Nom du fichier
1806, 07-09, t. 25, n. 259-271 (5, 12, 19, 26 juillet, 2, 9, 16, 23, 30 août, 6, 13, 20, 27 septembre)
Taille
30.00 Mo
Format
Nombre de pages
629
Source
Lien vers la source
Année de téléchargement
Texte
MERCURE
DE
FRANCE ,
LITTÉRAIRE ET POLITIQUE.
5.
25
TOME VINGT - CINQUIÈME .
VIRES
ACQUIRIT
EUNDO
A PARIS ,
DE L'IMPRIMERIE DE LE NORMANT.
1806.
( No. CCLIX. )
( SAMEDI 5 JUILLET 1806. )
-
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE.
VISITE CHEZ UN GRAND HOMME
J'ENTEN DOIS autrefois vanter de grands esprits ,
Dont ma province encore ignoroit les écrits ,
Et j'enviois le sort de ceux qu'un bon génie
Fit naîtredans Paris près de l'Académie.
Je pars. J'arrive enfin avec beaucoup de vers
Dont bientôt j'espérois étonner l'univers .
Je m'informe partout , brûlant de me produire
Chez ces auteurs fameux , que d'avance j'admire.
Il fallut pour cela de puissans protecteurs ;
J'entrois chez le ministre , et non chez les auteurs.
Unjour je vais au Louvre , en un cinquième étage,
D'un grand homme à brevet implorer le suffrage.
Al'aided'une corde, il faut, en tâtonnant,
Gravir dans ce dédale un casse- cou tournant ;
Et monté dans le comble , au péril de ma vie ,
Je me trouve à la fin au niveau du génie.
Dans un long corridor, où le jour ne luit pas,
Unemain en avant, je marche à petits pas ;
L'autre, qui suit le mur, accroche une sonnette :
Jetire; on vient : - « Monsieur, êtes-vous ce poète
Dont on parle en tous lieux , dis-je d'un air benin ? »
-" Qui , moi ? Fi donc , répond un homme en casaquia !
:
A2
4,
MERCURE DE FRANCE ,
Un peintre connoît-il les gens de cette sorte ?
Allez. » Et sur mon nez il referme sa porte.
Je poursuis mon chemin dans cet osbcur séjour,
Où le dieu des beaux- arts n'est pas le dieu du jour.
Guidé par une odeur de mauvaise cuisine ,
J'arrive enfin : on m'ouvre une chambre mesquine,
Où la soupe aux navets , brûlant devant le dieu ,
Etoit le seul encens qui parfumât ce lieu.
Le dieu dormoit encor; je l'aborde , et commence
Unpetit compliment étudié d'avance.
Après quelques douceurs , qu'on veut bien recevoir,
Ondaigne me répondre; on me fait même asseoir :
J'en avois grand besoin; mais , hélas , sur ma chaise ,
J'étois , faute d'à-plomb, encor moins à mon aise !
Vous peindrai- je ce lit où l'oei' , de toutes parts ,
Voit l'insulte des ans et l'ouvrage des arts ?
Le Perse industrieux nuança ce treillage ;
L'insecte que Thisbé nourrit de son feuillage ,
A filé dans Pékin le tissu qui revêt
Ce coussin aplati , dégarni de duvet.
Là s'élève dans l'air, sur sa double colonne ,
Un dôme de damas qu'un panache couronne ;
Et des quatre rideaux , un seul, encor rapé,
Pend avec sa ficelle artistement drapé.
Théâtre des plaisirs d'une heureuse sultane ,
Ce grabat porte encor le chiffre de Diane;
Mais depuis le trépas du deuxième Henri ,
Sans doute au garde-meuble il a long-temps pourri ;
Puis il fut au laquais , et d'étage en étage ,
Ala fin d'un poète il devint l'héritage.
Quel contraste de voir sur ce lit fortuné ,
Au lieu du blond Phébus , digne amant de Daphné ,
Un étique Apollon , à l'oeil terne , au teint pâle ,
Etalant deux grands bras sur un linge assez sale ,
Et coiffé d'un velours aux mittes échappé ,
Que ceint enauréole un vieux galon fripé !
Mais où sont les crayons pour peindre une suivante ,
Dont le noir tablier promet une servante ,
Et dont l'oeil insolent , l'air brusque et le ton haut ,
Annoncent du logis la dame , ou peu s'en faut ?
Elle eut , vous le jugez , sa part de mon hommage.
Elle étoit près du lit, présentant un breuvage ,
JUILLET 1806. 5
Un café noir ettrouble , où l'illustre Damis
Puisece feu divin qui brûle enses écrits.
Cedéjeuner fini , je demande audience.
Mon cahier à la main, à peine je commence
Que la dame , àgenoux sur son jupon crasseux ,
Vient frotter à grand bruit un parquet raboteux.
Quel accompagnement pour les fruits de mes veilles ,
Qui devoientdes dieux même enchanter les oreilles !
J'avois droit de me plaindre , et je n'osois souffler .
La Mégère tout bas se met à gromeler
Contreles pieds fangeux qui font user la brosse :
Comme si les auteurs alloient tous en carosse !
Mais le ciel m'inspira pour la contrarier.
Jeprends lebon parti : je roule mon cahier ;
Et patlant au grand homme : «O mon juge , o mon maître ,
Lui dis-je, mes ess is vous ennuieroient peut-être :
Votre temps appartient d'ailleurs à l'univers ;
Donnez-moi des leçons en me lisant vos vers ! >>>
Aces mots , sur son lit le grand homme s'incline ;
Fait rentrer en jurant Mégere à sa cuisine ;
Et , complaisant lecteur , me récite soudain
Un poëme en six chants , l'espoir du genre humain .
J'applaudis chaque vers. Il sourit ; me répete
Qu'on n'a pas tant de goût sans être bon poëte ;
Et fort content de moi , car il l'étoit de lui ,
Il m'embrasse en pleurant , me promet son appui ;
Et, comme Rochefort , l'interprète d'Homère ,
Je fus ,par son crédit , commis à la barriere .
Μ. ***.
LE RENARD ET LE HÉRISSON ,
FABLE.
Un renard ayant traversé
Le lit d'un grad fleuve à la nage ,
Près d'arriver sur le bord du rivage ,
Jusqu'au ventre resta dans la boue enfoncé.
En bute aux aiguillons des insectes , des mouches ,
Le corps en sang , tout écorché ,
Il auroit attendri les coeurs les plus farouches :
Tel Milon gémissoit à son arbre attaché .
Un hérisson , de ses douleurs touché ,
3
6 MERCURE DE FRANCE ,
D'un ton compâtissant lui dit : « Mon pauvre frère ,
>> Pour te tirer d'affaire,
>> Si lepouvoir ne répond à mes voeux ,
>> Je vais du moins chasser la horde sanguinaire
>> Qui t'a réduit en cet état affreux. »
<-<< Ami , garde-t-en bien! répond le malheureux.
>> La troupe que tu vois ne sauroit plus me nuire :
>> Elle a , depuis long-temps , rassasié sa faim;
> Mais de mouches à jeun s'il survient un essaim ,
» Tout mon sang n'y pourra suffire. >>>
KÉRIVALANT.
A ÉLÉONORE.
Envoi des OOEuvres de M. de Boufflers.
CHÈRE compagne de mes jours ,
Prends et lis ce Boufflers , dont la Muse féconde
A célébré les naïves amours
D'Aline reine de Golconde .
CeBoufflers papillon , amant de la beauté,
Qui seulement fidèle à l'infidélité,
Offrit à mille objets sa plume vagabonde .
Ah ! s'il eût , comme moi, pu contempler de près
Ces beaux yeux d'où l'Amour décoche tous ses traits,
Loin de brûler toujours d'une nouvelle flamme ,
De prodiguer à l'univers
L'hommage de son coeur, le tribut de ses vers ,
L'ingénieux, mais volage Boufflers ,
N'eût chanté que l'objet qui règne sur mon ame.
Que dis-je ? Eléonore auroit fui son encens ;
Peut-être eût refusé de l'entendre , et de lire
D'un trop joyeux conteur les indiscrets accens ;
Ou plutôt, pour chanter des appas si charmars,
Il eût changé de ton, et de muse , et de lyre.
Ah ! si le ciel m'avoit prêté
Et son style enchanteur, et son heureux génie ,
A te louer je passerois ma vie ;
Je peindrois les vertus dont s'orne ta beauté,
Et, doublement vainqueur du temps et de l'envie,
Mes vers nous conduiroient à l'immortalité.
Auguste DE LABOUÏSSE
JUILLET 1806. 7.
LE BEL ÉCU DE SIX FRANCS ( 1 ).
HEUREUX qui , sans soucis , l'esprit, le coeur contens ,
Conserve dans sa bourse un écu de six francs !
Il entend sans chagrincrier des huîtres fraîches,
Passe sans murmurer près d'un panier de pêches ,
Etne soupire pas après le vin mousseux.
Mais, avec ses amis , mon buveur amoureux ,
Tout rempli des attraits de quelque belle dame,
Court au café de Foi désaltérer sa flamme.
Là, célébrant gafment et le punch et l'amour,
Il entend raconter l'anecdote du jour ;
Ritde quelque bon mot, ou bien trinque à la rondę
La brillante santé de la tendre Raimonde.
Mais moi, que la misère attend à la maison ,
Moi , toujours étranger aux fruits de la saison ;
Sans argent , sans amis , habitant sec et blême
D'un grenierqu'on veut bien appeler un septième ;
Mourant de faim , de soif , j'avale sobrement
Quelques mauvais débris de la table d'un grand.
Plus tristement encor je sable le Surêne;
Puis, lestement vêtu , tout seul je me promène.
Hélas ! mes yeux partout rencontrent des marchands,
Tout réveille à l'envi mes appétits gourmands :
Un escadron doré de superbes brioches
Ici vient m'avertir du vide de mes poches;
Là , d'un restaurateur l'étalage pompeux
Tire de longs soupirs de mon estomac creux .
On accourt aux Français pour applaudir Voltaire ,
Et je ne puis avoir un modeste parterre .
Nouveau Tantale , ainsi tout me saigne le coeur;
Tandis que, sur son siége , un cocher ricaneur
M'offre son fiacre , et rit de ma triste encolure.
Enfin, je rentre à pied me coucher sur la dure.
(1) Cette pièce est une traduction ou plutôt une imitation duSplendid
Shilling de Philips. Le traducteur a substitué des noms , des moeurs et
des usages français , et a transporté la scène de Londres à Paris.
8 MERCURE DE FRANCE ,
Tel et moins malheureux est ce bon Limousin
Qui, le sac sur le dos , la truelle à la main ,
Va bâtir un palais et n'a point de chaumière ;
Il parcourt la Bourgogne en buvant de l'eau claire ,
Sans manger de dindons , il traverse le Mans ,
Et, sans goûter le sucre , abandonne Orléans .
Tandis que, sans plaisirs , mort à la jouissance ,
Jecompte les momens de ma triste existence ,
Sur la pointe des pieds franchissant l'escalier,
L'oeil fauve , l'air hagard , un diable... un créancier,,
Monstre affreux , détesté du ciel et de la terre ,
Escalade sans bruit mon chétif belvedère .
Trois fois son pied maudit ébranle ma cloison ,
Trois fois sa voix lugubre a prononcé mon nom.
Ace bruit solennel , frappé d'un coup de foudre ,
Je tremble, je frémis . Où fuir , et que résoudre ?
Mes cheveux sur mon front se hérissent d'horreur ;
Je me sens inonder d'une froide sueur ;
Je fuis dans le bûcher. O prodige ! ma langue
Veut en vain essayer une foible harangue !
Soudain a porte s'ouvre et vomit à mes yeux
Sur mon plancher tremblant le monstre furieux.
Ciel ! je vois dans la main du hideux personnage,
Un rouleau de papiers , informe griffonnage ,
Du malheur qui m'attend funeste avant-coureur,
Où se peint en traits noirs l'ame d'un procureur.
Mais de ce monstre affreux , plus horrible ministre ,
S'avance un autre monstre à la mine sinistre .
Son front chauve en tous sens roule sur son col tors ,
Et les peuples tremblans l'appellent un recors .
Le ciel , pour nos péchés , arma sa main terrible
D'un magique pouvoir, d'un charme irrésistible .
Apeine il a touché d'un pauvre débiteur
L'épaule infortunée , ô surprise ! ô terreur !
Des anciens chevaliers trop commune aventure !
Docile , obéissant , le corps suit sans murmure;
Soudain il est jeté dans le fond d'une tour
Dont la porte d'airain se ferme à double tour
Jusqu'à ce que Pallas , en écus déguisée ,
Le fasse enfin sortir de sa tour enchantée.
Prends garde , tremble , crains , malheureux débiteur,
Quand tu sors , sois prudent , redoute l'enchanteur,
Choisis les temps obscurs , jette partout la vue ,
Blotti dans quelque coin , au détour d'une rue ,
JUILELT 1806. 9
Il flaire son gibier ; son oeil perçant , malin,
Observe tous ses pas , devine son chemin ,
S'élance sur sa proie , et de sa main impure
Entraîne sans pitié sa tremblante capture.
Tel Rominagrobis , l'Alexandre des chats ,
L'éternel ennemi des souris et des rats ,
Suspendant doucement sa griffe scélérate ,
Attend qu'un souriceau lui tombe sous la patte.
Telle encore Arachné vient près de mon grabat
Tendre de ses filets le tissu délicat .
Immobile, elle attend , au fonds de sa retraite ,
Qu'une mouche étourdie , une guêpe coquette ,
Un bourdon maladroit , un papillon galant ,
Vienne dans le panneau tomber en voltigeant.
L'insecte prisonnier veut en vain se débattre ,
L'araignée à grands pas marehe pour le combattre ,
L'entoure de cent fils , lui déchire le coeur,
Et trafnant son captif, rentre en triomphateur.
Ainsi passent mes jours ; mais quand la nuit obscure
Jette sur l'univers sa froide couverture ;
Quand l'aquilon glacé vientdire au genre humain
De faire du bon feu, de boire du bon vin;
Moi , sans bois tout l'hiver , tout le soir sans bougies ,
Puis-je donc me livrer à de douces orgies ?
Est-ceen buvant de l'eau qu'on célèbre Bacchus ?
En grelottant de froid peut-on chanter Vénus ?
Assis sur mon grabat , dans l'horreur des ténèbres ,
Je ne trouve jamais que des rimes funèbres ;
Sous un saule pleureur , sous un morne cyprès ,
Triste auteur , je ne peins que de tristes objets ,
Des lamentations , de mornes élégies ,
Des héros enchaînés , des amantes trahies ,
Ou bien un tendre amant qui , sur le bord de l'eau ,
Tout près de se noyer , harangue un clair ruisseau.
Vainqueur de mes chagrins , quand le sommeil m'accable,
Dans un rêve aussitôt je crois me mettre à table :
Là sont des vins exquis et des mets délicats ;
Je vide dix flacons , je mange de vingt plats ,
Etdéjà le dessert remplaçant deux services ,
Me promettoit encor de nouvelles délices ;
Je m'éveille ; tout fuit; de ce brillant festin
Il ne me reste , hélas ! que la soif et la faim.
Qui , tandis que Bacchus sans pitié m'abandonne ,
Je vis également oublié de Pomone :
10 MERCURE DE FRANCE ,
Vainement le soleil , d'un rayon bienfaisant ,
Dore la Reineglaude ou le Messire-Jean ;
Vainement le melon s'arrondit sur sa couche ,
Rarement je les vois et jamais je n'y touche.
De mes malheurs , encor ce sont-là les plus doux :
Ma culotte , grand Dieu , qui malgré quelques trous ,
Dequatre grands hivers avoit bravé l'injure ,
Offre d'un large trou l'immense déchirure ,
Triste fente où du temps triomphe la fureur !
Fatale à ma santé , fatale à ma pudeur !
•
Ainsi , voguant d'abord sur une mer tranquille ,
Un navire imprudent s'approche de Sicile ;
Il voit jaillir de loin les flammes de l'Etna ;
Sans éviter Carybde , il tombe dans Scylla ;
On tremble , on jure, on prie , on pompe , on débarrasse ;
Vains efforts , le vaisseau tout- à-coup se fracasse ,
Reçoit l'onde en fureur dans ses flancs entr'ouverts ,
Et s'enfonce à jamais dans l'abyme des mers.
HENNET.
ENIGME .
Je suis pointu , carré , rond , long , petit ou gros ,
A se servir de moi chaque jour on sapprête ;
Et soit qu'un régiment marche ou reste en repos ,
On me voit toujours à la tête .
LOGOGRIPH Ε .
MES cing membres font une ville
D'un pays qui n'est pas lointain :
Transposez-les , je deviens mot latin ,
Et suis à l'aveugle inutile.
Si vous êtez mes deux extrémités ,
Bienheureux avec moi qui suit le petit nombre;
Enquatre, de la nuit je sais dissiper l'ombre ,
Et suis un animal tout des plus entêtés .
CHARADE.
Dans l'Arabie pétrée est situé mon premier;
Al'aspect du danger naît souvent mon dernier;
Et certain poisson fait éprouver mon entier .
Le mot de l'Enigme du dernier N° . est Lunelles .
Celui du Logogriphe est Paris.
Celui de la Charade est Four-mi,
JUILLET 1806. 11
OOEuvres complètes de Duclos , historiographe de
France , secrétaire perpétuel de l'Académie française
, membre de celle des Inscriptions et Belles-
Lettres ; recueillies pour la première fois , revues
et corrigées sur les manuscrits de l'auteur , précédées
d'une Notice historique et littéraire
ornées de six portraits , et dans lesquelles se trouvent
plusieurs écrits inédits , notamment des Ménoires
sur sa vie , des Considérations sur le goût ,
des Fragmens historiques qui devoient faire partie
des Mémoires secrets , etc. , etc. Dix vol. in- 80,
Prix: 40 fr. , et 55 fr. par la poste. A Paris , chez
Colnet , libraire , quai Voltaire ; Fain , rue Saint-
Hyacinthe , nº. 25 ; et le Normant , libraire , rue
des Prêtres Saint-Germain -l'Auxerrois , nº. 17 .
Quatrième etdernierextrait. (V.les Nº . des 3, 51 mai et21juin.)
LES ouvrages de Duclos dont il reste à parler , sont bien
moins importans que ceux dont nous avons rendu compte dans
les précédens numéros. Ils consistent en travaux académiques ,
et en observations sur la Grammaire générale de Port-Royal ,
où l'on remarque souvent lamême légéreté et la même inapplication
que dans les histoires composées par l'auteur. Le plus
curieuxde ces ouvrages est une histoire de l'Académie française
depuis 1700. C'est à celui-là seul que nous nous arrêterons ; il
nous fournira l'occasion de remonter à l'origine de l'Académie,
d'examiner l'esprit dans lequel elle a été instituée , de retracer
sa conduite pendant le dix-huitième siècle , et de juger l'influence
que Duclos sut y acquérir : influence dont l'effet n'a
peut-être pas encore été suffisamment observé.
Quand le cardinal de Richelieu voulut fonder l'Académie
française , il invita les hommes de lettres qui composoient la
société établie chez Conrart , à faire eux-mêmes un exposé de
ce que cette compagnie devoit être : exposé qui serait mis en
12 MERCURE DE FRANCE ,
tête des statuts. On trouve dans ce morceau qui nous a
été conservé par Pélisson , l'indication de l'objet et du but
que devoit avoir cette institution. Le passage suivant est
remarquable. « Il ne suffit pas, disent les premiers académiciens,
>> d'avoir une grande et profonde connoissance des sciences ,
>> ni une facilité de parler agréablement en conversation , ni
>> une imagination vive et prompte , capable de beaucoup
>> inventer ; mais il faut comme un génie particulier , et
» une lumière naturelle , capable de juger ce qu'il y a de
>> plus fin et de caché dans l'éloquence ; il faut enfin comme
>>un mélange de toutes ces autres qualités , en un tempéra-
» ment égal , assujetties sous la loi de l'entendement et sous
>> unjugement solide . » On voit que les premiers académiciens
préféroient à tout un jugement solide , qualité rare
parmi les gens dont l'imagination s'exerce continuellement ,
mais qui doit dominer dans une société littéraire pour qu'elle
ne tombe pas dans une multitude d'écarts.
Le cardinal de Richelieu fit dresser les lettres-patentes qui
établissoient l'Académie française : il falloit qu'elles fussent
vérifiées par le parlement de Paris. Cette compagnie s'y refusa
pendant deux ans. Son motif ne pouvoit être celui que lui
ont supposé quelques écrivains modernes qui ont prétendu
qu'elle craignoit les lumières , et que son système étoit de les
étouffer. Le Parlement étoit alors composé de tout ce que la
France avoit de plus savant et de plus dévoué aux lettres ; mais
guidé , par sa prudence ordinaire , il avoit prévu de quel poids
pouvoit être l'Académie française , s'il se glissoit dans son sein
des novateurs et de faux philosophes , et s'ils parvenoient dans
la suite à y dominer. Ce pressentiment ne s'est que trop réalisé
à la fin du dix-huitième siècle. Cependant le cardinal étoit
trop puissant pour que la résistance fût longue. Il écrivit
lui-même au premier président , et menaça de faire vérifier
les lettres - patentes au grand-conseil. Le Parlement obéit ;
mais il mit une restriction qu'il est utile de rappeler : « A la
>> charge , est-il dit , que ceux de ladite assemblée etAcadé-
>> mie ne connoîtront que de l'ornement, embellissement , et
augmentation de la langue française , et des livres qui seront
JUILLET 1806. 13
> par eux faits , et par autres personnes qui le désireront et
>> voudront. >>>
On doit rendre cette justice aux premiers académiciens ,
qu'ils firent tous leurs efforts pour remplir le but qui leur
étoit proposé. La révolution fut prompte. Pour l'élégance , la
clarté et la pureté du langage , il suffit de comparer les ouvrages
qui parurent avant 1657 , et ceux qui furent publiés
depuis cette époque. La perfection de la langue étoit pour les
premiers académiciens un objetd'émulation etd'enthousiasme.
Vaugelas fut l'un des hommes qui contribua le plus à ce grand
ouvrage. La position où il se trouvoit , la justesse de son
esprit , et ses études profondes l'y rendoient très - propre.
Fréquentant assidument la cour où le langage est toujours
noble et naturel , répandu parmi les gens de lettres et cependant
très-laborieux , malgré les distractions auxquelles il étoit
obligé de se livrer , Vaugelas avoit tout ce qu'il falloit pour
connoître parfaitement le génie de la langue française. On lui
doit la meilleure définition du bon usage , soit dans le style ,
soit dans la conversation : « C'est , dit-il , la façon de parler
>> de la plus saine partie de la cour, conformément à la façon
>> d'écrire de la plus saine partie des auteurs du temps. >>>
Vaugelas n'eut pas le bonheur de lire les Lettres provinciales
, ni de voir les tragédies de Racine. Six ans s'étoient
écoulés , depuis sa mort , quand Pascal écrivit contre les
Jésuites ; et quatorze ans , quand on joua les Frères ennemis.
Cependant il sembla prévoir l'essor que prendroit bientôt la
langue française. Quoique très-mesuré dans ses expressions ,
il s'abandonne à son enthousiasme quand il traite ce sujet. Sa
modestie cependant l'empêche de parler en son nom; il cherche
ce qu'un grand orateur pourroit dire sur les progrès futurs
de la langue : « Un homme éloquent , dit-il , eût fait voir
» qu'il n'y a jamais eu de langue où l'on ait écrit plus pure-
> mentetplus nettement qu'en la nôtre , qui soit plus ennemie
» des équivoques et de toute obscurité , plus grave et plus
> douce tout ensemble , plus propre pour toute sorte de style ,
>> plus chaste en ses locutions , plus judicieuse en ses figures ,
➤ qui aime plus l'élégance et l'ornement , mais qui craigne
14 MERCURE DE FRANCE ,
>> plus l'affectation. Il eût fait voir comme elle sait tempérer
» ses hardiesses avec la pudeur et la retenue qu'il faut avoir ,
>> pour ne pas donner dans ces figures monstrueuses où don-
» nent aujourd'hui nos voisins , dégénérant de l'éloquence de
>> leurs pères. » (1) Jamais le génie de la langue française ne
fut mieux défini. Etoit-il possible de prédire d'une manière
plus précise les chefs-d'oeuvre qui devoient bientôt rendre
cette langue si célèbre ? Vaugelas revient ensuite àl'Académie,
dont il développe les devoirs. « Cet homme éloquent ,
>> ajoute-t-il , n'eût pas oublié l'éloge de cette illustre com-
» pagnie qui doit être comme le palladium de notre langue ,
» pour la conserver dans tous ses avantages et dans ce floris-
» sant état où elle est , et qui doit servir comme de digue
>> contre le torrent du mauvais usage qui gagne toujours si
>> l'on ne s'y oppose. » L'Académie , pour son malheur , ne
conserva pas long-temps cette excellente tradition.
Le temps de sa décadence commença à l'époque où Fontenelle
et la Mottey brillèrent. Leurs paradoxes furent accueillis .
Le premier , très-recherché dans son style , quoiqu'il affectat
un air naturel , introduisit ce genre , appelé de nos jours
académique, où l'on cherche à revêtir de tours piquans des
idées fausses ou communes ; genre dégradé depuis par
d'Alembert, et qui fit le succès de cet académicien comme
littérateur. La Motte , plus pur dans sa diction , épuisa tous
les artifices de la dialectique pour établir les plus déplorables
systèmes en littérature. Sa manière élégante et naturelle de
s'exprimer ne fut pas imitée : on n'adopta que ses erreurs.
Duclos étoit de cette école quand il fut admis à l'Académie
française . Le parti philosophique n'étoit pas encore dominant ;
il se trouvoit dans cette compagnie quelques partisans du vieux
goût; et l'on peut voir dans les Mémoires de Marmontel la
manière dont les philosophes se conduisoient avec cette partie
de leurs confrères. Duclos, naturellement dur et tranchant, ne
leur épargnoit pas les injures. Enfin ce reste de l'ancienne
littérature fut abattu; ce fut à-peu-près l'époque où Duclos
(1) Vaugelas parle ici des Italiens,
JUILLET 1806. 15
devenuprépondérant par les fonctions de secrétaire perpétuel,
fit substituer aux discours de morale proposés autrefois pour
les prix , les éloges des grands hommes de toutes les conditions.
C'est enquoi l'on peut dire que Duclos influa puissamment
sur son siècle : cela demande des éclaircissemens.
Si l'Académie se fût bornée , comme elle le devoit , à proposer
les éloges des grands poètes et des grands orateurs , elle
ne se fût point écartée de l'esprit de son institution , puisque
ces discours auroient pu donner lieu à des recherches curieuses
et utiles sur les secrets de ces écrivains célèbres. Mais ce n'étoit
pas ce que vouloit l'Académie émancipée; elle ne se contentoit
plus du département des mots ( 1) , auquel son fondateur
et le Parlement l'avoient sagement bornée ; elle voulut avoir
ledépartement des choses. Pouryparvenir , elle proposa l'éloge
des rois , des ministres et des philosophes. Ce fut un champ
vaste ouvert aux novateurs : sous le prétexte de remplir l'intention
de l'Académie , les concurrens ne craignirent pas
d'entrer dans tous les secrets du gouvernement et de l'administration
; ils ne craignirent pas de mettre en question les
vérités de la religion et de la morale ; et leur audace fut accueillie
avec transport. C'est de cette époque que date la
grande affluence des séances publiques de l'Académie ; cette
compagnie devint alors le centre et le chef-lieu de la philosophie
moderne. Si l'on n'eût pas été entraîné par un esprit de
vertige , on auroit aperçu que le goût s'opposoit à cette
innovation. En effet , qu'y avoit-il de plus ridicule que des
particuliers sans mission , se battant les flancs pour louer un
monarque ou un ministre morts depuis long-temps , leur
prêtant des vues et des intentions que jamais ils n'avoient eues ,
et s'attendrissant froidement sur leurs malheurs et sur leur
mort ? Cette disconvenance est la plus grande cause du ton
exagéré et emphatique de presque tous les écrivains de la fin
du dix-huitième siècle.
LesAcadémies de province s'empressèrent de suivre l'exemple
de l'Académie française. De là une multitude de petits littéra-
(1) Expression de Chamfort.
16 MERCURE DE FRANCE ,
teurs , sans talent , vrais fleaux de la société , dont plusieurs se
jetèrent dans la révolution , et voulurent effacer à force de
crimes le mépris dont leurs vaines prétentions les avoient
couverts. Robespierre avoit employé sa jeunesse à disputer des
palmes académiques.
En 1772, époque de la mort de Duclos, on commençoit
à s'apercevoir de la dangereuse influence que prenoit l'Académie.
D'Alembert fit son apologie. Il chercha à persuader au
gouvernement que son intérêt consistoit à la maintenir telle
qu'elle étoit. Voici en peu de mots le fonds de son raisonnement.
On le démêle facilement au milieu des phrases insidieuses
sous lesquelles il l'avoit enveloppé. Vous craignez les écrivains
séditieux , mais leur admission à l'Académie les calmera ; ils
n'oseront plus éclater en invectives; ils se borneront à vous
attaquer avec plus d'adresse. Les réticences , les pensées détournées
, les phrases à double entente seront employées par eux ;
ils ne vous dénigreront plus qu'avec toute la politesse possible.
La correspondance de Voltaire offre la clef d'une multitude
de ces petits artifices dont d'Alembert se vantoit d'être l'inventeur.
La figure dont il se sert est curieuse : il compare les
académiciens à des hommes mariés , et les littérateurs qui ne
sont pas de l'Académie à des célibataires. « Celui qui se
>> marie , dit d'Alembert d'après Bacon ,donne des otages à la
>> fortune ; l'homme de lettres qui tient ou qui aspire à
>> l'Académie , donne des otages à la décence. » Il faudroit
savoir ce que d'Alembert veut dire ici par décence. Est-ce
le respect pour la religion , pour le gouvernement , pour les
institutions , il suffit de lire ses ouvrages , ainsi que ceux d'un
grand nombre de ses confrères pour savoir à quoi s'en tenir .
D'Alembert quand il étoit embarrassé, ou quand il avoit peur,
se croyoit très-adroit en employant ainsi des expressions
vagues qu'il étoit toujours libre d'interpréter ensuite à sa
manière . Mais ce reste de ménagement ne convint plus quand
la révolution fut faite : on verra bientôt comment Chamfort
se moqua des petites ruses de son confrère.
On se rappelle que le fondateur de l'Académie dont le but
étoit de perfectionner la langue , voulut qu'une partie des
académiciens
JUILLET 1806: 17
académiciens fût choisie à la cour ; Vaugelas en avoit parfai
tement expliqué la raison ; mais d'Alembert qui vouloit en
chérir sur lui , en trouva une autre qu'il énonça dans une
séance publique de l'Académie. Il dit que les hommes de la
cour ayant besoin de plaire sans se livrer , étoient obligés de
parler sans rien dire ; ce qui les rendoit dignes d'être académiciens.
Remarquez que , quand d'Alembertse permit cette
impertinence , jamais il n'y avoit eu à l'Académie plus de
grands seigneurs.
D'Alembert vouloit non-seulement que le gouvernement
s'aveuglât sur le danger des opinions nouvelles propagées par
sa compagnie ; mais il insinuoit que le devoir du gouvernement
étoit de sévir contre tous les écrivains qui oseroient critiquer
l'Académie ou quelques-uns de ses membres. Le morceau
où se trouve ce singulier conseil est l'éloge de Boileau
prononcé par l'académicien en 1774. Ce qui paroît sur-tout
extraordinaire , c'est que d'Alembert insulte le ministère en
sollicitant son appui. « Nous demanderons , dit-il , modes-
>> tement et sans amertume , si dans les pays où la presse
>> n'est pas libre , c'est-à-dire où tous les rangs et tous les
» états ne sont pas livrés à la censure et au ridicule , il est
>>plus juste de laisser outrager un écrivain estimable qui
>>honore sa nation , qu'un homme puissant qui l'avilit. »
N'admirez-vous pas la modestie et la douceur de d'Alembert?
Pouvez-vous vous méprendre sur le sens de cette phrase ?
D'Alembert n'est-il pas l'écrivain estimable dont il fautmettre
les adversaires à la Bastille ? Et l'homme puissant qui avilit
la nation n'est-il pas quelque ministre qui n'a pas un assez
grand respect pour la philosophie ?
Nous avons dit que lorsque la révolution fut faite , l'Académie
qui l'avoit préparée , fut entraînée , malgré ses services ,
dans la ruine de toutes les institutions.Mirabeau s'étoit chargé
de faire un rapport sur les sociétés littéraires ; et ce fut à
Chamfort qu'il s'adressa pour avoir des renseignemens sur
ces sociétés. Le choix ne pouvoit être plus judicieux. Le
caractère de Chamfort le portoit à dénigrer tous ceux auxquels
il avoit quelques obligations; et après avoir indigne-
B
18 MERCURE DE FRANCE ,
ment traité ses bienfaiteurs , il ne lui manquoit plus que de
répandre le fiel sur les confrères qui l'avoient adopté. C'est
surtout contre les ménagemens indiqués par d'Alembert que
Chamfort s'élève le plus. Il explique sans y penser le système
de ceux qui , comme lui , n'entroient à l'Académie que pour
prendre unmasque qui les mît à l'abri de la juste surveillance
à laquelle la littérature doit être soumise. d'Alembert avoit
dit : « L'écrivain isolé , et qui veut toujours l'être est une
>> espèce de célibataire. » Chamfort observe : « C'est un
>> vaurien qu'il faut ranger en le mariant à l'Académie. » Nous
ne répéterons pas cette qualification que Chamfort semble se
donner à lui-même ; mais sa conduite suffit pour marquer le
sens de son observation. Astreint à une certaine retenue , tant
qu'il fut académicien , il ne laissoit échapper qu'avec réserve
les traits qu'il lançoit contre le gouvernement. Aussitôt qu'il
eut fait divorce , et qu'il fut rentré dans l'état de célibataire,
ou dans celui que nous ne voulons pas nommer , il ne garda
plus aucune mesure , il imagina et répandit le mot fameux :
guerre aux chateaux , paix aux chaumières ; il égala dans
ses diatribes les plus ardens révolutionnaires , etc. Ainsi l'Académie
fut anéantie par les hommes qui s'étoient auparavant
déclarés ses plus zélés admirateurs , par ses élèves , par ceux
qni n'avoient rien négligé pour y être admis. Elle ne périt
pas avec honneur , parce que sa destruction ne fut que la
conséquence des principes qu'elle avoit consacrés : leçon utile
pour les compagnies qui ne sauroient , sans le plus grand
danger , oublier le but pour lequel elles ont été établies.
Il y auroit de la mauvaise foi à conclure de tout ce qui
vient d'être dit , qu'on a voulu s'élever indirectement contre
les académies actuelles. Nous l'avons dit en commençant
et nous le répétons , ces institutions sont bonnes en ellesmêmes
, et ne nous semblent dangereuses que , quand s'éloignant
du but qui leur est prescrit, elles deviennent des foyers
de faction. Au moment où nous parlons , elles ne sont plus
une puissance : renfermées dans l'objet de leurs travaux , elles
peuvent recouvrer leur ancienne gloire , si elles sepréservent
des erreurs qui ont égaré les compagnies qu'elles ont remplacée s
JUILLET 1806. 19
:
Duclos, comme on a dû le remarquer , eut de l'influence
sur l'esprit de son siècle , par l'usage qu'il introduisit , étant
secrétaire perpétuel de l'Académie française. Il reste à examiner
rapidement en quoi l'esprit de son siècle a pu influer sur le
sien.
Il est à croire que si Duclos eût eu le bouheur de paroître
dans les beaux temps du règne de Louis XIV , il auroit
composé des ouvrages beaucoup meilleurs. Cet écrivain avoit
un esprit droit , un talent rare pour observer , et une franchise
d'expression à laquelle il savoit souvent donner une tournure
piquante et originale. S'il n'eût pas égalé la Bruyère pour la
finesse des observations et les beautés du style , s'il ne se fut pas
rangé à côté de la Rochefoucaut pour la précision et la délicatesse
des pensées , il auroit pu occuper une place honorable
après ces deux moralistes célèbres. Il est à présumer aussi que ,
moins livré à la dissipation , il auroit consacré plus de soins à
ses productions historiques,ouvrages qui auroient pu lui faire
une réputation à part. Tel qu'il est, Duclos doit passer pour
un des écrivains de son temps qui a le moins donné dans les
folies à la mode. Comme observateur , il mérite d'être médité
par ceux qui aiment à étudier dans les moeurs les causes secrètes
des événemens. P.
Guillaume le Conquérant, poëme en dix chants; parM.Marie-
Michel Belligny. Un volume in- 12. Prix : 1 fr. 50 cent.,
et 2 fr. 50 cent. par la poste. AParis, chez Fournier, frères ,
libraires , rue des Rats , nº. 14 ; et chez le Normant ,
libraire , rue des Prêtres Saint-Germain-l'Auxerrois, nº. 17.
PUISQUE M. Belligny a eu le courage de se faire imprimer,
il ne sera pas faché d'apprendre qu'on a eu celui de lire son
poëme , et qu'on l'a trouvé fort amusant. Il nous saura gré du
soin que nous prenons de le faire connoître au public , et d'en
revéler quelques gentillesses. Nous l'avons admiré d'un bout
à l'autre; et si , dans le compte que nous allons en rendre , il
B2
20 MERCURE DE FRANCE ,
nous échappe quelques observations critiques , nous le prions
de les pardonner à la force de l'habitude.
L'exposition de son sujet nous a paru heureuse : on ne l'accusera
pas d'avoir pris dès le début un ton trop élevé et trop
magnifique ; on ne peut être plus simple que M. Belligny :
>> J'essatrai de chanter ce duc de Normandie,
>> Qui, confiant aux mers une flotte hardie ,
>> Guida vers Albion, l'arme de ses sujets ,
>> Et sut , par sa valeur , monter au trône Anglais .>>
C'est bien là cet auteur plein d'adresse , dont parle Boileau ,
qui ne promet que peu. Tous les poètes épiques , depuis
Homère , disent hardiment je chante. Celui-ci se contente de
dire, dans son patois ,j'essaírai de chanter. Quel raffinement
de modestie ! Et quelle simplicité d'aller prendre pour le
début d'un poëme héroïque , les rimes dont l'Intimé se sert
dans les Plaideurs !
<< Devant le Grand Dandin l'innocence est hardie ;
» Oui , devant ce Caton de Basse-Normandie. »
Et que fit ce duc de Normandie ? Il guida vers Albion l'arme
de ses sujets. Guider une arme paroît bien peu de chose pour
faire la conquête d'un royaume; il faut croire que c'étoit une
pique très-longue , et il falloit l'exprimer.
Nous admirons dans l'invocation ce vers hardi :
>> La fable ne sied bien qu'à qui peint ... ,
parce qu'en s'arrêtant là , le son de qu'à qui peint a quelque
chose de bien agréable , et qu'il semble d'ailleurs que ce poète
parle d'un personnage qui s'appelle M. Quipeint. Il est fâcheux
qu'il ait mis qu'à qui peint ses héros ; parce qu'alors cela
fait une maxime qu'il faut retourner pour qu'elle offre un peu
de bon sens.
« A Guillaume Edouard fait don de sa couronne. >>
Il est bon d'observer ici que Guillaume n'est pas le prénom
d'Edouard, comme on pourroit le penser ; il faut renverser la
construction et entendre àinsi le premier hémistiche : Edouard
àGuillaume .
« Harold est à Guillaume envoyé par son maître.>>>
JUILLET 1806. 21
Nos historiens l'appellentEralde, mais le poète ajugé qu'Harold
étoit plus convenable pour rendre un vers bien dur , et il
aeu raison .
Harold donc arrive en Normandie , et il obtient une audience
du duc.
En un vaste salon. ...
Un beau fauteuil s'élève .
Chaque officier s'assit.
...
...
Il parle à Guillaume et lui dit :
« Vous aimez vos sujets et ne les foulez pas ,
Vous ne dévorez point la sueur de leurs bras n
Cela s'appèle dire des choses claires et incontestables , car il
est entendu qu'on ne foule pas ceux qu'on aime , et qu'on
ne dévore jamais la sueur de personne.
Cet Harold , qui parle si clairement , consent à prêter serment
de fidélité, puis il va conter à Mathilde, femme de Guillaume ,
l'aventure d'Emma , mère d'Edouard , laquelle , pour se justifier
d'une inculpation , marcha sur des fers ardens ,
« Et de son innocence alla puiser les preuves
Dans les bras déchirans des plus rudes épreuves . »
Jusqu'ici les poètes ne s'étoient pas avisés de donner des bras
aux épreuves ; cette expression est énergique , elle auroit été
sublime si l'auteur avoit mis :
Sur le ventre brulant des plus rudes épreuves.
Od'un ciel qui protége éclatante faveur ,
L'impuissance des feux n'a point fait de blessure !
Il ne faut pas un grand miracle pour que l'impuissance ne
produise rien , l'auteur a voulu dire la puissance desfeux :
c'est une petite erreur qu'on tolère aisément dans un ouvrage
de longue haleine.
Lors qu'Harold eut conté cette lugubre histoire, Adèle qui
l'écoutoit à côté de sa mère Mathilde , alla se coucher ,
" Adèle renferma ses appas ravissans ,
Et tâcha d'endormir le trouble de ses sens . »
Dans ce temps on renfermoit ses appas comme on renferme
3
22 MERCURE DE FRANCE ,
aujourd'hui sarobe. Voilà ce qui s'appellepeindre les coutumes
du siècle ; c'est à de pareils traits que je reconnnois M. Belligny
pour un grand poète. Il a trouvé le secret de faire rimer
ces mêmes appas avec le mont Ida , et himen avec main :
cethomme là a de grandes ressources !
« Harold sut remarquer son teint si pur, siblanc. »
Il en devient amoureux dans une partie de chasse où il poursuit
un sanglier d'un naturelfarouche.
«Les chiens puissent dans l'air son essor fugitif,
>> Adèle a dans les bois pris un essor rapide.
>> Harold étoit ravi .. ...
» Ses amoureux desirs galopoient avec lui.
>> Mais on trompe l'essor de ces ardens bourreaux,
>> Et ces persécuteurs ont détourné leur route. »
Harold fait la culbute , Adèle tue le sanglier ; et tout le monde
s'en retourne bien joyeux ,
«Adèle recueillant d'une main délicate ,
>> Le juste encens d'Harold qui lui doit son salut ,
>> L'éloge du chasseur qui lui doit son tribut. >>>
Il est aisé de concevoir comment on prend de l'encens avec la
main ; quant à l'éloge c'est une autre affaire ; il faut entendre
qu'il étoit écrit, et lire ainsi le dernier vers :
Et l'éloge imprimé qu'il joint à ce tribut.
En revenant de la chasse on donne un bal dans le palais de
Guillaume ; Harold , qui sait encore moins danser que chasser ,
reste debout toute la nuit.
«Enproie à son extase , à son ravissement. »
Le lendemain il deınande Adèle en mariage , on fait les fiançailles,
il quitte la France,
>> Et vogue en Albion. »
Ici les événemens se précipitent; Edouard meurt , Harold
est élu roi , Adèle lui file des chemises ,
<< Elle apprêtoit ces lins , ces légers vétemens
Dontsecouvre l'épouxdans la nuit nuptiale >>
JUILLET 1806. 23
Mathilde l'entretient , et , pour l'encourager , elle lui donne à
têter ; car , quel autre sens peut-on donner à ce vers :
>> Elle épanchoit le sein de la maternité. >>>
Mais Guillaume se prépare à la guerre , il reçoit l'approbation
duPape :
« Ce duc , d'un esprit sain , né pour la vérité ,
>> A sa juste valeur jugeoit la papauté.
>> Mais par Rome il fermoit la bouche aux mécontens ,
>> Et mettoit à profit les préjugés du tems. »
On voit que M. Belligny prète adroitement toute sa philosophieà
son héros. Toute la chrétienté lui doit des remerciemens
pour l'avis qu'il veut bien lui donner.
Guillaume va faire un tour de promenade , et il s'enfonce
dans l'obscurité d'une forêt où il n'y a pas un seul arbre :
« Il pénètre des bois la fraîcheur et la nuit ...
» Ciel ! il ne trouve plus que de minces débris ,
>> Nul arbre; ils sont déjà tous coupés et partis. »
Il rencontre ensuite dans ce bois , qui n'existe plus , un honime
qui peut bien avoir mille à quinze cents ans; c'est un derviche
qui a vu naître et tomber l'Empire romain , il fait connoître
au duc toute la beauté de la religion druidismique , bien supérieure
à celle des Chrétiens. Guillaume le croit , l'embrasse et
il tourne à Rouen , pour y entendre prêcher Pierre l'hermite
qui dans ce temps pouvoit bien être encore au maillot ; et qui
néanmoins se signaloit déjà par ses exhortations aux premiers
croisés : il falloit que son discours fut bien long , puisque
vingt-cinq ans après on l'entendoit encore, et que ce ne fut
qu'alors qu'il produisit quelqu'effet.
« Il agitoit ses mains , déclamoit son langage;
Il appeloit les Turc , barbares Turcomans ,
Etdisoit : le Tabor retentit de leurs chauts;
De leur ordure enfin ( ce qu'on frémit d'entendre )
Ils salissent la tombe où Dieu daigna descendre. »
Le fils de Guillaume , nomméRobert , autre enfant de l'âge
de Pierre , ne peut tenir à ce dernier trait de son éloquence ;
il prend dès-lors la résolution d'aller en Palestine , et l'histoire
4
24 MERCURE DE FRANCE ,
qui est, comme on le voit , parfaitement d'accord avec M. Belligny
, rapporte qu'en effet Robert quitta la Normandie vingt.
huit ou trente ans après.
Mais ceci n'est rien encore , le duc fait une provision de
chanvre , de sapins , de goudron , de voiles , d'ancres , d'avirons
et de mâts :
» Il avale le tout, etp'ein de ces apprêts
>> Ponr visiter ses ports il quitte son palais->>>
>> Tels et bien mieux cent fois sont décrits par Virgile
>> Les démarches, les soins de la belle Didon . »
La flotte des Anglais vient attaquer celle de Guillaume à
Saint-Valéry ,
>> Chaque barque arrivant décharge à terre un groupe ,
>> Qui se voit assaillir par des Normands en troupe ,
>> Et le sable s'amuse à compter tous les morts . »
Les Anglais sont repoussés, mais ils échappent par le rembar
quement ,
<< En élevant le flot entr'eux et le vainqueur. »
La Vertu vient se montrer à Adèle ; on la voit descendre des
cieux sur une nacelle :
« Sur un nuage d'or qui lui sert de nacelle.>>>
» Sois sans crainte avec moi , je m'appelle vertu ,
>> Dit-elle en souriant , ... Malheur au genre humain
>> Si la vertu pouvoit n'exister plus.... demain. »
Elle lui conseille de dessiner et de chanter pour se distraire ;
une belle occasion se présente , des troubadours arrivent à
Rouen ,
<< Doux chantres de l'Amour ils séduisoient les femmes . >>>
Mais ils ne chantoient pas pour de l'argent ; on étoit obligé ,
quand on vouloit les entendre , de leur donner des ames :
>> Pour prix de leurs chansons ils remportoient des ames .
Ces aimables auteurs ne pouvoient pas ouvrir la bouche , sans
laisser échapper une légion de petits ris ailés , qui voltigeoient
partout comme des abeilles :
De leur bouche les Ris voltigeoieut sur la table »
JUILLET 1806 . 25
Au moment où ils vont chanter , Adèle entre dans lasalledu
festin:
Elle fait un salut rempli de dignité ,
Et va , dans un fauteuil , déposer sa beauté ;
Son visage, plus pâle , atteste son désastre ;
Mais la pâleur qu'elle offre est la pâleur d'un astre.
Nous croyons qu'il auroit fallu plus de précision dans ces
derniers vers , et que l'auteur feroit bien d'adopter cette nouvelle
version :
» Son visage n'est point d'une couleur commune ,
» Car il paroit aux yeux pale comme la lune... .
Les chansons héroïques de ces braves gens ne peuvent donc
l'émouvoir ; elle n'y trouve que de l'eau et du feu.
>> Elle trouve en ces chants , pour tout autre flatteurs ,
>> Une source de peine , unfoyer de malheurs .
Mais bientôt il font entendre des chants amoureux ; et tout le
monde , sans en excepter Adèle , s'attendrit comme du fer :
» Semblable à ce métal par l'aimant entraîné ,
>> Sur son siége chacun demeuroit enchaîné.
Les foyers de la ville se disputent ensuite pour avoir ces
aimables chanteurs :
<<<Par les divers foyers chacun fut disputé :
» Aces cygnes vainqueurs plus d'une ame céda. »
Harold , qui ne vouloit rien céder, reçoit la visite de l'Ambition
qui , dans ce temps , ressembloit fort à une grenouille
coiffée en cheveux :
>> Ainsi que la grenouille elle a le corps enflé;
>> Sa longue chevelure est éparse et flottante. >>>
>> Elle rallume en lui la soifde la puissance. >>
Il se prépare à la défense , et comme il craint une défaite ;
il ne se contente pas de border son île de soldats , il en jonche
encore la côte :
>> Il en jonche la côte , il enborde son île. >>>
Quant à Guillaume ,
> Il entasse les siens comme une masse énorme. »
26 MERCURE DE FRANCE ,
Il ne dort point , et, comme Dieu lui-même , il passe toutes
les nuits à créer son armée :
» Tel que dans laGenèse on peint le créateur , ..
>> Consacrant nuit et jour à ses divins travaux. »
Mathilde et la jeune Adèle vont le trouver à Saint- Valery ;
leprince les renvoye. Adèle est enlevée en route par des émissaires
d'Harold ; ils la conduisent en Angleterre ; Mathilde ,
au lieu d'aller sur les traces de sa fille , retourne seule à Rouen.
Guillaume reste irrésolu sur le port :
>> La Gloire ( puisqu'enfin il faut que je la nomme )
» La Glcire apercevant son ame ainsi flottante ,
Fend les plaines de l'air et descend dans la tente . »
>> Guillaume , lui dit-elle :
>> D'Antoine et Cléopatre éveillant la mémoire ,
>> Veux- tu sur ce romain qu'on calque ton histoire ?>>
>> Commande à tes soldats si prompts à s'éveiller,
>> Et donne à tes vaisssaux l'ordre d'appareiller . >>>
>>> Tout soldat à l'instant
: >>Affublé de son arme , à son bateau se rend. »
On part , toute la nature est dans l'étonnement,, et le soleil
revient sur ses pas pour voir la flotte de Guillaume :
>> Le disque du soleil alors sortoit de l'onde.
Il reste pétrifié lorsqu'il voit que la proue des vaisseaux traine
toujours la poupe après elle :
> La proue au front pointu fendoit l'onde ecumante ,
>> Trainant dans ses sillons la poupe obéissante. »
Les poissons ébahis les regardent passer :
Les habitans des eaux rentrent avec effroi ,
>> Et restent stupefaits au fondde leurs retraites,
• Devoir ces corps hardis qui marchent sur leurs têtes. »
Une furieuse tempête les surprend et détruit le tiers de la
flotte , l'Ambition nageoit sur les flots et crioit aux autans ,
>> Courage , mes amis , périsse l'orgueilleux
» Qui crut vous affronter .>>
Le lendemain on vit les vaisseaux dispersés au loin ; ils étoient
très-fatigués et avoient un très-grand mal de tête :
>> On lisoit sur leur front la trace de leur peine. »
JUILLET 1806 .
27
Guillaume les réunit et les décide à continuer leur route ; les
Anglais se réjouissent , mais bientôt ils voyent aborder leurs
ennemis , et ils sont repoussés avec perte; les Normands s'établissent
sur le rivage, et ils veillent à la garde de leurs vaisseaux.
L'auteur oublie ici les traits les plus saillans de cette descente:
la chute deGuillaume , et l'incendie de sa flotte.
Adèle est reléguée dans un château fort. Le désespoir la
saisit ,
> Et se précipitant....
Ilest des situations bien terribles dans la vie; et, comme le dit
unAllemand célèbre : qui ne perd pas l'esprit dans de certaines
circonstances , n'en a point à perdre ! Adèle veut lui donner
undémenti :
Et se précipitant dans les bras d'un fauteuil
► Aux habits les plus fins ne fait aucun accueil, »
Harold imagine que la possession de cette illustre prisonnière
lui assure le trône , il écrit à Guillaumeque le sang de sa fille
répondra de ses actions, mais ce tendre père consent qu'Adèle
soit égorgée pourvu qu'il règne.
>> Qui donc l'auroit jamais pensé du coeur humain? »
Guillaume fait jurer à ses soldats de vaincre ou de mourir :
» Le toste cimenta la promesse civique;
» Et, se flattant déjà de cueillir des lauriers ,
>> Chacun alla , repu, se joindre à ses guerriers. »
Tandis que toute l'armée est ensévelie dans le sommeil , le duc
prend son front et le pose sur sa main :
» Le regard immobile et le front sur la main
>> Il songe à son Adèle, à son affreux destin . >>
LaGloire vient lui découvrir le lieu de son emprisonnement ,
elle le conduit elle-même :
« Météore , comète , étoile , feu follet ,
>> Lagloire à tant d'objets , à la fois ressembloit .
" Il pose pied à terre.>>
Il délivre sa fille après avoir tué tous ceux qu'Harold avoit
28 MERCURE DE FRANCE ;
préposés à sa garde ; il l'emporte comme un paquet sur son
dos , et il va la poser dans sa tente.
>> Guillaume alla poser sa fi'le dans sa tente ;
>> Elle que le coutil recèle dans ses pli ;
>> Elle qui , pour s'asseoir , trouve à peine une chaise ,
» Et qui n'a maintenant qu'un gravier pour duvet ,
Est enfin
>> Rendue à ses parens , dont elle fut sevrée. >>
Guillaume s'endort, et il voit dans un songe Henri VIII qui
sévre ses sujets de la ville de Rome :
>> De l'indocile Rome il sèvre ses sujets. »
Mathilde qui s'ennuyoit beaucoup , est aussi sevrée par les
dames de Rouen :
» Cherchant à la sevrer de toute inquiétude ,
>> Elles ont entrepris de tracer les images
>> De tous les chevaliers sous Guillaume partis . »
Nous avons pu voir comme elles ont réussi à les rendre
ressemblans dans cette longue tapisserie , qui fut exposée au
Louvre il y a quelques années , et que l'onattribue tout entière
à Mathilde :
» Passant sur des époux leurs doigts pleins de fraîcheur. »
Le poëte suppose par ce vers que ce fut l'ouvrage de toutes
les femmes dont les maris étoient à l'armée.
Toutes les troupes de Guillaume se mettent en marche.
Harold apperçoit un météore qui lui donne de l'inquiétude :
les deux armées se rencontrent ; la bataille s'engage, et les
soldats se battent comme des fleurs :
>> Tel s'échauffe au printemps le calice des fleurs.
>> Que de guerriers détruits , et sur- tout que d'Anglais !
» Les rangs des deux partis ne sont plus guère épais. »
Guillaume défie Harold ; un autre guerrier se présente pour
le combattre , Harold le tue ,
» Son casque , à ce moment , tombe etdécouvre..... Adèle,
>> Qui , sans le gré d'un père , avoit suivi sa trace. »
JUILLET 1806.
29
Elle estbientôtvengée. Harold tombe sous les coups de Guil.
laume; il lui demande la vie, mais son vainqueur lui perce le
flanc :
>> Et lui fit rendre l'ame avec des flots de sang. »
Toute l'armée anglaise met bas les armes , et l'auteur ,
triomphant de sa défaite , pose en même-temps la trompette
guerrière et la trompette épique. Ainsi finit ce beau poëme ,
où le stile, comme on a pu le voir, le dispute tellement aux
inventions qu'on ne sait à quoi donner le prix. On peut dire
seulement que comme il reste quelque barbarie dans les
moeurs du temps que le poète a voulu peindre , son génie a
su y approprier son stile en le rendant barbare ; en sorte
qu'il règne un parfait accord entre l'élocution et les pensées ;
et c'est ce qui en fait un chefd'oeuvre de goût.
G.
Extrait d'une lettre écrite de la Nouvelle-Angleterre , sur
l'état actuel des Missions dans cette contrée.
« Dans la Nouvelle-Angleterre ( qui comprend les Etats de
Connecticut, de Vermont , de New-Hampsire , de Massachusets
et de la province du Maine , qui dépend de ce dernier
Etat) , il n'y a encore que trois missions établies . La principale
est à Boston, et les deux autres dans la province du
Maine. Celle de Boston et celle de New- Castle dans le Maine ,
sont très-récentes; l'autre est une mission indienne établie
depuis long-temps par les Jésuites français du Canada.
» Avant la révolution américaine, la religion catholique
étoit proscrite dans le Massachusets, le Connecticut , et dans
presque toutes les autres parties de la Nouvelle-Angleterre ; et
quoique les lois pénales , dictées par la fureur puritaine , lors
de l'établissement des premières colonies , eussent été un peu
adoucies , elles étoient encore bien sévères , lorsque cette révolution
commença ; mais alors , le desir de se concilier la
France et les Canadiens , et plus encore la politique , les idées
philosophiques sur la tolérance (qui s'étoient développées
parmi les sectaires , et auxquelles ils avoient été conduit par
leurs principes), firent adopter le système d'une tolérance universelle,
en vertu duquel les lois défavorables à la religion
30 MERCURE DE FRANCE ,
catholique furent entièrement abolies dans quelques Etats,
dans celui de Massachusets et du Maine; et il enestrestéquelques-
uns qui conservent une grande supériorité aux presbytériens
, qui privent les catholiques , d'une manière indirecte ,
dequelques priviléges civils , et occasionnent quelques difficultés
dans l'exercice du ministère , en laissant néanmoins
parfaitement libre la profession et l'exercice public de la religion.
>> Mais lorsque l'obstacle légal fut levé, il en restoit d'autres
peut-être plus puissans dans la prévention , lahaine et l'horreur
de la religion catholique , que les descendans de Calvin
et de Knox avoient apportés et nourris , et que la politique
anglaise , à cause du voisinage français dans le Canada , avoit
eu soind'entretenir. Personne ne doutoit que la religion catholique
ne fût une abomination,et ceux qui la professoient ,
des monstres; et quoique la communication des Américains
avec les Français et autres nations européennes , étendue par
la révolution, eût détruit ou diminué cette fausse impression
dans un certain nombre de personne , la masse du peuple la
conservoit toujours , et on la retrouve encore avec toute sa
force dans quelques endroits de l'intérieur. Les idées et les
sentimens , qu'elle devoit naturellement produire , empêchoient
les catholiques de venir s'établir dans ce pays , et
ceux qui y étoient conduits par les circonstances , d'avouer
leur religion ; et même à l'époque de la révolution française
il n'y en avoit encore à Boston qu'une poignée , qui nétoit
pas connue comme telle, composée de gens qui ne se connoissoient
guère entr'eux, et dont plusieurs fréquentoient les
assemblées des sectaires , pour se soustraire au soupçon d'être
catholiques , et au ridicule que ce soupçon anroit pu leur attirer.
Les horreurs révolutionnaires de Saint-Domingue et des
autres îles françaises , ayant jeté à Boston un certain nombre
de Français , ils s'avisèrent (on ne peut trop dire pourquoi ,
car ils n'étoient guère zélés pour leur religion ), de se réunir
àquelques Irlandais catholiques , et à un ecclésiastique français,
aumônier d'une frégate , d'où il avoit déserté, pour célébrer
publiquement l'office catholique. Mais les principes , la
conduite de ces Français , et même de cet ecclésiastique qui
étoit un aventurier , plusieurs différends et querelles , rendirent
ces assemblées un spectacle favorable à la curiosité des
sectaires , et plus propre à entretenir la prévention qu'à la détruire
et à édifier. Néanmoins , ces assemblées enhardirent un
peu les catholiques établis à Boston , et firent du bien à ceux
qui , au fond de leur coeur , avoient toujours été attachés à la
foi. Elles continuèrent sous un second ecclésiastique français ,
UILLET 1806. 3
qui, interdit par son évêque , avoit été obligé de quitter la
France, s'étoit réfugié dans ce pays , lors de l'arrivée à Boston
de M. Thayer , natif de cette ville , qui avoit été ministre
puritain, et qui s'étoit converti à Rome. Il revenoit dans son
pays comme missionnaire , instruit , zélé , courageux, menant
une vie austère , et réunissoit tout ce qu'une telle mission exigeoit
alors. Il annonça publiquement dans ses sermons , et
dans les écrits qu'il publia , même dans les gazettes , sa conversionet
lesmotifs qui l'avoient produite. Il défia les ministres,
proposa des conférences publiques entre lui et un ministre
, lequél abandonna bientôt la discussion , et d'une manière
qui publioit sadéfaite. Ce courage du msssionnaire , ses succès
inspirerent de la confiance aux catholiques , ranimèrent leur
ferveur , et opérèrent quelques conversions , malgré les calomnies
et les vexations qu'il eutà éprouver.
» En 1793 , M. l'abbé Matignon, professeur de théologie
ancollége de Navarre , à Paris , qui avoit toujours eu le projet
dese dévouer aux missions , et qui s'y décida entièrement
depuis les événemens de la révolution , passa en Amérique , et
fut envoyé à Boston par M. l'évêque de Baltimore. Il y trouva
outre M. Thayer , un ecclésiastique français d'un caractère au
moins équivoque, qui fomentoit des divisions parmi le petit
nombre des catholiques . et qui profitoit des préventions que
ledépit des protestans contre M. Thayer tâchoit de répandre
et d'entretenir. M. Thayer fut envoyé à une autre mission. Les
talens distingués de M. Matignon , son zèle , sa piété tendre ,
songrand désintéressement , sa constance , son aménité , réunirent
les esprits, firent abandonner l'autre ecclésiastique , et lui
concilierent l'estime et le respect de tout Boston , et même
des ministres, La ferveur et la piété parurent parmi ses ouailles;
les conversions devinrent plus fréquentes, et son troupeau
s'augmenta graduellement.
» En 1796 , M. Cheverai , curé de Mayence , déporté , après
avoir exercé le ministère avec le plus grand succèsà Londres ,
vint en Amérique , et passa quelque temps à Boston avec
M. Matignon, son ami , en y attendant une destination qu'il
avoit demandée à M. l'évêque de Baltimore. Par un concours
de circonstances que l'événement m'a fait regarder comme un
effet particulier de la providence , les lettres se perdirent , ce
qui le retint, et ensuite servit à le fixer à Boston. Depuis le
moment où ces deux amis furent réunis, les grands succès ont
commencé, et la mission a fait de grands pas vers l'état florissant
où elle est aujourd'hui. Elle est composée maintenant de
près de mille catholiques; une grande partie sont des Irlandois,
les autres, des Américains convertis , et parmi les uns
32 MERCURE DE FRANCE ,
et les autres, il y en a un grand nombre qui édifient par leur
piété et leur ferveur.
>> Ceux des Irlandais qui sont amenés dans cette ville par la
situation malheureuse de leur pays natal, sont pour la plupart
pauvres, ignorans , dégradés par l'abjection à laquelle ils
étoient réduits, et plus encore par les vices et l'immoralité
qu'entraînenta près elles toutes les rebellions ; mais bientôt
après leur arrivée , le zèle de ces missionnaires ranime en eux
les sentimens de religion , en les instruisant les rend meilleurs ,
et en fait des membres utiles et respectables de la société. L'influence
heureuse de leur ministère sur cette classe infortunée ,
est généralement reconnue , et le service important qu'ils rendent
à la ville , est senti avec reconnoissance.
>> Une circonstance remarquable , c'est que l'endroit où les
catholiques ont commencé à s'assembler , étoit une petite
chapelle qui avoit été bâtie par les protestans français qui
s'étoient retirés à Boston. Cette congrégation des protestans ,
qui dans les derniers temps avoit décliné rapidement , se trouvoit
entièrement dissoute au moment où les catholiques pensèrent
à s'assembler , en sorte que leur chapelle étoit vacante.
Les catholiques la louèrent , et ont continué à l'occuper jusqu'à
l'automne dernier , qu'ils ont pris possession de l'église
qu'ils ont bâtie.
>>La construction de l'église catholique de Boston estune
sorte de miracle. La congrégation est pauvre; et néanmoins ,
en moins de deux ans , on est venu à bout de rassembler une
somme de plus de 100,000 fr. , et de bâtir , sinon la plus
grande , au moins la plus belle église de Boston. Près de 25,000
fr. ont été donnés par les protestans de Boston. M. Matignon
y a mis ce qui lui restoit des fonds qu'il avoit apportés d'Europe.
Les catholiques des Etats du sud orrt donné quatre à cinq
mille fr. Le reste a été fourni par les membres de la congrégation
, qui ont déployé une générosité qui a excédé de beaucoup
ce qu'on auroit pu espérer ; et il est presqu'inconcevable
comment des ouvriers , des journaliers , lesgens de laclasse
la moins aisée , et qui font la masse de la congrégation , ont
pu faire d'aussi grands sacrifices. L'église a été cocsacrée le jour
de S. -Michel de l'année dernière , par M. l'évêque de Baltimore.
Le concours des protestans a été prodigieux ; tout ce
qu'il y a de mieux à Boston y a assisté , et a traité avec la plus
grande distinction notre saint prélat.
>> Ce temps a été un temps de triomphe pour nos bons catholiques
; et une grande croix dorée placée au sommet d'un
clocher élégant , au milieu d'une ville qui étoit la capitale du
puritanisme , et plus ennemie de notre religion que Genève
ne
د
JUILLET 1806.
5.
83cen
ne l'étoit en Europe, est en effetun triomphe auquel on n'avoit
guère lieu de s'attendre ily a peu d'années , et qu'on n'auroit
pas cru , si on l'avoit annoncé.
>>L'église est d'un bon goût , et propre dans l'intérieur ,
mais sans autre ornement qu'un tableau de crucifiement , fait
par unpeintre américain. Ce tableau a beaucoup de défauts ,
maisnéanmoins il frappe le peuple , et laisse une impression
forte dans l'ame des protestans. En remarquant cet effet , nous
avons souvent desiré que les moyens de la congrégation fussent
assez considérables pour en faire venir de l't urope. Il en est de
même des ornemens : on ne peut pas en avoir de beaux dans
ce pays. Si l'on pouvoit en avoir provenant des églises dépouillées
d'Europe , on auroit de plus la c nsolation de penser que
ces dépouilles servent à établir la religion dans une partie du
monde où elle étoit proscrite. Mais l'état d'épuisement où nos
catholiques se sont mis , ne permet pas de penser à aucune
dépense à présent.
» Avant la construction de l'église, le local resserré dans
lequel on s'assembloit ne pouvoit admettre qu'un petit nombrede
ceux des protestans qui desiroient assister aux offices et
aux prédications. Mais à présent, tous les dimanches il y en
a beaucoup. Ils sont attirés par le desir de mieux connoître
notre culte, par la prédication de M. Cheverai , qu'on regarde
généralement comme le meilleur prédicateur de Boston et de
tous ceux qu'on connoît dans les Etats-Unis; et j'avoue que
je n'en ai jamais entendu qui produisît plus d'effet. Son éloquence
est brillante , aimable , pleine d'onction, et captive les
coeurs. Plusieurs personnes qui étoient venues l'entendre par
curiosité , ont été touchées et se sont converties. A ces talens
distingués , il joint le caractère le plus aimant, le plus aimable
et le plus liant , qui le rend l'idole de tout Boston , soutient
et avance les progrès de son ministère. Il est jeune encore ,
pleinde force et de zèle , mais ses travaux sont tels , que nous
avons de justes raisons de craindre qu'il ne soit bientôt épuisé.
Malheureusement il ne peut se modérer , et la vue du bien
qu'il peut faire , ne lui permet pas d'écouter les remontrances
qu'on lui fait chaque jour.
>> Boston n'est pas le seul endroit où il déploie son zèle ; il
l'exerce encore d'une manière non moins consolante , quoique
moins brillante , dans la mission de New-Castle, sur la
rivière de Damascotti , dans la province du Maine; mission
qu'il a établie , et qui présente des détails bien intéressans.
>> Deux Irlandais catholiques , et qui avoient très peu de
fortune , étoient allés s'établir dans cet endroit. Très-attachés
à leur religion, ils invitèrent les ecclésiastiques de Boston à les
C
34 MERCURE DE FRANCE ,
visiser et à leur procurer les consolations de leur ministère.
M. Cheverai , plus en état de supporter la fatigue , s'y rendit
tous les ans , et de-là , comme d'un centre , il alloit voir quelques
familles autrefois catholiques , dispersées dans le Maine ,
mais qui, sans ecclésiastiques , avoient presqu'entièrement
oublié leur religion. Ces visites eurent du succès , non-seulement
envers ces catholiques , mais envers des protestans que
la curiosité attiroit à ses prédications et instructions particulières
; et par degrés il est venu à bout de former une congrégation
de plus de deux cents catholiques , dont la plus
grande partie sont des convertis de toutes les sectes , même
de celle des quakers , les plus difficiles à ramener. Ces catholiques
sont dispersés à la distance de 4 , 5 , 10 , ou 15 et
même 20 milles de la petite chapelle qui est à New-Castle.
Néanmoins leur ferveur est telle, qu'ils manquent rarement ,
même dans les plus mauvais temps, de s'y rendre les dimanches.
Je n'ai pas encore eu le plaisir de voir cette congrégation;
mais d'après ce que j'en ai appris , elle présente un spectacle
touchant et édifiant. M. l'évêque de Baltimore qui l'a visitée ,
n'en parloit qu'avec ravissément.
>>>La chapelle qui est a présent occupée, étoit un grand magasin
qui a été converti en une chapelle proprement décorée,
par l'un de ces deux bons catholiques qui ont d'abord appelé
M. Cheverai. La Providence , qui semble les avoir dirigés
vers cet endroit pour y fonder l'établissement de la religion ,
a béni leur entreprise : ilsy ont fait, en douze ans , une fortune
immense; et voyant que la chapelle actuelle est trop petite
, pour recevoir les catholiques et les protestans qui se présentent,
ils vont à leurs frais bâtir une très-belle église , un
presbytère, et donner un beau terrain pour une glėbe. Je
pense qu'avant un an l'église sera bâtie , et ily a apparence
qu'alors la religion y fera des progrès encore plus rapides. Ils
yseroient beaucoup plus prompts , si M. Cheverai pouvoity
résider constamment ; mais il ne peut y être que quatre à cinq
mois chaque année. Boston exige sa présence le reste du temps.
Il est si aimé , si adoré , qu'il seroit impossible d'engager l'une
de ces congrégations à le céder entierement à l'autre , et qu'il
ne faut pas songer à le remplacer par un autre ecclesiastique.
Ily a de si grandes consolations , que lui-même ne pourroit
pas se résoudre à quitter l'une ou l'autre , à moins que ee
ne fût pas la volonté de Dieu , marquée par celle de ses
supérieurs , et qu'il ne fait pas attention aux fatigues que lui
donnent successivement ces deux congrégations. Je me propose
d'aller ave lui dans cette mission, le printemps prochain,
si rienne s'y oppose.
JUILLET 1806. 35
>>La troisième est à Passamaguoddi , sur les frontières des
Etats-Unis et de la nouvelle Ecosse. Elle est pour les Indiens
de cette tribu , qui sont environ deux cents, et pour quelques
familles catholiques , établies dans les environs. Cette
tribu a été convertie , il y long-temps , par les Jésuites. Depuis
la dissolution de cette admirable société , ces Indiens
n'avoient eu des missionnaires que par intervalle , et souvent
avoient été plusieurs années sans voir un ecclésiastique. Malgré
ce désavantage, ils demeuroient très-attachés à la religion,
et enpratiquoient les devoirs avec la plus grande ponctualité ,
autant qu'ils le pouvoient. Dès qu'ils furent informés qu'il
y avoit des ecclésiastiques à Boston, ils y envoyèrent une
députation, pour les inviter à venir les visiter. M. Cheverai y
fit plusieurs voyages , et passa chaque fois plusieurs mois
parmi eux, y recevant de grandes consolations , admirant
la foi vive , la piété ardente , et la manière touchante
dont la plupart remplissoient leurs devoirs de religion.
Sentantcombien il seroit à desirer qu'un ecclésiastique fût fixé
parmi eux , il fit venir de Londres M. Romagué , son ami , qui
depuis a toujours résidé avec ces Indiens , a appris leur langue ,
etyvit très-content parmi eux. On est parvenu à obtenir de
la législature de Massachusets, une somme annuelle de près
de neuf cents livres , pour faire subsister cet ecclésiastique.
Deplus on a obtenu quinze cents fr. pour bâtir une église en
bois , qui vient d'être achevée , et une ferme avec une maison
curiale. En un mot, cette législature protestante a fait tout ce
qu'on auroit à peine ósé espérer d'une législature catholique ,
pourprocurer un sort à un missionnaire , et assurer aux Indiens
les moyens de pratiquer leur religion.
>> On espère que cette église contribuera à fixer davantage
les Indiens, à les attacher au local , et faciliter leur civilisation.
L'abbé Romagué va essayer de faire apprendre aux femmes à
filer, tisser , etc. , et de décider les hommes à cultiver la terre.
Plnsieurs ont déjà fait des enclos , et commencé à planter du
maïs. Ils passent une partie de l'année à la chasse et à la
pêche; leur vie errante est , pour un grand nombre , une occasionde
fautes graves. Il est bien à regretter qu'ils soient si
près des Américains; leur voisinage introduitparmiles Indiens
lesdésordres, et particulièrement l'ivrognerie, qui est la cause
de tout le mal qu'ils font; les anciens missionnaires s'étoient
principalement attachés à les prévenir contre ce vice, et l'horreur
qu'ils en avoient inspirée est telle, qu'il y a un grand
nombre de vieux Indiens , qui depuis bien des années , ont
résisté à la passion immodérée qu'ils ont naturellement pour
les liqueurs fortes, au point de n'en pas avoir bu une seule
C2
36 MERCURE DE FRANCE,
goutte, et de ne pouvoir être tentés d'en goûter. M. Romagué
est persuadé, que s'il pouvoit les avoir au milieu des forêts,
et sans aucune communication avec les blancs , il auroit la
satisfaction de les voir presque comme ils étoient sous leurs
anciens missionnaires : mais il n'est pas possible de changer
leur situation. M. Romagué est fixé à Passa-maguoddi ; mais
il va tous les ans visiter les indiens de Penobscott, qui habitent
une île de la rivière de ce nom , à 200 milles du premier
endroit. Cétoit autrefois une tribu très- considérable ;
la religion y étoit dans un état aussi florissant qu'à Passamaguoddi
; mais vivant au milieu des blancs , ils en reçoivent
plus de vices, et sont plus corrompus que l'autre tribu.
Néanmoins depuis qu'ils ont régulièrement un missionnaire ,
ils commencent à s'amender; et M. Romagué nous mandoit,
il y a quelques jours , au retour de sa visite , qu'il y avoit
éprouvéplus de consolation que précédemment, et qu'il avoit
pu admettre à la sainte table plus de quatre-vingts personnes.
Il a introduit la vaccine parmi ces Indiens , et cet été il en a
inoculé , avec succès , plus de cent cinquante.
Leur genre de vie est encore le même, quant au fond, que
celui qui est décrit dans quelques - unes des lettres édifiantes
relatives à des tribus d'Indiens, peu éloignées du local que
celles-ci occupent. Il n'a éprouvé que les modifications inévitables
, d'après un commerce plus intime , et un voisinage
plus rapproché des blancs. Le chant a été un moyen efficace
de faire retenir les primes à ces Indiens : quoiqu'ils aient été
si long-temps presqu'abandonnés à eux-mêmes , ils avoient
conservé la coutume de chanter les primes dans leur famille
et en public. M. Cheverai a été surpris de les entendre chanter
toutes les parties de l'office , et un grand nombre de cantiques
pieux et instructifs en indien, sur la musique de l'église, avec
une justesse et une précision qu'on trouveroit à peine dans
les choeurs les mieux composés. Un des plus beaux airs de
cantiques , à Boston, vient de ces Indiens, de qui M. Cheverai
l'a appris.
Tout ce qu'on retrouve de relatifà la religion parmi ces
pauvres Indiens , après avoir été si long-temps comme abandonnés
à eux-mêmes, excite l'admiration pour les travaux des
missionnaires Jésuites qui en étoient chargés. Si cette société
eût subsisté, ses missionnaires du Maryland se seroientrépandus
sur tous les points de ce continent; et si elle étoit rétablie
bientôt en état d'envoyer des missionnaires , tels que les anciens
, il n'y a nul doute que la religion ne fit de grands progrès
dans ce pays. Les divisions des sectes , l'indifférence qui
en résulte , dessecbent le protestantisme : il est sans vigueur :
le corps subsiste , mais ce qui l'animoit est presqu'entierement
JUILLET 1806. 37
évaporé. Les réformés de toute dénomination , sont arrivés
aux dernières conséquences , et passent aux déisme. Si un
grand nombre d'hommes àtalens, d'une vie exemplaire et
d'un dévouement apostolique , tels qu'étoient les anciens missionnaires
Jésuites , se répandoient parmi eux , ils les arrêteroient
avant qu'ils pussent se précipiter dans l'abîme de l'incrédulité
, et les rameneroient sur le rocher de l'Eglise. Il y a
plusieurs missionnaires de ce caractère dans ce pays , mais le
nombre en est bien petit, en comparaison de l'ouvrage à
faire; il faut une société pour en fournir un grand nombre ,
tel qu'il seroit nécessaire pour donner les moyens et lever
les obstacles , et cela surpasse le pouvoir d'individus isolés.
Par le défaut de missionnaires , le peuple dégoûté du christianisme
réformé , s'engouffre tous les jours davantage dans
l'incrédulité , dont les progrès sont rapides , ainsi que ceux
de la démocratie , sa compagne fidelle, et dont la réunion
forme un jacobinisme qui menace l'ordre social dans ce pays.
>> Depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire pour la première
fois , ce jacobinisme s'et étendu dans la classe inférieure
de la société ; et la marche rétrograde des gens pensans et en
état de réfléchir , n'a pas eu d'effet pour arrêter le torrent.
Ceque je vous mandai alors sur ce point , est vrai encore , et
même plus vrai aujourd'hui ; seulement je vois plus de circonstances
favorables à la religion catholique. Les missions dont
je viens de vous parler m'étoient moins connues, et étoit moins
considérables qu'elles ne le sont à présent , et la partie de ce
pays que j'habitois et que je connoissois le plus , étoit la plus
indisposée contre les catholiques .
Il ne m'est pas possible de vous donner des détails sur les
missions des Etats du sud et de l'ouest. Je sais seulement que
la religion s'y étend , et proportionnellement fait plus de progrèsque
les sectes , quoique ces progrès soient bien au-dessous
deceque l'on désiroit. Si M. l'abbé de Gallitzin va à Munster ,
il pourra vous faire connoître l'état de la religion dans ces
parties; il est dans l'ouest , il y mène une vie apostolique , et
Dieu couronne ses travaux par de grands succès: c'est ce que
m'a dit M. l'évêque de Baltimore.
Il y a des religieuses qui ont essayé de s'établir en plusieurs
villes; mais elles ont éprouvé des difficultés , qui les ont forcées
de changer pour trouver mieux: elles sont aussi allées au sud ;
depuis long-temps je n'en ai rien appris.
Vous savez , sans doute , Monsieur, que les trappistes sont
arrivés dans ce pays l'année dernière. Ils avoient eu le projet
d'abord de s'établir dans la Pensylvanie ; mais je crois qu'y
trouvant difficilement à faire des arrangemens convenables ,
3
38 MERCURE DE FRANCE ,
ils vont essayer de faire leur établissement dans le Kentuky;
j'espère que ce pays lesconservera, etqu'ils serviront à y attirer
la bénédiction du ciel , et contribueront, par leur vie sainte , à
l'édification et à la propagation de la foi.
Un établissement qui nous paroît devoiry contribuer beaucoup
, c'est celui d'un collége à Baltimore , par M. l'abbé Dubourg.
Cet ecclésiastique distinguépar ses talens, sur-toutpour
l'éducation de la jeunesse , et qui avoit un établissement bien
intéressantà Paris, avoit formé, ilya quelques années, un collége
àBaltimore pour des jeunes Espagnols et François catholiques;
mais le gouvernement Espagnol ayant défendu d'envoyer des
jeunes gensdans les Etats-Unis , poury être élevés , ce premier
collége se trouve dissous ; M. Dubourg en a ouvert un il y a
seulement huit mois , sur un plan plus étendu , et d'après lequel
il reçoit les enfans des protestans. Les succès de son premier
collége furent bientôt connus du public , etdonnèrent de
la vogue à sa maison. Le nombre des jeunes gens qui se présentoient
étoit si grand , qu'ils se mit à bâtir un second corpsde-
logis , qui se trouva aussitôt rempli ; et à présent, il va en
bâtir un troisième ; et l'on assure que s'il pouvoit recevoir trois
cents élèves , il les auroit aussitôt. Ses coopérateurs sont des
ecclésiastiques de la communauté de S. Sulpice , à Paris , dont
il étoit membre.
Toutes les personnes qui connoissent l'établissement, avouent
que l'Amérique n'a rien qui puisse lui être comparé. La réputation
qu'il acquiert parmi les protestans , a quelque chose
d'extraordinaire. Il y a quelques jour, qu'une personne de
Baltimore , déclara à un grand dîner public, donné à Boston en
présence de plus de deux cent personnes , qu'un des événemens
Ies plus heureux pour ce pays , étoit l'établissement de ce collége,
et que les Etats-Unis devoient s'enorgeillir de le posséder;
et il n'y eut qu'une voix parmi ceux qui le connoissoient ,
pour confirmer cette observation. M. Cheverai étoit présent a
ce dîner , et a entendu ce témoignage .
Quoiqu'ony admette des jeunes gens de toute religion, néanmoins
la religion catholique est la seule qui y soit pratiquée ;
les élèves ont la permission d'aller les dimanches aux assemblées
de leurs sectes respectives , et, dans le cours de la semaine
ils assistent aux prières avec les catholiques.
M. l'évêque de Baltimore nous avoitdit , l'année dernière ,
qu'il s'étoit adressé à Rome pour faire diviser son diocèse
immense , qui a les mêmes limites que les Etats-Unis. Je viens
d'apprendre qu'il a reçu toutes les autorisations nécessaires
pour cette division; que son siége de Baltimore est érigé en
archevêché ; qu'il pourra ériger autant de siéges qu'il jugera
JUILLET 1806. 39
nécessaires, les fixera où il voudra , et choisira les évêques
pour les remplir. Ainsi l'église catholique d'Amérique va
prendre une forme plus imposante, qui ne pourra qu'être
avantageuse , plaire aux catholiques, et leur inspirer plus de
confiance. Je sais que M. Matignon est désigné pour un des
nouveaux évéchés; mais je doute qu'on puisse le décider à
accepter : outre les autres qualités des hommes apostoliques ,
il a de plus cette crainte qu'ils avoient du fardeau épiscopal.
Dans mes lettres précédentes , je vous informai des événemens
politiques du moment; il est inutile de les reprendre,
ceux qui avoient quelque importance ayant été généralement
connus en Europe long-temps auparavant.
Je vous donnai des tableaux comparatifs par lesquels vous
pouviez vous former une idée des progrès étonnans de la population,
de l'industrie, du commerce et des richesses de ce
pays. J'ai égaré les notes que j'avois faites occasionnellement
pour vous donner des détails sur cet objet , ce qui m'empêche
de vous les communiquer cette fois-ci. La prospérité de ce
pays passe toute idée ; et si elle n'étoit accompagnée des
symptômes facheux et affligeans , que présentent les principes
politiques et anti-religieux , ce seroit un spectacle ravissant
autant qu'il est étonnant. Il arrive toujours des émigrés en
grand nombre d'Irlande, d'Ecosse, de Hollande, d'Allemagne,
etdepuis quelques années de la Suisse.Al'exception de quelques
Irlandois , peu viennent s'établir dans les Etats du Nord.
L'Etat de New-Yorck , de Pensylvanie, Maryland et Virginie ,
sont ceux qui reçoivent la masse des émigrés ; les Allemands
vont presque tous dans la Pensylvanie, et quelques-uns dans les
Etats de New-Yorch. Il y a une grande partie de la Pensylvanie
qui n'est peuplée que d'Allemands. Ils y conservent leur
langue, leurs coutumes, et sont les plus industrieux : mais la
plupart , comme presque tous les autres émigrés , embrassent
le parti démocratique. L'esprit de ce parti a eu quelquefois
parmi les Allemands catholiques une influence fâcheuse
par rapport à la religion , en occasionnant des schismes affligeans
dans plusieurs paroisses considérables.
Je me rappelle que vous me demandiez des observations
sur la constitution physique des Américains. Ils sont dans le
nord , des hommes forts , vigoureux , grands , endurcis aux
travaux , et réunissant un air lourd et gauche à une activité
et une adresse étonnante pour les travaux pénibles. Dans les
parties où beaucoup d'émigrés se fixent encorps , on distingue
les races d'Européens. Mais là où ils sont moins nombreux ,
ils se mêlent bientôt, et on ne les distingue plus.
N'ayant jamais été au sud de New-Yorck , je n'ai pas pu
faire des observations qui s'appliquent aux dispositions phy
40 MERCURE DE FRANCE ,
siques des habitans des Etats qui sont au-delà; mais je sais que
l'énergie décroît
proportionnellement suivant la latitude et la
nation européenne dont les habitans sont issus .
Vous m'aviez aussi fait quelques questions sur les chevaux .
Ils sont très-nombreux dans ce pays; il est peu de familles qui
n'en aient au moins un , et tous les gens un peu à l'aise ont
un cabriolet. On ne sait ce que c'est que d'aller à pied quand
on aplus d'un demi mille àfaire. Les chevaux du pays, c'està-
dire , provenant de ceux qui ont été importés anciennement,
sont forts , durs , et ne demandent presque pas de soins. Ils
vont assez vite , etun cheval très-commun peut voyager attelé
à un cabriolet à raison de 5 à 6 milles par heure , et de 50 à
40 milles par jour , pendant plusieurs jours ; mais les bons
chevaux font 8 à 9 milles par heure : ces chevaux ne sont point
employés pour le labourage , ni pour transporter des objets
pesans : on se sert de boeufs dans la Nouvelle-Angleterre. Dans
le sud les chevaux sont employés pour tout. Dans la Pensylvanie
et la Virginie on à la race flamande , qui donne des chevaux
très-gros et très-forts. Depuis quelques années on importe
d'Europe , et surtout d'Angleterre, de très-beaux étalons ,
et le nombre des chevaux élégans et de course augmente tous
les jours. Les Américains donnent de plus en plus dans le goût
anglais ; mais plus
particulièrement dans l'Etat de New-
Yorc et ceux du sud, que dans la Nouvelle-Angleterre , où
les courses de chevaux ne sont pas de mode , et sont même
défendues par les lois dans quelques endroits. Ces beaux chevaux
sont très-chers , et demandent beaucoup de soin. Un caractère
particulier des chevaux élevés dans ce pays ( comme
en général de tous les animaux, tels que boeufs , taureaux ,
vaches , chiens , etc. ) , est une douceur et une docilité étonnante
. Ce caractère frappe d'abord tous les Européens. Ils se
laisse soigner , conduire par des petits enfants , des femmes ,
sans qu'il arrive d'accidens. C'est, je crois , un effet du climat ,
et de la manière douée dont on les traite.
J'avois également des détails très-amples que je m'étois fait
donner sur cet article , et que j'avois transcris dans quelquesunes
de mes lettres précédentes ; mais que je ne puis plus
retrouver ; s'ils ne sont pas perdus , j'en ferai usage dans une des
lettres suivantes .
Les mémoires que j'avois
pareillement fait sur les Indiens ,
et qui avoient servi de matériaux pour les lettres précédentes ,
qui ont été perdues , et que j'avois joints aux autres , se sont
égarés avec eux. Je n'ai p'us les détails assez présens. Seulement
je puis vous observer qu'en général ils diminuent
sensiblement
parmort et émigration. Ils reculent à mesure que les blancs
avancent , et sont presque tous aux frontières; il en reste enJUILLET
1806 . 41
core dans l'intérieur des terres de l'ouest , une tribu considérable.
La boisson immodérée , la misère, et la réunion des
vices des blancs à ceux des Indiens , amènent à grands pas la
dissolution du reste des tribus qui demeurent enclavées dans
les établissemens des blancs. Ceux qu'on voit vagabonder dans
les Etats qui sont sur l'Atlantique , n'ont d'indien que les traits
et la couleur , et sous les autres rapports , ressemblent aux individus
les plus dégradés parmi les blancs : ils sont des objets
de pitié. Une partie de ce qui reste des six nations est dans le
haut Canada; l'autre demeure dans les parties du nord de
l'Etat de New-Yorck ; ceux qui sont catholiques sont bien
différens de leurs pères , et n'excitent plus le même intérêt. J'ai
toujours desiré voir quelques-unes de ces tribus considérables ,
et si je réside encore quelque temps en Amérique , je tâcherai
d'aller visiter celles qui sont vers Niagara , afin de pouvoir
en même temps aller admirer cette grande curiosité du nouveau
monde.
Extrait de plusieurs lettres écrites par des missionnaires du
séminaire des missions étrangères de Paris , et datées de la
province du Stutchuen en Chine.
La religion chrétienne continue à faire des progrès sensibles
dans cette province. Cinq mille cent quatre-vingt-un de ses
habitans ont embrassé la foi dans le courant de l'année dernière,
et six mille trente-neuf enfans ont été baptisés. Nous
lesvoyons se présenter d'eux-mêmes pour se faire instruire ,
et nous demander des livres de religion, que nous leur distribuons
gratuitement , pour leur en faire connoître les dogmes
et la morale. La tolérance du gouvernement, et la manière
dont il se conduit à l'égard des chrétiens , nous font espérer
de jouir de la paix. Sous le gouvernement du nouvel empcreur,
nous n'éprouvons plus de persécutions. Les mandarins
ne reçoivent plus les dénonciations que l'on avoit coutume de
faire contre nous pour cause de religion. Les assemblées religieuses
se tiennent publiquement, et sans obstacle de la part
des gouverneurs des villes.
Dans le district de Tonquin , un chrétien qui avoit refusé
de donner de l'argent pour contribuer à une cérémonie du
du cultes des idoles, fut chassé par les collecteurs, d'une manufacture
de soieries où il travailloit pour gagner sa vie. Ce
néophyte , indigné de se voir forcé d'abandonner son métier ,
leur intenta un procès ; le mandarin jugea en faveur du
néophyte , et dit à ses adversaires: « puisque les chrétiens
> ne vous demandent point d'argent pour l'exercice de leur
42 MERCURE DE FRANCE ,
>>> religion , vous ne devez pas les forcer pour le culte de vos
>>>>idoles. >>
Dans un autre district, un chrétien ayant refusé de contribuer
à une comédie où les Chinois faisoient l'éloge de leurs
idoles , fut frappé par les collecteurs . L'affaire ayant été portée
devant le gouverneur du lieu , celui-ci ordonna d'arrêter les
collecteurs , et fit donner à chacun quinze coups de houpade ,
pour avoir voulu , deleur autorité privée , forcer les chrétiens
à contribuer à une cérémonie contraire à leur religion.
Enfin , les Néophytes tiennent publiquement leurs assemblées
sans aucun obstacle de la part du gouvernement ; et on
prèche la religion dans les places publiques et dans les marchés,
sans que la proximité des prétoires y mette obstacle.
D'après une tolérance si marquée , ily auroit tout lieu d'espérer
de voir le christianisme faire ici les plus grands progrès ,
s'il nous venoit un nombre suffisant d'ouvriers évangéliques
pour précher la religion dans cette vaste province. Elle a
trois cents lieues de l'est à l'ouest , et trois cent vingt du
nord au sud ; on y comte douze villes du premier ordre ,
dix-neufdu second, cent dix du troisième , et dix autres qu'on
appelle Ting , qui sont un démembrement de celles du premier
ordre ; on la divise en quatre parties : celles de l'est
de l'ouest , du sud et du nord. La religion est à-peu-près
également répandue dans chacune de ces quatre parties , et
yfait à-peu-près les mêmes progrès.Dans la partie orientale,
oncompte cent dix-sept peuplades de chrétiens, cent soixantedouze
dans l'occidentale , quarante-trois dans la septentrionale,
et cent trente-deux dans la méridionale. Le nombre
des chrétiens se monte en totalité à quarante-huit mille; il
n'y en avoit que vingt-quatre en 1785. Mais il faut parcourir
un pays immense pour visiter tous les néophytes et les administrer
; et il y a seulement quatre missionnaires du séminaire
de Paris , y compris l'évêque, et dix-neuf prêtres chinois.
,
On travaille , autant qu'il est possible , à former un clergé
national, Les écoles où l'on enseigne publiquement la religion
chrétienne ne sont point inquiétées. Les Chinois nous
demandent quelquefois d'y admettre leurs enfans , pour leur
apprendre à lire les livres classiques , et à écrire leurs caractores.
Nous avons dans cette province soixante-quatre écoles
chrétiennes , dont trente-cinq de garçons et vingt-neuf de
filles. Il est fâcheux qu'on ne puisse pas multiplier suffisamment
ces sortes d'institutions ; la pauvreté des habitans y met
obstacle dans plusieurs endroits. L'empereur a appelé à
Pekin deux nouveaux missionnaires lazaristes , qui sont partis
l'été dernier de Canton pour se rendre à la capitale.
JUILLET 1806. 43
VARIÉTE S.
LITTÉRATURE , SCIENCES , ARTS , SPECTACLES.
-La seule nouveauté dramatique de cette semaine , est une
pièce en trois actes et en prose , intitulée : L'Espiègle et le
Dormeur, ou le Revenant du Chateau de Beausol , par M. Dumaniant,
auteurde Ruse contre Ruse. Cet ouvrage, représenté
sur le théâtre de l'Impératrice , a obtenu du succès ; il est
imité de l'allemand : c'est assez dire qu'il eût été mieux placé
sur la scène de la porte Saint - Martin que sur celle du
théâtre de l'Impératrice.
-On vient de publier une nouvelle édition des oeuvres de
Vauvenargues (1) ; elle est augmentée de plusieurs ouvrages
inédits et de notes critiques et grammaticales , et précédée
d'une notice sur la vie et les écrits de l'auteur ; par M. Suard ,
secrétaire perpétuel de la classe de la langue et de la littérature
française de l'Institut. L'on attribue les notes à M. l'abbé
Morellet. Nous examinerons avec soin les Ofuvres de Vauvenargues,
la notice de M. Suard, et les notes de M. Morellet ,
et nous en rendrons compte très-prochainement.
-Le poëme de la Danse , par M. Berchoux , autcur de la
Gastronomie, dont nous avons donné un fragment dans le
dernier numéro du Mercure , sera mis en vente la semaine
prochaine.
-Dimanche 29 juin ( jour de Saint-Pierre ) , on adonné
àRouen, sur le théâtre des Arts , en mémoire du grand Corneille
, né dans cette ville , le Cid , suivi du Menteur , et précédésde
la Fête de Corneille, ou Pierre et Thomas Corneille
àRouen , comédie de M. Picard ; terminée par un vaudeville
et ornée d'une décoration nouvelle. La salle étoit illuminée
comme pour un jour de bal, et le spectacle a commencé par
Ouverture de la Bataille d'Ivry, et le couronnement des
bustes des deux Corneille.
Des lettres de Berlin annoncent qu'on y a mis , le II
juin, pour la première fois , le Docteur Luther en scène.
Lapièce est de M. Werner , et elle a obtenu de très-grands
applaudissemens , quoique la représentation en ait duré depuis
cinq heures et demie jusqu'à onze heures. La salle
(1) Deux vol. Prix : 10 fr. , et 13 fr. par la poste.
AParis , chez Dentu , libr., quai des Augustius ; et le Normant.
44 MERCURE DE FRANCE ,
étoit tellement pleine, qu'une foule de curieux n'a pu trouver
de place. Ce drame héroïque est plus bizarre encore que
tous ceux qui ont si vivement excité la burlesque admiration
de quelques-uns de nos écrivains modernes. Le lieu de
la scène y change quinze ou dix- huit fois. Luther y paroît
brûlant des bulles , faisant l'amour , traduisant la Bible , se
battant, la lance au point , toujours accompagné du tonnerre
de l'Eternel , et finissant la pièce par ces trois mots pathétiques
: Liberté ! Croyance ! Dieu !
Le célèbre Monti , poète italien , historiographe royal ,
membre associé de l'Institut de France , de la Légion-d'Honneur
, et chevalier de la Couronne de fer , a eu l'honneur de
présenter à S. A. R. le prince vice-roi d'Italie , les premiers
chants de son poëme intitulé : le Barde de la Foret-Noire.
Ce poëme est dédié à S. M. l'EMPEREUR et Roi , et destiné à
célébrer ses triomphes en Allemagne.
- Le comité central de vaccine a fait le 12 de ce mois , à
la société établie près S. Ex. le ministre de l'intérieur , pour
l'extinction de la petite-vérole , son rapport sur les travaux
entrepris en France pendant l'an 15 , pour la propagation de
la vaccine. Il résulte de ce rapport, que le nombre des individus
vaccinés en l'an 13 , dans 42 départemens dont les préfets
ont envoyé les états , se monte à 125,992 ; ce qui donne pour
toute la France un total à-peu-près de 400,000 ; et en supposant,
comme en l'an 10, le nombre des naissances de 4,088,157,
il s'ensuit que le tiers au moins des enfans nés en l'an 13 et
l'an 14 a été vacciné.
Des contr'épreuves nombreuses ont été faites pour s'assurer
de l'effet préservatif de la vaccine ; et soit que l'on ait eu
recours à l'inoculation de la petite-vérole sur des vaccinés ,
soit qu'on ait établi entre ces derniers et des varioleux un
commerce intime et habituel ; soit que pendant le retour des
épidémies varioleuses les vaccinés aient été soumis à leur
influence ; soit enfin que ces trois genres d'épreuves aient été
réunis sur les mêmes sujets , toujours la petite-vérole a respecté
ceux sur lesquels la vaccine avoit régulièrement suivi sa
marche. Un des plus importans résultats du rapportdu comité
est la certitude de la diminution progressive de la mortalité
dans les lieux où la vaccine a été introduite , et son augmentation
dans ceux où on a négligé d'y recourir. Les calculs
envoyés par quelques préfets sont , à cet égard , extrêmement
dignes de remarque ; et si on en rapproche ceux qui établissent
l'effrayant rapport des individus morts de la petite
vérole , à ceux qui sont atteints de cette maladie, on sera , mathématiquement
pour ainsi dire, entraînéà adopter le nouveau
mode d'inoculation.
JUILLET 1806. 45
Le comité central n'a point borné à l'espèce humaine les
recherches qu'il a été chargé de faire; il a étudié l'importante
question de savoir si la vaccine inoculée aux moutons les préserveroit
de la clavelée : ses essais tentés à Goussainville , sur
le beau troupeau espagnol de M. Brunard , cultivateur à
Sarcelles , et ensuite à Paris , sur un trop petit nombre d'animaux
, quoiqu'ils aient parfaitement réussi , lui ont d'autant
moins paru propres à résoudre la question par l'affirmative ,
que des essais pareils , tentés à Versailles par la société d'agriculture
, avoient eu un résultat tout-à-fait différent. Le
comité a donc pensé qu'il étoit nécessaire de recommencer
l'expérience sur un plus grand nombre d'animaux ; et malgré
tont son desir de voir la vaccine s'appliquer utilement aux
bêtes à laine , il ne s'est point dissimulé que puisqu'on avoit
réussi autrefois à diminuer la confluence du claveau , en l'inoculant
à quelques animaux , cette dernière méthode étoit
jusqu'à présent plus recommandable que la vaccination. Elle
a été adoptée par M. le sénateur Chaptal , pour son troupeau
de race espagnole , et 760 bêtes ont été , l'été dernier, inoculées
du claveau , qui n'a été confluent et mortel que pour un
très-petit nombre , et pour celles seulement qui avoient reçu
la contagion avant l'opération .
Onrappelle au public que les vaccinations gratuites continuent
à être pratiquées les lundi et vendredi de chaque
semaine , à midi précis , dans une des salles de l'hospice de
lavaccine , rue du Battoir , près la rue Hautefeuille , n°. 1 .
La correspondance et les demandes de vaccin doivent être
adressées , franc de port , à M. Husson , docteur en médecine ,
secrétaire de la société et du comité central de vaccine , rue
etEcole de Médecine.
-En exécution du décret impérial , l'eau coule sans interruption
, depuis le 15 juillet , dans toutes les anciennes fontaines
de la capitale , et dans la plupart de celles dont le même
décret a ordonné l'établissement.
- La place du Châtelet va être considérablement agrandie.
Tous les bâtimens de la façade de l'ouest jusqu'à l'ancienne
Morgue seront abattus.
- On adéjà creusé sur les deux côtés de la route de l'Etoile ,
àdeux cents pas de la barrière de ce nom , les terrains où
vont être jetées les fondations de l'arc de triomphe qu'on
érige à la gloire des armées françaises. Ces terrains , creusés à
la profondeur d'environ douze mètres , sont prêts à recevoir
le massifde pierres qui deviendra la base sur laquelle reposera
chaque extrémité de l'arc triomphal , dont le cintre doit
s'élever au milieu de la route , et faire face directement à la
46 MERCURE DE FRANCE ,
principale allée des Tuileries. Le chemin pavé de l'Etoile est
resté intact : les voitures continuent d'y passer , entre les deux
fossés , comme elles passeront sous la voute de l'arc , entre
les deux piliers. On a ménagé un espace suffisant pour le
passage de plusieurs voitures de front. Ce monument paroit
devoir être remarquable sur-tout par sa grande dimension.
-
a
Le commissaire-général de la marine à Bordeaux a fait
publier dans cette ville une lettre de son Exc. le ministre de la
marine, qui annonce que par décision du 9 juin , S. M.
ordonné la levée de l'embargo mis dans les ports de France sur
les bâtimens russes, depuis que les hostilités ont commencé
avec cette puissance, et leur accorde la faculté de reprendre la
mer.
-Les feuilles anglaises marquent qu'un cordonnier de Fetterwort
, dans le comté de Sussex, et qui se nomme Horter , a
inventé une machine avec laquelle il a déjà fait , en peu de
temps et debout , deux cens paires de souliers. Cette machine
qui épargne le temps et les fatigues de l'ouvrier , coûte en
Angleterre trente schelings , et l'inventeur a reçu de la Société
des Arts de Londres une récompense de dix-huit guinées.
Abeille du Nord.
M. Brisson , membre de l'Institut, auteur d'un Cours de
Physique estimé , de Vables des pesanteurs spécifiques des
substances minérales et végétales , d'une très-grande utilité ,
et plusieurs autres ouvrages , vient de mourir dans un âge fort
avancé.
Au Rédacteur du MERCURE.
Dans un ouvrage qui a fait dernièrement quelque sensation,
on trouve un article qui intéresse l'histoire de la littérature ,
et je dois à la justice et à la reconnoissance de publier une
réclamation sur l'article de Maupertuis. Ce géomètre distingué
, ancien officier ,président de l'Académie , aussi considéré
par son savoir , que recherché par ses talens agréables , avoit
épousé une fille de la cour.
Il se brouilla avec Voltaire , pour n'avoir pas voulu faire
recevoir l'abbé Raynal de l'académie de Berlin ; mais il n'avoit
rien imprimé contre Voltaire, lorsque celui-ci publia
sa diatribe du docteur Akakia , médecin du pape. J'étois trèsjeune
, je faisois ma cour à tous les deux , j'en recevois des
marques d'amitié. Ils me traitoient plus comme leur enfant
quecomme leur confrère. Je suis désintéressé dans cette affaire,
et je fus témoin de tout ce qui se passa. Le roi indigné de
cette agression , fit brûler la brochure par la maindu bourreau
, ce qui ne se faisoitjamais à Berlin, et il alla lui-même
JUILLET 1806.
47
chez Maupertuis , qui étoit malade , lui dire : Je vous apporte
les cendres de votre ennemi. Il avoit besoin de Voltaire ,
mais il respectoit le caractère et la science de Maupertuis.
Voltaire indigné demanda son congé. Le roi résista quelque
temps , et il ya , à cet égard , une erreur dans les OEuvres
posthumes de d'Alembert : est dit que le roi le renvoya durement.
Voltaire ayant insisté pour avoir son congé , le roi
lui redemanda le cordon de ses ordres, et trois volumes de ses
OEuvres qu'il ne donnoît qu'a ses amis , et à condition qu'ils
ne sortiroient pas de ses Etats : Voltaire ne les ayant pas rendus,
le roi le fit arrêter à Francfort.
La dispute de Maupertuis contre Koenig , occasionna de
nouvelles attaques de Voltaire; mais l'Académie de Berlin la
jugea solennellement. J'étois du nombre des juges; le grand
Euler écrivit lui-même pour justifier ce jugement , et Maupertuis
n'avoit encore aucun tort dans cette affaire .
MODES du 30 juin.
DE LA LANDE.
,
Outre les petits toquets de crêpe , et les chapeaux de paille jaune , à
petit bord , il y a , depuis quelque jours , des chapeaux de paille blanche,
à la provençale , posés sur un demi-bonnet ; mais la grande majorité des
coiffures secompose de chapeaux de paille jaune à grand bord et de
capotes avancées . Les rubans nouveaux sont appelés boiteux; ils sont
rose et blanc , gros jaune et blanc. Les fleurs sur le devant d'un chapeau,
les épis sur-tout ,ont les pointes inclinées. Les roses blanches et l'acacia
sont encorede mode ; mais ce qui est tout-à- fait récent , ce sont des roses
de deux couleurs, dont une moitié est blanche , l'autre lilas , ou lilas et
rose,et les pois à bouquets . On voit quelques capotes blanches brodées
en couleur; les fleurs en coton et les feuilles en laine. Quelques-unes de
ces manches courtes , qu'on portoit si bouffantes, sont plissées maintenant
Les pélerines plissées sont les seules que la mode admette.
NOUVELLES POLITIQUES.
Rome , 19juin.
Le S. Pére a accordé des indulgences à tous ceux qui assisteront
aux prières pour les besoins de l'église catholique. Dans
les brefs publiés à cet égard , il y est dit qu'on demande à
Dieu , la conservation , l'exaltation et l'agrandissement de
l'église ; 2° l'extirpation des hérésies et l'humiliation de ses
ennemies ; 3º l'esprit de paix et de concorde entre les princes
chrétiens ; 4º lumières , soulagement , défense et assistance au
souverainPontife pour bien gouverner l'église.
Londres , 25 juin.
Samedi dernier , à dix heures et demie du matin , M. Wilbraham,
qui étoit prisonnier en France depuis le commenceinent
de la guerre , a débarqué à Douvres. Il étoit porteur de
dépêches de M. Talleyrand , pour M. Fox , et il s'est mis
48 MERCURE DE FRANCE ,
immédiatement en route pour Londres. Il est maintenant
hors de doute qu'une négociation est entamée, et qu'elle se
suît directement entre M. Fox et M. de Talleyrand. Lorsque
certaines bases auront été arrêtées entre eux , les deux gouvernemens
nommeront des négociateurs. Il est possible que
M. Wilbraham ait rapporté ses passeports nécessaires pour le
nôtre. Non-seulement nous croyons qu'il existe une négociation
, maisnous ne serions pas surpris que les préliminaires de
la paix fussent bientôt signés . Comme il est très-vraisemblable
que le gouvernement français exigera avant tout que nous
consentions aux changemens qu'il a faits sur le continent,
nous sommes persuadés que M. Fox est disposé à céder ce
point préliminaire. (The Courrier. )
PARIS.
S. A. I. la princesse Stéphanie , et S. A. S. le prince électoral
de Bade , sont partis le 30 juin de Saint-Cloud pour
Carlsruhe .
,
-Un courrier du cabinet anglais, qui étoit arrivé à Paris
samedi soir a été réexpé lié pour Londres , dans la nuit
du 30 juin au 1er juillet. A son départ de Londres , la santé
de M. Fox n'étoit pas bonne. Ses jambes étoient enflées ; on
craignoit un commencement d'hydropisie .
FONDS PUBLICS
Du samedi 28. - Ср. о/ос. J. c. du 22 mars 1806 64f. 70c. Sос . 850* -*
goc. Soc. 85c 95c . дос 95c дос . 85с.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 186.61f. Soc. 62f.
Act. de la Banque de Fr. 1138f75c. 1140f
Du lundi 30. - C p. olo c. J. du 22 mars 1806. 64f. 95c 65f. 65f. i5e
200. 250 200 150 65f 100 .
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806 62f.
Act. de la Banque de Fr. 1140f. 1142f. 50c. 1140f.
Du mardi 1erjuillet .-C pour 0/0 c. J. du 22 mars 1806. 65f. 5oc 6oc
70c 60c. 65c. 700.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 62f. 700
Act. de la Banque de Fr. 1142f50c. 1143 75c 11/42f. 500
Du mercredi 2. - Cp. oo c . J. du 22 mars 1806. 65fgoc. 66f 25c 66f
66f 25c. 200. 156.66f 20c 66f 66f 20c. 66f
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806 .
Act. de la Banque de Fr. 1145f 47f 5oc 46f 25c 43f 75c. 4af50c. 1143f.
75c.
Du jeudi 3.-C p. 0/0 J. du 22 mars 1806. 66f66f 10c 5c €6f65fgoc 66f
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 63fbac goc.
Act. de la Banque de Fr. 1142. 50c. 1143f 75 1145f.
Du vendredi 4. - C p . 0,0 c . J. du 22 mars 1806.66f. 3oc. 600.700.
60c 650. бос.
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 63f6oc Soc .
Act. de la Banque de Fr. 1155f00 ofooc. 0000, ooc oooof
SEINE
GO (N . CGLX. )
(SAMEDI 12 JUILLET 1806
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE.
DEPT
DE
LA
5.
cen
-----
01
FRAGMENT
D'un poëme intitulé LA DANSE, OU LES DIEUX DE L'OPÉRA.
Début du I**. Chant.
:
NAGUÈRE du Parnasse abordant les chemins ,
Inspiré par Comus , j'ai réglé les festins .
La France s'est instruite aux leçons de ma lyre :
Ama voix foible encore elle a daigné sourire.
Dois-je cesser mes chants, et mourir satisfait
D'un peu de gloire acquise à mon heureux banquet ?
Embouchons à mon tour la trompette héroïque .
Ladanse, les ballets sur la scène lyrique
Offrent à mon génie un sujet important.
Heureux l'homme qui peut varier son talent !
Heureux quand il dédaigne une action vulgaire ,
Et s'empare des noms que respecte la terre !
Le sien, digne d'amour , survit avec orgueil
A la foule des noms qu'engloutit le cercueil.
Aux héros de ses chants le poète s'égale.
Entre eux le préjugé ne met plus d'intervalle .
Lechantre d'Ilion, siége de tant d'exploits ,
Voit comparer sa gloire à la gloire des rois;
D
50 MERCURE DE FRANCE ,
Homère , vagabond , est le rival d'Achille ,
Et le pieux Enée est moins grand que Virgiles
Celui qui délivra le berceau des Chrétiens ,
Voit les lauriers du Tasse accompagner les siens.
La renommée unit , par d'égales louanges ,
Les noms d'Eve , d'Adam , de Milton et des anges....
Mais en nommant Milton , mon audace s'accroît .
J'aspire à l'égaler, n'en ai-je pas le droit ?
Comme lui , m'emparant d'une mine féconde ,
De la chute d'un Dicuje vais remplir le monde ,
Et dans mes vers pompeux et mes chants solennels ,
D'une grande infortune occuper les mortels ;
Jevais montrer ce Dieu déchu de sa puissance ,
Forcé de renoncer au sceptre de la danse ,
De le remettre aux mains d'un mortel , d'un enfant
Sorti d'un grand combat vainqueur et triomphant .
OMilton ! prête-moi cette plume sublime
Qui nous peint des enfers l'épouvantable abyme ;
Qui place les remords , la haine , les vautours
Près du riant tableau des premières amours ;
Qui, par un beau contraste , enfant de ton génie,
Oppose du Très-Haut la grandeur infinie
Au déplorable sort du rebelle Satan ,
Tantôt hideux crapaud et tantôt cormoran ;
Soutiens ma voix novice aux jeux de Calliope ,
Des poètes grossiers brise en moi l'enveloppe ,
Fais-moi paroître enfin dans les rangs glorieux
De ces chantres brillans que protégent les Dieux.
J. BERCHOUX,
LE JUGEMENT DERNIER ,
ODE.
Par de pompeux accords , sur les pas de la Gloire ,
Qu'on guide nos soldats aux champs de la victoire ,
Qu'on célèbre le nom des rois et des héros ,
Ma lyre va chanter le jour épouvantable
Où ce globe coupable
Rentrera pour jamais dans le sein du chaos .
Une profonde horreur couvre la terre entière,
Le soleil pâlissant refuse sa lumière,
JUILLET 1806. 5
Etsans cesse la foudre éclate dans les airs :
C'enest fait , nous touchons à ce moment terrible
Où l'Eternel visible ,
La balance à la main, va juger l'univers .
La trompette céleste a frappé mon oreille;
Dans les bras de la mort le monde se réveilk
La cendre se ranime et quitte le tombeau :
Asondestin fatal victime abandonnée ,
La nature étonnée
Attenddans la terreur ce spectacle nouveau.
Le souveraindes cieux , que la gloire environne ,
Prompt comme les éclairs abandonne son trône ,
Armé de ses carreaux , suivi de la terreur,
Il ne consulte plus sa clémence ineffable :
C'est un Dieu formidable
Qui va lancer les traits de sajuste fureur.
Les ministres sacrés de savolonté sainte
Déposent leur couronne et reculent de crainte.
Il prononce déjà ses suprêmes arrêts :
Le ciel ouvre à grand bruit ses portes immortelles
Aces hommes fidèles ,
Qui du Verbe éternel ont rempli les décrets.
De la religion volontaires victimes ,
Bienfaiteurs des humains , monarques magnanimes,
Qui fites avec vous régner la vérité ,
Vos voeux sont accomplis : formant avec les anges
Un concert de louanges ,
Possédez le trésor de l'immortalité.
Les cruels oppresseurs de la foible innocence,
Qui, sous les dures lois d'une injuste puissance ,
Firent couler les pleurs des peuples abattus ,
De triomphes brillans et de carnage avides ,
Les guerriers intrépides ,
En ce terrible instant que sont-ils devenus ?
Oùsont ces monumens , ces superbes ouvrages,
Qui menaçoient le ciel , qui bravoient les orages ?
Apeine l'Eternel a tonné dans les airs ,
Les flammes s'élançant au son de sa parole ,
De l'un à l'autre pôle ,
Dans un affreux désordre ont plongé l'univers.
Da
52 MERCURE DE FRANCE ,
Ces globes radieux , dont la marche féconde
Parcouroit tous les ans le grand cercle du monde ,
Sont rentrés dans l'horreur de l'éternelle nuit,
Majestueux soleil qui doras ces montagnes ,
Enrichis les campagnes ,
D'un mot Dieu te eréa , d'un mot il te détruit.
De l'enfer pour jamais les portes sont fermées ;
De ses gouffres profonds les voûtes enflammées
Retentisseut au loin des cris de la fureur .
Traînant le désespoir, vengeresse inflexible ,
L'éternité terrible ,
Redouble de ces lieux l'épouvantable horreur .
DAYDE.
LA RÉPUBLIQUE DES ANIMAUX ,
APOLOGUE.
(Frimaire an VIII. )
AVEC la liberté confondant la licence,
Et d'un joug qui pesoit à leur impatience,
Les animaux , un jour, se croyant affranchis ,
Osèrent usurper la suprême puissance.
Tout fut bouleversé , l'on se crut tout permis;
Les droits les plus sacrés dans l'oubli furent mis.
Le loup , qui du trésor eut la surintendance ,
Prit les plus fins renards pour ses premiers commis.
Par la taupe jugés , loin des regards de l'aigle ,
Des comptes frauduleux furent trouvés en règle.
Plus de propriété : l'audacieux frêlon
De l'abeille pilla l'odorante moisson ;
Le bouc lascif , des moeurs exerça la police;
Le tigre fut chargé de rendre la justice ,
Et la fureur dicta ses iniques arrêts .
De l'amour conjugal, édifians modèles ,
Vos noeuds furent brisés , sensibles tourterelles !
Et vous , foibles agneaux, qui demandiez la paix ,
Cebien si précieux, vous ne l'eûtes jamais .
Il fallut s'exiler. Trop fidèle à son maître ,
Le chien fut , sous ses yeux , égorgé comme un traître.
Le roi des animaux , par la ligue accusé
Du trouble qu'elle avoit elle-même causé ,
Saccomba sous les coups de cette horde atroce.
C'est alors que l'enfer, pour venger l'innocent ,
De ses couffres vomit une hyenne féroce ,
Qui s'abr uva de pleurs et nagea dans le sang.
Rien ne fut épargné , ni le sexe, ni l'age :
Pas un être vivant ne seroit échappé ,
Si le monstre , à son tour, n'avoit été trappé.
Sa mort fut comme un calme après un long orage ,
:
JUILLET 1806. 53
Caline trop court, hélas ! qui n'étoit qu'apparent :
La tyrannie encore survécut ati tyran.
De la fange sortie . une hydre insatiable
De cinq têtes armée , en sa rage effroyable ,
Durant cinq ans entiers alla tout dévorant.
Incessamment en proie au tourment de la crainte ,
Chacun s'interdisoit la plus légère plainte :
Pour surcroît de douleurs , des ours , des léopards ,
Etdes antres du Nord les habitans sauvages
Exerçoient à l'envi , les plus affreux ravages,
Quand lemurmure éclate enfin de toutes parts .
Tous demandent un chef d'une voix unanime.
Cependant un jeune aigle , au coeur fier, magnanime,
Du regard et du vol pénétrant dans les cieux ,
De la patrie entend les regrets et les voeux .
Des bords, où les méchans , envieux de sa gloire ,
Avoient, en l'éloignant exilé la victoire,
Ilvole, et voit sur lui se fixer tous les yeux.
De l'Etat chancelant il a saisi les rénes;
Des innocens captifs il a rompu les chaînes;
Les sinistres complots soudain sont découverts ,
Etl'épouvante enfin a gagné les pervers .
L'ordre se rétablit. Avec la confiance ,
Le crédit renaissant ramène l'abondance ;
Au-dedans , au-dehors , il n'est plus d'ennemis.
Chacundes animaux, à la raison soumis ,
Avouoit, grace aux lois d'un parfait équilibre ,
Quejamais il nefut plusheureux , ni plus libre.
ÉPITAPHE ( 1 ) .
ARRÊTE- TOI passant , vois Marie Recouvre,
QueDieu, ces jours passés , voulut avoir à soi ;
Mais cen'est que son corps que cette lame couvre,
Son esprit dans le ciel fut porté par la Foi .
Nous vécůmes conjoints d'une amitié si rare,
Que, passant avec moi jusqu'à six fois six ans ,
Dieu de notre union, que la Parque sépare ,
Gages de notre amour,fit naîtredix enfans.
Deux sont allés àDieu, et leshuit sont en vie ,
Qui, pour me consoler, s'efforcent bien souvent
Decacher le regret de leur perte înlinie ,
Cessant le deuildu mort pour plaindre le vivant.
Agréables objets qui charmeroient ma peine,
Si rien que la mort seule en avoit le pouvoir ;
Mais de me consoler l'espérance est si vaine
Que ma douteur s'accroît du plaisir de les voir.
(1) On lisoit cette épitaphe dans l'église de l'abbaye de Barbeau , sur le
tombeau de feue honorable dame Marie Recouvre, femme de noble homine
Jean de Hory, peintre ordinaire et valet- de-chambre du roi, laquelle
mourut le dernier jour d'avril 1607 .
3
54 MERCURE DE FRANCE,
Tu peuxdoncvoir ici la moitié de moi-même ,
Quide son autre part attend l'assemblement :
Je suis l'autre moitié que labonté suprême
Fait vivre pour plorer la morte incessamment.
Que dis-je, vivre ? Hélas ! quel devin me transporte ?
Endisant que je vis , je me trompe bien fort :
Non, non, je ne vis plus en celle qui est morte ;
Mais elle vit en moi , qui suis mort en sa mort.
ENIGME.
On me voit , en tous lieux , jusque dans la chaumière ,
Et près de moi l'on aime à trouver le repos.
Le pauvre avec transport souvent me considère ,
Le riche vient souvent pour me tourner le dos .
J'ai bon coeur ; j'ai reçu plus d'une confidence :
Leplaisir que je fais , semble toujours nouveau .
Je neme cache point , cependant , par prudence ,
Jamais , en aucun temps , je ne suis sans manteau.
LOGOGRIPH Ε.
J'AI de tous côtés grand renom ,
Une syllabe fait mon nom ;
Mais a-t-on rien vu de semblable ?
Depuis qu'on mit sur moi le juste et le coupable ,
En m'ôtant les deux bouts j'ai le pouvoir en main ;
De différens climats je suis le souverain
Et me rends souvent formidable .
CHARADE.
Ceque l'on voit enclore
Les beaux présens de Flore ,
C'estmon premier.
Une utile machine
Sépare la farine
De mon dernier .
Quelquefois en voyage
On cherche de l'ombrage
Sous mon entier,
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE ,
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Nº. est Bonnet.
Celui du Logogriphe est Melun , où l'on trouve lumen, élu , lune
etmule.
Celuide la Charade est Tor-peur.
JUILLET 1806. 55
Les notes suivantes n'étoient pas destinées au public ,
comme on le verra facilement par le caractère particulier
des réflexions qu'elles contiennent. Les gazettes
ont annoncé une nouvelle éruption du Vésuve; alors
on a pensé que cet événement pouvoit donner quelque
intérêt à ces notes . Elles ont été écrites au crayon ,
en montant à la cime du volcan. On y parle tantôt
au passé , tantôt au présent , suivant que l'auteur se
rendoit compte de ce qu'il voyoit ou de ce qu'il venoit
de voir. On n'a rien voulu corriger au style de cette
espèce de journal , de peur d'ôter quelque chose à
la vérité ; mais aussi , et par cette raison , le lecteur
est prié de le lire avec indulgence .
Voyage au Mont-Vésuve , jeudi 5 janvier 1804.
AUJOUJUORUDR'D'HHUUII 5 janvier, je suis parti de Naples à
sept heures du matin ; me voilà à Portici. Le soleil
est dégagé des nuages du Levant , mais la tête du
Vésuve est toujours dans le brouillard. Je fais marché
avec un cicerone , pour me conduire au cratère du
volcan. Il me fournit deux mules , une pour lui , une
pour moi , et nous partons.
Je commence à monter par unchemin assez large ,
entre deux champs de vignes appuyées sur des peupliers.
Je m'avance droit au levant d'hiver. J'aperçois
, un peu au-dessous des vapeurs abaissées dans la
moyenne région de l'air, la cime de quelques arbres :
ce sont les ormeaux de l'hermitage. De pauvres habitations
de vignerons , se montrent à droite et à
gauche , au milieu des riches ceps du lacryma christi.
Au reste , partout une terre brûlée , des vignes dépouillées
, entremêlées de pins en forme de parasols ,
4
56 MERCURE DE FRANCE ,
quelques aloès dans les haies , d'innombrables pierres
roulantes , pas un oiseau.
J'arrive au premier plateau de la montagne. Une
plaine nue s'étend devant moi. J'entrevois les deux
têtes du Vésuve ; à gauche la Somma, à droite la
bouche actuelle du volcan : ces deux têtes sont enveloppées
de nuages påles. Je m'avance. D'un côté la
Somma s'abaisse; de l'autre je commence à distinguer
les ravines tracées dans le cône du volcan , que je vais
bientôt gravir . La lave de 1766 et de 1769 couvre la
plaine où je marche. C'est un affreux désert enfumé ,
où les laves jetées comme des scories de forge , présentent
sur un fond noir leur écume blanchâtre , toutà-
fait semblable à des mousses desséchées .
Suivant le chemin à gauche , et laissant à droite
le cône du volcan , j'arrive au pied d'un coteau ou
plutôt d'un mur formé de la lave qui a recouvert
Herculanum . Cette espèce de inuraille est plantée de
vignes sur la lisière de la plaine , et son revers offre
une vallée profonde occupée par un taillis. Le froid
devient très-piquant.
Je gravis cette colline pour me rendre àl'hermitage
que l'on aperçoit de l'autre côté. Le ciel s'abaisse , les
nuages descendent et volent sur la terre comme une
fumée grisâtre , ou comme des cendres chassées par
le vent. Je commence à entendre mugir les ormeaux
de l'hermitage.
L'hermite est sorti pour me recevoir. Il a pris la
bride de ma mule , et j'ai mis pied à terre. Cet hermite
est un grand homme de bonne mine , et d'une
physionomie ouverte. Il m'a fait entrer dans sa cel-
Hule , il a mis lui-même le couvert , et m'a servi un
pain, des pommes et des oeufs. Il s'est assis devant
moi , les deux coudes appuyés sur la table , et s'est
mis à causer tranquillement tandis que je déjeûnois .
Les nuages s'étoient fermés de toutes parts autour de
nous ; on ne pouvoit distinguer aucun objet par la
fenêtre de l'hermitage. L'onn'entendoit dans ce gouffre
JUILLET 1806 . 57
de vapeurs que le sifflement du vent , et le bruit
lointain de la mer sur les côtes d'Herculanum. N'estce
pas une chose assez remarquable que cette scène
paisible de l'hospitalité chrétienne , placée dans une
petite cellule au pied d'un volcan, et au milieu d'une
tempête?
L'hermite m'a présenté le livre où les étrangers qui
vont au Vésuve ont coutumede noter quelque chose .
Dans ce livre , je n'ai pas trouvé une pensée qui méritat
d'être retenue ; les Français seulement , avec ce
bon goût naturel à notre nation, se sont contentés de
mettre la date de leur passage , ou de faire l'éloge de
Thermite qui les a reçus. Quoi qu'il en soit , ce volcan
n'a inspiré rien de remarquable auxvoyageurs : celame
confirme dansune idée quej'ai depuis long-temps: c'est
que les très -grands sujets , commeles très-grands objets
sont moins propres qu'on ne pense à faire naître de
grandes idées : leur grandeur étant pour ainsi dire en
évidence, tout ce qu'on ajoute au-delàdu fait , ne sert
qu'à le rapetisser. Le nascitur ridiculus mus est vrai
detoutes les montagnes.
Je pars de l'hermitage à deux heures et demie ; je
remonte sur le coteaude laves que j'avois déjà franchi :
à ma gauche est la vallée qui me sépare de la Somта ,
à ma droite, la plaine du cône. Je marche en m'élevant
sur la crête du coteau. Je n'ai trouvé dans cet
horrible lieu , pour toute créature vivante , qu'une
pauvre jeune fille , maigre , jaune , demi-nue et succombant
sous un fardeau de bois coupé dans la montagne.
Les nuages ne me laissent plus rien voir ; le vent
soufflant de bas en haut les chasse du plateau noir
que je domine , et les fait passer sur la crête de la
chaussée de laves que je parcours : je n'entends que
le bruit des pas de ma mule.
Je quitte le coteau , je tourne à droite et redescends
-dans cette plaine de lave qui aboutit au cône du volcan
, et que j'ai traversée plus bas en montant à
,
58 MERCURE DE FRANCE ,
l'hermitage. Même en présence de ces débris calcinés ,
l'imagination se représente à peine ces champs de feu
et de métaux fondus , au moment des éruptions du
Vésuve. Le Dante les avoit peut-être vus , lorsqu'il a
peint dans son Enfer ces sables brûlans où des flammes
éternelles descendent lentement et en silence , come
di neve in Alpe sanza vento :
Arrivammo ad una landa
Che dal suo letto ogni pianta rimove.
Lo spazzo er' un'arena arida e spessa
Sovra tutto'l sabbion d' un cader lento
Pioven di fuoco di latata , e falde ,
Come di neve in Alpe sanza vento .
Les nuages s'entr'ouvrent maintenant sur quelques
points; je découvre subitement , et par intervalles ,
Portici , Caprée , Ischia , le Pausilyppe , la mer parsemée
des voiles blanches des pécheurs , et la côte du
golfe de Naples , bordée d'orangers : c'est le Paradis
vu de l'Enfer.
Je touche au pied du cône ; nous quittons nos mules;
mon guide me donne un long baton , et nous commençons
à gravir l'énorme monceau de cendres . Les
nuages se referment , le brouillard s'épaissit , et l'obs -
curité redouble .
Me voilà au haut du Vésuve , écrivant assis à la
bouche du volcan , et prêt à descendre au fond de
son cratère. Le soleil se montre de temps en temps à
travers le voile de vapeurs qui enveloppe toute la
montagne. Cet accident , qui me cache un des plus
beaux paysages de la terre , sert à redoubler l'horreur
de ce lieu. Le Vésuve , séparé par les nuages des
pays enchantés qui sont à sa base , a l'air d'être ainsi
placé dans le plus profond des déserts , et l'espèce de
terreur qu'il inspire n'est point affoiblie par le spectacle
d'une ville florissante à ses pieds.
Je propose à mon guide de descendre dans le cratère.
Il fait quelque difficulté, pour obtenir un peu plus
JUILLET 1806. 59
d'argent. Nous convenons d'une somme qu'il veut
avoir sur- le-champ. Je la lui donne. Il dépouille son
habit; nous marchons quelque temps sur les bords de
l'abyme, pour trouverune ligne moinsperpendiculaire
etplus facileàdescendre. Le guide s'arrête et m'avertit
de me préparer. Nous allons nous précipiter.
Nous voilàau fond du gouffre (1 ). Je désespère de
pouvoir peindre ce chaos.
Qu'on se figure un bassin d'un mille de tour et de
trois centspiedsd'élévation, qui vas'élargissant en forme
d'entonnoir. Ses bords ou ses parois intérieurs sont
sillonnés par le fluide de feu que ce bassin a contenu ,
et qu'il a versé au-dehors. Les parties saillantes de
ces sillons ressemblent à ces jambages de briques dont
lesRomains appuyoient leurs énormes maçonneries.De
grands rochers sont suspendus dans quelques parties
du contour, et leurs débris mêlés à une pâte de cendres ,
couvrent le fond de l'abyme.
Ce fond du bassin est labouré de différentes manières
. A-peu-près au milieu sont creusés trois larges
puits ou petites bouches nouvellement ouvertes , et
qui vomirent des flammes pendant le séjour des Français
à Naples , en 1798.
Des fumées s'élèvent de divers endroits du gouffre ,
sur-tout du côté de la Torre del Greco. Dans le flanc
opposé , vers Caserte , j'aperçois une flamme. Quand
vous enfoncez la main dans les cendres , vous les
trouvez brûlantes à quelques pouces de profondeur
sous la surface .
La couleur générale du gouffre est celle d'un charbon
éteint. Mais la Providence sait répandre , quand
elle veut , comme je l'ai souvent observé , des graces
jusque sur les objets les plus horribles. La lave en
quelques endroits est peinte d'azur , d'outre - mer , de
(1) Il n'y a que de la fatigue et bien peu de danger à descendre
dans le cratère du Vésuve. Il faudroit avoir le malheur
d'y être surpris par une éruption .
60 MERCURE DE FRANCE ,
jaune et d'oranger. Des blocs de granit , tourmentés
et tordus par l'action du feu , se sont recourbés à
leurs extrémités , comme des palmes et des feuilles
d'acanthe. La matière volcanique , refroidie sur les
rocs vifs autour desquels elle a coulé, forme çà et là
des roses , des girandoles , des rubans ; elle affecte
aussi des figures de plantes et d'animaux , et imite
les dessins variés que l'on découvre dans les agates .
J'ai remarqué sur un rocher bleuâtre , un cygne de
lave blanche, si parfaitement modelé, que vous eussiez
juré voir ce bel oiseau dormant sur une eau paisible ,
la tête cachée sous son aile , et son long cou alongé
sur son dos comme un rouleau de soie.
Ad vada Meandri concinit albus olor.
Je retrouve ici ce silence absolu que j'ai observé
autrefois , à midi , dans les forêts de l'Amériqué , lorsque,
retenant mon haleine, je n'entendois que le bruit
demes artères dansmes tempeset le battement demon
coeur.Quelquefois seulementdes bouffées de vent, tombantduhautdu
cône au fonddu cratère, mugissent dans
mes vêtemens ou sifflent dans mon bâton: j'entends
aussi rouler quelques pierres que mon guide fait fuir
sous ses pas , en gravissant dansles cendres. Un écho
confus , semblable au frémissement du métal ou du
verre , prolonge le bruit de la chute , et puis tout se
tait. Comparez ce silence de mort aux détonations
épouvantables qui ébranloient ces mêmes lieux, lors
que le volcan vomissoit le feu de ses entrailles , et couvroit
la terre de ténèbres .
On peut ici faire des réflexions bien philosophiques
, et prendre si l'on veut en pitié les choses humaines.
Qu'est-ce en effet que ces révolutions si
fameuses des empires , auprès de ces accidens de la
nature qui changent la face de la terre et des mers ?
Heureux du moins si les hommes n'employoient pas
à se tourmenter mutuellement le peu de momens
qu'ils ont à passer ensemble ! Mais le Vésuve n'a pas
ouvert une seule fois ses abymes pour dévorer les
JUILLET 1806. 61
cités , que ses fureurs n'aient surpris les peuples au
milieu du sang ou des larmes. Quels sont les premiers
signes de civilisation , les premières marques du pas
sage des hommes que l'on a retrouvés de nos jours ,
sous les cendres éteintes du volcan ? Des instrumens
de supplice, des squelettes enchaînés ! (1)
Les temps varient , et les destinées humaines ont la
même inconstance. « La vie , dit la chanson grecque ,
fuit comme la roue d'un char. »
Τροχός ἅρματος γὰρ οἷα
Βίοτος τρέχει κυλιθείς.
Pline a perdu la vie pour avoir voulu contempler de
loin le volcan dans le cratère duquel je suis tranquil.
lement assis ! Je regarde fumer l'abyme autour de moi.
Je songe qu'à quelques toises de profondeur , j'ai un
gouffre de feu sous mes pieds, je songe que le volcan
pourroit tout-à-coup s'ouvrir , et me lancer en l'air
avec ces quartiers de marbres fracassés.
Quelle Providence m'a conduit ici ? Par quel
hasard les tempêtes de l'océan américain , m'ont-elles
jeté aux Champs de Lavinie : Lavinaque venit littora.
Je ne puis m'empêcher de faire un retour sur
les agitations de cette vie où les choses , dit saint
Augustin, sont pleines de misères et l'espérance vuide
debonheur. « Rem plenam miseriæ , spem beatitu-
>> dinis inanem.>> Né sur les rochers de l'Armorique ,
le premier bruit qui a frappé mon oreille en venant
au monde est celui de la mer; et sur combien de
rivages n'ai-je pas vu depuis se briser ces mêmes flots
que je retrouve ici ? Qui m'eût dit , il y a quelques
années , que j'entendrois gémir au tombeau de Scipion
et de Virgile , ces vagues qui se dérouloient à mes
pieds sur les côtes de l'Angleterre ou sur les grèves
du Canada ? Mon nom est dans la cabane du Sau-
( 1) APompéïa.
62 MERCURE DE FRANCE ,
vagede la Floride. Le voilà sur le livre de l'hermite
du Vésuve. Quand déposerai - je à la porte de mes
pères le bâton et le manteau du voyageur ?
O patria ! o divùm domus Ilium !
Que j'envie le sort de ceux qui n'ont jamais quitté
leur patrie , et qui n'ont d'aventures à conter à personne
! DE CHATEAUBRIAND.
Note de l'éditeur. On sent en lisant ces dernières lignes
qu'elles sont l'expression d'un sentiment vrai , et que celui qui
Ies a écrites ne sera véritablement heureux que lorsqu'il aura
déposéàla porte de ses pères le bâton et le manteau du voyageur.
Mais ( aujourd'hui son absence nous permet de le dire
sans offenser sa modestie ) , au bonheur même il préfère la
gloire , cette gloire qui ne s'acquiert que par des ouvrages
dignes de la postérité. Il est digne de remarque que celui de
tous les écrivains que la nature a doués de la plus riche imagination,
ne se permette jamais de rien décrire qu'il ne l'ait vu.
Avant de peindre les déserts de l'Amérique , les cabanes et les
moeurs des Sauvages , M. de Châteaubriand avoit parcouru ces
déserts , vécu avec les sauvages , habité leurs cabanes. Occupé
aujourd'hui d'un ouvrage dans lequel la scène sera presque
toujours en Grèce, il vient de partir pour visiter ce pays
deforte et ingénieuse mémoire. Ne se proposant pas d'étudier
les moeurs des Grecs modernes , il ne veut que voir les
lieux illustrés par tant de grands hommes et par des événemens
dont le souvenir ne périra point : quelques mois lui suffiront.
Pendant ce court espace , il ne sera pas étranger à la rédaction
du Mercure : D'Athènes , de Thèbes , de Constantinople ,
de la plaine de Troie , il doit écrire à un de ses amis , qu'il a
autorisé à nous communiquer ses lettres , pour les imprimer
dans ce journal.
Les Tombeaux de l'Abbaye Royale de Saint - Denis;
par M. Treneuil.
Profanation des Tombes Royales de Saint-Denis , en 1793 ;
par Mad. de Vannoz , née Sivry. - A Paris , chez Giguet
et Michaud, imprimeurs-libraires , rue des Bons-Enfans ,
n°. 34; et chez le Normant , imprimeur-libraire , rue des
Prêtres Saint-Germain-l'Auxerrois , n°. 17.
De tout temps l'élégie a fait entendre sa voix parmi les
tombeaux : c'estpeut-être aujourd'hui lapremière fois qu'elle
JUILLET 1806. 63
gémit sur leur profanation. Et ce ne sont pas les outrages
éprouvés par des cendres vulgaires qui lui inspirent ses chants
de douleur : elle pleure la violation de l'asile commun où
reposoient tant de grands monarques , qui dans leur vaste
royaume n'ont pu conserver l'étroite demeure que la religionde
tous les peuples assure au dernier des hommes. On
s'étonnera peut-être que la poésie ait attendujusqu'ici às'emparer
d'un sujet si triste et si touchant : je pense , pour moi ,
que les ouvrages dont je vais rendre compte auroient beaucoup
perdu à paroître plus tôt. Les cendres royales , si indignement
outragées , n'étoient pas apaisées encore , et le tableau
de ces profanations non réparées eût été plus propre à flétrir
l'ame, qu'à lui donner ces émotions mélancoliques dont elle
est si avide. En effet, l'élégie , comme tout autre genre de
poésie , se plaît dans les contrastes; elle aime à mêler aux
sombres couleurs dont elle compose ses tableaux , quelques
teintes plus douces où l'oeil puisse se reposseerr;; elle veut verser
elle-même un baume bienfaisant sur la blessure qu'elle a faite ;
enun mot, c'est au moment où les autels expiatoires s'élèvent
sur les lieux mêmes souillés de tant de sacriléges , qu'il convenoit
à l'élégie d'élever sa voix pour dévouer toutes ces impiétés
à l'indignation de la postérité.
Nous devons donc féliciter doublement M. Treneuil et
Mad. de Vannoz d'avoir senti les premiers tout l'intérêt d'un
si beau sujet , et d'avoir publié leurs ouvrages si à-propos.
C'estla poésie qui devoit être l'interprète de la reconnoissance
des Français pour un décret également cher à la morale et à
la religion. Le succès qu'ont obtenu ces deux élégies suffit
pour montrer que le goût du plus noble des arts s'est ranimé
parmi nous avec les idées religieuses où il puisa toujours ses
beautés les plus touchantes. Quel intérêt auroit pu faire naître
unpoëme sur la violation des tombes royales, si on n'avoit
vudans ces outrages inouis qu'un déplacement de matières
àjamais insensibles? C'est parce que ces dépouilles illustres
furent habitées par des ames immortelles; c'est parce que la
foi nous apprend qu'elles doivent elles-mêmes se ranimer un
jour, que leur profanation a inspiré à la poésie des plaintes si
pathétiques et si touchantes : nouvelle preuve de l'erreur grossière
où sont tombés ces écrivains cyniques , qui n'ont pas vu
combien il étoit dangereux , même pour leseul intérêt des
lettres , d'oser rompre l'antique alliance qui unit la religion et
lesarts.
Je parlerai d'abord du poëme de M. Treneuil, qui a été publié
le premier. Ceux même qui ne l'ont pas encore lu, enont
puvoirdans les journaux les morceaux les plus remarquables.
64 MERCURE DE FRANCE ,
En voici un que je ne me rappelle pas d'avoir vu cité nulle
part, et qui me paroît pourtant le plus touchant de l'ouvrage:
Louis , des souverains le plus infortuné ,
Par la mort de ton frère au trône condamné,
Lorsque tu recueillois tous les voeux de la France ,
Par tes vertus encor plus que par ta naissance ,
Qui l'eût dit que, déchu d'un empire si beau ,
On dût à ta misère interdire un tombeau ,
Ton nom à notre voix , à nos yeux ton image ;
Et qu'en ce jour de sang , de deuil et d'esclavage ,
La seule piété , fidèle à tes malheurs ,
Viendroit furtivement te donner quelques pleurs?
Reçois- en le tribut : ah ! trop digne d'envie
Celui qui , s'arrêtant sur le seuilde la vie ,
T'abandonna le trône , et , détournant les yeux ,
Prit un rapide essor vers le trône des cieux !
Mais ton destin me touche et doit peu me surprendre:
La mort même sembloit avoir proscrit ta cendre ;
Du sépulcre , peuplé des princes de ton sang ,
Ton aïcul , plus heureux , ferma le dernier rang .
Quand, pour le saluer de tes adieux funèbres ,
Tu vins de cet abyme aborder les ténèbres ,
Ton regard aperçut , sans doute avec effroi ,
Qu'il ne s'y trouvoit pas une place pour toi .
Qui sait , qui me dira si de ce noir présage
Ta sagesse entendit le sinistre langage ?
Cet oracle , rendu par la voix de la mort ,
T'aura-t-il révélé que le torrent du sort
Entraîneroit bientôt ton empire et ta race ?
Ainsi de la grandeur le fantome s'efface .
La France a vu briller sur le trône des lis ,
Le sang de Charlemagne et celui de Clovis ,
La race de Capet .... Une race nouvelle
La remplace , fleurit , et doit passer comme elle.
La plupart des critiques qui ont parlé de cet ouvrage , l'ont
loué sans restriction. Après y avoir reconnu avec eux de beaux
détails , il doit m'être permis de relever les défauts que je
crois y voir, avec cette franchise que réclame l'intérêt de l'art ,
et l'estime même inspirée par le talent de l'écrivain.
M. Treneuil suppose que dans le temps où la France
gémissoit sous le joug de la terreur , le besoin d'oublier
Paris et ses tyrans le conduit à l'abbaye Saint-Denis. Des
hurlemens partis du temple , le frappent de surprise et de
erainte. Il approche, il voit une troupe de forcenés occupés
àmutiler les tombeaux des rois , et à faire subir mille outrages
à leurs cadavres. Le poète décrit toutes les fureurs dont il fut
témoin. Il y a plusieurs traits frappans dans cette peinture ;
mais il auroitdû sentir qu'en se plaçant en présence d'un pareil
spectacle , il se trouvoit dans la nécessité , ou de le retracer
d'un pinceau foible et sans énergie , ou d'offrir un tableau
hideux
JUILLET 1806. 65
DERE
DE
L
5.
hideux et révoltant. De plus , c'étoit se mettre dans le cas de
s'interdire toutes les idées accessoires qu'il vouloit faire entrer
dans son plan. Après avoir exprimé son horreur pour un parell
attentat , après avoir appelé la colère de Dieu sur ceux qui
l'ont commis , il n'avoit plus rien à dire: il ne lui restoit plus
qu'à fuir ce spectacle d'impiétés . Est- il vraisemblable en cen
effet , même poétiquement parlant , qu'au moment où ses
yeux étoient effrayés de tant de profanations , où les cris de
l'impiété retentissoient à son oreille , il ait cru voir , comme
il nous l'assure , un choeur d'anges chantant sur l'orgue et la
cithare des prières propices au repos des manes solitaires ,
consolant ce qu'il appelle assez improprement l'exil et
l'abandon de nos rois, et implorant le pardon de leurs
assassins ? Se rappelle-t-il bien d'avoir cru ensuite voir planer
sur la France avilie le génie affreux de l'impiété ; et
son imagination auroit-elle oublié le spectacle terrible qui
frappoit ses regards, pour lui faire entendre les gémissemens de
Buffon , de Penthièvre, de Sévigné , dont les cendres furent
aussi dispersées par un crime affreux , sans doute , mais qui
dans cet instant devoit bien moins l'occuper que celui qui se
commettoit sous ses yeux ?Est-il naturel sur-tout que la voix
du temps ait choisi ce moment pour lui répéter l'origine et
lagloire de ce temple sacré , et qu'il se soit livré alors à toute
une dissertation savante sur la fondation et l'histoire de l'abbaye
de Saint-Denis ? Je pense qu'exposer de pareilles conceptions,
c'est en faire assez la critique; et tout le monde sentira
que , fussent-elles rendues en très-beaux vers , elles paroîtroient
toujours très-froides , parce qu'elles sont incompatibles
avec la situation où se suppose le poète. On n'approuvera
pas davantage cette autre digression , qui n'est guère
mieux liée au sujet :
Verra-t-on en ces lieux ramper les courtisans ?
Viendront-ils de leur Muse y vendre les présens ,
Ces poètes flatteurs , race avide etfrivole ,
Pour qui toute la gloire est dans l'or du Pactole ;
Ces lâches qui , d'un vers ingrat et clandestin ,
Ont, le soir, outragé l'idole du matin ;
Et qu'ensuite on a vus , dans leurs chants magnanimes ,
Honorer les bourreaux , insulter aux victimes ;
Fierset bas tour-à- tour, politiques serpens,
Parinstinct à la fois et par calcul rampans,
Qui traînent , d'un parti dans le parti contraire,
L'opprobre d'un talent servile et mercenaire ?
Oatre que ces vers ne sont pas bons , un lieu commun aussi
usé ne doit plus trouver place dans un poëme , que quand il
est nécessairement amené par le sujet; ce qui n'est sûrement
pas dans ce cas-ci.
E
66 MERCURE DE FRANCE ,
J'ai vu les vers suivans cités avec éloge dans unjournal :
Maisquelles sont ces fleurs qu'un vent religieux
Amène sur son ale et dépose en ces lieux ?
Quoi ! tu quit.es le temple où vivent des racines ,
Pieuse giroflée , amante des ruines ,
Et ton tribut fidèle accompagne nos rois !
Ah! puisque la terreur a courbé sous ses lois
Dulis infortuné la tige souveraine,
Que nos jardins en deuil te choississent pour reine ,
Triomphe sans rivale , et que ta saintefleur
Croissepour le tombeau , le tróne et le malheur!
Expressions et pensées , presque tout est maniéré dans ces vers ;
et pour que les derniers eussent quelque sens , il faudroit que
la giroflée eût servi quelquefois d'emblême pour désigner le
tombeau et le trône , comme l'ont souvent désigné le lis et le
cyprès réunis: or , je ne crois pas que jamais on en ait fait un
signe allégorique.
On conçoit aisément que le spectacle de la violation des
tombes royales ait fait naître dans l'ame du poète une foule de
sentimens et d'idées. La grande difficulté et le point essentiel
étoit de savoir choisir; car le moyen de ne faire aucune impression
, c'est de vouloir en produire à la fois un trop grand
nombre. On veut avec raison que l'action soit une dans l'épopée
et la tragédie. Il y a une sorte d'unité qui n'est peut-être
pas moins nécessaire dans l'élégie : c'est l'unité de sentiment.
La douleur et la mélancolie se nourrissent d'un petit nombre
d'idées , et elles ramènent tout à l'objet qui les occupe. Le
poète doit donc saisir ce caractère ; et qu'il ne craigne pas que
l'espèce de monotonie qui pourroit résulter de ce retour fréquent
des mêmes pensées et de cette teinte sombre dont elles
sont toutes empreintes , fasse naître l'ennui. Le langage de la
vérité et de la nature se fait nécessairement entendre, à l'ame
du lecteur. L'esprit est séduit dès que le coeur est touché , et
le but de l'art est atteint.
J'ai dit que l'auteur avoit méconnu le moyen d'y arriver,
en supposant qu'il avoit été témoin de la profanation
des cendres de nos rois. La véritable manière de traiter ce
sujet , étoit de placer dans l'éloignement cette scène plus
propre à inspirer l'horreur qu'à toucher. L'élégie doit laisser
à la tragédie les situations trop violentes. Pour elle, ce qu'elle
aime sur-tout à peindre , ce sont les rêveries tristes qui
succèdent aux égaremens d'une longue douleur; ce sont
encore les sentimens mélancoliques qui s'emparent de l'ame,
à l'aspect des ruines et des ravages que le temps et les bouleversemens
politiques ont laissés apres eux. En un mot , si la
peinture vouloit la caractériser dans une allégorie juste et
JUILLET 1806. 67
ingénieuse , il me semble qu'elle ne devroit pas la représenter
sous les traits d'une femme au désespoir , se meurtrissant le
sein sur la tombe d'un objet chéri , ou disputant sa cendre à
des ennemis implacables : ce seroit plutôt cette mère dont
parle M. Delille ,
Qui visitant d'un fils la dernière demeure ,
S'assied, croise les mains,baisse la tête et pleure.
Telle est l'idée que Mad. de Vannoz paroît s'être faite du
poëme élégiaque. Ses vers respirentbien cette tristesse rêveuse
et recueillie qui doit caractériser ce genre de poëme. La
marche qu'elle a suivie est simple et naturelle. Tandis que la
terreur pèse sur la France , elle va chercher des consolations
au pied des autels ; elle entre à l'abbaye de Saint-Denis ; elle
suppose que la nuit règne : cela lui donne occasion de peindre
deseffets qui préparent l'ame du lecteur aux sensations mélancoliques
qu'elle veuty faire naître. Rien de plus vrai que
la description du cloître gothique ou pénètrent d'espace en
espace quelques rayons de la lune; rien de mieux senti que
les pensées tristes et l'espèce de terreur involontaire que
causent le silence de la nuit et le voisinage des tombeaux. Le
lecteur me saura gré de lui mettre sous les yeux les principaux
traits de ce tableau :
Jemarche en hésitant : le cloftre abandonné
D'abord s'offre à mes yeux , de mousse couronné;
Quelques arbres épars entourent ses portiques ;
L'orfraie au loin gémit sous leurs rameaux antiques ;
La plante usurpatrice entr'ouvre ces arceaux ,
Et le temple ébranlé menace les tombeaux.
Desondisque attristé la lune pâlissante
Laisse à peine échapper un rayon vacillant;
Atravers les vitraux il entre en se brisant ,
Va frapper au hasard , et l'ogive tremblante,
Etdes frèles pilliers le gothique ornement;
Ou, quelquefois , tombant sous ces arcades sombres ,
Par un trait lumineax semble épaissir leurs ombres.
Vers le temple entr'ouvert j'avance avec respect ,
Et dans l'obscurité , sans soutien et sans guide,
Sur les marbres sacrésje porte un pas timide.
Je crains d'interroger ce lieu sombre et muet;
Mais dans l'air ébranlé le vent gémit et gronde.
Apeine il a troublé ce repos effrayant,
Sous ces cloîtres le bruit s'éloigne en résonnant ;
Et, réveilllant l'écho de la voûte profonde,
Au miliendu silence , il revient jusqu'à moi
Par des sons imprévus redoubler mon effroi .
Fantôme de grandeur qui remplis cette enceinte,
Tu frappes tous mes sens de respect et de crainte!
Ce temple saint, d'un Dieu me peint lamajesté;
E 2
68 MERCURE DE FRANCE ,
Sous mes pieds le trépas entasse ses victimes.
Les règnes et les noms , l'un par l'autre effacés ,
Comblent ce gouffre immense, et dans leurs rangs pressés
L'impitoyable mort ne laisse plus de places .
Tous ces héros fameux , ces monarques divers ,
Que dans l'étonnement adoroit l'univers ,
De leur trône au tombeau sont forcés de descendre ;
L'urne étroite sans peine a contenu leur cendre .
Tant de palais en vain attestoient leur splendeur,
Vainement sous son poids leur char triomphateur
Dans sa course brillante a fatigué la terre;
L'heure a sonné : déjà leur grandeur passagère
Au souffle de la mort , et tombe et se détruit ,
Comme, au souffle des vents , cette toile légère
Que suspe à leur tombe un insecte éphémère.
Tout-à-coup le poète sent des débris sous ses pas. Que vat-
il découvrir , et quels nouveaux forfaits cette destruction
lui annonce-t-elle ? Un vieillard qui prioit parmi ces ruines
entend sa voix , et lui raconte les crimes dont il a été témoin .
Cette forme dramatique introduit dans l'élégie une heureuse
variété. Le discours du vieillard est tout ce qu'il devoit être.
Point de déclamation , point de fausse sensibilité ; rien d'exagéré
, rien d'étranger au sujet. Aussi est-il d'autant plus touchant
, que l'auteur s'y est plus oublié lui-même. Je voudrois
pouvoir le rapporter tout entier , afin de justifier cet eloge ;
dans la nécessité de me prescrire des bornes , je ne citerai que
le morceau suivant :
Ovous dont ces brigands ont cru flétrir la gloire ,
Manes, consolez-vous ! De vos noms immortels
Un forfait inoui conserve la mémoire :
Votre asile est détruit , vous aurez des autels .
L'univers indigné vengera vos injures;
Partout l'homme honorant la cendre des aïeux ,
Sous les parvis sacrés plaça leur sépulture ,
Etle culte des morts touche à celui des Dieux .
C'est toi qui l'ordonnas , ô justice suprême !
Cemortel, de ton souffle animé par toi- même ,
Tu ne le laissas point , au bord du monument ,
Seul, avec la douleur, attendre le néant.
Il chancelle en sortant du palais de la vie;
Mais la Religion , sur le dernier degré
Se place, et , lui montrant sa dernière patrie ,
Couvrit ce corps éteint de son manteau sacré :
Et lorsqu'au pur séjour des clartés éternelles
L'ame s'élève enfin , et rejette au néant
Son voile de poussière , eiranger vêtement ,
La Foi protège encor nos dépouilles mortelles ,
Bénit le sol pieux qui reçoit ces dépôts ,
Consacre leur asile , et veille à leur repos .
De la destruction la mort n'est point suivie;
JUILLET 1806. 69
La tombe est un chemin qui ramène à la vie :
C'est d'un être immortel l'asile respecté,
La limite du monde et de l'éternité .
Mad. de Vannoz , trompée par cette défiance de soi-même
qui accompagne presque toujours le vrai talent , dit dans une
note qu'elle a cru s'apercevoir que ce dernier morceau n'entroit
pas dans la marche naturelle du récit du vieillard :
j'oserai ici plaider pour elle contre elle-même. Il me semble
qu'il n'y a rien dans ces vers qui n'appartienne non-seulement
au sujet, mais même au caractère de celui qui parle. L'homme
sur le bord de la tombe éprouve le besoin de se remettre sans
cesse devant lesyeux ces idées d'immortalité qui le consolent ,
et il saisit volontiers l'occasion d'en parler. C'est encore le
propre des vieillards d'aimer à moraliser , et de se livrer à
des digressions dans leurs discours. Cette observation n'a pas
échappé aux grands poètes. Aussi le sage Nestor oublie-t-il
assez souvent le but de ses harangues , pour le plaisir de raconter
et d'instruire ?
Le seul reproche que je me permettrai de faire à Mad. de
Vannoz ( car il ne faut pas parler de quelques vers foibles ,
de quelques expressions vagues ou négligées qu'elle corrigeroit
d'un trait de plume ) , c'est d'avoir supposé que Louis XI
avoit été inhumé à Saint-Denis , tandis qu'il le fut à Notre-
Dame de Cléry. Je conviens avec elle qu'une semblable transposition
de lieu est permise dans la poésie ; mais c'est seulement
quand il en résulte quelque beauté. Elle feint que les
profanateurs se jetèrent d'abord sur les tombeaux de Louis XI
et de Charles IX. Ce n'étoit pas la peine d'altérer la vérité
historique pour leur prêter dans leurs fureurs une sorte de
justice dont ils étoient bien incapables. On sait que le premier
cercueil qu'ils rencontrerent fut celui qui renfermoit
Louis XIV ; et cette circonstance est assez frappante , pour
qu'on doive s'étonner que l'auteur n'en ait pas fait usage.
Mad. de Vannoz dit dans l'avant-propos , qu'elle compte
sur l'indulgence qu'on accorde aux femmes : je l'ai assez citée ,
pour persuader le lecteur qu'elle n'a pas besoin de cette indulgence.
Je ne sais quel poète, voulant apparemment réduire le
beau sexe à la lecture de ses vers , lui interdisoit , il y a quelques
années , le droit d'en composer lui-même. Je n'oserois
assurer à Mad. de Vannoz que son élégie puisse convertir ce
rival jaloux ; mais on peut du moins lui promettre le suffrage
de tous les juges désintéressés : ils applaudiront tous à un
ouvrage qui , per la sensibilité douce et vraie et les sentimens
pieux qui l'ont dicté , est si digne d'une femme , et n'honore
pas moins son coeur que son talent.
3
70 MERCURE DE FRANCE ,
Il paroîtroit peut-être naturel de terminer cet article en
comparant entr'eux les ouvrages dont on vient de parler ; mais
je crois avoir mis le lecteur en état de prononcer. Un parallèle
plus détaillé ne seroit propre qu'à blesser l'un des deux écrivains
, sans être d'aucune utilité pour l'un ni pour l'autre ,
ni d'aucun intérêt pour le public. C.
Poétique anglaise ; par M. Hennet, membre de la Légiond'Honneur.
Trois volumes in-8°. Prix : 15 fr. , et 20 fr.
par la poste. A Paris , chez Théoph. Barrois , libr. , quai
Voltaire; et chez le Normant , impr.-libr. , rue des Prêtres
Saint-Germain-l'Auxerrois , nº°. 17.
S'IL S'agissoit encore de décider laquelle vaut mieux de la
poésie française ou de la poésie anglaise , si ce grand procès
n'étoit pas jugé depuis long-temps au tribunal de tout ce qu'il
ya de gens de goût en Europe, je dirois que cet ouvrage est
un excellent recueil de mémoires en faveur de la dernière ;
et , pour achever son éloge , j'ajouterois qu'ony reconnoît la
sagesse et le talent d'un auteur français. Je le dis très-sérieusement
: quoique M. Hennet ait consacré son travail à la gloire
des poètes anglais , il a fait un très-bon ouvrage : on ne peut
montrer plus d'esprit et plus de connoissances en soutenant
une mauvaise cause ní défendre avec plus de goût des
hommes sans goût.
,
Pour le prouver , il me suffiroit de jeter un coup-d'oeil
sur ses trois volumes. Le premier contient les règles de
la poésie des Anglais , le second l'histoire de leurs poètes ,
le troisième des traductions de leurs plus beaux morceaux.
Or , il résulte de ces règles que la poésie des Anglais n'a
point de règles; de cette histoire , que leurs poètes ne sont
estimables qu'autant qu'ils se rapprochent des nôtres ; et de
ces traductions , que leur auteur lui-même a désespéré de nous
faire admirer les poètes Anglais tels qu'ils sont , et que poury
parvenir , il s'est cru obligé de leur prêter la grace et la raison
française. Ne voilà-t-il pas un singulier éloge de la poésie
anglaise ? et n'ai-je pas eu raison de dire que M. Hennet a
fait un excellent ouvrage ? Mais il l'a composé de très-bonne
foi ; et si l'éloge qu'il fait de cette poésie est si peu flatteur ,
c'est qu'à un auteur plein de goût , il eût été impossible de le
faire autrement.
Tâchons maintenant de donner une idée plus étendue de
ces trois volumes .
JUILLET 1806.
71
Lepremier commence par un pompeux éloge de la langue
anglaise. On a souvent dit que cette langue est très -riche ,
parce qu'elle a souvent cinq ou six mots pour exprimer la
même chose. Mais on n'a pas dit que sa poésie aussi est trèsriche
, parce que ces mots sont presque tous des monosyllabes ;
etcette idée vraiment neuve est celle que que M. Hennet ertreprend
de développer. «On sent, dit-il , qu'avec des mots si
>> courts, il est facile de renfermer beaucoup de pensées en
>> peu de lignes. >> On sent , dites-vous ? Non vraiment , je
ne le sens pas. Est-ce qu'une ligne qui renferme vingt mots
contient nécessairement deux fois plus de pensées qu'une autre
qui n'en renferme que dix ? On sent ! et non encore fois :
onsent que des vers pareils sont fort durs, et voilà tout. Mais
quand on le sentiroit , que s'ensuivroit-il en faveur de la
poésie anglaise ? Il y a des hommes qui parlent toujours de
précision et d'énergie , comme si la précision et l'énergie
étoient tout , et que l'harmonie et le bon goût ne fussent rien.
Il s'agit bien de faire des vers énergiques ; il s'agit d'en faire
qui plaisent ; et excepté dans quelques cas assez rares , les
vers composés de monosyllabes ne plaisent pas.
Les Sauvages sont par caractère les plus énergiques des
hommes , et je ne doute point que par paresse, ils ne fussent
toujours très-précis dans leurs expressions , si leurs langues
imparfaites leur permettoient de l'être. Voudroit-on nous
faire admirer la précision énergique des Sauvages? Et lorsque
nous avons un langage doux, clair , harmonieux , un langage
qui a contribué à nous rendre le peuple le plus civilisé de la
terre , espère-t-on de nous faire regretter cet heureux tempa
où l'on parloit dans la Gaule à la manière des Hurons et des
Iroquois ? On croit en effet être revenu à ces temps , lorsqu'on
entend proposer comme des modèles , des vers pareils à
celui-ci :
(1 ) What dust we doat on , when' tis man we love?
POPE . Eloïsa ta Abelard.
<< Comment rendre , s'écrie ici M. Hennet , l'énergique pré-
>> cision de ce vers ? >> Comment? nous n'y songeons pas ,
nous serions même bien fachés que nos plus méchans poetes
eussent les moyens d'en faire d'aussi mauvais. What , we ,
when, we! dust, doat, ont'is ! Je suis persuadé que si nous
(1) « De quelle poussière nous sommes épris , quand c'est l'homme que
nous aimons ! » ( Trad. de M. Hennet. ) Mais pour suivre le génie de la
langue anglaise , il faudroit pouvoir dire : Quelle poussière nous attachous
à notre affection , quand c'est l'homme que nous aimons.
4
72 MERCURE DE FRANCE ,
voulions à plaisir renfermer dans un espace donné des syllabes
aussi sourdes et aussi dures , et en former un sens quelconque,
nous n'en viendrions pas à bout. Il n'y a que la langue
anglaise qui soit capable de faire ces choses-là.
Je conviens cependant que ceux de nos poètes qui ont pris
les Anglais pour modèles , ont quelquefois malheureusement
réussi à s'en rapprocher; et s'il falloit en donner la preuve ,
je la trouverois dans d'autres vers cités par M. Hennet.
« Comment, dit-il encore , rendre la vivacité de ces quatre
>> vers , dont trois sont monosyllabiques , et qui sur quarante
>> syllabes contiennent trente-huit mots ?
No , fly me, fly me far as pole from pole
Rise Alps between us , and whole ocean roll !
Ah ! come not , write not , think not once of me
Nor share one pang ofall i fell for thee.
POPE. Eloïsa to Abelard.
>> Colardeau , continue toujours M. Hennet , traduit ou
>> plutôt imite ainsi ce passage :
Mais , non , fuis , cede au ciel Héloïse mourante ;
Fuis , et mets entre nous l'immensité des mers .
Habitons les deux bouts de ce vaste univers .
Ne viens point , cher amant , je ne vis plus pour toi ;
Je te rends tes sermens ; ne pense plus à moi.
>>> Ce sont de beaux vers , sans doute ( c'est toujours M. Hennet
>> qui parle ) ; mais ce ne sont pas les vers anglais. >> Et moi :
j'ose dire que ces vers ne sont pas beaux. Ils le seroient peutêtre
s'ils contenoient trente-huit mots sur quarante syllabes....
Il faut que je compte à mon tour..... Vraiment ils en contiennent
quarante - six ; c'est huit de plus qu'à l'original ,
comment se fait-il donc que ces vers soient si foibles ? Ne
seroit ce pas parce qu'ils en ont trop ? Eh ! que sert de
compter ? Ne voyez-vous pas que ce sont de ces vers que
vous appelez monosyllabiques , et que s'ils sont mauvais ,
c'est précisément parce qu'ils ressemblent trop à des vers
anglais ?
Mais achevons de détailler les avantages que la langue anglaise
donne à ses poètes. Nous employons quatre mots pour
dire privé de son père , privé de son épouse. En anglais on
n'en emploie qu'un : fatherless , vifeless. Au moyen de ces
quatre lettres less , on formeroit mille mots pareils. Cet avantage
est grand , et M. Hennet ne manque pas de le faire
server ; mais ce qu'il ne dit pas , c'est que les Anglais emploient
ces mots à propos de tout, c'est qu'ils ont des dou
JUILLET 1806. 73
leurs veuves et des détresses orphelines ; et M. Hennet trouve
ces expressions admirables . « Comment, dit-il , rendre en
>> français ces vers si expressifs et si touchans :
(1) Our fatherless distress was left un moan'd
Yourwidow doulours likewise be unwept.
SHAKESPEARE. Richard III.
Comment ? dirai -je à mon tour; je vous le demande à
vous-même. Si vous voulez que nous les rendions , tâchez
d'abord de nous les faire comprendre. Hoc opus.
En général , il me semble que M. Hennet n'est pas asse.z
prudent dans le choix des passages qu'il cite pour faire admirer
ses poètes. « Thomson , dit-il quelque part , vous
>> montre ce que cent fois vous avez vu dans la campagne d'un
>> oeil inattentif; il vous peint l'oiseau
With bill ungulpht
Shaking the sounding march.
Avec un bec engouffré ,
Ebranlant le marais qui retentit.
Il auroit dû dire que Thomson peint ce qu'on n'a jamaisvui
car qui a jamais vu un bec engouffré , ébranlant un marais
et lefaisant retentir ?
Autre avantage. Les Anglais prennent des mots partout ,
et avec ces mots ils en font d'autres. Par exemple , ils ont pris
dans notre langue le mot rendez-vous , et ils en ont fait
rendevouser. Imaginez la grace que cela donne à leur poésie ,
et combien nos pièces légères seroient plus légères , et par
conséquent plus agréables , si nos poètesy pouvoient , comune
les Anglais , rendevouser leurs Iris. Ce n'est pas assez . Avec
les mots de leur propre langue, ils en font de nouveaux. C'est
ainsi qu'avec unthougthfull , sans pensées , ils font unthougthfullness
, cet état où on ne pense pas. Unthougthfullness
! Comme ce mot est énergique !Aussi il contient dixsept
lettres , sur lesquelles quatre voyelles. Sans cela je lui
préférerois thougthlessness , qui a le même sens , et qui se
termine d'une manière plus agréable : lessness ! Comme cela
est joli ! C'est un mot qui rime avec lui-même. Mais quoi !
celui-ci contient une lettre de moins.
Eh bien! presque toute la langue anglaise est composée de
mots pareils. Qu'on se figure donc des pages entières remplies
(1) Notre détresse orpheline de père resta ingémie :
Que vos douleurs veuves scient également impleurées.
Traduction de M. Hennet.
74 MERCURE DE FRANCE ,
d'unthougthfullness , thougthlessness , what , ve , when, dust,
doat , t'is ; et qu'on nous dise ensuite s'il est possible de faire
enfrançais quelque chose de si harmonieux , de si doux , de si
ravissant. N'est-ce pas le cas de s'écrier avec M. Roscomon
dans je ne sais quel poème sur l'art de traduire.
(1) Vain are our neighbours' hopes , and vain their cares.
The fault is more their languagès than theirs.
Veut-on savoir enfin ce qui donne aux poètes anglais une
supériorité si incontestable sur les nôtres , ou , comme le dit la
suite des vers que je viens de citer , et que M. Hennet a placé
si à-propos à la tête de son ouvrage , pourquoi la poésie anglaise
ressemble à un bon gros lingot bien lourd, tandis qu'on
ne peut comparer la nôtre qu'à unfil délié de métal ?
(2) The weighty bullion of one sterling line
Drawn to french wire , would thro' wholeshine pages.
ROSCOMON. On translated verse.
C'est Pope , le sage Pope qui , en deux vers cités à la page
suivante de M. Hennet, nousen donnera la raison ; et la voici :
C'est que les Anglais sont libres , et qquuee nous sommes esclaves ;
c'est qu'il n'y a ni bon sens , ni raison , ni même de rime qui
les gouverne , et que nous , nous obéissons aux règles , aux
rimes , et même à la raison.
(3) The rules a nation , born to serve , obeys;
But we , brave Britons , foreign laws despisd.
La patience échappe. Eh! de quoi s'avise un M. Roscomon?
Queveut- il dire lorsqu'il assure que lepesant lingot d'une ligne
sterling , alongé enfil de métalfrançais brilleroit dans des
pages entières ? Quel est le sens enfin de cette lourde phrase ?
Que l'esprit anglais est pesant? Nous en convenons. Que notre
langue est plus souple, plus maniable ; et notre esprit de
meilleur aloi ? Tout cela est vrai. Je n'en voudrois même,
s'il le falloit , apporter d'autres preuves que ces deux vers.
Qu'est-ce qu'une ligne sterling , pour dire une ligne anglaise?
etqu'est-ce qu'unfil de métal qui brille à travers des pages?
(:) Vain est l'espoir de nos voisins , vain leurs efforts.
La faute en est plus à leur langage qu'à eux.
(2) Le pesant lingot d'une ligne sterling ,
Alongé en métal français , brilleroitdans des pages
(3) Une nation née pour servir obéit aux règles;
Mais nous , braves Bretons , dédaignons les lois étrangères .
JUILLET 1806. 75
i
Mais s'il a voulu dire que les auteurs anglais sont plus précis
et plus solides que les nôtres ; que leurs livres sont mieux faits ,
et qu'il y a plus de pensées dans Shakespeare , Young ou
Thomson , que dans Corneille,Racine ou Boileau , jamais une
absurdité pareille n'a été soutenue en littérature , excepté ce
pendant parmi nous , pendant la dernière moitié du dernierv
siècle; et à mon gré cela même seroit une preuve de son absurdité.
Etque veut dire Pope avec ses nations esclaves ? Esclaves ,
dequoi ? du bon sens , et des observations qu'elles ontfaites sur
ce qui réussit toujours et sur ce qui ne réussit jamais ? Oh !
heureuseservitude ! On diroit , àl'entendre, que les lois du goût
sont des lois de caprice que les Anglais seuls ont osé braver.
Ne voila-t-il pas de quoi les rendre bien fiers ? Les Grecs , les
Latins , les Français , les Italiens , les Espagnols , tous les peuples
ont connu et connoissent des règles dont ils ne s'écartent jamais
: les Anglais seuls se sont réservés le droit de n'avoir pas
le sens commun. Tel est le sens des deux vers de Pope , où ils
n'en ont point. Etj'en conclus que ce ne sont point ces deux
vers qui l'ont fait placer à côté de Boileau.
Continuons. En effet , les Anglais connoissent fort peu des✓
règles , puisqu'ils en ont à peine pour la versification. Ils ont
des vers de toutes les mesures , d'une , de deux, de trois , etc. ,
de neuf, de onze , de douze syllabes; et comme ils sont libres
de compter ou de ne compter pas les syllabes muettes ; comme
ils suppriment les autres , quand ils veulent, par contraction
ou par élision, il est clair qu'ils font aussi leurs vers aussi
longs et aussi courts qu'ils veulent. De sorte qu'excepté une
loi , d'ailleurs assez peu gênante , qui les oblige à placer en
certains lieux des syllabes accentuées, on peut dire que toutes
leurs règles s'évanouissent par les exceptions et par les licences,
et qu'il n'y a pas dans le monde entier de nation aussi libre
que celle des poètes anglais.
Ils ont des rimes; mais s'ils veulent ils ne riment que pour
les yeux , et s'ils veulent aussi ils ne riment que pour les
oreilles ; d'autres fois ils ne riment ni pour les oreilles , ni
pour les yeux. De dire comment cela peut se faire , c'est ce
qui me seroit difficile ; mais M. Hennet, tome , page 62 ,
parle de rimes véritables qui ne sont ni pour les oreilles , ni
pour les yeux , et j'ai dû en parler aussi d'après lui. Enfin ils
se dispensent quelquefois de rimer. « La poésie non rimée a ,
>>dit M. Hennet, excepté le rythme des spondées et des
>>dactyles , tous les caractères de la poésie latine. Les inver-
> sions sont plus hardies , les épithètes plus accumulées........
→ La fin d'une période est rejetée au commencement du vers
76 MERCURE DE FRANCE ,
➤ suivant; c'est un enjambement prolongé du vers sur le
➤ vers. On en voit dix , vingt , trente se suivre sans alinéa , et
➤ ce long enchaînement a rempli la page avant que la ligne
➤ et le sens aient une fin commune. >>>
Et de cette accumulation d'enjambemens , d'épithètes , de
désordres , de superfluités , de licences de toute espèce que
Ja poésie non rimée se permet , M. Hennet conclut que cette
espèce de poésie est beaucoup plus difficile que l'autre. « Que
➤ l'on ne croie pas , dit-il , que les vers blancs soient plus fa-
>> ciles à faire que les autres. La rime ne paroîtune difficulté
» qu'à ceux qui ne font pas de vers ; mais elle n'a jamais em-
>> barrassé ni les bons poètes , ni les mauvais versificateurs. >>>
C'est-à -dire , qu'elle n'embarrasse personne. Il faut donc
croire que Boileau n'avoit pointfait de vers , lorsqu'il disoit
de la rime:
En vain , pour la trouver , je travaille et je sue.
Souvent j'ai beau rêver, du matin jusqu'au soir .
Et lorsqu'il ajoutoit :
De rage que quefois , ne pouvant la trouver
Triste, laset confus , je cesse d'y rêver .
,
Je suis vraiment fâché de trouver ici M. Hennet d'un avis
entièrement opposé à celui de Boileau ; car , d'ailleurs , c'est
ici que commence la partie vraiment intéressante de son
ouvrage ; et je dois avouer que ses réflexions sur la poésie
rimée et la poésie non rimée des Anglais , sont très-sages , et
d'un auteur qui a bien étudié son sujet.
Après les réflexions sur la poésie , viennent celles sur les
diverses espèces de poëmes. M. Hennet ne compte que sept
poëmes épiques : I'Iliade , l'Enéide , la Lusiade, la Jérusalem
delivrée , l'Araucana , le Paradis perdu , et la Henriade.
Pourquoi ne parle-t-il pas de l'Odyssée ? Pourquoi dit-il
qu'entre tous ces poëmes il mettroit le Paradis perdu au dernier
rang pour la sagesse du plan, et au premier pour le sublime
de la pensée et de l'expression ? Pourquoi est-il tenté
de mettre Pope entre les poètes épiques? Quoi ! parce que
Pope a fait une traduction d'Homère toute surchargée de
monosyllabes anglais, de l'énergie anglaise , et de tout le luxe
imitatifdes Anglais ? Mais, dites-vous , cette traduction est
un chef-d'oeuvre... Oui, pour les Anglais. Les Français ont un
traducteur qui a, j'ose le dire , mieux fait que Pope en s'exerçant
surd'autres sujets; et pourtant toutes ses traductions , j'ose
le dire encore, ne sontpas regardées comme des chefs-d'oeuvre...
Mais la traduction que Pope a donnée de l'Iliade est aussi
JUILLET 1806.
77
!
courte que ce pëme.... Oui encore , pour ceux qui ne comptent
que les lignes; mais pour ceux qui les lisent , c'est autre
chose : ceux-ci s'aperçoivent aisément que lorsque Pope rend
dix vers par dix vers , c'est qu'il en a omis deux ou trois de
son original ; et je pourrois le prouver par un des passages
même qu'en cite M. Hennet, qui pourtant ne cite pas le grec.
Enfin, dans la suite de ses réflexions sur les poëmes , pourquoi
M. Hennet appellect-il la jolie élégie de Gray , sur un cime- x
tière de village , le nec plus ultrà de la poésie ? Pourquoi faitil
deThomsonle poëte-peintre par excellence, et d'Young le
Newtonde lapoésie? Pourquoi tout cela ? C'estque M.Hennet
fait le panégyrique de la poésie anglaise, et que , dans unpanégyrique
on s'est de tout temps permis des exagérations
D'ailleurs , il sait très-bien que ce Thomson , souvent gonflé
d'épithètes , et cet autre toujours noirci de toutes les ombres
de la mort et de la nuit, ne sont pas les modèles de tous les
poètes: il sent , comme nous , que dans cette énergie , cette
abondance , cette pompe anglaise , il entre beaucoup de galimatias;
et la preuve qu'il le sent , la voici : Il dit, dans son
second volume, que « Ronsard fut sur le point de faire
> prendre a la langue française une direction tout-à-fait dif-
>> férente de celle que lui avoit donnée Marot , et qu'elle
> réellement suivie ; qu'il vouluty introduire les inversions ,
» les épithètes grecques et latines. Notre idiome , ajoute -t-il ,
>> se seroit alors rapproché de l'anglais..... notre poésie auroit
>> eu un autre genre de beautés. » Imaginez maintenant , si
vous pouvez , quel seroit ce genre de beautés que l'exemple
de Ronsard , s'il eût été suivi , auroit procuré à notre poésie ,
etvous n'aurez encore qu'une idée imparfaite des beautés de
la poésie anglaise : car avec cela nous n'aurions fait que nous
en rapprocher; il falloit plus que Ronsard arriver. pour nousyfaire
J'en demande pardon à M. Hennet; mais je crois que nous
yarriverions aussi vite , quoique par un autre chemin , si on
permettoit àdes auteurs aussi estimables que lui, de créer tons
lesjours des mots , et de changer à leur gré notre langue Non,
je ne passerai point , sans les faire au moins remarquer les
licences qu'il s'est permises. Avant de conseiller à un de nos
plus estimables poètes ( je crois que c'est M. de Fontanes )
d'angliser un peu plus ses traductions , je voudrois qu'il se
fût occupé lui-même à franciser un peu plus ses traités. Je ne
l'excuse pas d'avoir parlé de l'improsocie de notre langue
et de la concision antithésée de Pope , ni d'avoir dit de
poète qu'il harmonisa la langue anglaise par sa traduction
d'Homère , et qu'il reversifia deux satires de Donne. Je ne lui
ce
78 MERCURE DE FRANCE ,
pardonne pas de s'être occupé un peu trop de ses lectrices et
pas assez de ses lecteurs. Je voudrois que dans ses lignes élaborément
correctes , il n'eût pas employé des expressions qui
sont tout au plus supportablesdans le langage le plus familier ;
et par exemple , celle de bel oncle pour dire le mari d'une
tante. Non , je n'indulgerai pas le goût décidé qu'il a pour
le néologisme. J'ai vu avec étonnement ,mais non pas avec un
étonnement admiratif, cet amas d'expressions nouvelles dans
un livre d'ailleurs si bien fait , et je me fais un devoir de dire
que j'en ai été désappointé. (1 )
Nos lecteurs seront sans doute surpris de me voir sans cesse
louer cet ouvrage , et sans cesse le censurer en détail. C'est
que les fautes d'un auteur sont toujours saillantes par ellesmêmes
, et qu'un critique est obligé de les relever , pour
qu'elles ne deviennent pas des autorités. Au contraire , et surtout
dans un livre de la nature de celui-ci , les réflexions sages
ne paroissent jamais assez piquantes pour donner l'envie de
les citer. Mais ici ma tâche commence à devenir moins pénible
; je puis louer sans tant de restrictions ; et au défaut des .
réflexions qui n'amuseroient peut-être pas assez nos lecteurs ,
et sur-tout nos lectrices, je citerai des anecdotes qui plairont
probablement aux uns et aux autres.
Les vies que M. Hennet nous a données de ses poètes chéris ,
dans son second volume , ne ressemblent en aucune manière à
ces vies longues et lourdes que les éditeurs anglais ne manquent
jamais de inettre à la tête de leurs ouvrages. Dans celles-ci ,
comme on sait , le poète est pris au maillot ; on le suit à
l'école , delà dans les tavernes de Londres; on compte chacunde
ses vers , et on finit par les épitaphes qui ont été faites
pour lui. M. Hennet, au contraire , ne parle que des principaux
ouvrages de chacun d'eux , et il les juge avec sagesse ;
ou s'il raconte quelque anecdote , elle est ordinairement si
singulière et si intéressante, qu'on seroit bien fâché de la voir
supprimer. Il y a même tel de ces poètes dont la vie est formée
d'événemens si extraordinaires qu'on en pourroit faire un
roman; et je citerois comme un exemple de ce genre , celle
de Savage ; mais elle seroit trop longue à citer , et elle perdroit
trop à être abrégée. Je me borne donc à transcrire ici le portrait
de Pope , une anecdote de la vie de Swift , et une autre
de la vie de mylord Lyttleton.
« Pope , dit M. Hennet , est entre quarante à cinquante
(1) On m'assure que le mot désappointé se trouve dans la prétendue
nouvelle édition du Dictionnaire de l'Académie. Tant pis pour cette
édition. Ce n'est point celle que je consulte.
JUILLET 1806 .
79
> ans , et demeure chez le lord Oxford. Un domestique
» couche dans sa chambre : celui - ci a déjà réveillé son
>>maître, et le réveille encore. Pope prend du café , demande
■ une plume , écrit deux beaux vers sur l'enveloppe d'une
>>lettre, et s'endort.
► Sa bonne entre , et lui met trois paires de bas qui n'em-
» pêchent pas sa jambe d'être à-peu-près aussi mince que sa
> canne. Au-dessus d'une fourrure qu'il ne quitte jamais , on
» lui passe une chemise de toile très- épaisse , puis un corset
> garni de fortes baleines , qu'on lace très-serré. Alors son
>>corps ayant acquis une sorte de consistance, il se lève , met
> son gilet de flanelle, son habit noir , sa perruque nouée et
» sa petite épée , et le voilà aussi propre que peut l'être un
> homme qui ne sauroit se laver les mains tout seul. Il sort ,
▸va voir unde ses amis; c'est l'heure du déjeûner. Il pour-
> roit dire tout uniment qu'il a faim , mais cette manière
>>simple n'est pas de son goût; c'est l'homme aux petites
ruses, il lui faut une périphrase,une circonlocution. Pope,
>>dit Johnson ,n'a jamais bu de thé qui ne lui ait coûté un
>> stratagème. Lady Bolinbroke disoit que Pope jouoit le po-
>> litique pour des choux et des navets.
> Rentré dans son cabinet , il reçoit et lit quelques lettres ,
>>en déchire les feuilles blanches , attache ensemble tous ces
> feuillets inégaux, et le voilà qui écrit sur ce cahier qua-
> rante à cinquante vers, tels qu'ils jaillissent de sa tête.... Il
>>a fini un poëme, il le serre dans son secrétaire. Ce poëme
>>sera biensouvent relu et corrigé, et ne verra le jour que
dans deux ans .
>>A diner, on lui a choisi la chaise la plus haute, et le
» voilà juché au niveau de la table.... Il mange peu , mais
>>il est friand..... Au reste , sa foible santé lui laisse prendre .
>>beaucoup de liberté ; et s'il a sommeil, il dort, quoique le
> prince de Galles soit du diner , et parle de littérature.
> On apporte les journaux ; il va, dit-il , s'amuser ; il lit ,
> tombe sur un article dirigé contre lui; sa figure change ,
> le dépit contracte ses traits, humecte ses yeux , et le jeune
> Steele dit en sortant à son père : me préserve le ciel de
m'amuser comme M. Fope ! »
« Le soir, il entre au café Button, où quelques gens de
>> lettres se rassemblent. On est embarassé sur un passage grec.
> Un jeune officier demande la permission de jeter les yeux súr
> le livre. Messieurs , dit Poped'un air moqueur , dont ez le
>> livre au jeune gen ilhomme. Celui-ci examine , et ditqu'il
> manque sans doute un point d'interrogation , et qu'en le
>>mettant la phrase devient intelligible. Et s'in vous pluit, re
80 MERCURE DE FRANCE ,
>> prend Pope ensouriant, qu'est-ce que c'est qu'unpointd'inter
>> rogation? C'est, répond l'officier , une petite chose crochue
>> qui fait des questions.
-
-Ce-
C'est Pope lui - même qui est supposé raconter l'anecdote
concernant Swift. « J'allai , dit-il , un jour avec Gay rendre
>>> une visite à Swift. Eh ! messieurs , nous dit-il , par
>> quel hasard quittez-vous le grand monde, pour venir voir
>> un pauvre doyen ? Allons , puisque vous voilà , il faut bien
>> vous donner à souper. Mille remercîmens , nous avons
>> soupé.-A huit heures du soir, cela ne peut être.
>> pendant rien n'est plus vrai.-N'importe , si vous n'aviez
>> pas soupé , il vous auroit fallu deux houmards (quarante
>> sols ), une tourte ( vingt sols ) ; mais du moins vous boirez
>> un verre de vin , puisque vous avez soupé de si bonne
>>>heure , uniquement pour ménager ma bourse.-Non , nous
>> venons pour causer et non pour boire - Soit : mais si vous
>>> aviez soupé chez moi, comme vous le deviez en conscience ,
>> vous auriez bu une bouteille ( quarante sols ). Deux et deux
>> font quatre , et un font cinq; juste , cinq francs. Voilà chacun
>> cinquantesols.-Alors il tire sa bourse d'un air si sérieux.
>> qu'en dépit de tout ce que nous pûmes lui dire , il fallut
>> prendre l'argent. >>>
l'au-
<< Tout auteur a sa manie : celle de Lyttleton étoit que ses
>> ouvrages fussent parfaitement ponctués. Il avoit vendu
>> l'Histoire d'Henri II à un libraire, qui fit les frais de l'im-
>> pression; mais la ponctuation exigea tant de changemens ,
>> qu'il fallut souvent réimprimer les feuilles trois , quatre ,
jusqu'à cinq fois. Cette édition coûta mille guinées à
>> teur. A la seconde édition , un nommé Reid , qui con-
>> noissoit son foible , prétendit avoir le secret de la ponc-
>> tuation par excellence , et Lyttleton lui abandonna le
>> bénéfice de l'ouvrage. Il en fit une troisième édition ; mais
>> Reid n'existoit plus. Un docteur fut chargé de revoir les
>> épreuves , et s'en acquitta si mal , qu'il fallut , à la fin des
>> trois volumes , mettre , dit Johnson, ce que le monde n'a
>> jamais vu , un errata de dix-neuf pages de points et de
>> virgules. »
J'oubliois un fait trop curieux pour n'être pas cité. Lansdown
, poète anglais , né en 1667 , et mort en 1755 , fit
pour mettre au bas d'une statue de l'Amour, les deux vers
suivans :
Whoe'er thou art, thy lord and master see ,
Thou wast my slave , thou art, or thou shalt be.
Ce distique pourroit être littéralement traduit par cet autre
qui est assez connu :
Qui
JUILLET 1806.
Qui que tu sois , voici ton maitre ;
Il l'est, le fut, ou le doit être.
DE
VOLTARE.
DE LA
SEIN
81
Par ce petit nombre de traits que j'en ai cités , on peut
juger que ces Vies des poètes sont non-seulement instructives,
mais d'une lecture agréable; et que, sans déroger , nos désoeu
vrés pourroient se permettre de les parcourir au lieu d'un
roman. Mais je suis faché que M. Hennet n'ait pas relu et
corrigé lui-même cette partie deson ouvrage, et qu'il n'en
ait pas fait disparoître , je ne dis plus seulement les mots
nouveaux et les expressions extraordinaires , mais les incorrections
et les solécismes; car il y en a, et je ne puis pas les
passer tous sous silence.
Par exemple , il dit que Fairfax traduisit, jeune encore , la
Jérusalem délivrée , du Tasse , qui eut dans son temps une
grande réputation. Elle l'a, ou il l'a encore ; c'est la Jérusalem
ou le Tasse queje veux dire. Mais comme M. Hennet vouloit
probablement parler de l'ouvrage de Fairfax , il auroit dû
dire que cet auteur traduisit, jeune encore, la Jérusalem delivréedu
Tasse, et que sa traduction, etc.; alors il auroit
parlé français. Il dit ailleurs que Littleton n'eut rien de commun
avec le lord Lyttleton; celui-ci étoit docteur en théo
logie. Qui ne croiroit que c'est le lord qui futle docteur ? et
pourtant c'est l'autre qui fut honoréde ce titre. Il parle en que!-
qu'endroit d'une dame philosophique et poétique; ce qui
veut dire que ce fut unefemme philosophe et poète. Je cite
de mémoire ; et je me souviens très-bien qu'en rapportant
un passage anglais qu'il trouve foiblement traduit par un
de nosgrands poètes , il ajoute que la traduction lui fait ma!.
Quelmal cela peut-il lui faire ? Quant à moi , je dis franchement
que je n'aime pas à voir employer dans les livres des
expressionsqui sont ridicules dans les salons.
Mais voici bien une autre négligence. Il racontequeShadwell
ayant concouru avec Dryden pour la place de poète
laureat , eut le malheur de l'emporter sur son rival , et que
celui-ci s'arma contre lui de tous les traits que put lui fournir
le genus irritabile vatum; c'est-à-dire sans doute le génie irascible
des poètes. Cependant, comme genus ne signifie pas le
génie, il est permis d'être embarrassé à trouver le sens que
M. Hennet peut avoir voulu lui donner.
Heureusement, si M. Hennet appelle souvent la critique
par les négligences qui déparent son premier et son second
volume, il est sûr de plaire par les vers dont il a rempli le
troisième. Quels sont ceux que je citerai ? Ils sont presque tous
également bons : tous annoncent un talent distingué. Dans
F
82 MERCURE DE FRANCE ,
l'embarras du choix , j'ouvre auhasard le livre, etje tombe sur
un morceau traduit de Milton. C'est un discours de Satan :
Adieu , séjour brillant , asile du bonheur ,
Salut , séjour affreux , vaste abyme d'horreur.
Enfer , gouffre de feu , reçois ton nouveau maître,
Ses destins sont changés ; mais son coeur ne peut l'être .
Il peut encor placer , du sein de ses revers ,
Les enfers dans les cieux ,les cieuxdans les enfers.
Qu'importe le séjour , si je reste le même;
Si je suis dans les fers digne du diadême ?
Je te rends grace encor , Dieu cruel ; si ton bras
M'a plongé pour jamais dans ces brûlans climets ;
J'y suis loin de tes yeux ; j'y suis libre , et ta haine
Ne m'envira jamais ce funeste domaine.
Je règnerai du moins , et certes il vaut mieux
Régner dans les enfers que servir dans les cieux.
i
Il me semble que ces vers ne craignent aucun parallèle , et
qu'en disant cela, j'en fais le plus grand éloge qu'on puisse en
faire. Ajoutons que , dans tout ce troisième volume , on ne
trouveroit peut-être aucune de ces fautes que j'ai fait observer
avec tant de regret daus la prose de M. Hennet , et qu'on
y rencontre souvent des beautés qu'on admireroit dans les
ouvrages de nos meilleurs poètes. Que n'écrit-il toujours en
vers, ou que ne soigne-t-il mieux sa prose !
GUAIRARD.
VARIÉTES.
LITTÉRATURE , SCIENCES , ARTS , SPECTACLES .
Le dernier article de M. de Bonald, inséré dans le Mercure
du samedi , 21 juin , a donné lieu à des interprétations
très-éloignées de l'intention de l'auteur. Ses observations ne
portent que sur des temps dont nous sommes déjà loin , et
d'ailleurs n'ont évidemment point le sens qu'on leur a prêté.
Personne ne rend plus que lui justice aux soins désintéressés ,
au zèle généreux des membres des comités de bienfaisance.
-La classe des sciences mathématiques et physiques a tenu sa séauce
publique , le 7 juillet 1806 ; elle étoit présidée par M. Legendre.
Voici quel a été l'ordre des lectures :
1. Annonce du prix de mathématiques , proposé pour le mois de janvier1809.
JUILLET 1806. 83
2. Notice des travaux de la classe , depuis le 1er messidor an 13 , jusqu'au
1er juillet 1806. Partie physique , par M. Cuvier , secrétaire perpétuel.
3 Notice des travaux de la classe pendant le même espace de temps.
Partie mathématique , par M. Delambre , secrétaire perpétuel.
4. Mémoire sur l'affinité des corps , pour la lumière , par M. Biot .
5. Mémoire sur l'adhésion des molécules de l'eau entre elles , par M. le
comte de Rumford , associé étranger.
6 Eloge historique de M. Cels , par M. Cuvier.
Notice des prix proposés au concours , dans la séance publique du
7 juillet 186.
SUJET DU PRIX DE MATHÉMATIQUES.
Donner la théorie des perturbations de la planète Pallas ,
découverte par M. Obers .
Les géomètres ont donné la théorie des perturbations avec une étendue
et une exactitude suffisantes pour toutes les planètes anciennement
connues , et pour toutes celles qu'on pourra découvrir encore , tant
quelles seront renfermées dans le même zodiaque , et qu'elles n'aurons
qu'une excentricité peu considérable . Mercure étoitjusqu'à nos jours la
plus excentrique de toutes les planètes, et en même temps celle qui avoit
laplus forte inclinaison ; mais son peu de masse et sa position à l'une des
limites du système planétaire , la rendent peu propre à causer des altérations
bien sensibles dans les mouvemens des autres p'anètes . Uranus ,
découvert , il y a vingt-cinq ans , par M. Herschell , se trouve à l'autre
limite du système. Avec peu de masse et une excent icité médiocre , da
encore la plus petite detoutes les inclinaisons connues ; en sorte que les
formules qui avoient servi pour Jupiter et Saturne , ont été plus que suffisantes
pour cette planète moderne. Cérès , dé ouverte il y a cinq ans ,
par M. Piazzi , ayant , avec une excentricité assez considérable , ure inclinaison
de 10° 38' , doit être sujette à de fortes et nomi reuses inégalités
. Il paroît cependant que tous les astronomes qui ont travaillé à les
déterminer , se sont contentés des formules connues , dont le développe.
ment ne passe pas les produits de trois dimensions des excentricités et des
inclinaisons. Ceux de cinq dimensions ont été employés dans la mécanique
céleste pour un cas particulier , d'après une formule de M. Burckhardt.
Le même astronome a depuis présenté à l'Institut le développement
généralet complet des troisième , quatrième et cinquième ordres;
mais ce degré de précision ne suffiroit pas encore pour Palas , dont
l'excentricité est plus forte même que celle de Mercure , et l'inclinaison
de 3,° 38' , c'est à-dire , cinq fois p'us grande que celle d'aucune pla
nète ancienne. Il est même difficile de conjecturer quel'es seront les
D2
84 MERCURE DE FRANCE ,
puissances et quelles seront les dimensions des produits qu'il sera permis
de régliger : ainsi los calculs pourroient être d'une longueur , et les for
mules d'une complication telles qu'elles pourroient effrayer les géomètres
et les astronomes les plus en état d'exécuter un pareil travail.
Cette considération avoit déterminé , ily a deux ans , la classe des
sciences physiques et mathématiques de l'Institut , à proposer ce sujet
pour le prix qu'elle devoit distribuer dans sa séance publique du premier
lundi de messidor an 14 ; le terme ayant paru trop court et le nombre
des planètes s'étant encore accru par la découverte de la Junon de
M. Harding , dont l'excentricité paroît encore un peu plus forte que
celle de Pallas , et l'inclinaison de 15º surpasse de beaucoup celle de
toutes les autres planètes, Pallas exceptée , la classe a cru devoir proposer
de nouveau le même sujet avec quelques modifications et un prix
double. En consequence elle invite les géomètres et les astronomes àdiscuter
comp'étement tous les points de cette théorie , de manière à
n'omettre aucuve inégalité qui puisse être sensible ; et comme ces inégalités
ne peuvent être bien déterminées si les élémens elliptiques ne sont
parfaitement connus , il est indispensable que les concurrens ne se bornent
pas à donner les coefficiens numériques des équations : ce sont les
formules analytiques qu'il importe sur-tout de connoître , afin que l'on
puisse successivement y substituer les valeurs plus exactes de la distance
moyenne de l'excentricité , du périhélie et de l'inclinaison , à mesure
que ces élémens se perfectionneront. Les concurrens pourront même se
dispenser de donner aucune valeur numérique , pourvu que les expressions
analytiques soient présentées d'une manière assez détaillée , pour
qu'un calculateur intelligent puisse en suivre le développement et les
réduire en tables.
Ilrésulterade ces formules générales un autre avantage :c'est que les
planètes Cérès , Pallas et Junon étant à des distances du soleil si peu
différentes , qu'à peine on peut aujourd'hui décider avec quelque certitude
laquelle des trois est la plus voisine ou la plus éloignée , la formule
donnée pour Pallas pourra servir également pour les deux autres , ainsi
que pour toute planète que l'on pourroit découvrir par la suite , et dont
Pexcentricité et l'inclinaison se trouveroient renfermées dans les mêmes
limites.
La classe espère que la question paroîtra assez intéressante aux géomètres
, pour qu'ils y donnent des soins proportionnés à la difficulté du
sujet. Le prix qui sera proclainé dans la séance publique du premier lundi
de janvier 1809 , sera une médaille d'or de la valeur de 6000 fr.
Les ouvrages envoyés au concours devront être écrits en français ou
en latin , et ne seront reçus que jusqu'au 1er octobre 1808. Ce terme est
de rigueur.
JUILLET 1806. 85
Conditions du concours.
Toute personne , à l'exception des membres de l'Institut , est admise
àconcourir.
Aucun ouvrage envoyé au concours ne doit porter lenom de l'auteur ,
mais seulement une sentence ou devise : on pourra , si l'on veut , y attacherunbillet
séparé et cacheté , qui renfermera ; outre la sentence ou
devise , le nom et l'adresse de l'auteur ; cebillet ne sera ouvert que dans
lecas où la pièce aura remporté le prix.
Les ouvrages destinés au concours peuvent être envoyés au secrétariat
de l'Institut , en affranchissant le paquet qui les contiendra ;le commis
ausecrétariat en donnera des récépissés. On peut aussi les adresser , francs
de port , au secrétaire perpétuel de la classe des sciences mathématiques
etphysiques.
Lesconcurrens sont prévenus que l'Institut ne rendra aucun des ouvragesqui
auront été envoyés au concours .
Les auteurs auront la liberté d'en faire prendre des copies , s'ils en on't
besoin.
La commission administrative de l'Institut délivrera la médaille d'or
au porteur du récépissé ; et dans le cas où il n'y auroit point de récépissé,
lamédaille ne sera remise qu'à l'auteur même, ou au porteur de
sa procuration .
La médaille fondée par M. Lalande , pour être annuellement décernée
par l'Institut, à l'auteurde l'observation la plus intéressante , ou du mémoire
le plus utile à l'astronomie , vient d'être adjugée à M. Jons Svanberg
, de l'Académie royale des sciences de Suède , et directeur de l'observatoire
de Stockholm, auteur d'un ouvrage intitulé : Exposition des
opérations faites en Laponie, pour la détermination d'un arc du
méridien , en 1801 , 1802 et 1803; Stockholm , 1805. Cet ouvrage , interessant
par les détails qu'il donne sur une opération très- importante et
très-difficile , ne se recommande pas moins , soit par les formules que
Pauteur a imaginées pour calculer différentes parties du travail auquel
ilatant contribué comme observateur , soit par les démonstrations de
formules déjà connues qu'il fait découler presque toutes avec autant de
simplicité que d'élégance d'un principe unique , qui est le Théorème
deTaylor.
Les examens pour l'admission à l'école impériale polytechnique , seront
ouverts dans les villes et aux époques ci- après ; savoir :
Paris. le 1 septembre 1806 .
TOURNÉE DU SUD - OUEST.
Villes Examen.
Marseille .
Montpellier.
Dalede l'ouverture des Examens.
le 1 septembre 1806 ;
le 7 septembre ;
3
86 MERCURE DE FRANCE ,
Toulouse. .
Bordeaux.
Poitiers .
Oricas .
Rennes
Cen,
Rouen..
Douay..
Bruxelles .
.
Mayence.
Strasbourg .
Mutz.
Gènes.
Turin.
Grenoble.
Lyon.
Genève..
Besançon.
Dijon. .
• •
•
le 15 septembre;
le 22 sept mire ;
le 1 octobre;
le 9 ctobre.
TOURNÉE DU NORD - OUEST.
•
.
le 1 septembre 1806;
le 6 septembre;
le 12 septembre ;
le 18 septembre ;
le 2/4 septembre ;
le a octobre;
le 6 octobre ;
le It octobre.
TOURNÉE DU SUD - EST.
.
•
•
le 1er septembre 1806 ;
le6 septembre;
le 14 septembre ;
le 19 septembre.;
le 24 septembre;
le aoctobre ;
le 9octobre.
Le programme des connoissances exigées pour l'admission à l'Ecole
impériale polytechnique , a été arrêté par le conseil de perfectionnement
, et approuvé par le ministre de l'intérieur , ainsi qu'il suit :
1º. L'a itné ique et l'exposition du nouveau système métrique: 2º. L'algahre,
comprenant la résolution des éq vations des deux premiers degrés ;
celle des équations indét rminées du premier degré ; la composition gépérale
desé untious ; la démonstration de la formule du binomo de New.
to" , dans le cas seule nent des exposans entiers positifs; la méthode des
diviseurs commensurables ; la résolution des é quations numériques par
aproximation , et l'éliminat on des inconnues dans deux équations d'un
deeré qu Iconque à doux inconnues . 3°. La théorie des proportions , des
progressions; celle des logorithmes et l'usage des tables. 4º. La géométrie
Clémentaire ; la trigonometri rectiligne , et l'usage des tables de sinus .
5°. La discussion complètedes li nes représentées par les équationsdupremier
et du deuxième degré à deux inconnues ; les propriétés principales
dssections coniques. 6°. La statique appliquée principalement à l'équilibre
des machines simples. 7°. Les candi lats seront tenus d'écrire , sous
la dictée e l'examin teur , plusieurs phrases françaises , et d'en faire
l'analyse grammaticale , afin de constater qu'ils savent écrire lisiblement ,
et qu'ils possèdent les principesde leur langue.8. Ils seront enfintenus
JUILLET 1806 . 87
decopierune tête d'après l'un des dessins qui leur seront présentés par
l'examinateur . Tous ces articles sont également obligatoires .
Acompter de l'an 1807 , les candidats devront être assez instruits dans
laconnoissancede la langue latine pourexpliquer les Offices de Cicéron.
Quoique cet article ne soit point obligatoire pour le concours de l'an
1806 , néanmoins la préférence sera donnée , à égalité de mérite , à ceux
des candida's qui auront satisfait à cette condition.
Nota. Conformément au voeu du conseil de perfectionnement , approuvé
parle ministre , et dans 'a vue d'empêcher que les élèves de l'1 -
cole impériale polytechnique ne soient exposés à y apporter ou ày recevoir
1.contagion de petite-vérole, les candidats seront tenus de produire un
certificat authentique , constatant qu'ils ont en celte maladie , ou qu'ils
ont été vaccinés.
- On assure que le décret sur la nouvelle organisation de
l'instruction publique , va bientôt paroître. Il n'y aura en
France qu'un seul corps enseignant , sous le titre d'Université
impériale ; cette Université sera régie par un grand-maître ,
à la nomination de l'EMPEREUR. L'Université se composera de
vingt-huit académies pour toute l'étendue de l'Empire ; et
chaque académie comprendra quatre facultés , de médecine ,
de droit , de sciences physiques et mathématiques , et des
lettres. Les grades, dans chaque Académie , seront au nombre
de trois , bachelier , licencié et docteur; ces grades ne donneront
pas le titre de membre de l'Université ; mais , pour
l'obtenir , il faudra les posséder. Les professeurs qui se voueront
à l'instruction seront astreints à la vie commune et au
célibat ; mais cetfe dernière condition cessera à mesure qu'ils
occuperont des fonctions dans un ordre plus élevé. Il y aura
une école normale où passeront les sujets distingués qui veulent
à leur tour se vouer à l'instruction ; cette même maison
servira de retraite à ceux qui auront consacré leur vie à
instruire : idée heureuse qui ne peut qu'affermir l'émulation
des jeunes , et attirer sur les anciens ce respect , cette considération
dus à des travaux utiles. On assure même que cette
retraite sera ouverte aux membres des anciennes congrégations
enseignantes qui ont atteint l'âge de soixante ans. Dans
*ce projet tout est combiné pour que les meilleures méthodes
d'enseignement qu'on pourroit découvrir ne soient point per-
Ques, sans cependant que l'envie d'innover puisse se glisser
L
4
88 MERCURE DE FRANCE ,
dans l'instruction d'une manière dangereuse. Le grand-maltre
de l'Université aura un conseil; il jouira de l'honneur d'être
admis dans le cabinet de S. M. I. Tous les membres de l'Université
porteront l'habit noir , avec une palme brodée sur la
partie gauche de la poitrine; cette palme sera en soie , en
argent , en or , selon la gradation des titres. Les professeurs ,
dans leur chaire , seront en robe noire.
-Jamais les travaux publicsn'ont été poussés avec plus d'activité.
Les 65 fontaines publiques existantesà Paris, ontcommen
cé, dès le 1º de ce mois , à couler sans interruption,jouretnuit,
ainsi qu'il avoit été prescrit par le décret impérial dn 2 mai;
deplus les cours d'eau ont été également établis sur chacun
des points indiqués pour les 15 nouvelles fontaines dont le
même décret a ordonné la construction. En attendant que les
monumens qui doiventy être placés aient pu être élevés , l'eau
coule du moins par des bornes qui ont été provisoirement
établies , afin que rien ne retarde pour le public la jouissance
du bienfait de S. M. Ainsi les habitans de Paris voient ajouter
à tous les embellissemens que reçoit cette capitale , un
agrément qui est entièrement nouveau pour elle, qui
ajoutera tout ensemble à sa propreté et à sa salubrité.
Il a fallu à cet effet doubler la masse d'eau distribuée
dans différentes fontaines , et établir environ 6,000 mètres
de conduits ou d'embranchemens. Cette opération , qui
exigeoit une suite de travaux sur tous les points de la
ville , a été exécutée en moins de deux mois. On doit
des éloges à l'activité et à l'exactitude de l'ingénieur hydraulicien
du département , qui en a conduit les détails.
De nombreux ouvriers travaillent sans relâche au monument
qui doit orner la place de l'Etoile. L'arc de triomphe de
la place du Carrousel a déjà trois assises posées. La plus grande
partie des maisons qui doivent être abattues , pour l'ouverture
de la rue qui communiquera du Carrousel à la place
du Louvre , sont déjà évacuées. L'aqueduc destiné à conduire
les eaux de la place du Palais-Royal à la rivière , en
passant sous la rue Froidmanteau , la place etleguichetdu
Louvre , est commencé depuis plusieurs jours. On a aussi
JUILLET 1806. 89
commencé à gratter à neufla grande galerie du Louvre : par
cette restauration, elle se trouvera en harmonie avec la façade
du côté de l'eau , que l'on achève en ce moment. On a repris
la construction du quai du Louvre , interrompue pendant
dix-huit mois. Ce quai sera exhaussé dans toute la longueur
du port Saint-Nicolas; et le pont des Arts , auquel on n'arrive
de ce côté qu'en montant douze ou quinze marches , sera ,
comme à son autre extrémité , presque de niveau avec le quaí.
Et ce n'est pas senlement dans la capitale que les travaux
publics sont poussés avec cette prodigieuse activité. Dans toutes
les parties de l'empire, de vastes projets d'une utilité générale
ou locale , sontmis à exécution. Les maraisdu Cotentin , ceux
des environs de Rochefort , ne tarderont pas à être entièrement
desséchés. Des millions de bras y sont occupés sans relâche.
La route du Mont-Cénis est achevée; celle du Simplon est sur
le point de l'être , et déjà l'on y passe en voiture. Les canaux
commencés se continuent; d'autres qui n'étoient qu'en projets
vont s'ouvrir : celle de Niort à la Rochelle l'a été le 16 du
mois dernier. Tout ouvrier qui se présente pour ce travail
est immédiatement reçu.
- La représentation au bénéfice de M. Philippe , acteur
retiré du Théâtre Feydeau , sera donnée incessamment sur
le Théâtre de l'Académie Impériale de umsique. Elle se composera
d'une comédie nouvelle en un acte , jouée par les
comédiens français , d'un nouvel opéra comique en trois
actes, et de la remise du ballet de la Rosière.
- On annonce comme prochaine la preinière représentation
d'une tragédie nouvelle intitulée Octavie. Sénèque
chez les anciens , et le célèbre Alfieri chez les modernes ,
ont traité ce sujet. Mademoiselle Contat quitte décidément
le théâtre. Sa démission est acceptée. Le jeune Thenard doit
débuter lundi prochain dans l'emploi des jeunes premiers. II
adéjà joué avec succès , dit-on , sur le théâtre de Versailles.
- Monsieur Brefest le titre d'une nouvelle comédie en
uu acte et en vers, représentée pour la première fois , mercredi
dernier, sur le Théâtre de l'Impératrice. Cette nou
go MERCURE DE FRANCE ,
veauté , qui a été la seule de la semaine , n'a point été sifflée.
Ce n'est assurément pas faute de l'avoir mérité. Les acteurs
ont joué d'une manière digne de l'ouvrage , dont l'auteur,
M. Lemaire , est heureusement fort jeune. Les Bouffons vont
reprendre très-incessamment. Ils annoncent la reprise d'Il
Matrimonio Secreto. Le nouveautenore , M. EliodoroBianchi
débutera par le rôle de Paolino , et madame Crespi, mère de
la jeune cantatrice de ce nom, par celui de la tante. On
assure que Picard se dispose à quitter la salle de la rue de
Louvois , destinée aux répétitions de l'Opéra , et qu'en attendant
la restauratiou complète de l'Odéon , il transportera les
deux troupes qu'il dirige dans l'ancienne salle de la Comédie
Italienne.
-On promet pour la semaine prochaine la publication
du poëme de la Danse , ou les Dieux de l'Opéra , par l'ingénieux
auteur de la Gastronomie , M. Berchoux , et celle d'un
nouveau roman de madame Cottin , intitulé : Elisabeth. On a
pu lire dans le Mercure plusieurs fragmens du premier de ces
ouvrages. (Voy. , dans ce Numéro, la première pièce de vers.)
- On voyoit à l'Hôtel- Dieu de Paris , il y a un mois , une
femme de 44 ans , d'une dimension extraordinaire , et telle
que deux hommes pourroient à peine l'enlacer. Elle a été
modelée en plâtre, et elle est conservée au cabinet de l'Ecole ;
elle pesoit 325 livres ; sa tête est enfoncée dans ses épaules ;
son ventre et ses mamelles sont monstrueuses ; le sein droit a
27 pouces de circonférence ; le gauche a quelques érosions.
Sa taille étoit de 4 pieds to pouces. Elle a dû sa mort à son
excès d'embonpoint.
MODES du 5 juillet.
Lamode des capotes de perkale se soutient ; mais on porte moins
de chapeaux de paille jaune. Sur la passe des capotes de perkale , les
torsades , à chaque coin , sont assez généralement disposées en équerres ,
aunombredehuit à dix. Sur les chapeaux de paille , le ruban est presque
toujours blanc. On fait , dans la forme avancée,des capotes de perkate,
des capotesblanches , moitié crèpe blanc , moitié comètes , rayées dans
toute l'étendue de la passe , et garnies d'un tulle. On fait au si , a-peuprès
dans le même genre, des capotes moitié ruban ou crêpe , moitié
paille ouvragée. Cette paille est jaune. Tantôt elle figure un ruban large
à gros grains , tantôt une dentelle , un feston , des pa'mettes ou des
bâtons rompus.
JUILLET 1806. 91
Ilest rare qu'un chapeau de paille blanche n'ait pas pour accessoire un
dimianosde bonnet.Avec les chapeaux suisses , le bounet paroissoit sur
le côté, c'étoient les chapeaux à la Lisbeth : aujourd'hui , le bonnet se
matre par-devant; ce sont des chapeaux à la provençale. Quelquefois
ces chapeaux n'ont pas dutout de calote,on lesappelle des plate-formes.
S un raban, posé dessus, ne les faisoit incliner vers l'une et l'autre
srele , ce seroient des auré les. Les chapeaux sans bord se portent aussi
souvent en paille à jour que pleins; ils ont, sur le devant , ou un noeud
ruban, ou des fleurs. On porte dans ce moment-ci beaucoup depois
fleurs. Co nome dans la nature , une même branche a ddeess ppooiiss de plusieurs
couleurs . On voit quelques réseaux; ils sont en soic fine, de coulearstendres,
et ornés de rubans.
On continue deplisser les manches bouffantes , tantôt perpendiculairement
, tantôt enbiais , quelquefois en travers. Toutes les pélecines sont
plissées. Au lieu de dentelle, c'est une garniture de mousseline plissé
quiborde le corsage des robes décolletées . Dans un négligé élégant , les
souliers sont de prunelle blanche , montans et lacés. On ne porte plus les
schalls à la main , pliés en paquets , mais sous le bras, ou suspendus au
Ilfaut excepter de cette disposition, les schals de Bagnères , qui
sont légers ,pu communs à Paris , et qu'on agrand soin d'étendre. Il
yadeces schalls en cerise , en ponceau , orange , aurore , capucine , en
en blanc.
col.
Du 10juillet. Le nombre des chapeaux à forme hante et plate comme
celledes chapeaux d'homme , et à très-petit bord , avecune grosse cocarde
pardevant, est augmenté. Ily a aussi incomparablement plus de capotes
rayées , enpaille et rubans , en crêpe et rubans , et même en tissu soie et
paille, que la semaine dernière. Tantôt les raies deces capotes sont droites
, tantôt en biais.
Le rose a repris faveur; il n'est cependant pas aussi commun que le
blanc.
On porte , parmi des épis , de petits reillets rose , des pois à leurs
couleur de rose, de l'aube-épine rose, et, isolément, des boules d'hortensia
dans leur maturité , c'est-à-dire , rose .
Quoique les capetes de perkale ne soient pasde fraîche date , des femmes
très-élégantes en portent ,et , chaque jour , à quelques légères variations ,
ons'aperçoit qu'il en entre de nouvelles dans la circulation.
Lesplis longset réguliers sont tellement à la mode , qu'outre les pélerines
plissées, les manches plissées , les collerettes plissées , on veut encore
descorsages plissés. Il y a donc des robes dont tout le corsage est plissé.
Lesplus beaux éventails sont de tullebrodé en lames, et lessacs ou
ridicules lespplloossélégans sont de taffetas brodé enacier.
Non-seulement les schalls qui portent le nom de Bagnères , sont venus
de cette partie éloignée de la France , mais ils sont sortis d'une fabrique
méridionale ; Paris n'en est pas encore bien approvisionné. En attendant ,
on portedes mérinos, schalls tout unis , très-fins , très-souples, mais un
peu plus épais que les crêpons deBagnères .
Les cachemires sont presque tombés ; mais un autre article de commerce
du Levant s'est introduit, c'est celui des parfums. Vous ne voyez
sur l'étaloge des bijoutiers , des marchandes de modes, des papetiers , des
libraires même , que hoftes en losange , en croissant , en coeur , avec des
caractères arabes , persans , chinois.
Frascati n'avoit pas encore,été aussi brillant que jeudi dernier. Les
trois premières salles et une partie de la quatrième étoient occupées par
:
92 MERCURE DE FRANCE ,
des femmes , parées comme on l'est au spectacle. Là, on pouvoit remarquer
que tous les peignes ont , maintenant , la plaque d'or , figurant
une corbeille bordée en perles. Dans les demi-toilettes on distinguoit des
canezous à pattes , boutonnés par devant. Quelques capotes , brodées en
blanc, étoient deublées de rose , d'autres de bleu pâle. Autour des cha
peaux à haute forme c'étoit , près du petit-bord, une guirlande d'épis
couchés , et de petites fleurs.
NOUVELLES POLITIQUES.
Rome , 16 juin.
Une partie des troupes françaises et italiennes arrivées ici ,
il y a trois jours , du royaume de Naples , est allé occuper
Civita-Vecchia et différens points des côtes , pour empêcher
tout accès aux vaisseaux anglais et russes. Le pavillon français
flotte maintenant sous le pavillon pontifical. Il est passé par
cette capitale d'autres troupes qui se rendent , dit-on , à
Livourne. La division du général Lechi doit être arrivée à
Ancône. Il n'y a pas un soldat français à Rome , et touty est
dans l'état accoutumé.
1
Le 7 de ce mois le nommé Thomas Robilenzi , âgé de 28
ans, boucher de profession , rencontra deux Français dans la
rue du Cours , et sans avoir été ni provoqué , ni excité , il
s'empare d'un couteau dans une boucherie voisine et en
porte un grand coup dans le dos de l'un des deux Français.
Cet attentat excita une vive rumeur parmi le peuple , et a
paru au gouvernement devoir être puni comme un crime
d'état; en conséquence , le coupable , arrêté sur-le-champ ,
a été jugé prévôtalement, et exécuté le 9 sur la place de
Saint-Ange.
Naples , 24juin.
L'éruption que vient de faire le Vésuve a été des plus violentes.
La partie supérieure de la montagne est entièrement
crevassée , les bords du cratère sont totalement fendus , et
l'on croit même que les parois de la montagne s'écrouleront
dans peu. Les cendres se sont accumulées jusqu'à un et deux
pieds de hauteur dans les endroits qui avoisinent le pied du
volcan; la lave forme trois larges fleuves ; la colonne de feu
et de fumée au-dessus du cratère est trois à quatre fois plus
hauteque la montagne même. La quantité de pierres ardentes
que le Vésuve vomit , ne permet pas de s'en approcher sans
danger. Environ cent maisons et biens de campagne , une
grande quantité de vignobles , et beaucoup de terres ensemencées
ont été dévastées. Il paroît que le volcan renferme
JUILLET 1806. 93
encore beaucoup de matières combustibles , car le bruit sou
terrainqui se fait entendre , semblable à celui du tonnerre , est
effrayant; il s'élance de temps en temps des éclairs terribles
dumilieu des nuées de fumée.
Saint- Sébastien , 25juin.
La goëlette espagnole l'Espérance , qqi vient d'arriver de
Caracas à Saint-Ander, a apporté des nouvelles de la fameuse
expédition de Miranda. Les lettres de Caracas sontdu 2 mai;
en voici l'extrait :
« Une goëlette armée en ce port , rencontra dans le courant
de mars , à Jacquemel , l'expédition de Miranda , composéedelacorvette
le Léandre , et de deux goëlettes. Miranda
etlecapitaine de la corvette à bord de laquelle il étoit , conçurent
des soupçons et des craintes à l'égard de la goëlette
espagnole; et pour empêcher son retour à Caracas , ils résolurent
de s'en emparer : ce qu'ils exécutèrent, malgré les
menaces du capitaine d'une corvette de Baltimore, qui connoissant
le subrecargue de la goëlette, vouloit la protéger
contre cette violence. Cependant , ponr soustraire le capitaine
et le subrécargue aux vexations de toute espèce qu'on leur
faisoit subir , le capitaine de Baltimore les prit à son bord.
Le 27 mars , Miranda désespéré de n'avoir pu séduire aucun
nègre de Saint-Domingue, où il avoit cru trouver des renforts,
appareilla avecses seules forces. Lacorvette de Baltimore
sortit à la même époque de Jacquemel , et déposa aux Cayes ,
en passant, le subrécargne qui , aveç un petit bateau , gagna
notre côte, et donna , comme témoin oculaire , les détails de
tout ce qui s'étoit passé à Jacquemel jusqu'au 27 mars.
<< Instruit du projet de Miranda, nous l'attendions sans
crainte, lorsque le 23 avril , on fut informé que sa flottille
avoit été vue à peu de distance. On fit aussitôt sortir de
la Guayra et de Puerto Cabeilla , un brick et deux goëlettes
de guerre, qui la rencontrèrent sur la côte de Chonori ;; il
s'engageaun combat très-vif, qui dura six heures , et se termina
à notre avantage.
Le 28 , à une heure, les deux goëlettes de Miranda furent
amarinées; la corvette le Léandre prit la fuite. Trois individus
sejetèrent à la mer ; un d'eux refusa les secours qu'on lui portoit,
les deux autres les acceptèrent et furent recueillis et conduits
à Puerto Cabello , où ils entrèrent le même jour 28 , à
neuf heures du soir. Nos bâtimens , avec un équipage de 150
hommes chacun , sont à la poursuite de la corvette. Nos habitans
sont très-contens; mais ils le seroient davantage si l'on
parvenoit à atteindae Miranda. Nous avons eu un homme tué
94 MERCURE DE FRANCE ,
et deux blessés sur le brick. Les prisonniers sont en route pour
Léon : on croit qu'ils seront tous décapités sans miséricorde.
Leméme sort attend Miranda et les autres aventuriers qui
sont avec lui sur la corvette le Léandre , si elle tombe au pou
voir des nôtres.>>>
Stralsund, le a juillet.
Voici la traduction exacte du décret par lequel le roi de
Suède a dissous les Etats de la Pomeranie, et anéanti la constitution
de ce pays.
Cedécret cst adressé au gouverneur-général , baron d'Fssen.
« Déjà depuis long-temps nous avons vu avec chagrin que
toutes les peines et les sollicitudes que nous nous donnions
pour la prospérité de nos fidèles sujets pomeraniens , rencontroient
dans l'exécution des difficultés inattendues , qui , ou
nous empêchoient de remplir nos vues bienfaisantes , ou en
retardoient les effets par de continuels délais et par le recours,
à chaque occasion, à d'anciens priviléges. Nous nous sommes
encore mieux convaincus des défauts de la constitution actuelle
, en comparant les progrès rapides de l'industrie et l'augmentationde
la population dans les pays où ont cessé tous les
obstacles qui , jusqu'à présent , ont fermé à nos Etats allemands
les sources de prospérité si nécessaires à un état bien organisé.
Nous avons eu dernièrement encore une nouvelle preuve des
conséquences dangereuses des institutions annuelles. Notre
ordre sur la levée de la milice pomeranienne , a été , par une
ieterprétation très - inconvenante , renvoyé par les Etats à
l'examen des tribunaux de l'Empire , et cela dans un temps
où l'ennemi menaçoit les frontières du pays.
>>La considération de ces motifs importans, les derniers
événemens qui ont eu lieu , et le desir de consolider la sûreté
du pays, nous ont conduit à la nécessité de déclarer que la
constitution qui a, jusqu'à présent , régi nos Etats allemands ,
cesse dès ce jour : les Etats du pays et les Ftats provinciaux
sont dissous , et toutes les dispositions et institutions y relatives
, abolies pour toujours.
>> Mais si , d'une part , nous sommes forcés de prendre
cette résolution, d'une autre part, nous avons pensé ne pouvoir
donner une preuve plus convaincante que notre unique
dessein est de soiguer la prospérité future de nos sujets allemands,
et non de nous attribuer des droits oppressifs , en introduisant
dans nos Etats allemands la constitution suédoise.
Comme roi d'un peuple libre , et n'obéissant qu'a la loi , nous
éprouvons la satisfaction particulière de préparer par ce changetuent
un avenir plusheureuxpournos sujets de laPomeranie
JUILLET 1806. 95
et de Rügen. Egaux , et dans leurs devoirs envers nous , et dans
leurs immunités et priviléges , protégés par des lois justes , ils
ne seront plus une partie séparée du peuple suédois ; mais ils
jouiront au contraire dans une fraternelle union d'une constitution
qui a assuré, depuis des siècles, la prospérité de ce
peuple.
>> Nous ordonnons par cet acte que la forme de gouvernementdu
royaume de Suede du 21 auguste 1772 ; les actes
d'union et de sûreté , des 21 février et 3 avril 1789; les priviléges
et immunités accordés à chacun des quatre Etats de la
Suede , et la loi du royaume de Suede , soient à l'avenir les
lois fondamentales et constitutionnelles de nos Etats allemands ;
nous ordonnons que toutes les dispositions nécessaires soient
faites pour l'exécutionde cetacte.
>> Nous assurons toutes fois , dans cette occasion , et cela
de la manière la plus solennelle , à nos sujets de la Pomeranie ,
qu'ils ne seront jamais soumis , ni pour le présent , ni pour
l'avenir ,au paiement des dettesdu royaume de Suede , ni aux
impôts qui y ont rapport. De plus , s'il arrive quelque chose
qui regarde uniquement et proprement la Pomeranie et
Rugen, et sur quoi , conformément à la constitution suédoise,
ondoive entendre les humbles suppliques des représentans
du pays , nous les convoquerons , dans le pays même , en
diète générale. Cette convocation, par laquelle nous donnerons
des ordres ultérieurs , aura lieu incessamment , et ce sera pour
notre coeur une douce satisfaction de voir rassemblé devant
notre trône un peuple fidèle , qui , n'étant plus méconduit
par une constitution compliquée , et en observant ses devoirs
de sujets , secondera par son assistance nos efforts paternels
pour sa prospérité , dans laquelle nous trouvons notre plus
grande récompense.
>> Vous ferez traduire cet acte en allemand ; vous le ferez
connoître par la voie de l'impression , lire dans les chaires ,
afin que tous ceux que cela regarde en soient instruits et aient
às'y conformer.
>> Sur ce , nous prions Dieu , etc.
>>Auquartier-général-royaldeGreifswald, le 26juin 1806. >>
Par le roi ,
Signé , GUSTAVE- ADOLPHE .
GUSTAVE DE WETTERSTEDT.
PARIS .
-MM. Vischer, Molé, Portalis, Jannet, Chadlas , Pasquier,
maître des requêtes , et MM. Regnier , Dupont , Delportes ,
Treilhard , Vincent ,Maurice et Péliet , auditeurs , viennent
96 MERCURE DE FRANCE ,
d'être nommés par S. M. pour former la commissiondes
requêtes , présidée par le grand-juge , qui doit porter les
affaires contentieuses au conseil d'état.
*-M. le général Junot , premier aide-de-champ de S. M. ,
gouverneur des Etats de Parme et de Plaisance , està Parisdepuis
quelques jours. M. le sénateur Beurnonville , ambassadeur
en Espagne , est aussi arrivé deMadrid.
-M. d'Oubril , envoyé de Russie , est arrivé à Paris
le6juillet à trois heures après midi : il est descendu à l'hôtel
Grange-Batelière.
- Le comte de Metternich , ambassadeur d'Autriche
adû partir deVienne pour Paris undes premiers jours de ce
mois:on l'attend ici du 15 au 20.
-M. Latour-Maubourg , auditeur au conseil-d'état , est
nommé second secrétaire d'ambassade à Constantinople.
(
-S. Ex. le sénateur ministre de la police générale a arrêté
le 27 mai dernier , dans son conseil de police , 1°. qu'il sera
établi un mode uniforme dans la délivrance des passeports
pour l'intérieur de l'Empire ; 2°. que ces passeports seront
imprimés à Paris , sur du papier au filigrane de la règle
impériale du timbre. Les maires de tout l'Empire devront
faire connoître aux préfets la quantité qu'ils croiront nécessaire
pour leurs communes , pendant le cours de l'année
prochaine.
FONDS PUBLICS DU MOIS DE JUILLET.
DU SAMEDI 5. C p. o/o c . J. du 22 mars 1806 66f. 75c. Soc. 750,
65с.бос. боё оос. оос оос пос. оос.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 63f. 85c. oof.
Act. de la Banque de Fr. 1156f250. 11576500 11561 250 11556.
DU LUNDI 7. - C p. oto c. J. du 22 mars 1806. 66f. 66f. roc. 5c 66f
65f. 95c ooc ooc oof ooc..
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806 63f. 50c
Act. de la Banque de Fr. 1150f. 1147f. 5oc. 1146f. 25c..
DU MARDI 8. -C pour o/o c. J. du 22 mars 1806. 66f. 65f goc-806.
600. 700.000 700600.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. oof. poc.
Act. de la Banque de Fr. 1142f 50c. 1145 coc oooof. eoc.
DU MERCREDI 9. -Ср . о/о с. J. du za mars 1806. 651 65c. 55с. 6ов
6.0 700. 800. 75€. 700 750 65c ooc boc. ooc .
Idem. Jouiss. du 22septembre 1806. 63f 10C. oof.
Act. delaBanque de Fr. 1150f 1151f 25c ooc oof ooc . oof ooc. oooof.
DU JEUDI 10.-Cp. oo c. J. du 22 mars 1806. 65f goc 85c 80c 75€800.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. oof ooc coc.
Act. de la Banque de Fr. 1152. 500. 000of ooc. oooof.
DU VENDREDI 11.- Cp. oe c. J. du 22 mars 1806. 65f. goc. 66f65f
goc 66f. 65f. goc 66f5c
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 63fooc oое.
Act. de la Banque de Fr. 1157f50cc. 1155f9000. 000 0000f
DEPI D
D
( No. CCLXI. )
( SAMEDI 19 JUILLET 1806.)
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSI E. ;
FRAGMENT
De l'ESSAI SUR L'HOMME , de Pope, traduit de l'anglais.
Ne l'oublions jamais E : l'arbitre souverain
Par des moyens divers tend vers la même fin.
Lui seul dans l'univers connoît l'indépendance .
Tous sont faits pour le tout. Nageant dans l'abondance ,
Eoivré de grandeurs, regorgeant de santé ,
Souviens- toi jour et nuit de cette vérité;
Vois de la terre au ciel le monde inanimé ,
Vois comme pour s'unir tout est mu , tout formé;
Vois pour ce grand dess in travailler la nature ,
Chaque être s'approcher d'une autre créature ,
Chaque atome attirant , attiré tour-à- tour,
Et l'univers entier enchaîné par l'amour .
Regarde en même temps la matière vivante
Vers'e bien général suivre la même pente ,
Les végétaux dissens nourrir les animaux ,
Les animaux détruits renaître en végétaux.
Une forme en moorant par une autre est suivie ;
Nous passons tout-a-tour de la mort à la vie.
G
98 MERCURE DE FRANCE,
Tout change : la matière estune vaste mer
Où , comme cette bulle, enfant léger de l'air,
Qui se gonfle et se brise , et s'engloutit dans l'onde ,
Tout naît, meurt et retourne à la masse féconde ,
Et l'on voit chaque jour, sous mille aspects divers ,
De ses vastes débris renaître l'univers .
Rien n'est indépendant : une main souveraine
D'innombrables anneaux forme une vaste chaîne .
Tout donne et tout reçoit , tout jouit et tout sert;
Et le foible et le fort agissent de concert.
La bête vit ponr l'homme , et l'homme pour la bête.
Tout est uni. Qui sait où la chaîne s'arrête ?
Homme aveugle ! Crois tu que Dieu borne ses soins
A contenter tes voeux , ton luxe et tes besoins ?
Cet innocent agneau , né pour ta nourriture ,
Pour lui voit tous les ans renaître la verdure .
Crois tu que pour toi seul , variant ses concerts,
L'alouette en chantant s'élève dans les airs .
Non , non , la douce joie embellit son ramage ,
La douce volupté soulève son plumage.
Est-ce pour ton plaisir que de sa tendre voix
Lejeune rossignol fait retentir les bois ?
En sons harmonieux exhalant son ivresse ,
Il chante ses plaisirs , il chante sa tendresse .
Ce coursier bondissant, fier de vaincre sous toi ,
Partage le plaisir de répandre l'effroi .
Le boeuf traîne le soc; mais cet esclave utile
Tireunjuste tribut du champ qu'il rend fertile .
Le sauvage animal , dans les bois élevé,
Vient se nourrir du grain qu'il n'a point cultivé;
Et l'oiseau qui sans soin vit du fruit de ta peine,
Osedu roi du monde infester le domaine .
Le ciel à ses enfans partage ses secours ;
Lafourure des rois a revêtu des ours .
Pour moi , dit l'homme altier, pour moi seul tout s'empresse
L'homme vit pour moi seul,dit l'oison qu'on engraisse.
L'un et l'autre s'abuse , et le maitre des cieux
Les fit pour l'univers, non l'univers pour eux.
J. DELILLE.
JUILLET (1806. 99
ADIEUX DE CHLOÉ A SON MIROIR ,
ODE ANACREONTIQUE.
Ο τοι qui vis mes premiers charmes
Accrus et ravis par le temps ,
Miroir, je t'arrosede larmes
En rêvant à mes doux printemps.
Cent fois contre l'amour volage
Tume prêtas d'heureux secours ;
Mais on ne peut ramener l'age
Comme on ramène les amours.
Tu vois l'âge en argent funeste
Changer l'or de mes blonds cheveux ,
Et sillonner ce front céleste ,
Jadis objet de tant de voeux.
Tu le vois , d'unemain barbare ,
Courber ces membres délicats :
Ma voix tremble , mon pied s'égare ,
Et tu chancelles dans mes bras .
Ces yeux, qui défioient l'Aurore ,
Se couvrent de voiles jaloux ;
Ces lèvres , où respiroit Flore ,
Ont perdu leur parfum si doux.
Ils ne sont plus ces jours d'ivresse,
De triomphe et de volupté,
Où tes conseils et mon adresse
Enchaînoient tout à ma beauté.
Alors je t'ornois de guirlandes ,
Tribut de mille coeurs soumis !
Plus de voeux , d'encens , ni d'offrandes!
Mes amans sont à peine amis .
Miroir, qui me rendois si vaine,
Doux présent que me fit Vénus ,
Hélas , tu reconnois à peine
Ces traits qu'Amour a tant connus!
G2
100 MERCURE DE FRANCE ,
T'offrir ce que l'âge me laisse ,
C'est tous les deux nous outrager,
Et je te rends à la déesse
Dont les traits ne peuvent changer .
M. LE BRUN , de l'Institut.
MON CARACTÈRE.
>
:
De m'enrichir
Onc n'eus l'envie ,
Aréfléchir
J'use ma vie .
J'ai du loisir,
Etje compose ,
Pour mon plaisir,
Ou vers ou prose ;
Je n'en fais pas
Un fort grand cas :
Qu'on me censure ,
On le peut bien ,
Je vous l'assure ,
Je ne dis rien.
Si l'on me loue ,
J'en suis pourtant ,
Je vous l'avoue ,
Assez content .
D'autrui l'ouvrage
(Et c'est raison) ,
Quand il est bon,
Amón suffrage.
Si l'écrivain
Semontre vain,
Il me fait rire ,
Sans contredit;
Mais je l'admire
Dans son écrit.
Douce maîtresse
Me tint lié;
De sa tendresse
Gratifié ,
Lus fus fidèle....
Mais , ô Destin !
:
JUILLET 1806. Ιοι
Perte cruelle!
J'ai vu sa fin :
Proche est la mienne,
Sans que me vienne
Ace sujet,
Aucun regret. M. GUICHARD.
FRAGMENT D'UNE LETTRE
A M. DE CHOISEUL.
Fréjus , le 25 février 1758 ..
Un obstacle imprévu me force
De renoncer à mes projets .
Je reviens en pensant que le héros français
Est aussi bon à voir que le héros de Corse ( 1 ) .
Atoute gloire îl a des droits ;
Tout s'anime sous ses auspices .
Gai comme le plaisir, sage comme les lois ,
Il a l'art de faire à la fois
Nos affaires et nos délices .
Il veut le bien de ses amis ;
Il fait le bien de son pays;
Sa politique est sans mystère :
Du soleil l'aigle ne craint rien.
Il adeux passions , dont l'une est de bien faire ,
Et l'autre de faire du bien .
En quittant son travail il est sujet à dire
Plus de bons mots qu'il n'en entend :
Il sait gouverner, il sait rire ,
Deux choses qu'un ministre ignore assez souvent.
(1) Paoli.
M. DE BOUFFLERS.
ENIGME.
AVEC deux doigts on me saisit ;
Il y faut mettre un peu d'adresse :
Garçon de moi se garantit ;
Un enfant aisément s'y blesse :
Il m'appartient plus d'un emploi :
Le temps s'annonce par mes signes ;
Le marin ne peut rien sans moi ,
Et l'on me trouve en ces huit lignes.
3
102 MERCURE DE FRANCE ,
LOGOGRIPHE.
Ala prolixité je dois mon existence :
Lecteur, je suis de mots une suralondance.
Combine mes neuf pieds, tu trouves sans effort
Ceque chercheun héros en affrontant la mort ,
Et qu'au prix de son sang fort souvent il achète :
Des oiseaux le plus vain; la plus stupide bête ;
Unmorceau délicat , logé dans son étui ,
Qu'Anubis en jappant dit n'être dû qu'à lui,
Une terme injurieux, piquant et satirique ,
D'Iris en négligé trop mordante critique;
Celui qui , disposant d'un souffle impétueux ,
Elève et sait calmer des flots tumultueux;
Un royaume d'Espagne , un grand pape, une ville
Connue à l'embonpoint d'un peuple volatile.
Dans mon sein , j'en rougis , je porte un scélérat ,
Le plus parfait qui fut sons le triumvirat ;
Un discours mesuré , sublime , harmonieux ,
'Appelémille fois le langage des Dieux;
Ce qui fait d'un concert toute la mélodie.
C'enest fait. Je finis par une maladie.
Oma'heureux effet de son impression !
Je me trouve sans voix , sans respiration.
CHARADE.
HAUTE ou basse au concert on entend mon premier ;
Plus d'un filou promène et cache mondernier.
En sortant du spectacle on reçoit mon entier.
Mots de IENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE ,
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier N°. est Cheminée.
Celui du Logogriphe est Croix, où l'on trouve roi.
Celui de la Charade est Buis-son.
JUILLET 1806. 103
Les Douze Césars , de Suétone , traduits par M. de LaHarpe ;
nouvelle édition revue et corrigée. Deux vol. in-8° . Prix :
15 fr. et 18 fr. par la poste. A Paris , chez Gab. Warée ,
libraire , quai de Voltaire; et chez le Normant , rue des
Prêtres S. Germain-l'Auxerrois , n°. 17.
SUETONE , ami de Pline lejeune , et secrétaire de l'empereur
Adrien , avoit composé un grand nombre d'ouvrages ,
sur la grammaire , sur les jeux des Grecs , sur les spectacles
des Romains , sur les lois et coutumes de Rome , sur
les préteurs, etc. (1) Il ne nous reste qu'un abrégé de la Viedes
Grammairiens et l'Histoire des douze premiers Empereurs
deRome. Cedernier ouvrage , qu'on appelle ordinairement
les Douze Césars de Suétone , n'est pas une histoire de leur
règne , mais de leur vie particulière. L'auteur n'étend pas
ses regards , comme Tacite , sur tout l'Empire romain ; il
s'attache uniquement à la personne des Empereurs , observe
leur esprit , leur caractère, leurs moeurs et leurs habitudes ;
les suit pas à pas dans leur conduite journalière , au sénat ,
au Capitole , au barreau , au cirque , aux bains publics ; recueillant
leurs moindres paroles et leurs moindres actions
avec la plus scrupuleuse exactitude , observant même leur
taille , leur visage , leurs gestes , leur habillement ; jusqu'à
remarquer qu'Auguste se servoit d'une chaussure un peu
haute afin de paroître plus grand , et qu'Othon ajustoit si
bien ses faux cheveux, qu'on ne s'apercevoit pas qu'il portoit
une perruque .
Ona prétendu qu'il avoit exagéré les atrocités de Tibère , de
Caligula, et de ces autres monstres qui , suivant l'expression de
-
(1 ) Tertullien cite celui sur les spectacles , et saint Jérôme celui sur
les hommes illustres, à l'exemple duquel il acomposé le sien.
4
104 MERCURE DE FRANCE ;
Racine , n'avoient conservé que la figure d'homme. Linguet ,
dans ses Révolutions de l'Empire romain , vajusqu'à dire qu'il
suffit qu'un fait soit rapporté par Suétone , pour qu'on soit
dispensé d'y ajouter fou. Heureux le temps où l'on devoit
naturellement refuser d'ajouter foi aux trop grandes barbaries
; où l'on ne pouvoit se persuader que Caligula , dans un
seul arrêt , condamnat quarante accusés , et qu'il s'amusat à
les plaisanter en les exterminant ; où l'on étoit tenté de regarder
comme une fiction historique , le bateau à souspape
dans lequel Néron entreprit de faire périr Agrippine. Une
trop cruelle expérience ne nous permet plus aujourd'hui cet
heureux et honorable pyrrhonisme ; et tout ce que nous
avons vu nous impose la malheureuse et humiliante nécessité
de tout croire .
C'est avec aussi peu de fondement qu'on accuse Suétone
de raconter << sans paroître prendre intérêt à rien , (1) sans
>> donner aucun témoignage d'approbation ou de blâme ,
>> d'attendrissement ou d'indignation , sans aimer ni haïr les
>>> hommes dont il parle. >> Lorsque dans la vie de Caligula ,
voulant passer du récit de ses actions indifférentes à celui de
ses crimes , il dit : Hactenus quasi de principe : reliqua ut
de monstro narranda sunt. « J'ai parlé jusqu'ici d'un prince :
>> je vais parler d'un monstre. » Cette belle transition ne renferme-
t-elle aucun témoignage d'approbation ou de blâme ?
Et lorsqu'il dit au sujet de la mort de Titus: Inter hæc morte
præventus est , majore hominum damno quam suo. « C'est
>> au milieu de ses soins qu'il fut enlevé par une mort préma-
>> turée, bien plus fatale à ses peuples qu'à lui-même. » Est-ce
là le langage d'un homme qui ne prend aucun intérêt à ceux
dont il parle?
Je conviens qu'on ne trouve pas chez lui comme dans
Tacite , ces réflex ons mâles et vigoureuses , ces pensées pro-
(1) M. de La Harpe , préface de la traduction de Suétone.
JUILLET 1806 . 105
fondes , qui frappent si fortement le lecteur , mais il y supplée
par certaines anecdotes qui laissent d'aussi fortes impressions
dans l'esprit ; et quand on a lu le trait suivant , qui peint si
bien l'extrême avilissement des Romains sous les successeurs
d'Auguste , dextrum Messalinæ socculum inter togam tunicasque
gestavit assiduè , nonnunquam osculabundus , Narcissi
quoque et Pallantis imagines aureas inter lares coluit.
Defunctum senatus publicofunere honoravit, item statuâ pro
rostris, cum hac inscriptione : PIETATIS IMMOBILIS ERGA PRINCIPEM.
« Le père de Vitellius portoit assiduement sous sa
>>> robe le brodequin droit de Messaline , femme de Claude (1) ,
>> et le baisoit de temps en temps. Il avoit placé parmi ses
>> dieux domestiques les statues d'or de Narcisse et de Pallas.
>> Lorsqu'il fut mort , le sénat lui fit faire des funérailles aux
>> dépens de l'état , et lui érigea une statue devant la tribune
>> aux harangues , avec cette inscription : MODĖLE D'UNE PIÉTÉ
> INVARIABLE ENVERS CÉSAR ; » quand on a lu ce trait , on dispense
aisément l'auteur de toutes les réflexions dont il auroit
pu l'accompagner.
Ce qu'on ne peut justifier dans Suétone , c'est le cynisme
révoltant de son style et la dégoutante obscénité de certains
tableaux. S. Jérôme se plaint avec raison de ce qu'il est aussi
libre et aussi infâme dans sa narration, que les empereurs dont
il parle l'avoient été dans leur conduite , et Ruald se plaint
aussi de ce qu'il apprend les plus grandes obscénités en les
rapportant. Nous avons dit que Suétone étoit secrétaire de
l'empereur Adrien. Il conjectura peut-être que ces peintures
obscènes ne blesseroient pas les regards d'Adrien et d'Antinous.
Il paroît du moins qu'elles ne blessoient pas ceux de
notre Diogène français : J. J. Rousseau avoit une prédilectionparticulière
pour cet historien , et regrettoit qu'il n'y eut
(1) Il avoit démandé à Messaline , comme la plus grande grace qu'elle
pút lui faire , la permission de la déshausser et de lui ôter son brodequia
droit.
106 MERCURE DE FRANCE,
plus de Suétone. Après avoir fait ses Confessions , il formoit
ledesir bien naturel de pouvoir lire celles des autres ; mais ,
à cet égard, il avoit de quoi se satisfaire , car dès le temps
où il vivoit , la corruption du siècle n'avoit déjà que trop
multiplié cesMémoires licencieux , ces monumens scandaleux
des foiblesses des grands et des particuliers , où l'on và chercher
des leçons qui apprennent le crime , et des exemples qui
l'autorisent.
La première traduction française que nous ayons de
Suétone , est de l'année 1628 , sans nom d'auteur. Il en parut
une seconde en 1661 , par du Teil , avocat au parlement. Ces
deux traductions étoient également oubliées et avec raison ,
lorsque M. de La Harpe donna la sienne en 1770 : elle étoit
précédée d'une épître dédicatoire à M. le duc de Choiseul ,
dans laquelle on lisoit que cet ouvrage avoit été entrepris
pour lui plaire. Cette épître ne se trouve pas dans la nouvelle
édition. Je ne sais pour quels motifs on l'a supprimée. Il y en
avoit de plus forts pour la conserver. D'abord elle sert à faire
entendre cette phrase de l'auteur dans sa préface , on a vu
quel motif m'a déterminé à entreprendre cette traduction.
En second lieu , elle nous apprend la confiance dont le duc de
Choiseul honoroit M. de La Harpe; et c'est une particularité
qui n'est pas indifférente pour la mémoire de l'un et de
l'autre. Enfin , on peut y trouver une excuse pour les fautes
graves et nombreuses commises par le traducteur contre la
langne latine et contre la langue française ; car la précipitation
que l'auteur dut mettre dans son travail , pour s'empresser de
répondre aux desirs de M. de Choiseul , sert à expliquer comment
un littérateur aussi distingué que M. de La Harpe, parut
dans cette traduction avoir oublié trop souvent et le latin et
lefrançais.
L'Année Littéraire ne manqua pas de saisir avec empressement
la meilleure occasion qui se fût jamais présentée d'humilier
un de ses plus redoutables adversaires. Il s'engagea de
JUILLET 1806. 107
partet d'autre unpetit combat, aujourd'hui peu intéressant ,
mais très-utile dans le temps à ceux qui vouloient entendre
à fond leur Suétone; et très-amusant pour uncertain public
qui aime beaucoup cesjeux littéraires dans lesquels les journalistes
cherchent à le divertir aux dépens les uns des autres.
Parmi toutes les fautes relevées par Fréron , je ne rapporterai
que les principales. Le premier contre-sens se trouvoit
dans le passage suivant : ( p.98, t. 1 de la nouvelle édition )
Campum stellatem majoribus consecratum , agrumque
Campanum ad subsidia reipublicæ vectigalem relictum ,
divisit extra sortem, ac viginti millibus civium , quibus terni
pluresve liberi essent. « La plaine étoilée , consacrée aux
>> Dieux par nos ancêtres , et les champs de la Campanie dont
>> les revenus étoient affectés au besoin de l'état , furent dis-
>> tribués , par ordre de César , à vingt mille citoyens de la
>> classe de ceux qui avoient deux ou trois enfans. »
Ilyavoit trois fautes dans cette seule phrase. 1°. Le texte
porte stellatem et non stellatum. Ce mot stellatem n'est point
un adjectif, mais un nom propre. Il falloit donc traduire
le champ stellate , et non la plaine étoilée.
2°. Extra sortem est tout-à-fait oublié ; c'est une circonstance
qu'il ne falloit pas omettre. Elle marque que dans cette
distributionde terres , les parts ne furent point tirées au sort
selon l'usage ordinaire. 3º. Terni pluresve liberi n'est point
rendu par deux ou trois enfans ; le texte dit expressément
que César fit distribuer ces terres non à ceux qui avoient
deux ou trois enfans , mais aux citoyens qui en avoient au
moins trois, et qui jouissoient à Rome du privilége , jus trium
puerorum. Ces pères de famille , entr'autres distinctions ,
avoient celle d'occuper aux spectacles une place plus
honorable.
,
Dans la nouvelle édition, on a corrigé ainsi ce passage :
«Le champ stellate consacré aux Dieux par nos ancêtres , et
> les champs de la Campanie dont les revenus étoient affectés
108 MERCURE DE FRANCE ,
>> aux besoins de l'état furent distribués par ordre de César ,
>> sans tirer au sort , à vingt mille citoyens de la classe de ceux
» qui avoient au moins trois enfans. » Des champs qui sont
distribués sans tirer au sort , présente une espèce d'équivoque :
on eût pu l'éviter en disant , furent distribués par ordre de
César, et sans qu'on tirat au sort selon l'usage ordinaire , à
vingt mille citoyens , etc.
,
Le passage suivant renferme une faute plus considérable :
Comitia cum populo partitus , ut exceptis consulatus petitoribus
de cætero numero candidatorum , pro parte dimidia,
quos populus vellet , pronuntiarentur; pro parte alterá quos
ipse edidisset. Et edebat per libellos circum tribus missos ,
scripturá brevi : Cæsar dictator illi tribui. Commendo vobis
illum et illum , ut vestro suffragio suam dignitatem teneant.
« Les comicesfurent partagés entre lui et le peuple. On con-
>> vint que le peuple nommeroit une moitié des magistrats ,
>>> et César l'autre. Les consuls furent exceptés de ce partage.
>> La formule de recommandation pour ceux qu'il vouloit faire
>>> élire , étoit écrite sur des tablettes envoyées dans toutes les
>>> tribus , et conçue en peu de mots : Moi , César dictateur
>> j'ai accordé telle charge à un tel. Je vous le recommande ,
>> afin qu'il obtienne cette dignité par vos suffrages >> Ici le
traducteur prend tribui qui est le datif de tribus , pour le prétérit
tribui du verbe tribuere qui signifie donner, conférer ,
accorder. Il traduit en conséquence , moi , César dictateur ,
j'ai accordé telle charge à un tel. Au lieu que Cæsar dictator
illi tribui , veut dire : César , dictateur à telle tribu . Et c'est
ainsi qu'on a corrigé cet endroit dans la nouvelle édition ;
mais on a laissé subsister cette expression impropre : les comices
furent partagés entre lui et le peuple. Je suis étonné que
Fréron , en critiquant ce passage , n'ait pas relevé une si forte
incorrection ; car les comices signifient l'assemblée du peuple.
Or l'on ne peut pas dire que l'assemblée du peuplefût partagée
entre César et le peuple. L'éditeur auroit dû mettre que ,
JUILLET 1806.
Iog
dans les comices le droit d'élection fûtpartagé entre César et
lepeuple.
,
Dicebat ( p. 192 ) nihil esse rempublicam , appellationem
modò sine corpore et specie , Syllam nescisse litteras , qui
dictaturam deposuerit. « La république , disoit-il , n'est qu'un
>> nom sans réalité. Sylla en étoit encore à l'abc , puisqu'il
>> a abdiqué la dictature. » Fréron eut raison de condamner
cette expression triviale d'étre encore à l'abc; mais il auroit
dû ajouter que ces mots , un nom sans réalité, ne rendoient
pas l'énergie de ces expressions latines , nihil esse rempublicam
appellationem modò sine corpore et specie. Que la
république n'étoit qu'une chimère , qu'un nom sans réalité ,
qu'un mot entièrement vide de sens. Ici l'exactitude étoit
d'autant plus nécessaire que Suétone rapporte ce propos
de César , comme une des causes de la conspiration qui
se forma contre lui. Dans ce passage , l'éditeur a seulement
corrigé l'expression d'abc de la manière suivante : Sylla en
savoit bien peu , puisqu'il a abdiqué la dictature . Cette tournure
n'a pas la vivacité du latin , et ne rend pas assez le ton
méprisant de ces paroles : Nescisse litteras , qui dictaturam
deposuerit. « C'est-à-dire : Sylla me fait pitié , quand je lui
>> vois abdiquer la dictature. » L'éditeur n'a pas mieux réussi
dans le passage suivant : Immolantem haruspex Spurinnamonuit,
caveret periculum, quod non ultra martias idus proferretur.
La Harpe avoit dit : « L'augure Spurinna l'avertit ,
> dans un sacrifice , qu'il étoit menacé d'un danger qui ne
» passeroit pas les ides de mars. >>> L'éditeur a mis : « l'augure
>> Spurinna l'avertit, dans un sacrifice , qu'il étoit menacéd'un
n danger auquel il seroit exposé avant les ides demars >> Cette
expression est encore plus vicieuse que celle M. de La Harpe ;
car , qu'il étoit menacé d'un danger auquel il seroit exposé ,
est la même chose que , qu'il étoit menacé d'un danger dont
il étoit menacé , ou bien qu'il seroit exposé à un danger
auquel il seroit exposé. D'ailleurs il falloit rendre le mot
110 MERCURE DE FRANCE ;
caveret , qui marque l'attention avec laquelle l'augure Spurinna
recommandoit à César de veiller sur sa personne , et
d'avoir toujours les yeux ouverts sur un péril, qui ne cesseroit
qu'après les ides de mars.
Consilia igitur dispersim antea habita , et quæ sæpe
bini ternive coeperant , in unum omnes contulerunt. « Ce
>> qui n'avoit été qu'une délibération particulière entre
>> deux ou trois hommes , devint une conspiration géné-
>> rale. » Ce n'est point la pensée de Suétone. Il ne dit
pas , que ce qui n'avoit été d'abord que le complot de quelques
particuliers , devint une conspiration générale de tous
les Romains ; mais que les conjurés n'ayant pu d'abord s'assembler
que séparément , deux à deux , ou trois à trois , ils
se réunirent tous , et tinrent un conseilgénéral. La correction
que l'éditeur a faite dans ce passage est exacte.
Quare in brevi spatio tantum amorisfavorisque collegitut
cum profectum eum Ostiam periisse ex insidiis nuntiatum
est, magna consternationc populus , et militem quasi proditorem
et senatum quasi parricidam , diris execrationibus
incessere non ante destiterit , quam unus atque alteret mox
plures a magistratibus in rostra producti , sawum et appropinquare
confirmarent. << Aussi Claude se fit-il aimer en peu
» de temps au point que le bruit s'étant répandu que dans un
>> voyage à Ostie on l'avoit fait périr par trahison, le peuple
>> consterné accabla de malédictions les soldats et le sénat,
>> qu'il appeloit traîtres et parricides ,jusqu'à ce que les
>> magistrats montant dans la tribune aux harangues , assu-
>> rèrent que Claude vivoit et qu'il approchoit.>> Le texte ne
dit pas que les magistrats montèrent eux-mémes dans la
tribune aux harangues .
Plures a magistratibus n'est pas la même chose que plures
ex magistratibus , plusieurs d'entre les magistrats. A magistratibus
est le régime de producti , et il faut construire ,
plures viri producti a magistratibus , c'est-à-dire , « que les
JUILLET 1806.
>> magistrats firent paroître successivement à la tribune aux
> harangues plusieurs personnes , qui assurèrent que Claude
>> vivoit , et qu'il alloit arriver. » Il seroit trop long de
relever les autres incorrections de ce passage. L'éditeur s'est
contenté de corriger le contre-sens.
Cum orantibus familiaribus dempsisset cuidam appositam
notam, litura tamen , inquit , extet. « Il réhabilita , à la prière
> de ses amis quelqu'un qu'il avoit dégradé : je veux cepenndant
, dit-il , que la note subsiste. » Ce peu de mots
renferme deux contre-sens. Un citoyen pouvoit être noté sur
les rôles du censeur ( dont Claude remplissoit les fonctions )
sans être dégradé et sans avoir besoin de réhabilitation. Ces
notes, chez les Romains , n'étoient point une flétrissure , et ne
rendoient pas inhabiles à posséder les charges. Jeveux cependant
, dit-il , que la note subsiste , c'est le second contre-sens.
L'empereur effaça la note , mais en ajoutant , je veux cependant
que la rature subsiste. C'est ce que veut dire , litura ,
inquit , extet. Ces deux contre-sens ont été corrigés par
l'éditeur.
Cantante eo , ne necessaria quidem causa recedere theatro
licitum erat; itaque et enixæ quædam in spectaculis , et multi
tædio audiendi laudandique , clausis oppidorum portis aut
furtim desiluisse de muro , aut morte simulata funere elati.
«.Lorsque Néron chantoit , il n'étoit pas permis de sortir de
>> l'assemblée pour quelque cause que cefút : aussi plusieurs
>> femmes accouchèrent , et beaucoup de spectateurs ennuyés
>> d'écouter et d'applaudir , sautèrent par-dessus les murs
». de la ville , parce que les portes étoient fermées , ou fei-
> gnirent d'être morts , et sortirent pour étre enterrés. » Il
est ridicule de prêter à des gens qui se portoient bien , et qui
faisoient semblant d'être morts , l'action de sortir , et de
plus, l'intention d'être enterrés. M. de La Harpe répondit que
cette tournure n'étoit qu'une plaisanterie qui rouloit sur le
mot sortir. « Néron , dit-il , vouloit les empêcher de sortir ,
112 MERCURE DE FRANCE ,
> et ils sortoient du moins pour être enterrés. » Il ajouta que
cette tournure étoit plus vive , que s'il eût dit simplement
qu'on les tira de l'assemblée comme pour les enterrer. Sans
doute elle l'est davantage ; mais néanmoins il est trop plaisant
de voir quelqu'un qui feint d'être mort , se mettre lui-même
en chemin pour aller se faire enterrer. L'éditeur a corrigé de
la manière suivante : « Ils feignirent d'avoir perdu la vie
» pour qu'on les fit sortir sous prétexte de les enterrer. Pour
qu'on les fit sortir, suppose une action de la part de gens qu'on
devoit croire morts , et sous prétexte semble marquer une
intelligence entre ces prétendus morts , et ceux qui les transportoient
hors de la salle. L'éditeur eût évité ces fautes en
suivant de plus près le latin , morte simulatá funere elati:
« Ils firent semblant d'avoir perdu la vie , et furent enlevés
>>> comme morts. »
Hortante Phaonte ut interim in specum egestæ arene concederet.
<< Phaon voulut persuader à Néron d'entrer dans une
>> caverne remplie de sable. >>> La chose n'est pas aisée , aussi
le latin dit tout le contraire : in specum egestæ arenæ , signifie
une caverne d'où l'on avoit tiré du sable. Et tamen non defuerunt
quiperlongum tempus vernis æstivisquefloribus tumulum
ejus ornarent. « Cependant il y eut des citoyens qui
>> allèrent encore , long-temps après sa mort , ( la mort de
>> Néron ) orner son tombeau de fleurs , en hiver et en été. »
Ces mots vernis æstivisque floribus , signifient des fleurs de
printemps et d'été. Le traducteur avoit pris vernis pour
hybernis.
Prandebat ad satietatem , ut non temerè super coenam
prætermatianum malum, et modicam in ampulla potiunculam
sumeret. » Domitien mangeoit beaucoup à dîner , en sorte
<<<que le soir il ne prenoit souvent qu'une pomme de matius ,
» et un petit potage dans une phiole. » Potiuncula signifie
une petite potion et non un potage. Fréron triomphoit dans
cet endroit, et s'amusoit beaucoup de ce que M. de La Harpe
transformoit
JUILLET 1806 .
DEPT
DE
LA
transformoit Domitien en cicogne , en lui faisant manger sa
soupe dans une phiole.
Après la mort de Domitien , le sénat s'assembla et flétrit sa
mémoire. L'auteur latin ajoute : scalas etiam inferri cly
peosque et imagines ejus coram detrahi et ibidem solo affligi
juberet. « Le sénat voulut qu'on le trainat aux Gémonies ,
>> qu'on mutilât et qu'on renversât ses statues. » Clypeos et
imagines coram detrahi et affligi solo , ne signifie pas qu'on
mutilát ses statues ; mais la faute la plus grave est dans ces
mots : scalas inferri. « Qu'on le traînat aux Gémonies. »
Suétone a dit plus haut que la nourrice de Domitien , après
avoir brûlé son corps , avoit mêlé ses cendres avec celles de
Julie , fille de Titus. Le sénat ne pouvoit donc pas ordonner
qu'un cadavre réduit en cendres fùt traîné anx Gémonies.
C'étoit un lieu élevé où l'on trainoit le corps des suppliciés.
Les Gémonics s'appeloient , il est vrai , Gemoniæ scale ,
Gemonii gradus ; mais scale seul ou gradus n'a jamais
signifié les Gémonies ; il ne faut donc pas construire
scalas inferri comme s'il y avoit , ut corpus inferretur ad
scalas Gæmonias , mais comme s'il y avoit ut scalæ afferrentur.
« Le sénat ordonna qu'on apportât des échelles
>> pour détacher les écussons et les portraits de ce prince. >>>
L'éditeur substitue à la phrase de M. de La Harpe celle-ci : << Le
>>sénat ordonna qu'on apportat des échelles pour détacher les
>> écussons et les portraits de ce prince , les jeter à terre , et
>> les fouler aux pieds. >>>Cette phrase , que l'éditeur a copiée
motà motdans l'Année Littéraire, n'est pas tout-à- faitexacte. Ici
Fréron est tombé dans les défauts qu'il reproche à M. de La
Harpe. D'abord le mot coram, qui est essentiel, n'est pas rendu.
En second lieu on apporta les échelles pour détacher , mais non
pourfouler aux pieds. Elles étoient nécessaires pour la première
action , mais non pour la seconde. Enfin , ordonna qu'on
apportát des échelles pour détacher , etc. , est une tournure
défectueuse , en ce quepour détacher , etc., étant une phrase
II
114 MERCURE DE FRANCE ,
incidente , le verbe ordonna devient le verbe principal de la
phrase , et l'action accessoire qu'il exprime est présentée
comme l'action principale, tandis que les verbes détacher ,
jeter et fouler , étant mis en phrase incidente , les actions
principales qu'ils expriment ne sont présentées qu'en forme
d'actions accessoires. Il étoit aisé d'éviter tous ces défauts en
disant : « Le sénat fit apporter des échelles , et voulut qu'en
>>sa présence même les écussons et les portraits de ce prince
>> fussent détachés , jetés à terre , et foulés aux pieds. >>
Comme l'énumération de tous les autres contre-sens nous
méneroit trop loin ,je me bornerai au contre-sens géographique
du passage suivant : Lucium Domitium qui Corfinium
præsidio tenebat , in deditionem redegit. « Il prit à discré-
» tion Lucius Domitius , qui s'étoit enfermé dans Corfou. >>
On lit dans le texte Corfinium; c'est une ville de l'Abruzze
citérieuré , au royaume de Naples , appelée aujourd'hui San
Pelino. Corfou ne se dit pas en latin Corfinium, mais Corcyra,
génitif Corcyre . L'éditeur a corrigé cette faute dans ce passage-
ci , parce que l'Année Littéraire , qu'il suit pas à pas ,
l'en avoit averti; mais l'Année Littéraire n'ayantpas averti que
cette faute se trouve repétée dans un autre passage , ( chap. 2
de la vie de Néron )....Ad Corfinium captus est , on lit dans
la nouvelle édition , il fut pris dans Corfou.
A la vue de tant de fautes si graves et si nombreuses , tout
autre traducteur queM. de LaHarpe auroît perdu contenance :
il n'y avoit que deux partis à prendre , celui d'un silence
modeste , ou d'un généreux aveu de ses fautes ; mais le temps
des rétractations n'étoit pas encore arrivé pour lui ; l'heuré
des sacrifices n'étoit pas encore sonnée pour son amourpropre:
de cent quatre fautes relevées par l'Année Littéraire,
dans vingt-cinq ou trente pages tout au plus , il n'en reconnut
que six , encore ce n'étoient que des inadvertances faciles à
réparer dans un errata. « Il est presqu'impossible , disoit-il ,
>> que dans le cours d'un travail long et peu agréable , il
JUILLET 1806. 115
» n'échappe pas quelqu'inattention à un traducteur , surtout
» à celui qui , par une vivacité involontaire , lit d'autant
>>plus rapidement qu'il est plus versé dans la lecture des
>> auteurs latins. C'est par une suite de cette facilité entraî-
> nante que j'ai traduit Corfinium comme s'il y avoit eu
>> Corcireum .» Il suivroit d'un pareil raisonnement, que pour
bien traduire le latin il ne faut pas le savoir trop bien : ainsi
M. Binet et M. Gueroult doivent être médiocrement versés
dans la lecturedesauteurs latins ; mais M. de La Harpe se réfute
ici lui-même, car , en voulant se justifier sur Corfinium , il
tombe , parune suite de cettefacilité entraínante , dans une
nouvelle faute aussi considérable que celle dont il s'excuse .
« Vous avez , lui disoit Fréron , traduit Corfinium comme
» s'il y avoit eu Corcireum ; mais Corcireum n'a jamais
>> signifié Corfou. Cette île s'appelle en latin Corcyra , æ ,
>> ou Corcyrus; et votre Corcireum est le neutre de l'adjectif
>> Corcyroeus , a , um. De plus , il ne faut pas écrire , comme
>>vous faites Corcireum , mais Corcyroeum. » On peut dire que
ce Corfinium étoit aussi fatal à M. de La Harpe qu'à Domitius ,
et qu'ily étoit pris à discrétion par Fréron , comme autrefois
Domitius par César. Peut-être méritoit-il cette petite disgrace
par le peude bonne foi qui règne dans toute sa défense. D'abord
on croira difficilement qu'il eût été trompé par la ressemblance
de Corfinium avec Corcyroeum. Il avoit été plutôt
séduit par la ressemblance de Corfinium avec le mot français
Corfou. Ensuite il soutenoit que morari en latin signifie seulement
demeurer ; tandis qu'en ouvrant seulement le dictionnaire
de Boudot , on trouve morari ( avec la première
syllabe brève ) demeurer , etc. , et morari ( avec la première
syllabe longue ) , faire le fou , faire des extravagances. « Il
>> soutenoit encore que le mot conventus signifioit une assem-
» blée de commerce , qu'il avoit cette signification dans le
>> septième livre des lettres de Cicéron à Atticus , dans tous les
>> commentateurs de Suétone , dans le deuxième livre des
H2
116 MERCURE DE FRANCE ,
>> Commentaires de César . » Et dans le septième livre des
lettres de Cicéron à Atticus , on ne trouve pas une seule fois
le mot conventus , non plus que dans tous les commentateurs
de Suétone ; on le trouve dans le deuxième livre des Commentaires
de César , mais là , il signifie très-évidemment une
assemblée de troupes.
L'éditeur s'est borné à corriger plus ou moins heureusement
les fautes relevées dans l'Année Littéraire; mais il en est
beaucoup que Fréron avoit passées sous silence , soit qu'il ne
voulût pas multiplier les articles , soit qu'il se ménageât le
plaisir de les relever dans une seconde édition , où il s'attendoit
à les retrouver. Si l'éditeur eût voulu prendre la peine
de reconfronter le texte avec la traduction , il auroit aisément
découvert ces fautes , même en supposant qu'il lise aussi
rapidement les auteurs latins que M. de La Harpe.Voici , par
exemple , un contre-sens non moins extraordinaire que tous
ceux qu'on a déjà rapportés : dans le dernier chapitre de
la vie de Titus, Suétone après avoir parlé de la consternation
que la mort de ce prince répandit dans toute la ville , ajoute :
senatus tantas mortuo gratias egit laudesque , quantas congessit
ne vivo quidem unquam atque præsenti. On lit dans la
nouvelle édition comme dans l'ancienne : « le sénat donna au
>> prince mort plus d'éloges qu'il n'avoit jamais prodigué de
>> flatteries à aucun de ses prédécesseurs. » Vivo unquam
et præsenti ne signifie pas aucun de ses prédécesseurs. Il
paroît que nar une suite de cette facilité entraînante , dont
on a parlé plus haut, M. de La Harpe a traduitpræsenticomme
s'il y avoit eu præcedenti , et que vivo unquam lui a semblé
l'équivalent de viwo ulli principi au lieu que vivo ( sous entendu
Tito ) est opposé à mortuo , et le latin signifie : « Le
>> sénat donna au prince mort plus d'éloges qu'il ne lui en avoit
>> jamais prodigué pendant sa vie et en sa présence. »
Le principal défaut de cet ouvrage , défaut capital , et qui
subsiste dans la nouvelle édition , c'est le style incorrect et
JUILLET 1806 . 117
négligé dont il est écrit depuis le commencement jusqu'à
la fin. M. de La Harpe dit dans sa préface , que Suétone
estunécrivain sans génie et sans coloris . C'est à cette fausse
opinion qu'il faut attribuer sans doute la négligence avec
laquelle le traducteur défigure les plus beaux endroits de
l'original , tels que ce portrait de Germanicus , digne du pinceau
de Tacite :
Omnes Germanico corporis animique virtutes , etquantas
nemini cuiquam , contigisse satis constat : formam et fortitudinem
egregiam , ingenium in u'roque eloquentiæ doctrinæque
genere præcellens , benevolentiam singularem , conciliandæque
hominum gratiæ ac promerendi amoris mirum
et efficax studium. Formce minus congruebat gracilitas
crurum ; sed ea quoque paulatim repleta assiduá equi vectatione
post cibum . Hostem sæpe cominus percussit ; oravit
causas etiam triumphalis ; atque inter cætera studiorum
monumenta reliquit et comedias græcas ; domi forisque
civilis , libera ac foederata oppida sine lictoribus adibat.
Sicubi clarorum virorum sepulcra cognosceret , inferias
manibus dabat. Cæsorum clade Variana veteres ac dispersas
reliquias uno tumulo humaturus , colligere suâ manu et comportare
primus aggressus est. Obtrectatoribus etiam , qualescunque
et quantacunque de causâ nactus esset , lenis adeo et
innoxius , ut Pisoni decreta sua rescindenti , clientelas diu
vexanti , non prius succensere in animum induxerit , quam
veneficiis quoque et devotionibus impugnari se comperisset :
ac ne tunc quidem ultra progressus , quam ut et amicitiam
ei more majorum renuntiaret , mandaretque domesticis
uitionem , si quid sibi accideret .
« Germanicus avoit toutes les qualités du corps et de l'es-
>> prit dans un degré où personne ne les eût jamais: une beauté
>> et une valeur singulières , un génie éminent pour les lettres
>> grecques et latines , et pour l'éloquence des deux langues,
> une bonté d'ame admirable , la plus grande envie de
3
118 MERCURE DE FRANCE ,
>> plaire et d'être aimé , et les plus grands talens pour y
>> réussir. Son seul défaut corporel étoit d'avoir les jambes
>> un peu trop menues ; mais il y remédia par l'habitude de
>>> monter à cheval après le repas. Il tua plusieurs ennemis
>> de sa main. Il plaida des causes dans le barreau , même
>>>après avoir eu les honneurs du triomphe ; entr'autres monu-
>>>mens de ses études , il nous reste de lui des comédies grec-
» ques. Il étoit également affable dans sa vie privée et publi-
>>> que. Il entroit sans licteur dans les villes libres et alliées .
>>> Ilhonoroit les tombeaux des grands hommes ; il recueillit
>>> de ses mains , et renferma dans un sépulcre , les ossemens
>> des soldats tués dans la défaite de Varus. Il n'opposoit'que
>> la douceur à ses envieux et à ses ennemis , quelques outrages
» qu'il en eût reçus. Il ne témoigna de ressentiment à Pison
» qui avoit méprisé ses décrets et maltraité ses cliens, que lors-
>> qu'il se vit en butte à ses maléfices et à ses embûches; et
alors même il se contenta , selon l'ancienne coutume , de
>> renoncer publiquement à son amitié , etde contier aux siens
>> le soin de sa vengeance , s'il lui arrivoit quelque malheur. »
,
Sans parler de ces il, il , il , etc. , qui commencent chaque
phrase, de ces expressions familières la plus grande envie , les
plus grands talens , bonté d'ame admirable , et de quelques autres
incorrections , je m'arrête à ces deux phrases : il honoroit
les tombeaux des grands hommes ; il recueillit de ses mains et
renferma dans un sépulcre les ossemens des soldats tués dans
la défaite de Varus. Le mot honorer est vague. On ne sait de
quelle manière Germanicus honoroit ces tombeaux : Suétone
nous l'apprend en mettant le mot inferias qui signifie les sacrifices
qu'on offroit aux manes. Le traducteur a passé entièrement
cette phrase incidente sicubi cognosceret , qui marque
l'empressement avec lequel Germanicus se transportoit aux
tombeaux des grands hommes . Il recueillit les ossemens. Le
traducteur a omis ces deux épithètes essentielles veteres ac dispersas
qui marquent la dispersion de ces malheureux restés
JUILLET 1806 . I19
dans la plaine , et le temps depuis lequel ils languissoient sans
sépulture ; enfin , il se contente de rendre colligere primus
aggressus est par il recueillit , omettant cette belle épithète
primus qui termine si bien cette phrase , et marque le zele
religieux avec lequel Germanicus travailla le premier à recueillir
de sa propre main ces ossemens épars. Ensuite il
bouleverse tout l'ordre de cette phrase pittoresque , ( 1 )
dans laquelle il falloit suivre exactement la marche du
latin : ccesorum clade Variana veteres ac dispersas reliquius
uno tumulo humaturus colligere sua manu et comportare
primus aggressus est , c'est - à - dire , « lors-qu'il
>> eût résolu de rendre les derniers devoirs aux soldats
» tués dans la défaite de Varus , et de réunir dans un seul
tombeau leurs ossemens épars dans la plaine , et privés
>> depuis si long-temps de la sépulture , on le vit lui-même
>> le premier recueillir de sa propre main ces malheureux
>> restes , et les porter jusqu'au tombeau destiné à les
>> recevoir. »
Si le traducteur n'étoit qu'un auteur ordinaire , je ne pousscrois
pas plus loin les citations ; mais quand on porte un
jugement sévère sur l'ouvrage d'un écrivain tel que M. de La
Harpe, on ne sauroit trop motiver un pareil jugement. Je me
contenterai de citer ici le français , sans aucune comparaison
avec le latin :
« Tibère s'arrêta dans une maison de campagne de Lucullus,
» et y mourut dans la soixante dix-huitième année de son
>> âge. Quelques-uns ont cru que Caïus Caligula lui avoit
>> donné un poison lent; d'autres que dans un moment où la
>> fièvre l'avoit quitté , on lui avoit refusé à manger ; d'autres
>> enfin qu'on l'avoit étouffé avec des matelas , comme il
>> redemandoit son anneau qu'on lui avoit ôté pendant sa
(1) Je suis étonné que Fréron n'ait rien dit de cette phrase dans sa critique.
4
120 MERCURE DE FRANCE ,
» défaillance. Sénèque a écrit que sentant sa fin approcher ,
১) il avoit tiré son anneau de son doigt, comme pour le donner
>> à quelqu'un , qu'il l'avoit tenu quelque temps , et qu'ensuite
>> il l'avoit remis , et étoit resté immobile , et la main gauche
>> fermée , que tout-à-coup il avoit appelé ses esclaves , et que
>>> comme personne ne lui répondoit , il s'étoit levé ; mais que
>> les forces venant à lui manquer , il étoit tombé mort auprè s
>> de son lit. >> Ce qui choque le plus dans ce morceau , outre
les qui , les que , les comme , c'est le perpétuel retour du verbe
avoir. Il revient presque à chaque phrase dans tout le cours
de la traduction , et c'est sur-tout dans cet ouvrage que ce
verbe mérite le nom de verbe auxiliaire .
J'ai déjà parlé de certaines causes auxquelles il faut attribuer
la foiblesse étonnante de cette traduction ; mais la principale
se trouve dans le passage suivant de la préface : « J'offre au
>>> public une traduction que je crois exacte et claire ; c'est
>>> là tout mon travail , et peut- être étoit-il assez grand pour
>> un homme occupé d'études fort différentes . » Ces mots
occupé d'études fort différentes , expliquent pourquoi cette
traduction n'est ni exacte ni claire. Quand l'auteur entreprit
cet ouvrage , il avoit rompu depuis long- temps tout commerce
avec les Muses latines. Ces Muses sont extrêmement
jalouses et n'aiment pas qu'on les abandonne ; leurs plus chers
favoris ne les quittent pas impunément ; on est pour elles un
étranger , un Barbare , quand on revient après une longue absence
: ce n'est que par des assiduités fréquentes , par un culte
journalier qu'on parvient à se remettre avec elles en bonne
intelligence , et à rentrer dans le secret de leurs savans mystères.
M. deLa Harpe revint à elles avec des manières brusques
et tranchantes, s'imaginant leur faire beaucoup d'honneur
de leur consacrer les momens qu'il déroboit à des études
fort différentes. Il en agit avec elles comme s'il eût dû les
trouver toujours à ses ordres ; mais elles furent sourdes pour
lui. Quand il se fut engagé dans le dédale des tours latins ,
JUILLET 1806 . 121
elles ne lui prétèrent aucun fil pour en développer l'embarras
incertain; elles le laissèrent s'égarer d'erreurs en erreurs ,
tomber de précipice en précipice , et poussèrent la vengeance
jusqu'à lui ôter quelquefois , pendant qu'il fournissoit cette
pén ble carrière , l'usage de sa langue maternelle.
On s'aperçoit dans le Cours de Littérature que M. de La
Harpe n'avoit pas entretenu un commerce assez suivi avec les
anciens. La littérature grecque et latine n'y est pas traitée avec
la même force et le même développement que la littérature
française. Il n'y a qu'une demi-page sur Théocrite , tandis
qu'ily en a deux cents sur la vie et les aventures de Beaumarchais.
M. de Landine , ami de M. de La Harpe , dit luimême,
dans le Dictionnaire des Hommes illustres , « que la
>> négligence avec laquelle il a traduit , dans son cours de
>> Littérature , plusieurs morceaux de Cicéron , est plutôt
>> d'un écolier que d'un professeur de goût. »
Je conclus à regret que cette traduction de Suétone n'est
pas digne du nom justement célèbre de l'auteur. En la réimprimant
, on a fait aussi peu d'honneur à sa mémoire , que si
l'on s'avisoit de réimprimer ses tragédies de Pharamond , de
Gustave, de Timoléon , des Barmecides et de Menzikof. Je
me suis abstenu de rien dire sur la préface , malgré l'étonnement
dont j'ai été frappé quand j'y ai lu que Bossuet n'a
jamaisprétendufaire une histoire universelle ; que l'essai sur
l'histoire générale par Voltaire est le tableau le plus vaste
que l'éloquence ait jamais offert à la raison; qu'il ne faut
chercher les moeurs romaines ni dans Tite- Live , ni dans
Tacite , ni dans Salluste; que Rollin est un compilateur sans
ordre , et que sa morale n'est bonne que pour les enfans ;
que la tragédie de Didon, de Lefranc de Pompignan , ne
doit son succès qu'à une centaine de vers traduits de Virgile,
etc. etc. Je me tais sur tout cela , et ne saurois mieux
prouver mes égards pour la mémoire de M. de La Harpe .
Il existe uneautre traductionde Suétone par M. Ophellot de la
122 MERCURE DE FRANCE ,
Pause. ( 1 ) Le style en est meilleur celui de la traduction de
M. de La Harpe ; mais M. Ophellot s'est donné la liberté de
retrancher des phrases entières, quelquefois mêmedes passages
de quinze à vingt lignes , sous prétexte que ces endroits sont des
inutilités, des redites, des longueurs, desremarques inutiles qui
nuisentà la rapiditéde la narration. Il estvrai que ces passages sont
rétablisdans les notes , parce qu'ilvaut mieux, dit le traducteur ,
ennuyer ses lecteurs dans des notes que dans le texte. Le mieux
est d'épargner ces deux genres d'ennui au lecteur , qui ne s'accommode
pas plus de l'un que de l'autre. Cette traduction
paruten 1771 ; et l'auteury joignit quelques paragraphes philosophiques
, où l'on reconnoît cet esprit de vertige et d'orgueil
dont une secte dangereuse étoit alors animée , et que
les événemens ne paroissent pas avoir entièrement détruit. « On
» accuse , dit M. Ophellot, la philosophie d'être contraire
» à l'art de régner ; et où en serions-nous si les philosophes
>> n'avoient fait les rois , et si les rois ne protégeoient les
>> philosophes ? Faites asseoir le philosophe aux pieds des
» trones , et vous ne verrez point de crimes. Le philosophe
>>est le seul qui ait droit aux hommages de la terre , qui mérite
>> de régner ou d'être le précepteur des rois. » L'auteur s'est
réfuté lui-même de la manière la plus complète et la plus
humiliante pour la philosophie. Car après avoir dit dans un
endroit que l'empereur Vespasien bannit de Rome tous les
philosophes , il dit dans un autre que Vespasien éloit l'ami
des hommes et avoit le talent de les gouverner. D'où il suit
qu'un prince qui est l'ami des hommes , est l'ennemi des philosophes.
R.
(1) On a prétendu que M. Ophellot de la Pause étoit le même
que M. Delille de Salle membre actuel de l'Institut.
JUILLET 1806. 123
Bataille d'Hastings , ou l'Angleterre conquise, poëme en dix
chants , par M. Dorion. Un vol. in-8°. Prix : 3 fr. , et 3 fr.
75 c. par la poste. AParis , chez le Normant , impr.-libr. ,
rue des Prêtres Saint-Germain-l'Auxerrois , n°. 17.
Nous n'avons rien à ajouter à ce que nous avons dit dans
un numéro précédent sur le plan du poëme de M. Dorion.
Cet ouvrage a justifié, sous plus d'un rapport , l'idée que nous
nous en étions formée : il ne reste qu'à examiner quels écueils
lepoète avoit àsurmonter , et àconsidérer combien il risquoit
s'égarer après un siècle où toutes les saines idées sur la poésie
épique furent méconnues , et où l'on voulut y substituer des
systèmes qui auroient absolument dénaturé le genre.
à
Les ouvrages d'esprit doivent se juger, non-seulement
d'après le mérite réel, mais d'après le goût dominant à
l'époque où ils furent composés. Une tragédie régulière ne
passoit point , et ne devoit point passer pour un effort de
géniedans l'intervalle qui sépara la mort de Racine des premiers
succès de Voltaire. La route étoit tracée , on n'avoit
plus qu'à la suivre.Amasis, et Ino et Mélicerte, de laGrange,
dont les connoisseurs firent peu de cas quand elles parurent ,
seroientpresque regardées comme des chefs-d'oeuvre , si elles
eussent été composées avant la Médée , de Corneille .
Il est peut-être moins difficile, quand le goût n'est pas
formé, de produire des ouvrages estimables ,que d'obtenir le
même résultat quand le goût est dépravé. En politique , en
morale et en littérature, les commencemens de toutes choses
portent des germes de vigueur et de justesse, que ne peuvent
plus avoir leurdécrépitude et leur décadence. La fougue de la
jeunesse s'élance avec ardeur dans la bonne route si elle a été
assez heureuse pour la trouver; la langueur de la vieillesse ,
au contraire, ne tend qu'à s'affoiblir ; et son expérience même
nelui est plus d'aucune utilité , si dans sa longue carrière elle
s'est imbue de mauvais principes. La littérature se trouvoit
dans cet état d'affoiblissement et de dégénération quand
M. Dorion conçnt le plan de son poëme. Combien d'obstacles
n'avoit-il pas à surmonter pour revenir à la bonne route ?
Quelques réflexions sur les fausses doctrines littéraires du dixhuitième
siècle seront le plus digne éloge du poète qui a su
s'enpréserver.
Les premiers signes de la décadence du goût peuvent être
fixés à la seconde dispute sur les anciens et les modernes. La
causedes modernes décriée par les noms seuls de ses premiers
124 MERCURE DE FRANCE ,
défenseurs , Perrault et Desmarets , contre lesquels Boileau
remporta de si grands avantages , fut reprise par quelques
beaux esprits qui lui donnèrent une face nouvelle. Les défenseurs
des anciens eurent alors moins de talent et d'esprit que
de science ; et ce qu'il eût été ridicule de soutenir sous
Louis XIV, devint , avec l'adresse de Fontenelle et de
la Motte , une doctrine qui , par son absurdité, s'allia trèsbien
aux erreurs de la philosophie moderne qui commencèrent
à percer dans le même temps.
Ce fut Fontenelle qui, le premier parmi nous , appliqua le
jargon philosophique à la littérature : dans sa digression sur
les anciens et les modernes , il veut réduire la question à un
point d'histoire naturelle. « Si les anciens , dit-il , avoient
>> plus d'esprit que nous , c'est donc que les cerveaux de ce
>> temps-la étoient mieux disposés, formés de fibres plus
>> fermes ou plus délicats , remplis de plus d'esprits animaux?
>> Les arbres auroient donc été aussi plus grands et plus
>> beaux; car si la nature étoit alors plus jeune et plus vigou-
>> reuse , les arbres aussi bien que les cerveaux des hommes
>> auroient dû se sentir de cette jeunesse. » Ces réflexions n'ont
pas besoin de commentaire ; il suffit de les citer pour en faire
la critique. En effet , quel rapport peut avoir la végétation
des arbres qui ne change jamais , avec les circonstances morales
, politiques et locales qui permettent à un grand poète
de donner l'essor à son génie , qui lui fournissent les trésors de
son art, et qui le soutiennent dans ses travaux ? Fontenelle avoit
trop d'esprit pour ne pas prévoir cette observation ; mais il
connoissoit bien le publie de son temps : ce public étoit amateur
de résultats courts et clairs , vouloit tout réduire à des
axiomes faciles à concevoir et à retenir , et fuyoit trop l'application
et le travail pour desirer une solide instruction. Après
avoir dit qu'il ne citera pas des traits d'histoire , qu'il ne s'ennuiera
pas à chercher les passages favorables on défavorables
à chaque parti , Fontenelle ajoute : « J'ai cru que le plus
>> court étoit de consulter un peu sur tout ceci la physique
>> qui a le secret d'abréger bien des contestations que la rhé-
>> torique rend infinies. » Sans doute c'étoit le plus court ;
et cela devoit plaire aux beaux esprits qui n'aimoient pas à
pålir sur des livres. Mais on voit au premier coup-d'oeil qu'en
appliquant la physique aux spéculations littéraires , on dessèche
la poésie , et l'on fait méconnoitre son véritable objet.
Quand de tels sophismes sont en faveur, la décadence est
prochaine , et ne peut être que très-rapide : l'expérience l'a
prouvé.
Onpourroit croire que Fontenelle badinoit en tranchant
JUILLET 1806: 125
ainsi la question des anciens et des modernes ; mais rien ne le
fait soupçonner. Sa digression est étendue , et paroît d'autant
moins une plaisanterie qu'elle a pour objet de faire excuser
lesdéfauts de ses pastorales. Sa manie de ramener tout à des
rapports physiques , se fait encore plus sentir dans un passage
qui va être cité. Enle lisant , on a peine à concevoir que ce
passage soit échappé à un esprit aussi juste que Fontenelle.
« Les différentes idées , dit-il, sont comme des plantes et des
> fleurs qui ne viennent pas également bien en toutes sortes de
climats. Peut-être notre terroir de France n'est-il pas pro-
> pre pour les raisonnemens que font les Egyptiens , non plus
> que pour leurs palmiers ; et sans aller si loin , peut-être les
aorangers , qui ne viennent pas aussi facilement ici qu'en
Italie , marquent-ils qu'on a en Italie un tour d'esprit que
» l'on n'a pas tout-à-fait semblable en France. » Ainsi les
palmiers et les orangers marquent le tour d'esprit des différens
peuples. Il seroit inutile de relever ces singuliers paradoxes
, si , dans le dix-huitième siècle , ils n'avoient pas donné
lieu à des systèmes généraux sur l'influence des climats influence
tellement exagérée, qu'on a vouluy trouver les grandes
causes politiques et morales qui en sont absolument indépen-
Idantes. On sait que l'illustre Montesquieu ne fut pas exempt
- de cette erreur , dont La Motte un jour se moqua très-finement
, quoiqu'il eût un penchant très- marqué pour ces sortes
de sophismes : Voilà donc , dit-il , selon cette idée , les
poëmes d'Homère qui sont l'effet d'un coup de soleil.
La Motte avoit beaucoup d'esprit : on remarque dans ses
dissertations littéraires un ton de politesse et de modération
qui fait le charme des discussions de ce genre. Presque jamais
. il ne tombe dans le faux bel-esprit ; son style est élégant et
naturel, et sa dialectique est le plus souvent pleine de clarté et
. de méthode; l'amour-propre trompé rendit dangereuses de si
heureuses dispositions. Il voulut faire des odes ; mais celles
de J. B. Rousseau lui montrèrent sa foible se : il voulut faire
des tragédies , mais leur succès passager ne l'éblouit pas sur
leurs défauts , qui con istoient moins dans des combinaisons
extravagantes , que dans une absence absolue de talent pour la
poésie. La carrière épique étoit encore plus difficile a parcourir
pour un homme qui n'avoit que de l'esprit. Désespérant
d'atteindre Homere, il résolut de le rabaisser à son niveau.
Cela explique le projet peu sensé de réduire l'liade , projet
qui eut beaucoup de partisans au moment où il fut exécuté ,
et dont on ne peut expliquer la vogue passagère que par la
manie des nouveautés et des systèmes qui s'étoit emparée de
toutes les tétes.
126 MERCURE DE FRANCE ;
LaMotte ne se contenta pas de demander qu'on ne fitplus
qu'en prose les tragédies et les odes , il voulut aussi dénaturer
le genre épique. Irrité contre des combinaisons sublimes qu'il
étoithors d'état d'imiter, il chercha à prouver que l'admiration
des hommes pour ces chefs-d'oeuvre avoit été surprise.
Le tour de son esprit étoit très-propre à donner une apparence
spécieuse à ces paradoxes ; il écrivoit à l'époque où leur
succès paroissoit le plus assuré. Tout le monde sait que les
procédés d'analyse que Pon emploie dans les sciences exactes
ne peuvent jamais être mis en usage pourjuger la poésie : ce
futde ces procédés que La Motte se servit. D'après des règles
étrangères au sujet qu'il traitoit , il examina froidement les
productions du génie ; et son esprit étroit s'efforça de limiter
l'immense carrière qu'avoit parcourueHomère. Son humeur
s'exhala souvent contre le beau idéal qu'il lui étoit aussi impossible
de concevoir que de peindre. << Quoiqu'endise Aris-
>> tote , observe-t-il , il ne faut point faire les hommes plus
beaux qu'ils ne sont. Cette idée est fausse de tout point
dans les arts d'imitation. Qu'on en examine les conséquences ,
et l'on verra qu'elle a produit les drames bourgeois , les
romans insipides , et tous ces avortons poétiques qui n'ont eu
un moment d'éclat que pour tomber ensuite dans une éternelle
obscurité.
))
le
))
Quoique Voltaire ait souvent relevé avec succès les erreurs
de La Motte, on peut présumer que , jeune encore , il fut
séduit par ce système : l'idée et le plan de la Henriade suffisent
pour le prouver. Son poëme étant fait , il aima mieux
en tirer tout parti possible que de travailler sur un autre
sujet. Quoiqu'il ne l'avoue pas expressément , on voit souvent
dans ses ouvrages percer le regret de n'avoir pas assez réfléchi
sur l'idée première de la Henriade. Le beau idéal ne peut
se trouver dans une époque trop rapprochée ; la poésie épique
a besoin de remonter dans la nuit des temps pour créer des
héros supérieurs au commun des hommes. Cette création est
impossible , si une tradition récente nous empêche de nous
prêter à cette espèce de merveilleux. « On peut dire , observe
>> Racine , que le respect que l'on a pour les héros de l'anti-
>> quité augmente à mesure qu'ils s'éloignent de nous. >>>
Major e longinquo reverentia. Le défaut dont on parle a été
justement reproché à la Pharsale et à la Henriade ; il est une
desconséquences inévitables du système de La Motte. LaHenriade
d'ailleurs a mérité d'être distinguée des poëmes de cette
école par une élégance soutenue ,par quelques belles descriptions
, et par les détails du récit de Henri IV. Il est à
quer que cedernier morceau, le plus beau de la Heuriade , est
remarJUILLET
1806.
127
i
absolument dans le genre ancien: l'idée en est puisée dans
le 2º et dans le 3º livre de l'Eneide .
M. Dorion a mérité les éloges que nous avons donnés au
plan de son poëme dans un premier extrait. Il a eu le courage
d'abandonner les doctrines modernes qui pouvoient lui procurer
une vogue passagère , pour se livrer à un genre qui lui
assurera des succès moins brillans , mais plus solides. Nous
ne ferions que nous répéter, si nous observions que son héros
réunit les qualités qui peuvent conduire au idéal, que
l'époque est bien choisie , que l'action est grande et digne de
l'épopée. Il est plus convenable de donner une idée de la
I manière de l'auteur. Nous choisirons une scène du dénouement
de son poëme , très-bien combinée , et traitée avec cette
simplicité antique qui a tant de charme pour les vrais connoisseurs
.
beau
Eralde , compétiteur de Guillaume, a été frappé mortellement
à la bataille d'Hastings. Elfride , sa femme , tourmentée
par des présages sinistres, a le courage d'aller sur le champ de
bataille. Cette démarche inspire d'autant plus d'intérêt que
l'auteur a donné à Elfride toutes les vertus de son sexe :
Ellecourt. Quel spectacle , ô Dieu , pour une femme !
Des casques, des harnois et des glaives brisés;
De lances etde dards des écus hérissés ;
Parmi des trones meurtris et des têtes livides ,
Des coursiers dans le sang couchés avec leurs guides.
Amis, ennemis , tous subissent même sort ,
Les vainqueurs , les vaincus , le mourant
S'agitent sous le ferdontle poids les oppresse.
prèsdu mort ,
Quelque temps ses recherches sont vaines ; enfin ,
Elleavance, elle accourt. Qui paroît ? Son époux ,
Son époux expirant , le corps ppeerrccéédecoups.
Grand prince, il est donc vrai ! Ton funeste courage ,
D'un trépas ignoré t'a fait subir l'outrage.
Qu'ont servi les efforts de ta måle valeur?
Ton sein conserve à peine un reste de chaleur.
Pour la dernière fois , rendus à la lumière ,
Tes yeux cherchent la main qui ferme ta paupière .
Voiston Elfride.... , il veut lui parler; mais sa voix
Sur sa lèvre glacée expire par deux fois .
Il reprend quelque force ; il nomme son Elfride.
Il redemande Wolf, it redemande Algide ;
Deses peuples vaincus pleure l'oppre-sion ,
Et retoinbe et s'écrie : Albion ! Albion !
« Arrête, dit Elfride , efforce-toi de vivre ,
>> Pour voir à quels regrets ton amante se livre!
>> Objet de tous mes voeux , si tu quittes le jour ,
>> Que la mort un instant te cède à mon amour.
D'un regard, d'un seul mot que les douloureux charme
►Ajamais de ta veuve alimentent les larmes.
128 MERCURE DE FRANCE ,
1
5
>> Celle dont tu chéris la tendresse et la foi ;
» Oui , la mère de Wolf , Eralde, est devant toi.
>>> Que dis -je ? Que déliré égare ma pensée ?
>> Tu te tais. Sus mes mains je sens ta main glacée ;
>>>L'ombre voile ta vue , ô regrets superflus !
> Il ne peut me ravoir ; il ne m'entendra plus.
>> Insensible anx regre's d'une a ante éplorée ,
>> Soname , des mortels pour jamais séparée
N'a plus rieo qui l'attache à ces terrestres
Rejette ma prière, et n'asoire qu'aux cienx .
> Eh bien ! par tant d'amour à ton sort enchaînée ,
» Au-delà du trépas prolongeons l'ijmenée .
>> Entraine-moi : la mort est un bien qui m'est dû.
>> Subirai-je la vie après t'avoir perdu ? »
Elle tombe, et le jour échappe à sa paupière.
Mais déjà le héros ne voit plus la lumière.
" es lieux,
Consacrant à Dieu seulson temps et son amour ,
Un saint auprès d'Hastings a choisi son séjour.
Sa couche est unrohr , son vêtement la haire ;
En sa main est toujours la croix et le rosaire .
De ceux dont les bienfaits redoutent les témoins ,
Les charitables dons sont soumis à ses soins.
Jusqu'au fond des sachots sa piété sublime
Rassure le malheur , force au remords le crime .
Même à la cour d'Eralde il osoit pénétrer ,
Dès que pour l'indigence il falloit 'implorer.
Et la reine en secret de son luxe fragile ,
Lui réservoit l'épargne , en aumônes fertile.
Lorsqu'il porte aux mourans des soins religieux ,
Elfride et son époux frappent l'homme pieux .
Ah! comme son esprit vers les élus revole!
Qu'il foule aux pieds la terre et son éclat trivole !
Depuis qu'il l'abjura , six lustres sont passés .
Que de palais détruits ! que d'honneurs eftacés !
D'illustres favoris, des princes , des monarques ,
De leur passage à peine ont laissé quelques marques.
Ceux de qui le vulgaire adoroit la splendeur ,
Laissent pour monument de leur vaste grandeur
Des titres à leur nom , à la tombe leur gloire .
Le voilà ce héros , ce ils de la victoire!
Voilà l'illustre sort et la condition
Des mortels qui faisoient le destin d'Albion !
Deux souverains si grands , si révérés nagnère ,
Inconnus , oubliés , gissent sur la poussière.
Quand l'hermite à genoux , pour l'ame du héros ,
Chante l'hymne de mort, et l'hymne du repos , etc. , etc.
.i
L'idée de cette scène est d'un grand intérêt dramatique.
La critique auroit peu de prises sur l'ensemble du poëme ;
les détails pourroient être traités avec plus de sévérité. Mais
on doit considérer qu'un poète rempli de son sujet est presque
dans l'impossibilité de faire des corrections minutieuses, quand
iln'a pas laissé écouler un grand espace de temps entre l'époque
de la composition et celle de l'impression. Une première édition
DE
MERCURE DE FRANCE , 205.
cen
tiond'un poëme épique doit être regardée comme un essar
que fait l'auteur sur le goût du public : si le fond est approuve
il ne craint plus de perdre son temps à corriger les défauts de
détail. On peut se rappeler la différence qui existe entre la
première édition de la Henriade et celles qui ont suivi : Voltaire
passa une grande partie de sa vie à épurer le style de cet
ouvrage; il est à présumer que M. Dorion donnera les mêmes
soins à un poëme qui peut lui procurer une réputation distinguée.
P.
Examen de plusieurs ouvrages nouveaux.
TANDIS que beaucoup de nos poètes célèbrent à l'envi les
grands événemens qui commencent le dix-neuvième siècle , et
qu'ils nous annoncent le retour du règne d'Auguste ; que
d'autres se contentent de chanter le printemps , les amours et
les fleurs ; que tous se flattent d'un avenir où leur Muse paisible
ne sera plus troublée par le bruit de la discorde et des
combats , une voix sinistre se fait entendre pour nous prédire
lafindumonde. (1 ) Grand Dieu ! que vont donc devenir tant
d'écrivains qui ne travaillent que pour la postérité , si l'Univers
doit s'écrouler demain ? Faudra-t-il donc que le poëme
qui vient de paroître sur la bataille d'Austerlitz (2) reste
sans lecteurs ? Est-ce donc pour être enseveli dans la poussière
des soleils que M. Alexandre de Ferrière vient de faire imprimer
son Voyage à Versailles ? (3) Le poëme des Vers à Soie
de M. de Guilhermier (4) n'auroit-il qu'une existence plus
frêle et plus incertaine que celle de l'insecte qu'il a chanté ?
M. Mallet n'aura-t-il plus assez de temps pour achever sa
traduction en versfrançais de la Jérusalem délivrée dont il
vient de nous donner les cing premiers chants ? (5) Et les
Inscriptions morales de M. Didot l'aîné (6) , viennent-elle
(1) Deux feuilles in-8°. Prix : 60 cent. A Paris , chez Ch. Villet; et
chez le Normant.
(2) Un vol. in-8°. Prix : 2 fr . et a fr. 50 cent. par la poste. A Paris ,
chez Allais ; et le Normant.
(3) Un vol. in 8°. Prix : 80 cent. , et 1 fr . par la poste. A Paris , chez
Clémendot; et le Normant.
(4) Troisfeuilles in-8°. Prix : 1 fr. 20 cent., et 1 fr. 50 cent. par la
poste. AParis, chez le Normant.
(5) Un vol . in-8°. Prix : 1 fr. 80 cent , et a fr. 40 cent. par la poste.
AParis, chez le Normant.
(6) Un vol. in- 12 . Prix: 1 fr. , et 1 fr. 20 cent. par la poste. A Paris ,
shezDidot, l'aîné ; et le Normant.
I
130 MERCURE DE FRANCE,
trop tard pour le salut du genre humain ? Cela seroit bien
piquant , et la petite vanité de tous ces messieurs n'y trouveroit
guère son compte. Mais quoi ! l'auteur de cet effrayant
opuscule sacrifie lui-même à cette vanité mondaine , et tout
en annonçant la fin de toutes les vanités, il recherche la gloire
littéraire , qui ne sera com ptée pour rien au jour solennel
qu'il nous prédit ! Est-ce qu'il ne croit pas à sa prophétie ;
et son ouvrage , tout sérieux qu'il a voulu le faire paroître ,
n'est-il encore qu'un enfant de la folie et de l'orgueil?
a de
L'auteur du poëme d'Austerlitz nous paroît avoir craint
plus sérieusement que le temps ne vint à lui manquer. La précipitation
avec laquelle il f- briqué plus trois mille vers ,
montre bien qu'il croit la fin du monde très-prochaine , à
moins cependant que ,par cette précipitation , il n'ait voulu
imiter la rapidité de l'action qu'il avoit à représenter ; mais
nous ne pensons pas que tel ait été son dessein , parce qu'il
y avoit un moyen bien plus simple de le rendre sensible. Il ne
s'agissoit pas de composer dix chants de trois cents vers en se
tenant sur un pied comme dit Horace , stans pede in uno..
Il falloit s'appliquer à dire de grandes choses en peu de mots;
mais c'est ce quel'auteur de ce nouveau poëme esthors d'état
de pouvoir faire , et même de jamais comiprendre , tant il
est resté au-dessous de son sujet.
Que peut-on attendre en effet d'un poète qui force le lec
teur de lire près de cent cinquante pages d'impression pour
lui raconter un seul fait , et qui le tient à l'attache pendant
plus de temps qu'il n'en a fallu pour exécuter cemême fait ?
Il seroit bien inutile d'entrer ici dans les détails du plan d'un
ouvrage qui ne doit obtenir aucune réputation , et qui ne
sera même pas lu. Il suffira de dire , pour en donner une
idée convenable , que l'auteur a voulu mettre en vers lesbulletins
de la Grande-Armée , et qu'au lieu d'ajouter quelque
chose à leur concision historique , il en a délayé le style dans
un amas insupportable de phrases oiseuses , de tournures forcées
et gigantesques ; qu'il court sans cesse après la rime , et
qu'il ne l'attrape que par sauts et par bonds.
«Tel on ve it .
> Un météore en feu, traversant l'atmosphère ,
› Retracer à nos yeux un globe de la sphère. »
Unmetéore qui retrace un globe est assurément une chose bien
singulière à voir ; mais un globe de la sphere est tout ce qu'il
y a de plus incompréhensible.
:
>>Par-tout des murs genans , renversés , rétablis
» L'air Avec liberté circule dans Paris. »
OJUILLET 1806. 151
Ce n'est pas parce qu'on rétablit des murs gênans qu'on fait
circuler l'air avec plus de liberté ; mais il falloit une rime à
Paris , et bon gré malgré rétablis lui en servira .
< Iront- i's dans Paris , dans nos vastes provinces ,
» Crier comme autrefois , plus de rois , plus de princes ,
» Abhorrez les tyrans , aimez la liberté . »
Il seroit difficile d'imaginer la note qui suit cette espèce
d'imprécation contre les amis de la liberté , il faut le voir
pour le croire : « O liberté que ta loi seroit douce et chérie ,
si les gouvernans savoient s'y conformer aussi bien que les
gouvernés ! Cet auteur raisonne comme un poète et versifie
comme un logicien. En attendant la fin du monde , nous
avons souvent le plaisir de voir le monde renversé.
Onpeut se défasser del'insipide lecture de ce poëme , en
allant à Versailles avec M. de Ferrière , dans un de ces
modestes phaëtons qui garnissent le quai des Tuileries, quoiqu'assurément
il n'y ait rien de moins doux qu'une pareille
voiture ; son cocher est un bon réjoui qui se moque de sa
misère:
« Il chante , il siffle , il rit tout bas ,
Et sûr du gain de sa journée ,
Il ne voudroit peut-être pas
Contre toute autre destinée ,
Changer son utile cabas.
Il est content de son partage !
Cecabriolet précieux ,
Jusques à lui par héritage
Est venu d'âge en âge ,
Et d'ayeux en ayeux ;
Etcet éternel équipage ,
Après lui doit en apanage
Passer encore à ses neveux . »
M. de Ferrière mêle agréablement la prose et les vers pour
conter les choses les plus communes ; car son voyage n'offre
aucun incident remarquable. Il se rend à Versailles avec un
peintre de ses amis , pour y chercher un point de vue propre
à saisir les effets du soleil couchant ; et tandis que son ami
barbouille sa toile , il compose lui-même un petit morceau
qui ne manque pas de fraîcheur. « Tout-a-coup , dit-il ,
les sons lointains d'une flûte frappent nos oreilles . >>
• Lorsque la nuit , au cours silencieux ,
Aversé le repos sur toute la nature ,
Lorsque des airs que la fraîcheur épure,
Le calme s'embellit du bruit harmonieux
De l'ondequifuit et murmure,
Oudu zéphyr capriciers", "
12
132 MERCURE DE FRANCE ;
Qui folâtre sur la verdure ;
Rappelez-vous le sentiment
Qu'excite dans l'ame ttendrie ,
La simpleet tendre mélodie
De la voix ou d'un instrument.
Rappelez-vous sur-tout comme le charme augmente ,
•Comme il captive tous nos sens ,
Lorsque la romance touchante
Fait entendre ses doux accens ,
Et que du vent du soir l'haleine caressante ,
Malgré nos efforts impuissans ,
Anotre orei'le impatiente
Ne transmet que des cons faibles et languissans. »
On peut cependant reprocher à M. de Ferrière , d'avoir
fait entrer dans son léger ouvrage quelques traits beaucoup
trop libres pour être offerts à des lecteurs délicats ; et l'on
sera étonné que voulant le dédier à une dame dont le coeur
est , dit-il , doué de toutes les vertus , il ne l'ait pas purgé de
tout ce qui peut alarmer la pudeur et blesser le bon goût.
LajeuneMuse de M. de Guilhermier est plus chaste , et si
son poëme sur les Vers à sole , n'est pas un ouvrage parfait ,
il annonce du moins un esprit sage qu'on peut encourager ;
c'est une satisfaction que nous n'avons pas souvent. Son poëme
endeux chants, a environ quatre cents vers chacun , n'est pas
d'une étendue hors de proportion avec le sujet qu'il traite ,
mais c'est un de ces ouvrages descriptifs qui , n'étant pas soutenus
par l'intérêt d'une action , exigent d'autant plus de perfection
dans le style. M. de Guilhermier n'a pas encore assez
travaillé le sien, pour pouvoir se produire avec succès , à
côté des grands maîtres sur les traces desquels il essaie de marcher
; son invocation même au premier poète français qui a
trouvé le secret de nous faire lire dans notre langue de la
poésie purement descriptive , peut servir à justifier notre
opinion.
« Delille, inspire-moi , souffre-moi ton délire ?
Qu'avec toi , plus hardi , je puisse sur ma lyre
Dire, etc. »
Delille et délire , lyre et dire sont des consonnances trop
choquantes , et, qu'avec un peu plus d'expérience , M. de
Guilhermier n'auroit point hasardées; il n'auroit pas dit non
plus :
« Dans mes sens ébahis la surprise est empreinte. »
Il auroit su qu'on dit encore moins :
Necroyezpas
De prodiguer vos soins à d animaux ingrats. >>
JUILLET 1806. 133
1
Ni , en parlant d'un vaisseau, qu'il est retenu par son ancre
et parla sûreté. La sûreté est un état passif; l'ancre retient et
met en sûreté. Mais voici , quelques vers d'un goût plus heureux,
quoique la rime soit un peu foible pour ce genre de poésie.
:
<<<L'architecte doué d'une santé brillante,
Ne vous laissera pas dans une triste attente ,
Il commence à l'instant ses pénibles travaux ,
Sans relâche il travaille à son superbe onvrage ,
On l'entrevoit encore sous un léger nuage;
Semblable à la bonté qui , d'un monde trompeur ,
Fastle séjour bruyaanntt,, le souffle corrus teur.
Il nous fait ses adieux . Bientôt plus insensible
Il semble traverser lélément invisible,
Et d'un globe brilant conducteur orgueillenx ,
Paroît jeter sur nous des regards dédaigneux. »
M. de Guilhermier peut donc continuer de faire sa cour aux
Muses: avec le temps et beaucoup de travail , son goût s'épurera
, et ses efforts produiront de doux fruits.
M. Mallet , qui vient de nous donner la traduction en vers
des cinq premiers chants de la Jérusalem délivrée , demande
s'ila réussi dans son entreprise et s'il peut la continuer ?Le
doute du succès dans l'esprit d'un auteur n'est pas commun ,
il annonce toujours une modestie qui est ordinairement la
compagné du talent. Le travail de M. Mallet répond assez
bienà cet heureux augure. Il traduit avec facilité , sa versification
est aisée et quelquefois elle a de la chaleur ; mais ,
puisqu'il ne craint pas lavérité , nous ne blesserons point son
amour propre , en lui faisant remarquer qu'il n'a pas toujours
rendu avec précision la pensée de son auteur , et qu'il y a
plusieurs négligences notables dans son style : nous ne citerons
qu'un petit nombre de passages pour appuyer notre observation.
Nons trouvons dans le premier chant , qui est le moins
intéressant de tous , et qui , par cette raison même devroit
être le plus soigné , plusieurs constructions pénibles , comme
celle qui se fait sentir dans ces vers :
«Alors que l'Eternel, élevé sur son trône ,
Que du jour le plus pur la splendeur environne ,
Et qui domine autant tous les globes des cieux ,
Que le goufire infernal s'abaisse devant eux ,
Regardeet, d'un coup d'oeil plus vaste que l'espace ,
Contemple l'Univers , etc. »
Les verbes regarde et contemple sont ici beaucoup trop
3
134 MERCURE DE FRANCE ,
éloignés de nous; et toutes les phrases incidentes, exprimées
par le que et le qui relatifs , jettent sur le tout une confusion
que l'esprit ade la peine à débrouiller.
Dans le second chant nous rencontrons cette réflexion de
l'auteur, lorsque l'image de la vierge est enlevée de la mosquée
« Fut-ce un ange , indigné que la reine du ciel
Souffrit dans son image un affront si cruel ,
Dont la main des enfers abaissa l'insolence ? »
Il est d'abord impossible de dire à quoi se rapporte cette
main , si c'est eelle des enfers , celle de la reine du ciel , ou celle
de son image ; il faut une certaine attention pénible pour découvrir
qu'elle appartient à l'ange, et ce défaut vient encore
de la phrase intermédiaire que le traducteur a placé mal-àpropos
entre l'ange et la main.
Voyons maintenant comment M. Mallet s'est écarté de son
modèle , et prenons pour exemple le discours touchant
d'Olinde sur le bûcher:
« Est- ce avec ces liens que devoit , Sophronie ,
S'attacher à tes jours la trame de ma vie ? »
La trame de ma vie est une expression bien apprêtée et bien
sèche pour un moment où le coeur seul doit parler. Le Tasse
a dit avec bien plus de simplicité : Est-ce donc là le lien
qui devoit m'attacher à toi pour la vie ?
Ce
Questo dunque è quellaccio , on l'io sverai
Teco accopiarmi in compagnia di vita ?
Sont-ce donc là les feux dont les vives ardeurs
Durent, je l'espérois , embraser nos deux coeurs ?
je l'espérois , transporté du premier vers de l'original au
quatrième de la traduction , est une véritable cheville qui
rallentit bien mal-à-propos un mouvement plein de passion.
Amour m'avoit promis des chaînes fortunées :
Le sort bien autrement unit nos destinées ,
Toujours sa cruauté se plut à séparer
Ceux qu'il joint aujourd'hui , mais pour les dévorer. :
Cedernier hémistiche est d'une dureté d'expression qui n'est
pointdu tout dans la couleur du morceau , et le vers français
est d'ailleurs bien éloigné de rendre le vers italien :
«Ma duramente or ne congiunge in morte.
Dans ses rigueurs , pourtant, il m'est encore propice ,
S'ilm'a ravi ta main , j'ai part à ton suppl ce.
Aussi n'est- ce que toi dont je plains le malheur ,
Mourant à tes côtésje mournai sans douleur .
Que dis-je ? o doux martyre , o mort délicieuse
Dundestin misérable , o fin trop glorieuse !
JUILLET
1806. :
135
Si , comme toi , percé par untrait assassin, Il m'eût étépermis d'expirer sur ton sein , Simon dernier soupir en exhakut ma flamme Sur ta bouche mourante eût rencontré ton ame ! >>> Il est facheux que ces deuxderniers vers se trouvent dans la compagnie de ceux qui les précèdent ; le trait assassin sur-tout qui est de l'invention du traducteur , et qui ne convient pas à la situation , tue véritablement
la douce émotion que ce petit discours devroit produire ; mais ce qui n'est pas assez senti et ce qui devoit l'être par-dessus tout, c'est le regret qu'Olinde témoigne d'être lie dos à dos et de ne pas voir Sophronie en mourant, ce qu'il exprime si bien par ce vers
« S'impetrerò che giunto seno à seno. Voilà ce qu'il falloit absolument rendre , et le trait qui va
droit au coeur .
: Il nous seroit sans doute plus aisé de citer beaucoup d'au- tres morceaux dans lesquels le traducteur s'est mieux soutenu. Le discours de Satan et celui d'Armide, dont toutefois nous n'avons pas vérifié l'exactitude , sont écrits avec plus de suíte ; les idées y sont mieux rendues , et la couleur du sujet nous. aparu mieux conservée. On nous annonce une traduction en vers deshuit premiers chants de ce poëme parM de La Harpe ; c'est unnouveau motifpour exciter l'émulation de M. Malfet: mais ce qu'il doit avoir toujours présent à l'esprit , c'est qu'il est obligé d'égaler la traduction en prose pour la clarté, et de la surpasser en vigueur et en harmonie. Nous ne dirons qu'un mot des Inscriptions morales de M. Didot l'aîné : ses quatrains sont bien faits ; la mesure du vers , la rime et même la raison s'y rencontrent ; on y trouve un peu de tout , excepté le principe qui rend obligatoire l'ob- servation de ces préceptes.Voici ce que c'est que sa morale :
« La Morale , la fille auguste
De la sublime Vérité. >>>
Voici ce que c'e c'est que la sublime Vérité.
« LaVérité n'est qu'une, elle commande au Temps. Rienne peut l'étranler , sa base est éternelle.>>> Quelle est cette base ? M. Didot ne s'explique pas là-dessus.- C'est peut- être Dieu ? -L'Etre-Suprême, voulez-vous dire?
<Tout s'unit pour le revéler;
Mais sa qature est un mystère.
Ce seroit orgueild'en parler ,
Il faut adorer et se taire . »
la morale de ce petit livre.
Taisons-nous done, et sur-tout admirons , si nous pouvons
:
G.
4
36 MERCURE DE FRANCE ,
VARIÉTES.
LITTÉRATURE , SCIENCES , ARTS , SPECTACLES.
On promet , pour lundi prochain, le concert annoncé depuis
si long-temps , dans lequel on doit entendre mad. Catalani.
Cette célèbre cantatrice chantera trois airs qui lui permettront
de déployer toute l'étendue et toute la souplesse de
sa voix. -L'ouverture de l'Opéra-Buffa est remise à mercredi.
-L'indisposition de mademoiselleGeorges retarde le début du
jeune Thénard , à la Comédie Française.-On a donné cette
semaine au théâtre Feydeau , la première représentation d'un
opéra comique intitulé les Maris garçons. Les paroles sont de
M. Nanteuil , et la musique de M. Berton. L'ouvrage a obtenu
le succès le plus brillant. La musique est charmante , et
la pièce très-bien jouée par Elleviou, Martin etmesdames Saint-
Aubin et Gavaudan.
-Une souscription volontaire pour faire jeter en bronze la
statue équestre de S. M. I. et R. , et transmettre ainsi àla
postérité un gage impérissable de l'attachement qu'ils portent
à leur auguste souverain , a été ouverte le 26 mars 1806 par
un grand nombre d'habitans distingués du département de la
Seine. L'hommage de ce monument a été présenté à S. M.
l'EMPEREUR ; l'opération est en pleine activité ; la statue
équestre , dont le modèle est achevé , sera exécutée par un
artiste distingué , et d'après une décision de S. Ex. le ministre
de l'intérieur , élevée sur la place désignée par le voeu
des souscripteurs. En conséquence , les souscripteurs invitent
les grands-dignitaires de l'Empire , les magistrats supérieurs ,
les fonctionnaires civils , militaires et judiciaires , et toutes
les classes de citoyens , à se joindre à eux pour acquitter un
tribut de reconnoissance qui honore également les sujets qui
le rendent et le souverain qui le reçoit.
Mode et conditions de la souscription.
Les souscripteurs soussignés appellent tous les habitans du
JUILLET 1806. 137
département de la Seine à concourir avec eux à l'érection
d'une statue équestre de S. M. l'Empereur des Français et
Roi d'Italie. Les souscriptions ne sont point limitées ; elles
pourront être depuis la plus petite jusqu'à la plus forte
somme. Lessouscriptions seront reçues , à Paris , par messieurs
les notaires , et dans les cantons ruraux , par messieurs les
maires de chaque commune. Par quelques personnes et dans
quel lieu que les souscriptions soient reçues , elles ne pourront
être acquittées qu'entre les mains et sur le reçu d'un notaire
pour Paris , et d'un maire dans les cantons ruraux.
Tous les procès-verbaux relatifs à la construction et à l'inauguration
du monument, ainsi que les noms des souscripteurs,
seront imprimés , et il en sera délivré , par le secrétaire du
comité, sur la présentation de la quittance de souscription ,
un exemplaire à toute personne qui aura souscrit pour une
somme de vingt-quatrefrancs au moins. Les dépenses du monument
une fois acquittées , l'excédant des sommes provenant
des souscriptions , sera remis à l'administration des Hospices
pour être appliqué aux besoins des indigens. Il sera
rendu compte tous les quinze jours , par la voie des journaux ,
de l'état de la souscription et des opérations relatives à l'exécution
du monument.
Lessouscripteurs ont nommé pour former le comité chargé
d'opérer en leur nom : MM. le maréchal de l'Empire Kellermann
, sénateur , membre du grand-conseil de la Légiond'Honneur
; Moreau de Saint-Méry , conseiller d'état , commandant
de la Légion-d'Honneur ; Cazela-Bove , législateur;
L. Montmorency; Dubos , sous-préfet à Saint-Denis ; Houdeyer
, sous-préfet à Sceaux; de Saintot , membre du collége
électoral du département de la Seine; Dubos , notaire ; Dumas
, propriétaire; F. P. A. Leger-Darance , professeur de
littérature ; Legrand , architecte des monumens publics ;
Cadet-Gassicourt, pharmacien dell'EMPEREUR; Petit-de-Gatines,
avocat ; Sureau , pharmacien; Landon, peintre ; Ponce , graveur
et littérateur ; Hoüel , peintre; Thury , propriétaire ,
ancien fondeur.
138 MERCURE DE FRANCE ,
- Une lettre arrivée à Londres le 9 juillet , et datée de la
rivière de Gambie , rapporte que le célèbre voyageur Mungo-
Parke et sa suite , à l'exception de deux ou trois personnes ,
ont été massacrés dans l'intérieur des terres , par les naturels.
La vérité de ce rapport est constatée par le retour à Widah
des personnes échappées au massacre.
,
- Les dernières gazettes de Bombay annoncent que lord
Valentia , chargé d'une mission par la société qui s'est formée
aux Indes , pour explorer les côtes d'Afrique et celle de
l'Arabie , a reçu du roi d'Abyssinie l'invitation d'envoyer
une ambassade à Gondar, capitale de cet empire. Lord Valentia
a fait choix , pour cet emploi , de M. Salt , qui doit résider
quatre mois dans le pays , et a tout le talent nécessaire pour
en étudier les moeurs et la situation. C'est de ce voyageur
qu'il faut attendre aujourd'hui la confirmation ou la réfutation
de tout ce que Bruce a écrit sur l'Abyssinie.
MODES du 15 juillet.
Leblane matet le rose pâle sont à la mode , comme de coutume. Comme
de coutume , on porte les capotes très-saillantes. Les capotes de perkale
ont leurs torsades accoutumées ; mais les ornemens des capotes , soie et
paille , crêpe et rubans , tissu et paille , varient beaucoup . Toutes ces
capotes sont rayées , mais de mille différentes manières .
+!
Les pélerines plissées ont été , ces jours derniers , un peumoins communes
: on leur a substitué quelques -uns de ces fichus-guimpes, en mous--
seline claire , qui semblent n'être étendus sur la gorge que pour la dessiner
et la faire remarquer .
On adapte à beaucoup de corsages, à ceux même qui sont froncés à
l'enfant, de petites pattes tantôt en pointes , tantôt arrondies .
Lesmanches courtes sont trop amples , pour former des plis ; elles
bouffent, Les tabliers à la mode sont des robes qui ont une fente depuis la
ceinture jusqu'au bas du jupon.
Le grand genre, quand on est à la promenade , est de se montrer dans
la plus grande parure , etd'affecter le plus grandnégligé. Ainsi , sur la
plus belle robé , on fronce de la Malines en façon de robe , ou même on
porte , au lieu de robe , un tablier qui , à la vérité , ades manches , un
corsage, dont les deux lez se rapprochent , mais qui n'en est pas moins
untablier,
:
JUILLET 1806. 139
Labatiste écrue , qu'on n'avoit encore employée qu'à faire des gants , se
porte maintenant en capotes , même en robes , mais à la campagne seule+
ment, ou en ville , pendant qu'on s'exerce à danser ou à peindre.
Le nombre des livrées et des voitures étrangères est , depuis un mois ,
augmenté d'une manière très -sensible. Les voitures faites dans l'étranger
sontmoins bombées que les nôtres. Les caisses , comme chez nous , ont
des filets de métal blanc ; mais en général le fond des caisses est moins
clair.
NOUVELLES POLITIQUES.
Philadelphie , 11 juin .
Les rapports que l'on nous fait relativement à Miranda sont
tellement remplis de contradictions , que l'on a peine à démèler
la vérité à travers des bruits si confus. Nous allons
cependant essayer de rassembler les cfaits que l'on peutcroire
avec quelque confiance. Il est bien conuu que Miranda , en
partant de Jacquemel , se rendit à la petite île d'Aruba , située
àpeu de distance, et sous le vent de Curaçao; il partit vers
le 16 avril avec le Leander et ses deux goëletteess ,, et cherchoit
à effectuer un débarquement dans la province de Coro , lorsque
sa petite escadre fut reconnue par deux corsaires espagnols
, l'un de 14 et l'autre de 12 canons , qui avoient été
équipés à Laguira , par le gouvernement de Caracas. Le
Leander, après avoir cherché à s'engager avec le plus hardi
des deux , se retira tout-à-coup de la mêlée , fit force de
voiles et s'échappa. Les deux goëlettes , abandonnées à ellesmêmes
, se défendirent encore quelques instans , et finirent
par se rendre au plus foible des corsaires. Deux jeunes espagnols
qui étoient à bord des goûlettes , prévoyant le sort
qui les attendoit , se jetèrent à la mer. Le reste fut pris et conduit
dans les prisons de Porto-Cabello. Quelques-uns des chefs,
et nommément le jeune Smith , ont été conduits à Caraccas.
Ces bâtimens étoient chargés de munitions de toutes
espèces, etd'une grande quantitéde proclamations imprimées
en espagnol et conçues en des termes bien analogues au but
de l'expédition. Le châtiment de ceux de ces aventuriers qui
ont été pris sera sans doute très-rigoureux , le gouvernement
espagnol ne pouvant les considérer que comme des pirates et
des séditieux. (United-States Gazetie.)
Boston , le 12 juin.
L'expédition de Miranda est entièrement manquée. Les
140 MERCURE DE FRANCE ,
rapports qui nous donnent ces nouvelles paroissent venir directement:
on ajoute que les prisonniers ont été condamnés
àune mort ignomineuse. (Idem.)
Pétersbourg , 20 juin.
LaGazette de la Cour contient la lettre suivante adressée
par le capitaine Krusenstern à M. l'académicien Schubert.
Au port Saint-Pierreet Saint-Paul ,
le 8 juin 1805.
Nous avons heureusement terminé notre voyage au Japon.
Avant-hier nous avons jeté l'ancre ici.
Le 7 décembre 1804 , nous fimes voile du Kamschatka ; la
saison étant avancée , je ne songeai qu'à conduire le plus tôt
possible l'ambassadeur à Nangasacki. Cependantje visitai durant
cette traversée la contrée où , sur quelques cartes , on a
marqué deux groupes d'iles , sous le nom d'Isles de 1664 et
1714. Je me portai précisément dans cette direction , et je
ne trouvai aucune terre. Enfin nous aperçumes les côtes du
Japon. Une tempête violente nous en éloigna d'abord ; lorsqu'elle
fut apaisée , je m'en approchai de nouveau ; maisalors
untyphon nous surprit de la manière la plus violente; nous ne
pouvions être sauvés que par un changement subit du vent;
il arriva ; c'est un miracle. Trois heures plus tard , c'en
étoit fait de nous. Le plus beau temps suivit cette tourmente
, et nous permit de visiter la côte sud-ouest du Japon.
Je fis voile à travers le détroit de Van Diemen, qui est tracé
sur les cartes françaises et anglaises d'une manière absolument
différente; je trouvai que les unes et les autres sont défectueuses
.
Nous avons levé cette partie de la côte du Japon avec une
exactitude qui ne laisse rien à desirer. Plus de mille angles ont
été mesurés. Nous avons trouvé cinq îles dans le détroit de
Diemen , on ne peut imaginer combien toutes les cartes de,
cette partie du Japon sont fautives .
Nous avons découvert en outre plusieurs îles ainsi que des
bancs de rochers très-dangereux; leur position a été fixée par
nous avec la plus grande exactitude , ainsi que la latitude et
la longitude de celles des îles Gottro qui sont situées au sudouest.
Lecap Gottro , qui forme la pointe sud-ouest de toutes
les possessions japonaises , n'a été fixé avec moins de précision.
Le 8 octobre, nous jetâmes l'ancre à Nangasacky ; nous
y sommes restés jusqu'au 18 avril 1805. Pendant ces sept mois ,
j'ai joui de la plus grande tranquillité , et j'ai mis à profit ce
loisir.
JUILLET 1806. 141
Jecrois de mon devoir de vous faire un récit succinct de
mes occupations. Je travaillai d'abord de concert avec le
docteurHornerà déterminer la longitude de Nagasacki , par
les distances de la lune. Chacun de nous a mesuré plus de
500distances. Le terme moyen de toutes donne pour la latitudedu
centre de cette ville (connue depuis 200 ans , mais
dont nous avons les premiers déterminé la position) , 230 d.
8m. à l'est du méridien de Grenville , et pour la latitude ,
32 d. 44 m. 50 s.
Dans la connoissance des temps et presque sur toutes les
cartes , on trouve 228 deg.18 min. de longitude, et 32 deg.
32min. de latitude. Les Hollandais n'ont rien publié sur la
longitude et la latitude de Nangasacki.
Nosmontres se sont parfaitement maintenues; l'une d'elles ,
après unaussi long voyage, n'avoit qu'une erreurd'une minute
dans le temps. J'ai aussi fait pendantmon séjour des observations
météorologiques , que je vous enverrai lorsque je les
aurai mises au net. Les mois d'octobre, de novembre et dé-,
cembre ont été superbes; le temps étoit doux et jamais orageux.
L'hiver commença au mois de janvier; le vent étoit
souvent assez violent. Le thermomètre descendit souvent an
point de congellation ; il tomba aussi quelquefois de la neige ,
mais en petite quantité. Au mois de mai, on éprouva des
vents du sud; cependant les vents du nord continuèrent à
dominer. Le temps étoit nébuleux et les orages assez fréquens.
Le 26 mars , nous essuyâmes une tempête des plus fortes ;
quoique l'intérieur du port de Nangasacki soit très -bien ,
abrité, nous dûmes jeter notre troisième ancre. J'ai pris note
six fois par jour de la hauteur du thermomètre , du baromètre
et de l'hygromètre. La plus avantageuse des observa
tions que j'ai faites , m'a paru être celle du flux et reflux. La
hauteur de la marée a été mesurée avec la plus grande exactitude
par mon pilote , sous mon inspection.
Pendant les six dernières semaines (de jourcomme de nuit),
j'ai fait souvent 8 à 10 observations par heure. Laplus haute
marée, qui fut de 11 pieds 5 pouces, eut lieu le 2 avril , deux
jours après la nouvelle lune. La lune dans sa plus grande
proximité de la terre, le vent soufflant foiblement du nord. La
plus basse marée fut seulement d'un pied deux pouces ; elle
eut lieu le 20mars , deux jours après la quadrature , trois jours
après l'éloignement de la terre et l'équinoxe , la lune se trouvant
à l'équateur , le vent soufflant foiblement du nord.
Je me suis assuré , par la mesure de différentes hauteurs
correspondantes des temps où les plus hautes et les plus basses
marées ont lieu. A la nouvelle et à la pleine lune , la plus
142 MERCURE DE FRANCE ,
hautemarée a lieu à 7 h. 47 m. Je ne connois pas d'endroit
plus favorable à l'observation des marées , non-seulement
parce que l'alternative est très-régulière , mais encore parce
que la mer est presque continuellement calme , et n'est agitée
que par les plus violentes tempêtes.
Les Japonais m'ont beaucoup aidé dans la confection du
plan très-exact que j'ai levé du port de Nangasacki. Notre
voyage, depuis l'entrée jusque dans la partie intérieure du
port , a duré trois mois ; nous nous sommes arrêtés à cinq
endroits ,et ces cinq stations ont singulièrement favorisé nos
vues.
Le lieutenant Lowenstern a rassemblé une superbe collection
de dessins des différens bâtimens que nous avons vus
avec leurs pavillons et ornemens. Chez les Japonais, chaque
personne de distinction a son pavillon et ses décorations particulières.
Le baron de Billingshausen a fait plusieurs modèles
de bâtimens japonais , ainsi que le dessin très-exact
d'une jonque chinoise. Le conseiller Tilesius a fait une collection
nombreuse de dessins de poissons , d'oiseaux , de
plantes et autres productions de la mer. Le docteur Langdorf
a embaumé la plupart de ces poissons et oiseaux.
La Haye, 12 juillet.
L'amiral Verhuell ést nommé membre du Conseil-d'Etat
de S. M.
Madame de Boubert est nommée gouvernante des enfans
de LL.MM.
* Le roi vient de nommer dames du palais de S. M. la reine :
Mesdames de Villeneuve , Darjuzon , Adele Auguié, Heeckeren
de Gloese , de Hogendorp , née Bosset. Sont nommées
dames honoraires : Mesdames de Viry ( dame d'honneur ) ;
Mollien, de Lery , de Seyssel , dames du palais.
Le roi a aussi nommé chambellans de la reine : MM. de
Villeneuve, premier chambellan , et d'Aylva. Ecuyers de la
reine : MM. Turgot, Devaux , et le général-major Broux.
M. de Boucheporne est nommé préfet du palais; M. Mesangere,
trésorier de la couronne ;MM. le capitaine d'artillerie
Rode, et le major Bruno, aides-de-camp.
suit :
EMPIRE FRANÇAIS.
Mayence , 13 juillet.
ว
La gazette de cette ville contient aujourd'hui l'article qui
Suivant des bruits que nous ne garantissoonnss pas , le gé :
JUILLET 1806 . 143
>> néral Bellegarde qui avoit fait voile avec un corps de
>>troupes autrichiennes pour les Bouches du Cattaro , qui
* devoient lui être remises par les Russes , les a trouvées
>> occupées par les Anglais , auxquels les Russes les avoient
>> livrées. >>
PARIS.
S M. vient de nommer , à l'évêché de Metz , M. Jauffret,
vicaire-général de la grande-aumônerie ; à l'évêché de Montpellier
, M. l'abbé Fournier, prédicateur et chapelain de S. M.;
à l'évéché d'Autun , M. Imbertie , oncle de M. le maréchal
Bessières , curé de Montauban.
- Le général Rapp a été nommé commandant de la division
militaire de Strasbourg.
M. d'Oubril a déjà eu quelques conférences relatives à
l'échange des prisonniers .
Le lord Yarmouth attendoit hier un courrier qui devoit ,
dit-on, lui porter une réponse décisive.
-
-M. Siméon fils, secrétaire de légation à Rome, estnommé
chargé d'affaires de S. M. près le roi de Wirtemberg. Il est
déjà parti depuis plusieurs jours pour sa nouvelle destination.
M. Guillemardet , préfet de la Charente Inférieure , est
nommé à la préfecture du département de l'Allier , vacante
par la mort de M. de Lacoste. M. Richard , ci-devant préfet.
de la Haute-Garonne , remplace M. Guillemardet dans la préfecture
de la Charente-Inférieure.
M. Lamarre , second secrétaire de légation à Constantinople
, est nommé vice-consul à Warna.
-Un décret du 4 porte que lorsque le cadavre d'un enfant ,
dont la naissance n'aura pas été enregistrée , sera présenté à
l'officier de l'état civil , cet officier n'exprimera pas qu'un tel
enfant est décédé , mais seulement qu'il lui a été présenté
sans vie. Il recevra de plus la déclaration des témoins , touchant
les noms , prénoms , qualités et demeures des père et
mère de l'enfant, etla désignation des an, jour et heure auxquels
l'enfant est sorti du sein de sa mère. Cet acte sera inscrit
à sa date sur les registres des décès, sans qu'il en résulte
aucun préjugé sur la question de savoir si l'enfant a eu vie
ou non.
- S.M. vient de permettre l'exportation des grains par le
port de Nantes. Le préfet de la Ioire-Inférieure arrêtera le
15 et le dernierjour de chaque mois, le prix moyen des mer
curiales du département. Si se prix vient à s'élever à 24 fre
144 MERCURE DE FRANCE,
le myriagramme , l'exportation sera prohibée dans les vingtquatre
heures. Néanmoins les vaisseaux qui ayant déjà payé
les droits , se trouveroient encore dans le port au moment de
laprohibition , auront la liberté d'en sortir.
-On dit que M. Fox, en accordant au général Lapoype et à
deux autres militaires de marque la faveur de rentrer enFrance
sur leur parole , a demandé à S. M. I. la même grace pour
cinq prisonniers anglais auxquels il s'intéresse , et qu'il n'a
pas été refnsé. On dit également que le docteur Jenner , si
célèbre par la découverte de la vaccine , s'étoit directement
adressé à l'EMPEREUR pour obtenir la liberté du docteur
Windham et de M. Williams , tous deux ses amis , et prisonniers
à Verdun. La requêtedu docteur Jenner a été longtemps
égarée : aussitôt qu'elle a été mise sous les yeux de
S. M. , l'ordre de liberté a été accordé : ces deux Anglais
partent sous peu de jours pour Morlaix , où ils doivent s'embarquer
; enfin , on cite un autre prisonnier anglais , fils d'un
habile astronome , et lui-même livré eutièrement à l'étude
des sciences , qui vient d'obtenir la liberté de rentrer dans sa
patrie. On ajoute que plusieurs membres de l'Institut se sont
vivement intéressés à ce jeune savant anglais , et que leurs
sollicitations ne lui ont pas été inutiles.
FONDS PUBLICS DU MOIS DE JUILLET.
DU SAMEDI 12. - Ср. 0/0 c. J. du 22 mars 1806. 66f. roc. 66f. 65f.
60c. 700. 60c ooc . oocoocooc . ooc.
'Idem. Jouiss . du 23 septembre 1806. 63f. ooc. oof.
Act. de la Banque de Fr. 1155f 115af 50c. coc oooof ooc oooof.
DU LUNDI 14. - C p. olo c. J. du 22 mars 1806. 65f. 25с. Бос. 300 250
Зос. 250 00c ooc oof ooc .
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806 62f. 5oc
Act. de la Banque de Fr. 1150f. oooof. coc. oooof. ooc.
DU MARDI 15. - C pour 0/0 c. J. du 22 mars 1806. 65f. 1oc 25с Зов.
35c. 30c. 35c 30c ooc .
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. oof. ooc.
Act. de la Banque de Fr. 1147f 50c . oooof ooc oooof. ooc.
DU MERCREDI 16. - C p. 00 c. J. du 22 mars 1806. 65f 25c. 3oc 35€
Зос 35c. 300. 200.000 оос оос оос ооc . ooc .
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. oof ooc. oof.
Act. de la Banque de Fr. 1147f 50c 1148f 75c oof ooc. oofooc. oooof.
DU JEUDI 17.-Cp. 00 c . J. du 22 mars 1806. 65f 15c65f 65f toc 56.
IOC. 200 250 200
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 6af 25c ooc.
Act. de la Banque de Fr. 1147.500 . 000of ooc. oooof.
DU VENDREDI 18. - Ср. 0/0 c. J. du 22 mars 1806. 65f. 1oc. 15c 65f,
65f 10. 50. 65f ooc eoc
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 62f 000 0ос.
Act. de la Banque de Fr. 1147f5oc. oooof ooc 0000. 0000f,
( No. CCLXII . )
(SAMEDI 26 JUILLET 1806. )
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE .
DEPT
DE LA
SEIN
5.
cen
VERS
Tirés de la traduction en vers de l'ESSAI SUR L'HOMME ,
par M. de Fontanes.
CEPENDANT , des mortels souveraine volage,
Errante à nos regards sur un léger nuage ,
L'Opinion , qui charme etqui trompe toujours ,
De ses rayons changeans vient embellir nos jours .
Au défaut du bonheur l'homme en a l'apparence ;
Ses voeux sont ses trésors; l'invisible Espérance ,
Qui daigne à nos côtés voyager ici bas ,
Veille encor près de nous au moment du trépas.
C'est elle qui, sans cesse au banquet de la vie ,
Telle qu'un hôte aimable en riant nous convie,
Etverse en notre coupe un délire éternel :
Le rêve du bonheur est un bonheur réel.
Vois l'abeille , avec art sur l'herbe envenimée,
Pomper, en voltigeant, sa liqueur parfumée.
Vois ourdir l'araignée : elle vit à la fois
Dans tous les ils tremblans qu'entrelacent ses doigts.
Si de l'ange un moment l'homme usurpe les droits,
L'insecte nous atteint; la nature est sans lois ;
K
146 MERCURE DE FRANCE ,
Sa marche avec terreur s'arrête interrompue :
Qu'un anneau se détache , et la chaîne est rompue.
S'il est diverses lois pour les globes divers ,
Un seul en s'écroulant fait crouler l'univers .
Que la terre, au hasard de son orbe élancée ,
Par l'air qui la soutient ne soit plus balancée ,
Mars , Saturne, Vénus , le Soleil étonné,
S'égarent en désordre ; et l'ange détrôné
Laisse échapper d'effroi leurs rènes vagabondes ;
Etles mondes brisés retombent sur les mondes .
Que ton oeil, protégé de sa triple enveloppe ,
S'éclaire tout-à- coup du perçant microscope
Qu'a donné la nature au léger moucheron :
Tu perds l'immensité pour fixer un ciron ;
Aiguise ton toucher : des douleurs plus subtiles
Vont blesser le tissu de tes nerfs plus fragiles ;
Du rapide odorat si l'aimant est plus fort ,
Dans l'haleine des fleurs tu respires la mort;
Et si tu peux entendre , en leur marche infinie ,
Tonnerdes cieux roulans l'effrayante harmonie ,
Ne regrettes - tu pas le doux bruit des ruisseaux ,
Et le Zéphir du soir qui caresse leurs eaux ?
Pourquoi les feuxdu ciel brillent- ils ? Et pourquoi
Cemonde est-il formé ? L'orgueil dit : «C'est pour moi :
>> Pour moi naît le printemps ; c'est à moi que la terre
>> Prodigue de ses fruits le luxe tributaire;
>> Pour moi la rose entr'ouvre un bouton parfumé ,
>> Et la grappe ruisselle en nectar embaumé ;
>> D'un or qui m'appartient la mine se féconde;
>> Les mers , pour me porter, aplanissent leur onde;
>>Un soleil se promène autour de mon palais :
>> Cette terre est mon trône, et le ciel est mon dais . »
LES PREMIÈRES AMOURS ,
ÉLÉGIE.
REÇOIS tous mes baisers , lettre divine et chère !
Quoi ! tes voeux sont remplis , si ma flamme est sincère !
Mais toi ! peux-tu douter encor de mon amour ;
Toi que Vénus forma pour embellir sa cour ?
JUILLET 1806.
147
Songes-tu que mes yeux ont vu croître tes charmes;
Que tes yeux sur mon coeur ont essayé leurs armes ;
Que j'ai de tes regards senti les premiers feux ,
Quand tu m'associois à tes folâtres jeux ?
Odouce liberté qui naît de l'innocence !
Plaisirs simples et purs de la naïve enfance ,
Que vous avez d'attraits pour les coeurs ingénus !
C'est pour toi , c'est par toi que je les ais connus !
Heureux le coin discret , où, libre de contrainte ,
Fuyantd'un cercle oisif la gaîté triste et feinte ,
Genoux contre genoux , j'allois subir tes lois
Aujeu par qui nos mains s'entrelacent neuf fois !
C'est alors que souvent ton heureuse imprudence
M'ordonna d'un secret la douce confidence.
Zélis ! ah ! tu sais bienquels furent mes aveux:
Je te nommai l'objet de mes plus tendres voeux.
Quand ta main sur mes yeux mit ce léger nuage ,
Du bandeau de l'Amour intéressante image ,
Tu vis toujours mes pas inquiets , suspendus ,
Guider vers toi mon coeur et mes bras étendus :
Ma main te saisissoit; et du voile folâtre
J'ombrageois tes yeux noirs et ce beau front d'albâtre,
Que ma bouche au milieu du tumulte et des ris ,
Effleuroit d'un baiser rapidement surpris.
Te souvient-ildu soir où , fuyant sous l'ombrage,
Tu fis voler sur moi les débris du feuillage ?
Ma vengeance craintive expira sur ton sein ,
Et ton coeur palpita sous ma tremblante main.
Ah ! qu'en ce doux moment tu fus intéressante !
Je te vis à la fois timide et caressante :
Ta voix demandoit grace, et ton oeil pleinde feux
Sut donner et combattre un espoir amoureux.
Tu riois , tu jouois , tu n'aimois pas encore.
Ton seizième printemps en ton coeur vient d'éclore ;
L'inconstante Phébé , te marquant ses retours ,
Dans les fastes des mois te fait suivre son cours .
Ton front s'est coloré d'une rougeur timide,
Tes regards sont voilés d'une langueur humide,
Ta voix tremblante laisse expirer ses accens .
Rêveuse, tu parcours à pas muets et lents
1
K
148 MERCURE DE FRANCE
Les bois où s'égayoit ta jeunesse enfantine.
Les jeux ont disparu; ton ame lit Racine :
Monime t'intéresse , et tes desirs secrets
Demandent à l'Amour un autre Xipharès.
Tu goûtes des beaux vers la charmante énergie ;
Ta beauté m'encourage à la tendre élégie;
Tu veux que tes faveurs soient le prix de mes chants ;
Ton coeur ne peut céder qu'à de nobles penchans .
Le doux nom de Tibulle a chatouillé ton ame ,
Tu veux être Délie, et brûler de sa flamme :
Tu veux qu'un jeune amant , dans ses doctes loisirs ,
Aux fastes de Vénus consacre tes soupirs.
Oh ! que j'adore en toi cet amour de la gloire !
Oh ! quel charme d'unir sa vie et sa mémoire !
Oui , le sein d'une amante est pour moi l'Hélicon ;
Ivre des feux d'Amour et des feux d'Apollon ,
Est- il un sort plus doux , une g'oire plus belle ,
Quemourir dans tes bras , et te rendre immortelle ?
M. LE BRUN , de l'Institut.
ODE
SUR LA CAMPAGNE DE L'AN XIV.
LORSQU'AU souffle des vents , au fracas des tempêtes ,
Des nuages affreux s'assemblent sur nos têtes ,
Et font gronder la foudre au milieu des éclairs ,
Armé de tous ses feux , l'astre du jour s'avance ;
Tout fuit à sa présence ,
Etle calme avec lui monte au trône des airs .
Ainsi nous avons vu la perfide Angleterre ,
Allumant de nouveau les torches de la guerre ,
Menacer d'embraser nos superbes remparts :
NAPOLÉON se lève; et son bras redoutable,
D'une ligue coupable
Renverse d'un seul coup les bataillons épars .
<< Eh quoi ! dit Albion , un prince que j'abhorre ,
» Des rives du couchant aux portes de l'aurore ,
► M'osera de Neptune enlever le trident !
» Ah : plutôt que ces mers , à ma loi disputées ,
" De morts ensanglantées ,
>> Roulent les vils débris de son trône fumant.
1
JUILLET 1806.
149
> Mille vaisseaux , pour moi, fendent le sein de l'onde;
>> Pour moi les feux du jour, dans les champs de Golconde ,
>> Ont mûri ces trésors entassés dans mes mains .
>> Achetons des soldats qui servent ma vengeance;
> Armons contre la France ,
>>Et le Scythe féroce et les braves Germains. >>
Soudain a retenti la trompette guerrière ;
Du temple affreux de Mars on r'ouvre la barrière :
Russes , Germains , tout s'arme et s'ébranle à la fois .
LeNord vomit sur nous ses phalanges barbares ;
Et cent peuples avares
D'un or avilissant vont souiller leurs exploits.
Mais le héros puissant qui protège la France ,
Franchissant en un jour une carrière immense ,
Au Danube effrayé porte ses étendards .
Son aigle , dont l'essor menaçoit la Tamise ,
Jusqu'à Vienne soumise
Adéjà foudroyé l'aigle altier des Césars .
Banni de tes palais , sans États , sans couronne ,
Suivi de ta douleur, du deuil qui t'environne ,
François , mets donc enfin un terme à ces combats.
Jusques à quand , dis -nous , à l'Anglais en furie ,
Vendras- tu ta patrie ,
Tes ports , tes arsenaux, le sang de tes soldats ?
C'est en vain qu'un héros , d'une main généreuse ,
Donnoit à ses malheurs une paix glorieuse ;
Des bataillons vaincus ralliant les débris ,
Il recule . Du Nord mille hordes sauvages ,
Loin de leurs froids rivages ,
Unissoient leurs drapeaux dans les champs d'Austerlitz .
Là cent mille Français couvrent au loin la plaine ;
Sur cent mille ennemis flotte l'aigle romaine ;
Alexandre et César y guident leurs soldats :
NAPOLÉON conduit ses guerriers à la gloire ;
Et , sûr de la victoire ,
Il paroît un moment redouter les combats.
