1807 .
615
était à la vérité d'une saveur désagréable. Crusius nous
fournit un fait analogue ; de son tems , vers la fin du
seizième siècle , une inscription annonçait que le vin
contenu dans le foudre de Heidelberg , y avait été mis
en 1343. (5)
Avant que les Grecs Phocéens établis à Massilia ,
Marseille , et les Romains eussent fait connaître la vigne
aux Gaulois , nos pères composaient avec le miel sauvage
de leurs forèts une liqueur forte , enivrante , en la
faisant fermenter dans l'eau. Ce fut-là leur première
boisson qui s'appelait hydromel. Vers le XVe siècle ,
tems où les abeilles domestiques avaient pris la place
des sauvages , et où l'abondance du vin avait fait oublier
l'usage de cette liqueur , on inventa un hydromel vineux
; peut-être même on ne fit que renouveler cette
boisson.
Arnaud de Villeneuve , fameux médecin et qui mourut
en 1513 , parle de la préparation des eaux- de - vie
qu'avant lui on regardait comme un secret . Dutens
croit qu'il n'était pas ignoré des anciens. On attribuait
de grandes propriétés médicinales à cette rectification
du vin par la distillation ; mais bientôt en France l'eaude-
vie cessa d'être regardée comme un médicament et
elle devint une boisson agréable . En 1646 , on publia
un Traité de l'eau- de- vie , ou Anatomie théorique et
(5) C'est aux Gaulois-Cisalpins que nous devons l'invention des tonneaux
; avant eux les Romains déposaient leurs vins dans de grands pots
de terre ou dans des outres qui , toujours , communiquaient un goût désagréable
à la liqueur . 'Charlemagne recommandait aux régiseurs de ses
domaines de conserver son vin dans de bons barils , bones barillos >
cerclés de fer. Dans les pays de grands vignobles , on ne se contentait pas
seulement de tonneaux , on creusait en terre des espèces de citernes bien
maçonnées , qu'on remplissait de vin . C'était dans ces grands réservoirs
que l'on puisait pour remplir certaines bouteilles , sacoches ou cantines
de cuir que les valets portaient à la suite de leurs maîtres , et qui pendaient
à l'arçon de leurs selles . Une ordonnance du XIIIe siècle oblige
les tanneurs d'Amiens de fournir deux paires de boucauts de cuir bens
et suffisans à tenir vins , pour quand les vassaux de l'évêque seront par
lui ou son vicaire conduits à l'arrière -ban . Les bouchers devaient fournir
de la graisse pour couvrir lesdits boucauts , de peur que le vin ne
s'échappât ou ne s'éventât .
616 MERCURE DE FRANCE ,
pratique du vin. On lit dans Helyot que les Jésuites ,
ordre religieux fondé par Saint- Jean de Sienne , qui
fut supprimé en 1668 , par Clément IX , s'occupaient
non-seulement à préparer des médicamens pour les
pauvres , mais encore à distiller des eaux- de-vie d'où
leur vint le nom de gli padri dell' acqua-vita. Mais
l'époque à laquelle on imagina d'extraire de l'eau-de-vie
du marc des raisins paraît plus tardive : Durival la fixe
à l'an 1696 ; j'ignore sur quelle autorité. Diverses autres
substances ont été employées à cet usage , les cerises ,
les prunes , la baie de sureau , la pomme- de-terre , etc.
Il y a long-tems que les Suisses tirent , du fruit de la
ronce , une liqueur qu'ils estiment.
Suivant Pline et d'autres auteurs , les anciens ont
connu le cidre . On prétend néanmoins que son usage
en France et en Angleterre n'a guères que trois siècles.
Cette boisson fut d'abord imaginée en Afrique , et ce
furent les Biscayens qui , commerçant dans cette partie
du monde , en apportèrent la connaissance dans leur
patrie. Ensuite les Normands ayant conquis la Neustrie ,
et faisant commerce avec les Biscayens , apprirent d'eux
la manière de faire le cidre. Olivier de Serres dit que
dans le Cotentin il se fait avec des pommes couleur de
sang , dites pommes d'écarlate , un cidre rouge trèsagréable
à boire , et qui , étant un peu aromatisé avec
du sucre et de la canelle , se conserve deux ans (6) .
(6) Nos pères faisaient usage de plusieurs autres boissons , notamment
de la bière , du poiré , du prunelet , etc. Pline nous atteste que de son
tems on bûvait de la bière ; mais ce qui nous étonne , c'est qu'il ajoute
qu'on avait le secret de la conserver pendant plusieurs années : cè secret
est perdu pour nous. On trouve dans Diodore de Sicile , que les Egyptiens
avaient deux sortes de bière ; l'une forte , appelée zichès , l'autre
douce, qu'ils nommaient curmi . Les Gaulois conservèrent cette division ,
qu'ils tenaient sans doute des Phocéens ; leur bière forte portait le nom
de zitu , et la douce était nommée cervisia , dont on a fait le vieux
mot français cervoise . Julien l'Apostat n'aimait certainement pas la bière ;
il nous reste une épigramme grecque de cet empereur qui le prouve , où,
en apostrophant la bière , il dit à peu près : « Qui es- tu ? Non , tu n'es
» point le vin de Bacchus : le fils de Jupiter a l'haleine douce comme le
nectar , et la tienne est celle d'un bouc. »
Le poiré est originaire de Normandie : il se fait de poires acerbes et
DÉCEMBRE 1807 .
617
Le versificateur Saint-Amand , zélé panégyriste de cette
boisson , ne se contente pas , dans une pièce de vers
sur le cidre , de lui donner la préférence sur le vin ;
si on l'en croit , le cidre est l'or potable que la chimie
a préconisé.
Les boissons chaudes , qui sont actuellement admises
dans toute l'Europe , n'étaient pas connues au XVI siècle.
Ellis , dans un traité sur le café , dit qu'en 1555_la
décoction de ce fruit était déjà usitée en Turquie. Les
prédicateurs musulmans l'attaquerent par des déclamations.
Un muphti décida que les amis du café étaient
' ennemis de la loi de Mahomet. Un successeur de ce
muphti décida le contraire. L'introduction du café n'eut
lieu en France qu'en 1644 , par des voyageurs de Marseille,
et Galland raconte que Thévenot, revenu d'Orient
en 1658 , aimait cette boisson dont il régalait ses amis.
En 1669 , Soliman Aga , ambassadeur de la Porte auprès
de Louis XIV , qui demeura à Paris pendant un an ,
coinmença à répandre l'usage du café ; et enfin en 1672
un arménien , nommé Paschal , s'établit à la foire Saint-
Germain et en vendit publiquement. Après le tems de
la foire , il se retira sur le quai de l'Ecole , au coin de la
rue de la Monnaie , où l'on voit encore un café : ce fut
le premier de Paris ; la tasse s'y vendait 2 sous 6 deniers.
Le chocolat nous vient d'Amérique , vers 1661. Nous
devons son usage aux Espagnols , et c'est Marie- Thérèse
d'Autriche , femme de Louis XIV, qui nous l'a fait connaître.
L'introduction du thé , originaire de la Chine
et du Japon , est antérieure ; elle date de l'an 1656.
Nous le devons aux Hollandais , et sa boisson est tellement
devenue à la mode , que dans certains pays ,
comme l'Angleterre , la Hollande , déjeuner y signifie
exclusivement , boire du thé et manger des beurrées,
douces , comme le cidre de pommes. Fortunat , dans la vie de Sainte-
Radegonde , reine de France , qui , étant veuve , menait une vie trèspénitente
, dit que cette princesse ne buvait que de l'eau et du poiré ,
qui était alors la boisson des pauvres.
Le prunelet était une boisson composée d'eau et de prunes de haies
fermentées , à laquelle , après une disette , fut réduit le peuple de Paris
en 1420.
2r
DE
LA
Rr
618 MERCURE DE FRANCE ,
Le lupin , l'un des mets vantés par les anciens , n'est
pas banni des tables en Espagne , en Corse et ailleurs.
A la Chine , on mange le ver du hanneton , et les Sardes
s'accommodent très-bien de la viande de jeunes chevaux.
Les Romains , amateurs d'escargots , avaient
des lieux destinés à les engraisser : ce parcage s'est
maintenu dans la ci-devant Lorraine et le pays de
Trêves. Il n'est pas rare d'y voir des escargotières. On
nomme ainsi des endroits où , au milieu des pierrailles
et de la mousse , sont déposés des milliers d'escargots.
On les entoure d'une enceinte en maçonnerie , sur laquelle
s'élève une cloison en fil d'archal à pointes
recourbées , pour empêcher ces animaux de s'échapper.
La Bruyère-Champier , parle de l'escargot comme aliment.
Des côtes de l'Océan on en fait quelquefois des
envois dans les colonies : on en mange en Espagne , en
Allemagne , mais très-peu à Paris. Je trouve dans un
ouvrage imprimé à Paris , en 1692 , sous le titre de
Maison réglée , par Audiger , qu'à cette époque , la
dépense annuelle de la table d'un homme riche , ayant
tous les jours douze couverts , soir et matin , n'excédait
pas 11,900 liv.
$2
2
C'est encore au seizième siècle que nos régions septentrionales
acquirent divers poissons , entr'autres la
carpe , dont la patrie est le midi de l'Europe. La carpe
a été portée en Hollande , en Suède ; Mascall la procura ,
en 1514 , à l'Angleterre ; et Pierre Oxe , vers l'an 1560 ,
au Danemarck . Le Grand-d'Aussi cherche à prouver
qu'en France on a mangé de la baleine , et ne cite pas
Histoire du siége de Metz , d'Ambroise Paré , qui lui
en aurait fourni une nouvelle preuve. Les pauvres du
Japon ne vivent que de chair de baleine , ainsi que les
habitans des îles Feroë .
L'usage de manger de l'ânon , introduit par Mécène ,
fut renouvelé par le chancelier Duprat. On mangeait
aussi des salades faites de sommités de mauve , de
brionne et de houblon (7 ) . Mais une bizarrerie assez
remarquable pour la diététique , c'est qu'on faisait tou
jours germer les légumes avant de les faire cuire.
(7) On mange encore du houblon en salade dans la Belgique .
DECEMBRE 1807. 619
3
;
A
On voit , par la règle de Saint- Chrodegand , ordonné
évêque de Metz par le pape Etienne , en 743 , que de
son tems , la faîne et le gland servaient encore de nourriture
à l'homme. A mesure que les campagnes se couvrirent
de moissons , les plantes céréales lui fournirent
sa subsistance ; la disette seule obligea de recourir quelquefois
au gland : c'est ce qui arriva en 1548 , dans le
Mans , lors d'une famine. En Provence , suivant Quiqueran
, le froment a toujours été le seul grain employé
pour la nourriture des hommes. Il ajoute même que
dans les tems de disette , on ne donne pas aux chiens le
pain d'avoine , dont usent les Ecossais. Un auteur
anglais , dans son Dictionnaire , définit l'avoine , un
grain qui sert pour nourrir les chevaux en Angleterre
et les hommes en Ecosse. Les Norvégiens aiment beaucoup
le pain d'avoine. Poncelet dit en avoir mangé
qui était supérieur à tout autre. On sait que l'on tire
de l'avoine un très-bon gruau. La Framboisière , mé
decin de Henri IV, vantait l'orge mondé. On en mange
beaucoup dans quelques départemens de l'est de la
Francé , tandis qu'à Paris cet aliment sain , et peu
coûteux , est presque inconnu .