Aces signes trompeurs , poussant des cris de joie,
Et déja dans les fers croyant tenir sa proie ,
L'ennemi , de la guerre a donné le signal ,
Dieux ! nos braves Français ont- ils connu la crainte ?
Cachés dans leur enceinte ,
La peur les couvre-t- il sous son voile fatal ?
3
150 MERCURE DE FRANCE ,
/ Ah! sortez .... Mais que dis-je ! affamés de batailles ,
Leur ame impatiente accuse ces murailles
Où le héros prudent enchaîne leur valeur ;
Mais bientot l'ennemi , qu'enivre l'assurance ,
Avec orgueil s'avance ;
Soudain il rend l'essor à leur bouillante ardeur.
Commeunlion fougueux, délivré de sa chaine ,
Rugissant de courroux , s'élance dans l'arène ;
Comme le fier coursier, qui, du sein des troupeaux,
Entend tonner l'airain , voit sa brillante foudre ,
Part à travers la poudre,
Et vole sous un maître à des combats nouveaux :
'Ainsi nos bataillons , franchissant leurs barrières ,
Renversent sous leurs coups ces phalanges guerrières ,
Qui poussèrent trop tôt des cris victorieux.
Fuyant de mille traits la tempête brûlante ,
Et tremblant d'épouvante ,
L'ennemi se dérobe à ce carnage affreux.
Tel fuit cet imprudent qui , dans ses pas rapides,
Foule un dragon caché sous les sables arides ;
Lorsque le monstre horrible , élancé dans les airs ,
Vomissant ses poisons par cent gueules béantes ,
Suit ses traces sanglantes ,
Et de longs sifflemens remplit les noirs déserts.
Quel spectacle effrayant ! Sur l'une et l'autre armée ,
Lançant avec la mort les feux et la fumée ,
L'airain s'enflamme, tonne , et moissonne les rangs ;
Le plomb siffle; dans l'air les glaives resplendissent ,
Etles monts retentissent
Des cris de la fureur et des cris des mourans .
Je vois NAPOLÉON , au milieu du carnage ,
Du soldat intrépide échauffant le courage ,
Terrible , se mêler aux horreurs des combats;
Il agite en ses mains sa foudroyante épée ;
Et la foule trompée
Acru voir le dieu Mars , a cru sentir son bras .
Touttombe sous les coups du héros indomptable ;
Nul n'ose soutenir son aspect redoutable ;
Devant ses pas ont fui les nombreux bataillons :
Tel l'Aquilon s'avance ; et , dans sa marche altière ,
D'une vile poussière
Disperse devant lui les obscurs tourbillons .
JUILLET 1806. 151
Vingt mille combattans expirent sur le sable ;
D'autres , pour éviter la mort inévitable ,
Courent sur les glaçons dans les flots suspendus ;
Mais , sous l'horrible poids , la glace éclate, crie ;
Et l'abyme en furie
Engloutit , à grand bruit , les soldats éperdus.
Alors , en oubliant leur fatale démence ,
Le héros aux vaincus fait sentir sa vengeance,
Même à ses ennemis prodigue ses bienfaits,
Démasque aux yeux des rois la perfide Angleterre;
Il enchaîne la guerre ,
Et le monde surpris reçoit enfin la paix.
Oui , grand NAPOLÉON , le souverain du monde
A répandu sur toi sa sagesse profonde;
La victoire préside à tes nobles travaux;
Tu parles ; et les vents, les ondes t'obéissent ,
Tes ennemis frémissent ,
Etle poids de tonnom accable tes rivaux.
C'est en vain qu'Albion , se levant tout entière ,
Remplit les vastes mers sous une flotte altière;
Sa rive s'épouvante au seul nom des Français.
Bientôt elle verra sa rage combattue ,
Sa puissance abattue ,
Et l'Océan soumis publier tes succès.
Ah ! poursuis àjamais ta brillante carrière ;
Joins l'olivier paisible à la pompe guerrière;
Rends heureux les mortels à ton pouvoir soumis ;
Et, tandis qu'à tes lois les nations fidelles
Reposent sous tes ailes ,
Fais redouter ton glaive à leurs fiers ennemis.
Par F. NEGREL (de Marseille) .
ANECDOTE DRAMATIQUE.
LOIN du théâtre , en loge elose ,
Un spectateur, nouveau Jourdain ,
Disoit un soir à son voisin :
« Est- elle en vers , est-elle en prose
>> La pièce qu'on vient de jouer ? »
-« Monsieur, il faut vous l'avouer,
>> Répondit celui-ci , je n'ose
>>>D'aussi loin décider la chose .>>>
KÉRIVALANT.
152 MERCURE DE FRANCE ,
ENIGME.
Les quatre élémens réunis
Composent ma plate existence.
On me voit dans bien des pays ,
Et plus communément en France :
Je fréquente peu les châteaux.
Mais dans les villes , les hameaux ,
Pour me rendre utile on m'accroche :
En me voyant à tout moment ,
Je crois que de moi rarement
Très-peu de mes lecteurs s'approchent.
Au poste où l'on veut me placer,
Je suis toujours en compagnie;
Etquand je veux l'abandonner,
'Alors avec raison, de moi l'on se défie.
LOGOGRIPHE.
En six lettres, lecteur, mon vrai nom est compris ,
Alors mort ou'vivant je vaux toujours mon prix.
Des six, ôte-m'en une , ou deux , ou trois , ou quatre ,
Transpose , et mets sur-tout les bonnes dans leurs lieux,
Et soudain je deviens un Protée à tes yeux ;
Ou bien si de ces six tu ne veux rien abattre ,
Transpose- les aussi , combine pour le mieux ;
Pour en juger toi-même, écoute et sois habile ,
Tantôt je suis ma mère , et tantôt je suis ville ;
Sous un nom je parois devoir être cruel ,
Sous un autre en chimie on me tient pour utile.
Soumis aux lois de l'Eternel ,
Je me prête à la terre , immobile ou mobile ;
Je couronne les voeux d'un joueur téméraire ;
Mais aussi mon refus fait sa confusion.
En adverbe changé ,je ne puis que déplaire
A celui qui se livre à son ambition .
J'ai place entre les mets où l'on fait bonne chère ;
Enfin je suis pronom , de plus , conjonction .
Je me tais : développe à présent le mystère.
CHARADE .
Tous les ans mon premier naît avec la verdure ,
Mais il meurt avec elle et cède à l'aquilon ;
Et pour un doux concert les enfans d'Apollon
Recherchent mon dernier autant que la mesure :
Mon entierqui souvent te fait rire, lecteur,
Fait faire la grimace alors à maint auteur .
С. В.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE ,
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Nº . est Aiguille.
Celui du Logogriphe est Pléonasme.
Celui de la Charade est Contre-marque.
JUILLET 1806. 153
DE L'UNITÉ RELIGIEUSE
EN EUROPE.
La philosophie a r'ouvert, la première, la lice qu'on avoit
fermée ; et l'Institut de France , en proposant , l'année dernière
, pour sujet de prix , la question de l'influence de la
réformation de Luther sur la situation politique des différens
Etats de l'Europe , non-seulement a ramené l'attention publique
sur des matières que, depuislong-temps, on ne pouvoit
agiter sans être taxé de peu de philosophie , et peut-être de
quelque chose de pire; mais il a encore indiqué le point de
vue sous lequel on pouvoit aujourd'hui les considérer.
Cette compagnie célèbre n'est pas sans doute un tribunal
de la Religion et de la Politique , comme le lui dit poliment
l'auteur de l'Essai( 1 ) qu'elle a couronné ; mais placée près du
gouvernement et à la source de toutes les lumières comme de
tous les grands desseins , elle a jugé que la réformation commencée
par Luther , après avoir été , dès sa naissance et dans
ses progrès , liée de si près à la politique de l'Europe , ne pouvoit
pas rester étrangère aux événemens publics , aujourd'hui
qu'ils prennent un cours si nouveau et si décisif; et qu'à l'époque
où les gouvernemens de la chrétienté s'élèvent de
toutes parts à la dignité du système monarchique , il étoit
d'une sage politique de considérer quels doivent être à l'avenir
leurs rapports avec le système populaire, ou presbytérien
de religion : pensée d'une haute philosophie , digne
assurément de fixer les regards des dépositaires de l'instruction
publique , et dont le développement peut préparer les
esprits aux arrangemens que la politique , de concert avec la
-
(1) Essai sur l'esprit et l'influence de la réformation de Luther ,
ouvrage qui a remporté le prix , etc. A Paris , chez Henrichs , libr . ,
rue de la Loi , nº. 1231 ; et le Normant.
154 MERCURE DE FRANCE ,
religion , médite dans les contrées qui ont été le berceau de
la réformation luthérienne , et où elle a encore son principal
établissement !
L'Institut , en proposant cette question délicate , s'exposoit
au danger de voir ses intentions méconnues. Il n'a pu
éviter cet écueil ; et comme s'il eût voulu par un appel imprudent
aux discussions religieuses , rallumer des feux mal
éteints , ou faire revivre des opinions surannées , les ouvrages
qui ont remporté ou disputé le prix , ceux du moins qui sont
venus à la connoissance du public , ont tous, ce me semble ,
et quelques-uns avec un peu d'exagération et même d'aigreur,
relevé les avantages réels ou prétendus que la société a retirés
de la réformation de Luther. L'institut , forcé de prononcer ,
n'a donc pas eu à choisir entre des considérations opposées sur
l'influence du lutheranisme , et n'a pu prononcer qu'entre
des talens divers. Mais il n'en a pas moins atteint son but , et
plus sûrement peut- être , en couronnant l'ouvrage qui a porté
le plus loin les avantages de cette influence. L'événement
religieux et politique , le plus mémorable des temps modernes
, a été remis sous les yeux du public de par l'autorité
du premier corps littéraire de l'Europe. Il a été permis de
considérer l'effet de la réformation sans s'exposer à aucun
reproche ; et la politique a pu , à son tour , examiner dans
leurs résultats ces opinions orageuses que la théologie avoit
discutées dans leurs principes.
Graces donc soient rendues à l'Institut pour avoir pensé
que tout ce qui est important dans l'ordre public , est du ressort
d'une philosophie aussi avancée que la nôtre ; et que lors.
qu'un grand peuple , dissipé par le luxe des arts et même par
lagloire des armes , paroît disposé à retenir dans l'âge mûr les
goûts frivoles de la jeunesse , c'est alors que ses anciens et ses
sages doivent le ramener à ces discussions sérieuses , à ces pensées
fortes et graves qui forment le génie d'une nation , décident
son caractère , et peuvent seules mériter à la nôtre l'honneur
d'être le modèle de l'Europe par sa raison , comme elle en est
l'arbitre par sa force .
1
JUILLET 1806 . 155
Et certes, ce seroit un métier bien inutile à la société que
lanoble profession des lettres , si les lettres n'avoient pour
objet que d'exercer les loisirs des uns ou d'amuser l'oisiveté
des autres. Jemets à un plus haut prix l'honneur de les cultiver;
et , sans exagérer ni diminuer leur importance , sans croire
qu'elles donnent des droits à la domination , encore moins à
l'infaillibilité , pas même à l'indépendance , je pense qu'elles
ne s'élèvent à toute la hauteur de leur dignité naturelle , que
lorsqu'elles embrassent les grands intérêts de la société. Il est
juste de reconnoître que les gens de lettres du dernier siècle
ont beaucoup plus que ceux du siècle précédent dirigé leurs
études et leurs travaux vers des objets d'ordre public; et il
n'est pas douteux que la société n'en eût retiré de grands avantages
, si ces écrivains , « possédés de la manie de l'antique , »
comme dit Leibnitz , n'eussent pris pour base de leurs théories
politiques , les systèmes populaires des gouvernemens de l'antiquité,
quelquefois les rêves de leur imagination.
Sans doute , celui qui approfondit sérieusement les grandes
questions de religion ou de politique , cesse bientôt de croire
aux opinions indifférentes ; mais en même temps il apprend
des efforts même qu'il a faits pour s'instruire , combien peu
de chose sépare dans nos foibles esprits une opinion de l'opinion
opposée ; et il n'en est que plus disposé à tolérer dans les
autres des sentimens qui ne s'accorderoient pas avec ceux qu'il
a embrassés. La vérité est une , mais les esprits sont différens ;
et le fruit de toute instruction solide doit être cette bienveillance
qui comprend tous les hommes, plus encore que la
lumière qui fait discerner la vérité.
Ceuxqui liront cet article n'auront pas oublié, sans doute ,
la profession de foi de l'auteur sur la tolérance des opinions ,
consignée à dessein dans un numéro précédent de ce journal.
Il adonc droit d'espérer que cet article sera lu dans le même
esprit de vraie charité et avec la même simplicité d'intention
qu'il a été composé. Ces considérations générales ne
peuvent offenser personne , parce qu'elles ne s'appliquent
qu'à la société et jamais à aucun individu. Tout est impénétrable
dans le coeur de l'homme et souvent dans ses actions , et
156 MERCURE DE FRANCE ,
de là vient qu'il nous est défendu de nous juger les uns les
autres; mais tout est à découvert, tout est extérieur et visible
dans la société, soit dans ses principes , soit dans leurs effets ;
et toutes vérités ne sont bonnes à dire qu'à la société , parce
qu'on ne connoît avec certitude de vérités morales que celles
qui concernent la société. Au reste , ce n'est pas la faute de
l'auteur , si en répétant littéralement les éloges que l'Essai a
donnés à la réformation , quelques personnes les prennent
pour des censures; et à cet égard , il peut assurer qu'il s'abstiendra
de profiter de tous ses avantages .
L'auteur de l'Essai, qui vouloit relever une opinion et
'déprimer une opinion contraire , a pu se permettre un peu
d'exagération : le sujet que je traite me commande plus de
modération et d'égards. Que la réformation ait été un bien ,
comme il le prétend , il est encore plus certain que l'unité
est un mieux ; et je pense avec cet écrivain que bien loin
que le mieux soit l'ennemi du bien , c'est toujours au mieux
possible , c'est-à-dire , à la perfection que les hommes doivent
tendre , parce que c'est là seulement qu'ils peuvent s'arrêter
, suivant l'ordre qu'ils en ont reçu du maître suprême
de tous les hommes , qui leur a dit d'être parfaits , perfecti
estote.
J'entre donc dans la pensée de l'Institut , et mieux , je crois ,
que ceux qui m'ont précédé dans la même carrière. Je ne viens
pas relever les avantages du schisme luthérien qui pourroient
être un sujet de contestation, mais faire sentir l'incontestable
nécessité d'une réunion entre Chrétiens. Je laisse la théologie
discuter les dogmes de la réformation , et me contente de
considérer en politique la situation actuelle , et les facilités
qu'elle présente pour parvenir à l'unité du christianisme; et
si je suis assez heureux pour en convaincre les hommes éclairés
et sans passion , rares dans tous les partis, j'aurai aussi
remporté un prix, le seul auquel il me fut permis de prétendre
, et que je fusse jaloux d'obtenir .
Depuis que la société chrétienne s'est divisée en plusieurs
communions, elles ont, toutes, fait un continuel effort pour se
réunir; parce que la division est un état de mort pour la
JUILLET 1806. 157
société qui , considérée dans l'ordre moral , est la réunion des
étres intelligens pour leur perfection mutuelle; comme elle
est , considérée dans l'ordre physique , le rapprochement des
corps pour leur production et leur conservation réciproques.
Les prédications des ministres des diverses communions , les
écrits des controversistes , les lois pénales des gouvernemens
n'ont jamais eu d'autre objet que de réunir, par la persuasion
ou par la force , une opinion à l'opinion opposée. Tout est
dit aujourd'hui de part et d'autre , et tout est fait. Les uns
n'auront pas de missionnaires plus éloquens que Fénélon ,
Fléchier , ou Bourdaloue ( 1 ) ; ni de plus savans controversistes
que Bossuet , Arnaud et Nicole. Les autres n'auront pas de
plus grand orateur que Saurin; ni des défenseurs plus habiles
que Claude , Daillé , Pajon , etc. Les gouvernemens ne
prendront pas contre les réformés des mesures plus violentes
que celles que prit contr'eux Louis XIV sur la fin de son
règne; ou ne porteront pas contre les catholiques des lois
pénales plus cruelles que celles qu'ont portées en Angleterre
Henri VIII et ses successeurs. Toutes les voies de persuasion
et de rigueur sont donc épuisées , et par les deux partis ; et
quand ils en sont à ce point, comme la division ne sauroit
être éternelle , puisqu'elle est directement contraire à la nature
età la fin de la société , la réunion ne sauroit être très-éloignée
: car c'est toujours lorsque les hommes sont au bout de
leurs efforts , que la nature commence son ouvrage.
Bossuet et Leibnitz dignes plénipotentiaires de ces deux
hautes puissances , au niveau , s'il est possible , d'aussi grands
intérêts par leur génie et leur réputation , entreprirent , à la
demande de quelques princes des deux communions , de réunir
les deux églises. Leur correspondance est un modèle de
raison , de savoir , de modération et de politesse. Bossuet y
déploie un grande puissance de raisonnement; Leibnitz un
art infini de discussion. Et lorsqu'on remarque avec quel
respect et quelle gravité , Leibnitz , le génie peut-être le plus
(1) Ces trois orateurs furent employés en Poitou , en Saintonge et en
Languedoc , à réunir les protestans à l'église catholique.
158 MERCURE DE FRANCE ,
vaste et sûrement l'esprit le plus cultivé qui ait paru parmi
les hommes , traite de la religion chrétienne , et avec quelle
légéreté , quel ton amer et méprisant , presque toujours avec
combien d'ignorance et de mauvaise foi , des poètes , des médecins
, des artistes , des romanciers , des écrivains souvent sans
talent , même pour le genre frivole , en ont parlé et en parlent
encore tous les jours , on se demande si ces beaux esprits
auroient découvert sur ces hautes matières quelque chose,
qui eût échappé aux profondes méditations du philosophe.
Mais le moment de la réunion n'étoit pas venu. Les négociations
de ces deux grands hommes furent sans succès. La
cause , au moins apparente , de la rupture fut la discussion sur
le concilede Trente , dont M. Bossuet ne pouvoit abandonner
l'autorité , et dont son adversaire s'obstinoit à décliner la juridiction.
Mais après que M. Bossuet et le savant Molanus
abbé Luthérien de Lockum, qui d'abord , lui avoit été opposé ,
se furent rapprochés sur tant d'autres points , la roideur de
Leibnitz à ne pas céder aux raisons puissantes que fait valoir
M. Bossuet , et même sur la fin , l'humeur qui perce dans ses
réponses , pourroient faire soupçonner la secrète influence de
considérations politiques , toujours puissantes en Allemagne
sur le système religieux , et donnent à penser qu'on cherchoit
un prétexte pour rompre une négociation qui alarmoit d'autres
intérêts que ceux de la religion.
Quoi qu'il en soit, ces différends que la théologie n'a pas
terminés , la politique peut en faire entrevoir la fin. Je veux
dire ( car je me hâte d'expliquer ma pensée de peur qu'on ne
croie que je veuille soumettre la religion au magistrat ) , je
veux dire , qu'il est des questions que la théologie a traitées
par le raisonnement , et que la politique peut décider par des
faits; et que ces opinions que la première a considérées dans
leur conformité ou leur opposition aux principes de la religion
chrétienne, l'autre peut aujourd'hui , après la longue
expérience que l'Europe en a faite , les considérer dans leur
influence sur l'ordre et la stabilité des sociétés humaines. Je
erois même que ce moyen de jugement est moins sujet que
JUILLET 1806. 159
tout autre à discussion , et qu'on peut affirmer , en général ,
qu'une erreur politique ne peut être une vérité religieuse.
Et qu'on ne m'accuse pas de faire de la religion une affaire
de politique , dans l'acception qu'on donne communément à
cette expression. Sans doute , je fais de la religion une affaire
depolitique , et même la première et la plus importante affaire
de la politique , parce que je fais de la politique une grande
et importante affaire de la religion. Je ne considère la religion
enhomme d'Etat , que parce que je considère la politique en
homme religieux, et que regardant la religion comme le
pouvoir suprême ( par ses lois et non par ses prêtres ) et le
gouvernement comme son ministre , je pense qu'ils doivent
être indissolublement unis comme l'époux et l'épouse , pour
concourir ensemble à la fin unique de la grande famille , qui
n'est pas tout-à-fait , comme l'enseignent une politique de
comptoir et une morale de théâtre , de multiplier les hommes
et de leur procurer des richesses et des jouissances , mais , avant
tout , de faire les hommes bons pour les rendre heureux.
Il ne faut pas croire que la saine politique soit indifférente
à la grande question de l'unité religieuse ; il n'y a pas un seul
homme d'Etat , s'il est digne de ce nom, qui ne pense que
l'unité des diverses communions chrétiennes est le plus grand
bienfait que l'Europe puisse attendre de ses chefs , parce qu'elle
est le seul moyen de sauver même la religion chrétienne en
Europe , et avec elle la civilisation et la société. L'ennemi le
plus dangereux de toutesociété, l'athéisme spéculatif ou pratique
, est aux portes du christianisme ; et déjà la profession
publique de cette doctrine monstrueuse, ou plutôt de cette
absence de toute doctrine , n'est plus qu'un sujet de ridicule,
Le matérialisme , conséquence inévitable de l'athéisme , est
enseigné sous de beaux noms et dans des systèmes spécieux.
Autrefois onprenoit dans l'homme moral des motifs de détermination
pour l'homme physique , etdes lois pour ses actions ,
comme on trouvoit dans l'intelligence suprême la raison de
l'univers ; aujourd'hui on cherche dans l'homme physique la
raison de l'homme moral , et dans l'énergie de la matière, la
cause première de tout ce qui existe.
160 MERCURE DE FRANCE ,
•Une éternelle nuit menace l'univers . » (1)
L'athéisme, sans doute , seroit la fin du monde moral , la
fin de toute société ; et où seroit alors , même dans les seules
notions d'une saine philosophie , la raison de la durée du
monde matériel ( ?) ? Il n'y a que l'union entre les différentes
communions chrétiennes ; non cette union qui, vient d'une
indifférence générale , mais celle qui vient de l'unité de
croyance , qui puisse les défendre d'un fléau qui les menace
toutes. Au temps de Bossuet et de Leibnitz , il s'agissoit de la
religion catholique et de la religion réformée , parce qu'il y
avoit encore des réformés et des catholiques. Mais aujourd'hui
que les indifférens l'emportent , c'est la religion chrétienne
qu'il faut défendre ; c'est la civilisation de l'Europe et du
monde qu'il faut conserver ; c'est l'ordre , la justice , la paix ,
la vertu , la vérité , tout ce qu'il y a de moral , c'est-à-dire
de grand et d'élevé dans l'homme comme dans la société ,
dans les moeurs comme dans les lois , dans les arts même
comme dans la littérature ; et sous ce rapport , et sans entrer
dans aucune discussion , même philosophique , sur la vérité
des croyances respectives des diverses communions , je ne
crains pas de dire , en général , que la doctrine la plus forte ,
la plus inflexible, la plus positive , la plus ennemie de l'indifférence
, est celle, quelle qu'elle soit, qu'il faut préférer ,
(1) Impiaque æternam timuerunt sæcula noctem. VIRG .
Traduct. des Géorg. , par M. Delille.
(2) Cette considération de philosophie léibnitienne s'accorde avec les
croyances de la religion chrétienne , qui met au nombre des signes avantcoureurs
des derniers jours de l'univers , l'extinction de la foi et le refroidissement
de la charité . Ainsi la mort de la société seroit comme celle
de l'homme , absence de lumière et de chaleur. « Un peu de philosophie ,
>> a dit Bacon , nous éloigne de la religion ; beaucoup de philosophie nous
>> y ramène. » Ce mot est d'une profonde vérité : la religion chrétienne , à
le bien prendre, n'est que la plus haute philosophie rationnelle; et tout le
monde en conviendroit, si elle n'exigeoit pas la pratique de ses croyances
spéculatives.
comme
DER
DE
LA
SEL
電
JUILLET 1806.
comme dans l'état politique , le système de gouvernemem, le
plus fort , le plus absolu , le plus répressif de toutesles
passions populaires , est le plus capable d'assurer la pare
liberté des peuples.
Mais si l'unité religieuse entre les Chrétiens est un bien , et
le premier de tous , ce bien est-il interdit aux hommes , ou
plutôt est-il quelque bien auquel la société ne doive tendre , de
tous ses efforts , et auquel elle ne puisse parvenir ? Et si la religion
nous enseigne que l'homme peut tout ce qui est bien avec
le secours de la grace, la raison ne dit-elle pas que la société
peut tout ce qu'il y a de mieux avec le secours des événemens
? Car , heureux ou malheureux , les événemens publics ,
même les révolutions, sont des moyens dont le pouvoir suprême
des sociétés se sert pour corriger les désordres où elles
sont tombées , et les ramener aux lois naturelles de l'ordre
comme les accidens de la vie sont des moyens que le père
deshommes emploie pour les retirer du vice et les conduire
à la vertu.
Nous allons donc jeter un coup-d'oeil rapide sur les cir
constances religieuses et politiques où se trouve l'Europe , et
sur les facilités qu'elles présentent à la réunion des diverses
communions chrétiennes.
La cause , le prétexte , l'occasion , comme l'on voudra , de
la réformation , furent divers griefs plus ou moins fondés ; car
dans la révolution religieuse qui s'opéra alors , comme dans
notre révolution politique , on s'enprit aux choses des défauts
des hommes , et l'on détruisit lorsqu'il eût suffi de corriger.
On reprochoit au clergé de l'ancienne Eglise le nombre
excessif de ses ministres , le ursgrandes richesses , leurs dominations
temporelles ; on lui reprochoit les fêtes multipliées ,
les voeuxmonastiques , la pompe du culte , etc., etc. Vrais ,
faux ou exagérés , tous ces griefs ont disparu : car il faut
remarquer que les législateurs du 18° siècle ont rempli tous
lés voeux des réformateurs du 15°. Les institutions monastiques
, les fêtes multipliées ont été abolies ou extrêmement
réduites , en France , en Bavière , dans plusieurs endroits
d'Italie , et sont partout menacées. Et pourvu que le peuple
L
T
162 MERCURE DE FRANCE ,
gagne de l'argent , on s'occupe assez peu de tout ce qu'il peut
perdre en motifs ou en secours de religion. Le clergé a perdu
en France tous ses biens; en Allemagne, ses souverainetés
temporelles ; en Italie, et même en Espagne , on travaille à le
dépouiller de son superflu : moyen dont on s'est , en France ,
servi avec succès pour lui ravir jusqu'au nécessaire. Ce n'est
pas cependant que , malgré les richesses et le luxe qu'on lui a
si amèrement reproché, le clergé de France n'ait offert , dans
la révolution , de grands exemples de toutes les vertus de son
état , et même des vertus les plus difficiles. On peut même
assurer que la conduite édifiante et résignée des prêtres français
émigrés ou déportés dans les pays étrangers , a sensiblement
affoibli les préventions qu'on avoit inspirées aux peuples
réformés contre les ministres de l'Eglise catholique ; et
cette circonstance doit entrer dans le calcul des probabilités
d'une réunion. Le nombre des ministres a diminué avec les
moyens de subsistance; et loin qu'il y ait aujourd'hui des ministres
inutiles , il n'y a plus , à beaucoup près , tous ceux
qui seroient indispensablement nécessaires; et déjà les papiers
publics ont retenti des plaintes des premiers pasteurs sur la -
diminution progressive , et bientôt le manque absolu de
coopérateurs. Les paroisses se réduiront à mesure que les prétres
deviendront plus rares; et il est bon d'apprendre à ceux
qui pensent qu'on peut faire la morale d'un peuple avec des
feuilles villagevises et des almanachs , que la privation de
tout secours religieux dans les campagnes , ou , ce qui revient
au même , la trop grande difficulté de se les procurer par l'éloignement
des églises et la rareté des pasteurs , porteroit un
coup mortel aux moeurs , et même à l'agriculture , par l'abrutissement
où tomberoit le bas peuple , privé de tout moyen
d'enseignement ( 1) , et par la désertion d'un grand nombre
( 1 ) La Société d'Agriculture du départenientde l'Aveyron a proposé un
prix au meilleur Mémoire sur les moyens de rendre aux propriétaires
l'autoritésur leurs domestiques. Cette question fait honneur aux lumières
et aubon esprit de cette société , mais elle prouve l'excès du mal. L'insubordination
des domestiques vient de causes religieuses ; je l'ai dit ailleurs:
JUILLET 1806. 163
de riches propriétaires qui se retireroient dans les villes où le
culte se soutiendroit plus long-temps. D'ailleurs , si l'on peut,
àforce de moyens de police , surveiller et contenir un peuple
nombreux entassé dansl'espace borné d'une ville , même considérable
, et tout entier sous les yeux et sous la main de l'administration
; s'il est aisé , dans les mêmes lieux, de protéger
des propriétés qui consistent presque toutes en maisons ou en
effets au porteur, ces mêmes moyens de police , quelque multipliés
qu'on les suppose , sont absolument insuffisans ( 1 ) sans
la religion , et à peine suffisent-ils même avec son secours ,
pour mettre les propriétés champêtres à l'abri des attentats de
la ruse ou de la force , là où l'héritage du pauvre est contigu à
celuidu riche, et où les habitations sont isolées et les hommes
rares et dispersés ; là sur-tout où l'exemple de grands déplacemens
de propriété a rendus incertains les principes de morale
qui étoient l'unique sauve-garde des propriétaires. Je
reviens à mon sujet.
Tout ce qui excita le zèle ardent des premiers réformateurs
adonc disparu de la société ; et si , à la longue , quelque
chose de tout ce qui a été détruit étoit rétabli , on peut assurer
qu'il le seroit par la seule nécessité des choses , et indépendamment
de la volonté des hommes.
La faculté du divorce fut un autre motif de séparation,
Aujourd'hui le divorce est jugé même par la politique , qui ,
tout en le tolérant, l'a pour jamais déshonoré. Des noms
on seraforcé d'écrire les moeurs , comme on a écrit les lois : en vain
cherche-t-on des remèdes locaux à des maux qui tiennent à des causes
générales.
(i) Il n'y a pas long-temps que j'ai lu , dans un journal accrédité , que
le roi de Prusse , Frédéric II , étoit trop habile pour s'appuyer dans le
gouvernement de ses Etats , du secours de la religion , lorsqu'il avoit à sa
dispositiondes troupes , des tribunaux et des potences : c'est comme si
l'on disoit d'un instituteur, qu'il se garde bien de faire usage , pour contenir
ses élèves , des sentimens d'honneur et d'émulation, lorsqu'il peut
employer les férules et les verges. Les journaux , aujourd'hui, ne sont plus
de simples gazettes; et il faut les regarder comme un moyen d'instruction.
L2
164 MERCURE DE FRANCE,
célèbres dans la réforme ( 1 ) l'ont attaqué sans que personne se
soit présenté pour le défendre. Cette faculté malheureuse est
regardée , même en Angleterre , comme un joug insuppor
table , que le gouvernement cherche depuis long-temps à
secouer; et j'ose dire , sans crainte d'être désavoué par les réformés
honnêtes et éclairés , que la réunion ne tiendra jamais
à la tolérance du divorce dont ils n'usent pas plus , en France ,
que les catholiques à qui la loi civile l'a permis.
Il est vrai que dès le commencement , les esprits se divisèrent
sur des questions en apparence plus subtiles. On disputoit
de la grace , de lajustice , de la prédestination , du libre
arbitre , de l'autorité de l'Eglise : questions théologiques ou
philosophiques , selon les expressions dont on se sert , et les
autorités qu'on allègue ; questions même politiques , lorsqu'on
considère leurs effets sur l'esprit des peuples ; mais questions
du plus haut intérêt, puisqu'elles décident de la moralité des
actes humains , des rapports de l'homme à Dieu , et des fondemens
de la société.
Mais , quelle que soit, sur ces points importans , la différence
des croyances des uns aux croyances des autres , et quoi
qu'enseigne la doctrine des premiers réformateurs , par ses
principes ou par leurs conséquences , sur la prédestination
rigide , l'impossibilité du libre arbitre , l'inamissibilité de la
justice chrétienne , l'inutilité des bonnes oeuvres pour le salut ,
l'indépendance de toute autorité extérieure en matière de
foi , etc. , etc , ces opinions un peu dures se sont extrêmement
adoucies dans les écoles de théologie protestante. Les ministres
de la religion réformée prêchent aujourd'hui la morale
qui nous est commune, beaucoup plus que les dogmes
qui leur sont particuliers ; et les réformés eux-mêmes se
rapprochent des catholiques dans la pratique , là où ils en différent
dans la spéculation. Ainsi , ils défèrent , quoique sans
y être obligés , à l'autorité ecclésiastique de leurs pasteurs et
de leurs synodes ; ils implorent la miséricorde divine , comme
(1) Madame , et par conséquent M. Necker. L'auteur a entendu , dans
des pays protestans , des personnes très-recommandables louer avec enthousiasme
la doctrine de l'Eglise catholique sur le mariage.
JUILLET 1806. 165
s'il n'y avoit pas de prédestination; ils pratiquent les bonnes
oeuvres comme si elles étoient indispensables pour le salut ;
ils ne s'inquiètent plus autant , comme les Anglais au temps
de leurs troubles ( 1) , de savoir s'ils sont sanctifiés ; mais ils
travaillent à devenir saints. Même sur le dogme fondamental
du christianisme-catholique , sur le dogme de la réalité , il
ne faut pas croire qu'il y ait dans le fonds,d'une communion
à l'autre , autant d'éloignement que voudroit le faire croire un
parti qui a toujours attisé entr'elles les divisions, pour les
accabler plus sûrement toutes les deux : et ici il me paroît
d'autant plus nécessaire d'entrer dans quelques détails , que les
deux partis sont en général beaucoup plus instruits de ce qui
les divise que de ce qui peut les rapprocher. La plus ancienne
, la plus nombreuse , et même la plus savante partie de
la réforme , les Luthériens ont retenu la substance du dogme ,
quoiqu'ils l'expliquentd' une manière qui leur est particulière ,
et qui est blåmée par les calvinistes , beaucoup plus conséquens
dans leurs opinions. L'Eglise anglicane , que Jurieu
appelle l'honneur de la réforme , a , selon Burnet , historien
célèbre de la réformation , « une telle modération sur le dogme
>> de la réalité , que n'y ayant aucune définition positive de
>> la manière dont le corps de J. C. est présent dans le sacre-
>> ment , les personnes de différent sentiment peuvent prati-
» quer le même culte , sans qu'on puisse présumer qu'elles
>> contredisent leur foi. » Ce même historien dit ailleurs :
« Le dessein de la reine Elisabeth ( qui donna la dernière
>> forme à l'Eglise anglicane ) étoit de faire concevoir ce
>> dogme avec des paroles un peu vagues , parce qu'elle trou-
>> voit fort mauvais que par des explications si subtiles , on
>> eût chassé du sein de l'Eglise ceux qui croyoient la pré-
>> sence corporelle..... Son dessein étoit de dresser un office
>> dont les expressions fussent si bien ménagées , qu'en évitant
>> de condamner la présence corporelle , on réunit tous les
>> Anglais dans une seule et même Egliser » Il ne s'agit pas
d'examiner si ce projet étoit praticable , et si la religion peut
(1 ) Voyez l'Histoire des Stuarts, par M. Hume.
3
166 MERCURE DE FRANCE ,
s'accommoder des expressions vagues et de ménagemens politiques
; mais enfin il est évident que l'on ne vouloit pas alors
porter les choses à l'extrême , et que l'on évitoit de condamner
formellement ce qu'on n'étoit pas décidé à rejeter abso-
Jument. Calvin lui-même emploie, pour expliquer ce dogme ,
des expressions que les Catholiques n'auroient pas désavouées ;
et si dans la suite il parut s'éloigner davantage des sentimensde
ses adversaires , il est connu que ce fut pour ne pas heurter les
Suisses , premiers auteurs et partisans intraitables du sens
figuré, abhorré par Luther.
Je ne recherche pas si plus tard l'on ne s'est pas écarté, dans
ļa réforme , de cette modération dans les sentimens ; et l'on
ne doit pas supposer qu'il puisse y avoir , pour les réformés ,
une autorité plus grave que celle du père de la réformation.
Les Eglises d'Angleterre , de Suède , de Danemarck , de
Saxe , ont retenu , les unes l'épiscopat , les autres des autorités
ecclésiastiques qui s'en rapprochent sous des noms différens.
On retrouve chez les unes ou chez les autres , partie de l'ancienne
Liturgie ou même de la messe , des biens et des dignités
ecclésiastiques ; même dans quelques parties de l'Allemagne
Luthérienne , quelques vestiges de confession ; et cette
dernière pratique , mais seulement comme oeuvre de conseil
et de haute piété , n'est pas entièrement inconnue aux Calvi.
nistes. Mélanchton, la lumière de la communion Luthérienne ,
alarmé des divisions qui s'élevoient dans son parti , ne voyoit
que l'autorité des évêques qui pût remédier aux maux de
l'Eglise ; et Leibnitz Luthérien , et l'honneur de l'Allemagne,
parle fréquemment de la nécessité de prééminence du Pape ,
et reconnoît qu'aucun trône de l'Europe n'a été occupé
par un plus grand nombre de princes éclairés et vertueux.
Le Pape n'est plus regardé comme l'Antechrist ; et les
princes de la communion réformée entretiennent des relations
avec la cour de Rome. La messe ne passe plus pour une
idolâtrie , puisque , soit curiosité , soit devoir attaché à des
fonctions politiques dans certaines cérémonies publiques,des
réformés attachés à leur croyance, et particulièrement depuis
la révolution, ne se font pas de scrupule d'être présens à
fet acte auguste du culte catholique,
JUILLET 1806.
167
1
Ainsi les opinions dures se sont adoucies d'un côté , enmême
temps que les voies rigoureuses ont été supprimées de l'autre;
et il est utile d'observer , à l'honneur des Etats Catholiques ,
qu'il n'y a aujourd'hui en Europe , dans les pays mi-partis
des deux religions , d'intolérance légale qu'en Angleterre , où
il a été plus aisé de changer l'ordre de la succession , où l'on
aura plus tôt aboli la traite des noirs , malgré le progrès des
lumières et de la liberté de penser, que les lois pénales portées
contre les Catholiques. L'administration , plus humaine que la
constitution , suspend , il est vrai, l'exécution des unes ou
tempère l'exécution des autres ; mais il en résulte que le citoyen
est obligé d'implorer la pitié de l'homme contre l'inimitié
de la loi , au lieu qu'il doit, dans un Etat bien constitué , pouvoir
invoquer la protection de la loi contre l'injustice de
l'homme.
La réforme elle - même , a dès ses commencemens , posé
les pierres d'attente de la réunion , lorsqu'elle a enseigné
qu'on pouvoit être agréable à Dieu dans la religion catholique ,
comme ayant retenu les fondemens de la Foi Chrétienne .
« Quand Henri IV, dit M. Bossuet, pressoit les Théologiens ,
>> ils lui avouoient de bonne foi , pour la plupart , qu'avec
>> eux l'Etat étoit plus parfait , mais qu'avec nous il suffisoit
>> pour le salut. La chose étoit publique à la cour. Les vieux
>> seigneurs qui le savoient de leurs pères nous l'ont raconté
>> souvent; et si on ne veut pas nous en croire , on en peut
>> croire M. de Sully , qui , tout zélé réformé qu'il étoit , non.
>> seulementdéclara au roi qu'il tient infaillible qu'on se sauve
>> étant catholique, mais nomme à ce prince cinq des prin-
» cipaux ministres protestans qui ne s'éloignoient pas de ce
>> sentiment. » (1)
La Faculté de Théologie de l'Université protestante d'Helmstadt,
au pays de Brunswick, interrogée à l'occasion du mariage
de la princesse Elisabeth-Christine de Brunswick-Volffembutel
, luthérienne , avecl'archiduc catholique , sur cette question:
une princesse protestante destinée à épouser un prince
(1) Mémoires de Sully.
4
168 MERCURE DE FRANCE ,
>> catholique , peut-elle, sans blesser sa conscience, embrasser la
>> religion catholique ? >> après avoir débatțu les croyances
respectives des deux communions , répondit par son avis
doctrinal du 27 avril 1707 : « Nous avons donc démontré
>> que le fondement de la religion subsiste dans l'Eglise catho-
>> lique romaine; en sorte qu'on peut y être orthodoxe , y bien
>>>vivre , y bien mourir , y obtenir le salut, et il est aisé de
>> décider la question proposée. Partant : La sérénissime prin-
>> cesse de Wolfembuttel peut , enfaveur de son mariage ,
>> embrasser la religion catholique. »
Cette décision a fait loi en Allemagne , où l'on voit dans des
maisons souveraines qui professent la religion réformée , des
princesses de la même famille , élevées dans des communions
différentes ou dans l'indifférence de telle ou de telle communion
, devenir grecques , réformées , ou catholiques , suivant la
religion de l'époux qu'elles prennent et de la cour où elles
entrent. Même des princes protestans , en épousant des princesses
catholiques , reçoivent la bénédiction nuptiale de la
part des ministres de cette dernière communion ; et nous en
avons vu un exemple récent au mariage du prince royal de
Bade , béni à Paris par le légat du Saint-Siége.
Je ne crains pas de le dire , tout annonce depuis long-temps,
de la part des réformés les plus éclairés et qui ont conservé
un véritable attachement pour la religion chrétienne , les dispositions
les moins équivoques à sa réunion ( 1 ) . Ils commencent
à s'apercevoir que les divisions entre Chrétiens n'ont fait
(1) On peut citer entr'autres le célèbre Lavater, qui regardoit la réupion
des communions chrétiennes comme le résultat infaillible de la révolution.
Il est vrai que Lavater fut accusé , et je crois , avec quelque raison ,
pardes savans de Berlin , de pencher vers le catholicisme ; mais quels que
fussent ses sentimens particuliers sur la religion , il n'en a pas moins été
un des hommes de son temps les plus aimables, les plus vertueux et les
plus éclairés , malgré quelques opinions physiologiques , vraies dans le
fonds , forcées dans les détails.
Il y a peu d'années qu'un des hommes les plus instruits , et l'un des
premiers poètes de l'Allemagne , le comte Frédéric de Stolberg, qui
JUILLET 1806. 169
qu'ouvrir la porte aux erreurs ennemies de toute religion révélée
, et ils regardent le christianisme comme une place
assiégée investie de toutes parts , et où il faut , sous peine de
périr, que les habitans se réunissent pour la défense commune.
Sans parler ici des dogmes de la réformation, dont quelques-
uns, pour relever la grandeur et la puissance de Dieu ,
ont ruiné le libre arbitre de l'homme ; dont quelques autres ,
en mettant l'inspiration particulière à la place de l'enseignerient
public, ont détruit ou compromis la paix de la société ,
les plus éclairés d'entre les réformés accusent leur culte de
trop de nudité, d'une simplicité trop austère , de n'être pas
en un mot assez sensible ( 1 ) , je veux dire assez extérieur pour
des êtres sensibles; et l'auteur de l'Essai ne s'éloigne pas de
ce sentiment. Sans doute , un culte tout matériel et qui ne
parleroit qu'aux yeux , pourroit faire des idolâtres ; mais une
religion qui n'occuperoit que le pur intellect , et feroit une
continuelle abstraction des sens, risqueroit, des gens grossiers
de faire des fanatiques , et des hommes d'esprit , des illuminés.
Les hommes d'une imagination belle et ornée regrettent ces
temples magnifiquement décorés,ces cérémonies pompeuses ,
ces chants , ces feux , ces parfums , ces chefs - d'oeuvre de la
peinture et de la sculpture. « Cette Vierge , modèle de toutes
>> les mères , dit l'auteur de l'Essai , patronne de toutes les
>> ames tendres et ardentes , intercessatrice de graces entre
>> l'homme et son Dieu , être élysien , auguste et touchant ,
>> dont aucune autre religion n'offre rien qui approche. » Ils
tenoit le premier rang à la cour du prince de Lubeck, embrassa, ainsi que
sa femme, la religion catholique , et fut obligé de renoncer à ses emplois .
J. J. Rousseau a dit : « Qu'on me prouve queje dois soumettre ma raison
>> à une autorité , et dès demain je suis catholique . » La preuve ( et il y
en a d'autres ) de la nécessité d'une autorité se tire des extravagances ,
des variations , des oppositions des systèmes inventés par la raison humaine.
Dans ce genre nous sommes riches ; et J. J. lui-même y serviroit.
(1) Sensible , dans le langage philosophique , signifie qui a des sens ,
qui est extérieur et matériel ; et de là vient , sans doute , que dans un
siècle de matérialisme on ne parle que de sensibilité.
172 MERCURE DE FRANCE ,
Histoire de la Guerre de la Vendée et des Chouans , depuis
son origine jusqu'à la pacification de 1800 ; par Alphonse
Beauchamp. Trois vol. in-8°. Prix : 18 fr. , et 22 fr. 50 c.
par la poste. A Paris , chez Giguet et Michaud, imprimeurslibraires
, rue des Bons-Enfans ; et chez le Normant.
AVANT de tracer l'histoire d'une guerre civile , l'écrivain
qui se propose de juger les événemens et les hommes , doit
considérer attentivement deux choses : la religion et l'état
politique de la société dont il veut écrire les malheurs , parce
que c'est sur les principes fondamentaux de l'ordre public
que son opinion doit se former. S'il veut chercher ailleurs la
règle de son jugement , il pourra bien être fidèle dans le récit
des faits; il pourra même dispenser avec une certaine impartialité
la louange et le blâme qui sont dus à la vaillance et à
la lâcheté ; mais , lorsqu'il s'agira de prononcer sur le fonds
des choses , il s'égarera toujours; et , au lieu de se montrer
le défenseur de l'intérêt général , il ne pourra jamais paroître
que l'avocat d'une secte ou d'un parti. Pour prévenir cet
inconvénient , les philosophes avoient imaginé un princípe
qu'onpeut regarder comme une des plus singulières inventions
de leur doctrine. Ils vouloient que l'historien se considérât
comme un homme sans lois , sans religion, sans patrie, qu'il fut,
enunmot, sans aucune affection . Ils espéroient prouver par là
qu'eux seuls étoient capables d'écrire l'histoire d'une manière
impartiale. Ils ne voyoient pas que s'il étoit possible à un
homme de se dépouiller à ce point des plus légitimes sentimens
de la nature humaine ; par cela même il s'oteroit le
droit de juger les actions qui prennent leur source dans ces
sentimens.
Mais si l'historien ne peut ni ne doit rester indifférent
au vice et à la vertu, il doit donc connoître plus profondément
que qui que ce soit les principes de l'ordre ; et , sans
les discuter jamais, il en fera sentir la rectitude dans tous
ses jugemens. Cette obligation , de ne s'attacher qu'aux vrais
principes qui constituent l'état social , pour en faire la base
de tous ses raisonnemens, est encore d'une plus rigoureuse
observation , lorsque les hommes , qui ont figuré dans les
troubles civils , n'appartiennent pas encore tous à l'histoire ,
parce qu'il vaut mieux qu'ils soient jugés par les prineipes
que par l'opinion d'un contemporain, qui a pris nécessaire
JUILLET 1806. 173
ment quelqu'intérêt aux événemens qu'il raconte , et qui peut
toujours être soupçonné de vouloir soutenir la cause qu'il
affectionnoit le plus. Ce ne sont pas les hommes qu'il faut
défendre , ce sont les principes.
Avantdonc d'écrire l'Histoire de la Guerre de laVendée et
desChouans, il auroit été nécessaire, non pas de discuterpubliquement,
mais d'examiner en soi-même si la résistance active
àl'etablissement des principes de la Convention étoit légitime ?
Je suis convaincu que , dans l'ordre social , il n'y a d'action légitime
que celle qui est commandée par l'autorité publique ,
etqu'aucunparticulier n'a le droitde s'élever contr'elle , fût-il
excité par les sentimens les plus généreux. Il faut donc qu'il
n'y ait aucune autorité établie et reconnue , pour que les
citoyens puissent d'eux-mêmes entreprendre quelque chose
dans l'Etat ; et c'est ce qui ne peut arriver que dans les convulsions
rares et passagères de l'anarchie. La guerre de la
Vendée doit-elle être comprise dans cette exception ? L'autenr
dit, à la fin de son ouvrage , que la république n'étoit qu'une
monstrueuse chimère. C'est ainsi qu'on en a jugé après douze
ans d'une cruelle expérience ; mais ceux qui , dès l'origine ,
protestoient , les armes à la main, contre son établissement ,
et qui soutenoient de tout leur pouvoir l'antique institution
de la monarchie , trouvoient-ils dans la nature des circonstances
qui les pressoient , un motif capable de justifier leur
conduite ? Laquestion pourra paroître délicate; mais quand
on publie les événemens d'une guerre désastreuse , il est
assez dans l'ordre qu'on se demande quelles ont été les causes
de cette guerre , et qu'on cherche à reconnoître de quel côté
se trouvoient la raison et la justice. L'auteur a cru devoir
éviter d'approfondir cette question : il se contente de rapporter
les raisons des partis opposés, et il ppeernse que les haines
sont encore trop récentes pour que les opinions puissent
se rapprocher ; il ne dissimule pas cependant , malgré son
extrême réserve , qu'à la naissance de cette guerre , l'opinion
publique se prononçoit contre l'anéantissement de la royauté :
ce qui fait connoître assez clairement ce qu'on peut penser
deshommes violens , qui l'attaquoient alors avec le fer et le
feu.
Cette rigueur extrême des chefs de partis qui venoient de
s'emparer de toute l'autorité , ne laissoit plus que le choix de
la soumission ou de la mort. Il y eut unmouvement général
d'indignation ; mais l'Etat se trouvoit sans chef, et ses défen-
⚫seurs naturels l'avoient abandonné. Toute la France se soumit
en frémissant. Quelques provinces de l'Ouest , dégarnies de
troupes , et qui se trouvoient plus à portée de recevoir dans
1
174 MERCURE DE FRANCE ,
leur seinleshéritiers dépossédés du pouvoir, pensèrent qu'elles
pourroient résister avec succès , et se crurent obligées d'y employer
tous leurs efforts. Le marquis de la Rouarie fomenta
l'insurrection de la Bretagne ; mais trahi par un des siens et
poursuivi de tous côtés , il mourut avant d'avoir pu tirer le
glaive. Samort déconcerta les royalistes de ces contrées ; et ,
faute de chefs intelligens, ils attendirent des conjonctures plus
favorables pour éclater. Treize conjurés périrent sur l'échafaud:
Angélique Désille , soeur du jeune Désille, mort à l'affaire
deNancy, étoitdu nombre; elle fut condamnée pour sa soeur,
et n'éclaira point le tribunal révolutionnaire sur sa méprise !
De l'autre côté de la Loire , l'Anjou et le Poitou n'attendoient
qu'un chef et qu'une occasion pour se déclarer. L'ardeur
de se signaler étoit telle , qu'avant même l'explosion
générale , les forêts de Bressuire furent le théâtre d'un combat
meurtrier livré , dit M. Alphonse Beauchamp , sous les
bannières du double fanatisme de la religion et de la liberté.
Cet écrivain prétend ici que les prêtres de ce pays opposèrent
àleurs persécuteurs des moyens surnaturels , et qu'à l'aide de
prestiges , ils émurent les esprits déjà disposés à l'enthousiasme
et au merveilleux. Cette légéreté dans l'emploi du
motfanatisme , qui a été si souvent un cri de proscription ,
mérite d'être relevée , parce que M. Beauchamp l'emploie
trop volontiers dans le coursde son ouvrage , et d'une manière
qui n'est pas digne d'un esprit aussi sage que le sien. Pour
justifier son expression , l'historien s'appuie d'une assertion
bien étrange : car de quels moyens surnaturels et de quels
prestiges veut-il parler ? « De miracles , dit-il. Ici la Vierge
>> avoit apparu en personne pour sanctifier un autel provi
>>soire élevé dans les bois ; là , c'étoit le fils de Dieu qui
» étoit descendu lui-même des cieux pour assister à une bé-
>> nédiction de drapeaux. A Chemillé, on avoit vu des anges
>> parés d'ailes brillantes , annonçant la victoire aux défenseurs
>>> de l'autel et du trône. »
On sera sans doute surpris que M. Beauchamp , qui a parcouru
tout le théâtre de cette guerre , et qui , par conséquent,
avu de près les moeurs simples des habitans , qui les a même
fort bien jugés dans le petit tableau qu'il en a fait , qui partout
ailleurs découvre un grand fonds de prudence, de
modération et de justice , qu'un écrivain impartial , en un
mot , affecte de confondre dans la même condamnation les
idées religieuses avec l'extravagante et sanguinaire idée de la
liberté , et qu'il veuille faire croire que les prêtres de ces
contrées séduisoient le peuple par des mensonges odieux ,
comme s'ils n'avoient pas eu cent raisons plus fortes les unes
JUILLET 1806. 175
2
et
que les autres pour les engager à se défendre. Qui ne voitque
les prestiges dont il parle ne sont que des bruits populaires ,
trop communs dans les troubles civils , où chaque parti ne
manque jamais d'intéresser le ciel au succès de ses armes
d'espérer quelque miracle en sa faveur ? Mais , au surplus ,
ce peuple qu'on accuse d'être fanatique , et parmi lequel j'ai
aussi vécu pendant deux ans , depuis la guerre , nem'ajamais
paru que sincérement attaché à la foi de ses ancêtres. J'ai
marché sur les ruines de Chemillé ; aucun homme ne m'a
jamais dit avoir vu des anges descendre du ciel ; mais , moi ,
j'en ai vu sur la terre : c'étoient des veuves et des orphelins
ruinés par la guerre , et priant Dieu à la porte d'une grange
à demi-brûlée.
L'occasion que les Vendéens attendoient ne pouvoit leur
manquer : on étoit en guerre avec toute l'Europe ; il falloit
créer de nouvelles armées, et il n'étoit pas possible d'exempter
de la réquisition le moindre village , à plus forte raison des
provinces populeuses qui pouvoient fournir à elles seules des
contingens considérables. La publication du décret sur la
levée extraordinaire de trois cent mille hommes fut le signal ,
et peut-être la seule cause du soulèvement général. Tout ce
que j'ai pu recueillir de lumières à ce sujet dans le pays où
j'ai voyagé , se rapporte parfaitement avec ce que M. Beauchamp
vient d'en écrire: je puisconfirmer de mon témoignage
les principales circonstances de cet intéressant et lamentable
récit. Le tocsin se fit entendre dans toute la Vendée , et dans
les départemens voisins jusqu'aux bords de la Loire : neuf
cents communes se soulevèrent à la fois , et demandèrent
l'exemption de la milice nationale ; le jour même où la loi
sur la réquisition devoit être exécutée, vit couler le sang dans
plusieurs paroisses , et notamment à Saint-Florent-le-Vieil.
Cathelineau , premier chefdes insurgés , n'étoit alors qu'un
fileur de laine : cet homme se mit à la tête des réquisitionnaires
; et , parcourant la campagne jusqu'à Chemillé, il défit
deux ou trois postes républicains , enleva plusieurs coulevrines
, des fusils , des munitions , et fit près de deux cents prisonniers
; en trois jours il se trouva chef de plus de deux
mille combattans qui se réunirent à lui de toutes les communes
environnantes. Il marcha sur Chollet , le 15 mars 1795 ;
Stofflet l'y joignit à la tête d'une cinquantaine de forgerons
de Maulevrier : de simple garde - chasse , il se fit général.
Chollet emporté, les magasins de la république furent pillés ;
les insurgésy trouvèrent des ressources pour continuer leurs
attaques; ils déployèrent le drapeau royal , et méditèrent
des victoires plus importantes. L'impérieuse nécessité de se
176 MERCURE DE FRANCE ,
séparer entièrement des républicains , de rallier toutes les
opinions vers un même but , et de montrer à toute l'Europe
l'objet de leurs voeux et de leurs efforts , fit naître aux insurgés
le dessein de rétablir sur le trône un prince fugitif.
Pour l'exécution d'un dessein si difficile , il falloit à
ces insurgés quelques chefs plus instruits que Cathelineau
etque Stofflet qui n'étoient qu'intrépides , et qui ne montroient
encore que d'heureuses dispositions. D'Elbée , ancien
lieutenant dans le régiment Dauphin cavalerie , parut
alors parmi les royalistes victorieux : c'étoit un riche propriétaire
retiré dans sa terre de Beaupréau. Secondé par Cathelineau
et Stofflet , il se porta sur Vihiers , qu'il prit et
quitta le même jour. Artus de Bonchamp , ancien officier
dans le régiment d'Aquitaine , fut élu chefdes insurgés dans
l'arrondissement de Saint-Florent , par ceux qui n'avoient
pas suivi Cathelíneau : c'étoit un homme de mérite, plus fait
pour combattre les ennemis du dehors que pour paroître avec
succès dans une guerre civile. Sa douceur contrastoit avec le
caractère bouillant de d'Elbée; mais celui-ci auroit pu servir
la cause royale plus utilement , si le courage de tous les chefs
avoit été dirigé par une seule autorité légitime et incontestable.
En même temps que l'insurrection se propageoit dans le
Bas-Anjou , les royalistes se levoient dans toute la Vendée , et
ils vengeoient cruellement à Machecoul leur défaite de Bressuire.
Athanase Charette de la Contrie , lieutenant de vaisseau ;
retiré près de Garnache , fut choisi pour commander dans ce
canton à cinq ou six mille paysans , qui n'avoient pas plus de
sept cents fusils; il jura sur l'Evangile qu'il périroit les armes
àla main plutôt que d'abandonner son parti ; il fit faire le
même serment à toute la multitude qui l'écoutoit , et il marcha
à la victoire. Pornic fut emporté , livré au pillage ; et les
royalistes y trouvèrent ce qui leur manquoit: des fusils et des
canons.
Toute la Bretagne considéroit avec une secrète envie ces
coups d'essai , qu'elle auroit voulu pouvoir imiter ; mais la
tentative que Laberillais venoit de faire pour exempter le pays
de la réquisition , n'avoit pas été heureuse : cet homme avoit
cruque c'étoit une affaire qu'on pouvoit négocier avec les
autorités républicaines de Nantes. On l'avoit amusé jusqu'au
momentoù il fut possible de lui répondre avec des baïonnettes.
Les vingt mille paysans à la tête desquels il se trouvoit furent
bientôt dispersés : il fut pris , acquitté , repris et condamné à
mort. Nul autre chef n'osa se montrer ; et l'apparence de la
soumission couvrit encore l'espoir de la vengeance. Ce pays
étoit cependant le rendez-vous général de tous les agens secrets
du
JUILLET 1806.
DEPT
DE
De
1
du prétendant , et le foyer de toutes leurs intrigues ; maisile
falloit autre chose que de la ruse et de l'intrigue pour profiter
des dispositions de tant d'esprits irrités .
LaRoche-Jaquelin prit alors le commandement près de Chatillon;
il alla délivrer son ami Lescure ,détenu dans les prisons
de Bressuire ; et le jour même où celui-ci vit rompre ses fers ,
il fut mis à la tête d'une armée. La Roche-Jaquelin étoit fils
de l'ancien colonel de Royal-Pologne; Lescure étoit un riche
propriétaire des environs de Parthenay : tous deux jeunes ,
ardens et nés pour les combats. Unis à Bonchamp , à Cathelineau
et à la division de Bernard de Marigny , autre chef distingué
des insurgés , ils battent les républicains à Thouars , où
ils font six mille prisonniers ; ils se portent à Fontenay , où
huit jours avant ils avoient été battus , etilsyvengent complètement
leur défaite. C'est-là que tous les chefs victorieux
rédigèrent une adresse aux Français, afin de les exciter à s'armer
pour la défense du trône et de l'autel.
Tous les généraux républicains , envoyés par la Convention
pour arrêter ce torrent, avoient été défaits ; et les insurgés
étoient maîtres de tout le pays compris entre Fontenay , les
bords de la Loire , Thouars et les rivages de l'Océan : en moins
de trois mois ils avoient balayé plus de cent vingt lieues de
circonférence.
Rien n'étoit fait encore ; mais par leurs premiers succès les
Vendéens s'étoient mis dans la nécessité d'en obtenir de plus
grands : ils occupoient une vaste contrée , mais ils n'avoient
aucun poste soutenable. Ils résolurent de se rendre maîtres de
la barrière qui les séparoit du Haut-Anjou , du Maine et de la
Bretagne : la Loire pouvoit les garantir d'une surprise , et
Nantes étoit une place qui pouvoit recevoir le prétendant. Ils
attaquèrent Saumur , et l'emportèrent à la baïonnette. C'estlà
que Cathelineau fut nommé généralissime des armées catholiques
et royales : savoir celle de Charette , restée dans les environs
de Mortagne ; celle de Stofflet , qui gardoit le centre
du pays ; et celle de l'Anjou et du Poitou , dans laquelle se
trouvoient alors la Roche-Jaquelin , Bonchamp , d'Elbée ,
Lescure , Sapinaud , Marigny , Scepeaux , le prince de Talmont,
et quelques autres dont la réputation n'est pas encore
-fixée.
Lemomentde la prise de Saumur, par cette grande armée ,
fut le dernier de sa puissance. La postérité s'étonnera de l'immobilité
des provinces voisines de ce mouvement électrique ,
et surtout de l'inaction de la Bretagne.
Nous achèverons, dans un prochain numéro , de jeter un
M
178 MERCURE DE FRANCE ,
coup-d'oeil rapide sur les opérations qui suivirent la prise de
Saumur , et nous dirons ensuite ce que nous pensons du travail
deM. Beauchamp , considéré comme ouvrage littéraire.
G.
Dictionnaire des Sciences et des Arts , contenant l'étymologie
, la définition , et les diverses acceptions des termes
techniques usités dans l'astronomie , la physiologie , etc. ,
etc. , etc.; par M. Lunier. Trois vol. in-8°. Prix : 24 fr. , et
28 fr. 50 c. par la poste. AParis , chez'le Normant, libraire ,
rue des Prêtres Saint- Germain-l'Auxerrois , nº. 17 ; et chez
H. Nicolle , libraire , rue des Petits-Augustins , n°. 15.
CE Dictionnaire est un ouvrage très-estimable , et qui est
d'un bout à l'autre écrit en français. Cette dernière qualité
est , comme on sait , devenue très-rare dans les ouvrages nouveaux,
et je n'ai pas voulu perdre l'occasion de la faire remarquer
dans un de nos auteurs.
Quand je dis que cet ouvrage est estimable , ce n'est point
parce qu'il promet l'explication des mots de soixante et quatorze
Sciences , etc. , etc. Cette promesse ne me paroît au
contraire qu'une sorte de charlatanisme qui est tout au plus
digne d'être excusé dans un livre dont c'est à-peu-près le seul
tort. Je le dis , parce que les définitions qu'il donne de tous
ces mots , sont ordinairement suffisantes , et sur-tout , parce
qu'elles ne contiennent rien de trop ; car il faut louer un Dictionnaire
, plus encore pour ce qu'il n'explique pas , que pour
ce qu'il explique: et j'en connois que l'on met entre les mains
des enfans , qui sont très-loin de mériter à cet égard la confiance
des pères. Mais après avoir donné ces éloges à celui de
M. Lunier , je dois prouver que je l'ai lu , au moins comme
on lit un Dictionnaire , c'est - à- dire , en parcourant un
assez grand nombre d'articles ; et je le prouverai à ma manière,
en faisant quelques observations critiques.
Je trouve à l'article charlatan que ce mot vient de l'italien
ciarlare, parler beaucoup , et qu'il désigne un vendeur de
drogues , etc. , etc. Jusque-là je n'ai rien à dire. Mais M. Lunier
veut ensuite expliquer les diverses acceptions de ce mot
dans lesdiversessciences , etje trouve qu'il babille lui - même un
peu trop. Par exemple , lorsqu'il emploie unedemi-page à nous
dire cequ'on entend par charlatan en médecine , ne doit-on
pas lui faire observer que c'est une demi-pagemal employée ?
Et lorsque passant aux jardins, il ajoute : « le jardinage a
JUILLET 1806.
179
▸ aussi ses charlatans. En 1751 un nommé Vitry se fit annon
» cer comme médecin des arbres; il leur faisoit, disoit-il,
» prendre médecine, en leur donnant des purgations pour
>> leur procurer des évacuations copieuses >>;> il me semble
que cette anecdote est un peu déplacée dans un Dictionnaire
de définitions. Que cherche-t- on en effet dans unpareil livre ,
si ce n'est l'acception commune des mots ? Et peut-on dire
qu'un fait isolé, qui s'est passé en 1751 , ait donné lieu à une
acception nouvelle pour le mot charlatan? Ce qu'il yade bien
singulier , c'est que M. Lunior après avoir parlé du charlatanisme
dans la médecine , dans le jardinage , dans la peinture
et la gravure , ne dit rien du tout sur le charlatanisme en philosophie
, qui est aujourd'hui le plus commun de tous.
Parmi les étymologies qu'il donne des mots , quelquesunes
m'ont paru suspecttees. Par exemple , je ne crois pas que
le mot brave viennent du latin probus ; car s'il en venoit ,
il faudroit convenir qu'il auroit bien changé sur la route.
J'aime mieux rapporter son origine au seul mot grec Βραβείον ,
prix de la victoire.
Je ferai encore une observation critique, parce qu'elle servira
à prouver l'utilité dont peuvent être les étymologies pour
fixer l'orthographe , et quelquefois le sens des mots. « Les
>> acolytes sont des clercs promus à l'un des quatre ordres
>> mineurs , et dont l'office est de porter les cierges , de pré-
>> parer le feu , etc. , etc. >> Voilà la définition du mot acolyte ,
telle que je la trouve dans le Dictionnaire de l'Académie , et
c'est sa véritable acception. Certainement l'église n'a pas
voulu faire d'un ordre de clercs un ordre de valets, de suivans.
Ce dernier sens est pourtant celui que M. Lunier a adopté.
Acolythe, dit-il,vient du grec ακυλοθος , suivant ,
Si M. Lunier avoit écrit ce mot sansh , comme il doit en
effet s'écrire , il l'auroit fait venir non plus d'ακολουθος , mais
d' ακωλυτος, solutus , liber ; c'est-à-dire libre , sans engagement
; et alors il auroit vu que les acolytes ne sont point faits
pour être dans l'église des espèces de valets , mais qu'ils doivent
seulement être comme tous les ecclésiastiques , libres de tout
autre engagement , et uniquement occupés des soins de leur
ministère.
valet. »
Ce petit nombre d'observations et de critiques n'est appli-\
cable qu'à quelques articles , heureusement très-rares , et ne
doit pas empêcher de regarder ce Dictionnaire, comme le
meilleur de ce genre. Sur un grand nombre de matières ,
il contient des notions qu'on chercheroit en vain dans l'Encyclopédie.
Les articles se trouvent réduits à de simples définitions
très-claires; ils ne contiennent en général que les
1
M 2
180 MERCURE DE FRANCE ,
faits indispensablement nécessaires à la parfaite intelligence
des mots; et ils ont, surtout, le mérite d'être dégagés des
ennuyeuses déclamations , et des principes détestables ,
qui font, du Dictionnaire de Diderot et de d'Alembert , la
plus mauvaise des compilations .
GUAIRARD.
VARIÉTES.
LITTÉRATURE , SCIENCES , ARTS , SPECTACLES.
Madame Catalani a parfaitement soutenu sa grande réputation.
Malgré l'extraordinaire beauté de sa voix , elle n'a
pu empêcher les moins connoisseurs de s'apercevoir que ses
deux premiers airs étoient mal choisis. Le second sur-tout ,
quoique de Cimarosa , n'a produit aucun effet ; mais dans le
troisième , qui est tiré de l'opéra de Sémiramis , par Nazolini
, madame Catalani a excité des transports d'admiration.
Aussi , dans un second concert qui sera donné d'ici à douze
jours , elle se propose de chanter une seconde fois ce bel air ,
et de substituer à celui de Mithridate et à celui des Horaces ,
deux morceaux d'un genre différent. Madame Catalani a certainement
la plus belle voix du monde, et une méthode parfaite.
Pour obtenir un succès digne de son talent , il ne s'agit
pour elle que de bien choisir dans les innombrables chefsd'oeuvre
de la musique italienne. Qu'elle se persuade que des
sons gracieux , que d'harmonieuses périodes , telles que celle
de Cimarosa , Queste pupille tenere , etc. , n'obtiendront jamais
un très-grand succès sur nos théâtres. Même , dans un
concert , les Français veulent de la musique dramatique.
-Le début du jeune Thenard , dans le rôle d'Hyppolite,
a été heureux ; on ne lui reproche que des défauts dont, avec
du travail, il est possible de se corriger. Ilgrasseye, et gesticule
trop , mais il a de l'intelligence et de l'ame : à la longue , et
JUILLET 1806 . 181
avec d'aussi précieuses qualités , on doit triompher de tous
les obstacles. On s'occupe à ce théâtre de l'étude et des répétitions
d'Omasis ou Joseph en Egypte, par M. Baour-
Lormian. On assure que cette pièce sera représentée dans
quinze jours. Le rôle de Joseph sera joué par Talma , celui
de Siméon par Damas , et celui de Benjamin par Mlle Mars.
- Le ministre de l'intérieur a écrit , le 21 de ce mois , la
lettre suivante à M. le maréchal Kellermann :
Monsieur le Maréchal ,
<<Conformément à vos desirs , j'ai entretenu S. M. du monument
que la société dont vous êtes membre projette de lui
élever. L'EMPEREUR a été touché de cette preuve d'attachement
de beaucoup de citoyens estimables , parmi lesquels il
vous a vu avec plaisir , vous , Monsieur le Maréchal , également
distingué par votre rang et par les services que vous
avez rendus. Mais les principes de S. M. ne lui permettentpas
d'accepter une pareille offre , quoique dictée par un sentiment
libre autant que pur , d'amour , d'admiration etde reconnoissance.
Cet hommage de ses sujets , l'EMPEREUR veut le
mériter par sa vie entière. Il ne consentira donc point à ce
que, de son vivant , des monumens lui soient élevés par des
particuliers. C'est de la postérité qu'il attend cette honorable
récompense de tant de travaux. Après sa mort , les Français
pourront reconnoître , par un hommage dont l'intention ne
pourra être contestée , le bien qu'il aura faità la nation qu'il
gouverne , et dont la prospérité et la gloire , sujet continuel
de ses méditations et de ses veilles , est aussi l'unique ambition
de l'objet de toute sa vie.
>> En vous transmettant ces intentions de S. M. , que je vous
prie de faire connoître à vos co-souscripteurs , je joins ,
Monsieur le Maréchal , mes regrets aux vôtres sur une décision
si contraire à vos voeux , et je vous prie d'agréer l'assurance
de mahaute considération. n Signé CHAMPAGNY.
3
182 MERCURE DE FRANCE ;
N. B. Pareille décision a été prise relativement à un projet
de colonne, formé par M. Poyet, architecte , et pour lequel on
avoit déjà réuni un grand nombre de souscriptions considérables.
Elle a été notifiée , par le ministre de l'intérieur , à
MM. les souscripteurs.
-On vient d'afficher dans Paris des placards pour l'adjudication
des travaux du pont de l'Ecole-Militaire. Ces travaux
vont commencer incessamment , sous la direction de M. Dellon
, ingénieur en chef. On dit que le pont sera en fer , et
composé de cinq arches égales , chacune de près de go pieds
de largeur. Il sera formé à l'entrée de ce pont , du côté de
Chaillot , une place à laquelle aboutira un chemin praticable
aux voitures , et conduisant jusqu'aux boulevards extérieurs.
- Le 10 juin , le bureau d'administration de l'école spéciale
de droit de Toulouse , a pris l'arrêté suivant :
« 1 °. Une statue en marbre de S. M. I. et R. formera le
principal ornement de la salle destinée aux actes publics et
aux cérémonies de l'école spéciale de droit. 2°. Les frais seront
pris sur sur la caisse de l'école. 3°. Il sera procédé sans délai
à la confection de la statue , afin qu'elle puisse être placée au
premier instant où la salle à laquelle elle est destinée sera
mise en état de la recevoir. »
On écrit de Milan que , le 1. juillet , le préfet du
département de l'Adige , au nom du vice-roi , a posé, à
Rivoli , la première pierre du monument arrêté en mémoire
de la victoire célèbre remportée dans ces lieux , le 24 nivose
an5,
- Le tombeau actuel de Voltaire , dans l'église Sainte-
Geniève , sera incessamment remplacé par un monument en
marbre , qui sera adossé à l'un des murs de la chapelle sépulcrale,
Le célèbre sculpteur M. Houdon est chargé de l'exécution,
- Un paysan de la commune de Rouède, département
de Lot et Garonne , a trouvé dernièrement , en labourant
JUILLET 1806. 183
on champ , une médaille d'or , de la valeur de 19 francs ,
parfaitemeut frappée , et très-bien conservée. D'un côté , on
voit une très-bonne tête de Vespasien , avec ces mots : Imp.
Cæs . Vespasianus. Aug. Le revers présente une femme
assise dans l'attitude de la douleur , les mains attachées derrière
le dos, et enchaînée à un palmier. L'exergue porte le
mot Juda.
-Le professeur Brunacci , recteur de l'université de Pavie,
a fait présenter à la reine d'Etrurie l'ouvrage qu'il vient de
publier , sous le titre de Cours de Mathématiques transcendantes.
S. M. lui a fait remettre une médaille qui porte ,
d'un côté , l'effigie des souverains d'Etrurie , et , de l'autre
côté , une couronne de chêne , au milieu de laquelle on lit ce
mot : Merentibus..
- L'Ecole des Ponts et Chaussées de Paris a été invitée ,
par les ingénieurs de Hollande , à donner son avis sur les travaux
qui ont été exécutés pour porter à la mer les eaux du
vieux Rhin. On sait qu'une branche de ce fleuve , qui ne
laisse pas d'être considérable à Utrecht , et même encore à
Leyde , se perdoit au-dessous de cette dernière ville , près
d'un village nommé Katwyk. C'étoit-là qu'après avoir
formé , à une petite distance de Leyde , une espèce lac , ses
eaux disparoissoient entièrement , sans qu'on pût distinguer
de quelle manière elles se perdoient. Seulement l'humidité des
prairies et des sables des environs , indiquoit qu'elles s'y répandoient
et y séjournoient.
,
Il s'agisoit de retirer ces eaux du terrain qui en étoit
imbibé , à une certaine étendue , et de les attirer dans la
mer. Pour cela , on a ouvert un canal d'environ une demi-
lieue de longueur , qui communique d'un bout à la
dernière branche un peu considérable du vieux Rhin , et
de l'autre à la mer. Ce canal , qui n'a qu'environ vingt
Pieds de largeur , est terminé par une écluse , qu'on regarde
ne plus beaux ouvrages de ce genre. On pense com
4
184 MERCURE DE FRANCE ,
bien qu'elle doit avoir une grande solidité , pour résister à
la fureur des vagues ; elle présente , de ce côté , un angle
d'environ 40 degrés , contre lequel les lames viendront se
briser ; elle est construite de manière à ce que les marées
la tiennent d'autant mieux fermée qu'elles peseront plus
fortement contr'elle ; et à marée basse , les eaux du canal , la
poussant du côté opposé , la tiennent ouverte. Le projet de
cette entreprise existoit depuis long-temps. On en avoit tou
jours différé l'exécution , par la crainte de ne pas opposer une
écluse assez solide à la force et au poids des marées ; il paroît
que cette inquiétude n'étoit pas fondée. A présent que tous
les travaux sont achevés , on ne tardera pas à en apprécier
la solidité.
- Le corps impérial des ponts et chaussées vient de perdre
M. Gauthey , inspecteur général , vice président du conseil des
ponts et chaussées et membre de la légion d'honneur. Il étoit
né à Châlons-sur-Saône en 1732. Parmi les nombreux monumens
qu'il laisse de ses talens , on distinguera le canal du
centre , ou du Charolais , qu'il a commencé et achevé en entier
sous l'administration des Etats de Bourgogne. Ce canal ,
qui joint la Saône à la Loire , traverse toute l'étendue de pays
qui sépare Châlons et Digoin , c'est-à-dire un espace de 80
milles. On compte sur son cours 81 écluses , 71 ponts et 03
aqueducs.
-Les instrumens de chirurgie en gomme élastique dont on
use si fréquemment , reçoivent chaque jour un nouveau degré
de perfection par les travaux de MM. Hauchecorne et
Féburier. C'est à leur zèle et à leur habileté qu'on doit l'inventionde
plusieurs instrumens très-utiles à la pratique. L'école
de médecine qui sent toute l'importance du perfectionnement
des instrumens de chirurgie en gomme élastique ,
témoigné sa satisfaction à MM. Hauchecorne et Féburier par
un arrêté du 10 avril 1806 , dont voici l'extrait : « L'école a
3) adopté les conclusions du rapport de M. le professeur
a
JUILLET 1806 . 185
>>Thillaye , dans lequel il a reconnu l'utile emploi qu'on
> peut faire des instrumens que MM. Hauchecorne et Fébu-
>> rier, fabriquent en résine élastique; et donné des éloges à
>> la manière dont ils sont confectionnés. » ( Bulletin de
l'école de médecine de Paris etde la société établie dans son
sein , du 10 octobre 1806, inséré dans le Journal de Médecine
, de MM. Corvisartet Boyer. )
L'onpeut s'adresser , soit à M. Hauchecorne , apothicaire ,
rue de la Juiverie , nº. 20 ; ou à M. Féburier , orfèvre , rue
Saint-Louis, au Palais, nº. 2; chez lequel l'on continuera de
trouver toute espèce d'instrumens de chirurgie en or , argent
et acier , tant anciens que modernes.
- On lit dans un journal allemand un appel de la Société
de la Bible de Berlin, à tous ses frères en Jésus-Christ. Elle
annonce que la société , qui porte le même nom à Londres ,
et dont le but est de ramasser de l'argent pour distribuer
des Bibles gratis , a déjà recueilli pour cet objet une somme
évaluée à 360,000francs. C'est d'après cet exemple que la société
de Berlin s'estétablie; le roi lui a déjà fait un don de vingt
frédérics d'or , et elle engage les fidèles à contribuer aussi par
des dons volontaires à l'accomplissement de ses pieux desseins.
- M. Carbon de Flins , procureur - impérial au tribunal
de Vervins , vient de mourir dans cette ville , après une
maladie très-courte , et qu'on ne croyoit pas dangereuse. Son
Réveil d'Epimenide et sa Jeune Hôtesse , ont servi de modèles
à plusieurs ouvrages qu'on a beaucoup plus loués , et
qui supposent beaucoup moins d'esprit et de talent. Il laisse
un poëme inédit , Agar et Ismaël , dont la lecture avoit
obtenu les suffrages les plus illustres , et dont on espère que
le public ne sera point privé.
-C'est à Cologne que florissoit principalement l'art de la
peinture sur verre, il étoit en honneur dès l'an 1260; il fut
porté au plus haut degré vers 1430 , et commença à décliner
186 MERCURE DE FRANCE
dès 1600 jusqu'à 1730 , où il parut entièrement perdu. Les
nombreux monastères , les magnifiques églises que possédoit
Cologne , étoient remplis de vitraux qui sont des chefs-d'oeuvre
en ce genre; les peintres sur verre apportoient un si grand
soin à former de bons éleves , que l'apprentissage de ceux-ci
duroit au moins six ans , et quelquefois neuf. Ils passoient graduellement
du dessein à la peinture et à la fonte des couleurs.
Cette dernière partie étoit considérée comme la plus difficile ,
et le complément de l'instruction de l'apprentif. Ce bel art
sembloit tombé pour jamais dans l'oubli , lorsqu'un artiste
distingué de cette même ville , M. Birrenbacha eu l'idée de
diriger ses recherches sur cet art. Plusieurs essais font concevoir
les plus hautes espérances pour l'avenir.
-Conformément à la décision deS. Exc. le ministre de l'intérieur
, la distribution des prix du concours général des Lycées
de Paris de l'an 1806 , se fera le 7 du mois d'août dans la
nef de l'église Sainte-Genevieve. Cette cérémonie sera présidée
par M. le conseiller d'état , préfet du département de
la Seine.
- On vient de mettre en vente , chez Fain , libraire , rue
Saint- Hyacinthe Saint - Michel , et chez le Normant , un
ouvrage ayant pour titre : La Bataille d'Austerlitz (* ) , par
un militaire témoin de la journée du 2 décembre 1805. Le
titre porte que cette relation , qui a paru à Vienne , est faite
par le général-major Stutterheim , et peut être regardée
comme la relation officielle de la bataille d'Austerlitz par les
Autrichiens .
La société royale Jennérienne , établie à Londres pour
l'extinction de la petite vérole , avoit arrêté dans sa séance du
20 juin dernier , de publier le rapport du conseil de médecine
sur la vaccine , et que ses membres seroient invités à apporter
leurs signatures à ce rapport. Nous croyons utile de
faire connoître en France ce recueil d'observations faites par
des hommes très-habiles . Elles nous paroissent propres à faire
(*) Brochure in-12. Prix : 1 fr. , et 1 fr. 30 c. par la poste.
JUILLET 1806 . 187
cesser enfintoutes les préventions , sur-tout quand on les aura
comparées à celles du comité de vaccine de Par's , que nous
avons publiées dans un précédent numéro du Mercure. Le
rapport qu'on va lire est signé par les cinquante-neuf membres
qui composent la société Jennérienne , et par le docteur
Jenner lui-même, auquel l'humanité est redevable de
ce grand bienfait.
Le conseil de médecine de la société royale Jennérienne ,
informé que divers cas excitoient des préjugés contre l'inoculation
de la vaccine , et tendoient à arrêter , dans ce royaume .
les progrès de cette importante découverte , nomma un comité
de vingt-cinq de ses membres pour rechercher non-seulement
la nature et la véracité des cas allégués ,mais aussi pour
s'assurer s'il y avoit des exemples certains que des personnes
eussent été attaquées deux fois de la petite vérole .
En conséquence , le comité s'occupa immédiatement de
savoir s'il y avoit eu des exemples que la vaccine n'eût pu prévenir
la petite vérole, et si une personne , après avoir eu la
pétite vérole naturelle ou inoculée , avoit pu être attaquée une
seconde fois de cette maladie. Dans le cours de leurs recherches
, les membres du comité ayant eu connoissance des opinions
et des assertions répandues dans le public , qui tendent
à établir que la vaccine expose les sujets à des maladies particulières,
d'une nature effrayante, et jusqu'ici inconnues , et
jugeant que de telles opinions attaquoient le principe
de la vaccine , crurent de leur devoir d'examiner l'authenticité
de ces allégations .
Après le plus scrupuleux examen sur ces matières , ils soumirent,
au conseil de médecine , le résultat de leurs recherches
, et d'après la compte rendu par ce comité, il paroit :
1°. Que la plupart des cas allégués comme des preuves de
l'inefficacité de la vaccine contre la petite verole sont dénués
de fondement ou présentés sous de fausses couleurs ;
2°. Que quelques-uns de ces cas ont été reconnus mal exposéspar
ceux la même qui les avoient produits ;
3°. Que les circonstances de quelques-uns de ces cas , telles
qu'on les a publiées , ont été , pour la plupart , examinées par
divers écrivains qui les ont discutées avec sagacité et complétement
réfutées;
4° . Que nonobstant les preuves incontestables que ces cas
ont été exposés sous de faux indices, quelques médecins ont
affecté de les reproduire devant le public , dans le but pervers
et hypocrite d'exciter des préjugés contre la vaccination ;
5°. Que dans plusieurs ouvrages contre la vaccine, leurs
auteurs n'ayant point d'exemples certains pour soutenir leurs
188 MERCURE DE FRANCE ,
opinions , ni d'argumens raisonnables à opposer , ont traité
ce sujet avec une légéreté révoltante , comme si la question
du bonheur ou du malheur de l'humanité pouvoit jamais
devenir un sujet de sarcasme et de raillerie ;
6°. Que quand l'usage de la vaccine fut introduit par le
docteur Jenner , ungrand nombre de personnes qui n'avoient
jamais vu les effets du virus fluide vaccine sur le corps humain
, qui ignoroient entièrement la manière de vacciner ,
les symptômes caractéristiques du véritable vésicule , et les
précautions nécessaires pour en faire usage, qui , par conséquent
, ne pouvoient décider si les malades étoient bien ou
mal vaccinés , se hasardoient néanmoins à inoculer par la vaccination
;
7°. Qu'un grand nombre de personnes déclarées duement
vaccinées l'ont été négligemment et avec ignorance; et que
l'opérateur discontinuant de voir les malades, ne pouvoits'assurer
si l'insertion avoit réussi , et qu'il faut attribuer à ces
causes la plupart des exemples cités contre l'inefficacité de la
vaccine ;
8°. Que plusieurs cas ont été exposés au comité , sur lesquels
il ne peut former d'opinion positive , faute d'instruction
sur la régularité de l'opération, ou sur la preuve certaine du
retour de la petite-vérole ;
9°. Que le comité avoue avoir trouvé un très-petit nombre
d'exemples de personnes attaquées de la petite-vérole ,
qui , en apparence , avoient été bien vaccinées ;
10°. Qu'il a trouvé également des exemples assez authentiques
de personnes , qui , après avoir eu la petite-vérole naturelle
ou inoculé , avoient été attaquées de cette maladie
une seconde fois ;
11 °. Que dans la plupart des cas dans lesquels la petitevérole
reparoissoit après l'inoculation ou la maladie naturelle ,
ce retour étoit plus grave et souvent funeste ; qu'au contraire
si cette maladie revenoit après la vaccination , elle étoit généralement
si foible qu'elle n'avoit presque aucun symptôme ,
etquemême son existence paroissoit quelquefois douteuse;
12° Que c'est un fait bien avéré , que si l'on fait usage de
lavaccine ou de la matière variolique sur certains tempéramens
et dans certaines circonstances , l'inoculation n'occa
sionnera qu'une maladie légère sans que le corps en soit affecté;
que néanmoins la matière extraite de telle autre vaccine
locale ou pustule variolique, peut occasionner une maladie
complète et générale ;
15°. Que si une personne qui porte des marques non suspectes
de petite-vérole, étoit de nouveau inoculée , il peut
JUILLET 1806.
189
naître des boutons dont la matière communiquera cette maladie
à ceux qui n'en auroient jamais été attaqués ;
14°. Que quoiqu'il soit difficile de déterminer le nombre
d'exceptions à l'usage de la vaccine , le conseil de médecine
est persuadé qu'il est très-peu de cas dans lesquels la vaccine
ne puisse empêcher la déclaration de la petite-vérole ;
15°. Que dans le grand nombre de personnes vaccinées à
l'armée , sur les vaisseaux , en différentes parties des trois
royaumes , et dans les autres parties duglobe , l'on a à peine
produit aucomité quelques exemples de cas où la vaccine ait
manqué de succès , et que ceux qu'on a rapportés se sont passés
dans la capitale ou dans le voisinage ;
16° Que le conseil de médecine est pertinemment sûr que
dans beaucoup de villes où la petite vérole exerçoit le plus de
ravages , les progrès du mal ont été promptement arrêtés , et
que la maladiemême a été entièrement exterminée dans plusieurs
cités populeuses par l'usage de la vaccine ;
17°. Que lorsque l'usage de l'inoculation s'introduisit en
Angleterre , il rencontra de grands obstacles , et eut beaucoup
de peine à s'établir à cause des faux rapports , des argumens
mal fondés qu'on employa pour la bannir , ainsi qu'on le fait
pour celui de la vaccine , de sorte qu'il fallut plus de cinquante
années pour le rendre général ;
18°. Qu'en consultant les listes de mortalité , il paroît que
par suite du peu de cas qu'on fait de la vaccine et des préjugés
qui subsistent contre cette découverte , l'on peut , avec
juste raison , attribuer la mort de plus de deux mille personnes
aux ravages de la petite-vérole dans cette seule capitale
, pendant le cours de la présente année ;
19°. Qu'on ne doit pas considérer comme des motifs suffisans
pour faire négliger la vaccine ou l'inoculation quelques
exemples très-rares de leur peu de succès , mais qu'on doit
les regarder comme des exceptions au cours ordinaire des
choses;
20°. Que si l'on fait une comparaison entre les effets préservatifs
de la vaccine et ceux de l'inoculation , il faut prendre
en considération le plus grand nombre de personnes vaccinées
dans un temps donné , parce qu'il est probable que dans les
sept dernières années il a été inoculé avec le virus vaccin un
nombre de personnes au moins égal à la totalité de ceux qui
ont reçu l'inoculation variolique depuis que l'usage en est
établi dans ce royaume ;
21°. Que d'après tous les faits recueillis par le conseil de
médecine , l'effet de la vaccine est , en général , peu dangereux
, et que le petit nombre d'exemples , cités contre cette
190 MERCURE DE FRANCE ,
vérité , doit être attribué à la disposition particulière du tem
pérament;
22°. Qu'on a présenté comme l'effet de la vaccine beaucoup
de maladies cutanées bien connues , et quelques maux scrophuleux
qui , au fonds , avoient une toute autre cause , et qui ,
souvent , se déclaroient très-long-temps après la vaccination ,
quemême ces sortes de maladies ont été moins fréquentes après
la vaccine qu'après la petite vérole naturelle ou inoculée;
Après avoir établi ces faits et rédigé ces observations , le
conseil de médecine croit devoir terminer son rapport sur un
objet aussi important par la déclaration suivante :
Que d'après son opinion , fondée sur l'expérience personnelle
de chacun de ses membres , et les lumières qu'ils ont
obtenues de tous côtés , le genre humain a déjà retiré des
avantages incalculables de la découverte de la vaccine , et que
les grandes espérances , qu'a fait naître cette découverte , seront
àla fin parfaitement remplies.
Président , EDW AD JENNER , Médecin-Docteur .
Ont signé les cinquante-cinq membres de la société.
MODES du 20 juillet.
Toutes les fleurs en bouquet ont la pointe inclinée . On porte maintenant
denx grosses roses chiffonnées et quelques boutons , du réséda et de
P'héliotrope.Il y a quelques chapeaux de paille blanche quiont pour rebord
uneguirlande de très-petites roses .
On porte peu de voiles . Peu de femmes , à moins d'être très-parées ou
très-jeunes , sout coiffées en cheveux. Un bandeau lisse, bien large abaissé
transversalement sur un des sourcils , et laissant de l' utre côté voir un
angle du front , caractérise la coiffure des jeunes personnes.
Lamode des tabliers va croisent ; ils sont à corsage , à manches , et
presque fermés. Leur garniture est tantôt une dentelle , tantôt unebande
de mousseline plissée à petits plis , quelquefois un simple froncis .
Pour la cour , on brode des robes de taffetas en laine et coton.
Sans être en parure , on met , pour aller au spectacle , un très-gros
bouquet.
Les petites robes de perkale à carreaux rose sont plus communes que
jamais; elles ont toutes des manches bouffantes .
Les robes habillées font le coeur par devant , et laissent voir les deux
globes ; par derrière, elles sont échancrées à deux doigs dela taille.
Du25. On ex cute encore des coiffures àla Ninon ; la belle assemblée
du 21 al Opéra , en fait for Tantôt , pour lier les cheveux par-derrière
, ce sont des fleurs en guirlande , tantôt des diamans , qelquefois
un simple ruban De chaque côté, deux mèches flo tantes , prenant naissance
derr ère l'oreille, vont parfois aboutir jusque sur le sein.
Dans une demi-toilette , on porte des ré-iles en paille avec des crevés
au fond. Ces crevés sont remplis en taffetas ou en organdie. Au lieu de
touffe d'organdie ou de taffetas , ce sont quelquefois des fleurs entassées
du muguet , par exemple.
S us quelques chapeaux, on voit pendre de grandes boucles de cheveux
d'un côté, ce qui indique un peigne posé de travers , et , sur le front,un
bandeau lissé.
,
JUILLET 1806.
191
On fait, depuis quelques jours , des capotes en basin : elles avancent
comme celle de perkale; mais les unes sont arrondies , les autres quartées
Ces capotes n'ont point de garniture .
La mode des grands tulles festonnés pour les capotes de perkale , se
soutient.
-Non-senlement on met tout autour du corsage des robes parées , un
rang de pattes au bas de la taille; mais deux rangs de pattes , droites ou
couchées , garnissent le bord inférieur de la robe.
NOUVELLES POLITIQUES.
Naples , 4juillet.
S. M. voulant assurer les fonds nécessaires au paiement des
créanciers de la cour, vient d'ordonner , par un décret , la
mise envente, jusqu'à la concurrence de 10,000,000 de ducats,
de biens provenant de fondations pieuses , laïques , de bénéfices
et abbayes à patronage royal. Ces biens seront vendus
libres de toute espèce de droits personnels ou féodaux. L'estimation
en sera faite à 5 p. % sur le prix des baux actuels, sans
déduction des charges publiques. Les biens seront vendus par
simple soumission. Les paiemens seront effectués par quart;
le premier dans l'année courante.
-
PARIS.
Leministre de la marine vientd'écrire dans les portsune
circulaire , par laquelle il annonce que la paix a été signée le
20 de ce mois , à Paris , entre la France et la Russie , par
M. le général de division Clarke, conseiller d'état et du cabinet
, et par M. le conseiller intime d'Oubril , plénipotentiaires
respectifs ; et qu'en conséquence , il est ordonné aux
amiraux , aux commandans des ports , et à ceux des vaisseaux
de S. M. , de traiter les bâtimens russes comme amis.
(Monieur. )
-Des ordres avoient été expédiés dans l'intérieur de l'Empire,
pour mettre en mouvement les différens dépôts des
corps et les envoyer à la Grande-Armée , afin de porter tous
les régimens au grand complet; mais immédiatement après la
signature de la paix avec la Russie , l'EMPEREUR a écrit un
billet au ministre de la guerre , pour lui faire connoître que
tous les mouvemens de troupes de l'intérieur vers l'Allemagne,
devoient être suspendus. ( Journal officiel. )
- Les fêtes qui avoient été annoncées pour le mois d'août ,
n'auront lieu que dans la dernière quinzaine de septembre;
ce délai étantjugé nécessaire pour que la Grande - Armée
puisse être arrivée. (Idem.)
-Le fète du 15 août sera annoncée la veille par une décharge
d'artillerie. Tous les théâtres seront ouverts au public , qui
192 MERCURE DE FRANCE ,
sera admis sans billets. Le 15 , à six heures du matin , de nouvelles
salves d'artillerie seront tirées ; à neuf heures , il y aura
grand lever à Saint-Cloud , et ensuite messe et Te Deum ;
il y aura procession et Te Deum dans toutes les églises de
Paris. Toutes les autorités assisteront au Te Deum de la métropole.
Le palais des tuileries sera illuminé , et ily aura concert
dans le jardin; LL. MM. tiendront cercle à Saint-Cloud
dans les grands appartemens; les eaux joueront à Saint-Cloud
et à Versailles. ( Journal officiel. )
-Par décret de S. M. , rendu au palais de Saint - Cloud ,
le 19 juillet 1806 , le général de division Junot, grand- officier
de l'Empire , colonel-général des hussards , est nommé
gouverneur de Paris.
- M. Redon fils , est nommé auditeur au conseil d'état ,
section de la marine.
-M. d'Oubril est parti pour Pétersbourg peu d'heures
après la signature du traité de paix entre la France et la Russie;
ondit qu'il doit voyager jour et nuit, et qu'il espère n'être pas
plus de quinze jours en route.Avant sondépart , M. d'Oubril
s'est occupé de chercher un hôtel pour le nouvel ambassadeur
russe
FONDS PUBLICS DU MOIS DE JUILLET.
DU SAMEDI 19. - С р. ото с. J. du 22 mars 1806. 64f. 8oc. goc. 80c
goc. 80c. goc ooc . oocoocooc.ooc .
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. oof. ooc. oof.
Act. de la Banque de Fr. 1141f 250. 1140f 1141f 250 0000 000of.
DU LUNDI 21. - C p. olo c . J. du 22 mars 1806. 65f. 6oc . Soc. goc 66f
100. OOC Ooc ooc oof ooc .
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806 oof. ooc
Act. de la Banque de Fr. 1148f. 750. 0000f. o00of. ooc .
DU MARDI 22. - C pour 0/0 c. J. du 22 mars 1806. 66f. 20c 50€ 400.
30c. 250. 5oc 35c оос .
Idem . Jouiss . du 22 septembre 1806. 63f. 75c.
Act. de la Banque de Fr. 1152f 50c. oooof coc oooof. ooc.
DU MERCREDI 23. - Ср. 0/0 c. J. du aa mars 1806. 66f Soc. 750 70€
750 700.000. оос.оос оос оос оос оос. оос.
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 64f 3oc. oof.
Act. de la Banque de Fr. 1157f 50c 0000f ooc oof ooc. oof ooc. oooof.
DU JEUDI 24.-C p . oo c . J. du 22 mars 1806. 67f 20c 25c 40c 25c30c
25c. 300400 300 200
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. oof ooc ooc.
Act. de la Banque de Fr. 1157. 5oc . oooof ooc . oooof.
DU VENDREDI 25.- C p. 0/0 c. J. du 22 mars 1806. 67f. 250. 35ο 3ος
IOC. 200. 100 67f 8oc goc 80c 67f
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 6.f 30c oос.
Act. de la Banque de Fr. 1156f25c. 1155 1155f 75c 1151f250.
(NO . CCLXIII . ) 5.
DE
( SAMEDI 2 AOUT 1806. )
cen
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE.
DÉBUT DE L'ILIADE.
MUSE , chante avec moi la colère implacable
Qui , servant des destins l'arrêt irrévocable ,
Dans les champs d'Ilion , sous ses fameuses tours
Livra tant de héros à la faim des vautours ,
Du jour que s'enflamma la querelle homicide
D'Achille , fils des dieux, et du superbe Atride.
Quel dieu vint les armer ? Apollon , ce fut toi
Qui fis payer aux Grees le crime de leur roi.
Le fier Agamemnon , par un refus sinistre ,
Aveit du Dieu vengeur insulté le ministre ;
Lorsque des fils d'Atrée abordant les vaisseaux ,
Un sceptre en main, le front ceint d'augustes bandeaux,
Chrysès vint demander aux princes de la Grèce
Une fille , l'espoir de sa triste vieillesse .
<<Atrides , et vous Grecs , généreux combattans ,
>> Puissent enfin les dieux , de l'O'ympe habitans ,
>> Vous ramener vainqueurs au sein de la patrie !
>> Mais daignez rendre , hélas ! une fille chérie
>> A mes dons , à mes pleurs , au ministre sacré
Du dieu dont l'arc terrible est au loin révéré . »
N
:
194 MERCURE DE FRANCE,
Il dit. L'or qu'il présente ,et les larmes d'un père ,
Et d'un prêtre des dieux l'auguste caractère ,
Font pencher tous les Grecs au conseil le plus doux :
Mais Atride lui seul , inflexible et jaloux ,
Comblant ses durs refus de menaces , d'outrages :
« Téméraire vieillard, fuis loin de ces rivages ;
>> Si dans mon camp jamais tu hasardes tes pas ,
>> Le sceptre de ton dieu ne te sauveroit pas ;
>>Et soumise à monlit, au foseau destinée ,
>> A vieillir dans Argos ta fille est condamnée.
>> Fuis ! » Le vieillard s'éloigne à ces mots foudroyans .
Silencieux , il marche au bord des flots bruyans ,
L'oeil en pleurs vers les cieux , le désespoir dans l'ame.
« Dieu de Chrysès , c'est toi que ma douleur réclame ;
>> Toi , fils de Jupiter, puissant roi de Délos ;
>> Toi , dont l'arc immortel veille sur Ténédos ,
» Si , couvrant tes autels de victimes sanglantes ,
>> Je me plus à t'offrir leurs entrailles fumantes ,
>> Arme- toi , venge-nous ! Que tes traits courroucés
>> Fasssent payer aux Grecs les pleurs que j'ai versés . »
Apollon, à ses cris , du haut des cieux s'élance ,
L'arc en main, et le coeur enflammé de vengeance,
Sur l'épaule du dieu ses flèches en fureur
Font rendre au carquois d'or un son plein de terreur .
Tel que la nuit , il marche entouré d'un nuage;
A l'écart de vaisseaux , il s'assied au rivage ;
Et courbant sur les Grecs son arc étince'ant,
Untrait rapide vole, et fend l'air en sifflant.
M. LE BRUN , de l'Institut.
ÉPITRE
AMACHIENNE.
Nous voilà vieilles toutes deux :
Consolens- nous , chère Zémire.
Mon oeil s'éteint , et dans tes yeux,
Où brilloit l'amoureux délire ,
On ne voit plus les mêmes feux.
Tu perds ta grace , ta folie ,
Mon esprit perd son enjouement ;
Du jour tu dors une partie ,
Et moi je rêve tristement.
AOUT 1806. 195
Hélas ! pour tous ceux qui vicillissent ,
Il est peu de jours , de momens
Où quelques plaisirs ne s'éclipsent.
Tu vois fuir bien loin les amans ,
Et mes amis se refroidissent.
Mais laissons là les inconstans ;
Contr'eux , ni plainte , ni satire.
Ne les imitons pas , Zémire :
Chéris-moi comme en ton printemps.
L'amitié fait couler la vie;
Elle embellit tous nos instans ,
Et qui ne peut aimer s'ennuie ,
Même à l'aurore de ses ans .
Tu ne peux parler ; quel dommage !
Ton embarras me fait pitié :
De nos motsquen'as-tu l'usage!
Tout ce qui ressent l'amitié
Devroit avoir même langage .
Je serois heureuse avec toi ,
Ma tendre et sincère Zémire ,
Si tu t'exprimois comme moi :
Lorsque la confiance inspire,
On jase du soir au matin .
Etant du sexe féminin ,
Il nous faudroit parfois médire.
Nous ririons des pauvres humains;
Foibles , petits , et toujours vains ;
Jet'instruirois de nos usages ,
Quelquefois fous, quelquefois sages ,
De nos travers , de nos erreurs .....
Enfin nous médirions , Zémire :
Ne faisant grace qu'aux bons coeurs ,
Combien de choses à nous dire ! ....
Mais quand j'y fais réflexion ,
Si jamais tu pouvois m'entendre
Et répondre à notre jargon ,
Serois-tu toujours aussi tendre ?
Des humains tu prendrois le ton.
Devanttoi je parle sans feindre ,
De mes chagrins , de tous les maux
Que j'éprouve ou que jedois craindre;
Et je n'oserois plus me plaindre ,
De peur de troubler ton repos .
Achève tes jours sans alarmes ;
N2
196 MERCURE DE FRANCE,
Sans songer que tu dois mourir ,
Tu ne vois rien dans l'avenir,
Le présent t'of're encor des charmes .
Oui , l'on envieroit tes plaisirs
S'il te restoit de ta jeunesse
Quelques aimables souvenirs ,
Les seuls trésors de la vieillesse.
Mad. LA FÉRANDIÈRE.
ENIGME.
LECTEUR, je suis de forme ronde ,
D'or ou d'argent , ou de cuivre ou de fer,
Suivant l'emploi que dans ce monde
On a voulu me destiner .
On me place en la chambre , on me donne à l'église ;
On me voit dans les ports , et l'on m'observe aux cieux.
C'est selonmavaleur que le fripon me prise.
Je suis , pourle beau sexe , un objet précieux :
Soit qu'on s'endorme , on qu'ons'éveille,
De mon utilité souvent on saperçoit.
Fillette à moi prète l'oreille ,
Et puis après ine montre au doigt .
LOGOGRIPHE .
La nuit j'habite sur la terre ,
Et le jour je remonte aux cieux.
J'éblouis les regards d'un éclat radieux;
Mais je n'ai qu'un matin pour plaire .
Cinqlettresfont mon nom : supprimez la première ,
Je suis un prophète fameux;
Je deviendrai la fleur que l'on aime le mieux ,
Enretrancheont l'avant-dernière .
Olez-les toutes deux , j'offre un mot précieux
Dont l'Amour même fait mystère ,
Et qu'à l'amant qui sait lui plaire
L'amante ne dit que des yeux.
CHARADE.
Mon premier est un gouffre où des feux dévorans
Consument nuit et jour mille objets différens ;
Mon second est un mal affreux et redouté ;
Et mon tout aux bestiaux est de nécessité.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE ,
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier N° est Tuile.
Celui du Logogriphe est Poulet.
Celui de la Charade est Feuille- ton .
AOUT 1806 .
197
DE L'UNITÉ RELIGIEUSE
EN EUROPE.
( SUITE. Voyez le numéro du samedi 26 juillet. )
LES circonstances politiques présentent des symptômes de
réunion encore plus décisifs et plus multipliés que ceux que
nous ont offert les circonstances religieuses. Ceux-ci paroissent
tenir aux dispositions des hommes , les autres naissent
de la tendance générale de la société. Mais pour en sentir
l'importance , et en observer la direction , il est nécessaire de
reprendre les choses de plus haut.
L'auteur de l'Essai fait honneur , entr'autres choses , à la
réformation de Luther de toutes les révolutions politiques qui
ont éclaté en Europe depuis la naissance du lutheranisme. Il lui
donne une grande part, même dans la révolution française;
et il avance littéralement , et développe , sous toutes les formes
, ce principe que l'autorité littéraire a consacré , et qui
n'a été contredit par personne : << Que l'esprit du protestan-
>> tisme est étroitement lié à l'esprit de républicanisme ,
>> comme l'esprit du catholicisme est favorable au gouverne-
» ment monarchique (1 ). >>
Grotius et Erasme , qui ne peuvent pas être suspects ,
avoient aperçu , dès l'origine , que la doctrine des réformateurs
soulevoit les peuples contre l'autorité des souverains.
(1 ) « Si vous vou'ez décatholiser la France , il faut la démonarchiser, »
diso t l'homme le plus profond en science révolutionnaire; et l'événement
a prouvé la justesse de l'observation .
3
198 MERCURE DE FRANCE ,
Leibnitz observe : « Que la plupart des auteurs de la reli-
>> gion réformée , qui ont fait en Allemagne des systèmes de
>> science politique , ont suivi les principes de Buchanan et
>> de Junius Brutus , » qui sont , comme l'on sait , les partisans
les plus exagérés de l'état populaire.
M. de Montesquieu a remarqué aussi l'étroite liaison du
gouvernement populaire avec la religion presbytérienne ;
mais , fidèle au titre de son ouvrage , cet auteur célébre cherche
la raison naturelle de cette loi générale dans quelques
motifs secondaires ; et les réflexions qu'il fait à cet égard
sont plus ingénieuses que solides.
Enfin , M. de Saint-Lambert dans son Catéchisme universel
, dernière production de la philosophie du dernier
siècle , dit plus formellement encore : « Le livre de Calvin
>> parut... le Chrétien de Calvin est nécessairementdémocrate. >>
On remarquera , sans doute , que je n'ai pris mes autorités
que parmi les réformés eux - mêmes , ou parmi les philosophes
modernes.
On peut donc regarder la liaison intime des principes presbytériens
et des principes populaires , comme un fait certain
, avoué , convenu entre tous les publicistes ; et l'auteur
de l'Essai se plaint que cette opinion a gagné même les cabinets
des souverains. Mais on ne peut en rien conclure
contre les particuliers qui ont été zélés royalistes , quoique
réformés , ou républicains ardens , quoique catholiques ,
parce que les hommes sont rarement conséquens à leurs opinions
, et que les uns sont meilleurs , les autres plus mauvais
que leurs principes. Et c'est ici le lieu d'appliquer cette
vérité trop peu connue : la morale peut régler la conduite
de l'individu ; mais le dogme seul forme l'esprit général
d'une société.
Un effet général et constant , suppose toujours une cause
générale ; et c'est effectivement en remontant au principe
général des sociétés , et aux dogmes particuliers de la réformaAOUT
1806.
199
tion , que nous découvrirons le levain de toutes les révolutions
qui ont agité l'Europe depuis la naissance du luthéranisme.
La société domestique , ou la famille , élément naturel
de toute société publique , avoit été jusqu'à Luther ,
chez les peuples Chrétiens , conforme à l'ordre naturel des
sociétés , et constituée monarchiquement. La religion , d'accord
avec la nature , avoit consacré dans l'homme l'unité de
pouvoir; la femme , premier ministre de l'homme pour la
formation et la conservation de la famille , étoit subordonnée.
à son époux , recevoit de lui l'autorité qu'elle exerçoit sur
la maison ; et l'indissolubilité du lien conjugal , érigée en
dogme religieux et politique , rendoit , du vivant des époux ,
cet ordre immuable , et la société indestructible. Luther fit
révolution dans la famille , en y introduisant le système démocratique
: je veux dire , l'égalité légale de droits entre le
mari et la femme , le fort et le foible, puisqu'il permit à la
femme de se constituer juge de la conduite de son époux ,
et de se soustraire par le divorce à son autorité , pour se donner
un autre maître du vivant du premier, et former ailleurs
une nouvelle société. C'étoit aller beaucoup plus loin que le
législateur des Juifs , qui ne donnoit qu'au mari la faculté de
répudiation ; et bien loin de diminuer l'autorité maritale ,
ne faisoit par-là que la rendre plus absolue , et même excessive .
Aussi , comme je l'ai dit dans le Divorce considéré au
dix-neuvième siècle , « la répudiation , chez les Juifs , étoit
>> un acte de juridiction , même lorsqu'elle n'étoit pas un acte
>> de justice. » D'ailleurs on ne pouvoit pas donner , chez des
Chrétiens , pour motif à la faculté du divorce , la dureté du
coeur comme chez les Juifs , parce que sous la loi nouvelle
il n'y a point de coeurs durs que la Grace ne puisse amollir ;
et que pour parler le langage de la politique , les lois foibles
et imparfaites ne conviennent qu'aux peuples enfans ( 1 ) .
(1) C'estdans ces idées judaïques qu'il faut chercher la raisonde cette
4
200 MERCURE DE FRANCE ;
La religion chrétienne avoit été jusqu'à Luther constituée
monarchiquement , soit dans les rapports intellectuels qu'elle
établit entre Dieu et l'homme , soit dans son régime extérieur.
Le divin fondateur de cette société en étoit le chef
invisible , pour agir invisiblement par sa Grace sur l'homme
intérieur; et il avoit dans l'univers extérieur un lieutenant ou
représentant visible , pour agir par la parole et les autres
moyens extérieurs sur l'homme sensible , et maintenir la paix
et l'ordre dans la société par l'uniformité extérieure de doctrine
et de discipline. Ce fut cette monarchie extérieure de
la société religieuse , tempérée néanmoins par des lois fixes et
fondamentales , comme dans tout Etat naturellement constitué
, que Luther traita de despotisme intolérable , et qui
devint le texte favori de sa fougueuse éloquence , et le mot
de ralliement de ses sectateurs . Luther fit donc révolution
dans la religion. « Il ramena , dit l'auteur de l'Essai , l'Eglise
>> saxone à la démocratie du premier âge ; et les.Eglises qui
>>> ont suivi Calvin , sont constituées plus démocratiquement
>>> encore. » Le droit d'examen et d'interprétation des divines
Ecritures , que les diverses communions s'accordent à regarder
comme le code commun de toutes les sociétés chrétiennes ,
fut laissé à la raison ou à l'inspiration de chacun ; et c'est ,
pour le dire en passant , à ce droit d'examen des vérités religieuses
, que l'Europe doit , suivant l'auteur de l'Essai , le
progrès de toutes les sciences profanes , et même de la géométrie
et de la statistique.
Dès que chacun put interpréter le sens des lois , il n'y eut
passion du trafic , qui saisit tout-à-coup les peuples réformés ;de leur
doctrine plus facile sur le prêt à intérêt ; de la préférence qu'ils donnoient,
dans le commencement , aux prénoms hébreux ; de leur goût pour l'ancien
testament , pour le style oriental et prophétique ; et même un parti
échappé de la réforme , voulut , en Angleterre , constituer l'état civil absolument
sur le modèle de la république judaïque.
AOUT 1806. 201
plus de loi fixe , ou plutôt il y eut autant de lois différentes
que d'interprétations diverses. Chacun fut juge , chacun fut
l'arbitre de sa propre croyance , et chercha à le devenir de la
croyance des autres. De là le nombre prodigieux de sectes .
différentes , ou même opposées , qui sortirent de cette tige
féconde ; car les beaux esprits théologiques de ce temps , voulurent
chacun faire une constitution religieuse , comme les
beaux esprits philosophiques du nôtre ont voulu chacun faire
une constitution politique ( 1 ).
Dès que les particuliers, dont la collection forme le peuple,
pouvoient être juges et législateurs dans l'état religieux , à
plus forte raison pouvoient-ils être législateurs et juges dans
l'état civil et politique. La conséquence étoit inévitable , ou
plutôt le principe étoit le même , et la démocratie devoit
passer , de la famille et de la religion dans le corps politique ,
dont la famille est l'élément , et dont la religion est la base.
Aussi ce fut de l'école réformée que sortit ce principe fondamental
de toutes les démocraties passées , présentes et futures
; ce principe proclamé par Jurieu , et répété dans les
mêmes termes dans l'Assemblée constituante , à la séance où
comparut le président de la Houssaye. « Le peuple est la
>> seule autorité qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider
>> ses actes.>> Wicleff, le premier , avoit mis dans les esprits
le germe de la souveraineté populaire , lorsqu'il avoit avancé :
« Qu'une femmelette en état de grace , a plus de droit au
(1) On peut citer , entre mille autres , un exemple singulier de cette
correspondance , et exactement le même dans les deux cas. Luther , préoccupé
de son système d'imputation , enseigna que les bonnes oeuvres
sont inutiles au salut. Amsdorff, un de ses disciples , alla jusqu'à soutenir
qu'elles sont pernicieuses ,et fit secte. Dans notre révolution , on a
commencé par avancer , en faveur de Mirabeau , qu'on peut être un homme
très-déréglé et être un bon et vrai citoyen ; et l'on a fini parproscrire
les honnétes gens comme une faction dangereuse.
202 MERCURE DE FRANCE ,
>> gouvernement qu'un roi pécheur (1 ). » Aussi la réformation
naquit de préférence aux lieux où elle trouva des
germes de républicanisme et des formes populaires de gouvernement
; et elle s'affermit dans les lieux où elle put établir
le mode d'état populaire ; et tantôt la réforme commença au
sein de la démocratie , et tantôt la démocratie au sein de la
réforme. Ici nous pouvons abandonner le raisonnement , et
avancer à l'aide de l'histoire.
La doctrine de Wicleff, aïeule de celle de Luther , commença
donc en Angleterre , au sein de cette société irrégulière,
où le pouvoir du peuple avoit toujours été en guerre
ouverte avec le pouvoir du roi. Bientôt la réformation s'y
introduisit , et s'y modifia ; et à cette constitution politique ,
populaire dans le fond , monarchique dans les formes ,
s'assortit à la fin , après de sanglans débats et de fréquentes
variations , cette constitution religieuse qu'on appelle la
religion Anglicane , presbytérienne dans ses formes , et , à
quelques égards , catholique dans ses rites .
Luther s'éleva en Allemagne , à la faveur de cette démo-
(1) Les illuminés , les Jésuites de la philosophie , selon l'auteur de
l'Essai, et qu'il fait sortir de la réformation , comme la franc-maçonnerie,
« sont , dit- il , les apôtres d'une secte politique , dont la croyance est
>> fondée sur ce beau rêve , que ce sont les vertus et les talens qui doivent
>> avoir la préséance de l'autorité parmi les hommes. » Ce principe est
exactement le même que celui de Wicleff, mais traduit en langage philosophique.
Il y a de beaux rêves en amour et en ambition ; mais il n'y en
apas en politique. C'est une folie que d'arrêter sa pensée sur des spéculations
impraticables et fausses par conséquent , et un crime que de tenter deles
mettre à exécution. Les illuminés sont donc des Wic'effites philosophes ,
et toute cette doctrine finit commeelle a commencé. Au reste , ce rêve n'est
qu'un syllogisme de l'amour-propre. « Les vertus et les talens doivent
>> gouverner les hommes : or , nous et nos amis possédons exclusivement
>> les vertus et les talens , donc, etc. , etc.>> Quand la majeure d'un argument
est uneerreur , et la mineure une passion , il est à craindre que la
conclusion ne soit un forfait.
AOUT 1806. 203
cratie de princes , rois , ducs , marquis , comtes , évêques ,
abbés , couvens , villes mêmes , membres aussi de cette confédération
de souverains , souveraines elles-mêmes dans leur
banlieue. Là , de petits princes laïques réparèrent leurs
finances épuisées , à l'aide de la dépouille du clergé romain;
ici , des princes ecclésiastiques se mirent au large dans la vie
séculière ; ailleurs , des bourgeois , de marguilliers de leur
paroisse , devinrent chefs et directeurs de l'Eglise. La liberté
évangélique du mariage pour les personnes vouées au célibat,
ou du divorce pour les personnes engagées dans le mariage ,
eut aussi de nombreux partisans. La politique , selon l'auteur
de l'Essai , eut beaucoup de part à la réformation ; et toutes
ces libertés firent à cette époque des luthériens fervens , comme
elles ont fait de nos jours de zélés républicains. Sans doute
elles ne furent pas les premières causes de la réformation ;
mais elles en furent les causes secondes , et en håtèrent merveilleusement
les progrès .
Les Etats prépondérans d'Allemagne , tels que l'Autriche
et la Bavière , plus monarchiques que les autres , restèrent
attachés au catholicisme , ou même aidèrent à le maintenir
dans quelques petits Etats séculiers , et dans les principautés
ecclésiastiques , où le pouvoir politique même, renforcé du
pouvoir religieux , n'auroit peut- être pas été assez fort pour
s'opposer au torrent des nouvelles opinions.
La doctrine de Zwingle , chef de la seconde réforme , qu'on
appelle sacramentaire , naquit au sein de la démocratie helvétique.
Les grands cantons , les seuls qu'il faille considérer ,
lorsqu'il est question de la Suisse comme corps politique ,
embrassèrent presque tous les opinions de la réforme , qui
furent discutées contradictoirement devant les magistrats ,
entre les anciens et les nouveaux docteurs. Les petits cantons ,
plus populaires que les autres , restèrent cependant attachés
à l'ancienne religion : exception unique , que l'auteur de
l'Essai attribue à leur jalousie contre les grands cantons qui
204 MERCURE DE FRANCE ,
vouloient les dominer , et sur-tout à leur ignorance , et dont
il faut , avant tout , faire honneur à la vertueuse simplicité
de ces habitans des montagnes , cultivateurs laborieux , plutôt
que citadins désoeuvrés , qui en savoient autant sur la
religion , que les marchands de Zurich , et peut-être la pratiquoient
mieux.
La république des Provinces - Unies commença avec la
réforme , et par la réforme ; et comme le choc des partis , la
force des circonstances , les discordes civiles , les intrigues
étrangères , les prétentions nouvelles , les anciennes habitudes ,
donnèrent à cet Etat politique cette forme compliquée , mixte
à-peu-près de toutes les formes de gouvernement , il admit
aussi à la fin toutes les opinions religieuses , et même les plus
bizarres ; et les divisions les plus furieuses éclatèrent bientôt
entre tous les partis religieux , comme entre tous les partis
politiques.
Iln'y eut pas jusqu'aux dogmes de Socin , dégénération de
la réforme , qui , après avoir essayé de s'établir sous l'aristocratie
de Venise (1) laquelle n'étoit au fond qu'une démocratie
de nobles , trouvèrent quelqu'asile sous la démocratie
royale de Pologne , où même les Sociniens formèrent des établissemens.
En sorte que s'il y a une vérité attestée par des
faits récens et nombreux , c'est que partout une attraction
mutuelle , produite par la secrète analogie des principes , a
porté , l'un vers l'autre , le système presbytérien de religion ,
et le système populaire de gouvernement , soit que la religion
réformée , introduite dans un Etat déjà populaire , ait
(1) L'aristocratie ou le patriciat est proprement une démocratie de
nobles ; et la démocratie , une aristocratie bourgeoise . J. J. Rousseau en
fait la remarque. Partout où le pouvoir est multiple , il y a démocratie.
Quelle que soit la partie du peuple qui l'exerce , la démagogie ou la démo
cratie poussée à l'extrème , est , autant que cela peut être , le pouvoir de
tous sur tous .
AOUT 1806. 205
travaillé à le rendre encore plus populaire , comme en Angleterre
et en Suède , soit qu'elle ait fait dégénérer en états
populaires des pays anciennement monarchiques , comme
Genève et les Provinces-Unies.
En France même , où la constitution monarchique s'étoit
affoiblie par divers changemens introduits sous les Valois , et
remarqués par Mézerai , les nouvelles opinions se propagèrent
avec rapidité. La France fut dès- lors menacée de tomber en
république : le projet en fut conçu , l'exécution commencée ;
et sans doute elle eût été suivie d'un plus heureux succès , si
le principe monarchique qui animoit la France depuis
douze siècles , n'eût été encore assez fort , même pour ramener
à l'ancienne croyance le prince né Calviniste , que le droit
de succession appeloit au trône.
Ce ne fut pas sans de grands troubles et des maux affreux
pour l'humanité ; et l'auteur de l'Essai en convient , que la
réformation s'introduisit dans les Etats , et que les peuples
passèrent , ou voulurent passer de la monarchie à la démocratie
, ou de la démocratie à la démagogie. Cette tragédio
luthérienne , comme l'appeloit le plus bel-esprit de ce temps ,
eut son intrigue et ses catastrophes. La guerre s'alluma en
Angleterre , en Bohême , en Hongrie , en Allemagne , en
Suède , en Hollande , en Suisse , en France , entre les divers
partis politiques et religieux. Là même où le catholicisme
et la monarchie furent abattus , la guerre continua d'épée ou
de plume , entre les différentes sectes nées de la réformation :
Episcopaux contre Puritains ; Arméniens contre Gomaristes ;
Luthériens contre Sacramentaires; Anabaptistes contres tous
les autres. Ceux-ci furent les enragés de cette révolution,
hautement désavoués par Luther , comme les enragés de la
nôtre l'étoient par les premiers constituans. « On retrouve
>> en effet chez eux , dit l'Essai , les mêmes prétentions à la
>> liberté et à l'égalité absolues , qui ont causé tous les excès
>> des Jacobins de France. La loi agraire , le pillage des riches,
1
208 MERCURE DE FRANCE ,
où elle est abolie , il reste beaucoup plus d'hommes et d'ar
gent à la disposition des souverains. Aussi les Etats réformés
qui ont peu de force de stabilité , ont tous montré , dans
leur premier âge , une grande force d'agression. Leur constitution
, là où elle ressemble à une monarchie , est en général
toute militaire , et même despotique ; et soit qu'ils aient fait
la guerre pour leur propre compte , soit qu'ils aient vendu
leurs hommes pour des querelles étrangères , forts ou foibles ,
ils ont presque tous fait un usage immodéré de leurs moyens.
Le Luthérien Gustave Adolphe fut le créateur de la táctique ;
le philosophe Frédéric II perfectionna cet art meurtrier ; et
cet équilibre politique qui a coûté à l'Europe des guerres de
trente ans , des guerres de sept ans , ou plutôt une guerre de
trois cents ans qui se sont écoulés depuis la réformation , n'a
été , à le bien prendre , que la lutte secrète des partis religieux.
« De la réformation , dit toujours mon auteur , résulta
>>ce double malheur , que les guerres qui survinrent prirent
>> un caractère religieux et fanatique , par conséquent plus
>>animé , plus terrible , plus sanguinaire que celui des au-
>>>tres guerres ; que les controverses des théologiens acquirent
>> une importance politique , une universalité qui en rendit
>> les effets plus funestes , plus prolongés , plus étendus que
>> ceux de toutes les nombreuses controverses qui jusque-là
>>avoient agité l'Eglise chrétienne...... Et c'en est assez pour
> être forcé de convenir que depuis le débordement des
>>peuples du Nord sur l'empire romain , aucun événement
>> n'avoit encore provoqué en Europe des ravages aussi longs
>> et aussi universels que la guerre allumée au foyer de la
>>> réformation. >>>
Jusqu'au milieu de l'autre siècle , les Etats populaires et
réformés n'avoient joui en Europe que d'une existence locale ,
et, en quelque sorte, tacite. Ils reçurent une existence poli-
:tique et constitutionnelle au traité de Westphalie, « chef-
>> d'oeuvre de la sagesse et de la politique humaine , >> selon
l'auteur
AOUT 1806.
209
l'auteur de l'Essai , le plus solennel de tous les traités par
le nombre et la dignité des parties , par la multiplicité et
l'importance des intérêts ; mais au fond le plus illusoire de
tous , parce qu'il voulut , malgré la nature et la raison , constituer
le système populaire , c'est-à-dire , fixer la mobilité ,
et régler la division. Traité toujours et en vain invoqué par
les foibles ; toujours et impunément violé par les forts ; époque
de l'infériorité de l'Allemagne , relativement à la France ;
traité qui n'a pu défendre l'Empire Germanique , ni contre
ses voisins, ni contre ses membres; qui n'a pu assurer presqu'aucun
des intérêts qu'il a garantis , et qui , en voulant établir
l'équilibre politique , a puissamment hâté les progrès de l'indifférentisme
religieux.
Les événemens ont protesté bien plus haut , que Rome et
ses décrets , contre cette transaction temporaire , palliatif
impuissant aux maux de l'Europe. Tout cet échafaudage populaire
dont on crat affermir la frêle existence, a croulé en un
instant. Cette constitution Germanique , encensée par tant
de publicistes ; ces tables de la loi de l'Europe , écrites sur la
pierre fragile , ont été brisées du premier choc. Le pouvoir
politique de l'ordre ecclésiastique , l'aristocratie de l'ordre
équestre , la démocratie des villes soi disant libres , l'immédiateté
de tous ces souverains de quelques villages, l'autorité
desEtats provinciaux , tout a fini ; et des gouvernemens naturels
, je veux dire véritablement monarchiques , où il y aura
un pouvoir unique , des ministres et des sujets unis entr'eux
par des rapports naturels , s'élèvent de toutes parts à la place
de ces foibles et anarchiques institutions.
La confédération des Provinces - Unies , faisceau mal lié
que tenoit un lion depuis long-temps désarmé , qui avoit
pudéfendre son territoire contre les fureurs de l'Océan , mais
nonsauver ces institutions de la fureur des partis, cette terré
classique de la liberté , où la foiblesse passoit pour prudence,
et l'opulence pour la force , qui a colporté dans toute l'Eu-
N
210 MERCURE DE FRANCE ;
rope le poison de ses presses comme les épiceries de ses Colonies,
ébranlée par ses propres divisions , et hors d'état de se
gouverner elle-même , a reçu un chef (1 ) , et bientôt va saluer
un maître. Cette confédération Helvétique , gouvernement
éternel, selon Montesquieu , et, suivant tous nos philosophes ,
patrie de toutes les vertus républicaines , perdue de commerce
et de fausse philosophie , a été , par le peu d'accord de ses
membres , au-devant du sort qui l'attendoit , et déjà elle est
surmontée d'un magistrat unique , lien nécessaire de tant d'intérêts
opposés , de tant de divisions cachées. Venise , Gênes ,
Genève , la Pologne , la Suède , les grandes aristocraties
comme les petites démocraties , ont passé sous le gouvernement
monarchique ; et l'ordre immuable de la nature triomphe
partout des vains systèmes de l'homme. La France n'a pu se
tirer de l'abyme de la démagogie , qu'en revenant à l'unité de
pouvoir. Les états populaires , sous quelque forme qu'ils le
soient , une fois chancelans sur une base incertaine , ne peuvent
reprendre leur assiette première , ouvrage du hasard et
des passions , que le hasard ne sauroit reproduire.
Ainsi l'industrie de l'homme peut bien , à force de soins,
faire vivre quelques jours dans un vasefragile ces plantes exotiques
dont l'arta fait jusqu'à la couche de terre quiles nourrit ,
que l'art abrite , qu'il couvre , qu'il défend des injures des saisons
et des moindres variations de l'air; mais la nature seule
a semé une fois sur le sommet des montagnes ces chênes
altiers que l'homme n'a jamais cultivés , qui bravent , pendant
des siècles , les vents et les orages ; et s'ils succombent
(1) C'est une chose digne de remarque , même après une révolution ,
que le même homme qui a été le plus ardent promoteur de l'état populaire
en Hollande , en ait été le magistrat suprême premier nommé , et
n'ait occupé un moment cette place que pour faire passer son pays sous
le gouvernement monarchique. C'est le dernier chapitre de son ouvrage :
De Imperio populari rectè temperato, mais ajouté par une autre main.
AOUT 1806. 21t
enfin à l'effort du temps , des rejetons sortis de leur tige , et
appuyés sur leurs antiques racines , les reproduisent , et leur
donnent une sore d'immortalité.
Que sont devenus ces vertus exaltées , ce patriotisme brûlant
, cette énergie , cette fierté républicaine que des écri
vains , enthousiastes peu réfléchis de l'antiquité , croyoient
retrouver dans les républiques modernes ? Les passions qui
s'étoient développées à leur origine, bientôt épuisées , comme
toutes les passions , les ont laissées sans défense . Tous ces
Etats populaires , qui n'auroient pas survécu , même à leur
naissance , si l'ascendant des monarchies voisines n'y eût
étouffé par l'amitié ou par la crainte les dissentions toujours
au moment de les déchirer , tous ces Etats appeloient
depuis long-temps le pouvoir monarchique comme le garant
de la vraie liberté , qui consiste dans l'ordre et la paix ; et ,
s'il faut le dire , ce n'est que dans quelques cantons de pâtres,
et encore catholiques , qu'on a trouvé un courage et des vertus
dignes des plus beaux jours de Rome et de la Grèce , ou
plutôt dignes de la cause qu'ils défendoient : car ces hommes
éclairés dans leur simplicité , et vertueux malgré leurs moeurs
incultes , se battoient pour leur religion , qu'un gouvernement
fanatique d'athéisme avoit juré d'anéantir.
Et qu'on ne pense pas que je juge ici par l'événement , ou
que je veuille flatter le Gouvernement Français. Depuis
long-temps pénétré de cette idée que je crois éminemment
philosophique , qu'il est des lois pour l'ordre moral ou social ,
comme il est des lois pour l'ordre physique , des lois dont
Jes passions de l'honime peuvent bien momentanément retarder
la pleine exécution , mais auxquelles tôt ou tard la force
invincible de la nature ramène nécessairement les sociétés ;
que la première de ces lois est l'unité même physique de
pouvoir , masculine , héréditaire , etc. , etc. , j'avois osé , au
temps du républicanisme de la France ou plutôt de l'Furope
le plus débordé , annoncer la conversion de toutes les
N2
212 MERCURE DE FRANCE ,
républiques , et de la France elle-même en Etats monarchiques
(1). Toutes ces républiques ont fini , non par la force de
la France , mais par leur propre foiblesse , et parce que la
France , au temps de ses désordres , hors d'état de les protéger,
puisqu'elle avoit perdu tout pouvoir sur elle - même , y a
rendu à toute leur violence les passions populaires dont
elle contenoit l'explosion. Elle n'y a pas détruit le système
populaire , qui se détruit toujours de lui-même ; mais une
fois revenue à l'unité de pouvoir , elle a partout secondé la
nature dans le rétablissement de cette autorité tutélaire dont
l'Europe ne pouvoit plus se passer. Le président Hénaut , dit
en parlant d'une autre époque : « Encore un siècle de guerres
>> privées , et c'étoit fait de la France. » Et l'on peut dire
aujourd'hui : « Encore un siècle de républicanisme et de
philosophie , et c'étoit fait de l'Europe. >>
Les républiques politiques , ou les Etats populaires ne sont
plus; et puisqu'il faut le dire , et envenir à la conclusion
du tableau que nous venons de présenter , les républiques religieuses,
ou la religion presbytérienne , considérée politiquement
, n'a plus de patrie , et elle est comme exilée de l'Europe
politique. Je ne dis pas qu'il n'y ait encore long-temps
dans les Etats monarchiques , des particuliers qui professent
la religion réformée , comme il se trouvoit des catholiques
dans les Etats populaires ; je veux dire seulement qu'en vertu
d'une autre loi du mondesocial que je crois générale, l'harmonie
renaîtra à la longue entre les principes des deux
sociétés , et que tôt ou tard l'unité politique ramenera l'unité
religieuse. Ainsi nous avons vu à la naissance de tous les
Etats de l'Europe , le catholicisme et la monarchie , et plus
tard les principes opposés de popularisme et de presbytéranisme
s'unir étroitement; et même nous voyons encore en
(1 ) Théorie du Pouvoir politique et religieux danslasociétécivile,
composé en 1793 , imprimé en 1795.
AOUT 1806. 213
Angleterre , en Suède , et dans quelques autres Etats du
Nord , la religion réformée , moins presbytérienne dans ses
formes à mesure que le pouvoir politique, quoique partagé ,
est plus monarchique dans les siennes (1 ). L'Angleterre ellemême
long-temps protectrice intéressée de la religion réformée
chez ses voisins , et qui , pour cette raison , gêne encore
le catholicisme dans ses Etats ; l'Angleterre , puissance artificielle,
qui porte sur deux étais également périssables, ses vaisseaux
et sa banque , exposés l'un et l'autre à l'inconstance des
vents , et à l'inconstance du peuple ; l'Angleterre tend à un
changement politique, qui ameneroit infailliblement un changement
religieux. La Prusse , considérée comme puissance
indépendante et hors de la confédération Germanique , pro
fesse moins la religion de Luther ou de Calvin, que la religion
de Frédéric II. La Prusse avec sa constitution toutemilitaire......
; mais quand la force d'un grand Etat est un secret ,
sa destinée est un problême (2). La jalousie de l'Angleterre
contre la France , les craintes que la maison d'Autriche ins
piroit aux princes Germaniques , tous ces motifs qui ont été ,
suivant l'auteur de l'Essai , un puissant véhicule de la réformation
, bientôt n'existeront plus , ou emploieront d'autres
armes que des dissensions religieuses. Je le répète, la réforme ,
considérée dans son état public et politique , n'a plus de sol
natal qui soit approprié à sa nature. Et qu'on y prenne
garde , il n'y a au monde , et sans doute il ne peut y avoir
que la religion Judaïque qui subsiste d'elle-même , indépendante,
bientôt depuis vingt siècles , de tout gouvernement ,
(1 ) Pour parler avec précision, le lutheranisme est plus analogue à
l'aristocratie , le calvinisme à la démocratie , comme le catholicisine à la
monarchie.
(2) Voyez les lettres de Mirabeau sur la Prusse. Cet homme fameux ,
juge partial et passionné des hommes , est , presque toujours , un exact et
profondobservateur des choses. 1
3
214 MERCURE DE FRANCE ,
:
:
et même malgré tous les gouvernemens. Dieu a dérogé pour
cette société unique à la loi générale des causes secondes ,
qui place une religion une fois établie sous la protection d'un
gouvernement an logue; et lui seul , sans le ministère des
hommes , et souvent contre la volonté des hommes , s'est
chargé de son existence. C'est-là le miracle perpétuel de la
durée de l'Etat religieux des Juifs , tout aussi étonnant pour
l'observateur politique , que le seroit pour un naturaliste , la
végétation d'une plante dont les racines ne toucheroient point
à la terre , et nageroient dans le vague de l'air.
Si la réformation de Luther a été , comme le veut l'auteur
de l'Essai , utile aux progrès de toutes les sciences , même
des sciences les plus étrangères à la religion , toutes les sciences
sont aujourd'hui partout connues , et cultivées dans tous les
partis ; et l'obscurantisme de la religion catholique , pour me
servir d'une des expressions de cet écrivain qui n'est pas trop
claire , permet d'examiner les sciences physiques , et même
d'en apprécier l'importance et l'utilité : et que font , après
tout, toutes ces connoissances à la stabilité de la société , et
que sont-elles aupris de l'union entre les hommes ? Car la
réformation, en rompant l'unité religieuse entre les Chrétiens,
a affoibli l'union politque qui doit exister entre les enfans
d'une même patrie; et l'auteur que je cite toujours , dit ,
d'apris Schiller , historien de la guerre de trente ans : « Les
» intérêts , qui jusqu'à la réformation avoient été nationaux ,
>> ce sèrent de l'étre à cette époque..... Un sentiment plus
> puissant sur le coeur de l'homme , que l'amour même de
la patr'e le rendit capable de voir et de sentir hors des
>> limites de cette patrie. Le réformé Français se trouva plus
>> en contact avec le réformé Anglais , Allemand , Hollandais ,
>> Genevois , qu'avec son compatriote catholique.... On pro-
>> digua avec zèle à un compagnon de sa croyance des secours
-> qu'on n'eût accordé qu'avec répugnance à un simple
> voisin ... » S'il y a des vertus personnelles etdomestiques
AOUT 1806. 215
chez les réformés , il y en a aussi chez les catholiques ; mais
on ne trouve que chez ceux-ci ces institutions publiques , qui
prescrivent pour premier devoir le dévouement entier et sans
réserve à tous les sacrifices personnels , qu'exigent les différents
besoins de la société, et quiy consacrent leurs membres par
un engagement indissoluble. S'il est sorti de l'école réformée
d'excellens ouvrages pour la défense de la religion chrétienne ,
il est sorti de l'école catholique des hommes courageux , qui
ont été , au péril de leur vie , porter la foi chrétienne et les
bienfaits de la civilisation aux peuples barbares , et jusqu'aux
extrémités de l'univers. Quand la religion réformée conviendroit
autant que la catholique à l'homme purement intellectuel
, celle-ci conviendroit mieux que la réformée à l'homme
extérieur et sensible , parce qu'elle est elle-même plus sensible
et plus extérieure. Si l'une convient autant à l'homme
sans passions , parce qu'elle enseigne la même morale , l'autre
convient mieux à l'homme passionné, parce qu'elle lui oppose
plus de freins , et s'environne de plus de secours , et de secours
plus présens. Elle convient mieux à la société monarchique ,
parce qu'elle est plus monarchique : mieux pour les rois
contre les peuples , parce qu'elle a plus d'autorité ; mieux
pour les peuples contre les rois , parce qu'elle a plus d'indépendance
( 1 ) .
Tout annonce donc aux véritables amis de l'humanité que
l'unité religieuse , ce seul et grand besoin de la société civi-
(1) On voit fréquemment dans le premier åge des nations chrétiennes ,
les papes excommunier des rois à demi barbares , pour avoir contracté
des mariages illégítimes dont l'exemple pouvoit faire rétrograder vers la
grossiéreté de leurs premières moeurs , des peut les encore mal affermis
dans les vores étroites du christianisme . Luther , Melanchton et cinq
autres des plus fameux docteurs du parti , permirent au landgrave de
Hesse malgré leur répugnance , d'épouser une seconde femme , tout en
continuant de vivre avec la première. Le même scandale s'est renouvelé en
Pru- se à l'égard du dernier roi. Voyez l'histoire de Frédéric Guil-
Jaume , parM. de Ségur,
4
216 MERCURE DE FRANCE ,
NIAS
lisée, renaîtra dans la chrétienté , et sans doute par la France ,
premier ministre de la Providence dans le gouvernement du
monde moral , toujours heureuse tant qu'elle a rempli cette
glorieuse destination, toujours punie quand elle s'en est
écartée. « Luther , a dit M. de Saint-Lambert , n'étoit pas un
>> homme de génie , et il a changé le monde. >> A Dieu seul
il appartient de le changer , parce que seul il connoît le
besoin, le moment et les moyens du changement; et quand
'il le faut , il les revèle aux hommes de génie. Il faut le dire :
la gloire du génie guerrier est épuisée ; mais la gloire du génio
religieux , restaurateur de l'ordre moral encore entière , peut
tenter un caractère élevé. « Si nous étions assez heureux , dit
>> Leibnitz , pour qu'un grand monarque voulût un jour
>> prendre à coeur d'étendre l'empire de la religion et de la
>> charité , on avanceroit plus en dix ans pour la gloire de
>> Dieu et le bonheur du genre humain , qu'on ne fera autre-
>>m>ent en plusieurs siècles ; » et pour citer des paroles de ce
beau génie , encore plus appropriées au sujet de cet article :
« La réunion de tous les esprits constitue la Cité de Dieu , et
>> le monde moral dans le monde physique. Rien dans les
>> oeuvres du Créateur de plus sublime et de plus divin. C'est
>> la monarchie vraiment universelle , et l'état le plus parfait
>> sous le plus parfait des monarques. » Cette réunion , que le
temps a commencé , et que des gouvernemens éclairés peuvent
håter , pourvu qu'ils ne la pressent pas , le temps seul
la consommera ; et le tombeau qu'une admiration politique
élève, après trois siècles, à Luther ( 1 ) dans les lieux qui le virent
naître , sera tôt ou tard , on peut en accepter l'augure , le
tombeau de la division dont il fut le premier auteur.
DE BONA LED.
(1) On a ouvert en Saxe une souscription pour élever un monument à
Luther; et tout récemment on en a fait, en Allemagne , le héros d'un
drame.
« Tarda nimis pietas vanos moliris honores ! »
AOUT 1806.
217-
OEuvres choisies et posthumes de M. de La Harpe , de l'Académie
française; avec le portrait de l'auteur. Quatre vol.
in-8°. Prix : 24 fr. , et 30 fr. par la poste. A Paris , chez
Migneret, imprimeur , rue du Sépulcre, faubourg-Saint-
Germain, n°. 20; et chez le Normant , libraire , rue des
Prêtres Saint-Germain-l'Auxerrois , nº. 17.
M. DE LA HARPE n'est pas du nombre de ces écrivains
qui , appuyant un peu de talent sur beaucoup d'intrigues ,
parviennent quelquefois à usurper une renommée précaire ,
pour retomber dans un cubli profond , du moment où il
sont abandonnés à leur seul mérite. L'auteur de Philoctète
et de Warwick , ainsi que tous les bons écrivains , sera
d'autant plus apprécié qu'on le lira davantage. Déjà depuis
long-temps le public, en adoptant presque toutes ses décisions ,
l'a vengé des implacables adversaires que lui avoient fait
l'indépendance et la franchise de ses critiques; cependant telle
fut l'orageuse destinée de cet écrivain, que même après sa
mort , il devoit compter des ennemis dans les partis opposés
qui divisent la littérature. Les uns , et ce sont les plus
acharnés, n'ont pu lui pardonner d'avoir abjuré avec tant de
courage les erreurs funestes qu'il avoit partagées long- temps
avec eux. Les autres , au contraire , par une suite de la prévention
que leur avoient inspirée ces mêmes erreurs , s'efforcent
encore tous les jours de diminuer une renommée
qui les importune. Car telle est la foiblesse de l'homme , qu'il
porte souvent dans le parti de la vérité , l'aveuglement et les
passions qui ne devroient jamais défendre que la mauvaise
cause. La postérité sera plus juste : si elle se rappelle les premières
opinions de M. de La Harpe, ce sera pour louer la
noble franchise avec laquelle il les condamna , et pour relire
les éloquentes rétractations qu'il en fitjusqu'au moment où la
mort vint l'enlever à la belle cause dont ilétoit devenu l'un
des plus fermes soutiens.
Parmi les différens genres où s'exerça la plume laborieuse
deM. de La Harpe, celui où il obtint la supériorité la plus
marquée fut sans doute la critique littéraire ; mais ce n'est pas
son seul titre à une renommée durable. Les succès que lui
valurent des travaux d'un ordre supérieur, furent plus contes218
MERCURE DE FRANCE ,
tés , il est vrai , mais ne forment pas la moindre partie de sa
gloire, et suffiroit encore à celle d'un autre. Ce sont ces travaux
que l'on met aujourd'hui sous les yeux du public, et
c'est comme orateur, et sur-tout comme poète, que nous
allons montrer à nos lecteurs celui qui , comme écrivain polémique
et critique , fit long-temps la réputation de ce journal.
Je sais que ce titre de poète qu'il est si rare de mériter
comme lui, ne lui est pas accordé par tout le monde. Quelques
écrivains qui ont leur raison pour ne pas vouloir qu'un
style énergique , mais toujours pur et sur-tout naturel , suffise à
la poésie , en accordant à M. de La Harpe la raison et le
goût, qui apprennent à connoître tous les ressorts de l'art ,
s'obstinent à lui refuser ce génie vigoureux et créateur qui sait
les mettre en oeuvre. On conviendra sans peine avec eux,
que M. de La Harpe n'a pas égalé les grands maîtres ; et il le
sentoit bien lui-même, lui qui mieux que personne savoit apprécier
leurs chefs-d'oeuvre ; mais l'équité veut qu'on ajoute
en même temps que ceux-là même qui traitent son talent
poétique avec un dédain vraiment curieux , sont encore bien
plus éloignés de l'auteur de Warwick et de Philoctète, qu'il
ne l'est lui-même de ces grands hommes dont il s'est montré
souvent l'heureux imitateur.
Au reste, nous ne prétendons pas dissimuler que les travaux
poétiques de M. de La Harpe , sur-tout dans le genre du
théâtre , ne présentent pas tous un égal mérite. Après avoir
promis à la scène française une nouvelle époque de gloire,
endonnantWarwick à vingt-quatre ans , il ne produisit plus
pendant plusieurs années que des ouvrages foibles , peu dignes
d'un début si brillant. Et même lorsque l'âge et la réflexion ,
et sur-tout plusieurs disgraces consécutives , eurent muri son
talent , s'il s'éleva à des beautés d'un ordre supérieur, peut-être,
àcelles de son premier ouvrage , il ne retrouva jamais un
ensemble aussi complétement heureux. L'impatience qu'il
avoit de produire, ledesir de multiplier ses succès , ne lui permettoient
pas de s'arrêter assez long-temps sur un sujet , d'en
apprécier toutes les difficultés , d'en étudier toutes les ressources.
Il s'abandonna trop à la facilité qu'il avoit reçue de
la nature , présent dangereux , qui d'ailleurs exclut presque
toujours un certain degré de force et de profondeur. Il se
laissa séduire par l'exemple que lui avoit donné l'auteur de
Zaïre et de Tancrède ; mais quelques dispositions qu'il eût
reçues de la nature , il n'étoit donné qu'à Voltaire d'unir à une
composition si rapide ces riches développemens et cette vigueur
d'expressions et de pensées qui font les chefs-d'oeuvre.
AOUT 1806.
219
Parvenu à l'âge où l'imagination se glace et s'épuise , et où
presque tous les hommes ne deviennent que plus aveugles sur
lafoiblesse deleurs productions , M. de ta Harpe sentit au
contraire se ranimer le feu de ses plus belles années ; et il redoubla
de sévérité pour ses ouvrages. Dans les derniers temps
de sa vie , il travailloit à un grand poëme qui devoit mettre
le sceau à sa réputation. Les beautés sublimes de l'Ecriture et
des Prophètes , qu'il avoit trop méconnues dans sa jeunesse ,
sembloient avoir prêté une force nouvelle à son génie, qui
jamais n'avoit pris un essor aussi élevé. Dans les momens que
lui laissoit cette grande composition , il revoyoit avec des
yeux sévères ses anciennes productions , décidé à supprimer
toutes celles qui ne lui paroîtroient pas dignes des regards de
la postérité. La mort, en le frappant au milieu de ces travaux
, vint frustrer les amis des lettres des grandes espérances
qu'ils avoient conçues. Mais du moins on a suivi avec
scrupule toutes ses intentions , relativement a ceux de ses ouyrages
qu'il a laissés en état d'être offerts au public. M. Petitot
, connu par plusieurs écrits où respirent les vrais principes
de littérature que M. de La Harpe a constamment
défendus , étoit digne de présider à l'édition de ses oeuvres ;
et il a montré dans le choix qu'il en a fait tout le goût et
le discernement que l'auteur lui-même auroit pu y apporter.
Nous allons parcourir les différens ouvrages qui composent
cette collection , dont la plupart , déjà connus , reparoissent
avec des corrections importantes , faites sur les manuscrits de
l'auteur , et dont quelques autres sont absolument nouveaux.
Le théâtre , qui en forme une des parties les plus intéressantes ,
va d'abord passer sous nos yeux ; mais nous ne parlerons ni
de Philoctète , ni de Warwick, pièces dont le mérite généralement
reconnu , a été éprouvé par un assez grand nombre
de représentations , pour qu'on puisse se dispenser de les remettre
encore en discussion.
Mélanie , qui parut sept ans après Warwick , ne fut pas
représentée , et n'en eut peut-être que plus de vogue : on sait
avec quelle emphase Voltaire lapromettoit a l'Europe ; les philosophes
surent en faire un ouvrage de parti , et lui procurèrent
un tres-grand succès. M Petitot , dans les Mémoires
sur la vie de M. de La Harpe (1), peint d'une manière pi-
(1) N. B. Ces Mémoires n'ont aucun rapport avec la notice sur cet
écrivain, qu'on lit dans le R pertoir du The tre francais ,et qui a été
com osée aussi par l'édit ur; en effet , il falloit les écrire sur un plan
différent. Dans le Rep rore , M. Petitot ne présentant que trois pièces
de M. de La Harpe , s'est étendu assez sur ses autres ouvrages pour eu
230 MERCURE DE FRANCE ,
quante les lectures que l'auteur en faisoit dans les sociétész
<<D'Alembert ne manquoit pas d'accompagner M. de La
>> Harpe ; il avoit un air sérieux et composé qui fixoit d'abord
>> l'attention : au premier acte , il faisoit remarquer les aper-
> çus philosophiques de l'ouvrage , ayant soin d'en outrer
>> les conséquences ; ensuite, profitant du talent qu'il avoit
>> pour imiter , il pleuroit toujours aux mêmes endroits ; ce
>> qui imposoit, aux femmes sur-tout, la nécessité de s'attendrir.
>> De quelle froideur n'auroient-elles pas été accusées si elles
" avoient eu les yeux secs au moment où unphilosophepleu.
> roit ? Cette comédie souvent répétée , valoit à d'Alembert
>> de grands éloges sur sa sensibilité ; elle donnoit en même
>> temps à Mélanie toute la vogue d'une mode nouvelle. » II
n'en faut pas davantage pour conclure que ce drame dutune
grande partie de l'enthousiasme qu'il excita àdes circonstancestout-
à-faitétrangères à son mérite. Mais s'il n'eût pas offert
en effet des beautés réelles , il y a long-temps qu'il seroit tombé
dans un profond oubli , avec toutes les déclamations sophistiques
dont la révolution nous a si complétement désabusés.
Mélanie a résisté à cette épreuve décisive : elle réussit toujours
au théâtre , et plus encore à la lecture. Ce succès durable
est fondésur l'intérêt du sujet qui attaque un abus odieux que
la Religion a toujours condamné , mais dont on a vu plusieurs
fois de cruels exemples; il est dû sur-tout à la beauté du
style , que Voltaire loua trop sans doute , lorsqu'il le compara
àcelui de Racine; mais qui , par le naturel , l'élégance continue
, et l'art avec lequel les plus petits detailsy sont ennoblis,
faitdu moins reconnoître l'un des plus dignes élèves de
ce grand poète. Le principal défaut de l'ouvrage , qui pourtant
en faisoit tout le mérite aux yeux de ses fanatiques partisans
, c'étoient les lieux communs philosophiques que
l'auteur avoit mis dans la bouche du curé , au lieu de ce
langage , tantôt simple et affectueux , tantôt noble et ferme ,
qui convenoità son caractère. M. de La Harpe , peu de temps
avant sa mort , a fait disparoître entièrement ce défaut. Le
rôle , grâce à ces corrections , est devenu plus naturel et plus
touchant; et ceux qui auroient le malheur de ne pas sentir
combien les discours pleins d'onction du vrai ministre de l'Evangile,
sont plus persuasifs et plus pénétrans que toute l'éloquence
de laphilosophie humaine, sauront du moins gré
donner une juste idée aux lecteurs.Aujourd'hui qu'il leur metsous les yeux
lacollectionde ses oeuvres , il a dû ne les entretenir que del'écrivain luimême
: et il a obtenu à cet égard de ceux qui l'ont connu, les renseigne
meus les plus exacts et les plus
AOUT 1806. 221
àM. de LaHarpe de s'être conformé au premier principe de
l'art dramatique , celui de donner aux différens personnages
un langage analogue à leurs caractères et à leurs moeurs.
Jeanne de Naples , représentée en 1781 , sans exciter , à
beaucoup près , le même enthousiasme que Mélanie , fit
cependant honneur au talent du poète. Voici en peu de mots
le sujet et la marche de cette tragédie :
Jeanne première , reine de Naples , trop foible pour résister
aux séductions du prince de Tarente , a permis le meurtre
d'André de Hongrie , son époux. Montescale , grandjusticier
du royaume , a fait le procès aux assassins; et fidèle en même
temps à cequ'il devoit au monarque et à la reine , il les a fait
périrdu dernier supplice , en couvrant leurs dépositions du
plus profond secret. Louis , roi de Hongrie, frère d'André,
est accouru du sein de ses Etats pour le venger. Tout a ployé
devant lui : son armée est campée aux portes de Naples. Ala faveur
d'une trève , que les Etats assemblés ont conclue malgré
la reine, il entre dans la ville , suivi de mille soldats. Cepen
dant le prince de Tarente , qui n'avoit feint une violente
passion pour sa souveraine qu'afin de s'assurer l'impunité de
son crime, n'est pas plutôt venu à bout de sondessein , qu'il
s'est à peine astreint àdissimuler avec elle. Ce n'est pas tout :
par la plus odieuse trahison, il se propose de la faire déposer
par les Etats remplis de ses partisans , et de mettre la
couronne sur sa tête , en épousant Amélie , princesse du sang
royal , que ses droits appellent au trône après Jeanne. Mais
Louis aime Amélie et en est aimé , et il déclare hautement
qu'il ne consentira pas à cet hymen. Tarente , poussé à bout ,
achève de développer son détestable caractère. Il forme le
dessein de surprendre et d'accabler Louis , tranquille sur la
foi de la trève , et il ose le confier à la reine. Le coeur noble et
généreux de cette princesse est révolté d'une pareille trahison :
elle vient elle-même la dénoncer à son ennemi; mais sans en
nommer l'auteur, qu'elle ne peut s'empêcher d'aimer malgré
tant de perfidie et de bassesse. Cette scène a le double défaut
de rappeler beaucoup trop celle où Cornélie va révéler à César
la conspirationde Ptolomée , et de lui être prodigieusement
inférieure. En effet, ce qui rend sublime la conception de
Corneille , c'est le beau caractère qu'il a donné à son héroïne.
Elle a déclaré hautement à César toute la haine qu'elle lui
porte; elle a juré en sa présence de venger sur lui le malheur
dePompée;mais à peine a-t-elle appris qu'on veut servir son
ressentiment par des moyens indignes d'un grand coeur, qu'elle
va elle-même dévoiler à l'ennemi qu'elle veut poursuivre les
armes à la main, tout ce qu'on trame contre lui. Cette no222
MERCURE DE FRANCE ,
blessede sentimens si naturelle dans une ame généreuse, ne
manque jamaisde faire éclater des transports d'admiration de
quelque manière que cette scène soit représentée. Le fond de
la situation est le même chez M. de La Harpe . Mais la reine
de Naples est bien petite en comparaison de Cornélie. Certaine
qu'elle esttrahie elle-même par le vil objet de son amour,
il devient à craindre pour elle beaucoup plus que le roi de
Hongrie lui-même. Elle ne fait donc pas une action bien sublime
, en découvrant à ce prince les piéges qui lui sont tendus.
Aussi cette scène produit- elle très-peu d'effet.
Au cinquième acte, les Etats sont rassemblés; le roi de Hon
grie , apres un assaut terrible , les a fait consentir à lui accor
derAmélie : à ce prix , il retourne dans ses Etats , et laisse
couronner le prince de Tarente. Montescale proteste hautement
contre ce traité; la reine elle-même vient révéler le
crime de Tarente et le sien. Louis indigné envoie ce traître
mourir sur le tombeau de son frère : content de son supplice ,
il veut laisser la reine sur le trône; mais elle se punit en se
poignardant.
On peut voir par ce seul exposé que cette tragédie présente
plusieurs belles conceptions : une reine indignement trahie
par celui-là même qui l'a précipitée dans le crime , est un
exemple frappant des suites d'une passion criminelle. Malheureusement,
et c'est là le vice capital qui empêchera que cet
ouvrage ne reparoisse au théâtre avec un véritable succès , il
est impossible d'excuser une passion inspirée par un homme
aussi méprisable que ce prince de Tarente. On plaint une
femme livrée à un amour coupable , quand celui qui en est
l'objet a des qualités propres à séduire une belle ame ; mais
un choix honteux avilit le plus noble caractére et le déshonore
à tous les yeux.
Le roi de Hongrie arrivant en vainqueur, avec ses drapeaux
noircis de l'appareil du deuil, pour venger la mort
de son frère , sans aucune vue d'ambition , sans aucun desir de
conquête, respectant les peuples , et n'apportant la guerre
qu'aux coupables , présente un caractère aussi noble qu'origi
nal . On est fâché que le froid amour qui lui est inspiré par
Amélie, paroisse entrer pour quelque chose dans les motifs
qui lui ont fait prendre les arines. Ajoutons que cette princesse,
qui voit sans aucune inquiétude sa patre entourée
d'ennemis qu'elle devroit s'accuser d'y avoir attirés , et qui
d'ailleurs n'est pas un seul moment en danger , ne peut inspirer
aucune espèce d'intérêt.
Le rôle le mieux fait , et l'un des plus beaux qu'un poète
tragique pût tracer , est celui de Montescale. Ce digne citoyen ,
AOUT 1806. 223
qui remplit tous les devoirs de magistrat incorruptible et de
sujet fidèle , qui vient seul au sein des Etats révoltés et jusque
sous le glaive du prince de Tarente , protester courageusement
contre le coupable traité qui va se conclure; cethomme
juste etferme dans ses principes , qu'aucune menace ne peut
effrayer, qu'aucune promesse ne pourroit séduire , paroît tracé
sur le modèle de ces anciens magistrats, qui figurent si honorablement
dans nos annales. Rien de plus beau que ses
réponses au roi de Hongrie , quand ce prince cherche à lui
faire avouer le crime de la reine :
Les meurtriers sont morts : ceux qui les ont armés
Par leur voix expirante avoient été nommés.
Suffit - il d'immoler ces vulgaires victimes ?
C'est à de grands ressorts que tiennent ces grands crimes .
D'où vient qu'on étouffa par un secret effort ,
La vérité qui parle au moment de la mort.
MONTESCALE.
Leministère auguste où mon devoir m'enchaîne ,
Nedoit compte qu'au ciel et qu'à ma souveraine.
LE ROI DE HONGRIE.
Ets'il faut qu'elle-même , auteur d'un noir projet....
MONTESCALE.
Je ne suis point son juge, et je suis son sujet .
LE ROI DE HONGRIE.
Les Etats désormais
Sont d'accord avec moi pour punir ses forfaits.
Du trône, un juste arrêt va la faire descendre.
MONTESCALE.
Au lieude la juger , ils l'auroient dû défendre.
LE ROI DE HONGRIB .
On croit qu'elle est coupable , on l'abandonne.
MONTESCALE.
Etmoi ,
Sans rien examiner , je lui garde ma foi.
C'est un foible secours , mais il est pur et ferme .
LE ROI DE HONGRIN.
Dans le silence en vain ce zèle se renferme .
Je saurai par quel ordre ou bien sur quel espoir.....
224 MERCURE DE FRANCE,
MONTESCALE .
Pensez-vousquejamaisj'eusse pu recevoir
D'un ordre, quel qu'il fût , l'excuse illégitime?
Nul pouvoir n'a le droit de commander le crime.
Quand le maître au sujet prescrit des attentats ,
Onprésente sa tète , et l'on n'obéit pas.
Mais vous , ignorez-vous les droits de vos semblables ?
C'est au ciel à punir quand les rois sont coupables .
Les Etats aujourd'hui sont dans l'oppression ;
Quoi que vous attendiez de leur soumission ,
Il n'est rien qui m'effraie et rien qui me surprenne :
Mon ame est à Dieu seul , mon coeur est à ma reine ;
Ma vie est en vos mains.
Cette scène n'est pas la seule qui mérite d'être admirée.
On en trouve encore plusieurs autres que les grands maîtres
n'auroient pas désavouées. Telle est celle où le roi de Hongrie
déclare au prince de Tarente que la main d'Amélie sera une
des conditions de la paix.
L'ambition n'a point armé monbras ,
Et le trône de Naples est pour moi sans appos.
Tout m'y rappelleroit une image trop chère :
Il est trop près , hélas ! du tombeau de mon frère.
Enfin, il me suffit d'enlever à ces lieux
Leur trésor le plus rare et le plus précieux :
C'est-là l'unique bien qu'il faut que l'on me livre.
Je ne veux qu'Amélie : elle est prête à me suivre.
Point de paix qu'à ce prix.
LE PRINCE DE TARENTE.
Et nous pouvons penser
Qu'on épouse ses droits afin d'y renoncer?.
Cesdroits si dangereux en des mains étrangères ,
Cesdroits , source éternelle et de trouble et de guerres ,
Naples vous les verroit porter dans vos Etats?
Vainespoir ! vains détours ! Ne vous abusez pas ,
Sire, on n'a vu dans vous qu'un guerrier magnanime ,
Quele vengeur d'un frère et l'ennemi du crime .
Mais ne présumez rien d'un pouvoir passager :
Nous avons trop gemi sous un joug étranger ;
Nous ne souffrirons plus qu'il pèse surnos têtes.
Non: jouet des traités , victimes des conquêtes ,
Naples, n'en doutez point, ne veut plus voir son sort
Flotter entre les mains de ces enfans du Nord,
De nos heureux climats déprédateurs avares,
Et qu'enfin l'Italie appelle encor barbares.
Ce mot m'est échappé.....
21
LE ROI DE HONGRIE.
Qu'entends-je? tous n'osez
Combattre
AOUT 1806. 225
cen
Combattre vos vainqueurs , et vous les méprisez !
Il vous sied d'insulter à la vertu guerrière ,
Devanterde vos moeurs la douceur mensongère ,
Vos arts efféminés , votre luxe pervers !
Esclaves corrompus , orgueilleux dans les fers ,
Leur superbe mollesse est encore bercée
Duchimérique orgueil d'une grandeur passée.
Etqu'est donc ce pays , jadis si renommé;
Dufeu des factions je le vois consumé.
Le sacerdoce altier lutte contre l'empire ;
Leplus fort est tyran, le plus foible conspire.
Onrampe, ou l'on opprime ; en ce peuple abattua
Lecrime est sans courage, et même la vertu.
Je vois trente cités qu'asservissent des prètres ,
S'agiter sous le joug , mais, pour changer de maftres ,
Arborer tour-à -tour sur leurs tristes remparts ,
Ou les clefs du pontife , ou l'aigle des Césars.
L'Europe a retenti de leurs longues querelles.
Ils ont couvert de sang ces régions si belles .
La haine héréditaire , au sein de vos Etats ,
Enfante dans la nuit ces obscurs attentats ,
Ces timides forfaits que lafourbe étudie,
Armes de la foiblesse et de la perfidie.
Et l'on nous charge ici d'un titre injurieux !
Ils t'ont assassiné, mon frère ; et dans ces lieux
Leor insolent mépris devant moi se déclare !
Hélas ! en t'immolant ils t'ont nommé barbare !
Quelqu'imparfait que soit le plan de Jeanne de Naples , on
voit aux beautés mâles et sévères qui brillent dans cette tragédie,
que l'auteur étoit dans la force de l'âge et du talent
quand il la composa. Aussi donna-t-il Philoctète deux ans
après, c'est-à-dire en 1783 , et Coriolan en 1784.
Rienn'est plus connu que le sujet de ce dernier ouvrage :
avant M. de La Harpe , il avoit déjà été mis au théâtre plus
souvent qu'aucun autre, et toujours sans succès. Le poète
s'attachant moins exactement à l'histoire que tous ses devanciers
, suppose que le camp des Volsques est assis sous les
murs de Rome. On voit dans les deux premiers actes la condamnation
et le bannissement de Coriolan : son arrivée chez
les Volsques et l'extrémité où il réduit lesRomains , font le
?
sujet des trois derniers. Cette disposition fournit à M. de
La Harpe plusieurs belles scènes qui ne pouvoient entrer dans
leplan des autres tragédies de Coriolan; mais aussi elle défigure
étrangement l'histoire et le héros Je ne parle pas de l'impossibilité
absolue que tant d'événemens se pressent dans l'es
pacedevingt-quatre heures; mais d'abord c'est avoir méconnu
I'undes principaux caractéres de l'histoire romaine , que de
supposer Coriolan victime de la haine du peuple , et banni de
Rome au moment où l'armée des Volsques la menace de si
P
226 MERCURE DE FRANCE ,
près : car on sait que la présence de l'ennemi commun faisoit
taire toutes les dissentions intérieures , et que tous les partis
se réunissoient aussitôt pour le repousser. ( ette supposition
a encore un inconvénient plus grave , c'est de rapetisser le
haros. Ce n'est plus ce Coriolan , qui des murs d'Antium conduit
son armée victorieuse jusqu'au pied du capitole ,
qui apprend a Rome ( 1 ) qu'elle était moins forte par ses
armées que par ses généraux , et qui fait croire long-temps
à ses citoyens effrayés , que son genie est passé dans le camp
ennemi avec le grand homme qu'ils ont outragé. Un exil de
quelques heures , une victoire , un ressentiment presqu'aussitôt
apaisé que conçu , voilà à quoi se réduit , chez M. de La
Harpe , toute l'histoire de Coriolan. En accumulant , dans sa
tragédie , tant d'événemens divers , il s'est mis dans l'impossibilité
d'approfondir aucune situation : enfin , par un vice
inhérent au sujet , l'intérêt change tout-à-coup de nature au
troisième acte , et le danger de Rome succède à celui de
Coriolan , quid'abord avoit vivement ému le spectateur. Il ne
falloit pas moins que I énergie du style et la beauté simple et
antique de plusieurs situations pour faire pardonner tous ces
défauts. Le nouveau succès que cette pièce vient d'obtenir
tout récemment, prouve qu'elle doit réussir toutes les fois qu'il
se trouvera un acteur capable de faire valoir le rôle de Coriolan,
lequel , quoique bien moins imposant que dans l'histoire ,
est susceptible d'un très-grand effet au théâtre.
M. de La Harpe termina sa carrière dramatique par
Virginic. C'est , selon nous , la meilleure tragédie qu'il ait faite
depuis 11 a wick , si l'on en excepte Philoctete , qui , comme
il le dit lui-même, appartient à Sophocle. Elle se distingue
principalement par la fidélité des couleurs locales ,
et par une vigueur de style et de pensées , que l'auteur
n'avoit porté nulle part à un dégré aussi remarquable. Le
rôle de Valérius est heureusement imaginé. Ce personnage ,
cher a la fois aux plébéiens et aux nobles , veut profiter de la
haine que les deux partis portent aux décemvirs , pour les
réunir contre ces oppresseurs. Malheureusement après qu'il a
donné lieu a deux bells scenes d'exposition , on le perd de
vue dans tout le cours de la pièce : il apporte au cinquième
acte le décret du sénat qui condamne Appius ; mais Virginie
vient d'ètre sacrifiée , et il semble qu'il a laissé exprès au
décemvir le temps de soulever par un grand crime l'indignation
publique , afin de l'attaquer sans danger. Une politique
(1)Ducibus validiorem quam exercitu rem romanam esse. Tit. Liv.
AOUT 1806.
227
si honteuse rendroit odieux un personnage qui doit être noble
et intéressant; mais la punition d'Appius satisfait le spectateur,
et ne lui laisse pas le temps de la réflexion. Un défaut plus
grand , parce qu'il nuit à l'effet , est la foiblesse du 4". acte. Il
n'offre guère d'autre action que l'arrivée de Virginius dans sa
famille, incident qui n'ajoute presque rien à la situation. La
belle scène du 5 acte devroit être plus développée : les
angoisses du spectateur pourroienty être prolongées davantage;
mais M. de La Harpe n'a rien fait d'aussi fort que le dénouement.
C'est un des plus tragiques qu'il y ait au théâtre , et le
style est dignede la situation. Appius veut faire saisir Virginie
par ses licteurs. Virginius la tient serrée dans ses bras :
Qui de vous , oRomains,
Peut souffrir tant d'horreurs ? Qui de vous n'est pas père ?
Si mes mains ne gardoient une tête si chère ,
Mes mains de ce tyran déchireroient le coeur.....
Avez-vous des entans ? Seutez vous mon malheur ?
Tranquilles et muets , vous voyez ce spectacle !
( Aux licteurs . )
Non, barbares , jamais .....
APPIUS.
Obéissez , licteurs .
Ecartez tout obstacle ,
VIRGINIUS .
O Dieux ! qui l'ordonnez ,
Je sauve son honneur que vous abandonnez .
(Au moment où sa fille va lui étre arrachée, il met la main sur
un poignard caché sous ses habits . )
Reçois de mon amour la marque la plus chère.....
Meurs vertueuse et libre , et de la main d'un père :
Meurs.
Malheureux !
VIRGINIE.
J'expire.
PLAUTIE .
Ah ! grands dieux ! Cruel ! qu'avez-vous fait ?
ICILIUS.
VIRGINIUS ( allant vers le tribunal. )
La voilà , monstre ! Es-tu satisfait ?
Par ce sang qu'a versé cette main paternelle ,
Jedévoue aux enfers ta tête criminelle.
Pa
228 MERCURE DE FRANCE ,
Romains ! voyez ce sang ! C'est moi.... non , par ma main ,
Appius a plongé le poignard dans son sein !
C'est lui , lui .....
Telles sont les tragédies que , d'après l'intention de l'auteur
, M. Petitot a conservées dans ses oeuvres choisies . On
lit , à la suite , dans des extraits raisonnés , et qui décèlent une
parfaite connoissance de l'art , les morceaux les plus remarquables
de celles qui ne réussirent pas au théâtre , ou dont le
suffrage des connoisseurs n'a pas confirmé le succès. Ces tragédies
sont assez nombreuses , et elles ont servi plus d'une
fois de texte aux épigrammes et aux satires. Cela devoit être ,
puisque l'auteur s'étoitfait, par son mérite et par ses critiques ,
ungrand nombre d'ennemis. Mais ce seroit se tromper que
de croire que ces tragédies aient pu porter une atteinte réelle
à sa réputation. D'abord elles ne l'empêchent pas d'avoir fait
ses bons ouvrages ; et de plus , elles offrent elles- mêmes assez
de beautés pour faire honneur àun écrivain qui n'auroit pas
de titres de gloire plus solides. On ne trouveroit dans aucune
tragédie moderne une tirade comparable à celle que le poète
metdans la bouche de Menzicoff, dans la tragédie de ce nom:
Que ne peut du pouvoir la soif impérieuse !
Jene m'excuse point , mais songe au moins , mon fils ,
Quel avenir brilloit à mes yeux éblouis !
Quel chemin de la fange où j'avois pris naissance ,
Jusqu'an rangdont j'osai concevoir l'espérance ;
Etquel champ de lauriers je crus voir devant moi !
Près du trône placé, je n'eus dans mon emploi
Rien qu'une autorité subalterne et précaire :
Il faut pour la garder une éternelle guerre ;
L'on tourne malgré soi contre ses ennemis
Les soins et les talens qu'on doit à son pays.
De mes fautes , hélas ! telle fut l'origine.
Contredes concurrens ligués pour ma ruine,
J'armai tout le crédit entre mes mains remis ,
Et pour ne pas tomber, tout me parut permis .
Leprince à ces dangers ne se voit point enbutte;
Ilparle, on obéit ; il veut , on exécute ;
Et d'un génie heureux si les cieux l'ont orné ,
Dans son brillant essor il n'est jamais borné.
J'embrassois dans le mien une carrière immense.
Possesseur une fois de la toute - puissance,
Jusqu'au grand nom du Czar je voulois m'élever ,
Et ce qu'il commmença je voulois l'achever.
Que n'eût point fait , grand-Dieu ! sous l'oeil de mon génie
De ce peuple naissant la première énergie ;
Cepeuple qui se croit sous la garde du sort ,
Et s'avance sans crainte au-devant de la mort ;
Cette terre du Nord, en héros si féconde ,
Quitoujours enfanta les conquérans du monde !
AOUT 1806.
229
Je voulois, menaçant les murs de Constantin ,
Maître des bord, d'Asoph , dominer sur l'Euxin ;
Delà faire trembler leBosphore barbare ,
Et contre l'Ottoman déchaînerde Tartare ;
Sur-tout venger du Pruth l'affront encor récent :
LeDanube couvert des débris du Croissant ,
Eût sous un joug nouveau roulé ses eaux captives;
Bizance même eût vu nos vaisseaux sur ses rives ,
Insulter l'Hellespont de sa honte indigné,
Etfouler en vainqueurs l'Archipel étonné.
Alors, si qu Aque tache eut flétrie ma mémoire,
Mes fautes se couvroient de l'éclat de ma gloire.
>> Cette magnifique description , dit M. Petitot , avoit alors
>> unmérite de circonstance indépendant du mérite poétique.
>>M. de La Harpe mettoit dans la bouche de Menzicoff tous
>> les projets que Catherine II venoit d'exécuter : rarement
>>la louange a été plus délicate. >>>
Assurément la critique doit au moins quelque estime à des
ouvrages qui offrent tous plusieurs morceaux de cette force.
En général , l'idée qui doit résulter d'un examen réfléchi du
théâtre de M. de La Harpe , c'est que s'il n'approfondit pas
assez les situations , s'il se contente de belles esquisses au lieu
de présenter des tableaux soigneusement finis dans toutes leurs
parties , du moins ses conceptions sont variées , et toujours
avouées par la raison et par le goût; sa diction est constamment
pure et correcte , souvent éloquente et tragique ; en un
mot, sous le rapport de l'invention , M. de La Harpe sera
placé à la tête des tragiques du second ordre; les beautés de
style l'approchent quelquefois du premier; du moius , sans
prétendre déprécier ce qu'on a pu faire d'estimable après Voltaire
, il est nconstestablement le seul qui , depuis ce grand
poète , ait su écrire la tragédie.
P. S. Au moment où nous terminons cet extrait , il nous
tombe sous la main un article de la Reyue philosophique ,
ci-devant la Décade, où sont annoncées les oeuvres choisieset
posthumes de M. de La Harpe. Si cet article ne contenoit que
de mauvais raisonnemens , nous ne l'aurions pas remarqué ;
mais comme ony trouve des faits absolument faux qui pourroient
induire le public en erreur, une courte réponse ne sera pas
déplacée ici. Cet article n'est d'abord annoncé que comme une
simple note sur les differentes éditions des ouvrages de M. de
La Harpe. Mais bientôt le bel-esprit se montre à côté du
bibliographe ; et tandis que l'un avance de petits mensonges ,
l'autre les assaisonne de plaisanteries et d'épigrammes. « Pourquoi
, dit M. X, donner une nouvelle édition de M. de
3
230 MERCURE DE FRANCE ;
La Harpe , puisqu'on en adéjà publié deux il y a environ
trenteans? >>
Faut-il répondre sérieusement à cette belle question ? Fautil
dire que ces deux éditions, nécessairement très-incomplètes,
étoient épuisées depuis long-temps ; qu'il étoit naturel de réunir
dans unmème recuéil tous les ouvrages de l'auteur , imprimés
séparément; que d'ailleurs la plupart de ces ouvrages
étoient devenus très-rares , et qu'il y en a plusieurs dont on
a eu beaucoup de peine à se procurer des exemplaires pour
les réimprimer.
« Mais , continue M. X, cette édition est faussemeut intitulée
choisie et posthume : tout ce qu'elle contient dans les
trois premiers volumes avoit été imprimé du vivant de
l'auteur. >>
Il oublie qu'il vient de parler des changemens faits àMélanie;
il ne dit pas que le premier acte de Jeanne de Naples
est refait presqu'en entier, que l'Eloge de Fénélon reparoît
avec des corrections importantes, qu'un rédacteur de la Décade
peut fort bien ne pas approuver , mais qui seront probablement
goûtées du public parce que malgré la perfectibilité
,le dix-neuvième siècle rétrograde tous les jours. Il
ne parle pas de beaucoup d'autres corrections , ni même du
poëme intitulé , les Talens desfemmes , dont on ne connoissoit
encore que deux fragmens.
<< Je veux bien ajoute-t- il , regarder comme posthume la
» Jérusalem Délivree ; je ne l'avois vue que dans le Mercure,
» dans l'Amanach des Muses , et dans une douzaine de re-
> cueils imprimés du vivant de l'auteur.>>>
Il veut dire qu'il avoit vu dans ces recueils tout au plus
deux ou trois fragmens , des huit chants que contiennent les
oeuvres choisies et posthumes.
« Il n'enest pas de même de la Pharsale qui a été impri-
⚫ méedans tous les journaux. »
Il veut dire que les journaux ont publié environ deux cents
vers des deux chants qui paroissent aujourd'hui pour la première
fois.
« Le premier et le septième chant se trouvent dans l'édi-
» tion de 1778. L'éditeur , qui suvoit le latin , avoit même
>> fait mettre le texte en regard. >>>
Cette phase signifie apparemment que le nouvel éditeur ne
sait pas le latin; d'où il faut conclure que M. X, qui lui
reproche sa prétendue ignorance , est très-savant dans cette
langue : or il falloit bien trouver le moyen de le faire connoître
au public.
« Quant à l'Apologie de la Religion , c'est , à la vérité ,
AOUT 1806. 231.
> un ouvrage nouveau , mais il sera peu lu. Qui est-ce qui
>>liroit aujourd'hui un ouvrage théologique ? Quelques hom-
>>mes pieux , quelques vrais chrétiens déjà persuadés.>>>
Il faut avouer qu'ici M. X fait preuve de candeur : il
est impossible de dire plus naïvement que les philosophes
sont si décidés à avoir raison , qu'ils se gardent bien d'ouvrir
les livres où ils pourroient apprendre qu'ils ont tort.
En voilà assez pour faire apprécier la bonne foi et le bon
esprit de M. X. S'il n'étoit pas si persuadé de l'étendue de
ses lumières , on pourroit lui exposer le plan de M. Petitot ,
qu'il paroît ne pas comprendre : on pourroit lui dire qu'il
n'a voulu faire entrer dans son édition que des ouvrages propres
à honorer, sous tous les rapports, la mémoire de M. de La
Harpe , bien différent du commun des éditeurs qui ne songeant
qu'à multiplier les volumes , entassent dans des collections
complètes , des productions informes que l'auteur ne
destinoit pas à voir le jour , et qui trop souvent déshonorent
àla fois l'homme et l'écrivain. M. X répondra peut-être que
c'est précisément le choix fait par le nouvel éditeur , qui ne
lui plaît pas , et qu'en un mot il ne fait aucun cas de son
travail. C'est un grand malheur sans doute. M. Petitot s'en
consolera , puisqu'il n'a fait que ce que vouloit faire M. de
La Harpe lui-même. Quel meilleur guide auroit-il pu suivre?
C.
VARIÉTES.
------
LITTÉRATURE , SCIENCES , ARTS , SPECTACLES.
On a donné mercredi dernier sur le Théâtre des Arts , la
représentation extraordinaire , annoncée depuis long-temps ,
au bénéfice de M. Philippe , ci-devant acteur de l'Opéra-
Comique ,et retiré après ving-cinq ans de service. Les trois
premiers théâtres de la capitale concouroient à cette représentation.
L'affluence étoit considérable. Outre ce motif de
satisfaire à la reconnoissance pour un acteur estimable , comment
résister à la curiosité de voir dans une seule et même
soirée une comédie nouvelle , la Capricieuse , un opéra comique
nouveau , la Sultane , et le ballet de a Rosiere, de
Gardel l'aîné , entièrement refait , et réduit à un acte ,
dans lequel devoient danser Vestris et Duport ?
4
232 MERCURE DE FRANCE ,
Sur trois pieces nouvelles , on devoit s'attendre à quelque
chute. Le prix double des places avoit doublé la sévérité
des spectateurs ; mais les deux premières pièces étoient si
mauvaises , qu'on n'eût pas été plus indulgent , quand même
M. Philippe eût laissé entrer tout le monde gratis. La comédie
nouvelle , la Capricieuse , n'avoit qu'un seul acte. Ce
cadre étoit bien étroit pour le développement d'un caractère,
qui peut assurément fournir, n'en déplaise aux dames, cinq
actes bien comiplets. Aussi l'acte unique, qui forme toute la
pièce, n'étoit qu'une simple exposition du sujet , suivie assez
brusquement d'un mariage im - promptu que le public a
cassé avec les plus violens murmures. La pièce ne fût pas
même arrivée jusqu'à ce singulier dénouement , sans le talent
de Fleury, dont le jeu a suspendu jusqu'à la fin l'explosion du
mécontentement public. Il a sauvé l'honneur de son corps ;
et la Comédie Française lui est redevable de ce que la toile
n'est tombée qu'après les salutations ordinaires des acteurs à
P'assemblée .
La belle voix de Martin n'a pu obtenir cette foible consolation
pour l'opéra comique. Le premier acte de la Sultane
a été entendu avec assez de patience, et même de faveur. La
musique étoit agréable ; quelques airs de Martin ont été
applaudis. Ou paroissoit curieux de savoir ce que deviendroit
la Sultane dont l'aga des janissaires a conspiré la ruine , afin
d'élever au rang de sultane sa propre fille. Mais le style plat
et trivial du dialogue , les allusions fréquentes de Martin à
son rôle de principal eunuque. Mon état.... ma position....
quand je serai mort, que fera-t-on de moi dans le paradis
de Mahomet.. un stratagême ignoble par lequel l'âge
avilit sa fille , ont fait éclater enfin au milieu du second acte
le funeste sifflet. La plus grande partie des spectateurs s'est
levée aussitôt , comme si la pièce eût été finie. Quelques
réclamans ont appelé de cette sentence. Le parterre s'est
rassis avec bonté. Il a montré encore de l'attention et de la
patience; mais comme on abusoit encore de l'une et de
l'autre , il ademandé à grands cris le ballet , et qu'on baissat
la toile. La toile obéissante est aussitôt descendue ; la Sultane ,
Mile Pingenet ainée, paroissoit fachée de se voir détrônée sitôt
: elle disputoit sa couronne au parterre avec autant d'obstination
que sa rivale; elle ne s'apercevoit pas que la toile
ennemie s'abaissoit perpendiculairement sur sa tete. On lui
crioit en vainde se sauver. Elle n'a cédé à cet avis officieux ,
qu'au moment où elle alloit être coiffée d'un voile trop
pesant pour sa tête. Ce léger incident a fait rire les spectateurs ,
quiavoient grand besoind'un peu de gaieté.
AOUT1806 233
Jusqu'ici on peut dire que le spectacle n'étoit pas encore
commencé. Le Théâtre des Arts se trouvoit en quelque sorte
chargé d'acquitter à lui seul la dette de trois théâtres ; c'est ce
qu'il a fait aussi complètement que s'il eût été solidaire pour
les deux autres. Ce nouveau ballet de la Rosiere soutient
dignement la réputation de Gardel ; il ne le cède qu'en un
point à celui de Paul et Virginie. Celui-ci a trois actes , et
leballet de la Rosiere n'en a qu'un. Mais d'ailleurs toutes ces
bergères d'humeur différente , discrètes , enjouées , timides ,
folâtres , fuyant devant leurs bergers , poursuivies , atteintes ,
s'échappant encore , ratrappées , résistant plus ou moins , cédant
enfin, et finissant par danser avec leurs bergers , toutes
ces humbles pénitentes, ssii confuses , si repentantes et désor
mais impeccables , une walse d'une forme nouvelle , et présentant
des figures simples , agréables et variées , les heureux
efforts de Vestris et de madame Gardel , et de tous les autres
coryphées de la danse , pour ajouter à leur réputation et aux
plaisirs du public, les nouveaux prodiges de Duport et de sa
soeur qui , en paroissant après les autres , ont encore trouvé
lemoyen d'arracher des applaudissemens aux spectateurs las
d'admirer et d'applaudir , enfin, tous les agrémens enchanteurs
de la Rosière ont amplement consolé le parterre des
rigueurs de la Capricieuse et de la Sultane.
Ce qui a rendu la fin de ce balle très-piquante , c'est qu'au
moment où tout sembloit fini , Vestris , sans s'inquiéter de
l'impression qu'avoit laissée son jeune rival, s'est remontré
hardiment et fièrement sur la scène après Duport. Sans
doute il a voulu faire voir au public que s'il est vaincu et
terrassé dans les images du poëme de la Danse , il est toujours
debout et inébranlable sur la scène ; et c'est ce qu'il a fait
voir en effet , en rappelant , avec le plus grand succès , la
vigueur et la souplesse de ses premières années.
Un avantage particulier à cette représentation extraordinaire
, c'est qu'on est sorti plutôt même qu'aux représentations
ordinaires , à la faveur des fortes coupures que le parterre
avoit faites dans l'opéra-comique. On assure que les deux
pièces sont du même auteur , de M. Hoffman. Avec le talent
qu'on lui connoît, il lui étoit facile, sans montrer moins do
zèle pour les intérêts de Philippe , de ne pas négliger si fort
les siens et ceux du public. La recette n'a été, dit-on , que de
quatorze mille francs; celle de la représentation donnée au
bénéfice de madame Catalani , a été detrente-trois mille francs.
- L'Opéra-Comique a r'ouvert samedi dernier , par la
première représentation de la reprise d'Il Matrimonio Secreto.
Ce chef-d'oeuvre de Cimarosa et de tous les opéras
234 MERCURE DE FRANCE ,
comiques , avoit attiré une foule extraordinaire. Heureusement
pour la gloire du musicien , elle n'a plus rien à redouter des
chanteurs. Mademoiselle Crespi , qui joue le rôle de Caroline ,
aconstamment chanté faux , et on peut assurer que quand elle
parviendroit à chanter juste , cette musique si vive , si expres
sive , si mélodieuse , restera toujours au-dessus de ses moyens.
On ne peut louer Mad. Crespi la mère , chargée du rôle de la
tante, que de ce qu'elle a été jadis; et nous ne pouvons qu'acquitter
la dette des Vénitiens. Mais puisqu'elle est très-bonne
musicienne , elle devroit bien faire observer à sa fille , que si
par extraordinaire on peut se permettre dans l'opéra-sérieux
le hurlo francese, on doitsévèrement se l'interdire dans l'opéra-
comique. Le nouveau tenore Bianchi , n'a ni une grande
étendue ni un grand agrément dans la voix ; mais il possède
une qualité qui assurera toujours son succès : l'expression.
Encore quelques mois de séjour à Paris , et il sera un fort bon
acteur. Barilli est très-plaisant dans le duo du second acte ;
il exprime avec énergie et même avec noblesse la colère
d'uunnpère:cependant il semble que la réputation de Rafanelli
dans ce role l'intimide : il n'a pas joué avec la verve accou--
tumée. Tarulli a de nombreux partisans : nous conviendrons
qu'il sait le métier ; mais il professe toujours ; et cette manière
de chanter , excellente au piano d'un élève , n'est point
théâtrale. Ondiroit que la musique ne produit sur ce chanteur
d'autre effet que celui de la mesure , et cependant il paroît
athacher une si grande importance à la musique , qu'il ne se
donne pas la peine de prononcer les paroles Les instrumens
ne sont faits que pour imiter , suppléer ou soutenir la voix
humaine , Tarulli semble s'efforcer d'imiter , de suppléer ou
de soutenir les bassons de l'orchestre.
-Voici le tableau exact des prix proposés par les différentes
classe de la société royale des Sciences de Gættingue :
Classe des Mathématiques : L'influence qu'exercent l'oxigène
, l'azote et les autres espèces de gaz sur la production
de l'électricité par le frottement.
Classe d'Histoire : Quelle étoit la nature et l'étendue du
commerce de Constantinople du temps des croisades , de
même qu'avant et après la conquête par les Francs ?
Ces deux prix sont chacun de cinquante ducats. Le terme
du premier est fixé au mois de novembre 1805 , et celui du
second à la même époque 1807. Les mémoires doivent parvenir
à l'Académie au commencement de septembre de 1806
et 1807.
Classe des Sciences économiques . - I. L'histoire de
l'emploi des domaines en Allemagne , depuis les temps les
plus reculés jusqu'à nos jours.
II. L'influence des impositions sur le bien générald'un Etat.
Ces deux derniers prix sont de douze ducats chacun. Le
AOUT 1806. 235
terme du premier est fixé au mois de novembre 1806 , et
celuidu second au mois dejuillet 1807. Les mémoires seront
envoyés au mois de septembre pour le premier, et au mois
de mai pour le second.
-La Société Littéraire batave de Leyde à proposé les deux
prix suivans :
I. Quelles sont les règles à observer en admettant des mots
et des phrases étrangères dans la langue hollandaise ?
II. Explication des synonymes hollandais ?
Le prix est une médaille d'or de cent cinquante florins. Les
mémoires seront écrits en langue hollandaise ou lotine , et
doivent parvenir à la Société avant le 1er janvier 1807, francs
de port, à l'adresse du professeur Siengenbek , ou à celle de
M. Tydeman , à Leyde.
La Société Teylérienne à Harlem avoit proposé pour
l'année 1804 :
« Le résultat des expériences et phénomènes connus , sur
>>l'analogie qu'on prétend exister entre la lumière et le ca-
>> lorique. >>>
Aucundes mémoires envoyés n'ayant paru satisfaisant , la
Société a prolongé le terme du concours jusqu'au 1er avril
1807. Le prix consiste en une médaille d'or de 400 florins.
-L'Université de Wilna a proposé , le prix suivant :
« Quelles sont les maladies principales desplantes , etquelle
>> analogie existe entre ces maladies et celles des animaux ? >>
Leprix est de cent ducats , et les mémoires , écrits en latin,
français ou polonais , seront adressés , avant le 1er septembre
1808, au recteur de l'Université , sous couvert des banquiers
Reiser ou Kurner. Le prix sera adjugé au mois de janvier 1809.
Au Redacteur du Mercure.
Lorsque j'étois à la tête des almanachs , je mettois quelque
importance à mettre les saints à leur place , et saint Napoléon
m'intéressoit spécialement. M. le cardinal légat vient de publier,
au nom du Saint-Siège , un mandement où il place
cette fête au 15 août, réunie à celle de l'Assomption , avec
uneoraison particulière pour saint Napoléon. Il nous apprend
que ce fut un martyr d'Alexandrie , sous la fin du regne de
Dioclétien. Les Bollandistes placentau 2 de mai S. Neapolo;
mais les Italiens du moyen âge employerent beaucoup la terminaison
one ; Pietro étoit Pietrone ; Jean de Colonne Giovannone
, et Neapolo devint Napoleone. On lit dans l'histoire
de Fleury qu'en 1220 S. Dominique ressuscita un Napoléon;
ainsi ce nom a toujours été connu et révéré dans l'église.
MODES du 30 Juillet.
DELA LANDE.
Les grandes capotes sont toujours en majorité; on en fait de tant
d'espèces ! Cependant des femmes très-élégantes leur préfèrent un cha
236 MERCURE DE FRANCE;
peau de paille jaune , à petit bord; d'autres , sur un fond de crêpe,
portent une plate-forme de paille blanche , une demi-provençale ; d'autres
enfin mettent , et c'est le dernier goût , un bonnet à la paysanne , d'organdie
ou de crêpe , qui a deux barbes plates , couchées au-dessus du
front , et dont le fond prend exactement la rondeur de la tête .
Rose et blanc continuent d'être à la mode , non-seulement pour les
rubans, le taffetas et le crêpe , mais pour les fleurs ; en sorte qu'aux roses
ordinaires , par exemple , on mêle de la tubéreuse , et au jasmin simple
des pois à fleurs rose.
NOUVELLES POLITIQUES.
Naples , 19 juillet.
La nouvelle de l'occupation de Gaëte par les troupes françaises
vient d'arriver dans cette ville , ety a excité la plus vive
joie. Les seize mille Français qui faisoient le siége de cette
place vont se trouver disponibles pour marcher sur la Calabre.
On a pu juger dans cette circonstance de l'attachement des
Napolitains pour leur roi et pour les Français.
Voici les articles de la capitulation de Gaëte 1
Articles de la capitulation demandée par la garnison de la
place royale de Gaëte , après un siége de cinq mois et
jours , et deux brèches ouvertes.
Demande. -Art. Ir. Le culte de notre sainte religion
catholique , apostolique et romaine , sera respecté et conservé.
Réponse.-- Accordé.
D. - II. Toute la garnison pourra s'embarquer avec ses
armes , bagages , vivres , et tout le train de campagne existans
dans laplace.
R.-Attendu la valeureuse défense faite par la garnison de Gaëte , il
lui est accordé de s'embarquer avec ses armes et bagages ; bien entendu
queles corps qui la composent ne pourront porter lesarmes ni servir contre
la France et ses alliés, ni celles de S. M. le roi Joseph Napoléon pendant
un an et un jour , ni sur le continent , ni dans les fles. Il est accordéà la
garnison huit pièces de canon de campagne ; le reste de l'artillerie de
campagne, celle de la place , et tous les magasins , tant de munitions que
de vivres et autres effets militaires , seront remis fidèlement à l armée française
, sans qu'il puisse en être rien distrait. Il est également accordé à la
garnison des vivres pour dix jours .
D. - III. Tous les blessés qui restent dans la place , ainsi
que les malades , jouiront de tous les droits de l'hospitalité ,
et seront traités chacun selon son grade. Tout ce qui sera
nécessaire sera fourni par l'armée française.
R. -Accordé.
D. - IV. Tous les employés royaux , tels que le gouverneur
civil , l'auditeur de l'armée , l'économe royal , et tous
les membres du petit tribunal , seront respectés dans leurs
personnes , leurs propriétés et leurs familles. Tout individu
qui voudra sortir de la place pour changer de pays , ne
pourra en étre empêché , ni lui, ni sa famille. Les individus
dans ce cas devront , pour leur sûreté , se munir des passeports
nécessaires.
AOUT 1806: 237
R.-Accordé.
D. - V. Vingt-quatre heures après la ratification de la
présente capitulation , temps pendant lequel les troupes napolitaines
s'embarqueront , les troupes françaises pourront
entrer dans laplace. Dans cet intervalle un officier d'artillerie
de laplace, conjointement avec un officier d'artillerie français ,
procéderont à la remise de la place en ce qui concerne l'artillerie
, les munitions et autres effets..
R.-Le 19 juillet , huit heures du soir, tontes les troupes compo ,
sant la garnison de Gaëte devront être embarquées. Néanmoins le même
jour, à cinq heures précises du matin, la porte principale de la ville , la
poterne du bastion de la Breccia, en avant de la fortification , seront
remises auxtroupes françaises ; aucun soldat français ne pourra entrer ni
dans la ville , ni dans la citadelle , à l'exception des officiers et commissaireschargés
de recevoir l'artillerie et les magasins de la place.A huit
heures du soir , la ville , tout son front du côté de la mer et la citadelle
serontoccupés par les troupes impériales et royales.
Fait, convenu et souscrit , du côté de la garnison de Gaëte ,
par MM. Louis Bardet , lieutenant -colonel du génie , et
Gaëtano Barone, capitaine commandant le premier corps
franc, munis des pleins-pouvoirs de M. le colonel Francesco
Hotz , commandant , et par intérim gouverneur de la place ;
et du côté de S. Ex. M. le maréchal d'Empire Massena , commandant
le corps d'armée de siége devant Gaëte , par M. le
général de brigade Franceschi , commandant de la Légiond'Honneur
, chef de l'état-major-général du premier corps
de l'armée française dans le royaume de Naples , muni des
pleins-pouvoirs et autorisation de M. le maréchal.
Le 18 juillet 1806 , à onze heures du soir.
( Suivent les signatures. )
Londres, 24 juillet.
Lachambre des pairs s'est assemblée hier un peu avant
trois heures. Les communes s'étant rangées devant la barre,
Le lord chancelier, au nom des commissaires , a prononcé
le discours suivant , adressé aux membres des deux chambres :
« Milords et Messieurs ,
>> Sa Majesté ne perdant pas de vue le rétablissement de le
paix à des conditions justes et honorables , a entamé des négociations
pour parvenir à ce but si desirable, Leur réussite
doitdépendredes dispositions de l'ennemi. Entout événement,
S. M. espère avec la plus grande confiance qu'elle trouvera
toujours dans toutes les classes de la nation , l'union et l'esprit
public , qui peuvent seuls donner l'énergie pendant la
guerre, et la sécurité pendant la paix. »
La commission pour la prorogation du parlement ayant été
lue, le chancelier a dit:
<<Milords et Messieurs ,
>> Envertu de la commissionde S. M., scellée de son grand
238 MERCURE DE FRANCE ,
sceau , et adressée à nous et aux autres lords, laquelle vient
de vous être lue au nom de S. M.; et par obéissance à ses
commandemens , nous prorogeons le parlement au jeudi
28 du mois d'août prochain , jour où il doit se rassembler ici ;
en conséquence le parlement est prorogé au 28 du mois d'août
prochain.>>>
D'après l'avis des personnes les mieux informées , le parlement
qui vient d'être prorogé , ne se rassemblera plus : sa
dissolution doit être incessamment prononcée.
PARIS.
- MM. Molé , Portalis et Pasquier, maîtres des requêtes,
sont nommés commissaires, à l'effet de traiter toutes les affaires
concernant les Juifs.
- M. Jauffret , vicaire-général de la grande aumônerie,
nommé à l'évêché de Metz , est nommé aumônier de S. M. ,
et continuera ses fonctions de vicaire-général de la grandeaumônerie.
M. Fournier , évêque de Montpellier , est aussi
nommé aumônier de S. M.
Le Journal officiel du 28 juillet annonce la nomination
de M- l'abbé Boulogne, en qualité de chapelain de S. M.
FONDS PUBLICS DU MOIS DE JUILLET .
DU SAMEDI 26. - Ср . оос. J. du 22 mars 1806. 67f. 67f. 1oc. 66f
goc. Soc. 85c gec. 67f 66fgoc. ooc.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 186.6f. 3oc. oof.
Act. de la Banque de Fr. 1153f750. 0000 0000f ooc onco cooof.
DU LUNDI 28. - Ср. o/o c. J. du 22 mars 1806.67f. 67f. 1oc. 400 200
25c. 150 200 250 oof coc .
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806 oof. ooc
Act. de la Banque de Fr. 115-f 50c. 1156f. 25c. 1157f. 500 11565 25c
DU MARDI 29.- C pour 0/0 c. J. du aa mars 1806. 67f. 25c 400 300.
40с. 30с. 40c 35c 50c. 450 Зос дос.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 64f. 80c.
Act. de la Banque de Fr. 1158f 750. 1 57f 50c 1160f. 000.
DU MERCREDI 30. - C p. 00 c . J. du 22 mars 1806. 68f 68f. 15c 68f
68f. 150.000 OOC OOC Ooc ooc . ooc . ooc of.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. oof ooc. onf.
Act. de la Banque de Fr. 1168f 750 0000f ooe oof ooc . oof ooc. oooof.
DU JEUDI 31.-CP. 010 г. J. du 22 mars 1806.68f 10c 671 85e goc Soc
6 с 500 660. 700 600 750
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 64f 50c ooc.
Act. de la Banque de Fr. 1167.50c. 1165f ooc. oooof.
DU VENDREDI 1º août .-C p. 0/0 c. J. du 22 mars 1806. 68f. 5c. 67f.
80с. 950. оос ooc ooc ooc oof
Idem Jouiss. du 22 septembre 1806. 6fgoc ooc.
Act. de la Banque de Fr. oooof coc. 0000 000 f ooc oooof ooc .
ASSEMBLÉE DES JUIFS.
Extrait des procès-verbaux des séances des 26 et 29
juillet 1806.
Samedi 26juillet , les députés français professant la religion
AOUT 1806. 239
juive, appelés à Paris en vertu du décret de S. M. I. et R.
du 50 mai dernier , se sont réunis , à 11 heures du matin , dans
une salle attenant a l'Hôtel- de-Ville , sur l'invitation qui leur
en a été faite par la circulaire de son excelfence le ministre de
l'intérieur , du 23 de ce mois , à l'effet de nommer un président
, deux secrétaires et trois scrutateurs.
Pour faire cette élection , l'assemblée s'est constituée sous
la présidence de M. Salomon Lippmann , comme doyen
d'âge , et de MM. Mozes Levy et Henri Castro fils , comme
secrétaires.
Elle a commencé ses opérations par l'appel de ses membres.
Enmême-temps il a été procédé , au scrutin , à la nominationdu
président. M. Abraham Furtado ayant réuni la majorité
absolue des sufirages , a été proclamé président par le
doyend'âge.
L'assemblée ayant procédé ensuite , par un seul scrutin , à
la nomination de deu: secrétaires , MM. J. Rodrigne fils , et
Samuel Avigdor ont réuni la majorité relative des suffrages.
Enconséquence le nouveau président les a proclamés secrétaires
, et ils ont de suite pris place au bureau en cette qualité.
Il a été procédé , enfin, à la nomination de trois scrutateurs ,
et la majorité relative des suffrages s'étant réunie sur
MM. Olry Hayen Worms , Théodore Cerf- Beer , et Emilie
Vitta , M. le président les a proclamés scrutateurs. Ils ont ,
enconséquence, pris leur place au bureau.
Du 29juillet. Les commissaires de l'EMPEREUR , pour
traiter les affaires relatives aux Juifs , se sont rendus le 29
juillet, selon les instructions qu'ils en ont reçues de . Exc. le
ministre de l'intérieur , à l'hôtel de la Préfecture du département
de la Seine , pour porter à l'assemblée des députés Juifs
la série des questions qui doivent faire le sujet des délibérations
de cette asseinblée , d'après les ordres de S. M. Ils y sont
arrivés à trois heures après midi ; l'assemblée , prévenue de leur
arrivée, a envoyé au-devant d'eux une députation , à la tête
de laquelle étoit son bureau.
Au moment où les commissaires de S. M. ont été introduits
dans la salle, elle a retenti trois fois des cris de vive
PEMPEREUR !
M. Molé a porté la parole, et prononcéle discours suivant :
« Messieurs ,
» S. M. l'EMPEREUR et Ror , après nous avoir nommés ses
commissaires pour traiter des affaires qui vous concernent ,
nous envoie aujourd'hui pour vous faire connoître ses inten
tions. Appelés des extrémités de ce vaste Empire , aucun de
vous cependant n'ignore l'objet pour lequel S. M. a voulu
vous réunir. Vous le savez , la conduite de plusieurs de ceux
de votre religion , a excité des plaintes qui sont parvenues au
240 MERCURE DE FRANCE ,
,
pied du trône. Ces plaintes étoient fondées , et pourtant
['EMPEREUR s'est contenté de suspendre le progrès dumal
et il a voulu vous entendre sur les moyens de le guérir. Vous
mériterez sans doute des ménagemens si paternels , et vous
sentirez quelle haute mission vous est confiée. Loin de considérer
le gouvernement sous lequel vous vivez comme une
puissance de laquelle vous ayez à vous défendre , vous ne
songerez qu'à l'éclairer , à coopérer avec lui au bien qu'il
prépare; et ainsi en montrant que vous avez su profiter de
l'expérience de tous les Français , vous prouverez que vous
ne vous isolez pas des autres hommes.
>>Les lois qui ont été imposées aux individus de votre reli
gion, ont varié par toute la terre : l'intérêt du moment les a
souvent dictées. Mais , de même que cette assemblée n'a point
d'exemple dans les fastes du Christianisme , de même , pour
la première fois , vous allez être jugés avec justice , et vous
allez voir , par un prince chrétien, votre sort fixé. S. M. veut
que vous soyez Français ; c'est à vous d'accepter un pareil
titre, et de songer que ce seroity renoncer que de ne pas vous
en rendre dignes.
On va vous lire les questions qui vous sont adressées : votre
devoir est de faire connoître sur chacune d'elles la vérité toute
entière. Nous vous le disons aujourd'hui et nous vous le répéterons
sans cesse : lorsqu'un monarque aussi ferme que juste ,
qui sait également tout connoître , tout récompenser et tout
punir, interroge ses sujets , ceux-ci , en ne répondant pas avec
franchise , se rendroient aussi coupables qu'ils se montreroient
aveuglés sur leurs véritables intérêts.
>>S. M. a voulu , Messieurs, que vous jouissiez de la plus
grande liberté dans vos délibérations. A mesure que vos réponses
seront rédigées , votre président nous les fera connoître.
Quant à nous , notre voeu le plus ardent est de pouvoir
apprendre à l'EMPEREUR qu'il ne compte parmi ses sujets de
la religion juive que des sujets fidèles et décidés à se conformer
en tout aux lois et à la morale que doivent suivre et pratiquer
tous les Français. >>>
۱
Il a été ensuite donné lecture par le secrétaire de l'assemblée,
des questions proposées par S. M.
Les commissaires de S. M. ont demandé acte de la remise
des questions qu'ils déposoient sur le bureau.
Le président leur en a donné acte.
Ils ont alors jugé convenable de se retirer , conformément
aux instructions qu'ils ont reçues de S. Exc. le ministre de
l'intérieur , quoique divers membres de l'assemblée manifestassent
le desir d'être entendus par eux. Ils sont sortis aux cris
de vive lEMPEREUR ! et ont été reconduits par la députation
qui les avoient introduits.
L'assemblée est jusqu'à présent composée de 95 membres.
(No. CCLXIV. )
(SAMEDI 9 AOUT 1806. )
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE.
-----
DISCOURS EN VERS
SUR LA MORT ,
Précédé d'une Epître à ma Soeur.
Tot , que j'aimai dans ton berceau ;
Toi , dontje caressai l'enfance;
Toi , dont l'aimable adolescence
Fit luire à mes yeux le flambeau
De la plus flatteuse espérance ,
Quand, profitant de la saison ,
Où , plein d'ardeur, l'esprit s'élance
Dans le vaste et bel horizon
Qui s'ouvre à son intelligence,
Je cultivois à l'unisson
Ton coeur, ton esprit , ta raison ;
Lorsque je voyois chaque aurore
Embellir d'un nouvel éclat
La fleur que j'avois fait éclore ,
Doux charme de mon odorat ,
Et qui me promettoit encore
९
DE
5
icen
242 MERCURE DE FRANCE ,
La saveur d'un fruit délicat !
Toi , mon aimable Virginie ,
Ma soeur, ma fille et mon amie ,
Tu n'as pas trompé mes desirs :
Bonne , spirituelle et sage ,
Tu m'as donné tous les plaisirs
Que m'avoit promis ton jeune âge.
Que j'ai passé de doux momens
Entre toi , Clarice et mon frère ,
Et cette épouse tendre et chère
Loin de laquelle , dans ce temps ,
Je perdis un si long printemps !
Cette perte fut passagère ;
Mais ce qui n'a passé jamais ,
Ce sont les merveilleux attraits
D'un esprit et d'un caractère
Que le ciel , je crois , pour me plaire ,
Daigna composer tout exprès.
Si , pendant cette triste absence ,
Qui nous fit verser tant de pleurs ,
Le printemps fut pour moi sans fleurs,
Combien d'hivers , en récompense ,
Dont elle charma les rigueurs
Par le charme de sa présence !
Aujourd'hui même que les ans
Surchargent ma tête blanchie ,
Tous mes hivers sont des printemps
Près de cette adorable amie ;
Et je crois que , pour moi , le Temps
Aposé sa faulx ennemie ,
Puisque je cueille à tous momens,
Dans les plus tendres sentimens ,
Les plus belles fleurs de la vie.
Mais , laissons ce vague propos :
Le Temps , quoi que j'en puisse dire ,
Quand je jouis d'un doux repos ,
Travaille sans cesse à détruire;
Et quand du plus lourd des fardeaux
Je sens qu'il me courbe le dos ,
Comment, hélas ! puis-je t'écrire
Qu'il m'a soustrait à son empire ?
Sans trop écarter cet objet ,
Je veux entamer un sujet
Qui puisse Pinstruire et me plaire :
AOUT 1806 . 243
Lamort .... Quoi , la mort ! Oai, ma soeur ;
Repousse une injuste terreur :
Tu peux t'en fier à ton frère ,
Ce sujet est plein de douceur;
Non pour l'impie atrabilaire ,
Qui , dans lefond du monument ,
Ne voit que poussiere et néant ;
Mais lorsque la Foi nous éclairé ,
Ala clarté de son flambeau ,
Onne voit plus dans le tombeau
Qu'une grotte fraîche et fleurie ,
Qui , par le chemin le plus beau ,
Nous mène à l'éternelle vie.
C'est là que nous retrouverons
Tous ceux qu'ici-bas nous pleurons .
Notre père si vénérable ,
La mère la plus adorable ,
Un frère qui , loin de nos bras ,
Mourut dans de lointains climats ;
Et ces neuf soeurs , fruits éphémères ,
Qui ne sortirent du berceau
Que pour entrer dans le tombeau.
Oui, c'est là qu'exempts de misères ,
Nous serons à jamais unis
Anos parens , à nos amis ,
Acette intéressante Adèle ,
Si jeune , si sage , si belle ;
Asa mère , qui maintenant
Sourit à cette aimable enfant ,
Entrant dans la gloire éternelle.
Je vois aussi , dans ces beaux lieux ,
Se réunir à ma famille
Celle que j'adoptai pour fille,
Henriette .... Pourquoi mes yeux ,
Au souvenir de tant de charmes ,
Se mouillent- ils encor de larmes ?
Ah ! sois heureuse dans les cieux ;
Mais qu'on accorde à ma tendresse
De pouvoir te pleurer sans cesse ,
Jusqu'au doux moment où mes voeux
Obtiendront le sort glorieux
Dont tu jouis loin de ton père.
O fille aussi tendre que chère ,
Du jour qui te vit expirer
Q2
244 MERCURE DE FRANCE,
Je n'ai plus su que soupirer !
Et quand ma Muse solitaire
Entreprend un chant funéraire,
C'est toi qui le viens inspirer.
DISCOURS EN VERS
t
SUR LA MORT .
Nous naissons pour mourir. Cette loi générale ,
En corrigeant du sort la balance inégale ,
Range tous les mortels sous le même niveau .
Quelques jours d'existence , un éternel tombeau ,
Voilà notre destin. L'obscurité , la gloire ,
Le fatal tombereau , le char de la victoire,
Le flambeau du génie, ou la pâle clarté ,
Dont l'instinct guide à peine un esprit hébêté,
Tout n'est rien. Vainement dans un si court espace,
De vertus , de talens , nous laissons quelque trace ;
Vainement le pinceau,le ciseau , le burin,
Semblent de nos héros prolonger le destin :
Tout est fini pour eux ; et leur cendre endormie
Ne se réveille point dans une académie
Aumerveilleux récit de leurs nobles exploits.
Que sert à l'orateur de renforcer sa voix ?
Quand elle égaleroit les éclats du tonnerre,
Ne mourroit- elle pas sur cette froide pierre
Où viennent expirer et nos cris et nos pleurs ?
Et quand même le temps, sous ses pas destructeurs ,
Ne devroit pas briser leurs fragiles images ,
En jouiroient- ils mieux des stériles hommages
Que la postérité rendroit à leurs vertus ?
Non: rien n'existe , hélas , pour qui n'existe plus !
Dans ce marbre glacé , qu'anima le génie ,
Je ne vois que la mort qui contrefait la vie.
Ce sauvage Rousseau qui , dans ses vains écarts ,
Pour nous humaniser, vouloit tuer les arts ,
Et, d'un style enflammé par l'amour de la gloire ,
Menaçoit de brûler le temple de Mémoire;
Ce superbe ennemi de toute instruction ,
Quinousdonna ses fois sur l'éducation ,
Et qui , pour affermir sa sublime morale,
De ses Confessions étala le scandale;
D'orgueilleuses vapeurs à la fin enivré,
D'un nonument public voulut être honoré;
AOUT 1806. 245
Et sa folle fierté se montrant toute nue ,
Osa de son vivant briguer une statue .
Jean-Jacques avoit raison : il savoit que l'orgueil
Avec l'homme enfoui s'éteint dans le cercueil ;
Et qu'insensible aux voeux des mortels d'un autre âge ,
Il ne pourroit jouir de leur tardif hommage.
Que m'importe en effet , dans la tombe où je dors ,
Ce respect des vivans , qui n'est rien pour les morts ,
Et ce pompeux éclat d'une gloire suprême ,
Qui, dans la nuit des temps, doit s'éteindre elle-même?
Que de noms par la gloire à jamais consacrés
L'insatiable temps n'a-t- il pas dévorés ?
Celui d'Hercule encor vit dans notre mémoire ;
Trente siècles , d'Achille ont respecté la gloire ;
Etles chantres divins de leurs faits éclatans
Ont résisté comme eux au ravage des ans;
Mais ils n'en sont pas moins dévoués aux ténèbres
Où sont ensevelis tant d'autres noms célèbres .
Rienn'échappe à l'oubli; tout a le même sort :
L'immortalité même est soumise à la mort .
Puisque tout par degrés se détruit et s'efface ;
Puisque tout doit périr sans laisser nulle trace ;
Puisque le temps lui-même, en sa course arrêté ,
Doit s'éclipser un jour devant l'éternité,
Quel démon ennemi de la nature humaine
Deprojets en projets sans cesse nous promene ,
Et ne permet jamais à nos vagues desirs
De se désabuserdes frivoles plaisirs
Où l'on croit tour-à-tour trouver le bien suprême ?
Omortel aveuglé , ce bien est en toi-même ,
Et non dans les objets que poursuit ton erreur !
Rentre pour un moment dans le fond de ton coeur !
Consulte ta raison; et sa pure lumière
Te montrera bientôt la céleste carrière
Qui seule peut conduire au bonheur souverain .
La Foi , que la Raison t'amène par la main,
Doit y guider tes pas. Suis sa trace fidel e :
Quitte, avant de mourir, ta dépouille mortelle ;
Deviens l'homme nouveau qui plaît à l'Eternel ,
Et d'avance ici-bas tu jouiras du ciel.
3
246 MERCURE DE FRANCE ;
1
CONSEIL
AUX TRADUCTEURS EN VERS.
GARDEZ- VOus bien du mot à mot :
Horace et le goût le renie.
Tout pédant traduit comme un sot;
Evitez sa lourde manie .
C'est la grace , c'est l'harmonie,
Les images , la passion ,
Non le mot, mais l'expression ,
Que doit rendre un libre génie,
Le plus fidelle traducteur
Est celui qui semble moins l'être.
Qui suit pas à pas son auteur,
N'est qu'un valet qui suit son maître .
Par M. LE BRUN , de l'Institut.
MA CABANE ( 1 ).
Ma cabane de la tempête
Ne craint point le souffle odieux;
L'arbre planté par mes aïeux
Au loin en ombrage le faîte ;
A ses pieds roule avec douceur
D'un ruisseau l'onde diaphane :
Zéphire y porte la fraîcheur.
Ah ! combien j'aime ma cabane !
Ma cabane , de Philomèle
Entend les accords amoureux ;
C'est là que soupire ses feux
La trop sensible tourterelle :
Loin de la ville et des jaloux ,
C'est là qu'à l'ombre d'un platane ,
Ma lyre rend des sons plus doux.
Ah ! combien j'aime ma cabane !
(1 ) Cette petite pièce de vers est de M. Flins , qu'une mort
presque subite vient d'enlever aux lettres , dans un âge qui lui promet
toit encore une longue carrière,
1
AOUT 1806. 247
Mais vers une rive étrangère
Mes yeux se tournent malgré moi ;
La beauté qui reçut ma foi
Vit loin de mon toit solitaire ;
Le temple qu'habitent les Dieux
Loin d'elle est un séjour profane :
Mes amours sont loinde ces lieux;
Non, je n'aime plus ma cabane.
M. FLINS.
LA RÉSISTANCE VAINCUE.
VIEUX fournisseur à sa jeune mattresse
Disoit hier : - « Pourquoi cette froideur?
>> Comment , jamais d'un seul mot de tendresse
>> Tu n'as payé ma générense ardeur ?
>> Jamais un tu n'est sorti de ta bouche ,
>> Toujours un vous glacial et farouche
>> M'a témoigné dégoût , tristesse , ennui ;
>> Qu'il soit banni d'entre nous aujourd'hui !
>> Tu veux avoir une robe de soie ,
>> Et des mouchoirs de Mazulipathan ,
>> Voici tout : mais il faut qu'on me tutoie ,
>> Autrement rien . » - « Mon Dieu ! donne et va-t-en. »
M. PONS ( de Verdun. )
ENIGME.
Je suis pointue et suis une merveille :
Sans ame en action je sais parler aux yeux ;
Je n'ai point le talent de parler à l'oreille.
Quoi qu'il en soit, en moi tout tient du merveilleux.
Dans tout ce que l'on fait , en juge impartiale,
Jedécide du plus ou du moins de lenteur .
Si je parois quelquefois inégale ,
C'est sans caprice et sans humeur.
LOGOGRIPHE.
Si tu veux me connoître , approche , ami lecteur,
Et de mon sort vois la bizarrerie :
Cen'est qu'en m'arrachant et la tête et le coeur
Qu'on me fait jouir de la vie .
J'étois , avant cela , muet , inanimé ;
Maintenant je te vois , je t'entends , o merveille !
Dema taille élégante on est même charmé :
Mes accens flattent ton oreille ;
Mais si tum'as chez toi , qu'on me tienne enfermé;
Que ton oeil méfiant me garde et me surveille ;
4
248 MERCURE DE FRANCE ,
Car à voler je suis accoutumé :
J'assure ainsi mon existence .
Si tu me rends la liberté ,
Tu me verras , méprisant la potence ,
Dans ta maison, en ta présence,
Voler avec témérité .
Mais quoi ! t'entends-je dire, il me fait son histoire ,
Et ne dit point son nom ; me croit- il un sorcier ?
Sans l'être , ami lecteur, tu peux le deviner ;
Etpeut-être déjà t'en faisois-tu la gloire.
Mais qu'importe ce nom, dans son état premier,
(Possédant son coeur et sa tête ) ,
N'avoit que huit pieds seulement ,
Dans lesquels tu pourras trouver un élément
Qu'agite souvent la tempête;
Ce qui s'en remplit quelquefois ;
Une ville dont, autrefois ,
Alexandre fit la conquête ;
L'instant qui de Phébus devance le retour,
Et voit encor la nuit lutter avec le jour ;
Unvent dont on craint la froidure ;
Un continent , qui , selon l'Ecriture ,
Du genre humain fut le berceau;
DeJupiter une maîtresse ;
Celui qui pour un plat vendit son droit d'afnesse ;
Un oiseau de rapine ; un certain arbrisseau
Qui prête aux jardins sa verdure ,
Etdevient, au gré du ciseau ,
Une symétrique bordure;
D'un insecte ouvrier le merveilleux tissu;
Une rivière en France; une note en musique;
Un oiseau , bon nageur, sur nos tables reçu;
Et jusqu'au bout, s'il faut que je m'explique ,
Ba , be , bi , bo , bu;
Sa, se , si , so, stu .
ParDECAMPE fils, typographe de Narbonne.
Onrisque
CHARADE.
souvent son aisance
Quand on pousse trop mon premier ;
Onne fait point par violence
Ce qu'on fait avec mon dernier;
Dans plus d'une vaine science
On cherche à prendre mon entier.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE ,
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier N° est Anneau.
Celui du Logogriphe est Rosée, où l'on trouve Osée, rose, ose.
Celui de la Charade est Four-rage.
AOUT 1806. 249
UnJeu de la Fortune, ou les Marionnettes , comédie en 5
actes et en prose , par M. Picard , représentée pour la première
fois sur le théâtre de l'Impératrice , le 14 mai 1806 ,
et à Saint-Cloud, devant LL. MM. II. et RR. , le 22 du
même mois. AParis, chez Martinet, libraire , rue du Coq,
n°. 15. Prix : 1 fr. 20 c. , et 1 fr. 50 c. par la poste; et chez
le Normant , libraire , rue des Prêtres-Saint-Germainl'Auxerrois
, nº. 17.
En partageant les sentimens du public sur le mérite de
M. Picard, nous croyons devoir hasarder quelques réflexions
sur les ressources qui restent aujourd'hui pour donner à la comédie
le caractère qu'elle doit avoir. Cet examen ne sauroit
mieux trouver sa place qu'au moment où nous avons à parler
d'une production du meilleur poète comique que nous possédions.
La pièce dont il est question est celle du théâtre de
M. Picard , où le comique tiré des moeurs soit le plus fort
et le plus vrai. Habitué à ne saisir que le côté plaisant de
quelques travers , à ne peindre que légérement les ridicules attachés
aux différentes situations et aux différens caractères ,
l'auteur n'avoit pas encore cherché cette profondeur d'observation
qui n'appartint qu'à Molière. Un Jeu de la Fortune
annonce l'intention, et indique la possibilité de se rapprocher
de ce grand maître. M. Picard a donc fait un progrès
marqué dans son art.
On a dit que la littérature étoit l'expression des moeurs :
cette vue générale nous paroît devoir s'appliquer plas
particulièrement à la comédie. En effet , rien ne peint
mieux les moeurs d'un peuple que son théâtre comique:
vainement cherchera -t - on dans les historiens , les voyageurs
et les moralistes , des renseignemens certains sur cette
partie pleine d'importance et d'intérêt; on n'y trouvera
250 MERCURE DE FRANCE ;
jamais ce qu'Aristophane nous a appris des Grecs , ce que
Plaute nous a appris des Romains , ce que Cervantes et Congrève
nous ont appris des Espagnols et des Anglais , et ce
que Molière nous a transmis sur les Français du siècle de
Louis XIV .
Le théâtre comique est et doit être la source la plus certaine
où l'on peut puiser des détails de moeurs; l'objet de la
comédie est d'amuser le public de ses propres ridicules : pour
qu'elle y parvienne, il faut que personne ne puisse s'y reconnoître
absolument, et que cependant les peintures frappent
assez le spectateur pour qu'il yvoie la vérité. Il résulte de cette
obligation difficile imposée au poète comique , que ses observations
toujours générales ne tombent point dans l'inconvénient
des particularités et des exceptions; etqu'on ne peut en
révoquer en doute l'exactitude , parce que le succès du poète
tient à ce que les observations soient confirmées par le public ,
seul juge dans cette partie dont on ne peut contester la compétence.
Sans rappeler les distinctions qui ont été faites plusieurs
fois entre les pièces de caractère , d'intrigue, etc. , on peut dire
qu'il y a trois genres de comédies relativement aux moeurs ;
celles où le poète peint sans ménagement les foiblesses de
l'humanité , mais ne dissimule pas les qualités et les vertus
qui les balancent ou les font excuser. Molière est le modèle
de ce genre : dans presque toutes ses pièces , un homme raisonnable
est opposé aux personnages ridicules d'où le comique
est tiré. Le second genre consiste à se borner à divertir le
spectateur , en flattant ses goûts passagers : c'est le genre qui
eut le plus de vogue à la fin du dix-huitième siècle ; alors ,
comme il a été observé souvent , la comédie renforce les
moeurs au lieu de les corriger. M. Collin d'Harleville n'a pas été
à l'abri de ce défaut, dont il ne s'est préservé que dans le Vieux
Célibataire. Le troisième genre est celui où le mépris des travers
qui dégradent l'humanité , est le mobile principal de
AOUT 1806 . 251
P'auteur comique : dans ce genre , qui exige beaucoup de talent
, les turpitudes , les vices les plus bas sont présentés gaiment
: on rit de ceux qu'on méprise ; et la peinture des moeurs
les plus dépravées est loin d'être aussi dangereuse qu'on a paru
le croire dans les derniers temps ; elle l'est beaucoup moins
que les sentimens romanesques de nos drames , qui ne tendent
qu'à amollir le coeur , et qu'à donner aux jeunes gens la plus
fausse idée du monde. Turcaret est une des meilleures pièces
de cegenre.
La pièce dont nous avons à parler s'en rapproche beaucoup.
On a fait des reproches à l'auteur sur la hardiesse de ses tableaux
; mais il a trouvé sa justification dans l'état actuel des
moeurs. A la première représentation , on trouvoit les traits
beaucoup trop forts; cependant on observoit aussitôt après
que la vérité s'y trouvoit : vérité effrayante, il est vrai , mais
qu'il étoit impossible de méconnoître.
Si au bout d'un siècle , un observateur vouloit se faire une
idée juste des moeurs de ce temps, s'il la cherchoit dans les
comédies , que trouveroit-il dans le Jeu de la Fortune ? Un
jargon philosophique et sentimental qui ne sert qu'à couvrir
la plus basse cupidité, une prétention à la bienfaisance qui
n'a rien de vrai ni de solide , et qui n'empêche pas de s'exposer
à faire des banqueroutes ; les spéculations les plus viles
sur un homme qui vient de faire fortune ; deux femmes qui
se le disputent; et des frères , dont l'un affecte beaucoup de
hauteur, l'autre une sensibilité hypocrite , conseillant à leurs
soeurs d'employer tous leurs charmes , de faire toutes les avances
pour séduire un homme qui un moment auparavant étoit
maître d'école de village .
Le succès de cette comédie , l'aveu involontaire des spectateurs
, qui trouvoient d'abord de l'exagération dans les
peintures , ne prouvent que trop qu'elle est l'expression des
moeurs.
Dans les siècles corrompus , les poètes comiques et les mo252.
MERCURE DE FRANCE ,
4
ralistes ont deux partis à prendre : l'un , de s'élever avec rigueur
contre les vices ; l'autre , de s'en moquer, et d'apprendre aux
hommes à se défier des fausses apparences dont ils se couvrent.
Le premier parti a beaucoup d'inconvéniens. Il est difficile
desoutenir, sans ennuyer, ce tongrave et triste qui ne convient
qu'à la moraledogmatique. Quelquefois une vive indignation
augmentele talent; et comme Juvénal , onpeut tracer des tableauxhideux,
mais pleins d'une énergie qui plaît.Ces tableaux ,
le plus souvent, ne réussissent que parce qu'ils sont exagérés ; et
quiconque prendroit les satires de Juvénal pour l'expression
des moeurs deRome à cette époque , se tromperoit beaucoup :
c'est une faute dans laquelle sont tombés un grand nombre
d'historiens modernes , et principalement Gibbon. Cette manière
de traiter la morale du monde a aussi l'inconvénient
d'exalter la tête des jeunes gens , et de leur inspirer pour les
hommes une aversion qui est toujours un défaut essentiel ,
mêmequand elle se joint à la vertu. D'ailleurs, ces satires chagrines
ne peuvent procurer une satisfaction soutenue; quelque
goût qu'on ait pour ce genre , il est rare qu'on lise de
suite les ouvrages de Juvénal.
L'autre parti, au contraire, est conforme au caractère général
des hommes : on ne craint pas en le prenant de tomber dans
l'exagération; on estime les choses à leur juste valeur; et s'il
est vrai que le théâtre puisse être de quelque utilité en
morale , ce n'est qu'en se renfermant dans ce genre qu'il y
parviendra. Molière , qui ne s'en écarta jamais , eut une grande
vue que ses successeurs n'ont pas assez suivie : au lieu de ces
contrastes presque toujours forcés qui font ordinairement le
comique de nos pièces modernes , il introduisit dans presque
tous ses grands ouvrages, un homme raisonnable , tel qu'il
s'en trouve souvent dans la bonne compagnie, qui fronde les
ridicules sans fiel, et dont la conduite mesurée les fait ressortir.
M. Picard , dans son Théâtre , s'est presque toujours abstenu
AOUT 1806. 253
de ces contrastes forcés, qui ne produisent qu'un effet momentané;
mais il n'a pas suffisamment cultivé cette partie dont
-nous venons de parler , et dans laquelle Molière a excellé. Du
*reste, toutes ses pièces, même celles que le public a accueillies
avec le moins de faveur, sont dans ce bon genre dont nous
avons essayé de donner une idée. Il s'élève avec esprit , grace
et naturel contre toutes les espèces de charlatanisme : il ne
les fronde pas avec aigreur ; il se borne à les montrer sous le
*voile qui les cache ordinairement.
La plus grande difficulté qu'éprouve le poète comique ,
c'est de lever , sans violer les lois de la vraisemblance, cevoile
dont , sur-tout dans le siècle où nous vivons , les hommes
savent couvrir leurs penchans les plus vils. La philantropie ,
laphilosophie , la bienfaisance , la sensibilité , sont aujourd'hui
les manteaux dont on se sert pour cacher l'égoïsme , la cupidité
et la débauche. M. Picard atrès-bien saisi cette physionomie
du siècle. On peut remarquer que dans toute ses
bonnes pièces , les hommes dont les vices sont immolés au
ridicule,ont ce jargon qui , s'il passe un jour de mode , aura
dû engrandepartie son anéantissement auThéâtre de M. Picard.
C'est par les mêmes moyens que Molière , dans le siècle de
Louis XIV , détruisit pour jamais les ridicules des précieuses ,
et les prétentions de l'hôtel de Rambouillet. Pour réussir dans
cette vue vraiment grande, il ne suffisoit pas de l'avoir conçue.
Il est plus difficile qu'on ne croit de placer les hommes dans
des situations qui les forcent à lever le masque , et d'arracher
aux plus dissimulés l'aveu naïf de leurs foiblesses. C'est cette
difficulté surmontée qu'on n'a peut-être pas assez appréciée
dans leThéâtre de M. Picard. L'Entrée dans le Monde en offre
plusieurs exemples ; le caractère hypocrite de Dorival , dans
Médiocre etRampant, en seroit un modèle,si le sujet étoit plus
approfondi ; la Petite Ville et le Collatéral la présentent dans
presque tous les caractères ; et dans la pièce nouvelle , la fortune
subite de Marcellin le livre à des folies qu'on n'auroit
254 MERCURE DE FRANCE ,
jamais pu prévoir , et qui cependant paroissent toutes naturelles.
Le reproche le plus grand que nous ayons entendu faire
à M. Picard , relativement à la pièce dont nous parlons , porte
sur le dénouement. On a prétendu qu'il étoit trop rapide , et
que les moyens n'en étoient ni piquans , ni bien préparés. Cette
critique nous paroît peu fondée. L'idée qu'on s'est formée,
pendant le dix-huitième siècle , des dénouemens de comédie ,
tient à un mauvais système dont il est facile de marquer l'origine
, et de montrer la fausseté. Lorsque dans des pièces
attendrissantes on eut banni le comique , l'unique ressource
fut d'exciter l'intérêt. Pour y parvenir , il fallut des plans
combinés avec plus de soin que ceux de Molière. Ce grand
poète s'étoit borné à placer ses caractères en scène , à imaginer
des incidens qui pussent les faire ressortir ; ne se proposant
nullement de faire naître un intérêt bien vif , il crut
que les dénouemens, quelque négligés qu'ils fussent , passeroient
toujours , si du reste l'ensemble de la pièce avoit
produit l'effet qu'il s'étoit proposé. En cela , Molière jugea
son art en homme de génie et en grand maître. La nécessité
qu'on s'est imposée depuis de concevoir le plan d'une comédie
comme celui d'un drame , a dû nuire à l'art , et le priver
d'une grande partie du comique. Il a fallu que les auteurs
oubliassent leur principal but , qui est de faire rire et de saisir
les ridicules et les travers , pour s'occuper péniblement d'arranger
les fils d'une intrigue. Combien de sacrifices n'ont-ils
pas dû s'imposer pour remplir cette obligation ! Qu'on
cherche à imaginer pour l'Avare un dénouement plus régulier
que celui qui existe , et l'on verra qu'il faudra retrancher une
grande partie du comique des derniers actes. Nous l'avons
souvent observé en voyant représenter cette pièce justement
considérée comme un des chefs-d'oeuvre de Molière: le public
ne s'occupoit nullement des explications données par Anselme
ilne songeoit qu'à s'amuser des derniers ১. traits d'avarice d'Har
AOUT 1806. 255
pagon. Quelques esprits trop délicats se sont élevés contre les
tours que l'on joue à l'avare pendant cette dernière scène ; ils
ont prétendu que c'étoient des charges inventées par les comédiens
: nous avons eu lieu de nous convaincre par nous-mêmes
que ce sont des traditions qui remontent à Molière. Il ne dissimuloit
pas la foiblesse de son dénouement , mais il n'y attachoit
aucune importance : il croyoit qu'il suffisoit d'occuper
pendant ces explications le public par des lazzis. On voit
qu'en voulant perfectionner la comédie , on l'a au contraire
dénaturée ; et M. Picard ne nous paroît mériter aucun reproche
, lorsqu'il trouve le moyen de s'affranchir de cette
contrainte inutile.
Sa pièce nous semble avoir des défauts plus réels : tout ce
que nous avons dit sur le talent de M. Picard prouve notre
estime pour lui ; et nous croyons lui en donner un nouveau
témoignage , en nous exprimant franchement sur ce que ses
combinaisons peuvent avoir de répréhensible. M. Picard travaille
trop vite : dès qu'il a conçu une idée vraiment comique,
il se met à l'ouvrage ; et n'ayant pas assez réfléchi sur
toutes les parties de son sujet , il manque souvent les accessoires.
Dans Un Jeu de la Fortune, il n'y a guère que les rôles de
Marcellin et de Georgette dont l'auteur ait tiré tout le parti
possible : les autres caractères ne sont en quelque sorte qu'esquissés.
Le rôle de M. Dorvilé est foible et sans couleur ; il
s'annonce assez bien dans le commencement , mais ensuite il
tombe dans des sentimens communs et dépourvus de comique.
Sa situation , quoique assez théâtrale , n'amuse pas; on
le méprise sans se moquer de lui: défaut essentiel dans les rôles
de ce genre. Le rôle deValberg mérite le même reproche, surtout
à la fin de la pièce : la manière dont l'auteur le présente
d'abord est très-comique. Il étoit difficile de tirer un meilleur
parti de l'affectation de sensibilité dont quelques hommes se
servent pour arriver à leur but. Mais M. Picard devoit réfléchir
que le comique de ce rôle ne peut se varier : vers la fin
256 MERCURE DE FRANCE,
de la pièce, on devine tout ce qu'il va dire , tant on est familiarisé
avec ses phrases banales. Il falloit n'employer ce
personnage qu'au commencement, et le faire disparoître au
moment où son comique auroit été épuisé.On pouvoit aussi
ne le montrer que dans les derniers actes , sur lesquels son
apparition auroit pu répandre beaucoup de comique. Le rôle
de Mad. de Saint-Phar est mieux fait : elle se trouve dans une
situation fort délicate ; et l'auteur asu lui conserver cette fierté
et cette décence , qui ne fait que mieux ressortir le peu de
délicatesse de ses projets. Cependant on regrette encore que ce
caractère ne soit pas assez prononcé ; l'esquisse en est agréa
ble , combien ne plairoit-il pas s'il étoit fini !
Ces défauts ne sauroient nous empêcher de convenir que la
pièce renferme des vues comiques, auxquelles nous croyons que
M. Picard ne s'étoit pas encore élevé. Nous ne saurions trop
l'engager à persister dans ce genre , et à continuer d'approfondir
les caractères qu'il mettra en scène. Il est à l'époque où
son talent doit être formé; et les petits succès sont désormais
peu dignes de lui : en travaillant plus lentement, il ne pourra
manquer d'obtenir l'heureux résultat que nous espérons.
P.
Histoire de la Guerre de la Vendée et des Chouans , depuis
son origine jusqu'à la pacification de 1800 ; par Alphonse
Beauchamp. Trois vol. in-8°. Prix : 18 fr. , et 22 fr. 50 c.
par la poste. A Paris , chez Giguet et Michaud , imprimeurs-
libraires , rue des Bons-Enfans; et chez le Normant.
Deuxième Extrait. ( Voyez le N° . du 26juillet. )
C'est une source féconde d'instruction et d'intérêt, dans ces
grandes catastrophes de la société qu'on appelle lesrévolutions,
de considérer toute l'étendue des conséquences que la violation
d'un seul principe entraîne après elle. Il n'y a pas une page de
cette déplorable Histoire qui ne démontre , que l'autorité unique
d'un souverain légitime est fondée sur lanécessité impérieuse
AOUT 1806.
DEPTDE LA 32
rieuse del'ordre ; et cette grande leçon est écrite en caractères
de sang dans les annales de tous les peuples. Cette guerre 5
effroyable de la Vendée fut une terrible réponse à la Dela Cen
ration des droits de l'homme ; et ce fut pour le monde civ
lisé un étrange spectacle de voir des législateurs qui avoient
fait de l'insurrection le plus saint des devoirs , punir une
insurrection par la destruction totale d'une province. Mais ce
grand principe de l'autorité paroît peut-être plus nécessaire
encore dans la conduite des chefs de la Vendée , dans leurs
entreprises incohérentes , dans leurs jalousies secrètes , surtout
dans leur indépendance , qui a détruit le concert de tant
de bras levés pour la même cause, rendu tant de courage
inutile, et assuré la perte de la plus belliqueuse et de la plus
florissante population. Le tableau des circonstances les plus
capitales de cette guerre, est très-propre à mettre cette vérité
dans tout son jour, et je me hâte d'en reprendre la suite . Dans
un sujet si douloureux , il seroit trop pénible de s'appesantir
sur les réflexions. Eh ! quelles réflexions peuvent instruire
mieux que les faits ?
Laprise de Saumur détermina l'évacuation d'Angers.L'armée
royale ne fitque passer dans cette dernière ville pour s'en assurer.
Elle se porta aussitôt sur Ingrande , Ancenis ; et , de concert
avec la division de Charette , qui étoit de l'autre côté de la
Loire , elle alla faire une tentative sur Nantes. L'attaque et la
défense furent meurtrières. La ville, ouverte de toutes parts ,
soutint les efforts de toute l'armée de Cathelineau et de celle
de Charette , qui faisoit une diversion utile au Pont-Rousseau,
Les généraux républicains Canclaux , Beysser, Bonvoust,et
le maire de la ville, nommé Baco, répondirent à sept attaques
différentes dans le même temps. Baco seul fut blessé.
Plusieurs postes furent emportés , malgré la vigoureuse résistance
des assiégés ; et Nantes alloit tomber au pouvoir des
Vendéens et de quelques Bretons qui venoient de se réunir à
eux ; déjà mème les plus déterminés avoient pénétré jusque
sur la place Viarme , lorsque le généralissime Cathelineau, qui
les conduisoit à la victoire, fut atteintd'un coup mortel.Al'instant
le découragement se glisse dans les rangs des royalistes ;
ilsabandonnent leur conquête :d'Elbée , Bonchamp et le prince,
de Talmont s'épuisent vainement pour les ramener au combat.
Ils se voient contraints de faire leur retraite sur Angers, et ils
repassent la Loire. Cathelineau meurt à Saint-Florent , et la
masse de l'armée se retire pour aller faire la moisson .
On a dit dans le temps , et M. Beauchamp le répèteaujourd'hui
, que la prise de Nantes auroit pu entraîner la chute de
la république; mais il est plus certain qu'un échec devant
R
258 MERCURE DE FRANCE ,
cette ville devoit détruire toutes les espérances des insurgés ,
etque si quelqu'esprit sage avoit suprofiterdu mauvais succès
de cette excursion , la guerre civile auroit pu être étouffée à
cette époque. Il étoit facile d'achever la séparation de toute
l'armée etde ses cheſs par une amnistie générale ; mais on les
réunit au contraire par le fameux décret d'extermination
contre tout le pays. Toutes les propriétés devoient être livrées
aux flammes , les combattans détruits; les femmes , les vieillards
et les enfans devoient être transportés dans l'intérieur.
En sorte que quand même ils auroient été dans la disposition
de ne plus combattre pour le prétendant, on les forçoit de
s'armer de nouveau pour leur propre défense. Les Vendéens
s'organisèrent : ils choisirent d'Elbée pour leur nouveau
généralissime , et ils formèrent un conseil d'administration
pour gouverner le pays. Charette donna dès-lors un signe de
mécontentement , en ne participant point à la nomination du
général en chef, ni à la composition du conseil supérieur.
La nécessité de se défendre fit trouver de nouvelles forces
dans les provinces proscrites et déjà dévastées : tous les hommes
devinrent guerriers ; les femmes mêmes intéressées au succès
deleurs armes , enflammoient le couragedes moins résolus par
leurs discours ou par leur exemple; plusieurs suivirent leurs
époux ou leurs frères. Un esprit martial passoit dans tous les
coeurs.
Pour exécuter l'horrible décret de la Convention , il falloit
des armées d'incendiaires. La France en étoit couverte dans
ces temps malheureux : tous ceux que renfermoient les prisons
et les galères avoient obtenu leur liberté. On les réunit; et
comme des troupeaux de bêtes féroces , on les lâcha sur leur
proiepour ladévorer.
Attaqués sur cinq points différens , les Vendéens se défendirent
avec chaleur; et le désespoir leur donnant une force
extraordinaire , d'assaillis qu'ils étoient ils devinrent bientôt
assaillans. L'armée de Mayence , et quelques corps de volontaires
, pour lesquels il faut faire une honorable exception ,
se firenthacher en combattant; tout le reste prit la fuite.
Quelqu'importante que fût cette victoire , elle devint fatale
aux insurgés. Les chefs se crurent à la veille d'obtenir le prix,
de leurs efforts; et chacun d'eux se promettant d'y contribuer
plus que son voisin , et d'attirer sur lui seul les regards et la
reconnoissance de la postérité , ne voulut plus combattre en
commun. Charette se tint tout-à-fait à l'écart , et laissa supporter
à la grande armée de l'Anjou et du Poitou le poids
accablant des plus rudes attaques .
Enflammés par leurs revers , les généraux et les proconsuls
AOUT 1806. 259
de la Convention réunirent toutes leurs forces , et se portèrent
d'abord sur Châtillon , qui étoit défendu par Lescure. Après
divers succès , Westermann chassa devant lui les royalistes ;
et s'étant emparé de la ville , il y trouva tous les papiers du
conseil supérieur , qui venoit de se retirer précipitamment
vers Chollet.
Dès le lendemain, Bonchamp qui accouroit au secours de
Lescure , fondit avec impétuosité sur lesrépublicains , et repritenunmoment
tout ce qui avoit été perdu la veille. Toute
l'artillerie , les bagages, les vivres et le trésor des conventionels
lui furent abandonnés. Ses soldats voulant célébrer cette victoire
, s'enivrèrent avec de l'eau-de-vie ; et n'écoutant plus la
voix de leurs chefs , ils se répandirent endésordre , pour chercher
le repos ou pour se livrer à de nouveaux excès. La nuit
paroissoit devoir les sauver du danger de cette indiscipline ,
lorsque Westermann , revenant sur ses pas à la tête d'une nouvelle
troupe , égorge les premiers postes qu'il surprend au ori
de vive le roi; il arrive dans Châtillon, et fait main-basse sur
tout ce qu'il rencontre. Les chefs royalistes eurent à peine le
temps de monter à cheval et de se sauver. Le général républicain
les poursuivit; mais ne pouvant les atteindre , il revint
aussitôt dans la ville qu'il trouva encore évacuée par les siens.
Irrité par toutes ces vicissitudes, et se laissant aller au sentiment
d'une aveugle colère , ou plutôt à sa férocité naturelle , il ordonna
la destruction entière des habitations et le massacre de
tout ce qui respiroit encore à l'instant toute la ville fut embrasée,
et peu de momens après elle n'offroit plus qu'unmonceau
de ruines et de cadavres .
Les Vendéens , qui avoient eu le temps de se recueillir et de
se rallier pendant cette horrible exécution , se présentèrent de
nouveau pour rentrer dans la ville; mais ne trouvant plus
qu'unvaste sépulcre ils reculèrent d'effroi. La stupeur , la rage
et la vengeance se succédèrent rapidement dans leurs coeurs , et
ils passèrent au-delà pour se replier sur Mortagne : l'armée
républicaine les suivit de près , les débusqua , et Mortagne fut
encore livrée aux flammes. Continuant ensuite sa marche sur
Chollet, elle fut arrêtée à Saint-Christophe par l'armée royale ,
qui fit les plus grands efforts pour l'empêcher de passer outrea
C'est là que Lescure fut blessé à mort , et qu'il fut tiré sanglant
de la mêlée par ses officiers. On le transporta sur-le-champ à
Beaupreau ; et l'armée fit encore sa retraite sur Chollet.
Unebataille générale devenoit inévitable ; mais l'issue paroissoit
fort douteuse : deux défaites successives , la mise hors de
combat d'un chef distingué, et, par - dessus tout, l'isolement
de Charette,ne laissoient plus d'espoir de salut qu'en se
R2
260. MERCURE DE FRANCE ,
dévouant tous à vaincre, ou à mourir sur la place. D'Elbéejugea
parfaitement sa position; mais le prince de Talmont pensa
qu'il étoit prudent de se ménager une retraite de l'autre côté
de la Loire : c'étoit s'avouer vaincu. Il promettoit que toute
laBretagne se leveroit en masse à l'approche de ses libérateurs,
et que l'Angleterre feroit passer des secours considérables en
hommes , en munitions et en argent. Illusions d'un courage
abattu , qui n'avoit plus la force d'affronter le danger présent ,
etqui se flattoit de vaincre en fuyant! Bonchamp partagea
son opinion , ou plutôt céda par déférence , car il n'étoit pas
timide, et on envoya quelques détachemens s'emparer de
Varades à la vue de Saint-Florent. Cette précaution prise , on
sejeta dans Chollet poury attendre les républicains.
Ceux-ci qui venoient de bivouaquer sur des tas de morts ,
et qui étoient victorieux , furent encore renforcés par toutes
les divisions qui accouroient pour prendre part à l'action.
Toute l'armée , commandée par le général Léchelle , se mit
en mouvement dès la pointe du jour pour attaquer ; mais elle
fut prévenue par l'armée royale , qui vint fondre sur elle avec
une fureur désespérée. Le centre et l'aile droite furent d'abord
enfoncés par Bonchamp , d'Elbée , la Roche - Jacquelin et
Stofflet ; mais l'égalité du combat ayant été rétablie, les deux
armées se pressent , les bataillons s'approchent , la mêlée
devient générale, on se serre corps à corps , et des deux côtés
il se fait des prodiges de valeur. Mais , tandis que d'Elbée et
Bonchamp tombent percés de coups dans la foule des morts ,
le prince de Talmont détermine la retraite en fuyant vers la
Loire. On enlève les deux généraux mourans ; ils sont encore
poursuivis jusqu'à Beaupréau : toute l'armée les suit en poussant
des cris d'admiration , de douleur et de rage ; d'Elbée
la quitte et cherche une retraite hors de ses rangs; elle arrive
à Saint-Florent , et, furieuse , elle veut venger sa défaite par
le massacre des six mille prisonniers qui étoient en son pouvoir.
C'est dans cette circontsance que Bonchamp , sentant
approcher sa fin, voulut illustrer sa mort par un acte d'héroïsme
qui malheureusement ne pouvoit être utile à son
armée. Ildemanda la grace de tous les prisonniers ; et comme
il étoit impossible de les transporter au-delà du fleuve , ils
furent tous remis en liberté. Cela fit six mille hommes de
plus que les Vendéens eurent à combattre par la suite. Au
moment même où l'armée royale traversoit la Loire , Bonchamp
eut la douleur , avant de mourir sur le rivage opposé ,
d'entendre des coups de canon tirés sur les siens par ceux
qu'il venoitde sauver.
C'est du 16 au 20 octobre 1793 que se fit le passage de la
AOUT 1806. 261
Loire. L'armée royale traînoit à sa suite les femmes , les vieillards
et les enfans qui avoient pu échapper au fer des républicains.
Cette réunion formoit en tout environ soixante mille
ames; mais il n'y avoit guère que quarante mille combattans.
Ladivision de Charette , que le danger du corps de l'armée
n'avoit pu faire changer de système , étoit restée dans son
ancien quartier de Légé.
Aussitôt après la mort de Bonchamp , la Roche-Jacquelin
fut nommé généralissime , et toute l'armée marcha sur Laval.
Elle n'étoit plus commandée alors que par le général en chef,
*par Stofflet et par Bernard de Marigny. Lescure la suivoit ;
mais il étoit mourant. L'armée du général Léchelle , qui
venoit aussi de traverser la Loire , arriva devant Laval le 25
octobre; et sans donner le temps aux royalistes de se reconnoître,
il fut résolu qu'on les attaqueroit dès le lendemain.
Ce qui arriva alors prouve bien ce qui seroit arrivé à Chollet
sans le conseil fatal du prince de Talmont. L'armée vaincue
battit complétement l'armée victorieuse , uniquement parce
qu'il falloit vaincre ou mourir : tant l'unité de vue et de sentimentdonne
de force , et tant la nécessité de se tirer d'une
position périlleuse , donne au courage une invincible énergie !
Cette armée fugitive devoit cependant succomber dans un
pays où elle ne trouvoit pas même tout ce qu'il falloit pour
réparer le dommage qu'occasionne toujours une bataille
gagnée. La victoire de Laval montra combienles promesses du
princeTalmontavoient été légères, puisqu'elle ne parut pas aux
Bretons un gage assuré pour de nouveau succès , et qu'ils se
tinrent encore en repos devant ceux dont ils admiroient les
exploits. Abandonnée à ses propres forces, qui diminuoient tous
les jours , l'arınée traversa toute la Bretagne sans recevoir
aucun secours , et elle alla devant Granville montrer l'impuissance
où elle se trouvoit de s'ouvrir un passage pour
recevoir les secours qu'on lui promettoit de l'étranger. L'échec
qu'elle éprouva devant cette place , attaquée sans moyens de
succès probable , la réduisit à la défensive , et désormais il ne
lui fut plus possible de combattre que pour reculer sa perte ,
devenue dès lors inévitable.
C'est dans ce dessein qu'après avoir quitté Granville, elle
vint encore fondre sur les républicains , qui lui coupoient la
retraite à Pontorson et à Antrain. La victoire indécise ne céda
qu'aux cris des femmes Vendéennes qui réchaufferent le couragede
leurs défenseurs , et qui les renvoyèrent sur le champ
de bataille.Tout plia devant eux , et ils dispersèrent ou culbuterent
tout ce qui s'opposoit à leur passage. Ce fut là leur
3
1262 MERCURE DE FRANCE ,
dernier succès. Toute l'histoire de cette funeste expédition ,
n'est plus qu'une suite de défaites et de désastres. Revenus vers
les bords de la Loire , ils tentèrent vainement d'emporter la
place d'Angers pour se procurer des bateaux et repasser sur
la rive gauche. Fugitifs sur la route du Mans , et pressés de
toutes parts , ils se jettent dans la ville , s'y barricadent , et
soutiennent quelque temps l'attaque de toute l'armée; ilsysont
bientôt forcés , taillés en pièces. Le soldat républicain y fait
une horrible boucherie de toutes les foibles victimes de la
guerre , qui suivoient l'armée par le seul instinct de leur
conservation. Tout est fusillé sans distinction d'âge , de sexe ,
etmême de parti. Sept ou huit mille hommes , restes malheureux
de toute cette multitude , s'échappent du carnage ,
et sont ralliés par les chefs. Ils fuient par Laval , et arrivent
exténués à la vue d'Ancenis. A l'aspect des rives qu'ils
avoient quittées si imprudemment , leur courage se ranime
encore. On assemble rapidement quelques bois pour en former
desradeaux. La Roche-Jacquelin et Stofflet passent le fleuve au
moment où le canon républicain tonnoit déjà sur les travailleurs.
Quelques centaines de leurs soldats se précipitent et
abordent heureusement de l'autre côté. Tout le reste se retire
en désordre sur la route de Nantes. Ces tristes débris sont
bientôt joints à Savenay , où ils trouvent enfin un dernier
refuge et un tombeau. Carrier exerçoit alors dans la ville de
Nantes sa froide cruauté. Ceux mêmes qui avoient mis bas les
armes à Savenay, et qui avoient crié vive la république ,
furent tous exterminés par ses ordres. Ainsi disparut toute
cette population moissonnée par l'ignorance ou la barbarie de
quelques hommes pervertis par de faux principes , et qui malheureusement
pouvoient disposer de toute la force publique
pour les établir .
M. Beauchamp met en doute si la postérité ratifiera les
éloges donnés par la Convention à quelques - uns de ces
hommes : cela est fort douteux en effet; mais ce qui ne l'est
nullement, c'est que la postérité quiratifieroit tant de massacres
inutiles , ne vaudroit pas mieux que la Convention .
De tous les chefs royalistes qui avoient passé la Loire , la
Roche-Jacquelin , Stofflet et Bernard de Marigny, furent les
seuls qui rentrerent dans la Vendée. Lescure étoit mort de
ses blessures à quelques lieues de Laval. Le prince de Talmont
fut pris après la déroute du Mans , traîné dans les prisons de
Rennes et conduit à l'échafaud. Lorsque ce prince se vit entre
les mains de ses ennemis , il monta son courage au niveau de
sa situation , et il mourut en héros .
Du côté des républicains , tous les généraux qui avoient fait
AOUT 1806. 263
preuve de valeur , reçurent une mort ignominieuse pour prix
de leurs services ; et les vainqueurs , dans cette lutte terrible ,
furentencore traités plus cruellement que les vaincus.
G.
( Lafin incessamment. )
Le Spectateur Français au 19º Siècle , ou Variétés Morales,
Politiques et Littéraires , recueillies des meilleurs écrits
périodiques. Tome III. Prix : 5 fr. , et 6 fr . 50 c. par laposte.
L'ouvrage complet , trois vol., prix : 15 fr. et ig fr. 50 c.
par la poste. A Paris , chez le Normant.
LE Spectateur Français est un recueil d'articles choisis
dans ce journal même , dans celui de l'Empire , et dans ce
petit nombre de feuilles dont les rédacteurs , après avoir
annoncé les nouvelles vraies ou fausses de chaque jour, consacrent
du moins leur dernière page à soutenir, à propos d'un
nouveau livre , les anciens , les immuables principes de la raison
et du goût. Ces sortes d'écrits , quelque bien faits qu'ils
puissent être , ne sont point comptés parmi les ouvrages que ,
selon Horace , on relit jusqu'à dix fois avec un nouveau
plaisir : Decies repetita placebunt. Semblables , au contraire ,
à ces feuilles de chêne qui remplissoient l'antre de la Sibylle
de Cumes, leur sort est de contenir quelquefois des vérités
utiles , d'exciter toujours une curiosité assez vive , et de se dissiper
au moindre vent dans les airs. C'est pour les soustraire à
cette destinée que ce recueil a été entrepris.
L'éditeur a pensé que parmi les morceaux de littérature
qui échappent tous les jours à la plume de nos journalistes ,
plusieurs méritoient d'être conservés , et il les a réunis en
quelques volumes dont celui que j'annonce est le troisième.
Je ne puis ni louer , ni désapprouver le choix qu'il a fait : lié
par mes sentimens , autant que par mes principes avec presque
tous les critiques dont les articles ont formé son recueil , il
me conviendroit peu de faire leur éloge , et encore moins leur
censure. Mais comme endéfendant les mêmes vérités , je partage
aussi tous les torts qu'ils se donnent aux yeux d'un certain
parti , il doit m'être permis , puisque j'en trouve l'occasion
, de faire du moins leur apologie.
Et d'abord , ce n'est point eux qu'il faut accuser d'avoir
voulu faire lire une seconde fois leurs articles ; car l'éditeur
n'a point jugé à propos de les consulter , avant de réimprimer
leurs ouvrages.En second lieu , j'avoue que ce recueil ne res-
1
4
264
MERCURE DE FRANCE ,
semble en rien à celui qui porte en Angleterre le même titre.
C'est un autre style , et une manière toute différente de considérer
les objets; mais aussi ses auteurs se sont proposé un bien
autre but. Pourquoi nous parle-t-on sans cesse de cette critique
aimable et légère , et de ces plaisanteries innocentes qui
firent lemérite et le succès du journal anglais ? Pourquoi voudroit-
on que nous cherchassions à nous en rapprocher ? Eh !
qu'a de commun le siècle où nous écrivons avec celui où
vécurent les Stéele et les Addisson ?
Lorsque le Spectateur anglais parut, l'Angleterre commençoit
à respirer de ces longsorages qui, pendant un demisiècle
, n'avoient cessé de la bouleverser : voilà l'unique ressemblance
entre ce qu'elle étoit alors , et ce qu'est la France
aujourd'hui. Du reste, le bon goût y régnoit ; les arts et les
lettres y étoient cultivés avec gloire: c'étoit le temps de Pope,
demiladyMontague, d'une foule d'autres auteurs que lesAnglais
citent encore avec orgueil ; c'étoit le temps de leur bonne
littérature et, si
LouisXIV. on peut s'exprimer ainsi, leur siècle de
De là vient que ce journal contient très-peu de
critiques amères : ce qu'on y rencontre , ce sont des plaisanteries
plus ingénieuses que piquantes, des portraits singuliers ,
des censures légères et fines des moeurs , tout ce qu'un esprit
délicat et poli peut imaginer pour amuser ses lecteurs; mais
aussi tout ce qui annonce un observateur qui est à son aise , et
qui , ne trouvant dans les défauts de ceux qui l'entourent rien
qui puisse l'affecter profondément, compose pour son plaisir
des tableaux capables, non pas de corriger, mais seulement
d'égayer ceux qui les verront.
Nous sommes venus dans des circonstances bien différentes.
Le siècle de Louis XIV est fini : il y a un siècle , il y en a
dix entre cette époque et celle où nous écrivons. Ou sont-ils
ces auteurs qui ui , par leurs ouvrages , doivent nous commander,
sinon l'admiration, du moins les égards ?Apparent rari
rantes in gurgite vasto : on peut m'en citer quelques-uns ;
mais combien leur nombre estpetit ! Et où sont ces talens estimables
que l'on nous accuse d'avoir découragés ? Que sont-ils
devenus ces bons livres qu'à leur naissance on nous reprochoit
d'avoir injustementcensurés ? Je sais bien que les presses
gémissent , et que bientôt la foule des imprimeurs ne pourra
plus suffire à celle des écrivains ; mais les siècles où l'on écrit
le plus ne sont pas ceux où l'on écrit le mieux; et je demande
ce qui restera après un petit nombre d'années de tout ce que
l'imprimerie ne cesse d'enfanter tous les jours ? Nous disons
que notre littérature est en décadence ; nos descendans diront
plus encore; et si la postérité s'étonne des plaintes que nous
AOUT 1806. 265
ne cessons de faire contre les mauvais auteurs , c'est que leurs
noms même ne parviendront pas jusqu'a elle.
Nous regrettons la perte de quelques secrets qui étoient
connus des anciens ;nous sommes fachés de n'avoir plus
l'art de peindre sur le verre ; nous ne savons plus , disonsnous,
composer le feu grégeois. Misères , que tout cela !
Il y a un secret bien plus précieux que nous avons perdu ,
et auquel nous ne songeons pas. Nous ne savons plus lier
des pensées , les disposer dans un ordre convenable , les
appuyer les unes par les autres , en former un ensemble qui
attacheet qui intéresse des lecteurs ; en un mot, nous ne savons
plus faire un livre. Cet art célèbre, qui fut autrefois particulier
aux Français , et qui commença leur gloire, a fini par se
perdre comme tant d'autres arts.
Grands écrivains du dernier siècle, qu'avez-vous fait du
dépôt qui vous fut confié ? Que sont devenus dans vos mains
les principes de ce bel art qui immortalisa les Bossuet et les
Boileau? Je n'ai dans ce moment ni la prétention , ni la volonté
de juger vos chefs-d'oeuvre ; trop de passions et d'intérêts
s'éleveroient contre moi; mais la postérité les jugera , et
elle trouvera peut- être que ce siècle, si fastueusement appelé
par vous le siècle de lumières, seroit à plusjuste titre nommé
celui des Dictionnaires , et qu'enfin vous avez mieux connu
le secret d'empiler des pensées que celui de les ordonner. Que
sont en effet vos meilleurs poëmes et vos meilleurs discours ?
Des répertoires de pensées , de faits et de descriptions ; des
Encyclopédies d'éloquence et de poésie. Mais des livres bien
faits , mais des suites naturelles de beaux tableaux et de belles
pensées , il faut remonter un siècle plus haut pour en rencontrer.
Et on trouve que nous traitons trop sévèrement les
auteurs !
Mais eux-mêmes comment traitent-ils leurs lecteurs ? Ils
veulent qu'en jugeant leurs livres nous observions une certaine
mesure , et ils n'en connoissent point pour les composer.
Ils trouvent mauvais que nous nous écartions de certaines
règles qui, après tout, ne sont pas sans exception , et ils s'affranchissent
de celles du goût , de celles de la raison , de celles
de la grammaire. Je puis me tromper en quelque chose ; mais
il y a un fait qu'on ne sauroit me contester, et dont je suis en
étatde fournir la preuve : depuis trois ou quatre années , que ,
non par goût , mais pour remplir les fonctions dont je me suis
chargé , je lis les ouvrages nouveaux , il ne m'en est encore
parvenu aucun qui fût d'un bout à l'autre écrit en français :
je n'en excepte point, pas même ceux dont les auteurs passent
266 MERCURE DE FRANCE ,
pour veiller sur la langue , parce qu'en effet leurs prédécesseurs
furent établis pour cela. Des rapsodies cousues de solécismes
, voilà presque tous les livres du jour. Des jeunes gens ,
des hommes qui savent à peine parler, voilà presque tous nos
auteurs , voilà ceux qui se plaignent de nos censures dans les
autres journaux; et alors même qu'ils se plaignent , ils ne
savent pas se plaindre en français .
On nous accuse d'étouffer les talens ! Mais qu'on nous
dise donc quel est le talent véritable que nous n'avons pas
cherché à encourager; quel est l'ouvrage avoué par la raison
et le goût que nous n'avons pas loué; et de ce tas de
livres qui sont tombés successivement les uns sur les autres
dans ces dernières années , quel est celui que nous avons
censuré , et qui s'est trouvé n'avoir pas mérité nos censures;
que nous avons condamné , et que tout le monde ne condamne
pas aujourd'hui ? Que disons-nous enfin à tous les
auteurs , si ce n'est ce que Boileau leur a dit un siècle avant
nous?Avant que d'écrire , apprenez à penser ? Et est-ce
notre faute si nous sommes obligés d'ajouter : Apprenez aussi ,
apprenez à parler.
:
Tel est l'état où nous avons trouvé la littérature. Nos grands
hommes avoient disparu , et le siècle de Louis XIV étoit
déjà loin de nous; ce n'est pas assez dire : ces grands hommes
n'avoientpas laissé de disciples; et c'est dire encore peu , leur
gloire elle-même n'étoit plus: Bossuet, Racine , Boileau avoient
été détrőnés ; tous ces grands noms dont la France s'honore ,
avoient été livrés aux insultes de la populace des écrivains. Les
grands hommes de tous les siècles et de tous les pays avoient
été appelés , jugés et presque toujours condamnés au tribunal
de je ne sais quelle philosophie; et cette puissance , vraiment
révolutionnaire , auroit effacé , si elle avoit pu, jusqu'au souvenir
des anciens chefs-d'oeuvre. Se souvient-on de l'empire
qu'elle exerçoit encore ily a sept ou huit ans , et de ce dédain
avec lequel elle prononçoit les noms des législateurs de notre
littérature , et de ces préfaces astucieuses, de ces commentaires
perfides dont elle accompagnoit leurs ouvrages , pour les décréditer
, et de ces éditions mensongères dans lesquelles au moyen
de certains passages, interposés , tronqués , altérés , elle présentoit
comme étant eux-mêmes des philosophes , ceux qu'elle
ne pouvoit autrement diffamer ? Ce n'étoit pas assez que Corneille
ne fût qu'un radoteur sublime, Boileau un versificateur,
Pascal un visionnaire , Bossuet un déclamateur : Pascal étoit
un athée , et Bossuet étoit marié !
<< Bossuet et Fénélon ( s'écrie l'éditeur de cet ouvrage , en
> traçant le tableau de notre littérature , au moment où les
AOUT 1806. 267
> articles qu'il a recueillis parurent pour la première fois ) ,
>> Bossuet et Fénélon sont calomniés dans leur croyance , et
>> une vie entière toute consacrée à la défense aussi bien qu'à
>> la pratique de la religion, devient inutile à la mémoirede
>> ces grands hommes. Celle de Leibnitz et de Bacon est expo-
>> sée à un semblable outrage. Les écrits de Pascal , d'Euler,
>> de Montaigne même , sont falsifiés; et l'art des faussaires,
>> perfectionné par les ennemis du christianisme , devient leur
>> arme favorite contre la vérité et contre les grands noms
>> qui écrasent leur orgueil , et déconcertent leurs décisions
>> impies. Fleury, le bon Rollin, Fénélon lui-même se voient
>> oubliés en matière d'éducation ; et leurs ouvrages immor-
>> tels , relégués au rang des livres surannés, comme l'apa-
>> nage des radoteurs, sont remplacés par les romans d'un
>> sophiste orgueilleux. >>
Et on veut que les critiques respectent des auteurs qui
n'ont rien respecté ! Ils ont tout osé pour l'erreur ; ils l'ont
osé dans des livres qu'ils adressent à la postérité; et nous.....
Ah ! ce n'est pas sur des feuilles légères , ce n'est pas même
dans des livres , c'est sur la pierre et l'airain que nous voudrions
graver leurs excès; et si nous le pouvions, nous aurions
dûle faire.
Lorsque le champ de la littérature est en plein rapport ,
lorsqu'il se couvre tous les ans de nouvelles fleurs , alors il
faut que le critique se garde bien de fouler d'un pied trop
pesant le terrain qui doit les porter ; alors , tout ce qu'on
peut lui permettre , c'est de s'armer de la baguette du ridicule,
et de secouer légèrement les chenilles qui pourroient
les flétrir. Mais lorsqu'elles ont tout dévoré , lorsque ce
champ ne produit plus que des ronces et des poisons , c'est
le fer alors qu'il faut employer ; alors il faut déchirer le sein
de la terre , la forcer à recevoir de nouvelles semences , et la
préparer ainsi à nous enrichir de productions plus utiles.
C'est ceque nous avons fait. Nous avons arraché les ronces ;
nous avons signalé les poisons ; nous avons indiqué les sources
bienfaisantes qui doivent ramener sur ce champ la fécondité.
Venez maintenant , jardiniers habiles ; faites-lui porter des
fruits et des fleurs que nous puissions admirer. Nous ne vous
envierons ni vos richesses , ni votre gloire; nous en jouirons
même avec vous; et le plaisir de vous louer un instant nous
consolera de dix ans de peines.
Que de fausses opinions , que d'erreurs dangereuses nous
avons eu à renverser ! Ce n'est pas seulement le goût et la
grammaire , ce n'est pas même la gloire de nos grands hommes
qu'il s'agissoit de défendre contre les auteurs de ce siècle
268 MERCURE DE FRANCE ;
Je cherche autour de moi quelle est la vérité qu'ils n'aient
pas attaquée , et je n'en trouve point; quelle est l'erreur
qu'ils n'aient pas soutenue , et je ne saurois en imaginer. Je
cherche ensuite quelle est la vérité que leurs coryphées n'aient
pas poursuivie avec fureur, quelle est l'erreur qu'ils n'aient
pas cherché à propager par tous les moyens , et je n'en trouve
pas davantage. Il ne s'agit de rien moins que de savoir s'il
existera encore quelque religion, quelque autorité , quelque
freinde quelque espèce qu'il soit parmi les hommes : c'est là
ce qu'il faut décider entre nous , et Voltaire , Diderot , Helvétius
, Condorcet , d'Alembert, etc., etc. , et la troupe vulgaire
de leurs disciples. Quelques-uns de ces noms sont imposans;
plusieurs de ces écrivains sont connus par de bons ouvrages
; et nous , nous ne faisons que des articles de journaux!
Mais s'ils ont raison , c'en est fait de l'Europe et du
monde entier ; et quelque foibles que nous soyons , nous ne
refuserons jamais le combat , pour prouver qu'ils ne l'ont
point. Et ils se plaignent de la manière dont nous combattons !
Et ils voudroient nous prescrire jusqu'à la manière dont nous
devons nous défendre et les attaquer ! Certes , ce n'est pas
un vain spectacle que nous voulons donner au public , et ce
n'est pas un jeu que le combat où nous nous trouvons engagés
contre ceux qui, pendant si long-temps , se sont fait un jeu
de tromper ce même public.
Ils nous accusent de les attaquer ! C'est bien à eux de nous
faire un pareil reproche ! D'où sont partis ces cris séditieux
au bruit desquels l'univers s'est ébranlé? Qui amoncela toutes
ces ruines ? Qui a répandu ces funestes doctrines , et ces
méthodes , plus funestes encore , d'éducation ? Qui a corrompu
la génération actuelle , et s'est flatté de corrompre de même la
génération à venir ? Ce ne sont pas les journaux, ce sont les
Jivres. Ce n'est pas nous qui avons donné le signal de l'attaque,
ce sont les auteurs; ce sont eux encore qui ont donné celui de
la destruction. Et parce que nous osons le dire, et que nous
le prouvons tous les jours , ils disent que nous sonnons le
tocsin ! Oui , nous le sonnons , et c'est pour éteindre l'incendie
qu'ils ont allumé.
Nous allons trop loin ! Mais , eux-mêmes, jusqu'où n'ont- ils
pas été ? Le trône, l'autel , le ciel même , ils ont tout attaqué
; non pas tous ensemble , mais par escadrons ; quelquefois
même par des enfans perdus , qu'ils ont ensuite désavoués.
Cependant tous ensemble ils se reconnoissent à ce cri de
ralliement : Philosophie. Ils se sont donc armés de toute leur
puissance; ils ont réuni tous leurs moyens et toutes leurs
forces , ceux qui ont sapé, avec ce mot, les fondemens de
AOUT 1806. 269
l'ordre public : ils ont embouché la trompette; ils ont de
toutes parts appelé leurs ouvriers pour tout renverser ; et
lorsque nous faisons le même appel aux hommes honnêtes ,
pour les exciter à tout reconstruire , ils disent que nous allons
trop loin, et que nous ne savons pas nous modérer ! Il n'y a
doncplus que la vérité toute seule qu'on n'ait pas le droit de
défendre avec quelqu'énergie; il n'y a plus que l'erreur qu'il
faudra ménager enla combattant.
Lavérité , disent-ils , n'a pas besoin d'être ainsi défendue.
Seule, elle se suffit; elle est à elle-même sa propre force et son
plusbel ornement: plus aimable mille fois lorsqu'elle se présente
dans toute sa simplicité , qu'environnée de tout l'éclat et de
toutes les pompes de l'éloquence humaine. C'est aussi ce
quenous disons tous les jours. Nous dirons même plus : nous
pensons que la vérité seule peut plaire et intéresser constamment.
Non , nous ne croyons pas que ce soit au talent particulier
avec lequel certains journaux sont rédigés , qu'il faille
attribuer cette faveur dont ils jouissent dans le public : ce qui
les fait lire avec tant d'avidité , c'est qu'ils ne disent que ce qui
est bon, ce qui est vrai , ce qui est utile. Vous prétendez que
leurs rédacteurs parlent autrement qu'ils ne pensent, et qu'ils
mentent tous les jours au public ! Prenez-y garde , on en conclura
que ce qu'ils disent doit donc être bien vrai , puisqu'en
ledisant sans y croire , ils trouvent encore le moyen d'attirer
etde conserver tant de lecteurs.
Mais que veut- on dire, quand on nous accuse de mentir
au public pour flatter les passions et les opinions d'un parti?
Les principes que nous soutenons sont-ils donc si extraordinaires,
qu'on ne puisse les soutenir sans se faire soupçonner
de mensonge ? Quoi ! parce que nous préférons Corneille et
Racine à Voltaire, Bossuet et Rollin à Rousseau , Pascal à Condorcet;
parce que nous disons que sans religion il n'y a point
de morale, et que sans morale et sans religion il ne peut
exister de société, nous flattons les opinions d'un parti ! Il y
adonc un parti d'Homère et de Virgile , il y a un parti de
l'Évangile et de Jésus-Christ. Si cela est , nous avouons franchementque
c'est le nôtre , et que nous le suivons , comme il a
étésuivi , depuis tant de siècles, chez tous les peuples , excepté
seulementdans le siècle dernier par quelques individus. Nous
cédons à l'impulsion d'un parti,nous! Eh bien voilà un livreė
qui contient l'abrégé de toute notre doctrine : je demande que
ce soit sur ce livre qu'on veuille bien nous juger. S'il ne suffit
pas , qu'on parcoure toutes nos feuilles , et qu'on nous dise
quelle est la page et le jour où nous avons soutenu une
maxime que nous n'eussions pas également soutenue dans
270. MERCURE DE FRANCE ;
tout autre pays et dans tout autre temps; je veux dire dans
ceux où il y a eu des lois , et quelque sûreté à dire la vérité :
car pour les temps où la vérité étoit proscrite, et où l'on répondoit
à ses défenseurs avec des supplices , je pense qu'on
mepermettra de les excepter. Et si on trouve enfin que ce
que nous disons se réduit à ce qu'ont dit et pensé les hommes
sages de tous les siècles , si nos maximes ne sont que celles du
sens commun, pourquoi nous accuse-t-on sans cesse de céder
à l'impulsion d'un parti ?
Ainsi la question a changé d'objet entre les philosophes et
nous, et depuis quelque temps ils ont adopté une autre manièrede
nous répondre. Nous ne sommes plus des ignorans ,
parce que nous défendons contre les novateurs les maximes
éternelles de la raison et du goût; des fanatiques , parce que
nous voudrions persuader aux peuples qu'il leur importe surtout
de conserver leurs principes religieux; des ennemis des
lumières , parce que nous osons dire que l'éducation ne doit
pas seborner à faire des corps robustes , mais qu'elle doit surtout
développer l'esprit et s'adresser au coeur; des ennemis des
talens ,parceque nous cherchons à décourager les auteurs sans
talens. Cequ'ils disent maintenant, c'estquenosjournaux ne sont
propresqu'à perpétuer parmi nous l'esprit de parti; qu'ils tendroientàtroubler
la paix , si la paix pouvoit encore être troublée;
quenous agitonsdesquestions imprudentes, et,parexemple, que
les opinions religieuses ne devroient pas être débattues dans les
journaux; qu'enfin nos journauxétantplus lus que leurs livres ,
devroient par ce motif seul être écrits avec plus de retenue
que les livres. Ce n'est donc plus pour eux , c'est pour l'Etat
qu'ils réclament : les voilà devenus tout-à-coup les amis de
P'ordre et de la paix , que nos journaux , et non plus leurs
livres , tendent sans cesse à troubler. Rassurons-les , ou pour
mieux dire , rassurons les hommes simples que leurs objections
auroient pu séduire.
Nous troublons la paix ! Oui , des philosophes , qui voudroient
bienqu'on les laissât comme autrefois débiter paisiblement leurs
poisons; oui , des auteurs qui ont de l'audace et quin'ont point
detalens ; oui , de ceux mêmes qui ont des talens et qui voudroient
en faire un perfide usage. Nous troublons leur paix ;
mais ils ont commencé par troubler la nôtre , en renversant
les bases de toute morale et de toute vérité. Nous troublons
la paix ! Ce n'est peut-être pas celle des hommes religieux
auxquels nous rappelons tous les jours les vérités qu'ils aiment ;
ni des bons pères de famille , que nous entretenons sans cesse
de la nécessité de bien élever leurs enfans; ni des citoyens
vraiment paisibles , auxquels nous ne manquons pas une occa
AOUT 1806.
271
:
siondeprésenter les avantages inestimables ,non d'une liberté
folle , mais d'une sage subordination; ni des magistrats qui
veillent à la sureté intérieure de la patrie , ni des héros qui
la défendent au-dehors et qui étendent au loin sa gloire ; car
onsait que nos feuilles ne sont pleines que du récit de leurs
actions et de leurs exploits. Nous troublons la paix ! nous
agitons des questions dangereuses ! Quoi ! aurions-nous trouvé
mauvais qu'on relevât nos autels et qu'on rétablit nos temples?
Aurions-nous été fachés de voir disparoître les monumens
du vandalisme , et en aurions-nous témoigné nos regrets ?
Serions-nous en secret les ennemis de ces plans consolateurs
d'éducation qui nous promettent dans une génération nouvelle,
des hommes qui sauront maintenir et consolider tout le bien
qui a déja été fait? De qui donc troublons-nous la paix?
Quels sont les torts que l'on nous reproche ? Que faut-il
faire enfin pour avoir la paix avec les philosophes ? Car on
voit bien que c'est avec eux seuls que nous ne l'avons pas.
La religion , disent-ils , n'est pas faite pour être défendue
dans les journaux : c'est dans les temples et aux pieds des
autels qu'il faut prêcher ses vérités ; car c'est là seulement
qu'elles paroissent touchantes : partout ailleurs on les profane;
on fait plus, on les rend odieuses en cherchant à les
démontrer. Oh . les bons chrétiens ! C'est par respect pour
la religion , qu'ils veulent nous réduire au silence. Qu'ils
cessent donc de publier des impiétés , et nous cesserons de les
combattre. Qu'ils avouent du moins que , s'il ne convient
pas à des journalistes de s'ériger endéfenseurs de la religion ,
il convient encore moins aux auteurs de l'outrager indignement
dans leurs livres. Quoi ! ils éleveront tous les jours contre
nos autels un nouveau tas d'insipides brochures, et il ne
nous sera pas permis de souffler dessus pour le renverser ! Ils
travailleront sans cesse à rallumer l'incendie qui a consumé
nos temples, et il nous sera défendu de crier au feu ! Ils auront
fait le mal , et nous ne pourrons pas en indiquer le remède !
Mais , ajoutent-ils, le remède est pire que le mal meme :
car nos journaux étant beaucoup plus répandus que leurs
livres, sont par cela même plus propres , non-seulement à
propager les troubles ,mais même à propager jusqu'aux erreurs
que nous réfutons. Cette objection est spécieuse ; et il est aisé
de voir pourquoi ils y reviennent si souvent : il s'agit ici
d'un bien autre intérêt que l'intérêt public. Nos journaux sont
plus répandus que leurs livres! J'en conclus que leurs livres
ne valent pas nos journaux : j'en conclus encore qu'ils n'ont
donc pas le droit de montrer tant de mépris pour les journa-
Listes.Nos feuilles sont lues de tout le monde, et leurs livres
272 MERCURE DE FRANCE ,
ne trouvent plus qu'un petit nombre de lecteurs! Eh bien,
c'est une raison pour répéter sans cesse dans nos feuilles les
vérités qui importent à tout le monde , et poury réfuter sars
cesse les erreurs qui sont funestes à tout le monde; mais ce
n'en est pas une pour changer de ton, ni pour adopter une
autremanière de nous défendre et d'attaquer leurs livres : car
alors ( et ils le savent bien ceux qui nous recommandent tant .
la prudence ) , il est probable qu'on nous liroit beaucoup
moins.
le
Les philosophes font grand bruit de certains articles dans
lesquels ils prétendent que nous n'avons pas montré assez de
modération. Ont-ils été modérés eux-mêmes lorsque leurs
ouvrages étoient lus de tout le monde, et qu'ils étoient les plus
forts? Ne se souviennent- ils plus des vers horribles de Diderot,
et des injures dégoûtantes dont leur coryphée ne cessa de
poursuivre tous ceux qui osèrent relever ses erreurs? Certes ,
nous nousgarderions bien de souiller nos feuilles de toutes les
expressions dont ils n'ont pas craint de remplir quelquefois
leurs livres. Il n'étoit pas modéré dans l'attaque ce Voltaire ,
dont la vie entière ne fut qu'un blasphème continuel ; mais il
étoit prudent dans la défense ; il l'étoit lorsqu'il désavouoit
ses blasphèmes , lorsqu'il calomnioit tous ses ennemis , et
lorsqu'après les avoir diffamés , il sollicitoit encore contre
eux l'appui des lois et du gouvernement; de ces lois qu'il
bravoit sans cesse, de ce gouvernement dont lui -même ,
sans le vouloir , préparoît la chute. Il faut bien que nous
disions, puisque c'est nous qu'on accuse maintenant d'intolérance
: les philosophes se sont arrogé pendant vingt ans le
droit de nous insulter , sans nous laisser celui de leurrépondre;
et parce que nous usons enfin du pouvoir et du droit
de nous faire entendre , ils disent que nous abusons de nos
avantages , et que nous ne parlerions pas ainsi , si nous ne nous
sentions pas les plus forts. Est-ce à nous qu'ils doivent s'en
prendre, s'ils n'ont plus que des écrivains sans talens , et si
leurs livres sont assez mauvais , pour qu'on pûtse dispenser de
les réfuter ? Est-ce notre faute enfin , s'ils sont les plus foibles ?
Mais du moins nous ne les réfutons et nous ne les combattons
que par écrit ; et si nous abusons de la force que la vérité et la
faveur du public nous donnent, nous n'en abusons pas.comme
ils en abusoient. Ont-ils donc oublié que dans ce même temps
où ils criaient contre le despotisme , ils ne vouloient de liberté
que pour eux; et que le seul journaliste qui osa leur résister
perdit plusieurs fois la sienne , uniquement pour avoir osé
écrire ce qu'il pensoit conire ceux qui réclamoient avec tant
de rage le droit de tout dire et de tout penser ?
Résumons.
MAOUT 1806.
DE LA
SEA
E
Résumons. Lorsquej'entends les crieurs publicsfaire relentin
nos places du récit d'un crime nouveau et d'un attentat ju
qu'à présent inoui , je me dis : ce ne sont point les principes
que nous soutenons dans nos journaux qui ont disposé a j
nesse à cet excès de dépravation. Je ne sais si les fauteurs des
nouvelles maximes et des nouvelles méthodes pourroienten
dire autant. Je vais plus loin, et j'ose me dire encore que s'il
avoit été permis de soutenir plus tôt ces principes , cette
jeunesse auroit été mieux élevée; et alors quede suicides , que
de forfaits auroient été prévenus ! Ne nous laissons donc pas
décourager par les cris qui s'élèvent autour de nous ; ne cessons
derappeler la génération nouvelle aux anciennes maximes ,
aux anciennes vertus , à l'ancienne morale; mettons-lui sans
cessedevant lesyeux les exemples d'un meilleur siècle; qu'elle
même transmette à la générationfuture les leçons utiles qu'elle
aura reçues ; sur-tout qu'elle lui inspire l'horreur de ces leçons
fastueuses et mensongères qui ont fini par amener tous les
excès dont le dernier siècle a été souillé; et qu'enfin la pos
térité toute entière apprenne d'elle à dire , ce que nous disons
tous les jours dans nos feuilles : Méfiez vous , hommes honnêtes ;
c'est une maxime , c'est un livre , c'est une édition du dix-hui
tième siècle.
GUAIRARD.
VARIÉTES.
:
LITTÉRATURE , SCIENCES , ARTS , SPECTACLES.
Le second et dernier concert de madame Catalani aura
lieu lundi prochain , 11 août.
Saint-Prix et Saint-Fal , que leur santé avoit momentanément
éloignés de la scène française ,y reparoîtront incessamment.
C'est probablement pour la rentrée de Saint-Prix
que l'on voit toujours sur l'affiche , en attendant Athalie.
- Deux nouveaux débutans se sont présentés à ce théâtre ,
-l'un dans le rôle de Thésée , l'autre dans celui d'Hyppolite de
la Phèdre de Racine. M. Rosambo , qui s'étoit chargé de consoler
les mortels de l'absence d'Aicide, a été impitoyablement
sifflé, et ne se représentera certainement plus. M. Saint-
Eugène, dans le rôle d'Hyppolite , a été accueilli avec faveur.
Puisse-t-il avoir le bon esprit de sentir que les applaudisse
mens qu'on lui a prodigués ne sont que des encouragemens !
-L'Homme en deuil de lui-même, donné cette semaine
S
274 MERCURE DE FRANCE ,
sur le Théâtre de l'Impératrice, a obtenu quelque succès.
Cependant cet ouvrage n'a pas même le seul mérite que le
genre permette, la vraisemblance des incidens , ou , pour mieux
dire,des aventures : l'intrigue est extrêmement compliquée, et
trop resserrée dans l'espace d'un acte. L'idée du sujet appartient
à M. Henrion. M. Dumaniant, habitué à de nombreux
succès en ce genre , a arrangé les scènes et fait le dialogue.
-La reprise des Cantatrici Villane, par les Comédiens Italiens
du même théâtre , a été beaucoup plus heureuse que la
reprise du Mariage Secret, de Cimarosa. La musique est plus
appropriée aux moyens des chanteurs. Le public a dédommagé
Mlle. Crespi , par de nombreux applaudissemens , de la
rigueur avec laquelle elle avoit été traitée dans le Mariage
Secret.
- Ladistribution des prix du concours général des lycées
de Paris , a été faite, le 7 août , par M. le conseiller d'état ,
préfet du département de la Seine. Les élèves du Lycée
Napoléon (1) ont obtenu go nominations , dont 25 prix ; ceux
du Lycée Impérial 67, dont 21 prix; ceux du Lycée Charlemagne
47, dont 8 prix; et ceux du Lycée Bonaparte 14 , dont
8prix. Le prix d'honneur a été remporté par le jeune Le Clerc ,
élève du Lycée Napoléon , qui a aussi obtenu les premiers prix
de vers latins , de version latine et de version grecque.
-Son Eminence le cardinal Maury et M. de Fontanes , ont
reçu des lettres de maître ès Jeux Floraux.
-M. Dutens vient de publier un nouvel ouvrage, en trois
volumes in-8° . intitulé. Mémoires d'un Voyageur qui se repose.
Le dernier de ces volumes a pour titre Dutensiana:
c'est unrecueil de faits détachés , d'anecdotes , de pensées.
Nous rendrons compte de l'ouvrage entier ; et nous désirons
sincérementque les deux premiers volumes soient plus intéressantsque
le dernier. Ceque nousy avons trouvé de plus remarquables
, ce sont deux lettres deVoltaire que nous croyons
devoir citer avec lesréflexions qui les précèdent etqui les suivent:
«J'allois autrefois souventàParis, ditM.Dutens,jevoyois beaucoup
ce qu'on appeloit alors les philosophes. C'étoit sur-tout
chezmadameGeoffrin, chez le baron d'Holback, et chez M. d'Alembert
, qu'étoient leurs principaux rendez-vous. C'étoit là
que l'ontramoit sourdement la destruction de la Religion ,
duClergé, de la Noblessse , du Gouvernement. Dès l'année
1766 je disois auxEvêques liés avec eux : « Ils vous détestent ; >>>
aux grands Seigneurs qui les protégeoient : « Ils ne peuvent
(1) Le Lycée Napoléon reçoit des pensionnaires depuis deux mois : et
déj onen compte 120.
AOUT 1806. 275
soutenir l'éclat de votre rang , qui les éblouit>» ; aux Financiers
qui les pronoient : « Ils envient vos richesses. >> On continuoit à
les admirer , à les flatter , à les proner. En 1769je tentai d'alar
merlasociété surlesprogrès qu'ils faisoient : je publiai , à Rome
une brochure, intitulée le Tocsin , qui fut ensuite réimprimée
à Turin et à Paris. J'y dévoilois leurs desseins destructeurs .
L'année suivante ayant en occasion de voir Voltaire àGenève,
il me prit à partie sur cette publication; mais je crois que je
ne me tirai pas mal de cette attaque. Je passai les années
1774, 1775 et 1776 à Paris , et fis paroître le Tocsin , sous le
titredel'Appel au Bon Sens, toujours n'en voyant pas moins
les philosophes, caron les trouvoitdanstoutes les compagnies :
j'allois même quelquefois chez M. d'Alembert ; et comme je
leur avois déclaré guerre ouverte, je n'avois pas de duplicité
à me reprocher. Ils me ménageoient cependant , non que
j'eusse rien en moi qui pût leur en imposer; mais j'avois le
bonheur d'être bien vu de feu M. le prince de Conti , de feu
M. le duc de Choiseul, et de plusieurs autres personnes qu'ils
eraignoient. Malgré cela, ils ne perdoient pas l'occasion de
me dénigrer. Condorcet, sous le nom d'un théologien , écrivantcontre
l'abbé Sabatier , qui m'avoit loué, en pritoccasion
de me critiquer. Le chevalier de Châtellus, qui étoit dévoué
aux soi-disant philosophes , m'avoit fait beaucoup de politesse
en 1774; il désiramême être lié d'amitié avec moi , du moins
il me le dit. Il publia un ouvrage , De la Félicité publique ,
où il fait mention honorable de moi; mais ayant envoyé son
livre à Voltaire, celui-ci, choqué de me voir loué par un de
ses sectateurs, lui en fit de sanglans reproches dans une lettre
conçue en termes injurieux contre moi. Ce même chevalier
de Châtellux , qui m'avoit demandé mon amitié , fut lire cette
lettredans les cercles, entr'autres chez la maréchale de Luxembourg
et chez madame de Trudaine , deux maisons où j'allois
souvent , et dans lesquelles je n'en fus pas moins bien reçu .
Un de mes amis fit sentir au chevalier de Châtellux combien
une telle conquite étoit peu digne d'un homme bien né , et
exigea de lui une sorte de réparation de sa faute : ce qu'il fit ;
mais deux ou trois ans après il n'en donna pas moins cette
lettre à l'impression. Quand Beaumarchais invita ceux qui
avoient des lettres de Voltaire , à les lui envoyer pour les
publier , je fus informé de cela; etdu moins , à mon corps
défendant , je crus devoir communiquer aux éditeurs de Voltaire
deux lettres que j'avois de M. de Voltaire lui-même ,
qui pouvoient servir de contre-poison au tort qu'il vouloit
me faire ; mais Condorcet , le principal éditeur ,ne les inséra
pas , quoiqu'elles valussent bien cent autres qu'il a publiées.
S2
276 MERCURE DE FRANCE ,
La première me fut adressée , lorsque je lui écrivís pour le
consulter sur l'édition que je voulois donner de toutes les
oeuvres du célébre Leibnitz. Voici sa réponse :
« MONSIEUR ,
Au Chateau de Ferney , par Genève ,
6 novembre 1764 .
>> Vous rendez un grand service à tous les amateurs dee
>> sciences , en faisant une collection complète des OEuvres
>> du célèbre Leibnitz. Près de la moitié étoient éparses
>> comme les feuilles de la Sybille; et il y a même bien des
> choses qui ressemblent assez aux oracles de cette vieille :
>> c'est-à-dire , qu'on ne les entend guerre. Vous les enrichi-
>> rez sans doute, Monsienr , de vos judicieuses remarques.
» Je suis malheureusement peu à portée de vous servir ; je
» commence même à désespérer de pouvoir lire ce recueil
>> intéressant , car je suis en train de perdre entièrement la
>> vue. L'état où je suis ne me permet pas de vous écrire de
>> ma main; je n'en suis pas moins sensible à l'honneur que
➤ vous me faites , j'en sens tout le prix. J'ai l'honneur d'être
> avec la plus parfaite estime ,
>> MONSIEUR ,
>> Votre très-humble et trèsobéissant
serviteur ,
>> VOLTAIRE ,
«Gentilhome ord. de la Chambre du Roy.>>>
La signature , ( de près d'une ligne ) toute entière de Voltaire
, est de sa main, et assez s'ingulière ;j'en dirai unmot ,
après avoir rapporté l'autre lettre qu'il m'écrivit , pour me
remercier du présent que je lui avois fait d'un exemplaire de
mon éditionde Leibnitz , en 6 vol . in-4°. très-bien relié.
>> MONSIEUR ,
>> Vous rendez un grand service aux lettres , et vous me
>> faites un présent dont je sens tout le prix. Vous êtes comme
>> Isis , qui rassembla tous les membres épars d'Osiris, et qui le
>> fit adorer. Je croirai posséder Leibnitz chez moi , si jamais
>> vous me faites l'honneur de venir dans mon hermitage.
» Pardonnez à un vieux malade , s'il ne vous remercie pas
>> plus au long; je n'en suis pas moins pénétré de reconnois-
>> sance et de tous les sentimens que je vous dois.
» J'ai l'honneur d'être ,
>> MONSIEUR ,
>>> Votre très-humble et très-
' obéissant serviteur ,
>> VOLTAIRE ,
Au Château de Ferney, cegjuin 1768.
AOUT 1806.
277
« Le contraste entre ces lettres et la lettre injurieuse qu'il
écrivoit contre moi au chevalier de Châtellux , est on ne peut
pas plus frappant , et n'a pas besoin de commentaire. Ce que
j'avois à dire de la signature de la première lettre est ceci :
P'avois vu plusieurs lettres de la main de Voltaire , et j'avois
remarqué dans toutes un défaut d'orthographe. J'étois bien
éloigné de conclure qu'il l'ignoroit; mais j'observois cela en
compagnie. Quelqu'un me soutint que je me trompois , et
paria quejene pourrois pas produire une faute d'orthographe
dans une lettre de Voltaire. Je dis que j'en avois deux , et les
proposai pour pari ; on l'accepte , je les vais chercher ; mais
comme il yavoit plus de vingt ans que je ne les avois lues ,
j'avois oublié qu'il n'y avoit que la signature de sa main. Cependant,
dans la signature de la première lettre il se trouva
une faute d'orthographe , et même à la rigueur deux , en sorte
queje gagnai mon pari. Je n'ai pas besoin de les indiquer :
elles sautent aux yeux. >>
- La statue colossale du général Desaix sera dans le courantde
l'année prochaine , élevée sur la place des Victoires .-
La place Vendome sera prochainement décorée de la colonne
d'Austerlitz. Cette colonne de 120 pieds de haut , sera revêtue
de bronze depuis la base jusqu'au sommet. Les événemens de
la mémorable campagne de 1805 , seront retracés dans des basreliefs
, dont les sujets sont déjà distribués aux artistes. Le
piédestal de cette colonne s'èlève en ce moment. La profondeur
et l'immensité des fondations que l'on creuse à l'Etoile ,
donnentunegrande idée du monument qui ornera ce bel cmplacement.-
On fait de grands travaux sur la partie de la rive
gauche de laSeine quidomine le nouveau quai Bonaparte.-
La berge , jusqu'ici encombrée de matériaux , de monceaux
de terre et de débris , est maintenant aplanie , et sera bientôt
transformée en un beau port. On établit , dans toute la longueur
du port , une jetée à fleur d'eau, composée de grosses
poutres placées sur pilotis , retenues par des liens de fer , et
flanquées de pierre de taille , scellées à chaux et à-ciment. Les
terrains , retenus par cette chaîne de mur , seront ensuite revêtus
d'un pavé où seront déchargés les gros bateaux marchands
, qui n'iront plus débarquer au port Saint-Nicolas.
-La Collection portative des Voyages traduits de différentes langues
orientales et curopéennes , par M. Langlès , membre de l'Intitut , se
continue toujours avec le succès le mieux mérité. Le sixième volume , contenant
un Voyage chez les Mahrates, et le septième , le Voyage de
3
278 MERCURE DE FRANCE ,
deux Arabes aux Indes et à la Chine, dans le neuvième siècle, tradnit
de l'arabe,et accompagné du texte, sont sous presse. En attendant que
nous parlions plus endétail de ces cinq volumes, voici le texte des mat.ères
qu'ils renferment :
Voyagede l'Inde à la Mekke , par A'bdoût- Râyns , favori de Tahmâs-
Qouly- Khân; extrait et traduit de ses Mémoires ; écrit en persan ,
avec des notes géographiques , littéraires . Tome premier.
Voyagede la Perse dans l'Inde , et du Bengale en Perse ; le premier
fait pendant les années 845 , 846 , 847 et 848 de l'hégire ( 1443 et
1444 de l'ère vulgaire) ; par A'bd- Oûtrizaq, ambassadeur de Chah-Rokh,
quatrième filo de Tymour (Tamerlan) , auprès du roi de Bisnagor; extrait
et traduit d'un manuscrit persan de la Bibliothèque Impériale. Le second
en 1787 et 1788 , par M. Will. Franklin , avec une Notice sur les révorutious
de la Perse , un Mémoire historique sur Persépolis et des notes.
Tomes second et troisième ,
Voyage Pittoresque de l'Inde dans les années 1780 el 1783 ; par
M. William Hodges: traduit de l'anglais , et augmenté des notes géographiques,
historiques et politiques. Tounes quatrième et cinquième.
Le prix des cinq volumes qui paroissent actuellement est de 18 fr .
en papier fin; 36 fr. papier vélin , ſig. avant la lettre.
LeVoyage Pittoresque de l'Inde, avec un atlas in- 8° . de 14 gravures ,
sevend séparément 9 fr. , et 18 fr. papier vélin , chez Firmin Didot , rue
de Thionville; Delance , rue des Mathurins ; Treuttelet Wurtz , rue
de Lille, faub . S. G. , et chez le Normant.
-La Société des Sciences et des Arts de Montauban propose
trois prix , qu'elle distribuera dans sa séance du 15 mai 1807.
Le premier est destiné à l'auteur qui, au jugement de la
section des Sciences , aura le mieux traité le sujet suivant :
<< Assigner les rapports qui existent entre l'Electricité , le
>> Magnétisme et le Galvanisme , et déterminer principale-
>> ment le rôle que joue le calorique dans les phénomènes
>> qui en résultent. >>>
Les deux autres prix , proposés par la sectionde Littérature,
seront décernés , l'un au meilleur discours sur ce sujet :
« Combien la critique amère est nuisible aux progrès des
talens.>>>
L'autre , à un éloge en prose de M. de Saint-Lambert ,
de l'Académie française.
Les auteurs qui travailleront à cet éloge sont invités à examiner
quel est le mérite et le rang qu'on doit assigner à la
poésie descriptive.
Les ouvrages destinés au concours seront adressés , franc de
port , a l'archiviste de la société, avant le 20 mars. Les auteurs
écriront leurs noms dans un billet cacheté , qu'ils joindront
AOUT 1806
279
su manuscrit; ils mettront en tête de leur ouvrage une épigraphe
ou une sentence , qui sera répétée sur le billet cacheté.
Cebillet ne sera ouvert qu'après lejugement de l'ouvrage qui
aura réuni les suftrages. Chaque prix sera , suivant l'usage ,
une médaille d'or portant , d'un côté le type de la société , et
de l'antre le nom de l'auteur couronné , avec l'époque à
laquelle le prix lui aura été accordé.
-M. Durivoire , ancien capitaine au régiment de Rohan-
Soubise , annonce qu'il a fait la découverte d'un nouveau
genre de voitures , pour lesquelles ila obtenu un brevet d'invention.
Il assure que ces voitures sont beaucoup plus douces,
plus solides et plus légères que celles qui ont été faites jusqu'à
cejour ,qu'elles ne peuvent ni accrocher , ni verser, ni casser ;
enfin , qu'elles offrent aux voyageurs l'avantage de pouvoir
échapper à tout danger en sortant de la caisse , lors même
que les chevaux prendroient le mors aux dents. Pour justifier
toutes ses promesses , l'inventeur va commencer par établir
un roulage sur les routes de S. Germain : les voitures qui en
feront le service s'appelleront de son nom , des Durivoires ,
comme les diligences établies sous M. Turgot , s'appelèrent
desTurgotines.
La société libre des sciences physiques et médicales de
Liége a, dans sa séance du 12 juin 1806, proposé pour sujet
d'un prix, la question suivante : « Déterminer quelle est l'in-
>> fluence des passions sur la production des maladies . » La
société desire que l'on s'attache sur-toutà indiquer les rapports
particuliers qui existent en're certaines affection de l'ame et
naissance de certaines affections physiques. Le prix sera une
médaille d'or de la valeur de 200 fr. , qui sera décernée dans
Jaséance publique du mois de juin 1807. Les mémoires seront
écrits en français ou en latin, et seront adressés , franc de port ,
àM. Saveur, secrétaire de correspondance , avant le 1 avril.
-Nous n'avons point encore parlé avec détails de la dernière
éruptiondu Vésuve, quoiqu'elle ait été si violente qu'elle
déplacé le cratère même du volcan. Nous manquions de
renseignemens certains . On lira avec intérêt la lettre suivante ,
qui , au mérite de l'authenticité , joint celui d'une grande
clarté. Tout ce que les journaux avoient publié jusqu'ici étoit
absolument inintelligible. Ceux qui n'ont point vu ce terrible
point
volcan, et qui, avant de lire cette lettre, voudroient s'en former
une idée juste , peuvent avoir recours au Voyage de
M. de Châteaubriand au Vésuve , qu'il a publié dans ce jour
4
280 MERCURE DE FRANCE .
nal. ( Voyez le Mercure du 12 juillet.) La description est
d'une exactitude parfaite.
Rosina ( 1 ) , 15 juillet .
« Le 31 mai dernier , vers les 10 heures du soir , au moment
où j'allois me mettre au lit, j'entendis un bruit semblable
à un grand coup de vent, qui m'étonna d'autant plus
qu'un instant anparavant j'avois observé que le temps étoit
serein. Cependant , je ne pris pas la peine de m'assurer de la
cause de ce changement. Mais une personne que j'avois
envoyée à Naples , étant arrivée un quart-d'heure après , je
me levai pour aller au-devant d'elle. Etant près de l'escalier
de ma maison , j'aperçus à travers les arbres d'un bosquet ,
une flamme extrêmement vive qui s'élevoit du Vésuve, et dont
la hauteur pouvoit être de 100 toises. Cette flamme montoit
et baissoit alternativement , et ressembloit à ces belles gerbes
de feu que l'on voit dans les feux d'artifice les mieux exécutés.
C'étoit un composé de pierres et de matières inflammables
lancées du cratère du volcan , et qui, dans leur chute , paroissoient
être fluides. Il y avoit en ce moment deux dangers à
craindre , celui du tremblement de terre qui précède d'ordi
naire l'éruption , et l'éruption elle-même du côté où la lave
prendroit son cours. Je passai la nuit à observer cette gerbe
de feu qui augmentoit continuellement , et qui répandoit une
telle clarté , qu'à une lieue à la ronde , on pouvoit facilement
lire une lettre. Je cherchois àdeviner dans quelle autre partie
de la montagne il pourroit se faire une nouvelle éruption ,
lorsqu'à quatre heures précises du matin , le volcan commença
à vomir des matières enflammées par trois nouvelles
bouches , sans que l'éruption eût été précédée de tremblement
de terre. Ces bouches étoient assez voisines l'une de
l'autre , et se trouvoient à environ cent toises du sommet de
la montagne. La lave qui s'en échappoit couloit du côté de
la Torre del Greco et de l'Anunziatta, près de Portici , sur
la route de Naples à Pompéia. J'allai le soir au pied du
Vésuve afin d'examiner un torrent de lave qui avoit déjà
quitté la montagne. C'étoit le plus petit , et cependant il
n'avoit pas moins de cinquante palmes de largeur sur huit de
profondeur. C'étoit un véritable torrent de feu .
>> Le 2 juin , entre six et sept heures du matin , la fumée
commença a sortir avec plus de violence que la veille. Elle
éloit aussi plus épaisse. On entendit toute la journée un
bruit semblable à celui que font deux armées qui combattent
(1) Resina est à quatre milles deNaples, au pied de lamontagne qu'i
faut gravir , avant d'arriver au bas du cône qui forme le volcan.
AOUT 1806. 28
et dont l'artillerie et la mousqueterie sont bien servies. Je
m'approchai le soir du grand torrent de lave. Il couloit
lenteinent. Sa largeur étoit de près de deux cents pieds
sur quinze d'élévation. Toute cette masse ressembloit à u
mur de verre en fusion ; il en sortoit , de temps en temps, ne
des éclairs , suivis d'une détonation aussi forte que celle d'unes
canon de gros calibre. Tout ce qui se rencontroit sur le
passage de la lave , vignes , arbres , maisons , étoit à l'instant
ou renversé on dévoré. J'arrivai au moment où la lave
sappoit les fondemens d'un mur , en avant duquel se trouvoit
le lit d'un torrent de trente à quarante pieds de profondeur.
Je vis le mur tomber , et la lave se précipiter en
cascade de feu , presque perpendiculaire ,dans le lit du torrent.
C'est un spectacle à la fois bien magnifique et bien effrayant,
que celui de cette espèce de mer enflammée qui occupe.
5mille du terrain le plus fertile , et qui ne forme qu'une seule
masse depuis la bouche d'où elle sort ,jusqu'au point où
elle s'arrête. Le 3 juin , la lave couloit lentement et par
une seule ouverture. La matière qui sortoit , la veille , des .
autres , ss''éétoit arrêtée au pied du Vésuve. Le soir , lamasse
entière étoit arrêtée , et déjà les bords étoient refroidis ,
quoique le milieu fût encore brûlant. On entendoit quelques
détonations , mais plus rarement que la veille. La montagne
continuoit à fumer.
Le 4 et le 5 juin , le bruit sourd qui se faisoit entendre
dans l'intérieur de la montagne , étoit beaucoup plus fort et
plus continuel que les jours précédens. Ce mugissement s'entendoit
également àNaples età Portici , quoique ces deux villes
soient éloignées de deux lieues . Une fumée épaisse s'échappoit
alors de tous les pointsdu cratère. Bientôtdesnuages decendres
s'élevèrent etretombèrent dans les environs ; la lave suivit. Elle
s'échappoit de lamême bouche par laquelle étoit sorti le torrent
le plus considérable. Elle suivit la même direction. Le 6
etle7 ,le volcan jetta beaucoup de cendres : Portici, Resina,
la Torre del Greco , en étoient couverts; mais le bruit intérieur
diminua. Il redevint très-fort le 8. Le 9, Porticci et Resina
reçurent une pluie noire et épaisse , d'une espèce de
boue remplie de parties sulfureuses. Les jours suivans , le
bruit intérieur commença à ne plus se faire entendre que
de loin à loin; il sortoit toujours de la fumée de la montagne,
mais moins épaisse; quelques cendres aussi s'élevoient
et retomboient dans le cratère .
>>Le 1er juillet , supposant enfin l'éruption terminée , quoique
la montagne fumât toujours , je suis parti avec quelques
personnes pour me rendre au Vésuve. Adix heures du soir ,
nous étions à l'Hermitage, nous y restames jusqu'à minuit.
282 MERCURE DE FRANCE ,
lors nous nous remîmes en route. Il fallut grimper beaucoup
Jus souvent que marcher. Cependant àune heure etdemie,
pus parvinmes au sommet. Il étoit extrément difficile de
Ponter; l'éruption avoit détruit l'ancien sentier. Il fallut en
miivre un nouveau du côté opposé , et qui se trouvoit presqu'à
buc. Ce sentier étoit composé de cendres mêlées de pierres , et
onyenfonçoit jusqu'aux genoux. Nous trouvames la montagne
totalement changée. Les parties qui étoient jadis remplies de
laves et de roches , et où l'on ne pouvoit parvenir que difficilement
et au risquc de se blesser , sont devenues une plaine
très-unie , où l'on pourroit faire manoeuvrer une armée. Quelques
collines de distance en distance pourroient être cultivées
ainsi que la plaine , si le volcan étoit éteint ; mais sans doute il
est bien loin de cet état.
>> L'ancien cratère a disparu , il est rempli de cendres et de
lave , et il s'en est formé un nouveau dans la partie orientale
de la montagne Celui-ci a cent toises à-peu-près de profondeur
, et autant de largeur à l'ouverture. Nous descendîmes
jusqu'a moitié de cette profondeur , sans oser aller plus avant.
Nous étions déjà très-voisins des flammes , et nous éprouvions
une chaleur très-violente. Nous restâmes dans cette position
pendant une demi-heure, admirant le spectacle qu'offre la lave
liquide qui bouillonne au fond du cratére, et qui ressemble à
de la matière en fusion dans le fourneau d'une verrerie. Les
pierres que nous y jetions étoient aussitôt fondues. La montagne
s'est beaucoup abaissée , et s'est fendue en deux endroits
vis-à-vis la Torre del Greco , et l'autre en face de Resina.
On craint beaucoup une éruption nouvelle , tant à cause de la
grande quantité de matière qui se trouve en fusion dans le
cratère, qu'à cause du grand nombre de crevasses qu'on remarquedans
la montagne. Ces crevasses ne sont pas dans le cratère,
il y ea a qui en sont éloignées d'un mille, la plus considérable
arrive à peine au sommet. »
« Les dommages occasionnés par l'éruption du Vésuve sont
considérables. Le gouverneur de la Torre del Greco a fait
à ce sujet un rapport au roi. Ce tableau a vivement ému le
coeur de S. M.; la désolation de tant familles , la plupart des
paysans , qui ont perdu toute la récolte de cette année , l'a
engagé à aller a leur secours. Déja toutes les propriétés ,
dontle fond ou la récolte ont soufferts , ont été exemptées de
tout impôt quelconque. Depuis , il a été résolu que la commission
de bienfaisance établiroit un secours destiné à l'avenir
à indemniser les propriétaires ou fermiers voisins du Vésuve ,
qui éprouveroient quelques dommages par les éruptions du
-volcan; et quant au moment actuel , il sera proposé unplan
AOUT 1806. 283
desecours à accorder immédiatement à ceux qui ont essuyé
des pertes. Ce secours sera distribué à chacun à raison du
dommage qu'on aura souffert. >>>
MODES du 5 Août.
On fait les tailles un peu plus courtes ; pour cela , les corsages ne
sontpas moins échancrés. Il y a autour de presque tous les corsages ,
outre les rubans froncés , un rang de pattes qui descendent. Les robes ,
entoilette, sont un peu moins rondes : quelquefois même on aperçoit une
naissancede queue. Cela, sur-tout , se fait remarquer aux robes de crêpe
noir.
On porte beaucoup de robes de crêpe ; elles sont toutes garnies de
rubans très-larges. Beaucoup de ceintures forment le doubleXsur le dos.
Les collereties , aux tabliers à corsage, ne passent pas l'épaule , et laissent
ainsi nu le dos de la robe.
En négligé , on porte des gants de renne avec de petits bracelets pareils
, ou des gants de batiste écrue. En parure , ce sont des gants blancs
qui laissent voir lecoude.
Presquetoutes les coiffures en cheveux sont ornées de fleurs : quelquefois
il y en a sur le front , mais toujours à la place du peigne , sur le
sommet , ou sur le derrière de la tête.
Les capotes de perkale se font maintenant à coulisses d'un bout à
l'autre.
Oncite comune très- nouveaux des chapeaux en rubans de taffetas blane ,
avec des liserets d'une très-petite comète ponceau. La reine-marguerite
est,detoutes les fleurs nouvellement adoptées , celle qu'on a employée
enplus grande quantité
NOUVELLES POLITIQUES.
Londres , 29 juillet.
Les communications suivantes ont été faites hier au lord
maire par l'amirauté :
Bureaux de l'amirauté , 27 juillet .
« Aujourd'hui à midi , est arrivé sir Edward Berry avec
des dépêches du vice-amiral Cochrane , datées de la baie de
Carlisle , à la Barbade, 29 juin , et annonçant que les vaisseaux
français ci-après nommés étoient entrés à la Martinique
enquatre jours différens , savoir :
-
>> Première arrivée : le Vétéran , ayant à bord Jérôme
Bonaparte , de 74. Deuxième arrivée : l'Eole, de 74 ;
l'Impétueux , de 74. -Troisième arrivée : le Foudroyant ,
amiral Willaumez , de 80; le Valeureux , de 44. - Quatrième
arrivée : le César , de 74; le Patriote, de 74-
284 MERCURE DE FRANCE ,
>> Lorsque sir Edward Berry quitta sir Alexandre Cochrane,
les vaisseaux qui se trouvoient rassemblés près de lui , étoient
le Northumberland , de 74 ; l'Eléphant , de 74 ; le Canada,
de 74; IAgamemnon , de 64; l'Ethulion , de 36 ; et sir
J. Warren mit à la voile de Spithead le 4 juin , avec ordre
de marcher droit à la Barbade sans s'arrêter nulle part. Il avoit
sous ses ordres le Foudroyant , de 80 ; le Namur , l'Hero ,
le Ramillies ,le Fama , le Courageous et l'Amazone.
>> Sir Edward nous a de plus informé que la flotte sous
l'escorte de l'Eléphant étoit heureusement arrivée , ainsi que
les bâtimens convoyés par la Santa-Margaretta , et qu'enfin ,
le départ de la flotte d'Europe avoit été différé en conséquence
de la venue de l'escadre de l'amiral Willaumez dans ces
parages. »
La gazette de la cour contient l'article suivant :
Downing-Street , le 26 juillet.
« S. M. a ordonné que son principal secrétaire d'Etat pour
les affaires étrangères, le très-honorable Charles-James Fox ,
signifiât aux ministres des puissances amies et neutres , résidant
près de cette cour, qu'elle avoit jugé nécessaire de faire
établir le blocus le plus sévère devant le port de Venise , et de
maintenir et de renforcer ce blocus selon les usages de guerre
suivis en pareil cas. Cette mesure étant un acte de protection
envers ses sujets et d'hostilité envers ses ennemis , S. M. déclare ,
enconséquence, que le port de Venise doit être considéré dès
à présent comme en état de blocus ; et que tous les moyens
autorisés par les droits des nations, et les traités respectifs entre
S. M. et les différentes puissances amies ou neutres , seront
adoptés et mis à exécution à l'égard des vaisseaux qui tenteroient
de violer ledit blocus. »
La maladie de M. Fox prend une tournure plus fâcheuse
qu'on ne l'avoit cru d'abord. On va jusqu'à dire qu'on désespère
de l'en tirer. Les médecins viennent de lui interdire toute
espèce de travail.
Du 31.- Fonds publics.-Trois pour cent consolidés ,
63 118 , 114.- Réduits , 63 514.- Omnium , 8 114.
Un bruit général couroit hier que M. Fox avoit donné sa
démission; le déplorable état de sa santé rend cet événement
fort probable. Il étoit un peu mieux hier, cependant pas assez
bienencore pour rassurer ses amis. On nomme déjà quelques
personnages distingués pour lui succéder ; mais nous ne risquerons
aucune opinion à ce sujet. (Times.)
Vienne , 24 juillet.
Notre cour vient de nommer M. d'Ultz son ambassadeur
:
AOUT 1806. 285
près la cour d'Espagne. On dit que les instructions de cet
ambassadeur , si elles étoient un jour imprimées , seroient
propres à faire connoître à la postérité l'ineptie et la perfidie
deceux qui les ont rédigées. On ajoute que l'empereur d'Allemagne
en étant instruit, avoulu s'en faire rendre compte, et
aété indigné du rôle qu'on lui faisoit jouer. Si cela est vrai,
M. de Stadion est bien mal habile , et trahitson sonpays et son
maître. Au reste , tout le monde est mécontent de lamarche
tortueuse et insensée de notre cabinet; l'empereur seul ne veut
pas s'en apercevoir. Comment en effet conserver au minis
tèreunhomme qui a été démasqué si complettement par l'im
pression de la correspondance anglaise , quia joué le principal
rôle dans la troisième coalition , et qui paroît très-fervent dans
le même système? Au reste , toutes ces perfidies ne tourneront
que contre leur auteur. Ne seront-il donc pas temps que la
cour de Vienne marchât d'une manière franche et loyale? Que
diable peut-elle encore espérer ? ( Journal de l'Empire.)
-
PARIS.
:
M. Bacher, chargé d'affaires de France , a remis , le
1 août, à la diète de Ratisbonne , par ordre de S. M. l'Empéreur
des Français, Roi d'Italie , une note dont nous ne pouvons
donner aujourd'hui que les résultats :
« Leurs Majestés le roi de Bavière et de Wurtemberg , les
>> princes souverains de Ratisbonne , de Bade , de Berg , de
>> Darmstadt , de Nassau , et les autres principaux princes du
>> midi et de l'ouest de l'Allemagne ont pris la résolution de
>> former entr'eux une confédération qui les mette à l'abri de
>> toutes les incertitudes de l'avenir, et ils ont cessé d'être Etats
>> de l'Empire.
« S. M. l'EMPEREUR et Ror déclare qu'il ne reconnoît plus
>> l'existence de la constitution germanique , en reconnoissant
>> néanmoins la souveraineté entière et absolue de chacun des
>> princes , dont les Etats composent aujourd'hui l'Allemagne ,
» et conservent avec eux les mêmes relations qu'avec les
>> autres puissances indépendantes de l'Europe.
» S. M. l'EMPEREUR et Ror a accepté le titre de protecteur
>> de la confidération du Rhin. »
Nous publierons , dans le prochain numéro du Mercure ,
le texte de cette pièce importante.
-Lord Lauderdale est arrivé à Paris le 5 août; il est descendu
à l'hôtel de l'Empire , rue Cérutti.
-Les négociations avec l'Angleterre sont commencées mais
ne sont pas encore terminées. C'est sans fondement que
quelques journaux ont annoncé que lord Lauderdale avoit été
286 MERCURE DE FRANCE,
présenté à S. M.: cette présentation ne pouvant avoir lieuselon
l'usage , qu'après la signature du traité de paix.
-M. le comte de Metternich, ambassadeur d'Autriche ,
est arrivé le 3 à Paris.
La sainte couronne d'Epines , qui fut donnée à Saint
Louis , en 1238 , par Baudouin , empereur de Constantinople ,
etqui a été,heureusement, conservée aumilieudes profanations
religieuses de 1793 , sera transférée solennellement, dimanche
prochain , 10 août , dans l'église métropolitaine de Paris.
$. Em. Mgr. Spina officiera pontificalement dans cette céré
monie. Le sermon sera prononcé par M. Fournier , aumomier
de S. M. La relique sera exposée à la vénération des
fidèles , dans une belle châsse en cuivre doré d'or moulu. Cette
châsse représente le globe terrestre surmonté d'une croix ,
aux pieds de laquelle est le lion de la tribu de Juda , avec
cette inscription : Vicit leo de tribu Juda.
-
Par décret du 16juillet, il sera immédiatement établi
au trésor public une nouvelle caisse, sous le nom de Caisse
de service. Elle sera principalement chargée d'opérer avec
célérité , dans les départemens , l'application locale des recettes
aux dépenses ; elle dirigera les excédens de recettes vers
les lieux où les recettes seroient insuffisantes pour les dépenses.
La caisse de service se prévaudra sur les receveurs-généraux ,
pour les paiemens auxquels elle les chargera de pourvoir ,
soit en ses mandats tirés sur eux , soit dans les valeurs du
trésor public, payables par eux , et qui lui auront été remises.
Elle ouvrira des comptes courans à tous les receveurs-généraux
: ces comptes seront crédités des avances qu'ils pourroient
lui avoir faites , soit par les paiemens auxquels ils
auroient pourvu, d'après ses ordres , dans les départemens ,
soit par les versemens qu'ils lui auront faits à Paris, et ils
jouiront , sur ces avances , d'une bonification d'intérêt , dont
le taux sera réglé chaque trimestre. La caisse de service acceptera
les mandats tirés sur elle par les receveurs-généraux, jusqu'à
concurrence du montant du crédit de leurs comptes
courans , en principal et intérêts. La situation du compte
courant de chaque receveur-général à la caisse de service , sera
mise, tous les mois , sous les yeux de l'EMPEREUR.
- Le sénatus-consulte du 2 vendémiaire an 14 avoit mis
àladisposition du gouvernement la conscription de 1806. La
troisième coalition se présentoit sous de telles apparences ,
que cette levée de 80,000 hommes paroissoit alors nécessaire
pour soutenir la gloire du trône , et défendre les intérêts les
plus chers de la patrie. Mais avant la fin du mois de vendé
miaire, les succès d'Ulm avoient donné un tel avantage à nos
AOUT 1806. 281
armes , que l'EMPEREUR considéra l'appel de la conscription
de 806 comme inutile , et se borna à l'appel de la réserve.
Aujourd'hui , sur les 80,000 hommes de la conscription
de 1806 , l'EMPEREUR a jugé que l'appel de 50,000 étoit
nécessaire. Si , comme tout porte à l'espérer , les affaires du
continent s'arrangent , ces 50,000 hommes seront le remplacementdes
soldats qui obtiendront des congés, et qui retourneront
dans leurs familles. Si au contraire, ce que l'on n'est
point fondé à penser , le momentdu repos du continent n'étoit
pas encore arrivé , les 50,000 hommes , en élevant les
corps au grand complet de guerre , porteront l'armée française
à son plus haut degré de force. Dans tous les cas , cet
appel est donc nécessaire. Lors même que nous eussions été
enpleine paix, on auroit toujours appelé , sinon 50,000 , au
moins 40,000 hommes. Depuis les dernières revues , 20,000
hommes ont été renvoyés chez eux, et , par le résultat desrevues
de cette année , il est probable qu'un pareil nombre rentrera
encore dans ses foyers.
On ne doit donc rien inférer ni pour la guerre, ni pour la
paix, de cette opération à peu près annuelle : on la fait à
l'époque ordinaire; assez tard pour que les récoltes soient
terminées; assez tôt pour que les jeunes gens puissent rejoindre
leurs corps avant la mauvaise saison , et s'instruire
pendant l'hiver. (Journal officiel. )
-C'est le 3 de ce mois que S. M. a rendu un décret pour
la levée de la conscription de l'an 1806. Il contient les dispositions
suivantes :
1. Cinquante mille conscrits , pris sur les quatre- vingts
mille, dont la mise en activité est autorisée par le sénatusconsulte
du 2 vendémiaire an 14 , sont appelés et seront répartis
entre les départemens, conformément au tableau annexé
au présent décret.
2. Trente mille conscrits formeront la réserve.
5. Toutes les opérations relatives à la levée ci-dessus prescríte
, seront exécutées conformément aux dispositions du
décret du 8 fructidor an 13 , relatif à la levée de la conseriptionde
l'an 14.
4. Il sera prélevé sur le contingentde chaque département,
1.pour les carabiniers , deux hommes d'élite parmi ceux qui
seront les plus forts , et dont la taille sera supérieure à cinq
pieds six pouces; 2°. pour les cuirassiers , douze hommes
d'élite , ayant également une taille supérieure à 5 pieds 6 p.;
3º. pour nos régimens d'artillerie à pied età cheval , vingtcinqhommes
d'élite , de la taille de5 pieds 5 pouces6 lignes,
etau-dessus.
288 MERCURE DE FRANCE,
5. Les listes générale et alphabétique de chaque canton,
qui, en exécutionde l'article 6 du décret précité , doivent
étre formées par les sous-préfets , et affichées dans toutes les
municipalités du canton, seront terminées et affichées le 20 du
présent mois d'août. Les opérations relatives à la vérification
des listes commenceront , dans tout l'Empire , le 30 du présent
mois d'août. Les conseils de recrutement s'assembleront
le 5 du mois de septembre suivant. Le premier envoi de
chaque département sera mis enmarche le 20du même mois,
au plus tard ; les autres se succéderont d'un jour à l'autre.
6. Les 50,000 conscrits de l'an 1806 , appelés par le présent
décret , seront répartis entre les différens corps de l'armée,
conformément aux tableaux annexés au présent décret.
7. Les 30,000 hommes restés des 80,000 , dont la masse en
activité a été autorisée par le sénatus-consulte du 2 vendémiaire
, formeront la réserve de l'an 1806. On continuera à
observer pour lesdits conscrits en réserve , et pour ceux des
années antérieures , ce qui a été prescrit par les arrêtés du 18
thermidor an 10, 29 fructidor an 11 , et par notre décret
du 8 nivose an 13. On se conformera, pour les conscrits en
dépôt, aux actes précités , et notamment au décret du 8 fructidor
an 13.
FONDS PUBLICS DU MOIS D'AOUT .
DU SAMEDI 2. -Ср. 0/0 c . J. du 22 mars 1806. 68f. 67f. goc. 68f
200. 250. 10c 68f 15c 5c. 68f68f 15c. 68f.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 65f. 25c. 50c.
Act. de la Banque de Fr. 1167f 50c. 1166f 25c 1167f 500 0000f.
DU LUNDI 4. - C p . olo c. J. du 22 mars 1806.67f. Soc. 70c. 60c 50c
70c. 800 600 700 800 75c. 700 750
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806 65f. 1oc 65f
Act. de la Banque de Fr. 1165f. 1167f. 5oc. 1166f. 250 0000f ooc
DU MARDI 5. -C pour 0/0 c. J. du 22 mars 1806. 68f. 68f 100 150,
Toc . 15c. 68f 68f roc . 50 68t coc.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 65f. 25c.
Act. de la Banque de Fr. 1170f ooc. oooof ooc oooof. ooc.
DU MERCREDI 6. - Ср . o/o c . J. du 23 mars 1806. 67f goc. 68f 68f
roc . 68f. ooc OOC OOC Ooc ooc . ooc. ooc ouf.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 65f 25c. oof.
Act. de la Banque de Fr. 117af 50c 171f 250 oof ooc. oof ooc. oooof.
DU JEUDI 7. -Cp.ooc. J. du 22 mars 1806. 68f 67f goc 8oc goc Soc
85c, ooc ooc . 000 000 000
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. oof ooc ooc.
Act. de la Banque de Fr. 1172. 5oc. oooof ooc. oooof.
DU VENDREDI 8. -C p . o/o c. J. du 22 mars 1806. 67f. 85c. Soc. 750.
700. 800. 700 ooc ooc ooc oof
'Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 65f250 0ос.
Act. de la Banque de Fr. 1167f50c. 1165f 11671 50€ 11655000
(No. CCLXV. )
DEPTDE LA
(SAMEDI 16 AOUT 1806. )
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE.
LA RAISON ENIVRÉE PAR L'AMOUR ,
ODE ANACRÉONTIQUE
LARaison sous une treille
Vit un jour l'enfant aîlé ,
Qui de sa coupe vermeille
Choquoit la coupe d'Eglé.
« Mes enfans , craignez , dit-elle ,
>> Craignez les dons de Bacchus ;
>> Par sa liqueur infidelle
>> Bientôt vous seriez vaincus. »
« Ma honne , répond l'espiègle,
>>Vous parlez bien ; grand merci t
>> Vous serez toujours ma règle;
>> Mais buvez un coup aussi. »
Envain la grondeuse élude ,
Amour la presse en riant;
Et d'étourdir une prude
Bacchus est impatient.
La Raison , prenant un verre
Plein du nectar ennemi,
De si près lui fait la guerre
Qu'elle le vuide àdemi.
T
:
5.
290 MERCURE DE FRANCE ,
Dans sa docte véhémence
Contre un jus pernicieux,
Elle achève et recommence,
Trouvant qu'elle en parloit mieux.
Grace au breuvage perfide ,
LaRaison , toujours parlant,
Heureuse qu'Amour la guide ,
S'en retourne en chancelant .
Par M. LE BRUN , de l'Institut.
FRAGMENT
D'UN ESSAI SUR LA SATIRE.
Boileau.
DERegnier parmi nous Despréaux fut vainqueur..
Gloire au grand Despréaux ! Son génie et son coeur
Au vrai qu'il adora furent toujours fidèles :
Cemodèle à jamais formera les modèles.
Parmi tous les talens qu'éleva Port-Royal ,
Seul entre ses rivaux , l'ingénieux Pascal ,
Pliant à tous les tons sa facile éloquence ,
Desaprose classique enrichissoit la France.
Despréaux , s'illustrant par de nouveaux succès ,
Assura les honneurs de l'Hélicon français ;
Dans ses vers épurés polissant le langage ,
De l'élégant Malherbe il consomma l'ouvrage ;
Des chefs-d'oeuvre d'Horace atteignit la hauteur,
Et du premier des arts fut le législateur .
Que dis-je ? il détrona ces faux rois du Parnasse
Dont l'hôtel Rambouillet encourageoit l'audace ,
Et qui , des pensions faisant sur-tout grand cas ,
Vendirent à Colbert l'esprit qu'ils n'avoient pas :
Cotin, de plats sonnets importunant les belles ,
Parlant , rimant , prêchant sur le ton des ruelles;
L'âpre et dur Chapelain , qui sans goût et sans art ,
Tenta de rajeunir la rouille de Ronsard ;
Montfleury, qui se crut l'émule de Molière;
Cet ignoble Pradon que vantoit Deshoulière ,
Pradon , sans la satire , à jamais ignoré ,
Mais au divin Racine un moment préféré
AOUT 1806. 291
En ces jours où d'Agnès la simplicité pure
Des Marivaux du siècle obtenoit la censure;
Où le sublime Alceste essuyoit des mépris,
Etdu contemplateur les vers étoient proscrits;
Quand de Britannicus les vers mélodieux ,
EtTacite embelli par la langue des Dieux ,
Languissoient désertés sur la scène avilie ;
Quand d'ineptes lecteurs dédaignoient Athalies
Les cris injurieux d'un public abusé
Al'oracle du goût n'en ont pas imposé;
Despréaux , signalant un utile courage,
Au jugement vulgaire opposa son suffrage ,
Et payant au génie un tribut mérité ,
Prononça les décrets de la postérité.
M. CHÉNIER , de l'Institut
VERS
Adressés à M. DELILLE , à un diner.
Ce n'est point des Jardins le chantre harmonieux;
Cen'est point le rival des Miltons , des Virgiles ,
Que je chante en ces vers , qu'on pourroit faire mieux ,
Et qu'un peu plus de temps eût rendus plus faciles :
C'est le convive aimable , et brillant de gatté ,
Qui semble embarrassé de sa célébrité ;
C'est cet esprit léger qui s'échappe en saillie,
Qui captive toujours , et jamais n'humilie;
Dont ladouce simplicité ,
Naturellé en sa bouche, ainsi que l'harmonie ,
Forceroit l'envieux , de sa gloire irrité ,
Alui pardonner son génie.
Laissons donc là ses droits à l'immortalité :
Oui , Delille , aux lieux où vous êtes ,
Leplus charmant convive , etle plus souhaité,
Fait toujours oublier le plus grand des poètes .
ENIGME.
DE CORIOiis.
Six membres font mon nom, je suis de tout pays ;
L'injustice souvent préside à ma naissance ;
Si par un sort heureux , quelques-uns j'enrichis ,
J'en réduis un grand nombre à lextrême indigence.
Ta
292
MERCURE DE FRANCE ,
Redoute-moi , lecteur, autant que le décès :
J'altère la santé, le repos et la bourse ;
Et si tu ne m'éteins dans mon premier accès ,
Rarement pourras-tu m'arrêter dans ma course.
LOGOGRIPHΕ.
JE pose sur huit pieds, j'offre à la brute engeance,
Lecteur, un végétal utile à l'existence.
Tutrouves dans mon être, en le décomposant ,
Le terme qu'un cocher profère à tout passant;
Deux métaux, et de plus deux élémens contraires;
Deux notes de musique; un mal des plus sévères;
Le fardeau quinous pèse et s'accroît tous les jours ;
L'enclume de Vulcain, et qui sert aux amours ;
Ce dont la coquette se sert avec usure ,
Pour imiter l'éclat de la simple nature;
Une pluie abondante; un abyme profond;
Un premier végétal; un creux plus large au fond ;
Lejouet incon inconstant qui conduit la Fortune;
Un enfant de Momus; une route commune ;
Unmeuble grossier; un instrument confus ;
Unoiseaud'un long col ; l'adjectif aux vertus ;
Celui qui sur la Chine ale pouvoir suprême.
Devine-moi , lecteur, ou malheur à moi-même !
CHARADE .
Mon premier, mon second, sont deux frères jumeaux
D'une parfaite ressemblance ;
Deux pieds, même longueur, en tout ils sont égaux;
Le terme de leur existence
Est seulement parfois sujet à différence.
Mon dernier a deux pieds; de plus il a trois frères ,
Dontunpoint isolé change les caractères :
Tous sont de même aloi ,
Servent au même emploi ;
Qui sait les réunir fait de bonnes affaires.
(Un siècle philosophe engendre les beaux-arts ,
Etduplus mince objetfaitjaillir sa lumière !!! )
C'étoit autemps jadis l'ouvrage du hasard;
Ce hasard aujourd'hui n'est plus qu'un savoir faire .
Mais à quoi bon
Cette digression ?
Il est temps de finir cette longue charade.
Jene dis plus qu'un mot ; saisis-le , camarade ;
Mondernier par tes mains a passé plus souvent
Qu'à coup sûr mon entier n'a passé sous ta dent.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier N° estAiguille.
Celui du Logogriphe est Boisseau, où l'on trouve oiseau, eau, seau,
Suse, aube, bise, Asie, Io, Esaü, buse, buis, soie, Oise, si, oie.
Celui de laCharade est Dé-tour.
AOUT 1806. 293
N. B. Un ouvrage annoncé par les journaux sous le titre de
Memnon , ou le Jeune Israélite, dans lequel la vie de celui que
les Chrétiens révérent comme le fondateur du christianisme ,
est travestie sous les fictions du roman, défigurée par les
aventures les plus bizarres , et empoisonnée par les allusions
les plus malignes , a fait croire à l'auteur de cet article qu'il
pouvoit hasarder dans ce journal un morceau sur le même
sujet , mais d'un genre opposé , tiré d'un discours préliminaire
qu'il avoit destiné à précéder une nouvelle édition de la
vie de Jésus-Christ , par le P. de Ligny, et qui , pour divers
motifs , n'a pas été imprimé. D'ailleurs on trouvera dans ce
fragment quelques idées , qui , dans le moment actuel , peu.
vent n'être pas inutiles même à la politique.
OH ! qui pourroit raconter laPassion de cetHomme-
Dieu, source intarissable , après deux mille ans , de
leçons et de réflexions ; cette sanglante tragédie , ou ,
dans l'espace de quelques heures , sont mis en action
tous les accidens , tous les désordres d'une société
en dissolution par la révolte des sujets contre le
pouvoir; et la mobilité de la faveur populaire; et les
chants de bénédiction et de louanges que suivent de
si près les cris de fureur et de mort; et la trahison
des amis; et l'ingratitude des serviteurs ; et la rage
des ennemis ; et la foiblesse des juges; et les conspirations
des grands; et l'hypocrisie d'hommes dévoués
au service des autels ; et l'indifférence des rois ; et
la vertu succombant sous de fausses accusations ; et
J'insulte prodiguée au malheur; et le fiel et le vinaigre
ajoutés à la souffrance ; et la patience de l'homme
juste; et la force de l'amour dans le sexe foible ; et
la foiblesse de la raison dans le sexe fort; et au milieu
de cette scène de désolation et d'horreur , de cette
couronne d'épines qui couvre un chef sacré , de ce
manteau de pourpre jeté sur des plaies douloureuses ,
3
294 MERCURE DE FRANCE ,
de ce sceptre fragile que tiennent des mains captives ,
ce mot profond, voilà l'homme , lancé comme un
éclair au milieu d'une nuit ténébreuse ; mot de
l'énigme de l'homme avec ses honneurs qu'empoisonnent
des peines cruelles ; sa dignité qui cache de
si honteuses foiblesses ; sa royauté sur l'univers qui
ne peut lui assujettir ses propres penchans ! Oui ,
voilà l'homme ; ou plutôt , voilà toute l'humanité ,
présentéedans un seul homme qui , chargé du fardeau
de ses douleurs , arrive à la mort par le sentier roide
etpénibledelavie. Que resteroit-il à nous apprendre ?
Un seul être nous a montré la nature morale dans
toute la force de la vertu divine , et la nature physique
dans toute l'infirmité de la condition humaine ;
les rapports de l'homme avec Dieu sont développés ;
la société est fondée ; l'attente des nations remplie ;
la vérité a parlé ; la sagesse a paru ; tout est expliqué
àqui veut comprendre; tout est prescrit à qui veut
obéir ; tout est promis à qui veut espérer : tout est
consommé, s'écrie de cette voix puissante qui ébranle
le ciel et la terre , le médiateur expirant : tout est
consommé; mot sublime , parole inépuisable qui fixe
à jamais les incertitudes de l'homme et les destinées
de l'univers. C'en est fait , Dieu n'a plus rien à
donner aux hommes , et le monde n'a plus rien à
attendre..... , et cependant les Juifs attendent encore !
Entêtés de l'espérance ambitieuse d'un libérateur
conquérant et dominateur , aigris par les malheurs
qui ne cessèrent de les accabler à l'approche des jours
du Messie , ou qui suivirent sa mort, ils oublièrent
que ces malheurs mêmes, et leur asservissement à des
maitres étrangers , étoient un signe et une condition
desa venue. Ils ne voyoient que le joug des Romains ,
qu'ils brûloient de secouer; et ils fermèrent les yeux
au joug bien plus pesant de l'erreur et de la licence ,
que le Messie étoit venu briser. Ils voulurent que
le roi qui leur avoit été promis régnât par la force
des armes , et non par la force infinie de la vérité,
AOUT 1806. 29.5
3
Cette méprise funeste , cette invincible obstination
fut cause de leur entière ruine. Toujours prêts à se
révolter à la voix du premier imposteur qui s'annonçoit
pour le libérateur qu'ils attendoient, ils furent
enfin chassés sans retour de leur terre natale par
l'empereur Adrien , après un carnage effroyable , et
exilés dans les régions éloignées d'où ils ne sont
plus revenus.
<< Cependant , pourrions - nous leur dire , si de
>>malheureuses préventions ne fermoient pas dans
>> leur coeur tout accès à la vérité , vous lisez , clai-
> rement annoncées , les humiliations du Messie dans
> les mêmes Ecritures , et presque dans les mêmes
>> passages qui annoncent ses grandeurs et son triom-
>> phe; et dans votre embarras de concilier ensemble
» des prophéties si opposées en apparence , vous
» avez été jusqu'à admettre deux Messies : un Messie
> souffrant et un Messie plein de gloire; un Messie
» mort et ressuscité ; l'autre toujours heureux et
>> toujours vainqueur ; l'un à qui conviennent tous
>> les passages où il est parlé defoiblesse , l'autre à
» qui conviennent tous ceux où il estparlé de gran-
>> deurs (1 ) , et cependant ouvrez les yeux. Voulez-
>> vous un Messie humilié ? Ah ! ce Messie des Chré-
>> tiens a été humilié jusqu'à la mort , et jusqu'à la
» mort de la croix, Voulez-vous un Messie glorieux
>> et triomphant ? Reconnoissez encore à ces traits
>> celui que les Chrétiens adorent. Jetez les yeux sur
>>les nations soumises à sa loi :
» Regardez dans leurs mains l'empire et la victoire. (2)
>> Voyez les nations chrétiennes , puissantes parce
» qu'elles sont civilisées , civilisées parce qu'elles sont
>> chrétiennes , soumettre tous les autres peuples et
>> vous - même à l'incontestable supériorité de leurs
(1 ) M. Bossuet , discours sur l'Histoire Universelle .
(2) Racine , Frères Ennemis.
296 MERCURE DE FRANCE ,
>> lumières et de leurs armes , et ce petit nombre de
>> Chrétiens dominer , même politiquement, le reste
>> du monde. C'est le Messie qui règne par elles ,
>> parce qu'elles sont fortes par lui , par leur obéis-
>> sance à sa loi , qui les constitue dans l'ordre , où est
>> la véritable force de tous les êtres...... Regretteriez-
>> vous encore ces ruisseaux de lait et de miel ,
>> promis à votre enfance et à la foiblesse de votre
>>> imagination ? Vous retrouvez cette promesse
>> accomplie dans la perfection toujours croissante
>> de tous les arts sous l'influence salutaire du chris-
>>> tianisme , etsur-tout de l'art nourricier deshommes ,
>> celui de l'agriculture. Voyez le lion bondir avec
l'agneau dans le même bercail; c'est-à-dire dans
>> la chrétienté , entre les différens Etats , dans chaque
>> société chrétienne , entre tous les hommes , la
>> force converser paisiblement avec la foiblesse ; les
>> lumières avec l'ignorance ; la richesse avec la
>> pauvreté ; toutes les inégalités disparoître devant
>> d'égales lois , et une fraternité universelle qui sub-
>> siste même au milieu des divisions passagères des
>> nations , faire une seule république de tous les
>> Etats , et un seul corps de tous les hommes. Qu'at-
>> tendez - vous encore pour reconnoître celui que
>> vous cherchez depuis si long-temps ? Espérez-vous
>> que la Divinité forçant toutes les barrières qui la
>> séparent de notre nature mortelle , apparoisse à
>> l'Univers sous une forme surnaturelle , et telle que
>> les hommes ne puissent la méconnoître ? Et vous
>> qui avez autrefois conjuré l'Etre-Suprême de ne
>> pas vous parler lui-même, de peur que sa voix ne
>> vous frappât de mort , croiriez- vous aujourd'hui
>> pouvoir supporter l'éclat de sa présence ? Ne
>> voyez-vous pas que si le Messie se montroit à tous
>> les yeux tel que votre imagination se le figure ,
>> Thomme n'existeroit plus , puisqu'il auroit perdu
>> son libre arbitre , et la faculté de croire ou de
>> rejeter, d'obéir ou de refuser ? Abjurez , il en est
AOUT 1806.
297
>>temps, ces idées charnelles , et ce sens matériel
>> et grossier qui ne convient plus à l'âge de votre
>> société. Reconnoissez le Messie conquérant et
> dominateur que vous attendez , dans le triomphe
>> de sa doctrine sur toutes les doctrines , et dans la
>> puissance des nations qui obéissent à sa loi . Re-
> connoissez son règne à la profession publique que
> les gouvernemens civilisés font du christianisme ;
> et dites avec notre grand Bossuet : « Jésus-Christ
› règne là où son Eglise est autorisée dans l'Etat (1) . »
DE BONALD.
Elisabeth , ou les Exilés de Sibérie, suivie de la Prise de
Jéricho, poëme ; par Mme. Cottin. Deux volumes in-12.
Prix: 4 fr. , et 5 fr. par la poste. A Paris , chez Giguet et
Michaud, imprimeurs-libraires, ruedesBons-Enfans,n°34;
et chez le Normant, imprimeur-libraire , rue des Prêtres
Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 17.
PLUSIEURS critiques se sont récemment élevés contre les
romans historiques , qu'ils ont voulu tous proscrire , comme
un genre réprouvé par le goût. Cette opinion, comme toutes
celles qui sont énoncées trop généralement, est vraie sous un
point de vue, et fort exagérée sous plusieurs autres. Sans doute
on a eu raison de condamner les ouvrages où l'imagination
de l'auteur , s'ouvrant une trop libre carrière, défigure les
caractères des personnages célèbres , et prête aux grandes
actions des motifs qu'elles n'ont jamais eus. Le lecteur instruit
se révolte contre des fictions trop étrangères aux idées
justes et saines qu'il a puisées dans l'étude de l'histoire. Il ne
peut s'accoutumer à voir Caton galant et Brutus damerci.
(1) Sermonsur les devoirs des rois,
298 MERCURE DE FRANCE ,
C'étoit le défaut des romans de Mlle de Scudéri , et de toutes
ces interminables narrations , qui en dépit d'une longue
vogue et du suffrage de Mad. de Sévigné , ainsi que de plusieurs
beaux-esprits de son temps , n'ont pu survivre au ridicule
dont Boileau les a frappés.
Mais il y a des romans historiques d'un autre genre : tels
sont ceux où l'auteur donne à ses personnages des proportions
héroïques , embellit leur caractère sans toutefois le dénaturer ,
et augmente encore l'éclat des grandes actions où ils ont
réellement figuré. Condamner généralement ces sortes de fictions
, ce seroit proscrire en même temps l'épopée et la tragédie,
où l'histoire n'est pas respectée davantage. Si l'auteur
a su peindre les moeurs de l'époque où il a placé la scène , s'il
a choisi cette époque dans des temps assez reculés pour que
les récits historiques se trouvent mêlés de traditions incertaines
et fabuleuses que l'imagination puisse enrichir à son
gré , je crois qu'il a satisfait à tout ce qu'un goût éclairé a le
droit d'attendre , et que le lecteur le plus sévère peut s'abandonner
sans scrupule à l'intérêt de ses récits. C'est ce qu'a fait
le Tasse dans la Jérusalem Délivrée ; et sans prétendre comparer
un roman au seul poëme épique que les modernes puissent
opposer aux chefs-d'oeuvre de l'antiquité , c'est aussi ce
qu'a fait Mad. Cottin dans Mathilde. Elle a montré du goût
en choisissant pour ses principaux personnages , un guerrier
qui ne joue dans l'histoire qu'un rôle fort secondaire , et une
princesse qui n'y est guère que nommée. C'étoit se donner le
droit d'inventer , sans trop violer la vérité historique. Ce
n'est pas que je prétende la justifier pleinement sur cet article.
Si Mad. Cottin étoit libre d'embellir à son gré les caractères
de Malek-Adhel et de Mathilde , elle ne l'étoit pas de rappetisser
ou d'avilir ceux dont les traits nous ont été transmis
par l'histoire. Il faut également passer condamnation sur plusieurs
autres fautes que la critique a relevées , soit dans la
conduite de la fable , soit dans le style. Il faut avouer , parce
AOUT1806
299
que ce défaut se retrouve encore quelquefois dans le petit
ouvrage dont nous allons rendre compte , il faut avouer ,
dis-je , que ce style , plein de verve et de sensibilité dans les
situations fortes ou touchantes , manque trop souvent de
simplicité dans le cours du récit , et que l'auteur abuse quelquefois
de son talent pour décrire la nature ; mais on doit
aussi rendre hommage à une foule de beautés qui rachètent
bien ces imperfections. Je ne sais si on a été tout-à-fait juste
à cet egard , et sur-tout si on a assez remarqué le mérite du
dernier volume , et principalement des dernières pages de
Mathilde. Il me semble pour moi , qu'il y a peu d'ouvrages
modernes où l'imagination ait déployé des tableaux aussi touchans
et aussi riches , et ce n'est peut-être pas trop les louer
que dire qu'il a fallu plus que du talent pour les écrire .
C'est encore un fait véritable qui est le sujet de la Nouvelle
que Mad. Cottin offre aujourd'hui au public. Les gazettes
parlèrent , il y a environ un an , du courage extraordinaire
d'une jeune fille qui vint du fond de la Sibérie implorer la
clémence de l'empereur Alexandre , en faveur de son père.
Ainsi les lecteurs en s'attendrissant sur une action qui honore
l'humanité , auront encore le plaisir de savoir qu'ils ne s'intéressent
pas à une fiction. Tout le mérite de Mad. Cottin dans
ce nouvel ouvrage est d'avoir élevé son imagination et son
style à la beauté de son sujet ; en un mot , d'avoir dignement
parlé de la vertu. Je n'entreprendrai point ici de la suivre dans
son récit. Ce seroit ôter à ses lecteurs une partie du plaisir qui
les attend : je me bornerai à citer presque sans ordre quelques
traits propres à donner une idée du talent qu'elle y a
déployé.
Un des mérites qui distinguent les ouvrages de Mad. Cottin ,
c'est l'art avec lequel elle met ses personnages en scène : elle
établit si bien leurs caractères dès les premières pages , que
toutes leurs actions n'en sont plus que la suite nécessaire. Ce
talent si précieux se retrouve encore dans Elisabeth. Stanislas
300 MERCURE DE FRANCE ,
Potowsky , sous le nom supposé de Springer , est exilé depuis
douze ans dans les déserts de la Sibérie. Il y a été suivi par sa
femme Phédora. Elisabeth , leur fille unique , fait toute la
consolation de ces infortunés. Quelques mots sur l'éducation
qu'ils lui donnent , suffisent pour les faire connoître l'un et
l'autre. « Les longues soirées étoient employées à l'instruction
>> d'Elisabeth ; souvent assise entre ses parens , elle leur lisoit
> tout haut des passages d'histoire ; Springer arrêtoit son
>> attention sur tous les traits qui pouvoient élever son ame ,
» et sa mère Phédora , sur tous ceux qui pouvoient l'atten-
>> drir : l'un lui montroit toute la beauté de la gloire et de
>> P'héroïsme , l'autre tout le charme des sentimens pieux et
>>de la bonté modeste : son père lui disoit ce que la vertu a
>> de grand et de sublime , sa mère , ce qu'elle a de consolant
>> et d'aimable ; le premier lui apprenoit comment il la faut
» révérer , celle-ci comment il la faut chérir ..... » On peut
tout attendre d'une élève formée sur de pareilles leçons : le
dévouement d'Elisabeth en est comme la conséquence naturelle
; et sans doute l'épouse qui avoit suivi son époux jusque
dans les glaces de la Sibérie , qui s'étoit obstinée pendant
douze ans à l'y consoler , étoit bien digne d'avoir une fille qui
sût le tirer de ce lieu d'exil. La grande difficulté du sujet étoit
d'amener d'une manière vraisemblable la cruelle situation
d'Elisabeth traversant à pied des déserts immenses , et n'ayant
pour subsister que le pain qu'elle étoit réduite à mendier.