Plusieurs écrivains regardent le fléau à battre le blé ,
comme une invention récente , quoique ce moyen soit
indiqué par le bon sens. L'antiquité avait eu les moulins à
bras et ceux qui ont l'eau pour moteur. Un chroniqueur
de la Bohême a soutenu que , depuis douze siècles , on
se servait des moulins à vent ou pneumatiques dans
son pays. Mais nous croyonss cette invention plus moderne
, elle date du retour des Croisades et nous vient
des Sarrazins qui en faisaient usage , ainsi que plusieurs
autres objets d'industrie , de culture , et des plantes qui
nous ont été apportées de chez eux. En 1726, on voulut
appliquer les moulins à vent au labour des terres , ce
qu'on a renouvelé de nos jours , mais sans succès. Les
grands avantages qui peuvent résulter de leur emploi
n'ont été bien sentis que par les Hollandais . A Sardám ,
sur deux lieues carrées , on compte environ 800 moùlins
à vent.
Le bluteau qui n'a été introduit qu'au commencement
du seizième siècle , est mentionné dans un poëme du
20 MERCURE DE FRANCE ,
treizième , suivaut le Grand-d'Aussi. La mouture économique
, qui consiste à faire repasser plusieurs fois les
sons sous la meule , était usitée eu 1546 , et c'était vers
Senlis qu'on avait perfectionné cette méthode ; mais
elle n'était pas générale .
La découverte extrêmement utile du levain , est due
au hazard. Les Gaulois , suivant Pline , se servaient
de la levûre de bière : son emploi fut interrompu pendant
des siècles , jusqu'au commencement du dixseptième
, époque où l'on mit en vogue un pain mollet
qui , étant plus difficile à faire lever , à raison des substances
qu'on y mêlait , eut besoin d'un ferment plus
actif , ce fut la levûre de bière ; mais les médecins se
divisèrent sur ses propriétés , bonnes ou mauvaises . On
écrivit , on s'injuria , et vers 1670 , la dispute durait
encore. Du tems de la Bruyère - Champier , pour faire
lever la pâte , on employait une eau vineuse , et l'on
salait le pain.
Le seigle , connu des anciens , formait au seizième
siècle une branche considérable d'agriculture. L'expérience
avait appris qu'il convenait . mieux que le froment
dans les terres sablonneuses. La longueur de sa
paille , utile pour lier les gerbes , fut un motifde plus ,
à mesure que la dégradation des forêts rendit plus chers
les liens de bois.
Plusieurs variétés de blé se répandirent successivement
: Olivier de Serres , en 1598 , essaya dans son
jardin le blé de Smyrne , ou le blé de miracle , qui a
des épis latéraux : le produit fut de quarante pour un.
Pierre de Crescens , qui vivait au treizième siècle
ne parle pas du sarrasin ; on peut conclure de son silence,
qu'alors il n'était pas connu. Mais il était cultivé en
Angleterre en 1517 , en Belgique en 1661 ; nous croyons
donc qu'il a été communiqué à la France par les Maures
ou Sarrasins d'Espagne , à qui nous devons également
le maïs , nommé aussi blé d'Espagne , de Turquie.
Quelques personnes veulent que nous soyons encore
redevables aux Maures , du safran , que d'autres disent
nous avoir été apporté par un pélerin venu du Levant .
Lataille des Essarts prétend que les premiers oignons
de safran furent apportés dans le Gâtinois vers la fin
DECEMBRE 1807 .
621
du quatorzième siècle , et que jusqu'au commencement
du dix-septième siècle on en vendait annuellement aux
Hollandais et aux Allemands pour plus de trois cent
mille francs. La France , qui au seizième siècle consommait
plus de safran qu'aujourd'hui , parce qu'alors on
en mettait dans la plupart des alimens , en produisait
aussi beaucoǹp. La Provence , l'Albigeois et l'Angoumois
étaient les cantons les plus renominés pour cette
culture ; maintenant on ne l'exerce plus que dans le
Gâtinois .
et En 1551 , les Provençaux tentèrent la culture de
la canne à sucre originaire des Indes-Orientales ,
sur-tout celle du riz , venu aussi d'Orient , qui a été
essayée de nouveau en France à des époques très-récentes.
Cette dernière réussit peu dans le Lyonnais et*
dans la Provence , où il fallut régler par un édit , la portion
de terrain que chaque ville ou village emploierait
à cette culture actuellement abandonnée , quoique le
gain y fût assez considérable. Le riz ayant besoin d'eaux
stagnantes , ces eaux auront sans doute occasionné des
fièvres , maladies qui auront fait négliger une culture
qu'il faut laisser au Piémont où elle prospère.
Nous devons les melons aux conquêtes de Charles VIII ,
qui les rapporta d'Italie ; ils devinrent communs en
France , et furent , en 1586 , l'objet d'un traité de
Jacques de Pons , qui les croit venus primitivement
d'Afrique en Espagne et en Italie . Olivier de Serres
conseille les cloches de verre pour accélérer la maturité
des melons ; ce conseil annonce qu'on en faisait
peu d'usage. Le Languedoc était vanté pour cette culture
; on ne parlait pas encore des melons de Metz et
de Vic , qui acquirent depuis une réputation méritéc .
Les melons Cantaloup sont originaires d'Arménie.
L'Italie nous donne aussi l'espèce de concombre
nommé Serpentin ; Toulouse fut la première ville qui ,
la cultiva. Olivier de Serres prétend que nous avons
tiré la citrouille de Naples et d'Espagne ; ce dernier
pays nous apprit l'usage des truffes , et nous transmit
la scorsonère ; l'auteur du Jardinier Français , la cultiva
l'un des premiers vers l'an 1651 .
pays
L'épinard , originaire de l'Asie- Mineure , nous a été
622 MERCURE DE FRANCE ,
donné par les Arabes ; quelques auteurs pensent que
ce pourrait être le chrysolaca des Grecs ; la Bruyère-
Champier assure que cette plante , dont il parle mal ,
était depuis plusieurs siècles , d'un grand usage à Lyon
et sur-tout à Paris , et que le précepte du carème avait
fait sa réputation , à cause de sa précocité.
Les artichauts , rares du tems de Pline, et qui paraissent
indigènes dans l'Andalousie , avaient été ensuite
abandonnés ; en 1473 , à Venise , ils parurent une
nouveauté. Vers 1466 , ils avaient été portés de Naples
à Florence , d'où ils passèrent en France , au commencement
du seizième siècle , et sous Henri VIII , en
Angleterre . Il faut remarquer que les artichauls étant
de la famille des chardons , cela explique pourquoi nos
historiens anciens disent que l'on mangeait des chardons
en France ; mais l'on sait très-bien pour qui cette
pâture est réservée . Les grosses fèves , et même les haricols
, sont fort anciens dans les Gaules , et les pois
chiches y ont été apportés il y a long-tems ; mais les
petits pois verts , l'usage de les manger dans leur primeur
et de les payer très- cher , ne sont connus qu'il
ya à peu près cent cinquante ans . Les cardons nous
viennent d'Espagne ; nos ancêtres ne mangeaient que
des cardes-poirées.
.
a
鄂
Les choux verts , si communs en France actuellement
, ont été apportés dans les Gaules par les Romains
, ainsi que les choux rouges estimés et adorés
des Egyptiens , et regardés par les Grecs comme la
nourriture la plus saine. Mais les choux blancs viennent
des pays Septentrionaux , et l'art de les faire pommer
n'était pas encore connu du tems de Charlemagne.
Olivier de Serres dit que de son tems , le chou-cabus
dégénérait ; il fallait annuellement tirer des graines.de
Tortose , Savone et Briançon . Vers la fin du seizième
siècle , les brocolis , ou petits choux verts , furent apportés
d'Italie en France. Les choux-fleurs , venus du
Levant en Italie , passèrent en France et de-là en Allemagne.
Les laitues ordinaires sont fort anciennes dans
les Gaules , mais on a trouvé assez tard la manière de
les faire pommer. Les chicons , auxquels nous donnons
le nom de laitues-romaines , sont originaires des en-
>
DECEMBRE 1807.
625
virons de Rome , et en ont été apportés par Rabelais ,
le savant curé de Meudon.
L'introduction de quelques fleurs peut ici obtenir
une place. La tulipe , originaire de la Cappadoce , fat
apportée en Europe , en 1559 , et Conrad Gesner la
vit à Augsbourg vers ce tems . Nous devons la tubercule ,,
à un minime que le savant Peiresc avait envoyé en
Perse. Les roses sont originaires des îles de la Méditerranée
; j'ai lu , je ne sais où , qu'autrefois le droit
d'élever des rosiers était restreint ; c'était un privilége
particulier. La conquête du Nouveau-Monde procura
à l'Europe , la grenadille , indigène au Mexique et au
Pérou , qui fut présentée au pape Paul V. La capucine
du Pérou , qui fut apportée en 1684 ; la sensitive du
Brésil ; la dionée du Mexique , ainsi que le chèvrefeuille
; la belle-de-nuit originaire du meme pays (8) ;.
la vanille , la verveine , l'aristoloche , l'aster , etc. , et
l'héliotrope trouvée par J. Jussieu dans les vallées des
Cordillières au Pérou . Nous devons à l'Asie , le myrthe ,
le lys originaire de la Palestine ; le lilas de , l'Asie-
Mineure , apporté par Busbec , ambassadeur de Ferdinand
II , à la Porte ; la reine-marguerite , par le P.
d'Incarville , jésuite ; le jasmin des côtes de Malabar ;
la pervenche de Madagascar et de Java ; l'Agathis et
la jacinthe de l'Inde , le baume de l'Arabic et l'hortensia
de la Chine. La découverte du Cap de Bonne-Espérance
nous a offert la mauve , le géranium , etc. L'encens quo
l'on tire du royaume d'Ades en Afrique , a été connu
des anciens. PH. D*.
(La suite au N° prochain ).
L'ÉNÉïDE , traduite en vers par M. J. HYACINTHE
GASTON , proviseur du Lycée de Limoges. Tome IIIª .
A Paris , chez Lenormant , imprimeur -libraire , rue
des Prêtres-Saint- Germain -l'Auxerrois .
M. Gaston vient de terminer un grand travail , sa
(8) Cette fleur , qui n'ouvre son calice que le soir , paraît vouloir nous
priver de son éclat ; mais elle est d'un climat 'où les jours répondent à
nos nuits , et elle a quitté sa patrie sans en perdre les usages : elle es
indique les heures partout où elle se trouve.