Comment des parens si tendres permettront-ils à leur fille
unique de s'exposer pour eux à cette affreuse extrémité ? On
va voir avec quel art Mad. Cottin a su , pour ainsi dire , leur
arracher leur consentement. Le gouverneur de Tobolsk qui
est informé de l'héroïque résolution d'Elisabeth , veut la favoriser
en secret , au risque de se perdre à la cour. Par ses soins ,
un saint missionnaire retournant de la Chine dans sa patrie ,
vient demander l'hospitalité à Springer. Il est muni des présens
du gouverneur , et il se charge d'accompagner la jeune
AOUT 1806. 301
fille jusqu'à Pétersbourg. Ses exhortations , ses promesses ,
l'autorité de la religion et de son saint ministère déterminent
enfin ces deux époux à la lui confier. Ceux qui connoissent le
talent de Mad. Cottin croiront sans peine que rien n'est plus
touchant que les différentes scènes qui précèdent ce départ.
Voici un trait qui ne pouvoit se trouver que sous la plume
d'une femme : « A chaque pas qu'Elisabeth faisoit dans la
>> chambre, sa mère la suivoit des yeux , et souvent la retenoit
>> brusquement par le bras , sans oser lui adresser une ques-
» tion , mais lui parlant sans cesse de soins à prendre pour
>> le lendemain , etlui donnant des ordres pour divers ouvra-
» ges àfaire à quelques jours de là. Ainsi elle cherchoit à
>> se rassurer par ses propres paroles , mais son coeur n'en
>> étoit pas plus tranquille. >>>
1
Parvenu à la moitié de la route, le missionnaire succombe
sous le poids des ans et de la fatigue. L'argent dont, il étoit
dépositaire tombe entre des mains infidèles qui en gardent la
plus grande partie. Voilà donc Elisabeth seule et sans appui ,
loin du terme de son voyage , n'ayant bientôt plus d'autres
secours que ceux qu'elle obtient de la pitié , et ne sachant répondre
aux questions qu'on lui fait quand elle la réclame ,.
que ces mots si simples : « Je viens de par-delà Tobolsk ,
>> et je vais à Pétersbourg demander la grace de mon père. >>>
Ily a dans ces paroles , je ne sais quel charme pénétrant qui
remplit les yeux de douces larmes. Il faut sans doute en chercher
la cause dans leur simplicité même, et dans la naïveté de
celle qui les prononce. Une action comme la sienne, n'a
besoin que d'être énoncée pour paroître ce qu'elle est; et
cette jeune fille parle comme elle agit, sans se douter qu'elle
ait aucun droit à l'admiration .
Dès ce moment l'intérêt est porté au plus haut degré, et il ne
fait que s'accroître jusqu'au dénouement. C'est peu des scènes
touchantes où l'auteur place successivement son héroïne , il
sait mettre à profit les circonstances les plus simples. C'est le
302 MERCURE DE FRANCE ,
propre d'une sensibilité vive et naturelle de se répandre ainsi
sur toutes les parties d'un ouvrage , d'en animer et d'en vivifier
tous les détails. Elisabeth aperçoit une forêt de chênes : « Elfe
>> ne les connoissoit pas , dit l'auteur; et quoiqu'ils eussent
» déjà perdu une partie de leur parure , ils pouvoient être
>> admirés encore; mais , quelque beaux qu'ils fussent , Elisa-
>> beth ne pouvoit aimer ces arbres d'Europe; ils lui faisoient
>> trop sentir la distance qui la séparoit de ses parens , elle
>> leur préféroit beaucoup le sapin; le sapin étoit l'arbre de
>> l'exil , l'arbre qui avoit protégé son enfance , et sous l'ombre
>> . duquel ses parens se reposoient peut-être en cet instant. »
Que ces sentimens sont naturels et touchans ! C'est qu'en effet
nous aimons bien moins les objets mêmes qui nous frappent ,
que les souvenirs qu'ils nous rappellent. C'est toujours aux
lieux où nous avons connu le bonheur, où vit tout ce qui nous
est cher, que la nature est belle à nos yeux.
Enfin , après les fatigues les plus pénibles , à travers des dan
gers de toute espèce, Elisabeth parvient au pied du trône ; elle
obtient la grace de son père. Elle retourne à l'instant en Sibérie
: déjà elle touche au seuil de sa cabane. Comment peindre
ce que ses parens vont sentir en la revoyant ? Quelles expressions
pourront seulement en donner une foible idée ? Ecoutons
Mad. Cottin : « La voilà , s'écrie celui qui accompagne Eli-
>> sabeth , la voilà qui vous apporte votre grace ; elle a triomphé
>> de tout , elle a tout obtenu ! » Ces mots n'ajoutent rien au
bonheur des exilés ; peut-être ne les ont-ils pas entendus.
« Absorbés dans la vue de leur fille, ils savent seulement qu'elle
>> est revenue , qu'ils l'ont retrouvée , qu'ils la tiennent , qu'ils
>> ne la quitteront plus ; ils ont oublié qu'il existe d'autres
>> biens dans le monde. >> Ces infortunésreçoivent , après douze
ans d'exil , la nouvelle de leur délivrance , et ils n'y font seulement
pas attention. Ce seul mot en dit plus que le récit
le mieux circonstancié et le plus pathétique. Voilà la vérité ;
voilà la nature.
AOUT 1806. 303
Laplupart des romanciers , après avoir conduit le héros au
terme de ses aventures , ne manquent pas de lui assurer le bonheur
le plus parfait pour le reste de ses jours : comme si la
vertu finissoit nécessairement par être heureuse sur la terre !
Mad. Cottin est plus vraie. Après avoir peint la joie pure d'Elisabeth
, l'ivresse de ses parens, celle de l'amant à qui elle va
être unie : « Arrêtons-nous ici , dit-elle , reposons-nous sur
> ces douces pensées : ce que j'ai connu de la vie, de ses in-
>> constances , de ses espérances trompées , de ses fugitives et
> chimériques félicités , me feroit craindre , si j'ajoutois une
>> seule page à cette histoire , d'être obligée d'y placer un mal-
» heur. » Cette triste vérité pourroit sembler hors de propos
partout ailleurs , puisqu'elle ne seroit propre qu'à flétrir
l'ame , sans aucune utilité pour la morale; mais Mad. Cottin
vient de prouver , ou plutôt de faire sentir au lecteur que
l'accomplissement des devoirs , quelque pénibles qu'ils soient,
est toujours la source des plaisirs les plus purs dans la prospérité,
et la consolation la plus efficace au sein du malheur.
Il n'en faut pas davantage pour donner du prix à la vie , et
pour nous en faire supporter toutes les amertumes.
On a accusé plus d'une fois les romans d'être dangereux
pour la jeunesse , en lui donnant de fausses idées sur la vie
et sur le bonheur. On a eu souvent raison , puisque les romanciers
même qui affichent la morale la plus sévère , ne manquent
guère de détruire d'une main ce qu'ils élèvent de l'autre
, et s'accordent presque toujours à montrer la félicité au
sein des passions. On ne fera pas ce reproche à Elisabeth .
Unehistoire où il està peine question d'amour , et où le lecteur
se sait gré de sentir ses yeux mouillés de larmes au tableau
touchant de la vertu luttant avec le malheur , ne sauroit
'être nuisible. Disons mieux : elle sera plus utile que bien des
gros livres qui affichent la prétention d'instruire. On voit
souvent de graves penseurs mépriser les ouvrages d'imagination,
et nous renvoyer chercher une pénible science dans leurs
304 MERCURE DE FRANCE ,
volumes philosophiques. Et qui apprenons-nous ? Que l'in
térêt personnel est le mobile de toutes nos actions , et que les
vertus les plus héroïques ne sont que le résultat d'un vil calcul.
Ah! puissions-nous plutôt avoir souvent à lire des ouvrages
frivoles comme Elisabeth , où le lecteur attendri ,
trouve dans une émotion pleine de charmes , la réfutation la
plus éloquente de ces tristes systèmes , et de ces désolantes
doctrines ! C.
Héro et Léandre , poëme en quatre chants, suivide poésies;
par P. Denne-Baron. Un volume in-12 , papier vélin,
avec une jolie gravure. Prix :3 fr. 75 cent. , et 4 fr. 50cent.
par la poste. A Paris , chez le Normant, imp.-libraire ,
rue des Prêtres Saint-Germain-l'Auxerrois , nº. 17.
L'ANTIQUITÉ n'offre guère de sujets plus gracieux et
plus touchans que l'aventure de Léandre et d'Héro.
Une jeune vierge , belle de son innocence et de ses dix-sept
ans, renferméedans une tour bien sombre que baigne le rivage
de la mer , et qui n'en sort qu'une fois l'an pour célébrer dans
un temple voisin la fête de Vénus; un beau jeune homme ,
que sa dévotion sans doute amène au pieux sacrifice, mais que
le cultede la déesse occupe malgré lui un peu moins que les
charmes de la prétresse ; un amant passionné , qui promet
de l'être toujours , et qu'on croit sur parole, tant il est doux
de croire ce qu'il est doux même de desirer; une mer profonde,
passée et repassée à la nage dans le silence des nuits , au
milieu des ténèbres et de leur solitude, muets témoins des
craintes et des plaisirs de deux amans; du haut des murs où
veille la sensible Héro , la pâle clarté d'un fanal aidant seule
dans le lointain le périlleux trajet de l'amoureux Léandre ,
clarté foible et tremblante qu'un caprice des vents peut éteindre;
après des nuits fortunées , hélas ! et trop courtes , une nuit
affreuse , éternelle; les aquilons déchaînés bouleversant les
ondes; le flambeau de Sestos , ce phare de l'amour , éteintet
renversé par l'orage ; dans le désordre des élémens , Léandre
luttant avec courage contre les vents et les flots , mais vaincu
par la tempête , mais brisé dans l'ombre contre les pointes des
rochers , et, le matin, jeté sanglant , livide , aux pieds de la
tour
PTDE
AOUT 1806. 305
påle de dovtour
et d'effroi; Héro ne pouvant survivre à celui qui mourut pour Acer
elle , et, dans son désespoir, se précipitant tout-à-coup sur ces
restes inanimés des charmes qu'elle adora vivans , et que n'a pu
détruire tout entiers la laideur même de la mort; Héro pressant
en vain contre son coeur, ce coeur qui ne bat plus pour
elle , et morte , hélas ! au bonheur avant de l'être à lavie;
l'infortunée exhalant son dernier soupir sur un cadavre aimé ! ...
Voilà l'histoire abrégée de deux amans célèbres , modèles des
amans d'autrefois .
Ceuxd'aujourd'hui , qui n'aimentplus apparemmentcomme
on aimoit jadis , trouvent à cette histoire je ne sais quel air de
conte. << Elle est fort belle à lire , disent-ils , mais difficile à
> croire. Où sont , de nos jours , les amans qui se noient ? Où
>> sont les vierges inconsolables ? »
Par bonheur , des savans d'une foi robuste ont répondu d'avance
à ce doute scandaleux. Ils ont mesuré tout exprès la
largeur de l'Hellespont, à l'endroit où Léandre le traversoit à
lanage : cette largeur , à ce qu'ils nous assurent , est juste de
six cent quatre-vingt-dix-neuf pas, plus, une légère fraction;
et si c'est bien peu pour une mer , ce n'est pas non plus beau.
coup pour un habile nageur. Au reste , ajoutent - ils, une
vieille médaille porte gravés les noms de Léandre et d'Héro :
onyvoit le jeune amant à la nage, précédé d'un amour qui ,
la torche à la main, le guide vers une tour obscure où la tendre
Vestale passe la nuit en sentinelle : or, quel incrédule tiendroit
contre l'autorité d'une vieille médaille? Ce n'est pas tout :
Strabon , Martial, Lucain , Silius , Stace , Pomponius Méla ,
Servius , Antipater de Macédoine , Virgile sur-tout , Virgile
un peu plus célèbre qu'Antipater , n'ont- ils pas semé dans
leurs ouvrages plusieurs traits pathétiques de cette aventure ?
Méconnoît-on Léandre à ces vers élégans , où le chantre des
Géorgíques latines peint avec tant de feu le pouvoir de l'Amour
? Virgile nous permettra de le citer en français : interprété
par M. Delille, Virgile n'y perdra rien; et les damesy
gagneront, les dames , juges compétens en fait d'amour :
Que n'ose un jeune amant qu'un feu brûlant dévore ?
L'insensé, pour jouir de l'objet qu'il adore,
La nuit , au bruit des vents , aux lueurs de l'éclair,
Seul, traverse à la nage une orageuse mer ;
Il n'entend ni les cieux qui grondent sur sa tête ,
Ni le bruit des rochers battus par la tempête ,
Ni ses tristes parens de douleur éperdus ,
Ni son amante, hélas ! qui meurt s'il ne vit plus .
Quelle que soit en apparence la force de ces argumens , la
critique, n'en déplaise aux érudits, pourroit infirmer sans
V
306 MERCURE DE FRANCE ;
scrupule le double témoignage et des livres et des médailles.
Il prouve , j'y consens , l'existence d'une tradition ancienne ;
mais que de fausses traditions ! En général , les livres ont moins
pour but d'instruire que de plaire ; et les médailles mentent
aussi bien que les livres .
Mais qu'importe , après tout ? Quand même l'aventure de
Léandre et d'Héro ne seroit qu'une fable , en seroit-elle moins
intéressante ? Or, qu'exigent de plus que l'intérêt, les arts d'imitation?
Le coeur, l'imagination , les sens , voilà leur domaine.
Le premier de ces arts , la poésie ne fut appelée le langage des
Dieux que parce qu'elle est éminemment le langage de l'ame :
qui lui parle , a toujours raison .
,
La vérité peut être bonne dans l'histoire : on seroit faché
de ne pas voir Séjan puni , de ne pas voir Titus heureux ;
mais la vérité n'est pas toujours vraisemblable : Scylla meurt
dans son lit, César meurt assassiné. Plus sage dans ses fictions
lapoésie veut avant tout la vraisemblance ; et la vraisemblance
se trouve quelquefois bien plus dans le mensonge que dans la
vérité. La vraisemblance morale exige une peine pour la faute,
un prix pour l'innocence : cette vraisemblance morale fait la
vérité poétique; et sans elle, point d'intérêt : en peignant la
vertu sans récompense et le crime sans châtiment , l'historien
diroit la vérité peut-être , le poète révolteroit.
Quel doit donc être l'art caché du poète ? Il y a deux mille
ans et plus qu'Aristote l'enseignoit aux Grecs. Voici , en deux
mots , l'abrégé de sa doctrine :
Le dénouement de toute action est heureux ou malheureux.
S'il est heureux , le personnage qu'on veut rendre intéressant
peut être persécuté ; mais il doit être vertueux , et
triompher de ses ennemis ou du sort. L'action , au contraire ,
se dénoue-t-elle par une catastrophe ? Celui qui en est la
victime ne doit paroître , pour nous attendrir, ni tout-à-fait
criminel , ni tout-à-fait innocent : tout-à-fait criminel , il
exciteroit la haine , et non pas la pitié ; tout-à-fait innocent,
il feroit naître en nous moins de compassion pour lui
que de colère contre la cause de son malheur; et les tableaux
indiscrets du poète, en montrant la vertu la plus pure livrée
à l'opprobre , à la mort, exposeroient le ciel même aux murmures
de la terre , et la Sagesse éternelle aux reproches de la
témérité humaine.
Ainsi se touchent la morale et le goût; ainsi naissent l'un
de l'autre la vraisemblance et l'intérêt.
Cette belle poétique d'Aristote , qui semble ici venir un
peu de loin , s'applique naturellement à l'histoire de Léandre
et d'Héro. Infortunés amans ! le crime ne les a point souillés
1
AOUT 1806. 307
mais leur vertu même n'est pas sans quelque tache. Ils
s'aiment , et leur amour est pur apparemment ; mais ils se
cachent pour aimer. Prêtresse de Vénus , Héro soupire sans
offenser peut - être la Déesse de l'Amour ; mais plus sévère
que Vénus , une mère prévoyante avoit dit à l'aimable vierge :
Gardez-vous d'écouter, ma fille, les soupirs des amans ;
>> l'Amour vient paré de roses , sous ces roses sont des épines.>>
Léandre suit , sans avoir à rougir sans doute , le doux penchant
qui l'entraîne vers Héro ; mais il franchit, avec plus
d'ardeur que de prudence , les barrières qui la séparent de
lui ; il expose , pour un moment d'ivresse , et ses jours et
ceux de la beauté qu'il aime ; il condamne , s'il périt, àd'éternels
regrets sa famille éperdue , dont il est l'ornement et
l'appui. C'est ce mélange d'erreurs et d'infortune qui fait le
charme des fictions élégiaques et leur utilité. Sans la foiblesse
un peu coupable de Léandre et d'Héro , leur fin tragique
pourroit exciter dans notre ame une dangereuse indignation ;
sans l'innocence de leurs moeurs jusque dans leur foiblesse ,
leur malheur nous arracheroit moins de larmes. Ces savantes
combinaisons de la fable et de la poésie valent bien la vérité
de l'histoire .
Aussi , sans trop s'embarrasser de l'authenticité du fait,
les poètes anciens et modernes se sont emparés à l'envi
d'un sujet vraiment poétique. S'il n'étoit fait pour eux ,
ils étoient faits pour lui. Le poëme grec de Léandre et
d'Héro est justement célèbre. Les deux Musée se le disputent :
l'un, vieux contemporain d'Orphée et son disciple chéri ;
Virgile le met dans l'Elysée , à la tête des poètes pieux dont
les chants ont été dignes d'Apollon : l'autre , moins vénérable
par son antiquité , mais ornement d'un siècle à demi barbare ;
Casaubon leplace sous le règne de Théodose II , quelque temps
avant Coluthus et Thryphiodore. Rien de plus recommandable
pour un auteur qu'une renommée de trois mille ans ,
et plus d'un livre aujourd'hui fameux n'aura de bon un jour
que sa vétusté ; mais n'est-ce pas un peu légèrement peut- être
que Jules Scaliger, Jean Vatelle, Alde Manuceet Guillaume
deMara, veulent dater de si haut les titres de Musée ? Sans
porter l'auguste empreinte de trente siècles entassés , les vers de
notre poète ont leur noblesse ; sa diction est exacte , son style
pur et délicat , son expression choisie; le mérite distinctif de sa
composition est une douceur pleine d'élégance qui ne se
dément jamais. Tel est le jugement d'un savant académicien
, M. de la Nauze , dans ses remarques sur l'histoire de
Léandre et d'Héro.
Leurs amours ont séduit les Muses latines de notre âge
Va
308 MERCURE DE FRANCE ;
Septimius Florens, André Papius, David Withford, ont reproduit
Musée dans la langue de Virgile. Les Muses françaises ,
non moins galantes , se sont plu à prêter au récit du poète
grec l'agrément de nos rimes : Clément Marot a , le premier,
donné l'exemple ; et sa traduction moitié française , moitié
gauloise , dans son vieux style encore a des graces naïves.
Soutenu d'un idiome plus foriné , Bernis fut pourtant depuis
moins heureux : chantre des Quatre Parties du Jour, il a
consacré la Nuit à l'aventure de Léandre et d'Héro ; et le
tableau qu'il en offre est, selon l'expression d'un grand critique,
plutôt enluminé que colorié. Il y a dans les images
deBernis plus d'abondance que de choix, plus de luxe que
de richesses; il prodigue trop les fleurs, et ne les varie pas
assez : c'est pour cela que Voltaire l'appeloit, en badinant ,
Babet la bouquetière. Phrosine et Mélidore sont évidemment
dans Bernard , souvent semblable à Bernis , une copie
de Léandre et d'Héro : moins de sentiment que d'esprit, une
recherche pénible d'élégance et de précision , un feu qui
pétille sans échauffer, des portraits plutôt jolis que gracieux ,
voilà les défauts brillans qui ont fait donner à l'auteur de
l'Art d'Aimer le surnom de gentil Bernard; et tous ces
défauts se retrouvent dans Phrosine et Mélidore.
DL
Récemment deux autres imitateurs de Musée , MM. Cournand
etMollevaut, en ont donné chacun une traduction nouvelle
, qu'on assure être également bonne l'une et l'autre ; je
le crois, puisqu'on l'assure ; et j'en dirois du bien sans doute,
si je les avois lues.
Après tant de rivaux plus ou moins dangereux , voici qu'un
jeune auteur, un poète de vingt ans , un savant presqu'imberbe
, présente aussi d'un air modeste son poëme imité du
grec , aux beaux esprits amis des vers , aux ames tendres
qu'intéressent les malheurs des amans ; je dirois aux érudits
même , s'il ne sembloit un peu grotesque peut-être de placer
sur la même ligne les amans et les érudits.
Le culte de l'antiquité n'est pas , chez le nouveau chantre
de Léandre et d'Héro , un culte d'idolâtrie. Je ne sais même
si son respect se pique assez de scrupule. En touchant à son
modèle , sa main demi-téméraire ne le réforme pas , mais
prétend l'orner quelquefois , et , comme sans y songer, jette
de temps à autres sur la simplicité du fond la broderie des
détails.
Du moins , les fleurs dont le sujet se montre ici paré ne lui
sont point étrangères. L'auteur les trouve sans paroître les
chercher, et les répand sans prétention, comme il les cueillit
sans efforts.
AOUT 1806. 30g
Tantôt c'est par le nombre et l'harmonie , que ses vers
flattent agréablement l'oreille :
Cent peuples à Vénus apportent leur encens.
L'azur des mers blanchit sous les rames nombreuses;
Emblèmes fortunés des chaînes amoureuses ,
Desmyrtes en festons aux mats sont suspendus;
Des nuages d'encens dans les airs sont perdus ,
Et de mille rameurs les hymnes se confondent ;
Les ontres de l'Hémus en longs échos répondent ,
Et l'Hellespont , couvert d'innombrables vaisseaux ,
Semble ces bois mouvans qui flottent surDélos.
Tantôt c'est une description molle et voluptueuse, qu'interrompt
à propos un mouvement rapide :
Sur un lit parfumé d'amaranthe et de rose ,
Loindes regards mortels , la déesse ( Vénus ) repose ;
Gardiens de son sommeil, les Zéphirs amoureux
Caressent son beau sein, soulèvent ses cheveux ;
Leur souffle de la terre anime la parure ,
Aux fleurs rend leur parfum, aux gazons sa verdure;
Et des airs enflammés tempérant la chaleur,
Autour d'elle répand le calme et la fraîcheur.
Mais les cris de Léandre ont frappé son oreille ;
Aces cris supplians soudain elle s'éveille:
«Prends ton arc , arme-toi , dit Vénus à son fils , etc. »
Ici , l'aridité des détails géographiques disparoît sous l'élégance
des périphrases poétiques. Docile aux ordres de sa
mère , l'Amour a pris son vol :
Semblable aux vents légers , il plane sur les flots.
Il voit à l'Occident les remparts de Minos;
Lieux où , de ses fureurs jeune et belle victime ,
Pasiphaé nourrit sa flamme illégitime ,
Poursuivit dans les bois son insensible amant ,
Dont le seul cri d'amour fut un mugissement :
Il aperçoit cette île où sa fille abusée ,
Ariane, mourut en implorant Thésée ;
Il vole sur Lesbos , il abaisse les yeux
Sur ces rians coteaux, ces champs délicieux,
Où Sapho pour Phaon soupira sa tendresse , etc.
Là, respire une douce mélancolie dans les plaintes d'Héro
des contrastes bien ménagés rendent ses plaintes plus touchantes
:
Cette tour que tu vois s'élancer dans les nues ,
Vers ce roc qui gémit sous les vagues émues ,
Depuis quatre moissons est montriste séjour ;
Soit que la nuit descende ou que naisse le jour,
Jen'entends que le bruit de l'onde mugissante,
Que déroulent les vents sur la plage écumante.
Là, près de ce vallon , sont des jardins fleuris ,
Des nymphes d'alentour solitaires abris :
3
310 MERCURE DE FRANCE ;
T
L'hiver même , Vénus de ses mains immortelles ,
Se plaît à les parer de fleurs toujours nouvelles .
Pour moi seule elle en fit l'asile des Zéphirs ;
Mais de ces Dieux légers les jeux et les soupirs
Accroissent les ennuis d'une ame malheureuse.
J'aime mieux les rochers de cette rive affreuse;
Le vaisseau qui des flots fend le sein agité,
Le nuage dans l'air par les vents emporté,
L'oiseau lointain qui vient visiter ce rivage ,
Tout de la liberté m'y retrace l'image.
O voiles de Vénus , fortune , et vous honneurs ,
Que vous cachez de maux , que vos biens sont trompeurs !
Plus loin , le style s'élève et s'anime avec la passion qu'il
exprime ; c'est Léandre qui s'écrie avec l'impatience du desir
et l'audace de l'amour :
J'irai : sans le secours d'infidèles vaisseaux ,
Du rapide Hellespont je franchirai les flots ;
Non, non, jene craindrai ni lefracas des ondes ,
Ni l'aquilon glacé courbant les mers profondes .
Que les foudres brûlans dont les cieux sont armés
Frappent de leurs éclats les écueils enflammés ,
Etde débris fumans qu'ils couvrent le rivage ,
De la foudre et des flots j'affronterai la rage.
Quand la nuit aura fait la moitié de son tour,
Fais briller un flambeau du sommet de la tour;
Je suivrai sa lueur; et l'ombre sous ses voiles ,
En vain me cachera la clarté des étoiles .
Ailleurs , le silence de la belle Héro dit plus et mieux qu'un
long discours :
Ainsi parle Léandre : Héro silencieuse
Semble encor écouter cette voix amoureuse ;
Un soupir prolongé s'échappe de son sein ;
Il a parlé pour elle, etc.
L'ennui naquit un jour de l'uniformité, dit Boileau ; c'est
la diversité des belles formes qui fait leur charme le plus
doux. A l'exemple de l'Arioste , notre jeune poète commence
son troisième chant par un prologue , où l'on trouvera de
l'abandon et de la grace :
: Acette heure paisible où les astres rapides
Forcent l'ombre à sortir de ses palais humides ,
Puissé-je, dans un songe envoyé par les Dieux ,
Voir l'horizon vermeil du séjour des heureux ;
Parcourir ces bois verts , ces retraites profondes,
Où , tranant sur desfleurs ses languissantes ondes ,
Le Léthe suit en paix son insensible cours !
J'entendrois sur ses bords les chantres des Amours ,
De myrtes couronnés , et , sur des fleurs naissantes ,
Célébrer leur bonheur, leurs feux et leurs amantes
J'accorderois ma lyre aux accens de ta voix,
O toi, qui de Vénus traças les tendres lois,
AOUT 1806. 31 r
Toi , qui dans ces beaux lieux possèdes ta Julie ,
Loin d'un tyran cruel , supplice de ta vie .
Quand l'aube , au front de rose , annonçant le soleil ,
Dissiperoit ce songe , enfant d'un doux sommeil ,
De deux coeurs enflammés je peindrois mieux l'ivresse ,
Etd'un premier hymen la premiere caresse .
Dans le quatrième chant , Vénus inquiète sur le sort de sa
prêtresse bien-aimée , quitte les bosquets charmans d'Idalie ,
et va consulter le Destin, dont le palais d'airain s'élève aux
portes des Enfers. Arrivée non loin de l'Etna , les fureurs du
volcan s'appaisent, et, dit le poète :
Sur ces rocs qui toujours de cendres se couvrirent ,
A l'aspect de Vénus quelques roses fleurirent.
La Déesse poursuit sa route ; à mesure qu'elle approche
de l'Erèbe , les couleurs du peintre se rembrunissent : le
tableau suivant est remarquable , la teinte en est à la fois
sombre et douce :
Cypris a pénétré ces bois impénétrables ,
De l'ombre et du silence a iles redoutables .
Elle entre : un jour divin éclate aux noirs lambris .
Par un charme inconnu les manes sont surpris .
Hé as ! pour un moment se calme leur souffrance ,
Et sur leur pâle front rayonne l'espérance ;
L'espérance céleste , appui des malheureux ,
Qui ne brilla jamais sous ces antres affreux.
Ces vers sont d'une beauté frappante : le premier est une
heureuse imitation du grand Rousseau ; la coupe du troisième
fait image ; les trois derniers sont empruntés à Milton , mais
Milton est- il plus sublime ?
Quoique toujours louer n'ait rien de plus fin que critiquer
toujours , il faut pourtant louer encore , dans la courte peinture
que voici , le coup de pinceau qui la termine :
Aux confins des Enfers , près de ces champs heureux
Où la Vertu jouit d'un caline inaltérable ,
S'élève du Destin le palais formidable ,
Dont le chaos d'abord cacha les fondemens ,
Quand du monde à venir dormoient les élémens.
Cette expression réunit la noblesse de l'image à la force
de la concision.
Quelquefois c'est la grandeur et la fierté qui se font sentir
dans la touche du poète. Ainsi, lorsqu'en réponse à Vénus
alarmée sur le sort de Léandre et d'Héro , l'inexorable Destin
prononce l'arrêt fatal que la Déesse redoutoit , le ton du style
està l'unissondu sujet :
Du palais mugissant les vastes portes roulent
Avec un bruit pareil aux rochers qui s'écroulent
4
312 MERCURE DE FRANCE ,
Du sommet de l'Athos , dévasté par les vents;
Le Dieu parle , et l'Enfer répète ces accens :
« Le Dieu qui dans l'Olympe allume le tonnerre ,
>>>Qui soulève les flots , qui fait mugir la terre ,
>> Que les mortels tremblans nominent le roi des rois ,
>> Jamais n'a pu fléchir la rigueur de mes lois , etc. »
Tous les poètes à-peu-près ont décrit des tempêtes ; mais
tous ne l'ont point fait à propos. Heureusement , un orage en
vers ne tue personne, et l'on peut enrichir un poëme d'une
belle horreur à peu de frais. Ici , du moins , la tempête qui
fait périr Léandre n'est point un lieu commun postiche. En
convenant que la verve des grands maîtres ne s'y fait pas sentir
partout , on ne pourra lui contester le mérite d'être à sa
place; et ce mérite , que dédaigne quelquefois une orgueilleuse
médiocrité , ne perd jamais sonprix aux yeux de la raisonet
du goût :
Vers le soir, le soleil terminant sa carrière ,
Dansde sombres vapeurs vit pålir sa lumière;
Et sous le voile obscur de nuages brûlans ,
Environné d'éclairs et précédé des vents ,
Cet astre descendit dans les mers enflammées .
Alors l'Ida voit fuir ses nymphes alarmées;
Les bois , en gémissant , se heurtent sur les monts;
Un long et sourd murmure est sorti des vallons ;
Les vents sifflent , dans l'air la foudre roule et gronde;
Lesastres sont cachés sous une nuit profonde,
Qui dérobe aux regardset laThrace et Sestos:
La mer s'enfle , mugit , et courbe au loin ses flots;
Gargare voit son front blanchi par leur écume ,
Et du feu des éclairs le vaste ciel s'allume .
Leur sinistre lueur éclaire un vaste naufrage et quelques
malheureux luttant contre l'immense abyme , rari nantes in
gurgite vasto : cette circonstance particulière , habilement
saisie , intéresse d'avance en faveur de l'infortuné Léandre ,
que le même sort attend. La confusion du naufrage , le désespoir
des naufragés, leurs derniers efforts , et sur-tout leur dernier
regret à leur dernier soupir, sont exprimés d'une manière
touchante , et non moins vraie que pathétique :
-
Les uns contre les Dieux vomissent des blasphemes;
D'autres , presque mourans , dans ces momens suprêmes ,
Embrass nt , mais en vain, les débris de leurs mâts ;
Ils adressent au ciel des voeux qu'il n'entend pas.
Ils mourroient sans regret si , poussés sur la terre ,
Quelques pieuses mains les couvroient de poussière ;
Mais l'abyme s'entr'ouvre, et les ravit an jour,
Privés d'un peu de sable et des pleurs de l'amour.
Entouré de débris , et sur le point d'être englouti luimême,
mais plein de son amour, et ne songeant qu'au
AOUT 1806. 313
bonheur de la rive opposée, Léandre s'écrie en invoquant
Eole :
Jusques à mon retour épargne au moins ma vie !
Cette exclamation passionnée est encore un larcin adroit fait
aux anciens. On connoît cette épigramme de l'Anthologie :
Léandre , conduit par l'Amour,
Ennageant disoit aux orages :
« Laissez-moi gagner les rivages ,
>> Ne me noyez qu'à mon retour ! »
Le ton est différent, par la raison que le genre noble ne ressemble
pas au genre badin ; mais le sentiment est le même ,
parce que , dans la même situation, Léandre n'a pu changer
d'ame.
On devine bien que ses cris n'attendrissent point Eole. On
peut voir dans l'ouvrage même comment est traitée la catastrophe.
Du moins , après la mort des deux amans , les restes
du couple infortuné ne demeurent point privés des honneurs
funèbres; et cette consolation religieuse , attachée dans tous
les âges et chez tous les peuples à la paix du tombeau , vient
adoucir à propos dans l'ame du lecteur la douleur d'un
double trépas :
Les vierges deVénus, sans ordre , l'oeil en pleurs ,
Recueillirent leurs corps, les couvrirent de fleurs;
Etdans un seul tombeau, que leurs mains élevèrent ,
De ces amans unis les cendres se mêlèrent .
Si le soir l'aquilon siffle sur les forêts ,
Sonmurmure en la tombe éveille leurs regrets.
Ranimant d'un flambeau les flammes presqu'éteintes ,
Héro sur les rochers erre en poussant des plaintes ;
Son amant jette un cri , la rappelle , la suit ,
Et se plonge avec elle en l'éternelle nuit.
Arrêtons-nous ici avec le poète. Après avoir fait la part
de l'éloge , nous pourrions faire celle de la critique ; mais
cet article nous mèneroit peut-être trop loin , et, comme au
bon La Fontaine , les longs ouvrages mefont peur. Et puis ,
en fait de vers , il est des genres faciles où les négligences
ont des graces; comme parmi les belles, il est des belles ingénues
dont le négligé fait la parure.
DE GUERLE.
314 MERCURE DE FRANCE ,
VARIÉTÉS.
LITTÉRATURE , SCIENCES , ARTS , SPECTACLES.
-
N. B. Nous avons annoncé , il y a quelque temps , le
départ de M. de Châteaubriand pour la Grèce. Nous croyons
faire plaisir aux lecteurs du Mercure en leur donnant des
nouvelles d'un voyageur auquel s'intéressent si vivement les
amis de la religion et des lettres. Voici l'extrait d'une lettre
écrite à un de ses amis , la veille de son embarquement :
Trieste , 30 juillet.
« Je trouve en arrivant ici , mon cher ami , un vaisseau
>> autrichien qui part à l'instant même pour Smyrne ; il me
» déposera en Crète ou à Athènes , d'après les vents. Dans
>> tous les cas , je serai , à Smyrne même , en lieu de pour-
>> suivre ma route vers Athènes ou Jérusalem , selon les cir-
>> constances. Jusqu'à présent donc tout va bien. J'ai trouvé
>> partout de l'intérêt et le desir de m'être utile.
>> A Venise, on venoit de publier une nouvelle traduction
>> du Génie du Christianisme.
>> Cette Venise , si je ne me trompe , vous déplairoit autant
>> qu'à moi. C'est une ville contre nature. On n'y peut faire
>> un pas sans être obligé de s'embarquer, ou bien on est
>> réduit à tourner dans d'étroits passages plus semblables à
>> des corridors qu'à des rues. La place Saint- Marc seule , par
>>l'ensemble plus que par la beauté des bâtimens , est fort
remarquable , et mérite sa renommée . L'architecture de
>> Venise , presque toute de Palladio , est trop capricieuse et
>> trop variée. Ce sont presque toujours deux , ou même trois
>> palais bâtis les uns sur les autres..
))
>> Ces fameuses gondoles toutes noires ont l'air de bateaux
>> qui portent des cercueils. J'ai pris la première que j'ai
> vue pour un mort qu'on portoit en terre.
>> Le ciel n'est pas notre ciel de delà l'Apennin ; point
>>d'antiquités. Rome et Naples , mon cher ami , et un peu
>> Florence , voilà toute l'Italie .
>> Il y a cependant quelque chose de remarquable à Venise ,
>> c'est la multitude de couvens placés sur des îles et sur des
>> écueils autour de la ville , comme ces forts et ces bastions
>> qui défendent ailleurs les villes maritimes. L'effet de ces mo-
>> numens religieux, la nuit , sur une mer paisible, est pitto
AOUT 1806. 315
- > resque et touchant. Il reste quelques bons tableaux de
>> Paul Veronèse , de son frère , du Tintoret , du Bassan et
>> du Titien. J'ai été visiter le tombeau de ce dernier. Il est
>>aussi difficile à trouver que celui du Tasse à Rome. Pour
pouvoir lire l'épitaphe , il m'a fallu , comme nous avions
>>été obligé de le faire à Saint - Onuphre , déranger un
» énorme banc qui la couvre tout entière.
..
...
» Je tâcherai de vous adresser quelque chose d'Athènes.
>>Adieu , mon cher ami ; je vous embrasse tendrement. Je
> vous souhaite joie et santé. Rappellez- moi au souvenir de
>> madame B...... Je m'embarquerai demain matin 31. Le
>>vent est bon. Je vous écris le 30 , à onze heures du soir.
> Adieu, encore une fois. Vale et me ama. »
! DE CHATEAUBRIAND .
-Mercredi dernier, 13 août , l'Institut a tenu une séance
publique pour la réception de M. Daru , nommé à la place
vacante par la mort de M. Collin -d'Harleville. L'éloge des
vertus et des talens de l'auteur du Vieux Célibataire a été
écouté avec le plus vif intérêt , et interrompu par d'unanimes
applaudissemens. Dans la même séance , M. de Boufflers a
prononcé l'éloge de l'abbé Barthelemy. Lorsque ces deux discours
seront imprimés , nous en rendrons compte. La séance
a été terminée par une Epitre de M. de Parny aux écrivains
emphatiques. Elle a été lue par M. Arnaud , président de
l'Institut. Il nous a été impossible d'en entendre un vers.
Dans l'intervalle des lectures , le secrétaire perpétuel de la
classe a lu l'avis suivant :
« Le rétablissement du calendrier grégorien a nécessité un
changement dans les époques des quatre assemblées publiques
que l'Institut tient chaque année , et qui sont présidées successivement
par chacune de ses classes.
>>La classe de la langue et de lalittérature françaises qui ,
jusqu'à la nouvelle époque , présidoit en nivose l'assemblée
publique destinée à la distribution de ses prix, ne la tiendra
dorénavant qu'au mois d'avril .
>>Ce nouvel arrangement lui donnant trois mois de plus pour
l'examen des ouvrages envoyés au concours , elle ajugé convenable
d'accorder le même délai aux personnes qui se proposent
de concourir. Le terme fixé pour l'envoi des ouvrages
étoit le 15 vendémiaire. Ce terme de rigueur est ren316
MERCURE DE FRANCE ,
1
voyé au 1. janvier 1807. L'académie a lieu d'espérer qu'en
laissant aux auteurs plus de temps pour méditer et pour traiter
les sujets difficiles qu'elle a proposés à leurs talens et à leur
émulation , ce délai lui procurera des ouvrages plus dignes
encore de répondre à ses vues et aux expérances des amis des
lettres.>>>
Dans une séance précédente , M. Bosc , connu par ses travaux
en histoire naturelle , inspecteur des pépinières impériales,
avoit été nommé membre de l'Institut, à la presqu'unanimité.
-C'est le 19 de ce mois que l'opéra de Castor et Pollux ,
avec la nouvelle musique de M. Winter, sera remis sur le
théâtre de l'Académie Impériale de Musique. Le second concert
de madame Catalani avoit attiré encore plus de spectateurs
que le premier. On en annonce un troisième, dans
lequel cette célèbre cantatrice chantera trois airs nouveaux et
une polonaise.
-On répète , en ce moment, aux Français, une comédie en
cinq actes et en vers , intitulée le Faux bon Homme. Saint-
Prix a déja joué sur le théâtre de la cour , à Saint-Cloud,le
rôle de Phocas dans Héraclius. Son retour va , dit-on , accelérer
la première représentation d'Octavie , tragédie nouvelle
dans laquelle il doit remplir le rôle de Sénèque. -On se dispose
à remettre incessamment au théâtre la tragédie d'Electre
de Crébillon.
-Par décret du même jour , la relation du voyage de découvertes
faites aux Terres-Australes, pendant les années 1800,
1801 , 1802 , 1803 et 1804 , comprenant , 1° . la partie historique
; 2°. la partie des moeurs et description des peuples ;
5°. la partie de physique et météorologie , formant ensemble
4 volumes in-4°. , rédigée par MM. Peron et Lesueur , sera
publiée aux frais du Gouvernement. La partie de l'histoire
naturelle du même voyage sera imprimée et publiée par souscription.
- Le dimanche 27 juillet dernier , une députation de la
Société d'Encouragement pour l'industrie nationale , présentée
par S. Exc. le ministre de l'intérieur , a eu l'honneur d'être
admise à l'audience de S. M. l'EMPEREUR , et de lui présenter
la collection , en trois volumes , des bulletins de cette Société.
Les membres composant la députation étoient MM. Guyton
de Morveau , vice-président; Dégérando , secrétaire ; Costaz
jeune , secrétaire-adjoint ; Journu-Auber , sénateur; Soufflot ,
législateur; van Hultheim , tribun; Chassiron , tribun; de
Grave, ex-ministre de la guerre; et Gillet-Laumont , membre
AOUT 1806. 317
du conseil des mines de l'Empire. M. Guyton , faisant les
fonctions de président , a prononcé le discours suivant :
« SIRE ,
>> La Société d'Encouragement de l'industrie nationale nous
>> a chargés de présenter à V. M. la collection des Bulletins de
>> lacorrespondance qu'elle entretient depuis quatre ans avec
>> ses nombreux coopérateurs , dans toutes les parties de l'Em-
>> pire. Dès les premiers jours de saréunion, vous avez daigné ,
» Sire , jeter un regard de bonté sur cette Société. Les accrois-
» semens qu'elle a reçus depuis , elle se glorifie de les devoir
» à cette faveur, et à l'heureuse influence du puissant génie
» de V. M. , qui dans le même temps qu'elle commande à la
>>Victoire et dicte des traités pour donner la paix au Monde,
>> embrasse dans sa sollicitude paternelle tout ce qui peut
> ouvrir de nouvelles sources de prospérité dans ses vastes
>>>Etats. >>>
Au rédacteur du MERCURE .
La question agitée depuis deux siècles , sur la distance des
étoiles , paroît résolue par des observations que M. Calandralli
m'a envoyées de Rome ces jours derniers ; il a trouvé
pour la lyre des différences de cinq secondes en six mois ; de
sorteque sa distance que l'on estimoit de plus de sept millions
de millions de lieues , se trouve cinq fois plus petite.
MODES du 10 août.
DE LALANDE.
On porte les cachemires pliés de manière qu'on ne voitque les palmes.
Ni les schallsde Bagnières , ni les mérinos ne sont aussi communs qu'ils
étoient il y a quinze jours .
On emploie toujours les rubans avec profusion pour garnir les robes.
Aujourd'hui ces rubans forment plutôt des rangées de coquilles qu'une
suite de zig-zags .
A l'imitation des rubans , que la mode , pendant quelques jours , a
voulu boîteux, les fleuristes ont fait des roses boîteuses , des marguerites
botteuses : une partie est rose , l'autre blanche , lilas ou jaune clair. On
mêle ces Reurs avec du réséda ou de l'héliotrope, quelquefois avec de
l'acacia , disposé en saule pleureur. Le réséda seula , parfois , des feuilles
decitronnelle.On donne aussi à la fleur de tabac , qui est de mode maintenant,
des feuilles de citronnelle .
Beaucoup de fonds de chapeaux et de passes de capotes sont de biais ,
rayés enpetites comètes .
NOUVELLES POLITIQUES.
N. B. L'intérét des nouvelles et sur-tout l'importance des
pièces officielles qui forment la nouvelle constitution de l'Allemagne
, nous obligent à donner dans ce numéro , à la partiepolitique
, plus d'étendue qu'à l'ordinaire.
Londres , η αoût.
Fonds publics du 6.-Trois pour cent consolidés, 65 314 ,
318 MERCURE DE FRANCE ,
66,65 114 , 118 ; - réduits , 66518 , 112 , 66 , 66 118. -
Omnium , 12114 , 112 , 11 112 .
Fonds publics du 7. - Trois pour cent consolidés , 65 38 ,
64718 , 65 118 , 114 ; - réduits , 65 3[4, 5 [8, 718. - Omnium ,
11 114 , 10 514 , 11 314.
Il paroît que les effets publics ont dépassé ce prix , puisque
le journaliste remarque qu'ils sont en baisse, et il attribue
cette dépréciation à deux causes; les grands préparatifs qui
se renouvellent à Boulogne ( 1 ) pour la descente , Bonaparte y
est attendu avant la fin du mois, et la certitude où l'on est
que l'empereur Alexandre refusera de ratifier le traité de paix
séparée, qui est regardé comme ignominieux pour la Russie ,
et dans la confection duquel M. d'Oubril est censé avoir dépassé
ses pouvoirs (2).
On commence à croire que les négociations ont fait beaucoup
moins de progrès qu'on ne se l'étoit d'abord imaginé,
et l'espoir de les voir se terminer selon le voeu général s'est
presqu'évanoui , depuis qu'une feuille du matin , regardée
comme un organe ministériel , a annoncé que le principal
objet de la mission de L. Lauderdale étoit de découvrir les
dispositions réelles du gouvernement français , et d'apprécier
la nature des difficultés survenues pendant les discussions , sa
présence devant remplir ce but beaucoup mieux que toutes
les communications écrites (3).
(1 ) Cette raison est mal choisie :il n'y a à Boulogne aucuns préparatifs
extraordinaires . On reconnoît ici l'esprit qui a toujours dirigé les mêmes
ennemis de la paix. Lorsqu'ils voulurent empêcher le peuple anglais de
délibérer sur ses intérêts et le précipiter dans tous les hasards de la
guerre , ils déclarèrent par le célèbre message du 8 mars 1803 , que
les ports de la Manche étoient remplis d'armemens contre l'Angleterre ,
tandis qu'il n'y avoit pas un bâtiment en expédition dans ces ports . Lersqu'aujourd'hui
le même parti vent engager le peuple anglais à conti
nuer la guerre et à repousser la paix , il cherche à exciter en lui un
sentiment de fierté , il lui montre de nouveaux dangers , il a recours
au même stratagème . ( Moniteur. )
(2) Si les dispositions des ennemis de la paix dépendent de la ratifi
cation du traité conclu entre la France et la Russie , comme cette ratification
est sûre , ces dispositions ne seroient donc pas durables ; mais
il ne faut point s'y tromper : en exprimant une espérance qu'ils n'ont
pas conçue, ils ne font qu'employer un moyen qui leur paroît propre
à entraver les négociations et à éloigner cette paix dont leur aveugle
haine ne peut supporter l'idée . (Moniteur. )
(3) Les négociations étoient achevées. Si elles viennent à se rompre ,
AOUT 1806. 319
Les réflexions qui suivent ce paragraphe tendent à prouver
que la paix avec la Russie ne peut avoir aucune stabilité,
attendu que la sûreté de l'empire russe est incompatible avec
l'exécution des projets de l'homme extraordinaire qui est à la
tête du gouvernement français : sa force militaire , ses grandes
ressources territoriales peuvent lui acquérir la prépondérance
dans l'Europe ; mais le moindre revers peut renverser une
puissance qui , parmi les moyens employés pour s'agrandir,
néglige ceux qui lui auroient pu gagner l'affection de ses
alliés (4) . (Morning-Post. )
Lord Moira se rend très-assidument , depuis plusieurs
jours , au bureau des affaires étrangères , et fait le travail de
ce département en l'absence de M. Fox. Le comte Fitz-
William et lord Holland sont les seules personnes auxquelles .
les médecins aient permis de voir le ministre pendant le cours
de sa maladie.
Du 8 août.
( Morning-Post. )
Fonds publics. - Trois pour cent consolidé , 65 178 ; 64
718,65 118 , réduits , 65518 172 174 ; Omnium, 11 , 10874, 11 .
Hier , après beaucoup d'hésitation et d'incertitudes , les
médecins de M. Fox se sont enfin décidés à essayer l'effet de
la ponction. Les symptômes sont devenus si fâcheux qu'on a
jugé imprudent de différer davantage. L'opération s'est faite
à deux heures ; il est sorti une quantité d'eau énorme. Nous
annonçons avec plaisir que le malade en a éprouvé un grand.
soulagement. On a communiqué sur-le-champ cet heureux
toutAnglais de bonne foi , lorsqu'il en connoîtra les conditions , épro
vera de l'indignation contre les hommes qui , en parvenant à les faire
rejeter , se seroient ainsi joué de ses intérêts , et auroient de nouveau
compromis ses_destinées. Ces conditions étoient telles , nous avons lieu
de le penser , que jamais l'Angleterre n'auroit conclu un traité plus
honorable. Il n'étoit survenu aucune difficulté pendant les discussions
, jusqu'au moment où quelques hommes ont cherché à en susciter
de gaieté de coeur, dans l'espoir de rompre les négociations . ( Moniteur. )
(4) La conséquence de ces réflexions est évidente ; c'est qu'il faut faire
la guerre pour attendre ce revers qui peut renverser la puissance
de la France. Les ennemis de la paix veulent attendre des revers , ils
ne verront que de nouveaux triomphes ; ils espèrent des événemens qui
affoibliront la puissance de la France, et les événemens qu'ils auront
souhaités et préparés ne feront que l'accroître . L'Autriche , la Russie ,
la Prusse savent fort bien que si la France s'est agrandie , la faute en
est à l'Angleterre qui a voulu la priver de l'usage des mers , et s'opposer
au développement de son industrie . (Moniteur. )
320 MERCURE DE FRANCE ;
résultat au lord Howick et aux autres collégues et amis de M.
Fox. Dans le cours de la soirée , il a continué à jouir d'un
mieux soutenu et d'une tranquillité qu'il n'avait pas éprouvée
depuis quelque temps .
Lord Moira assiste depuis quelques jours au bureau des
affaires étrangères , et en dirige les affaires. Le comte Fitz-
William et lordHolland sont les seules personnes à qui les
médecins permettent de voir M. Fox.
Vienne, 7 août.
Nous , François II , etc.
Depuis la paix de Presbourg , toute notre attention et tous
nos soins ont été employés à remplir avec une fidélité scrupuleuse
tous les engagemens contractés par cette paix , à conserver
à nos sujets le bonheur de la paix , a consolider partout
les rapports amicals heureusement rétablis , et à attendre pour
voir si les changemens causés par la paix nous permettroient
de satisfaire à nos devoirs importans en qualité de chef de
l'Empire germanique , conforme à la capitulation d'élection.
Mais les suites de quelques articles du traité de Presbourg ,
immédiatement après sa publication et encore à présent , et
les événemens généralement connus , qui ensuite ont eu lieu
dans l'Empire germanique , nous ont convaincus qu'il sera
impossible , sous ces circonstances , de continuer les obligations
contractées par la capitulation d'élection : et si , en réfléchissant
sur les rapports politiques , il étoit même possible
de s'imaginer un changement de choses , la convention du
12 juillet , signée à Paris et approuvée ensuite par les parties
contractantes , relativement à une séparation entière de plusieurs
Etats considérables de l'Empire , et leur confédération
particulière , a entièrement détruit toute espérance.
Etant par-là convaincus de l'impossibilité de pouvoir plus
long-temps remplir les devoirs de nos fonctions impériales ,
nous devons à nos principes et à notre devoir de renoncer à
une couronne qui n'avoit de valeur à nos yeux que pendant
que nous étions à même de répondre à la confiance des électeurs,
princes et autres Etats de l'Empire germanique , et de
satisfaire aux devoirs dont nous nous étions chargés. Nous
déclarons donc par la présente que nous considérons comme
dissous , les liens qui jusqu'à présent nous ont attachés au
corps d'Etat de l'Empire germanique; que nous considérons
comme éteinte par la confédération des Etats du Rhin la
charge de chefde l'Empire, et que nous nous considérons parlàacquittés
de tous nos devoirs envers l'Empire germanique ,
endéposant la couronne impériale et le gouvernement impérial.
Nous absolvons enmême temps les électeurs , princes et
Etats
SEINE
AOUT 1806. 321
Etats, et tout ce qui appartient à l'Empire, particulierement
les membres du tribunal suprême et autres magistrats de
l'Empire , de leur devoir , par lequel ils ont été liés à nous
comme chef légal de l'Empire d'après la constitution.
Nous dissolvons également toutes nos provinces allemandes
et pays de l'Empire , de leurs devoirs réciproques envers l'Empire
germanique, et nous tâcherons en les incorporant à nos
EtatsAutrichiens , comme empereur d'Autriche , de les porter
dans les rapports amicals subsistans avec toutes les puissances
etEtats voisins, à cette hauteur de prospérité et de bonheur
qui est le but de tous nos desirs et l'objet de nos plus doux
soins.
Faitdans notre résidence , sous notre sceau impérial .
Vienne, le 6 août 1806.
-
PARIS.
Signé FRANÇOIs.
On assure que l'objet de la séance extraordinaire tenue
hier 14 août par le sénat , étoit de délibérer sur trois sénatus-
consulte envoyés par S. M. І. — Le premier de ces actes
souverains règle , dit-on , la manière dont les titulaires des
duchés , créés dans les royaumes d'Italic et de Naples , pourront
transporterdans l'Empire la valeur territoriale de ces fiefs , et
en conserver les titres . Le second établit une sénatorerie dans
le département de Gênes. Le troisième donne la salle de
P'Odéon au Sénat, qui reste chargé des réparations nécessaires
à cet édifice.
-Aujourd'hui , jour anniversaire de la naissance de S. M.
l'EMPEREUR et Ros , le corps municipal de la ville de Paris s'est
réuni à l'Hôtel -de-Ville, à sept heures du matin , pour y recevoir
S. Exc. M. le général Junot , gouverneur de Paris , et
procéder en séance publique à l'entérinement de ses lettres de
provision. Ahuit heures ,le corps municipal , ayant à sa tête
M. le gouverneur , s'est rendu àSaint-Cloud,au grand lever de
S. M. Au retour de Saint-Cloud , le cortége est entré à l'Hôtel-
de-Ville. Aquatre heures , les diverses autorités départementales
et municipales se sont rendues à l'église métropolitaine
Le Discours a été prononcé par M. Guillon , chanoine
honoraire de la Métropole ; S. Em. Mgr le cardinal archevéque
a assisté à toute la cérémonie .
-On écrit de Naples que le prince de Hesse-Philipstadt
qui a été frappéà la tête , comme on sait, en soutenant le siége
de Gaëte , n'a survécu que trois jours à ses blessures. On avoit
caché sa mort à la garnison.
-La gazette de Mayence pose, de la manière suivante , les
questions proposées au synode des Juifs , rassemblés à Paris ,
par les commissaires de S. M. I.
1°. Est-il permis aux juifs d'avoir plusieurs femmes ?
X
322 MERCURE DE FRANCE ,
2°. Leur religion permet-elle le divorce ? Le divorce estil
valable , sans avoir été prononcé par les tribunaux de
justice ? Et la loi juive est-elle , à cet égard , en contradiction
avec la loi française ?
3°. Une juive peut-elle épouser un chrétien , ou un chrétien
épouser une juive, ou bien la loi défend-elle aux juifs de
marier autrement qu'entr'eux ?
se
4°. Les juifs regardent-ils_les Français comme leurs frères
ou bien des étrangers ?
5°. Quel est dans l'une ou l'autre supposition , le point de
vue sous lequel la loi considère les Français qui ne reconnoissent
pas la religion juive ?
6°. Les juifs qui sont nés en France, et que la loi a déclarés
citoyens , regardent-ils la France comme leur patrie ?
Sont-ils obligés de la défendre ? Doivent-ils obéissance aux
lois , et doivent-ils se conformer à toutes les dispositions du
code civil ?
7°. Par qui sont nommés les rabins ?
8°. Quels sont les droits , et quelle est la juridiction et la
police que les rabins exercent sur les Juifs ?
9°. Le mode d'élection et la nature de l'autorité qu'exercent
des rabins sont-ils prescrits par les lois , ou n'ont-ils été établis
que par l'usage ?
10°. La loi des Juifs leur interdit-elle certaines professions ?
11 °. La loi défend-elle aux Juifs l'usure envers leurs frères ?
12°. La loi défend-elle où permet-elle aux Juifs l'usure envers
les étrangers ?
-D'après un décret du 31 juillet, les biens des fabriques
des églises suppriméees appartiennent aux fabriques des églises
auxquelles les églises supprimées sont réunies , quand même
ces biens seroient situés dans des communes étrangères.
-
Le mardi 19 août 1806 , à midi précis , S. Exc. le
ministre de l'intérieur fera , dans l'ancienne salle des séances
publiques de l'Institut , la distribution générale des prix
aux élèves de l'Ecole de Médecine , de l'Ecole de Pharmacie
, des Lycées , du Prytanée , des Ecoles de Peinture ,
deSculpture et d'Architecture , et du Conservatoire de Musique.
Ilsera assisté de M. le conseiller d'état à vie, directeurgénéral
de l'instruction publique , et de M. le président
de l'institut. La séance sera ouverte par un discours que
prononcera M. Noël, inspecteur-général de l'instruction publique
, membre de la légion d'honneur.
6 dé-
-D'après un décret du 4 août , le temps de nuit
où l'article 131 de la loi du 28 germinal an
fend à la gendarmerie d'entrer dans les maisons des citoyens ,
sera réglé par les dispositions de l'article 1037 du Code
de procédure civile ; en conséquence , la gendarmerie ne
pourra, sauf les exceptions établies par ladite loi du 28
AOUT 1806. 323
germinal , entrer dans les maisons , savoir : depuis le 1er octobre
jusqu'au 31 mars , avant six heures du matin , et après
sixheures dusoir; et depuis le 1er avril jusqu'au30 septembre
avant quatre heures du matin , et après neuf heures du soir ,
Quand il s'agira des recherches à faire dans les maisons de
particuliers , prévenus de recéler des conscrits ou déserteurs
le mandat spécial de perquisition prescrit par le même
article 131 de la loi du 28 germinal an 6 , pourra être suppléé
par l'assistance du maire ou de son adjoint, ou du commissaire
de police.
Nous nous estimons heureux d'avoir acquis les lumières
nécessaires pour mettre le public en garde contre les bruits
qui circulent en ce moment , et d'être autorisés à le faire.
Toutes les difficultés qui existoient en Allemagne sont levées.
L'Autriche a reconnu la confédération du Rhin , et le titre
d'empereur d'Autriche donne à cette maison des titres d'égalité
avec les autres maisons impériales. La Prusse a reconnu
la confédération du Rhin , ainsi que les derniers arrangemens
de l'Allemagne. S. M. le roi de Prusse a nommé M. de Humboldtson
ministre plénipotentiaire à Naples. Il a aussi nommé
des ministres auprès du roi de Hollande , et du grand-duc de
Clèves et deBerg. L'empereurd'Autriche a également reconnu
le roi des Deux-Siciles .
Tous les ordres se préparoient à l'état-major pour le retour
de la Grande-Arinée, et les fêtes de la paix auront lieu à
la fin de septembre , ainsi que cela avoit été annoncé. Les
affaires du continent se trouvent aujourd'hui tellementarrangées,
qu'il doit compter sur un repos durable. En vain semeroit-
on l'or et la corruption , on ne trouveroit plus de souve
rain qui voulût vendre le sang de ses sujets
Les ratifications du traité de paix avec la Russie seront
échangées à Saint-Pétersbourg le 15 de ce mois , et toutes les
notions récemment parvenuesde cette grande capitale donnent
de nouvelles preuves des sentimens pacifiques de l'empereur
Alexandre , et du desir qu'il a de contribuer à la paix du
Monde.
En Angleterre , le peuple semble vouloir la paix. M. Fox
et une grande partie des membres du conseil , parmi lesquels
on compte M. Erskine , lord H. Petty , lord Howich , lord
Moira, M. Sheridan, paroissent dans les mêmes dispositions.
Les négociations , entamées depuis le mois de mars , étoient
arrivées à leur maturité : la paix même , comme le bruit en
a couru , a été au moment d'être signée. Mais la maladie trèsgrave
de M. Fox et son absence du conseil ont rendu tout
incertain , et ont replongé ces grands intérêts dans le dédalę
de la chicane diplomatique , des formules latines et des abs-
X 2
324 MERCURE DE FRANCE ,
tractions. M. Fox semble avoir une maladie compliquée. Les
dernières nouvelles de Londres apprennent qu'il a subi plusieurs
opérations qui donnent des sûretés pour sa vie , mais
qui l'obligeront pendant quelque temps au repos.
(Journal officiel. )
Traité de la Confédération des Etats du Rhin.
S. M. l'Empereur des Français , roi d'Italie , d'une part ;
et d'autre part , LL. MM. les rois de Bavière et de Wurtemberg
, LL. AA. SS. les électeurs archichancelier et de Bade ,
le duc de Berg et Clèves , le landgrave de Hesse-Darmstadt ,
les princes de Nassau-Usingen et de Nassau-Weilbourg , les
princes de Hohenzollern-Hechingen et Hohenzollern-Sigmaringen,
les princes de Salm-Salm et Salm - Kyrbourg , le
prince d'Ysenbourg-Birstein , le duc d'Aremberg et le prince
de Lichtenstein et le comte de Leyen, voulant , par des stipulations
convenables , assurer la paix intérieure et extérieure
du midi de l'Allemagne , pour laquelle l'expérience a prouvé
depuis long-temps , et tout récemment encore, que la constitution
germanique ne pouvoit plus offrir aucune sorte de
garantie , ont nommé pour leurs plénipotentiaires , savoir :
S. M. l'Empereur des Français , roi d'Italie : M. Charles-
Maurice Talleyrand , prince et duc de Bénévent , son grandchambellan
et ministre des relations extérieures , grand-cordon
de la Légion-d'Honneur , chevalier des Ordres de l'Aigle-
Noir et de l'Aigle-Rouge de Prusse , et de l'Ordre de Saint-
Hubert.
S. M. le roi de Bavière : M. Antoine Cetto ; S. M. le roi de
Wurtemberg , M. Levin, comte deWintzingerode ; S. A. S.
l'électeur archichancelier , etc. , etc. , etc. , etc.
Lesquels , après s'être communiqué leurs pleins-pouvoirs
respectifs , sont convenus des articles suivans :
Art. Ir Les Etats de LL. MM. le roi de Bavière et de Wurtemberg
, de LL. AA. SS. les électeurs , archichancelier et
de Bade, le duc de Berg et de Clèves , le landgrave de Hesse-
Darmstadt , les princes de Nassau -Usingen et Nassau-Weilbourg
, le prince de Hohenzollern-Hechingen et Hohenzollern-
Sigmaringen, les princes de Salm-Salm et Salm-Kyrbourg,
le prince d'Ysenbourg -Birstein , le duc d'Aremberg
et le prince de Lichtenstein , et le comte de la Leyen ,
seront séparés à perpétuité du territoire de l'Empire germanique
, et unis entr'eux par une confédération particulière ,
sous le nom d'Etats confédérés du Rhin.
II. Toute loi de l'Empire germanique qui a pu jusqu'a
présent concerner et obliger leurs majestés et leurs altesses
sérénissimes les rois et princes et le comte , dénommés en
l'article précédent , leurs sujets et leurs Etats ou partie d'iceux ,
sera à l'avenir , relativement à leursdites majestés et alAOUT
1806. 325
tesses et audit comte , à leurs Etats et sujets respectifs ,
nulle et de nul effet ; sauf néanmoins les droits acquis etdes
créanciers et pensionnaires par le récès de 1803 et les dispositions
du paragraphe 39 dudit recès , relatives à l'octroi de
navigation du Rhin , lesquelles continueront d'être exécutées
suivant leur forme et teneur.
III. Chacun des rois et princes confédérés renoncera à ceux
de ses titres qui expriment des rapports quelconques avec
l'Empire germanique ; et le 1 août prochain il fera notifier
à la diète sa séparation d'avec l'Empire.
IV. S. A. S. l'électeur archichancelier prendra les titres de
prince-primat et d'altesse éminentissime. Le titre de princeprimat
n'emporte avec lui aucune prérogative contraire à la
plénitude de la souveraineté dont chacun des confédérés
doit jouir.
V. LL. AA. SS. l'électeur de Bade , le duc de Berg et de
Clèves, et le landgrave de Hesse-Darmstadt, prendront le
titre de grand-duc. Ils jouiront des droits , honneurs et prérogatives
attachés à la dignité royale. Le rang et la prééminence
entr'eux sont et demeureront fixés conformément à
l'ordre dans lequel ils sont nommés au présent article. Le
chef de la maison de Nassau prendra le titre de duc, et le
comte de la Leyen le titre de prince.
VI. Les intérêts communs des Etats confédérés seront trai-.
tés dans une diète dont le siége sera à Francfort , et qui sera
divisée en deux colléges , savoir : le collége des rois , et le
collége des princes.
VII. Les princes devront nécessairement être indépendans
de toute puissance étrangère à la confédération , et ne pourront
conséquemment prendre du service d'aucun genre que
dans les Etats confédérés ou alliés à la confédération. Ceux
qui , étant déjà au service d'autres puissances , voudront y
rester , seront tenus de faire passer leurs principautés sur la
tête d'un de leurs enfans.
VIII. S'il arrivoit qu'un desdits princes voulût aliéner ,
en tout ou en partie , sa souveraineté , il ne le pourra faire
qu'en faveur de l'un des Etats confédérés .
IX. Toutes les contestations qui s'éleveront entre les Etats
confédérés , seront décidées par la diète de Francfort.
X. La diète sera présidée par S. A. Emin. le prince-primat
, et lorsqu'un des deux colléges seulement aura à délibérer
sur quelque affaire , S. A. Em. présidera le collège des
rois, et le duc de Nassau le collége des princes.
XI. Les époques où, soit la diète , soit un des colléges
séparément devra s'assembler, le mode de leur convocation ,
les objets qui devront être soumis à leurs délibérations, la
manière de former les résolutions et de les faire exécuter seront
déterminés par un statut fondamental que S. A. Em. le
326 MERCURE DE FRANCE ,
prince-primat proposera dans un délai d'un mois après la
notification faite à Ratisbonne , et qui devra être approuvé
par les Etats confédérés. Le même statut fondamental fixera
définitivement le rang entre les membres du collége des
princes
XII . S. M. l'Empereur des Français sera proclamé protecteur
de la confédération, et en cette qualité, au décès de
chaque prince-primat, il en nommera le successeur.
XIII . S. M. le roi de Bavière cède à S. M. le roi de Wurtemberg
la seigneurie de Wiesensteig , et renonce aux droits
qu'à raison de la préfecture de Burgau , il pourroit avoir ou
prétendre sur l'abbaye de Wiblingen.
XIV. S. M. le roi de Wurtemberg cède à S. A. S. le
grand-duc de Bade le comté de Bendorf, les villes de Bruhnlingen
et de Willingen avec la partie du territoire de cette
dernière , située à la droite de la Brigach , et la ville de
Tuttlingen , avec les dépendances du bailliage de ce nom ,
situées à la droite du Danube .
XV. S. A. S. le grand-duc de Bade cède à S. M. le roi de
Wurtemberg la ville de Biberach avec ses dépendances.
XVI . S. A. S. le duc de Nassau cède à S. A. I. le grandduc
de Berg la ville de Deutz ou Duytz avec son territoire ,
la ville et le bailliage de Kænigswinter et le bailliage de
Willich.
XVII. S. M. le roi de Bavière réunira à ses Etats et possédera
en toute propriété et souveraineté la ville et le territoire
de Nuremberg et les commanderies de Rohr et de Waldstettin
de l'ordre Teutonique.
XVIII. S. M. le roi de Wurtemberg réunira à ses Etats et
possédera en toute souveraineté et propriété la seigneurie de
Wiesensteig , et les villes , territoires et dépendances de Biberach
, en conséquence des cessions à lui faites par S. M. le
roi de Bavière et S. A. S. le grand-duc de Bade , la ville de
Waldsée , le comté de Schelklingen , la commanderie de
Kappfenbourg ou Laucheim , la commanderie d'Alschausen ,
distraction faite des seigneuries de Achberg et Hohenfels et
l'abbaye de Wiblingen.
XIX. S. A. S. le grand-duc de Bade réunira à ses Etats et
possédera en toute souveraineté et propriété le comté de Bondorf,
les villes de Bruunlingen , Willingen et Tuttlingen , les
parties de leurs territoires et leurs dépendances spécifiées en
l'article XIV, et tels qu'ils lui ont été cédés par S. M. le roi de
Wurtemberg. Il possédera en toute propriété la principauté
de Heitersheim et toutes celles de ses dépendances situéés dans
la possession de S. A. S. , telles qu'elles seront en conséquence
du présent traité. Il possédera également en toute propriété
les commanderies teutoniques de Beuggen et de Fribourg.
XX. S. A. I. le grand-duc de Berg possédera en toute sou
AOUT 1806. 327
veraineté et propriété la ville de Doutz ou Duytz avec son
territoire , la ville et le bailliage de Kænigswenter et le bailliage
de Willich , en conséquence de la cession à lui faite par
S. A. S. le duc de Nassau.
XXI. S. A. S. le grand-duc de Hesse-Darmstadt réunira à
ses Etats le bourgraviat de Friedberg , pour le posséder en
souveraineté seulement pendant la vie du bourgrave actuel ,
et en toute propriété après le décès dudit bourgrave.
XXII. S. A. Em. le prince-primat réunira à ses Etats et
possédera en toute propriété et souveraineté la ville et le territoire
de Francfort.
XXIII. S. A. S. le prince de Hohenzollern-Sigmaringen
possédera en toute propriété et souveraineté les seigneuries
d'Achberg et de Hohenfels , dépendantes de la commanderie
d'Alschausen , et les couvens de Klosterwald et de Habsthal .
S..A. S. possédera en souveraineté les terres équestres situées
entre ses possessions actuelles et les territoires au nord du
Danube, sur lesquels sa souveraineté doit s'étendre en conséquence
du présent traité , nommément les seigneuries de Gamertingen
et de Hetlingen.
XXIV. LL. MM. les rois de Bavière et de Wurtemberg ,
LL. AA. SS. les grands-ducs de Bade , de Berg et de Hesse-
Darmstadt; S. A. Em. le prince-primat; LL. AA. SS. les duc
et prince de Nassau; les princes de Hohenzollern-Sigmaringen
, de Salm-Kyrbourg , d'Ysenbourg-Birstein , et le
duc d'Aremberg exerceront tous les droits de souveraineté ;
savoir:
S. M. le roi de Bavière , sur la principauté de Schwarzenberg
, le comté de Castel , la seigneurie de Speckfeld et Wiesentheid
, les dépendances de la principauté de Hohenlohe ,
enclavées dans le marquisat d'Anspach et dans le territoire
de Rothembourg , nommément les grands bailliages de Schillingsfurst
et de Kirchberg; le comté de Sternstein; les principautés
d'OEttingen; les possessions du prince de la Tour-et-
Taxis, au nord de la principauté de Neubourg; le comté
d'Edelstetten; les possessions des princes et comtes de Fugger ;
le bourgraviat de Winterrieden, et enfin les seigneuries de
'Buxheim et de Tannhausen , et sur la totalité de la grande
route allant de Memmingen à Lindau.
S. M. le roi de Wurtemberg , sur la possession des prince
et comtes Truchess-Waldbourg , les comtés de Baindt , d'Egloff
, de Gutteuzell , d'Egbach , d'Isny, de Kænigseck-Au-
Tendorf, d'Ochsenhausen , de Roth et de Schussenrin et
Wissenau , les seigneuries de Mittingen et Sulningen , Newrawensbourg
, Tannheim, Warthausen et Weingartein , distraction
faite de la seigneurie de Hagnau; les possessions du
prince de la Tour-et-Taxis , à l'exception de celles qui sont
situéesau nord de la principauté de Neubourg et de la sei-
4
328 MERCURE DE FRANCE ,
gneurie de Strasberg et du bailliage d'Ostrach ; les seigneuries
de Gundelfingen et de Neufra , les parties du comté de
Limbourg-Gaildorf non possédées par sadite majesté ; toutes
les possessions du prince de Hohenlohe , sauf l'exception faite
au paragraphe précédent ; et enfin la partie du bailliage cidevant
mayençais de Krautheim, située à la gauche de la
Yaxt.
S. A. S. le grand-duc de Bade , sur la principauté de Furstemberg
( étant exceptées les seigneuries de Gundeltingen ,
Neufra , Trochtelfingen , Jungnau et la partie du bailliagede
Moërskich située à la gauche du Danube ) , la seigneurie de
Hagnau , le comté de Thengen, le langraviat de Klettgau
, les bailliages de Neidenau et Bittigheim , la principauté
deLinange , les possessions des prince et comtes de Loësvenstein-
Werlheim situées à la rive gauchedu Mein ( étant exceptés
le comté de Lævenstein , la partie du Limbourg-Gaildorf
appartenant aux comtes de Lewenstein , et les seigneuries de
Heubach , de Breüberg et de Habitzheim ) ; et enfin sur les
possessions du prince de Salm- Reiferscheid-Krautheim au
nord de la Yaxt.
S. A. I. le grand-duc de Berg , sur les seigneuries de Limbourg-
Styrum , de Bruck , de Hardenberg , de Gimborn et
Neustadt , de Wildenberg , les comtés de Hombourg , de
Bentheim, de Theinfurt , de Horstmar, les possessions du duc
de Looz , les comtés de Siegen , de Dillenbourg ( les bailliages
de Wehrheim et de Burbach exceptés ) , et de Hadamac , les
seigneuries de Westerbourg , de Schadeck et de Beisstein ,
et la partie de la seigneurie de Runckel proprement dite, située
à la droite de la Lahn , et pour les communications
entre le duché de Clèves et les possessions susdites au nord de
ce duché ; S. A. I. aura l'usage d'une route à travers les Etats
du prince de Salm ,
S. A. S. le grand-duc de Darmstadt , sur la seigneurie de Breuberg
et de Hembach , sur la seigneurie ou bailliage d'Habitsheim; le comté
d'Erbach, la seigneurie d'Ilbenstadt , la partie du comté de Kænigstein ,
possédés par le prince de Stolberg-Gedern; les possessions des barons de
Riedesel , enclavées dans les Etats de ladite altesse, ou qui leur sont
'contigües , nommément les juridictions de Lauterbach , de Hockausen ,
Moos et Frienstern ; les possessions des princes et comtes de Salm en
Wettéravie , à l'exception des baillages de Hohensolin , Brauntels et
Greiffenstein; et enfin sur les comtés de Wittgenstein et Berlebourg ,
et le bailliage de Hesse-Hombourg possédés par la branche de ce nom ,
apanagée de Hess - Darmstadt.
S. A. éminentissime le prince-primat , sur les possessions des prince
et comes de Laowenstein-Wertheim , situées à la droite du Rhin et sur
le comté de Rieneck.
LL. AA. SS. les ducs de Nassau - Usingen et prince de Nassau
Weilbourg , sur les bailliages de Dierdorf, Athunvied , Neuerbourg ,et
lapartie du comté du Bas-Ysenbourg appartenant au prince de Wied-
Runckel; les comtés de Wied-Neu-Wiedet Holzapfel , la seignenric
de Schaumbourg, le comté de Dietz et ses dépendances , la partie du
1
AOUT 1806. 329
de
villagedeMunzfelden appartenant au prince de Nassau-Fulde, le bailliage Wehrheimet de Burbach, la partiede la seigneurie de Runckel située à la gauchede la Lahn, la terre équestre deGrausberg , et enfin le bail- liage de Hohensalm , Braunfel et Gruffenstein.
de
S. A. S. le prince de Hohenzollern-Sigmaringen , sur les seigneuries Trochelsingen , de Jungnau , de Strasberg , sur le bailliage d'Ostrach, et lapartie de la seigneurie de Moëskirch , située à la gauche du Danube. S.A. S le prince de Salm-Kyrbourg sur les seigneuries de Gehmen. S. A. S. le prince d'Ysenbourg -Birstein , sur les possessions des comtes d'Ysenbourg-Budingen , Woechtersbach et Meerholz , sans que les comtes apanagés de sa branche puissent se prévaloir de cette stipulation pour
former aucune prétention à sa charge. EtS. A. S. le duc d'Aremberg , sur le comté de Dulmen. XXV. Chacun des rois et princes confédérés possédera en toute souveraineté
les terres équestres enclavées dans ses possessions . Quant aux terres équestres interposées entre deux des Etats confédérés , elles seront partagées, quant à la souveraineté entre les deux Etats , aussi également que faire se pourra, ma's de manière à ce qu'il n'en résulte ni morcellement
ni mélanges de territoires.
XXVI. Les droits de souveraineté sont ceux de législation , de juri- diction suprême , de haute police , de conscription militaire ou de recrutement
et d'impot .
XXVII. Les princes ou comtes actuellement régnans conserveront chacun, comme propriété patrimoniale et privée, tous les domaines sans
exception qu'ils possèdent maintenant , ainsi que tous les droits seigneuriaux
et féodaux non essentiellement
inhérens à la souveraineté , et
notamment les droits de basse et moyenne juridiction en matière civile et criminelle , de juridiction et de police forestière , de chasse , de péche ,
de mines , d'usines , de dîmes et prestations féodales , de pâturages et
autres s mblables , et les revenus provenant desdits domaines et droits.
Leurs domaines et biens seront assimilés , quant à l'impôt , aux domaines etbiens desprinces de la maison sous la souveraineté de laquelle ils doivent
passer enverta du présent traité ; ou si aucun des princes de ladite maison
ne possédoit d'immeubles aux domaines et biens de la classe la plus privilégiée
, ne pourront lesdits domaines et droits étre vendus à un souverain
étranger à la confédération
, ni autrement aliénés , sans avoir été
préalablement offerts au prince sous la souveraineté duquel ils se trouvent
placés.
XXVIII. En matière criminelle , les princes et comtes actuellement régnans et leurs héritiers, jouiront du droit d'austregues , c'est-à-dire
d'être jugés par leurs pairs; et dans aucun cas la confiscation de leurs
biens ne pourra être prononcée ni avoir lieu , mais les revenus pourront
être séquestrés pendant la vie du condamné.
XXIX . Les Etats confédérés contribueront au paiement des dettes
actuelles des cercles , non seulement pour leurs possessions anciennes ,
mais aussi pour les territoires qui doivent être respectivement
soumis
à leur souveraineté. La dette du cercle de Souabe sera à la charge de
LL. MM. les rois de Bavière et de Wurtemberg
, de LL. AA . SS. le grand-duc de Bade , les princesde Hohenzollern et de Sigmaringen ,
de Lichtenstein et de la Leyen , et divisée entr'eux dans la proportion deceque chacan desdits rois et princes possédera dans la Souabe.
XXX. Les dettes propres de chaque principauté, comté ou seigneurie,
passant sous la souveraineté de l'un des Etats confédérés , seront divisées entre leditEta: et les princes ou comtes actuellement
régnans , dans la
proportion des revenus que ledit Etat doit acquérir , et de ceux que les
princes oncomtes doivent conserver d'après les stipulations ci-dessus . XXXI. Il sera libre aux princes ou comtes actuellenient régnans et
à leurs béritiers , de fixer leur résidence partout où ils le voudront,pourvu
1
330 MERCURE DE FRANCE ,
que ce soit dans l'un des Etats , membres ou alliés de la confédération du
Khin , ou dans la possession qu'ils conserveront en souveraineté hors du
territoire de ladite confédération; et de retirer leurs revenus et leurs
capitaux sans pouvoir être assujétis , pour cette cause , à aucun droit ou
impôt quelconque.
XXXII. Les individus employés dans l'administration publique des
principautés , comtés ou seigneuries qui doivent, en vertu du présent
traité , passer sous la souveraineté de l'un des Etats confédérés , et que le
souverain nejugeroit pas à propos de conserver dans leur emploi, jouiront
d'une pension de retraite égale à celle que les lois et règlemens de l'Etat
accordent aux officiers de meine grade.
XXXIII . Les membres des ordres militaires ou religieux qui pourront
étre , en conséquence du présent traité , dépossédés ou sécularisés , recevront
unepensionannuelle etvviiagère proportionnée aux revenus dont ils
jouissoient , à leur dignité et à leur age, ethypothéquée sur les biens dont
ils étoient usufruitiers .
XXXIV. Les rois , grands ducs , ducs et princes confédérés renoncent,
chacun d'eux pour soi , ses héritiers et successeurs , à tout droit actuel
qu'il pourroit avoir ou pré endre sur les possessions des autres membres
de la confédération , telles qu'elles sont et telles qu'elles doivent être en
conséquence du présent traité. Les droits éventuels de succession demeu-
Jant seuls réservés , et pour le cas seulement où viendroit à s'éteindre la
maison ou la branche qui possède maintenant , ou doit en vertu du présent
traité posséder en souveraineté les territoires , domaines et biens sur
lesquels les susdits droits peuvent s'étendre .
XXXV. Il y aura entre l'Empire français et les Etats confédérés du
du Rhin , collectivement et séparément une alliance , en vertu de laquelle
toute guerre continentale que l'une des parties contractantes auroit à soutenir
deviendra immédiatement commune à toutes les autres .
XXXVI . Dans le cas où une puissance étrangère à l'alliance et voisine
armeroit , les hautes parties contractantes , pour ne pas être prises au
dépourvu , armeront pareillement, d'après la demande qui en sera faite
par le ministre de l'une d'elles à Francfort. Le contingent que chacun
des alliés devra fournir étant divisé en quatre quarts , la diète déterminera
combien de quarts devront être rendus mobiles; mais l'armement ne sera
effectué qu'en conséquence d'une invitation adressée par S. M. l'EMPEREUR
et Roi à chacune des puissances alliées .
XXXVII . S. M. le roi de Bavière s'engage à fortifier les villes d'Augsbourg
et de Lindau , à former et entretenir en tout temps dans la première
de ces deux places des établissemens d'artillerie , et à tenir dans la
seconde une quantité de fusils et de munitions suffisante pour une réserve ,
de même qu'à avoir à Augsbourg des boulangeries , pour qu'on puisse confectionner
une quantité de biscuits telle , qu'en cas de guerre la marche
des armées n'éprouve pas de retard.
XXXVIII . Le contingent à fournir par chacun des alliés , pour le cas
de guerre , est fixé comme il suit : La France fournira 200.000 hommes
de toutes armes ; le royaume de Bavière, 30,000 hommes de toutes armes ;
le royaume de Wurtemberg , 12,000 ; le grand-duc de Bade , 8,000 ; le
grand-duc de Berg , 5,000; le grand duc de Darmstadt ,14,000 homues .
LL. AA. SS. les duc et prince ds Nassau fourniront , avec les autres
princes confédérés , un contingent de 4,000 hommes .
XXXIX. Les hautes parties contractantes se réservent d'admettre par
la suite dans la nouvelle confédération d'autres princes et Etats d'Allemagne
qu'il sera trouvé de l'intérêt commun d'y admettre.
XL. Les ratifications du présent traité seront échangées à Munichle 25
juillet de la présente année.
Fait à Paris , le 12 juillet 1806.
(Suivent les signatures.)
AOUT 1806.
331
Note remise à la diète de Ratisbonne , par M. Bacher ,
chargé d'affaires de France, le 1 août 1806.
Le soussigné , chargé d'affaires de S. M. l'Empereur des
Français , Roi d'Italie , près la diète générale de l'Empire
germanique , a reçu de S. M. l'ordre de faire à la diète les
déclarations suivantes :
Leurs Majestés le roi de Bavière et de Wurtemberg , les
princes souverains de Ratisbonne , de Bade , de Berg , de
Darmstadt , de Nassau , et les autres principaux princes du
midi et de l'ouest de l'Allemagne , ont pris la résolution
de former entr'eux une confédération qui les mette à l'abri de
toutes les incertitudes de l'avenir , et ils ont cessé d'être Etats
de l'Empire.
La situation dans laquelle le traité de Presbourg a placé
directement les cours alliées de la France , et indirectement les
princes qu'elles entourent et qui l'avoisinent , étant incompatible
avec la condition d'un Etat d'Empire , c'étoit pour elles
et pour ses princes une nécessité d'ordonner sur un nouveau
plan le système de leurs rapports , et d'en faire disparoître
une contradiction qui auroit été une source permanente d'agitation
, d'inquiétude et de danger.
De son côté , la France , si essentiellement intéressée au
maintien de la paix dans le midi de l'Allemagne , et qui ne
pouvoit pas douter que , du moment où elle auroit fait repasser
le Rhin à ses troupes , la discorde , conséquence inévitable
des relations contradictoires ou incertaines , mal définies
etmal connues , auroit compromis de nouveau le repos
des peuples , et rallumé peut-être la guerre sur le continent;
obligé d'ailleurs de concourir au bien-être de ses alliés ,
de les faire jouir de tous les avantages que le traité de Presbourg
leur assure , et qu'elle leur a garantis, la France n'a
pu voir, dans la confédération qu'ils ont formée , qu'une suite
naturelle et le complément nécessaire de ce traité.
et
Depuis long-temps des altérations successives , qui , de
siècle en siècle , n'ont été qu'en augmentant, avoient réduit
la constitution germanique à n'être plus qu'une ombre d'ellemême.
Le temps avoit changé tous les rapports de grandeur
les divers et de force qui existoient primitivement entre
membres de la confédération, et entre chacun d'eux et le
tout dont ils faisoient partie. La diète avoit cessé d'avoir
une volonté qui lui fût propre; les sentences des tribunaux
suprêmes ne pouvoient être mises à exécution. Tout attestoit
unaffoiblissement si grand , que le lien fédératif n'offroit plus
de garantie à personne , et n'étoit , entre les puissans , qu'un
moyen de dissention et de discorde. Les événemens des trois
coalitions ont porté cet affoiblsssement à son dernier terme.
Un électorat a été supprimé par la réunion du Hanovre à
332 MERCURE DE FRANCE ,
la Prusse ; un roi du nord a incorporé à ses autres Etats une
des provinces de l'Empire; le traité de Presbourg a attribué
à LL. MM. les rois de Bavière et de Wurtemberg , et à S. A. S.
l'électeur de Bade, la plénitude de la souveraineté; prérogative
que les autres électeurs réclameroient sans doute , et
seroient fondés à réclamer , mais qui ne peut s'accorder
ni avec la lettre , ni avec l'esprit de la constitution de
l'Empire.
S. M. l'EMPEREUR et Ror est donc obligé de déclarer , qu'il
ne reconnoît plus l'existence de la constitution gerinanique ,
en reconnoissant néanmoins la souveraineté entière et absolue
de chacun des princes , dont les Etats composent aujourd'hui
l'Allemagne , et conserve avec eux les mêmes relations
qu'avec les autres puissances indépendantes de l'Europe .
S. M. l'EMPEREUR et Ror a accepté le titre de Protecteur
de la confédération du Rhin. Il ne l'a fait que dans des vues de
paix , et pour que sa médiation , constamment interposée
entre les plus foibles et les plus forts , prévienne toute espèce
de dissentions et de troubles.
Ayant ainsi satisfait aux plus chers intérêts de son peuple et
de ses voisins ; ayant pourvu , autant qu'il étoit en lui , à
la tranquillité future de l'Europe, et en particulier à la tranquillité
de l'Allemagne , qui a été constamment le théâtre de
la guerre; en faisant cesser la contradiction qui plaçoit les
peuples et les princes sous la protection apparente d'un système
réellement contraire à leurs intérêts politiques et à leurs
traités , S. M. l'EMPEREUR et Ros espère qu'enfin les nations
de l'Europe fermeront l'oreille aux insinuations de ceux qui
voudroient entretenir sur le continent une guerre éternelle ;
que les armées françaises qui ont passé le Rhin , l'auront
passé pour la dernière fois , et que les peuples d'Allemagne
ne veront plus que dans l'histoire du passé ,l'horrible tableau
des désordres de tout genre , des dévastations et des massacres
quela guerre entraîne toujours avec elle.
S. M. a déclaré qu'Elle ne porteroit jamais les limites de la
France au-delà du Rhin : Elle a été fidèle à sa promesse ;
maintenant son unique desir est de pouvoir employer les
moyens que la Providence lui a confiés , pour affranchir les
mers , rendre au commerce sa liberté , et assurer ainsi le repos
et le bonheur du monde.
Ratisbonne , le 1 août. BACHER.
Rapport fait à S. M. l'EMPEREUR et Rot, par son Ministre
des Cultes , sur la publication d'un seul Catéchisme pour
toutes les Eglises de l'Empire français.
SIRE ,
La loi du18 germinal anX, ordonne qu'il n'y aura qu'un
Catéchisme pour tous les diocèses de l'Empire francais. Cette
AOUT 1806. 333
disposition légale est dans le véritable esprit de la religion ;
elle réalise le voeu des conciles généraux : il n'y a qu'une foi
et qu'un baptême ; il ne doity avoir qu'un enseignement.
Les vérités chrétiennes ne se propagèrent d'abord que par
le ministère de la parole; dans la suite , on publia des écrits
pour fixer les principaux objets de l'instruction religieuse.
Ces écrits se multiplièrent. Dans le seizième siècle , il existoit
enEurope autant de Catéchismes qu'il y avoit de provinces ,
et même de villes. On s'aperçut que leur nombre excessif et
leur grande diversité apportoit la confusion dans l'Eglise , et
que la pureté de la doctrine se trouvoit altérée dans plusieurs.
Les Pères du concile de Trente , voulant remédier à cet abus ,
décrétèrent la rédaction en latin d'un Catéchisme général ,
destiné à devenir le témoignage solennel et permanent de la
vérité dans le monde chrétien. Si l'on considère l'étendue de
ce Catéchisme , et la langue dans laquelle il fut rédigé , on
demeure convaincu que les Pères du concile s'étoient encore
moins proposé l'instruction directe et immédiate des simples
fidèles , que celle même des évêques et des prêtres , par qui
les fidèles doivent être instruits. Après la tenue du concile , on
s'occupa dans les divers Etats catholiques , à rédiger en langue
vulgaire des Catéchismes particuliers , sur le modèle de celui
deTrente. En France , comme ailleurs , chaque évêque publia
le sien. De nos jours, il n'étoit pas rare de voir dans le même
diocèse chaque nouvel évêque promulguer un Catéchisme
nouveau.
La religion chrétienne est répandue sur tout le globe. Comment
concevoir l'idée d'un seul Catéchisme à l'usage de tant
de peuples divers ? Il faudroit préalablement exécuter le projet,
si souvent entrepris et si souvent abandonné, d'une langue
universelle entre les hommes. Le concile de Trente avoit fait,
à cet égard , tout ce qui étoit possible ; il avoit choisi , pour
la rédaction d'un Catéchisme général , la langue qui étoit
alors commune à toutes les écoles , qui étoit celle des théologiens
, des jurisconsultes et des savans , c'est-à- dire , de tous
ceux qui , dans chaque pays , étoient établis pour instruire
les autres. Dans la vue de rendre inaltérable le dépôt précieux
de la doctrine , il avoit choisi une langue morte , qui n'étoit
plus susceptible de variations ; car , selon l'ingénieuse observation
d'un écrivain distingué , ce n'est que quand elles sont
mortes , que les langues deviennent immortelles. Mais si l'idée
d'un Catéchisme unique pour toutes les nations et pour tous
les empires est impraticable , les motifs les plus puissans
auroient dû engager chaque Eglise nationale à consacrer un
mode uniforme d'enseignement pour des hommes qui parlent
la même langue , qui vivent sous le même Empire , et qui
ne forment entr'eux qu'une même nation.
334 MERCURE DE FRANCE ,
a
Qu'est-il nécessaire que chez lemême peuple il y ait tant
de Catéchismes différens , et que , tous les jours , on en fasse
de nouveaux ? Dans les sciences humaines , on a sans cesse
d'anciennes erreurs à corriger, et des vérités nouvelles à découvrir
: conséquemment, il importe que chacun puisse concourir
, par son travail et par ses recherches particulières , au
progrès des connoissances communes. Mais en matière de reli
gion, il ne faut offrir aux fidèles que ce qui
été enseigné
toujours , partout et pour tous : toute nouveauté est profane.
La multiplicité et la diversité des Catéchismes ne sauroient
toujours être sans quelques dangers pour le fond de la doctrine.
Il est souvent des objets qui sont développés dans un Catéchisme
, et qui sont omis dans un autre. Cette différence
peut donner aux fidèles de fausses idées , et sur les choses
dont on parle, et sur celles que l'on tait. Des controverses
, des guerres théologiques surviennent ; il n'est pas sans
exemples que l'on ait cherché , en pareil cas , à faire prévaloir
ses opinions personnelles ; et l'expérience prouve que ces
opinions sont quelquefois erronées : car les promesses ont été
faites au corps général de l'Eglise , et non àà chaque pasteur
enparticulier.
Indépendamment de ces inconvéniens, l'instruction des
peuples souffre et languit , tant qu'il existe tant de rédactions
différentes pour exprimer les mêmes choses. Les émigrations
d'un diocèse dans un autre sont fréquentes. Or , en changeant
de diocèse , on a besoin de se livrer à un nouveau travail ,
comme si l'on avoit à changer de croyance : tout cela déconcerte
la mémoire, et peut égarer la raison.
Il étoit réservé à la haute sagesse de Votre Majesté d'étendre
sa sollicitude impériale sur tout ce qui peut perfectionner
lamarche de l'enseignement religieux. Cet enseignement n'im
porte pas moins à l'Etat qu'à la religion même : il enveloppe ,
pour ainsi dire, l'homme dès sa plus tendre enfance. Il met
les plus grandes vérités à la portée de tous les âges et de toutes
les classes , en s'adressant , non à l'esprit qui est la partie la
plus bornée et la plus contentieuse de nous-mêmes , mais au
coeur, dont il ne faut que diriger les affections , et qui peut
saisir sans effort tout ce qui est bon, tout ce qui est juste ,
tout ce qui est généreux , tout ce qui est aimable. Si les vertus
les plus nobles et les plus élevées habitent la chaumière du
pauvre comme le palais des rois ; si les hommes les plus
simples et les plus grossiers sont aujourd'hui plus affermis sur
la spiritualité et l'immortalité de l'ame , sur l'existence et
l'unité de Dieu , sur les principales questions de morale , que
ne l'étoient les sages de l'antiquité, nous en sommes redevables
au christianisme , qui , en ordonnant les bonnes oeuvres
et en commandant la foi, épargne au commun des hommes
AOUT 1806. 335
les circuits , les incertitudes et les sinuosités de la science
humaine.
nos
Ceux qui pensent qu'on ne devroit point parler de religion
et de morale aux enfans , et qu'on devroit attendre un âge
plus avancé , méconnoissent la vivacité des premières impressions
et la force des premières habitudes . Ils ignorent que
l'enfance est plus susceptible qu'on ne croit d'acquérir des
connoissances utiles; que l'homme , dans aucun temps , ne
peut sans danger être abandonné à lui-même; que , s'il ne
s'occupe pas du bien , il se préoccupera du mal ; que l'esprit
et le coeur ne peuvent demeurer vides. Tout ce qui est moral
n'est jamais recommandé inutilement dans un âge qui est
celui du sentiment, de la confiance et de la bonne foi. Il
importe que les premières notions de nos devoirs puissent
naître et se fortifier avec les premiers développemens de
facultés , et que nous acquérions des forces pourle moment
où nous aurons besoin de nous essayer et de nous mesurer
avec les charges et les devoirs de la société civile. Les instructions
reçues dans la jeunesse ne s'effacent jamais , et nes'affoiblissent
que très-difficilement ; elles deviennent en quelque
sorte une seconde nature. Pour inculquer de bons principes ,
il seroit dangereux d'attendre qquuee l'on ent à combattre des
habitudes vicieuses. On voudroit que les enfans fussent insensiblement
éclairés par l'expérience ; mais l'expérience est
presque toujours perdue pour nous : elle ne réussit souvent
qu'à nous rendre plus malheureux , sans nous rendre meilleurs.
Il est donc essentiel de protéger un enseignement qui ,
dès les premiers pas que nous faisons dans le chemin de la
vie, dispose l'ame à toutes les actions louables et à toutes les
vertus.
1
Nousavons vu que la nécessitéd'un mode uniforme pour cet
enseignement a été reconnue par la loi. Des circonstances
impérieuses ne permettoient pas de différer plus long-temps
l'exécution de cette mesure légistative. Par la nouvelle organisation
ecclésiastique , chaque diocèse est aujourd'hui plus
vaste , et embrasse un territoire sur lequel il en existoit autrefois
plusieurs ; chacun des anciens diocèses avoit son Catéchisme
particulier : il suit de là qu'il y a quelquefois sept ou
huit Catéchismes différens dans lemêmediocèse.D'autre part,
nous sommes avertis que dans quelques parties de l'Empire
les exemplaires de ces livres élémentaires sont entièrement
épuisés. La rédaction d'un Catéchisme à l'usage de tout l'Empire
français devenoit donc indispensable. Cette rédaction
est achevée; elle a été faite sous les yeux et par les soins de
M. le cardinal légat , muni de tous les pouvoirs du Saint-
Siége.
L'Eglise de France s'est toujours distinguée par ses lumières
et par son zèle; elle compte des prélats illustres qui
ont commandé le respect dans tout l'univers chrétien. On n'a
336 MERCURE DE FRANCE ,
pas eu la prétention de vouloir faire mieux et autrement que
ces prélats , qui ont exposé avec pureté , clarté et précision ,
ladoctrine catholique dans les instructions qu'ils publioient
pour les fidèles confiés à leur surveillance pastorale. Le Catéchisme
de Bossuet a principalement dirigé le travail des rédacteurs
; et l'ouvrage de ceux-ci n'est, à proprement parler ,
qu'un exemplaire de ce Catéchisme , et j'ose dire l'ouvrage
même de l'Eglise gallicane , dont ce prélat a été si souvent
l'éloquent interprète. Le nom de Bossuet , dont la science ,
les talens et le génie ont servi l'Eglise et honoré la nation ,
ne s'effacera jamais de la mémoire des Français ; et la justice
que tous les évêques de la chrétienté ont rendue à la doctrine
de ce grand homme, nous en garantit suffisamment l'exactitude
et l'autorité.
Par ces considérations , j'ai l'honneur de proposer à V. M.
d'ordonner la publication ,dans toute l'étendue de l'Empire ,
du Catéchisme que je joinsàmon présent rapport, qui a pour
titre : Catéchisme à l'usage de toutes les Eglises de PEm.
pire français , et qui est revêtu de l'approbation du représentant
du Saint-Siége.
-Sur ce rapport, S. M. a rendu le décret suivant :
I. En exécution de l'art. 59 de la loi du 18 germinal an to ,
le Catéchisme annexé au présent décret , approuvé par S. Em.
le cardinal légat , sera publié et seul en usage dans toutes les
églises catholiques de l'Empire. II. Notre ministre des cultes
surveillera l'impression de ce Catéchisme; et, pendant l'espace
dedix années , il est spécialement autorisé à prendre , à cet
effet, toutes les précautions qu'il croira nécessaires.
FONDS PUBLICS DU MOIS D'AOUT .
DU SAMEDI 9. - Ср . ою с . J. du 22 mars 1806. 67f. acc. 150. 10c
150. 200. 150 200 000 ос . oof oof coc . oof.
Idem . Jouiss . du 22 septembre 1806. oof. coc. ooc .
Act. de la Banque de Fr. oooof ooc . oooof oo oooof ooc cooof.
DU LUNDI 11. - Ср. 0/0 c. J. du 22 mars 1806.66f. 5oc. 250. 100000
OOC.OOC OOC ORC COC OOC . OOC OOC
Item. Jouiss . du 22 septembre 1806 63f. 750 oof
Act. de la Banque de Fr. 1157f. 50c. 1156f. 250 0000f. 0000fosc
DU MARDI 12. - C pour 0/0 c. J. du 22 mars 1806. 66f. 6oc 75c 80c .
75c. goc 950.000.000 00 oof ooc.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 63f. 6oc.
Act. de la Banque de Fr. 1155f ooc. oooof ooc oooof. ooc.
DU MERCREDI 13. — С р . ого с. J. du 22 mars 1806. 67f 67f. 10e 158
67f. oof. ooc oocoocooc ooc . ooc . ooc oof.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 64f ooc. oof.
Act. de la Banque de Fr. 116of 1161f 25c ooc oof ooc. oof ooc. oooof.
DU JEUDI 14.-Cp. oo c. J. du 22 mars 1806. 67f67f150 200 250 671
COC OOC OCC.OOC OOC OOC
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. oof ooc ooc.
Act. de la Banque de Fr. 1162. 50c. oooof ooc. oooof,
(No. CCLXVI. )
(SAMEDI 23 AOUT 1806. )
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE.
EINE
ODE.
MES SOUVENIRS ,
OU LES DEUX RIVES DE LA SEINE (1);
N. B. Comme les poésies de M. Le Brun n'ont jamais été
recueillies en corps d'ouvrage , nous croyons faire plaisir aux
amateurs des beaux vers de tirer des Recueils , où ils sont
comme perdus , les fragmens qu'on lui a, pour ainsi dire ,
ravis; mais l'Ode sur les deux Rivesde laSeine paroît imprimée
aujourd'hui pour la première fois. (Note duRédacteur. )
Qu'un autre , d'une ame insensée ,
Sevieillisse en plongeant ses yeux dans l'avenir !
Moi , je rajeunis ma pensée
Par les charmes du souvenir .
1
:
(1) Au sujet d'un logement que le gouvernement venoit de m'accorder
sur la rive droite de la Seine (au Louvre).
Y
338 MERCURE DE FRANCE ;
Dans l'asile de ma vieillesse ,
Un sort heureux présente à mes regards contens
L'aspect des lieux où ma jeunesse
Vit éclore ses doux printemps.
Paisible nymphe de la Seine ,
Quetononde me plaît ! Que tes bords me sont chers !
Ton onde est pour moi l'Hippocrène ,
Ettes bords me sont l'univers .
Tu sembles de mes destinées
Réunir à la fois et partager le cours :
Là , couloient mes jeunes années ;
Ici coulent 'mes derniers jours.
Quemonoeil aime à reconnoître
La rive où se cachoit mon timide berceau !
Mon ame qui semble y renaître ,
Deplus loin brave le tombeau.
Ranimés par d'heureux prestiges ,
D'un palais abattu , les marbres , les jardins (1)
Se relèvent , fiers des vestiges
Qu'ont laissés mes pas enfantins.
Les voilà ces jeunes Dryades
Qui jadis m'ombrageoient de leurs rameaux épars !
Cejet lancé par les Naïades
Rafraîchit encor mes regards .
Parmi des fleurs toujours écloses ,
Errant dans les détours de ces dédales verts,
Mon souvenir cueille des roses,
Et peuple ces bosquets déserts.
Que l'aurore m'y paroît belle !
Un nouveau jour me luit , plus riant et plus pur ;
Et tout l'or dont il étincelle
M'enrichit le céleste azur.
f
(1) L'hôtel de Conti , où l'auteur est né. Cet hôtel est devenu depuis
L'hôtel de laMonnaie.
AOUT 1806. 330
J'y vais épier le phosphore
De l'astre des buissons dans leur sein dérobé; (1 )
Je m'y plais à nourrir encor
L'amant des feuilles de Thisbé. (2)
Je te revois, treille chérie ,
Berceau mystérieux dans les airs suspendu ,
Où, par la naïve Egérie ,
Monpremier baiser fut rendu!
Voisindes lieux de ma naissance , (3 )
Gymnase au vaste dôme, après soixante hivers ,
Tes murs racontent mon enfance
A mes yeux dès qu'ils sont ouverts .
De ton airain la voix fidelle
Frappe des mêmes sons mon oreille et les airs ;
Douze lustres comptés par elle
Rendent mes souvenirs plus chers .
Là , fuyant l'oisive paresse ,
Le travail vint m'apprendre à goûter le plaisir;
Et des jeux la riante ivresse
Egayoit mon heureux loisir.
Là, dans sa vitesse immobile ,
Le buis sembloit dormir, agité par mon bras ;
4 Là, je triplois le cercle agile
Du chanvre envolé sous mes pas.
Là, frèle émule de Dédale ,
Unliége, sous mes coups , se plut à voltiger;
Là , dans une course rivale ,
J'étois Achille au pied léger.
1
(1 ) Le ver luisant.
(2) Le ver à soie.
(3) Collège des Quatre-Nations, où M. Le Brun a fait ses études.
2
340 MERCURE DE FRANCE ,
Là , j'élevois jusqu'à la nue,
Ce long fantôme ailé , qu'un fil dirige encor
Atravers la route inconnue
Qu'Eole ouvreà son vagueessor.
Là, ces colonnes , ces portiques
M'ont vu , la fronde enmain,Baléare nouveau ,
Au-dessus de leurs fronts antiques ,
Atteindre le rapide oiseau.
Là, souventune jeune audace ,
Quand l'instinct belliqueux vint enflammer nos sens ,
Préludoit aux jeux de la Thrace
Parmille combats innocens.
Là , ma jeunesse indépendante
Puisa tes premiers feux , céleste liberté !
Rome , Athènes , à mon ame ardente ,
Prêtoient leurs arts et leur fierté.
Qu'aux premiers accens de laGloire
Il palpita ce coeur, impatient du prix !
Comme des nymphes de Mémoire
Il devint pour jamais épris !
Ceintde triomphantes guirlandes ,
Je crus franchir le Pinde et ses bords immortels;
De mes poétiques offrandes ,
Muses , je parai vos autels !
Mon laurier conquit une amante;
Vainqueur,monjeune front plut aux yeux de Myrté :
Ocombien la gloire est charmante
Quand elle enflamme la beauté !
Cepremier sentiment de l'ame
Laisse un long souvenir que rien ne peut user ;
Et c'est dans la première flamme
Qu'est tout le nectardubaiser.
AOUT 1806 . 341
Age aimant , age d'innocence ,
Age où le coeur jamais n'a de replis obscurs ;
Ta pudeur feint peu la décence ;
Tes goûts sont vrais ; tes feux sont purs !
Ainsi , quand la vieillesse arrive ,
Du long fleuve des ans je remonte le cours;
Et je retrouve sur la rive
L'agedes jeux et des amours.
Par M. LE BRUN , de l'Institut.
A QUELQUES POÈTES ( 1 ).
« LES vers sont la langue des Dieux ,
Dites-vous; toujours libre et fière ,
Loinde l'idiome vulgaire
Elle s'élance dans les cieux. »
Ehbien, soit; comme vous sans doute
Là-haut l'on parle , et l'on écoute.
Mais sur la terre descendas ,
Les Dieux , quand leur esprit est sage ,
Désenflent pour nous leur langage ,
Et veulent bien être entendus.
Toujours sur la plage homérique
On voit l'Olympe , ainsi qu'Argos ,
Ennemi franc et très-épique
Des murs troyens etdu pathos :
Jupiter, dont la voix suprême
D'un mot ébranle l'univers ,
Dans Virgile adoucit ses vers ;
Eole , Mars , Alecton même ,
Ysont purs , élégans et clairs.
Daignez n'être pas plus sublimes ;
Comme eux humanisez vos rimes ;
Aleurs prêtres échevelés
Laissez le style des miracles ,
:
(1) Ces yers ont été lus le 30 août , à la séance publique de la Classe de
la langue et de la littératurefrançaise de l'Institut national.
3
342 MERCURE DE FRANCE ,
Et l'obscurité des oracles
Sur le trépied menteur hurlés :
L'énigme , permise aux prophètes ,
Ne l'est pas encore aux poètes .
Le génie a d'antiques droits ,
D'accord; mais la langue a des lois.
Vous accusez son indigence ,
Sa foiblesse ; et malgre ses torts ,
Des peuples la reconnoissance
Adopte et répand ses trésors.
Par vos témérités nouvelles
Prétendez- vous de nos modèles
Vieillir les vers et les leçons ?
Qu'à leurs pieds tout orgueil fléchisse ;
Devant eux calmez les frissons
De votre fièvre créatrice ;
De grace , Messieurs , moins d'effets !
Moins de fracas , moins de merveilles ,
Et par pitié pour les oreilles ,
Parlez français à des Français.
Trop divin, si votre délire
Ne peut ainsi s'humilier ,
Si cette plume et ce papier
Que vous appelez votre lyre ,
Brûlans et célestes pour vous ,
Sont bizarres et froids pour nous ,
Partez , abandonnez la terre ;
Dans vos poétiques ballons ,
Sur l'aile de vos aquilons
Volez par-delà le tonnerre ,
Et restez-y; car ici-bas
L'excès du grand est ridicule ;
Et l'homme , sans trop de scrupule ,
Siffle des Dieux qu'il n'entend pas .
Racine, ce roi du Parnasse ,
Est toujours vrai dans son audace ,
Et dans sa force toujours pur.
Anathême au poète obscur !
S'il est bouffi, double anatheme !
Que sont les sulfureux éclairs
Pour la raison ,juge suprême
Denotre prose et de nos vers?
1
AOUT 1806: 343
Ses arrêts que le goût proclame ,
D'abord foiblement écoutés ,
Par le temps sont exécutés :
Elle annulle et flétrit du blâme
L'hymen brusque et forcé des mots ,
Dont l'éclat , cher à l'ignorance;
Auxyeux du bon sens qu'il offense
N'est qu'un jour importun et faux ,
Une pénible extravagance ,
Un vain effort de l'impuissance ,
Etle crime des vers nouveaux .
M. DE PARNY, de l'Institut
LE VIN DE CHAMPAGNE ,
CHANSON BACHIQUE.
Izpart, il fuit à flots pressés ,
En mousse pétillante :
Voilà mon verre ; allons , versez ,
Car il faut que je chante.
Demes sons Bacchus est l'objet :
Versez donc sans attendre;
Remplissez-moi de mon sujet ,
Si vous voulez m'entendre.
O vin d'Aï , digne des Dieux ,
Honneur de la Champagne ,
Père des ris , source des jeux ,
Le bonheur t'accompagne !
Quel festin auroit des attraits
Sans toi , sans ta présence ?
Vinmousseux , c'est quand tu parois
Que la fête commence.
Quand le bouchon , débarrasse
Du fil qui le captive ,
Vole avec bruit au loin chassé
Par la liqueur active ,
Je crois dans les brillans accès
D'une aimable folie
Voir jaillir d'un cerveau français
L'éclair de la saillie,
M. DESPREZ
4
344 MERCURE DE FRANCE ,
ENIGME.
IRIS , aux yeux des grands ma vue est importune ;
Quoique flatteur , humble et respectueux ,
Je ne fais pa souvent fortune.
Une lettre de moins, mon sort est plus heureux ;
Car tousles matins... j'emprisonne
Les trésors de ton seinetta taillemignonne.
LOGOGRIPHE.
MON corps , qui sur six pieds a reçu l'existence ,
Est, à n'en pas douter , dans la chambre du roi;
Lorsqu'on veut à cheval faire le tour de France ,
A mes pareils toujours on donne de l'emploi ;
Dans un carré parfait, en me coupant la tête,
Vous pouvez aisément me trouver quatre fois .
Si jusqu -là , lecteur , rien ne t'arrête ,
Sur trois pieds autrefois , je fus, un jour de fête ,
La monture du Roi des Rois .
1
CHARADE.
SUZON dès la pointe du jour ,
Prend mon premier et se met à l'ouvrage;
Sur mon second , près d'elle , inspiré par l'amour ,
Je chante les douceurs du lien qui m'engage;
Sensible aux accords de ma voix ,
Suzette, de mon tout a peine à se défendre :
Son sourire est plus doux , son regard est plus tendre ,
Et l'aiguille échappe à ses doigts.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier N° est Procès.
Celui du Logogriphe est Fourrage, où l'on trouve gare, or,fer, eau,
feu, re,fa, rage, age, forge, rouge, orage, gouffre, orge, four, roue,
fou, rue, auge, orgue, grue, rare,fé.
Celui de la Charade est An-an-as.
AOUT 1806. 345
ΦΙΛΟΣΤΡΑΤΟΥ ΗΡΩΙΚΑ : Philostrati Heroica ad fidem
codicum manuscriptorum IX recensuit , scholia græca
adnotationesque suas addidit , J. F. Boissonade. Héroïques
dePhilostrate, collationnées d'après neufmanuscrits , accompagnées
de scholies grecques et d'un commentaire ; par
J. F. Boissonade.
APRÈS avoir dernièrement entretenu le lecteur sur la traductiond'un
ouvrage grec , dois-je craindre que ce nouvel
article ne soit pas séparé de l'autre par un assez long intervalle
, et que les Héroïques grecques de Philostrate ne suivent
de trop près les Idylles grecques de Théocrite ? Le plaisir
avec lequel d'autres articles d'un genre plus sévère ont été
accueillis dans ce journal , semble m'interdire une défiance
trop injurieuse aux lecteurs; et quand je vois d'ailleurs refleurir
le goût des bonnes études , quand l'amour du grec et du
latin se rallume de toutes parts , quand cette antique Univer
sité de Paris commence à sortir de ses ruines , certes ce n'est
pas là le moment de demander grace pour un article de littérature
grecque ; c'est plutôt le moment de dire , avec Philaminthe
, qu'avec du grec on ne peut gater rien; et l'on doit
espérer avec confiance , sinon encore d'être embrassé , au
moins d'être lu pour l'amour du grec. Néanmoins , afin de
ne pas effaroucher quelques lecteurs , je tâcherai , dans cet
article, d'être le moins grec qu'il me sera possible .
Avant tout , il n'est pas hors de propos de rectifier l'article
Philostrate, extrêmement négligé dans le Dictionnaire Historique
et dans la Nouvelle Encyclopédie. On rencontre
dans les auteurs anciens plusieurs personnages de différentes
professions, auteurs , guerriers , magistrats , qui ont porté le
nom de Philostrate. Les plus connus sont les quatre suivans ,
tousde la même famille: le premier Philostrate, surnommé
Verus, auteur d'ouvrages peu connus, vivoitsous l'empereur
346 MERCURE DE FRANCE ,
Néron. Le second, appelé Philostrate de Tyr ou de Lemne ,
fils du précédent, est celui dont il s'agit dans le présent
article. Le troisième Philostrate , fils de Nervien , gendre et
disciple du précédent , professa comme lui la rhétorique à
Athènes. On lui attribue les Vies des Sophistes , imprimées
dans les OOEuvres de Philostrate de Tyr. Casaubon l'appelle
nimis sæpe ineptus, et se plaint de ce qu'il parle quelquefois
d'un empereur sans avertir quel est cet empereur, ce qui jette
de l'obscurité dans son récit. Le quatrième est Philostrate de
Lemne , ami du précédent , et petit-fils de Philostrate de Tyr,
du côté maternel. Il improvisoit des discours à l'âge de vingtdeux
ans , et composa des Tableaux , à l'imitation de son
grand - père. Les siens commencent par celui d'Achille , et
ceuxde son grand-père par celui de Scamandre. Il obtint de
l'empereur Caracalla d'être exempté des charges civiles :
exemption que cet empereur avoit d'abord refusée à tous les
sophistes; car Philisque , à qui il avoir donné la chaire de
rhétorique à Athènes , sur la recommandation de l'impératrice
Julie sa mère , ayant prétendu que sa place l'exemptoit
de certaines charges auxquelles les bourgeois de la ville étoient
assujettis , Caracalla lui dit : « Ni vous , ni aucun autre pro-
>>>fesseur ne serez exemptés de rien; j'ai bienaffaire que pour
» quelques méchans discours on diminue le nombre de ceux
» qui doivent porter les charges publiques ! >>>
4. Philostrate de Tyr, le plus célèbre de ces quatre sophistes ,
professa d'abord l'éloquence à Athènes, et ensuite à Rome ,
⚫sous l'empereur Sévère. Ce fut pour l'impératrice Julie ,
- femme de Sévère , qu'il composa son fameux roman de la Vie
d'Apollonius de Thyane. Ses autres ouvrages les plus connus
sont des Lettres sur l'Amitié , quatre livres de Tableaux , un
Dialogue sur les Héros ou les Héroïques , dont M. Boissonade
offre la traduction au public. Les Vies des Sophistes ,
que Suidas attribue à Philostrate de Tyr, doivent être restitués
à Philostrate, fils de Nervien. Les Tableaux sont regar
' AOUT 1806. 347
dés par Photius comme un ouvrage écrit avec toute la délicatesse
de la langue attique ( 1). Les Héroïques, dont on peut
faire le même éloge , présentent plus d'attrait à la curiosité
du lecteur : c'est un petit recueil d'anecdotes très-remarquables
sur Hélène , Achille , Ajax , Ulysse , Hector, et les
autres personnages célèbres de la guerre de Troie. Ces anecdotes
sont présentées au lecteur sous la forme dialogique.
L'auteur suppose qu'un marchand de Phénicie , ayant relaché
sur une côte de la Chersonèse, est recontré par un vigneron
qui lui adresse la parole , le félicite d'appartenir à un
peuple qui possède si bien l'art de la navigation , et n'a d'autre
défaut que d'aimer un peu trop l'argent. Le Phénicien se justifie
en récriminant, et demande au vigneron si lui-même
ne retire aucun profit de sa vigne, et s'il donne gratis ses rai-
•sins et son vin. Après ce léger débat, qui n'aboutit qu'à des
politesses réciproques,le vigneron introduit le Phénicien dans
sa vigne , et lui offre des raisins et des figues. Le Phénicien
les accepte avec empressement; mais quand il veut en payer
le prix , et qu'il demande au vigneron combien il lui doit :
- Rien du tout, répond le généreux vigneron ; mangez
>> avec appétit mes raisins et mes figues , faites-en même pro-
>> vision pour votre voyage : à ce prix je vous tiens quitte. >>>
-« Oh! oh ! reprend le Phénicien , est-ce que vous êtes philo-
>> sophe , mon cher vigneron, αλλ᾽ ὦ φιλοσοφεῖς, αμπελεργε ? »
-« Mais oui , reprend le vigneron ; je m'entretiens quelque-
>> fois avec ce bon Protésilas de Thessalie , qui périt autrefois
» sur le rivage de Troie, mais à qui les Dieux ont permis
(1) Le savant Photius, en parlant des ouvrages de Philostrate , loue la
•douceur et la variété de son style. Il le blâme pourtant d'affecter des
tours de phrase qui surprennent par leur nouveauté. Ce défaut vient ,
selon lui, de ce que Philostrate ayant beaucoup lu les anciens , avoit
ramassé avec tropde soin ces tours peu réguliers , qui donnent de l'agréiment
quand ils sont rares , mais qui ne produisent plus le même effet
quand ils reparoissent trop souvent.
348 MERCURE I FRANCE ;
>> de revenir habiter sur la terre avec son épouse (1). Il m'a
>> raconté sur Hélène , Achille , Hector, Ajax , Ulysse et les
>> autres personnages de la guerre de Troie, bien des parti-
>> cularités qui vous étonneront , et que vous ne trouverez
>> pas dans Homère. >>
Ici le vigneron commence à passer en revue tous ces personnages
, et débute par ruiner tout le fondement de l'Iliade ;
car il prétend qu'Hélène ne mit jamais le pied dans Troie ,
et qu'elle étoit en Egypte , à la cour du roi Protée , pendant
que les Grecs sommoient les Troyens de la leur rendre. II
est d'autres faits sur lesquels notre vigneron'combat , avec
la même hardiesse , le témoignage d'Homère. Et comme
c'est Philostrate qui parle par sa bouche , on demandera sur
quelle autorité il se fonde pour démentir un poète si célèbre ,
si voisin de la guerre de Troie. A cela, je ne puis que
répondre , avec M. Boissonade , qui dicam quod ignoro ?
J'ajouterai encore avec lui : Neminem fugit quod sibi permittere
potuerit rhetor, declamator, sophista. Isti generi
hominum quidlibet audendi fuit potestas.
Il seroit possible néanmoins qu'en faisant d'exactes recherches
dans tous les historiens grecs les plus anciens , on y
retrouvât ces traditions différentes , que l'imagination d'un
sophiste s'est plue à réunir dans le même ouvrage. Ce qui
me confirme dans un pareil soupçon, c'est qu'après avoir
lu dans Philostrate ce fait extraordinaire du séjour d'Hélène
en Egypte , et les sages réflexions dont il l'appuie , je retrouve
précisément dans le second livre d'Hérodote, etle même fait,
et les mêmes réflexions. Je transcris ici ce passage, qui est trèscurieux,
et mérite d'être rapporté :
« Ayant questionné les prêtres Egyptiens (c'est Hérodote
>> qui parle ) au sujet d'Hélène, ils me répondirent que Paris ,
>> après l'avoir enlevée de Sparte, mit à la voile pour retour-
(1 ) J'abrège ici le dialogue , pour arriver plutôt au fait.
AOUT 1806. 349
→ ner dans sa patrie. Quand il fut parvenu dans la mer Egée ,
>> des vents contraires l'écartèrent de sa route , et le repous-
>> sèrentdans la mer d'Egypte. Il aborda à l'embouchure du
>> Nil , qu'on appelle aujourd'hui la bouche Canopique. Ily
» avoit sur ce rivage un temple d'Hercule , qu'on y voit
>> encore maintenant. Si quelqu'esclave s'y réfugie et s'y fait
>> marquer des stigmates sacrés , afin de se consacrer au Dieu ,
>> il n'est pas permis de porter la main sur lui. Les esclaves
>> de Pâris , ayant eu connoissance des priviléges de ce temple ,
>> s'y réfugièrent , et, se tenant en posture de supplians , ils se
>> mirent à accuser leur maître , dans l'intention de lui nuire ,
>> et à publier l'injure qu'il avoit faite à Ménélas , et tout
>> ce qui s'étoit passé au sujet d'Hélène. Ces accusations se
>> faisoient enprésence des prêtres, et de Thonis , gouverneur
>>> de cette bouche du Nil.
>> Thonis dépêcha un courrier à Memphis , avec ordre
» de dire au roi Protée ces paroles : Il est arrivé ici un
>> Teucrien qui a commis en Grèce un crime. Non content
>> d'avoir séduit lafemme de son hote , il l'a enlevée avec
» des richesses considérables . Les vents contraires l'ont
>>forcé de relácher en ce pays. Le laisserons-nous partir
>> impunément , ou lui óterons-nous ses richesses ?
: >> Protée renvoya le courrierau gouverneur , avec un ordre
>> conçu en ces termes : Arrétez cet étranger , quel qu'il soit ,
» qui a commis un tel crime contre son hôte ; amenez-le-
» moi , afin que je sache ce qu'ilpeut aussi alléguer en sa
faveur.
>> Thonis ayant reçu cet ordre , saisit les vaisseaux de Paris ,
>> le fit arrêter , et le mena à Memphis avec Hélène , avec ses
>> richesses et les supplians du Dieu. Lorsqu'ils furent tous
>>> arrivés , Protée demanda à Paris qui il étoit , et d'où il
>> venoit avec ses vaisseaux. Ce prince ne lui déguisa point sa
> famille, le nom de sa patrie , ni d'où il venoit ; mais
> quand Protée lui eut ensuite demandé où il avoit pris
1
350 MERCURE DE FRANCE ,
>> Hélène , il s'embarrassa dans ses réponses : et comme ildé-
>> guisoit la vérité , ses esclaves , qui s'étoient rendus supplians
>>>d'Hercule , l'accusèrent et racontèrent au roi toutes les
>> particularités de son crime. Enfin Protée prononça ce ju-
>> gement : Si je ne respectois la loi qui nous défendde faire
nmourir aucun des étrangers que les vents forcent à re-
>> lacher surmes terres, je vengerois , par ton supplice, l'in-
>>>sulte que tu as faite à Ménélas . Ce prince t'a donné l'hos-
» pitalité ; et toi , le plus méchant de tous les hommes , tu
as séduit la femme de ton hote , tu l'as engagée àte suivre,
>> et tu l'emmènes furtivement. Ce n'estpas tout , tu pilles
>> encore , en t'en allant , la maison de ton hôte. Puiqu'il ne
>> m'estpas permis de faire mourir un étranger , je te laisse-
» rai aller ; mais tu n'emmèneras point cettefemme et ses
>> richesses. Je les garderai jusqu'à ce que le prince grec
» vienne lui-méme les redemander. Pour toi, je t'ordonne
>> de sortir dans trois jours de mes Etats , avec tes com-
» pagnons de voyage , sinon tu seras traité en ennemi.
>> Ce fut ainsi , au rapport des prêtres égyptiens , qu'Hé-
>> lène vint à la cour de Protée. Il me semble qu'Homère avoit
» aussi connoissance de cette histoire ; mais, comme elle con-
» venoit moins à l'épopée que l'autre tradition , il l'a aban-
>> donnée , en faisant voir néanmoins qu'elle ne lui étoit pas
>> inconnue ; car il nous en a donné un témoignage certain
>> dans l'Iliade, lorsqu'il décrit le voyage de Paris; et sur-tout
› dans l'Odyssée , lorsqu'il dit , en parlant du voyage d'Hé-
>> lene : Tels étoient les spécifiques efficaces que possédoit
► Hélène , fille de Jupiter; elle les avoit reçus de Poly-
» damna , femme de Thonis , dans son voyage en Egypte ,
>> dont le terroir produit une infinité de plantes, les unes sa-
>> lutaires , les autres pernicieuses.
» Je demandai ensuite , dit Hérodote , aux prêtres égyp-
>> tiens si ce que les Grecs racontoient de la guerre de Troie
> devoit être mis au rang des fables. Ils me répondirent
: AOUT 1806. 35г
>> qu'ils s'en étoient informés à Ménélas lui-même ; et voici
>n ce qu'il leur en avoit appris : Après l'enlèvement d'Hélène ,
>> une nombreuse armée des Grecs passa dans la Teucride pour
>> venger l'outrage fait à Ménélas. Sortis de leurs vaisseaux, ils
>> n'eurent pas plutôt assis leur camp, qu'ils envoyèrent à Troie
>> des ambassadeurs , au nombre desquels étoit Ménélas. Ces
>> ambassadeurs étantentrés dans la ville, demandèrent Hélène,
>> ainsi que les richesses que Pâris avoit enlevées furtivement ,
» et ils exigèrent une réparation de cette injustice. Les Teu-
>> criens les assurèrent alors et dans la suite , et même avec
>> serment , qu'ils n'avoient ni Hélène , ni les trésors qu'on
>> les accusoit d'avoir enlevés ; que tout ce qu'on leur de-
>> mandoit étoit en Egypte , et qu'on avoit tort de les pour-
>> suivre pour des choses que retenoit Protée , roi de ce pays.
>> Mais les Grecs s'imaginant qu'on se moquoit d'eux , firent
>> le siége de Troie , et le continuèrent jusqu'à ce qu'ils se
> fussent rendus maîtres de cette ville. Quand ils l'eurentprise,
» Hélène ne s'y étant point trouvée, et les Troyens leur tenant
✔ toujours le même langage, ils ne doutèrent plus de ce qu'on
>> leur avoit dit dès le commencement , et ils envoyèrent
» Ménélas lui-même vers Protée , roi d'Egypte.
>> Ménélas étant arrivé en Egypte , remonta le Nil jusqu'a
>> Memphis , où il fit à Protée un récit véritable de ce qui
>> s'étoit passé. Il en reçut toute sorte de bons traitemens : on
>> lui rendit Hélène , pour qui on avoit eu les égards et le
➤ respect convenables , et on lui remit tous ses trésors..
>> Je suis du sentiment des prêtres d'Egypte au sujet d'Hé-
» lène ; et voici quelques conjectures que j'y ajoute. Si cette
>> princesse eût été à Troie , on l'auroit certainement rendue
>> aux Grecs , soit que Paris y eût consenti, soit qu'il s'y fût
> opposé. Priam et les princes de la famille royale n'étoient
>> pas assez dépourvus de raison pour s'exposer à périr , eux ,
» leurs enfans et leur ville , afin de conserver à Paris la posses-
» sion d'Hélène. Supposons même qu'ils eussent été dans ces
352 MERCURE DE FRANCE
>> sentimens au commencement de la guerre, du moins, Iors-
>> qu'ils eurent vu périr tant de Troyens , et qu'en différens
>> combats il en avoit déjà coûté la vie à deux ou trois en-
>> fans de Priam , ou même à un plus grand nombre , s'il faut
>> en croire les poètes épiques; quand Priam auroit été lui-
>> même épris d'Hélène , je pense qu'il n'auroit pas balancé à
>> la rendre aux Grecs , pour se délivrer de tant demaux.
>>D'ailleurs , Paris n'étoit pas l'héritier présomptif de la
>> couronne; iln'étoit pas chargé de l'administration des affaires
>> dans lavieillessede Priam. Hector étoit son aîné, et jouissoit
>> d'une plus grande considération; il devoit succéder àPriam:
>> ainsi , il ne lui eût été ni honorable , ni avantageux de favo-
>> riser les injusticesde son frère; et cela, tandis qu'il se voyoit
>> tous les jours , ainsi que les autres Troyens , exposépour lui
>> à de si grands maux. Mais il n'étoit pas en leur pouvoir de
>> rendre Hélène ; et si les Grecs n'ajoutèrent point foi à leur
>> réponse , quoique vraie , ce fut , à mon avis , par une per-
>> mission du ciel , qui , en détruisant les Troyens , vouloit
>> apprendre à tous les hommes que les Dieux vengent les
>> grands crimes d'une manière éclatante. >>
Avant Hérodote , les savans de la Grèce étoient si persuadés
du séjour d'Hélène en Egypte , qu'ils attribuoient
l'aveuglement d'Homère à la vengeance d'Hélène , qui avoit
voulu punir une fiction injurieuse à son honneur. Le poète
Stésichore étant devenu aveugle , on prétendit également que
c'étoit en punition d'avoir suivi la tradition d'Homère. Platon
dit que ce poète ne recouvra la vue qu'après avoir adressé à la
fille de Jupiter et de Léda une rétractation solennelle de son
erreur impie. Voici comment il s'exprime dans le dialogue
intitulé : Φαιδρος , Phædrus. « Stésichore sut connoître
>> mieux qu'Homère la cause de son aveuglement , et ne re-
>> couvra la vue qu'après avoir chanté la palinodie suivante :
Ουκ εστ' ετυμος ο λογόςατος
Ουδέβας εν νηυσιν εὔσελμοις ,
Ουδ' ικέο περγαμα τροιας.
» Non,
DE
AOUT 1806. 353
Non , il n'est pas vrai que vous soyez jamais descendue
→ aux rivages Troyens. » Dans cette palinodie , Stesichore
avoit imaginé une tradition qui concilioit l'honneur d'He-
-lène avec la tradition d'Homère; il supposoit que Paris ,
en croyant emmener Hélène de Lacédémone , n'avoit emmené
que son fantôme, et que Mercure , par l'ordre de
Jupiter, avoit transporté la véritable Hélène en Egypte où il
l'avoit confiée à la garde du roi Protée. La pièce d'Euripide ,
intitulée Hélène , est fondée sur cette supposition. Dans le
prologue de cette pièce, « Hélène assure que ce n'est pas elle
» qui fut enlevée , mais un fantôme entierement semblable à
>>> elle ; et cela , parce que Junon , piquée de voir le prix de la
» beauté adjugé à Vénus , voulut tromper Pâris par cette
>> fausse apparence. Les historiens et les philosophes suivoient
avec plaisir cette tradition , dont ils s'appuyoient pour
comparer la plupart de toutes les guerres à celle des Grecs et
des Troyens, qui s'étoient battus pendant dix ans pour un
fantôme.
Pour en revenir à Philostrate , quand on le voit copier si
visiblement Hérodote sur ce fait particulier d'Hélène , on peut
conjecturer qu'en parcourant d'autres auteurs Grecs , ony retrouveroit
les traditions vraies ou paradoxales dont il a rempli
sesHéroïques. C'est ce que Photius senable insinuer, quand il dit
que Philostrate étoit rempli de la lecture des anciens auteurs.
Il en étoit si bien rempli , qu'on ne tarde pas à s'en apercevoir
au premier coup d'oeil qu'on jette sur les Héroïques.
S'il accuse les Phéniciens d'être avares , φιλοχρηματοι , longtemps
avant lui , Platon leur avoit reproché το φιλοχρηματον ,
P'avarice. Si Philostrate avance qu' Achille n'aimoitpas d'argent,
Platon avoit dit : « Nous ne conviendrons jamais qu'Achille
>> ait aimé l'argent au point de recevoir des présens d'Aga-
>>>memnon, et d'exiger de Priam une rançon pour le cadavre
>> d'Hector. >> Lorsque Philostate suppose qu'Ajax ne dépouil,
loit jamais ceux qu'il avoit tués sur le champ de bataille,
DE LI
354 MERCURE DE FRANCE ;
1
peut-être lui a-t-il prêté ce beau sentiment d'après un passage
du cinquième livre de la république de Platon , où ce philosophe
dit : « C'est une action basse et honteuse , quand votre
>> ennemi est mort , de traiter encore son cadavre en en-
>> nemi , etc. , etc. » Lorsque Philostrate fait dire à l'autre
Ajax , fils d'Oilée , « qu'il combat , non pour Hélène , mais
>> pour que l'Europe commande àl'Asie, >> cette grande idée du
conflit de l'Europe et de l'Asie se trouve déjà dans Euripide ,
dans sa tragédie d'Hécube , où les Troyennes emmenées en
captivité , s'écrient : << Hélas , nous allons servir dans une
terre étrangère , laissant l'Asie esclavede l'Europe! >> Enfin ,
lorsque Palamède se vantant de ses connoissances astronomiques
, Ulysse lui dit : « Vous feriez beaucoup plus sagement
>>> de vous occuper de ce qui se passe sur la terre , que de ce
>> qui se passe dans le ciel , » ce conseil que Philostrate met
dans la bouche d'Ulysse , ressemble beaucoup à cette maxime
de Démocrite , que Cicéron nous aconservée : Quod est ante
pedes nemo videt , inquit Democritus , et cæli scrutamur
plagas : « Nous ne voyons pas ce qui est à nos pieds , dit
>> Démocrite , et nous avons la folie de promener nos regards
>> curieux dans le ciel. » Ou ,comme a dit La Fontaine :
Pauvre bête ,
Tandis qu'à peine à tes pieds tu peux voir ,
Penses-tu lire au-dessus de ta tête ?
On voit par ces vers de La Fontaine , comment les idées
humaines voyagent de siècle en siècle , et que les modernes
ne sont bien souvent que les échos des anciens. Aussi n'ai-je
garde de faire un crime à Philostrate de ces emprunts ou de
ces imitations (1 ) , qui jettent beaucoup d'agrément et de
(1 ) Il y a pourtant un endroit où Philostrate avoue qu'il ne parle paэ
d'après lui-même. Il ajoute : το υπο ενιων λεγομενον , comme l'ont dit
quelques-uns. Le traitdont il s'agit est ce mot célèbre d'Apollon dans
une épigramme de l'Anthologie , au sujet de l'Iliade et de l'Odyssée :
Je les fis toutes deux , plein d'une douce ivresse ;
Je chantois , Homère écrivoit. Trad. de Boileau .
AOUT 1806 . 355
variété dans les Héroïques; et c'est peut-être une des raisons
pour lesquelles M. Boissonade a préféré cet ouvrage à tous
les autres du même auteur. D'ailleurs , les Héroïques ayant
été défigurées par des éditeurs étrangers , cet ouvrage convenoit
parfaitement au dessein qu'avoit le nouvel éditeur , d'éle
ver à la gloire de la littérature française un monument d'érudition
et de critique. C'est par une suite nécessaire de ce
noble dessein , qu'il a fait usage de la langue latine dans sa
traduction et dans les commentaires qui l'accompagnent ,
la langue latine étant l'idiome commun de la république
des lettres , et le lien de communication entre les savans de
tous les pays et de tous les siècles. Ce travail important ne
pouvoit paroître plus à propos. Les circonstances sembloient
le commander. Il falloit se håter de prouver à l'Europe savante
que notre érudition grecque n'est pas ensevelie avec
M.de Villoison. Ce fameux helléniste a laissé des héritiers
capables de recueillir sa vaste succession , et de tenir après
lui le sceptre de l'hellénisme. La France , par un heureux et
antique privilége , porte toujours dans son sein de quoi
réparer promptement toutes les pertes différentes qu'elle peut
faire. Elle n'en connoît qu'une seule , qui seroit éternellement
irréparable.
De tous les changemens faits dans le texte , aucun ne fait
plus d'honneur à la sagacité du commentateur , que la nouvelle
forme sous laquelle il présente l'hymne que les Thessaliens
venoient chanter tous les ans sur le tombeau d'Achilles
Les anciennes éditions avoient donné cet hymne sous la forme
prosaïque , et la fin n'en étoit pas très-intelligible : θετι
κυανέα , θετι πήλεια, τον μεγαν ετεκες υιον αχιλλῆα, το θνατα
μεν οσον φυσις ἤνεγκε τοι τροια λαχε. Σᾶς δ'οσον αθανατο γενεᾶς
παις εσπασε , ποντος εχει. Βαινεπρος αιπυν τὸνδε κολωνον αχιλ-
λεως. Εμπυρα βαίν' αδακρυτος μετα θυηλας. Θετί κυανέα , θέτι
πηλεια.
Z2
356 MERCURE DE FRANCE ;
M. Boissonade a rétabli très -heureusement cet hymne
sous la forme poétique ; et par des légères corrections , il a fait
disparoître toutes les difficultés de la fin :
Θέτι κυανέα
Θετι πηλεια
Τον μέγαν τεκες ύτον αχιλλέα ,
Το θνατα μεν οσον φυσις
Ηνεγκε, τροια λαχεν
Σᾶς δ'οσον αθανατε γενεᾶς παις
Εσπασε , ποντος έχει
Βαινε πρός αιπύν τόνδε κολωνον ,
Μετ' αχιλλέως εμπυρα, βαῖν᾿
Αδακρυτος μετα θεσσαλιας ,
Θετι κυανια
Θετι πηλεια.
<<Thétis , fille de l'Océan , épouse de Pelée , mère du
>> grand Achille , tout ce qu'il y eut de terrestre et de mortel
>> dans votre fils est enseveli dans les champs Troyens ; mais
>> cette nature divine qu'il a reçue de vous , partage au sein
>>des mers votre immortalité. Venez , illustre déesse , sur la
>> cime de cette montagne sacrée ; venez assister avec joie aux
>> sacrifices que la Thessalie offre aujourd'hui en l'honneur
>>>d'Achille .. »
Onsera étonné peut-être qu'après les corrections les plus
savantes , le commentateur descende àdes explications moins
relevées , et qu'il s'arrête à faire entendre des locutions ou
des mots très - intelligibles. Il auroit pu , dira - t - on , se
dispenser d'avertir qu'αθυρισα doit être pris dans le sens de
παιζεσα, puisqu'on trouve dans les racines grecques , qu'αθυρω
signifie se jouer. Il étoit inutile d'expliquer κρειττω ανθρωπε ,
puisque cet idiotisme tient à la règle du comparatif, exposée
dans toutes les Grammaires grecques. Loin de blâmer ici
M. Boissonade , il faut plutôt lui savoir gré de ces éclaircissemens
superflus , et de cet excès de lumière et de clarté ,
où il n'a été entraîné que par un zèle honorable , et le desir
AOUT 1806. 357
ardent de ranimer parmi nous l'étude de lalangue grecque.
Il a très-bien pensé que dans un siècle de relâchement comme
le nôtre , il falloit encourager la paresse , et vaincre le dégoût
par l'appât d'une facilité engageante. De là cette attention
scrupuleuse avec laquelle sa main prudente arrache jusqu'aux
moindres épines , qui pourroient blesser les pieds trop délicats
sur le chemin de la Grèce.
Ce qui contribue à rendre cet ouvrage un modèle de critique
grammaticale , ce sont les égards et la considération
avec laquelle M. Boissonade traite en toute occasion les
hellénistes nationaux et étrangers. Lors même qu'il combat
leurs opinions de la manière la plus victorieuse , c'est toujours
avec la généreuse politesse de nos héros français , et non la
dureté de ces héros grecs qui traînoient à leur char leurs ennemis
vaincus. Je me permettrai ici une petite observation critique
, uniquement pour ne pas dépouiller totalement les
fonctions de la censure , et pour maintenir à la critique son
droit de présence. M. Boissonade , dans ses notes latines , a
latinisé plusieurs noms de savans. Peut-être auroit- il mieux
valu les laisser tels qu'ils sont dans leur langue. Il est possible
que bien des lecteurs n'entendent pas tout de suite que
Duroeus à Malla , veut dire M. Duraud de la Malle. On
pourra douter également si Nicolinus veut dire Nicole , ou
Nicolin, ou bien Nicolinus ; car les noms latins en us conservent
souvent la même désinence en français. Quant à Millinus
, comme on lit à côté : Magasin encyclopédique ( 1 ) , à
l'oeuvre on reconnoît aussitôt l'ouvrier. Nous voyons dans
les lettres de Descartes , qu'il étoit extrêmement mécontent de
ce que les étrangers l'appeloient Carthesius. Il est à craindre
que les étrangers ne se fâchent aujourd'hui à leur tour , et que
(1) Pour dire : dans le Magasin encyclopédique , M. Boissonade
met quelquefois in MAGASIN ENCYCLOPÉDIQUE. Je pense qu'il faudroit
toutun ou tout autre , et mettre : dans le Magasin encyclopédique ,
qu bien in Farragine encyclopedicá.
3
358 MERCURE DE FRANCE ;
le savant anglais, M. Toup , ne soit pas content de se voir
appelé Toupius. Ce déguisement pourra même le rendre
méconnoissable à bien des lecteurs , qui étant accoutumés à
traduire , par exemple, le mot latin Lælius par Lelie , ou
'Le'ius , seront tentés de traduire de même Toupius , et chercheront
en vain quel est ce savant Toupie , ou Toupius ,
dont s'honore la littérature anglaise. Il est des noms, à la
vérité , qui ne souffrent point de ce travestissement. Ainsi,
dans Schwenghæuserus, on reconnoît sans peine le savant alle.
mand Schwenghæuser ; mais tous lesnoms ne sont pas d'une
fabrique si heureuse , et je suis de l'avis de Montaigne , lorsqu'il
dit : « Ceux qui écrivent en latin l'histoire moderne,
>> devroient bien laisser nos noms tels qu'ils sont; car en les
>>métamorphosant pour les mettre à la romaine, nous ne savons
>> plus où nous en sommes. >>>
Je demande pardon à M. Boissonade de ces observations
minutieuses ; mais la perfection de son travail ne laisse pas
d'autre ressource à la critique.
Que ne m'est-il permis de transcrire ici une dédicace
latine , où l'élégance du style embellit la noblesse du sentiment
! Mais la modestie de celui qui est le digne objet de
ce touchant hommage , seroit blessée du moindre témoignage
qu'on rendroit publiquement aux qualités de son coeur
etde son esprit.
R.
Histoire de la Guerre de la Vendée et des Chouans, depuis
son origine jusqu'à la pacification de 1800; par Alphonse
Beauchamp. Trois vol. in-8°. Prix : 18 fr. , et 22 fr. 50 c.
par la poste. A Paris , chez Giguet et Michaud , imprimeurs-
libraires , rue des Bons-Enfans ; et chez le Normant.
(III et dernier extrait. Voy. les Nos du 26juillet etdu9août.)
TANT de sang répandu n'avoit point encore satisfait les
hommes qui prétendoient alors gouverner la France. Ces légis
AOUT 1806 . 359
lateurs, qui ne reconnoissoient en eux aucune puissance
morale, jugeant des autres par eux-mêmes , se voyoient sans
moyen pour ramener les esprits égarés , troublés , aigris par
le malheur. Effrayés des suites de leurs vengeances , ils se
rassuroient par des vengeances nouvelles. On peut leur appliquer
ces mots profonds de Tacite, qui les peignent d'un seul
trait: pavebant terrebantque. Ils portoient la terreur partout ,
parce qu'ils la portoient dans leur ame. Ils ne voyoient dé
sûreté pour eux que dans la destruction totale de ceux qu'ils
avoient outragés , ruinés , persécutés. Ils se mettoient dans
l'obligation de tout exterminer, puisque tout est lié dans la
société.
-
Le supplice de Phelippeaux , conventionnel délégué
dans la Vendée , de Westermann , de Beysser et de Ronsin ,
généraux divisionnaires ; la mort même du général en
chef Lechelle , que la douleur de la déroute de Laval avoit
conduit rapidement au tombeau, annonçoient ce que la Convention
exigeoit de leurs successeurs. Il ne s'agissoit plus de
combattre : il falloit faire un désert de tout le pays insurgé ,
pour le repeupler ensuite de républicains.
Pour l'exécution de ce dessein , on créa douze colonnes
mobiles , qui furent nommées infernales , parce qu'en effet
ceux qui les composoient paroissoient plutôt sortis des Enfers
que d'aucunpays habité par des hommes. Elles parcoururent
dans tous les sens le théâtre de la guerre; et tout ce qu'elles
rencontrèrent d'êtres vivans et d'habitations , fut'immolé ou
réduit en cendres .
D'Elbée venoit d'être fusillé avec sa femme dans l'île de
Noirmoutiers , reprise sur Charette par le général Thureau ,
qui fit exécuter tout ce qui se trouva dans l'île , quoiqu'elle
n'eût pas été défendue; Laroche-Jacquelin venoit de périr
d'un coup de feu , parti de la main d'un soldat qu'il sommoit
de se rendre; il ne restoit plus que Charette et Stofflet , qui se
réunirent un moment pour faire périr Bernard de Marigny,
commandant de l'artillerie vendéenne , et qui se divisèrent
ensuite pour ne plus s'accorder. Ces deux chefs recueillirent
autour d'eux le peu d'hommes que le seul désespoir poussoit
encore àse défendre , et se soutinrent par la ruse, et quelquefois
par la force , jusqu'au moment où le système de destruction
fit enfin place à des vues plus saines , et à l'esprit nouveau
qui parut après le 9 thermidor. Le proces et la fin de Carrier
achevèrent de les persuader qu'ils pouvoient traiter avec les
républicains , et ils consentirent à une pacification. Charette
parut dans Nantes , entouré de ses officiers; et Stofflet , peu
de temps après , fit sa soumission. Tous deux se flattoient
:
4
360 MERCURE DE FRANCE ,
intérieurement que le prétendant alloit être replacé sur le
trône ; et il y a quelqu'apparence qu'on voulut bien les entretenir
dans cette erreur pour les captiver plus aisément. Tous
deux obtinrent des conditions bien au-dessus de ce qu'ils
pouvoient exiger ; mais fort au-dessous de ce qui auroit été
nécessaire pour assurer leur indépendance.
Tandis que les troubles s'apaisoient sur la rive gauche
de la Loire , M. de Puisaye , successeur du marquis de la
Rouarie , souffloit le feu de l'insurrection dans toute la Bretagne;
et ce qu'on n'avoit pu faire au moment de l'attaque
de Nantes , et ensuite lors du passage de la grande armée ,
il voulut encore l'opérer lorsqu il n'étoit plus temps. Les
détails de toutes ses intrigues et des différentes affaires qui
eurent lieu dans cette province , méritent peu d'arrêter le lecteur.
On a déjà reproché à M. Beauchamp de s'être trop
étendu sur cette guerre connue sous le nom des personnages
obscurs qui l'ont fait appeler la guerre des Chouans , diminutif
de chat-huant , sobriquet donné aux quatres frères Cottereau
, contrebandiers , parce que , dans l'exercice de leur
fraude industrieuse , ils contrefaisoient le cri du hibou , pour
se reconnoître dans l'obscurité de la nuit.
Un seul événement , d'un intérêt supérieur, fixera long-temps
l'attention des politiques et des curieux : je veux parler du
débarquement à Quiberon de tous les émigrés qui s'étoient
mis sous la protection des ministres anglais , et qui furent tous
victimes de leur aveugle confiance. On s'est long-temps
entretenu de cette expédition , sur laquelle on avoit peu d'instructions
détaillées .M. Beauchamp vient d'en recueillir toutes
les circonstances , et de mettre le lecteur en état de se former
une opinion plus éclairée ; mais on sera étonné , qu'après
avoir avancé , comme il le fait , que jam is expedition
ne se présenta plus favorablement, que l'Angleterre, prodi-
Jua son or et ses vaisseaux pour la faire réussir ; après avoir
démontré qu'elle ne manqua que par le défaut d'unité dans
les vues des chefs royalistes, de vivacité dans le commandant
général de l'expédition , M. d'Hervilly, et sur-tout parce que
tous ces fugitifs eurent à combattre un général républicain
qui profita habilement de toutes leurs fautes; qu'après avoir
fait connoître , dis-je , que les causes de leur défaite sont
étrangères aux ministres anglais, il attribue néanmoins à leur
politique le malheureux succès de cette expédition. Il semble
que, dans une accusation de cette gravité, l'historien auroit
dû s'accorder un peu mieux , et s'appuyer sur des raisons
toutes différentes ; car, sijamais expédition ne se présenta
plusfavorablement, elle a pu être tentée sans dessein secret .
AOUT 1806. 361
de consommer la perte de ceux qui devoient l'entreprendre ,
de cinq ou six mille guerriers qui ne demandoient qu'à être
transportés sur leur sol natal, pour y conquérir leurs foyers
et leur état. Si tous les secours en armes , en vivres , en vaisseaux
et en argent , leur ont été prodigués pour la protéger,
on ne peut pas dire qu'on les leur ait accordés dans la vue
cachéede la faire manquer ; si l'escadre anglaise s'est fait jour,
par la force , devant la baie de Quiberon, et s'est par conséquent
exposée aux chances d'un combat dont le succès étoit
hasardeux , on ne doit pas en conclure qu'elle n'a couru
aucun danger. Si , après le débarquement, les chefs français
ne se sont point accordés ; s'ils ont perdu des momens précieux
à délibérer ; et si , lorsqu'ils ont agi , ils n'ont point
fait ce qu'il falloit faire ; s'ils se sont amusés à s'enfermer dans
une petite langue de terre , comme pour donner le temps à
toutes les forces de la république de se réunir et de venir les
accabler, au lieu de se présenter hardiment , de déconcerter
un ennemi divisé et troublé , de relever par leur audace
tous les courages abattus , et d'appeler à eux tous les Bretons
qui n'attendoient que des chefs expérimentés ; si , après avoir
été vaincus et désarmés , sous promesse de la vie , on les a
néanmoins livrés à une commission révolutionnaire , composée
d'étrangers , pour obtenir plus sûrement leur condamnation
, peut-on dire que tous ces forfaits avoient été
calculés d'avance , et que le cabinet de Londres savoit au
juste tout ce qui devoit arriver ? De deux choses l'une; ou
M. Beauchamp a mal rapporté les événemens , ou les inductions
qu'il en tire sont fausses. Un historien ne doit pas avoir
une opinion qui ne soit solidement établie sur des faits , et il
ne faut pas qu'on puisse interpréter ces faits de deux manières
absolument opposées. Ceux qui cherchent la raison de la conduite
des hommes dans leur seul intérêt, reconnoîtront ici
que le gouvernement anglais n'avoit plus rien à craindre de
tous les marins qui se trouvoient dans cette expédition , puisqu'ils
étoient sous sa dépendance, hors de leur pays , et proscrits;
qu'il avoit, au contraire, beaucoup à redouter des
principes de ceux qui gouvernoient alors en France , et que
son intérêt le plus pressant étoit de les occuper tellement
dans l'intérieur, qu'ils ne pussent plus rien entreprendre au
dehors: d'où il faudra conclure que ce n'étoit pas pour les
faire exterminer sur le rivage , ni même pour les exposer à
une perte certaine qu'ils avoient été débarqués , sur-tout si
l'on admet , avec l'historien, que jamais expédition ne se présenta
plus favorablement. Ily eut sans doute des fautes capitales
commises dans l'exécution des desseins du ministère
362 MERCURE DE FRANCE ,
britannique ; mais ce ministère n'est pas infaillible , il n'a
pas toute la prudence humaine en partage , et sa générosité
ne va pas jusqu'à protéger des fugitifs aux dépens de ses
propres intérêts.
Le projet étoit de surpendre Saint-Malo dans le temps
même où les émigrés débarqueroient à Quiberon , et de rallumer
la guerre de la Vendée, en excitant Charette et Stofflet
àreprendre les armes. On peut croire que le mouvement qui
se fit alors dans ces diffférentes provinces auroit pu devenir
fatal aux républicains , si l'harmonie s'étoit établie entre toutes
les parties de ce grand corps ; mais elles furent toutes livrées
à leurs petites opérations particulières ; et il ne fut pas bien
difficile d'en venir à bout, après que la tentative sur Saint-
Malo eut été découverte, et que toute la politique anglaise eut
êtédéconcertée à Quiberon. Charette et Stofflet furent encore
abandonnés à leurs propres forces; et le général Hoche , qui
venoit de vaincre les émigrés et les Chouans , passa la Loire ,
pour poursuivre deux chefs que leur précédente soumission
transformoit en parjures.
Le frère du prétendant, que les vaisseaux anglais promenoient
le long descôtesde l'ouest, venoit de paroître à l'Isle-
Dieu; maís, après avoir promis qu'il alloit se réunir aux intrépides
Vendéens , il fit informer Charette que la saison étoit
trop avancée pour permettre à la flotte anglaise de garder sa
station, et qu'elle alloit se rendre à Jersey, pour y attendre
úne circonstance et un temps plus favorables. Charette , qui
étoit allé au-devant de lui à la tête de quinze mille hommes ,
dit à l'officier qui lui apportoit cette nouvelle : «Allez annon-
>> cer à vos chefs que vous m'avez apporté l'arrêt de ma
>> mort , et qu'il ne me reste plus qu'à périr les armes à la
>> main. >> En effet, depuis cet instant, le découragement se
mitdans sa petite armée : sans combattre , elle s'affoiblissoit
chaque jour par la désertion; et en combattant, elle hâtoit
encore sa ruine. Le général Hoche vint la consommer par
des mesures tout à- la-fois sages et vigoureuses.
Il commença par calmer les esprits, en protégeant ouvertement
l'exercice du culte. Tous les cultivateurs qui ne voulurent
plus se dévouer pour une cause désespérée, purent rentrer
paisiblement dans leurs habitations , et reprendre la culture
de la terre , négligée depuis trois ans. Les armées républicaines
, déjà épurées , avoient un tout autre esprit que celui
qui les animoitlorsqu'elles étoient commandées par des dévastateurs
cruels ou cupides. On les répartit sur tous les points
principaux du théâtre de la guerre; on intercepta la communication
entre les deux armées de Charette et de Stofflet ; on
AOUT 1806 . 363
eur suscita de nouveaux ennemis sous leurs propres drabeaux;
et , lorsqu'ils ne furent plus entourés que d'un petit
nombre de défenseurs affidés , on se mit à leur poursuite
comme on auroit pu faire contre quelque bête farouche.
Stofflet, trahi par un paysan , fut arrêté le premier , avec un
de ses aides- de-camp qui ne voulut point se sauver. Stofflet
acha , en se défendant, de se faire tuer sur la place; mais,
accablé par le nombre , il se vit garrotter ; et aussitôt on le
ransporta dans les prisons d'Angers, où une commission
militaire le condamna, lui et son ami , à passer par les armes.
Il mourut en guerrier; et ses derniers mots exprimerent un
voeu digne d'un défenseur de la royauté.
Charette subit bientôt le même sort à Nantes , où il fut
conduit et promené dans les rues au son d'une musique mili-.
aire. Son courage ne se démentit pas au milieu de ce specacle
barbare : « Arrivé au lieu de son exécution', dit M. Beau
› champ , il ne voulut point se mettre à genoux , ni souf
frir qu'on lui bandât les yeux. Il aperçoit les soldats prêts
→ à faire feu sur lui , découvre sa poitrine , leur donne lui-
› même le signal , tombe et meurt en criant : Vive le roi ! »
Telle fut la fin de deux hommes qu'une même destinée
itcombattre pour la même cause sur la fin de leur carrière ,
quoiqu'ils n'eussent point reçu une même éducation, et qu'ils
ne fussent point amis: tous deux d'une bravoure éprouvée;
Stofflet plus intrépide , Charette plus instruit et plus en état
de se faire obéir et respecter: tous deux trop attachés à leur
renommée personnelle ; mais tous deux en état de rendre de
grands services , si leur courage et leur orgueil avoient été
dirigés et maîtrisés par un chef suprême.
Après leur mort , toute la Vendée se soumit; et les Chouans,
se voyant désormais sans appui , sans chefs et sans espérance ,
posèrent également les armes . Ils avoient perdu à Quiberon ,
entr'autres personnages distingués , le jeune Sombreuil, dont le
nom sera conservé dans l'histoire à côté de celui des d'Elbée,
Bonchamp , Lescureet Laroche-Jacquelin. Quant à M. de
Puisaye , il trouva le moyen de se sauver et de se retirer au
Canada. Hy eut encore quelque mouvement sur les deux
rives de la Loire en 1799, deux ans après la pacification ;
mais il fut aussitôt arrêté. Tout ce beau pays jouit depuis ce
temps de la plus profonde tranquilité ; et , de toutes parts, on
s'empresse d'effacer les traces d'une guerre désastreuse , qui a
bien démenti l'idée que Mirabeau se faisoit de la nation franraise
, lorsqu'il disoit qu'elle n'auroit pas même l'honneur
d'une guerre civile.
M. Beauchamp n'a riennégligé pour compléter le tableau
364. MERCURE DE FRANCE ,
qu'il avoit à présenter de cette double guerre; mais c'est surtout
dans la peinture de celle de la Vendée qu'il s'est distingué
par l'exactitude dans le récit des faits et la vérité dans
Ja description des lieux. On sent qu'il a conversé avec les
acteurs de cette longue tragédie qui ont heureusement
échappé au désastre du dénouement , et qu'il a visité le
théâtre de leurs exploits. Ce qu'il raconte de la guerre des
Chouans , paroit avoir été puisé dans les Mémoires particuliers
et dans les Correspondances qui ont été publiées à l'issue
de cette guerre , plutôt que dans le souvenir des hommes qui
l'ont faite ; mais elle ne comportoit ni le même intérêt, ni
par conséquent les mêmes soins Avant et après l'affaire de
Quiberon, ce n'est qu'une suite d'entreprises mal concertées,
de rencontres et de combats particuliers , sans résultats imper.
tans, dont le récit peut flatter quelques contemporains , mais
qui n'occupera que peu de lignes dans l'histoire. S'il y a
quelques reproches à faire à M. Beauchamp , c'est d'avoir
donné trop d'attention à ces petits détails , qui figurent mal
à côté des grands caractères et des actions éclatantes dont
l'autre partie de son ouvrage se trouve remplie. Celle-ci , qui
gagueroit encore à être abrégée , excite cependant un intérêt
très-vifet bien soutenu : les caractères sont parfaitement traces,
et le style est partout approprié au sujet : quelques néologismes
seulement s'y font remarquer de loin à loin , et rappellent
, d'une manière désagréable, le temps barbare de
notre révolution; mais il est aisé de les faire disparoître dans
une nouvelle édition ; et lorsque M. Beauchamp voudra
rendre son ouvrage aussi utile aux hommes qu'il est maintenant
curieux , il ne lui faudra que le resserrer davantage , et
que faire sortir les réflexions d'un fonds plus solide de principes
religieux et politiques. Il évitera , par-là , quelques
erreurs de jugement qui lui sont échappées : la même action
ne sera pas tout à-la-fois louée dans les uns et blåmée dans
les autres ; et jamais il ne lui arrivera de confondre la résistance
à la tyrannie avec la révolte contre l'autorité légitime.
G.
Recueil de Lettres écrites à Grétry , ou à son sujet; par
Hypolite de Livry. Un vol. in-8°.,3 fr. , et 3 fr. 75 c. par
la poste , chez Ogier, imprimeur , rue Saint-Louis-Saint-
Honoré.
Dans la foule des brochures qui paroissent en ce moment,
celle-ci se fait distinguer par l'excèsdu ridicule. Ily est même
AOUT 1806. 365
porté à un tel point , que je me serois dispensé d'en rendre
compte , si un motif entièrement étranger à l'ouvrage ne
m'avoit enfin déterminé à le faire. Je demande donc un peu
de patience à nos lecteurs : mon objet n'est pas de prouver
queM. Hypolite de Livry est un mauvais écrivain , mais de
montrer que la philosophie tombe tous les jours plus bas ,
et que bientôt , loin de chercher à la combattre , nous serons
obligés d'en avoir pitié.
Ily a deux choses dans le monde que M. Hypolite de
Livry préfère à tout : ce sont de belles mains , et la musique
deM. Grétry. Voilà d'abord la grande vérité que cet auteur
a entrepris de développer. Or , son goût pour les belles
mains est tel , qu'il ne peut en supporter la vue , et que pendant
deux ans entiers , il s'est privé d'aller aux Italiens enten-
Ire sa musique favorite , uniquement parce que l'actrice, qui
a chantoit , avoit une main dont il redoutoit l'influence. « Ce
trait de ma vie , dit-il , n'en sera sûrement pas le moins
⚫saillant dans l'histoire que j'en compte écrire un jour.... Les
femmes sur-tout ne pourront pas refuser un soupir aux
souffrances d'un être qui les aima à ce point , ni méconnoître
l'inconcevable empire qu'eut toujours sur mon ame
Dune belle main
Je dois rendre justice à cet auteur : il a une éloquence qui
ui est propre , et qui est tellement nouvelle , que je suis
obligé de créer pour elle un nom nouveau. Je l'appelle donc
'éloquence des points d'admiration ; et comme nos lecteurs
seroient peut-être embarrassés à s'en former une idée , je vais
eur en citer quelques exemples. Dans une occasion , M. Hypoite
de Livrydit :
!!! ???
Bientôt l'enthousiasme l'entraîne , son style s'élève, et il
Pécrie :
!!!!!!
Enfin , il ne peut plus contenir le dieu qui l'agite ; et tout-
-coup il éclate de la manière suivante :
!!!!!!!!!!!!!!
Quelle verve ! quelle chaleur ! comme ces expressions sont
rûlantes ! Cela n'a coûté ni travail ni réflexion : cela coule de
ource.... Je prie le lecteur de croire que j'ai cité très-fidelment
, et que je n'ai pas ajouté un seul point.
Lorsque M. Hypolite de Livry daigne descendre au langage
ommun , ses expressions ne sont pas moins singulières. II
crit à un artiste qu'il avoit chargé de faire la statue de
1. Grétry : « Trempez votre ciseau dans les eaux du Sylvain ,
366 MERCURE DE FRANCE ,
>> pour l'imprégner du sentiment de son auteur ..... Com
elle doit être pure la source d'où découle de pareilles eaux
Il écrit à M. Grétry lui-même : « Vos ouvrages vous veng
>>>>ront de votre mort , en en faisant dans tous les siècles
juste censure. En disant : Gréiry exista , on sera honte
>> d'exister soi-même, de jouir d'une vie dont il sera privé
Ailleurs il lui dit, en parlant du Sylvain : « Vos ouvrage
>>>Monsieur , portent tous l'empreinte de leur origine....Ma
>> aucund'eux ne ressemble au Sylvain; aucun d'eux ne pe
>>soutenir le parallèle avec cet inconcevable et immortel ohe
>> d'oeuvre..... Emblème de la vérité , il ne peut pas plus pe
>> rir qu'elle. Source du sentiment, elle doitdans tous les ag
>>>lui fournir le tribut de ses eaux. Tant que les hommes com
>> serveront les principes élémentaires de leur être.... , on vier
>>dra se désaltérer à cette source abondante, on y viendra pu
>>ser les plus délectables émotions. Tant qu'un seul être, enfu
>>>conservera dans son ame le secret précieux des trésors d
>>cette source , elle ne cessera point de couler. » Il y a beau
coup d'eaux dans toutes ces phrases, et fort peu de sens ; mal
je les cite telles qu'elles sont; je ne me suis pas chargé de le
expliquer.
در
Revenons maintenant. M. Hypolite de Livry n'avoitd'abon
pas le projet de faire imprimer ces lettres. « J'avois , dit-il
>> si peu l'intention..... de les publier , que j'en ai plus de cim
>>>cents autres écrites à diverses personnes , et sur divers sujet
qui n'ont jamais passé les limites de mon secrétaire, quon
>>que commencées depuis quatorze à quinze ans. » Cela e
clair. Comment s'imaginer , en effet , qu'un homme qui n'
pas encore publié cinq cents lettres , qui ne sont pas encor
achevées , ait pu avoir l'intention de faire imprimer celles
ciqui le sont?Du reste , sans nous amuser à chercher si cette
preuve est bonne ou mauvaise , nous pouvons assurer que
M. de Livry n'a pas l'air d'avoir de grandes prétentions an
talent de bien raisonner. Sa manière d'écrire annonce pluto
une tête exaltée qu'une tête à profondes réflexions; et sic
n'étoit qu'il veut paroître un peu philosophe , je serois porte
à croire qu'il ne seroit pas faché de paroître un peu fou.Void
surquoi jeme fonde :
Après nous avoir dit que de ses cinq cents lettres commen
cées depuis quinze ans , aucune n'a passé les limites de sou
secrétaire , ce grand homme ramasse tous ses chiffons. De l'
il détache le paragraphe suivant : « L'expectative de l'anéan
>> tissement n'est assurément pas une assez belle chose pour
être fort empressé d'accélérer le moment qui doit nous
>>conduire; et si nombre de gens ( qui ont apparemment
AOUT 1806. 367
>> bonnes raisons pour ne pas craindre la dissolution de leur
>> ame..... ) , sont sur cet article d'une indifférence parfaite ,
- > moi , qui ne crois pas avoir les mêmes motifs de tranquillité,
>>j'avoue qu'il m'est impossible d'envisager sans effroi.... un
» moment qui doit..... vouer au néant une ame qui avoit en-
1 » trevu l'éternité. » Ce beau paragraphe m'en rappelle un
autre qui se trouve dans une de ces lettres achevées qu'il ne
vouloitpas faire imprimer. « La dissolution de notre étre ,
» dit-il à M. Grétry , est la chose du monde qui m'épouvante
>> le plus. Combien de fois , depuis que j'existe , en aurois-je ,
>> sans cette horreur , devancé le redoutable instant ?>>>Pour le
coup, c'est cela qui est clair; c'est-à-dire qu'il se seroit tué ,
s'il n'avoit pas craint de mourir.
«Dans un autre endroit je disois ( c'est M. de Livry qui
» parle ) : Comment pourrois-je être heureux sur une terre
>> où planent sans cesse le malheur et la mort? Une autre fois
>> jedisois:Qu iln'ya quedescrimes et des maux. Uneautre fois:
» Les scènes qui se passent sur sa surface sont toutes , à quel-
>> ques exceptionsprès, ou criminelles, ou monotones, etc.etc. »
Comme cela est neuf et piquant ! Et quel dommage que
M. Hypolite de Livry n'ait pas publié un plus grand nombre
de ses fragmens ! Mais il faut espérer que dans l'histoire de sa
vie il lâchera la bonde , et qu'il versera enfin sur nous son
secrétaire tout entier.
J'aurois pu , dans les 157 pages qui forment cette brochure,
ramasser beaucoup de choses pareilles; mais , à force d'extravagance
, elles auroient fini par ennuyer le lecteur : je me
borne donc à citer le dernier paragraphe qui ne se lie à rien ,
qui ne signifie rien ; mais qui suffira peut-être pour donner
une idée de tout le reste. Le voici donc :
« Gluck, Grétry , Voltaire , Rousseau , Young , La Fon-
>> taine , Fénélon , Buffon , Newton, Archimède , Socrate ,
>> Epicure , Diogène , Lucrèce , Sénèque , Lucain , Néron ,
>>Marc-Aurèle , Bélisaire , le prince Eugène , Turenne ,
>>Bayard , Le Kain , Garrick , Shakespeare , Malesherbes ,
>> Angrand-Dalray , Paris de Montmartel , César, Alexandre ,
>> Annibal , Pierre IT , Charles XII , Charles-Quint , Henri IV
Sully, Jésus-Christ , Mahomet......... et moi. » Et ensuite?
Et ensuite, on trouve ce mot Fin. Explique qui voudra cette
réunion bizarre de noms ! Je dois pourtant avouer qu'il y en
a un que j'ai cru devoir omettre. Monintention n'est point
d'attirer l'animadversion de l'autorité contre les insensés qui
se disent des philosophes ; je ne veux que prouver qu'ils sont
des insensés , et je saisis pour cela toutes les occasions qui se
présentent.Du reste , si M. Hypolite de Livryades préten
368 MERCURE DE FRANCE ;
tions à la philosophie , il n'en a pas aux lumières; c'est une
justice que je ne puis m'empêcher de lui rendre avant de
finir. Il nous prévient lui-même que de tous cesfameux personnages
dont il vient d'accumuler les noms, il ne connoît
tout juste que les noms seuls; et qu'excepté deux on trois volumes
de Voltaire , et quelques fragmens de Rousseau , il n'a
jamais rien lu de sa vie. Mais pourquoi alors se fait-il imprimer
? GUAIRARD.
VARIÉTÉS.
LITTÉRATURE , SCIENCES , ARTS , SPECTACLES , ET
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Discours prononcé dans la séance publique , tenuepar la
classe de la langueetde la littératurefrançaises de l' Institut
national, le 15 août 1806 , par M. Daru , élu à la
place vacante par la mort de M. Collin-d'Harleville.
MESSIEURS ,
« LES amis des sciences et des lettres qui , aux jours de vos
solennités , se pressent dans cette enceinte , éprouvent une
émulation louable qui leur fait ambitionner , comme la plus
flatteuse récompense, l'honneur d'être adınis parmi vous. Mais
celui qui , graces à vos suffrages , voit son nom inscrit sur
votre liste à la suite de tout ce que la nation et l'Europe
offrent de plus illustre , cominence à se reprocher son ambition
, au moment où elle est satisfaite .
>> Ce sanctuaire où tout ce que l'antiquité nousa transmis est
recueilli , où tout ce que l'âge présent découvre est examiné ,
où tout ce qu'on invente vient recevoir un nouveau degré de
perfection; ces talens divers qui promettent à la postérité de
nouveaux sujets d'admiration et de reconnoissance , ces marbres
mêmes qui décorent le lieu de vos assemblées et dans lesquels
son imprudence ne voyoit naguère qu'un objet d'émulation
, tout l'avertit aujourd'hui de son insufiisance en lui
rappelant quels hommes ont honoré la place où il lui est
: permis de s'asseoir.
>> Le premier tribut que vous doit sa reconnoissance est de
vous retracer tout ce que fut son prédécesseur , tous les regrets
qu'il vous laisse ; et plus le sujet est riche , plus celui
qui vient l'entreprendre est averti que ce n'étoit pas à lui de
letraiter. Quand on a été l'admirateur de M. Col in-d'Harleville
, quand on a ambitionné le titre de son confrère et de
son
AOUT 1806. 369
sonami , ondoit éprouver quelqu'embarras de n'être que
son successeur. Dans un héritage littéraire , il n'y a que des
titres a recueillir , et celui qui vous les laisse ne vous transmet
point en même temps ce qu'il faudroit pour en sou
tenir l'éclat. Mais vous avez prévu que ces titres deviendroient
unpuissant encouragement , lorsqu'ils ne sont pas une récompense
; et vous avez permis de penser qu'à défaut de mérite
personnel , vous compteriez pour quelque chose l'admiration
sincère et raisonnée du mérite d'autrui.
» On est loué le premier jour qu'on s'assied dans une académie;
on estjugé le jour qu'ony est remplacé. Heureux les
écrivains pour qui ce second jugement ne differe point du
premier!
>> Ici , Messieurs , en venant vous entretenir de M. Collind'Harleville
, je n'aurai du moins qu'à vous rappeler ce que
vous avez pensé , ce que vous avez entendu. L'illustre auteur
du Vieux Célibataire a déjà vu sa réputation confirmée par
deux jugemens : celui du public , ce juge si dangereux, parce
qu'il est passionné ; et celui de la critique , ce juge encore
plus redoutable , par cela même qu'elle cherche à se défendre
de toute émotion.
>> Né sans fortune , destiné par sa famille à l'étude des lois ,
condamné à la commencer par la pratique des formes judiciaires
, M. Collin ne put oublier les charmes qu'il avoit déjà
trouvés dans le commerce des Muses. Bientôt cejeunehomme
dont les succès et la docilité avoient fait concevoir à sa famille
d'heureuses espérances ne fut plus qu'un rebelle , transfuge
de l'étude de son procureur , accablé sous le poids de l'indignation
paternelle , et retiré ou caché dans un modeste asile ,
avec deux amis aussi pauvres et peut-être aussi coupables que
lui.
>>M. Collin a consigné lui-même cette partie de son histoire
dans une jolie pièce dont on me permettra de citer ici
quelques vers :
... Cet aniour des vers , Dieu sait s'il m'a coûté !
Si je jouis un peu , je l'ai bien acheté.
Monpère, je suis loin d'accuser ta mémoire ;
Me préserve le Ciel d'une action si noire!
Mais tout autre à ta place eût fait ce que tu ſis ;
Tu dus avec chagrin voir ton huitième fils
Prendre l'essor an gré d'une verve indiscrète.
Endépit de tes voeux vouloir être poète,
Mauvais poète encor , car cela se pouvoit ;
Je me crus inspiré , mais rien ne le prouvoit;
Presque toujours un père à bon droit se défie ,
Etc'est l'événement qui seul nous justifie.
Oui,je regrette encor mon obscure retraite ,
Aa
370 MERCURE DE FRANCE ;
L'humble toit dont trois ans j'occupai le plus haut ,
Que je serois faché d'avoir quitté plutôt.
C'est-là que j'ai trouvé quelques amis bien chers ,
Comme moi possédés par le démon des vers ;
Orphelins comme moi du vivant de leurs pères ;
Nous nous en consolions , nous nous aimions en frères ,
Nous n'avions pas le sou; mais nous étions contens :
Nous étions malheureux , c'étoit-là le bon temps.
» Ceux qui ont connu ses sentimens pour sa famille , peuventjuger
que cette résistance supposoit du courage. Ce courage
étoit celui du talent qui sait persister dans sa résolution ,
et la justifier par des succès. L'Inconstant parut, et les applaudissemens
du public vinrent réconcilier l'auteur avec des
parens qui n'avoient pas ambitionné pour lui tant de gloire.
>> Les gens de goût remarquèrent dans cette comédie un
plan sage , une gaité douce , un dialogne naturel , une versification
pleine de graces. Ces qualités importantes sont
celles qui distinguent principalement le talent de M. Collin.
Il les manifesta dans son premier ouvrage , et il ne les a jamais
démenties. Les Chateaux en Espagne et l'Optimiste vinrent
confirmer les espérances qu'on avoit conçues de l'auteur de
l'Inconstant , et la France eut à se féliciter d'avoir un nouveau
poète comique.
>> Pour mieux apprécier le mérite de ces productions , il
ne faut que se rappeler quel étoit alors l'état de la scène.
>> Les observations sur l'art dramatique sont des expériences
sur les passions des hommes rassemblés , et elles ont cet intérêt
particulier qu'elles ne conduisent pas seulement à juger
le goût et la littérature des peuples , mais qu'elles peuvent
encore faire connoître leurs moeurs et les diverses circonstances
de l'ordre social. Les spectacles ne furent d'abord qu'un
amusement. Ils naquirent chez un peuple spirituel , léger ,
malin, qui prenoit part au gouvernement des affaires publiques
, et aimoit à se venger de ceux qui les dirigeoient. Aussi
ne faut-il pas s'étonner que les plus anciennes comédies ne
soient que des pièces de circonstance , des satires personnelles,
et que l'autorité qui n'avoit pu défendre l'odieux Cléon , ait
laissé immoler Socrate.Aristophane servoit les passions de ses
auditeurs , et étoit trop bien récompensé par leurs applaudissemens
pour chercher un succès moins éclatant et plus douteux
, en se proposant de perfectionner la morale. Ses successeurs
eux-mêmes ne s'en occupèrent pas. La satire personnelle
leur étoit interdite; ils ne songèrent point à la ressource
que leur offroit la satire générale des moeurs. L'effet de leurs
pièces n'eût été que foible devant des spectateurs accoutumés
des personnalités piquantes. Ils essayèrent de flatter la mulA
AOUT 1806.
5.
cen
titude par la peinture des passions désordonnées. Les pièces
de Ménandre que Térence nous a transmises , sont le tableau
des moeurs d'une jeunesse dépravée , et elles attachent , comme
nos romans , par l'intéret et la curiosité. A mesure que les
observations se sont multipliées sur les devoirs et les rapports
de la société , la morale a été réduite en préceptes , la raison
modéré les écarts de l'imagination , on a distingué les passions
du sentiment , le goût s'est formé , même avant qu'on
eût inventé ce mot, et les meilleures comédies ont dû être
l'ouvrage des hommes les plus réfléchis .
a
>> L'histoire de la comédie est la même chez les peuples
modernes. Les plus anciennes pièces , celles du théâtre espagnol
, sont moins remarquables par la peinture des caractères
que par la multiplicité des événemens qu'elles présentent , par
l'intérêt de curiosité qu'elles excitent ; c'est l'imagination qui
y domine , c'est l'imagination qu'elles attachent. Chez les
nations plus libres , la comédie a été plus satirique ; elle s'est
montrée plus licencieuse chez les peuples corrompus. Un
heureux concours de circonstances fit naître la comédie de
moeurs : il fallut un gouvernement fort pour empêcher lés
excès de la satire , un respect public des choses sacrées pour
écarter la licence, une habitude générale des égards de la
société pour commander ce badinage ingénieux qui ne fait que
soulever le masque en riant au lieu de l'arracher ; enfin la
connoissance des principes du goût et de la morale, pour faire
deviner à un philosophe que l'objet de la comédie étoit de
corriger les hommes , et qu'elle devoit chercher à plaire par
lapeinture des moeurs.
-)) Mais à mesure que la civilisation s'est perfectionnéee ,, la
délicatesse a remplacé la franchise , le vice lui-même a exigé
des ménagemens , la politesse a conseillé la dissimulation ;
la plaisanterie, qui avoit succédé à la satire , a éprouvé ellemême
le reproche d'être trop directe , trop sévèré , et de là
est né ce persifilage qui ne se laisse apercevoir que par les
initiés , et qui a fait naître chez tous ceux qui étoient condamnés
à l'entendre, la prétention de se faire remarquer par
leur finesse et par leur pénétration.
>>> Cette affectation de tout entendre à demi - mot a fait
prendre l'habitude de tout laisser à deviner. Il s'est établi un
défi entre la finesse des lecteurs et celle des écrivains . Dès-lors
le langage , les manières ont pris un caractère de subtilité ,
toutes les différences n'ont plus consisté que dans des nuances
délicates ; les couleurs n'ont été que pâles à force d'être adou
cies. La similitude des apparences a confondu tous les rangs
de la société ; le financier s'est exprimé comme le grand seigneur,
l'homme de cour comme l'homme de lettres , et les
Aaa
1
372 MERCURE DE FRANCE ;
tableaux de la scène , devenus des miniatures , ont perdu tout
leur effet. Il a bien fallu que les auteurs comiques sacrifiassent
au goût de leurs contemporains; et comme la délicatesse de
ces spectateurs ne permettoit pas qu'onles peignît eux-mêmes,
il a bien fallu, faire pour la comédie, des moeurs de convention.
>> Il est assez probable que du temps d'Aristophane , les
moeurs ressembloient à-peu-près à celles qu'il a peintes ; que
du temps de Ménandre , et à l'époque où vivoit Térence , les
jeunes gens se livroient à la société des courtisanes , parce
que les femmes honnêtes restoient dans l'intérieur de leur
maison; que les espagnols contemporains de Calderon , se
livroient à la galanterie romanesque , couroient les aventures ,
donnoient ou recevoient fréquemmentde grands coups d'épée.
Ces poètes paroissent avoir représenté assez fidellement les
moeurs de leur contemporains; mais ceux de notre sièclen'ont
osé le faire , parce que leurs contemporains auroient trouvé
grossière une peinture qui n'auroit été que fidelle.
>> Toutes nos comédies représentent un tuteur jaloux , une
passion naïve de deux jeunes gens contrariés par quelques
obstacles , un mariage d'amour. Ce n'est point là l'histoire de
la société actuelle , et cependant tous les spectateurs auroient
crié au scandale si le jaloux eût été un mari au lieu d'un
tuteur.
>>Après avoir adopté ce système dans la construction de
la fable dramatique , les auteurs ont été conduits à établir
aussi des caractères de convention, ou plutôt des personnages
imaginaires qui ne sont guère plus dans la nature que les
matamores et les capitans.
» Si ces observations sont justes , elles expliquent et elles
justifient en partie les diverses tentatives que les auteurs de ce
siècle ont faites pour réussir devant des spectateurs aussi susceptibles
, et trop corrompus pour n'être pas excessivement
délicats.
>> Les uns , comme Marivaux , ont substitué une finesse recherchée
à la peinture franche des passions; ils ont négligé
de tracer des caractères pour analyser des sentimens. D'autres
ont cru que le sentiment pouvoit suppléer à tout , et ils ont
transporté le pathétique de la tragédie dans la comédie ;
d'autres avoient pris pour modèle une nature factice et pour
système une subtilité qui , par malheur, avoit réussi quelquefois.
Enfin, l'auteur de Figaro avoit ramené sur le théâtre la
comédie antique avec la satire personnelle , le mépris des
règles , quelquefois l'oubli de la décence, le mélange de tous
les tons, les pointes , l'emphase , l'esprit , la gaité , les effets
dramatiques; et telle est lamalice humaine , que jamais on
n'avoitvu d'exemple de succès pareils aux siens.
AOUT 1806. 373
>> C'étoit une chose assez remarquable pour ceux qui jugent
des moeurs par le goût des peuples , de voir le même public
applaudir tour-à-tour les subtilités de Marivaux , les drames
et les satires de Beaumarchais. On aimoit les subtilités , parce
que la société étoit rafinée ; on accueilloit les drames , parce
qu'on affectoit le sentiment aux dépens de la morale ; et on
osoit applaudir la satire , parce qu'on s'essayoit à mépriser
l'autorité.
>> Je sais qu'il a fallu que chacun de ces auteurs eût un
certain talent pour se faire pardonner les défauts visibles du
genre qu'il avoit embrassé ; les saillies de Beaumarchais surtout
et sa vivacité demandoient grace pour ses fautes ; mais
ce genre n'en étoit pas moins vicieux , les succès de ces auteurs
n'étoientqu'un dangereux exemple , et M. Collin eut le mérite
de s'en écarter.
>> On lui reprocha cependant d'avoir peint dans ses trois
premiers ouvrages des caractères qui ne diffèrent que par des
nuances; c'est l'auteur lui-même qui nous l'apprend. On
avoit dit que ces trois comédies n'étoient qu'une pièce en
quinze actes , ce mot avoit circulé, et cette opinion s'étoit
établie. Mais les mêmes critiques n'auroient pas manqué de
blåmer M. Collin ( et c'eût été avec bien plus de justice ) , si
un personnage donné pour inconstant au commencement d'un
ouvrage , eût été optimiste à la fin. Qui ne voit que l'inconstant
n'est tel que parce qu'il est mécontent de tout , et que
l'optimiste est précisément l'opposé de ce caractère ? Qui ne
voit que le faiseur de châteaux en Espagne met ses jouissances
dans l'avenir , et l'optimiste dans le présent ?
>> Il ne falloit pas un esprit d'observation bien exercé pour
apercevoir , je ne dis pas les nuances , mais les différences
qui distinguent ces trois caractères. L'inconstant est remarquable
par la mobilité de son humeur ; l'homme aux châteaux
par ses riches espérances ; l'optimiste, par les raisons qu'il
trouve d'être toujours satisfait. Florimon se dégoûte , Dorlange
projette , et M. de Plainville sourit à tous les événemens .
Tandis que le premier se lasse du présent, et que le dernier
cherche des prétextes pour s'en féliciter , Dorlange jouit par
son imagination de ce qu'il n'a pas encore. L'inconstant est
un caractère; l'homme aux châteaux , un maniaque ; l'optimiste
, un homme systématique. Aussi , nous sommes tous
plus ou moins inconstans, nous faisons tous des châteaux en
Espagne; mais les optimistes sont rares .
>> Vous pourrez sans peine forcer l'inconstant à convenir de
ses torts ; vous éveillerez Dorlange au milieu d'un songe , il
en rira avec vous ; mais un moment après , il se bâtira un
palais en Turquie et rêvera qu'on le fait sultan. Quant à l'op
3
374 MERCURE DE FRANCE ,
timiste , il n'y a pas moyen d'essayer le raisonnement avec
lui ; il le pousse jusqu'à la subtilité ; il s'est mis dans la tête
que tout est bien; pour le prouver , il faut qu'il paroisse
contentde tout. Il est , par état , obligé de soutenir qu'il est
heureux; c'est un parti pris , son bonheur est de persuader
qu'il est content. C'est vouloir se faire illusion à soi-même à
force de tromper les autres. Je ne sais si cette vanité de l'esprit
peut dédommager des efforts continus qu'impose un pareil
rôle. Il n'y auroit pas grand mal à cette contrainte s'il n'en
résultoit que l'habitude de supporter ses propres maux; mais
quand on est décidé à ne pas se plaindre des siens , il est bien
àcraindre qu'on ne contracte de l'indifférence pour ceux des
autres.
>>Cette observation fut faite dans le temps que M. Collin
donna son ouvrage. Il l'avoit prévue , et il avoit même tâché
de la prévenir. Pour peindre un optimiste , il a d'abord choisi
un homme passablement heureux. Sa santé est bonne , sa fortune
considérable , son château charmant , ses amis nombreux ,
sa femme honnête , sa fille aimable et vertueuse : à ces conditions
, bien des gens consentiroient à passer pour optimistes:
seulement le sage n'iroit pas jusqu'à soutenir que tout le
monde est heureux comme lui. L'auteur a pris toutes les précautions
pour que cette opinion du bonheur d'autrui ne pût
être attribuée qu'à la facilité , et non à la dureté du caractère
desonpersonnage.
>> Cependant la malignité humaine s'y méprit ou feignit
de s'y méprendre, et l'auteur d'un ouvrage admirable à quelques
égards , s'attacha , dans une longue préface , à déve-
Hopper toutes les terribles conséquences des sophismes de M.de
Plainville , que M. Collin n'avoit point donnés pour des raisons.
Ces conséquences étoient plus ou moins justes; mais ce
qui ne l'étoit nullement, c'étoitd'attribuer à l'auteur le dessein
d'endurcir tous les coeurs , de les fermer à la pitié , d'ériger
l'égoïsme en préceptes. L'auteur de l'Optimiste étoit l'homme
du monde à qui on pouvoit le moins supposer ces desseins
odieux. Aussi le public, au lieu de voir dans cet écrit virulent
les torts de M. Collin , ne remarqua-t-il que ceux de son adversaire
, l'indécence de ses accusations ,et cette haine des
heureux qui n'est pas toujours équitable , et qui tendroitsouvent,
si elle n'étoit contenue , à renverser l'ordre de la société.
>>M. Collin échappa aux dangers que ces imputations pouvoient
lui faire courir , et lorsque son accusateur eut péri ,
l'auteur de l'Optimiste songea , pour la première fois , à sa
vengeance. Qui de vous , Messieurs , n'éprouva un sentiment
d'attendrissement et d'admiration, lorsque nous l'entendîmes,à
eette même place, louer si noblement celui qui l'avoit outrage ?
AOUT 1806. 375
>> Pendant quela critique , ou , pour parler plus justement,
la haine , se déchaînoit contre lui , M. Collin fit mieux que
d'y répondre , il donna le Vieux Célibataire. Ces premiers
ouvrages avoient été conçus par l'imagination riante de la
jeunesse; celui-ci fut le résultat des méditations de l'âge mûr.
Si on a pu reprocher aux autres d'être quelquefois un jeu de
l'esprit , on n'a pas contesté à celui-ci d'offrir une grande
leçon de morale. C'est un tableau à-la-fois intéressant et utile ,
que celui de la maison d'un vieillard sans appui, sans famille,
voyant approcher les infirmités , entouré de serviteurs avides
etexpiantdans les ennuis de la solitude, le tort d'avoir trompé
le voeu de la nature. Il a fallu bien des talens pour rendre un
pareil sujet comique , et pour que cette leçon corrigeât sans
attrister.
L
>> Depuis le grand succès de cet ouvrage , l'un des deux qui
honorent le plus ce siècle , M. Collin-d'Harleville chercha ,
dans des combinaisons plus fortes , les sujets de ses comédies.
L'entrée d'une jeune femme dans un monde dangereux , les
ridicules et les funestes conséquences de la mauvaise éducation
des jeunes gens; les travers , les vices , les malheurs , qui
sont si souvent le résultat des richesses, sont des sujets graves
qui supposent une méditation profonde et l'habitude de l'observation
.
>>Si , sous la plume de M. Collin , la comédie paroît avoir
perdu sa verve satirique et même un peu de sa gaieté; s'il
semble avoir évité de faire les portraits du vice; s'il s'est
attaché de préférence à peindre quelques travers de l'esprit ,
s'il a adouci ce que le ridicule pouvoit avoir de piquant , en
attirant l'interêt sur les personnages; enfin , si ses peintures
ne sont pas ordinairement sévères, c'est l'indulgence de son
caractère qu'il faut en accuser; peut-être aussi est-ce un tort
de sa vertu même. Si vous lui eussiez demandé : Pourquoi ne
faites-vous jamais parler ni l'intrigue ni le vice ? il étoit
homme àvous répondre : Je ne saurois que leurfaire dire.
>> En général , on ne présente guère plus le vice sur la
scène, ou , si on l'y montre , c'est sous un aspect effrayant.
Seroit-ce que le vice auroit cessé d'être un ridicule , ou qu'on
désespère de faire rougir les vicieux ?
>> La gaieté de M. Collin est celle d'un sage indulgent qui
considère les travers de la société sous le rapport qui les rend
excusables. En observant les hommes , il ne prenoit pas de
l'humeur de les voir méchans ; mais il avoit du chagrin de ne
pas les voir heureux. Cette disposition de son coeur explique
pourquoi son style n'est pas toujours véhément , sa gaieté
toujours vive. Ajoutons que la foiblesse de sa santé lui donnoit
assez habituellement cette mélancolie qu'on aime à re-
: 4
376 MERCURE DE FRANCE ,
1
trouver dans ses ouvrages, eettqquui lui valut unjour, de lapart
de quelqu'un qui ne le connoissoit pas, le conseil d'aller voir
POptimiste. Ce que j'essaie d'expliquer, tout le monde l'a
senti. Le public s'étoit accoutumé à ne point séparer dans
sonestime le talent de M. Collin de son caractère. Il applaudissoit
ses ouvrages , parce qu'il y retrouvoit l'indulgence, la
douceur, la naïveté de l'auteur, et il aimoit le poète , parce
que son talent étoit exempt d'orgueil , sa gaieté sans fiel et
toujours réservée .
>> Peu d'hommes de lettres ont été plus soigneux de leur
réputation que M. Collin. Ce soin il le mettoit , non à s'attirer
des louanges , mais à ne point mériter le blâme.
>> Peu d'hommes de lettres ont trouvé le public aussi
juste. Quelques- uns ont pu obtenir plus d'admiration : aucun
n'a su se concilier une bienveillance plus générale ; et dans ce
moment où la gloire de mon prédécesseur me touche bien
plus que les intérêts de mon amour propre , c'est pour moi
une douce satisfaction de sentir que je reste au-dessous de
l'attente du public , et de prévoir qu'on pourra me reprocher
d'avoir laissé encore fort incomplet l'éloge que je viens
d'entreprendre.
>> Pendant qu'il s'occupoit de ses grands travaux , M. Collin
s'amusa à crayonner des sujets moins importans. Ses croquis
mêmes sont remarquables par la pureté du trait et l'esprit
qui les anime. Quelle que soit la frivolité apparente de cette
sorte d'ouvrage , c'est rendre service non-seulement aux lettres
, mais au goût et à la morale que de soumettre au jugement
de la gaieté tout ce qui mérite le ridicule , et de dispenser
quelquefois le public d'une vengeance plus sévère.
>> Il est une de ces comédies où M. Collin a voulu peindre
le travers de ces hommes qui n'achèvent rien, parce qu'ils
veulent tout entreprendre. Ce défaut existe dans la société,
mais on auroit pu observer combien it ressemble à celui de
ces hommes qui ne font rien , parce qu'une idée les détourne
toujours d'une autre.
>> Notre académicien donna l'Homme qui veut tout faire,
àl'instant même où un auteur non moins illustre venoit de
peindre le même caractère sous un titre opposé. A quelques
nuances près , Polimaque et M. Musard sont le même personnage.
Deux hommes d'esprit le concurent et le peignirent
différemment. L'un indiqua les conséquences de ce défaut ;
l'autre en fit apercevoir la cause, et l'on put remarquer que
l'homme qui veut tout entreprendre est en même temps
l'homme qui ne finit rien.
>>Ce qui fut encore assez remarquable , c'est que loin de
réclamer pour ce sujet le droit du premier occupant, comme
AOUT 1806. 317
celan'est que trop ordinaire dans l'histoire de la littérature ,
et sur-tout dans celle de nos jours , les deux auteurs ne s'informèrentpas
si cette idée étoit venue à l'un plutôt qu'à l'autre,
et que les deux ouvrages furent soumis au jugement du public
presqu'enmême temps , sur le même théâtre , et par les soins
de l'un des deux auteurs intéressés .
>>Ce trait les honore également , et c'est une circonstance
heureuse de la vie de M. Collin, que cette amitié constante
qu'il sut inspirer aux hommes qui étoient les plus dignes de
se dire ses rivaux.
>> Il eut pour compagnons d'études , pour censeurs , pour
émules et pour admirateurs , les écrivains à qui nous devons
Edipe, les Etourdis, le Trésor, Médiocre et Rampant , la
Petite-Ville,le Mari ambitieux , et tant d'autres ouvrages ,
et il eut à son tour le mérite de les conseiller , de les égaler ,
etde les applaudir.
>> Cetexemple n'honore pas seulement ceux qui l'ontdonné,
il recommande aussi à l'estime publique cet amour des lettres
qui élève l'ame , éteint les passions viles , et inspire une plus
juste, une plus noble idée de la gloire.
>> Si on pouvoit se croire digne de quelques louanges ,
parce qu'on a le bonheur d'avoir pour amis des hommes qui
enméritent beaucoup , je ne saurois me défendre ici de quelque
amour propre en pensant que plusieurs d'entre vous
Messieurs, m'honorent d'une bienveillance qu'i m'a été permis
de prendre pour de l'amitié. Quelque obligation que je leur
aie de leur suffrage, je dois encore plus à leurs conseils.
2
>> C'est dans leur société que j'ai retrouvé constamment au
milieu de tant de circonstances diverses , le charme de ces
études souvent interrompues par d'autres devoirs. Plus j'ai su
apprécier l'avantage de ces réunions , plus je sens que je vous
dois de reconnoissance pour m'avoir admis dans la société la
plus éclairée de l'Europe , et m'avoir appelé à l'honneur de
partager ses travaux.
>> Vous avez été , Messieurs , les dépositaires d'une partie
de lagloire de la nation au milieu du tumulte de la guerre et
des révolutions politiques. Vous avez non-seulement su conserver
, mais accroître encore le dépôt qui vous étoit confié.
Vous avez renouvelé l'exemplede ce philosophe qui , dans une
ville assiégée , s'occupoit de la solution d'un problème utile
àses concitoyens. Tandis que la discorde divisoit , isoloit les
peuples , vous avec inscrit sur votre liste les noms les plus
illustres , quoiqu'ils appartinssent à ceux qui étoient alors nos
ennemis; et tandis que nos guerriers forçoient les étrangers
à reconnoître la gloire de nos armes , vous avez eu celle
d'appeler ces mêmes étrangers à venir au milieu de vous
1
378 MERCURE DE FRANCE ,
poury concourir à perfectionner , a propager des connoissances
utiles à tontes les nations.
>>Mais , Messieurs , ce n'est pas assez pour votre zèle d'assurer
votre propre gloire , vous avez aussi à transmettre la
gloire de ceux qui illustrent la France par d'autres travaux.
Vous vous enrichissez vous-mêmes en payant cette honorable
dette; et quels souvenirs plus dignes d'être consacrés par tous
les talens , que ceux d'une époque si féconde en prodiges ?
>> La puissance de l'Etat affermie , l'honneur de la nation
proclamé dans toute l'Europe , les factions calmées , les haines
éteintes , l'harmonie rétablie entre les citoyens; nos lois si diverses
recueillies , conciliées , coordonnées dans un système
réguliers ; une guerre qui devoit embrâserle monde, terminée
en peu dejours; d'utiles , de glorieux monumens s'élevant de
toutes parts; cette voix qui commande à la victoire faisant
naître tout-à-coup ces masses triomphales qui en perpétueront
le souvenir ; tel sera l'objet éternel de l'étonnement des nations
, de la reconnoissance des contemporains et des travaux
de l'histoire , qui , en racontant fidèlement tous ces prodiges ,
interdira à la poésie jusqu'à l'espoir de les exagérer.
>> Parmi tous ces grands événemens auxquels plusieurs
d'entre vous , Messieurs , ont pris une part glorieuse , il est
des circonstances qui vous touchent de plus près , et qui semblent
en quelque sorte vous appartenir. Les chefs-d'oeuvre des
arts, ouvrages de vingt siècles , viennent se réunir sous nos
yeux pour nous servir à la fois de monumens et de modèles.
Mais ce sont des captifs dont on ne triomphe point ; après
les avoir conquis , il reste à les vaincre , et tous les talens invités
à cette noble lutte , reçoivent déjà comme une récompense ,
les nombreux travaux qui leur sont demandés. Ce puissant
génie qui embrasse à la fois les vastes conceptions de la guerre ,
les combinaisons de la politique , les détails de l'administration
, la théorie des lois, veut étendre les limites des sciences
comme celles de l'Empire, etmédite la régénération des études .
La langue française , dont les progrès et la perfection doivent
tant à vos travaux, étend tous les jours ses conquêtes dans
l'Europe. Les étrangers qui réclament contre ses progrès , n'ont
pas le droit d'élever cette réclamation , s'ils ne lui ont payé
eux-mêmes un tribut par leurs études. Il n'y a point de ville
où un Français ne puisse trouver des compatriotes. Il n'y a
point de cour où ce ne soit un moyen de plaire que de s'exprimer
dans cette langue , dont la politesse et la grace semblent
être l'apanage; etjusques dans les cabinets les plus reculés ,
dans ces conférences mystérieuses où des ennemis jaloux travaillent
à diminuer cette influence , ils lui rendent eux-mêmes
unhommage involontaire .
AOUT 1806. 379
» Enfin , Messieurs , la gloire de l'Institut national a été
portée jusque chez les Barbares , et par le vainqueur , qui ,
en honorant les sciences s'est honoré lui-même , et par ces
sages courageux , qui , dans ces contrées lointaines , alloient
interroger l'antiquité , propager les connoissances nouvelles ,
porter des secours à nos soldats , et des bienfaits aux peuples
vincus.>>>>
N. B. L'Eloge de l'auteur du Voyage d'Anacharsis ,
M. l'abbé Barthelemy, prononcé dans la même séance , par
M. de Boufflers , n'est point encore imprimé. Voyez dans ce
Numéro , à l'article POÉSIE , l'Epitre à quelques Poètes , par
M. de Parny.
-On a donné mardi dernier, sur le Théatre de l'Académie
Impériale de Musique , la première représentation de la
reprise de Castor et Pollux , avec des changemenns dans le
poëme , une nouvelle musique et de nouvelles décorations.
La nouvelle musique est de M. Winter, compositeur allemand
, déjà célèbre en Italie , en Allemagne , et même en
France par son opéra de Tamerlan. Elle n'a pas produit
un grand effet. Autant qu'on peut en juger à une première
représentation , elle manque de verve et de chaleur. M.Winter
semble aspirer à la gloire d'unir à la douce mélodie des Italiens
l'harmonie forte des Germains. Jusqu'ici tous les efforts
pour la réunion des deux manières , n'a produit que de la
musique sans caractère. Les changemens faits dans le poëme
ne nous paroissent point très-lheureux. Quelques efforts que
l'on fasse , on ne parviendra jamais à rendre cet opéra intéressant;
mais il a d'autres mérites. Les incidens sont amenés
naturellement, les actes et les scènes sont bien coupés , le
style est facile , élégant , harmonieux : qualités précieuses ,
très-favorables à la musique et à la danse. Les changemens
détruisent en partie ce mérite , sous le rapport du style
principalement. Un exemple prisau hasard en sera la preuve.
Bernard a mis ces vers dans la bouche de Castor :
Séjour de l'éternelle paix ,
Ne calmerez-vous point mon ame impatiente ?
L'Amour, jusqu'en ces lieux, me poursuit de ses traits :
Castor n'y voit que son amante ,
Et vous perdez tous vos attraits.
Voici comment ces vers ont été arrangés pour la musique
deM. Winter :
Séjour d'une éternelle paix ,
Que je trouble par ma plainte ,
L'Amour, jusque dans cette enceinte,
380 MERCURE DE FRANCE ,
Me poursuit de ses traits :
Sans cesse mon amante
Ames yeux est présente ;
Sans elle ces beaux lieux sont pour moi sans attraits.
On peut concevoir qu'un compositeur allemand trouve ces
vers plus beaux que les premiers , et sur-tout plus propres à
recevoir un air tout fait; mais comment un poète français
a-t-il pu se résoudre à arranger ainsi Gentil Bernard ?
-Le Théâtre de l'Impératrice a donné, cette semaine,
unecomédie en trois actes et en vers , intitulée le Voyageur
Fataliste. Cette pièce, qui est de M. Charlemagne , n'a point
eu de succès. Les comédiens italiens du même théâtre
annoncent , pour mercredi prochain , la première représentation
de la Prova d'un Opera seria (la Répétition d'un Opéra
sérieux ). La musique est de Gnecco. C'est le premier ouvraga
de cemusicien qui ait été donné en France.
-Pierre-Jean-Baptiste Choudard-Desforges est mort à
Paris , le 13 août dernier, à l'âge d'environ soixante ans. Cet
auteur a eu une vie fort agitée , qui lui a fourni presque tous
les incidens d'un roman obscene intitulé le Poète. Ce sont
des espèces de Confessions , dans lesquelles l'auteur non-seulement
avoue , mais même fait gloire des aventures les plus
scandaleuses et les plus déshonorantes .M.Desforges a été longtemps
comédien en province et à Pétersbourg Parmi ses nombreux
ouvrages dramatiques , on distingue Tom-Jones à
Londres , comédie en cinq actes et en vers , représentée pour
la première fois , le 22 octobre 1782 , sur le Théâtre Italien ;
IEpreuve Villageoise , opéra comique resté au théâtre , grace
à la musique de Grétry; la Femme Jalouse , comédie ou plutôtdrame
en cinq actes et en vers, que l'on joue encore quelquefois
à la Comédie Francaise; mais le plus fameux de ses
ouvrages est le Sourd , ou l'Auberge pleine , comédic en trois
actes. Si l'on juge du mérite d'une pièce par le nombre de ses
représentations, tant à Paris qu'en province, c'est le chef-d'oeu
vre du Théâtre Français. M. Desforges a laissé une traduction
en vers français de la Jérusalem délivrée ; il a traduit aussi en
vers une grande partie du théâtre de Métastase ; nous ignorons
si ces traductions seront jamais imprimées. On prépare
une édition de ses oeuvres choisies et dramatiques .
-M. Chinard , sculpteur de Lyon, aeu l'honneur de présenter
à LL. MM. II. et RR. le buste en marbre de l'Impératrice
et celui du prince Eugène-Napoléon , vice-roi d'Italie. S.M.
l'Empereur a ordonné que ces bustes fussent placés dans l'intérieur
de ses appartemens .
On vient d'amener à Rambouillet et de placer dans une
enceinte séparée , à l'extrémité de la vallée suisse , un taureau
AOUT 1806. 38
et une vache d'Asie , tout blancs et sans cornes. Le taureau est
beau. La vache est petite ; elle ne donne pas de lait. L'impatience
qu'elle éprouve , les efforts qu'elle fait pour s'échapper
lorsqu'on veut la traire , lui font perdre le lait aussitôt que
le veau est sevré. C'est un défaut commun aux vaches d'Asie
de ne point se prêter à l'extraction du lait , et de priver leurs
possesseurs d'une précieuse ressource que les vaches de l'Europe
fournissent si abondamment.
- On compte , depuis deux jours , une nouvelle feuille
périodique de plus; c'est une gazette imprimée en espagnol ,
etqui paroîtra le mardi et le samedi de chaque semaine.
-Le 1 septembre prochain, la classe des beaux arts de l'Institut ouvrira
leconcours pour le grand prix de composition musicale. Les concurrens
doivent être inscrits avant cette époque au secrétariat de l'Institut. Le
1 septembre ils s'y rendront à huit heures du matin , pour être examinés
d'abord sur l'harmonie . Ceux qui , d'après ce premier examen , seront
admis à concourir , auront à composer , 19. un contre-point double à l'octave
et à quatre parties; 2°. un contre-point double à la douzième et à
quatre parties; 3. un contre-point triple ou quadruple à trois on quatre
parties ; 4°. une fugue selon les règles sévères , à deux ou trois sujets et
à quatre voix; 5°. une scène dramatique , composée d'un récitatif obligé ,
d'un cantabile suivi d'un réc tatif simple et terminé par un air de mouvement.
Les concurrens pourront déployer dans cette scène toutes les
richesses de l'harmonie et de la mélodie , et tout le luxe d'un orchestre
complet. La section de musique de la classe des beauxa-rts doonera le
cantofermo sur lequel seront composées les trois espèces de contre-point,
ennotes rondes . Les contre-points et le cantofermo doivent être transportés
alternativement à chacune des parties. La même section donnera
aussi le sujet de la fugue. Les concurrens pourront accompagner les quatre
parties vocales de la fugue par quatre parties instrumentales Le concours
devra être terminé le 25 septembre. Pour concourir , il faut être Françaisou
naturalisé , et n'avoir pas plus de trente ans. Le grand prix donne
droit à la pension pendant cinq ans dans l'école impériale de France à
Rome, et il est exécuté dans la séance publique de la classe des beauxarts
de l'Institut .
- L'Académie royale des Sciences du royaume de Bohème abien
voulu se charger de l'annonce des deux questions suivantes , et de recevoir
en dépôt la somme de cent ducats d'or , qui serviront de prix pour leur
solution.
Première question. « Quelles sont les défectuosités apportées en
>> naissant , ou contractées plus tard , qui , d'après des principes anato-
>> miques , physiologiques et mécaniques , rendent le cheval de selle , de
>> trait et de bât absolument impropre au service militaire , et quelles
>sont les défectuosités qui n'excluent point cette aptitude au service ?>>
L'auteur du mémoire le mieux rédigé sur cette question intéressante ,
obtiendra leprix de cinquante ducats d'or; et vingt ducats seront dennés
à l'accessit. On désire qu'à ce mémoire se trouvent joints , 1º. une
spécification exacte et fondée en principes des déf uts de race auxquels
sont sujets les chevaux du pays habité par l'auteur . 2°. un état exact et
spécifié des haras de ce même pays; 3°. une courte exposition de la nature
des encouragemens et des obstacles qu'y a éprouvés l'éducation des
chevaux , dans le cours d'un siècle .
Seconde question, principalement adressée à d'habiles officiers de
cavalerie , qui ont médité sur cette matière. « Que peut-on conclure
382 MERCURE DE FRANCE ,
>> pour ou contre l'usage des chevaux entiers , et surtout pour ou contre
» celui des jumens , apliqué au service militaire ? et faut- il , en tac-
>> tique , dans la supposition d'une égalité de forces et de qualités , donner
>> la préférence au cheval de haute ou de moyenne taille, pour le service
> militaire ? »
Vingt ducats d'or sont destinésau meilleur mémoire , et dix à l'accessit.
Ces mémoires , qui pourront être rédigés en langue allemande , française,
anglaise , italienne , espagnole ou latine , et qui doivent , suivant
l'usage , être munis d'' une devise avec le nom sous cachet de l'auteur et du
lieu de son séjour , seront adressés , au plus tard , vers la fin d'août 1807 ,
à l'Académie royale des Sciences de Prague.
Les personnes qui ont proposé ces prix , desirant au reste , que les
pièces couronnées , les accessit, et les autres mémoires qu'on aurajugés
dignes d'une mention honorable , soient livrés à l'impression , en forme
de liaison méthodique , elles s'entendront ultérieurement avec les auteurs
sur leur droit de propriété . Prague, le 9 mai 1806.
Par l'Académie royale des Sciences de Prague, DAVID ,
directeur de l'Observatoire astronomique , et directeur temporaire
de l'Académie.
- L'académie royale des sciences de Berlin, a tenu , le 7 ,
une séance solennelle pour fêter l'anniversaire de la naissance
du roi . Elle a couronné deux Mémoires sur la structure et les
fonctions des poumons : le premier, est de M. Reiseisen ,
médecin de Strasbourg : le second , de M. Sommering , conseiller
privé de S. M. Bavaroise. La classe de mathématiques a
déclaré n'avoir rien reçu de satisfaisant sur le problême relatif
aux variations de l'obliquité de l'écliptique. En conséquence ,
elle a remis le prix à deux ans. Enfin , l'académie a proposé,
pour le prix de l'an prochain , cette question de physique :
« L'électricité a-t-elle une influence directe sur la force , plus
>> ou moins grande , du magnétisme ; et , cette influence prou-
>> vée par l'expérience , quelles sont les modifications qu'en
>> éprouve la force magnétique ? » Ensuite le secrétaire perpétuel
a proclamé membres étrangers 1 °. M. Cuvier , membre
de l'Institut impérial de France ; 2°. M. Banks , président de
la société royale de Londres ; 3°. M. de Gæthe , conseiller
intime du duc de Weimar , auteur de Werther; 4°. M. Hinderbourg
, professeur à Leipsick , et M. Zoéga , agent danois
àRome.
-On mande de Mayence , que leurs majestés le roi et la
reine de Hollande ont assisté , le 14 , à la représentation d'une
tragédie intitulée : le Connétable de Clisson , représentée par
les élèves du lycée de cette ville , après la distribution des prix.
Cette pièce est l'ouvrage d'un élève nommé Boullé.
MODES du 20 août.
Surannées ou non , appétissantes ou laides , les Parisiennes , si l'on en
excepte la grande parure , sont en capotes qui laissent àpeine voir l'extrémité
de leur menton. Chez les lingères, ces capotes se font ou en perkale
, avec des torsades , ou en mousseline claire , brodée en gros coton
blanc, avec un transparent hortensia. Chez les modistes , c'est un petit
taffetas , blanc ou rose , quelquefois vert , qu'elles divisent par côtes,
qu'elles symétrisent , qu'elles bouillonnent avec une précision , une va
AOUT 1806. 383
riété , un goût qui réconcilient avec une forme bizarre. Elles emploient
aussi en capotes , du crêpe blanc et de petites comètes. Toutes les coiffuresen
cheveux ont , par derrière , au-dessus des nates , des fleurs comme
on en voit aux portraits de Ninon .
NOUVELLES POLITIQUES.
Francfort, 14 août.
Nous attendons ince samment ici le prince-primat , notre nouveau
souverain. Le maréchal Augereau fait fairreeddegrands apprêtspour recevoir
le primat avec la plus grande solennité ; un régiment entier de cavalerie
ira au-devant du prince , et tout l'état- major le recevra hors de la
porte dela ville et l'accompagnera jusqu'à son hôtel . On attend aussi ,
pour la première diète de la confédération , le coadjuteur, S. Em. Mons.
le cardinal Fesch, qui sera avec nonmoins de solennité.On dit que , dans
cette première assemblée , quarante articles signés par S. M. l'empereur
des Français , seront acceptés comme loi pour la confédération allemande ,
ensuite, on mettra en délibération ,comme la loi fondamentale, la garantie
réciproque des pays de chaque prince; à cet effet , les rois et princescomposant
la confédération , assisteront, dit- on, en personne , à l'assemblée,
et prêteront le serment de fidélité.
On lit dans la gazette de Baireuth un article de l'Autriche du 2 août ,
ainsi conçu :
« Le 22 juillet les Français ont pris possession du Frioul autrichien
(les comtés deGoritz et Gradisca(; ils ont exigé que les employés civils
prétassent serment de fidélités au roi d'Italie, Ceux qui ont refusé de le
faire ont été congédiés, et les commissaires français en ont nommé d'autres .
>> On présume que cette occupation s'est faite du consentement de la
cour de Vienne; d'autant plus qu'ils ne se fait pas le moindre préparatif
de guerre dans toute la monarchie autrichienne. L'archiduc Charles a
même déclaré qu'il n'y auroit point de camp cette année , comme cela a
lieu tous les ans >>
Londres , 8 août.
Après beaucoup d'hésitation et d'incertitudes , les médecins
deM. Fox se sont enfin décidés à essayer l'effet de la ponction.
Les symptômes sont devenus si fâcheux qu'on a jugé imprudent
de différer davantage. L'opération s'est faite le 6 à deux
heures ; il est sorti une quantité d'eau énorme. Nous annonçons
avec plaisir que le malade a éprouvé un grand soulagement.
On a communiqué sur-le-champ cet heureux résultat
au lord Howick et autres collégues et amis de M. Fox. Dans
le cours de la soirée , il a continué à jouir d'un mieux soutenu
et d'une tranquillité qu'il n'avoit pas éprouvée depuis quelque
temps. ( Morning-Post. )
Du 11. - Nous apprenons à l'instant que le lord-maire a
reçu l'avis officiel suivant :
Message télégraphique de Plymouth.
Reçu le to août , à deux heures après midi.
Du 12juillet. - Les six vaisseaux de ligne français , les
384 MERCURE DE FRANCE ,
quatre vaisseaux de l'amiral Cochrane, sont en vue à l'ouest
de l'ile Saint-Thomas.
Du bureau de l'amorauté , le 11 août 1806.
Pour copie conforme , Signé JAMES SHAW.
Du 14. M. Foxs'est trouvési bien hier,qu'il a pu se promener
une grande partie de la journée , et se trouver le soir à un
dîner avec le général Fitz-Patrick, et quelques autres de ses
amis.
PARIS, vendredi , 22 août.
-LL. MM. II. et RR. ont séjourné à Rambouillet , plus
long-temps qu'on ne l'avoit cru : elles ne sont point encore
deretour.
- Lundi dernier , 17 août, les lords Yarmouth et Lauderdale
ont été voir MM. de Champagny et Clarke , qui leur
ont rendu leur visite , peu d'heures après. Ils ont dîné le 18
chez le ministre de l'intérieur. Lord Yarmouth est reparti
pour Londres , dans la nuit du 18 au 19 ; mais lord Lauder
dale est toujours à Paris.
- M Bergerot , secrétaire-général de l'administration des
droits réunis , est mort à Paris , mercredi,dernier , 20 août.
M. Pouqueville , auteur du Voyage en Morée (1) , est
nommé consul-général en Albanie.
-
FONDS PUBLICS DU MOIS D'AOUT .
DU SAMEDI 16. - C p . o/o c . J. du 22 mars 1806 66f. 80c.75c. оос
ooc . ooc.ooc oocoococ . oof oofooc . oof.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 64f. 35c. 25c. 35c 400
Act. de la Banquede Fr. 116 f50c. 1161f 250 L62f 500 0000f.
DU LUNDI 18. - C p. olo c. J. du 22 mars 1806.67f. 10c. 20c. 15c256
200.250 000 000 000 OOC , DOC DOC
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806 64f. 800 700
Act. de la Banque de Fr. 1165f ooc . oooof. ooc oooof. oooof ooc
DU MARDI 19.- C pour 0/0 c. J. du a2 mars 1806. 67f. 400 450 00c.
осс.ос OOC.000.000 or oof ooc.
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. oof. ooc.
Act. de la Banque de Fr. 1167f 500. ooouf ooc oooof. ooe.
DUMERCREDI 20.-Gp. oo c. J. du 22 mars 1806. 67f 45e goc. Soc.
75c. 80c 75c oof. ooc boc ooc . ooc . ooc of.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 65f65f. 25c.
Act. de la Banque de Fr. 11725 500 0000f ooc oof ooc. oof ooc. oooof.
DU JEUDI 21.-Cp. oo c. J. du 22 mars 1806. 67f 70€ 800 000 006 oof
OOC OOC OOC.OOC OOC OOC
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 63f 25c ooc.
Act. de la Banque deFr. 1172. 50c. ooof ooc. oooof.
DU VENDREDI 22. -C p . ojo c. J. du 22 mars 1806. 67f. 70c. 65c. бос.
000.000.000 оос оос ооc oof
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 65fooc ooc.
Act. de la Banque de Fr. 1172f50c. 1171f 250 000oofoooof ooc.
(1) Trois vol. in-8°. Prix : 15 fr. , et ao fr. par la poste.
AParis, chez Gabonet compagnie; etchez le Normant,
(No. CCLXVII. )
(SAMEDI 30 AOUT 1806. )
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE.
IL
LA SOLITUDE ET L'AMOUR.
Lest deux biens charmans aussi purs que le jour,
Qui se prêtent tous deux une douceur secrète ,
Qu'on goûte avec transport , que sans cesse on regrette ;
C'est la solitude et l'amour .
Queje suppose un sage au fond de sa retraite ,
Jeune et libre , aux neuf Soeurs consacrant ses travaux ,
Idolâtrant les bois , les prés et les ruisseaux :
Le voilà bien heureux; cependant il soupire.
Que lui manque-t-il donc en un si beau séjour ?
J'ai cru ses voeux remplis; hélas ! faut-il le dire ?
Il lui manque un tourment : ce tourment , c'est l'amour.
Mais pourra-t-il quitter ce solitaire ombrage ,
Ce cristal pur , ces fleurs ?... Qui sait si la beauté ,
Dont en secret déjà son coeur est enchanté ,
N'aime pas à son tour l'hermite et l'hermitage ?
Comme ils vont le peupler par les plus tendres soins !
Si le désert convient au sage ,
Les déserts aux amans ne conviennent pas moins.
Angélique à l'amour osoit être rebelle :
Elle avoit renversé la tête de Roland;
Vingt rois briguoient sa main; qui leur préféra-t-elle ?
Des hameaux un simple habitant.
Ce n'étoit qu'un berger ; mais il étoit charmant,
Jeune , tendre , ingénu , beau comme elle étoit belle :
Undésert et Médor, ce fut assez pour elle .
L'amour dans l'univers est tout pour les amans.
Вь
386 MERCURE DE FRANCE ,
Pour goûter ces enchantemens
Les Arabes sont faits ; des plaines embrasées ,
Des hameaux , des pasteurs , des tribus dispersées ,
Des caravanes harassées ,
Traversant le désert sous l'oeil brûlant du jour ;
Un océan de sable , où parfois la nature
Sema de loin en loin des îles de verdure :
Tout promet dans ce vaste et magique séjour
Un long recueillement , une retraite sûre
Aux solitaires de l'amour.
Ondit à ce sujet : ( oh ! vous pouvez m'en croire ,
C'est un fait très-certain , il n'est point inventé,
Depuis long- temps j'en sais l'histoire ;
Abufar sous sa tente un soir me l'a conté. )
Une jeune Persane au coeur plein de franchise ,
Aux yeux bleus , au front pur, par malheur fut éprise
D'un jeune et beau Persan , peu fait pour s'enflammer.
Qui l'eût dit ? tant d'amour ne la fit point aimer.
Son ingrat , né pour plaire , ignoroit la tendresse;
Aux beautés d'Ispahan , dans sa frivole ivresse ,
Il portoit par orgneil ses inconstans desirs.
Hélas ! il n'aimoit point , il voloit aux plaisirs.
Un jour sa belle amante , à la douleur livrée ,
Sombre , pale , désespérée ,
Enfin ne pleura plus. Dans ses muets tourmens ,
Elle vend ses bijoux , ses plus beaux diamans ,
Les convertit en or. Sans dessein,sans compagne ,
La voilà courant la campagne .
Vers l'aride Arabie elle tourne ses pas :
Dans cette solitude immense ,
Son désespoir s'aigrit , sa douleur recommence.
En accusant tous les ingrats :
<< Usbeck ! mon cher Usbeck ! tu me fu's, disoit-elle;
>> Tu me fuis ! j'en mourrai ... Tu me regretteras ,
>> Usbeck ! ... >> Rien ne répond; pas une grotte, hélas ,
Qui lui redise au moins le nom de l'infidèle !
Tout se tait , tout est mort , tout; les tombeaux n'ont pas
Ce silence effrayant; une affreuse étendue;
Point de sol , et point d'air, un soleil qui vous tue ;
Pas une feuille qui remue ,
Pas un seul oiseau dans les airs ;
Du sable , encor du sable , et toujours des déserts.
Déjà l'ardente soifconsumoitAlmazelle ,
DEPT
DE
AOUT 1806 .
Quand suivant une douce et légère gazelle ,
Elle arrive à la source où s'alloit à l'instant
Abreuver du désert le paisible habitant .
L'herbe y croissoit , dit-on , fine , épaisse , odorante;
Un vent léger souffloit; l'onde étoit transparente ;
Des fleurs l'environnoient ; plus loin venoient s'offrir
Le doux fruit du palmier , son ombre bienfaisante ,
La tranquille brebis , l'abeille voltigeante :
On eût dit que le ciel s'étoit fait un plaisir ,
Pour des amans lassés , errans , prêts à périr ,
De rassembler exprès dans cette fle charmante ,
Entre la faim , la soif, la chaleur dévorante ,
Flore , Pomone , et le Zéphyr .
Mais sa douleur l'égare ; elle étoit expirante ;
Elle veut sur ces bords achever de mourir.
Le caprice du sort, qui des états dispose ,
Jen'en sais pas trop bien la cause ,
Avoit rempli la Perse et de trouble et de sang ,
Le Sophi tout- à-coup avoit perdu son rang.
Usbeck , il étoit brave , ayant servi sans doute
Le parti du vaincu, proscrit par le tyran,
Avoit fui les palais et la cour d'I pahan;
De la même Arabie il avoit pris la route :
Dans les mêmes déserts , sous un ciel dévorant ,
Il s'entend appeler; il s'étonne , il écoute :
« Usbeck ! » « Oui , c'est sa voix ! Almazelle, est-cevous ?»
« Est-ce toi, cher Usbeck? » Dans des momens si doux
Je vous laisse à juger des larmes ,
Du remords , du pardon, des discours pleins de charmes ,
Des regards, des soupirs, des longs ravissemens ,
Etdes transports de nos amans.
« Je bénis ton malheur, lui disoit Almazelle :
>> Il t'a rendu sensible, il t'a rendu fidèle.
>> Ah ! vivons dans ces lieux , époux , amans , amis ;
>> Nous serons pasteurs des brebis.
>> Ispahan t'égara , le désert nous rassemble ;
» Oui , nous vivrons ici , pur et charmant séjour ,
>> Pour goûter le bonheur, pour le puiser ensemble
>> Dans cette source de l'amour .>>>
Ainsi , loin des grandeurs , sans ennui , saus alarme ,
Nos pasteurs du désert s'enivroient de ce charme
Dont le coeur se remplit , et n'est jamais lassé;
Qui seul remplace tout , et n'est pas remplacé.
C'est lui qui fait errer la chèvre voyageuse ;
387
Bb2
388 MERCURE DE FRANCE ;
De ses feux dans les airs l'hirondelle est joyeuse ;
Par lui je vois voguer le nid de l'alcyon ;
J'entends de son bonheur soupirer le lion ;
La colombe en gémit; le rossignol le chante ;
L'air en est enflammé , la terre en est vivante ;
Par lui l'imagination ,
Comme une abeille errante ,
Sur le tilleul , le thym , sur la rose naissante ,
Dans le champ des douces erreurs
Promène les saphirs de son aile éclatante
Sur l'émail ravissant des fleurs ,
En tire un suc plus pur, ypompe ses couleurs ,
Et rend la véritéplus jeune et plus brillante.
Mère de nos plaisirs , de nos plus doux romans ,
Imagination que j'aime et que j'implore ,
Viens charmer mes derniers momens !
Ah ! me quitteras-tu quand je te chante encore ?
Hélas ! hélas ! il fut un temps ,
Quand la nuit lente et sombre étoit loin de l'aurore
Où sous un ciel d'azur , peuplé d'enchantemens ,
De sylphes , de beautés aux bouches demi- closes ,
Je croyois voir neiger tous les lis du printemps
Sur mon lit parfumé de roses :
Le jour, de mille appas à la fois enchanté ,
J'y cherchois ma Vénus , j'en formois ma beauté ;
Mon ame étoit contente au gré de son prestige.
Ils ne reviendront plus ces momens trop heureux !
Les ennuis vont pleuvoir sur mes jours ténébreux :
Le matin nous ravit , le crépuscule afflige.
Amour ! qu'ils m'étoient chers tes prestiges charmans !
Hélas ! nous regrettons jusques à tes tourmens !
Nous briguons tes faveurs , nous cherchons tes orages ;
Tu nous plais sur tous les rivages ;
Tu nous défais du temps , de nous , de notre ennui ;
Ton charme est tout-puissant; tout est heureux par lui ,
Les rois et les bergers , les fous comme les sages.
Tu couvres le présent par les plus tendres gages ;
Tu fais , par ta magie , avancer l'avenir.
Ah ! si vers le passé nous pouvions revenir ,
Et , du moins par le souvenir ,
Glaner dans ce pays plein de douces images !
Ah ! que n'es-tu de tous les âges ,
Songe trop enchanteur ? Devois- tu douc finir?
M. Ducis, de l'Institut.
AOUT 1806. 389
FRAGMENT
D'une traduction de la JÉRUSALEM DÉLIVRÉE. ( 1 )
Conseil des Esprits infernaux. Discours de Pluton. Chant IV . ( 2)
TANDIS que de Sion menaçant les murailles,
Godefroi poursuivoit les apprêts des batailles ,
L'éternel ennemi du ciel et des humains
Tourne un sombre regard vers le camp des Latins.
Il a vu leurs travaux ; cette nouvelle injure
Arouvertde son coeur l'immortelle blessure :
Semblable au fier taureau qu'irrite la douleur,
Ses longs mugissemens annoncent sa fureur;
Il veut que des Enfers l'horrible cour s'assemble ,
Et prépare aux Chrétiens tous les fléaux ensemble.
Insensé , de son maître audacieux rival ,
Il ose du Très-Hant se prétendre l'égal ,
Et brave insolemment , dans sa coupable ivresse ,
Du Dieu qui l'a puni la foudre vengeresse !
Aussitôt la trompette, en lugubres accens ,
Appelle des Enfers les sombres habitans ;
L'abyme au loin en tremble , et ses voûtes en grondent ;
Deses antres profonds les échos lui répondent;
Des frémissemens sourds troublent l'air ténébreux.
Ainsi le ciel mugit d'ébranlemens affreux ,
Lorsque dans leur essor les flèches du tonnerre
Eclatent à grand bruit et tombent sur la terre ;
Ainsi la terre tremble, alors qu'un feu soudain
Embrase les vapeurs qui dorment dans son sein.
Déjà sont accourus les chefs des noirs royaumes :
Dieu , quels spectres hideux , quels sinistres fantômes !
Aleur fatal aspect quelle secrète horreur !
Lamort est dans leurs yeux , devant eux la terreur .
Quelques uns des humains présentant le visage ,
S'avancent sur les pieds d'un animal sauvage ;
Autour de leurs cheveux des serpens hérissés ,
En mille noeuds mouvans sifflent entrelacés ;
Et , terminant leurs corps , une queue assouplie,
Derrière eux tour-à-tour s'alonge et se replie.
Là , paroissent unis ces monstres menaçans
Qu'enfantoit autrefois le délire des sens :
Des Centaures cruels , géans à double forme ,
Des Typhons orgueilleux de leur stature énorme,
Et l'immonde Harpie , et le Sphinx ténébreux ,
La Chimère , lançant la fumée et les feux ,
L'Hydre , l'affreux Python, la Gorgone livide,
(1) La traduction des Bucoliques de l'auteur, annoncée dans le Mercure
du 5 avril, paroîtra dans quelques mois.
(2) Ce morceau étoit fait en mai 1905.
3
390 MERCURE DE FRANCE ,
Et Scylla , de ses chiens traînant la meute avide.
Tous viennent à côté de leur fier souverain .
Pluton au milieu d'eux , s'assied , le sceptre en main.
Son front est surmonté de cornes menaçantes .
Le rocher, élevé sur les mers mugissantes ,
L'Atlas même , des cieux supportant le fardeau ,
Près de sa taille immense est un humble coteau.
L'horrible majesté sur son visage empreinte
Redouble son orgueil en redoublant la crainte;
Dans ses yeux enllammés noge un poison sanglant :
Tel un astre ennemi rougit le ciel brûlant.
Sa barbe longue , épaisse , et de cendre couverte ,
Flotte sur sa poitrine; et sa bouche entr'ouverte ,
D'où s'échappe un sang noir qui coule à gros bouillons ,
Sa bouche dévorante est un gouffre sans fonds .
De cette bouche affreuse, impure , envenimée ,
S'exhalent des torrens de flamme et de fumée :
Tel, quand l'Ethna bouillonne , il vomit de ses flancs
Le soufre et le bitume en tourbillons brûlans .
Il parle : à cette voix, semblable à la tempête ,
Lechienfatal setait, le Phlégéton s'arrête ;
Le Tartare s'ébranle , et , dans ses antres sourds ,
De son maître , en grondant , répète le discours :
« Dieux des Enfers , dit- il , vous dont la seule place
>>> Devroit être en ces lieux d'où descend votre race,
>> Au- dessus du soleil , dans l'empire des cicux ;
>> Vous , que de nos combats les effets désastreux
>>>Plongèrent, avec moi , dans ce profond abyme ,
>> Dois-je vous rappeler du Dieu qui nous opprime
>>>Et les soupçons jaloux et les cruels dédains ?
>> Malheureux, si le sort eût servi nos desseins ,
>>> Lui-même obéiroit à nos lois éternelles !
>>>Il est vainqueur : le sort nous a nommés rebelles .
>> Au lieu de ce bean ciel, brillant des feux du jour,
>>> De ces mondes heureux, notre antique séjour,
>> Il a fermé sur nous cette prison barbare,
>> Qui du trône céleste à jamais nous sépare.
>>> Il nous ravit nos biens , notre rang , nos honneurs ;
>>>Et, pour nouvel affront , pour comble de matheurs ,
>> L'homme , ce vil enfant d'une vile poussière ,
>> Près de lui tient sa place aux champs de la lumière.
» A sa voix , son fils même a subi le trépas;
>> Jusque dans notre empire il aaporté ses pas;
Il est venu , ce fils , et sa main foudroyante
>> A brisé des Enfers la barrière impuissante .
>> Vainqueur de nos efforts , conquérant orgueilleux ,
>> Riche de nos débris , il a quité ces lieux .
» Ces månes , dès long- temps notre seul héritage ,
>> A nos mains arrachés ont été son partage ,
>> Et son char de triomphe , insultant à nos maux ,
>> En pompe dans les cieux a conduit nos drapeaux.
>> Mais pourquoi de mes mains déchirer mes blessures ?
>> Eh ! qui ne connoît pas son crime et nos injures ?
>> Le monde en est rempli. Dans quels lieux, dans quels temps
>> A-t- il borné le cours de nos longs châtimens ?
AOUT 1806. 391
>> C'en est trop: oublions nos premières offenses ;
>> Des affronts plus récens appellent nos vengeances .
>> Tout va subir sa loi ; partout à ses autels
>>> Il attire l'encens des crédules mortels .
>>> Et nous l'aurons souffert ! Et nos ames tranquilles
>> Traîneroient dans la paix des heures inutiles !
ودAh! quandnous avons vu s'augmenter nos malheurs ,
>>> Un courroux généreux fuiroit- il de nos coeurs ?
>> Verrons-nous la Judée à son pouvoir soumise,
>> Son nom voler au loin dans l'Egypte conquise ,
>>>Les nations en choeur célébrer ses travaux ,
» Et son culte gravé sur des marbres nouveaux ?
> Déjà je vois partout nos lois humiliées ,
>>>Nos idoles languir, des peuples oubliées .
>>>Nos autels sont les siens , l'or, l'encens , aujourd'hui ,
>>>Les parfums précieux ne brûlent que pour lui .
>>> Et nous , dont autrefois les heureux artifices
>>>Des temples les plus saints forçoient les sacrifices ,
>> Nous resterions sans culte , et Pluton dans les fers ,
>> Conserveroit un trône assis sur des déserts !
>>>Non , non :nous brûlons tous de ce courage antique
>>>Qui jadis signaloit notre armée héroïque ,
>>>Alors qu'environnés et de fer et de feux ,
>> Nous disputions l'empire au monarque des cieux.
>> Il vainquit , il est vrai ; mais , dans notre défense ,
>>>Le destin nous trahit , et non pas la vaillance .
>> Si la fortune a fait les succès du vainqueur,
>>>La gloire au moins nous reste et suit notre malheur .
>>Mais pourquoi retenir ce zèle magnanime ?
>>>Ah ! ne contraignez plus l'ardeur qui vous anime !
>> Appuis de mes projets , ministres de mes lois ,
>> Sur nos communs tyrans volez tous à ma voix.
>>Hatez-vous , détruisez cette ligue puissante ,
>>>Eteignez dans son vol la flamine devorante,
>> Qui chaque jour s'étend dans les champs des Hébreux ;
>> Volez sur les Chrétiens , allez régner sur eux.
>>>Que les ruses , la force épuisent leurs miracles !
>> Que mes arrêts, du sort remplacent les oracles !
>> Qu' insi que leurs destins leurs maux soient différens !
>>>Que les uns soient épars , les autres expirans ;
>> Que d'autres , des amours éprouvant le délire,
>> Enivrés d'un regard , esclaves d'un sourire,
>> Languissent enchaînés dans leurs honteux liens !
>>>Que les Chrétiens armés égorgent les Chrétiens !
>> Qu'ils meur nt l'un par l'autre , et qu'enfin vos prodiges
>> De ce camp odieux effacent les vestiges ! >>>
Il parloit: de la nuit du ténébreux séjour
L'essaim des Démons vole à la clarté du jour .
Tels les vents mutinés , les tempêtes bruyantes ,
S'échappent en fureur de leurs prisons tremblantes ,
Et d'un noir tourbillon obscurcissant les airs ,
Ebranlent et la terre et les cieux et les mers .
P. DORANGE .
4
592 MERCURE DE FRANCE ,
ENIGME.
Je suis dans les liens , dès l'instant que j'ai l'être ,
En un cachot humide , étroit et sans fenêtre.
Je crains dele quitter, puisqu'on me fait mourir
Quand unefois onm'ena fait sortir.
On me fait endurer une horrible torture;
Ensuite un gouffre affreux devient ma sépulture.
Quand on assure que quelqu'un
Raisonne comme moi , l'on badine , on se moque ,
Carje veux que le loup me croque ,
Si j'ai l'ombre du sens commun .
LOGOGRIPHE.
Ma moitié sur la terre et l'onde
A fait trembler les nations ,
Et fut jadis l'objet des adorations
Des premiers monarques dumonde .
Mon tout fut utile à la gloire
Deplus d'un conquérant célèbre dans l'histoire ;
Et le Gaulois sans moi, ferme sur ses remparts ,
Eût bravé la valeur du premier des Césars.
De moi vous vous servez encore
En diverses façons, Edipes curieux ;
Mais par unsortcapricieux,
Le dernier villageois me traite de pécore ,
Tandis que le savant m'élève jusqu'aux cieux:
Quelle bizarrerie ! Ils ont raison tous deux.
Voici pourtant bien autre chose ;
Plus vite que Protée on me métamorphose :
Mes deux bouts renversés dans le même moment
Se trouvent en Espagne , en Thrace;
Enfin sous différente face
Je parois successivement
Déité respectée , animal méprisable ,
Lumière bienfaisante et guerrier redoutable,
Fier Espagnol ,et Thrace fugitif;
Mes extrêmes coupés, je deviens un saintJuif.
CHARADE.
Monpremier est si peu ,quand on dit mon dernier ,
Qu'il ne pourra jamais suffire à mon entier.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Nº est Placet.
Celui du Logogriphe est Sangle , où l'on trouve angle , ane,
Celui de la Charade est Dé-lire.
AOUT 1806. 393
DU STYLE
ET DE LA LITTÉRATURE.
LE style est tout l'homme , a dit M. de Buffon; et l'on a
dit après lui : La littérature est l'expression de la société ( 1 ) .
Ces deux propositions ont entr'elles un rapport certain ;
et ce rapport seroit évident si M. de Buffon se fåt contenté
de dire : Le style est l'expression de l'homme, La phrase
en eût été plus philosophique et plus exacte , quoique moins
oratoire et moins brillante ; mais c'eût été un peu trop demander
du siècle rhéteur de M. de Buffon , et peut-être
de M. de Buffon lui-même,
Dans ces deux propositions ainsi énoncées : le style est l'expression
de l'homme ; la littérature est l'expression de la
société , on voit tout de suite que la littérature est à la société
ce que le style est à l'homme , et qu'on pourroit définir la littérature
chez chaque peuple ; le style de la société. Ainsi, chaque
société a son style , comme chaque peuple a son langage,
M. de Buffon explique lui-même cette pensée , le style
est tout l'homme, et il ajoute : « Car l'homme n'existe que
>> par la pensée et la passion, et le style les renferme l'une et
>> l'autre. >> Ce qui est vrai sans doute ; mais ce qui ne dit pas
(1 ) La société se prend ici pour la forme de constitution politique et
religieuse; et l'auteur de cet article , qui a avancé cette proposition , n'a
jamais entendu dans un autre sens le mot société.
Expression, pris dans le sens rigoureux et philosophique , signifie
représentation , production au-dehors d'un objet; et c'est parce que la
parole est , dans ce sens , l'expression de l'esprit de l'homme , que la
parole ou les mots s'appellent aussi des expressions.
394 MERCURE DE FRANCE ,
assez ; et ce développement , qui peut suffire à l'orateur,
laisse quelque chose à desirer au philosophe.
L'homme est esprit et corps ; le style , expression de
Phomme, sera donc idées et images : idées , qui sont la représentation
d'objets intellectuels ; images , qui sont la représentation
ou lafigure d'objets sensibles et corporels .
Un bon style consiste dans un heureux mélange de ces deux
objets de nos pensées , comme l'homme lui-même , dans toute
la perfection de son être , est formé de l'union des deux
substances , et réunit à une intelligence étendue des organes
capables de la servir.
Un style qui est tout en idées , est sec et triste ; un style
qui est tout en images , éblouit et fatigue , coinme ces représentations
de théâtre qui font passer rapidement devant les
yeux une multitude d'objets divers. Et pour suivre jusqu'au
bout la comparaison du style et de l'homme , on peut dire
que le style , trop abstrait ou trop figuré , ne remplit pas plus
toutes les conditions de l'art d'écrire, qu'un homme d'un
espřit cultivé, mais d'un corps souffrant et débile , ou d'une
grande force de corps , et d'un esprit foible et borné , ne
pourroit exercer les divers emplois de la société.
Le style de l'école réformée , de celle de Port-Royal , de
l'école philosophique du dernier siècle , est triste et austère; le
style de l'école des Jésuites , de Mascaron , de Linguet, etc. , etc.
est jusqu'à l'excès brillant et fleuri ( 1). Les jeunes gens pèchent
assez souvent par surabondance d'images ; plus tard , leur style
en est trop dépouillé. Ce style , trop figuré dans un temps ,
pas assez dans un autre, est toujours l'homme , et l'homme a
ses divers âges : dans la jeunesse , plus dépendant des sens,
(1) Les fleurs , cette production la plus agréable de la nature , et celle
qui satisfait le plus de sens à la fois , ont dû fournir aux orateurs et aux
poètes leurs premières et leurs plus riantes images. De là vient qu'on
appelle fleuri un style plein d'images et de comparaisons.
AOUT 1806. 395
plus occupé d'objets extérieurs; à l'extrémité opposée de la
vie , plus concentré en lui -même , et moins sensible aux
impressions des corps , parce que ses organes se sont affoiblis.
L'un ou l'autre de ces défauts explique , je crois , le peu
d'intérêt qu'excite la lecture de certains ouvrages , et dont on
ne peut pas toujours se rendre raison. Les sujets en sont heureusement
choisis; toutes les règles positives de l'art d'écrire
ysont scrupuleusement observées ; ils ne manquent pas d'élégance
, ni même d'harmonie , et ils n'ont, ce semble , d'autre
défaut, sinon qu'on ne les sauroit lire ; mais , en les examinant
de plus près , on découvre qu'ils pèchent par la continuité
d'idées sans images , ou d'images sans idées , et qu'ils
fatiguent l'esprit par une abstraction trop soutenue , ou l'imagination
par des tableaux trop répétés.
L'artde cette juste proportion entre les idées et les images,
qui , avec une autre qualité dont nous parlerons tout- àl'heure,
constitue un style parfait, ne s'apprend pas dans des
traités d'élocution, pas même par l'exemple des grands écrivains;
et la nature s'en est réservé le secret. Les hommes privilégiés
à qui elle daigne le découvrir, mêlent, sans les compter,
et même sans y penser, les idées et les images; et tout
ce qu'on peut remarquer en étudiant leurs écrits , est que
leurs pensées ne sont jamais plus fortes que lorsqu'ils les
revêtent d'une belle image, ni leurs images plus frappantes
que lorsqu'elles renferment une grande pensée. C'est là éminemment
le caractère du style des livres saints , et du style
de M. Bossuet ; et nous en donnerons des exemples.
Cette première observation , appliquée à des objets plus
étendus, peut rendre raison de la différence remarquée depuis
long-temps entre le style des peuples de l'Orient et le style
des Européens chrétiens ou civilisés : différence si sensible,
que le style des premiers fait un genre à part, sous le nom
de style oriental.
Chez les Orientaux, les sens sont beaucoup plus éveillés
396 MERCURE DE FRANCE ,
que l'esprit. La cause en est dans leur religion toute sensuelle
, leur gouvernement tout physique , leur vie domestique
molle et voluptueuse. Aussi, le caractère général de
leur style est d'être pauvre d'idées , et riche d'images jusqu'à
la profusion. Les uns y sont d'une extrême simplicité , les
autres d'un luxe prodigieux. La beauté du climat de l'Orient,
la fertilité du sol , ne sont pour rien dans ce partage inégal
entre les idées et les images , puisqu'on retrouve le même
caractère de style dans les chants d'Ossian , et jusque dans les
discours et les chansons des Sauvages de l'Amérique ; avec
cette différence , que les images qui sont partout la représentation
ou la figure des accidens du climat , des productions
du sol , ou des habitudes physiques de l'homme , sont douces,
riantes , voluptueuses chez les Orientaux ; sombres, nébuleuses
, féroces même chez les Calédoniens , ou les Sauvages ;
car l'homme ne peut peindre que ce qu'il a sous les yeux.
Le Calédonien et le Sauvage sont des peuples enfans : enfans
par les moeurs , comme les Orientaux le sont par les lois. Les
uns et les autres appartiennent beaucoup moins à la société
publique qu'à la société domestique , et à ses travaux ou à ses
propriétés toutes physiques; et le style, également figuré sous
des latitudes aussi opposées et des climats aussi divers , est
chez tous ces peuples l'expression de l'homme enfant dont
le corps est toujours plus avancé que l'esprit , l'imagination
plutôt éveillée que la raison , et l'expression de la société
domestique , où tout se rapporte aux sens et aux objets
sensibles .
S'il est vrai que l'Apologue , qui n'est qu'une image prolongée
, ait pris naissance en Orient , d'où nous sont venues
tant d'autres connoissances , il ne faut pas croire , comme on
l'a dit si souvent, que la crainte qu'inspiroit le despotisme,
naturalisé chez les Orientaux , ait inventé cette manière de
déguiser la vérité sous le voile de l'allégorie. La plupart des
Apologues roulent sur des sujets de morale privée et fami
AOUT 1806 . 397
lière, dont le tyran le plus inquiet n'auroit pu s'alarmer ; et
si l'écrivain avoit voulu traiter des sujets d'un ordre plus
élevé , des gouvernemens soupçonneux auroient aisément saisi
son intention et la moralité de l'Apologue , à travers le transparent
de la fiction; et sans doute , ce que le poète auroit
voulu faire entendre aux esclaves , n'auroit pas échappé à
l'ombrageuse sagacité du maître.
Sans en chercher la raison aussi loin, l'Apologue doit être
familier aux peuples et aux hommes à leur premier âge , alors
qu'ils parlent beaucoup par figures. On le trouve dans l'Orient
avec les emblémes , les symboles , les hiéroglyphes , qui ne
sont que diverses manières defigurer les pensées. On le retrouve
chez les Sauvages , et c'est pour cette raison qu'il
convient, même chez nous , à l'éducation de l'enfance : les
paradoxes de J. J. Rousseau sur cet objet, comme sur tant
d'autres , ne prouvent qu'un esprit faux ou superficiel , et des
connoissances peu approfondies .
Chez les peuples chrétiens , le style est en général plus fort
d'idées et plus sobre d'images. La société est parvenue à la
virilité , à cet âge où l'esprit domine le corps , et où la
raison prend le pas sur l'imagination. Cette observation est
vraie en général , et en comparant les nations chrétiennes
aux peuples encore enfans ; mais en comparant les nations
chrétiennes entr'elles et avec elles-mêmes , à leurs divers âges ,
on remarque , en France , par exemple , qu'à la renaissance
des lettres , le style étoit surchargé d'images et de comparaisons
prises de la nature physique ou des arts : comparaisons
et figures souvent ingénieuses , mais presque toujours recherchées
et trop étendues. Ce défaut se fait sentir dans les ouvrages
de Montaigne , et plus encore dans ceux de saint François
de Sales, un des meilleurs écrivains et des plus aimables
de cette époque des lettres françaises. Nous étions jeunes alors
en littérature , et nous parlions comme des enfans. Dans le
dernier siècle , qu'on peut regarder, à beaucoup d'égards ,
398 MERCURE DE FRANCE ,
comme un siècle de caducité, puisqu'il a conduit la société
au tombeau , l'excès des figures reparoît chez quelques écrivains;
mais comme nous étions alors au plus loin possible
de la naturę domestique , où se trouve la principale source
des images , et que nous étions savans , et sur-tout géomètres,
les images sont prises des sciences , et principalement de la
géométrie , et il n'est question que de masses , de résistances
, de forces , d'équilibres , de proportions , etc. Entre
ces deux siècles , le siècle de Louis XIV, âge de la virilité
pour notre littérature , également éloigné de la foiblesse de
l'enfance , et de l'enfance de la caducité , se distingue chez les
meilleurs écrivains par la justesse et la solidité des idées , par
la beauté et la grandeur des images , et la juste proportion
des unes aux autres .
,
Mais l'homme n'est pas seulement esprit et corps , ou , si
l'on veut, faculté de penser et faculté d'agir ; il est encore
il est sur-tout faculté d'aimer, ou plutôt, il est amour : car
cette puissance , dans l'homme , est toujours en acte , pour
parler avec l'école , et donne l'acte à toutes les autres puissances
ou facultés , puisqu'elle détermine l'esprit à vouloir et
le corps à agir. Le style , pour être l'expression de l'homme ,
pour être tout l'homme , comme dit M. de Buffon , sera donc
aussi sentiment , comme il est idées et images. Le style sera
donc idées ou pensées , sentimens , images ; et voilà tout le
style ; comme faculté de penser, faculté d'aimer, faculté
d'agir , esprit , coeuret corps , sont tout l'homme , en prenant
le coeur dans son acception métaphysique , et pour le
siége ou l'organe de nos affections.
La nature , je le répète , connoît seule le secret de cette
composition; et les leçons sur cette matière ne peuvent être
tout au plus que des exemples.
Si M. Bossuet se fût contenté de dire : « Que l'homme
>> conserve jusqu'au dernier moment des espérances qui ne se
>> réalisent jamais », il eût énoncé sans images , sans sentiAOUT
1806. 399
ment, une idée vraie et morale qui se présente à tous les
esprits , et que l'écrivain le plus médiocre ne pourroit rendre
avec plus de simplicité, ou plutôt de sécheresse; mais , admirez
comme ce beau génie revêt cette pensée d'une image
sublime , et les fond l'une et l'autre , si j'ose le dire , dans un
sentiment profond et douloureux : « L'homme , dit-il , marche
>> vers le tombeau , traînant après lui la longue chaîne de ses
>> espérances trompées.>> Ce n'est plus , comme dans la phrase
que nous citions tout-à-l'heure , un froid moraliste qui disserte
: ici M. Bossuet est orateur par la pensée , poète par le
sentiment , peintre par l'image; et l'on pense , l'on sent , l'on
voit ce malheureux esclave attaché à cette longue chaîne ,
dont il ne peut atteindre le bout , la traîner avec effort jusqu'au
moment où le tombeau , s'ouvrant sous ses pas , l'engloutit
, lui et le poids importun dont il s'étoit surchargé
dans le court trajet de la vie. L'image est dans cette longue
chaîne que l'homme traîne; dans ce tombeau qu'il rencontre
comme un piége; le sentiment est dans ce douloureux effort ,
toujours vain , toujours trompé, jusqu'à l'instant fatal qui voit
s'évanouir toutes les espérances , ou plutôt toutes les illusions
; la pensée est partout; et ce tout forme un tableau
achevé , un tableau réel , et qu'un peintre pourroit transporter
sur la toile.
Et remarquez , à l'honneur de notre langue , comme les
mots eux-mêmes , non pas assemblés à force d'art et quelquefois
avec effort et recherche , comme dans l'onomatopée
des Grecs et des Latins , mais les mots les plus naturels , et
même les seuls dont M. Bossuet pût se servir, ont ici toute
l'harmonie nécessaire à l'expression d'un travail pénible et
d'un sentiment douloureux. Ces mots sont tous graves , lents
et lourds , traîne , tombeau , longue chaîned' espérances trompées.
Ce mêmegénie de la langue , fidèle à la nature des choses ,
rejette impérieusement à la fin de la phrase le mot trompées,
parce que la pensée qu'il exprime est la dernière de la vie .
400 MERCURE DE FRANCE ,
Unhistorien qui auroit eu à raconter la mort de Mme la
duchesse d'Orléans auroit dit simplement : « Ce fut une nuit
>>affreuse que celle où l'on apprit tout-à-coup que Madame
>> se mouroit , que Madame étoit morte. >> Et peut-être un
panégyriste ordinaire n'auroit rien trouvé de plus. Mais
quelle impression sensible et profonde dut produire M. Bossuet,
lorsque , traduisant cette pensée dans la langue de son
génie, il s'écria du haut de la chaire : « O nuit désastreuse ,
>> ◊ nuit effroyable où retentit tout-à-coup , comme un éclat
>> de tonnerre , cette étonnante nouvelle , Madame se meurt,
>>>Madame est morte ! » Tout-à- l'heure l'orateur faisoit
image pour les yeux , en montrant l'homme et sa longue
chaîne , et le tombeau qui l'engloutit; ici , il fait image pour
l'oreille , en faisant retentir ces mots terribles : Madame se
meurt , Madame est morte ! Et sans doute alors , il renforçoit
sa voix pour imiter en quelque sorte les cris de douleur
et d'effroi qui furent entendus dans les rues de Versailles.Tout
est image dans l'expression , tout est sentiment dans l'exclamation;
et cette nuit effroyable, et ces cris lugubres , et la
consternation qu'ils répandirent , à la voix de cet orateur
sublime recommencèrent pour les auditeurs.
On peut remarquer que ce passage de M. Bossuet est du
même genre que ce beau morceau du prophète : Vox inRama
audita est, Rachel ploransfilios suos, et noluit consolari quia
non sunt. Mais si l'idée est la même à quelques égards , l'expression
est différente ; et ce que le prophète met en récit , M. Bos--
suet le met en action , et lui donne la forme dramatique.
J'ouvre au hasard le prophète Isaïe : l'écrivain sacré veut
peindre la ruine d'une ville jadis florissante , la dernière désolation
d'une contrée autrefois habitée , et il les peint d'un mot
et à grands traits, caractère particulier des beautés de style
des livres saints; mais ce mot renferme les plus grandes idées,
et les présente sous les plus belles images.
« Prédiction contre Damas. Voilà que Damas cessera d'être
>> une
AOUT 1806. 40
SEINE
une ville , et qu'elle ne sera plus qu'un monceau de
en ruine.
pierres
DEP
>> Le pays d'Aroër sera abandonné aux animaux; ils s
reposeront en sûreté , et il ne s'y trouvera personne pour
> les épouvanter; ( à la lettre ) , il n'y sera pas celui qui les
> épouvante. »
Il est essentiel d'observer que les beautés originales du style
disparoissent presqu'entieremetit dans les versions.
L'hommie et son esprit se sont retirés, et les ouvrages qu'il
conservoit par sa présence, comme il les avoit créés par son
industrie, ces temples, ces palais , ces maisons , habitations
des Dieux et des hommes,qu'une nature intelligente n'anime
plus , retournent à la nature brute et inanimée dont ils ont
été tirës ; et à la place d'une cité florissante, on ne voit qu'un
monceau de pierres , qui ne présente plus aucun vestige du
génie et du travail de l'homme.
Mais quand le Roi de l'univers abandonne quelque partie
deson empire , les animaux, que sa présence contenoit aux
frontières de la civilisation , font irruption dans les domaines
ishabités. Le prophète énonce ici , en passant, une vérité
physique et morale du premier ordre : c'est que l'homme ,
né pour le travail , doit défendre sans relâche la terre qui
le nourrit , contre la nature sauvage, qui fait un continuel
effort pour rentrer en possession de l'univers , que la nature
intelligente lui aenlevé; comme il doit défendre la rai
son qui le dirige, contre la nature corrompue , toujours
rebelle , toujours en guerre contre la raison: Ainsi les ronces
gagnent les champs qui ne sont pas cultivés; ainsi les animaux
sauvages se multiplient partout où l'homme n'est plus;
ainsi les passions germent dans un coeur où cessent les habitudes
vertueuses.
Le prophète présente donc le séjour des animaux dans
les lieux d'où l'homme a été banni , et la sécurité dont ils y
jouissent comme le trait le plus marqué d'une entière déso
Ce
402 MERCURE DE FRANCE ,
lation: « Ici les animaux , dit-il , se reposeront; ils s'y éta-
» bliront ; ils s'y livreront, sans crainte d'être troublés , à tous
» les désordres , comme à tous les besoins de la vie sauvage ,
>> parce qu'il n'y aura plus personne qui les épouvante. »
Non erit qui exterreat. L'auteur sacré dit un mot à la pensée
; et l'imagination en fait le commentaire ; et l'on croit
entendre , pour me servir de l'expression de J. J. Rousseau
dans ses Confessions , laforte voix de ce maître absolu qui
renvoie à leurs retraites ces esclaves révoltés. Tout est dans
ce peu de paroles , pensées , images , sentiment ; car il y a du
sentiment, parce qu'il y a de l'homme , si je puis m'exprimer
ainsi. En effet , les images se tirent de tous les objets de la
nature physique , animée ou inanimée , brute ou industrielle ;
mais le sentiment ne se tire que de l'homme seul , ou des
objets auxquels l'écrivain prête pour un moment les pensées
et les affections de l'homme. Ainsi Virgile, en parlant du
boeuf tombé mort sous l'aiguillon , dit :
« L'autre , tout affligé de la mort de son frère ,
>> Regagne tristement l'étable solitaire ; >>
et il peint avec toute la vivacité du sentiment les douleurs
paternelles d'un oiseau à qui le laboureur impitoyable a ravi
ses petits. Il y a , ce me semble , une observation à faire sur
ce sujet , une observation utile , et même nécessaire aujourd'hui
: c'est que le poète qui personnifie tous les objets
de la nature physique, ne doit , en général , prêter du sentiment,
et attribuer les affections humaines qu'aux êtres qui ,
semblables à quelques égards à l'homme par leur constitution
physique, et plus rapprochés de lui par leurs moeurs ou par
l'usage auquel il les emploie pour ses plaisirs ou pour ses
besoins réciproques, donnent des signes sensibles de leurs affections
, ou partagent même les nôtres ; et l'on risqueroitde tomber
dans le niais et le puéril , si , dans un ouvrage de quelqu'étendue
, on vouloit fonder un grand intérêt sur les
affections des insectes , ou sur les amours des végétaux.
AOUT 1806: 403
L'absence de l'homme, seul objet sur la terre de toute
affection raisonnable , et par conséquent source unique de tout
sentiment dans le style, explique le peu d'intérêt qu'inspire en
général lapoésie purementdescriptive, comparée à la poésie épique
ou dramatique , et rend raison des discussions qui se sont
élevées sur le mérite ou les défauts du genre descriptif.
Les poëmes dont l'homme n'est pas le premier sujet , ainsi
que les tableaux où il n'est pas la figure principale , sont
comme ces édifices solitaires et muets dont parle Tacite :
Solitudo et tacentes loci; ou comme ces lieux inhabités du
prophète, où l'on ne voit que des pierres et des animaux;
et si l'on peut détourner à ce sens la belle expression dont
il se sert , on peut dire aussi que , dans ces poëmes ou ces
tableaux , non est qui exterreat, il n'y est pas un être qui
nous épouvante de ses malheurs , nous afflige de ses peines ,
nous intéresse à ses affections. Je reviens au style.
On ne peut s'empêcher de regarder la religion comme la
cause première et cachée des différences qu'on remarque
dans le style des divers peuples , et des diverses écoles de litté-
■ rature , lorsqu'on observe qu'il y a plus de sentimens et
d'images , et par conséquent d'éloquence et de poésie partout
où un culte plus sensible offre aux affections de l'homme des
motifs plus présens , et à ses sens des objets plus extérieurs ;
et qu'il y a moins de sentimens et d'images , et même moins
d'orateurs et de poètes là où le culte, dénué d'objets sensibles
, n'occupe que le pur intellect. On diroit qu'en bannissant
les images de leurs temples , certaines écoles ont banni les images
de leur style. Par cette raison , ce défaut doit être trèsmarqué
dans les écrits des philosophes du dernier siècle ,
dirigés contre la religion chrétienne ; et il est porté au dernier
dégré dans ceux des athées , tous secs et tristes , dit quelque
part M. Bernardin de Saint-Pierre , et aussi dépourvus d'images
et de sentimens qu'ils sont faux et absurdes de pensées.
Tout est éteint , tout est mort pour ceux qui ont fermé leur
Cca
404 MERCURE DE FRANCE ;
coeur à l'unique objet qui soit digne de l'amour des hommes;
leur esprit à la grande pensée de l'univers ; leurs yeux même
aux merveilles qui révèlent la toute-puissance de l'Étre qui
l'a créé.
Par la raison contraire , on trouve beaucoup de sentimens
et d'images dans le style des écrivains espagnols ou italiens. Ils
ne péchent à cet égard que par excès : les premiers , par excès
de grandeur dans les images , ou par enflure; les autres , par
raffinement dans le sentiment , ou par subtilité. Le style germanique
réunit tous les défauts : ou la pensée , dépourvue
d'images , dégénère en abstraction; ou le sentiment , à force
d'être naïf, devient niais et puéril ; ou l'image , épuisée jusque
dans les derniers détails , est sans effet et sans couleur; et
ce peuple n'a aucun principe fixe de goût dans ses productions
littéraires , parce qu'il n'a aucun principe fixe de constitution
politique ou religieuse.
C'est uniquement à ce style , tissu d'idées et dépourvu de
sentimens et d'images dont tous les sujets plus ou moins sont
susceptibles ; à ce style qu'on remarque dans les ouvrages de
Locke , de Clarke et d'autres écrivains anglais , qu'il fautattri
buer la réputation que nos philosophes ont faite au peuple
anglais d'être exclusivement un peuple penseur : opinion
fausse en elle-même, et injurieuse à notre nation ; opinion
qui a eu des effets funestes sur la constitution politique et reli
gieuse de la France , et qui a produit en littérature tant de
mauvaises copies de mauvais modèles.
Après les observations que nous venons de mettre sous les
yeux du lecteur , nous citerons avec plus de confiance un passage
de M. de Buffon, qui avoit , ce semble , besoin de ce
commentaire :
« La quantité des connoissances , la singularité des faits , la
>> nouveautémêmedes découvertes , ne sont pas de sûrs garans
>> de l'immortalité. Si les ouvrages qui les contiennent sont
➤ écrits sans noblesse et sans génie, ils périront ; parce que
AOUT 1806. 405
>> les connoissances , les faits et les découvertes s'enlèvent aisé-
>> ment , se transportent et gagnent même à être mises en
>> oeuvre par des mains plus habiles. Le style ne peut ni s'en-
>> lever , ni se transporter , ni s'altérer : s'il est noble , élevé ,
>> sublime , l'auteur sera également admirédans tous les temps ;
>> car il n'y a que la vérité qui soit durable, etmême éternelle.
>> Or , un beau style n'est tel , en effet , que par le nombre
>> infini de vérités qu'il présente. Toutes les beautés intellec-
>> tuelles qui s'y trouvent , tous les rapports dont il est com-
>> posé , sont autant de vérités aussi utiles , et peut-être plus
>> précieuses pour l'esprit humain , que celles qui peuvent
>> faire le fonds du sujet. >>>
Ainsi , dans tout écrit où il y a vérité dans les idées , vérité
dans les sentimens , vérité dans les images , vérité dans le
rapport mutuel des images , des sentimens et des idées , le
style présente un nombre infini de vérités ou de beautés intellectuelles;
et toutes ces vérités , ou toutes ces beautés , forment
le style parfait. Elles sont fondées sur la nature même de
l'homme et sur la constitution de société à laquelle il appartient
; et elles sont par conséquent utiles et précieuses , puisqu'elles
sont l'expression de l'homme et de la société , premiers
et plus dignes objets de nos connoissances et de nos
affections .
Le style n'est pas seulement l'expression de l'homme en
général et de ses diverses facultés , il est quelquefois l'expression
de l'écrivain lui-même et de son caractère ; je veux dire
de la force relative de ses facultés et de l'usage qu'il en fait.
Le célèbre Lavater ne deinandoit que quelques lignes de l'écriture
matérielle d'un homme pour connoître son caractère ;
et quoiqu'en cela , comme dans toutes les autres parties de
son système physionomique, il ait donné dans le vague et
l'imaginaire , il paroît probable qu'il existe quelques rapports
généraux et secrets entre le tour d'esprit et de caractère d'un
homme et la manière aisée ou pénible, lente ou rapide ,
3.
406 MERCURE DE FRANCE ,
exacte ou négligée dont il trace ses pensées sur le papier; et
ce n'est pas sans quelque raison que l'on dit proverbialement
d'un homme minutieux , qu'il met les points sur les i. Mais ,
à plus forte raison , doit- il y avoir des rapports certains entre
l'esprit , le coeur, l'imagination, la manière de voir, de sentir,
de juger , entre le caractère , en un mot, d'un homme, et cette
expression de ses pensées , de ses sentimens , de ses images ,
qui forment son style. Il est vrai que l'on ne peut faire
cette observation que sur les originaux qui peuvent servir de
modèles : je veux dire sur les écrivains qui ont un style à
eux, chose plus rare qu'on ne pense ; car la plupart des
écrivains copient le style de leurs lectures , comme la plupart
des hommes prennent le caractère de tous ceux qui les
entourent .
Et pour en citer un exemple : Cicéron a été généralement
accusé de vanité , et même de foiblesse , dans les derniers temps
de la république, lorsque , livré à lui-même entre les féroces
Triumvirs , et dans des circonstances trop fortes pour son
caractère , il n'étoit plus soutenu , comme à l'époque de son
célèbre consulat , par l'approbation du sénat , la faveur du
peuple , et la force même de l'autorité publique dont il étoit
dépositaire. Il y a aussi , si j'ose le dire , de la vanité dans son
style , dans ses périodes nombreuses et sonores , dans ses chutes
harmonieuses et apprêtées : cette majestueuse abondance est
rarement l'expression d'une ame forte, plus briève dans ses
discours , et moins occupée des mots que du sens. Aussi ,
même de son temps , on desiroit à l'éloquence de Cicéron
plus de nerf et de vigueur , et quelques détracteurs l'appeloient,
fractum et elumbem oratorem .
Il semble que M. de Buffon ait porté dans son style la
dignité soutenue et un peu composée qu'il a mise dans sa
conduite publique. Bossuet appelle le génie une illumination
soudaine. Buffon a dit que le génie étoit le travail : mot
vrai pour M. de Buffon, parce qu'il est un mot de caractère ,
AOUT 1806. ' 407
et qu'il peint à la fois l'homme et l'écrivain qui, toute sa vie,
a travaillé avec une attention suivie et laborieuse son style
et sa considération, pour ne pas paroître au-dessous de la
place qu'il occupoit dans le monde et dans la littérature.
Si l'on vouloit porter plus loin ces observations , on remarqueroit
que Corneille et La Fontaine se sont peints dans leurs
écrits; l'un avec l'élévation de son ame , l'autre avec sa naïveté
et sa bonhomie. On retrouveroit dans le style éblouissant et
insidieux de J. J. Rousseau , quelque chose de l'orgueil de son
caractère et du ton sophistique de son esprit. Voltaire n'eut
jamais de caractère : aussi sa prose , singulièrement remarquable
par la facilité , la correction , l'élégance , ne se distingue
ni par la force , ni par la noblesse , ni par l'élévation ;
et le trait le plus marqué de son style , est l'art des contrastes
et des oppositions d'idées , qui exprime assez bien les
inégalités d'humeur et les variations d'opinion de cet homme
célèbre.
Si l'on comparoit entr'eux , et tous à la fois , les grands
écrivains du siècle de Louis XIV et ceux de l'âge suivant , sous
le rapport du style seulement , on pourroit soutenir qu'il y a
dans le style des premiers plus de gravité , de noblesse , de
décence, d'élévation , de modestie , de simplicité , d'abondance,
quelque chose de plus franc , si j'ose le dire , et de plus
mâle; et dans le style des autres , plus de légéreté , de finesse ,
demalice , de passion; plus de cet éclat qui éblouit , de cette
violence qui entraîne , de cet art qui déguise l'intention de
l'écrivain , et surprend la bonne foi du lecteur. L'épicuréisme
qui avoit commencé avec le dernier siècle , avoit éteint le
caractère des hommes; et le scepticisme avoit affoibli leur
style. Au temps de Louis XIV , on croyoit des vérités ; dans
le siècle suivant , on les cherchoit ; et le caractère dans le style
suppose une conviction pleine et entière , comme le caractère
dans l'homme suppose une ferme volonté.
Je n'ai fait qu'effleurer des observations qui feroient lama
4
408 MERCURE DE FRANCE ,
tière d'un ouvrage intéressant. Mais on doit toujours craindre
d'en dire trop pour les hommes instruits , et l'on n'en diroit
jamais assez pour ceux qui ne veulent pas l'être.
Nous traiterons dans un autre article de la Littérature considérée
comme l'expression de la Société,
DE BONALD.
:
OEuvres complètes de Vauvenargues , nouvelle édition , augmentée
de plusieurs Ouvrages inédits , et de Notes critiques
et grammaticales , précédées d'une Notice sur la vie et les
écrits de Vauvenargues ; par M. Suard , secrétaire perpétuel
de la classede langue et de littérature françaises de l'Institut ,
membre de la Légion - d'Honneur. Deux volumes in-8°.
Prix : 10 fr. , et 15 fr. par la poste. Pap. vélin , 20 fr. , et
23 fr. par la poste. A Paris , chez Dentu , imprimeurlibraire
, quai des Augustins , nº. 17; et chez le Normant ,
imprimeur-libraire , rue des Prêtres S. Germain-l'Auxerrois
, nº, 17.
La critique qui , depuis quelques années , s'est élevée avec
succès contre les faux systèmes en politique , en morale et en
littérature , a forcé les philosophes modernes, du moins ceux
qui ont quelque estime pour eux-mêmes , à ne plus combattre
d'une manière directe les principes qui assurent le repos des
sociétés , et ceux qui doivent régler le goût, Malgré leur opinion
que l'expérience n'a pu redresser, ils n'affectent plus la
même haine contre les institutions religieuses et politiques; ils
ne font plus de satires contre les grands écrivains du siècle
de Louis XIV. Ces philosophes sont donc en apparence d'ac
cord avec nous sur quelques vérités ; mais ils en tirent des conséquences
absolument opposées à celles que ces vérités indiquent.
Vainement ils emploient toute leur adresse : ils ne
peuvent dissimuler la fausse position dans laquelle ils se sont
mis, Ils raisonnent mal ; et l'on est étonné de leurs singu
lières contradictions ,
M. Suard vient d'en donner un exemple frappant : l'examen
de sa notice sur Vauvenargues va le prouver.
Il avoue d'abord , sans aucune restriction, la prééminence
du siècle de Louis XIV. « Le beau siècle qui venoit de finir,
AOUT 1806. 409
>>dit- il , avoit produit dans presque tous les genres de littéra-
>> ture des modèles qui n'ont point été égalés. » Il ajoute
ensuite: « La destinée des hommes de génie qui ouvrent une
>> carrière est d'y entrer sans guide , et de laisser loin derrière
>> eux ceux qui tentent de suivre leurs traces ; et telle fut la
>> gloire de Corneille , de Molière , de Racine , de La Fon-
>> taine, de Bossuet. >>>
Cette seconde assertion n'est vraie quedans le sensqui assure
àces grands écrivains la supériorité sur leurs successeurs; mais
il est faux que les auteurs de chefs-d'oeuvre entrent dans la
carrière sans guide. Homère lui-même avoit été précédé par
des poètes célèbres : les écrivains du siècle de Louis XIV ,
n'excellèrent chacun dans leur genre , que parce qu'ils revinrent
au goût de la saine antiquité dont ils firent tous une étude
approfondie. Le génie sans guide ne peut produire que des
écrivains tels que Shakespeare.
u Mais , ajoute M. Suard , le siècle qui a produit Fonte-
>> nelle , Voltaire , Montesquieu , Buffon, Rousseau ; le siècle
>> qui a perfectionné et assuré la marche de la langue française ,
>> qui a répandu la lumière sur tous les objets des connois-
>> sances humaines , n'a rien à envier aux plus belles époques
>> de la littérature. >>>
Puisque M. Suard a avoué que les écrivains du dix-huitième
siècle qu'il cite n'ont pu égaler ceux du siècle précédent ,
comment peut-il prétendre que le dix-huitième siècle n'a
rien à envier aux plus belles époques de la littérature ? Seroit-ce
parce que ce siècle a répandu la lumière sur quelques sciences
? Mais , parmi les savans , Buffon est celui qui , par son élos
quence , a fait le plus d'honneur à la littérature française ;
cependant ses contemporains ont relevé dans ses systèmes des
erreurs graves, Selon eux , Buffon n'a point éclairé la science ;
il ne mériteroit donc nos suffrages que comme écrivain; etsous
ce rapport, on ne peutdire , du moins d'après M. Suard, qu'il
est comparable aux écrivains du grand siècle. Seroit-ce parce
que le dix-huitième siècle a perfectionné et assuré la marche
de la langue française ? Mais la langue n'étoit-elle pas perfectionnée
, sa marche n'étoit-elle_pas assurée , en vers par
Racine et Boileau , en prose par Pascal , Fénélon , etc ? Que
veut donc dire M. Suard ? Prétend-il parler des changemens
qu'on a introduits dans la langue pendant le dix-huitième
siècle ? Alors on a dénaturé la langueplus qu'on ne l'a perfectionnée.
« Ce siècle même , continue M. Suard , seroit digne de s'as-
>> socier à la célébrité de celui qui l'a précédé , par le seul
>> avantage d'avoir su mieux sentir et mieux apprécier toute
410 MERCURE DE FRANCE
» la supériorité des grands écrivains auxquels il n'a pu don-
>> ner de rivaur. Racine , Molière , La Fontaine , souvent
>> méconnus par leurs contemporains , ont trouvé dans la géné-
> ration suivante des appréciateurs plus sensibles et plus
» justes. »
Ainsi , selon M. Suard , un siècle de critique peut être
associé à un siècle de génie : l'époque de Quintilien est aussi
brillante que celle d'Auguste : voilà un singulier paradoxe.
Mais , sous ce rapport , le dix-huitème siècle mérite-t-il
l'éloge de M. Suard ? Nous savons , comme lui , que dans ce
siècle égoïste , il y a eu beaucoup de charlatans de sensibilité ;
mais nous ne croyons pas qu'il y ait en beaucoup dejustice
dans leurs jugemens littéraires. A quelques exceptions près ,
qui furent très- rares , où trouver dans le parti philosophique
, alors dominant , les dignes appréciateurs du siècle
de Louis XIV ? N'est-ce pas Fontenelle qui faisoit des épigrammes
contre Athalie ? Marmontel ne critiquoit- il pas
Boileau ? Voltaire ne dénigroit-il point Pascal ? Ne répétoit-on
pas sans cesse que ce siècle n'avoit pas été celui du génie ,
que le dix-huitième siècle avoit tout perfectionné ? Saint-
Lambert ne mettoit-il pas Voltaire bien au-dessus de Corneille
et de Racine ? « J'avone , écrivoit-il que je préfère à
>> leurs tragédies celle de M. de Voltaire. On va frémir à Ma-
>> homet , a Semiramis ; on va fondre en larmes à Tancrède ,
>> à Zaïre ; et on revient dire par habitude que rien ne peut
> égaler Corneille et Racine. » ( 1 )
Les littérateurs du dernier siècle ont en général trop fui le
travail. Ils pensoient que le génie suppléoit à tout , et que
l'instruction étoit du moins inutile si elle n'étoit pas nuisible .
M. Suard soutient ce système à l'occasion de Vauvenargues ,
dont l'éducation avoit été négligée. Il ne raisonne pas mieux
que dans le parallèle des deux siècles.
Selon sa coutume d'établir d'abord un principe juste ,
M. Suard convient que l'étude des grands modèles de l'antiquité
« est d'une ressource infinie pour les hommes qui culti-
>> vent la littérature ; qu'elle sert à étendre l'esprit , à diriger
>> le goût , à féconder le talent. >> Mais il observe que cette
étude n'est pas aussi nécessaire au philosophe et au moraliste :
comme si la science approfondie de l'histoire et des différens
systèmes ne leur étoit pas indispensable pour saisir la vérité et
pour parler en connoissance de cause !
(1) Note d Saint- Lambert sur le vers du poëme des Sisons , où il
désigne ainsi Voltaire :
Vainqueur des deux rivaux qui régnoient sur la scène.
AOUT 1806 . 411
M. Suard ne manque pas de se contredire quelques lignes
plus bas : selon lui , l'étude des grands modèles n'est plus
nécessaire même aux littérateurs .
<< Aristote et Platon , dit- il , n'avoient pas eu plus de modèles
>> qu'Homère. Virgile auroit été peut-être plus grand poète
>> s'il n'avoit pas eu sans cesse Homère devant les yeux ; car il
>> n'est véritablement grand que par le charme du style, où il
>>> ne ressemble point à Homère. >>
On est étonné qu'un homme aussi instruit que M. Suard
laisse échapper tant d'erreurs en si peu de mots. 1 ° . Platon et
Aristote avoient eu des modèles : tous deux ne firent que
réduire en corps de doctrine les systèmes de l'école de Socrate
d'où ils sortoient ; l'un en leur prêtant tous les charmes de son
imagination brillante , l'autre en les soumettant à toutes les
règles qu'il puisoit dans son esprit profondément judicieux.
2°. Il est douteux que Virgile eût été plus grand poète s'il
n'avoit pas étudié Homère : c'est dans l'Iliade et dans l'Odyssée
que l'auteur de l'Enéide puisa son sujet ; leur lecture enflamma
son imagination , et lui fournit ses plus belles couleurs.
5°. Il est faux que Virgile ne soit véritablement grand que par
le style: le second livre , le quatrième et le sixième lui appartiennent
entièrement ; et ce sont des chefs-d'oeuvre de conception
épique. 4°. Il est également faux que Virgile ne ressemble
point à Homère par le style : les hommes les moins
exercés savent qu'une multitude d'images de l'Enéide , et principalement
les comparaisons sont empruntées d'Homère.
M. Suard ne néglige rien pour que l'on accorde de la confiance
à la morale de Vauvenargues .
« Il ne suffit pas , dit-il , au précepteur de morale de faire
>> usage de sa raison et de ses lumières ; il faut que nous croyons
>> que sa conscience a approuvé les règles qu'il dicte à la
>>>> notre. >>>
Voilà un très-bon principe ; et M. Suard ne manque pas de
l'appliquer à Vauvenargues. Mais il devoit s'en tenir là , et ne
pas avoir la mal-adresse , quelques pages plus loin , d'enlever
au philosophe toute la confiance que l'on pouvoit lui accorder.
On sait que Vauvenargues a fait des prières chrétiennes ,
entr'autres une invocation à la Trinité . M. Suard ne voulant
pas qu'on croie à la sincérité religieuse du philosophe , raconte
ce qui suit :
« On avoit pressé Vauvenargues de recevoir son curé , qui
>> s'étoit présenté plusieurs fois pour le voir. Le malade s'y
>> refusoit. On parvint cependant à introduire dans sa chambre
>> un théologien pieux et éclairé , que le curé avoit choisi
>> comme en état de faire impression sur l'esprit d'un philo412
MERCURE DE FRANCE ,
>> sophe égaré , mais de bonne foi. Après une courte confé-
>>> rence entre le prêtre et le mourant , M. d'Argental entra
› dans la chambre , et dit à son ami : Eh bien! vous avez vu le
>> bon ecclésiastique qu'on vous a envoyé ?- Oui , dit Vau-
>> venargues :
Cet esclave est venu ;
Il a montré son ordre , et n'a rien obtenu ,
Fn se servant du principe de M. Suard , quel fonds peut-on
faire sur un moraliste dont la conduite diffère autant de la
doctrine ? Dira-t-on que sa conscience approuve les règles
qu'il dicte à la nôtre ? Mais , répond M. Suard , les amis de
Vauvenargues regardoient ses prières comme des jeux d'espri
. Mais si les amis de Vauvenargues regardent ses prières
comme des jeux d'esprit , le public pourroit bien regarder
également ses jugemens et ses maximes comme des jeux d'esprit;
car , du moment où les amis d'un auteur conviennent
qu il a écrit sur un sujet grave contre sa pensée , c'est une terrible
présomption contre le reste de ses ouvrages.
Quelques personnes dignes de confiance , et entr'autres
M. de La Harpe , ont pensé que les circonstances de la mort
deVauvenargues étoient un conte fabriqué par les philosophes.
On sait qu'ils se permettoient souvent de cesjeux d'esprit.Du
reste, on ne peutpas même dire ici senon e vero e ben trovato ;
car ce conte est assez mal inventé : sans parler du ridicule
de faire jouer la tragédie à un mourant, il faut convenir que
l'application des vers n'est pas heureuse.
La fausse position où se trouve M. Suard , en adoptant
quoique à regret quelques bons principes , rend quelquefois
ses phrases peu intelligibles. Nous en citerons un exemple:
« Vauvenargues , dit-il , devoit être bien éloigné de goûter
>> un certain scepticisme d'opinion qui commençoit à se répan
>> dre de son temps , que des imaginations exaltées prenoient
>> pour de l'indépendance , et qui ne prouvoit dans ceux qui
n le professoient que l'ignorance des véritables routes qui
>> conduisent à la vérité. »
M. Suard n'explique pas ce qu'il entend par les véritables
routes qui conduisent à la vérité, ce qu'il auroit beaucoup de
peine à définir , si on le pressoit un peu sur cet objet ; mais
il n'en est pas moins vrai qu'il fait, sans y penser , la critique
la plus sanglante des écrivains du dix-huitième siècle , dont il
s'est déclaré tant de fois le partisan. Fontenelle , Voltaire ,
Rousseau , d'Alembert , Diderot , etc. , n'avoient-ils pas ce
certain scepticisme d'opinion ? Selon M. Suard , tous ces
grands hommes n'étoient donc que des ignorans.
On voit , comme nous l'avons observé en commençant ,
AOUT 1806. 413
que les philosophes , forcés à revenir à quelques bons principes
, et voulant cependant soutenir toujours leurs anciens
systèmes , se contredisent sans cesse ,blessent toutes les lois
du raisonnement , et ne peuvent échapper au résultat de la
fausse position dans laquelle ils se sont mis. Les petites ruses
qu'ils employoient autrefois ne peuvent plus leur réussir : on
saità présent , et c'est le fruit d'une expérience trop chèrement
achetée , on sait à quoi s'en tenir sur leurs reticences étudiées ,
sur leurs phrases à double sens , et sur leurs anecdotes controuvées.
Tous ces moyens académiques dont on se servoit ne
sont plus de mode. Il faut maintenant une manière plus
franche; et le danger des fausses maximes s'est fait si cruellementsentir,
qu'on ne regarde plus que comme des déclamations
sans conséquence les rêveries de quelques sophistes. Les philosophes
commencent à connoître ce changement dans l'opinion
publique dont ils furent trop long-temps les guides :
c'est pour cela que quand ils veulent faire passer quelques
paradoxes , ils se mettent adroitement à l'abri d'une vérité
reconnue. Mais on peut leur appliquer cette maxime de Vauvenargues
, l'une des plus justes que l'on trouve dans son livre :
Iln'y a peut-être point de vérité qui ne soit à quelque esprit
faux matière d'erreur.
M. Suard est peut-être celui de tous les anciens académiciens
qui a employé le plus fréquemment dans son style , cette
manière entortillée et souvent insignifiante à laquelle on donnoit
les noms de finesse et d'élégance , et que d'Alembert caractérisoit
beaucoup mieux en l'appelant l'art de parler sans
rien dire. Nous n'en citerons qu'un exemple , que nous n'aurions
pas relevé si ce style à prétention n'étoit encore aujourd'hui
ort à la mode : « Vauvenargues , dit M. Suard , entra
>> en correspondance avec Voltaire qui étoit alors dans tout
» l'éclat de sa renommée , disputant la gloire à la jalousie
» et à la malignité , éclipsant ses rivaux par la supériorité et
>> la variété de ses talens , et conquérant l'empire littéraire à
>>force de victoires. >> On doit savoir gré à M. Suard de nous
apprendre que c'étoit par des victoires que Voltaire étoit conquérant
; on auroit pu croire que c'étoit par des intrigues ,
des cabales , etc. Mais il ne paroît pas que M. Suard y ait entendu
finesse : en voulant donner du tour à sa phrase , il est
tombé dans un pleonasme dont Voltaire sûrement auroit beaucoup
ri si Thomas se le fût permis.
La nécessité où nous nous sommes trouvés de parler avec
quelque étendue de la notice sur Vauvenargues par M. Suard ,
nous empêche d'examiner aujourd'hui le livre dont il est l'éditeur.
Nous ne nous permettrons que quelques réflexions
414 MERCURE DE FRANCE ;
rapides sur les jugemens que Vauvenargues a portés en littérature
: jugemens qui ont été beaucoup trop admirés dans le
siècle dernier , parce qu'ils étoient conformes à quelques préjugés
en crédit.
On se demande comment un homine aussi peu instruit que
Vauvenargues, qui , selon M. Suard , étoit même incapable de
lire Virgile ; on se demande comment cet homme a pu se hasarder
à juger presque tous les grands écrivains du siècle
de Louis XIV. Qu'on accorde à M. Suard que , pour être
moraliste , on peut se passer d'instruction , on ne pourra lui
accorder que , pour faire une juste appréciation des chefsd'oeuvre
de notre littérature , il ne faille pas avoir des connoissances
approfondies dans la littérature ancienne. Ces connoissances
sont nécessaires , tant pour juger quel parti nos poètes
et nos orateurs ont tiré des ouvrages classiques de l'antiquité ,
que pour se former des règles certaines de goût, qui ne peuvent
être puisées que dans la littérature grecque et latine. Un
homme dépourvu de ces connoissances , quelque juste que
soit son esprit , n'a point de base solide , et ne prononce que
d'après des principes qui tiennent, soit à ses préjugés , soit à
ses liaisons , soit aux caprices de la mode.
Au moment où Vauvenargues écrivit ses observations sur
les écrivains du siècle de Louis XIV , la mode étoit de déprimer
Corneille ; et le philosophe se livra avec tant d'ardeur à
ce système , que Voltaire lui-même crut devoir l'arrêter :
c'est ce qu'on remarque dans une correspondance qui ne fait
pas beaucoup d'honneur au goût de Vauvenargues. On voit
qu'ilétoit incapable de sentir les sublimes beautés du créateur
de la scène française. Ses observations sur Fénélon ne sont pas
meilleures : il le considère comme l'ennemi des tyrans , l'ami
de la liberté , de l'égalité , etc. Ily a peu de différence entre
le jugement qu'il porte de ce grand homme , et le galimatias
qu'un poète révolutionnaire a mis dans la bouche de Fénélon ,
lorsqu'il lui a fait dire, dans une tragédie où le caractère de ce
prélat est indignement dénaturé :
Nous avons oublié la nature et ses loix :
Les cris des préjugés ont fait taire sa voix.
Cherchant la vérité sous le voule des fables ,
Conduits à la vertu par des routes aimables ,
Puissent nos successeurs un jour plus éclairés ,
Dissiper les erreurs qui nous ont égarés !
C'est comme si Fénélon disoit : puissent nos successeurs faire
une révolution ! Et c'est à Fénélon qu'on a prêté ce langage !
Et c'est au moment où le sang couloit de toutes parts pour
dissiper les erreurs , qu'on le lui a fait tenir sur le théâtre !
AOUT 1806. 415
Il n'y a point de termes pour exprimer ce délire. C'étoit bien
sous le voile des fubles que la Convention nous conduisoit à
la vertu; mais l'interprète de Fénélon , qui en étoit membre ,
auroit peine à nous persuader que c'étoit par des routes
aimables .
Pour revenir à Vauvenargues , il n'y a que très-peu de fonds
àfaire sur ses jugemens en matière de littérature : ila , comme
Voltaire , dont il n'étoit que l'écho , absolument méconnu le
génie de J. B. Rousseau ; avec cette différence toutefois ,
que la haine et l'esprit de parti empêchoient seuls Voltaire
de rendre justice à notre grand lyrique , et que Vauvenargues
étoit de la meilleure foi du monde. Dans un numéro prochain,
nous considérerons ce philosophe comme moraliste.
P.
OEuvres de madame de La Fer...... ; deux volumes in- 12.
Prix : 3 fr. , et 4 fr. par la poste. A Paris , chez Colnet ,
Debray, et le Normant.
IL n'y a point d'auteur qui , mieux que La Fontaine , ait su
dérober les secrets de son style aux pénibles efforts de ses successeurs.
Molière, à qui la postérité a donné aussi le surnom
d'inimitable, a été suivi par des poètes , qui , quoique restés
bien au-dessous de lui , ne se sont cependant pas consumés en
efforts stériles ; et quand même nous n'aurions pas l'auteur du
Misantrope et du Tartufe , notre théâtre comique seroit
encore incomparablement supérieur à celui de toute autre
nation moderne. Dans le grand nombre de fables publiées de
puis La Fontaine , à peine ena-t-on distingué quelques-unes
d'ingénieuses et d'agréablement contées , et il n'y en a pas un
recueil qui ait donné à son auteur un rang dans la littérature.
Si l'on cherche la cause du peu de succès qu'ont obtenu
tant d'écrivains , dont plusieurs avoient sans doute de l'esprit
et du talent , on la trouvera moins dans la difficulté du genre ,
que dans le caractère même du modèle qu'ils avoient devant
les yeux. Tous l'ont proclamé inimitable , et tous se sont travaillés
à l'imiter. lis n'ont pas fait attention que des graces si
naturelles devoient échapper à tous les efforts de l'art , et que
rien ne paroîtroit moins naif, qu'une naïveté étudiée. Par
exemple , un des principaux charmes du style de La Fontaine
consiste dans des rapprochemens piquans entre les acteurs qu'il
met en scène , et les noms les plus célèbres de la fable ou de
l'histoire . Chacun sent que ces rapprochemens se trouvent
naturellement sous sa plume. Ils sont le fruit de l'illusion
416 MERCURE DE FRANCE ,
à laquelle il se livre, et de l'importance comiquequ'il attache
à ses personnages. Ces allusions n'ont pas lamême source chez
ses imitateurs. Ils ont remarqué qu'elles plaisoient dans La
Fontaine , et ils s'étudient à les multiplier , se flattant par-là
de plaire comme lui. Nous sourions quand il appelle la
poule une Helène au beau plumage, et Rominagrobis , un
saint-hommede chat; mais quand le bel-esprit pense l'imiter
en nommant une haie , le suisse d'unjardin, et le cadran ,
greffier solaire , nous jetons le livre aussitôt.
un
Sans doute la naïveté communique un charme singulier au
style de l'Apologue : elle seule sait donner au récit un air de
vérité , et nous fait oublier un moment que nous lisons des
fables ; mais il y a d'autres qualités qui peuvent du moins
dédommager de celle-là. Phèdre ne se distingue que par la
précision , la simplicité , l'élégance de sa poésie. L'esprit , la
finesse , la grace , la justesse et l'intérêt de l'allégorie , voilà
encore d'autres ressources pour produire des chefs-d'oeuvre.
Voltaire permet qu'on fasse des comédies attendrisssantes ,
quanpar malheur on n'estpas né plaisant. Je dirai de même,
qu'il ne faut pas imiter La Fontaine , quand par malheur on
n'est pas naïf comme lui. Si , après ses fables , on en peut
lire encore quelques-unes , ce sont celles dont le style n'est
pas servilement calqué sur le sien.
On trouvera ce mérite aux agréables fables que Mad. de la
Fer.... publie aujourd'hui, et dont plusieurs avoient déja paru
dans différens recueils périodiques , où elles avoient été remarquées
par ceux qui sentent le prix d'un talent naturel et
vrai. En effet , l'auteur a une manière de conter qui lui est
propre ; et si l'on rencontre quelquefois dans ses vers des
images et des tours qui rappellent La Fontaine , on sent qu'il
les a trouvés naturellement, et qu'il est naïf , parce que son
génie le veut ainsi , et non parce que La Fontaine l'a été.
Voici unefable qui prouvera , je pense, qu'il n'y a rien d'exa
géré dans cet éloge , qu'il est bien rare de mériter :
LE SERPENT ET LES FOURMIS
Préservons-nous de l'esprit de vengeance;
Dans tous les temps il causa de grands maux.
Au Serpent de ma fable il ôta la prudence,
Al'homme trop souvent il coûte le repos.
Tout auprès d'une fourmilière
Un Serpent s'étoit endormi;
Petit insecte à la tête légère ,
Unejeune et leste Fourmi ,
Surlui trottant, courant, sans craindre sacolère,
Le
AOUT 1806 .
TVE
Le chatouille , le pique et le réveille enfin .
L'animal furieux se relève soudain
DE
LA SEIN
Et jure par le Styx de punir cette offense.
Ilne saitplus ramper: pressé par la vengeance ,
Il siffle, il s'étend , et s'élance
Sur les Fourmis qu'il méprisoit pourtant.
On ne pouvoit prévoir un pareil accident :
Elles se demandoient la raison de sa rage.
D'abord la peur vint les saisir,
Etleur causa quelque dommage ;
Mais les sages criant: il faut vaincre ou périr ,
On eut bientôt repris courage.
La république entière entoure le Serpent;
Sur son corps à l'assaut on monte bravement :
Le voilà donc couvert de la queue à la tête ,
Et ce nouvel At'as , sous le monde fourmi ,
Ne se défend plus qu'à demi.
Chaque amazone alors se fait honneur et fête
D'emporter le plus grand morceau ,
Ou de sa chair ou de sa peau ;
De celle- ci , dit-on , l'on fit même un drapeau ,
Pour conserver dans leur histoire
Le souvenir de tant de gloire ,
Sur- tout pour effrayer tout ennemi nouveau.
Cettebataille , en un mot , fut gagnée ,
Et le fut si bel et si bien ,
Qu'avant la fin de la jurnée
Du méchant il ne resta rien .
5.
cen
et
Cette fable me paroît aussi bien écrite que bien inventée.
Le style offre des images et de la poésie , sans jamais sortir du
ton qui convient au genre . Le récit a de plus toute la vraisem
blance que l'on peut desirer dans l'Apologue. Chaque combattanty
paroît avec les armes que lui a données la nature ,
y déploie le caractère qu'il a en effet, ou du moins , que l'opinion
vulgaire lui suppose. C'est une règle à laquelle les
fabulistes ne font pas toujours assez attention : trop souvent
ils font agir et parler leurs personnages d'une manière peu
conforme aux habitudes et aux moeurs que nous leur connoissons.
Toutes les fables de Mad. de la Fer.... ne sont pas sans doute
aussi bonnes que celle que nous venons de transcrire ; mais
toutes sont écrites avec cette heureuse facilité qui ne permet
à la recherche et à l'affectation de se montrer nulle part. C'est
dire assez que l'auteur doit être distingué de cette foule d'insipides
conteurs qui ont presque fait croire que La Fontaine a
tout moissonné dans le champ de l'Apologue , et qu'il n'est
plus permis d'essayer seulement d'd'y glaner après lui.
Les fables de Mad. de la Fer... suffiroient pour détruire
cette injuste prévention. Toutefois , quel qu'en soit le mérite,
je leur préfère ses poésies fugitives , qu'on lit dans le
Dd
418 MERCURE DE FRANCE ;
deuxième volume de ses oeuvres ; elles se recommandent
aussi par un talent toujours naturel et facile, quelquefois par
un aimable enjouement, plus souvent par cettedouce mélancolie
qui inspire si peu de poètes , quoique presque tous les
rimeurs modernes célèbrent à l'envi ses charmes. Plusieurs de
ces pièces peuvent passer pour de jolies idylles. Telle est celle
adressée àPerrette, que l'on peut placer àcôté , ou dumoins
bien près des plus jolis vers de Mad. Deshoulières. Je la rapporterai
en entier, et cet article n'en paroîtra que plus court:
La voyez- vous cette jeune Perrette ,
Aux pieds légers, quoique peu délicats ,
Enbavolet, en cheveux plats ,
En jupe simple , mais proprette !
Ehbien! de la pauvre fillette
Je voudrois pour toujours assurer le bonheur.
Ah! qui m'a fait sentir le plaisir d'être aimé ,
Adesdroits sacrés sur mon coeur .
Par sa naïveté Perrette m'a charmé .
En me versant du lait , salutaire liqueur ,
Mon seul nectar , le soutien de ma vie ,
Elle me dit , avec l'air de candeur ,
Qu'elle m'aimoit à la folie ;
Etpuis , elle ajouta d'un accent enchanteur :
« Si j'ai dit je vous aime , excusez , je vous prie.
>> Contre moi si ce mot excitoit votre humeur ! »
Dans ce moment, quoique bien attendrie ,
Jerisde sanaïve peur;
Mais bientôt pour toujours Perrette en fut guérie.
Odoux pouvoir du sentiment !
Depuis cet aveu si touchant
Tout ce qu'elle fait sait me plaire ;
Elle a de l'esprit , des appas .
Monpotage est meilleur, et mon lait est plus gras ,
Présenté par la main de cette ménagère .
Perrette , dans tes goûts ne sois jamais légére;
Si tes soins assidus ne se démentent pas ,
Je te promets cette belle génisse
Aussi blanche que mes agneaux ,
Et qu'on auroit jadis offerte en sacrifice
Aux Dieux protecteurs des hameaux ;
Jete promets encore une brebis choisie ,
Et je pourrai même à ce don
Ajouter ma chèvre chérie ,
La plus féconde du canton .
Dans peu , ma gentille bergère ,
Ton petit troupeau grossira ,
Etpour d'autres que moi ton coeur s'attendrira.
Berger fidèle alors sera très-nécessaire :
Tendre Perrette , tu l'auras ,
Oui , de ma main tu recevras
Pour berger , pour époux , l'amant le plus sincère.
Qui connut l'amitié , sentira bien l'amour .
Aime donc ta maîtresse en attendant ce jour,
AOUT 1806.
419
Etne crains jamais sa colère.
Si quelquefois tu pouvois me déplaire ,
De la froideur si je prenois le ton ,
Reviens , reviens , au moment même ,
Me dire encore : « Je vous aime ! »
Et ta faute , ma chère , obtiendra son pardon.
C'est particulièrement dans la chanson et dans la romance
que réussit Mad. de la Fer..... Elle passe sans peine de la
gaieté fine et piquante , qui convient à l'une , au ton naïf et
touchant qui fait le charme de l'autre. Tout le monde a
retenu les couplets qui commencent par ces mots : Ces jours
passés mes moutons s'égarérent , etc. , et ceux intitulés le
Portrait des Maris , deux petits chefs - d'oeuvre que M. de
La Harpe , attentif à distinguer tout ce qui méritoit de l'être ,
a cités comme deux des meilleures pièces que nous ayons
dans un genre où nous sommes si riches. Ce genre a peu d'importance
sans doute ; mais il en acquiert quand on y excelle;
car la perfection est presque également rare dans tous les
genres. Du moins vaut-il incomparablement mieux avoir
fait une excellente chanson qu'un médiocre poëme. L'un
exige beaucoup de travail, et n'attire à l'auteur que quelques
critiques suivies bientôt d'un profond oubli , qui enveloppe
à la fois les épigrammes et l'ouvrage et le poète ;
l'autre ne coûte presque rien, n'éveille pas la censure , et peut
suffire pour sauver de l'oubli son auteur: ce sont quelques
chansons qui ont transmis le nom d'Anacréon jusqu'à nous.
Mad. de la Fer.... a adressé plusieurs pièces de vers à sa
fille , et celle-ci à son tour a fait un heureux emploi du talent
qu'elle
a pour lamusique en le consacrant aux romances de
sa mère. Les différens airs qu'elle a composés pour ces
romances , sont gravés à la fin du recueil , et en augmentent
l'intérêt. Ces airs plairoient sans doute quand même ils n'auroient
pas été inspirés par la piété filiale : cette circonstance
nefait que leurprêter un charme de plus. Le lecteur applaudit
à cet heureux échange entre la mère et la fille , et il porte
envie à ceux qui ont le bonheur d'approcher une famille où
les talens semblent héréditaires , comme les vertus et les qua
lités aimables qu'ils embellissent encore.
C.
Dd2
420 MERCURE DE FRANCE ;
VARIÉTÉS.
LITTÉRATURE , SCIENCES , ARTS , SPECTACLES , ET
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
CETTE semaine n'a produit aucune nouveauté dramatíque.
Le troisième concert de madame Catalani sera donné ,
le 3 septembre , dans la salle du Théâtre Olympique. -Les
ballets et les décorations de Castor et Pollux continuent d'attirer
la foule à l'Opéra. Mlle Pelet poursuit ses débuts avec
succès à l'Opéra-Comique.-MM. Leclerc et Saint-Eugène
achèvent les leurs , sans bruit , sur le Théâtre-Français.-Le
Théâtre de l'Impératrice annonce,pour la semaine prochaine,
la première représentation d'une comédie nouvelle , en trois
actes et en vers , intitulée M. de Garoufignac.
L'éloge de M. l'abbé Barthelemi , par M. de Boufflers ,
prononcé dans la dernière séance publique de l'Institut, a été
publié cette semaine. Nous en rendrons compte dans le
numéro prochain.
Au rédacteur du MERCURE DE FRANCE .
Les sciences viennent de faire une quatrième perte qui sera
difficile à réparer ; M. Coulomb , ancien officier au corps
royal du génie , un des premiers géométres de l'Institut , un
des plus grands physiciens de l'Europe , est mort samedi. Ses
travaux sur l'électricité , sur l'aimant , sont les plus belles
choses qu'on ait faites dans ce genre , et suffisent pour lui
assurerune place distinguée dans l'histoire des sciences , et des
grands hommes qui en ont accéléré les progrès.
DE LALANDE.
N. B. L'éloge de M. Coulomb a été prononcé sur sa tombe,
par M. de Lalande , doyen des astronomes de France. M. de
Lalande a loué son ami par les faits; c'est la meilleure manière
de louer , parce que c'est la moins suspecte. Il a dit entr'autres
choses , que M. Coulomb , en 1777 , partagea le prix de
l'académie des sciences sur les aiguilles aimantées ; en 1781 ,
il remporta le prix sur la théorie des machines simp'es ; la
même année , il entra dans cette compagnie savante. En 1788,
il prouva que le fluide électrique se partage par son action
répulsive , et ne pénètre pas dans l'intérieur des corps. En
1804 , il lut à l'Institut un mémoire curieux sur l'effet de le
AOUT 1806. 421
chaleur , qui , à 70 degrès, détruit le magnétisme. Dans tous
les temps de sa vie , M. Coulomb fut constamment modeste ,
simple et bon. Il n'éprouva jamais le tourment de l'envie ;
jamais il ne se trouva sur le chemin de personne. Un Anglais
s'étoit emparé de son idée sur la suspension des aiguilles , il
ne da'gna pas s'en plaindre. Ce fut M. de Lalande qui réclama
ses droits.
-La Société d'émulation de Rouen propose pour sujet
du prix à décerner dans sa séance publique du 9 juin 1807 ,
l'éloge de Duquesne, né à Dieppe en 1610 , commandant
les armées navales de France sous Louis XIV. Le sujet pourra
être écrit en vers ou en prose , au choix des auteurs. La Société
desire qu'ils rappellent dans leur ouvrage le souvenir du
maréchal de Tourville , également originaire de Normandie ,
et qu'ils établissent un parallèle entre ces deux grands marins.
Le prix sera une médaille de la valeur de 300 fr.
- L'Académie des sciences , belles-lettres et arts de la
même ville , dans sa séance du 20 août 1806 , a remis au
concours l'éloge de M. Thiroux de Crosne , ancien intendant
de la généralité de Rouen, et celui de J. B. Deschamps , créateur
de l'école gratuite de dessein dans la ville de Rouen. Le
18 juillet 1807 , est le terme de rigueur.
L'Académie a pareillement remis au concours la questien
qu'elle avoit déjà proposée les années précédentes , et sur
laquelle il ne lui est parvenu aucun mémoire qui ait été jugé
digne du prix.
Envoici le programme :
<<Donner les plans et la description d'une sécherie à l'usage
>> des teinturiers sur coton filé, et la plus propre à économi-
>> ser le charbon de terre , seul combustible qu'il soit permis
>> d'employer dans le projet. >>>
L'auteur du mémoire aura soin d'entrer dans tous les détails
qu'exigent la construction des fourneaux et des cheminées
, la position et la forme des grilles des fourneaux , le
diamètre des tuyaux conducteurs du calorique, et les moyens
d'évacuer la buée.
L'Académie desire en outre que l'on détermine la longueur
la plus convenable et la position la plus favorable des perches
pour la commodité du service ,l'économie du temps et de la
main-d'oeuvre ; enfin l'auteur du mémoire devra indiquer le
moyen de tenir le local toujours propre ; et sur-tout d'éviter
les accidens du feu.
Le prix double sera une somme de Coo fr.
3
422 MERCURE DE FRANCE ,
er
Les mémoires seront adressés , francs de port , et avant le
1 juillet 180" , terme de rigueur, à M. Vitalis , professeur
de chimie à Rouen, et secrétaire de l'Académie pour la
classe des sciences. Les mémoires porteront une devise qui
sera répétée dans un billet cacheté où l'auteur fera connoître
son nom et sa demeure.
-Le château de Compiègne , après avoir été quelque temps
sans destination, avoit été consacré en grande partie à l'établissement
d'une école nationale. Ce château, bâti par Louis XI et
François Ir, et décoré par Louis XIV et Louis XV, est situé
sur l'Oise , dans un pays fort agréable , orné de côteaux et meublé
d'une forêt qui a 29,600 arpens d'étendue , où les rois de
la dernière race alloient prendre tous les ans les plaisirs de la
chasse. Il va être rendu aux domaines de la couronne. On y
fait en ce moment les arrangemens nécessaires pour le mettre
en état de recevoir la cour.
- Il vient d'être fait , par ordre de M. le conseiller d'Etat
préfet de police , chez M. Flichy, hongroyeur, en présence de
MM. Guyton Morveau , Deyeuxet Cadet-Gassicourt , de nouvelles
expérience pour prouver qu'on peut avec avantage
substituer au charbon des étuves , le nouveau poële de
M. Curandeau. Avec cinquante livres de bois , on a mis en
suif autant de cuirs qu'on en met ordinairement avec cent
sous de charbon : l'air de l'étuve, quoiqu'échauffé à 60 degrés
de chaleur ( température beaucoup plus élevée qu'on ne l'obtient
avec le charbon ) , n'a pas cessé d'être respirable.
-Il paroîtunMémoire de Mad. Billecocq, pour M. Simon-
Célestin Croze Magnan , homme de lettres , et auteur de la
partie littéraire et descriptive du Musée Français ; contre
Jes sieurs Robillard Péronville et Laurent , éditeurs dudit
ouvrage. Ce mémoire , qui est suivi d'une consultation , redigée
par M. Guien, et signée de MM. Ferey , Delamalle
et Mathieu Lépidor , avocats , présente une question de propriété
littéraire. Nous rendrons compte du jugement qui interviendra
sur cette contestation, dont le sujet intéresse particulièrement
ses gens de lettres et les artistes.
- Un enfant de trois ans et huit mois, fils d'un pauvre
vigneron , nommé Michel Dufour , a été conduit , il y a
quelques jours , comme présentant un phénomène extraordinaire
, à l'Ecole de Médecine. Tous les signes de puberté se
trouvent développés chez lui , et déjà ses joues et son menton
sont couverts de barbe. Il soulève sans peine un poids de trente
livres , mange une ou deux livres de viande , du pain à proportion
, et boit jusqu'à trois bouteilles de vin. On connoît
beaucoup d'exemples de développement aussi prématuré , on
AOUT 1806. 423
n'en cite aucun d'enfans parvenus aussitôt à la virilité , chez
qui la nature ne se soit pas trouvée presqu'en même temps
épuisée. Celui-ci seroit un phénomène encore plus curieux ,
s'ils devoit présenter une exception en ce genre.
-Le bon quinquina est devenu fort rare , et il est à craindre
que sa rareté n'augmente encore. On sait que la plus grande
partie de celui du commerce ne possède que foiblement la
vertu fébrifuge. Depuis quelques années , on a fait l'envoi en
Europe d'une autre écorce , que quelques médecins appellent
quina-citrin, parce qu'elle a cette couleur; mais que ceux
qui la connoissent mieux appellent augustura. Cette écorce
est l'objet d'une petite brochure de 44 pages in-12 (1 ) dont
voici un précis :
Il paroît que c'est vers 1789 que l'augustura fut découvert.
Plusieurs médecins en firent l'analyse , et lui trouvèrent
des principes en analogie avec ceux du quina. On l'employa
ensuite dans des fièvres intermittentes , dans des fièvres nerveuses
et diverses autres maladies. Le succès fut complet.
L'augustura a le double avantage d'être beaucoup moins cher
que le quinquina, et de produire le même effet à doses
moins fortes. Il paroît que l'usage s'en est déjà répandu en
Angleterre , en Allemagne , en Suisse et en Hollande. Apeine
cette écorce est-elle encore connue en France. Elle vient des
bords de l'Orenoque. Un propriétaire de cette contrée en a
expédié à une maison de Lyon une certaine quantité , etoffre
d'en faire passer, après les essaits faits , ce qu'on lui en demandera.
M. Hoyne , médecin anglais , croit que cette écorce est celle
d'une espèce de magniolia ; peut-être le magnolia-glauca de
Linnée , ou petit tulipier à feuilles de laurier. Cet arbre supporte
le climat européen. Voici ce qu'ajoute le même médécin
: « Les vertus de l'augustura excèdent celles du quinquina
du Pérou. Sa propriété est d'arrêter les paroxismes de la fièvre
intermittente très-promptement. Six ou huit onces sont suffisantes.
Plusieurs médecins célèbres prétendent qu'une seule
dose produit l'effet desiré. >>>
Cette écorce « a l'avantage de ne pas causer la sensation
(1) Notice historique sur l'Augustura , suivie de l'analyse chimique,
des observations , notes et expériences sur cette écorce , fournies et rapportées
par divers médecins en chef, et titulaires des hospices civils et
dépôts de mendicité des villes de Lyon , Marseille , Montpellier, Bourg ,
département de l'Ain , et par Heyne , Williams , Brande et Ewer, médecins
anglais , qui les premiers l'ont découverte et répandue en Europe.
-Chez Ballanche père et fils , à Lyon; et chez Debray, à Paris , barrière
des Sergens.
4
424 MERCURE DE FRANCE ,
désagréable , la pesanteur, la plénitude d'estomac , que le
quinquina du Pérou occasionne souvent.>>>
« On pourroit en tirer de grands avantages , étant appliqué
extérieurement , pour la gangrène , les vieux ulcères et
semblables autres maladies. » On la dit aussi excellente contre
les vers.
Les libraires où se vend la Notice sur l'augustura pourront
indiquer où se trouve le véritable.
M. Fragonard , l'un des peintres de l'ancienne école qui
a eu le plus de réputation , est mort , le 22 août , à la suite
d'une maladie très-courte. Il étoit àgé de 74 ans.
Au rédacteur du MERCURE DE FRANCE.
Monsieur ,
Lors du naufrage de notre chaloupe dans la baie du Géographe
( 1) , nous eûmes le malheur de perdre un timonier
nommé Vasse , de la ville de Dieppe. Entraîné trois fois par
lęs vagues , il disparut à nos yeux , sans qu'il nous fût possible
de lui porter aucun secours. La nuit d'abord , et sur-tout une
tempête violente qui nous fit , durant plusieurs jours , courir
de grands dangers , ne nous permirent pas de faire sur notre
infortuné compagnon , les recherches propres à constater sa
mort; mais toutes les circonstances se réunissant pour la rendre
inévitable , personne de nous ne conservoit le plus léger doute
à cet égard , lorsqu'un article reproduit dans tous les journaux
français , vint appeler l'intérêt public sur le malheureux Vasse ,
et rappeler l'espoir dans le coeur de ses compagnons.
On assuroitdans cet article , qu'échappé , comme par miracle
, à la fureur des flots , Vasse , après le départ des deux
navires , s'étoit joint aux sauvages de cette partie de la terre de
Leuwin', avoit adopté leurs moeurs , appris leur langage ,
et qu'il avoit ainsi passé deux ou trois ans avec eux; puis , sans
expliquer en rien la chose , on le faisoit rencontrer à trois ou
quatre cents lieues dans le sud du point de son naufrage , par
un bâtiment américain , à bord duquel il avoit été reçu , et
quelque temps après arrêté par un croiseur anglais ; l'on ajoutoit
enfin qu'il venoit d'arriver en Angleterre , où , contre le
droit des gens , il se trouvoit détenu .
Quelque singulière que pût être par elle-même une aventure
de ce genre , elle le devenoit bien davantage encore pour
(1) Découverte par nous le to prairial an 9, et ainsi nommée du nom
de notre principale corvette ; elle appartient à la terre de Leuwin , et
gît par 33º 30 de latitude australe , et par 113° 4 de longitude àl'est du
méridien de Paris .
AOUT 1806. 425
ceux qui pouvoient , comme ses compagnons , se faire une
idée juste du théâtre sur lequel le pauvre Vasse avoit été délaissé.
La constitution physique de cette partie de la Nouvelle-
Hollande , et davantage encore le caractère de ses farouches
habitans , sembloient se réunir pour repousser de lui toute
chance heureuse. Cependant comme nous avions été forcés
dans ce même naufrage d'abandonner sur la côte un excellent
chien de chasse , une assez forte proportion de cartouches et
de munitions , 25 ou 30 fusils , beaucoup de sabres et de pistolets;
deux fortes espingolles , divers instrumens et outils de
charpentier , toute la voilure de notre chaloupe , et quelques
provisions , il n'étoit pas physiquement impossible que
M. Vasse eût pu se procurerà la fois des moyens de subsistance
et de défense : son caractère hardi , audacieux même , le rendoit
d'ailleurs capable des entreprises les plus périlleuses.
Nous ne crûmes donc pas devoir négliger cette rumeur publique
, et nous nous empressâmes d'appeler l'intérêt du gouvernement
sur un épisode aussi remarquable. Malheureusement
il résulte des recherches faites à cet égard par S. Excell.
le ministre de la marine , que tous les détails de cette aventure
sont absolument controuvés .
Les amis des sciences s'affligeront d'autant plus sans doute,
de voir détruire une aussi douce erreur , que l'individu dont il
s'agit , appartenant à une famille très-respectable , avoit reçu
une assez bonne éducation , et qu'il auroit pu nous donner à
son retour les renseignemens les plus précieux sur ces côtes
d'Edels , de Leuwin , de Nuitts , et de la Terre- Napoléon (2) ,
immenses contrées dans l'intérieur desquelles nul européen
encore n'a pu s'avancer , même à la distance de quelques
milles , et qui laissent tant à desirer pour la connoissance du
singulier continent de la Nouvelle-Hollande.
Nous avons l'honneur de vous saluer , monsieur , avec la
plus parfaite considération .
PÉRON , naturaliste de l'expédition , correspondant
de l Institut , chargé par S. M. l'EMPEREUR de la
rédaction de la partie historique du voyage.
L. FREYCINET , commandant le ze. navire de l'expédition
, chargé par S. Exc. le ministre de la marine
de la rédaction des travaux nautiques et
géographiques du voyage.
LESUEUR , dessinateur de l'expédition , chargé
par S. M. l'EMPEREUR de la confection de l'Atlas
historique du voyage.
(2) La Terre-Napoléon , ainsi nommée du chefanguste sous les aus426
MERCURE DE FRANCE ,
MODES du 25 août.
Les capotes avancées et les chapeaux à grand bord sont toujours de
mode; on les critique , c'est tout ce qu'il faut pour les maintenir. Les
chapeaux se portent ou en paille blanche , à la provençale , posés detravers,
ou en paille jaune, à la Paméla. Avec ces chapeaux, point de
crochets sur le front , point d'anneaux sur les tempes , mais assez souvent
unelongue mèche qui descend, lelong de l'oreille , sur la joue gauche.
Detemps en temps paroissent quelques paysannes ; elles sortentde la
maindes lingères. De chez les lingères aussi , viennent de petits bonnets
demousselinebrodée ,dont la touffe en rubansa , sur un des bordsdeces
rubans mêmes , une garniture de tulle cousu; mais ce sont les modistes
qui fournissent ces bonnets de crêpe à tout petit fond , qui , par-devant ,
ont pour garniture un tulle presque caché pardes fleurs .
Les fleurs les plus communes sont des cloches bleues, et l'acacia blanc,
mêlé de pois couleur de rose. Pour la grande parure , il y a des diadêmes,
dont les fleurs ainsi que les feuilles ont la blancheur du linge : on
fait le tout en batiste. Ces diadêmes se posent sur le front ou sur le
sommet de la tête ; quelquefois , sur lamême tête , dans les deux endroits .
Onne voit presque plus de peigne ; mais quelques bandeaux d'antiques
ontreparu.
NOUVELLES POLITIQUES.
Vienne, 15 août.
Le bruit court que notre souverain va transférer sa résidence
à Bude enHongrie ; d'autres disent que cette translation
ne sera que temporaire , et que S. M. a résolu d'habiter
successivement pendant trois ans les cinq principales villes de
ses Etats. Sous l'empereur Joseph II , il avoit été déjà question
d'un semblable changement de résidence.
On transporte à Bude toute la grosse artillerie qui étoit ici.
La fonderie de canons doit aussi être transférée dans la même
ville , ainsi que les chancelleries.
Hambourg , 13 août.
LaPrusse travaille à former la fédération du Nord. Cette
picesduquel notre voyage s'est fait, c mprend toute la portion de côte
inconnue avant nous , qui des îles Saint-Pierreet Saint-François , se prolongejusqu'à
l'extrémité sud de la Nouvelle- Hollande , et dont nous avons
fait la reconnoissance exacte pendant nos deux campagnes de l'an 10 et
de l'an 11 .
AOUT 1806. 427
puissance desireroit que les villes anséatiques en fissent partie ;
maison assure que la France, la Russie et l'Angleterre agissent
d'accord pour que ces villes restent indépendantes sous la
protection de toute l'Europe. Il paroît que le Danemarck
refuse de faire partie de cette confédération , et que le Holsteinsera
réuni à la monarchie danoise. (Moniteur.)
Dresde , 16 août.
-Notre cour avoit été pressentie pour entrer dans la fédéra
tiondu Nord ; mais, placée entre quatre puissances , l'Autriche
, la France , la Russie et la Prusse, elle ne veut se décider
que par leur conseil . Notre souverain aimeroit à rester neutre ,
afin de n'être point engagé dans des querelles étrangères , et
de conserver sa parfaite indépendance. Jusqu'à cette heure les
ambassadeurs de France , de Russie et d'Autriche n'ont rien
dit: le ministre de Prusse seul a fait des démarches auprès de
notre cabinet. (Moniteur. )
Berlin , 16 août.
M. le lieutenant - général de Blucher est arrivé ici dans la
nuit du 13 au 14 ; il a eu plusieurs conférences avec S. M. ,
et avec le chef de l'état-major de l'armée ; ensuite il est parti
pour le Hanovre , où il va prendre le commandement des
troupes. On attend à Berlin le prince de Hohenlohe , S. A. S.
le duc régnant de Brunswick , et plusieurs autres généraux.
Le 20 de ce mois , tous les régimens doivent être au complet,
et les généraux absens rendus à leur destination. Les troupes
des inspections de la Silésie , de la Prusse méridionale et
occidentale vont également se concentrer sur des points déterminés.
Magdebourg , 16 août.
Depuis quelques jours , tout a pris ici un aspect hostile ;
la place a été déclarée , mercredi , en état de siége , les dépôts
ont été mis sur l'état de gguueerrrree,, et 2000paysanstravaillent
aux fortifications. Tout doit être prêt à marcher au 20 de ce
mois. Notre ville fourmille de soldats. Les régimens du pays
de Bayreuth arrivent mercredi ici et à Hall; tous les bateaux
entre Magdebourg et la Saxe ont été mis en réquisition. Le
train pour l'armée de Westphalie doit être en
mardi prochain; on lui délivre ses chevaux demain et après.
Cassel, 18 août.
Le
Notresouverain va entrer dans la fédération du Nord , sous
la direction immédiate de la Prusse.
428 MERCURE DE FRANCE ;
Francfort , 21 août.
-On assure que l'Empereur Napoléon a fait déclarer que le
territoire de la confédération du Rhin étoit inviolable , qu'aucun
détachement de troupes des puissances étrangères n'y
pourront passer sous quelque prétexte que ce soit , et que
toute transgression seroit considérée comme une violation de
territoire. (Moniteur. )
Du 25.- Le gouvernement de cette ville a publié hier la
proclamation suivante :
Les Bourgmestres et Sénat de la ville de Francfort sur le
Mein, à leurs Concitoyens administrės.
Dans le cours des quatorze dernières années , qui ont été si
orageuses , et particulièrement dans les années 1798 , 1802
et 1805 , où l'Empire germanique a éprouvé divers changemens
et commotions , et étoit menacé d'en essuyer d'autres ,
nous avons eu constamment à coeur de garantir la constitution
libre et indépendante de cette ville, en remplissant scrupulensement
et ponctuellement nos devoirs envers l'empereur
et l'Empire ; et secondés par la juste confiance que nos concitoyens
avoient dans notre administration , nous avons fait
tous nos efforts ( malgré les sacrifices immenses que notre
ville a dû faire par les contributionsde guerre, réquisitions et
demandes de toute espèce ) pour maintenir les finances et le
crédit public ; nous n'avons aussi rien négligé , pour lui concilier
et conserver la bienveillance du gouvernement français .
Si , dès l'année 1792 , les citoyens de Francfort ont résisté
aux angoisses de la guerre , et aux tentatives de la séduction,
ils n'ont pas supporté avec moins de patriotisme , à l'époque
critique de 1796 , des calamités plus grandes encore , et
en 1799 et 1800 , l'imposition de fortes sommes d'argent ;
enfin , dans le courant de cette année même , lorsque la fin
de la guerre survenue entre l'Autriche et la France , donnoit
les plus flatteuses espérances , ils ont supporté de nouvelles
contributions de guerre et autres charges , pour lesquelles
nous avons dû les sommer, par les proclamations des 7 février
et 27 mai , d'épuiser les dernières ressources.
Après des sacrifices aussi pénibles et aussi multipliés , nous
avions conçu le consolant espoir ( conformément aux assurances
formelles et souvent réitérées qui nous furent données
par le gouvernement français en 1796 et les années suivantes )
que la constitution de Francfort ne seroit exposée à aucun
danger.
Cependant ces derniers événemens ont déterminé notre sort
d'une manière inévitable, et nous nous voyons obligés d'an
AOUT 1806.
429
noncerà nos chers concitoyens que M. le commissaire-général
français Lambert, en vertu d'un traité conclu entre S. м.
l'Empereur et Roi Napoléon, et S. A. E. le prince-primat ,
nous a déclaré qu'il étoit muni de pouvoirs pour prendre
possession de cette ville pour sadite Altesse. Il nous a en même
temps autorisés formellement , ainsi que les autres employés
publics et serviteurs , à continuer l'exercice de nos fonctions.
S'il y a de la témérité dans l'idée seule de s'opposer à une
destinée qui , par suite des grands événemens de nos jours , est
devenue lepartagede Francfort , ainsi que de beaucoup d'autres
Etats plus considérables , ce doit être une grande consolation
pour nous ,ainsi que pour la louable bourgeoisie qui a été
confiée jusqu'à présent à notre administration , de penser
qu'aucune faute ou négligence de notre part , ni le défaut de
-patriotisme et de fidélité de leur côté n'ont été cause de cette
catastrophe.
En nous résignant , ce que la loi a rendu indispensable ,
nous engageons tous nos concitoyens et subordonnés , non seulement
à se soumettre avec calme à ce qui a été fait par une
puissance prépondérante , et à continuer de remplir fidellement
, jusqu'à nouvelle disposition suprême , les obligations
imposées à chacun par les lois et ordonnances , ainsi que celles
attachées aux fonctions et service publics , afin de ne pas courir
de responsabilité personnelle , ainsi que les peines portées
par la loi.
Arrêté dans l'assemblée du sénat le 19 août 1806.
On écrit de Vienne qu'il a été convenu entre la France et
l'Autriche , que le commandant français de Braunau , M. le
général de division Saint-Hilaire , remettra cette place , dans
quelques semaines , au feld-maréchal-lieutenant autrichien
comteBaillet de Merlemont, et au gouverneur civil des provinces
autrichiennes situées sur la rive gauche de l'Ens, M. de
Hakelberg. Les mêmes lettres confirment ce qui a déjà été dit
relativement à la cession de toute la rive gauche de l'Isonzo
àl'Autriche, et de toute la rive droite de ce fleuve au royaume
d'Italie. Elles disent aussi que la nouvelle de la cession de
Goritz , Gradiska et Aquileia , à l'Italie , n'est pas sans fondement
, et que l'Autriche sera indemnisée ailleurs pour ces
possessions.
Londres , 21 août.
Les espérances pour la paix s'évanouissent de plus en plus;
cependant on ne sait rien de positifsur l'état des négociations;
le bruit couroit que lord Lauderdale avoit fait demander ses
passeports ; les effets publics en ont éprouvé une dépréciation ,
430 MERCURE DE FRANCE ,
et il y a eu plus de vendeurs que d'acheteurs. Cependant rien
ne transpire.
Les lords Holland et Auckland viennent d'être nommés
plénipotentiaires pournégocier avec MM. Pinckney etMonroe,
au sujet des difficultés qui se sont élevées entre les Etats-Unis
d'Amérique et la Grande-Bretagne.
er
L'escadre française est partie de la Martinique le 30 juin et
le juillet , en deux divisions , composées , la première , de
trois vaisseaux de ligne , et la seconde , de trois vaisseaux et
une frégate. Le 6 juillet , ces deux divisions étoient à l'ouest
de Saint-Thomas , ainsi que l'escadre de l'amiral Cochrane ,
composée de quatre vaisseaux de ligne et de trois frégates.
Extrait d'une lettre écrite de la Trinité , à un négociant de
Liverpool.
Du 10 juillet 1806.
<<Nous avons ici le général Miranda avec une bande d'enragés
comme lui , venus de New-Yorck. Il recrute des volontaires
, et en a déjà trouvé un grand nombre , avec lesquels il
se propose d'attaquer le continent espagnol pour le déclarer
indépendant de toutes les puissances européennes. Dieu sait
cominent cela finira. Miranda est natif des Carraques ; il est
soutenu par notre amiral et par notre gouverneur. >>>
Copie d'une adresse publiée à la Trinité par le général
Miranda.
«Amis et concitoyens ,
>> L'occasion se présente de soustraire à l'oppression et de
délivrer d'un gouvernement tyrannique des peuples qui méritent
un meilleur sort, qui devroient jouir des dons que la
Providence verse libéralement sur leur pays natal , mais qui
gémissent sous un despotisme trop cruel pour être supporté
plus long-temps. Accablés du poids de leurs malheurs , ils
invoquent, en vous tendant les bras , la cause de la liberté et
de l'indépendance; ils vous appellent à partager la gloire de
secourir vos semblables.
>> Håtez-vous de vous réunir sous les drapeaux d'un homme
qui s'estime heureux d'être votre compatriote ; d'un homme
qui a résolu de sauver sa patrie , et de verser jusqu'à la
dernière goutte de son sang pour contribuer à sa prospérité.
» Il y aura , à l'expiration de douze mois , une répartition
libérale des terres , suivant les rangs. Les simples soldats , à
compter du jour de leur enrôlement , auront droit à la nourriture
, à l'habillement et à une paie d'un quart de dollar par
jour , sans déduction.
>> Et vous, braves insulaires , qui vous êtes noblement préAOUT
1806. 431
sentés pour partager notre gloire et prendre part à notre
prospérité , hâtez-vous de suivre les officiers qui vous ont
déjà dressés au métier de la guerre, et qui attendent avec
impatience le moment de vous conduire à la victoire et à la
fortune.
>>Le golfe qui fut honoré de la présence de Colomb , sera
bientôt le théâtre de vos grandes actions et de vos nobles
efforts. >>
Du 22 août. Cours des effets publies. - Trois pour cent
cons. 61 1/2 . - Omnium 5. Trois pour cent red. 62 114 ,
112 , 3,8.
-
Le public eut , hier , la satifaction de voir M. Fox, dans sa
voiture , à Hyde-Park. Il s'y promena pendant une heure , et
rentra sans avoir éprouvé la plus légère fatigue. Il est heureusement
avéré maintenant que l'opération qu'on lui a faite a parfaitement
réussi. L'habileté avec laquelle elle a été exécutée et
la forcede sa constitution , donnent l'espoir , presque certain ,
d'une guérison radicale. Il a bon appétit , et ses forces reviennentpardegrés,
(Morning- Chronicle. )
Lord Grenville, qui étoit depuis quelques jours à la
campagne , en est revenu hier matin. Il a été visité , presque
aussitôt , par les lords Moira , Spencer et Henri Petty, qui
ont passé plus d'une heure avec lui. :
-Nous avons reçu les journaux de Paris jusqu'au 16 de ce
mois. La note officielle contenue dans le Moniteur du 13 ,
contrarie si fort les idées de nos politiques , qu'ils ne peuvent
se décider à y ajouter foi. Comment , en effet , se persuader
que l'Autriche ait reconnu la confédération du Rhin , et
commis ainsi un suicide politique. Nous regardons cet événement
comme tout-à-fait impossible. Quant à la Prusse , cette
reconnoissance de sa part est un peu plus vraisemblable. Mais
pour la Russie , nous ne croyons certainement pas que le traité
de paix, signé à Paris par M. d'Oubril , ait été échangé à
Pétersbourg le 15 de ce mois. ( Extrait de l'Oracle. )
PARIS.
- LL . MM. II. et RR. sont revenus le 25 de Rambouillet
à Saint-Cloud.
- Les membres nommés dans l'assemblé générale des Juifs ,
pour composer la commission qui doit avoir des relations
avec les commissaires de S. M. I. et R. , pour les différentes
communications officielles , et qui a déjà proposé la solution
de douze questions adoptées par l'assemblée , sont :
MM. Furtado , président ; Avigdon et Rodrigues , secrétaires
; Worms , Thedore Cerf-Berr, Emilie Vitta, scrutateurs,
432 MERCURE DE FRANCE ,
Berr Isaac Beer , conseiller municipal à Nancy ; Michel
Berr , homme de loi , membre de plusieurs académies ; Seger ,
Andrad , Zenzleimer , rabbins ; Moïse Lévy , de Nancy ;
Jacob Berr , de Metz ; Lyon Marx , de Coblentz ; Gedilla ,
de Turin ; Baruch Cerf-Berr , de Strasbourg ; Rodrigues
jeune , de Paris ; Formaggini , de Milan , du collège électoral
des savans , propriétaire en Italie ; Abraham Cologna , de
Mantoue , rabbin , du collége électoral des savans en Italie ;
Latis , de Venise ; Jacob Lazare , de Paris .
- Par décret de S. M. , du 21 de ce mois , les administrations
charitables des pauvres et des hospices sont autorisées à
percevoir comme par le passé , pendant le cours de lan 1807
et des trois mois dix jours antérieurs de ladite années le droit
d'un décime par franc en sus du prix de chaque billet d'entrée
et d'abonnement dans tous les spectacles où il se donne
des pièces de théâtre. Elles sont pareillement autorisées à percevoir,
pendant le même espace de temps , le droit d'un
quart de la recette brute pour les bals , les feux d'artifice ,
les concerts, les courses , les exercices de chevaux , et géné
ralement pour toutes les danses et fêtes publiques où l'on est
admis en payant les rétributions exigées , ou par la voie des
cachets , ou par billets , ou par abonnement.
-L'épouse de S. E. M. le maréchal Augereau est morte
dans la nuit du 20 au 21 de ce mois, ensa terre de la Houssaie;
àdouze lieues de Paris.
FONDS PUBLICS DU MOIS D'AOUT .
DU SAMEDI 23. - Ср. 0/0 с. J. du 22 mars 1806. 67f. 6oc. 55c. 50€
ooc. ooc. ooc ooc ooc oc. oof oof ooc. cof.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. oof. ooc. ooc. ooc occ
Act. de la Banque de Fr. oooofooc. oooof ooc oooof oc cooof.
DU LUNDI 25. Cp. olo c. J. du 22 mars 1806. 67f. 6oc. 50c. 600 500
40с. 50c 45€ 000 000 000. ooc one
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806 64f. 95c 65f
Act. de la Banque de Fr. 1170f. 1171f. 250.000 oooof. oooof ooc
DU MARDI 26. - C pour o/o c. J. du 22 mars 1806. 67f. 70c 80€ 650.
ooc . coc ooc . ooc . ooc oc oof ooc .
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. oof. ooe.
Act. de la Banque de Fr. 1170f 00e. oooof ooc oooof. ooc.
DU MERCREDI 27.-Ср. 0/0 c. J. du 22 mars 1806. 67f 60c 70c. 750.
70c . 6oc ooc oof. ooc ooc ooc. ooc. ooc oof.
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 65f oof. onc.
Act. de la Banque de Fr. 1172f 50c 00oof one oof ooc. oof ooc. oooof.
DU JEUDI 28.-Cp. oo c. J. du 22 mars 1806. 67f 60€ 65c boc coc oof
OOC OOC OCC.OOC OOC COC
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 64fgoc 65f.
Act. de la Banque de Fr. 1172. 5oc. oooof ooc. oooof.
DUVENDREDI 29.-Ср. о/о с. J. du 22 mars 1806. 67f. 6oc. 50c.456.
50c. 45c. 50c ooc ooc ooc oof
Ilem. Jouiss. du 22 septembre 1806. oof ooc ooc.
Act. de la Banque de Fr. 1170f000.0000 00€ 0000 0000focc.
(No. CCLXVIII. )
( SAMEDI 6 SEPTEMBRE 1806 .
DEPT
DE
LA
4
cen
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE.
LES TOASTS DE L'OLYMPE ,
ODE.
Un soir que, réunis dans leur palais d'azur ,
Les Dieux, la coupe en main , savouroient l'alégresse ,
Et que la jeune Hébé, du nectar le plus pur
Leur versoit la riante ivresse :
<<<Je bois , disoit Vénus , à l'indomptable Mars. »
« Je bois , disoit Junon , au maître du tonnerre. »
« Et moi , disoit Cybèle , en jetant ses regards
• » Sur les maux dont gémit la terre ,
>> Je bois au favori de la sage Pal'as ,
» Au héros qui du Nil soumit l'urne féconde;
» Au rapide vainqueur des Alpes , de Mélas ;
>> Au pacificateur du monde. »
<< Et moi, disoit Neptune , au généreux lion ,
» Effroi des léopards , dont la rage conspire
>> Contre l'heureuse paix , que l'avare Albion
→ Ose exiler de mon empire. >>
Ee
:
434 MERCURE DE FRANCE ,
« Oui , buvons , dit Pallas , à cejeune guerrier :
>> C'est Ulysse au conseil ; au combat c'est Achille :
>> Il a conquis la paix, et son vaste laurier
>> En sera l'éternel asile . >>
Jupiter joint sa coupe à la coupe des Dieux :
La douce paix obtint son auguste sourire ;
Et Phébus confia l'alégresse des cieux
Aux divins accords de sa lyre .
Par M. LE BRUN, de l'Institut.
LA PUDEUR ET LA VOLUPTÉ ,
ANECDOTE INÉDITE.
D'un fait dont la mémoire à Paphos se conserve ,
Ecoutez , chers amis , les détails peu connus.
La tendre Volupté doit le jour à Vénus ,
Et l'austère Fudeur doit le jour à Minerve.
Or, d'offrir ses attraits aux regards des mortels ,
La brune Volupté se faisoit une fête ;
Et la blonde Pudeur n'obtenoit des autels
Qu'en se voilant des pieds jusqu'à la tête .
La Volupté , pendant le siècle d'or,
Sut contre la Pudeur dissimuler sa rage ;
Mais plusméchante ensuite , elle parvint d'abord
Amener sa rivale au fond d'un vert bocage.
Là , d'un luth séducteur épuisant les doux sons ,
Elle lui conseilla de montrer sa figure ,
Et lui prouva , du moins par des chansons ,
Qu'elledevoit bannir et lacet et ceinture.
<< Eh bien, dit laPudeur, en poussant un soupir,
>> J'y consens; mais aussi , point d'autre fontaisie !
<< Ah ! dit la Volupté , rien qu'un peu d'ambroisie. "
La Pudeur en bût tant qu'on la vit s'assoupir.
La Volupté lui prit sa tunique et son voile ,
S'en habilla , puis dit , en fuyant å grands pas
« Qu'à son tour désormais la fille de Pallas
>> Sans vêtemens , couche à la belle étoile !
La Pudeur s'éveillant , non sans anxiété ,
Rougit de n'avoir plus robe , fichu , ni guimpe ,
Et , maudissant la Volupté ,
Pour toujours regagna l'Olympe .
SEPTEMBRE 1806 . 435
Les dames conviendront , dans leurs jours de candeur,
Quedepuis ce temps-là jusqu'au siècle où nous sommes ,
La Volupté perfide a trompé bien des hommes
Sous le voile de la Pudeur.
DE PIIS.
PENSÉE DE M. DE CHATEAUBRIAND ,
SUR LES HOSPITALIÈRÉS.
DEs femmes consacroient leurs délicates mains
A l'art qui rend la vie aux malheureux humains.
On eût dit que , par tant de zèle ,
Pour payer leur tribut de douleur maternelle ,
Sans déroger aux lois de la virginité,
Leur charité , constante et généreuse ,
Se vouoit aux tourmens d'une maternité
Et plás lente et plus douloureuse .
KÉRIVALANT .
TRADUCTION
DE LA TROISIÈME ÉLÉGIE DE TIBULLE
Vous qui des flots d'Icare affrontez les fureurs ,
Messala , chers amis , conservez -moi vos coeurs ,
Tandis que sur ses bords la triste Phéacie
Enchafne un malheureux près d'exhaler sa vie.
O trépas , fuis au loin , fuis , ô cruel trépas !
Ne va point me livrer aux fureurs de ton bras.
Dans son sein désolé , ma mère infortunée
Ne pourroit recueillir ma cendre abandonnée;
Ma tendre soeur m'offrir le tribut de son deuil ,
Et, les cheveux épars , pleurer sur mon cercueil.
Hélas , quand je quittai les murs de ma patrie,
Les Dieux furent , dit-on , consultés par Délie ;
Et trois fois un enfant , organe du destin ,
Donna de mon retour le présage certain.
Cependant ma Délie , en proie à ses alarmes ,
Sur mon chemin fixoit des yeux baignés de larmes;
Et moi , quand je cherchois à rassurer son coeur,
Le mien se remplissant de trouble et de terreur,
Ee2
436 MERCURE DE FRANCE ,
Prétextoit un augure, un sinistre présage ,
Afin de retarder ce funeste voyage.
Coinbien de fois , Délie , en m'éloignant de toi ,
Mon seuil blessa mes pieds , et me glaça d'effroi !
Ah ! ne voyagez pas quand l'Amour s'en offense ,
Ou redoutez du dieu l'implacable vengeance .
Que servent , ma Délie, Isis et cet airain
Tant de fois repoussé sous ta bruyante main ?
Dis, tes lustrations , tes pieux sacrifices ,
Et ton lit chaste et pur m'ont- ils été propices ?
Toi , dont le temple auguste et les nombreux tableaux
Attestent le pouvoir qui dompte tous les maux ,
Déesse , sauve-moi : tu verras ma maîtresse
Ates pieds acquitter sa pieuse promesse ;
Dérober ses appas sous un modeste lin ,
Et , les cheveux flottans sur les lis de son sein ,
Deux fois en un seul jour, sous tes sacrés portiques ,
Aux accens de tes choeurs marier ses cantiques .
Oh! puissé-je revoir mes Lares paternels ,
Et tous les mois brûler l'encens sur leurs autels !
Dieux ! que n'ai je vécu dans ce siècle tranquille ,
Où la terre sans soins opulente et fertile ,
Aux mortels n'ouvroit pas ses immenses chemins ;
Où le front élevé des orgueilleux sapins
Ne bravoit point les flots , sur la foi des étoiles ,
Et n'offroit point aux vents le sein gonflé des voiles !
La soif et des trésors et des bords étrangers
Alors n'excitoit point , au mépris des dangers ,
A guider triomphans sur les humides plaines ,
Ces vaisseaux fiers du poids des dépouilles lointaines.
Nul ne faisoit l'injure au taureau vigoureux
D'abaisser sous le joug son front majestueux ;
Le coursier pétulant , de sa bouche indomptée
Ne mordoit pas le frein; la vertu respectée
Laissoit sa porte libre et sommeilloit en paix ;
La borne n'osoit pas régner sur les guérêts ;
Le miel couloit du chène en onde jaunissante ;
La chèvre présentoit ses mamelles pendantes ;
Haines , fureurs , combats , vous étiez ignorés ,
Et vous ne forgiez pas les glaives acérés .
Cet âge d'or n'est p'us , et la sanglante guerre ,
Fille de ce dur siècle , épouvante la terre ;
L'ardent vaisseau s'élance et traverse les flots ;
Le trépm s'est ouvert mille chemins nouveaux.
SEPTEMBRE 1806. 437
Jupiter, sauve-moi. Tu le sais , le parjure
Jamais n'a profané ma bouche toujours pure .
Mais si j'avois rempli le cours fatal des ans ,
Que ma pierre funèbre offre ces mots touchants :
« Tibullefut ravi par la Parque sévère ,
» En suivant Messala sur les flots et la terre.
Comme l'Amour jamais n'éprouva mes refus ,
Dans l'heureux Elysée introduit par Vénus ,
Je jouirai des coeurs et du tendre langage
De mille oiseaux errant sous l'humide feuillage.
Là , les champs sans culture ornent leur sein de fleurs ;
La rose dans les airs répand des flots d'odeurs ;
Le jeune amant s'unit à sa jeune maîtresse ;
Vénus en souriant excite leur ivresse ;
Demyrte orne le front de ceux que le trépas
Arrache à leurs amours , et frappe dans ses bras .
Mais l'Enfer criminel , au sein des nuits profondes
Plongé, s'entoure : u loin de mugissantes ondes .
Tisiphone , le front de serpens hérissé ,
Frappe le reuple impie en ces lieux dispersé.
Où se cacher ? Cerbère à leurs hordes tremblantes
Oppose , en se dressant , ses frois queules sifflantes.
Là, poussant de grands cr's , l'odieux Ixion ,
Dont l'insolent amour osa tenter Junon ,
Lié par les serpens d'une pâle Euménide ,
Tourne autour d'une roue à la marche rapide ;
L'immense Titias , embrassant neufarpens ,
De ses membres repaît les oiseaux dévorans ;
Tantale , dans les flots , meurt d'une soif brûlante :
La vague , lorsqu'il tend sa bouche suppliante,
Fuit; et la Danaïde , avec des torrens d'eau ,
En vain cherche à remplir son avide tonneau .
Dieux ! punissez ainsi la noire perfidie
Du mortel qui voudroit me ravir ma Délie.
Ma Délie , à jamais conserve-moi ton coeur ;
Et que celle qui veille à ta sainte pudeur,
De ce chaste dépôt gardienne vigilante ,
Le soir, à la clarté d'une lampe tremblante ,
Allège tes ennuis par un récit nouveau ,
En guidant un long fil vers son lager fuseau .
Morphée alors , voilant tes beaux yeux d'un nuage,
Doucement de tes mains fera glisser l'ouvrage .
Soudain j'arrive, j'entre , et je m'offre à tes yeux.
Je te parois tombé de la voûte des cieux
3
438 MERCURE DE FRANCE ,
Viens, vole dans mes bras : ah ! ton seinnu,tes larmes,
Tes longs cheveux épars doublent encor tes charmes ....
Odouce illusion ! Ô secourable erreur !
Hélas ! n'aurois-je fait que rêver le bonheur ?
C. L. MOLLEVAUT.
ENIGME.
Mes arrêts sont irrévocables ;
Les justes comme les coupables
Se jugent à mon tribunal ;
Je suis témoin , juge et partie ,
Même le bourreau qui châtie
Le criminel qui fait le mal .
LOGOGRIPH Ε .
PROSCRIT , décrédité par d'injustes rigueurs ,
De Molièrę , jadis , j'excitai la colère;
Aujourd'hui , protégé par d'illustres auteurs ,
Je retrouve mon rang et ma vertu première.
Ala ville , au théâtre où je suis applaudi ,
Grace au goût du public j'établis mon empire ,
Et d'un rimeur sans feu fais un auteur hardi;
P'un poète brûlant j'imite le délire :
Je cache un discours froid sous un dehors pompeux.
O toi , savant lecteur, si tu veux me connoître ,
Cherche dans mes six pieds , décompose mon être :
Tu trouveras , d'abord, le nom peu fastueux
D'un fragile yaisseau , qui sert à mille usages ;
Une femme poète , et dont le nom fameux
Rappelle de l'amour les funestes orages .
CHARADE .
BIEN que mon dernier soit utile à mon premier ,
Mon premier croint sur lui l'effet de mon dernier ;
Ce qu'en France, et ailleurs , on voit et ne peut nier,
Mon dernier défendre l'accès de mon entier .
15
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Nº. est Huitre.
Celui du Logogriphe est Bélier.
Celui de la Charade est Sou-tien .
SEPTEMBRE 1806. 4.39
OEuvres complètes de Vauvenargues , nouvelle édition , augmentée
de plusieurs Ouvrages inédits , et de Notes critiques
et grammaticales , précédées d'une Notice sur la vie et les
écrits de Vauvenargues ; par M. Suard, secrétaire-perpétuel
de la classede langue et de littérature françaises de l'Institut ,
membre de la Légion - d'Honneur. Deux volumes in-8° .
Prix : 10 fr. , et 13 fr. par la poste. Pap. vélin , 20 fr. , et
23 fr. par la poste. A Paris , chez Dentu , imprimeurlibraire
, quai des Augustins , n° . 17 ; et chez le Normant ,
imprimeur - libraire , rue des Prêtres Saint - Germainl'Auxerrois
, n° . 17 .
( IIº Extrait. Voy. le dernier N° . du MERCURE. )
VAUVENARGUES mérite d'être distingué des philosophes du
dix-huitième siècle , par une noblesse de pensée et de sentiment
qui étoit alors très-rare. Sa morale , considérée sous les
rapports humains , est en général pure et quelquefois sévère ,
si on la compare à celle de ses contemporains. Cependant ses
liaisons avec les sophistes , dont malheureusement pour lui il
avoit fait ses oracles , l'entraînèrent à quelques erreurs que
nous aurons occasion de relever. Ce moraliste , qui mourut
très-jeune, et que son état avoit presque toujours éloigné de
Paris , n'entra point dans les intrigues littéraires; il n'excita
aucune haine. Les philosophes crurent devoir l'adopter, quoi
que sa sévérité fût loin de se concilier avec leurs maximes
relâchées. La secte pensa qu'il étoit utile d'avoir dans son
sein un écrivain qu'elle pût opposer à ceux qui l'accusoient ,
avec trop de fondement , de corrompre les moeurs. D'un
autre côté, les bons esprits , habitués à ne voir paroître que
des livres dangereux , s'arrêtèrent avec complaisance sur des
ouvrages qui , malgré quelques erreurs , ne présentoient pas
du moins la satire de toutes les institutions religieuses et poli
4
440 MERCURE DE FRANCE ,
tiques , et l'oubli de toutes les convenances. Voilà , selon nous ,
ce qui explique pourquoi Vauvenargues , quoique proné par
les philosophes et réclamé par eux, n'a point été mis au nombre
de ceux qui ont eu le malheur de pervertir leur pays et
de préparer sa subversion. L'époque paroît arrivée de juger
ce moraliste avec impartialité.
Vauvenargues avoit des sentimens d'honneur. Il naquit
l'année de la mort de Louis XIV. Il avoit donc vu dans son
enfance quelques hommes de ce beau siècle; leurs récits avoient
dû enflammer son imagination, et lui donner une idée plus
ou moins juste de l'esprit qui dirigeoit alors la société. Rempli
de ces images dont les traces même étoient effacées , quelle
dut être l'opinion qu'il se forma du monde eny entrant ! Les
moeurs dégoûtantes de la régence avoient répandu la corruption
dans toutes les classes de la société; et la philosophie
moderne , adulatrice de cette corruption , la réduisoit en
corps de doctrine. Une différence marquante entre les écrivains
des deux siècles , n'a pas encore été assez sentie , et doit
trouver ici sa place. Ceux du siècle de Louis XIV, pleins de
respect et d'amour pour la religion et le gouvernement de
leur pays , n'écrivoient que pour faire partager à leurs lecteurs
ces nobles sentimens. Ils s'élevoient avec force et courage
contre toutes les espèces d'erreurs , et ne gardoient aucun
ménagement avec la corruption, quelque forme qu'elle sût
prendre. Les écrivains du dix-huitième siècle , au contraire ,
affichèrent la plus violente haine contre les institutions de
leur pays; ils ne trouvèrent plus de perfection que chez les
étrangers. Plus vils que les flatteurs d'un mauvais prince , ils
fléchirent devant la perversité de leur siècle. Adulateurs des
passions, ils ne cherchèrent qu'à les exciter ; et telle fut la
cause de leurs déplorables succès. Leurs prédécesseurs avoient
exercé sur les penchans des hommes une sorte d'autorité; ils
y cédèrent lâchement : où les premiers avoient commandé,
les autres ne firent qu'obéir.