624 MERCURE DE FRANCE ,
traduction en vers de l'Enéide. Les huit premiers
livres ont été reçus avec une faveur que méritaient
bien le zèle et le talent de l'auteur ; les quatre derniers
qu'il publie en ce moment , ont les mêmes droits au
même accueil .
La traduction de M. Gaston ne peut pas être jugée
seulement par comparaison avec l'original .: il faut
encore examiner si elle est supérieure , égale ou inférieure
à celle de M. Delille , et dire à quel point
l'une l'exporte sur l'autre , ou le lui cède . Je n'éluderai
point cette obligation , assez difficile qui m'est
imposée par la circonstance , et je m'en acquitterai
du moins avec beaucoup de franchise .
>
M. Gaston a incontestablement sur M. Delille l'avántage
de la précision . Je prends pour exemple le neuvième
livre. Il a 818 vers dans Virgile ; M. Delille l'a
traduit en 1200 vers , et M. Gaston en 948 seulement .
M. Gaston n'a donc que 130 vers de plus que Virgile
et il en a 250 de moins que M. Delille. Je sais bien
que cette petite supputation ne décide pas tout à fait
la question de la précision ; qu'il se pourrait que M.
Gaston, avec ses 250 vers de moins que M. Delille , fût
réellement plus diffus que lui , si , laissant de côté beaucoup
d'idées et d'expressions essentielles de son auteur ,
il avait rendu avec prolixité celles qu'il aurait conservées.
Mais , avant que j'examine la chose sous ce
point de vue , on conviendra , j'espère , que M. Delille ,
en faisant près de 400 vers de plus que Virgile , a excédé
la différence naturelle qu'il y a du français au latin
sous le rapport de la concision ; de même que M. Gaston ,
en qui cette différence n'est que de 130 vers , ne s'est
peut-être pas donné , en raison de l'inégalité des deux
langues , une marge suffisante pour exprimer avec la
facilité convenable toutes les pensées et toutes les imagesde
son original. Je vais m'occuper de prouver l'un et
l'autre.
Voici le début du livre :
Atque ea diversâ dum parte geruntur ,
Irim de coelo misit saturnia Juno
Audacem ad Turnum. Luco tam forte parentis .
DÉCEMBRE 1807 .
625
Pilumni Turnus sacratâ valle sedebat.
Ad quem sic roseo Thaumantias ore locuta est , etc.
M. Gaston a traduit ainsi ces vers :
De Junon cependant la prompte messagère
Encourage Turnus dans un bois solitaire
Que la religion consacre à ses aïeux .
Pourquoi s'être piqué ici de faire deux vers de moins
que Virgile ? Le traducteur a-t-il exprimé toutes les
circonstances ? Non . Le goût lui commandait -il d'en
sacrifier quelques-unes ? il ne me semble pas. Le premier
vers du texte sert à lier le livre qui précède à celui
qui commence le mot cependant , cette transition
bannale et sèche , ne le remplace pas dans la traduction .
J'y vois bien qu'Iris entretient Turnus dans un bois
consacré à ses aïeux . Mais que faisait Turnus dans ce
bois ? auquel de ses aïeux ce bois était -il consacré ? Le
traducteur me le laisse ignorer. Si Virgile n'a pas eu
tort d'entrer dans ces détails , M. Gaston a eu tort de
les supprimer ; il n'y a pas de milieu . Ce serait assez
pour l'histoire de nous apprendre qu'un personnage a
donné à un autre de tels avis dans une telle circonstance;
mais on demande davantage à la poësie : il faut
qu'elle peigne le lieu de la scène , l'attitude , l'action ,
le costume des interlocuteurs . Comme elle ne raconte
guère que des fables , elle doit faire comme ces habiles
menteurs qui ont grand soin d'orner leurs faux récits.
d'une foule de petites particularités auxquelles la crédulité
se prenne , et qui fassent penser qu'à moins d'avoir
vu les choses , on ne saurait les si bien décrire . M. Delille
a fait un vers de plus que Virgile , et par conséquent
trois de plus que M. Gaston ; mais il a tout
exprimé , et je le trouve ici plus véritablement précis
què son émule , dont les vers ont le double défaut du ,
vague et de la sécheresse . Voici ceux de M. Delille :
Tandis que loin des siens l'infatigable Enée
Joint au sort des Toscans sa haute destinée ,
Junon envoie Iris au superbe Turnus .
Tranquille , il sommeillait au bois de Pilumuus .
Iris vient et Péveille ; et sa bouche de rose
Adresse ce discours au héros qui repose .
626 MERCURE DE FRANCE ,
M. Delille , il faut encore l'avouer , l'emporte de beaucoup
sur M. Gaston par la poësie d'expression ; et M.
Gaston , à cet égard , partage la destinée commune de
tous nos versificateurs vivans. La Muse qui n'a pas
départi fort libéralement à M. Delille le don de l'invention
, ni même le talent de la disposition , lui a donné ,
en dédommagement , le coloris poëtique le plus séduisant
, et l'art de tailler , de polir , d'enchasser , pour ainsi
dire , les élémens du langage , de manière à produire
les reflets les plus éblouissans. C'est un habile lapidaire
qui met quelquefois du stras en oeuvre , mais qui sait
lui donner les feux du diamant. M. Gaston , dont la
main n'est pas aussi industrieuse ou du moins aussi exercée
, arrange avec soin , élégance et régularité sur-tout
les expressions qu'il a choisies avec discernement ; mais
elles n'ont pas toujours sous sa plume ce jeu , ce mouvement
, ces oppositions piquantes qui font l'éclat et le
charme des vers. Iris s'est acquittée de son message
auprès de Turnus .