SEPTEMBRE 1806. 44
Les philosophes prétendront sûrement que ce jugement est
une diatribe contre le dix-huitième siècle. On répondra en
leur faisant observer que telle étoit l'opinionde Vauvenargues.
Il ne fait pas , il est vrai, le rapprochement des deux siècles ;
mais voici ce qu'il dit du dix-huitième :
Après avoir remarqué que les vices bas , ceux qui témoignent
>>,> le plus de foiblesse , et méritent le plus de mépris , n'ont
>> jamais été si osés , si multipliés , si puissans, » Vauvenargues
ajoute : « On ne sauroit parler plus ouvertement de ces op-
>>> probres ; on ne peut les découvrir tous. Que ce silence même
>> les fasse connoître. Quand les maladies sont au point qu'on
>> est obligé de s'en taire et de les cacher au malade , alors il
>> y a peu d'espérance, et le mal doit être bien grand. Tel est
>>> notre état..
>> Les écrivains qui semblent plus particulièrement chargés
>> de nous reprendre , désespérant de guérir nos erreurs , ou
>> corrompus peut-être par notre commerce, et gâtés par nos
>> préjugés ; ces écrivains , dis-je , flattent le vice qu'ils pour-
>> roient confondre , couvrent le mensonge defleurs , s'atta-
>> chent à orner l'esprit du monde , si vain dans son fonds.
>> Occupés à s'insinuer auprès de ce qu'on appelle la bonne
>> compagnie , à persuader qu'ils la connoissent , qu'eux-
>> mêmes en ont l'agrément, ils rendent leurs écrits aussi fri-
>> voles que les hommes pour qui ils travaillent. >>>
Quelques pages plus loin , Vauvenargues prévoit les objections
qu'on peut lui faire , et qui sont encore aujourd'hui
sans cesse répétées par les apologistes du dix-huitième siècle :
« Ceux qui n'approfondissent pas beaucoup les choses ,
>> dit- il , objectent le progrès des sciences et l'esprit de rai-
>> sonnement répandu dans tous les états , etc. , comme des
>> faits qui contrarient et qui détruisent ce que j'établis. Je
>> réponds , à l'égard des sciences : comme elles sont encore
>> fort imparfaites , si l'on en croit les maîtres , leur progrès
>> ne peut nous surprendre; quoiqu'il n'y ait peut-être plus
442 MERCURE DE FRANCE ,
>> d'hommes en Europe comme- Descartes et Newton, cela
>> n'empêche pas que l'édifice ne s'élève sur des fondemens
» déjà posés. Mais qui peut ignorer que les sciences et la
» morale n'ont aucun rapport parmi nous ?.... En un mot, je
>> me borne à dire que la corruption des principes est cause
>> de celle des moeurs. Pour juger de ce que j'avance , il suffit
>> de connoître les maximes qui règnent aujourd'hui dans le
>> grand monde, et qui de là se répandant dans le peuple ,
>> infectent également toutes les conditions ; ces maximes qui ,
>> nous présentant toutes choses comme incertaines , nous
>> laissent les maîtres absolus de nos actions ; ces maximes qui ,
>> anéantissant le mérite de la vertu , et n'admettant parmi
>> les hommes que des apparences , égalent le bien au mal ;
>> ces maximes qui , avilissant la gloire comme la plus insen-
» sée des vanités , justifient l'intérêt et la bassesse , et une
brutale indolence. >>>
On excusera la longueur de cette citation , en faveur des
excellentes observations qu'elle contient. Il est aisé de déméler
, sur-tout dans la dernière phrase , le système favori de
Vauvenargues , que nous allons bientôt discuter. Il pensoit ,
comme on le verra , que les grandes passions , et principalement
celle de la gloire , étoient la source des grandes vertus.
En cela il ne s'éloignoit pas beaucoup de l'opinion des
philosophes modernes , qui soutenoient aussi que les hommes
ne devoient leurs vertus qu'aux passions , et que la raison et
le bon sens n'étoient que les qualités des gens médiocres.
Vauvenargues n'admettoit , il est vrai , que les passions nobles ;
c'est ce qui le distingue de ses contemporains , sans l'en séparer
entièrement.
Le système des philosophes modernes , qui devoit flatter le
goût du siècle , a été , pendant quelque temps , généralement
adopté. On excusoit les excès les plus affreux, les crimes
même quand ils paroissoient l'effet d'une passion violente,
Les romanciers à la mode cherchèrent à justifier tous les
SEPTEMBRE 1806. 443
vices par des peintures passionnées. L'abbé Prevost rendit
intéressant un jeune libertin qui méritoit les galères , et une
fille qui devoit être mise à l'hôpital (1 ). Dans des romans
faits par des femmes même , on vit des héroïnes adultères
exciter l'admiration , par leurs grands sentimens et par l'appareil
de la plus fausse sensibilité .
Quelque temps avant la révolution , non-seulement les
passions excusoient tout, mais elles donnoient l'idée la plus
favorable de ceux qui s'y livroient. On fondoit sur eux les
plus grandes espérances. Cela n'étoit pas tout-à-fait inconséquent.
Il s'agissoit alors de tout détruire , et sûrement la
raison et le bon sens s'y seroient refusés. Il falloit donc déchaîner
les passions violentes. Ainsi , pendant la révolution ,
les hommes les plus exaltés fixèrent sur eux les regards et les
voeux de la France. On connoît l'influence que leurs passions
exercèrent sur les destins de cet empire.
Vauvenargues qui, comme nous l'avons observé , n'admet
dumoins que des passions nobles, ne s'explique pas d'abord
avec clarté, Il ne fait qu'indiquer son système d'une manière
vague. Les grandes pensées , dit-il , viennent du coeur. Cette
maxime qui est devenue célèbre a été adoptée sans examen par
les hommes de l'opinion la plus opposée. C'est une preuve
qu'elle manque de justesse. Toute maxime qui peut être
interprêtée de plusieurs manières ou pêche par le fonds , ou
n'est pas bien exprimée. Il paroîtque des deux côtés , on a ainsi
jugé la maxime de Vauvenargues; les philosophes y ont vu
les germes d'un système qu'ils ont toujours soutenus : celui
de trouver dans les passions la source des vertus. On sait à
quoi s'en tenir sur ce système. Les bons esprits on cru que le
philosophe avoit voulu dire que les affections vertueuses contribuoient
aux grandes pensées , et que ces pensées avoient
toujours quelque chose de tendre et de délicat. Cette opinion
(1) Manon Lescaut.
444 MERCURE DE FRANCE ;
est juste , mais elle n'est pas le résultat de la maxime de Vauvenargues.
En effet, pour avoir de grandes pensées, il faut avoir
une raison supérieure : et c'est de l'accord très-rare de cette
raison avec les impulsions d'un coeur véritablement sensible ,
que naissent les conceptions du génie. Vauvenargues borne
au contraire toutes les grandes pensées aux affections du coeur :
il a tort , puisque ces affections ne peuvent qu'égarer celui
qui les éprouve , si elles ne sont pas dirigées par la raison.
Vauvenargues s'explique plus clairement dans une autre
maxime qui n'est que le commentaire de celles que nous
venons de réfuter. Laforce de l'esprit , dit-il , est dans le coeur ,
c'est-à-dire dans les passions. Ainsi la force de l'homme sera
dans ce qui le rend toujours foible ou coupable ; c'est dans les
passions exaltées que l'on trouvera la perfection des qualités
humaines.
Cette erreur sur les passions qui s'est étendue , malgré les
restrictions de Vauvenargues, aux penchans les moins excusables
, a dénaturé , à la fin du dernier siècle, le sens même des
mots qui servent à exprimer nos sentimens. L'engouement a
paru de la sensibilité , la foiblesse aveugle des pères qui de
leursyeux benins couvent leur solle race , ( 1 ) a passé pour de
la tendresse paternelle , la violence pour de la fermeté ,
la témérité pour du courage , l'emportement pour de
l'énergie , etc.
Il résulte de la maxime de Vauvenargues , expliquée ainsi ,
les grandes pensées viennent des passions , que le philosophe
doit avoir beaucoup d'indulgence pour les effets des passions,
quels qu'ils soient. Ce n'est point cette indulgence chrétienne ,
qui consiste à épargner l'homme égaré, en n'admettant aucune
excuse sur le vice qui l'a rendu coupable ; c'est cette indulgence
philosophique qui tend à relâcher les liens de la morale. « La
>> morale austère , dit-il , anéantit la vigueur de l'esprit ,
(1) Vers de Piron .
SEPTEMBRE 1806 . 445
» comme les enfans d'Esculape détruisent le corps pour dé-
>> truire un vice de sang souvent imaginaire. » Il est faux que
lamorale austère anéantisse la vigueur de l'esprit. Quels
hommes eurent une morale plus austère que les Bossuet, les
Bourdaloue , lesPascal, les Arnauld, les Nicole , et tant d'autres
lumières de l'Eglise et de la littérature? Leur esprit en fut-il
affoibli ? Et ne voit-on pas au contraire que le relâchement
d'une morale commode , la mollesse d'une conscience facile,
sont beaucoup plus capables d'affoiblir l'esprit qu'une juste
sévérité ?
Cependant Vauvenargues avoit dans l'esprit une droiture
naturelle , qui devoit nécessairement le faire revenir quelquefois
sur ses erreurs. C'est pour cela qu'on trouve dans ses
maximes plusieurs contradictions. Ce qu'il vient de dire sur
lamorale est réfuté par lui-même d'une manière très-piquante
dans la maxime qui suit : « Quelques auteurs traitent la morale,
>> comme on traite la nouvelle architecture , où l'on cherche
> avant toutes choses la commodité. »
Il n'est pas non plus toujours d'accord avec lui-même sur
les passions. Dans quelques maximes , il explique leurs funestes
effets , quand elles ne sont pas réglées par la raison. « L'indif-
>> férence, dit-il , où nous sommes pour la vérité dans la
>> morale vient de ceque nous sommes décidés à suivre nos pas-
>> sions, quoi qu'il en puisse être ; et c'est ce qui fait que nous
» n'hésitons pas lorsqu'il faut agir, malgré l'incertitude de nos
>> opinions. Peu m'importe, disent les hommes, de savoir où est
>> la vérité sachant où est le plaisir. » Cette maxime pourroit
être plus claire ; mais il en résulte que les passions aveuglent
les hommes , qu'elles les portent à l'exécution de projets insensés
, quoi qu'il en puisse étre; et que ceux qui s'en laissent
dominer sacrifient tout à l'espoir du plaisir. Il est donc évident
, d'après Vauvenargues lui-même , que notre esprit ne
tire pas sa force des passions, qu'il ne leur doit qu'une vigueur
factice , bientôt énervée par son excès , et qui ne peut qu'égarer
les hommes assez insensés pour s'y livrer.
446 MERCURE DE FRANCE ,
Toutes les fois que Vauvenargues trouve l'occasion de
parler du bon sens, il ne s'explique sur cette qualité précieuse
qu'avec une sorte de dédain. « Le bon sens , dit-il , se
>> forme d'un goût naturel pour la justesse et la médiocrité.
On peut opposer à ce jugement , qu'on doit attribuer à lajeunesse
de l'auteur , celui qu'a porté l'un de nos écrivains les
plus célèbres dans un ouvrage trop peu connu. « Cettè qualité
» qu'on croit vulgaire , et qui est si rare , dit M. de Fontanes ,
>> cette qualité non moins utile au gouvernement des états
» qu'à la conduite de la vie, qui donne plus de tranquillité
>> que de mouvement à ll''aamme , et plus de bonheur que de
>> gloire à ceux qui la possèdent , ou à ceux qui en ressentent
>> les effets: c'est le bon sens dont je veux parler ; le bon sens ,
>> dont l'orgueil a trop rejeté les anciennes règles , et qu'il est
>> temps de réhabiliter dans tous ses droits. L'audace détruit;
> le génie élève , le bon sens conserve et perfectionne. »
L'introduction à la connoissance de l'esprit humain n'est
que l'esquisse d'un ouvrage commencé. Elle n'a ni les développemens
, ni la clarté que le sujet demandoit. L'auteur peu
familiarisé avec les termes de métaphysique se trompe souvent
dans leur application et dans leur emploi.
Les philosophes du dix-huitième siècle ont confondu
l'amour-propre avec l'amour de soi, quoiqu'il y ait entre eux
cette différence essentielle que le premier est la source de nos
vices et de nos erreurs , et que le second est légitime, et nous
a été donné par la Providence pour notre bonheur et notre
conservation. Vauvenargues les a distingués , et le troisième
chapitre de son second livre ne laisse aucun doute à cet égard.
Cependant son peu d'habitude dans la langue de la métaphysique
lui fait quelquefois oublier cette distinction importante.
« L'amour paternel , dit-il , ne diffère point de l'amourpropre.
>> Il falloit que Vauvenargues s'exprimat ainsi : ne
diffère point de l'amour de soi. Il paroît que dans cette définition
, Vauyenargues a voulu jouer sur le mot. Voici ce
SEPTEMBRE 1806. 447
qu'il ajoute : «Un enfant ne subsiste que par ses parens , dé-
« pend d'eux , vient d'eux , leur doit tout : ils n'ont rien qui
>> leur soit sipropre.>>>Le mot propre, qui veut dire ici que les
enfans sont la propriété la plus chère et la plus précieuse des
pères , n'a aucun rapport avec l'acception qu'on lui donne
quand on le joint au mot amour. Il est assez singulier que
MM. Suard et Morellet qui ont fait un commentaire grammatical
très-munitieux sur Vauvenargues , n'aient pas relevé
ce passage. On peut enconclure, sans injustice, que, dans leur
système , ils ne font , comme Helvétius , aucune distinction
entre l'amour-propre et l'amour de soi.
Les observations que nous avons faites sur les OEuvres de
Vauvenargues nous paroissent suffire pour prouver que s'il
n'a point entièrement évité les erreurs des philosophes modernes
, il s'est du moins préservé des excès auxquels il ne se
sont que trop souvent livrés. Ses écrits annoncent une ame
noble , l'auteur paroît pénétré des anciens sentimens d'honneur
, et montre souvent le regret de les voir affoiblis et dégénérés.
A une autre époque , il est à présumer que Vauvenargues
se seroit élevé plus haut. Doué d'un esprit observateur
, enclin au travail et à la méditation , il auroit senti la
nécessité de faire les études qui pouvoient l'éclairer dans la
carrière qu'il vouloit parcourir. On pourroit dire que ses
écrits ne sont d'aucun danger pour les jeunes gens , si les
éditeurs, sous le prétexte de les compléter, n'y avoient joint des
morceaux que l'on ne sauroit attribuer à Vauvenargues , et
qui , fussent-ils de lui , ne devoient pas entrer dans sa collection.
Avant de mourir , il surveilla l'édition de ses OEuvres :
ces morceaux n'y furent pas insérés ; cela prouve ,
dant qu'il les ait composés , ce qui est très-douteux , que son
intention étoit qu'ils fussent supprimés. On ne sauroit trop
s'élever contre l'infidélité des éditeurs qui publient des écrits
que leurs auteurs auroient condamnés : est-il permis de trahir
ainsi les volontés des morts ? Et ce tort ne devient-il pas plus
grave quand il s'agit d'ouvrages dangereux ?
en accor448
MERCURE DE FRANCE ,
Les éditeurs n'ont rien négligé pour faire croire que Vauvenargues
partageoit leur opinion sur la religion. Leur précaution
s'est étendue jusque sur la table des matières. En annonçant
une prière de Vauvenargues , ils ajoutent : Effet d'un
pari. Cette précaution n'est-elle pas bien ingénieuse ? Ne
démontre-t-elle pas jusqu'à l'évidence que l'auteur n'étoit
pas de bonne foi ? M. Suard avoit dit dans la Notice que la
prière étoit unjeu d'esprit , il dit à présent que c'étoit l'effet
d'un pari. Voilà de ces petites ruses philosophiques que
d'Alembert aimoit tant, et dont il se vantoit avec tant de complaisance
dans sa correspondance avec Voltaire. On voit que
les élèves marchent noblement sur les traces de leur maître.
P.
ElogeHistorique de M. l'abbé Barthelemi , l'un des quarante
de la ci-devant Académie Française , prononcé dans la
séance publique de l'Institut , le 15 août 1806. Broch. in-8°.
Prix : 1 fr. 50 cent. , et 2 fr. par la poste. A Paris , chez
Guillaume , libraire , rue de la Harpe, Collége d'Harcourt ;
et chez le Normant , imprimeur-libraire.
DANS la dernière séance de l'Institut , l'éloge de Collind'Harleville
, par M. Daru (1) , a été suivi de l'éloge de
l'abbé Barthelemi , par M. de Boufflers. M. Daru a mis dans
l'éloge d'un auteur comique , toute la gravité que M. de
Boufflers auroit dû mettre dans celui d'un grave personnage
; et , de son côté , M de Boufflers a mis dans l'éloge d'un
grave personnage , toute la légéreté que M. Daru auroit pu
se permettre dans celui d'un auteur comique. M. de Boufflers
dit que « le génie invisible de l'antiquité, à l'exemple du
>> démon de Socrate , suivoit partout M. l'abbé Barthelemi. »
On peut dire de M. de Boufflers , qu'il y a un certain esprit
très-visible qui , à l'exemple du démon de Socrate , le suit
partout , et avec une telle opiniâtreté , que , dans son dis
(1) Le discours de M. Daru a été inséré tout entier dans l'avant- der
nier numérode ce journal. Il est remarquable par des vues profondes et
justes sur la situation actuelle de notre théâtre, et par un style pur ,
correct, exempt de toute affectation au bel esprit.
cours
SEPTEMBRE 1806. 449
tours, M. de Boufflers n'a pu même lui fermer l'entrée de son
exorde. Nous allons transcrire ici cetexorde tout entier, af
que l'auteur ne puisse pas se
plaindre de n'avoir été jugé de DE LA
sur quelques phrases détachées et prises au hasard dans son
discours :
« Nous avons vu , en 1789 , M. l'abbé Barthelemi , déjà
>> sur le déclin de son âge , et trop tard au gré de nos voux
> paroître pour la première fois au milieu de l'Academie
> française; et certes , il étoit loin alors de s'attendre à
>> survivre ; mais aussi , quand il l'a pleurée avec tous les
» hommes de lettres , et , nous osons le dire , avec tous les
» hommes de bien , il pouvoit encore moins prévoir qu'un
> jour viendroit , où ce même corps , dont il avoit reçu le
>> dernier soupir , lui rendroit les derniers honneurs. Et qui
>> m'auroit dit à moi , quand le sort m'adésigné pour recevoir
› parmi nous un confrère si desiré , que je serois , après un
» si long intervalle , invité de nouveau par un choix trop flat
teur, à solenniser samémoire ?N'est-ce pas ici l'occasion de
>> nous rappeler les uns aux autres ce vers touchant de Vira
>> gile , que tant de voix sont prêtes à répéter :
»O Mélibée ! un Dieu nous a fait ce loisir .>>>>
Ce vers est devenu presque trivial par les applications trop
fréquentes qui en ont été faites (1). On doit s'interdire tout ce
qui est trop commun (2) , en parlant d'un prince sans modèle
commesans rivaux: après tout ce qu'il a fait d'extraordinaire,
il méritoit bien de recevoir un compliment moins ordinaire ,
sur-tout dans le sein de la société académique à laquelle ila
fait ce loisir, et qui devroit faire un meilleur usage de ce
sir , en lui préparant des louanges plus neuves et plus
délicates.
Quelque respectable que soit le témoignage de M. de
Boufflers , il est difficile de croire à ces larmes que l'abbé
Barthelemi versa sur les ruines de l'Académie avec tous les
hommes de bien. Il n'étoit pas nécessaire d'avoir un très-grand
fonds de philosophie pour se consoler d'un pareil malheur.
Aoutons que cemalheur , si c'en étoit un , avoit été précedé
par bien d'autres , qui certes méritoient pour le moins autant
(1) Tout le monde sait que dans les colléges on appliquoit et on appli
que encore ce vers aux jours decongé que le principal donne le jour de
sa fète.
(2) On dira que cette allusion se trouve dans un article inséré , ilya
quelque temps, dans le Merenre ; mais il faut observer que l'auteur de
L'article rendoit compte d'une traduction de la première églogue de Vir
gile, dans laquelle se trouve le vers
OMetibæc ! Deus nobis hæc otia fecit.
S
Ff
450 MERCURE DE FRANCE ,
les pleurs de l'abbé Barthelemi et de tous les hommes de bien.
Après toutes les larmes qu'ils avoient données à ces malheurslà,
il ne devoit pas leur en rester beaucoup pour pleurer
une Académie qui , depuis trente ans , n'étoit plus qu'un club
de factieux. Voyons la suite de l'exorde :
« Maintenant, par où commencer, et commentfinir ? En
>> essayant de faire connoître tout le mérite et tous les mérites
>> d'un homme dont la longue et belle vie présente à la fois
>> un cours d'études et de morale; d'un homme dont notre
>> France peut s'enorgueillir , et dont le nom suffit pour
>> répondre aux détracteurs de son siècle ; d'un homme ,
>> enfin , que la science , suivant l'expression d'un grand poète ,
>> avoit marqué pour sien, et que l'antiquité recommande
» à la postérité. »
La finde cette phrase présente un sens faux. L'antiquité
n'ayant jamais connu M. l'abbé Barthelemi ; et tous ses auteurs,
Platon, Homère et les autres , n'ayant jamais dit un seul mot
de lui , comment peuvent-ils le recommander à la postérité ?
Mais M. l'abbé Barthelemi , au contraire , ayant très-bien
connu l'antiquité , la faisant très-bien connoître dans ses ouvrages
, c'est plutôt lui qui recommande l'antiquité à la postérité
; c'est lui qui donne à cette antiquité des lettres de
recommandation, dont elle a grand besoin pour relever un
peu son crédit et sa considération auprès de la postérité.
,
Ces mots dont le nom suffit pour répondre aux détracteurs
de son siècle , manquent également de justesse. On
veut opposer ici le nom de M. l'abbé Barthelemi aux détracteurs
du dix-huitième siècle ; mais l'opposition porte à faux :
car M. l'abbé Barthelemi ayant toujours professé les mêmes
principes que les détracteurs du dix-huitième siècle , c'est à
ceux-ci qu'il appartient d'opposer le nom respectable de ce
vertueux savant , à ce siècle anti-religieux et anti-monarchique.
Poursuivons :
<< On me dira que la Renommée s'étoit d'avance occupée
>> de mon travail , et que je n'ai eu qu'à écrire sous sa dictée ,
>> comme si tant de célébrité ne devenoit pas en même temps
>> pour l'orateur un écueil de plus ! >>>
Onn'est pas étonné de rencontrer la Renommée dans les
oraisons funèbres de nos plus grands héros. Là, ellé est à sa
place ; là , Bossuet et Fléchier écrivent sous sa dictée , ou
du moins ils parlent au milieu du bruit qu'elle fait dans
l'univers. Mais je pense qu'ici on pouvoit très-bien se passer
d'elle, et que M. l'abbé Barthe emi ne doit pas être loué sur
le même ton que Turenne ou le prince de Condé. Voltaire
condamnoit avec raison cette confusion des rangs et des idées:
SEPTEMBRE 1806. 45
J'ai entendu , disoit-il , louer un simple secrétaire de l'a-
>> cadémie , comme on loueroit le plus grand monarque de
>>> P'Europe. >>>
« Je dois , continue M. de Boufflers , en quelque sorte
>> exposer ici une image encore présente , et toujours chère
» à bien des mémoires , et je n'ignore pas combien le sen-
>> timent est juge difficile en fait de ressemblance. Ce que
» je pourrois faire de mirux , ce seroit de dire ce que cha-
>> cun se dit avant moi ; ce seroit d'exprimer ce que chacun.
>> pense ; je crois le lire , mais comment le rendre ? Et
>> mes regards ne tombent en ce moment sur personne près
» de qui je ne me sente l'infériorité d'un traducteur. >>>
L'idée qui fait le fond de ce paragraphe , se trouve dans les
deux oraisons funèbres de Turenne par Fléchier et Mascaron ,
et dans les deux oraisons funèbres du grand Condé par Bossuet
et Bourdaloue. Ainsi notre orateur encourt ici le même reproche
que dans le paragraphe précédent ; mais , en accordant
que cette idée ne soit pas au-dessus du sujet , elle a été retournée
tant de fois , elle est si connue, qu'il devoit s'épargner tous
les efforts inutiles qu'il a faits pour la rajeunir. Comme il
semble avoir voulu particulièrement lutter contre Bossuet et
Bourdaloue , je vais citer les deux passages de ces orateurs.
Je commence par celui de Bourdaloue : « Je sais le désavan-
>> tage que j'aurai de parler de ce grand homme à des
>> auditeurs déjà prévenus sur le sujet de sa personne d'un
>> sentiment d'admiration et de vénération , qui surpas-
>> sera toujours infiniment ce que j'en dirai. Mais dans l'im
>> puissance d'en rien dire qui vous satisfasse , j'en appellerai
> à ce sentiment général dont vous êtes déja prévenus , et
>> profitant de votre disposition, j'irai chercher dans vos coeurs
>> et dans vos esprits , ce que je ne trouverai pas dans mes
>> expressions et dans mes pensées. >>>
<<Quelle partie du monde habitable ( dit Bossuet ) n'a
>> pas ouï les victoires du prince de Condé, et les merveilles
>> de sa vie ? On les racontepar-tout : le Français qui les vante
n'apprend rien à l'étranger ; et quoi que je puisse aujour-
>> d'hui vous en rapporter , toujours prévenu par vos pensées,
>> j'aurai encore à répondre au secret reproche que vous me
>> ferez , d'être demeuré beaucoup au-dessous. »
Je laisse au lecteur à juger ici entre M. de Boufflers ,
Bossuet et Bourdaloue. D'après la modestie avec laquelle
M. de Boufflers parle de lui-même , ses regards sans doute ne
tombent en ce moment sur aucun de ces deux célèbres
orateurs , près duquel ilne se sente l'infériorité d'un traducteur.
Continuons de lire cet exorde :
J
Ff2
452 MERCURE DE FRANCE ,
<<Ajoutez à cela , que pour payer complétement ce tribut
>> si mérité , on se verroit obligé , en suivant M. Barthelemi
>>dans sa longue carrière , de s'y arrêter à chaque pas; car il
» n'en a point fait d'inutiles. Dans tous les traits qui le ca-
>> ractérisent , on ne peut choisir qu'avec embarras , on ne
>> peut laisserqu'avec regret : aussi, en m'acquittant selon mes
>> forces d'une tâche aussi douce que difficile , suis-je loin de
>> penser que je la remplisse. »
Ce second trait de modestie , est encore imité de Bourdaloue
dans l'oraison du prince de Condé : « Je sais que d'oser
>> louer ce grand homme, c'est pour moi une espèce de témé-
» rité , que son éloge estun sujet iinnfini queje ne remplirai
>> pas. » D'ailleurs , ce second trait demodestie est une froide
répétition du premier, et l'un ne produit pas plus d'effet que
l'autre. Toutes ces précautions oratoires sont trop usées et trop
rebattues. Il y a long-temps que les auditeurs ne sontplus les
dupes de tout ce verbeux patelinage ; et les auteurs eux-mêmes
seroient bien attrapés , si on les prenoit au mot. Mais terminons
enfin cet exorde :
« J'ai connu M. Barthelemi , et je me connois ; mais au
>> moins l'admiration et l'amitié me conseilleront : ainsi le
>> portrait de notre confrère , ou plutôt l'esquisse que je vais
>>> vous soumettre , présentera successivement deux parties
>> dont la réunion compose tout l'homme , son esprit et son
» coeur. »
Cette division est la même que celle de Bossuet dans l'oraison
funébre du prince de Condé : « Valeur , magnanimité ,
>> bonté naturelle ; voilà pour le coeur : vivacité , pénétra-
>> tion , grandeur et sublimité de génie ; voilà pour l'esprit. >>>
La seule différence qu'il y ait entre les deux orateurs , c'est
que l'un , l'orateur du dix-septième siècle , met le coeur avant
l'esprit ; et l'autre , l'orateur du dix - huitième siècle , met
l'esprit avant le coeur; ce qui pourroit bien lui faire une
querelle avec les détracteurs du dix-huitième siècle , avec
lesquels il n'est pas déjà en trop bonne intelligence. Ces détracteurs
pourront d'ailleurs lui observer que depuis Bossuet, cette
division est devenue si commune , que Voltaire s'en moque,
avec raison, lorsqu'il fait dire par Zadig au roi de Babylone :
Que je vous sais bon gré , sire , de n'avoir pas dit l'es-
>> pritet le coeur; car on n'entend que ces mots dans lescon-
>>versations de Babylone ; on ne voit que des livres où il est
>> question du coeur et de l'esprit ! >> Après cet anathême de
Voltaire , comment M. de Boufflers a-t-il osé faire usage
d'une pareille division ? Croiroit-il donc que ce qui est mauvais
à Babylone , peut être bon à l'Institut?
16 ....
1
SEPTEMBRE 1806. 453
En supposant même que cette division fût encore permise ,
on ne la permettroit à M. de Boufflers que dans quelque discours
plaisant ou burlesque, et non dans un discours grave
et sérieux ; car , de bonne foi , M. de Boufflers pousseroit-il
la modestie jusqu'à s'imaginer que nous ayons totalement
perdu le souvenirde ses charmantes poésies? Si Voltaire vivoit
encore, c'est aujourd'hui qu'il riroit de cette division de
l'esprit et du coeur, en se rappelant certaine pièce que lui
adressa M. de Boufflers , et certaine réponse qu'il lui renvoya :
enfin , pour parler clairement , cet assaut réciproque d'esprit
sur le coeur. Aussi la plupart des auditeurs ont- ils souri ,
au moment où ce mot fatal est sorti de la bouche de M. de
Boufflers. Le voilà donc bien et dûment averti de ne plus
parler du coeur dans le nouvel éloge qu'il composera , et de
faire rouler son discours sur un autre pivot.
Nous ne suivrons pas l'auteur dans le développement des
deux parties de cet éloge. Le morceau que nous venons de
citer est assez long pour faire connoître sa manière de penser
et d'écrire. Tout le reste du discours présente les mêmes
défauts; ce sont toujours les mêmes jeux d'esprit , le même
raffinement et la même subtilité dans le style et dans les pensées.
L'oeil est à chaque instant ébloui par les étincelles qui
jaillissent régulièrement à la fin de chaque tirade. C'est ainsi
qu'en parlant de l'ardeur extrême que M. l'abbé Barthelemi
montra pour l'étude pendant sa jeunesse , il finit par dire
« Sa vie même fut en danger, et peu s'en fallut qu'on ne le
perdit , éteint pourjamais avant que d'avoir éclairé.
exemple , et bien d'autres que je pourrois citer, me rappellent
ces vers de Boileau :
2)
Onvit tous les bergers, dans leurs plaintes nouvelles ,
Fidèles à la pointe encor plus qu'à leurs belles :
Chaque mot eut toujours deux visages divers ;
Laprose la reçut aussi bienque les vers.
)) Cet
Nul berger n'a été plus fidèle que M. de Boufflers à cette
pointe, mais sur-tout à l'antithèse. C'est là sa belle, il lui sacrifie
tout ; et jamais dame n'eut un meilleur chevalier. Mais
M. l'abbé Barthelemi auroit pu trouver un meilleur panégyriste;
car c'est une règle établie depuis long-temps , qu'un
panégyriste doit toujours s'oublier pour ne songer qu'à son
héros. Or, dans cette première partie, ou l'on nous avoit promis
de parler de l'esprit de M. l'abbé Barthelemi , l'orateur
est beaucoup plus occupé de nous montrer l'esprit de M. de
Boufflers. Ce n'est pas qu'il ne vante beaucoup le mérite
de l'auteur d'Anacharsis ; il lui accorde avec raison une ima
gination vive et en méme temps docile , un esprit fin ,
3
454 MERCURE DE FRANCE ,
un goût délicat , un style pur , élégant, léger , harmonieux ,
également propre à tout ce qui exige de a force ou de la
grace , de la noblesse ou de la gaieté. Mais après un éloge
si beau , si magnifique , à côté de qui s'imagineroit-on que
notre orateur place M. l'abbé Barthelemi? A côté de Spanheim
, de Varron et d'Hérodote. « Ce n'est que de loin en
>> loin , s'écrie M. de Boufflers , et dans les intervalles lucides
>> des nations , qu'on voit paroitre des Hérodote , des Varron,
>> des Spanheim et des Barthelemi. >> En vérité , c'est bien
la peine d'avoir une imagination vive , un espritfin , un goût
delicat , un style pur, élégant , léger , harmonieux , pour
-être mis à côté de Spanheim et de Varron , quand même on
-auroit l'honneur de s'y rencontrer avec Hérodote ! Quoi !
•M. de Boufflers n'a pas de meilleure place à donner aux
hommes dont notre France s'enorgueilit ! Patience , un petit
moment, celui que nous venons de voir à côté des Spanheim
etdes Varron , va être élevé au rang des Alexandre et desNapoléon.
Le morceau suivant est peut-être le plus curieux de
tout le discours. Après avoir parlé des utiles travaux de
M. l'abbé Barthelemi , notre orateur poursuit ainsi : « Voilà
>> certes une longue suite de titres , sinon à notre reconnois-
» sance , au moins à notre admiration. Il me seroit aisé d'y
>> ajouter sans doute ; mais en y ajoutant , je serois toujours
>> sûr d'en oublier ; et pour en donner la preuve , je n'ai point
>> encore parlé d'environ quatre cent mille médailles , qui
>> toutes ont passé par ses mains : quatre cent mille médail-
>> les !! Il semble voir le contrôle et les signalemens del'ar-
>> mée de Darius , ou de cette vaste multitude d'ennemis ,
>> qui des confins de l'Europe accouroient naguère à notre
>> porte , et que notre armée , portée sur des ailes d'aigle , a
>> moissonnés au lieu de les compter.>>>
Etablir un rapprochement si burlesque entre la défaite de
quatre cent mille Russes et Autrichiens , et le déchiffrement
de quatre cent mille médailles, c'est une étrange manière de
louer et les vainqueurs d'Austerlitz et l'abbé Barthelemi.
Mais pourquoi notre orateur s'est-il arrêté à ce nombre de
quatre cent mille plutôt qu'à tout autre nombre ? Je doute
qu'il ait pris la peine de compter lui-même bien exactement
ces quatre cent mille médailles. Les imitations qu'on a déjà
rapportées de l'oraison funèbre du prince de Condé par
Bossuet , me font soupçonner que nous trouverons dans cette
oraison funebre le motifde cette prédilection de l'auteur pour
ce nombre de quatre cent mille. En effet , à l'ouverture du
livre, je tombe précisément sur une page de cette oraison
funèbre, où Bossuet parle de quatre centmille écus. « .... Quatre
SEPTEMBRE 1806. 455
>> cent mille écus distribués par ses ordres , firent voir ,
>> chose rare dans la vie humaine ! la reconnoissance aussi
>> vive dans le prince de Condé , que l'espérance d'engager
>>> les hommes l'est dans les autres. >>>Bossuet se garde bien de
s'écrier : « Quatre cent mille écus !! Il me semble voir le
>> signalement de cette vaste multitude d'Espagnols que notre
>>> armée , portée sur des ailes d'aigle , a moissonnés dans les
>> plaines de Rocroi , de Nortlingue , etc. >> Notre orateur
devoit donc imiter la sagesse de son modèle , et se contenter
de calquer tout doucement , et sans tant de bruit , ses quatre
centmille médailles sur les quatre cent mille écus de Bossuet.
Il est probable que ce nombre de quatre cent mille , employé
par Bossuet et par M. de Boufflers , sera désormais un
nombre sacré pour les orateurs; et celui qui fera unjourl'éloge
historique de M. de Boufflers , après avoir compté toutes les
nombreuses antithèses contenues dans ses ouvrages , pourra
s'écrier à son tour : Quatre cent mille antithèses ! Ilme semble
voir..... Je ne puis prévoir de si loin ce qu'il verra , mais
probablement il ne verra pas dans une antithèse le signalement
d'un Russe.
Dans le passage que je viens de citer, on entend du moins
ce que l'auteur vent dire ; mais dans le passage suivant , je
doute qu'il se soit entendu lui-même : Le Voyage d'Ana-
>> charsis n'est pas un roman , car tout est vrai; ce n'est point
>> un pоёте , car tout est suge ; ce n'est point une histoire ,
>>> car tout se montre à la fois : c'est un tableau peint avec les
>> choses même , une mosaïque d'un nouveau genre , où le
>> sujet a fourni de quoi éterniser son image; disons mieux,
» où rêve la Grèce.>>>>
Vraisemblablement l'auteur révoit un peu quand ces lignes
sont tombées de sa plume. C'est là , si je ne me trompe , ce
que nos aieux appeloient de l'amphigouri.
Nous pourrions bien relever d'autres passages dans cette
première partie du discours. Mais afin de donner à l'auteur
une preuve de notre impartialité , nous nous håterons de
passer à la seconde partie , où l'on trouve des morceaux faits
pour plaire au lecteur le plus difficile , et dignes d'être cités.
Ce n'est pas qu'on n'y retrouve encore les défauts de la première
partie; mais ils s'y montrent plus rarement : l'esprit
de l'auteur, épuisé par tant d'efforts , ne paroît plus si souvent
, et laisse plus de place au goût et à la raison. La plupart
des gens de lettres se rappellent encore la conduite
généreuse et délicate que tint l'abbé Barthelemi , quand on
lui offrit la rédaction du Mercure à la place de Marmonteł ,
qui avoit encouru la disgrace du gouvernement.M. deBouftlers
4
456 MERCURE DE FRANCE ,
n'avoit garde d'oublier ce beau trait , et il seroit difficile
de mieux exprimer les nobles sentimens de l'abbé Barthelemi:
« Une grande partie de cette assemblée a pu entendre
>> parler d'une parodie assez maligne de la belle scène de
>> Cinna ; elle avoit été arrangée dans la gaieté d'un souper, où
>> quelques gens aimables s'étoient amusés , comme il arrive
>> quelquefois , aux dépens de quelques gens estimables. Dans
>>> le nombre de ces derniers il se trouvoit un homme assez
>> puissant à la cour , contre qui les traits les plus piquans
>> étoient particulièrement dirigés. L'injure invite à la ven-
>> geance : mais sur qui se venger ? On suppose que le coupa-
>> ble doit être un homme de lettres; or M. Marmontel ,
>> rédacteur du Mercure , étoit de la partie. On le soup-
>> conne , mais à tort ; on l'interroge , il nie ; on le somme de
>> déclarer l'auteur, il s'y refuse; et en conséquence on lui
>> retire le Mercure , qui alors faisoit les délices de la France.
>> C'étoit punir le public de la fermeté d'un honnête homme,
>> et c'étoit faire plus de tort au Mercure qu'à son rédacteur ,
>> car Marmontel du moins s'en est relevé. On demandera
>> quel rapport entre cette affaire et notre savant? Le voici.
>> On cherchoit un écrivain qui pût consoler tous les ama-
>> teurs du Mercure d'être privés de Marmontel , et l'on
>> croyoit avec raison l'avoir trouvé dans M. Barthelemi.
>>Celui-ci refuse d'abord, hésite après, accepte enfin. Mais ,
>> dira-t-on encore, pourquoi accepter ? Ne nous pressons pas
>> de confondre M. Barthelemi avec le commun des hommes :
il accepte en effet cette place , dont le produit , dans ce
temps là , s'élevoit au-dessus des voeux ordinaires d'in
>> homme de lettres ; mais c'est d'abord pour qu'un autre n'y
>> soit point nommé ; c'est ensuite pour se procurer par-là un
>> accès auprès de la personne offensée , pour acquérir le
>>droit de parler en faveur de l'honnête homme puni , et
>>tâcher d'obtenir la grace de lui remettre son bien, Jamais
>> droit aussi clair n'eut un aussi digne défenseur. Mais ce
> n'est ni le premier , ni le dernier exemple d'une bonne
>> cause perdue par un bon avocat. Barthelemi , obligé de
renoncer à sa noble entreprise , renonce en même temps
>> au Mercure. On exige qu'il conserve au moins une pension,
→ et il obtient de la partager entre des hommes de mérite qui
> ont long-temps ignoré d'où partoit le bienfait. »
M. de Boufflers a d'autant mieux fait de rappeler un si
þeau trait à la mémoire de tous les gens de lettres , qu'on
ne sauroit trop souvent le proposer à leur imitation , et qu'il
pourroit s'en trouver parmi eux à qui l'on eût besoin d'en
rafraîchir la mémoire. Il a donc voulu que l'exemple d'un
SEPTEMBRE 1806. 457
écrivain qui n'accepte qu'à regret une rédaction et une pension
qu'on lui offre , servit de leçon à ceux qui rechercheroient
des rédactions et des pensions qu'on ne leur offre pas.
Il est dommage que cette belle tirade soit gâtée par deux
petits traits de malignité , dont l'un est contenu dans cette
phrase : leMercure, qui faisoit alors les délices de la France ;
et l'autre dans celle-ci : Marmontel s'en est du moins releve;
c'est-à-dire ,, que le Mercure ne s'estjamais relevé depuis
cette époque. Ici la voix publique dément le sentiment particulier
de notre orateur , et tout le monde lui répond hautement
que le Mercure s'est très-bien relevé depuis , sous la
plume de La Harpe , de Champfort , de Marmontel luimême
, et de Mallet-du-Pan. Jamais il n'a été plus florissant
qu'à l'époque où ces quatre écrivains distingués le rendoient
les délices de la France et de l'Europe. Nous ignorons pour
quelles raisons particulières M. de Boufflers se plaît ici à
faire de l'esprit aux dépens de La Harpe , de Champfort , de
Mallet-du-Pan , et de Marmontel lui-même , qui se trouve
ici loué et flétrí dans la même phrase : Telum imbelle , sine
ictu.
Au reste , cet acharnement à mépriser , à rabaisser , à ravaler
le Mercure , nous rappelle cette fable de La Fontaine ,
intitulée : le Renard et les Raisins , laquelle finit ainsi :
Le galant en eût fait volontiers son repas;
Mais comme il n'y pouvoit atteindre :
« Ils sont trop verts , dit- il,et bons pour des goujeats . »
Pour relever un peu le Mercure aux yeux de M. de Boufflers,
nous citerons encore avec éloge le morceau suivant , où il
peint avec les couleurs convenables l'amitié dont M. et Mad.
de Choiseul honorèrent M. l'abbé Barthelemi :
On ne doit pas oublier qu'au milieu
>> des succès , des honneurs , des affaires , des intrigues ,
» M. de Choiseul , jeune encore , et qu'on auroit cru fait
>> pour l'être toujours , attacha ses regards sur un homme
>> qui ne les cherchoit point , et qu'à travers le nuage bril-
>> lant qui l'environnoit , il a été frappé du sublime de la
>> simplicité. On doit savoir gré au pouvoir de faire le pre-
>> mier pas vers le mérite. Leur amitié ne s'est jamais démentie ,
>> parce que l'un et l'autre y ont fourni chaque jour un nou-
>> vel aliment. M. de Choiseul , le plusfrançais des hommes ,
>> cachoit autant de vraie capacité sous sa grace , que M. Bar-
>> thelemi , le plus aimable des Grecs , cachoit de grace tou ,
>> jours nouvelle sous sa profonde érudition. J'ose me donner
>> ici pour témoin entre eux , que le premier , malgré sa toute
>> puissance , ne prit jamais le ton d'un protecteur , et que le
458 MERCURE DE FRANCE ,
>> second , en gardant scrupuleusement toutes les mesures
>> prescrites par la hiérarchie sociale , n'eut jamais l'attitude
>> d'un protégé; mais qu'il montra constamment l'indépen-
» dance de l'homme de lettres dans son jour le plus clair
» et le plus doux. En effet , qui ne desire rien , ne dépend de
>> personne ; et M. Barthelemi donnoit aux autres amis du
>> ministre un exemple que tous n'ont point suivi , celui de
>> ne lui rien demander. Tous deux se portoient , se devoient
» entre eux une égale considération ,à cela près que , bien
>> souvent , le respect dont jouit l'homme en place lui est
» retiré avec sa place , au lieu que la dignité d'homme de
>> lettres est inamovible. M. de Choiseul n'eut point occasion
>> de remarquer cette différence , et les hommages qu'il reçut
>> dans son exil justifierent ceux qu'on lui avoit rendus pen-
>>>dant sa faveur.
>> M. Barthelemi alla plus loin , et ne voulut point con-
>> server sa place de secrétaire des Suisses , quand M. de Choi-
>>>seul eut donné sa démission de la charge de colonel général.
>> Partagé dès- lors entre son cabinet et Chanteloup , il conti-
> nuoit , d'un côté , à passer des heures délicieuses entre les
>> plus beaux génies des temps anciens , et pouvoit , de l'autre,
>> comparer cette élite avec celle de son temps , rassemblée
>> en foule autour du plus aimable et du plus heureux des
>> exilés. C'est là qu'il apprit à connoître plus particulière-
>>> ment le charme de la société intime de Madame de
>> Grammont , digne soeur de son noble frère , et qui , égale-
>> ment douée du caractère qui subjugue et de l'esprit qui
>>plaît, auroit trouvé aussi peu de rivaux de son courage
>> que de rivales de ses agrémens.
>>> Il aimoit sur-tout à contempler toutes les perfections de
>>l'esprit et du coeur réunies dans une autre personne incom-
>> parable , que les plus aimables Athéniennes eussent enviée ,
>> que les dames romaines les plus sévères eussent honorée.
>> Madame de Choiseul avoit à peine dix-huit ans lorsqu'il la
>> connut; mais , déjà digne de recevoir , et capable de
>> décerner le prix du vrai mérite , elle conçut bientôt la plus
>> tendre estime pour le plus estimable des hommes; et, fidèle
>> toute sa vie à ses sentimens comme à ses devoirs , le mo-
>> dėle des épouses le fut aussi des amis. >>>
Dans les morceaux que nous venons de citer , on retrouve
M. de Boufflers tout entier , tel que nous l'avons entendu , en
1789 , avec tant de plaisir au milieu de l'Académie Française.
Le souvenir seul de M. le duc et de Madame la duchesse de
Choiseul, l'a fait rentrer tout-à-coup dans le chemin de la
raison et du goût , et dans cette dignité dont il n'auroit jamais
۱
SEPTEMBRE 1806. 459
dù sortir. M. et Mad. de Choiseul sont peut-être aussi honorés
par cette conversion subite du panégyriste que par ses
louanges; et quant à M. de Boufflers, lorsqu'il parle si bien
du coeur des autres sans avoir recours à son esprit, il fait le
plus bel éloge de son propre coeur.
L'orateur ne pouvoit mieux terminer l'éloge de M. l'abbé
Barthelemi , que par celui de son digne neveu. Si l'oncle a
été un bon médiateur entre les Français et les Grecs , le neveu
a été un médiateur non moins utile entre les Français et les
autres peuples de l'Europe. « C'est lui , dit M.de Boufflers ,
>> qui , joignant à ses talens politiques, la modération , la
>> sagesse , l'aménité de son oncle , ramenoit alors ( en 1795 ) ,
>> à la France l'estime de tous les peuples , en leur prouvant ,
>> mieux que personne , qu'il y avoit toujours des Français.
>> Hélas ! ils ne l'étoient point encore assez ,et celui qui les
>> avoit si bien servis , rejeté par eux au-delà de l'Océan ,
>>> devoitacquérir un nouveau droit à leur estime par le calme
>> qu'il opposeroit à leur ingratitude. >>>
Ce morceau est encore défiguré par une de ces incorrections
qui sont très-fréquentes dans le cours de cet éloge, et qu'on
ne devroit pas y rencontrer ; car celui qui parle ici est membre
d'une société académique spécialement instituée pour
maintenir la langue française dans toute sa pureté. On avoit
droit d'attendre plus de correction , de pureté , de
goût et de jugement , dans un discours d'appareil , où les
Français et les étrangers iront chercher les règles de notre
langue et de l'art d'écrire , et sur lequel ils chercheront à
juger de l'état de notre littérature. Cette importante considération
nous a seule engagés à mettre dans notre examen
une sévérité qui pourra déplaire à M. de Boufflers ; mais
qui devient plus nécessaire à mesure que le mauvais goût
s'appuie d'autorités plus imposantes.
R.
460 MERCURE DE FRANCE
Le Génie de l'Amour , ou Dissertation sur l'Amour profane
et religieux , pour servir d'introduction à la paraphrase
des pseaumes ; par M. Christophe de Miromenil , jurisconsulte.
Memnon ou le Jeune Israélite; par M. J. Mosneron ,
législateur ;
Et les Nouvelles Considérations sur les Oracles , Sibylleset
Prophètes ; par M. Théodore Bouys , ancien professeur
d'Ecole centrale.
QUAND on a lu le Génie de l'Amour, le Jeune Israélite ,
et les Considérations sur les Sibylles , il doit être permis de
se reposer et de dormir. Je dormois donc, lorsque tout-à-coup
je me crus transporté dans une allée obscure d'un jardin
public, où les auteurs de ces trois ouvrages s'étoient donné
rendez-vous.
Le Jurisconsulte, plus exact que les deux autres, étoit arrivé
le premier; et , en attendant ses deux amis, je le voyois soupirer
et relire des stances qu'il avoit préparées pour célébrer
la naissance future de son fils ou de sa fille, ou pour déplorer
lamort de son épouse , si par malheur il venoit à la perdre
dans ses couches. Aquelques pas de là, un homme s'étoit arrêté
pour recoller la dorure d'un crucifix de plomb , qu'il
vouloit vendre aux passans pour de l'or massif; et je fus bien
étonné lorsque je le reconnus pour l'auteur de Memnon. II
n'alloit pas droit au but qui lui avoit été indiqué , ce qui me
permit de continuer encore ma promenade. J'aperçus à
l'écart , un autre homme qui lisoit dans un livre fermé : je
crusqu'il répétoit quelque discours qu'il avoit appris par coeur;
mais je fus aussitôt désabusé, lorsque je le vis suivre les lignes
à travers la couverture, et tourner le livre à chaque page ,
comme on tourne un feuillet. J'examinai plus attentivement
ce bizarre lecteur , et je vis que c'étoit M. le Professeur qui
lisoit son chapitre sur les somnambules. Je m'en allai bien vite
au lieu du rendez-vous , pour ne rien perdre de ce qui devoit
se passer entre ces trois personnages. Je me plaçai derrière un
gros arbre , d'où je pouvois entendre aisément les interlocuteurs
qui s'exprimèrent à-peu-près en ces termes :
LE JURISCONSULTE ( encore seul ).
« Non , sans l'amoureuse piété d'une multitude de grands
SEPTEMBRE 1806 . 461
>> hommes ,je ne sais pas où seroient les clochers de Chartres; >>>
et je me creuse vainement le cerveau pour découvrir le lieu
secret qui recéleroit la flèche de Strasbourg ; je vois qu'à cet
égard mes recherches sont vaines , et je ne veux plus m'en
occuper ; j'emploierois bien mieux mon temps à paraphraser
un pseaume.
-
LE LÉGISLATEUR.
Eh bien ! mon cher Jurisconsulte, vous lisez sans doute
mon ouvrage, et vous admirez ..... - Non , Monsieur , je
n'ai pas encore eu le temps de vous lire : j'examinois ce passage
de mon livre , où , comme vous avez pu le remarquer....
Je vous demande pardon , mon cher ; depuis que je vous
ai vu , je n'ai pu m'occuper d'autre chose que d'approfondir
de plus en plus la beauté de ma nouvelle conception. Mais,
comment se fait-il que notre ami le Professeur ne soit pas
encore ici ? Je l'ai rencontré là-bas qui lisoit mon livre , et
qui paroissoit diriger ses pas de ce côté. Je pense ,Monsieur,
que c'est mon ouvrage qui le retient , et je commence
à craindre que le plaisir ..... Mais le voilà qui paroît, et
qui vient à nous.
-
( Tous deux ensemble au Professeur. )
Vous êtes en retard , M. le Professeur ; vous avez été distrait
par la lecture de quelques-uns de mes plus beaux passages.
LE PROFESSEUR.
Ah ! Messieurs , je suis vraiment confus.... Mamémoire.....
mes distractions.... Je vous prie de me pardonner.... J'ai
oublié tout net vos deux volumes, ils sont restés sur ma table.
LE JURISCONSULTE ET LE LÉGISLATEUR
Oui , mais vous m'avez lu ?
LE PROFESSEUR.
Impossible. Je n'ai pu me relire moi-même. Mais je me
flatte que vous avez honoré mon livre de votre examen; je
serai charmé , Messieurs.....
LE LÉGISLATEUR AU JURISCONSULTE .
L'avez-vous lu , mon cher ?
LE JURISCONSULTE .
Non, en vérité , pas plus que le vôtre ; et vous ?
LE LÉGISLATEUR.
Je vous en livre autant.
462 MERCURE DE FRANCE ,
LE PROFESSEUR.
Je vois, Messieurs , que nous n'avons rien à nous reprocher,
et que nous arrivons tous trois ici fort ignorans de l'objet qui
doit nous occuper.....
LE LÉGISLATEUR.
Cela ne nous empêchera pas de remplir notre mission. Je
vais , Messieurs , commencer par vous lire mon ouvrage , et
vous m'en direz ensuite votre sentiment.
LE JURISCONSULTE.
Je crois , Monsieur , que je dois avoir la priorité ; que vous
me permettrez de lire le mien , puisque je suis arrivé le premier
au lieu du rendez -vous.
LE PROFESSEUR.
Monsieur a raison , c'est celui qui a le plus attendu qui doit
être d'abord écouté. Or, comme je suis dans cette enceinte
depuis deux heures , je vais commencer la lecture de mon
volume.
LE LÉGISLATEUR .
Vous étiez dans l'enceinte , à la bonne heure ; mais vous
n'étiez pas à cette place. C'est à M. le Jurisconsulte à lire le
premier ; vous m'entendrez ensuite , et nous vous donnerons
audience après. J'observe , au surplus , qu'il est inutile de lire
tout un volume ; chacun de nous exposera succinctement ce
qu'il contient , et les deux autres diront leur sentiment. Nous
vous écoutons , Monsieur le Jurisconsulte. Donnez-nous bien
vite vos observations sur nos lois.
LE JURISCONSULTE.
Vous moquez-vous , avec vos lois ? Je ne m'occupe que de
l'amour : je lui dois tout , et je veux que tout le monde sache
que je suis heureux. « Je veux , par des félicitations au Dieu
de la tendresse , précéder la paraphase des pseaumes de
>> David. >> Tel est l'objet de mon livre , dans lequel je prouve
que « l'amour est la source de toutes les institutions et sensa-
>> tions morales, physiques et religieuses ; des beaux arts , de
>> l'architecture , de l'astronomie , de la danse , de la musique,
>> de l'histoire , de la fable , de la morale , etc. , etc. » J'aime
ma femme , et j'en suis aimé ; donc j'ai dû faire un volume.
J'ai lu l'Evangile , le Coran , et les livres sacrés que les prêtres
idolâtres appellent Tichirapali. Partout j'ai vu l'amour.
Jésus-Christ , Mahomet et Brama n'étoient qu'amour. Je ne
veux être qu'amour : le ciel , la terre , l'air et la mer, tout est
rempli par l'amour; vive l'amour !
SEPTEMBRE 1806. 463
LE LÉGISLATEUR.
Connoissez-vous ce Jésus-Christ et ce Mahomet que vous
venez de nommer ? Savez-vous , mon cher Jurisconsulte, que
le premier n'est plus qu'un héros de roman ?
LE JURISCONSULTE.
Que m'importe ! Vive l'amour !
LE PROFESSEUR .
Je vois , Messieurs , que vous ignorez l'un et l'autre le grand
secret de toutes choses , et que ceux dont vous parlez si légèrement
ont besoin d'un défenseur. Sachez donc que ces respectables
législateurs étoient des somnambules magnétisés , comme
tous les prophètes , les sibylles , les oracles et moi-même.
LE JURISCONSULTE.
Cela se peut , Monsieur , nous ne nions pas que vous ne
rêviez très-souvent tout éveillé ; mais quand votre tour de
parler sera venu , nous vous écouterons : permettez à notre
ami de continuer son exposition.
LE LÉGISLATEUR.
J'ai tout dit. Mon volume n'est rempli que de ces mêmes
phrases que vous venez d'entendre. Je les ai retournées tant
que j'ai pu , pour en faire un livre d'une épaisseur raisonnable ,
et je l'ai fait imprimer à mes frais. Maintenant, qu'il se vende
ou qu'il reste chez mon libraire , je n'en croirai pas moins que
la statue de Loth et celle de Saturne ont dû leur existence à
des événemens fameux , et j'admirerai toujours les Tichirapali.
LE LÉGISLATEUR.
Vous avez raison; j'admire moi-même votre esprit , et je
suis convaincu que vous demeurerez d'accord avec moi que
j'ai bien fait de mettre en roman l'histoire du Législateur des
Chrétiens , et de peindre Moïse comme un vil et obscur
brigand.
LE JURISCONSULTE.
Je ne sais trop que penser des romans historiques ; je vous
avoue que mon opinion n'est pas encore formée la-dessus :
cela mérite un examen particulier.
LE LÉGISLATEUR.
Comment , un examen ! Examine-t-on avec ses amis ? Ne
sommes-nous pas ici trois philosophes qui devons nous soutenir
envers et contre tous ? Voulez-vous faire classe à part ?
Quelle sotte timidité vous saisit ? Voyez si M. le Professeur ne
se met pas en avant comme un enfant perdu ! Qui pourroit
vous empêcher de suivre un sinoble exemple ?
464 MERCURE DE FRANCE ,
LE PROFESSEUR.
Monsieur le Législateur , je suis philosophe à la vérité;
mais vous me permettrez de vous observer que vous allez un
peu trop loin dans votre nouveau livre. J'aime assez , que
dans un style fort ampoulé , M. le Jurisconsulte ait confondu
le sacré et le profane , la fable et l'histoire , et qu'il ait mis
dans la même catégorie l'amour des femmes et l'amour de
Dieu , les boudoirs de Cléopâtre et l'autel de Melchisédech ,
cela me paroît d'un goût exquis ; plusieurs esprits malades
pourront s'y laisser prendre. Mais votre roman ne pourra
tromper personne. Quelle aventure avez-vous pu concevoir,
dont la fausseté ne saute pas tout de suite aux yeux ? Qu'avezvous
pu retrancher , changer ou ajouter à l'histoire , qui la
rende plus parfaite ? Il me semble que vous auriez mieux fait
d'attaquer la divinité de votre héros , de nier la vérité des
miracles de......
LE LÉGISLATEUR.
C'est aussi ce que j'ai fait ; vous entrez entièrement dans
mes idées : mon héros , que j'appelle Memnon , n'est plus
qu'un homme qui se fait condamner à la mort sans aucun
motif, une espèce de fou , un philosophe qui fronde les insti
tutions de son pays, sans avoir rien de mieux à mettre à la
place, etsansmoyen pour faire recevoir une nouvelle doctrine,
si par hasard il en avoit une. Vous seriez enchanté de toutes
les extravagances que je lui fais faire , si vous vouliez prendre
la peine de les lire. Imaginez , d'abord , que cet homme aime
ses semblables d'un amour extrême , sans savoir pourquoi ; car
il ne connoît ni leur essence , ni leur fin ; et qu'il est d'ailleurs
sans mission. Concevez ensuite , si vous pouvez, ce même
homme parfaitement instruit dans toutes les sciences utiles ,
chezunenation ignorante ; n'instruisant personne , mais guérissant
tout le monde; préférant une vie vagabonde et une
mort obscure et prématurée , à un établissement utile àtous ses
compatriotes , et à une longue vie employée à propager ses
connoissances , et à les exercer en faveur des malheureux.
Vous voyez que j'ai atteint le sublime de l'absurde , et que si
je puis faire croire que mon Memnon est Jésus - Christ luimême
, j'aurai rendu un beau service à l'humanité.
LE PROFESSEUR ( en sefrottant les yeux ) .
Avant de vous répondre , je crois devoir examiner si je
veille ou si je dors comme notre ami le Jurisconsulte ; car il
me semble , mon bon Monsieur, que vous vous condamnez
vous-même.
LE
SEPTEMBRE 1806.
465LA
SEINE
LE LÉGISLATEUR.
EPT
DE
Me prenez-vous donc pour une brute , et croyez- vous que
je veuille vous en imposer ?
LE PROFESSEUR.
5.
cen
ADieu ne plaise ; mais si vous voyez vous-même les Vices
grossiers de votre conception , comment pouvez-vous imaginer
que quelqu'un en soit jamais la dupe ? Au surplus , je vous
dirai tout net que je n'approuve point que vous ayez fait de
votre Hemnon un savant tel qu'on n'en trouveroit point aujourd'hui
dans tout notre corps enseignant. Les qualités de
l'esprit peuvent encore le faire respecter beaucoup plus qu'il
ne convient ; et si vous m'avez consulté , nous aurions fondu
votre ouvrage et le mien. Nous aurions fait de votre héros un
Mesmer ou bien un Cagliostro.
LE JURISCONSULTE ( révant tout haut ) .
« O divin amour , qu'avec les amans de toutes les parties
>> du monde , je reconnois pour le seul inventeur de l'art
>> charmant d'écrire ! .... Sans l'art de tracer ses idées , au-
>> rions-nous les écrits délicieux de l'amoureuse Julie , les dé-
>> bordemens de Messaline, la charité de Vincent de Paule?...
>> Qui viendroit électriser nos ames sensibles des pleurs et des
>>> ris de tant d'amans vénérés .... ?
LE PROFESSEURA
-Notre jurisconsulte se croit sans doute dans le paradis de
Mahomet. Ne seroit-il pas un peu exalté ? Sa pauvre tête ...
LE LÉGISLATEUR.
Entre nous , je le crois un bon homme qu'il ne faut pas trop
initierdans nos secrets ; nous le conduirons comme un enfant :
s'il peut barbouiller quelques volumes sur les pseaumes , le
parti philosophique en profitera toujours. Vous concevez
qu'il lui est impossible d'écrire deux lignes de bon sens : mais
c'est ce qu'il nous faut.
LE PROFESSEUR.
Je ne le trouve passi niais que vous le dites : il mesemble que
son amour éternel a quelqu'affinité avec mon magnétisine
animal; et je vous avouerai que sans le magnétisine animal ,
je ne vois rien que de pitoyable dans la nature ..... Je voulois
donc vous dire qu'à votre place j'aurois fait de monhéros
un somnambule magnétisé , puisqu'il est prouvé par un mil-
Gd
466 MERCURE DE FRANCE ;
lion d'expériences toutes plus claires que le soleil , qu'il suffit
d'être dans cet état pour monter ses sens au dernier degré de
perfection; pour que l'oeil , par exemple , puisse voir très-distinctement
à travers un corps opaque , pour que l'oreille
puisse entendre le trot d'une souris à des distances infinies ,
pour que l'odorat puisse découvrir , par les émanations échappées
des corps , ce qui convient à notre santé , le remède éloigné
qui peut nous rappeler à la vie , pour que le toucher....
LE JURISCONSULTE ( révant toujours , et donnant un coup
de pied dans les jambes du Professeur ) .
<< Oui , l'amour est le père de la danse , et je veux me ré-
>> jouir de la joie de ces heureux Flamands .... ( Il se lève et
>> danse ) .... La graisse de leur insouciance nomme la patrie
» qui les a vu naître ... On boit , on rit , on mange , on crie .. »
( Il se met à crier en sautant et enfrappant le Législateur. )
LE LÉGISLATEUR.
Ah! monsieur le Professeur , sauvez-moi des griffes de ce
loup-garou ... je vous en conjure , monsieur le Professeur !
LE PROFESSEUR.
Vous voyez précisément ce que je vous disois ; sauvez-vous
de ce côté-ci. Voilà précisément le somnambule dont je vous
parlois , laissez-le faire. Je vais le magnétiser , et vous verrez
de belles choses. ( Il le magnétise.) Mettez-lui votre chapeau
devant les yeux. Bon. Demandez-lui maintenant tout ce que
vous voudrez , il va vous répondre comme un oracle.
LE LÉGISLATEUR.
Que voyez-vous ici ?
LE SOMNAMBULE.
Deux grands philosophes.
LE LÉGISLATEUR .
Que font-ils ?
LE SOMNAMBULE.
Rien.
LE LÉGISLATEUR .
Comment rien ? Appelez-vous rien la conversation que
nous avons ensemble , monsieur le Professeur et moi ?
SEPTEMBRE 1806 467
LE SOMNAMBULE.
Je l'appelle rien.
LE PROFESSEUR.
Interrogez-le sur d'autres objets.
LE LÉGISLATEUR.
Quel est le livre que je tiens dans ma main ?
LE SOMNAMBULE.
Memnon.
LE LÉGISLATEUR.
Que contient- il ?
LE SOMNAMBULE.
Dessottises.
LE LÉGISLATEUR ( au Professeur. )
Il faut qu'il voie à travers quelque trou de mon chapeau
ou bien vous vous donnez la comédie à mes dépens. Voyons ...
LE PROFESSE UR.
Je vous jure qu'il n'y a aucune supercherie ; mais , pour
vous en assurer , interrogez-le sur des choses qu'il ne puisse
pas connoître d'avance.
LE LÉGISLATEUR.
Que remarquez-vous dans mon livre , aux pages 37,8
et 100 ? Je les prends au hasard.
LE SOMNAMBULE.
Des sottises , des fautes de français , d'orthographe.
LE LÉGISLATEUR.
Ah ! ceci est trop fort. J'accorde les sottises , mais les fautes
contre la grammaire ....
LE SOMNAMBULE.
Elles y sont. Il est écrit : page 37, Sans queje vis d'autres
Etres. Il falloit sans que je visse. Page 81 : Ou il avoit resté. Il
falloit : Où il étoit resté. Page 100. Nous allions sacrifier des
prisonniers , lorsqu'après les avoir dépouillés nous découvrímes
que c'étoit des femmes. Il falloit : que c'étoient des
femmes.
LE LÉGISLATEUR.
Au diable le somnambule et le magnétisme ! Est-ce qu'il ne
seroit pas possible d'en tirer quelque chose de plus agréable ?
Gg2
468 MERCURE DE FRANCE ,
LE PROFESSEUR .
Cela ne dépend pas de moi; je lui ai seulement communiqué
la clairvoyance instinctive , le reste n'est pas mon affaire.
LE LÉGISLATEUR.
Je n'ose plus l'interroger. Faites-lui vous-même des questions.
LE PROFESSEUR.
Je ne demande pas mieux.
Qu'est-ce quemonsieur le Législateur pense de mon ouvrage?
LE SOMNAMBULE.
Que c'est un amas d'absurdités et d'inepties.
LE LÉGISLATEUR.
1
Parbleu , ce somnambule est un grand faquin ;il faut que je
lui apprenne à ménager ses expressions , et que je lui rende
ce qu'il m'a donné tout-à-l'heure. ( Il lève sa canne , et le professeur
, qui se jette au devant , reçoit les coups. )
LE PROFESSEUR.
Frappez sur moi , monsieur le Législateur ; je me ferai plutôt
tuer que de permettre qu'on réveille ce somnambule.
C'est le premier que je vois , et je donnerois tout-à-l'heure
une de mes jambes pour l'entretenir dans cet état pendant une
demi-heure. Frappez , frappez , je ne crains rien.
LE LÉGISLATEUR.
Le bras me démangeoit , je n'ai pu me contenir : pardon
monsieur le Professeur ....
LE PROFESSEUR .
Je soupçonne , monsieur , que la force magnétique étoit
surabondante dans ce somnambule , et que vous en avez reçu
une forte dose.
LE LÉGISLATEUR.
Cela n'est pas impossible ; car , malgré ce qu'il vous a dit ,
je crois que vous avez trouvé le secret de tout savoir , de tout
connoître, de dévoiler l'avenir aux races futures et qu'il n'y
a que vous qui puissiez sauver le genre humain de l'horrible
barbarie où je le vois plongé.
LE PROFESSEUR.
,
Vous m'enchantez , monsieur le Législateur ; mais si vous
m'en croyez , nous ne perdrons pas un moment: nous irons à
l'instant chez tous les savans , dans tous les académies , pour
leur dire ce que nous venons de voir ; nous les amènerons ici
SEPTEMBRE 1806 . 469
pour les rendre témoins du prodige qui s'est opéré dans
ce pauvre. Jurisconsulte , et nous obtiendrons certainement
quelque bonne pension qui nous mettra à même de faire imprimer
beaucoup d'ouvrages.
LE LÉGISLATEUR.
Allons-y bien vite ; chemin faisant , je tâcherai de vendre
ce Christ à quelque bon chrétien.
Apeine eurent-ils fait deux pas pour se retirer , que je vis
le Jurisconsulte qui leur faisoit la grimace par derrière , en se
tenant les côtés , et faisant de grands efforts pour s'empêcher
d'éclater. Il fit un mouvement vers le lieu où je m'étois posté;
je voulus me retourner pour l'observer encore ; mais je
m'éveillai. G.
VARIÉTÉS.
LITTÉRATURE , SCIENCES , ARTS , SPECTACLES , ET
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Le troisième concert de Mad. Catalani a attiré , mercredi
dernier , un concours immense de spectateurs à la salle du
théâtre Olympique , qui s'est trouvée beaucoup trop petite
pour les contenir tous.
L'enthousiasme qu'excite la belle voix de cette cantatrice ,
est toujours nuisible aux artistes qui veulent bien se charger
de compléter le concert. Cette fois , le public a été plus
sévère encore qu'aux concerts précédens. Un concerto de
violoncelle , par M. B. , a été impijoyablement sifflé.
Le concerto de M. Steibelt , exécuté sur le piano par
M. Zimmerman, a été écouté sans murmures , mais avec ennui.
Maintenant que dire de Mad. Catalani? Les éloges sur la
beauté de sa voix sont épuisés : au-delà il n'y a rien. Mais la
méthode , mais l'expression sur-tout ? C'est autre chose. Dans
l'impossibilité où nous sommes de donner ici les raisons sur
lesquelles est fondée une opinion qui ne paroît pas être
celle du public , nous nous bornerons à deux observations
incontestables : la première , c'est que Mad. Catalani prononce
et accentue mal. Les Français les plus accoutumés à entendre
chanter sur des paroles italiennes , les Italiens eux-mêmes ,
l'entendent à peine dans le récitatif, et ne distinguent pas un
mot dans les airs. Dans celui de la Zaira , chanté au second
concert , presque tous les spectateurs s'imaginoient que la
cantatrice , qui invoquoit la Mort, s'abandonnoit à tous les
accens de la joie et du plaisir. La seconde observation que
3
470 MERCURE DE FRANCE ,
nous soumettons à tous ceux qui ont le sentiment de la musique
, c'est que Mad. Catalani a foiblement chanté les deux
plus beaux morceaux qu'elle nous ait fait entendre , Queste
pupille tenere de Cimarosa , Se il Ciel mi divide de Piccini.
La ravissante mélodie du premier , l'admirable expression
du second , sont assurément fort supérieures aux airs insignifians
de Porto- Gallo , qui ne semblent faits que pour
servir de cadre à des gammes montantes et descendantes.
Il seroit fâcheux qu'une nature aussi heureuse , que des
moyens aussi extraordinaires , qu'une voix aussi étendue , aussi
flexible , aussi pure , ne produisit d'autre résultat que de faire
valoir de mauvaise musique et de contribuer à la rapide
décadence de ce bel art. Toutefois , il seroit injuste de juger
Mad. Catalani d'après les trois concerts qu'elle a donnés . Pour
affirmer qu'elle manque d'expression , il faudroit l'avoir entendue
en scène , dans un des chefs-d'oeuvres de l'école de Durante,
qui sont pour la musique ce que les tableaux de Raphaël
sont pour la peinture , ce que les écrits de Pascal , de Boileau
et de Racine sont pour la langue française. En-deça, le but
n'étoit point encore atteint; au-delà , il est passé.
-La première représentation de la Maison à deux Maîtres,
donnée samedi dernier à l'Opéra-Comique , n'a pas été achevée.
On attribue les paroles et la musique de cet opéra à deux
auteurs qui ont souvent prouvé qu'ils pouvoient faire mieux :
M. Desfontaines et M. Martini.
- Dans sa séance du 14 août dernier , le sénat-conservateur
, après avoir entendu les orateurs du conseil-d'état , a
décrété , et S. M. a, le 21 août suivant, ordonné ce qui suit :
Le théâtre de l'Odéon , avec ses appartenances et dépendances
est cédé au sénat en toute propriéré , franc et quitte
de toutes charges ou hypothéques.
-S. М. ГЕMPEREUR et Ror a accordé à la veuve de M. Fontana,
ancien professeur de mathématiques transcendantes à
l'université de Pavie, une pension annuelle de mille livres
milanaises.
- M. Sabathier de Cavailhon , auteur de quelques Odes
et de quelques Epîtres en vers , depuis long-temps oubliées ,
estmort à Avignon le 15 du mois dernier.
L'Académie des Sciences , Arts et Belles-Lettres de
Lyon avoit proposé au concours de cette année , la question
suivante : « Quels sont les moyens qu'un gouvernement peut
employer pour faire tourner au profit de l'agriculture , du
commerce et des arts , le développement qu'une grande révolution
donne aux idées , et l'énergie qu'elle inspire aux caractères?
>> Sur huit mémoires envoyés, celui de M. Labouli?
SEPTEMBRE 1806. 471
nière, secrétaire-général de la préfecture des Hautes-Pyrénées ,
a obtenu le prix.
-M. Chevalier , annonce dans ce moment un instrument
nouveau , dont l'effet est de faire connoître les différens degrés
de température de la cuve en fermentation , et de fixer avec
précision le moment du décuvage. Fixé à l'extrémité d'un cylindre
, il peut plonger jusqu'au fond de la cuve, et en rapporter
assez de liqueur pour en offrir à la dégustation. Séparé
deson cylindre , il devient un thermomètre ordinaire propre
à établir la différence entre l'air des appartemens et celui du .
dehors. Cet instrument a obtenu un prix d'encouragement de
la société d'agriculture de Seine et Oise , et il offre , cette
année , un intérêt de plus , à raison de la récolte abondante
que nous promet l'état actuel des vignes.
-
Les bustes de LL. MM. II. et RR. , faits d'après nature
par M. Houdon , seront exposés cette année au salon du Muséum.
L'exposition commencera le 15 de ce mois.
-
On a mis en vente , mardi dernier, les deux ouvrages
suivans , dont nous rendrons compte incessamment :
OEuvresde Louis XIV, accompagnées d'explications historiques
, de notes , etc. , etc.; par M. Grouvelle , pour la
partie historique ; et pour la partie militaire , par M. le général
Grimoard :6 forts vol. in-8° , avec un beau portrait de
Louis XIV , et 22 planches chirographiques : 36 fr. , et 46 fr.
50 cent. par la poste.
Mémoires et Lettres du maréchal de Tessé , contenant
des anecdotes et des faits historiques inconnus , sur partie des
règnes de Louis XIV et de Louis XV. 2 vol. in-8 ° : 9fr. , et
12 fr. par la poste.
La seconde livraison de l'important ouvrage sur les maladies
de la peau , publié par M. Alibert, médecin de l'hôpital
Saint-Louis, vient de sortir des presses de Crapelet. Elle sera
distribuée dans les premiers jours de septembre. Les gravures ,
qui représentent la plique sous ses différentes formes , y sont
d'une beauté d'exécution surprenante. La troisième livraison
aura , dit- on , pour objet la nombreuse famille des dartres
dont l'auteur a eu la constance de faire peindre toutes les
horribles et tristes variétés.
-Un prêtre de Nykoeping vient de donner la description
d'une île danoise,dont le nom est à peine connu des Danois
eux-mêmes. C'est celle de Mors , située dans la partie N. O.
du Jutland , et formée par le grand golfe de Linfiord , qui
pénètre fort avant dans l'intérieur de la péninsule. Elle méritoit
de sortir de son obscurité. Sa population s'élève à 8000
ames. Onyparle une langue particulière. L'historiographe de
4
472 MERCURE DE FRANCE ,
cette île , presqu'ignorée , accompagne son ouvrage d'un
glossaire qui contient 700 mots inconnus, et qui fournira un
sujet de méditation aux amateurs des langues du Nord.
On écrit de Pétersbourg , sous la date du 7 août dernier
: « Avant-hier , le capitaine Lissjansky , commandant le
second vaisseau de l'expédition autour du Monde , bi Neva,
est entré très-heureusement dans le port de Cronstadt. Dans
un voyage d'aussi long cours , il n'a éprouvé aucun accident
grave , et n'a perdu qu'un seul homme par maladie. II
paroît que tous les bruits que l'on avoit répandus sur la mauvaise
réception que le gouvernement chinois avoit faite à
l'expédition , sont faux ou du moins très-exagérés. C'est au
Capd- e-Bonne-Espérance que les deux vaisseaux furent séparés
par une tempête. Le capitaine Lissjansky attendit à l'ile
de Sainte-Hélène que le vaisseau du capitaine Krusenstern
vint le joindre; mais après deux jours d'attente vaine , il se
détermina à faire voile pour Portsmouth , d'où il est venu
à Cronstadt en 21 jours. Son bâtiment rapporte sur son bord
un chargement de marchandises chinoises , telles que thé ,
porcelaines , etc. S. M. a donné des ordres particuliers pour
que ces inarchandises ne paient point les droits d'entrée , afin
defavoriser par là les efforts de la compagnie américaine de
Russie. C'est le premier voyage autour du Monde qui ait été
fait par des navigateurs russes ; le retour de cette expédition
a fait en conséquence beaucoup de sensation; tout le moude
s'empresse d'aller visiter les marins et autres personnes qui
ont achevé si heureusement cette longue et périlleuse course.
Le ministre de commerce lui-même s'est rendu à bord du
vaisseau du capitaine Lissjansky dès le premier jour de son
arrivée. On attend avec impatience le capitaine Krusenstern ».
- La publication de l'ukase qui ordonne des levées
extraordinaires dans l'empire Russe , pour porter l'armée à
cinq cent mille hommes , a donné lieu à de nouvelles recherches
sur les forces militaires des quatre grandes puissances
du continent européen , telles qu'on doit les considérer
depuis le traité de Fresbourg. Un écrivain en donne le
tableau suivant :
Infanterie. Cavalerie. TOTAL.
La France.... 516,000 h. 88,000 h. 604,000 . h
La Russie.... 340,000 62,000 402,000
La Prusse.... 232,000 44,000 276,000
L'Autriche... 170,000 40,000 210,000
L'auteur observe , quant à la France , qu'il n'a évalué que
les troupes purement françaises ; car eny comprenant celles
SEPTEMBRE 1806 . 473
des états fédératifs, les forces de cet empire s'élèvent à plus
de 820,000 hommes. Quant à l'Autriche , son armée , loin
d'étre recrutée depuis la guerre , a même été diminuée encore
par des licenciemens. Elle étoit estimée , avant sa campagne
de 1805, à 385,000 combattans.
S. M. a ordonné que la principale place de Mayence
porteroit le nom de l'inventeur de l'Imprimerie , Guttemberg,
né dans cette ville.
Au rédacteur du MERCURE DE FRANCE .
M. Biot et M. Arengo sont partis le 2 pour l'Espagne. Ils
vont continuer la méridienne de MM. Delambre et Méchain
jusqu'aux isles Balléares , afin qu'elle ait le 45°. degré dans le
milieu de l'an total, et que la grandeur de la terre soit plus
parfaitement connue. Onpeut voir les résultats obtenus jusqu'ici
dans le volume que M. Delambre vient de publier
à ce sujet.
MODES du 30 août.
LALANDE.
Les tailles sont , en général , fort courtes , et garnies de beaucoup de
petites pattes par le bas. On porte des manches tellement bouffantes qu'il
n'est pas rare que le corps paroisse moins gros que le bras. Tous les dos
laissent , par une échancrure profonde , voir deux bourrelets de chair .
On comprime les épaules pour donner à la gorge plus de développement .
Les robes , quelqu'agrémens qu'y adapte la parure , sont , en général ,
courtes et rondes. Les pattes , les festons , les grosses coulisses sont les
ornemens les plus usités .
On brode beaucoup moins de robes que les années précédentes ; ma's ,
en revanche , il entre beaucoup de broderies dans l'ameublement. On
brode, outre les couvre- pieds , les housses de fauteuils et les rideaux.
Les glaces maintenant se drapent comme les croisées. On met aux croisées
des rideaux de deux espèces , en soie et en coton; les glaces se drapeut
tout- à-fait en blane.
En négligé , on adapte du tulle aux chapeaux de paille blanche. Les
chapeaux de paille jaune restent avec leur simple ruban. Sous le fond
transparent de quelques petits bonnets , on apperçoit un beau peigne.
Nombre de femmes affectent de porter en négligé des choses très riches .
Au reste , les peignes étant exclus de la grande parure , doivent être
rares : il y a , dans toutes les classes , tant de femmes qui sont dans l'habitudedefaire
couper leurs cheveux ! Une femme tondue s'afficheroit en se
montrant nu-tête; mais elle peut paroître dans un lieu public , ayant son
chapeau ou sa capote à la main.
Les capotes sont toujours saillantes et carrées par devant. Les lingères
enfoncent maintenant sous la passe le petit fond de perkale; ce fond-là
n'a point de rond en torsades .
Sur le front , ce ne sont plus des anneaux , mais de gros boudins , ou
þien un bandeau transversal de cheveux lisses,
474 MERCURE DE FRANCE ,
NOUVELLES POLITIQUES.
Constantinople, 26juillet.
Le corps de 26,000 hommes , disciplinés à l'Européenne ,
est arrêté tout court dans sa marche , par la résolution que les
janissaires , de concert avec les habitans d'Andrinople , ont
prise de leur refuser l'entrée de cette ville. * Ce n'est pas
tout ; après avoir chassé les commissaires de la Porte , qui
étoient venus pour préparer des quartiers , les janissaires ont
pris les armes , placé de l'artillerie sur les remparts , et fait
toutes les dispositions pour une vigoureuse résistance. Tout
le pays , depuis Andrinople jusqu'au Danube , est en pleine
insurrection. On ignore quel parti prendre le commandant
des troupes disciplinées. Il attend les ordres du divan.
Prague , 20 août.
Le général Mack est actuellement dans la forteresse de
Josephstadt où son procès s'est instruit jusqu'à présent. Le
général-major de Schewenthal et le colonel Philippe ont
été dépêchés à Vienne avec les pièces de la procédure. C'est
le grand-maître de l'artillerie , le comte Wenzel- Colloredo ,
qui est à la tête de la commission chargée de l'examen de la
conduite du général Mack. Cet officier ne peut s'absenter de
la forteresse où il est détenu , et chaque fois qu'il est appelé
à comparoître devant la commission , il est accompagné du
commandant de la place. L'instructiondu procès du feld-maréchal,
ex- lieutenant , prinoe d'Auersberg et le général d'Auſfenberg
, est toujours suivie par le conseil de guerre, présidé par le
comte d'Harnancourt. Le premier est accusé d'avoir facilité
aux troupes françaises le passage du Danube après la prise de
Vienne , en ne rompant pas les ponts sur ce fleuve , comme
cela lui avoit été commandé par des ordres supérieurs. Le
général d'Auffenberg est prévenu d'avoir commis des fautes
graves , et de s'être rendu coupable de la plus grande négligence
, au moment même de l'ouverture de la campagne : on
le rend responsable , entr'autres , du premier passage du Danube
effectué à Donavverth par les troupes françaises , ainsi
que de la perte du combat de Wertingen et de ceux qui l'ont
suivi. Il est impossible jusqu'a présent de prévoir l'issue de
ces deux procès :on entend encore chaque jour de nouveaux
deConstantinople et
180de
* Andrinople , située à 45 lieues de Co Belgrade,
est la seconde ville de l'Empare, et contient, suivant Fabri , 150 mille
habitans. 1
SEPTEMBRE 1806. 475
témoins. Quant au général Mack , on croit que sonjugement
ne tardera pas à être prononcé.
Berlin , 23 août.
M. de Knobelsdorf, qui se rend à Paris comme envoyé
extraordinaire, devoit aller à Constantinople comme ambassadeur.
Nos politiques parlent déjà d'un voyage que feroit M. le
marquis de Lucchesini.
Hambourg , 27 août.
Plusieurs estafettes , arrivées ici samedi soir de Lubeck ,
nous ont apporté la nouvelle que S. M. le roi de Suède venoit
d'ordonner la levée du blocus des ports prussiens. Les lettres
de Berlin contiennent la même nouvelle , qui a été rendue
publique dans cette capitale aussitôt après le retour du lieutenant-
colonel de Krusemarck, que S. M. prussienne avoit
envoyé à Greifswald.
Les Prussiens ont quitté l'embouchure des rivières de
l'Elbe et du Weser; le duché de Lauenbourg est rendu aux
Suédois; et le roi de Suède enfin a obtenu tout ce qu'il demandoit.
Le temps nous expliquera ces phénomènes.
Des voyageurs venus de la Russie annoncent que depuis
Saint-Pétersbourg jusque dans la Pologne russe il y a differens
camps de troupes , et qu'on a établi beaucoup de magasins
sur cette route.
Francfort , 29 août.
Dans toute l'Allemagne méridionale, les biens de l'ordre de
Malte sont actuellement mis sous le séquestre , pour être réunis
aux domaines des nouveaux souverains dans les Etats desquels
ils se trouvent enclavés. Cette opération vient aussi d'avoir
lieu dans la principauté de Ratisbonne , par ordre spécial de
S. A. le prince-primat.
PARIS , vendredi 5 septembre.
SUR LA NÉGOCIATION AVEC LA RUSSIE.
La paix de Presbourg , le traité d'alliance entre la Prusse
et la France , et par-dessus tout, les conséquences morales ,
politiques et militaires de la bataille d'Austerlitz , ont mis la
Russie dans la plus entière impuissance de troubler le repos
du continent : c'étoit tout ce qui importoit à la France.
On étoit à attendre avec autant d'incertitude que de patience
à quel parti s'arrêteroit la cour de Russie, lorsqu'on vit arriver
M. d'Oubril à Vienne : ce ministre se présenta à M. de la
Rochefoucauld , et demanda des passe ports pour Paris.
M. de la Rochefoucauld dut attendre une autorisation. II
476 MERCURE DE FRANCE ,
rendit compte à sa cour de la demande du ministre russe , et
il reçut l'ordre de donner immédiatement des passe ports à
M. d'Oubril : car, quoique l'EMPEREUR ait toujours été dans
l'intention de ne pas tolérer que la Russie s'ingere impérieusement
dans des intérêts qui sont placés hors de la sphere
de sa puissance , et dans des discussions étrangères à ses localités
, il n'en desiroit pas moins un rapprochement utile aux
deuxEtats.
M. d'Oubril arriva à Paris le 9 juillet; il se présenta chez
le ministre des relations extérieures, et après quelques conversations
, il exhiba des pleins pouvoirs qui l'autorisoient ,
dans la forme la plus complette et la plus étendue , à négocier,
à conclure et à signer la paix entre les deux Etats.
Sur le rapport qui fut fait à l'EMPEREUR , Sa Majesté ,
nomma pour son ministre plénipotentia re , M. le genéral
Clarce, conseiller-d'état , secrétaire du cabinet , et le chargea
de traiter , de conclure et de signer, en vertu de pouvoirs correspondans
à ceux de M. d'Oubril, la paix avec l'empereur
deRussie.
Les plénipotentiaires se livrèrent avec une attention suivie
et non interrompue aux travaux de la mission dont il étoient
chargés; et enfin, après un grand nombre de conférences , la
paix fut signée le 20 juillet : quand le traité sera connu ,
l'Europe entière jugera que cette paix étoit également honorable
pour les deux puissances.
Les hostilités durent cesser immédiatement , et elles cessèrent
de la partde la France. Lesratifications devoient être échangées
le 15août, et nul doute ne pouvoit s'élever contre cet échange,
car les négociateurs étoient connus pour avoir depuis longtemps
la confiance de leur souverain; ils avoient traité d'après
des instructions précises ; ils avoient enfin agi en vertu de
pouvoirs complets et positifs, et non pas comme il arrive
dans des négociations où les négociateurs ignorent s'ils ont des
autorisations suffisantes , avec la clause de sub spe rati.
Cependant M. Ruffin, chancelier du consulat de France en
Russie , est arrivé hier de Pétersbourg , et il apporte la nouvelle
que par une suite d'un changement de ministres , par
l'effet des nouveaux principes du gouvernement russe , et par
l'ascendant extraordinaire que le parti anglais a su prendre
dans cette circonstance sur le cabinet renouvelé , le traité du
20 juillet n'a pas été ratifié.
Ainsi les hostilités entre la France et la Russie doivent recommencer.
Les hommes qui président aux discordes des
peuples , et qui se font un jeu de prolonger ou de multiplier
les époques fatales des guerres et du bouleversement des Etats,
sontbien insensés. Les vainqueurs d'Ulm et d'Austerlitz sont
SEPTEMBRE 1806 . 477
encore réunis sous leurs drapeaux et près du champ de leurs
triomphes. Plus forts en nombre , plus redoutables que jamais
parcette organisation qui n'a pas été égalée et quin'aura jamais
- derivale , il attendent avec une impatiente espérance l'impulsion
de la grande ame qui les anime : Mens agitat molem, etc.
Toutefois rien ne peut encore faire présumer le renouvel-
⚫lement de la guerre continentale. La destinées des Etats est
le secret de la Providence. Leur bonheur et leur gloire sont
dans la sagesse des gouvernemens.
Dans tout les cas , l'Empereur , comme le peuple français ,
- sont préparés à toutes les chances , et les armées de S. M. se
trouveront par-tout où il sera nécessaire qu'elles combattent
pour affermir le repos et une paix durable et glorieuse.
Pleins-pouvoirs de M. Oubril.
Nous Alexandre I. , empereur et autocrate de toutes les
Russies , etc. , etc. , etc. ( Suit le titre entier de S. M. )
Portant constamment notre sollicitude à la conservation en
Europe du calme et de la tranquillité , et étant mûs par un
- desir sincère de mettre fin à la mésintelligence et de rétablir
labonne harmonie avec la France sur des bases solides , nous
avons jugé bon de commettre ce soin à une personne jouissant
de notre confiance. A cet effet , nous avons choisi , nommé
et autorisé notre amé et féal Pierre Oubril , notre conseillerd'Etat
et chevalier des ordres de Saint- Wolodimir de la
troisième classe , de Sainte-Anne de la seconde , et de Saint-
Jean-de-oérusalem , comme nous le choisissons , nommons
et autorisons par les présentes , à l'effet d'atteindre ce but ,
d'entrer en pourparlers avec celui ou ceux qui y seront suffisamment
autorisés de la part du gouvernement français , de
conclure et signer avec eux un acte ou convention sur des
bases propres à affermir la paix qui sera rétablie entre la
Russie et la France, comme à la préparer entre les autres
puissances belligérantes de l'Europe .
Promettons sur notre parole impériale, d'avoir pour bon ,
et d'exécuter fidélement tout ce qui aura été arrêté et signé
par notredit plénipotentiaire; de même de donner notre ratification
impériale dans le terme auquel elle aura été promise.
En foi de quoi nous avons signé ce plein-pouvoir et y avons
fait apposer le sceau de notre empire.
Donné à Saint-Pétersbourg , le 30 avril 1806 , et de notre
règne la sixième année.
Signé , ALEXANDRE.
Contresigné , prince ADAM CZARTORYSKI .
Certifié pour traduction conforme à l'original ,
PIERRE D'OUBRIL.
( Journal- Officiel. )
478 MERCURE DE FRANCE,
-Le capitaine Jérôme Bonaparte , commandant levaisseau
le Veteran , est arrivé en France le 26 août. Il rend compte ,
qu'il a laissé l'escadre du contre-amiral Willaumez dans le
meilleur état , ayant fait une trentaine de prises très-riches ,
et étant à la poursuite d'un convoi nombreux.
Il est impossible de rendre compte en détail des opérations
de celles de nos escadres qui sont sous le commandement de
cet amiral , parce que cela pourroit jeter du jour sur sa mission
ultérieure. Il suffit de dire qu'il a déjà fait au commerce
anglais pour plus de 20 millions de dommages. Le Vétéran
acélébré la fête de l'EMPEREUR , le 15 août , d'une manière
honorable pour son capitaine et pour son brave équipage.
Voici le compte qu'en rend son journal :
« Le 15 août , au moment où le jour parut , nous aperçûmes
>> deux bâtimens de guerre anglais , escortant un convoi de
>> seize voiles. Un cri général de vive l'Empereur ! partit du
» vaisseau qui se couvrit sur-le-champ de voiles. Arrivésala
>> portée du canon , nous hissâmes pavillon anglais. L'ennemi
>> fit des signaux auxquels nous ne répondîmes pas ; mais
>> voyant que les bâtimens se dispersoient et cherchoient leur
>> salut dans la fuite , nous arborâmes pavillon français , en
>> l'assurant d'un coup de canon. Les frégates d'escorte lais-
>> sèrent arriver ; une partie des bâtimens imita cette ma-
>> noeuvre , une autre partie vira de bord. Le Vétéran s'attacha
>> à la poursuite de ceux au vent , qui étoient au nombre de
>> douze , dont il prit neuf; savoir :
» L'Alexandre , de 210 tonneaux ; le John et Isabella ,
>> de 350; le Janus , de 350 ; le Silver- Rel , de 400; le Succès ,
>> de 65 ; le William , de 70 ; l'Ester , de 300 ; le Hilton ,
>> de 200; la Lydia , de 210. »
Ce convoi venoit de Québec. Il étoit chargé de mâtures ,
de goudron , de pelleteries et autres produits de cette colonie.
Les prises sont évaluées cinq millions.
Le 16 , à quatre heures après midi , le l'étéran ayant recueilli
les équipages anglais , et ce qu'il y avoit de plus précieux
dans les cargaisons , fit mettre le feu aux bâtimens , et
profita de la rencontre de plusieurs navires américains pour
ydéposer les équipages anglais.
Pendant neufmois qu'a duré la croisière du Vétéran , il
n'a perdu que cinq hommes. Les équipages se sont constamment
bien portés. Quelques affections scorbutiques s'étoient
montrées avant la relâche de San-Salvador, mais cette relâche
les a entièrement guéries.
L'amiral Cochrane , avec quatre vaisseaux et deux frégates ,
a apparu à l'escadre française à trois lieues au vent , à la hauteur
des îles Tortoles; mais cet amiral s'étant aperçu que
i
a
SEPTEMBRE 1806. 479
l'escadre française manoeuvroit pour tâcher d'engager le
combat , a gagné le large , et, profitant de l'avantage du vent ,
a disparu.
La division française qui a croisé dans le Groënland , paroît
aussi avoir eu beaucoup de succès.
Celle du capitaine I Hermite a pris plus de 50 bâtimens
ennemis. D'après les nouvelles indirectes qu'on reçoit , plusieurs
autres croisières françaises ont été également funestes au
commerce anglais. Plus de 200 bâtimens marchands anglais
avoient été pris ou coulés bas à l'époque du 1 " juillet.
( Journal officiel. )
-Le Bulletin des Lois contient le décret suivant, rendu par
le sénat-conservateur , dans la séance du 14 août :
Art. Ir. La principauté de Guastalla ayant été , avec l'autorisation
de S. M. l'EMPEREUR et Rot , cédée au royaume
d'Italie , il sera acquis , du produit de cette cession , et en
remplacement, des biens dans le territoire de l'Empire français.
II. Ces biens seront possédés parS. A. I. la princesse Pauline,
le prince Borghèse son époux, et les descendans nés de leur
mariage, de måle en måle, quant à l'hérédité et à la réversibilité
, quittes de toutes charges, de la même manière que
devoit l'être ladite principauté , et aux mêmes charges et conditions
, conformément à l'acte du 30 mars dernier.
III. Dans le cas où S. M. viendroit à autoriser l'échange
ou l'aliénation des biens composant la dotation des duches
relevant de l'Empire français , érigés par les actes du même
jour 30 mars dernier, ou de la dotation de tous nouveaux
duchés ou autres titres que S. M. pourra ériger à l'avenir , il
sera acquis des biens en remplacement sur le territoire de
l'Empire français , avec le prix des aliénations.
IV. Les biens pris en échange ou acquis seront possédés ,
quant à l'hérédité et à la réversibilité , quittes de toutes
charges , conformément aux actes de création desdits duchés
ou autres titres , et aux charges et conditions y énoncées.
V. Quand S. M. le jugera convenable , soit pour récompenser
de grands services , soit pour exciter une utile émulation,
soit pour concourir à l'éclat du trône, elle pourra
autoriser un chef de famille à substituer ses biens libres pour
former la dotation d'un titre héréditaire que S. M. érigeroit
en sa faveur , réversible à son fils aîné , né ou à naître , et à
ses descendans en ligne directe, de mâle en måle , par ordre
de primogéniture.
VI . Les propriétés ainsi possédées sur le territoire français
conformément aux articles précédens , n'auront et ne confé
480 MERCURE DE FRANCE ;
reront aucun droit ou privilége relativement aux autres sujets
français de S. M. , et à leurs propriétés .
VII . Les actes par lesquels S. M. autoriseroit un chef de
famille à substituer ses biens libres , ainsi qu'il est uit à l'article
précédent , ou permettroit le remplacement en France des
dotations des duchés relevant de l'Empire ou autres titres que
S. M. érigeroit à l'avenir , seront donnés en communication
au sénat , et transcrits sur ses registres .
VIII. Il sera pourvu par des règlemens d'administration
publique, à l'exécution du présent sénatus- consulte , et notamment
en ce qui touche la jouissance et conservation tant
des propriétés réversibles à la couronne, que des propriétés
substituées en vertu de l'article V.
-
Des lettres de Lisbonne , en date du 16 août , portent
que le 14 il estentré dans le Tage cinq vaisseaux et une frégate
de l'escadre de lord Saint-Vincent , et que plusieurs autres
bâtimens de guerre anglais étoient à l'embouchure du fleuve.
On ignore quel peut être le butdesAnglais qui , en ayantl'a r de
respecter la lettre des traités, violent cependant la neutralité du
Portugal; mais les mêmes lettres du 16 annoncent que l'ambassadeur
d'Espagne et le chargé des affaires de France ont
demandé au cabinet de Lisbonne l'explication de cet évérement
imprévu; et l'on ne doute pas qu'ils ne quittent cette
ville , s'ils n'obtiennent point une réponse qui satisfasse les
cours qu'ils représentent.
FONDS PUBLICS DU MOIS SEPTEMBRE.
DU SAMEDI 30 aoû' .- C p. oo c. J. du 22 mars 1806 67f. 40c. 450.
40c. 45c. 50c 55c 50c oc. oof oofcoc . oof.
Idem. Jouiss. du 23 septembre 1856. oof. oc.ooc . ooc o c
Act. de la Banque de Fr. oo of ooc. oooof oo oooof ocomof.
DU LUNDI 1 sep.-C p . olo c. J. du 22 mars 1806. 67f. 552. 400 350
40c. 50c 30c 4 c 45c 50с. оос . оосоос
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806 64f. goc oof
Act. de la Banque de Fr. 1163f. 75c. oooof. con onoof. oooof ove
DU MARDI 2. C pour 0/0 c . J. du 22 mars 1806. 67f. 65c 75c loc.
750. 80c 75c. 65c. 600 700 750 oof .
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 65f. 65f c .
Act. de la Banque de Fr. 1171f250. 117af 500 oooof. ooc.
DU MERCREDI 3. -Cp.ooc . J. du 22 mars 1806. 67f 75c 63f. 63f. :
5c. 67f 75c goc . 80c 75c ooc. ooc . ooc o f.
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. oof oof. ooc.
Act. de la Banque de Fr. 1176f 25c 1175f ooc oof ooc . oof ooc . oooof.
DU JEUDI 4. -Cp. oo c. J. du 22 mars 1806. 67f boc 50c 450 600 450 .
400 000 ους.оос оос оос
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806 6 if 75c oof.
Act. de la Banque de Fr. 1170. 11715 250. 117of. oóc .
DU VENDREDI 5. -Cp. oro c . J. du 22 mars 1806. 66f. 40c. 6oc. 700.
бос. 5. 8oc gac boc ooc oof
Idem Jouiss . du 22 septeinbre 1806. 64f occ ooc .
Act. de la Banque de Fr. 116af500. 0000 000 oooof oooof occ.
:
(N°. CCLXIX. )
( SAMEDI 13 SEPTEMBRE 1806.
DEPT
DE
LA
SE
cen
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE.
FRAGMENT INÉDIT
Du poëme de LA NATURE.
In sage aime à rêver dans un réduit champêtre
L'agneau qu'il voit bondir, la brebis qu'il voit paître ,
Le taureau qu'il entend mugir dans les vallons ,
Le fer cultivateur luisant sur les sillons ,
Flattent plus ses regards , mollement enchantés ,
Que le faste indigent des profanes cités .
Je sais trop que Voltaire , abusant du génie ,
Aux champêtres vertus prodigua l'ironie ;
Et du luxe étalant les utiles progrès ,
Ad'un vers dédaigneux insulté nos guérêts (1).
Jeu sanglant de l'esprit ! Funeste badinage ,
Plus cruel que le fer, instrument du carnage ;
Qui, dépouillant le coeur de sa mâle fierté ,
Ala mollesse , à l'or vendit sa liberté !
Malheureux qui changeoit , avec trop d'imprudence,
Aux festins des tyrans la sobre indépendance !
Prodigieux mortel, homme unique et divers ,
Tantôt avec les Dieux planant sur l'univers ,
(1) Voyez le Mondain,
Hh
482 MERCURE DE FRANCE ,
Tantôt jusqu'à Zoïle abaissé dans la fange ,
De force et de foiblesse incroyab'e mélange ;
Homme au dessus des rois , s'il les eût ignorés ;
Et le dien des talens , s'il les eût révé és !
Mais de nos deux Rousseau diffamant le génie,
Il courut dans le Nord flatter la tyrannie ;
Long- temps de rois en rois son orgueil a rampé
Sous un joug éclatant que ses pleurs ont trempé.
Enfin , il guide au port une orageuse vie ,
Et redemande aux champs sa liberté ravie;
Les champs et lan ture animent ses accens ,
Et le premier bonheur a son dernier encens ;
O maison d'Arist.ppe ! O jardins d'Epicure ! (1)
C'est vous qu'il imploroit dans sa retraite obscure.
De ses destins errans il a fixé le cours
Près d'un lac et des bois , loin des trompeuses cours.
Là, ce vieillard fameux jouit de sa mémoire;
Il rallume sa vie au flambeau de la gloire.
Cornélie ( 2 ) a volé dans ses bras généreux ;
Il a tout expié puisqu'il fait des heureux.
Ainsi , quand de Vénus les flammes sont éteintes ,
Quand de l'ambition il sent moins les atteintes ,
Le coeur revole aux champs dont il fut séparé ,
Et ramène au bonheur son hommage égaré.
Heureux qui , soulevant une chaîne importune ,
Détache ses destins du char de la Fortune ,
Et sans la fatiguer de soupirs éternels ,
Cultive de ses mains les guérêts paternels !
Moins envié peut-être , et plus digne d'envie ,
Aux mortels indiscrets il dérobe sa vie.
Loin des cris insensés d'un vulgaire odieux ,
L'innocence des champs rend l'homme égal aux Dieux,
Oui , la cour de Palès est l'asile du sage ,
C'est làque de son ame il fait l'apprentissage ;
Seul avec la nature , errant parmi les bois ,
Il contemple de loin la Fortune et les rois .
Du songe des grandeurs l'image passagère
Disparoît devant lui comme une ombre légère ;
Et tous ces Dieux mortels , ouvrage de nos mains,
Rentrent à ses regards au niveau des humains.
(1) Vers de Voltaire.
(2) La petite-nièce du grand Corneille.
SEPTEMBRE 1806. 483
Tel, à des yeux divers le raême objet varie ;
Tel, aux yeux du pasteur, couché dans la prairie ,
Le chêne , qui déploie un front démesuré ,
Semble être un citoyen de l'empire azuré ;
Mais ux regards perçans de l'aigle vigilante ,
Qui pénètre des sirs la voûte étincelante ,
L'orgueil du chêne rentre au niveau des sillons ,
Et se měle au tapis de nos humbles vallons ;
Mais cette aigle si fière et planant sur la nue ,
Des regards du soleil est à peine connue ;
Et ceu ême soleil n'est aux regards des Dieux
Qu'une étincelle , un point dans l'a yme des cieux .
Par M. LE BRUN , de l'Institut.
INVOCATION A LA SENSIBILITÉ
SOURCE amère et délicieuse
Et de chagrins et de plaisirs ;
Toi, qui des tendres coeurs maîtresse impérieuse ,
Fais des anans de ceux que tu rends tes martyrs ;
Toi, qui tiens dans tes mains la coupe précieuse ,
Qui charine nos regrets, qui charme nos desirs ,
Sensibilité , je te chante !
Oh , prête à ma lyre touchante
Les doux accens de tes soupirs !
Opuissance de l'ane, en vertus si féconde ,
Inspire l'homme et préside à ses jours :
Soit que sur la scène du monde
Il marche environné de la pompe des cours ;
Soit que perdu dans les détours
Du labyrinthe de la vie ,
De l'amitié , qui jamais n'humile ,
Son indigence attende les cours ;
Soit que sans besoin , sans envie ,
Partage que pour moi j'ai desiré toujours ,
La médiocrité, sa compagn. chérie ,
De ses destins règle le cours !
Que sous e toit de l'apathie ,
Se renferment les froids enfans
Du Plaisir et de la Folie ;
Qu'aux sentimens d'autrui , ces coeurs indifférens,
De sourire au bonheur ne goûtent point le charme ,
Et jamais au malheur ne donnent une larme !
Hha
484 MERCURE DE FRANCE ,
Osensibilité , je te serre en mes bras !
Dans le rôle d'époux , dans le rôle de père ,
De citoyen, d'ami , de parent et de frère ,
Sois l'ame de mon ame , et guide tous mes pas !
Quand d'Atropos la suivante cruelle ,
La fièvre autour de moi marche à pas inégaux ,
C'est par toi qu'un ami vient de sa main fidèle
De mon lit tirer les rideaux ,
Qu'il écarte ma plainte et console mes maux.
Du nectar de l'amour distillé sur ma bouche
J'ai savouré par toi les plus pures douceurs;
C'est par toi que l'hymen a daigné sur ma couche
Répandre à pleines mains ses innocentes fleurs;
Par toi , de mes enfans , assis près de leur mère ,
Je préfère le groupe aux cercles de Paris ;
Et des vices du temps , du faux goût éphémère
J'ai préservé mes moeurs ainsi que mes écrits.
Atravers l'océan d'une orageuse vie
Puisses-tu me conduire à la paix de la mort,
Comme un pilote dans le port
Ygoûte un long repos quand sa course est finie !
M. DE SAINT- ANGE .
ENIGME.
Qui me nomme me rompt.
LOGOGRIPH EΕ..
DE moi très-aisément un procès prend naissance;
Unpied de moins , je suis une rivière en France.
CHARADE.
Mon premier est toujours un signe de foiblesse ;
Mon second , bien tissu , demande à nous couvrir ;
Et dans mon tout on voit l'instrumeut qui , sans cesse ,
Dans l'eau , sur terre , en l'air, travaille à nous nourrir.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier N° . est Conscience.
Celui du Logogriphe est Pathos, où l'on trouve pot , Sapho.
Celui de la Charade est Chal- eau .
SEPTEMBRE 1806 . 485
CONSIDÉRATIONS POLITIQUES
SUR L'ARGENT ET LE PRÉT A INTÉRÉT.
LAA question du prêt à intérêt étoit , comme tant d'autres
questions , décidée en France depuis long-temps par la
religion et par la politique. Si la cupidité se permettoit d'enfreindre
la loi , les tribunaux veilloient pour la réprimer ;
l'opinion publique , pour la flétrir : et tandis que des crimes
plus directement attentatoires à l'ordre public n'étoient punis
que par des supplices , et conservoient, même jusque sur
l'échafaud , une sorte de grandeur qui tenoit au principe qui
les avoit produits , le délit de l'usure , fruit d'une vile et
lâche passion , soumis quelquefois à des peines afflictives , étoit
encore , chez la nation de l'Europe la plus désintéressée , puni
par l'infamie , et livré sur les théâtres à un ridicule ineffaçable.
Autre temps , autre esprit ! Nos pères n'avoient connu
ni l'homme , ni la société : leur sagesse étoit folie ; leur vertu ,
simplicité ; leurs lumières , ignorance ; leur expérience , préjugé.
Tout en France, préceptes religieux et maximes politiques
, lois et moeurs , honneur même et probité , fut remis
en problème. L'homme parut commencer , et la société
tout entière fut l'inconnue que des algébristes politiques
poursuivirent à travers de funestes abstractions. Les questions
sur la nature de l'argent et sur son usage devinrent l'objet des
discussions les plus animées; et bientôt enfin, lorsque les
honnêtes gens furent proscrits comme la faction la plus dangereuse
, l'usure fut regardée comme la plus légitime des
pratiques.
Le torrent des nouvelles opinions entraîna tout. Des hommes
d'Etat , des écrivains politiques avoient méconnu la raison
3
486 MERCURE DE FRANCE ,
politique des maximes religieuses ; de foibles théologiens
méconnurent à leur tour les motifs religieux des lois civiles ,
et flottèrent entre les anciens principes et la nouvelle doctrine;
et le gouvernement à qui , par la force des circonstances
, étoit échu la tâche effrayante de faire d'anciennes lois
avec des moeurs nouvelles , pour sortir de tant d'incertitudes ,
fut obligé de laisser une liberté entière à l'intérêt conventionnel,
en même-temps qu'il fixoit le taux de l'intérêt légal.
Cependant , il faut le dire , peut-être la sévérité de la doctrine
chrétienne sur le prêt à intérêt , n'avoit pas toujours été
justifiée par des motifs assez satisfaisans ; mais la tolérance
philosophique de l'usure amena des désordres intolérables. Si ,
dans un temps , on s'est plaint de la rigueur de la loi , un cri
général s'élève aujourd'hui contre son indulgence. Le gouvernement
l'a entendu ety répond. Les discussions se réveillent :
preuve non équivoque qu'il reste encore , sur cette matière ,
quelque chose à éclaircir ; car, lorsque la vérité est développée
sous tous ses aspects, le combat entre les opinions cesse ,
le procès est terminé, et la dispute rayée du long tableau
des disputes humaines.
C'est avec beaucoup de raison que l'auteur d'un ouvrage
recent (1) sur le prêt à intérét , a comparé la tolérance de
l'usure à la tolérance du divorce.
La religion, qui connoît ses enfans et le fonds inépuisable
d'inconstance et de cupidité que renferme le coeur de
l'homme , avoit placé le bonheur de l'homme dans la force
répressive de la société , et posé au-devant de ses passions ,
(1) Considérations sur le Prét à intérêt, par un jurisconsulte. Je
saisis cette occasion pour remercier l'auteur, qui m'est inconnu , du présent
qu'il a bien voulu me faire de son ouvrage. Il falloit du courage pour
nous rappeler aujourd'hui à toute la sévérité des anciens principes ; mais
l'auteur le justifie par l'ordre , la clarté , l'érudition et le mérite de style
avec lesquels il le développe : peut-être n'est-il pas assez publiciste pour
un juri consulte.
(Note du Rédacteur. ) Nous rendrons compte de l'ouvrage dont il est
question dans cette note.
SEPTEMBRE 1806. 487
comme une barrière insurmontable , la défense du divorce ,
et la défense du prêt à intérêt sans motifs légitimes. Une
philosophie superficielle , qui regarde la société comme un
frivole théâtre où les hommes se rassemblent pour leur plaisir,
ou comme une maison de commerce où ils s'associent
pour des spéculations de fortune , permit le divorce à la
volupté , et l'usure à la passion des richesses. Elle crut que la
raison naturelle de l'homme le retiendroit sur la pente rapide
des tolérances , et que les peuples conserveroient des
moeurs fortes malgré de foibles lois. Vain espoir ! La tolérance
du divorce devint une véritable polygamie; et la tolérance
de l'intérêt conventionnel , l'agiotage le plus effréné.
Déjà , il a été nécessaire de restreindre dans d'étroites bornes
la faculté du divorce; et bientôt il deviendra indispensable
d'opposer des digues à la fureur de l'usure. Ainsi s'évanouissent
de vains systèmes sur la bonté naturelle de l'homme,
et sur la nécessité de céder à ses penchans pour prévenir les
écarts de ses passions. Ainsi s'est justifiée dans toutes ses voies
la sagesse de la religion chrétienne , et la sévérité de ses
maximes sur la corruption prodigieuse du coeur humain ,
et sur la nécessité d'étouffer ses penchans pour arrêter ses
passions; de lui commander de s'abstenir , pour le forcer à
se contenir. Il faut donc, sous peine de voir la société se
dissoudre , et le monde moral retomber dans le chaos , revenir
à ses lois saintes et sévères qui ont fait la société , et
qui la conservent. Encore un peu de temps , et nous y reviendrons
peut- être sur bien d'autres points. En vain notre foiblesse
en seroit épouvantée : nous en subirons , quand il le faudra ,
le joug salutaire ; et un peuple est capable de tout recevoir,
quand il a eu la patience de tout endurer.
Lorsqu'on traite, sous les rapports politiques, du prêt à
intérêt , je veux dire , lorsqu'on cherche les motifs publics ou
politiques des prescriptions religieuses , les questions se présentent
en foule. Il faut tout éclaircir, parce qu'on a tout
4
488 MERCURE DE FRANCE ,
obscurci ; et ramener le lecteur aux élémens, parce qu'on a
méconnu et défiguré les principes.
Qu'est-ce que l'argent ?
L'argent porte-t-il intérêt de sa nature ?
Ya-t-il une raison naturelle du taux de l'intérêt ; ou bien
ce taux est-il laissé à l'arbitraire des hommes et au hasard
des circonstances ?
Doit-on autoriser un intérêt conventionnel plus fort que
l'intérêt légal ?
Enfin, dans quelles circonstances et à quelles conditions
peut-on prêter au taux de l'intérêt même légal ?
Les plus grands intérêts de la société, et les devoirs les plus
obligatoires de la morale , dépendent de la décision de ces
questions : car on ne peut les laisser indécises; et les passions
tranchent partout où la loi n'ose prononcer.
Qu'est- ce que l'argent ?
Tout vient de la terre , comme tout y retourne; c'est le
principe le plus certain de l'économie politique , parce que
c'est la volonté la plus constante de la nature : car c'est toujours
à la nature morale ou physique qu'il en faut revenir
toutes les fois qu'il est question de lois pour la société , ou des
besoins de l'homme.
Que les peuples soient agricoles ou commerçans ; que les
hommes soient propriétaires de terres ou possesseurs d'argent ;
qu'ils vivent des productions de leur esprit , ou du travail de
leur corps , c'est la terre qui les nourrit , ce sont ses produits
qu'ils consomment , après les avoir obtenus par la culture.
Cette vérité de fait est une base fixe de raisonnemens; un
établissement, comme parle Leibnitz , sur lequel on s'appuie
pour aller en avant; un axiome , enfin , qu'on laisse derrière
soi , en suivant, dans ses innombrables détours , l'infinie variété
des transactions humaines ; mais qu'il ne faut jamais
perdre de vue , même lorsqu'on s'en est le plus éloigné.
Si les peuples , si les hommes pouvoient échanger aisément
SEPTEMBRE 1806 . 489
les denrées qu'ils ont, contre celles qui leur manquent ; ou
des denrées contre les services qu'ils demandent à leurs sem--
blables , l'argent seroit inutile , et jamais les métaux n'auroient
été monnoyés.
Mais parce que ces échanges des denrées contre des services,
ou contre des denrées de qualité , de poids , de volume
différens; ces échanges multipliés à l'infini chez des peuples
avancés, et variés comme leurs besoins , sont difficultueux, litigieux,
impraticables , il a été nécessaire d'évaluer toutes les
denrées et tous les services en une mesure commune , qui
signifie la valeur de toutes les denrées et de tous les services ,
et qui puisse servir , entre toutes ces valeurs différentes , inégales
, de signe prompt et facile de commutation.
Cette mesure commune et fictive , appelée en France le
franc, et de divers noms dans les divers pays , a été réalisée
en France , dans une pièce d'argent titrée un franc par l'autorité
publique, qui lui donne cours pour cette dénomination ,
en la marquant de son empreinte , en la donnant elle-même
comme signe de la valeur des services de tout genre rendus à
l'Etat , et en la recevant comme signe de la valeur de l'impôt
qu'il exige des sujets.
Lefranc d'argent est donc, en France , le moyen universel
de tous les échanges , parce qu'il est le signe public et
légal de toutes les valeurs. Nous négligeons , dans ce calcul ,
les fractions en décimes et centimes, qui sont le dixième ou
le centième du franc.
Ainsi , j'évalue centfrancs une certaine quantité de blé ;
et mon voisin évalue soixante-dix francs une certaine quantité
de vin; et j'échange réellement et commodément mon
blé contre le vin de mon voisin, en vendant mon blé cent
francs , et achetant son vin soixante-dix francs.
Ainsiun ouvrier change son travail contre des denrées , en
évaluant sa journée deuxfrancs , eten se procurant au moyen
de cet argent, les denrées dont il a un besoin journalier .
490 MERCURE DE FRANCE ,
On voit tout de suite qu'on pourroit employer comme
signe de valeur et moyen d'échange , toute autre matière que
desmétaux; qu'on pourroit même, àtoute force, n'en employer
aucune , et trafiquer par simple troc de denrées contre des
denrées , ou de denrées contre des services.
Ainsi les petits propriétaires des campagnes écartées troquent
souvent du blé contre du vin. Ils payent toujours en
blé la main d'oeuvre des forgerons et des maréchaux ferrans ,
pour les ouvrages de leur métier nécessaires à l'exploitation
des terres . Ils payent en bétes à laine , qu'ils gardent dans leur
troupeau , ou même quelquefois en toile et en drap , une
partie des salaires de leurs bergers , de leurs valets et de leurs
servantes ; et presque partout dans les campagnes , on paye
en blé la mouture des grains et le salaire du imeûnier. Ainsi
dans les premiers temps , les bestiaux , boeufs ou moutons ,
(pecus , d'où est venu pecunia ) , étoient le signe des valeurs et
le moyen des échanges. Encore pour le même objet , on se
sert , selon Adam Smith , de sel dans l'Abyssinie ; de coquillages
, dans quelques endroits de la côte de l'Inde ; de morue
sèche , à Terre-Neuve; de tabac , en Virginie; de sucre , de
peaux , de cuirs préparés , dans diverses contrées ; et même de
cloux , dans quelques villages des montagnes d'Ecosse. Je crois
même que dans certaines contrées d'Afrique ou d'Asie , on se
sert d'un signe purement fictif, c'est-à-dire , d'une simple
dénomination , qui fait l'office de mesure commune , et qui
n'est réalisé ou représenté d'aucune manière et par aucun
objet matériel , comme seroit en Angleterre , le mot sterling ,
s'il n'y avoit aucuns métaux monnoyés.
Les raisons naturelles qui ont fait adopter d'abord , et préférer
ensuite les métaux à toute autre matière , sont connues
de tout le monde.
Les métaux monnoyés , je le répète , ne sont donc pas considérés
dans chaque société particulière, comme une valeur
propre , ou quant à leur valeur intrinsèque; mais ils y font
SEPTEMBRE 1806. 49г
D
41
3
Π
uniquement l'office de signes légaux et publics de toutes les
valeurs , et de moyen commun de tous les échanges entre toutes
les denrées.
Ainsi onne se nourrit pas , on ne s'habille pas d'or ou d'argent
; on ne bâtit pas des maisons en or ou en argent; mais
avec de l'argent , on se procure tout ce qui est nécessaire pour
se nourrir , se vêtir , se loger , premiers et même seuls besoins
naturels de l'homme physique , et qu'il a si imprudemment
surchargés de tant d'autres besoins secondaires et artificiels :
passager mal avisé , qui pour un trajet de quelques jours ,
encombre son frêle vaisseau d'un bagage inutile, qu'il faut
jeter à la mer au premier coup de vent !
L'argent monnoyé fait donc , dans la société , l'office que les
jetons font au jeu; et je prie le lecteur de faire quelque attentionà
cette comparaison.
Ainsi au jeu , l'argent est la denrée dont les jetons sont le
signe ; et dans la société , toutes les productions territoriales
ou industrielles sont la denrée dont l'argent est le signe.
Ainsi l'on peut commercer avec plus ou moins d'argent ,
ou même sans argent et par troc de denrées ; comme l'on peut
jouer avec plus ou moins de jetons , ou même sans jetons et
argent sur table .
Mais selon qu'ilya aujeu plus ou moins dejetons , le même
jeton représente plus ou moins d'argent ; et de même , selon
qu'ily a dans la société plus ou moins d'argent, la même somme
d'argent signifie ou représente plus ou moins de denrées.
Trop ou trop peu de jetons , met de l'embarras dans les
comptesdu jeu; trop ou trop peu d'argent , rend le commerce
difficultueux et les échanges incommodes.
S'il n'y a pas au jeu assez de jetons d'or , d'argent, de nacre ,
d'ivoire, etc. , on peut en faire , on en fait quelquefois avec
des cartes que l'on coupe en façon de jetons; et s'il n'y a pas
assez d'argent dans la société , on en fait avec du papier que
l'onmarque en guise de monnoie.
492 MERCURE DE FRANCE ;
Pour éviter l'inconvénient du trop grand nombre de jetons ,
on les réduit enfiches , en contrats , qui représentent chacun
un certainnombre de jetons , et quelquefois on finit par écrire
les points; et de même, pour éviter l'inconvénient du trop
grand nombre defrancs monnoyés, on les réduit en écus de
trois francs , de cinq francs , en pièces d'or de dix , de vingt ,
de quarante francs; et enfin onles réduit en papier de banque ,
de cinq cents et de mille francs.
Ainsi le papier-monnaie est plutôt le signe d'une certaine
quantité de denrées , et le papier de banque , d'une certaine
quantité d'argent; et sous cette dernière forme , il est le signe
des plus grandes valeurs , et le moyen des plus grands échanges.
Ainsi dans l'état ordinaire des choses , le papier-monnoie
supplée à la rareté du numéraire; et le papier de banque est
un remède à sa trop grande abondance.
Mais si avec le papier-monnoie, on ne pouvoit se procurer
des denrées , ou si avec le papier de banque, on ne pouvoit
à volonté se procurer de l'argent , il y auroit dans un Etat ,
un vice d'administration et un principe de ruine : comme il
y auroit au jeu fraude et indigence , si un joueur ne pouvoit
pas à la fin de la partie, convertir en argent les fiches , les
contrats, les jetons qu'il a devant lui.
Les hommes dans une même contrée, trafiquent beaucoup
plus au moyen de l'argent. Les peuples plus éloignés les uns
des autres , commercent ensemble beaucoup plus par échange
de denrées. Ainsi la France envoie ou exporte ses vins , ses
huiles, ses sels , ses ouvrages d'industrie ; la Suède envoie ses
fers et ses cuivres ; la Russie , ses chanvres et ses goudrons ;
l'Italie , ses soies; l'Afrique , ses blés; etc. etc. mais comme
ces échanges de denrées différentes , faits à de si grandes distances
, par divers envois , et pour le compte de différentes
maisons de commerce, ne peuvent jamais être complets et
définitifs ; qu'au total , un peuple envoie plus , un autre
moins ; l'un plus tôt , l'autre plus tard; plus dans un temps, et
SEPTEMBRE 1806. 493
moins dans un autre , il est nécessaire pour la soutedes échanges
et l'appoint des comptes, de faire passer , avec le moins de
frais et de risques possibles , de l'argent d'une contrée dans une
autre. C'est là, je crois, l'objet primitif et la raison fondamentaledu
commerce de la Banque considéré en général : raison
déguisée presque toujours , sous d'autres services , et sur laquelle
un art savant a jeté le voile d'une langue mystérieuse ;
maisqui , en dernière analyse et réduite à sa plus simple expres
sion , n'est que le moyen de faire passer avec sûreté, facilité,
promptitude et économie, de l'argent d'un pays dans un autre
pour la solde des comptes , en observant les différences et les
rapports des valeurs monétaires usitées dans les divers pays ( 1).
Ainsi deux commerçans de la même ville peuvent traiter
ensemble sans l'intermédiaire d'un banquier; mais il faut des
banquiers entre le commerce de Paris et celui de Lyon; et
plus encore , entre le commerce de France et celui de Suède.
Il faut observer cependant que ce que nous avons dit de
l'objet primitif et essentiel de la banque , n'est vrai rigoureusement
que lorsque l'argent est considéré seulement comme
signe de valeur et moyen d'échange ; car si l'argent étoit
regardé comme valeur lui-même et marchandise , les banques
recevroient une autre destination , ou plutôt ajouteroient un
autre service à leur service primitif : et elles devroient être
regardées comme des magasins d'argent , où l'on iroit acheter
cettedenrée à un prix plus haut ou plus bas, selon les circonstances.
Nous examinerons ailleurs si l'argent peut être considéré
comme marchandise .
Résumons : l'argent monnoyé n'est réellement qu'un signe
de valeur et un moyen d'échange. Il fait dans la société l'office
(1) Les sujets dans un même Etat ne considèrent l'argent que comme
un signe ; mais les étrangers qui ne le reconnoissent pas comme signe , lè
considèrent comme matière : et de là le danger pour un gouvernement de
fairede lamonnoiefoible, relativement à celle des pays voisins.
496 MERCURE DE FRANCE ,
>> annuelle en échange des avances qu'on sollicitoit, se présenta
>> naturellement. Cette manière si simple de lier,ensemble la
>> convenance des prêteurs et celle des emprunteurs , a mul-
>> tiplié les moyens de travail , et concouru sans doute effi-
» cacement à cette activité générale qui est maintenant ré-
>> pandue dans toutes les sociétés. »
Je crois que M. Necker transporte aux premiers temps des
sociétés , des combinaisons qui n'ont pu naître que dans une
société très-avancée ; et ce n'est pas chez des peuples culti
vateurs , qu'ont dû germer les premières idées sur le prêt à
intérêt. Cette prudence qui consiste à prévoir, au milieu de
besoins satisfaits , des besoins hypothétiques , et la disette au
milicu de l'abondance; cette prudence n'est pas la première
vertu des hommes à leur premier âge , ni l'avarice leur premier
vice ; et celui qui ayant une quantité superflue de blé
qu'il voyoit dépérir malgré ses soins , la préta à son voisin
pour ensemencer ses terres , ne stipula pas assurément qu'il lui
en rendroit une plus grande quantité. Sans doute, au besoin ,
il demanda à son voisin une réciprocité de secourset de services ;
mais qu'il en cût , à l'avance , fait une condition , c'est ce qui
est contraire à toutes les idées que l'histoire nous a transmises
des premiers hommes , et à toutes celles que donnent de leur
caractère et de leurs relations , les peuples au premier âge que
nous avons encore sous les yeux. Les hommes dans l'innocence
, ou si l'on veut , la grossiéreté de leurs premières moeurs,
et la simplicité de leur premières idées , bornés dans leur commerce
, au troc des denrées contre des denrées , ou des services
contre des services ( puisque M. Necker suppose que l'usage
des monnoies pouvoit n'avoir pas été encore introduit ) , ne
s'avisèrent pas de faire fructifier un produit nécessairement
improductif , ni de mettre un impôt à leur profit , sur l'industrie
de leur semblable , ou sur la terre de leur voisin ; et
sans doute ils ne firent pas alors ce qu'un homme délicat ne se
permettroit pas aujourd'hui au milieu de tous les besoins du
luxe
SEPTEMBRE 1806. 497
DEPI
luxe et de toutes les combinaisons de la cupidité; et ce quid
les lois et les moeurs défendoient il y a peu d'années. Cette
manière de lier ensemble la convenance des préteurs et celle
des emprunteurs , n'est pas à beaucoup près aussi simple , et
ne se présente pas à l'esprit aussi naturellement que le pense
M. Necker. Elle est même très-composée , et suppose beaucoup
de raisonnemens très-déliés , ou plutôt beaucoup de
sophismes. Et quant à cette activité générale qu'elle a répandue
dans toutes les sociétés , je crois que M. Necker l'auroit considérée
sous un autre point de vue , et qu'il auroit distingué
cette activité de l'esprit qui est un principe de vie , de l'agitationdes
passions qui est un avant-coureur de la mort , si au
lieu de traiter de l'administration desfinances d'une nation ,
il eût traité de sa morale et de ses vertus.
Mais si le principe du commerce de l'argent avancé par
M. Necker est faux , que penser de la théorie fondée tout
entière sur ce principe ?
L'argent peut donc produire légitimement un intérêt ;
lorsqu'il est employé comme signe à acquérir des valeurs
naturellement productives.
L'argent ne doit pas produire d'intérêt lorsqu'il est
employé à acquérir des valeurs naturellement improductives.
Mais il y a des hommes qui achètent des valeurs improductives
pour les revendre à ceux qui en manquent, soit en nature
ét telles qu'ils les ont achetées , soit transformées par l'industrie
en de nouvelles valeurs destinées à satisfaire de nouveaux
besoins. C'est ce qu'on appelle trafic , ou commerce ,
proprement dit : trafic , entre des hommes rapprochés , et
avec les denrées de leur pays; commerce , entre des hommes
éloignés les uns des autres , ou des peuples différens , et avec
des marchandises étrangères au pays qu'ils habitent.
Le travail des hommes pour acheter , faire venir , emmagasiner
, conserver , mettre en oeuvre , et transporter des denrées
, mérite un salaire. Le dépérissement naturel , la perte
,
Ii
498 MERCURE DE FRANCE ;
accidentelle et éventuelle des denrées , ou le déchet inévitable
qu'elles souffrent à leur transformation en valeur d'industrie
, exigent un dédommagement .
Ce salaire légitime d'un côté, ce dédommagement naturel
de l'autre , sont la raison naturelle des profits légitimes du
commerce des denrées même improductives.
Ainsi , l'argent employé en fonds de terre , ou aux fonds de
terre , produit légitimement un intérêt , parce que la terre
produit naturellement un revenu .
Et l'argent employé au commerce , produit légitimement
un bénéfice , parce que le commerce se compose de travaux
de l'homme qui méritent un salaire , employés à des valeurs
dont le dépérissement exige un dédommagement.
L'intérêt annuel de l'argent employé à la terre , peut être
fixe et fixé ; parce que la terre produit constamment , annuellement
, et même régulièrement, dans un temps donné.
Le bénéfice de l'argent employé au commerce , ne peut être
fixe ni fixé ; parce que les profits du commerce sont variables ,
incertains , éventuels , souvent absolument nuls , ou même parce
quelecommerce n'occasionne quelquefois que des pertes.
Ladistinction entre intérêts qui sont fixes , et bénéfices qui
sont variables , est réelle et importante. Ces deux mots expriment
des idées différentes ; et la confusion des mots et des
idées sur cette matière , a été la source de faux raisonnemens
en morale , et de fausses opérations en politique.
C'est là tout le mystère de ces deux axiomes célèbres dans
l'école , lucrum cessans et damnum emergens , qui renferment
toute la doctrine de la religion sur l'usage de l'argent ,
et les conditions auxquelles nos lois anciennes permettoient de
le prêter à profit. Car , si je ne retire pas un intérêt d'un argent
prêté pour acquisition de fonds , qui produit naturellement un
revenu, il y a lucrum cessans , absence d'un profit naturel ; et
si je ne retire pas unjuste dédommagement d'un argent placé
dans un commerce qui se compose de salaires et de pertes ,
SEPTEMBRE 1806. 499
il y adamnum emergens , c'est-à-dire , dommage imminent.
Quel doit étre le taux et l'intérét annuel ?
A peu près , et autant qu'il est possible , le même que la
quotité du revenu annuel des terres.
Cette proposition suit nécessairement des principes que
nous avons développés.
En effet , si l'argent est signe des valeurs productives , l'intérêt
, ou l'accroissement de l'argent , doit être signe de la
production , ou de l'accroissement de ces valeurs.
Cette base est prise dans la nature des choses : donc elle est
raisonnable. Elle est fixe : donc elle peut être légale ; je veux
dire , l'objet d'une loi.
1
Par la raison contraire , l'intérêt de l'argent ne peut être
fixé d'après les bénéfices du commerce , parce que ces bénéfices
ne sont pas naturellement fixes ; que souvent ils se changent
en pertes réelles , et qu'on ne peut asseoir une détermination
positive , sur une valeur éventuellement négative.
Or , en considérant le produit des fonds de terre en France
et dans l'universalité de ses provinces ; en compensant la stérilité
des unes par la fertilité des autres ; le bas prix des cultures
dans quelques pays , par la cherté des cultures dans
d'autres pays; la casualité de quelques productions , par la
régularité de quelques autres , et les mauvaises années par les
bonnes , on peut évaluer à peu près et en général dequatre á
cinq pour cent , ou du vingtième au vingt-cinquième du
capital , la quotité du produit des fonds (tous produits
estimés ) , déduction faite autant qu'elle peut se faire , des
avances , des travaux , des charges , des accidens , des non
valeurs , etc. Je dis autant qu'elle peut se faire ; car les agriculteurs
savent qu'il est impossible de fixer au juste le produit
net de la plus petite exploitation . 1
Cette quotité du revenu territorial est avouée par les propriétaires
, puisqu'elle sert de base ordinaire aux acquisitions
de gré à gré; et elle semble reconnue du gouvernement , qui
Ii2
500 MERCURE DE FRANCE ;
prend en impôt foncier , à peu près lamême quotitéque les
fonds produisent enrevenu.
Si les fonds cultivés par des fermiers rapportent un peu
moins au propriétaire , les fonds exploités par le propriétaire
lui-même lui produisent un peu plus : ce qui rétablit l'équilibre
entre les produits de toutes les terres.
Si même l'on considère l'homme , moyen nécessaire de la
productionde la terre , et sa force active comme un capital
productif qui dure environ quarante ans , depuis l'âge de
vingt ans jusqu'à celui de soixante , on peut remarquer que
ce capital donne annuellement unquarantième de sa valeur
totale : quotité de produit qui est en proportion avec celui
de la terre fixé au vingtième , parce que la force de l'homme
est un capital viager dont le produit est toujours double de
celui que donne un capital perpétuel.
Il semble même qu'ily ait partout une balance proportionnelle
entre la quotité du produit des terres , et la quotité du
travail de l'homme ; car , là où le sol donne les produits les
plus considérables , comme dans nos colonies à sucre ,
P'homme épuisé par une chaleur excessive , fait moins de
travail , et dépense plutôt sa quantité de forces.
Je nesaispasmême si les bénéfices légitimes d'un commerce
honnête et réglé s'élèvent plus haut de cinq pour cent de sa
mise , en considérant l'universalité de ses opérations dans un
pays tel que la France , et avec tous ses profits et toutes ses
pertes. Il faudroit , pour décider cette question , savoir si une
compagnie d'assurance , prenant à son compte tous les profits
, toutes les pertes , et toutes les dépenses , voudroit doubler
au bout de vingt ans la mise première de fonds d'un
certain nombre decommerçans , qui auroient fait séparément
uncommerce quelconque pendant cet espace de temps. Je dis
le commerce, etnon unbrigandage, ou , dix fois par an, on
joue à croix ou pile sa fortune et celle d'autrui.
D'ailleurs, si les bénéfices du commerce s'élevoient en gé
SEPTEMBRE 1806. 501
néral et régulièrement beaucoup au-dessus du revenu des terres
, il seroit d'une sage administration de les ramener a
l'égalité; soit en favorisant de tous ses moyens, la culture des
terres; soit en contenant les spéculations du commerce dans
les bornes de l'utilité générale. Autrement , le commerce
prendroit le pas sur la propriété foncière; et le commerçant
seroit politiquement plus considéré que le propriétaire des
terres; les terres seroient abandonnées pour le comptoir ; et
l'argent , exclusivement réservé pour les entreprises mercantiles,
ne vivifieroit plus l'agriculture, première et noble occupation
de l'homme, mère nourricière du genre humain, et
le fondementde toutes les ressources , de toutes les forces , de
toutes les vertus de la société. ( 1 )
Il seroit donc contre la nature des choses et par conséquent
contraire à l'intérêt de la société , que là où le sol ne produiroit
annuellement pour le propriétaire qu'un vingtième , l'argent
rapportât un dixième, un cinquième , un quart.
(1) Ce n'étoient pas des hommes d'Etat , les écrivains qui , dans le
siècle dernier , ont mis la culture à blé au-dessus de la culture pastorale ,
en conseillant à tort et à travers le défrichement des terres , et le partage
des commuuaux, la plus funeste de toutes les opérations. La culture pas
torale , plus surement et plus long -temps productive, conserve la jeu
nesse primitive de la terre , et entretient sa parure , la verdure et les
bois , La culture agricole use la terre et la dépare . L'homme pasteur et
chasseur par conséquent , est , pour ainsi dire , toujours sous la tente, plus
sobre, plus sain , plus robuste , plus marcheur , moins attaché à la terre ,
moins avare et plus disponible pour les besoinsde la société. A moyens
égaux, le peuple pasteur doit subjuguer le peuple agricole. Heureux le
peuplequi dans un âge avancé retient quelque chose des premières habitudes
de la société ! On se rapproche de ces vérités. Le gouvernement
encourage l'éducation des troupeaux , la culture des prairies artificielles ;
mais la diminution du bois dans certaines provinces est effrayante; le
commerce et le luxe leconsomment, etne sauroient les reproduire. Le char.
bonde terreysupplée dans quelques endroits; mais ce combustible fût-il
aussi sain que l'autre , noircit tout, répand une odeur désagréable , attriste
T'homme, et peut à la longue altérer l'humeur d'une nation.
3
502 MERCURE DE FRANCE ,
Le gouvernement ne doit donc pas permettre, que par des
conventions particulières , l'intérêt s'élève au - dessus du taux
légal; mais il doit toujours le laisser tomber au -dessous ;
parce que plus la propriété du sol prend d'avantages sur la
possession de l'argent, plus la condition du propriétaire est
estimée et recherchée , plus on cherche à passer de l'état mobilede
capitaliste à l'état fixe et assuré de propriétaire.
Je n'examine pas ici si les gouvernemens ont toujours pris
Je produit présumé des terres pour base de l'intérêt de l'argent
, parce que je cherche des raisons plutôt que je ne discute
des exemples; et d'ailleurs je parle des circonstances ordinaires
et régulières où les gouverneinens doivent se placer, et non
des circonstances extraordinaires , et , si l'on peut le dire ,
révolutionnaires où les événemens peuvent les jeter.
Au reste , on ne doit jamais perdre de vue que les calculs
qui ont trait à l'économie politique , ne sont pas susceptibles
d'une précision géométrique. Dans la science des nombres et
de l'étendue , comme dans toute science physique , on sépare
les objets pour les compter un à un, ou les mesurer toise à
toise; et les plus grandes opérations d'arithmétique ou de
géométrie pratique , ne sont jamais que des additions d'unités.
Mais dans la science de la société qui est une science morale ,
parce que l'être moral en est l'élément nécessaire , il faut écarter
les individualités pour opérer sur le général. Tout ce qu'il
ya de vrai en théorie , est vrai d'une vérité générale ; tout ce
qu'il y a de certain dans la pratique , est certain d'une certitude
morale; et il faut bien distinguer les abstractions qui sont
des généralités qui ne s'appliquent à rien , des moralités
qui sont des généralités qui s'appliquent à tout ( 1).
Nous touchons enfin à la question de l'usure; soit qu'on
(1) Les hommes naissent et vivent égaux en droits , est une proposition
abstraite qui ne s'applique à rien; le pouvoir est essentiellement
bon , est une proposition , dont la vérité morale, indépendante
de l'individu qui exerce le pouvoir , s'applique à toute société.
SEPTEMBRE 1806. 503
laconsidère comme un intérêt qui excède le taux de l'intérêt
légal, ou comme un bénéfice qui excède les bornes d'un
profit légitime.
Ainsi celui qui prête à dix, vingt et trente pourcent , sur des
fonds de terre qui en produisent tout au plus cinq; celui qui
prête à un intérêt quelconquedes denrées uniquement destinées
àla consommation de celui qui les emprunte , et qui dépérissent
bien loin de produire aucun revenu , ou qui prête de
l'argent pour en acheter ; celui qui retire un bénéfice d'un
argent prêté pour un commerce dont les profits ont été
moindres que l'intérêt exigé , ou qui même n'a occasionné
que des pertes : tous ceux là, dis - je , sont des hommes injustes
, qui , sans courir aucun risque , ni se livrer à aucun
travail , veulent que la terre produise , pour eux seuls , deux ,
trois et quatre fois plus qu'elle ne produit pour celui qui la
cultive à la sueur de son front , et court toutes les chances de
perte ; qui veulent que des produits improductifs de leur nature,
etpour celui qui les consomme, soient fructueux pour eux
seul ; qui veulent enfin retirer un bénéfice de la ruine de leur
débiteur , et profiter même sur l'infortune. C'est là le crime
religieux et politique de l'usure , considérée comme un crime
par les Domat et les Pothier , comme par Bossuet ; et punie
comme un crime par nos anciennes cours de justice; c'est-àdire
, par les tribunaux du monde où il y a eu le plus de
lumières , de probité et de dignité. C'est là le quæstuosa
segnitia , une oisiveté féconde , comme l'appelle Pline l'ancien
, un assassinat , pour parler avec Caton ( 1 ) ; et l'usurier
considéré sous ce point de vue est un tyran qui tourmente la
nature et l'humanité.
Aussi le propriétaire qui retire cinq pour payer vingt ;
le consommateur qui ne retire rien pour payer beaucoup; le
(1) Quid estfænerare, demandoit - on à Caton ? Quid est occidere,
répondit- il ?
4
504 MERCURE DE FRANCE ,
commerçant seul à supporter des pertes là où le prêteur ne
trouve que des profits , emploient annuellement leur capital
à couvrir l'excèdent des intérêts ; et la ruine entière des agriculteurs
et de l'agriculture , des commerçans et du commerce
, est la suite prochaine et infaillible de pareilles opérations.
Le propriétaire forcé d'emprunter est arriére beaucoup
plutôt , si l'intérêt , au lieu d'être stipulé en argent , est convenu
endenrées , toujours livrées au plus bas prix pour être vendues
au plus haut : sorte de prêt extrêmement commun aujourd'hui
, et l'une des plus cruelles vexations que les villes
puissent exercer sur les campagnes qui les nourrissent,
La ruine de l'emprunteur est encore plus prompte , si
l'intérêt au lieu d'être payé à terme et au bout de la jouissance
convenue du capital , est payé d'avance et retenu sur le capital
prêté ; parce qu'alors l'emprunteur supporte l'intérêt de l'intérêt.
Cette manière de prêter est un subterfuge dont les prêteurs
usent pour déguiser leurs exactions : subterfuge d'autant
plus coupable qu'il donne l'apparence d'un prêt gratuit ,
quelquefois à l'usure la plus révoltante.
Mais la cupidité pour échapper aux conséquences , dénature
le principe , et veut faire regarder l'argent comme une marchandise
, soumise comme les autres à toutes les variations
de prix qui naissent de sa rareté ou de son abondance. Cette
opinionqui eût paru monstrueuse autrefois , avancée par des
écrivains àgrande réputation, adoptée par des hommes d'Etat
accrédités , a fait fortune dans le siècle dernier , comme toutes
les nouvelles opinions.
Sans doute l'or et l'argent seroient marchandises , et ne
seroient pas autre chose , s'ils n'étoient employés , comme le
fer ou les pierres précieuses , qu'à des ouvrages d'art et à des
objets de luxe ; mais comme cette destination des métaux
précieux n'est que purement accessoire dans nos sociétés de
celle qu'ils ont reçue comme signe de valeurs ; et que la
SEPTEMBRE 1806.- 505
quantité de métaux monnoyés est infiniment supérieure à
celle des métaux ouvragés , on ne peut, sans bouleverser tous
les rapports commerciaux , étendre aux métaux-signe le raisonnement
et les opérations que l'on fait sur les métaux-matière;
encore faut-il observer , comme une inconséquence du
systême que je combats , que les métaux-matière ont un prix
beaucoup plus fixe que les métaux-signe , puisque l'once d'or
ou d'argent a un prix fixe et qui varie peu dans le commerce,
et que l'intérêt de l'argent varie depuis cinq jusqu'à
trente pour cent , et même davantage.
D'ailleurs , la vente de cette marchandise ne ressemble en
rien à lavente des autres denrées auxquelles on veut l'assimiler .
Dans les ventes ordinaires , la propriété pleine et entière de la
chose vendue passe sur la tête de l'acheteur , moyennant le
prix qu'il en a payé une fois. Dans celle-ci , la propriété reste
sur la tête du vendeur ; puisqu'il faut que la chose vendue
lui revienne avec un accroissement annuel qu'on veut faire
regarder comme le prix de la vente , quoiqu'il ne représente
évidemment qu'une petite partie de la chose vendue, le cinquième
, le dixième , le vingtième , etc. Le vendeur livre sans
donner, l'acheteur reçoit sans retenir. Les denrées ordinaires sont
vendues à tout homme qui les paye , et quelquefois plus cher
au riche qu'au pauvre. Au lieu que l'argent qui se vend ,
dit-on , mais qui cependant ne se paye pas , est toujours
vendu plus cher au pauvre qu'au riche , parce que le prêteur
calcule ses bénéfices sur les risques qu'il a à courir , toujours
plus grands de la part dudébiteur mal-aisé .Aussi , tandis que
sur les places de Lyon ou de Bordeaux , le millionnaire trouve
de l'argent à six et à sept par an , le trafiquant des petites villes
ou le propriétaire des campagnes , ne peut en trouver audessous
d'un et demi ou de deux par mois ; et l'opulence le
paye bien moins cher que le besoin.
Au fond, quelle est cette marchandise que personne n'a
achetée et que tout le monde yeut revendre? Le gouverne
506 MERCURE DE FRANCE ,
ment seul achète la matière de l'or ou de l'argent , pour en
faire de la monnoie et la marquer à son empreinte; mais il
l'achète avec l'argent que fournissent les sujets , puisqu'il n'en
a pas d'autre à sa disposition. Il l'a fait fabriquer dans les
hôtels des monnoies qui sont une propriété de la société , et
par des ouvriers salariés sur les impôts qu'elle paye. L'Etat
encorps qui comprend tous les particuliers a donc acheté les
métaux, et payé les frais dumonnoyage. Une fois l'argent
fabriqué en monnoie , le gouvernement loin de le vendre , s'en
sert au contraire pour acheter lui-même et payer les services
rendus à l'Etat , dans l'église , dans les tribunaux , dans les
armes , dans l'administration. Ceux qui le reçoivent à ce titre ,
en achètent à leur tour, et en payent les choses et les services
qui leur sont nécessaires ; et l'argent découlant du trésor public
comme de sa source , se répand comme une eau bienfaisante
jusque dans les derniers canaux de la circulation générale.
Tout le monde a reçu l'argent comme signe; tout le monde
doit donner l'argent comme signe. Gratis accepistis , gratis
date, peut-on dire ici ; l'argent doit passer du sujet au sujet ,
au même titre qu'il a passé du prince au sujet ; et j'ose le dire ,
le crime de dénaturer le principe de l'argent monnoyé est
aussi grand, et bien plus funeste que le crime si justement puni,
d'en contrefaire l'empreinte ou d'en altérer le poids. Mais si
le gouvernement a pris sur l'impôt payé par le corps des
sujets , le prix d'achat de la matière et les frais de la fabrication
, nous avons donc tous acheté une fois , et revendu endétail
à l'emprunteur ce qu'il a payé en gros: revendre ce qu'on
n'a pas acheté à ceux même qui l'ont déjà payé , revendre à
chacun ce qui est à tous, et au particulier ce qui appartient
au corps de la société, est une sorte de simonie politique
qu'aucun sophisme ne peut déguiser,qu'aucune considération
ne peut excuser .
Je reviens à la comparaison de l'argent et des jetons : le
gouvernementqui achète la matière de l'argent pour en faire
SEPTEMBRE 1806. 507
des signes de valeurs et des moyens d'échange qui puissent
faciliter le commerce entre ses sujets, fait comme le maître
demaison qui achète des jetons pour donner à jouer : avec
cette différence que les joueurs ne payent pas les jetons , et
que les sujets au fond ont payé l'argent. Mais s'il étoit reçu
dans les maisons où l'on donne à jouer, que l'on fit payer
l'usage des jetons, comme on fait payer l'usage des cartes ,
les joueurs seroient obligés d'augmenter leur jeu sans profit
pour eux , et pour pouvoir couvrir le prix des jetons et des
cartes, ou de jouer seulement le prix des jetons et des cartes;
et tout le bénéfice du jeu comme toute la peine des joueurs
seroit pour le maître de la maison. De même, s'il faut commencer
par acheter le signe qui sert à l'échange des denrées ,
leprix des denrées augmente pour pouvoir couvrir le prix de
l'argent. Il augmente en pure perte pour le commerçant et
le consommateur; et tout le bénéfice du commerce , tout le
travail du cultivateur, sont au seul profitdu prêteur, ou plutôt
du marchand d'argent.
Et qu'on y prenne garde , lorsque l'argent n'est plus signe
des valeurs et moyen d'échange entre les denrées , mais valeur
lui-même et denrée ,les denrées elles-mêmes ne sont plus que
signe de valeur de l'argent et moyen d'échange de cette denrée.
C'est ce qu'on a vu à découvert en France, et sur-tout à Paris ,
au temps du maximum , lorsqu'avec des quantités fictives de
marchandises de toute espèce, naturelles ou industrielles , sel ,
poivre , amidon, tabac , etc.; des quantités que tout le monde
supposoit, qui n'existoient nulle part , et dont la valeur idéale
passoit de l'un à l'autre avec une prodigieuse rapidité , on se
procuroit l'argent qui avoit cours alors , je veux dire les assignats
, le peu de numéraire qui étoit en circulation . Cet effet
est moins sensible aujourd'hui ; mais il n'en est pas moins réel
partout où l'argent monnoyé est détourné de son office naturel
de signe et de moyen d'échange entre les denrées , est denrée
lui-même, et la plus chère de toutes.
508 MERCURE DE FRANCE ,
Tant que l'argent n'est que signe de toutes les valeurs en
fonds, en productions, en services; tout , fonds, productions
et services , augmente ou diminue insensiblement , graduellement,
sans secousses , sans révolutions , et seulement à mesure
et dans lamême proportion que la quantité du signe (1)
augmente ou diminue. Les rapports entre les diverses choses
et les diverses personnes restent les mêmes. Si le blé coûte un
tiers de plus , le drap est d'un tiers plus cher; le propriétaire
qui retiroit cinq mille francs d'un fonds de terre évalué cent
mille francs , retire quinze mille francs de ce même fonds
évalué trois cent mille francs ; et l'ouvrier qui gagnoit dix
sols par jour en gagne trente. Toutes les proportions , tous les
rapports sont maintenus , tout est dans l'ordre; car l'ordre est
le maintien des proportions et des rapports. Alors ceux qui
gagnent l'argent par un travail journalier , peuvent se procurer
les productions dont ils ont journellement besoin; ceux qui
peuvent vivré avec le revenu de leurs capitaux , cherchent à
acquérir des fonds de terre , des fonds productifs; parce que
lerevenu des terres est a-peu-près aussi fort que l'intérêt de
T'argent, qu'il est toujours plus assuré , et que le capital luimême
est le plus à l'abri des événemens. Mais quand tout le
monde veut acheter , personne ne veut vendre. Les terres sont
donc à un haut prix relativement aux denrées. Tous les citoyens
aspirent donc à devenir, de possesseurs d'argent , propriétaires
de terres; c'est-à-dire , à passer de l'état politique mobile et
dépendant , à l'état fixe et indépendant : direction de l'esprit
public la plus heureuse , la plus morale , la plus opposée à
l'esprit de cupidité et de révolution; et celle qu'il importe
le plus au gouvernement d'encourager comme la source de
(1) Cette cause d'accroissement des valeurs assignée par des écrivains
respectables est combattue par d'autres , même par des exemples contraires.
Mais ceux qui les citent me paroissent avoir négligé les circons
tances politiques , et les événemens extraordinaires qui modifient si puis.
samment la marche ordinaire et naturelle des choses.
SEPTEMBRE 1806. 509
beaucoup de vertus publiques et privées , et le plus puissant
moyende développement de toutes les forces de la société.
Mais quand l'argent est marchandise, ceux qui en ont cherchent
à l'élever au plus haut prix; et comme il ne peuty
avoir pour cette denrée la proportion entre la quantité et le
besoin, qu'il y a pour toutes les autres ,parce qu'elle n'est pas
réellement une denrée , et que la quantité suffisante comme
signe , est insuffisante comme marchandise ; comme ilya trèspeude
vendeurs et beaucoup d'acheteurs , il n'y pas assez de
concurrence pour en faire baisser le prix. Les denrées s'élèvent
donc pour atteindre, si elles peuvent, le prix de l'argent; les
salaires , pour atteindre le prix des denrées ; l'impôt , pour
se mettre au niveau du prix des denrées et des salairesı
Tout monte par secousses brusques , désordonnées; et une
progressionde toutes les valeurs , irrégulière et forcée; un déplacement
de tous les rapports sur lesquels repose l'aisance et
la fortune , éveille l'homme cupide , déconcerte et tourmente
l'homme modéré.Cependant, comme l'intérêt ou plutôt le prix
de l'argent , est infiniment plus fort que le produit des terres,
tout le monde veut vendre des terres pour se procurer de
P'argent qu'on puisse vendre. Au lieu d'acheterdes terrres avec
de l'argent , on achète l'argent avec des terres. Mais lorsque
tout le monde veut vendre , personne ne veut acheter. Les
productions de la terre ou de l'industrie, tendent à s'élever
au plus haut prix , et les terres elles-mêmes a tomber au plus
bas; ou plutôt elles ne peuvent se vendre à aucun prix, et l'on
n'achète que ce que la misère délaisse ou ce quedonnent les révolutions.
Tout le monde aspire donc à passer de l'état fixe et
indépendant de propriétaire de terres à l'état mobile et précaire
de possesseur d'argent. On remarque une disposition
générale d'émigration de son bien, du bien de ses pères, de
sa famille , de sa contrée; une inquiétude vague; le desir du
changement tourmente les propriétaires ; on se plaint d'être
attaché à la glèbe , qui avec tant de soins , de travaux, d'accidens,
de frais , de charges , laisse si peu de produits dispo
512 MERCURE DE FRANCE ,
exécuté par Mesd. Canavassi et Salucci, et par M. Bianchi,
qui, dans la pièce, fait le rôle de l'amant de la Prima-Donna,
et, dans le trio, celui de Zamore a Trebizonda. Il chante
avec une grande expression le récitatif qui précède ce beau
trio :
Etu , superbaDonna ,
Olamiamano, o subirai lamorte.
Mais le morceau le plus applaudi , et celui qui mérite le plus
de l'être, est un grand air avec des choeurs , chanté par Mad.
Canavassi. L'art et la méthode ne peuvent pas aller plus loin;
et si la fraîcheur et l'étendue de l'organe ne laissoient pas
quelque chose à desirer , ce seroit la perfection. La musique
est de Nasolini ; elle est digne des plus grands maîtres.
Ladouceur , la pureté du chant, ajoutent encore à l'expression
, bien loin d'y nuire , comme le prétendent les
compositeurs , qui ne la cherchent que dans le vacarme des
instrumens et dans les cris du chanteur. Barilli est trèsplaisant
dans le rôle du Maître de Chapelle Campanone : il
est très-gai de lui entendre dire qu'il fera la partie du soprano;
mais il est fatigant, du moins pour les oreilles musicales,
de l'entendre chanter faux, à dessein, pendant un quart
d'heure, et défigurer d'une manière trop grotesque le beau
duo de Paësiello , Un marmo istesso. Tout le monde, à la
vérité , n'est pas de cet avis; car cette caricature renforcée est
toujours extrêmement applaudie. Carmanini joue d'une manière
fort originale le rôle du poète : la manière dont il pose
les acteurs , ses gestes pendant les différens morceaux sérieux;
ontbeaucoup fait rire. En général la pièce est très- bien exécutée;
et quoique le sujet ait beaucoup de rapport avec le
Cantatrice, il étoit difficile de mieux choisir un opéra qui
pût remplacer celui de Fioravanti.
-Mlle Pelet ne continue pas ses débuts à l'Opéra-Comique :
le soin de sa santé est la cause de cette interruption.
- M. Anquetil , membre de l'Institut et de la Légiond'Honneur
, auteur de l'Esprit de la Ligue , de l'Intrigue du
Cabinet , d'un Précis de l'Histoire Universelle , d'une Histoire
de France, etc. , vient de mourirdans un âge fortavancé.
Une députation de l'Institut a assisté à ses funérailles. Le
convoi arrivé au lieu de la sépulture , M. Pastoret , président ,
aprononcé le discours suivant :
<<Messieurs , lamort vient d'enlever encore à l'Institut un
de ses membres. Jamais une seule année ne nous amena tant
de pertes. Celle que nous venons de faire n'est pas la moins
sensible. M. Anquetil , par ses lumières , par ses talens , par
SON
SEPTEMBRE 1806 513
son caractère , par ses vertus , nous étoit également cher ; et
son âge , qui n'avoit diminué ni son zèle pour le travail , ni
sa bienveillance pour chacun de nous , ajoutoit encore aux
sentimens qu'il nous inspiroit en les rendant plus vénérables ,
et, si j'ose m'expliquer ainsi , plus auguste.
>> Il appartint long-temps à une de ces congrégations religieuses
qui ont donné à la France tant de savans dis inguéset
de si utiles travaux. Ses premiers pas dans la carrière de l'histoire
furent marqués par un succès que quarante ans n'ont pas
affoibli . Au milieu des troubles civils , les hommes même les
plus justes ne peuvent guère publier que des mémoires ou des
annales; le droit d'en composer l'histoire semble réservé aux
écrivains nés à une époque éloignée des malheurs et des orages
: ils comparent mieux les événemens et les hommes; ils
les jugent avec plus d'impartialité ; et la distance où on
est déjà , empêche moins de connoître la vérité que cette
atmosphère de passions au milieu desquelles les contemporains
ont vécu. M. Anquetil l'a prouvé dans cet Esprit de la Ligue,
que nous pouvons placer sans flatterie parmi nos bons ouvrages
historiques , et que d'autres ouvrages n'ont moins recommendables
ont suivi. Un des siècles les plus mémorables de notre
histoire avoit occupé ses premiers travaux; c'est encore à la
France que ses derniers efforts ont été consacrés : une histoire
complète , également éloignée d'une brièveté qui réduit tout ,
àdes sommaires, et d'une prolixité qui apprend tout mal en
fatigant de tout , atteste encore sontalent et son impartialité.
>> Vous l'avez vu , messieurs , jusqu'en ses derniers momens
, lire dans nos séances ordinaires des mémoires également
intéressans , et par les questions qu'il y discutoit , et par la
manière judicieuse et simple dont il présentoit son opinion.
Fait pour nous guider lui-même , il sembloit nous reconnoître
pour ses guides ; et personne ne reçut avec une modestie plus
sincère et plus aimable les observations que nous nous offrons ,
mutuellement sur nos travaux. Tant de vertus nous seront
long-temps chères ; et je regrette que M. Anquetil n'en ait
pas eu auprès de vous un plus digne organe.
- M. Target , de l'Académie Française , ancien membre :
de l'assemblée constituante , etjuge au tribunal de Cassation ,
est mort le 7 septembre , aux Molières , département de Seine
et Oise , à l'âge de 74 ans , le huitième jourd'une ffiieèvre
tride.
pu-
-M. Moët , auteur d'un assez grand nombre d'ouvrages
imprimés , et de plusieurs manuscrits , est mort à Versailles ,
le 30 du mois dernier, dans la 83 année de son âge. Le
roi Louis XV, qui lui avoit donné une place à la cour, l'appe
Kk
+
DEPT
DE
1
5.
cen
514
MERCURE DE FRANCE ,
loit , dit-on, son génie. Cependant ses ouvrages , qui eurent
peut-être quelque réputation dans le temps où ils parurent ,
sont à-peu-prés oubliés , à l'exception de celui intitulé :
Lucina sine Concubitu , qui fut brûlé au pied du grand
escalier du palais , et dont on a fait, il y a quelques années,
une seconde édition , dont le succès a été médiocre. M. Moët
est aussi l'auteur d'un Traité des Renoncules, qui est assez
recherché. Parmi les manuscrits qu'il a laissés, on assure qu'il
se trouve une traduction en français des OEuvres latines de
Swedemborg. Cet ouvrage pourroit faire, s'il étoit imprimé ,
environ 40 vol. in-8°. Gustave III (le père du roi de Suède
actuel ) , fit offrir 30,000 francs de cette traduction. M. Moët
les refusa , voulant la faire publier en France. M. Moët étoit
extrêmement laborieux, et le jour même de sa mort, il avoit
encore travaillé pendant une heure et demie.
-
La société galvanique a procédé, dans son avant-dernière
séance , au renouvellement de son bureau. M. Abrial ,
sénateur, a été élu président ; M. Nauche , vice-président ,
et M. Forestier jeune , secrétaire.
-Voici les sujets de prix proposés par l'académie de Lyon ,
dans sa dernière séance publique :
Sciences physiques : « Déterminer par expérience les rapports
de l'évaporation spontanée de l'eau, avec l'état de l'air,
connupar le thermomètre , le baromètre et l'hygromètre.
Leprixest une médaille d'or de 500 fr.; le fonds en a été
fait par M. de Verninae , restaurateur de l'Académie de Lyon ,
en l'an 1800, ex-préfet du département du Rhône ; il sera
décerné , dans la séance publique du mois d'août 1807 ; les
mémoires ne seront admis que jusqu'au dernier du mois de
juin de l'année 1807; ce terme est de rigueur.
Economie politique : « Quelle est l'influence du monopole
, soit partiel , soit général , sur la prospérité des peuples
et sur celle dugenre humain ?
Le prixsera une médaille d'or de 600 fr. Ge prix extraordinaire
estdû à la générosité de M. de la Boulinière , secrétaire-
général de la préfecture des Hautes-Pyrénées , sorti victorieux
du concours précédent.
Les mémoires ne seront pareillement admis que jusqu'au
dernier du mois de juin 1807.
Les paquets seront adressés , franc de port , àLyon , à
M. Roux, secrétaire perpétuel , ou à quelqu'un des autres
membres de l'Académie.
-L'exposition des produits de l'industrie française commencera
définitivement le 25 de ce mois; cette assurance est
donnée par le Journal officiel
SEPTEMBRE 1806 513
M. d'Annery , qui a été corsul à Séville , Malaga ,
Barcelone , Boston, et plus récemment commissaire-général
des relations commerciales à Lisbonne , est mort la semaine
dernière dans une campagne près d'Arpajon.
On vient de mettre en vente chez Cocheris fils , libr. ,
et le Normant , un roman historique de madame de Beaufort
d'Haulpoult; il est intitulé Childeric, et dédié à Sa Majesté
l'Impératrice-Reine.
- On annonce la publication très- prochaine de deux
nouveaux volumes de la Correspondance littéraire de M. de
La Harpe.
Il paroît, depuis quelques jours, une nouvelle édition
du poëme des Amours Epiques de M. Parseval-Grandmaison.
-Les bruits répandus sur le funeste résultat du voyage
deM. Mungo Parke , ont engagé ses amis à faire publier dans
les journaux anglais la lettre suivante, comme étant la seule
nouvelle authentique qu'on ait reçue de lui depuis son arrivée
sur les bords du Niger. Cette lettre a été écrite par M. Parke,
à un de ses amis à Gorée.
Sansanding ( royaume de Bamboura ) , to novembre 1804
« Mon cher ami , nous avions quitté la Gambie , jouissant
d'une bonne santé , et nous continuions notre course ,
remplis de l'espoir de réussir dans notre entreprise , lors
qu'après avoir passé la rivière de Falame , et être parvenus
dans le Minskoodo , les pluies vinrent nous surprendre ; la
plupart de nos soldats éprouvèrent bientôt les mauvaises
influences de la saison ; la fièvre se déclara d'abord sans apparence
de malignité ; mais la teinte jaune qui parut sur
la peau peu de jours après , nous apprit combien étoit dangereuxle
mal que nous avious à combattre.
( Ici le voyageur rapporte le mode de traitement qui auroit
dû lui réussir , ajoute-t- il , si les individus attaqués de la
maladie avoient pu être soignés convenablement , et s'ils
n'eussent été exposés aux ardeurs insupportables du soleil. )
« Nous perdîmes rapidement beaucoup des nôtres ; la saison
pluvieuse continuant , la dyssenterie se manifesta , et ce fut à
grande peine , et dans un état fort déplorable, que nous atteignîmes
les bords du Niger, le 22 août; nous eûmes , ànotre
arrivée , une longue conférence avec le roi de Bamboura ,
qui nous permit de continuer notre route à l'est , et nous parvinmes
enfin à Thirpla (Sansanding) où nous avons passé déjà
près de deux mois , nous occupant à réparer notre goëlette ,
etàrassembler des provisions. Nous sommes actuellement dans
tabonne saison, et j'ose espérer que nous parviendrons à la
Kka
516 MERCURE DE FRANCE
côte , avant d'être tous emportés par les maladies. De quarante
quatre européens , partis avec moi de la Gambie , il ne reste
en vie que le lieutenant Martin , trois soldats du corps de
Royal-Africain et moi. Depuis l'instant de mon départ de
Gorée , jusqu'à présent , je n'ai pas éprouvé la plus légère
incommodité. M. Anderson , mon frère , mon ami et le compagnon
de mes voyages , m'a été enlevé par la dyssenterie ,
le 28 octobre , et , deux mois après , M. Scott est mort , emporté
par les fièvres .
>> Je suis , etc. MUNGO-PARKE.
Nota. Le guide qui a apporté cette lettre , dit avoir vu
Mungo-Parke à l'est de Sansanding , après qu'il la lui eut remise.
Il ajoute encore qu'il y avoit dans la Gambie un vaisseau
anglais chargé de lettres de ce voyageur , adressées au secrétaire-
d'état de S. M.
MODES du 10 septembre.
Si , pour le négligé , les chapeaux à grand bord et les capotes saillantes
ne perdent rien de leur vogue , les petits chapeaux de paille jaune , pour
la demi- toilette , sont d'un grand debit. On les porte avec une touffe
d'organdie sur le devant , une cocarde de ruban large ou des fleurs. Les
marguerites exceptées , les fleurs à la mode , sont, dans ce moruent- ci ,
des fleurs couleur ponceau. C'est de couleur ponceau également que sont
les petits liserets , que l'on voit disposés par côtes sur de petits chapeaux
de taffetas blanc.
De la vogue des fleurs ponceau , des liserets ponceau, des garnitures
de robes en rubans ponceau , est résulté l'emploidu corail ( 1) en boucles
d'oreilles et en colliers. Nous ne parlerons pas des peignes ; on s'en sert
rarement : des fleurs en tiennent la place.
On met , en parure , comme cet hiver on mettoit pour le bal ,de petits
corsets de satin blanc. Les tailles sont toujours très-courtes ; les robes
rondes , et malgré cela , chargées , tout autour, de très-gros bouffans .
On voit à quelques jeunes personnes des tabliers- robes de taffetas gris.
Onfait des capotes de ce taffetas-là , avec des rubans couleur de rose , ou
pareils . Le gris , pour souliers , se portent en nankin ou en prunelle.
Les souliers , comme de coutume , montent presque tous sur le coudepied.
NOUVELLES POLITIQUES .
Naples , 22 aoûst.
L'empereur d'Autriche et le roi de Prusse ont formellement
et solennellement reconnu Joseph-Napoléon pour roi de
Naples et de Sicile.
Altona , 2 septembre .
S. M. le roi de Suède , après avoir levé , pendant quelques
jours , le blocus des ports prussiens , vient d'ordonner de les
bloquer de nouveau . ( Abeille du Nord. )
(1) Les dépôt des Coraux de la manufacture de Marselle , est rue de
Gramment , nº. 25 , à Paris .
SEPTEMBRE 1806. 517
PARIS , v ndredi 12 septembre.
Dimanche, 7 septembre , S. M. l'EMPEREUR et Rora
reçu en audience particulière , au palais de Saint- Cloud ,
S. Exc. M. le marquis de Lucchesini , envoyé extraordinaire
et ministre plénipotentiaire de S. M. le roi de Prusse. S. Exc.
M. le général Knobelsdorff a été introduit dans le cabinet de
I'EMPEREUR , et a présenté ses lettres de créance en qualité
d'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Sa
Majesté l'EMPEREUR et Roi.
-
Onassure que le prince Jérôme Bonaparte a été déclaré
altesse impériale par S. M. l'EMPEREUR et Ror , et décoré du
grand aigle de la Légion-d'Honneur .
Le camp de Meudon n'est point levé , comme on l'a
annoncé dans la plupart des journaux.
-
-
Lord Lauderdale est toujours à Paris.
Il est certain qu'on a éprouvé à Rome , dans les derniers
jours d'août , un violent tremblement de terre ; mais
la contradiction des détails donnés par les différens journaux,
prouvent que l'on a encore aucune nouvelle authentique sur
ce fâcheux événement.
Réponse fuite par l'assemblée des Juifs aux questions qui
leur ontétéprésentées par les commissaires de Sa Majesté
Impériale.
( Cette pièce importante a été imprimée dans le JOURNAL
DE L'EMPIRE du 10 et du 11 septembre. Il ne s'est élevé aucune
réclamation. On peut donc la regarder comme authentique.
Cependant , comme elle a été envoyée de Manheim , il se
pourroit qu'elle ait été traduite sur une traduction allemande,
et qu'elle ne fût , par conséquent , que la traduction d'une
traduction, Dans ce cas , il se pourroit que les expressions ne
fussent pas entièrement conformes aux réponses remises aux
commissaires de Sa Majesté ; mais il n'y a certainement rien
de changé quant au fond. )
Première question.
Est-il licite aux juifs d'épouser plusieurs femmes ?
Réponse. Il n'est point licite aux juifs d'épouser plusieurs
femmes: ilsse conforment généralement, dans tous les Etats de
l'Europe, à l'usage de n'épouser qu'une seule femme.
Moïse ne commande pas expressément d'en prendre plus
d'une; mais il ne le défend pas : il semble même adopter implicitement
cet usage comme établi , puisqu'il règle le partage
des successions entre les enfansde plus d'une épouse.
Quoique cet usage existe dans tout l'Orient , néanmoins
leurs anciens docteurs leur prescrivent de ne prendre plus
d'une femme qu'autant que leur fortune leur permettra de
pourvoir à tous leurs besoins. 3
5,8 MERCURE DE FRANCE ,
Il n'en fut pas de même en Occident. Le desir de se con -
former aux usages des nations de cette partie de l'Europe ,
parmi lesquelles ils s'étoient répandus , leur avoit fait renoncer
à la polygamie ; mais , comme quelques individus se la
permettoient encore , cette circonstance détermina , dans le
onzième siècle , la convocation d'un synode à Worms , présidé
par le rabbin Guerchon , et composé de cent rabbins.
Cette assemblée prononça anathême contre tout Israélite qui
se permettroit à l'avenir d'épouser plus d'une femme.
Quoique ce synode n'eût pas fait cette défense pour toujours,
l'influence des moeurs européennes a prévalu partout,
Deuxième question,
Le divorce est-ilpermis par la religionjuive ?
Le divorce est- il valable sans qu'il soitprononcé par les tois
contradictoires à celles du Codefrançais ?
R. La répudiation est permise par la loi de Moïse; mais elle
n'est point valable , si elle n'est préalablement prononcée par
les tribunaux , en vertu du Code français.
Aux yeux de tous les Israélites en général , la soumission à
la loi du prince est le premier des devoirs : c'est un principe
généralement reçu parmi eus, que dans tout ce qui concerne
les intérêts civils et politiques, la loi de l'Etat est la loi
suprême.
Avant qu'ils n'eussent été admis en France à la jouissance
des droits des autres citoyens , et lorsqu'ils vivoient sous une
législation particulière qui leur perimettoit de se régir selon
leurs usages religieux , ils avoient la faculté de répudier,mais
il étoit extrêmement rare qu'ils en usassent.
Depuis la révolution, ils n'ont recomu à cet égard que les
lois françaises. Lors deleur admission aux droits de citoyen ,
Jes rabbins et les principaux juifs dans toute la France se présentèrent
devant les municipalités des lieux , et y prêtèrent le
serment de se conformer en tout aux lois de l'Etat , et de n'en
point reconnoître d'autres pour régler leurs intérêts civils.
Ils ne peuvent donc plus regarder comme valable la répudiation
prononcée par leurs rabbins , puisque, pour avoir ce
caractère , elle doit l'être auparavant par les tribunaux ; car
demême qu'en vertu d'un arrêté des consuls , les rabbins ne
peuvent imposer la bénédiction nuptiałe , sans qu'il leur ait
apparu de lacte des conjoints devant l'officier civil , de même
ils ne peuvent prononcer la répudiation qu'autant qu'il leur ait
apparudu jugement qui le consacre.
Quandmêmel'arrêté précitén'auroit pas statuéà cet égard,
Je repudiation rabbinique ne seroit valable qu'autant qu'il
SEPTEMBRE 1806. 519
n'existe aucun empêchement quelconque , et comme à l'égard
des intérêts civils la loiseroit un empêchement , puisque l'un
des conjoints pourroit s'en prévaloir contre l'autre , il résulte
nécessairement que sans l'influence du Code civil , la répudiation
rabbinique n'est point valable.
Ainsi , depuis que les juifs contractent devant l'officier ciyil ,
nul , parmi ceux qui tiennent aux observances religieuses , ne
-peut se séparerde sa femme que par un double divorce, celui
de la loi de l'Etat , et çelui de la loi de Moïse ; et , sous ee
rapport , ou peut assurer que la religion juive est parfaite
ment enharmonie avec le Code civil.
Troisième question.
Une juive peut-elle se marier avec un chrétien , et une
chrétienne avec unjuif; ou la loi veut-elle que les juifs ne
se marient qu'entr'eux ?
R. La loi ne dit pas qu'une juive ne puisse se marier avec
un chrétien , ni une chrétienne avec un juif; elle ne dit pas
non plus que les juifs ne puissent se marier qu'entre eux. La
loi ne prohibe nominativement les mariages qu'avec les sept
nations cananéennes , avec Amon , Moab, et avec les Egyptiens.
La défense à l'égard des sept nations est absolue. Celle
avec Amon et Moab se borne, selon plusieurs talmudistes ,
aux hommes de ces deux nations et non aux femmes. On croit
même qu'il faut que celles-ci aient embrassé lareligionjuive :
quant aux Egyptiens , la défense se borne à la troisième génération.
La proibition ne s'applique qu'aux peuples idolâtres :
le Talmud déclare formellement que les nationsmodernes ne
le sont pas, puisque , comme nouselles adorent le Dieu du
ciel et de la terre.
Aussiy a t-il eu , à différentes époques , des mariages entre
les juifs et les chrétiens , en France , en Espagne , en Allemagne.
Ils furent succesivement tolérés ou défendus par les
loisdes princes dans les Etats desquels les juifs ont vécu.
Il en existe aujourd'hui quelques-uns en France; mais on
nedoit pas laisser ignorer que l'opinion des rabbins est contraire
à ces sortes d'alliances. Selon leur doctrine, quoique la
religion de Moïse n'ait pas défendu aux juifs de s'allier avec
ceux qui ne sont pas de leur religion , néanmoins , comme le
mariage, depuis le Talmud, exige pour sa célébration des
cérémonies religieuses appelées kiduschim et la bénédiction
usitée enpareil cas , nul mariage n'est valable religieusement
qu'autantque ces cérémonies ont été remplies. Elles ne pourroient
l'être à l'égard de deux personnes qui ne reconnoîtroient
•pas également ces cérémonies comme sacrées; etdans ce cas,
520 MERCURE DE FRANCE ,
les deux époux pourroient se séparer sans qu'ils eussent besoin
du divorcél religieux; ils seroient regardés comme mariés civi-
-lement, inais non religieusement.
Telle est l'opiniondes rabbins membres de l'assemblée. En
géneral , ils ne seroient pas plus disposés à bén'r le mariage
d'une chrétienne avec unjuifou d'une juive avec un chrétien ,
que les prètres ne consentiroientà bénir de pareilles unions.
Cependant les rabbins reconnoissent que le juifqui se marie
avec une chrétienne ne cesse pas pour cela d'être juif aux yeux
de ses co-r ligionnaires , tout comme l'est celui qui épouse
une juive civilement et non religieusement.
Quatrième question.
Aux yeuxdes juifs , les Français sont-ils leurs frères ; ou
sont- ils des étrangers ?
R. Aux yeux des juifs les Français sont leurs frères , et ne
sont pas des étrangers. L'espritdes lois de Moïse est conforme
àcette manière de considérer les Français,
Lorsque les ' sraétites formoient un corps de nation , leur
religionteur prescrivoit de regarder les étrangers comme leurs
frères. C'est avec une tonchante sollicitude que leur législateur
leur ordonne de les aimer : « Souvenez-vous , leur dit- il, que
> vous avez été des étrangers en Egypte. >> Les égards , la bienveillance
envers les étrangers sont recommandés par Moïse ,
non comme une simple exhortation à la pratique de la morale
sociale , mais comme une obligation imposée par Dieu même :
En moissonnant vos champs , leur dit-il , n'y retournez
pas pour prendre les poignées d'épis qu'on y auroit ou-
>> bliées ; laissez-les pour les pauvres , l'étranger et la yeuve ;
>> ne maltraitez pas l'étranger , ne lui faites point de tort ,
aimez-le, donnez-lai du pain, fournissez-lui des vêtemens
>> dans son besoin: je suis l'Eternel , votre Dieu; l'Eternel aime
>>les étrangers. )
Aces sentimens de bienveillance pour l'étranger , Moïse
ajoute : « L'amour général pour l'humanité ; aime ton sem-
>> blable comme toi-même, » David s'exprime aussi en ces
termes : « Le Seigneur notre Dieu,est plein de bonté; sa misé-
>> ricorde s'étend sur toutes ses oeuvres. » Cette doctrine est
professée par le Talmud.
"
Ceux qui observent les Noachides , dit un talmudiste ,
quelles que soient d'ailleurs leurs opinions , nous sommes
obligés de les aimer comme frères , de visiter leurs malades ,
d'enterrer leurs morts , d'assister leurs pauvres comme ceux
d'Israël ; enfin il n'y a point d'acte d'humanité dont un vrai
Įstaélite puisse se dispenser envers l'observateur des Noachides,
SEPTEMBRE 1806... 521
Qu'est-ce que ses principes ? De s'éloigner de l'idolâtrie; de
ne point blasphémer ; de s'abstenir de tout adultère; de ne
tuer ni blesser son prochain; de ne voler , ni tromper ; de ne
manger de la chair des animaux qu'après les avoir tués ; enfin ,
demaintenir la justice. Ainsi tous nos principes nous font un
devoir d'aimer les Français comme nos frères.
Un païen ayant consulté le rabbin Hilles sur la religion
juive , et voulant savoir en peu de mots en quoi elle consistoit
, Hilles lui répondit: « Ne fais pas à ton semblable ce
>> que tu ne voudrois pas qu'on te fit ; voilà , dit-il , la reli-
>> gion; tout le reste n'en est que la conséquence. » Une religion
qui ordonne d'aimer l'étranger , qui prêche la pratique
des vertus sociales , exige à plus forte raison que ses sectateurs
regardent leurs concitoyens comme leurs frères. Eh ! comment
pourroient-ils les regarder autrement, lorsqu'ils vivent sur le
même sol; qu'ils sont régis et protégés par le même gouvernement
, par les mêmes lois; qu'ils jouissent des mêmes droits ,
etremplissent les mêmes devoirs ?
Il ya même entre le juif et le chrétien un lien de plus qui
compense amplement la différence des religions: c'est le lien
de la reconnoissance. Ce sentiment, qu'une simple tolérance
nous avoit inspiré , a reçu , par les nouveaux bienfaits de
gouvernement , depuis dix-huit ans , un degré d'énergie qui
associe en tout notre destinée à la destinée commune des
Français. Oui , la France est notre patrie , les Français sont nos
frères ! Ce titreglorieux , en nous honorant à nos propresyeux,
est le garant que nous ne cesserons jamais de le mériter.
Cinquième question.
Dans l'un et dans l'autre cas , quels sont les rapports que
leur loi leur prescrit avec les Français qui ne sont pas de
leur religion?
R. Ces rapports sont les mêmes que ceux qui existent
entre un juif et un autre juif : nous n'admettons d'autre différence
que celle d'adorer l'Etre Suprême chacun à sa manière ,
et nous croyons que cette diversité elle-même est une discordance
harmonieuse qui ne déplaît pas au Dieu du ciel et de
laterre.
On a vu , par la réponse à la question précédente , quels
sont les rapports que la loi de Moïse , le Talmud et l'usage
nous prescrivent avec les Français qui ne sont pas de notre
religion : aujourd'hui que les juifs ne forment plus une nation ,
et qu'ils ont l'avantagede se trouver incorporés dans la grande
nation, ce qu'ils regardent comme une rédemption politique,
il n'est pas possible qu'un juif traite un Français qui n'est pas
522 MERCURE DE FRANCE,
de sa religion , autrement qu'il ne traite un de ses co- religionnaires.
Sixième question.
Les juifs nés en France , et traités par la loi comme
citoyens français , regardent-ils la France comme leur
patrie, ont-ils l'obligation de la défendre ?
R. Des hommes qui ont adopté une patrie , qui y résident
depuis plusieurs générations , qui, sous l'empire même des
lois particulieres qui restreignoient leurs droits civils , lui
étoient assez attachés pour préférer au malheur de la quitter
celui de ne point participer à tous les avantages des autres
citoyens, ne peuvent se regarder, en France, que comme Français.
L'obligation de la défendre est à leurs yeux un devoir
également honorable et précieux.
Jérémie, chap. 29, recommande aux juifs de regarder
Babylone comme leur patrie , quoiqu'ils ne dussent y rester
que 70 ans; il les exhorte à défricher des champs , à bâtir
des maisons , à semer , à planter. Sa recommandation fut
tellement suivie , qu'Esdras , chap. 1 , dit que lorsque Cyrus
leur permit de retourner à Jérusalem pour rétablir le second
temple , il n'en sortit de Babylone que 40,360; que ce nombre
n'étoit composé que des prolétaires , et que tous les riches restèrent
à Babylone. L'amour pour la patrie est parmi les juifs
un sentiment și naturel, si vif, et tellement indépendant de
la croyance religieuse , qu'un juif français , en Angleterre ,
se regarde,même au milieu des autres juifs , comme étranger ,
et qu'il en est de même d'un juif anglais en France. Ce sentimentprévaut
à ce point sur l'esprit de la religion , que l'on
avu des juifs français, dans les dernières guerres , se battre
à outrance coutre des juifs allemands : ily en a quantité qui
sont couverts d'honorables cicatrices ; il y en a qui ont reçu ,
sur le champ d'honneur, des témoignages éclatans de leur
bravoure.
Septième question.
Qui nomme les rabbins ?
R. Depuis la révolution , dans les lieux où ily a assez de
juifs pour pourvoir à l'entretien d'un rabbin , il est nommé
par les chefs de famille à la pluralité des suffrages, après que
l'on a pris des informations sur sa moralité et sa capacité.
Huitième question.
:
Quellejurisdiction de police exercent les rabbins parmi les
juifs? Quelle police judiciaire exercent-ils parmi eux ?
R. Les rabbins n'exercèrent aucune jurisdiction de police
parmi les juifs.
SEPTEMBRE 1806. 523
La qualification de rabbins ne se trouve nulle part dans
la loi de Moïse ; elle n'existait pas davantage dans les temps
dupremier temple , et il n'en est fait mention que vers la fin
du second ; à ces époques les juifs se régissoient par des
sanhedrins ou tribunaux.
Ily en avoit un suprême , appelé le grand sanhedrin , qui
siégeoit à Jérusalem,et qui étoit composé de soixante et onze
juges. Ily avoit des tribunaux subalternes,composésde trois
juges , pour les affaires civiles et de police , et un autre de
vingt-trois juges qui siégeoient dans le chef-lieu , pour les
affaires plus importantes , et que l'on qualifioit de petits
sanhedrins .
Cen'est que dans le Misna et le Talmud que l'on trouve ,
pour la première fois , la qualification de rabbin , pour désigner
un docteur de la loi , et c'étoit ordinairement la voie
publique sur la réputation de savoir dont il jouissoit , qui le
faisoit appeler rabbin.
Lorsque les Israélites furent entièrement dispersés , ils for
mèrent de petites communautés dans les lieux où il leur fut
permis de se réunir en certain nombre. Là il y eut quelquefois
unrabbin et deux autres docteurs qui , sous le nom de
Bethdins , c'est-à-dire maison dejustice,rendoient des jugemens:
le rabbin faisoit les fonctions de président , et les deux
autres celles de juges et d'assesseurs .
Les attributions , comme l'existence de ces tribunaux , ont
toujours dépendu , jusqu'à nos jours , de la volonté des gouvernemens
sous lesquels les juifs ont vécu , et selon le degré
detolérance dont ils ont joui.
Depuis la révolution , il n'existe plus en France , ni dans le
royaume d'Italie , aucun de ces tribunaux de rabbins , les
juifs , devenus citoyens , se sont conformés en tout aux lois
de l'Etat, Aussi les attributions des rabbins , dans les lieux où
il y ena, sebornent -elles à prêcher la morale dans les temples ,
àbénir les mariages , et à prononcer les divorces.
Dans les lieux où il n'y a point de rabbins , le premierjuif
instruit dans sa religion peut, selon la loi , bénir un mariage
sans l'assistanced'un rabbin; cequi est sans doute un inconvénient
dont il importe de prévenir les suites , en étendant la
défense faite aux rabbins , par l'arrêté des consuls du .... , à
toutes autres personnes qui seroient appelées à bénir un
mariage.
Al'égard de la police judiciaire parmi eux , comme ils n'ont
aucune hiérarchie ecclésiastique constituée , aucune subordination
de fonctions religieuses , ils n'en exercent aucune.
524 MERCURE DE FRANCE ,
Neuvième question .
Ces formes d'élection , cette jurisdiction de police judiciaire
sont- elles voulues par la loi , ou seulement consacrées
par l'usage ?
R. Les réponses faites aux deux questions précédentes dispensent
de rien dire sur celle-ci. On peut seulement faire remarquer
qu'en supposant que les rabbins eussent conservé de
nos jours quelque jurisdiction de police judiciaire , ce qui
n'est pas , cette jurisdiction, non plus que les formes d'élection
, ne seroient pas voulues par les lois,mais seroient seulement
établies par l'usage .
Dixième question.
Est-il des professions que la loi des juifs leur défende?
R. Il n'en est aucune. Au contraire , le Talmud ( Voyez
Kiduschim , ch. It ) déclare positivement que le père de famille
qui n'enseigne pas une profession à son enfant , l'élève
pour la vie des brigands .
Onzième question.
La loi des juifs leur défend- elle l'usure envers leursfrères?
R. Le Deuteronome , chap. 23 , vers. 19 , porte : « Vous ne
>> prêterez point à intérêtà votre frère , ni de l'argent, ni des
>>grains , ni quelqu'autre chose que ce soit, >>
Le mot hébreu nechect , que l'on a traduit par celui
d'usure, a été mal interprêté ; il n'exprime en langue hébraïque
qu'un intérêt quelconque, et non un intérêt usuraire: il n'a
donc pas la signification que nous donnons aujourd'hui au
mot usure.
Il estmême impossible qu'il ait cette signification; car cette
expression est relative, et il n'y a rien dans le texte qui serve
de terme à sa relation.
Qu'entendons-nous par le mot français usure ? N'est-ce pas
d'un intérêt au-dessus de l'intérêt légal , là où la loi a fixé le
taux de ce dernier ?
Si la loi de Moïse n'a point fixé ce taux, peut-on dire que
le mot hébreu signifie un intérêt illégitime ?
Le mot nechech est dans la langue hébraïque ce qu'est le
motfenus dans la langue latine.
Ainsi , pour qu'il y ait lieu de croire que ce mot pût signifier
usure, il faudroit qu'il en existât un autre qui signifiât intérêt:
de cela seul que ce mot n'existe point, tout intérêt est usure ,
ou toute usure est intérêt. Quel étoit le but du législateur,
en défendant à un Hébreu de prendre intérêt d'un autre ?
C'étoit de resserrer entr'eux les liens de la fraternité , de leur
prescrire une bienveillance réciproque , et de les engager à
s'aider les uns les autres avec désintéressement,
SEPTEMBRE 1806. 525
Lapremière pensée avoit été d'établir entre eux l'égalité
des biens et la médiocrité des fortunes particulières : de là
' institution de l'année sabbatique et de l'année jubilaire, dont
l'une revenoit tous les septans , et l'autre après cinquante ans.
Par l'année sabbatique, toutes les dettes prescrivoient ; l'année
jubilaire amenoit la restitution de tous les biens vendus ou
aliénés.
Il étoit facile de prévoir que la différente nature des terrains,
le plus ou le moins d'industrie , les fléaux du ciel qui pourroient
frapper l'un et épargner l'autre , devoient nécessairement
apporter de l'inégalité dans les produits ; que l'Israélite
malheureux auroit recours à celui que la fortune auroit favorisé.
Moïse n'a pas voulu que celui-ci profitât de l'avantage
de sa situation et fit payer au premier le service qu'il auroit
réclamé de lui ; qu'il aggravat ainsi le malheur de son frère ,
et s'enrichît lui-même en l'appauvrissant ; c'est dans cette vue
qu'il leur a dit : « Vous ne prêterez point à intérêt à votre
frère. >>>>
Mais quels prêts pouvoient se faire les juifs entr'eux dans
un temps où ils n'avoient aucun commerce , où il circuloit si
peu d'argent , et où la plus grande égalité régnoit dans les
propriétés?
Cenepouvoit être que quelques boisseaux de blé , quelques
bestiaux , quelque instrument de labourage ; et Moïse voulut
que ces services fussent gratuits.
Il ne vouloit faire de son peuple qu'un peuple de laboureurs.
Long- temps même après lui , et quoique l'Idumée fût
assez voisine des côtes de la mer , occupées par les Tyriens ,
les Sydoniens et d'autres nations navigatrices et commerçantes
, on ne voit point que les Hébreux s'adonnassent au
commerce : toutes les ordonnances de leur législateur sembloient
les en éloigner.
Ainsi il ne faut point considérer la défense de Moïse comme
un principe deloi de commerce , mais seulement comme un
principe de charité. Selon le Talmud, il ne s'agit ici que du
prêt, en quelque sorte domestique , du prêt fait à l'homme
peu fortuné; car s'il s'agissoit d'un prêt fait à un négociant ,
même juif, ce prêt seroit permis , sous la condition d'un
profit relatif au risque.
Autrefois , ce mot usure ne présentoit aucune mauvaise
acception , et signifioit simplement un intérêt quelconque.
l'expressiond'usure ne peut plus rendrele sens du textehébreu :
aussi la bible d'Orwall et celle des juifs portugais appellent
intérêt ce que Irci , d'après la Vulgate , appelle usure.
Ainsi , par la loi de Moïse , le simple prêt à intérêt , non
526 MERCURE DE FRANCE ,
seulement entre juifs et juifs , mais encore entre un juif et
un compatriote sans distinction de religion , est défendu ;
il doit être gratuit toutes les fois qu'il s'agit d'obliger celui
qui réclame notre secours , et que l'emprunt n'a pas pour
objet une entreprise de commerce.
Ilne faut pas perdre de vue que ces lois si belles et si lumineuses
, à une époque si reculée , ont été faites pour unpeuple
qui formoit alors un Etat, et tenoit une place parmi les
nations.
Qu'on jette un regard sur les restes de ce peuple infortuné,
dispersé chez tous les peuples de la terre,on verra que depuis
que les juifs ont été dépossédés de la Palestine , il n'y a plus eu
pour eux de demeure commune, de propriété , d'égalité pri
mitive à maintenir. Quoique remplis eux-mêmes de l'esprit
de leur législation , ils ont senti que du moment où le principe
de la loi n'existoit plus , ils ne devoient plus la suivre ,
et on les a vu sans aucun scrupule prêter à intérêt aux juifs
commerçant comme aux hommes d'un culte différent.
Douzième question.
Leur défend-elle ou leur permet-elle defaire l'usure aux
étrangers?
R. Nous avons vu dans la réponse à la question précédente,
que la défense de l'usure considérée comme l'intérêt le plus
modique , étoit moins un principe de commerce qu'un principe
de charité et de bienfaisance; c'est sous ce point de vue
qu'elle est également condamnée par Moïse et par le Talmud,
et que la défense , sous će rapport, s'applique autant à nos
concitoyens qui ne sont pas de la même religion , qu'à nos
co-religionnaires. Cette disposition de la loi, qui permet de
prendre intérêt de l'étranger , ne se apporte évidemment
qu'aux nations avec lesquelles on a des relations de commerce;
autrement ily auroit une contradiction manifeste entre
ce passage et vingt autres des livres sacrés : Aimez l'étranger,
parce que le Seigneur notre Dieu l'aime; donnez-lui la
nourriture, le vetement. Il n'y aura qu'une méme loipour
vous etpour les étrangers qui sont dans votre pays; que la
justice se rende également parmi vous aux étrangers et à
vos concitoyens ; que maudit soit celui qui fera le moindre
tort à l'étranger; traitez l'étranger comme vous-méme.
Ainsi larestriction ne s'appliquoit pas à l'étranger qui résidoit
dans Israël; l'Ecriture le met sous la sauve-garde de
Dieu : c'est unhôte sacré ,etDieu fait un devoir de l'accueillir
comme la veuve etl'orphelin. Il estévident quele texte
extraneofenerabis et fratri tuo nonfenerabis , ne peut s'en
SEPTEMBRE 1806. 527
tendreque des nations étrangères avec lesquelles on fait le
commerce ; et même en ce cas l'Fcriture , en permettant de
prendre intérêt à l'étranger , n'entend point par-là un profit
excessif, oppresseur, odieux à celui qui le paie.
Non licuisse Israëlitis , disent les docteurs , usuras immoderatas
exigere ab extraneis, etiam divitibus ; res estper se
nota.
Si Moïse étoit le législateur des juifs , étoit-il le législateur
de l'univers ? Les lois qu'il donnoit au peuple que Dieu lui
avoit confié alloient-elles devenir les lois du monde? Vous ne
prendrez point d'intérêt à vosfrères. Quelle garantie avoit-il ,
que dans les relations qui devoient naturellement s'établir
entre lesnations juiveset les nations étrangères , ces dernières
renonceroient aux usages généralement répandus dans le commerce
, et prêteroient aux juifs sans exiger aucun intérêt ? Et
alors falloit-il qu'il consentit à le sacrifier , à l'appauvrir ,
pour enrichir les peuples étrangers ? N'est-il pas absurdede lui
faire un crime de la restriction qu'il a mise au précepte du
Deuteronome ? Quel est le législateur qui ne l'ait regardé
commeun principe naturel de réciprocité? Combien, à cet
égard, la législation de Moïse est plus simple, plus noble ,
plusjuste et plus humaine que celledesGrecs et desRomains!
Vit-on jamais parini les Israélites anciens ces scènes de scandale
et de révolte , provoquées par la dureté des créanciers
envers les débiteurs; ces fréquentes abolitions de dettes pour
éviter qu'une multitude appauvrie par les exactions des préteurs
ne se livrât au désespoir ? La législation mosaïque et ses
interprètes ont distingué , avec une humanité digne d'éloges ,
les divers usages de l'argent emprunté. Est-ce pour soutenir la
famille ? l'intérêt est défendu. Est-ce pour entreprendre un
commerce qui fait courir un risque aux capitaux du prêteur?
l'intérêt est permis , même de juifà juif. Prétez aux pauvres',
ditMoïse. Ici le tribut de la reconnoissance est le seul intérêt ;
le salaire du service rendu est dans la satisfaction de l'avoir
rendu. Il n'en est pas de même à l'égard du riche qui emploie
des capitaux dans l'exploitation d'un grand commerce. Là il
permet que le prêteur soit associé aux profits de l'emprunteur ;
et comme le commerce étoit pour ainsi dire nul parmi les
Israélites , exclusivement adonnés au labourage , et qu'il ne
se faisoit qu'avec les étrangers , c'es-à-dire , les nations voisines,
il fut permis avec elles d'en partager les profits.
C'est ce qui fit dire à M. de Clermont-Tonnerre , dans l'as
semblée constituante , ces paroles remarquables : « L'usure ,
>> dit-on , est permise auxjuifs ; cette assertion n'est fondée
> que sur une interprétation fausse d'un principe de bienfai
528 MERCURE DE FRANCE ,
>> sance et de fraternité qui leur défendoit de prêter à intérêt
>> entr'eux. >>
Cette opinion est celle de Puffendorffet d'autres publicistes .
Il est incontestable , d'après le Talınud , que l'intérét , même
entre Israélites , est permis lorsqu'il s'agit d'opérations de commerce
dans lesquelles le prêteur , en courant une partie des
risques de l'emprunteur , s'associe aussi à ses profits; c'est
l'opinion de tous les docteurs juifs.
On voit que les opinions absurdes et contraires à la morale
sociale , que peut avoir avancées un rabbin , ne doivent pas
faire porter un jugement défavorable sur la doctrine générale
des juifs; de même que les idées semblables , avancées par des
théologiens catholiques, ne doivent pas être mises sur le compte
de la doctrine évangélique.
Onpeut en dire autant de l'imputation faite aux Hébreux ,
d'avoir une disposition maturelle à l'infame trafic de l'usure.
On ne peut pas nier qu'il ne s'en trouve quelques-uns , mais
enbienplus petit nombre qu'on ne pense , qui se livrent à ce
honteux commerce défendu par la loi. S'il en est quelques-uns
qui s'écartent à cet égard des lois de la délicatesse,n'est-il pas
injuste d'imputer ce vice à cent mille individus ? Ne le seroit-il
pas de l'imputer à tous les chrétiens , parce qu'il s'en trouve
qui se le permettent ?
FONDS PUBLICS DU MOIS SEPTEMBRE.
DU SAMEDI 6 - Ср. 0/0 c . J. du 22 mars 1806 6of. Soc. 75c. 65c.
75c. 70c. 650c 75c doc ec. oof oof coc . cof.
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 64f. 6 , f. 100.000 orc
Act. de la Banque de Fr. 1161f25c. 1162f 500 oooofocooof.
DU LUNDI 8 - Cp. o/o c. J. du 22 mars 1806. 67f. tbf. 6oc 67f €6f.
8oc. 6of Soc 85с дос оос . оос . оос оос
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806 64f. 250 oof
Act. de la Banque de Fr. 1100f. a5c. 163.000 00oof. oooof ooc
DU MARDI 9. -C pour 0/0 c. J. du 22 mars 1806. 67f. 6of9-c 67f.
66f. goc 67f toe. 671 67f 100 oof.
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806.6 f. 50с 6 с. 50с.
Act. de la Banque de Fr. 1167f5c. 1168f. 750 0000 000.
DU MERCREDI 10. - Cp.oo c . J. du 22 mars 1806. 67f 150 200. 15€
100. 150 200 250.0осоос , ооc . coc oof.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1805. ofcof. onc.
Act. de la Banque de Fr. 1168f 75c 000 of ouc oof ooc. oof ooc. oroof.
DU JEUDI 11. Cp.ooc J. du 22 mars 1806. fururée . ooc ooc০ ০০০ co
OOC OOC OOC. OOC OOC GOC
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806 6 if foc 45c. 500 450 250
Act. de la Banque de Fr. 1170. 116Sf 7 ic. 1167f. 50c. 1163f 75c
DU VENDREDI 12. -Cp. ojo c. J. du 22 mars 1806 , ferméc. oof. ooc
ooc . 000. 000 goc boc ooc oof
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 64f3cc оос .
Act. de laBanque de Fr. 1165f 11625 500. 000 000ofoooof000
( No. CCLXX . )
(SAMEDI 20 SEPTEMBRE 1806. )
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE.
L'AMANT POÈTE.
Quor, tu redis ces vers, enfans de mon délire ,
Sans art et sans effort échappés à ma lyre !
Cejournal amoureux de maux et de plaisirs
Charme ta solitude , amuse tes loisirs !
Eh , qu'importe à mes chants une longue mémoire ?
Plaire à mon Emilie est assez pour leur gloire.
Je les ai faits pour toi, pour toi seule; et jamais
Ils ne furent souillés par des yeux indiscrets .
J'y peins de nos amours la fortune diverse ,
Etne vais point chercher dans Tibulle et Properce
L'art de chanter des feux moins ardens que les miens,
De vanter des attraits effacés par les tiens .
Tu ris , mon luth résonne , et ta gafté m'inspire;
Si tu gémis , mon vers s'attendrit et soupire ;
C'est toi qui le remplis de force ou de langueur :
Ma Muse est dans tes yeux , dans tes bras , dans ton coeur.
Heureux l'amant poète ! Il cultive sans cesse ,
Une Muse facile , une tendre maîtresse :
Toutes deux à l'envi le comblent de faveurs ,
Et pour lui des lauriers naissent parmi les fleurs .
Amour, tresse pour moi cette double guirlande ;
Viens aux pieds d'Emilie en déposer l'offrande;
LI
530 MERCURE DE FRANCE , -
Quesamainsur mon front la place, et qu'un souris
De ce don précieux rehausse encor le prix !
Oh, combien ces lauriers , ces fleurs , cette couronne
Valent moins qu'un souris de celle qui les donne !
M. GINGUENÉ , de l'Institut .
LE RENDEZ -VOUS DE LA TRÉPASSÉE ,
ROMANCE.
CLAIRE et Paulin avec simplesse
Couloient leurs jours
Et voyoient fleurir leur jeunesse
Et leurs amours ;
Rien ne pouvoit en apparence
Les désunir :
Le temps cher à leur espérance
Allcit venir.
Ils ne rêvoient qu'hymen et joie ,
Loisir heureux
Qu'undieu consolateur envoie
Aux malheureux.
Mais de Paulin voici le père !
<<Il faut partir,
>>>Et de la main de votre Claire
>> Vous départir.>>>
Il s'en alla vers sa future
En grand émoi :
« Déplorable mésaventure !
>> C'est fait de moi !
>> Mon père veutque je le suive,
» Et dès ce soir;
>> Mais jurons-nous , quoi qu'il arrive ,
>>> De nous revoir.
• Si quelqu'un d'un amour coupable
>>Veut te lier,
>> Tu répondras : Suis-je capable
>> De l'oublier ?
SEPTEMBRE 1806. 53г
>> Bientôt mon ami va me dire,
>> Eveillez- vous !
>> C'est enfin l'heure de sourire
>> A votre époux.
>> Mais si l'un de nous dans l'attente
>> Est trépassé,
>> Que son ame reste constante
>>Au délaissé !
>> Qu'avec doux regard , doux visage ,
>> Et doux parler ,
>> Elle vienne du noir rivage
>> Le consoler. »
Paulin partit. Un coeur novice
Est si léger !
Un rien, un desir, un caprice
Le fait changer.
Claire est bien loin: Rose est jolie....
Un trait l'atteint;
Le temps fuit , le serment s'oublie,
L'amour s'éteint .
Claire apprenant par renommée
Ses nouveaux feux ,
Lui mande : « Une autre bien -aimée
>> Obtient tes voeux ;
>> Celui qui m'occupe à toute heure
>> M'a pu trahir !
>> Claire lui pardonne , le pleure , :
>> Et va mourir. >>>
D'abord à de grandes alarmes
Il se livra;
Mais Rose d'un air pleinde charmes
Le rassura.
<< Pourrois-tu croire à la nouvelle
>> De ce trépas ?
>> On se lamente , on se querelle,
>> On ne meurt pas .
» La joie est si vîte ravie
>>> A nos desirs !
>> Faut- il consumer notre vie
>>Endéplaisirs ?
Lla
532
MERCURE DE FRANCE,
» Viens à la fète qu'on dispose
>> Finir le jur,
» Et tu recevras de ta Rose
>> Doux lots d'amour. >>
Il vole au bal , et fend la presse
Pour la chercher :
Il lui semble que tout s'empresse
Ala cacher;
Il croit l'entendre dans la foule
Au moindre bruit ,
Et voit son espoir qui s'écoule
Avec la nuit.
Mais voilà bien de son amante
Le domino ,
Soncou de lis , sa main charmante ,
Et son anneau :
« Rose , un heureux projett'appelle ;
>> Il t'en souvient.
Tu me diras trop tôt , cruelle,
>> Que le jour vient !
>> Disparoissez , forme empruntée,
>> Masque envieux ! »
Ildit; et Claire ensanglantée
S'offre à ses yeux ,
Le bras armé d'un glaive humide ,
·L'oeil égaré ,
Le teint meurtri , le sein livide
Et déchiré.
Sans le délivrer de cette ombre
L'aurore a lui ;
Clairepromène un regard sombre
Autour de lui ;
Dès que ses sens chargés de veilles
Vont s'assoupir,
Elle murmure à ses oreilles
Un long soupir.
Maisquand sa peine fut comblée
Il eut merci ,
Et rendit son ame accablée
D'un noir souci.
SEPTEMBRE 1806. 533
Puisse , comme lui , tout parjure
A son serment
Subir de sa lâche impostur e
Le châtiment !
M. CH. NODIER.
Erratum. Dans le Fragment du poëme de LA NATURE , par M. Le Brun ,
inséré dans le dernier Numéro, ona omis deux vers, qu'il faut rétablir ainsi :
après le quatrième vers
lisez :
Le fer cultivateur luisant sur les sillons ;
Les forêts , les coteaux et leur fertile pente ,
Un zéphir qui s'agite , une onde qui serpente ,
Flattent plus , etc.
ENIGME.
Je suis gris , jaune , rouge ou blanc ;
Après le malheur le plus grand
Jeparus; des mortels j'adoucis la misère ;
Amon bienheureux inventeur,
Saufmon respect pour le lecteur,
Jefis montrer le derrière .
Je suis ennemi du chagrin ,
Etje fais braver le destin .
Je force mes prisons; j'inspire la tendresse;
L'Amour est sujet à mes lois ,
Je fomente , accrois son ivresse ;
J'en ai trop dit pour cette fois .
LOGOGRIPHΕ.
Qus suis-je ? un être abstrait , petit , moyen , ou grand;
Rond, carré quelquefois , entier, rompu souvent .
De disputes sans fin très- innocente cause ,
Beaucoup , pour m'établir, n'ont ni trève , ni pause.
Dans mes six pieds divers que ne trouve-t-on pas ?
L'antiquité crédule en faisoit bien du cas :
Certains me disoient d'or; et , dans cette importance ,
Du monde, suivant eux , je réglois l'existence .
Ces honneurs sont passés : du cerveau des savans
J'ai descendu depuis au comptoir des traitans.
3
534 MERCURE DE FRANCE ,
Låje règne : on m'y voit bien rangé par colonne .....
Mais c'est assez : voyons ce que mon nom vous donne.
Vingt mots , ni plus ni moins , dans mon sein rassemblés ,
Vont vous rendre bientôt tous mes traits dévoilés.
D'abord , voici le nom de ce bon patriarche
Qui replanta la vigne au sortir de son arche;
Puis ce qu'aux champs , l'eté , cherche le promeneur;
Un arbre; une rivière ; un métal séducteur ;
Ceque dès en naiss nt nos pères nous transmettent ;
Et ce qu'à leurs desirs les sages toujours mettent.
Les sages ! c'est bien dit : en est- il ici-bas ?
Cette affaire , au surplus , ne nous regarde pas .
Poursuivez, je vous offre un lieu dans l'Helvétie ;
De la gamme une note ; et ce qu'en temps de pluie
Les dames , avec grace , ont soin de relever.
Plus, une particule; un titre à mériter,
Quoiqu'en ce siècle, hélas ! il ait peu nos hommages ;
Le théâtre effrayant des vents et des naufrages ;
Deux pronoms; certain mot dont au jeu l'on se sert;
Unmont, chez les Hébreux , au mili u d'un désert ;
L'aspect qu'imprime au front le crime ou l'infortune.
Si ce trop long détail , lecteur , vous importune ,
Terminons en deux mots : dites le nom latin
Du plus affreux tyran de l'Empire Romain ;
Et joignez-y la ville , en héros și féconde ,
Qui fut ( et même encor ) la première du monde.
Parun Abonné.
CHARADE.
CHAQUE matin, lecteur, tu cherches mon premier;
Aton baudet , par fois , tu donnes mon dernier ;
Souventdans un concert l'on entend monentier.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier N°. est Silence.
Celui du Logogriphe est Noise , où l'on trouve Oise.
Celui de la Charade est Mou-lin.
SEPTEMBRE 1806 . 535
OEuvres de Louis XIV, avec son portrait , et vingt - deux
copies , figurées au burin , de l'écriture des principaux
personnages qui ont paru sous son régne. Considérations
sur ce monarque , par M. Grouvelle , éditeur ; et Précis
historique , par M. le général de Grimoard. Six vol . in-8°.
Prix : 36 fr. , et 45 fr. par la poste. A Paris , chez Treutell
et Wurtz , libraires , rue de Lille; et chez le Normant,
imprimeur-libraire , rue des Prêtres S. Germain-l'Auxerrois ,
n°. 17.
La guerre des philosophes contre les rois continue toujours;
mais la manière dont ils la font a changé comme les
temps et les circonstances. Quand la foiblesse des princes permet
tous les attentats , les philosophes les insultent en face;
mais quand leur fermeté enchaîne la malveillance , ils usent
d'adresse , et ils se contentent de flétrir la mémoire des rois
qui ne sont plus. Ils choisissent pour sujet de leur satire ceux
qui ont le plus illustré les nations , afin qu'on en conclue que
les princes qui vivent de leur temps , quelqu'éloge qu'ils
reçoivent de leurs contemporains , ne valent pas mieux
que ceux dont on avoit raconté tant de merveilles. Ilfaut
toujours, dit Voltaire , dans le Siècle de Louis XIV, que ce
qui est grand soit attaqué par les petits esprits.
Nous avons vu paroître, il y a quelque temps , un volume
des Mémoires de Louis XIV, écrits par lui-méme, et mis
en ordre par M. de Gain - Montagnac. Il en a été rendu
compte dans le Mercure , par M. de Châteaubriand ( 1) ; et
nous ne pouvons que renvoyer nos lecteurs à son intéressant
article , pour juger le mérite des écrits du monarque , et dans
quel esprit son éditeur a présenté ce précieux recueil au
public.
(1) Dans le N°. CCLII , du 8 mars dernier.
4
A
NIS
536
VI
MERCURE DE FRANCE ;
M. le général Grimoard , à qui Louis XVI avoit confié
beaucoup de papiers de Louis XIV, s'est mis en société avec
M. Grouvelle pour nous donner la nouvelle édition qui vient
de paroître des OEuvres de Louis XIV, en six volumes in-8° .
Ces nouveaux éditeurs , ou leurs libraires , ont pris la peine
de faire imprimer un long avis , pour observer que leurs six
volumes renferment plus d'objets que celui de M. de Gain-
Montagnac , ce qui n'est pas plus contestable que la supériorité
du prix de leur édition sur celui de la sienne. On sent
bienque ce n'est pas l'épaisseur ni la cherté d'un recueil qui
en fait le mérite. M. de Gain-Montagnac a choisi tout ce
qu'il a jugé digne d'intérêt , et les nouveaux éditeurs ont
imprimé , sans exception, tout ce qu'ils ont pu découvrir de
Louis XIV, sur lui , pour lui , et sur-tout contre lui. Toutes
les omissions de M. de Gain-Montagnac sont donc volontaires
, puisqu'il a fait un choix; et la préférence qu'il a donnée
à une version plutôt qu'à une autre, dans les variantes
des écrits autographes , a été le fruit de ce même choix. Il seroit
moins raisonnable de la lui reprocher, que d'accuser les nouveaux
éditeurs d'avoir confondu dans leur recueil tout ce qui
pouvoit plaire au public avec tout ce qui ne peut que servir
de matériaux à l'historien. En suivant le plan qu'ils s'étoient
tracé, ils auroient pu faire imprimer toutes les pièces diplomatiques
, et toutes les correspondances du temps , sans que
leur compilation eût connu d'autres bornes que la lassitude.
Ces volumineuses collections , quand elles sont faites dans un
bon esprit , ne peuvent nuire qu'à la bourse des éditeurs ; et
pous nous abstiendrons de rien dire qui puisse décourager
ceux qui seroient tențés d'en hasarder de semblables.
Il ne manque rien à celle-ci de tout ce qui peut en faire
un objet de curiosité , et même de luxe. Toute la partie mécanique
a été parfaitement soignée par les éditeurs ; et nous
n'aurions eu que des voeux à former pour leur succès , si l'on
ne découvroit pas , au milieu de leur travail, la détestable
SEPTEMBRE 1806. 537
pensée , chose inconcevable , d'abaisser le caractère du héros
dont on publie les OOEuvres , quoique ses écrits portent à
chaque ligne la marque d'un esprit judicieux et d'une ame
élevée. Mais il faut nous håter de distinguer le travail de
M. de Grimoard et celui de M. Grouvelle , afin qu'on ne
croie pas que nous les comprenons dans une seule et même
condamnation.
Tout le recueil est divisé en cinq parties :
Les Mémoires Politiques ;
Les Mémoires Militaires ;
Les Lettres;
La Traduction des Commentaires de César;
Et les Pièces diverses.
Le tout est précédé d'un Avertissement et de Considérations
sur Louis XIV, par M. Grouvelle , qui s'est en outre
chargé de répandre des Notes dans tout l'ouvrage. Ces Considérations
et ces Notes formeront l'objet particulier de notre
examen.
M. de Grimoard , militaire de profession , a rempli les
lacunes qui se rencontrent dans les Mémoires Militaires par
des Précis historiques; et pour éclaircir le sujet , il a souvent
ajouté aux Mémoires mêmes quelques explications. On
trouve en outre, en tête de son travail , une Lettre de lui à
M. Grouvelle , pour tenir lieu d'Avertissement. La Lettre,
quoiqu'assez sèche , les Précis historiques et les Explications
qui décèlent plus de science théorique que de connoissance
pratique dans l'art de la guerre , sont d'un esprit droit et
réservé qui craint d'accorder à Louis XIV quelqu'admiration
qu'il ne mériteroit pas. Il nous apprend que Louis XVI
n'avoit pas une idée très-relevée du caractère de son illustre
prédécesseur; et M. de Grimoard , par respect sans doute
pour l'opinion de ce malheureux prince , aura cru devoir
adopter sa manière de voir et de penser.
Quant à M. Grouvelle , on ne sauroit dire que ce soit par
538 MERCURE DE FRANCE ,
aucun sentiment d'estime pour les opinions de Louis XVI ,
ou par un reste d'attachement pour sa personne , qu'il s'est
appliqué si fortement , dans son nouveau travail , à déprécier
Louis XIV; mais , quoiqu'il ne se soit pas trouvé en rapport
d'intimité avec Louis XVI , M. de Grimoard savoit ,
comme tout le monde, que personne n'étoit plus en état que
M. Grouvelle de juger un roi , quelque grand qu'il fût , et de
l'abaisser au dernier rang. C'est ce qu'il vient de faire dans
ses Considérations sur Louis XIV, et dans les Notes qu'il a
répandues au milieu de ses écrits. Il est curieux d'entendre
M. Grouvelle s'exprimer sur le compte de Louis-le-Grand ,
et d'opposer à ses assertions dépourvues de fondement ,
les écrits qu'il publie , et le témoignage même de son associé ,
M. de Grimoard. C'est un plaisir qu'il ne nous sera pas difficile
de nous procurer.
M. Grouvelle commence par protester, et il le répète je ne
sais combiende fois dans le cours de l'ouvrage , que son intention
n'est point de déprimer Louis XIV : précaution bien inutile,
s'il ne le déprimoit pas en effet; car il ne vient pas dans la
pensée d'un voyageur qui marche vers Bruxelles , de dire :
Je ne vais point à Rome.
Il demande dans un autre endroit, sur quel témoignage
on oseroit démentir celui du roi ? Ce sera apparemment sur le
témoignage de M. Grouvelle , puisqu'il n'y a que lui qui le
contredise à chaque mot, et que cette contradiction est poussée
si loin , que M. Grouvelle sait mieux que Louis XIV ce qu'il
faisoit ou ce qu'il ne faisoit pas , ce qu'il aimoit et ce qu'il
n'aimoit pas. Il soutient d'abord qu'il n'a jamais rien fait par
lui-même , quoique Louis dise formellement qu'il examinoit
toutes choses. Il appelle en témoignage M. de Grimoard; et
M. de Grimoard dit que Louis fut long-temps son propre
ministre de la guerre , et qu'il minutoit de sa main ou qu'il
dictoittoutes les lettres un peu importantes. Il n'y a qu'une
seule chose que M. Grouvelle avoue que Louis XIV ait faite,
SEPTEMBRE 1806. 539
cesont les écrits qu'il présente comme de lui; mais, lorsqu'à
la connoissance de M. Grouvelle , il y en a déjà suffisamment
pour remplir six gros volumes , comment peut-il avancer que
celui qui en est l'auteur n'a jamais rien fait par lui-même ;
que tout le biende son règne est dû à Colbert , et tout le mal
à Louvois? Dans une autre circonstance, il dit que le sanglant
abus que le roi fit des forces d'une grande nation , a été le
sujet d'invectives trop méritées , mais que son dessein n'est
pas de les répéter; et là-dessus il atteste les paroles de Louis
au lit de mort : J'ai trop aimé la guerre: regret magnanime
d'un prince qui sentoit profondément ce qu'il enavoit coûté
pour asseoir l'Empire Français sur des bases inébranlables !
Qui croiroit qu'après s'être appuyé de ce témoignage pour
donner quelque poids à son accusation , cet écrivain nie aussitôt
que Louis ait aimé la guerre ? « Ce n'étoit pas la guerre qu'ai-
> moit Louis , dit-il , mais bien plutôt l'appareil de la puis-
>> sance,l'éclat, et le bruit flatteur qui l'accompagnoit. » Ainsi,
selon lui , Louis aimoit la guerre lorsqu'il s'agit de prouver
qu'il a prodigué inutilement le sang des peuples; mais ensuite,
si l'onveut entendre que cet amour de la guerre décèle une
ame grande et forte, il se trouvera que Louis n'aimoit plus
la guerre : ce sera seulement l'appareil qui le suit; ce sera
uniquement pour s'entendre louer qu'il aura fait périr des
armées innombrables. Et M. Grouvelle nous assure qu'il respecte
le témoignage de Louis XIV, et qu'il ne cherche pas à
rabaisser son mérite ni à le déprimer !
Selon le même M. Grouvelle , Louis n'a jamais payé de sa
personnedans aucuneguerre. Mais M. Grouvelle ne se souvient
pas de ce que Louis XIV fit au siége de Lille ; il oubliequ'au
siége de Maestrick , les boulets des remparts venoient labourer
sonquartier; il le perd de vuedevant le château de
Namur , dont l'artillerie tuoit ses gens auprès de lui. Pour
que le reproche fût fondé , il faudroit qu'il se fût rencontré
quelque circonstance considérable où son bras eût été néces540
MERCURE DE FRANCE ,
saire au salut de l'armée , et qu'il eût refusé d'agir ; or , cette
circonstance ne s'est jamais trouvée. M. de Grimoard , qui
est encore sur cet article en opposition avec M. Grouvelle ,
et qui se connoît probablement mieux que lui en valeur ,
observe avec raison que le canon et la mousqueterie d'une
place tuent comme ceux d'une armée en bataille rangée; mais
il fait à Louis un reproche de n'avoir pas passé le Rhin à Elternberg
avec les premiers bataillons que le grand Condé commandoit.
M. de Grimoard auroit pu observer que la valeur
française avoit plutôt besoin d'être retenue qu'excitée dans ce
passage mémorable, et que quand le salut d'une nation dépend
de la conservation d'une seule tête , il ne fautpas l'exposer sans
nécessité. Le chef d'un empire ne doit pas être un fanfaron
de bravoure. Aussitôt que la foudre ennemie a pu le frapper, il
doit être réputé vaillant.
M. Grouvelle , qui ne sait rien de tout cela , qui perd la
mémoire , et qui déraisonne à la seule pensée d'un roi , n'accorde
pas à Louis XIV le mérite de s'être gouverné par luimême
; mais comme l'histoire ne dit pas par qui il s'est laissé
conduire, l'éditeura imaginé, comme les poètes, un personnage
fantastique, et il nous assure très- sérieusement que Louis a été
gouverné par la crainte de l'étre : ce qui revient à dire que
sa sottise étoit telle qu'il ne savoit pas même s'il faisoit ce qu'il
vouloit faire . Il me semble que M. Grouvelle ne sait plus luimême
ni ce qu'il dit ni ce qu'il fait , et qu'il laisse gouverner
son imagination par la crainte qu'il a de rencontrer enfin un
roi qui ait le sens commun.
Si l'on veut croire M. Grouvelle , Louis XIV n'avoit donc
pas même le sentiment de sa force , de sa puissance et de sa
liberté ; il recevoit les idées des autres , en pensant qu'elles
étoient les siennes , et il les suivoit en tremblant qu'elles ne
fussent celles des autres . A-t-on jamais rien imaginé de plus
ridicule ? Mais ce n'est pas pour le ravaler que M. Grouvelle
imagine toutes ces belles choses : on connoît assez la sévérité
SEPTEMBRE 1806. 541
des jugemens qu'il prononce , et celui-ci est si peu de conséquence
que Louis XIV s'estimeroit heureux de sortir des
mains de M. Grouvelle à si bon marché.
Il seroit trop fatigant de relever toutes les erreurs de cet
écrivain qui se trouve comme écrasé sous le poids des qualités
du monarque , il n'en reconnoît aucune , et quand la vérité
le force de faire une légère concession , il l'atténue bien vite
autant qu'il peut. Il avouera par exemple volontiers que Louis
entendoit assez bien la politique qui consiste à rompre les
traités , quand on a la force de dicter de nouvelles lois plus
avantageuses à ses intérêts , parce que cette violation détruit
toute idée de moralité dans son auteur ; mais ensuite comme
l'avantage qu'on en retire pourroit faire passer légèrement
par-dessus l'infraction , et la faire considérer même par
quelques-uns comme un trait d'habileté , il a soin d'avertir
que Louis ne faisoit que suivre machinalement la marche qui
lui avoit été tracée d'avance par le cardinal Mazarin : en sorte
qu'il lui dispute jusqu'au mérite odieux d'un crime politique.
Malheureusement cet éditeur mal-adroit ne peut rien citer à
l'appui de son allégation. Seulement il lui plaît, sur un fait
litigieux jugé par les lois et par les armes en faveur de la
France , de prononcer d'une manière opposée aux intérêts de
cette nation , pour se donner le plaisir d'injurier Louis XIV :
ce qui est un moyen certain et commode, non pas d'avoir
toujours raison , mais de se la donner.
Un seul trait fournira toute la mesure de l'imprudence de
cet écrivain passionné , ce sera le dernier que nous citerons. Il
accorde à Louis l'art de représenter et de tenir une cour.
<< Mais il se peut , dit-il , comme la philosophie le prétend ,
>> qu'un tel art, fondé sur la bassesse de coeur et la pauvreté
>> d'esprit du peuple des cours , tende à l'augmenter sans
>> cesse , et par là devienne de plus en plus facile et mépri-
>>> sable. Il se peut encore qu'il ait le double inconvénient de
>> rabaisser le prince qui aura peude mérite à maîtriser des
!
542 MERCURE DE FRANCE ;
>> ames volontairement serviles , etde le tromper dangereuse-
>> ment , en le portant à juger de sa nation par ses serviteurs ,
>> et de l'humanité par ce que l'homme a de plus dégénéré. »
Maintenant , je le demande à M. Grouvelle lui-même , que
reste-t-il à Louis XIV de son art de tenir une cour ? Et ne
semble-t-il pas que le prince ne soit plus qu'un gardien de
bêtes de somme, et que sa cour ne soit nécessairement peuplée
que d'êtres abrutis ? N'est-ce pas là exactement où la
philosophie de M. Grouvelle veut en venir ? Mais examinons
un peu l'extravagance de cette philosophie , et comme elle
choisit mal ses exemples , ou comme elle fait gauchement ses
applications. Préférera-t-on son témoignage à celui de l'histoire
? Et lorsque celle-ci représente la cour de Louis XIV ,
comme la réunion la plus brillante et la plus polie qui ait
jamais existé , d'hommes et de femmes illustres , de guerriers
intrépides , de magistrats intègres , de savans distingués , faudra-
t-il croire , uniquement parce que la philosophie de
M. Grouvelle le dit , qu'il n'y avoit dans cette cour que de la
bassesse de coeur et de la pauvreté d'esprit ? Regarderonsnous
les Maintenon, les Motteville,les la Fayette et les Sévigné
comme de viles chambrières ? Les Vauban , les Racine , les
Boileau et les Bossuet comme des pauvres d'esprit ? Les
le Tellier , les d'Aguesseau , les Séguier et les Colbert comme
des modèles de bassesse ? Les Catinat , les Fabert , les Créqui,
les Bouflers , les Villars , les Montmorency, les Turenne et les
Condé comme ladégénération de l'espèce humaine ? Mais admettons
que M. Grouvelle n'ait pas pris la cour de Louis XIV
pour modèle du tableau qu'il nous présente, et qu'il n'ait eu
que l'intention de peindre en général l'esprit des cours corrompues;
on lui demandera toujours quel rapport il prétend
trouver entre ces cours , qu'il n'agarde de nommer , et celle
de Louis XIV ; comment la corruption de l'une prouve la
dégradation de l'autre ; et ce que , par exemple, on peut cone
clure contre Louis de la cruauté de la cour de Néron , ou de
l'avilissement de celle d'Héliogabale ?
SEPTEMBRE 1806. 543
Pour terminer ce tableau , réunissons les traits lancés contre
Louis par la philosophie de M. Grouvelle. Il n'avoit ni bon
sens ni justice , il étoit orgueilleux , méchant , cruel même ,
ignorant dans toutes les sciences ; son extérieur paroissoit seulement
noble et imposant , mais il n'auroit point imposé à
M. Grouvelle ; il ne faisoit rien par lui-même , il n'a rien
imaginé , rien inventé , rien perfectionné ; l'art de la guerre
ne s'est point avancé. Sous son règne , la législation n'a rien
acquis , la ressource des finances ne s'est pas accrue, l'agriculture
et le commerce n'ont point fleuri , la navigation ne
s'est pas étendue ; il ignoroit l'art de diriger ses généraux , il
n'avoit nulle expérience ; s'il avoit la science des négociations ,
il manquoit de l'habileté nécessaire pour en tirer parti ; il
n'avoit pas les qualités d'un capitaine ; si sa volonté étoit ferme,
ce n'étoit en lui qu'un entêtement funeste ; s'il a écrit des
Mémoires , ils lui ont été dictés; s'ils sont remplis de vues
perçantes et d'idées généreuses , elles ne viennent pas de son
propre fonds ; s'il y a dans ses lettres quelques traits de prudence
, ils lui ont été inspirés. Partout ailleurs ce n'est qu'un
sot; et dans toute sa conduite, c'est un vrai marquis deMascarille.
Tel est Louis XIV, au jugement de M. Grouvelle ;
et ondevine bien qu'il lui retire le titre de grand homme que
la postérité lui avoit donné. Il ne veut pas non plus qu'on
l'appelleun héros ; « mais , dit-il , sans être ni l'un ni l'autre ,
>> si l'onpeut encore être ungrand roi , LouisXIV le fut. » J'aimerois
autant dire d'un homme dont le jugement auroit été
renversé par quelqu'aventure notable : « Il est fou ; mais sans
>> donner aucun signe de raison ni d'intelligence , si l'on peut
>>encore avoir du sens etde la solidité d'esprit , cet homme
en a. »
Maintenant écoutons un moment Louis XIV , et voyons
quelle idée de la nation le peuplede sa cour lui faisoit concevoir:
3
<<D<ans le cours dela guerrede 1672, dit-il , je peux me
544 MERCURE DE FRANCE ;
>> vanter d'avoir fait voir ce que la France peut faire seule.
>> Il en est sorti des millions pour mes alliés , j'ai répandu des
>> trésors , et je me trouve en état de faire craindre mes enne-
>> mis, de donner de l'étonnement à mesvoisins, etdu désespoir
>> àmes envieux. Tous mes sujets ont secondé mes intentions
>> de tout leur pouvoir : dans les armées par leur valeur , dans
>> mon royaume par leur zèle, dans les pays étrangers par
>> leur industrie et leur capacité. Pour tout dire , la France a
» fait voir la différence qu'ily a des autres nations à celle
» qu'elle produit. >>>
Et ailleurs il fait ces réflexions tellement applicables au
temps présent qu'il semble qu'elles aient été faites hier :
<< Tout le monde voyoit avec étonnement qu'une nation
>> attaquée par tant de peuples conjurés contre elle , et dont
>> ils avoient par avance partagé la dépouille , ait si heureu-
>> sement fait retomber sur eux les malheurs qu'ils lui prépa-
>> roient ; qu'elle eût vaincu dans tous les lieux où ils l'avoient
>> obligée de porter ses armes ; et qu'enfin tant de puissances
>> réunies pour l'accabler , n'eussent fait que fournir partout
>> de la matière à ses conquêtes et à ses triomphes.
>> Mais malgré les avantages continuels que le roi remportoit
» sur eux, ils se flattoient tous les jours de quelque révolu-
» tion en leur faveur. Ils croyoient que la fortune se lasseroit
>> de suivre toujours le même parti; et qu'enfin la France
>> seroit contrainte de succomber , et à la force ouverte qu'ils
>> lui opposoient au dehors , et aux atteintes secrètes qu'ils
>> tâchoient de lui porter au dedans. >>>
On ne voit pas trop que Louis eût une opinion aussi défavorable
des Français que M. Grouvelle voudroit bien nous le
persuader; et pour le coup il conviendra lui-même que si
l'idée qu'il en avoit , fait connoître les personnages de la cour,
il faut croire qu'ils étoient tels que l'histoire nous les représente
: d'où nous conclurons ensuite que celui qui se trouvoit
àla tête d'une nation si vaillante , et qui la jugeoit avec tant
de
SEPTEMBRE 1806. 545
de sagacité , n'étoit ni unsot, ni unnain , ni un Mascarille.
Il seroit vraiment déplorable que la mémoire d'un roi qui
amérité de donner son nom à son siècle , se trouvat maintenant
en butte à la satire d'un publiciste déjà connu , si cet
écrivain jouissoit chez les politiques et auprès des gens de
lettres d'une réputation de prévoyance éprouvée et de talens
distingués : heureusement l'auteur ne laisse rien à craindre
sous ce double rapport.
Nous conviendrons cependant qu'il est toujours péniblë dë
voir les écrits d'un roi tel que Louis XIV , mêlées avec les
observations et les notes d'un esprit qui s'applique avec la plus
minutieuse ignorance à relever les tournures de phrases et
jusqu'aux mots consacrés par l'usage, ou qui feint d'ignorer
les convenances pour ne pas perdre une occasion de lancer un
nouveau trait contre l'écrivain. S'il est vrai, comme l'assure
M. Grouvelle , que les grands hommes soient si rares , et qu'il
yaitcomme impossibilité que les rois le deviennentjamais, d'ou
vientdonc qu'il s'attache avec tant de persévérance à dégrader
l'un de nos rois qui mérite le plus l'admiration des hommes ?
Comment ne lui vient-il pas dans la pensée que cet acharnement
à trouver mauvais ce que les autres trouvent respectable
, et à blâmer même les qualités qu'il est forcé d'avouer ,
pourroit quelque jour décourager celui qui seroit tenté de
suivre ses traces? Ignore-t-il donc le pouvoir d'une louange
délicate sur le coeur de l'homme; a-t-il oublié qu'Alexandre
est allé mourir au fond de l'Asie pour obtenir un éloge des
Athéniens; ignore-t-il combien l'ingratitude peut troubler
un coeur généreux; faut-il lui dire que les méchans ont fait
plusde tirans que les flatteurs , et que Brutus en poignardant
César a tué plus d'un bon roi ? Mais non , M. Grouvelle ne
veut rien savoir de tout ce qui peut exciter unprince à persister
dans la vertu ; sa philosophie ne connoît pas les détours
du coeur humain , et jamais elle ne transigera avec les rois.
Mm
T
546 MERCURE DE FRANCE ,
Mais enfin , demandera-t-on peut-être, quelle est donc la
cause d'une haine si mal dissimulée, et qui peut porter un
éditeur à dénigrer le personnage dont il publie les écrits ?
Un mot de M. Grouvelle répond à cette question, et ce seul
mot explique tout : Louis XIVn'étoit pas philosophe!
G.
OEuvres choisies et posthumes de M. de LaHarpe, de l'Académie
Française, avec le portrait de l'auteur. Quatre vol.
in-8° Prix : 20 tr. , et 26 fr. par la poste. A Paris , chez
Migneret, imprimeur, rue du Sépulcre, nº. 16; et chez
le Normant , imprimeur-libraire , rue des Prêtres Saint-
Germain-l'Auxerrois , n° . 17 .
( Hs. Extrait. Voyez le Nº. du 2 Août. )
Nous avons cherché à apprécier les ouvrages dramatiques
de M. de La Harpe. Les succès brillans du théâtre furent longtemps
le principal objet de son ambition; et les écueils qu'il
rencontra dans cette carrière difficile l'attristèrent plus d'une
fois , mais ne le découragérent jamais. Cependant des travaux
si opiniâtres , qui auroient sufli pour occuper la vie entière
d'un écrivain moins laborieux , ne purent absorber tellement
ses méditations , qu'il ne s'exerçât souvent dans d'autres genres
dę poésie. Ramené sans cesse à l'étude des chefs -d'oeuvre dans
tous les genres , par ce goût sûr et prompt qui lui en faisoit
sentir avec transport toutes les beautés, il étoit difficile qu'il
ne cédât pas au desir de les imiter. Ses nombreux essais ne
lui réussirent pas toujours; mais du moins ses efforts les plus
infructueux ne furent pas tout-à-fait perdus pour les lettres,
ni même pour la gloire de l'auteur. Ils servirent à lui faire
mieux apprécier ces génies sublimes , dont il ne pouvoit atteindre
la désespérante perfection; et les revers du poète ne
furent pas inutiles à l'instruction du critique.
Telle étoit d'ailleurs l'extrême facilité qu'il avoit reçue de
la nature , et son ardeur infatigable pour le travail, qualité
précieuse qui n'étoit peut-être que la conséquencede lapremière,
qu'on le vit entreprendre des ouvrages considérables ,
moins pour les donner au public , que comme un exercice
propre à perfectionner son style. Rien de plus frappant dans
SEPTEMBRE 1806, 547
ee genre que le dessein qu'il conçut , dans les dernières années
de sa vie , de traduire le Tasse , dans l'intention de se former
au style de l'épopée , et d'élever son talent à la hauteur du
sujet qu'il vouloit traiter. Ainsi , une entreprise effrayante et
par sa difficulté, et par le temps qu'elle exigeoit, n'étoit pour
lui qu'une étude utile à un autre ouvrage , et il faisoit cette
étude à 60 ans.
S'il est un genre d'écrire où le talent le plus heureux et le
plus fécond ne puisse suppléer ni au temps ni à la patience ,
c'est la traduction en vers. Le génie de l'écrivain, retenu dans
les doubles entraves de la versification et de l'exactitude , est
réduit à se traîner sur les traces de son modèle. Il ne lui
suffit pas de bien penser et de bien s'exprimer , il faut qu'il
pense et qu'il s'exprime comme lui. Arrêté à chaque pas dans
une lutte sans cesse renaissante , il ne peut se livrer à cette chaleur
de composition qui, dans un ouvrage original , peut
faire pardonner les négligences par le feu et l'énergie de l'expression.
Il ne faut donc pas s'étonner si M. de La Harpe ,
quelle que fût la facilité dont il étoit doué, est resté , dans
cette traduction, non-seulement au-dessous du Tasse , mais
aussi fort au-dessous de lui-même. Elle offre , en effet, tous
les défauts qu'entraîneavec elle une trop grande précipitation :
termes impropres , versification lâche et traînante, épithètes
oiseuses; sur-tout ce vague d'expressions, qui est la plus
grande infidélité qu'on puisse reprocher à un traducteur ,
parce que , sans présenter de fautes grossières , il affoiblit toutes
les beautés, et fait perdre au modèle tout son caractère.
On y trouve , sans doute , plusieurs morceaux où l'on reconnoîtune
plume exercée dans l'art des vers; mais on regrette
peu que l'auteur se soit arrêté au huitième chant. Cetouvrage,
-à en juger par ce que nous en avons , auroit pu être très-
-supérieur à toutes les imitations en vers du poète italien , sans
mériter d'échapper à l'oubli où elles sont toutes si profondément
plongées .
Il faut porter un jugement tout contraire de la traduction
libre et abrégée de quatre chants de la Pharsale : il n'y a pas
d'ouvrage où M. de La Harpe ait plus mis de ce feu poétique
dont ses ennemis s'obstinoient à lui refuser la plus légère étincelle.
On retrouve dans ses vers ces pensées fortes , ces images
nobles et élevées, cette pompe et cette harmonie qui ont
fait vivre le poëme latin, dégagées de l'enflure et de l'exagération
qui le déparent, et on ne peut s'empêcher de regretter
que l'auteur n'ait pas consacré à Lucain les momens précieux
qu'il a perdus avec le Tasse. Une traduction si heureusement
commencée, auroit pu devenir un de ses plus beaux titres de
Mm2
548 MERCURE DE FRANCE ,
gloire; et pour la poésie française, une richesse de plus dans
ungenre où il lui reste encore beaucoup à acquérir.
A l'époque où M. de La Harpe entra dans la carrière littéfaire
, les discours en vers sur quelque point de philosophie
ou de morale, étoient fort en vogue; et c'étoit ordinairement
àun ouvrage de cette nature que l'Académie Française décernoit
le prix de poésie. Notre auteur obtint dans ce genre
de nombreux succès ; et l'on se rappelle encore qu'ayant envoyé
une fois au concours deux pièces différentes , l'une remporta
le prix , et l'autre l'accessit : en sorte qu'il ne futvaincu
quepar lui-même. Ce genre de poésie paroît être tombé dans
quelque discrédit, parce que la médiocrité s'en est emparée
trop souvent , et sur-tout parce que , depuis long-temps , on
l'a vu presque toujours consacréaux déclamations d'une fausse
philosophie. On ne fera point ce reproche aux discours en
vers , que l'éditeur éclairé de M. de La Harpe a jugés dignes
d'être remis sous les yeux du public. Al'exemple d'Horace et
de Boileau , l'auteur n'embellit des couleurs et de l'harmonie
poétiques que des pensées justes et solides ; et ses vers ne se
recommandent pas moins par la justesse des vues morales et
littéraires qui ysont développées , que par l'élégance, la force
et la précision qu'on y trouve souvent réunies ensemble.
Plusieurs traits mordans répandus dans ces discours décèlent
un vrai talent pour la satire; et ce sel épigrammatique se
retrouve encore dans une petite comédie que les Comédiens
Français représentèrent à l'ouverture de leur nouvelle salle.
Mais c'est sur-tout dans la pièce intitulée l'Ombre de Duclos ,
que l'auteur se livre à sa verve satirique , provoquée par les
hérésies littéraires que chaque jour voyoit éclore, et par les
critiques souvent fort injustes dont il étoit l'objet. Le cadre
de cette satire est aussi heureux que les détails en sont piquans.
Le poète y a saisi avec beaucoup de bonheur lamanière
de Voltaire , son heureuse facilité , ces rapprochemens
inattendus qui sont l'un des secrets de son style; et ce
ne seroit peut-être pas en faire un éloge exagéré , que de la
comparer aux satires les plus piquantes de ce grand poète ,
quand il n'y passe pas les bornes de la décence et de labonne
plaisanterie.
Par une variété de talens bien rare , M. de La Harpe ne
réussit pas moins dans la poésie légère et gracieuse que dans
la satire. On distingue particulièrement dans ce genre le
poëme sur les talens des Femmes , et sur-tout celui de Tangu
et Félime, dont les plaisanteries vives et ingénieuses sont toujours
exemptes de ce cynisme que trop de poètes ont pris
pour de la gaieté, et que le goût ne réprouve pas moins que
SEPTEMBRE 1806. 549
la morale. Il faut citer avec les mêmes éloges la Réponse
d'Horace à Voltaire : elle est vraiment digne du poète par
qui elle est supposée écrite , et de celui à qui elle est adressée.
Jamais Horace ne fut mieux peint que dans les vers suivans ,
qu'il n'auroit sûrement pas désavoués :
J'aimai la volupté , les jeux et le loisir :
۱
J'eus des mom ns d'étude et des jours de plaisir.
Né sous un ciel beureux j'en sentis l'influence :
J'abandonnai ma vie à la molle indolence;
Et mon goût pour les arts, mes faciles talens
Varioient monbonheur et servoient mes penchans.
Je reçus Apollon , comme on reçoit à table
Un ami qui nous plaît , un convive agréable ,
Noncomme unmaîtredur qui se fait obéir;
Il vint charmer ma vie, etnon pas l'asservir.
Souvent àTivoli , dans monchampêtre asile,
Ou sous le frais abri des bois deLucrétile,
Quand j'attendois Glycère au déclin d'un beau jour,
Couché sur des carreaux disposés pour l'amour,
Tandisque la vapeur des parfums d'Arabie
Pénétroit et mes sens et mon ame amollie ,
Qu'au loin des instrumens l'accord mélodieux
Portoit à mon oreille un bruit voluptueux;
Alors,dans les transports d'un aimable délire ,
Inspirétout-à-coup,je demandois ma lyre :
Je chantois l'espérance et les doux souvenirs ,
Ledoux refus qui trompe et nourrit les desirs ,
Lapiquante gaieté ,la naïve tendresse.
Je vis dans l'art des vers que nous apprit la Grèce ,
Un langage enchanteur dans l'Olympe inventé ,
Fait pour parler aux Dieux ou bien à la beauté.
Quelquefois élevant ma voix et ma pensée ,
Emule audacieux de Pindare et d'Alcée ,
Je montai dans l'Olympe ouvert à mes accens ,
Où , choqué des travers et des vices du temps ,
J'exerçai sur les sots ma gaieté satirique ;
J'esquissaimême unjourun code poétique.
Mais la gloire et les arts ne bo noient point mes voeux;
Le plaisir fut toujours le premier de mes Dieux.
Octave, qui goûta mon heureux caractère,
M'offrit auprès de lui le rang de secrétaire.
Je refusai sonoffre; il n'en fut point blessé.
Accueillidans sa cour , à sa table placé ,
Je ne lui voulus point assujettir ma vie :
Il auroit dérobé nes momens à Lydie ,
APhilis, à Cloé, qui valoient mieux que lui,
L'esclavage bientôt eût amené l'ennui.
J'aimois beaucoup Octave , et plus l'indépendance,
:
Quand on fait d'aussi bons vers , on a bien le droit de
parler au nom d'Horace. Cependant le poète craignoit sans
doute d'être accusé de témérité , et il a prévenu ce reproche
de la manière la plus adroite. Voici comme il termine son
3
550 MERCURE DE FRANCE ,
épitre. Horace vient de vanter les conquêtes de lalangue française
:
Atant de gloire encor que peut- on ajouter ?
Qu'on la maintienne au moins en sachant t'imiter .
Qu'on se garde à jamais de bannir de la scène
Ce langage des Dieux qu'adopta Melpomène.
Pour la première fois je t'écris dans le tien;
Daigne d'un étrange excuser l'entretien;
Et si j'ai bégayé la langue de Voltaire ,
Je vais le lire encor pour apprendre à mieux faire.
Nous ne parlerons point des autres poésies de M. de La
Harpe , qui sont peu importantes , et parmi lesquelles il s'est
glissé plusieurs pièces assez foibles , comme cela arrive dans
tous les recueils. Il est temps de le suivre dans une autre carrière,
où il obtint encore de grands succès.
Quand M. de La Harpe eut appris , par trois disgraces
consécutives , à mieux connoître les difficultés de l'art dramatique,
il résolut , comme il le dit lui-même , d'apprendre
son métier avant de rien donner de nouveau au théâtre; et il
se tourna en même-temps vers des travaux moins difficiles.
L'éloquence académique lui ouvroit une lice moins dangereuse
et presqu'aussi brillante. Duclos avoit fait substituer aux
lieux communs de morale qui formoient le sujet des concours ,
l'éloge des grands hommes dont s'honore notre histoire ou
notre littérature. Les succès éclatans de Thomas avoient
donné beaucoup d'importance à ces sortes de discours ;et l'on
croyoit même pouvoir les opposer aux chefs-d'oeuvre des
grands orateurs du siècle de Louis XIV.
C'est sans doute une des plus nobles fonctions de l'éloquence
, que d'appeler auprès du grand homme expiré ceux
qu'il a servis par son génie ou par sa valeur, de présenter le
tableau de ses vertus à la reconnoissance des peuples , et
d'adoucir leurs regrets en proclamant la gloire qui l'attend
dans la postérité , et sur- tout les récompenses éternelles
que la religion lui garantit. Al'aspect des autels en deuil et
du voile funèbre qui couvre l'objet de la douleur publique ,
j'entre sans peine dans tous les sentimens dont l'orateur est
pénétré, et je mêle bientôt mes larmes aux siennes. Mais quel
est le but d'un panégyriste , qui dans un jour fixé, un an
d'avance, vient s'attendrir sur la perte d'un homme mort
depuis un siècle ! Pourquoi toutes ces précautions oratoires si
soigneusement concertées pour relever le mérite de celui
qu'il célèbre ? Quelle opinion injuste a - t- il à confondre ?
Quelle vertu ignorée a-t-il à révéler? Tout cet appareil de
l'art n'est propre qu'à avertir la défiance de ceux qui l'écoutent.
Depuis long-temps on ne conteste plus rienà sonhéros;
SEPTEMBRE 1806. 551
la postérité l'a mis à sa place ; son éloge est tout entier dans
sa vie , et il n'est plus permis de le louer qu'avec l'éloquence
de l'histoire, qui consiste à raconter avec noblesse et simplicité
les grandes actions.
Si ces réflexions sont justes , elles sont la condamnation de
l'éloge académique , du moins tel qu'on l'a presque toujours
écrit jusqu'aujourd'hui. En effet, les grands mouvemens de
l'éloquence doivent partir d'une ame émue , et non être le
résultat évident d'un calcul de l'esprit. Rien n'est donc plus
déplacé que les exclamations, les prosopopées, et tout ce
grand appareil oratoire que Thomas a si péniblement déployé.
Quand Tacite écrivoit l'éloge de son beau-père , il étoit sans
doute plus vivement touché que l'orateur français en composant
celui de Sully ou de d'Agnesseau, quelque sensibilité qu'on
veuille lui supposer. Cependant il se garde bien d'interrompre
son récit par des apostrophes et des exclamations hors de
propos, et de quitter , en un mot, le ton de l'historien
pour prendre celui du rhéteur. C'étoit là le modèle qu'il
falloit suivre , et l'éloge académique ne devoit que , bien rarement
, s'élever au-dessus du genre tempéré.
Des réflexions si simples n'échappèrent pas sans doute à
l'excellent esprit de M. de La Harpe; mais il étoit difficile
qu'il ne fût pas séduit par la renommée qu'avoit acquise son
prédécesseur. Il lui importoit sur-tout de réussir ; et pour
cela il falloit du moins composer avec le mauvais goût qu'il
avoit introduit. Il écrivit donc trop souvent dans le même
style , quoiqu'il évitât ses défauts les plus choquans : comme
lui, il interpelle les rois, les peuples , le genre humain, le génie,
lavertu, etc.; comme lui , il se travaille à relever l'importance
des concours académiques. L'honneur d'être loué à l'académie,
plusieurs siècles après sa mort , lui paroît la digne récompense
des vertus et de la sagesse d'un grand roi. Les académiciens
ont à leur disposition les fastes de la renommée. Ils sont les
interprètes de la nation , et les concurrens sont ses orateurs.
Ce style et ces exagérations peuventparoître aujourd'hui fort
ridicules : c'étoit alors un travers général ; et il étoit presqu'impossible
que M. de La Harpe sût s'en préserver tout-àfait.
Du moins , ces défauts sont beaucoup plus rares chez lui
que dans tous les ouvrages couronnés à la même époque ; et
partout où ses discours en sont exempts , ils peuvent être cités
comme des modèles. Les deux meilleurs qu'il ait faits sont sans
contredit les éloges de Fénélon et de Catinat. Frappé de la
beauté de ces deux caractères , l'orateur sentit que pour intéresser
il suffisoit de les bien peindre. Ainsi, à quelques exceptions
près , il ne sort pasdu tonnoble et simple de l'histoire;
4
552 MERCURE DE FRANCE ,
et ce qui prouve qu'il n'auroit dû jamais en sortir, c'est que
ses pages les plus touchantes ne sont pas celles où il se livre
à des mouvemens oratoires , et que pour faire deux chefsd'oeuvre
de ces discours il ne faudroit peut-être que retran
cher quelques tirades ambitieuses , trop évidemment déplacées
dans l'éloge des vertus simples et touchantes de Fénélon , et
de la grandeur modeste du héros de Stafarde et de la Marsaille.
Il nous reste à parler de l'Apologie de la Religion Chrétienne
, l'ouvrage dont la main mourante de l'auteur eut le
plus de peine à se détacher, et le dernier monument de son
zèle pour cette religion consolatrice à laquelle l'avoit rappelé
le malheur , et qui adoucit l'amertume de ses derniers momens.
Nous n'avons que des fragmens de cet ouvrage : ce sont
des dissertations peu susceptiblesd'être analysées, et qui par leur
objet sont hors de la compétence d'un journal littéraire,
C'est pourquoi nous nous arrêterions ici , si M. de La Harpe
se fût borné ày présenter une suite de raisonnemens abstraits;
mais après avoir cherché à convaincre la raison, il s'adresse
aussi au coeur, et il s'efforce de s'en rendre maître en le touchant
, ou en lui inspirant une terreur salutaire. C'est sur-tout
quand pour confondre l'irréligion et l'impiété , il rappelle
les crimes de la révolution , que son éloquence devient terras
sante. Cicéron ne tonna pas avec plus de force contre Catilina
et contre Verres. En voici un exemple qui fera voir dans le
talent de M. de La Harpe une énergie que nous n'avions pas
encore eu l'occasion de faire connoître. Il a représenté les
martyrs se livrant à tous les tourmens et à la mort plutôt que
de trahir leur conscience. Il leur compare les philosophes démentant
lachement leurs opinions ,, et se soumettantàl'épreuve
la plus flétrissante pour échapper à la mort : « Qu'est-ce que
>> le monde a produit de plus vil que Marat ? Rien. Et nos
>> dominateurs philosophes , le directoire et les conseils ne
>> prononcent sonnom qu'avec dédain , depuis que l'opinion ,
>>qui fut libre un moment, a jeté dans les égoûts son cadavre
>> et sa mémoire. Mais quels ont été les panégyristes , non pas
>> seulement de Marat , mais de son ombre , quand son ombre
>> régnoit encore ? Qui proclama pour lui ce qu'on appelle
>> unc apothéose ? Des philosophes qui le détestoient, et qui
>> ont manifesté cette haine des qu'ils l'ont pu sans danger.
>> Qui se chargea d'un rapport emphatique pour exhumer les
>> cendres de Mirabeau et consacrer celles de Marat ? Ah ,
>> c'est bien un philosophe, très- jaloux et très - digne de ce
>> titre , qui ne fait pas une phrase contre la raison sans attester
>> la philosophie; qui ne propose des décrets de proscription
>> qu'en invoquant l'humanité , des actes de tyrannie qu'en
SEPTEMBRE 1806. 553
>> célébrant la liberté; en un mot , un des coryphées de la
>> secte révolutionnaire ! Et que disoit-il pour rayer Mirabeau
>>de la liste des Dieux de la révolution, et lui substituer
» Marat ? Que les talens ne suffisoient pas , et qu'il n'y avoit
>> point de patriotisme sans vertu et sans moralité. Et tous
>>les philosophes de la Convention , dignement entourés
>> d'une chaîne de rubans tricolores , ont escorté jusqu'à leur
>>Panthéon le cadavre impur du plus impur des mortels ,
>> porté, comme Voltaire ( 6 Providence ! ) , sur un char
>> triomphal , attelé de douze chevaux blancs , au milieu des
>> chansons religieusement civiques , qui racontoient la vertu
>> et la moralité de Marat ! Et maintenant à ce concert de
>> louanges, opposez le concert de malédictions qu'ils ont
>> bientôt après yomies contre leur dieu et leur complice ; et
>> dites avec le monde entier : Voilà donc la vertu et la mo-
>> ralité des philosophes ! Voilà la vérité , dont ils sont , nous
>> disent-ils , les apôtres et les martyrs ! >>>
Quelle énergie dans cette terrible philippique ! Quel effet
sublime dans cette exclamation , ó Providence ! et dans un
seul mot, que de sujets de méditation ! C'est là une de ces
beautés que M. de La Harpe ne trouvoit pas avant qu'il fût
religieux , et qui ont fait dire que son talent ne s'étoit jamais
élevé si haut que dans ses derniers ouvrages.
M. de La Harpe porta trop souvent dans la discussion un
ton dur et tranchant , dont on peut sans injustice trouver la
source dans un excès de confiance en ses propres lumières.
C'est avec peine qu'on retrouve ce défaut dans l'Apologie de
la ReligionChrétienne. Il prodigue le mépris à ses adversaires :
il les accuse sans cesse d'ignorance et de perversité. Cependant
ce ne sont point les injures qui font naître la persuasion , et
il eût été plus conforme à l'esprit d'une religion pleine de
charité, de ne voir jamais de la mauvaise foi tant qu'on
peut supposer une erreur involontaire , et d'exprimer plutôt
la compassion que la haine. Toutefois, en désirant que M. de
La Harpe eût refuté avec plus de douceur les opinions opposées
à la sienne, nous sommes loin de dire qu'il ait eu tort
d'avoir si souvent retracé des crimes dont les tableaux sont
terribles , mais salutaires. Que ceux qui le blâmeroient se rappellent
qu'à l'époque où il écrivoit, la tyrannie du Directoire
pesoit sur la France entière ; qu'ils songent qu'ily a des leçons
àtirer d'une expérience si effrayante; et qu'il estdes souvenirs
terribles qui doivent rester à jamais pour la punition des coupables
et pour l'exemple de la postérité.
Après avoir passé en revue les principaux ouvrages de
M. de La Harpe , sur lesquels nous n'avons hasardé aucune
554 MERCURE DE FRANCE,
critique sans chercher à la motiver , nous terminerons cet
article en réunissant les titres de cet écrivain célèbre au souvenir
de la postérité. Comme poète et comme orateur , il ne
sera point placé sans doute au premier rang. Cependant ses
ouvrages auroient joui d'une juste estime aux époques les plus
florissantes de la littérature , et ils lui conservoient encore de
l'éclat , dans l'état de décadence où elle est tombée. Comme
critique, il a encore mieux mérité d'elle. Placé à une époque
où tant d'écrivains jouirent d'une réputation usurpée , c'étoit
déjà beaucoup de se préserver soi-même de ce faux goût ef
de cet esprit d'innovation qui procuroient alors des succès si
faciles. M. de La Harpe fit plus : il combattit constamment
pour la saine littérature , en développa les vrais principes, et
leur rendit une autorité depuis long-temps méconnue. Ce
qui distingue sa critique , ce qui lui donne un si vif intérêt ,
c'est qu'elle lui est dictée par une admiration profondément
sentie pour les modèles; c'est qu'en développant leurs beautés,
on voit qu'il s'entretient de l'objet le plus cher de ses affections.
Le beau le frappe tellement, qu'il faut qu'il le fasse
valoir partout où il le trouve; dans les ouvrages où il s'offre
souvent à ses yeux , comme dans ceux où il est caché sous
une multitude de défauts. Chez lui l'intérêt de l'art est supérieur
à toutes les considérations particulières qui influent trop
souvent sur lesjugemensdes critiques, et ilsefait une sorte de
conscience de rendre justice au talent , lors même qu'il s'est
armé contre lui. Voilà pourquoi il a acquis dans la littératuré
une si grande autorité, que citer son témoignage c'est presque
apporter une raison convaincante : pareil à ces savans jurisconsultes
dont les décisions ont presque force de loi dans toutes
les discussions du barreau.
C.
Elogede Massillon, évêque de Clermont, l'un des quarante
de l'Académie Française; par Charles - Henri Belime.
Brochure in-8°. Prix : 1 fr. 20 c. , et 1 fr. 50 c. par la poste.
A Paris , chez Galland, libraire , rue Saint- Thomas du
Louvre; et chez le Normant, imprimeur-libraire.
« C'EST , dit M. Belime , c'est au moment que la religion
>> reparoît dans tout l'éclat de sa majesté, que la voix des
>> fidèles célèbre le retour de la tribu sainte; que les chaires
>> chrétiennes , long-temps muettes et abandonnées , reten
SEPTEMBRE 1806. 555
>> tissent des sublimes accens de la vérité évangélique , que
>> de pieux établissemens s'élèvent à la voix d'un prince pro-
>> tecteur de la foi de nos pères ; c'est dans ce moment qu'il
> convient de proposer aux jeunes orateurs l'éloge d'un prélat
>> dont l'Eglise, les lettres et l'humanité chériront à jamais
>> la mémoire. » Cette idée est juste. Il est certain que , dans
tous les temps , l'éloge de Massillon auroit paru l'un des
plus beaux sujets que jamais une académie ait pu indiquer
pour sujet de prix ; mais il acquiert , par les circonstances
où il estproposé , un nouveau degré d'intérêt. Honneur donc
aux académiciens de Draguignan , qui ont promis leur prix
au meilleur éloge de Massillon ! Je ne dirai pas que ce grand
orateur avoit des droits particuliers à leurs hommages ,
comme étant né dans leur département, car il n'en a pas
moins à ceux de toute la France , de toute l'Europe , de toute
I'Eglise ; mais je ne puis m'empêcher de faire , au sujet de
cet éloge, une observation. On revientde touscôtés à la religion
et aux bonnes études ; on s'agite , on fait effort pour se rattacher
entout genre auxvrais principes etaux bons modèles. Ilme semblequ'en
ce moment, il conviendroit à toutes les sociétés littéraires
de protester contre les erreurs qui ont dé honoré la fin du
dernier siècle , et de se prononcer hautement en faveur de
Bossuet , de Massillon , de Pascal , etc. j'ose même dire des
hommes tels que Rollin. Vingt ans plutôt, il étoit superflu
peut-être de faire l'éloge des grands hommes , car on auroit
pu dire, comme le dit en pareille occasion un auteur célèbre,
qui est-ce qui en dit du mal ? C'est maintenant qu'il paroîtroit
convenable de les louer; car c'est un fait , qu'à notre
grand regret nous ne pouvons effacer de nos annales , c'est un
fait constant qu'on en a dit du mal. Et cependant , c'est la
petite société littéraire d'une petite ville qui invite les jeunes
gens à faire l'éloge d'un homme vraiment grand ; et, dans le
même temps , une société plus connue, placée au milieu d'une
plus grande ville , n'imagine rien de mieux que de leur proposer
celui d'un poète philosophe dont les exemples et les
principes ne sont propres qu'à les égarer. Ce qu'il y a de plus
singulier, et assurément de fort peu adroit, c'est que la société
dont je parle accole dans son programme lege de
son poète à un autre discours , dont le sujet sera , si je ne
me trompe , la critique des critiques. Comme si elle avoit
voulu faire entendre au public que ce poète ou ce philosophe
n'aimoit pas les critiques , et qu'il avoit ses raisons
poMu.r cBeellai. me a, dit-il , connu trop tard ce sujet , pour se
mettre au nombre des concurrens, et il soumet son discours
556 MERCURE DE FRANCE ,
au public. Je réponds à M. Belime , qu'il s'est trop pressé
d'achever son ouvrage , et qu'il l'a fait avec beaucoup trop
de précipitation; car je n'oserois dire qu'avant de s'y mettre
il n'a pas assez consulté son esprit et ses forces. Il est certain
que ce discours annonce de l'esprit et du goût, et que c'est
pourtant un ouvrage assez médiocre.
Et, d'abord , la division en est très-banale ; mais elle se
présentoit si naturellement, qu'il étoit presqu'impossible à
unjeune homme de l'éviter, et je n'oserois ni louer, ni blàmer
M. Belime de l'avoir choisie. On ne peut lui nier que
Massillon n'ait été premièrement un grand orateur, et secondement
un très-bon évêque. Ce qu'on lui dira , c'est que,
jusque-là, le même éloge convient à Bossuet , à Fénélon , à
Mascaron, a mille autres. Or, lorsqu'il s'agit d'un grand
homme, il ne suffit pas seulement de le louer avec vérité , il
faut encore le louer de la manière qui lui convient, et qui ne
convient qu'à lui ; il faut le caractériser de telle sorte dans
son éloge, que cet éloge ne puisse s'appliquer qu'à lui seul.
Si , par exemple , l'auteur avoit dit que Massillon fut le plus
grand de nos prédicateurs , je crois qu'il auroit dit encore
une chose vraie, et il est bien clair qu'une fois cela convenu ,
on n'auroit pu le dire de nul autre. Ceci a besoin d'explication,
et j'y reviendrai. Suivons la marche de M. Belime.
Dès le commencement de sa première partie , il tombe
dans quelques erreurs que je ne puis m'empêcher de
relever. « Massillon , dit-il , vit le jour au commencement du
>> siècle de Louis XIV. Il naquit de parens pauvres : si la
>>> Fortune avoit environné son berceau , son nom seroit peut-
>> être mort avec lui , et je n'entreprendrois pas son éloge. >>
Massillon naquit en 1663 , lorsque le siècle de Louis XIV
étoit déjà fort avancé, et que les arts et les lettres brilloient
de tout leur éclat. Il naquit de parens qui n'étoient point
pauvres ; et si la Fortune n'environna pas son berceau , c'est
(oserai-je mêler une observation purement grammaticale à
des remarques bien autrement importantes sur des faits et
sur des pensées ? ) c'est que la Fortune , qui est ici personnifiée
, ne peut rien environner. Enfin , il y a ici une de ces
phrases qu'on admiroit autrefois, et qu'on n'admire plus ,
1º. parce qu'on les trouve partout; 2°. parce qu'elles n'ont
point de sens. M. Belime a-t-il voulu dire qu'il n'eût pas
fait l'éloge de Massillon si , par malheur, ce grand homme
étoit né dans un rang distingué ? Ou bien , croit - il que
le nom de Massillon seroit mort avec lui , si, par malheur
encore , la Fortune avoit environné son berceau ? Je l'ignore ,
et je soupçonne que le jeune orateur ne s'est luimême pas
SEPTEMBRE 1806. 557
que ((
trop bien compris. Je ne suppose pas qu'il ait voulu dire
que, si le nom de Mussillonfut mort avec lui , c'est-à-dire ,
si on n'avoit jamais entendu parler de lui , on n'auroit pas
entrepris son éloge; car, cela aussi seroit beaucoup trop clair,
et on pourroit se dispenser de nous l'apprendre.
Ce qui suit n'a le défaut d'être superflu. Les pre-
» miers pas de Massillon dans l'étude des lettres furent
>> marqués par des succès brillans. La langue de Virgile et
>>de Cicéron lui devint bientôt familière. Virgile lui apprit
» à donner à son style le coloris de l'imagination , et l'initia
» dans le secret de cette harmonie qui pénètre l'ame , et la
>> prépare aux expressions de l'éloquence. Cicéron lui enseigna
>> l'art d'intéresser , d'émouvoir et de subjuguer une nom-
>> breuse assemblée. Ses humanités finies, etc.>> On est étonné
que les humanités de Massillon soient sitôt finies. A la manière
dont cela commençoit , on pouvoit croire que M. Belime
alloit nous dire ce qu'omère , Démosthènes , Horace ,
Quintilien , etc. tous les auteurs Grecs et Latins avoient
successivement enseigné à son jeune grand homme. Ensuite
on lui auroit demandé où il peut avoir lui-même appris tout
cela ; et si c'est lui qui l'imagine , on lui auroit fait observer
qu'il convenoit beaucoup mieux à Cicéron qu'à Virgile ,
d'initier un jeune orateur dans le secret de l'harmonie oratoire.
Mais que servent tous ces détails ? Eh ! que nous importe que
Massillon ait eu des prix au college. Nous ne voulons pas
même savoir s'il en a remporté dans quelque académie. En
un sujet pareil , il n'y a pas de place pour les petites choses :
on doit pouvoir dire de celui qui le traite ce qu'Horace dit de
son poète épique :
In medias res
Non secus ac notas auditorem rapit.
Faites valoir les petits succès lorsqu'il s'agira d'un écrivain
ordinaire ; mais lorsque vous parlez d'un grand homme , c'est
de ses chefs-d'oeuvre qu'il faut d'abord nous entretenir ; car
vous devez avant tout paroître persuadé que vous n'en direz
jamais assez.
Continuons : « Ses humanités finies , Massillon entra dans
>> la célèbre congrégation de l'Oratoire. Il s'occupa pendant
>> plusieurs années de la lecture des pères de l'église et des
>> livres saints. L'étude de la tradition est indispensable à
>> l'homme qui se dévoue au ministère de l'évangile. Sans
>> doute il cherchera vainementdans les ouvrages des premiers
-> défenseurs de la foi cette pureté de goût, cette élégance
>> de style qui distinguent les orateurs Grecs et Romains ;
mais il y trouvera un fonds inépuisable d'érudition..... Et
558 MERCURE DE FRANCE ,
>> quelle succession de grands hommes , qui , depuis Saint-
>> Paul jusqu'a Bossuet , ont combattu sous les drapeaux de
>> cette religion , si souvent persécutée , toujours triomphante,
>> toujours debout au milieu des trônes qui s'écroulent , des
>> empires qui meurent et des révolutions qui bouleversent
>>la face du globe , s'avançant dans les siècles resplendissante
>> d'une clarté inaltérable , flambeau sacré allumé par Dicu
» même , et qui ne s'éteindra que sur les ruines de l'Uni-
>>> vers. »
Je suis faché d'avoir encore de graves erreurs à relever dans
un passage qui se termine d'une manière tout-à-la-fois si
brillante et si vraie. Avec quelle confiance M. Belime juge les
pères de l'église , avec quelle sécurité il prononce entre eux ,
et les auteurs Grecs et Latins! Sans doute, dit-il , ony cher
cheroit vainement cette pureté de goût, etc. Et je réponds :
sans doute , M. Belime n'a jamais lu aucune grammaire
grecque , et il ne sait pas que le nouveau testament tout entier
est écrit en grec avec une telle pureté qu'on cite partout ses
expressions comme une autorité aussi respectable que celles
mêmes d'Homère ou de Démosthènes ; sans doute il ne sait
pas que Saint-Chrysostome ne fût appelé ainsi qu'à cause des
graces de son élocution ; sans doute il n'a jamais entendu dire
que les Grecs nomment Saint-Basile un secondDémosthènes;
sans doute , enfin, personne ne lui a encore appris que s'il y
a des pères latins qui semblent quelquefois manquer d'élégance
, le goût des pères grecs est aussi pur que le fut jamais
celui des meilleurs orateurs d'Athènes.
C'étoit ici le cas de parler de cette religion qu'on accuse
toujours d'étouffer les lumières , et qui seule a répandu plus de
lumières parmi les nations que toutes les sociétés savantes et
littéraires ; de cette religion qui seule a ouvert des temples à
la morale, seule a établi des cours publics , seule a eu un
enseignement constant, seule s'occupe à instruire le peuple.,
seule a dit , et a pu dire en effet dans tous les temps , comme
son divin fondateur : « Voulez-vous savoir qui je suis , et si
>> mon origine est vraiment céleste ? Venez et voyez : pauperes
>> evangelizantur : les pauvres sont enseignés. » C'étoit ici
le cas de s'écrier : venez donc , philosophes , vantez-nous vos
académies , vos discours , vos traités de morale; vos académies
ne sont ouvertes qu'aux gens d'esprit ; vos discours et vos
traités n'instruisent que les gens instruits . Où sont les orateurs
des pauvres , ceux qui éclairent les ignorans , qui consolent
les malheureux obscurs , qui parlent à tous, qui se font entendre
à tous , et qui seuls ont le secret d'inspirer de hautes idées
àceux qui ne savent pas même vous lire ? Ils sont dans nos
SEPTEMBRE 1806. 559
temples , ils ne sont que là. Vous sauriez...... Mais si on vous
faisoit voir que ces orateurs sont en même temps les plus éloquens
et les plus ingénieux des hommes , et que vos académies
n'en ont jamais produit qui puissent seulement leur être comparés
! Si on vous prouvoit qu'ils sont aussi les plus profonds
et les plus graves des philosophes , et qu'ils ont dit avant
vous , et mieux que vous , tout ce qu'il y a de bon dans vos
livres ! Enfin , si on vous montroit que pour le style même
et la beauté du langage , ils sont les modèles les plus parfaits
que la nation la plus sensible aux graces du style puisse citer
entre tous ses modèles! Alors que deviendroit votre orgueil ?
Et comment oseriez-vous dire encore qu'une religion qui
non-seulement a produit des hommes pareils , mais qui en a
produit une succession constante et non interrompue , est une
religion qui n'est faite que pour le peuple , c'est-à-dire , en
d'autres termes , qui ne convient qu'aux gens simples et
ignorans ?
Je voudrois donc qu'au milieu de cette foule d'orateurs
sacrés , tous supérieurs aux modernes orateurs profanes , et
au moins égaux aux anciens , je voudrois que M. Belime eût
montré ceux de notre nation se distinguant des autres par une
plus grande sagesse dans leur marche , un meilleur choix
d'expressions, et toujours par une éloquence plus soutenue. C'est
alors qu'au dessus de tous ces orateurs , même des nôtres ,
même de Bourdaloue , il auroit pu montrer Massillon dominant
tout par son génie , et laissant tous ses rivaux , Bourdaloue
seul excepté , à une telle distance de lui , qu'il ne
viendra jamais à la pensée d'aucun homme de goût de les lui
comparer. Alors je crois qu'en effet M. Belime auroit fait
l'éloggee de Massillon, un éloge qui ne conviendroit qu'à lui
seul , et je crois encore que cet éloge ne seroit que la vérité.
Lorsque je dis que Massillon domine tout, et qu'il s'élève
au-dessus de tout, j'emploie peut-être des expressions qui ne
sont point parfaitement justes. Elles le seroient , s'il ne falloit
peindre en lui que cet orateur qui soulevoit à son gré les flots
de son auditoire , qui étonnoit , qui effrayoit les grands , en
leur apprenant à quelles conditions Dieu leur avoit donné la
puissance , et que les grands comme les petits ne pouvoient
se lasserd'entendre ; qui seul enfin, selon l'expression d'un grand
roi que l'admirationde son siècle avoitaccoutumé à un bien
autre langage, qui seul, dis-je, eut le secret de le rendre mécon
tentde lui-méme aumilieu de sa gloire. Mais comment peindre
ce génie si souple et si flexible qui se plie à tous les tons ; qui
tantôt impétueux , tantôt calme , tantôt simple , tantôt brillant ,
ne semble jamais changer de langage; qui est toujours à la
560 MERCURE DE FRANCE ,
१
1
portée des plus foibles lors même qu'il est le plus brillant ;
et qui lorsqu'il est le plus simple ne cesse pas de plaire aux
goûts les plus difficiles ; qui vous peint la mort du pécheur
d'une manière si terrible , et sur-le-champ vous rassure par
le tableau si touchant de la mort dujuste ; qui est si vif, si entraînant
, si éloquent dans presque tous les discours de son grand
Carême , qu'il vous donne àpeine le temps de sentir les graces
de son style; et qui est si élégant, si fleuri dans ceux de son
petit Carême , que ce n'est que par réflexion que vous
pouvez apprécier toute la sagesse des leçons qu'il y donne à
une cour déjà corrompue.
resque
C'est cette flexibilité , cette souplesse de style qui est le
caractère dominant de l'éloquence de Massillon; elle prend
tous les tons ; celui du rang : voyez comme il est noble ,
flatteur , et pourtant toujours vrai dans ces exordes qu'il
adressoit à la majesté de Louis XIV ; celui du sujet : voyez
comme il est affectueux et touchant dans ce discours de l'enfant
prodigue qu'il adresse aux pécheurs pénitens , et comme
il est terrible dans ce fameux sermon du petit nombre des
élus , qu'il adresse aux pécheurs confians; enfin elle prend celui
du siècle. Non , les éloges que lui a donnés Voltaire ne me
feront pas convenir que l'éloquence de son petit Carême soit
aussi élevée que celle du grand. En parcourant cet ouvrage ,
on est toujours charmé , toujours séduit ; mais on n'est plus
entraîné : on s'aperçoit que l'orateur s'est rabaissé au niveart
du siècle qui commence, et on sent qu'il ne s'en relevera
plus. Non, ce n'est pas la voix qui tombe de Bossuet , et qui
pourroit encore se ranimer ; c'est une voix qui s'est pour
jamais affoiblie , et au bruit de laquelle on ne verra plus un
peuple effrayé se lever tout-à-coup , comme si c'eût été la
voixdu Dieu même qu'elle annonçoit.
On a dit que dans ce dernier cours d'instructions , Massillon
avoit voulu se mettre à la portée d'un roi enfant: comme
si un roi enfant avoit pu le comprendre , quelque ton qu'il
eût pris ! Je dis plus : comme si un enfant de huit ans n'étoit
pas plus sensible aux mouvemens d'une éloquence forte et
terrible , telle que l'est si souvent celle du grand Carême ,
qu'aux charmes d'un style élégant et soigné , tel qu'est celui
des discours prêchés devant Louis XV! Et pourquoi ne pas
convenir franchement qu'il y a entre ces deux ouvrages la
même différence qu'on remarque entre les monumens des
deux siècles , et que , si le génie de Massillon ne s'étoit pas
affoibli , il a été au moins dans une occasion trop souple et
trop flexible ?
Mais on a calomnié ce petit Carême , on a calomnié Massillon,
SEPTEMBRE 1806: 56г
sillon, lorsqu'on a dit que , dans cet ouvrage , il devançoit
son siècle , et que déjà il y proclamoit ces funestes maximes
qui ont produit tant de calamités dans le nôtre. Non , il n'est
pas vrai que ce grand homme ait mérité tous les éloges qui
lui ont été donnés par les philosophes modernes. Non, i
n'est pas vrai qu'il soit un des apôtres de la liberté que nou
avons vue pendant dix ans régner sur des ruines. Il savon
instruire les grands : <<Toute puissance , leur disoit-il , vient
)) deDieu , ettout cequi vient de Dieu , n'est établi que pour
>> l'utilité des hommes. Lesgrands..... ne doivent leur élévation
>> qu'aux besoins publics; et loin que les peuples soient faits
>> pour eux, ils ne sont eux-mêmes tout ce qu'ils sont que
>> pour le peuple. >> Et cela est vrai , et il devoit le leur dire.
Mais observez d'abord que toute puissance vient de Dieu , et
qu'on ne doit compte de ce dépôt qu'à celui de qui on le
tient. Ensuite écoutez comme il parle de votre liberté : « Je
>>dis la liberté , ce n'est pas celle qui favorise les passions et
>> la licence; ce n'est pas celle encore qui s'élève contre
>> l'autorité légitime , ou qui veut partager avec le souverain
>>celle qui réside en lui seul , et sous prétexte de la modérer ,
>> l'anéantir et l'éteindre. Il n'y a de bonheur pour les peuples
>> que dans l'ordre et la soumission. Pour peu qu'ils s'écartent
>> du point fixe de l'obéissance , le gouvernement n'a plus de
>> règle; chacun veut être à lui-même sa loi; la confusion ,
>>les troubles , les discussions , les attentats , l'impunité nais-
>> sent bientôtdel'indépendance ; et les souverains ne sauroient
)) rendre leurs sujets heureux , qu'en les tenant soumis à l'au-
>> torité , et leur rendant en même temps l'assujétissement
>> douxetaimable. La liberté , Sire , que les souverains doivent
>> à leurs peuples , c'est la liberté des lois. >>>
Et voilà le grand homme qui devançoit véritablement son
siècle; qui prévoyoit où nous conduisoit cette libertéde penser,
de parler, d'agir et d'écrire , déjà si répandue sous le régent ;
disonsmieux , cette affreuse licence et dans les moeurs et dans les
opinions , et dans les discours et dans les écrits, que les puissans
eux-mêmes commençoient à favoriser. Car on seroit étonné
que Massillon se fût avisé d'annoncer des vérités pareilles à la
cour de Louis XV, c'est-à-dire , à tout ce qu'ily avoit alors en
France d'hommes puissans , à tous ceux qu'il paroissoit inutile
d'avertir des dangers qu'il y avoit à introduire dans l'ftat
une liberté excessive , on en seroit étonné , et on regarderoit
le trait que je viens de citer , comme une inadvertance de
l'orateur , si on ne savoit que les grands hommes semblent
avoir , ainsi que Socrate , un génie familier qui les avertit des
événemens futurs. Quant à moi , je l'avoue , lorsque je lis
Nn
DEPT
DE
5.
cen
562 MERCURE DE FRANCE ,
ce passage , je ne puis m'empêcher de penser que Massillon
prévoyoit la terrible catastrophe qui devoit signaler la fin d'un
siècle , dont les commencemens étoient déjà marqués par la
plus excessive licence ; et il en avertissoit les grands , parce
qu'il prévoyoit encore qu'ils seroient eux-mêmes dans cette
épouvantable révolution, les instigateurs , les fauteurs .... et
les victimes !
Massillon a donc un langage qui se trouve naturellement à
⚫ la portée de tous les hommes,de tous les âges, et de tous les
rangs ; qui se plieà toutes les circonstances , qui se prête à
toutes les vérités , et qui est toujours le langage propre au
moment où il parle , et aux principes qu'il développe ; et
c'est , selon moi , ce qui enfait le premier de nos prédicateurs.
Car l'Evangile est pour tout le monde ; et celui qui l'annonce
ne doit pas être moins éloquent, lorsqu'il parle dans une campagne,
que dans une ville, etdans une ville quedans la courd'un
roi : il ne doit pas mettre plus d'intérêt à persuader les grands
qu'ils doivent être humains , qu'à prouver , par exemple , aux
simples fidèles qu'ils doiventjeûner aux jours où le jeûne est
prescrit par l'Eglise. J'emploie à dessein des expressions
qui paroîtront triviales aux beaux esprits de notre siècle : c'est
que toutes les vérités de la religion sont des certitudes , et
que toutes ses volontés sont des lois : il n'est pas plus permis
à celui qui l'enseigne de dissimuler les unes que d'affoiblir les
autres ; il doit se montrer également convaincu de la vérité
de tous ses dogmes , et de la nécessité de tous ses commandemens.
Tel est Massillon. Il y a dans son caractère un autre trait
qui le distingue encore mieux de tous les orateurs chrétiens,
etdontledéveloppement auroit dû , ce me semble , former la
seconde partie de cet ouvrage ; car ses vertus , quoiqu'admirables
en elles-mêmes , ne sont point tellement rares dans un
évêque , qu'elles puissent toutes seules faire le sujet d'un éloge
académique , ni même de la moitié d'un pareil éloge. Ses
vertus ! Non , ce n'est pas moi qui m'éleverai contre l'éloge
qu'on fera des vertus; mais ce sont les talens qui ont rendu le
nom de Massillon si célèbre , et il ne falloit pas oublier que
dans ce diocèse même , où il se fit chérir par sa bonté , on ne
l'admire plus aujourd'hui , comme dans toute la France ,
comme dans tout le monde , qu'à cause de son génie. C'est
lorsque le souvenir de ses bienfaits étoit encore récent , c'est
dans son oraison funèbre qu'il falloit louer ses vertus : alors
c'étoit un ami et un père qu'on venoit de perdre , et il ne falloit
donner que des larmes à sa mémoire. Maintenant c'est un
grandhomme qu'on célèbre , un grand orateur dont le sou-
2
SEPTEMBRE 1806. 563
venir sera toujours vivant , et dont il faut , s'il est possible ,
faire admirer encore plus les chefs-d'oeuvre. Enfin , c'est bien
certainement le grand orateur, ce n'estpas le vertueux évêque,
dont l'éloge a été proposé pour sujet de prix par une société
littéraire. Dans une académie , les vertus n'occupent pas le
même rang que dans une province et dans un Etat; elles n'y
passent que bien loin après les talens et l'esprit ; et c'est , selon
moi , unegrande raison pour ne pas donner dans un Etat trop
d'influence aux académies.
J'ai insisté sur cette observation , parce qu'aujourd'hui nos
auteurs sont naturellement portés à confondre tous les genres.
Et par exemple , voilà un éloge académique qui est divisé ,
comme auroit pu l'être une oraison funebre; mais j'ai vu
aussi bien des oraisons funèbres qu'on auroit pu aisément
prendre pour des éloges académiques.
Quel est donc ce second caractère de Massillon ?De tousles
orateurs qui ont brillé dans la chaire chrétienne , c'est celui
qui a , si j'ose m'exprimer ainsi , le mérite le plus littéraire.
Bossuet est plus élevé ; Bourdaloue est plus raisonneur; mais
Bossuet est un père de l'Eglise , et son éloquence est toute
divine; et Bourdaloue , dans ses meilleurs raisonnemens , a
cependant besoin que l'on convienne avec lui de la vérité de
ses principes. Il arrive de là , que Bossuet , tout vanté qu'il est
par nos beaux-esprits , trouve cependant très-peu de lecteurs
parmi eux , et que Bourdaloue est presque dédaigné par nos
philosophes. Massillon au contraire doit plaire à tous les
hommes , et il se fait écouter par tous les partis. Il vous
séduit , dès son exorde même , par de brillantes images ;
par de grandes pensées , quelquefois même par des idées
ingénieuses , et toujours par les charmes d'une diction éléganto
et pure; et alors , le plus difficile est fait, il ne vous permet
plus de l'abandonner. J'en appelle, non-seulement à tous les
gens pieux qui ne voient dans ses discours qu'une lecture édifiante
, mais à tous les hommes de goût, qui les regardent
comme undes plus beauxmonumens de l'éloquence moderne ,
je ne crois pas qu'il leur soit jamais arrivé, lorsqu'une fois ils
onteu commencé à lire un de ses sermons , d'en interrompre le
lecture.Quel estdonc le charme parlequel il nousretient?Est-ce
qu'il est plus fort que Bossuet? Je suis très-loin de le penser. La
langagede Bossuet, je le répète , est un langage divin; il ne faut
le comparer à celui de nul autre. C'est peut- être que Bossuet, de
la hauteur à laquelle il se tient ordinairement , ne peutse faire
entendre à tout le monde , et que lorsqu'il tombe , tout grand
qu'il est encore , il ne le paroît plus qu'aux gens pieux et aux
bons esprits. Massillon au contraire reste à côté de tous ses leç
Nna
564 MERCURE DE FRANCE ;
teurs , les plus éclairés , comme les plus simples , les plus religieux,
comme ceux qui le sont le moins. Quel choix d'expressions
harmonieuses ! Quel soin ou plutôt quelle habitude de
plaire à tous ! Il plaît sans effort; c'est son naturel : on sent
bien qu'il pourroit s'élever davantage ; mais il ne le veut pas ,
parce qu'il veut rester à notre portée. Convenons - en, s'il ne
s'élève jamais aussi haut que Bossuet, il ne tombe jamais aussi
bas que lui ; et soit qu'il s'élève , soit qu'il s'abaisse , il le fait
avectant de facilité qu'on voit bien qu'il est toujours à laplace
où il veut être. Tels qu'ils sont , ces deux grands hommes ne
peuvent être comparés ni entr'eux , ni à aucun autre. Bossuet ,
dans ses chutes , conserve encore un caractère qui n'est qu'à
lui. Il a dans son style et dans ses tournures une originalité si
frappante , qu'en citant une de ses phrases les plus communes,
on est presque sûr de le faire reconnoître. Tout homme un
peu exercé dira sur-le-champ , en les entendant réciter : le
voilà , c'est lui , c'est Bossuet. Massillon n'a pas un caractère
si prononcé ; mais quoique , par cette raison même , il n'eccupe
, à mon avis , que le second rang parmi nos orateurs ,
(je ne dis plus parmi nos prédicateurs ) , il n'a pourtant au
dessus de lui que Bossuet, qui est seul de son genre.
Si , pour faire mieux sentir toute la beauté de son génie ,
je croyois qu'il fût nécessaire de rapprocher Massillon de
quelque autre orateur , ce ne seroit ni à Bossuet , ni à Fléchier,
ni à Fénélon que je le comparerois ; ce seroit à l'orateur
Romain. Cette comparaison,je le sais , a été déjà faite ; et
commenous sommes un peu fatigués de tout ce qui n'est que
de l'esprit , et qu'il est très-rare que les parallèles soient autre
chose, il s'est trouvé des hommes de goût qui l'ont blåmée.
Qu'ils s'élèvent , j'en suis d'avis , contre le desir immodéré de
trouver des traits de ressemblance entre Corneille et Bossuet ,
Racine et Fléchier. Ces grands poètes , ces grands orateurs ont
brillé en des genres trop différens , pour qu'on puisse faire
sortirde leur parallèle aucune observation utile , aucune règle
de goût. Mais Cicéron et Massillon sont deux orateurs graves ,
qui tous deux ont traité les questions les plus importantes
qu'on pût agiter dans leur siècle et dans leur pays ; et tous
deux, tous deux seuls ont eu l'art de les traiter en grands
orateurs et en ingénieux écrivains , c'est-à-dire avec toute la
gravité de leur ministère , et toute la grace, tous les agrémens
dont jusqu'à eux on n'avoit trouvé de modèles que dans les
'écrivains d'un rang inférieur. Car Cicéron aussi se distingue
entre les grands orateurs anciens , par un mérite éminemment
littéraire ; Cicéron aussi est unprofond moraliste , et on
peut ajouter que Cicéron , parmi les hommes qui se sont fait
SEPTEMBRE 1806 . 565
unnom fameux dans le barreau ou dans la tribune publique ;
et Massillon , parmi ceux qui ont brillé dans la chaire chrétienne
, se ressemblent encore par un trait qui n'appartient
qu'à eux , et le voici : c'est qu'eux seuls , en cadençant des
phrases , et en arrangeant des périodes , n'ont jamais oublié ,
jamais affoibli , l'un les grands intérêts qu'il avoit à défendre,
l'autre les grandes vérités qu'il étoit chargé d'annoncer.
De tous les orateurs , Cicéron et Massillon furent encore
ceux qui surent le mieux donner à la vérité et à la louange ,
cevoile qui en tempère l'éclat , et sans lequel il est presque
impossible de les faire pardonner. Car la louange a besoin
comme la vérité d'être voilée , et en quelque sorte adoucie ;
sinon , il pourra facilement arriver que l'homme à qui elle
s'adresse , en soit lui-même blessé. On a plusieurs fois cité
l'exorde du sermon sur le bonheur des justes , et l'oraison
pour Marcellus comme deux modèles également parfaits en
ce genre. Avec quelle adresse l'orateur chrétien , sans descendrede
la hauteur de son ministère , sait parler à Louis XIV
le langage de ses adulateurs : « Sire , si le monde parloit ici à
>> la place de Jésus- Christ , .... heureux le prince , vous diroit-
» il , qui n'a jamais combattu que pour vaincre ; qui n'a vu
>> tant de puissances armées contre lui , que pour leur don-
>> ner une paix plus glorieuse , et qui a toujours été plus grand
» ou que le péril ou que la victoire , etc.>> Et quel retour
sublime, lorsque l'orateur renonçant tout-à-coup à ce langage ,
s'écrie : « Ainsi parleroit le monde ; mais, Sire , Jésus-Christ
>> ne parle pas comme le monde . Heureux , vous dit-il , non ,
>>celui qui fait l'admiration de son siècle , etc. >> Comment
l'accuser de flatterie ? c'est le monde qui loue, ce n'est pas
lui ; mais peut- être savoit-il bien qu'aux oreilles d'un grand
guerrier les louanges du monde sont encore un concert assez
agréable. Ensuite comment l'accuser de sévérité ? c'est la voix
de Dieu même qu'il fait entendre , la voix du Dieu qui juge
les guerriers et les rois.
D'un autre côté , écoutez Cicéron, lorsqu'il dit à César : (1)
Neque ulla unquam ætas de tuis laudibus conticescet. Sed
tamen ejusmodi res , nescio quomodo , etiam cum leguntur,
obstrepi clamore militum videntur et tubarum sono. Quel
choix d'expressions ! quel heureux concours de mots , qui sont
presque tous des images ! Que veut donc prouver l'orateur ?
Que ce concert de louanges , et cet appareil de triomphe , ne
(1) Je n'ai en ce moment sous les yeux au e traduction de Cicéron,
etje n'enconnois point que je voulusse citer : c'est dire assez que je me
garderois bien de la taire.
3
566 MERCURE DE FRANCE ;
, sont pas ce qu'ily a au monde de plus flatteur etdeplus
séduisant pour un grand homme ? Mais alors pourquoi le
peint-il avec tant d'éclat ? Eh ! n'entendez-vous pas le sondes
trompettes , les applaudissemens des soldats , et ce cri unanime
de toutes les nations et de tous les siècles qui s'élève ,
pour célébrer les héros ?
Lorsqu'on parcourt les ouvragesde ces deuxgrandshommes,
on est d'abord tenté de penser que c'est dans la lecture des
hrangues de Cicéron , que l'orateur français a puisé une partie
de ces richesses qu'il a répandues avec tant de profusiondans
ses sermons. Ce n'est pas seulement la même fécondité et la
même redondance , ce sont encore les mêmes pensées , et
presque partout les mêmes tableaux. On diroit seulement que
Massillon s'est approprié les tournures et les idées de Cicéron ,
comme il s'est également rendu propres les passages de l'écriture
, dont il semble toujours l'inventeur au moment même
qu'il les cite , ou du moins qui semblent toujours avoir été
créés exprès pour lui. Mais quand on étudie mieux leurs ouvra
ges et qu'on les lit avec plus d'attention , alors , on s'aperçoit
que si Massillon et Cicéron se ressemblent , c'est uniquement
parce qu'ils furent tous deux éloquens et tous deux de vrais
philosophes; c'est que la nature les fit tous deux orateurs , et
que le travail et l'observation en firent deux grands moralistes ;
c'est enfin qu'ils eurent l'un et l'autre une imagination brillante,
etqu'ils puisèrent leurs idées dans un fonds commun ,
je veux dire dans la connoissance du coeur humain. La différence
qui se trouve ordinairement dans la manière dont ils
s'expriment prouve bien qu'en effet ils ont été , chacun dans
leur genre, les créateurs de ce qu'ils ont dit etpensé,
Qu'on écoute Massillon dans le quatrième discours de son
Petit Carême. « Est-il pour les princes , s'écrie-t-il , est-il une
>> gloire plus pure et plus touchante que celle de régner sur
>> les coeurs ? Lagloire des conquêtes est toujours souillée de
>> sang; c'est le carnage et la mort qui nous y conduit; et il
>> faut faire des malheureux , pour se l'assurer. L'appareil qui
>> l'environne est funeste et lugubre ; et souvent le conquérant
» lui-même , s'il est humain , est forcé de verser des larmes
>> sur ses propres victoires. >>>N'est-ce pas ici la même pensée
que celle qui est contenue dans ces paroles de Cicéron :
Obstrepi clamore militum videntur et tubarum sono ?Mais ce
que l'orateur romain a revêtu de brillantes images , l'orateur
français le tourne à son ordinaire en sentiment. Et qu'on ne
s'imagine pas que je veuille donner à Massillon l'avantage sur
l'orateur latin. La perfection du style lorsqu'elle est portée au
point où on la trouve dans les ouvrages de Cicéron, estau con
SEPTEMBRE 1806. 567
traire , à monavis , de toutes les qualités la plus rare , et il me
semble qu'à cet égard Cicéron l'emporte de beaucoup sur tous
les orateurs. Je crois même que de tous les hommes qui , par
le talent de l'éloquence, se sont fait un nom immortel , Bossuet
et Cicéron sont les plus étonnans chacun dans leur gen
les seuls peut-être qui ont eu un caractère qui n'appartient
véritablement qu'à eux. Mais il n'étoit peut-être pas inutile
de faire observer qu'avec un talent inférieur à celui de l'orateur
latin , Massillon s'élève quelquefois au-dessus de lui ,
parce qu'il y est porté et par la nature des sujets qu'il traite ,
et par l'autorité imposante que lui donne son ministère divin ,
et par la force surnaturelle que ces sujets et cette autorité lui
inspirent. Ainsi , on ne trouvera dans aucun orateur ancien ,
de passage qui soit comparable au premier que j'ai cité
de Massillon ; mais , Sire , Jésus- Christ ne parle pas comme
le monde , etc. Ainsi , on trouvera peut- être que dans le
second il s'est exprimé avec plus de force et de franchise que
le défenseur de Marcellus. Mais Cicéron n'a-t-il pas eu mieux
que lui l'art d'embellir la vérité , et de la rendre agréable ?
J'avois dit que Massillon lui-même étoit incomparable :
mais c'est dans son genre qu'il l'est. Rapprochez-le de tous
ceux qui ont parcouru la même carrière , vous trouverez toujoursqu'il
leur est infinimentsupérieur. Il amême cela de commun
avec La Fontaine , que dans son genre il semble devenu
impossible d'être parfait autrement que lui : son style , ses
tournures, sa manière enfin , est en quelque sorte la loi unique
des prédicateurs , et le degré d'estime qu'on accorde à ceux-ci
est toujours proportionné au degré de ressemblance qu'on
croit observer entre eux et lui. Mais gardons-nous , oh ! gardons-
nous bien surtout de le comparer à Bossuet. C'est celuilà
, qui , entre tous les orateurs , est l'homme vraiment unique.
Je m'arrête , parce que cette comparaison me meneroit trop
loin, et je dois revenir à M. Belime. Je l'ai laissé faisant achever
àMassillon ses études théologiques. Dirai-je qu'il le conduit
ensuite à la Trappe , et que dans une brochure de cinquante
pages , ce n'est qu'à la quinzième qu'il commence à
leprésenter comme un grand orateur , et que dès la trentequatrième
, il ne le peint déjà plus que comme un illustre
évêque ? Etoit-ce donc bien la peine d'écrire vingt pages pour
nous apprendre que Massillon « réunit dans son palais les
>> dignes compagnons de ses travaux, qu'il leur prescrit l'obéis-
>> sance aux lois , qu'il les exhorte à vivre entre eux dans
» l'union , à tendre une main secourable aux infortunés , à
>> ne se permettre aucune action qui puisse altérer le respect
>> dû à un ministre des autels ; qu'il se transporte dans les
4
568 MERCURE DE FRANCE ,
>> séminaires , qu'il interroge les jeunes élèves , dirige leurs
>> premières études , etc. » Et mille autres choses pareilles :
tout cela étoit fort louable sans doute ; mais tout cela est dit
par M. Belime un peu froidement. D'ailleurs on peut lui répondre
qu'il n'y a aucun évêque qui ne fasse encore aujourd'hui
, tout ce qu'il rapporte de Massillon , et que si le grand
homme n'eût fait que cela , il est assez probable que sonnom
seroit à peu-près mort avec lui.
Cependant ce n'est pas l'enthousiasme qui manque à M. Belime.
Je crois même ne pouvoir me dispenser de relever avant
de finir une erreurassez grave où il a été entraîné par cepenchant
si naturel à un panégyriste d'exagérer un peu les vertus de son
héros. Il prétend qu'en faisant cet éloge, « nul sentiment
>>> pénible n'agitera son coeur, nul souvenir affligeant ne tour-
>> mentera sa pensée. » Cela est-il vrai ?.... Oh ! Laissons en
paix la cendre des grands hommes : ne rappelons pas sans
nécessité les souvenirs qui font tort à leur mémoire. Disons
que si l'évêque de Clermont eut un instant de foiblesse , du
moins il n'y céda que par trop de respect pour une autorité
qu'il ne pouvoit méconnnoître; mais pourquoi aussi M. Belime
a-t-il rappelé ces souvenirs en disant qu'ils n'existent
point? Il eût été plus prudent et plus convenable de retrancher
entièrement cette phrase.
J'ai relevé à peu-près toutes les fautes qui m'ont frappé
dans ce discours , et je crains de n'avoir pas assez fait sentir
qu'elles ne sont pas très-nombreuses. Je veux finir au moins
en citant un morceau qui en est exempt , et ce qui m'engage
surtout à terminer par là cet article , c'est qu'il renferme un
trait assez peu connude la vie de Massillon. « Son corps , dit
>> M. Belime , s'affoiblit , mais son coeur est toujours le même.
>> Il apprend qu'un ancien ami , un compagnon de ses études ,
>> courbé comme lui sous le poids des ans est attaqué d'une
> maladie mortelle. Insensibles à ses propres souffrances , il
>> ne s'occupe que de la personne qu'il chérit ; il veut la voir,
>> l'embrasser et recueillir ses derniers soupirs. Les périls d'un
> long voyage ne l'effraient pas. Il se lève péniblement de
دز
,
son lit de douleur ; ses forces l'abandonnent , des larmes
>> coulent de ses yeux, et le nom de son ami erre sur ses lèvres
>> glacées. Qui ne reconnoît à ce trait l'ame de Fénélon ? »
Oui , ce trait pourroit appartenir à Fénélon ; mais il peint
aussi une ame qui ne ressemble pas à toutes les autres ; et c'est
pour cela que je l'ai rapporté.
GUAIRARDA
SEPTEMBRE
1806 . 569
VARIÉTÉS
.
LITTÉRATURE , SCIENCES , ARTS , SPECTACLES , ET
NOUVELLES LITTÉRAIRES
.
- Omasis ou Joseph, tragédie en cinq actes , parM. Baour- Lormian , a obtenu samedi dernier un grand succès , qui s'est soutenu aux représentations données depuis. Nous ne préviendrons
point ici le jugement motivé que nous porterons de cet ouvrage lorsqu'il sera imprimé. Nous nous permettrons une seule observation : il faut qu'il yait un grand charme attaché
à cette famille de patriarches , et en particulier à l'histoire de Joseph , puisque l'intérêt qu'ils inspirent a suffi pour assu- fer le succès d'une tragédie en cinq actes ; et cela malgré une conspiration qui ne met en danger ni les conspirateurs , ni celuicontre lequel on conspire ; malgré un amour sans passion;
et, sur-tout , malgré une intrigue romanesque , qui se lie mal à des faits dont la vérité sacrée nous a été transmise par
Dieu même.
-
Le quatrième et dernier concert de madame Catalani
n'a pas attiré moins de foule que les précédens. Sa Majesté
l'Impératrice l'a honoré de sa présence. Les trois premiers airs ont été écoutés assez froidement. Le dernier a excité les
applaudissemens les plus vifs et les plus prolongés. Cet air est celui de la Zaïra , que madame Catalani avoit déjà chanté
au second concert. Nous aimons trop la musique pour par- tager l'enthousiasme des spectateurs. Il nous est impossible
de ne voir dans cet art enchanteur que de vains sons , et de faire abstraction de toute expression et de tout bon sens. On peut affirmer que si madame Catalani donnoit un cinquième
concert , et vouloit employer sa belle voix à chanter ce même
air sur les paroles de la chanson de Sganarelle , elle ne seroit pas moins applaudie. Garrick , dit-on , à force d'expression , parvenoit à faire pleurer avec des paroles comiques. Madame
Catalani , à force d'éclats de voix , de roulades , de gammes montantes et descendantes,de passages subits des tons les plus
aigus aux tons les plus bas , semble , en prononçant des paroles
tragiques et en chantant unemusique faite pour ajouter encore àleur expression , se livrer à tous les transports de la joie
plaisir, et parvientà les faire partager aux spectateurs. Pour ceux qui voientdans les arts autre chose qu'une lutte stérile avec les difficultés , ces tours de force ont peu d'attraits; mais enfin ,
s'il falloit faire un choix , je préférerois Garrik.
-
etdu
Le Salon est ouvert depuis lundi dernier. Nous ren- drons compte avec détail de cette exposition , une des plus
nombreuses et des plus brillantes qu'il yait encore eu. Deux
570 MERCURE DE FRANCE ,
+
tableaux fixent d'une manière plus particulière l'attention
publique , l'un est de M. Girodet; il représente une scène de
Déluge , et non du Déluge , comme on l'a mis par erreur
dans le livret ; l'autre , représentant la Bataille d'Aboukir , est
de M. Gros. MM. Hennequin , Ingre, Vernet le jeune ,
Valenciennes , Taunay, Granet , Richard, de Forbin , Crépin,
etc. , ont des tableaux à cette exposition. MM. David ,
Gérard , Guérin , Regnault , Vincent , n'ont rien exposé cette
année. M. David est occupé en ce moment à achever un grand
tableau représentant le Sacre de l'Empereur.
-Le concours pour le grand prix d'architecture sera exposé
publiquement les 20 , 21 , 22 et 25 septembre courant ,
dans la galerie d'architecture du palais des Beaux-Arts ( cidevant
collége des Quatre-Nations. ) Le programme est un
projet de palais pour la Légion-d'Honneur.
Par décret impérial du 10 juillet , il sera formé pour
l'Italie deux troupes d'acteurs français , qui représenteront les
chefs-d'oeuvre , tant dans la tragédie que dans la comédie, du
Théâtre-Français. L'une de ces troupes sera chargée du servicedes
principales villes de la partiede l'Italie qui est réunie
à l Empirede France; l'autre troupe devra parcourir les principales
villes du royaume d'Italie. La première de ces troupes
séjournera trois mois à Turin , trois mois à Alexandrie , trois
mois à Gênes , et deux mois à Parme; un mois sera employé
envoyages. La seconde troupe passera quatre mois à Milan ,
trois mois à Venise , deux mois à Bologne , et deux mois à
Brescia , et emploicra pareillement un mois en voyages. Chaque
troupe jouera quatre fois par semaine. La Dile Raucourt ,
artiste du Théâtre-Français, est chargée de l'organisation et
de la direction de ces deux troupes pendant l'espace de trois
années , qui commenceront au premier avril de l'année prochaine
1807. La Dile Raucourt n'admettra dans la composition
de ces troupes que des acteurs français d'un talent reconnu
, et parfaitement en état de rendre les beautés de la
tragédie et de la comédie française. En considération des dépenses
qu'occasionnera cet établissement , et de l'insuffisance
présumée des recettes qu'il produira , il est accordé à la
Dlle Raucourt une somme de 30,000 fr. pour chaque troupe ,
et ce , pour subvenir aux premières dépenses. Pour les mêmes
motifs, il est en outre accordé à la Dile Raucourt un secours
annuel de 50,000 fr. pour chaque troupe. Pendant le terme de
trois années accordé à la Dlle Raucourt , aucun autre spectacle
français ne pourra s'établir dans les villes désignées cidessus.
- Un décret du 5 septembre porte que le jeune Leclerc
(Joseph - Victor ) , élève du sieur Dabot , ayant remporté
cette année le prix d'honneur au concours général des lycées
SEPTEMBRE 1806. 571
deParis , sera placé comme élève du gouvernement dans un
pensionnat d'école spéciale, à son choix, lorsqu'il aura fini
son cours d'études littéraires. Jusqu'à ce moment il sera
accordé , à compter du 1. octobre , au sieur Dabot , directeur
d'école secondaire à Paris, une rétribution annuelle de
500 fr. , pour récompense des soins particuliers qu'il a donnés
au jeune Leclerc.
-La mort vient d'enlever , à l'âge de 60 ans , M. Davy-
Chavigné, ancien auditeur à la chambre des comptes deParis.
On a de lui différens Mémoires sur des points importans d'architecture
, et un recueil d'instructions morales , sous le titre
de Leçons d'un Père à ses Enfans.
Au Rédacteur du MERCURE DE FRANCE.
Monsieur,
L'épouvantable événement qui vient de se passer dans le canton de
Schwitz ( voyez, dans la partie politique, l'article Berne ), doit avoir
déchiré tous les coeurs , et tourné toutes les idées vers les moyens de
sauver ce qu'il sera possible des victimes de ce lamentable accident.....
Trois villages entiers, plus de 1500 habitans enfouis dans la profondeur
des ahymes , et pour toujours! .... Il n'en sera pas ainsi. C'est ici surtout
que la physique et la chimie, si souvent accusées d'être inutiles à la
médecine , doivent se montrer actives et s'emparer de cette fatale occasionde
prouver leur assistance et d'éprouver leurs spécifiques .
Dans cette lettre que j'écris à la hâte et malade , si je ne dis rien qu'on
ne sache , j'aurai du moins rappelé des vérités utiles; j'aurai mis sur la
voie de trouver mieux, et excité une picuse émulation sur l'inventiondes
plus prompts secours à porter dans ce cas trop tôt jugé désespéré. Des
milliers d'hommes sont employés à arracher des métaux aux entrailles de
la terre, à exhumer des bronzes ensevelis dans les ruines d'Herculanum ,
et des hommes ne s'empresseroient pas de disputer au tombeau des
hommes encore vivans.... Oui , vivans. L'expérience s'unit ici à la théorie
pour prouver ce que j'avance, et je me hâte seulement en faveur de ceux
pour qui cette vérité seroit nouvelle , et qui déjà frémiront des douleurs
que ces malheureux peuvent éprouver, de leur apprendre que si la vie
s'est conservée chez la p'upart d'entr'eux , la sensibilité s'y est éteinte , et
qu'ils peuvent la recouvrer avec le contact immédiat de l'air et par des
soins prudemment gradués.
Eh ! comment peut-on mettre en doute la conservation de la vie de
beaucoup de ces infortunés ? Qui ne sait que des caravanes entières , surprises
ou par les lavanges des Alpes, ou par les sables mouvans de la
Lybie , ont été retrouvées vivantes après des mois de sépulture? En 1755 ,
le 19 mars , une montagne de neige et de terre , de to toises de haut , cou
vrit enunmomentle petit village de Bergamoletto dans la vallée de Stura.
Tous les habitans étoient dans leurs maisons , excepté Joseph Rochia et
son fils. Il essaya , mais en vain , le même jour et les suivans , de faire des
ouvertures. La chaleur du mois d'avril fondat la neige , et renouvela l'ardeur
de Rochia , qui vouloit donner la sépulture à sa famille. Le 24 avril ,
il rompit avec une barre de fer la glace épaisse de six pieds, et crut sentir
les maisons au bout d'une longue poutre qu'il enfonça. Le 25 , aidé de
son beau-frère , ils pénétrèrent dans l'étable , et il y trouva sa famille ,
composée de sa soeur, sa femme et sa fille , tapis sous le ratelier de l'écurie,
dont le poteau avoit soutenu , sans se rompre, l'effort de la lavange.
Elles avoient vécu du lait d'une chèvre pendant ccs 36 jours , sans pain ,
572 MERCURE DE FRANCE ,
sans lumière , incommodées de la froideur de la neige fondue qui les péné
troit , et sur-tout de la position gênante où elles étoient restées dans
l'étroit réduit qu'elles occupoient. Dans ces 36jours la mère ne dormit
pas, mais sa soeur et sa fille dormirent comme à l'ordinaire . Au milieu des
nombreuses habitations de Harlock Bussingen, Goldau et Rathlen que
J'éboulement a dispersés , ne peut- il pas s'être reproduit un pareil événement,
etn'y en eût-il qu'un, ne vaut- il pas la peine de tenter une fouille
qui n'a aucun danger et qui peut avoir de si grands succès ? Mais sans
compter sur cette chance , qui n'est que probable, l'exploitation toute
naturelle des effets de l'accident offre bien plus d'espérances. Qui n'a
pas lu la longue liste des noyés rappelés à la vie, des malheureux qui,
enterrés pour morts , ses sont réveillés de leur longue létharge , et ont été
trop tard, hélas ! trouvés portant les empreintes sang antes de leur déses
poir? Dans le département d'Eure- et- Loir, il y a huit ans, un homme
travaillant aux carrières fut entraîné dans un éboulement terrible. On le
jugea perdn. S'obstinant à le retrouver mort ou vif, sa courageuse femme
paya, quoique pauvre, un ouvrier pour l'aider à déblayer la fosse. Il
ne fut délivré que le huitième jour, et fut retiré asphyxié, mais des
secours intelligens le rendirentà la vie.
Plusieurs des malheureux froisés par l'impétuositéde cette avalanchene
sont qu'asphyxiés , et ils le seront long-temps. Cette asphyxie peut durer
plus long-temps même que notre vie,parce que dans cet état où il n'y a
ni transpiration ni deperdition , par conséquent nul besoin de réparation,
ation
en un mot inaction totale des fonctions viales , on peut vivre aussi longtempsqu'ily
a absence de chaleur etd'humidité, les deux seuls agens de la
corruption. Des corps gelés ont été rappelés à la vie après trois mois
d'hiver, et ces faits sont connus de tous les montagnards. La vie n'est
que suspendue chez ces malheureux, comme e'le l'est chez ces animaux
que l'on trouve renfermés dans des troncs d'arbres on des bancs de marbre,
etqui n'en recouvrent l'usage que quand l'oxigène de l'air, pénétrant dans
leurprison ouverte, irrita leurs sens neufs à sus impressions et leur permet
l'exercice de leurs organes. Qui nous expliquera autrement que par
la suspension dela vie le phénomène des chrysalides, des vorticelles , le
sommeil semestral des ours , des marmotes, des 1 irs, qui , dans les monte
glacés de la Norwége se passent de nourriture et ne donnent aucun signe
deviependant l'hiver? et n'a-t-on pas des exemples d'abstinence de tout
rolide ou liquide pendant un laps de temps considérable? Nous devons
mème l'avouer , s'il est quelque chance d'espérance pour quelqu'habitation
qui, dans cette déplorable catastrophe , ait pu devoir son salut à quelque
*croisement de charpente , à la conservation inespérée de quelques provisions
, telles que de l'eau-de-vie, du tabac , et qui avec ces ressources lutte
encore efficacement contre l'abstinence en attendant sa résurrect on
en a bien plus pour les malheureux chez qui la vie interrompue, peut l'être
sans danger plus ou moins long temps , etn'a rien à redouter ni des tortures
de la faim ni des accès du désespoir. On n'a pas assez multiplié
les épreuves sur les moyens de rappeler à la vie les êtres crus morts. Une
mouche noyée depuis plusieurs jours présente toutes les apparences de la
perte de la vie; on l'expose au soleil, roulée dans un peu de sel pulvéxisé,
el'e recouvre graduellement la chaleur et la vie. Bien mieux, on a
vu des mouches enfermées dans des flacons de vins de Constance de
vingt-cinq ans, soumises à la même épreuve avec le même succès ; et
l'exemple des rotifères , qui de poudre insensible, gardées vingt ans dans
du papier , deviennent des êtres donnant des signes von équivoques
d'existence en les humectant , doivent inspirer de grandes idées sur les
épreuves à tenter en ce genre. Les hirondeles passent les hivers sons
prendre de nourriture , immobiles et suspendus aux voûtes des grottes
d'Antiparos, ou même au fond de certaines fontaines thermales , où elles
il
y
SEPTEMBRE 1806 . 573
semblent avoir perdu le sentiment et la vie jusqu'à ce que le printems ,
venant ranimer la nature elles s'élevent du sein des eaux et partent à tire
d'aile.
Chez ces animaux comme chez l'homme privé d'air , toutes les fonctions
vitales ont cessé , le corps vit à ses dépens , point de nutrition ,
les poulmons aff iss s u'aspirent ni n'exhalent , par conséquent, point de
transpiration sensible ni insensible , point de mouvement circulatoire
les liqueurs sont stagnantes , les muscles détendus , les mouvemens arrêtés,
ét cet état durera jusqu'à ce que le contact de l'air élève les pou'mons ,
distende le coeur , ou jusqu'à ce que l'humide de ce corps l'ait disposéà
la putréfaction. Or , on conçoit qu'un terralu sabloneux de to à quelqueſo's
40 pieds de profondeur , par conséquent à une température tou
jours égale , froide et sèche , n'a en lui mème aucune cause de putridité ,
et peut conserver aussi long temps les corps vivans , que le fameux caveau
deToulouse conservoit sans les corrompre les corps mortsqu'on lui
confioit.
Un spectacle digne de la philosophie du dix-neuvième siècle , aura été
sans doute devoir un contingent nombreux d'habitans , dirigés par des
hommes éclairés et hum ins , se livrer aux travaux nécessaires pour arracher
à la mort leurs infortunés compatriotess Le succès de l'entreprise
doit résulter sur-tout de l'intelligence des fouilles et de l'exactitude des
soins dans l'application des secours propres à rappeler à la vie. Qu'il
sontheureuxles hommes de l'art investis d une mission si satisfaisan te pouг
leur coeur, et si honorable pour leur nom !
MARIE DE SAINT- URSIN , D. M.
MODES du 10 septembre.
Le nombre des chapeaux à petit bord angmente d'une manière trèssensible
; cependant les grandes capotes sont encore en majorité. Toutes
les lingères , aujourd'hui , enfoncent le fond des capotes de perkale sons
la passe. Presque toutes les modistes plissetles passes de leurs capotes
de taffetas ; presque toutes aussi les bordent d'un tulle festonné.
Sur le devant des petits chapeaux , les fleurs les plus communes sont
desmarguerites et des roses boiteuses. Les bonnets de crêpe , ornés de
rubans tout autour ,et d'un touffe sur le devant , ont un fond unt, qui
laisse voir unpeigne riche.
NOUVELLES POLITIQUES.
Berne , 7 septembre.
• Nous sommes informés depuis deux jours de l'affreuse
catastrophe qui a détruit plusieurs villages du canton de
Schwitz , situés entre les lacs de Zug et de Lauwertz.
MM. May , Freudenreich et Schlatter , directeurs des mines ,
sont partis hier au soir , par ordre du gouvernement , pour
porter des secours. Voici les détails de ce désastre , le plus
effrayant dont les annales de la Suisse aient jamais fait mention
:
Mardi 2 septembre , à 5 heures du soir , le Knippenbühl ,
rocher qui fait la sommité du mont Rosenberg , se détacha
tout-à-coup , et en même temps une partie de la montagne ,
de quelques pieds d'épaisseur du côté d'occident , et d'environ
280 pieds d'épaisseur du côté d'orient , croula et remplit
la moitié de la vallée qui sépare le lac de Zug de celui de
Lauwertz , engloutit en entier les villages de Goldau , Ræthen ,
574 MERCURE DE FRANCE ,
Busingen , Huzloch, les trois quarts de celui de Lauwertz, et
quelques maisons de celui de Stein. La chute d'une partie de
lamontagne dans le lac de Lauwertz,dont le quart environ est
comblé, a excité une telle agitation dans les eaux de ce lac ,
qu'elles ont renversé nombre de chalets , maisons , chapelles ,
moulins , etc. , le longdela rive méridionale du lac; entr'autres
le moulin de Lauwertz , où quinze personnes ont été écrasées
et englouties sous les débris du bâtiment , dont toutes les
parties ont été dispersées avec une telle violence, qu'il ne reste
plus que les fondemens sur place. Ce moulin étoit cependant
sur une hauteur de 50 à60 pieds au-dessus du niveau du lac.
Des vagues plus élevées encore ontbattu le village de Seeven,
situé à l'extrémité du lac , et en ont rasé quelques maisons.
Deux personnes y ont péri. Mais dans les villages qui ont été
engloutis , pas un individu n'a échappé ; il ne reste que ceux
qui se trouvoient absens , et qui gardoient les troupeaux sur
les montagnes. Plus de mille personnes ont été victimes de ce
désastre ; une société de voyageurs , au nombre de treize ,
étoient en route d'Arth à Schwitz. Neuf qui marchoient en
avant ont péri ; les quatre autres qui suivoient à quarante pas
ont échappé. Les neuf personnes qui ont péri étoient , à ce
qu'on nous a assuré , MM Rodolph Jenner , de Brestenberg ;
le colonel Victor Steigner , de Berne ; Charles May , de
Ruth; le docteur Ludwig , d'Arbon , en Thurgovie ; mademoiselle
Diesbach , de Berthoud ; madaine Diesbach , née de
Watteville ; madame Fankhauser , de Berthoud ; et deux
guides d'Arth . Cinq minutes ont suffi pour consommer ce
désastre.
A Schwitz , quelques personnes ont entendu le bruit et vu
de loin des vapeurs qui couvroient le lieu de la scène , et qui
se sont portées jusqu'à Zug , du côté opposé , avec une forte
odeur de soufre. L'éboulement s'étend du sommet de la
montagne jusqu'au-dessus de la côte opposée , au-delà du
lac, à une distance de trois lieues du nord au sud , et d'une,
lieue et un quart d'occident en orient. On ne voit plus que
de tristes ruines dans toute cette contrée , qui offroit les
communes les plus riches du canton de Schwitz , habitées
par un peuple brave et honnête. Une trentaine de personnes
auplus restent de cette intéressante population.
Plusieurs circonstances de cet événement sont très-remarquables
: d'énormes masses de rocher ont volé dans les airs à
des distances prodigieuses. Ces rochers , en tombant, faisoien,t
jaillir d'immenses couches de terre de 10 à 80 pieds d'épaisseur
; et nombre de ces couches , avec de grands blocs de
cailloux, ont été jetées sur la rive opposée jusqu'à80 à 100 pieds
de hauteur. On a peine à en croire ses yeux , quand on voit
ces phénomènes. Atout instant on rencontre des maisons, les
SEPTEMBRE 1806 . 575
unes inclinées , d'autres coupées en deux et séparées à de
grandes distances; d'autres emportées à plus d'un quart de
lieue de leurs fondemens.
Le lac de Lauwertz a perdu environ un quart de son étendue;
mais sa partie recouverte se remplit en ce moment par
les eaux de plusieurs ruisseaux qui n'ont plus d'écoulement.
Cette riche plaine , qui étoit si belle , si unie , offre à présent
une montagne de près de 100 pieds de hauteur , dans une
étendue d'une lieue et demie de longueur , et autant de largeur.
Le mont Rosenberg est dans la direction d'Arth , à l'estnord-
est. C'est sa partie occidentale qui s'est éboulée, celle qui
est du côté d'Arth , et qui , après être descendue assez directement
vers sa base , a été jetée tout-à-coup contre l'orient , et
a sauvé ainsi Arth , Zug ,et toute la rive de ce lac. L'épaisseur
de la couche emportée paroît être de deux pieds du côté
occidental , et de plus de 150 pieds du côté oriental. LeKnip.
penbühl sembloit avoir annoncé ce malheur , dès l'an 1774 ,
qu'il s'est détaché de la masse de la montagne. L'île de Schwanau
, assez élevée sur un rocher au milieu du lac , a éprouvé
aussi quelque dommage , son église sur-tout : le bon hermite
se trouvoit heureusement à Ensidlen. Le chemin le long du
lac est rompu en mille endroits.
Des secours ont été envoyés avec la plus grande promptitude.
Six cents ouvriers de Zug et de Schwitz se sont portés
sur les rives du lac de Lauwertz , sur- tout au débouché de la
Seeven. Cette petite rivière étoit tellement obstruée par les débris
de tout genre , bois , arbres , maisons , cabanes , foins , etc.
que sans un prompt secours , elle eût menacé la sûreté de
toutes les maisons au-dessous de Schwitz jusqu'à Brunnen.
Un homme a eu le bonheur de retirer à temps de dessous
terre sa servante et un enfant qu'elle tenoit dans ses bras. Dans
unemaison près d'Arth est encore vivant un pauvre malheureux
qui a eu les deux cuisses emportés. Dans les fouilles qui
ontdéjà étéfaites , on a découvert une vingtaine de personnes ,
hommes , femmes et enfans , à l'entrée du village de Goldau ,
qui n'existe plus : les uns avoient les bras emportés , d'autres
la tête , les jambes; d'autres étoient partagés en deux par la
ceinture. Nous avons côtoyé le pied du Rigi , où la plus
grande partie des malheureux qui survivent à cette catastrophe
se sont réfugiés , hélas! au nombre de trente au plus. Un vieillard
que nous y avons rencontré , nous a dit : « J'avois des fils ,
>> des filles , des petis-enfans en grand nombre , j'avois une
>> femme et d'autres parens; je reste seul !...... >> Une petite
fille : « Je n'ai plus de père , ni de mère , ni frères , ni
<< soeurs ! ..... » Une femme avoit perdu mère , époux , fréres ,
soeurs, et cinq enfans,
576 MERCURE DE FRANCE ;
Les villages de Goldau et Rothen, composés de 115 maisons
celui de Busingen de 126 , celui de Huzloch, ont dis
paru totalement. De Lauwertz , qui a perdu 25 maisons , il
reste 10 bâtimens , tant maison qu'écuries , tous très-endommagés.
Stein a perdu deux maisons et plusieurs écuries , qui
étoient en grand nombre dans tous ces villages.
PARIS, vendredi 19 septembre.
-Quelques incidens , auxquels on n'avoit pas lieu des'attendre
, ont porté du retard dans le retour de la Grande-
Armée, et ont en conséquence différé l'époque des fêtes qui
avoient été annoncées pour le commencement d'octobre.
Les maréchaux Davoust , Augereau et Ney, ont obtenu des
permissions pour se rendre à Paris , et y passer quelques jours.
S. M. a fait donner des ordres dans sa maison pour le voyage
qu'elle compte faire vers le milieu de l'automne , àBruxelles ,
etpeut-être en Hollande. Une partie de ses écuries et des
détachemens de la garde sont partis d'avance , , à l'occasion de
ce voyage.
On croit que sous peu de jours S. M. se rendra à Fontainebleau.
- Onvient d'apprendre la facheuse nouvelle de la mort de
M. Fox. (Moniteur du 17 sept. )
-Le courier Basilico est arrivé de Londres à Paris dans la
journée du 16. Une indisposition , qui ne laisse craindre aucune
suite fâcheuse, a retenu lord Lauderdale chez lui depuis
quelques jours.
FONDS PUBLICS DU MOIS DE SEPTEMBRE.
DU SAMEDI 13. - Ср. 0/0 c. J. du 22 mars 1806 , fermée . oof ooc.
000.000.000 ooc ooc oc . oof oof ooc. oof.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 64f. 64f. 100. 64f orc
Act. de la Banque de Fr. 1157f Soc 11581 750 00oof. oooof coc.
DU LUNDI 15.- Cp. o/o c. J. du 22 mars 1806 , farmée. eoc oofoof.
ooc . oof coc 000 000 000.000.000 0ос
Item. Jouiss . du 22 septembre 1806 63f. 50c 750 500
Act. de la Banque de Fr. 1157f. 500.000of. o০০ oooof. oooof ooc
DU MARDI 16.- C pour 0/0 c. J. du 22 mars 1806. fermée. ooc oof.
oof. Goc nof ooc. oot oof toc oof.
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 63f. ooc or c. ooc.
Act . de la Banque de Fr. 1155f 150f. ooc 000. oooof coc.
DU MERCREDI 17. - C p. 00 c. J. du 22 mars 1806 , fermée. ooc оос
000.000 000 ooc.ooc o C 000.000.0oc oof.
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 63f 62f. goc. 63f63f 200 150
Act. de la Banque de Fr. 1150f 1151f 25c ooc oof ooc. oof ooc. o oof.
DU JEUDI 18.-C p. oo c. J. du 22 mars 1806 , fermée. ooc o00 000 000
OOC OOC OOC.OOC OOC GOC
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 63f6af goc. ooc ooc ooc
Act. de la Banque de Fr. 1151. 250. 0000 0000f. ooc. ocoof ooc
DU VENDREDI 19. -Cp. 0/0 c. J. du 22 mars 1806 , ferméc. oof. ooc.
ooc. 000. coc goc boc ooc oof
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 62f300 сос.
Act. de laBanque de Fr. 1145f00oofooc. ooc. oooof oooof 006.
( No. CCLXXI . )
(SAMEDI 27 SEPTEMBRE 1806 )
MERCURE
DE FRANGE.
POÉSIE.
DEPT
DE
LA
SEA
ÉPITRE
A MADAME DE VANNOZ , NÉE DE SIVRY,
Sur son poëme élégiaque des Tombeaux de Saint-Denis.
TE souvient- il encore , aimable Philippine ,
De ces jours fortunés où ma Muse enfantine ,
Eveillée au doux bruit de tes accords touchans ,
T'offrit ses premiers voeux et ses premiers accens ?
Tu daignas accueillir avec quelqu'indulgence
La voix du sentiment et les vers de l'enfance ;
Dès-lors , grace à tes soins , grace à ton amitié,
Aux secrets de ton art je fus initié.
J'appris comment un vers naïf, tendre et facile,
Doit embellir sans pompe une élégante idylle;
Ou comment , sur un ton fier et majestueux,
L'ode parle aux mortels le langage des Dieux.
Quelquefois , empruntant le masque de Thalie ,
De graces précédée , et de plaisirs suivie ,
Tu m'appris à lancer le trait vif et brillant
Qui pique sans blesser, et corrige en piquant.
Mais plus sombre aujourd'hui , ta plaintive élégie ,
Tendre fille d'amour et de mélancolie,
0 .
578 MERCURE DE FRANCE ,
Fait retentir au loin le cri de la terreur,
Les plaintes de la tombe et la voix du malheur !
De quels traits déchirans ta Muse désolée
Nous dépeint de nos rois la tombe violée !
Sans doute elle planoit au-dessus des bourreaux ,
Quand leur bras parricide arrachoit aux tombeaux
Tant de princes chéris, tant de rois magnanimes :
Elle les vit , frémit , et te dicta leurs crimes !
Je crois les voir encor, ces obscurs scélérats ,
Préluder par leurs cris à leurs noirs attentats.
Ils partent , l'oeil hagard et la bouche écumante;
Leur coeur brûle d'un feu que l'Enfer alimente :
Its dévorent de loin ces tombeaux , ce saint lieu
Où nos rois reposoient à l'ombre de leur Dieu.
Chaque minute accroît leur fureur et leur joie.
Ils entrent : et la mort a frémi pour sa proie !
Déjà la hache impie et le fer assassin
Troublent le long repos des Louis , des Pepin ;
On renverse , on détruit ces monumens funèbres :
Le soleil a percé ces antiques ténèbres ;
Et la nuit effrayée à l'approche du jour,
Pour la première fois déserte ce séjour.
Tel est l'affreux tableau dont tu frappes ma vue ;
Mais ce n'est rien encore : au tombeau descendue ,
Dans ces lieux que la mort de rois avoit peuplés ,
Ta voix vient d'évoquer leurs manes exilés .
Variant ses couleurs,ton flexible génie
Invoque tour- à-tour Erato , Polymnie ,
Et toujours éloquent, et fidelle à la fois ,
Fait présider l'histoire aux portraits de nos rois .
Son flambeau te conduit : tantôt sombre, énergique ,
Tu nous dépéins ce roi , ce tyran politique
Redouté de son siècle et du nôtre abhorré ;
Tantôt tu plains le sort du monarque adoré ,
Queson peuple nomma du doux surnom de père ,
Et que ce même peuple immole à sa colère.
Après lui Charles-Cing partage son destin ;
En vain son ombre semble appeler du Guesclin :
On les frappe; et je vois, victimes de la rage,
S'engloutir les débris d'un héros etd'un sage.
Parmi ces monumens , honneur de Saint-Denis,
Par l'amour élevés , par la haine détruits ,
Un seul fut épargné : la justice éternelle ,
Sans doute , en l'arrachant à leur main criminelle,
SEPTEMBRE 1806. 579
Avoulu conserver aux siècles à venir
De ces tombeaux brisés au moins un souvenir ! ( 1 )
Tels de foibles débris jetés sur le rivage,
Du vaisseau qui n'est plus rappellent le naufrage.
Hélas ! lorsque le ciel pour toi moins indulgent ,
Abandonne ta cendre à l'Enfer triomphant ,
Pourquoi la sombre nuit , de crèpes entourée ,
Ne cache- t-elle pas ta dépouille sacrée ,
Ogrand Louis ? Mais non : brillante de clarté,
Lagloire , assise auprès de l'immortalité ,
Sur le front du héros déposant sa couronne ,
Conserve à son tombeau tout l'éclat de son trône !
Et toi , roi bien aimé, bon et vaillant Henri ,
Tant de vertu n'a donc pu te mettre à l'abri
Des fureurs de ce jour ? La mort , bien moins cruelle ,
Vainement respectoit ta dépouille mortelle;
Le crime la remplace et supplée à sa faulx :
Tu tombes ; et deux fois nous pleurons un héros !
Mais le ciel , attentif aux larmes de la France ,
Dès-lors avoit marqué le jour de ta vengeance :
Vengeance qui fut douce , et bien digne à la fois
Du Dieu qui la dictoit , et du meilleur des rois !
CeDieu, pour l'accomplir, fait naître le génie ;
Il l'inspire lui-mêine : et la France attendrie
Voit Delille , Michaud, Treneuil , Châteaubriant ,
Elever à ton ombre un nouveau monument !
Une fleur y manquoit : cette fleur vient d'éclore;
Une femme.... (ce nom doit te toucher encore )
Aux douleurs des Français unissant ses douleurs ,
Vient t'offrir un laurier arrosé de ses pleurs.
Le front ceint de cyprès , la vois- tu qui s'avance ?
Elle ose pour ton peuple implorer ta clémence.
Desa patrie en deuil interprète éloquent ,
Elle expie à tes pieds le crime d'un brigand.
Ah ! si jadis ton ombre ici fut outragée ,
Unefemme te pleure, et ton ombre est vengée.
Ton triomphe est complet : tudéfends à la fois ,
Etle trône et la tombe, et ton sexe et tes droits.
Tes chants ont désarmé ces esprits trop sévères ,
Qui , bornant votre gloire aux succès éphémères,
(1) Le corps de saint Louis fut porté à Rome lors de sa canonisation ,
et échappa ainsi aux fureurs de la révolutiou. Voyez , sur tous les rois
dont on parle ici, le poëme de madame de Vannoz.
02
580 MERCURE DE FRANCE ,
Prétendoient vous bannir des sommets d'Hélicon .
Sans doute ils oublioient que les soeurs d'Apollon ,
Fières d'appartenir à ce sexe adorable ,
Exaucent à l'envi les voeux de leur semblable ,
Tandis que nous, hélas , nous n'obtenons jamais
Les plus minces faveurs qu'à titre de bienfaits !
ENIGME.
Α. Ο . Μ ... NY.
DIVERSEMENT, lecteur, tu connois ma nature ,
Et je vais en deux mots t'en faire la peinture .
Lorsque je suis d'acier, d'or ou de diamans ,
J'offre un objet bien cher à tous nos élégans .
Endes liens plus forts quand je suis arrangée ,
Je sais venger les droits de Thémis outragée.
Mais quand le tendre Amour me forme avec des fleurs ,
Par l'attrait du plaisir je captive les coeurs.
LOGOGRIPHE.
TANDIS que, parcourant l'empire de Neptune ,
Le marchand sur les flots voit errer sa fortune ,
Tout-à-coup je me montre , et tous ses vains projets
Demon cruel pouvoir deviennent les jouets .
Combinant les huit pieds qui composent mon être ,
Si vous êtes Français , vous voyez votre maître ;
Vous pouvez encor voir, si vous êtes chasseur,
Ce qui peut de vos chiens faire augmenter l'ardeur ;
Étes-vous financier ?fj'ai ce qui vous honore,
Cemétal tout-puissant que chez vous on adore;
Si vous êtes dévot , en moi vous trouverez
Ce qu'au pieddes autels quelquefois vous tenez ;
Si vous êtes amant , une fleur se présente;
Allez en décorer le sein de votre amante.
CHARADE .
Mon tout est mon premier,mon tout est monsecond.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier N°. est Vin.
Celuidu Logogriphe est Nombre, où l'on trouve Noé,ombre, orme,
Orne(rivière), or nom, borne, Orbe (ville), re, robe, on, bon, mer,
mon, me, rob (terme au whist ) , Oreb ( moutagne ) , morne ( adjectif),
Nero, Rome.
Celui de la Charade est Bas- son .
SEPTEMBRE 1806. 581
Eloges du maréchalde Catinat, du chancelier de l'Hospital,
de Thomas, suivis de l'Eloge inédit de Claire-Françoise
de l'Espinasse , par Guibert. Un vol. in-8°. Prix : 4 fr. ,
et 5 fr. 50 cent. par la poste. A Paris , chez d'Hautel ,
libraire , rue du Bacq, n°. 122 , près les Missions ; et chez
le Normant , imprimeur-libraire , rue des Prêtres Saint-
Germain-l'Auxerrois , n° . 17 .
DR Μ. GUIBERT est l'un des exemples les plus frappans
et les plus singuliers de la fortune littéraire que l'on pouvoit
faire à la fin du 18° siècle , sans avoir d'autre mérite que
des connoissances superficielles , quelque chaleur de tête , et
une grande présomption. Jamais on ne considérera M. de
Guibert comme un orateur, un poète et un tacticien même audessus
du médiocre; et cependant il jouit quelque temps
de tous les avantages que peuvent procurer les succès; il
acquit dans les lettres une réputation distinguée ; et fort
jeune encore , il fut admis à l'Académie Française. Quelle fut
la cause d'une fortune littéraire si étonnante ? Cet examen
peut donner lieu à quelques observations sur les moeurs et
les opinions du siècle. Pour réussir alors , il paroît qu'il falloit
partager sans restriction toutes les opinions philosophiques
et économiques qui étoient à la mode ; il falloit feindre , pour
toutes les idées de réformation et d'indépendance , un enthousiasme
qui , dans un autre temps , auroit été ridicule. On
appeloit cela éire sous le charme; et c'est ainsi que madame
Necker (1 ) peint l'état habituel de M. de Guibert. Il falloit
enfin se croire capable de tout. La modestie eût été déplacée,
et le délire de l'orgueil étoit regardé comme une noble
confiance en soi-même : confiance qui passoit pour être un
présage assuré des plus grands succès. Jamais aucun philosophe
ne porta cette vanité plus loin que M. de Guibert.
Quand on examine aujourd'hui de sang froid cette jactance ,
on ne peut imaginer qu'elle ait réussi. On chercheroit en vain
dans la comédie du Glorieux des bouffées d'orgueil comparables
à celles qui échappent assez fréquemment à M. de
Guibert. Pourra-t-on se persuader que , dans l'éloge du
chancelier de l'Hospital , l'orateur se met, pour ainsi dire , à
(1) Nouveaux Mélanges de madame Necker , tom. II.
3
582 MERCURE DE FRANCE ,
côté du grand magistrat dont il fait le panégyrique ? Pourrat-
on se persuader qu'il ne dissimule pas son ambition , et
qu'il avoue naïvement sa prétention à remplir les rôles les
plus éminens ? Le lecteur aura probablement de la peine à se
figurer un pareil délire : il pourra croire que nous exagérons;
mais la citation du passage dont il est question suffira pour
prouver que rien n'est plus conforme au sens de M. de
Guibert, et que la tournure de ses phrases ajoute encore, s'il
est possible , à l'idée qu'on a voulu donner de son orgueil.
C'est dans l'exorde de l'Eloge du chancelier de l'Hospital
que se trouve ce singulier passage. L'orateur, après avoir
affiché le plus profond mépris pour les hommes qui respectent
les lois de leur pays , et pour les écrivains sages et
réservés qui ne se permettent aucune invective contre les institutions
sociales , s'adresse à ceux qui pensent comme lui :
<<Puissiez-vous , leur dit-il , trouver dans mon ouvrage ,
>> non cette éloquence d'effet et d'appareil que je n'ai jamais
>> étudiée , et que je n'ambitionne pas , mais cette logique
>> simple et droite d'un bon esprit qui a bien médité l'his-
>> toire, ces grands mouvemens d'une ame que les grandes
>> vertus ont droit de passionner; cet amour vifde la gloire,
>> non de celle qu'on acquiert en louant un grand homme ,
>> mais de celle qu'on pourroit acquérir en l'imitant : sur-
>> prenez-y, je le veux , ces élans d'une ambition que je ne
>> désavoue pas, cette agitation d'une ame fatiguée de son
>> inaction , cette conscience sans doute trop audacieuse des
>> forces que j'espérerois déployer si j'étois sur un plus
>> grand théâtre ! >>>
On voit que nous n'avons mis aucune exagération dans
ce que nous avons dit sur la vanité de M. de Guibert :
nous n'avons parlé ni du bon esprit qu'il s'attribue , ni de
ses méditations sur l'histoire, etc. Aujourd'hui que , dans la
littérature , le sentiment des convenances a repris son empire,
que diroit-on d'un orateur qui feroit un pareil exorde ? Ne
trouveroit-on pas qu'outre le ridicule de parler ainsi de soi ,
l'écrivain a encore le tort de violer toutes les règles que les
anciens nous ont laissées sur l'éloquence ? On sait qu'ils prescrivoient
pour l'exorde une grande modestie et une grande
réserve : ils pensoient que c'étoit l'unique moyen de prévenir
favorablement les auditeurs. Si , parmi eux, un orateur se fût
exprimé de cette manière , au lieude l'excuser en disant qu'il
étoit sous le charme, il est probable que des huées l'au
roient interrompu.
Ce qu'il y eut de très-singulier, c'est que M. de Guibert ,
en demandant ainsi la faveur, l'obtint momentanément. Le
SEPTEMBRE 1806. 583
gouvernement étoit tellement aveuglé sur ses véritables intérêts
, qu'il combloit de graces ceux qui déclamoient le plus
contre lui. Dans ce siècle de frivolité et d'ennui , une
telle hardiesse paroissoit piquante , et l'on ne croyoit pas
qu'elle eût le moindre danger. L'orateur se permettoit des
invectives contre la religion , des injures contre les magistrats
; il faisoit l'apologie des usuriers; et, loin de le réprimer,
on le favorisoit. On accordoit à une mauvaise rapsodie
tragique dont il étoit l'auteur, un honneur qui ne fut jamais
accordé aux chefs-d'oeuvre de Corneille et de Racine. Tout
le monde sait que le Connétable de Bourbon , tragédie de
M. de Guibert, fut représenté à Versailles avec une pompe
qui n'avoit pas eu d'exemple, et que , malgré la prévention
marquée de la cour en faveur du poète , la pièce ennuya , et
ne put avoir une seconde représentation.
Le roi de Prusse,dont l'opinion sur la tactique doit être
de quelque poids , trouvoit fort ridicules les prétentions de
M. de Guibert. Il exprime son sentiment dans une lettre
curieuse , dont la date est de janvier 1773. Thiriot , son correspondant
à Paris, venoit de mourir, et Voltaire proposoit
quelqu'un pour le remplacer. Le roi , qui commençoit à
revenir sur les systèmes philosophiques , ne trouvoit plus la
littérature française digne de son attention. « Rendez-moi ,
>> disoit-il à Voltaire, des Fontenelle , des Monstesquieu, des
>> Gresset, je renouerai cette correspondance; mais jusque-la
>> je la suspendrai.... Voulez -vous que j'entretienne un cor-
>> respondant en France , pour apprendre qu'il paroît des
>> Essais de Tactique par de jeunes militaires qui ne savent
>> pas épeler Végèce ? »
Mais Voltaire qui n'étoit pas , comme le roi de Prusse ,
dégoûté de la philosophie, encourageoit alors plus que jamais
les jeunes adeptes. C'est ce qui explique pourquoi il parla de
M. de Guibert d'une manière si flatteuse à la fin de son
petit poëme sur la Tactique :
Je conçus que la guerre est le premier des arts ,
Etque le peintre heureux des Bourbons, des Bayards,
Endictant leurs leçons , étoit digne , peut-être ,
Decommanderdéjà dans l'art dont il est maitre.
Voltaire loue ici , contre sa pensée , M. de Guibert sous
deux rapports différens. Personne n'étoit plus à portée que
l'auteur de Mérope d'apprécier la tragédie du Connétable de
Bourbon. Il estprobable que l'éloge qu'il donne à l'Essai sur
la Tactique , art dans lequel il veut que M. de Guibert
commande , n'est pas plus sincère que celui qu'il donne
à la tragédie. Ainsi , l'on peut présumer que cet éloge
584 MERCURE DE FRANCE ,
n'est qu'un persifflage dont l'auteur eut la foiblesse d'être la
dupe.
Dans les panégyriques que les philosophes faisoient des
grands hommes , ils n'avoient d'autre but que d'attribuer
à ces personnages célèbres les opinions modernes. C'est ainsi
qu'ils cherchèrent à persuader que Bossuet etFénélonn'avoient
pas été de bonne foi , que Massillon n'avoit été qu'un rhéteur,
Descartes un sceptique , etc. Cette tactique ( pour nous servir
d'une expression chère à M. de Guibert ) n'étoit pas très-maladroite;
mais elle supposoit dans les philosophes la conviction
qu'on ne chercheroit pas à approfondir les bases de leurs
jugemens. De là on pourroit présumer qu'ils ne faisoient
tant d'efforts pour détourner leurs contemporains des études
sérieuses , pour leur faire croire que le génie n'a pas besoin
d'instruction , qu'afin d'éloigner lesrecherches qui ne devoient
pas manquer d'éclairer leurs artifices . On a remarqué que
les apôtres des fausses doctrines ont toujours cherché à augmenter
les ténèbres de l'ignorance , tandis que la vraie doctrine
ne craint aucun examen , et invite même aux études
profondes qui peuvent la faire mieux connoître. Les philosophes
qui ont tant répété que le génie sans instruction n'en
étoit que plus libre et plus brillant , ont eu avec les imposteurs
anciens et modernes cette conformité frappante.
M. de Guibert, dans l'Eloge du chancelier de l'Hospital ,
n'a pas manqué de faire de ce magistrat un philosophe du
18. siècle. Il le peint comme un homme sans religion.
<<<L'Hospital , dit-il , voyoit , du haut de son génie , toutes
>> les querelles de religion , comme l'Eternel les voit du
>> haut de son trône. » L'hyperbole va si loin , qu'elle tombe
tout-à-fait dans le ridicule. Si le modeste l'Hospital eût
présumé qu'on le compareroit à Dieu , il y a tout lieu de
croire qu'il auroit rejeté avec indignation cette louange
impie. « Il jugea toujours la religion en homme d'Etat ,
>> ajoute M. de Guibert; c'est-à-dire , comme une partie de
>> la législation nécessaire à maintenir, mais que le gouver-
>> nement doit accommoder au plus grand bonheur des
>> hommes. » Personne ne se doutoit que l'Hospital eût
énoncé cette opinion. On chercheroit en vain dans ses ouvrages
quelque chose qui y répondit; mais le parti en est
pris : M. de Guibert attribue ses rêveries au grand magistrat
dont il fait l'éloge. Il lui échappe ensuite un aveu pré
cieux; les bons esprits croient assez généralement que le calvinisme
conduit à l'indifférence sur la religion , et l'orateur
confirme cette idée en ajoutant : « Il ( le chancelier) pencha
>> toujours secrètement pour le calvinisme , parce qu'il le
>> trouvoit plus ami de la liberté. >>>
SEPTEMBRE 1806. 585
On s'étonne avec raison que M. de Guibert ait déclaré aussi
positivement que le chancelier de l'Hospital étoit calviniste ,
tandisque les historiens gardentle silence à cetégard. Brantôme
est le seul contemporain qui ait jeté des doutes sur la foi de ce
grand magistrat. Cependant il convient , ce qui est un aveu
important , que le chancelier alloit régulièrement à la messe.
Est-il à présumer que cet homme , qui avoit pris pour devise
les beaux vers d'Horace , justum et tenacem propositi virum,
se soit abaissé à une telle hypocrisie ? Ne doit - on pas présumer,
au contraire , que , dans les démêlés qu'il eut comme
ministre avec la cour de Rome, il n'avoit pour objet, comme
le dit le président Hainault , que de défendre les libertés de
l'église gallicane , ce qui a été fait par des catholiques célèbres ,
sans qu'on ait pensé à soupçonner leur orthodoxie.
Il est vrai que Brantôme , après avoir dit que le chancelier
de l'Hospital alloit à la messe , rapporte un mot inventé par
ses ennemis : Dieu nous garde de la messe du chancelier.
Ce mot ne mérite aucune attention sérieuse. D'abord , on
connoît le goût de Brantôme pour les anecdotes suspectes;
et les bons critiques n'adoptent son témoignage qu'avec une
extrême défiance. Ensuite , on sait que Brantôme eut des liaisons
avec ceux qui formèrent depuis le parti de la ligue.
Il étoit naturel que ces hommes , qui couvroient leur ambition
démesurée du manteau de la religion, eussent de l'aversion
pour un magistrat qui sans cesse avoit prêché la paix
et la soumission à l'autorité royale. Brantôme , dans leur
société , avoit très-bien pu puiser une fausse idée du chancelier.
Au reste, il nous reste de ce magistrat des détails écrits
par lui-même sur les principales circonstances de sa vie, et
qui précèdent son testament. Ce morceau précieux n'offre
aucune trace de calvinisme : on n'y trouve que des voeux
malheureusement impuissans pour la paix , et une indignation
qu'il ne cache pas contre les hommes , de quelque parti
qu'ils soient , qui abusent de la religion pour exécuter leurs
projets ambitieux.
M. de Guibert profite des réformes excellentes que le
chancelier de l'Hospital fit dans notre législation, pour fronder
étourdiment presque toutes les institutions françaises. On
trouve singulier qu'un jeune officier se mêle de juger les opérations
d'un homme tel que l'Hospital , qu'il trace la marche
que le chancelier auroit dû tenir, et qu'il lui reproche de
n'avoir pas été à la hauteur des lumières du 18. siècle : ce
qui est un éloge bien plus qu'une critique. C'est sur-tout
contre la magistrature que l'orateur s'élève avec le plus de
véhémence. « On a beaucoup déclamé, dit-il, contre les finan
586 MERCURE DE FRANCE ,
>> ciers ; mais l'avidité des magistrats ou de leurs suppôts
» n'a été ni moins inventive , ni moins cruelle : elle a cor-
>> rompu ce qu'il y a de plus sacré sur la terre. » On ne sait
ce qui a pu dicter à M. de Guibert cette diatribe contre la
magistrature : il est sûr que nulle classe ne fut plus désintéressée
, et qu'elle seule , avant la révolution , rappeloit
quelqu'image des anciennes moeurs .
Leparallèle qu'il fait de la magistrature et de la finance
montre d'ailleurs combien alors les idées étoient confondues,
et dans quel oubli on étoit des vieilles maximes. Sous
le règne de Louis XIV, la finance étoit mise par l'opinion
bien au-dessous de la magistrature. Duclos, qui observoit
très-bien, regarde comme un premier signe de dégradation
l'accueil que l'on commença à faire aux financiers à
l'époque de la régence : il s'élève en même-temps avec beau
coup d'indignation contre un magistrat qui brava l'opinion
au point de quitter les fleurs-de-lis pour la finance.
Parmi les fautes que M. de Guibert reproche au chancelier
de l'Hospital , se trouve une de ses opérations qui mérite le
plus d'éloges. « L'Hospital , dit- il , paya tribut aux pré-
>>jugés de son siècle , en faisant des lois sévères contre les
>> usuriers , lois injustes, parce que l'argent est une mar-
>> chandise, et qu'à ce titre il doit rester libre , et que le con-
>> trat entre le prêteur et l'emprunteur étant volontaire, il
» n'y a point de lésion pour ce dernier. >>
La révolution n'a que trop consacré cette opiniondeM. de
Guibert : on sait quels ont été les résultats.
Il suffit , pour la réfuter, de remonter aux principes de
morale, qui de tout temps ont fait condamner l'usure. Les
actions humaines ne sont bonnes et légitimes que lorsqu'elles
ontunbut et un résultat essentiellement moraux. Or,
quel est le but de l'usure , quel est son résultat? Son but
estd'accumuler l'argent sans le faire profiter, ni pour le commerce,
ni pour l'agriculture , ni pour les objets honnêtes de
dépense qui le font circuler. Son résultat est d'éveiller les
passions vicieuses des hommes : le spéculateur insensé , le
joueur , le débauché ne trouvent - ils pas dans l'usure des
ressources ruineuses pour satisfaire leurs passions ? S'il n'y
avoit pas d'usuriers , verroit-on autant de folies , autant de
banqueroutes ? L'usure est donc un mal , et la propriété de
l'argent n'est pas comme les autres propriétés. Quandun Etat
a le malheur d'être livré à ce fléau, il lui est presqu'impossible
de s'endélivrer. Vainement multipliera-t-on les défenses ,
l'usure se fera secrètement , et n'en sera que plus abusive.
Dans ce seul cas , la victime du délit est complice du délinquant.
SEPTEMBRE 1806. 587
Dans les derniers temps , et sous un meilleur ordre de
choses , on n'a plus considéré l'argent comme marchandise ;
on a regardé l'intérêt comme une indemnité juste des bénéfices
que lepréteur auroit pu tirer de son argent s'il s'en étoit
réservé l'usage. Ily a loin de cette définition à celle qui assimile
l'argent aux autres marchandises. Du reste , le législateur
s'est abstenu sagement de mesures repressives , qui , suivant
Montesquieu , ne peuvent qu'aggraver le mal; mais
il n'a rien négligé pour empêcher, ou du moins diminuer
l'usure , soit en exposant les usuriers au grand jour des tribunaux,
soit en se réservant de régler les mesures de l'intérêt
résultant du prét conventionnel.
L'importance des objets traités dans l'Eloge du chancelier
de l'Hospital , nous a empêché de nous étendre sur ceux de
Catinat, de Thomas et d'Elisa , qui se trouvent encore dans
ce volume. Nous y aurions reconnu les défauts qui tiennent
à la manière de l'auteur, et dont nous avons suffisamment
parlé. Dans le premier, on voit la prétention à paroître posséder
l'art de la tactique , ce qui le rend sec et froid; dans le
second , l'orateur outre les défauts de celui qu'il loue; dans
le troisième enfin, il prodigue tout le jargon de la fausse
sensibilité du siècle; et si madame Necker avoit lu ce morceau,
c'est bien alors qu'elle auroit pu dire que M. deGuibert
étoit sous le charme . P.
Epithalame de Thétis et de Pélée, traduit de Catulle; par
A. Cournand, professeur au Collège de France. Broch. in-8°.
Prix : 1 fr . , et 1 fr. 25 cent. par la poste. A Paris , chez
Brasseur, aîné, imprimeur, rue de la Harpe ; et le Normant,
libraire , ruedes Prêtres Saint-Germain-l'Auxerrois , nº. 17.
:
J'AI devant moi une foule de traducteurs qui attendent
audience , et je voudrois leur faire à tous la même politesse ;
mais , en sa qualité de professeur , M. Cournand doit passer
le premier. Je me souviens d'avoir parlé de sa traduction des
Géorgiques , dont j'ai dit même quelque bien, non que ce
soitun bon ouvrage , mais parce qu'elle annonce l'amour du
travail et le goûtsolide de l'antiquité. C'est unmérite qui n'est
pointà dédaigner. Tandis qu'une nuée de poètes médiocres
nous accablent de leurs inventions , on doit savoir gré à
M. Cournand , sinon de reproduire , au moins de rappeler
les bons modèles .
588 MERCURE DE FRANCE ,
L'épithalame de Thétis et de Pélée est un morceau qui respire
le goût grec , et qui est tout-à-fait dans le style antique.
Catulle , qui est le poète des Graces dans ses poésies légères ,
s'est élevéà la hauteur du genre épique , dans cette composition
qui , à la vérité , n'est pas de longue haleine. Il a imité
plusieurs choses d'Homère , soit dans la manière de composer
ses épithètes , soit dans le rythme de sa versification :
ce qui lui donne un caractère particulier entre les poètes
Latins. Il faut avouer qu'il est très-inférieur à Virgile , qui
cependant n'a pas dédaigné d'imiter et même de s'approprier
quelques-uns de ses vers. On admire les traits dont il a peint
le désespoir d'Ariane , lorsqu'à son réveil elle aperçoit Thésée
qui l'abandonne; elle demeure immobile sur le rivage , et le
poète la compare à la statue de pierre d'une bacchante, image
aussi juste qu'énergique , qui peint tout-à-la-fois la fureur
qui l'agite et l'étonnement qui l'accable :
Quemprocul ex algámæstis minois ocellis ,
Saxea ut effigies bacchantis prospicit , etc.
L'harmonie du premier vers est assez mauvaise , mæstis
minois ocellis ; mais le reste du tableau est d'un grand peintre ,
et je ne concevrai jamais comment M. Cournand a pu supprimer
, dans la traduction de ce morceau, l'image qui en fait
toute la beauté :
Eperdue , immobile en ses sombres fureurs ,
La fillede Minos , les yeux chargés de pleurs ,
Le visage fixé sur la vague écumante ,
Sent le tourment des mers dans le coeur d'une amante.
Le plus grand défaut de ces vers, c'est qu'ils ne traduisent
point Catulle. M. Cournand a voulu peindre Ariane à sa
manière ; mais au moins devoit-il s'accorder avec lui-même ,
et ne pas représenter la fille de Minos , plongée dans une
sombre fureur pendant qu'elle fond en larmes , parce que la
fureur et l'attendrissement ne vont point ensemble. Le dernier
vers achève de gâter cette peinture : Sent le tourment des
mers dans le coeur d'une amante. Quand cette manière de
s'exprimer auroit quelque justesse,elle seroit encore vicieuse,
parce que c'est transporter au propre une expression figurée.
Catulle, qui parle en poète , compare très-bien les agitations
de l'inquiétude au mouvement des flots soulevés , et il tire de
cette comparaison une métaphore qui a beaucoup de grace et
d'énergie : Magnis curarum fluctuat undis. Mais il ne veut
pas dire pour cela qu'Ariane souffre le mal de mer.
Si M. Cournand étoit dans l'âge où le goût n'est pas formé,
je m'arrêterois sur ces petits détails du style, et je lui mon
SEPTEMBRE 1806 . 589
!
trerois comment il fait languir les endroits les plus passionnés ,
et comment il décolore les plus brillantes descriptions. Je lui
demanderois s'il croit traduire Catulle lorsqu'il lui fait dire :
Qu'Ariane embrasée,
Thésée , Arrête, avec amour , ses regards sur T
Et ne peut le fixer de ses yeux languissans ,
Que le feudes desirs n'enflamme tous ses sens.
Il doit savoir que ce n'est là ni la pensée ni le style du poète
latin , et il est étonnant qu'il n'ait pas été plus frappé de la
vigueurde ces expressions :
Non prius ex illoflagrantia declinavit
Lumina , quàm toto concepit pectoreflammam
Funditus , atque imis exarsit tota medullis.
Le malheur est que la version de M. Cournand n'est pas
seulement foible et inexacte. Son style est souvent barbare , à
force de vouloir être pittoresque. On y voit Ariane qui fait sa
prière assidue :
Qu'à sa lèvre muette elle tient suspendue ,
Mais , qui a jamais vu , ailleurs que dans les vers de M. Cournand
, une prière suspendue à une lèvre et à une lèvre muette?
Ce traducteur a un grand foible pour le mot suspendre. Il
l'emploie avec le même bonheur dans une autre circonstance ,
où il nous représente le bon homme Egée qui recommande à
son fils d'attacher des voiles noires à son navire , et qui lui
en donne cette raison ,
Leur lugubre couleur ,
Aux mâts de ton vaisseau suspendra mon malheur.
L'embarras est de savoir comment une couleur peut suspendre
un malheur; et c'est ce que M. Cournand auroit bien
dû nous expliquer. En attendant qu'il le fasse , je suspendrai ,
s'il lui plaît , mon admiration et ma lecture. Aussi bien j'entends
M. Népomucène Lemercier , qui me crie que sa traduction
des vers dorés de Pythagore (1 ) mérite bien que j'en dise
deux mots.
Il est vrai que cette traduction ne manque pas d'une certaine
exactitude , et l'on s'aperçoit que l'auteur a suivi de
près la version latine , ce qui ne l'a pas préservé néanmoins de
faire quelques contresens. Pour atteindre à la précision de
l'original , il a tellement serré et étranglé son style, qu'en
voulant parler grec, il a cessé de parler français. Ce n'est pas
( 1 ) Traduction des vers dorés de Pythagore , etc. Brochure in-8° .
Prix: 1 fr. 50 cent. , et 1 fr . 80 cent par la poste.
590 MERCURE DE FRANCE ,
assez d'enfermer des préceptes dans un tour concis , il faut
qu'ils soient exprimés avec une correction et une harmonie
plus soignée , afin qu'ils se gravent plus aisément dans la mémoire.
Mais qui pourroit retenir des maximes et des vers tels
que ceux-ci :
<< N'ose rien quand ton oeil n'en sait prévoir la suite ,
>> Porte sur chaque pas tes pensers téfléchis .
>>Ne reçois nulsommeil en tes yeux rafrafchis ,
» Sans un triple regard sur ta journée entière. »
Tesyeux rafraîchis forment un véritable contresens. L'épithète
de Pythagore signifie fatigués , et il est assez clair qu'on ne
dort point quand onases yeux rafraichis.
« Et sévère à toi-même , ainsi t'interrogeant,
>>Gronde un fàcheux oubli , loue un soin diligent.
>> Plais-toi dans ces retours , que ton esprit les goûte.
Quel plaisant tour de force d'être parvenu à rendre plus
arides ces préceptes de Pythagore , qui sont naturellement
secs , comme tout ce que les anciens ont écritsur la morale !
Au reste , cette manière dure et serrée paroît moins tenir à la
nature de l'ouvrage qu'au génie de l'auteur : car on retrouve
lemême style dans la traduction qu'il a faite de deux idylles
de Théocrite. Pour égaler le poète grec , il peint la chute
d'Hylas en un seul vers :
Lebel enfant tomba dans le noir flot roulant.
Plus loin il représente Hercule qui court les monts , les bois,
" Luidont , en sa rigueur
>> Un Dieu poussoit la rage et déchiroit le coeur. »
Mais la pièce la plus singulière , et qui caractérise le mieux
l'esprit de l'auteur,c'est celle qui a pour titre : le Jugement
des Siècles. C'est une conversation entre Pythagore , Numa ,
Homère, Brutus l'ancien , Attila , Omar , Sylla , Tibère ,
Christophe Colomb , César et Thémis. Tous ces personnages
parlent l'un après l'autre , et cependant la pièce n'a que six
vers. C'est un chef-d'oeuvre de laconisme qu'il ne me sera pas
difficilede rapporter tout entier :
J'instruisis les mortels.
PYTHAGORE.
HOMERE.
J'éternisai leur gloire .
NUMA .
Romeeut par moi des moeurs.
SEPTEMBRE 1806. 591
BRUTUS.
Je brisai ses liens.
ATTILA.
J'ai fait frémir les rois .
SYLLA.
Et moi les citoyens.
OMAR .
TIBÈRE.
J'ai bravé leur mémoire .
CHRISTOPHE COLOMB.
J'ai brûlé les écrits .
J'acquis un nouveau monde.
CÉSAR .
Et j'ai mis l'autre aux fers.
THÉMIS.
Vous donc , volez aux cieux ; vous, tombez aux Enfers.
Voilà un procès bientôt instruit et un jugement bientôt
rendu ; mais il s'agiroit de savoir à qui s'applique le premier
vous , et à qui le second. C'est ce que le lecteur pourra deviner
, s'il veut prendre la peine de relire la pièce.
Mais peut-être aimera-t-il mieux entendre parler de l'Amour
crucifié d'Ausone? (1 ) Ce titre est piquant , mais le poëme est
assez triste et dépourvu d'invention. Onest fatigué d'abord de
l'énumération de toutes les femmes qui ont eu quelque passion
malheureuse , et que le poète rassemble dans ces champs de
pleurs que Virgile a décrits. Ces femmes rencontrent l'Amour
qui se promenoit là , on ne sait pourquoi. Elles se saisissent
de lui , et elles l'attachent à un arbre pour lui faire souffrir
toutes sortes de tourmens ; mais de peur qu'on ne s'y intéresse
, le poète vous avertit que ces tourmens ne sont que des
rèves, attendu que ces femmes ne sont que des ombres. Cependant
Vénus vient se joindre à elles pour achever le supplice
de son fils. Tout-à-coup ces ombres si vindicatives s'attendrissentetdemandent
sa ggrraaccee,, et l'Amour finit par s'envoler :
ce qui est le dénouement de toutes les histoires où l'Amour
entre pour quelque chose.
On nepeut pas dire qu'Ausone rachète par l'agrément du
style la pauvreté de cette fiction. Quoi qu'il y ait quelques
(1) L' Amour crucifié , traduction d'Ausone, avec le texte.Prix : 50
eent. , et 60 cent. par la poste. AParis , chez le Normant.
592 MERCURE DE FRANCE ,
beaux vers semés dans son poëme , on n'y trouve ni la grace ,
ni la légéreté convenables au sujet. Sa diction est hérissée de
détails mythologiques , qui en augmentent l'obscurité. Celle
du traducteur est en général plus élégante et plus harmonieuse.
On sent qu'elle est travaillée ; et c'est tout à-la-fois un mérite
et un défaut : car elle doit l'être jusqu'à ce qu'elle paroisse
facile. Dans ce genre la perfection de l'art est de ne point se
faire sentir. G.
Exposition des Prédictions et des Promessesfaites à l'Eglise
pour les derniers temps de la Gentilité; par le P. Lambert.
Deux vol. in- 12. Prix : 5 fr. , et 6 fr. 50 cent. par la poste.
A Paris , à l'Imprimerie des Sourds- Muets , rue S. Jacques;
chez Ad. Leclere , libraire , quai des Augustins ; et chez
le Normant , imprimeur-libraire , rue des Prêtres Saint-
Germain-l'Auxerrois , n°. 17 .
Un de nos écrivains les plus distingués, le digne défenseur
de l'autel et du trône dans les temps d'anarchie religieuse et
politique , M. de Bonald, jetant un coup d'oeil rapide sur ces
empires , ouvrages de la main des hommes , qui ont brillé un
moment sur la scène du monde, et qui sont tombés d'une
chute éternelle , s'arrête à contempler deux peuples , l'un
commencé, l'autre consommé; mais tous deux LE PEUPLE
DE DIEU ( 1 ). Il nous fait voir en même temps leurs deux
législateurs au-dessus de tous les législateurs : l'un , objet de
la vénération du peuple Juif; l'autre , objet de l'adoration du
peuple Chrétien; Moïse , qui nous prépare à l'avénement du
Christ; et le Christ , devant qui tout genou doit fléchir , et
qui doit réunir un jour toutes les nations sous la même loi ,
comme le pasteur réunit ses troupeaux dans le même bercail.
Jamais , peut- être , les destinées de ces deux peuples , source
inépuisable de méditations pour les Augustin et les Bossuet,
n'ont dû exciter davantage le zèle des théologiens et l'attentionmême
des philosophes et des politiques. Jamais , il faut
en convenir, des événemens plus remarquables , ni un état plus
extraordinaire de la société chrétienne, n'ont paru justifier
toutes les craintes , ou encourager toutes les espérances. C'est
ce double tableau d'espérances etde craintes que retrace aujourd'hui
l'auteur de l'ouvrage que nous annonçons. L'oeil fixé sur
(1) Voyez la Législation Primitive, par M. de Bonald.
l'Eglise ,
SEPTEMBRE 1806.
DEPT
D
53
l'Eglise , il la suit dans tous ses développemens, au mieu du
calme et dans le sein des tempêtes , dans ses étonnante die
graces , et dans ses prospérités , plus étonnantes encore. Ili
entrer tour-a-tour dans cette arche mystérieuse , et le Gentil
substitué au Juif infidèle , et le Juif redevenu fidèle , substitué
au Gentil incrédule et parjure. Ainsi Dieu pourvoit, comme
parle Bossuet , à l'éternité de son culte. Ainsi la religion ,
dédaignant toutes ces distinctions passagères de Grec et de
Barbare , de Romain et de Scythe, partage le genre humain
detous les temps et de tous les lieux en deux grandes classes ,
les peuples qu'elle éclaire de ses vives lumières , et ceux qu'elle
abandonne à leurs ténèbres. Ainsi elle répare ses pertes; et du
seinmême des ruines sous lesquelles ses ennemis la croyoient
ensevelie pour toujours , elle renaît plus brillante et plus belle.
Cettepremière merveille du Juifprosterné devant ce Messie
qu'il a crucifié , au moment même où les Gentils paroîtront
avoir abjuré son culte et sa loi , est très-bien développée dans
P'Exposition des Prédictions et des Promesses faites à
l'Eglise. L'auteur, appuyé sur les saintes Ecritures , s'avance à
travers les siècles sur les débris des églises particulières qui
ont illustré autrefois l'Afrique et l'Asie ; il parcourt en tremblant
les peuples européens , et sur-tout cette belle France ,
qui , dans un siècle grand en toutes choses , vit briller la religion
de son plus grand éclat. Effrayé du spectacle que lui présente
l'univers , sous le rapport de la religion etdes moeurs ,
il peint des plus vives couleurs le progrès de ces doctrines
désolantes que sement de toutes parts , avec une incroyable
persévérance , le matérialiste et l'athée ; la diminution de
toutes les vérités morales au milieu de tous les prodiges des
arts et des sciences : « Les arts et les sciences marchent à
>> grands pas vers leur perfection : du moins notre siècle s'en
>> vante. Chaque jour voit éclore de nouvelles inventions
>> propres à embellir la vie présente , à enflammer l'amour
du luxe, de la magnificence et des richesses. Mais partout
>> aussi les ames, plongées dans la matière , concentrées dans
>> l'étroite sphère de cette vie , oublient qu'il y a une autre
économie au-delà du tombeau. Les rapports qui lient la
» créature raisonnable à son auteur ss''effacent successivement
>> de tous les esprits et de tous les coeurs. La morale , fondée
>>> sur la religion , la seule qui en mérite le nom , tombe par-
>> tout dans le mépris. Tous les esprits se précipitent , avec
>> une émulation qui tient de la fureur, vers les choses sen
>> sibles et périssables. On diroit que l'homme a entièrement
>> oublié la plus noble portion de lui-même. Un athéisme
>>pratique gagne de toutes parts. Le soleil de la vérité se
»
Pr
594 MERCURE DE FRANCE ,
>> couche pour nous. L'irréligion étend ses sombres voiles
>>>sur tous les peuples qui portent encore le nom de Chré-
>> tiens.... L'Eglise est comme une vaste campagne qui a été
>> long-temps, le théâtre de la guerre, et qui n'offre presque
plus que des ruines et des traces d'incendie. C'est un malade
réduit à une défaillance peu différente de la mort : il faut
>> approcher l'oreille de sa bouche pour entendre ses foibles
>> soupirs; il faut poser la main sur son coeur pour sentir
>> qu'il respire encore. >>
Ces accens de douleur, qui s'échappent d'une ame profondément
affligée des ravages de l'incrédulité , rappellent les
plaintes éloquentes que faisoit entendre , en 1785 , l'illustre
évêque de Lescar, mort évêque de Troyes il y a quelques
années. On se souvient encore de ces paroles prophétiques :
« Si vous demandez à quelle époque, en quel lieu paroîtra
l'homme de péché, à quel signe nous pourrons le recon-
>> noître , quels prodiges dans le ciel ou sur la terre auront
>> annoncé sa venue, je ne suis ni prophète , ni enfant de
>> prophète , pour lire les desseins de Dieu dans l'avenir : sa
>> gloire ne m'est pas apparue de dessus son trône , comme à
>> Isaïe; sa voix ne m'a point parlé de dessus son char, comme
» à Ezechiel.... mais , dépositaire des oracles divins , j'ai
>> médité les menaces qu'ils renferment ; j'ai vu une partie
>> de ces menaces exécutées sur des portions de la Gentilité
>> coupable; j'ai comparé les crimes de ces peuples avec les
>> nôtres ; Jérusalem avec Samarie; et voyant sur le soir le
>> ciel en feu , je me suis dit que la journée du lendemain
>>> seroit brûlante.>>
De cette triste peinture des maux de l'Eglise , M. de Noé
concluoit , et le P. Lambert conclut de même avec Bossuet et
Fénélon , que nous touchons donc à une époque de régénération
et de triomphe car il faut que l'Ecriture s'accomplisse;
et quand tout est désespéré de la part de l'homme ,
c'est alors que Dieu se montre. Il paroît , et tout se rétablit.
Jérusalem est en pleurs ; mais ses pleurs seront essayées. Elle
brillera d'une gloire nouvelle,long-temps encore avant que
le monde ne s'écroule .
Le triomphe éclatant , universel, promis à la religion pour
l'époque de son plus grand affoiblissement, est déjà une merveille
qui étonne la foi , en même-temps qu'elle excite le
rire de l'incrédulité. Mais l'instrument et le moyen de ce
triomphe , est peut- être ce qu'il y a de plus merveilleux et
deplus incroyable dans les conseils de la Providence.
Un peuple , rebut de tous les autres peuples ; marqué des
sonorigine de caractères singuliers , et exposé à tous les siècles
SEPTEMBRE 1806 . 595
comme un grand spectacle et une grande leçon ; chassé de
son pays; dispersé depuis près de deux mille ans , sans jamais
se confondre avec les races étrangères ; toujours seul dans ses
opinions et dans ses croyances ; adorateur du vrai Dieu quand
les autres nations le blasphémoient; blasphémateur du Messie
quand les autres nations l'adorent ; peuple toujours à part
dans ses lois et dans ses moeurs ; policé lorsque la Grèce ignoroit
encore et I ycurgue et Solon ; à demi-barbare depuis que
l'univers est civilisé ; témoin irrécusable de ses propres crimes ,
dépositaire fidèle de son propre jugement; l'objet des complaisances
du Très-Haut ,et tout-à-coup l'obiet de ses plus
terribles vengeances ; le plus misérable et le plus abandonné
de tous les peuples aux yeux de la politique, le plus coupable
et le plus dénaturé aux yeux de la religion ; le peuple
Juif, expiant par son zèle une trop longue erreur, ira , la
croix en main, l'Evangile à la bouche , planter jusqu'aux
bornes du monde l'étendard de la foi ,
Et de David éteint rallumer le flambeau.
Les vices qui l'inondent, l'opprobre qui le couvre , étouffoient
en nous le sentiment de ses malheurs : il nous racontoit
en vain ses grandeurs passées ; ses superbes espérances
nous faisoient pitié ; et voilà que , brillant de vertus et de
gloire, il nous découvre dans un avenir sans fin les immenses
miséricordes du Dieu d'Abraham : les pères réunis avec les
enfans, et la terre entière obéissant à la voix d'un peuple
entier d'apôtres .
Ainsi doivent s'accomplir un jour les destinées du peuple
Juif, qui commencent avec le monde , et ne finissent qu'avec
le monde; de ce peuple qui , dans une histoire toute remplie
de prodiges , ne nous offre rien de plus prodigieux que son
existence même. « On ne voit plus , dit Bossuet, aucun reste
>> ni des anciens Assyriens , ni des anciens Mèdes , ni des
>> anciens Perses , ni des anciens Grecs , ni même des anciens
>> Romains. La trace s'en est perdue , et ils se sont confondus
>>> avec d'autres peuples. Les Juifs, qui ont été la proie de ces
>> anciennes nations , si célèbres dans les histoires , leur ont
survécu ; et Dieu , en les conservant , nous tient en attente.
>> de ce qu'il veut faire encore des malheureux restes d'un
>> peuple autrefois si favorisé. »
Nous ferons connoître dans un second extrait la seconde
partie de l'ouvrage du P. Lambert, celle où il s'efforce de
prouver, 1°. que les Juifs convertis seront rappelés dans leur
terre de la Palestine , où ils jouiront, pendant une longue
suite de siècles , de toutes sortes d'avantages , mêmes tem-
Ppa
546 MERCURE DE FRANCE ,
porels; 2°. que , dans leur Jérusalem terrestre , magnifiquement
rebâtie , Jésus-Christ en personne viendra régner visiblement
sur la terre. L'auteur ne néglige rien pour remettre en
honneur cette opinion du règne de mille ans, qu'il présente
comme la croyance générale des Chrétiens pendant les trois
premiers siècles; mais qui n'est , selon Bossuet , qu'un reste
des opinions judaïques, que la lumière de l'Eglise a entièrement
dissipées.
SALON DE 1806.
( Iº Article. )
On dit tous les jours que la Peinture est soeur de laPoésie ,
et rien n'est mieux fondé que cette manière de parler. Ces
deux arts se touchent en effet par tant de rapports , qu'en
écrivant sur l'un , il faut à tout moment emprunter de l'autre
des termes de comparaison et des métaphores. On dit d'un
poète qu'il a un coloris brillant, un pinceau vigoureux; qu'il
dessine bien ses caractères ; qu'il donne une attitude imposante
à ses personnages. On dit d'un peintre qu'il met de la poésie
dans ses tableaux ; que ses compositions sont dramatiques , ses
scènes intéressantes , son style noble et élevé. C'est même une
chose digne de remarque , que la plupart des principes généraux
de l'Art poétique s'appliqueroient presque mot pour mot
à la peinture ; comme dans la tragédie etdans l'épopée , l'ac
tion que retrace un tableau doit être une ; les personnages ne
doivent rien faire qui ne soit conforme à leur caractère connu ,
et l'on peut dire aussi à l'artiste :
<<Des siècles , des pays étudiez les moeurs. »
Dans un drame, on entend parler les acteurs; dans un tableau
, on les voit agir. Ni le poète, ni le peintre n'imitent
servilement la nature : ils choisissent leurs modèles , et leur
imagination en perfectionne les traits. L'un étudie particulièrement
la nature morale , et c'est la science des passions qu'il
doit posséder avant tout : l'autre étudie la nature physique;
mais en observant les formes humaines , il apprend aussi
comment les passions viennent s'y peindre; il méconnoîtroit
la dignité de son art , s'il se bornoit à reproduire des formes
et des couleurs agréables à la vue , mais muettes pour le
coeur.
ans doute , tous les genres de poëmes n'ont pas avec la
peinture des rapports aussi marqués que l'épopée et la tra
SEPTEMBRE 1806. 597
gédie. Mais , ce qui caractérise essentiellement toute poésie
, c'est qu'elle aime à prodiguer les images , c'est qu'elle
se plaît à revêtir de couleurs sensibles les pensées les plus
abstraites. On n'est pas plus poète que peintre sans une imagination
à la fois mobile et vigoureuse , sans ces perceptions
promptes et délicates qui font apercevoir dans la nature ane
foule de nuances que des yeux vulgaires ne sauroient saisir .
Cette fraternité reconnue entre la peinture et la poésie ,
sembleroit indiquer que l'une doit généralement suivre la
destinée de l'autre ; et cela arrive en effet presque toujours.
Cependant la première a repris parmi nous autant d'éclat
qu'elle en eut jamais , et elle s'enrichit chaque année de
quelque nouveau chef-d'oeuvre , tandis que la seconde est
tombée dans un état de décadence qui ne laisse que bien peu
d'espoir aux amis des lettres. C'est peut-être parce que les
fausses théories philosophiques et morales, qui ne peuvent
égarer la raisondu poète sans corrompre aussi son style , ont
bien moins de prise sur un art dont tous les procédés sont
physiques et matériels , et qui ne peut retracer que des
faits et des sentimens , et nondes raisonnemens et des opinions.
D'ailleurs , une des principales causes qui rend les
époques de gloire pour la poésie aussi brillantes que peu durables
, c'est la promptitude avec laquelle ses chefs - d'oeuvre
passent dans toutes les mains , et se gravent bientôt dans la
mémoire de tous ceux qui donnent quelque culture à leur
esprit. Dès-lors , on devient peu attentif aux efforts moins
heureuxde ceux qui , venant après les grands maîtres , ne trouvent
plus d'autre ressource pour obtenir une vogue éphémère ,
quede se jeter dans des conceptions bizarres et forcées , et
d'abandonner une route difficile à suivre , mais qu'on ne quitté
jamais que pour s'égarer. Il n'en est pas ainsi de la peinture.
Elle n'a pas de moyens pour multiplier à peu de frais toutes
ses productions , et les offrir à tous les yeux. A peine la
gravure a-t-elle fait imparfaitement connoître à Paris les
chefs-d'oeuvre dont Raphaël a décoré les murs du Vatican.
Les musées , les salons publics ouverts à des époques déterminées
, dans quelques grandes villes de l'Europe , suffisent
pour entretenir le goût des arts , et non pour faire naître une
satiété qui leur est funeste. De plus , les sujets qui s'offrent
au pinceau du peintre sont innombrables ; il peut , sans qu'on
l'accuse de témérité , réfaire presque tous ceux qu'ont traités
les maîtres les plus célèbres, et on lui pardonnera même
d'y présenter peu de conceptions nouvelles , pourvu qu'il déploie
dans l'exécution un talent original. Le poète ne jouit
pas des mêmes avantages. Les sujets sur lesquels s3es illustres
598 MERCURE DE FRANCE ;
prédécesseurs ont répandu les trésors de leur génie , sont devenus
sacrés pour lui ; et la crainte importune de se rapprocher
de leurs conceptions , et de provoquer une comparaison
trop redoutable , l'obligera plus d'une fois de renoncer aux
idées les plus heureuses. Le coeur humain lui offre une mine
inépuisable , je le sais ; mais on conviendra du moins que
c'étoit un avantage pour nos grands maîtres d'y descendre
les premiers , et qu'il faut aujourd'hui creuser bien profondément
pour découvrir encore quelque filon de cet or précieux
qu'ils ontmis en oeuvre avec tant de génie, et dont l'éclat ne
doit jamais se ternir.
Si la peinture a en effet tant d'affinité avec la poésie , si ,
comme l'a pensé un auteur justement estimé , l'abbé Dubos ,
les théories de ces deux arts peuvent s'éclairer l'une par l'autre,
ce ne sera point s'écarter du but d'un journal principalement
destiné à retracer la marche , les progrès ou la décadence du
goût dans les ouvrages d'imagination , que de présenter quelques
observations sur les tableaux exposés en ce moment au
Louvre , sur-tout si ces observations portent particulièrement
sur l'expression et la composition , en un mot sur la poésie
de ces tableaux. Une admiration vraie et sentie pour les chefsd'oeuvre
, quelque habitude de les observer , voilà mes seuls
titres aux fonctions de juge. C'est dire assez que je dois m'interdire
toute critique un peu hasardée sur la partie technique
de l'art , et me borner à des réflexions que peut se permettre
tout homme qui a la vue un peu exercée , et qui s'est efforcé
d'acquérir quelques idées justes sur les principes communs à
tous les beaux-arts .
Le tableau qui attire d'abord tous les regards , soit par
l'étendue de la composition , soit par l'éclat de la couleur et
de la lumière , est celui où M. Gros a représenté la charge de
cavalerie , commandée par le général Murat à la bataille
d'Aboukir. Ce grand ouvrage étoit déjà célèbre avant l'exposition;
et , ce qui est assez rare,, les éloges prématurésqu'on
lui prodiguoit n'ont point été démentis par le public. C'est
que s'il présente plusieurs défauts assez importans , on y admire
un plus grand nombre de beautés du premier ordre , qui
annoncent un artiste appelé aux plus grands succès. Le groupe
principal représente le prince Murat s'élançant, le sabre à la
main , sur Mustapha Kinsci qui commandoit l'armée ennemie.
Cette figure est pleine de noblesse ; mais on desireroit
dans la tête une expression plus animée. Un général est calme
et de sang-froid lorsqu'il combine les mouvemens qui doivent
donner la victoire , mais au moment où il s'élance à la tête
de ses soldats pour la décider , comment seroit-il étranger
SEPTEMBRE 1806. 599
à l'ardeur dont il les remplit ? Le pacha qui est blessé à la
main droite , et qui de la gauche s'efforce de retenir les
fuyards , est une figure étonnante par la vérité du coloris ,
et la vigueur avec laquelle elle est modelée dans toutes ses
parties. Ces yeux étincelans , cette tête dont on retrouve la
pâleur habituelle dans la partie inférieure , tandis que le
front est rouge de colère , tout cet ensemble est un chefd'oeuvred'expression
. On reconnoît la même force de pinceau
dans tous les personnages qui entourent le pacha , particulièrement
dans un esclave étendu sous les pieds de som
cheval , et dont on ne se lasse pas d'admirer le ressort etl'effet.
Mais il est fâcheux que le peintre n'ait pas assez raisonné
toutes les parties de ce groupe; on y voit des attitudes dont
onne conçoit pas la possibilité physique ; et il y a plusieurs
lignes importantes que l'imagination cherche en vain à compléter
derrière les objets qui les masquent.
et on
En général , on desireroit dans cette grande composition
plus d'ordre et de clarté. Rien de plus embrouillé que cette
multitude de combattans. C'est un amas incohérent de turbans
et de casques ; ce sont des mouvemens confus auxquels
on ne voit ni vraisemblance , ni motif. On croiroit que l'auteur
, pressé par le temps , n'a pas assez médité sa composition
, et qu'il a couvert successivement sa toile sans songer
à soumettre tous ses détails à une intention générale. Je sais
que cette confusion queje blâme icii,, se retrouve dans presque
tous les tableaux de bataille , et même dans ceux desplus
grands maîtres. Elle n'en est pas moins un défaut réel
ne l'excuseroit pas en disant qu'il n'y a rien en effet de plus
confus à l'oeil qu'un combat corps à corps. Il ne s'y fait pas
unmouvement qui n'ait un but marqué pour l'attaque ou
pour ladéfense :et c'est là ce qquue l'artiste peut et doit rendre
sensible au spectateur. N'a-t-il pas le droit de choisir dans
les objets l'aspect le plus favorable à ses imitations , et même
de les rectifier et de les embellir ? Les sujets de combats sont
par eux-mêmes un peu ingrats pour la peinture. Comine elle
ne sauroit figurer ni le bruit , ni la succession des mouvemens,
les sujets qu'elle préfère sont les scènes muettes , surtout
celles où les personnages ne sont pas dans une situation
trop violente , pour qu'on puisse supposer qu'ils vont rester
quelque temps dans l'attitude où ils sont représentés. Ce
qu'ily a de plus frappant dans le spectacle d'une bataille ,
c'est larapidité des mouvemens , c'est sur-tout le bruit confus
du choc des armes , des cris des combattans , et des explosions
du salpêtre. Ces tableaux terribles sont donc plus appropriés
aux moyens d'imitation de la poésie et même de la mu
4
600 MERCURE DE FRANCE ,
sique , qu'à ceux de la peinture. Celle-ci doit donc négliger
d'autant moins les avantages qui lui appartiennent : le plus
important consiste à embrasser l'ensemble de l'action dans le
moment décisif , à faire prévoir par la terreur ou la confiance
des divers combattans , et sur-tout par la disposition
des troupes , de quel côté la victoire incertaine va enfin se
fixer; c'est , en un mot , de caractériser un combat célèbre par
les circonstances qui lui sont propres , et qui le distinguent
de tous les autres. Voilà pourtant ce dont presque tous les
peintres ne tiennent aucun compte. Que l'on jette les yeux
sur les tableaux de bataille les plus célèbres , on verra qu'ils
se ressemblent tous ; qu'ils ne présentent qu'un mélange confus
d'armes et de combattans , où les attitudes les plus extraordinaires
sont entassées sans choix , où la mort se multiplie
sous tant de formes bizarres , que les images les plus
terribles ne font aucune impression sur le commun des spectateurs,
et qu'il faut un oeil exercé pour déméter dans ce
chaos les belles idées et les détails savans qui font retrouver
le grand maître.
Tout le premier plan du tableau de M. Gros est admirable
sous le rapport de la couleur et de l'effet. Tous les objets
renvoient une lumière éclatante qui fait reconnoître le soleil
d'Egypte , et les ombres même ont une transparence qui
laisse voir tous les détails. L'auteur n'a pas aussi bien réussi
dans ses derniers plans. La mer , le fort et la redoute couverte
de soldats , qui composent le fonds de son tableau , s'élèvent
comme un mur derrière les combattans. Ce défaut rappellé
celui des premières productions de l'art encore dans l'enfance
, où les lointains ne se reconnoissent qu'à la diminution
progressive des objets , et où l'on n'a tenu aucun compte de
la perspective aérienne.
Il y a plus d'air et un effet général mieux calculé dans la
bataille des Pyramides , peinte par M. Hennequin. Sous ce
rapport on voit avec plaisir que l'artiste a fait un grand pas
depuis la dernière exposition. Malheureusement l'aspect pittoresque
de l'ensemble , en appelant l'attention du spectateur,
lui donnent bientôt occasion de remarquer de telles fautes de
raisonnemens , qu'il a peine à concevoir que les figures et le paysage
soient sorties de la même main. C'est un inconvénientque
n'avoit pas du moins la bataille de Quibéron, du même artiste.
C'est déjà une grande inconvenance que d'avoir rejeté sur le
deuxième plan l'armée française dont on ne voit même qu'un
seul bataillon. Il est encore plus étonnant que l'auteur n'ait
pas fait attention qu'en traçant des lignes de feu au milieu des
rangs , il montroit les Français se fusillant eux-mêmes. Il a
SEPTEMBRE 1806 . 601
fait voir le premier rang touchant à l'artillerie , et il a oublié
qu'elle alloit le renverser au moment où elle recule en vomissant
la mort. Je disois tout-à-l'heure que les plus grands
artistes se sont trop souvent livrés à des imaginations bizarres
dans la composition des batailles. Ceux qui connoissent les
productions de M. Hennequin , croiront sans peine qu'il n'est
resté à cet égard en arrière d'aucun peintre. L'originalité de
sés conceptions va quelquefois , il faut l'avouer , jusqu'à provoquer
le rire. Ici c'est un guerrier dont la main a été tranchée
, quoiqu'on n'en soit pas encore venu à l'arme blanche ;
et, par unphénomène dont il seroit difficile à la chirurgie
d'expliquer la cause , cette main a tellement augmenté de
volumé qu'elle est presque le double de celle qui reste ; là
c'estuncheval qui s'est renversé sur le dos, et qui tient les
quatre jambes élevées en l'air. Pendant qu'il est dans cette
bizarre attitude , il arrive à point nommé deux boulets qui
emportent deux pieds , et l'animal , bravant toutes les lois de
la physique , n'en reste pas moins dans un équilibre parfait.
Ce prodige se trouve répété deux fois. Je sais que des connoisseurs
indulgens pourront attribuer à un excés de verve
et de génie ces écarts d'une imagination par trop exaltée.
Pour moi j'exhorterai M. Hennequin à contenir du moins
dans les bornes du possible ce génie si indépendant . Cet artiste
a du feu et de l'invention. Il dessine avec énergie. Il a l'amour
de son art , et il est infatigable dans ses travaux. Avec des
qualités si précieuses , il a gâté jusqu'ici toutes ses compositions
par l'exagération et la manière. Son tableau d'Oreste , le
moins défectueux de ses ouvrages , réussiroit peu aujourd'hui
où l'on sait distinguer ce qui n'est que froidement atroce , du
pathétique et du touchant.On couronna sous le règne du directoire
son allégorie du dix août ; mais heureusement pour
lui , elle sera plutôt oubliée que la funeste journée dont élle
devoit être un digne monument.
Le genre de mérite qui manque si complètement à M. Hennéquin
et même à M. Gros , je veux dire l'ordonnance et la
disposition , est précisément ce qui recommande le tableau de
M. le Jeune , qui a peint aussi la bataille des Pyramides. A
la fidélité avec laquelle sont retracés les divers mouvemens qui
décidèrent la victoire , on reconnoît le militaire qui a eu plus
d'une occasion d'étudier d'après nature l'effet de ces actions
mémorables dont il est si difficile de se faire une idée juste
sur des descriptions. On aime à voir le bel ordre et le courage
tranquille de l'armée française , en opposition avec le
trouble et la fureur aveugle des Turcs , dont les uns s'élancent
au-devant de la mort, tandis que les autres la trouvent dans
602 MERCURE DE FRANCE ;
les flots envoulant lúi échapper. Cette grande scène est variée
par une foule d'épisodes d'une vérité si frappante , qu'ils
semblent tous copiés d'après nature. Aussi , quoique cette
composition soitd'un genre moins relevé que les deux précédentes
, et que par la petitesse des dimensions elle appartienne
plutôt au paysage qu'à l'histoire, elle est toujours assiégée
d'un grandnombre de spectateurs, qui aiment à contempler
à l'abri du danger, un spectacle fait pour frapper toutes les
imaginations.
Parmi tant de tableaux destinés à retracer les faits militaires
les plusglorieux , nous n'en remarquerons plus que deux, qui
ont de justes droits aux éloges. L'un est de M. Thevenin :
c'est le passagedu Saint-Bernard. Le tondu paysage , ladistribution
égale de la lumière , le dessein et l'attitude des figures ,
tout est d'une vérité parfaite dans cette intéressante composition.
L'oeil suit avec plaisir la marche des troupes jusqu'à
l'hospice , ou se repose sur différentes scènes pleines de vie
et de variété. On desireroit seulement que l'artiste eût
choisi une toile un peu plus haute; le cadre, en coupant le
double sommet de la montagne , et en ne laissant voir que
très-peu de ciel , donne de loin à ce tableau l'apparence d'un
plan en perspective , du moins au premier aspect. Mais peutêtre
M. Thevenin étoit-il obligé de se renfermer dans des
dimensions données; et , dans ce cas , il n'y auroit aucun
reproche à lui faire.
M. Debret a représenté l'EMPEREUR saluant les blessés ennemis
, au moment où il prononça cette belle parole : « HONNEUR
AU COURAGE MALHEUREUX. >> Ce tableau a le premier de
tous les mérites , celui d'une composition pleine d'intérêt , et
tellement simple , que les spectateurs les moins exercés entrent
au premier coup d'oeil dans la pensée de l'auteur. La disposition
du terrain est des plus heureuses; le geste de l'Empereur
est noble et simple , et tout en lui exprime bien l'intérêt
et la compassion. Le charriot rempli de blessés est d'une
grande vérité d'effet. En général , il y en a beaucoup dans cet
ouvrage , et la lumière y joue bien entre toutes les figures.
C'est une idée bien touchante que d'avoir fait soutenir l'officier
autrichien , avec tant de soin et de précaution , par un
grenadier français. On voudroit que le groupe de soldats
blessés fût d'un caractère de dessin moins bas. Il falloit trouver
le secret de l'ennoblir, sans toutefois le dénaturer. Malgré
ce défaut , ce tableau est certainement l'un des plus recom
mandables de l'exposition , et il assure la réputation de M. Debret
, qui avoit déjà fait preuve d'un vrai talent dans d'autres
Ouvrages.
C.
SEPTEMBRE 1806. 603
VARIÉTÉS.
LITTÉRATURE , SCIENCES , ARTS , SPECTACLES , ET
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
-Le début de Lafond dans la comédie a été très-heureux.
La manière dont il ajoué le rôle de Clitandre dans les Femmes
Savantes , et celui de d'Etieulette dans la Gageure Imprévue,
doit faire concevoir les plus brillantes espérances. Il a été
demandé après la représentation : ce qui est d'autant plus ridicule
que ces rôles sont les plus faciles du répertoire , et que
jamais cet honneur n'a été accordé ni à Fleury, ni même à
Molé, le plus grand comédien peut-être qui ait honoré la
scène française.
- Les Comédiens Français s'occupent maintenant d'une
pièce en un acte et en vers , intitulée le Parleur contrarié.
Les principaux rôles seront remplis par Saint-Fal , Damas ,
Michot , Mile Mars et Mlle Devienne.
-M. Picard a donné cette semaine une comédie en trois
actes et en prose , intitulée la Manie de Briller. Ce nouvel
ouvrage a obtenu , à la première représentation , cet accueil
bienveillant que le public doit à un auteur d'un talent aussi
distingué; mais à la seconde représentation , les changemens
heureux faits à cette comédie en ont assuré le succès. Cette
pièce est du nombre de celles dont nous rendons compte
quand elles sont imprimées.
Le concours pour le grand prix de sculpture a été exposé
publiquement mercredi , jeudi et vendredi de cette
semaine , dans la salle du Laocoon , et il sera jugé samedi
par la classe des beaux-arts de l'Institut.
Le concours pour le grand prix de composition musicale a
été jugé jeudi.
Le concours pour le grand prix de peinture a été jugé
samedi dernier. La classe des beaux arts l'a décerné au tableau
notéApendant l'exposition. C'étoit le premier , à partir de la
fenètre. Le second prix a été adjugé au tableau qui portoit la
lettre E , et par une distinction particulière, les juges ont décerné
, comme encouragement , une médaille au tableau marqué
de la lettre D. Le sujetdu concours étoit le retour de l'Enfantprodigue.
Le sujet du concours de sculpture , est , pour la première
604 MERCURE DE FRANCE ,
!
:
fois , une figure de ronde bosse , représentant Philoctėte blessé
et marchant avec douleur.
Tous ces prix seront distribués , et leurs auteurs proclamés ,
dans la séance publique de la classe des beaux-arts de l'Institut ,
le premier samedi d'octobre.
C'est vendredi 26 que s'est ouverte , sur la place des
Invalides , les produits de l'industrie nationale. C'est la troisième
depuis son établissement. Quoique toutes les boutiques
ne soient pas encore garnies , on voit aisément qu'il
n'y en a pas encore eu d'aussi riches. Nous rendrons compte
des objets principaux qui auront attiré l'attention du public.
- Lorsque Canova , il y a trois ans , exposa dans son
atelier à Rome le plâtre de la statue colossale de l'Empereur
Napoléon , tous ceux qui savent avec quelle supériorité ce
grand scuplteur travaille le marbre , ne douterent pas que
cette statue ne dût étre son chef-d'oeuvre , et par conséquent
le chef-d'oeuvre de la sculpture moderne. La statue est achevée
; et toutes les lettres de Rome s'accordent à confirmer ce
premier jugement.
-
La seconde livraison de l'ouvrage de M. Alibert sur les
Maladies de la Peau, vient de paroître. L'auteur ydécritune
des plus affreuses infirmités qui affligent l'espèce humaine , la
Plique heureusement très-rare en France. Les détails dans
lesquels il entre sur les différentes espèces de Plique , sur les
symptômes généraux et particuliers qu'elles offrent , sont
extrêmeinent curieux , et appuyés sur des faits observés par
cet habile médecin. Le burin et les couleurs ajoutent encore
au mérite de cet ouvrage , l'un des plus importans , et
certainement le mieux exécuté qui ait jamais paru sur les
maladies de la peau. Le travail de M. Alibert , consistant
entièrement en observations appuyées sur des faits, ne nous
permet pas une analyse qui ne pourroit en donner qu'une idée
insuffisante : nous nous bornerons donc à transcrire ici la
première observation relative à la Plique multiforme. On ne
verra pas sans effroi le portrait d'un homme , indigne de ce
nom , que la débauche et les vices les plus honteux ont
conduit au dernier terme de la dégénération :
,
« J'ai observé , il y a peu de temps à Paris , Thomas Quart
( dit le Gueux , ) dont l'histoire est intéressante à raconter.
Il s'occupoit habituellement à ramasser des chiffons dans les
rues ou demandoit l'aumône , quand cette ressource ne lui
suffisoit pas pour vivre. Il étoit âgé de 45 ans , très-robuste,
d'une constitution marquée par la prédominance bilieuse. H
avoit un air sinistre , et toujours affamé. Sa barbe longue et
touffue , ses sourcils épais et arqués , lui donnoient un aspect
SEPTEMBRE 1806. 605
sombre et farouche; presque toutes les parties de son corps
étoient velues. A ce physique véritablement pittoresque , il
joignoit une malpropreté dégoûtante, dans laquelle il paroissoit
se complaire , et qui le rendoit hideux à contempler. II
aimoit passionnément à boire et à s'énivrer; et lorsqu'il avoit
un peu plus d'argent qu'à son ordinaire, il consumoit en un
instant ce qui auroit pu le faire subsister pendant plusieurs
jours. Il avoit une aversion invincible pour le travail,trouvoit
d'ailleurs sa condition très-heureuse. Dans les premiers temps
où j'ai eu l'occasion de le voir , les longs poils de sa barbe ne
s'étoient point encore pliqués. Et il se mettoit souvent aux
gages des peintres pour leur servir de modèle. Cet homme
étoit Polonais. Il étoit né à Belséjour, village voisin de Varsovie
, d'une femme du pays et d'un Français qui étoit au
service du roi Stanislas , en qualité de tapissier. Ses parens
n'avoient jamais eu la plique; il est vrai qu'ils vivoient dans
une condition aisée , où on rencontre beaucoup plus rarement
cette maladie. Thomas Quart éprouva à l'âge de trois ou
quatre ans , une gourme très-abondante , qui donna lieu à la
chûte de tous ses cheveux. Cependant ils repoussèrent , et
lorsqu'ils eurent atteint une longueur considérable , ils se
pliquèrent. La révolution de Pologne survint; cet homme se
réfugia en France à l'âge de 18 ans , pour y exercer l'état de
son père. Vers cette même époque , il se laissa cheoir du haut
d'un arbre , et fut grièvement blessé à la tête. On le porta à
l'Hôtel-Dieu , et c'est là que ses cheveux pliqués lui firent
ressentir des douleurs très - vives. Immédiatement après sa
guérison, il se fit hermite dans la forêt de Sénart. L'ordre du
couvent dans lequel il entra , n'admettant ni les cheveux ni la
barbe , on le rasa. Il resta dans cette solitude jusqu'à l'âge de
trente ans , s'occupant aux travaux de la campagne. Son
monastère ayant été détruit dans le commencement des troubles
révolutionnaires qui agitèrent la France , il tomba dans
l'indigence la plus affreuse. Dès-lors il fut contraint de se
faire employer dans les travaux publics. Le peu de soin qu'il
prit de sa tête , et la honteuse crapule dans laquelle il vécut
depuis ce temps , firent que ses cheveux se pliquèrent avec la
même intensité qu'auparavant.
>> Les douleurs céphalalgiques dont j'ai fait mention plus
haut se réitérèrent, et le malade éprouva un tiraillement , une
roideur dans tout le cuir chevelu , qui l'empêchoient de
mouvoir le col . Il prit alors le parti de se faire couper les
cheveux et la barbe , ce qui ne fut suivi d'aucun accident
facheux. Depuis l'an 1793, il a subi trois fois la même opération.
Ily a environ dix-huit mois qu'il rentra ivre dans une
!
606 MERCURE DE FRANCE ,
chétive chambre qu'il occupoit au faubourg Saint-Marceau.
Bientôt après , il voulut en sortir; mais , dans le trouble de
ses fonctions intellectuelles , il passa par sa fenêtre , au lieu
de prendre le chemin de la porte , et tomba d'un deuxième
étage dans une cour pavée. Il se fit seulement une plaie longitudinale
à la région temporale du côté droit. Il fallut de
rechef le transporter à l'hôpital , d'où il étoit déjà sorti
depuis six semaines , guéri d'une contusion qui lui avoit
été faite sur les reins par la roue d'une pesante voiture. Pour
mieux panser sa blessure , on lui enleva presque tous ses cheveux
, qui étoient noirs et d'une extrême finesse. On lui laissa
uniquement autour de la tête une couronne composée de
cinquante mmêeche pliquées; c'est-à-dire , rapprochées les
des autres , mêlées et agglutinées par une matière grasse ,
onctueuse , très - fétide , et d'une odeur sui generis. Leur
arrangenient ne pouvoit mieux être comparé qu'à la texture
d'un feutre. Ces mêches , assez longues pour couvrir une partie
de la face , étoient à-peu-près de la grosseur du petit
doigt ; quelques-unes d'entr'elles étoient très-petites , et sembloient
se rapprocher pour former des méches plus considédérables.
unes
>> La manière dont les cheveux étoient mêlés donnoit aux
mêches une forme contournée, noueuse; elles étoient plus
grosses à leur base qu'à leur sommet, terminée par une pointe
très-déliée. A l'époque dont je parle , sa barbe n'étoit point
pliquée, parce qu'il avoit l'attention de la laver tous les jours
à la première fontaine qui s'offroit à sa rencontre , ou dans
l'eau de la Seine. Par ce moyen , disoit-il , il empêchoit les
poils de s'échauffer. Il faut croire qu'il a négligé dans la suite
ce soin important de propreté , puisque nous l'avons vu six
mois après avec plusieurs pliques au menton, lesquelles
étoient infectées d'un grand nombre de poux. Il exhaloit en
dernier lieu une odeur si repoussante, que personne ne vouloit
le loger. Tous les traits de sa physionomie étoient altérés
par la maigreur ; sa voix étoit foible et rauque; il mendioit
son pain par des sons plaintifs et entrecoupés. Il expectoroit
sans effort une matière purulente. Une soif inextinguible le
dévoroit , et le contraignoit sans cesse à faire des excès dans
laboissondu vin, de la bière et des liqueurs spiritueuses. Ses
jambes chancelantes pouvoient à peine le supporter dans les
rues. J'examinai la couleur de sa peau , qui étoit devenue terreuse
et scorbutique, depuis qu'il couchoit la nuit sur les
fumiers.
>> Il fut un temps moins malheureux pour son existence ,
où cet individu si singulier s'avisa d'établir une sorte de spe
SEPTEMBRE 1806. 607
culation sur les pliques qui se manifestoient à la partie antérieure
de sa tête. Il les laissoit couper pour de l'argent à deux
élèves de médecine, pour lesquels il étoit devenu un objet
d'étude et d'observation. Je lui achetai moi - même trois
mêches , que je conserve encore dans ma collection pathologique.>>>
- Par décret du 18 de ce mois , S. M. a confirmé la délibération
prise le 29 août dernier , par le bureau des longitudes
, d'après laquelle M. Biot , membre de la classe des
sciences physiques et mathématiques de l'Institut , est nommé
adjoint audit bureau.
-Dimanche dernier, après la messe, M. Locré, secrétairegénéral
du Conseil-d'Etat , a eu l'honneur de présenter à
Š. M. l'EMPEREUR et Roi , le troisième volume de son ouvrage,
intitulé : l'Esprit du Code Napoléon , ouvrage dont S. M. a
bien voulu agréer la dédicace.
- La Mort de Henri IV, rai de France ( 1) , tragédie
en cinq actes et en vers , par M. Legouvé , membre de
l'Institut et de la Légion-d'Honneur, a été mise en vente
vendredi dernier. Cette pièce est suivie d'un Précis historique.
Nous en rendrons compte dans un de nos plus prochains
numéros .
L'Empereur a accordé à la célèbre chanteuse madame
Catalani , une pension de 1200fr. M. de Remusat , premier
chambellan de S. M. , lui en a donné l'avis par une lettre
infiniment flatteuse .
- La faculté de médecine de Naples a ordonné l'érection
d'un monument à la mémoire du célèbre médecin Dominique
Cirillo.
-M. Després , organiste célèbre , est mort à Paris le 28
de ce mois.
MODES du 15 septembre.
Sur les coiffures en cheveux , les touffes de fleurs sont comme à l'ordinaire,
très -grosses et sans aucun mélange de verdure. Comme à l'ordinaire
, on les pose derrière la tète , plutôt que sur le front; mais elles
n'excluent pas un peigue à cintre d'or ou garu, de perles .
Poor mettre une plus grande variété dans les peignes , quelques joailliers
ont imaginé une coulisse , à l'aide de laquelle on change à volonté la
partie supérieure du peigne , c'est-à-dire , le rang de perles ou le rebord
dediamans .
Sur le front , tantôt un bandeau de cheveux lisses passe en biais , tantôt
c'est une touffe qui , de chaque côté , a pour accompagnemens des antiques.
Très-dégagées des oreilles , les coiffures en cheveux se terminent en
genéral par un pelotoa de nattes ; ou bien c'est un réseau de fleurs qui en
(1 ) Prix : 1 fr . , et a fr. par la poste.
AParis, chez Ant.-Aug. Renouard ; et chez le Normant.
608 MERCURE DE FRANCE ,
veloppe tout le derrière de la tête. Un bandeau d'antiques doit tomber
fort bas sur les sourcils, et remonter fort hout par derrière .
L'on a vu ces jours-ci , notamment an Salon, des petits chapeaux de
paille noire, avecune rose noire sur le devant.On porte aussi des Paméla
de paille noire ; mais les fleurs qui en font l'ornement sont rouges.
La mode des liserets rouges n'est point passée ; ily avoit beaucoup de
petits chapeauxblancs , àliserets ponceau, au dernier concert de madame
Catalani.
de
Du 20. Le rose , quoiqu'on l'emploie depuis long-temps , est encore la
couleur dominante. Les modistes l'associent au blanc pour former ,
moitié , leurs chapeaux et leurs toques. Au lieu de rose , elles emploient
quelquefois du gros jaune.
C'est avec du ruban gros jaune et avec des fleurs de fantaisie où il entre
du jaune , que se parent maintenant les chapeaux de paille noire . Ces
chapeaux sont encore peu nombreux. On ne voit pas non plus autant de
rubans rayésque la fin de la semaine dernière en promettoit.
Cene sontpas seulement les bas de robes , les bouts de manches et les
extrémités de corsages , qui admettent des pattes taillées enpointes; les
modistes en adaptent aux calottes de chapeaux et aux fonds de leurs petits
bonnets. L'art consiste à contrarier ces pattes à propos. On plisse aussi à
plis creux et suivis , des fonds de bonnets. Sur le devant , ce sont , à
l'ordinaire , des touffes de fleurs .
Dans ce moment- ci , l'on emploie dans la même guirlande ou dans la
même touffe , des fleurs de deux espèces : par exemple , des roses museades
et des pois de senteur , des passes- rose et du réséda , du réséda et
de l'héliotrope.
Al'imitationdes capotes de lingères , on fait dans quelques ateliers de
modes , des capotes ovales de crêpe blanc, côtelées en torsades de coton ,
etdes capotes carrées en taffetas gros vert , piquées comme des capotes
deperkale.
Quelques élégantes portent des bas tout-à-fait à jour , comme les mitaines.
NOUVELLES POLITIQUES.
Pétersbourg , 26 ασίι.
Le gouvernement a fait insérer les pièces officielles suivantes
, dans un supplément à la gazette de la cour , publiée
hier:
« Le conseiller-d'Etat Pierre d'Oubril , parti dans les premiers
jours du mois de mai pour Paris , pour secourir les
prisonniers russes, reçut en même temps des instructions pour
le cas où l'occasion se présenteroit d'opérer des rapprochemeus
entre la France et la Russie. Il est revenu ici avec
une diligence extraordinaire portant un traité de paix qu'il
avoit conclu et signé, le 20 juillet , avec le général Clarke ,
plénipotentiaire du gouvernement français.
>> Autant cet événement eût été agréable à S. M. I. , sice
ce
SEPTEMBRE 1806 600 traité eût été conforme à la dignité de S. M. , à ses engagemensDE LA SE
avec ses alliés , à la sûreté de ses sujets et au repos général de
l'Europe , autant il lui a été désagréable de voir qu'il ne répondoit
en aucune manière à ses intentions droites et bienveillantes.
مل
19
>> Ce traité est ainsi conçu :
cem
>> Art. 1º . A dater de ce jour , il y aura pour toujours paix
etbonne amitié entre S. M. l'Empereur de Russie et S. M. Ent
pereur des Français ,Roi d'Italie, leurs héritiers et successeurs,
ſeurs Etats et leurs sujets.
» 2. En exécution du premier article , les hostilités , tant
par terre que par mer , cesseront aussitôt entre les deux
nations. Les ordres nécessaires pour cet effet seront en conséquence
expédiés dans les vingt-quatre heures qui suivront la
signature de ce traité. Tous vaisseaux de guerre ou autres
bâtimens appartenant à l'une des deux puissances ou aux
sujets de l'une d'elles qui seroient pris dans quelque partie
du monde que ce puisse être , seront restitués aux propriétaires.
>> 3. Les troupes russes remettront aux Français le pays connu
sous le nom de Bouches du Cattaro , qui , comme dépendance
de la Dalmatie , appartient à S. M. l'Empereur des Français
en sa qualité de roi d'Italie , d'après l'article 4 du traité de
Presbourg.
>> Il sera fourni aux troupes russes toutes les facilités possibles
pour leur sortie tant des Bouches du Cattaro , que du
territoire de Raguse , du pays des Monténégrins et de la
Dalmatie , où les circonstances de la guerre peuvent les avoir
conduits.
>> Aussitôt que ce traité sera connu , les commandans de
terre et de mer des deux nations feront , de concert, les dispositions
nécessaires , tant pour la retraite des troupes que pour
la remise du territoire .
» 4. S. M. l'Empereur des Français Roi d'Italie , voulant
donner à S. M. l'Empereur de Russie une preuve de son desir
de lui être agréable , consent , 1. à ce que la république de
Raguse recouvre son indépendance précédente , à condition
qu'elle sera , comme par le passé, sous la protection de la
Porte-Ottomane ; 2°, à ce qu'aucune hostilité n'ait lieu à
dater du jour de la signature du présent traité , contre les
Monténégrins : tant qu'il se tiendront paisibles comme sujets
de la Porte. Ils seront obligés de rentrer anssitôt dans
leurs foyers , et l'Empereur Napoléon promet de nee ppaass les
inquiéter , et de ne faire aucune recherche en raison de la
Qq
610 MERCURE DE FRANCE ;
part qu'ils ont prise aux hostilites contre Raguse, ses dépen
dances et les pays circonvoisins.
>> 5. L'indépendance de la républiqne des Sept- Isles est
reconnue par les deux puissances. Les troupes russes qui se
trouvent maintenant dans la Méditerranée se reuniront aux
îles Ioniennes. S. M. I. Russe , pour donner une preuve de
ses intentions pacifiques , n'y tiendra au plus que 4000 hommes
de ses troupes, qui en repartiront même lorsque S. M. I. le
jugera nécessaire.
>> 6. On se promet, de part et d'autre, dene porter aucune
atteinte à l'indépendance de la Porte ottomane, et les deux
hautes parties contractantes s'engagent réciproquement à
maintenir cette puissance dans l'intégrité de ses possessions.
>> 7. Aussitôt qu'en conformité de la présente convention
de paix l'ordre pour l'évacuation des bouches du Cattaro par
les troupes russes aura été donné, les troupes françaises se
retireront de l'Allemagne. S. M. l'Empereur Napoléon déclare
que dans moins de trois mois après la signature du présent
traité , les troupes françaises seront toutes rentrées en France.
>> 8. Les deux cours promettent d'interposer leurs bons
offices pour procurer la paix entre la Prusse et la Suède.
» 9. Les deux hautes parties contractantes desirant accélérer
autant qu'il dépend d'elles le retour de la paix maritime ,
S. M. l'Empere»r des Français accepte les bons offices de
S. M. russe à cet égard.
>> 10. Les relations de commerce entre les sujets des deux
puissances seront rétablies sur le même pied où elles étoient
Iorsque les hostilités ont commencé.
>> 11. Aussitôl après l'échange des ratifications , les prisonniers
des deux nations seront remis sans exception aux agens
respectifs de leur nation.
>> 12. Les relations diplomatiques et l'étiquette entre les
deux cours seront les mêmes qu'avant la guerre.
>> 13. Les ratifications de la présente convention seront
échangées à Pétersbourg , dans l'espace de 25 jours , entre
deux plénipotentiaires chargés par leur cour respective de
pleins-pouvoirs à cet effet.>>>
Conclu et signé à Paris , le 8 (20)juillet 1806.
Signés PIERRE OUBRIL , CLARKE
» Il a plu à S M. de soumetire laconvention de paix cidessus
à l'examen d'un conseil qu'elle a tenu à cet effet. Cette
conventiony a été éomparée aux instructions qu'avoit reçues
le sieur Oubril , lors de son départ , ainsi qu'à celle qu'il
avoit reçues à Vienne avant de se rendre à Paris; le résultat
de cet examen a été que le conseiller d'état Oubril , en signant
SEPTEMBRE 1806. 61
cette convention , s'est non-seulement écarté des instructions
qu'il avoit reçues , mais qu'il a contrevenu formellement aux
intentions de ১. M.
>>Le conseil d'état , animé d'un même sentiment pour
P'honneur de la patrie , et se fondant sur les principes connus
de S. M. , que guide le plus sévère amour de la justice , a
unanimement délibéré que cet acte ou convention de paix ,
nullement conforme aux intentions de S. M. , ne peut en
aucune manière étre ratifié par elle. S. M, a ordonné en conséquence
d'en donner connoissance au gouvernement français
et de lui déclarer qu'elle étoit prête à reprendre les négocia→
tions de paix , mais seulement surdes bases compatibles avec
l'honneur et la dignité de sa couronne.
>> Le ministre des affaires étrangères a fait à cet égard des
communications officielles aux ministres étrangers accrédités
auprès de S. M. »
Londres, 16 septembre.
Il est sans doutebien remarquable d'observer la fatalité qui
semble poursuivre , depuis un an, nos hommes distingués :
c'est le 5octobre 1805, que le marquis de Cornwallis mourut
aux Indes orientales. Dans le même mois , le 21 , nous avons
perdu lord Nelson; le 23 janvier 1806 , M. Pitt est mort; lord
Thurlovy a terminé sa carrière le 12 septembre 1306 , et
M. Fox le 13. Nous pensons qu'on lira avec intérêt la notice
suivante sur cet homme célèbre :
M. Fox a expiré samedi soir 13 , à six heures moins un
quart , dans les bras de lord Holland , son neveu. C'est vendredi
que ses médecins lui annoncerent sa fin prochaine ; il
reçut cette nouvelle avec une grande fermeté, et pria lord
Holland d'envoyer des exprès au duc de Norfolk, au comte
de Fitzwilliam , a lord John Townshend , et à sir Francis
Vincent. La nuit du vendredi au samedi fut fort mauvaise ;
l'extrême foiblesse de M. Fox , et tous les symptômes de l'agonie
, annonçoient qu'il n'avoit plus que quelques instans à
vivre. Dès les trois heures après midi , il ne parloit plus , et à
cinq heures et demie il expira , dans les bras de mistriss Fox
et lord Holland , avec toute l'apparence du calme et de la ré
signation.
Lord Fitzwilliam étoit arrivé à quatre heures à Chiswick.
M. Fox, très-sensible à cette attention , mais ayant déjà
perdu l'usage de la parole , ne put que serrer la main de sa
seigneurie avec une émotion visible. Celui-ci , incapable de
supporter le spectacle pénible qui se préparoit , se retira dans
unappartement voisin; et lorsqu'on vint luiannoncer que son
Qq2
612 MERCURE DE FRANCE ,
ami n'existoitplus, il s'évanouit et resta long-temps sans pouvoir
parler.
Aussitôt après la mort de M. Fox, des exprès furent envoyés
au prince de Galles , au duc de Bedfort , au comtede
Spencer, et à tous les ministres du cabinet. Mistriss Fox
n'a jamais voulu quitter Chiswick. Plusieurs amis de M.
Fox s'y rendirent hier dans le dessein de distraire un peu sa
douleur.
M. Fox étoit le second fils de Henri , premier lord Holland ;
il naquit le 13 janvier 1749 , et fut élevé à Eton , où il annonça
de bonne heure les grands talens qu'il a déployés depuis ; il
passa de là à Oxford , et dans cette dernière ville il quitta les
études classiques pour se livrer à la littérature dramatique.
Ondit que pendant le séjour qu'il fit à Oxford , il lut toutes
les pièces de théâtre anglaises ; il termina son éducation en
faisant , suivantl'usage ,un voyage en Europe , età son retour,
il futnommé membre du parlement pour la ville de Midhurst ,
long-temps avant d'avoir atteint l'âge requis. Il devint alors
le championdes ministres, vota contre l'élection de Midlessex,
et le premier discours qu'il prononça au parlement, fut contre
M. Wilkes. Lorsqu'on se souvient de ce qu'il étoit à cette
époque , quand on se le rappelle vêtu avec magnificence ;
portant souvent sur sa tête un chapeau àplumes , ou le tenant
avec grace sous son bras, on ne peut accorder avec ce luxe la
simplicité qu'il avoit en dernier lieu, les cheveux courts , le
chapeau rond et l'habit noir. Il réunissoit des talens et des
avantages dont les annales du parlement ne donnent point
d'autres exemples, etpeu d'hommes d'Etat se trouvèrent dans
des circonstances aussi variées; en effet , il futnomméd'abord
premier lord de l'amirauté; les dégoûts qu'il éprouva , lui
firent donner sa démission; on le nomma une seconde fois à
cetteplace, et ensuite on le relégua au bureau de la trésorerie ,
d'où il sortit bientôt volontairement; et toutes ces vicissitudes
politiques lui arrivèrent avant l'âge de 25 ans.
On doit ajouter aussi , comme une circonstance inouie dans
la carrière politique, que n'ayant pas encore 24 ans accomplis,
il fut le plus ferme appui du ministère pendant toute
une session , et l'année suivante , le plus puissant et le plus
dangereux chef de l'opposition. Sa retraite subite du bureau
de la trésorerie fut occasionnée par une mésintelligence qui
s'éleva entre lord North et lui, au sujet de l'affaire d'un imprimeur
qui fut mandé à la barre de la chambre , pour s'être
permis des expressions injurieuses à l'égard du secrétaire sir
Fletcher Northon. On ne sait si M. Fox négligea dans cette
occasion les instructions que le ministre lui avoit données le
SEPTEMBRE 1806 . 613
matin , ou si le ministre lui-même les oublia ou feignit de les
oublier; mais le premier demanda que l'imprimeur fût conduit
à Newgate , tandis que le dernier opina pour qu'il fût
renfermé à Gate-House , qui étoit alors la prison de Westminster.
Aucunde ces deux avis ne fut suivi , et le coupable
fut remis au sergent d'armes d'après la motion du colonel
Herbert qui entraîna une grande majorité. M. Fox et lord
North se firent des reproches mutuels à cette occasion. Quoi
qu'il en soit , deux jours après M. Fox étant à causer avecle
lord sur un sujet indifférent , reçut , dans la chambre des
communes , cette lettre fort laconique : « S. M. a jugé à
>> propos de nommer une nouvelle commission de la tré-
>> sorerie , et je n'y vois pas votre nom. >>>
Signé NORTн .
M. Fox se rangea sur les bancs de l'opposition , et pendant
toute la guerre d'Amérique , il fut pour les ministres un adversaire
redoutable. Lors de la chute de lord North , il fut
nommé l'un des secrétaires d'Etat , place qu'il remit à la
mort du marquis de Rokingham, lorsque le comte de Shelburne,
créédepuis marquis de Lansdown, fut nommé pour lui
succéder. Aumoment du renvoi de cette administration éphémère,
il se lia de nouveau avec lord North , et reprit son premier
poste. Ce fut alors qu'il présenta son bill de l'Inde qui ,
après avoir passé à la chambre des communes , fut rejeté inopinément
par la chambre des lords , événement qui entraîna
ladémission du ministère , dont M. Fox faisoit partie.
Ilreprit de nouveau son rang dans l'opposition; la régence,
le procès de M. Hastings , et sur-tout la révolution française,
et les effets qu'elle eut relativement à l'Angleterre , lui donnèrent
de fréquentes occasions de déployer ses talens et son éloquence,
qu'il employa toujours à contrarier l'administration
deM. Pitt, sauf l'intervalle pendant lequel il jugea convenable
de s'absenterdu parlement. La mort de ce ministre lui rendit
tout son pouvoir. On croit, d'après ses dernières déclarations ,
qu'il songeoit à faire la paix avec la France , et il est sûr au
moinsque ce fut lui qui fit entamer les négociations.
M. Sheridan , dans un de ses discours au parlement , a dit
qu'il falloit une grande force d'intelligence pour comprendre
seulement l'étendue des talens qui distinguoient si éminemment
M. Fox ; nous croyons cette observation de la plus
grande vérité.
: Il est difficile de donner une idée exacte de la force et da
pouvoir de son éloquence. Ses discours doivent être regardés
commedes modèles de raisonnement , remplis d'observations
frappantes et de principes très-justes, et revêtus de toute
:. 3
614 MERCURE DE FRANCE ,
l'énergie et de toute la hardiessedu langage. Il possédoit surtout
plus que tout autre orateur , le talent de l'analyse qui
formoit le caractère principal de son éloquence; sa conduite
politique est un sujet trop étendu à traiter , trop important à
examiner pour que nous entreprenions cette tâche difficile ,
et qui appartient désormais à la plume de l'histoire. En peu
de mots ,M. Fox fut un deshommes les plus distingués que la
nature sembloit avoir préparés pour l'ornement de ce règne.
L'Angleterre doit gémir d'être privée d'un aussi grandhomme.
Il avoit posé les premières pierres du temple de la paix; et si
nos voeux avoient pu être exaucés , il auroit donné à l'édifice
une telle force et une telle solidité , que la mémoire et la tombe
de ce grand homme s'y seroient reposés pour toujours.
(The Times. )
Il y eut hier , à deux heures après midi , un conseil du cabinet
, auqnel assistèrent lord Grenville ,lord Howick,le comte
Spencer , lord Henry Petty et M. Windham. La délibération
aduré jusqu'a quatre heures. On croit qu'il y a été question
dedonner un successeur à M. Fox. On parle de lord Holland ,
de lord Howick , de lord Spencer , du marquis de Wellesley
et de M. Thom. Grenville, pour occuper le poste si importantencemomentde
ministre des affaires étrangères. Le comte
dePercy, fils du duc de Northumberland, et M. Sheridan, se
disputeront la représentation de Westminster.
Rome, 3 septembre.
Depuis 1705 , on n'a point éprouvé dans l'Etat romainde
secousses aussi violentes de tremblemens de terre que celles
qu'ony a ressenties le 26 du mois dernier. A Rome même
quelques grands édifices , notamment les églises de Saint-Louis
des Français et de Saint-André delle Frate ont été endommagées.
On craignoit beaucoup pour le royaume de Naples ,
parce que la commotion paroissoit avoir la même direction
quecellequi l'année dernière fit tantderavagedans ce royaume;
mais on a été bientôt informé , par les nouvellesdes campagnes
voisines de Rome , qu'il s'étoit ouvert dans la montagne de
la Fajola , et particulièrement au milieu du bois qui couvre
cettemontagne, un gouffre d'où est sorti en abondance une
eau sulfureuse. C'est là que paroît être le point central du
tremblement qui a été ressenti d'une manière si terrible à
Tivoli , Rocca di Papa, Frascati , Albano, Ariccia , Gensano,
Ceri et Velletri ; mais la plus grande force de la secousse s'est
portée sur la villa dite Ruffinella, situéesurl'antiqueTusculum:
c'est aujourd'hui la maison de campagnedu sénateur Lucien,
Toutes lesvoûtes de cette magnifique Villa se sont ouvertes en
croix avec des fissures de la largeurd'une palme; tous les murs
ontperdu leur à-plomb : une statue de marbre colossale fut
SEPTEMBRE 1806. 615
1
renversée à terre , quoique retenue sur sa base par un pivot
de fer haut de trois palines. Le sénateur Lucien fut renversé
de son lit ; toutes les personnes de sa maison furent également
menacées de perdre la vie , mais échappèrent au danger sans
aucunaccident. Le sénateur est venu le mêmejour à Rome;
àson arrivée, il s'est rendu dans l'église paroissiale deS. Simon,
et a fait dire des prières publiques pour remercier Dieu de
l'avoir préservé dans un si grand désastre.
(Courrier de Naplest)
Cassel, 13 septembre.
Un traité avoit été conclu à Berlin entre M. le baron de
Vaiss, aunomde l'électeur de Hesse-Cassel, et M. d'Haugwitz,
ministre de Prusse. Ce traité n'a pas été ratifié par notre souverain.
Qui pouvoit s'attendre que la Prusse eût porté si loin
sesprétentions? Elle ne vouloit rien moins que mettre sous sa
suzeraineté la Hesse et la Saxe. Il étoit dit dans cette convention
que deux cercles seroient formés, un cercle de Saxe , un
cercle de Hesse , et que le roi de Prusse auroit les mêmes
droits qu'avoit l'empereur d'Allemagne , c'est-à-dire , suzeraineté
, cour aulique, tribunaux d'empire , etc. Dès ce moment
la Saxe et la Hesse eussent été effacées de la liste des
puissances. Ainsi d'un mot la Prusse vouloit acquérir dix
millions de population. Les droits de l'empereur d'Allemagne
-étoient modérés par la force réelle du grand nombre de princes
puissans qui composoient l'Empire germanique , et par la
garantie des plus grandes puissances de l'Europe; de sorte
qu'en réalité la suzeraineté de l'empereur étoit peu de chose.
Mais celle de la Prusse sur deux voisins immédiats , seroit.en
droit et en fait une destruction complète et, absolue de la
souveraineté de ces deux Etats. Notre gouvernement n'a pas
"voulu ratifier , mais les troupes prussiennes s'avancent et
marchent sur Gættingue. (Moniteur). 1
Nuremberg, 15 septembre.
La proclamation suivante vient de paroître ici :
Les bourgmestres et sénat de Nuremberg.
L'acte de confédération des Etats du Rhin, du 12 juillet de
cette année, porte , article 7 : S. M. leroi de Bavière réunira
à ses Etats la ville de Nuremberg et son territoire , et en
jouira en toute souveraineté et propriété.
M. Fririon, inspecteur aux revues , commissaire-général et
officier de la Légion d'Honneur , nous a donné aujourd'hui
publiquement et solennellement connoissance de cette disposition
au nom et par ordre de S. M. Empereur et Roi
Napoléon; en conséquence , la constitution de la ville de Nuremberg
et son territoire cessent dès ce moment d'exister ;les
616 MERCURE DE FRANCE ,
ville et territoire passent sous la domination de S. M. le roi
de Bavière. Nous avons aussi , par suite de la même disposition,
prêté serment de fidélité et d'obéissance à S. M. le roi ,
notre très-gracieux souverain actuel .Nous avonsjuré pour nous,
et préalablement en votre nom , chers concitoyens , fidèles
bourgeois et sujets du territoire de Nuremberg, et nous vous
en informons par celle-ci. Nous allons faire tous nos efforts
pour nous rendre digues , par notre fidélité, notre soumission
et notre amour , de la bienveillance de notre très-gracieux
souverain , S. M. le roi de Bavière. Nous assurerons par-là
notre bien-être et celui de nos descendans.
Nuremberg , 15 septembre 1806.
PARIS , vendredi 26 septembre .
LL. MM. II. et RR. sont parties de Saind-Cloud dans la
nuit du inercredi au jeudi. Oncroit que S. M. l'EMPEREUR SE
dirige sur Mayence. (Moniteur.)
- Les dames qui accompagnent l'Impératrice , sont ,
dit-on , mesdames de la Rochefoucauld , de Turenne , d'Ar-
-berg, et de Mortemart.
-Dimanche , 2t septembre , S. M. l'EMPEREUR et Rora
reçu en audience particulière S. Exc. Mahomet-Sayd-Halet-
Effendi , ambassadeur de la Sublime-Porte. S. Exc. a été conduite
au palais de Saint-Cloud par un maître et un aide des
*cérémonies , dans les voitures de la cour; elle a été introduite
àl'audience de l'EMPEREUR par S. Exc. le grand -maître
des cérémonies , et présentée à S. M. par S. Ex. M. le prince
de Bénévent , ministre des relations extérieures S. Ex. a
présenté à S. M. ses lettres de recréance.
-S. Exc. M. le secrétaire-d'état part aujourd'hui pour se
rendre auprès de S. M. l'Empereur.
-On croit que S. A. Mgr. le prince de Bénévent , ministre
des relations extérieures , partira demain.
- M. le maréchal Lannes est parti pour la grande armée ,
ainsi que M. le général Clarke , et la plupart des officiersgénéraux
qui se trouvoient à Paris.
-Le sénat conservateur a été convoqué extraordinairement
le 24 septembre. On croit que l'objet du message envoyé par
S. M. l'Empereur a été de faire part au sénat du mariage arrêté
entre S. A. I. le prince Jérôme et une princesse royale de Wirtemberg
; on ajoute qu'à la suite de cemessage , il a été donné
lecture de deux lettres ;l'une au prince-primat de la confédération
de Rhin, pour lui faire connoître l'intention de l'Em -
pereurde soutenir la confédération de toutes les forces de la
France; l'autre , au roi de Bavière , pour lui annoncer que
SEPTEMBRE 1806. 617
malgré quelques intrigues de cour , S. M. l'Empereur espère
encore conserver la paix avec la Prusse ; mais que , dans le cas
où cette puissance ne feroit pas une réponse prompte et cathégorique
aux explications qui lui ont été demandées , il étoit
prêt à entrer en Allemagne avec trois cent mille hommes.
L'indisposition de lord Lauderdale l'ayant mis dans
le cas d'aller passer quelques jours à la campagne , M. le
général Junot , gouverneur de Paris , s'est empressé d'offrir
la sienne à sa seigneurie.
ASSEMBLÉE DES JUIFS.
Discours de M. Molé, président de la commission nommée
par S. M. I. et R. , à l'assemblée des Français professant
le culte de Moïse , dans la séance du 18 de ce mois.
Messieurs ,
S. M. l'EMPEREUR et Roia vu avec satisfaction vos réponses ;
elle nous a chargés de vous faire connoître qu'elle avoit applaudi
à l'esprit qui les a dictées. Mais les communications
que nous venons vous faire en sonnom prouveront bien mieux
que nos paroles , tout ce que cette assemblée doit attendre de
son auguste protection.
En nous présentant de nouveau , Messieurs , dans cette enceinte
, nous y retrouvons les impressions et les pensées qui
nous agitèrent lorsque vous nous y avez reçus pour la première
fois. En effet , qui ne seroit saisi d'étonnement à la vue
de cette réunion d'hommes éclairés, choisis parmi les descendans
du plus ancien peuple de la terre ? Si quelque personnage
des siècles écoulés revenoit à la lumière , et qu'un tel
spectacle vint à frapper ses regards , ne se croiroit-il pas transporté
dans les murs de la cité sainte , ou ne penseroit-il pas
qu'une révolution terrible a renouvelé les choses humaines
jusques dans leurs fondemens ? Il ne se tromperoit pas , Messieurs
; c'est au sortir d'une révolution qui menaçoit d'engloutir
les religions , les trônes et les empires , que les autels
et les trônes se relèvent de toutes parts pour protéger la terre.
Une foule insensée avoit tenté de tout détruire ; unseulhomme
est venu , et a tout réparé. Lemonde entier et le passé depuis
son origine ont été livrés à ses regards; il a vu répandus sur la
surface du globe , les restes épars d'une nation aussi célèbre par
sonabaissement, qu'aucun peuple le futjamais par sa grandeur.
Il étoit juste qu'il s'occupât de son sort , et l'on devoit s'attendre
que ces mêmes Juifs qui tiennent une si grande place
dans le souvenir des hommes, fixeroient l'attentiond'unprince
qui doit à jamais remplir leur mémoire.
Les juifs , accablés du mépris des peuples et souvent en
618 MERCURE DE FRANCE ,
butte à l'avarice des souverains , n'ont point encore été traités
avec justice. Leurs coutumes et leurs pratiques les isoloient
des sociétés qui les repoussoient à leur tour ; et ils n'ont cessé
d'attribuer aux lois humiliantes qui leur étoient imposées ,
les désordres et les vices qu'on leur reproche. Aujourd'hui
même encore ils expliquent l'éloignement de quelques-uns
d'entr'eux pour l'agriculture et les professions utiles parle
peudeconfiance que peuvent prendre dansl'avenir deshommes
dont l'existence dépend depuis tant de siècles de l'esprit du
moment etdu caprice de la puissance. Désormais ne pouvant
plus se plaindre ,ils ne pourront plus se justifier.
,
«S. M. a voulu qu'il ne restất aucune excuse à ceux qui
ne deviendroient pas citoyens. Elle vous assure le libre exercicedevotrereligion
et la pleine jouissance de vos droits politiques;
mais en échange de l'auguste protection qu'elle vous
accorde , elle exige une garantie religieuse de l'entière observationdes
principes énoncés dans vos réponses. Cette assemblée,
telle qu'elle est constituée aujourd'hui , ne pourroit à
elleseule la lui offrir. Il faut que ses réponses , converties en
décisions par une autre assemblée d'une forme plus imposante
encore et plus religieuse, puissent être placées à côté
duTalmud, et acquièrent ainsi aux yeux des juifs de tous les
pays et de tous les siècles la plus grande autorité possible.
C'est aussi l'unique moyen de répondre à la grandeur et à la
générositédes vues de S. M. , et de faire éprouver l'heureuse
influence de cette mémorable époque à tous vos co - religionnaires.
La foule des commentateurs de votre loi en a sans doute
altéré la pureté , et la diversité de leurs opinions a dû jeter
dans le doute la plupart de ceux qui les lisent. Il s'agit donc
de rendre à l'universalité des juifs l'important service de fixer
leurcroyance sur les matières qui vous ont déjà été soumises.
Pour rencontrer dans l'histoire d'Israël une assemblée revêtue
d'une autorité capable de produire les résultats que nous attendons,
il fautremonter jusqu'augrand sanhedrin. C'est le grand
sanhedrinqueS. M. se propose de convoquer aujourd'hui. Ce
corps , tombé avec leTemple , va reparoître pour éclairer par
tout lemonde le peuple qu'il gouvernoit. Il va le rappeler au
véritableespritdesaloi, etlui en douner une explicationdigne
defairedisparoître toutes les interprétations mensongères. Il
lui dira d'aimer et de défendre les pays qu'il habite , et il lai
apprendra que tous lessentimens qui l'attachoientà son antique
patrie, il les doit aux lieux où pour la première fois depuis sa
ruine il peut élever sa voix.
Enfin, selon l'ancien usage, le grand sanhedrin sera comSEPTEMBRE
1806. 619
posé de soixante-dix membres , sans compter son chef; les
deux tiers , ou environ, seront des rabbins , parmi lesquels on
verra d'abord ceux qui sont ici présens, et qui ont approuvé
les réponses ; l'autre tiers sera choisi par cette assemblée ellemême
, dans son sein et au scrutin secret. Les fonctions du
grand sanhedrin consisteront à convertir en décision doctrinale
les réponses déjà rendues par l'assemblée , ainsi que celles
qui pourroient encore résulter de la continuation de ses
travaux.
Car, vous l'entendez , Messieurs , votre mission n'est pas
encore remplie; elle durera aussi long-temps que celle du
grand sanhedrin; il ne fera que ratifier et donner un nouveau
poids à vos réponses. D'ailleurs , S. M. a été trop satisfaite de
vos intentions et de votre zèle, pour dissoudre cette assemblée
avant d'avoir terminé le grand oeuvre auquel elle l'a appelée
à concourir.
Avant tout, il convient que vous nommiez au scrutin secret
un comité de neuf membres , qui puisse préparer avec
nous les matières qui doivent faire le sujet de vos nouvelles
discussions et des décisions du grand sanhedrin. Vous observerez
que dans la composition de ce comité, les juifs portugais,
italiens et allemands se trouvent également représentés.
Nous vous invitons aussi à annoncer , sans délai , la convocation
du grand sanhedrin à toutes les synagogues de l'Europe ,
afin qu'elles envoient à Paris des députés capables de fournir
au gouvernement de nouvelles lumières, et dignes de communiquer
avec vous.
Réponse de M. Furtado , président de l'assemblée.
Messieurs ,
Les nouvelles communications que vous venez de nous donner de la
part de S. M. , nous confirment de plus en plus dans les espérances que
nous avions conçues de ces vues particulières à notre égard.
Tont homme doué d'un esprit éclairé et d'une ame bienfaisante ,
peut avoir l'idée d'une réforme politique, avantageuse àl'humanité; mais
ces conceptions philantropiques restent le plus souvent sans exécution ,
réléguées parmiles rêves des gens debien , soit parcequ'en voyant le but
leur esprit n'a pas assez d'étendue pour voir les moyens de l'atteindre, soit
parce que l'usage de ces moyens est hors de la portée d'une condition
privée.
Il n'en est pas de même d'un prince paissant et révéré , de l'un de ces
hommes extraordinaires qui entraînent toutdans leur sphère , qui donnent
leur nom au siècle qui les vit régner , et qu'un desir immense de faire
lebien sollicite sans cesse. Quand pour la folicité des peuples , le Ciel
leur donne de pareils souverains , il n'est pas de dessein magnanime
qu'ils ne conçoivent; il n'en est pas qui , par leur volonté aussi puisante
que juste , ne puisse avoir une pleine et entière réussite. L'ascen
deant de leur génie imprime à leurs établissemens un caractère de force et
620 MERCURE DE FRANCE ,
de permanence , qui les rend, pour ainsi dire , inaccessibles à l'inconstancedes
opinions et des passions humaines .
Tel est , Messicurs , le prince qui nous gouverne ; sa vaillance lui a fait
donner le titre de grand ; sa bonté paternelle lui fera donner celui de
bienfaisant. Il n'appartenoit qu'à lui de fermer à jamais la plaie que dixhuit
siècles de proscription et d'anathème avoient faite aux malheureux
"enfans d'Israël.
Asservis depuis leur dispersion à une politique également fausse et incertaine,
jouet des préjugés et des caprices du moment , on remarque
avec surprise que parmi tant de princes qui ont régné dans les différens
Etats ; que parmi ceux même qui ont paru animés du desir d'améliorer
notre condition , nul n'ait conçu avec force et grandeur P'idée et
les moyens d'arracher des hommes sobres , actifs , industrieux , à la nullité
civile et politique dans laquelle ils éto ent retenus .
Toujours en dehors de la société , en butte à la calomnie ,victimes innocentes
de l'injustice , se taire et souffrir ; telle fut durant bien des
siècles leur triste destinée.
S. M. n'a pu voir avec indifférence cet état de choses. Au milieu des
plus grands intérêts qui puissent absorber l'attention d'un mortel , notre
régénération a été l'objet de ses pensées , et les nouvelles communications
qui nous sont données, l'attestent assez. Elle a su tirer le bien de la source
même du mal ; elle a su trouver , dans l'un des effets encore subsistans de
Fancienne législation concernant les juifs du Nord, une occasion de faire
la félicité des Israelites d'Occident. C'est la verge de Moïse qui fait jaillir
-l'eau vivifiante d'un rocher aride.
Arrêtons-nous un moment ici , et considérons que , d'après les principes
du droit politique , tout culte religieux doit être soumis à l'autorité
souveraine , autant du moins qu'il peut relever du pouvoir humain ;
*d'abord , pour qu'il n'enseigne point des dogmes nuisibles et ne dégénère
Tpas en superstitions absurdes ; ensuite pour qu'il ne se divise pasen sectes
-différentes; car si la nature des choses a voulu qu'il y eût plus d'une religion
positive dans le même Etat , l'ordre public et la morale sociale
veulent aussique chacune de ces religions ne se subdivise point, et n'enfante
pas des sectes particulières au grand détrimentde la paix intérieure
desEmpires.
Pourprévenir cedanger , la raison et le plus grand intérêt de tous
exigent que chaque religion positive présente au souverain une responsablité
et des moyens de surveillance : elle doit avoir pour cet effet, des
*Hommes destinés par état à en étudier les principes, à en prêcher la morale,
à en conserver la pureté, à en être en quelque sorte les dépositaires
et les gardiens , et tel est le devoir imposé aux ministresde chaque culte.
Ces principes justifient et consacrent les premières communications
qui nous ont été données. :
D'abord il s'agissoit de savoir en quoi nos dogmes religieux s'accordoient
ou différoient avec les lois del'Etat; si ces dognes , trop longtemps
regardés comme insociables ou intolérans, étoient réellement l'un
ou l'autre . Forts de notre conscience , des sentimens qui nous animent ,
*des maximesque nous professons, nous nous sommes expliqués au sein
de la capitale, et pour ainsi dire sous les yeux même de S. M. , avec
lamême franchise, la même liberté d'opinion dont nous aurions usé ausen
de nos foyers domestiques , et indépendamment de toute provocation de
la part de l'autorité souveraine.
Cen'étoit pas un hommage équivoque rendu à l'illustre dépositaire de
cette autorité , que cet abandon , cette confiance sans bornes dans saju tice
*et ses hautes vertus. Enfin, il a acquis la certitude que le code religieux de
SEPTEMBRE 1806. 621
Moïse ne contenoit ni dans ses principes , ni dans ses pratiques , rien qui
puisse justifier l'exclusion de ses sectateurs de la jouissance des droits
civils et politiques des Français .
Mais S. M. pénétrée de ce grand principe , qu'en matière de croyance,
religieuse , la persuasion seule doit agir , a senti qu'il ne suffisoit pas
qu'elle fût satisfaite de nos réponses , qu'il falloit encore qu'elles fussent
reçues, avouées par les synagogues de France , du royaume d'Italie , et
servissent de règle et d'exemple à toutes celles d'Occident. C'est en vertu
de cette réserve prudente , de cette sage circonspection , digne de nos.
éternelles bénédictions dans le prince le plus puissant de la chrétienté ,
qu'il détermine dans sa sagesse la convocation du grand sanhedrin dont
il vient de vous être parlé , afin de donner aux décisions de cette assemblée
la sanction religieuse qu'elles doivent avoir.
Ainsi le régulateur des destinées de l'Europe , le dispensateur des trônes,
cemonarque partout respecté , respecte lui-même l'indépendance des
opinions religieuses et l'asile sacré des consciences ..
Ainsi s'élève pour S. M. I. et R. unnouveau monument degloire plus
durableque ceux de marbre et d'airain. Son règne sera l'époque de la régénération
de nos frères . L'Europe lui devra des millions de citoyens
utiles ; et ce qui doit être bien doux pour le coeur de S. M. , elle aura
devant les yeux le spectacle des heureux qu'elle aura faits .
Les attributions plus importantes que S. M. daigne nous donner en
nous imposant des devoirs plus difficiles à remplir , auroient de quoi nous
effrayer , si vous ne nous promettiez , messieurs les commissaires , de nous
aider du concours de vos lumières , afin de répondre dignement aux
grandes vues deS. M. Eloignés par notresituation passée , par la naturede
nos occupations , des études relatives à des objets d'un ordre si relevé ,
nous n'y pouvons porter queles simples lumières du bon sens, des intentions
pures et un zèle soutenu; mais ces dispositions ne suffisent pas : nous
avons besoin de toute votre indulgence , et nous la réclamons,
(Après ce discours , le président a proposé à l'assembléede
prendre l'arrêté suivant , qui a été adopté à l'unanimité et par
acclamation. )
« L'assemblée des représentans des Israélites de France et
du royaume d'Italie , après avoir entendu les communications
officielles qui viennent de lui être données par MM. les
commissaires de S. M. I. et R.;
>> Considérant que S. M. l'EMPEREUR et Ror , en permettant
la réunion d'un nombre déterminé de docteurs de la loi ,
et de notables parmi les laïques , en grand sanhédrin , a prévenu
les voeux et pourvu au plus pressantbesoinde tous ceux
qui professent enEurope la religion de Moïse ;; que sa bienveillance
impériale se manifeste tous les jours d'une manière
si positive et si éclatante en faveur de ses sujets israélites ,
qu'elle leur impose le devoir de concourir de tous leurs
efforts à l'achèvement des grands desseins qu'elle a conçus
pour le bonheur de tous leurs co-religionnaires d'Occident ;
>> Arrête que le bureau de l'assemblée se retirera vers les
commissaires de S. M. I. et R. , pour les supplier de porter
au pied du trône l'hommage de sa profonde gratitude et de
!
1
622 MERCURE DE FRANCE ,
49
son entier dévouement; Qu'il sera adressé par l'assemblée une
proclamation à toutes les synagogues de l'Empire français ,
du royaume d'Italie etde l'Europe, pour leur annoncer que
le 20 octobre un grand sanhedrin s'ouvrira àParis, sous la
protection et par la permission expresse de S. M.; Que
MM. les rabbins , membres de l'assemblée , seront invités
à faire partie de ce grand sanhedrin; Que vingt- cinq des
députés , membres de l'assemblée , seront élus au scrutin
secret pour en faire également partie ; Que S. M. I. et R. sera
humblement suppliée de vouloir bien donner les ordres nécessaires,
afinque vingt-neufrabbins choisisdans les synagogues
de sonEmpire et de son royaume d'Italie puissent se rendre
àParis pour y assister au grand sanhedrin .
>> Qu'il sera procédédans lesein de l'assemblée à l'élection
d'un comité de neuf membres au scrutin secret, par trois
scrutinsde liste , lequel comité sera chargé de préparer , de
concert avec MM. les commissaires de S. M. l'EMPEREUR et
Rot, les matières qui seront soumises à la délibération du
grand sanhedrin ; Que l'assemblée ne se séparera pas que le
grand sanhedrinn'ait clos ses séances; qu'elle prie MM. les
commissaires impériaux de transmettre à S. M. I. et R. le
desirqu'elle éprouvede porter en corps à ses pieds l'hommage
de son amour et deson respect. »
FONDS PUBLICS DU MOIS DE SEPTEMBRE.
DU SAMEDI 20. - С р. оо c. J. du 22 mars 1806, fermée. oof ooc.
ooc. coc. ooc orc ooc oc. oof oofooc. oof.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 61f. 60c. 70c 60с. 9.с бос
Act. de la Banque de Fr. 1141f 25c oooof ooc oooof. oooof coc.
DU LUNDI 22. -C p. o/o c. J. du 22 mars 1806 , fermée. ooc oof oof.
ooc. oof ecc оосоос оос. оос . оос ооC
'Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806 61f. 800 дос 850 800
Act. de la Banque de Fr. 1142f. 5oc. oo of ooc oooof. oooof ooc
DU MARDI 23.-Cpour oyo c. J. du 22 mars 1806. fermée. ooccof
oof, ooc cof ooc. oof oof 10c oof.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 62f. 6oc 50c. 60с. 55c
Act. de la Banque de Fr. 1143f 75c 0000f. 000. 00oofnoc.
DU MERCREDI 24.-Ср. 00 c. J. du 22 mars 1806 , fermée. ooc 000
ooc.оос оос оос . оnе о с 000.000. ooe o f.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 6af6 f. 5oc. 60€ 50€ 25c оос
Act. de la Banque de Fr. oooof oooofooc oue oof ooc. oofooc. oooof.
DU JEUDI 25.-Cp. opc. J. du 22 mars 1806 , fermée. ooc ooc 000 000
OOC OOC OCC . OOC OOC COC
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 6af 5oc 63f. a5c 15c 40c 63f50c
Act.de la Banque de Fr. 1126f. 2óc. juiss. du 23 sept. oooof oooof. ooc.
DU VENDREDI 26. -C p . 0/0 c. J. du 23 mars 1806 , fermés. oof. ooc.
ooc. pot. ooc goc 60c ooc oof
'Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 64fa c 30с. 35€ 200 25c
Actsde laBanque de Fr. 113of jouiss. du 23 sept. oooofooc.000.0000f
TABLE
Du troisième trimestre de l'année 1806.
VISITE
TOME VINGT- CINQUIÈME.
LITTÉRATURE.
POÉSIE.
ISITE chez unGrand-Homme,
Le Renard et le Hérisson ,
Page
AEléonore,
356-
Ls bel Ecu de six francs ,
Fragment dupoëmedellaaDanse,
7
49
LeJugement dernier ,
50
La République des Animaux , 52
Epitaphe , 55
Fragment de l'Essai sur l'Homme , 97et145
Adieux de Chloé à son miroir ,
99
Mon caractère ,
100
Fragment d'une lettre à M. de Choiseul , 101
Les premières Amours , v46
Ode sur la Campagne de l'an XIV, 148
Anecdote dramatique ,
151
Début de l'Iliade ; 193
Epitre àmaChienne, 194
Discours en vers sur la Mort , 241
Conseils aux Traducteurs en vers , 246
Ma Cabane ,
Id.
La Résistance vaincue , 247
La Raison enivrée par l'Amour , 289
Fragment d'un Essai sur la Satire , 290
Vers adressés à M. Delille , 291
Mes Souvenirs ,
537
Aquelques Poètes , 341
LeVin de Champagne,
343
La Solitude et l'Amour ,
385
Fragment de la Jérusalem , 389
La Pudeur et la Volupté, 433
Les Toasts de l'Olympe , 434
Pensée sur les Hospitalières , 435
Traduction de la IIIº Elégie de Tibulle;
Id.
Fragment du Poëme de la Nature , 481
Invocation à la Sensibilité , 4°3
L'Amant Poète , 529
Le Rendez-vous de la Trépassée ,
530
Epitre à MadamedeVaunoz,
577
624 TABLE DES MATIERES.
Extraitset comptes rendus d'Ouvrages.
OEuvres complètes de Duclos ,
Guillaumele Conquérant ,
Extrait d'une lettre écrite de la nouvelle Angleterre ,
Extraitsdeplusieurs Lettres écrites par des Missionnaires ,
I
19
29
41
Voyage au montVésuve , 55
Les Tombeaux de l'Absnye royale de Saint-Denis ,
62
Poétique aannggllaaiissee,, 70
Les douze Césars , 103
Bataille d'Hastings ,
123
Examende plusieurs ouvrages nouveaux ,
De l'Unité re'igiense ,
Histoire de la Guerre de la Vendée ,
Dictionnaire des Sciences et des Arts ,
OEuvres posthumes de La Harpe ,
Unjeu de la Fortune ,
129
155et197
172, 256et 358
178
217 et 546
249
Le Spectateur Français ,
265
SurMemnon, 293
Elisabeth , 297
Héro et Léandre , 504
Héroïques de Philostrate , 345
Recueil de Lettres écrites à Grétry, 364
Du style et de la Littérature , 393
OEuvres de Vauvenargues , 408 et439 .
OEuvres de Mad . de la Fer... 415
Eloge de M. l'abbé Barthelemy , 448
Le Génie de l'Amour , 460
Considérations sur l'Argent et le Prêt , 483
OEuvresde Louis XIV, 535
Eloge de Massillon ,
554
Eloges du maréchal de Catinat , du chancelier de l'Hospital ,
de Thomas , et de Claire- Franç . de l'Espinasse ,
581
Epithalame de Thétis et de Pélée,
587
Exposition des Prédictions et des Promesses faites à l'Eglise ,
pour les derniers temps de la Gentilité , 593
Salon de 1806 , 596
VARIÉTÉS.
LITTÉRATURE , SCIENCES , ARTS ET SPECTACLES .
Pages 43, 82 , 136 , 180 , 231 , 273,314, 368, 420, 469, 511 , 569, 603.
NOUVELLES POLITIQUES ..
Pages47, 92 , 139 , 191 , 236, 283, 317 , 783,426, 474 , 516, 573,608,
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
DE
FRANCE ,
LITTÉRAIRE ET POLITIQUE.
5.
25
TOME VINGT - CINQUIÈME .
VIRES
ACQUIRIT
EUNDO
A PARIS ,
DE L'IMPRIMERIE DE LE NORMANT.
1806.
( No. CCLIX. )
( SAMEDI 5 JUILLET 1806. )
-
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE.
VISITE CHEZ UN GRAND HOMME
J'ENTEN DOIS autrefois vanter de grands esprits ,
Dont ma province encore ignoroit les écrits ,
Et j'enviois le sort de ceux qu'un bon génie
Fit naîtredans Paris près de l'Académie.
Je pars. J'arrive enfin avec beaucoup de vers
Dont bientôt j'espérois étonner l'univers .
Je m'informe partout , brûlant de me produire
Chez ces auteurs fameux , que d'avance j'admire.
Il fallut pour cela de puissans protecteurs ;
J'entrois chez le ministre , et non chez les auteurs.
Unjour je vais au Louvre , en un cinquième étage,
D'un grand homme à brevet implorer le suffrage.
Al'aided'une corde, il faut, en tâtonnant,
Gravir dans ce dédale un casse- cou tournant ;
Et monté dans le comble , au péril de ma vie ,
Je me trouve à la fin au niveau du génie.
Dans un long corridor, où le jour ne luit pas,
Unemain en avant, je marche à petits pas ;
L'autre, qui suit le mur, accroche une sonnette :
Jetire; on vient : - « Monsieur, êtes-vous ce poète
Dont on parle en tous lieux , dis-je d'un air benin ? »
-" Qui , moi ? Fi donc , répond un homme en casaquia !
:
A2
4,
MERCURE DE FRANCE ,
Un peintre connoît-il les gens de cette sorte ?
Allez. » Et sur mon nez il referme sa porte.
Je poursuis mon chemin dans cet osbcur séjour,
Où le dieu des beaux- arts n'est pas le dieu du jour.
Guidé par une odeur de mauvaise cuisine ,
J'arrive enfin : on m'ouvre une chambre mesquine,
Où la soupe aux navets , brûlant devant le dieu ,
Etoit le seul encens qui parfumât ce lieu.
Le dieu dormoit encor; je l'aborde , et commence
Unpetit compliment étudié d'avance.
Après quelques douceurs , qu'on veut bien recevoir,
Ondaigne me répondre; on me fait même asseoir :
J'en avois grand besoin; mais , hélas , sur ma chaise ,
J'étois , faute d'à-plomb, encor moins à mon aise !
Vous peindrai- je ce lit où l'oei' , de toutes parts ,
Voit l'insulte des ans et l'ouvrage des arts ?
Le Perse industrieux nuança ce treillage ;
L'insecte que Thisbé nourrit de son feuillage ,
A filé dans Pékin le tissu qui revêt
Ce coussin aplati , dégarni de duvet.
Là s'élève dans l'air, sur sa double colonne ,
Un dôme de damas qu'un panache couronne ;
Et des quatre rideaux , un seul, encor rapé,
Pend avec sa ficelle artistement drapé.
Théâtre des plaisirs d'une heureuse sultane ,
Ce grabat porte encor le chiffre de Diane;
Mais depuis le trépas du deuxième Henri ,
Sans doute au garde-meuble il a long-temps pourri ;
Puis il fut au laquais , et d'étage en étage ,
Ala fin d'un poète il devint l'héritage.
Quel contraste de voir sur ce lit fortuné ,
Au lieu du blond Phébus , digne amant de Daphné ,
Un étique Apollon , à l'oeil terne , au teint pâle ,
Etalant deux grands bras sur un linge assez sale ,
Et coiffé d'un velours aux mittes échappé ,
Que ceint enauréole un vieux galon fripé !
Mais où sont les crayons pour peindre une suivante ,
Dont le noir tablier promet une servante ,
Et dont l'oeil insolent , l'air brusque et le ton haut ,
Annoncent du logis la dame , ou peu s'en faut ?
Elle eut , vous le jugez , sa part de mon hommage.
Elle étoit près du lit, présentant un breuvage ,
JUILLET 1806. 5
Un café noir ettrouble , où l'illustre Damis
Puisece feu divin qui brûle enses écrits.
Cedéjeuner fini , je demande audience.
Mon cahier à la main, à peine je commence
Que la dame , àgenoux sur son jupon crasseux ,
Vient frotter à grand bruit un parquet raboteux.
Quel accompagnement pour les fruits de mes veilles ,
Qui devoientdes dieux même enchanter les oreilles !
J'avois droit de me plaindre , et je n'osois souffler .
La Mégère tout bas se met à gromeler
Contreles pieds fangeux qui font user la brosse :
Comme si les auteurs alloient tous en carosse !
Mais le ciel m'inspira pour la contrarier.
Jeprends lebon parti : je roule mon cahier ;
Et patlant au grand homme : «O mon juge , o mon maître ,
Lui dis-je, mes ess is vous ennuieroient peut-être :
Votre temps appartient d'ailleurs à l'univers ;
Donnez-moi des leçons en me lisant vos vers ! >>>
Aces mots , sur son lit le grand homme s'incline ;
Fait rentrer en jurant Mégere à sa cuisine ;
Et , complaisant lecteur , me récite soudain
Un poëme en six chants , l'espoir du genre humain .
J'applaudis chaque vers. Il sourit ; me répete
Qu'on n'a pas tant de goût sans être bon poëte ;
Et fort content de moi , car il l'étoit de lui ,
Il m'embrasse en pleurant , me promet son appui ;
Et, comme Rochefort , l'interprète d'Homère ,
Je fus ,par son crédit , commis à la barriere .
Μ. ***.
LE RENARD ET LE HÉRISSON ,
FABLE.
Un renard ayant traversé
Le lit d'un grad fleuve à la nage ,
Près d'arriver sur le bord du rivage ,
Jusqu'au ventre resta dans la boue enfoncé.
En bute aux aiguillons des insectes , des mouches ,
Le corps en sang , tout écorché ,
Il auroit attendri les coeurs les plus farouches :
Tel Milon gémissoit à son arbre attaché .
Un hérisson , de ses douleurs touché ,
3
6 MERCURE DE FRANCE ,
D'un ton compâtissant lui dit : « Mon pauvre frère ,
>> Pour te tirer d'affaire,
>> Si lepouvoir ne répond à mes voeux ,
>> Je vais du moins chasser la horde sanguinaire
>> Qui t'a réduit en cet état affreux. »
<-<< Ami , garde-t-en bien! répond le malheureux.
>> La troupe que tu vois ne sauroit plus me nuire :
>> Elle a , depuis long-temps , rassasié sa faim;
> Mais de mouches à jeun s'il survient un essaim ,
» Tout mon sang n'y pourra suffire. >>>
KÉRIVALANT.
A ÉLÉONORE.
Envoi des OOEuvres de M. de Boufflers.
CHÈRE compagne de mes jours ,
Prends et lis ce Boufflers , dont la Muse féconde
A célébré les naïves amours
D'Aline reine de Golconde .
CeBoufflers papillon , amant de la beauté,
Qui seulement fidèle à l'infidélité,
Offrit à mille objets sa plume vagabonde .
Ah ! s'il eût , comme moi, pu contempler de près
Ces beaux yeux d'où l'Amour décoche tous ses traits,
Loin de brûler toujours d'une nouvelle flamme ,
De prodiguer à l'univers
L'hommage de son coeur, le tribut de ses vers ,
L'ingénieux, mais volage Boufflers ,
N'eût chanté que l'objet qui règne sur mon ame.
Que dis-je ? Eléonore auroit fui son encens ;
Peut-être eût refusé de l'entendre , et de lire
D'un trop joyeux conteur les indiscrets accens ;
Ou plutôt, pour chanter des appas si charmars,
Il eût changé de ton, et de muse , et de lyre.
Ah ! si le ciel m'avoit prêté
Et son style enchanteur, et son heureux génie ,
A te louer je passerois ma vie ;
Je peindrois les vertus dont s'orne ta beauté,
Et, doublement vainqueur du temps et de l'envie,
Mes vers nous conduiroient à l'immortalité.
Auguste DE LABOUÏSSE
JUILLET 1806. 7.
LE BEL ÉCU DE SIX FRANCS ( 1 ).
HEUREUX qui , sans soucis , l'esprit, le coeur contens ,
Conserve dans sa bourse un écu de six francs !
Il entend sans chagrincrier des huîtres fraîches,
Passe sans murmurer près d'un panier de pêches ,
Etne soupire pas après le vin mousseux.
Mais, avec ses amis , mon buveur amoureux ,
Tout rempli des attraits de quelque belle dame,
Court au café de Foi désaltérer sa flamme.
Là, célébrant gafment et le punch et l'amour,
Il entend raconter l'anecdote du jour ;
Ritde quelque bon mot, ou bien trinque à la rondę
La brillante santé de la tendre Raimonde.
Mais moi, que la misère attend à la maison ,
Moi , toujours étranger aux fruits de la saison ;
Sans argent , sans amis , habitant sec et blême
D'un grenierqu'on veut bien appeler un septième ;
Mourant de faim , de soif , j'avale sobrement
Quelques mauvais débris de la table d'un grand.
Plus tristement encor je sable le Surêne;
Puis, lestement vêtu , tout seul je me promène.
Hélas ! mes yeux partout rencontrent des marchands,
Tout réveille à l'envi mes appétits gourmands :
Un escadron doré de superbes brioches
Ici vient m'avertir du vide de mes poches;
Là , d'un restaurateur l'étalage pompeux
Tire de longs soupirs de mon estomac creux .
On accourt aux Français pour applaudir Voltaire ,
Et je ne puis avoir un modeste parterre .
Nouveau Tantale , ainsi tout me saigne le coeur;
Tandis que, sur son siége , un cocher ricaneur
M'offre son fiacre , et rit de ma triste encolure.
Enfin, je rentre à pied me coucher sur la dure.
(1) Cette pièce est une traduction ou plutôt une imitation duSplendid
Shilling de Philips. Le traducteur a substitué des noms , des moeurs et
des usages français , et a transporté la scène de Londres à Paris.
8 MERCURE DE FRANCE ,
Tel et moins malheureux est ce bon Limousin
Qui, le sac sur le dos , la truelle à la main ,
Va bâtir un palais et n'a point de chaumière ;
Il parcourt la Bourgogne en buvant de l'eau claire ,
Sans manger de dindons , il traverse le Mans ,
Et, sans goûter le sucre , abandonne Orléans .
Tandis que, sans plaisirs , mort à la jouissance ,
Jecompte les momens de ma triste existence ,
Sur la pointe des pieds franchissant l'escalier,
L'oeil fauve , l'air hagard , un diable... un créancier,,
Monstre affreux , détesté du ciel et de la terre ,
Escalade sans bruit mon chétif belvedère .
Trois fois son pied maudit ébranle ma cloison ,
Trois fois sa voix lugubre a prononcé mon nom.
Ace bruit solennel , frappé d'un coup de foudre ,
Je tremble, je frémis . Où fuir , et que résoudre ?
Mes cheveux sur mon front se hérissent d'horreur ;
Je me sens inonder d'une froide sueur ;
Je fuis dans le bûcher. O prodige ! ma langue
Veut en vain essayer une foible harangue !
Soudain a porte s'ouvre et vomit à mes yeux
Sur mon plancher tremblant le monstre furieux.
Ciel ! je vois dans la main du hideux personnage,
Un rouleau de papiers , informe griffonnage ,
Du malheur qui m'attend funeste avant-coureur,
Où se peint en traits noirs l'ame d'un procureur.
Mais de ce monstre affreux , plus horrible ministre ,
S'avance un autre monstre à la mine sinistre .
Son front chauve en tous sens roule sur son col tors ,
Et les peuples tremblans l'appellent un recors .
Le ciel , pour nos péchés , arma sa main terrible
D'un magique pouvoir, d'un charme irrésistible .
Apeine il a touché d'un pauvre débiteur
L'épaule infortunée , ô surprise ! ô terreur !
Des anciens chevaliers trop commune aventure !
Docile , obéissant , le corps suit sans murmure;
Soudain il est jeté dans le fond d'une tour
Dont la porte d'airain se ferme à double tour
Jusqu'à ce que Pallas , en écus déguisée ,
Le fasse enfin sortir de sa tour enchantée.
Prends garde , tremble , crains , malheureux débiteur,
Quand tu sors , sois prudent , redoute l'enchanteur,
Choisis les temps obscurs , jette partout la vue ,
Blotti dans quelque coin , au détour d'une rue ,
JUILELT 1806. 9
Il flaire son gibier ; son oeil perçant , malin,
Observe tous ses pas , devine son chemin ,
S'élance sur sa proie , et de sa main impure
Entraîne sans pitié sa tremblante capture.
Tel Rominagrobis , l'Alexandre des chats ,
L'éternel ennemi des souris et des rats ,
Suspendant doucement sa griffe scélérate ,
Attend qu'un souriceau lui tombe sous la patte.
Telle encore Arachné vient près de mon grabat
Tendre de ses filets le tissu délicat .
Immobile, elle attend , au fonds de sa retraite ,
Qu'une mouche étourdie , une guêpe coquette ,
Un bourdon maladroit , un papillon galant ,
Vienne dans le panneau tomber en voltigeant.
L'insecte prisonnier veut en vain se débattre ,
L'araignée à grands pas marehe pour le combattre ,
L'entoure de cent fils , lui déchire le coeur,
Et trafnant son captif, rentre en triomphateur.
Ainsi passent mes jours ; mais quand la nuit obscure
Jette sur l'univers sa froide couverture ;
Quand l'aquilon glacé vientdire au genre humain
De faire du bon feu, de boire du bon vin;
Moi , sans bois tout l'hiver , tout le soir sans bougies ,
Puis-je donc me livrer à de douces orgies ?
Est-ceen buvant de l'eau qu'on célèbre Bacchus ?
En grelottant de froid peut-on chanter Vénus ?
Assis sur mon grabat , dans l'horreur des ténèbres ,
Je ne trouve jamais que des rimes funèbres ;
Sous un saule pleureur , sous un morne cyprès ,
Triste auteur , je ne peins que de tristes objets ,
Des lamentations , de mornes élégies ,
Des héros enchaînés , des amantes trahies ,
Ou bien un tendre amant qui , sur le bord de l'eau ,
Tout près de se noyer , harangue un clair ruisseau.
Vainqueur de mes chagrins , quand le sommeil m'accable,
Dans un rêve aussitôt je crois me mettre à table :
Là sont des vins exquis et des mets délicats ;
Je vide dix flacons , je mange de vingt plats ,
Etdéjà le dessert remplaçant deux services ,
Me promettoit encor de nouvelles délices ;
Je m'éveille ; tout fuit; de ce brillant festin
Il ne me reste , hélas ! que la soif et la faim.
Qui , tandis que Bacchus sans pitié m'abandonne ,
Je vis également oublié de Pomone :
10 MERCURE DE FRANCE ,
Vainement le soleil , d'un rayon bienfaisant ,
Dore la Reineglaude ou le Messire-Jean ;
Vainement le melon s'arrondit sur sa couche ,
Rarement je les vois et jamais je n'y touche.
De mes malheurs , encor ce sont-là les plus doux :
Ma culotte , grand Dieu , qui malgré quelques trous ,
Dequatre grands hivers avoit bravé l'injure ,
Offre d'un large trou l'immense déchirure ,
Triste fente où du temps triomphe la fureur !
Fatale à ma santé , fatale à ma pudeur !
•
Ainsi , voguant d'abord sur une mer tranquille ,
Un navire imprudent s'approche de Sicile ;
Il voit jaillir de loin les flammes de l'Etna ;
Sans éviter Carybde , il tombe dans Scylla ;
On tremble , on jure, on prie , on pompe , on débarrasse ;
Vains efforts , le vaisseau tout- à-coup se fracasse ,
Reçoit l'onde en fureur dans ses flancs entr'ouverts ,
Et s'enfonce à jamais dans l'abyme des mers.
HENNET.
ENIGME .
Je suis pointu , carré , rond , long , petit ou gros ,
A se servir de moi chaque jour on sapprête ;
Et soit qu'un régiment marche ou reste en repos ,
On me voit toujours à la tête .
LOGOGRIPH Ε .
MES cing membres font une ville
D'un pays qui n'est pas lointain :
Transposez-les , je deviens mot latin ,
Et suis à l'aveugle inutile.
Si vous êtez mes deux extrémités ,
Bienheureux avec moi qui suit le petit nombre;
Enquatre, de la nuit je sais dissiper l'ombre ,
Et suis un animal tout des plus entêtés .
CHARADE.
Dans l'Arabie pétrée est situé mon premier;
Al'aspect du danger naît souvent mon dernier;
Et certain poisson fait éprouver mon entier .
Le mot de l'Enigme du dernier N° . est Lunelles .
Celui du Logogriphe est Paris.
Celui de la Charade est Four-mi,
JUILLET 1806. 11
OOEuvres complètes de Duclos , historiographe de
France , secrétaire perpétuel de l'Académie française
, membre de celle des Inscriptions et Belles-
Lettres ; recueillies pour la première fois , revues
et corrigées sur les manuscrits de l'auteur , précédées
d'une Notice historique et littéraire
ornées de six portraits , et dans lesquelles se trouvent
plusieurs écrits inédits , notamment des Ménoires
sur sa vie , des Considérations sur le goût ,
des Fragmens historiques qui devoient faire partie
des Mémoires secrets , etc. , etc. Dix vol. in- 80,
Prix: 40 fr. , et 55 fr. par la poste. A Paris , chez
Colnet , libraire , quai Voltaire ; Fain , rue Saint-
Hyacinthe , nº. 25 ; et le Normant , libraire , rue
des Prêtres Saint-Germain -l'Auxerrois , nº. 17 .
Quatrième etdernierextrait. (V.les Nº . des 3, 51 mai et21juin.)
LES ouvrages de Duclos dont il reste à parler , sont bien
moins importans que ceux dont nous avons rendu compte dans
les précédens numéros. Ils consistent en travaux académiques ,
et en observations sur la Grammaire générale de Port-Royal ,
où l'on remarque souvent lamême légéreté et la même inapplication
que dans les histoires composées par l'auteur. Le plus
curieuxde ces ouvrages est une histoire de l'Académie française
depuis 1700. C'est à celui-là seul que nous nous arrêterons ; il
nous fournira l'occasion de remonter à l'origine de l'Académie,
d'examiner l'esprit dans lequel elle a été instituée , de retracer
sa conduite pendant le dix-huitième siècle , et de juger l'influence
que Duclos sut y acquérir : influence dont l'effet n'a
peut-être pas encore été suffisamment observé.
Quand le cardinal de Richelieu voulut fonder l'Académie
française , il invita les hommes de lettres qui composoient la
société établie chez Conrart , à faire eux-mêmes un exposé de
ce que cette compagnie devoit être : exposé qui serait mis en
12 MERCURE DE FRANCE ,
tête des statuts. On trouve dans ce morceau qui nous a
été conservé par Pélisson , l'indication de l'objet et du but
que devoit avoir cette institution. Le passage suivant est
remarquable. « Il ne suffit pas, disent les premiers académiciens,
>> d'avoir une grande et profonde connoissance des sciences ,
>> ni une facilité de parler agréablement en conversation , ni
>> une imagination vive et prompte , capable de beaucoup
>> inventer ; mais il faut comme un génie particulier , et
» une lumière naturelle , capable de juger ce qu'il y a de
>> plus fin et de caché dans l'éloquence ; il faut enfin comme
>>un mélange de toutes ces autres qualités , en un tempéra-
» ment égal , assujetties sous la loi de l'entendement et sous
>> unjugement solide . » On voit que les premiers académiciens
préféroient à tout un jugement solide , qualité rare
parmi les gens dont l'imagination s'exerce continuellement ,
mais qui doit dominer dans une société littéraire pour qu'elle
ne tombe pas dans une multitude d'écarts.
Le cardinal de Richelieu fit dresser les lettres-patentes qui
établissoient l'Académie française : il falloit qu'elles fussent
vérifiées par le parlement de Paris. Cette compagnie s'y refusa
pendant deux ans. Son motif ne pouvoit être celui que lui
ont supposé quelques écrivains modernes qui ont prétendu
qu'elle craignoit les lumières , et que son système étoit de les
étouffer. Le Parlement étoit alors composé de tout ce que la
France avoit de plus savant et de plus dévoué aux lettres ; mais
guidé , par sa prudence ordinaire , il avoit prévu de quel poids
pouvoit être l'Académie française , s'il se glissoit dans son sein
des novateurs et de faux philosophes , et s'ils parvenoient dans
la suite à y dominer. Ce pressentiment ne s'est que trop réalisé
à la fin du dix-huitième siècle. Cependant le cardinal étoit
trop puissant pour que la résistance fût longue. Il écrivit
lui-même au premier président , et menaça de faire vérifier
les lettres - patentes au grand-conseil. Le Parlement obéit ;
mais il mit une restriction qu'il est utile de rappeler : « A la
>> charge , est-il dit , que ceux de ladite assemblée etAcadé-
>> mie ne connoîtront que de l'ornement, embellissement , et
augmentation de la langue française , et des livres qui seront
JUILLET 1806. 13
> par eux faits , et par autres personnes qui le désireront et
>> voudront. >>>
On doit rendre cette justice aux premiers académiciens ,
qu'ils firent tous leurs efforts pour remplir le but qui leur
étoit proposé. La révolution fut prompte. Pour l'élégance , la
clarté et la pureté du langage , il suffit de comparer les ouvrages
qui parurent avant 1657 , et ceux qui furent publiés
depuis cette époque. La perfection de la langue étoit pour les
premiers académiciens un objetd'émulation etd'enthousiasme.
Vaugelas fut l'un des hommes qui contribua le plus à ce grand
ouvrage. La position où il se trouvoit , la justesse de son
esprit , et ses études profondes l'y rendoient très - propre.
Fréquentant assidument la cour où le langage est toujours
noble et naturel , répandu parmi les gens de lettres et cependant
très-laborieux , malgré les distractions auxquelles il étoit
obligé de se livrer , Vaugelas avoit tout ce qu'il falloit pour
connoître parfaitement le génie de la langue française. On lui
doit la meilleure définition du bon usage , soit dans le style ,
soit dans la conversation : « C'est , dit-il , la façon de parler
>> de la plus saine partie de la cour, conformément à la façon
>> d'écrire de la plus saine partie des auteurs du temps. >>>
Vaugelas n'eut pas le bonheur de lire les Lettres provinciales
, ni de voir les tragédies de Racine. Six ans s'étoient
écoulés , depuis sa mort , quand Pascal écrivit contre les
Jésuites ; et quatorze ans , quand on joua les Frères ennemis.
Cependant il sembla prévoir l'essor que prendroit bientôt la
langue française. Quoique très-mesuré dans ses expressions ,
il s'abandonne à son enthousiasme quand il traite ce sujet. Sa
modestie cependant l'empêche de parler en son nom; il cherche
ce qu'un grand orateur pourroit dire sur les progrès futurs
de la langue : « Un homme éloquent , dit-il , eût fait voir
» qu'il n'y a jamais eu de langue où l'on ait écrit plus pure-
> mentetplus nettement qu'en la nôtre , qui soit plus ennemie
» des équivoques et de toute obscurité , plus grave et plus
> douce tout ensemble , plus propre pour toute sorte de style ,
>> plus chaste en ses locutions , plus judicieuse en ses figures ,
➤ qui aime plus l'élégance et l'ornement , mais qui craigne
14 MERCURE DE FRANCE ,
>> plus l'affectation. Il eût fait voir comme elle sait tempérer
» ses hardiesses avec la pudeur et la retenue qu'il faut avoir ,
>> pour ne pas donner dans ces figures monstrueuses où don-
» nent aujourd'hui nos voisins , dégénérant de l'éloquence de
>> leurs pères. » (1) Jamais le génie de la langue française ne
fut mieux défini. Etoit-il possible de prédire d'une manière
plus précise les chefs-d'oeuvre qui devoient bientôt rendre
cette langue si célèbre ? Vaugelas revient ensuite àl'Académie,
dont il développe les devoirs. « Cet homme éloquent ,
>> ajoute-t-il , n'eût pas oublié l'éloge de cette illustre com-
» pagnie qui doit être comme le palladium de notre langue ,
» pour la conserver dans tous ses avantages et dans ce floris-
» sant état où elle est , et qui doit servir comme de digue
>> contre le torrent du mauvais usage qui gagne toujours si
>> l'on ne s'y oppose. » L'Académie , pour son malheur , ne
conserva pas long-temps cette excellente tradition.
Le temps de sa décadence commença à l'époque où Fontenelle
et la Mottey brillèrent. Leurs paradoxes furent accueillis .
Le premier , très-recherché dans son style , quoiqu'il affectat
un air naturel , introduisit ce genre , appelé de nos jours
académique, où l'on cherche à revêtir de tours piquans des
idées fausses ou communes ; genre dégradé depuis par
d'Alembert, et qui fit le succès de cet académicien comme
littérateur. La Motte , plus pur dans sa diction , épuisa tous
les artifices de la dialectique pour établir les plus déplorables
systèmes en littérature. Sa manière élégante et naturelle de
s'exprimer ne fut pas imitée : on n'adopta que ses erreurs.
Duclos étoit de cette école quand il fut admis à l'Académie
française . Le parti philosophique n'étoit pas encore dominant ;
il se trouvoit dans cette compagnie quelques partisans du vieux
goût; et l'on peut voir dans les Mémoires de Marmontel la
manière dont les philosophes se conduisoient avec cette partie
de leurs confrères. Duclos, naturellement dur et tranchant, ne
leur épargnoit pas les injures. Enfin ce reste de l'ancienne
littérature fut abattu; ce fut à-peu-près l'époque où Duclos
(1) Vaugelas parle ici des Italiens,
JUILLET 1806. 15
devenuprépondérant par les fonctions de secrétaire perpétuel,
fit substituer aux discours de morale proposés autrefois pour
les prix , les éloges des grands hommes de toutes les conditions.
C'est enquoi l'on peut dire que Duclos influa puissamment
sur son siècle : cela demande des éclaircissemens.
Si l'Académie se fût bornée , comme elle le devoit , à proposer
les éloges des grands poètes et des grands orateurs , elle
ne se fût point écartée de l'esprit de son institution , puisque
ces discours auroient pu donner lieu à des recherches curieuses
et utiles sur les secrets de ces écrivains célèbres. Mais ce n'étoit
pas ce que vouloit l'Académie émancipée; elle ne se contentoit
plus du département des mots ( 1) , auquel son fondateur
et le Parlement l'avoient sagement bornée ; elle voulut avoir
ledépartement des choses. Pouryparvenir , elle proposa l'éloge
des rois , des ministres et des philosophes. Ce fut un champ
vaste ouvert aux novateurs : sous le prétexte de remplir l'intention
de l'Académie , les concurrens ne craignirent pas
d'entrer dans tous les secrets du gouvernement et de l'administration
; ils ne craignirent pas de mettre en question les
vérités de la religion et de la morale ; et leur audace fut accueillie
avec transport. C'est de cette époque que date la
grande affluence des séances publiques de l'Académie ; cette
compagnie devint alors le centre et le chef-lieu de la philosophie
moderne. Si l'on n'eût pas été entraîné par un esprit de
vertige , on auroit aperçu que le goût s'opposoit à cette
innovation. En effet , qu'y avoit-il de plus ridicule que des
particuliers sans mission , se battant les flancs pour louer un
monarque ou un ministre morts depuis long-temps , leur
prêtant des vues et des intentions que jamais ils n'avoient eues ,
et s'attendrissant froidement sur leurs malheurs et sur leur
mort ? Cette disconvenance est la plus grande cause du ton
exagéré et emphatique de presque tous les écrivains de la fin
du dix-huitième siècle.
LesAcadémies de province s'empressèrent de suivre l'exemple
de l'Académie française. De là une multitude de petits littéra-
(1) Expression de Chamfort.
16 MERCURE DE FRANCE ,
teurs , sans talent , vrais fleaux de la société , dont plusieurs se
jetèrent dans la révolution , et voulurent effacer à force de
crimes le mépris dont leurs vaines prétentions les avoient
couverts. Robespierre avoit employé sa jeunesse à disputer des
palmes académiques.
En 1772, époque de la mort de Duclos, on commençoit
à s'apercevoir de la dangereuse influence que prenoit l'Académie.
D'Alembert fit son apologie. Il chercha à persuader au
gouvernement que son intérêt consistoit à la maintenir telle
qu'elle étoit. Voici en peu de mots le fonds de son raisonnement.
On le démêle facilement au milieu des phrases insidieuses
sous lesquelles il l'avoit enveloppé. Vous craignez les écrivains
séditieux , mais leur admission à l'Académie les calmera ; ils
n'oseront plus éclater en invectives; ils se borneront à vous
attaquer avec plus d'adresse. Les réticences , les pensées détournées
, les phrases à double entente seront employées par eux ;
ils ne vous dénigreront plus qu'avec toute la politesse possible.
La correspondance de Voltaire offre la clef d'une multitude
de ces petits artifices dont d'Alembert se vantoit d'être l'inventeur.
La figure dont il se sert est curieuse : il compare les
académiciens à des hommes mariés , et les littérateurs qui ne
sont pas de l'Académie à des célibataires. « Celui qui se
>> marie , dit d'Alembert d'après Bacon ,donne des otages à la
>> fortune ; l'homme de lettres qui tient ou qui aspire à
>> l'Académie , donne des otages à la décence. » Il faudroit
savoir ce que d'Alembert veut dire ici par décence. Est-ce
le respect pour la religion , pour le gouvernement , pour les
institutions , il suffit de lire ses ouvrages , ainsi que ceux d'un
grand nombre de ses confrères pour savoir à quoi s'en tenir .
D'Alembert quand il étoit embarrassé, ou quand il avoit peur,
se croyoit très-adroit en employant ainsi des expressions
vagues qu'il étoit toujours libre d'interpréter ensuite à sa
manière . Mais ce reste de ménagement ne convint plus quand
la révolution fut faite : on verra bientôt comment Chamfort
se moqua des petites ruses de son confrère.
On se rappelle que le fondateur de l'Académie dont le but
étoit de perfectionner la langue , voulut qu'une partie des
académiciens
JUILLET 1806: 17
académiciens fût choisie à la cour ; Vaugelas en avoit parfai
tement expliqué la raison ; mais d'Alembert qui vouloit en
chérir sur lui , en trouva une autre qu'il énonça dans une
séance publique de l'Académie. Il dit que les hommes de la
cour ayant besoin de plaire sans se livrer , étoient obligés de
parler sans rien dire ; ce qui les rendoit dignes d'être académiciens.
Remarquez que , quand d'Alembertse permit cette
impertinence , jamais il n'y avoit eu à l'Académie plus de
grands seigneurs.
D'Alembert vouloit non-seulement que le gouvernement
s'aveuglât sur le danger des opinions nouvelles propagées par
sa compagnie ; mais il insinuoit que le devoir du gouvernement
étoit de sévir contre tous les écrivains qui oseroient critiquer
l'Académie ou quelques-uns de ses membres. Le morceau
où se trouve ce singulier conseil est l'éloge de Boileau
prononcé par l'académicien en 1774. Ce qui paroît sur-tout
extraordinaire , c'est que d'Alembert insulte le ministère en
sollicitant son appui. « Nous demanderons , dit-il , modes-
>> tement et sans amertume , si dans les pays où la presse
>> n'est pas libre , c'est-à-dire où tous les rangs et tous les
» états ne sont pas livrés à la censure et au ridicule , il est
>>plus juste de laisser outrager un écrivain estimable qui
>>honore sa nation , qu'un homme puissant qui l'avilit. »
N'admirez-vous pas la modestie et la douceur de d'Alembert?
Pouvez-vous vous méprendre sur le sens de cette phrase ?
D'Alembert n'est-il pas l'écrivain estimable dont il fautmettre
les adversaires à la Bastille ? Et l'homme puissant qui avilit
la nation n'est-il pas quelque ministre qui n'a pas un assez
grand respect pour la philosophie ?
Nous avons dit que lorsque la révolution fut faite , l'Académie
qui l'avoit préparée , fut entraînée , malgré ses services ,
dans la ruine de toutes les institutions.Mirabeau s'étoit chargé
de faire un rapport sur les sociétés littéraires ; et ce fut à
Chamfort qu'il s'adressa pour avoir des renseignemens sur
ces sociétés. Le choix ne pouvoit être plus judicieux. Le
caractère de Chamfort le portoit à dénigrer tous ceux auxquels
il avoit quelques obligations; et après avoir indigne-
B
18 MERCURE DE FRANCE ,
ment traité ses bienfaiteurs , il ne lui manquoit plus que de
répandre le fiel sur les confrères qui l'avoient adopté. C'est
surtout contre les ménagemens indiqués par d'Alembert que
Chamfort s'élève le plus. Il explique sans y penser le système
de ceux qui , comme lui , n'entroient à l'Académie que pour
prendre unmasque qui les mît à l'abri de la juste surveillance
à laquelle la littérature doit être soumise. d'Alembert avoit
dit : « L'écrivain isolé , et qui veut toujours l'être est une
>> espèce de célibataire. » Chamfort observe : « C'est un
>> vaurien qu'il faut ranger en le mariant à l'Académie. » Nous
ne répéterons pas cette qualification que Chamfort semble se
donner à lui-même ; mais sa conduite suffit pour marquer le
sens de son observation. Astreint à une certaine retenue , tant
qu'il fut académicien , il ne laissoit échapper qu'avec réserve
les traits qu'il lançoit contre le gouvernement. Aussitôt qu'il
eut fait divorce , et qu'il fut rentré dans l'état de célibataire,
ou dans celui que nous ne voulons pas nommer , il ne garda
plus aucune mesure , il imagina et répandit le mot fameux :
guerre aux chateaux , paix aux chaumières ; il égala dans
ses diatribes les plus ardens révolutionnaires , etc. Ainsi l'Académie
fut anéantie par les hommes qui s'étoient auparavant
déclarés ses plus zélés admirateurs , par ses élèves , par ceux
qni n'avoient rien négligé pour y être admis. Elle ne périt
pas avec honneur , parce que sa destruction ne fut que la
conséquence des principes qu'elle avoit consacrés : leçon utile
pour les compagnies qui ne sauroient , sans le plus grand
danger , oublier le but pour lequel elles ont été établies.
Il y auroit de la mauvaise foi à conclure de tout ce qui
vient d'être dit , qu'on a voulu s'élever indirectement contre
les académies actuelles. Nous l'avons dit en commençant
et nous le répétons , ces institutions sont bonnes en ellesmêmes
, et ne nous semblent dangereuses que , quand s'éloignant
du but qui leur est prescrit, elles deviennent des foyers
de faction. Au moment où nous parlons , elles ne sont plus
une puissance : renfermées dans l'objet de leurs travaux , elles
peuvent recouvrer leur ancienne gloire , si elles sepréservent
des erreurs qui ont égaré les compagnies qu'elles ont remplacée s
JUILLET 1806. 19
:
Duclos, comme on a dû le remarquer , eut de l'influence
sur l'esprit de son siècle , par l'usage qu'il introduisit , étant
secrétaire perpétuel de l'Académie française. Il reste à examiner
rapidement en quoi l'esprit de son siècle a pu influer sur le
sien.
Il est à croire que si Duclos eût eu le bouheur de paroître
dans les beaux temps du règne de Louis XIV , il auroit
composé des ouvrages beaucoup meilleurs. Cet écrivain avoit
un esprit droit , un talent rare pour observer , et une franchise
d'expression à laquelle il savoit souvent donner une tournure
piquante et originale. S'il n'eût pas égalé la Bruyère pour la
finesse des observations et les beautés du style , s'il ne se fut pas
rangé à côté de la Rochefoucaut pour la précision et la délicatesse
des pensées , il auroit pu occuper une place honorable
après ces deux moralistes célèbres. Il est à présumer aussi que ,
moins livré à la dissipation , il auroit consacré plus de soins à
ses productions historiques,ouvrages qui auroient pu lui faire
une réputation à part. Tel qu'il est, Duclos doit passer pour
un des écrivains de son temps qui a le moins donné dans les
folies à la mode. Comme observateur , il mérite d'être médité
par ceux qui aiment à étudier dans les moeurs les causes secrètes
des événemens. P.
Guillaume le Conquérant, poëme en dix chants; parM.Marie-
Michel Belligny. Un volume in- 12. Prix : 1 fr. 50 cent.,
et 2 fr. 50 cent. par la poste. AParis, chez Fournier, frères ,
libraires , rue des Rats , nº. 14 ; et chez le Normant ,
libraire , rue des Prêtres Saint-Germain-l'Auxerrois, nº. 17.
PUISQUE M. Belligny a eu le courage de se faire imprimer,
il ne sera pas faché d'apprendre qu'on a eu celui de lire son
poëme , et qu'on l'a trouvé fort amusant. Il nous saura gré du
soin que nous prenons de le faire connoître au public , et d'en
revéler quelques gentillesses. Nous l'avons admiré d'un bout
à l'autre; et si , dans le compte que nous allons en rendre , il
B2
20 MERCURE DE FRANCE ,
nous échappe quelques observations critiques , nous le prions
de les pardonner à la force de l'habitude.
L'exposition de son sujet nous a paru heureuse : on ne l'accusera
pas d'avoir pris dès le début un ton trop élevé et trop
magnifique ; on ne peut être plus simple que M. Belligny :
>> J'essatrai de chanter ce duc de Normandie,
>> Qui, confiant aux mers une flotte hardie ,
>> Guida vers Albion, l'arme de ses sujets ,
>> Et sut , par sa valeur , monter au trône Anglais .>>
C'est bien là cet auteur plein d'adresse , dont parle Boileau ,
qui ne promet que peu. Tous les poètes épiques , depuis
Homère , disent hardiment je chante. Celui-ci se contente de
dire, dans son patois ,j'essaírai de chanter. Quel raffinement
de modestie ! Et quelle simplicité d'aller prendre pour le
début d'un poëme héroïque , les rimes dont l'Intimé se sert
dans les Plaideurs !
<< Devant le Grand Dandin l'innocence est hardie ;
» Oui , devant ce Caton de Basse-Normandie. »
Et que fit ce duc de Normandie ? Il guida vers Albion l'arme
de ses sujets. Guider une arme paroît bien peu de chose pour
faire la conquête d'un royaume; il faut croire que c'étoit une
pique très-longue , et il falloit l'exprimer.
Nous admirons dans l'invocation ce vers hardi :
>> La fable ne sied bien qu'à qui peint ... ,
parce qu'en s'arrêtant là , le son de qu'à qui peint a quelque
chose de bien agréable , et qu'il semble d'ailleurs que ce poète
parle d'un personnage qui s'appelle M. Quipeint. Il est fâcheux
qu'il ait mis qu'à qui peint ses héros ; parce qu'alors cela
fait une maxime qu'il faut retourner pour qu'elle offre un peu
de bon sens.
« A Guillaume Edouard fait don de sa couronne. >>
Il est bon d'observer ici que Guillaume n'est pas le prénom
d'Edouard, comme on pourroit le penser ; il faut renverser la
construction et entendre àinsi le premier hémistiche : Edouard
àGuillaume .
« Harold est à Guillaume envoyé par son maître.>>>
JUILLET 1806. 21
Nos historiens l'appellentEralde, mais le poète ajugé qu'Harold
étoit plus convenable pour rendre un vers bien dur , et il
aeu raison .
Harold donc arrive en Normandie , et il obtient une audience
du duc.
En un vaste salon. ...
Un beau fauteuil s'élève .
Chaque officier s'assit.
...
...
Il parle à Guillaume et lui dit :
« Vous aimez vos sujets et ne les foulez pas ,
Vous ne dévorez point la sueur de leurs bras n
Cela s'appèle dire des choses claires et incontestables , car il
est entendu qu'on ne foule pas ceux qu'on aime , et qu'on
ne dévore jamais la sueur de personne.
Cet Harold , qui parle si clairement , consent à prêter serment
de fidélité, puis il va conter à Mathilde, femme de Guillaume ,
l'aventure d'Emma , mère d'Edouard , laquelle , pour se justifier
d'une inculpation , marcha sur des fers ardens ,
« Et de son innocence alla puiser les preuves
Dans les bras déchirans des plus rudes épreuves . »
Jusqu'ici les poètes ne s'étoient pas avisés de donner des bras
aux épreuves ; cette expression est énergique , elle auroit été
sublime si l'auteur avoit mis :
Sur le ventre brulant des plus rudes épreuves.
Od'un ciel qui protége éclatante faveur ,
L'impuissance des feux n'a point fait de blessure !
Il ne faut pas un grand miracle pour que l'impuissance ne
produise rien , l'auteur a voulu dire la puissance desfeux :
c'est une petite erreur qu'on tolère aisément dans un ouvrage
de longue haleine.
Lors qu'Harold eut conté cette lugubre histoire, Adèle qui
l'écoutoit à côté de sa mère Mathilde , alla se coucher ,
" Adèle renferma ses appas ravissans ,
Et tâcha d'endormir le trouble de ses sens . »
Dans ce temps on renfermoit ses appas comme on renferme
3
22 MERCURE DE FRANCE ,
aujourd'hui sarobe. Voilà ce qui s'appellepeindre les coutumes
du siècle ; c'est à de pareils traits que je reconnnois M. Belligny
pour un grand poète. Il a trouvé le secret de faire rimer
ces mêmes appas avec le mont Ida , et himen avec main :
cethomme là a de grandes ressources !
« Harold sut remarquer son teint si pur, siblanc. »
Il en devient amoureux dans une partie de chasse où il poursuit
un sanglier d'un naturelfarouche.
«Les chiens puissent dans l'air son essor fugitif,
>> Adèle a dans les bois pris un essor rapide.
>> Harold étoit ravi .. ...
» Ses amoureux desirs galopoient avec lui.
>> Mais on trompe l'essor de ces ardens bourreaux,
>> Et ces persécuteurs ont détourné leur route. »
Harold fait la culbute , Adèle tue le sanglier ; et tout le monde
s'en retourne bien joyeux ,
«Adèle recueillant d'une main délicate ,
>> Le juste encens d'Harold qui lui doit son salut ,
>> L'éloge du chasseur qui lui doit son tribut. >>>
Il est aisé de concevoir comment on prend de l'encens avec la
main ; quant à l'éloge c'est une autre affaire ; il faut entendre
qu'il étoit écrit, et lire ainsi le dernier vers :
Et l'éloge imprimé qu'il joint à ce tribut.
En revenant de la chasse on donne un bal dans le palais de
Guillaume ; Harold , qui sait encore moins danser que chasser ,
reste debout toute la nuit.
«Enproie à son extase , à son ravissement. »
Le lendemain il deınande Adèle en mariage , on fait les fiançailles,
il quitte la France,
>> Et vogue en Albion. »
Ici les événemens se précipitent; Edouard meurt , Harold
est élu roi , Adèle lui file des chemises ,
<< Elle apprêtoit ces lins , ces légers vétemens
Dontsecouvre l'épouxdans la nuit nuptiale >>
JUILLET 1806. 23
Mathilde l'entretient , et , pour l'encourager , elle lui donne à
têter ; car , quel autre sens peut-on donner à ce vers :
>> Elle épanchoit le sein de la maternité. >>>
Mais Guillaume se prépare à la guerre , il reçoit l'approbation
duPape :
« Ce duc , d'un esprit sain , né pour la vérité ,
>> A sa juste valeur jugeoit la papauté.
>> Mais par Rome il fermoit la bouche aux mécontens ,
>> Et mettoit à profit les préjugés du tems. »
On voit que M. Belligny prète adroitement toute sa philosophieà
son héros. Toute la chrétienté lui doit des remerciemens
pour l'avis qu'il veut bien lui donner.
Guillaume va faire un tour de promenade , et il s'enfonce
dans l'obscurité d'une forêt où il n'y a pas un seul arbre :
« Il pénètre des bois la fraîcheur et la nuit ...
» Ciel ! il ne trouve plus que de minces débris ,
>> Nul arbre; ils sont déjà tous coupés et partis. »
Il rencontre ensuite dans ce bois , qui n'existe plus , un honime
qui peut bien avoir mille à quinze cents ans; c'est un derviche
qui a vu naître et tomber l'Empire romain , il fait connoître
au duc toute la beauté de la religion druidismique , bien supérieure
à celle des Chrétiens. Guillaume le croit , l'embrasse et
il tourne à Rouen , pour y entendre prêcher Pierre l'hermite
qui dans ce temps pouvoit bien être encore au maillot ; et qui
néanmoins se signaloit déjà par ses exhortations aux premiers
croisés : il falloit que son discours fut bien long , puisque
vingt-cinq ans après on l'entendoit encore, et que ce ne fut
qu'alors qu'il produisit quelqu'effet.
« Il agitoit ses mains , déclamoit son langage;
Il appeloit les Turc , barbares Turcomans ,
Etdisoit : le Tabor retentit de leurs chauts;
De leur ordure enfin ( ce qu'on frémit d'entendre )
Ils salissent la tombe où Dieu daigna descendre. »
Le fils de Guillaume , nomméRobert , autre enfant de l'âge
de Pierre , ne peut tenir à ce dernier trait de son éloquence ;
il prend dès-lors la résolution d'aller en Palestine , et l'histoire
4
24 MERCURE DE FRANCE ,
qui est, comme on le voit , parfaitement d'accord avec M. Belligny
, rapporte qu'en effet Robert quitta la Normandie vingt.
huit ou trente ans après.
Mais ceci n'est rien encore , le duc fait une provision de
chanvre , de sapins , de goudron , de voiles , d'ancres , d'avirons
et de mâts :
» Il avale le tout, etp'ein de ces apprêts
>> Ponr visiter ses ports il quitte son palais->>>
>> Tels et bien mieux cent fois sont décrits par Virgile
>> Les démarches, les soins de la belle Didon . »
La flotte des Anglais vient attaquer celle de Guillaume à
Saint-Valéry ,
>> Chaque barque arrivant décharge à terre un groupe ,
>> Qui se voit assaillir par des Normands en troupe ,
>> Et le sable s'amuse à compter tous les morts . »
Les Anglais sont repoussés, mais ils échappent par le rembar
quement ,
<< En élevant le flot entr'eux et le vainqueur. »
La Vertu vient se montrer à Adèle ; on la voit descendre des
cieux sur une nacelle :
« Sur un nuage d'or qui lui sert de nacelle.>>>
» Sois sans crainte avec moi , je m'appelle vertu ,
>> Dit-elle en souriant , ... Malheur au genre humain
>> Si la vertu pouvoit n'exister plus.... demain. »
Elle lui conseille de dessiner et de chanter pour se distraire ;
une belle occasion se présente , des troubadours arrivent à
Rouen ,
<< Doux chantres de l'Amour ils séduisoient les femmes . >>>
Mais ils ne chantoient pas pour de l'argent ; on étoit obligé ,
quand on vouloit les entendre , de leur donner des ames :
>> Pour prix de leurs chansons ils remportoient des ames .
Ces aimables auteurs ne pouvoient pas ouvrir la bouche , sans
laisser échapper une légion de petits ris ailés , qui voltigeoient
partout comme des abeilles :
De leur bouche les Ris voltigeoieut sur la table »
JUILLET 1806 . 25
Au moment où ils vont chanter , Adèle entre dans lasalledu
festin:
Elle fait un salut rempli de dignité ,
Et va , dans un fauteuil , déposer sa beauté ;
Son visage, plus pâle , atteste son désastre ;
Mais la pâleur qu'elle offre est la pâleur d'un astre.
Nous croyons qu'il auroit fallu plus de précision dans ces
derniers vers , et que l'auteur feroit bien d'adopter cette nouvelle
version :
» Son visage n'est point d'une couleur commune ,
» Car il paroit aux yeux pale comme la lune... .
Les chansons héroïques de ces braves gens ne peuvent donc
l'émouvoir ; elle n'y trouve que de l'eau et du feu.
>> Elle trouve en ces chants , pour tout autre flatteurs ,
>> Une source de peine , unfoyer de malheurs .
Mais bientôt il font entendre des chants amoureux ; et tout le
monde , sans en excepter Adèle , s'attendrit comme du fer :
» Semblable à ce métal par l'aimant entraîné ,
>> Sur son siége chacun demeuroit enchaîné.
Les foyers de la ville se disputent ensuite pour avoir ces
aimables chanteurs :
<<<Par les divers foyers chacun fut disputé :
» Aces cygnes vainqueurs plus d'une ame céda. »
Harold , qui ne vouloit rien céder, reçoit la visite de l'Ambition
qui , dans ce temps , ressembloit fort à une grenouille
coiffée en cheveux :
>> Ainsi que la grenouille elle a le corps enflé;
>> Sa longue chevelure est éparse et flottante. >>>
>> Elle rallume en lui la soifde la puissance. >>
Il se prépare à la défense , et comme il craint une défaite ;
il ne se contente pas de border son île de soldats , il en jonche
encore la côte :
>> Il en jonche la côte , il enborde son île. >>>
Quant à Guillaume ,
> Il entasse les siens comme une masse énorme. »
26 MERCURE DE FRANCE ,
Il ne dort point , et, comme Dieu lui-même , il passe toutes
les nuits à créer son armée :
» Tel que dans laGenèse on peint le créateur , ..
>> Consacrant nuit et jour à ses divins travaux. »
Mathilde et la jeune Adèle vont le trouver à Saint- Valery ;
leprince les renvoye. Adèle est enlevée en route par des émissaires
d'Harold ; ils la conduisent en Angleterre ; Mathilde ,
au lieu d'aller sur les traces de sa fille , retourne seule à Rouen.
Guillaume reste irrésolu sur le port :
>> La Gloire ( puisqu'enfin il faut que je la nomme )
» La Glcire apercevant son ame ainsi flottante ,
Fend les plaines de l'air et descend dans la tente . »
>> Guillaume , lui dit-elle :
>> D'Antoine et Cléopatre éveillant la mémoire ,
>> Veux- tu sur ce romain qu'on calque ton histoire ?>>
>> Commande à tes soldats si prompts à s'éveiller,
>> Et donne à tes vaisssaux l'ordre d'appareiller . >>>
>>> Tout soldat à l'instant
: >>Affublé de son arme , à son bateau se rend. »
On part , toute la nature est dans l'étonnement,, et le soleil
revient sur ses pas pour voir la flotte de Guillaume :
>> Le disque du soleil alors sortoit de l'onde.
Il reste pétrifié lorsqu'il voit que la proue des vaisseaux traine
toujours la poupe après elle :
> La proue au front pointu fendoit l'onde ecumante ,
>> Trainant dans ses sillons la poupe obéissante. »
Les poissons ébahis les regardent passer :
Les habitans des eaux rentrent avec effroi ,
>> Et restent stupefaits au fondde leurs retraites,
• Devoir ces corps hardis qui marchent sur leurs têtes. »
Une furieuse tempête les surprend et détruit le tiers de la
flotte , l'Ambition nageoit sur les flots et crioit aux autans ,
>> Courage , mes amis , périsse l'orgueilleux
» Qui crut vous affronter .>>
Le lendemain on vit les vaisseaux dispersés au loin ; ils étoient
très-fatigués et avoient un très-grand mal de tête :
>> On lisoit sur leur front la trace de leur peine. »
JUILLET 1806 .
27
Guillaume les réunit et les décide à continuer leur route ; les
Anglais se réjouissent , mais bientôt ils voyent aborder leurs
ennemis , et ils sont repoussés avec perte; les Normands s'établissent
sur le rivage, et ils veillent à la garde de leurs vaisseaux.
L'auteur oublie ici les traits les plus saillans de cette descente:
la chute deGuillaume , et l'incendie de sa flotte.
Adèle est reléguée dans un château fort. Le désespoir la
saisit ,
> Et se précipitant....
Ilest des situations bien terribles dans la vie; et, comme le dit
unAllemand célèbre : qui ne perd pas l'esprit dans de certaines
circonstances , n'en a point à perdre ! Adèle veut lui donner
undémenti :
Et se précipitant dans les bras d'un fauteuil
► Aux habits les plus fins ne fait aucun accueil, »
Harold imagine que la possession de cette illustre prisonnière
lui assure le trône , il écrit à Guillaumeque le sang de sa fille
répondra de ses actions, mais ce tendre père consent qu'Adèle
soit égorgée pourvu qu'il règne.
>> Qui donc l'auroit jamais pensé du coeur humain? »
Guillaume fait jurer à ses soldats de vaincre ou de mourir :
» Le toste cimenta la promesse civique;
» Et, se flattant déjà de cueillir des lauriers ,
>> Chacun alla , repu, se joindre à ses guerriers. »
Tandis que toute l'armée est ensévelie dans le sommeil , le duc
prend son front et le pose sur sa main :
» Le regard immobile et le front sur la main
>> Il songe à son Adèle, à son affreux destin . >>
LaGloire vient lui découvrir le lieu de son emprisonnement ,
elle le conduit elle-même :
« Météore , comète , étoile , feu follet ,
>> Lagloire à tant d'objets , à la fois ressembloit .
" Il pose pied à terre.>>
Il délivre sa fille après avoir tué tous ceux qu'Harold avoit
28 MERCURE DE FRANCE ;
préposés à sa garde ; il l'emporte comme un paquet sur son
dos , et il va la poser dans sa tente.
>> Guillaume alla poser sa fi'le dans sa tente ;
>> Elle que le coutil recèle dans ses pli ;
>> Elle qui , pour s'asseoir , trouve à peine une chaise ,
» Et qui n'a maintenant qu'un gravier pour duvet ,
Est enfin
>> Rendue à ses parens , dont elle fut sevrée. >>
Guillaume s'endort, et il voit dans un songe Henri VIII qui
sévre ses sujets de la ville de Rome :
>> De l'indocile Rome il sèvre ses sujets. »
Mathilde qui s'ennuyoit beaucoup , est aussi sevrée par les
dames de Rouen :
» Cherchant à la sevrer de toute inquiétude ,
>> Elles ont entrepris de tracer les images
>> De tous les chevaliers sous Guillaume partis . »
Nous avons pu voir comme elles ont réussi à les rendre
ressemblans dans cette longue tapisserie , qui fut exposée au
Louvre il y a quelques années , et que l'onattribue tout entière
à Mathilde :
» Passant sur des époux leurs doigts pleins de fraîcheur. »
Le poëte suppose par ce vers que ce fut l'ouvrage de toutes
les femmes dont les maris étoient à l'armée.
Toutes les troupes de Guillaume se mettent en marche.
Harold apperçoit un météore qui lui donne de l'inquiétude :
les deux armées se rencontrent ; la bataille s'engage, et les
soldats se battent comme des fleurs :
>> Tel s'échauffe au printemps le calice des fleurs.
>> Que de guerriers détruits , et sur- tout que d'Anglais !
» Les rangs des deux partis ne sont plus guère épais. »
Guillaume défie Harold ; un autre guerrier se présente pour
le combattre , Harold le tue ,
» Son casque , à ce moment , tombe etdécouvre..... Adèle,
>> Qui , sans le gré d'un père , avoit suivi sa trace. »
JUILLET 1806.
29
Elle estbientôtvengée. Harold tombe sous les coups de Guil.
laume; il lui demande la vie, mais son vainqueur lui perce le
flanc :
>> Et lui fit rendre l'ame avec des flots de sang. »
Toute l'armée anglaise met bas les armes , et l'auteur ,
triomphant de sa défaite , pose en même-temps la trompette
guerrière et la trompette épique. Ainsi finit ce beau poëme ,
où le stile, comme on a pu le voir, le dispute tellement aux
inventions qu'on ne sait à quoi donner le prix. On peut dire
seulement que comme il reste quelque barbarie dans les
moeurs du temps que le poète a voulu peindre , son génie a
su y approprier son stile en le rendant barbare ; en sorte
qu'il règne un parfait accord entre l'élocution et les pensées ;
et c'est ce qui en fait un chefd'oeuvre de goût.
G.
Extrait d'une lettre écrite de la Nouvelle-Angleterre , sur
l'état actuel des Missions dans cette contrée.
« Dans la Nouvelle-Angleterre ( qui comprend les Etats de
Connecticut, de Vermont , de New-Hampsire , de Massachusets
et de la province du Maine , qui dépend de ce dernier
Etat) , il n'y a encore que trois missions établies . La principale
est à Boston, et les deux autres dans la province du
Maine. Celle de Boston et celle de New- Castle dans le Maine ,
sont très-récentes; l'autre est une mission indienne établie
depuis long-temps par les Jésuites français du Canada.
» Avant la révolution américaine, la religion catholique
étoit proscrite dans le Massachusets, le Connecticut , et dans
presque toutes les autres parties de la Nouvelle-Angleterre ; et
quoique les lois pénales , dictées par la fureur puritaine , lors
de l'établissement des premières colonies , eussent été un peu
adoucies , elles étoient encore bien sévères , lorsque cette révolution
commença ; mais alors , le desir de se concilier la
France et les Canadiens , et plus encore la politique , les idées
philosophiques sur la tolérance (qui s'étoient développées
parmi les sectaires , et auxquelles ils avoient été conduit par
leurs principes), firent adopter le système d'une tolérance universelle,
en vertu duquel les lois défavorables à la religion
30 MERCURE DE FRANCE ,
catholique furent entièrement abolies dans quelques Etats,
dans celui de Massachusets et du Maine; et il enestrestéquelques-
uns qui conservent une grande supériorité aux presbytériens
, qui privent les catholiques , d'une manière indirecte ,
dequelques priviléges civils , et occasionnent quelques difficultés
dans l'exercice du ministère , en laissant néanmoins
parfaitement libre la profession et l'exercice public de la religion.
>> Mais lorsque l'obstacle légal fut levé, il en restoit d'autres
peut-être plus puissans dans la prévention , lahaine et l'horreur
de la religion catholique , que les descendans de Calvin
et de Knox avoient apportés et nourris , et que la politique
anglaise , à cause du voisinage français dans le Canada , avoit
eu soind'entretenir. Personne ne doutoit que la religion catholique
ne fût une abomination,et ceux qui la professoient ,
des monstres; et quoique la communication des Américains
avec les Français et autres nations européennes , étendue par
la révolution, eût détruit ou diminué cette fausse impression
dans un certain nombre de personne , la masse du peuple la
conservoit toujours , et on la retrouve encore avec toute sa
force dans quelques endroits de l'intérieur. Les idées et les
sentimens , qu'elle devoit naturellement produire , empêchoient
les catholiques de venir s'établir dans ce pays , et
ceux qui y étoient conduits par les circonstances , d'avouer
leur religion ; et même à l'époque de la révolution française
il n'y en avoit encore à Boston qu'une poignée , qui nétoit
pas connue comme telle, composée de gens qui ne se connoissoient
guère entr'eux, et dont plusieurs fréquentoient les
assemblées des sectaires , pour se soustraire au soupçon d'être
catholiques , et au ridicule que ce soupçon anroit pu leur attirer.
Les horreurs révolutionnaires de Saint-Domingue et des
autres îles françaises , ayant jeté à Boston un certain nombre
de Français , ils s'avisèrent (on ne peut trop dire pourquoi ,
car ils n'étoient guère zélés pour leur religion ), de se réunir
àquelques Irlandais catholiques , et à un ecclésiastique français,
aumônier d'une frégate , d'où il avoit déserté, pour célébrer
publiquement l'office catholique. Mais les principes , la
conduite de ces Français , et même de cet ecclésiastique qui
étoit un aventurier , plusieurs différends et querelles , rendirent
ces assemblées un spectacle favorable à la curiosité des
sectaires , et plus propre à entretenir la prévention qu'à la détruire
et à édifier. Néanmoins , ces assemblées enhardirent un
peu les catholiques établis à Boston , et firent du bien à ceux
qui , au fond de leur coeur , avoient toujours été attachés à la
foi. Elles continuèrent sous un second ecclésiastique français ,
UILLET 1806. 3
qui, interdit par son évêque , avoit été obligé de quitter la
France, s'étoit réfugié dans ce pays , lors de l'arrivée à Boston
de M. Thayer , natif de cette ville , qui avoit été ministre
puritain, et qui s'étoit converti à Rome. Il revenoit dans son
pays comme missionnaire , instruit , zélé , courageux, menant
une vie austère , et réunissoit tout ce qu'une telle mission exigeoit
alors. Il annonça publiquement dans ses sermons , et
dans les écrits qu'il publia , même dans les gazettes , sa conversionet
lesmotifs qui l'avoient produite. Il défia les ministres,
proposa des conférences publiques entre lui et un ministre
, lequél abandonna bientôt la discussion , et d'une manière
qui publioit sadéfaite. Ce courage du msssionnaire , ses succès
inspirerent de la confiance aux catholiques , ranimèrent leur
ferveur , et opérèrent quelques conversions , malgré les calomnies
et les vexations qu'il eutà éprouver.
» En 1793 , M. l'abbé Matignon, professeur de théologie
ancollége de Navarre , à Paris , qui avoit toujours eu le projet
dese dévouer aux missions , et qui s'y décida entièrement
depuis les événemens de la révolution , passa en Amérique , et
fut envoyé à Boston par M. l'évêque de Baltimore. Il y trouva
outre M. Thayer , un ecclésiastique français d'un caractère au
moins équivoque, qui fomentoit des divisions parmi le petit
nombre des catholiques . et qui profitoit des préventions que
ledépit des protestans contre M. Thayer tâchoit de répandre
et d'entretenir. M. Thayer fut envoyé à une autre mission. Les
talens distingués de M. Matignon , son zèle , sa piété tendre ,
songrand désintéressement , sa constance , son aménité , réunirent
les esprits, firent abandonner l'autre ecclésiastique , et lui
concilierent l'estime et le respect de tout Boston , et même
des ministres, La ferveur et la piété parurent parmi ses ouailles;
les conversions devinrent plus fréquentes, et son troupeau
s'augmenta graduellement.
» En 1796 , M. Cheverai , curé de Mayence , déporté , après
avoir exercé le ministère avec le plus grand succèsà Londres ,
vint en Amérique , et passa quelque temps à Boston avec
M. Matignon, son ami , en y attendant une destination qu'il
avoit demandée à M. l'évêque de Baltimore. Par un concours
de circonstances que l'événement m'a fait regarder comme un
effet particulier de la providence , les lettres se perdirent , ce
qui le retint, et ensuite servit à le fixer à Boston. Depuis le
moment où ces deux amis furent réunis, les grands succès ont
commencé, et la mission a fait de grands pas vers l'état florissant
où elle est aujourd'hui. Elle est composée maintenant de
près de mille catholiques; une grande partie sont des Irlandois,
les autres, des Américains convertis , et parmi les uns
32 MERCURE DE FRANCE ,
et les autres, il y en a un grand nombre qui édifient par leur
piété et leur ferveur.
>> Ceux des Irlandais qui sont amenés dans cette ville par la
situation malheureuse de leur pays natal, sont pour la plupart
pauvres, ignorans , dégradés par l'abjection à laquelle ils
étoient réduits, et plus encore par les vices et l'immoralité
qu'entraînenta près elles toutes les rebellions ; mais bientôt
après leur arrivée , le zèle de ces missionnaires ranime en eux
les sentimens de religion , en les instruisant les rend meilleurs ,
et en fait des membres utiles et respectables de la société. L'influence
heureuse de leur ministère sur cette classe infortunée ,
est généralement reconnue , et le service important qu'ils rendent
à la ville , est senti avec reconnoissance.
>> Une circonstance remarquable , c'est que l'endroit où les
catholiques ont commencé à s'assembler , étoit une petite
chapelle qui avoit été bâtie par les protestans français qui
s'étoient retirés à Boston. Cette congrégation des protestans ,
qui dans les derniers temps avoit décliné rapidement , se trouvoit
entièrement dissoute au moment où les catholiques pensèrent
à s'assembler , en sorte que leur chapelle étoit vacante.
Les catholiques la louèrent , et ont continué à l'occuper jusqu'à
l'automne dernier , qu'ils ont pris possession de l'église
qu'ils ont bâtie.
>>La construction de l'église catholique de Boston estune
sorte de miracle. La congrégation est pauvre; et néanmoins ,
en moins de deux ans , on est venu à bout de rassembler une
somme de plus de 100,000 fr. , et de bâtir , sinon la plus
grande , au moins la plus belle église de Boston. Près de 25,000
fr. ont été donnés par les protestans de Boston. M. Matignon
y a mis ce qui lui restoit des fonds qu'il avoit apportés d'Europe.
Les catholiques des Etats du sud orrt donné quatre à cinq
mille fr. Le reste a été fourni par les membres de la congrégation
, qui ont déployé une générosité qui a excédé de beaucoup
ce qu'on auroit pu espérer ; et il est presqu'inconcevable
comment des ouvriers , des journaliers , lesgens de laclasse
la moins aisée , et qui font la masse de la congrégation , ont
pu faire d'aussi grands sacrifices. L'église a été cocsacrée le jour
de S. -Michel de l'année dernière , par M. l'évêque de Baltimore.
Le concours des protestans a été prodigieux ; tout ce
qu'il y a de mieux à Boston y a assisté , et a traité avec la plus
grande distinction notre saint prélat.
>> Ce temps a été un temps de triomphe pour nos bons catholiques
; et une grande croix dorée placée au sommet d'un
clocher élégant , au milieu d'une ville qui étoit la capitale du
puritanisme , et plus ennemie de notre religion que Genève
ne
د
JUILLET 1806.
5.
83cen
ne l'étoit en Europe, est en effetun triomphe auquel on n'avoit
guère lieu de s'attendre ily a peu d'années , et qu'on n'auroit
pas cru , si on l'avoit annoncé.
>>L'église est d'un bon goût , et propre dans l'intérieur ,
mais sans autre ornement qu'un tableau de crucifiement , fait
par unpeintre américain. Ce tableau a beaucoup de défauts ,
maisnéanmoins il frappe le peuple , et laisse une impression
forte dans l'ame des protestans. En remarquant cet effet , nous
avons souvent desiré que les moyens de la congrégation fussent
assez considérables pour en faire venir de l't urope. Il en est de
même des ornemens : on ne peut pas en avoir de beaux dans
ce pays. Si l'on pouvoit en avoir provenant des églises dépouillées
d'Europe , on auroit de plus la c nsolation de penser que
ces dépouilles servent à établir la religion dans une partie du
monde où elle étoit proscrite. Mais l'état d'épuisement où nos
catholiques se sont mis , ne permet pas de penser à aucune
dépense à présent.
» Avant la construction de l'église, le local resserré dans
lequel on s'assembloit ne pouvoit admettre qu'un petit nombrede
ceux des protestans qui desiroient assister aux offices et
aux prédications. Mais à présent, tous les dimanches il y en
a beaucoup. Ils sont attirés par le desir de mieux connoître
notre culte, par la prédication de M. Cheverai , qu'on regarde
généralement comme le meilleur prédicateur de Boston et de
tous ceux qu'on connoît dans les Etats-Unis; et j'avoue que
je n'en ai jamais entendu qui produisît plus d'effet. Son éloquence
est brillante , aimable , pleine d'onction, et captive les
coeurs. Plusieurs personnes qui étoient venues l'entendre par
curiosité , ont été touchées et se sont converties. A ces talens
distingués , il joint le caractère le plus aimant, le plus aimable
et le plus liant , qui le rend l'idole de tout Boston , soutient
et avance les progrès de son ministère. Il est jeune encore ,
pleinde force et de zèle , mais ses travaux sont tels , que nous
avons de justes raisons de craindre qu'il ne soit bientôt épuisé.
Malheureusement il ne peut se modérer , et la vue du bien
qu'il peut faire , ne lui permet pas d'écouter les remontrances
qu'on lui fait chaque jour.
>> Boston n'est pas le seul endroit où il déploie son zèle ; il
l'exerce encore d'une manière non moins consolante , quoique
moins brillante , dans la mission de New-Castle, sur la
rivière de Damascotti , dans la province du Maine; mission
qu'il a établie , et qui présente des détails bien intéressans.
>> Deux Irlandais catholiques , et qui avoient très peu de
fortune , étoient allés s'établir dans cet endroit. Très-attachés
à leur religion, ils invitèrent les ecclésiastiques de Boston à les
C
34 MERCURE DE FRANCE ,
visiser et à leur procurer les consolations de leur ministère.
M. Cheverai , plus en état de supporter la fatigue , s'y rendit
tous les ans , et de-là , comme d'un centre , il alloit voir quelques
familles autrefois catholiques , dispersées dans le Maine ,
mais qui, sans ecclésiastiques , avoient presqu'entièrement
oublié leur religion. Ces visites eurent du succès , non-seulement
envers ces catholiques , mais envers des protestans que
la curiosité attiroit à ses prédications et instructions particulières
; et par degrés il est venu à bout de former une congrégation
de plus de deux cents catholiques , dont la plus
grande partie sont des convertis de toutes les sectes , même
de celle des quakers , les plus difficiles à ramener. Ces catholiques
sont dispersés à la distance de 4 , 5 , 10 , ou 15 et
même 20 milles de la petite chapelle qui est à New-Castle.
Néanmoins leur ferveur est telle, qu'ils manquent rarement ,
même dans les plus mauvais temps, de s'y rendre les dimanches.
Je n'ai pas encore eu le plaisir de voir cette congrégation;
mais d'après ce que j'en ai appris , elle présente un spectacle
touchant et édifiant. M. l'évêque de Baltimore qui l'a visitée ,
n'en parloit qu'avec ravissément.
>>>La chapelle qui est a présent occupée, étoit un grand magasin
qui a été converti en une chapelle proprement décorée,
par l'un de ces deux bons catholiques qui ont d'abord appelé
M. Cheverai. La Providence , qui semble les avoir dirigés
vers cet endroit pour y fonder l'établissement de la religion ,
a béni leur entreprise : ilsy ont fait, en douze ans , une fortune
immense; et voyant que la chapelle actuelle est trop petite
, pour recevoir les catholiques et les protestans qui se présentent,
ils vont à leurs frais bâtir une très-belle église , un
presbytère, et donner un beau terrain pour une glėbe. Je
pense qu'avant un an l'église sera bâtie , et ily a apparence
qu'alors la religion y fera des progrès encore plus rapides. Ils
yseroient beaucoup plus prompts , si M. Cheverai pouvoity
résider constamment ; mais il ne peut y être que quatre à cinq
mois chaque année. Boston exige sa présence le reste du temps.
Il est si aimé , si adoré , qu'il seroit impossible d'engager l'une
de ces congrégations à le céder entierement à l'autre , et qu'il
ne faut pas songer à le remplacer par un autre ecclesiastique.
Ily a de si grandes consolations , que lui-même ne pourroit
pas se résoudre à quitter l'une ou l'autre , à moins que ee
ne fût pas la volonté de Dieu , marquée par celle de ses
supérieurs , et qu'il ne fait pas attention aux fatigues que lui
donnent successivement ces deux congrégations. Je me propose
d'aller ave lui dans cette mission, le printemps prochain,
si rienne s'y oppose.
JUILLET 1806. 35
>>La troisième est à Passamaguoddi , sur les frontières des
Etats-Unis et de la nouvelle Ecosse. Elle est pour les Indiens
de cette tribu , qui sont environ deux cents, et pour quelques
familles catholiques , établies dans les environs. Cette
tribu a été convertie , il y long-temps , par les Jésuites. Depuis
la dissolution de cette admirable société , ces Indiens
n'avoient eu des missionnaires que par intervalle , et souvent
avoient été plusieurs années sans voir un ecclésiastique. Malgré
ce désavantage, ils demeuroient très-attachés à la religion,
et enpratiquoient les devoirs avec la plus grande ponctualité ,
autant qu'ils le pouvoient. Dès qu'ils furent informés qu'il
y avoit des ecclésiastiques à Boston, ils y envoyèrent une
députation, pour les inviter à venir les visiter. M. Cheverai y
fit plusieurs voyages , et passa chaque fois plusieurs mois
parmi eux, y recevant de grandes consolations , admirant
la foi vive , la piété ardente , et la manière touchante
dont la plupart remplissoient leurs devoirs de religion.
Sentantcombien il seroit à desirer qu'un ecclésiastique fût fixé
parmi eux , il fit venir de Londres M. Romagué , son ami , qui
depuis a toujours résidé avec ces Indiens , a appris leur langue ,
etyvit très-content parmi eux. On est parvenu à obtenir de
la législature de Massachusets, une somme annuelle de près
de neuf cents livres , pour faire subsister cet ecclésiastique.
Deplus on a obtenu quinze cents fr. pour bâtir une église en
bois , qui vient d'être achevée , et une ferme avec une maison
curiale. En un mot, cette législature protestante a fait tout ce
qu'on auroit à peine ósé espérer d'une législature catholique ,
pourprocurer un sort à un missionnaire , et assurer aux Indiens
les moyens de pratiquer leur religion.
>> On espère que cette église contribuera à fixer davantage
les Indiens, à les attacher au local , et faciliter leur civilisation.
L'abbé Romagué va essayer de faire apprendre aux femmes à
filer, tisser , etc. , et de décider les hommes à cultiver la terre.
Plnsieurs ont déjà fait des enclos , et commencé à planter du
maïs. Ils passent une partie de l'année à la chasse et à la
pêche; leur vie errante est , pour un grand nombre , une occasionde
fautes graves. Il est bien à regretter qu'ils soient si
près des Américains; leur voisinage introduitparmiles Indiens
lesdésordres, et particulièrement l'ivrognerie, qui est la cause
de tout le mal qu'ils font; les anciens missionnaires s'étoient
principalement attachés à les prévenir contre ce vice, et l'horreur
qu'ils en avoient inspirée est telle, qu'il y a un grand
nombre de vieux Indiens , qui depuis bien des années , ont
résisté à la passion immodérée qu'ils ont naturellement pour
les liqueurs fortes, au point de n'en pas avoir bu une seule
C2
36 MERCURE DE FRANCE,
goutte, et de ne pouvoir être tentés d'en goûter. M. Romagué
est persuadé, que s'il pouvoit les avoir au milieu des forêts,
et sans aucune communication avec les blancs , il auroit la
satisfaction de les voir presque comme ils étoient sous leurs
anciens missionnaires : mais il n'est pas possible de changer
leur situation. M. Romagué est fixé à Passa-maguoddi ; mais
il va tous les ans visiter les indiens de Penobscott, qui habitent
une île de la rivière de ce nom , à 200 milles du premier
endroit. Cétoit autrefois une tribu très- considérable ;
la religion y étoit dans un état aussi florissant qu'à Passamaguoddi
; mais vivant au milieu des blancs , ils en reçoivent
plus de vices, et sont plus corrompus que l'autre tribu.
Néanmoins depuis qu'ils ont régulièrement un missionnaire ,
ils commencent à s'amender; et M. Romagué nous mandoit,
il y a quelques jours , au retour de sa visite , qu'il y avoit
éprouvéplus de consolation que précédemment, et qu'il avoit
pu admettre à la sainte table plus de quatre-vingts personnes.
Il a introduit la vaccine parmi ces Indiens , et cet été il en a
inoculé , avec succès , plus de cent cinquante.
Leur genre de vie est encore le même, quant au fond, que
celui qui est décrit dans quelques - unes des lettres édifiantes
relatives à des tribus d'Indiens, peu éloignées du local que
celles-ci occupent. Il n'a éprouvé que les modifications inévitables
, d'après un commerce plus intime , et un voisinage
plus rapproché des blancs. Le chant a été un moyen efficace
de faire retenir les primes à ces Indiens : quoiqu'ils aient été
si long-temps presqu'abandonnés à eux-mêmes , ils avoient
conservé la coutume de chanter les primes dans leur famille
et en public. M. Cheverai a été surpris de les entendre chanter
toutes les parties de l'office , et un grand nombre de cantiques
pieux et instructifs en indien, sur la musique de l'église, avec
une justesse et une précision qu'on trouveroit à peine dans
les choeurs les mieux composés. Un des plus beaux airs de
cantiques , à Boston, vient de ces Indiens, de qui M. Cheverai
l'a appris.
Tout ce qu'on retrouve de relatifà la religion parmi ces
pauvres Indiens , après avoir été si long-temps comme abandonnés
à eux-mêmes, excite l'admiration pour les travaux des
missionnaires Jésuites qui en étoient chargés. Si cette société
eût subsisté, ses missionnaires du Maryland se seroientrépandus
sur tous les points de ce continent; et si elle étoit rétablie
bientôt en état d'envoyer des missionnaires , tels que les anciens
, il n'y a nul doute que la religion ne fit de grands progrès
dans ce pays. Les divisions des sectes , l'indifférence qui
en résulte , dessecbent le protestantisme : il est sans vigueur :
le corps subsiste , mais ce qui l'animoit est presqu'entierement
JUILLET 1806. 37
évaporé. Les réformés de toute dénomination , sont arrivés
aux dernières conséquences , et passent aux déisme. Si un
grand nombre d'hommes àtalens, d'une vie exemplaire et
d'un dévouement apostolique , tels qu'étoient les anciens missionnaires
Jésuites , se répandoient parmi eux , ils les arrêteroient
avant qu'ils pussent se précipiter dans l'abîme de l'incrédulité
, et les rameneroient sur le rocher de l'Eglise. Il y a
plusieurs missionnaires de ce caractère dans ce pays , mais le
nombre en est bien petit, en comparaison de l'ouvrage à
faire; il faut une société pour en fournir un grand nombre ,
tel qu'il seroit nécessaire pour donner les moyens et lever
les obstacles , et cela surpasse le pouvoir d'individus isolés.
Par le défaut de missionnaires , le peuple dégoûté du christianisme
réformé , s'engouffre tous les jours davantage dans
l'incrédulité , dont les progrès sont rapides , ainsi que ceux
de la démocratie , sa compagne fidelle, et dont la réunion
forme un jacobinisme qui menace l'ordre social dans ce pays.
>> Depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire pour la première
fois , ce jacobinisme s'et étendu dans la classe inférieure
de la société ; et la marche rétrograde des gens pensans et en
état de réfléchir , n'a pas eu d'effet pour arrêter le torrent.
Ceque je vous mandai alors sur ce point , est vrai encore , et
même plus vrai aujourd'hui ; seulement je vois plus de circonstances
favorables à la religion catholique. Les missions dont
je viens de vous parler m'étoient moins connues, et étoit moins
considérables qu'elles ne le sont à présent , et la partie de ce
pays que j'habitois et que je connoissois le plus , étoit la plus
indisposée contre les catholiques .
Il ne m'est pas possible de vous donner des détails sur les
missions des Etats du sud et de l'ouest. Je sais seulement que
la religion s'y étend , et proportionnellement fait plus de progrèsque
les sectes , quoique ces progrès soient bien au-dessous
deceque l'on désiroit. Si M. l'abbé de Gallitzin va à Munster ,
il pourra vous faire connoître l'état de la religion dans ces
parties; il est dans l'ouest , il y mène une vie apostolique , et
Dieu couronne ses travaux par de grands succès: c'est ce que
m'a dit M. l'évêque de Baltimore.
Il y a des religieuses qui ont essayé de s'établir en plusieurs
villes; mais elles ont éprouvé des difficultés , qui les ont forcées
de changer pour trouver mieux: elles sont aussi allées au sud ;
depuis long-temps je n'en ai rien appris.
Vous savez , sans doute , Monsieur, que les trappistes sont
arrivés dans ce pays l'année dernière. Ils avoient eu le projet
d'abord de s'établir dans la Pensylvanie ; mais je crois qu'y
trouvant difficilement à faire des arrangemens convenables ,
3
38 MERCURE DE FRANCE ,
ils vont essayer de faire leur établissement dans le Kentuky;
j'espère que ce pays lesconservera, etqu'ils serviront à y attirer
la bénédiction du ciel , et contribueront, par leur vie sainte , à
l'édification et à la propagation de la foi.
Un établissement qui nous paroît devoiry contribuer beaucoup
, c'est celui d'un collége à Baltimore , par M. l'abbé Dubourg.
Cet ecclésiastique distinguépar ses talens, sur-toutpour
l'éducation de la jeunesse , et qui avoit un établissement bien
intéressantà Paris, avoit formé, ilya quelques années, un collége
àBaltimore pour des jeunes Espagnols et François catholiques;
mais le gouvernement Espagnol ayant défendu d'envoyer des
jeunes gensdans les Etats-Unis , poury être élevés , ce premier
collége se trouve dissous ; M. Dubourg en a ouvert un il y a
seulement huit mois , sur un plan plus étendu , et d'après lequel
il reçoit les enfans des protestans. Les succès de son premier
collége furent bientôt connus du public , etdonnèrent de
la vogue à sa maison. Le nombre des jeunes gens qui se présentoient
étoit si grand , qu'ils se mit à bâtir un second corpsde-
logis , qui se trouva aussitôt rempli ; et à présent, il va en
bâtir un troisième ; et l'on assure que s'il pouvoit recevoir trois
cents élèves , il les auroit aussitôt. Ses coopérateurs sont des
ecclésiastiques de la communauté de S. Sulpice , à Paris , dont
il étoit membre.
Toutes les personnes qui connoissent l'établissement, avouent
que l'Amérique n'a rien qui puisse lui être comparé. La réputation
qu'il acquiert parmi les protestans , a quelque chose
d'extraordinaire. Il y a quelques jour, qu'une personne de
Baltimore , déclara à un grand dîner public, donné à Boston en
présence de plus de deux cent personnes , qu'un des événemens
Ies plus heureux pour ce pays , étoit l'établissement de ce collége,
et que les Etats-Unis devoient s'enorgeillir de le posséder;
et il n'y eut qu'une voix parmi ceux qui le connoissoient ,
pour confirmer cette observation. M. Cheverai étoit présent a
ce dîner , et a entendu ce témoignage .
Quoiqu'ony admette des jeunes gens de toute religion, néanmoins
la religion catholique est la seule qui y soit pratiquée ;
les élèves ont la permission d'aller les dimanches aux assemblées
de leurs sectes respectives , et, dans le cours de la semaine
ils assistent aux prières avec les catholiques.
M. l'évêque de Baltimore nous avoitdit , l'année dernière ,
qu'il s'étoit adressé à Rome pour faire diviser son diocèse
immense , qui a les mêmes limites que les Etats-Unis. Je viens
d'apprendre qu'il a reçu toutes les autorisations nécessaires
pour cette division; que son siége de Baltimore est érigé en
archevêché ; qu'il pourra ériger autant de siéges qu'il jugera
JUILLET 1806. 39
nécessaires, les fixera où il voudra , et choisira les évêques
pour les remplir. Ainsi l'église catholique d'Amérique va
prendre une forme plus imposante, qui ne pourra qu'être
avantageuse , plaire aux catholiques, et leur inspirer plus de
confiance. Je sais que M. Matignon est désigné pour un des
nouveaux évéchés; mais je doute qu'on puisse le décider à
accepter : outre les autres qualités des hommes apostoliques ,
il a de plus cette crainte qu'ils avoient du fardeau épiscopal.
Dans mes lettres précédentes , je vous informai des événemens
politiques du moment; il est inutile de les reprendre,
ceux qui avoient quelque importance ayant été généralement
connus en Europe long-temps auparavant.
Je vous donnai des tableaux comparatifs par lesquels vous
pouviez vous former une idée des progrès étonnans de la population,
de l'industrie, du commerce et des richesses de ce
pays. J'ai égaré les notes que j'avois faites occasionnellement
pour vous donner des détails sur cet objet , ce qui m'empêche
de vous les communiquer cette fois-ci. La prospérité de ce
pays passe toute idée ; et si elle n'étoit accompagnée des
symptômes facheux et affligeans , que présentent les principes
politiques et anti-religieux , ce seroit un spectacle ravissant
autant qu'il est étonnant. Il arrive toujours des émigrés en
grand nombre d'Irlande, d'Ecosse, de Hollande, d'Allemagne,
etdepuis quelques années de la Suisse.Al'exception de quelques
Irlandois , peu viennent s'établir dans les Etats du Nord.
L'Etat de New-Yorck , de Pensylvanie, Maryland et Virginie ,
sont ceux qui reçoivent la masse des émigrés ; les Allemands
vont presque tous dans la Pensylvanie, et quelques-uns dans les
Etats de New-Yorch. Il y a une grande partie de la Pensylvanie
qui n'est peuplée que d'Allemands. Ils y conservent leur
langue, leurs coutumes, et sont les plus industrieux : mais la
plupart , comme presque tous les autres émigrés , embrassent
le parti démocratique. L'esprit de ce parti a eu quelquefois
parmi les Allemands catholiques une influence fâcheuse
par rapport à la religion , en occasionnant des schismes affligeans
dans plusieurs paroisses considérables.
Je me rappelle que vous me demandiez des observations
sur la constitution physique des Américains. Ils sont dans le
nord , des hommes forts , vigoureux , grands , endurcis aux
travaux , et réunissant un air lourd et gauche à une activité
et une adresse étonnante pour les travaux pénibles. Dans les
parties où beaucoup d'émigrés se fixent encorps , on distingue
les races d'Européens. Mais là où ils sont moins nombreux ,
ils se mêlent bientôt, et on ne les distingue plus.
N'ayant jamais été au sud de New-Yorck , je n'ai pas pu
faire des observations qui s'appliquent aux dispositions phy
40 MERCURE DE FRANCE ,
siques des habitans des Etats qui sont au-delà; mais je sais que
l'énergie décroît
proportionnellement suivant la latitude et la
nation européenne dont les habitans sont issus .
Vous m'aviez aussi fait quelques questions sur les chevaux .
Ils sont très-nombreux dans ce pays; il est peu de familles qui
n'en aient au moins un , et tous les gens un peu à l'aise ont
un cabriolet. On ne sait ce que c'est que d'aller à pied quand
on aplus d'un demi mille àfaire. Les chevaux du pays, c'està-
dire , provenant de ceux qui ont été importés anciennement,
sont forts , durs , et ne demandent presque pas de soins. Ils
vont assez vite , etun cheval très-commun peut voyager attelé
à un cabriolet à raison de 5 à 6 milles par heure , et de 50 à
40 milles par jour , pendant plusieurs jours ; mais les bons
chevaux font 8 à 9 milles par heure : ces chevaux ne sont point
employés pour le labourage , ni pour transporter des objets
pesans : on se sert de boeufs dans la Nouvelle-Angleterre. Dans
le sud les chevaux sont employés pour tout. Dans la Pensylvanie
et la Virginie on à la race flamande , qui donne des chevaux
très-gros et très-forts. Depuis quelques années on importe
d'Europe , et surtout d'Angleterre, de très-beaux étalons ,
et le nombre des chevaux élégans et de course augmente tous
les jours. Les Américains donnent de plus en plus dans le goût
anglais ; mais plus
particulièrement dans l'Etat de New-
Yorc et ceux du sud, que dans la Nouvelle-Angleterre , où
les courses de chevaux ne sont pas de mode , et sont même
défendues par les lois dans quelques endroits. Ces beaux chevaux
sont très-chers , et demandent beaucoup de soin. Un caractère
particulier des chevaux élevés dans ce pays ( comme
en général de tous les animaux, tels que boeufs , taureaux ,
vaches , chiens , etc. ) , est une douceur et une docilité étonnante
. Ce caractère frappe d'abord tous les Européens. Ils se
laisse soigner , conduire par des petits enfants , des femmes ,
sans qu'il arrive d'accidens. C'est, je crois , un effet du climat ,
et de la manière douée dont on les traite.
J'avois également des détails très-amples que je m'étois fait
donner sur cet article , et que j'avois transcris dans quelquesunes
de mes lettres précédentes ; mais que je ne puis plus
retrouver ; s'ils ne sont pas perdus , j'en ferai usage dans une des
lettres suivantes .
Les mémoires que j'avois
pareillement fait sur les Indiens ,
et qui avoient servi de matériaux pour les lettres précédentes ,
qui ont été perdues , et que j'avois joints aux autres , se sont
égarés avec eux. Je n'ai p'us les détails assez présens. Seulement
je puis vous observer qu'en général ils diminuent
sensiblement
parmort et émigration. Ils reculent à mesure que les blancs
avancent , et sont presque tous aux frontières; il en reste enJUILLET
1806 . 41
core dans l'intérieur des terres de l'ouest , une tribu considérable.
La boisson immodérée , la misère, et la réunion des
vices des blancs à ceux des Indiens , amènent à grands pas la
dissolution du reste des tribus qui demeurent enclavées dans
les établissemens des blancs. Ceux qu'on voit vagabonder dans
les Etats qui sont sur l'Atlantique , n'ont d'indien que les traits
et la couleur , et sous les autres rapports , ressemblent aux individus
les plus dégradés parmi les blancs : ils sont des objets
de pitié. Une partie de ce qui reste des six nations est dans le
haut Canada; l'autre demeure dans les parties du nord de
l'Etat de New-Yorck ; ceux qui sont catholiques sont bien
différens de leurs pères , et n'excitent plus le même intérêt. J'ai
toujours desiré voir quelques-unes de ces tribus considérables ,
et si je réside encore quelque temps en Amérique , je tâcherai
d'aller visiter celles qui sont vers Niagara , afin de pouvoir
en même temps aller admirer cette grande curiosité du nouveau
monde.
Extrait de plusieurs lettres écrites par des missionnaires du
séminaire des missions étrangères de Paris , et datées de la
province du Stutchuen en Chine.
La religion chrétienne continue à faire des progrès sensibles
dans cette province. Cinq mille cent quatre-vingt-un de ses
habitans ont embrassé la foi dans le courant de l'année dernière,
et six mille trente-neuf enfans ont été baptisés. Nous
lesvoyons se présenter d'eux-mêmes pour se faire instruire ,
et nous demander des livres de religion, que nous leur distribuons
gratuitement , pour leur en faire connoître les dogmes
et la morale. La tolérance du gouvernement, et la manière
dont il se conduit à l'égard des chrétiens , nous font espérer
de jouir de la paix. Sous le gouvernement du nouvel empcreur,
nous n'éprouvons plus de persécutions. Les mandarins
ne reçoivent plus les dénonciations que l'on avoit coutume de
faire contre nous pour cause de religion. Les assemblées religieuses
se tiennent publiquement, et sans obstacle de la part
des gouverneurs des villes.
Dans le district de Tonquin , un chrétien qui avoit refusé
de donner de l'argent pour contribuer à une cérémonie du
du cultes des idoles, fut chassé par les collecteurs, d'une manufacture
de soieries où il travailloit pour gagner sa vie. Ce
néophyte , indigné de se voir forcé d'abandonner son métier ,
leur intenta un procès ; le mandarin jugea en faveur du
néophyte , et dit à ses adversaires: « puisque les chrétiens
> ne vous demandent point d'argent pour l'exercice de leur
42 MERCURE DE FRANCE ,
>>> religion , vous ne devez pas les forcer pour le culte de vos
>>>>idoles. >>
Dans un autre district, un chrétien ayant refusé de contribuer
à une comédie où les Chinois faisoient l'éloge de leurs
idoles , fut frappé par les collecteurs . L'affaire ayant été portée
devant le gouverneur du lieu , celui-ci ordonna d'arrêter les
collecteurs , et fit donner à chacun quinze coups de houpade ,
pour avoir voulu , deleur autorité privée , forcer les chrétiens
à contribuer à une cérémonie contraire à leur religion.
Enfin , les Néophytes tiennent publiquement leurs assemblées
sans aucun obstacle de la part du gouvernement ; et on
prèche la religion dans les places publiques et dans les marchés,
sans que la proximité des prétoires y mette obstacle.
D'après une tolérance si marquée , ily auroit tout lieu d'espérer
de voir le christianisme faire ici les plus grands progrès ,
s'il nous venoit un nombre suffisant d'ouvriers évangéliques
pour précher la religion dans cette vaste province. Elle a
trois cents lieues de l'est à l'ouest , et trois cent vingt du
nord au sud ; on y comte douze villes du premier ordre ,
dix-neufdu second, cent dix du troisième , et dix autres qu'on
appelle Ting , qui sont un démembrement de celles du premier
ordre ; on la divise en quatre parties : celles de l'est
de l'ouest , du sud et du nord. La religion est à-peu-près
également répandue dans chacune de ces quatre parties , et
yfait à-peu-près les mêmes progrès.Dans la partie orientale,
oncompte cent dix-sept peuplades de chrétiens, cent soixantedouze
dans l'occidentale , quarante-trois dans la septentrionale,
et cent trente-deux dans la méridionale. Le nombre
des chrétiens se monte en totalité à quarante-huit mille; il
n'y en avoit que vingt-quatre en 1785. Mais il faut parcourir
un pays immense pour visiter tous les néophytes et les administrer
; et il y a seulement quatre missionnaires du séminaire
de Paris , y compris l'évêque, et dix-neuf prêtres chinois.
,
On travaille , autant qu'il est possible , à former un clergé
national, Les écoles où l'on enseigne publiquement la religion
chrétienne ne sont point inquiétées. Les Chinois nous
demandent quelquefois d'y admettre leurs enfans , pour leur
apprendre à lire les livres classiques , et à écrire leurs caractores.
Nous avons dans cette province soixante-quatre écoles
chrétiennes , dont trente-cinq de garçons et vingt-neuf de
filles. Il est fâcheux qu'on ne puisse pas multiplier suffisamment
ces sortes d'institutions ; la pauvreté des habitans y met
obstacle dans plusieurs endroits. L'empereur a appelé à
Pekin deux nouveaux missionnaires lazaristes , qui sont partis
l'été dernier de Canton pour se rendre à la capitale.
JUILLET 1806. 43
VARIÉTE S.
LITTÉRATURE , SCIENCES , ARTS , SPECTACLES.
-La seule nouveauté dramatique de cette semaine , est une
pièce en trois actes et en prose , intitulée : L'Espiègle et le
Dormeur, ou le Revenant du Chateau de Beausol , par M. Dumaniant,
auteurde Ruse contre Ruse. Cet ouvrage, représenté
sur le théâtre de l'Impératrice , a obtenu du succès ; il est
imité de l'allemand : c'est assez dire qu'il eût été mieux placé
sur la scène de la porte Saint - Martin que sur celle du
théâtre de l'Impératrice.
-On vient de publier une nouvelle édition des oeuvres de
Vauvenargues (1) ; elle est augmentée de plusieurs ouvrages
inédits et de notes critiques et grammaticales , et précédée
d'une notice sur la vie et les écrits de l'auteur ; par M. Suard ,
secrétaire perpétuel de la classe de la langue et de la littérature
française de l'Institut. L'on attribue les notes à M. l'abbé
Morellet. Nous examinerons avec soin les Ofuvres de Vauvenargues,
la notice de M. Suard, et les notes de M. Morellet ,
et nous en rendrons compte très-prochainement.
-Le poëme de la Danse , par M. Berchoux , autcur de la
Gastronomie, dont nous avons donné un fragment dans le
dernier numéro du Mercure , sera mis en vente la semaine
prochaine.
-Dimanche 29 juin ( jour de Saint-Pierre ) , on adonné
àRouen, sur le théâtre des Arts , en mémoire du grand Corneille
, né dans cette ville , le Cid , suivi du Menteur , et précédésde
la Fête de Corneille, ou Pierre et Thomas Corneille
àRouen , comédie de M. Picard ; terminée par un vaudeville
et ornée d'une décoration nouvelle. La salle étoit illuminée
comme pour un jour de bal, et le spectacle a commencé par
Ouverture de la Bataille d'Ivry, et le couronnement des
bustes des deux Corneille.
Des lettres de Berlin annoncent qu'on y a mis , le II
juin, pour la première fois , le Docteur Luther en scène.
Lapièce est de M. Werner , et elle a obtenu de très-grands
applaudissemens , quoique la représentation en ait duré depuis
cinq heures et demie jusqu'à onze heures. La salle
(1) Deux vol. Prix : 10 fr. , et 13 fr. par la poste.
AParis , chez Dentu , libr., quai des Augustius ; et le Normant.
44 MERCURE DE FRANCE ,
étoit tellement pleine, qu'une foule de curieux n'a pu trouver
de place. Ce drame héroïque est plus bizarre encore que
tous ceux qui ont si vivement excité la burlesque admiration
de quelques-uns de nos écrivains modernes. Le lieu de
la scène y change quinze ou dix- huit fois. Luther y paroît
brûlant des bulles , faisant l'amour , traduisant la Bible , se
battant, la lance au point , toujours accompagné du tonnerre
de l'Eternel , et finissant la pièce par ces trois mots pathétiques
: Liberté ! Croyance ! Dieu !
Le célèbre Monti , poète italien , historiographe royal ,
membre associé de l'Institut de France , de la Légion-d'Honneur
, et chevalier de la Couronne de fer , a eu l'honneur de
présenter à S. A. R. le prince vice-roi d'Italie , les premiers
chants de son poëme intitulé : le Barde de la Foret-Noire.
Ce poëme est dédié à S. M. l'EMPEREUR et Roi , et destiné à
célébrer ses triomphes en Allemagne.
- Le comité central de vaccine a fait le 12 de ce mois , à
la société établie près S. Ex. le ministre de l'intérieur , pour
l'extinction de la petite-vérole , son rapport sur les travaux
entrepris en France pendant l'an 15 , pour la propagation de
la vaccine. Il résulte de ce rapport, que le nombre des individus
vaccinés en l'an 13 , dans 42 départemens dont les préfets
ont envoyé les états , se monte à 125,992 ; ce qui donne pour
toute la France un total à-peu-près de 400,000 ; et en supposant,
comme en l'an 10, le nombre des naissances de 4,088,157,
il s'ensuit que le tiers au moins des enfans nés en l'an 13 et
l'an 14 a été vacciné.
Des contr'épreuves nombreuses ont été faites pour s'assurer
de l'effet préservatif de la vaccine ; et soit que l'on ait eu
recours à l'inoculation de la petite-vérole sur des vaccinés ,
soit qu'on ait établi entre ces derniers et des varioleux un
commerce intime et habituel ; soit que pendant le retour des
épidémies varioleuses les vaccinés aient été soumis à leur
influence ; soit enfin que ces trois genres d'épreuves aient été
réunis sur les mêmes sujets , toujours la petite-vérole a respecté
ceux sur lesquels la vaccine avoit régulièrement suivi sa
marche. Un des plus importans résultats du rapportdu comité
est la certitude de la diminution progressive de la mortalité
dans les lieux où la vaccine a été introduite , et son augmentation
dans ceux où on a négligé d'y recourir. Les calculs
envoyés par quelques préfets sont , à cet égard , extrêmement
dignes de remarque ; et si on en rapproche ceux qui établissent
l'effrayant rapport des individus morts de la petite
vérole , à ceux qui sont atteints de cette maladie, on sera , mathématiquement
pour ainsi dire, entraînéà adopter le nouveau
mode d'inoculation.
JUILLET 1806. 45
Le comité central n'a point borné à l'espèce humaine les
recherches qu'il a été chargé de faire; il a étudié l'importante
question de savoir si la vaccine inoculée aux moutons les préserveroit
de la clavelée : ses essais tentés à Goussainville , sur
le beau troupeau espagnol de M. Brunard , cultivateur à
Sarcelles , et ensuite à Paris , sur un trop petit nombre d'animaux
, quoiqu'ils aient parfaitement réussi , lui ont d'autant
moins paru propres à résoudre la question par l'affirmative ,
que des essais pareils , tentés à Versailles par la société d'agriculture
, avoient eu un résultat tout-à-fait différent. Le
comité a donc pensé qu'il étoit nécessaire de recommencer
l'expérience sur un plus grand nombre d'animaux ; et malgré
tont son desir de voir la vaccine s'appliquer utilement aux
bêtes à laine , il ne s'est point dissimulé que puisqu'on avoit
réussi autrefois à diminuer la confluence du claveau , en l'inoculant
à quelques animaux , cette dernière méthode étoit
jusqu'à présent plus recommandable que la vaccination. Elle
a été adoptée par M. le sénateur Chaptal , pour son troupeau
de race espagnole , et 760 bêtes ont été , l'été dernier, inoculées
du claveau , qui n'a été confluent et mortel que pour un
très-petit nombre , et pour celles seulement qui avoient reçu
la contagion avant l'opération .
Onrappelle au public que les vaccinations gratuites continuent
à être pratiquées les lundi et vendredi de chaque
semaine , à midi précis , dans une des salles de l'hospice de
lavaccine , rue du Battoir , près la rue Hautefeuille , n°. 1 .
La correspondance et les demandes de vaccin doivent être
adressées , franc de port , à M. Husson , docteur en médecine ,
secrétaire de la société et du comité central de vaccine , rue
etEcole de Médecine.
-En exécution du décret impérial , l'eau coule sans interruption
, depuis le 15 juillet , dans toutes les anciennes fontaines
de la capitale , et dans la plupart de celles dont le même
décret a ordonné l'établissement.
- La place du Châtelet va être considérablement agrandie.
Tous les bâtimens de la façade de l'ouest jusqu'à l'ancienne
Morgue seront abattus.
- On adéjà creusé sur les deux côtés de la route de l'Etoile ,
àdeux cents pas de la barrière de ce nom , les terrains où
vont être jetées les fondations de l'arc de triomphe qu'on
érige à la gloire des armées françaises. Ces terrains , creusés à
la profondeur d'environ douze mètres , sont prêts à recevoir
le massifde pierres qui deviendra la base sur laquelle reposera
chaque extrémité de l'arc triomphal , dont le cintre doit
s'élever au milieu de la route , et faire face directement à la
46 MERCURE DE FRANCE ,
principale allée des Tuileries. Le chemin pavé de l'Etoile est
resté intact : les voitures continuent d'y passer , entre les deux
fossés , comme elles passeront sous la voute de l'arc , entre
les deux piliers. On a ménagé un espace suffisant pour le
passage de plusieurs voitures de front. Ce monument paroit
devoir être remarquable sur-tout par sa grande dimension.
-
a
Le commissaire-général de la marine à Bordeaux a fait
publier dans cette ville une lettre de son Exc. le ministre de la
marine, qui annonce que par décision du 9 juin , S. M.
ordonné la levée de l'embargo mis dans les ports de France sur
les bâtimens russes, depuis que les hostilités ont commencé
avec cette puissance, et leur accorde la faculté de reprendre la
mer.
-Les feuilles anglaises marquent qu'un cordonnier de Fetterwort
, dans le comté de Sussex, et qui se nomme Horter , a
inventé une machine avec laquelle il a déjà fait , en peu de
temps et debout , deux cens paires de souliers. Cette machine
qui épargne le temps et les fatigues de l'ouvrier , coûte en
Angleterre trente schelings , et l'inventeur a reçu de la Société
des Arts de Londres une récompense de dix-huit guinées.
Abeille du Nord.
M. Brisson , membre de l'Institut, auteur d'un Cours de
Physique estimé , de Vables des pesanteurs spécifiques des
substances minérales et végétales , d'une très-grande utilité ,
et plusieurs autres ouvrages , vient de mourir dans un âge fort
avancé.
Au Rédacteur du MERCURE.
Dans un ouvrage qui a fait dernièrement quelque sensation,
on trouve un article qui intéresse l'histoire de la littérature ,
et je dois à la justice et à la reconnoissance de publier une
réclamation sur l'article de Maupertuis. Ce géomètre distingué
, ancien officier ,président de l'Académie , aussi considéré
par son savoir , que recherché par ses talens agréables , avoit
épousé une fille de la cour.
Il se brouilla avec Voltaire , pour n'avoir pas voulu faire
recevoir l'abbé Raynal de l'académie de Berlin ; mais il n'avoit
rien imprimé contre Voltaire, lorsque celui-ci publia
sa diatribe du docteur Akakia , médecin du pape. J'étois trèsjeune
, je faisois ma cour à tous les deux , j'en recevois des
marques d'amitié. Ils me traitoient plus comme leur enfant
quecomme leur confrère. Je suis désintéressé dans cette affaire,
et je fus témoin de tout ce qui se passa. Le roi indigné de
cette agression , fit brûler la brochure par la maindu bourreau
, ce qui ne se faisoitjamais à Berlin, et il alla lui-même
JUILLET 1806.
47
chez Maupertuis , qui étoit malade , lui dire : Je vous apporte
les cendres de votre ennemi. Il avoit besoin de Voltaire ,
mais il respectoit le caractère et la science de Maupertuis.
Voltaire indigné demanda son congé. Le roi résista quelque
temps , et il ya , à cet égard , une erreur dans les OEuvres
posthumes de d'Alembert : est dit que le roi le renvoya durement.
Voltaire ayant insisté pour avoir son congé , le roi
lui redemanda le cordon de ses ordres, et trois volumes de ses
OEuvres qu'il ne donnoît qu'a ses amis , et à condition qu'ils
ne sortiroient pas de ses Etats : Voltaire ne les ayant pas rendus,
le roi le fit arrêter à Francfort.
La dispute de Maupertuis contre Koenig , occasionna de
nouvelles attaques de Voltaire; mais l'Académie de Berlin la
jugea solennellement. J'étois du nombre des juges; le grand
Euler écrivit lui-même pour justifier ce jugement , et Maupertuis
n'avoit encore aucun tort dans cette affaire .
MODES du 30 juin.
DE LA LANDE.
,
Outre les petits toquets de crêpe , et les chapeaux de paille jaune , à
petit bord , il y a , depuis quelque jours , des chapeaux de paille blanche,
à la provençale , posés sur un demi-bonnet ; mais la grande majorité des
coiffures secompose de chapeaux de paille jaune à grand bord et de
capotes avancées . Les rubans nouveaux sont appelés boiteux; ils sont
rose et blanc , gros jaune et blanc. Les fleurs sur le devant d'un chapeau,
les épis sur-tout ,ont les pointes inclinées. Les roses blanches et l'acacia
sont encorede mode ; mais ce qui est tout-à- fait récent , ce sont des roses
de deux couleurs, dont une moitié est blanche , l'autre lilas , ou lilas et
rose,et les pois à bouquets . On voit quelques capotes blanches brodées
en couleur; les fleurs en coton et les feuilles en laine. Quelques-unes de
ces manches courtes , qu'on portoit si bouffantes, sont plissées maintenant
Les pélerines plissées sont les seules que la mode admette.
NOUVELLES POLITIQUES.
Rome , 19juin.
Le S. Pére a accordé des indulgences à tous ceux qui assisteront
aux prières pour les besoins de l'église catholique. Dans
les brefs publiés à cet égard , il y est dit qu'on demande à
Dieu , la conservation , l'exaltation et l'agrandissement de
l'église ; 2° l'extirpation des hérésies et l'humiliation de ses
ennemies ; 3º l'esprit de paix et de concorde entre les princes
chrétiens ; 4º lumières , soulagement , défense et assistance au
souverainPontife pour bien gouverner l'église.
Londres , 25 juin.
Samedi dernier , à dix heures et demie du matin , M. Wilbraham,
qui étoit prisonnier en France depuis le commenceinent
de la guerre , a débarqué à Douvres. Il étoit porteur de
dépêches de M. Talleyrand , pour M. Fox , et il s'est mis
48 MERCURE DE FRANCE ,
immédiatement en route pour Londres. Il est maintenant
hors de doute qu'une négociation est entamée, et qu'elle se
suît directement entre M. Fox et M. de Talleyrand. Lorsque
certaines bases auront été arrêtées entre eux , les deux gouvernemens
nommeront des négociateurs. Il est possible que
M. Wilbraham ait rapporté ses passeports nécessaires pour le
nôtre. Non-seulement nous croyons qu'il existe une négociation
, maisnous ne serions pas surpris que les préliminaires de
la paix fussent bientôt signés . Comme il est très-vraisemblable
que le gouvernement français exigera avant tout que nous
consentions aux changemens qu'il a faits sur le continent,
nous sommes persuadés que M. Fox est disposé à céder ce
point préliminaire. (The Courrier. )
PARIS.
S. A. I. la princesse Stéphanie , et S. A. S. le prince électoral
de Bade , sont partis le 30 juin de Saint-Cloud pour
Carlsruhe .
,
-Un courrier du cabinet anglais, qui étoit arrivé à Paris
samedi soir a été réexpé lié pour Londres , dans la nuit
du 30 juin au 1er juillet. A son départ de Londres , la santé
de M. Fox n'étoit pas bonne. Ses jambes étoient enflées ; on
craignoit un commencement d'hydropisie .
FONDS PUBLICS
Du samedi 28. - Ср. о/ос. J. c. du 22 mars 1806 64f. 70c. Sос . 850* -*
goc. Soc. 85c 95c . дос 95c дос . 85с.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 186.61f. Soc. 62f.
Act. de la Banque de Fr. 1138f75c. 1140f
Du lundi 30. - C p. olo c. J. du 22 mars 1806. 64f. 95c 65f. 65f. i5e
200. 250 200 150 65f 100 .
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806 62f.
Act. de la Banque de Fr. 1140f. 1142f. 50c. 1140f.
Du mardi 1erjuillet .-C pour 0/0 c. J. du 22 mars 1806. 65f. 5oc 6oc
70c 60c. 65c. 700.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 62f. 700
Act. de la Banque de Fr. 1142f50c. 1143 75c 11/42f. 500
Du mercredi 2. - Cp. oo c . J. du 22 mars 1806. 65fgoc. 66f 25c 66f
66f 25c. 200. 156.66f 20c 66f 66f 20c. 66f
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806 .
Act. de la Banque de Fr. 1145f 47f 5oc 46f 25c 43f 75c. 4af50c. 1143f.
75c.
Du jeudi 3.-C p. 0/0 J. du 22 mars 1806. 66f66f 10c 5c €6f65fgoc 66f
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 63fbac goc.
Act. de la Banque de Fr. 1142. 50c. 1143f 75 1145f.
Du vendredi 4. - C p . 0,0 c . J. du 22 mars 1806.66f. 3oc. 600.700.
60c 650. бос.
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 63f6oc Soc .
Act. de la Banque de Fr. 1155f00 ofooc. 0000, ooc oooof
SEINE
GO (N . CGLX. )
(SAMEDI 12 JUILLET 1806
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE.
DEPT
DE
LA
5.
cen
-----
01
FRAGMENT
D'un poëme intitulé LA DANSE, OU LES DIEUX DE L'OPÉRA.
Début du I**. Chant.
:
NAGUÈRE du Parnasse abordant les chemins ,
Inspiré par Comus , j'ai réglé les festins .
La France s'est instruite aux leçons de ma lyre :
Ama voix foible encore elle a daigné sourire.
Dois-je cesser mes chants, et mourir satisfait
D'un peu de gloire acquise à mon heureux banquet ?
Embouchons à mon tour la trompette héroïque .
Ladanse, les ballets sur la scène lyrique
Offrent à mon génie un sujet important.
Heureux l'homme qui peut varier son talent !
Heureux quand il dédaigne une action vulgaire ,
Et s'empare des noms que respecte la terre !
Le sien, digne d'amour , survit avec orgueil
A la foule des noms qu'engloutit le cercueil.
Aux héros de ses chants le poète s'égale.
Entre eux le préjugé ne met plus d'intervalle .
Lechantre d'Ilion, siége de tant d'exploits ,
Voit comparer sa gloire à la gloire des rois;
D
50 MERCURE DE FRANCE ,
Homère , vagabond , est le rival d'Achille ,
Et le pieux Enée est moins grand que Virgiles
Celui qui délivra le berceau des Chrétiens ,
Voit les lauriers du Tasse accompagner les siens.
La renommée unit , par d'égales louanges ,
Les noms d'Eve , d'Adam , de Milton et des anges....
Mais en nommant Milton , mon audace s'accroît .
J'aspire à l'égaler, n'en ai-je pas le droit ?
Comme lui , m'emparant d'une mine féconde ,
De la chute d'un Dicuje vais remplir le monde ,
Et dans mes vers pompeux et mes chants solennels ,
D'une grande infortune occuper les mortels ;
Jevais montrer ce Dieu déchu de sa puissance ,
Forcé de renoncer au sceptre de la danse ,
De le remettre aux mains d'un mortel , d'un enfant
Sorti d'un grand combat vainqueur et triomphant .
OMilton ! prête-moi cette plume sublime
Qui nous peint des enfers l'épouvantable abyme ;
Qui place les remords , la haine , les vautours
Près du riant tableau des premières amours ;
Qui, par un beau contraste , enfant de ton génie,
Oppose du Très-Haut la grandeur infinie
Au déplorable sort du rebelle Satan ,
Tantôt hideux crapaud et tantôt cormoran ;
Soutiens ma voix novice aux jeux de Calliope ,
Des poètes grossiers brise en moi l'enveloppe ,
Fais-moi paroître enfin dans les rangs glorieux
De ces chantres brillans que protégent les Dieux.
J. BERCHOUX,
LE JUGEMENT DERNIER ,
ODE.
Par de pompeux accords , sur les pas de la Gloire ,
Qu'on guide nos soldats aux champs de la victoire ,
Qu'on célèbre le nom des rois et des héros ,
Ma lyre va chanter le jour épouvantable
Où ce globe coupable
Rentrera pour jamais dans le sein du chaos .
Une profonde horreur couvre la terre entière,
Le soleil pâlissant refuse sa lumière,
JUILLET 1806. 5
Etsans cesse la foudre éclate dans les airs :
C'enest fait , nous touchons à ce moment terrible
Où l'Eternel visible ,
La balance à la main, va juger l'univers .
La trompette céleste a frappé mon oreille;
Dans les bras de la mort le monde se réveilk
La cendre se ranime et quitte le tombeau :
Asondestin fatal victime abandonnée ,
La nature étonnée
Attenddans la terreur ce spectacle nouveau.
Le souveraindes cieux , que la gloire environne ,
Prompt comme les éclairs abandonne son trône ,
Armé de ses carreaux , suivi de la terreur,
Il ne consulte plus sa clémence ineffable :
C'est un Dieu formidable
Qui va lancer les traits de sajuste fureur.
Les ministres sacrés de savolonté sainte
Déposent leur couronne et reculent de crainte.
Il prononce déjà ses suprêmes arrêts :
Le ciel ouvre à grand bruit ses portes immortelles
Aces hommes fidèles ,
Qui du Verbe éternel ont rempli les décrets.
De la religion volontaires victimes ,
Bienfaiteurs des humains , monarques magnanimes,
Qui fites avec vous régner la vérité ,
Vos voeux sont accomplis : formant avec les anges
Un concert de louanges ,
Possédez le trésor de l'immortalité.
Les cruels oppresseurs de la foible innocence,
Qui, sous les dures lois d'une injuste puissance ,
Firent couler les pleurs des peuples abattus ,
De triomphes brillans et de carnage avides ,
Les guerriers intrépides ,
En ce terrible instant que sont-ils devenus ?
Oùsont ces monumens , ces superbes ouvrages,
Qui menaçoient le ciel , qui bravoient les orages ?
Apeine l'Eternel a tonné dans les airs ,
Les flammes s'élançant au son de sa parole ,
De l'un à l'autre pôle ,
Dans un affreux désordre ont plongé l'univers.
Da
52 MERCURE DE FRANCE ,
Ces globes radieux , dont la marche féconde
Parcouroit tous les ans le grand cercle du monde ,
Sont rentrés dans l'horreur de l'éternelle nuit,
Majestueux soleil qui doras ces montagnes ,
Enrichis les campagnes ,
D'un mot Dieu te eréa , d'un mot il te détruit.
De l'enfer pour jamais les portes sont fermées ;
De ses gouffres profonds les voûtes enflammées
Retentisseut au loin des cris de la fureur .
Traînant le désespoir, vengeresse inflexible ,
L'éternité terrible ,
Redouble de ces lieux l'épouvantable horreur .
DAYDE.
LA RÉPUBLIQUE DES ANIMAUX ,
APOLOGUE.
(Frimaire an VIII. )
AVEC la liberté confondant la licence,
Et d'un joug qui pesoit à leur impatience,
Les animaux , un jour, se croyant affranchis ,
Osèrent usurper la suprême puissance.
Tout fut bouleversé , l'on se crut tout permis;
Les droits les plus sacrés dans l'oubli furent mis.
Le loup , qui du trésor eut la surintendance ,
Prit les plus fins renards pour ses premiers commis.
Par la taupe jugés , loin des regards de l'aigle ,
Des comptes frauduleux furent trouvés en règle.
Plus de propriété : l'audacieux frêlon
De l'abeille pilla l'odorante moisson ;
Le bouc lascif , des moeurs exerça la police;
Le tigre fut chargé de rendre la justice ,
Et la fureur dicta ses iniques arrêts .
De l'amour conjugal, édifians modèles ,
Vos noeuds furent brisés , sensibles tourterelles !
Et vous , foibles agneaux, qui demandiez la paix ,
Cebien si précieux, vous ne l'eûtes jamais .
Il fallut s'exiler. Trop fidèle à son maître ,
Le chien fut , sous ses yeux , égorgé comme un traître.
Le roi des animaux , par la ligue accusé
Du trouble qu'elle avoit elle-même causé ,
Saccomba sous les coups de cette horde atroce.
C'est alors que l'enfer, pour venger l'innocent ,
De ses couffres vomit une hyenne féroce ,
Qui s'abr uva de pleurs et nagea dans le sang.
Rien ne fut épargné , ni le sexe, ni l'age :
Pas un être vivant ne seroit échappé ,
Si le monstre , à son tour, n'avoit été trappé.
Sa mort fut comme un calme après un long orage ,
:
JUILLET 1806. 53
Caline trop court, hélas ! qui n'étoit qu'apparent :
La tyrannie encore survécut ati tyran.
De la fange sortie . une hydre insatiable
De cinq têtes armée , en sa rage effroyable ,
Durant cinq ans entiers alla tout dévorant.
Incessamment en proie au tourment de la crainte ,
Chacun s'interdisoit la plus légère plainte :
Pour surcroît de douleurs , des ours , des léopards ,
Etdes antres du Nord les habitans sauvages
Exerçoient à l'envi , les plus affreux ravages,
Quand lemurmure éclate enfin de toutes parts .
Tous demandent un chef d'une voix unanime.
Cependant un jeune aigle , au coeur fier, magnanime,
Du regard et du vol pénétrant dans les cieux ,
De la patrie entend les regrets et les voeux .
Des bords, où les méchans , envieux de sa gloire ,
Avoient, en l'éloignant exilé la victoire,
Ilvole, et voit sur lui se fixer tous les yeux.
De l'Etat chancelant il a saisi les rénes;
Des innocens captifs il a rompu les chaînes;
Les sinistres complots soudain sont découverts ,
Etl'épouvante enfin a gagné les pervers .
L'ordre se rétablit. Avec la confiance ,
Le crédit renaissant ramène l'abondance ;
Au-dedans , au-dehors , il n'est plus d'ennemis.
Chacundes animaux, à la raison soumis ,
Avouoit, grace aux lois d'un parfait équilibre ,
Quejamais il nefut plusheureux , ni plus libre.
ÉPITAPHE ( 1 ) .
ARRÊTE- TOI passant , vois Marie Recouvre,
QueDieu, ces jours passés , voulut avoir à soi ;
Mais cen'est que son corps que cette lame couvre,
Son esprit dans le ciel fut porté par la Foi .
Nous vécůmes conjoints d'une amitié si rare,
Que, passant avec moi jusqu'à six fois six ans ,
Dieu de notre union, que la Parque sépare ,
Gages de notre amour,fit naîtredix enfans.
Deux sont allés àDieu, et leshuit sont en vie ,
Qui, pour me consoler, s'efforcent bien souvent
Decacher le regret de leur perte înlinie ,
Cessant le deuildu mort pour plaindre le vivant.
Agréables objets qui charmeroient ma peine,
Si rien que la mort seule en avoit le pouvoir ;
Mais de me consoler l'espérance est si vaine
Que ma douteur s'accroît du plaisir de les voir.
(1) On lisoit cette épitaphe dans l'église de l'abbaye de Barbeau , sur le
tombeau de feue honorable dame Marie Recouvre, femme de noble homine
Jean de Hory, peintre ordinaire et valet- de-chambre du roi, laquelle
mourut le dernier jour d'avril 1607 .
3
54 MERCURE DE FRANCE,
Tu peuxdoncvoir ici la moitié de moi-même ,
Quide son autre part attend l'assemblement :
Je suis l'autre moitié que labonté suprême
Fait vivre pour plorer la morte incessamment.
Que dis-je, vivre ? Hélas ! quel devin me transporte ?
Endisant que je vis , je me trompe bien fort :
Non, non, je ne vis plus en celle qui est morte ;
Mais elle vit en moi , qui suis mort en sa mort.
ENIGME.
On me voit , en tous lieux , jusque dans la chaumière ,
Et près de moi l'on aime à trouver le repos.
Le pauvre avec transport souvent me considère ,
Le riche vient souvent pour me tourner le dos .
J'ai bon coeur ; j'ai reçu plus d'une confidence :
Leplaisir que je fais , semble toujours nouveau .
Je neme cache point , cependant , par prudence ,
Jamais , en aucun temps , je ne suis sans manteau.
LOGOGRIPH Ε.
J'AI de tous côtés grand renom ,
Une syllabe fait mon nom ;
Mais a-t-on rien vu de semblable ?
Depuis qu'on mit sur moi le juste et le coupable ,
En m'ôtant les deux bouts j'ai le pouvoir en main ;
De différens climats je suis le souverain
Et me rends souvent formidable .
CHARADE.
Ceque l'on voit enclore
Les beaux présens de Flore ,
C'estmon premier.
Une utile machine
Sépare la farine
De mon dernier .
Quelquefois en voyage
On cherche de l'ombrage
Sous mon entier,
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE ,
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Nº. est Bonnet.
Celui du Logogriphe est Melun , où l'on trouve lumen, élu , lune
etmule.
Celuide la Charade est Tor-peur.
JUILLET 1806. 55
Les notes suivantes n'étoient pas destinées au public ,
comme on le verra facilement par le caractère particulier
des réflexions qu'elles contiennent. Les gazettes
ont annoncé une nouvelle éruption du Vésuve; alors
on a pensé que cet événement pouvoit donner quelque
intérêt à ces notes . Elles ont été écrites au crayon ,
en montant à la cime du volcan. On y parle tantôt
au passé , tantôt au présent , suivant que l'auteur se
rendoit compte de ce qu'il voyoit ou de ce qu'il venoit
de voir. On n'a rien voulu corriger au style de cette
espèce de journal , de peur d'ôter quelque chose à
la vérité ; mais aussi , et par cette raison , le lecteur
est prié de le lire avec indulgence .
Voyage au Mont-Vésuve , jeudi 5 janvier 1804.
AUJOUJUORUDR'D'HHUUII 5 janvier, je suis parti de Naples à
sept heures du matin ; me voilà à Portici. Le soleil
est dégagé des nuages du Levant , mais la tête du
Vésuve est toujours dans le brouillard. Je fais marché
avec un cicerone , pour me conduire au cratère du
volcan. Il me fournit deux mules , une pour lui , une
pour moi , et nous partons.
Je commence à monter par unchemin assez large ,
entre deux champs de vignes appuyées sur des peupliers.
Je m'avance droit au levant d'hiver. J'aperçois
, un peu au-dessous des vapeurs abaissées dans la
moyenne région de l'air, la cime de quelques arbres :
ce sont les ormeaux de l'hermitage. De pauvres habitations
de vignerons , se montrent à droite et à
gauche , au milieu des riches ceps du lacryma christi.
Au reste , partout une terre brûlée , des vignes dépouillées
, entremêlées de pins en forme de parasols ,
4
56 MERCURE DE FRANCE ,
quelques aloès dans les haies , d'innombrables pierres
roulantes , pas un oiseau.
J'arrive au premier plateau de la montagne. Une
plaine nue s'étend devant moi. J'entrevois les deux
têtes du Vésuve ; à gauche la Somma, à droite la
bouche actuelle du volcan : ces deux têtes sont enveloppées
de nuages påles. Je m'avance. D'un côté la
Somma s'abaisse; de l'autre je commence à distinguer
les ravines tracées dans le cône du volcan , que je vais
bientôt gravir . La lave de 1766 et de 1769 couvre la
plaine où je marche. C'est un affreux désert enfumé ,
où les laves jetées comme des scories de forge , présentent
sur un fond noir leur écume blanchâtre , toutà-
fait semblable à des mousses desséchées .
Suivant le chemin à gauche , et laissant à droite
le cône du volcan , j'arrive au pied d'un coteau ou
plutôt d'un mur formé de la lave qui a recouvert
Herculanum . Cette espèce de inuraille est plantée de
vignes sur la lisière de la plaine , et son revers offre
une vallée profonde occupée par un taillis. Le froid
devient très-piquant.
Je gravis cette colline pour me rendre àl'hermitage
que l'on aperçoit de l'autre côté. Le ciel s'abaisse , les
nuages descendent et volent sur la terre comme une
fumée grisâtre , ou comme des cendres chassées par
le vent. Je commence à entendre mugir les ormeaux
de l'hermitage.
L'hermite est sorti pour me recevoir. Il a pris la
bride de ma mule , et j'ai mis pied à terre. Cet hermite
est un grand homme de bonne mine , et d'une
physionomie ouverte. Il m'a fait entrer dans sa cel-
Hule , il a mis lui-même le couvert , et m'a servi un
pain, des pommes et des oeufs. Il s'est assis devant
moi , les deux coudes appuyés sur la table , et s'est
mis à causer tranquillement tandis que je déjeûnois .
Les nuages s'étoient fermés de toutes parts autour de
nous ; on ne pouvoit distinguer aucun objet par la
fenêtre de l'hermitage. L'onn'entendoit dans ce gouffre
JUILLET 1806 . 57
de vapeurs que le sifflement du vent , et le bruit
lointain de la mer sur les côtes d'Herculanum. N'estce
pas une chose assez remarquable que cette scène
paisible de l'hospitalité chrétienne , placée dans une
petite cellule au pied d'un volcan, et au milieu d'une
tempête?
L'hermite m'a présenté le livre où les étrangers qui
vont au Vésuve ont coutumede noter quelque chose .
Dans ce livre , je n'ai pas trouvé une pensée qui méritat
d'être retenue ; les Français seulement , avec ce
bon goût naturel à notre nation, se sont contentés de
mettre la date de leur passage , ou de faire l'éloge de
Thermite qui les a reçus. Quoi qu'il en soit , ce volcan
n'a inspiré rien de remarquable auxvoyageurs : celame
confirme dansune idée quej'ai depuis long-temps: c'est
que les très -grands sujets , commeles très-grands objets
sont moins propres qu'on ne pense à faire naître de
grandes idées : leur grandeur étant pour ainsi dire en
évidence, tout ce qu'on ajoute au-delàdu fait , ne sert
qu'à le rapetisser. Le nascitur ridiculus mus est vrai
detoutes les montagnes.
Je pars de l'hermitage à deux heures et demie ; je
remonte sur le coteaude laves que j'avois déjà franchi :
à ma gauche est la vallée qui me sépare de la Somта ,
à ma droite, la plaine du cône. Je marche en m'élevant
sur la crête du coteau. Je n'ai trouvé dans cet
horrible lieu , pour toute créature vivante , qu'une
pauvre jeune fille , maigre , jaune , demi-nue et succombant
sous un fardeau de bois coupé dans la montagne.
Les nuages ne me laissent plus rien voir ; le vent
soufflant de bas en haut les chasse du plateau noir
que je domine , et les fait passer sur la crête de la
chaussée de laves que je parcours : je n'entends que
le bruit des pas de ma mule.
Je quitte le coteau , je tourne à droite et redescends
-dans cette plaine de lave qui aboutit au cône du volcan
, et que j'ai traversée plus bas en montant à
,
58 MERCURE DE FRANCE ,
l'hermitage. Même en présence de ces débris calcinés ,
l'imagination se représente à peine ces champs de feu
et de métaux fondus , au moment des éruptions du
Vésuve. Le Dante les avoit peut-être vus , lorsqu'il a
peint dans son Enfer ces sables brûlans où des flammes
éternelles descendent lentement et en silence , come
di neve in Alpe sanza vento :
Arrivammo ad una landa
Che dal suo letto ogni pianta rimove.
Lo spazzo er' un'arena arida e spessa
Sovra tutto'l sabbion d' un cader lento
Pioven di fuoco di latata , e falde ,
Come di neve in Alpe sanza vento .
Les nuages s'entr'ouvrent maintenant sur quelques
points; je découvre subitement , et par intervalles ,
Portici , Caprée , Ischia , le Pausilyppe , la mer parsemée
des voiles blanches des pécheurs , et la côte du
golfe de Naples , bordée d'orangers : c'est le Paradis
vu de l'Enfer.
Je touche au pied du cône ; nous quittons nos mules;
mon guide me donne un long baton , et nous commençons
à gravir l'énorme monceau de cendres . Les
nuages se referment , le brouillard s'épaissit , et l'obs -
curité redouble .
Me voilà au haut du Vésuve , écrivant assis à la
bouche du volcan , et prêt à descendre au fond de
son cratère. Le soleil se montre de temps en temps à
travers le voile de vapeurs qui enveloppe toute la
montagne. Cet accident , qui me cache un des plus
beaux paysages de la terre , sert à redoubler l'horreur
de ce lieu. Le Vésuve , séparé par les nuages des
pays enchantés qui sont à sa base , a l'air d'être ainsi
placé dans le plus profond des déserts , et l'espèce de
terreur qu'il inspire n'est point affoiblie par le spectacle
d'une ville florissante à ses pieds.
Je propose à mon guide de descendre dans le cratère.
Il fait quelque difficulté, pour obtenir un peu plus
JUILLET 1806. 59
d'argent. Nous convenons d'une somme qu'il veut
avoir sur- le-champ. Je la lui donne. Il dépouille son
habit; nous marchons quelque temps sur les bords de
l'abyme, pour trouverune ligne moinsperpendiculaire
etplus facileàdescendre. Le guide s'arrête et m'avertit
de me préparer. Nous allons nous précipiter.
Nous voilàau fond du gouffre (1 ). Je désespère de
pouvoir peindre ce chaos.
Qu'on se figure un bassin d'un mille de tour et de
trois centspiedsd'élévation, qui vas'élargissant en forme
d'entonnoir. Ses bords ou ses parois intérieurs sont
sillonnés par le fluide de feu que ce bassin a contenu ,
et qu'il a versé au-dehors. Les parties saillantes de
ces sillons ressemblent à ces jambages de briques dont
lesRomains appuyoient leurs énormes maçonneries.De
grands rochers sont suspendus dans quelques parties
du contour, et leurs débris mêlés à une pâte de cendres ,
couvrent le fond de l'abyme.
Ce fond du bassin est labouré de différentes manières
. A-peu-près au milieu sont creusés trois larges
puits ou petites bouches nouvellement ouvertes , et
qui vomirent des flammes pendant le séjour des Français
à Naples , en 1798.
Des fumées s'élèvent de divers endroits du gouffre ,
sur-tout du côté de la Torre del Greco. Dans le flanc
opposé , vers Caserte , j'aperçois une flamme. Quand
vous enfoncez la main dans les cendres , vous les
trouvez brûlantes à quelques pouces de profondeur
sous la surface .
La couleur générale du gouffre est celle d'un charbon
éteint. Mais la Providence sait répandre , quand
elle veut , comme je l'ai souvent observé , des graces
jusque sur les objets les plus horribles. La lave en
quelques endroits est peinte d'azur , d'outre - mer , de
(1) Il n'y a que de la fatigue et bien peu de danger à descendre
dans le cratère du Vésuve. Il faudroit avoir le malheur
d'y être surpris par une éruption .
60 MERCURE DE FRANCE ,
jaune et d'oranger. Des blocs de granit , tourmentés
et tordus par l'action du feu , se sont recourbés à
leurs extrémités , comme des palmes et des feuilles
d'acanthe. La matière volcanique , refroidie sur les
rocs vifs autour desquels elle a coulé, forme çà et là
des roses , des girandoles , des rubans ; elle affecte
aussi des figures de plantes et d'animaux , et imite
les dessins variés que l'on découvre dans les agates .
J'ai remarqué sur un rocher bleuâtre , un cygne de
lave blanche, si parfaitement modelé, que vous eussiez
juré voir ce bel oiseau dormant sur une eau paisible ,
la tête cachée sous son aile , et son long cou alongé
sur son dos comme un rouleau de soie.
Ad vada Meandri concinit albus olor.
Je retrouve ici ce silence absolu que j'ai observé
autrefois , à midi , dans les forêts de l'Amériqué , lorsque,
retenant mon haleine, je n'entendois que le bruit
demes artères dansmes tempeset le battement demon
coeur.Quelquefois seulementdes bouffées de vent, tombantduhautdu
cône au fonddu cratère, mugissent dans
mes vêtemens ou sifflent dans mon bâton: j'entends
aussi rouler quelques pierres que mon guide fait fuir
sous ses pas , en gravissant dansles cendres. Un écho
confus , semblable au frémissement du métal ou du
verre , prolonge le bruit de la chute , et puis tout se
tait. Comparez ce silence de mort aux détonations
épouvantables qui ébranloient ces mêmes lieux, lors
que le volcan vomissoit le feu de ses entrailles , et couvroit
la terre de ténèbres .
On peut ici faire des réflexions bien philosophiques
, et prendre si l'on veut en pitié les choses humaines.
Qu'est-ce en effet que ces révolutions si
fameuses des empires , auprès de ces accidens de la
nature qui changent la face de la terre et des mers ?
Heureux du moins si les hommes n'employoient pas
à se tourmenter mutuellement le peu de momens
qu'ils ont à passer ensemble ! Mais le Vésuve n'a pas
ouvert une seule fois ses abymes pour dévorer les
JUILLET 1806. 61
cités , que ses fureurs n'aient surpris les peuples au
milieu du sang ou des larmes. Quels sont les premiers
signes de civilisation , les premières marques du pas
sage des hommes que l'on a retrouvés de nos jours ,
sous les cendres éteintes du volcan ? Des instrumens
de supplice, des squelettes enchaînés ! (1)
Les temps varient , et les destinées humaines ont la
même inconstance. « La vie , dit la chanson grecque ,
fuit comme la roue d'un char. »
Τροχός ἅρματος γὰρ οἷα
Βίοτος τρέχει κυλιθείς.
Pline a perdu la vie pour avoir voulu contempler de
loin le volcan dans le cratère duquel je suis tranquil.
lement assis ! Je regarde fumer l'abyme autour de moi.
Je songe qu'à quelques toises de profondeur , j'ai un
gouffre de feu sous mes pieds, je songe que le volcan
pourroit tout-à-coup s'ouvrir , et me lancer en l'air
avec ces quartiers de marbres fracassés.
Quelle Providence m'a conduit ici ? Par quel
hasard les tempêtes de l'océan américain , m'ont-elles
jeté aux Champs de Lavinie : Lavinaque venit littora.
Je ne puis m'empêcher de faire un retour sur
les agitations de cette vie où les choses , dit saint
Augustin, sont pleines de misères et l'espérance vuide
debonheur. « Rem plenam miseriæ , spem beatitu-
>> dinis inanem.>> Né sur les rochers de l'Armorique ,
le premier bruit qui a frappé mon oreille en venant
au monde est celui de la mer; et sur combien de
rivages n'ai-je pas vu depuis se briser ces mêmes flots
que je retrouve ici ? Qui m'eût dit , il y a quelques
années , que j'entendrois gémir au tombeau de Scipion
et de Virgile , ces vagues qui se dérouloient à mes
pieds sur les côtes de l'Angleterre ou sur les grèves
du Canada ? Mon nom est dans la cabane du Sau-
( 1) APompéïa.
62 MERCURE DE FRANCE ,
vagede la Floride. Le voilà sur le livre de l'hermite
du Vésuve. Quand déposerai - je à la porte de mes
pères le bâton et le manteau du voyageur ?
O patria ! o divùm domus Ilium !
Que j'envie le sort de ceux qui n'ont jamais quitté
leur patrie , et qui n'ont d'aventures à conter à personne
! DE CHATEAUBRIAND.
Note de l'éditeur. On sent en lisant ces dernières lignes
qu'elles sont l'expression d'un sentiment vrai , et que celui qui
Ies a écrites ne sera véritablement heureux que lorsqu'il aura
déposéàla porte de ses pères le bâton et le manteau du voyageur.
Mais ( aujourd'hui son absence nous permet de le dire
sans offenser sa modestie ) , au bonheur même il préfère la
gloire , cette gloire qui ne s'acquiert que par des ouvrages
dignes de la postérité. Il est digne de remarque que celui de
tous les écrivains que la nature a doués de la plus riche imagination,
ne se permette jamais de rien décrire qu'il ne l'ait vu.
Avant de peindre les déserts de l'Amérique , les cabanes et les
moeurs des Sauvages , M. de Châteaubriand avoit parcouru ces
déserts , vécu avec les sauvages , habité leurs cabanes. Occupé
aujourd'hui d'un ouvrage dans lequel la scène sera presque
toujours en Grèce, il vient de partir pour visiter ce pays
deforte et ingénieuse mémoire. Ne se proposant pas d'étudier
les moeurs des Grecs modernes , il ne veut que voir les
lieux illustrés par tant de grands hommes et par des événemens
dont le souvenir ne périra point : quelques mois lui suffiront.
Pendant ce court espace , il ne sera pas étranger à la rédaction
du Mercure : D'Athènes , de Thèbes , de Constantinople ,
de la plaine de Troie , il doit écrire à un de ses amis , qu'il a
autorisé à nous communiquer ses lettres , pour les imprimer
dans ce journal.
Les Tombeaux de l'Abbaye Royale de Saint - Denis;
par M. Treneuil.
Profanation des Tombes Royales de Saint-Denis , en 1793 ;
par Mad. de Vannoz , née Sivry. - A Paris , chez Giguet
et Michaud, imprimeurs-libraires , rue des Bons-Enfans ,
n°. 34; et chez le Normant , imprimeur-libraire , rue des
Prêtres Saint-Germain-l'Auxerrois , n°. 17.
De tout temps l'élégie a fait entendre sa voix parmi les
tombeaux : c'estpeut-être aujourd'hui lapremière fois qu'elle
JUILLET 1806. 63
gémit sur leur profanation. Et ce ne sont pas les outrages
éprouvés par des cendres vulgaires qui lui inspirent ses chants
de douleur : elle pleure la violation de l'asile commun où
reposoient tant de grands monarques , qui dans leur vaste
royaume n'ont pu conserver l'étroite demeure que la religionde
tous les peuples assure au dernier des hommes. On
s'étonnera peut-être que la poésie ait attendujusqu'ici às'emparer
d'un sujet si triste et si touchant : je pense , pour moi ,
que les ouvrages dont je vais rendre compte auroient beaucoup
perdu à paroître plus tôt. Les cendres royales , si indignement
outragées , n'étoient pas apaisées encore , et le tableau
de ces profanations non réparées eût été plus propre à flétrir
l'ame, qu'à lui donner ces émotions mélancoliques dont elle
est si avide. En effet, l'élégie , comme tout autre genre de
poésie , se plaît dans les contrastes; elle aime à mêler aux
sombres couleurs dont elle compose ses tableaux , quelques
teintes plus douces où l'oeil puisse se reposseerr;; elle veut verser
elle-même un baume bienfaisant sur la blessure qu'elle a faite ;
enun mot, c'est au moment où les autels expiatoires s'élèvent
sur les lieux mêmes souillés de tant de sacriléges , qu'il convenoit
à l'élégie d'élever sa voix pour dévouer toutes ces impiétés
à l'indignation de la postérité.
Nous devons donc féliciter doublement M. Treneuil et
Mad. de Vannoz d'avoir senti les premiers tout l'intérêt d'un
si beau sujet , et d'avoir publié leurs ouvrages si à-propos.
C'estla poésie qui devoit être l'interprète de la reconnoissance
des Français pour un décret également cher à la morale et à
la religion. Le succès qu'ont obtenu ces deux élégies suffit
pour montrer que le goût du plus noble des arts s'est ranimé
parmi nous avec les idées religieuses où il puisa toujours ses
beautés les plus touchantes. Quel intérêt auroit pu faire naître
unpoëme sur la violation des tombes royales, si on n'avoit
vudans ces outrages inouis qu'un déplacement de matières
àjamais insensibles? C'est parce que ces dépouilles illustres
furent habitées par des ames immortelles; c'est parce que la
foi nous apprend qu'elles doivent elles-mêmes se ranimer un
jour, que leur profanation a inspiré à la poésie des plaintes si
pathétiques et si touchantes : nouvelle preuve de l'erreur grossière
où sont tombés ces écrivains cyniques , qui n'ont pas vu
combien il étoit dangereux , même pour leseul intérêt des
lettres , d'oser rompre l'antique alliance qui unit la religion et
lesarts.
Je parlerai d'abord du poëme de M. Treneuil, qui a été publié
le premier. Ceux même qui ne l'ont pas encore lu, enont
puvoirdans les journaux les morceaux les plus remarquables.
64 MERCURE DE FRANCE ,
En voici un que je ne me rappelle pas d'avoir vu cité nulle
part, et qui me paroît pourtant le plus touchant de l'ouvrage:
Louis , des souverains le plus infortuné ,
Par la mort de ton frère au trône condamné,
Lorsque tu recueillois tous les voeux de la France ,
Par tes vertus encor plus que par ta naissance ,
Qui l'eût dit que, déchu d'un empire si beau ,
On dût à ta misère interdire un tombeau ,
Ton nom à notre voix , à nos yeux ton image ;
Et qu'en ce jour de sang , de deuil et d'esclavage ,
La seule piété , fidèle à tes malheurs ,
Viendroit furtivement te donner quelques pleurs?
Reçois- en le tribut : ah ! trop digne d'envie
Celui qui , s'arrêtant sur le seuilde la vie ,
T'abandonna le trône , et , détournant les yeux ,
Prit un rapide essor vers le trône des cieux !
Mais ton destin me touche et doit peu me surprendre:
La mort même sembloit avoir proscrit ta cendre ;
Du sépulcre , peuplé des princes de ton sang ,
Ton aïcul , plus heureux , ferma le dernier rang .
Quand, pour le saluer de tes adieux funèbres ,
Tu vins de cet abyme aborder les ténèbres ,
Ton regard aperçut , sans doute avec effroi ,
Qu'il ne s'y trouvoit pas une place pour toi .
Qui sait , qui me dira si de ce noir présage
Ta sagesse entendit le sinistre langage ?
Cet oracle , rendu par la voix de la mort ,
T'aura-t-il révélé que le torrent du sort
Entraîneroit bientôt ton empire et ta race ?
Ainsi de la grandeur le fantome s'efface .
La France a vu briller sur le trône des lis ,
Le sang de Charlemagne et celui de Clovis ,
La race de Capet .... Une race nouvelle
La remplace , fleurit , et doit passer comme elle.
La plupart des critiques qui ont parlé de cet ouvrage , l'ont
loué sans restriction. Après y avoir reconnu avec eux de beaux
détails , il doit m'être permis de relever les défauts que je
crois y voir, avec cette franchise que réclame l'intérêt de l'art ,
et l'estime même inspirée par le talent de l'écrivain.
M. Treneuil suppose que dans le temps où la France
gémissoit sous le joug de la terreur , le besoin d'oublier
Paris et ses tyrans le conduit à l'abbaye Saint-Denis. Des
hurlemens partis du temple , le frappent de surprise et de
erainte. Il approche, il voit une troupe de forcenés occupés
àmutiler les tombeaux des rois , et à faire subir mille outrages
à leurs cadavres. Le poète décrit toutes les fureurs dont il fut
témoin. Il y a plusieurs traits frappans dans cette peinture ;
mais il auroitdû sentir qu'en se plaçant en présence d'un pareil
spectacle , il se trouvoit dans la nécessité , ou de le retracer
d'un pinceau foible et sans énergie , ou d'offrir un tableau
hideux
JUILLET 1806. 65
DERE
DE
L
5.
hideux et révoltant. De plus , c'étoit se mettre dans le cas de
s'interdire toutes les idées accessoires qu'il vouloit faire entrer
dans son plan. Après avoir exprimé son horreur pour un parell
attentat , après avoir appelé la colère de Dieu sur ceux qui
l'ont commis , il n'avoit plus rien à dire: il ne lui restoit plus
qu'à fuir ce spectacle d'impiétés . Est- il vraisemblable en cen
effet , même poétiquement parlant , qu'au moment où ses
yeux étoient effrayés de tant de profanations , où les cris de
l'impiété retentissoient à son oreille , il ait cru voir , comme
il nous l'assure , un choeur d'anges chantant sur l'orgue et la
cithare des prières propices au repos des manes solitaires ,
consolant ce qu'il appelle assez improprement l'exil et
l'abandon de nos rois, et implorant le pardon de leurs
assassins ? Se rappelle-t-il bien d'avoir cru ensuite voir planer
sur la France avilie le génie affreux de l'impiété ; et
son imagination auroit-elle oublié le spectacle terrible qui
frappoit ses regards, pour lui faire entendre les gémissemens de
Buffon , de Penthièvre, de Sévigné , dont les cendres furent
aussi dispersées par un crime affreux , sans doute , mais qui
dans cet instant devoit bien moins l'occuper que celui qui se
commettoit sous ses yeux ?Est-il naturel sur-tout que la voix
du temps ait choisi ce moment pour lui répéter l'origine et
lagloire de ce temple sacré , et qu'il se soit livré alors à toute
une dissertation savante sur la fondation et l'histoire de l'abbaye
de Saint-Denis ? Je pense qu'exposer de pareilles conceptions,
c'est en faire assez la critique; et tout le monde sentira
que , fussent-elles rendues en très-beaux vers , elles paroîtroient
toujours très-froides , parce qu'elles sont incompatibles
avec la situation où se suppose le poète. On n'approuvera
pas davantage cette autre digression , qui n'est guère
mieux liée au sujet :
Verra-t-on en ces lieux ramper les courtisans ?
Viendront-ils de leur Muse y vendre les présens ,
Ces poètes flatteurs , race avide etfrivole ,
Pour qui toute la gloire est dans l'or du Pactole ;
Ces lâches qui , d'un vers ingrat et clandestin ,
Ont, le soir, outragé l'idole du matin ;
Et qu'ensuite on a vus , dans leurs chants magnanimes ,
Honorer les bourreaux , insulter aux victimes ;
Fierset bas tour-à- tour, politiques serpens,
Parinstinct à la fois et par calcul rampans,
Qui traînent , d'un parti dans le parti contraire,
L'opprobre d'un talent servile et mercenaire ?
Oatre que ces vers ne sont pas bons , un lieu commun aussi
usé ne doit plus trouver place dans un poëme , que quand il
est nécessairement amené par le sujet; ce qui n'est sûrement
pas dans ce cas-ci.
E
66 MERCURE DE FRANCE ,
J'ai vu les vers suivans cités avec éloge dans unjournal :
Maisquelles sont ces fleurs qu'un vent religieux
Amène sur son ale et dépose en ces lieux ?
Quoi ! tu quit.es le temple où vivent des racines ,
Pieuse giroflée , amante des ruines ,
Et ton tribut fidèle accompagne nos rois !
Ah! puisque la terreur a courbé sous ses lois
Dulis infortuné la tige souveraine,
Que nos jardins en deuil te choississent pour reine ,
Triomphe sans rivale , et que ta saintefleur
Croissepour le tombeau , le tróne et le malheur!
Expressions et pensées , presque tout est maniéré dans ces vers ;
et pour que les derniers eussent quelque sens , il faudroit que
la giroflée eût servi quelquefois d'emblême pour désigner le
tombeau et le trône , comme l'ont souvent désigné le lis et le
cyprès réunis: or , je ne crois pas que jamais on en ait fait un
signe allégorique.
On conçoit aisément que le spectacle de la violation des
tombes royales ait fait naître dans l'ame du poète une foule de
sentimens et d'idées. La grande difficulté et le point essentiel
étoit de savoir choisir; car le moyen de ne faire aucune impression
, c'est de vouloir en produire à la fois un trop grand
nombre. On veut avec raison que l'action soit une dans l'épopée
et la tragédie. Il y a une sorte d'unité qui n'est peut-être
pas moins nécessaire dans l'élégie : c'est l'unité de sentiment.
La douleur et la mélancolie se nourrissent d'un petit nombre
d'idées , et elles ramènent tout à l'objet qui les occupe. Le
poète doit donc saisir ce caractère ; et qu'il ne craigne pas que
l'espèce de monotonie qui pourroit résulter de ce retour fréquent
des mêmes pensées et de cette teinte sombre dont elles
sont toutes empreintes , fasse naître l'ennui. Le langage de la
vérité et de la nature se fait nécessairement entendre, à l'ame
du lecteur. L'esprit est séduit dès que le coeur est touché , et
le but de l'art est atteint.
J'ai dit que l'auteur avoit méconnu le moyen d'y arriver,
en supposant qu'il avoit été témoin de la profanation
des cendres de nos rois. La véritable manière de traiter ce
sujet , étoit de placer dans l'éloignement cette scène plus
propre à inspirer l'horreur qu'à toucher. L'élégie doit laisser
à la tragédie les situations trop violentes. Pour elle, ce qu'elle
aime sur-tout à peindre , ce sont les rêveries tristes qui
succèdent aux égaremens d'une longue douleur; ce sont
encore les sentimens mélancoliques qui s'emparent de l'ame,
à l'aspect des ruines et des ravages que le temps et les bouleversemens
politiques ont laissés apres eux. En un mot , si la
peinture vouloit la caractériser dans une allégorie juste et
JUILLET 1806. 67
ingénieuse , il me semble qu'elle ne devroit pas la représenter
sous les traits d'une femme au désespoir , se meurtrissant le
sein sur la tombe d'un objet chéri , ou disputant sa cendre à
des ennemis implacables : ce seroit plutôt cette mère dont
parle M. Delille ,
Qui visitant d'un fils la dernière demeure ,
S'assied, croise les mains,baisse la tête et pleure.
Telle est l'idée que Mad. de Vannoz paroît s'être faite du
poëme élégiaque. Ses vers respirentbien cette tristesse rêveuse
et recueillie qui doit caractériser ce genre de poëme. La
marche qu'elle a suivie est simple et naturelle. Tandis que la
terreur pèse sur la France , elle va chercher des consolations
au pied des autels ; elle entre à l'abbaye de Saint-Denis ; elle
suppose que la nuit règne : cela lui donne occasion de peindre
deseffets qui préparent l'ame du lecteur aux sensations mélancoliques
qu'elle veuty faire naître. Rien de plus vrai que
la description du cloître gothique ou pénètrent d'espace en
espace quelques rayons de la lune; rien de mieux senti que
les pensées tristes et l'espèce de terreur involontaire que
causent le silence de la nuit et le voisinage des tombeaux. Le
lecteur me saura gré de lui mettre sous les yeux les principaux
traits de ce tableau :
Jemarche en hésitant : le cloftre abandonné
D'abord s'offre à mes yeux , de mousse couronné;
Quelques arbres épars entourent ses portiques ;
L'orfraie au loin gémit sous leurs rameaux antiques ;
La plante usurpatrice entr'ouvre ces arceaux ,
Et le temple ébranlé menace les tombeaux.
Desondisque attristé la lune pâlissante
Laisse à peine échapper un rayon vacillant;
Atravers les vitraux il entre en se brisant ,
Va frapper au hasard , et l'ogive tremblante,
Etdes frèles pilliers le gothique ornement;
Ou, quelquefois , tombant sous ces arcades sombres ,
Par un trait lumineax semble épaissir leurs ombres.
Vers le temple entr'ouvert j'avance avec respect ,
Et dans l'obscurité , sans soutien et sans guide,
Sur les marbres sacrésje porte un pas timide.
Je crains d'interroger ce lieu sombre et muet;
Mais dans l'air ébranlé le vent gémit et gronde.
Apeine il a troublé ce repos effrayant,
Sous ces cloîtres le bruit s'éloigne en résonnant ;
Et, réveilllant l'écho de la voûte profonde,
Au miliendu silence , il revient jusqu'à moi
Par des sons imprévus redoubler mon effroi .
Fantôme de grandeur qui remplis cette enceinte,
Tu frappes tous mes sens de respect et de crainte!
Ce temple saint, d'un Dieu me peint lamajesté;
E 2
68 MERCURE DE FRANCE ,
Sous mes pieds le trépas entasse ses victimes.
Les règnes et les noms , l'un par l'autre effacés ,
Comblent ce gouffre immense, et dans leurs rangs pressés
L'impitoyable mort ne laisse plus de places .
Tous ces héros fameux , ces monarques divers ,
Que dans l'étonnement adoroit l'univers ,
De leur trône au tombeau sont forcés de descendre ;
L'urne étroite sans peine a contenu leur cendre .
Tant de palais en vain attestoient leur splendeur,
Vainement sous son poids leur char triomphateur
Dans sa course brillante a fatigué la terre;
L'heure a sonné : déjà leur grandeur passagère
Au souffle de la mort , et tombe et se détruit ,
Comme, au souffle des vents , cette toile légère
Que suspe à leur tombe un insecte éphémère.
Tout-à-coup le poète sent des débris sous ses pas. Que vat-
il découvrir , et quels nouveaux forfaits cette destruction
lui annonce-t-elle ? Un vieillard qui prioit parmi ces ruines
entend sa voix , et lui raconte les crimes dont il a été témoin .
Cette forme dramatique introduit dans l'élégie une heureuse
variété. Le discours du vieillard est tout ce qu'il devoit être.
Point de déclamation , point de fausse sensibilité ; rien d'exagéré
, rien d'étranger au sujet. Aussi est-il d'autant plus touchant
, que l'auteur s'y est plus oublié lui-même. Je voudrois
pouvoir le rapporter tout entier , afin de justifier cet eloge ;
dans la nécessité de me prescrire des bornes , je ne citerai que
le morceau suivant :
Ovous dont ces brigands ont cru flétrir la gloire ,
Manes, consolez-vous ! De vos noms immortels
Un forfait inoui conserve la mémoire :
Votre asile est détruit , vous aurez des autels .
L'univers indigné vengera vos injures;
Partout l'homme honorant la cendre des aïeux ,
Sous les parvis sacrés plaça leur sépulture ,
Etle culte des morts touche à celui des Dieux .
C'est toi qui l'ordonnas , ô justice suprême !
Cemortel, de ton souffle animé par toi- même ,
Tu ne le laissas point , au bord du monument ,
Seul, avec la douleur, attendre le néant.
Il chancelle en sortant du palais de la vie;
Mais la Religion , sur le dernier degré
Se place, et , lui montrant sa dernière patrie ,
Couvrit ce corps éteint de son manteau sacré :
Et lorsqu'au pur séjour des clartés éternelles
L'ame s'élève enfin , et rejette au néant
Son voile de poussière , eiranger vêtement ,
La Foi protège encor nos dépouilles mortelles ,
Bénit le sol pieux qui reçoit ces dépôts ,
Consacre leur asile , et veille à leur repos .
De la destruction la mort n'est point suivie;
JUILLET 1806. 69
La tombe est un chemin qui ramène à la vie :
C'est d'un être immortel l'asile respecté,
La limite du monde et de l'éternité .
Mad. de Vannoz , trompée par cette défiance de soi-même
qui accompagne presque toujours le vrai talent , dit dans une
note qu'elle a cru s'apercevoir que ce dernier morceau n'entroit
pas dans la marche naturelle du récit du vieillard :
j'oserai ici plaider pour elle contre elle-même. Il me semble
qu'il n'y a rien dans ces vers qui n'appartienne non-seulement
au sujet, mais même au caractère de celui qui parle. L'homme
sur le bord de la tombe éprouve le besoin de se remettre sans
cesse devant lesyeux ces idées d'immortalité qui le consolent ,
et il saisit volontiers l'occasion d'en parler. C'est encore le
propre des vieillards d'aimer à moraliser , et de se livrer à
des digressions dans leurs discours. Cette observation n'a pas
échappé aux grands poètes. Aussi le sage Nestor oublie-t-il
assez souvent le but de ses harangues , pour le plaisir de raconter
et d'instruire ?
Le seul reproche que je me permettrai de faire à Mad. de
Vannoz ( car il ne faut pas parler de quelques vers foibles ,
de quelques expressions vagues ou négligées qu'elle corrigeroit
d'un trait de plume ) , c'est d'avoir supposé que Louis XI
avoit été inhumé à Saint-Denis , tandis qu'il le fut à Notre-
Dame de Cléry. Je conviens avec elle qu'une semblable transposition
de lieu est permise dans la poésie ; mais c'est seulement
quand il en résulte quelque beauté. Elle feint que les
profanateurs se jetèrent d'abord sur les tombeaux de Louis XI
et de Charles IX. Ce n'étoit pas la peine d'altérer la vérité
historique pour leur prêter dans leurs fureurs une sorte de
justice dont ils étoient bien incapables. On sait que le premier
cercueil qu'ils rencontrerent fut celui qui renfermoit
Louis XIV ; et cette circonstance est assez frappante , pour
qu'on doive s'étonner que l'auteur n'en ait pas fait usage.
Mad. de Vannoz dit dans l'avant-propos , qu'elle compte
sur l'indulgence qu'on accorde aux femmes : je l'ai assez citée ,
pour persuader le lecteur qu'elle n'a pas besoin de cette indulgence.
Je ne sais quel poète, voulant apparemment réduire le
beau sexe à la lecture de ses vers , lui interdisoit , il y a quelques
années , le droit d'en composer lui-même. Je n'oserois
assurer à Mad. de Vannoz que son élégie puisse convertir ce
rival jaloux ; mais on peut du moins lui promettre le suffrage
de tous les juges désintéressés : ils applaudiront tous à un
ouvrage qui , per la sensibilité douce et vraie et les sentimens
pieux qui l'ont dicté , est si digne d'une femme , et n'honore
pas moins son coeur que son talent.
3
70 MERCURE DE FRANCE ,
Il paroîtroit peut-être naturel de terminer cet article en
comparant entr'eux les ouvrages dont on vient de parler ; mais
je crois avoir mis le lecteur en état de prononcer. Un parallèle
plus détaillé ne seroit propre qu'à blesser l'un des deux écrivains
, sans être d'aucune utilité pour l'un ni pour l'autre ,
ni d'aucun intérêt pour le public. C.
Poétique anglaise ; par M. Hennet, membre de la Légiond'Honneur.
Trois volumes in-8°. Prix : 15 fr. , et 20 fr.
par la poste. A Paris , chez Théoph. Barrois , libr. , quai
Voltaire; et chez le Normant , impr.-libr. , rue des Prêtres
Saint-Germain-l'Auxerrois , nº°. 17.
S'IL S'agissoit encore de décider laquelle vaut mieux de la
poésie française ou de la poésie anglaise , si ce grand procès
n'étoit pas jugé depuis long-temps au tribunal de tout ce qu'il
ya de gens de goût en Europe, je dirois que cet ouvrage est
un excellent recueil de mémoires en faveur de la dernière ;
et , pour achever son éloge , j'ajouterois qu'ony reconnoît la
sagesse et le talent d'un auteur français. Je le dis très-sérieusement
: quoique M. Hennet ait consacré son travail à la gloire
des poètes anglais , il a fait un très-bon ouvrage : on ne peut
montrer plus d'esprit et plus de connoissances en soutenant
une mauvaise cause ní défendre avec plus de goût des
hommes sans goût.
,
Pour le prouver , il me suffiroit de jeter un coup-d'oeil
sur ses trois volumes. Le premier contient les règles de
la poésie des Anglais , le second l'histoire de leurs poètes ,
le troisième des traductions de leurs plus beaux morceaux.
Or , il résulte de ces règles que la poésie des Anglais n'a
point de règles; de cette histoire , que leurs poètes ne sont
estimables qu'autant qu'ils se rapprochent des nôtres ; et de
ces traductions , que leur auteur lui-même a désespéré de nous
faire admirer les poètes Anglais tels qu'ils sont , et que poury
parvenir , il s'est cru obligé de leur prêter la grace et la raison
française. Ne voilà-t-il pas un singulier éloge de la poésie
anglaise ? et n'ai-je pas eu raison de dire que M. Hennet a
fait un excellent ouvrage ? Mais il l'a composé de très-bonne
foi ; et si l'éloge qu'il fait de cette poésie est si peu flatteur ,
c'est qu'à un auteur plein de goût , il eût été impossible de le
faire autrement.
Tâchons maintenant de donner une idée plus étendue de
ces trois volumes .
JUILLET 1806.
71
Lepremier commence par un pompeux éloge de la langue
anglaise. On a souvent dit que cette langue est très -riche ,
parce qu'elle a souvent cinq ou six mots pour exprimer la
même chose. Mais on n'a pas dit que sa poésie aussi est trèsriche
, parce que ces mots sont presque tous des monosyllabes ;
etcette idée vraiment neuve est celle que que M. Hennet ertreprend
de développer. «On sent, dit-il , qu'avec des mots si
>> courts, il est facile de renfermer beaucoup de pensées en
>> peu de lignes. >> On sent , dites-vous ? Non vraiment , je
ne le sens pas. Est-ce qu'une ligne qui renferme vingt mots
contient nécessairement deux fois plus de pensées qu'une autre
qui n'en renferme que dix ? On sent ! et non encore fois :
onsent que des vers pareils sont fort durs, et voilà tout. Mais
quand on le sentiroit , que s'ensuivroit-il en faveur de la
poésie anglaise ? Il y a des hommes qui parlent toujours de
précision et d'énergie , comme si la précision et l'énergie
étoient tout , et que l'harmonie et le bon goût ne fussent rien.
Il s'agit bien de faire des vers énergiques ; il s'agit d'en faire
qui plaisent ; et excepté dans quelques cas assez rares , les
vers composés de monosyllabes ne plaisent pas.
Les Sauvages sont par caractère les plus énergiques des
hommes , et je ne doute point que par paresse, ils ne fussent
toujours très-précis dans leurs expressions , si leurs langues
imparfaites leur permettoient de l'être. Voudroit-on nous
faire admirer la précision énergique des Sauvages? Et lorsque
nous avons un langage doux, clair , harmonieux , un langage
qui a contribué à nous rendre le peuple le plus civilisé de la
terre , espère-t-on de nous faire regretter cet heureux tempa
où l'on parloit dans la Gaule à la manière des Hurons et des
Iroquois ? On croit en effet être revenu à ces temps , lorsqu'on
entend proposer comme des modèles , des vers pareils à
celui-ci :
(1 ) What dust we doat on , when' tis man we love?
POPE . Eloïsa ta Abelard.
<< Comment rendre , s'écrie ici M. Hennet , l'énergique pré-
>> cision de ce vers ? >> Comment? nous n'y songeons pas ,
nous serions même bien fachés que nos plus méchans poetes
eussent les moyens d'en faire d'aussi mauvais. What , we ,
when, we! dust, doat, ont'is ! Je suis persuadé que si nous
(1) « De quelle poussière nous sommes épris , quand c'est l'homme que
nous aimons ! » ( Trad. de M. Hennet. ) Mais pour suivre le génie de la
langue anglaise , il faudroit pouvoir dire : Quelle poussière nous attachous
à notre affection , quand c'est l'homme que nous aimons.
4
72 MERCURE DE FRANCE ,
voulions à plaisir renfermer dans un espace donné des syllabes
aussi sourdes et aussi dures , et en former un sens quelconque,
nous n'en viendrions pas à bout. Il n'y a que la langue
anglaise qui soit capable de faire ces choses-là.
Je conviens cependant que ceux de nos poètes qui ont pris
les Anglais pour modèles , ont quelquefois malheureusement
réussi à s'en rapprocher; et s'il falloit en donner la preuve ,
je la trouverois dans d'autres vers cités par M. Hennet.
« Comment, dit-il encore , rendre la vivacité de ces quatre
>> vers , dont trois sont monosyllabiques , et qui sur quarante
>> syllabes contiennent trente-huit mots ?
No , fly me, fly me far as pole from pole
Rise Alps between us , and whole ocean roll !
Ah ! come not , write not , think not once of me
Nor share one pang ofall i fell for thee.
POPE. Eloïsa to Abelard.
>> Colardeau , continue toujours M. Hennet , traduit ou
>> plutôt imite ainsi ce passage :
Mais , non , fuis , cede au ciel Héloïse mourante ;
Fuis , et mets entre nous l'immensité des mers .
Habitons les deux bouts de ce vaste univers .
Ne viens point , cher amant , je ne vis plus pour toi ;
Je te rends tes sermens ; ne pense plus à moi.
>>> Ce sont de beaux vers , sans doute ( c'est toujours M. Hennet
>> qui parle ) ; mais ce ne sont pas les vers anglais. >> Et moi :
j'ose dire que ces vers ne sont pas beaux. Ils le seroient peutêtre
s'ils contenoient trente-huit mots sur quarante syllabes....
Il faut que je compte à mon tour..... Vraiment ils en contiennent
quarante - six ; c'est huit de plus qu'à l'original ,
comment se fait-il donc que ces vers soient si foibles ? Ne
seroit ce pas parce qu'ils en ont trop ? Eh ! que sert de
compter ? Ne voyez-vous pas que ce sont de ces vers que
vous appelez monosyllabiques , et que s'ils sont mauvais ,
c'est précisément parce qu'ils ressemblent trop à des vers
anglais ?
Mais achevons de détailler les avantages que la langue anglaise
donne à ses poètes. Nous employons quatre mots pour
dire privé de son père , privé de son épouse. En anglais on
n'en emploie qu'un : fatherless , vifeless. Au moyen de ces
quatre lettres less , on formeroit mille mots pareils. Cet avantage
est grand , et M. Hennet ne manque pas de le faire
server ; mais ce qu'il ne dit pas , c'est que les Anglais emploient
ces mots à propos de tout, c'est qu'ils ont des dou
JUILLET 1806. 73
leurs veuves et des détresses orphelines ; et M. Hennet trouve
ces expressions admirables . « Comment, dit-il , rendre en
>> français ces vers si expressifs et si touchans :
(1) Our fatherless distress was left un moan'd
Yourwidow doulours likewise be unwept.
SHAKESPEARE. Richard III.
Comment ? dirai -je à mon tour; je vous le demande à
vous-même. Si vous voulez que nous les rendions , tâchez
d'abord de nous les faire comprendre. Hoc opus.
En général , il me semble que M. Hennet n'est pas asse.z
prudent dans le choix des passages qu'il cite pour faire admirer
ses poètes. « Thomson , dit-il quelque part , vous
>> montre ce que cent fois vous avez vu dans la campagne d'un
>> oeil inattentif; il vous peint l'oiseau
With bill ungulpht
Shaking the sounding march.
Avec un bec engouffré ,
Ebranlant le marais qui retentit.
Il auroit dû dire que Thomson peint ce qu'on n'a jamaisvui
car qui a jamais vu un bec engouffré , ébranlant un marais
et lefaisant retentir ?
Autre avantage. Les Anglais prennent des mots partout ,
et avec ces mots ils en font d'autres. Par exemple , ils ont pris
dans notre langue le mot rendez-vous , et ils en ont fait
rendevouser. Imaginez la grace que cela donne à leur poésie ,
et combien nos pièces légères seroient plus légères , et par
conséquent plus agréables , si nos poètesy pouvoient , comune
les Anglais , rendevouser leurs Iris. Ce n'est pas assez . Avec
les mots de leur propre langue, ils en font de nouveaux. C'est
ainsi qu'avec unthougthfull , sans pensées , ils font unthougthfullness
, cet état où on ne pense pas. Unthougthfullness
! Comme ce mot est énergique !Aussi il contient dixsept
lettres , sur lesquelles quatre voyelles. Sans cela je lui
préférerois thougthlessness , qui a le même sens , et qui se
termine d'une manière plus agréable : lessness ! Comme cela
est joli ! C'est un mot qui rime avec lui-même. Mais quoi !
celui-ci contient une lettre de moins.
Eh bien! presque toute la langue anglaise est composée de
mots pareils. Qu'on se figure donc des pages entières remplies
(1) Notre détresse orpheline de père resta ingémie :
Que vos douleurs veuves scient également impleurées.
Traduction de M. Hennet.
74 MERCURE DE FRANCE ,
d'unthougthfullness , thougthlessness , what , ve , when, dust,
doat , t'is ; et qu'on nous dise ensuite s'il est possible de faire
enfrançais quelque chose de si harmonieux , de si doux , de si
ravissant. N'est-ce pas le cas de s'écrier avec M. Roscomon
dans je ne sais quel poème sur l'art de traduire.
(1) Vain are our neighbours' hopes , and vain their cares.
The fault is more their languagès than theirs.
Veut-on savoir enfin ce qui donne aux poètes anglais une
supériorité si incontestable sur les nôtres , ou , comme le dit la
suite des vers que je viens de citer , et que M. Hennet a placé
si à-propos à la tête de son ouvrage , pourquoi la poésie anglaise
ressemble à un bon gros lingot bien lourd, tandis qu'on
ne peut comparer la nôtre qu'à unfil délié de métal ?
(2) The weighty bullion of one sterling line
Drawn to french wire , would thro' wholeshine pages.
ROSCOMON. On translated verse.
C'est Pope , le sage Pope qui , en deux vers cités à la page
suivante de M. Hennet, nousen donnera la raison ; et la voici :
C'est que les Anglais sont libres , et qquuee nous sommes esclaves ;
c'est qu'il n'y a ni bon sens , ni raison , ni même de rime qui
les gouverne , et que nous , nous obéissons aux règles , aux
rimes , et même à la raison.
(3) The rules a nation , born to serve , obeys;
But we , brave Britons , foreign laws despisd.
La patience échappe. Eh! de quoi s'avise un M. Roscomon?
Queveut- il dire lorsqu'il assure que lepesant lingot d'une ligne
sterling , alongé enfil de métalfrançais brilleroit dans des
pages entières ? Quel est le sens enfin de cette lourde phrase ?
Que l'esprit anglais est pesant? Nous en convenons. Que notre
langue est plus souple, plus maniable ; et notre esprit de
meilleur aloi ? Tout cela est vrai. Je n'en voudrois même,
s'il le falloit , apporter d'autres preuves que ces deux vers.
Qu'est-ce qu'une ligne sterling , pour dire une ligne anglaise?
etqu'est-ce qu'unfil de métal qui brille à travers des pages?
(:) Vain est l'espoir de nos voisins , vain leurs efforts.
La faute en est plus à leur langage qu'à eux.
(2) Le pesant lingot d'une ligne sterling ,
Alongé en métal français , brilleroitdans des pages
(3) Une nation née pour servir obéit aux règles;
Mais nous , braves Bretons , dédaignons les lois étrangères .
JUILLET 1806. 75
i
Mais s'il a voulu dire que les auteurs anglais sont plus précis
et plus solides que les nôtres ; que leurs livres sont mieux faits ,
et qu'il y a plus de pensées dans Shakespeare , Young ou
Thomson , que dans Corneille,Racine ou Boileau , jamais une
absurdité pareille n'a été soutenue en littérature , excepté ce
pendant parmi nous , pendant la dernière moitié du dernierv
siècle; et à mon gré cela même seroit une preuve de son absurdité.
Etque veut dire Pope avec ses nations esclaves ? Esclaves ,
dequoi ? du bon sens , et des observations qu'elles ontfaites sur
ce qui réussit toujours et sur ce qui ne réussit jamais ? Oh !
heureuseservitude ! On diroit , àl'entendre, que les lois du goût
sont des lois de caprice que les Anglais seuls ont osé braver.
Ne voila-t-il pas de quoi les rendre bien fiers ? Les Grecs , les
Latins , les Français , les Italiens , les Espagnols , tous les peuples
ont connu et connoissent des règles dont ils ne s'écartent jamais
: les Anglais seuls se sont réservés le droit de n'avoir pas
le sens commun. Tel est le sens des deux vers de Pope , où ils
n'en ont point. Etj'en conclus que ce ne sont point ces deux
vers qui l'ont fait placer à côté de Boileau.
Continuons. En effet , les Anglais connoissent fort peu des✓
règles , puisqu'ils en ont à peine pour la versification. Ils ont
des vers de toutes les mesures , d'une , de deux, de trois , etc. ,
de neuf, de onze , de douze syllabes; et comme ils sont libres
de compter ou de ne compter pas les syllabes muettes ; comme
ils suppriment les autres , quand ils veulent, par contraction
ou par élision, il est clair qu'ils font aussi leurs vers aussi
longs et aussi courts qu'ils veulent. De sorte qu'excepté une
loi , d'ailleurs assez peu gênante , qui les oblige à placer en
certains lieux des syllabes accentuées, on peut dire que toutes
leurs règles s'évanouissent par les exceptions et par les licences,
et qu'il n'y a pas dans le monde entier de nation aussi libre
que celle des poètes anglais.
Ils ont des rimes; mais s'ils veulent ils ne riment que pour
les yeux , et s'ils veulent aussi ils ne riment que pour les
oreilles ; d'autres fois ils ne riment ni pour les oreilles , ni
pour les yeux. De dire comment cela peut se faire , c'est ce
qui me seroit difficile ; mais M. Hennet, tome , page 62 ,
parle de rimes véritables qui ne sont ni pour les oreilles , ni
pour les yeux , et j'ai dû en parler aussi d'après lui. Enfin ils
se dispensent quelquefois de rimer. « La poésie non rimée a ,
>>dit M. Hennet, excepté le rythme des spondées et des
>>dactyles , tous les caractères de la poésie latine. Les inver-
> sions sont plus hardies , les épithètes plus accumulées........
→ La fin d'une période est rejetée au commencement du vers
76 MERCURE DE FRANCE ,
➤ suivant; c'est un enjambement prolongé du vers sur le
➤ vers. On en voit dix , vingt , trente se suivre sans alinéa , et
➤ ce long enchaînement a rempli la page avant que la ligne
➤ et le sens aient une fin commune. >>>
Et de cette accumulation d'enjambemens , d'épithètes , de
désordres , de superfluités , de licences de toute espèce que
Ja poésie non rimée se permet , M. Hennet conclut que cette
espèce de poésie est beaucoup plus difficile que l'autre. « Que
➤ l'on ne croie pas , dit-il , que les vers blancs soient plus fa-
>> ciles à faire que les autres. La rime ne paroîtune difficulté
» qu'à ceux qui ne font pas de vers ; mais elle n'a jamais em-
>> barrassé ni les bons poètes , ni les mauvais versificateurs. >>>
C'est-à -dire , qu'elle n'embarrasse personne. Il faut donc
croire que Boileau n'avoit pointfait de vers , lorsqu'il disoit
de la rime:
En vain , pour la trouver , je travaille et je sue.
Souvent j'ai beau rêver, du matin jusqu'au soir .
Et lorsqu'il ajoutoit :
De rage que quefois , ne pouvant la trouver
Triste, laset confus , je cesse d'y rêver .
,
Je suis vraiment fâché de trouver ici M. Hennet d'un avis
entièrement opposé à celui de Boileau ; car , d'ailleurs , c'est
ici que commence la partie vraiment intéressante de son
ouvrage ; et je dois avouer que ses réflexions sur la poésie
rimée et la poésie non rimée des Anglais , sont très-sages , et
d'un auteur qui a bien étudié son sujet.
Après les réflexions sur la poésie , viennent celles sur les
diverses espèces de poëmes. M. Hennet ne compte que sept
poëmes épiques : I'Iliade , l'Enéide , la Lusiade, la Jérusalem
delivrée , l'Araucana , le Paradis perdu , et la Henriade.
Pourquoi ne parle-t-il pas de l'Odyssée ? Pourquoi dit-il
qu'entre tous ces poëmes il mettroit le Paradis perdu au dernier
rang pour la sagesse du plan, et au premier pour le sublime
de la pensée et de l'expression ? Pourquoi est-il tenté
de mettre Pope entre les poètes épiques? Quoi ! parce que
Pope a fait une traduction d'Homère toute surchargée de
monosyllabes anglais, de l'énergie anglaise , et de tout le luxe
imitatifdes Anglais ? Mais, dites-vous , cette traduction est
un chef-d'oeuvre... Oui, pour les Anglais. Les Français ont un
traducteur qui a, j'ose le dire , mieux fait que Pope en s'exerçant
surd'autres sujets; et pourtant toutes ses traductions , j'ose
le dire encore, ne sontpas regardées comme des chefs-d'oeuvre...
Mais la traduction que Pope a donnée de l'Iliade est aussi
JUILLET 1806.
77
!
courte que ce pëme.... Oui encore , pour ceux qui ne comptent
que les lignes; mais pour ceux qui les lisent , c'est autre
chose : ceux-ci s'aperçoivent aisément que lorsque Pope rend
dix vers par dix vers , c'est qu'il en a omis deux ou trois de
son original ; et je pourrois le prouver par un des passages
même qu'en cite M. Hennet, qui pourtant ne cite pas le grec.
Enfin, dans la suite de ses réflexions sur les poëmes , pourquoi
M. Hennet appellect-il la jolie élégie de Gray , sur un cime- x
tière de village , le nec plus ultrà de la poésie ? Pourquoi faitil
deThomsonle poëte-peintre par excellence, et d'Young le
Newtonde lapoésie? Pourquoi tout cela ? C'estque M.Hennet
fait le panégyrique de la poésie anglaise, et que , dans unpanégyrique
on s'est de tout temps permis des exagérations
D'ailleurs , il sait très-bien que ce Thomson , souvent gonflé
d'épithètes , et cet autre toujours noirci de toutes les ombres
de la mort et de la nuit, ne sont pas les modèles de tous les
poètes: il sent , comme nous , que dans cette énergie , cette
abondance , cette pompe anglaise , il entre beaucoup de galimatias;
et la preuve qu'il le sent , la voici : Il dit, dans son
second volume, que « Ronsard fut sur le point de faire
> prendre a la langue française une direction tout-à-fait dif-
>> férente de celle que lui avoit donnée Marot , et qu'elle
> réellement suivie ; qu'il vouluty introduire les inversions ,
» les épithètes grecques et latines. Notre idiome , ajoute -t-il ,
>> se seroit alors rapproché de l'anglais..... notre poésie auroit
>> eu un autre genre de beautés. » Imaginez maintenant , si
vous pouvez , quel seroit ce genre de beautés que l'exemple
de Ronsard , s'il eût été suivi , auroit procuré à notre poésie ,
etvous n'aurez encore qu'une idée imparfaite des beautés de
la poésie anglaise : car avec cela nous n'aurions fait que nous
en rapprocher; il falloit plus que Ronsard arriver. pour nousyfaire
J'en demande pardon à M. Hennet; mais je crois que nous
yarriverions aussi vite , quoique par un autre chemin , si on
permettoit àdes auteurs aussi estimables que lui, de créer tons
lesjours des mots , et de changer à leur gré notre langue Non,
je ne passerai point , sans les faire au moins remarquer les
licences qu'il s'est permises. Avant de conseiller à un de nos
plus estimables poètes ( je crois que c'est M. de Fontanes )
d'angliser un peu plus ses traductions , je voudrois qu'il se
fût occupé lui-même à franciser un peu plus ses traités. Je ne
l'excuse pas d'avoir parlé de l'improsocie de notre langue
et de la concision antithésée de Pope , ni d'avoir dit de
poète qu'il harmonisa la langue anglaise par sa traduction
d'Homère , et qu'il reversifia deux satires de Donne. Je ne lui
ce
78 MERCURE DE FRANCE ,
pardonne pas de s'être occupé un peu trop de ses lectrices et
pas assez de ses lecteurs. Je voudrois que dans ses lignes élaborément
correctes , il n'eût pas employé des expressions qui
sont tout au plus supportablesdans le langage le plus familier ;
et par exemple , celle de bel oncle pour dire le mari d'une
tante. Non , je n'indulgerai pas le goût décidé qu'il a pour
le néologisme. J'ai vu avec étonnement ,mais non pas avec un
étonnement admiratif, cet amas d'expressions nouvelles dans
un livre d'ailleurs si bien fait , et je me fais un devoir de dire
que j'en ai été désappointé. (1 )
Nos lecteurs seront sans doute surpris de me voir sans cesse
louer cet ouvrage , et sans cesse le censurer en détail. C'est
que les fautes d'un auteur sont toujours saillantes par ellesmêmes
, et qu'un critique est obligé de les relever , pour
qu'elles ne deviennent pas des autorités. Au contraire , et surtout
dans un livre de la nature de celui-ci , les réflexions sages
ne paroissent jamais assez piquantes pour donner l'envie de
les citer. Mais ici ma tâche commence à devenir moins pénible
; je puis louer sans tant de restrictions ; et au défaut des .
réflexions qui n'amuseroient peut-être pas assez nos lecteurs ,
et sur-tout nos lectrices, je citerai des anecdotes qui plairont
probablement aux uns et aux autres.
Les vies que M. Hennet nous a données de ses poètes chéris ,
dans son second volume , ne ressemblent en aucune manière à
ces vies longues et lourdes que les éditeurs anglais ne manquent
jamais de inettre à la tête de leurs ouvrages. Dans celles-ci ,
comme on sait , le poète est pris au maillot ; on le suit à
l'école , delà dans les tavernes de Londres; on compte chacunde
ses vers , et on finit par les épitaphes qui ont été faites
pour lui. M. Hennet, au contraire , ne parle que des principaux
ouvrages de chacun d'eux , et il les juge avec sagesse ;
ou s'il raconte quelque anecdote , elle est ordinairement si
singulière et si intéressante, qu'on seroit bien fâché de la voir
supprimer. Il y a même tel de ces poètes dont la vie est formée
d'événemens si extraordinaires qu'on en pourroit faire un
roman; et je citerois comme un exemple de ce genre , celle
de Savage ; mais elle seroit trop longue à citer , et elle perdroit
trop à être abrégée. Je me borne donc à transcrire ici le portrait
de Pope , une anecdote de la vie de Swift , et une autre
de la vie de mylord Lyttleton.
« Pope , dit M. Hennet , est entre quarante à cinquante
(1) On m'assure que le mot désappointé se trouve dans la prétendue
nouvelle édition du Dictionnaire de l'Académie. Tant pis pour cette
édition. Ce n'est point celle que je consulte.
JUILLET 1806 .
79
> ans , et demeure chez le lord Oxford. Un domestique
» couche dans sa chambre : celui - ci a déjà réveillé son
>>maître, et le réveille encore. Pope prend du café , demande
■ une plume , écrit deux beaux vers sur l'enveloppe d'une
>>lettre, et s'endort.
► Sa bonne entre , et lui met trois paires de bas qui n'em-
» pêchent pas sa jambe d'être à-peu-près aussi mince que sa
> canne. Au-dessus d'une fourrure qu'il ne quitte jamais , on
» lui passe une chemise de toile très- épaisse , puis un corset
> garni de fortes baleines , qu'on lace très-serré. Alors son
>>corps ayant acquis une sorte de consistance, il se lève , met
> son gilet de flanelle, son habit noir , sa perruque nouée et
» sa petite épée , et le voilà aussi propre que peut l'être un
> homme qui ne sauroit se laver les mains tout seul. Il sort ,
▸va voir unde ses amis; c'est l'heure du déjeûner. Il pour-
> roit dire tout uniment qu'il a faim , mais cette manière
>>simple n'est pas de son goût; c'est l'homme aux petites
ruses, il lui faut une périphrase,une circonlocution. Pope,
>>dit Johnson ,n'a jamais bu de thé qui ne lui ait coûté un
>> stratagème. Lady Bolinbroke disoit que Pope jouoit le po-
>> litique pour des choux et des navets.
> Rentré dans son cabinet , il reçoit et lit quelques lettres ,
>>en déchire les feuilles blanches , attache ensemble tous ces
> feuillets inégaux, et le voilà qui écrit sur ce cahier qua-
> rante à cinquante vers, tels qu'ils jaillissent de sa tête.... Il
>>a fini un poëme, il le serre dans son secrétaire. Ce poëme
>>sera biensouvent relu et corrigé, et ne verra le jour que
dans deux ans .
>>A diner, on lui a choisi la chaise la plus haute, et le
» voilà juché au niveau de la table.... Il mange peu , mais
>>il est friand..... Au reste , sa foible santé lui laisse prendre .
>>beaucoup de liberté ; et s'il a sommeil, il dort, quoique le
> prince de Galles soit du diner , et parle de littérature.
> On apporte les journaux ; il va, dit-il , s'amuser ; il lit ,
> tombe sur un article dirigé contre lui; sa figure change ,
> le dépit contracte ses traits, humecte ses yeux , et le jeune
> Steele dit en sortant à son père : me préserve le ciel de
m'amuser comme M. Fope ! »
« Le soir, il entre au café Button, où quelques gens de
>> lettres se rassemblent. On est embarassé sur un passage grec.
> Un jeune officier demande la permission de jeter les yeux súr
> le livre. Messieurs , dit Poped'un air moqueur , dont ez le
>> livre au jeune gen ilhomme. Celui-ci examine , et ditqu'il
> manque sans doute un point d'interrogation , et qu'en le
>>mettant la phrase devient intelligible. Et s'in vous pluit, re
80 MERCURE DE FRANCE ,
>> prend Pope ensouriant, qu'est-ce que c'est qu'unpointd'inter
>> rogation? C'est, répond l'officier , une petite chose crochue
>> qui fait des questions.
-
-Ce-
C'est Pope lui - même qui est supposé raconter l'anecdote
concernant Swift. « J'allai , dit-il , un jour avec Gay rendre
>>> une visite à Swift. Eh ! messieurs , nous dit-il , par
>> quel hasard quittez-vous le grand monde, pour venir voir
>> un pauvre doyen ? Allons , puisque vous voilà , il faut bien
>> vous donner à souper. Mille remercîmens , nous avons
>> soupé.-A huit heures du soir, cela ne peut être.
>> pendant rien n'est plus vrai.-N'importe , si vous n'aviez
>> pas soupé , il vous auroit fallu deux houmards (quarante
>> sols ), une tourte ( vingt sols ) ; mais du moins vous boirez
>> un verre de vin , puisque vous avez soupé de si bonne
>>>heure , uniquement pour ménager ma bourse.-Non , nous
>> venons pour causer et non pour boire - Soit : mais si vous
>>> aviez soupé chez moi, comme vous le deviez en conscience ,
>> vous auriez bu une bouteille ( quarante sols ). Deux et deux
>> font quatre , et un font cinq; juste , cinq francs. Voilà chacun
>> cinquantesols.-Alors il tire sa bourse d'un air si sérieux.
>> qu'en dépit de tout ce que nous pûmes lui dire , il fallut
>> prendre l'argent. >>>
l'au-
<< Tout auteur a sa manie : celle de Lyttleton étoit que ses
>> ouvrages fussent parfaitement ponctués. Il avoit vendu
>> l'Histoire d'Henri II à un libraire, qui fit les frais de l'im-
>> pression; mais la ponctuation exigea tant de changemens ,
>> qu'il fallut souvent réimprimer les feuilles trois , quatre ,
jusqu'à cinq fois. Cette édition coûta mille guinées à
>> teur. A la seconde édition , un nommé Reid , qui con-
>> noissoit son foible , prétendit avoir le secret de la ponc-
>> tuation par excellence , et Lyttleton lui abandonna le
>> bénéfice de l'ouvrage. Il en fit une troisième édition ; mais
>> Reid n'existoit plus. Un docteur fut chargé de revoir les
>> épreuves , et s'en acquitta si mal , qu'il fallut , à la fin des
>> trois volumes , mettre , dit Johnson, ce que le monde n'a
>> jamais vu , un errata de dix-neuf pages de points et de
>> virgules. »
J'oubliois un fait trop curieux pour n'être pas cité. Lansdown
, poète anglais , né en 1667 , et mort en 1755 , fit
pour mettre au bas d'une statue de l'Amour, les deux vers
suivans :
Whoe'er thou art, thy lord and master see ,
Thou wast my slave , thou art, or thou shalt be.
Ce distique pourroit être littéralement traduit par cet autre
qui est assez connu :
Qui
JUILLET 1806.
Qui que tu sois , voici ton maitre ;
Il l'est, le fut, ou le doit être.
DE
VOLTARE.
DE LA
SEIN
81
Par ce petit nombre de traits que j'en ai cités , on peut
juger que ces Vies des poètes sont non-seulement instructives,
mais d'une lecture agréable; et que, sans déroger , nos désoeu
vrés pourroient se permettre de les parcourir au lieu d'un
roman. Mais je suis faché que M. Hennet n'ait pas relu et
corrigé lui-même cette partie deson ouvrage, et qu'il n'en
ait pas fait disparoître , je ne dis plus seulement les mots
nouveaux et les expressions extraordinaires , mais les incorrections
et les solécismes; car il y en a, et je ne puis pas les
passer tous sous silence.
Par exemple , il dit que Fairfax traduisit, jeune encore , la
Jérusalem délivrée , du Tasse , qui eut dans son temps une
grande réputation. Elle l'a, ou il l'a encore ; c'est la Jérusalem
ou le Tasse queje veux dire. Mais comme M. Hennet vouloit
probablement parler de l'ouvrage de Fairfax , il auroit dû
dire que cet auteur traduisit, jeune encore, la Jérusalem delivréedu
Tasse, et que sa traduction, etc.; alors il auroit
parlé français. Il dit ailleurs que Littleton n'eut rien de commun
avec le lord Lyttleton; celui-ci étoit docteur en théo
logie. Qui ne croiroit que c'est le lord qui futle docteur ? et
pourtant c'est l'autre qui fut honoréde ce titre. Il parle en que!-
qu'endroit d'une dame philosophique et poétique; ce qui
veut dire que ce fut unefemme philosophe et poète. Je cite
de mémoire ; et je me souviens très-bien qu'en rapportant
un passage anglais qu'il trouve foiblement traduit par un
de nosgrands poètes , il ajoute que la traduction lui fait ma!.
Quelmal cela peut-il lui faire ? Quant à moi , je dis franchement
que je n'aime pas à voir employer dans les livres des
expressionsqui sont ridicules dans les salons.
Mais voici bien une autre négligence. Il racontequeShadwell
ayant concouru avec Dryden pour la place de poète
laureat , eut le malheur de l'emporter sur son rival , et que
celui-ci s'arma contre lui de tous les traits que put lui fournir
le genus irritabile vatum; c'est-à-dire sans doute le génie irascible
des poètes. Cependant, comme genus ne signifie pas le
génie, il est permis d'être embarrassé à trouver le sens que
M. Hennet peut avoir voulu lui donner.
Heureusement, si M. Hennet appelle souvent la critique
par les négligences qui déparent son premier et son second
volume, il est sûr de plaire par les vers dont il a rempli le
troisième. Quels sont ceux que je citerai ? Ils sont presque tous
également bons : tous annoncent un talent distingué. Dans
F
82 MERCURE DE FRANCE ,
l'embarras du choix , j'ouvre auhasard le livre, etje tombe sur
un morceau traduit de Milton. C'est un discours de Satan :
Adieu , séjour brillant , asile du bonheur ,
Salut , séjour affreux , vaste abyme d'horreur.
Enfer , gouffre de feu , reçois ton nouveau maître,
Ses destins sont changés ; mais son coeur ne peut l'être .
Il peut encor placer , du sein de ses revers ,
Les enfers dans les cieux ,les cieuxdans les enfers.
Qu'importe le séjour , si je reste le même;
Si je suis dans les fers digne du diadême ?
Je te rends grace encor , Dieu cruel ; si ton bras
M'a plongé pour jamais dans ces brûlans climets ;
J'y suis loin de tes yeux ; j'y suis libre , et ta haine
Ne m'envira jamais ce funeste domaine.
Je règnerai du moins , et certes il vaut mieux
Régner dans les enfers que servir dans les cieux.
i
Il me semble que ces vers ne craignent aucun parallèle , et
qu'en disant cela, j'en fais le plus grand éloge qu'on puisse en
faire. Ajoutons que , dans tout ce troisième volume , on ne
trouveroit peut-être aucune de ces fautes que j'ai fait observer
avec tant de regret daus la prose de M. Hennet , et qu'on
y rencontre souvent des beautés qu'on admireroit dans les
ouvrages de nos meilleurs poètes. Que n'écrit-il toujours en
vers, ou que ne soigne-t-il mieux sa prose !
GUAIRARD.
VARIÉTES.
LITTÉRATURE , SCIENCES , ARTS , SPECTACLES .
Le dernier article de M. de Bonald, inséré dans le Mercure
du samedi , 21 juin , a donné lieu à des interprétations
très-éloignées de l'intention de l'auteur. Ses observations ne
portent que sur des temps dont nous sommes déjà loin , et
d'ailleurs n'ont évidemment point le sens qu'on leur a prêté.
Personne ne rend plus que lui justice aux soins désintéressés ,
au zèle généreux des membres des comités de bienfaisance.
-La classe des sciences mathématiques et physiques a tenu sa séauce
publique , le 7 juillet 1806 ; elle étoit présidée par M. Legendre.
Voici quel a été l'ordre des lectures :
1. Annonce du prix de mathématiques , proposé pour le mois de janvier1809.
JUILLET 1806. 83
2. Notice des travaux de la classe , depuis le 1er messidor an 13 , jusqu'au
1er juillet 1806. Partie physique , par M. Cuvier , secrétaire perpétuel.
3 Notice des travaux de la classe pendant le même espace de temps.
Partie mathématique , par M. Delambre , secrétaire perpétuel.
4. Mémoire sur l'affinité des corps , pour la lumière , par M. Biot .
5. Mémoire sur l'adhésion des molécules de l'eau entre elles , par M. le
comte de Rumford , associé étranger.
6 Eloge historique de M. Cels , par M. Cuvier.
Notice des prix proposés au concours , dans la séance publique du
7 juillet 186.
SUJET DU PRIX DE MATHÉMATIQUES.
Donner la théorie des perturbations de la planète Pallas ,
découverte par M. Obers .
Les géomètres ont donné la théorie des perturbations avec une étendue
et une exactitude suffisantes pour toutes les planètes anciennement
connues , et pour toutes celles qu'on pourra découvrir encore , tant
quelles seront renfermées dans le même zodiaque , et qu'elles n'aurons
qu'une excentricité peu considérable . Mercure étoitjusqu'à nos jours la
plus excentrique de toutes les planètes, et en même temps celle qui avoit
laplus forte inclinaison ; mais son peu de masse et sa position à l'une des
limites du système planétaire , la rendent peu propre à causer des altérations
bien sensibles dans les mouvemens des autres p'anètes . Uranus ,
découvert , il y a vingt-cinq ans , par M. Herschell , se trouve à l'autre
limite du système. Avec peu de masse et une excent icité médiocre , da
encore la plus petite detoutes les inclinaisons connues ; en sorte que les
formules qui avoient servi pour Jupiter et Saturne , ont été plus que suffisantes
pour cette planète moderne. Cérès , dé ouverte il y a cinq ans ,
par M. Piazzi , ayant , avec une excentricité assez considérable , ure inclinaison
de 10° 38' , doit être sujette à de fortes et nomi reuses inégalités
. Il paroît cependant que tous les astronomes qui ont travaillé à les
déterminer , se sont contentés des formules connues , dont le développe.
ment ne passe pas les produits de trois dimensions des excentricités et des
inclinaisons. Ceux de cinq dimensions ont été employés dans la mécanique
céleste pour un cas particulier , d'après une formule de M. Burckhardt.
Le même astronome a depuis présenté à l'Institut le développement
généralet complet des troisième , quatrième et cinquième ordres;
mais ce degré de précision ne suffiroit pas encore pour Palas , dont
l'excentricité est plus forte même que celle de Mercure , et l'inclinaison
de 3,° 38' , c'est à-dire , cinq fois p'us grande que celle d'aucune pla
nète ancienne. Il est même difficile de conjecturer quel'es seront les
D2
84 MERCURE DE FRANCE ,
puissances et quelles seront les dimensions des produits qu'il sera permis
de régliger : ainsi los calculs pourroient être d'une longueur , et les for
mules d'une complication telles qu'elles pourroient effrayer les géomètres
et les astronomes les plus en état d'exécuter un pareil travail.
Cette considération avoit déterminé , ily a deux ans , la classe des
sciences physiques et mathématiques de l'Institut , à proposer ce sujet
pour le prix qu'elle devoit distribuer dans sa séance publique du premier
lundi de messidor an 14 ; le terme ayant paru trop court et le nombre
des planètes s'étant encore accru par la découverte de la Junon de
M. Harding , dont l'excentricité paroît encore un peu plus forte que
celle de Pallas , et l'inclinaison de 15º surpasse de beaucoup celle de
toutes les autres planètes, Pallas exceptée , la classe a cru devoir proposer
de nouveau le même sujet avec quelques modifications et un prix
double. En consequence elle invite les géomètres et les astronomes àdiscuter
comp'étement tous les points de cette théorie , de manière à
n'omettre aucuve inégalité qui puisse être sensible ; et comme ces inégalités
ne peuvent être bien déterminées si les élémens elliptiques ne sont
parfaitement connus , il est indispensable que les concurrens ne se bornent
pas à donner les coefficiens numériques des équations : ce sont les
formules analytiques qu'il importe sur-tout de connoître , afin que l'on
puisse successivement y substituer les valeurs plus exactes de la distance
moyenne de l'excentricité , du périhélie et de l'inclinaison , à mesure
que ces élémens se perfectionneront. Les concurrens pourront même se
dispenser de donner aucune valeur numérique , pourvu que les expressions
analytiques soient présentées d'une manière assez détaillée , pour
qu'un calculateur intelligent puisse en suivre le développement et les
réduire en tables.
Ilrésulterade ces formules générales un autre avantage :c'est que les
planètes Cérès , Pallas et Junon étant à des distances du soleil si peu
différentes , qu'à peine on peut aujourd'hui décider avec quelque certitude
laquelle des trois est la plus voisine ou la plus éloignée , la formule
donnée pour Pallas pourra servir également pour les deux autres , ainsi
que pour toute planète que l'on pourroit découvrir par la suite , et dont
Pexcentricité et l'inclinaison se trouveroient renfermées dans les mêmes
limites.
La classe espère que la question paroîtra assez intéressante aux géomètres
, pour qu'ils y donnent des soins proportionnés à la difficulté du
sujet. Le prix qui sera proclainé dans la séance publique du premier lundi
de janvier 1809 , sera une médaille d'or de la valeur de 6000 fr.
Les ouvrages envoyés au concours devront être écrits en français ou
en latin , et ne seront reçus que jusqu'au 1er octobre 1808. Ce terme est
de rigueur.
JUILLET 1806. 85
Conditions du concours.
Toute personne , à l'exception des membres de l'Institut , est admise
àconcourir.
Aucun ouvrage envoyé au concours ne doit porter lenom de l'auteur ,
mais seulement une sentence ou devise : on pourra , si l'on veut , y attacherunbillet
séparé et cacheté , qui renfermera ; outre la sentence ou
devise , le nom et l'adresse de l'auteur ; cebillet ne sera ouvert que dans
lecas où la pièce aura remporté le prix.
Les ouvrages destinés au concours peuvent être envoyés au secrétariat
de l'Institut , en affranchissant le paquet qui les contiendra ;le commis
ausecrétariat en donnera des récépissés. On peut aussi les adresser , francs
de port , au secrétaire perpétuel de la classe des sciences mathématiques
etphysiques.
Lesconcurrens sont prévenus que l'Institut ne rendra aucun des ouvragesqui
auront été envoyés au concours .
Les auteurs auront la liberté d'en faire prendre des copies , s'ils en on't
besoin.
La commission administrative de l'Institut délivrera la médaille d'or
au porteur du récépissé ; et dans le cas où il n'y auroit point de récépissé,
lamédaille ne sera remise qu'à l'auteur même, ou au porteur de
sa procuration .
La médaille fondée par M. Lalande , pour être annuellement décernée
par l'Institut, à l'auteurde l'observation la plus intéressante , ou du mémoire
le plus utile à l'astronomie , vient d'être adjugée à M. Jons Svanberg
, de l'Académie royale des sciences de Suède , et directeur de l'observatoire
de Stockholm, auteur d'un ouvrage intitulé : Exposition des
opérations faites en Laponie, pour la détermination d'un arc du
méridien , en 1801 , 1802 et 1803; Stockholm , 1805. Cet ouvrage , interessant
par les détails qu'il donne sur une opération très- importante et
très-difficile , ne se recommande pas moins , soit par les formules que
Pauteur a imaginées pour calculer différentes parties du travail auquel
ilatant contribué comme observateur , soit par les démonstrations de
formules déjà connues qu'il fait découler presque toutes avec autant de
simplicité que d'élégance d'un principe unique , qui est le Théorème
deTaylor.
Les examens pour l'admission à l'école impériale polytechnique , seront
ouverts dans les villes et aux époques ci- après ; savoir :
Paris. le 1 septembre 1806 .
TOURNÉE DU SUD - OUEST.
Villes Examen.
Marseille .
Montpellier.
Dalede l'ouverture des Examens.
le 1 septembre 1806 ;
le 7 septembre ;
3
86 MERCURE DE FRANCE ,
Toulouse. .
Bordeaux.
Poitiers .
Oricas .
Rennes
Cen,
Rouen..
Douay..
Bruxelles .
.
Mayence.
Strasbourg .
Mutz.
Gènes.
Turin.
Grenoble.
Lyon.
Genève..
Besançon.
Dijon. .
• •
•
le 15 septembre;
le 22 sept mire ;
le 1 octobre;
le 9 ctobre.
TOURNÉE DU NORD - OUEST.
•
.
le 1 septembre 1806;
le 6 septembre;
le 12 septembre ;
le 18 septembre ;
le 2/4 septembre ;
le a octobre;
le 6 octobre ;
le It octobre.
TOURNÉE DU SUD - EST.
.
•
•
le 1er septembre 1806 ;
le6 septembre;
le 14 septembre ;
le 19 septembre.;
le 24 septembre;
le aoctobre ;
le 9octobre.
Le programme des connoissances exigées pour l'admission à l'Ecole
impériale polytechnique , a été arrêté par le conseil de perfectionnement
, et approuvé par le ministre de l'intérieur , ainsi qu'il suit :
1º. L'a itné ique et l'exposition du nouveau système métrique: 2º. L'algahre,
comprenant la résolution des éq vations des deux premiers degrés ;
celle des équations indét rminées du premier degré ; la composition gépérale
desé untious ; la démonstration de la formule du binomo de New.
to" , dans le cas seule nent des exposans entiers positifs; la méthode des
diviseurs commensurables ; la résolution des é quations numériques par
aproximation , et l'éliminat on des inconnues dans deux équations d'un
deeré qu Iconque à doux inconnues . 3°. La théorie des proportions , des
progressions; celle des logorithmes et l'usage des tables. 4º. La géométrie
Clémentaire ; la trigonometri rectiligne , et l'usage des tables de sinus .
5°. La discussion complètedes li nes représentées par les équationsdupremier
et du deuxième degré à deux inconnues ; les propriétés principales
dssections coniques. 6°. La statique appliquée principalement à l'équilibre
des machines simples. 7°. Les candi lats seront tenus d'écrire , sous
la dictée e l'examin teur , plusieurs phrases françaises , et d'en faire
l'analyse grammaticale , afin de constater qu'ils savent écrire lisiblement ,
et qu'ils possèdent les principesde leur langue.8. Ils seront enfintenus
JUILLET 1806 . 87
decopierune tête d'après l'un des dessins qui leur seront présentés par
l'examinateur . Tous ces articles sont également obligatoires .
Acompter de l'an 1807 , les candidats devront être assez instruits dans
laconnoissancede la langue latine pourexpliquer les Offices de Cicéron.
Quoique cet article ne soit point obligatoire pour le concours de l'an
1806 , néanmoins la préférence sera donnée , à égalité de mérite , à ceux
des candida's qui auront satisfait à cette condition.
Nota. Conformément au voeu du conseil de perfectionnement , approuvé
parle ministre , et dans 'a vue d'empêcher que les élèves de l'1 -
cole impériale polytechnique ne soient exposés à y apporter ou ày recevoir
1.contagion de petite-vérole, les candidats seront tenus de produire un
certificat authentique , constatant qu'ils ont en celte maladie , ou qu'ils
ont été vaccinés.
- On assure que le décret sur la nouvelle organisation de
l'instruction publique , va bientôt paroître. Il n'y aura en
France qu'un seul corps enseignant , sous le titre d'Université
impériale ; cette Université sera régie par un grand-maître ,
à la nomination de l'EMPEREUR. L'Université se composera de
vingt-huit académies pour toute l'étendue de l'Empire ; et
chaque académie comprendra quatre facultés , de médecine ,
de droit , de sciences physiques et mathématiques , et des
lettres. Les grades, dans chaque Académie , seront au nombre
de trois , bachelier , licencié et docteur; ces grades ne donneront
pas le titre de membre de l'Université ; mais , pour
l'obtenir , il faudra les posséder. Les professeurs qui se voueront
à l'instruction seront astreints à la vie commune et au
célibat ; mais cetfe dernière condition cessera à mesure qu'ils
occuperont des fonctions dans un ordre plus élevé. Il y aura
une école normale où passeront les sujets distingués qui veulent
à leur tour se vouer à l'instruction ; cette même maison
servira de retraite à ceux qui auront consacré leur vie à
instruire : idée heureuse qui ne peut qu'affermir l'émulation
des jeunes , et attirer sur les anciens ce respect , cette considération
dus à des travaux utiles. On assure même que cette
retraite sera ouverte aux membres des anciennes congrégations
enseignantes qui ont atteint l'âge de soixante ans. Dans
*ce projet tout est combiné pour que les meilleures méthodes
d'enseignement qu'on pourroit découvrir ne soient point per-
Ques, sans cependant que l'envie d'innover puisse se glisser
L
4
88 MERCURE DE FRANCE ,
dans l'instruction d'une manière dangereuse. Le grand-maltre
de l'Université aura un conseil; il jouira de l'honneur d'être
admis dans le cabinet de S. M. I. Tous les membres de l'Université
porteront l'habit noir , avec une palme brodée sur la
partie gauche de la poitrine; cette palme sera en soie , en
argent , en or , selon la gradation des titres. Les professeurs ,
dans leur chaire , seront en robe noire.
-Jamais les travaux publicsn'ont été poussés avec plus d'activité.
Les 65 fontaines publiques existantesà Paris, ontcommen
cé, dès le 1º de ce mois , à couler sans interruption,jouretnuit,
ainsi qu'il avoit été prescrit par le décret impérial dn 2 mai;
deplus les cours d'eau ont été également établis sur chacun
des points indiqués pour les 15 nouvelles fontaines dont le
même décret a ordonné la construction. En attendant que les
monumens qui doiventy être placés aient pu être élevés , l'eau
coule du moins par des bornes qui ont été provisoirement
établies , afin que rien ne retarde pour le public la jouissance
du bienfait de S. M. Ainsi les habitans de Paris voient ajouter
à tous les embellissemens que reçoit cette capitale , un
agrément qui est entièrement nouveau pour elle, qui
ajoutera tout ensemble à sa propreté et à sa salubrité.
Il a fallu à cet effet doubler la masse d'eau distribuée
dans différentes fontaines , et établir environ 6,000 mètres
de conduits ou d'embranchemens. Cette opération , qui
exigeoit une suite de travaux sur tous les points de la
ville , a été exécutée en moins de deux mois. On doit
des éloges à l'activité et à l'exactitude de l'ingénieur hydraulicien
du département , qui en a conduit les détails.
De nombreux ouvriers travaillent sans relâche au monument
qui doit orner la place de l'Etoile. L'arc de triomphe de
la place du Carrousel a déjà trois assises posées. La plus grande
partie des maisons qui doivent être abattues , pour l'ouverture
de la rue qui communiquera du Carrousel à la place
du Louvre , sont déjà évacuées. L'aqueduc destiné à conduire
les eaux de la place du Palais-Royal à la rivière , en
passant sous la rue Froidmanteau , la place etleguichetdu
Louvre , est commencé depuis plusieurs jours. On a aussi
JUILLET 1806. 89
commencé à gratter à neufla grande galerie du Louvre : par
cette restauration, elle se trouvera en harmonie avec la façade
du côté de l'eau , que l'on achève en ce moment. On a repris
la construction du quai du Louvre , interrompue pendant
dix-huit mois. Ce quai sera exhaussé dans toute la longueur
du port Saint-Nicolas; et le pont des Arts , auquel on n'arrive
de ce côté qu'en montant douze ou quinze marches , sera ,
comme à son autre extrémité , presque de niveau avec le quaí.
Et ce n'est pas senlement dans la capitale que les travaux
publics sont poussés avec cette prodigieuse activité. Dans toutes
les parties de l'empire, de vastes projets d'une utilité générale
ou locale , sontmis à exécution. Les maraisdu Cotentin , ceux
des environs de Rochefort , ne tarderont pas à être entièrement
desséchés. Des millions de bras y sont occupés sans relâche.
La route du Mont-Cénis est achevée; celle du Simplon est sur
le point de l'être , et déjà l'on y passe en voiture. Les canaux
commencés se continuent; d'autres qui n'étoient qu'en projets
vont s'ouvrir : celle de Niort à la Rochelle l'a été le 16 du
mois dernier. Tout ouvrier qui se présente pour ce travail
est immédiatement reçu.
- La représentation au bénéfice de M. Philippe , acteur
retiré du Théâtre Feydeau , sera donnée incessamment sur
le Théâtre de l'Académie Impériale de umsique. Elle se composera
d'une comédie nouvelle en un acte , jouée par les
comédiens français , d'un nouvel opéra comique en trois
actes, et de la remise du ballet de la Rosière.
- On annonce comme prochaine la preinière représentation
d'une tragédie nouvelle intitulée Octavie. Sénèque
chez les anciens , et le célèbre Alfieri chez les modernes ,
ont traité ce sujet. Mademoiselle Contat quitte décidément
le théâtre. Sa démission est acceptée. Le jeune Thenard doit
débuter lundi prochain dans l'emploi des jeunes premiers. II
adéjà joué avec succès , dit-on , sur le théâtre de Versailles.
- Monsieur Brefest le titre d'une nouvelle comédie en
uu acte et en vers, représentée pour la première fois , mercredi
dernier, sur le Théâtre de l'Impératrice. Cette nou
go MERCURE DE FRANCE ,
veauté , qui a été la seule de la semaine , n'a point été sifflée.
Ce n'est assurément pas faute de l'avoir mérité. Les acteurs
ont joué d'une manière digne de l'ouvrage , dont l'auteur,
M. Lemaire , est heureusement fort jeune. Les Bouffons vont
reprendre très-incessamment. Ils annoncent la reprise d'Il
Matrimonio Secreto. Le nouveautenore , M. EliodoroBianchi
débutera par le rôle de Paolino , et madame Crespi, mère de
la jeune cantatrice de ce nom, par celui de la tante. On
assure que Picard se dispose à quitter la salle de la rue de
Louvois , destinée aux répétitions de l'Opéra , et qu'en attendant
la restauratiou complète de l'Odéon , il transportera les
deux troupes qu'il dirige dans l'ancienne salle de la Comédie
Italienne.
-On promet pour la semaine prochaine la publication
du poëme de la Danse , ou les Dieux de l'Opéra , par l'ingénieux
auteur de la Gastronomie , M. Berchoux , et celle d'un
nouveau roman de madame Cottin , intitulé : Elisabeth. On a
pu lire dans le Mercure plusieurs fragmens du premier de ces
ouvrages. (Voy. , dans ce Numéro, la première pièce de vers.)
- On voyoit à l'Hôtel- Dieu de Paris , il y a un mois , une
femme de 44 ans , d'une dimension extraordinaire , et telle
que deux hommes pourroient à peine l'enlacer. Elle a été
modelée en plâtre, et elle est conservée au cabinet de l'Ecole ;
elle pesoit 325 livres ; sa tête est enfoncée dans ses épaules ;
son ventre et ses mamelles sont monstrueuses ; le sein droit a
27 pouces de circonférence ; le gauche a quelques érosions.
Sa taille étoit de 4 pieds to pouces. Elle a dû sa mort à son
excès d'embonpoint.
MODES du 5 juillet.
Lamode des capotes de perkale se soutient ; mais on porte moins
de chapeaux de paille jaune. Sur la passe des capotes de perkale , les
torsades , à chaque coin , sont assez généralement disposées en équerres ,
aunombredehuit à dix. Sur les chapeaux de paille , le ruban est presque
toujours blanc. On fait , dans la forme avancée,des capotes de perkate,
des capotesblanches , moitié crèpe blanc , moitié comètes , rayées dans
toute l'étendue de la passe , et garnies d'un tulle. On fait au si , a-peuprès
dans le même genre, des capotes moitié ruban ou crêpe , moitié
paille ouvragée. Cette paille est jaune. Tantôt elle figure un ruban large
à gros grains , tantôt une dentelle , un feston , des pa'mettes ou des
bâtons rompus.
JUILLET 1806. 91
Ilest rare qu'un chapeau de paille blanche n'ait pas pour accessoire un
dimianosde bonnet.Avec les chapeaux suisses , le bounet paroissoit sur
le côté, c'étoient les chapeaux à la Lisbeth : aujourd'hui , le bonnet se
matre par-devant; ce sont des chapeaux à la provençale. Quelquefois
ces chapeaux n'ont pas dutout de calote,on lesappelle des plate-formes.
S un raban, posé dessus, ne les faisoit incliner vers l'une et l'autre
srele , ce seroient des auré les. Les chapeaux sans bord se portent aussi
souvent en paille à jour que pleins; ils ont, sur le devant , ou un noeud
ruban, ou des fleurs. On porte dans ce moment-ci beaucoup depois
fleurs. Co nome dans la nature , une même branche a ddeess ppooiiss de plusieurs
couleurs . On voit quelques réseaux; ils sont en soic fine, de coulearstendres,
et ornés de rubans.
On continue deplisser les manches bouffantes , tantôt perpendiculairement
, tantôt enbiais , quelquefois en travers. Toutes les pélecines sont
plissées. Au lieu de dentelle, c'est une garniture de mousseline plissé
quiborde le corsage des robes décolletées . Dans un négligé élégant , les
souliers sont de prunelle blanche , montans et lacés. On ne porte plus les
schalls à la main , pliés en paquets , mais sous le bras, ou suspendus au
Ilfaut excepter de cette disposition, les schals de Bagnères , qui
sont légers ,pu communs à Paris , et qu'on agrand soin d'étendre. Il
yadeces schalls en cerise , en ponceau , orange , aurore , capucine , en
en blanc.
col.
Du 10juillet. Le nombre des chapeaux à forme hante et plate comme
celledes chapeaux d'homme , et à très-petit bord , avecune grosse cocarde
pardevant, est augmenté. Ily a aussi incomparablement plus de capotes
rayées , enpaille et rubans , en crêpe et rubans , et même en tissu soie et
paille, que la semaine dernière. Tantôt les raies deces capotes sont droites
, tantôt en biais.
Le rose a repris faveur; il n'est cependant pas aussi commun que le
blanc.
On porte , parmi des épis , de petits reillets rose , des pois à leurs
couleur de rose, de l'aube-épine rose, et, isolément, des boules d'hortensia
dans leur maturité , c'est-à-dire , rose .
Quoique les capetes de perkale ne soient pasde fraîche date , des femmes
très-élégantes en portent ,et , chaque jour , à quelques légères variations ,
ons'aperçoit qu'il en entre de nouvelles dans la circulation.
Lesplis longset réguliers sont tellement à la mode , qu'outre les pélerines
plissées, les manches plissées , les collerettes plissées , on veut encore
descorsages plissés. Il y a donc des robes dont tout le corsage est plissé.
Lesplus beaux éventails sont de tullebrodé en lames, et lessacs ou
ridicules lespplloossélégans sont de taffetas brodé enacier.
Non-seulement les schalls qui portent le nom de Bagnères , sont venus
de cette partie éloignée de la France , mais ils sont sortis d'une fabrique
méridionale ; Paris n'en est pas encore bien approvisionné. En attendant ,
on portedes mérinos, schalls tout unis , très-fins , très-souples, mais un
peu plus épais que les crêpons deBagnères .
Les cachemires sont presque tombés ; mais un autre article de commerce
du Levant s'est introduit, c'est celui des parfums. Vous ne voyez
sur l'étaloge des bijoutiers , des marchandes de modes, des papetiers , des
libraires même , que hoftes en losange , en croissant , en coeur , avec des
caractères arabes , persans , chinois.
Frascati n'avoit pas encore,été aussi brillant que jeudi dernier. Les
trois premières salles et une partie de la quatrième étoient occupées par
:
92 MERCURE DE FRANCE ,
des femmes , parées comme on l'est au spectacle. Là, on pouvoit remarquer
que tous les peignes ont , maintenant , la plaque d'or , figurant
une corbeille bordée en perles. Dans les demi-toilettes on distinguoit des
canezous à pattes , boutonnés par devant. Quelques capotes , brodées en
blanc, étoient deublées de rose , d'autres de bleu pâle. Autour des cha
peaux à haute forme c'étoit , près du petit-bord, une guirlande d'épis
couchés , et de petites fleurs.
NOUVELLES POLITIQUES.
Rome , 16 juin.
Une partie des troupes françaises et italiennes arrivées ici ,
il y a trois jours , du royaume de Naples , est allé occuper
Civita-Vecchia et différens points des côtes , pour empêcher
tout accès aux vaisseaux anglais et russes. Le pavillon français
flotte maintenant sous le pavillon pontifical. Il est passé par
cette capitale d'autres troupes qui se rendent , dit-on , à
Livourne. La division du général Lechi doit être arrivée à
Ancône. Il n'y a pas un soldat français à Rome , et touty est
dans l'état accoutumé.
1
Le 7 de ce mois le nommé Thomas Robilenzi , âgé de 28
ans, boucher de profession , rencontra deux Français dans la
rue du Cours , et sans avoir été ni provoqué , ni excité , il
s'empare d'un couteau dans une boucherie voisine et en
porte un grand coup dans le dos de l'un des deux Français.
Cet attentat excita une vive rumeur parmi le peuple , et a
paru au gouvernement devoir être puni comme un crime
d'état; en conséquence , le coupable , arrêté sur-le-champ ,
a été jugé prévôtalement, et exécuté le 9 sur la place de
Saint-Ange.
Naples , 24juin.
L'éruption que vient de faire le Vésuve a été des plus violentes.
La partie supérieure de la montagne est entièrement
crevassée , les bords du cratère sont totalement fendus , et
l'on croit même que les parois de la montagne s'écrouleront
dans peu. Les cendres se sont accumulées jusqu'à un et deux
pieds de hauteur dans les endroits qui avoisinent le pied du
volcan; la lave forme trois larges fleuves ; la colonne de feu
et de fumée au-dessus du cratère est trois à quatre fois plus
hauteque la montagne même. La quantité de pierres ardentes
que le Vésuve vomit , ne permet pas de s'en approcher sans
danger. Environ cent maisons et biens de campagne , une
grande quantité de vignobles , et beaucoup de terres ensemencées
ont été dévastées. Il paroît que le volcan renferme
JUILLET 1806. 93
encore beaucoup de matières combustibles , car le bruit sou
terrainqui se fait entendre , semblable à celui du tonnerre , est
effrayant; il s'élance de temps en temps des éclairs terribles
dumilieu des nuées de fumée.
Saint- Sébastien , 25juin.
La goëlette espagnole l'Espérance , qqi vient d'arriver de
Caracas à Saint-Ander, a apporté des nouvelles de la fameuse
expédition de Miranda. Les lettres de Caracas sontdu 2 mai;
en voici l'extrait :
« Une goëlette armée en ce port , rencontra dans le courant
de mars , à Jacquemel , l'expédition de Miranda , composéedelacorvette
le Léandre , et de deux goëlettes. Miranda
etlecapitaine de la corvette à bord de laquelle il étoit , conçurent
des soupçons et des craintes à l'égard de la goëlette
espagnole; et pour empêcher son retour à Caracas , ils résolurent
de s'en emparer : ce qu'ils exécutèrent, malgré les
menaces du capitaine d'une corvette de Baltimore, qui connoissant
le subrecargue de la goëlette, vouloit la protéger
contre cette violence. Cependant , ponr soustraire le capitaine
et le subrécargue aux vexations de toute espèce qu'on leur
faisoit subir , le capitaine de Baltimore les prit à son bord.
Le 27 mars , Miranda désespéré de n'avoir pu séduire aucun
nègre de Saint-Domingue, où il avoit cru trouver des renforts,
appareilla avecses seules forces. Lacorvette de Baltimore
sortit à la même époque de Jacquemel , et déposa aux Cayes ,
en passant, le subrécargne qui , aveç un petit bateau , gagna
notre côte, et donna , comme témoin oculaire , les détails de
tout ce qui s'étoit passé à Jacquemel jusqu'au 27 mars.
<< Instruit du projet de Miranda, nous l'attendions sans
crainte, lorsque le 23 avril , on fut informé que sa flottille
avoit été vue à peu de distance. On fit aussitôt sortir de
la Guayra et de Puerto Cabeilla , un brick et deux goëlettes
de guerre, qui la rencontrèrent sur la côte de Chonori ;; il
s'engageaun combat très-vif, qui dura six heures , et se termina
à notre avantage.
Le 28 , à une heure, les deux goëlettes de Miranda furent
amarinées; la corvette le Léandre prit la fuite. Trois individus
sejetèrent à la mer ; un d'eux refusa les secours qu'on lui portoit,
les deux autres les acceptèrent et furent recueillis et conduits
à Puerto Cabello , où ils entrèrent le même jour 28 , à
neuf heures du soir. Nos bâtimens , avec un équipage de 150
hommes chacun , sont à la poursuite de la corvette. Nos habitans
sont très-contens; mais ils le seroient davantage si l'on
parvenoit à atteindae Miranda. Nous avons eu un homme tué
94 MERCURE DE FRANCE ,
et deux blessés sur le brick. Les prisonniers sont en route pour
Léon : on croit qu'ils seront tous décapités sans miséricorde.
Leméme sort attend Miranda et les autres aventuriers qui
sont avec lui sur la corvette le Léandre , si elle tombe au pou
voir des nôtres.>>>
Stralsund, le a juillet.
Voici la traduction exacte du décret par lequel le roi de
Suède a dissous les Etats de la Pomeranie, et anéanti la constitution
de ce pays.
Cedécret cst adressé au gouverneur-général , baron d'Fssen.
« Déjà depuis long-temps nous avons vu avec chagrin que
toutes les peines et les sollicitudes que nous nous donnions
pour la prospérité de nos fidèles sujets pomeraniens , rencontroient
dans l'exécution des difficultés inattendues , qui , ou
nous empêchoient de remplir nos vues bienfaisantes , ou en
retardoient les effets par de continuels délais et par le recours,
à chaque occasion, à d'anciens priviléges. Nous nous sommes
encore mieux convaincus des défauts de la constitution actuelle
, en comparant les progrès rapides de l'industrie et l'augmentationde
la population dans les pays où ont cessé tous les
obstacles qui , jusqu'à présent , ont fermé à nos Etats allemands
les sources de prospérité si nécessaires à un état bien organisé.
Nous avons eu dernièrement encore une nouvelle preuve des
conséquences dangereuses des institutions annuelles. Notre
ordre sur la levée de la milice pomeranienne , a été , par une
ieterprétation très - inconvenante , renvoyé par les Etats à
l'examen des tribunaux de l'Empire , et cela dans un temps
où l'ennemi menaçoit les frontières du pays.
>>La considération de ces motifs importans, les derniers
événemens qui ont eu lieu , et le desir de consolider la sûreté
du pays, nous ont conduit à la nécessité de déclarer que la
constitution qui a, jusqu'à présent , régi nos Etats allemands ,
cesse dès ce jour : les Etats du pays et les Ftats provinciaux
sont dissous , et toutes les dispositions et institutions y relatives
, abolies pour toujours.
>> Mais si , d'une part , nous sommes forcés de prendre
cette résolution, d'une autre part, nous avons pensé ne pouvoir
donner une preuve plus convaincante que notre unique
dessein est de soiguer la prospérité future de nos sujets allemands,
et non de nous attribuer des droits oppressifs , en introduisant
dans nos Etats allemands la constitution suédoise.
Comme roi d'un peuple libre , et n'obéissant qu'a la loi , nous
éprouvons la satisfaction particulière de préparer par ce changetuent
un avenir plusheureuxpournos sujets de laPomeranie
JUILLET 1806. 95
et de Rügen. Egaux , et dans leurs devoirs envers nous , et dans
leurs immunités et priviléges , protégés par des lois justes , ils
ne seront plus une partie séparée du peuple suédois ; mais ils
jouiront au contraire dans une fraternelle union d'une constitution
qui a assuré, depuis des siècles, la prospérité de ce
peuple.
>> Nous ordonnons par cet acte que la forme de gouvernementdu
royaume de Suede du 21 auguste 1772 ; les actes
d'union et de sûreté , des 21 février et 3 avril 1789; les priviléges
et immunités accordés à chacun des quatre Etats de la
Suede , et la loi du royaume de Suede , soient à l'avenir les
lois fondamentales et constitutionnelles de nos Etats allemands ;
nous ordonnons que toutes les dispositions nécessaires soient
faites pour l'exécutionde cetacte.
>> Nous assurons toutes fois , dans cette occasion , et cela
de la manière la plus solennelle , à nos sujets de la Pomeranie ,
qu'ils ne seront jamais soumis , ni pour le présent , ni pour
l'avenir ,au paiement des dettesdu royaume de Suede , ni aux
impôts qui y ont rapport. De plus , s'il arrive quelque chose
qui regarde uniquement et proprement la Pomeranie et
Rugen, et sur quoi , conformément à la constitution suédoise,
ondoive entendre les humbles suppliques des représentans
du pays , nous les convoquerons , dans le pays même , en
diète générale. Cette convocation, par laquelle nous donnerons
des ordres ultérieurs , aura lieu incessamment , et ce sera pour
notre coeur une douce satisfaction de voir rassemblé devant
notre trône un peuple fidèle , qui , n'étant plus méconduit
par une constitution compliquée , et en observant ses devoirs
de sujets , secondera par son assistance nos efforts paternels
pour sa prospérité , dans laquelle nous trouvons notre plus
grande récompense.
>> Vous ferez traduire cet acte en allemand ; vous le ferez
connoître par la voie de l'impression , lire dans les chaires ,
afin que tous ceux que cela regarde en soient instruits et aient
às'y conformer.
>> Sur ce , nous prions Dieu , etc.
>>Auquartier-général-royaldeGreifswald, le 26juin 1806. >>
Par le roi ,
Signé , GUSTAVE- ADOLPHE .
GUSTAVE DE WETTERSTEDT.
PARIS .
-MM. Vischer, Molé, Portalis, Jannet, Chadlas , Pasquier,
maître des requêtes , et MM. Regnier , Dupont , Delportes ,
Treilhard , Vincent ,Maurice et Péliet , auditeurs , viennent
96 MERCURE DE FRANCE ,
d'être nommés par S. M. pour former la commissiondes
requêtes , présidée par le grand-juge , qui doit porter les
affaires contentieuses au conseil d'état.
*-M. le général Junot , premier aide-de-champ de S. M. ,
gouverneur des Etats de Parme et de Plaisance , està Parisdepuis
quelques jours. M. le sénateur Beurnonville , ambassadeur
en Espagne , est aussi arrivé deMadrid.
-M. d'Oubril , envoyé de Russie , est arrivé à Paris
le6juillet à trois heures après midi : il est descendu à l'hôtel
Grange-Batelière.
- Le comte de Metternich , ambassadeur d'Autriche
adû partir deVienne pour Paris undes premiers jours de ce
mois:on l'attend ici du 15 au 20.
-M. Latour-Maubourg , auditeur au conseil-d'état , est
nommé second secrétaire d'ambassade à Constantinople.
(
-S. Ex. le sénateur ministre de la police générale a arrêté
le 27 mai dernier , dans son conseil de police , 1°. qu'il sera
établi un mode uniforme dans la délivrance des passeports
pour l'intérieur de l'Empire ; 2°. que ces passeports seront
imprimés à Paris , sur du papier au filigrane de la règle
impériale du timbre. Les maires de tout l'Empire devront
faire connoître aux préfets la quantité qu'ils croiront nécessaire
pour leurs communes , pendant le cours de l'année
prochaine.
FONDS PUBLICS DU MOIS DE JUILLET.
DU SAMEDI 5. C p. o/o c . J. du 22 mars 1806 66f. 75c. Soc. 750,
65с.бос. боё оос. оос оос пос. оос.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 63f. 85c. oof.
Act. de la Banque de Fr. 1156f250. 11576500 11561 250 11556.
DU LUNDI 7. - C p. oto c. J. du 22 mars 1806. 66f. 66f. roc. 5c 66f
65f. 95c ooc ooc oof ooc..
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806 63f. 50c
Act. de la Banque de Fr. 1150f. 1147f. 5oc. 1146f. 25c..
DU MARDI 8. -C pour o/o c. J. du 22 mars 1806. 66f. 65f goc-806.
600. 700.000 700600.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. oof. poc.
Act. de la Banque de Fr. 1142f 50c. 1145 coc oooof. eoc.
DU MERCREDI 9. -Ср . о/о с. J. du za mars 1806. 651 65c. 55с. 6ов
6.0 700. 800. 75€. 700 750 65c ooc boc. ooc .
Idem. Jouiss. du 22septembre 1806. 63f 10C. oof.
Act. delaBanque de Fr. 1150f 1151f 25c ooc oof ooc . oof ooc. oooof.
DU JEUDI 10.-Cp. oo c. J. du 22 mars 1806. 65f goc 85c 80c 75€800.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. oof ooc coc.
Act. de la Banque de Fr. 1152. 500. 000of ooc. oooof.
DU VENDREDI 11.- Cp. oe c. J. du 22 mars 1806. 65f. goc. 66f65f
goc 66f. 65f. goc 66f5c
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 63fooc oое.
Act. de la Banque de Fr. 1157f50cc. 1155f9000. 000 0000f
DEPI D
D
( No. CCLXI. )
( SAMEDI 19 JUILLET 1806.)
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSI E. ;
FRAGMENT
De l'ESSAI SUR L'HOMME , de Pope, traduit de l'anglais.
Ne l'oublions jamais E : l'arbitre souverain
Par des moyens divers tend vers la même fin.
Lui seul dans l'univers connoît l'indépendance .
Tous sont faits pour le tout. Nageant dans l'abondance ,
Eoivré de grandeurs, regorgeant de santé ,
Souviens- toi jour et nuit de cette vérité;
Vois de la terre au ciel le monde inanimé ,
Vois comme pour s'unir tout est mu , tout formé;
Vois pour ce grand dess in travailler la nature ,
Chaque être s'approcher d'une autre créature ,
Chaque atome attirant , attiré tour-à- tour,
Et l'univers entier enchaîné par l'amour .
Regarde en même temps la matière vivante
Vers'e bien général suivre la même pente ,
Les végétaux dissens nourrir les animaux ,
Les animaux détruits renaître en végétaux.
Une forme en moorant par une autre est suivie ;
Nous passons tout-a-tour de la mort à la vie.
G
98 MERCURE DE FRANCE,
Tout change : la matière estune vaste mer
Où , comme cette bulle, enfant léger de l'air,
Qui se gonfle et se brise , et s'engloutit dans l'onde ,
Tout naît, meurt et retourne à la masse féconde ,
Et l'on voit chaque jour, sous mille aspects divers ,
De ses vastes débris renaître l'univers .
Rien n'est indépendant : une main souveraine
D'innombrables anneaux forme une vaste chaîne .
Tout donne et tout reçoit , tout jouit et tout sert;
Et le foible et le fort agissent de concert.
La bête vit ponr l'homme , et l'homme pour la bête.
Tout est uni. Qui sait où la chaîne s'arrête ?
Homme aveugle ! Crois tu que Dieu borne ses soins
A contenter tes voeux , ton luxe et tes besoins ?
Cet innocent agneau , né pour ta nourriture ,
Pour lui voit tous les ans renaître la verdure .
Crois tu que pour toi seul , variant ses concerts,
L'alouette en chantant s'élève dans les airs .
Non , non , la douce joie embellit son ramage ,
La douce volupté soulève son plumage.
Est-ce pour ton plaisir que de sa tendre voix
Lejeune rossignol fait retentir les bois ?
En sons harmonieux exhalant son ivresse ,
Il chante ses plaisirs , il chante sa tendresse .
Ce coursier bondissant, fier de vaincre sous toi ,
Partage le plaisir de répandre l'effroi .
Le boeuf traîne le soc; mais cet esclave utile
Tireunjuste tribut du champ qu'il rend fertile .
Le sauvage animal , dans les bois élevé,
Vient se nourrir du grain qu'il n'a point cultivé;
Et l'oiseau qui sans soin vit du fruit de ta peine,
Osedu roi du monde infester le domaine .
Le ciel à ses enfans partage ses secours ;
Lafourure des rois a revêtu des ours .
Pour moi , dit l'homme altier, pour moi seul tout s'empresse
L'homme vit pour moi seul,dit l'oison qu'on engraisse.
L'un et l'autre s'abuse , et le maitre des cieux
Les fit pour l'univers, non l'univers pour eux.
J. DELILLE.
JUILLET (1806. 99
ADIEUX DE CHLOÉ A SON MIROIR ,
ODE ANACREONTIQUE.
Ο τοι qui vis mes premiers charmes
Accrus et ravis par le temps ,
Miroir, je t'arrosede larmes
En rêvant à mes doux printemps.
Cent fois contre l'amour volage
Tume prêtas d'heureux secours ;
Mais on ne peut ramener l'age
Comme on ramène les amours.
Tu vois l'âge en argent funeste
Changer l'or de mes blonds cheveux ,
Et sillonner ce front céleste ,
Jadis objet de tant de voeux.
Tu le vois , d'unemain barbare ,
Courber ces membres délicats :
Ma voix tremble , mon pied s'égare ,
Et tu chancelles dans mes bras .
Ces yeux, qui défioient l'Aurore ,
Se couvrent de voiles jaloux ;
Ces lèvres , où respiroit Flore ,
Ont perdu leur parfum si doux.
Ils ne sont plus ces jours d'ivresse,
De triomphe et de volupté,
Où tes conseils et mon adresse
Enchaînoient tout à ma beauté.
Alors je t'ornois de guirlandes ,
Tribut de mille coeurs soumis !
Plus de voeux , d'encens , ni d'offrandes!
Mes amans sont à peine amis .
Miroir, qui me rendois si vaine,
Doux présent que me fit Vénus ,
Hélas , tu reconnois à peine
Ces traits qu'Amour a tant connus!
G2
100 MERCURE DE FRANCE ,
T'offrir ce que l'âge me laisse ,
C'est tous les deux nous outrager,
Et je te rends à la déesse
Dont les traits ne peuvent changer .
M. LE BRUN , de l'Institut.
MON CARACTÈRE.
>
:
De m'enrichir
Onc n'eus l'envie ,
Aréfléchir
J'use ma vie .
J'ai du loisir,
Etje compose ,
Pour mon plaisir,
Ou vers ou prose ;
Je n'en fais pas
Un fort grand cas :
Qu'on me censure ,
On le peut bien ,
Je vous l'assure ,
Je ne dis rien.
Si l'on me loue ,
J'en suis pourtant ,
Je vous l'avoue ,
Assez content .
D'autrui l'ouvrage
(Et c'est raison) ,
Quand il est bon,
Amón suffrage.
Si l'écrivain
Semontre vain,
Il me fait rire ,
Sans contredit;
Mais je l'admire
Dans son écrit.
Douce maîtresse
Me tint lié;
De sa tendresse
Gratifié ,
Lus fus fidèle....
Mais , ô Destin !
:
JUILLET 1806. Ιοι
Perte cruelle!
J'ai vu sa fin :
Proche est la mienne,
Sans que me vienne
Ace sujet,
Aucun regret. M. GUICHARD.
FRAGMENT D'UNE LETTRE
A M. DE CHOISEUL.
Fréjus , le 25 février 1758 ..
Un obstacle imprévu me force
De renoncer à mes projets .
Je reviens en pensant que le héros français
Est aussi bon à voir que le héros de Corse ( 1 ) .
Atoute gloire îl a des droits ;
Tout s'anime sous ses auspices .
Gai comme le plaisir, sage comme les lois ,
Il a l'art de faire à la fois
Nos affaires et nos délices .
Il veut le bien de ses amis ;
Il fait le bien de son pays;
Sa politique est sans mystère :
Du soleil l'aigle ne craint rien.
Il adeux passions , dont l'une est de bien faire ,
Et l'autre de faire du bien .
En quittant son travail il est sujet à dire
Plus de bons mots qu'il n'en entend :
Il sait gouverner, il sait rire ,
Deux choses qu'un ministre ignore assez souvent.
(1) Paoli.
M. DE BOUFFLERS.
ENIGME.
AVEC deux doigts on me saisit ;
Il y faut mettre un peu d'adresse :
Garçon de moi se garantit ;
Un enfant aisément s'y blesse :
Il m'appartient plus d'un emploi :
Le temps s'annonce par mes signes ;
Le marin ne peut rien sans moi ,
Et l'on me trouve en ces huit lignes.
3
102 MERCURE DE FRANCE ,
LOGOGRIPHE.
Ala prolixité je dois mon existence :
Lecteur, je suis de mots une suralondance.
Combine mes neuf pieds, tu trouves sans effort
Ceque chercheun héros en affrontant la mort ,
Et qu'au prix de son sang fort souvent il achète :
Des oiseaux le plus vain; la plus stupide bête ;
Unmorceau délicat , logé dans son étui ,
Qu'Anubis en jappant dit n'être dû qu'à lui,
Une terme injurieux, piquant et satirique ,
D'Iris en négligé trop mordante critique;
Celui qui , disposant d'un souffle impétueux ,
Elève et sait calmer des flots tumultueux;
Un royaume d'Espagne , un grand pape, une ville
Connue à l'embonpoint d'un peuple volatile.
Dans mon sein , j'en rougis , je porte un scélérat ,
Le plus parfait qui fut sons le triumvirat ;
Un discours mesuré , sublime , harmonieux ,
'Appelémille fois le langage des Dieux;
Ce qui fait d'un concert toute la mélodie.
C'enest fait. Je finis par une maladie.
Oma'heureux effet de son impression !
Je me trouve sans voix , sans respiration.
CHARADE.
HAUTE ou basse au concert on entend mon premier ;
Plus d'un filou promène et cache mondernier.
En sortant du spectacle on reçoit mon entier.
Mots de IENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE ,
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier N°. est Cheminée.
Celui du Logogriphe est Croix, où l'on trouve roi.
Celui de la Charade est Buis-son.
JUILLET 1806. 103
Les Douze Césars , de Suétone , traduits par M. de LaHarpe ;
nouvelle édition revue et corrigée. Deux vol. in-8° . Prix :
15 fr. et 18 fr. par la poste. A Paris , chez Gab. Warée ,
libraire , quai de Voltaire; et chez le Normant , rue des
Prêtres S. Germain-l'Auxerrois , n°. 17.
SUETONE , ami de Pline lejeune , et secrétaire de l'empereur
Adrien , avoit composé un grand nombre d'ouvrages ,
sur la grammaire , sur les jeux des Grecs , sur les spectacles
des Romains , sur les lois et coutumes de Rome , sur
les préteurs, etc. (1) Il ne nous reste qu'un abrégé de la Viedes
Grammairiens et l'Histoire des douze premiers Empereurs
deRome. Cedernier ouvrage , qu'on appelle ordinairement
les Douze Césars de Suétone , n'est pas une histoire de leur
règne , mais de leur vie particulière. L'auteur n'étend pas
ses regards , comme Tacite , sur tout l'Empire romain ; il
s'attache uniquement à la personne des Empereurs , observe
leur esprit , leur caractère, leurs moeurs et leurs habitudes ;
les suit pas à pas dans leur conduite journalière , au sénat ,
au Capitole , au barreau , au cirque , aux bains publics ; recueillant
leurs moindres paroles et leurs moindres actions
avec la plus scrupuleuse exactitude , observant même leur
taille , leur visage , leurs gestes , leur habillement ; jusqu'à
remarquer qu'Auguste se servoit d'une chaussure un peu
haute afin de paroître plus grand , et qu'Othon ajustoit si
bien ses faux cheveux, qu'on ne s'apercevoit pas qu'il portoit
une perruque .
Ona prétendu qu'il avoit exagéré les atrocités de Tibère , de
Caligula, et de ces autres monstres qui , suivant l'expression de
-
(1 ) Tertullien cite celui sur les spectacles , et saint Jérôme celui sur
les hommes illustres, à l'exemple duquel il acomposé le sien.
4
104 MERCURE DE FRANCE ;
Racine , n'avoient conservé que la figure d'homme. Linguet ,
dans ses Révolutions de l'Empire romain , vajusqu'à dire qu'il
suffit qu'un fait soit rapporté par Suétone , pour qu'on soit
dispensé d'y ajouter fou. Heureux le temps où l'on devoit
naturellement refuser d'ajouter foi aux trop grandes barbaries
; où l'on ne pouvoit se persuader que Caligula , dans un
seul arrêt , condamnat quarante accusés , et qu'il s'amusat à
les plaisanter en les exterminant ; où l'on étoit tenté de regarder
comme une fiction historique , le bateau à souspape
dans lequel Néron entreprit de faire périr Agrippine. Une
trop cruelle expérience ne nous permet plus aujourd'hui cet
heureux et honorable pyrrhonisme ; et tout ce que nous
avons vu nous impose la malheureuse et humiliante nécessité
de tout croire .
C'est avec aussi peu de fondement qu'on accuse Suétone
de raconter << sans paroître prendre intérêt à rien , (1) sans
>> donner aucun témoignage d'approbation ou de blâme ,
>> d'attendrissement ou d'indignation , sans aimer ni haïr les
>>> hommes dont il parle. >> Lorsque dans la vie de Caligula ,
voulant passer du récit de ses actions indifférentes à celui de
ses crimes , il dit : Hactenus quasi de principe : reliqua ut
de monstro narranda sunt. « J'ai parlé jusqu'ici d'un prince :
>> je vais parler d'un monstre. » Cette belle transition ne renferme-
t-elle aucun témoignage d'approbation ou de blâme ?
Et lorsqu'il dit au sujet de la mort de Titus: Inter hæc morte
præventus est , majore hominum damno quam suo. « C'est
>> au milieu de ses soins qu'il fut enlevé par une mort préma-
>> turée, bien plus fatale à ses peuples qu'à lui-même. » Est-ce
là le langage d'un homme qui ne prend aucun intérêt à ceux
dont il parle?
Je conviens qu'on ne trouve pas chez lui comme dans
Tacite , ces réflex ons mâles et vigoureuses , ces pensées pro-
(1) M. de La Harpe , préface de la traduction de Suétone.
JUILLET 1806 . 105
fondes , qui frappent si fortement le lecteur , mais il y supplée
par certaines anecdotes qui laissent d'aussi fortes impressions
dans l'esprit ; et quand on a lu le trait suivant , qui peint si
bien l'extrême avilissement des Romains sous les successeurs
d'Auguste , dextrum Messalinæ socculum inter togam tunicasque
gestavit assiduè , nonnunquam osculabundus , Narcissi
quoque et Pallantis imagines aureas inter lares coluit.
Defunctum senatus publicofunere honoravit, item statuâ pro
rostris, cum hac inscriptione : PIETATIS IMMOBILIS ERGA PRINCIPEM.
« Le père de Vitellius portoit assiduement sous sa
>>> robe le brodequin droit de Messaline , femme de Claude (1) ,
>> et le baisoit de temps en temps. Il avoit placé parmi ses
>> dieux domestiques les statues d'or de Narcisse et de Pallas.
>> Lorsqu'il fut mort , le sénat lui fit faire des funérailles aux
>> dépens de l'état , et lui érigea une statue devant la tribune
>> aux harangues , avec cette inscription : MODĖLE D'UNE PIÉTÉ
> INVARIABLE ENVERS CÉSAR ; » quand on a lu ce trait , on dispense
aisément l'auteur de toutes les réflexions dont il auroit
pu l'accompagner.
Ce qu'on ne peut justifier dans Suétone , c'est le cynisme
révoltant de son style et la dégoutante obscénité de certains
tableaux. S. Jérôme se plaint avec raison de ce qu'il est aussi
libre et aussi infâme dans sa narration, que les empereurs dont
il parle l'avoient été dans leur conduite , et Ruald se plaint
aussi de ce qu'il apprend les plus grandes obscénités en les
rapportant. Nous avons dit que Suétone étoit secrétaire de
l'empereur Adrien. Il conjectura peut-être que ces peintures
obscènes ne blesseroient pas les regards d'Adrien et d'Antinous.