;
Dixit ; et in coelum paribus se sustulit alis
Ingentemque fugá secuit sub nubibus arcum,
Traduction de M. Gaston :
La Déesse à ces mots , remonté dans les cieux ,
Et trace dans la nue un sillon radieux .
Ces deux vers , pris en soi , n'ont rien de repréhensible
, si ce n'est , peut-être , la répétition du mot dans,
qui , à la première fois , serait facilement et avantageusement
remplacé par le mot vers : du reste , ils sont
bien tournés et disent ce qu'ils veulent dire. Cepen--
dant on ne peut s'empêcher de regretter l'omission
du paribus alis , et sur-tout de l'ingentem areum.
Cette dernière circonstance est d'autant plus importante
que , par son moyen , Virgile unit l'image d'Iris
remontant vers les cieux à l'idée du météore connu
sous le nom d'Iris ou d'arc-en- ciel . M. Delille , a beaucoup
mieux traduit ces deux vers :
Elle dit , et soudain de son alle brillante
Trace en arc radieux sa route étincelante .
étincelante est peut-être un peu fort ; mais ces expressions
d'aile brillante , d'arc radieux , et de route étinceDÉCEMBRE
1807 . 627
lante , rassemblées dans deux vers , leur donnent tout
l'éclat du phénomène que décrit le poëte ; voilà ce qu'on
appelle de la poësie d'expression et d'image , ce que
M. Delille possède à un suprême degré , et dont M.
Gaston paraît quelquefois privé.
Je soupçonne que M. Gaston , qui a fait une grande
partie de sa traduction depuis que celle de M. Delille
a paru , a été plus contrarié que servi par la connaissance
qu'il a prise de celle-ci. Il faudrait , je le sens
avoir un bien grand empire sur soi-même pour s'empêcher
de lire un ouvrage contre lequel on a le dessein
de lutter , et que s'en abstenir , ce serait en quelque
sorte se battre les yeux bandés ; toutefois je pense que
cette manière serait avantageuse à plusieurs égards .
Sans doute lorsque l'on voit son adversaire , on évite
plus sûrement son approche ; mais c'est aussi pour
cela qu'on réussit moins à l'atteindre lui-même. Parlons
sans figure ; M. Gaston , connaissant la traduction de
M. Delille , paraît avoir évité avec un soin extrême
de se rencontrer avec lui . Si l'on en excepte un trèspetit
nombre de vers qui ne pouvaient pas se traduire
de deux manières , son ouvrage n'offre pas la plus légère
trace d'imitation et d'emprunt : l'affectation du contraire
s'y ferait plutôt sentir. Il n'y a pas de doute
que M. Gaston , s'il n'avait eu aucune connaissance
des vers de M. Delille , ne se fût beaucoup plus souvent
rencontré avec ce poëte célèbre ; et c'était une
chance dont il ne fallait peut-être pas se prfver. Dans ces
rencontres purement fortuites , M. Gaston aurait eu une
liberté originale , et mis des différences plus ou moins
heureuses qui auraient écarté de lui tout soupçon de
plagiat, Employant à s'approcher d'autant plus de
Virgile , toute l'attention qu'il a mise à s'écarter du
chemin déjà tracé par M. Delille , s'il n'eût atteint
que rarement à la perfection du premier, il se serait
du moins tenu plus souvent à la hauteur du talent de
l'autre. Pour tout dire en un mot , il semble s'être trop
occupé de faire autrement que M. Delille , pour avoir
pu faire mieux ou même aussi bien. Ce sont deux systêmes
de traduction , tout contraires , et dont l'opposition
ne peut être l'effet du hasard . Si l'un des tra628
MERCURE DE FRANCE ,
"
ducteurs n'avait pas trop fréquemment délayé le texte
dans une paraphrase élégamment verbeuse , l'autre
ne se fût probablement point piqué d'une précision qui
quelquefois dégénère en infidélité et en sécheresse . Si
dans un grand nombre de passages , la grâce de M.
Delille n'était pas devenue de la manière , et son coloris
de l'enluminure , le style sage et par de M. Gaston
ne serait peut-être pas devenu lui-même timide et froid,
sa versification , sans être brillantée ni antithétique , aurait
été moins terne , moins monotone . In vitium ducit
culpæ fuga.
( La fin au Numéro prochain)..
VARIÉTÉS .
ACADÉMIE IMPÉRIALE DE MUSIQUE. — Le succès de l'opéra
de la Vestale croit à chaque représentation. Ce bel ouvrage
gague beaucoup à être vu une seconde fois , et cette épreuve
est une marque incontestable du mérite réel de cette tragédie
lyrique ; à une première représentation , le coeur se laisse
que quefois surprendre par des situations attachantes , et l'on
applaudit alors ce que souvent on , blame ensuite ; il n'en
est pas ainsi de la Vestale , et chaque nouvelle représentation
sanctionne le premier jugement du public .
L'action se passe à Rome , ce jour où Licinius , général
romain et vainqueur des Gaulois , doit obtenir les honneurs
du triomphe il reçoit la couronne triomphale des mains
de Julia , jeune vestale qui jadis lui fut promise , et pour
laquelle il brule toujours des mêmes feux pendant cette
cérémonie il lui annoncé qu'il se rendra la nuit dans le
temple de Vesta , où elle est chargée d'entretenir le feu
sacré .