Il paroît du moins qu'elles ne blessoient pas ceux de
notre Diogène français : J. J. Rousseau avoit une prédilectionparticulière
pour cet historien , et regrettoit qu'il n'y eut
(1) Il avoit démandé à Messaline , comme la plus grande grace qu'elle
pút lui faire , la permission de la déshausser et de lui ôter son brodequia
droit.
106 MERCURE DE FRANCE,
plus de Suétone. Après avoir fait ses Confessions , il formoit
ledesir bien naturel de pouvoir lire celles des autres ; mais ,
à cet égard, il avoit de quoi se satisfaire , car dès le temps
où il vivoit , la corruption du siècle n'avoit déjà que trop
multiplié cesMémoires licencieux , ces monumens scandaleux
des foiblesses des grands et des particuliers , où l'on và chercher
des leçons qui apprennent le crime , et des exemples qui
l'autorisent.
La première traduction française que nous ayons de
Suétone , est de l'année 1628 , sans nom d'auteur. Il en parut
une seconde en 1661 , par du Teil , avocat au parlement. Ces
deux traductions étoient également oubliées et avec raison ,
lorsque M. de La Harpe donna la sienne en 1770 : elle étoit
précédée d'une épître dédicatoire à M. le duc de Choiseul ,
dans laquelle on lisoit que cet ouvrage avoit été entrepris
pour lui plaire. Cette épître ne se trouve pas dans la nouvelle
édition. Je ne sais pour quels motifs on l'a supprimée. Il y en
avoit de plus forts pour la conserver. D'abord elle sert à faire
entendre cette phrase de l'auteur dans sa préface , on a vu
quel motif m'a déterminé à entreprendre cette traduction.
En second lieu , elle nous apprend la confiance dont le duc de
Choiseul honoroit M. de La Harpe; et c'est une particularité
qui n'est pas indifférente pour la mémoire de l'un et de
l'autre. Enfin , on peut y trouver une excuse pour les fautes
graves et nombreuses commises par le traducteur contre la
langne latine et contre la langue française ; car la précipitation
que l'auteur dut mettre dans son travail , pour s'empresser de
répondre aux desirs de M. de Choiseul , sert à expliquer comment
un littérateur aussi distingué que M. de La Harpe, parut
dans cette traduction avoir oublié trop souvent et le latin et
lefrançais.
L'Année Littéraire ne manqua pas de saisir avec empressement
la meilleure occasion qui se fût jamais présentée d'humilier
un de ses plus redoutables adversaires. Il s'engagea de
JUILLET 1806. 107
partet d'autre unpetit combat, aujourd'hui peu intéressant ,
mais très-utile dans le temps à ceux qui vouloient entendre
à fond leur Suétone; et très-amusant pour uncertain public
qui aime beaucoup cesjeux littéraires dans lesquels les journalistes
cherchent à le divertir aux dépens les uns des autres.
Parmi toutes les fautes relevées par Fréron , je ne rapporterai
que les principales. Le premier contre-sens se trouvoit
dans le passage suivant : ( p.98, t. 1 de la nouvelle édition )
Campum stellatem majoribus consecratum , agrumque
Campanum ad subsidia reipublicæ vectigalem relictum ,
divisit extra sortem, ac viginti millibus civium , quibus terni
pluresve liberi essent. « La plaine étoilée , consacrée aux
>> Dieux par nos ancêtres , et les champs de la Campanie dont
>> les revenus étoient affectés au besoin de l'état , furent dis-
>> tribués , par ordre de César , à vingt mille citoyens de la
>> classe de ceux qui avoient deux ou trois enfans. »
Ilyavoit trois fautes dans cette seule phrase. 1°. Le texte
porte stellatem et non stellatum. Ce mot stellatem n'est point
un adjectif, mais un nom propre. Il falloit donc traduire
le champ stellate , et non la plaine étoilée.
2°. Extra sortem est tout-à-fait oublié ; c'est une circonstance
qu'il ne falloit pas omettre. Elle marque que dans cette
distributionde terres , les parts ne furent point tirées au sort
selon l'usage ordinaire. 3º. Terni pluresve liberi n'est point
rendu par deux ou trois enfans ; le texte dit expressément
que César fit distribuer ces terres non à ceux qui avoient
deux ou trois enfans , mais aux citoyens qui en avoient au
moins trois, et qui jouissoient à Rome du privilége , jus trium
puerorum. Ces pères de famille , entr'autres distinctions ,
avoient celle d'occuper aux spectacles une place plus
honorable.
,
Dans la nouvelle édition, on a corrigé ainsi ce passage :
«Le champ stellate consacré aux Dieux par nos ancêtres , et
> les champs de la Campanie dont les revenus étoient affectés
108 MERCURE DE FRANCE ,
>> aux besoins de l'état furent distribués par ordre de César ,
>> sans tirer au sort , à vingt mille citoyens de la classe de ceux
» qui avoient au moins trois enfans. » Des champs qui sont
distribués sans tirer au sort , présente une espèce d'équivoque :
on eût pu l'éviter en disant , furent distribués par ordre de
César, et sans qu'on tirat au sort selon l'usage ordinaire , à
vingt mille citoyens , etc.
,
Le passage suivant renferme une faute plus considérable :
Comitia cum populo partitus , ut exceptis consulatus petitoribus
de cætero numero candidatorum , pro parte dimidia,
quos populus vellet , pronuntiarentur; pro parte alterá quos
ipse edidisset. Et edebat per libellos circum tribus missos ,
scripturá brevi : Cæsar dictator illi tribui. Commendo vobis
illum et illum , ut vestro suffragio suam dignitatem teneant.
« Les comicesfurent partagés entre lui et le peuple. On con-
>> vint que le peuple nommeroit une moitié des magistrats ,
>>> et César l'autre. Les consuls furent exceptés de ce partage.
>> La formule de recommandation pour ceux qu'il vouloit faire
>>> élire , étoit écrite sur des tablettes envoyées dans toutes les
>>> tribus , et conçue en peu de mots : Moi , César dictateur
>> j'ai accordé telle charge à un tel. Je vous le recommande ,
>> afin qu'il obtienne cette dignité par vos suffrages >> Ici le
traducteur prend tribui qui est le datif de tribus , pour le prétérit
tribui du verbe tribuere qui signifie donner, conférer ,
accorder. Il traduit en conséquence , moi , César dictateur ,
j'ai accordé telle charge à un tel. Au lieu que Cæsar dictator
illi tribui , veut dire : César , dictateur à telle tribu . Et c'est
ainsi qu'on a corrigé cet endroit dans la nouvelle édition ;
mais on a laissé subsister cette expression impropre : les comices
furent partagés entre lui et le peuple. Je suis étonné que
Fréron , en critiquant ce passage , n'ait pas relevé une si forte
incorrection ; car les comices signifient l'assemblée du peuple.
Or l'on ne peut pas dire que l'assemblée du peuplefût partagée
entre César et le peuple. L'éditeur auroit dû mettre que ,
JUILLET 1806.
Iog
dans les comices le droit d'élection fûtpartagé entre César et
lepeuple.
,
Dicebat ( p. 192 ) nihil esse rempublicam , appellationem
modò sine corpore et specie , Syllam nescisse litteras , qui
dictaturam deposuerit. « La république , disoit-il , n'est qu'un
>> nom sans réalité. Sylla en étoit encore à l'abc , puisqu'il
>> a abdiqué la dictature. » Fréron eut raison de condamner
cette expression triviale d'étre encore à l'abc; mais il auroit
dû ajouter que ces mots , un nom sans réalité, ne rendoient
pas l'énergie de ces expressions latines , nihil esse rempublicam
appellationem modò sine corpore et specie. Que la
république n'étoit qu'une chimère , qu'un nom sans réalité ,
qu'un mot entièrement vide de sens. Ici l'exactitude étoit
d'autant plus nécessaire que Suétone rapporte ce propos
de César , comme une des causes de la conspiration qui
se forma contre lui. Dans ce passage , l'éditeur a seulement
corrigé l'expression d'abc de la manière suivante : Sylla en
savoit bien peu , puisqu'il a abdiqué la dictature . Cette tournure
n'a pas la vivacité du latin , et ne rend pas assez le ton
méprisant de ces paroles : Nescisse litteras , qui dictaturam
deposuerit. « C'est-à-dire : Sylla me fait pitié , quand je lui
>> vois abdiquer la dictature. » L'éditeur n'a pas mieux réussi
dans le passage suivant : Immolantem haruspex Spurinnamonuit,
caveret periculum, quod non ultra martias idus proferretur.
La Harpe avoit dit : « L'augure Spurinna l'avertit ,
> dans un sacrifice , qu'il étoit menacé d'un danger qui ne
» passeroit pas les ides de mars. >>> L'éditeur a mis : « l'augure
>> Spurinna l'avertit, dans un sacrifice , qu'il étoit menacéd'un
n danger auquel il seroit exposé avant les ides demars >> Cette
expression est encore plus vicieuse que celle M. de La Harpe ;
car , qu'il étoit menacé d'un danger auquel il seroit exposé ,
est la même chose que , qu'il étoit menacé d'un danger dont
il étoit menacé , ou bien qu'il seroit exposé à un danger
auquel il seroit exposé. D'ailleurs il falloit rendre le mot
110 MERCURE DE FRANCE ;
caveret , qui marque l'attention avec laquelle l'augure Spurinna
recommandoit à César de veiller sur sa personne , et
d'avoir toujours les yeux ouverts sur un péril, qui ne cesseroit
qu'après les ides de mars.
Consilia igitur dispersim antea habita , et quæ sæpe
bini ternive coeperant , in unum omnes contulerunt. « Ce
>> qui n'avoit été qu'une délibération particulière entre
>> deux ou trois hommes , devint une conspiration géné-
>> rale. » Ce n'est point la pensée de Suétone. Il ne dit
pas , que ce qui n'avoit été d'abord que le complot de quelques
particuliers , devint une conspiration générale de tous
les Romains ; mais que les conjurés n'ayant pu d'abord s'assembler
que séparément , deux à deux , ou trois à trois , ils
se réunirent tous , et tinrent un conseilgénéral. La correction
que l'éditeur a faite dans ce passage est exacte.
Quare in brevi spatio tantum amorisfavorisque collegitut
cum profectum eum Ostiam periisse ex insidiis nuntiatum
est, magna consternationc populus , et militem quasi proditorem
et senatum quasi parricidam , diris execrationibus
incessere non ante destiterit , quam unus atque alteret mox
plures a magistratibus in rostra producti , sawum et appropinquare
confirmarent. << Aussi Claude se fit-il aimer en peu
» de temps au point que le bruit s'étant répandu que dans un
>> voyage à Ostie on l'avoit fait périr par trahison, le peuple
>> consterné accabla de malédictions les soldats et le sénat,
>> qu'il appeloit traîtres et parricides ,jusqu'à ce que les
>> magistrats montant dans la tribune aux harangues , assu-
>> rèrent que Claude vivoit et qu'il approchoit.>> Le texte ne
dit pas que les magistrats montèrent eux-mémes dans la
tribune aux harangues .
Plures a magistratibus n'est pas la même chose que plures
ex magistratibus , plusieurs d'entre les magistrats. A magistratibus
est le régime de producti , et il faut construire ,
plures viri producti a magistratibus , c'est-à-dire , « que les
JUILLET 1806.
>> magistrats firent paroître successivement à la tribune aux
> harangues plusieurs personnes , qui assurèrent que Claude
>> vivoit , et qu'il alloit arriver. » Il seroit trop long de
relever les autres incorrections de ce passage. L'éditeur s'est
contenté de corriger le contre-sens.
Cum orantibus familiaribus dempsisset cuidam appositam
notam, litura tamen , inquit , extet. « Il réhabilita , à la prière
> de ses amis quelqu'un qu'il avoit dégradé : je veux cepenndant
, dit-il , que la note subsiste. » Ce peu de mots
renferme deux contre-sens. Un citoyen pouvoit être noté sur
les rôles du censeur ( dont Claude remplissoit les fonctions )
sans être dégradé et sans avoir besoin de réhabilitation. Ces
notes, chez les Romains , n'étoient point une flétrissure , et ne
rendoient pas inhabiles à posséder les charges. Jeveux cependant
, dit-il , que la note subsiste , c'est le second contre-sens.
L'empereur effaça la note , mais en ajoutant , je veux cependant
que la rature subsiste. C'est ce que veut dire , litura ,
inquit , extet. Ces deux contre-sens ont été corrigés par
l'éditeur.
Cantante eo , ne necessaria quidem causa recedere theatro
licitum erat; itaque et enixæ quædam in spectaculis , et multi
tædio audiendi laudandique , clausis oppidorum portis aut
furtim desiluisse de muro , aut morte simulata funere elati.
«.Lorsque Néron chantoit , il n'étoit pas permis de sortir de
>> l'assemblée pour quelque cause que cefút : aussi plusieurs
>> femmes accouchèrent , et beaucoup de spectateurs ennuyés
>> d'écouter et d'applaudir , sautèrent par-dessus les murs
». de la ville , parce que les portes étoient fermées , ou fei-
> gnirent d'être morts , et sortirent pour étre enterrés. » Il
est ridicule de prêter à des gens qui se portoient bien , et qui
faisoient semblant d'être morts , l'action de sortir , et de
plus, l'intention d'être enterrés. M. de La Harpe répondit que
cette tournure n'étoit qu'une plaisanterie qui rouloit sur le
mot sortir. « Néron , dit-il , vouloit les empêcher de sortir ,
112 MERCURE DE FRANCE ,
> et ils sortoient du moins pour être enterrés. » Il ajouta que
cette tournure étoit plus vive , que s'il eût dit simplement
qu'on les tira de l'assemblée comme pour les enterrer. Sans
doute elle l'est davantage ; mais néanmoins il est trop plaisant
de voir quelqu'un qui feint d'être mort , se mettre lui-même
en chemin pour aller se faire enterrer. L'éditeur a corrigé de
la manière suivante : « Ils feignirent d'avoir perdu la vie
» pour qu'on les fit sortir sous prétexte de les enterrer. Pour
qu'on les fit sortir, suppose une action de la part de gens qu'on
devoit croire morts , et sous prétexte semble marquer une
intelligence entre ces prétendus morts , et ceux qui les transportoient
hors de la salle. L'éditeur eût évité ces fautes en
suivant de plus près le latin , morte simulatá funere elati:
« Ils firent semblant d'avoir perdu la vie , et furent enlevés
>>> comme morts. »
Hortante Phaonte ut interim in specum egestæ arene concederet.
<< Phaon voulut persuader à Néron d'entrer dans une
>> caverne remplie de sable. >>> La chose n'est pas aisée , aussi
le latin dit tout le contraire : in specum egestæ arenæ , signifie
une caverne d'où l'on avoit tiré du sable. Et tamen non defuerunt
quiperlongum tempus vernis æstivisquefloribus tumulum
ejus ornarent. « Cependant il y eut des citoyens qui
>> allèrent encore , long-temps après sa mort , ( la mort de
>> Néron ) orner son tombeau de fleurs , en hiver et en été. »
Ces mots vernis æstivisque floribus , signifient des fleurs de
printemps et d'été. Le traducteur avoit pris vernis pour
hybernis.
Prandebat ad satietatem , ut non temerè super coenam
prætermatianum malum, et modicam in ampulla potiunculam
sumeret. » Domitien mangeoit beaucoup à dîner , en sorte
<<<que le soir il ne prenoit souvent qu'une pomme de matius ,
» et un petit potage dans une phiole. » Potiuncula signifie
une petite potion et non un potage. Fréron triomphoit dans
cet endroit, et s'amusoit beaucoup de ce que M. de La Harpe
transformoit
JUILLET 1806 .
DEPT
DE
LA
transformoit Domitien en cicogne , en lui faisant manger sa
soupe dans une phiole.
Après la mort de Domitien , le sénat s'assembla et flétrit sa
mémoire. L'auteur latin ajoute : scalas etiam inferri cly
peosque et imagines ejus coram detrahi et ibidem solo affligi
juberet. « Le sénat voulut qu'on le trainat aux Gémonies ,
>> qu'on mutilât et qu'on renversât ses statues. » Clypeos et
imagines coram detrahi et affligi solo , ne signifie pas qu'on
mutilát ses statues ; mais la faute la plus grave est dans ces
mots : scalas inferri. « Qu'on le traînat aux Gémonies. »
Suétone a dit plus haut que la nourrice de Domitien , après
avoir brûlé son corps , avoit mêlé ses cendres avec celles de
Julie , fille de Titus. Le sénat ne pouvoit donc pas ordonner
qu'un cadavre réduit en cendres fùt traîné anx Gémonies.
C'étoit un lieu élevé où l'on trainoit le corps des suppliciés.
Les Gémonics s'appeloient , il est vrai , Gemoniæ scale ,
Gemonii gradus ; mais scale seul ou gradus n'a jamais
signifié les Gémonies ; il ne faut donc pas construire
scalas inferri comme s'il y avoit , ut corpus inferretur ad
scalas Gæmonias , mais comme s'il y avoit ut scalæ afferrentur.
« Le sénat ordonna qu'on apportât des échelles
>> pour détacher les écussons et les portraits de ce prince. >>>
L'éditeur substitue à la phrase de M. de La Harpe celle-ci : << Le
>>sénat ordonna qu'on apportat des échelles pour détacher les
>> écussons et les portraits de ce prince , les jeter à terre , et
>> les fouler aux pieds. >>>Cette phrase , que l'éditeur a copiée
motà motdans l'Année Littéraire, n'est pas tout-à- faitexacte. Ici
Fréron est tombé dans les défauts qu'il reproche à M. de La
Harpe. D'abord le mot coram, qui est essentiel, n'est pas rendu.
En second lieu on apporta les échelles pour détacher , mais non
pourfouler aux pieds. Elles étoient nécessaires pour la première
action , mais non pour la seconde. Enfin , ordonna qu'on
apportát des échelles pour détacher , etc. , est une tournure
défectueuse , en ce quepour détacher , etc., étant une phrase
II
114 MERCURE DE FRANCE ,
incidente , le verbe ordonna devient le verbe principal de la
phrase , et l'action accessoire qu'il exprime est présentée
comme l'action principale, tandis que les verbes détacher ,
jeter et fouler , étant mis en phrase incidente , les actions
principales qu'ils expriment ne sont présentées qu'en forme
d'actions accessoires. Il étoit aisé d'éviter tous ces défauts en
disant : « Le sénat fit apporter des échelles , et voulut qu'en
>>sa présence même les écussons et les portraits de ce prince
>> fussent détachés , jetés à terre , et foulés aux pieds. >>
Comme l'énumération de tous les autres contre-sens nous
méneroit trop loin ,je me bornerai au contre-sens géographique
du passage suivant : Lucium Domitium qui Corfinium
præsidio tenebat , in deditionem redegit. « Il prit à discré-
» tion Lucius Domitius , qui s'étoit enfermé dans Corfou. >>
On lit dans le texte Corfinium; c'est une ville de l'Abruzze
citérieuré , au royaume de Naples , appelée aujourd'hui San
Pelino. Corfou ne se dit pas en latin Corfinium, mais Corcyra,
génitif Corcyre . L'éditeur a corrigé cette faute dans ce passage-
ci , parce que l'Année Littéraire , qu'il suit pas à pas ,
l'en avoit averti; mais l'Année Littéraire n'ayantpas averti que
cette faute se trouve repétée dans un autre passage , ( chap. 2
de la vie de Néron )....Ad Corfinium captus est , on lit dans
la nouvelle édition , il fut pris dans Corfou.
A la vue de tant de fautes si graves et si nombreuses , tout
autre traducteur queM. de LaHarpe auroît perdu contenance :
il n'y avoit que deux partis à prendre , celui d'un silence
modeste , ou d'un généreux aveu de ses fautes ; mais le temps
des rétractations n'étoit pas encore arrivé pour lui ; l'heuré
des sacrifices n'étoit pas encore sonnée pour son amourpropre:
de cent quatre fautes relevées par l'Année Littéraire,
dans vingt-cinq ou trente pages tout au plus , il n'en reconnut
que six , encore ce n'étoient que des inadvertances faciles à
réparer dans un errata. « Il est presqu'impossible , disoit-il ,
>> que dans le cours d'un travail long et peu agréable , il
JUILLET 1806. 115
» n'échappe pas quelqu'inattention à un traducteur , surtout
» à celui qui , par une vivacité involontaire , lit d'autant
>>plus rapidement qu'il est plus versé dans la lecture des
>> auteurs latins. C'est par une suite de cette facilité entraî-
> nante que j'ai traduit Corfinium comme s'il y avoit eu
>> Corcireum .» Il suivroit d'un pareil raisonnement, que pour
bien traduire le latin il ne faut pas le savoir trop bien : ainsi
M. Binet et M. Gueroult doivent être médiocrement versés
dans la lecturedesauteurs latins ; mais M. de La Harpe se réfute
ici lui-même, car , en voulant se justifier sur Corfinium , il
tombe , parune suite de cettefacilité entraínante , dans une
nouvelle faute aussi considérable que celle dont il s'excuse .
« Vous avez , lui disoit Fréron , traduit Corfinium comme
» s'il y avoit eu Corcireum ; mais Corcireum n'a jamais
>> signifié Corfou. Cette île s'appelle en latin Corcyra , æ ,
>> ou Corcyrus; et votre Corcireum est le neutre de l'adjectif
>> Corcyroeus , a , um. De plus , il ne faut pas écrire , comme
>>vous faites Corcireum , mais Corcyroeum. » On peut dire que
ce Corfinium étoit aussi fatal à M. de La Harpe qu'à Domitius ,
et qu'ily étoit pris à discrétion par Fréron , comme autrefois
Domitius par César. Peut-être méritoit-il cette petite disgrace
par le peude bonne foi qui règne dans toute sa défense. D'abord
on croira difficilement qu'il eût été trompé par la ressemblance
de Corfinium avec Corcyroeum. Il avoit été plutôt
séduit par la ressemblance de Corfinium avec le mot français
Corfou. Ensuite il soutenoit que morari en latin signifie seulement
demeurer ; tandis qu'en ouvrant seulement le dictionnaire
de Boudot , on trouve morari ( avec la première
syllabe brève ) demeurer , etc. , et morari ( avec la première
syllabe longue ) , faire le fou , faire des extravagances. « Il
>> soutenoit encore que le mot conventus signifioit une assem-
» blée de commerce , qu'il avoit cette signification dans le
>> septième livre des lettres de Cicéron à Atticus , dans tous les
>> commentateurs de Suétone , dans le deuxième livre des
H2
116 MERCURE DE FRANCE ,
>> Commentaires de César . » Et dans le septième livre des
lettres de Cicéron à Atticus , on ne trouve pas une seule fois
le mot conventus , non plus que dans tous les commentateurs
de Suétone ; on le trouve dans le deuxième livre des Commentaires
de César , mais là , il signifie très-évidemment une
assemblée de troupes.
L'éditeur s'est borné à corriger plus ou moins heureusement
les fautes relevées dans l'Année Littéraire; mais il en est
beaucoup que Fréron avoit passées sous silence , soit qu'il ne
voulût pas multiplier les articles , soit qu'il se ménageât le
plaisir de les relever dans une seconde édition , où il s'attendoit
à les retrouver. Si l'éditeur eût voulu prendre la peine
de reconfronter le texte avec la traduction , il auroit aisément
découvert ces fautes , même en supposant qu'il lise aussi
rapidement les auteurs latins que M. de La Harpe.Voici , par
exemple , un contre-sens non moins extraordinaire que tous
ceux qu'on a déjà rapportés : dans le dernier chapitre de
la vie de Titus, Suétone après avoir parlé de la consternation
que la mort de ce prince répandit dans toute la ville , ajoute :
senatus tantas mortuo gratias egit laudesque , quantas congessit
ne vivo quidem unquam atque præsenti. On lit dans la
nouvelle édition comme dans l'ancienne : « le sénat donna au
>> prince mort plus d'éloges qu'il n'avoit jamais prodigué de
>> flatteries à aucun de ses prédécesseurs. » Vivo unquam
et præsenti ne signifie pas aucun de ses prédécesseurs. Il
paroît que nar une suite de cette facilité entraînante , dont
on a parlé plus haut, M. de La Harpe a traduitpræsenticomme
s'il y avoit eu præcedenti , et que vivo unquam lui a semblé
l'équivalent de viwo ulli principi au lieu que vivo ( sous entendu
Tito ) est opposé à mortuo , et le latin signifie : « Le
>> sénat donna au prince mort plus d'éloges qu'il ne lui en avoit
>> jamais prodigué pendant sa vie et en sa présence. »
Le principal défaut de cet ouvrage , défaut capital , et qui
subsiste dans la nouvelle édition , c'est le style incorrect et
JUILLET 1806 . 117
négligé dont il est écrit depuis le commencement jusqu'à
la fin. M. de La Harpe dit dans sa préface , que Suétone
estunécrivain sans génie et sans coloris . C'est à cette fausse
opinion qu'il faut attribuer sans doute la négligence avec
laquelle le traducteur défigure les plus beaux endroits de
l'original , tels que ce portrait de Germanicus , digne du pinceau
de Tacite :
Omnes Germanico corporis animique virtutes , etquantas
nemini cuiquam , contigisse satis constat : formam et fortitudinem
egregiam , ingenium in u'roque eloquentiæ doctrinæque
genere præcellens , benevolentiam singularem , conciliandæque
hominum gratiæ ac promerendi amoris mirum
et efficax studium. Formce minus congruebat gracilitas
crurum ; sed ea quoque paulatim repleta assiduá equi vectatione
post cibum . Hostem sæpe cominus percussit ; oravit
causas etiam triumphalis ; atque inter cætera studiorum
monumenta reliquit et comedias græcas ; domi forisque
civilis , libera ac foederata oppida sine lictoribus adibat.
Sicubi clarorum virorum sepulcra cognosceret , inferias
manibus dabat. Cæsorum clade Variana veteres ac dispersas
reliquias uno tumulo humaturus , colligere suâ manu et comportare
primus aggressus est. Obtrectatoribus etiam , qualescunque
et quantacunque de causâ nactus esset , lenis adeo et
innoxius , ut Pisoni decreta sua rescindenti , clientelas diu
vexanti , non prius succensere in animum induxerit , quam
veneficiis quoque et devotionibus impugnari se comperisset :
ac ne tunc quidem ultra progressus , quam ut et amicitiam
ei more majorum renuntiaret , mandaretque domesticis
uitionem , si quid sibi accideret .
« Germanicus avoit toutes les qualités du corps et de l'es-
>> prit dans un degré où personne ne les eût jamais: une beauté
>> et une valeur singulières , un génie éminent pour les lettres
>> grecques et latines , et pour l'éloquence des deux langues,
> une bonté d'ame admirable , la plus grande envie de
3
118 MERCURE DE FRANCE ,
>> plaire et d'être aimé , et les plus grands talens pour y
>> réussir. Son seul défaut corporel étoit d'avoir les jambes
>> un peu trop menues ; mais il y remédia par l'habitude de
>>> monter à cheval après le repas. Il tua plusieurs ennemis
>> de sa main. Il plaida des causes dans le barreau , même
>>>après avoir eu les honneurs du triomphe ; entr'autres monu-
>>>mens de ses études , il nous reste de lui des comédies grec-
» ques. Il étoit également affable dans sa vie privée et publi-
>>> que. Il entroit sans licteur dans les villes libres et alliées .
>>> Ilhonoroit les tombeaux des grands hommes ; il recueillit
>>> de ses mains , et renferma dans un sépulcre , les ossemens
>> des soldats tués dans la défaite de Varus. Il n'opposoit'que
>> la douceur à ses envieux et à ses ennemis , quelques outrages
» qu'il en eût reçus. Il ne témoigna de ressentiment à Pison
» qui avoit méprisé ses décrets et maltraité ses cliens, que lors-
>> qu'il se vit en butte à ses maléfices et à ses embûches; et
alors même il se contenta , selon l'ancienne coutume , de
>> renoncer publiquement à son amitié , etde contier aux siens
>> le soin de sa vengeance , s'il lui arrivoit quelque malheur. »
,
Sans parler de ces il, il , il , etc. , qui commencent chaque
phrase, de ces expressions familières la plus grande envie , les
plus grands talens , bonté d'ame admirable , et de quelques autres
incorrections , je m'arrête à ces deux phrases : il honoroit
les tombeaux des grands hommes ; il recueillit de ses mains et
renferma dans un sépulcre les ossemens des soldats tués dans
la défaite de Varus. Le mot honorer est vague. On ne sait de
quelle manière Germanicus honoroit ces tombeaux : Suétone
nous l'apprend en mettant le mot inferias qui signifie les sacrifices
qu'on offroit aux manes. Le traducteur a passé entièrement
cette phrase incidente sicubi cognosceret , qui marque
l'empressement avec lequel Germanicus se transportoit aux
tombeaux des grands hommes . Il recueillit les ossemens. Le
traducteur a omis ces deux épithètes essentielles veteres ac dispersas
qui marquent la dispersion de ces malheureux restés
JUILLET 1806 . I19
dans la plaine , et le temps depuis lequel ils languissoient sans
sépulture ; enfin , il se contente de rendre colligere primus
aggressus est par il recueillit , omettant cette belle épithète
primus qui termine si bien cette phrase , et marque le zele
religieux avec lequel Germanicus travailla le premier à recueillir
de sa propre main ces ossemens épars. Ensuite il
bouleverse tout l'ordre de cette phrase pittoresque , ( 1 )
dans laquelle il falloit suivre exactement la marche du
latin : ccesorum clade Variana veteres ac dispersas reliquius
uno tumulo humaturus colligere sua manu et comportare
primus aggressus est , c'est - à - dire , « lors-qu'il
>> eût résolu de rendre les derniers devoirs aux soldats
» tués dans la défaite de Varus , et de réunir dans un seul
tombeau leurs ossemens épars dans la plaine , et privés
>> depuis si long-temps de la sépulture , on le vit lui-même
>> le premier recueillir de sa propre main ces malheureux
>> restes , et les porter jusqu'au tombeau destiné à les
>> recevoir. »
Si le traducteur n'étoit qu'un auteur ordinaire , je ne pousscrois
pas plus loin les citations ; mais quand on porte un
jugement sévère sur l'ouvrage d'un écrivain tel que M. de La
Harpe, on ne sauroit trop motiver un pareil jugement. Je me
contenterai de citer ici le français , sans aucune comparaison
avec le latin :
« Tibère s'arrêta dans une maison de campagne de Lucullus,
» et y mourut dans la soixante dix-huitième année de son
>> âge. Quelques-uns ont cru que Caïus Caligula lui avoit
>> donné un poison lent; d'autres que dans un moment où la
>> fièvre l'avoit quitté , on lui avoit refusé à manger ; d'autres
>> enfin qu'on l'avoit étouffé avec des matelas , comme il
>> redemandoit son anneau qu'on lui avoit ôté pendant sa
(1) Je suis étonné que Fréron n'ait rien dit de cette phrase dans sa critique.
4
120 MERCURE DE FRANCE ,
» défaillance. Sénèque a écrit que sentant sa fin approcher ,
১) il avoit tiré son anneau de son doigt, comme pour le donner
>> à quelqu'un , qu'il l'avoit tenu quelque temps , et qu'ensuite
>> il l'avoit remis , et étoit resté immobile , et la main gauche
>> fermée , que tout-à-coup il avoit appelé ses esclaves , et que
>>> comme personne ne lui répondoit , il s'étoit levé ; mais que
>> les forces venant à lui manquer , il étoit tombé mort auprè s
>> de son lit. >> Ce qui choque le plus dans ce morceau , outre
les qui , les que , les comme , c'est le perpétuel retour du verbe
avoir. Il revient presque à chaque phrase dans tout le cours
de la traduction , et c'est sur-tout dans cet ouvrage que ce
verbe mérite le nom de verbe auxiliaire .
J'ai déjà parlé de certaines causes auxquelles il faut attribuer
la foiblesse étonnante de cette traduction ; mais la principale
se trouve dans le passage suivant de la préface : « J'offre au
>>> public une traduction que je crois exacte et claire ; c'est
>>> là tout mon travail , et peut- être étoit-il assez grand pour
>> un homme occupé d'études fort différentes . » Ces mots
occupé d'études fort différentes , expliquent pourquoi cette
traduction n'est ni exacte ni claire. Quand l'auteur entreprit
cet ouvrage , il avoit rompu depuis long- temps tout commerce
avec les Muses latines. Ces Muses sont extrêmement
jalouses et n'aiment pas qu'on les abandonne ; leurs plus chers
favoris ne les quittent pas impunément ; on est pour elles un
étranger , un Barbare , quand on revient après une longue absence
: ce n'est que par des assiduités fréquentes , par un culte
journalier qu'on parvient à se remettre avec elles en bonne
intelligence , et à rentrer dans le secret de leurs savans mystères.
M. deLa Harpe revint à elles avec des manières brusques
et tranchantes, s'imaginant leur faire beaucoup d'honneur
de leur consacrer les momens qu'il déroboit à des études
fort différentes. Il en agit avec elles comme s'il eût dû les
trouver toujours à ses ordres ; mais elles furent sourdes pour
lui. Quand il se fut engagé dans le dédale des tours latins ,
JUILLET 1806 . 121
elles ne lui prétèrent aucun fil pour en développer l'embarras
incertain; elles le laissèrent s'égarer d'erreurs en erreurs ,
tomber de précipice en précipice , et poussèrent la vengeance
jusqu'à lui ôter quelquefois , pendant qu'il fournissoit cette
pén ble carrière , l'usage de sa langue maternelle.
On s'aperçoit dans le Cours de Littérature que M. de La
Harpe n'avoit pas entretenu un commerce assez suivi avec les
anciens. La littérature grecque et latine n'y est pas traitée avec
la même force et le même développement que la littérature
française. Il n'y a qu'une demi-page sur Théocrite , tandis
qu'ily en a deux cents sur la vie et les aventures de Beaumarchais.
M. de Landine , ami de M. de La Harpe , dit luimême,
dans le Dictionnaire des Hommes illustres , « que la
>> négligence avec laquelle il a traduit , dans son cours de
>> Littérature , plusieurs morceaux de Cicéron , est plutôt
>> d'un écolier que d'un professeur de goût. »
Je conclus à regret que cette traduction de Suétone n'est
pas digne du nom justement célèbre de l'auteur. En la réimprimant
, on a fait aussi peu d'honneur à sa mémoire , que si
l'on s'avisoit de réimprimer ses tragédies de Pharamond , de
Gustave, de Timoléon , des Barmecides et de Menzikof. Je
me suis abstenu de rien dire sur la préface , malgré l'étonnement
dont j'ai été frappé quand j'y ai lu que Bossuet n'a
jamaisprétendufaire une histoire universelle ; que l'essai sur
l'histoire générale par Voltaire est le tableau le plus vaste
que l'éloquence ait jamais offert à la raison; qu'il ne faut
chercher les moeurs romaines ni dans Tite- Live , ni dans
Tacite , ni dans Salluste; que Rollin est un compilateur sans
ordre , et que sa morale n'est bonne que pour les enfans ;
que la tragédie de Didon, de Lefranc de Pompignan , ne
doit son succès qu'à une centaine de vers traduits de Virgile,
etc. etc. Je me tais sur tout cela , et ne saurois mieux
prouver mes égards pour la mémoire de M. de La Harpe .
Il existe uneautre traductionde Suétone par M. Ophellot de la
122 MERCURE DE FRANCE ,
Pause. ( 1 ) Le style en est meilleur celui de la traduction de
M. de La Harpe ; mais M. Ophellot s'est donné la liberté de
retrancher des phrases entières, quelquefois mêmedes passages
de quinze à vingt lignes , sous prétexte que ces endroits sont des
inutilités, des redites, des longueurs, desremarques inutiles qui
nuisentà la rapiditéde la narration. Il estvrai que ces passages sont
rétablisdans les notes , parce qu'ilvaut mieux, dit le traducteur ,
ennuyer ses lecteurs dans des notes que dans le texte. Le mieux
est d'épargner ces deux genres d'ennui au lecteur , qui ne s'accommode
pas plus de l'un que de l'autre. Cette traduction
paruten 1771 ; et l'auteury joignit quelques paragraphes philosophiques
, où l'on reconnoît cet esprit de vertige et d'orgueil
dont une secte dangereuse étoit alors animée , et que
les événemens ne paroissent pas avoir entièrement détruit. « On
» accuse , dit M. Ophellot, la philosophie d'être contraire
» à l'art de régner ; et où en serions-nous si les philosophes
>> n'avoient fait les rois , et si les rois ne protégeoient les
>> philosophes ? Faites asseoir le philosophe aux pieds des
» trones , et vous ne verrez point de crimes. Le philosophe
>>est le seul qui ait droit aux hommages de la terre , qui mérite
>> de régner ou d'être le précepteur des rois. » L'auteur s'est
réfuté lui-même de la manière la plus complète et la plus
humiliante pour la philosophie. Car après avoir dit dans un
endroit que l'empereur Vespasien bannit de Rome tous les
philosophes , il dit dans un autre que Vespasien éloit l'ami
des hommes et avoit le talent de les gouverner. D'où il suit
qu'un prince qui est l'ami des hommes , est l'ennemi des philosophes.
R.
(1) On a prétendu que M. Ophellot de la Pause étoit le même
que M. Delille de Salle membre actuel de l'Institut.
JUILLET 1806. 123
Bataille d'Hastings , ou l'Angleterre conquise, poëme en dix
chants , par M. Dorion. Un vol. in-8°. Prix : 3 fr. , et 3 fr.
75 c. par la poste. AParis , chez le Normant , impr.-libr. ,
rue des Prêtres Saint-Germain-l'Auxerrois , n°. 17.
Nous n'avons rien à ajouter à ce que nous avons dit dans
un numéro précédent sur le plan du poëme de M. Dorion.
Cet ouvrage a justifié, sous plus d'un rapport , l'idée que nous
nous en étions formée : il ne reste qu'à examiner quels écueils
lepoète avoit àsurmonter , et àconsidérer combien il risquoit
s'égarer après un siècle où toutes les saines idées sur la poésie
épique furent méconnues , et où l'on voulut y substituer des
systèmes qui auroient absolument dénaturé le genre.
à
Les ouvrages d'esprit doivent se juger, non-seulement
d'après le mérite réel, mais d'après le goût dominant à
l'époque où ils furent composés. Une tragédie régulière ne
passoit point , et ne devoit point passer pour un effort de
géniedans l'intervalle qui sépara la mort de Racine des premiers
succès de Voltaire. La route étoit tracée , on n'avoit
plus qu'à la suivre.Amasis, et Ino et Mélicerte, de laGrange,
dont les connoisseurs firent peu de cas quand elles parurent ,
seroientpresque regardées comme des chefs-d'oeuvre , si elles
eussent été composées avant la Médée , de Corneille .
Il est peut-être moins difficile, quand le goût n'est pas
formé, de produire des ouvrages estimables ,que d'obtenir le
même résultat quand le goût est dépravé. En politique , en
morale et en littérature, les commencemens de toutes choses
portent des germes de vigueur et de justesse, que ne peuvent
plus avoir leurdécrépitude et leur décadence. La fougue de la
jeunesse s'élance avec ardeur dans la bonne route si elle a été
assez heureuse pour la trouver; la langueur de la vieillesse ,
au contraire, ne tend qu'à s'affoiblir ; et son expérience même
nelui est plus d'aucune utilité , si dans sa longue carrière elle
s'est imbue de mauvais principes. La littérature se trouvoit
dans cet état d'affoiblissement et de dégénération quand
M. Dorion conçnt le plan de son poëme. Combien d'obstacles
n'avoit-il pas à surmonter pour revenir à la bonne route ?
Quelques réflexions sur les fausses doctrines littéraires du dixhuitième
siècle seront le plus digne éloge du poète qui a su
s'enpréserver.
Les premiers signes de la décadence du goût peuvent être
fixés à la seconde dispute sur les anciens et les modernes. La
causedes modernes décriée par les noms seuls de ses premiers
124 MERCURE DE FRANCE ,
défenseurs , Perrault et Desmarets , contre lesquels Boileau
remporta de si grands avantages , fut reprise par quelques
beaux esprits qui lui donnèrent une face nouvelle. Les défenseurs
des anciens eurent alors moins de talent et d'esprit que
de science ; et ce qu'il eût été ridicule de soutenir sous
Louis XIV, devint , avec l'adresse de Fontenelle et de
la Motte , une doctrine qui , par son absurdité, s'allia trèsbien
aux erreurs de la philosophie moderne qui commencèrent
à percer dans le même temps.
Ce fut Fontenelle qui, le premier parmi nous , appliqua le
jargon philosophique à la littérature : dans sa digression sur
les anciens et les modernes , il veut réduire la question à un
point d'histoire naturelle. « Si les anciens , dit-il , avoient
>> plus d'esprit que nous , c'est donc que les cerveaux de ce
>> temps-la étoient mieux disposés, formés de fibres plus
>> fermes ou plus délicats , remplis de plus d'esprits animaux?
>> Les arbres auroient donc été aussi plus grands et plus
>> beaux; car si la nature étoit alors plus jeune et plus vigou-
>> reuse , les arbres aussi bien que les cerveaux des hommes
>> auroient dû se sentir de cette jeunesse. » Ces réflexions n'ont
pas besoin de commentaire ; il suffit de les citer pour en faire
la critique. En effet , quel rapport peut avoir la végétation
des arbres qui ne change jamais , avec les circonstances morales
, politiques et locales qui permettent à un grand poète
de donner l'essor à son génie , qui lui fournissent les trésors de
son art, et qui le soutiennent dans ses travaux ? Fontenelle avoit
trop d'esprit pour ne pas prévoir cette observation ; mais il
connoissoit bien le publie de son temps : ce public étoit amateur
de résultats courts et clairs , vouloit tout réduire à des
axiomes faciles à concevoir et à retenir , et fuyoit trop l'application
et le travail pour desirer une solide instruction. Après
avoir dit qu'il ne citera pas des traits d'histoire , qu'il ne s'ennuiera
pas à chercher les passages favorables on défavorables
à chaque parti , Fontenelle ajoute : « J'ai cru que le plus
>> court étoit de consulter un peu sur tout ceci la physique
>> qui a le secret d'abréger bien des contestations que la rhé-
>> torique rend infinies. » Sans doute c'étoit le plus court ;
et cela devoit plaire aux beaux esprits qui n'aimoient pas à
pålir sur des livres. Mais on voit au premier coup-d'oeil qu'en
appliquant la physique aux spéculations littéraires , on dessèche
la poésie , et l'on fait méconnoitre son véritable objet.
Quand de tels sophismes sont en faveur, la décadence est
prochaine , et ne peut être que très-rapide : l'expérience l'a
prouvé.
Onpourroit croire que Fontenelle badinoit en tranchant
JUILLET 1806: 125
ainsi la question des anciens et des modernes ; mais rien ne le
fait soupçonner. Sa digression est étendue , et paroît d'autant
moins une plaisanterie qu'elle a pour objet de faire excuser
lesdéfauts de ses pastorales. Sa manie de ramener tout à des
rapports physiques , se fait encore plus sentir dans un passage
qui va être cité. Enle lisant , on a peine à concevoir que ce
passage soit échappé à un esprit aussi juste que Fontenelle.
« Les différentes idées , dit-il, sont comme des plantes et des
> fleurs qui ne viennent pas également bien en toutes sortes de
climats. Peut-être notre terroir de France n'est-il pas pro-
> pre pour les raisonnemens que font les Egyptiens , non plus
> que pour leurs palmiers ; et sans aller si loin , peut-être les
aorangers , qui ne viennent pas aussi facilement ici qu'en
Italie , marquent-ils qu'on a en Italie un tour d'esprit que
» l'on n'a pas tout-à-fait semblable en France. » Ainsi les
palmiers et les orangers marquent le tour d'esprit des différens
peuples. Il seroit inutile de relever ces singuliers paradoxes
, si , dans le dix-huitième siècle , ils n'avoient pas donné
lieu à des systèmes généraux sur l'influence des climats influence
tellement exagérée, qu'on a vouluy trouver les grandes
causes politiques et morales qui en sont absolument indépen-
Idantes. On sait que l'illustre Montesquieu ne fut pas exempt
- de cette erreur , dont La Motte un jour se moqua très-finement
, quoiqu'il eût un penchant très- marqué pour ces sortes
de sophismes : Voilà donc , dit-il , selon cette idée , les
poëmes d'Homère qui sont l'effet d'un coup de soleil.
La Motte avoit beaucoup d'esprit : on remarque dans ses
dissertations littéraires un ton de politesse et de modération
qui fait le charme des discussions de ce genre. Presque jamais
. il ne tombe dans le faux bel-esprit ; son style est élégant et
naturel, et sa dialectique est le plus souvent pleine de clarté et
. de méthode; l'amour-propre trompé rendit dangereuses de si
heureuses dispositions. Il voulut faire des odes ; mais celles
de J. B. Rousseau lui montrèrent sa foible se : il voulut faire
des tragédies , mais leur succès passager ne l'éblouit pas sur
leurs défauts , qui con istoient moins dans des combinaisons
extravagantes , que dans une absence absolue de talent pour la
poésie. La carrière épique étoit encore plus difficile a parcourir
pour un homme qui n'avoit que de l'esprit. Désespérant
d'atteindre Homere, il résolut de le rabaisser à son niveau.
Cela explique le projet peu sensé de réduire l'liade , projet
qui eut beaucoup de partisans au moment où il fut exécuté ,
et dont on ne peut expliquer la vogue passagère que par la
manie des nouveautés et des systèmes qui s'étoit emparée de
toutes les tétes.
126 MERCURE DE FRANCE ;
LaMotte ne se contenta pas de demander qu'on ne fitplus
qu'en prose les tragédies et les odes , il voulut aussi dénaturer
le genre épique. Irrité contre des combinaisons sublimes qu'il
étoithors d'état d'imiter, il chercha à prouver que l'admiration
des hommes pour ces chefs-d'oeuvre avoit été surprise.
Le tour de son esprit étoit très-propre à donner une apparence
spécieuse à ces paradoxes ; il écrivoit à l'époque où leur
succès paroissoit le plus assuré. Tout le monde sait que les
procédés d'analyse que Pon emploie dans les sciences exactes
ne peuvent jamais être mis en usage pourjuger la poésie : ce
futde ces procédés que La Motte se servit. D'après des règles
étrangères au sujet qu'il traitoit , il examina froidement les
productions du génie ; et son esprit étroit s'efforça de limiter
l'immense carrière qu'avoit parcourueHomère. Son humeur
s'exhala souvent contre le beau idéal qu'il lui étoit aussi impossible
de concevoir que de peindre. << Quoiqu'endise Aris-
>> tote , observe-t-il , il ne faut point faire les hommes plus
beaux qu'ils ne sont. Cette idée est fausse de tout point
dans les arts d'imitation. Qu'on en examine les conséquences ,
et l'on verra qu'elle a produit les drames bourgeois , les
romans insipides , et tous ces avortons poétiques qui n'ont eu
un moment d'éclat que pour tomber ensuite dans une éternelle
obscurité.
))
le
))
Quoique Voltaire ait souvent relevé avec succès les erreurs
de La Motte, on peut présumer que , jeune encore , il fut
séduit par ce système : l'idée et le plan de la Henriade suffisent
pour le prouver. Son poëme étant fait , il aima mieux
en tirer tout parti possible que de travailler sur un autre
sujet. Quoiqu'il ne l'avoue pas expressément , on voit souvent
dans ses ouvrages percer le regret de n'avoir pas assez réfléchi
sur l'idée première de la Henriade. Le beau idéal ne peut
se trouver dans une époque trop rapprochée ; la poésie épique
a besoin de remonter dans la nuit des temps pour créer des
héros supérieurs au commun des hommes. Cette création est
impossible , si une tradition récente nous empêche de nous
prêter à cette espèce de merveilleux. « On peut dire , observe
>> Racine , que le respect que l'on a pour les héros de l'anti-
>> quité augmente à mesure qu'ils s'éloignent de nous. >>>
Major e longinquo reverentia. Le défaut dont on parle a été
justement reproché à la Pharsale et à la Henriade ; il est une
desconséquences inévitables du système de La Motte. LaHenriade
d'ailleurs a mérité d'être distinguée des poëmes de cette
école par une élégance soutenue ,par quelques belles descriptions
, et par les détails du récit de Henri IV. Il est à
quer que cedernier morceau, le plus beau de la Heuriade , est
remarJUILLET
1806.
127
i
absolument dans le genre ancien: l'idée en est puisée dans
le 2º et dans le 3º livre de l'Eneide .
M. Dorion a mérité les éloges que nous avons donnés au
plan de son poëme dans un premier extrait. Il a eu le courage
d'abandonner les doctrines modernes qui pouvoient lui procurer
une vogue passagère , pour se livrer à un genre qui lui
assurera des succès moins brillans , mais plus solides. Nous
ne ferions que nous répéter, si nous observions que son héros
réunit les qualités qui peuvent conduire au idéal, que
l'époque est bien choisie , que l'action est grande et digne de
l'épopée. Il est plus convenable de donner une idée de la
I manière de l'auteur. Nous choisirons une scène du dénouement
de son poëme , très-bien combinée , et traitée avec cette
simplicité antique qui a tant de charme pour les vrais connoisseurs
.
beau
Eralde , compétiteur de Guillaume, a été frappé mortellement
à la bataille d'Hastings. Elfride , sa femme , tourmentée
par des présages sinistres, a le courage d'aller sur le champ de
bataille. Cette démarche inspire d'autant plus d'intérêt que
l'auteur a donné à Elfride toutes les vertus de son sexe :
Ellecourt. Quel spectacle , ô Dieu , pour une femme !
Des casques, des harnois et des glaives brisés;
De lances etde dards des écus hérissés ;
Parmi des trones meurtris et des têtes livides ,
Des coursiers dans le sang couchés avec leurs guides.
Amis, ennemis , tous subissent même sort ,
Les vainqueurs , les vaincus , le mourant
S'agitent sous le ferdontle poids les oppresse.
prèsdu mort ,
Quelque temps ses recherches sont vaines ; enfin ,
Elleavance, elle accourt. Qui paroît ? Son époux ,
Son époux expirant , le corps ppeerrccéédecoups.
Grand prince, il est donc vrai ! Ton funeste courage ,
D'un trépas ignoré t'a fait subir l'outrage.
Qu'ont servi les efforts de ta måle valeur?
Ton sein conserve à peine un reste de chaleur.
Pour la dernière fois , rendus à la lumière ,
Tes yeux cherchent la main qui ferme ta paupière .
Voiston Elfride.... , il veut lui parler; mais sa voix
Sur sa lèvre glacée expire par deux fois .
Il reprend quelque force ; il nomme son Elfride.
Il redemande Wolf, it redemande Algide ;
Deses peuples vaincus pleure l'oppre-sion ,
Et retoinbe et s'écrie : Albion ! Albion !
« Arrête, dit Elfride , efforce-toi de vivre ,
>> Pour voir à quels regrets ton amante se livre!
>> Objet de tous mes voeux , si tu quittes le jour ,
>> Que la mort un instant te cède à mon amour.
D'un regard, d'un seul mot que les douloureux charme
►Ajamais de ta veuve alimentent les larmes.
128 MERCURE DE FRANCE ,
1
5
>> Celle dont tu chéris la tendresse et la foi ;
» Oui , la mère de Wolf , Eralde, est devant toi.
>>> Que dis -je ? Que déliré égare ma pensée ?
>> Tu te tais. Sus mes mains je sens ta main glacée ;
>>>L'ombre voile ta vue , ô regrets superflus !
> Il ne peut me ravoir ; il ne m'entendra plus.
>> Insensible anx regre's d'une a ante éplorée ,
>> Soname , des mortels pour jamais séparée
N'a plus rieo qui l'attache à ces terrestres
Rejette ma prière, et n'asoire qu'aux cienx .
> Eh bien ! par tant d'amour à ton sort enchaînée ,
» Au-delà du trépas prolongeons l'ijmenée .
>> Entraine-moi : la mort est un bien qui m'est dû.
>> Subirai-je la vie après t'avoir perdu ? »
Elle tombe, et le jour échappe à sa paupière.
Mais déjà le héros ne voit plus la lumière.
" es lieux,
Consacrant à Dieu seulson temps et son amour ,
Un saint auprès d'Hastings a choisi son séjour.
Sa couche est unrohr , son vêtement la haire ;
En sa main est toujours la croix et le rosaire .
De ceux dont les bienfaits redoutent les témoins ,
Les charitables dons sont soumis à ses soins.
Jusqu'au fond des sachots sa piété sublime
Rassure le malheur , force au remords le crime .
Même à la cour d'Eralde il osoit pénétrer ,
Dès que pour l'indigence il falloit 'implorer.
Et la reine en secret de son luxe fragile ,
Lui réservoit l'épargne , en aumônes fertile.
Lorsqu'il porte aux mourans des soins religieux ,
Elfride et son époux frappent l'homme pieux .
Ah! comme son esprit vers les élus revole!
Qu'il foule aux pieds la terre et son éclat trivole !
Depuis qu'il l'abjura , six lustres sont passés .
Que de palais détruits ! que d'honneurs eftacés !
D'illustres favoris, des princes , des monarques ,
De leur passage à peine ont laissé quelques marques.
Ceux de qui le vulgaire adoroit la splendeur ,
Laissent pour monument de leur vaste grandeur
Des titres à leur nom , à la tombe leur gloire .
Le voilà ce héros , ce ils de la victoire!
Voilà l'illustre sort et la condition
Des mortels qui faisoient le destin d'Albion !
Deux souverains si grands , si révérés nagnère ,
Inconnus , oubliés , gissent sur la poussière.
Quand l'hermite à genoux , pour l'ame du héros ,
Chante l'hymne de mort, et l'hymne du repos , etc. , etc.
.i
L'idée de cette scène est d'un grand intérêt dramatique.
La critique auroit peu de prises sur l'ensemble du poëme ;
les détails pourroient être traités avec plus de sévérité. Mais
on doit considérer qu'un poète rempli de son sujet est presque
dans l'impossibilité de faire des corrections minutieuses, quand
iln'a pas laissé écouler un grand espace de temps entre l'époque
de la composition et celle de l'impression. Une première édition
DE
MERCURE DE FRANCE , 205.
cen
tiond'un poëme épique doit être regardée comme un essar
que fait l'auteur sur le goût du public : si le fond est approuve
il ne craint plus de perdre son temps à corriger les défauts de
détail. On peut se rappeler la différence qui existe entre la
première édition de la Henriade et celles qui ont suivi : Voltaire
passa une grande partie de sa vie à épurer le style de cet
ouvrage; il est à présumer que M. Dorion donnera les mêmes
soins à un poëme qui peut lui procurer une réputation distinguée.
P.
Examen de plusieurs ouvrages nouveaux.
TANDIS que beaucoup de nos poètes célèbrent à l'envi les
grands événemens qui commencent le dix-neuvième siècle , et
qu'ils nous annoncent le retour du règne d'Auguste ; que
d'autres se contentent de chanter le printemps , les amours et
les fleurs ; que tous se flattent d'un avenir où leur Muse paisible
ne sera plus troublée par le bruit de la discorde et des
combats , une voix sinistre se fait entendre pour nous prédire
lafindumonde. (1 ) Grand Dieu ! que vont donc devenir tant
d'écrivains qui ne travaillent que pour la postérité , si l'Univers
doit s'écrouler demain ? Faudra-t-il donc que le poëme
qui vient de paroître sur la bataille d'Austerlitz (2) reste
sans lecteurs ? Est-ce donc pour être enseveli dans la poussière
des soleils que M. Alexandre de Ferrière vient de faire imprimer
son Voyage à Versailles ? (3) Le poëme des Vers à Soie
de M. de Guilhermier (4) n'auroit-il qu'une existence plus
frêle et plus incertaine que celle de l'insecte qu'il a chanté ?
M. Mallet n'aura-t-il plus assez de temps pour achever sa
traduction en versfrançais de la Jérusalem délivrée dont il
vient de nous donner les cing premiers chants ? (5) Et les
Inscriptions morales de M. Didot l'aîné (6) , viennent-elle
(1) Deux feuilles in-8°. Prix : 60 cent. A Paris , chez Ch. Villet; et
chez le Normant.
(2) Un vol. in-8°. Prix : 2 fr . et a fr. 50 cent. par la poste. A Paris ,
chez Allais ; et le Normant.
(3) Un vol. in 8°. Prix : 80 cent. , et 1 fr . par la poste. A Paris , chez
Clémendot; et le Normant.
(4) Troisfeuilles in-8°. Prix : 1 fr. 20 cent., et 1 fr. 50 cent. par la
poste. AParis, chez le Normant.
(5) Un vol . in-8°. Prix : 1 fr. 80 cent , et a fr. 40 cent. par la poste.
AParis, chez le Normant.
(6) Un vol. in- 12 . Prix: 1 fr. , et 1 fr. 20 cent. par la poste. A Paris ,
shezDidot, l'aîné ; et le Normant.
I
130 MERCURE DE FRANCE,
trop tard pour le salut du genre humain ? Cela seroit bien
piquant , et la petite vanité de tous ces messieurs n'y trouveroit
guère son compte. Mais quoi ! l'auteur de cet effrayant
opuscule sacrifie lui-même à cette vanité mondaine , et tout
en annonçant la fin de toutes les vanités, il recherche la gloire
littéraire , qui ne sera com ptée pour rien au jour solennel
qu'il nous prédit ! Est-ce qu'il ne croit pas à sa prophétie ;
et son ouvrage , tout sérieux qu'il a voulu le faire paroître ,
n'est-il encore qu'un enfant de la folie et de l'orgueil?
a de
L'auteur du poëme d'Austerlitz nous paroît avoir craint
plus sérieusement que le temps ne vint à lui manquer. La précipitation
avec laquelle il f- briqué plus trois mille vers ,
montre bien qu'il croit la fin du monde très-prochaine , à
moins cependant que ,par cette précipitation , il n'ait voulu
imiter la rapidité de l'action qu'il avoit à représenter ; mais
nous ne pensons pas que tel ait été son dessein , parce qu'il
y avoit un moyen bien plus simple de le rendre sensible. Il ne
s'agissoit pas de composer dix chants de trois cents vers en se
tenant sur un pied comme dit Horace , stans pede in uno..
Il falloit s'appliquer à dire de grandes choses en peu de mots;
mais c'est ce quel'auteur de ce nouveau poëme esthors d'état
de pouvoir faire , et même de jamais comiprendre , tant il
est resté au-dessous de son sujet.
Que peut-on attendre en effet d'un poète qui force le lec
teur de lire près de cent cinquante pages d'impression pour
lui raconter un seul fait , et qui le tient à l'attache pendant
plus de temps qu'il n'en a fallu pour exécuter cemême fait ?
Il seroit bien inutile d'entrer ici dans les détails du plan d'un
ouvrage qui ne doit obtenir aucune réputation , et qui ne
sera même pas lu. Il suffira de dire , pour en donner une
idée convenable , que l'auteur a voulu mettre en vers lesbulletins
de la Grande-Armée , et qu'au lieu d'ajouter quelque
chose à leur concision historique , il en a délayé le style dans
un amas insupportable de phrases oiseuses , de tournures forcées
et gigantesques ; qu'il court sans cesse après la rime , et
qu'il ne l'attrape que par sauts et par bonds.
«Tel on ve it .
> Un météore en feu, traversant l'atmosphère ,
› Retracer à nos yeux un globe de la sphère. »
Unmetéore qui retrace un globe est assurément une chose bien
singulière à voir ; mais un globe de la sphere est tout ce qu'il
y a de plus incompréhensible.
:
>>Par-tout des murs genans , renversés , rétablis
» L'air Avec liberté circule dans Paris. »
OJUILLET 1806. 151
Ce n'est pas parce qu'on rétablit des murs gênans qu'on fait
circuler l'air avec plus de liberté ; mais il falloit une rime à
Paris , et bon gré malgré rétablis lui en servira .
< Iront- i's dans Paris , dans nos vastes provinces ,
» Crier comme autrefois , plus de rois , plus de princes ,
» Abhorrez les tyrans , aimez la liberté . »
Il seroit difficile d'imaginer la note qui suit cette espèce
d'imprécation contre les amis de la liberté , il faut le voir
pour le croire : « O liberté que ta loi seroit douce et chérie ,
si les gouvernans savoient s'y conformer aussi bien que les
gouvernés ! Cet auteur raisonne comme un poète et versifie
comme un logicien. En attendant la fin du monde , nous
avons souvent le plaisir de voir le monde renversé.
Onpeut se défasser del'insipide lecture de ce poëme , en
allant à Versailles avec M. de Ferrière , dans un de ces
modestes phaëtons qui garnissent le quai des Tuileries, quoiqu'assurément
il n'y ait rien de moins doux qu'une pareille
voiture ; son cocher est un bon réjoui qui se moque de sa
misère:
« Il chante , il siffle , il rit tout bas ,
Et sûr du gain de sa journée ,
Il ne voudroit peut-être pas
Contre toute autre destinée ,
Changer son utile cabas.
Il est content de son partage !
Cecabriolet précieux ,
Jusques à lui par héritage
Est venu d'âge en âge ,
Et d'ayeux en ayeux ;
Etcet éternel équipage ,
Après lui doit en apanage
Passer encore à ses neveux . »
M. de Ferrière mêle agréablement la prose et les vers pour
conter les choses les plus communes ; car son voyage n'offre
aucun incident remarquable. Il se rend à Versailles avec un
peintre de ses amis , pour y chercher un point de vue propre
à saisir les effets du soleil couchant ; et tandis que son ami
barbouille sa toile , il compose lui-même un petit morceau
qui ne manque pas de fraîcheur. « Tout-a-coup , dit-il ,
les sons lointains d'une flûte frappent nos oreilles . >>
• Lorsque la nuit , au cours silencieux ,
Aversé le repos sur toute la nature ,
Lorsque des airs que la fraîcheur épure,
Le calme s'embellit du bruit harmonieux
De l'ondequifuit et murmure,
Oudu zéphyr capriciers", "
12
132 MERCURE DE FRANCE ;
Qui folâtre sur la verdure ;
Rappelez-vous le sentiment
Qu'excite dans l'ame ttendrie ,
La simpleet tendre mélodie
De la voix ou d'un instrument.
Rappelez-vous sur-tout comme le charme augmente ,
•Comme il captive tous nos sens ,
Lorsque la romance touchante
Fait entendre ses doux accens ,
Et que du vent du soir l'haleine caressante ,
Malgré nos efforts impuissans ,
Anotre orei'le impatiente
Ne transmet que des cons faibles et languissans. »
On peut cependant reprocher à M. de Ferrière , d'avoir
fait entrer dans son léger ouvrage quelques traits beaucoup
trop libres pour être offerts à des lecteurs délicats ; et l'on
sera étonné que voulant le dédier à une dame dont le coeur
est , dit-il , doué de toutes les vertus , il ne l'ait pas purgé de
tout ce qui peut alarmer la pudeur et blesser le bon goût.
LajeuneMuse de M. de Guilhermier est plus chaste , et si
son poëme sur les Vers à sole , n'est pas un ouvrage parfait ,
il annonce du moins un esprit sage qu'on peut encourager ;
c'est une satisfaction que nous n'avons pas souvent. Son poëme
endeux chants, a environ quatre cents vers chacun , n'est pas
d'une étendue hors de proportion avec le sujet qu'il traite ,
mais c'est un de ces ouvrages descriptifs qui , n'étant pas soutenus
par l'intérêt d'une action , exigent d'autant plus de perfection
dans le style. M. de Guilhermier n'a pas encore assez
travaillé le sien, pour pouvoir se produire avec succès , à
côté des grands maîtres sur les traces desquels il essaie de marcher
; son invocation même au premier poète français qui a
trouvé le secret de nous faire lire dans notre langue de la
poésie purement descriptive , peut servir à justifier notre
opinion.
« Delille, inspire-moi , souffre-moi ton délire ?
Qu'avec toi , plus hardi , je puisse sur ma lyre
Dire, etc. »
Delille et délire , lyre et dire sont des consonnances trop
choquantes , et, qu'avec un peu plus d'expérience , M. de
Guilhermier n'auroit point hasardées; il n'auroit pas dit non
plus :
« Dans mes sens ébahis la surprise est empreinte. »
Il auroit su qu'on dit encore moins :
Necroyezpas
De prodiguer vos soins à d animaux ingrats. >>
JUILLET 1806. 133
1
Ni , en parlant d'un vaisseau, qu'il est retenu par son ancre
et parla sûreté. La sûreté est un état passif; l'ancre retient et
met en sûreté. Mais voici , quelques vers d'un goût plus heureux,
quoique la rime soit un peu foible pour ce genre de poésie.
:
<<<L'architecte doué d'une santé brillante,
Ne vous laissera pas dans une triste attente ,
Il commence à l'instant ses pénibles travaux ,
Sans relâche il travaille à son superbe onvrage ,
On l'entrevoit encore sous un léger nuage;
Semblable à la bonté qui , d'un monde trompeur ,
Fastle séjour bruyaanntt,, le souffle corrus teur.
Il nous fait ses adieux . Bientôt plus insensible
Il semble traverser lélément invisible,
Et d'un globe brilant conducteur orgueillenx ,
Paroît jeter sur nous des regards dédaigneux. »
M. de Guilhermier peut donc continuer de faire sa cour aux
Muses: avec le temps et beaucoup de travail , son goût s'épurera
, et ses efforts produiront de doux fruits.
M. Mallet , qui vient de nous donner la traduction en vers
des cinq premiers chants de la Jérusalem délivrée , demande
s'ila réussi dans son entreprise et s'il peut la continuer ?Le
doute du succès dans l'esprit d'un auteur n'est pas commun ,
il annonce toujours une modestie qui est ordinairement la
compagné du talent. Le travail de M. Mallet répond assez
bienà cet heureux augure. Il traduit avec facilité , sa versification
est aisée et quelquefois elle a de la chaleur ; mais ,
puisqu'il ne craint pas lavérité , nous ne blesserons point son
amour propre , en lui faisant remarquer qu'il n'a pas toujours
rendu avec précision la pensée de son auteur , et qu'il y a
plusieurs négligences notables dans son style : nous ne citerons
qu'un petit nombre de passages pour appuyer notre observation.
Nons trouvons dans le premier chant , qui est le moins
intéressant de tous , et qui , par cette raison même devroit
être le plus soigné , plusieurs constructions pénibles , comme
celle qui se fait sentir dans ces vers :
«Alors que l'Eternel, élevé sur son trône ,
Que du jour le plus pur la splendeur environne ,
Et qui domine autant tous les globes des cieux ,
Que le goufire infernal s'abaisse devant eux ,
Regardeet, d'un coup d'oeil plus vaste que l'espace ,
Contemple l'Univers , etc. »
Les verbes regarde et contemple sont ici beaucoup trop
3
134 MERCURE DE FRANCE ,
éloignés de nous; et toutes les phrases incidentes, exprimées
par le que et le qui relatifs , jettent sur le tout une confusion
que l'esprit ade la peine à débrouiller.
Dans le second chant nous rencontrons cette réflexion de
l'auteur, lorsque l'image de la vierge est enlevée de la mosquée
« Fut-ce un ange , indigné que la reine du ciel
Souffrit dans son image un affront si cruel ,
Dont la main des enfers abaissa l'insolence ? »
Il est d'abord impossible de dire à quoi se rapporte cette
main , si c'est eelle des enfers , celle de la reine du ciel , ou celle
de son image ; il faut une certaine attention pénible pour découvrir
qu'elle appartient à l'ange, et ce défaut vient encore
de la phrase intermédiaire que le traducteur a placé mal-àpropos
entre l'ange et la main.
Voyons maintenant comment M. Mallet s'est écarté de son
modèle , et prenons pour exemple le discours touchant
d'Olinde sur le bûcher:
« Est- ce avec ces liens que devoit , Sophronie ,
S'attacher à tes jours la trame de ma vie ? »
La trame de ma vie est une expression bien apprêtée et bien
sèche pour un moment où le coeur seul doit parler. Le Tasse
a dit avec bien plus de simplicité : Est-ce donc là le lien
qui devoit m'attacher à toi pour la vie ?
Ce
Questo dunque è quellaccio , on l'io sverai
Teco accopiarmi in compagnia di vita ?
Sont-ce donc là les feux dont les vives ardeurs
Durent, je l'espérois , embraser nos deux coeurs ?
je l'espérois , transporté du premier vers de l'original au
quatrième de la traduction , est une véritable cheville qui
rallentit bien mal-à-propos un mouvement plein de passion.
Amour m'avoit promis des chaînes fortunées :
Le sort bien autrement unit nos destinées ,
Toujours sa cruauté se plut à séparer
Ceux qu'il joint aujourd'hui , mais pour les dévorer. :
Cedernier hémistiche est d'une dureté d'expression qui n'est
pointdu tout dans la couleur du morceau , et le vers français
est d'ailleurs bien éloigné de rendre le vers italien :
«Ma duramente or ne congiunge in morte.
Dans ses rigueurs , pourtant, il m'est encore propice ,
S'ilm'a ravi ta main , j'ai part à ton suppl ce.
Aussi n'est- ce que toi dont je plains le malheur ,
Mourant à tes côtésje mournai sans douleur .
Que dis-je ? o doux martyre , o mort délicieuse
Dundestin misérable , o fin trop glorieuse !
JUILLET
1806. :
135
Si , comme toi , percé par untrait assassin, Il m'eût étépermis d'expirer sur ton sein , Simon dernier soupir en exhakut ma flamme Sur ta bouche mourante eût rencontré ton ame ! >>> Il est facheux que ces deuxderniers vers se trouvent dans la compagnie de ceux qui les précèdent ; le trait assassin sur-tout qui est de l'invention du traducteur , et qui ne convient pas à la situation , tue véritablement
la douce émotion que ce petit discours devroit produire ; mais ce qui n'est pas assez senti et ce qui devoit l'être par-dessus tout, c'est le regret qu'Olinde témoigne d'être lie dos à dos et de ne pas voir Sophronie en mourant, ce qu'il exprime si bien par ce vers
« S'impetrerò che giunto seno à seno. Voilà ce qu'il falloit absolument rendre , et le trait qui va
droit au coeur .
: Il nous seroit sans doute plus aisé de citer beaucoup d'au- tres morceaux dans lesquels le traducteur s'est mieux soutenu. Le discours de Satan et celui d'Armide, dont toutefois nous n'avons pas vérifié l'exactitude , sont écrits avec plus de suíte ; les idées y sont mieux rendues , et la couleur du sujet nous. aparu mieux conservée. On nous annonce une traduction en vers deshuit premiers chants de ce poëme parM de La Harpe ; c'est unnouveau motifpour exciter l'émulation de M. Malfet: mais ce qu'il doit avoir toujours présent à l'esprit , c'est qu'il est obligé d'égaler la traduction en prose pour la clarté, et de la surpasser en vigueur et en harmonie. Nous ne dirons qu'un mot des Inscriptions morales de M. Didot l'aîné : ses quatrains sont bien faits ; la mesure du vers , la rime et même la raison s'y rencontrent ; on y trouve un peu de tout , excepté le principe qui rend obligatoire l'ob- servation de ces préceptes.Voici ce que c'est que sa morale :
« La Morale , la fille auguste
De la sublime Vérité. >>>
Voici ce que c'e c'est que la sublime Vérité.
« LaVérité n'est qu'une, elle commande au Temps. Rienne peut l'étranler , sa base est éternelle.>>> Quelle est cette base ? M. Didot ne s'explique pas là-dessus.- C'est peut- être Dieu ? -L'Etre-Suprême, voulez-vous dire?
<Tout s'unit pour le revéler;
Mais sa qature est un mystère.
Ce seroit orgueild'en parler ,
Il faut adorer et se taire . »
la morale de ce petit livre.
Taisons-nous done, et sur-tout admirons , si nous pouvons
:
G.
4
36 MERCURE DE FRANCE ,
VARIÉTES.
LITTÉRATURE , SCIENCES , ARTS , SPECTACLES.
On promet , pour lundi prochain, le concert annoncé depuis
si long-temps , dans lequel on doit entendre mad. Catalani.
Cette célèbre cantatrice chantera trois airs qui lui permettront
de déployer toute l'étendue et toute la souplesse de
sa voix. -L'ouverture de l'Opéra-Buffa est remise à mercredi.
-L'indisposition de mademoiselleGeorges retarde le début du
jeune Thénard , à la Comédie Française.-On a donné cette
semaine au théâtre Feydeau , la première représentation d'un
opéra comique intitulé les Maris garçons. Les paroles sont de
M. Nanteuil , et la musique de M. Berton. L'ouvrage a obtenu
le succès le plus brillant. La musique est charmante , et
la pièce très-bien jouée par Elleviou, Martin etmesdames Saint-
Aubin et Gavaudan.
-Une souscription volontaire pour faire jeter en bronze la
statue équestre de S. M. I. et R. , et transmettre ainsi àla
postérité un gage impérissable de l'attachement qu'ils portent
à leur auguste souverain , a été ouverte le 26 mars 1806 par
un grand nombre d'habitans distingués du département de la
Seine. L'hommage de ce monument a été présenté à S. M.
l'EMPEREUR ; l'opération est en pleine activité ; la statue
équestre , dont le modèle est achevé , sera exécutée par un
artiste distingué , et d'après une décision de S. Ex. le ministre
de l'intérieur , élevée sur la place désignée par le voeu
des souscripteurs. En conséquence , les souscripteurs invitent
les grands-dignitaires de l'Empire , les magistrats supérieurs ,
les fonctionnaires civils , militaires et judiciaires , et toutes
les classes de citoyens , à se joindre à eux pour acquitter un
tribut de reconnoissance qui honore également les sujets qui
le rendent et le souverain qui le reçoit.
Mode et conditions de la souscription.
Les souscripteurs soussignés appellent tous les habitans du
JUILLET 1806. 137
département de la Seine à concourir avec eux à l'érection
d'une statue équestre de S. M. l'Empereur des Français et
Roi d'Italie. Les souscriptions ne sont point limitées ; elles
pourront être depuis la plus petite jusqu'à la plus forte
somme. Lessouscriptions seront reçues , à Paris , par messieurs
les notaires , et dans les cantons ruraux , par messieurs les
maires de chaque commune. Par quelques personnes et dans
quel lieu que les souscriptions soient reçues , elles ne pourront
être acquittées qu'entre les mains et sur le reçu d'un notaire
pour Paris , et d'un maire dans les cantons ruraux.
Tous les procès-verbaux relatifs à la construction et à l'inauguration
du monument, ainsi que les noms des souscripteurs,
seront imprimés , et il en sera délivré , par le secrétaire du
comité, sur la présentation de la quittance de souscription ,
un exemplaire à toute personne qui aura souscrit pour une
somme de vingt-quatrefrancs au moins. Les dépenses du monument
une fois acquittées , l'excédant des sommes provenant
des souscriptions , sera remis à l'administration des Hospices
pour être appliqué aux besoins des indigens. Il sera
rendu compte tous les quinze jours , par la voie des journaux ,
de l'état de la souscription et des opérations relatives à l'exécution
du monument.
Lessouscripteurs ont nommé pour former le comité chargé
d'opérer en leur nom : MM. le maréchal de l'Empire Kellermann
, sénateur , membre du grand-conseil de la Légiond'Honneur
; Moreau de Saint-Méry , conseiller d'état , commandant
de la Légion-d'Honneur ; Cazela-Bove , législateur;
L. Montmorency; Dubos , sous-préfet à Saint-Denis ; Houdeyer
, sous-préfet à Sceaux; de Saintot , membre du collége
électoral du département de la Seine; Dubos , notaire ; Dumas
, propriétaire; F. P. A. Leger-Darance , professeur de
littérature ; Legrand , architecte des monumens publics ;
Cadet-Gassicourt, pharmacien dell'EMPEREUR; Petit-de-Gatines,
avocat ; Sureau , pharmacien; Landon, peintre ; Ponce , graveur
et littérateur ; Hoüel , peintre; Thury , propriétaire ,
ancien fondeur.
138 MERCURE DE FRANCE ,
- Une lettre arrivée à Londres le 9 juillet , et datée de la
rivière de Gambie , rapporte que le célèbre voyageur Mungo-
Parke et sa suite , à l'exception de deux ou trois personnes ,
ont été massacrés dans l'intérieur des terres , par les naturels.
La vérité de ce rapport est constatée par le retour à Widah
des personnes échappées au massacre.
,
- Les dernières gazettes de Bombay annoncent que lord
Valentia , chargé d'une mission par la société qui s'est formée
aux Indes , pour explorer les côtes d'Afrique et celle de
l'Arabie , a reçu du roi d'Abyssinie l'invitation d'envoyer
une ambassade à Gondar, capitale de cet empire. Lord Valentia
a fait choix , pour cet emploi , de M. Salt , qui doit résider
quatre mois dans le pays , et a tout le talent nécessaire pour
en étudier les moeurs et la situation. C'est de ce voyageur
qu'il faut attendre aujourd'hui la confirmation ou la réfutation
de tout ce que Bruce a écrit sur l'Abyssinie.
MODES du 15 juillet.
Leblane matet le rose pâle sont à la mode , comme de coutume. Comme
de coutume , on porte les capotes très-saillantes. Les capotes de perkale
ont leurs torsades accoutumées ; mais les ornemens des capotes , soie et
paille , crêpe et rubans , tissu et paille , varient beaucoup . Toutes ces
capotes sont rayées , mais de mille différentes manières .
+!
Les pélerines plissées ont été , ces jours derniers , un peumoins communes
: on leur a substitué quelques -uns de ces fichus-guimpes, en mous--
seline claire , qui semblent n'être étendus sur la gorge que pour la dessiner
et la faire remarquer .
On adapte à beaucoup de corsages, à ceux même qui sont froncés à
l'enfant, de petites pattes tantôt en pointes , tantôt arrondies .
Lesmanches courtes sont trop amples , pour former des plis ; elles
bouffent, Les tabliers à la mode sont des robes qui ont une fente depuis la
ceinture jusqu'au bas du jupon.
Le grand genre, quand on est à la promenade , est de se montrer dans
la plus grande parure , etd'affecter le plus grandnégligé. Ainsi , sur la
plus belle robé , on fronce de la Malines en façon de robe , ou même on
porte , au lieu de robe , un tablier qui , à la vérité , ades manches , un
corsage, dont les deux lez se rapprochent , mais qui n'en est pas moins
untablier,
:
JUILLET 1806. 139
Labatiste écrue , qu'on n'avoit encore employée qu'à faire des gants , se
porte maintenant en capotes , même en robes , mais à la campagne seule+
ment, ou en ville , pendant qu'on s'exerce à danser ou à peindre.
Le nombre des livrées et des voitures étrangères est , depuis un mois ,
augmenté d'une manière très -sensible. Les voitures faites dans l'étranger
sontmoins bombées que les nôtres. Les caisses , comme chez nous , ont
des filets de métal blanc ; mais en général le fond des caisses est moins
clair.
NOUVELLES POLITIQUES.
Philadelphie , 11 juin .
Les rapports que l'on nous fait relativement à Miranda sont
tellement remplis de contradictions , que l'on a peine à démèler
la vérité à travers des bruits si confus. Nous allons
cependant essayer de rassembler les cfaits que l'on peutcroire
avec quelque confiance. Il est bien conuu que Miranda , en
partant de Jacquemel , se rendit à la petite île d'Aruba , située
àpeu de distance, et sous le vent de Curaçao; il partit vers
le 16 avril avec le Leander et ses deux goëletteess ,, et cherchoit
à effectuer un débarquement dans la province de Coro , lorsque
sa petite escadre fut reconnue par deux corsaires espagnols
, l'un de 14 et l'autre de 12 canons , qui avoient été
équipés à Laguira , par le gouvernement de Caracas. Le
Leander, après avoir cherché à s'engager avec le plus hardi
des deux , se retira tout-à-coup de la mêlée , fit force de
voiles et s'échappa. Les deux goëlettes , abandonnées à ellesmêmes
, se défendirent encore quelques instans , et finirent
par se rendre au plus foible des corsaires. Deux jeunes espagnols
qui étoient à bord des goûlettes , prévoyant le sort
qui les attendoit , se jetèrent à la mer. Le reste fut pris et conduit
dans les prisons de Porto-Cabello. Quelques-uns des chefs,
et nommément le jeune Smith , ont été conduits à Caraccas.
Ces bâtimens étoient chargés de munitions de toutes
espèces, etd'une grande quantitéde proclamations imprimées
en espagnol et conçues en des termes bien analogues au but
de l'expédition. Le châtiment de ceux de ces aventuriers qui
ont été pris sera sans doute très-rigoureux , le gouvernement
espagnol ne pouvant les considérer que comme des pirates et
des séditieux. (United-States Gazetie.)
Boston , le 12 juin.
L'expédition de Miranda est entièrement manquée. Les
140 MERCURE DE FRANCE ,
rapports qui nous donnent ces nouvelles paroissent venir directement:
on ajoute que les prisonniers ont été condamnés
àune mort ignomineuse. (Idem.)
Pétersbourg , 20 juin.
LaGazette de la Cour contient la lettre suivante adressée
par le capitaine Krusenstern à M. l'académicien Schubert.
Au port Saint-Pierreet Saint-Paul ,
le 8 juin 1805.
Nous avons heureusement terminé notre voyage au Japon.
Avant-hier nous avons jeté l'ancre ici.
Le 7 décembre 1804 , nous fimes voile du Kamschatka ; la
saison étant avancée , je ne songeai qu'à conduire le plus tôt
possible l'ambassadeur à Nangasacki. Cependantje visitai durant
cette traversée la contrée où , sur quelques cartes , on a
marqué deux groupes d'iles , sous le nom d'Isles de 1664 et
1714. Je me portai précisément dans cette direction , et je
ne trouvai aucune terre. Enfin nous aperçumes les côtes du
Japon. Une tempête violente nous en éloigna d'abord ; lorsqu'elle
fut apaisée , je m'en approchai de nouveau ; maisalors
untyphon nous surprit de la manière la plus violente; nous ne
pouvions être sauvés que par un changement subit du vent;
il arriva ; c'est un miracle. Trois heures plus tard , c'en
étoit fait de nous. Le plus beau temps suivit cette tourmente
, et nous permit de visiter la côte sud-ouest du Japon.
Je fis voile à travers le détroit de Van Diemen, qui est tracé
sur les cartes françaises et anglaises d'une manière absolument
différente; je trouvai que les unes et les autres sont défectueuses
.
Nous avons levé cette partie de la côte du Japon avec une
exactitude qui ne laisse rien à desirer. Plus de mille angles ont
été mesurés. Nous avons trouvé cinq îles dans le détroit de
Diemen , on ne peut imaginer combien toutes les cartes de,
cette partie du Japon sont fautives .
Nous avons découvert en outre plusieurs îles ainsi que des
bancs de rochers très-dangereux; leur position a été fixée par
nous avec la plus grande exactitude , ainsi que la latitude et
la longitude de celles des îles Gottro qui sont situées au sudouest.
Lecap Gottro , qui forme la pointe sud-ouest de toutes
les possessions japonaises , n'a été fixé avec moins de précision.
Le 8 octobre, nous jetâmes l'ancre à Nangasacky ; nous
y sommes restés jusqu'au 18 avril 1805. Pendant ces sept mois ,
j'ai joui de la plus grande tranquillité , et j'ai mis à profit ce
loisir.
JUILLET 1806. 141
Jecrois de mon devoir de vous faire un récit succinct de
mes occupations. Je travaillai d'abord de concert avec le
docteurHornerà déterminer la longitude de Nagasacki , par
les distances de la lune. Chacun de nous a mesuré plus de
500distances. Le terme moyen de toutes donne pour la latitudedu
centre de cette ville (connue depuis 200 ans , mais
dont nous avons les premiers déterminé la position) , 230 d.
8m. à l'est du méridien de Grenville , et pour la latitude ,
32 d. 44 m. 50 s.
Dans la connoissance des temps et presque sur toutes les
cartes , on trouve 228 deg.18 min. de longitude, et 32 deg.
32min. de latitude. Les Hollandais n'ont rien publié sur la
longitude et la latitude de Nangasacki.
Nosmontres se sont parfaitement maintenues; l'une d'elles ,
après unaussi long voyage, n'avoit qu'une erreurd'une minute
dans le temps. J'ai aussi fait pendantmon séjour des observations
météorologiques , que je vous enverrai lorsque je les
aurai mises au net. Les mois d'octobre, de novembre et dé-,
cembre ont été superbes; le temps étoit doux et jamais orageux.
L'hiver commença au mois de janvier; le vent étoit
souvent assez violent. Le thermomètre descendit souvent an
point de congellation ; il tomba aussi quelquefois de la neige ,
mais en petite quantité. Au mois de mai, on éprouva des
vents du sud; cependant les vents du nord continuèrent à
dominer. Le temps étoit nébuleux et les orages assez fréquens.
Le 26 mars , nous essuyâmes une tempête des plus fortes ;
quoique l'intérieur du port de Nangasacki soit très -bien ,
abrité, nous dûmes jeter notre troisième ancre. J'ai pris note
six fois par jour de la hauteur du thermomètre , du baromètre
et de l'hygromètre. La plus avantageuse des observa
tions que j'ai faites , m'a paru être celle du flux et reflux. La
hauteur de la marée a été mesurée avec la plus grande exactitude
par mon pilote , sous mon inspection.
Pendant les six dernières semaines (de jourcomme de nuit),
j'ai fait souvent 8 à 10 observations par heure. Laplus haute
marée, qui fut de 11 pieds 5 pouces, eut lieu le 2 avril , deux
jours après la nouvelle lune. La lune dans sa plus grande
proximité de la terre, le vent soufflant foiblement du nord. La
plus basse marée fut seulement d'un pied deux pouces ; elle
eut lieu le 20mars , deux jours après la quadrature , trois jours
après l'éloignement de la terre et l'équinoxe , la lune se trouvant
à l'équateur , le vent soufflant foiblement du nord.
Je me suis assuré , par la mesure de différentes hauteurs
correspondantes des temps où les plus hautes et les plus basses
marées ont lieu. A la nouvelle et à la pleine lune , la plus
142 MERCURE DE FRANCE ,
hautemarée a lieu à 7 h. 47 m. Je ne connois pas d'endroit
plus favorable à l'observation des marées , non-seulement
parce que l'alternative est très-régulière , mais encore parce
que la mer est presque continuellement calme , et n'est agitée
que par les plus violentes tempêtes.
Les Japonais m'ont beaucoup aidé dans la confection du
plan très-exact que j'ai levé du port de Nangasacki. Notre
voyage, depuis l'entrée jusque dans la partie intérieure du
port , a duré trois mois ; nous nous sommes arrêtés à cinq
endroits ,et ces cinq stations ont singulièrement favorisé nos
vues.
Le lieutenant Lowenstern a rassemblé une superbe collection
de dessins des différens bâtimens que nous avons vus
avec leurs pavillons et ornemens. Chez les Japonais, chaque
personne de distinction a son pavillon et ses décorations particulières.
Le baron de Billingshausen a fait plusieurs modèles
de bâtimens japonais , ainsi que le dessin très-exact
d'une jonque chinoise. Le conseiller Tilesius a fait une collection
nombreuse de dessins de poissons , d'oiseaux , de
plantes et autres productions de la mer. Le docteur Langdorf
a embaumé la plupart de ces poissons et oiseaux.
La Haye, 12 juillet.
L'amiral Verhuell ést nommé membre du Conseil-d'Etat
de S. M.
Madame de Boubert est nommée gouvernante des enfans
de LL.MM.
* Le roi vient de nommer dames du palais de S. M. la reine :
Mesdames de Villeneuve , Darjuzon , Adele Auguié, Heeckeren
de Gloese , de Hogendorp , née Bosset. Sont nommées
dames honoraires : Mesdames de Viry ( dame d'honneur ) ;
Mollien, de Lery , de Seyssel , dames du palais.
Le roi a aussi nommé chambellans de la reine : MM. de
Villeneuve, premier chambellan , et d'Aylva. Ecuyers de la
reine : MM. Turgot, Devaux , et le général-major Broux.
M. de Boucheporne est nommé préfet du palais; M. Mesangere,
trésorier de la couronne ;MM. le capitaine d'artillerie
Rode, et le major Bruno, aides-de-camp.
suit :
EMPIRE FRANÇAIS.
Mayence , 13 juillet.
ว
La gazette de cette ville contient aujourd'hui l'article qui
Suivant des bruits que nous ne garantissoonnss pas , le gé :
JUILLET 1806 . 143
>> néral Bellegarde qui avoit fait voile avec un corps de
>>troupes autrichiennes pour les Bouches du Cattaro , qui
* devoient lui être remises par les Russes , les a trouvées
>> occupées par les Anglais , auxquels les Russes les avoient
>> livrées. >>
PARIS.
S M. vient de nommer , à l'évêché de Metz , M. Jauffret,
vicaire-général de la grande-aumônerie ; à l'évêché de Montpellier
, M. l'abbé Fournier, prédicateur et chapelain de S. M.;
à l'évéché d'Autun , M. Imbertie , oncle de M. le maréchal
Bessières , curé de Montauban.
- Le général Rapp a été nommé commandant de la division
militaire de Strasbourg.
M. d'Oubril a déjà eu quelques conférences relatives à
l'échange des prisonniers .
Le lord Yarmouth attendoit hier un courrier qui devoit ,
dit-on, lui porter une réponse décisive.
-
-M. Siméon fils, secrétaire de légation à Rome, estnommé
chargé d'affaires de S. M. près le roi de Wirtemberg. Il est
déjà parti depuis plusieurs jours pour sa nouvelle destination.
M. Guillemardet , préfet de la Charente Inférieure , est
nommé à la préfecture du département de l'Allier , vacante
par la mort de M. de Lacoste. M. Richard , ci-devant préfet.
de la Haute-Garonne , remplace M. Guillemardet dans la préfecture
de la Charente-Inférieure.
M. Lamarre , second secrétaire de légation à Constantinople
, est nommé vice-consul à Warna.
-Un décret du 4 porte que lorsque le cadavre d'un enfant ,
dont la naissance n'aura pas été enregistrée , sera présenté à
l'officier de l'état civil , cet officier n'exprimera pas qu'un tel
enfant est décédé , mais seulement qu'il lui a été présenté
sans vie. Il recevra de plus la déclaration des témoins , touchant
les noms , prénoms , qualités et demeures des père et
mère de l'enfant, etla désignation des an, jour et heure auxquels
l'enfant est sorti du sein de sa mère. Cet acte sera inscrit
à sa date sur les registres des décès, sans qu'il en résulte
aucun préjugé sur la question de savoir si l'enfant a eu vie
ou non.
- S.M. vient de permettre l'exportation des grains par le
port de Nantes. Le préfet de la Ioire-Inférieure arrêtera le
15 et le dernierjour de chaque mois, le prix moyen des mer
curiales du département. Si se prix vient à s'élever à 24 fre
144 MERCURE DE FRANCE,
le myriagramme , l'exportation sera prohibée dans les vingtquatre
heures. Néanmoins les vaisseaux qui ayant déjà payé
les droits , se trouveroient encore dans le port au moment de
laprohibition , auront la liberté d'en sortir.
-On dit que M. Fox, en accordant au général Lapoype et à
deux autres militaires de marque la faveur de rentrer enFrance
sur leur parole , a demandé à S. M. I. la même grace pour
cinq prisonniers anglais auxquels il s'intéresse , et qu'il n'a
pas été refnsé. On dit également que le docteur Jenner , si
célèbre par la découverte de la vaccine , s'étoit directement
adressé à l'EMPEREUR pour obtenir la liberté du docteur
Windham et de M. Williams , tous deux ses amis , et prisonniers
à Verdun. La requêtedu docteur Jenner a été longtemps
égarée : aussitôt qu'elle a été mise sous les yeux de
S. M. , l'ordre de liberté a été accordé : ces deux Anglais
partent sous peu de jours pour Morlaix , où ils doivent s'embarquer
; enfin , on cite un autre prisonnier anglais , fils d'un
habile astronome , et lui-même livré eutièrement à l'étude
des sciences , qui vient d'obtenir la liberté de rentrer dans sa
patrie. On ajoute que plusieurs membres de l'Institut se sont
vivement intéressés à ce jeune savant anglais , et que leurs
sollicitations ne lui ont pas été inutiles.
FONDS PUBLICS DU MOIS DE JUILLET.
DU SAMEDI 12. - Ср. 0/0 c. J. du 22 mars 1806. 66f. roc. 66f. 65f.
60c. 700. 60c ooc . oocoocooc . ooc.
'Idem. Jouiss . du 23 septembre 1806. 63f. ooc. oof.
Act. de la Banque de Fr. 1155f 115af 50c. coc oooof ooc oooof.
DU LUNDI 14. - C p. olo c. J. du 22 mars 1806. 65f. 25с. Бос. 300 250
Зос. 250 00c ooc oof ooc .
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806 62f. 5oc
Act. de la Banque de Fr. 1150f. oooof. coc. oooof. ooc.
DU MARDI 15. - C pour 0/0 c. J. du 22 mars 1806. 65f. 1oc 25с Зов.
35c. 30c. 35c 30c ooc .
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. oof. ooc.
Act. de la Banque de Fr. 1147f 50c . oooof ooc oooof. ooc.
DU MERCREDI 16. - C p. 00 c. J. du 22 mars 1806. 65f 25c. 3oc 35€
Зос 35c. 300. 200.000 оос оос оос ооc . ooc .
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. oof ooc. oof.
Act. de la Banque de Fr. 1147f 50c 1148f 75c oof ooc. oofooc. oooof.
DU JEUDI 17.-Cp. 00 c . J. du 22 mars 1806. 65f 15c65f 65f toc 56.
IOC. 200 250 200
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 6af 25c ooc.
Act. de la Banque de Fr. 1147.500 . 000of ooc. oooof.
DU VENDREDI 18. - Ср. 0/0 c. J. du 22 mars 1806. 65f. 1oc. 15c 65f,
65f 10. 50. 65f ooc eoc
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 62f 000 0ос.
Act. de la Banque de Fr. 1147f5oc. oooof ooc 0000. 0000f,
( No. CCLXII . )
(SAMEDI 26 JUILLET 1806. )
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE .
DEPT
DE LA
SEIN
5.
cen
VERS
Tirés de la traduction en vers de l'ESSAI SUR L'HOMME ,
par M. de Fontanes.
CEPENDANT , des mortels souveraine volage,
Errante à nos regards sur un léger nuage ,
L'Opinion , qui charme etqui trompe toujours ,
De ses rayons changeans vient embellir nos jours .
Au défaut du bonheur l'homme en a l'apparence ;
Ses voeux sont ses trésors; l'invisible Espérance ,
Qui daigne à nos côtés voyager ici bas ,
Veille encor près de nous au moment du trépas.
C'est elle qui, sans cesse au banquet de la vie ,
Telle qu'un hôte aimable en riant nous convie,
Etverse en notre coupe un délire éternel :
Le rêve du bonheur est un bonheur réel.
Vois l'abeille , avec art sur l'herbe envenimée,
Pomper, en voltigeant, sa liqueur parfumée.
Vois ourdir l'araignée : elle vit à la fois
Dans tous les ils tremblans qu'entrelacent ses doigts.
Si de l'ange un moment l'homme usurpe les droits,
L'insecte nous atteint; la nature est sans lois ;
K
146 MERCURE DE FRANCE ,
Sa marche avec terreur s'arrête interrompue :
Qu'un anneau se détache , et la chaîne est rompue.
S'il est diverses lois pour les globes divers ,
Un seul en s'écroulant fait crouler l'univers .
Que la terre, au hasard de son orbe élancée ,
Par l'air qui la soutient ne soit plus balancée ,
Mars , Saturne, Vénus , le Soleil étonné,
S'égarent en désordre ; et l'ange détrôné
Laisse échapper d'effroi leurs rènes vagabondes ;
Etles mondes brisés retombent sur les mondes .
Que ton oeil, protégé de sa triple enveloppe ,
S'éclaire tout-à- coup du perçant microscope
Qu'a donné la nature au léger moucheron :
Tu perds l'immensité pour fixer un ciron ;
Aiguise ton toucher : des douleurs plus subtiles
Vont blesser le tissu de tes nerfs plus fragiles ;
Du rapide odorat si l'aimant est plus fort ,
Dans l'haleine des fleurs tu respires la mort;
Et si tu peux entendre , en leur marche infinie ,
Tonnerdes cieux roulans l'effrayante harmonie ,
Ne regrettes - tu pas le doux bruit des ruisseaux ,
Et le Zéphir du soir qui caresse leurs eaux ?
Pourquoi les feuxdu ciel brillent- ils ? Et pourquoi
Cemonde est-il formé ? L'orgueil dit : «C'est pour moi :
>> Pour moi naît le printemps ; c'est à moi que la terre
>> Prodigue de ses fruits le luxe tributaire;
>> Pour moi la rose entr'ouvre un bouton parfumé ,
>> Et la grappe ruisselle en nectar embaumé ;
>> D'un or qui m'appartient la mine se féconde;
>> Les mers , pour me porter, aplanissent leur onde;
>>Un soleil se promène autour de mon palais :
>> Cette terre est mon trône, et le ciel est mon dais . »
LES PREMIÈRES AMOURS ,
ÉLÉGIE.
REÇOIS tous mes baisers , lettre divine et chère !
Quoi ! tes voeux sont remplis , si ma flamme est sincère !
Mais toi ! peux-tu douter encor de mon amour ;
Toi que Vénus forma pour embellir sa cour ?
JUILLET 1806.
147
Songes-tu que mes yeux ont vu croître tes charmes;
Que tes yeux sur mon coeur ont essayé leurs armes ;
Que j'ai de tes regards senti les premiers feux ,
Quand tu m'associois à tes folâtres jeux ?
Odouce liberté qui naît de l'innocence !
Plaisirs simples et purs de la naïve enfance ,
Que vous avez d'attraits pour les coeurs ingénus !
C'est pour toi , c'est par toi que je les ais connus !
Heureux le coin discret , où, libre de contrainte ,
Fuyantd'un cercle oisif la gaîté triste et feinte ,
Genoux contre genoux , j'allois subir tes lois
Aujeu par qui nos mains s'entrelacent neuf fois !
C'est alors que souvent ton heureuse imprudence
M'ordonna d'un secret la douce confidence.
Zélis ! ah ! tu sais bienquels furent mes aveux:
Je te nommai l'objet de mes plus tendres voeux.
Quand ta main sur mes yeux mit ce léger nuage ,
Du bandeau de l'Amour intéressante image ,
Tu vis toujours mes pas inquiets , suspendus ,
Guider vers toi mon coeur et mes bras étendus :
Ma main te saisissoit; et du voile folâtre
J'ombrageois tes yeux noirs et ce beau front d'albâtre,
Que ma bouche au milieu du tumulte et des ris ,
Effleuroit d'un baiser rapidement surpris.
Te souvient-ildu soir où , fuyant sous l'ombrage,
Tu fis voler sur moi les débris du feuillage ?
Ma vengeance craintive expira sur ton sein ,
Et ton coeur palpita sous ma tremblante main.
Ah ! qu'en ce doux moment tu fus intéressante !
Je te vis à la fois timide et caressante :
Ta voix demandoit grace, et ton oeil pleinde feux
Sut donner et combattre un espoir amoureux.
Tu riois , tu jouois , tu n'aimois pas encore.
Ton seizième printemps en ton coeur vient d'éclore ;
L'inconstante Phébé , te marquant ses retours ,
Dans les fastes des mois te fait suivre son cours .
Ton front s'est coloré d'une rougeur timide,
Tes regards sont voilés d'une langueur humide,
Ta voix tremblante laisse expirer ses accens .
Rêveuse, tu parcours à pas muets et lents
1
K
148 MERCURE DE FRANCE
Les bois où s'égayoit ta jeunesse enfantine.
Les jeux ont disparu; ton ame lit Racine :
Monime t'intéresse , et tes desirs secrets
Demandent à l'Amour un autre Xipharès.
Tu goûtes des beaux vers la charmante énergie ;
Ta beauté m'encourage à la tendre élégie;
Tu veux que tes faveurs soient le prix de mes chants ;
Ton coeur ne peut céder qu'à de nobles penchans .
Le doux nom de Tibulle a chatouillé ton ame ,
Tu veux être Délie, et brûler de sa flamme :
Tu veux qu'un jeune amant , dans ses doctes loisirs ,
Aux fastes de Vénus consacre tes soupirs.
Oh ! que j'adore en toi cet amour de la gloire !
Oh ! quel charme d'unir sa vie et sa mémoire !
Oui , le sein d'une amante est pour moi l'Hélicon ;
Ivre des feux d'Amour et des feux d'Apollon ,
Est- il un sort plus doux , une g'oire plus belle ,
Quemourir dans tes bras , et te rendre immortelle ?
M. LE BRUN , de l'Institut.
ODE
SUR LA CAMPAGNE DE L'AN XIV.
LORSQU'AU souffle des vents , au fracas des tempêtes ,
Des nuages affreux s'assemblent sur nos têtes ,
Et font gronder la foudre au milieu des éclairs ,
Armé de tous ses feux , l'astre du jour s'avance ;
Tout fuit à sa présence ,
Etle calme avec lui monte au trône des airs .
Ainsi nous avons vu la perfide Angleterre ,
Allumant de nouveau les torches de la guerre ,
Menacer d'embraser nos superbes remparts :
NAPOLÉON se lève; et son bras redoutable,
D'une ligue coupable
Renverse d'un seul coup les bataillons épars .
<< Eh quoi ! dit Albion , un prince que j'abhorre ,
» Des rives du couchant aux portes de l'aurore ,
► M'osera de Neptune enlever le trident !
» Ah : plutôt que ces mers , à ma loi disputées ,
" De morts ensanglantées ,
>> Roulent les vils débris de son trône fumant.
1
JUILLET 1806.
149
> Mille vaisseaux , pour moi, fendent le sein de l'onde;
>> Pour moi les feux du jour, dans les champs de Golconde ,
>> Ont mûri ces trésors entassés dans mes mains .
>> Achetons des soldats qui servent ma vengeance;
> Armons contre la France ,
>>Et le Scythe féroce et les braves Germains. >>
Soudain a retenti la trompette guerrière ;
Du temple affreux de Mars on r'ouvre la barrière :
Russes , Germains , tout s'arme et s'ébranle à la fois .
LeNord vomit sur nous ses phalanges barbares ;
Et cent peuples avares
D'un or avilissant vont souiller leurs exploits.
Mais le héros puissant qui protège la France ,
Franchissant en un jour une carrière immense ,
Au Danube effrayé porte ses étendards .
Son aigle , dont l'essor menaçoit la Tamise ,
Jusqu'à Vienne soumise
Adéjà foudroyé l'aigle altier des Césars .
Banni de tes palais , sans États , sans couronne ,
Suivi de ta douleur, du deuil qui t'environne ,
François , mets donc enfin un terme à ces combats.
Jusques à quand , dis -nous , à l'Anglais en furie ,
Vendras- tu ta patrie ,
Tes ports , tes arsenaux, le sang de tes soldats ?
C'est en vain qu'un héros , d'une main généreuse ,
Donnoit à ses malheurs une paix glorieuse ;
Des bataillons vaincus ralliant les débris ,
Il recule . Du Nord mille hordes sauvages ,
Loin de leurs froids rivages ,
Unissoient leurs drapeaux dans les champs d'Austerlitz .
Là cent mille Français couvrent au loin la plaine ;
Sur cent mille ennemis flotte l'aigle romaine ;
Alexandre et César y guident leurs soldats :
NAPOLÉON conduit ses guerriers à la gloire ;
Et , sûr de la victoire ,
Il paroît un moment redouter les combats.
Aces signes trompeurs , poussant des cris de joie,
Et déja dans les fers croyant tenir sa proie ,
L'ennemi , de la guerre a donné le signal ,
Dieux ! nos braves Français ont- ils connu la crainte ?
Cachés dans leur enceinte ,
La peur les couvre-t- il sous son voile fatal ?
3
150 MERCURE DE FRANCE ,
/ Ah! sortez .... Mais que dis-je ! affamés de batailles ,
Leur ame impatiente accuse ces murailles
Où le héros prudent enchaîne leur valeur ;
Mais bientot l'ennemi , qu'enivre l'assurance ,
Avec orgueil s'avance ;
Soudain il rend l'essor à leur bouillante ardeur.
Commeunlion fougueux, délivré de sa chaine ,
Rugissant de courroux , s'élance dans l'arène ;
Comme le fier coursier, qui, du sein des troupeaux,
Entend tonner l'airain , voit sa brillante foudre ,
Part à travers la poudre,
Et vole sous un maître à des combats nouveaux :
'Ainsi nos bataillons , franchissant leurs barrières ,
Renversent sous leurs coups ces phalanges guerrières ,
Qui poussèrent trop tôt des cris victorieux.
Fuyant de mille traits la tempête brûlante ,
Et tremblant d'épouvante ,
L'ennemi se dérobe à ce carnage affreux.
Tel fuit cet imprudent qui , dans ses pas rapides,
Foule un dragon caché sous les sables arides ;
Lorsque le monstre horrible , élancé dans les airs ,
Vomissant ses poisons par cent gueules béantes ,
Suit ses traces sanglantes ,
Et de longs sifflemens remplit les noirs déserts.
Quel spectacle effrayant ! Sur l'une et l'autre armée ,
Lançant avec la mort les feux et la fumée ,
L'airain s'enflamme, tonne , et moissonne les rangs ;
Le plomb siffle; dans l'air les glaives resplendissent ,
Etles monts retentissent
Des cris de la fureur et des cris des mourans .
Je vois NAPOLÉON , au milieu du carnage ,
Du soldat intrépide échauffant le courage ,
Terrible , se mêler aux horreurs des combats;
Il agite en ses mains sa foudroyante épée ;
Et la foule trompée
Acru voir le dieu Mars , a cru sentir son bras .
Touttombe sous les coups du héros indomptable ;
Nul n'ose soutenir son aspect redoutable ;
Devant ses pas ont fui les nombreux bataillons :
Tel l'Aquilon s'avance ; et , dans sa marche altière ,
D'une vile poussière
Disperse devant lui les obscurs tourbillons .
JUILLET 1806. 151
Vingt mille combattans expirent sur le sable ;
D'autres , pour éviter la mort inévitable ,
Courent sur les glaçons dans les flots suspendus ;
Mais , sous l'horrible poids , la glace éclate, crie ;
Et l'abyme en furie
Engloutit , à grand bruit , les soldats éperdus.
Alors , en oubliant leur fatale démence ,
Le héros aux vaincus fait sentir sa vengeance,
Même à ses ennemis prodigue ses bienfaits,
Démasque aux yeux des rois la perfide Angleterre;
Il enchaîne la guerre ,
Et le monde surpris reçoit enfin la paix.
Oui , grand NAPOLÉON , le souverain du monde
A répandu sur toi sa sagesse profonde;
La victoire préside à tes nobles travaux;
Tu parles ; et les vents, les ondes t'obéissent ,
Tes ennemis frémissent ,
Etle poids de tonnom accable tes rivaux.
C'est en vain qu'Albion , se levant tout entière ,
Remplit les vastes mers sous une flotte altière;
Sa rive s'épouvante au seul nom des Français.
Bientôt elle verra sa rage combattue ,
Sa puissance abattue ,
Et l'Océan soumis publier tes succès.
Ah ! poursuis àjamais ta brillante carrière ;
Joins l'olivier paisible à la pompe guerrière;
Rends heureux les mortels à ton pouvoir soumis ;
Et, tandis qu'à tes lois les nations fidelles
Reposent sous tes ailes ,
Fais redouter ton glaive à leurs fiers ennemis.
Par F. NEGREL (de Marseille) .
ANECDOTE DRAMATIQUE.
LOIN du théâtre , en loge elose ,
Un spectateur, nouveau Jourdain ,
Disoit un soir à son voisin :
« Est- elle en vers , est-elle en prose
>> La pièce qu'on vient de jouer ? »
-« Monsieur, il faut vous l'avouer,
>> Répondit celui-ci , je n'ose
>>>D'aussi loin décider la chose .>>>
KÉRIVALANT.
152 MERCURE DE FRANCE ,
ENIGME.
Les quatre élémens réunis
Composent ma plate existence.
On me voit dans bien des pays ,
Et plus communément en France :
Je fréquente peu les châteaux.
Mais dans les villes , les hameaux ,
Pour me rendre utile on m'accroche :
En me voyant à tout moment ,
Je crois que de moi rarement
Très-peu de mes lecteurs s'approchent.
Au poste où l'on veut me placer,
Je suis toujours en compagnie;
Etquand je veux l'abandonner,
'Alors avec raison, de moi l'on se défie.
LOGOGRIPHE.
En six lettres, lecteur, mon vrai nom est compris ,
Alors mort ou'vivant je vaux toujours mon prix.
Des six, ôte-m'en une , ou deux , ou trois , ou quatre ,
Transpose , et mets sur-tout les bonnes dans leurs lieux,
Et soudain je deviens un Protée à tes yeux ;
Ou bien si de ces six tu ne veux rien abattre ,
Transpose- les aussi , combine pour le mieux ;
Pour en juger toi-même, écoute et sois habile ,
Tantôt je suis ma mère , et tantôt je suis ville ;
Sous un nom je parois devoir être cruel ,
Sous un autre en chimie on me tient pour utile.
Soumis aux lois de l'Eternel ,
Je me prête à la terre , immobile ou mobile ;
Je couronne les voeux d'un joueur téméraire ;
Mais aussi mon refus fait sa confusion.
En adverbe changé ,je ne puis que déplaire
A celui qui se livre à son ambition .
J'ai place entre les mets où l'on fait bonne chère ;
Enfin je suis pronom , de plus , conjonction .
Je me tais : développe à présent le mystère.
CHARADE .
Tous les ans mon premier naît avec la verdure ,
Mais il meurt avec elle et cède à l'aquilon ;
Et pour un doux concert les enfans d'Apollon
Recherchent mon dernier autant que la mesure :
Mon entierqui souvent te fait rire, lecteur,
Fait faire la grimace alors à maint auteur .
С. В.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE ,
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Nº . est Aiguille.
Celui du Logogriphe est Pléonasme.
Celui de la Charade est Contre-marque.
JUILLET 1806. 153
DE L'UNITÉ RELIGIEUSE
EN EUROPE.
La philosophie a r'ouvert, la première, la lice qu'on avoit
fermée ; et l'Institut de France , en proposant , l'année dernière
, pour sujet de prix , la question de l'influence de la
réformation de Luther sur la situation politique des différens
Etats de l'Europe , non-seulement a ramené l'attention publique
sur des matières que, depuislong-temps, on ne pouvoit
agiter sans être taxé de peu de philosophie , et peut-être de
quelque chose de pire; mais il a encore indiqué le point de
vue sous lequel on pouvoit aujourd'hui les considérer.
Cette compagnie célèbre n'est pas sans doute un tribunal
de la Religion et de la Politique , comme le lui dit poliment
l'auteur de l'Essai( 1 ) qu'elle a couronné ; mais placée près du
gouvernement et à la source de toutes les lumières comme de
tous les grands desseins , elle a jugé que la réformation commencée
par Luther , après avoir été , dès sa naissance et dans
ses progrès , liée de si près à la politique de l'Europe , ne pouvoit
pas rester étrangère aux événemens publics , aujourd'hui
qu'ils prennent un cours si nouveau et si décisif; et qu'à l'époque
où les gouvernemens de la chrétienté s'élèvent de
toutes parts à la dignité du système monarchique , il étoit
d'une sage politique de considérer quels doivent être à l'avenir
leurs rapports avec le système populaire, ou presbytérien
de religion : pensée d'une haute philosophie , digne
assurément de fixer les regards des dépositaires de l'instruction
publique , et dont le développement peut préparer les
esprits aux arrangemens que la politique , de concert avec la
-
(1) Essai sur l'esprit et l'influence de la réformation de Luther ,
ouvrage qui a remporté le prix , etc. A Paris , chez Henrichs , libr . ,
rue de la Loi , nº. 1231 ; et le Normant.
154 MERCURE DE FRANCE ,
religion , médite dans les contrées qui ont été le berceau de
la réformation luthérienne , et où elle a encore son principal
établissement !
L'Institut , en proposant cette question délicate , s'exposoit
au danger de voir ses intentions méconnues. Il n'a pu
éviter cet écueil ; et comme s'il eût voulu par un appel imprudent
aux discussions religieuses , rallumer des feux mal
éteints , ou faire revivre des opinions surannées , les ouvrages
qui ont remporté ou disputé le prix , ceux du moins qui sont
venus à la connoissance du public , ont tous, ce me semble ,
et quelques-uns avec un peu d'exagération et même d'aigreur,
relevé les avantages réels ou prétendus que la société a retirés
de la réformation de Luther. L'institut , forcé de prononcer ,
n'a donc pas eu à choisir entre des considérations opposées sur
l'influence du lutheranisme , et n'a pu prononcer qu'entre
des talens divers. Mais il n'en a pas moins atteint son but , et
plus sûrement peut- être , en couronnant l'ouvrage qui a porté
le plus loin les avantages de cette influence. L'événement
religieux et politique , le plus mémorable des temps modernes
, a été remis sous les yeux du public de par l'autorité
du premier corps littéraire de l'Europe. Il a été permis de
considérer l'effet de la réformation sans s'exposer à aucun
reproche ; et la politique a pu , à son tour , examiner dans
leurs résultats ces opinions orageuses que la théologie avoit
discutées dans leurs principes.
Graces donc soient rendues à l'Institut pour avoir pensé
que tout ce qui est important dans l'ordre public , est du ressort
d'une philosophie aussi avancée que la nôtre ; et que lors.
qu'un grand peuple , dissipé par le luxe des arts et même par
lagloire des armes , paroît disposé à retenir dans l'âge mûr les
goûts frivoles de la jeunesse , c'est alors que ses anciens et ses
sages doivent le ramener à ces discussions sérieuses , à ces pensées
fortes et graves qui forment le génie d'une nation , décident
son caractère , et peuvent seules mériter à la nôtre l'honneur
d'être le modèle de l'Europe par sa raison , comme elle en est
l'arbitre par sa force .
1
JUILLET 1806 . 155
Et certes, ce seroit un métier bien inutile à la société que
lanoble profession des lettres , si les lettres n'avoient pour
objet que d'exercer les loisirs des uns ou d'amuser l'oisiveté
des autres. Jemets à un plus haut prix l'honneur de les cultiver;
et , sans exagérer ni diminuer leur importance , sans croire
qu'elles donnent des droits à la domination , encore moins à
l'infaillibilité , pas même à l'indépendance , je pense qu'elles
ne s'élèvent à toute la hauteur de leur dignité naturelle , que
lorsqu'elles embrassent les grands intérêts de la société. Il est
juste de reconnoître que les gens de lettres du dernier siècle
ont beaucoup plus que ceux du siècle précédent dirigé leurs
études et leurs travaux vers des objets d'ordre public; et il
n'est pas douteux que la société n'en eût retiré de grands avantages
, si ces écrivains , « possédés de la manie de l'antique , »
comme dit Leibnitz , n'eussent pris pour base de leurs théories
politiques , les systèmes populaires des gouvernemens de l'antiquité,
quelquefois les rêves de leur imagination.
Sans doute , celui qui approfondit sérieusement les grandes
questions de religion ou de politique , cesse bientôt de croire
aux opinions indifférentes ; mais en même temps il apprend
des efforts même qu'il a faits pour s'instruire , combien peu
de chose sépare dans nos foibles esprits une opinion de l'opinion
opposée ; et il n'en est que plus disposé à tolérer dans les
autres des sentimens qui ne s'accorderoient pas avec ceux qu'il
a embrassés. La vérité est une , mais les esprits sont différens ;
et le fruit de toute instruction solide doit être cette bienveillance
qui comprend tous les hommes, plus encore que la
lumière qui fait discerner la vérité.
Ceuxqui liront cet article n'auront pas oublié, sans doute ,
la profession de foi de l'auteur sur la tolérance des opinions ,
consignée à dessein dans un numéro précédent de ce journal.
Il adonc droit d'espérer que cet article sera lu dans le même
esprit de vraie charité et avec la même simplicité d'intention
qu'il a été composé. Ces considérations générales ne
peuvent offenser personne , parce qu'elles ne s'appliquent
qu'à la société et jamais à aucun individu. Tout est impénétrable
dans le coeur de l'homme et souvent dans ses actions , et
156 MERCURE DE FRANCE ,
de là vient qu'il nous est défendu de nous juger les uns les
autres; mais tout est à découvert, tout est extérieur et visible
dans la société, soit dans ses principes , soit dans leurs effets ;
et toutes vérités ne sont bonnes à dire qu'à la société , parce
qu'on ne connoît avec certitude de vérités morales que celles
qui concernent la société. Au reste , ce n'est pas la faute de
l'auteur , si en répétant littéralement les éloges que l'Essai a
donnés à la réformation , quelques personnes les prennent
pour des censures; et à cet égard , il peut assurer qu'il s'abstiendra
de profiter de tous ses avantages .
L'auteur de l'Essai, qui vouloit relever une opinion et
'déprimer une opinion contraire , a pu se permettre un peu
d'exagération : le sujet que je traite me commande plus de
modération et d'égards. Que la réformation ait été un bien ,
comme il le prétend , il est encore plus certain que l'unité
est un mieux ; et je pense avec cet écrivain que bien loin
que le mieux soit l'ennemi du bien , c'est toujours au mieux
possible , c'est-à-dire , à la perfection que les hommes doivent
tendre , parce que c'est là seulement qu'ils peuvent s'arrêter
, suivant l'ordre qu'ils en ont reçu du maître suprême
de tous les hommes , qui leur a dit d'être parfaits , perfecti
estote.
J'entre donc dans la pensée de l'Institut , et mieux , je crois ,
que ceux qui m'ont précédé dans la même carrière. Je ne viens
pas relever les avantages du schisme luthérien qui pourroient
être un sujet de contestation, mais faire sentir l'incontestable
nécessité d'une réunion entre Chrétiens. Je laisse la théologie
discuter les dogmes de la réformation , et me contente de
considérer en politique la situation actuelle , et les facilités
qu'elle présente pour parvenir à l'unité du christianisme; et
si je suis assez heureux pour en convaincre les hommes éclairés
et sans passion , rares dans tous les partis, j'aurai aussi
remporté un prix, le seul auquel il me fut permis de prétendre
, et que je fusse jaloux d'obtenir .
Depuis que la société chrétienne s'est divisée en plusieurs
communions, elles ont, toutes, fait un continuel effort pour se
réunir; parce que la division est un état de mort pour la
JUILLET 1806. 157
société qui , considérée dans l'ordre moral , est la réunion des
étres intelligens pour leur perfection mutuelle; comme elle
est , considérée dans l'ordre physique , le rapprochement des
corps pour leur production et leur conservation réciproques.
Les prédications des ministres des diverses communions , les
écrits des controversistes , les lois pénales des gouvernemens
n'ont jamais eu d'autre objet que de réunir, par la persuasion
ou par la force , une opinion à l'opinion opposée. Tout est
dit aujourd'hui de part et d'autre , et tout est fait. Les uns
n'auront pas de missionnaires plus éloquens que Fénélon ,
Fléchier , ou Bourdaloue ( 1 ) ; ni de plus savans controversistes
que Bossuet , Arnaud et Nicole. Les autres n'auront pas de
plus grand orateur que Saurin; ni des défenseurs plus habiles
que Claude , Daillé , Pajon , etc. Les gouvernemens ne
prendront pas contre les réformés des mesures plus violentes
que celles que prit contr'eux Louis XIV sur la fin de son
règne; ou ne porteront pas contre les catholiques des lois
pénales plus cruelles que celles qu'ont portées en Angleterre
Henri VIII et ses successeurs. Toutes les voies de persuasion
et de rigueur sont donc épuisées , et par les deux partis ; et
quand ils en sont à ce point, comme la division ne sauroit
être éternelle , puisqu'elle est directement contraire à la nature
età la fin de la société , la réunion ne sauroit être très-éloignée
: car c'est toujours lorsque les hommes sont au bout de
leurs efforts , que la nature commence son ouvrage.
Bossuet et Leibnitz dignes plénipotentiaires de ces deux
hautes puissances , au niveau , s'il est possible , d'aussi grands
intérêts par leur génie et leur réputation , entreprirent , à la
demande de quelques princes des deux communions , de réunir
les deux églises. Leur correspondance est un modèle de
raison , de savoir , de modération et de politesse. Bossuet y
déploie un grande puissance de raisonnement; Leibnitz un
art infini de discussion. Et lorsqu'on remarque avec quel
respect et quelle gravité , Leibnitz , le génie peut-être le plus
(1) Ces trois orateurs furent employés en Poitou , en Saintonge et en
Languedoc , à réunir les protestans à l'église catholique.
158 MERCURE DE FRANCE ,
vaste et sûrement l'esprit le plus cultivé qui ait paru parmi
les hommes , traite de la religion chrétienne , et avec quelle
légéreté , quel ton amer et méprisant , presque toujours avec
combien d'ignorance et de mauvaise foi , des poètes , des médecins
, des artistes , des romanciers , des écrivains souvent sans
talent , même pour le genre frivole , en ont parlé et en parlent
encore tous les jours , on se demande si ces beaux esprits
auroient découvert sur ces hautes matières quelque chose,
qui eût échappé aux profondes méditations du philosophe.
Mais le moment de la réunion n'étoit pas venu. Les négociations
de ces deux grands hommes furent sans succès. La
cause , au moins apparente , de la rupture fut la discussion sur
le concilede Trente , dont M. Bossuet ne pouvoit abandonner
l'autorité , et dont son adversaire s'obstinoit à décliner la juridiction.
Mais après que M. Bossuet et le savant Molanus
abbé Luthérien de Lockum, qui d'abord , lui avoit été opposé ,
se furent rapprochés sur tant d'autres points , la roideur de
Leibnitz à ne pas céder aux raisons puissantes que fait valoir
M. Bossuet , et même sur la fin , l'humeur qui perce dans ses
réponses , pourroient faire soupçonner la secrète influence de
considérations politiques , toujours puissantes en Allemagne
sur le système religieux , et donnent à penser qu'on cherchoit
un prétexte pour rompre une négociation qui alarmoit d'autres
intérêts que ceux de la religion.
Quoi qu'il en soit, ces différends que la théologie n'a pas
terminés , la politique peut en faire entrevoir la fin. Je veux
dire ( car je me hâte d'expliquer ma pensée de peur qu'on ne
croie que je veuille soumettre la religion au magistrat ) , je
veux dire , qu'il est des questions que la théologie a traitées
par le raisonnement , et que la politique peut décider par des
faits; et que ces opinions que la première a considérées dans
leur conformité ou leur opposition aux principes de la religion
chrétienne, l'autre peut aujourd'hui , après la longue
expérience que l'Europe en a faite , les considérer dans leur
influence sur l'ordre et la stabilité des sociétés humaines. Je
erois même que ce moyen de jugement est moins sujet que
JUILLET 1806. 159
tout autre à discussion , et qu'on peut affirmer , en général ,
qu'une erreur politique ne peut être une vérité religieuse.
Et qu'on ne m'accuse pas de faire de la religion une affaire
de politique , dans l'acception qu'on donne communément à
cette expression. Sans doute , je fais de la religion une affaire
depolitique , et même la première et la plus importante affaire
de la politique , parce que je fais de la politique une grande
et importante affaire de la religion. Je ne considère la religion
enhomme d'Etat , que parce que je considère la politique en
homme religieux, et que regardant la religion comme le
pouvoir suprême ( par ses lois et non par ses prêtres ) et le
gouvernement comme son ministre , je pense qu'ils doivent
être indissolublement unis comme l'époux et l'épouse , pour
concourir ensemble à la fin unique de la grande famille , qui
n'est pas tout-à-fait , comme l'enseignent une politique de
comptoir et une morale de théâtre , de multiplier les hommes
et de leur procurer des richesses et des jouissances , mais , avant
tout , de faire les hommes bons pour les rendre heureux.
Il ne faut pas croire que la saine politique soit indifférente
à la grande question de l'unité religieuse ; il n'y a pas un seul
homme d'Etat , s'il est digne de ce nom, qui ne pense que
l'unité des diverses communions chrétiennes est le plus grand
bienfait que l'Europe puisse attendre de ses chefs , parce qu'elle
est le seul moyen de sauver même la religion chrétienne en
Europe , et avec elle la civilisation et la société. L'ennemi le
plus dangereux de toutesociété, l'athéisme spéculatif ou pratique
, est aux portes du christianisme ; et déjà la profession
publique de cette doctrine monstrueuse, ou plutôt de cette
absence de toute doctrine , n'est plus qu'un sujet de ridicule,
Le matérialisme , conséquence inévitable de l'athéisme , est
enseigné sous de beaux noms et dans des systèmes spécieux.
Autrefois onprenoit dans l'homme moral des motifs de détermination
pour l'homme physique , etdes lois pour ses actions ,
comme on trouvoit dans l'intelligence suprême la raison de
l'univers ; aujourd'hui on cherche dans l'homme physique la
raison de l'homme moral , et dans l'énergie de la matière, la
cause première de tout ce qui existe.
160 MERCURE DE FRANCE ,
•Une éternelle nuit menace l'univers . » (1)
L'athéisme, sans doute , seroit la fin du monde moral , la
fin de toute société ; et où seroit alors , même dans les seules
notions d'une saine philosophie , la raison de la durée du
monde matériel ( ?) ? Il n'y a que l'union entre les différentes
communions chrétiennes ; non cette union qui, vient d'une
indifférence générale , mais celle qui vient de l'unité de
croyance , qui puisse les défendre d'un fléau qui les menace
toutes. Au temps de Bossuet et de Leibnitz , il s'agissoit de la
religion catholique et de la religion réformée , parce qu'il y
avoit encore des réformés et des catholiques. Mais aujourd'hui
que les indifférens l'emportent , c'est la religion chrétienne
qu'il faut défendre ; c'est la civilisation de l'Europe et du
monde qu'il faut conserver ; c'est l'ordre , la justice , la paix ,
la vertu , la vérité , tout ce qu'il y a de moral , c'est-à-dire
de grand et d'élevé dans l'homme comme dans la société ,
dans les moeurs comme dans les lois , dans les arts même
comme dans la littérature ; et sous ce rapport , et sans entrer
dans aucune discussion , même philosophique , sur la vérité
des croyances respectives des diverses communions , je ne
crains pas de dire , en général , que la doctrine la plus forte ,
la plus inflexible, la plus positive , la plus ennemie de l'indifférence
, est celle, quelle qu'elle soit, qu'il faut préférer ,
(1) Impiaque æternam timuerunt sæcula noctem. VIRG .
Traduct. des Géorg. , par M. Delille.
(2) Cette considération de philosophie léibnitienne s'accorde avec les
croyances de la religion chrétienne , qui met au nombre des signes avantcoureurs
des derniers jours de l'univers , l'extinction de la foi et le refroidissement
de la charité . Ainsi la mort de la société seroit comme celle
de l'homme , absence de lumière et de chaleur. « Un peu de philosophie ,
>> a dit Bacon , nous éloigne de la religion ; beaucoup de philosophie nous
>> y ramène. » Ce mot est d'une profonde vérité : la religion chrétienne , à
le bien prendre, n'est que la plus haute philosophie rationnelle; et tout le
monde en conviendroit, si elle n'exigeoit pas la pratique de ses croyances
spéculatives.
comme
DER
DE
LA
SEL
電
JUILLET 1806.
comme dans l'état politique , le système de gouvernemem, le
plus fort , le plus absolu , le plus répressif de toutesles
passions populaires , est le plus capable d'assurer la pare
liberté des peuples.
Mais si l'unité religieuse entre les Chrétiens est un bien , et
le premier de tous , ce bien est-il interdit aux hommes , ou
plutôt est-il quelque bien auquel la société ne doive tendre , de
tous ses efforts , et auquel elle ne puisse parvenir ? Et si la religion
nous enseigne que l'homme peut tout ce qui est bien avec
le secours de la grace, la raison ne dit-elle pas que la société
peut tout ce qu'il y a de mieux avec le secours des événemens
? Car , heureux ou malheureux , les événemens publics ,
même les révolutions, sont des moyens dont le pouvoir suprême
des sociétés se sert pour corriger les désordres où elles
sont tombées , et les ramener aux lois naturelles de l'ordre
comme les accidens de la vie sont des moyens que le père
deshommes emploie pour les retirer du vice et les conduire
à la vertu.
Nous allons donc jeter un coup-d'oeil rapide sur les cir
constances religieuses et politiques où se trouve l'Europe , et
sur les facilités qu'elles présentent à la réunion des diverses
communions chrétiennes.
La cause , le prétexte , l'occasion , comme l'on voudra , de
la réformation , furent divers griefs plus ou moins fondés ; car
dans la révolution religieuse qui s'opéra alors , comme dans
notre révolution politique , on s'enprit aux choses des défauts
des hommes , et l'on détruisit lorsqu'il eût suffi de corriger.
On reprochoit au clergé de l'ancienne Eglise le nombre
excessif de ses ministres , le ursgrandes richesses , leurs dominations
temporelles ; on lui reprochoit les fêtes multipliées ,
les voeuxmonastiques , la pompe du culte , etc., etc. Vrais ,
faux ou exagérés , tous ces griefs ont disparu : car il faut
remarquer que les législateurs du 18° siècle ont rempli tous
lés voeux des réformateurs du 15°. Les institutions monastiques
, les fêtes multipliées ont été abolies ou extrêmement
réduites , en France , en Bavière , dans plusieurs endroits
d'Italie , et sont partout menacées. Et pourvu que le peuple
L
T
162 MERCURE DE FRANCE ,
gagne de l'argent , on s'occupe assez peu de tout ce qu'il peut
perdre en motifs ou en secours de religion. Le clergé a perdu
en France tous ses biens; en Allemagne, ses souverainetés
temporelles ; en Italie, et même en Espagne , on travaille à le
dépouiller de son superflu : moyen dont on s'est , en France ,
servi avec succès pour lui ravir jusqu'au nécessaire. Ce n'est
pas cependant que , malgré les richesses et le luxe qu'on lui a
si amèrement reproché, le clergé de France n'ait offert , dans
la révolution , de grands exemples de toutes les vertus de son
état , et même des vertus les plus difficiles. On peut même
assurer que la conduite édifiante et résignée des prêtres français
émigrés ou déportés dans les pays étrangers , a sensiblement
affoibli les préventions qu'on avoit inspirées aux peuples
réformés contre les ministres de l'Eglise catholique ; et
cette circonstance doit entrer dans le calcul des probabilités
d'une réunion. Le nombre des ministres a diminué avec les
moyens de subsistance; et loin qu'il y ait aujourd'hui des ministres
inutiles , il n'y a plus , à beaucoup près , tous ceux
qui seroient indispensablement nécessaires; et déjà les papiers
publics ont retenti des plaintes des premiers pasteurs sur la -
diminution progressive , et bientôt le manque absolu de
coopérateurs. Les paroisses se réduiront à mesure que les prétres
deviendront plus rares; et il est bon d'apprendre à ceux
qui pensent qu'on peut faire la morale d'un peuple avec des
feuilles villagevises et des almanachs , que la privation de
tout secours religieux dans les campagnes , ou , ce qui revient
au même , la trop grande difficulté de se les procurer par l'éloignement
des églises et la rareté des pasteurs , porteroit un
coup mortel aux moeurs , et même à l'agriculture , par l'abrutissement
où tomberoit le bas peuple , privé de tout moyen
d'enseignement ( 1) , et par la désertion d'un grand nombre
( 1 ) La Société d'Agriculture du départenientde l'Aveyron a proposé un
prix au meilleur Mémoire sur les moyens de rendre aux propriétaires
l'autoritésur leurs domestiques. Cette question fait honneur aux lumières
et aubon esprit de cette société , mais elle prouve l'excès du mal. L'insubordination
des domestiques vient de causes religieuses ; je l'ai dit ailleurs:
JUILLET 1806. 163
de riches propriétaires qui se retireroient dans les villes où le
culte se soutiendroit plus long-temps. D'ailleurs , si l'on peut,
àforce de moyens de police , surveiller et contenir un peuple
nombreux entassé dansl'espace borné d'une ville , même considérable
, et tout entier sous les yeux et sous la main de l'administration
; s'il est aisé , dans les mêmes lieux, de protéger
des propriétés qui consistent presque toutes en maisons ou en
effets au porteur, ces mêmes moyens de police , quelque multipliés
qu'on les suppose , sont absolument insuffisans ( 1 ) sans
la religion , et à peine suffisent-ils même avec son secours ,
pour mettre les propriétés champêtres à l'abri des attentats de
la ruse ou de la force , là où l'héritage du pauvre est contigu à
celuidu riche, et où les habitations sont isolées et les hommes
rares et dispersés ; là sur-tout où l'exemple de grands déplacemens
de propriété a rendus incertains les principes de morale
qui étoient l'unique sauve-garde des propriétaires. Je
reviens à mon sujet.
Tout ce qui excita le zèle ardent des premiers réformateurs
adonc disparu de la société ; et si , à la longue , quelque
chose de tout ce qui a été détruit étoit rétabli , on peut assurer
qu'il le seroit par la seule nécessité des choses , et indépendamment
de la volonté des hommes.
La faculté du divorce fut un autre motif de séparation,
Aujourd'hui le divorce est jugé même par la politique , qui ,
tout en le tolérant, l'a pour jamais déshonoré. Des noms
on seraforcé d'écrire les moeurs , comme on a écrit les lois : en vain
cherche-t-on des remèdes locaux à des maux qui tiennent à des causes
générales.
(i) Il n'y a pas long-temps que j'ai lu , dans un journal accrédité , que
le roi de Prusse , Frédéric II , étoit trop habile pour s'appuyer dans le
gouvernement de ses Etats , du secours de la religion , lorsqu'il avoit à sa
dispositiondes troupes , des tribunaux et des potences : c'est comme si
l'on disoit d'un instituteur, qu'il se garde bien de faire usage , pour contenir
ses élèves , des sentimens d'honneur et d'émulation, lorsqu'il peut
employer les férules et les verges. Les journaux , aujourd'hui, ne sont plus
de simples gazettes; et il faut les regarder comme un moyen d'instruction.
L2
164 MERCURE DE FRANCE,
célèbres dans la réforme ( 1 ) l'ont attaqué sans que personne se
soit présenté pour le défendre. Cette faculté malheureuse est
regardée , même en Angleterre , comme un joug insuppor
table , que le gouvernement cherche depuis long-temps à
secouer; et j'ose dire , sans crainte d'être désavoué par les réformés
honnêtes et éclairés , que la réunion ne tiendra jamais
à la tolérance du divorce dont ils n'usent pas plus , en France ,
que les catholiques à qui la loi civile l'a permis.
Il est vrai que dès le commencement , les esprits se divisèrent
sur des questions en apparence plus subtiles. On disputoit
de la grace , de lajustice , de la prédestination , du libre
arbitre , de l'autorité de l'Eglise : questions théologiques ou
philosophiques , selon les expressions dont on se sert , et les
autorités qu'on allègue ; questions même politiques , lorsqu'on
considère leurs effets sur l'esprit des peuples ; mais questions
du plus haut intérêt, puisqu'elles décident de la moralité des
actes humains , des rapports de l'homme à Dieu , et des fondemens
de la société.
Mais , quelle que soit, sur ces points importans , la différence
des croyances des uns aux croyances des autres , et quoi
qu'enseigne la doctrine des premiers réformateurs , par ses
principes ou par leurs conséquences , sur la prédestination
rigide , l'impossibilité du libre arbitre , l'inamissibilité de la
justice chrétienne , l'inutilité des bonnes oeuvres pour le salut ,
l'indépendance de toute autorité extérieure en matière de
foi , etc. , etc , ces opinions un peu dures se sont extrêmement
adoucies dans les écoles de théologie protestante. Les ministres
de la religion réformée prêchent aujourd'hui la morale
qui nous est commune, beaucoup plus que les dogmes
qui leur sont particuliers ; et les réformés eux-mêmes se
rapprochent des catholiques dans la pratique , là où ils en différent
dans la spéculation. Ainsi , ils défèrent , quoique sans
y être obligés , à l'autorité ecclésiastique de leurs pasteurs et
de leurs synodes ; ils implorent la miséricorde divine , comme
(1) Madame , et par conséquent M. Necker. L'auteur a entendu , dans
des pays protestans , des personnes très-recommandables louer avec enthousiasme
la doctrine de l'Eglise catholique sur le mariage.
JUILLET 1806. 165
s'il n'y avoit pas de prédestination; ils pratiquent les bonnes
oeuvres comme si elles étoient indispensables pour le salut ;
ils ne s'inquiètent plus autant , comme les Anglais au temps
de leurs troubles ( 1) , de savoir s'ils sont sanctifiés ; mais ils
travaillent à devenir saints. Même sur le dogme fondamental
du christianisme-catholique , sur le dogme de la réalité , il
ne faut pas croire qu'il y ait dans le fonds,d'une communion
à l'autre , autant d'éloignement que voudroit le faire croire un
parti qui a toujours attisé entr'elles les divisions, pour les
accabler plus sûrement toutes les deux : et ici il me paroît
d'autant plus nécessaire d'entrer dans quelques détails , que les
deux partis sont en général beaucoup plus instruits de ce qui
les divise que de ce qui peut les rapprocher. La plus ancienne
, la plus nombreuse , et même la plus savante partie de
la réforme , les Luthériens ont retenu la substance du dogme ,
quoiqu'ils l'expliquentd' une manière qui leur est particulière ,
et qui est blåmée par les calvinistes , beaucoup plus conséquens
dans leurs opinions. L'Eglise anglicane , que Jurieu
appelle l'honneur de la réforme , a , selon Burnet , historien
célèbre de la réformation , « une telle modération sur le dogme
>> de la réalité , que n'y ayant aucune définition positive de
>> la manière dont le corps de J. C. est présent dans le sacre-
>> ment , les personnes de différent sentiment peuvent prati-
» quer le même culte , sans qu'on puisse présumer qu'elles
>> contredisent leur foi. » Ce même historien dit ailleurs :
« Le dessein de la reine Elisabeth ( qui donna la dernière
>> forme à l'Eglise anglicane ) étoit de faire concevoir ce
>> dogme avec des paroles un peu vagues , parce qu'elle trou-
>> voit fort mauvais que par des explications si subtiles , on
>> eût chassé du sein de l'Eglise ceux qui croyoient la pré-
>> sence corporelle..... Son dessein étoit de dresser un office
>> dont les expressions fussent si bien ménagées , qu'en évitant
>> de condamner la présence corporelle , on réunit tous les
>> Anglais dans une seule et même Egliser » Il ne s'agit pas
d'examiner si ce projet étoit praticable , et si la religion peut
(1 ) Voyez l'Histoire des Stuarts, par M. Hume.
3
166 MERCURE DE FRANCE ,
s'accommoder des expressions vagues et de ménagemens politiques
; mais enfin il est évident que l'on ne vouloit pas alors
porter les choses à l'extrême , et que l'on évitoit de condamner
formellement ce qu'on n'étoit pas décidé à rejeter abso-
Jument. Calvin lui-même emploie, pour expliquer ce dogme ,
des expressions que les Catholiques n'auroient pas désavouées ;
et si dans la suite il parut s'éloigner davantage des sentimensde
ses adversaires , il est connu que ce fut pour ne pas heurter les
Suisses , premiers auteurs et partisans intraitables du sens
figuré, abhorré par Luther.
Je ne recherche pas si plus tard l'on ne s'est pas écarté, dans
ļa réforme , de cette modération dans les sentimens ; et l'on
ne doit pas supposer qu'il puisse y avoir , pour les réformés ,
une autorité plus grave que celle du père de la réformation.
Les Eglises d'Angleterre , de Suède , de Danemarck , de
Saxe , ont retenu , les unes l'épiscopat , les autres des autorités
ecclésiastiques qui s'en rapprochent sous des noms différens.
On retrouve chez les unes ou chez les autres , partie de l'ancienne
Liturgie ou même de la messe , des biens et des dignités
ecclésiastiques ; même dans quelques parties de l'Allemagne
Luthérienne , quelques vestiges de confession ; et cette
dernière pratique , mais seulement comme oeuvre de conseil
et de haute piété , n'est pas entièrement inconnue aux Calvi.
nistes. Mélanchton, la lumière de la communion Luthérienne ,
alarmé des divisions qui s'élevoient dans son parti , ne voyoit
que l'autorité des évêques qui pût remédier aux maux de
l'Eglise ; et Leibnitz Luthérien , et l'honneur de l'Allemagne,
parle fréquemment de la nécessité de prééminence du Pape ,
et reconnoît qu'aucun trône de l'Europe n'a été occupé
par un plus grand nombre de princes éclairés et vertueux.
Le Pape n'est plus regardé comme l'Antechrist ; et les
princes de la communion réformée entretiennent des relations
avec la cour de Rome. La messe ne passe plus pour une
idolâtrie , puisque , soit curiosité , soit devoir attaché à des
fonctions politiques dans certaines cérémonies publiques,des
réformés attachés à leur croyance, et particulièrement depuis
la révolution, ne se font pas de scrupule d'être présens à
fet acte auguste du culte catholique,
JUILLET 1806.
167
1
Ainsi les opinions dures se sont adoucies d'un côté , enmême
temps que les voies rigoureuses ont été supprimées de l'autre;
et il est utile d'observer , à l'honneur des Etats Catholiques ,
qu'il n'y a aujourd'hui en Europe , dans les pays mi-partis
des deux religions , d'intolérance légale qu'en Angleterre , où
il a été plus aisé de changer l'ordre de la succession , où l'on
aura plus tôt aboli la traite des noirs , malgré le progrès des
lumières et de la liberté de penser, que les lois pénales portées
contre les Catholiques. L'administration , plus humaine que la
constitution , suspend , il est vrai, l'exécution des unes ou
tempère l'exécution des autres ; mais il en résulte que le citoyen
est obligé d'implorer la pitié de l'homme contre l'inimitié
de la loi , au lieu qu'il doit, dans un Etat bien constitué , pouvoir
invoquer la protection de la loi contre l'injustice de
l'homme.
La réforme elle - même , a dès ses commencemens , posé
les pierres d'attente de la réunion , lorsqu'elle a enseigné
qu'on pouvoit être agréable à Dieu dans la religion catholique ,
comme ayant retenu les fondemens de la Foi Chrétienne .
« Quand Henri IV, dit M. Bossuet, pressoit les Théologiens ,
>> ils lui avouoient de bonne foi , pour la plupart , qu'avec
>> eux l'Etat étoit plus parfait , mais qu'avec nous il suffisoit
>> pour le salut. La chose étoit publique à la cour. Les vieux
>> seigneurs qui le savoient de leurs pères nous l'ont raconté
>> souvent; et si on ne veut pas nous en croire , on en peut
>> croire M. de Sully , qui , tout zélé réformé qu'il étoit , non.
>> seulementdéclara au roi qu'il tient infaillible qu'on se sauve
>> étant catholique, mais nomme à ce prince cinq des prin-
» cipaux ministres protestans qui ne s'éloignoient pas de ce
>> sentiment. » (1)
La Faculté de Théologie de l'Université protestante d'Helmstadt,
au pays de Brunswick, interrogée à l'occasion du mariage
de la princesse Elisabeth-Christine de Brunswick-Volffembutel
, luthérienne , avecl'archiduc catholique , sur cette question:
une princesse protestante destinée à épouser un prince
(1) Mémoires de Sully.
4
168 MERCURE DE FRANCE ,
>> catholique , peut-elle, sans blesser sa conscience, embrasser la
>> religion catholique ? >> après avoir débatțu les croyances
respectives des deux communions , répondit par son avis
doctrinal du 27 avril 1707 : « Nous avons donc démontré
>> que le fondement de la religion subsiste dans l'Eglise catho-
>> lique romaine; en sorte qu'on peut y être orthodoxe , y bien
>>>vivre , y bien mourir , y obtenir le salut, et il est aisé de
>> décider la question proposée. Partant : La sérénissime prin-
>> cesse de Wolfembuttel peut , enfaveur de son mariage ,
>> embrasser la religion catholique. »
Cette décision a fait loi en Allemagne , où l'on voit dans des
maisons souveraines qui professent la religion réformée , des
princesses de la même famille , élevées dans des communions
différentes ou dans l'indifférence de telle ou de telle communion
, devenir grecques , réformées , ou catholiques , suivant la
religion de l'époux qu'elles prennent et de la cour où elles
entrent. Même des princes protestans , en épousant des princesses
catholiques , reçoivent la bénédiction nuptiale de la
part des ministres de cette dernière communion ; et nous en
avons vu un exemple récent au mariage du prince royal de
Bade , béni à Paris par le légat du Saint-Siége.
Je ne crains pas de le dire , tout annonce depuis long-temps,
de la part des réformés les plus éclairés et qui ont conservé
un véritable attachement pour la religion chrétienne , les dispositions
les moins équivoques à sa réunion ( 1 ) . Ils commencent
à s'apercevoir que les divisions entre Chrétiens n'ont fait
(1) On peut citer entr'autres le célèbre Lavater, qui regardoit la réupion
des communions chrétiennes comme le résultat infaillible de la révolution.
Il est vrai que Lavater fut accusé , et je crois , avec quelque raison ,
pardes savans de Berlin , de pencher vers le catholicisme ; mais quels que
fussent ses sentimens particuliers sur la religion , il n'en a pas moins été
un des hommes de son temps les plus aimables, les plus vertueux et les
plus éclairés , malgré quelques opinions physiologiques , vraies dans le
fonds , forcées dans les détails.
Il y a peu d'années qu'un des hommes les plus instruits , et l'un des
premiers poètes de l'Allemagne , le comte Frédéric de Stolberg, qui
JUILLET 1806. 169
qu'ouvrir la porte aux erreurs ennemies de toute religion révélée
, et ils regardent le christianisme comme une place
assiégée investie de toutes parts , et où il faut , sous peine de
périr, que les habitans se réunissent pour la défense commune.
Sans parler ici des dogmes de la réformation, dont quelques-
uns, pour relever la grandeur et la puissance de Dieu ,
ont ruiné le libre arbitre de l'homme ; dont quelques autres ,
en mettant l'inspiration particulière à la place de l'enseignerient
public, ont détruit ou compromis la paix de la société ,
les plus éclairés d'entre les réformés accusent leur culte de
trop de nudité, d'une simplicité trop austère , de n'être pas
en un mot assez sensible ( 1 ) , je veux dire assez extérieur pour
des êtres sensibles; et l'auteur de l'Essai ne s'éloigne pas de
ce sentiment. Sans doute , un culte tout matériel et qui ne
parleroit qu'aux yeux , pourroit faire des idolâtres ; mais une
religion qui n'occuperoit que le pur intellect , et feroit une
continuelle abstraction des sens, risqueroit, des gens grossiers
de faire des fanatiques , et des hommes d'esprit , des illuminés.
Les hommes d'une imagination belle et ornée regrettent ces
temples magnifiquement décorés,ces cérémonies pompeuses ,
ces chants , ces feux , ces parfums , ces chefs - d'oeuvre de la
peinture et de la sculpture. « Cette Vierge , modèle de toutes
>> les mères , dit l'auteur de l'Essai , patronne de toutes les
>> ames tendres et ardentes , intercessatrice de graces entre
>> l'homme et son Dieu , être élysien , auguste et touchant ,
>> dont aucune autre religion n'offre rien qui approche. » Ils
tenoit le premier rang à la cour du prince de Lubeck, embrassa, ainsi que
sa femme, la religion catholique , et fut obligé de renoncer à ses emplois .
J. J. Rousseau a dit : « Qu'on me prouve queje dois soumettre ma raison
>> à une autorité , et dès demain je suis catholique . » La preuve ( et il y
en a d'autres ) de la nécessité d'une autorité se tire des extravagances ,
des variations , des oppositions des systèmes inventés par la raison humaine.
Dans ce genre nous sommes riches ; et J. J. lui-même y serviroit.
(1) Sensible , dans le langage philosophique , signifie qui a des sens ,
qui est extérieur et matériel ; et de là vient , sans doute , que dans un
siècle de matérialisme on ne parle que de sensibilité.
172 MERCURE DE FRANCE ,
Histoire de la Guerre de la Vendée et des Chouans , depuis
son origine jusqu'à la pacification de 1800 ; par Alphonse
Beauchamp. Trois vol. in-8°. Prix : 18 fr. , et 22 fr. 50 c.
par la poste. A Paris , chez Giguet et Michaud, imprimeurslibraires
, rue des Bons-Enfans ; et chez le Normant.
AVANT de tracer l'histoire d'une guerre civile , l'écrivain
qui se propose de juger les événemens et les hommes , doit
considérer attentivement deux choses : la religion et l'état
politique de la société dont il veut écrire les malheurs , parce
que c'est sur les principes fondamentaux de l'ordre public
que son opinion doit se former. S'il veut chercher ailleurs la
règle de son jugement , il pourra bien être fidèle dans le récit
des faits; il pourra même dispenser avec une certaine impartialité
la louange et le blâme qui sont dus à la vaillance et à
la lâcheté ; mais , lorsqu'il s'agira de prononcer sur le fonds
des choses , il s'égarera toujours; et , au lieu de se montrer
le défenseur de l'intérêt général , il ne pourra jamais paroître
que l'avocat d'une secte ou d'un parti. Pour prévenir cet
inconvénient , les philosophes avoient imaginé un princípe
qu'onpeut regarder comme une des plus singulières inventions
de leur doctrine. Ils vouloient que l'historien se considérât
comme un homme sans lois , sans religion, sans patrie, qu'il fut,
enunmot, sans aucune affection . Ils espéroient prouver par là
qu'eux seuls étoient capables d'écrire l'histoire d'une manière
impartiale. Ils ne voyoient pas que s'il étoit possible à un
homme de se dépouiller à ce point des plus légitimes sentimens
de la nature humaine ; par cela même il s'oteroit le
droit de juger les actions qui prennent leur source dans ces
sentimens.
Mais si l'historien ne peut ni ne doit rester indifférent
au vice et à la vertu, il doit donc connoître plus profondément
que qui que ce soit les principes de l'ordre ; et , sans
les discuter jamais, il en fera sentir la rectitude dans tous
ses jugemens. Cette obligation , de ne s'attacher qu'aux vrais
principes qui constituent l'état social , pour en faire la base
de tous ses raisonnemens, est encore d'une plus rigoureuse
observation , lorsque les hommes , qui ont figuré dans les
troubles civils , n'appartiennent pas encore tous à l'histoire ,
parce qu'il vaut mieux qu'ils soient jugés par les prineipes
que par l'opinion d'un contemporain, qui a pris nécessaire
JUILLET 1806. 173
ment quelqu'intérêt aux événemens qu'il raconte , et qui peut
toujours être soupçonné de vouloir soutenir la cause qu'il
affectionnoit le plus. Ce ne sont pas les hommes qu'il faut
défendre , ce sont les principes.
Avantdonc d'écrire l'Histoire de la Guerre de laVendée et
desChouans, il auroit été nécessaire, non pas de discuterpubliquement,
mais d'examiner en soi-même si la résistance active
àl'etablissement des principes de la Convention étoit légitime ?
Je suis convaincu que , dans l'ordre social , il n'y a d'action légitime
que celle qui est commandée par l'autorité publique ,
etqu'aucunparticulier n'a le droitde s'élever contr'elle , fût-il
excité par les sentimens les plus généreux. Il faut donc qu'il
n'y ait aucune autorité établie et reconnue , pour que les
citoyens puissent d'eux-mêmes entreprendre quelque chose
dans l'Etat ; et c'est ce qui ne peut arriver que dans les convulsions
rares et passagères de l'anarchie. La guerre de la
Vendée doit-elle être comprise dans cette exception ? L'autenr
dit, à la fin de son ouvrage , que la république n'étoit qu'une
monstrueuse chimère. C'est ainsi qu'on en a jugé après douze
ans d'une cruelle expérience ; mais ceux qui , dès l'origine ,
protestoient , les armes à la main, contre son établissement ,
et qui soutenoient de tout leur pouvoir l'antique institution
de la monarchie , trouvoient-ils dans la nature des circonstances
qui les pressoient , un motif capable de justifier leur
conduite ? Laquestion pourra paroître délicate; mais quand
on publie les événemens d'une guerre désastreuse , il est
assez dans l'ordre qu'on se demande quelles ont été les causes
de cette guerre , et qu'on cherche à reconnoître de quel côté
se trouvoient la raison et la justice. L'auteur a cru devoir
éviter d'approfondir cette question : il se contente de rapporter
les raisons des partis opposés, et il ppeernse que les haines
sont encore trop récentes pour que les opinions puissent
se rapprocher ; il ne dissimule pas cependant , malgré son
extrême réserve , qu'à la naissance de cette guerre , l'opinion
publique se prononçoit contre l'anéantissement de la royauté :
ce qui fait connoître assez clairement ce qu'on peut penser
deshommes violens , qui l'attaquoient alors avec le fer et le
feu.
Cette rigueur extrême des chefs de partis qui venoient de
s'emparer de toute l'autorité , ne laissoit plus que le choix de
la soumission ou de la mort. Il y eut unmouvement général
d'indignation ; mais l'Etat se trouvoit sans chef, et ses défen-
⚫seurs naturels l'avoient abandonné. Toute la France se soumit
en frémissant. Quelques provinces de l'Ouest , dégarnies de
troupes , et qui se trouvoient plus à portée de recevoir dans
1
174 MERCURE DE FRANCE ,
leur seinleshéritiers dépossédés du pouvoir, pensèrent qu'elles
pourroient résister avec succès , et se crurent obligées d'y employer
tous leurs efforts. Le marquis de la Rouarie fomenta
l'insurrection de la Bretagne ; mais trahi par un des siens et
poursuivi de tous côtés , il mourut avant d'avoir pu tirer le
glaive. Samort déconcerta les royalistes de ces contrées ; et ,
faute de chefs intelligens, ils attendirent des conjonctures plus
favorables pour éclater. Treize conjurés périrent sur l'échafaud:
Angélique Désille , soeur du jeune Désille, mort à l'affaire
deNancy, étoitdu nombre; elle fut condamnée pour sa soeur,
et n'éclaira point le tribunal révolutionnaire sur sa méprise !
De l'autre côté de la Loire , l'Anjou et le Poitou n'attendoient
qu'un chef et qu'une occasion pour se déclarer. L'ardeur
de se signaler étoit telle , qu'avant même l'explosion
générale , les forêts de Bressuire furent le théâtre d'un combat
meurtrier livré , dit M. Alphonse Beauchamp , sous les
bannières du double fanatisme de la religion et de la liberté.
Cet écrivain prétend ici que les prêtres de ce pays opposèrent
àleurs persécuteurs des moyens surnaturels , et qu'à l'aide de
prestiges , ils émurent les esprits déjà disposés à l'enthousiasme
et au merveilleux. Cette légéreté dans l'emploi du
motfanatisme , qui a été si souvent un cri de proscription ,
mérite d'être relevée , parce que M. Beauchamp l'emploie
trop volontiers dans le coursde son ouvrage , et d'une manière
qui n'est pas digne d'un esprit aussi sage que le sien. Pour
justifier son expression , l'historien s'appuie d'une assertion
bien étrange : car de quels moyens surnaturels et de quels
prestiges veut-il parler ? « De miracles , dit-il. Ici la Vierge
>> avoit apparu en personne pour sanctifier un autel provi
>>soire élevé dans les bois ; là , c'étoit le fils de Dieu qui
» étoit descendu lui-même des cieux pour assister à une bé-
>> nédiction de drapeaux. A Chemillé, on avoit vu des anges
>> parés d'ailes brillantes , annonçant la victoire aux défenseurs
>>> de l'autel et du trône. »
On sera sans doute surpris que M. Beauchamp , qui a parcouru
tout le théâtre de cette guerre , et qui , par conséquent,
avu de près les moeurs simples des habitans , qui les a même
fort bien jugés dans le petit tableau qu'il en a fait , qui partout
ailleurs découvre un grand fonds de prudence, de
modération et de justice , qu'un écrivain impartial , en un
mot , affecte de confondre dans la même condamnation les
idées religieuses avec l'extravagante et sanguinaire idée de la
liberté , et qu'il veuille faire croire que les prêtres de ces
contrées séduisoient le peuple par des mensonges odieux ,
comme s'ils n'avoient pas eu cent raisons plus fortes les unes
JUILLET 1806. 175
2
et
que les autres pour les engager à se défendre. Qui ne voitque
les prestiges dont il parle ne sont que des bruits populaires ,
trop communs dans les troubles civils , où chaque parti ne
manque jamais d'intéresser le ciel au succès de ses armes
d'espérer quelque miracle en sa faveur ? Mais , au surplus ,
ce peuple qu'on accuse d'être fanatique , et parmi lequel j'ai
aussi vécu pendant deux ans , depuis la guerre , nem'ajamais
paru que sincérement attaché à la foi de ses ancêtres. J'ai
marché sur les ruines de Chemillé ; aucun homme ne m'a
jamais dit avoir vu des anges descendre du ciel ; mais , moi ,
j'en ai vu sur la terre : c'étoient des veuves et des orphelins
ruinés par la guerre , et priant Dieu à la porte d'une grange
à demi-brûlée.
L'occasion que les Vendéens attendoient ne pouvoit leur
manquer : on étoit en guerre avec toute l'Europe ; il falloit
créer de nouvelles armées, et il n'étoit pas possible d'exempter
de la réquisition le moindre village , à plus forte raison des
provinces populeuses qui pouvoient fournir à elles seules des
contingens considérables. La publication du décret sur la
levée extraordinaire de trois cent mille hommes fut le signal ,
et peut-être la seule cause du soulèvement général. Tout ce
que j'ai pu recueillir de lumières à ce sujet dans le pays où
j'ai voyagé , se rapporte parfaitement avec ce que M. Beauchamp
vient d'en écrire: je puisconfirmer de mon témoignage
les principales circonstances de cet intéressant et lamentable
récit. Le tocsin se fit entendre dans toute la Vendée , et dans
les départemens voisins jusqu'aux bords de la Loire : neuf
cents communes se soulevèrent à la fois , et demandèrent
l'exemption de la milice nationale ; le jour même où la loi
sur la réquisition devoit être exécutée, vit couler le sang dans
plusieurs paroisses , et notamment à Saint-Florent-le-Vieil.
Cathelineau , premier chefdes insurgés , n'étoit alors qu'un
fileur de laine : cet homme se mit à la tête des réquisitionnaires
; et , parcourant la campagne jusqu'à Chemillé, il défit
deux ou trois postes républicains , enleva plusieurs coulevrines
, des fusils , des munitions , et fit près de deux cents prisonniers
; en trois jours il se trouva chef de plus de deux
mille combattans qui se réunirent à lui de toutes les communes
environnantes. Il marcha sur Chollet , le 15 mars 1795 ;
Stofflet l'y joignit à la tête d'une cinquantaine de forgerons
de Maulevrier : de simple garde - chasse , il se fit général.
Chollet emporté, les magasins de la république furent pillés ;
les insurgésy trouvèrent des ressources pour continuer leurs
attaques; ils déployèrent le drapeau royal , et méditèrent
des victoires plus importantes. L'impérieuse nécessité de se
176 MERCURE DE FRANCE ,
séparer entièrement des républicains , de rallier toutes les
opinions vers un même but , et de montrer à toute l'Europe
l'objet de leurs voeux et de leurs efforts , fit naître aux insurgés
le dessein de rétablir sur le trône un prince fugitif.
Pour l'exécution d'un dessein si difficile , il falloit à
ces insurgés quelques chefs plus instruits que Cathelineau
etque Stofflet qui n'étoient qu'intrépides , et qui ne montroient
encore que d'heureuses dispositions. D'Elbée , ancien
lieutenant dans le régiment Dauphin cavalerie , parut
alors parmi les royalistes victorieux : c'étoit un riche propriétaire
retiré dans sa terre de Beaupréau. Secondé par Cathelineau
et Stofflet , il se porta sur Vihiers , qu'il prit et
quitta le même jour. Artus de Bonchamp , ancien officier
dans le régiment d'Aquitaine , fut élu chefdes insurgés dans
l'arrondissement de Saint-Florent , par ceux qui n'avoient
pas suivi Cathelíneau : c'étoit un homme de mérite, plus fait
pour combattre les ennemis du dehors que pour paroître avec
succès dans une guerre civile. Sa douceur contrastoit avec le
caractère bouillant de d'Elbée; mais celui-ci auroit pu servir
la cause royale plus utilement , si le courage de tous les chefs
avoit été dirigé par une seule autorité légitime et incontestable.
En même temps que l'insurrection se propageoit dans le
Bas-Anjou , les royalistes se levoient dans toute la Vendée , et
ils vengeoient cruellement à Machecoul leur défaite de Bressuire.
Athanase Charette de la Contrie , lieutenant de vaisseau ;
retiré près de Garnache , fut choisi pour commander dans ce
canton à cinq ou six mille paysans , qui n'avoient pas plus de
sept cents fusils; il jura sur l'Evangile qu'il périroit les armes
àla main plutôt que d'abandonner son parti ; il fit faire le
même serment à toute la multitude qui l'écoutoit , et il marcha
à la victoire. Pornic fut emporté , livré au pillage ; et les
royalistes y trouvèrent ce qui leur manquoit: des fusils et des
canons.
Toute la Bretagne considéroit avec une secrète envie ces
coups d'essai , qu'elle auroit voulu pouvoir imiter ; mais la
tentative que Laberillais venoit de faire pour exempter le pays
de la réquisition , n'avoit pas été heureuse : cet homme avoit
cruque c'étoit une affaire qu'on pouvoit négocier avec les
autorités républicaines de Nantes. On l'avoit amusé jusqu'au
momentoù il fut possible de lui répondre avec des baïonnettes.
Les vingt mille paysans à la tête desquels il se trouvoit furent
bientôt dispersés : il fut pris , acquitté , repris et condamné à
mort. Nul autre chef n'osa se montrer ; et l'apparence de la
soumission couvrit encore l'espoir de la vengeance. Ce pays
étoit cependant le rendez-vous général de tous les agens secrets
du
JUILLET 1806.
DEPT
DE
De
1
du prétendant , et le foyer de toutes leurs intrigues ; maisile
falloit autre chose que de la ruse et de l'intrigue pour profiter
des dispositions de tant d'esprits irrités .
LaRoche-Jaquelin prit alors le commandement près de Chatillon;
il alla délivrer son ami Lescure ,détenu dans les prisons
de Bressuire ; et le jour même où celui-ci vit rompre ses fers ,
il fut mis à la tête d'une armée. La Roche-Jaquelin étoit fils
de l'ancien colonel de Royal-Pologne; Lescure étoit un riche
propriétaire des environs de Parthenay : tous deux jeunes ,
ardens et nés pour les combats. Unis à Bonchamp , à Cathelineau
et à la division de Bernard de Marigny , autre chef distingué
des insurgés , ils battent les républicains à Thouars , où
ils font six mille prisonniers ; ils se portent à Fontenay , où
huit jours avant ils avoient été battus , etilsyvengent complètement
leur défaite. C'est-là que tous les chefs victorieux
rédigèrent une adresse aux Français, afin de les exciter à s'armer
pour la défense du trône et de l'autel.
Tous les généraux républicains , envoyés par la Convention
pour arrêter ce torrent, avoient été défaits ; et les insurgés
étoient maîtres de tout le pays compris entre Fontenay , les
bords de la Loire , Thouars et les rivages de l'Océan : en moins
de trois mois ils avoient balayé plus de cent vingt lieues de
circonférence.
Rien n'étoit fait encore ; mais par leurs premiers succès les
Vendéens s'étoient mis dans la nécessité d'en obtenir de plus
grands : ils occupoient une vaste contrée , mais ils n'avoient
aucun poste soutenable. Ils résolurent de se rendre maîtres de
la barrière qui les séparoit du Haut-Anjou , du Maine et de la
Bretagne : la Loire pouvoit les garantir d'une surprise , et
Nantes étoit une place qui pouvoit recevoir le prétendant. Ils
attaquèrent Saumur , et l'emportèrent à la baïonnette. C'estlà
que Cathelineau fut nommé généralissime des armées catholiques
et royales : savoir celle de Charette , restée dans les environs
de Mortagne ; celle de Stofflet , qui gardoit le centre
du pays ; et celle de l'Anjou et du Poitou , dans laquelle se
trouvoient alors la Roche-Jaquelin , Bonchamp , d'Elbée ,
Lescure , Sapinaud , Marigny , Scepeaux , le prince de Talmont,
et quelques autres dont la réputation n'est pas encore
-fixée.
Lemomentde la prise de Saumur, par cette grande armée ,
fut le dernier de sa puissance. La postérité s'étonnera de l'immobilité
des provinces voisines de ce mouvement électrique ,
et surtout de l'inaction de la Bretagne.
Nous achèverons, dans un prochain numéro , de jeter un
M
178 MERCURE DE FRANCE ,
coup-d'oeil rapide sur les opérations qui suivirent la prise de
Saumur , et nous dirons ensuite ce que nous pensons du travail
deM. Beauchamp , considéré comme ouvrage littéraire.
G.
Dictionnaire des Sciences et des Arts , contenant l'étymologie
, la définition , et les diverses acceptions des termes
techniques usités dans l'astronomie , la physiologie , etc. ,
etc. , etc.; par M. Lunier. Trois vol. in-8°. Prix : 24 fr. , et
28 fr. 50 c. par la poste. AParis , chez'le Normant, libraire ,
rue des Prêtres Saint- Germain-l'Auxerrois , nº. 17 ; et chez
H. Nicolle , libraire , rue des Petits-Augustins , n°. 15.
CE Dictionnaire est un ouvrage très-estimable , et qui est
d'un bout à l'autre écrit en français. Cette dernière qualité
est , comme on sait , devenue très-rare dans les ouvrages nouveaux,
et je n'ai pas voulu perdre l'occasion de la faire remarquer
dans un de nos auteurs.
Quand je dis que cet ouvrage est estimable , ce n'est point
parce qu'il promet l'explication des mots de soixante et quatorze
Sciences , etc. , etc. Cette promesse ne me paroît au
contraire qu'une sorte de charlatanisme qui est tout au plus
digne d'être excusé dans un livre dont c'est à-peu-près le seul
tort. Je le dis , parce que les définitions qu'il donne de tous
ces mots , sont ordinairement suffisantes , et sur-tout , parce
qu'elles ne contiennent rien de trop ; car il faut louer un Dictionnaire
, plus encore pour ce qu'il n'explique pas , que pour
ce qu'il explique: et j'en connois que l'on met entre les mains
des enfans , qui sont très-loin de mériter à cet égard la confiance
des pères. Mais après avoir donné ces éloges à celui de
M. Lunier , je dois prouver que je l'ai lu , au moins comme
on lit un Dictionnaire , c'est - à- dire , en parcourant un
assez grand nombre d'articles ; et je le prouverai à ma manière,
en faisant quelques observations critiques.
Je trouve à l'article charlatan que ce mot vient de l'italien
ciarlare, parler beaucoup , et qu'il désigne un vendeur de
drogues , etc. , etc. Jusque-là je n'ai rien à dire. Mais M. Lunier
veut ensuite expliquer les diverses acceptions de ce mot
dans lesdiversessciences , etje trouve qu'il babille lui - même un
peu trop. Par exemple , lorsqu'il emploie unedemi-page à nous
dire cequ'on entend par charlatan en médecine , ne doit-on
pas lui faire observer que c'est une demi-pagemal employée ?
Et lorsque passant aux jardins, il ajoute : « le jardinage a
JUILLET 1806.
179
▸ aussi ses charlatans. En 1751 un nommé Vitry se fit annon
» cer comme médecin des arbres; il leur faisoit, disoit-il,
» prendre médecine, en leur donnant des purgations pour
>> leur procurer des évacuations copieuses >>;> il me semble
que cette anecdote est un peu déplacée dans un Dictionnaire
de définitions. Que cherche-t- on en effet dans unpareil livre ,
si ce n'est l'acception commune des mots ? Et peut-on dire
qu'un fait isolé, qui s'est passé en 1751 , ait donné lieu à une
acception nouvelle pour le mot charlatan? Ce qu'il yade bien
singulier , c'est que M. Lunior après avoir parlé du charlatanisme
dans la médecine , dans le jardinage , dans la peinture
et la gravure , ne dit rien du tout sur le charlatanisme en philosophie
, qui est aujourd'hui le plus commun de tous.
Parmi les étymologies qu'il donne des mots , quelquesunes
m'ont paru suspecttees. Par exemple , je ne crois pas que
le mot brave viennent du latin probus ; car s'il en venoit ,
il faudroit convenir qu'il auroit bien changé sur la route.
J'aime mieux rapporter son origine au seul mot grec Βραβείον ,
prix de la victoire.
Je ferai encore une observation critique, parce qu'elle servira
à prouver l'utilité dont peuvent être les étymologies pour
fixer l'orthographe , et quelquefois le sens des mots. « Les
>> acolytes sont des clercs promus à l'un des quatre ordres
>> mineurs , et dont l'office est de porter les cierges , de pré-
>> parer le feu , etc. , etc. >> Voilà la définition du mot acolyte ,
telle que je la trouve dans le Dictionnaire de l'Académie , et
c'est sa véritable acception. Certainement l'église n'a pas
voulu faire d'un ordre de clercs un ordre de valets, de suivans.
Ce dernier sens est pourtant celui que M. Lunier a adopté.
Acolythe, dit-il,vient du grec ακυλοθος , suivant ,
Si M. Lunier avoit écrit ce mot sansh , comme il doit en
effet s'écrire , il l'auroit fait venir non plus d'ακολουθος , mais
d' ακωλυτος, solutus , liber ; c'est-à-dire libre , sans engagement
; et alors il auroit vu que les acolytes ne sont point faits
pour être dans l'église des espèces de valets , mais qu'ils doivent
seulement être comme tous les ecclésiastiques , libres de tout
autre engagement , et uniquement occupés des soins de leur
ministère.
valet. »
Ce petit nombre d'observations et de critiques n'est appli-\
cable qu'à quelques articles , heureusement très-rares , et ne
doit pas empêcher de regarder ce Dictionnaire, comme le
meilleur de ce genre. Sur un grand nombre de matières ,
il contient des notions qu'on chercheroit en vain dans l'Encyclopédie.
Les articles se trouvent réduits à de simples définitions
très-claires; ils ne contiennent en général que les
1
M 2
180 MERCURE DE FRANCE ,
faits indispensablement nécessaires à la parfaite intelligence
des mots; et ils ont, surtout, le mérite d'être dégagés des
ennuyeuses déclamations , et des principes détestables ,
qui font, du Dictionnaire de Diderot et de d'Alembert , la
plus mauvaise des compilations .
GUAIRARD.
VARIÉTES.
LITTÉRATURE , SCIENCES , ARTS , SPECTACLES.
Madame Catalani a parfaitement soutenu sa grande réputation.
Malgré l'extraordinaire beauté de sa voix , elle n'a
pu empêcher les moins connoisseurs de s'apercevoir que ses
deux premiers airs étoient mal choisis. Le second sur-tout ,
quoique de Cimarosa , n'a produit aucun effet ; mais dans le
troisième , qui est tiré de l'opéra de Sémiramis , par Nazolini
, madame Catalani a excité des transports d'admiration.
Aussi , dans un second concert qui sera donné d'ici à douze
jours , elle se propose de chanter une seconde fois ce bel air ,
et de substituer à celui de Mithridate et à celui des Horaces ,
deux morceaux d'un genre différent. Madame Catalani a certainement
la plus belle voix du monde, et une méthode parfaite.
Pour obtenir un succès digne de son talent , il ne s'agit
pour elle que de bien choisir dans les innombrables chefsd'oeuvre
de la musique italienne. Qu'elle se persuade que des
sons gracieux , que d'harmonieuses périodes , telles que celle
de Cimarosa , Queste pupille tenere , etc. , n'obtiendront jamais
un très-grand succès sur nos théâtres. Même , dans un
concert , les Français veulent de la musique dramatique.
-Le début du jeune Thenard , dans le rôle d'Hyppolite,
a été heureux ; on ne lui reproche que des défauts dont, avec
du travail, il est possible de se corriger. Ilgrasseye, et gesticule
trop , mais il a de l'intelligence et de l'ame : à la longue , et
JUILLET 1806 . 181
avec d'aussi précieuses qualités , on doit triompher de tous
les obstacles. On s'occupe à ce théâtre de l'étude et des répétitions
d'Omasis ou Joseph en Egypte, par M. Baour-
Lormian. On assure que cette pièce sera représentée dans
quinze jours. Le rôle de Joseph sera joué par Talma , celui
de Siméon par Damas , et celui de Benjamin par Mlle Mars.
- Le ministre de l'intérieur a écrit , le 21 de ce mois , la
lettre suivante à M. le maréchal Kellermann :
Monsieur le Maréchal ,
<<Conformément à vos desirs , j'ai entretenu S. M. du monument
que la société dont vous êtes membre projette de lui
élever. L'EMPEREUR a été touché de cette preuve d'attachement
de beaucoup de citoyens estimables , parmi lesquels il
vous a vu avec plaisir , vous , Monsieur le Maréchal , également
distingué par votre rang et par les services que vous
avez rendus. Mais les principes de S. M. ne lui permettentpas
d'accepter une pareille offre , quoique dictée par un sentiment
libre autant que pur , d'amour , d'admiration etde reconnoissance.
Cet hommage de ses sujets , l'EMPEREUR veut le
mériter par sa vie entière. Il ne consentira donc point à ce
que, de son vivant , des monumens lui soient élevés par des
particuliers. C'est de la postérité qu'il attend cette honorable
récompense de tant de travaux. Après sa mort , les Français
pourront reconnoître , par un hommage dont l'intention ne
pourra être contestée , le bien qu'il aura faità la nation qu'il
gouverne , et dont la prospérité et la gloire , sujet continuel
de ses méditations et de ses veilles , est aussi l'unique ambition
de l'objet de toute sa vie.
>> En vous transmettant ces intentions de S. M. , que je vous
prie de faire connoître à vos co-souscripteurs , je joins ,
Monsieur le Maréchal , mes regrets aux vôtres sur une décision
si contraire à vos voeux , et je vous prie d'agréer l'assurance
de mahaute considération. n Signé CHAMPAGNY.
3
182 MERCURE DE FRANCE ;
N. B. Pareille décision a été prise relativement à un projet
de colonne, formé par M. Poyet, architecte , et pour lequel on
avoit déjà réuni un grand nombre de souscriptions considérables.
Elle a été notifiée , par le ministre de l'intérieur , à
MM. les souscripteurs.
-On vient d'afficher dans Paris des placards pour l'adjudication
des travaux du pont de l'Ecole-Militaire. Ces travaux
vont commencer incessamment , sous la direction de M. Dellon
, ingénieur en chef. On dit que le pont sera en fer , et
composé de cinq arches égales , chacune de près de go pieds
de largeur. Il sera formé à l'entrée de ce pont , du côté de
Chaillot , une place à laquelle aboutira un chemin praticable
aux voitures , et conduisant jusqu'aux boulevards extérieurs.
- Le 10 juin , le bureau d'administration de l'école spéciale
de droit de Toulouse , a pris l'arrêté suivant :
« 1 °. Une statue en marbre de S. M. I. et R. formera le
principal ornement de la salle destinée aux actes publics et
aux cérémonies de l'école spéciale de droit. 2°. Les frais seront
pris sur sur la caisse de l'école. 3°. Il sera procédé sans délai
à la confection de la statue , afin qu'elle puisse être placée au
premier instant où la salle à laquelle elle est destinée sera
mise en état de la recevoir. »
On écrit de Milan que , le 1. juillet , le préfet du
département de l'Adige , au nom du vice-roi , a posé, à
Rivoli , la première pierre du monument arrêté en mémoire
de la victoire célèbre remportée dans ces lieux , le 24 nivose
an5,
- Le tombeau actuel de Voltaire , dans l'église Sainte-
Geniève , sera incessamment remplacé par un monument en
marbre , qui sera adossé à l'un des murs de la chapelle sépulcrale,
Le célèbre sculpteur M. Houdon est chargé de l'exécution,
- Un paysan de la commune de Rouède, département
de Lot et Garonne , a trouvé dernièrement , en labourant
JUILLET 1806. 183
on champ , une médaille d'or , de la valeur de 19 francs ,
parfaitemeut frappée , et très-bien conservée. D'un côté , on
voit une très-bonne tête de Vespasien , avec ces mots : Imp.
Cæs . Vespasianus. Aug. Le revers présente une femme
assise dans l'attitude de la douleur , les mains attachées derrière
le dos, et enchaînée à un palmier. L'exergue porte le
mot Juda.
-Le professeur Brunacci , recteur de l'université de Pavie,
a fait présenter à la reine d'Etrurie l'ouvrage qu'il vient de
publier , sous le titre de Cours de Mathématiques transcendantes.
S. M. lui a fait remettre une médaille qui porte ,
d'un côté , l'effigie des souverains d'Etrurie , et , de l'autre
côté , une couronne de chêne , au milieu de laquelle on lit ce
mot : Merentibus..
- L'Ecole des Ponts et Chaussées de Paris a été invitée ,
par les ingénieurs de Hollande , à donner son avis sur les travaux
qui ont été exécutés pour porter à la mer les eaux du
vieux Rhin. On sait qu'une branche de ce fleuve , qui ne
laisse pas d'être considérable à Utrecht , et même encore à
Leyde , se perdoit au-dessous de cette dernière ville , près
d'un village nommé Katwyk. C'étoit-là qu'après avoir
formé , à une petite distance de Leyde , une espèce lac , ses
eaux disparoissoient entièrement , sans qu'on pût distinguer
de quelle manière elles se perdoient. Seulement l'humidité des
prairies et des sables des environs , indiquoit qu'elles s'y répandoient
et y séjournoient.
,
Il s'agisoit de retirer ces eaux du terrain qui en étoit
imbibé , à une certaine étendue , et de les attirer dans la
mer. Pour cela , on a ouvert un canal d'environ une demi-
lieue de longueur , qui communique d'un bout à la
dernière branche un peu considérable du vieux Rhin , et
de l'autre à la mer. Ce canal , qui n'a qu'environ vingt
Pieds de largeur , est terminé par une écluse , qu'on regarde
ne plus beaux ouvrages de ce genre. On pense com
4
184 MERCURE DE FRANCE ,
bien qu'elle doit avoir une grande solidité , pour résister à
la fureur des vagues ; elle présente , de ce côté , un angle
d'environ 40 degrés , contre lequel les lames viendront se
briser ; elle est construite de manière à ce que les marées
la tiennent d'autant mieux fermée qu'elles peseront plus
fortement contr'elle ; et à marée basse , les eaux du canal , la
poussant du côté opposé , la tiennent ouverte. Le projet de
cette entreprise existoit depuis long-temps. On en avoit tou
jours différé l'exécution , par la crainte de ne pas opposer une
écluse assez solide à la force et au poids des marées ; il paroît
que cette inquiétude n'étoit pas fondée. A présent que tous
les travaux sont achevés , on ne tardera pas à en apprécier
la solidité.
- Le corps impérial des ponts et chaussées vient de perdre
M. Gauthey , inspecteur général , vice président du conseil des
ponts et chaussées et membre de la légion d'honneur. Il étoit
né à Châlons-sur-Saône en 1732. Parmi les nombreux monumens
qu'il laisse de ses talens , on distinguera le canal du
centre , ou du Charolais , qu'il a commencé et achevé en entier
sous l'administration des Etats de Bourgogne. Ce canal ,
qui joint la Saône à la Loire , traverse toute l'étendue de pays
qui sépare Châlons et Digoin , c'est-à-dire un espace de 80
milles. On compte sur son cours 81 écluses , 71 ponts et 03
aqueducs.
-Les instrumens de chirurgie en gomme élastique dont on
use si fréquemment , reçoivent chaque jour un nouveau degré
de perfection par les travaux de MM. Hauchecorne et
Féburier. C'est à leur zèle et à leur habileté qu'on doit l'inventionde
plusieurs instrumens très-utiles à la pratique. L'école
de médecine qui sent toute l'importance du perfectionnement
des instrumens de chirurgie en gomme élastique ,
témoigné sa satisfaction à MM. Hauchecorne et Féburier par
un arrêté du 10 avril 1806 , dont voici l'extrait : « L'école a
3) adopté les conclusions du rapport de M. le professeur
a
JUILLET 1806 . 185
>>Thillaye , dans lequel il a reconnu l'utile emploi qu'on
> peut faire des instrumens que MM. Hauchecorne et Fébu-
>> rier, fabriquent en résine élastique; et donné des éloges à
>> la manière dont ils sont confectionnés. » ( Bulletin de
l'école de médecine de Paris etde la société établie dans son
sein , du 10 octobre 1806, inséré dans le Journal de Médecine
, de MM. Corvisartet Boyer. )
L'onpeut s'adresser , soit à M. Hauchecorne , apothicaire ,
rue de la Juiverie , nº. 20 ; ou à M. Féburier , orfèvre , rue
Saint-Louis, au Palais, nº. 2; chez lequel l'on continuera de
trouver toute espèce d'instrumens de chirurgie en or , argent
et acier , tant anciens que modernes.
- On lit dans un journal allemand un appel de la Société
de la Bible de Berlin, à tous ses frères en Jésus-Christ. Elle
annonce que la société , qui porte le même nom à Londres ,
et dont le but est de ramasser de l'argent pour distribuer
des Bibles gratis , a déjà recueilli pour cet objet une somme
évaluée à 360,000francs. C'est d'après cet exemple que la société
de Berlin s'estétablie; le roi lui a déjà fait un don de vingt
frédérics d'or , et elle engage les fidèles à contribuer aussi par
des dons volontaires à l'accomplissement de ses pieux desseins.
- M. Carbon de Flins , procureur - impérial au tribunal
de Vervins , vient de mourir dans cette ville , après une
maladie très-courte , et qu'on ne croyoit pas dangereuse. Son
Réveil d'Epimenide et sa Jeune Hôtesse , ont servi de modèles
à plusieurs ouvrages qu'on a beaucoup plus loués , et
qui supposent beaucoup moins d'esprit et de talent. Il laisse
un poëme inédit , Agar et Ismaël , dont la lecture avoit
obtenu les suffrages les plus illustres , et dont on espère que
le public ne sera point privé.
-C'est à Cologne que florissoit principalement l'art de la
peinture sur verre, il étoit en honneur dès l'an 1260; il fut
porté au plus haut degré vers 1430 , et commença à décliner
186 MERCURE DE FRANCE
dès 1600 jusqu'à 1730 , où il parut entièrement perdu. Les
nombreux monastères , les magnifiques églises que possédoit
Cologne , étoient remplis de vitraux qui sont des chefs-d'oeuvre
en ce genre; les peintres sur verre apportoient un si grand
soin à former de bons éleves , que l'apprentissage de ceux-ci
duroit au moins six ans , et quelquefois neuf. Ils passoient graduellement
du dessein à la peinture et à la fonte des couleurs.
Cette dernière partie étoit considérée comme la plus difficile ,
et le complément de l'instruction de l'apprentif. Ce bel art
sembloit tombé pour jamais dans l'oubli , lorsqu'un artiste
distingué de cette même ville , M. Birrenbacha eu l'idée de
diriger ses recherches sur cet art. Plusieurs essais font concevoir
les plus hautes espérances pour l'avenir.
-Conformément à la décision deS. Exc. le ministre de l'intérieur
, la distribution des prix du concours général des Lycées
de Paris de l'an 1806 , se fera le 7 du mois d'août dans la
nef de l'église Sainte-Genevieve. Cette cérémonie sera présidée
par M. le conseiller d'état , préfet du département de
la Seine.
- On vient de mettre en vente , chez Fain , libraire , rue
Saint- Hyacinthe Saint - Michel , et chez le Normant , un
ouvrage ayant pour titre : La Bataille d'Austerlitz (* ) , par
un militaire témoin de la journée du 2 décembre 1805. Le
titre porte que cette relation , qui a paru à Vienne , est faite
par le général-major Stutterheim , et peut être regardée
comme la relation officielle de la bataille d'Austerlitz par les
Autrichiens .
La société royale Jennérienne , établie à Londres pour
l'extinction de la petite vérole , avoit arrêté dans sa séance du
20 juin dernier , de publier le rapport du conseil de médecine
sur la vaccine , et que ses membres seroient invités à apporter
leurs signatures à ce rapport. Nous croyons utile de
faire connoître en France ce recueil d'observations faites par
des hommes très-habiles . Elles nous paroissent propres à faire
(*) Brochure in-12. Prix : 1 fr. , et 1 fr. 30 c. par la poste.
JUILLET 1806 . 187
cesser enfintoutes les préventions , sur-tout quand on les aura
comparées à celles du comité de vaccine de Par's , que nous
avons publiées dans un précédent numéro du Mercure. Le
rapport qu'on va lire est signé par les cinquante-neuf membres
qui composent la société Jennérienne , et par le docteur
Jenner lui-même, auquel l'humanité est redevable de
ce grand bienfait.
Le conseil de médecine de la société royale Jennérienne ,
informé que divers cas excitoient des préjugés contre l'inoculation
de la vaccine , et tendoient à arrêter , dans ce royaume .
les progrès de cette importante découverte , nomma un comité
de vingt-cinq de ses membres pour rechercher non-seulement
la nature et la véracité des cas allégués ,mais aussi pour
s'assurer s'il y avoit des exemples certains que des personnes
eussent été attaquées deux fois de la petite vérole .
En conséquence , le comité s'occupa immédiatement de
savoir s'il y avoit eu des exemples que la vaccine n'eût pu prévenir
la petite vérole, et si une personne , après avoir eu la
pétite vérole naturelle ou inoculée , avoit pu être attaquée une
seconde fois de cette maladie. Dans le cours de leurs recherches
, les membres du comité ayant eu connoissance des opinions
et des assertions répandues dans le public , qui tendent
à établir que la vaccine expose les sujets à des maladies particulières,
d'une nature effrayante, et jusqu'ici inconnues , et
jugeant que de telles opinions attaquoient le principe
de la vaccine , crurent de leur devoir d'examiner l'authenticité
de ces allégations .
Après le plus scrupuleux examen sur ces matières , ils soumirent,
au conseil de médecine , le résultat de leurs recherches
, et d'après la compte rendu par ce comité, il paroit :
1°. Que la plupart des cas allégués comme des preuves de
l'inefficacité de la vaccine contre la petite verole sont dénués
de fondement ou présentés sous de fausses couleurs ;
2°. Que quelques-uns de ces cas ont été reconnus mal exposéspar
ceux la même qui les avoient produits ;
3°. Que les circonstances de quelques-uns de ces cas , telles
qu'on les a publiées , ont été , pour la plupart , examinées par
divers écrivains qui les ont discutées avec sagacité et complétement
réfutées;
4° . Que nonobstant les preuves incontestables que ces cas
ont été exposés sous de faux indices, quelques médecins ont
affecté de les reproduire devant le public , dans le but pervers
et hypocrite d'exciter des préjugés contre la vaccination ;
5°. Que dans plusieurs ouvrages contre la vaccine, leurs
auteurs n'ayant point d'exemples certains pour soutenir leurs
188 MERCURE DE FRANCE ,
opinions , ni d'argumens raisonnables à opposer , ont traité
ce sujet avec une légéreté révoltante , comme si la question
du bonheur ou du malheur de l'humanité pouvoit jamais
devenir un sujet de sarcasme et de raillerie ;
6°. Que quand l'usage de la vaccine fut introduit par le
docteur Jenner , ungrand nombre de personnes qui n'avoient
jamais vu les effets du virus fluide vaccine sur le corps humain
, qui ignoroient entièrement la manière de vacciner ,
les symptômes caractéristiques du véritable vésicule , et les
précautions nécessaires pour en faire usage, qui , par conséquent
, ne pouvoient décider si les malades étoient bien ou
mal vaccinés , se hasardoient néanmoins à inoculer par la vaccination
;
7°. Qu'un grand nombre de personnes déclarées duement
vaccinées l'ont été négligemment et avec ignorance; et que
l'opérateur discontinuant de voir les malades, ne pouvoits'assurer
si l'insertion avoit réussi , et qu'il faut attribuer à ces
causes la plupart des exemples cités contre l'inefficacité de la
vaccine ;
8°. Que plusieurs cas ont été exposés au comité , sur lesquels
il ne peut former d'opinion positive , faute d'instruction
sur la régularité de l'opération, ou sur la preuve certaine du
retour de la petite-vérole ;
9°. Que le comité avoue avoir trouvé un très-petit nombre
d'exemples de personnes attaquées de la petite-vérole ,
qui , en apparence , avoient été bien vaccinées ;
10°. Qu'il a trouvé également des exemples assez authentiques
de personnes , qui , après avoir eu la petite-vérole naturelle
ou inoculé , avoient été attaquées de cette maladie
une seconde fois ;
11 °. Que dans la plupart des cas dans lesquels la petitevérole
reparoissoit après l'inoculation ou la maladie naturelle ,
ce retour étoit plus grave et souvent funeste ; qu'au contraire
si cette maladie revenoit après la vaccination , elle étoit généralement
si foible qu'elle n'avoit presque aucun symptôme ,
etquemême son existence paroissoit quelquefois douteuse;
12° Que c'est un fait bien avéré , que si l'on fait usage de
lavaccine ou de la matière variolique sur certains tempéramens
et dans certaines circonstances , l'inoculation n'occa
sionnera qu'une maladie légère sans que le corps en soit affecté;
que néanmoins la matière extraite de telle autre vaccine
locale ou pustule variolique, peut occasionner une maladie
complète et générale ;
15°. Que si une personne qui porte des marques non suspectes
de petite-vérole, étoit de nouveau inoculée , il peut
JUILLET 1806.
189
naître des boutons dont la matière communiquera cette maladie
à ceux qui n'en auroient jamais été attaqués ;
14°. Que quoiqu'il soit difficile de déterminer le nombre
d'exceptions à l'usage de la vaccine , le conseil de médecine
est persuadé qu'il est très-peu de cas dans lesquels la vaccine
ne puisse empêcher la déclaration de la petite-vérole ;
15°. Que dans le grand nombre de personnes vaccinées à
l'armée , sur les vaisseaux , en différentes parties des trois
royaumes , et dans les autres parties duglobe , l'on a à peine
produit aucomité quelques exemples de cas où la vaccine ait
manqué de succès , et que ceux qu'on a rapportés se sont passés
dans la capitale ou dans le voisinage ;
16° Que le conseil de médecine est pertinemment sûr que
dans beaucoup de villes où la petite vérole exerçoit le plus de
ravages , les progrès du mal ont été promptement arrêtés , et
que la maladiemême a été entièrement exterminée dans plusieurs
cités populeuses par l'usage de la vaccine ;
17°. Que lorsque l'usage de l'inoculation s'introduisit en
Angleterre , il rencontra de grands obstacles , et eut beaucoup
de peine à s'établir à cause des faux rapports , des argumens
mal fondés qu'on employa pour la bannir , ainsi qu'on le fait
pour celui de la vaccine , de sorte qu'il fallut plus de cinquante
années pour le rendre général ;
18°. Qu'en consultant les listes de mortalité , il paroît que
par suite du peu de cas qu'on fait de la vaccine et des préjugés
qui subsistent contre cette découverte , l'on peut , avec
juste raison , attribuer la mort de plus de deux mille personnes
aux ravages de la petite-vérole dans cette seule capitale
, pendant le cours de la présente année ;
19°. Qu'on ne doit pas considérer comme des motifs suffisans
pour faire négliger la vaccine ou l'inoculation quelques
exemples très-rares de leur peu de succès , mais qu'on doit
les regarder comme des exceptions au cours ordinaire des
choses;
20°. Que si l'on fait une comparaison entre les effets préservatifs
de la vaccine et ceux de l'inoculation , il faut prendre
en considération le plus grand nombre de personnes vaccinées
dans un temps donné , parce qu'il est probable que dans les
sept dernières années il a été inoculé avec le virus vaccin un
nombre de personnes au moins égal à la totalité de ceux qui
ont reçu l'inoculation variolique depuis que l'usage en est
établi dans ce royaume ;
21°. Que d'après tous les faits recueillis par le conseil de
médecine , l'effet de la vaccine est , en général , peu dangereux
, et que le petit nombre d'exemples , cités contre cette
190 MERCURE DE FRANCE ,
vérité , doit être attribué à la disposition particulière du tem
pérament;
22°. Qu'on a présenté comme l'effet de la vaccine beaucoup
de maladies cutanées bien connues , et quelques maux scrophuleux
qui , au fonds , avoient une toute autre cause , et qui ,
souvent , se déclaroient très-long-temps après la vaccination ,
quemême ces sortes de maladies ont été moins fréquentes après
la vaccine qu'après la petite vérole naturelle ou inoculée;
Après avoir établi ces faits et rédigé ces observations , le
conseil de médecine croit devoir terminer son rapport sur un
objet aussi important par la déclaration suivante :
Que d'après son opinion , fondée sur l'expérience personnelle
de chacun de ses membres , et les lumières qu'ils ont
obtenues de tous côtés , le genre humain a déjà retiré des
avantages incalculables de la découverte de la vaccine , et que
les grandes espérances , qu'a fait naître cette découverte , seront
àla fin parfaitement remplies.
Président , EDW AD JENNER , Médecin-Docteur .
Ont signé les cinquante-cinq membres de la société.
MODES du 20 juillet.
Toutes les fleurs en bouquet ont la pointe inclinée . On porte maintenant
denx grosses roses chiffonnées et quelques boutons , du réséda et de
P'héliotrope.Il y a quelques chapeaux de paille blanche quiont pour rebord
uneguirlande de très-petites roses .
On porte peu de voiles . Peu de femmes , à moins d'être très-parées ou
très-jeunes , sout coiffées en cheveux. Un bandeau lisse, bien large abaissé
transversalement sur un des sourcils , et laissant de l' utre côté voir un
angle du front , caractérise la coiffure des jeunes personnes.
Lamode des tabliers va croisent ; ils sont à corsage , à manches , et
presque fermés. Leur garniture est tantôt une dentelle , tantôt unebande
de mousseline plissée à petits plis , quelquefois un simple froncis .
Pour la cour , on brode des robes de taffetas en laine et coton.
Sans être en parure , on met , pour aller au spectacle , un très-gros
bouquet.
Les petites robes de perkale à carreaux rose sont plus communes que
jamais; elles ont toutes des manches bouffantes .
Les robes habillées font le coeur par devant , et laissent voir les deux
globes ; par derrière, elles sont échancrées à deux doigs dela taille.
Du25. On ex cute encore des coiffures àla Ninon ; la belle assemblée
du 21 al Opéra , en fait for Tantôt , pour lier les cheveux par-derrière
, ce sont des fleurs en guirlande , tantôt des diamans , qelquefois
un simple ruban De chaque côté, deux mèches flo tantes , prenant naissance
derr ère l'oreille, vont parfois aboutir jusque sur le sein.
Dans une demi-toilette , on porte des ré-iles en paille avec des crevés
au fond. Ces crevés sont remplis en taffetas ou en organdie. Au lieu de
touffe d'organdie ou de taffetas , ce sont quelquefois des fleurs entassées
du muguet , par exemple.
S us quelques chapeaux, on voit pendre de grandes boucles de cheveux
d'un côté, ce qui indique un peigne posé de travers , et , sur le front,un
bandeau lissé.
,
JUILLET 1806.
191
On fait, depuis quelques jours , des capotes en basin : elles avancent
comme celle de perkale; mais les unes sont arrondies , les autres quartées
Ces capotes n'ont point de garniture .
La mode des grands tulles festonnés pour les capotes de perkale , se
soutient.
-Non-senlement on met tout autour du corsage des robes parées , un
rang de pattes au bas de la taille; mais deux rangs de pattes , droites ou
couchées , garnissent le bord inférieur de la robe.
NOUVELLES POLITIQUES.
Naples , 4juillet.
S. M. voulant assurer les fonds nécessaires au paiement des
créanciers de la cour, vient d'ordonner , par un décret , la
mise envente, jusqu'à la concurrence de 10,000,000 de ducats,
de biens provenant de fondations pieuses , laïques , de bénéfices
et abbayes à patronage royal. Ces biens seront vendus
libres de toute espèce de droits personnels ou féodaux. L'estimation
en sera faite à 5 p. % sur le prix des baux actuels, sans
déduction des charges publiques. Les biens seront vendus par
simple soumission. Les paiemens seront effectués par quart;
le premier dans l'année courante.
-
PARIS.
Leministre de la marine vientd'écrire dans les portsune
circulaire , par laquelle il annonce que la paix a été signée le
20 de ce mois , à Paris , entre la France et la Russie , par
M. le général de division Clarke, conseiller d'état et du cabinet
, et par M. le conseiller intime d'Oubril , plénipotentiaires
respectifs ; et qu'en conséquence , il est ordonné aux
amiraux , aux commandans des ports , et à ceux des vaisseaux
de S. M. , de traiter les bâtimens russes comme amis.
(Monieur. )
-Des ordres avoient été expédiés dans l'intérieur de l'Empire,
pour mettre en mouvement les différens dépôts des
corps et les envoyer à la Grande-Armée , afin de porter tous
les régimens au grand complet; mais immédiatement après la
signature de la paix avec la Russie , l'EMPEREUR a écrit un
billet au ministre de la guerre , pour lui faire connoître que
tous les mouvemens de troupes de l'intérieur vers l'Allemagne,
devoient être suspendus. ( Journal officiel. )
- Les fêtes qui avoient été annoncées pour le mois d'août ,
n'auront lieu que dans la dernière quinzaine de septembre;
ce délai étantjugé nécessaire pour que la Grande - Armée
puisse être arrivée. (Idem.)
-Le fète du 15 août sera annoncée la veille par une décharge
d'artillerie. Tous les théâtres seront ouverts au public , qui
192 MERCURE DE FRANCE ,
sera admis sans billets. Le 15 , à six heures du matin , de nouvelles
salves d'artillerie seront tirées ; à neuf heures , il y aura
grand lever à Saint-Cloud , et ensuite messe et Te Deum ;
il y aura procession et Te Deum dans toutes les églises de
Paris. Toutes les autorités assisteront au Te Deum de la métropole.
Le palais des tuileries sera illuminé , et ily aura concert
dans le jardin; LL. MM. tiendront cercle à Saint-Cloud
dans les grands appartemens; les eaux joueront à Saint-Cloud
et à Versailles. ( Journal officiel. )
-Par décret de S. M. , rendu au palais de Saint - Cloud ,
le 19 juillet 1806 , le général de division Junot, grand- officier
de l'Empire , colonel-général des hussards , est nommé
gouverneur de Paris.
- M. Redon fils , est nommé auditeur au conseil d'état ,
section de la marine.
-M. d'Oubril est parti pour Pétersbourg peu d'heures
après la signature du traité de paix entre la France et la Russie;
ondit qu'il doit voyager jour et nuit, et qu'il espère n'être pas
plus de quinze jours en route.Avant sondépart , M. d'Oubril
s'est occupé de chercher un hôtel pour le nouvel ambassadeur
russe
FONDS PUBLICS DU MOIS DE JUILLET.
DU SAMEDI 19. - С р. ото с. J. du 22 mars 1806. 64f. 8oc. goc. 80c
goc. 80c. goc ooc . oocoocooc.ooc .
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. oof. ooc. oof.
Act. de la Banque de Fr. 1141f 250. 1140f 1141f 250 0000 000of.
DU LUNDI 21. - C p. olo c . J. du 22 mars 1806. 65f. 6oc . Soc. goc 66f
100. OOC Ooc ooc oof ooc .
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806 oof. ooc
Act. de la Banque de Fr. 1148f. 750. 0000f. o00of. ooc .
DU MARDI 22. - C pour 0/0 c. J. du 22 mars 1806. 66f. 20c 50€ 400.
30c. 250. 5oc 35c оос .
Idem . Jouiss . du 22 septembre 1806. 63f. 75c.
Act. de la Banque de Fr. 1152f 50c. oooof coc oooof. ooc.
DU MERCREDI 23. - Ср. 0/0 c. J. du aa mars 1806. 66f Soc. 750 70€
750 700.000. оос.оос оос оос оос оос. оос.
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 64f 3oc. oof.
Act. de la Banque de Fr. 1157f 50c 0000f ooc oof ooc. oof ooc. oooof.
DU JEUDI 24.-C p . oo c . J. du 22 mars 1806. 67f 20c 25c 40c 25c30c
25c. 300400 300 200
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. oof ooc ooc.
Act. de la Banque de Fr. 1157. 5oc . oooof ooc . oooof.
DU VENDREDI 25.- C p. 0/0 c. J. du 22 mars 1806. 67f. 250. 35ο 3ος
IOC. 200. 100 67f 8oc goc 80c 67f
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 6.f 30c oос.
Act. de la Banque de Fr. 1156f25c. 1155 1155f 75c 1151f250.
(NO . CCLXIII . ) 5.
DE
( SAMEDI 2 AOUT 1806. )
cen
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE.
DÉBUT DE L'ILIADE.
MUSE , chante avec moi la colère implacable
Qui , servant des destins l'arrêt irrévocable ,
Dans les champs d'Ilion , sous ses fameuses tours
Livra tant de héros à la faim des vautours ,
Du jour que s'enflamma la querelle homicide
D'Achille , fils des dieux, et du superbe Atride.
Quel dieu vint les armer ? Apollon , ce fut toi
Qui fis payer aux Grees le crime de leur roi.
Le fier Agamemnon , par un refus sinistre ,
Aveit du Dieu vengeur insulté le ministre ;
Lorsque des fils d'Atrée abordant les vaisseaux ,
Un sceptre en main, le front ceint d'augustes bandeaux,
Chrysès vint demander aux princes de la Grèce
Une fille , l'espoir de sa triste vieillesse .
<<Atrides , et vous Grecs , généreux combattans ,
>> Puissent enfin les dieux , de l'O'ympe habitans ,
>> Vous ramener vainqueurs au sein de la patrie !
>> Mais daignez rendre , hélas ! une fille chérie
>> A mes dons , à mes pleurs , au ministre sacré
Du dieu dont l'arc terrible est au loin révéré . »
N
:
194 MERCURE DE FRANCE,
Il dit. L'or qu'il présente ,et les larmes d'un père ,
Et d'un prêtre des dieux l'auguste caractère ,
Font pencher tous les Grecs au conseil le plus doux :
Mais Atride lui seul , inflexible et jaloux ,
Comblant ses durs refus de menaces , d'outrages :
« Téméraire vieillard, fuis loin de ces rivages ;
>> Si dans mon camp jamais tu hasardes tes pas ,
>> Le sceptre de ton dieu ne te sauveroit pas ;
>>Et soumise à monlit, au foseau destinée ,
>> A vieillir dans Argos ta fille est condamnée.
>> Fuis ! » Le vieillard s'éloigne à ces mots foudroyans .
Silencieux , il marche au bord des flots bruyans ,
L'oeil en pleurs vers les cieux , le désespoir dans l'ame.
« Dieu de Chrysès , c'est toi que ma douleur réclame ;
>> Toi , fils de Jupiter, puissant roi de Délos ;
>> Toi , dont l'arc immortel veille sur Ténédos ,
» Si , couvrant tes autels de victimes sanglantes ,
>> Je me plus à t'offrir leurs entrailles fumantes ,
>> Arme- toi , venge-nous ! Que tes traits courroucés
>> Fasssent payer aux Grecs les pleurs que j'ai versés . »
Apollon, à ses cris , du haut des cieux s'élance ,
L'arc en main, et le coeur enflammé de vengeance,
Sur l'épaule du dieu ses flèches en fureur
Font rendre au carquois d'or un son plein de terreur .
Tel que la nuit , il marche entouré d'un nuage;
A l'écart de vaisseaux , il s'assied au rivage ;
Et courbant sur les Grecs son arc étince'ant,
Untrait rapide vole, et fend l'air en sifflant.
M. LE BRUN , de l'Institut.
ÉPITRE
AMACHIENNE.
Nous voilà vieilles toutes deux :
Consolens- nous , chère Zémire.
Mon oeil s'éteint , et dans tes yeux,
Où brilloit l'amoureux délire ,
On ne voit plus les mêmes feux.
Tu perds ta grace , ta folie ,
Mon esprit perd son enjouement ;
Du jour tu dors une partie ,
Et moi je rêve tristement.
AOUT 1806. 195
Hélas ! pour tous ceux qui vicillissent ,
Il est peu de jours , de momens
Où quelques plaisirs ne s'éclipsent.
Tu vois fuir bien loin les amans ,
Et mes amis se refroidissent.
Mais laissons là les inconstans ;
Contr'eux , ni plainte , ni satire.
Ne les imitons pas , Zémire :
Chéris-moi comme en ton printemps.
L'amitié fait couler la vie;
Elle embellit tous nos instans ,
Et qui ne peut aimer s'ennuie ,
Même à l'aurore de ses ans .
Tu ne peux parler ; quel dommage !
Ton embarras me fait pitié :
De nos motsquen'as-tu l'usage!
Tout ce qui ressent l'amitié
Devroit avoir même langage .
Je serois heureuse avec toi ,
Ma tendre et sincère Zémire ,
Si tu t'exprimois comme moi :
Lorsque la confiance inspire,
On jase du soir au matin .
Etant du sexe féminin ,
Il nous faudroit parfois médire.
Nous ririons des pauvres humains;
Foibles , petits , et toujours vains ;
Jet'instruirois de nos usages ,
Quelquefois fous, quelquefois sages ,
De nos travers , de nos erreurs .....
Enfin nous médirions , Zémire :
Ne faisant grace qu'aux bons coeurs ,
Combien de choses à nous dire ! ....
Mais quand j'y fais réflexion ,
Si jamais tu pouvois m'entendre
Et répondre à notre jargon ,
Serois-tu toujours aussi tendre ?
Des humains tu prendrois le ton.
Devanttoi je parle sans feindre ,
De mes chagrins , de tous les maux
Que j'éprouve ou que jedois craindre;
Et je n'oserois plus me plaindre ,
De peur de troubler ton repos .
Achève tes jours sans alarmes ;
N2
196 MERCURE DE FRANCE,
Sans songer que tu dois mourir ,
Tu ne vois rien dans l'avenir,
Le présent t'of're encor des charmes .
Oui , l'on envieroit tes plaisirs
S'il te restoit de ta jeunesse
Quelques aimables souvenirs ,
Les seuls trésors de la vieillesse.
Mad. LA FÉRANDIÈRE.
ENIGME.
LECTEUR, je suis de forme ronde ,
D'or ou d'argent , ou de cuivre ou de fer,
Suivant l'emploi que dans ce monde
On a voulu me destiner .
On me place en la chambre , on me donne à l'église ;
On me voit dans les ports , et l'on m'observe aux cieux.
C'est selonmavaleur que le fripon me prise.
Je suis , pourle beau sexe , un objet précieux :
Soit qu'on s'endorme , on qu'ons'éveille,
De mon utilité souvent on saperçoit.
Fillette à moi prète l'oreille ,
Et puis après ine montre au doigt .
LOGOGRIPHE .
La nuit j'habite sur la terre ,
Et le jour je remonte aux cieux.
J'éblouis les regards d'un éclat radieux;
Mais je n'ai qu'un matin pour plaire .
Cinqlettresfont mon nom : supprimez la première ,
Je suis un prophète fameux;
Je deviendrai la fleur que l'on aime le mieux ,
Enretrancheont l'avant-dernière .
Olez-les toutes deux , j'offre un mot précieux
Dont l'Amour même fait mystère ,
Et qu'à l'amant qui sait lui plaire
L'amante ne dit que des yeux.
CHARADE.
Mon premier est un gouffre où des feux dévorans
Consument nuit et jour mille objets différens ;
Mon second est un mal affreux et redouté ;
Et mon tout aux bestiaux est de nécessité.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE ,
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier N° est Tuile.
Celui du Logogriphe est Poulet.
Celui de la Charade est Feuille- ton .
AOUT 1806 .
197
DE L'UNITÉ RELIGIEUSE
EN EUROPE.
( SUITE. Voyez le numéro du samedi 26 juillet. )
LES circonstances politiques présentent des symptômes de
réunion encore plus décisifs et plus multipliés que ceux que
nous ont offert les circonstances religieuses. Ceux-ci paroissent
tenir aux dispositions des hommes , les autres naissent
de la tendance générale de la société. Mais pour en sentir
l'importance , et en observer la direction , il est nécessaire de
reprendre les choses de plus haut.
L'auteur de l'Essai fait honneur , entr'autres choses , à la
réformation de Luther de toutes les révolutions politiques qui
ont éclaté en Europe depuis la naissance du lutheranisme. Il lui
donne une grande part, même dans la révolution française;
et il avance littéralement , et développe , sous toutes les formes
, ce principe que l'autorité littéraire a consacré , et qui
n'a été contredit par personne : << Que l'esprit du protestan-
>> tisme est étroitement lié à l'esprit de républicanisme ,
>> comme l'esprit du catholicisme est favorable au gouverne-
» ment monarchique (1 ). >>
Grotius et Erasme , qui ne peuvent pas être suspects ,
avoient aperçu , dès l'origine , que la doctrine des réformateurs
soulevoit les peuples contre l'autorité des souverains.
(1 ) « Si vous vou'ez décatholiser la France , il faut la démonarchiser, »
diso t l'homme le plus profond en science révolutionnaire; et l'événement
a prouvé la justesse de l'observation .
3
198 MERCURE DE FRANCE ,
Leibnitz observe : « Que la plupart des auteurs de la reli-
>> gion réformée , qui ont fait en Allemagne des systèmes de
>> science politique , ont suivi les principes de Buchanan et
>> de Junius Brutus , » qui sont , comme l'on sait , les partisans
les plus exagérés de l'état populaire.
M. de Montesquieu a remarqué aussi l'étroite liaison du
gouvernement populaire avec la religion presbytérienne ;
mais , fidèle au titre de son ouvrage , cet auteur célébre cherche
la raison naturelle de cette loi générale dans quelques
motifs secondaires ; et les réflexions qu'il fait à cet égard
sont plus ingénieuses que solides.
Enfin , M. de Saint-Lambert dans son Catéchisme universel
, dernière production de la philosophie du dernier
siècle , dit plus formellement encore : « Le livre de Calvin
>> parut... le Chrétien de Calvin est nécessairementdémocrate. >>
On remarquera , sans doute , que je n'ai pris mes autorités
que parmi les réformés eux - mêmes , ou parmi les philosophes
modernes.
On peut donc regarder la liaison intime des principes presbytériens
et des principes populaires , comme un fait certain
, avoué , convenu entre tous les publicistes ; et l'auteur
de l'Essai se plaint que cette opinion a gagné même les cabinets
des souverains. Mais on ne peut en rien conclure
contre les particuliers qui ont été zélés royalistes , quoique
réformés , ou républicains ardens , quoique catholiques ,
parce que les hommes sont rarement conséquens à leurs opinions
, et que les uns sont meilleurs , les autres plus mauvais
que leurs principes. Et c'est ici le lieu d'appliquer cette
vérité trop peu connue : la morale peut régler la conduite
de l'individu ; mais le dogme seul forme l'esprit général
d'une société.
Un effet général et constant , suppose toujours une cause
générale ; et c'est effectivement en remontant au principe
général des sociétés , et aux dogmes particuliers de la réformaAOUT
1806.
199
tion , que nous découvrirons le levain de toutes les révolutions
qui ont agité l'Europe depuis la naissance du luthéranisme.
La société domestique , ou la famille , élément naturel
de toute société publique , avoit été jusqu'à Luther ,
chez les peuples Chrétiens , conforme à l'ordre naturel des
sociétés , et constituée monarchiquement. La religion , d'accord
avec la nature , avoit consacré dans l'homme l'unité de
pouvoir; la femme , premier ministre de l'homme pour la
formation et la conservation de la famille , étoit subordonnée.
à son époux , recevoit de lui l'autorité qu'elle exerçoit sur
la maison ; et l'indissolubilité du lien conjugal , érigée en
dogme religieux et politique , rendoit , du vivant des époux ,
cet ordre immuable , et la société indestructible. Luther fit
révolution dans la famille , en y introduisant le système démocratique
: je veux dire , l'égalité légale de droits entre le
mari et la femme , le fort et le foible, puisqu'il permit à la
femme de se constituer juge de la conduite de son époux ,
et de se soustraire par le divorce à son autorité , pour se donner
un autre maître du vivant du premier, et former ailleurs
une nouvelle société. C'étoit aller beaucoup plus loin que le
législateur des Juifs , qui ne donnoit qu'au mari la faculté de
répudiation ; et bien loin de diminuer l'autorité maritale ,
ne faisoit par-là que la rendre plus absolue , et même excessive .
Aussi , comme je l'ai dit dans le Divorce considéré au
dix-neuvième siècle , « la répudiation , chez les Juifs , étoit
>> un acte de juridiction , même lorsqu'elle n'étoit pas un acte
>> de justice. » D'ailleurs on ne pouvoit pas donner , chez des
Chrétiens , pour motif à la faculté du divorce , la dureté du
coeur comme chez les Juifs , parce que sous la loi nouvelle
il n'y a point de coeurs durs que la Grace ne puisse amollir ;
et que pour parler le langage de la politique , les lois foibles
et imparfaites ne conviennent qu'aux peuples enfans ( 1 ) .
(1) C'estdans ces idées judaïques qu'il faut chercher la raisonde cette
4
200 MERCURE DE FRANCE ;
La religion chrétienne avoit été jusqu'à Luther constituée
monarchiquement , soit dans les rapports intellectuels qu'elle
établit entre Dieu et l'homme , soit dans son régime extérieur.
Le divin fondateur de cette société en étoit le chef
invisible , pour agir invisiblement par sa Grace sur l'homme
intérieur; et il avoit dans l'univers extérieur un lieutenant ou
représentant visible , pour agir par la parole et les autres
moyens extérieurs sur l'homme sensible , et maintenir la paix
et l'ordre dans la société par l'uniformité extérieure de doctrine
et de discipline. Ce fut cette monarchie extérieure de
la société religieuse , tempérée néanmoins par des lois fixes et
fondamentales , comme dans tout Etat naturellement constitué
, que Luther traita de despotisme intolérable , et qui
devint le texte favori de sa fougueuse éloquence , et le mot
de ralliement de ses sectateurs . Luther fit donc révolution
dans la religion. « Il ramena , dit l'auteur de l'Essai , l'Eglise
>> saxone à la démocratie du premier âge ; et les.Eglises qui
>>> ont suivi Calvin , sont constituées plus démocratiquement
>>> encore. » Le droit d'examen et d'interprétation des divines
Ecritures , que les diverses communions s'accordent à regarder
comme le code commun de toutes les sociétés chrétiennes ,
fut laissé à la raison ou à l'inspiration de chacun ; et c'est ,
pour le dire en passant , à ce droit d'examen des vérités religieuses
, que l'Europe doit , suivant l'auteur de l'Essai , le
progrès de toutes les sciences profanes , et même de la géométrie
et de la statistique.
Dès que chacun put interpréter le sens des lois , il n'y eut
passion du trafic , qui saisit tout-à-coup les peuples réformés ;de leur
doctrine plus facile sur le prêt à intérêt ; de la préférence qu'ils donnoient,
dans le commencement , aux prénoms hébreux ; de leur goût pour l'ancien
testament , pour le style oriental et prophétique ; et même un parti
échappé de la réforme , voulut , en Angleterre , constituer l'état civil absolument
sur le modèle de la république judaïque.
AOUT 1806. 201
plus de loi fixe , ou plutôt il y eut autant de lois différentes
que d'interprétations diverses. Chacun fut juge , chacun fut
l'arbitre de sa propre croyance , et chercha à le devenir de la
croyance des autres. De là le nombre prodigieux de sectes .
différentes , ou même opposées , qui sortirent de cette tige
féconde ; car les beaux esprits théologiques de ce temps , voulurent
chacun faire une constitution religieuse , comme les
beaux esprits philosophiques du nôtre ont voulu chacun faire
une constitution politique ( 1 ).
Dès que les particuliers, dont la collection forme le peuple,
pouvoient être juges et législateurs dans l'état religieux , à
plus forte raison pouvoient-ils être législateurs et juges dans
l'état civil et politique. La conséquence étoit inévitable , ou
plutôt le principe étoit le même , et la démocratie devoit
passer , de la famille et de la religion dans le corps politique ,
dont la famille est l'élément , et dont la religion est la base.
Aussi ce fut de l'école réformée que sortit ce principe fondamental
de toutes les démocraties passées , présentes et futures
; ce principe proclamé par Jurieu , et répété dans les
mêmes termes dans l'Assemblée constituante , à la séance où
comparut le président de la Houssaye. « Le peuple est la
>> seule autorité qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider
>> ses actes.>> Wicleff, le premier , avoit mis dans les esprits
le germe de la souveraineté populaire , lorsqu'il avoit avancé :
« Qu'une femmelette en état de grace , a plus de droit au
(1) On peut citer , entre mille autres , un exemple singulier de cette
correspondance , et exactement le même dans les deux cas. Luther , préoccupé
de son système d'imputation , enseigna que les bonnes oeuvres
sont inutiles au salut. Amsdorff, un de ses disciples , alla jusqu'à soutenir
qu'elles sont pernicieuses ,et fit secte. Dans notre révolution , on a
commencé par avancer , en faveur de Mirabeau , qu'on peut être un homme
très-déréglé et être un bon et vrai citoyen ; et l'on a fini parproscrire
les honnétes gens comme une faction dangereuse.
202 MERCURE DE FRANCE ,
>> gouvernement qu'un roi pécheur (1 ). » Aussi la réformation
naquit de préférence aux lieux où elle trouva des
germes de républicanisme et des formes populaires de gouvernement
; et elle s'affermit dans les lieux où elle put établir
le mode d'état populaire ; et tantôt la réforme commença au
sein de la démocratie , et tantôt la démocratie au sein de la
réforme. Ici nous pouvons abandonner le raisonnement , et
avancer à l'aide de l'histoire.
La doctrine de Wicleff, aïeule de celle de Luther , commença
donc en Angleterre , au sein de cette société irrégulière,
où le pouvoir du peuple avoit toujours été en guerre
ouverte avec le pouvoir du roi. Bientôt la réformation s'y
introduisit , et s'y modifia ; et à cette constitution politique ,
populaire dans le fond , monarchique dans les formes ,
s'assortit à la fin , après de sanglans débats et de fréquentes
variations , cette constitution religieuse qu'on appelle la
religion Anglicane , presbytérienne dans ses formes , et , à
quelques égards , catholique dans ses rites .
Luther s'éleva en Allemagne , à la faveur de cette démo-
(1) Les illuminés , les Jésuites de la philosophie , selon l'auteur de
l'Essai, et qu'il fait sortir de la réformation , comme la franc-maçonnerie,
« sont , dit- il , les apôtres d'une secte politique , dont la croyance est
>> fondée sur ce beau rêve , que ce sont les vertus et les talens qui doivent
>> avoir la préséance de l'autorité parmi les hommes. » Ce principe est
exactement le même que celui de Wicleff, mais traduit en langage philosophique.
Il y a de beaux rêves en amour et en ambition ; mais il n'y en
apas en politique. C'est une folie que d'arrêter sa pensée sur des spéculations
impraticables et fausses par conséquent , et un crime que de tenter deles
mettre à exécution. Les illuminés sont donc des Wic'effites philosophes ,
et toute cette doctrine finit commeelle a commencé. Au reste , ce rêve n'est
qu'un syllogisme de l'amour-propre. « Les vertus et les talens doivent
>> gouverner les hommes : or , nous et nos amis possédons exclusivement
>> les vertus et les talens , donc, etc. , etc.>> Quand la majeure d'un argument
est uneerreur , et la mineure une passion , il est à craindre que la
conclusion ne soit un forfait.
AOUT 1806. 203
cratie de princes , rois , ducs , marquis , comtes , évêques ,
abbés , couvens , villes mêmes , membres aussi de cette confédération
de souverains , souveraines elles-mêmes dans leur
banlieue. Là , de petits princes laïques réparèrent leurs
finances épuisées , à l'aide de la dépouille du clergé romain;
ici , des princes ecclésiastiques se mirent au large dans la vie
séculière ; ailleurs , des bourgeois , de marguilliers de leur
paroisse , devinrent chefs et directeurs de l'Eglise. La liberté
évangélique du mariage pour les personnes vouées au célibat,
ou du divorce pour les personnes engagées dans le mariage ,
eut aussi de nombreux partisans. La politique , selon l'auteur
de l'Essai , eut beaucoup de part à la réformation ; et toutes
ces libertés firent à cette époque des luthériens fervens , comme
elles ont fait de nos jours de zélés républicains. Sans doute
elles ne furent pas les premières causes de la réformation ;
mais elles en furent les causes secondes , et en håtèrent merveilleusement
les progrès .
Les Etats prépondérans d'Allemagne , tels que l'Autriche
et la Bavière , plus monarchiques que les autres , restèrent
attachés au catholicisme , ou même aidèrent à le maintenir
dans quelques petits Etats séculiers , et dans les principautés
ecclésiastiques , où le pouvoir politique même, renforcé du
pouvoir religieux , n'auroit peut- être pas été assez fort pour
s'opposer au torrent des nouvelles opinions.
La doctrine de Zwingle , chef de la seconde réforme , qu'on
appelle sacramentaire , naquit au sein de la démocratie helvétique.
Les grands cantons , les seuls qu'il faille considérer ,
lorsqu'il est question de la Suisse comme corps politique ,
embrassèrent presque tous les opinions de la réforme , qui
furent discutées contradictoirement devant les magistrats ,
entre les anciens et les nouveaux docteurs. Les petits cantons ,
plus populaires que les autres , restèrent cependant attachés
à l'ancienne religion : exception unique , que l'auteur de
l'Essai attribue à leur jalousie contre les grands cantons qui
204 MERCURE DE FRANCE ,
vouloient les dominer , et sur-tout à leur ignorance , et dont
il faut , avant tout , faire honneur à la vertueuse simplicité
de ces habitans des montagnes , cultivateurs laborieux , plutôt
que citadins désoeuvrés , qui en savoient autant sur la
religion , que les marchands de Zurich , et peut-être la pratiquoient
mieux.
La république des Provinces - Unies commença avec la
réforme , et par la réforme ; et comme le choc des partis , la
force des circonstances , les discordes civiles , les intrigues
étrangères , les prétentions nouvelles , les anciennes habitudes ,
donnèrent à cet Etat politique cette forme compliquée , mixte
à-peu-près de toutes les formes de gouvernement , il admit
aussi à la fin toutes les opinions religieuses , et même les plus
bizarres ; et les divisions les plus furieuses éclatèrent bientôt
entre tous les partis religieux , comme entre tous les partis
politiques.
Iln'y eut pas jusqu'aux dogmes de Socin , dégénération de
la réforme , qui , après avoir essayé de s'établir sous l'aristocratie
de Venise (1) laquelle n'étoit au fond qu'une démocratie
de nobles , trouvèrent quelqu'asile sous la démocratie
royale de Pologne , où même les Sociniens formèrent des établissemens.
En sorte que s'il y a une vérité attestée par des
faits récens et nombreux , c'est que partout une attraction
mutuelle , produite par la secrète analogie des principes , a
porté , l'un vers l'autre , le système presbytérien de religion ,
et le système populaire de gouvernement , soit que la religion
réformée , introduite dans un Etat déjà populaire , ait
(1) L'aristocratie ou le patriciat est proprement une démocratie de
nobles ; et la démocratie , une aristocratie bourgeoise . J. J. Rousseau en
fait la remarque. Partout où le pouvoir est multiple , il y a démocratie.
Quelle que soit la partie du peuple qui l'exerce , la démagogie ou la démo
cratie poussée à l'extrème , est , autant que cela peut être , le pouvoir de
tous sur tous .
AOUT 1806. 205
travaillé à le rendre encore plus populaire , comme en Angleterre
et en Suède , soit qu'elle ait fait dégénérer en états
populaires des pays anciennement monarchiques , comme
Genève et les Provinces-Unies.
En France même , où la constitution monarchique s'étoit
affoiblie par divers changemens introduits sous les Valois , et
remarqués par Mézerai , les nouvelles opinions se propagèrent
avec rapidité. La France fut dès- lors menacée de tomber en
république : le projet en fut conçu , l'exécution commencée ;
et sans doute elle eût été suivie d'un plus heureux succès , si
le principe monarchique qui animoit la France depuis
douze siècles , n'eût été encore assez fort , même pour ramener
à l'ancienne croyance le prince né Calviniste , que le droit
de succession appeloit au trône.
Ce ne fut pas sans de grands troubles et des maux affreux
pour l'humanité ; et l'auteur de l'Essai en convient , que la
réformation s'introduisit dans les Etats , et que les peuples
passèrent , ou voulurent passer de la monarchie à la démocratie
, ou de la démocratie à la démagogie. Cette tragédio
luthérienne , comme l'appeloit le plus bel-esprit de ce temps ,
eut son intrigue et ses catastrophes. La guerre s'alluma en
Angleterre , en Bohême , en Hongrie , en Allemagne , en
Suède , en Hollande , en Suisse , en France , entre les divers
partis politiques et religieux. Là même où le catholicisme
et la monarchie furent abattus , la guerre continua d'épée ou
de plume , entre les différentes sectes nées de la réformation :
Episcopaux contre Puritains ; Arméniens contre Gomaristes ;
Luthériens contre Sacramentaires; Anabaptistes contres tous
les autres. Ceux-ci furent les enragés de cette révolution,
hautement désavoués par Luther , comme les enragés de la
nôtre l'étoient par les premiers constituans. « On retrouve
>> en effet chez eux , dit l'Essai , les mêmes prétentions à la
>> liberté et à l'égalité absolues , qui ont causé tous les excès
>> des Jacobins de France. La loi agraire , le pillage des riches,
1
208 MERCURE DE FRANCE ,
où elle est abolie , il reste beaucoup plus d'hommes et d'ar
gent à la disposition des souverains. Aussi les Etats réformés
qui ont peu de force de stabilité , ont tous montré , dans
leur premier âge , une grande force d'agression. Leur constitution
, là où elle ressemble à une monarchie , est en général
toute militaire , et même despotique ; et soit qu'ils aient fait
la guerre pour leur propre compte , soit qu'ils aient vendu
leurs hommes pour des querelles étrangères , forts ou foibles ,
ils ont presque tous fait un usage immodéré de leurs moyens.
Le Luthérien Gustave Adolphe fut le créateur de la táctique ;
le philosophe Frédéric II perfectionna cet art meurtrier ; et
cet équilibre politique qui a coûté à l'Europe des guerres de
trente ans , des guerres de sept ans , ou plutôt une guerre de
trois cents ans qui se sont écoulés depuis la réformation , n'a
été , à le bien prendre , que la lutte secrète des partis religieux.
« De la réformation , dit toujours mon auteur , résulta
>>ce double malheur , que les guerres qui survinrent prirent
>> un caractère religieux et fanatique , par conséquent plus
>>animé , plus terrible , plus sanguinaire que celui des au-
>>>tres guerres ; que les controverses des théologiens acquirent
>> une importance politique , une universalité qui en rendit
>> les effets plus funestes , plus prolongés , plus étendus que
>> ceux de toutes les nombreuses controverses qui jusque-là
>>avoient agité l'Eglise chrétienne...... Et c'en est assez pour
> être forcé de convenir que depuis le débordement des
>>peuples du Nord sur l'empire romain , aucun événement
>> n'avoit encore provoqué en Europe des ravages aussi longs
>> et aussi universels que la guerre allumée au foyer de la
>>> réformation. >>>
Jusqu'au milieu de l'autre siècle , les Etats populaires et
réformés n'avoient joui en Europe que d'une existence locale ,
et, en quelque sorte, tacite. Ils reçurent une existence poli-
:tique et constitutionnelle au traité de Westphalie, « chef-
>> d'oeuvre de la sagesse et de la politique humaine , >> selon
l'auteur
AOUT 1806.
209
l'auteur de l'Essai , le plus solennel de tous les traités par
le nombre et la dignité des parties , par la multiplicité et
l'importance des intérêts ; mais au fond le plus illusoire de
tous , parce qu'il voulut , malgré la nature et la raison , constituer
le système populaire , c'est-à-dire , fixer la mobilité ,
et régler la division. Traité toujours et en vain invoqué par
les foibles ; toujours et impunément violé par les forts ; époque
de l'infériorité de l'Allemagne , relativement à la France ;
traité qui n'a pu défendre l'Empire Germanique , ni contre
ses voisins, ni contre ses membres; qui n'a pu assurer presqu'aucun
des intérêts qu'il a garantis , et qui , en voulant établir
l'équilibre politique , a puissamment hâté les progrès de l'indifférentisme
religieux.
Les événemens ont protesté bien plus haut , que Rome et
ses décrets , contre cette transaction temporaire , palliatif
impuissant aux maux de l'Europe. Tout cet échafaudage populaire
dont on crat affermir la frêle existence, a croulé en un
instant. Cette constitution Germanique , encensée par tant
de publicistes ; ces tables de la loi de l'Europe , écrites sur la
pierre fragile , ont été brisées du premier choc. Le pouvoir
politique de l'ordre ecclésiastique , l'aristocratie de l'ordre
équestre , la démocratie des villes soi disant libres , l'immédiateté
de tous ces souverains de quelques villages, l'autorité
desEtats provinciaux , tout a fini ; et des gouvernemens naturels
, je veux dire véritablement monarchiques , où il y aura
un pouvoir unique , des ministres et des sujets unis entr'eux
par des rapports naturels , s'élèvent de toutes parts à la place
de ces foibles et anarchiques institutions.
La confédération des Provinces - Unies , faisceau mal lié
que tenoit un lion depuis long-temps désarmé , qui avoit
pudéfendre son territoire contre les fureurs de l'Océan , mais
nonsauver ces institutions de la fureur des partis, cette terré
classique de la liberté , où la foiblesse passoit pour prudence,
et l'opulence pour la force , qui a colporté dans toute l'Eu-
N
210 MERCURE DE FRANCE ;
rope le poison de ses presses comme les épiceries de ses Colonies,
ébranlée par ses propres divisions , et hors d'état de se
gouverner elle-même , a reçu un chef (1 ) , et bientôt va saluer
un maître. Cette confédération Helvétique , gouvernement
éternel, selon Montesquieu , et, suivant tous nos philosophes ,
patrie de toutes les vertus républicaines , perdue de commerce
et de fausse philosophie , a été , par le peu d'accord de ses
membres , au-devant du sort qui l'attendoit , et déjà elle est
surmontée d'un magistrat unique , lien nécessaire de tant d'intérêts
opposés , de tant de divisions cachées. Venise , Gênes ,
Genève , la Pologne , la Suède , les grandes aristocraties
comme les petites démocraties , ont passé sous le gouvernement
monarchique ; et l'ordre immuable de la nature triomphe
partout des vains systèmes de l'homme. La France n'a pu se
tirer de l'abyme de la démagogie , qu'en revenant à l'unité de
pouvoir. Les états populaires , sous quelque forme qu'ils le
soient , une fois chancelans sur une base incertaine , ne peuvent
reprendre leur assiette première , ouvrage du hasard et
des passions , que le hasard ne sauroit reproduire.
Ainsi l'industrie de l'homme peut bien , à force de soins,
faire vivre quelques jours dans un vasefragile ces plantes exotiques
dont l'arta fait jusqu'à la couche de terre quiles nourrit ,
que l'art abrite , qu'il couvre , qu'il défend des injures des saisons
et des moindres variations de l'air; mais la nature seule
a semé une fois sur le sommet des montagnes ces chênes
altiers que l'homme n'a jamais cultivés , qui bravent , pendant
des siècles , les vents et les orages ; et s'ils succombent
(1) C'est une chose digne de remarque , même après une révolution ,
que le même homme qui a été le plus ardent promoteur de l'état populaire
en Hollande , en ait été le magistrat suprême premier nommé , et
n'ait occupé un moment cette place que pour faire passer son pays sous
le gouvernement monarchique. C'est le dernier chapitre de son ouvrage :
De Imperio populari rectè temperato, mais ajouté par une autre main.
AOUT 1806. 21t
enfin à l'effort du temps , des rejetons sortis de leur tige , et
appuyés sur leurs antiques racines , les reproduisent , et leur
donnent une sore d'immortalité.
Que sont devenus ces vertus exaltées , ce patriotisme brûlant
, cette énergie , cette fierté républicaine que des écri
vains , enthousiastes peu réfléchis de l'antiquité , croyoient
retrouver dans les républiques modernes ? Les passions qui
s'étoient développées à leur origine, bientôt épuisées , comme
toutes les passions , les ont laissées sans défense . Tous ces
Etats populaires , qui n'auroient pas survécu , même à leur
naissance , si l'ascendant des monarchies voisines n'y eût
étouffé par l'amitié ou par la crainte les dissentions toujours
au moment de les déchirer , tous ces Etats appeloient
depuis long-temps le pouvoir monarchique comme le garant
de la vraie liberté , qui consiste dans l'ordre et la paix ; et ,
s'il faut le dire , ce n'est que dans quelques cantons de pâtres,
et encore catholiques , qu'on a trouvé un courage et des vertus
dignes des plus beaux jours de Rome et de la Grèce , ou
plutôt dignes de la cause qu'ils défendoient : car ces hommes
éclairés dans leur simplicité , et vertueux malgré leurs moeurs
incultes , se battoient pour leur religion , qu'un gouvernement
fanatique d'athéisme avoit juré d'anéantir.
Et qu'on ne pense pas que je juge ici par l'événement , ou
que je veuille flatter le Gouvernement Français. Depuis
long-temps pénétré de cette idée que je crois éminemment
philosophique , qu'il est des lois pour l'ordre moral ou social ,
comme il est des lois pour l'ordre physique , des lois dont
Jes passions de l'honime peuvent bien momentanément retarder
la pleine exécution , mais auxquelles tôt ou tard la force
invincible de la nature ramène nécessairement les sociétés ;
que la première de ces lois est l'unité même physique de
pouvoir , masculine , héréditaire , etc. , etc. , j'avois osé , au
temps du républicanisme de la France ou plutôt de l'Furope
le plus débordé , annoncer la conversion de toutes les
N2
212 MERCURE DE FRANCE ,
républiques , et de la France elle-même en Etats monarchiques
(1). Toutes ces républiques ont fini , non par la force de
la France , mais par leur propre foiblesse , et parce que la
France , au temps de ses désordres , hors d'état de les protéger,
puisqu'elle avoit perdu tout pouvoir sur elle - même , y a
rendu à toute leur violence les passions populaires dont
elle contenoit l'explosion. Elle n'y a pas détruit le système
populaire , qui se détruit toujours de lui-même ; mais une
fois revenue à l'unité de pouvoir , elle a partout secondé la
nature dans le rétablissement de cette autorité tutélaire dont
l'Europe ne pouvoit plus se passer. Le président Hénaut , dit
en parlant d'une autre époque : « Encore un siècle de guerres
>> privées , et c'étoit fait de la France. » Et l'on peut dire
aujourd'hui : « Encore un siècle de républicanisme et de
philosophie , et c'étoit fait de l'Europe. >>
Les républiques politiques , ou les Etats populaires ne sont
plus; et puisqu'il faut le dire , et envenir à la conclusion
du tableau que nous venons de présenter , les républiques religieuses,
ou la religion presbytérienne , considérée politiquement
, n'a plus de patrie , et elle est comme exilée de l'Europe
politique. Je ne dis pas qu'il n'y ait encore long-temps
dans les Etats monarchiques , des particuliers qui professent
la religion réformée , comme il se trouvoit des catholiques
dans les Etats populaires ; je veux dire seulement qu'en vertu
d'une autre loi du mondesocial que je crois générale, l'harmonie
renaîtra à la longue entre les principes des deux
sociétés , et que tôt ou tard l'unité politique ramenera l'unité
religieuse. Ainsi nous avons vu à la naissance de tous les
Etats de l'Europe , le catholicisme et la monarchie , et plus
tard les principes opposés de popularisme et de presbytéranisme
s'unir étroitement; et même nous voyons encore en
(1 ) Théorie du Pouvoir politique et religieux danslasociétécivile,
composé en 1793 , imprimé en 1795.
AOUT 1806. 213
Angleterre , en Suède , et dans quelques autres Etats du
Nord , la religion réformée , moins presbytérienne dans ses
formes à mesure que le pouvoir politique, quoique partagé ,
est plus monarchique dans les siennes (1 ). L'Angleterre ellemême
long-temps protectrice intéressée de la religion réformée
chez ses voisins , et qui , pour cette raison , gêne encore
le catholicisme dans ses Etats ; l'Angleterre , puissance artificielle,
qui porte sur deux étais également périssables, ses vaisseaux
et sa banque , exposés l'un et l'autre à l'inconstance des
vents , et à l'inconstance du peuple ; l'Angleterre tend à un
changement politique, qui ameneroit infailliblement un changement
religieux. La Prusse , considérée comme puissance
indépendante et hors de la confédération Germanique , pro
fesse moins la religion de Luther ou de Calvin, que la religion
de Frédéric II. La Prusse avec sa constitution toutemilitaire......
; mais quand la force d'un grand Etat est un secret ,
sa destinée est un problême (2). La jalousie de l'Angleterre
contre la France , les craintes que la maison d'Autriche ins
piroit aux princes Germaniques , tous ces motifs qui ont été ,
suivant l'auteur de l'Essai , un puissant véhicule de la réformation
, bientôt n'existeront plus , ou emploieront d'autres
armes que des dissensions religieuses. Je le répète, la réforme ,
considérée dans son état public et politique , n'a plus de sol
natal qui soit approprié à sa nature. Et qu'on y prenne
garde , il n'y a au monde , et sans doute il ne peut y avoir
que la religion Judaïque qui subsiste d'elle-même , indépendante,
bientôt depuis vingt siècles , de tout gouvernement ,
(1 ) Pour parler avec précision, le lutheranisme est plus analogue à
l'aristocratie , le calvinisme à la démocratie , comme le catholicisine à la
monarchie.
(2) Voyez les lettres de Mirabeau sur la Prusse. Cet homme fameux ,
juge partial et passionné des hommes , est , presque toujours , un exact et
profondobservateur des choses. 1
3
214 MERCURE DE FRANCE ,
:
:
et même malgré tous les gouvernemens. Dieu a dérogé pour
cette société unique à la loi générale des causes secondes ,
qui place une religion une fois établie sous la protection d'un
gouvernement an logue; et lui seul , sans le ministère des
hommes , et souvent contre la volonté des hommes , s'est
chargé de son existence. C'est-là le miracle perpétuel de la
durée de l'Etat religieux des Juifs , tout aussi étonnant pour
l'observateur politique , que le seroit pour un naturaliste , la
végétation d'une plante dont les racines ne toucheroient point
à la terre , et nageroient dans le vague de l'air.
Si la réformation de Luther a été , comme le veut l'auteur
de l'Essai , utile aux progrès de toutes les sciences , même
des sciences les plus étrangères à la religion , toutes les sciences
sont aujourd'hui partout connues , et cultivées dans tous les
partis ; et l'obscurantisme de la religion catholique , pour me
servir d'une des expressions de cet écrivain qui n'est pas trop
claire , permet d'examiner les sciences physiques , et même
d'en apprécier l'importance et l'utilité : et que font , après
tout, toutes ces connoissances à la stabilité de la société , et
que sont-elles aupris de l'union entre les hommes ? Car la
réformation, en rompant l'unité religieuse entre les Chrétiens,
a affoibli l'union politque qui doit exister entre les enfans
d'une même patrie; et l'auteur que je cite toujours , dit ,
d'apris Schiller , historien de la guerre de trente ans : « Les
» intérêts , qui jusqu'à la réformation avoient été nationaux ,
>> ce sèrent de l'étre à cette époque..... Un sentiment plus
> puissant sur le coeur de l'homme , que l'amour même de
la patr'e le rendit capable de voir et de sentir hors des
>> limites de cette patrie. Le réformé Français se trouva plus
>> en contact avec le réformé Anglais , Allemand , Hollandais ,
>> Genevois , qu'avec son compatriote catholique.... On pro-
>> digua avec zèle à un compagnon de sa croyance des secours
-> qu'on n'eût accordé qu'avec répugnance à un simple
> voisin ... » S'il y a des vertus personnelles etdomestiques
AOUT 1806. 215
chez les réformés , il y en a aussi chez les catholiques ; mais
on ne trouve que chez ceux-ci ces institutions publiques , qui
prescrivent pour premier devoir le dévouement entier et sans
réserve à tous les sacrifices personnels , qu'exigent les différents
besoins de la société, et quiy consacrent leurs membres par
un engagement indissoluble. S'il est sorti de l'école réformée
d'excellens ouvrages pour la défense de la religion chrétienne ,
il est sorti de l'école catholique des hommes courageux , qui
ont été , au péril de leur vie , porter la foi chrétienne et les
bienfaits de la civilisation aux peuples barbares , et jusqu'aux
extrémités de l'univers. Quand la religion réformée conviendroit
autant que la catholique à l'homme purement intellectuel
, celle-ci conviendroit mieux que la réformée à l'homme
extérieur et sensible , parce qu'elle est elle-même plus sensible
et plus extérieure. Si l'une convient autant à l'homme
sans passions , parce qu'elle enseigne la même morale , l'autre
convient mieux à l'homme passionné, parce qu'elle lui oppose
plus de freins , et s'environne de plus de secours , et de secours
plus présens. Elle convient mieux à la société monarchique ,
parce qu'elle est plus monarchique : mieux pour les rois
contre les peuples , parce qu'elle a plus d'autorité ; mieux
pour les peuples contre les rois , parce qu'elle a plus d'indépendance
( 1 ) .
Tout annonce donc aux véritables amis de l'humanité que
l'unité religieuse , ce seul et grand besoin de la société civi-
(1) On voit fréquemment dans le premier åge des nations chrétiennes ,
les papes excommunier des rois à demi barbares , pour avoir contracté
des mariages illégítimes dont l'exemple pouvoit faire rétrograder vers la
grossiéreté de leurs premières moeurs , des peut les encore mal affermis
dans les vores étroites du christianisme . Luther , Melanchton et cinq
autres des plus fameux docteurs du parti , permirent au landgrave de
Hesse malgré leur répugnance , d'épouser une seconde femme , tout en
continuant de vivre avec la première. Le même scandale s'est renouvelé en
Pru- se à l'égard du dernier roi. Voyez l'histoire de Frédéric Guil-
Jaume , parM. de Ségur,
4
216 MERCURE DE FRANCE ,
NIAS
lisée, renaîtra dans la chrétienté , et sans doute par la France ,
premier ministre de la Providence dans le gouvernement du
monde moral , toujours heureuse tant qu'elle a rempli cette
glorieuse destination, toujours punie quand elle s'en est
écartée. « Luther , a dit M. de Saint-Lambert , n'étoit pas un
>> homme de génie , et il a changé le monde. >> A Dieu seul
il appartient de le changer , parce que seul il connoît le
besoin, le moment et les moyens du changement; et quand
'il le faut , il les revèle aux hommes de génie. Il faut le dire :
la gloire du génie guerrier est épuisée ; mais la gloire du génio
religieux , restaurateur de l'ordre moral encore entière , peut
tenter un caractère élevé. « Si nous étions assez heureux , dit
>> Leibnitz , pour qu'un grand monarque voulût un jour
>> prendre à coeur d'étendre l'empire de la religion et de la
>> charité , on avanceroit plus en dix ans pour la gloire de
>> Dieu et le bonheur du genre humain , qu'on ne fera autre-
>>m>ent en plusieurs siècles ; » et pour citer des paroles de ce
beau génie , encore plus appropriées au sujet de cet article :
« La réunion de tous les esprits constitue la Cité de Dieu , et
>> le monde moral dans le monde physique. Rien dans les
>> oeuvres du Créateur de plus sublime et de plus divin. C'est
>> la monarchie vraiment universelle , et l'état le plus parfait
>> sous le plus parfait des monarques. » Cette réunion , que le
temps a commencé , et que des gouvernemens éclairés peuvent
håter , pourvu qu'ils ne la pressent pas , le temps seul
la consommera ; et le tombeau qu'une admiration politique
élève, après trois siècles, à Luther ( 1 ) dans les lieux qui le virent
naître , sera tôt ou tard , on peut en accepter l'augure , le
tombeau de la division dont il fut le premier auteur.
DE BONA LED.
(1) On a ouvert en Saxe une souscription pour élever un monument à
Luther; et tout récemment on en a fait, en Allemagne , le héros d'un
drame.
« Tarda nimis pietas vanos moliris honores ! »
AOUT 1806.
217-
OEuvres choisies et posthumes de M. de La Harpe , de l'Académie
française; avec le portrait de l'auteur. Quatre vol.
in-8°. Prix : 24 fr. , et 30 fr. par la poste. A Paris , chez
Migneret, imprimeur , rue du Sépulcre, faubourg-Saint-
Germain, n°. 20; et chez le Normant , libraire , rue des
Prêtres Saint-Germain-l'Auxerrois , nº. 17.
M. DE LA HARPE n'est pas du nombre de ces écrivains
qui , appuyant un peu de talent sur beaucoup d'intrigues ,
parviennent quelquefois à usurper une renommée précaire ,
pour retomber dans un cubli profond , du moment où il
sont abandonnés à leur seul mérite. L'auteur de Philoctète
et de Warwick , ainsi que tous les bons écrivains , sera
d'autant plus apprécié qu'on le lira davantage. Déjà depuis
long-temps le public, en adoptant presque toutes ses décisions ,
l'a vengé des implacables adversaires que lui avoient fait
l'indépendance et la franchise de ses critiques; cependant telle
fut l'orageuse destinée de cet écrivain, que même après sa
mort , il devoit compter des ennemis dans les partis opposés
qui divisent la littérature. Les uns , et ce sont les plus
acharnés, n'ont pu lui pardonner d'avoir abjuré avec tant de
courage les erreurs funestes qu'il avoit partagées long- temps
avec eux. Les autres , au contraire , par une suite de la prévention
que leur avoient inspirée ces mêmes erreurs , s'efforcent
encore tous les jours de diminuer une renommée
qui les importune. Car telle est la foiblesse de l'homme , qu'il
porte souvent dans le parti de la vérité , l'aveuglement et les
passions qui ne devroient jamais défendre que la mauvaise
cause. La postérité sera plus juste : si elle se rappelle les premières
opinions de M. de La Harpe, ce sera pour louer la
noble franchise avec laquelle il les condamna , et pour relire
les éloquentes rétractations qu'il en fitjusqu'au moment où la
mort vint l'enlever à la belle cause dont ilétoit devenu l'un
des plus fermes soutiens.
Parmi les différens genres où s'exerça la plume laborieuse
deM. de La Harpe, celui où il obtint la supériorité la plus
marquée fut sans doute la critique littéraire ; mais ce n'est pas
son seul titre à une renommée durable. Les succès que lui
valurent des travaux d'un ordre supérieur, furent plus contes218
MERCURE DE FRANCE ,
tés , il est vrai , mais ne forment pas la moindre partie de sa
gloire, et suffiroit encore à celle d'un autre. Ce sont ces travaux
que l'on met aujourd'hui sous les yeux du public, et
c'est comme orateur, et sur-tout comme poète, que nous
allons montrer à nos lecteurs celui qui , comme écrivain polémique
et critique , fit long-temps la réputation de ce journal.
Je sais que ce titre de poète qu'il est si rare de mériter
comme lui, ne lui est pas accordé par tout le monde. Quelques
écrivains qui ont leur raison pour ne pas vouloir qu'un
style énergique , mais toujours pur et sur-tout naturel , suffise à
la poésie , en accordant à M. de La Harpe la raison et le
goût, qui apprennent à connoître tous les ressorts de l'art ,
s'obstinent à lui refuser ce génie vigoureux et créateur qui sait
les mettre en oeuvre. On conviendra sans peine avec eux,
que M. de La Harpe n'a pas égalé les grands maîtres ; et il le
sentoit bien lui-même, lui qui mieux que personne savoit apprécier
leurs chefs-d'oeuvre ; mais l'équité veut qu'on ajoute
en même temps que ceux-là même qui traitent son talent
poétique avec un dédain vraiment curieux , sont encore bien
plus éloignés de l'auteur de Warwick et de Philoctète, qu'il
ne l'est lui-même de ces grands hommes dont il s'est montré
souvent l'heureux imitateur.
Au reste, nous ne prétendons pas dissimuler que les travaux
poétiques de M. de La Harpe , sur-tout dans le genre du
théâtre , ne présentent pas tous un égal mérite. Après avoir
promis à la scène française une nouvelle époque de gloire,
endonnantWarwick à vingt-quatre ans , il ne produisit plus
pendant plusieurs années que des ouvrages foibles , peu dignes
d'un début si brillant. Et même lorsque l'âge et la réflexion ,
et sur-tout plusieurs disgraces consécutives , eurent muri son
talent , s'il s'éleva à des beautés d'un ordre supérieur, peut-être,
àcelles de son premier ouvrage , il ne retrouva jamais un
ensemble aussi complétement heureux. L'impatience qu'il
avoit de produire, ledesir de multiplier ses succès , ne lui permettoient
pas de s'arrêter assez long-temps sur un sujet , d'en
apprécier toutes les difficultés , d'en étudier toutes les ressources.
Il s'abandonna trop à la facilité qu'il avoit reçue de
la nature , présent dangereux , qui d'ailleurs exclut presque
toujours un certain degré de force et de profondeur. Il se
laissa séduire par l'exemple que lui avoit donné l'auteur de
Zaïre et de Tancrède ; mais quelques dispositions qu'il eût
reçues de la nature , il n'étoit donné qu'à Voltaire d'unir à une
composition si rapide ces riches développemens et cette vigueur
d'expressions et de pensées qui font les chefs-d'oeuvre.
AOUT 1806.
219
Parvenu à l'âge où l'imagination se glace et s'épuise , et où
presque tous les hommes ne deviennent que plus aveugles sur
lafoiblesse deleurs productions , M. de ta Harpe sentit au
contraire se ranimer le feu de ses plus belles années ; et il redoubla
de sévérité pour ses ouvrages. Dans les derniers temps
de sa vie , il travailloit à un grand poëme qui devoit mettre
le sceau à sa réputation. Les beautés sublimes de l'Ecriture et
des Prophètes , qu'il avoit trop méconnues dans sa jeunesse ,
sembloient avoir prêté une force nouvelle à son génie, qui
jamais n'avoit pris un essor aussi élevé. Dans les momens que
lui laissoit cette grande composition , il revoyoit avec des
yeux sévères ses anciennes productions , décidé à supprimer
toutes celles qui ne lui paroîtroient pas dignes des regards de
la postérité. La mort, en le frappant au milieu de ces travaux
, vint frustrer les amis des lettres des grandes espérances
qu'ils avoient conçues. Mais du moins on a suivi avec
scrupule toutes ses intentions , relativement a ceux de ses ouyrages
qu'il a laissés en état d'être offerts au public. M. Petitot
, connu par plusieurs écrits où respirent les vrais principes
de littérature que M. de La Harpe a constamment
défendus , étoit digne de présider à l'édition de ses oeuvres ;
et il a montré dans le choix qu'il en a fait tout le goût et
le discernement que l'auteur lui-même auroit pu y apporter.
Nous allons parcourir les différens ouvrages qui composent
cette collection , dont la plupart , déjà connus , reparoissent
avec des corrections importantes , faites sur les manuscrits de
l'auteur , et dont quelques autres sont absolument nouveaux.
Le théâtre , qui en forme une des parties les plus intéressantes ,
va d'abord passer sous nos yeux ; mais nous ne parlerons ni
de Philoctète , ni de Warwick, pièces dont le mérite généralement
reconnu , a été éprouvé par un assez grand nombre
de représentations , pour qu'on puisse se dispenser de les remettre
encore en discussion.
Mélanie , qui parut sept ans après Warwick , ne fut pas
représentée , et n'en eut peut-être que plus de vogue : on sait
avec quelle emphase Voltaire lapromettoit a l'Europe ; les philosophes
surent en faire un ouvrage de parti , et lui procurèrent
un tres-grand succès. M Petitot , dans les Mémoires
sur la vie de M. de La Harpe (1), peint d'une manière pi-
(1) N. B. Ces Mémoires n'ont aucun rapport avec la notice sur cet
écrivain, qu'on lit dans le R pertoir du The tre francais ,et qui a été
com osée aussi par l'édit ur; en effet , il falloit les écrire sur un plan
différent. Dans le Rep rore , M. Petitot ne présentant que trois pièces
de M. de La Harpe , s'est étendu assez sur ses autres ouvrages pour eu
230 MERCURE DE FRANCE ,
quante les lectures que l'auteur en faisoit dans les sociétész
<<D'Alembert ne manquoit pas d'accompagner M. de La
>> Harpe ; il avoit un air sérieux et composé qui fixoit d'abord
>> l'attention : au premier acte , il faisoit remarquer les aper-
> çus philosophiques de l'ouvrage , ayant soin d'en outrer
>> les conséquences ; ensuite, profitant du talent qu'il avoit
>> pour imiter , il pleuroit toujours aux mêmes endroits ; ce
>> qui imposoit, aux femmes sur-tout, la nécessité de s'attendrir.
>> De quelle froideur n'auroient-elles pas été accusées si elles
" avoient eu les yeux secs au moment où unphilosophepleu.
> roit ? Cette comédie souvent répétée , valoit à d'Alembert
>> de grands éloges sur sa sensibilité ; elle donnoit en même
>> temps à Mélanie toute la vogue d'une mode nouvelle. » II
n'en faut pas davantage pour conclure que ce drame dutune
grande partie de l'enthousiasme qu'il excita àdes circonstancestout-
à-faitétrangères à son mérite. Mais s'il n'eût pas offert
en effet des beautés réelles , il y a long-temps qu'il seroit tombé
dans un profond oubli , avec toutes les déclamations sophistiques
dont la révolution nous a si complétement désabusés.
Mélanie a résisté à cette épreuve décisive : elle réussit toujours
au théâtre , et plus encore à la lecture. Ce succès durable
est fondésur l'intérêt du sujet qui attaque un abus odieux que
la Religion a toujours condamné , mais dont on a vu plusieurs
fois de cruels exemples; il est dû sur-tout à la beauté du
style , que Voltaire loua trop sans doute , lorsqu'il le compara
àcelui de Racine; mais qui , par le naturel , l'élégance continue
, et l'art avec lequel les plus petits detailsy sont ennoblis,
faitdu moins reconnoître l'un des plus dignes élèves de
ce grand poète. Le principal défaut de l'ouvrage , qui pourtant
en faisoit tout le mérite aux yeux de ses fanatiques partisans
, c'étoient les lieux communs philosophiques que
l'auteur avoit mis dans la bouche du curé , au lieu de ce
langage , tantôt simple et affectueux , tantôt noble et ferme ,
qui convenoità son caractère. M. de La Harpe , peu de temps
avant sa mort , a fait disparoître entièrement ce défaut. Le
rôle , grâce à ces corrections , est devenu plus naturel et plus
touchant; et ceux qui auroient le malheur de ne pas sentir
combien les discours pleins d'onction du vrai ministre de l'Evangile,
sont plus persuasifs et plus pénétrans que toute l'éloquence
de laphilosophie humaine, sauront du moins gré
donner une juste idée aux lecteurs.Aujourd'hui qu'il leur metsous les yeux
lacollectionde ses oeuvres , il a dû ne les entretenir que del'écrivain luimême
: et il a obtenu à cet égard de ceux qui l'ont connu, les renseigne
meus les plus exacts et les plus
AOUT 1806. 221
àM. de LaHarpe de s'être conformé au premier principe de
l'art dramatique , celui de donner aux différens personnages
un langage analogue à leurs caractères et à leurs moeurs.
Jeanne de Naples , représentée en 1781 , sans exciter , à
beaucoup près , le même enthousiasme que Mélanie , fit
cependant honneur au talent du poète. Voici en peu de mots
le sujet et la marche de cette tragédie :
Jeanne première , reine de Naples , trop foible pour résister
aux séductions du prince de Tarente , a permis le meurtre
d'André de Hongrie , son époux. Montescale , grandjusticier
du royaume , a fait le procès aux assassins; et fidèle en même
temps à cequ'il devoit au monarque et à la reine , il les a fait
périrdu dernier supplice , en couvrant leurs dépositions du
plus profond secret. Louis , roi de Hongrie, frère d'André,
est accouru du sein de ses Etats pour le venger. Tout a ployé
devant lui : son armée est campée aux portes de Naples. Ala faveur
d'une trève , que les Etats assemblés ont conclue malgré
la reine, il entre dans la ville , suivi de mille soldats. Cepen
dant le prince de Tarente , qui n'avoit feint une violente
passion pour sa souveraine qu'afin de s'assurer l'impunité de
son crime, n'est pas plutôt venu à bout de sondessein , qu'il
s'est à peine astreint àdissimuler avec elle. Ce n'est pas tout :
par la plus odieuse trahison, il se propose de la faire déposer
par les Etats remplis de ses partisans , et de mettre la
couronne sur sa tête , en épousant Amélie , princesse du sang
royal , que ses droits appellent au trône après Jeanne. Mais
Louis aime Amélie et en est aimé , et il déclare hautement
qu'il ne consentira pas à cet hymen. Tarente , poussé à bout ,
achève de développer son détestable caractère. Il forme le
dessein de surprendre et d'accabler Louis , tranquille sur la
foi de la trève , et il ose le confier à la reine. Le coeur noble et
généreux de cette princesse est révolté d'une pareille trahison :
elle vient elle-même la dénoncer à son ennemi; mais sans en
nommer l'auteur, qu'elle ne peut s'empêcher d'aimer malgré
tant de perfidie et de bassesse. Cette scène a le double défaut
de rappeler beaucoup trop celle où Cornélie va révéler à César
la conspirationde Ptolomée , et de lui être prodigieusement
inférieure. En effet, ce qui rend sublime la conception de
Corneille , c'est le beau caractère qu'il a donné à son héroïne.
Elle a déclaré hautement à César toute la haine qu'elle lui
porte; elle a juré en sa présence de venger sur lui le malheur
dePompée;mais à peine a-t-elle appris qu'on veut servir son
ressentiment par des moyens indignes d'un grand coeur, qu'elle
va elle-même dévoiler à l'ennemi qu'elle veut poursuivre les
armes à la main, tout ce qu'on trame contre lui. Cette no222
MERCURE DE FRANCE ,
blessede sentimens si naturelle dans une ame généreuse, ne
manque jamaisde faire éclater des transports d'admiration de
quelque manière que cette scène soit représentée. Le fond de
la situation est le même chez M. de La Harpe . Mais la reine
de Naples est bien petite en comparaison de Cornélie. Certaine
qu'elle esttrahie elle-même par le vil objet de son amour,
il devient à craindre pour elle beaucoup plus que le roi de
Hongrie lui-même. Elle ne fait donc pas une action bien sublime
, en découvrant à ce prince les piéges qui lui sont tendus.
Aussi cette scène produit- elle très-peu d'effet.
Au cinquième acte, les Etats sont rassemblés; le roi de Hon
grie , apres un assaut terrible , les a fait consentir à lui accor
derAmélie : à ce prix , il retourne dans ses Etats , et laisse
couronner le prince de Tarente. Montescale proteste hautement
contre ce traité; la reine elle-même vient révéler le
crime de Tarente et le sien. Louis indigné envoie ce traître
mourir sur le tombeau de son frère : content de son supplice ,
il veut laisser la reine sur le trône; mais elle se punit en se
poignardant.
On peut voir par ce seul exposé que cette tragédie présente
plusieurs belles conceptions : une reine indignement trahie
par celui-là même qui l'a précipitée dans le crime , est un
exemple frappant des suites d'une passion criminelle. Malheureusement,
et c'est là le vice capital qui empêchera que cet
ouvrage ne reparoisse au théâtre avec un véritable succès , il
est impossible d'excuser une passion inspirée par un homme
aussi méprisable que ce prince de Tarente. On plaint une
femme livrée à un amour coupable , quand celui qui en est
l'objet a des qualités propres à séduire une belle ame ; mais
un choix honteux avilit le plus noble caractére et le déshonore
à tous les yeux.
Le roi de Hongrie arrivant en vainqueur, avec ses drapeaux
noircis de l'appareil du deuil, pour venger la mort
de son frère , sans aucune vue d'ambition , sans aucun desir de
conquête, respectant les peuples , et n'apportant la guerre
qu'aux coupables , présente un caractère aussi noble qu'origi
nal . On est fâché que le froid amour qui lui est inspiré par
Amélie, paroisse entrer pour quelque chose dans les motifs
qui lui ont fait prendre les arines. Ajoutons que cette princesse,
qui voit sans aucune inquiétude sa patre entourée
d'ennemis qu'elle devroit s'accuser d'y avoir attirés , et qui
d'ailleurs n'est pas un seul moment en danger , ne peut inspirer
aucune espèce d'intérêt.
Le rôle le mieux fait , et l'un des plus beaux qu'un poète
tragique pût tracer , est celui de Montescale. Ce digne citoyen ,
AOUT 1806. 223
qui remplit tous les devoirs de magistrat incorruptible et de
sujet fidèle , qui vient seul au sein des Etats révoltés et jusque
sous le glaive du prince de Tarente , protester courageusement
contre le coupable traité qui va se conclure; cethomme
juste etferme dans ses principes , qu'aucune menace ne peut
effrayer, qu'aucune promesse ne pourroit séduire , paroît tracé
sur le modèle de ces anciens magistrats, qui figurent si honorablement
dans nos annales. Rien de plus beau que ses
réponses au roi de Hongrie , quand ce prince cherche à lui
faire avouer le crime de la reine :
Les meurtriers sont morts : ceux qui les ont armés
Par leur voix expirante avoient été nommés.
Suffit - il d'immoler ces vulgaires victimes ?
C'est à de grands ressorts que tiennent ces grands crimes .
D'où vient qu'on étouffa par un secret effort ,
La vérité qui parle au moment de la mort.
MONTESCALE.
Leministère auguste où mon devoir m'enchaîne ,
Nedoit compte qu'au ciel et qu'à ma souveraine.
LE ROI DE HONGRIE.
Ets'il faut qu'elle-même , auteur d'un noir projet....
MONTESCALE.
Je ne suis point son juge, et je suis son sujet .
LE ROI DE HONGRIE.
Les Etats désormais
Sont d'accord avec moi pour punir ses forfaits.
Du trône, un juste arrêt va la faire descendre.
MONTESCALE.
Au lieude la juger , ils l'auroient dû défendre.
LE ROI DE HONGRIB .
On croit qu'elle est coupable , on l'abandonne.
MONTESCALE.
Etmoi ,
Sans rien examiner , je lui garde ma foi.
C'est un foible secours , mais il est pur et ferme .
LE ROI DE HONGRIN.
Dans le silence en vain ce zèle se renferme .
Je saurai par quel ordre ou bien sur quel espoir.....
224 MERCURE DE FRANCE,
MONTESCALE .
Pensez-vousquejamaisj'eusse pu recevoir
D'un ordre, quel qu'il fût , l'excuse illégitime?
Nul pouvoir n'a le droit de commander le crime.
Quand le maître au sujet prescrit des attentats ,
Onprésente sa tète , et l'on n'obéit pas.
Mais vous , ignorez-vous les droits de vos semblables ?
C'est au ciel à punir quand les rois sont coupables .
Les Etats aujourd'hui sont dans l'oppression ;
Quoi que vous attendiez de leur soumission ,
Il n'est rien qui m'effraie et rien qui me surprenne :
Mon ame est à Dieu seul , mon coeur est à ma reine ;
Ma vie est en vos mains.
Cette scène n'est pas la seule qui mérite d'être admirée.
On en trouve encore plusieurs autres que les grands maîtres
n'auroient pas désavouées. Telle est celle où le roi de Hongrie
déclare au prince de Tarente que la main d'Amélie sera une
des conditions de la paix.
L'ambition n'a point armé monbras ,
Et le trône de Naples est pour moi sans appos.
Tout m'y rappelleroit une image trop chère :
Il est trop près , hélas ! du tombeau de mon frère.
Enfin, il me suffit d'enlever à ces lieux
Leur trésor le plus rare et le plus précieux :
C'est-là l'unique bien qu'il faut que l'on me livre.
Je ne veux qu'Amélie : elle est prête à me suivre.
Point de paix qu'à ce prix.
LE PRINCE DE TARENTE.
Et nous pouvons penser
Qu'on épouse ses droits afin d'y renoncer?.
Cesdroits si dangereux en des mains étrangères ,
Cesdroits , source éternelle et de trouble et de guerres ,
Naples vous les verroit porter dans vos Etats?
Vainespoir ! vains détours ! Ne vous abusez pas ,
Sire, on n'a vu dans vous qu'un guerrier magnanime ,
Quele vengeur d'un frère et l'ennemi du crime .
Mais ne présumez rien d'un pouvoir passager :
Nous avons trop gemi sous un joug étranger ;
Nous ne souffrirons plus qu'il pèse surnos têtes.
Non: jouet des traités , victimes des conquêtes ,
Naples, n'en doutez point, ne veut plus voir son sort
Flotter entre les mains de ces enfans du Nord,
De nos heureux climats déprédateurs avares,
Et qu'enfin l'Italie appelle encor barbares.
Ce mot m'est échappé.....
21
LE ROI DE HONGRIE.
Qu'entends-je? tous n'osez
Combattre
AOUT 1806. 225
cen
Combattre vos vainqueurs , et vous les méprisez !
Il vous sied d'insulter à la vertu guerrière ,
Devanterde vos moeurs la douceur mensongère ,
Vos arts efféminés , votre luxe pervers !
Esclaves corrompus , orgueilleux dans les fers ,
Leur superbe mollesse est encore bercée
Duchimérique orgueil d'une grandeur passée.
Etqu'est donc ce pays , jadis si renommé;
Dufeu des factions je le vois consumé.
Le sacerdoce altier lutte contre l'empire ;
Leplus fort est tyran, le plus foible conspire.
Onrampe, ou l'on opprime ; en ce peuple abattua
Lecrime est sans courage, et même la vertu.
Je vois trente cités qu'asservissent des prètres ,
S'agiter sous le joug , mais, pour changer de maftres ,
Arborer tour-à -tour sur leurs tristes remparts ,
Ou les clefs du pontife , ou l'aigle des Césars.
L'Europe a retenti de leurs longues querelles.
Ils ont couvert de sang ces régions si belles .
La haine héréditaire , au sein de vos Etats ,
Enfante dans la nuit ces obscurs attentats ,
Ces timides forfaits que lafourbe étudie,
Armes de la foiblesse et de la perfidie.
Et l'on nous charge ici d'un titre injurieux !
Ils t'ont assassiné, mon frère ; et dans ces lieux
Leor insolent mépris devant moi se déclare !
Hélas ! en t'immolant ils t'ont nommé barbare !
Quelqu'imparfait que soit le plan de Jeanne de Naples , on
voit aux beautés mâles et sévères qui brillent dans cette tragédie,
que l'auteur étoit dans la force de l'âge et du talent
quand il la composa. Aussi donna-t-il Philoctète deux ans
après, c'est-à-dire en 1783 , et Coriolan en 1784.
Rienn'est plus connu que le sujet de ce dernier ouvrage :
avant M. de La Harpe , il avoit déjà été mis au théâtre plus
souvent qu'aucun autre, et toujours sans succès. Le poète
s'attachant moins exactement à l'histoire que tous ses devanciers
, suppose que le camp des Volsques est assis sous les
murs de Rome. On voit dans les deux premiers actes la condamnation
et le bannissement de Coriolan : son arrivée chez
les Volsques et l'extrémité où il réduit lesRomains , font le
?
sujet des trois derniers. Cette disposition fournit à M. de
La Harpe plusieurs belles scènes qui ne pouvoient entrer dans
leplan des autres tragédies de Coriolan; mais aussi elle défigure
étrangement l'histoire et le héros Je ne parle pas de l'impossibilité
absolue que tant d'événemens se pressent dans l'es
pacedevingt-quatre heures; mais d'abord c'est avoir méconnu
I'undes principaux caractéres de l'histoire romaine , que de
supposer Coriolan victime de la haine du peuple , et banni de
Rome au moment où l'armée des Volsques la menace de si
P
226 MERCURE DE FRANCE ,
près : car on sait que la présence de l'ennemi commun faisoit
taire toutes les dissentions intérieures , et que tous les partis
se réunissoient aussitôt pour le repousser. ( ette supposition
a encore un inconvénient plus grave , c'est de rapetisser le
haros. Ce n'est plus ce Coriolan , qui des murs d'Antium conduit
son armée victorieuse jusqu'au pied du capitole ,
qui apprend a Rome ( 1 ) qu'elle était moins forte par ses
armées que par ses généraux , et qui fait croire long-temps
à ses citoyens effrayés , que son genie est passé dans le camp
ennemi avec le grand homme qu'ils ont outragé. Un exil de
quelques heures , une victoire , un ressentiment presqu'aussitôt
apaisé que conçu , voilà à quoi se réduit , chez M. de La
Harpe , toute l'histoire de Coriolan. En accumulant , dans sa
tragédie , tant d'événemens divers , il s'est mis dans l'impossibilité
d'approfondir aucune situation : enfin , par un vice
inhérent au sujet , l'intérêt change tout-à-coup de nature au
troisième acte , et le danger de Rome succède à celui de
Coriolan , quid'abord avoit vivement ému le spectateur. Il ne
falloit pas moins que I énergie du style et la beauté simple et
antique de plusieurs situations pour faire pardonner tous ces
défauts. Le nouveau succès que cette pièce vient d'obtenir
tout récemment, prouve qu'elle doit réussir toutes les fois qu'il
se trouvera un acteur capable de faire valoir le rôle de Coriolan,
lequel , quoique bien moins imposant que dans l'histoire ,
est susceptible d'un très-grand effet au théâtre.
M. de La Harpe termina sa carrière dramatique par
Virginic. C'est , selon nous , la meilleure tragédie qu'il ait faite
depuis 11 a wick , si l'on en excepte Philoctete , qui , comme
il le dit lui-même, appartient à Sophocle. Elle se distingue
principalement par la fidélité des couleurs locales ,
et par une vigueur de style et de pensées , que l'auteur
n'avoit porté nulle part à un dégré aussi remarquable. Le
rôle de Valérius est heureusement imaginé. Ce personnage ,
cher a la fois aux plébéiens et aux nobles , veut profiter de la
haine que les deux partis portent aux décemvirs , pour les
réunir contre ces oppresseurs. Malheureusement après qu'il a
donné lieu a deux bells scenes d'exposition , on le perd de
vue dans tout le cours de la pièce : il apporte au cinquième
acte le décret du sénat qui condamne Appius ; mais Virginie
vient d'ètre sacrifiée , et il semble qu'il a laissé exprès au
décemvir le temps de soulever par un grand crime l'indignation
publique , afin de l'attaquer sans danger. Une politique
(1)Ducibus validiorem quam exercitu rem romanam esse. Tit. Liv.
AOUT 1806.
227
si honteuse rendroit odieux un personnage qui doit être noble
et intéressant; mais la punition d'Appius satisfait le spectateur,
et ne lui laisse pas le temps de la réflexion. Un défaut plus
grand , parce qu'il nuit à l'effet , est la foiblesse du 4". acte. Il
n'offre guère d'autre action que l'arrivée de Virginius dans sa
famille, incident qui n'ajoute presque rien à la situation. La
belle scène du 5 acte devroit être plus développée : les
angoisses du spectateur pourroienty être prolongées davantage;
mais M. de La Harpe n'a rien fait d'aussi fort que le dénouement.
C'est un des plus tragiques qu'il y ait au théâtre , et le
style est dignede la situation. Appius veut faire saisir Virginie
par ses licteurs. Virginius la tient serrée dans ses bras :
Qui de vous , oRomains,
Peut souffrir tant d'horreurs ? Qui de vous n'est pas père ?
Si mes mains ne gardoient une tête si chère ,
Mes mains de ce tyran déchireroient le coeur.....
Avez-vous des entans ? Seutez vous mon malheur ?
Tranquilles et muets , vous voyez ce spectacle !
( Aux licteurs . )
Non, barbares , jamais .....
APPIUS.
Obéissez , licteurs .
Ecartez tout obstacle ,
VIRGINIUS .
O Dieux ! qui l'ordonnez ,
Je sauve son honneur que vous abandonnez .
(Au moment où sa fille va lui étre arrachée, il met la main sur
un poignard caché sous ses habits . )
Reçois de mon amour la marque la plus chère.....
Meurs vertueuse et libre , et de la main d'un père :
Meurs.
Malheureux !
VIRGINIE.
J'expire.
PLAUTIE .
Ah ! grands dieux ! Cruel ! qu'avez-vous fait ?
ICILIUS.
VIRGINIUS ( allant vers le tribunal. )
La voilà , monstre ! Es-tu satisfait ?
Par ce sang qu'a versé cette main paternelle ,
Jedévoue aux enfers ta tête criminelle.
Pa
228 MERCURE DE FRANCE ,
Romains ! voyez ce sang ! C'est moi.... non , par ma main ,
Appius a plongé le poignard dans son sein !
C'est lui , lui .....
Telles sont les tragédies que , d'après l'intention de l'auteur
, M. Petitot a conservées dans ses oeuvres choisies . On
lit , à la suite , dans des extraits raisonnés , et qui décèlent une
parfaite connoissance de l'art , les morceaux les plus remarquables
de celles qui ne réussirent pas au théâtre , ou dont le
suffrage des connoisseurs n'a pas confirmé le succès. Ces tragédies
sont assez nombreuses , et elles ont servi plus d'une
fois de texte aux épigrammes et aux satires. Cela devoit être ,
puisque l'auteur s'étoitfait, par son mérite et par ses critiques ,
ungrand nombre d'ennemis. Mais ce seroit se tromper que
de croire que ces tragédies aient pu porter une atteinte réelle
à sa réputation. D'abord elles ne l'empêchent pas d'avoir fait
ses bons ouvrages ; et de plus , elles offrent elles- mêmes assez
de beautés pour faire honneur àun écrivain qui n'auroit pas
de titres de gloire plus solides. On ne trouveroit dans aucune
tragédie moderne une tirade comparable à celle que le poète
metdans la bouche de Menzicoff, dans la tragédie de ce nom:
Que ne peut du pouvoir la soif impérieuse !
Jene m'excuse point , mais songe au moins , mon fils ,
Quel avenir brilloit à mes yeux éblouis !
Quel chemin de la fange où j'avois pris naissance ,
Jusqu'an rangdont j'osai concevoir l'espérance ;
Etquel champ de lauriers je crus voir devant moi !
Près du trône placé, je n'eus dans mon emploi
Rien qu'une autorité subalterne et précaire :
Il faut pour la garder une éternelle guerre ;
L'on tourne malgré soi contre ses ennemis
Les soins et les talens qu'on doit à son pays.
De mes fautes , hélas ! telle fut l'origine.
Contredes concurrens ligués pour ma ruine,
J'armai tout le crédit entre mes mains remis ,
Et pour ne pas tomber, tout me parut permis .
Leprince à ces dangers ne se voit point enbutte;
Ilparle, on obéit ; il veut , on exécute ;
Et d'un génie heureux si les cieux l'ont orné ,
Dans son brillant essor il n'est jamais borné.
J'embrassois dans le mien une carrière immense.
Possesseur une fois de la toute - puissance,
Jusqu'au grand nom du Czar je voulois m'élever ,
Et ce qu'il commmença je voulois l'achever.
Que n'eût point fait , grand-Dieu ! sous l'oeil de mon génie
De ce peuple naissant la première énergie ;
Cepeuple qui se croit sous la garde du sort ,
Et s'avance sans crainte au-devant de la mort ;
Cette terre du Nord, en héros si féconde ,
Quitoujours enfanta les conquérans du monde !
AOUT 1806.
229
Je voulois, menaçant les murs de Constantin ,
Maître des bord, d'Asoph , dominer sur l'Euxin ;
Delà faire trembler leBosphore barbare ,
Et contre l'Ottoman déchaînerde Tartare ;
Sur-tout venger du Pruth l'affront encor récent :
LeDanube couvert des débris du Croissant ,
Eût sous un joug nouveau roulé ses eaux captives;
Bizance même eût vu nos vaisseaux sur ses rives ,
Insulter l'Hellespont de sa honte indigné,
Etfouler en vainqueurs l'Archipel étonné.
Alors, si qu Aque tache eut flétrie ma mémoire,
Mes fautes se couvroient de l'éclat de ma gloire.
>> Cette magnifique description , dit M. Petitot , avoit alors
>> unmérite de circonstance indépendant du mérite poétique.
>>M. de La Harpe mettoit dans la bouche de Menzicoff tous
>> les projets que Catherine II venoit d'exécuter : rarement
>>la louange a été plus délicate. >>>
Assurément la critique doit au moins quelque estime à des
ouvrages qui offrent tous plusieurs morceaux de cette force.
En général , l'idée qui doit résulter d'un examen réfléchi du
théâtre de M. de La Harpe , c'est que s'il n'approfondit pas
assez les situations , s'il se contente de belles esquisses au lieu
de présenter des tableaux soigneusement finis dans toutes leurs
parties , du moins ses conceptions sont variées , et toujours
avouées par la raison et par le goût; sa diction est constamment
pure et correcte , souvent éloquente et tragique ; en un
mot, sous le rapport de l'invention , M. de La Harpe sera
placé à la tête des tragiques du second ordre; les beautés de
style l'approchent quelquefois du premier; du moius , sans
prétendre déprécier ce qu'on a pu faire d'estimable après Voltaire
, il est nconstestablement le seul qui , depuis ce grand
poète , ait su écrire la tragédie.
P. S. Au moment où nous terminons cet extrait , il nous
tombe sous la main un article de la Reyue philosophique ,
ci-devant la Décade, où sont annoncées les oeuvres choisieset
posthumes de M. de La Harpe. Si cet article ne contenoit que
de mauvais raisonnemens , nous ne l'aurions pas remarqué ;
mais comme ony trouve des faits absolument faux qui pourroient
induire le public en erreur, une courte réponse ne sera pas
déplacée ici. Cet article n'est d'abord annoncé que comme une
simple note sur les differentes éditions des ouvrages de M. de
La Harpe. Mais bientôt le bel-esprit se montre à côté du
bibliographe ; et tandis que l'un avance de petits mensonges ,
l'autre les assaisonne de plaisanteries et d'épigrammes. « Pourquoi
, dit M. X, donner une nouvelle édition de M. de
3
230 MERCURE DE FRANCE ;
La Harpe , puisqu'on en adéjà publié deux il y a environ
trenteans? >>
Faut-il répondre sérieusement à cette belle question ? Fautil
dire que ces deux éditions, nécessairement très-incomplètes,
étoient épuisées depuis long-temps ; qu'il étoit naturel de réunir
dans unmème recuéil tous les ouvrages de l'auteur , imprimés
séparément; que d'ailleurs la plupart de ces ouvrages
étoient devenus très-rares , et qu'il y en a plusieurs dont on
a eu beaucoup de peine à se procurer des exemplaires pour
les réimprimer.
« Mais , continue M. X, cette édition est faussemeut intitulée
choisie et posthume : tout ce qu'elle contient dans les
trois premiers volumes avoit été imprimé du vivant de
l'auteur. >>
Il oublie qu'il vient de parler des changemens faits àMélanie;
il ne dit pas que le premier acte de Jeanne de Naples
est refait presqu'en entier, que l'Eloge de Fénélon reparoît
avec des corrections importantes, qu'un rédacteur de la Décade
peut fort bien ne pas approuver , mais qui seront probablement
goûtées du public parce que malgré la perfectibilité
,le dix-neuvième siècle rétrograde tous les jours. Il
ne parle pas de beaucoup d'autres corrections , ni même du
poëme intitulé , les Talens desfemmes , dont on ne connoissoit
encore que deux fragmens.
<< Je veux bien ajoute-t- il , regarder comme posthume la
» Jérusalem Délivree ; je ne l'avois vue que dans le Mercure,
» dans l'Amanach des Muses , et dans une douzaine de re-
> cueils imprimés du vivant de l'auteur.>>>
Il veut dire qu'il avoit vu dans ces recueils tout au plus
deux ou trois fragmens , des huit chants que contiennent les
oeuvres choisies et posthumes.
« Il n'enest pas de même de la Pharsale qui a été impri-
⚫ méedans tous les journaux. »
Il veut dire que les journaux ont publié environ deux cents
vers des deux chants qui paroissent aujourd'hui pour la première
fois.
« Le premier et le septième chant se trouvent dans l'édi-
» tion de 1778. L'éditeur , qui suvoit le latin , avoit même
>> fait mettre le texte en regard. >>>
Cette phase signifie apparemment que le nouvel éditeur ne
sait pas le latin; d'où il faut conclure que M. X, qui lui
reproche sa prétendue ignorance , est très-savant dans cette
langue : or il falloit bien trouver le moyen de le faire connoître
au public.
« Quant à l'Apologie de la Religion , c'est , à la vérité ,
AOUT 1806. 231.
> un ouvrage nouveau , mais il sera peu lu. Qui est-ce qui
>>liroit aujourd'hui un ouvrage théologique ? Quelques hom-
>>mes pieux , quelques vrais chrétiens déjà persuadés.>>>
Il faut avouer qu'ici M. X fait preuve de candeur : il
est impossible de dire plus naïvement que les philosophes
sont si décidés à avoir raison , qu'ils se gardent bien d'ouvrir
les livres où ils pourroient apprendre qu'ils ont tort.
En voilà assez pour faire apprécier la bonne foi et le bon
esprit de M. X. S'il n'étoit pas si persuadé de l'étendue de
ses lumières , on pourroit lui exposer le plan de M. Petitot ,
qu'il paroît ne pas comprendre : on pourroit lui dire qu'il
n'a voulu faire entrer dans son édition que des ouvrages propres
à honorer, sous tous les rapports, la mémoire de M. de La
Harpe , bien différent du commun des éditeurs qui ne songeant
qu'à multiplier les volumes , entassent dans des collections
complètes , des productions informes que l'auteur ne
destinoit pas à voir le jour , et qui trop souvent déshonorent
àla fois l'homme et l'écrivain. M. X répondra peut-être que
c'est précisément le choix fait par le nouvel éditeur , qui ne
lui plaît pas , et qu'en un mot il ne fait aucun cas de son
travail. C'est un grand malheur sans doute. M. Petitot s'en
consolera , puisqu'il n'a fait que ce que vouloit faire M. de
La Harpe lui-même. Quel meilleur guide auroit-il pu suivre?
C.
VARIÉTES.
------
LITTÉRATURE , SCIENCES , ARTS , SPECTACLES.
On a donné mercredi dernier sur le Théâtre des Arts , la
représentation extraordinaire , annoncée depuis long-temps ,
au bénéfice de M. Philippe , ci-devant acteur de l'Opéra-
Comique ,et retiré après ving-cinq ans de service. Les trois
premiers théâtres de la capitale concouroient à cette représentation.
L'affluence étoit considérable. Outre ce motif de
satisfaire à la reconnoissance pour un acteur estimable , comment
résister à la curiosité de voir dans une seule et même
soirée une comédie nouvelle , la Capricieuse , un opéra comique
nouveau , la Sultane , et le ballet de a Rosiere, de
Gardel l'aîné , entièrement refait , et réduit à un acte ,
dans lequel devoient danser Vestris et Duport ?
4
232 MERCURE DE FRANCE ,
Sur trois pieces nouvelles , on devoit s'attendre à quelque
chute. Le prix double des places avoit doublé la sévérité
des spectateurs ; mais les deux premières pièces étoient si
mauvaises , qu'on n'eût pas été plus indulgent , quand même
M. Philippe eût laissé entrer tout le monde gratis. La comédie
nouvelle , la Capricieuse , n'avoit qu'un seul acte. Ce
cadre étoit bien étroit pour le développement d'un caractère,
qui peut assurément fournir, n'en déplaise aux dames, cinq
actes bien comiplets. Aussi l'acte unique, qui forme toute la
pièce, n'étoit qu'une simple exposition du sujet , suivie assez
brusquement d'un mariage im - promptu que le public a
cassé avec les plus violens murmures. La pièce ne fût pas
même arrivée jusqu'à ce singulier dénouement , sans le talent
de Fleury, dont le jeu a suspendu jusqu'à la fin l'explosion du
mécontentement public. Il a sauvé l'honneur de son corps ;
et la Comédie Française lui est redevable de ce que la toile
n'est tombée qu'après les salutations ordinaires des acteurs à
P'assemblée .
La belle voix de Martin n'a pu obtenir cette foible consolation
pour l'opéra comique. Le premier acte de la Sultane
a été entendu avec assez de patience, et même de faveur. La
musique étoit agréable ; quelques airs de Martin ont été
applaudis. Ou paroissoit curieux de savoir ce que deviendroit
la Sultane dont l'aga des janissaires a conspiré la ruine , afin
d'élever au rang de sultane sa propre fille. Mais le style plat
et trivial du dialogue , les allusions fréquentes de Martin à
son rôle de principal eunuque. Mon état.... ma position....
quand je serai mort, que fera-t-on de moi dans le paradis
de Mahomet.. un stratagême ignoble par lequel l'âge
avilit sa fille , ont fait éclater enfin au milieu du second acte
le funeste sifflet. La plus grande partie des spectateurs s'est
levée aussitôt , comme si la pièce eût été finie. Quelques
réclamans ont appelé de cette sentence. Le parterre s'est
rassis avec bonté. Il a montré encore de l'attention et de la
patience; mais comme on abusoit encore de l'une et de
l'autre , il ademandé à grands cris le ballet , et qu'on baissat
la toile. La toile obéissante est aussitôt descendue ; la Sultane ,
Mile Pingenet ainée, paroissoit fachée de se voir détrônée sitôt
: elle disputoit sa couronne au parterre avec autant d'obstination
que sa rivale; elle ne s'apercevoit pas que la toile
ennemie s'abaissoit perpendiculairement sur sa tete. On lui
crioit en vainde se sauver. Elle n'a cédé à cet avis officieux ,
qu'au moment où elle alloit être coiffée d'un voile trop
pesant pour sa tête. Ce léger incident a fait rire les spectateurs ,
quiavoient grand besoind'un peu de gaieté.
AOUT1806 233
Jusqu'ici on peut dire que le spectacle n'étoit pas encore
commencé. Le Théâtre des Arts se trouvoit en quelque sorte
chargé d'acquitter à lui seul la dette de trois théâtres ; c'est ce
qu'il a fait aussi complètement que s'il eût été solidaire pour
les deux autres. Ce nouveau ballet de la Rosiere soutient
dignement la réputation de Gardel ; il ne le cède qu'en un
point à celui de Paul et Virginie. Celui-ci a trois actes , et
leballet de la Rosiere n'en a qu'un. Mais d'ailleurs toutes ces
bergères d'humeur différente , discrètes , enjouées , timides ,
folâtres , fuyant devant leurs bergers , poursuivies , atteintes ,
s'échappant encore , ratrappées , résistant plus ou moins , cédant
enfin, et finissant par danser avec leurs bergers , toutes
ces humbles pénitentes, ssii confuses , si repentantes et désor
mais impeccables , une walse d'une forme nouvelle , et présentant
des figures simples , agréables et variées , les heureux
efforts de Vestris et de madame Gardel , et de tous les autres
coryphées de la danse , pour ajouter à leur réputation et aux
plaisirs du public, les nouveaux prodiges de Duport et de sa
soeur qui , en paroissant après les autres , ont encore trouvé
lemoyen d'arracher des applaudissemens aux spectateurs las
d'admirer et d'applaudir , enfin, tous les agrémens enchanteurs
de la Rosière ont amplement consolé le parterre des
rigueurs de la Capricieuse et de la Sultane.
Ce qui a rendu la fin de ce balle très-piquante , c'est qu'au
moment où tout sembloit fini , Vestris , sans s'inquiéter de
l'impression qu'avoit laissée son jeune rival, s'est remontré
hardiment et fièrement sur la scène après Duport. Sans
doute il a voulu faire voir au public que s'il est vaincu et
terrassé dans les images du poëme de la Danse , il est toujours
debout et inébranlable sur la scène ; et c'est ce qu'il a fait
voir en effet , en rappelant , avec le plus grand succès , la
vigueur et la souplesse de ses premières années.
Un avantage particulier à cette représentation extraordinaire
, c'est qu'on est sorti plutôt même qu'aux représentations
ordinaires , à la faveur des fortes coupures que le parterre
avoit faites dans l'opéra-comique. On assure que les deux
pièces sont du même auteur , de M. Hoffman. Avec le talent
qu'on lui connoît, il lui étoit facile, sans montrer moins do
zèle pour les intérêts de Philippe , de ne pas négliger si fort
les siens et ceux du public. La recette n'a été, dit-on , que de
quatorze mille francs; celle de la représentation donnée au
bénéfice de madame Catalani , a été detrente-trois mille francs.
- L'Opéra-Comique a r'ouvert samedi dernier , par la
première représentation de la reprise d'Il Matrimonio Secreto.
Ce chef-d'oeuvre de Cimarosa et de tous les opéras
234 MERCURE DE FRANCE ,
comiques , avoit attiré une foule extraordinaire. Heureusement
pour la gloire du musicien , elle n'a plus rien à redouter des
chanteurs. Mademoiselle Crespi , qui joue le rôle de Caroline ,
aconstamment chanté faux , et on peut assurer que quand elle
parviendroit à chanter juste , cette musique si vive , si expres
sive , si mélodieuse , restera toujours au-dessus de ses moyens.
On ne peut louer Mad. Crespi la mère , chargée du rôle de la
tante, que de ce qu'elle a été jadis; et nous ne pouvons qu'acquitter
la dette des Vénitiens. Mais puisqu'elle est très-bonne
musicienne , elle devroit bien faire observer à sa fille , que si
par extraordinaire on peut se permettre dans l'opéra-sérieux
le hurlo francese, on doitsévèrement se l'interdire dans l'opéra-
comique. Le nouveau tenore Bianchi , n'a ni une grande
étendue ni un grand agrément dans la voix ; mais il possède
une qualité qui assurera toujours son succès : l'expression.
Encore quelques mois de séjour à Paris , et il sera un fort bon
acteur. Barilli est très-plaisant dans le duo du second acte ;
il exprime avec énergie et même avec noblesse la colère
d'uunnpère:cependant il semble que la réputation de Rafanelli
dans ce role l'intimide : il n'a pas joué avec la verve accou--
tumée. Tarulli a de nombreux partisans : nous conviendrons
qu'il sait le métier ; mais il professe toujours ; et cette manière
de chanter , excellente au piano d'un élève , n'est point
théâtrale. Ondiroit que la musique ne produit sur ce chanteur
d'autre effet que celui de la mesure , et cependant il paroît
athacher une si grande importance à la musique , qu'il ne se
donne pas la peine de prononcer les paroles Les instrumens
ne sont faits que pour imiter , suppléer ou soutenir la voix
humaine , Tarulli semble s'efforcer d'imiter , de suppléer ou
de soutenir les bassons de l'orchestre.
-Voici le tableau exact des prix proposés par les différentes
classe de la société royale des Sciences de Gættingue :
Classe des Mathématiques : L'influence qu'exercent l'oxigène
, l'azote et les autres espèces de gaz sur la production
de l'électricité par le frottement.
Classe d'Histoire : Quelle étoit la nature et l'étendue du
commerce de Constantinople du temps des croisades , de
même qu'avant et après la conquête par les Francs ?
Ces deux prix sont chacun de cinquante ducats. Le terme
du premier est fixé au mois de novembre 1805 , et celui du
second à la même époque 1807. Les mémoires doivent parvenir
à l'Académie au commencement de septembre de 1806
et 1807.
Classe des Sciences économiques . - I. L'histoire de
l'emploi des domaines en Allemagne , depuis les temps les
plus reculés jusqu'à nos jours.
II. L'influence des impositions sur le bien générald'un Etat.
Ces deux derniers prix sont de douze ducats chacun. Le
AOUT 1806. 235
terme du premier est fixé au mois de novembre 1806 , et
celuidu second au mois dejuillet 1807. Les mémoires seront
envoyés au mois de septembre pour le premier, et au mois
de mai pour le second.
-La Société Littéraire batave de Leyde à proposé les deux
prix suivans :
I. Quelles sont les règles à observer en admettant des mots
et des phrases étrangères dans la langue hollandaise ?
II. Explication des synonymes hollandais ?
Le prix est une médaille d'or de cent cinquante florins. Les
mémoires seront écrits en langue hollandaise ou lotine , et
doivent parvenir à la Société avant le 1er janvier 1807, francs
de port, à l'adresse du professeur Siengenbek , ou à celle de
M. Tydeman , à Leyde.
La Société Teylérienne à Harlem avoit proposé pour
l'année 1804 :
« Le résultat des expériences et phénomènes connus , sur
>>l'analogie qu'on prétend exister entre la lumière et le ca-
>> lorique. >>>
Aucundes mémoires envoyés n'ayant paru satisfaisant , la
Société a prolongé le terme du concours jusqu'au 1er avril
1807. Le prix consiste en une médaille d'or de 400 florins.
-L'Université de Wilna a proposé , le prix suivant :
« Quelles sont les maladies principales desplantes , etquelle
>> analogie existe entre ces maladies et celles des animaux ? >>
Leprix est de cent ducats , et les mémoires , écrits en latin,
français ou polonais , seront adressés , avant le 1er septembre
1808, au recteur de l'Université , sous couvert des banquiers
Reiser ou Kurner. Le prix sera adjugé au mois de janvier 1809.
Au Redacteur du Mercure.
Lorsque j'étois à la tête des almanachs , je mettois quelque
importance à mettre les saints à leur place , et saint Napoléon
m'intéressoit spécialement. M. le cardinal légat vient de publier,
au nom du Saint-Siège , un mandement où il place
cette fête au 15 août, réunie à celle de l'Assomption , avec
uneoraison particulière pour saint Napoléon. Il nous apprend
que ce fut un martyr d'Alexandrie , sous la fin du regne de
Dioclétien. Les Bollandistes placentau 2 de mai S. Neapolo;
mais les Italiens du moyen âge employerent beaucoup la terminaison
one ; Pietro étoit Pietrone ; Jean de Colonne Giovannone
, et Neapolo devint Napoleone. On lit dans l'histoire
de Fleury qu'en 1220 S. Dominique ressuscita un Napoléon;
ainsi ce nom a toujours été connu et révéré dans l'église.
MODES du 30 Juillet.
DELA LANDE.
Les grandes capotes sont toujours en majorité; on en fait de tant
d'espèces ! Cependant des femmes très-élégantes leur préfèrent un cha
236 MERCURE DE FRANCE;
peau de paille jaune , à petit bord; d'autres , sur un fond de crêpe,
portent une plate-forme de paille blanche , une demi-provençale ; d'autres
enfin mettent , et c'est le dernier goût , un bonnet à la paysanne , d'organdie
ou de crêpe , qui a deux barbes plates , couchées au-dessus du
front , et dont le fond prend exactement la rondeur de la tête .
Rose et blanc continuent d'être à la mode , non-seulement pour les
rubans, le taffetas et le crêpe , mais pour les fleurs ; en sorte qu'aux roses
ordinaires , par exemple , on mêle de la tubéreuse , et au jasmin simple
des pois à fleurs rose.
NOUVELLES POLITIQUES.
Naples , 19 juillet.
La nouvelle de l'occupation de Gaëte par les troupes françaises
vient d'arriver dans cette ville , ety a excité la plus vive
joie. Les seize mille Français qui faisoient le siége de cette
place vont se trouver disponibles pour marcher sur la Calabre.
On a pu juger dans cette circonstance de l'attachement des
Napolitains pour leur roi et pour les Français.
Voici les articles de la capitulation de Gaëte 1
Articles de la capitulation demandée par la garnison de la
place royale de Gaëte , après un siége de cinq mois et
jours , et deux brèches ouvertes.
Demande. -Art. Ir. Le culte de notre sainte religion
catholique , apostolique et romaine , sera respecté et conservé.
Réponse.-- Accordé.
D. - II. Toute la garnison pourra s'embarquer avec ses
armes , bagages , vivres , et tout le train de campagne existans
dans laplace.
R.-Attendu la valeureuse défense faite par la garnison de Gaëte , il
lui est accordé de s'embarquer avec ses armes et bagages ; bien entendu
queles corps qui la composent ne pourront porter lesarmes ni servir contre
la France et ses alliés, ni celles de S. M. le roi Joseph Napoléon pendant
un an et un jour , ni sur le continent , ni dans les fles. Il est accordéà la
garnison huit pièces de canon de campagne ; le reste de l'artillerie de
campagne, celle de la place , et tous les magasins , tant de munitions que
de vivres et autres effets militaires , seront remis fidèlement à l armée française
, sans qu'il puisse en être rien distrait. Il est également accordé à la
garnison des vivres pour dix jours .
D. - III. Tous les blessés qui restent dans la place , ainsi
que les malades , jouiront de tous les droits de l'hospitalité ,
et seront traités chacun selon son grade. Tout ce qui sera
nécessaire sera fourni par l'armée française.
R. -Accordé.
D. - IV. Tous les employés royaux , tels que le gouverneur
civil , l'auditeur de l'armée , l'économe royal , et tous
les membres du petit tribunal , seront respectés dans leurs
personnes , leurs propriétés et leurs familles. Tout individu
qui voudra sortir de la place pour changer de pays , ne
pourra en étre empêché , ni lui, ni sa famille. Les individus
dans ce cas devront , pour leur sûreté , se munir des passeports
nécessaires.
AOUT 1806: 237
R.-Accordé.
D. - V. Vingt-quatre heures après la ratification de la
présente capitulation , temps pendant lequel les troupes napolitaines
s'embarqueront , les troupes françaises pourront
entrer dans laplace. Dans cet intervalle un officier d'artillerie
de laplace, conjointement avec un officier d'artillerie français ,
procéderont à la remise de la place en ce qui concerne l'artillerie
, les munitions et autres effets..
R.-Le 19 juillet , huit heures du soir, tontes les troupes compo ,
sant la garnison de Gaëte devront être embarquées. Néanmoins le même
jour, à cinq heures précises du matin, la porte principale de la ville , la
poterne du bastion de la Breccia, en avant de la fortification , seront
remises auxtroupes françaises ; aucun soldat français ne pourra entrer ni
dans la ville , ni dans la citadelle , à l'exception des officiers et commissaireschargés
de recevoir l'artillerie et les magasins de la place.A huit
heures du soir , la ville , tout son front du côté de la mer et la citadelle
serontoccupés par les troupes impériales et royales.
Fait, convenu et souscrit , du côté de la garnison de Gaëte ,
par MM. Louis Bardet , lieutenant -colonel du génie , et
Gaëtano Barone, capitaine commandant le premier corps
franc, munis des pleins-pouvoirs de M. le colonel Francesco
Hotz , commandant , et par intérim gouverneur de la place ;
et du côté de S. Ex. M. le maréchal d'Empire Massena , commandant
le corps d'armée de siége devant Gaëte , par M. le
général de brigade Franceschi , commandant de la Légiond'Honneur
, chef de l'état-major-général du premier corps
de l'armée française dans le royaume de Naples , muni des
pleins-pouvoirs et autorisation de M. le maréchal.
Le 18 juillet 1806 , à onze heures du soir.
( Suivent les signatures. )
Londres, 24 juillet.
Lachambre des pairs s'est assemblée hier un peu avant
trois heures. Les communes s'étant rangées devant la barre,
Le lord chancelier, au nom des commissaires , a prononcé
le discours suivant , adressé aux membres des deux chambres :
« Milords et Messieurs ,
>> Sa Majesté ne perdant pas de vue le rétablissement de le
paix à des conditions justes et honorables , a entamé des négociations
pour parvenir à ce but si desirable, Leur réussite
doitdépendredes dispositions de l'ennemi. Entout événement,
S. M. espère avec la plus grande confiance qu'elle trouvera
toujours dans toutes les classes de la nation , l'union et l'esprit
public , qui peuvent seuls donner l'énergie pendant la
guerre, et la sécurité pendant la paix. »
La commission pour la prorogation du parlement ayant été
lue, le chancelier a dit:
<<Milords et Messieurs ,
>> Envertu de la commissionde S. M., scellée de son grand
238 MERCURE DE FRANCE ,
sceau , et adressée à nous et aux autres lords, laquelle vient
de vous être lue au nom de S. M.; et par obéissance à ses
commandemens , nous prorogeons le parlement au jeudi
28 du mois d'août prochain , jour où il doit se rassembler ici ;
en conséquence le parlement est prorogé au 28 du mois d'août
prochain.>>>
D'après l'avis des personnes les mieux informées , le parlement
qui vient d'être prorogé , ne se rassemblera plus : sa
dissolution doit être incessamment prononcée.
PARIS.
- MM. Molé , Portalis et Pasquier, maîtres des requêtes,
sont nommés commissaires, à l'effet de traiter toutes les affaires
concernant les Juifs.
- M. Jauffret , vicaire-général de la grande aumônerie,
nommé à l'évêché de Metz , est nommé aumônier de S. M. ,
et continuera ses fonctions de vicaire-général de la grandeaumônerie.
M. Fournier , évêque de Montpellier , est aussi
nommé aumônier de S. M.
Le Journal officiel du 28 juillet annonce la nomination
de M- l'abbé Boulogne, en qualité de chapelain de S. M.
FONDS PUBLICS DU MOIS DE JUILLET .
DU SAMEDI 26. - Ср . оос. J. du 22 mars 1806. 67f. 67f. 1oc. 66f
goc. Soc. 85c gec. 67f 66fgoc. ooc.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 186.6f. 3oc. oof.
Act. de la Banque de Fr. 1153f750. 0000 0000f ooc onco cooof.
DU LUNDI 28. - Ср. o/o c. J. du 22 mars 1806.67f. 67f. 1oc. 400 200
25c. 150 200 250 oof coc .
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806 oof. ooc
Act. de la Banque de Fr. 115-f 50c. 1156f. 25c. 1157f. 500 11565 25c
DU MARDI 29.- C pour 0/0 c. J. du aa mars 1806. 67f. 25c 400 300.
40с. 30с. 40c 35c 50c. 450 Зос дос.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 64f. 80c.
Act. de la Banque de Fr. 1158f 750. 1 57f 50c 1160f. 000.
DU MERCREDI 30. - C p. 00 c . J. du 22 mars 1806. 68f 68f. 15c 68f
68f. 150.000 OOC OOC Ooc ooc . ooc . ooc of.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. oof ooc. onf.
Act. de la Banque de Fr. 1168f 750 0000f ooe oof ooc . oof ooc. oooof.
DU JEUDI 31.-CP. 010 г. J. du 22 mars 1806.68f 10c 671 85e goc Soc
6 с 500 660. 700 600 750
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 64f 50c ooc.
Act. de la Banque de Fr. 1167.50c. 1165f ooc. oooof.
DU VENDREDI 1º août .-C p. 0/0 c. J. du 22 mars 1806. 68f. 5c. 67f.
80с. 950. оос ooc ooc ooc oof
Idem Jouiss. du 22 septembre 1806. 6fgoc ooc.
Act. de la Banque de Fr. oooof coc. 0000 000 f ooc oooof ooc .
ASSEMBLÉE DES JUIFS.
Extrait des procès-verbaux des séances des 26 et 29
juillet 1806.
Samedi 26juillet , les députés français professant la religion
AOUT 1806. 239
juive, appelés à Paris en vertu du décret de S. M. I. et R.
du 50 mai dernier , se sont réunis , à 11 heures du matin , dans
une salle attenant a l'Hôtel- de-Ville , sur l'invitation qui leur
en a été faite par la circulaire de son excelfence le ministre de
l'intérieur , du 23 de ce mois , à l'effet de nommer un président
, deux secrétaires et trois scrutateurs.
Pour faire cette élection , l'assemblée s'est constituée sous
la présidence de M. Salomon Lippmann , comme doyen
d'âge , et de MM. Mozes Levy et Henri Castro fils , comme
secrétaires.
Elle a commencé ses opérations par l'appel de ses membres.
Enmême-temps il a été procédé , au scrutin , à la nominationdu
président. M. Abraham Furtado ayant réuni la majorité
absolue des sufirages , a été proclamé président par le
doyend'âge.
L'assemblée ayant procédé ensuite , par un seul scrutin , à
la nomination de deu: secrétaires , MM. J. Rodrigne fils , et
Samuel Avigdor ont réuni la majorité relative des suffrages.
Enconséquence le nouveau président les a proclamés secrétaires
, et ils ont de suite pris place au bureau en cette qualité.
Il a été procédé , enfin, à la nomination de trois scrutateurs ,
et la majorité relative des suffrages s'étant réunie sur
MM. Olry Hayen Worms , Théodore Cerf- Beer , et Emilie
Vitta , M. le président les a proclamés scrutateurs. Ils ont ,
enconséquence, pris leur place au bureau.
Du 29juillet. Les commissaires de l'EMPEREUR , pour
traiter les affaires relatives aux Juifs , se sont rendus le 29
juillet, selon les instructions qu'ils en ont reçues de . Exc. le
ministre de l'intérieur , à l'hôtel de la Préfecture du département
de la Seine , pour porter à l'assemblée des députés Juifs
la série des questions qui doivent faire le sujet des délibérations
de cette asseinblée , d'après les ordres de S. M. Ils y sont
arrivés à trois heures après midi ; l'assemblée , prévenue de leur
arrivée, a envoyé au-devant d'eux une députation , à la tête
de laquelle étoit son bureau.
Au moment où les commissaires de S. M. ont été introduits
dans la salle, elle a retenti trois fois des cris de vive
PEMPEREUR !
M. Molé a porté la parole, et prononcéle discours suivant :
« Messieurs ,
» S. M. l'EMPEREUR et Ror , après nous avoir nommés ses
commissaires pour traiter des affaires qui vous concernent ,
nous envoie aujourd'hui pour vous faire connoître ses inten
tions. Appelés des extrémités de ce vaste Empire , aucun de
vous cependant n'ignore l'objet pour lequel S. M. a voulu
vous réunir. Vous le savez , la conduite de plusieurs de ceux
de votre religion , a excité des plaintes qui sont parvenues au
240 MERCURE DE FRANCE ,
,
pied du trône. Ces plaintes étoient fondées , et pourtant
['EMPEREUR s'est contenté de suspendre le progrès dumal
et il a voulu vous entendre sur les moyens de le guérir. Vous
mériterez sans doute des ménagemens si paternels , et vous
sentirez quelle haute mission vous est confiée. Loin de considérer
le gouvernement sous lequel vous vivez comme une
puissance de laquelle vous ayez à vous défendre , vous ne
songerez qu'à l'éclairer , à coopérer avec lui au bien qu'il
prépare; et ainsi en montrant que vous avez su profiter de
l'expérience de tous les Français , vous prouverez que vous
ne vous isolez pas des autres hommes.
>>Les lois qui ont été imposées aux individus de votre reli
gion, ont varié par toute la terre : l'intérêt du moment les a
souvent dictées. Mais , de même que cette assemblée n'a point
d'exemple dans les fastes du Christianisme , de même , pour
la première fois , vous allez être jugés avec justice , et vous
allez voir , par un prince chrétien, votre sort fixé. S. M. veut
que vous soyez Français ; c'est à vous d'accepter un pareil
titre, et de songer que ce seroity renoncer que de ne pas vous
en rendre dignes.
On va vous lire les questions qui vous sont adressées : votre
devoir est de faire connoître sur chacune d'elles la vérité toute
entière. Nous vous le disons aujourd'hui et nous vous le répéterons
sans cesse : lorsqu'un monarque aussi ferme que juste ,
qui sait également tout connoître , tout récompenser et tout
punir, interroge ses sujets , ceux-ci , en ne répondant pas avec
franchise , se rendroient aussi coupables qu'ils se montreroient
aveuglés sur leurs véritables intérêts.
>>S. M. a voulu , Messieurs, que vous jouissiez de la plus
grande liberté dans vos délibérations. A mesure que vos réponses
seront rédigées , votre président nous les fera connoître.
Quant à nous , notre voeu le plus ardent est de pouvoir
apprendre à l'EMPEREUR qu'il ne compte parmi ses sujets de
la religion juive que des sujets fidèles et décidés à se conformer
en tout aux lois et à la morale que doivent suivre et pratiquer
tous les Français. >>>
۱
Il a été ensuite donné lecture par le secrétaire de l'assemblée,
des questions proposées par S. M.
Les commissaires de S. M. ont demandé acte de la remise
des questions qu'ils déposoient sur le bureau.
Le président leur en a donné acte.
Ils ont alors jugé convenable de se retirer , conformément
aux instructions qu'ils ont reçues de S. Exc. le ministre de
l'intérieur , quoique divers membres de l'assemblée manifestassent
le desir d'être entendus par eux. Ils sont sortis aux cris
de vive lEMPEREUR ! et ont été reconduits par la députation
qui les avoient introduits.
L'assemblée est jusqu'à présent composée de 95 membres.
(No. CCLXIV. )
(SAMEDI 9 AOUT 1806. )
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE.
-----
DISCOURS EN VERS
SUR LA MORT ,
Précédé d'une Epître à ma Soeur.
Tot , que j'aimai dans ton berceau ;
Toi , dontje caressai l'enfance;
Toi , dont l'aimable adolescence
Fit luire à mes yeux le flambeau
De la plus flatteuse espérance ,
Quand, profitant de la saison ,
Où , plein d'ardeur, l'esprit s'élance
Dans le vaste et bel horizon
Qui s'ouvre à son intelligence,
Je cultivois à l'unisson
Ton coeur, ton esprit , ta raison ;
Lorsque je voyois chaque aurore
Embellir d'un nouvel éclat
La fleur que j'avois fait éclore ,
Doux charme de mon odorat ,
Et qui me promettoit encore
९
DE
5
icen
242 MERCURE DE FRANCE ,
La saveur d'un fruit délicat !
Toi , mon aimable Virginie ,
Ma soeur, ma fille et mon amie ,
Tu n'as pas trompé mes desirs :
Bonne , spirituelle et sage ,
Tu m'as donné tous les plaisirs
Que m'avoit promis ton jeune âge.
Que j'ai passé de doux momens
Entre toi , Clarice et mon frère ,
Et cette épouse tendre et chère
Loin de laquelle , dans ce temps ,
Je perdis un si long printemps !
Cette perte fut passagère ;
Mais ce qui n'a passé jamais ,
Ce sont les merveilleux attraits
D'un esprit et d'un caractère
Que le ciel , je crois , pour me plaire ,
Daigna composer tout exprès.
Si , pendant cette triste absence ,
Qui nous fit verser tant de pleurs ,
Le printemps fut pour moi sans fleurs,
Combien d'hivers , en récompense ,
Dont elle charma les rigueurs
Par le charme de sa présence !
Aujourd'hui même que les ans
Surchargent ma tête blanchie ,
Tous mes hivers sont des printemps
Près de cette adorable amie ;
Et je crois que , pour moi , le Temps
Aposé sa faulx ennemie ,
Puisque je cueille à tous momens,
Dans les plus tendres sentimens ,
Les plus belles fleurs de la vie.
Mais , laissons ce vague propos :
Le Temps , quoi que j'en puisse dire ,
Quand je jouis d'un doux repos ,
Travaille sans cesse à détruire;
Et quand du plus lourd des fardeaux
Je sens qu'il me courbe le dos ,
Comment, hélas ! puis-je t'écrire
Qu'il m'a soustrait à son empire ?
Sans trop écarter cet objet ,
Je veux entamer un sujet
Qui puisse Pinstruire et me plaire :
AOUT 1806 . 243
Lamort .... Quoi , la mort ! Oai, ma soeur ;
Repousse une injuste terreur :
Tu peux t'en fier à ton frère ,
Ce sujet est plein de douceur;
Non pour l'impie atrabilaire ,
Qui , dans lefond du monument ,
Ne voit que poussiere et néant ;
Mais lorsque la Foi nous éclairé ,
Ala clarté de son flambeau ,
Onne voit plus dans le tombeau
Qu'une grotte fraîche et fleurie ,
Qui , par le chemin le plus beau ,
Nous mène à l'éternelle vie.
C'est là que nous retrouverons
Tous ceux qu'ici-bas nous pleurons .
Notre père si vénérable ,
La mère la plus adorable ,
Un frère qui , loin de nos bras ,
Mourut dans de lointains climats ;
Et ces neuf soeurs , fruits éphémères ,
Qui ne sortirent du berceau
Que pour entrer dans le tombeau.
Oui, c'est là qu'exempts de misères ,
Nous serons à jamais unis
Anos parens , à nos amis ,
Acette intéressante Adèle ,
Si jeune , si sage , si belle ;
Asa mère , qui maintenant
Sourit à cette aimable enfant ,
Entrant dans la gloire éternelle.
Je vois aussi , dans ces beaux lieux ,
Se réunir à ma famille
Celle que j'adoptai pour fille,
Henriette .... Pourquoi mes yeux ,
Au souvenir de tant de charmes ,
Se mouillent- ils encor de larmes ?
Ah ! sois heureuse dans les cieux ;
Mais qu'on accorde à ma tendresse
De pouvoir te pleurer sans cesse ,
Jusqu'au doux moment où mes voeux
Obtiendront le sort glorieux
Dont tu jouis loin de ton père.
O fille aussi tendre que chère ,
Du jour qui te vit expirer
Q2
244 MERCURE DE FRANCE,
Je n'ai plus su que soupirer !
Et quand ma Muse solitaire
Entreprend un chant funéraire,
C'est toi qui le viens inspirer.
DISCOURS EN VERS
t
SUR LA MORT .
Nous naissons pour mourir. Cette loi générale ,
En corrigeant du sort la balance inégale ,
Range tous les mortels sous le même niveau .
Quelques jours d'existence , un éternel tombeau ,
Voilà notre destin. L'obscurité , la gloire ,
Le fatal tombereau , le char de la victoire,
Le flambeau du génie, ou la pâle clarté ,
Dont l'instinct guide à peine un esprit hébêté,
Tout n'est rien. Vainement dans un si court espace,
De vertus , de talens , nous laissons quelque trace ;
Vainement le pinceau,le ciseau , le burin,
Semblent de nos héros prolonger le destin :
Tout est fini pour eux ; et leur cendre endormie
Ne se réveille point dans une académie
Aumerveilleux récit de leurs nobles exploits.
Que sert à l'orateur de renforcer sa voix ?
Quand elle égaleroit les éclats du tonnerre,
Ne mourroit- elle pas sur cette froide pierre
Où viennent expirer et nos cris et nos pleurs ?
Et quand même le temps, sous ses pas destructeurs ,
Ne devroit pas briser leurs fragiles images ,
En jouiroient- ils mieux des stériles hommages
Que la postérité rendroit à leurs vertus ?
Non: rien n'existe , hélas , pour qui n'existe plus !
Dans ce marbre glacé , qu'anima le génie ,
Je ne vois que la mort qui contrefait la vie.
Ce sauvage Rousseau qui , dans ses vains écarts ,
Pour nous humaniser, vouloit tuer les arts ,
Et, d'un style enflammé par l'amour de la gloire ,
Menaçoit de brûler le temple de Mémoire;
Ce superbe ennemi de toute instruction ,
Quinousdonna ses fois sur l'éducation ,
Et qui , pour affermir sa sublime morale,
De ses Confessions étala le scandale;
D'orgueilleuses vapeurs à la fin enivré,
D'un nonument public voulut être honoré;
AOUT 1806. 245
Et sa folle fierté se montrant toute nue ,
Osa de son vivant briguer une statue .
Jean-Jacques avoit raison : il savoit que l'orgueil
Avec l'homme enfoui s'éteint dans le cercueil ;
Et qu'insensible aux voeux des mortels d'un autre âge ,
Il ne pourroit jouir de leur tardif hommage.
Que m'importe en effet , dans la tombe où je dors ,
Ce respect des vivans , qui n'est rien pour les morts ,
Et ce pompeux éclat d'une gloire suprême ,
Qui, dans la nuit des temps, doit s'éteindre elle-même?
Que de noms par la gloire à jamais consacrés
L'insatiable temps n'a-t- il pas dévorés ?
Celui d'Hercule encor vit dans notre mémoire ;
Trente siècles , d'Achille ont respecté la gloire ;
Etles chantres divins de leurs faits éclatans
Ont résisté comme eux au ravage des ans;
Mais ils n'en sont pas moins dévoués aux ténèbres
Où sont ensevelis tant d'autres noms célèbres .
Rienn'échappe à l'oubli; tout a le même sort :
L'immortalité même est soumise à la mort .
Puisque tout par degrés se détruit et s'efface ;
Puisque tout doit périr sans laisser nulle trace ;
Puisque le temps lui-même, en sa course arrêté ,
Doit s'éclipser un jour devant l'éternité,
Quel démon ennemi de la nature humaine
Deprojets en projets sans cesse nous promene ,
Et ne permet jamais à nos vagues desirs
De se désabuserdes frivoles plaisirs
Où l'on croit tour-à-tour trouver le bien suprême ?
Omortel aveuglé , ce bien est en toi-même ,
Et non dans les objets que poursuit ton erreur !
Rentre pour un moment dans le fond de ton coeur !
Consulte ta raison; et sa pure lumière
Te montrera bientôt la céleste carrière
Qui seule peut conduire au bonheur souverain .
La Foi , que la Raison t'amène par la main,
Doit y guider tes pas. Suis sa trace fidel e :
Quitte, avant de mourir, ta dépouille mortelle ;
Deviens l'homme nouveau qui plaît à l'Eternel ,
Et d'avance ici-bas tu jouiras du ciel.
3
246 MERCURE DE FRANCE ;
1
CONSEIL
AUX TRADUCTEURS EN VERS.
GARDEZ- VOus bien du mot à mot :
Horace et le goût le renie.
Tout pédant traduit comme un sot;
Evitez sa lourde manie .
C'est la grace , c'est l'harmonie,
Les images , la passion ,
Non le mot, mais l'expression ,
Que doit rendre un libre génie,
Le plus fidelle traducteur
Est celui qui semble moins l'être.
Qui suit pas à pas son auteur,
N'est qu'un valet qui suit son maître .
Par M. LE BRUN , de l'Institut.
MA CABANE ( 1 ).
Ma cabane de la tempête
Ne craint point le souffle odieux;
L'arbre planté par mes aïeux
Au loin en ombrage le faîte ;
A ses pieds roule avec douceur
D'un ruisseau l'onde diaphane :
Zéphire y porte la fraîcheur.
Ah ! combien j'aime ma cabane !
Ma cabane , de Philomèle
Entend les accords amoureux ;
C'est là que soupire ses feux
La trop sensible tourterelle :
Loin de la ville et des jaloux ,
C'est là qu'à l'ombre d'un platane ,
Ma lyre rend des sons plus doux.
Ah ! combien j'aime ma cabane !
(1 ) Cette petite pièce de vers est de M. Flins , qu'une mort
presque subite vient d'enlever aux lettres , dans un âge qui lui promet
toit encore une longue carrière,
1
AOUT 1806. 247
Mais vers une rive étrangère
Mes yeux se tournent malgré moi ;
La beauté qui reçut ma foi
Vit loin de mon toit solitaire ;
Le temple qu'habitent les Dieux
Loin d'elle est un séjour profane :
Mes amours sont loinde ces lieux;
Non, je n'aime plus ma cabane.
M. FLINS.
LA RÉSISTANCE VAINCUE.
VIEUX fournisseur à sa jeune mattresse
Disoit hier : - « Pourquoi cette froideur?
>> Comment , jamais d'un seul mot de tendresse
>> Tu n'as payé ma générense ardeur ?
>> Jamais un tu n'est sorti de ta bouche ,
>> Toujours un vous glacial et farouche
>> M'a témoigné dégoût , tristesse , ennui ;
>> Qu'il soit banni d'entre nous aujourd'hui !
>> Tu veux avoir une robe de soie ,
>> Et des mouchoirs de Mazulipathan ,
>> Voici tout : mais il faut qu'on me tutoie ,
>> Autrement rien . » - « Mon Dieu ! donne et va-t-en. »
M. PONS ( de Verdun. )
ENIGME.
Je suis pointue et suis une merveille :
Sans ame en action je sais parler aux yeux ;
Je n'ai point le talent de parler à l'oreille.
Quoi qu'il en soit, en moi tout tient du merveilleux.
Dans tout ce que l'on fait , en juge impartiale,
Jedécide du plus ou du moins de lenteur .
Si je parois quelquefois inégale ,
C'est sans caprice et sans humeur.
LOGOGRIPHE.
Si tu veux me connoître , approche , ami lecteur,
Et de mon sort vois la bizarrerie :
Cen'est qu'en m'arrachant et la tête et le coeur
Qu'on me fait jouir de la vie .
J'étois , avant cela , muet , inanimé ;
Maintenant je te vois , je t'entends , o merveille !
Dema taille élégante on est même charmé :
Mes accens flattent ton oreille ;
Mais si tum'as chez toi , qu'on me tienne enfermé;
Que ton oeil méfiant me garde et me surveille ;
4
248 MERCURE DE FRANCE ,
Car à voler je suis accoutumé :
J'assure ainsi mon existence .
Si tu me rends la liberté ,
Tu me verras , méprisant la potence ,
Dans ta maison, en ta présence,
Voler avec témérité .
Mais quoi ! t'entends-je dire, il me fait son histoire ,
Et ne dit point son nom ; me croit- il un sorcier ?
Sans l'être , ami lecteur, tu peux le deviner ;
Etpeut-être déjà t'en faisois-tu la gloire.
Mais qu'importe ce nom, dans son état premier,
(Possédant son coeur et sa tête ) ,
N'avoit que huit pieds seulement ,
Dans lesquels tu pourras trouver un élément
Qu'agite souvent la tempête;
Ce qui s'en remplit quelquefois ;
Une ville dont, autrefois ,
Alexandre fit la conquête ;
L'instant qui de Phébus devance le retour,
Et voit encor la nuit lutter avec le jour ;
Unvent dont on craint la froidure ;
Un continent , qui , selon l'Ecriture ,
Du genre humain fut le berceau;
DeJupiter une maîtresse ;
Celui qui pour un plat vendit son droit d'afnesse ;
Un oiseau de rapine ; un certain arbrisseau
Qui prête aux jardins sa verdure ,
Etdevient, au gré du ciseau ,
Une symétrique bordure;
D'un insecte ouvrier le merveilleux tissu;
Une rivière en France; une note en musique;
Un oiseau , bon nageur, sur nos tables reçu;
Et jusqu'au bout, s'il faut que je m'explique ,
Ba , be , bi , bo , bu;
Sa, se , si , so, stu .
ParDECAMPE fils, typographe de Narbonne.
Onrisque
CHARADE.
souvent son aisance
Quand on pousse trop mon premier ;
Onne fait point par violence
Ce qu'on fait avec mon dernier;
Dans plus d'une vaine science
On cherche à prendre mon entier.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE ,
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier N° est Anneau.
Celui du Logogriphe est Rosée, où l'on trouve Osée, rose, ose.
Celui de la Charade est Four-rage.
AOUT 1806. 249
UnJeu de la Fortune, ou les Marionnettes , comédie en 5
actes et en prose , par M. Picard , représentée pour la première
fois sur le théâtre de l'Impératrice , le 14 mai 1806 ,
et à Saint-Cloud, devant LL. MM. II. et RR. , le 22 du
même mois. AParis, chez Martinet, libraire , rue du Coq,
n°. 15. Prix : 1 fr. 20 c. , et 1 fr. 50 c. par la poste; et chez
le Normant , libraire , rue des Prêtres-Saint-Germainl'Auxerrois
, nº. 17.
En partageant les sentimens du public sur le mérite de
M. Picard, nous croyons devoir hasarder quelques réflexions
sur les ressources qui restent aujourd'hui pour donner à la comédie
le caractère qu'elle doit avoir. Cet examen ne sauroit
mieux trouver sa place qu'au moment où nous avons à parler
d'une production du meilleur poète comique que nous possédions.
La pièce dont il est question est celle du théâtre de
M. Picard , où le comique tiré des moeurs soit le plus fort
et le plus vrai. Habitué à ne saisir que le côté plaisant de
quelques travers , à ne peindre que légérement les ridicules attachés
aux différentes situations et aux différens caractères ,
l'auteur n'avoit pas encore cherché cette profondeur d'observation
qui n'appartint qu'à Molière. Un Jeu de la Fortune
annonce l'intention, et indique la possibilité de se rapprocher
de ce grand maître. M. Picard a donc fait un progrès
marqué dans son art.
On a dit que la littérature étoit l'expression des moeurs :
cette vue générale nous paroît devoir s'appliquer plas
particulièrement à la comédie. En effet , rien ne peint
mieux les moeurs d'un peuple que son théâtre comique:
vainement cherchera -t - on dans les historiens , les voyageurs
et les moralistes , des renseignemens certains sur cette
partie pleine d'importance et d'intérêt; on n'y trouvera
250 MERCURE DE FRANCE ;
jamais ce qu'Aristophane nous a appris des Grecs , ce que
Plaute nous a appris des Romains , ce que Cervantes et Congrève
nous ont appris des Espagnols et des Anglais , et ce
que Molière nous a transmis sur les Français du siècle de
Louis XIV .
Le théâtre comique est et doit être la source la plus certaine
où l'on peut puiser des détails de moeurs; l'objet de la
comédie est d'amuser le public de ses propres ridicules : pour
qu'elle y parvienne, il faut que personne ne puisse s'y reconnoître
absolument, et que cependant les peintures frappent
assez le spectateur pour qu'il yvoie la vérité. Il résulte de cette
obligation difficile imposée au poète comique , que ses observations
toujours générales ne tombent point dans l'inconvénient
des particularités et des exceptions; etqu'on ne peut en
révoquer en doute l'exactitude , parce que le succès du poète
tient à ce que les observations soient confirmées par le public ,
seul juge dans cette partie dont on ne peut contester la compétence.
Sans rappeler les distinctions qui ont été faites plusieurs
fois entre les pièces de caractère , d'intrigue, etc. , on peut dire
qu'il y a trois genres de comédies relativement aux moeurs ;
celles où le poète peint sans ménagement les foiblesses de
l'humanité , mais ne dissimule pas les qualités et les vertus
qui les balancent ou les font excuser. Molière est le modèle
de ce genre : dans presque toutes ses pièces , un homme raisonnable
est opposé aux personnages ridicules d'où le comique
est tiré. Le second genre consiste à se borner à divertir le
spectateur , en flattant ses goûts passagers : c'est le genre qui
eut le plus de vogue à la fin du dix-huitième siècle ; alors ,
comme il a été observé souvent , la comédie renforce les
moeurs au lieu de les corriger. M. Collin d'Harleville n'a pas été
à l'abri de ce défaut, dont il ne s'est préservé que dans le Vieux
Célibataire. Le troisième genre est celui où le mépris des travers
qui dégradent l'humanité , est le mobile principal de
AOUT 1806 . 251
P'auteur comique : dans ce genre , qui exige beaucoup de talent
, les turpitudes , les vices les plus bas sont présentés gaiment
: on rit de ceux qu'on méprise ; et la peinture des moeurs
les plus dépravées est loin d'être aussi dangereuse qu'on a paru
le croire dans les derniers temps ; elle l'est beaucoup moins
que les sentimens romanesques de nos drames , qui ne tendent
qu'à amollir le coeur , et qu'à donner aux jeunes gens la plus
fausse idée du monde. Turcaret est une des meilleures pièces
de cegenre.
La pièce dont nous avons à parler s'en rapproche beaucoup.
On a fait des reproches à l'auteur sur la hardiesse de ses tableaux
; mais il a trouvé sa justification dans l'état actuel des
moeurs. A la première représentation , on trouvoit les traits
beaucoup trop forts; cependant on observoit aussitôt après
que la vérité s'y trouvoit : vérité effrayante, il est vrai , mais
qu'il étoit impossible de méconnoître.
Si au bout d'un siècle , un observateur vouloit se faire une
idée juste des moeurs de ce temps, s'il la cherchoit dans les
comédies , que trouveroit-il dans le Jeu de la Fortune ? Un
jargon philosophique et sentimental qui ne sert qu'à couvrir
la plus basse cupidité, une prétention à la bienfaisance qui
n'a rien de vrai ni de solide , et qui n'empêche pas de s'exposer
à faire des banqueroutes ; les spéculations les plus viles
sur un homme qui vient de faire fortune ; deux femmes qui
se le disputent; et des frères , dont l'un affecte beaucoup de
hauteur, l'autre une sensibilité hypocrite , conseillant à leurs
soeurs d'employer tous leurs charmes , de faire toutes les avances
pour séduire un homme qui un moment auparavant étoit
maître d'école de village .
Le succès de cette comédie , l'aveu involontaire des spectateurs
, qui trouvoient d'abord de l'exagération dans les
peintures , ne prouvent que trop qu'elle est l'expression des
moeurs.
Dans les siècles corrompus , les poètes comiques et les mo252.
MERCURE DE FRANCE ,
4
ralistes ont deux partis à prendre : l'un , de s'élever avec rigueur
contre les vices ; l'autre , de s'en moquer, et d'apprendre aux
hommes à se défier des fausses apparences dont ils se couvrent.
Le premier parti a beaucoup d'inconvéniens. Il est difficile
desoutenir, sans ennuyer, ce tongrave et triste qui ne convient
qu'à la moraledogmatique. Quelquefois une vive indignation
augmentele talent; et comme Juvénal , onpeut tracer des tableauxhideux,
mais pleins d'une énergie qui plaît.Ces tableaux ,
le plus souvent, ne réussissent que parce qu'ils sont exagérés ; et
quiconque prendroit les satires de Juvénal pour l'expression
des moeurs deRome à cette époque , se tromperoit beaucoup :
c'est une faute dans laquelle sont tombés un grand nombre
d'historiens modernes , et principalement Gibbon. Cette manière
de traiter la morale du monde a aussi l'inconvénient
d'exalter la tête des jeunes gens , et de leur inspirer pour les
hommes une aversion qui est toujours un défaut essentiel ,
mêmequand elle se joint à la vertu. D'ailleurs, ces satires chagrines
ne peuvent procurer une satisfaction soutenue; quelque
goût qu'on ait pour ce genre , il est rare qu'on lise de
suite les ouvrages de Juvénal.
L'autre parti, au contraire, est conforme au caractère général
des hommes : on ne craint pas en le prenant de tomber dans
l'exagération; on estime les choses à leur juste valeur; et s'il
est vrai que le théâtre puisse être de quelque utilité en
morale , ce n'est qu'en se renfermant dans ce genre qu'il y
parviendra. Molière , qui ne s'en écarta jamais , eut une grande
vue que ses successeurs n'ont pas assez suivie : au lieu de ces
contrastes presque toujours forcés qui font ordinairement le
comique de nos pièces modernes , il introduisit dans presque
tous ses grands ouvrages, un homme raisonnable , tel qu'il
s'en trouve souvent dans la bonne compagnie, qui fronde les
ridicules sans fiel, et dont la conduite mesurée les fait ressortir.
M. Picard , dans son Théâtre , s'est presque toujours abstenu
AOUT 1806. 253
de ces contrastes forcés, qui ne produisent qu'un effet momentané;
mais il n'a pas suffisamment cultivé cette partie dont
-nous venons de parler , et dans laquelle Molière a excellé. Du
*reste, toutes ses pièces, même celles que le public a accueillies
avec le moins de faveur, sont dans ce bon genre dont nous
avons essayé de donner une idée. Il s'élève avec esprit , grace
et naturel contre toutes les espèces de charlatanisme : il ne
les fronde pas avec aigreur ; il se borne à les montrer sous le
*voile qui les cache ordinairement.
La plus grande difficulté qu'éprouve le poète comique ,
c'est de lever , sans violer les lois de la vraisemblance, cevoile
dont , sur-tout dans le siècle où nous vivons , les hommes
savent couvrir leurs penchans les plus vils. La philantropie ,
laphilosophie , la bienfaisance , la sensibilité , sont aujourd'hui
les manteaux dont on se sert pour cacher l'égoïsme , la cupidité
et la débauche. M. Picard atrès-bien saisi cette physionomie
du siècle. On peut remarquer que dans toute ses
bonnes pièces , les hommes dont les vices sont immolés au
ridicule,ont ce jargon qui , s'il passe un jour de mode , aura
dû engrandepartie son anéantissement auThéâtre de M. Picard.
C'est par les mêmes moyens que Molière , dans le siècle de
Louis XIV , détruisit pour jamais les ridicules des précieuses ,
et les prétentions de l'hôtel de Rambouillet. Pour réussir dans
cette vue vraiment grande, il ne suffisoit pas de l'avoir conçue.
Il est plus difficile qu'on ne croit de placer les hommes dans
des situations qui les forcent à lever le masque , et d'arracher
aux plus dissimulés l'aveu naïf de leurs foiblesses. C'est cette
difficulté surmontée qu'on n'a peut-être pas assez appréciée
dans leThéâtre de M. Picard. L'Entrée dans le Monde en offre
plusieurs exemples ; le caractère hypocrite de Dorival , dans
Médiocre etRampant, en seroit un modèle,si le sujet étoit plus
approfondi ; la Petite Ville et le Collatéral la présentent dans
presque tous les caractères ; et dans la pièce nouvelle , la fortune
subite de Marcellin le livre à des folies qu'on n'auroit
254 MERCURE DE FRANCE ,
jamais pu prévoir , et qui cependant paroissent toutes naturelles.
Le reproche le plus grand que nous ayons entendu faire
à M. Picard , relativement à la pièce dont nous parlons , porte
sur le dénouement. On a prétendu qu'il étoit trop rapide , et
que les moyens n'en étoient ni piquans , ni bien préparés. Cette
critique nous paroît peu fondée. L'idée qu'on s'est formée,
pendant le dix-huitième siècle , des dénouemens de comédie ,
tient à un mauvais système dont il est facile de marquer l'origine
, et de montrer la fausseté. Lorsque dans des pièces
attendrissantes on eut banni le comique , l'unique ressource
fut d'exciter l'intérêt. Pour y parvenir , il fallut des plans
combinés avec plus de soin que ceux de Molière. Ce grand
poète s'étoit borné à placer ses caractères en scène , à imaginer
des incidens qui pussent les faire ressortir ; ne se proposant
nullement de faire naître un intérêt bien vif , il crut
que les dénouemens, quelque négligés qu'ils fussent , passeroient
toujours , si du reste l'ensemble de la pièce avoit
produit l'effet qu'il s'étoit proposé. En cela , Molière jugea
son art en homme de génie et en grand maître. La nécessité
qu'on s'est imposée depuis de concevoir le plan d'une comédie
comme celui d'un drame , a dû nuire à l'art , et le priver
d'une grande partie du comique. Il a fallu que les auteurs
oubliassent leur principal but , qui est de faire rire et de saisir
les ridicules et les travers , pour s'occuper péniblement d'arranger
les fils d'une intrigue. Combien de sacrifices n'ont-ils
pas dû s'imposer pour remplir cette obligation ! Qu'on
cherche à imaginer pour l'Avare un dénouement plus régulier
que celui qui existe , et l'on verra qu'il faudra retrancher une
grande partie du comique des derniers actes. Nous l'avons
souvent observé en voyant représenter cette pièce justement
considérée comme un des chefs-d'oeuvre de Molière: le public
ne s'occupoit nullement des explications données par Anselme
ilne songeoit qu'à s'amuser des derniers ১. traits d'avarice d'Har
AOUT 1806. 255
pagon. Quelques esprits trop délicats se sont élevés contre les
tours que l'on joue à l'avare pendant cette dernière scène ; ils
ont prétendu que c'étoient des charges inventées par les comédiens
: nous avons eu lieu de nous convaincre par nous-mêmes
que ce sont des traditions qui remontent à Molière. Il ne dissimuloit
pas la foiblesse de son dénouement , mais il n'y attachoit
aucune importance : il croyoit qu'il suffisoit d'occuper
pendant ces explications le public par des lazzis. On voit
qu'en voulant perfectionner la comédie , on l'a au contraire
dénaturée ; et M. Picard ne nous paroît mériter aucun reproche
, lorsqu'il trouve le moyen de s'affranchir de cette
contrainte inutile.
Sa pièce nous semble avoir des défauts plus réels : tout ce
que nous avons dit sur le talent de M. Picard prouve notre
estime pour lui ; et nous croyons lui en donner un nouveau
témoignage , en nous exprimant franchement sur ce que ses
combinaisons peuvent avoir de répréhensible. M. Picard travaille
trop vite : dès qu'il a conçu une idée vraiment comique,
il se met à l'ouvrage ; et n'ayant pas assez réfléchi sur
toutes les parties de son sujet , il manque souvent les accessoires.
Dans Un Jeu de la Fortune, il n'y a guère que les rôles de
Marcellin et de Georgette dont l'auteur ait tiré tout le parti
possible : les autres caractères ne sont en quelque sorte qu'esquissés.
Le rôle de M. Dorvilé est foible et sans couleur ; il
s'annonce assez bien dans le commencement , mais ensuite il
tombe dans des sentimens communs et dépourvus de comique.
Sa situation , quoique assez théâtrale , n'amuse pas; on
le méprise sans se moquer de lui: défaut essentiel dans les rôles
de ce genre. Le rôle deValberg mérite le même reproche, surtout
à la fin de la pièce : la manière dont l'auteur le présente
d'abord est très-comique. Il étoit difficile de tirer un meilleur
parti de l'affectation de sensibilité dont quelques hommes se
servent pour arriver à leur but. Mais M. Picard devoit réfléchir
que le comique de ce rôle ne peut se varier : vers la fin
256 MERCURE DE FRANCE,
de la pièce, on devine tout ce qu'il va dire , tant on est familiarisé
avec ses phrases banales. Il falloit n'employer ce
personnage qu'au commencement, et le faire disparoître au
moment où son comique auroit été épuisé.On pouvoit aussi
ne le montrer que dans les derniers actes , sur lesquels son
apparition auroit pu répandre beaucoup de comique. Le rôle
de Mad. de Saint-Phar est mieux fait : elle se trouve dans une
situation fort délicate ; et l'auteur asu lui conserver cette fierté
et cette décence , qui ne fait que mieux ressortir le peu de
délicatesse de ses projets. Cependant on regrette encore que ce
caractère ne soit pas assez prononcé ; l'esquisse en est agréa
ble , combien ne plairoit-il pas s'il étoit fini !
Ces défauts ne sauroient nous empêcher de convenir que la
pièce renferme des vues comiques, auxquelles nous croyons que
M. Picard ne s'étoit pas encore élevé. Nous ne saurions trop
l'engager à persister dans ce genre , et à continuer d'approfondir
les caractères qu'il mettra en scène. Il est à l'époque où
son talent doit être formé; et les petits succès sont désormais
peu dignes de lui : en travaillant plus lentement, il ne pourra
manquer d'obtenir l'heureux résultat que nous espérons.
P.
Histoire de la Guerre de la Vendée et des Chouans , depuis
son origine jusqu'à la pacification de 1800 ; par Alphonse
Beauchamp. Trois vol. in-8°. Prix : 18 fr. , et 22 fr. 50 c.
par la poste. A Paris , chez Giguet et Michaud , imprimeurs-
libraires , rue des Bons-Enfans; et chez le Normant.
Deuxième Extrait. ( Voyez le N° . du 26juillet. )
C'est une source féconde d'instruction et d'intérêt, dans ces
grandes catastrophes de la société qu'on appelle lesrévolutions,
de considérer toute l'étendue des conséquences que la violation
d'un seul principe entraîne après elle. Il n'y a pas une page de
cette déplorable Histoire qui ne démontre , que l'autorité unique
d'un souverain légitime est fondée sur lanécessité impérieuse
AOUT 1806.
DEPTDE LA 32
rieuse del'ordre ; et cette grande leçon est écrite en caractères
de sang dans les annales de tous les peuples. Cette guerre 5
effroyable de la Vendée fut une terrible réponse à la Dela Cen
ration des droits de l'homme ; et ce fut pour le monde civ
lisé un étrange spectacle de voir des législateurs qui avoient
fait de l'insurrection le plus saint des devoirs , punir une
insurrection par la destruction totale d'une province. Mais ce
grand principe de l'autorité paroît peut-être plus nécessaire
encore dans la conduite des chefs de la Vendée , dans leurs
entreprises incohérentes , dans leurs jalousies secrètes , surtout
dans leur indépendance , qui a détruit le concert de tant
de bras levés pour la même cause, rendu tant de courage
inutile, et assuré la perte de la plus belliqueuse et de la plus
florissante population. Le tableau des circonstances les plus
capitales de cette guerre, est très-propre à mettre cette vérité
dans tout son jour, et je me hâte d'en reprendre la suite . Dans
un sujet si douloureux , il seroit trop pénible de s'appesantir
sur les réflexions. Eh ! quelles réflexions peuvent instruire
mieux que les faits ?
Laprise de Saumur détermina l'évacuation d'Angers.L'armée
royale ne fitque passer dans cette dernière ville pour s'en assurer.
Elle se porta aussitôt sur Ingrande , Ancenis ; et , de concert
avec la division de Charette , qui étoit de l'autre côté de la
Loire , elle alla faire une tentative sur Nantes. L'attaque et la
défense furent meurtrières. La ville, ouverte de toutes parts ,
soutint les efforts de toute l'armée de Cathelineau et de celle
de Charette , qui faisoit une diversion utile au Pont-Rousseau,
Les généraux républicains Canclaux , Beysser, Bonvoust,et
le maire de la ville, nommé Baco, répondirent à sept attaques
différentes dans le même temps. Baco seul fut blessé.
Plusieurs postes furent emportés , malgré la vigoureuse résistance
des assiégés ; et Nantes alloit tomber au pouvoir des
Vendéens et de quelques Bretons qui venoient de se réunir à
eux ; déjà mème les plus déterminés avoient pénétré jusque
sur la place Viarme , lorsque le généralissime Cathelineau, qui
les conduisoit à la victoire, fut atteintd'un coup mortel.Al'instant
le découragement se glisse dans les rangs des royalistes ;
ilsabandonnent leur conquête :d'Elbée , Bonchamp et le prince,
de Talmont s'épuisent vainement pour les ramener au combat.
Ils se voient contraints de faire leur retraite sur Angers, et ils
repassent la Loire. Cathelineau meurt à Saint-Florent , et la
masse de l'armée se retire pour aller faire la moisson .
On a dit dans le temps , et M. Beauchamp le répèteaujourd'hui
, que la prise de Nantes auroit pu entraîner la chute de
la république; mais il est plus certain qu'un échec devant
R
258 MERCURE DE FRANCE ,
cette ville devoit détruire toutes les espérances des insurgés ,
etque si quelqu'esprit sage avoit suprofiterdu mauvais succès
de cette excursion , la guerre civile auroit pu être étouffée à
cette époque. Il étoit facile d'achever la séparation de toute
l'armée etde ses cheſs par une amnistie générale ; mais on les
réunit au contraire par le fameux décret d'extermination
contre tout le pays. Toutes les propriétés devoient être livrées
aux flammes , les combattans détruits; les femmes , les vieillards
et les enfans devoient être transportés dans l'intérieur.
En sorte que quand même ils auroient été dans la disposition
de ne plus combattre pour le prétendant, on les forçoit de
s'armer de nouveau pour leur propre défense. Les Vendéens
s'organisèrent : ils choisirent d'Elbée pour leur nouveau
généralissime , et ils formèrent un conseil d'administration
pour gouverner le pays. Charette donna dès-lors un signe de
mécontentement , en ne participant point à la nomination du
général en chef, ni à la composition du conseil supérieur.
La nécessité de se défendre fit trouver de nouvelles forces
dans les provinces proscrites et déjà dévastées : tous les hommes
devinrent guerriers ; les femmes mêmes intéressées au succès
deleurs armes , enflammoient le couragedes moins résolus par
leurs discours ou par leur exemple; plusieurs suivirent leurs
époux ou leurs frères. Un esprit martial passoit dans tous les
coeurs.
Pour exécuter l'horrible décret de la Convention , il falloit
des armées d'incendiaires. La France en étoit couverte dans
ces temps malheureux : tous ceux que renfermoient les prisons
et les galères avoient obtenu leur liberté. On les réunit; et
comme des troupeaux de bêtes féroces , on les lâcha sur leur
proiepour ladévorer.
Attaqués sur cinq points différens , les Vendéens se défendirent
avec chaleur; et le désespoir leur donnant une force
extraordinaire , d'assaillis qu'ils étoient ils devinrent bientôt
assaillans. L'armée de Mayence , et quelques corps de volontaires
, pour lesquels il faut faire une honorable exception ,
se firenthacher en combattant; tout le reste prit la fuite.
Quelqu'importante que fût cette victoire , elle devint fatale
aux insurgés. Les chefs se crurent à la veille d'obtenir le prix,
de leurs efforts; et chacun d'eux se promettant d'y contribuer
plus que son voisin , et d'attirer sur lui seul les regards et la
reconnoissance de la postérité , ne voulut plus combattre en
commun. Charette se tint tout-à-fait à l'écart , et laissa supporter
à la grande armée de l'Anjou et du Poitou le poids
accablant des plus rudes attaques .
Enflammés par leurs revers , les généraux et les proconsuls
AOUT 1806. 259
de la Convention réunirent toutes leurs forces , et se portèrent
d'abord sur Châtillon , qui étoit défendu par Lescure. Après
divers succès , Westermann chassa devant lui les royalistes ;
et s'étant emparé de la ville , il y trouva tous les papiers du
conseil supérieur , qui venoit de se retirer précipitamment
vers Chollet.
Dès le lendemain, Bonchamp qui accouroit au secours de
Lescure , fondit avec impétuosité sur lesrépublicains , et repritenunmoment
tout ce qui avoit été perdu la veille. Toute
l'artillerie , les bagages, les vivres et le trésor des conventionels
lui furent abandonnés. Ses soldats voulant célébrer cette victoire
, s'enivrèrent avec de l'eau-de-vie ; et n'écoutant plus la
voix de leurs chefs , ils se répandirent endésordre , pour chercher
le repos ou pour se livrer à de nouveaux excès. La nuit
paroissoit devoir les sauver du danger de cette indiscipline ,
lorsque Westermann , revenant sur ses pas à la tête d'une nouvelle
troupe , égorge les premiers postes qu'il surprend au ori
de vive le roi; il arrive dans Châtillon, et fait main-basse sur
tout ce qu'il rencontre. Les chefs royalistes eurent à peine le
temps de monter à cheval et de se sauver. Le général républicain
les poursuivit; mais ne pouvant les atteindre , il revint
aussitôt dans la ville qu'il trouva encore évacuée par les siens.
Irrité par toutes ces vicissitudes, et se laissant aller au sentiment
d'une aveugle colère , ou plutôt à sa férocité naturelle , il ordonna
la destruction entière des habitations et le massacre de
tout ce qui respiroit encore à l'instant toute la ville fut embrasée,
et peu de momens après elle n'offroit plus qu'unmonceau
de ruines et de cadavres .
Les Vendéens , qui avoient eu le temps de se recueillir et de
se rallier pendant cette horrible exécution , se présentèrent de
nouveau pour rentrer dans la ville; mais ne trouvant plus
qu'unvaste sépulcre ils reculèrent d'effroi. La stupeur , la rage
et la vengeance se succédèrent rapidement dans leurs coeurs , et
ils passèrent au-delà pour se replier sur Mortagne : l'armée
républicaine les suivit de près , les débusqua , et Mortagne fut
encore livrée aux flammes. Continuant ensuite sa marche sur
Chollet, elle fut arrêtée à Saint-Christophe par l'armée royale ,
qui fit les plus grands efforts pour l'empêcher de passer outrea
C'est là que Lescure fut blessé à mort , et qu'il fut tiré sanglant
de la mêlée par ses officiers. On le transporta sur-le-champ à
Beaupreau ; et l'armée fit encore sa retraite sur Chollet.
Unebataille générale devenoit inévitable ; mais l'issue paroissoit
fort douteuse : deux défaites successives , la mise hors de
combat d'un chef distingué, et, par - dessus tout, l'isolement
de Charette,ne laissoient plus d'espoir de salut qu'en se
R2
260. MERCURE DE FRANCE ,
dévouant tous à vaincre, ou à mourir sur la place. D'Elbéejugea
parfaitement sa position; mais le prince de Talmont pensa
qu'il étoit prudent de se ménager une retraite de l'autre côté
de la Loire : c'étoit s'avouer vaincu. Il promettoit que toute
laBretagne se leveroit en masse à l'approche de ses libérateurs,
et que l'Angleterre feroit passer des secours considérables en
hommes , en munitions et en argent. Illusions d'un courage
abattu , qui n'avoit plus la force d'affronter le danger présent ,
etqui se flattoit de vaincre en fuyant! Bonchamp partagea
son opinion , ou plutôt céda par déférence , car il n'étoit pas
timide, et on envoya quelques détachemens s'emparer de
Varades à la vue de Saint-Florent. Cette précaution prise , on
sejeta dans Chollet poury attendre les républicains.
Ceux-ci qui venoient de bivouaquer sur des tas de morts ,
et qui étoient victorieux , furent encore renforcés par toutes
les divisions qui accouroient pour prendre part à l'action.
Toute l'armée , commandée par le général Léchelle , se mit
en mouvement dès la pointe du jour pour attaquer ; mais elle
fut prévenue par l'armée royale , qui vint fondre sur elle avec
une fureur désespérée. Le centre et l'aile droite furent d'abord
enfoncés par Bonchamp , d'Elbée , la Roche - Jacquelin et
Stofflet ; mais l'égalité du combat ayant été rétablie, les deux
armées se pressent , les bataillons s'approchent , la mêlée
devient générale, on se serre corps à corps , et des deux côtés
il se fait des prodiges de valeur. Mais , tandis que d'Elbée et
Bonchamp tombent percés de coups dans la foule des morts ,
le prince de Talmont détermine la retraite en fuyant vers la
Loire. On enlève les deux généraux mourans ; ils sont encore
poursuivis jusqu'à Beaupréau : toute l'armée les suit en poussant
des cris d'admiration , de douleur et de rage ; d'Elbée
la quitte et cherche une retraite hors de ses rangs; elle arrive
à Saint-Florent , et, furieuse , elle veut venger sa défaite par
le massacre des six mille prisonniers qui étoient en son pouvoir.
C'est dans cette circontsance que Bonchamp , sentant
approcher sa fin, voulut illustrer sa mort par un acte d'héroïsme
qui malheureusement ne pouvoit être utile à son
armée. Ildemanda la grace de tous les prisonniers ; et comme
il étoit impossible de les transporter au-delà du fleuve , ils
furent tous remis en liberté. Cela fit six mille hommes de
plus que les Vendéens eurent à combattre par la suite. Au
moment même où l'armée royale traversoit la Loire , Bonchamp
eut la douleur , avant de mourir sur le rivage opposé ,
d'entendre des coups de canon tirés sur les siens par ceux
qu'il venoitde sauver.
C'est du 16 au 20 octobre 1793 que se fit le passage de la
AOUT 1806. 261
Loire. L'armée royale traînoit à sa suite les femmes , les vieillards
et les enfans qui avoient pu échapper au fer des républicains.
Cette réunion formoit en tout environ soixante mille
ames; mais il n'y avoit guère que quarante mille combattans.
Ladivision de Charette , que le danger du corps de l'armée
n'avoit pu faire changer de système , étoit restée dans son
ancien quartier de Légé.
Aussitôt après la mort de Bonchamp , la Roche-Jacquelin
fut nommé généralissime , et toute l'armée marcha sur Laval.
Elle n'étoit plus commandée alors que par le général en chef,
*par Stofflet et par Bernard de Marigny. Lescure la suivoit ;
mais il étoit mourant. L'armée du général Léchelle , qui
venoit aussi de traverser la Loire , arriva devant Laval le 25
octobre; et sans donner le temps aux royalistes de se reconnoître,
il fut résolu qu'on les attaqueroit dès le lendemain.
Ce qui arriva alors prouve bien ce qui seroit arrivé à Chollet
sans le conseil fatal du prince de Talmont. L'armée vaincue
battit complétement l'armée victorieuse , uniquement parce
qu'il falloit vaincre ou mourir : tant l'unité de vue et de sentimentdonne
de force , et tant la nécessité de se tirer d'une
position périlleuse , donne au courage une invincible énergie !
Cette armée fugitive devoit cependant succomber dans un
pays où elle ne trouvoit pas même tout ce qu'il falloit pour
réparer le dommage qu'occasionne toujours une bataille
gagnée. La victoire de Laval montra combienles promesses du
princeTalmontavoient été légères, puisqu'elle ne parut pas aux
Bretons un gage assuré pour de nouveau succès , et qu'ils se
tinrent encore en repos devant ceux dont ils admiroient les
exploits. Abandonnée à ses propres forces, qui diminuoient tous
les jours , l'arınée traversa toute la Bretagne sans recevoir
aucun secours , et elle alla devant Granville montrer l'impuissance
où elle se trouvoit de s'ouvrir un passage pour
recevoir les secours qu'on lui promettoit de l'étranger. L'échec
qu'elle éprouva devant cette place , attaquée sans moyens de
succès probable , la réduisit à la défensive , et désormais il ne
lui fut plus possible de combattre que pour reculer sa perte ,
devenue dès lors inévitable.
C'est dans ce dessein qu'après avoir quitté Granville, elle
vint encore fondre sur les républicains , qui lui coupoient la
retraite à Pontorson et à Antrain. La victoire indécise ne céda
qu'aux cris des femmes Vendéennes qui réchaufferent le couragede
leurs défenseurs , et qui les renvoyèrent sur le champ
de bataille.Tout plia devant eux , et ils dispersèrent ou culbuterent
tout ce qui s'opposoit à leur passage. Ce fut là leur
3
1262 MERCURE DE FRANCE ,
dernier succès. Toute l'histoire de cette funeste expédition ,
n'est plus qu'une suite de défaites et de désastres. Revenus vers
les bords de la Loire , ils tentèrent vainement d'emporter la
place d'Angers pour se procurer des bateaux et repasser sur
la rive gauche. Fugitifs sur la route du Mans , et pressés de
toutes parts , ils se jettent dans la ville , s'y barricadent , et
soutiennent quelque temps l'attaque de toute l'armée; ilsysont
bientôt forcés , taillés en pièces. Le soldat républicain y fait
une horrible boucherie de toutes les foibles victimes de la
guerre , qui suivoient l'armée par le seul instinct de leur
conservation. Tout est fusillé sans distinction d'âge , de sexe ,
etmême de parti. Sept ou huit mille hommes , restes malheureux
de toute cette multitude , s'échappent du carnage ,
et sont ralliés par les chefs. Ils fuient par Laval , et arrivent
exténués à la vue d'Ancenis. A l'aspect des rives qu'ils
avoient quittées si imprudemment , leur courage se ranime
encore. On assemble rapidement quelques bois pour en former
desradeaux. La Roche-Jacquelin et Stofflet passent le fleuve au
moment où le canon républicain tonnoit déjà sur les travailleurs.
Quelques centaines de leurs soldats se précipitent et
abordent heureusement de l'autre côté. Tout le reste se retire
en désordre sur la route de Nantes. Ces tristes débris sont
bientôt joints à Savenay , où ils trouvent enfin un dernier
refuge et un tombeau. Carrier exerçoit alors dans la ville de
Nantes sa froide cruauté. Ceux mêmes qui avoient mis bas les
armes à Savenay, et qui avoient crié vive la république ,
furent tous exterminés par ses ordres. Ainsi disparut toute
cette population moissonnée par l'ignorance ou la barbarie de
quelques hommes pervertis par de faux principes , et qui malheureusement
pouvoient disposer de toute la force publique
pour les établir .
M. Beauchamp met en doute si la postérité ratifiera les
éloges donnés par la Convention à quelques - uns de ces
hommes : cela est fort douteux en effet; mais ce qui ne l'est
nullement, c'est que la postérité quiratifieroit tant de massacres
inutiles , ne vaudroit pas mieux que la Convention .
De tous les chefs royalistes qui avoient passé la Loire , la
Roche-Jacquelin , Stofflet et Bernard de Marigny, furent les
seuls qui rentrerent dans la Vendée. Lescure étoit mort de
ses blessures à quelques lieues de Laval. Le prince de Talmont
fut pris après la déroute du Mans , traîné dans les prisons de
Rennes et conduit à l'échafaud. Lorsque ce prince se vit entre
les mains de ses ennemis , il monta son courage au niveau de
sa situation , et il mourut en héros .
Du côté des républicains , tous les généraux qui avoient fait
AOUT 1806. 263
preuve de valeur , reçurent une mort ignominieuse pour prix
de leurs services ; et les vainqueurs , dans cette lutte terrible ,
furentencore traités plus cruellement que les vaincus.
G.
( Lafin incessamment. )
Le Spectateur Français au 19º Siècle , ou Variétés Morales,
Politiques et Littéraires , recueillies des meilleurs écrits
périodiques. Tome III. Prix : 5 fr. , et 6 fr . 50 c. par laposte.
L'ouvrage complet , trois vol., prix : 15 fr. et ig fr. 50 c.
par la poste. A Paris , chez le Normant.
LE Spectateur Français est un recueil d'articles choisis
dans ce journal même , dans celui de l'Empire , et dans ce
petit nombre de feuilles dont les rédacteurs , après avoir
annoncé les nouvelles vraies ou fausses de chaque jour, consacrent
du moins leur dernière page à soutenir, à propos d'un
nouveau livre , les anciens , les immuables principes de la raison
et du goût. Ces sortes d'écrits , quelque bien faits qu'ils
puissent être , ne sont point comptés parmi les ouvrages que ,
selon Horace , on relit jusqu'à dix fois avec un nouveau
plaisir : Decies repetita placebunt. Semblables , au contraire ,
à ces feuilles de chêne qui remplissoient l'antre de la Sibylle
de Cumes, leur sort est de contenir quelquefois des vérités
utiles , d'exciter toujours une curiosité assez vive , et de se dissiper
au moindre vent dans les airs. C'est pour les soustraire à
cette destinée que ce recueil a été entrepris.
L'éditeur a pensé que parmi les morceaux de littérature
qui échappent tous les jours à la plume de nos journalistes ,
plusieurs méritoient d'être conservés , et il les a réunis en
quelques volumes dont celui que j'annonce est le troisième.
Je ne puis ni louer , ni désapprouver le choix qu'il a fait : lié
par mes sentimens , autant que par mes principes avec presque
tous les critiques dont les articles ont formé son recueil , il
me conviendroit peu de faire leur éloge , et encore moins leur
censure. Mais comme endéfendant les mêmes vérités , je partage
aussi tous les torts qu'ils se donnent aux yeux d'un certain
parti , il doit m'être permis , puisque j'en trouve l'occasion
, de faire du moins leur apologie.
Et d'abord , ce n'est point eux qu'il faut accuser d'avoir
voulu faire lire une seconde fois leurs articles ; car l'éditeur
n'a point jugé à propos de les consulter , avant de réimprimer
leurs ouvrages.En second lieu , j'avoue que ce recueil ne res-
1
4
264
MERCURE DE FRANCE ,
semble en rien à celui qui porte en Angleterre le même titre.
C'est un autre style , et une manière toute différente de considérer
les objets; mais aussi ses auteurs se sont proposé un bien
autre but. Pourquoi nous parle-t-on sans cesse de cette critique
aimable et légère , et de ces plaisanteries innocentes qui
firent lemérite et le succès du journal anglais ? Pourquoi voudroit-
on que nous cherchassions à nous en rapprocher ? Eh !
qu'a de commun le siècle où nous écrivons avec celui où
vécurent les Stéele et les Addisson ?
Lorsque le Spectateur anglais parut, l'Angleterre commençoit
à respirer de ces longsorages qui, pendant un demisiècle
, n'avoient cessé de la bouleverser : voilà l'unique ressemblance
entre ce qu'elle étoit alors , et ce qu'est la France
aujourd'hui. Du reste, le bon goût y régnoit ; les arts et les
lettres y étoient cultivés avec gloire: c'étoit le temps de Pope,
demiladyMontague, d'une foule d'autres auteurs que lesAnglais
citent encore avec orgueil ; c'étoit le temps de leur bonne
littérature et, si
LouisXIV. on peut s'exprimer ainsi, leur siècle de
De là vient que ce journal contient très-peu de
critiques amères : ce qu'on y rencontre , ce sont des plaisanteries
plus ingénieuses que piquantes, des portraits singuliers ,
des censures légères et fines des moeurs , tout ce qu'un esprit
délicat et poli peut imaginer pour amuser ses lecteurs; mais
aussi tout ce qui annonce un observateur qui est à son aise , et
qui , ne trouvant dans les défauts de ceux qui l'entourent rien
qui puisse l'affecter profondément, compose pour son plaisir
des tableaux capables, non pas de corriger, mais seulement
d'égayer ceux qui les verront.
Nous sommes venus dans des circonstances bien différentes.
Le siècle de Louis XIV est fini : il y a un siècle , il y en a
dix entre cette époque et celle où nous écrivons. Ou sont-ils
ces auteurs qui ui , par leurs ouvrages , doivent nous commander,
sinon l'admiration, du moins les égards ?Apparent rari
rantes in gurgite vasto : on peut m'en citer quelques-uns ;
mais combien leur nombre estpetit ! Et où sont ces talens estimables
que l'on nous accuse d'avoir découragés ? Que sont-ils
devenus ces bons livres qu'à leur naissance on nous reprochoit
d'avoir injustementcensurés ? Je sais bien que les presses
gémissent , et que bientôt la foule des imprimeurs ne pourra
plus suffire à celle des écrivains ; mais les siècles où l'on écrit
le plus ne sont pas ceux où l'on écrit le mieux; et je demande
ce qui restera après un petit nombre d'années de tout ce que
l'imprimerie ne cesse d'enfanter tous les jours ? Nous disons
que notre littérature est en décadence ; nos descendans diront
plus encore; et si la postérité s'étonne des plaintes que nous
AOUT 1806. 265
ne cessons de faire contre les mauvais auteurs , c'est que leurs
noms même ne parviendront pas jusqu'a elle.
Nous regrettons la perte de quelques secrets qui étoient
connus des anciens ;nous sommes fachés de n'avoir plus
l'art de peindre sur le verre ; nous ne savons plus , disonsnous,
composer le feu grégeois. Misères , que tout cela !
Il y a un secret bien plus précieux que nous avons perdu ,
et auquel nous ne songeons pas. Nous ne savons plus lier
des pensées , les disposer dans un ordre convenable , les
appuyer les unes par les autres , en former un ensemble qui
attacheet qui intéresse des lecteurs ; en un mot, nous ne savons
plus faire un livre. Cet art célèbre, qui fut autrefois particulier
aux Français , et qui commença leur gloire, a fini par se
perdre comme tant d'autres arts.
Grands écrivains du dernier siècle, qu'avez-vous fait du
dépôt qui vous fut confié ? Que sont devenus dans vos mains
les principes de ce bel art qui immortalisa les Bossuet et les
Boileau? Je n'ai dans ce moment ni la prétention , ni la volonté
de juger vos chefs-d'oeuvre ; trop de passions et d'intérêts
s'éleveroient contre moi; mais la postérité les jugera , et
elle trouvera peut- être que ce siècle, si fastueusement appelé
par vous le siècle de lumières, seroit à plusjuste titre nommé
celui des Dictionnaires , et qu'enfin vous avez mieux connu
le secret d'empiler des pensées que celui de les ordonner. Que
sont en effet vos meilleurs poëmes et vos meilleurs discours ?
Des répertoires de pensées , de faits et de descriptions ; des
Encyclopédies d'éloquence et de poésie. Mais des livres bien
faits , mais des suites naturelles de beaux tableaux et de belles
pensées , il faut remonter un siècle plus haut pour en rencontrer.
Et on trouve que nous traitons trop sévèrement les
auteurs !
Mais eux-mêmes comment traitent-ils leurs lecteurs ? Ils
veulent qu'en jugeant leurs livres nous observions une certaine
mesure , et ils n'en connoissent point pour les composer.
Ils trouvent mauvais que nous nous écartions de certaines
règles qui, après tout, ne sont pas sans exception , et ils s'affranchissent
de celles du goût , de celles de la raison , de celles
de la grammaire. Je puis me tromper en quelque chose ; mais
il y a un fait qu'on ne sauroit me contester, et dont je suis en
étatde fournir la preuve : depuis trois ou quatre années , que ,
non par goût , mais pour remplir les fonctions dont je me suis
chargé , je lis les ouvrages nouveaux , il ne m'en est encore
parvenu aucun qui fût d'un bout à l'autre écrit en français :
je n'en excepte point, pas même ceux dont les auteurs passent
266 MERCURE DE FRANCE ,
pour veiller sur la langue , parce qu'en effet leurs prédécesseurs
furent établis pour cela. Des rapsodies cousues de solécismes
, voilà presque tous les livres du jour. Des jeunes gens ,
des hommes qui savent à peine parler, voilà presque tous nos
auteurs , voilà ceux qui se plaignent de nos censures dans les
autres journaux; et alors même qu'ils se plaignent , ils ne
savent pas se plaindre en français .
On nous accuse d'étouffer les talens ! Mais qu'on nous
dise donc quel est le talent véritable que nous n'avons pas
cherché à encourager; quel est l'ouvrage avoué par la raison
et le goût que nous n'avons pas loué; et de ce tas de
livres qui sont tombés successivement les uns sur les autres
dans ces dernières années , quel est celui que nous avons
censuré , et qui s'est trouvé n'avoir pas mérité nos censures;
que nous avons condamné , et que tout le monde ne condamne
pas aujourd'hui ? Que disons-nous enfin à tous les
auteurs , si ce n'est ce que Boileau leur a dit un siècle avant
nous?Avant que d'écrire , apprenez à penser ? Et est-ce
notre faute si nous sommes obligés d'ajouter : Apprenez aussi ,
apprenez à parler.
:
Tel est l'état où nous avons trouvé la littérature. Nos grands
hommes avoient disparu , et le siècle de Louis XIV étoit
déjà loin de nous; ce n'est pas assez dire : ces grands hommes
n'avoientpas laissé de disciples; et c'est dire encore peu , leur
gloire elle-même n'étoit plus: Bossuet, Racine , Boileau avoient
été détrőnés ; tous ces grands noms dont la France s'honore ,
avoient été livrés aux insultes de la populace des écrivains. Les
grands hommes de tous les siècles et de tous les pays avoient
été appelés , jugés et presque toujours condamnés au tribunal
de je ne sais quelle philosophie; et cette puissance , vraiment
révolutionnaire , auroit effacé , si elle avoit pu, jusqu'au souvenir
des anciens chefs-d'oeuvre. Se souvient-on de l'empire
qu'elle exerçoit encore ily a sept ou huit ans , et de ce dédain
avec lequel elle prononçoit les noms des législateurs de notre
littérature , et de ces préfaces astucieuses, de ces commentaires
perfides dont elle accompagnoit leurs ouvrages , pour les décréditer
, et de ces éditions mensongères dans lesquelles au moyen
de certains passages, interposés , tronqués , altérés , elle présentoit
comme étant eux-mêmes des philosophes , ceux qu'elle
ne pouvoit autrement diffamer ? Ce n'étoit pas assez que Corneille
ne fût qu'un radoteur sublime, Boileau un versificateur,
Pascal un visionnaire , Bossuet un déclamateur : Pascal étoit
un athée , et Bossuet étoit marié !
<< Bossuet et Fénélon ( s'écrie l'éditeur de cet ouvrage , en
> traçant le tableau de notre littérature , au moment où les
AOUT 1806. 267
> articles qu'il a recueillis parurent pour la première fois ) ,
>> Bossuet et Fénélon sont calomniés dans leur croyance , et
>> une vie entière toute consacrée à la défense aussi bien qu'à
>> la pratique de la religion, devient inutile à la mémoirede
>> ces grands hommes. Celle de Leibnitz et de Bacon est expo-
>> sée à un semblable outrage. Les écrits de Pascal , d'Euler,
>> de Montaigne même , sont falsifiés; et l'art des faussaires,
>> perfectionné par les ennemis du christianisme , devient leur
>> arme favorite contre la vérité et contre les grands noms
>> qui écrasent leur orgueil , et déconcertent leurs décisions
>> impies. Fleury, le bon Rollin, Fénélon lui-même se voient
>> oubliés en matière d'éducation ; et leurs ouvrages immor-
>> tels , relégués au rang des livres surannés, comme l'apa-
>> nage des radoteurs, sont remplacés par les romans d'un
>> sophiste orgueilleux. >>
Et on veut que les critiques respectent des auteurs qui
n'ont rien respecté ! Ils ont tout osé pour l'erreur ; ils l'ont
osé dans des livres qu'ils adressent à la postérité; et nous.....
Ah ! ce n'est pas sur des feuilles légères , ce n'est pas même
dans des livres , c'est sur la pierre et l'airain que nous voudrions
graver leurs excès; et si nous le pouvions, nous aurions
dûle faire.
Lorsque le champ de la littérature est en plein rapport ,
lorsqu'il se couvre tous les ans de nouvelles fleurs , alors il
faut que le critique se garde bien de fouler d'un pied trop
pesant le terrain qui doit les porter ; alors , tout ce qu'on
peut lui permettre , c'est de s'armer de la baguette du ridicule,
et de secouer légèrement les chenilles qui pourroient
les flétrir. Mais lorsqu'elles ont tout dévoré , lorsque ce
champ ne produit plus que des ronces et des poisons , c'est
le fer alors qu'il faut employer ; alors il faut déchirer le sein
de la terre , la forcer à recevoir de nouvelles semences , et la
préparer ainsi à nous enrichir de productions plus utiles.
C'est ceque nous avons fait. Nous avons arraché les ronces ;
nous avons signalé les poisons ; nous avons indiqué les sources
bienfaisantes qui doivent ramener sur ce champ la fécondité.
Venez maintenant , jardiniers habiles ; faites-lui porter des
fruits et des fleurs que nous puissions admirer. Nous ne vous
envierons ni vos richesses , ni votre gloire; nous en jouirons
même avec vous; et le plaisir de vous louer un instant nous
consolera de dix ans de peines.
Que de fausses opinions , que d'erreurs dangereuses nous
avons eu à renverser ! Ce n'est pas seulement le goût et la
grammaire , ce n'est pas même la gloire de nos grands hommes
qu'il s'agissoit de défendre contre les auteurs de ce siècle
268 MERCURE DE FRANCE ;
Je cherche autour de moi quelle est la vérité qu'ils n'aient
pas attaquée , et je n'en trouve point; quelle est l'erreur
qu'ils n'aient pas soutenue , et je ne saurois en imaginer. Je
cherche ensuite quelle est la vérité que leurs coryphées n'aient
pas poursuivie avec fureur, quelle est l'erreur qu'ils n'aient
pas cherché à propager par tous les moyens , et je n'en trouve
pas davantage. Il ne s'agit de rien moins que de savoir s'il
existera encore quelque religion, quelque autorité , quelque
freinde quelque espèce qu'il soit parmi les hommes : c'est là
ce qu'il faut décider entre nous , et Voltaire , Diderot , Helvétius
, Condorcet , d'Alembert, etc., etc. , et la troupe vulgaire
de leurs disciples. Quelques-uns de ces noms sont imposans;
plusieurs de ces écrivains sont connus par de bons ouvrages
; et nous , nous ne faisons que des articles de journaux!
Mais s'ils ont raison , c'en est fait de l'Europe et du
monde entier ; et quelque foibles que nous soyons , nous ne
refuserons jamais le combat , pour prouver qu'ils ne l'ont
point. Et ils se plaignent de la manière dont nous combattons !
Et ils voudroient nous prescrire jusqu'à la manière dont nous
devons nous défendre et les attaquer ! Certes , ce n'est pas
un vain spectacle que nous voulons donner au public , et ce
n'est pas un jeu que le combat où nous nous trouvons engagés
contre ceux qui, pendant si long-temps , se sont fait un jeu
de tromper ce même public.
Ils nous accusent de les attaquer ! C'est bien à eux de nous
faire un pareil reproche ! D'où sont partis ces cris séditieux
au bruit desquels l'univers s'est ébranlé? Qui amoncela toutes
ces ruines ? Qui a répandu ces funestes doctrines , et ces
méthodes , plus funestes encore , d'éducation ? Qui a corrompu
la génération actuelle , et s'est flatté de corrompre de même la
génération à venir ? Ce ne sont pas les journaux, ce sont les
Jivres. Ce n'est pas nous qui avons donné le signal de l'attaque,
ce sont les auteurs; ce sont eux encore qui ont donné celui de
la destruction. Et parce que nous osons le dire, et que nous
le prouvons tous les jours , ils disent que nous sonnons le
tocsin ! Oui , nous le sonnons , et c'est pour éteindre l'incendie
qu'ils ont allumé.
Nous allons trop loin ! Mais , eux-mêmes, jusqu'où n'ont- ils
pas été ? Le trône, l'autel , le ciel même , ils ont tout attaqué
; non pas tous ensemble , mais par escadrons ; quelquefois
même par des enfans perdus , qu'ils ont ensuite désavoués.
Cependant tous ensemble ils se reconnoissent à ce cri de
ralliement : Philosophie. Ils se sont donc armés de toute leur
puissance; ils ont réuni tous leurs moyens et toutes leurs
forces , ceux qui ont sapé, avec ce mot, les fondemens de
AOUT 1806. 269
l'ordre public : ils ont embouché la trompette; ils ont de
toutes parts appelé leurs ouvriers pour tout renverser ; et
lorsque nous faisons le même appel aux hommes honnêtes ,
pour les exciter à tout reconstruire , ils disent que nous allons
trop loin, et que nous ne savons pas nous modérer ! Il n'y a
doncplus que la vérité toute seule qu'on n'ait pas le droit de
défendre avec quelqu'énergie; il n'y a plus que l'erreur qu'il
faudra ménager enla combattant.
Lavérité , disent-ils , n'a pas besoin d'être ainsi défendue.
Seule, elle se suffit; elle est à elle-même sa propre force et son
plusbel ornement: plus aimable mille fois lorsqu'elle se présente
dans toute sa simplicité , qu'environnée de tout l'éclat et de
toutes les pompes de l'éloquence humaine. C'est aussi ce
quenous disons tous les jours. Nous dirons même plus : nous
pensons que la vérité seule peut plaire et intéresser constamment.
Non , nous ne croyons pas que ce soit au talent particulier
avec lequel certains journaux sont rédigés , qu'il faille
attribuer cette faveur dont ils jouissent dans le public : ce qui
les fait lire avec tant d'avidité , c'est qu'ils ne disent que ce qui
est bon, ce qui est vrai , ce qui est utile. Vous prétendez que
leurs rédacteurs parlent autrement qu'ils ne pensent, et qu'ils
mentent tous les jours au public ! Prenez-y garde , on en conclura
que ce qu'ils disent doit donc être bien vrai , puisqu'en
ledisant sans y croire , ils trouvent encore le moyen d'attirer
etde conserver tant de lecteurs.
Mais que veut- on dire, quand on nous accuse de mentir
au public pour flatter les passions et les opinions d'un parti?
Les principes que nous soutenons sont-ils donc si extraordinaires,
qu'on ne puisse les soutenir sans se faire soupçonner
de mensonge ? Quoi ! parce que nous préférons Corneille et
Racine à Voltaire, Bossuet et Rollin à Rousseau , Pascal à Condorcet;
parce que nous disons que sans religion il n'y a point
de morale, et que sans morale et sans religion il ne peut
exister de société, nous flattons les opinions d'un parti ! Il y
adonc un parti d'Homère et de Virgile , il y a un parti de
l'Évangile et de Jésus-Christ. Si cela est , nous avouons franchementque
c'est le nôtre , et que nous le suivons , comme il a
étésuivi , depuis tant de siècles, chez tous les peuples , excepté
seulementdans le siècle dernier par quelques individus. Nous
cédons à l'impulsion d'un parti,nous! Eh bien voilà un livreė
qui contient l'abrégé de toute notre doctrine : je demande que
ce soit sur ce livre qu'on veuille bien nous juger. S'il ne suffit
pas , qu'on parcoure toutes nos feuilles , et qu'on nous dise
quelle est la page et le jour où nous avons soutenu une
maxime que nous n'eussions pas également soutenue dans
270. MERCURE DE FRANCE ;
tout autre pays et dans tout autre temps; je veux dire dans
ceux où il y a eu des lois , et quelque sûreté à dire la vérité :
car pour les temps où la vérité étoit proscrite, et où l'on répondoit
à ses défenseurs avec des supplices , je pense qu'on
mepermettra de les excepter. Et si on trouve enfin que ce
que nous disons se réduit à ce qu'ont dit et pensé les hommes
sages de tous les siècles , si nos maximes ne sont que celles du
sens commun, pourquoi nous accuse-t-on sans cesse de céder
à l'impulsion d'un parti ?
Ainsi la question a changé d'objet entre les philosophes et
nous, et depuis quelque temps ils ont adopté une autre manièrede
nous répondre. Nous ne sommes plus des ignorans ,
parce que nous défendons contre les novateurs les maximes
éternelles de la raison et du goût; des fanatiques , parce que
nous voudrions persuader aux peuples qu'il leur importe surtout
de conserver leurs principes religieux; des ennemis des
lumières , parce que nous osons dire que l'éducation ne doit
pas seborner à faire des corps robustes , mais qu'elle doit surtout
développer l'esprit et s'adresser au coeur; des ennemis des
talens ,parceque nous cherchons à décourager les auteurs sans
talens. Cequ'ils disent maintenant, c'estquenosjournaux ne sont
propresqu'à perpétuer parmi nous l'esprit de parti; qu'ils tendroientàtroubler
la paix , si la paix pouvoit encore être troublée;
quenous agitonsdesquestions imprudentes, et,parexemple, que
les opinions religieuses ne devroient pas être débattues dans les
journaux; qu'enfin nos journauxétantplus lus que leurs livres ,
devroient par ce motif seul être écrits avec plus de retenue
que les livres. Ce n'est donc plus pour eux , c'est pour l'Etat
qu'ils réclament : les voilà devenus tout-à-coup les amis de
P'ordre et de la paix , que nos journaux , et non plus leurs
livres , tendent sans cesse à troubler. Rassurons-les , ou pour
mieux dire , rassurons les hommes simples que leurs objections
auroient pu séduire.
Nous troublons la paix ! Oui , des philosophes , qui voudroient
bienqu'on les laissât comme autrefois débiter paisiblement leurs
poisons; oui , des auteurs qui ont de l'audace et quin'ont point
detalens ; oui , de ceux mêmes qui ont des talens et qui voudroient
en faire un perfide usage. Nous troublons leur paix ;
mais ils ont commencé par troubler la nôtre , en renversant
les bases de toute morale et de toute vérité. Nous troublons
la paix ! Ce n'est peut-être pas celle des hommes religieux
auxquels nous rappelons tous les jours les vérités qu'ils aiment ;
ni des bons pères de famille , que nous entretenons sans cesse
de la nécessité de bien élever leurs enfans; ni des citoyens
vraiment paisibles , auxquels nous ne manquons pas une occa
AOUT 1806.
271
:
siondeprésenter les avantages inestimables ,non d'une liberté
folle , mais d'une sage subordination; ni des magistrats qui
veillent à la sureté intérieure de la patrie , ni des héros qui
la défendent au-dehors et qui étendent au loin sa gloire ; car
onsait que nos feuilles ne sont pleines que du récit de leurs
actions et de leurs exploits. Nous troublons la paix ! nous
agitons des questions dangereuses ! Quoi ! aurions-nous trouvé
mauvais qu'on relevât nos autels et qu'on rétablit nos temples?
Aurions-nous été fachés de voir disparoître les monumens
du vandalisme , et en aurions-nous témoigné nos regrets ?
Serions-nous en secret les ennemis de ces plans consolateurs
d'éducation qui nous promettent dans une génération nouvelle,
des hommes qui sauront maintenir et consolider tout le bien
qui a déja été fait? De qui donc troublons-nous la paix?
Quels sont les torts que l'on nous reproche ? Que faut-il
faire enfin pour avoir la paix avec les philosophes ? Car on
voit bien que c'est avec eux seuls que nous ne l'avons pas.
La religion , disent-ils , n'est pas faite pour être défendue
dans les journaux : c'est dans les temples et aux pieds des
autels qu'il faut prêcher ses vérités ; car c'est là seulement
qu'elles paroissent touchantes : partout ailleurs on les profane;
on fait plus, on les rend odieuses en cherchant à les
démontrer. Oh . les bons chrétiens ! C'est par respect pour
la religion , qu'ils veulent nous réduire au silence. Qu'ils
cessent donc de publier des impiétés , et nous cesserons de les
combattre. Qu'ils avouent du moins que , s'il ne convient
pas à des journalistes de s'ériger endéfenseurs de la religion ,
il convient encore moins aux auteurs de l'outrager indignement
dans leurs livres. Quoi ! ils éleveront tous les jours contre
nos autels un nouveau tas d'insipides brochures, et il ne
nous sera pas permis de souffler dessus pour le renverser ! Ils
travailleront sans cesse à rallumer l'incendie qui a consumé
nos temples, et il nous sera défendu de crier au feu ! Ils auront
fait le mal , et nous ne pourrons pas en indiquer le remède !
Mais , ajoutent-ils, le remède est pire que le mal meme :
car nos journaux étant beaucoup plus répandus que leurs
livres, sont par cela même plus propres , non-seulement à
propager les troubles ,mais même à propager jusqu'aux erreurs
que nous réfutons. Cette objection est spécieuse ; et il est aisé
de voir pourquoi ils y reviennent si souvent : il s'agit ici
d'un bien autre intérêt que l'intérêt public. Nos journaux sont
plus répandus que leurs livres! J'en conclus que leurs livres
ne valent pas nos journaux : j'en conclus encore qu'ils n'ont
donc pas le droit de montrer tant de mépris pour les journa-
Listes.Nos feuilles sont lues de tout le monde, et leurs livres
272 MERCURE DE FRANCE ,
ne trouvent plus qu'un petit nombre de lecteurs! Eh bien,
c'est une raison pour répéter sans cesse dans nos feuilles les
vérités qui importent à tout le monde , et poury réfuter sars
cesse les erreurs qui sont funestes à tout le monde; mais ce
n'en est pas une pour changer de ton, ni pour adopter une
autremanière de nous défendre et d'attaquer leurs livres : car
alors ( et ils le savent bien ceux qui nous recommandent tant .
la prudence ) , il est probable qu'on nous liroit beaucoup
moins.
le
Les philosophes font grand bruit de certains articles dans
lesquels ils prétendent que nous n'avons pas montré assez de
modération. Ont-ils été modérés eux-mêmes lorsque leurs
ouvrages étoient lus de tout le monde, et qu'ils étoient les plus
forts? Ne se souviennent- ils plus des vers horribles de Diderot,
et des injures dégoûtantes dont leur coryphée ne cessa de
poursuivre tous ceux qui osèrent relever ses erreurs? Certes ,
nous nousgarderions bien de souiller nos feuilles de toutes les
expressions dont ils n'ont pas craint de remplir quelquefois
leurs livres. Il n'étoit pas modéré dans l'attaque ce Voltaire ,
dont la vie entière ne fut qu'un blasphème continuel ; mais il
étoit prudent dans la défense ; il l'étoit lorsqu'il désavouoit
ses blasphèmes , lorsqu'il calomnioit tous ses ennemis , et
lorsqu'après les avoir diffamés , il sollicitoit encore contre
eux l'appui des lois et du gouvernement; de ces lois qu'il
bravoit sans cesse, de ce gouvernement dont lui -même ,
sans le vouloir , préparoît la chute. Il faut bien que nous
disions, puisque c'est nous qu'on accuse maintenant d'intolérance
: les philosophes se sont arrogé pendant vingt ans le
droit de nous insulter , sans nous laisser celui de leurrépondre;
et parce que nous usons enfin du pouvoir et du droit
de nous faire entendre , ils disent que nous abusons de nos
avantages , et que nous ne parlerions pas ainsi , si nous ne nous
sentions pas les plus forts. Est-ce à nous qu'ils doivent s'en
prendre, s'ils n'ont plus que des écrivains sans talens , et si
leurs livres sont assez mauvais , pour qu'on pûtse dispenser de
les réfuter ? Est-ce notre faute enfin , s'ils sont les plus foibles ?
Mais du moins nous ne les réfutons et nous ne les combattons
que par écrit ; et si nous abusons de la force que la vérité et la
faveur du public nous donnent, nous n'en abusons pas.comme
ils en abusoient. Ont-ils donc oublié que dans ce même temps
où ils criaient contre le despotisme , ils ne vouloient de liberté
que pour eux; et que le seul journaliste qui osa leur résister
perdit plusieurs fois la sienne , uniquement pour avoir osé
écrire ce qu'il pensoit conire ceux qui réclamoient avec tant
de rage le droit de tout dire et de tout penser ?
Résumons.
MAOUT 1806.
DE LA
SEA
E
Résumons. Lorsquej'entends les crieurs publicsfaire relentin
nos places du récit d'un crime nouveau et d'un attentat ju
qu'à présent inoui , je me dis : ce ne sont point les principes
que nous soutenons dans nos journaux qui ont disposé a j
nesse à cet excès de dépravation. Je ne sais si les fauteurs des
nouvelles maximes et des nouvelles méthodes pourroienten
dire autant. Je vais plus loin, et j'ose me dire encore que s'il
avoit été permis de soutenir plus tôt ces principes , cette
jeunesse auroit été mieux élevée; et alors quede suicides , que
de forfaits auroient été prévenus ! Ne nous laissons donc pas
décourager par les cris qui s'élèvent autour de nous ; ne cessons
derappeler la génération nouvelle aux anciennes maximes ,
aux anciennes vertus , à l'ancienne morale; mettons-lui sans
cessedevant lesyeux les exemples d'un meilleur siècle; qu'elle
même transmette à la générationfuture les leçons utiles qu'elle
aura reçues ; sur-tout qu'elle lui inspire l'horreur de ces leçons
fastueuses et mensongères qui ont fini par amener tous les
excès dont le dernier siècle a été souillé; et qu'enfin la pos
térité toute entière apprenne d'elle à dire , ce que nous disons
tous les jours dans nos feuilles : Méfiez vous , hommes honnêtes ;
c'est une maxime , c'est un livre , c'est une édition du dix-hui
tième siècle.
GUAIRARD.
VARIÉTES.
:
LITTÉRATURE , SCIENCES , ARTS , SPECTACLES.
Le second et dernier concert de madame Catalani aura
lieu lundi prochain , 11 août.
Saint-Prix et Saint-Fal , que leur santé avoit momentanément
éloignés de la scène française ,y reparoîtront incessamment.
C'est probablement pour la rentrée de Saint-Prix
que l'on voit toujours sur l'affiche , en attendant Athalie.
- Deux nouveaux débutans se sont présentés à ce théâtre ,
-l'un dans le rôle de Thésée , l'autre dans celui d'Hyppolite de
la Phèdre de Racine. M. Rosambo , qui s'étoit chargé de consoler
les mortels de l'absence d'Aicide, a été impitoyablement
sifflé, et ne se représentera certainement plus. M. Saint-
Eugène, dans le rôle d'Hyppolite , a été accueilli avec faveur.
Puisse-t-il avoir le bon esprit de sentir que les applaudisse
mens qu'on lui a prodigués ne sont que des encouragemens !
-L'Homme en deuil de lui-même, donné cette semaine
S
274 MERCURE DE FRANCE ,
sur le Théâtre de l'Impératrice, a obtenu quelque succès.
Cependant cet ouvrage n'a pas même le seul mérite que le
genre permette, la vraisemblance des incidens , ou , pour mieux
dire,des aventures : l'intrigue est extrêmement compliquée, et
trop resserrée dans l'espace d'un acte. L'idée du sujet appartient
à M. Henrion. M. Dumaniant, habitué à de nombreux
succès en ce genre , a arrangé les scènes et fait le dialogue.
-La reprise des Cantatrici Villane, par les Comédiens Italiens
du même théâtre , a été beaucoup plus heureuse que la
reprise du Mariage Secret, de Cimarosa. La musique est plus
appropriée aux moyens des chanteurs. Le public a dédommagé
Mlle. Crespi , par de nombreux applaudissemens , de la
rigueur avec laquelle elle avoit été traitée dans le Mariage
Secret.
- Ladistribution des prix du concours général des lycées
de Paris , a été faite, le 7 août , par M. le conseiller d'état ,
préfet du département de la Seine. Les élèves du Lycée
Napoléon (1) ont obtenu go nominations , dont 25 prix ; ceux
du Lycée Impérial 67, dont 21 prix; ceux du Lycée Charlemagne
47, dont 8 prix; et ceux du Lycée Bonaparte 14 , dont
8prix. Le prix d'honneur a été remporté par le jeune Le Clerc ,
élève du Lycée Napoléon , qui a aussi obtenu les premiers prix
de vers latins , de version latine et de version grecque.
-Son Eminence le cardinal Maury et M. de Fontanes , ont
reçu des lettres de maître ès Jeux Floraux.
-M. Dutens vient de publier un nouvel ouvrage, en trois
volumes in-8° . intitulé. Mémoires d'un Voyageur qui se repose.
Le dernier de ces volumes a pour titre Dutensiana:
c'est unrecueil de faits détachés , d'anecdotes , de pensées.
Nous rendrons compte de l'ouvrage entier ; et nous désirons
sincérementque les deux premiers volumes soient plus intéressantsque
le dernier. Ceque nousy avons trouvé de plus remarquables
, ce sont deux lettres deVoltaire que nous croyons
devoir citer avec lesréflexions qui les précèdent etqui les suivent:
«J'allois autrefois souventàParis, ditM.Dutens,jevoyois beaucoup
ce qu'on appeloit alors les philosophes. C'étoit sur-tout
chezmadameGeoffrin, chez le baron d'Holback, et chez M. d'Alembert
, qu'étoient leurs principaux rendez-vous. C'étoit là
que l'ontramoit sourdement la destruction de la Religion ,
duClergé, de la Noblessse , du Gouvernement. Dès l'année
1766 je disois auxEvêques liés avec eux : « Ils vous détestent ; >>>
aux grands Seigneurs qui les protégeoient : « Ils ne peuvent
(1) Le Lycée Napoléon reçoit des pensionnaires depuis deux mois : et
déj onen compte 120.
AOUT 1806. 275
soutenir l'éclat de votre rang , qui les éblouit>» ; aux Financiers
qui les pronoient : « Ils envient vos richesses. >> On continuoit à
les admirer , à les flatter , à les proner. En 1769je tentai d'alar
merlasociété surlesprogrès qu'ils faisoient : je publiai , à Rome
une brochure, intitulée le Tocsin , qui fut ensuite réimprimée
à Turin et à Paris. J'y dévoilois leurs desseins destructeurs .
L'année suivante ayant en occasion de voir Voltaire àGenève,
il me prit à partie sur cette publication; mais je crois que je
ne me tirai pas mal de cette attaque. Je passai les années
1774, 1775 et 1776 à Paris , et fis paroître le Tocsin , sous le
titredel'Appel au Bon Sens, toujours n'en voyant pas moins
les philosophes, caron les trouvoitdanstoutes les compagnies :
j'allois même quelquefois chez M. d'Alembert ; et comme je
leur avois déclaré guerre ouverte, je n'avois pas de duplicité
à me reprocher. Ils me ménageoient cependant , non que
j'eusse rien en moi qui pût leur en imposer; mais j'avois le
bonheur d'être bien vu de feu M. le prince de Conti , de feu
M. le duc de Choiseul, et de plusieurs autres personnes qu'ils
eraignoient. Malgré cela, ils ne perdoient pas l'occasion de
me dénigrer. Condorcet, sous le nom d'un théologien , écrivantcontre
l'abbé Sabatier , qui m'avoit loué, en pritoccasion
de me critiquer. Le chevalier de Châtellus, qui étoit dévoué
aux soi-disant philosophes , m'avoit fait beaucoup de politesse
en 1774; il désiramême être lié d'amitié avec moi , du moins
il me le dit. Il publia un ouvrage , De la Félicité publique ,
où il fait mention honorable de moi; mais ayant envoyé son
livre à Voltaire, celui-ci, choqué de me voir loué par un de
ses sectateurs, lui en fit de sanglans reproches dans une lettre
conçue en termes injurieux contre moi. Ce même chevalier
de Châtellux , qui m'avoit demandé mon amitié , fut lire cette
lettredans les cercles, entr'autres chez la maréchale de Luxembourg
et chez madame de Trudaine , deux maisons où j'allois
souvent , et dans lesquelles je n'en fus pas moins bien reçu .
Un de mes amis fit sentir au chevalier de Châtellux combien
une telle conquite étoit peu digne d'un homme bien né , et
exigea de lui une sorte de réparation de sa faute : ce qu'il fit ;
mais deux ou trois ans après il n'en donna pas moins cette
lettre à l'impression. Quand Beaumarchais invita ceux qui
avoient des lettres de Voltaire , à les lui envoyer pour les
publier , je fus informé de cela; etdu moins , à mon corps
défendant , je crus devoir communiquer aux éditeurs de Voltaire
deux lettres que j'avois de M. de Voltaire lui-même ,
qui pouvoient servir de contre-poison au tort qu'il vouloit
me faire ; mais Condorcet , le principal éditeur ,ne les inséra
pas , quoiqu'elles valussent bien cent autres qu'il a publiées.
S2
276 MERCURE DE FRANCE ,
La première me fut adressée , lorsque je lui écrivís pour le
consulter sur l'édition que je voulois donner de toutes les
oeuvres du célébre Leibnitz. Voici sa réponse :
« MONSIEUR ,
Au Chateau de Ferney , par Genève ,
6 novembre 1764 .
>> Vous rendez un grand service à tous les amateurs dee
>> sciences , en faisant une collection complète des OEuvres
>> du célèbre Leibnitz. Près de la moitié étoient éparses
>> comme les feuilles de la Sybille; et il y a même bien des
> choses qui ressemblent assez aux oracles de cette vieille :
>> c'est-à-dire , qu'on ne les entend guerre. Vous les enrichi-
>> rez sans doute, Monsienr , de vos judicieuses remarques.
» Je suis malheureusement peu à portée de vous servir ; je
» commence même à désespérer de pouvoir lire ce recueil
>> intéressant , car je suis en train de perdre entièrement la
>> vue. L'état où je suis ne me permet pas de vous écrire de
>> ma main; je n'en suis pas moins sensible à l'honneur que
➤ vous me faites , j'en sens tout le prix. J'ai l'honneur d'être
> avec la plus parfaite estime ,
>> MONSIEUR ,
>> Votre très-humble et trèsobéissant
serviteur ,
>> VOLTAIRE ,
«Gentilhome ord. de la Chambre du Roy.>>>
La signature , ( de près d'une ligne ) toute entière de Voltaire
, est de sa main, et assez s'ingulière ;j'en dirai unmot ,
après avoir rapporté l'autre lettre qu'il m'écrivit , pour me
remercier du présent que je lui avois fait d'un exemplaire de
mon éditionde Leibnitz , en 6 vol . in-4°. très-bien relié.
>> MONSIEUR ,
>> Vous rendez un grand service aux lettres , et vous me
>> faites un présent dont je sens tout le prix. Vous êtes comme
>> Isis , qui rassembla tous les membres épars d'Osiris, et qui le
>> fit adorer. Je croirai posséder Leibnitz chez moi , si jamais
>> vous me faites l'honneur de venir dans mon hermitage.
» Pardonnez à un vieux malade , s'il ne vous remercie pas
>> plus au long; je n'en suis pas moins pénétré de reconnois-
>> sance et de tous les sentimens que je vous dois.
» J'ai l'honneur d'être ,
>> MONSIEUR ,
>>> Votre très-humble et très-
' obéissant serviteur ,
>> VOLTAIRE ,
Au Château de Ferney, cegjuin 1768.
AOUT 1806.
277
« Le contraste entre ces lettres et la lettre injurieuse qu'il
écrivoit contre moi au chevalier de Châtellux , est on ne peut
pas plus frappant , et n'a pas besoin de commentaire. Ce que
j'avois à dire de la signature de la première lettre est ceci :
P'avois vu plusieurs lettres de la main de Voltaire , et j'avois
remarqué dans toutes un défaut d'orthographe. J'étois bien
éloigné de conclure qu'il l'ignoroit; mais j'observois cela en
compagnie. Quelqu'un me soutint que je me trompois , et
paria quejene pourrois pas produire une faute d'orthographe
dans une lettre de Voltaire. Je dis que j'en avois deux , et les
proposai pour pari ; on l'accepte , je les vais chercher ; mais
comme il yavoit plus de vingt ans que je ne les avois lues ,
j'avois oublié qu'il n'y avoit que la signature de sa main. Cependant,
dans la signature de la première lettre il se trouva
une faute d'orthographe , et même à la rigueur deux , en sorte
queje gagnai mon pari. Je n'ai pas besoin de les indiquer :
elles sautent aux yeux. >>
- La statue colossale du général Desaix sera dans le courantde
l'année prochaine , élevée sur la place des Victoires .-
La place Vendome sera prochainement décorée de la colonne
d'Austerlitz. Cette colonne de 120 pieds de haut , sera revêtue
de bronze depuis la base jusqu'au sommet. Les événemens de
la mémorable campagne de 1805 , seront retracés dans des basreliefs
, dont les sujets sont déjà distribués aux artistes. Le
piédestal de cette colonne s'èlève en ce moment. La profondeur
et l'immensité des fondations que l'on creuse à l'Etoile ,
donnentunegrande idée du monument qui ornera ce bel cmplacement.-
On fait de grands travaux sur la partie de la rive
gauche de laSeine quidomine le nouveau quai Bonaparte.-
La berge , jusqu'ici encombrée de matériaux , de monceaux
de terre et de débris , est maintenant aplanie , et sera bientôt
transformée en un beau port. On établit , dans toute la longueur
du port , une jetée à fleur d'eau, composée de grosses
poutres placées sur pilotis , retenues par des liens de fer , et
flanquées de pierre de taille , scellées à chaux et à-ciment. Les
terrains , retenus par cette chaîne de mur , seront ensuite revêtus
d'un pavé où seront déchargés les gros bateaux marchands
, qui n'iront plus débarquer au port Saint-Nicolas.
-La Collection portative des Voyages traduits de différentes langues
orientales et curopéennes , par M. Langlès , membre de l'Intitut , se
continue toujours avec le succès le mieux mérité. Le sixième volume , contenant
un Voyage chez les Mahrates, et le septième , le Voyage de
3
278 MERCURE DE FRANCE ,
deux Arabes aux Indes et à la Chine, dans le neuvième siècle, tradnit
de l'arabe,et accompagné du texte, sont sous presse. En attendant que
nous parlions plus endétail de ces cinq volumes, voici le texte des mat.ères
qu'ils renferment :
Voyagede l'Inde à la Mekke , par A'bdoût- Râyns , favori de Tahmâs-
Qouly- Khân; extrait et traduit de ses Mémoires ; écrit en persan ,
avec des notes géographiques , littéraires . Tome premier.
Voyagede la Perse dans l'Inde , et du Bengale en Perse ; le premier
fait pendant les années 845 , 846 , 847 et 848 de l'hégire ( 1443 et
1444 de l'ère vulgaire) ; par A'bd- Oûtrizaq, ambassadeur de Chah-Rokh,
quatrième filo de Tymour (Tamerlan) , auprès du roi de Bisnagor; extrait
et traduit d'un manuscrit persan de la Bibliothèque Impériale. Le second
en 1787 et 1788 , par M. Will. Franklin , avec une Notice sur les révorutious
de la Perse , un Mémoire historique sur Persépolis et des notes.
Tomes second et troisième ,
Voyage Pittoresque de l'Inde dans les années 1780 el 1783 ; par
M. William Hodges: traduit de l'anglais , et augmenté des notes géographiques,
historiques et politiques. Tounes quatrième et cinquième.
Le prix des cinq volumes qui paroissent actuellement est de 18 fr .
en papier fin; 36 fr. papier vélin , ſig. avant la lettre.
LeVoyage Pittoresque de l'Inde, avec un atlas in- 8° . de 14 gravures ,
sevend séparément 9 fr. , et 18 fr. papier vélin , chez Firmin Didot , rue
de Thionville; Delance , rue des Mathurins ; Treuttelet Wurtz , rue
de Lille, faub . S. G. , et chez le Normant.
-La Société des Sciences et des Arts de Montauban propose
trois prix , qu'elle distribuera dans sa séance du 15 mai 1807.
Le premier est destiné à l'auteur qui, au jugement de la
section des Sciences , aura le mieux traité le sujet suivant :
<< Assigner les rapports qui existent entre l'Electricité , le
>> Magnétisme et le Galvanisme , et déterminer principale-
>> ment le rôle que joue le calorique dans les phénomènes
>> qui en résultent. >>>
Les deux autres prix , proposés par la sectionde Littérature,
seront décernés , l'un au meilleur discours sur ce sujet :
« Combien la critique amère est nuisible aux progrès des
talens.>>>
L'autre , à un éloge en prose de M. de Saint-Lambert ,
de l'Académie française.
Les auteurs qui travailleront à cet éloge sont invités à examiner
quel est le mérite et le rang qu'on doit assigner à la
poésie descriptive.
Les ouvrages destinés au concours seront adressés , franc de
port , a l'archiviste de la société, avant le 20 mars. Les auteurs
écriront leurs noms dans un billet cacheté , qu'ils joindront
AOUT 1806
279
su manuscrit; ils mettront en tête de leur ouvrage une épigraphe
ou une sentence , qui sera répétée sur le billet cacheté.
Cebillet ne sera ouvert qu'après lejugement de l'ouvrage qui
aura réuni les suftrages. Chaque prix sera , suivant l'usage ,
une médaille d'or portant , d'un côté le type de la société , et
de l'antre le nom de l'auteur couronné , avec l'époque à
laquelle le prix lui aura été accordé.
-M. Durivoire , ancien capitaine au régiment de Rohan-
Soubise , annonce qu'il a fait la découverte d'un nouveau
genre de voitures , pour lesquelles ila obtenu un brevet d'invention.
Il assure que ces voitures sont beaucoup plus douces,
plus solides et plus légères que celles qui ont été faites jusqu'à
cejour ,qu'elles ne peuvent ni accrocher , ni verser, ni casser ;
enfin , qu'elles offrent aux voyageurs l'avantage de pouvoir
échapper à tout danger en sortant de la caisse , lors même
que les chevaux prendroient le mors aux dents. Pour justifier
toutes ses promesses , l'inventeur va commencer par établir
un roulage sur les routes de S. Germain : les voitures qui en
feront le service s'appelleront de son nom , des Durivoires ,
comme les diligences établies sous M. Turgot , s'appelèrent
desTurgotines.
La société libre des sciences physiques et médicales de
Liége a, dans sa séance du 12 juin 1806, proposé pour sujet
d'un prix, la question suivante : « Déterminer quelle est l'in-
>> fluence des passions sur la production des maladies . » La
société desire que l'on s'attache sur-toutà indiquer les rapports
particuliers qui existent en're certaines affection de l'ame et
naissance de certaines affections physiques. Le prix sera une
médaille d'or de la valeur de 200 fr. , qui sera décernée dans
Jaséance publique du mois de juin 1807. Les mémoires seront
écrits en français ou en latin, et seront adressés , franc de port ,
àM. Saveur, secrétaire de correspondance , avant le 1 avril.
-Nous n'avons point encore parlé avec détails de la dernière
éruptiondu Vésuve, quoiqu'elle ait été si violente qu'elle
déplacé le cratère même du volcan. Nous manquions de
renseignemens certains . On lira avec intérêt la lettre suivante ,
qui , au mérite de l'authenticité , joint celui d'une grande
clarté. Tout ce que les journaux avoient publié jusqu'ici étoit
absolument inintelligible. Ceux qui n'ont point vu ce terrible
point
volcan, et qui, avant de lire cette lettre, voudroient s'en former
une idée juste , peuvent avoir recours au Voyage de
M. de Châteaubriand au Vésuve , qu'il a publié dans ce jour
4
280 MERCURE DE FRANCE .
nal. ( Voyez le Mercure du 12 juillet.) La description est
d'une exactitude parfaite.
Rosina ( 1 ) , 15 juillet .
« Le 31 mai dernier , vers les 10 heures du soir , au moment
où j'allois me mettre au lit, j'entendis un bruit semblable
à un grand coup de vent, qui m'étonna d'autant plus
qu'un instant anparavant j'avois observé que le temps étoit
serein. Cependant , je ne pris pas la peine de m'assurer de la
cause de ce changement. Mais une personne que j'avois
envoyée à Naples , étant arrivée un quart-d'heure après , je
me levai pour aller au-devant d'elle. Etant près de l'escalier
de ma maison , j'aperçus à travers les arbres d'un bosquet ,
une flamme extrêmement vive qui s'élevoit du Vésuve, et dont
la hauteur pouvoit être de 100 toises. Cette flamme montoit
et baissoit alternativement , et ressembloit à ces belles gerbes
de feu que l'on voit dans les feux d'artifice les mieux exécutés.
C'étoit un composé de pierres et de matières inflammables
lancées du cratère du volcan , et qui, dans leur chute , paroissoient
être fluides. Il y avoit en ce moment deux dangers à
craindre , celui du tremblement de terre qui précède d'ordi
naire l'éruption , et l'éruption elle-même du côté où la lave
prendroit son cours. Je passai la nuit à observer cette gerbe
de feu qui augmentoit continuellement , et qui répandoit une
telle clarté , qu'à une lieue à la ronde , on pouvoit facilement
lire une lettre. Je cherchois àdeviner dans quelle autre partie
de la montagne il pourroit se faire une nouvelle éruption ,
lorsqu'à quatre heures précises du matin , le volcan commença
à vomir des matières enflammées par trois nouvelles
bouches , sans que l'éruption eût été précédée de tremblement
de terre. Ces bouches étoient assez voisines l'une de
l'autre , et se trouvoient à environ cent toises du sommet de
la montagne. La lave qui s'en échappoit couloit du côté de
la Torre del Greco et de l'Anunziatta, près de Portici , sur
la route de Naples à Pompéia. J'allai le soir au pied du
Vésuve afin d'examiner un torrent de lave qui avoit déjà
quitté la montagne. C'étoit le plus petit , et cependant il
n'avoit pas moins de cinquante palmes de largeur sur huit de
profondeur. C'étoit un véritable torrent de feu .
>> Le 2 juin , entre six et sept heures du matin , la fumée
commença a sortir avec plus de violence que la veille. Elle
éloit aussi plus épaisse. On entendit toute la journée un
bruit semblable à celui que font deux armées qui combattent
(1) Resina est à quatre milles deNaples, au pied de lamontagne qu'i
faut gravir , avant d'arriver au bas du cône qui forme le volcan.
AOUT 1806. 28
et dont l'artillerie et la mousqueterie sont bien servies. Je
m'approchai le soir du grand torrent de lave. Il couloit
lenteinent. Sa largeur étoit de près de deux cents pieds
sur quinze d'élévation. Toute cette masse ressembloit à u
mur de verre en fusion ; il en sortoit , de temps en temps, ne
des éclairs , suivis d'une détonation aussi forte que celle d'unes
canon de gros calibre. Tout ce qui se rencontroit sur le
passage de la lave , vignes , arbres , maisons , étoit à l'instant
ou renversé on dévoré. J'arrivai au moment où la lave
sappoit les fondemens d'un mur , en avant duquel se trouvoit
le lit d'un torrent de trente à quarante pieds de profondeur.
Je vis le mur tomber , et la lave se précipiter en
cascade de feu , presque perpendiculaire ,dans le lit du torrent.
C'est un spectacle à la fois bien magnifique et bien effrayant,
que celui de cette espèce de mer enflammée qui occupe.
5mille du terrain le plus fertile , et qui ne forme qu'une seule
masse depuis la bouche d'où elle sort ,jusqu'au point où
elle s'arrête. Le 3 juin , la lave couloit lentement et par
une seule ouverture. La matière qui sortoit , la veille , des .
autres , ss''éétoit arrêtée au pied du Vésuve. Le soir , lamasse
entière étoit arrêtée , et déjà les bords étoient refroidis ,
quoique le milieu fût encore brûlant. On entendoit quelques
détonations , mais plus rarement que la veille. La montagne
continuoit à fumer.
Le 4 et le 5 juin , le bruit sourd qui se faisoit entendre
dans l'intérieur de la montagne , étoit beaucoup plus fort et
plus continuel que les jours précédens. Ce mugissement s'entendoit
également àNaples età Portici , quoique ces deux villes
soient éloignées de deux lieues . Une fumée épaisse s'échappoit
alors de tous les pointsdu cratère. Bientôtdesnuages decendres
s'élevèrent etretombèrent dans les environs ; la lave suivit. Elle
s'échappoit de lamême bouche par laquelle étoit sorti le torrent
le plus considérable. Elle suivit la même direction. Le 6
etle7 ,le volcan jetta beaucoup de cendres : Portici, Resina,
la Torre del Greco , en étoient couverts; mais le bruit intérieur
diminua. Il redevint très-fort le 8. Le 9, Porticci et Resina
reçurent une pluie noire et épaisse , d'une espèce de
boue remplie de parties sulfureuses. Les jours suivans , le
bruit intérieur commença à ne plus se faire entendre que
de loin à loin; il sortoit toujours de la fumée de la montagne,
mais moins épaisse; quelques cendres aussi s'élevoient
et retomboient dans le cratère .
>>Le 1er juillet , supposant enfin l'éruption terminée , quoique
la montagne fumât toujours , je suis parti avec quelques
personnes pour me rendre au Vésuve. Adix heures du soir ,
nous étions à l'Hermitage, nous y restames jusqu'à minuit.
282 MERCURE DE FRANCE ,
lors nous nous remîmes en route. Il fallut grimper beaucoup
Jus souvent que marcher. Cependant àune heure etdemie,
pus parvinmes au sommet. Il étoit extrément difficile de
Ponter; l'éruption avoit détruit l'ancien sentier. Il fallut en
miivre un nouveau du côté opposé , et qui se trouvoit presqu'à
buc. Ce sentier étoit composé de cendres mêlées de pierres , et
onyenfonçoit jusqu'aux genoux. Nous trouvames la montagne
totalement changée. Les parties qui étoient jadis remplies de
laves et de roches , et où l'on ne pouvoit parvenir que difficilement
et au risquc de se blesser , sont devenues une plaine
très-unie , où l'on pourroit faire manoeuvrer une armée. Quelques
collines de distance en distance pourroient être cultivées
ainsi que la plaine , si le volcan étoit éteint ; mais sans doute il
est bien loin de cet état.
>> L'ancien cratère a disparu , il est rempli de cendres et de
lave , et il s'en est formé un nouveau dans la partie orientale
de la montagne Celui-ci a cent toises à-peu-près de profondeur
, et autant de largeur à l'ouverture. Nous descendîmes
jusqu'a moitié de cette profondeur , sans oser aller plus avant.
Nous étions déjà très-voisins des flammes , et nous éprouvions
une chaleur très-violente. Nous restâmes dans cette position
pendant une demi-heure, admirant le spectacle qu'offre la lave
liquide qui bouillonne au fond du cratére, et qui ressemble à
de la matière en fusion dans le fourneau d'une verrerie. Les
pierres que nous y jetions étoient aussitôt fondues. La montagne
s'est beaucoup abaissée , et s'est fendue en deux endroits
vis-à-vis la Torre del Greco , et l'autre en face de Resina.
On craint beaucoup une éruption nouvelle , tant à cause de la
grande quantité de matière qui se trouve en fusion dans le
cratère, qu'à cause du grand nombre de crevasses qu'on remarquedans
la montagne. Ces crevasses ne sont pas dans le cratère,
il y ea a qui en sont éloignées d'un mille, la plus considérable
arrive à peine au sommet. »
« Les dommages occasionnés par l'éruption du Vésuve sont
considérables. Le gouverneur de la Torre del Greco a fait
à ce sujet un rapport au roi. Ce tableau a vivement ému le
coeur de S. M.; la désolation de tant familles , la plupart des
paysans , qui ont perdu toute la récolte de cette année , l'a
engagé à aller a leur secours. Déja toutes les propriétés ,
dontle fond ou la récolte ont soufferts , ont été exemptées de
tout impôt quelconque. Depuis , il a été résolu que la commission
de bienfaisance établiroit un secours destiné à l'avenir
à indemniser les propriétaires ou fermiers voisins du Vésuve ,
qui éprouveroient quelques dommages par les éruptions du
-volcan; et quant au moment actuel , il sera proposé unplan
AOUT 1806. 283
desecours à accorder immédiatement à ceux qui ont essuyé
des pertes. Ce secours sera distribué à chacun à raison du
dommage qu'on aura souffert. >>>
MODES du 5 Août.
On fait les tailles un peu plus courtes ; pour cela , les corsages ne
sontpas moins échancrés. Il y a autour de presque tous les corsages ,
outre les rubans froncés , un rang de pattes qui descendent. Les robes ,
entoilette, sont un peu moins rondes : quelquefois même on aperçoit une
naissancede queue. Cela, sur-tout , se fait remarquer aux robes de crêpe
noir.
On porte beaucoup de robes de crêpe ; elles sont toutes garnies de
rubans très-larges. Beaucoup de ceintures forment le doubleXsur le dos.
Les collereties , aux tabliers à corsage, ne passent pas l'épaule , et laissent
ainsi nu le dos de la robe.
En négligé , on porte des gants de renne avec de petits bracelets pareils
, ou des gants de batiste écrue. En parure , ce sont des gants blancs
qui laissent voir lecoude.
Presquetoutes les coiffures en cheveux sont ornées de fleurs : quelquefois
il y en a sur le front , mais toujours à la place du peigne , sur le
sommet , ou sur le derrière de la tête.
Les capotes de perkale se font maintenant à coulisses d'un bout à
l'autre.
Oncite comune très- nouveaux des chapeaux en rubans de taffetas blane ,
avec des liserets d'une très-petite comète ponceau. La reine-marguerite
est,detoutes les fleurs nouvellement adoptées , celle qu'on a employée
enplus grande quantité
NOUVELLES POLITIQUES.
Londres , 29 juillet.
Les communications suivantes ont été faites hier au lord
maire par l'amirauté :
Bureaux de l'amirauté , 27 juillet .
« Aujourd'hui à midi , est arrivé sir Edward Berry avec
des dépêches du vice-amiral Cochrane , datées de la baie de
Carlisle , à la Barbade, 29 juin , et annonçant que les vaisseaux
français ci-après nommés étoient entrés à la Martinique
enquatre jours différens , savoir :
-
>> Première arrivée : le Vétéran , ayant à bord Jérôme
Bonaparte , de 74. Deuxième arrivée : l'Eole, de 74 ;
l'Impétueux , de 74. -Troisième arrivée : le Foudroyant ,
amiral Willaumez , de 80; le Valeureux , de 44. - Quatrième
arrivée : le César , de 74; le Patriote, de 74-
284 MERCURE DE FRANCE ,
>> Lorsque sir Edward Berry quitta sir Alexandre Cochrane,
les vaisseaux qui se trouvoient rassemblés près de lui , étoient
le Northumberland , de 74 ; l'Eléphant , de 74 ; le Canada,
de 74; IAgamemnon , de 64; l'Ethulion , de 36 ; et sir
J. Warren mit à la voile de Spithead le 4 juin , avec ordre
de marcher droit à la Barbade sans s'arrêter nulle part. Il avoit
sous ses ordres le Foudroyant , de 80 ; le Namur , l'Hero ,
le Ramillies ,le Fama , le Courageous et l'Amazone.
>> Sir Edward nous a de plus informé que la flotte sous
l'escorte de l'Eléphant étoit heureusement arrivée , ainsi que
les bâtimens convoyés par la Santa-Margaretta , et qu'enfin ,
le départ de la flotte d'Europe avoit été différé en conséquence
de la venue de l'escadre de l'amiral Willaumez dans ces
parages. »
La gazette de la cour contient l'article suivant :
Downing-Street , le 26 juillet.
« S. M. a ordonné que son principal secrétaire d'Etat pour
les affaires étrangères, le très-honorable Charles-James Fox ,
signifiât aux ministres des puissances amies et neutres , résidant
près de cette cour, qu'elle avoit jugé nécessaire de faire
établir le blocus le plus sévère devant le port de Venise , et de
maintenir et de renforcer ce blocus selon les usages de guerre
suivis en pareil cas. Cette mesure étant un acte de protection
envers ses sujets et d'hostilité envers ses ennemis , S. M. déclare ,
enconséquence, que le port de Venise doit être considéré dès
à présent comme en état de blocus ; et que tous les moyens
autorisés par les droits des nations, et les traités respectifs entre
S. M. et les différentes puissances amies ou neutres , seront
adoptés et mis à exécution à l'égard des vaisseaux qui tenteroient
de violer ledit blocus. »
La maladie de M. Fox prend une tournure plus fâcheuse
qu'on ne l'avoit cru d'abord. On va jusqu'à dire qu'on désespère
de l'en tirer. Les médecins viennent de lui interdire toute
espèce de travail.
Du 31.- Fonds publics.-Trois pour cent consolidés ,
63 118 , 114.- Réduits , 63 514.- Omnium , 8 114.
Un bruit général couroit hier que M. Fox avoit donné sa
démission; le déplorable état de sa santé rend cet événement
fort probable. Il étoit un peu mieux hier, cependant pas assez
bienencore pour rassurer ses amis. On nomme déjà quelques
personnages distingués pour lui succéder ; mais nous ne risquerons
aucune opinion à ce sujet. (Times.)
Vienne , 24 juillet.
Notre cour vient de nommer M. d'Ultz son ambassadeur
:
AOUT 1806. 285
près la cour d'Espagne. On dit que les instructions de cet
ambassadeur , si elles étoient un jour imprimées , seroient
propres à faire connoître à la postérité l'ineptie et la perfidie
deceux qui les ont rédigées. On ajoute que l'empereur d'Allemagne
en étant instruit, avoulu s'en faire rendre compte, et
aété indigné du rôle qu'on lui faisoit jouer. Si cela est vrai,
M. de Stadion est bien mal habile , et trahitson sonpays et son
maître. Au reste , tout le monde est mécontent de lamarche
tortueuse et insensée de notre cabinet; l'empereur seul ne veut
pas s'en apercevoir. Comment en effet conserver au minis
tèreunhomme qui a été démasqué si complettement par l'im
pression de la correspondance anglaise , quia joué le principal
rôle dans la troisième coalition , et qui paroît très-fervent dans
le même système? Au reste , toutes ces perfidies ne tourneront
que contre leur auteur. Ne seront-il donc pas temps que la
cour de Vienne marchât d'une manière franche et loyale? Que
diable peut-elle encore espérer ? ( Journal de l'Empire.)
-
PARIS.
:
M. Bacher, chargé d'affaires de France , a remis , le
1 août, à la diète de Ratisbonne , par ordre de S. M. l'Empéreur
des Français, Roi d'Italie , une note dont nous ne pouvons
donner aujourd'hui que les résultats :
« Leurs Majestés le roi de Bavière et de Wurtemberg , les
>> princes souverains de Ratisbonne , de Bade , de Berg , de
>> Darmstadt , de Nassau , et les autres principaux princes du
>> midi et de l'ouest de l'Allemagne ont pris la résolution de
>> former entr'eux une confédération qui les mette à l'abri de
>> toutes les incertitudes de l'avenir, et ils ont cessé d'être Etats
>> de l'Empire.
« S. M. l'EMPEREUR et Ror déclare qu'il ne reconnoît plus
>> l'existence de la constitution germanique , en reconnoissant
>> néanmoins la souveraineté entière et absolue de chacun des
>> princes , dont les Etats composent aujourd'hui l'Allemagne ,
» et conservent avec eux les mêmes relations qu'avec les
>> autres puissances indépendantes de l'Europe.
» S. M. l'EMPEREUR et Ror a accepté le titre de protecteur
>> de la confidération du Rhin. »
Nous publierons , dans le prochain numéro du Mercure ,
le texte de cette pièce importante.
-Lord Lauderdale est arrivé à Paris le 5 août; il est descendu
à l'hôtel de l'Empire , rue Cérutti.
-Les négociations avec l'Angleterre sont commencées mais
ne sont pas encore terminées. C'est sans fondement que
quelques journaux ont annoncé que lord Lauderdale avoit été
286 MERCURE DE FRANCE,
présenté à S. M.: cette présentation ne pouvant avoir lieuselon
l'usage , qu'après la signature du traité de paix.
-M. le comte de Metternich, ambassadeur d'Autriche ,
est arrivé le 3 à Paris.
La sainte couronne d'Epines , qui fut donnée à Saint
Louis , en 1238 , par Baudouin , empereur de Constantinople ,
etqui a été,heureusement, conservée aumilieudes profanations
religieuses de 1793 , sera transférée solennellement, dimanche
prochain , 10 août , dans l'église métropolitaine de Paris.
$. Em. Mgr. Spina officiera pontificalement dans cette céré
monie. Le sermon sera prononcé par M. Fournier , aumomier
de S. M. La relique sera exposée à la vénération des
fidèles , dans une belle châsse en cuivre doré d'or moulu. Cette
châsse représente le globe terrestre surmonté d'une croix ,
aux pieds de laquelle est le lion de la tribu de Juda , avec
cette inscription : Vicit leo de tribu Juda.
-
Par décret du 16juillet, il sera immédiatement établi
au trésor public une nouvelle caisse, sous le nom de Caisse
de service. Elle sera principalement chargée d'opérer avec
célérité , dans les départemens , l'application locale des recettes
aux dépenses ; elle dirigera les excédens de recettes vers
les lieux où les recettes seroient insuffisantes pour les dépenses.
La caisse de service se prévaudra sur les receveurs-généraux ,
pour les paiemens auxquels elle les chargera de pourvoir ,
soit en ses mandats tirés sur eux , soit dans les valeurs du
trésor public, payables par eux , et qui lui auront été remises.
Elle ouvrira des comptes courans à tous les receveurs-généraux
: ces comptes seront crédités des avances qu'ils pourroient
lui avoir faites , soit par les paiemens auxquels ils
auroient pourvu, d'après ses ordres , dans les départemens ,
soit par les versemens qu'ils lui auront faits à Paris, et ils
jouiront , sur ces avances , d'une bonification d'intérêt , dont
le taux sera réglé chaque trimestre. La caisse de service acceptera
les mandats tirés sur elle par les receveurs-généraux, jusqu'à
concurrence du montant du crédit de leurs comptes
courans , en principal et intérêts. La situation du compte
courant de chaque receveur-général à la caisse de service , sera
mise, tous les mois , sous les yeux de l'EMPEREUR.
- Le sénatus-consulte du 2 vendémiaire an 14 avoit mis
àladisposition du gouvernement la conscription de 1806. La
troisième coalition se présentoit sous de telles apparences ,
que cette levée de 80,000 hommes paroissoit alors nécessaire
pour soutenir la gloire du trône , et défendre les intérêts les
plus chers de la patrie. Mais avant la fin du mois de vendé
miaire, les succès d'Ulm avoient donné un tel avantage à nos
AOUT 1806. 281
armes , que l'EMPEREUR considéra l'appel de la conscription
de 806 comme inutile , et se borna à l'appel de la réserve.
Aujourd'hui , sur les 80,000 hommes de la conscription
de 1806 , l'EMPEREUR a jugé que l'appel de 50,000 étoit
nécessaire. Si , comme tout porte à l'espérer , les affaires du
continent s'arrangent , ces 50,000 hommes seront le remplacementdes
soldats qui obtiendront des congés, et qui retourneront
dans leurs familles. Si au contraire, ce que l'on n'est
point fondé à penser , le momentdu repos du continent n'étoit
pas encore arrivé , les 50,000 hommes , en élevant les
corps au grand complet de guerre , porteront l'armée française
à son plus haut degré de force. Dans tous les cas , cet
appel est donc nécessaire. Lors même que nous eussions été
enpleine paix, on auroit toujours appelé , sinon 50,000 , au
moins 40,000 hommes. Depuis les dernières revues , 20,000
hommes ont été renvoyés chez eux, et , par le résultat desrevues
de cette année , il est probable qu'un pareil nombre rentrera
encore dans ses foyers.
On ne doit donc rien inférer ni pour la guerre, ni pour la
paix, de cette opération à peu près annuelle : on la fait à
l'époque ordinaire; assez tard pour que les récoltes soient
terminées; assez tôt pour que les jeunes gens puissent rejoindre
leurs corps avant la mauvaise saison , et s'instruire
pendant l'hiver. (Journal officiel. )
-C'est le 3 de ce mois que S. M. a rendu un décret pour
la levée de la conscription de l'an 1806. Il contient les dispositions
suivantes :
1. Cinquante mille conscrits , pris sur les quatre- vingts
mille, dont la mise en activité est autorisée par le sénatusconsulte
du 2 vendémiaire an 14 , sont appelés et seront répartis
entre les départemens, conformément au tableau annexé
au présent décret.
2. Trente mille conscrits formeront la réserve.
5. Toutes les opérations relatives à la levée ci-dessus prescríte
, seront exécutées conformément aux dispositions du
décret du 8 fructidor an 13 , relatif à la levée de la conseriptionde
l'an 14.
4. Il sera prélevé sur le contingentde chaque département,
1.pour les carabiniers , deux hommes d'élite parmi ceux qui
seront les plus forts , et dont la taille sera supérieure à cinq
pieds six pouces; 2°. pour les cuirassiers , douze hommes
d'élite , ayant également une taille supérieure à 5 pieds 6 p.;
3º. pour nos régimens d'artillerie à pied età cheval , vingtcinqhommes
d'élite , de la taille de5 pieds 5 pouces6 lignes,
etau-dessus.
288 MERCURE DE FRANCE,
5. Les listes générale et alphabétique de chaque canton,
qui, en exécutionde l'article 6 du décret précité , doivent
étre formées par les sous-préfets , et affichées dans toutes les
municipalités du canton, seront terminées et affichées le 20 du
présent mois d'août. Les opérations relatives à la vérification
des listes commenceront , dans tout l'Empire , le 30 du présent
mois d'août. Les conseils de recrutement s'assembleront
le 5 du mois de septembre suivant. Le premier envoi de
chaque département sera mis enmarche le 20du même mois,
au plus tard ; les autres se succéderont d'un jour à l'autre.
6. Les 50,000 conscrits de l'an 1806 , appelés par le présent
décret , seront répartis entre les différens corps de l'armée,
conformément aux tableaux annexés au présent décret.
7. Les 30,000 hommes restés des 80,000 , dont la masse en
activité a été autorisée par le sénatus-consulte du 2 vendémiaire
, formeront la réserve de l'an 1806. On continuera à
observer pour lesdits conscrits en réserve , et pour ceux des
années antérieures , ce qui a été prescrit par les arrêtés du 18
thermidor an 10, 29 fructidor an 11 , et par notre décret
du 8 nivose an 13. On se conformera, pour les conscrits en
dépôt, aux actes précités , et notamment au décret du 8 fructidor
an 13.
FONDS PUBLICS DU MOIS D'AOUT .
DU SAMEDI 2. -Ср. 0/0 c . J. du 22 mars 1806. 68f. 67f. goc. 68f
200. 250. 10c 68f 15c 5c. 68f68f 15c. 68f.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 65f. 25c. 50c.
Act. de la Banque de Fr. 1167f 50c. 1166f 25c 1167f 500 0000f.
DU LUNDI 4. - C p . olo c. J. du 22 mars 1806.67f. Soc. 70c. 60c 50c
70c. 800 600 700 800 75c. 700 750
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806 65f. 1oc 65f
Act. de la Banque de Fr. 1165f. 1167f. 5oc. 1166f. 250 0000f ooc
DU MARDI 5. -C pour 0/0 c. J. du 22 mars 1806. 68f. 68f 100 150,
Toc . 15c. 68f 68f roc . 50 68t coc.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 65f. 25c.
Act. de la Banque de Fr. 1170f ooc. oooof ooc oooof. ooc.
DU MERCREDI 6. - Ср . o/o c . J. du 23 mars 1806. 67f goc. 68f 68f
roc . 68f. ooc OOC OOC Ooc ooc . ooc. ooc ouf.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 65f 25c. oof.
Act. de la Banque de Fr. 117af 50c 171f 250 oof ooc. oof ooc. oooof.
DU JEUDI 7. -Cp.ooc. J. du 22 mars 1806. 68f 67f goc 8oc goc Soc
85c, ooc ooc . 000 000 000
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. oof ooc ooc.
Act. de la Banque de Fr. 1172. 5oc. oooof ooc. oooof.
DU VENDREDI 8. -C p . o/o c. J. du 22 mars 1806. 67f. 85c. Soc. 750.
700. 800. 700 ooc ooc ooc oof
'Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 65f250 0ос.
Act. de la Banque de Fr. 1167f50c. 1165f 11671 50€ 11655000
(No. CCLXV. )
DEPTDE LA
(SAMEDI 16 AOUT 1806. )
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE.
LA RAISON ENIVRÉE PAR L'AMOUR ,
ODE ANACRÉONTIQUE
LARaison sous une treille
Vit un jour l'enfant aîlé ,
Qui de sa coupe vermeille
Choquoit la coupe d'Eglé.
« Mes enfans , craignez , dit-elle ,
>> Craignez les dons de Bacchus ;
>> Par sa liqueur infidelle
>> Bientôt vous seriez vaincus. »
« Ma honne , répond l'espiègle,
>>Vous parlez bien ; grand merci t
>> Vous serez toujours ma règle;
>> Mais buvez un coup aussi. »
Envain la grondeuse élude ,
Amour la presse en riant;
Et d'étourdir une prude
Bacchus est impatient.
La Raison , prenant un verre
Plein du nectar ennemi,
De si près lui fait la guerre
Qu'elle le vuide àdemi.
T
:
5.
290 MERCURE DE FRANCE ,
Dans sa docte véhémence
Contre un jus pernicieux,
Elle achève et recommence,
Trouvant qu'elle en parloit mieux.
Grace au breuvage perfide ,
LaRaison , toujours parlant,
Heureuse qu'Amour la guide ,
S'en retourne en chancelant .
Par M. LE BRUN , de l'Institut.
FRAGMENT
D'UN ESSAI SUR LA SATIRE.
Boileau.
DERegnier parmi nous Despréaux fut vainqueur..
Gloire au grand Despréaux ! Son génie et son coeur
Au vrai qu'il adora furent toujours fidèles :
Cemodèle à jamais formera les modèles.
Parmi tous les talens qu'éleva Port-Royal ,
Seul entre ses rivaux , l'ingénieux Pascal ,
Pliant à tous les tons sa facile éloquence ,
Desaprose classique enrichissoit la France.
Despréaux , s'illustrant par de nouveaux succès ,
Assura les honneurs de l'Hélicon français ;
Dans ses vers épurés polissant le langage ,
De l'élégant Malherbe il consomma l'ouvrage ;
Des chefs-d'oeuvre d'Horace atteignit la hauteur,
Et du premier des arts fut le législateur .
Que dis-je ? il détrona ces faux rois du Parnasse
Dont l'hôtel Rambouillet encourageoit l'audace ,
Et qui , des pensions faisant sur-tout grand cas ,
Vendirent à Colbert l'esprit qu'ils n'avoient pas :
Cotin, de plats sonnets importunant les belles ,
Parlant , rimant , prêchant sur le ton des ruelles;
L'âpre et dur Chapelain , qui sans goût et sans art ,
Tenta de rajeunir la rouille de Ronsard ;
Montfleury, qui se crut l'émule de Molière;
Cet ignoble Pradon que vantoit Deshoulière ,
Pradon , sans la satire , à jamais ignoré ,
Mais au divin Racine un moment préféré
AOUT 1806. 291
En ces jours où d'Agnès la simplicité pure
Des Marivaux du siècle obtenoit la censure;
Où le sublime Alceste essuyoit des mépris,
Etdu contemplateur les vers étoient proscrits;
Quand de Britannicus les vers mélodieux ,
EtTacite embelli par la langue des Dieux ,
Languissoient désertés sur la scène avilie ;
Quand d'ineptes lecteurs dédaignoient Athalies
Les cris injurieux d'un public abusé
Al'oracle du goût n'en ont pas imposé;
Despréaux , signalant un utile courage,
Au jugement vulgaire opposa son suffrage ,
Et payant au génie un tribut mérité ,
Prononça les décrets de la postérité.
M. CHÉNIER , de l'Institut
VERS
Adressés à M. DELILLE , à un diner.
Ce n'est point des Jardins le chantre harmonieux;
Cen'est point le rival des Miltons , des Virgiles ,
Que je chante en ces vers , qu'on pourroit faire mieux ,
Et qu'un peu plus de temps eût rendus plus faciles :
C'est le convive aimable , et brillant de gatté ,
Qui semble embarrassé de sa célébrité ;
C'est cet esprit léger qui s'échappe en saillie,
Qui captive toujours , et jamais n'humilie;
Dont ladouce simplicité ,
Naturellé en sa bouche, ainsi que l'harmonie ,
Forceroit l'envieux , de sa gloire irrité ,
Alui pardonner son génie.
Laissons donc là ses droits à l'immortalité :
Oui , Delille , aux lieux où vous êtes ,
Leplus charmant convive , etle plus souhaité,
Fait toujours oublier le plus grand des poètes .
ENIGME.
DE CORIOiis.
Six membres font mon nom, je suis de tout pays ;
L'injustice souvent préside à ma naissance ;
Si par un sort heureux , quelques-uns j'enrichis ,
J'en réduis un grand nombre à lextrême indigence.
Ta
292
MERCURE DE FRANCE ,
Redoute-moi , lecteur, autant que le décès :
J'altère la santé, le repos et la bourse ;
Et si tu ne m'éteins dans mon premier accès ,
Rarement pourras-tu m'arrêter dans ma course.
LOGOGRIPHΕ.
JE pose sur huit pieds, j'offre à la brute engeance,
Lecteur, un végétal utile à l'existence.
Tutrouves dans mon être, en le décomposant ,
Le terme qu'un cocher profère à tout passant;
Deux métaux, et de plus deux élémens contraires;
Deux notes de musique; un mal des plus sévères;
Le fardeau quinous pèse et s'accroît tous les jours ;
L'enclume de Vulcain, et qui sert aux amours ;
Ce dont la coquette se sert avec usure ,
Pour imiter l'éclat de la simple nature;
Une pluie abondante; un abyme profond;
Un premier végétal; un creux plus large au fond ;
Lejouet incon inconstant qui conduit la Fortune;
Un enfant de Momus; une route commune ;
Unmeuble grossier; un instrument confus ;
Unoiseaud'un long col ; l'adjectif aux vertus ;
Celui qui sur la Chine ale pouvoir suprême.
Devine-moi , lecteur, ou malheur à moi-même !
CHARADE .
Mon premier, mon second, sont deux frères jumeaux
D'une parfaite ressemblance ;
Deux pieds, même longueur, en tout ils sont égaux;
Le terme de leur existence
Est seulement parfois sujet à différence.
Mon dernier a deux pieds; de plus il a trois frères ,
Dontunpoint isolé change les caractères :
Tous sont de même aloi ,
Servent au même emploi ;
Qui sait les réunir fait de bonnes affaires.
(Un siècle philosophe engendre les beaux-arts ,
Etduplus mince objetfaitjaillir sa lumière !!! )
C'étoit autemps jadis l'ouvrage du hasard;
Ce hasard aujourd'hui n'est plus qu'un savoir faire .
Mais à quoi bon
Cette digression ?
Il est temps de finir cette longue charade.
Jene dis plus qu'un mot ; saisis-le , camarade ;
Mondernier par tes mains a passé plus souvent
Qu'à coup sûr mon entier n'a passé sous ta dent.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier N° estAiguille.
Celui du Logogriphe est Boisseau, où l'on trouve oiseau, eau, seau,
Suse, aube, bise, Asie, Io, Esaü, buse, buis, soie, Oise, si, oie.
Celui de laCharade est Dé-tour.
AOUT 1806. 293
N. B. Un ouvrage annoncé par les journaux sous le titre de
Memnon , ou le Jeune Israélite, dans lequel la vie de celui que
les Chrétiens révérent comme le fondateur du christianisme ,
est travestie sous les fictions du roman, défigurée par les
aventures les plus bizarres , et empoisonnée par les allusions
les plus malignes , a fait croire à l'auteur de cet article qu'il
pouvoit hasarder dans ce journal un morceau sur le même
sujet , mais d'un genre opposé , tiré d'un discours préliminaire
qu'il avoit destiné à précéder une nouvelle édition de la
vie de Jésus-Christ , par le P. de Ligny, et qui , pour divers
motifs , n'a pas été imprimé. D'ailleurs on trouvera dans ce
fragment quelques idées , qui , dans le moment actuel , peu.
vent n'être pas inutiles même à la politique.
OH ! qui pourroit raconter laPassion de cetHomme-
Dieu, source intarissable , après deux mille ans , de
leçons et de réflexions ; cette sanglante tragédie , ou ,
dans l'espace de quelques heures , sont mis en action
tous les accidens , tous les désordres d'une société
en dissolution par la révolte des sujets contre le
pouvoir; et la mobilité de la faveur populaire; et les
chants de bénédiction et de louanges que suivent de
si près les cris de fureur et de mort; et la trahison
des amis; et l'ingratitude des serviteurs ; et la rage
des ennemis ; et la foiblesse des juges; et les conspirations
des grands; et l'hypocrisie d'hommes dévoués
au service des autels ; et l'indifférence des rois ; et
la vertu succombant sous de fausses accusations ; et
J'insulte prodiguée au malheur; et le fiel et le vinaigre
ajoutés à la souffrance ; et la patience de l'homme
juste; et la force de l'amour dans le sexe foible ; et
la foiblesse de la raison dans le sexe fort; et au milieu
de cette scène de désolation et d'horreur , de cette
couronne d'épines qui couvre un chef sacré , de ce
manteau de pourpre jeté sur des plaies douloureuses ,
3
294 MERCURE DE FRANCE ,
de ce sceptre fragile que tiennent des mains captives ,
ce mot profond, voilà l'homme , lancé comme un
éclair au milieu d'une nuit ténébreuse ; mot de
l'énigme de l'homme avec ses honneurs qu'empoisonnent
des peines cruelles ; sa dignité qui cache de
si honteuses foiblesses ; sa royauté sur l'univers qui
ne peut lui assujettir ses propres penchans ! Oui ,
voilà l'homme ; ou plutôt , voilà toute l'humanité ,
présentéedans un seul homme qui , chargé du fardeau
de ses douleurs , arrive à la mort par le sentier roide
etpénibledelavie. Que resteroit-il à nous apprendre ?
Un seul être nous a montré la nature morale dans
toute la force de la vertu divine , et la nature physique
dans toute l'infirmité de la condition humaine ;
les rapports de l'homme avec Dieu sont développés ;
la société est fondée ; l'attente des nations remplie ;
la vérité a parlé ; la sagesse a paru ; tout est expliqué
àqui veut comprendre; tout est prescrit à qui veut
obéir ; tout est promis à qui veut espérer : tout est
consommé, s'écrie de cette voix puissante qui ébranle
le ciel et la terre , le médiateur expirant : tout est
consommé; mot sublime , parole inépuisable qui fixe
à jamais les incertitudes de l'homme et les destinées
de l'univers. C'en est fait , Dieu n'a plus rien à
donner aux hommes , et le monde n'a plus rien à
attendre..... , et cependant les Juifs attendent encore !
Entêtés de l'espérance ambitieuse d'un libérateur
conquérant et dominateur , aigris par les malheurs
qui ne cessèrent de les accabler à l'approche des jours
du Messie , ou qui suivirent sa mort, ils oublièrent
que ces malheurs mêmes, et leur asservissement à des
maitres étrangers , étoient un signe et une condition
desa venue. Ils ne voyoient que le joug des Romains ,
qu'ils brûloient de secouer; et ils fermèrent les yeux
au joug bien plus pesant de l'erreur et de la licence ,
que le Messie étoit venu briser. Ils voulurent que
le roi qui leur avoit été promis régnât par la force
des armes , et non par la force infinie de la vérité,
AOUT 1806. 29.5
3
Cette méprise funeste , cette invincible obstination
fut cause de leur entière ruine. Toujours prêts à se
révolter à la voix du premier imposteur qui s'annonçoit
pour le libérateur qu'ils attendoient, ils furent
enfin chassés sans retour de leur terre natale par
l'empereur Adrien , après un carnage effroyable , et
exilés dans les régions éloignées d'où ils ne sont
plus revenus.
<< Cependant , pourrions - nous leur dire , si de
>>malheureuses préventions ne fermoient pas dans
>> leur coeur tout accès à la vérité , vous lisez , clai-
> rement annoncées , les humiliations du Messie dans
> les mêmes Ecritures , et presque dans les mêmes
>> passages qui annoncent ses grandeurs et son triom-
>> phe; et dans votre embarras de concilier ensemble
» des prophéties si opposées en apparence , vous
» avez été jusqu'à admettre deux Messies : un Messie
> souffrant et un Messie plein de gloire; un Messie
» mort et ressuscité ; l'autre toujours heureux et
>> toujours vainqueur ; l'un à qui conviennent tous
>> les passages où il est parlé defoiblesse , l'autre à
» qui conviennent tous ceux où il estparlé de gran-
>> deurs (1 ) , et cependant ouvrez les yeux. Voulez-
>> vous un Messie humilié ? Ah ! ce Messie des Chré-
>> tiens a été humilié jusqu'à la mort , et jusqu'à la
» mort de la croix, Voulez-vous un Messie glorieux
>> et triomphant ? Reconnoissez encore à ces traits
>> celui que les Chrétiens adorent. Jetez les yeux sur
>>les nations soumises à sa loi :
» Regardez dans leurs mains l'empire et la victoire. (2)
>> Voyez les nations chrétiennes , puissantes parce
» qu'elles sont civilisées , civilisées parce qu'elles sont
>> chrétiennes , soumettre tous les autres peuples et
>> vous - même à l'incontestable supériorité de leurs
(1 ) M. Bossuet , discours sur l'Histoire Universelle .
(2) Racine , Frères Ennemis.
296 MERCURE DE FRANCE ,
>> lumières et de leurs armes , et ce petit nombre de
>> Chrétiens dominer , même politiquement, le reste
>> du monde. C'est le Messie qui règne par elles ,
>> parce qu'elles sont fortes par lui , par leur obéis-
>> sance à sa loi , qui les constitue dans l'ordre , où est
>> la véritable force de tous les êtres...... Regretteriez-
>> vous encore ces ruisseaux de lait et de miel ,
>> promis à votre enfance et à la foiblesse de votre
>>> imagination ? Vous retrouvez cette promesse
>> accomplie dans la perfection toujours croissante
>> de tous les arts sous l'influence salutaire du chris-
>>> tianisme , etsur-tout de l'art nourricier deshommes ,
>> celui de l'agriculture. Voyez le lion bondir avec
l'agneau dans le même bercail; c'est-à-dire dans
>> la chrétienté , entre les différens Etats , dans chaque
>> société chrétienne , entre tous les hommes , la
>> force converser paisiblement avec la foiblesse ; les
>> lumières avec l'ignorance ; la richesse avec la
>> pauvreté ; toutes les inégalités disparoître devant
>> d'égales lois , et une fraternité universelle qui sub-
>> siste même au milieu des divisions passagères des
>> nations , faire une seule république de tous les
>> Etats , et un seul corps de tous les hommes. Qu'at-
>> tendez - vous encore pour reconnoître celui que
>> vous cherchez depuis si long-temps ? Espérez-vous
>> que la Divinité forçant toutes les barrières qui la
>> séparent de notre nature mortelle , apparoisse à
>> l'Univers sous une forme surnaturelle , et telle que
>> les hommes ne puissent la méconnoître ? Et vous
>> qui avez autrefois conjuré l'Etre-Suprême de ne
>> pas vous parler lui-même, de peur que sa voix ne
>> vous frappât de mort , croiriez- vous aujourd'hui
>> pouvoir supporter l'éclat de sa présence ? Ne
>> voyez-vous pas que si le Messie se montroit à tous
>> les yeux tel que votre imagination se le figure ,
>> Thomme n'existeroit plus , puisqu'il auroit perdu
>> son libre arbitre , et la faculté de croire ou de
>> rejeter, d'obéir ou de refuser ? Abjurez , il en est
AOUT 1806.
297
>>temps, ces idées charnelles , et ce sens matériel
>> et grossier qui ne convient plus à l'âge de votre
>> société. Reconnoissez le Messie conquérant et
> dominateur que vous attendez , dans le triomphe
>> de sa doctrine sur toutes les doctrines , et dans la
>> puissance des nations qui obéissent à sa loi . Re-
> connoissez son règne à la profession publique que
> les gouvernemens civilisés font du christianisme ;
> et dites avec notre grand Bossuet : « Jésus-Christ
› règne là où son Eglise est autorisée dans l'Etat (1) . »
DE BONALD.
Elisabeth , ou les Exilés de Sibérie, suivie de la Prise de
Jéricho, poëme ; par Mme. Cottin. Deux volumes in-12.
Prix: 4 fr. , et 5 fr. par la poste. A Paris , chez Giguet et
Michaud, imprimeurs-libraires, ruedesBons-Enfans,n°34;
et chez le Normant, imprimeur-libraire , rue des Prêtres
Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 17.
PLUSIEURS critiques se sont récemment élevés contre les
romans historiques , qu'ils ont voulu tous proscrire , comme
un genre réprouvé par le goût. Cette opinion, comme toutes
celles qui sont énoncées trop généralement, est vraie sous un
point de vue, et fort exagérée sous plusieurs autres. Sans doute
on a eu raison de condamner les ouvrages où l'imagination
de l'auteur , s'ouvrant une trop libre carrière, défigure les
caractères des personnages célèbres , et prête aux grandes
actions des motifs qu'elles n'ont jamais eus. Le lecteur instruit
se révolte contre des fictions trop étrangères aux idées
justes et saines qu'il a puisées dans l'étude de l'histoire. Il ne
peut s'accoutumer à voir Caton galant et Brutus damerci.
(1) Sermonsur les devoirs des rois,
298 MERCURE DE FRANCE ,
C'étoit le défaut des romans de Mlle de Scudéri , et de toutes
ces interminables narrations , qui en dépit d'une longue
vogue et du suffrage de Mad. de Sévigné , ainsi que de plusieurs
beaux-esprits de son temps , n'ont pu survivre au ridicule
dont Boileau les a frappés.
Mais il y a des romans historiques d'un autre genre : tels
sont ceux où l'auteur donne à ses personnages des proportions
héroïques , embellit leur caractère sans toutefois le dénaturer ,
et augmente encore l'éclat des grandes actions où ils ont
réellement figuré. Condamner généralement ces sortes de fictions
, ce seroit proscrire en même temps l'épopée et la tragédie,
où l'histoire n'est pas respectée davantage. Si l'auteur
a su peindre les moeurs de l'époque où il a placé la scène , s'il
a choisi cette époque dans des temps assez reculés pour que
les récits historiques se trouvent mêlés de traditions incertaines
et fabuleuses que l'imagination puisse enrichir à son
gré , je crois qu'il a satisfait à tout ce qu'un goût éclairé a le
droit d'attendre , et que le lecteur le plus sévère peut s'abandonner
sans scrupule à l'intérêt de ses récits. C'est ce qu'a fait
le Tasse dans la Jérusalem Délivrée ; et sans prétendre comparer
un roman au seul poëme épique que les modernes puissent
opposer aux chefs-d'oeuvre de l'antiquité , c'est aussi ce
qu'a fait Mad. Cottin dans Mathilde. Elle a montré du goût
en choisissant pour ses principaux personnages , un guerrier
qui ne joue dans l'histoire qu'un rôle fort secondaire , et une
princesse qui n'y est guère que nommée. C'étoit se donner le
droit d'inventer , sans trop violer la vérité historique. Ce
n'est pas que je prétende la justifier pleinement sur cet article.
Si Mad. Cottin étoit libre d'embellir à son gré les caractères
de Malek-Adhel et de Mathilde , elle ne l'étoit pas de rappetisser
ou d'avilir ceux dont les traits nous ont été transmis
par l'histoire. Il faut également passer condamnation sur plusieurs
autres fautes que la critique a relevées , soit dans la
conduite de la fable , soit dans le style. Il faut avouer , parce
AOUT1806
299
que ce défaut se retrouve encore quelquefois dans le petit
ouvrage dont nous allons rendre compte , il faut avouer ,
dis-je , que ce style , plein de verve et de sensibilité dans les
situations fortes ou touchantes , manque trop souvent de
simplicité dans le cours du récit , et que l'auteur abuse quelquefois
de son talent pour décrire la nature ; mais on doit
aussi rendre hommage à une foule de beautés qui rachètent
bien ces imperfections. Je ne sais si on a été tout-à-fait juste
à cet egard , et sur-tout si on a assez remarqué le mérite du
dernier volume , et principalement des dernières pages de
Mathilde. Il me semble pour moi , qu'il y a peu d'ouvrages
modernes où l'imagination ait déployé des tableaux aussi touchans
et aussi riches , et ce n'est peut-être pas trop les louer
que dire qu'il a fallu plus que du talent pour les écrire .
C'est encore un fait véritable qui est le sujet de la Nouvelle
que Mad. Cottin offre aujourd'hui au public. Les gazettes
parlèrent , il y a environ un an , du courage extraordinaire
d'une jeune fille qui vint du fond de la Sibérie implorer la
clémence de l'empereur Alexandre , en faveur de son père.
Ainsi les lecteurs en s'attendrissant sur une action qui honore
l'humanité , auront encore le plaisir de savoir qu'ils ne s'intéressent
pas à une fiction. Tout le mérite de Mad. Cottin dans
ce nouvel ouvrage est d'avoir élevé son imagination et son
style à la beauté de son sujet ; en un mot , d'avoir dignement
parlé de la vertu. Je n'entreprendrai point ici de la suivre dans
son récit. Ce seroit ôter à ses lecteurs une partie du plaisir qui
les attend : je me bornerai à citer presque sans ordre quelques
traits propres à donner une idée du talent qu'elle y a
déployé.
Un des mérites qui distinguent les ouvrages de Mad. Cottin ,
c'est l'art avec lequel elle met ses personnages en scène : elle
établit si bien leurs caractères dès les premières pages , que
toutes leurs actions n'en sont plus que la suite nécessaire. Ce
talent si précieux se retrouve encore dans Elisabeth. Stanislas
300 MERCURE DE FRANCE ,
Potowsky , sous le nom supposé de Springer , est exilé depuis
douze ans dans les déserts de la Sibérie. Il y a été suivi par sa
femme Phédora. Elisabeth , leur fille unique , fait toute la
consolation de ces infortunés. Quelques mots sur l'éducation
qu'ils lui donnent , suffisent pour les faire connoître l'un et
l'autre. « Les longues soirées étoient employées à l'instruction
>> d'Elisabeth ; souvent assise entre ses parens , elle leur lisoit
> tout haut des passages d'histoire ; Springer arrêtoit son
>> attention sur tous les traits qui pouvoient élever son ame ,
» et sa mère Phédora , sur tous ceux qui pouvoient l'atten-
>> drir : l'un lui montroit toute la beauté de la gloire et de
>> P'héroïsme , l'autre tout le charme des sentimens pieux et
>>de la bonté modeste : son père lui disoit ce que la vertu a
>> de grand et de sublime , sa mère , ce qu'elle a de consolant
>> et d'aimable ; le premier lui apprenoit comment il la faut
» révérer , celle-ci comment il la faut chérir ..... » On peut
tout attendre d'une élève formée sur de pareilles leçons : le
dévouement d'Elisabeth en est comme la conséquence naturelle
; et sans doute l'épouse qui avoit suivi son époux jusque
dans les glaces de la Sibérie , qui s'étoit obstinée pendant
douze ans à l'y consoler , étoit bien digne d'avoir une fille qui
sût le tirer de ce lieu d'exil. La grande difficulté du sujet étoit
d'amener d'une manière vraisemblable la cruelle situation
d'Elisabeth traversant à pied des déserts immenses , et n'ayant
pour subsister que le pain qu'elle étoit réduite à mendier.
Comment des parens si tendres permettront-ils à leur fille
unique de s'exposer pour eux à cette affreuse extrémité ? On
va voir avec quel art Mad. Cottin a su , pour ainsi dire , leur
arracher leur consentement. Le gouverneur de Tobolsk qui
est informé de l'héroïque résolution d'Elisabeth , veut la favoriser
en secret , au risque de se perdre à la cour. Par ses soins ,
un saint missionnaire retournant de la Chine dans sa patrie ,
vient demander l'hospitalité à Springer. Il est muni des présens
du gouverneur , et il se charge d'accompagner la jeune
AOUT 1806. 301
fille jusqu'à Pétersbourg. Ses exhortations , ses promesses ,
l'autorité de la religion et de son saint ministère déterminent
enfin ces deux époux à la lui confier. Ceux qui connoissent le
talent de Mad. Cottin croiront sans peine que rien n'est plus
touchant que les différentes scènes qui précèdent ce départ.
Voici un trait qui ne pouvoit se trouver que sous la plume
d'une femme : « A chaque pas qu'Elisabeth faisoit dans la
>> chambre, sa mère la suivoit des yeux , et souvent la retenoit
>> brusquement par le bras , sans oser lui adresser une ques-
» tion , mais lui parlant sans cesse de soins à prendre pour
>> le lendemain , etlui donnant des ordres pour divers ouvra-
» ges àfaire à quelques jours de là. Ainsi elle cherchoit à
>> se rassurer par ses propres paroles , mais son coeur n'en
>> étoit pas plus tranquille. >>>
1
Parvenu à la moitié de la route, le missionnaire succombe
sous le poids des ans et de la fatigue. L'argent dont, il étoit
dépositaire tombe entre des mains infidèles qui en gardent la
plus grande partie. Voilà donc Elisabeth seule et sans appui ,
loin du terme de son voyage , n'ayant bientôt plus d'autres
secours que ceux qu'elle obtient de la pitié , et ne sachant répondre
aux questions qu'on lui fait quand elle la réclame ,.
que ces mots si simples : « Je viens de par-delà Tobolsk ,
>> et je vais à Pétersbourg demander la grace de mon père. >>>
Ily a dans ces paroles , je ne sais quel charme pénétrant qui
remplit les yeux de douces larmes. Il faut sans doute en chercher
la cause dans leur simplicité même, et dans la naïveté de
celle qui les prononce. Une action comme la sienne, n'a
besoin que d'être énoncée pour paroître ce qu'elle est; et
cette jeune fille parle comme elle agit, sans se douter qu'elle
ait aucun droit à l'admiration .
Dès ce moment l'intérêt est porté au plus haut degré, et il ne
fait que s'accroître jusqu'au dénouement. C'est peu des scènes
touchantes où l'auteur place successivement son héroïne , il
sait mettre à profit les circonstances les plus simples. C'est le
302 MERCURE DE FRANCE ,
propre d'une sensibilité vive et naturelle de se répandre ainsi
sur toutes les parties d'un ouvrage , d'en animer et d'en vivifier
tous les détails. Elisabeth aperçoit une forêt de chênes : « Elfe
>> ne les connoissoit pas , dit l'auteur; et quoiqu'ils eussent
» déjà perdu une partie de leur parure , ils pouvoient être
>> admirés encore; mais , quelque beaux qu'ils fussent , Elisa-
>> beth ne pouvoit aimer ces arbres d'Europe; ils lui faisoient
>> trop sentir la distance qui la séparoit de ses parens , elle
>> leur préféroit beaucoup le sapin; le sapin étoit l'arbre de
>> l'exil , l'arbre qui avoit protégé son enfance , et sous l'ombre
>> . duquel ses parens se reposoient peut-être en cet instant. »
Que ces sentimens sont naturels et touchans ! C'est qu'en effet
nous aimons bien moins les objets mêmes qui nous frappent ,
que les souvenirs qu'ils nous rappellent. C'est toujours aux
lieux où nous avons connu le bonheur, où vit tout ce qui nous
est cher, que la nature est belle à nos yeux.
Enfin , après les fatigues les plus pénibles , à travers des dan
gers de toute espèce, Elisabeth parvient au pied du trône ; elle
obtient la grace de son père. Elle retourne à l'instant en Sibérie
: déjà elle touche au seuil de sa cabane. Comment peindre
ce que ses parens vont sentir en la revoyant ? Quelles expressions
pourront seulement en donner une foible idée ? Ecoutons
Mad. Cottin : « La voilà , s'écrie celui qui accompagne Eli-
>> sabeth , la voilà qui vous apporte votre grace ; elle a triomphé
>> de tout , elle a tout obtenu ! » Ces mots n'ajoutent rien au
bonheur des exilés ; peut-être ne les ont-ils pas entendus.
« Absorbés dans la vue de leur fille, ils savent seulement qu'elle
>> est revenue , qu'ils l'ont retrouvée , qu'ils la tiennent , qu'ils
>> ne la quitteront plus ; ils ont oublié qu'il existe d'autres
>> biens dans le monde. >> Ces infortunésreçoivent , après douze
ans d'exil , la nouvelle de leur délivrance , et ils n'y font seulement
pas attention. Ce seul mot en dit plus que le récit
le mieux circonstancié et le plus pathétique. Voilà la vérité ;
voilà la nature.
AOUT 1806. 303
Laplupart des romanciers , après avoir conduit le héros au
terme de ses aventures , ne manquent pas de lui assurer le bonheur
le plus parfait pour le reste de ses jours : comme si la
vertu finissoit nécessairement par être heureuse sur la terre !
Mad. Cottin est plus vraie. Après avoir peint la joie pure d'Elisabeth
, l'ivresse de ses parens, celle de l'amant à qui elle va
être unie : « Arrêtons-nous ici , dit-elle , reposons-nous sur
> ces douces pensées : ce que j'ai connu de la vie, de ses in-
>> constances , de ses espérances trompées , de ses fugitives et
> chimériques félicités , me feroit craindre , si j'ajoutois une
>> seule page à cette histoire , d'être obligée d'y placer un mal-
» heur. » Cette triste vérité pourroit sembler hors de propos
partout ailleurs , puisqu'elle ne seroit propre qu'à flétrir
l'ame , sans aucune utilité pour la morale; mais Mad. Cottin
vient de prouver , ou plutôt de faire sentir au lecteur que
l'accomplissement des devoirs , quelque pénibles qu'ils soient,
est toujours la source des plaisirs les plus purs dans la prospérité,
et la consolation la plus efficace au sein du malheur.
Il n'en faut pas davantage pour donner du prix à la vie , et
pour nous en faire supporter toutes les amertumes.
On a accusé plus d'une fois les romans d'être dangereux
pour la jeunesse , en lui donnant de fausses idées sur la vie
et sur le bonheur. On a eu souvent raison , puisque les romanciers
même qui affichent la morale la plus sévère , ne manquent
guère de détruire d'une main ce qu'ils élèvent de l'autre
, et s'accordent presque toujours à montrer la félicité au
sein des passions. On ne fera pas ce reproche à Elisabeth .
Unehistoire où il està peine question d'amour , et où le lecteur
se sait gré de sentir ses yeux mouillés de larmes au tableau
touchant de la vertu luttant avec le malheur , ne sauroit
'être nuisible. Disons mieux : elle sera plus utile que bien des
gros livres qui affichent la prétention d'instruire. On voit
souvent de graves penseurs mépriser les ouvrages d'imagination,
et nous renvoyer chercher une pénible science dans leurs
304 MERCURE DE FRANCE ,
volumes philosophiques. Et qui apprenons-nous ? Que l'in
térêt personnel est le mobile de toutes nos actions , et que les
vertus les plus héroïques ne sont que le résultat d'un vil calcul.
Ah! puissions-nous plutôt avoir souvent à lire des ouvrages
frivoles comme Elisabeth , où le lecteur attendri ,
trouve dans une émotion pleine de charmes , la réfutation la
plus éloquente de ces tristes systèmes , et de ces désolantes
doctrines ! C.
Héro et Léandre , poëme en quatre chants, suivide poésies;
par P. Denne-Baron. Un volume in-12 , papier vélin,
avec une jolie gravure. Prix :3 fr. 75 cent. , et 4 fr. 50cent.
par la poste. A Paris , chez le Normant, imp.-libraire ,
rue des Prêtres Saint-Germain-l'Auxerrois , nº. 17.
L'ANTIQUITÉ n'offre guère de sujets plus gracieux et
plus touchans que l'aventure de Léandre et d'Héro.
Une jeune vierge , belle de son innocence et de ses dix-sept
ans, renferméedans une tour bien sombre que baigne le rivage
de la mer , et qui n'en sort qu'une fois l'an pour célébrer dans
un temple voisin la fête de Vénus; un beau jeune homme ,
que sa dévotion sans doute amène au pieux sacrifice, mais que
le cultede la déesse occupe malgré lui un peu moins que les
charmes de la prétresse ; un amant passionné , qui promet
de l'être toujours , et qu'on croit sur parole, tant il est doux
de croire ce qu'il est doux même de desirer; une mer profonde,
passée et repassée à la nage dans le silence des nuits , au
milieu des ténèbres et de leur solitude, muets témoins des
craintes et des plaisirs de deux amans; du haut des murs où
veille la sensible Héro , la pâle clarté d'un fanal aidant seule
dans le lointain le périlleux trajet de l'amoureux Léandre ,
clarté foible et tremblante qu'un caprice des vents peut éteindre;
après des nuits fortunées , hélas ! et trop courtes , une nuit
affreuse , éternelle; les aquilons déchaînés bouleversant les
ondes; le flambeau de Sestos , ce phare de l'amour , éteintet
renversé par l'orage ; dans le désordre des élémens , Léandre
luttant avec courage contre les vents et les flots , mais vaincu
par la tempête , mais brisé dans l'ombre contre les pointes des
rochers , et, le matin, jeté sanglant , livide , aux pieds de la
tour
PTDE
AOUT 1806. 305
påle de dovtour
et d'effroi; Héro ne pouvant survivre à celui qui mourut pour Acer
elle , et, dans son désespoir, se précipitant tout-à-coup sur ces
restes inanimés des charmes qu'elle adora vivans , et que n'a pu
détruire tout entiers la laideur même de la mort; Héro pressant
en vain contre son coeur, ce coeur qui ne bat plus pour
elle , et morte , hélas ! au bonheur avant de l'être à lavie;
l'infortunée exhalant son dernier soupir sur un cadavre aimé ! ...
Voilà l'histoire abrégée de deux amans célèbres , modèles des
amans d'autrefois .
Ceuxd'aujourd'hui , qui n'aimentplus apparemmentcomme
on aimoit jadis , trouvent à cette histoire je ne sais quel air de
conte. << Elle est fort belle à lire , disent-ils , mais difficile à
> croire. Où sont , de nos jours , les amans qui se noient ? Où
>> sont les vierges inconsolables ? »
Par bonheur , des savans d'une foi robuste ont répondu d'avance
à ce doute scandaleux. Ils ont mesuré tout exprès la
largeur de l'Hellespont, à l'endroit où Léandre le traversoit à
lanage : cette largeur , à ce qu'ils nous assurent , est juste de
six cent quatre-vingt-dix-neuf pas, plus, une légère fraction;
et si c'est bien peu pour une mer , ce n'est pas non plus beau.
coup pour un habile nageur. Au reste , ajoutent - ils, une
vieille médaille porte gravés les noms de Léandre et d'Héro :
onyvoit le jeune amant à la nage, précédé d'un amour qui ,
la torche à la main, le guide vers une tour obscure où la tendre
Vestale passe la nuit en sentinelle : or, quel incrédule tiendroit
contre l'autorité d'une vieille médaille? Ce n'est pas tout :
Strabon , Martial, Lucain , Silius , Stace , Pomponius Méla ,
Servius , Antipater de Macédoine , Virgile sur-tout , Virgile
un peu plus célèbre qu'Antipater , n'ont- ils pas semé dans
leurs ouvrages plusieurs traits pathétiques de cette aventure ?
Méconnoît-on Léandre à ces vers élégans , où le chantre des
Géorgíques latines peint avec tant de feu le pouvoir de l'Amour
? Virgile nous permettra de le citer en français : interprété
par M. Delille, Virgile n'y perdra rien; et les damesy
gagneront, les dames , juges compétens en fait d'amour :
Que n'ose un jeune amant qu'un feu brûlant dévore ?
L'insensé, pour jouir de l'objet qu'il adore,
La nuit , au bruit des vents , aux lueurs de l'éclair,
Seul, traverse à la nage une orageuse mer ;
Il n'entend ni les cieux qui grondent sur sa tête ,
Ni le bruit des rochers battus par la tempête ,
Ni ses tristes parens de douleur éperdus ,
Ni son amante, hélas ! qui meurt s'il ne vit plus .
Quelle que soit en apparence la force de ces argumens , la
critique, n'en déplaise aux érudits, pourroit infirmer sans
V
306 MERCURE DE FRANCE ;
scrupule le double témoignage et des livres et des médailles.
Il prouve , j'y consens , l'existence d'une tradition ancienne ;
mais que de fausses traditions ! En général , les livres ont moins
pour but d'instruire que de plaire ; et les médailles mentent
aussi bien que les livres .
Mais qu'importe , après tout ? Quand même l'aventure de
Léandre et d'Héro ne seroit qu'une fable , en seroit-elle moins
intéressante ? Or, qu'exigent de plus que l'intérêt, les arts d'imitation?
Le coeur, l'imagination , les sens , voilà leur domaine.
Le premier de ces arts , la poésie ne fut appelée le langage des
Dieux que parce qu'elle est éminemment le langage de l'ame :
qui lui parle , a toujours raison .
,
La vérité peut être bonne dans l'histoire : on seroit faché
de ne pas voir Séjan puni , de ne pas voir Titus heureux ;
mais la vérité n'est pas toujours vraisemblable : Scylla meurt
dans son lit, César meurt assassiné. Plus sage dans ses fictions
lapoésie veut avant tout la vraisemblance ; et la vraisemblance
se trouve quelquefois bien plus dans le mensonge que dans la
vérité. La vraisemblance morale exige une peine pour la faute,
un prix pour l'innocence : cette vraisemblance morale fait la
vérité poétique; et sans elle, point d'intérêt : en peignant la
vertu sans récompense et le crime sans châtiment , l'historien
diroit la vérité peut-être , le poète révolteroit.
Quel doit donc être l'art caché du poète ? Il y a deux mille
ans et plus qu'Aristote l'enseignoit aux Grecs. Voici , en deux
mots , l'abrégé de sa doctrine :
Le dénouement de toute action est heureux ou malheureux.
S'il est heureux , le personnage qu'on veut rendre intéressant
peut être persécuté ; mais il doit être vertueux , et
triompher de ses ennemis ou du sort. L'action , au contraire ,
se dénoue-t-elle par une catastrophe ? Celui qui en est la
victime ne doit paroître , pour nous attendrir, ni tout-à-fait
criminel , ni tout-à-fait innocent : tout-à-fait criminel , il
exciteroit la haine , et non pas la pitié ; tout-à-fait innocent,
il feroit naître en nous moins de compassion pour lui
que de colère contre la cause de son malheur; et les tableaux
indiscrets du poète, en montrant la vertu la plus pure livrée
à l'opprobre , à la mort, exposeroient le ciel même aux murmures
de la terre , et la Sagesse éternelle aux reproches de la
témérité humaine.
Ainsi se touchent la morale et le goût; ainsi naissent l'un
de l'autre la vraisemblance et l'intérêt.
Cette belle poétique d'Aristote , qui semble ici venir un
peu de loin , s'applique naturellement à l'histoire de Léandre
et d'Héro. Infortunés amans ! le crime ne les a point souillés
1
AOUT 1806. 307
mais leur vertu même n'est pas sans quelque tache. Ils
s'aiment , et leur amour est pur apparemment ; mais ils se
cachent pour aimer. Prêtresse de Vénus , Héro soupire sans
offenser peut - être la Déesse de l'Amour ; mais plus sévère
que Vénus , une mère prévoyante avoit dit à l'aimable vierge :
Gardez-vous d'écouter, ma fille, les soupirs des amans ;
>> l'Amour vient paré de roses , sous ces roses sont des épines.>>
Léandre suit , sans avoir à rougir sans doute , le doux penchant
qui l'entraîne vers Héro ; mais il franchit, avec plus
d'ardeur que de prudence , les barrières qui la séparent de
lui ; il expose , pour un moment d'ivresse , et ses jours et
ceux de la beauté qu'il aime ; il condamne , s'il périt, àd'éternels
regrets sa famille éperdue , dont il est l'ornement et
l'appui. C'est ce mélange d'erreurs et d'infortune qui fait le
charme des fictions élégiaques et leur utilité. Sans la foiblesse
un peu coupable de Léandre et d'Héro , leur fin tragique
pourroit exciter dans notre ame une dangereuse indignation ;
sans l'innocence de leurs moeurs jusque dans leur foiblesse ,
leur malheur nous arracheroit moins de larmes. Ces savantes
combinaisons de la fable et de la poésie valent bien la vérité
de l'histoire .
Aussi , sans trop s'embarrasser de l'authenticité du fait,
les poètes anciens et modernes se sont emparés à l'envi
d'un sujet vraiment poétique. S'il n'étoit fait pour eux ,
ils étoient faits pour lui. Le poëme grec de Léandre et
d'Héro est justement célèbre. Les deux Musée se le disputent :
l'un, vieux contemporain d'Orphée et son disciple chéri ;
Virgile le met dans l'Elysée , à la tête des poètes pieux dont
les chants ont été dignes d'Apollon : l'autre , moins vénérable
par son antiquité , mais ornement d'un siècle à demi barbare ;
Casaubon leplace sous le règne de Théodose II , quelque temps
avant Coluthus et Thryphiodore. Rien de plus recommandable
pour un auteur qu'une renommée de trois mille ans ,
et plus d'un livre aujourd'hui fameux n'aura de bon un jour
que sa vétusté ; mais n'est-ce pas un peu légèrement peut- être
que Jules Scaliger, Jean Vatelle, Alde Manuceet Guillaume
deMara, veulent dater de si haut les titres de Musée ? Sans
porter l'auguste empreinte de trente siècles entassés , les vers de
notre poète ont leur noblesse ; sa diction est exacte , son style
pur et délicat , son expression choisie; le mérite distinctif de sa
composition est une douceur pleine d'élégance qui ne se
dément jamais. Tel est le jugement d'un savant académicien
, M. de la Nauze , dans ses remarques sur l'histoire de
Léandre et d'Héro.
Leurs amours ont séduit les Muses latines de notre âge
Va
308 MERCURE DE FRANCE ;
Septimius Florens, André Papius, David Withford, ont reproduit
Musée dans la langue de Virgile. Les Muses françaises ,
non moins galantes , se sont plu à prêter au récit du poète
grec l'agrément de nos rimes : Clément Marot a , le premier,
donné l'exemple ; et sa traduction moitié française , moitié
gauloise , dans son vieux style encore a des graces naïves.
Soutenu d'un idiome plus foriné , Bernis fut pourtant depuis
moins heureux : chantre des Quatre Parties du Jour, il a
consacré la Nuit à l'aventure de Léandre et d'Héro ; et le
tableau qu'il en offre est, selon l'expression d'un grand critique,
plutôt enluminé que colorié. Il y a dans les images
deBernis plus d'abondance que de choix, plus de luxe que
de richesses; il prodigue trop les fleurs, et ne les varie pas
assez : c'est pour cela que Voltaire l'appeloit, en badinant ,
Babet la bouquetière. Phrosine et Mélidore sont évidemment
dans Bernard , souvent semblable à Bernis , une copie
de Léandre et d'Héro : moins de sentiment que d'esprit, une
recherche pénible d'élégance et de précision , un feu qui
pétille sans échauffer, des portraits plutôt jolis que gracieux ,
voilà les défauts brillans qui ont fait donner à l'auteur de
l'Art d'Aimer le surnom de gentil Bernard; et tous ces
défauts se retrouvent dans Phrosine et Mélidore.
DL
Récemment deux autres imitateurs de Musée , MM. Cournand
etMollevaut, en ont donné chacun une traduction nouvelle
, qu'on assure être également bonne l'une et l'autre ; je
le crois, puisqu'on l'assure ; et j'en dirois du bien sans doute,
si je les avois lues.
Après tant de rivaux plus ou moins dangereux , voici qu'un
jeune auteur, un poète de vingt ans , un savant presqu'imberbe
, présente aussi d'un air modeste son poëme imité du
grec , aux beaux esprits amis des vers , aux ames tendres
qu'intéressent les malheurs des amans ; je dirois aux érudits
même , s'il ne sembloit un peu grotesque peut-être de placer
sur la même ligne les amans et les érudits.
Le culte de l'antiquité n'est pas , chez le nouveau chantre
de Léandre et d'Héro , un culte d'idolâtrie. Je ne sais même
si son respect se pique assez de scrupule. En touchant à son
modèle , sa main demi-téméraire ne le réforme pas , mais
prétend l'orner quelquefois , et , comme sans y songer, jette
de temps à autres sur la simplicité du fond la broderie des
détails.
Du moins , les fleurs dont le sujet se montre ici paré ne lui
sont point étrangères. L'auteur les trouve sans paroître les
chercher, et les répand sans prétention, comme il les cueillit
sans efforts.
AOUT 1806. 30g
Tantôt c'est par le nombre et l'harmonie , que ses vers
flattent agréablement l'oreille :
Cent peuples à Vénus apportent leur encens.
L'azur des mers blanchit sous les rames nombreuses;
Emblèmes fortunés des chaînes amoureuses ,
Desmyrtes en festons aux mats sont suspendus;
Des nuages d'encens dans les airs sont perdus ,
Et de mille rameurs les hymnes se confondent ;
Les ontres de l'Hémus en longs échos répondent ,
Et l'Hellespont , couvert d'innombrables vaisseaux ,
Semble ces bois mouvans qui flottent surDélos.
Tantôt c'est une description molle et voluptueuse, qu'interrompt
à propos un mouvement rapide :
Sur un lit parfumé d'amaranthe et de rose ,
Loindes regards mortels , la déesse ( Vénus ) repose ;
Gardiens de son sommeil, les Zéphirs amoureux
Caressent son beau sein, soulèvent ses cheveux ;
Leur souffle de la terre anime la parure ,
Aux fleurs rend leur parfum, aux gazons sa verdure;
Et des airs enflammés tempérant la chaleur,
Autour d'elle répand le calme et la fraîcheur.
Mais les cris de Léandre ont frappé son oreille ;
Aces cris supplians soudain elle s'éveille:
«Prends ton arc , arme-toi , dit Vénus à son fils , etc. »
Ici , l'aridité des détails géographiques disparoît sous l'élégance
des périphrases poétiques. Docile aux ordres de sa
mère , l'Amour a pris son vol :
Semblable aux vents légers , il plane sur les flots.
Il voit à l'Occident les remparts de Minos;
Lieux où , de ses fureurs jeune et belle victime ,
Pasiphaé nourrit sa flamme illégitime ,
Poursuivit dans les bois son insensible amant ,
Dont le seul cri d'amour fut un mugissement :
Il aperçoit cette île où sa fille abusée ,
Ariane, mourut en implorant Thésée ;
Il vole sur Lesbos , il abaisse les yeux
Sur ces rians coteaux, ces champs délicieux,
Où Sapho pour Phaon soupira sa tendresse , etc.
Là, respire une douce mélancolie dans les plaintes d'Héro
des contrastes bien ménagés rendent ses plaintes plus touchantes
:
Cette tour que tu vois s'élancer dans les nues ,
Vers ce roc qui gémit sous les vagues émues ,
Depuis quatre moissons est montriste séjour ;
Soit que la nuit descende ou que naisse le jour,
Jen'entends que le bruit de l'onde mugissante,
Que déroulent les vents sur la plage écumante.
Là, près de ce vallon , sont des jardins fleuris ,
Des nymphes d'alentour solitaires abris :
3
310 MERCURE DE FRANCE ;
T
L'hiver même , Vénus de ses mains immortelles ,
Se plaît à les parer de fleurs toujours nouvelles .
Pour moi seule elle en fit l'asile des Zéphirs ;
Mais de ces Dieux légers les jeux et les soupirs
Accroissent les ennuis d'une ame malheureuse.
J'aime mieux les rochers de cette rive affreuse;
Le vaisseau qui des flots fend le sein agité,
Le nuage dans l'air par les vents emporté,
L'oiseau lointain qui vient visiter ce rivage ,
Tout de la liberté m'y retrace l'image.
O voiles de Vénus , fortune , et vous honneurs ,
Que vous cachez de maux , que vos biens sont trompeurs !
Plus loin , le style s'élève et s'anime avec la passion qu'il
exprime ; c'est Léandre qui s'écrie avec l'impatience du desir
et l'audace de l'amour :
J'irai : sans le secours d'infidèles vaisseaux ,
Du rapide Hellespont je franchirai les flots ;
Non, non, jene craindrai ni lefracas des ondes ,
Ni l'aquilon glacé courbant les mers profondes .
Que les foudres brûlans dont les cieux sont armés
Frappent de leurs éclats les écueils enflammés ,
Etde débris fumans qu'ils couvrent le rivage ,
De la foudre et des flots j'affronterai la rage.
Quand la nuit aura fait la moitié de son tour,
Fais briller un flambeau du sommet de la tour;
Je suivrai sa lueur; et l'ombre sous ses voiles ,
En vain me cachera la clarté des étoiles .
Ailleurs , le silence de la belle Héro dit plus et mieux qu'un
long discours :
Ainsi parle Léandre : Héro silencieuse
Semble encor écouter cette voix amoureuse ;
Un soupir prolongé s'échappe de son sein ;
Il a parlé pour elle, etc.
L'ennui naquit un jour de l'uniformité, dit Boileau ; c'est
la diversité des belles formes qui fait leur charme le plus
doux. A l'exemple de l'Arioste , notre jeune poète commence
son troisième chant par un prologue , où l'on trouvera de
l'abandon et de la grace :
: Acette heure paisible où les astres rapides
Forcent l'ombre à sortir de ses palais humides ,
Puissé-je, dans un songe envoyé par les Dieux ,
Voir l'horizon vermeil du séjour des heureux ;
Parcourir ces bois verts , ces retraites profondes,
Où , tranant sur desfleurs ses languissantes ondes ,
Le Léthe suit en paix son insensible cours !
J'entendrois sur ses bords les chantres des Amours ,
De myrtes couronnés , et , sur des fleurs naissantes ,
Célébrer leur bonheur, leurs feux et leurs amantes
J'accorderois ma lyre aux accens de ta voix,
O toi, qui de Vénus traças les tendres lois,
AOUT 1806. 31 r
Toi , qui dans ces beaux lieux possèdes ta Julie ,
Loin d'un tyran cruel , supplice de ta vie .
Quand l'aube , au front de rose , annonçant le soleil ,
Dissiperoit ce songe , enfant d'un doux sommeil ,
De deux coeurs enflammés je peindrois mieux l'ivresse ,
Etd'un premier hymen la premiere caresse .
Dans le quatrième chant , Vénus inquiète sur le sort de sa
prêtresse bien-aimée , quitte les bosquets charmans d'Idalie ,
et va consulter le Destin, dont le palais d'airain s'élève aux
portes des Enfers. Arrivée non loin de l'Etna , les fureurs du
volcan s'appaisent, et, dit le poète :
Sur ces rocs qui toujours de cendres se couvrirent ,
A l'aspect de Vénus quelques roses fleurirent.
La Déesse poursuit sa route ; à mesure qu'elle approche
de l'Erèbe , les couleurs du peintre se rembrunissent : le
tableau suivant est remarquable , la teinte en est à la fois
sombre et douce :
Cypris a pénétré ces bois impénétrables ,
De l'ombre et du silence a iles redoutables .
Elle entre : un jour divin éclate aux noirs lambris .
Par un charme inconnu les manes sont surpris .
Hé as ! pour un moment se calme leur souffrance ,
Et sur leur pâle front rayonne l'espérance ;
L'espérance céleste , appui des malheureux ,
Qui ne brilla jamais sous ces antres affreux.
Ces vers sont d'une beauté frappante : le premier est une
heureuse imitation du grand Rousseau ; la coupe du troisième
fait image ; les trois derniers sont empruntés à Milton , mais
Milton est- il plus sublime ?
Quoique toujours louer n'ait rien de plus fin que critiquer
toujours , il faut pourtant louer encore , dans la courte peinture
que voici , le coup de pinceau qui la termine :
Aux confins des Enfers , près de ces champs heureux
Où la Vertu jouit d'un caline inaltérable ,
S'élève du Destin le palais formidable ,
Dont le chaos d'abord cacha les fondemens ,
Quand du monde à venir dormoient les élémens.
Cette expression réunit la noblesse de l'image à la force
de la concision.
Quelquefois c'est la grandeur et la fierté qui se font sentir
dans la touche du poète. Ainsi, lorsqu'en réponse à Vénus
alarmée sur le sort de Léandre et d'Héro , l'inexorable Destin
prononce l'arrêt fatal que la Déesse redoutoit , le ton du style
està l'unissondu sujet :
Du palais mugissant les vastes portes roulent
Avec un bruit pareil aux rochers qui s'écroulent
4
312 MERCURE DE FRANCE ,
Du sommet de l'Athos , dévasté par les vents;
Le Dieu parle , et l'Enfer répète ces accens :
« Le Dieu qui dans l'Olympe allume le tonnerre ,
>>>Qui soulève les flots , qui fait mugir la terre ,
>> Que les mortels tremblans nominent le roi des rois ,
>> Jamais n'a pu fléchir la rigueur de mes lois , etc. »
Tous les poètes à-peu-près ont décrit des tempêtes ; mais
tous ne l'ont point fait à propos. Heureusement , un orage en
vers ne tue personne, et l'on peut enrichir un poëme d'une
belle horreur à peu de frais. Ici , du moins , la tempête qui
fait périr Léandre n'est point un lieu commun postiche. En
convenant que la verve des grands maîtres ne s'y fait pas sentir
partout , on ne pourra lui contester le mérite d'être à sa
place; et ce mérite , que dédaigne quelquefois une orgueilleuse
médiocrité , ne perd jamais sonprix aux yeux de la raisonet
du goût :
Vers le soir, le soleil terminant sa carrière ,
Dansde sombres vapeurs vit pålir sa lumière;
Et sous le voile obscur de nuages brûlans ,
Environné d'éclairs et précédé des vents ,
Cet astre descendit dans les mers enflammées .
Alors l'Ida voit fuir ses nymphes alarmées;
Les bois , en gémissant , se heurtent sur les monts;
Un long et sourd murmure est sorti des vallons ;
Les vents sifflent , dans l'air la foudre roule et gronde;
Lesastres sont cachés sous une nuit profonde,
Qui dérobe aux regardset laThrace et Sestos:
La mer s'enfle , mugit , et courbe au loin ses flots;
Gargare voit son front blanchi par leur écume ,
Et du feu des éclairs le vaste ciel s'allume .
Leur sinistre lueur éclaire un vaste naufrage et quelques
malheureux luttant contre l'immense abyme , rari nantes in
gurgite vasto : cette circonstance particulière , habilement
saisie , intéresse d'avance en faveur de l'infortuné Léandre ,
que le même sort attend. La confusion du naufrage , le désespoir
des naufragés, leurs derniers efforts , et sur-tout leur dernier
regret à leur dernier soupir, sont exprimés d'une manière
touchante , et non moins vraie que pathétique :
-
Les uns contre les Dieux vomissent des blasphemes;
D'autres , presque mourans , dans ces momens suprêmes ,
Embrass nt , mais en vain, les débris de leurs mâts ;
Ils adressent au ciel des voeux qu'il n'entend pas.
Ils mourroient sans regret si , poussés sur la terre ,
Quelques pieuses mains les couvroient de poussière ;
Mais l'abyme s'entr'ouvre, et les ravit an jour,
Privés d'un peu de sable et des pleurs de l'amour.
Entouré de débris , et sur le point d'être englouti luimême,
mais plein de son amour, et ne songeant qu'au
AOUT 1806. 313
bonheur de la rive opposée, Léandre s'écrie en invoquant
Eole :
Jusques à mon retour épargne au moins ma vie !
Cette exclamation passionnée est encore un larcin adroit fait
aux anciens. On connoît cette épigramme de l'Anthologie :
Léandre , conduit par l'Amour,
Ennageant disoit aux orages :
« Laissez-moi gagner les rivages ,
>> Ne me noyez qu'à mon retour ! »
Le ton est différent, par la raison que le genre noble ne ressemble
pas au genre badin ; mais le sentiment est le même ,
parce que , dans la même situation, Léandre n'a pu changer
d'ame.
On devine bien que ses cris n'attendrissent point Eole. On
peut voir dans l'ouvrage même comment est traitée la catastrophe.
Du moins , après la mort des deux amans , les restes
du couple infortuné ne demeurent point privés des honneurs
funèbres; et cette consolation religieuse , attachée dans tous
les âges et chez tous les peuples à la paix du tombeau , vient
adoucir à propos dans l'ame du lecteur la douleur d'un
double trépas :
Les vierges deVénus, sans ordre , l'oeil en pleurs ,
Recueillirent leurs corps, les couvrirent de fleurs;
Etdans un seul tombeau, que leurs mains élevèrent ,
De ces amans unis les cendres se mêlèrent .
Si le soir l'aquilon siffle sur les forêts ,
Sonmurmure en la tombe éveille leurs regrets.
Ranimant d'un flambeau les flammes presqu'éteintes ,
Héro sur les rochers erre en poussant des plaintes ;
Son amant jette un cri , la rappelle , la suit ,
Et se plonge avec elle en l'éternelle nuit.
Arrêtons-nous ici avec le poète. Après avoir fait la part
de l'éloge , nous pourrions faire celle de la critique ; mais
cet article nous mèneroit peut-être trop loin , et, comme au
bon La Fontaine , les longs ouvrages mefont peur. Et puis ,
en fait de vers , il est des genres faciles où les négligences
ont des graces; comme parmi les belles, il est des belles ingénues
dont le négligé fait la parure.
DE GUERLE.
314 MERCURE DE FRANCE ,
VARIÉTÉS.
LITTÉRATURE , SCIENCES , ARTS , SPECTACLES.
-
N. B. Nous avons annoncé , il y a quelque temps , le
départ de M. de Châteaubriand pour la Grèce. Nous croyons
faire plaisir aux lecteurs du Mercure en leur donnant des
nouvelles d'un voyageur auquel s'intéressent si vivement les
amis de la religion et des lettres. Voici l'extrait d'une lettre
écrite à un de ses amis , la veille de son embarquement :
Trieste , 30 juillet.
« Je trouve en arrivant ici , mon cher ami , un vaisseau
>> autrichien qui part à l'instant même pour Smyrne ; il me
» déposera en Crète ou à Athènes , d'après les vents. Dans
>> tous les cas , je serai , à Smyrne même , en lieu de pour-
>> suivre ma route vers Athènes ou Jérusalem , selon les cir-
>> constances. Jusqu'à présent donc tout va bien. J'ai trouvé
>> partout de l'intérêt et le desir de m'être utile.
>> A Venise, on venoit de publier une nouvelle traduction
>> du Génie du Christianisme.
>> Cette Venise , si je ne me trompe , vous déplairoit autant
>> qu'à moi. C'est une ville contre nature. On n'y peut faire
>> un pas sans être obligé de s'embarquer, ou bien on est
>> réduit à tourner dans d'étroits passages plus semblables à
>> des corridors qu'à des rues. La place Saint- Marc seule , par
>>l'ensemble plus que par la beauté des bâtimens , est fort
remarquable , et mérite sa renommée . L'architecture de
>> Venise , presque toute de Palladio , est trop capricieuse et
>> trop variée. Ce sont presque toujours deux , ou même trois
>> palais bâtis les uns sur les autres..
))
>> Ces fameuses gondoles toutes noires ont l'air de bateaux
>> qui portent des cercueils. J'ai pris la première que j'ai
> vue pour un mort qu'on portoit en terre.
>> Le ciel n'est pas notre ciel de delà l'Apennin ; point
>>d'antiquités. Rome et Naples , mon cher ami , et un peu
>> Florence , voilà toute l'Italie .
>> Il y a cependant quelque chose de remarquable à Venise ,
>> c'est la multitude de couvens placés sur des îles et sur des
>> écueils autour de la ville , comme ces forts et ces bastions
>> qui défendent ailleurs les villes maritimes. L'effet de ces mo-
>> numens religieux, la nuit , sur une mer paisible, est pitto
AOUT 1806. 315
- > resque et touchant. Il reste quelques bons tableaux de
>> Paul Veronèse , de son frère , du Tintoret , du Bassan et
>> du Titien. J'ai été visiter le tombeau de ce dernier. Il est
>>aussi difficile à trouver que celui du Tasse à Rome. Pour
pouvoir lire l'épitaphe , il m'a fallu , comme nous avions
>>été obligé de le faire à Saint - Onuphre , déranger un
» énorme banc qui la couvre tout entière.
..
...
» Je tâcherai de vous adresser quelque chose d'Athènes.
>>Adieu , mon cher ami ; je vous embrasse tendrement. Je
> vous souhaite joie et santé. Rappellez- moi au souvenir de
>> madame B...... Je m'embarquerai demain matin 31. Le
>>vent est bon. Je vous écris le 30 , à onze heures du soir.
> Adieu, encore une fois. Vale et me ama. »
! DE CHATEAUBRIAND .
-Mercredi dernier, 13 août , l'Institut a tenu une séance
publique pour la réception de M. Daru , nommé à la place
vacante par la mort de M. Collin -d'Harleville. L'éloge des
vertus et des talens de l'auteur du Vieux Célibataire a été
écouté avec le plus vif intérêt , et interrompu par d'unanimes
applaudissemens. Dans la même séance , M. de Boufflers a
prononcé l'éloge de l'abbé Barthelemy. Lorsque ces deux discours
seront imprimés , nous en rendrons compte. La séance
a été terminée par une Epitre de M. de Parny aux écrivains
emphatiques. Elle a été lue par M. Arnaud , président de
l'Institut. Il nous a été impossible d'en entendre un vers.
Dans l'intervalle des lectures , le secrétaire perpétuel de la
classe a lu l'avis suivant :
« Le rétablissement du calendrier grégorien a nécessité un
changement dans les époques des quatre assemblées publiques
que l'Institut tient chaque année , et qui sont présidées successivement
par chacune de ses classes.
>>La classe de la langue et de lalittérature françaises qui ,
jusqu'à la nouvelle époque , présidoit en nivose l'assemblée
publique destinée à la distribution de ses prix, ne la tiendra
dorénavant qu'au mois d'avril .
>>Ce nouvel arrangement lui donnant trois mois de plus pour
l'examen des ouvrages envoyés au concours , elle ajugé convenable
d'accorder le même délai aux personnes qui se proposent
de concourir. Le terme fixé pour l'envoi des ouvrages
étoit le 15 vendémiaire. Ce terme de rigueur est ren316
MERCURE DE FRANCE ,
1
voyé au 1. janvier 1807. L'académie a lieu d'espérer qu'en
laissant aux auteurs plus de temps pour méditer et pour traiter
les sujets difficiles qu'elle a proposés à leurs talens et à leur
émulation , ce délai lui procurera des ouvrages plus dignes
encore de répondre à ses vues et aux expérances des amis des
lettres.>>>
Dans une séance précédente , M. Bosc , connu par ses travaux
en histoire naturelle , inspecteur des pépinières impériales,
avoit été nommé membre de l'Institut, à la presqu'unanimité.
-C'est le 19 de ce mois que l'opéra de Castor et Pollux ,
avec la nouvelle musique de M. Winter, sera remis sur le
théâtre de l'Académie Impériale de Musique. Le second concert
de madame Catalani avoit attiré encore plus de spectateurs
que le premier. On en annonce un troisième, dans
lequel cette célèbre cantatrice chantera trois airs nouveaux et
une polonaise.
-On répète , en ce moment, aux Français, une comédie en
cinq actes et en vers , intitulée le Faux bon Homme. Saint-
Prix a déja joué sur le théâtre de la cour , à Saint-Cloud,le
rôle de Phocas dans Héraclius. Son retour va , dit-on , accelérer
la première représentation d'Octavie , tragédie nouvelle
dans laquelle il doit remplir le rôle de Sénèque. -On se dispose
à remettre incessamment au théâtre la tragédie d'Electre
de Crébillon.
-Par décret du même jour , la relation du voyage de découvertes
faites aux Terres-Australes, pendant les années 1800,
1801 , 1802 , 1803 et 1804 , comprenant , 1° . la partie historique
; 2°. la partie des moeurs et description des peuples ;
5°. la partie de physique et météorologie , formant ensemble
4 volumes in-4°. , rédigée par MM. Peron et Lesueur , sera
publiée aux frais du Gouvernement. La partie de l'histoire
naturelle du même voyage sera imprimée et publiée par souscription.
- Le dimanche 27 juillet dernier , une députation de la
Société d'Encouragement pour l'industrie nationale , présentée
par S. Exc. le ministre de l'intérieur , a eu l'honneur d'être
admise à l'audience de S. M. l'EMPEREUR , et de lui présenter
la collection , en trois volumes , des bulletins de cette Société.
Les membres composant la députation étoient MM. Guyton
de Morveau , vice-président; Dégérando , secrétaire ; Costaz
jeune , secrétaire-adjoint ; Journu-Auber , sénateur; Soufflot ,
législateur; van Hultheim , tribun; Chassiron , tribun; de
Grave, ex-ministre de la guerre; et Gillet-Laumont , membre
AOUT 1806. 317
du conseil des mines de l'Empire. M. Guyton , faisant les
fonctions de président , a prononcé le discours suivant :
« SIRE ,
>> La Société d'Encouragement de l'industrie nationale nous
>> a chargés de présenter à V. M. la collection des Bulletins de
>> lacorrespondance qu'elle entretient depuis quatre ans avec
>> ses nombreux coopérateurs , dans toutes les parties de l'Em-
>> pire. Dès les premiers jours de saréunion, vous avez daigné ,
» Sire , jeter un regard de bonté sur cette Société. Les accrois-
» semens qu'elle a reçus depuis , elle se glorifie de les devoir
» à cette faveur, et à l'heureuse influence du puissant génie
» de V. M. , qui dans le même temps qu'elle commande à la
>>Victoire et dicte des traités pour donner la paix au Monde,
>> embrasse dans sa sollicitude paternelle tout ce qui peut
> ouvrir de nouvelles sources de prospérité dans ses vastes
>>>Etats. >>>
Au rédacteur du MERCURE .
La question agitée depuis deux siècles , sur la distance des
étoiles , paroît résolue par des observations que M. Calandralli
m'a envoyées de Rome ces jours derniers ; il a trouvé
pour la lyre des différences de cinq secondes en six mois ; de
sorteque sa distance que l'on estimoit de plus de sept millions
de millions de lieues , se trouve cinq fois plus petite.
MODES du 10 août.
DE LALANDE.
On porte les cachemires pliés de manière qu'on ne voitque les palmes.
Ni les schallsde Bagnières , ni les mérinos ne sont aussi communs qu'ils
étoient il y a quinze jours .
On emploie toujours les rubans avec profusion pour garnir les robes.
Aujourd'hui ces rubans forment plutôt des rangées de coquilles qu'une
suite de zig-zags .
A l'imitation des rubans , que la mode , pendant quelques jours , a
voulu boîteux, les fleuristes ont fait des roses boîteuses , des marguerites
botteuses : une partie est rose , l'autre blanche , lilas ou jaune clair. On
mêle ces Reurs avec du réséda ou de l'héliotrope, quelquefois avec de
l'acacia , disposé en saule pleureur. Le réséda seula , parfois , des feuilles
decitronnelle.On donne aussi à la fleur de tabac , qui est de mode maintenant,
des feuilles de citronnelle .
Beaucoup de fonds de chapeaux et de passes de capotes sont de biais ,
rayés enpetites comètes .
NOUVELLES POLITIQUES.
N. B. L'intérét des nouvelles et sur-tout l'importance des
pièces officielles qui forment la nouvelle constitution de l'Allemagne
, nous obligent à donner dans ce numéro , à la partiepolitique
, plus d'étendue qu'à l'ordinaire.
Londres , η αoût.
Fonds publics du 6.-Trois pour cent consolidés, 65 314 ,
318 MERCURE DE FRANCE ,
66,65 114 , 118 ; - réduits , 66518 , 112 , 66 , 66 118. -
Omnium , 12114 , 112 , 11 112 .
Fonds publics du 7. - Trois pour cent consolidés , 65 38 ,
64718 , 65 118 , 114 ; - réduits , 65 3[4, 5 [8, 718. - Omnium ,
11 114 , 10 514 , 11 314.
Il paroît que les effets publics ont dépassé ce prix , puisque
le journaliste remarque qu'ils sont en baisse, et il attribue
cette dépréciation à deux causes; les grands préparatifs qui
se renouvellent à Boulogne ( 1 ) pour la descente , Bonaparte y
est attendu avant la fin du mois, et la certitude où l'on est
que l'empereur Alexandre refusera de ratifier le traité de paix
séparée, qui est regardé comme ignominieux pour la Russie ,
et dans la confection duquel M. d'Oubril est censé avoir dépassé
ses pouvoirs (2).
On commence à croire que les négociations ont fait beaucoup
moins de progrès qu'on ne se l'étoit d'abord imaginé,
et l'espoir de les voir se terminer selon le voeu général s'est
presqu'évanoui , depuis qu'une feuille du matin , regardée
comme un organe ministériel , a annoncé que le principal
objet de la mission de L. Lauderdale étoit de découvrir les
dispositions réelles du gouvernement français , et d'apprécier
la nature des difficultés survenues pendant les discussions , sa
présence devant remplir ce but beaucoup mieux que toutes
les communications écrites (3).
(1 ) Cette raison est mal choisie :il n'y a à Boulogne aucuns préparatifs
extraordinaires . On reconnoît ici l'esprit qui a toujours dirigé les mêmes
ennemis de la paix. Lorsqu'ils voulurent empêcher le peuple anglais de
délibérer sur ses intérêts et le précipiter dans tous les hasards de la
guerre , ils déclarèrent par le célèbre message du 8 mars 1803 , que
les ports de la Manche étoient remplis d'armemens contre l'Angleterre ,
tandis qu'il n'y avoit pas un bâtiment en expédition dans ces ports . Lersqu'aujourd'hui
le même parti vent engager le peuple anglais à conti
nuer la guerre et à repousser la paix , il cherche à exciter en lui un
sentiment de fierté , il lui montre de nouveaux dangers , il a recours
au même stratagème . ( Moniteur. )
(2) Si les dispositions des ennemis de la paix dépendent de la ratifi
cation du traité conclu entre la France et la Russie , comme cette ratification
est sûre , ces dispositions ne seroient donc pas durables ; mais
il ne faut point s'y tromper : en exprimant une espérance qu'ils n'ont
pas conçue, ils ne font qu'employer un moyen qui leur paroît propre
à entraver les négociations et à éloigner cette paix dont leur aveugle
haine ne peut supporter l'idée . (Moniteur. )
(3) Les négociations étoient achevées. Si elles viennent à se rompre ,
AOUT 1806. 319
Les réflexions qui suivent ce paragraphe tendent à prouver
que la paix avec la Russie ne peut avoir aucune stabilité,
attendu que la sûreté de l'empire russe est incompatible avec
l'exécution des projets de l'homme extraordinaire qui est à la
tête du gouvernement français : sa force militaire , ses grandes
ressources territoriales peuvent lui acquérir la prépondérance
dans l'Europe ; mais le moindre revers peut renverser une
puissance qui , parmi les moyens employés pour s'agrandir,
néglige ceux qui lui auroient pu gagner l'affection de ses
alliés (4) . (Morning-Post. )
Lord Moira se rend très-assidument , depuis plusieurs
jours , au bureau des affaires étrangères , et fait le travail de
ce département en l'absence de M. Fox. Le comte Fitz-
William et lord Holland sont les seules personnes auxquelles .
les médecins aient permis de voir le ministre pendant le cours
de sa maladie.
Du 8 août.
( Morning-Post. )
Fonds publics. - Trois pour cent consolidé , 65 178 ; 64
718,65 118 , réduits , 65518 172 174 ; Omnium, 11 , 10874, 11 .
Hier , après beaucoup d'hésitation et d'incertitudes , les
médecins de M. Fox se sont enfin décidés à essayer l'effet de
la ponction. Les symptômes sont devenus si fâcheux qu'on a
jugé imprudent de différer davantage. L'opération s'est faite
à deux heures ; il est sorti une quantité d'eau énorme. Nous
annonçons avec plaisir que le malade en a éprouvé un grand.
soulagement. On a communiqué sur-le-champ cet heureux
toutAnglais de bonne foi , lorsqu'il en connoîtra les conditions , épro
vera de l'indignation contre les hommes qui , en parvenant à les faire
rejeter , se seroient ainsi joué de ses intérêts , et auroient de nouveau
compromis ses_destinées. Ces conditions étoient telles , nous avons lieu
de le penser , que jamais l'Angleterre n'auroit conclu un traité plus
honorable. Il n'étoit survenu aucune difficulté pendant les discussions
, jusqu'au moment où quelques hommes ont cherché à en susciter
de gaieté de coeur, dans l'espoir de rompre les négociations . ( Moniteur. )
(4) La conséquence de ces réflexions est évidente ; c'est qu'il faut faire
la guerre pour attendre ce revers qui peut renverser la puissance
de la France. Les ennemis de la paix veulent attendre des revers , ils
ne verront que de nouveaux triomphes ; ils espèrent des événemens qui
affoibliront la puissance de la France, et les événemens qu'ils auront
souhaités et préparés ne feront que l'accroître . L'Autriche , la Russie ,
la Prusse savent fort bien que si la France s'est agrandie , la faute en
est à l'Angleterre qui a voulu la priver de l'usage des mers , et s'opposer
au développement de son industrie . (Moniteur. )
320 MERCURE DE FRANCE ;
résultat au lord Howick et aux autres collégues et amis de M.
Fox. Dans le cours de la soirée , il a continué à jouir d'un
mieux soutenu et d'une tranquillité qu'il n'avait pas éprouvée
depuis quelque temps .
Lord Moira assiste depuis quelques jours au bureau des
affaires étrangères , et en dirige les affaires. Le comte Fitz-
William et lordHolland sont les seules personnes à qui les
médecins permettent de voir M. Fox.
Vienne, 7 août.
Nous , François II , etc.
Depuis la paix de Presbourg , toute notre attention et tous
nos soins ont été employés à remplir avec une fidélité scrupuleuse
tous les engagemens contractés par cette paix , à conserver
à nos sujets le bonheur de la paix , a consolider partout
les rapports amicals heureusement rétablis , et à attendre pour
voir si les changemens causés par la paix nous permettroient
de satisfaire à nos devoirs importans en qualité de chef de
l'Empire germanique , conforme à la capitulation d'élection.
Mais les suites de quelques articles du traité de Presbourg ,
immédiatement après sa publication et encore à présent , et
les événemens généralement connus , qui ensuite ont eu lieu
dans l'Empire germanique , nous ont convaincus qu'il sera
impossible , sous ces circonstances , de continuer les obligations
contractées par la capitulation d'élection : et si , en réfléchissant
sur les rapports politiques , il étoit même possible
de s'imaginer un changement de choses , la convention du
12 juillet , signée à Paris et approuvée ensuite par les parties
contractantes , relativement à une séparation entière de plusieurs
Etats considérables de l'Empire , et leur confédération
particulière , a entièrement détruit toute espérance.
Etant par-là convaincus de l'impossibilité de pouvoir plus
long-temps remplir les devoirs de nos fonctions impériales ,
nous devons à nos principes et à notre devoir de renoncer à
une couronne qui n'avoit de valeur à nos yeux que pendant
que nous étions à même de répondre à la confiance des électeurs,
princes et autres Etats de l'Empire germanique , et de
satisfaire aux devoirs dont nous nous étions chargés. Nous
déclarons donc par la présente que nous considérons comme
dissous , les liens qui jusqu'à présent nous ont attachés au
corps d'Etat de l'Empire germanique; que nous considérons
comme éteinte par la confédération des Etats du Rhin la
charge de chefde l'Empire, et que nous nous considérons parlàacquittés
de tous nos devoirs envers l'Empire germanique ,
endéposant la couronne impériale et le gouvernement impérial.
Nous absolvons enmême temps les électeurs , princes et
Etats
SEINE
AOUT 1806. 321
Etats, et tout ce qui appartient à l'Empire, particulierement
les membres du tribunal suprême et autres magistrats de
l'Empire , de leur devoir , par lequel ils ont été liés à nous
comme chef légal de l'Empire d'après la constitution.
Nous dissolvons également toutes nos provinces allemandes
et pays de l'Empire , de leurs devoirs réciproques envers l'Empire
germanique, et nous tâcherons en les incorporant à nos
EtatsAutrichiens , comme empereur d'Autriche , de les porter
dans les rapports amicals subsistans avec toutes les puissances
etEtats voisins, à cette hauteur de prospérité et de bonheur
qui est le but de tous nos desirs et l'objet de nos plus doux
soins.
Faitdans notre résidence , sous notre sceau impérial .
Vienne, le 6 août 1806.
-
PARIS.
Signé FRANÇOIs.
On assure que l'objet de la séance extraordinaire tenue
hier 14 août par le sénat , étoit de délibérer sur trois sénatus-
consulte envoyés par S. M. І. — Le premier de ces actes
souverains règle , dit-on , la manière dont les titulaires des
duchés , créés dans les royaumes d'Italic et de Naples , pourront
transporterdans l'Empire la valeur territoriale de ces fiefs , et
en conserver les titres . Le second établit une sénatorerie dans
le département de Gênes. Le troisième donne la salle de
P'Odéon au Sénat, qui reste chargé des réparations nécessaires
à cet édifice.
-Aujourd'hui , jour anniversaire de la naissance de S. M.
l'EMPEREUR et Ros , le corps municipal de la ville de Paris s'est
réuni à l'Hôtel -de-Ville, à sept heures du matin , pour y recevoir
S. Exc. M. le général Junot , gouverneur de Paris , et
procéder en séance publique à l'entérinement de ses lettres de
provision. Ahuit heures ,le corps municipal , ayant à sa tête
M. le gouverneur , s'est rendu àSaint-Cloud,au grand lever de
S. M. Au retour de Saint-Cloud , le cortége est entré à l'Hôtel-
de-Ville. Aquatre heures , les diverses autorités départementales
et municipales se sont rendues à l'église métropolitaine
Le Discours a été prononcé par M. Guillon , chanoine
honoraire de la Métropole ; S. Em. Mgr le cardinal archevéque
a assisté à toute la cérémonie .
-On écrit de Naples que le prince de Hesse-Philipstadt
qui a été frappéà la tête , comme on sait, en soutenant le siége
de Gaëte , n'a survécu que trois jours à ses blessures. On avoit
caché sa mort à la garnison.
-La gazette de Mayence pose, de la manière suivante , les
questions proposées au synode des Juifs , rassemblés à Paris ,
par les commissaires de S. M. I.
1°. Est-il permis aux juifs d'avoir plusieurs femmes ?
X
322 MERCURE DE FRANCE ,
2°. Leur religion permet-elle le divorce ? Le divorce estil
valable , sans avoir été prononcé par les tribunaux de
justice ? Et la loi juive est-elle , à cet égard , en contradiction
avec la loi française ?
3°. Une juive peut-elle épouser un chrétien , ou un chrétien
épouser une juive, ou bien la loi défend-elle aux juifs de
marier autrement qu'entr'eux ?
se
4°. Les juifs regardent-ils_les Français comme leurs frères
ou bien des étrangers ?
5°. Quel est dans l'une ou l'autre supposition , le point de
vue sous lequel la loi considère les Français qui ne reconnoissent
pas la religion juive ?
6°. Les juifs qui sont nés en France, et que la loi a déclarés
citoyens , regardent-ils la France comme leur patrie ?
Sont-ils obligés de la défendre ? Doivent-ils obéissance aux
lois , et doivent-ils se conformer à toutes les dispositions du
code civil ?
7°. Par qui sont nommés les rabins ?
8°. Quels sont les droits , et quelle est la juridiction et la
police que les rabins exercent sur les Juifs ?
9°. Le mode d'élection et la nature de l'autorité qu'exercent
des rabins sont-ils prescrits par les lois , ou n'ont-ils été établis
que par l'usage ?
10°. La loi des Juifs leur interdit-elle certaines professions ?
11 °. La loi défend-elle aux Juifs l'usure envers leurs frères ?
12°. La loi défend-elle où permet-elle aux Juifs l'usure envers
les étrangers ?
-D'après un décret du 31 juillet, les biens des fabriques
des églises suppriméees appartiennent aux fabriques des églises
auxquelles les églises supprimées sont réunies , quand même
ces biens seroient situés dans des communes étrangères.
-
Le mardi 19 août 1806 , à midi précis , S. Exc. le
ministre de l'intérieur fera , dans l'ancienne salle des séances
publiques de l'Institut , la distribution générale des prix
aux élèves de l'Ecole de Médecine , de l'Ecole de Pharmacie
, des Lycées , du Prytanée , des Ecoles de Peinture ,
deSculpture et d'Architecture , et du Conservatoire de Musique.
Ilsera assisté de M. le conseiller d'état à vie, directeurgénéral
de l'instruction publique , et de M. le président
de l'institut. La séance sera ouverte par un discours que
prononcera M. Noël, inspecteur-général de l'instruction publique
, membre de la légion d'honneur.
6 dé-
-D'après un décret du 4 août , le temps de nuit
où l'article 131 de la loi du 28 germinal an
fend à la gendarmerie d'entrer dans les maisons des citoyens ,
sera réglé par les dispositions de l'article 1037 du Code
de procédure civile ; en conséquence , la gendarmerie ne
pourra, sauf les exceptions établies par ladite loi du 28
AOUT 1806. 323
germinal , entrer dans les maisons , savoir : depuis le 1er octobre
jusqu'au 31 mars , avant six heures du matin , et après
sixheures dusoir; et depuis le 1er avril jusqu'au30 septembre
avant quatre heures du matin , et après neuf heures du soir ,
Quand il s'agira des recherches à faire dans les maisons de
particuliers , prévenus de recéler des conscrits ou déserteurs
le mandat spécial de perquisition prescrit par le même
article 131 de la loi du 28 germinal an 6 , pourra être suppléé
par l'assistance du maire ou de son adjoint, ou du commissaire
de police.
Nous nous estimons heureux d'avoir acquis les lumières
nécessaires pour mettre le public en garde contre les bruits
qui circulent en ce moment , et d'être autorisés à le faire.
Toutes les difficultés qui existoient en Allemagne sont levées.
L'Autriche a reconnu la confédération du Rhin , et le titre
d'empereur d'Autriche donne à cette maison des titres d'égalité
avec les autres maisons impériales. La Prusse a reconnu
la confédération du Rhin , ainsi que les derniers arrangemens
de l'Allemagne. S. M. le roi de Prusse a nommé M. de Humboldtson
ministre plénipotentiaire à Naples. Il a aussi nommé
des ministres auprès du roi de Hollande , et du grand-duc de
Clèves et deBerg. L'empereurd'Autriche a également reconnu
le roi des Deux-Siciles .
Tous les ordres se préparoient à l'état-major pour le retour
de la Grande-Arinée, et les fêtes de la paix auront lieu à
la fin de septembre , ainsi que cela avoit été annoncé. Les
affaires du continent se trouvent aujourd'hui tellementarrangées,
qu'il doit compter sur un repos durable. En vain semeroit-
on l'or et la corruption , on ne trouveroit plus de souve
rain qui voulût vendre le sang de ses sujets
Les ratifications du traité de paix avec la Russie seront
échangées à Saint-Pétersbourg le 15 de ce mois , et toutes les
notions récemment parvenuesde cette grande capitale donnent
de nouvelles preuves des sentimens pacifiques de l'empereur
Alexandre , et du desir qu'il a de contribuer à la paix du
Monde.
En Angleterre , le peuple semble vouloir la paix. M. Fox
et une grande partie des membres du conseil , parmi lesquels
on compte M. Erskine , lord H. Petty , lord Howich , lord
Moira, M. Sheridan, paroissent dans les mêmes dispositions.
Les négociations , entamées depuis le mois de mars , étoient
arrivées à leur maturité : la paix même , comme le bruit en
a couru , a été au moment d'être signée. Mais la maladie trèsgrave
de M. Fox et son absence du conseil ont rendu tout
incertain , et ont replongé ces grands intérêts dans le dédalę
de la chicane diplomatique , des formules latines et des abs-
X 2
324 MERCURE DE FRANCE ,
tractions. M. Fox semble avoir une maladie compliquée. Les
dernières nouvelles de Londres apprennent qu'il a subi plusieurs
opérations qui donnent des sûretés pour sa vie , mais
qui l'obligeront pendant quelque temps au repos.
(Journal officiel. )
Traité de la Confédération des Etats du Rhin.
S. M. l'Empereur des Français , roi d'Italie , d'une part ;
et d'autre part , LL. MM. les rois de Bavière et de Wurtemberg
, LL. AA. SS. les électeurs archichancelier et de Bade ,
le duc de Berg et Clèves , le landgrave de Hesse-Darmstadt ,
les princes de Nassau-Usingen et de Nassau-Weilbourg , les
princes de Hohenzollern-Hechingen et Hohenzollern-Sigmaringen,
les princes de Salm-Salm et Salm - Kyrbourg , le
prince d'Ysenbourg-Birstein , le duc d'Aremberg et le prince
de Lichtenstein et le comte de Leyen, voulant , par des stipulations
convenables , assurer la paix intérieure et extérieure
du midi de l'Allemagne , pour laquelle l'expérience a prouvé
depuis long-temps , et tout récemment encore, que la constitution
germanique ne pouvoit plus offrir aucune sorte de
garantie , ont nommé pour leurs plénipotentiaires , savoir :
S. M. l'Empereur des Français , roi d'Italie : M. Charles-
Maurice Talleyrand , prince et duc de Bénévent , son grandchambellan
et ministre des relations extérieures , grand-cordon
de la Légion-d'Honneur , chevalier des Ordres de l'Aigle-
Noir et de l'Aigle-Rouge de Prusse , et de l'Ordre de Saint-
Hubert.
S. M. le roi de Bavière : M. Antoine Cetto ; S. M. le roi de
Wurtemberg , M. Levin, comte deWintzingerode ; S. A. S.
l'électeur archichancelier , etc. , etc. , etc. , etc.
Lesquels , après s'être communiqué leurs pleins-pouvoirs
respectifs , sont convenus des articles suivans :
Art. Ir Les Etats de LL. MM. le roi de Bavière et de Wurtemberg
, de LL. AA. SS. les électeurs , archichancelier et
de Bade, le duc de Berg et de Clèves , le landgrave de Hesse-
Darmstadt , les princes de Nassau -Usingen et Nassau-Weilbourg
, le prince de Hohenzollern-Hechingen et Hohenzollern-
Sigmaringen, les princes de Salm-Salm et Salm-Kyrbourg,
le prince d'Ysenbourg -Birstein , le duc d'Aremberg
et le prince de Lichtenstein , et le comte de la Leyen ,
seront séparés à perpétuité du territoire de l'Empire germanique
, et unis entr'eux par une confédération particulière ,
sous le nom d'Etats confédérés du Rhin.
II. Toute loi de l'Empire germanique qui a pu jusqu'a
présent concerner et obliger leurs majestés et leurs altesses
sérénissimes les rois et princes et le comte , dénommés en
l'article précédent , leurs sujets et leurs Etats ou partie d'iceux ,
sera à l'avenir , relativement à leursdites majestés et alAOUT
1806. 325
tesses et audit comte , à leurs Etats et sujets respectifs ,
nulle et de nul effet ; sauf néanmoins les droits acquis etdes
créanciers et pensionnaires par le récès de 1803 et les dispositions
du paragraphe 39 dudit recès , relatives à l'octroi de
navigation du Rhin , lesquelles continueront d'être exécutées
suivant leur forme et teneur.
III. Chacun des rois et princes confédérés renoncera à ceux
de ses titres qui expriment des rapports quelconques avec
l'Empire germanique ; et le 1 août prochain il fera notifier
à la diète sa séparation d'avec l'Empire.
IV. S. A. S. l'électeur archichancelier prendra les titres de
prince-primat et d'altesse éminentissime. Le titre de princeprimat
n'emporte avec lui aucune prérogative contraire à la
plénitude de la souveraineté dont chacun des confédérés
doit jouir.
V. LL. AA. SS. l'électeur de Bade , le duc de Berg et de
Clèves, et le landgrave de Hesse-Darmstadt, prendront le
titre de grand-duc. Ils jouiront des droits , honneurs et prérogatives
attachés à la dignité royale. Le rang et la prééminence
entr'eux sont et demeureront fixés conformément à
l'ordre dans lequel ils sont nommés au présent article. Le
chef de la maison de Nassau prendra le titre de duc, et le
comte de la Leyen le titre de prince.
VI. Les intérêts communs des Etats confédérés seront trai-.
tés dans une diète dont le siége sera à Francfort , et qui sera
divisée en deux colléges , savoir : le collége des rois , et le
collége des princes.
VII. Les princes devront nécessairement être indépendans
de toute puissance étrangère à la confédération , et ne pourront
conséquemment prendre du service d'aucun genre que
dans les Etats confédérés ou alliés à la confédération. Ceux
qui , étant déjà au service d'autres puissances , voudront y
rester , seront tenus de faire passer leurs principautés sur la
tête d'un de leurs enfans.
VIII. S'il arrivoit qu'un desdits princes voulût aliéner ,
en tout ou en partie , sa souveraineté , il ne le pourra faire
qu'en faveur de l'un des Etats confédérés .
IX. Toutes les contestations qui s'éleveront entre les Etats
confédérés , seront décidées par la diète de Francfort.
X. La diète sera présidée par S. A. Emin. le prince-primat
, et lorsqu'un des deux colléges seulement aura à délibérer
sur quelque affaire , S. A. Em. présidera le collège des
rois, et le duc de Nassau le collége des princes.
XI. Les époques où, soit la diète , soit un des colléges
séparément devra s'assembler, le mode de leur convocation ,
les objets qui devront être soumis à leurs délibérations, la
manière de former les résolutions et de les faire exécuter seront
déterminés par un statut fondamental que S. A. Em. le
326 MERCURE DE FRANCE ,
prince-primat proposera dans un délai d'un mois après la
notification faite à Ratisbonne , et qui devra être approuvé
par les Etats confédérés. Le même statut fondamental fixera
définitivement le rang entre les membres du collége des
princes
XII . S. M. l'Empereur des Français sera proclamé protecteur
de la confédération, et en cette qualité, au décès de
chaque prince-primat, il en nommera le successeur.
XIII . S. M. le roi de Bavière cède à S. M. le roi de Wurtemberg
la seigneurie de Wiesensteig , et renonce aux droits
qu'à raison de la préfecture de Burgau , il pourroit avoir ou
prétendre sur l'abbaye de Wiblingen.
XIV. S. M. le roi de Wurtemberg cède à S. A. S. le
grand-duc de Bade le comté de Bendorf, les villes de Bruhnlingen
et de Willingen avec la partie du territoire de cette
dernière , située à la droite de la Brigach , et la ville de
Tuttlingen , avec les dépendances du bailliage de ce nom ,
situées à la droite du Danube .
XV. S. A. S. le grand-duc de Bade cède à S. M. le roi de
Wurtemberg la ville de Biberach avec ses dépendances.
XVI . S. A. S. le duc de Nassau cède à S. A. I. le grandduc
de Berg la ville de Deutz ou Duytz avec son territoire ,
la ville et le bailliage de Kænigswinter et le bailliage de
Willich.
XVII. S. M. le roi de Bavière réunira à ses Etats et possédera
en toute propriété et souveraineté la ville et le territoire
de Nuremberg et les commanderies de Rohr et de Waldstettin
de l'ordre Teutonique.
XVIII. S. M. le roi de Wurtemberg réunira à ses Etats et
possédera en toute souveraineté et propriété la seigneurie de
Wiesensteig , et les villes , territoires et dépendances de Biberach
, en conséquence des cessions à lui faites par S. M. le
roi de Bavière et S. A. S. le grand-duc de Bade , la ville de
Waldsée , le comté de Schelklingen , la commanderie de
Kappfenbourg ou Laucheim , la commanderie d'Alschausen ,
distraction faite des seigneuries de Achberg et Hohenfels et
l'abbaye de Wiblingen.
XIX. S. A. S. le grand-duc de Bade réunira à ses Etats et
possédera en toute souveraineté et propriété le comté de Bondorf,
les villes de Bruunlingen , Willingen et Tuttlingen , les
parties de leurs territoires et leurs dépendances spécifiées en
l'article XIV, et tels qu'ils lui ont été cédés par S. M. le roi de
Wurtemberg. Il possédera en toute propriété la principauté
de Heitersheim et toutes celles de ses dépendances situéés dans
la possession de S. A. S. , telles qu'elles seront en conséquence
du présent traité. Il possédera également en toute propriété
les commanderies teutoniques de Beuggen et de Fribourg.
XX. S. A. I. le grand-duc de Berg possédera en toute sou
AOUT 1806. 327
veraineté et propriété la ville de Doutz ou Duytz avec son
territoire , la ville et le bailliage de Kænigswenter et le bailliage
de Willich , en conséquence de la cession à lui faite par
S. A. S. le duc de Nassau.
XXI. S. A. S. le grand-duc de Hesse-Darmstadt réunira à
ses Etats le bourgraviat de Friedberg , pour le posséder en
souveraineté seulement pendant la vie du bourgrave actuel ,
et en toute propriété après le décès dudit bourgrave.
XXII. S. A. Em. le prince-primat réunira à ses Etats et
possédera en toute propriété et souveraineté la ville et le territoire
de Francfort.
XXIII. S. A. S. le prince de Hohenzollern-Sigmaringen
possédera en toute propriété et souveraineté les seigneuries
d'Achberg et de Hohenfels , dépendantes de la commanderie
d'Alschausen , et les couvens de Klosterwald et de Habsthal .
S..A. S. possédera en souveraineté les terres équestres situées
entre ses possessions actuelles et les territoires au nord du
Danube, sur lesquels sa souveraineté doit s'étendre en conséquence
du présent traité , nommément les seigneuries de Gamertingen
et de Hetlingen.
XXIV. LL. MM. les rois de Bavière et de Wurtemberg ,
LL. AA. SS. les grands-ducs de Bade , de Berg et de Hesse-
Darmstadt; S. A. Em. le prince-primat; LL. AA. SS. les duc
et prince de Nassau; les princes de Hohenzollern-Sigmaringen
, de Salm-Kyrbourg , d'Ysenbourg-Birstein , et le
duc d'Aremberg exerceront tous les droits de souveraineté ;
savoir:
S. M. le roi de Bavière , sur la principauté de Schwarzenberg
, le comté de Castel , la seigneurie de Speckfeld et Wiesentheid
, les dépendances de la principauté de Hohenlohe ,
enclavées dans le marquisat d'Anspach et dans le territoire
de Rothembourg , nommément les grands bailliages de Schillingsfurst
et de Kirchberg; le comté de Sternstein; les principautés
d'OEttingen; les possessions du prince de la Tour-et-
Taxis, au nord de la principauté de Neubourg; le comté
d'Edelstetten; les possessions des princes et comtes de Fugger ;
le bourgraviat de Winterrieden, et enfin les seigneuries de
'Buxheim et de Tannhausen , et sur la totalité de la grande
route allant de Memmingen à Lindau.
S. M. le roi de Wurtemberg , sur la possession des prince
et comtes Truchess-Waldbourg , les comtés de Baindt , d'Egloff
, de Gutteuzell , d'Egbach , d'Isny, de Kænigseck-Au-
Tendorf, d'Ochsenhausen , de Roth et de Schussenrin et
Wissenau , les seigneuries de Mittingen et Sulningen , Newrawensbourg
, Tannheim, Warthausen et Weingartein , distraction
faite de la seigneurie de Hagnau; les possessions du
prince de la Tour-et-Taxis , à l'exception de celles qui sont
situéesau nord de la principauté de Neubourg et de la sei-
4
328 MERCURE DE FRANCE ,
gneurie de Strasberg et du bailliage d'Ostrach ; les seigneuries
de Gundelfingen et de Neufra , les parties du comté de
Limbourg-Gaildorf non possédées par sadite majesté ; toutes
les possessions du prince de Hohenlohe , sauf l'exception faite
au paragraphe précédent ; et enfin la partie du bailliage cidevant
mayençais de Krautheim, située à la gauche de la
Yaxt.
S. A. S. le grand-duc de Bade , sur la principauté de Furstemberg
( étant exceptées les seigneuries de Gundeltingen ,
Neufra , Trochtelfingen , Jungnau et la partie du bailliagede
Moërskich située à la gauche du Danube ) , la seigneurie de
Hagnau , le comté de Thengen, le langraviat de Klettgau
, les bailliages de Neidenau et Bittigheim , la principauté
deLinange , les possessions des prince et comtes de Loësvenstein-
Werlheim situées à la rive gauchedu Mein ( étant exceptés
le comté de Lævenstein , la partie du Limbourg-Gaildorf
appartenant aux comtes de Lewenstein , et les seigneuries de
Heubach , de Breüberg et de Habitzheim ) ; et enfin sur les
possessions du prince de Salm- Reiferscheid-Krautheim au
nord de la Yaxt.
S. A. I. le grand-duc de Berg , sur les seigneuries de Limbourg-
Styrum , de Bruck , de Hardenberg , de Gimborn et
Neustadt , de Wildenberg , les comtés de Hombourg , de
Bentheim, de Theinfurt , de Horstmar, les possessions du duc
de Looz , les comtés de Siegen , de Dillenbourg ( les bailliages
de Wehrheim et de Burbach exceptés ) , et de Hadamac , les
seigneuries de Westerbourg , de Schadeck et de Beisstein ,
et la partie de la seigneurie de Runckel proprement dite, située
à la droite de la Lahn , et pour les communications
entre le duché de Clèves et les possessions susdites au nord de
ce duché ; S. A. I. aura l'usage d'une route à travers les Etats
du prince de Salm ,
S. A. S. le grand-duc de Darmstadt , sur la seigneurie de Breuberg
et de Hembach , sur la seigneurie ou bailliage d'Habitsheim; le comté
d'Erbach, la seigneurie d'Ilbenstadt , la partie du comté de Kænigstein ,
possédés par le prince de Stolberg-Gedern; les possessions des barons de
Riedesel , enclavées dans les Etats de ladite altesse, ou qui leur sont
'contigües , nommément les juridictions de Lauterbach , de Hockausen ,
Moos et Frienstern ; les possessions des princes et comtes de Salm en
Wettéravie , à l'exception des baillages de Hohensolin , Brauntels et
Greiffenstein; et enfin sur les comtés de Wittgenstein et Berlebourg ,
et le bailliage de Hesse-Hombourg possédés par la branche de ce nom ,
apanagée de Hess - Darmstadt.
S. A. éminentissime le prince-primat , sur les possessions des prince
et comes de Laowenstein-Wertheim , situées à la droite du Rhin et sur
le comté de Rieneck.
LL. AA. SS. les ducs de Nassau - Usingen et prince de Nassau
Weilbourg , sur les bailliages de Dierdorf, Athunvied , Neuerbourg ,et
lapartie du comté du Bas-Ysenbourg appartenant au prince de Wied-
Runckel; les comtés de Wied-Neu-Wiedet Holzapfel , la seignenric
de Schaumbourg, le comté de Dietz et ses dépendances , la partie du
1
AOUT 1806. 329
de
villagedeMunzfelden appartenant au prince de Nassau-Fulde, le bailliage Wehrheimet de Burbach, la partiede la seigneurie de Runckel située à la gauchede la Lahn, la terre équestre deGrausberg , et enfin le bail- liage de Hohensalm , Braunfel et Gruffenstein.
de
S. A. S. le prince de Hohenzollern-Sigmaringen , sur les seigneuries Trochelsingen , de Jungnau , de Strasberg , sur le bailliage d'Ostrach, et lapartie de la seigneurie de Moëskirch , située à la gauche du Danube. S.A. S le prince de Salm-Kyrbourg sur les seigneuries de Gehmen. S. A. S. le prince d'Ysenbourg -Birstein , sur les possessions des comtes d'Ysenbourg-Budingen , Woechtersbach et Meerholz , sans que les comtes apanagés de sa branche puissent se prévaloir de cette stipulation pour
former aucune prétention à sa charge. EtS. A. S. le duc d'Aremberg , sur le comté de Dulmen. XXV. Chacun des rois et princes confédérés possédera en toute souveraineté
les terres équestres enclavées dans ses possessions . Quant aux terres équestres interposées entre deux des Etats confédérés , elles seront partagées, quant à la souveraineté entre les deux Etats , aussi également que faire se pourra, ma's de manière à ce qu'il n'en résulte ni morcellement
ni mélanges de territoires.
XXVI. Les droits de souveraineté sont ceux de législation , de juri- diction suprême , de haute police , de conscription militaire ou de recrutement
et d'impot .
XXVII. Les princes ou comtes actuellement régnans conserveront chacun, comme propriété patrimoniale et privée, tous les domaines sans
exception qu'ils possèdent maintenant , ainsi que tous les droits seigneuriaux
et féodaux non essentiellement
inhérens à la souveraineté , et
notamment les droits de basse et moyenne juridiction en matière civile et criminelle , de juridiction et de police forestière , de chasse , de péche ,
de mines , d'usines , de dîmes et prestations féodales , de pâturages et
autres s mblables , et les revenus provenant desdits domaines et droits.
Leurs domaines et biens seront assimilés , quant à l'impôt , aux domaines etbiens desprinces de la maison sous la souveraineté de laquelle ils doivent
passer enverta du présent traité ; ou si aucun des princes de ladite maison
ne possédoit d'immeubles aux domaines et biens de la classe la plus privilégiée
, ne pourront lesdits domaines et droits étre vendus à un souverain
étranger à la confédération
, ni autrement aliénés , sans avoir été
préalablement offerts au prince sous la souveraineté duquel ils se trouvent
placés.
XXVIII. En matière criminelle , les princes et comtes actuellement régnans et leurs héritiers, jouiront du droit d'austregues , c'est-à-dire
d'être jugés par leurs pairs; et dans aucun cas la confiscation de leurs
biens ne pourra être prononcée ni avoir lieu , mais les revenus pourront
être séquestrés pendant la vie du condamné.
XXIX . Les Etats confédérés contribueront au paiement des dettes
actuelles des cercles , non seulement pour leurs possessions anciennes ,
mais aussi pour les territoires qui doivent être respectivement
soumis
à leur souveraineté. La dette du cercle de Souabe sera à la charge de
LL. MM. les rois de Bavière et de Wurtemberg
, de LL. AA . SS. le grand-duc de Bade , les princesde Hohenzollern et de Sigmaringen ,
de Lichtenstein et de la Leyen , et divisée entr'eux dans la proportion deceque chacan desdits rois et princes possédera dans la Souabe.
XXX. Les dettes propres de chaque principauté, comté ou seigneurie,
passant sous la souveraineté de l'un des Etats confédérés , seront divisées entre leditEta: et les princes ou comtes actuellement
régnans , dans la
proportion des revenus que ledit Etat doit acquérir , et de ceux que les
princes oncomtes doivent conserver d'après les stipulations ci-dessus . XXXI. Il sera libre aux princes ou comtes actuellenient régnans et
à leurs béritiers , de fixer leur résidence partout où ils le voudront,pourvu
1
330 MERCURE DE FRANCE ,
que ce soit dans l'un des Etats , membres ou alliés de la confédération du
Khin , ou dans la possession qu'ils conserveront en souveraineté hors du
territoire de ladite confédération; et de retirer leurs revenus et leurs
capitaux sans pouvoir être assujétis , pour cette cause , à aucun droit ou
impôt quelconque.
XXXII. Les individus employés dans l'administration publique des
principautés , comtés ou seigneuries qui doivent, en vertu du présent
traité , passer sous la souveraineté de l'un des Etats confédérés , et que le
souverain nejugeroit pas à propos de conserver dans leur emploi, jouiront
d'une pension de retraite égale à celle que les lois et règlemens de l'Etat
accordent aux officiers de meine grade.
XXXIII . Les membres des ordres militaires ou religieux qui pourront
étre , en conséquence du présent traité , dépossédés ou sécularisés , recevront
unepensionannuelle etvviiagère proportionnée aux revenus dont ils
jouissoient , à leur dignité et à leur age, ethypothéquée sur les biens dont
ils étoient usufruitiers .
XXXIV. Les rois , grands ducs , ducs et princes confédérés renoncent,
chacun d'eux pour soi , ses héritiers et successeurs , à tout droit actuel
qu'il pourroit avoir ou pré endre sur les possessions des autres membres
de la confédération , telles qu'elles sont et telles qu'elles doivent être en
conséquence du présent traité. Les droits éventuels de succession demeu-
Jant seuls réservés , et pour le cas seulement où viendroit à s'éteindre la
maison ou la branche qui possède maintenant , ou doit en vertu du présent
traité posséder en souveraineté les territoires , domaines et biens sur
lesquels les susdits droits peuvent s'étendre .
XXXV. Il y aura entre l'Empire français et les Etats confédérés du
du Rhin , collectivement et séparément une alliance , en vertu de laquelle
toute guerre continentale que l'une des parties contractantes auroit à soutenir
deviendra immédiatement commune à toutes les autres .
XXXVI . Dans le cas où une puissance étrangère à l'alliance et voisine
armeroit , les hautes parties contractantes , pour ne pas être prises au
dépourvu , armeront pareillement, d'après la demande qui en sera faite
par le ministre de l'une d'elles à Francfort. Le contingent que chacun
des alliés devra fournir étant divisé en quatre quarts , la diète déterminera
combien de quarts devront être rendus mobiles; mais l'armement ne sera
effectué qu'en conséquence d'une invitation adressée par S. M. l'EMPEREUR
et Roi à chacune des puissances alliées .
XXXVII . S. M. le roi de Bavière s'engage à fortifier les villes d'Augsbourg
et de Lindau , à former et entretenir en tout temps dans la première
de ces deux places des établissemens d'artillerie , et à tenir dans la
seconde une quantité de fusils et de munitions suffisante pour une réserve ,
de même qu'à avoir à Augsbourg des boulangeries , pour qu'on puisse confectionner
une quantité de biscuits telle , qu'en cas de guerre la marche
des armées n'éprouve pas de retard.
XXXVIII . Le contingent à fournir par chacun des alliés , pour le cas
de guerre , est fixé comme il suit : La France fournira 200.000 hommes
de toutes armes ; le royaume de Bavière, 30,000 hommes de toutes armes ;
le royaume de Wurtemberg , 12,000 ; le grand-duc de Bade , 8,000 ; le
grand-duc de Berg , 5,000; le grand duc de Darmstadt ,14,000 homues .
LL. AA. SS. les duc et prince ds Nassau fourniront , avec les autres
princes confédérés , un contingent de 4,000 hommes .
XXXIX. Les hautes parties contractantes se réservent d'admettre par
la suite dans la nouvelle confédération d'autres princes et Etats d'Allemagne
qu'il sera trouvé de l'intérêt commun d'y admettre.
XL. Les ratifications du présent traité seront échangées à Munichle 25
juillet de la présente année.
Fait à Paris , le 12 juillet 1806.
(Suivent les signatures.)
AOUT 1806.
331
Note remise à la diète de Ratisbonne , par M. Bacher ,
chargé d'affaires de France, le 1 août 1806.
Le soussigné , chargé d'affaires de S. M. l'Empereur des
Français , Roi d'Italie , près la diète générale de l'Empire
germanique , a reçu de S. M. l'ordre de faire à la diète les
déclarations suivantes :
Leurs Majestés le roi de Bavière et de Wurtemberg , les
princes souverains de Ratisbonne , de Bade , de Berg , de
Darmstadt , de Nassau , et les autres principaux princes du
midi et de l'ouest de l'Allemagne , ont pris la résolution
de former entr'eux une confédération qui les mette à l'abri de
toutes les incertitudes de l'avenir , et ils ont cessé d'être Etats
de l'Empire.
La situation dans laquelle le traité de Presbourg a placé
directement les cours alliées de la France , et indirectement les
princes qu'elles entourent et qui l'avoisinent , étant incompatible
avec la condition d'un Etat d'Empire , c'étoit pour elles
et pour ses princes une nécessité d'ordonner sur un nouveau
plan le système de leurs rapports , et d'en faire disparoître
une contradiction qui auroit été une source permanente d'agitation
, d'inquiétude et de danger.
De son côté , la France , si essentiellement intéressée au
maintien de la paix dans le midi de l'Allemagne , et qui ne
pouvoit pas douter que , du moment où elle auroit fait repasser
le Rhin à ses troupes , la discorde , conséquence inévitable
des relations contradictoires ou incertaines , mal définies
etmal connues , auroit compromis de nouveau le repos
des peuples , et rallumé peut-être la guerre sur le continent;
obligé d'ailleurs de concourir au bien-être de ses alliés ,
de les faire jouir de tous les avantages que le traité de Presbourg
leur assure , et qu'elle leur a garantis, la France n'a
pu voir, dans la confédération qu'ils ont formée , qu'une suite
naturelle et le complément nécessaire de ce traité.
et
Depuis long-temps des altérations successives , qui , de
siècle en siècle , n'ont été qu'en augmentant, avoient réduit
la constitution germanique à n'être plus qu'une ombre d'ellemême.
Le temps avoit changé tous les rapports de grandeur
les divers et de force qui existoient primitivement entre
membres de la confédération, et entre chacun d'eux et le
tout dont ils faisoient partie. La diète avoit cessé d'avoir
une volonté qui lui fût propre; les sentences des tribunaux
suprêmes ne pouvoient être mises à exécution. Tout attestoit
unaffoiblissement si grand , que le lien fédératif n'offroit plus
de garantie à personne , et n'étoit , entre les puissans , qu'un
moyen de dissention et de discorde. Les événemens des trois
coalitions ont porté cet affoiblsssement à son dernier terme.
Un électorat a été supprimé par la réunion du Hanovre à
332 MERCURE DE FRANCE ,
la Prusse ; un roi du nord a incorporé à ses autres Etats une
des provinces de l'Empire; le traité de Presbourg a attribué
à LL. MM. les rois de Bavière et de Wurtemberg , et à S. A. S.
l'électeur de Bade, la plénitude de la souveraineté; prérogative
que les autres électeurs réclameroient sans doute , et
seroient fondés à réclamer , mais qui ne peut s'accorder
ni avec la lettre , ni avec l'esprit de la constitution de
l'Empire.
S. M. l'EMPEREUR et Ror est donc obligé de déclarer , qu'il
ne reconnoît plus l'existence de la constitution gerinanique ,
en reconnoissant néanmoins la souveraineté entière et absolue
de chacun des princes , dont les Etats composent aujourd'hui
l'Allemagne , et conserve avec eux les mêmes relations
qu'avec les autres puissances indépendantes de l'Europe .
S. M. l'EMPEREUR et Ror a accepté le titre de Protecteur
de la confédération du Rhin. Il ne l'a fait que dans des vues de
paix , et pour que sa médiation , constamment interposée
entre les plus foibles et les plus forts , prévienne toute espèce
de dissentions et de troubles.
Ayant ainsi satisfait aux plus chers intérêts de son peuple et
de ses voisins ; ayant pourvu , autant qu'il étoit en lui , à
la tranquillité future de l'Europe, et en particulier à la tranquillité
de l'Allemagne , qui a été constamment le théâtre de
la guerre; en faisant cesser la contradiction qui plaçoit les
peuples et les princes sous la protection apparente d'un système
réellement contraire à leurs intérêts politiques et à leurs
traités , S. M. l'EMPEREUR et Ros espère qu'enfin les nations
de l'Europe fermeront l'oreille aux insinuations de ceux qui
voudroient entretenir sur le continent une guerre éternelle ;
que les armées françaises qui ont passé le Rhin , l'auront
passé pour la dernière fois , et que les peuples d'Allemagne
ne veront plus que dans l'histoire du passé ,l'horrible tableau
des désordres de tout genre , des dévastations et des massacres
quela guerre entraîne toujours avec elle.
S. M. a déclaré qu'Elle ne porteroit jamais les limites de la
France au-delà du Rhin : Elle a été fidèle à sa promesse ;
maintenant son unique desir est de pouvoir employer les
moyens que la Providence lui a confiés , pour affranchir les
mers , rendre au commerce sa liberté , et assurer ainsi le repos
et le bonheur du monde.
Ratisbonne , le 1 août. BACHER.
Rapport fait à S. M. l'EMPEREUR et Rot, par son Ministre
des Cultes , sur la publication d'un seul Catéchisme pour
toutes les Eglises de l'Empire français.
SIRE ,
La loi du18 germinal anX, ordonne qu'il n'y aura qu'un
Catéchisme pour tous les diocèses de l'Empire francais. Cette
AOUT 1806. 333
disposition légale est dans le véritable esprit de la religion ;
elle réalise le voeu des conciles généraux : il n'y a qu'une foi
et qu'un baptême ; il ne doity avoir qu'un enseignement.
Les vérités chrétiennes ne se propagèrent d'abord que par
le ministère de la parole; dans la suite , on publia des écrits
pour fixer les principaux objets de l'instruction religieuse.
Ces écrits se multiplièrent. Dans le seizième siècle , il existoit
enEurope autant de Catéchismes qu'il y avoit de provinces ,
et même de villes. On s'aperçut que leur nombre excessif et
leur grande diversité apportoit la confusion dans l'Eglise , et
que la pureté de la doctrine se trouvoit altérée dans plusieurs.
Les Pères du concile de Trente , voulant remédier à cet abus ,
décrétèrent la rédaction en latin d'un Catéchisme général ,
destiné à devenir le témoignage solennel et permanent de la
vérité dans le monde chrétien. Si l'on considère l'étendue de
ce Catéchisme , et la langue dans laquelle il fut rédigé , on
demeure convaincu que les Pères du concile s'étoient encore
moins proposé l'instruction directe et immédiate des simples
fidèles , que celle même des évêques et des prêtres , par qui
les fidèles doivent être instruits. Après la tenue du concile , on
s'occupa dans les divers Etats catholiques , à rédiger en langue
vulgaire des Catéchismes particuliers , sur le modèle de celui
deTrente. En France , comme ailleurs , chaque évêque publia
le sien. De nos jours, il n'étoit pas rare de voir dans le même
diocèse chaque nouvel évêque promulguer un Catéchisme
nouveau.
La religion chrétienne est répandue sur tout le globe. Comment
concevoir l'idée d'un seul Catéchisme à l'usage de tant
de peuples divers ? Il faudroit préalablement exécuter le projet,
si souvent entrepris et si souvent abandonné, d'une langue
universelle entre les hommes. Le concile de Trente avoit fait,
à cet égard , tout ce qui étoit possible ; il avoit choisi , pour
la rédaction d'un Catéchisme général , la langue qui étoit
alors commune à toutes les écoles , qui étoit celle des théologiens
, des jurisconsultes et des savans , c'est-à- dire , de tous
ceux qui , dans chaque pays , étoient établis pour instruire
les autres. Dans la vue de rendre inaltérable le dépôt précieux
de la doctrine , il avoit choisi une langue morte , qui n'étoit
plus susceptible de variations ; car , selon l'ingénieuse observation
d'un écrivain distingué , ce n'est que quand elles sont
mortes , que les langues deviennent immortelles. Mais si l'idée
d'un Catéchisme unique pour toutes les nations et pour tous
les empires est impraticable , les motifs les plus puissans
auroient dû engager chaque Eglise nationale à consacrer un
mode uniforme d'enseignement pour des hommes qui parlent
la même langue , qui vivent sous le même Empire , et qui
ne forment entr'eux qu'une même nation.
334 MERCURE DE FRANCE ,
a
Qu'est-il nécessaire que chez lemême peuple il y ait tant
de Catéchismes différens , et que , tous les jours , on en fasse
de nouveaux ? Dans les sciences humaines , on a sans cesse
d'anciennes erreurs à corriger, et des vérités nouvelles à découvrir
: conséquemment, il importe que chacun puisse concourir
, par son travail et par ses recherches particulières , au
progrès des connoissances communes. Mais en matière de reli
gion, il ne faut offrir aux fidèles que ce qui
été enseigné
toujours , partout et pour tous : toute nouveauté est profane.
La multiplicité et la diversité des Catéchismes ne sauroient
toujours être sans quelques dangers pour le fond de la doctrine.
Il est souvent des objets qui sont développés dans un Catéchisme
, et qui sont omis dans un autre. Cette différence
peut donner aux fidèles de fausses idées , et sur les choses
dont on parle, et sur celles que l'on tait. Des controverses
, des guerres théologiques surviennent ; il n'est pas sans
exemples que l'on ait cherché , en pareil cas , à faire prévaloir
ses opinions personnelles ; et l'expérience prouve que ces
opinions sont quelquefois erronées : car les promesses ont été
faites au corps général de l'Eglise , et non àà chaque pasteur
enparticulier.
Indépendamment de ces inconvéniens, l'instruction des
peuples souffre et languit , tant qu'il existe tant de rédactions
différentes pour exprimer les mêmes choses. Les émigrations
d'un diocèse dans un autre sont fréquentes. Or , en changeant
de diocèse , on a besoin de se livrer à un nouveau travail ,
comme si l'on avoit à changer de croyance : tout cela déconcerte
la mémoire, et peut égarer la raison.
Il étoit réservé à la haute sagesse de Votre Majesté d'étendre
sa sollicitude impériale sur tout ce qui peut perfectionner
lamarche de l'enseignement religieux. Cet enseignement n'im
porte pas moins à l'Etat qu'à la religion même : il enveloppe ,
pour ainsi dire, l'homme dès sa plus tendre enfance. Il met
les plus grandes vérités à la portée de tous les âges et de toutes
les classes , en s'adressant , non à l'esprit qui est la partie la
plus bornée et la plus contentieuse de nous-mêmes , mais au
coeur, dont il ne faut que diriger les affections , et qui peut
saisir sans effort tout ce qui est bon, tout ce qui est juste ,
tout ce qui est généreux , tout ce qui est aimable. Si les vertus
les plus nobles et les plus élevées habitent la chaumière du
pauvre comme le palais des rois ; si les hommes les plus
simples et les plus grossiers sont aujourd'hui plus affermis sur
la spiritualité et l'immortalité de l'ame , sur l'existence et
l'unité de Dieu , sur les principales questions de morale , que
ne l'étoient les sages de l'antiquité, nous en sommes redevables
au christianisme , qui , en ordonnant les bonnes oeuvres
et en commandant la foi, épargne au commun des hommes
AOUT 1806. 335
les circuits , les incertitudes et les sinuosités de la science
humaine.
nos
Ceux qui pensent qu'on ne devroit point parler de religion
et de morale aux enfans , et qu'on devroit attendre un âge
plus avancé , méconnoissent la vivacité des premières impressions
et la force des premières habitudes . Ils ignorent que
l'enfance est plus susceptible qu'on ne croit d'acquérir des
connoissances utiles; que l'homme , dans aucun temps , ne
peut sans danger être abandonné à lui-même; que , s'il ne
s'occupe pas du bien , il se préoccupera du mal ; que l'esprit
et le coeur ne peuvent demeurer vides. Tout ce qui est moral
n'est jamais recommandé inutilement dans un âge qui est
celui du sentiment, de la confiance et de la bonne foi. Il
importe que les premières notions de nos devoirs puissent
naître et se fortifier avec les premiers développemens de
facultés , et que nous acquérions des forces pourle moment
où nous aurons besoin de nous essayer et de nous mesurer
avec les charges et les devoirs de la société civile. Les instructions
reçues dans la jeunesse ne s'effacent jamais , et nes'affoiblissent
que très-difficilement ; elles deviennent en quelque
sorte une seconde nature. Pour inculquer de bons principes ,
il seroit dangereux d'attendre qquuee l'on ent à combattre des
habitudes vicieuses. On voudroit que les enfans fussent insensiblement
éclairés par l'expérience ; mais l'expérience est
presque toujours perdue pour nous : elle ne réussit souvent
qu'à nous rendre plus malheureux , sans nous rendre meilleurs.
Il est donc essentiel de protéger un enseignement qui ,
dès les premiers pas que nous faisons dans le chemin de la
vie, dispose l'ame à toutes les actions louables et à toutes les
vertus.
1
Nousavons vu que la nécessitéd'un mode uniforme pour cet
enseignement a été reconnue par la loi. Des circonstances
impérieuses ne permettoient pas de différer plus long-temps
l'exécution de cette mesure légistative. Par la nouvelle organisation
ecclésiastique , chaque diocèse est aujourd'hui plus
vaste , et embrasse un territoire sur lequel il en existoit autrefois
plusieurs ; chacun des anciens diocèses avoit son Catéchisme
particulier : il suit de là qu'il y a quelquefois sept ou
huit Catéchismes différens dans lemêmediocèse.D'autre part,
nous sommes avertis que dans quelques parties de l'Empire
les exemplaires de ces livres élémentaires sont entièrement
épuisés. La rédaction d'un Catéchisme à l'usage de tout l'Empire
français devenoit donc indispensable. Cette rédaction
est achevée; elle a été faite sous les yeux et par les soins de
M. le cardinal légat , muni de tous les pouvoirs du Saint-
Siége.
L'Eglise de France s'est toujours distinguée par ses lumières
et par son zèle; elle compte des prélats illustres qui
ont commandé le respect dans tout l'univers chrétien. On n'a
336 MERCURE DE FRANCE ,
pas eu la prétention de vouloir faire mieux et autrement que
ces prélats , qui ont exposé avec pureté , clarté et précision ,
ladoctrine catholique dans les instructions qu'ils publioient
pour les fidèles confiés à leur surveillance pastorale. Le Catéchisme
de Bossuet a principalement dirigé le travail des rédacteurs
; et l'ouvrage de ceux-ci n'est, à proprement parler ,
qu'un exemplaire de ce Catéchisme , et j'ose dire l'ouvrage
même de l'Eglise gallicane , dont ce prélat a été si souvent
l'éloquent interprète. Le nom de Bossuet , dont la science ,
les talens et le génie ont servi l'Eglise et honoré la nation ,
ne s'effacera jamais de la mémoire des Français ; et la justice
que tous les évêques de la chrétienté ont rendue à la doctrine
de ce grand homme, nous en garantit suffisamment l'exactitude
et l'autorité.
Par ces considérations , j'ai l'honneur de proposer à V. M.
d'ordonner la publication ,dans toute l'étendue de l'Empire ,
du Catéchisme que je joinsàmon présent rapport, qui a pour
titre : Catéchisme à l'usage de toutes les Eglises de PEm.
pire français , et qui est revêtu de l'approbation du représentant
du Saint-Siége.
-Sur ce rapport, S. M. a rendu le décret suivant :
I. En exécution de l'art. 59 de la loi du 18 germinal an to ,
le Catéchisme annexé au présent décret , approuvé par S. Em.
le cardinal légat , sera publié et seul en usage dans toutes les
églises catholiques de l'Empire. II. Notre ministre des cultes
surveillera l'impression de ce Catéchisme; et, pendant l'espace
dedix années , il est spécialement autorisé à prendre , à cet
effet, toutes les précautions qu'il croira nécessaires.
FONDS PUBLICS DU MOIS D'AOUT .
DU SAMEDI 9. - Ср . ою с . J. du 22 mars 1806. 67f. acc. 150. 10c
150. 200. 150 200 000 ос . oof oof coc . oof.
Idem . Jouiss . du 22 septembre 1806. oof. coc. ooc .
Act. de la Banque de Fr. oooof ooc . oooof oo oooof ooc cooof.
DU LUNDI 11. - Ср. 0/0 c. J. du 22 mars 1806.66f. 5oc. 250. 100000
OOC.OOC OOC ORC COC OOC . OOC OOC
Item. Jouiss . du 22 septembre 1806 63f. 750 oof
Act. de la Banque de Fr. 1157f. 50c. 1156f. 250 0000f. 0000fosc
DU MARDI 12. - C pour 0/0 c. J. du 22 mars 1806. 66f. 6oc 75c 80c .
75c. goc 950.000.000 00 oof ooc.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 63f. 6oc.
Act. de la Banque de Fr. 1155f ooc. oooof ooc oooof. ooc.
DU MERCREDI 13. — С р . ого с. J. du 22 mars 1806. 67f 67f. 10e 158
67f. oof. ooc oocoocooc ooc . ooc . ooc oof.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 64f ooc. oof.
Act. de la Banque de Fr. 116of 1161f 25c ooc oof ooc. oof ooc. oooof.
DU JEUDI 14.-Cp. oo c. J. du 22 mars 1806. 67f67f150 200 250 671
COC OOC OCC.OOC OOC OOC
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. oof ooc ooc.
Act. de la Banque de Fr. 1162. 50c. oooof ooc. oooof,
(No. CCLXVI. )
(SAMEDI 23 AOUT 1806. )
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE.
EINE
ODE.
MES SOUVENIRS ,
OU LES DEUX RIVES DE LA SEINE (1);
N. B. Comme les poésies de M. Le Brun n'ont jamais été
recueillies en corps d'ouvrage , nous croyons faire plaisir aux
amateurs des beaux vers de tirer des Recueils , où ils sont
comme perdus , les fragmens qu'on lui a, pour ainsi dire ,
ravis; mais l'Ode sur les deux Rivesde laSeine paroît imprimée
aujourd'hui pour la première fois. (Note duRédacteur. )
Qu'un autre , d'une ame insensée ,
Sevieillisse en plongeant ses yeux dans l'avenir !
Moi , je rajeunis ma pensée
Par les charmes du souvenir .
1
:
(1) Au sujet d'un logement que le gouvernement venoit de m'accorder
sur la rive droite de la Seine (au Louvre).
Y
338 MERCURE DE FRANCE ;
Dans l'asile de ma vieillesse ,
Un sort heureux présente à mes regards contens
L'aspect des lieux où ma jeunesse
Vit éclore ses doux printemps.
Paisible nymphe de la Seine ,
Quetononde me plaît ! Que tes bords me sont chers !
Ton onde est pour moi l'Hippocrène ,
Ettes bords me sont l'univers .
Tu sembles de mes destinées
Réunir à la fois et partager le cours :
Là , couloient mes jeunes années ;
Ici coulent 'mes derniers jours.
Quemonoeil aime à reconnoître
La rive où se cachoit mon timide berceau !
Mon ame qui semble y renaître ,
Deplus loin brave le tombeau.
Ranimés par d'heureux prestiges ,
D'un palais abattu , les marbres , les jardins (1)
Se relèvent , fiers des vestiges
Qu'ont laissés mes pas enfantins.
Les voilà ces jeunes Dryades
Qui jadis m'ombrageoient de leurs rameaux épars !
Cejet lancé par les Naïades
Rafraîchit encor mes regards .
Parmi des fleurs toujours écloses ,
Errant dans les détours de ces dédales verts,
Mon souvenir cueille des roses,
Et peuple ces bosquets déserts.
Que l'aurore m'y paroît belle !
Un nouveau jour me luit , plus riant et plus pur ;
Et tout l'or dont il étincelle
M'enrichit le céleste azur.
f
(1) L'hôtel de Conti , où l'auteur est né. Cet hôtel est devenu depuis
L'hôtel de laMonnaie.
AOUT 1806. 330
J'y vais épier le phosphore
De l'astre des buissons dans leur sein dérobé; (1 )
Je m'y plais à nourrir encor
L'amant des feuilles de Thisbé. (2)
Je te revois, treille chérie ,
Berceau mystérieux dans les airs suspendu ,
Où, par la naïve Egérie ,
Monpremier baiser fut rendu!
Voisindes lieux de ma naissance , (3 )
Gymnase au vaste dôme, après soixante hivers ,
Tes murs racontent mon enfance
A mes yeux dès qu'ils sont ouverts .
De ton airain la voix fidelle
Frappe des mêmes sons mon oreille et les airs ;
Douze lustres comptés par elle
Rendent mes souvenirs plus chers .
Là , fuyant l'oisive paresse ,
Le travail vint m'apprendre à goûter le plaisir;
Et des jeux la riante ivresse
Egayoit mon heureux loisir.
Là, dans sa vitesse immobile ,
Le buis sembloit dormir, agité par mon bras ;
4 Là, je triplois le cercle agile
Du chanvre envolé sous mes pas.
Là, frèle émule de Dédale ,
Unliége, sous mes coups , se plut à voltiger;
Là , dans une course rivale ,
J'étois Achille au pied léger.
1
(1 ) Le ver luisant.
(2) Le ver à soie.
(3) Collège des Quatre-Nations, où M. Le Brun a fait ses études.
2
340 MERCURE DE FRANCE ,
Là , j'élevois jusqu'à la nue,
Ce long fantôme ailé , qu'un fil dirige encor
Atravers la route inconnue
Qu'Eole ouvreà son vagueessor.
Là, ces colonnes , ces portiques
M'ont vu , la fronde enmain,Baléare nouveau ,
Au-dessus de leurs fronts antiques ,
Atteindre le rapide oiseau.
Là, souventune jeune audace ,
Quand l'instinct belliqueux vint enflammer nos sens ,
Préludoit aux jeux de la Thrace
Parmille combats innocens.
Là , ma jeunesse indépendante
Puisa tes premiers feux , céleste liberté !
Rome , Athènes , à mon ame ardente ,
Prêtoient leurs arts et leur fierté.
Qu'aux premiers accens de laGloire
Il palpita ce coeur, impatient du prix !
Comme des nymphes de Mémoire
Il devint pour jamais épris !
Ceintde triomphantes guirlandes ,
Je crus franchir le Pinde et ses bords immortels;
De mes poétiques offrandes ,
Muses , je parai vos autels !
Mon laurier conquit une amante;
Vainqueur,monjeune front plut aux yeux de Myrté :
Ocombien la gloire est charmante
Quand elle enflamme la beauté !
Cepremier sentiment de l'ame
Laisse un long souvenir que rien ne peut user ;
Et c'est dans la première flamme
Qu'est tout le nectardubaiser.
AOUT 1806 . 341
Age aimant , age d'innocence ,
Age où le coeur jamais n'a de replis obscurs ;
Ta pudeur feint peu la décence ;
Tes goûts sont vrais ; tes feux sont purs !
Ainsi , quand la vieillesse arrive ,
Du long fleuve des ans je remonte le cours;
Et je retrouve sur la rive
L'agedes jeux et des amours.
Par M. LE BRUN , de l'Institut.
A QUELQUES POÈTES ( 1 ).
« LES vers sont la langue des Dieux ,
Dites-vous; toujours libre et fière ,
Loinde l'idiome vulgaire
Elle s'élance dans les cieux. »
Ehbien, soit; comme vous sans doute
Là-haut l'on parle , et l'on écoute.
Mais sur la terre descendas ,
Les Dieux , quand leur esprit est sage ,
Désenflent pour nous leur langage ,
Et veulent bien être entendus.
Toujours sur la plage homérique
On voit l'Olympe , ainsi qu'Argos ,
Ennemi franc et très-épique
Des murs troyens etdu pathos :
Jupiter, dont la voix suprême
D'un mot ébranle l'univers ,
Dans Virgile adoucit ses vers ;
Eole , Mars , Alecton même ,
Ysont purs , élégans et clairs.
Daignez n'être pas plus sublimes ;
Comme eux humanisez vos rimes ;
Aleurs prêtres échevelés
Laissez le style des miracles ,
:
(1) Ces yers ont été lus le 30 août , à la séance publique de la Classe de
la langue et de la littératurefrançaise de l'Institut national.
3
342 MERCURE DE FRANCE ,
Et l'obscurité des oracles
Sur le trépied menteur hurlés :
L'énigme , permise aux prophètes ,
Ne l'est pas encore aux poètes .
Le génie a d'antiques droits ,
D'accord; mais la langue a des lois.
Vous accusez son indigence ,
Sa foiblesse ; et malgre ses torts ,
Des peuples la reconnoissance
Adopte et répand ses trésors.
Par vos témérités nouvelles
Prétendez- vous de nos modèles
Vieillir les vers et les leçons ?
Qu'à leurs pieds tout orgueil fléchisse ;
Devant eux calmez les frissons
De votre fièvre créatrice ;
De grace , Messieurs , moins d'effets !
Moins de fracas , moins de merveilles ,
Et par pitié pour les oreilles ,
Parlez français à des Français.
Trop divin, si votre délire
Ne peut ainsi s'humilier ,
Si cette plume et ce papier
Que vous appelez votre lyre ,
Brûlans et célestes pour vous ,
Sont bizarres et froids pour nous ,
Partez , abandonnez la terre ;
Dans vos poétiques ballons ,
Sur l'aile de vos aquilons
Volez par-delà le tonnerre ,
Et restez-y; car ici-bas
L'excès du grand est ridicule ;
Et l'homme , sans trop de scrupule ,
Siffle des Dieux qu'il n'entend pas .
Racine, ce roi du Parnasse ,
Est toujours vrai dans son audace ,
Et dans sa force toujours pur.
Anathême au poète obscur !
S'il est bouffi, double anatheme !
Que sont les sulfureux éclairs
Pour la raison ,juge suprême
Denotre prose et de nos vers?
1
AOUT 1806: 343
Ses arrêts que le goût proclame ,
D'abord foiblement écoutés ,
Par le temps sont exécutés :
Elle annulle et flétrit du blâme
L'hymen brusque et forcé des mots ,
Dont l'éclat , cher à l'ignorance;
Auxyeux du bon sens qu'il offense
N'est qu'un jour importun et faux ,
Une pénible extravagance ,
Un vain effort de l'impuissance ,
Etle crime des vers nouveaux .
M. DE PARNY, de l'Institut
LE VIN DE CHAMPAGNE ,
CHANSON BACHIQUE.
Izpart, il fuit à flots pressés ,
En mousse pétillante :
Voilà mon verre ; allons , versez ,
Car il faut que je chante.
Demes sons Bacchus est l'objet :
Versez donc sans attendre;
Remplissez-moi de mon sujet ,
Si vous voulez m'entendre.
O vin d'Aï , digne des Dieux ,
Honneur de la Champagne ,
Père des ris , source des jeux ,
Le bonheur t'accompagne !
Quel festin auroit des attraits
Sans toi , sans ta présence ?
Vinmousseux , c'est quand tu parois
Que la fête commence.
Quand le bouchon , débarrasse
Du fil qui le captive ,
Vole avec bruit au loin chassé
Par la liqueur active ,
Je crois dans les brillans accès
D'une aimable folie
Voir jaillir d'un cerveau français
L'éclair de la saillie,
M. DESPREZ
4
344 MERCURE DE FRANCE ,
ENIGME.
IRIS , aux yeux des grands ma vue est importune ;
Quoique flatteur , humble et respectueux ,
Je ne fais pa souvent fortune.
Une lettre de moins, mon sort est plus heureux ;
Car tousles matins... j'emprisonne
Les trésors de ton seinetta taillemignonne.
LOGOGRIPHE.
MON corps , qui sur six pieds a reçu l'existence ,
Est, à n'en pas douter , dans la chambre du roi;
Lorsqu'on veut à cheval faire le tour de France ,
A mes pareils toujours on donne de l'emploi ;
Dans un carré parfait, en me coupant la tête,
Vous pouvez aisément me trouver quatre fois .
Si jusqu -là , lecteur , rien ne t'arrête ,
Sur trois pieds autrefois , je fus, un jour de fête ,
La monture du Roi des Rois .
1
CHARADE.
SUZON dès la pointe du jour ,
Prend mon premier et se met à l'ouvrage;
Sur mon second , près d'elle , inspiré par l'amour ,
Je chante les douceurs du lien qui m'engage;
Sensible aux accords de ma voix ,
Suzette, de mon tout a peine à se défendre :
Son sourire est plus doux , son regard est plus tendre ,
Et l'aiguille échappe à ses doigts.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier N° est Procès.
Celui du Logogriphe est Fourrage, où l'on trouve gare, or,fer, eau,
feu, re,fa, rage, age, forge, rouge, orage, gouffre, orge, four, roue,
fou, rue, auge, orgue, grue, rare,fé.
Celui de la Charade est An-an-as.
AOUT 1806. 345
ΦΙΛΟΣΤΡΑΤΟΥ ΗΡΩΙΚΑ : Philostrati Heroica ad fidem
codicum manuscriptorum IX recensuit , scholia græca
adnotationesque suas addidit , J. F. Boissonade. Héroïques
dePhilostrate, collationnées d'après neufmanuscrits , accompagnées
de scholies grecques et d'un commentaire ; par
J. F. Boissonade.
APRÈS avoir dernièrement entretenu le lecteur sur la traductiond'un
ouvrage grec , dois-je craindre que ce nouvel
article ne soit pas séparé de l'autre par un assez long intervalle
, et que les Héroïques grecques de Philostrate ne suivent
de trop près les Idylles grecques de Théocrite ? Le plaisir
avec lequel d'autres articles d'un genre plus sévère ont été
accueillis dans ce journal , semble m'interdire une défiance
trop injurieuse aux lecteurs; et quand je vois d'ailleurs refleurir
le goût des bonnes études , quand l'amour du grec et du
latin se rallume de toutes parts , quand cette antique Univer
sité de Paris commence à sortir de ses ruines , certes ce n'est
pas là le moment de demander grace pour un article de littérature
grecque ; c'est plutôt le moment de dire , avec Philaminthe
, qu'avec du grec on ne peut gater rien; et l'on doit
espérer avec confiance , sinon encore d'être embrassé , au
moins d'être lu pour l'amour du grec. Néanmoins , afin de
ne pas effaroucher quelques lecteurs , je tâcherai , dans cet
article, d'être le moins grec qu'il me sera possible .
Avant tout , il n'est pas hors de propos de rectifier l'article
Philostrate, extrêmement négligé dans le Dictionnaire Historique
et dans la Nouvelle Encyclopédie. On rencontre
dans les auteurs anciens plusieurs personnages de différentes
professions, auteurs , guerriers , magistrats , qui ont porté le
nom de Philostrate. Les plus connus sont les quatre suivans ,
tousde la même famille: le premier Philostrate, surnommé
Verus, auteur d'ouvrages peu connus, vivoitsous l'empereur
346 MERCURE DE FRANCE ,
Néron. Le second, appelé Philostrate de Tyr ou de Lemne ,
fils du précédent, est celui dont il s'agit dans le présent
article. Le troisième Philostrate , fils de Nervien , gendre et
disciple du précédent , professa comme lui la rhétorique à
Athènes. On lui attribue les Vies des Sophistes , imprimées
dans les OOEuvres de Philostrate de Tyr. Casaubon l'appelle
nimis sæpe ineptus, et se plaint de ce qu'il parle quelquefois
d'un empereur sans avertir quel est cet empereur, ce qui jette
de l'obscurité dans son récit. Le quatrième est Philostrate de
Lemne , ami du précédent , et petit-fils de Philostrate de Tyr,
du côté maternel. Il improvisoit des discours à l'âge de vingtdeux
ans , et composa des Tableaux , à l'imitation de son
grand - père. Les siens commencent par celui d'Achille , et
ceuxde son grand-père par celui de Scamandre. Il obtint de
l'empereur Caracalla d'être exempté des charges civiles :
exemption que cet empereur avoit d'abord refusée à tous les
sophistes; car Philisque , à qui il avoir donné la chaire de
rhétorique à Athènes , sur la recommandation de l'impératrice
Julie sa mère , ayant prétendu que sa place l'exemptoit
de certaines charges auxquelles les bourgeois de la ville étoient
assujettis , Caracalla lui dit : « Ni vous , ni aucun autre pro-
>>>fesseur ne serez exemptés de rien; j'ai bienaffaire que pour
» quelques méchans discours on diminue le nombre de ceux
» qui doivent porter les charges publiques ! >>>
4. Philostrate de Tyr, le plus célèbre de ces quatre sophistes ,
professa d'abord l'éloquence à Athènes, et ensuite à Rome ,
⚫sous l'empereur Sévère. Ce fut pour l'impératrice Julie ,
- femme de Sévère , qu'il composa son fameux roman de la Vie
d'Apollonius de Thyane. Ses autres ouvrages les plus connus
sont des Lettres sur l'Amitié , quatre livres de Tableaux , un
Dialogue sur les Héros ou les Héroïques , dont M. Boissonade
offre la traduction au public. Les Vies des Sophistes ,
que Suidas attribue à Philostrate de Tyr, doivent être restitués
à Philostrate, fils de Nervien. Les Tableaux sont regar
' AOUT 1806. 347
dés par Photius comme un ouvrage écrit avec toute la délicatesse
de la langue attique ( 1). Les Héroïques, dont on peut
faire le même éloge , présentent plus d'attrait à la curiosité
du lecteur : c'est un petit recueil d'anecdotes très-remarquables
sur Hélène , Achille , Ajax , Ulysse , Hector, et les
autres personnages célèbres de la guerre de Troie. Ces anecdotes
sont présentées au lecteur sous la forme dialogique.
L'auteur suppose qu'un marchand de Phénicie , ayant relaché
sur une côte de la Chersonèse, est recontré par un vigneron
qui lui adresse la parole , le félicite d'appartenir à un
peuple qui possède si bien l'art de la navigation , et n'a d'autre
défaut que d'aimer un peu trop l'argent. Le Phénicien se justifie
en récriminant, et demande au vigneron si lui-même
ne retire aucun profit de sa vigne, et s'il donne gratis ses rai-
•sins et son vin. Après ce léger débat, qui n'aboutit qu'à des
politesses réciproques,le vigneron introduit le Phénicien dans
sa vigne , et lui offre des raisins et des figues. Le Phénicien
les accepte avec empressement; mais quand il veut en payer
le prix , et qu'il demande au vigneron combien il lui doit :
- Rien du tout, répond le généreux vigneron ; mangez
>> avec appétit mes raisins et mes figues , faites-en même pro-
>> vision pour votre voyage : à ce prix je vous tiens quitte. >>>
-« Oh! oh ! reprend le Phénicien , est-ce que vous êtes philo-
>> sophe , mon cher vigneron, αλλ᾽ ὦ φιλοσοφεῖς, αμπελεργε ? »
-« Mais oui , reprend le vigneron ; je m'entretiens quelque-
>> fois avec ce bon Protésilas de Thessalie , qui périt autrefois
» sur le rivage de Troie, mais à qui les Dieux ont permis
(1) Le savant Photius, en parlant des ouvrages de Philostrate , loue la
•douceur et la variété de son style. Il le blâme pourtant d'affecter des
tours de phrase qui surprennent par leur nouveauté. Ce défaut vient ,
selon lui, de ce que Philostrate ayant beaucoup lu les anciens , avoit
ramassé avec tropde soin ces tours peu réguliers , qui donnent de l'agréiment
quand ils sont rares , mais qui ne produisent plus le même effet
quand ils reparoissent trop souvent.
348 MERCURE I FRANCE ;
>> de revenir habiter sur la terre avec son épouse (1). Il m'a
>> raconté sur Hélène , Achille , Hector, Ajax , Ulysse et les
>> autres personnages de la guerre de Troie, bien des parti-
>> cularités qui vous étonneront , et que vous ne trouverez
>> pas dans Homère. >>
Ici le vigneron commence à passer en revue tous ces personnages
, et débute par ruiner tout le fondement de l'Iliade ;
car il prétend qu'Hélène ne mit jamais le pied dans Troie ,
et qu'elle étoit en Egypte , à la cour du roi Protée , pendant
que les Grecs sommoient les Troyens de la leur rendre. II
est d'autres faits sur lesquels notre vigneron'combat , avec
la même hardiesse , le témoignage d'Homère. Et comme
c'est Philostrate qui parle par sa bouche , on demandera sur
quelle autorité il se fonde pour démentir un poète si célèbre ,
si voisin de la guerre de Troie. A cela, je ne puis que
répondre , avec M. Boissonade , qui dicam quod ignoro ?
J'ajouterai encore avec lui : Neminem fugit quod sibi permittere
potuerit rhetor, declamator, sophista. Isti generi
hominum quidlibet audendi fuit potestas.
Il seroit possible néanmoins qu'en faisant d'exactes recherches
dans tous les historiens grecs les plus anciens , on y
retrouvât ces traditions différentes , que l'imagination d'un
sophiste s'est plue à réunir dans le même ouvrage. Ce qui
me confirme dans un pareil soupçon, c'est qu'après avoir
lu dans Philostrate ce fait extraordinaire du séjour d'Hélène
en Egypte , et les sages réflexions dont il l'appuie , je retrouve
précisément dans le second livre d'Hérodote, etle même fait,
et les mêmes réflexions. Je transcris ici ce passage, qui est trèscurieux,
et mérite d'être rapporté :
« Ayant questionné les prêtres Egyptiens (c'est Hérodote
>> qui parle ) au sujet d'Hélène, ils me répondirent que Paris ,
>> après l'avoir enlevée de Sparte, mit à la voile pour retour-
(1 ) J'abrège ici le dialogue , pour arriver plutôt au fait.
AOUT 1806. 349
→ ner dans sa patrie. Quand il fut parvenu dans la mer Egée ,
>> des vents contraires l'écartèrent de sa route , et le repous-
>> sèrentdans la mer d'Egypte. Il aborda à l'embouchure du
>> Nil , qu'on appelle aujourd'hui la bouche Canopique. Ily
» avoit sur ce rivage un temple d'Hercule , qu'on y voit
>> encore maintenant. Si quelqu'esclave s'y réfugie et s'y fait
>> marquer des stigmates sacrés , afin de se consacrer au Dieu ,
>> il n'est pas permis de porter la main sur lui. Les esclaves
>> de Pâris , ayant eu connoissance des priviléges de ce temple ,
>> s'y réfugièrent , et, se tenant en posture de supplians , ils se
>> mirent à accuser leur maître , dans l'intention de lui nuire ,
>> et à publier l'injure qu'il avoit faite à Ménélas , et tout
>> ce qui s'étoit passé au sujet d'Hélène. Ces accusations se
>> faisoient enprésence des prêtres, et de Thonis , gouverneur
>>> de cette bouche du Nil.
>> Thonis dépêcha un courrier à Memphis , avec ordre
» de dire au roi Protée ces paroles : Il est arrivé ici un
>> Teucrien qui a commis en Grèce un crime. Non content
>> d'avoir séduit lafemme de son hote , il l'a enlevée avec
» des richesses considérables . Les vents contraires l'ont
>>forcé de relácher en ce pays. Le laisserons-nous partir
>> impunément , ou lui óterons-nous ses richesses ?
: >> Protée renvoya le courrierau gouverneur , avec un ordre
>> conçu en ces termes : Arrétez cet étranger , quel qu'il soit ,
» qui a commis un tel crime contre son hôte ; amenez-le-
» moi , afin que je sache ce qu'ilpeut aussi alléguer en sa
faveur.
>> Thonis ayant reçu cet ordre , saisit les vaisseaux de Paris ,
>> le fit arrêter , et le mena à Memphis avec Hélène , avec ses
>> richesses et les supplians du Dieu. Lorsqu'ils furent tous
>>> arrivés , Protée demanda à Paris qui il étoit , et d'où il
>> venoit avec ses vaisseaux. Ce prince ne lui déguisa point sa
> famille, le nom de sa patrie , ni d'où il venoit ; mais
> quand Protée lui eut ensuite demandé où il avoit pris
1
350 MERCURE DE FRANCE ,
>> Hélène , il s'embarrassa dans ses réponses : et comme ildé-
>> guisoit la vérité , ses esclaves , qui s'étoient rendus supplians
>>>d'Hercule , l'accusèrent et racontèrent au roi toutes les
>> particularités de son crime. Enfin Protée prononça ce ju-
>> gement : Si je ne respectois la loi qui nous défendde faire
nmourir aucun des étrangers que les vents forcent à re-
>> lacher surmes terres, je vengerois , par ton supplice, l'in-
>>>sulte que tu as faite à Ménélas . Ce prince t'a donné l'hos-
» pitalité ; et toi , le plus méchant de tous les hommes , tu
as séduit la femme de ton hote , tu l'as engagée àte suivre,
>> et tu l'emmènes furtivement. Ce n'estpas tout , tu pilles
>> encore , en t'en allant , la maison de ton hôte. Puiqu'il ne
>> m'estpas permis de faire mourir un étranger , je te laisse-
» rai aller ; mais tu n'emmèneras point cettefemme et ses
>> richesses. Je les garderai jusqu'à ce que le prince grec
» vienne lui-méme les redemander. Pour toi, je t'ordonne
>> de sortir dans trois jours de mes Etats , avec tes com-
» pagnons de voyage , sinon tu seras traité en ennemi.
>> Ce fut ainsi , au rapport des prêtres égyptiens , qu'Hé-
>> lène vint à la cour de Protée. Il me semble qu'Homère avoit
» aussi connoissance de cette histoire ; mais, comme elle con-
» venoit moins à l'épopée que l'autre tradition , il l'a aban-
>> donnée , en faisant voir néanmoins qu'elle ne lui étoit pas
>> inconnue ; car il nous en a donné un témoignage certain
>> dans l'Iliade, lorsqu'il décrit le voyage de Paris; et sur-tout
› dans l'Odyssée , lorsqu'il dit , en parlant du voyage d'Hé-
>> lene : Tels étoient les spécifiques efficaces que possédoit
► Hélène , fille de Jupiter; elle les avoit reçus de Poly-
» damna , femme de Thonis , dans son voyage en Egypte ,
>> dont le terroir produit une infinité de plantes, les unes sa-
>> lutaires , les autres pernicieuses.
» Je demandai ensuite , dit Hérodote , aux prêtres égyp-
>> tiens si ce que les Grecs racontoient de la guerre de Troie
> devoit être mis au rang des fables. Ils me répondirent
: AOUT 1806. 35г
>> qu'ils s'en étoient informés à Ménélas lui-même ; et voici
>n ce qu'il leur en avoit appris : Après l'enlèvement d'Hélène ,
>> une nombreuse armée des Grecs passa dans la Teucride pour
>> venger l'outrage fait à Ménélas. Sortis de leurs vaisseaux, ils
>> n'eurent pas plutôt assis leur camp, qu'ils envoyèrent à Troie
>> des ambassadeurs , au nombre desquels étoit Ménélas. Ces
>> ambassadeurs étantentrés dans la ville, demandèrent Hélène,
>> ainsi que les richesses que Pâris avoit enlevées furtivement ,
» et ils exigèrent une réparation de cette injustice. Les Teu-
>> criens les assurèrent alors et dans la suite , et même avec
>> serment , qu'ils n'avoient ni Hélène , ni les trésors qu'on
>> les accusoit d'avoir enlevés ; que tout ce qu'on leur de-
>> mandoit étoit en Egypte , et qu'on avoit tort de les pour-
>> suivre pour des choses que retenoit Protée , roi de ce pays.
>> Mais les Grecs s'imaginant qu'on se moquoit d'eux , firent
>> le siége de Troie , et le continuèrent jusqu'à ce qu'ils se
> fussent rendus maîtres de cette ville. Quand ils l'eurentprise,
» Hélène ne s'y étant point trouvée, et les Troyens leur tenant
✔ toujours le même langage, ils ne doutèrent plus de ce qu'on
>> leur avoit dit dès le commencement , et ils envoyèrent
» Ménélas lui-même vers Protée , roi d'Egypte.
>> Ménélas étant arrivé en Egypte , remonta le Nil jusqu'a
>> Memphis , où il fit à Protée un récit véritable de ce qui
>> s'étoit passé. Il en reçut toute sorte de bons traitemens : on
>> lui rendit Hélène , pour qui on avoit eu les égards et le
➤ respect convenables , et on lui remit tous ses trésors..
>> Je suis du sentiment des prêtres d'Egypte au sujet d'Hé-
» lène ; et voici quelques conjectures que j'y ajoute. Si cette
>> princesse eût été à Troie , on l'auroit certainement rendue
>> aux Grecs , soit que Paris y eût consenti, soit qu'il s'y fût
> opposé. Priam et les princes de la famille royale n'étoient
>> pas assez dépourvus de raison pour s'exposer à périr , eux ,
» leurs enfans et leur ville , afin de conserver à Paris la posses-
» sion d'Hélène. Supposons même qu'ils eussent été dans ces
352 MERCURE DE FRANCE
>> sentimens au commencement de la guerre, du moins, Iors-
>> qu'ils eurent vu périr tant de Troyens , et qu'en différens
>> combats il en avoit déjà coûté la vie à deux ou trois en-
>> fans de Priam , ou même à un plus grand nombre , s'il faut
>> en croire les poètes épiques; quand Priam auroit été lui-
>> même épris d'Hélène , je pense qu'il n'auroit pas balancé à
>> la rendre aux Grecs , pour se délivrer de tant demaux.
>>D'ailleurs , Paris n'étoit pas l'héritier présomptif de la
>> couronne; iln'étoit pas chargé de l'administration des affaires
>> dans lavieillessede Priam. Hector étoit son aîné, et jouissoit
>> d'une plus grande considération; il devoit succéder àPriam:
>> ainsi , il ne lui eût été ni honorable , ni avantageux de favo-
>> riser les injusticesde son frère; et cela, tandis qu'il se voyoit
>> tous les jours , ainsi que les autres Troyens , exposépour lui
>> à de si grands maux. Mais il n'étoit pas en leur pouvoir de
>> rendre Hélène ; et si les Grecs n'ajoutèrent point foi à leur
>> réponse , quoique vraie , ce fut , à mon avis , par une per-
>> mission du ciel , qui , en détruisant les Troyens , vouloit
>> apprendre à tous les hommes que les Dieux vengent les
>> grands crimes d'une manière éclatante. >>
Avant Hérodote , les savans de la Grèce étoient si persuadés
du séjour d'Hélène en Egypte , qu'ils attribuoient
l'aveuglement d'Homère à la vengeance d'Hélène , qui avoit
voulu punir une fiction injurieuse à son honneur. Le poète
Stésichore étant devenu aveugle , on prétendit également que
c'étoit en punition d'avoir suivi la tradition d'Homère. Platon
dit que ce poète ne recouvra la vue qu'après avoir adressé à la
fille de Jupiter et de Léda une rétractation solennelle de son
erreur impie. Voici comment il s'exprime dans le dialogue
intitulé : Φαιδρος , Phædrus. « Stésichore sut connoître
>> mieux qu'Homère la cause de son aveuglement , et ne re-
>> couvra la vue qu'après avoir chanté la palinodie suivante :
Ουκ εστ' ετυμος ο λογόςατος
Ουδέβας εν νηυσιν εὔσελμοις ,
Ουδ' ικέο περγαμα τροιας.
» Non,
DE
AOUT 1806. 353
Non , il n'est pas vrai que vous soyez jamais descendue
→ aux rivages Troyens. » Dans cette palinodie , Stesichore
avoit imaginé une tradition qui concilioit l'honneur d'He-
-lène avec la tradition d'Homère; il supposoit que Paris ,
en croyant emmener Hélène de Lacédémone , n'avoit emmené
que son fantôme, et que Mercure , par l'ordre de
Jupiter, avoit transporté la véritable Hélène en Egypte où il
l'avoit confiée à la garde du roi Protée. La pièce d'Euripide ,
intitulée Hélène , est fondée sur cette supposition. Dans le
prologue de cette pièce, « Hélène assure que ce n'est pas elle
» qui fut enlevée , mais un fantôme entierement semblable à
>>> elle ; et cela , parce que Junon , piquée de voir le prix de la
» beauté adjugé à Vénus , voulut tromper Pâris par cette
>> fausse apparence. Les historiens et les philosophes suivoient
avec plaisir cette tradition , dont ils s'appuyoient pour
comparer la plupart de toutes les guerres à celle des Grecs et
des Troyens, qui s'étoient battus pendant dix ans pour un
fantôme.
Pour en revenir à Philostrate , quand on le voit copier si
visiblement Hérodote sur ce fait particulier d'Hélène , on peut
conjecturer qu'en parcourant d'autres auteurs Grecs , ony retrouveroit
les traditions vraies ou paradoxales dont il a rempli
sesHéroïques. C'est ce que Photius senable insinuer, quand il dit
que Philostrate étoit rempli de la lecture des anciens auteurs.
Il en étoit si bien rempli , qu'on ne tarde pas à s'en apercevoir
au premier coup d'oeil qu'on jette sur les Héroïques.
S'il accuse les Phéniciens d'être avares , φιλοχρηματοι , longtemps
avant lui , Platon leur avoit reproché το φιλοχρηματον ,
P'avarice. Si Philostrate avance qu' Achille n'aimoitpas d'argent,
Platon avoit dit : « Nous ne conviendrons jamais qu'Achille
>> ait aimé l'argent au point de recevoir des présens d'Aga-
>>>memnon, et d'exiger de Priam une rançon pour le cadavre
>> d'Hector. >> Lorsque Philostate suppose qu'Ajax ne dépouil,
loit jamais ceux qu'il avoit tués sur le champ de bataille,
DE LI
354 MERCURE DE FRANCE ;
1
peut-être lui a-t-il prêté ce beau sentiment d'après un passage
du cinquième livre de la république de Platon , où ce philosophe
dit : « C'est une action basse et honteuse , quand votre
>> ennemi est mort , de traiter encore son cadavre en en-
>> nemi , etc. , etc. » Lorsque Philostrate fait dire à l'autre
Ajax , fils d'Oilée , « qu'il combat , non pour Hélène , mais
>> pour que l'Europe commande àl'Asie, >> cette grande idée du
conflit de l'Europe et de l'Asie se trouve déjà dans Euripide ,
dans sa tragédie d'Hécube , où les Troyennes emmenées en
captivité , s'écrient : << Hélas , nous allons servir dans une
terre étrangère , laissant l'Asie esclavede l'Europe! >> Enfin ,
lorsque Palamède se vantant de ses connoissances astronomiques
, Ulysse lui dit : « Vous feriez beaucoup plus sagement
>>> de vous occuper de ce qui se passe sur la terre , que de ce
>> qui se passe dans le ciel , » ce conseil que Philostrate met
dans la bouche d'Ulysse , ressemble beaucoup à cette maxime
de Démocrite , que Cicéron nous aconservée : Quod est ante
pedes nemo videt , inquit Democritus , et cæli scrutamur
plagas : « Nous ne voyons pas ce qui est à nos pieds , dit
>> Démocrite , et nous avons la folie de promener nos regards
>> curieux dans le ciel. » Ou ,comme a dit La Fontaine :
Pauvre bête ,
Tandis qu'à peine à tes pieds tu peux voir ,
Penses-tu lire au-dessus de ta tête ?
On voit par ces vers de La Fontaine , comment les idées
humaines voyagent de siècle en siècle , et que les modernes
ne sont bien souvent que les échos des anciens. Aussi n'ai-je
garde de faire un crime à Philostrate de ces emprunts ou de
ces imitations (1 ) , qui jettent beaucoup d'agrément et de
(1 ) Il y a pourtant un endroit où Philostrate avoue qu'il ne parle paэ
d'après lui-même. Il ajoute : το υπο ενιων λεγομενον , comme l'ont dit
quelques-uns. Le traitdont il s'agit est ce mot célèbre d'Apollon dans
une épigramme de l'Anthologie , au sujet de l'Iliade et de l'Odyssée :
Je les fis toutes deux , plein d'une douce ivresse ;
Je chantois , Homère écrivoit. Trad. de Boileau .
AOUT 1806 . 355
variété dans les Héroïques; et c'est peut-être une des raisons
pour lesquelles M. Boissonade a préféré cet ouvrage à tous
les autres du même auteur. D'ailleurs , les Héroïques ayant
été défigurées par des éditeurs étrangers , cet ouvrage convenoit
parfaitement au dessein qu'avoit le nouvel éditeur , d'éle
ver à la gloire de la littérature française un monument d'érudition
et de critique. C'est par une suite nécessaire de ce
noble dessein , qu'il a fait usage de la langue latine dans sa
traduction et dans les commentaires qui l'accompagnent ,
la langue latine étant l'idiome commun de la république
des lettres , et le lien de communication entre les savans de
tous les pays et de tous les siècles. Ce travail important ne
pouvoit paroître plus à propos. Les circonstances sembloient
le commander. Il falloit se håter de prouver à l'Europe savante
que notre érudition grecque n'est pas ensevelie avec
M.de Villoison. Ce fameux helléniste a laissé des héritiers
capables de recueillir sa vaste succession , et de tenir après
lui le sceptre de l'hellénisme. La France , par un heureux et
antique privilége , porte toujours dans son sein de quoi
réparer promptement toutes les pertes différentes qu'elle peut
faire. Elle n'en connoît qu'une seule , qui seroit éternellement
irréparable.
De tous les changemens faits dans le texte , aucun ne fait
plus d'honneur à la sagacité du commentateur , que la nouvelle
forme sous laquelle il présente l'hymne que les Thessaliens
venoient chanter tous les ans sur le tombeau d'Achilles
Les anciennes éditions avoient donné cet hymne sous la forme
prosaïque , et la fin n'en étoit pas très-intelligible : θετι
κυανέα , θετι πήλεια, τον μεγαν ετεκες υιον αχιλλῆα, το θνατα
μεν οσον φυσις ἤνεγκε τοι τροια λαχε. Σᾶς δ'οσον αθανατο γενεᾶς
παις εσπασε , ποντος εχει. Βαινεπρος αιπυν τὸνδε κολωνον αχιλ-
λεως. Εμπυρα βαίν' αδακρυτος μετα θυηλας. Θετί κυανέα , θέτι
πηλεια.
Z2
356 MERCURE DE FRANCE ;
M. Boissonade a rétabli très -heureusement cet hymne
sous la forme poétique ; et par des légères corrections , il a fait
disparoître toutes les difficultés de la fin :
Θέτι κυανέα
Θετι πηλεια
Τον μέγαν τεκες ύτον αχιλλέα ,
Το θνατα μεν οσον φυσις
Ηνεγκε, τροια λαχεν
Σᾶς δ'οσον αθανατε γενεᾶς παις
Εσπασε , ποντος έχει
Βαινε πρός αιπύν τόνδε κολωνον ,
Μετ' αχιλλέως εμπυρα, βαῖν᾿
Αδακρυτος μετα θεσσαλιας ,
Θετι κυανια
Θετι πηλεια.
<<Thétis , fille de l'Océan , épouse de Pelée , mère du
>> grand Achille , tout ce qu'il y eut de terrestre et de mortel
>> dans votre fils est enseveli dans les champs Troyens ; mais
>> cette nature divine qu'il a reçue de vous , partage au sein
>>des mers votre immortalité. Venez , illustre déesse , sur la
>> cime de cette montagne sacrée ; venez assister avec joie aux
>> sacrifices que la Thessalie offre aujourd'hui en l'honneur
>>>d'Achille .. »
Onsera étonné peut-être qu'après les corrections les plus
savantes , le commentateur descende àdes explications moins
relevées , et qu'il s'arrête à faire entendre des locutions ou
des mots très - intelligibles. Il auroit pu , dira - t - on , se
dispenser d'avertir qu'αθυρισα doit être pris dans le sens de
παιζεσα, puisqu'on trouve dans les racines grecques , qu'αθυρω
signifie se jouer. Il étoit inutile d'expliquer κρειττω ανθρωπε ,
puisque cet idiotisme tient à la règle du comparatif, exposée
dans toutes les Grammaires grecques. Loin de blâmer ici
M. Boissonade , il faut plutôt lui savoir gré de ces éclaircissemens
superflus , et de cet excès de lumière et de clarté ,
où il n'a été entraîné que par un zèle honorable , et le desir
AOUT 1806. 357
ardent de ranimer parmi nous l'étude de lalangue grecque.
Il a très-bien pensé que dans un siècle de relâchement comme
le nôtre , il falloit encourager la paresse , et vaincre le dégoût
par l'appât d'une facilité engageante. De là cette attention
scrupuleuse avec laquelle sa main prudente arrache jusqu'aux
moindres épines , qui pourroient blesser les pieds trop délicats
sur le chemin de la Grèce.
Ce qui contribue à rendre cet ouvrage un modèle de critique
grammaticale , ce sont les égards et la considération
avec laquelle M. Boissonade traite en toute occasion les
hellénistes nationaux et étrangers. Lors même qu'il combat
leurs opinions de la manière la plus victorieuse , c'est toujours
avec la généreuse politesse de nos héros français , et non la
dureté de ces héros grecs qui traînoient à leur char leurs ennemis
vaincus. Je me permettrai ici une petite observation critique
, uniquement pour ne pas dépouiller totalement les
fonctions de la censure , et pour maintenir à la critique son
droit de présence. M. Boissonade , dans ses notes latines , a
latinisé plusieurs noms de savans. Peut-être auroit- il mieux
valu les laisser tels qu'ils sont dans leur langue. Il est possible
que bien des lecteurs n'entendent pas tout de suite que
Duroeus à Malla , veut dire M. Duraud de la Malle. On
pourra douter également si Nicolinus veut dire Nicole , ou
Nicolin, ou bien Nicolinus ; car les noms latins en us conservent
souvent la même désinence en français. Quant à Millinus
, comme on lit à côté : Magasin encyclopédique ( 1 ) , à
l'oeuvre on reconnoît aussitôt l'ouvrier. Nous voyons dans
les lettres de Descartes , qu'il étoit extrêmement mécontent de
ce que les étrangers l'appeloient Carthesius. Il est à craindre
que les étrangers ne se fâchent aujourd'hui à leur tour , et que
(1) Pour dire : dans le Magasin encyclopédique , M. Boissonade
met quelquefois in MAGASIN ENCYCLOPÉDIQUE. Je pense qu'il faudroit
toutun ou tout autre , et mettre : dans le Magasin encyclopédique ,
qu bien in Farragine encyclopedicá.
3
358 MERCURE DE FRANCE ;
le savant anglais, M. Toup , ne soit pas content de se voir
appelé Toupius. Ce déguisement pourra même le rendre
méconnoissable à bien des lecteurs , qui étant accoutumés à
traduire , par exemple, le mot latin Lælius par Lelie , ou
'Le'ius , seront tentés de traduire de même Toupius , et chercheront
en vain quel est ce savant Toupie , ou Toupius ,
dont s'honore la littérature anglaise. Il est des noms, à la
vérité , qui ne souffrent point de ce travestissement. Ainsi,
dans Schwenghæuserus, on reconnoît sans peine le savant alle.
mand Schwenghæuser ; mais tous lesnoms ne sont pas d'une
fabrique si heureuse , et je suis de l'avis de Montaigne , lorsqu'il
dit : « Ceux qui écrivent en latin l'histoire moderne,
>> devroient bien laisser nos noms tels qu'ils sont; car en les
>>métamorphosant pour les mettre à la romaine, nous ne savons
>> plus où nous en sommes. >>>
Je demande pardon à M. Boissonade de ces observations
minutieuses ; mais la perfection de son travail ne laisse pas
d'autre ressource à la critique.
Que ne m'est-il permis de transcrire ici une dédicace
latine , où l'élégance du style embellit la noblesse du sentiment
! Mais la modestie de celui qui est le digne objet de
ce touchant hommage , seroit blessée du moindre témoignage
qu'on rendroit publiquement aux qualités de son coeur
etde son esprit.
R.
Histoire de la Guerre de la Vendée et des Chouans, depuis
son origine jusqu'à la pacification de 1800; par Alphonse
Beauchamp. Trois vol. in-8°. Prix : 18 fr. , et 22 fr. 50 c.
par la poste. A Paris , chez Giguet et Michaud , imprimeurs-
libraires , rue des Bons-Enfans ; et chez le Normant.
(III et dernier extrait. Voy. les Nos du 26juillet etdu9août.)
TANT de sang répandu n'avoit point encore satisfait les
hommes qui prétendoient alors gouverner la France. Ces légis
AOUT 1806 . 359
lateurs, qui ne reconnoissoient en eux aucune puissance
morale, jugeant des autres par eux-mêmes , se voyoient sans
moyen pour ramener les esprits égarés , troublés , aigris par
le malheur. Effrayés des suites de leurs vengeances , ils se
rassuroient par des vengeances nouvelles. On peut leur appliquer
ces mots profonds de Tacite, qui les peignent d'un seul
trait: pavebant terrebantque. Ils portoient la terreur partout ,
parce qu'ils la portoient dans leur ame. Ils ne voyoient dé
sûreté pour eux que dans la destruction totale de ceux qu'ils
avoient outragés , ruinés , persécutés. Ils se mettoient dans
l'obligation de tout exterminer, puisque tout est lié dans la
société.
-
Le supplice de Phelippeaux , conventionnel délégué
dans la Vendée , de Westermann , de Beysser et de Ronsin ,
généraux divisionnaires ; la mort même du général en
chef Lechelle , que la douleur de la déroute de Laval avoit
conduit rapidement au tombeau, annonçoient ce que la Convention
exigeoit de leurs successeurs. Il ne s'agissoit plus de
combattre : il falloit faire un désert de tout le pays insurgé ,
pour le repeupler ensuite de républicains.
Pour l'exécution de ce dessein , on créa douze colonnes
mobiles , qui furent nommées infernales , parce qu'en effet
ceux qui les composoient paroissoient plutôt sortis des Enfers
que d'aucunpays habité par des hommes. Elles parcoururent
dans tous les sens le théâtre de la guerre; et tout ce qu'elles
rencontrèrent d'êtres vivans et d'habitations , fut'immolé ou
réduit en cendres .
D'Elbée venoit d'être fusillé avec sa femme dans l'île de
Noirmoutiers , reprise sur Charette par le général Thureau ,
qui fit exécuter tout ce qui se trouva dans l'île , quoiqu'elle
n'eût pas été défendue; Laroche-Jacquelin venoit de périr
d'un coup de feu , parti de la main d'un soldat qu'il sommoit
de se rendre; il ne restoit plus que Charette et Stofflet , qui se
réunirent un moment pour faire périr Bernard de Marigny,
commandant de l'artillerie vendéenne , et qui se divisèrent
ensuite pour ne plus s'accorder. Ces deux chefs recueillirent
autour d'eux le peu d'hommes que le seul désespoir poussoit
encore àse défendre , et se soutinrent par la ruse, et quelquefois
par la force , jusqu'au moment où le système de destruction
fit enfin place à des vues plus saines , et à l'esprit nouveau
qui parut après le 9 thermidor. Le proces et la fin de Carrier
achevèrent de les persuader qu'ils pouvoient traiter avec les
républicains , et ils consentirent à une pacification. Charette
parut dans Nantes , entouré de ses officiers; et Stofflet , peu
de temps après , fit sa soumission. Tous deux se flattoient
:
4
360 MERCURE DE FRANCE ,
intérieurement que le prétendant alloit être replacé sur le
trône ; et il y a quelqu'apparence qu'on voulut bien les entretenir
dans cette erreur pour les captiver plus aisément. Tous
deux obtinrent des conditions bien au-dessus de ce qu'ils
pouvoient exiger ; mais fort au-dessous de ce qui auroit été
nécessaire pour assurer leur indépendance.
Tandis que les troubles s'apaisoient sur la rive gauche
de la Loire , M. de Puisaye , successeur du marquis de la
Rouarie , souffloit le feu de l'insurrection dans toute la Bretagne;
et ce qu'on n'avoit pu faire au moment de l'attaque
de Nantes , et ensuite lors du passage de la grande armée ,
il voulut encore l'opérer lorsqu il n'étoit plus temps. Les
détails de toutes ses intrigues et des différentes affaires qui
eurent lieu dans cette province , méritent peu d'arrêter le lecteur.
On a déjà reproché à M. Beauchamp de s'être trop
étendu sur cette guerre connue sous le nom des personnages
obscurs qui l'ont fait appeler la guerre des Chouans , diminutif
de chat-huant , sobriquet donné aux quatres frères Cottereau
, contrebandiers , parce que , dans l'exercice de leur
fraude industrieuse , ils contrefaisoient le cri du hibou , pour
se reconnoître dans l'obscurité de la nuit.
Un seul événement , d'un intérêt supérieur, fixera long-temps
l'attention des politiques et des curieux : je veux parler du
débarquement à Quiberon de tous les émigrés qui s'étoient
mis sous la protection des ministres anglais , et qui furent tous
victimes de leur aveugle confiance. On s'est long-temps
entretenu de cette expédition , sur laquelle on avoit peu d'instructions
détaillées .M. Beauchamp vient d'en recueillir toutes
les circonstances , et de mettre le lecteur en état de se former
une opinion plus éclairée ; mais on sera étonné , qu'après
avoir avancé , comme il le fait , que jam is expedition
ne se présenta plus favorablement, que l'Angleterre, prodi-
Jua son or et ses vaisseaux pour la faire réussir ; après avoir
démontré qu'elle ne manqua que par le défaut d'unité dans
les vues des chefs royalistes, de vivacité dans le commandant
général de l'expédition , M. d'Hervilly, et sur-tout parce que
tous ces fugitifs eurent à combattre un général républicain
qui profita habilement de toutes leurs fautes; qu'après avoir
fait connoître , dis-je , que les causes de leur défaite sont
étrangères aux ministres anglais, il attribue néanmoins à leur
politique le malheureux succès de cette expédition. Il semble
que, dans une accusation de cette gravité, l'historien auroit
dû s'accorder un peu mieux , et s'appuyer sur des raisons
toutes différentes ; car, sijamais expédition ne se présenta
plusfavorablement, elle a pu être tentée sans dessein secret .
AOUT 1806. 361
de consommer la perte de ceux qui devoient l'entreprendre ,
de cinq ou six mille guerriers qui ne demandoient qu'à être
transportés sur leur sol natal, pour y conquérir leurs foyers
et leur état. Si tous les secours en armes , en vivres , en vaisseaux
et en argent , leur ont été prodigués pour la protéger,
on ne peut pas dire qu'on les leur ait accordés dans la vue
cachéede la faire manquer ; si l'escadre anglaise s'est fait jour,
par la force , devant la baie de Quiberon, et s'est par conséquent
exposée aux chances d'un combat dont le succès étoit
hasardeux , on ne doit pas en conclure qu'elle n'a couru
aucun danger. Si , après le débarquement, les chefs français
ne se sont point accordés ; s'ils ont perdu des momens précieux
à délibérer ; et si , lorsqu'ils ont agi , ils n'ont point
fait ce qu'il falloit faire ; s'ils se sont amusés à s'enfermer dans
une petite langue de terre , comme pour donner le temps à
toutes les forces de la république de se réunir et de venir les
accabler, au lieu de se présenter hardiment , de déconcerter
un ennemi divisé et troublé , de relever par leur audace
tous les courages abattus , et d'appeler à eux tous les Bretons
qui n'attendoient que des chefs expérimentés ; si , après avoir
été vaincus et désarmés , sous promesse de la vie , on les a
néanmoins livrés à une commission révolutionnaire , composée
d'étrangers , pour obtenir plus sûrement leur condamnation
, peut-on dire que tous ces forfaits avoient été
calculés d'avance , et que le cabinet de Londres savoit au
juste tout ce qui devoit arriver ? De deux choses l'une; ou
M. Beauchamp a mal rapporté les événemens , ou les inductions
qu'il en tire sont fausses. Un historien ne doit pas avoir
une opinion qui ne soit solidement établie sur des faits , et il
ne faut pas qu'on puisse interpréter ces faits de deux manières
absolument opposées. Ceux qui cherchent la raison de la conduite
des hommes dans leur seul intérêt, reconnoîtront ici
que le gouvernement anglais n'avoit plus rien à craindre de
tous les marins qui se trouvoient dans cette expédition , puisqu'ils
étoient sous sa dépendance, hors de leur pays , et proscrits;
qu'il avoit, au contraire, beaucoup à redouter des
principes de ceux qui gouvernoient alors en France , et que
son intérêt le plus pressant étoit de les occuper tellement
dans l'intérieur, qu'ils ne pussent plus rien entreprendre au
dehors: d'où il faudra conclure que ce n'étoit pas pour les
faire exterminer sur le rivage , ni même pour les exposer à
une perte certaine qu'ils avoient été débarqués , sur-tout si
l'on admet , avec l'historien, que jamais expédition ne se présenta
plus favorablement. Ily eut sans doute des fautes capitales
commises dans l'exécution des desseins du ministère
362 MERCURE DE FRANCE ,
britannique ; mais ce ministère n'est pas infaillible , il n'a
pas toute la prudence humaine en partage , et sa générosité
ne va pas jusqu'à protéger des fugitifs aux dépens de ses
propres intérêts.
Le projet étoit de surpendre Saint-Malo dans le temps
même où les émigrés débarqueroient à Quiberon , et de rallumer
la guerre de la Vendée, en excitant Charette et Stofflet
àreprendre les armes. On peut croire que le mouvement qui
se fit alors dans ces diffférentes provinces auroit pu devenir
fatal aux républicains , si l'harmonie s'étoit établie entre toutes
les parties de ce grand corps ; mais elles furent toutes livrées
à leurs petites opérations particulières ; et il ne fut pas bien
difficile d'en venir à bout, après que la tentative sur Saint-
Malo eut été découverte, et que toute la politique anglaise eut
êtédéconcertée à Quiberon. Charette et Stofflet furent encore
abandonnés à leurs propres forces; et le général Hoche , qui
venoit de vaincre les émigrés et les Chouans , passa la Loire ,
pour poursuivre deux chefs que leur précédente soumission
transformoit en parjures.
Le frère du prétendant, que les vaisseaux anglais promenoient
le long descôtesde l'ouest, venoit de paroître à l'Isle-
Dieu; maís, après avoir promis qu'il alloit se réunir aux intrépides
Vendéens , il fit informer Charette que la saison étoit
trop avancée pour permettre à la flotte anglaise de garder sa
station, et qu'elle alloit se rendre à Jersey, pour y attendre
úne circonstance et un temps plus favorables. Charette , qui
étoit allé au-devant de lui à la tête de quinze mille hommes ,
dit à l'officier qui lui apportoit cette nouvelle : «Allez annon-
>> cer à vos chefs que vous m'avez apporté l'arrêt de ma
>> mort , et qu'il ne me reste plus qu'à périr les armes à la
>> main. >> En effet, depuis cet instant, le découragement se
mitdans sa petite armée : sans combattre , elle s'affoiblissoit
chaque jour par la désertion; et en combattant, elle hâtoit
encore sa ruine. Le général Hoche vint la consommer par
des mesures tout à- la-fois sages et vigoureuses.
Il commença par calmer les esprits, en protégeant ouvertement
l'exercice du culte. Tous les cultivateurs qui ne voulurent
plus se dévouer pour une cause désespérée, purent rentrer
paisiblement dans leurs habitations , et reprendre la culture
de la terre , négligée depuis trois ans. Les armées républicaines
, déjà épurées , avoient un tout autre esprit que celui
qui les animoitlorsqu'elles étoient commandées par des dévastateurs
cruels ou cupides. On les répartit sur tous les points
principaux du théâtre de la guerre; on intercepta la communication
entre les deux armées de Charette et de Stofflet ; on
AOUT 1806 . 363
eur suscita de nouveaux ennemis sous leurs propres drabeaux;
et , lorsqu'ils ne furent plus entourés que d'un petit
nombre de défenseurs affidés , on se mit à leur poursuite
comme on auroit pu faire contre quelque bête farouche.
Stofflet, trahi par un paysan , fut arrêté le premier , avec un
de ses aides- de-camp qui ne voulut point se sauver. Stofflet
acha , en se défendant, de se faire tuer sur la place; mais,
accablé par le nombre , il se vit garrotter ; et aussitôt on le
ransporta dans les prisons d'Angers, où une commission
militaire le condamna, lui et son ami , à passer par les armes.
Il mourut en guerrier; et ses derniers mots exprimerent un
voeu digne d'un défenseur de la royauté.
Charette subit bientôt le même sort à Nantes , où il fut
conduit et promené dans les rues au son d'une musique mili-.
aire. Son courage ne se démentit pas au milieu de ce specacle
barbare : « Arrivé au lieu de son exécution', dit M. Beau
› champ , il ne voulut point se mettre à genoux , ni souf
frir qu'on lui bandât les yeux. Il aperçoit les soldats prêts
→ à faire feu sur lui , découvre sa poitrine , leur donne lui-
› même le signal , tombe et meurt en criant : Vive le roi ! »
Telle fut la fin de deux hommes qu'une même destinée
itcombattre pour la même cause sur la fin de leur carrière ,
quoiqu'ils n'eussent point reçu une même éducation, et qu'ils
ne fussent point amis: tous deux d'une bravoure éprouvée;
Stofflet plus intrépide , Charette plus instruit et plus en état
de se faire obéir et respecter: tous deux trop attachés à leur
renommée personnelle ; mais tous deux en état de rendre de
grands services , si leur courage et leur orgueil avoient été
dirigés et maîtrisés par un chef suprême.
Après leur mort , toute la Vendée se soumit; et les Chouans,
se voyant désormais sans appui , sans chefs et sans espérance ,
posèrent également les armes . Ils avoient perdu à Quiberon ,
entr'autres personnages distingués , le jeune Sombreuil, dont le
nom sera conservé dans l'histoire à côté de celui des d'Elbée,
Bonchamp , Lescureet Laroche-Jacquelin. Quant à M. de
Puisaye , il trouva le moyen de se sauver et de se retirer au
Canada. Hy eut encore quelque mouvement sur les deux
rives de la Loire en 1799, deux ans après la pacification ;
mais il fut aussitôt arrêté. Tout ce beau pays jouit depuis ce
temps de la plus profonde tranquilité ; et , de toutes parts, on
s'empresse d'effacer les traces d'une guerre désastreuse , qui a
bien démenti l'idée que Mirabeau se faisoit de la nation franraise
, lorsqu'il disoit qu'elle n'auroit pas même l'honneur
d'une guerre civile.
M. Beauchamp n'a riennégligé pour compléter le tableau
364. MERCURE DE FRANCE ,
qu'il avoit à présenter de cette double guerre; mais c'est surtout
dans la peinture de celle de la Vendée qu'il s'est distingué
par l'exactitude dans le récit des faits et la vérité dans
Ja description des lieux. On sent qu'il a conversé avec les
acteurs de cette longue tragédie qui ont heureusement
échappé au désastre du dénouement , et qu'il a visité le
théâtre de leurs exploits. Ce qu'il raconte de la guerre des
Chouans , paroit avoir été puisé dans les Mémoires particuliers
et dans les Correspondances qui ont été publiées à l'issue
de cette guerre , plutôt que dans le souvenir des hommes qui
l'ont faite ; mais elle ne comportoit ni le même intérêt, ni
par conséquent les mêmes soins Avant et après l'affaire de
Quiberon, ce n'est qu'une suite d'entreprises mal concertées,
de rencontres et de combats particuliers , sans résultats imper.
tans, dont le récit peut flatter quelques contemporains , mais
qui n'occupera que peu de lignes dans l'histoire. S'il y a
quelques reproches à faire à M. Beauchamp , c'est d'avoir
donné trop d'attention à ces petits détails , qui figurent mal
à côté des grands caractères et des actions éclatantes dont
l'autre partie de son ouvrage se trouve remplie. Celle-ci , qui
gagueroit encore à être abrégée , excite cependant un intérêt
très-vifet bien soutenu : les caractères sont parfaitement traces,
et le style est partout approprié au sujet : quelques néologismes
seulement s'y font remarquer de loin à loin , et rappellent
, d'une manière désagréable, le temps barbare de
notre révolution; mais il est aisé de les faire disparoître dans
une nouvelle édition ; et lorsque M. Beauchamp voudra
rendre son ouvrage aussi utile aux hommes qu'il est maintenant
curieux , il ne lui faudra que le resserrer davantage , et
que faire sortir les réflexions d'un fonds plus solide de principes
religieux et politiques. Il évitera , par-là , quelques
erreurs de jugement qui lui sont échappées : la même action
ne sera pas tout à-la-fois louée dans les uns et blåmée dans
les autres ; et jamais il ne lui arrivera de confondre la résistance
à la tyrannie avec la révolte contre l'autorité légitime.
G.
Recueil de Lettres écrites à Grétry , ou à son sujet; par
Hypolite de Livry. Un vol. in-8°.,3 fr. , et 3 fr. 75 c. par
la poste , chez Ogier, imprimeur , rue Saint-Louis-Saint-
Honoré.
Dans la foule des brochures qui paroissent en ce moment,
celle-ci se fait distinguer par l'excèsdu ridicule. Ily est même
AOUT 1806. 365
porté à un tel point , que je me serois dispensé d'en rendre
compte , si un motif entièrement étranger à l'ouvrage ne
m'avoit enfin déterminé à le faire. Je demande donc un peu
de patience à nos lecteurs : mon objet n'est pas de prouver
queM. Hypolite de Livry est un mauvais écrivain , mais de
montrer que la philosophie tombe tous les jours plus bas ,
et que bientôt , loin de chercher à la combattre , nous serons
obligés d'en avoir pitié.
Ily a deux choses dans le monde que M. Hypolite de
Livry préfère à tout : ce sont de belles mains , et la musique
deM. Grétry. Voilà d'abord la grande vérité que cet auteur
a entrepris de développer. Or , son goût pour les belles
mains est tel , qu'il ne peut en supporter la vue , et que pendant
deux ans entiers , il s'est privé d'aller aux Italiens enten-
Ire sa musique favorite , uniquement parce que l'actrice, qui
a chantoit , avoit une main dont il redoutoit l'influence. « Ce
trait de ma vie , dit-il , n'en sera sûrement pas le moins
⚫saillant dans l'histoire que j'en compte écrire un jour.... Les
femmes sur-tout ne pourront pas refuser un soupir aux
souffrances d'un être qui les aima à ce point , ni méconnoître
l'inconcevable empire qu'eut toujours sur mon ame
Dune belle main
Je dois rendre justice à cet auteur : il a une éloquence qui
ui est propre , et qui est tellement nouvelle , que je suis
obligé de créer pour elle un nom nouveau. Je l'appelle donc
'éloquence des points d'admiration ; et comme nos lecteurs
seroient peut-être embarrassés à s'en former une idée , je vais
eur en citer quelques exemples. Dans une occasion , M. Hypoite
de Livrydit :
!!! ???
Bientôt l'enthousiasme l'entraîne , son style s'élève, et il
Pécrie :
!!!!!!
Enfin , il ne peut plus contenir le dieu qui l'agite ; et tout-
-coup il éclate de la manière suivante :
!!!!!!!!!!!!!!
Quelle verve ! quelle chaleur ! comme ces expressions sont
rûlantes ! Cela n'a coûté ni travail ni réflexion : cela coule de
ource.... Je prie le lecteur de croire que j'ai cité très-fidelment
, et que je n'ai pas ajouté un seul point.
Lorsque M. Hypolite de Livry daigne descendre au langage
ommun , ses expressions ne sont pas moins singulières. II
crit à un artiste qu'il avoit chargé de faire la statue de
1. Grétry : « Trempez votre ciseau dans les eaux du Sylvain ,
366 MERCURE DE FRANCE ,
>> pour l'imprégner du sentiment de son auteur ..... Com
elle doit être pure la source d'où découle de pareilles eaux
Il écrit à M. Grétry lui-même : « Vos ouvrages vous veng
>>>>ront de votre mort , en en faisant dans tous les siècles
juste censure. En disant : Gréiry exista , on sera honte
>> d'exister soi-même, de jouir d'une vie dont il sera privé
Ailleurs il lui dit, en parlant du Sylvain : « Vos ouvrage
>>>Monsieur , portent tous l'empreinte de leur origine....Ma
>> aucund'eux ne ressemble au Sylvain; aucun d'eux ne pe
>>soutenir le parallèle avec cet inconcevable et immortel ohe
>> d'oeuvre..... Emblème de la vérité , il ne peut pas plus pe
>> rir qu'elle. Source du sentiment, elle doitdans tous les ag
>>>lui fournir le tribut de ses eaux. Tant que les hommes com
>> serveront les principes élémentaires de leur être.... , on vier
>>dra se désaltérer à cette source abondante, on y viendra pu
>>ser les plus délectables émotions. Tant qu'un seul être, enfu
>>>conservera dans son ame le secret précieux des trésors d
>>cette source , elle ne cessera point de couler. » Il y a beau
coup d'eaux dans toutes ces phrases, et fort peu de sens ; mal
je les cite telles qu'elles sont; je ne me suis pas chargé de le
expliquer.
در
Revenons maintenant. M. Hypolite de Livry n'avoitd'abon
pas le projet de faire imprimer ces lettres. « J'avois , dit-il
>> si peu l'intention..... de les publier , que j'en ai plus de cim
>>>cents autres écrites à diverses personnes , et sur divers sujet
qui n'ont jamais passé les limites de mon secrétaire, quon
>>que commencées depuis quatorze à quinze ans. » Cela e
clair. Comment s'imaginer , en effet , qu'un homme qui n'
pas encore publié cinq cents lettres , qui ne sont pas encor
achevées , ait pu avoir l'intention de faire imprimer celles
ciqui le sont?Du reste , sans nous amuser à chercher si cette
preuve est bonne ou mauvaise , nous pouvons assurer que
M. de Livry n'a pas l'air d'avoir de grandes prétentions an
talent de bien raisonner. Sa manière d'écrire annonce pluto
une tête exaltée qu'une tête à profondes réflexions; et sic
n'étoit qu'il veut paroître un peu philosophe , je serois porte
à croire qu'il ne seroit pas faché de paroître un peu fou.Void
surquoi jeme fonde :
Après nous avoir dit que de ses cinq cents lettres commen
cées depuis quinze ans , aucune n'a passé les limites de sou
secrétaire , ce grand homme ramasse tous ses chiffons. De l'
il détache le paragraphe suivant : « L'expectative de l'anéan
>> tissement n'est assurément pas une assez belle chose pour
être fort empressé d'accélérer le moment qui doit nous
>>conduire; et si nombre de gens ( qui ont apparemment
AOUT 1806. 367
>> bonnes raisons pour ne pas craindre la dissolution de leur
>> ame..... ) , sont sur cet article d'une indifférence parfaite ,
- > moi , qui ne crois pas avoir les mêmes motifs de tranquillité,
>>j'avoue qu'il m'est impossible d'envisager sans effroi.... un
» moment qui doit..... vouer au néant une ame qui avoit en-
1 » trevu l'éternité. » Ce beau paragraphe m'en rappelle un
autre qui se trouve dans une de ces lettres achevées qu'il ne
vouloitpas faire imprimer. « La dissolution de notre étre ,
» dit-il à M. Grétry , est la chose du monde qui m'épouvante
>> le plus. Combien de fois , depuis que j'existe , en aurois-je ,
>> sans cette horreur , devancé le redoutable instant ?>>>Pour le
coup, c'est cela qui est clair; c'est-à-dire qu'il se seroit tué ,
s'il n'avoit pas craint de mourir.
«Dans un autre endroit je disois ( c'est M. de Livry qui
» parle ) : Comment pourrois-je être heureux sur une terre
>> où planent sans cesse le malheur et la mort? Une autre fois
>> jedisois:Qu iln'ya quedescrimes et des maux. Uneautre fois:
» Les scènes qui se passent sur sa surface sont toutes , à quel-
>> ques exceptionsprès, ou criminelles, ou monotones, etc.etc. »
Comme cela est neuf et piquant ! Et quel dommage que
M. Hypolite de Livry n'ait pas publié un plus grand nombre
de ses fragmens ! Mais il faut espérer que dans l'histoire de sa
vie il lâchera la bonde , et qu'il versera enfin sur nous son
secrétaire tout entier.
J'aurois pu , dans les 157 pages qui forment cette brochure,
ramasser beaucoup de choses pareilles; mais , à force d'extravagance
, elles auroient fini par ennuyer le lecteur : je me
borne donc à citer le dernier paragraphe qui ne se lie à rien ,
qui ne signifie rien ; mais qui suffira peut-être pour donner
une idée de tout le reste. Le voici donc :
« Gluck, Grétry , Voltaire , Rousseau , Young , La Fon-
>> taine , Fénélon , Buffon , Newton, Archimède , Socrate ,
>> Epicure , Diogène , Lucrèce , Sénèque , Lucain , Néron ,
>>Marc-Aurèle , Bélisaire , le prince Eugène , Turenne ,
>>Bayard , Le Kain , Garrick , Shakespeare , Malesherbes ,
>> Angrand-Dalray , Paris de Montmartel , César, Alexandre ,
>> Annibal , Pierre IT , Charles XII , Charles-Quint , Henri IV
Sully, Jésus-Christ , Mahomet......... et moi. » Et ensuite?
Et ensuite, on trouve ce mot Fin. Explique qui voudra cette
réunion bizarre de noms ! Je dois pourtant avouer qu'il y en
a un que j'ai cru devoir omettre. Monintention n'est point
d'attirer l'animadversion de l'autorité contre les insensés qui
se disent des philosophes ; je ne veux que prouver qu'ils sont
des insensés , et je saisis pour cela toutes les occasions qui se
présentent.Du reste , si M. Hypolite de Livryades préten
368 MERCURE DE FRANCE ;
tions à la philosophie , il n'en a pas aux lumières; c'est une
justice que je ne puis m'empêcher de lui rendre avant de
finir. Il nous prévient lui-même que de tous cesfameux personnages
dont il vient d'accumuler les noms, il ne connoît
tout juste que les noms seuls; et qu'excepté deux on trois volumes
de Voltaire , et quelques fragmens de Rousseau , il n'a
jamais rien lu de sa vie. Mais pourquoi alors se fait-il imprimer
? GUAIRARD.
VARIÉTÉS.
LITTÉRATURE , SCIENCES , ARTS , SPECTACLES , ET
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Discours prononcé dans la séance publique , tenuepar la
classe de la langueetde la littératurefrançaises de l' Institut
national, le 15 août 1806 , par M. Daru , élu à la
place vacante par la mort de M. Collin-d'Harleville.
MESSIEURS ,
« LES amis des sciences et des lettres qui , aux jours de vos
solennités , se pressent dans cette enceinte , éprouvent une
émulation louable qui leur fait ambitionner , comme la plus
flatteuse récompense, l'honneur d'être adınis parmi vous. Mais
celui qui , graces à vos suffrages , voit son nom inscrit sur
votre liste à la suite de tout ce que la nation et l'Europe
offrent de plus illustre , cominence à se reprocher son ambition
, au moment où elle est satisfaite .
>> Ce sanctuaire où tout ce que l'antiquité nousa transmis est
recueilli , où tout ce que l'âge présent découvre est examiné ,
où tout ce qu'on invente vient recevoir un nouveau degré de
perfection; ces talens divers qui promettent à la postérité de
nouveaux sujets d'admiration et de reconnoissance , ces marbres
mêmes qui décorent le lieu de vos assemblées et dans lesquels
son imprudence ne voyoit naguère qu'un objet d'émulation
, tout l'avertit aujourd'hui de son insufiisance en lui
rappelant quels hommes ont honoré la place où il lui est
: permis de s'asseoir.
>> Le premier tribut que vous doit sa reconnoissance est de
vous retracer tout ce que fut son prédécesseur , tous les regrets
qu'il vous laisse ; et plus le sujet est riche , plus celui
qui vient l'entreprendre est averti que ce n'étoit pas à lui de
letraiter. Quand on a été l'admirateur de M. Col in-d'Harleville
, quand on a ambitionné le titre de son confrère et de
son
AOUT 1806. 369
sonami , ondoit éprouver quelqu'embarras de n'être que
son successeur. Dans un héritage littéraire , il n'y a que des
titres a recueillir , et celui qui vous les laisse ne vous transmet
point en même temps ce qu'il faudroit pour en sou
tenir l'éclat. Mais vous avez prévu que ces titres deviendroient
unpuissant encouragement , lorsqu'ils ne sont pas une récompense
; et vous avez permis de penser qu'à défaut de mérite
personnel , vous compteriez pour quelque chose l'admiration
sincère et raisonnée du mérite d'autrui.
» On est loué le premier jour qu'on s'assied dans une académie;
on estjugé le jour qu'ony est remplacé. Heureux les
écrivains pour qui ce second jugement ne differe point du
premier!
>> Ici , Messieurs , en venant vous entretenir de M. Collind'Harleville
, je n'aurai du moins qu'à vous rappeler ce que
vous avez pensé , ce que vous avez entendu. L'illustre auteur
du Vieux Célibataire a déjà vu sa réputation confirmée par
deux jugemens : celui du public , ce juge si dangereux, parce
qu'il est passionné ; et celui de la critique , ce juge encore
plus redoutable , par cela même qu'elle cherche à se défendre
de toute émotion.
>> Né sans fortune , destiné par sa famille à l'étude des lois ,
condamné à la commencer par la pratique des formes judiciaires
, M. Collin ne put oublier les charmes qu'il avoit déjà
trouvés dans le commerce des Muses. Bientôt cejeunehomme
dont les succès et la docilité avoient fait concevoir à sa famille
d'heureuses espérances ne fut plus qu'un rebelle , transfuge
de l'étude de son procureur , accablé sous le poids de l'indignation
paternelle , et retiré ou caché dans un modeste asile ,
avec deux amis aussi pauvres et peut-être aussi coupables que
lui.
>>M. Collin a consigné lui-même cette partie de son histoire
dans une jolie pièce dont on me permettra de citer ici
quelques vers :
... Cet aniour des vers , Dieu sait s'il m'a coûté !
Si je jouis un peu , je l'ai bien acheté.
Monpère, je suis loin d'accuser ta mémoire ;
Me préserve le Ciel d'une action si noire!
Mais tout autre à ta place eût fait ce que tu ſis ;
Tu dus avec chagrin voir ton huitième fils
Prendre l'essor an gré d'une verve indiscrète.
Endépit de tes voeux vouloir être poète,
Mauvais poète encor , car cela se pouvoit ;
Je me crus inspiré , mais rien ne le prouvoit;
Presque toujours un père à bon droit se défie ,
Etc'est l'événement qui seul nous justifie.
Oui,je regrette encor mon obscure retraite ,
Aa
370 MERCURE DE FRANCE ;
L'humble toit dont trois ans j'occupai le plus haut ,
Que je serois faché d'avoir quitté plutôt.
C'est-là que j'ai trouvé quelques amis bien chers ,
Comme moi possédés par le démon des vers ;
Orphelins comme moi du vivant de leurs pères ;
Nous nous en consolions , nous nous aimions en frères ,
Nous n'avions pas le sou; mais nous étions contens :
Nous étions malheureux , c'étoit-là le bon temps.
» Ceux qui ont connu ses sentimens pour sa famille , peuventjuger
que cette résistance supposoit du courage. Ce courage
étoit celui du talent qui sait persister dans sa résolution ,
et la justifier par des succès. L'Inconstant parut, et les applaudissemens
du public vinrent réconcilier l'auteur avec des
parens qui n'avoient pas ambitionné pour lui tant de gloire.
>> Les gens de goût remarquèrent dans cette comédie un
plan sage , une gaité douce , un dialogne naturel , une versification
pleine de graces. Ces qualités importantes sont
celles qui distinguent principalement le talent de M. Collin.
Il les manifesta dans son premier ouvrage , et il ne les a jamais
démenties. Les Chateaux en Espagne et l'Optimiste vinrent
confirmer les espérances qu'on avoit conçues de l'auteur de
l'Inconstant , et la France eut à se féliciter d'avoir un nouveau
poète comique.
>> Pour mieux apprécier le mérite de ces productions , il
ne faut que se rappeler quel étoit alors l'état de la scène.
>> Les observations sur l'art dramatique sont des expériences
sur les passions des hommes rassemblés , et elles ont cet intérêt
particulier qu'elles ne conduisent pas seulement à juger
le goût et la littérature des peuples , mais qu'elles peuvent
encore faire connoître leurs moeurs et les diverses circonstances
de l'ordre social. Les spectacles ne furent d'abord qu'un
amusement. Ils naquirent chez un peuple spirituel , léger ,
malin, qui prenoit part au gouvernement des affaires publiques
, et aimoit à se venger de ceux qui les dirigeoient. Aussi
ne faut-il pas s'étonner que les plus anciennes comédies ne
soient que des pièces de circonstance , des satires personnelles,
et que l'autorité qui n'avoit pu défendre l'odieux Cléon , ait
laissé immoler Socrate.Aristophane servoit les passions de ses
auditeurs , et étoit trop bien récompensé par leurs applaudissemens
pour chercher un succès moins éclatant et plus douteux
, en se proposant de perfectionner la morale. Ses successeurs
eux-mêmes ne s'en occupèrent pas. La satire personnelle
leur étoit interdite; ils ne songèrent point à la ressource
que leur offroit la satire générale des moeurs. L'effet de leurs
pièces n'eût été que foible devant des spectateurs accoutumés
des personnalités piquantes. Ils essayèrent de flatter la mulA
AOUT 1806.
5.
cen
titude par la peinture des passions désordonnées. Les pièces
de Ménandre que Térence nous a transmises , sont le tableau
des moeurs d'une jeunesse dépravée , et elles attachent , comme
nos romans , par l'intéret et la curiosité. A mesure que les
observations se sont multipliées sur les devoirs et les rapports
de la société , la morale a été réduite en préceptes , la raison
modéré les écarts de l'imagination , on a distingué les passions
du sentiment , le goût s'est formé , même avant qu'on
eût inventé ce mot, et les meilleures comédies ont dû être
l'ouvrage des hommes les plus réfléchis .
a
>> L'histoire de la comédie est la même chez les peuples
modernes. Les plus anciennes pièces , celles du théâtre espagnol
, sont moins remarquables par la peinture des caractères
que par la multiplicité des événemens qu'elles présentent , par
l'intérêt de curiosité qu'elles excitent ; c'est l'imagination qui
y domine , c'est l'imagination qu'elles attachent. Chez les
nations plus libres , la comédie a été plus satirique ; elle s'est
montrée plus licencieuse chez les peuples corrompus. Un
heureux concours de circonstances fit naître la comédie de
moeurs : il fallut un gouvernement fort pour empêcher lés
excès de la satire , un respect public des choses sacrées pour
écarter la licence, une habitude générale des égards de la
société pour commander ce badinage ingénieux qui ne fait que
soulever le masque en riant au lieu de l'arracher ; enfin la
connoissance des principes du goût et de la morale, pour faire
deviner à un philosophe que l'objet de la comédie étoit de
corriger les hommes , et qu'elle devoit chercher à plaire par
lapeinture des moeurs.
-)) Mais à mesure que la civilisation s'est perfectionnéee ,, la
délicatesse a remplacé la franchise , le vice lui-même a exigé
des ménagemens , la politesse a conseillé la dissimulation ;
la plaisanterie, qui avoit succédé à la satire , a éprouvé ellemême
le reproche d'être trop directe , trop sévèré , et de là
est né ce persifilage qui ne se laisse apercevoir que par les
initiés , et qui a fait naître chez tous ceux qui étoient condamnés
à l'entendre, la prétention de se faire remarquer par
leur finesse et par leur pénétration.
>>> Cette affectation de tout entendre à demi - mot a fait
prendre l'habitude de tout laisser à deviner. Il s'est établi un
défi entre la finesse des lecteurs et celle des écrivains . Dès-lors
le langage , les manières ont pris un caractère de subtilité ,
toutes les différences n'ont plus consisté que dans des nuances
délicates ; les couleurs n'ont été que pâles à force d'être adou
cies. La similitude des apparences a confondu tous les rangs
de la société ; le financier s'est exprimé comme le grand seigneur,
l'homme de cour comme l'homme de lettres , et les
Aaa
1
372 MERCURE DE FRANCE ;
tableaux de la scène , devenus des miniatures , ont perdu tout
leur effet. Il a bien fallu que les auteurs comiques sacrifiassent
au goût de leurs contemporains; et comme la délicatesse de
ces spectateurs ne permettoit pas qu'onles peignît eux-mêmes,
il a bien fallu, faire pour la comédie, des moeurs de convention.
>> Il est assez probable que du temps d'Aristophane , les
moeurs ressembloient à-peu-près à celles qu'il a peintes ; que
du temps de Ménandre , et à l'époque où vivoit Térence , les
jeunes gens se livroient à la société des courtisanes , parce
que les femmes honnêtes restoient dans l'intérieur de leur
maison; que les espagnols contemporains de Calderon , se
livroient à la galanterie romanesque , couroient les aventures ,
donnoient ou recevoient fréquemmentde grands coups d'épée.
Ces poètes paroissent avoir représenté assez fidellement les
moeurs de leur contemporains; mais ceux de notre sièclen'ont
osé le faire , parce que leurs contemporains auroient trouvé
grossière une peinture qui n'auroit été que fidelle.
>> Toutes nos comédies représentent un tuteur jaloux , une
passion naïve de deux jeunes gens contrariés par quelques
obstacles , un mariage d'amour. Ce n'est point là l'histoire de
la société actuelle , et cependant tous les spectateurs auroient
crié au scandale si le jaloux eût été un mari au lieu d'un
tuteur.
>>Après avoir adopté ce système dans la construction de
la fable dramatique , les auteurs ont été conduits à établir
aussi des caractères de convention, ou plutôt des personnages
imaginaires qui ne sont guère plus dans la nature que les
matamores et les capitans.
» Si ces observations sont justes , elles expliquent et elles
justifient en partie les diverses tentatives que les auteurs de ce
siècle ont faites pour réussir devant des spectateurs aussi susceptibles
, et trop corrompus pour n'être pas excessivement
délicats.
>> Les uns , comme Marivaux , ont substitué une finesse recherchée
à la peinture franche des passions; ils ont négligé
de tracer des caractères pour analyser des sentimens. D'autres
ont cru que le sentiment pouvoit suppléer à tout , et ils ont
transporté le pathétique de la tragédie dans la comédie ;
d'autres avoient pris pour modèle une nature factice et pour
système une subtilité qui , par malheur, avoit réussi quelquefois.
Enfin, l'auteur de Figaro avoit ramené sur le théâtre la
comédie antique avec la satire personnelle , le mépris des
règles , quelquefois l'oubli de la décence, le mélange de tous
les tons, les pointes , l'emphase , l'esprit , la gaité , les effets
dramatiques; et telle est lamalice humaine , que jamais on
n'avoitvu d'exemple de succès pareils aux siens.
AOUT 1806. 373
>> C'étoit une chose assez remarquable pour ceux qui jugent
des moeurs par le goût des peuples , de voir le même public
applaudir tour-à-tour les subtilités de Marivaux , les drames
et les satires de Beaumarchais. On aimoit les subtilités , parce
que la société étoit rafinée ; on accueilloit les drames , parce
qu'on affectoit le sentiment aux dépens de la morale ; et on
osoit applaudir la satire , parce qu'on s'essayoit à mépriser
l'autorité.
>> Je sais qu'il a fallu que chacun de ces auteurs eût un
certain talent pour se faire pardonner les défauts visibles du
genre qu'il avoit embrassé ; les saillies de Beaumarchais surtout
et sa vivacité demandoient grace pour ses fautes ; mais
ce genre n'en étoit pas moins vicieux , les succès de ces auteurs
n'étoientqu'un dangereux exemple , et M. Collin eut le mérite
de s'en écarter.
>> On lui reprocha cependant d'avoir peint dans ses trois
premiers ouvrages des caractères qui ne diffèrent que par des
nuances; c'est l'auteur lui-même qui nous l'apprend. On
avoit dit que ces trois comédies n'étoient qu'une pièce en
quinze actes , ce mot avoit circulé, et cette opinion s'étoit
établie. Mais les mêmes critiques n'auroient pas manqué de
blåmer M. Collin ( et c'eût été avec bien plus de justice ) , si
un personnage donné pour inconstant au commencement d'un
ouvrage , eût été optimiste à la fin. Qui ne voit que l'inconstant
n'est tel que parce qu'il est mécontent de tout , et que
l'optimiste est précisément l'opposé de ce caractère ? Qui ne
voit que le faiseur de châteaux en Espagne met ses jouissances
dans l'avenir , et l'optimiste dans le présent ?
>> Il ne falloit pas un esprit d'observation bien exercé pour
apercevoir , je ne dis pas les nuances , mais les différences
qui distinguent ces trois caractères. L'inconstant est remarquable
par la mobilité de son humeur ; l'homme aux châteaux
par ses riches espérances ; l'optimiste, par les raisons qu'il
trouve d'être toujours satisfait. Florimon se dégoûte , Dorlange
projette , et M. de Plainville sourit à tous les événemens .
Tandis que le premier se lasse du présent, et que le dernier
cherche des prétextes pour s'en féliciter , Dorlange jouit par
son imagination de ce qu'il n'a pas encore. L'inconstant est
un caractère; l'homme aux châteaux , un maniaque ; l'optimiste
, un homme systématique. Aussi , nous sommes tous
plus ou moins inconstans, nous faisons tous des châteaux en
Espagne; mais les optimistes sont rares .
>> Vous pourrez sans peine forcer l'inconstant à convenir de
ses torts ; vous éveillerez Dorlange au milieu d'un songe , il
en rira avec vous ; mais un moment après , il se bâtira un
palais en Turquie et rêvera qu'on le fait sultan. Quant à l'op
3
374 MERCURE DE FRANCE ,
timiste , il n'y a pas moyen d'essayer le raisonnement avec
lui ; il le pousse jusqu'à la subtilité ; il s'est mis dans la tête
que tout est bien; pour le prouver , il faut qu'il paroisse
contentde tout. Il est , par état , obligé de soutenir qu'il est
heureux; c'est un parti pris , son bonheur est de persuader
qu'il est content. C'est vouloir se faire illusion à soi-même à
force de tromper les autres. Je ne sais si cette vanité de l'esprit
peut dédommager des efforts continus qu'impose un pareil
rôle. Il n'y auroit pas grand mal à cette contrainte s'il n'en
résultoit que l'habitude de supporter ses propres maux; mais
quand on est décidé à ne pas se plaindre des siens , il est bien
àcraindre qu'on ne contracte de l'indifférence pour ceux des
autres.
>>Cette observation fut faite dans le temps que M. Collin
donna son ouvrage. Il l'avoit prévue , et il avoit même tâché
de la prévenir. Pour peindre un optimiste , il a d'abord choisi
un homme passablement heureux. Sa santé est bonne , sa fortune
considérable , son château charmant , ses amis nombreux ,
sa femme honnête , sa fille aimable et vertueuse : à ces conditions
, bien des gens consentiroient à passer pour optimistes:
seulement le sage n'iroit pas jusqu'à soutenir que tout le
monde est heureux comme lui. L'auteur a pris toutes les précautions
pour que cette opinion du bonheur d'autrui ne pût
être attribuée qu'à la facilité , et non à la dureté du caractère
desonpersonnage.
>> Cependant la malignité humaine s'y méprit ou feignit
de s'y méprendre, et l'auteur d'un ouvrage admirable à quelques
égards , s'attacha , dans une longue préface , à déve-
Hopper toutes les terribles conséquences des sophismes de M.de
Plainville , que M. Collin n'avoit point donnés pour des raisons.
Ces conséquences étoient plus ou moins justes; mais ce
qui ne l'étoit nullement, c'étoitd'attribuer à l'auteur le dessein
d'endurcir tous les coeurs , de les fermer à la pitié , d'ériger
l'égoïsme en préceptes. L'auteur de l'Optimiste étoit l'homme
du monde à qui on pouvoit le moins supposer ces desseins
odieux. Aussi le public, au lieu de voir dans cet écrit virulent
les torts de M. Collin , ne remarqua-t-il que ceux de son adversaire
, l'indécence de ses accusations ,et cette haine des
heureux qui n'est pas toujours équitable , et qui tendroitsouvent,
si elle n'étoit contenue , à renverser l'ordre de la société.
>>M. Collin échappa aux dangers que ces imputations pouvoient
lui faire courir , et lorsque son accusateur eut péri ,
l'auteur de l'Optimiste songea , pour la première fois , à sa
vengeance. Qui de vous , Messieurs , n'éprouva un sentiment
d'attendrissement et d'admiration, lorsque nous l'entendîmes,à
eette même place, louer si noblement celui qui l'avoit outrage ?
AOUT 1806. 375
>> Pendant quela critique , ou , pour parler plus justement,
la haine , se déchaînoit contre lui , M. Collin fit mieux que
d'y répondre , il donna le Vieux Célibataire. Ces premiers
ouvrages avoient été conçus par l'imagination riante de la
jeunesse; celui-ci fut le résultat des méditations de l'âge mûr.
Si on a pu reprocher aux autres d'être quelquefois un jeu de
l'esprit , on n'a pas contesté à celui-ci d'offrir une grande
leçon de morale. C'est un tableau à-la-fois intéressant et utile ,
que celui de la maison d'un vieillard sans appui, sans famille,
voyant approcher les infirmités , entouré de serviteurs avides
etexpiantdans les ennuis de la solitude, le tort d'avoir trompé
le voeu de la nature. Il a fallu bien des talens pour rendre un
pareil sujet comique , et pour que cette leçon corrigeât sans
attrister.
L
>> Depuis le grand succès de cet ouvrage , l'un des deux qui
honorent le plus ce siècle , M. Collin-d'Harleville chercha ,
dans des combinaisons plus fortes , les sujets de ses comédies.
L'entrée d'une jeune femme dans un monde dangereux , les
ridicules et les funestes conséquences de la mauvaise éducation
des jeunes gens; les travers , les vices , les malheurs , qui
sont si souvent le résultat des richesses, sont des sujets graves
qui supposent une méditation profonde et l'habitude de l'observation
.
>>Si , sous la plume de M. Collin , la comédie paroît avoir
perdu sa verve satirique et même un peu de sa gaieté; s'il
semble avoir évité de faire les portraits du vice; s'il s'est
attaché de préférence à peindre quelques travers de l'esprit ,
s'il a adouci ce que le ridicule pouvoit avoir de piquant , en
attirant l'interêt sur les personnages; enfin , si ses peintures
ne sont pas ordinairement sévères, c'est l'indulgence de son
caractère qu'il faut en accuser; peut-être aussi est-ce un tort
de sa vertu même. Si vous lui eussiez demandé : Pourquoi ne
faites-vous jamais parler ni l'intrigue ni le vice ? il étoit
homme àvous répondre : Je ne saurois que leurfaire dire.
>> En général , on ne présente guère plus le vice sur la
scène, ou , si on l'y montre , c'est sous un aspect effrayant.
Seroit-ce que le vice auroit cessé d'être un ridicule , ou qu'on
désespère de faire rougir les vicieux ?
>> La gaieté de M. Collin est celle d'un sage indulgent qui
considère les travers de la société sous le rapport qui les rend
excusables. En observant les hommes , il ne prenoit pas de
l'humeur de les voir méchans ; mais il avoit du chagrin de ne
pas les voir heureux. Cette disposition de son coeur explique
pourquoi son style n'est pas toujours véhément , sa gaieté
toujours vive. Ajoutons que la foiblesse de sa santé lui donnoit
assez habituellement cette mélancolie qu'on aime à re-
: 4
376 MERCURE DE FRANCE ,
1
trouver dans ses ouvrages, eettqquui lui valut unjour, de lapart
de quelqu'un qui ne le connoissoit pas, le conseil d'aller voir
POptimiste. Ce que j'essaie d'expliquer, tout le monde l'a
senti. Le public s'étoit accoutumé à ne point séparer dans
sonestime le talent de M. Collin de son caractère. Il applaudissoit
ses ouvrages , parce qu'il y retrouvoit l'indulgence, la
douceur, la naïveté de l'auteur, et il aimoit le poète , parce
que son talent étoit exempt d'orgueil , sa gaieté sans fiel et
toujours réservée .
>> Peu d'hommes de lettres ont été plus soigneux de leur
réputation que M. Collin. Ce soin il le mettoit , non à s'attirer
des louanges , mais à ne point mériter le blâme.
>> Peu d'hommes de lettres ont trouvé le public aussi
juste. Quelques- uns ont pu obtenir plus d'admiration : aucun
n'a su se concilier une bienveillance plus générale ; et dans ce
moment où la gloire de mon prédécesseur me touche bien
plus que les intérêts de mon amour propre , c'est pour moi
une douce satisfaction de sentir que je reste au-dessous de
l'attente du public , et de prévoir qu'on pourra me reprocher
d'avoir laissé encore fort incomplet l'éloge que je viens
d'entreprendre.
>> Pendant qu'il s'occupoit de ses grands travaux , M. Collin
s'amusa à crayonner des sujets moins importans. Ses croquis
mêmes sont remarquables par la pureté du trait et l'esprit
qui les anime. Quelle que soit la frivolité apparente de cette
sorte d'ouvrage , c'est rendre service non-seulement aux lettres
, mais au goût et à la morale que de soumettre au jugement
de la gaieté tout ce qui mérite le ridicule , et de dispenser
quelquefois le public d'une vengeance plus sévère.
>> Il est une de ces comédies où M. Collin a voulu peindre
le travers de ces hommes qui n'achèvent rien, parce qu'ils
veulent tout entreprendre. Ce défaut existe dans la société,
mais on auroit pu observer combien it ressemble à celui de
ces hommes qui ne font rien , parce qu'une idée les détourne
toujours d'une autre.
>> Notre académicien donna l'Homme qui veut tout faire,
àl'instant même où un auteur non moins illustre venoit de
peindre le même caractère sous un titre opposé. A quelques
nuances près , Polimaque et M. Musard sont le même personnage.
Deux hommes d'esprit le concurent et le peignirent
différemment. L'un indiqua les conséquences de ce défaut ;
l'autre en fit apercevoir la cause, et l'on put remarquer que
l'homme qui veut tout entreprendre est en même temps
l'homme qui ne finit rien.
>>Ce qui fut encore assez remarquable , c'est que loin de
réclamer pour ce sujet le droit du premier occupant, comme
AOUT 1806. 317
celan'est que trop ordinaire dans l'histoire de la littérature ,
et sur-tout dans celle de nos jours , les deux auteurs ne s'informèrentpas
si cette idée étoit venue à l'un plutôt qu'à l'autre,
et que les deux ouvrages furent soumis au jugement du public
presqu'enmême temps , sur le même théâtre , et par les soins
de l'un des deux auteurs intéressés .
>>Ce trait les honore également , et c'est une circonstance
heureuse de la vie de M. Collin, que cette amitié constante
qu'il sut inspirer aux hommes qui étoient les plus dignes de
se dire ses rivaux.
>> Il eut pour compagnons d'études , pour censeurs , pour
émules et pour admirateurs , les écrivains à qui nous devons
Edipe, les Etourdis, le Trésor, Médiocre et Rampant , la
Petite-Ville,le Mari ambitieux , et tant d'autres ouvrages ,
et il eut à son tour le mérite de les conseiller , de les égaler ,
etde les applaudir.
>> Cetexemple n'honore pas seulement ceux qui l'ontdonné,
il recommande aussi à l'estime publique cet amour des lettres
qui élève l'ame , éteint les passions viles , et inspire une plus
juste, une plus noble idée de la gloire.
>> Si on pouvoit se croire digne de quelques louanges ,
parce qu'on a le bonheur d'avoir pour amis des hommes qui
enméritent beaucoup , je ne saurois me défendre ici de quelque
amour propre en pensant que plusieurs d'entre vous
Messieurs, m'honorent d'une bienveillance qu'i m'a été permis
de prendre pour de l'amitié. Quelque obligation que je leur
aie de leur suffrage, je dois encore plus à leurs conseils.
2
>> C'est dans leur société que j'ai retrouvé constamment au
milieu de tant de circonstances diverses , le charme de ces
études souvent interrompues par d'autres devoirs. Plus j'ai su
apprécier l'avantage de ces réunions , plus je sens que je vous
dois de reconnoissance pour m'avoir admis dans la société la
plus éclairée de l'Europe , et m'avoir appelé à l'honneur de
partager ses travaux.
>> Vous avez été , Messieurs , les dépositaires d'une partie
de lagloire de la nation au milieu du tumulte de la guerre et
des révolutions politiques. Vous avez non-seulement su conserver
, mais accroître encore le dépôt qui vous étoit confié.
Vous avez renouvelé l'exemplede ce philosophe qui , dans une
ville assiégée , s'occupoit de la solution d'un problème utile
àses concitoyens. Tandis que la discorde divisoit , isoloit les
peuples , vous avec inscrit sur votre liste les noms les plus
illustres , quoiqu'ils appartinssent à ceux qui étoient alors nos
ennemis; et tandis que nos guerriers forçoient les étrangers
à reconnoître la gloire de nos armes , vous avez eu celle
d'appeler ces mêmes étrangers à venir au milieu de vous
1
378 MERCURE DE FRANCE ,
poury concourir à perfectionner , a propager des connoissances
utiles à tontes les nations.
>>Mais , Messieurs , ce n'est pas assez pour votre zèle d'assurer
votre propre gloire , vous avez aussi à transmettre la
gloire de ceux qui illustrent la France par d'autres travaux.
Vous vous enrichissez vous-mêmes en payant cette honorable
dette; et quels souvenirs plus dignes d'être consacrés par tous
les talens , que ceux d'une époque si féconde en prodiges ?
>> La puissance de l'Etat affermie , l'honneur de la nation
proclamé dans toute l'Europe , les factions calmées , les haines
éteintes , l'harmonie rétablie entre les citoyens; nos lois si diverses
recueillies , conciliées , coordonnées dans un système
réguliers ; une guerre qui devoit embrâserle monde, terminée
en peu dejours; d'utiles , de glorieux monumens s'élevant de
toutes parts; cette voix qui commande à la victoire faisant
naître tout-à-coup ces masses triomphales qui en perpétueront
le souvenir ; tel sera l'objet éternel de l'étonnement des nations
, de la reconnoissance des contemporains et des travaux
de l'histoire , qui , en racontant fidèlement tous ces prodiges ,
interdira à la poésie jusqu'à l'espoir de les exagérer.
>> Parmi tous ces grands événemens auxquels plusieurs
d'entre vous , Messieurs , ont pris une part glorieuse , il est
des circonstances qui vous touchent de plus près , et qui semblent
en quelque sorte vous appartenir. Les chefs-d'oeuvre des
arts, ouvrages de vingt siècles , viennent se réunir sous nos
yeux pour nous servir à la fois de monumens et de modèles.
Mais ce sont des captifs dont on ne triomphe point ; après
les avoir conquis , il reste à les vaincre , et tous les talens invités
à cette noble lutte , reçoivent déjà comme une récompense ,
les nombreux travaux qui leur sont demandés. Ce puissant
génie qui embrasse à la fois les vastes conceptions de la guerre ,
les combinaisons de la politique , les détails de l'administration
, la théorie des lois, veut étendre les limites des sciences
comme celles de l'Empire, etmédite la régénération des études .
La langue française , dont les progrès et la perfection doivent
tant à vos travaux, étend tous les jours ses conquêtes dans
l'Europe. Les étrangers qui réclament contre ses progrès , n'ont
pas le droit d'élever cette réclamation , s'ils ne lui ont payé
eux-mêmes un tribut par leurs études. Il n'y a point de ville
où un Français ne puisse trouver des compatriotes. Il n'y a
point de cour où ce ne soit un moyen de plaire que de s'exprimer
dans cette langue , dont la politesse et la grace semblent
être l'apanage; etjusques dans les cabinets les plus reculés ,
dans ces conférences mystérieuses où des ennemis jaloux travaillent
à diminuer cette influence , ils lui rendent eux-mêmes
unhommage involontaire .
AOUT 1806. 379
» Enfin , Messieurs , la gloire de l'Institut national a été
portée jusque chez les Barbares , et par le vainqueur , qui ,
en honorant les sciences s'est honoré lui-même , et par ces
sages courageux , qui , dans ces contrées lointaines , alloient
interroger l'antiquité , propager les connoissances nouvelles ,
porter des secours à nos soldats , et des bienfaits aux peuples
vincus.>>>>
N. B. L'Eloge de l'auteur du Voyage d'Anacharsis ,
M. l'abbé Barthelemy, prononcé dans la même séance , par
M. de Boufflers , n'est point encore imprimé. Voyez dans ce
Numéro , à l'article POÉSIE , l'Epitre à quelques Poètes , par
M. de Parny.
-On a donné mardi dernier, sur le Théatre de l'Académie
Impériale de Musique , la première représentation de la
reprise de Castor et Pollux , avec des changemenns dans le
poëme , une nouvelle musique et de nouvelles décorations.
La nouvelle musique est de M. Winter, compositeur allemand
, déjà célèbre en Italie , en Allemagne , et même en
France par son opéra de Tamerlan. Elle n'a pas produit
un grand effet. Autant qu'on peut en juger à une première
représentation , elle manque de verve et de chaleur. M.Winter
semble aspirer à la gloire d'unir à la douce mélodie des Italiens
l'harmonie forte des Germains. Jusqu'ici tous les efforts
pour la réunion des deux manières , n'a produit que de la
musique sans caractère. Les changemens faits dans le poëme
ne nous paroissent point très-lheureux. Quelques efforts que
l'on fasse , on ne parviendra jamais à rendre cet opéra intéressant;
mais il a d'autres mérites. Les incidens sont amenés
naturellement, les actes et les scènes sont bien coupés , le
style est facile , élégant , harmonieux : qualités précieuses ,
très-favorables à la musique et à la danse. Les changemens
détruisent en partie ce mérite , sous le rapport du style
principalement. Un exemple prisau hasard en sera la preuve.
Bernard a mis ces vers dans la bouche de Castor :
Séjour de l'éternelle paix ,
Ne calmerez-vous point mon ame impatiente ?
L'Amour, jusqu'en ces lieux, me poursuit de ses traits :
Castor n'y voit que son amante ,
Et vous perdez tous vos attraits.
Voici comment ces vers ont été arrangés pour la musique
deM. Winter :
Séjour d'une éternelle paix ,
Que je trouble par ma plainte ,
L'Amour, jusque dans cette enceinte,
380 MERCURE DE FRANCE ,
Me poursuit de ses traits :
Sans cesse mon amante
Ames yeux est présente ;
Sans elle ces beaux lieux sont pour moi sans attraits.
On peut concevoir qu'un compositeur allemand trouve ces
vers plus beaux que les premiers , et sur-tout plus propres à
recevoir un air tout fait; mais comment un poète français
a-t-il pu se résoudre à arranger ainsi Gentil Bernard ?
-Le Théâtre de l'Impératrice a donné, cette semaine,
unecomédie en trois actes et en vers , intitulée le Voyageur
Fataliste. Cette pièce, qui est de M. Charlemagne , n'a point
eu de succès. Les comédiens italiens du même théâtre
annoncent , pour mercredi prochain , la première représentation
de la Prova d'un Opera seria (la Répétition d'un Opéra
sérieux ). La musique est de Gnecco. C'est le premier ouvraga
de cemusicien qui ait été donné en France.
-Pierre-Jean-Baptiste Choudard-Desforges est mort à
Paris , le 13 août dernier, à l'âge d'environ soixante ans. Cet
auteur a eu une vie fort agitée , qui lui a fourni presque tous
les incidens d'un roman obscene intitulé le Poète. Ce sont
des espèces de Confessions , dans lesquelles l'auteur non-seulement
avoue , mais même fait gloire des aventures les plus
scandaleuses et les plus déshonorantes .M.Desforges a été longtemps
comédien en province et à Pétersbourg Parmi ses nombreux
ouvrages dramatiques , on distingue Tom-Jones à
Londres , comédie en cinq actes et en vers , représentée pour
la première fois , le 22 octobre 1782 , sur le Théâtre Italien ;
IEpreuve Villageoise , opéra comique resté au théâtre , grace
à la musique de Grétry; la Femme Jalouse , comédie ou plutôtdrame
en cinq actes et en vers, que l'on joue encore quelquefois
à la Comédie Francaise; mais le plus fameux de ses
ouvrages est le Sourd , ou l'Auberge pleine , comédic en trois
actes. Si l'on juge du mérite d'une pièce par le nombre de ses
représentations, tant à Paris qu'en province, c'est le chef-d'oeu
vre du Théâtre Français. M. Desforges a laissé une traduction
en vers français de la Jérusalem délivrée ; il a traduit aussi en
vers une grande partie du théâtre de Métastase ; nous ignorons
si ces traductions seront jamais imprimées. On prépare
une édition de ses oeuvres choisies et dramatiques .
-M. Chinard , sculpteur de Lyon, aeu l'honneur de présenter
à LL. MM. II. et RR. le buste en marbre de l'Impératrice
et celui du prince Eugène-Napoléon , vice-roi d'Italie. S.M.
l'Empereur a ordonné que ces bustes fussent placés dans l'intérieur
de ses appartemens .
On vient d'amener à Rambouillet et de placer dans une
enceinte séparée , à l'extrémité de la vallée suisse , un taureau
AOUT 1806. 38
et une vache d'Asie , tout blancs et sans cornes. Le taureau est
beau. La vache est petite ; elle ne donne pas de lait. L'impatience
qu'elle éprouve , les efforts qu'elle fait pour s'échapper
lorsqu'on veut la traire , lui font perdre le lait aussitôt que
le veau est sevré. C'est un défaut commun aux vaches d'Asie
de ne point se prêter à l'extraction du lait , et de priver leurs
possesseurs d'une précieuse ressource que les vaches de l'Europe
fournissent si abondamment.
- On compte , depuis deux jours , une nouvelle feuille
périodique de plus; c'est une gazette imprimée en espagnol ,
etqui paroîtra le mardi et le samedi de chaque semaine.
-Le 1 septembre prochain, la classe des beaux arts de l'Institut ouvrira
leconcours pour le grand prix de composition musicale. Les concurrens
doivent être inscrits avant cette époque au secrétariat de l'Institut. Le
1 septembre ils s'y rendront à huit heures du matin , pour être examinés
d'abord sur l'harmonie . Ceux qui , d'après ce premier examen , seront
admis à concourir , auront à composer , 19. un contre-point double à l'octave
et à quatre parties; 2°. un contre-point double à la douzième et à
quatre parties; 3. un contre-point triple ou quadruple à trois on quatre
parties ; 4°. une fugue selon les règles sévères , à deux ou trois sujets et
à quatre voix; 5°. une scène dramatique , composée d'un récitatif obligé ,
d'un cantabile suivi d'un réc tatif simple et terminé par un air de mouvement.
Les concurrens pourront déployer dans cette scène toutes les
richesses de l'harmonie et de la mélodie , et tout le luxe d'un orchestre
complet. La section de musique de la classe des beauxa-rts doonera le
cantofermo sur lequel seront composées les trois espèces de contre-point,
ennotes rondes . Les contre-points et le cantofermo doivent être transportés
alternativement à chacune des parties. La même section donnera
aussi le sujet de la fugue. Les concurrens pourront accompagner les quatre
parties vocales de la fugue par quatre parties instrumentales Le concours
devra être terminé le 25 septembre. Pour concourir , il faut être Françaisou
naturalisé , et n'avoir pas plus de trente ans. Le grand prix donne
droit à la pension pendant cinq ans dans l'école impériale de France à
Rome, et il est exécuté dans la séance publique de la classe des beauxarts
de l'Institut .
- L'Académie royale des Sciences du royaume de Bohème abien
voulu se charger de l'annonce des deux questions suivantes , et de recevoir
en dépôt la somme de cent ducats d'or , qui serviront de prix pour leur
solution.
Première question. « Quelles sont les défectuosités apportées en
>> naissant , ou contractées plus tard , qui , d'après des principes anato-
>> miques , physiologiques et mécaniques , rendent le cheval de selle , de
>> trait et de bât absolument impropre au service militaire , et quelles
>sont les défectuosités qui n'excluent point cette aptitude au service ?>>
L'auteur du mémoire le mieux rédigé sur cette question intéressante ,
obtiendra leprix de cinquante ducats d'or; et vingt ducats seront dennés
à l'accessit. On désire qu'à ce mémoire se trouvent joints , 1º. une
spécification exacte et fondée en principes des déf uts de race auxquels
sont sujets les chevaux du pays habité par l'auteur . 2°. un état exact et
spécifié des haras de ce même pays; 3°. une courte exposition de la nature
des encouragemens et des obstacles qu'y a éprouvés l'éducation des
chevaux , dans le cours d'un siècle .
Seconde question, principalement adressée à d'habiles officiers de
cavalerie , qui ont médité sur cette matière. « Que peut-on conclure
382 MERCURE DE FRANCE ,
>> pour ou contre l'usage des chevaux entiers , et surtout pour ou contre
» celui des jumens , apliqué au service militaire ? et faut- il , en tac-
>> tique , dans la supposition d'une égalité de forces et de qualités , donner
>> la préférence au cheval de haute ou de moyenne taille, pour le service
> militaire ? »
Vingt ducats d'or sont destinésau meilleur mémoire , et dix à l'accessit.
Ces mémoires , qui pourront être rédigés en langue allemande , française,
anglaise , italienne , espagnole ou latine , et qui doivent , suivant
l'usage , être munis d'' une devise avec le nom sous cachet de l'auteur et du
lieu de son séjour , seront adressés , au plus tard , vers la fin d'août 1807 ,
à l'Académie royale des Sciences de Prague.
Les personnes qui ont proposé ces prix , desirant au reste , que les
pièces couronnées , les accessit, et les autres mémoires qu'on aurajugés
dignes d'une mention honorable , soient livrés à l'impression , en forme
de liaison méthodique , elles s'entendront ultérieurement avec les auteurs
sur leur droit de propriété . Prague, le 9 mai 1806.
Par l'Académie royale des Sciences de Prague, DAVID ,
directeur de l'Observatoire astronomique , et directeur temporaire
de l'Académie.
- L'académie royale des sciences de Berlin, a tenu , le 7 ,
une séance solennelle pour fêter l'anniversaire de la naissance
du roi . Elle a couronné deux Mémoires sur la structure et les
fonctions des poumons : le premier, est de M. Reiseisen ,
médecin de Strasbourg : le second , de M. Sommering , conseiller
privé de S. M. Bavaroise. La classe de mathématiques a
déclaré n'avoir rien reçu de satisfaisant sur le problême relatif
aux variations de l'obliquité de l'écliptique. En conséquence ,
elle a remis le prix à deux ans. Enfin , l'académie a proposé,
pour le prix de l'an prochain , cette question de physique :
« L'électricité a-t-elle une influence directe sur la force , plus
>> ou moins grande , du magnétisme ; et , cette influence prou-
>> vée par l'expérience , quelles sont les modifications qu'en
>> éprouve la force magnétique ? » Ensuite le secrétaire perpétuel
a proclamé membres étrangers 1 °. M. Cuvier , membre
de l'Institut impérial de France ; 2°. M. Banks , président de
la société royale de Londres ; 3°. M. de Gæthe , conseiller
intime du duc de Weimar , auteur de Werther; 4°. M. Hinderbourg
, professeur à Leipsick , et M. Zoéga , agent danois
àRome.
-On mande de Mayence , que leurs majestés le roi et la
reine de Hollande ont assisté , le 14 , à la représentation d'une
tragédie intitulée : le Connétable de Clisson , représentée par
les élèves du lycée de cette ville , après la distribution des prix.
Cette pièce est l'ouvrage d'un élève nommé Boullé.
MODES du 20 août.
Surannées ou non , appétissantes ou laides , les Parisiennes , si l'on en
excepte la grande parure , sont en capotes qui laissent àpeine voir l'extrémité
de leur menton. Chez les lingères, ces capotes se font ou en perkale
, avec des torsades , ou en mousseline claire , brodée en gros coton
blanc, avec un transparent hortensia. Chez les modistes , c'est un petit
taffetas , blanc ou rose , quelquefois vert , qu'elles divisent par côtes,
qu'elles symétrisent , qu'elles bouillonnent avec une précision , une va
AOUT 1806. 383
riété , un goût qui réconcilient avec une forme bizarre. Elles emploient
aussi en capotes , du crêpe blanc et de petites comètes. Toutes les coiffuresen
cheveux ont , par derrière , au-dessus des nates , des fleurs comme
on en voit aux portraits de Ninon .
NOUVELLES POLITIQUES.
Francfort, 14 août.
Nous attendons ince samment ici le prince-primat , notre nouveau
souverain. Le maréchal Augereau fait fairreeddegrands apprêtspour recevoir
le primat avec la plus grande solennité ; un régiment entier de cavalerie
ira au-devant du prince , et tout l'état- major le recevra hors de la
porte dela ville et l'accompagnera jusqu'à son hôtel . On attend aussi ,
pour la première diète de la confédération , le coadjuteur, S. Em. Mons.
le cardinal Fesch, qui sera avec nonmoins de solennité.On dit que , dans
cette première assemblée , quarante articles signés par S. M. l'empereur
des Français , seront acceptés comme loi pour la confédération allemande ,
ensuite, on mettra en délibération ,comme la loi fondamentale, la garantie
réciproque des pays de chaque prince; à cet effet , les rois et princescomposant
la confédération , assisteront, dit- on, en personne , à l'assemblée,
et prêteront le serment de fidélité.
On lit dans la gazette de Baireuth un article de l'Autriche du 2 août ,
ainsi conçu :
« Le 22 juillet les Français ont pris possession du Frioul autrichien
(les comtés deGoritz et Gradisca(; ils ont exigé que les employés civils
prétassent serment de fidélités au roi d'Italie, Ceux qui ont refusé de le
faire ont été congédiés, et les commissaires français en ont nommé d'autres .
>> On présume que cette occupation s'est faite du consentement de la
cour de Vienne; d'autant plus qu'ils ne se fait pas le moindre préparatif
de guerre dans toute la monarchie autrichienne. L'archiduc Charles a
même déclaré qu'il n'y auroit point de camp cette année , comme cela a
lieu tous les ans >>
Londres , 8 août.
Après beaucoup d'hésitation et d'incertitudes , les médecins
deM. Fox se sont enfin décidés à essayer l'effet de la ponction.
Les symptômes sont devenus si fâcheux qu'on a jugé imprudent
de différer davantage. L'opération s'est faite le 6 à deux
heures ; il est sorti une quantité d'eau énorme. Nous annonçons
avec plaisir que le malade a éprouvé un grand soulagement.
On a communiqué sur-le-champ cet heureux résultat
au lord Howick et autres collégues et amis de M. Fox. Dans
le cours de la soirée , il a continué à jouir d'un mieux soutenu
et d'une tranquillité qu'il n'avoit pas éprouvée depuis quelque
temps. ( Morning-Post. )
Du 11. - Nous apprenons à l'instant que le lord-maire a
reçu l'avis officiel suivant :
Message télégraphique de Plymouth.
Reçu le to août , à deux heures après midi.
Du 12juillet. - Les six vaisseaux de ligne français , les
384 MERCURE DE FRANCE ,
quatre vaisseaux de l'amiral Cochrane, sont en vue à l'ouest
de l'ile Saint-Thomas.
Du bureau de l'amorauté , le 11 août 1806.
Pour copie conforme , Signé JAMES SHAW.
Du 14. M. Foxs'est trouvési bien hier,qu'il a pu se promener
une grande partie de la journée , et se trouver le soir à un
dîner avec le général Fitz-Patrick, et quelques autres de ses
amis.
PARIS, vendredi , 22 août.
-LL. MM. II. et RR. ont séjourné à Rambouillet , plus
long-temps qu'on ne l'avoit cru : elles ne sont point encore
deretour.
- Lundi dernier , 17 août, les lords Yarmouth et Lauderdale
ont été voir MM. de Champagny et Clarke , qui leur
ont rendu leur visite , peu d'heures après. Ils ont dîné le 18
chez le ministre de l'intérieur. Lord Yarmouth est reparti
pour Londres , dans la nuit du 18 au 19 ; mais lord Lauder
dale est toujours à Paris.
- M Bergerot , secrétaire-général de l'administration des
droits réunis , est mort à Paris , mercredi,dernier , 20 août.
M. Pouqueville , auteur du Voyage en Morée (1) , est
nommé consul-général en Albanie.
-
FONDS PUBLICS DU MOIS D'AOUT .
DU SAMEDI 16. - C p . o/o c . J. du 22 mars 1806 66f. 80c.75c. оос
ooc . ooc.ooc oocoococ . oof oofooc . oof.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 64f. 35c. 25c. 35c 400
Act. de la Banquede Fr. 116 f50c. 1161f 250 L62f 500 0000f.
DU LUNDI 18. - C p. olo c. J. du 22 mars 1806.67f. 10c. 20c. 15c256
200.250 000 000 000 OOC , DOC DOC
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806 64f. 800 700
Act. de la Banque de Fr. 1165f ooc . oooof. ooc oooof. oooof ooc
DU MARDI 19.- C pour 0/0 c. J. du a2 mars 1806. 67f. 400 450 00c.
осс.ос OOC.000.000 or oof ooc.
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. oof. ooc.
Act. de la Banque de Fr. 1167f 500. ooouf ooc oooof. ooe.
DUMERCREDI 20.-Gp. oo c. J. du 22 mars 1806. 67f 45e goc. Soc.
75c. 80c 75c oof. ooc boc ooc . ooc . ooc of.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 65f65f. 25c.
Act. de la Banque de Fr. 11725 500 0000f ooc oof ooc. oof ooc. oooof.
DU JEUDI 21.-Cp. oo c. J. du 22 mars 1806. 67f 70€ 800 000 006 oof
OOC OOC OOC.OOC OOC OOC
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 63f 25c ooc.
Act. de la Banque deFr. 1172. 50c. ooof ooc. oooof.
DU VENDREDI 22. -C p . ojo c. J. du 22 mars 1806. 67f. 70c. 65c. бос.
000.000.000 оос оос ооc oof
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 65fooc ooc.
Act. de la Banque de Fr. 1172f50c. 1171f 250 000oofoooof ooc.
(1) Trois vol. in-8°. Prix : 15 fr. , et ao fr. par la poste.
AParis, chez Gabonet compagnie; etchez le Normant,
(No. CCLXVII. )
(SAMEDI 30 AOUT 1806. )
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE.
IL
LA SOLITUDE ET L'AMOUR.
Lest deux biens charmans aussi purs que le jour,
Qui se prêtent tous deux une douceur secrète ,
Qu'on goûte avec transport , que sans cesse on regrette ;
C'est la solitude et l'amour .
Queje suppose un sage au fond de sa retraite ,
Jeune et libre , aux neuf Soeurs consacrant ses travaux ,
Idolâtrant les bois , les prés et les ruisseaux :
Le voilà bien heureux; cependant il soupire.
Que lui manque-t-il donc en un si beau séjour ?
J'ai cru ses voeux remplis; hélas ! faut-il le dire ?
Il lui manque un tourment : ce tourment , c'est l'amour.
Mais pourra-t-il quitter ce solitaire ombrage ,
Ce cristal pur , ces fleurs ?... Qui sait si la beauté ,
Dont en secret déjà son coeur est enchanté ,
N'aime pas à son tour l'hermite et l'hermitage ?
Comme ils vont le peupler par les plus tendres soins !
Si le désert convient au sage ,
Les déserts aux amans ne conviennent pas moins.
Angélique à l'amour osoit être rebelle :
Elle avoit renversé la tête de Roland;
Vingt rois briguoient sa main; qui leur préféra-t-elle ?
Des hameaux un simple habitant.
Ce n'étoit qu'un berger ; mais il étoit charmant,
Jeune , tendre , ingénu , beau comme elle étoit belle :
Undésert et Médor, ce fut assez pour elle .
L'amour dans l'univers est tout pour les amans.
Вь
386 MERCURE DE FRANCE ,
Pour goûter ces enchantemens
Les Arabes sont faits ; des plaines embrasées ,
Des hameaux , des pasteurs , des tribus dispersées ,
Des caravanes harassées ,
Traversant le désert sous l'oeil brûlant du jour ;
Un océan de sable , où parfois la nature
Sema de loin en loin des îles de verdure :
Tout promet dans ce vaste et magique séjour
Un long recueillement , une retraite sûre
Aux solitaires de l'amour.
Ondit à ce sujet : ( oh ! vous pouvez m'en croire ,
C'est un fait très-certain , il n'est point inventé,
Depuis long- temps j'en sais l'histoire ;
Abufar sous sa tente un soir me l'a conté. )
Une jeune Persane au coeur plein de franchise ,
Aux yeux bleus , au front pur, par malheur fut éprise
D'un jeune et beau Persan , peu fait pour s'enflammer.
Qui l'eût dit ? tant d'amour ne la fit point aimer.
Son ingrat , né pour plaire , ignoroit la tendresse;
Aux beautés d'Ispahan , dans sa frivole ivresse ,
Il portoit par orgneil ses inconstans desirs.
Hélas ! il n'aimoit point , il voloit aux plaisirs.
Un jour sa belle amante , à la douleur livrée ,
Sombre , pale , désespérée ,
Enfin ne pleura plus. Dans ses muets tourmens ,
Elle vend ses bijoux , ses plus beaux diamans ,
Les convertit en or. Sans dessein,sans compagne ,
La voilà courant la campagne .
Vers l'aride Arabie elle tourne ses pas :
Dans cette solitude immense ,
Son désespoir s'aigrit , sa douleur recommence.
En accusant tous les ingrats :
<< Usbeck ! mon cher Usbeck ! tu me fu's, disoit-elle;
>> Tu me fuis ! j'en mourrai ... Tu me regretteras ,
>> Usbeck ! ... >> Rien ne répond; pas une grotte, hélas ,
Qui lui redise au moins le nom de l'infidèle !
Tout se tait , tout est mort , tout; les tombeaux n'ont pas
Ce silence effrayant; une affreuse étendue;
Point de sol , et point d'air, un soleil qui vous tue ;
Pas une feuille qui remue ,
Pas un seul oiseau dans les airs ;
Du sable , encor du sable , et toujours des déserts.
Déjà l'ardente soifconsumoitAlmazelle ,
DEPT
DE
AOUT 1806 .
Quand suivant une douce et légère gazelle ,
Elle arrive à la source où s'alloit à l'instant
Abreuver du désert le paisible habitant .
L'herbe y croissoit , dit-on , fine , épaisse , odorante;
Un vent léger souffloit; l'onde étoit transparente ;
Des fleurs l'environnoient ; plus loin venoient s'offrir
Le doux fruit du palmier , son ombre bienfaisante ,
La tranquille brebis , l'abeille voltigeante :
On eût dit que le ciel s'étoit fait un plaisir ,
Pour des amans lassés , errans , prêts à périr ,
De rassembler exprès dans cette fle charmante ,
Entre la faim , la soif, la chaleur dévorante ,
Flore , Pomone , et le Zéphyr .
Mais sa douleur l'égare ; elle étoit expirante ;
Elle veut sur ces bords achever de mourir.
Le caprice du sort, qui des états dispose ,
Jen'en sais pas trop bien la cause ,
Avoit rempli la Perse et de trouble et de sang ,
Le Sophi tout- à-coup avoit perdu son rang.
Usbeck , il étoit brave , ayant servi sans doute
Le parti du vaincu, proscrit par le tyran,
Avoit fui les palais et la cour d'I pahan;
De la même Arabie il avoit pris la route :
Dans les mêmes déserts , sous un ciel dévorant ,
Il s'entend appeler; il s'étonne , il écoute :
« Usbeck ! » « Oui , c'est sa voix ! Almazelle, est-cevous ?»
« Est-ce toi, cher Usbeck? » Dans des momens si doux
Je vous laisse à juger des larmes ,
Du remords , du pardon, des discours pleins de charmes ,
Des regards, des soupirs, des longs ravissemens ,
Etdes transports de nos amans.
« Je bénis ton malheur, lui disoit Almazelle :
>> Il t'a rendu sensible, il t'a rendu fidèle.
>> Ah ! vivons dans ces lieux , époux , amans , amis ;
>> Nous serons pasteurs des brebis.
>> Ispahan t'égara , le désert nous rassemble ;
» Oui , nous vivrons ici , pur et charmant séjour ,
>> Pour goûter le bonheur, pour le puiser ensemble
>> Dans cette source de l'amour .>>>
Ainsi , loin des grandeurs , sans ennui , saus alarme ,
Nos pasteurs du désert s'enivroient de ce charme
Dont le coeur se remplit , et n'est jamais lassé;
Qui seul remplace tout , et n'est pas remplacé.
C'est lui qui fait errer la chèvre voyageuse ;
387
Bb2
388 MERCURE DE FRANCE ;
De ses feux dans les airs l'hirondelle est joyeuse ;
Par lui je vois voguer le nid de l'alcyon ;
J'entends de son bonheur soupirer le lion ;
La colombe en gémit; le rossignol le chante ;
L'air en est enflammé , la terre en est vivante ;
Par lui l'imagination ,
Comme une abeille errante ,
Sur le tilleul , le thym , sur la rose naissante ,
Dans le champ des douces erreurs
Promène les saphirs de son aile éclatante
Sur l'émail ravissant des fleurs ,
En tire un suc plus pur, ypompe ses couleurs ,
Et rend la véritéplus jeune et plus brillante.
Mère de nos plaisirs , de nos plus doux romans ,
Imagination que j'aime et que j'implore ,
Viens charmer mes derniers momens !
Ah ! me quitteras-tu quand je te chante encore ?
Hélas ! hélas ! il fut un temps ,
Quand la nuit lente et sombre étoit loin de l'aurore
Où sous un ciel d'azur , peuplé d'enchantemens ,
De sylphes , de beautés aux bouches demi- closes ,
Je croyois voir neiger tous les lis du printemps
Sur mon lit parfumé de roses :
Le jour, de mille appas à la fois enchanté ,
J'y cherchois ma Vénus , j'en formois ma beauté ;
Mon ame étoit contente au gré de son prestige.
Ils ne reviendront plus ces momens trop heureux !
Les ennuis vont pleuvoir sur mes jours ténébreux :
Le matin nous ravit , le crépuscule afflige.
Amour ! qu'ils m'étoient chers tes prestiges charmans !
Hélas ! nous regrettons jusques à tes tourmens !
Nous briguons tes faveurs , nous cherchons tes orages ;
Tu nous plais sur tous les rivages ;
Tu nous défais du temps , de nous , de notre ennui ;
Ton charme est tout-puissant; tout est heureux par lui ,
Les rois et les bergers , les fous comme les sages.
Tu couvres le présent par les plus tendres gages ;
Tu fais , par ta magie , avancer l'avenir.
Ah ! si vers le passé nous pouvions revenir ,
Et , du moins par le souvenir ,
Glaner dans ce pays plein de douces images !
Ah ! que n'es-tu de tous les âges ,
Songe trop enchanteur ? Devois- tu douc finir?
M. Ducis, de l'Institut.
AOUT 1806. 389
FRAGMENT
D'une traduction de la JÉRUSALEM DÉLIVRÉE. ( 1 )
Conseil des Esprits infernaux. Discours de Pluton. Chant IV . ( 2)
TANDIS que de Sion menaçant les murailles,
Godefroi poursuivoit les apprêts des batailles ,
L'éternel ennemi du ciel et des humains
Tourne un sombre regard vers le camp des Latins.
Il a vu leurs travaux ; cette nouvelle injure
Arouvertde son coeur l'immortelle blessure :
Semblable au fier taureau qu'irrite la douleur,
Ses longs mugissemens annoncent sa fureur;
Il veut que des Enfers l'horrible cour s'assemble ,
Et prépare aux Chrétiens tous les fléaux ensemble.
Insensé , de son maître audacieux rival ,
Il ose du Très-Hant se prétendre l'égal ,
Et brave insolemment , dans sa coupable ivresse ,
Du Dieu qui l'a puni la foudre vengeresse !
Aussitôt la trompette, en lugubres accens ,
Appelle des Enfers les sombres habitans ;
L'abyme au loin en tremble , et ses voûtes en grondent ;
Deses antres profonds les échos lui répondent;
Des frémissemens sourds troublent l'air ténébreux.
Ainsi le ciel mugit d'ébranlemens affreux ,
Lorsque dans leur essor les flèches du tonnerre
Eclatent à grand bruit et tombent sur la terre ;
Ainsi la terre tremble, alors qu'un feu soudain
Embrase les vapeurs qui dorment dans son sein.
Déjà sont accourus les chefs des noirs royaumes :
Dieu , quels spectres hideux , quels sinistres fantômes !
Aleur fatal aspect quelle secrète horreur !
Lamort est dans leurs yeux , devant eux la terreur .
Quelques uns des humains présentant le visage ,
S'avancent sur les pieds d'un animal sauvage ;
Autour de leurs cheveux des serpens hérissés ,
En mille noeuds mouvans sifflent entrelacés ;
Et , terminant leurs corps , une queue assouplie,
Derrière eux tour-à-tour s'alonge et se replie.
Là , paroissent unis ces monstres menaçans
Qu'enfantoit autrefois le délire des sens :
Des Centaures cruels , géans à double forme ,
Des Typhons orgueilleux de leur stature énorme,
Et l'immonde Harpie , et le Sphinx ténébreux ,
La Chimère , lançant la fumée et les feux ,
L'Hydre , l'affreux Python, la Gorgone livide,
(1) La traduction des Bucoliques de l'auteur, annoncée dans le Mercure
du 5 avril, paroîtra dans quelques mois.
(2) Ce morceau étoit fait en mai 1905.
3
390 MERCURE DE FRANCE ,
Et Scylla , de ses chiens traînant la meute avide.
Tous viennent à côté de leur fier souverain .
Pluton au milieu d'eux , s'assied , le sceptre en main.
Son front est surmonté de cornes menaçantes .
Le rocher, élevé sur les mers mugissantes ,
L'Atlas même , des cieux supportant le fardeau ,
Près de sa taille immense est un humble coteau.
L'horrible majesté sur son visage empreinte
Redouble son orgueil en redoublant la crainte;
Dans ses yeux enllammés noge un poison sanglant :
Tel un astre ennemi rougit le ciel brûlant.
Sa barbe longue , épaisse , et de cendre couverte ,
Flotte sur sa poitrine; et sa bouche entr'ouverte ,
D'où s'échappe un sang noir qui coule à gros bouillons ,
Sa bouche dévorante est un gouffre sans fonds .
De cette bouche affreuse, impure , envenimée ,
S'exhalent des torrens de flamme et de fumée :
Tel, quand l'Ethna bouillonne , il vomit de ses flancs
Le soufre et le bitume en tourbillons brûlans .
Il parle : à cette voix, semblable à la tempête ,
Lechienfatal setait, le Phlégéton s'arrête ;
Le Tartare s'ébranle , et , dans ses antres sourds ,
De son maître , en grondant , répète le discours :
« Dieux des Enfers , dit- il , vous dont la seule place
>>> Devroit être en ces lieux d'où descend votre race,
>> Au- dessus du soleil , dans l'empire des cicux ;
>> Vous , que de nos combats les effets désastreux
>>>Plongèrent, avec moi , dans ce profond abyme ,
>> Dois-je vous rappeler du Dieu qui nous opprime
>>>Et les soupçons jaloux et les cruels dédains ?
>> Malheureux, si le sort eût servi nos desseins ,
>>> Lui-même obéiroit à nos lois éternelles !
>>>Il est vainqueur : le sort nous a nommés rebelles .
>> Au lieu de ce bean ciel, brillant des feux du jour,
>>> De ces mondes heureux, notre antique séjour,
>> Il a fermé sur nous cette prison barbare,
>> Qui du trône céleste à jamais nous sépare.
>>> Il nous ravit nos biens , notre rang , nos honneurs ;
>>>Et, pour nouvel affront , pour comble de matheurs ,
>> L'homme , ce vil enfant d'une vile poussière ,
>> Près de lui tient sa place aux champs de la lumière.
» A sa voix , son fils même a subi le trépas;
>> Jusque dans notre empire il aaporté ses pas;
Il est venu , ce fils , et sa main foudroyante
>> A brisé des Enfers la barrière impuissante .
>> Vainqueur de nos efforts , conquérant orgueilleux ,
>> Riche de nos débris , il a quité ces lieux .
» Ces månes , dès long- temps notre seul héritage ,
>> A nos mains arrachés ont été son partage ,
>> Et son char de triomphe , insultant à nos maux ,
>> En pompe dans les cieux a conduit nos drapeaux.
>> Mais pourquoi de mes mains déchirer mes blessures ?
>> Eh ! qui ne connoît pas son crime et nos injures ?
>> Le monde en est rempli. Dans quels lieux, dans quels temps
>> A-t- il borné le cours de nos longs châtimens ?
AOUT 1806. 391
>> C'en est trop: oublions nos premières offenses ;
>> Des affronts plus récens appellent nos vengeances .
>> Tout va subir sa loi ; partout à ses autels
>>> Il attire l'encens des crédules mortels .
>>> Et nous l'aurons souffert ! Et nos ames tranquilles
>> Traîneroient dans la paix des heures inutiles !
ودAh! quandnous avons vu s'augmenter nos malheurs ,
>>> Un courroux généreux fuiroit- il de nos coeurs ?
>> Verrons-nous la Judée à son pouvoir soumise,
>> Son nom voler au loin dans l'Egypte conquise ,
>>>Les nations en choeur célébrer ses travaux ,
» Et son culte gravé sur des marbres nouveaux ?
> Déjà je vois partout nos lois humiliées ,
>>>Nos idoles languir, des peuples oubliées .
>>>Nos autels sont les siens , l'or, l'encens , aujourd'hui ,
>>>Les parfums précieux ne brûlent que pour lui .
>>> Et nous , dont autrefois les heureux artifices
>>>Des temples les plus saints forçoient les sacrifices ,
>> Nous resterions sans culte , et Pluton dans les fers ,
>> Conserveroit un trône assis sur des déserts !
>>>Non , non :nous brûlons tous de ce courage antique
>>>Qui jadis signaloit notre armée héroïque ,
>>>Alors qu'environnés et de fer et de feux ,
>> Nous disputions l'empire au monarque des cieux.
>> Il vainquit , il est vrai ; mais , dans notre défense ,
>>>Le destin nous trahit , et non pas la vaillance .
>> Si la fortune a fait les succès du vainqueur,
>>>La gloire au moins nous reste et suit notre malheur .
>>Mais pourquoi retenir ce zèle magnanime ?
>>>Ah ! ne contraignez plus l'ardeur qui vous anime !
>> Appuis de mes projets , ministres de mes lois ,
>> Sur nos communs tyrans volez tous à ma voix.
>>Hatez-vous , détruisez cette ligue puissante ,
>>>Eteignez dans son vol la flamine devorante,
>> Qui chaque jour s'étend dans les champs des Hébreux ;
>> Volez sur les Chrétiens , allez régner sur eux.
>>>Que les ruses , la force épuisent leurs miracles !
>> Que mes arrêts, du sort remplacent les oracles !
>> Qu' insi que leurs destins leurs maux soient différens !
>>>Que les uns soient épars , les autres expirans ;
>> Que d'autres , des amours éprouvant le délire,
>> Enivrés d'un regard , esclaves d'un sourire,
>> Languissent enchaînés dans leurs honteux liens !
>>>Que les Chrétiens armés égorgent les Chrétiens !
>> Qu'ils meur nt l'un par l'autre , et qu'enfin vos prodiges
>> De ce camp odieux effacent les vestiges ! >>>
Il parloit: de la nuit du ténébreux séjour
L'essaim des Démons vole à la clarté du jour .
Tels les vents mutinés , les tempêtes bruyantes ,
S'échappent en fureur de leurs prisons tremblantes ,
Et d'un noir tourbillon obscurcissant les airs ,
Ebranlent et la terre et les cieux et les mers .
P. DORANGE .
4
592 MERCURE DE FRANCE ,
ENIGME.
Je suis dans les liens , dès l'instant que j'ai l'être ,
En un cachot humide , étroit et sans fenêtre.
Je crains dele quitter, puisqu'on me fait mourir
Quand unefois onm'ena fait sortir.
On me fait endurer une horrible torture;
Ensuite un gouffre affreux devient ma sépulture.
Quand on assure que quelqu'un
Raisonne comme moi , l'on badine , on se moque ,
Carje veux que le loup me croque ,
Si j'ai l'ombre du sens commun .
LOGOGRIPHE.
Ma moitié sur la terre et l'onde
A fait trembler les nations ,
Et fut jadis l'objet des adorations
Des premiers monarques dumonde .
Mon tout fut utile à la gloire
Deplus d'un conquérant célèbre dans l'histoire ;
Et le Gaulois sans moi, ferme sur ses remparts ,
Eût bravé la valeur du premier des Césars.
De moi vous vous servez encore
En diverses façons, Edipes curieux ;
Mais par unsortcapricieux,
Le dernier villageois me traite de pécore ,
Tandis que le savant m'élève jusqu'aux cieux:
Quelle bizarrerie ! Ils ont raison tous deux.
Voici pourtant bien autre chose ;
Plus vite que Protée on me métamorphose :
Mes deux bouts renversés dans le même moment
Se trouvent en Espagne , en Thrace;
Enfin sous différente face
Je parois successivement
Déité respectée , animal méprisable ,
Lumière bienfaisante et guerrier redoutable,
Fier Espagnol ,et Thrace fugitif;
Mes extrêmes coupés, je deviens un saintJuif.
CHARADE.
Monpremier est si peu ,quand on dit mon dernier ,
Qu'il ne pourra jamais suffire à mon entier.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Nº est Placet.
Celui du Logogriphe est Sangle , où l'on trouve angle , ane,
Celui de la Charade est Dé-lire.
AOUT 1806. 393
DU STYLE
ET DE LA LITTÉRATURE.
LE style est tout l'homme , a dit M. de Buffon; et l'on a
dit après lui : La littérature est l'expression de la société ( 1 ) .
Ces deux propositions ont entr'elles un rapport certain ;
et ce rapport seroit évident si M. de Buffon se fåt contenté
de dire : Le style est l'expression de l'homme, La phrase
en eût été plus philosophique et plus exacte , quoique moins
oratoire et moins brillante ; mais c'eût été un peu trop demander
du siècle rhéteur de M. de Buffon , et peut-être
de M. de Buffon lui-même,
Dans ces deux propositions ainsi énoncées : le style est l'expression
de l'homme ; la littérature est l'expression de la
société , on voit tout de suite que la littérature est à la société
ce que le style est à l'homme , et qu'on pourroit définir la littérature
chez chaque peuple ; le style de la société. Ainsi, chaque
société a son style , comme chaque peuple a son langage,
M. de Buffon explique lui-même cette pensée , le style
est tout l'homme, et il ajoute : « Car l'homme n'existe que
>> par la pensée et la passion, et le style les renferme l'une et
>> l'autre. >> Ce qui est vrai sans doute ; mais ce qui ne dit pas
(1 ) La société se prend ici pour la forme de constitution politique et
religieuse; et l'auteur de cet article , qui a avancé cette proposition , n'a
jamais entendu dans un autre sens le mot société.
Expression, pris dans le sens rigoureux et philosophique , signifie
représentation , production au-dehors d'un objet; et c'est parce que la
parole est , dans ce sens , l'expression de l'esprit de l'homme , que la
parole ou les mots s'appellent aussi des expressions.
394 MERCURE DE FRANCE ,
assez ; et ce développement , qui peut suffire à l'orateur,
laisse quelque chose à desirer au philosophe.
L'homme est esprit et corps ; le style , expression de
Phomme, sera donc idées et images : idées , qui sont la représentation
d'objets intellectuels ; images , qui sont la représentation
ou lafigure d'objets sensibles et corporels .
Un bon style consiste dans un heureux mélange de ces deux
objets de nos pensées , comme l'homme lui-même , dans toute
la perfection de son être , est formé de l'union des deux
substances , et réunit à une intelligence étendue des organes
capables de la servir.
Un style qui est tout en idées , est sec et triste ; un style
qui est tout en images , éblouit et fatigue , coinme ces représentations
de théâtre qui font passer rapidement devant les
yeux une multitude d'objets divers. Et pour suivre jusqu'au
bout la comparaison du style et de l'homme , on peut dire
que le style , trop abstrait ou trop figuré , ne remplit pas plus
toutes les conditions de l'art d'écrire, qu'un homme d'un
espřit cultivé, mais d'un corps souffrant et débile , ou d'une
grande force de corps , et d'un esprit foible et borné , ne
pourroit exercer les divers emplois de la société.
Le style de l'école réformée , de celle de Port-Royal , de
l'école philosophique du dernier siècle , est triste et austère; le
style de l'école des Jésuites , de Mascaron , de Linguet, etc. , etc.
est jusqu'à l'excès brillant et fleuri ( 1). Les jeunes gens pèchent
assez souvent par surabondance d'images ; plus tard , leur style
en est trop dépouillé. Ce style , trop figuré dans un temps ,
pas assez dans un autre, est toujours l'homme , et l'homme a
ses divers âges : dans la jeunesse , plus dépendant des sens,
(1) Les fleurs , cette production la plus agréable de la nature , et celle
qui satisfait le plus de sens à la fois , ont dû fournir aux orateurs et aux
poètes leurs premières et leurs plus riantes images. De là vient qu'on
appelle fleuri un style plein d'images et de comparaisons.
AOUT 1806. 395
plus occupé d'objets extérieurs; à l'extrémité opposée de la
vie , plus concentré en lui -même , et moins sensible aux
impressions des corps , parce que ses organes se sont affoiblis.
L'un ou l'autre de ces défauts explique , je crois , le peu
d'intérêt qu'excite la lecture de certains ouvrages , et dont on
ne peut pas toujours se rendre raison. Les sujets en sont heureusement
choisis; toutes les règles positives de l'art d'écrire
ysont scrupuleusement observées ; ils ne manquent pas d'élégance
, ni même d'harmonie , et ils n'ont, ce semble , d'autre
défaut, sinon qu'on ne les sauroit lire ; mais , en les examinant
de plus près , on découvre qu'ils pèchent par la continuité
d'idées sans images , ou d'images sans idées , et qu'ils
fatiguent l'esprit par une abstraction trop soutenue , ou l'imagination
par des tableaux trop répétés.
L'artde cette juste proportion entre les idées et les images,
qui , avec une autre qualité dont nous parlerons tout- àl'heure,
constitue un style parfait, ne s'apprend pas dans des
traités d'élocution, pas même par l'exemple des grands écrivains;
et la nature s'en est réservé le secret. Les hommes privilégiés
à qui elle daigne le découvrir, mêlent, sans les compter,
et même sans y penser, les idées et les images; et tout
ce qu'on peut remarquer en étudiant leurs écrits , est que
leurs pensées ne sont jamais plus fortes que lorsqu'ils les
revêtent d'une belle image, ni leurs images plus frappantes
que lorsqu'elles renferment une grande pensée. C'est là éminemment
le caractère du style des livres saints , et du style
de M. Bossuet ; et nous en donnerons des exemples.
Cette première observation , appliquée à des objets plus
étendus, peut rendre raison de la différence remarquée depuis
long-temps entre le style des peuples de l'Orient et le style
des Européens chrétiens ou civilisés : différence si sensible,
que le style des premiers fait un genre à part, sous le nom
de style oriental.
Chez les Orientaux, les sens sont beaucoup plus éveillés
396 MERCURE DE FRANCE ,
que l'esprit. La cause en est dans leur religion toute sensuelle
, leur gouvernement tout physique , leur vie domestique
molle et voluptueuse. Aussi, le caractère général de
leur style est d'être pauvre d'idées , et riche d'images jusqu'à
la profusion. Les uns y sont d'une extrême simplicité , les
autres d'un luxe prodigieux. La beauté du climat de l'Orient,
la fertilité du sol , ne sont pour rien dans ce partage inégal
entre les idées et les images , puisqu'on retrouve le même
caractère de style dans les chants d'Ossian , et jusque dans les
discours et les chansons des Sauvages de l'Amérique ; avec
cette différence , que les images qui sont partout la représentation
ou la figure des accidens du climat , des productions
du sol , ou des habitudes physiques de l'homme , sont douces,
riantes , voluptueuses chez les Orientaux ; sombres, nébuleuses
, féroces même chez les Calédoniens , ou les Sauvages ;
car l'homme ne peut peindre que ce qu'il a sous les yeux.