:
Au second acte , Julia est dans le temple de la Déesse ; elle
balance entre le devoir et l'amour ; mais ce dernier sentiment
l'emporte , et elle ouvre les portes du temple à son amant :
à la vue de Licinius , Julia oublie tout , et laisse éteindre
le feu sacré. Un bruit extérieur se fait entendre , et Licinius
qui sait que la perte de Julia serait inévitable s'il était
surpris dans ce temple , s'échappe , et jure de revenir la
soustraire au sort qui la menace ou de périr avec elle . Le
souverain pontife menace Julia de la mort si elle ne nomme
l'audacieux qui a profané l'enceinte du temple , la Vestale se
DECEMBRE 1807 . 629
1
tait ; on la dépouille de ses ornemens , on lui jette un voile
noir sur la tête , et elle est remise aux mains des licteurs .
il ne
Le troisième actè représente le champ d'exécration ; Licinius
implore du souverain pontife la grâce de Julia ,
peut l'obtenir. Julia est amenée sur la scène , elle va périr ;
mais Licinius revient à la tête de quelques amis fidèles s'opposer
à l'exécution de cette sentence barbare : il s'engage
un combat pendant lequel le feu du ciel consume le voile
de Julia qui était exposé sur l'autel de Vesta. A ce signe de
pardon le pontife prononce , au nom de la Déesse , la gràce
de Julia , et les amans sont unis dans le temple de Venus
Erycine.
Le Poëme , qui est de M. Jouy , est très-bien écrit , et
coupé d'une manière habile et favorable pour la scène . On
s'accorde généralement à dire que le second acte , sur-tout ,
est d'un très - grand intérêt , et l'un des plus beaux du théâtre
lyrique. Je ne prétends pas disculper l'auteur des critiques
que l'on a faites de son ouvrage ; cependant je dois observer
qu'on lui a adressé un reproche qui ne me semble pas fondé :
on lui demande pourquoi Licinius choisit le jour même de
son triomphe pour entretenir Julia de sa passion : je ne
répondrai que par une raison qui me parait péremptoire
c'est que Licinius ne peut approcher de Julia qu'au moment
où elle le couronné .
La musique , qui est de M. Spontini , élève du fameux
Cimarosa , fait le plus grand honneur à ce jeune compositeur
, et le place au rang de nos meilleurs musiciens . Son
premier ouvrage à l'Opéra est un véritable coup de maître .
Je ne veux cependant pas laisser croire que M. Spontini a
déjà égalé Gluck et Sacchini , cet éloge serait outré : je dirai,
méme franchement , que j'ai remarqué quelques fautes de
prosodie dans le récitatif , et c'est sur-tout à un étranger
qu'il faut les pardonner. Cependant que M. Spontini ne s'offense
pas de cette remarque : lorsqu'on a autant de talent que
lui on est digne d'entendre la vérité ; ce qui lui manque s'acquiert
par l'habitude et l'étude de notre langue , et l'auteur
de la musique de la Vestale , possède ce l'on ne peut
gagner même par le travail , le génie de la musique .
que
Le défaut de place m'oblige à parler , dans un autre
article , des ballets , des décorations , des artistes du chant
et de la danse , qui se sont distingués dans l'Opéra de la
Vestale.
B.
N. B. Pour donner , suivant l'usage , à la fin du trimestre
, une Table des matières , nous renvoyons au N°
chain , l'article Politique.
proTABLE
Du quatrième Trimestre de l'année 1807 .
TOME TRENTIÈME.
La Raison , discours en vers avant la distribution des prix de l'école
de Sorèze , l'an 1807 .
LITTÉRATURE . POÉSIE.
FRAGME " RAGMENT d'un poëme nouveau intitulé les Rosecroix ¡ par
Ev. Parny.
Fragment du Retour de Trajan , comédie inédite ; par M. Arnault.
Conseils tirés d'une poëtique en vaudevilles ; par G.
Aux Académies , sur les élections .
Céphise et l'Amour, conte imité de Montesquieu.
Epître à Mademoiselle De Saint- P***
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6
.9
Id.
43
53
Chant lyrique pour l'inauguration de la Statue de l'Empereur à l'Institut ;
par M. Arnault.
Traduction d'une Ode d'Horace .
Fragment d'un chant sur la lumière , tiré d'un poëme inédit de
Nepomucène-Louis Lemercier.
La Rose , le Jasmin et le Chêne , fable ; par M. Ginguené.
L'Amour berger , imitation du prologue de l'Aminte , poëme du
Tasse; par M. Henri Terrasson, de Marseille.
L'Automne , ode ; par M. De Bridel.
Apologie de l'Art d'aimer d'Ovide , par lui-même ; par M. De Saint-
Ange .
98
100
145
150
193
195
197
241
Vers sur un portrait de l'Empereur , fait pour la ville de Brest , par
Made . Benoist ; par M. Chazet. 24G
Le dernier voeu d'Alexandre le Macédonien , extrait du Journal de
Platon ; ar Mademoiselle Cosson. Id.
L'Homme comme il y en a tant ; par M. Blanchard de la Musse. Id.
Lémor , chant Gallique ; par M. Victorin Fabre. 285
• Epitre à la Garonne ; par M. Ch . - Maur. Fé.
337
Le Moucheron , fable ; par M. Deguerle.
340
Chant triomphal pour le retour de la grande-armée ; par M. Arnault. 385
Le Cheval et l'Ane , fable ; par M. Ginguené. 386
Epigramme ; le Dormeur à l'Académie ; par M. Journeau-Desloges . 388
A la Grande-Armée ; par M. Valmalete. 433
Couplets chantés à la fête donnée par le Sénat , le 28 novembre 1807 ;
par M. Cauchy.