Le Calédonien et le Sauvage sont des peuples enfans : enfans
par les moeurs , comme les Orientaux le sont par les lois. Les
uns et les autres appartiennent beaucoup moins à la société
publique qu'à la société domestique , et à ses travaux ou à ses
propriétés toutes physiques; et le style, également figuré sous
des latitudes aussi opposées et des climats aussi divers , est
chez tous ces peuples l'expression de l'homme enfant dont
le corps est toujours plus avancé que l'esprit , l'imagination
plutôt éveillée que la raison , et l'expression de la société
domestique , où tout se rapporte aux sens et aux objets
sensibles .
S'il est vrai que l'Apologue , qui n'est qu'une image prolongée
, ait pris naissance en Orient , d'où nous sont venues
tant d'autres connoissances , il ne faut pas croire , comme on
l'a dit si souvent, que la crainte qu'inspiroit le despotisme,
naturalisé chez les Orientaux , ait inventé cette manière de
déguiser la vérité sous le voile de l'allégorie. La plupart des
Apologues roulent sur des sujets de morale privée et fami
AOUT 1806 . 397
lière, dont le tyran le plus inquiet n'auroit pu s'alarmer ; et
si l'écrivain avoit voulu traiter des sujets d'un ordre plus
élevé , des gouvernemens soupçonneux auroient aisément saisi
son intention et la moralité de l'Apologue , à travers le transparent
de la fiction; et sans doute , ce que le poète auroit
voulu faire entendre aux esclaves , n'auroit pas échappé à
l'ombrageuse sagacité du maître.
Sans en chercher la raison aussi loin, l'Apologue doit être
familier aux peuples et aux hommes à leur premier âge , alors
qu'ils parlent beaucoup par figures. On le trouve dans l'Orient
avec les emblémes , les symboles , les hiéroglyphes , qui ne
sont que diverses manières defigurer les pensées. On le retrouve
chez les Sauvages , et c'est pour cette raison qu'il
convient, même chez nous , à l'éducation de l'enfance : les
paradoxes de J. J. Rousseau sur cet objet, comme sur tant
d'autres , ne prouvent qu'un esprit faux ou superficiel , et des
connoissances peu approfondies .
Chez les peuples chrétiens , le style est en général plus fort
d'idées et plus sobre d'images. La société est parvenue à la
virilité , à cet âge où l'esprit domine le corps , et où la
raison prend le pas sur l'imagination. Cette observation est
vraie en général , et en comparant les nations chrétiennes
aux peuples encore enfans ; mais en comparant les nations
chrétiennes entr'elles et avec elles-mêmes , à leurs divers âges ,
on remarque , en France , par exemple , qu'à la renaissance
des lettres , le style étoit surchargé d'images et de comparaisons
prises de la nature physique ou des arts : comparaisons
et figures souvent ingénieuses , mais presque toujours recherchées
et trop étendues. Ce défaut se fait sentir dans les ouvrages
de Montaigne , et plus encore dans ceux de saint François
de Sales, un des meilleurs écrivains et des plus aimables
de cette époque des lettres françaises. Nous étions jeunes alors
en littérature , et nous parlions comme des enfans. Dans le
dernier siècle , qu'on peut regarder, à beaucoup d'égards ,
398 MERCURE DE FRANCE ,
comme un siècle de caducité, puisqu'il a conduit la société
au tombeau , l'excès des figures reparoît chez quelques écrivains;
mais comme nous étions alors au plus loin possible
de la naturę domestique , où se trouve la principale source
des images , et que nous étions savans , et sur-tout géomètres,
les images sont prises des sciences , et principalement de la
géométrie , et il n'est question que de masses , de résistances
, de forces , d'équilibres , de proportions , etc. Entre
ces deux siècles , le siècle de Louis XIV, âge de la virilité
pour notre littérature , également éloigné de la foiblesse de
l'enfance , et de l'enfance de la caducité , se distingue chez les
meilleurs écrivains par la justesse et la solidité des idées , par
la beauté et la grandeur des images , et la juste proportion
des unes aux autres .
,
Mais l'homme n'est pas seulement esprit et corps , ou , si
l'on veut, faculté de penser et faculté d'agir ; il est encore
il est sur-tout faculté d'aimer, ou plutôt, il est amour : car
cette puissance , dans l'homme , est toujours en acte , pour
parler avec l'école , et donne l'acte à toutes les autres puissances
ou facultés , puisqu'elle détermine l'esprit à vouloir et
le corps à agir. Le style , pour être l'expression de l'homme ,
pour être tout l'homme , comme dit M. de Buffon , sera donc
aussi sentiment , comme il est idées et images. Le style sera
donc idées ou pensées , sentimens , images ; et voilà tout le
style ; comme faculté de penser, faculté d'aimer, faculté
d'agir , esprit , coeuret corps , sont tout l'homme , en prenant
le coeur dans son acception métaphysique , et pour le
siége ou l'organe de nos affections.
La nature , je le répète , connoît seule le secret de cette
composition; et les leçons sur cette matière ne peuvent être
tout au plus que des exemples.
Si M. Bossuet se fût contenté de dire : « Que l'homme
>> conserve jusqu'au dernier moment des espérances qui ne se
>> réalisent jamais », il eût énoncé sans images , sans sentiAOUT
1806. 399
ment, une idée vraie et morale qui se présente à tous les
esprits , et que l'écrivain le plus médiocre ne pourroit rendre
avec plus de simplicité, ou plutôt de sécheresse; mais , admirez
comme ce beau génie revêt cette pensée d'une image
sublime , et les fond l'une et l'autre , si j'ose le dire , dans un
sentiment profond et douloureux : « L'homme , dit-il , marche
>> vers le tombeau , traînant après lui la longue chaîne de ses
>> espérances trompées.>> Ce n'est plus , comme dans la phrase
que nous citions tout-à-l'heure , un froid moraliste qui disserte
: ici M. Bossuet est orateur par la pensée , poète par le
sentiment , peintre par l'image; et l'on pense , l'on sent , l'on
voit ce malheureux esclave attaché à cette longue chaîne ,
dont il ne peut atteindre le bout , la traîner avec effort jusqu'au
moment où le tombeau , s'ouvrant sous ses pas , l'engloutit
, lui et le poids importun dont il s'étoit surchargé
dans le court trajet de la vie. L'image est dans cette longue
chaîne que l'homme traîne; dans ce tombeau qu'il rencontre
comme un piége; le sentiment est dans ce douloureux effort ,
toujours vain , toujours trompé, jusqu'à l'instant fatal qui voit
s'évanouir toutes les espérances , ou plutôt toutes les illusions
; la pensée est partout; et ce tout forme un tableau
achevé , un tableau réel , et qu'un peintre pourroit transporter
sur la toile.
Et remarquez , à l'honneur de notre langue , comme les
mots eux-mêmes , non pas assemblés à force d'art et quelquefois
avec effort et recherche , comme dans l'onomatopée
des Grecs et des Latins , mais les mots les plus naturels , et
même les seuls dont M. Bossuet pût se servir, ont ici toute
l'harmonie nécessaire à l'expression d'un travail pénible et
d'un sentiment douloureux. Ces mots sont tous graves , lents
et lourds , traîne , tombeau , longue chaîned' espérances trompées.
Ce mêmegénie de la langue , fidèle à la nature des choses ,
rejette impérieusement à la fin de la phrase le mot trompées,
parce que la pensée qu'il exprime est la dernière de la vie .
400 MERCURE DE FRANCE ,
Unhistorien qui auroit eu à raconter la mort de Mme la
duchesse d'Orléans auroit dit simplement : « Ce fut une nuit
>>affreuse que celle où l'on apprit tout-à-coup que Madame
>> se mouroit , que Madame étoit morte. >> Et peut-être un
panégyriste ordinaire n'auroit rien trouvé de plus. Mais
quelle impression sensible et profonde dut produire M. Bossuet,
lorsque , traduisant cette pensée dans la langue de son
génie, il s'écria du haut de la chaire : « O nuit désastreuse ,
>> ◊ nuit effroyable où retentit tout-à-coup , comme un éclat
>> de tonnerre , cette étonnante nouvelle , Madame se meurt,
>>>Madame est morte ! » Tout-à- l'heure l'orateur faisoit
image pour les yeux , en montrant l'homme et sa longue
chaîne , et le tombeau qui l'engloutit; ici , il fait image pour
l'oreille , en faisant retentir ces mots terribles : Madame se
meurt , Madame est morte ! Et sans doute alors , il renforçoit
sa voix pour imiter en quelque sorte les cris de douleur
et d'effroi qui furent entendus dans les rues de Versailles.Tout
est image dans l'expression , tout est sentiment dans l'exclamation;
et cette nuit effroyable, et ces cris lugubres , et la
consternation qu'ils répandirent , à la voix de cet orateur
sublime recommencèrent pour les auditeurs.
On peut remarquer que ce passage de M. Bossuet est du
même genre que ce beau morceau du prophète : Vox inRama
audita est, Rachel ploransfilios suos, et noluit consolari quia
non sunt. Mais si l'idée est la même à quelques égards , l'expression
est différente ; et ce que le prophète met en récit , M. Bos--
suet le met en action , et lui donne la forme dramatique.
J'ouvre au hasard le prophète Isaïe : l'écrivain sacré veut
peindre la ruine d'une ville jadis florissante , la dernière désolation
d'une contrée autrefois habitée , et il les peint d'un mot
et à grands traits, caractère particulier des beautés de style
des livres saints; mais ce mot renferme les plus grandes idées,
et les présente sous les plus belles images.
« Prédiction contre Damas. Voilà que Damas cessera d'être
>> une
AOUT 1806. 40
SEINE
une ville , et qu'elle ne sera plus qu'un monceau de
en ruine.
pierres
DEP
>> Le pays d'Aroër sera abandonné aux animaux; ils s
reposeront en sûreté , et il ne s'y trouvera personne pour
> les épouvanter; ( à la lettre ) , il n'y sera pas celui qui les
> épouvante. »
Il est essentiel d'observer que les beautés originales du style
disparoissent presqu'entieremetit dans les versions.
L'hommie et son esprit se sont retirés, et les ouvrages qu'il
conservoit par sa présence, comme il les avoit créés par son
industrie, ces temples, ces palais , ces maisons , habitations
des Dieux et des hommes,qu'une nature intelligente n'anime
plus , retournent à la nature brute et inanimée dont ils ont
été tirës ; et à la place d'une cité florissante, on ne voit qu'un
monceau de pierres , qui ne présente plus aucun vestige du
génie et du travail de l'homme.
Mais quand le Roi de l'univers abandonne quelque partie
deson empire , les animaux, que sa présence contenoit aux
frontières de la civilisation , font irruption dans les domaines
ishabités. Le prophète énonce ici , en passant, une vérité
physique et morale du premier ordre : c'est que l'homme ,
né pour le travail , doit défendre sans relâche la terre qui
le nourrit , contre la nature sauvage, qui fait un continuel
effort pour rentrer en possession de l'univers , que la nature
intelligente lui aenlevé; comme il doit défendre la rai
son qui le dirige, contre la nature corrompue , toujours
rebelle , toujours en guerre contre la raison: Ainsi les ronces
gagnent les champs qui ne sont pas cultivés; ainsi les animaux
sauvages se multiplient partout où l'homme n'est plus;
ainsi les passions germent dans un coeur où cessent les habitudes
vertueuses.
Le prophète présente donc le séjour des animaux dans
les lieux d'où l'homme a été banni , et la sécurité dont ils y
jouissent comme le trait le plus marqué d'une entière déso
Ce
402 MERCURE DE FRANCE ,
lation: « Ici les animaux , dit-il , se reposeront; ils s'y éta-
» bliront ; ils s'y livreront, sans crainte d'être troublés , à tous
» les désordres , comme à tous les besoins de la vie sauvage ,
>> parce qu'il n'y aura plus personne qui les épouvante. »
Non erit qui exterreat. L'auteur sacré dit un mot à la pensée
; et l'imagination en fait le commentaire ; et l'on croit
entendre , pour me servir de l'expression de J. J. Rousseau
dans ses Confessions , laforte voix de ce maître absolu qui
renvoie à leurs retraites ces esclaves révoltés. Tout est dans
ce peu de paroles , pensées , images , sentiment ; car il y a du
sentiment, parce qu'il y a de l'homme , si je puis m'exprimer
ainsi. En effet , les images se tirent de tous les objets de la
nature physique , animée ou inanimée , brute ou industrielle ;
mais le sentiment ne se tire que de l'homme seul , ou des
objets auxquels l'écrivain prête pour un moment les pensées
et les affections de l'homme. Ainsi Virgile, en parlant du
boeuf tombé mort sous l'aiguillon , dit :
« L'autre , tout affligé de la mort de son frère ,
>> Regagne tristement l'étable solitaire ; >>
et il peint avec toute la vivacité du sentiment les douleurs
paternelles d'un oiseau à qui le laboureur impitoyable a ravi
ses petits. Il y a , ce me semble , une observation à faire sur
ce sujet , une observation utile , et même nécessaire aujourd'hui
: c'est que le poète qui personnifie tous les objets
de la nature physique, ne doit , en général , prêter du sentiment,
et attribuer les affections humaines qu'aux êtres qui ,
semblables à quelques égards à l'homme par leur constitution
physique, et plus rapprochés de lui par leurs moeurs ou par
l'usage auquel il les emploie pour ses plaisirs ou pour ses
besoins réciproques, donnent des signes sensibles de leurs affections
, ou partagent même les nôtres ; et l'on risqueroitde tomber
dans le niais et le puéril , si , dans un ouvrage de quelqu'étendue
, on vouloit fonder un grand intérêt sur les
affections des insectes , ou sur les amours des végétaux.
AOUT 1806: 403
L'absence de l'homme, seul objet sur la terre de toute
affection raisonnable , et par conséquent source unique de tout
sentiment dans le style, explique le peu d'intérêt qu'inspire en
général lapoésie purementdescriptive, comparée à la poésie épique
ou dramatique , et rend raison des discussions qui se sont
élevées sur le mérite ou les défauts du genre descriptif.
Les poëmes dont l'homme n'est pas le premier sujet , ainsi
que les tableaux où il n'est pas la figure principale , sont
comme ces édifices solitaires et muets dont parle Tacite :
Solitudo et tacentes loci; ou comme ces lieux inhabités du
prophète, où l'on ne voit que des pierres et des animaux;
et si l'on peut détourner à ce sens la belle expression dont
il se sert , on peut dire aussi que , dans ces poëmes ou ces
tableaux , non est qui exterreat, il n'y est pas un être qui
nous épouvante de ses malheurs , nous afflige de ses peines ,
nous intéresse à ses affections. Je reviens au style.
On ne peut s'empêcher de regarder la religion comme la
cause première et cachée des différences qu'on remarque
dans le style des divers peuples , et des diverses écoles de litté-
■ rature , lorsqu'on observe qu'il y a plus de sentimens et
d'images , et par conséquent d'éloquence et de poésie partout
où un culte plus sensible offre aux affections de l'homme des
motifs plus présens , et à ses sens des objets plus extérieurs ;
et qu'il y a moins de sentimens et d'images , et même moins
d'orateurs et de poètes là où le culte, dénué d'objets sensibles
, n'occupe que le pur intellect. On diroit qu'en bannissant
les images de leurs temples , certaines écoles ont banni les images
de leur style. Par cette raison , ce défaut doit être trèsmarqué
dans les écrits des philosophes du dernier siècle ,
dirigés contre la religion chrétienne ; et il est porté au dernier
dégré dans ceux des athées , tous secs et tristes , dit quelque
part M. Bernardin de Saint-Pierre , et aussi dépourvus d'images
et de sentimens qu'ils sont faux et absurdes de pensées.
Tout est éteint , tout est mort pour ceux qui ont fermé leur
Cca
404 MERCURE DE FRANCE ;
coeur à l'unique objet qui soit digne de l'amour des hommes;
leur esprit à la grande pensée de l'univers ; leurs yeux même
aux merveilles qui révèlent la toute-puissance de l'Étre qui
l'a créé.
Par la raison contraire , on trouve beaucoup de sentimens
et d'images dans le style des écrivains espagnols ou italiens. Ils
ne péchent à cet égard que par excès : les premiers , par excès
de grandeur dans les images , ou par enflure; les autres , par
raffinement dans le sentiment , ou par subtilité. Le style germanique
réunit tous les défauts : ou la pensée , dépourvue
d'images , dégénère en abstraction; ou le sentiment , à force
d'être naïf, devient niais et puéril ; ou l'image , épuisée jusque
dans les derniers détails , est sans effet et sans couleur; et
ce peuple n'a aucun principe fixe de goût dans ses productions
littéraires , parce qu'il n'a aucun principe fixe de constitution
politique ou religieuse.
C'est uniquement à ce style , tissu d'idées et dépourvu de
sentimens et d'images dont tous les sujets plus ou moins sont
susceptibles ; à ce style qu'on remarque dans les ouvrages de
Locke , de Clarke et d'autres écrivains anglais , qu'il fautattri
buer la réputation que nos philosophes ont faite au peuple
anglais d'être exclusivement un peuple penseur : opinion
fausse en elle-même, et injurieuse à notre nation ; opinion
qui a eu des effets funestes sur la constitution politique et reli
gieuse de la France , et qui a produit en littérature tant de
mauvaises copies de mauvais modèles.
Après les observations que nous venons de mettre sous les
yeux du lecteur , nous citerons avec plus de confiance un passage
de M. de Buffon, qui avoit , ce semble , besoin de ce
commentaire :
« La quantité des connoissances , la singularité des faits , la
>> nouveautémêmedes découvertes , ne sont pas de sûrs garans
>> de l'immortalité. Si les ouvrages qui les contiennent sont
➤ écrits sans noblesse et sans génie, ils périront ; parce que
AOUT 1806. 405
>> les connoissances , les faits et les découvertes s'enlèvent aisé-
>> ment , se transportent et gagnent même à être mises en
>> oeuvre par des mains plus habiles. Le style ne peut ni s'en-
>> lever , ni se transporter , ni s'altérer : s'il est noble , élevé ,
>> sublime , l'auteur sera également admirédans tous les temps ;
>> car il n'y a que la vérité qui soit durable, etmême éternelle.
>> Or , un beau style n'est tel , en effet , que par le nombre
>> infini de vérités qu'il présente. Toutes les beautés intellec-
>> tuelles qui s'y trouvent , tous les rapports dont il est com-
>> posé , sont autant de vérités aussi utiles , et peut-être plus
>> précieuses pour l'esprit humain , que celles qui peuvent
>> faire le fonds du sujet. >>>
Ainsi , dans tout écrit où il y a vérité dans les idées , vérité
dans les sentimens , vérité dans les images , vérité dans le
rapport mutuel des images , des sentimens et des idées , le
style présente un nombre infini de vérités ou de beautés intellectuelles;
et toutes ces vérités , ou toutes ces beautés , forment
le style parfait. Elles sont fondées sur la nature même de
l'homme et sur la constitution de société à laquelle il appartient
; et elles sont par conséquent utiles et précieuses , puisqu'elles
sont l'expression de l'homme et de la société , premiers
et plus dignes objets de nos connoissances et de nos
affections .
Le style n'est pas seulement l'expression de l'homme en
général et de ses diverses facultés , il est quelquefois l'expression
de l'écrivain lui-même et de son caractère ; je veux dire
de la force relative de ses facultés et de l'usage qu'il en fait.
Le célèbre Lavater ne deinandoit que quelques lignes de l'écriture
matérielle d'un homme pour connoître son caractère ;
et quoiqu'en cela , comme dans toutes les autres parties de
son système physionomique, il ait donné dans le vague et
l'imaginaire , il paroît probable qu'il existe quelques rapports
généraux et secrets entre le tour d'esprit et de caractère d'un
homme et la manière aisée ou pénible, lente ou rapide ,
3.
406 MERCURE DE FRANCE ,
exacte ou négligée dont il trace ses pensées sur le papier; et
ce n'est pas sans quelque raison que l'on dit proverbialement
d'un homme minutieux , qu'il met les points sur les i. Mais ,
à plus forte raison , doit- il y avoir des rapports certains entre
l'esprit , le coeur, l'imagination, la manière de voir, de sentir,
de juger , entre le caractère , en un mot, d'un homme, et cette
expression de ses pensées , de ses sentimens , de ses images ,
qui forment son style. Il est vrai que l'on ne peut faire
cette observation que sur les originaux qui peuvent servir de
modèles : je veux dire sur les écrivains qui ont un style à
eux, chose plus rare qu'on ne pense ; car la plupart des
écrivains copient le style de leurs lectures , comme la plupart
des hommes prennent le caractère de tous ceux qui les
entourent .
Et pour en citer un exemple : Cicéron a été généralement
accusé de vanité , et même de foiblesse , dans les derniers temps
de la république, lorsque , livré à lui-même entre les féroces
Triumvirs , et dans des circonstances trop fortes pour son
caractère , il n'étoit plus soutenu , comme à l'époque de son
célèbre consulat , par l'approbation du sénat , la faveur du
peuple , et la force même de l'autorité publique dont il étoit
dépositaire. Il y a aussi , si j'ose le dire , de la vanité dans son
style , dans ses périodes nombreuses et sonores , dans ses chutes
harmonieuses et apprêtées : cette majestueuse abondance est
rarement l'expression d'une ame forte, plus briève dans ses
discours , et moins occupée des mots que du sens. Aussi ,
même de son temps , on desiroit à l'éloquence de Cicéron
plus de nerf et de vigueur , et quelques détracteurs l'appeloient,
fractum et elumbem oratorem .
Il semble que M. de Buffon ait porté dans son style la
dignité soutenue et un peu composée qu'il a mise dans sa
conduite publique. Bossuet appelle le génie une illumination
soudaine. Buffon a dit que le génie étoit le travail : mot
vrai pour M. de Buffon, parce qu'il est un mot de caractère ,
AOUT 1806. ' 407
et qu'il peint à la fois l'homme et l'écrivain qui, toute sa vie,
a travaillé avec une attention suivie et laborieuse son style
et sa considération, pour ne pas paroître au-dessous de la
place qu'il occupoit dans le monde et dans la littérature.
Si l'on vouloit porter plus loin ces observations , on remarqueroit
que Corneille et La Fontaine se sont peints dans leurs
écrits; l'un avec l'élévation de son ame , l'autre avec sa naïveté
et sa bonhomie. On retrouveroit dans le style éblouissant et
insidieux de J. J. Rousseau , quelque chose de l'orgueil de son
caractère et du ton sophistique de son esprit. Voltaire n'eut
jamais de caractère : aussi sa prose , singulièrement remarquable
par la facilité , la correction , l'élégance , ne se distingue
ni par la force , ni par la noblesse , ni par l'élévation ;
et le trait le plus marqué de son style , est l'art des contrastes
et des oppositions d'idées , qui exprime assez bien les
inégalités d'humeur et les variations d'opinion de cet homme
célèbre.
Si l'on comparoit entr'eux , et tous à la fois , les grands
écrivains du siècle de Louis XIV et ceux de l'âge suivant , sous
le rapport du style seulement , on pourroit soutenir qu'il y a
dans le style des premiers plus de gravité , de noblesse , de
décence, d'élévation , de modestie , de simplicité , d'abondance,
quelque chose de plus franc , si j'ose le dire , et de plus
mâle; et dans le style des autres , plus de légéreté , de finesse ,
demalice , de passion; plus de cet éclat qui éblouit , de cette
violence qui entraîne , de cet art qui déguise l'intention de
l'écrivain , et surprend la bonne foi du lecteur. L'épicuréisme
qui avoit commencé avec le dernier siècle , avoit éteint le
caractère des hommes; et le scepticisme avoit affoibli leur
style. Au temps de Louis XIV , on croyoit des vérités ; dans
le siècle suivant , on les cherchoit ; et le caractère dans le style
suppose une conviction pleine et entière , comme le caractère
dans l'homme suppose une ferme volonté.
Je n'ai fait qu'effleurer des observations qui feroient lama
4
408 MERCURE DE FRANCE ,
tière d'un ouvrage intéressant. Mais on doit toujours craindre
d'en dire trop pour les hommes instruits , et l'on n'en diroit
jamais assez pour ceux qui ne veulent pas l'être.
Nous traiterons dans un autre article de la Littérature considérée
comme l'expression de la Société,
DE BONALD.
:
OEuvres complètes de Vauvenargues , nouvelle édition , augmentée
de plusieurs Ouvrages inédits , et de Notes critiques
et grammaticales , précédées d'une Notice sur la vie et les
écrits de Vauvenargues ; par M. Suard , secrétaire perpétuel
de la classede langue et de littérature françaises de l'Institut ,
membre de la Légion - d'Honneur. Deux volumes in-8°.
Prix : 10 fr. , et 15 fr. par la poste. Pap. vélin , 20 fr. , et
23 fr. par la poste. A Paris , chez Dentu , imprimeurlibraire
, quai des Augustins , nº. 17; et chez le Normant ,
imprimeur-libraire , rue des Prêtres S. Germain-l'Auxerrois
, nº, 17.
La critique qui , depuis quelques années , s'est élevée avec
succès contre les faux systèmes en politique , en morale et en
littérature , a forcé les philosophes modernes, du moins ceux
qui ont quelque estime pour eux-mêmes , à ne plus combattre
d'une manière directe les principes qui assurent le repos des
sociétés , et ceux qui doivent régler le goût, Malgré leur opinion
que l'expérience n'a pu redresser, ils n'affectent plus la
même haine contre les institutions religieuses et politiques; ils
ne font plus de satires contre les grands écrivains du siècle
de Louis XIV. Ces philosophes sont donc en apparence d'ac
cord avec nous sur quelques vérités ; mais ils en tirent des conséquences
absolument opposées à celles que ces vérités indiquent.
Vainement ils emploient toute leur adresse : ils ne
peuvent dissimuler la fausse position dans laquelle ils se sont
mis, Ils raisonnent mal ; et l'on est étonné de leurs singu
lières contradictions ,
M. Suard vient d'en donner un exemple frappant : l'examen
de sa notice sur Vauvenargues va le prouver.
Il avoue d'abord , sans aucune restriction, la prééminence
du siècle de Louis XIV. « Le beau siècle qui venoit de finir,
AOUT 1806. 409
>>dit- il , avoit produit dans presque tous les genres de littéra-
>> ture des modèles qui n'ont point été égalés. » Il ajoute
ensuite: « La destinée des hommes de génie qui ouvrent une
>> carrière est d'y entrer sans guide , et de laisser loin derrière
>> eux ceux qui tentent de suivre leurs traces ; et telle fut la
>> gloire de Corneille , de Molière , de Racine , de La Fon-
>> taine, de Bossuet. >>>
Cette seconde assertion n'est vraie quedans le sensqui assure
àces grands écrivains la supériorité sur leurs successeurs; mais
il est faux que les auteurs de chefs-d'oeuvre entrent dans la
carrière sans guide. Homère lui-même avoit été précédé par
des poètes célèbres : les écrivains du siècle de Louis XIV ,
n'excellèrent chacun dans leur genre , que parce qu'ils revinrent
au goût de la saine antiquité dont ils firent tous une étude
approfondie. Le génie sans guide ne peut produire que des
écrivains tels que Shakespeare.
u Mais , ajoute M. Suard , le siècle qui a produit Fonte-
>> nelle , Voltaire , Montesquieu , Buffon, Rousseau ; le siècle
>> qui a perfectionné et assuré la marche de la langue française ,
>> qui a répandu la lumière sur tous les objets des connois-
>> sances humaines , n'a rien à envier aux plus belles époques
>> de la littérature. >>>
Puisque M. Suard a avoué que les écrivains du dix-huitième
siècle qu'il cite n'ont pu égaler ceux du siècle précédent ,
comment peut-il prétendre que le dix-huitième siècle n'a
rien à envier aux plus belles époques de la littérature ? Seroit-ce
parce que ce siècle a répandu la lumière sur quelques sciences
? Mais , parmi les savans , Buffon est celui qui , par son élos
quence , a fait le plus d'honneur à la littérature française ;
cependant ses contemporains ont relevé dans ses systèmes des
erreurs graves, Selon eux , Buffon n'a point éclairé la science ;
il ne mériteroit donc nos suffrages que comme écrivain; etsous
ce rapport, on ne peutdire , du moins d'après M. Suard, qu'il
est comparable aux écrivains du grand siècle. Seroit-ce parce
que le dix-huitième siècle a perfectionné et assuré la marche
de la langue française ? Mais la langue n'étoit-elle pas perfectionnée
, sa marche n'étoit-elle_pas assurée , en vers par
Racine et Boileau , en prose par Pascal , Fénélon , etc ? Que
veut donc dire M. Suard ? Prétend-il parler des changemens
qu'on a introduits dans la langue pendant le dix-huitième
siècle ? Alors on a dénaturé la langueplus qu'on ne l'a perfectionnée.
« Ce siècle même , continue M. Suard , seroit digne de s'as-
>> socier à la célébrité de celui qui l'a précédé , par le seul
>> avantage d'avoir su mieux sentir et mieux apprécier toute
410 MERCURE DE FRANCE
» la supériorité des grands écrivains auxquels il n'a pu don-
>> ner de rivaur. Racine , Molière , La Fontaine , souvent
>> méconnus par leurs contemporains , ont trouvé dans la géné-
> ration suivante des appréciateurs plus sensibles et plus
» justes. »
Ainsi , selon M. Suard , un siècle de critique peut être
associé à un siècle de génie : l'époque de Quintilien est aussi
brillante que celle d'Auguste : voilà un singulier paradoxe.
Mais , sous ce rapport , le dix-huitème siècle mérite-t-il
l'éloge de M. Suard ? Nous savons , comme lui , que dans ce
siècle égoïste , il y a eu beaucoup de charlatans de sensibilité ;
mais nous ne croyons pas qu'il y ait en beaucoup dejustice
dans leurs jugemens littéraires. A quelques exceptions près ,
qui furent très- rares , où trouver dans le parti philosophique
, alors dominant , les dignes appréciateurs du siècle
de Louis XIV ? N'est-ce pas Fontenelle qui faisoit des épigrammes
contre Athalie ? Marmontel ne critiquoit- il pas
Boileau ? Voltaire ne dénigroit-il point Pascal ? Ne répétoit-on
pas sans cesse que ce siècle n'avoit pas été celui du génie ,
que le dix-huitième siècle avoit tout perfectionné ? Saint-
Lambert ne mettoit-il pas Voltaire bien au-dessus de Corneille
et de Racine ? « J'avone , écrivoit-il que je préfère à
>> leurs tragédies celle de M. de Voltaire. On va frémir à Ma-
>> homet , a Semiramis ; on va fondre en larmes à Tancrède ,
>> à Zaïre ; et on revient dire par habitude que rien ne peut
> égaler Corneille et Racine. » ( 1 )
Les littérateurs du dernier siècle ont en général trop fui le
travail. Ils pensoient que le génie suppléoit à tout , et que
l'instruction étoit du moins inutile si elle n'étoit pas nuisible .
M. Suard soutient ce système à l'occasion de Vauvenargues ,
dont l'éducation avoit été négligée. Il ne raisonne pas mieux
que dans le parallèle des deux siècles.
Selon sa coutume d'établir d'abord un principe juste ,
M. Suard convient que l'étude des grands modèles de l'antiquité
« est d'une ressource infinie pour les hommes qui culti-
>> vent la littérature ; qu'elle sert à étendre l'esprit , à diriger
>> le goût , à féconder le talent. >> Mais il observe que cette
étude n'est pas aussi nécessaire au philosophe et au moraliste :
comme si la science approfondie de l'histoire et des différens
systèmes ne leur étoit pas indispensable pour saisir la vérité et
pour parler en connoissance de cause !
(1) Note d Saint- Lambert sur le vers du poëme des Sisons , où il
désigne ainsi Voltaire :
Vainqueur des deux rivaux qui régnoient sur la scène.
AOUT 1806 . 411
M. Suard ne manque pas de se contredire quelques lignes
plus bas : selon lui , l'étude des grands modèles n'est plus
nécessaire même aux littérateurs .
<< Aristote et Platon , dit- il , n'avoient pas eu plus de modèles
>> qu'Homère. Virgile auroit été peut-être plus grand poète
>> s'il n'avoit pas eu sans cesse Homère devant les yeux ; car il
>> n'est véritablement grand que par le charme du style, où il
>>> ne ressemble point à Homère. >>
On est étonné qu'un homme aussi instruit que M. Suard
laisse échapper tant d'erreurs en si peu de mots. 1 ° . Platon et
Aristote avoient eu des modèles : tous deux ne firent que
réduire en corps de doctrine les systèmes de l'école de Socrate
d'où ils sortoient ; l'un en leur prêtant tous les charmes de son
imagination brillante , l'autre en les soumettant à toutes les
règles qu'il puisoit dans son esprit profondément judicieux.
2°. Il est douteux que Virgile eût été plus grand poète s'il
n'avoit pas étudié Homère : c'est dans l'Iliade et dans l'Odyssée
que l'auteur de l'Enéide puisa son sujet ; leur lecture enflamma
son imagination , et lui fournit ses plus belles couleurs.
5°. Il est faux que Virgile ne soit véritablement grand que par
le style: le second livre , le quatrième et le sixième lui appartiennent
entièrement ; et ce sont des chefs-d'oeuvre de conception
épique. 4°. Il est également faux que Virgile ne ressemble
point à Homère par le style : les hommes les moins
exercés savent qu'une multitude d'images de l'Enéide , et principalement
les comparaisons sont empruntées d'Homère.
M. Suard ne néglige rien pour que l'on accorde de la confiance
à la morale de Vauvenargues .
« Il ne suffit pas , dit-il , au précepteur de morale de faire
>> usage de sa raison et de ses lumières ; il faut que nous croyons
>> que sa conscience a approuvé les règles qu'il dicte à la
>>>> notre. >>>
Voilà un très-bon principe ; et M. Suard ne manque pas de
l'appliquer à Vauvenargues. Mais il devoit s'en tenir là , et ne
pas avoir la mal-adresse , quelques pages plus loin , d'enlever
au philosophe toute la confiance que l'on pouvoit lui accorder.
On sait que Vauvenargues a fait des prières chrétiennes ,
entr'autres une invocation à la Trinité . M. Suard ne voulant
pas qu'on croie à la sincérité religieuse du philosophe , raconte
ce qui suit :
« On avoit pressé Vauvenargues de recevoir son curé , qui
>> s'étoit présenté plusieurs fois pour le voir. Le malade s'y
>> refusoit. On parvint cependant à introduire dans sa chambre
>> un théologien pieux et éclairé , que le curé avoit choisi
>> comme en état de faire impression sur l'esprit d'un philo412
MERCURE DE FRANCE ,
>> sophe égaré , mais de bonne foi. Après une courte confé-
>>> rence entre le prêtre et le mourant , M. d'Argental entra
› dans la chambre , et dit à son ami : Eh bien! vous avez vu le
>> bon ecclésiastique qu'on vous a envoyé ?- Oui , dit Vau-
>> venargues :
Cet esclave est venu ;
Il a montré son ordre , et n'a rien obtenu ,
Fn se servant du principe de M. Suard , quel fonds peut-on
faire sur un moraliste dont la conduite diffère autant de la
doctrine ? Dira-t-on que sa conscience approuve les règles
qu'il dicte à la nôtre ? Mais , répond M. Suard , les amis de
Vauvenargues regardoient ses prières comme des jeux d'espri
. Mais si les amis de Vauvenargues regardent ses prières
comme des jeux d'esprit , le public pourroit bien regarder
également ses jugemens et ses maximes comme des jeux d'esprit;
car , du moment où les amis d'un auteur conviennent
qu il a écrit sur un sujet grave contre sa pensée , c'est une terrible
présomption contre le reste de ses ouvrages.
Quelques personnes dignes de confiance , et entr'autres
M. de La Harpe , ont pensé que les circonstances de la mort
deVauvenargues étoient un conte fabriqué par les philosophes.
On sait qu'ils se permettoient souvent de cesjeux d'esprit.Du
reste, on ne peutpas même dire ici senon e vero e ben trovato ;
car ce conte est assez mal inventé : sans parler du ridicule
de faire jouer la tragédie à un mourant, il faut convenir que
l'application des vers n'est pas heureuse.
La fausse position où se trouve M. Suard , en adoptant
quoique à regret quelques bons principes , rend quelquefois
ses phrases peu intelligibles. Nous en citerons un exemple:
« Vauvenargues , dit-il , devoit être bien éloigné de goûter
>> un certain scepticisme d'opinion qui commençoit à se répan
>> dre de son temps , que des imaginations exaltées prenoient
>> pour de l'indépendance , et qui ne prouvoit dans ceux qui
n le professoient que l'ignorance des véritables routes qui
>> conduisent à la vérité. »
M. Suard n'explique pas ce qu'il entend par les véritables
routes qui conduisent à la vérité, ce qu'il auroit beaucoup de
peine à définir , si on le pressoit un peu sur cet objet ; mais
il n'en est pas moins vrai qu'il fait, sans y penser , la critique
la plus sanglante des écrivains du dix-huitième siècle , dont il
s'est déclaré tant de fois le partisan. Fontenelle , Voltaire ,
Rousseau , d'Alembert , Diderot , etc. , n'avoient-ils pas ce
certain scepticisme d'opinion ? Selon M. Suard , tous ces
grands hommes n'étoient donc que des ignorans.
On voit , comme nous l'avons observé en commençant ,
AOUT 1806. 413
que les philosophes , forcés à revenir à quelques bons principes
, et voulant cependant soutenir toujours leurs anciens
systèmes , se contredisent sans cesse ,blessent toutes les lois
du raisonnement , et ne peuvent échapper au résultat de la
fausse position dans laquelle ils se sont mis. Les petites ruses
qu'ils employoient autrefois ne peuvent plus leur réussir : on
saità présent , et c'est le fruit d'une expérience trop chèrement
achetée , on sait à quoi s'en tenir sur leurs reticences étudiées ,
sur leurs phrases à double sens , et sur leurs anecdotes controuvées.
Tous ces moyens académiques dont on se servoit ne
sont plus de mode. Il faut maintenant une manière plus
franche; et le danger des fausses maximes s'est fait si cruellementsentir,
qu'on ne regarde plus que comme des déclamations
sans conséquence les rêveries de quelques sophistes. Les philosophes
commencent à connoître ce changement dans l'opinion
publique dont ils furent trop long-temps les guides :
c'est pour cela que quand ils veulent faire passer quelques
paradoxes , ils se mettent adroitement à l'abri d'une vérité
reconnue. Mais on peut leur appliquer cette maxime de Vauvenargues
, l'une des plus justes que l'on trouve dans son livre :
Iln'y a peut-être point de vérité qui ne soit à quelque esprit
faux matière d'erreur.
M. Suard est peut-être celui de tous les anciens académiciens
qui a employé le plus fréquemment dans son style , cette
manière entortillée et souvent insignifiante à laquelle on donnoit
les noms de finesse et d'élégance , et que d'Alembert caractérisoit
beaucoup mieux en l'appelant l'art de parler sans
rien dire. Nous n'en citerons qu'un exemple , que nous n'aurions
pas relevé si ce style à prétention n'étoit encore aujourd'hui
ort à la mode : « Vauvenargues , dit M. Suard , entra
>> en correspondance avec Voltaire qui étoit alors dans tout
» l'éclat de sa renommée , disputant la gloire à la jalousie
» et à la malignité , éclipsant ses rivaux par la supériorité et
>> la variété de ses talens , et conquérant l'empire littéraire à
>>force de victoires. >> On doit savoir gré à M. Suard de nous
apprendre que c'étoit par des victoires que Voltaire étoit conquérant
; on auroit pu croire que c'étoit par des intrigues ,
des cabales , etc. Mais il ne paroît pas que M. Suard y ait entendu
finesse : en voulant donner du tour à sa phrase , il est
tombé dans un pleonasme dont Voltaire sûrement auroit beaucoup
ri si Thomas se le fût permis.
La nécessité où nous nous sommes trouvés de parler avec
quelque étendue de la notice sur Vauvenargues par M. Suard ,
nous empêche d'examiner aujourd'hui le livre dont il est l'éditeur.
Nous ne nous permettrons que quelques réflexions
414 MERCURE DE FRANCE ;
rapides sur les jugemens que Vauvenargues a portés en littérature
: jugemens qui ont été beaucoup trop admirés dans le
siècle dernier , parce qu'ils étoient conformes à quelques préjugés
en crédit.
On se demande comment un homine aussi peu instruit que
Vauvenargues, qui , selon M. Suard , étoit même incapable de
lire Virgile ; on se demande comment cet homme a pu se hasarder
à juger presque tous les grands écrivains du siècle
de Louis XIV. Qu'on accorde à M. Suard que , pour être
moraliste , on peut se passer d'instruction , on ne pourra lui
accorder que , pour faire une juste appréciation des chefsd'oeuvre
de notre littérature , il ne faille pas avoir des connoissances
approfondies dans la littérature ancienne. Ces connoissances
sont nécessaires , tant pour juger quel parti nos poètes
et nos orateurs ont tiré des ouvrages classiques de l'antiquité ,
que pour se former des règles certaines de goût, qui ne peuvent
être puisées que dans la littérature grecque et latine. Un
homme dépourvu de ces connoissances , quelque juste que
soit son esprit , n'a point de base solide , et ne prononce que
d'après des principes qui tiennent, soit à ses préjugés , soit à
ses liaisons , soit aux caprices de la mode.
Au moment où Vauvenargues écrivit ses observations sur
les écrivains du siècle de Louis XIV , la mode étoit de déprimer
Corneille ; et le philosophe se livra avec tant d'ardeur à
ce système , que Voltaire lui-même crut devoir l'arrêter :
c'est ce qu'on remarque dans une correspondance qui ne fait
pas beaucoup d'honneur au goût de Vauvenargues. On voit
qu'ilétoit incapable de sentir les sublimes beautés du créateur
de la scène française. Ses observations sur Fénélon ne sont pas
meilleures : il le considère comme l'ennemi des tyrans , l'ami
de la liberté , de l'égalité , etc. Ily a peu de différence entre
le jugement qu'il porte de ce grand homme , et le galimatias
qu'un poète révolutionnaire a mis dans la bouche de Fénélon ,
lorsqu'il lui a fait dire, dans une tragédie où le caractère de ce
prélat est indignement dénaturé :
Nous avons oublié la nature et ses loix :
Les cris des préjugés ont fait taire sa voix.
Cherchant la vérité sous le voule des fables ,
Conduits à la vertu par des routes aimables ,
Puissent nos successeurs un jour plus éclairés ,
Dissiper les erreurs qui nous ont égarés !
C'est comme si Fénélon disoit : puissent nos successeurs faire
une révolution ! Et c'est à Fénélon qu'on a prêté ce langage !
Et c'est au moment où le sang couloit de toutes parts pour
dissiper les erreurs , qu'on le lui a fait tenir sur le théâtre !
AOUT 1806. 415
Il n'y a point de termes pour exprimer ce délire. C'étoit bien
sous le voile des fubles que la Convention nous conduisoit à
la vertu; mais l'interprète de Fénélon , qui en étoit membre ,
auroit peine à nous persuader que c'étoit par des routes
aimables .
Pour revenir à Vauvenargues , il n'y a que très-peu de fonds
àfaire sur ses jugemens en matière de littérature : ila , comme
Voltaire , dont il n'étoit que l'écho , absolument méconnu le
génie de J. B. Rousseau ; avec cette différence toutefois ,
que la haine et l'esprit de parti empêchoient seuls Voltaire
de rendre justice à notre grand lyrique , et que Vauvenargues
étoit de la meilleure foi du monde. Dans un numéro prochain,
nous considérerons ce philosophe comme moraliste.
P.
OEuvres de madame de La Fer...... ; deux volumes in- 12.
Prix : 3 fr. , et 4 fr. par la poste. A Paris , chez Colnet ,
Debray, et le Normant.
IL n'y a point d'auteur qui , mieux que La Fontaine , ait su
dérober les secrets de son style aux pénibles efforts de ses successeurs.
Molière, à qui la postérité a donné aussi le surnom
d'inimitable, a été suivi par des poètes , qui , quoique restés
bien au-dessous de lui , ne se sont cependant pas consumés en
efforts stériles ; et quand même nous n'aurions pas l'auteur du
Misantrope et du Tartufe , notre théâtre comique seroit
encore incomparablement supérieur à celui de toute autre
nation moderne. Dans le grand nombre de fables publiées de
puis La Fontaine , à peine ena-t-on distingué quelques-unes
d'ingénieuses et d'agréablement contées , et il n'y en a pas un
recueil qui ait donné à son auteur un rang dans la littérature.
Si l'on cherche la cause du peu de succès qu'ont obtenu
tant d'écrivains , dont plusieurs avoient sans doute de l'esprit
et du talent , on la trouvera moins dans la difficulté du genre ,
que dans le caractère même du modèle qu'ils avoient devant
les yeux. Tous l'ont proclamé inimitable , et tous se sont travaillés
à l'imiter. lis n'ont pas fait attention que des graces si
naturelles devoient échapper à tous les efforts de l'art , et que
rien ne paroîtroit moins naif, qu'une naïveté étudiée. Par
exemple , un des principaux charmes du style de La Fontaine
consiste dans des rapprochemens piquans entre les acteurs qu'il
met en scène , et les noms les plus célèbres de la fable ou de
l'histoire . Chacun sent que ces rapprochemens se trouvent
naturellement sous sa plume. Ils sont le fruit de l'illusion
416 MERCURE DE FRANCE ,
à laquelle il se livre, et de l'importance comiquequ'il attache
à ses personnages. Ces allusions n'ont pas lamême source chez
ses imitateurs. Ils ont remarqué qu'elles plaisoient dans La
Fontaine , et ils s'étudient à les multiplier , se flattant par-là
de plaire comme lui. Nous sourions quand il appelle la
poule une Helène au beau plumage, et Rominagrobis , un
saint-hommede chat; mais quand le bel-esprit pense l'imiter
en nommant une haie , le suisse d'unjardin, et le cadran ,
greffier solaire , nous jetons le livre aussitôt.
un
Sans doute la naïveté communique un charme singulier au
style de l'Apologue : elle seule sait donner au récit un air de
vérité , et nous fait oublier un moment que nous lisons des
fables ; mais il y a d'autres qualités qui peuvent du moins
dédommager de celle-là. Phèdre ne se distingue que par la
précision , la simplicité , l'élégance de sa poésie. L'esprit , la
finesse , la grace , la justesse et l'intérêt de l'allégorie , voilà
encore d'autres ressources pour produire des chefs-d'oeuvre.
Voltaire permet qu'on fasse des comédies attendrisssantes ,
quanpar malheur on n'estpas né plaisant. Je dirai de même,
qu'il ne faut pas imiter La Fontaine , quand par malheur on
n'est pas naïf comme lui. Si , après ses fables , on en peut
lire encore quelques-unes , ce sont celles dont le style n'est
pas servilement calqué sur le sien.
On trouvera ce mérite aux agréables fables que Mad. de la
Fer.... publie aujourd'hui, et dont plusieurs avoient déja paru
dans différens recueils périodiques , où elles avoient été remarquées
par ceux qui sentent le prix d'un talent naturel et
vrai. En effet , l'auteur a une manière de conter qui lui est
propre ; et si l'on rencontre quelquefois dans ses vers des
images et des tours qui rappellent La Fontaine , on sent qu'il
les a trouvés naturellement, et qu'il est naïf , parce que son
génie le veut ainsi , et non parce que La Fontaine l'a été.
Voici unefable qui prouvera , je pense, qu'il n'y a rien d'exa
géré dans cet éloge , qu'il est bien rare de mériter :
LE SERPENT ET LES FOURMIS
Préservons-nous de l'esprit de vengeance;
Dans tous les temps il causa de grands maux.
Au Serpent de ma fable il ôta la prudence,
Al'homme trop souvent il coûte le repos.
Tout auprès d'une fourmilière
Un Serpent s'étoit endormi;
Petit insecte à la tête légère ,
Unejeune et leste Fourmi ,
Surlui trottant, courant, sans craindre sacolère,
Le
AOUT 1806 .
TVE
Le chatouille , le pique et le réveille enfin .
L'animal furieux se relève soudain
DE
LA SEIN
Et jure par le Styx de punir cette offense.
Ilne saitplus ramper: pressé par la vengeance ,
Il siffle, il s'étend , et s'élance
Sur les Fourmis qu'il méprisoit pourtant.
On ne pouvoit prévoir un pareil accident :
Elles se demandoient la raison de sa rage.
D'abord la peur vint les saisir,
Etleur causa quelque dommage ;
Mais les sages criant: il faut vaincre ou périr ,
On eut bientôt repris courage.
La république entière entoure le Serpent;
Sur son corps à l'assaut on monte bravement :
Le voilà donc couvert de la queue à la tête ,
Et ce nouvel At'as , sous le monde fourmi ,
Ne se défend plus qu'à demi.
Chaque amazone alors se fait honneur et fête
D'emporter le plus grand morceau ,
Ou de sa chair ou de sa peau ;
De celle- ci , dit-on , l'on fit même un drapeau ,
Pour conserver dans leur histoire
Le souvenir de tant de gloire ,
Sur- tout pour effrayer tout ennemi nouveau.
Cettebataille , en un mot , fut gagnée ,
Et le fut si bel et si bien ,
Qu'avant la fin de la jurnée
Du méchant il ne resta rien .
5.
cen
et
Cette fable me paroît aussi bien écrite que bien inventée.
Le style offre des images et de la poésie , sans jamais sortir du
ton qui convient au genre . Le récit a de plus toute la vraisem
blance que l'on peut desirer dans l'Apologue. Chaque combattanty
paroît avec les armes que lui a données la nature ,
y déploie le caractère qu'il a en effet, ou du moins , que l'opinion
vulgaire lui suppose. C'est une règle à laquelle les
fabulistes ne font pas toujours assez attention : trop souvent
ils font agir et parler leurs personnages d'une manière peu
conforme aux habitudes et aux moeurs que nous leur connoissons.
Toutes les fables de Mad. de la Fer.... ne sont pas sans doute
aussi bonnes que celle que nous venons de transcrire ; mais
toutes sont écrites avec cette heureuse facilité qui ne permet
à la recherche et à l'affectation de se montrer nulle part. C'est
dire assez que l'auteur doit être distingué de cette foule d'insipides
conteurs qui ont presque fait croire que La Fontaine a
tout moissonné dans le champ de l'Apologue , et qu'il n'est
plus permis d'essayer seulement d'd'y glaner après lui.
Les fables de Mad. de la Fer... suffiroient pour détruire
cette injuste prévention. Toutefois , quel qu'en soit le mérite,
je leur préfère ses poésies fugitives , qu'on lit dans le
Dd
418 MERCURE DE FRANCE ;
deuxième volume de ses oeuvres ; elles se recommandent
aussi par un talent toujours naturel et facile, quelquefois par
un aimable enjouement, plus souvent par cettedouce mélancolie
qui inspire si peu de poètes , quoique presque tous les
rimeurs modernes célèbrent à l'envi ses charmes. Plusieurs de
ces pièces peuvent passer pour de jolies idylles. Telle est celle
adressée àPerrette, que l'on peut placer àcôté , ou dumoins
bien près des plus jolis vers de Mad. Deshoulières. Je la rapporterai
en entier, et cet article n'en paroîtra que plus court:
La voyez- vous cette jeune Perrette ,
Aux pieds légers, quoique peu délicats ,
Enbavolet, en cheveux plats ,
En jupe simple , mais proprette !
Ehbien! de la pauvre fillette
Je voudrois pour toujours assurer le bonheur.
Ah! qui m'a fait sentir le plaisir d'être aimé ,
Adesdroits sacrés sur mon coeur .
Par sa naïveté Perrette m'a charmé .
En me versant du lait , salutaire liqueur ,
Mon seul nectar , le soutien de ma vie ,
Elle me dit , avec l'air de candeur ,
Qu'elle m'aimoit à la folie ;
Etpuis , elle ajouta d'un accent enchanteur :
« Si j'ai dit je vous aime , excusez , je vous prie.
>> Contre moi si ce mot excitoit votre humeur ! »
Dans ce moment, quoique bien attendrie ,
Jerisde sanaïve peur;
Mais bientôt pour toujours Perrette en fut guérie.
Odoux pouvoir du sentiment !
Depuis cet aveu si touchant
Tout ce qu'elle fait sait me plaire ;
Elle a de l'esprit , des appas .
Monpotage est meilleur, et mon lait est plus gras ,
Présenté par la main de cette ménagère .
Perrette , dans tes goûts ne sois jamais légére;
Si tes soins assidus ne se démentent pas ,
Je te promets cette belle génisse
Aussi blanche que mes agneaux ,
Et qu'on auroit jadis offerte en sacrifice
Aux Dieux protecteurs des hameaux ;
Jete promets encore une brebis choisie ,
Et je pourrai même à ce don
Ajouter ma chèvre chérie ,
La plus féconde du canton .
Dans peu , ma gentille bergère ,
Ton petit troupeau grossira ,
Etpour d'autres que moi ton coeur s'attendrira.
Berger fidèle alors sera très-nécessaire :
Tendre Perrette , tu l'auras ,
Oui , de ma main tu recevras
Pour berger , pour époux , l'amant le plus sincère.
Qui connut l'amitié , sentira bien l'amour .
Aime donc ta maîtresse en attendant ce jour,
AOUT 1806.
419
Etne crains jamais sa colère.
Si quelquefois tu pouvois me déplaire ,
De la froideur si je prenois le ton ,
Reviens , reviens , au moment même ,
Me dire encore : « Je vous aime ! »
Et ta faute , ma chère , obtiendra son pardon.
C'est particulièrement dans la chanson et dans la romance
que réussit Mad. de la Fer..... Elle passe sans peine de la
gaieté fine et piquante , qui convient à l'une , au ton naïf et
touchant qui fait le charme de l'autre. Tout le monde a
retenu les couplets qui commencent par ces mots : Ces jours
passés mes moutons s'égarérent , etc. , et ceux intitulés le
Portrait des Maris , deux petits chefs - d'oeuvre que M. de
La Harpe , attentif à distinguer tout ce qui méritoit de l'être ,
a cités comme deux des meilleures pièces que nous ayons
dans un genre où nous sommes si riches. Ce genre a peu d'importance
sans doute ; mais il en acquiert quand on y excelle;
car la perfection est presque également rare dans tous les
genres. Du moins vaut-il incomparablement mieux avoir
fait une excellente chanson qu'un médiocre poëme. L'un
exige beaucoup de travail, et n'attire à l'auteur que quelques
critiques suivies bientôt d'un profond oubli , qui enveloppe
à la fois les épigrammes et l'ouvrage et le poète ;
l'autre ne coûte presque rien, n'éveille pas la censure , et peut
suffire pour sauver de l'oubli son auteur: ce sont quelques
chansons qui ont transmis le nom d'Anacréon jusqu'à nous.
Mad. de la Fer.... a adressé plusieurs pièces de vers à sa
fille , et celle-ci à son tour a fait un heureux emploi du talent
qu'elle
a pour lamusique en le consacrant aux romances de
sa mère. Les différens airs qu'elle a composés pour ces
romances , sont gravés à la fin du recueil , et en augmentent
l'intérêt. Ces airs plairoient sans doute quand même ils n'auroient
pas été inspirés par la piété filiale : cette circonstance
nefait que leurprêter un charme de plus. Le lecteur applaudit
à cet heureux échange entre la mère et la fille , et il porte
envie à ceux qui ont le bonheur d'approcher une famille où
les talens semblent héréditaires , comme les vertus et les qua
lités aimables qu'ils embellissent encore.
C.
Dd2
420 MERCURE DE FRANCE ;
VARIÉTÉS.
LITTÉRATURE , SCIENCES , ARTS , SPECTACLES , ET
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
CETTE semaine n'a produit aucune nouveauté dramatíque.
Le troisième concert de madame Catalani sera donné ,
le 3 septembre , dans la salle du Théâtre Olympique. -Les
ballets et les décorations de Castor et Pollux continuent d'attirer
la foule à l'Opéra. Mlle Pelet poursuit ses débuts avec
succès à l'Opéra-Comique.-MM. Leclerc et Saint-Eugène
achèvent les leurs , sans bruit , sur le Théâtre-Français.-Le
Théâtre de l'Impératrice annonce,pour la semaine prochaine,
la première représentation d'une comédie nouvelle , en trois
actes et en vers , intitulée M. de Garoufignac.
L'éloge de M. l'abbé Barthelemi , par M. de Boufflers ,
prononcé dans la dernière séance publique de l'Institut, a été
publié cette semaine. Nous en rendrons compte dans le
numéro prochain.
Au rédacteur du MERCURE DE FRANCE .
Les sciences viennent de faire une quatrième perte qui sera
difficile à réparer ; M. Coulomb , ancien officier au corps
royal du génie , un des premiers géométres de l'Institut , un
des plus grands physiciens de l'Europe , est mort samedi. Ses
travaux sur l'électricité , sur l'aimant , sont les plus belles
choses qu'on ait faites dans ce genre , et suffisent pour lui
assurerune place distinguée dans l'histoire des sciences , et des
grands hommes qui en ont accéléré les progrès.
DE LALANDE.
N. B. L'éloge de M. Coulomb a été prononcé sur sa tombe,
par M. de Lalande , doyen des astronomes de France. M. de
Lalande a loué son ami par les faits; c'est la meilleure manière
de louer , parce que c'est la moins suspecte. Il a dit entr'autres
choses , que M. Coulomb , en 1777 , partagea le prix de
l'académie des sciences sur les aiguilles aimantées ; en 1781 ,
il remporta le prix sur la théorie des machines simp'es ; la
même année , il entra dans cette compagnie savante. En 1788,
il prouva que le fluide électrique se partage par son action
répulsive , et ne pénètre pas dans l'intérieur des corps. En
1804 , il lut à l'Institut un mémoire curieux sur l'effet de le
AOUT 1806. 421
chaleur , qui , à 70 degrès, détruit le magnétisme. Dans tous
les temps de sa vie , M. Coulomb fut constamment modeste ,
simple et bon. Il n'éprouva jamais le tourment de l'envie ;
jamais il ne se trouva sur le chemin de personne. Un Anglais
s'étoit emparé de son idée sur la suspension des aiguilles , il
ne da'gna pas s'en plaindre. Ce fut M. de Lalande qui réclama
ses droits.
-La Société d'émulation de Rouen propose pour sujet
du prix à décerner dans sa séance publique du 9 juin 1807 ,
l'éloge de Duquesne, né à Dieppe en 1610 , commandant
les armées navales de France sous Louis XIV. Le sujet pourra
être écrit en vers ou en prose , au choix des auteurs. La Société
desire qu'ils rappellent dans leur ouvrage le souvenir du
maréchal de Tourville , également originaire de Normandie ,
et qu'ils établissent un parallèle entre ces deux grands marins.
Le prix sera une médaille de la valeur de 300 fr.
- L'Académie des sciences , belles-lettres et arts de la
même ville , dans sa séance du 20 août 1806 , a remis au
concours l'éloge de M. Thiroux de Crosne , ancien intendant
de la généralité de Rouen, et celui de J. B. Deschamps , créateur
de l'école gratuite de dessein dans la ville de Rouen. Le
18 juillet 1807 , est le terme de rigueur.
L'Académie a pareillement remis au concours la questien
qu'elle avoit déjà proposée les années précédentes , et sur
laquelle il ne lui est parvenu aucun mémoire qui ait été jugé
digne du prix.
Envoici le programme :
<<Donner les plans et la description d'une sécherie à l'usage
>> des teinturiers sur coton filé, et la plus propre à économi-
>> ser le charbon de terre , seul combustible qu'il soit permis
>> d'employer dans le projet. >>>
L'auteur du mémoire aura soin d'entrer dans tous les détails
qu'exigent la construction des fourneaux et des cheminées
, la position et la forme des grilles des fourneaux , le
diamètre des tuyaux conducteurs du calorique, et les moyens
d'évacuer la buée.
L'Académie desire en outre que l'on détermine la longueur
la plus convenable et la position la plus favorable des perches
pour la commodité du service ,l'économie du temps et de la
main-d'oeuvre ; enfin l'auteur du mémoire devra indiquer le
moyen de tenir le local toujours propre ; et sur-tout d'éviter
les accidens du feu.
Le prix double sera une somme de Coo fr.
3
422 MERCURE DE FRANCE ,
er
Les mémoires seront adressés , francs de port , et avant le
1 juillet 180" , terme de rigueur, à M. Vitalis , professeur
de chimie à Rouen, et secrétaire de l'Académie pour la
classe des sciences. Les mémoires porteront une devise qui
sera répétée dans un billet cacheté où l'auteur fera connoître
son nom et sa demeure.
-Le château de Compiègne , après avoir été quelque temps
sans destination, avoit été consacré en grande partie à l'établissement
d'une école nationale. Ce château, bâti par Louis XI et
François Ir, et décoré par Louis XIV et Louis XV, est situé
sur l'Oise , dans un pays fort agréable , orné de côteaux et meublé
d'une forêt qui a 29,600 arpens d'étendue , où les rois de
la dernière race alloient prendre tous les ans les plaisirs de la
chasse. Il va être rendu aux domaines de la couronne. On y
fait en ce moment les arrangemens nécessaires pour le mettre
en état de recevoir la cour.
- Il vient d'être fait , par ordre de M. le conseiller d'Etat
préfet de police , chez M. Flichy, hongroyeur, en présence de
MM. Guyton Morveau , Deyeuxet Cadet-Gassicourt , de nouvelles
expérience pour prouver qu'on peut avec avantage
substituer au charbon des étuves , le nouveau poële de
M. Curandeau. Avec cinquante livres de bois , on a mis en
suif autant de cuirs qu'on en met ordinairement avec cent
sous de charbon : l'air de l'étuve, quoiqu'échauffé à 60 degrés
de chaleur ( température beaucoup plus élevée qu'on ne l'obtient
avec le charbon ) , n'a pas cessé d'être respirable.
-Il paroîtunMémoire de Mad. Billecocq, pour M. Simon-
Célestin Croze Magnan , homme de lettres , et auteur de la
partie littéraire et descriptive du Musée Français ; contre
Jes sieurs Robillard Péronville et Laurent , éditeurs dudit
ouvrage. Ce mémoire , qui est suivi d'une consultation , redigée
par M. Guien, et signée de MM. Ferey , Delamalle
et Mathieu Lépidor , avocats , présente une question de propriété
littéraire. Nous rendrons compte du jugement qui interviendra
sur cette contestation, dont le sujet intéresse particulièrement
ses gens de lettres et les artistes.
- Un enfant de trois ans et huit mois, fils d'un pauvre
vigneron , nommé Michel Dufour , a été conduit , il y a
quelques jours , comme présentant un phénomène extraordinaire
, à l'Ecole de Médecine. Tous les signes de puberté se
trouvent développés chez lui , et déjà ses joues et son menton
sont couverts de barbe. Il soulève sans peine un poids de trente
livres , mange une ou deux livres de viande , du pain à proportion
, et boit jusqu'à trois bouteilles de vin. On connoît
beaucoup d'exemples de développement aussi prématuré , on
AOUT 1806. 423
n'en cite aucun d'enfans parvenus aussitôt à la virilité , chez
qui la nature ne se soit pas trouvée presqu'en même temps
épuisée. Celui-ci seroit un phénomène encore plus curieux ,
s'ils devoit présenter une exception en ce genre.
-Le bon quinquina est devenu fort rare , et il est à craindre
que sa rareté n'augmente encore. On sait que la plus grande
partie de celui du commerce ne possède que foiblement la
vertu fébrifuge. Depuis quelques années , on a fait l'envoi en
Europe d'une autre écorce , que quelques médecins appellent
quina-citrin, parce qu'elle a cette couleur; mais que ceux
qui la connoissent mieux appellent augustura. Cette écorce
est l'objet d'une petite brochure de 44 pages in-12 (1 ) dont
voici un précis :
Il paroît que c'est vers 1789 que l'augustura fut découvert.
Plusieurs médecins en firent l'analyse , et lui trouvèrent
des principes en analogie avec ceux du quina. On l'employa
ensuite dans des fièvres intermittentes , dans des fièvres nerveuses
et diverses autres maladies. Le succès fut complet.
L'augustura a le double avantage d'être beaucoup moins cher
que le quinquina, et de produire le même effet à doses
moins fortes. Il paroît que l'usage s'en est déjà répandu en
Angleterre , en Allemagne , en Suisse et en Hollande. Apeine
cette écorce est-elle encore connue en France. Elle vient des
bords de l'Orenoque. Un propriétaire de cette contrée en a
expédié à une maison de Lyon une certaine quantité , etoffre
d'en faire passer, après les essaits faits , ce qu'on lui en demandera.
M. Hoyne , médecin anglais , croit que cette écorce est celle
d'une espèce de magniolia ; peut-être le magnolia-glauca de
Linnée , ou petit tulipier à feuilles de laurier. Cet arbre supporte
le climat européen. Voici ce qu'ajoute le même médécin
: « Les vertus de l'augustura excèdent celles du quinquina
du Pérou. Sa propriété est d'arrêter les paroxismes de la fièvre
intermittente très-promptement. Six ou huit onces sont suffisantes.
Plusieurs médecins célèbres prétendent qu'une seule
dose produit l'effet desiré. >>>
Cette écorce « a l'avantage de ne pas causer la sensation
(1) Notice historique sur l'Augustura , suivie de l'analyse chimique,
des observations , notes et expériences sur cette écorce , fournies et rapportées
par divers médecins en chef, et titulaires des hospices civils et
dépôts de mendicité des villes de Lyon , Marseille , Montpellier, Bourg ,
département de l'Ain , et par Heyne , Williams , Brande et Ewer, médecins
anglais , qui les premiers l'ont découverte et répandue en Europe.
-Chez Ballanche père et fils , à Lyon; et chez Debray, à Paris , barrière
des Sergens.
4
424 MERCURE DE FRANCE ,
désagréable , la pesanteur, la plénitude d'estomac , que le
quinquina du Pérou occasionne souvent.>>>
« On pourroit en tirer de grands avantages , étant appliqué
extérieurement , pour la gangrène , les vieux ulcères et
semblables autres maladies. » On la dit aussi excellente contre
les vers.
Les libraires où se vend la Notice sur l'augustura pourront
indiquer où se trouve le véritable.
M. Fragonard , l'un des peintres de l'ancienne école qui
a eu le plus de réputation , est mort , le 22 août , à la suite
d'une maladie très-courte. Il étoit àgé de 74 ans.
Au rédacteur du MERCURE DE FRANCE.
Monsieur ,
Lors du naufrage de notre chaloupe dans la baie du Géographe
( 1) , nous eûmes le malheur de perdre un timonier
nommé Vasse , de la ville de Dieppe. Entraîné trois fois par
lęs vagues , il disparut à nos yeux , sans qu'il nous fût possible
de lui porter aucun secours. La nuit d'abord , et sur-tout une
tempête violente qui nous fit , durant plusieurs jours , courir
de grands dangers , ne nous permirent pas de faire sur notre
infortuné compagnon , les recherches propres à constater sa
mort; mais toutes les circonstances se réunissant pour la rendre
inévitable , personne de nous ne conservoit le plus léger doute
à cet égard , lorsqu'un article reproduit dans tous les journaux
français , vint appeler l'intérêt public sur le malheureux Vasse ,
et rappeler l'espoir dans le coeur de ses compagnons.
On assuroitdans cet article , qu'échappé , comme par miracle
, à la fureur des flots , Vasse , après le départ des deux
navires , s'étoit joint aux sauvages de cette partie de la terre de
Leuwin', avoit adopté leurs moeurs , appris leur langage ,
et qu'il avoit ainsi passé deux ou trois ans avec eux; puis , sans
expliquer en rien la chose , on le faisoit rencontrer à trois ou
quatre cents lieues dans le sud du point de son naufrage , par
un bâtiment américain , à bord duquel il avoit été reçu , et
quelque temps après arrêté par un croiseur anglais ; l'on ajoutoit
enfin qu'il venoit d'arriver en Angleterre , où , contre le
droit des gens , il se trouvoit détenu .
Quelque singulière que pût être par elle-même une aventure
de ce genre , elle le devenoit bien davantage encore pour
(1) Découverte par nous le to prairial an 9, et ainsi nommée du nom
de notre principale corvette ; elle appartient à la terre de Leuwin , et
gît par 33º 30 de latitude australe , et par 113° 4 de longitude àl'est du
méridien de Paris .
AOUT 1806. 425
ceux qui pouvoient , comme ses compagnons , se faire une
idée juste du théâtre sur lequel le pauvre Vasse avoit été délaissé.
La constitution physique de cette partie de la Nouvelle-
Hollande , et davantage encore le caractère de ses farouches
habitans , sembloient se réunir pour repousser de lui toute
chance heureuse. Cependant comme nous avions été forcés
dans ce même naufrage d'abandonner sur la côte un excellent
chien de chasse , une assez forte proportion de cartouches et
de munitions , 25 ou 30 fusils , beaucoup de sabres et de pistolets;
deux fortes espingolles , divers instrumens et outils de
charpentier , toute la voilure de notre chaloupe , et quelques
provisions , il n'étoit pas physiquement impossible que
M. Vasse eût pu se procurerà la fois des moyens de subsistance
et de défense : son caractère hardi , audacieux même , le rendoit
d'ailleurs capable des entreprises les plus périlleuses.
Nous ne crûmes donc pas devoir négliger cette rumeur publique
, et nous nous empressâmes d'appeler l'intérêt du gouvernement
sur un épisode aussi remarquable. Malheureusement
il résulte des recherches faites à cet égard par S. Excell.
le ministre de la marine , que tous les détails de cette aventure
sont absolument controuvés .
Les amis des sciences s'affligeront d'autant plus sans doute,
de voir détruire une aussi douce erreur , que l'individu dont il
s'agit , appartenant à une famille très-respectable , avoit reçu
une assez bonne éducation , et qu'il auroit pu nous donner à
son retour les renseignemens les plus précieux sur ces côtes
d'Edels , de Leuwin , de Nuitts , et de la Terre- Napoléon (2) ,
immenses contrées dans l'intérieur desquelles nul européen
encore n'a pu s'avancer , même à la distance de quelques
milles , et qui laissent tant à desirer pour la connoissance du
singulier continent de la Nouvelle-Hollande.
Nous avons l'honneur de vous saluer , monsieur , avec la
plus parfaite considération .
PÉRON , naturaliste de l'expédition , correspondant
de l Institut , chargé par S. M. l'EMPEREUR de la
rédaction de la partie historique du voyage.
L. FREYCINET , commandant le ze. navire de l'expédition
, chargé par S. Exc. le ministre de la marine
de la rédaction des travaux nautiques et
géographiques du voyage.
LESUEUR , dessinateur de l'expédition , chargé
par S. M. l'EMPEREUR de la confection de l'Atlas
historique du voyage.
(2) La Terre-Napoléon , ainsi nommée du chefanguste sous les aus426
MERCURE DE FRANCE ,
MODES du 25 août.
Les capotes avancées et les chapeaux à grand bord sont toujours de
mode; on les critique , c'est tout ce qu'il faut pour les maintenir. Les
chapeaux se portent ou en paille blanche , à la provençale , posés detravers,
ou en paille jaune, à la Paméla. Avec ces chapeaux, point de
crochets sur le front , point d'anneaux sur les tempes , mais assez souvent
unelongue mèche qui descend, lelong de l'oreille , sur la joue gauche.
Detemps en temps paroissent quelques paysannes ; elles sortentde la
maindes lingères. De chez les lingères aussi , viennent de petits bonnets
demousselinebrodée ,dont la touffe en rubansa , sur un des bordsdeces
rubans mêmes , une garniture de tulle cousu; mais ce sont les modistes
qui fournissent ces bonnets de crêpe à tout petit fond , qui , par-devant ,
ont pour garniture un tulle presque caché pardes fleurs .
Les fleurs les plus communes sont des cloches bleues, et l'acacia blanc,
mêlé de pois couleur de rose. Pour la grande parure , il y a des diadêmes,
dont les fleurs ainsi que les feuilles ont la blancheur du linge : on
fait le tout en batiste. Ces diadêmes se posent sur le front ou sur le
sommet de la tête ; quelquefois , sur lamême tête , dans les deux endroits .
Onne voit presque plus de peigne ; mais quelques bandeaux d'antiques
ontreparu.
NOUVELLES POLITIQUES.
Vienne, 15 août.
Le bruit court que notre souverain va transférer sa résidence
à Bude enHongrie ; d'autres disent que cette translation
ne sera que temporaire , et que S. M. a résolu d'habiter
successivement pendant trois ans les cinq principales villes de
ses Etats. Sous l'empereur Joseph II , il avoit été déjà question
d'un semblable changement de résidence.
On transporte à Bude toute la grosse artillerie qui étoit ici.
La fonderie de canons doit aussi être transférée dans la même
ville , ainsi que les chancelleries.
Hambourg , 13 août.
LaPrusse travaille à former la fédération du Nord. Cette
picesduquel notre voyage s'est fait, c mprend toute la portion de côte
inconnue avant nous , qui des îles Saint-Pierreet Saint-François , se prolongejusqu'à
l'extrémité sud de la Nouvelle- Hollande , et dont nous avons
fait la reconnoissance exacte pendant nos deux campagnes de l'an 10 et
de l'an 11 .
AOUT 1806. 427
puissance desireroit que les villes anséatiques en fissent partie ;
maison assure que la France, la Russie et l'Angleterre agissent
d'accord pour que ces villes restent indépendantes sous la
protection de toute l'Europe. Il paroît que le Danemarck
refuse de faire partie de cette confédération , et que le Holsteinsera
réuni à la monarchie danoise. (Moniteur.)
Dresde , 16 août.
-Notre cour avoit été pressentie pour entrer dans la fédéra
tiondu Nord ; mais, placée entre quatre puissances , l'Autriche
, la France , la Russie et la Prusse, elle ne veut se décider
que par leur conseil . Notre souverain aimeroit à rester neutre ,
afin de n'être point engagé dans des querelles étrangères , et
de conserver sa parfaite indépendance. Jusqu'à cette heure les
ambassadeurs de France , de Russie et d'Autriche n'ont rien
dit: le ministre de Prusse seul a fait des démarches auprès de
notre cabinet. (Moniteur. )
Berlin , 16 août.
M. le lieutenant - général de Blucher est arrivé ici dans la
nuit du 13 au 14 ; il a eu plusieurs conférences avec S. M. ,
et avec le chef de l'état-major de l'armée ; ensuite il est parti
pour le Hanovre , où il va prendre le commandement des
troupes. On attend à Berlin le prince de Hohenlohe , S. A. S.
le duc régnant de Brunswick , et plusieurs autres généraux.
Le 20 de ce mois , tous les régimens doivent être au complet,
et les généraux absens rendus à leur destination. Les troupes
des inspections de la Silésie , de la Prusse méridionale et
occidentale vont également se concentrer sur des points déterminés.
Magdebourg , 16 août.
Depuis quelques jours , tout a pris ici un aspect hostile ;
la place a été déclarée , mercredi , en état de siége , les dépôts
ont été mis sur l'état de gguueerrrree,, et 2000paysanstravaillent
aux fortifications. Tout doit être prêt à marcher au 20 de ce
mois. Notre ville fourmille de soldats. Les régimens du pays
de Bayreuth arrivent mercredi ici et à Hall; tous les bateaux
entre Magdebourg et la Saxe ont été mis en réquisition. Le
train pour l'armée de Westphalie doit être en
mardi prochain; on lui délivre ses chevaux demain et après.
Cassel, 18 août.
Le
Notresouverain va entrer dans la fédération du Nord , sous
la direction immédiate de la Prusse.
428 MERCURE DE FRANCE ;
Francfort , 21 août.
-On assure que l'Empereur Napoléon a fait déclarer que le
territoire de la confédération du Rhin étoit inviolable , qu'aucun
détachement de troupes des puissances étrangères n'y
pourront passer sous quelque prétexte que ce soit , et que
toute transgression seroit considérée comme une violation de
territoire. (Moniteur. )
Du 25.- Le gouvernement de cette ville a publié hier la
proclamation suivante :
Les Bourgmestres et Sénat de la ville de Francfort sur le
Mein, à leurs Concitoyens administrės.
Dans le cours des quatorze dernières années , qui ont été si
orageuses , et particulièrement dans les années 1798 , 1802
et 1805 , où l'Empire germanique a éprouvé divers changemens
et commotions , et étoit menacé d'en essuyer d'autres ,
nous avons eu constamment à coeur de garantir la constitution
libre et indépendante de cette ville, en remplissant scrupulensement
et ponctuellement nos devoirs envers l'empereur
et l'Empire ; et secondés par la juste confiance que nos concitoyens
avoient dans notre administration , nous avons fait
tous nos efforts ( malgré les sacrifices immenses que notre
ville a dû faire par les contributionsde guerre, réquisitions et
demandes de toute espèce ) pour maintenir les finances et le
crédit public ; nous n'avons aussi rien négligé , pour lui concilier
et conserver la bienveillance du gouvernement français .
Si , dès l'année 1792 , les citoyens de Francfort ont résisté
aux angoisses de la guerre , et aux tentatives de la séduction,
ils n'ont pas supporté avec moins de patriotisme , à l'époque
critique de 1796 , des calamités plus grandes encore , et
en 1799 et 1800 , l'imposition de fortes sommes d'argent ;
enfin , dans le courant de cette année même , lorsque la fin
de la guerre survenue entre l'Autriche et la France , donnoit
les plus flatteuses espérances , ils ont supporté de nouvelles
contributions de guerre et autres charges , pour lesquelles
nous avons dû les sommer, par les proclamations des 7 février
et 27 mai , d'épuiser les dernières ressources.
Après des sacrifices aussi pénibles et aussi multipliés , nous
avions conçu le consolant espoir ( conformément aux assurances
formelles et souvent réitérées qui nous furent données
par le gouvernement français en 1796 et les années suivantes )
que la constitution de Francfort ne seroit exposée à aucun
danger.
Cependant ces derniers événemens ont déterminé notre sort
d'une manière inévitable, et nous nous voyons obligés d'an
AOUT 1806.
429
noncerà nos chers concitoyens que M. le commissaire-général
français Lambert, en vertu d'un traité conclu entre S. м.
l'Empereur et Roi Napoléon, et S. A. E. le prince-primat ,
nous a déclaré qu'il étoit muni de pouvoirs pour prendre
possession de cette ville pour sadite Altesse. Il nous a en même
temps autorisés formellement , ainsi que les autres employés
publics et serviteurs , à continuer l'exercice de nos fonctions.
S'il y a de la témérité dans l'idée seule de s'opposer à une
destinée qui , par suite des grands événemens de nos jours , est
devenue lepartagede Francfort , ainsi que de beaucoup d'autres
Etats plus considérables , ce doit être une grande consolation
pour nous ,ainsi que pour la louable bourgeoisie qui a été
confiée jusqu'à présent à notre administration , de penser
qu'aucune faute ou négligence de notre part , ni le défaut de
-patriotisme et de fidélité de leur côté n'ont été cause de cette
catastrophe.
En nous résignant , ce que la loi a rendu indispensable ,
nous engageons tous nos concitoyens et subordonnés , non seulement
à se soumettre avec calme à ce qui a été fait par une
puissance prépondérante , et à continuer de remplir fidellement
, jusqu'à nouvelle disposition suprême , les obligations
imposées à chacun par les lois et ordonnances , ainsi que celles
attachées aux fonctions et service publics , afin de ne pas courir
de responsabilité personnelle , ainsi que les peines portées
par la loi.
Arrêté dans l'assemblée du sénat le 19 août 1806.
On écrit de Vienne qu'il a été convenu entre la France et
l'Autriche , que le commandant français de Braunau , M. le
général de division Saint-Hilaire , remettra cette place , dans
quelques semaines , au feld-maréchal-lieutenant autrichien
comteBaillet de Merlemont, et au gouverneur civil des provinces
autrichiennes situées sur la rive gauche de l'Ens, M. de
Hakelberg. Les mêmes lettres confirment ce qui a déjà été dit
relativement à la cession de toute la rive gauche de l'Isonzo
àl'Autriche, et de toute la rive droite de ce fleuve au royaume
d'Italie. Elles disent aussi que la nouvelle de la cession de
Goritz , Gradiska et Aquileia , à l'Italie , n'est pas sans fondement
, et que l'Autriche sera indemnisée ailleurs pour ces
possessions.
Londres , 21 août.
Les espérances pour la paix s'évanouissent de plus en plus;
cependant on ne sait rien de positifsur l'état des négociations;
le bruit couroit que lord Lauderdale avoit fait demander ses
passeports ; les effets publics en ont éprouvé une dépréciation ,
430 MERCURE DE FRANCE ,
et il y a eu plus de vendeurs que d'acheteurs. Cependant rien
ne transpire.
Les lords Holland et Auckland viennent d'être nommés
plénipotentiaires pournégocier avec MM. Pinckney etMonroe,
au sujet des difficultés qui se sont élevées entre les Etats-Unis
d'Amérique et la Grande-Bretagne.
er
L'escadre française est partie de la Martinique le 30 juin et
le juillet , en deux divisions , composées , la première , de
trois vaisseaux de ligne , et la seconde , de trois vaisseaux et
une frégate. Le 6 juillet , ces deux divisions étoient à l'ouest
de Saint-Thomas , ainsi que l'escadre de l'amiral Cochrane ,
composée de quatre vaisseaux de ligne et de trois frégates.
Extrait d'une lettre écrite de la Trinité , à un négociant de
Liverpool.
Du 10 juillet 1806.
<<Nous avons ici le général Miranda avec une bande d'enragés
comme lui , venus de New-Yorck. Il recrute des volontaires
, et en a déjà trouvé un grand nombre , avec lesquels il
se propose d'attaquer le continent espagnol pour le déclarer
indépendant de toutes les puissances européennes. Dieu sait
cominent cela finira. Miranda est natif des Carraques ; il est
soutenu par notre amiral et par notre gouverneur. >>>
Copie d'une adresse publiée à la Trinité par le général
Miranda.
«Amis et concitoyens ,
>> L'occasion se présente de soustraire à l'oppression et de
délivrer d'un gouvernement tyrannique des peuples qui méritent
un meilleur sort, qui devroient jouir des dons que la
Providence verse libéralement sur leur pays natal , mais qui
gémissent sous un despotisme trop cruel pour être supporté
plus long-temps. Accablés du poids de leurs malheurs , ils
invoquent, en vous tendant les bras , la cause de la liberté et
de l'indépendance; ils vous appellent à partager la gloire de
secourir vos semblables.
>> Håtez-vous de vous réunir sous les drapeaux d'un homme
qui s'estime heureux d'être votre compatriote ; d'un homme
qui a résolu de sauver sa patrie , et de verser jusqu'à la
dernière goutte de son sang pour contribuer à sa prospérité.
» Il y aura , à l'expiration de douze mois , une répartition
libérale des terres , suivant les rangs. Les simples soldats , à
compter du jour de leur enrôlement , auront droit à la nourriture
, à l'habillement et à une paie d'un quart de dollar par
jour , sans déduction.
>> Et vous, braves insulaires , qui vous êtes noblement préAOUT
1806. 431
sentés pour partager notre gloire et prendre part à notre
prospérité , hâtez-vous de suivre les officiers qui vous ont
déjà dressés au métier de la guerre, et qui attendent avec
impatience le moment de vous conduire à la victoire et à la
fortune.
>>Le golfe qui fut honoré de la présence de Colomb , sera
bientôt le théâtre de vos grandes actions et de vos nobles
efforts. >>
Du 22 août. Cours des effets publies. - Trois pour cent
cons. 61 1/2 . - Omnium 5. Trois pour cent red. 62 114 ,
112 , 3,8.
-
Le public eut , hier , la satifaction de voir M. Fox, dans sa
voiture , à Hyde-Park. Il s'y promena pendant une heure , et
rentra sans avoir éprouvé la plus légère fatigue. Il est heureusement
avéré maintenant que l'opération qu'on lui a faite a parfaitement
réussi. L'habileté avec laquelle elle a été exécutée et
la forcede sa constitution , donnent l'espoir , presque certain ,
d'une guérison radicale. Il a bon appétit , et ses forces reviennentpardegrés,
(Morning- Chronicle. )
Lord Grenville, qui étoit depuis quelques jours à la
campagne , en est revenu hier matin. Il a été visité , presque
aussitôt , par les lords Moira , Spencer et Henri Petty, qui
ont passé plus d'une heure avec lui. :
-Nous avons reçu les journaux de Paris jusqu'au 16 de ce
mois. La note officielle contenue dans le Moniteur du 13 ,
contrarie si fort les idées de nos politiques , qu'ils ne peuvent
se décider à y ajouter foi. Comment , en effet , se persuader
que l'Autriche ait reconnu la confédération du Rhin , et
commis ainsi un suicide politique. Nous regardons cet événement
comme tout-à-fait impossible. Quant à la Prusse , cette
reconnoissance de sa part est un peu plus vraisemblable. Mais
pour la Russie , nous ne croyons certainement pas que le traité
de paix, signé à Paris par M. d'Oubril , ait été échangé à
Pétersbourg le 15 de ce mois. ( Extrait de l'Oracle. )
PARIS.
- LL . MM. II. et RR. sont revenus le 25 de Rambouillet
à Saint-Cloud.
- Les membres nommés dans l'assemblé générale des Juifs ,
pour composer la commission qui doit avoir des relations
avec les commissaires de S. M. I. et R. , pour les différentes
communications officielles , et qui a déjà proposé la solution
de douze questions adoptées par l'assemblée , sont :
MM. Furtado , président ; Avigdon et Rodrigues , secrétaires
; Worms , Thedore Cerf-Berr, Emilie Vitta, scrutateurs,
432 MERCURE DE FRANCE ,
Berr Isaac Beer , conseiller municipal à Nancy ; Michel
Berr , homme de loi , membre de plusieurs académies ; Seger ,
Andrad , Zenzleimer , rabbins ; Moïse Lévy , de Nancy ;
Jacob Berr , de Metz ; Lyon Marx , de Coblentz ; Gedilla ,
de Turin ; Baruch Cerf-Berr , de Strasbourg ; Rodrigues
jeune , de Paris ; Formaggini , de Milan , du collège électoral
des savans , propriétaire en Italie ; Abraham Cologna , de
Mantoue , rabbin , du collége électoral des savans en Italie ;
Latis , de Venise ; Jacob Lazare , de Paris .
- Par décret de S. M. , du 21 de ce mois , les administrations
charitables des pauvres et des hospices sont autorisées à
percevoir comme par le passé , pendant le cours de lan 1807
et des trois mois dix jours antérieurs de ladite années le droit
d'un décime par franc en sus du prix de chaque billet d'entrée
et d'abonnement dans tous les spectacles où il se donne
des pièces de théâtre. Elles sont pareillement autorisées à percevoir,
pendant le même espace de temps , le droit d'un
quart de la recette brute pour les bals , les feux d'artifice ,
les concerts, les courses , les exercices de chevaux , et géné
ralement pour toutes les danses et fêtes publiques où l'on est
admis en payant les rétributions exigées , ou par la voie des
cachets , ou par billets , ou par abonnement.
-L'épouse de S. E. M. le maréchal Augereau est morte
dans la nuit du 20 au 21 de ce mois, ensa terre de la Houssaie;
àdouze lieues de Paris.
FONDS PUBLICS DU MOIS D'AOUT .
DU SAMEDI 23. - Ср. 0/0 с. J. du 22 mars 1806. 67f. 6oc. 55c. 50€
ooc. ooc. ooc ooc ooc oc. oof oof ooc. cof.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. oof. ooc. ooc. ooc occ
Act. de la Banque de Fr. oooofooc. oooof ooc oooof oc cooof.
DU LUNDI 25. Cp. olo c. J. du 22 mars 1806. 67f. 6oc. 50c. 600 500
40с. 50c 45€ 000 000 000. ooc one
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806 64f. 95c 65f
Act. de la Banque de Fr. 1170f. 1171f. 250.000 oooof. oooof ooc
DU MARDI 26. - C pour o/o c. J. du 22 mars 1806. 67f. 70c 80€ 650.
ooc . coc ooc . ooc . ooc oc oof ooc .
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. oof. ooe.
Act. de la Banque de Fr. 1170f 00e. oooof ooc oooof. ooc.
DU MERCREDI 27.-Ср. 0/0 c. J. du 22 mars 1806. 67f 60c 70c. 750.
70c . 6oc ooc oof. ooc ooc ooc. ooc. ooc oof.
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 65f oof. onc.
Act. de la Banque de Fr. 1172f 50c 00oof one oof ooc. oof ooc. oooof.
DU JEUDI 28.-Cp. oo c. J. du 22 mars 1806. 67f 60€ 65c boc coc oof
OOC OOC OCC.OOC OOC COC
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 64fgoc 65f.
Act. de la Banque de Fr. 1172. 5oc. oooof ooc. oooof.
DUVENDREDI 29.-Ср. о/о с. J. du 22 mars 1806. 67f. 6oc. 50c.456.
50c. 45c. 50c ooc ooc ooc oof
Ilem. Jouiss. du 22 septembre 1806. oof ooc ooc.
Act. de la Banque de Fr. 1170f000.0000 00€ 0000 0000focc.
(No. CCLXVIII. )
( SAMEDI 6 SEPTEMBRE 1806 .
DEPT
DE
LA
4
cen
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE.
LES TOASTS DE L'OLYMPE ,
ODE.
Un soir que, réunis dans leur palais d'azur ,
Les Dieux, la coupe en main , savouroient l'alégresse ,
Et que la jeune Hébé, du nectar le plus pur
Leur versoit la riante ivresse :
<<<Je bois , disoit Vénus , à l'indomptable Mars. »
« Je bois , disoit Junon , au maître du tonnerre. »
« Et moi , disoit Cybèle , en jetant ses regards
• » Sur les maux dont gémit la terre ,
>> Je bois au favori de la sage Pal'as ,
» Au héros qui du Nil soumit l'urne féconde;
» Au rapide vainqueur des Alpes , de Mélas ;
>> Au pacificateur du monde. »
<< Et moi, disoit Neptune , au généreux lion ,
» Effroi des léopards , dont la rage conspire
>> Contre l'heureuse paix , que l'avare Albion
→ Ose exiler de mon empire. >>
Ee
:
434 MERCURE DE FRANCE ,
« Oui , buvons , dit Pallas , à cejeune guerrier :
>> C'est Ulysse au conseil ; au combat c'est Achille :
>> Il a conquis la paix, et son vaste laurier
>> En sera l'éternel asile . >>
Jupiter joint sa coupe à la coupe des Dieux :
La douce paix obtint son auguste sourire ;
Et Phébus confia l'alégresse des cieux
Aux divins accords de sa lyre .
Par M. LE BRUN, de l'Institut.
LA PUDEUR ET LA VOLUPTÉ ,
ANECDOTE INÉDITE.
D'un fait dont la mémoire à Paphos se conserve ,
Ecoutez , chers amis , les détails peu connus.
La tendre Volupté doit le jour à Vénus ,
Et l'austère Fudeur doit le jour à Minerve.
Or, d'offrir ses attraits aux regards des mortels ,
La brune Volupté se faisoit une fête ;
Et la blonde Pudeur n'obtenoit des autels
Qu'en se voilant des pieds jusqu'à la tête .
La Volupté , pendant le siècle d'or,
Sut contre la Pudeur dissimuler sa rage ;
Mais plusméchante ensuite , elle parvint d'abord
Amener sa rivale au fond d'un vert bocage.
Là , d'un luth séducteur épuisant les doux sons ,
Elle lui conseilla de montrer sa figure ,
Et lui prouva , du moins par des chansons ,
Qu'elledevoit bannir et lacet et ceinture.
<< Eh bien, dit laPudeur, en poussant un soupir,
>> J'y consens; mais aussi , point d'autre fontaisie !
<< Ah ! dit la Volupté , rien qu'un peu d'ambroisie. "
La Pudeur en bût tant qu'on la vit s'assoupir.
La Volupté lui prit sa tunique et son voile ,
S'en habilla , puis dit , en fuyant å grands pas
« Qu'à son tour désormais la fille de Pallas
>> Sans vêtemens , couche à la belle étoile !
La Pudeur s'éveillant , non sans anxiété ,
Rougit de n'avoir plus robe , fichu , ni guimpe ,
Et , maudissant la Volupté ,
Pour toujours regagna l'Olympe .
SEPTEMBRE 1806 . 435
Les dames conviendront , dans leurs jours de candeur,
Quedepuis ce temps-là jusqu'au siècle où nous sommes ,
La Volupté perfide a trompé bien des hommes
Sous le voile de la Pudeur.
DE PIIS.
PENSÉE DE M. DE CHATEAUBRIAND ,
SUR LES HOSPITALIÈRÉS.
DEs femmes consacroient leurs délicates mains
A l'art qui rend la vie aux malheureux humains.
On eût dit que , par tant de zèle ,
Pour payer leur tribut de douleur maternelle ,
Sans déroger aux lois de la virginité,
Leur charité , constante et généreuse ,
Se vouoit aux tourmens d'une maternité
Et plás lente et plus douloureuse .
KÉRIVALANT .
TRADUCTION
DE LA TROISIÈME ÉLÉGIE DE TIBULLE
Vous qui des flots d'Icare affrontez les fureurs ,
Messala , chers amis , conservez -moi vos coeurs ,
Tandis que sur ses bords la triste Phéacie
Enchafne un malheureux près d'exhaler sa vie.
O trépas , fuis au loin , fuis , ô cruel trépas !
Ne va point me livrer aux fureurs de ton bras.
Dans son sein désolé , ma mère infortunée
Ne pourroit recueillir ma cendre abandonnée;
Ma tendre soeur m'offrir le tribut de son deuil ,
Et, les cheveux épars , pleurer sur mon cercueil.
Hélas , quand je quittai les murs de ma patrie,
Les Dieux furent , dit-on , consultés par Délie ;
Et trois fois un enfant , organe du destin ,
Donna de mon retour le présage certain.
Cependant ma Délie , en proie à ses alarmes ,
Sur mon chemin fixoit des yeux baignés de larmes;
Et moi , quand je cherchois à rassurer son coeur,
Le mien se remplissant de trouble et de terreur,
Ee2
436 MERCURE DE FRANCE ,
Prétextoit un augure, un sinistre présage ,
Afin de retarder ce funeste voyage.
Coinbien de fois , Délie , en m'éloignant de toi ,
Mon seuil blessa mes pieds , et me glaça d'effroi !
Ah ! ne voyagez pas quand l'Amour s'en offense ,
Ou redoutez du dieu l'implacable vengeance .
Que servent , ma Délie, Isis et cet airain
Tant de fois repoussé sous ta bruyante main ?
Dis, tes lustrations , tes pieux sacrifices ,
Et ton lit chaste et pur m'ont- ils été propices ?
Toi , dont le temple auguste et les nombreux tableaux
Attestent le pouvoir qui dompte tous les maux ,
Déesse , sauve-moi : tu verras ma maîtresse
Ates pieds acquitter sa pieuse promesse ;
Dérober ses appas sous un modeste lin ,
Et , les cheveux flottans sur les lis de son sein ,
Deux fois en un seul jour, sous tes sacrés portiques ,
Aux accens de tes choeurs marier ses cantiques .
Oh! puissé-je revoir mes Lares paternels ,
Et tous les mois brûler l'encens sur leurs autels !
Dieux ! que n'ai je vécu dans ce siècle tranquille ,
Où la terre sans soins opulente et fertile ,
Aux mortels n'ouvroit pas ses immenses chemins ;
Où le front élevé des orgueilleux sapins
Ne bravoit point les flots , sur la foi des étoiles ,
Et n'offroit point aux vents le sein gonflé des voiles !
La soif et des trésors et des bords étrangers
Alors n'excitoit point , au mépris des dangers ,
A guider triomphans sur les humides plaines ,
Ces vaisseaux fiers du poids des dépouilles lointaines.
Nul ne faisoit l'injure au taureau vigoureux
D'abaisser sous le joug son front majestueux ;
Le coursier pétulant , de sa bouche indomptée
Ne mordoit pas le frein; la vertu respectée
Laissoit sa porte libre et sommeilloit en paix ;
La borne n'osoit pas régner sur les guérêts ;
Le miel couloit du chène en onde jaunissante ;
La chèvre présentoit ses mamelles pendantes ;
Haines , fureurs , combats , vous étiez ignorés ,
Et vous ne forgiez pas les glaives acérés .
Cet âge d'or n'est p'us , et la sanglante guerre ,
Fille de ce dur siècle , épouvante la terre ;
L'ardent vaisseau s'élance et traverse les flots ;
Le trépm s'est ouvert mille chemins nouveaux.
SEPTEMBRE 1806. 437
Jupiter, sauve-moi. Tu le sais , le parjure
Jamais n'a profané ma bouche toujours pure .
Mais si j'avois rempli le cours fatal des ans ,
Que ma pierre funèbre offre ces mots touchants :
« Tibullefut ravi par la Parque sévère ,
» En suivant Messala sur les flots et la terre.
Comme l'Amour jamais n'éprouva mes refus ,
Dans l'heureux Elysée introduit par Vénus ,
Je jouirai des coeurs et du tendre langage
De mille oiseaux errant sous l'humide feuillage.
Là , les champs sans culture ornent leur sein de fleurs ;
La rose dans les airs répand des flots d'odeurs ;
Le jeune amant s'unit à sa jeune maîtresse ;
Vénus en souriant excite leur ivresse ;
Demyrte orne le front de ceux que le trépas
Arrache à leurs amours , et frappe dans ses bras .
Mais l'Enfer criminel , au sein des nuits profondes
Plongé, s'entoure : u loin de mugissantes ondes .
Tisiphone , le front de serpens hérissé ,
Frappe le reuple impie en ces lieux dispersé.
Où se cacher ? Cerbère à leurs hordes tremblantes
Oppose , en se dressant , ses frois queules sifflantes.
Là, poussant de grands cr's , l'odieux Ixion ,
Dont l'insolent amour osa tenter Junon ,
Lié par les serpens d'une pâle Euménide ,
Tourne autour d'une roue à la marche rapide ;
L'immense Titias , embrassant neufarpens ,
De ses membres repaît les oiseaux dévorans ;
Tantale , dans les flots , meurt d'une soif brûlante :
La vague , lorsqu'il tend sa bouche suppliante,
Fuit; et la Danaïde , avec des torrens d'eau ,
En vain cherche à remplir son avide tonneau .
Dieux ! punissez ainsi la noire perfidie
Du mortel qui voudroit me ravir ma Délie.
Ma Délie , à jamais conserve-moi ton coeur ;
Et que celle qui veille à ta sainte pudeur,
De ce chaste dépôt gardienne vigilante ,
Le soir, à la clarté d'une lampe tremblante ,
Allège tes ennuis par un récit nouveau ,
En guidant un long fil vers son lager fuseau .
Morphée alors , voilant tes beaux yeux d'un nuage,
Doucement de tes mains fera glisser l'ouvrage .
Soudain j'arrive, j'entre , et je m'offre à tes yeux.
Je te parois tombé de la voûte des cieux
3
438 MERCURE DE FRANCE ,
Viens, vole dans mes bras : ah ! ton seinnu,tes larmes,
Tes longs cheveux épars doublent encor tes charmes ....
Odouce illusion ! Ô secourable erreur !
Hélas ! n'aurois-je fait que rêver le bonheur ?
C. L. MOLLEVAUT.
ENIGME.
Mes arrêts sont irrévocables ;
Les justes comme les coupables
Se jugent à mon tribunal ;
Je suis témoin , juge et partie ,
Même le bourreau qui châtie
Le criminel qui fait le mal .
LOGOGRIPH Ε .
PROSCRIT , décrédité par d'injustes rigueurs ,
De Molièrę , jadis , j'excitai la colère;
Aujourd'hui , protégé par d'illustres auteurs ,
Je retrouve mon rang et ma vertu première.
Ala ville , au théâtre où je suis applaudi ,
Grace au goût du public j'établis mon empire ,
Et d'un rimeur sans feu fais un auteur hardi;
P'un poète brûlant j'imite le délire :
Je cache un discours froid sous un dehors pompeux.
O toi , savant lecteur, si tu veux me connoître ,
Cherche dans mes six pieds , décompose mon être :
Tu trouveras , d'abord, le nom peu fastueux
D'un fragile yaisseau , qui sert à mille usages ;
Une femme poète , et dont le nom fameux
Rappelle de l'amour les funestes orages .
CHARADE .
BIEN que mon dernier soit utile à mon premier ,
Mon premier croint sur lui l'effet de mon dernier ;
Ce qu'en France, et ailleurs , on voit et ne peut nier,
Mon dernier défendre l'accès de mon entier .
15
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Nº. est Huitre.
Celui du Logogriphe est Bélier.
Celui de la Charade est Sou-tien .
SEPTEMBRE 1806. 4.39
OEuvres complètes de Vauvenargues , nouvelle édition , augmentée
de plusieurs Ouvrages inédits , et de Notes critiques
et grammaticales , précédées d'une Notice sur la vie et les
écrits de Vauvenargues ; par M. Suard, secrétaire-perpétuel
de la classede langue et de littérature françaises de l'Institut ,
membre de la Légion - d'Honneur. Deux volumes in-8° .
Prix : 10 fr. , et 13 fr. par la poste. Pap. vélin , 20 fr. , et
23 fr. par la poste. A Paris , chez Dentu , imprimeurlibraire
, quai des Augustins , n° . 17 ; et chez le Normant ,
imprimeur - libraire , rue des Prêtres Saint - Germainl'Auxerrois
, n° . 17 .
( IIº Extrait. Voy. le dernier N° . du MERCURE. )
VAUVENARGUES mérite d'être distingué des philosophes du
dix-huitième siècle , par une noblesse de pensée et de sentiment
qui étoit alors très-rare. Sa morale , considérée sous les
rapports humains , est en général pure et quelquefois sévère ,
si on la compare à celle de ses contemporains. Cependant ses
liaisons avec les sophistes , dont malheureusement pour lui il
avoit fait ses oracles , l'entraînèrent à quelques erreurs que
nous aurons occasion de relever. Ce moraliste , qui mourut
très-jeune, et que son état avoit presque toujours éloigné de
Paris , n'entra point dans les intrigues littéraires; il n'excita
aucune haine. Les philosophes crurent devoir l'adopter, quoi
que sa sévérité fût loin de se concilier avec leurs maximes
relâchées. La secte pensa qu'il étoit utile d'avoir dans son
sein un écrivain qu'elle pût opposer à ceux qui l'accusoient ,
avec trop de fondement , de corrompre les moeurs. D'un
autre côté, les bons esprits , habitués à ne voir paroître que
des livres dangereux , s'arrêtèrent avec complaisance sur des
ouvrages qui , malgré quelques erreurs , ne présentoient pas
du moins la satire de toutes les institutions religieuses et poli
4
440 MERCURE DE FRANCE ,
tiques , et l'oubli de toutes les convenances. Voilà , selon nous ,
ce qui explique pourquoi Vauvenargues , quoique proné par
les philosophes et réclamé par eux, n'a point été mis au nombre
de ceux qui ont eu le malheur de pervertir leur pays et
de préparer sa subversion. L'époque paroît arrivée de juger
ce moraliste avec impartialité.
Vauvenargues avoit des sentimens d'honneur. Il naquit
l'année de la mort de Louis XIV. Il avoit donc vu dans son
enfance quelques hommes de ce beau siècle; leurs récits avoient
dû enflammer son imagination, et lui donner une idée plus
ou moins juste de l'esprit qui dirigeoit alors la société. Rempli
de ces images dont les traces même étoient effacées , quelle
dut être l'opinion qu'il se forma du monde eny entrant ! Les
moeurs dégoûtantes de la régence avoient répandu la corruption
dans toutes les classes de la société; et la philosophie
moderne , adulatrice de cette corruption , la réduisoit en
corps de doctrine. Une différence marquante entre les écrivains
des deux siècles , n'a pas encore été assez sentie , et doit
trouver ici sa place. Ceux du siècle de Louis XIV, pleins de
respect et d'amour pour la religion et le gouvernement de
leur pays , n'écrivoient que pour faire partager à leurs lecteurs
ces nobles sentimens. Ils s'élevoient avec force et courage
contre toutes les espèces d'erreurs , et ne gardoient aucun
ménagement avec la corruption, quelque forme qu'elle sût
prendre. Les écrivains du dix-huitième siècle , au contraire ,
affichèrent la plus violente haine contre les institutions de
leur pays; ils ne trouvèrent plus de perfection que chez les
étrangers. Plus vils que les flatteurs d'un mauvais prince , ils
fléchirent devant la perversité de leur siècle. Adulateurs des
passions, ils ne cherchèrent qu'à les exciter ; et telle fut la
cause de leurs déplorables succès. Leurs prédécesseurs avoient
exercé sur les penchans des hommes une sorte d'autorité; ils
y cédèrent lâchement : où les premiers avoient commandé,
les autres ne firent qu'obéir.
SEPTEMBRE 1806. 44
Les philosophes prétendront sûrement que ce jugement est
une diatribe contre le dix-huitième siècle. On répondra en
leur faisant observer que telle étoit l'opinionde Vauvenargues.
Il ne fait pas , il est vrai, le rapprochement des deux siècles ;
mais voici ce qu'il dit du dix-huitième :
Après avoir remarqué que les vices bas , ceux qui témoignent
>>,> le plus de foiblesse , et méritent le plus de mépris , n'ont
>> jamais été si osés , si multipliés , si puissans, » Vauvenargues
ajoute : « On ne sauroit parler plus ouvertement de ces op-
>>> probres ; on ne peut les découvrir tous. Que ce silence même
>> les fasse connoître. Quand les maladies sont au point qu'on
>> est obligé de s'en taire et de les cacher au malade , alors il
>> y a peu d'espérance, et le mal doit être bien grand. Tel est
>>> notre état..
>> Les écrivains qui semblent plus particulièrement chargés
>> de nous reprendre , désespérant de guérir nos erreurs , ou
>> corrompus peut-être par notre commerce, et gâtés par nos
>> préjugés ; ces écrivains , dis-je , flattent le vice qu'ils pour-
>> roient confondre , couvrent le mensonge defleurs , s'atta-
>> chent à orner l'esprit du monde , si vain dans son fonds.
>> Occupés à s'insinuer auprès de ce qu'on appelle la bonne
>> compagnie , à persuader qu'ils la connoissent , qu'eux-
>> mêmes en ont l'agrément, ils rendent leurs écrits aussi fri-
>> voles que les hommes pour qui ils travaillent. >>>
Quelques pages plus loin , Vauvenargues prévoit les objections
qu'on peut lui faire , et qui sont encore aujourd'hui
sans cesse répétées par les apologistes du dix-huitième siècle :
« Ceux qui n'approfondissent pas beaucoup les choses ,
>> dit- il , objectent le progrès des sciences et l'esprit de rai-
>> sonnement répandu dans tous les états , etc. , comme des
>> faits qui contrarient et qui détruisent ce que j'établis. Je
>> réponds , à l'égard des sciences : comme elles sont encore
>> fort imparfaites , si l'on en croit les maîtres , leur progrès
>> ne peut nous surprendre; quoiqu'il n'y ait peut-être plus
442 MERCURE DE FRANCE ,
>> d'hommes en Europe comme- Descartes et Newton, cela
>> n'empêche pas que l'édifice ne s'élève sur des fondemens
» déjà posés. Mais qui peut ignorer que les sciences et la
» morale n'ont aucun rapport parmi nous ?.... En un mot, je
>> me borne à dire que la corruption des principes est cause
>> de celle des moeurs. Pour juger de ce que j'avance , il suffit
>> de connoître les maximes qui règnent aujourd'hui dans le
>> grand monde, et qui de là se répandant dans le peuple ,
>> infectent également toutes les conditions ; ces maximes qui ,
>> nous présentant toutes choses comme incertaines , nous
>> laissent les maîtres absolus de nos actions ; ces maximes qui ,
>> anéantissant le mérite de la vertu , et n'admettant parmi
>> les hommes que des apparences , égalent le bien au mal ;
>> ces maximes qui , avilissant la gloire comme la plus insen-
» sée des vanités , justifient l'intérêt et la bassesse , et une
brutale indolence. >>>
On excusera la longueur de cette citation , en faveur des
excellentes observations qu'elle contient. Il est aisé de déméler
, sur-tout dans la dernière phrase , le système favori de
Vauvenargues , que nous allons bientôt discuter. Il pensoit ,
comme on le verra , que les grandes passions , et principalement
celle de la gloire , étoient la source des grandes vertus.
En cela il ne s'éloignoit pas beaucoup de l'opinion des
philosophes modernes , qui soutenoient aussi que les hommes
ne devoient leurs vertus qu'aux passions , et que la raison et
le bon sens n'étoient que les qualités des gens médiocres.
Vauvenargues n'admettoit , il est vrai , que les passions nobles ;
c'est ce qui le distingue de ses contemporains , sans l'en séparer
entièrement.
Le système des philosophes modernes , qui devoit flatter le
goût du siècle , a été , pendant quelque temps , généralement
adopté. On excusoit les excès les plus affreux, les crimes
même quand ils paroissoient l'effet d'une passion violente,
Les romanciers à la mode cherchèrent à justifier tous les
SEPTEMBRE 1806. 443
vices par des peintures passionnées. L'abbé Prevost rendit
intéressant un jeune libertin qui méritoit les galères , et une
fille qui devoit être mise à l'hôpital (1 ). Dans des romans
faits par des femmes même , on vit des héroïnes adultères
exciter l'admiration , par leurs grands sentimens et par l'appareil
de la plus fausse sensibilité .
Quelque temps avant la révolution , non-seulement les
passions excusoient tout, mais elles donnoient l'idée la plus
favorable de ceux qui s'y livroient. On fondoit sur eux les
plus grandes espérances. Cela n'étoit pas tout-à-fait inconséquent.
Il s'agissoit alors de tout détruire , et sûrement la
raison et le bon sens s'y seroient refusés. Il falloit donc déchaîner
les passions violentes. Ainsi , pendant la révolution ,
les hommes les plus exaltés fixèrent sur eux les regards et les
voeux de la France. On connoît l'influence que leurs passions
exercèrent sur les destins de cet empire.
Vauvenargues qui, comme nous l'avons observé , n'admet
dumoins que des passions nobles, ne s'explique pas d'abord
avec clarté, Il ne fait qu'indiquer son système d'une manière
vague. Les grandes pensées , dit-il , viennent du coeur. Cette
maxime qui est devenue célèbre a été adoptée sans examen par
les hommes de l'opinion la plus opposée. C'est une preuve
qu'elle manque de justesse. Toute maxime qui peut être
interprêtée de plusieurs manières ou pêche par le fonds , ou
n'est pas bien exprimée. Il paroîtque des deux côtés , on a ainsi
jugé la maxime de Vauvenargues; les philosophes y ont vu
les germes d'un système qu'ils ont toujours soutenus : celui
de trouver dans les passions la source des vertus. On sait à
quoi s'en tenir sur ce système. Les bons esprits on cru que le
philosophe avoit voulu dire que les affections vertueuses contribuoient
aux grandes pensées , et que ces pensées avoient
toujours quelque chose de tendre et de délicat. Cette opinion
(1) Manon Lescaut.
444 MERCURE DE FRANCE ;
est juste , mais elle n'est pas le résultat de la maxime de Vauvenargues.
En effet, pour avoir de grandes pensées, il faut avoir
une raison supérieure : et c'est de l'accord très-rare de cette
raison avec les impulsions d'un coeur véritablement sensible ,
que naissent les conceptions du génie. Vauvenargues borne
au contraire toutes les grandes pensées aux affections du coeur :
il a tort , puisque ces affections ne peuvent qu'égarer celui
qui les éprouve , si elles ne sont pas dirigées par la raison.
Vauvenargues s'explique plus clairement dans une autre
maxime qui n'est que le commentaire de celles que nous
venons de réfuter. Laforce de l'esprit , dit-il , est dans le coeur ,
c'est-à-dire dans les passions. Ainsi la force de l'homme sera
dans ce qui le rend toujours foible ou coupable ; c'est dans les
passions exaltées que l'on trouvera la perfection des qualités
humaines.
Cette erreur sur les passions qui s'est étendue , malgré les
restrictions de Vauvenargues, aux penchans les moins excusables
, a dénaturé , à la fin du dernier siècle, le sens même des
mots qui servent à exprimer nos sentimens. L'engouement a
paru de la sensibilité , la foiblesse aveugle des pères qui de
leursyeux benins couvent leur solle race , ( 1 ) a passé pour de
la tendresse paternelle , la violence pour de la fermeté ,
la témérité pour du courage , l'emportement pour de
l'énergie , etc.
Il résulte de la maxime de Vauvenargues , expliquée ainsi ,
les grandes pensées viennent des passions , que le philosophe
doit avoir beaucoup d'indulgence pour les effets des passions,
quels qu'ils soient. Ce n'est point cette indulgence chrétienne ,
qui consiste à épargner l'homme égaré, en n'admettant aucune
excuse sur le vice qui l'a rendu coupable ; c'est cette indulgence
philosophique qui tend à relâcher les liens de la morale. « La
>> morale austère , dit-il , anéantit la vigueur de l'esprit ,
(1) Vers de Piron .
SEPTEMBRE 1806 . 445
» comme les enfans d'Esculape détruisent le corps pour dé-
>> truire un vice de sang souvent imaginaire. » Il est faux que
lamorale austère anéantisse la vigueur de l'esprit. Quels
hommes eurent une morale plus austère que les Bossuet, les
Bourdaloue , lesPascal, les Arnauld, les Nicole , et tant d'autres
lumières de l'Eglise et de la littérature? Leur esprit en fut-il
affoibli ? Et ne voit-on pas au contraire que le relâchement
d'une morale commode , la mollesse d'une conscience facile,
sont beaucoup plus capables d'affoiblir l'esprit qu'une juste
sévérité ?
Cependant Vauvenargues avoit dans l'esprit une droiture
naturelle , qui devoit nécessairement le faire revenir quelquefois
sur ses erreurs. C'est pour cela qu'on trouve dans ses
maximes plusieurs contradictions. Ce qu'il vient de dire sur
lamorale est réfuté par lui-même d'une manière très-piquante
dans la maxime qui suit : « Quelques auteurs traitent la morale,
>> comme on traite la nouvelle architecture , où l'on cherche
> avant toutes choses la commodité. »
Il n'est pas non plus toujours d'accord avec lui-même sur
les passions. Dans quelques maximes , il explique leurs funestes
effets , quand elles ne sont pas réglées par la raison. « L'indif-
>> férence, dit-il , où nous sommes pour la vérité dans la
>> morale vient de ceque nous sommes décidés à suivre nos pas-
>> sions, quoi qu'il en puisse être ; et c'est ce qui fait que nous
» n'hésitons pas lorsqu'il faut agir, malgré l'incertitude de nos
>> opinions. Peu m'importe, disent les hommes, de savoir où est
>> la vérité sachant où est le plaisir. » Cette maxime pourroit
être plus claire ; mais il en résulte que les passions aveuglent
les hommes , qu'elles les portent à l'exécution de projets insensés
, quoi qu'il en puisse étre; et que ceux qui s'en laissent
dominer sacrifient tout à l'espoir du plaisir. Il est donc évident
, d'après Vauvenargues lui-même , que notre esprit ne
tire pas sa force des passions, qu'il ne leur doit qu'une vigueur
factice , bientôt énervée par son excès , et qui ne peut qu'égarer
les hommes assez insensés pour s'y livrer.
446 MERCURE DE FRANCE ,
Toutes les fois que Vauvenargues trouve l'occasion de
parler du bon sens, il ne s'explique sur cette qualité précieuse
qu'avec une sorte de dédain. « Le bon sens , dit-il , se
>> forme d'un goût naturel pour la justesse et la médiocrité.
On peut opposer à ce jugement , qu'on doit attribuer à lajeunesse
de l'auteur , celui qu'a porté l'un de nos écrivains les
plus célèbres dans un ouvrage trop peu connu. « Cettè qualité
» qu'on croit vulgaire , et qui est si rare , dit M. de Fontanes ,
>> cette qualité non moins utile au gouvernement des états
» qu'à la conduite de la vie, qui donne plus de tranquillité
>> que de mouvement à ll''aamme , et plus de bonheur que de
>> gloire à ceux qui la possèdent , ou à ceux qui en ressentent
>> les effets: c'est le bon sens dont je veux parler ; le bon sens ,
>> dont l'orgueil a trop rejeté les anciennes règles , et qu'il est
>> temps de réhabiliter dans tous ses droits. L'audace détruit;
> le génie élève , le bon sens conserve et perfectionne. »
L'introduction à la connoissance de l'esprit humain n'est
que l'esquisse d'un ouvrage commencé. Elle n'a ni les développemens
, ni la clarté que le sujet demandoit. L'auteur peu
familiarisé avec les termes de métaphysique se trompe souvent
dans leur application et dans leur emploi.
Les philosophes du dix-huitième siècle ont confondu
l'amour-propre avec l'amour de soi, quoiqu'il y ait entre eux
cette différence essentielle que le premier est la source de nos
vices et de nos erreurs , et que le second est légitime, et nous
a été donné par la Providence pour notre bonheur et notre
conservation. Vauvenargues les a distingués , et le troisième
chapitre de son second livre ne laisse aucun doute à cet égard.
Cependant son peu d'habitude dans la langue de la métaphysique
lui fait quelquefois oublier cette distinction importante.
« L'amour paternel , dit-il , ne diffère point de l'amourpropre.
>> Il falloit que Vauvenargues s'exprimat ainsi : ne
diffère point de l'amour de soi. Il paroît que dans cette définition
, Vauyenargues a voulu jouer sur le mot. Voici ce
SEPTEMBRE 1806. 447
qu'il ajoute : «Un enfant ne subsiste que par ses parens , dé-
« pend d'eux , vient d'eux , leur doit tout : ils n'ont rien qui
>> leur soit sipropre.>>>Le mot propre, qui veut dire ici que les
enfans sont la propriété la plus chère et la plus précieuse des
pères , n'a aucun rapport avec l'acception qu'on lui donne
quand on le joint au mot amour. Il est assez singulier que
MM. Suard et Morellet qui ont fait un commentaire grammatical
très-munitieux sur Vauvenargues , n'aient pas relevé
ce passage. On peut enconclure, sans injustice, que, dans leur
système , ils ne font , comme Helvétius , aucune distinction
entre l'amour-propre et l'amour de soi.
Les observations que nous avons faites sur les OEuvres de
Vauvenargues nous paroissent suffire pour prouver que s'il
n'a point entièrement évité les erreurs des philosophes modernes
, il s'est du moins préservé des excès auxquels il ne se
sont que trop souvent livrés. Ses écrits annoncent une ame
noble , l'auteur paroît pénétré des anciens sentimens d'honneur
, et montre souvent le regret de les voir affoiblis et dégénérés.
A une autre époque , il est à présumer que Vauvenargues
se seroit élevé plus haut. Doué d'un esprit observateur
, enclin au travail et à la méditation , il auroit senti la
nécessité de faire les études qui pouvoient l'éclairer dans la
carrière qu'il vouloit parcourir. On pourroit dire que ses
écrits ne sont d'aucun danger pour les jeunes gens , si les
éditeurs, sous le prétexte de les compléter, n'y avoient joint des
morceaux que l'on ne sauroit attribuer à Vauvenargues , et
qui , fussent-ils de lui , ne devoient pas entrer dans sa collection.
Avant de mourir , il surveilla l'édition de ses OEuvres :
ces morceaux n'y furent pas insérés ; cela prouve ,
dant qu'il les ait composés , ce qui est très-douteux , que son
intention étoit qu'ils fussent supprimés. On ne sauroit trop
s'élever contre l'infidélité des éditeurs qui publient des écrits
que leurs auteurs auroient condamnés : est-il permis de trahir
ainsi les volontés des morts ? Et ce tort ne devient-il pas plus
grave quand il s'agit d'ouvrages dangereux ?
en accor448
MERCURE DE FRANCE ,
Les éditeurs n'ont rien négligé pour faire croire que Vauvenargues
partageoit leur opinion sur la religion. Leur précaution
s'est étendue jusque sur la table des matières. En annonçant
une prière de Vauvenargues , ils ajoutent : Effet d'un
pari. Cette précaution n'est-elle pas bien ingénieuse ? Ne
démontre-t-elle pas jusqu'à l'évidence que l'auteur n'étoit
pas de bonne foi ? M. Suard avoit dit dans la Notice que la
prière étoit unjeu d'esprit , il dit à présent que c'étoit l'effet
d'un pari. Voilà de ces petites ruses philosophiques que
d'Alembert aimoit tant, et dont il se vantoit avec tant de complaisance
dans sa correspondance avec Voltaire. On voit que
les élèves marchent noblement sur les traces de leur maître.
P.
ElogeHistorique de M. l'abbé Barthelemi , l'un des quarante
de la ci-devant Académie Française , prononcé dans la
séance publique de l'Institut , le 15 août 1806. Broch. in-8°.
Prix : 1 fr. 50 cent. , et 2 fr. par la poste. A Paris , chez
Guillaume , libraire , rue de la Harpe, Collége d'Harcourt ;
et chez le Normant , imprimeur-libraire.
DANS la dernière séance de l'Institut , l'éloge de Collind'Harleville
, par M. Daru (1) , a été suivi de l'éloge de
l'abbé Barthelemi , par M. de Boufflers. M. Daru a mis dans
l'éloge d'un auteur comique , toute la gravité que M. de
Boufflers auroit dû mettre dans celui d'un grave personnage
; et , de son côté , M de Boufflers a mis dans l'éloge d'un
grave personnage , toute la légéreté que M. Daru auroit pu
se permettre dans celui d'un auteur comique. M. de Boufflers
dit que « le génie invisible de l'antiquité, à l'exemple du
>> démon de Socrate , suivoit partout M. l'abbé Barthelemi. »
On peut dire de M. de Boufflers , qu'il y a un certain esprit
très-visible qui , à l'exemple du démon de Socrate , le suit
partout , et avec une telle opiniâtreté , que , dans son dis
(1) Le discours de M. Daru a été inséré tout entier dans l'avant- der
nier numérode ce journal. Il est remarquable par des vues profondes et
justes sur la situation actuelle de notre théâtre, et par un style pur ,
correct, exempt de toute affectation au bel esprit.
cours
SEPTEMBRE 1806. 449
tours, M. de Boufflers n'a pu même lui fermer l'entrée de son
exorde. Nous allons transcrire ici cetexorde tout entier, af
que l'auteur ne puisse pas se
plaindre de n'avoir été jugé de DE LA
sur quelques phrases détachées et prises au hasard dans son
discours :
« Nous avons vu , en 1789 , M. l'abbé Barthelemi , déjà
>> sur le déclin de son âge , et trop tard au gré de nos voux
> paroître pour la première fois au milieu de l'Academie
> française; et certes , il étoit loin alors de s'attendre à
>> survivre ; mais aussi , quand il l'a pleurée avec tous les
» hommes de lettres , et , nous osons le dire , avec tous les
» hommes de bien , il pouvoit encore moins prévoir qu'un
> jour viendroit , où ce même corps , dont il avoit reçu le
>> dernier soupir , lui rendroit les derniers honneurs. Et qui
>> m'auroit dit à moi , quand le sort m'adésigné pour recevoir
› parmi nous un confrère si desiré , que je serois , après un
» si long intervalle , invité de nouveau par un choix trop flat
teur, à solenniser samémoire ?N'est-ce pas ici l'occasion de
>> nous rappeler les uns aux autres ce vers touchant de Vira
>> gile , que tant de voix sont prêtes à répéter :
»O Mélibée ! un Dieu nous a fait ce loisir .>>>>
Ce vers est devenu presque trivial par les applications trop
fréquentes qui en ont été faites (1). On doit s'interdire tout ce
qui est trop commun (2) , en parlant d'un prince sans modèle
commesans rivaux: après tout ce qu'il a fait d'extraordinaire,
il méritoit bien de recevoir un compliment moins ordinaire ,
sur-tout dans le sein de la société académique à laquelle ila
fait ce loisir, et qui devroit faire un meilleur usage de ce
sir , en lui préparant des louanges plus neuves et plus
délicates.
Quelque respectable que soit le témoignage de M. de
Boufflers , il est difficile de croire à ces larmes que l'abbé
Barthelemi versa sur les ruines de l'Académie avec tous les
hommes de bien. Il n'étoit pas nécessaire d'avoir un très-grand
fonds de philosophie pour se consoler d'un pareil malheur.
Aoutons que cemalheur , si c'en étoit un , avoit été précedé
par bien d'autres , qui certes méritoient pour le moins autant
(1) Tout le monde sait que dans les colléges on appliquoit et on appli
que encore ce vers aux jours decongé que le principal donne le jour de
sa fète.
(2) On dira que cette allusion se trouve dans un article inséré , ilya
quelque temps, dans le Merenre ; mais il faut observer que l'auteur de
L'article rendoit compte d'une traduction de la première églogue de Vir
gile, dans laquelle se trouve le vers
OMetibæc ! Deus nobis hæc otia fecit.
S
Ff
450 MERCURE DE FRANCE ,
les pleurs de l'abbé Barthelemi et de tous les hommes de bien.
Après toutes les larmes qu'ils avoient données à ces malheurslà,
il ne devoit pas leur en rester beaucoup pour pleurer
une Académie qui , depuis trente ans , n'étoit plus qu'un club
de factieux. Voyons la suite de l'exorde :
« Maintenant, par où commencer, et commentfinir ? En
>> essayant de faire connoître tout le mérite et tous les mérites
>> d'un homme dont la longue et belle vie présente à la fois
>> un cours d'études et de morale; d'un homme dont notre
>> France peut s'enorgueillir , et dont le nom suffit pour
>> répondre aux détracteurs de son siècle ; d'un homme ,
>> enfin , que la science , suivant l'expression d'un grand poète ,
>> avoit marqué pour sien, et que l'antiquité recommande
» à la postérité. »
La finde cette phrase présente un sens faux. L'antiquité
n'ayant jamais connu M. l'abbé Barthelemi ; et tous ses auteurs,
Platon, Homère et les autres , n'ayant jamais dit un seul mot
de lui , comment peuvent-ils le recommander à la postérité ?
Mais M. l'abbé Barthelemi , au contraire , ayant très-bien
connu l'antiquité , la faisant très-bien connoître dans ses ouvrages
, c'est plutôt lui qui recommande l'antiquité à la postérité
; c'est lui qui donne à cette antiquité des lettres de
recommandation, dont elle a grand besoin pour relever un
peu son crédit et sa considération auprès de la postérité.
,
Ces mots dont le nom suffit pour répondre aux détracteurs
de son siècle , manquent également de justesse. On
veut opposer ici le nom de M. l'abbé Barthelemi aux détracteurs
du dix-huitième siècle ; mais l'opposition porte à faux :
car M. l'abbé Barthelemi ayant toujours professé les mêmes
principes que les détracteurs du dix-huitième siècle , c'est à
ceux-ci qu'il appartient d'opposer le nom respectable de ce
vertueux savant , à ce siècle anti-religieux et anti-monarchique.
Poursuivons :
<< On me dira que la Renommée s'étoit d'avance occupée
>> de mon travail , et que je n'ai eu qu'à écrire sous sa dictée ,
>> comme si tant de célébrité ne devenoit pas en même temps
>> pour l'orateur un écueil de plus ! >>>
Onn'est pas étonné de rencontrer la Renommée dans les
oraisons funèbres de nos plus grands héros. Là, ellé est à sa
place ; là , Bossuet et Fléchier écrivent sous sa dictée , ou
du moins ils parlent au milieu du bruit qu'elle fait dans
l'univers. Mais je pense qu'ici on pouvoit très-bien se passer
d'elle, et que M. l'abbé Barthe emi ne doit pas être loué sur
le même ton que Turenne ou le prince de Condé. Voltaire
condamnoit avec raison cette confusion des rangs et des idées:
SEPTEMBRE 1806. 45
J'ai entendu , disoit-il , louer un simple secrétaire de l'a-
>> cadémie , comme on loueroit le plus grand monarque de
>>> P'Europe. >>>
« Je dois , continue M. de Boufflers , en quelque sorte
>> exposer ici une image encore présente , et toujours chère
» à bien des mémoires , et je n'ignore pas combien le sen-
>> timent est juge difficile en fait de ressemblance. Ce que
» je pourrois faire de mirux , ce seroit de dire ce que cha-
>> cun se dit avant moi ; ce seroit d'exprimer ce que chacun.
>> pense ; je crois le lire , mais comment le rendre ? Et
>> mes regards ne tombent en ce moment sur personne près
» de qui je ne me sente l'infériorité d'un traducteur. >>>
L'idée qui fait le fond de ce paragraphe , se trouve dans les
deux oraisons funèbres de Turenne par Fléchier et Mascaron ,
et dans les deux oraisons funèbres du grand Condé par Bossuet
et Bourdaloue. Ainsi notre orateur encourt ici le même reproche
que dans le paragraphe précédent ; mais , en accordant
que cette idée ne soit pas au-dessus du sujet , elle a été retournée
tant de fois , elle est si connue, qu'il devoit s'épargner tous
les efforts inutiles qu'il a faits pour la rajeunir. Comme il
semble avoir voulu particulièrement lutter contre Bossuet et
Bourdaloue , je vais citer les deux passages de ces orateurs.
Je commence par celui de Bourdaloue : « Je sais le désavan-
>> tage que j'aurai de parler de ce grand homme à des
>> auditeurs déjà prévenus sur le sujet de sa personne d'un
>> sentiment d'admiration et de vénération , qui surpas-
>> sera toujours infiniment ce que j'en dirai. Mais dans l'im
>> puissance d'en rien dire qui vous satisfasse , j'en appellerai
> à ce sentiment général dont vous êtes déja prévenus , et
>> profitant de votre disposition, j'irai chercher dans vos coeurs
>> et dans vos esprits , ce que je ne trouverai pas dans mes
>> expressions et dans mes pensées. >>>
<<Quelle partie du monde habitable ( dit Bossuet ) n'a
>> pas ouï les victoires du prince de Condé, et les merveilles
>> de sa vie ? On les racontepar-tout : le Français qui les vante
n'apprend rien à l'étranger ; et quoi que je puisse aujour-
>> d'hui vous en rapporter , toujours prévenu par vos pensées,
>> j'aurai encore à répondre au secret reproche que vous me
>> ferez , d'être demeuré beaucoup au-dessous. »
Je laisse au lecteur à juger ici entre M. de Boufflers ,
Bossuet et Bourdaloue. D'après la modestie avec laquelle
M. de Boufflers parle de lui-même , ses regards sans doute ne
tombent en ce moment sur aucun de ces deux célèbres
orateurs , près duquel ilne se sente l'infériorité d'un traducteur.
Continuons de lire cet exorde :
J
Ff2
452 MERCURE DE FRANCE ,
<<Ajoutez à cela , que pour payer complétement ce tribut
>> si mérité , on se verroit obligé , en suivant M. Barthelemi
>>dans sa longue carrière , de s'y arrêter à chaque pas; car il
» n'en a point fait d'inutiles. Dans tous les traits qui le ca-
>> ractérisent , on ne peut choisir qu'avec embarras , on ne
>> peut laisserqu'avec regret : aussi, en m'acquittant selon mes
>> forces d'une tâche aussi douce que difficile , suis-je loin de
>> penser que je la remplisse. »
Ce second trait de modestie , est encore imité de Bourdaloue
dans l'oraison du prince de Condé : « Je sais que d'oser
>> louer ce grand homme, c'est pour moi une espèce de témé-
» rité , que son éloge estun sujet iinnfini queje ne remplirai
>> pas. » D'ailleurs , ce second trait demodestie est une froide
répétition du premier, et l'un ne produit pas plus d'effet que
l'autre. Toutes ces précautions oratoires sont trop usées et trop
rebattues. Il y a long-temps que les auditeurs ne sontplus les
dupes de tout ce verbeux patelinage ; et les auteurs eux-mêmes
seroient bien attrapés , si on les prenoit au mot. Mais terminons
enfin cet exorde :
« J'ai connu M. Barthelemi , et je me connois ; mais au
>> moins l'admiration et l'amitié me conseilleront : ainsi le
>> portrait de notre confrère , ou plutôt l'esquisse que je vais
>>> vous soumettre , présentera successivement deux parties
>> dont la réunion compose tout l'homme , son esprit et son
» coeur. »
Cette division est la même que celle de Bossuet dans l'oraison
funébre du prince de Condé : « Valeur , magnanimité ,
>> bonté naturelle ; voilà pour le coeur : vivacité , pénétra-
>> tion , grandeur et sublimité de génie ; voilà pour l'esprit. >>>
La seule différence qu'il y ait entre les deux orateurs , c'est
que l'un , l'orateur du dix-septième siècle , met le coeur avant
l'esprit ; et l'autre , l'orateur du dix - huitième siècle , met
l'esprit avant le coeur; ce qui pourroit bien lui faire une
querelle avec les détracteurs du dix-huitième siècle , avec
lesquels il n'est pas déjà en trop bonne intelligence. Ces détracteurs
pourront d'ailleurs lui observer que depuis Bossuet, cette
division est devenue si commune , que Voltaire s'en moque,
avec raison, lorsqu'il fait dire par Zadig au roi de Babylone :
Que je vous sais bon gré , sire , de n'avoir pas dit l'es-
>> pritet le coeur; car on n'entend que ces mots dans lescon-
>>versations de Babylone ; on ne voit que des livres où il est
>> question du coeur et de l'esprit ! >> Après cet anathême de
Voltaire , comment M. de Boufflers a-t-il osé faire usage
d'une pareille division ? Croiroit-il donc que ce qui est mauvais
à Babylone , peut être bon à l'Institut?
16 ....
1
SEPTEMBRE 1806. 453
En supposant même que cette division fût encore permise ,
on ne la permettroit à M. de Boufflers que dans quelque discours
plaisant ou burlesque, et non dans un discours grave
et sérieux ; car , de bonne foi , M. de Boufflers pousseroit-il
la modestie jusqu'à s'imaginer que nous ayons totalement
perdu le souvenirde ses charmantes poésies? Si Voltaire vivoit
encore, c'est aujourd'hui qu'il riroit de cette division de
l'esprit et du coeur, en se rappelant certaine pièce que lui
adressa M. de Boufflers , et certaine réponse qu'il lui renvoya :
enfin , pour parler clairement , cet assaut réciproque d'esprit
sur le coeur. Aussi la plupart des auditeurs ont- ils souri ,
au moment où ce mot fatal est sorti de la bouche de M. de
Boufflers. Le voilà donc bien et dûment averti de ne plus
parler du coeur dans le nouvel éloge qu'il composera , et de
faire rouler son discours sur un autre pivot.
Nous ne suivrons pas l'auteur dans le développement des
deux parties de cet éloge. Le morceau que nous venons de
citer est assez long pour faire connoître sa manière de penser
et d'écrire. Tout le reste du discours présente les mêmes
défauts; ce sont toujours les mêmes jeux d'esprit , le même
raffinement et la même subtilité dans le style et dans les pensées.
L'oeil est à chaque instant ébloui par les étincelles qui
jaillissent régulièrement à la fin de chaque tirade. C'est ainsi
qu'en parlant de l'ardeur extrême que M. l'abbé Barthelemi
montra pour l'étude pendant sa jeunesse , il finit par dire
« Sa vie même fut en danger, et peu s'en fallut qu'on ne le
perdit , éteint pourjamais avant que d'avoir éclairé.
exemple , et bien d'autres que je pourrois citer, me rappellent
ces vers de Boileau :
2)
Onvit tous les bergers, dans leurs plaintes nouvelles ,
Fidèles à la pointe encor plus qu'à leurs belles :
Chaque mot eut toujours deux visages divers ;
Laprose la reçut aussi bienque les vers.
)) Cet
Nul berger n'a été plus fidèle que M. de Boufflers à cette
pointe, mais sur-tout à l'antithèse. C'est là sa belle, il lui sacrifie
tout ; et jamais dame n'eut un meilleur chevalier. Mais
M. l'abbé Barthelemi auroit pu trouver un meilleur panégyriste;
car c'est une règle établie depuis long-temps , qu'un
panégyriste doit toujours s'oublier pour ne songer qu'à son
héros. Or, dans cette première partie, ou l'on nous avoit promis
de parler de l'esprit de M. l'abbé Barthelemi , l'orateur
est beaucoup plus occupé de nous montrer l'esprit de M. de
Boufflers. Ce n'est pas qu'il ne vante beaucoup le mérite
de l'auteur d'Anacharsis ; il lui accorde avec raison une ima
gination vive et en méme temps docile , un esprit fin ,
3
454 MERCURE DE FRANCE ,
un goût délicat , un style pur , élégant, léger , harmonieux ,
également propre à tout ce qui exige de a force ou de la
grace , de la noblesse ou de la gaieté. Mais après un éloge
si beau , si magnifique , à côté de qui s'imagineroit-on que
notre orateur place M. l'abbé Barthelemi? A côté de Spanheim
, de Varron et d'Hérodote. « Ce n'est que de loin en
>> loin , s'écrie M. de Boufflers , et dans les intervalles lucides
>> des nations , qu'on voit paroitre des Hérodote , des Varron,
>> des Spanheim et des Barthelemi. >> En vérité , c'est bien
la peine d'avoir une imagination vive , un espritfin , un goût
delicat , un style pur, élégant , léger , harmonieux , pour
-être mis à côté de Spanheim et de Varron , quand même on
-auroit l'honneur de s'y rencontrer avec Hérodote ! Quoi !
•M. de Boufflers n'a pas de meilleure place à donner aux
hommes dont notre France s'enorgueilit ! Patience , un petit
moment, celui que nous venons de voir à côté des Spanheim
etdes Varron , va être élevé au rang des Alexandre et desNapoléon.
Le morceau suivant est peut-être le plus curieux de
tout le discours. Après avoir parlé des utiles travaux de
M. l'abbé Barthelemi , notre orateur poursuit ainsi : « Voilà
>> certes une longue suite de titres , sinon à notre reconnois-
» sance , au moins à notre admiration. Il me seroit aisé d'y
>> ajouter sans doute ; mais en y ajoutant , je serois toujours
>> sûr d'en oublier ; et pour en donner la preuve , je n'ai point
>> encore parlé d'environ quatre cent mille médailles , qui
>> toutes ont passé par ses mains : quatre cent mille médail-
>> les !! Il semble voir le contrôle et les signalemens del'ar-
>> mée de Darius , ou de cette vaste multitude d'ennemis ,
>> qui des confins de l'Europe accouroient naguère à notre
>> porte , et que notre armée , portée sur des ailes d'aigle , a
>> moissonnés au lieu de les compter.>>>
Etablir un rapprochement si burlesque entre la défaite de
quatre cent mille Russes et Autrichiens , et le déchiffrement
de quatre cent mille médailles, c'est une étrange manière de
louer et les vainqueurs d'Austerlitz et l'abbé Barthelemi.
Mais pourquoi notre orateur s'est-il arrêté à ce nombre de
quatre cent mille plutôt qu'à tout autre nombre ? Je doute
qu'il ait pris la peine de compter lui-même bien exactement
ces quatre cent mille médailles. Les imitations qu'on a déjà
rapportées de l'oraison funèbre du prince de Condé par
Bossuet , me font soupçonner que nous trouverons dans cette
oraison funebre le motifde cette prédilection de l'auteur pour
ce nombre de quatre cent mille. En effet , à l'ouverture du
livre, je tombe précisément sur une page de cette oraison
funèbre, où Bossuet parle de quatre centmille écus. « .... Quatre
SEPTEMBRE 1806. 455
>> cent mille écus distribués par ses ordres , firent voir ,
>> chose rare dans la vie humaine ! la reconnoissance aussi
>> vive dans le prince de Condé , que l'espérance d'engager
>>> les hommes l'est dans les autres. >>>Bossuet se garde bien de
s'écrier : « Quatre cent mille écus !! Il me semble voir le
>> signalement de cette vaste multitude d'Espagnols que notre
>>> armée , portée sur des ailes d'aigle , a moissonnés dans les
>> plaines de Rocroi , de Nortlingue , etc. >> Notre orateur
devoit donc imiter la sagesse de son modèle , et se contenter
de calquer tout doucement , et sans tant de bruit , ses quatre
centmille médailles sur les quatre cent mille écus de Bossuet.
Il est probable que ce nombre de quatre cent mille , employé
par Bossuet et par M. de Boufflers , sera désormais un
nombre sacré pour les orateurs; et celui qui fera unjourl'éloge
historique de M. de Boufflers , après avoir compté toutes les
nombreuses antithèses contenues dans ses ouvrages , pourra
s'écrier à son tour : Quatre cent mille antithèses ! Ilme semble
voir..... Je ne puis prévoir de si loin ce qu'il verra , mais
probablement il ne verra pas dans une antithèse le signalement
d'un Russe.
Dans le passage que je viens de citer, on entend du moins
ce que l'auteur vent dire ; mais dans le passage suivant , je
doute qu'il se soit entendu lui-même : Le Voyage d'Ana-
>> charsis n'est pas un roman , car tout est vrai; ce n'est point
>> un pоёте , car tout est suge ; ce n'est point une histoire ,
>>> car tout se montre à la fois : c'est un tableau peint avec les
>> choses même , une mosaïque d'un nouveau genre , où le
>> sujet a fourni de quoi éterniser son image; disons mieux,
» où rêve la Grèce.>>>>
Vraisemblablement l'auteur révoit un peu quand ces lignes
sont tombées de sa plume. C'est là , si je ne me trompe , ce
que nos aieux appeloient de l'amphigouri.
Nous pourrions bien relever d'autres passages dans cette
première partie du discours. Mais afin de donner à l'auteur
une preuve de notre impartialité , nous nous håterons de
passer à la seconde partie , où l'on trouve des morceaux faits
pour plaire au lecteur le plus difficile , et dignes d'être cités.
Ce n'est pas qu'on n'y retrouve encore les défauts de la première
partie; mais ils s'y montrent plus rarement : l'esprit
de l'auteur, épuisé par tant d'efforts , ne paroît plus si souvent
, et laisse plus de place au goût et à la raison. La plupart
des gens de lettres se rappellent encore la conduite
généreuse et délicate que tint l'abbé Barthelemi , quand on
lui offrit la rédaction du Mercure à la place de Marmonteł ,
qui avoit encouru la disgrace du gouvernement.M. deBouftlers
4
456 MERCURE DE FRANCE ,
n'avoit garde d'oublier ce beau trait , et il seroit difficile
de mieux exprimer les nobles sentimens de l'abbé Barthelemi:
« Une grande partie de cette assemblée a pu entendre
>> parler d'une parodie assez maligne de la belle scène de
>> Cinna ; elle avoit été arrangée dans la gaieté d'un souper, où
>> quelques gens aimables s'étoient amusés , comme il arrive
>> quelquefois , aux dépens de quelques gens estimables. Dans
>>> le nombre de ces derniers il se trouvoit un homme assez
>> puissant à la cour , contre qui les traits les plus piquans
>> étoient particulièrement dirigés. L'injure invite à la ven-
>> geance : mais sur qui se venger ? On suppose que le coupa-
>> ble doit être un homme de lettres; or M. Marmontel ,
>> rédacteur du Mercure , étoit de la partie. On le soup-
>> conne , mais à tort ; on l'interroge , il nie ; on le somme de
>> déclarer l'auteur, il s'y refuse; et en conséquence on lui
>> retire le Mercure , qui alors faisoit les délices de la France.
>> C'étoit punir le public de la fermeté d'un honnête homme,
>> et c'étoit faire plus de tort au Mercure qu'à son rédacteur ,
>> car Marmontel du moins s'en est relevé. On demandera
>> quel rapport entre cette affaire et notre savant? Le voici.
>> On cherchoit un écrivain qui pût consoler tous les ama-
>> teurs du Mercure d'être privés de Marmontel , et l'on
>> croyoit avec raison l'avoir trouvé dans M. Barthelemi.
>>Celui-ci refuse d'abord, hésite après, accepte enfin. Mais ,
>> dira-t-on encore, pourquoi accepter ? Ne nous pressons pas
>> de confondre M. Barthelemi avec le commun des hommes :
il accepte en effet cette place , dont le produit , dans ce
temps là , s'élevoit au-dessus des voeux ordinaires d'in
>> homme de lettres ; mais c'est d'abord pour qu'un autre n'y
>> soit point nommé ; c'est ensuite pour se procurer par-là un
>> accès auprès de la personne offensée , pour acquérir le
>>droit de parler en faveur de l'honnête homme puni , et
>>tâcher d'obtenir la grace de lui remettre son bien, Jamais
>> droit aussi clair n'eut un aussi digne défenseur. Mais ce
> n'est ni le premier , ni le dernier exemple d'une bonne
>> cause perdue par un bon avocat. Barthelemi , obligé de
renoncer à sa noble entreprise , renonce en même temps
>> au Mercure. On exige qu'il conserve au moins une pension,
→ et il obtient de la partager entre des hommes de mérite qui
> ont long-temps ignoré d'où partoit le bienfait. »
M. de Boufflers a d'autant mieux fait de rappeler un si
þeau trait à la mémoire de tous les gens de lettres , qu'on
ne sauroit trop souvent le proposer à leur imitation , et qu'il
pourroit s'en trouver parmi eux à qui l'on eût besoin d'en
rafraîchir la mémoire. Il a donc voulu que l'exemple d'un
SEPTEMBRE 1806. 457
écrivain qui n'accepte qu'à regret une rédaction et une pension
qu'on lui offre , servit de leçon à ceux qui rechercheroient
des rédactions et des pensions qu'on ne leur offre pas.
Il est dommage que cette belle tirade soit gâtée par deux
petits traits de malignité , dont l'un est contenu dans cette
phrase : leMercure, qui faisoit alors les délices de la France ;
et l'autre dans celle-ci : Marmontel s'en est du moins releve;
c'est-à-dire ,, que le Mercure ne s'estjamais relevé depuis
cette époque. Ici la voix publique dément le sentiment particulier
de notre orateur , et tout le monde lui répond hautement
que le Mercure s'est très-bien relevé depuis , sous la
plume de La Harpe , de Champfort , de Marmontel luimême
, et de Mallet-du-Pan. Jamais il n'a été plus florissant
qu'à l'époque où ces quatre écrivains distingués le rendoient
les délices de la France et de l'Europe. Nous ignorons pour
quelles raisons particulières M. de Boufflers se plaît ici à
faire de l'esprit aux dépens de La Harpe , de Champfort , de
Mallet-du-Pan , et de Marmontel lui-même , qui se trouve
ici loué et flétrí dans la même phrase : Telum imbelle , sine
ictu.
Au reste , cet acharnement à mépriser , à rabaisser , à ravaler
le Mercure , nous rappelle cette fable de La Fontaine ,
intitulée : le Renard et les Raisins , laquelle finit ainsi :
Le galant en eût fait volontiers son repas;
Mais comme il n'y pouvoit atteindre :
« Ils sont trop verts , dit- il,et bons pour des goujeats . »
Pour relever un peu le Mercure aux yeux de M. de Boufflers,
nous citerons encore avec éloge le morceau suivant , où il
peint avec les couleurs convenables l'amitié dont M. et Mad.
de Choiseul honorèrent M. l'abbé Barthelemi :
On ne doit pas oublier qu'au milieu
>> des succès , des honneurs , des affaires , des intrigues ,
» M. de Choiseul , jeune encore , et qu'on auroit cru fait
>> pour l'être toujours , attacha ses regards sur un homme
>> qui ne les cherchoit point , et qu'à travers le nuage bril-
>> lant qui l'environnoit , il a été frappé du sublime de la
>> simplicité. On doit savoir gré au pouvoir de faire le pre-
>> mier pas vers le mérite. Leur amitié ne s'est jamais démentie ,
>> parce que l'un et l'autre y ont fourni chaque jour un nou-
>> vel aliment. M. de Choiseul , le plusfrançais des hommes ,
>> cachoit autant de vraie capacité sous sa grace , que M. Bar-
>> thelemi , le plus aimable des Grecs , cachoit de grace tou ,
>> jours nouvelle sous sa profonde érudition. J'ose me donner
>> ici pour témoin entre eux , que le premier , malgré sa toute
>> puissance , ne prit jamais le ton d'un protecteur , et que le
458 MERCURE DE FRANCE ,
>> second , en gardant scrupuleusement toutes les mesures
>> prescrites par la hiérarchie sociale , n'eut jamais l'attitude
>> d'un protégé; mais qu'il montra constamment l'indépen-
» dance de l'homme de lettres dans son jour le plus clair
» et le plus doux. En effet , qui ne desire rien , ne dépend de
>> personne ; et M. Barthelemi donnoit aux autres amis du
>> ministre un exemple que tous n'ont point suivi , celui de
>> ne lui rien demander. Tous deux se portoient , se devoient
» entre eux une égale considération ,à cela près que , bien
>> souvent , le respect dont jouit l'homme en place lui est
» retiré avec sa place , au lieu que la dignité d'homme de
>> lettres est inamovible. M. de Choiseul n'eut point occasion
>> de remarquer cette différence , et les hommages qu'il reçut
>> dans son exil justifierent ceux qu'on lui avoit rendus pen-
>>>dant sa faveur.
>> M. Barthelemi alla plus loin , et ne voulut point con-
>> server sa place de secrétaire des Suisses , quand M. de Choi-
>>>seul eut donné sa démission de la charge de colonel général.
>> Partagé dès- lors entre son cabinet et Chanteloup , il conti-
> nuoit , d'un côté , à passer des heures délicieuses entre les
>> plus beaux génies des temps anciens , et pouvoit , de l'autre,
>> comparer cette élite avec celle de son temps , rassemblée
>> en foule autour du plus aimable et du plus heureux des
>> exilés. C'est là qu'il apprit à connoître plus particulière-
>>> ment le charme de la société intime de Madame de
>> Grammont , digne soeur de son noble frère , et qui , égale-
>> ment douée du caractère qui subjugue et de l'esprit qui
>>plaît, auroit trouvé aussi peu de rivaux de son courage
>> que de rivales de ses agrémens.
>>> Il aimoit sur-tout à contempler toutes les perfections de
>>l'esprit et du coeur réunies dans une autre personne incom-
>> parable , que les plus aimables Athéniennes eussent enviée ,
>> que les dames romaines les plus sévères eussent honorée.
>> Madame de Choiseul avoit à peine dix-huit ans lorsqu'il la
>> connut; mais , déjà digne de recevoir , et capable de
>> décerner le prix du vrai mérite , elle conçut bientôt la plus
>> tendre estime pour le plus estimable des hommes; et, fidèle
>> toute sa vie à ses sentimens comme à ses devoirs , le mo-
>> dėle des épouses le fut aussi des amis. >>>
Dans les morceaux que nous venons de citer , on retrouve
M. de Boufflers tout entier , tel que nous l'avons entendu , en
1789 , avec tant de plaisir au milieu de l'Académie Française.
Le souvenir seul de M. le duc et de Madame la duchesse de
Choiseul, l'a fait rentrer tout-à-coup dans le chemin de la
raison et du goût , et dans cette dignité dont il n'auroit jamais
۱
SEPTEMBRE 1806. 459
dù sortir. M. et Mad. de Choiseul sont peut-être aussi honorés
par cette conversion subite du panégyriste que par ses
louanges; et quant à M. de Boufflers, lorsqu'il parle si bien
du coeur des autres sans avoir recours à son esprit, il fait le
plus bel éloge de son propre coeur.
L'orateur ne pouvoit mieux terminer l'éloge de M. l'abbé
Barthelemi , que par celui de son digne neveu. Si l'oncle a
été un bon médiateur entre les Français et les Grecs , le neveu
a été un médiateur non moins utile entre les Français et les
autres peuples de l'Europe. « C'est lui , dit M.de Boufflers ,
>> qui , joignant à ses talens politiques, la modération , la
>> sagesse , l'aménité de son oncle , ramenoit alors ( en 1795 ) ,
>> à la France l'estime de tous les peuples , en leur prouvant ,
>> mieux que personne , qu'il y avoit toujours des Français.
>> Hélas ! ils ne l'étoient point encore assez ,et celui qui les
>> avoit si bien servis , rejeté par eux au-delà de l'Océan ,
>>> devoitacquérir un nouveau droit à leur estime par le calme
>> qu'il opposeroit à leur ingratitude. >>>
Ce morceau est encore défiguré par une de ces incorrections
qui sont très-fréquentes dans le cours de cet éloge, et qu'on
ne devroit pas y rencontrer ; car celui qui parle ici est membre
d'une société académique spécialement instituée pour
maintenir la langue française dans toute sa pureté. On avoit
droit d'attendre plus de correction , de pureté , de
goût et de jugement , dans un discours d'appareil , où les
Français et les étrangers iront chercher les règles de notre
langue et de l'art d'écrire , et sur lequel ils chercheront à
juger de l'état de notre littérature. Cette importante considération
nous a seule engagés à mettre dans notre examen
une sévérité qui pourra déplaire à M. de Boufflers ; mais
qui devient plus nécessaire à mesure que le mauvais goût
s'appuie d'autorités plus imposantes.
R.
460 MERCURE DE FRANCE
Le Génie de l'Amour , ou Dissertation sur l'Amour profane
et religieux , pour servir d'introduction à la paraphrase
des pseaumes ; par M. Christophe de Miromenil , jurisconsulte.
Memnon ou le Jeune Israélite; par M. J. Mosneron ,
législateur ;
Et les Nouvelles Considérations sur les Oracles , Sibylleset
Prophètes ; par M. Théodore Bouys , ancien professeur
d'Ecole centrale.
QUAND on a lu le Génie de l'Amour, le Jeune Israélite ,
et les Considérations sur les Sibylles , il doit être permis de
se reposer et de dormir. Je dormois donc, lorsque tout-à-coup
je me crus transporté dans une allée obscure d'un jardin
public, où les auteurs de ces trois ouvrages s'étoient donné
rendez-vous.
Le Jurisconsulte, plus exact que les deux autres, étoit arrivé
le premier; et , en attendant ses deux amis, je le voyois soupirer
et relire des stances qu'il avoit préparées pour célébrer
la naissance future de son fils ou de sa fille, ou pour déplorer
lamort de son épouse , si par malheur il venoit à la perdre
dans ses couches. Aquelques pas de là, un homme s'étoit arrêté
pour recoller la dorure d'un crucifix de plomb , qu'il
vouloit vendre aux passans pour de l'or massif; et je fus bien
étonné lorsque je le reconnus pour l'auteur de Memnon. II
n'alloit pas droit au but qui lui avoit été indiqué , ce qui me
permit de continuer encore ma promenade. J'aperçus à
l'écart , un autre homme qui lisoit dans un livre fermé : je
crusqu'il répétoit quelque discours qu'il avoit appris par coeur;
mais je fus aussitôt désabusé, lorsque je le vis suivre les lignes
à travers la couverture, et tourner le livre à chaque page ,
comme on tourne un feuillet. J'examinai plus attentivement
ce bizarre lecteur , et je vis que c'étoit M. le Professeur qui
lisoit son chapitre sur les somnambules. Je m'en allai bien vite
au lieu du rendez-vous , pour ne rien perdre de ce qui devoit
se passer entre ces trois personnages. Je me plaçai derrière un
gros arbre , d'où je pouvois entendre aisément les interlocuteurs
qui s'exprimèrent à-peu-près en ces termes :
LE JURISCONSULTE ( encore seul ).
« Non , sans l'amoureuse piété d'une multitude de grands
SEPTEMBRE 1806 . 461
>> hommes ,je ne sais pas où seroient les clochers de Chartres; >>>
et je me creuse vainement le cerveau pour découvrir le lieu
secret qui recéleroit la flèche de Strasbourg ; je vois qu'à cet
égard mes recherches sont vaines , et je ne veux plus m'en
occuper ; j'emploierois bien mieux mon temps à paraphraser
un pseaume.
-
LE LÉGISLATEUR.
Eh bien ! mon cher Jurisconsulte, vous lisez sans doute
mon ouvrage, et vous admirez ..... - Non , Monsieur , je
n'ai pas encore eu le temps de vous lire : j'examinois ce passage
de mon livre , où , comme vous avez pu le remarquer....
Je vous demande pardon , mon cher ; depuis que je vous
ai vu , je n'ai pu m'occuper d'autre chose que d'approfondir
de plus en plus la beauté de ma nouvelle conception. Mais,
comment se fait-il que notre ami le Professeur ne soit pas
encore ici ? Je l'ai rencontré là-bas qui lisoit mon livre , et
qui paroissoit diriger ses pas de ce côté. Je pense ,Monsieur,
que c'est mon ouvrage qui le retient , et je commence
à craindre que le plaisir ..... Mais le voilà qui paroît, et
qui vient à nous.
-
( Tous deux ensemble au Professeur. )
Vous êtes en retard , M. le Professeur ; vous avez été distrait
par la lecture de quelques-uns de mes plus beaux passages.
LE PROFESSEUR.
Ah ! Messieurs , je suis vraiment confus.... Mamémoire.....
mes distractions.... Je vous prie de me pardonner.... J'ai
oublié tout net vos deux volumes, ils sont restés sur ma table.
LE JURISCONSULTE ET LE LÉGISLATEUR
Oui , mais vous m'avez lu ?
LE PROFESSEUR.
Impossible. Je n'ai pu me relire moi-même. Mais je me
flatte que vous avez honoré mon livre de votre examen; je
serai charmé , Messieurs.....
LE LÉGISLATEUR AU JURISCONSULTE .
L'avez-vous lu , mon cher ?
LE JURISCONSULTE .
Non, en vérité , pas plus que le vôtre ; et vous ?
LE LÉGISLATEUR.
Je vous en livre autant.
462 MERCURE DE FRANCE ,
LE PROFESSEUR.
Je vois, Messieurs , que nous n'avons rien à nous reprocher,
et que nous arrivons tous trois ici fort ignorans de l'objet qui
doit nous occuper.....
LE LÉGISLATEUR.
Cela ne nous empêchera pas de remplir notre mission. Je
vais , Messieurs , commencer par vous lire mon ouvrage , et
vous m'en direz ensuite votre sentiment.
LE JURISCONSULTE.
Je crois , Monsieur , que je dois avoir la priorité ; que vous
me permettrez de lire le mien , puisque je suis arrivé le premier
au lieu du rendez -vous.
LE PROFESSEUR.
Monsieur a raison , c'est celui qui a le plus attendu qui doit
être d'abord écouté. Or, comme je suis dans cette enceinte
depuis deux heures , je vais commencer la lecture de mon
volume.
LE LÉGISLATEUR .
Vous étiez dans l'enceinte , à la bonne heure ; mais vous
n'étiez pas à cette place. C'est à M. le Jurisconsulte à lire le
premier ; vous m'entendrez ensuite , et nous vous donnerons
audience après. J'observe , au surplus , qu'il est inutile de lire
tout un volume ; chacun de nous exposera succinctement ce
qu'il contient , et les deux autres diront leur sentiment. Nous
vous écoutons , Monsieur le Jurisconsulte. Donnez-nous bien
vite vos observations sur nos lois.
LE JURISCONSULTE.
Vous moquez-vous , avec vos lois ? Je ne m'occupe que de
l'amour : je lui dois tout , et je veux que tout le monde sache
que je suis heureux. « Je veux , par des félicitations au Dieu
de la tendresse , précéder la paraphase des pseaumes de
>> David. >> Tel est l'objet de mon livre , dans lequel je prouve
que « l'amour est la source de toutes les institutions et sensa-
>> tions morales, physiques et religieuses ; des beaux arts , de
>> l'architecture , de l'astronomie , de la danse , de la musique,
>> de l'histoire , de la fable , de la morale , etc. , etc. » J'aime
ma femme , et j'en suis aimé ; donc j'ai dû faire un volume.
J'ai lu l'Evangile , le Coran , et les livres sacrés que les prêtres
idolâtres appellent Tichirapali. Partout j'ai vu l'amour.
Jésus-Christ , Mahomet et Brama n'étoient qu'amour. Je ne
veux être qu'amour : le ciel , la terre , l'air et la mer, tout est
rempli par l'amour; vive l'amour !
SEPTEMBRE 1806. 463
LE LÉGISLATEUR.
Connoissez-vous ce Jésus-Christ et ce Mahomet que vous
venez de nommer ? Savez-vous , mon cher Jurisconsulte, que
le premier n'est plus qu'un héros de roman ?
LE JURISCONSULTE.
Que m'importe ! Vive l'amour !
LE PROFESSEUR .
Je vois , Messieurs , que vous ignorez l'un et l'autre le grand
secret de toutes choses , et que ceux dont vous parlez si légèrement
ont besoin d'un défenseur. Sachez donc que ces respectables
législateurs étoient des somnambules magnétisés , comme
tous les prophètes , les sibylles , les oracles et moi-même.
LE JURISCONSULTE.
Cela se peut , Monsieur , nous ne nions pas que vous ne
rêviez très-souvent tout éveillé ; mais quand votre tour de
parler sera venu , nous vous écouterons : permettez à notre
ami de continuer son exposition.
LE LÉGISLATEUR.
J'ai tout dit. Mon volume n'est rempli que de ces mêmes
phrases que vous venez d'entendre. Je les ai retournées tant
que j'ai pu , pour en faire un livre d'une épaisseur raisonnable ,
et je l'ai fait imprimer à mes frais. Maintenant, qu'il se vende
ou qu'il reste chez mon libraire , je n'en croirai pas moins que
la statue de Loth et celle de Saturne ont dû leur existence à
des événemens fameux , et j'admirerai toujours les Tichirapali.
LE LÉGISLATEUR.
Vous avez raison; j'admire moi-même votre esprit , et je
suis convaincu que vous demeurerez d'accord avec moi que
j'ai bien fait de mettre en roman l'histoire du Législateur des
Chrétiens , et de peindre Moïse comme un vil et obscur
brigand.
LE JURISCONSULTE.
Je ne sais trop que penser des romans historiques ; je vous
avoue que mon opinion n'est pas encore formée la-dessus :
cela mérite un examen particulier.
LE LÉGISLATEUR.
Comment , un examen ! Examine-t-on avec ses amis ? Ne
sommes-nous pas ici trois philosophes qui devons nous soutenir
envers et contre tous ? Voulez-vous faire classe à part ?
Quelle sotte timidité vous saisit ? Voyez si M. le Professeur ne
se met pas en avant comme un enfant perdu ! Qui pourroit
vous empêcher de suivre un sinoble exemple ?
464 MERCURE DE FRANCE ,
LE PROFESSEUR.
Monsieur le Législateur , je suis philosophe à la vérité;
mais vous me permettrez de vous observer que vous allez un
peu trop loin dans votre nouveau livre. J'aime assez , que
dans un style fort ampoulé , M. le Jurisconsulte ait confondu
le sacré et le profane , la fable et l'histoire , et qu'il ait mis
dans la même catégorie l'amour des femmes et l'amour de
Dieu , les boudoirs de Cléopâtre et l'autel de Melchisédech ,
cela me paroît d'un goût exquis ; plusieurs esprits malades
pourront s'y laisser prendre. Mais votre roman ne pourra
tromper personne. Quelle aventure avez-vous pu concevoir,
dont la fausseté ne saute pas tout de suite aux yeux ? Qu'avezvous
pu retrancher , changer ou ajouter à l'histoire , qui la
rende plus parfaite ? Il me semble que vous auriez mieux fait
d'attaquer la divinité de votre héros , de nier la vérité des
miracles de......
LE LÉGISLATEUR.
C'est aussi ce que j'ai fait ; vous entrez entièrement dans
mes idées : mon héros , que j'appelle Memnon , n'est plus
qu'un homme qui se fait condamner à la mort sans aucun
motif, une espèce de fou , un philosophe qui fronde les insti
tutions de son pays, sans avoir rien de mieux à mettre à la
place, etsansmoyen pour faire recevoir une nouvelle doctrine,
si par hasard il en avoit une. Vous seriez enchanté de toutes
les extravagances que je lui fais faire , si vous vouliez prendre
la peine de les lire. Imaginez , d'abord , que cet homme aime
ses semblables d'un amour extrême , sans savoir pourquoi ; car
il ne connoît ni leur essence , ni leur fin ; et qu'il est d'ailleurs
sans mission. Concevez ensuite , si vous pouvez, ce même
homme parfaitement instruit dans toutes les sciences utiles ,
chezunenation ignorante ; n'instruisant personne , mais guérissant
tout le monde; préférant une vie vagabonde et une
mort obscure et prématurée , à un établissement utile àtous ses
compatriotes , et à une longue vie employée à propager ses
connoissances , et à les exercer en faveur des malheureux.
Vous voyez que j'ai atteint le sublime de l'absurde , et que si
je puis faire croire que mon Memnon est Jésus - Christ luimême
, j'aurai rendu un beau service à l'humanité.
LE PROFESSEUR ( en sefrottant les yeux ) .
Avant de vous répondre , je crois devoir examiner si je
veille ou si je dors comme notre ami le Jurisconsulte ; car il
me semble , mon bon Monsieur, que vous vous condamnez
vous-même.
LE
SEPTEMBRE 1806.
465LA
SEINE
LE LÉGISLATEUR.
EPT
DE
Me prenez-vous donc pour une brute , et croyez- vous que
je veuille vous en imposer ?
LE PROFESSEUR.
5.
cen
ADieu ne plaise ; mais si vous voyez vous-même les Vices
grossiers de votre conception , comment pouvez-vous imaginer
que quelqu'un en soit jamais la dupe ? Au surplus , je vous
dirai tout net que je n'approuve point que vous ayez fait de
votre Hemnon un savant tel qu'on n'en trouveroit point aujourd'hui
dans tout notre corps enseignant. Les qualités de
l'esprit peuvent encore le faire respecter beaucoup plus qu'il
ne convient ; et si vous m'avez consulté , nous aurions fondu
votre ouvrage et le mien. Nous aurions fait de votre héros un
Mesmer ou bien un Cagliostro.
LE JURISCONSULTE ( révant tout haut ) .
« O divin amour , qu'avec les amans de toutes les parties
>> du monde , je reconnois pour le seul inventeur de l'art
>> charmant d'écrire ! .... Sans l'art de tracer ses idées , au-
>> rions-nous les écrits délicieux de l'amoureuse Julie , les dé-
>> bordemens de Messaline, la charité de Vincent de Paule?...
>> Qui viendroit électriser nos ames sensibles des pleurs et des
>>> ris de tant d'amans vénérés .... ?
LE PROFESSEURA
-Notre jurisconsulte se croit sans doute dans le paradis de
Mahomet. Ne seroit-il pas un peu exalté ? Sa pauvre tête ...
LE LÉGISLATEUR.
Entre nous , je le crois un bon homme qu'il ne faut pas trop
initierdans nos secrets ; nous le conduirons comme un enfant :
s'il peut barbouiller quelques volumes sur les pseaumes , le
parti philosophique en profitera toujours. Vous concevez
qu'il lui est impossible d'écrire deux lignes de bon sens : mais
c'est ce qu'il nous faut.
LE PROFESSEUR.
Je ne le trouve passi niais que vous le dites : il mesemble que
son amour éternel a quelqu'affinité avec mon magnétisine
animal; et je vous avouerai que sans le magnétisine animal ,
je ne vois rien que de pitoyable dans la nature ..... Je voulois
donc vous dire qu'à votre place j'aurois fait de monhéros
un somnambule magnétisé , puisqu'il est prouvé par un mil-
Gd
466 MERCURE DE FRANCE ;
lion d'expériences toutes plus claires que le soleil , qu'il suffit
d'être dans cet état pour monter ses sens au dernier degré de
perfection; pour que l'oeil , par exemple , puisse voir très-distinctement
à travers un corps opaque , pour que l'oreille
puisse entendre le trot d'une souris à des distances infinies ,
pour que l'odorat puisse découvrir , par les émanations échappées
des corps , ce qui convient à notre santé , le remède éloigné
qui peut nous rappeler à la vie , pour que le toucher....
LE JURISCONSULTE ( révant toujours , et donnant un coup
de pied dans les jambes du Professeur ) .
<< Oui , l'amour est le père de la danse , et je veux me ré-
>> jouir de la joie de ces heureux Flamands .... ( Il se lève et
>> danse ) .... La graisse de leur insouciance nomme la patrie
» qui les a vu naître ... On boit , on rit , on mange , on crie .. »
( Il se met à crier en sautant et enfrappant le Législateur. )
LE LÉGISLATEUR.
Ah! monsieur le Professeur , sauvez-moi des griffes de ce
loup-garou ... je vous en conjure , monsieur le Professeur !
LE PROFESSEUR.
Vous voyez précisément ce que je vous disois ; sauvez-vous
de ce côté-ci. Voilà précisément le somnambule dont je vous
parlois , laissez-le faire. Je vais le magnétiser , et vous verrez
de belles choses. ( Il le magnétise.) Mettez-lui votre chapeau
devant les yeux. Bon. Demandez-lui maintenant tout ce que
vous voudrez , il va vous répondre comme un oracle.
LE LÉGISLATEUR.
Que voyez-vous ici ?
LE SOMNAMBULE.
Deux grands philosophes.
LE LÉGISLATEUR .
Que font-ils ?
LE SOMNAMBULE.
Rien.
LE LÉGISLATEUR .
Comment rien ? Appelez-vous rien la conversation que
nous avons ensemble , monsieur le Professeur et moi ?
SEPTEMBRE 1806 467
LE SOMNAMBULE.
Je l'appelle rien.
LE PROFESSEUR.
Interrogez-le sur d'autres objets.
LE LÉGISLATEUR.
Quel est le livre que je tiens dans ma main ?
LE SOMNAMBULE.
Memnon.
LE LÉGISLATEUR.
Que contient- il ?
LE SOMNAMBULE.
Dessottises.
LE LÉGISLATEUR ( au Professeur. )
Il faut qu'il voie à travers quelque trou de mon chapeau
ou bien vous vous donnez la comédie à mes dépens. Voyons ...
LE PROFESSE UR.
Je vous jure qu'il n'y a aucune supercherie ; mais , pour
vous en assurer , interrogez-le sur des choses qu'il ne puisse
pas connoître d'avance.
LE LÉGISLATEUR.
Que remarquez-vous dans mon livre , aux pages 37,8
et 100 ? Je les prends au hasard.
LE SOMNAMBULE.
Des sottises , des fautes de français , d'orthographe.
LE LÉGISLATEUR.
Ah ! ceci est trop fort. J'accorde les sottises , mais les fautes
contre la grammaire ....
LE SOMNAMBULE.
Elles y sont. Il est écrit : page 37, Sans queje vis d'autres
Etres. Il falloit sans que je visse. Page 81 : Ou il avoit resté. Il
falloit : Où il étoit resté. Page 100. Nous allions sacrifier des
prisonniers , lorsqu'après les avoir dépouillés nous découvrímes
que c'étoit des femmes. Il falloit : que c'étoient des
femmes.
LE LÉGISLATEUR.
Au diable le somnambule et le magnétisme ! Est-ce qu'il ne
seroit pas possible d'en tirer quelque chose de plus agréable ?
Gg2
468 MERCURE DE FRANCE ,
LE PROFESSEUR .
Cela ne dépend pas de moi; je lui ai seulement communiqué
la clairvoyance instinctive , le reste n'est pas mon affaire.
LE LÉGISLATEUR.
Je n'ose plus l'interroger. Faites-lui vous-même des questions.
LE PROFESSEUR.
Je ne demande pas mieux.
Qu'est-ce quemonsieur le Législateur pense de mon ouvrage?
LE SOMNAMBULE.
Que c'est un amas d'absurdités et d'inepties.
LE LÉGISLATEUR.
1
Parbleu , ce somnambule est un grand faquin ;il faut que je
lui apprenne à ménager ses expressions , et que je lui rende
ce qu'il m'a donné tout-à-l'heure. ( Il lève sa canne , et le professeur
, qui se jette au devant , reçoit les coups. )
LE PROFESSEUR.
Frappez sur moi , monsieur le Législateur ; je me ferai plutôt
tuer que de permettre qu'on réveille ce somnambule.
C'est le premier que je vois , et je donnerois tout-à-l'heure
une de mes jambes pour l'entretenir dans cet état pendant une
demi-heure. Frappez , frappez , je ne crains rien.
LE LÉGISLATEUR.
Le bras me démangeoit , je n'ai pu me contenir : pardon
monsieur le Professeur ....
LE PROFESSEUR .
Je soupçonne , monsieur , que la force magnétique étoit
surabondante dans ce somnambule , et que vous en avez reçu
une forte dose.
LE LÉGISLATEUR.
Cela n'est pas impossible ; car , malgré ce qu'il vous a dit ,
je crois que vous avez trouvé le secret de tout savoir , de tout
connoître, de dévoiler l'avenir aux races futures et qu'il n'y
a que vous qui puissiez sauver le genre humain de l'horrible
barbarie où je le vois plongé.
LE PROFESSEUR.
,
Vous m'enchantez , monsieur le Législateur ; mais si vous
m'en croyez , nous ne perdrons pas un moment: nous irons à
l'instant chez tous les savans , dans tous les académies , pour
leur dire ce que nous venons de voir ; nous les amènerons ici
SEPTEMBRE 1806 . 469
pour les rendre témoins du prodige qui s'est opéré dans
ce pauvre. Jurisconsulte , et nous obtiendrons certainement
quelque bonne pension qui nous mettra à même de faire imprimer
beaucoup d'ouvrages.
LE LÉGISLATEUR.
Allons-y bien vite ; chemin faisant , je tâcherai de vendre
ce Christ à quelque bon chrétien.
Apeine eurent-ils fait deux pas pour se retirer , que je vis
le Jurisconsulte qui leur faisoit la grimace par derrière , en se
tenant les côtés , et faisant de grands efforts pour s'empêcher
d'éclater. Il fit un mouvement vers le lieu où je m'étois posté;
je voulus me retourner pour l'observer encore ; mais je
m'éveillai. G.
VARIÉTÉS.
LITTÉRATURE , SCIENCES , ARTS , SPECTACLES , ET
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Le troisième concert de Mad. Catalani a attiré , mercredi
dernier , un concours immense de spectateurs à la salle du
théâtre Olympique , qui s'est trouvée beaucoup trop petite
pour les contenir tous.
L'enthousiasme qu'excite la belle voix de cette cantatrice ,
est toujours nuisible aux artistes qui veulent bien se charger
de compléter le concert. Cette fois , le public a été plus
sévère encore qu'aux concerts précédens. Un concerto de
violoncelle , par M. B. , a été impijoyablement sifflé.
Le concerto de M. Steibelt , exécuté sur le piano par
M. Zimmerman, a été écouté sans murmures , mais avec ennui.
Maintenant que dire de Mad. Catalani? Les éloges sur la
beauté de sa voix sont épuisés : au-delà il n'y a rien. Mais la
méthode , mais l'expression sur-tout ? C'est autre chose. Dans
l'impossibilité où nous sommes de donner ici les raisons sur
lesquelles est fondée une opinion qui ne paroît pas être
celle du public , nous nous bornerons à deux observations
incontestables : la première , c'est que Mad. Catalani prononce
et accentue mal. Les Français les plus accoutumés à entendre
chanter sur des paroles italiennes , les Italiens eux-mêmes ,
l'entendent à peine dans le récitatif, et ne distinguent pas un
mot dans les airs. Dans celui de la Zaira , chanté au second
concert , presque tous les spectateurs s'imaginoient que la
cantatrice , qui invoquoit la Mort, s'abandonnoit à tous les
accens de la joie et du plaisir. La seconde observation que
3
470 MERCURE DE FRANCE ,
nous soumettons à tous ceux qui ont le sentiment de la musique
, c'est que Mad. Catalani a foiblement chanté les deux
plus beaux morceaux qu'elle nous ait fait entendre , Queste
pupille tenere de Cimarosa , Se il Ciel mi divide de Piccini.
La ravissante mélodie du premier , l'admirable expression
du second , sont assurément fort supérieures aux airs insignifians
de Porto- Gallo , qui ne semblent faits que pour
servir de cadre à des gammes montantes et descendantes.
Il seroit fâcheux qu'une nature aussi heureuse , que des
moyens aussi extraordinaires , qu'une voix aussi étendue , aussi
flexible , aussi pure , ne produisit d'autre résultat que de faire
valoir de mauvaise musique et de contribuer à la rapide
décadence de ce bel art. Toutefois , il seroit injuste de juger
Mad. Catalani d'après les trois concerts qu'elle a donnés . Pour
affirmer qu'elle manque d'expression , il faudroit l'avoir entendue
en scène , dans un des chefs-d'oeuvres de l'école de Durante,
qui sont pour la musique ce que les tableaux de Raphaël
sont pour la peinture , ce que les écrits de Pascal , de Boileau
et de Racine sont pour la langue française. En-deça, le but
n'étoit point encore atteint; au-delà , il est passé.
-La première représentation de la Maison à deux Maîtres,
donnée samedi dernier à l'Opéra-Comique , n'a pas été achevée.
On attribue les paroles et la musique de cet opéra à deux
auteurs qui ont souvent prouvé qu'ils pouvoient faire mieux :
M. Desfontaines et M. Martini.
- Dans sa séance du 14 août dernier , le sénat-conservateur
, après avoir entendu les orateurs du conseil-d'état , a
décrété , et S. M. a, le 21 août suivant, ordonné ce qui suit :
Le théâtre de l'Odéon , avec ses appartenances et dépendances
est cédé au sénat en toute propriéré , franc et quitte
de toutes charges ou hypothéques.
-S. М. ГЕMPEREUR et Ror a accordé à la veuve de M. Fontana,
ancien professeur de mathématiques transcendantes à
l'université de Pavie, une pension annuelle de mille livres
milanaises.
- M. Sabathier de Cavailhon , auteur de quelques Odes
et de quelques Epîtres en vers , depuis long-temps oubliées ,
estmort à Avignon le 15 du mois dernier.
L'Académie des Sciences , Arts et Belles-Lettres de
Lyon avoit proposé au concours de cette année , la question
suivante : « Quels sont les moyens qu'un gouvernement peut
employer pour faire tourner au profit de l'agriculture , du
commerce et des arts , le développement qu'une grande révolution
donne aux idées , et l'énergie qu'elle inspire aux caractères?
>> Sur huit mémoires envoyés, celui de M. Labouli?
SEPTEMBRE 1806. 471
nière, secrétaire-général de la préfecture des Hautes-Pyrénées ,
a obtenu le prix.
-M. Chevalier , annonce dans ce moment un instrument
nouveau , dont l'effet est de faire connoître les différens degrés
de température de la cuve en fermentation , et de fixer avec
précision le moment du décuvage. Fixé à l'extrémité d'un cylindre
, il peut plonger jusqu'au fond de la cuve, et en rapporter
assez de liqueur pour en offrir à la dégustation. Séparé
deson cylindre , il devient un thermomètre ordinaire propre
à établir la différence entre l'air des appartemens et celui du .
dehors. Cet instrument a obtenu un prix d'encouragement de
la société d'agriculture de Seine et Oise , et il offre , cette
année , un intérêt de plus , à raison de la récolte abondante
que nous promet l'état actuel des vignes.
-
Les bustes de LL. MM. II. et RR. , faits d'après nature
par M. Houdon , seront exposés cette année au salon du Muséum.
L'exposition commencera le 15 de ce mois.
-
On a mis en vente , mardi dernier, les deux ouvrages
suivans , dont nous rendrons compte incessamment :
OEuvresde Louis XIV, accompagnées d'explications historiques
, de notes , etc. , etc.; par M. Grouvelle , pour la
partie historique ; et pour la partie militaire , par M. le général
Grimoard :6 forts vol. in-8° , avec un beau portrait de
Louis XIV , et 22 planches chirographiques : 36 fr. , et 46 fr.
50 cent. par la poste.
Mémoires et Lettres du maréchal de Tessé , contenant
des anecdotes et des faits historiques inconnus , sur partie des
règnes de Louis XIV et de Louis XV. 2 vol. in-8 ° : 9fr. , et
12 fr. par la poste.
La seconde livraison de l'important ouvrage sur les maladies
de la peau , publié par M. Alibert, médecin de l'hôpital
Saint-Louis, vient de sortir des presses de Crapelet. Elle sera
distribuée dans les premiers jours de septembre. Les gravures ,
qui représentent la plique sous ses différentes formes , y sont
d'une beauté d'exécution surprenante. La troisième livraison
aura , dit- on , pour objet la nombreuse famille des dartres
dont l'auteur a eu la constance de faire peindre toutes les
horribles et tristes variétés.
-Un prêtre de Nykoeping vient de donner la description
d'une île danoise,dont le nom est à peine connu des Danois
eux-mêmes. C'est celle de Mors , située dans la partie N. O.
du Jutland , et formée par le grand golfe de Linfiord , qui
pénètre fort avant dans l'intérieur de la péninsule. Elle méritoit
de sortir de son obscurité. Sa population s'élève à 8000
ames. Onyparle une langue particulière. L'historiographe de
4
472 MERCURE DE FRANCE ,
cette île , presqu'ignorée , accompagne son ouvrage d'un
glossaire qui contient 700 mots inconnus, et qui fournira un
sujet de méditation aux amateurs des langues du Nord.
On écrit de Pétersbourg , sous la date du 7 août dernier
: « Avant-hier , le capitaine Lissjansky , commandant le
second vaisseau de l'expédition autour du Monde , bi Neva,
est entré très-heureusement dans le port de Cronstadt. Dans
un voyage d'aussi long cours , il n'a éprouvé aucun accident
grave , et n'a perdu qu'un seul homme par maladie. II
paroît que tous les bruits que l'on avoit répandus sur la mauvaise
réception que le gouvernement chinois avoit faite à
l'expédition , sont faux ou du moins très-exagérés. C'est au
Capd- e-Bonne-Espérance que les deux vaisseaux furent séparés
par une tempête. Le capitaine Lissjansky attendit à l'ile
de Sainte-Hélène que le vaisseau du capitaine Krusenstern
vint le joindre; mais après deux jours d'attente vaine , il se
détermina à faire voile pour Portsmouth , d'où il est venu
à Cronstadt en 21 jours. Son bâtiment rapporte sur son bord
un chargement de marchandises chinoises , telles que thé ,
porcelaines , etc. S. M. a donné des ordres particuliers pour
que ces inarchandises ne paient point les droits d'entrée , afin
defavoriser par là les efforts de la compagnie américaine de
Russie. C'est le premier voyage autour du Monde qui ait été
fait par des navigateurs russes ; le retour de cette expédition
a fait en conséquence beaucoup de sensation; tout le moude
s'empresse d'aller visiter les marins et autres personnes qui
ont achevé si heureusement cette longue et périlleuse course.
Le ministre de commerce lui-même s'est rendu à bord du
vaisseau du capitaine Lissjansky dès le premier jour de son
arrivée. On attend avec impatience le capitaine Krusenstern ».
- La publication de l'ukase qui ordonne des levées
extraordinaires dans l'empire Russe , pour porter l'armée à
cinq cent mille hommes , a donné lieu à de nouvelles recherches
sur les forces militaires des quatre grandes puissances
du continent européen , telles qu'on doit les considérer
depuis le traité de Fresbourg. Un écrivain en donne le
tableau suivant :
Infanterie. Cavalerie. TOTAL.
La France.... 516,000 h. 88,000 h. 604,000 . h
La Russie.... 340,000 62,000 402,000
La Prusse.... 232,000 44,000 276,000
L'Autriche... 170,000 40,000 210,000
L'auteur observe , quant à la France , qu'il n'a évalué que
les troupes purement françaises ; car eny comprenant celles
SEPTEMBRE 1806 . 473
des états fédératifs, les forces de cet empire s'élèvent à plus
de 820,000 hommes. Quant à l'Autriche , son armée , loin
d'étre recrutée depuis la guerre , a même été diminuée encore
par des licenciemens. Elle étoit estimée , avant sa campagne
de 1805, à 385,000 combattans.
S. M. a ordonné que la principale place de Mayence
porteroit le nom de l'inventeur de l'Imprimerie , Guttemberg,
né dans cette ville.
Au rédacteur du MERCURE DE FRANCE .
M. Biot et M. Arengo sont partis le 2 pour l'Espagne. Ils
vont continuer la méridienne de MM. Delambre et Méchain
jusqu'aux isles Balléares , afin qu'elle ait le 45°. degré dans le
milieu de l'an total, et que la grandeur de la terre soit plus
parfaitement connue. Onpeut voir les résultats obtenus jusqu'ici
dans le volume que M. Delambre vient de publier
à ce sujet.
MODES du 30 août.
LALANDE.
Les tailles sont , en général , fort courtes , et garnies de beaucoup de
petites pattes par le bas. On porte des manches tellement bouffantes qu'il
n'est pas rare que le corps paroisse moins gros que le bras. Tous les dos
laissent , par une échancrure profonde , voir deux bourrelets de chair .
On comprime les épaules pour donner à la gorge plus de développement .
Les robes , quelqu'agrémens qu'y adapte la parure , sont , en général ,
courtes et rondes. Les pattes , les festons , les grosses coulisses sont les
ornemens les plus usités .
On brode beaucoup moins de robes que les années précédentes ; ma's ,
en revanche , il entre beaucoup de broderies dans l'ameublement. On
brode, outre les couvre- pieds , les housses de fauteuils et les rideaux.
Les glaces maintenant se drapent comme les croisées. On met aux croisées
des rideaux de deux espèces , en soie et en coton; les glaces se drapeut
tout- à-fait en blane.
En négligé , on adapte du tulle aux chapeaux de paille blanche. Les
chapeaux de paille jaune restent avec leur simple ruban. Sous le fond
transparent de quelques petits bonnets , on apperçoit un beau peigne.
Nombre de femmes affectent de porter en négligé des choses très riches .
Au reste , les peignes étant exclus de la grande parure , doivent être
rares : il y a , dans toutes les classes , tant de femmes qui sont dans l'habitudedefaire
couper leurs cheveux ! Une femme tondue s'afficheroit en se
montrant nu-tête; mais elle peut paroître dans un lieu public , ayant son
chapeau ou sa capote à la main.
Les capotes sont toujours saillantes et carrées par devant. Les lingères
enfoncent maintenant sous la passe le petit fond de perkale; ce fond-là
n'a point de rond en torsades .
Sur le front , ce ne sont plus des anneaux , mais de gros boudins , ou
þien un bandeau transversal de cheveux lisses,
474 MERCURE DE FRANCE ,
NOUVELLES POLITIQUES.
Constantinople, 26juillet.
Le corps de 26,000 hommes , disciplinés à l'Européenne ,
est arrêté tout court dans sa marche , par la résolution que les
janissaires , de concert avec les habitans d'Andrinople , ont
prise de leur refuser l'entrée de cette ville. * Ce n'est pas
tout ; après avoir chassé les commissaires de la Porte , qui
étoient venus pour préparer des quartiers , les janissaires ont
pris les armes , placé de l'artillerie sur les remparts , et fait
toutes les dispositions pour une vigoureuse résistance. Tout
le pays , depuis Andrinople jusqu'au Danube , est en pleine
insurrection. On ignore quel parti prendre le commandant
des troupes disciplinées. Il attend les ordres du divan.
Prague , 20 août.
Le général Mack est actuellement dans la forteresse de
Josephstadt où son procès s'est instruit jusqu'à présent. Le
général-major de Schewenthal et le colonel Philippe ont
été dépêchés à Vienne avec les pièces de la procédure. C'est
le grand-maître de l'artillerie , le comte Wenzel- Colloredo ,
qui est à la tête de la commission chargée de l'examen de la
conduite du général Mack. Cet officier ne peut s'absenter de
la forteresse où il est détenu , et chaque fois qu'il est appelé
à comparoître devant la commission , il est accompagné du
commandant de la place. L'instructiondu procès du feld-maréchal,
ex- lieutenant , prinoe d'Auersberg et le général d'Auſfenberg
, est toujours suivie par le conseil de guerre, présidé par le
comte d'Harnancourt. Le premier est accusé d'avoir facilité
aux troupes françaises le passage du Danube après la prise de
Vienne , en ne rompant pas les ponts sur ce fleuve , comme
cela lui avoit été commandé par des ordres supérieurs. Le
général d'Auffenberg est prévenu d'avoir commis des fautes
graves , et de s'être rendu coupable de la plus grande négligence
, au moment même de l'ouverture de la campagne : on
le rend responsable , entr'autres , du premier passage du Danube
effectué à Donavverth par les troupes françaises , ainsi
que de la perte du combat de Wertingen et de ceux qui l'ont
suivi. Il est impossible jusqu'a présent de prévoir l'issue de
ces deux procès :on entend encore chaque jour de nouveaux
deConstantinople et
180de
* Andrinople , située à 45 lieues de Co Belgrade,
est la seconde ville de l'Empare, et contient, suivant Fabri , 150 mille
habitans. 1
SEPTEMBRE 1806. 475
témoins. Quant au général Mack , on croit que sonjugement
ne tardera pas à être prononcé.
Berlin , 23 août.
M. de Knobelsdorf, qui se rend à Paris comme envoyé
extraordinaire, devoit aller à Constantinople comme ambassadeur.
Nos politiques parlent déjà d'un voyage que feroit M. le
marquis de Lucchesini.
Hambourg , 27 août.
Plusieurs estafettes , arrivées ici samedi soir de Lubeck ,
nous ont apporté la nouvelle que S. M. le roi de Suède venoit
d'ordonner la levée du blocus des ports prussiens. Les lettres
de Berlin contiennent la même nouvelle , qui a été rendue
publique dans cette capitale aussitôt après le retour du lieutenant-
colonel de Krusemarck, que S. M. prussienne avoit
envoyé à Greifswald.
Les Prussiens ont quitté l'embouchure des rivières de
l'Elbe et du Weser; le duché de Lauenbourg est rendu aux
Suédois; et le roi de Suède enfin a obtenu tout ce qu'il demandoit.
Le temps nous expliquera ces phénomènes.
Des voyageurs venus de la Russie annoncent que depuis
Saint-Pétersbourg jusque dans la Pologne russe il y a differens
camps de troupes , et qu'on a établi beaucoup de magasins
sur cette route.
Francfort , 29 août.
Dans toute l'Allemagne méridionale, les biens de l'ordre de
Malte sont actuellement mis sous le séquestre , pour être réunis
aux domaines des nouveaux souverains dans les Etats desquels
ils se trouvent enclavés. Cette opération vient aussi d'avoir
lieu dans la principauté de Ratisbonne , par ordre spécial de
S. A. le prince-primat.
PARIS , vendredi 5 septembre.
SUR LA NÉGOCIATION AVEC LA RUSSIE.
La paix de Presbourg , le traité d'alliance entre la Prusse
et la France , et par-dessus tout, les conséquences morales ,
politiques et militaires de la bataille d'Austerlitz , ont mis la
Russie dans la plus entière impuissance de troubler le repos
du continent : c'étoit tout ce qui importoit à la France.
On étoit à attendre avec autant d'incertitude que de patience
à quel parti s'arrêteroit la cour de Russie, lorsqu'on vit arriver
M. d'Oubril à Vienne : ce ministre se présenta à M. de la
Rochefoucauld , et demanda des passe ports pour Paris.
M. de la Rochefoucauld dut attendre une autorisation. II
476 MERCURE DE FRANCE ,
rendit compte à sa cour de la demande du ministre russe , et
il reçut l'ordre de donner immédiatement des passe ports à
M. d'Oubril : car, quoique l'EMPEREUR ait toujours été dans
l'intention de ne pas tolérer que la Russie s'ingere impérieusement
dans des intérêts qui sont placés hors de la sphere
de sa puissance , et dans des discussions étrangères à ses localités
, il n'en desiroit pas moins un rapprochement utile aux
deuxEtats.
M. d'Oubril arriva à Paris le 9 juillet; il se présenta chez
le ministre des relations extérieures, et après quelques conversations
, il exhiba des pleins pouvoirs qui l'autorisoient ,
dans la forme la plus complette et la plus étendue , à négocier,
à conclure et à signer la paix entre les deux Etats.
Sur le rapport qui fut fait à l'EMPEREUR , Sa Majesté ,
nomma pour son ministre plénipotentia re , M. le genéral
Clarce, conseiller-d'état , secrétaire du cabinet , et le chargea
de traiter , de conclure et de signer, en vertu de pouvoirs correspondans
à ceux de M. d'Oubril, la paix avec l'empereur
deRussie.
Les plénipotentiaires se livrèrent avec une attention suivie
et non interrompue aux travaux de la mission dont il étoient
chargés; et enfin, après un grand nombre de conférences , la
paix fut signée le 20 juillet : quand le traité sera connu ,
l'Europe entière jugera que cette paix étoit également honorable
pour les deux puissances.
Les hostilités durent cesser immédiatement , et elles cessèrent
de la partde la France. Lesratifications devoient être échangées
le 15août, et nul doute ne pouvoit s'élever contre cet échange,
car les négociateurs étoient connus pour avoir depuis longtemps
la confiance de leur souverain; ils avoient traité d'après
des instructions précises ; ils avoient enfin agi en vertu de
pouvoirs complets et positifs, et non pas comme il arrive
dans des négociations où les négociateurs ignorent s'ils ont des
autorisations suffisantes , avec la clause de sub spe rati.
Cependant M. Ruffin, chancelier du consulat de France en
Russie , est arrivé hier de Pétersbourg , et il apporte la nouvelle
que par une suite d'un changement de ministres , par
l'effet des nouveaux principes du gouvernement russe , et par
l'ascendant extraordinaire que le parti anglais a su prendre
dans cette circonstance sur le cabinet renouvelé , le traité du
20 juillet n'a pas été ratifié.
Ainsi les hostilités entre la France et la Russie doivent recommencer.
Les hommes qui président aux discordes des
peuples , et qui se font un jeu de prolonger ou de multiplier
les époques fatales des guerres et du bouleversement des Etats,
sontbien insensés. Les vainqueurs d'Ulm et d'Austerlitz sont
SEPTEMBRE 1806 . 477
encore réunis sous leurs drapeaux et près du champ de leurs
triomphes. Plus forts en nombre , plus redoutables que jamais
parcette organisation qui n'a pas été égalée et quin'aura jamais
- derivale , il attendent avec une impatiente espérance l'impulsion
de la grande ame qui les anime : Mens agitat molem, etc.
Toutefois rien ne peut encore faire présumer le renouvel-
⚫lement de la guerre continentale. La destinées des Etats est
le secret de la Providence. Leur bonheur et leur gloire sont
dans la sagesse des gouvernemens.
Dans tout les cas , l'Empereur , comme le peuple français ,
- sont préparés à toutes les chances , et les armées de S. M. se
trouveront par-tout où il sera nécessaire qu'elles combattent
pour affermir le repos et une paix durable et glorieuse.
Pleins-pouvoirs de M. Oubril.
Nous Alexandre I. , empereur et autocrate de toutes les
Russies , etc. , etc. , etc. ( Suit le titre entier de S. M. )
Portant constamment notre sollicitude à la conservation en
Europe du calme et de la tranquillité , et étant mûs par un
- desir sincère de mettre fin à la mésintelligence et de rétablir
labonne harmonie avec la France sur des bases solides , nous
avons jugé bon de commettre ce soin à une personne jouissant
de notre confiance. A cet effet , nous avons choisi , nommé
et autorisé notre amé et féal Pierre Oubril , notre conseillerd'Etat
et chevalier des ordres de Saint- Wolodimir de la
troisième classe , de Sainte-Anne de la seconde , et de Saint-
Jean-de-oérusalem , comme nous le choisissons , nommons
et autorisons par les présentes , à l'effet d'atteindre ce but ,
d'entrer en pourparlers avec celui ou ceux qui y seront suffisamment
autorisés de la part du gouvernement français , de
conclure et signer avec eux un acte ou convention sur des
bases propres à affermir la paix qui sera rétablie entre la
Russie et la France, comme à la préparer entre les autres
puissances belligérantes de l'Europe .
Promettons sur notre parole impériale, d'avoir pour bon ,
et d'exécuter fidélement tout ce qui aura été arrêté et signé
par notredit plénipotentiaire; de même de donner notre ratification
impériale dans le terme auquel elle aura été promise.
En foi de quoi nous avons signé ce plein-pouvoir et y avons
fait apposer le sceau de notre empire.
Donné à Saint-Pétersbourg , le 30 avril 1806 , et de notre
règne la sixième année.
Signé , ALEXANDRE.
Contresigné , prince ADAM CZARTORYSKI .
Certifié pour traduction conforme à l'original ,
PIERRE D'OUBRIL.
( Journal- Officiel. )
478 MERCURE DE FRANCE,
-Le capitaine Jérôme Bonaparte , commandant levaisseau
le Veteran , est arrivé en France le 26 août. Il rend compte ,
qu'il a laissé l'escadre du contre-amiral Willaumez dans le
meilleur état , ayant fait une trentaine de prises très-riches ,
et étant à la poursuite d'un convoi nombreux.
Il est impossible de rendre compte en détail des opérations
de celles de nos escadres qui sont sous le commandement de
cet amiral , parce que cela pourroit jeter du jour sur sa mission
ultérieure. Il suffit de dire qu'il a déjà fait au commerce
anglais pour plus de 20 millions de dommages. Le Vétéran
acélébré la fête de l'EMPEREUR , le 15 août , d'une manière
honorable pour son capitaine et pour son brave équipage.
Voici le compte qu'en rend son journal :
« Le 15 août , au moment où le jour parut , nous aperçûmes
>> deux bâtimens de guerre anglais , escortant un convoi de
>> seize voiles. Un cri général de vive l'Empereur ! partit du
» vaisseau qui se couvrit sur-le-champ de voiles. Arrivésala
>> portée du canon , nous hissâmes pavillon anglais. L'ennemi
>> fit des signaux auxquels nous ne répondîmes pas ; mais
>> voyant que les bâtimens se dispersoient et cherchoient leur
>> salut dans la fuite , nous arborâmes pavillon français , en
>> l'assurant d'un coup de canon. Les frégates d'escorte lais-
>> sèrent arriver ; une partie des bâtimens imita cette ma-
>> noeuvre , une autre partie vira de bord. Le Vétéran s'attacha
>> à la poursuite de ceux au vent , qui étoient au nombre de
>> douze , dont il prit neuf; savoir :
» L'Alexandre , de 210 tonneaux ; le John et Isabella ,
>> de 350; le Janus , de 350 ; le Silver- Rel , de 400; le Succès ,
>> de 65 ; le William , de 70 ; l'Ester , de 300 ; le Hilton ,
>> de 200; la Lydia , de 210. »
Ce convoi venoit de Québec. Il étoit chargé de mâtures ,
de goudron , de pelleteries et autres produits de cette colonie.
Les prises sont évaluées cinq millions.
Le 16 , à quatre heures après midi , le l'étéran ayant recueilli
les équipages anglais , et ce qu'il y avoit de plus précieux
dans les cargaisons , fit mettre le feu aux bâtimens , et
profita de la rencontre de plusieurs navires américains pour
ydéposer les équipages anglais.
Pendant neufmois qu'a duré la croisière du Vétéran , il
n'a perdu que cinq hommes. Les équipages se sont constamment
bien portés. Quelques affections scorbutiques s'étoient
montrées avant la relâche de San-Salvador, mais cette relâche
les a entièrement guéries.
L'amiral Cochrane , avec quatre vaisseaux et deux frégates ,
a apparu à l'escadre française à trois lieues au vent , à la hauteur
des îles Tortoles; mais cet amiral s'étant aperçu que
i
a
SEPTEMBRE 1806. 479
l'escadre française manoeuvroit pour tâcher d'engager le
combat , a gagné le large , et, profitant de l'avantage du vent ,
a disparu.
La division française qui a croisé dans le Groënland , paroît
aussi avoir eu beaucoup de succès.
Celle du capitaine I Hermite a pris plus de 50 bâtimens
ennemis. D'après les nouvelles indirectes qu'on reçoit , plusieurs
autres croisières françaises ont été également funestes au
commerce anglais. Plus de 200 bâtimens marchands anglais
avoient été pris ou coulés bas à l'époque du 1 " juillet.
( Journal officiel. )
-Le Bulletin des Lois contient le décret suivant, rendu par
le sénat-conservateur , dans la séance du 14 août :
Art. Ir. La principauté de Guastalla ayant été , avec l'autorisation
de S. M. l'EMPEREUR et Rot , cédée au royaume
d'Italie , il sera acquis , du produit de cette cession , et en
remplacement, des biens dans le territoire de l'Empire français.
II. Ces biens seront possédés parS. A. I. la princesse Pauline,
le prince Borghèse son époux, et les descendans nés de leur
mariage, de måle en måle, quant à l'hérédité et à la réversibilité
, quittes de toutes charges, de la même manière que
devoit l'être ladite principauté , et aux mêmes charges et conditions
, conformément à l'acte du 30 mars dernier.
III. Dans le cas où S. M. viendroit à autoriser l'échange
ou l'aliénation des biens composant la dotation des duches
relevant de l'Empire français , érigés par les actes du même
jour 30 mars dernier, ou de la dotation de tous nouveaux
duchés ou autres titres que S. M. pourra ériger à l'avenir , il
sera acquis des biens en remplacement sur le territoire de
l'Empire français , avec le prix des aliénations.
IV. Les biens pris en échange ou acquis seront possédés ,
quant à l'hérédité et à la réversibilité , quittes de toutes
charges , conformément aux actes de création desdits duchés
ou autres titres , et aux charges et conditions y énoncées.
V. Quand S. M. le jugera convenable , soit pour récompenser
de grands services , soit pour exciter une utile émulation,
soit pour concourir à l'éclat du trône, elle pourra
autoriser un chef de famille à substituer ses biens libres pour
former la dotation d'un titre héréditaire que S. M. érigeroit
en sa faveur , réversible à son fils aîné , né ou à naître , et à
ses descendans en ligne directe, de mâle en måle , par ordre
de primogéniture.
VI . Les propriétés ainsi possédées sur le territoire français
conformément aux articles précédens , n'auront et ne confé
480 MERCURE DE FRANCE ;
reront aucun droit ou privilége relativement aux autres sujets
français de S. M. , et à leurs propriétés .
VII . Les actes par lesquels S. M. autoriseroit un chef de
famille à substituer ses biens libres , ainsi qu'il est uit à l'article
précédent , ou permettroit le remplacement en France des
dotations des duchés relevant de l'Empire ou autres titres que
S. M. érigeroit à l'avenir , seront donnés en communication
au sénat , et transcrits sur ses registres .
VIII. Il sera pourvu par des règlemens d'administration
publique, à l'exécution du présent sénatus- consulte , et notamment
en ce qui touche la jouissance et conservation tant
des propriétés réversibles à la couronne, que des propriétés
substituées en vertu de l'article V.
-
Des lettres de Lisbonne , en date du 16 août , portent
que le 14 il estentré dans le Tage cinq vaisseaux et une frégate
de l'escadre de lord Saint-Vincent , et que plusieurs autres
bâtimens de guerre anglais étoient à l'embouchure du fleuve.
On ignore quel peut être le butdesAnglais qui , en ayantl'a r de
respecter la lettre des traités, violent cependant la neutralité du
Portugal; mais les mêmes lettres du 16 annoncent que l'ambassadeur
d'Espagne et le chargé des affaires de France ont
demandé au cabinet de Lisbonne l'explication de cet évérement
imprévu; et l'on ne doute pas qu'ils ne quittent cette
ville , s'ils n'obtiennent point une réponse qui satisfasse les
cours qu'ils représentent.
FONDS PUBLICS DU MOIS SEPTEMBRE.
DU SAMEDI 30 aoû' .- C p. oo c. J. du 22 mars 1806 67f. 40c. 450.
40c. 45c. 50c 55c 50c oc. oof oofcoc . oof.
Idem. Jouiss. du 23 septembre 1856. oof. oc.ooc . ooc o c
Act. de la Banque de Fr. oo of ooc. oooof oo oooof ocomof.
DU LUNDI 1 sep.-C p . olo c. J. du 22 mars 1806. 67f. 552. 400 350
40c. 50c 30c 4 c 45c 50с. оос . оосоос
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806 64f. goc oof
Act. de la Banque de Fr. 1163f. 75c. oooof. con onoof. oooof ove
DU MARDI 2. C pour 0/0 c . J. du 22 mars 1806. 67f. 65c 75c loc.
750. 80c 75c. 65c. 600 700 750 oof .
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 65f. 65f c .
Act. de la Banque de Fr. 1171f250. 117af 500 oooof. ooc.
DU MERCREDI 3. -Cp.ooc . J. du 22 mars 1806. 67f 75c 63f. 63f. :
5c. 67f 75c goc . 80c 75c ooc. ooc . ooc o f.
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. oof oof. ooc.
Act. de la Banque de Fr. 1176f 25c 1175f ooc oof ooc . oof ooc . oooof.
DU JEUDI 4. -Cp. oo c. J. du 22 mars 1806. 67f boc 50c 450 600 450 .
400 000 ους.оос оос оос
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806 6 if 75c oof.
Act. de la Banque de Fr. 1170. 11715 250. 117of. oóc .
DU VENDREDI 5. -Cp. oro c . J. du 22 mars 1806. 66f. 40c. 6oc. 700.
бос. 5. 8oc gac boc ooc oof
Idem Jouiss . du 22 septeinbre 1806. 64f occ ooc .
Act. de la Banque de Fr. 116af500. 0000 000 oooof oooof occ.
:
(N°. CCLXIX. )
( SAMEDI 13 SEPTEMBRE 1806.
DEPT
DE
LA
SE
cen
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE.
FRAGMENT INÉDIT
Du poëme de LA NATURE.
In sage aime à rêver dans un réduit champêtre
L'agneau qu'il voit bondir, la brebis qu'il voit paître ,
Le taureau qu'il entend mugir dans les vallons ,
Le fer cultivateur luisant sur les sillons ,
Flattent plus ses regards , mollement enchantés ,
Que le faste indigent des profanes cités .
Je sais trop que Voltaire , abusant du génie ,
Aux champêtres vertus prodigua l'ironie ;
Et du luxe étalant les utiles progrès ,
Ad'un vers dédaigneux insulté nos guérêts (1).
Jeu sanglant de l'esprit ! Funeste badinage ,
Plus cruel que le fer, instrument du carnage ;
Qui, dépouillant le coeur de sa mâle fierté ,
Ala mollesse , à l'or vendit sa liberté !
Malheureux qui changeoit , avec trop d'imprudence,
Aux festins des tyrans la sobre indépendance !
Prodigieux mortel, homme unique et divers ,
Tantôt avec les Dieux planant sur l'univers ,
(1) Voyez le Mondain,
Hh
482 MERCURE DE FRANCE ,
Tantôt jusqu'à Zoïle abaissé dans la fange ,
De force et de foiblesse incroyab'e mélange ;
Homme au dessus des rois , s'il les eût ignorés ;
Et le dien des talens , s'il les eût révé és !
Mais de nos deux Rousseau diffamant le génie,
Il courut dans le Nord flatter la tyrannie ;
Long- temps de rois en rois son orgueil a rampé
Sous un joug éclatant que ses pleurs ont trempé.
Enfin , il guide au port une orageuse vie ,
Et redemande aux champs sa liberté ravie;
Les champs et lan ture animent ses accens ,
Et le premier bonheur a son dernier encens ;
O maison d'Arist.ppe ! O jardins d'Epicure ! (1)
C'est vous qu'il imploroit dans sa retraite obscure.
De ses destins errans il a fixé le cours
Près d'un lac et des bois , loin des trompeuses cours.
Là, ce vieillard fameux jouit de sa mémoire;
Il rallume sa vie au flambeau de la gloire.
Cornélie ( 2 ) a volé dans ses bras généreux ;
Il a tout expié puisqu'il fait des heureux.
Ainsi , quand de Vénus les flammes sont éteintes ,
Quand de l'ambition il sent moins les atteintes ,
Le coeur revole aux champs dont il fut séparé ,
Et ramène au bonheur son hommage égaré.
Heureux qui , soulevant une chaîne importune ,
Détache ses destins du char de la Fortune ,
Et sans la fatiguer de soupirs éternels ,
Cultive de ses mains les guérêts paternels !
Moins envié peut-être , et plus digne d'envie ,
Aux mortels indiscrets il dérobe sa vie.
Loin des cris insensés d'un vulgaire odieux ,
L'innocence des champs rend l'homme égal aux Dieux,
Oui , la cour de Palès est l'asile du sage ,
C'est làque de son ame il fait l'apprentissage ;
Seul avec la nature , errant parmi les bois ,
Il contemple de loin la Fortune et les rois .
Du songe des grandeurs l'image passagère
Disparoît devant lui comme une ombre légère ;
Et tous ces Dieux mortels , ouvrage de nos mains,
Rentrent à ses regards au niveau des humains.
(1) Vers de Voltaire.
(2) La petite-nièce du grand Corneille.
SEPTEMBRE 1806. 483
Tel, à des yeux divers le raême objet varie ;
Tel, aux yeux du pasteur, couché dans la prairie ,
Le chêne , qui déploie un front démesuré ,
Semble être un citoyen de l'empire azuré ;
Mais ux regards perçans de l'aigle vigilante ,
Qui pénètre des sirs la voûte étincelante ,
L'orgueil du chêne rentre au niveau des sillons ,
Et se měle au tapis de nos humbles vallons ;
Mais cette aigle si fière et planant sur la nue ,
Des regards du soleil est à peine connue ;
Et ceu ême soleil n'est aux regards des Dieux
Qu'une étincelle , un point dans l'a yme des cieux .
Par M. LE BRUN , de l'Institut.
INVOCATION A LA SENSIBILITÉ
SOURCE amère et délicieuse
Et de chagrins et de plaisirs ;
Toi, qui des tendres coeurs maîtresse impérieuse ,
Fais des anans de ceux que tu rends tes martyrs ;
Toi, qui tiens dans tes mains la coupe précieuse ,
Qui charine nos regrets, qui charme nos desirs ,
Sensibilité , je te chante !
Oh , prête à ma lyre touchante
Les doux accens de tes soupirs !
Opuissance de l'ane, en vertus si féconde ,
Inspire l'homme et préside à ses jours :
Soit que sur la scène du monde
Il marche environné de la pompe des cours ;
Soit que perdu dans les détours
Du labyrinthe de la vie ,
De l'amitié , qui jamais n'humile ,
Son indigence attende les cours ;
Soit que sans besoin , sans envie ,
Partage que pour moi j'ai desiré toujours ,
La médiocrité, sa compagn. chérie ,
De ses destins règle le cours !
Que sous e toit de l'apathie ,
Se renferment les froids enfans
Du Plaisir et de la Folie ;
Qu'aux sentimens d'autrui , ces coeurs indifférens,
De sourire au bonheur ne goûtent point le charme ,
Et jamais au malheur ne donnent une larme !
Hha
484 MERCURE DE FRANCE ,
Osensibilité , je te serre en mes bras !
Dans le rôle d'époux , dans le rôle de père ,
De citoyen, d'ami , de parent et de frère ,
Sois l'ame de mon ame , et guide tous mes pas !
Quand d'Atropos la suivante cruelle ,
La fièvre autour de moi marche à pas inégaux ,
C'est par toi qu'un ami vient de sa main fidèle
De mon lit tirer les rideaux ,
Qu'il écarte ma plainte et console mes maux.
Du nectar de l'amour distillé sur ma bouche
J'ai savouré par toi les plus pures douceurs;
C'est par toi que l'hymen a daigné sur ma couche
Répandre à pleines mains ses innocentes fleurs;
Par toi , de mes enfans , assis près de leur mère ,
Je préfère le groupe aux cercles de Paris ;
Et des vices du temps , du faux goût éphémère
J'ai préservé mes moeurs ainsi que mes écrits.
Atravers l'océan d'une orageuse vie
Puisses-tu me conduire à la paix de la mort,
Comme un pilote dans le port
Ygoûte un long repos quand sa course est finie !
M. DE SAINT- ANGE .
ENIGME.
Qui me nomme me rompt.
LOGOGRIPH EΕ..
DE moi très-aisément un procès prend naissance;
Unpied de moins , je suis une rivière en France.
CHARADE.
Mon premier est toujours un signe de foiblesse ;
Mon second , bien tissu , demande à nous couvrir ;
Et dans mon tout on voit l'instrumeut qui , sans cesse ,
Dans l'eau , sur terre , en l'air, travaille à nous nourrir.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier N° . est Conscience.
Celui du Logogriphe est Pathos, où l'on trouve pot , Sapho.
Celui de la Charade est Chal- eau .
SEPTEMBRE 1806 . 485
CONSIDÉRATIONS POLITIQUES
SUR L'ARGENT ET LE PRÉT A INTÉRÉT.
LAA question du prêt à intérêt étoit , comme tant d'autres
questions , décidée en France depuis long-temps par la
religion et par la politique. Si la cupidité se permettoit d'enfreindre
la loi , les tribunaux veilloient pour la réprimer ;
l'opinion publique , pour la flétrir : et tandis que des crimes
plus directement attentatoires à l'ordre public n'étoient punis
que par des supplices , et conservoient, même jusque sur
l'échafaud , une sorte de grandeur qui tenoit au principe qui
les avoit produits , le délit de l'usure , fruit d'une vile et
lâche passion , soumis quelquefois à des peines afflictives , étoit
encore , chez la nation de l'Europe la plus désintéressée , puni
par l'infamie , et livré sur les théâtres à un ridicule ineffaçable.
Autre temps , autre esprit ! Nos pères n'avoient connu
ni l'homme , ni la société : leur sagesse étoit folie ; leur vertu ,
simplicité ; leurs lumières , ignorance ; leur expérience , préjugé.
Tout en France, préceptes religieux et maximes politiques
, lois et moeurs , honneur même et probité , fut remis
en problème. L'homme parut commencer , et la société
tout entière fut l'inconnue que des algébristes politiques
poursuivirent à travers de funestes abstractions. Les questions
sur la nature de l'argent et sur son usage devinrent l'objet des
discussions les plus animées; et bientôt enfin, lorsque les
honnêtes gens furent proscrits comme la faction la plus dangereuse
, l'usure fut regardée comme la plus légitime des
pratiques.
Le torrent des nouvelles opinions entraîna tout. Des hommes
d'Etat , des écrivains politiques avoient méconnu la raison
3
486 MERCURE DE FRANCE ,
politique des maximes religieuses ; de foibles théologiens
méconnurent à leur tour les motifs religieux des lois civiles ,
et flottèrent entre les anciens principes et la nouvelle doctrine;
et le gouvernement à qui , par la force des circonstances
, étoit échu la tâche effrayante de faire d'anciennes lois
avec des moeurs nouvelles , pour sortir de tant d'incertitudes ,
fut obligé de laisser une liberté entière à l'intérêt conventionnel,
en même-temps qu'il fixoit le taux de l'intérêt légal.
Cependant , il faut le dire , peut-être la sévérité de la doctrine
chrétienne sur le prêt à intérêt , n'avoit pas toujours été
justifiée par des motifs assez satisfaisans ; mais la tolérance
philosophique de l'usure amena des désordres intolérables. Si ,
dans un temps , on s'est plaint de la rigueur de la loi , un cri
général s'élève aujourd'hui contre son indulgence. Le gouvernement
l'a entendu ety répond. Les discussions se réveillent :
preuve non équivoque qu'il reste encore , sur cette matière ,
quelque chose à éclaircir ; car, lorsque la vérité est développée
sous tous ses aspects, le combat entre les opinions cesse ,
le procès est terminé, et la dispute rayée du long tableau
des disputes humaines.
C'est avec beaucoup de raison que l'auteur d'un ouvrage
recent (1) sur le prêt à intérét , a comparé la tolérance de
l'usure à la tolérance du divorce.
La religion, qui connoît ses enfans et le fonds inépuisable
d'inconstance et de cupidité que renferme le coeur de
l'homme , avoit placé le bonheur de l'homme dans la force
répressive de la société , et posé au-devant de ses passions ,
(1) Considérations sur le Prét à intérêt, par un jurisconsulte. Je
saisis cette occasion pour remercier l'auteur, qui m'est inconnu , du présent
qu'il a bien voulu me faire de son ouvrage. Il falloit du courage pour
nous rappeler aujourd'hui à toute la sévérité des anciens principes ; mais
l'auteur le justifie par l'ordre , la clarté , l'érudition et le mérite de style
avec lesquels il le développe : peut-être n'est-il pas assez publiciste pour
un juri consulte.
(Note du Rédacteur. ) Nous rendrons compte de l'ouvrage dont il est
question dans cette note.
SEPTEMBRE 1806. 487
comme une barrière insurmontable , la défense du divorce ,
et la défense du prêt à intérêt sans motifs légitimes. Une
philosophie superficielle , qui regarde la société comme un
frivole théâtre où les hommes se rassemblent pour leur plaisir,
ou comme une maison de commerce où ils s'associent
pour des spéculations de fortune , permit le divorce à la
volupté , et l'usure à la passion des richesses. Elle crut que la
raison naturelle de l'homme le retiendroit sur la pente rapide
des tolérances , et que les peuples conserveroient des
moeurs fortes malgré de foibles lois. Vain espoir ! La tolérance
du divorce devint une véritable polygamie; et la tolérance
de l'intérêt conventionnel , l'agiotage le plus effréné.
Déjà , il a été nécessaire de restreindre dans d'étroites bornes
la faculté du divorce; et bientôt il deviendra indispensable
d'opposer des digues à la fureur de l'usure. Ainsi s'évanouissent
de vains systèmes sur la bonté naturelle de l'homme,
et sur la nécessité de céder à ses penchans pour prévenir les
écarts de ses passions. Ainsi s'est justifiée dans toutes ses voies
la sagesse de la religion chrétienne , et la sévérité de ses
maximes sur la corruption prodigieuse du coeur humain ,
et sur la nécessité d'étouffer ses penchans pour arrêter ses
passions; de lui commander de s'abstenir , pour le forcer à
se contenir. Il faut donc, sous peine de voir la société se
dissoudre , et le monde moral retomber dans le chaos , revenir
à ses lois saintes et sévères qui ont fait la société , et
qui la conservent. Encore un peu de temps , et nous y reviendrons
peut- être sur bien d'autres points. En vain notre foiblesse
en seroit épouvantée : nous en subirons , quand il le faudra ,
le joug salutaire ; et un peuple est capable de tout recevoir,
quand il a eu la patience de tout endurer.
Lorsqu'on traite, sous les rapports politiques, du prêt à
intérêt , je veux dire , lorsqu'on cherche les motifs publics ou
politiques des prescriptions religieuses , les questions se présentent
en foule. Il faut tout éclaircir, parce qu'on a tout
4
488 MERCURE DE FRANCE ,
obscurci ; et ramener le lecteur aux élémens, parce qu'on a
méconnu et défiguré les principes.
Qu'est-ce que l'argent ?
L'argent porte-t-il intérêt de sa nature ?
Ya-t-il une raison naturelle du taux de l'intérêt ; ou bien
ce taux est-il laissé à l'arbitraire des hommes et au hasard
des circonstances ?
Doit-on autoriser un intérêt conventionnel plus fort que
l'intérêt légal ?
Enfin, dans quelles circonstances et à quelles conditions
peut-on prêter au taux de l'intérêt même légal ?
Les plus grands intérêts de la société, et les devoirs les plus
obligatoires de la morale , dépendent de la décision de ces
questions : car on ne peut les laisser indécises; et les passions
tranchent partout où la loi n'ose prononcer.
Qu'est- ce que l'argent ?
Tout vient de la terre , comme tout y retourne; c'est le
principe le plus certain de l'économie politique , parce que
c'est la volonté la plus constante de la nature : car c'est toujours
à la nature morale ou physique qu'il en faut revenir
toutes les fois qu'il est question de lois pour la société , ou des
besoins de l'homme.
Que les peuples soient agricoles ou commerçans ; que les
hommes soient propriétaires de terres ou possesseurs d'argent ;
qu'ils vivent des productions de leur esprit , ou du travail de
leur corps , c'est la terre qui les nourrit , ce sont ses produits
qu'ils consomment , après les avoir obtenus par la culture.
Cette vérité de fait est une base fixe de raisonnemens; un
établissement, comme parle Leibnitz , sur lequel on s'appuie
pour aller en avant; un axiome , enfin , qu'on laisse derrière
soi , en suivant, dans ses innombrables détours , l'infinie variété
des transactions humaines ; mais qu'il ne faut jamais
perdre de vue , même lorsqu'on s'en est le plus éloigné.
Si les peuples , si les hommes pouvoient échanger aisément
SEPTEMBRE 1806 . 489
les denrées qu'ils ont, contre celles qui leur manquent ; ou
des denrées contre les services qu'ils demandent à leurs sem--
blables , l'argent seroit inutile , et jamais les métaux n'auroient
été monnoyés.
Mais parce que ces échanges des denrées contre des services,
ou contre des denrées de qualité , de poids , de volume
différens; ces échanges multipliés à l'infini chez des peuples
avancés, et variés comme leurs besoins , sont difficultueux, litigieux,
impraticables , il a été nécessaire d'évaluer toutes les
denrées et tous les services en une mesure commune , qui
signifie la valeur de toutes les denrées et de tous les services ,
et qui puisse servir , entre toutes ces valeurs différentes , inégales
, de signe prompt et facile de commutation.
Cette mesure commune et fictive , appelée en France le
franc, et de divers noms dans les divers pays , a été réalisée
en France , dans une pièce d'argent titrée un franc par l'autorité
publique, qui lui donne cours pour cette dénomination ,
en la marquant de son empreinte , en la donnant elle-même
comme signe de la valeur des services de tout genre rendus à
l'Etat , et en la recevant comme signe de la valeur de l'impôt
qu'il exige des sujets.
Lefranc d'argent est donc, en France , le moyen universel
de tous les échanges , parce qu'il est le signe public et
légal de toutes les valeurs. Nous négligeons , dans ce calcul ,
les fractions en décimes et centimes, qui sont le dixième ou
le centième du franc.
Ainsi , j'évalue centfrancs une certaine quantité de blé ;
et mon voisin évalue soixante-dix francs une certaine quantité
de vin; et j'échange réellement et commodément mon
blé contre le vin de mon voisin, en vendant mon blé cent
francs , et achetant son vin soixante-dix francs.
Ainsiun ouvrier change son travail contre des denrées , en
évaluant sa journée deuxfrancs , eten se procurant au moyen
de cet argent, les denrées dont il a un besoin journalier .
490 MERCURE DE FRANCE ,
On voit tout de suite qu'on pourroit employer comme
signe de valeur et moyen d'échange , toute autre matière que
desmétaux; qu'on pourroit même, àtoute force, n'en employer
aucune , et trafiquer par simple troc de denrées contre des
denrées , ou de denrées contre des services.
Ainsi les petits propriétaires des campagnes écartées troquent
souvent du blé contre du vin. Ils payent toujours en
blé la main d'oeuvre des forgerons et des maréchaux ferrans ,
pour les ouvrages de leur métier nécessaires à l'exploitation
des terres . Ils payent en bétes à laine , qu'ils gardent dans leur
troupeau , ou même quelquefois en toile et en drap , une
partie des salaires de leurs bergers , de leurs valets et de leurs
servantes ; et presque partout dans les campagnes , on paye
en blé la mouture des grains et le salaire du imeûnier. Ainsi
dans les premiers temps , les bestiaux , boeufs ou moutons ,
(pecus , d'où est venu pecunia ) , étoient le signe des valeurs et
le moyen des échanges. Encore pour le même objet , on se
sert , selon Adam Smith , de sel dans l'Abyssinie ; de coquillages
, dans quelques endroits de la côte de l'Inde ; de morue
sèche , à Terre-Neuve; de tabac , en Virginie; de sucre , de
peaux , de cuirs préparés , dans diverses contrées ; et même de
cloux , dans quelques villages des montagnes d'Ecosse. Je crois
même que dans certaines contrées d'Afrique ou d'Asie , on se
sert d'un signe purement fictif, c'est-à-dire , d'une simple
dénomination , qui fait l'office de mesure commune , et qui
n'est réalisé ou représenté d'aucune manière et par aucun
objet matériel , comme seroit en Angleterre , le mot sterling ,
s'il n'y avoit aucuns métaux monnoyés.
Les raisons naturelles qui ont fait adopter d'abord , et préférer
ensuite les métaux à toute autre matière , sont connues
de tout le monde.
Les métaux monnoyés , je le répète , ne sont donc pas considérés
dans chaque société particulière, comme une valeur
propre , ou quant à leur valeur intrinsèque; mais ils y font
SEPTEMBRE 1806. 49г
D
41
3
Π
uniquement l'office de signes légaux et publics de toutes les
valeurs , et de moyen commun de tous les échanges entre toutes
les denrées.
Ainsi onne se nourrit pas , on ne s'habille pas d'or ou d'argent
; on ne bâtit pas des maisons en or ou en argent; mais
avec de l'argent , on se procure tout ce qui est nécessaire pour
se nourrir , se vêtir , se loger , premiers et même seuls besoins
naturels de l'homme physique , et qu'il a si imprudemment
surchargés de tant d'autres besoins secondaires et artificiels :
passager mal avisé , qui pour un trajet de quelques jours ,
encombre son frêle vaisseau d'un bagage inutile, qu'il faut
jeter à la mer au premier coup de vent !
L'argent monnoyé fait donc , dans la société , l'office que les
jetons font au jeu; et je prie le lecteur de faire quelque attentionà
cette comparaison.
Ainsi au jeu , l'argent est la denrée dont les jetons sont le
signe ; et dans la société , toutes les productions territoriales
ou industrielles sont la denrée dont l'argent est le signe.
Ainsi l'on peut commercer avec plus ou moins d'argent ,
ou même sans argent et par troc de denrées ; comme l'on peut
jouer avec plus ou moins de jetons , ou même sans jetons et
argent sur table .
Mais selon qu'ilya aujeu plus ou moins dejetons , le même
jeton représente plus ou moins d'argent ; et de même , selon
qu'ily a dans la société plus ou moins d'argent, la même somme
d'argent signifie ou représente plus ou moins de denrées.
Trop ou trop peu de jetons , met de l'embarras dans les
comptesdu jeu; trop ou trop peu d'argent , rend le commerce
difficultueux et les échanges incommodes.
S'il n'y a pas au jeu assez de jetons d'or , d'argent, de nacre ,
d'ivoire, etc. , on peut en faire , on en fait quelquefois avec
des cartes que l'on coupe en façon de jetons; et s'il n'y a pas
assez d'argent dans la société , on en fait avec du papier que
l'onmarque en guise de monnoie.
492 MERCURE DE FRANCE ;
Pour éviter l'inconvénient du trop grand nombre de jetons ,
on les réduit enfiches , en contrats , qui représentent chacun
un certainnombre de jetons , et quelquefois on finit par écrire
les points; et de même, pour éviter l'inconvénient du trop
grand nombre defrancs monnoyés, on les réduit en écus de
trois francs , de cinq francs , en pièces d'or de dix , de vingt ,
de quarante francs; et enfin onles réduit en papier de banque ,
de cinq cents et de mille francs.
Ainsi le papier-monnaie est plutôt le signe d'une certaine
quantité de denrées , et le papier de banque , d'une certaine
quantité d'argent; et sous cette dernière forme , il est le signe
des plus grandes valeurs , et le moyen des plus grands échanges.
Ainsi dans l'état ordinaire des choses , le papier-monnoie
supplée à la rareté du numéraire; et le papier de banque est
un remède à sa trop grande abondance.
Mais si avec le papier-monnoie, on ne pouvoit se procurer
des denrées , ou si avec le papier de banque, on ne pouvoit
à volonté se procurer de l'argent , il y auroit dans un Etat ,
un vice d'administration et un principe de ruine : comme il
y auroit au jeu fraude et indigence , si un joueur ne pouvoit
pas à la fin de la partie, convertir en argent les fiches , les
contrats, les jetons qu'il a devant lui.
Les hommes dans une même contrée, trafiquent beaucoup
plus au moyen de l'argent. Les peuples plus éloignés les uns
des autres , commercent ensemble beaucoup plus par échange
de denrées. Ainsi la France envoie ou exporte ses vins , ses
huiles, ses sels , ses ouvrages d'industrie ; la Suède envoie ses
fers et ses cuivres ; la Russie , ses chanvres et ses goudrons ;
l'Italie , ses soies; l'Afrique , ses blés; etc. etc. mais comme
ces échanges de denrées différentes , faits à de si grandes distances
, par divers envois , et pour le compte de différentes
maisons de commerce, ne peuvent jamais être complets et
définitifs ; qu'au total , un peuple envoie plus , un autre
moins ; l'un plus tôt , l'autre plus tard; plus dans un temps, et
SEPTEMBRE 1806. 493
moins dans un autre , il est nécessaire pour la soutedes échanges
et l'appoint des comptes, de faire passer , avec le moins de
frais et de risques possibles , de l'argent d'une contrée dans une
autre. C'est là, je crois, l'objet primitif et la raison fondamentaledu
commerce de la Banque considéré en général : raison
déguisée presque toujours , sous d'autres services , et sur laquelle
un art savant a jeté le voile d'une langue mystérieuse ;
maisqui , en dernière analyse et réduite à sa plus simple expres
sion , n'est que le moyen de faire passer avec sûreté, facilité,
promptitude et économie, de l'argent d'un pays dans un autre
pour la solde des comptes , en observant les différences et les
rapports des valeurs monétaires usitées dans les divers pays ( 1).
Ainsi deux commerçans de la même ville peuvent traiter
ensemble sans l'intermédiaire d'un banquier; mais il faut des
banquiers entre le commerce de Paris et celui de Lyon; et
plus encore , entre le commerce de France et celui de Suède.
Il faut observer cependant que ce que nous avons dit de
l'objet primitif et essentiel de la banque , n'est vrai rigoureusement
que lorsque l'argent est considéré seulement comme
signe de valeur et moyen d'échange ; car si l'argent étoit
regardé comme valeur lui-même et marchandise , les banques
recevroient une autre destination , ou plutôt ajouteroient un
autre service à leur service primitif : et elles devroient être
regardées comme des magasins d'argent , où l'on iroit acheter
cettedenrée à un prix plus haut ou plus bas, selon les circonstances.
Nous examinerons ailleurs si l'argent peut être considéré
comme marchandise .
Résumons : l'argent monnoyé n'est réellement qu'un signe
de valeur et un moyen d'échange. Il fait dans la société l'office
(1) Les sujets dans un même Etat ne considèrent l'argent que comme
un signe ; mais les étrangers qui ne le reconnoissent pas comme signe , lè
considèrent comme matière : et de là le danger pour un gouvernement de
fairede lamonnoiefoible, relativement à celle des pays voisins.
496 MERCURE DE FRANCE ,
>> annuelle en échange des avances qu'on sollicitoit, se présenta
>> naturellement. Cette manière si simple de lier,ensemble la
>> convenance des prêteurs et celle des emprunteurs , a mul-
>> tiplié les moyens de travail , et concouru sans doute effi-
» cacement à cette activité générale qui est maintenant ré-
>> pandue dans toutes les sociétés. »
Je crois que M. Necker transporte aux premiers temps des
sociétés , des combinaisons qui n'ont pu naître que dans une
société très-avancée ; et ce n'est pas chez des peuples culti
vateurs , qu'ont dû germer les premières idées sur le prêt à
intérêt. Cette prudence qui consiste à prévoir, au milieu de
besoins satisfaits , des besoins hypothétiques , et la disette au
milicu de l'abondance; cette prudence n'est pas la première
vertu des hommes à leur premier âge , ni l'avarice leur premier
vice ; et celui qui ayant une quantité superflue de blé
qu'il voyoit dépérir malgré ses soins , la préta à son voisin
pour ensemencer ses terres , ne stipula pas assurément qu'il lui
en rendroit une plus grande quantité. Sans doute, au besoin ,
il demanda à son voisin une réciprocité de secourset de services ;
mais qu'il en cût , à l'avance , fait une condition , c'est ce qui
est contraire à toutes les idées que l'histoire nous a transmises
des premiers hommes , et à toutes celles que donnent de leur
caractère et de leurs relations , les peuples au premier âge que
nous avons encore sous les yeux. Les hommes dans l'innocence
, ou si l'on veut , la grossiéreté de leurs premières moeurs,
et la simplicité de leur premières idées , bornés dans leur commerce
, au troc des denrées contre des denrées , ou des services
contre des services ( puisque M. Necker suppose que l'usage
des monnoies pouvoit n'avoir pas été encore introduit ) , ne
s'avisèrent pas de faire fructifier un produit nécessairement
improductif , ni de mettre un impôt à leur profit , sur l'industrie
de leur semblable , ou sur la terre de leur voisin ; et
sans doute ils ne firent pas alors ce qu'un homme délicat ne se
permettroit pas aujourd'hui au milieu de tous les besoins du
luxe
SEPTEMBRE 1806. 497
DEPI
luxe et de toutes les combinaisons de la cupidité; et ce quid
les lois et les moeurs défendoient il y a peu d'années. Cette
manière de lier ensemble la convenance des préteurs et celle
des emprunteurs , n'est pas à beaucoup près aussi simple , et
ne se présente pas à l'esprit aussi naturellement que le pense
M. Necker. Elle est même très-composée , et suppose beaucoup
de raisonnemens très-déliés , ou plutôt beaucoup de
sophismes. Et quant à cette activité générale qu'elle a répandue
dans toutes les sociétés , je crois que M. Necker l'auroit considérée
sous un autre point de vue , et qu'il auroit distingué
cette activité de l'esprit qui est un principe de vie , de l'agitationdes
passions qui est un avant-coureur de la mort , si au
lieu de traiter de l'administration desfinances d'une nation ,
il eût traité de sa morale et de ses vertus.
Mais si le principe du commerce de l'argent avancé par
M. Necker est faux , que penser de la théorie fondée tout
entière sur ce principe ?
L'argent peut donc produire légitimement un intérêt ;
lorsqu'il est employé comme signe à acquérir des valeurs
naturellement productives.
L'argent ne doit pas produire d'intérêt lorsqu'il est
employé à acquérir des valeurs naturellement improductives.
Mais il y a des hommes qui achètent des valeurs improductives
pour les revendre à ceux qui en manquent, soit en nature
ét telles qu'ils les ont achetées , soit transformées par l'industrie
en de nouvelles valeurs destinées à satisfaire de nouveaux
besoins. C'est ce qu'on appelle trafic , ou commerce ,
proprement dit : trafic , entre des hommes rapprochés , et
avec les denrées de leur pays; commerce , entre des hommes
éloignés les uns des autres , ou des peuples différens , et avec
des marchandises étrangères au pays qu'ils habitent.
Le travail des hommes pour acheter , faire venir , emmagasiner
, conserver , mettre en oeuvre , et transporter des denrées
, mérite un salaire. Le dépérissement naturel , la perte
,
Ii
498 MERCURE DE FRANCE ;
accidentelle et éventuelle des denrées , ou le déchet inévitable
qu'elles souffrent à leur transformation en valeur d'industrie
, exigent un dédommagement .
Ce salaire légitime d'un côté, ce dédommagement naturel
de l'autre , sont la raison naturelle des profits légitimes du
commerce des denrées même improductives.
Ainsi , l'argent employé en fonds de terre , ou aux fonds de
terre , produit légitimement un intérêt , parce que la terre
produit naturellement un revenu .
Et l'argent employé au commerce , produit légitimement
un bénéfice , parce que le commerce se compose de travaux
de l'homme qui méritent un salaire , employés à des valeurs
dont le dépérissement exige un dédommagement.
L'intérêt annuel de l'argent employé à la terre , peut être
fixe et fixé ; parce que la terre produit constamment , annuellement
, et même régulièrement, dans un temps donné.
Le bénéfice de l'argent employé au commerce , ne peut être
fixe ni fixé ; parce que les profits du commerce sont variables ,
incertains , éventuels , souvent absolument nuls , ou même parce
quelecommerce n'occasionne quelquefois que des pertes.
Ladistinction entre intérêts qui sont fixes , et bénéfices qui
sont variables , est réelle et importante. Ces deux mots expriment
des idées différentes ; et la confusion des mots et des
idées sur cette matière , a été la source de faux raisonnemens
en morale , et de fausses opérations en politique.
C'est là tout le mystère de ces deux axiomes célèbres dans
l'école , lucrum cessans et damnum emergens , qui renferment
toute la doctrine de la religion sur l'usage de l'argent ,
et les conditions auxquelles nos lois anciennes permettoient de
le prêter à profit. Car , si je ne retire pas un intérêt d'un argent
prêté pour acquisition de fonds , qui produit naturellement un
revenu, il y a lucrum cessans , absence d'un profit naturel ; et
si je ne retire pas unjuste dédommagement d'un argent placé
dans un commerce qui se compose de salaires et de pertes ,
SEPTEMBRE 1806. 499
il y adamnum emergens , c'est-à-dire , dommage imminent.
Quel doit étre le taux et l'intérét annuel ?
A peu près , et autant qu'il est possible , le même que la
quotité du revenu annuel des terres.
Cette proposition suit nécessairement des principes que
nous avons développés.
En effet , si l'argent est signe des valeurs productives , l'intérêt
, ou l'accroissement de l'argent , doit être signe de la
production , ou de l'accroissement de ces valeurs.
Cette base est prise dans la nature des choses : donc elle est
raisonnable. Elle est fixe : donc elle peut être légale ; je veux
dire , l'objet d'une loi.
1
Par la raison contraire , l'intérêt de l'argent ne peut être
fixé d'après les bénéfices du commerce , parce que ces bénéfices
ne sont pas naturellement fixes ; que souvent ils se changent
en pertes réelles , et qu'on ne peut asseoir une détermination
positive , sur une valeur éventuellement négative.
Or , en considérant le produit des fonds de terre en France
et dans l'universalité de ses provinces ; en compensant la stérilité
des unes par la fertilité des autres ; le bas prix des cultures
dans quelques pays , par la cherté des cultures dans
d'autres pays; la casualité de quelques productions , par la
régularité de quelques autres , et les mauvaises années par les
bonnes , on peut évaluer à peu près et en général dequatre á
cinq pour cent , ou du vingtième au vingt-cinquième du
capital , la quotité du produit des fonds (tous produits
estimés ) , déduction faite autant qu'elle peut se faire , des
avances , des travaux , des charges , des accidens , des non
valeurs , etc. Je dis autant qu'elle peut se faire ; car les agriculteurs
savent qu'il est impossible de fixer au juste le produit
net de la plus petite exploitation . 1
Cette quotité du revenu territorial est avouée par les propriétaires
, puisqu'elle sert de base ordinaire aux acquisitions
de gré à gré; et elle semble reconnue du gouvernement , qui
Ii2
500 MERCURE DE FRANCE ;
prend en impôt foncier , à peu près lamême quotitéque les
fonds produisent enrevenu.
Si les fonds cultivés par des fermiers rapportent un peu
moins au propriétaire , les fonds exploités par le propriétaire
lui-même lui produisent un peu plus : ce qui rétablit l'équilibre
entre les produits de toutes les terres.
Si même l'on considère l'homme , moyen nécessaire de la
productionde la terre , et sa force active comme un capital
productif qui dure environ quarante ans , depuis l'âge de
vingt ans jusqu'à celui de soixante , on peut remarquer que
ce capital donne annuellement unquarantième de sa valeur
totale : quotité de produit qui est en proportion avec celui
de la terre fixé au vingtième , parce que la force de l'homme
est un capital viager dont le produit est toujours double de
celui que donne un capital perpétuel.
Il semble même qu'ily ait partout une balance proportionnelle
entre la quotité du produit des terres , et la quotité du
travail de l'homme ; car , là où le sol donne les produits les
plus considérables , comme dans nos colonies à sucre ,
P'homme épuisé par une chaleur excessive , fait moins de
travail , et dépense plutôt sa quantité de forces.
Je nesaispasmême si les bénéfices légitimes d'un commerce
honnête et réglé s'élèvent plus haut de cinq pour cent de sa
mise , en considérant l'universalité de ses opérations dans un
pays tel que la France , et avec tous ses profits et toutes ses
pertes. Il faudroit , pour décider cette question , savoir si une
compagnie d'assurance , prenant à son compte tous les profits
, toutes les pertes , et toutes les dépenses , voudroit doubler
au bout de vingt ans la mise première de fonds d'un
certain nombre decommerçans , qui auroient fait séparément
uncommerce quelconque pendant cet espace de temps. Je dis
le commerce, etnon unbrigandage, ou , dix fois par an, on
joue à croix ou pile sa fortune et celle d'autrui.
D'ailleurs, si les bénéfices du commerce s'élevoient en gé
SEPTEMBRE 1806. 501
néral et régulièrement beaucoup au-dessus du revenu des terres
, il seroit d'une sage administration de les ramener a
l'égalité; soit en favorisant de tous ses moyens, la culture des
terres; soit en contenant les spéculations du commerce dans
les bornes de l'utilité générale. Autrement , le commerce
prendroit le pas sur la propriété foncière; et le commerçant
seroit politiquement plus considéré que le propriétaire des
terres; les terres seroient abandonnées pour le comptoir ; et
l'argent , exclusivement réservé pour les entreprises mercantiles,
ne vivifieroit plus l'agriculture, première et noble occupation
de l'homme, mère nourricière du genre humain, et
le fondementde toutes les ressources , de toutes les forces , de
toutes les vertus de la société. ( 1 )
Il seroit donc contre la nature des choses et par conséquent
contraire à l'intérêt de la société , que là où le sol ne produiroit
annuellement pour le propriétaire qu'un vingtième , l'argent
rapportât un dixième, un cinquième , un quart.
(1) Ce n'étoient pas des hommes d'Etat , les écrivains qui , dans le
siècle dernier , ont mis la culture à blé au-dessus de la culture pastorale ,
en conseillant à tort et à travers le défrichement des terres , et le partage
des commuuaux, la plus funeste de toutes les opérations. La culture pas
torale , plus surement et plus long -temps productive, conserve la jeu
nesse primitive de la terre , et entretient sa parure , la verdure et les
bois , La culture agricole use la terre et la dépare . L'homme pasteur et
chasseur par conséquent , est , pour ainsi dire , toujours sous la tente, plus
sobre, plus sain , plus robuste , plus marcheur , moins attaché à la terre ,
moins avare et plus disponible pour les besoinsde la société. A moyens
égaux, le peuple pasteur doit subjuguer le peuple agricole. Heureux le
peuplequi dans un âge avancé retient quelque chose des premières habitudes
de la société ! On se rapproche de ces vérités. Le gouvernement
encourage l'éducation des troupeaux , la culture des prairies artificielles ;
mais la diminution du bois dans certaines provinces est effrayante; le
commerce et le luxe leconsomment, etne sauroient les reproduire. Le char.
bonde terreysupplée dans quelques endroits; mais ce combustible fût-il
aussi sain que l'autre , noircit tout, répand une odeur désagréable , attriste
T'homme, et peut à la longue altérer l'humeur d'une nation.
3
502 MERCURE DE FRANCE ,
Le gouvernement ne doit donc pas permettre, que par des
conventions particulières , l'intérêt s'élève au - dessus du taux
légal; mais il doit toujours le laisser tomber au -dessous ;
parce que plus la propriété du sol prend d'avantages sur la
possession de l'argent, plus la condition du propriétaire est
estimée et recherchée , plus on cherche à passer de l'état mobilede
capitaliste à l'état fixe et assuré de propriétaire.
Je n'examine pas ici si les gouvernemens ont toujours pris
Je produit présumé des terres pour base de l'intérêt de l'argent
, parce que je cherche des raisons plutôt que je ne discute
des exemples; et d'ailleurs je parle des circonstances ordinaires
et régulières où les gouverneinens doivent se placer, et non
des circonstances extraordinaires , et , si l'on peut le dire ,
révolutionnaires où les événemens peuvent les jeter.
Au reste , on ne doit jamais perdre de vue que les calculs
qui ont trait à l'économie politique , ne sont pas susceptibles
d'une précision géométrique. Dans la science des nombres et
de l'étendue , comme dans toute science physique , on sépare
les objets pour les compter un à un, ou les mesurer toise à
toise; et les plus grandes opérations d'arithmétique ou de
géométrie pratique , ne sont jamais que des additions d'unités.
Mais dans la science de la société qui est une science morale ,
parce que l'être moral en est l'élément nécessaire , il faut écarter
les individualités pour opérer sur le général. Tout ce qu'il
ya de vrai en théorie , est vrai d'une vérité générale ; tout ce
qu'il y a de certain dans la pratique , est certain d'une certitude
morale; et il faut bien distinguer les abstractions qui sont
des généralités qui ne s'appliquent à rien , des moralités
qui sont des généralités qui s'appliquent à tout ( 1).
Nous touchons enfin à la question de l'usure; soit qu'on
(1) Les hommes naissent et vivent égaux en droits , est une proposition
abstraite qui ne s'applique à rien; le pouvoir est essentiellement
bon , est une proposition , dont la vérité morale, indépendante
de l'individu qui exerce le pouvoir , s'applique à toute société.
SEPTEMBRE 1806. 503
laconsidère comme un intérêt qui excède le taux de l'intérêt
légal, ou comme un bénéfice qui excède les bornes d'un
profit légitime.
Ainsi celui qui prête à dix, vingt et trente pourcent , sur des
fonds de terre qui en produisent tout au plus cinq; celui qui
prête à un intérêt quelconquedes denrées uniquement destinées
àla consommation de celui qui les emprunte , et qui dépérissent
bien loin de produire aucun revenu , ou qui prête de
l'argent pour en acheter ; celui qui retire un bénéfice d'un
argent prêté pour un commerce dont les profits ont été
moindres que l'intérêt exigé , ou qui même n'a occasionné
que des pertes : tous ceux là, dis - je , sont des hommes injustes
, qui , sans courir aucun risque , ni se livrer à aucun
travail , veulent que la terre produise , pour eux seuls , deux ,
trois et quatre fois plus qu'elle ne produit pour celui qui la
cultive à la sueur de son front , et court toutes les chances de
perte ; qui veulent que des produits improductifs de leur nature,
etpour celui qui les consomme, soient fructueux pour eux
seul ; qui veulent enfin retirer un bénéfice de la ruine de leur
débiteur , et profiter même sur l'infortune. C'est là le crime
religieux et politique de l'usure , considérée comme un crime
par les Domat et les Pothier , comme par Bossuet ; et punie
comme un crime par nos anciennes cours de justice; c'est-àdire
, par les tribunaux du monde où il y a eu le plus de
lumières , de probité et de dignité. C'est là le quæstuosa
segnitia , une oisiveté féconde , comme l'appelle Pline l'ancien
, un assassinat , pour parler avec Caton ( 1 ) ; et l'usurier
considéré sous ce point de vue est un tyran qui tourmente la
nature et l'humanité.
Aussi le propriétaire qui retire cinq pour payer vingt ;
le consommateur qui ne retire rien pour payer beaucoup; le
(1) Quid estfænerare, demandoit - on à Caton ? Quid est occidere,
répondit- il ?
4
504 MERCURE DE FRANCE ,
commerçant seul à supporter des pertes là où le prêteur ne
trouve que des profits , emploient annuellement leur capital
à couvrir l'excèdent des intérêts ; et la ruine entière des agriculteurs
et de l'agriculture , des commerçans et du commerce
, est la suite prochaine et infaillible de pareilles opérations.
Le propriétaire forcé d'emprunter est arriére beaucoup
plutôt , si l'intérêt , au lieu d'être stipulé en argent , est convenu
endenrées , toujours livrées au plus bas prix pour être vendues
au plus haut : sorte de prêt extrêmement commun aujourd'hui
, et l'une des plus cruelles vexations que les villes
puissent exercer sur les campagnes qui les nourrissent,
La ruine de l'emprunteur est encore plus prompte , si
l'intérêt au lieu d'être payé à terme et au bout de la jouissance
convenue du capital , est payé d'avance et retenu sur le capital
prêté ; parce qu'alors l'emprunteur supporte l'intérêt de l'intérêt.
Cette manière de prêter est un subterfuge dont les prêteurs
usent pour déguiser leurs exactions : subterfuge d'autant
plus coupable qu'il donne l'apparence d'un prêt gratuit ,
quelquefois à l'usure la plus révoltante.
Mais la cupidité pour échapper aux conséquences , dénature
le principe , et veut faire regarder l'argent comme une marchandise
, soumise comme les autres à toutes les variations
de prix qui naissent de sa rareté ou de son abondance. Cette
opinionqui eût paru monstrueuse autrefois , avancée par des
écrivains àgrande réputation, adoptée par des hommes d'Etat
accrédités , a fait fortune dans le siècle dernier , comme toutes
les nouvelles opinions.
Sans doute l'or et l'argent seroient marchandises , et ne
seroient pas autre chose , s'ils n'étoient employés , comme le
fer ou les pierres précieuses , qu'à des ouvrages d'art et à des
objets de luxe ; mais comme cette destination des métaux
précieux n'est que purement accessoire dans nos sociétés de
celle qu'ils ont reçue comme signe de valeurs ; et que la
SEPTEMBRE 1806.- 505
quantité de métaux monnoyés est infiniment supérieure à
celle des métaux ouvragés , on ne peut, sans bouleverser tous
les rapports commerciaux , étendre aux métaux-signe le raisonnement
et les opérations que l'on fait sur les métaux-matière;
encore faut-il observer , comme une inconséquence du
systême que je combats , que les métaux-matière ont un prix
beaucoup plus fixe que les métaux-signe , puisque l'once d'or
ou d'argent a un prix fixe et qui varie peu dans le commerce,
et que l'intérêt de l'argent varie depuis cinq jusqu'à
trente pour cent , et même davantage.
D'ailleurs , la vente de cette marchandise ne ressemble en
rien à lavente des autres denrées auxquelles on veut l'assimiler .
Dans les ventes ordinaires , la propriété pleine et entière de la
chose vendue passe sur la tête de l'acheteur , moyennant le
prix qu'il en a payé une fois. Dans celle-ci , la propriété reste
sur la tête du vendeur ; puisqu'il faut que la chose vendue
lui revienne avec un accroissement annuel qu'on veut faire
regarder comme le prix de la vente , quoiqu'il ne représente
évidemment qu'une petite partie de la chose vendue, le cinquième
, le dixième , le vingtième , etc. Le vendeur livre sans
donner, l'acheteur reçoit sans retenir. Les denrées ordinaires sont
vendues à tout homme qui les paye , et quelquefois plus cher
au riche qu'au pauvre. Au lieu que l'argent qui se vend ,
dit-on , mais qui cependant ne se paye pas , est toujours
vendu plus cher au pauvre qu'au riche , parce que le prêteur
calcule ses bénéfices sur les risques qu'il a à courir , toujours
plus grands de la part dudébiteur mal-aisé .Aussi , tandis que
sur les places de Lyon ou de Bordeaux , le millionnaire trouve
de l'argent à six et à sept par an , le trafiquant des petites villes
ou le propriétaire des campagnes , ne peut en trouver audessous
d'un et demi ou de deux par mois ; et l'opulence le
paye bien moins cher que le besoin.
Au fond, quelle est cette marchandise que personne n'a
achetée et que tout le monde yeut revendre? Le gouverne
506 MERCURE DE FRANCE ,
ment seul achète la matière de l'or ou de l'argent , pour en
faire de la monnoie et la marquer à son empreinte; mais il
l'achète avec l'argent que fournissent les sujets , puisqu'il n'en
a pas d'autre à sa disposition. Il l'a fait fabriquer dans les
hôtels des monnoies qui sont une propriété de la société , et
par des ouvriers salariés sur les impôts qu'elle paye. L'Etat
encorps qui comprend tous les particuliers a donc acheté les
métaux, et payé les frais dumonnoyage. Une fois l'argent
fabriqué en monnoie , le gouvernement loin de le vendre , s'en
sert au contraire pour acheter lui-même et payer les services
rendus à l'Etat , dans l'église , dans les tribunaux , dans les
armes , dans l'administration. Ceux qui le reçoivent à ce titre ,
en achètent à leur tour, et en payent les choses et les services
qui leur sont nécessaires ; et l'argent découlant du trésor public
comme de sa source , se répand comme une eau bienfaisante
jusque dans les derniers canaux de la circulation générale.
Tout le monde a reçu l'argent comme signe; tout le monde
doit donner l'argent comme signe. Gratis accepistis , gratis
date, peut-on dire ici ; l'argent doit passer du sujet au sujet ,
au même titre qu'il a passé du prince au sujet ; et j'ose le dire ,
le crime de dénaturer le principe de l'argent monnoyé est
aussi grand, et bien plus funeste que le crime si justement puni,
d'en contrefaire l'empreinte ou d'en altérer le poids. Mais si
le gouvernement a pris sur l'impôt payé par le corps des
sujets , le prix d'achat de la matière et les frais de la fabrication
, nous avons donc tous acheté une fois , et revendu endétail
à l'emprunteur ce qu'il a payé en gros: revendre ce qu'on
n'a pas acheté à ceux même qui l'ont déjà payé , revendre à
chacun ce qui est à tous, et au particulier ce qui appartient
au corps de la société, est une sorte de simonie politique
qu'aucun sophisme ne peut déguiser,qu'aucune considération
ne peut excuser .
Je reviens à la comparaison de l'argent et des jetons : le
gouvernementqui achète la matière de l'argent pour en faire
SEPTEMBRE 1806. 507
des signes de valeurs et des moyens d'échange qui puissent
faciliter le commerce entre ses sujets, fait comme le maître
demaison qui achète des jetons pour donner à jouer : avec
cette différence que les joueurs ne payent pas les jetons , et
que les sujets au fond ont payé l'argent. Mais s'il étoit reçu
dans les maisons où l'on donne à jouer, que l'on fit payer
l'usage des jetons, comme on fait payer l'usage des cartes ,
les joueurs seroient obligés d'augmenter leur jeu sans profit
pour eux , et pour pouvoir couvrir le prix des jetons et des
cartes, ou de jouer seulement le prix des jetons et des cartes;
et tout le bénéfice du jeu comme toute la peine des joueurs
seroit pour le maître de la maison. De même, s'il faut commencer
par acheter le signe qui sert à l'échange des denrées ,
leprix des denrées augmente pour pouvoir couvrir le prix de
l'argent. Il augmente en pure perte pour le commerçant et
le consommateur; et tout le bénéfice du commerce , tout le
travail du cultivateur, sont au seul profitdu prêteur, ou plutôt
du marchand d'argent.
Et qu'on y prenne garde , lorsque l'argent n'est plus signe
des valeurs et moyen d'échange entre les denrées , mais valeur
lui-même et denrée ,les denrées elles-mêmes ne sont plus que
signe de valeur de l'argent et moyen d'échange de cette denrée.
C'est ce qu'on a vu à découvert en France, et sur-tout à Paris ,
au temps du maximum , lorsqu'avec des quantités fictives de
marchandises de toute espèce, naturelles ou industrielles , sel ,
poivre , amidon, tabac , etc.; des quantités que tout le monde
supposoit, qui n'existoient nulle part , et dont la valeur idéale
passoit de l'un à l'autre avec une prodigieuse rapidité , on se
procuroit l'argent qui avoit cours alors , je veux dire les assignats
, le peu de numéraire qui étoit en circulation . Cet effet
est moins sensible aujourd'hui ; mais il n'en est pas moins réel
partout où l'argent monnoyé est détourné de son office naturel
de signe et de moyen d'échange entre les denrées , est denrée
lui-même, et la plus chère de toutes.
508 MERCURE DE FRANCE ,
Tant que l'argent n'est que signe de toutes les valeurs en
fonds, en productions, en services; tout , fonds, productions
et services , augmente ou diminue insensiblement , graduellement,
sans secousses , sans révolutions , et seulement à mesure
et dans lamême proportion que la quantité du signe (1)
augmente ou diminue. Les rapports entre les diverses choses
et les diverses personnes restent les mêmes. Si le blé coûte un
tiers de plus , le drap est d'un tiers plus cher; le propriétaire
qui retiroit cinq mille francs d'un fonds de terre évalué cent
mille francs , retire quinze mille francs de ce même fonds
évalué trois cent mille francs ; et l'ouvrier qui gagnoit dix
sols par jour en gagne trente. Toutes les proportions , tous les
rapports sont maintenus , tout est dans l'ordre; car l'ordre est
le maintien des proportions et des rapports. Alors ceux qui
gagnent l'argent par un travail journalier , peuvent se procurer
les productions dont ils ont journellement besoin; ceux qui
peuvent vivré avec le revenu de leurs capitaux , cherchent à
acquérir des fonds de terre , des fonds productifs; parce que
lerevenu des terres est a-peu-près aussi fort que l'intérêt de
T'argent, qu'il est toujours plus assuré , et que le capital luimême
est le plus à l'abri des événemens. Mais quand tout le
monde veut acheter , personne ne veut vendre. Les terres sont
donc à un haut prix relativement aux denrées. Tous les citoyens
aspirent donc à devenir, de possesseurs d'argent , propriétaires
de terres; c'est-à-dire , à passer de l'état politique mobile et
dépendant , à l'état fixe et indépendant : direction de l'esprit
public la plus heureuse , la plus morale , la plus opposée à
l'esprit de cupidité et de révolution; et celle qu'il importe
le plus au gouvernement d'encourager comme la source de
(1) Cette cause d'accroissement des valeurs assignée par des écrivains
respectables est combattue par d'autres , même par des exemples contraires.
Mais ceux qui les citent me paroissent avoir négligé les circons
tances politiques , et les événemens extraordinaires qui modifient si puis.
samment la marche ordinaire et naturelle des choses.
SEPTEMBRE 1806. 509
beaucoup de vertus publiques et privées , et le plus puissant
moyende développement de toutes les forces de la société.
Mais quand l'argent est marchandise, ceux qui en ont cherchent
à l'élever au plus haut prix; et comme il ne peuty
avoir pour cette denrée la proportion entre la quantité et le
besoin, qu'il y a pour toutes les autres ,parce qu'elle n'est pas
réellement une denrée , et que la quantité suffisante comme
signe , est insuffisante comme marchandise ; comme ilya trèspeude
vendeurs et beaucoup d'acheteurs , il n'y pas assez de
concurrence pour en faire baisser le prix. Les denrées s'élèvent
donc pour atteindre, si elles peuvent, le prix de l'argent; les
salaires , pour atteindre le prix des denrées ; l'impôt , pour
se mettre au niveau du prix des denrées et des salairesı
Tout monte par secousses brusques , désordonnées; et une
progressionde toutes les valeurs , irrégulière et forcée; un déplacement
de tous les rapports sur lesquels repose l'aisance et
la fortune , éveille l'homme cupide , déconcerte et tourmente
l'homme modéré.Cependant, comme l'intérêt ou plutôt le prix
de l'argent , est infiniment plus fort que le produit des terres,
tout le monde veut vendre des terres pour se procurer de
P'argent qu'on puisse vendre. Au lieu d'acheterdes terrres avec
de l'argent , on achète l'argent avec des terres. Mais lorsque
tout le monde veut vendre , personne ne veut acheter. Les
productions de la terre ou de l'industrie, tendent à s'élever
au plus haut prix , et les terres elles-mêmes a tomber au plus
bas; ou plutôt elles ne peuvent se vendre à aucun prix, et l'on
n'achète que ce que la misère délaisse ou ce quedonnent les révolutions.
Tout le monde aspire donc à passer de l'état fixe et
indépendant de propriétaire de terres à l'état mobile et précaire
de possesseur d'argent. On remarque une disposition
générale d'émigration de son bien, du bien de ses pères, de
sa famille , de sa contrée; une inquiétude vague; le desir du
changement tourmente les propriétaires ; on se plaint d'être
attaché à la glèbe , qui avec tant de soins , de travaux, d'accidens,
de frais , de charges , laisse si peu de produits dispo
512 MERCURE DE FRANCE ,
exécuté par Mesd. Canavassi et Salucci, et par M. Bianchi,
qui, dans la pièce, fait le rôle de l'amant de la Prima-Donna,
et, dans le trio, celui de Zamore a Trebizonda. Il chante
avec une grande expression le récitatif qui précède ce beau
trio :
Etu , superbaDonna ,
Olamiamano, o subirai lamorte.
Mais le morceau le plus applaudi , et celui qui mérite le plus
de l'être, est un grand air avec des choeurs , chanté par Mad.
Canavassi. L'art et la méthode ne peuvent pas aller plus loin;
et si la fraîcheur et l'étendue de l'organe ne laissoient pas
quelque chose à desirer , ce seroit la perfection. La musique
est de Nasolini ; elle est digne des plus grands maîtres.
Ladouceur , la pureté du chant, ajoutent encore à l'expression
, bien loin d'y nuire , comme le prétendent les
compositeurs , qui ne la cherchent que dans le vacarme des
instrumens et dans les cris du chanteur. Barilli est trèsplaisant
dans le rôle du Maître de Chapelle Campanone : il
est très-gai de lui entendre dire qu'il fera la partie du soprano;
mais il est fatigant, du moins pour les oreilles musicales,
de l'entendre chanter faux, à dessein, pendant un quart
d'heure, et défigurer d'une manière trop grotesque le beau
duo de Paësiello , Un marmo istesso. Tout le monde, à la
vérité , n'est pas de cet avis; car cette caricature renforcée est
toujours extrêmement applaudie. Carmanini joue d'une manière
fort originale le rôle du poète : la manière dont il pose
les acteurs , ses gestes pendant les différens morceaux sérieux;
ontbeaucoup fait rire. En général la pièce est très- bien exécutée;
et quoique le sujet ait beaucoup de rapport avec le
Cantatrice, il étoit difficile de mieux choisir un opéra qui
pût remplacer celui de Fioravanti.
-Mlle Pelet ne continue pas ses débuts à l'Opéra-Comique :
le soin de sa santé est la cause de cette interruption.
- M. Anquetil , membre de l'Institut et de la Légiond'Honneur
, auteur de l'Esprit de la Ligue , de l'Intrigue du
Cabinet , d'un Précis de l'Histoire Universelle , d'une Histoire
de France, etc. , vient de mourirdans un âge fortavancé.
Une députation de l'Institut a assisté à ses funérailles. Le
convoi arrivé au lieu de la sépulture , M. Pastoret , président ,
aprononcé le discours suivant :
<<Messieurs , lamort vient d'enlever encore à l'Institut un
de ses membres. Jamais une seule année ne nous amena tant
de pertes. Celle que nous venons de faire n'est pas la moins
sensible. M. Anquetil , par ses lumières , par ses talens , par
SON
SEPTEMBRE 1806 513
son caractère , par ses vertus , nous étoit également cher ; et
son âge , qui n'avoit diminué ni son zèle pour le travail , ni
sa bienveillance pour chacun de nous , ajoutoit encore aux
sentimens qu'il nous inspiroit en les rendant plus vénérables ,
et, si j'ose m'expliquer ainsi , plus auguste.
>> Il appartint long-temps à une de ces congrégations religieuses
qui ont donné à la France tant de savans dis inguéset
de si utiles travaux. Ses premiers pas dans la carrière de l'histoire
furent marqués par un succès que quarante ans n'ont pas
affoibli . Au milieu des troubles civils , les hommes même les
plus justes ne peuvent guère publier que des mémoires ou des
annales; le droit d'en composer l'histoire semble réservé aux
écrivains nés à une époque éloignée des malheurs et des orages
: ils comparent mieux les événemens et les hommes; ils
les jugent avec plus d'impartialité ; et la distance où on
est déjà , empêche moins de connoître la vérité que cette
atmosphère de passions au milieu desquelles les contemporains
ont vécu. M. Anquetil l'a prouvé dans cet Esprit de la Ligue,
que nous pouvons placer sans flatterie parmi nos bons ouvrages
historiques , et que d'autres ouvrages n'ont moins recommendables
ont suivi. Un des siècles les plus mémorables de notre
histoire avoit occupé ses premiers travaux; c'est encore à la
France que ses derniers efforts ont été consacrés : une histoire
complète , également éloignée d'une brièveté qui réduit tout ,
àdes sommaires, et d'une prolixité qui apprend tout mal en
fatigant de tout , atteste encore sontalent et son impartialité.
>> Vous l'avez vu , messieurs , jusqu'en ses derniers momens
, lire dans nos séances ordinaires des mémoires également
intéressans , et par les questions qu'il y discutoit , et par la
manière judicieuse et simple dont il présentoit son opinion.
Fait pour nous guider lui-même , il sembloit nous reconnoître
pour ses guides ; et personne ne reçut avec une modestie plus
sincère et plus aimable les observations que nous nous offrons ,
mutuellement sur nos travaux. Tant de vertus nous seront
long-temps chères ; et je regrette que M. Anquetil n'en ait
pas eu auprès de vous un plus digne organe.
- M. Target , de l'Académie Française , ancien membre :
de l'assemblée constituante , etjuge au tribunal de Cassation ,
est mort le 7 septembre , aux Molières , département de Seine
et Oise , à l'âge de 74 ans , le huitième jourd'une ffiieèvre
tride.
pu-
-M. Moët , auteur d'un assez grand nombre d'ouvrages
imprimés , et de plusieurs manuscrits , est mort à Versailles ,
le 30 du mois dernier, dans la 83 année de son âge. Le
roi Louis XV, qui lui avoit donné une place à la cour, l'appe
Kk
+
DEPT
DE
1
5.
cen
514
MERCURE DE FRANCE ,
loit , dit-on, son génie. Cependant ses ouvrages , qui eurent
peut-être quelque réputation dans le temps où ils parurent ,
sont à-peu-prés oubliés , à l'exception de celui intitulé :
Lucina sine Concubitu , qui fut brûlé au pied du grand
escalier du palais , et dont on a fait, il y a quelques années,
une seconde édition , dont le succès a été médiocre. M. Moët
est aussi l'auteur d'un Traité des Renoncules, qui est assez
recherché. Parmi les manuscrits qu'il a laissés, on assure qu'il
se trouve une traduction en français des OEuvres latines de
Swedemborg. Cet ouvrage pourroit faire, s'il étoit imprimé ,
environ 40 vol. in-8°. Gustave III (le père du roi de Suède
actuel ) , fit offrir 30,000 francs de cette traduction. M. Moët
les refusa , voulant la faire publier en France. M. Moët étoit
extrêmement laborieux, et le jour même de sa mort, il avoit
encore travaillé pendant une heure et demie.
-
La société galvanique a procédé, dans son avant-dernière
séance , au renouvellement de son bureau. M. Abrial ,
sénateur, a été élu président ; M. Nauche , vice-président ,
et M. Forestier jeune , secrétaire.
-Voici les sujets de prix proposés par l'académie de Lyon ,
dans sa dernière séance publique :
Sciences physiques : « Déterminer par expérience les rapports
de l'évaporation spontanée de l'eau, avec l'état de l'air,
connupar le thermomètre , le baromètre et l'hygromètre.
Leprixest une médaille d'or de 500 fr.; le fonds en a été
fait par M. de Verninae , restaurateur de l'Académie de Lyon ,
en l'an 1800, ex-préfet du département du Rhône ; il sera
décerné , dans la séance publique du mois d'août 1807 ; les
mémoires ne seront admis que jusqu'au dernier du mois de
juin de l'année 1807; ce terme est de rigueur.
Economie politique : « Quelle est l'influence du monopole
, soit partiel , soit général , sur la prospérité des peuples
et sur celle dugenre humain ?
Le prixsera une médaille d'or de 600 fr. Ge prix extraordinaire
estdû à la générosité de M. de la Boulinière , secrétaire-
général de la préfecture des Hautes-Pyrénées , sorti victorieux
du concours précédent.
Les mémoires ne seront pareillement admis que jusqu'au
dernier du mois de juin 1807.
Les paquets seront adressés , franc de port , àLyon , à
M. Roux, secrétaire perpétuel , ou à quelqu'un des autres
membres de l'Académie.
-L'exposition des produits de l'industrie française commencera
définitivement le 25 de ce mois; cette assurance est
donnée par le Journal officiel
SEPTEMBRE 1806 513
M. d'Annery , qui a été corsul à Séville , Malaga ,
Barcelone , Boston, et plus récemment commissaire-général
des relations commerciales à Lisbonne , est mort la semaine
dernière dans une campagne près d'Arpajon.
On vient de mettre en vente chez Cocheris fils , libr. ,
et le Normant , un roman historique de madame de Beaufort
d'Haulpoult; il est intitulé Childeric, et dédié à Sa Majesté
l'Impératrice-Reine.
- On annonce la publication très- prochaine de deux
nouveaux volumes de la Correspondance littéraire de M. de
La Harpe.
Il paroît, depuis quelques jours, une nouvelle édition
du poëme des Amours Epiques de M. Parseval-Grandmaison.
-Les bruits répandus sur le funeste résultat du voyage
deM. Mungo Parke , ont engagé ses amis à faire publier dans
les journaux anglais la lettre suivante, comme étant la seule
nouvelle authentique qu'on ait reçue de lui depuis son arrivée
sur les bords du Niger. Cette lettre a été écrite par M. Parke,
à un de ses amis à Gorée.
Sansanding ( royaume de Bamboura ) , to novembre 1804
« Mon cher ami , nous avions quitté la Gambie , jouissant
d'une bonne santé , et nous continuions notre course ,
remplis de l'espoir de réussir dans notre entreprise , lors
qu'après avoir passé la rivière de Falame , et être parvenus
dans le Minskoodo , les pluies vinrent nous surprendre ; la
plupart de nos soldats éprouvèrent bientôt les mauvaises
influences de la saison ; la fièvre se déclara d'abord sans apparence
de malignité ; mais la teinte jaune qui parut sur
la peau peu de jours après , nous apprit combien étoit dangereuxle
mal que nous avious à combattre.
( Ici le voyageur rapporte le mode de traitement qui auroit
dû lui réussir , ajoute-t- il , si les individus attaqués de la
maladie avoient pu être soignés convenablement , et s'ils
n'eussent été exposés aux ardeurs insupportables du soleil. )
« Nous perdîmes rapidement beaucoup des nôtres ; la saison
pluvieuse continuant , la dyssenterie se manifesta , et ce fut à
grande peine , et dans un état fort déplorable, que nous atteignîmes
les bords du Niger, le 22 août; nous eûmes , ànotre
arrivée , une longue conférence avec le roi de Bamboura ,
qui nous permit de continuer notre route à l'est , et nous parvinmes
enfin à Thirpla (Sansanding) où nous avons passé déjà
près de deux mois , nous occupant à réparer notre goëlette ,
etàrassembler des provisions. Nous sommes actuellement dans
tabonne saison, et j'ose espérer que nous parviendrons à la
Kka
516 MERCURE DE FRANCE
côte , avant d'être tous emportés par les maladies. De quarante
quatre européens , partis avec moi de la Gambie , il ne reste
en vie que le lieutenant Martin , trois soldats du corps de
Royal-Africain et moi. Depuis l'instant de mon départ de
Gorée , jusqu'à présent , je n'ai pas éprouvé la plus légère
incommodité. M. Anderson , mon frère , mon ami et le compagnon
de mes voyages , m'a été enlevé par la dyssenterie ,
le 28 octobre , et , deux mois après , M. Scott est mort , emporté
par les fièvres .
>> Je suis , etc. MUNGO-PARKE.
Nota. Le guide qui a apporté cette lettre , dit avoir vu
Mungo-Parke à l'est de Sansanding , après qu'il la lui eut remise.
Il ajoute encore qu'il y avoit dans la Gambie un vaisseau
anglais chargé de lettres de ce voyageur , adressées au secrétaire-
d'état de S. M.
MODES du 10 septembre.
Si , pour le négligé , les chapeaux à grand bord et les capotes saillantes
ne perdent rien de leur vogue , les petits chapeaux de paille jaune , pour
la demi- toilette , sont d'un grand debit. On les porte avec une touffe
d'organdie sur le devant , une cocarde de ruban large ou des fleurs. Les
marguerites exceptées , les fleurs à la mode , sont, dans ce moruent- ci ,
des fleurs couleur ponceau. C'est de couleur ponceau également que sont
les petits liserets , que l'on voit disposés par côtes sur de petits chapeaux
de taffetas blanc.
De la vogue des fleurs ponceau , des liserets ponceau, des garnitures
de robes en rubans ponceau , est résulté l'emploidu corail ( 1) en boucles
d'oreilles et en colliers. Nous ne parlerons pas des peignes ; on s'en sert
rarement : des fleurs en tiennent la place.
On met , en parure , comme cet hiver on mettoit pour le bal ,de petits
corsets de satin blanc. Les tailles sont toujours très-courtes ; les robes
rondes , et malgré cela , chargées , tout autour, de très-gros bouffans .
On voit à quelques jeunes personnes des tabliers- robes de taffetas gris.
Onfait des capotes de ce taffetas-là , avec des rubans couleur de rose , ou
pareils . Le gris , pour souliers , se portent en nankin ou en prunelle.
Les souliers , comme de coutume , montent presque tous sur le coudepied.
NOUVELLES POLITIQUES .
Naples , 22 aoûst.
L'empereur d'Autriche et le roi de Prusse ont formellement
et solennellement reconnu Joseph-Napoléon pour roi de
Naples et de Sicile.
Altona , 2 septembre .
S. M. le roi de Suède , après avoir levé , pendant quelques
jours , le blocus des ports prussiens , vient d'ordonner de les
bloquer de nouveau . ( Abeille du Nord. )
(1) Les dépôt des Coraux de la manufacture de Marselle , est rue de
Gramment , nº. 25 , à Paris .
SEPTEMBRE 1806. 517
PARIS , v ndredi 12 septembre.
Dimanche, 7 septembre , S. M. l'EMPEREUR et Rora
reçu en audience particulière , au palais de Saint- Cloud ,
S. Exc. M. le marquis de Lucchesini , envoyé extraordinaire
et ministre plénipotentiaire de S. M. le roi de Prusse. S. Exc.
M. le général Knobelsdorff a été introduit dans le cabinet de
I'EMPEREUR , et a présenté ses lettres de créance en qualité
d'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Sa
Majesté l'EMPEREUR et Roi.
-
Onassure que le prince Jérôme Bonaparte a été déclaré
altesse impériale par S. M. l'EMPEREUR et Ror , et décoré du
grand aigle de la Légion-d'Honneur .
Le camp de Meudon n'est point levé , comme on l'a
annoncé dans la plupart des journaux.
-
-
Lord Lauderdale est toujours à Paris.
Il est certain qu'on a éprouvé à Rome , dans les derniers
jours d'août , un violent tremblement de terre ; mais
la contradiction des détails donnés par les différens journaux,
prouvent que l'on a encore aucune nouvelle authentique sur
ce fâcheux événement.
Réponse fuite par l'assemblée des Juifs aux questions qui
leur ontétéprésentées par les commissaires de Sa Majesté
Impériale.
( Cette pièce importante a été imprimée dans le JOURNAL
DE L'EMPIRE du 10 et du 11 septembre. Il ne s'est élevé aucune
réclamation. On peut donc la regarder comme authentique.
Cependant , comme elle a été envoyée de Manheim , il se
pourroit qu'elle ait été traduite sur une traduction allemande,
et qu'elle ne fût , par conséquent , que la traduction d'une
traduction, Dans ce cas , il se pourroit que les expressions ne
fussent pas entièrement conformes aux réponses remises aux
commissaires de Sa Majesté ; mais il n'y a certainement rien
de changé quant au fond. )
Première question.
Est-il licite aux juifs d'épouser plusieurs femmes ?
Réponse. Il n'est point licite aux juifs d'épouser plusieurs
femmes: ilsse conforment généralement, dans tous les Etats de
l'Europe, à l'usage de n'épouser qu'une seule femme.
Moïse ne commande pas expressément d'en prendre plus
d'une; mais il ne le défend pas : il semble même adopter implicitement
cet usage comme établi , puisqu'il règle le partage
des successions entre les enfansde plus d'une épouse.
Quoique cet usage existe dans tout l'Orient , néanmoins
leurs anciens docteurs leur prescrivent de ne prendre plus
d'une femme qu'autant que leur fortune leur permettra de
pourvoir à tous leurs besoins. 3
5,8 MERCURE DE FRANCE ,
Il n'en fut pas de même en Occident. Le desir de se con -
former aux usages des nations de cette partie de l'Europe ,
parmi lesquelles ils s'étoient répandus , leur avoit fait renoncer
à la polygamie ; mais , comme quelques individus se la
permettoient encore , cette circonstance détermina , dans le
onzième siècle , la convocation d'un synode à Worms , présidé
par le rabbin Guerchon , et composé de cent rabbins.
Cette assemblée prononça anathême contre tout Israélite qui
se permettroit à l'avenir d'épouser plus d'une femme.
Quoique ce synode n'eût pas fait cette défense pour toujours,
l'influence des moeurs européennes a prévalu partout,
Deuxième question,
Le divorce est-ilpermis par la religionjuive ?
Le divorce est- il valable sans qu'il soitprononcé par les tois
contradictoires à celles du Codefrançais ?
R. La répudiation est permise par la loi de Moïse; mais elle
n'est point valable , si elle n'est préalablement prononcée par
les tribunaux , en vertu du Code français.
Aux yeux de tous les Israélites en général , la soumission à
la loi du prince est le premier des devoirs : c'est un principe
généralement reçu parmi eus, que dans tout ce qui concerne
les intérêts civils et politiques, la loi de l'Etat est la loi
suprême.
Avant qu'ils n'eussent été admis en France à la jouissance
des droits des autres citoyens , et lorsqu'ils vivoient sous une
législation particulière qui leur perimettoit de se régir selon
leurs usages religieux , ils avoient la faculté de répudier,mais
il étoit extrêmement rare qu'ils en usassent.
Depuis la révolution, ils n'ont recomu à cet égard que les
lois françaises. Lors deleur admission aux droits de citoyen ,
Jes rabbins et les principaux juifs dans toute la France se présentèrent
devant les municipalités des lieux , et y prêtèrent le
serment de se conformer en tout aux lois de l'Etat , et de n'en
point reconnoître d'autres pour régler leurs intérêts civils.
Ils ne peuvent donc plus regarder comme valable la répudiation
prononcée par leurs rabbins , puisque, pour avoir ce
caractère , elle doit l'être auparavant par les tribunaux ; car
demême qu'en vertu d'un arrêté des consuls , les rabbins ne
peuvent imposer la bénédiction nuptiałe , sans qu'il leur ait
apparu de lacte des conjoints devant l'officier civil , de même
ils ne peuvent prononcer la répudiation qu'autant qu'il leur ait
apparudu jugement qui le consacre.
Quandmêmel'arrêté précitén'auroit pas statuéà cet égard,
Je repudiation rabbinique ne seroit valable qu'autant qu'il
SEPTEMBRE 1806. 519
n'existe aucun empêchement quelconque , et comme à l'égard
des intérêts civils la loiseroit un empêchement , puisque l'un
des conjoints pourroit s'en prévaloir contre l'autre , il résulte
nécessairement que sans l'influence du Code civil , la répudiation
rabbinique n'est point valable.
Ainsi , depuis que les juifs contractent devant l'officier ciyil ,
nul , parmi ceux qui tiennent aux observances religieuses , ne
-peut se séparerde sa femme que par un double divorce, celui
de la loi de l'Etat , et çelui de la loi de Moïse ; et , sous ee
rapport , ou peut assurer que la religion juive est parfaite
ment enharmonie avec le Code civil.
Troisième question.
Une juive peut-elle se marier avec un chrétien , et une
chrétienne avec unjuif; ou la loi veut-elle que les juifs ne
se marient qu'entr'eux ?
R. La loi ne dit pas qu'une juive ne puisse se marier avec
un chrétien , ni une chrétienne avec un juif; elle ne dit pas
non plus que les juifs ne puissent se marier qu'entre eux. La
loi ne prohibe nominativement les mariages qu'avec les sept
nations cananéennes , avec Amon , Moab, et avec les Egyptiens.
La défense à l'égard des sept nations est absolue. Celle
avec Amon et Moab se borne, selon plusieurs talmudistes ,
aux hommes de ces deux nations et non aux femmes. On croit
même qu'il faut que celles-ci aient embrassé lareligionjuive :
quant aux Egyptiens , la défense se borne à la troisième génération.
La proibition ne s'applique qu'aux peuples idolâtres :
le Talmud déclare formellement que les nationsmodernes ne
le sont pas, puisque , comme nouselles adorent le Dieu du
ciel et de la terre.
Aussiy a t-il eu , à différentes époques , des mariages entre
les juifs et les chrétiens , en France , en Espagne , en Allemagne.
Ils furent succesivement tolérés ou défendus par les
loisdes princes dans les Etats desquels les juifs ont vécu.
Il en existe aujourd'hui quelques-uns en France; mais on
nedoit pas laisser ignorer que l'opinion des rabbins est contraire
à ces sortes d'alliances. Selon leur doctrine, quoique la
religion de Moïse n'ait pas défendu aux juifs de s'allier avec
ceux qui ne sont pas de leur religion , néanmoins , comme le
mariage, depuis le Talmud, exige pour sa célébration des
cérémonies religieuses appelées kiduschim et la bénédiction
usitée enpareil cas , nul mariage n'est valable religieusement
qu'autantque ces cérémonies ont été remplies. Elles ne pourroient
l'être à l'égard de deux personnes qui ne reconnoîtroient
•pas également ces cérémonies comme sacrées; etdans ce cas,
520 MERCURE DE FRANCE ,
les deux époux pourroient se séparer sans qu'ils eussent besoin
du divorcél religieux; ils seroient regardés comme mariés civi-
-lement, inais non religieusement.
Telle est l'opiniondes rabbins membres de l'assemblée. En
géneral , ils ne seroient pas plus disposés à bén'r le mariage
d'une chrétienne avec unjuifou d'une juive avec un chrétien ,
que les prètres ne consentiroientà bénir de pareilles unions.
Cependant les rabbins reconnoissent que le juifqui se marie
avec une chrétienne ne cesse pas pour cela d'être juif aux yeux
de ses co-r ligionnaires , tout comme l'est celui qui épouse
une juive civilement et non religieusement.
Quatrième question.
Aux yeuxdes juifs , les Français sont-ils leurs frères ; ou
sont- ils des étrangers ?
R. Aux yeux des juifs les Français sont leurs frères , et ne
sont pas des étrangers. L'espritdes lois de Moïse est conforme
àcette manière de considérer les Français,
Lorsque les ' sraétites formoient un corps de nation , leur
religionteur prescrivoit de regarder les étrangers comme leurs
frères. C'est avec une tonchante sollicitude que leur législateur
leur ordonne de les aimer : « Souvenez-vous , leur dit- il, que
> vous avez été des étrangers en Egypte. >> Les égards , la bienveillance
envers les étrangers sont recommandés par Moïse ,
non comme une simple exhortation à la pratique de la morale
sociale , mais comme une obligation imposée par Dieu même :
En moissonnant vos champs , leur dit-il , n'y retournez
pas pour prendre les poignées d'épis qu'on y auroit ou-
>> bliées ; laissez-les pour les pauvres , l'étranger et la yeuve ;
>> ne maltraitez pas l'étranger , ne lui faites point de tort ,
aimez-le, donnez-lai du pain, fournissez-lui des vêtemens
>> dans son besoin: je suis l'Eternel , votre Dieu; l'Eternel aime
>>les étrangers. )
Aces sentimens de bienveillance pour l'étranger , Moïse
ajoute : « L'amour général pour l'humanité ; aime ton sem-
>> blable comme toi-même, » David s'exprime aussi en ces
termes : « Le Seigneur notre Dieu,est plein de bonté; sa misé-
>> ricorde s'étend sur toutes ses oeuvres. » Cette doctrine est
professée par le Talmud.
"
Ceux qui observent les Noachides , dit un talmudiste ,
quelles que soient d'ailleurs leurs opinions , nous sommes
obligés de les aimer comme frères , de visiter leurs malades ,
d'enterrer leurs morts , d'assister leurs pauvres comme ceux
d'Israël ; enfin il n'y a point d'acte d'humanité dont un vrai
Įstaélite puisse se dispenser envers l'observateur des Noachides,
SEPTEMBRE 1806... 521
Qu'est-ce que ses principes ? De s'éloigner de l'idolâtrie; de
ne point blasphémer ; de s'abstenir de tout adultère; de ne
tuer ni blesser son prochain; de ne voler , ni tromper ; de ne
manger de la chair des animaux qu'après les avoir tués ; enfin ,
demaintenir la justice. Ainsi tous nos principes nous font un
devoir d'aimer les Français comme nos frères.
Un païen ayant consulté le rabbin Hilles sur la religion
juive , et voulant savoir en peu de mots en quoi elle consistoit
, Hilles lui répondit: « Ne fais pas à ton semblable ce
>> que tu ne voudrois pas qu'on te fit ; voilà , dit-il , la reli-
>> gion; tout le reste n'en est que la conséquence. » Une religion
qui ordonne d'aimer l'étranger , qui prêche la pratique
des vertus sociales , exige à plus forte raison que ses sectateurs
regardent leurs concitoyens comme leurs frères. Eh ! comment
pourroient-ils les regarder autrement, lorsqu'ils vivent sur le
même sol; qu'ils sont régis et protégés par le même gouvernement
, par les mêmes lois; qu'ils jouissent des mêmes droits ,
etremplissent les mêmes devoirs ?
Il ya même entre le juif et le chrétien un lien de plus qui
compense amplement la différence des religions: c'est le lien
de la reconnoissance. Ce sentiment, qu'une simple tolérance
nous avoit inspiré , a reçu , par les nouveaux bienfaits de
gouvernement , depuis dix-huit ans , un degré d'énergie qui
associe en tout notre destinée à la destinée commune des
Français. Oui , la France est notre patrie , les Français sont nos
frères ! Ce titreglorieux , en nous honorant à nos propresyeux,
est le garant que nous ne cesserons jamais de le mériter.
Cinquième question.
Dans l'un et dans l'autre cas , quels sont les rapports que
leur loi leur prescrit avec les Français qui ne sont pas de
leur religion?
R. Ces rapports sont les mêmes que ceux qui existent
entre un juif et un autre juif : nous n'admettons d'autre différence
que celle d'adorer l'Etre Suprême chacun à sa manière ,
et nous croyons que cette diversité elle-même est une discordance
harmonieuse qui ne déplaît pas au Dieu du ciel et de
laterre.
On a vu , par la réponse à la question précédente , quels
sont les rapports que la loi de Moïse , le Talmud et l'usage
nous prescrivent avec les Français qui ne sont pas de notre
religion : aujourd'hui que les juifs ne forment plus une nation ,
et qu'ils ont l'avantagede se trouver incorporés dans la grande
nation, ce qu'ils regardent comme une rédemption politique,
il n'est pas possible qu'un juif traite un Français qui n'est pas
522 MERCURE DE FRANCE,
de sa religion , autrement qu'il ne traite un de ses co- religionnaires.
Sixième question.
Les juifs nés en France , et traités par la loi comme
citoyens français , regardent-ils la France comme leur
patrie, ont-ils l'obligation de la défendre ?
R. Des hommes qui ont adopté une patrie , qui y résident
depuis plusieurs générations , qui, sous l'empire même des
lois particulieres qui restreignoient leurs droits civils , lui
étoient assez attachés pour préférer au malheur de la quitter
celui de ne point participer à tous les avantages des autres
citoyens, ne peuvent se regarder, en France, que comme Français.
L'obligation de la défendre est à leurs yeux un devoir
également honorable et précieux.
Jérémie, chap. 29, recommande aux juifs de regarder
Babylone comme leur patrie , quoiqu'ils ne dussent y rester
que 70 ans; il les exhorte à défricher des champs , à bâtir
des maisons , à semer , à planter. Sa recommandation fut
tellement suivie , qu'Esdras , chap. 1 , dit que lorsque Cyrus
leur permit de retourner à Jérusalem pour rétablir le second
temple , il n'en sortit de Babylone que 40,360; que ce nombre
n'étoit composé que des prolétaires , et que tous les riches restèrent
à Babylone. L'amour pour la patrie est parmi les juifs
un sentiment și naturel, si vif, et tellement indépendant de
la croyance religieuse , qu'un juif français , en Angleterre ,
se regarde,même au milieu des autres juifs , comme étranger ,
et qu'il en est de même d'un juif anglais en France. Ce sentimentprévaut
à ce point sur l'esprit de la religion , que l'on
avu des juifs français, dans les dernières guerres , se battre
à outrance coutre des juifs allemands : ily en a quantité qui
sont couverts d'honorables cicatrices ; il y en a qui ont reçu ,
sur le champ d'honneur, des témoignages éclatans de leur
bravoure.
Septième question.
Qui nomme les rabbins ?
R. Depuis la révolution , dans les lieux où ily a assez de
juifs pour pourvoir à l'entretien d'un rabbin , il est nommé
par les chefs de famille à la pluralité des suffrages, après que
l'on a pris des informations sur sa moralité et sa capacité.
Huitième question.
:
Quellejurisdiction de police exercent les rabbins parmi les
juifs? Quelle police judiciaire exercent-ils parmi eux ?
R. Les rabbins n'exercèrent aucune jurisdiction de police
parmi les juifs.
SEPTEMBRE 1806. 523
La qualification de rabbins ne se trouve nulle part dans
la loi de Moïse ; elle n'existait pas davantage dans les temps
dupremier temple , et il n'en est fait mention que vers la fin
du second ; à ces époques les juifs se régissoient par des
sanhedrins ou tribunaux.
Ily en avoit un suprême , appelé le grand sanhedrin , qui
siégeoit à Jérusalem,et qui étoit composé de soixante et onze
juges. Ily avoit des tribunaux subalternes,composésde trois
juges , pour les affaires civiles et de police , et un autre de
vingt-trois juges qui siégeoient dans le chef-lieu , pour les
affaires plus importantes , et que l'on qualifioit de petits
sanhedrins .
Cen'est que dans le Misna et le Talmud que l'on trouve ,
pour la première fois , la qualification de rabbin , pour désigner
un docteur de la loi , et c'étoit ordinairement la voie
publique sur la réputation de savoir dont il jouissoit , qui le
faisoit appeler rabbin.
Lorsque les Israélites furent entièrement dispersés , ils for
mèrent de petites communautés dans les lieux où il leur fut
permis de se réunir en certain nombre. Là il y eut quelquefois
unrabbin et deux autres docteurs qui , sous le nom de
Bethdins , c'est-à-dire maison dejustice,rendoient des jugemens:
le rabbin faisoit les fonctions de président , et les deux
autres celles de juges et d'assesseurs .
Les attributions , comme l'existence de ces tribunaux , ont
toujours dépendu , jusqu'à nos jours , de la volonté des gouvernemens
sous lesquels les juifs ont vécu , et selon le degré
detolérance dont ils ont joui.
Depuis la révolution , il n'existe plus en France , ni dans le
royaume d'Italie , aucun de ces tribunaux de rabbins , les
juifs , devenus citoyens , se sont conformés en tout aux lois
de l'Etat, Aussi les attributions des rabbins , dans les lieux où
il y ena, sebornent -elles à prêcher la morale dans les temples ,
àbénir les mariages , et à prononcer les divorces.
Dans les lieux où il n'y a point de rabbins , le premierjuif
instruit dans sa religion peut, selon la loi , bénir un mariage
sans l'assistanced'un rabbin; cequi est sans doute un inconvénient
dont il importe de prévenir les suites , en étendant la
défense faite aux rabbins , par l'arrêté des consuls du .... , à
toutes autres personnes qui seroient appelées à bénir un
mariage.
Al'égard de la police judiciaire parmi eux , comme ils n'ont
aucune hiérarchie ecclésiastique constituée , aucune subordination
de fonctions religieuses , ils n'en exercent aucune.
524 MERCURE DE FRANCE ,
Neuvième question .
Ces formes d'élection , cette jurisdiction de police judiciaire
sont- elles voulues par la loi , ou seulement consacrées
par l'usage ?
R. Les réponses faites aux deux questions précédentes dispensent
de rien dire sur celle-ci. On peut seulement faire remarquer
qu'en supposant que les rabbins eussent conservé de
nos jours quelque jurisdiction de police judiciaire , ce qui
n'est pas , cette jurisdiction, non plus que les formes d'élection
, ne seroient pas voulues par les lois,mais seroient seulement
établies par l'usage .
Dixième question.
Est-il des professions que la loi des juifs leur défende?
R. Il n'en est aucune. Au contraire , le Talmud ( Voyez
Kiduschim , ch. It ) déclare positivement que le père de famille
qui n'enseigne pas une profession à son enfant , l'élève
pour la vie des brigands .
Onzième question.
La loi des juifs leur défend- elle l'usure envers leursfrères?
R. Le Deuteronome , chap. 23 , vers. 19 , porte : « Vous ne
>> prêterez point à intérêtà votre frère , ni de l'argent, ni des
>>grains , ni quelqu'autre chose que ce soit, >>
Le mot hébreu nechect , que l'on a traduit par celui
d'usure, a été mal interprêté ; il n'exprime en langue hébraïque
qu'un intérêt quelconque, et non un intérêt usuraire: il n'a
donc pas la signification que nous donnons aujourd'hui au
mot usure.
Il estmême impossible qu'il ait cette signification; car cette
expression est relative, et il n'y a rien dans le texte qui serve
de terme à sa relation.
Qu'entendons-nous par le mot français usure ? N'est-ce pas
d'un intérêt au-dessus de l'intérêt légal , là où la loi a fixé le
taux de ce dernier ?
Si la loi de Moïse n'a point fixé ce taux, peut-on dire que
le mot hébreu signifie un intérêt illégitime ?
Le mot nechech est dans la langue hébraïque ce qu'est le
motfenus dans la langue latine.
Ainsi , pour qu'il y ait lieu de croire que ce mot pût signifier
usure, il faudroit qu'il en existât un autre qui signifiât intérêt:
de cela seul que ce mot n'existe point, tout intérêt est usure ,
ou toute usure est intérêt. Quel étoit le but du législateur,
en défendant à un Hébreu de prendre intérêt d'un autre ?
C'étoit de resserrer entr'eux les liens de la fraternité , de leur
prescrire une bienveillance réciproque , et de les engager à
s'aider les uns les autres avec désintéressement,
SEPTEMBRE 1806. 525
Lapremière pensée avoit été d'établir entre eux l'égalité
des biens et la médiocrité des fortunes particulières : de là
' institution de l'année sabbatique et de l'année jubilaire, dont
l'une revenoit tous les septans , et l'autre après cinquante ans.
Par l'année sabbatique, toutes les dettes prescrivoient ; l'année
jubilaire amenoit la restitution de tous les biens vendus ou
aliénés.
Il étoit facile de prévoir que la différente nature des terrains,
le plus ou le moins d'industrie , les fléaux du ciel qui pourroient
frapper l'un et épargner l'autre , devoient nécessairement
apporter de l'inégalité dans les produits ; que l'Israélite
malheureux auroit recours à celui que la fortune auroit favorisé.
Moïse n'a pas voulu que celui-ci profitât de l'avantage
de sa situation et fit payer au premier le service qu'il auroit
réclamé de lui ; qu'il aggravat ainsi le malheur de son frère ,
et s'enrichît lui-même en l'appauvrissant ; c'est dans cette vue
qu'il leur a dit : « Vous ne prêterez point à intérêt à votre
frère. >>>>
Mais quels prêts pouvoient se faire les juifs entr'eux dans
un temps où ils n'avoient aucun commerce , où il circuloit si
peu d'argent , et où la plus grande égalité régnoit dans les
propriétés?
Cenepouvoit être que quelques boisseaux de blé , quelques
bestiaux , quelque instrument de labourage ; et Moïse voulut
que ces services fussent gratuits.
Il ne vouloit faire de son peuple qu'un peuple de laboureurs.
Long- temps même après lui , et quoique l'Idumée fût
assez voisine des côtes de la mer , occupées par les Tyriens ,
les Sydoniens et d'autres nations navigatrices et commerçantes
, on ne voit point que les Hébreux s'adonnassent au
commerce : toutes les ordonnances de leur législateur sembloient
les en éloigner.
Ainsi il ne faut point considérer la défense de Moïse comme
un principe deloi de commerce , mais seulement comme un
principe de charité. Selon le Talmud, il ne s'agit ici que du
prêt, en quelque sorte domestique , du prêt fait à l'homme
peu fortuné; car s'il s'agissoit d'un prêt fait à un négociant ,
même juif, ce prêt seroit permis , sous la condition d'un
profit relatif au risque.
Autrefois , ce mot usure ne présentoit aucune mauvaise
acception , et signifioit simplement un intérêt quelconque.
l'expressiond'usure ne peut plus rendrele sens du textehébreu :
aussi la bible d'Orwall et celle des juifs portugais appellent
intérêt ce que Irci , d'après la Vulgate , appelle usure.
Ainsi , par la loi de Moïse , le simple prêt à intérêt , non
526 MERCURE DE FRANCE ,
seulement entre juifs et juifs , mais encore entre un juif et
un compatriote sans distinction de religion , est défendu ;
il doit être gratuit toutes les fois qu'il s'agit d'obliger celui
qui réclame notre secours , et que l'emprunt n'a pas pour
objet une entreprise de commerce.
Ilne faut pas perdre de vue que ces lois si belles et si lumineuses
, à une époque si reculée , ont été faites pour unpeuple
qui formoit alors un Etat, et tenoit une place parmi les
nations.
Qu'on jette un regard sur les restes de ce peuple infortuné,
dispersé chez tous les peuples de la terre,on verra que depuis
que les juifs ont été dépossédés de la Palestine , il n'y a plus eu
pour eux de demeure commune, de propriété , d'égalité pri
mitive à maintenir. Quoique remplis eux-mêmes de l'esprit
de leur législation , ils ont senti que du moment où le principe
de la loi n'existoit plus , ils ne devoient plus la suivre ,
et on les a vu sans aucun scrupule prêter à intérêt aux juifs
commerçant comme aux hommes d'un culte différent.
Douzième question.
Leur défend-elle ou leur permet-elle defaire l'usure aux
étrangers?
R. Nous avons vu dans la réponse à la question précédente,
que la défense de l'usure considérée comme l'intérêt le plus
modique , étoit moins un principe de commerce qu'un principe
de charité et de bienfaisance; c'est sous ce point de vue
qu'elle est également condamnée par Moïse et par le Talmud,
et que la défense , sous će rapport, s'applique autant à nos
concitoyens qui ne sont pas de la même religion , qu'à nos
co-religionnaires. Cette disposition de la loi, qui permet de
prendre intérêt de l'étranger , ne se apporte évidemment
qu'aux nations avec lesquelles on a des relations de commerce;
autrement ily auroit une contradiction manifeste entre
ce passage et vingt autres des livres sacrés : Aimez l'étranger,
parce que le Seigneur notre Dieu l'aime; donnez-lui la
nourriture, le vetement. Il n'y aura qu'une méme loipour
vous etpour les étrangers qui sont dans votre pays; que la
justice se rende également parmi vous aux étrangers et à
vos concitoyens ; que maudit soit celui qui fera le moindre
tort à l'étranger; traitez l'étranger comme vous-méme.
Ainsi larestriction ne s'appliquoit pas à l'étranger qui résidoit
dans Israël; l'Ecriture le met sous la sauve-garde de
Dieu : c'est unhôte sacré ,etDieu fait un devoir de l'accueillir
comme la veuve etl'orphelin. Il estévident quele texte
extraneofenerabis et fratri tuo nonfenerabis , ne peut s'en
SEPTEMBRE 1806. 527
tendreque des nations étrangères avec lesquelles on fait le
commerce ; et même en ce cas l'Fcriture , en permettant de
prendre intérêt à l'étranger , n'entend point par-là un profit
excessif, oppresseur, odieux à celui qui le paie.
Non licuisse Israëlitis , disent les docteurs , usuras immoderatas
exigere ab extraneis, etiam divitibus ; res estper se
nota.
Si Moïse étoit le législateur des juifs , étoit-il le législateur
de l'univers ? Les lois qu'il donnoit au peuple que Dieu lui
avoit confié alloient-elles devenir les lois du monde? Vous ne
prendrez point d'intérêt à vosfrères. Quelle garantie avoit-il ,
que dans les relations qui devoient naturellement s'établir
entre lesnations juiveset les nations étrangères , ces dernières
renonceroient aux usages généralement répandus dans le commerce
, et prêteroient aux juifs sans exiger aucun intérêt ? Et
alors falloit-il qu'il consentit à le sacrifier , à l'appauvrir ,
pour enrichir les peuples étrangers ? N'est-il pas absurdede lui
faire un crime de la restriction qu'il a mise au précepte du
Deuteronome ? Quel est le législateur qui ne l'ait regardé
commeun principe naturel de réciprocité? Combien, à cet
égard, la législation de Moïse est plus simple, plus noble ,
plusjuste et plus humaine que celledesGrecs et desRomains!
Vit-on jamais parini les Israélites anciens ces scènes de scandale
et de révolte , provoquées par la dureté des créanciers
envers les débiteurs; ces fréquentes abolitions de dettes pour
éviter qu'une multitude appauvrie par les exactions des préteurs
ne se livrât au désespoir ? La législation mosaïque et ses
interprètes ont distingué , avec une humanité digne d'éloges ,
les divers usages de l'argent emprunté. Est-ce pour soutenir la
famille ? l'intérêt est défendu. Est-ce pour entreprendre un
commerce qui fait courir un risque aux capitaux du prêteur?
l'intérêt est permis , même de juifà juif. Prétez aux pauvres',
ditMoïse. Ici le tribut de la reconnoissance est le seul intérêt ;
le salaire du service rendu est dans la satisfaction de l'avoir
rendu. Il n'en est pas de même à l'égard du riche qui emploie
des capitaux dans l'exploitation d'un grand commerce. Là il
permet que le prêteur soit associé aux profits de l'emprunteur ;
et comme le commerce étoit pour ainsi dire nul parmi les
Israélites , exclusivement adonnés au labourage , et qu'il ne
se faisoit qu'avec les étrangers , c'es-à-dire , les nations voisines,
il fut permis avec elles d'en partager les profits.
C'est ce qui fit dire à M. de Clermont-Tonnerre , dans l'as
semblée constituante , ces paroles remarquables : « L'usure ,
>> dit-on , est permise auxjuifs ; cette assertion n'est fondée
> que sur une interprétation fausse d'un principe de bienfai
528 MERCURE DE FRANCE ,
>> sance et de fraternité qui leur défendoit de prêter à intérêt
>> entr'eux. >>
Cette opinion est celle de Puffendorffet d'autres publicistes .
Il est incontestable , d'après le Talınud , que l'intérét , même
entre Israélites , est permis lorsqu'il s'agit d'opérations de commerce
dans lesquelles le prêteur , en courant une partie des
risques de l'emprunteur , s'associe aussi à ses profits; c'est
l'opinion de tous les docteurs juifs.
On voit que les opinions absurdes et contraires à la morale
sociale , que peut avoir avancées un rabbin , ne doivent pas
faire porter un jugement défavorable sur la doctrine générale
des juifs; de même que les idées semblables , avancées par des
théologiens catholiques, ne doivent pas être mises sur le compte
de la doctrine évangélique.
Onpeut en dire autant de l'imputation faite aux Hébreux ,
d'avoir une disposition maturelle à l'infame trafic de l'usure.
On ne peut pas nier qu'il ne s'en trouve quelques-uns , mais
enbienplus petit nombre qu'on ne pense , qui se livrent à ce
honteux commerce défendu par la loi. S'il en est quelques-uns
qui s'écartent à cet égard des lois de la délicatesse,n'est-il pas
injuste d'imputer ce vice à cent mille individus ? Ne le seroit-il
pas de l'imputer à tous les chrétiens , parce qu'il s'en trouve
qui se le permettent ?
FONDS PUBLICS DU MOIS SEPTEMBRE.
DU SAMEDI 6 - Ср. 0/0 c . J. du 22 mars 1806 6of. Soc. 75c. 65c.
75c. 70c. 650c 75c doc ec. oof oof coc . cof.
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 64f. 6 , f. 100.000 orc
Act. de la Banque de Fr. 1161f25c. 1162f 500 oooofocooof.
DU LUNDI 8 - Cp. o/o c. J. du 22 mars 1806. 67f. tbf. 6oc 67f €6f.
8oc. 6of Soc 85с дос оос . оос . оос оос
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806 64f. 250 oof
Act. de la Banque de Fr. 1100f. a5c. 163.000 00oof. oooof ooc
DU MARDI 9. -C pour 0/0 c. J. du 22 mars 1806. 67f. 6of9-c 67f.
66f. goc 67f toe. 671 67f 100 oof.
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806.6 f. 50с 6 с. 50с.
Act. de la Banque de Fr. 1167f5c. 1168f. 750 0000 000.
DU MERCREDI 10. - Cp.oo c . J. du 22 mars 1806. 67f 150 200. 15€
100. 150 200 250.0осоос , ооc . coc oof.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1805. ofcof. onc.
Act. de la Banque de Fr. 1168f 75c 000 of ouc oof ooc. oof ooc. oroof.
DU JEUDI 11. Cp.ooc J. du 22 mars 1806. fururée . ooc ooc০ ০০০ co
OOC OOC OOC. OOC OOC GOC
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806 6 if foc 45c. 500 450 250
Act. de la Banque de Fr. 1170. 116Sf 7 ic. 1167f. 50c. 1163f 75c
DU VENDREDI 12. -Cp. ojo c. J. du 22 mars 1806 , ferméc. oof. ooc
ooc . 000. 000 goc boc ooc oof
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 64f3cc оос .
Act. de laBanque de Fr. 1165f 11625 500. 000 000ofoooof000
( No. CCLXX . )
(SAMEDI 20 SEPTEMBRE 1806. )
MERCURE
DE FRANCE.
POÉSIE.
L'AMANT POÈTE.
Quor, tu redis ces vers, enfans de mon délire ,
Sans art et sans effort échappés à ma lyre !
Cejournal amoureux de maux et de plaisirs
Charme ta solitude , amuse tes loisirs !
Eh , qu'importe à mes chants une longue mémoire ?
Plaire à mon Emilie est assez pour leur gloire.
Je les ai faits pour toi, pour toi seule; et jamais
Ils ne furent souillés par des yeux indiscrets .
J'y peins de nos amours la fortune diverse ,
Etne vais point chercher dans Tibulle et Properce
L'art de chanter des feux moins ardens que les miens,
De vanter des attraits effacés par les tiens .
Tu ris , mon luth résonne , et ta gafté m'inspire;
Si tu gémis , mon vers s'attendrit et soupire ;
C'est toi qui le remplis de force ou de langueur :
Ma Muse est dans tes yeux , dans tes bras , dans ton coeur.
Heureux l'amant poète ! Il cultive sans cesse ,
Une Muse facile , une tendre maîtresse :
Toutes deux à l'envi le comblent de faveurs ,
Et pour lui des lauriers naissent parmi les fleurs .
Amour, tresse pour moi cette double guirlande ;
Viens aux pieds d'Emilie en déposer l'offrande;
LI
530 MERCURE DE FRANCE , -
Quesamainsur mon front la place, et qu'un souris
De ce don précieux rehausse encor le prix !
Oh, combien ces lauriers , ces fleurs , cette couronne
Valent moins qu'un souris de celle qui les donne !
M. GINGUENÉ , de l'Institut .
LE RENDEZ -VOUS DE LA TRÉPASSÉE ,
ROMANCE.
CLAIRE et Paulin avec simplesse
Couloient leurs jours
Et voyoient fleurir leur jeunesse
Et leurs amours ;
Rien ne pouvoit en apparence
Les désunir :
Le temps cher à leur espérance
Allcit venir.
Ils ne rêvoient qu'hymen et joie ,
Loisir heureux
Qu'undieu consolateur envoie
Aux malheureux.
Mais de Paulin voici le père !
<<Il faut partir,
>>>Et de la main de votre Claire
>> Vous départir.>>>
Il s'en alla vers sa future
En grand émoi :
« Déplorable mésaventure !
>> C'est fait de moi !
>> Mon père veutque je le suive,
» Et dès ce soir;
>> Mais jurons-nous , quoi qu'il arrive ,
>>> De nous revoir.
• Si quelqu'un d'un amour coupable
>>Veut te lier,
>> Tu répondras : Suis-je capable
>> De l'oublier ?
SEPTEMBRE 1806. 53г
>> Bientôt mon ami va me dire,
>> Eveillez- vous !
>> C'est enfin l'heure de sourire
>> A votre époux.
>> Mais si l'un de nous dans l'attente
>> Est trépassé,
>> Que son ame reste constante
>>Au délaissé !
>> Qu'avec doux regard , doux visage ,
>> Et doux parler ,
>> Elle vienne du noir rivage
>> Le consoler. »
Paulin partit. Un coeur novice
Est si léger !
Un rien, un desir, un caprice
Le fait changer.
Claire est bien loin: Rose est jolie....
Un trait l'atteint;
Le temps fuit , le serment s'oublie,
L'amour s'éteint .
Claire apprenant par renommée
Ses nouveaux feux ,
Lui mande : « Une autre bien -aimée
>> Obtient tes voeux ;
>> Celui qui m'occupe à toute heure
>> M'a pu trahir !
>> Claire lui pardonne , le pleure , :
>> Et va mourir. >>>
D'abord à de grandes alarmes
Il se livra;
Mais Rose d'un air pleinde charmes
Le rassura.
<< Pourrois-tu croire à la nouvelle
>> De ce trépas ?
>> On se lamente , on se querelle,
>> On ne meurt pas .
» La joie est si vîte ravie
>>> A nos desirs !
>> Faut- il consumer notre vie
>>Endéplaisirs ?
Lla
532
MERCURE DE FRANCE,
» Viens à la fète qu'on dispose
>> Finir le jur,
» Et tu recevras de ta Rose
>> Doux lots d'amour. >>
Il vole au bal , et fend la presse
Pour la chercher :
Il lui semble que tout s'empresse
Ala cacher;
Il croit l'entendre dans la foule
Au moindre bruit ,
Et voit son espoir qui s'écoule
Avec la nuit.
Mais voilà bien de son amante
Le domino ,
Soncou de lis , sa main charmante ,
Et son anneau :
« Rose , un heureux projett'appelle ;
>> Il t'en souvient.
Tu me diras trop tôt , cruelle,
>> Que le jour vient !
>> Disparoissez , forme empruntée,
>> Masque envieux ! »
Ildit; et Claire ensanglantée
S'offre à ses yeux ,
Le bras armé d'un glaive humide ,
·L'oeil égaré ,
Le teint meurtri , le sein livide
Et déchiré.
Sans le délivrer de cette ombre
L'aurore a lui ;
Clairepromène un regard sombre
Autour de lui ;
Dès que ses sens chargés de veilles
Vont s'assoupir,
Elle murmure à ses oreilles
Un long soupir.
Maisquand sa peine fut comblée
Il eut merci ,
Et rendit son ame accablée
D'un noir souci.
SEPTEMBRE 1806. 533
Puisse , comme lui , tout parjure
A son serment
Subir de sa lâche impostur e
Le châtiment !
M. CH. NODIER.
Erratum. Dans le Fragment du poëme de LA NATURE , par M. Le Brun ,
inséré dans le dernier Numéro, ona omis deux vers, qu'il faut rétablir ainsi :
après le quatrième vers
lisez :
Le fer cultivateur luisant sur les sillons ;
Les forêts , les coteaux et leur fertile pente ,
Un zéphir qui s'agite , une onde qui serpente ,
Flattent plus , etc.
ENIGME.
Je suis gris , jaune , rouge ou blanc ;
Après le malheur le plus grand
Jeparus; des mortels j'adoucis la misère ;
Amon bienheureux inventeur,
Saufmon respect pour le lecteur,
Jefis montrer le derrière .
Je suis ennemi du chagrin ,
Etje fais braver le destin .
Je force mes prisons; j'inspire la tendresse;
L'Amour est sujet à mes lois ,
Je fomente , accrois son ivresse ;
J'en ai trop dit pour cette fois .
LOGOGRIPHΕ.
Qus suis-je ? un être abstrait , petit , moyen , ou grand;
Rond, carré quelquefois , entier, rompu souvent .
De disputes sans fin très- innocente cause ,
Beaucoup , pour m'établir, n'ont ni trève , ni pause.
Dans mes six pieds divers que ne trouve-t-on pas ?
L'antiquité crédule en faisoit bien du cas :
Certains me disoient d'or; et , dans cette importance ,
Du monde, suivant eux , je réglois l'existence .
Ces honneurs sont passés : du cerveau des savans
J'ai descendu depuis au comptoir des traitans.
3
534 MERCURE DE FRANCE ,
Låje règne : on m'y voit bien rangé par colonne .....
Mais c'est assez : voyons ce que mon nom vous donne.
Vingt mots , ni plus ni moins , dans mon sein rassemblés ,
Vont vous rendre bientôt tous mes traits dévoilés.
D'abord , voici le nom de ce bon patriarche
Qui replanta la vigne au sortir de son arche;
Puis ce qu'aux champs , l'eté , cherche le promeneur;
Un arbre; une rivière ; un métal séducteur ;
Ceque dès en naiss nt nos pères nous transmettent ;
Et ce qu'à leurs desirs les sages toujours mettent.
Les sages ! c'est bien dit : en est- il ici-bas ?
Cette affaire , au surplus , ne nous regarde pas .
Poursuivez, je vous offre un lieu dans l'Helvétie ;
De la gamme une note ; et ce qu'en temps de pluie
Les dames , avec grace , ont soin de relever.
Plus, une particule; un titre à mériter,
Quoiqu'en ce siècle, hélas ! il ait peu nos hommages ;
Le théâtre effrayant des vents et des naufrages ;
Deux pronoms; certain mot dont au jeu l'on se sert;
Unmont, chez les Hébreux , au mili u d'un désert ;
L'aspect qu'imprime au front le crime ou l'infortune.
Si ce trop long détail , lecteur , vous importune ,
Terminons en deux mots : dites le nom latin
Du plus affreux tyran de l'Empire Romain ;
Et joignez-y la ville , en héros și féconde ,
Qui fut ( et même encor ) la première du monde.
Parun Abonné.
CHARADE.
CHAQUE matin, lecteur, tu cherches mon premier;
Aton baudet , par fois , tu donnes mon dernier ;
Souventdans un concert l'on entend monentier.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier N°. est Silence.
Celui du Logogriphe est Noise , où l'on trouve Oise.
Celui de la Charade est Mou-lin.
SEPTEMBRE 1806 . 535
OEuvres de Louis XIV, avec son portrait , et vingt - deux
copies , figurées au burin , de l'écriture des principaux
personnages qui ont paru sous son régne. Considérations
sur ce monarque , par M. Grouvelle , éditeur ; et Précis
historique , par M. le général de Grimoard. Six vol . in-8°.
Prix : 36 fr. , et 45 fr. par la poste. A Paris , chez Treutell
et Wurtz , libraires , rue de Lille; et chez le Normant,
imprimeur-libraire , rue des Prêtres S. Germain-l'Auxerrois ,
n°. 17.
La guerre des philosophes contre les rois continue toujours;
mais la manière dont ils la font a changé comme les
temps et les circonstances. Quand la foiblesse des princes permet
tous les attentats , les philosophes les insultent en face;
mais quand leur fermeté enchaîne la malveillance , ils usent
d'adresse , et ils se contentent de flétrir la mémoire des rois
qui ne sont plus. Ils choisissent pour sujet de leur satire ceux
qui ont le plus illustré les nations , afin qu'on en conclue que
les princes qui vivent de leur temps , quelqu'éloge qu'ils
reçoivent de leurs contemporains , ne valent pas mieux
que ceux dont on avoit raconté tant de merveilles. Ilfaut
toujours, dit Voltaire , dans le Siècle de Louis XIV, que ce
qui est grand soit attaqué par les petits esprits.
Nous avons vu paroître, il y a quelque temps , un volume
des Mémoires de Louis XIV, écrits par lui-méme, et mis
en ordre par M. de Gain - Montagnac. Il en a été rendu
compte dans le Mercure , par M. de Châteaubriand ( 1) ; et
nous ne pouvons que renvoyer nos lecteurs à son intéressant
article , pour juger le mérite des écrits du monarque , et dans
quel esprit son éditeur a présenté ce précieux recueil au
public.
(1) Dans le N°. CCLII , du 8 mars dernier.
4
A
NIS
536
VI
MERCURE DE FRANCE ;
M. le général Grimoard , à qui Louis XVI avoit confié
beaucoup de papiers de Louis XIV, s'est mis en société avec
M. Grouvelle pour nous donner la nouvelle édition qui vient
de paroître des OEuvres de Louis XIV, en six volumes in-8° .
Ces nouveaux éditeurs , ou leurs libraires , ont pris la peine
de faire imprimer un long avis , pour observer que leurs six
volumes renferment plus d'objets que celui de M. de Gain-
Montagnac , ce qui n'est pas plus contestable que la supériorité
du prix de leur édition sur celui de la sienne. On sent
bienque ce n'est pas l'épaisseur ni la cherté d'un recueil qui
en fait le mérite. M. de Gain-Montagnac a choisi tout ce
qu'il a jugé digne d'intérêt , et les nouveaux éditeurs ont
imprimé , sans exception, tout ce qu'ils ont pu découvrir de
Louis XIV, sur lui , pour lui , et sur-tout contre lui. Toutes
les omissions de M. de Gain-Montagnac sont donc volontaires
, puisqu'il a fait un choix; et la préférence qu'il a donnée
à une version plutôt qu'à une autre, dans les variantes
des écrits autographes , a été le fruit de ce même choix. Il seroit
moins raisonnable de la lui reprocher, que d'accuser les nouveaux
éditeurs d'avoir confondu dans leur recueil tout ce qui
pouvoit plaire au public avec tout ce qui ne peut que servir
de matériaux à l'historien. En suivant le plan qu'ils s'étoient
tracé, ils auroient pu faire imprimer toutes les pièces diplomatiques
, et toutes les correspondances du temps , sans que
leur compilation eût connu d'autres bornes que la lassitude.
Ces volumineuses collections , quand elles sont faites dans un
bon esprit , ne peuvent nuire qu'à la bourse des éditeurs ; et
pous nous abstiendrons de rien dire qui puisse décourager
ceux qui seroient tențés d'en hasarder de semblables.
Il ne manque rien à celle-ci de tout ce qui peut en faire
un objet de curiosité , et même de luxe. Toute la partie mécanique
a été parfaitement soignée par les éditeurs ; et nous
n'aurions eu que des voeux à former pour leur succès , si l'on
ne découvroit pas , au milieu de leur travail, la détestable
SEPTEMBRE 1806. 537
pensée , chose inconcevable , d'abaisser le caractère du héros
dont on publie les OOEuvres , quoique ses écrits portent à
chaque ligne la marque d'un esprit judicieux et d'une ame
élevée. Mais il faut nous håter de distinguer le travail de
M. de Grimoard et celui de M. Grouvelle , afin qu'on ne
croie pas que nous les comprenons dans une seule et même
condamnation.
Tout le recueil est divisé en cinq parties :
Les Mémoires Politiques ;
Les Mémoires Militaires ;
Les Lettres;
La Traduction des Commentaires de César;
Et les Pièces diverses.
Le tout est précédé d'un Avertissement et de Considérations
sur Louis XIV, par M. Grouvelle , qui s'est en outre
chargé de répandre des Notes dans tout l'ouvrage. Ces Considérations
et ces Notes formeront l'objet particulier de notre
examen.
M. de Grimoard , militaire de profession , a rempli les
lacunes qui se rencontrent dans les Mémoires Militaires par
des Précis historiques; et pour éclaircir le sujet , il a souvent
ajouté aux Mémoires mêmes quelques explications. On
trouve en outre, en tête de son travail , une Lettre de lui à
M. Grouvelle , pour tenir lieu d'Avertissement. La Lettre,
quoiqu'assez sèche , les Précis historiques et les Explications
qui décèlent plus de science théorique que de connoissance
pratique dans l'art de la guerre , sont d'un esprit droit et
réservé qui craint d'accorder à Louis XIV quelqu'admiration
qu'il ne mériteroit pas. Il nous apprend que Louis XVI
n'avoit pas une idée très-relevée du caractère de son illustre
prédécesseur; et M. de Grimoard , par respect sans doute
pour l'opinion de ce malheureux prince , aura cru devoir
adopter sa manière de voir et de penser.
Quant à M. Grouvelle , on ne sauroit dire que ce soit par
538 MERCURE DE FRANCE ,
aucun sentiment d'estime pour les opinions de Louis XVI ,
ou par un reste d'attachement pour sa personne , qu'il s'est
appliqué si fortement , dans son nouveau travail , à déprécier
Louis XIV; mais , quoiqu'il ne se soit pas trouvé en rapport
d'intimité avec Louis XVI , M. de Grimoard savoit ,
comme tout le monde, que personne n'étoit plus en état que
M. Grouvelle de juger un roi , quelque grand qu'il fût , et de
l'abaisser au dernier rang. C'est ce qu'il vient de faire dans
ses Considérations sur Louis XIV, et dans les Notes qu'il a
répandues au milieu de ses écrits. Il est curieux d'entendre
M. Grouvelle s'exprimer sur le compte de Louis-le-Grand ,
et d'opposer à ses assertions dépourvues de fondement ,
les écrits qu'il publie , et le témoignage même de son associé ,
M. de Grimoard. C'est un plaisir qu'il ne nous sera pas difficile
de nous procurer.
M. Grouvelle commence par protester, et il le répète je ne
sais combiende fois dans le cours de l'ouvrage , que son intention
n'est point de déprimer Louis XIV : précaution bien inutile,
s'il ne le déprimoit pas en effet; car il ne vient pas dans la
pensée d'un voyageur qui marche vers Bruxelles , de dire :
Je ne vais point à Rome.
Il demande dans un autre endroit, sur quel témoignage
on oseroit démentir celui du roi ? Ce sera apparemment sur le
témoignage de M. Grouvelle , puisqu'il n'y a que lui qui le
contredise à chaque mot, et que cette contradiction est poussée
si loin , que M. Grouvelle sait mieux que Louis XIV ce qu'il
faisoit ou ce qu'il ne faisoit pas , ce qu'il aimoit et ce qu'il
n'aimoit pas. Il soutient d'abord qu'il n'a jamais rien fait par
lui-même , quoique Louis dise formellement qu'il examinoit
toutes choses. Il appelle en témoignage M. de Grimoard; et
M. de Grimoard dit que Louis fut long-temps son propre
ministre de la guerre , et qu'il minutoit de sa main ou qu'il
dictoittoutes les lettres un peu importantes. Il n'y a qu'une
seule chose que M. Grouvelle avoue que Louis XIV ait faite,
SEPTEMBRE 1806. 539
cesont les écrits qu'il présente comme de lui; mais, lorsqu'à
la connoissance de M. Grouvelle , il y en a déjà suffisamment
pour remplir six gros volumes , comment peut-il avancer que
celui qui en est l'auteur n'a jamais rien fait par lui-même ;
que tout le biende son règne est dû à Colbert , et tout le mal
à Louvois? Dans une autre circonstance, il dit que le sanglant
abus que le roi fit des forces d'une grande nation , a été le
sujet d'invectives trop méritées , mais que son dessein n'est
pas de les répéter; et là-dessus il atteste les paroles de Louis
au lit de mort : J'ai trop aimé la guerre: regret magnanime
d'un prince qui sentoit profondément ce qu'il enavoit coûté
pour asseoir l'Empire Français sur des bases inébranlables !
Qui croiroit qu'après s'être appuyé de ce témoignage pour
donner quelque poids à son accusation , cet écrivain nie aussitôt
que Louis ait aimé la guerre ? « Ce n'étoit pas la guerre qu'ai-
> moit Louis , dit-il , mais bien plutôt l'appareil de la puis-
>> sance,l'éclat, et le bruit flatteur qui l'accompagnoit. » Ainsi,
selon lui , Louis aimoit la guerre lorsqu'il s'agit de prouver
qu'il a prodigué inutilement le sang des peuples; mais ensuite,
si l'onveut entendre que cet amour de la guerre décèle une
ame grande et forte, il se trouvera que Louis n'aimoit plus
la guerre : ce sera seulement l'appareil qui le suit; ce sera
uniquement pour s'entendre louer qu'il aura fait périr des
armées innombrables. Et M. Grouvelle nous assure qu'il respecte
le témoignage de Louis XIV, et qu'il ne cherche pas à
rabaisser son mérite ni à le déprimer !
Selon le même M. Grouvelle , Louis n'a jamais payé de sa
personnedans aucuneguerre. Mais M. Grouvelle ne se souvient
pas de ce que Louis XIV fit au siége de Lille ; il oubliequ'au
siége de Maestrick , les boulets des remparts venoient labourer
sonquartier; il le perd de vuedevant le château de
Namur , dont l'artillerie tuoit ses gens auprès de lui. Pour
que le reproche fût fondé , il faudroit qu'il se fût rencontré
quelque circonstance considérable où son bras eût été néces540
MERCURE DE FRANCE ,
saire au salut de l'armée , et qu'il eût refusé d'agir ; or , cette
circonstance ne s'est jamais trouvée. M. de Grimoard , qui
est encore sur cet article en opposition avec M. Grouvelle ,
et qui se connoît probablement mieux que lui en valeur ,
observe avec raison que le canon et la mousqueterie d'une
place tuent comme ceux d'une armée en bataille rangée; mais
il fait à Louis un reproche de n'avoir pas passé le Rhin à Elternberg
avec les premiers bataillons que le grand Condé commandoit.
M. de Grimoard auroit pu observer que la valeur
française avoit plutôt besoin d'être retenue qu'excitée dans ce
passage mémorable, et que quand le salut d'une nation dépend
de la conservation d'une seule tête , il ne fautpas l'exposer sans
nécessité. Le chef d'un empire ne doit pas être un fanfaron
de bravoure. Aussitôt que la foudre ennemie a pu le frapper, il
doit être réputé vaillant.
M. Grouvelle , qui ne sait rien de tout cela , qui perd la
mémoire , et qui déraisonne à la seule pensée d'un roi , n'accorde
pas à Louis XIV le mérite de s'être gouverné par luimême
; mais comme l'histoire ne dit pas par qui il s'est laissé
conduire, l'éditeura imaginé, comme les poètes, un personnage
fantastique, et il nous assure très- sérieusement que Louis a été
gouverné par la crainte de l'étre : ce qui revient à dire que
sa sottise étoit telle qu'il ne savoit pas même s'il faisoit ce qu'il
vouloit faire . Il me semble que M. Grouvelle ne sait plus luimême
ni ce qu'il dit ni ce qu'il fait , et qu'il laisse gouverner
son imagination par la crainte qu'il a de rencontrer enfin un
roi qui ait le sens commun.
Si l'on veut croire M. Grouvelle , Louis XIV n'avoit donc
pas même le sentiment de sa force , de sa puissance et de sa
liberté ; il recevoit les idées des autres , en pensant qu'elles
étoient les siennes , et il les suivoit en tremblant qu'elles ne
fussent celles des autres . A-t-on jamais rien imaginé de plus
ridicule ? Mais ce n'est pas pour le ravaler que M. Grouvelle
imagine toutes ces belles choses : on connoît assez la sévérité
SEPTEMBRE 1806. 541
des jugemens qu'il prononce , et celui-ci est si peu de conséquence
que Louis XIV s'estimeroit heureux de sortir des
mains de M. Grouvelle à si bon marché.
Il seroit trop fatigant de relever toutes les erreurs de cet
écrivain qui se trouve comme écrasé sous le poids des qualités
du monarque , il n'en reconnoît aucune , et quand la vérité
le force de faire une légère concession , il l'atténue bien vite
autant qu'il peut. Il avouera par exemple volontiers que Louis
entendoit assez bien la politique qui consiste à rompre les
traités , quand on a la force de dicter de nouvelles lois plus
avantageuses à ses intérêts , parce que cette violation détruit
toute idée de moralité dans son auteur ; mais ensuite comme
l'avantage qu'on en retire pourroit faire passer légèrement
par-dessus l'infraction , et la faire considérer même par
quelques-uns comme un trait d'habileté , il a soin d'avertir
que Louis ne faisoit que suivre machinalement la marche qui
lui avoit été tracée d'avance par le cardinal Mazarin : en sorte
qu'il lui dispute jusqu'au mérite odieux d'un crime politique.
Malheureusement cet éditeur mal-adroit ne peut rien citer à
l'appui de son allégation. Seulement il lui plaît, sur un fait
litigieux jugé par les lois et par les armes en faveur de la
France , de prononcer d'une manière opposée aux intérêts de
cette nation , pour se donner le plaisir d'injurier Louis XIV :
ce qui est un moyen certain et commode, non pas d'avoir
toujours raison , mais de se la donner.
Un seul trait fournira toute la mesure de l'imprudence de
cet écrivain passionné , ce sera le dernier que nous citerons. Il
accorde à Louis l'art de représenter et de tenir une cour.
<< Mais il se peut , dit-il , comme la philosophie le prétend ,
>> qu'un tel art, fondé sur la bassesse de coeur et la pauvreté
>> d'esprit du peuple des cours , tende à l'augmenter sans
>> cesse , et par là devienne de plus en plus facile et mépri-
>>> sable. Il se peut encore qu'il ait le double inconvénient de
>> rabaisser le prince qui aura peude mérite à maîtriser des
!
542 MERCURE DE FRANCE ;
>> ames volontairement serviles , etde le tromper dangereuse-
>> ment , en le portant à juger de sa nation par ses serviteurs ,
>> et de l'humanité par ce que l'homme a de plus dégénéré. »
Maintenant , je le demande à M. Grouvelle lui-même , que
reste-t-il à Louis XIV de son art de tenir une cour ? Et ne
semble-t-il pas que le prince ne soit plus qu'un gardien de
bêtes de somme, et que sa cour ne soit nécessairement peuplée
que d'êtres abrutis ? N'est-ce pas là exactement où la
philosophie de M. Grouvelle veut en venir ? Mais examinons
un peu l'extravagance de cette philosophie , et comme elle
choisit mal ses exemples , ou comme elle fait gauchement ses
applications. Préférera-t-on son témoignage à celui de l'histoire
? Et lorsque celle-ci représente la cour de Louis XIV ,
comme la réunion la plus brillante et la plus polie qui ait
jamais existé , d'hommes et de femmes illustres , de guerriers
intrépides , de magistrats intègres , de savans distingués , faudra-
t-il croire , uniquement parce que la philosophie de
M. Grouvelle le dit , qu'il n'y avoit dans cette cour que de la
bassesse de coeur et de la pauvreté d'esprit ? Regarderonsnous
les Maintenon, les Motteville,les la Fayette et les Sévigné
comme de viles chambrières ? Les Vauban , les Racine , les
Boileau et les Bossuet comme des pauvres d'esprit ? Les
le Tellier , les d'Aguesseau , les Séguier et les Colbert comme
des modèles de bassesse ? Les Catinat , les Fabert , les Créqui,
les Bouflers , les Villars , les Montmorency, les Turenne et les
Condé comme ladégénération de l'espèce humaine ? Mais admettons
que M. Grouvelle n'ait pas pris la cour de Louis XIV
pour modèle du tableau qu'il nous présente, et qu'il n'ait eu
que l'intention de peindre en général l'esprit des cours corrompues;
on lui demandera toujours quel rapport il prétend
trouver entre ces cours , qu'il n'agarde de nommer , et celle
de Louis XIV ; comment la corruption de l'une prouve la
dégradation de l'autre ; et ce que , par exemple, on peut cone
clure contre Louis de la cruauté de la cour de Néron , ou de
l'avilissement de celle d'Héliogabale ?
SEPTEMBRE 1806. 543
Pour terminer ce tableau , réunissons les traits lancés contre
Louis par la philosophie de M. Grouvelle. Il n'avoit ni bon
sens ni justice , il étoit orgueilleux , méchant , cruel même ,
ignorant dans toutes les sciences ; son extérieur paroissoit seulement
noble et imposant , mais il n'auroit point imposé à
M. Grouvelle ; il ne faisoit rien par lui-même , il n'a rien
imaginé , rien inventé , rien perfectionné ; l'art de la guerre
ne s'est point avancé. Sous son règne , la législation n'a rien
acquis , la ressource des finances ne s'est pas accrue, l'agriculture
et le commerce n'ont point fleuri , la navigation ne
s'est pas étendue ; il ignoroit l'art de diriger ses généraux , il
n'avoit nulle expérience ; s'il avoit la science des négociations ,
il manquoit de l'habileté nécessaire pour en tirer parti ; il
n'avoit pas les qualités d'un capitaine ; si sa volonté étoit ferme,
ce n'étoit en lui qu'un entêtement funeste ; s'il a écrit des
Mémoires , ils lui ont été dictés; s'ils sont remplis de vues
perçantes et d'idées généreuses , elles ne viennent pas de son
propre fonds ; s'il y a dans ses lettres quelques traits de prudence
, ils lui ont été inspirés. Partout ailleurs ce n'est qu'un
sot; et dans toute sa conduite, c'est un vrai marquis deMascarille.
Tel est Louis XIV, au jugement de M. Grouvelle ;
et ondevine bien qu'il lui retire le titre de grand homme que
la postérité lui avoit donné. Il ne veut pas non plus qu'on
l'appelleun héros ; « mais , dit-il , sans être ni l'un ni l'autre ,
>> si l'onpeut encore être ungrand roi , LouisXIV le fut. » J'aimerois
autant dire d'un homme dont le jugement auroit été
renversé par quelqu'aventure notable : « Il est fou ; mais sans
>> donner aucun signe de raison ni d'intelligence , si l'on peut
>>encore avoir du sens etde la solidité d'esprit , cet homme
en a. »
Maintenant écoutons un moment Louis XIV , et voyons
quelle idée de la nation le peuplede sa cour lui faisoit concevoir:
3
<<D<ans le cours dela guerrede 1672, dit-il , je peux me
544 MERCURE DE FRANCE ;
>> vanter d'avoir fait voir ce que la France peut faire seule.
>> Il en est sorti des millions pour mes alliés , j'ai répandu des
>> trésors , et je me trouve en état de faire craindre mes enne-
>> mis, de donner de l'étonnement à mesvoisins, etdu désespoir
>> àmes envieux. Tous mes sujets ont secondé mes intentions
>> de tout leur pouvoir : dans les armées par leur valeur , dans
>> mon royaume par leur zèle, dans les pays étrangers par
>> leur industrie et leur capacité. Pour tout dire , la France a
» fait voir la différence qu'ily a des autres nations à celle
» qu'elle produit. >>>
Et ailleurs il fait ces réflexions tellement applicables au
temps présent qu'il semble qu'elles aient été faites hier :
<< Tout le monde voyoit avec étonnement qu'une nation
>> attaquée par tant de peuples conjurés contre elle , et dont
>> ils avoient par avance partagé la dépouille , ait si heureu-
>> sement fait retomber sur eux les malheurs qu'ils lui prépa-
>> roient ; qu'elle eût vaincu dans tous les lieux où ils l'avoient
>> obligée de porter ses armes ; et qu'enfin tant de puissances
>> réunies pour l'accabler , n'eussent fait que fournir partout
>> de la matière à ses conquêtes et à ses triomphes.
>> Mais malgré les avantages continuels que le roi remportoit
» sur eux, ils se flattoient tous les jours de quelque révolu-
» tion en leur faveur. Ils croyoient que la fortune se lasseroit
>> de suivre toujours le même parti; et qu'enfin la France
>> seroit contrainte de succomber , et à la force ouverte qu'ils
>> lui opposoient au dehors , et aux atteintes secrètes qu'ils
>> tâchoient de lui porter au dedans. >>>
On ne voit pas trop que Louis eût une opinion aussi défavorable
des Français que M. Grouvelle voudroit bien nous le
persuader; et pour le coup il conviendra lui-même que si
l'idée qu'il en avoit , fait connoître les personnages de la cour,
il faut croire qu'ils étoient tels que l'histoire nous les représente
: d'où nous conclurons ensuite que celui qui se trouvoit
àla tête d'une nation si vaillante , et qui la jugeoit avec tant
de
SEPTEMBRE 1806. 545
de sagacité , n'étoit ni unsot, ni unnain , ni un Mascarille.
Il seroit vraiment déplorable que la mémoire d'un roi qui
amérité de donner son nom à son siècle , se trouvat maintenant
en butte à la satire d'un publiciste déjà connu , si cet
écrivain jouissoit chez les politiques et auprès des gens de
lettres d'une réputation de prévoyance éprouvée et de talens
distingués : heureusement l'auteur ne laisse rien à craindre
sous ce double rapport.
Nous conviendrons cependant qu'il est toujours péniblë dë
voir les écrits d'un roi tel que Louis XIV , mêlées avec les
observations et les notes d'un esprit qui s'applique avec la plus
minutieuse ignorance à relever les tournures de phrases et
jusqu'aux mots consacrés par l'usage, ou qui feint d'ignorer
les convenances pour ne pas perdre une occasion de lancer un
nouveau trait contre l'écrivain. S'il est vrai, comme l'assure
M. Grouvelle , que les grands hommes soient si rares , et qu'il
yaitcomme impossibilité que les rois le deviennentjamais, d'ou
vientdonc qu'il s'attache avec tant de persévérance à dégrader
l'un de nos rois qui mérite le plus l'admiration des hommes ?
Comment ne lui vient-il pas dans la pensée que cet acharnement
à trouver mauvais ce que les autres trouvent respectable
, et à blâmer même les qualités qu'il est forcé d'avouer ,
pourroit quelque jour décourager celui qui seroit tenté de
suivre ses traces? Ignore-t-il donc le pouvoir d'une louange
délicate sur le coeur de l'homme; a-t-il oublié qu'Alexandre
est allé mourir au fond de l'Asie pour obtenir un éloge des
Athéniens; ignore-t-il combien l'ingratitude peut troubler
un coeur généreux; faut-il lui dire que les méchans ont fait
plusde tirans que les flatteurs , et que Brutus en poignardant
César a tué plus d'un bon roi ? Mais non , M. Grouvelle ne
veut rien savoir de tout ce qui peut exciter unprince à persister
dans la vertu ; sa philosophie ne connoît pas les détours
du coeur humain , et jamais elle ne transigera avec les rois.
Mm
T
546 MERCURE DE FRANCE ,
Mais enfin , demandera-t-on peut-être, quelle est donc la
cause d'une haine si mal dissimulée, et qui peut porter un
éditeur à dénigrer le personnage dont il publie les écrits ?
Un mot de M. Grouvelle répond à cette question, et ce seul
mot explique tout : Louis XIVn'étoit pas philosophe!
G.
OEuvres choisies et posthumes de M. de LaHarpe, de l'Académie
Française, avec le portrait de l'auteur. Quatre vol.
in-8° Prix : 20 tr. , et 26 fr. par la poste. A Paris , chez
Migneret, imprimeur, rue du Sépulcre, nº. 16; et chez
le Normant , imprimeur-libraire , rue des Prêtres Saint-
Germain-l'Auxerrois , n° . 17 .
( Hs. Extrait. Voyez le Nº. du 2 Août. )
Nous avons cherché à apprécier les ouvrages dramatiques
de M. de La Harpe. Les succès brillans du théâtre furent longtemps
le principal objet de son ambition; et les écueils qu'il
rencontra dans cette carrière difficile l'attristèrent plus d'une
fois , mais ne le découragérent jamais. Cependant des travaux
si opiniâtres , qui auroient sufli pour occuper la vie entière
d'un écrivain moins laborieux , ne purent absorber tellement
ses méditations , qu'il ne s'exerçât souvent dans d'autres genres
dę poésie. Ramené sans cesse à l'étude des chefs -d'oeuvre dans
tous les genres , par ce goût sûr et prompt qui lui en faisoit
sentir avec transport toutes les beautés, il étoit difficile qu'il
ne cédât pas au desir de les imiter. Ses nombreux essais ne
lui réussirent pas toujours; mais du moins ses efforts les plus
infructueux ne furent pas tout-à-fait perdus pour les lettres,
ni même pour la gloire de l'auteur. Ils servirent à lui faire
mieux apprécier ces génies sublimes , dont il ne pouvoit atteindre
la désespérante perfection; et les revers du poète ne
furent pas inutiles à l'instruction du critique.
Telle étoit d'ailleurs l'extrême facilité qu'il avoit reçue de
la nature , et son ardeur infatigable pour le travail, qualité
précieuse qui n'étoit peut-être que la conséquencede lapremière,
qu'on le vit entreprendre des ouvrages considérables ,
moins pour les donner au public , que comme un exercice
propre à perfectionner son style. Rien de plus frappant dans
SEPTEMBRE 1806, 547
ee genre que le dessein qu'il conçut , dans les dernières années
de sa vie , de traduire le Tasse , dans l'intention de se former
au style de l'épopée , et d'élever son talent à la hauteur du
sujet qu'il vouloit traiter. Ainsi , une entreprise effrayante et
par sa difficulté, et par le temps qu'elle exigeoit, n'étoit pour
lui qu'une étude utile à un autre ouvrage , et il faisoit cette
étude à 60 ans.
S'il est un genre d'écrire où le talent le plus heureux et le
plus fécond ne puisse suppléer ni au temps ni à la patience ,
c'est la traduction en vers. Le génie de l'écrivain, retenu dans
les doubles entraves de la versification et de l'exactitude , est
réduit à se traîner sur les traces de son modèle. Il ne lui
suffit pas de bien penser et de bien s'exprimer , il faut qu'il
pense et qu'il s'exprime comme lui. Arrêté à chaque pas dans
une lutte sans cesse renaissante , il ne peut se livrer à cette chaleur
de composition qui, dans un ouvrage original , peut
faire pardonner les négligences par le feu et l'énergie de l'expression.
Il ne faut donc pas s'étonner si M. de La Harpe ,
quelle que fût la facilité dont il étoit doué, est resté , dans
cette traduction, non-seulement au-dessous du Tasse , mais
aussi fort au-dessous de lui-même. Elle offre , en effet, tous
les défauts qu'entraîneavec elle une trop grande précipitation :
termes impropres , versification lâche et traînante, épithètes
oiseuses; sur-tout ce vague d'expressions, qui est la plus
grande infidélité qu'on puisse reprocher à un traducteur ,
parce que , sans présenter de fautes grossières , il affoiblit toutes
les beautés, et fait perdre au modèle tout son caractère.
On y trouve , sans doute , plusieurs morceaux où l'on reconnoîtune
plume exercée dans l'art des vers; mais on regrette
peu que l'auteur se soit arrêté au huitième chant. Cetouvrage,
-à en juger par ce que nous en avons , auroit pu être très-
-supérieur à toutes les imitations en vers du poète italien , sans
mériter d'échapper à l'oubli où elles sont toutes si profondément
plongées .
Il faut porter un jugement tout contraire de la traduction
libre et abrégée de quatre chants de la Pharsale : il n'y a pas
d'ouvrage où M. de La Harpe ait plus mis de ce feu poétique
dont ses ennemis s'obstinoient à lui refuser la plus légère étincelle.
On retrouve dans ses vers ces pensées fortes , ces images
nobles et élevées, cette pompe et cette harmonie qui ont
fait vivre le poëme latin, dégagées de l'enflure et de l'exagération
qui le déparent, et on ne peut s'empêcher de regretter
que l'auteur n'ait pas consacré à Lucain les momens précieux
qu'il a perdus avec le Tasse. Une traduction si heureusement
commencée, auroit pu devenir un de ses plus beaux titres de
Mm2
548 MERCURE DE FRANCE ,
gloire; et pour la poésie française, une richesse de plus dans
ungenre où il lui reste encore beaucoup à acquérir.
A l'époque où M. de La Harpe entra dans la carrière littéfaire
, les discours en vers sur quelque point de philosophie
ou de morale, étoient fort en vogue; et c'étoit ordinairement
àun ouvrage de cette nature que l'Académie Française décernoit
le prix de poésie. Notre auteur obtint dans ce genre
de nombreux succès ; et l'on se rappelle encore qu'ayant envoyé
une fois au concours deux pièces différentes , l'une remporta
le prix , et l'autre l'accessit : en sorte qu'il ne futvaincu
quepar lui-même. Ce genre de poésie paroît être tombé dans
quelque discrédit, parce que la médiocrité s'en est emparée
trop souvent , et sur-tout parce que , depuis long-temps , on
l'a vu presque toujours consacréaux déclamations d'une fausse
philosophie. On ne fera point ce reproche aux discours en
vers , que l'éditeur éclairé de M. de La Harpe a jugés dignes
d'être remis sous les yeux du public. Al'exemple d'Horace et
de Boileau , l'auteur n'embellit des couleurs et de l'harmonie
poétiques que des pensées justes et solides ; et ses vers ne se
recommandent pas moins par la justesse des vues morales et
littéraires qui ysont développées , que par l'élégance, la force
et la précision qu'on y trouve souvent réunies ensemble.
Plusieurs traits mordans répandus dans ces discours décèlent
un vrai talent pour la satire; et ce sel épigrammatique se
retrouve encore dans une petite comédie que les Comédiens
Français représentèrent à l'ouverture de leur nouvelle salle.
Mais c'est sur-tout dans la pièce intitulée l'Ombre de Duclos ,
que l'auteur se livre à sa verve satirique , provoquée par les
hérésies littéraires que chaque jour voyoit éclore, et par les
critiques souvent fort injustes dont il étoit l'objet. Le cadre
de cette satire est aussi heureux que les détails en sont piquans.
Le poète y a saisi avec beaucoup de bonheur lamanière
de Voltaire , son heureuse facilité , ces rapprochemens
inattendus qui sont l'un des secrets de son style; et ce
ne seroit peut-être pas en faire un éloge exagéré , que de la
comparer aux satires les plus piquantes de ce grand poète ,
quand il n'y passe pas les bornes de la décence et de labonne
plaisanterie.
Par une variété de talens bien rare , M. de La Harpe ne
réussit pas moins dans la poésie légère et gracieuse que dans
la satire. On distingue particulièrement dans ce genre le
poëme sur les talens des Femmes , et sur-tout celui de Tangu
et Félime, dont les plaisanteries vives et ingénieuses sont toujours
exemptes de ce cynisme que trop de poètes ont pris
pour de la gaieté, et que le goût ne réprouve pas moins que
SEPTEMBRE 1806. 549
la morale. Il faut citer avec les mêmes éloges la Réponse
d'Horace à Voltaire : elle est vraiment digne du poète par
qui elle est supposée écrite , et de celui à qui elle est adressée.
Jamais Horace ne fut mieux peint que dans les vers suivans ,
qu'il n'auroit sûrement pas désavoués :
J'aimai la volupté , les jeux et le loisir :
۱
J'eus des mom ns d'étude et des jours de plaisir.
Né sous un ciel beureux j'en sentis l'influence :
J'abandonnai ma vie à la molle indolence;
Et mon goût pour les arts, mes faciles talens
Varioient monbonheur et servoient mes penchans.
Je reçus Apollon , comme on reçoit à table
Un ami qui nous plaît , un convive agréable ,
Noncomme unmaîtredur qui se fait obéir;
Il vint charmer ma vie, etnon pas l'asservir.
Souvent àTivoli , dans monchampêtre asile,
Ou sous le frais abri des bois deLucrétile,
Quand j'attendois Glycère au déclin d'un beau jour,
Couché sur des carreaux disposés pour l'amour,
Tandisque la vapeur des parfums d'Arabie
Pénétroit et mes sens et mon ame amollie ,
Qu'au loin des instrumens l'accord mélodieux
Portoit à mon oreille un bruit voluptueux;
Alors,dans les transports d'un aimable délire ,
Inspirétout-à-coup,je demandois ma lyre :
Je chantois l'espérance et les doux souvenirs ,
Ledoux refus qui trompe et nourrit les desirs ,
Lapiquante gaieté ,la naïve tendresse.
Je vis dans l'art des vers que nous apprit la Grèce ,
Un langage enchanteur dans l'Olympe inventé ,
Fait pour parler aux Dieux ou bien à la beauté.
Quelquefois élevant ma voix et ma pensée ,
Emule audacieux de Pindare et d'Alcée ,
Je montai dans l'Olympe ouvert à mes accens ,
Où , choqué des travers et des vices du temps ,
J'exerçai sur les sots ma gaieté satirique ;
J'esquissaimême unjourun code poétique.
Mais la gloire et les arts ne bo noient point mes voeux;
Le plaisir fut toujours le premier de mes Dieux.
Octave, qui goûta mon heureux caractère,
M'offrit auprès de