436
TABLE DES MATIÈRES. 651
•
Le Grammairien mourant ; par M. Couvret.
Boutade ; par M. Népomucène Lemercier.
L'Amour piqué par une Abeille ; par M. Pellet , fils.
437
481
482
529 Mort de Clorinde ( fragment traduit de la Jérusalem délivrée ; par
M. Pasquier.
Satire contre les grands repas ; par M. François (de Neufcháteau) .577.
Enigmes. 9, 53, 101 , 150 , 197, 246, 296 , 341 , 338 , 48 , 483, 530.
Logogriphes. 10, 54 , 102 , 151 , 198, 247 , 296, 341 , 387 , 438, 483 , 531.
Charades. 10, 54, 102 , 151 , 198 , 247 , 296 , 341 , 389 , 438, 483 , 531 , 584 .
MELANGES . te EXTRAIT.
Hermodore et Euphrasie. - Anecdote athénienne ; par M. Amaury-
Duval.
Sur la tragédie d'Eschile , intitulée : Prométhée ; par M. Legouvé.
De l'Égypte sous la domination des Romains ; par M. L. Regnier.
Achille à Scyros . Poëme ; par M. Luce de Lancival.
La Mode, Conte ; par M. de Boufflers .
Sur la traduction ou plutôt sur l'imitation de deux Nouve.les de
Cervantes ; par Florian .
Manuel , Anecdote portugaise.
12
19
31
37
55, 163 , 152 .
69
71
76
Journal historique , ou Mémoires critiques et littéraires de Charles
Collé.
Fables nouvelles en vers , divisées en neuf livres ; par Mme A. Jolivau. 86
Les Rosecroix , poëme de M. Parny.
M. Lévesque.
Histoire critique de la République Romaine ; par
Le Chef- d'oeuvre d'un Inconnu , poëme du docteur Chrysostome
Mathanasius. 1
La Mort de Socrate , drame ; par M. Bernardin de Saint-Pierre .
115
124
133
161 ,
199 , 248 et 390.
Observations sur la réponse de M. d'Aguilar à M. S.; insérée dans
le Mercure du 27 Septembre dernier.
OEuvres posthumes de M. de Nivernois .
168
181
Nova Hollandiæ plantarum specimen ; par M. de la Billardière. 216
Histoire Grecque de Thucydide ; par M. Gail. 219
Remarques morales , philosophiques et grammaticales , sur le
Dictionnaire de l'Académie . 213
Quelques mots sur le beau sexe et ses détracteurs ;' par J. M. Mossé;
suivis des premiers essais poëtiques du même auteur . 229
De l'Egoisme ; par M. Vigée . 259
Apologie de Socrate , d'après Platon et Xénophon , etc .; par
M. Thurot. 262
Voyage dans les îles Baléares et Pithicuses ; parAndré Grasset- de-
Saint-Sauveur . 2-3
Le Génie voyageur , poëme ; par M. Et. -Hyppolite Lefebvre.
Bettina , Nouvelle imitée de l'allemand ; par M. Sevelinges .
276
297
552 TABLE DES MATIÈRES .
Discours sur l'Etude ; par M. De Guerle. 308
Histoire de Bertrand Du Guesclin ; pár M. Guyard de Berville . 315
Eloge historique du général d'Hautpoult . 526
Sur l'Espérance ; par M. Al. B***t.
443
Essai sur les maladies du Coeur ; par M. Corvisart . 349
Essai historique , géographique et politique sur l'Indoustan ; par
M. Le Goux de Flaix. 355
Le Barde de la forêt-noire , imité de l'italien d'après Monti ; par
M. Deschamps.
365
Observations sur l'anatomie du cerveau ; par le docteur Gall. 399
Nouveau Dictionnaire latin et francais ; par M. Fr. Noël. 408
Recherches historiques sur le Cardinal de Retz ; par M. V.D. Musset-
Pathay.
417
Le livre des prières de Fénélon .
419
De la Tragédie Italienne au XVIe siècle ; par M. Ginguené. 439
Sur la Réponse de M. Lévesque à l'extrait de l'histoire critique de la
République Romaine . 450
Considérations physiologiques sur le pouvoir de l'imagination
maternelle pendant la grossesse ; par M. Demangeon . 45g
Notice sur la Cour du Grand- Seigneur ; par J. L. Beauvoisins .
L'heureux accident , conte de M. de Boufflers .
469
484 ct 531
Histoire des quatre Espagnols ; par M. Monjoie.
503
Mémorial du Sage ; publié par C. 516
Sur la Sophonisbe du Trissin ; par M. Ginguené. 545
Comparaison entre la Phèdre de Racine et celle d'Euripide ; par
M. Schlegel.
556
•
Clara , ou les mariages de eonvenance , nouvelle imitée de l'Espagnol ; "
par M. L. Sevelinges. 584
Sur le mariage de Figaro , et sur Beaumarchais ; par M. Esmenard. 597
De la considération ; par M. Vigée. 603
Théâtre de l'agriculture et mesnage des champs , d'Olivier de Serres . 605
L'Enéïde , traduite en vers par M. Gaston. 623
VARIÉTÉS .
Pages 43 , 89, 138 , 187 , 235, 280 , 329 , 369 , 424, 474 , 520 , 567 , 628.
NOUVELLES POLITIQUES .
Pages 46 , 95 , 142 , 188 , 238 , 286 , 333 , 380 , 429 , 478 , 525 , 573.
Pages
ANNONCES .
96 , 144 , 192 , 240 , 288 , 336 , 384 , 432 , 480 , 528 , 556.
Fin de la Table des Matières du quatrième Trimestre.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères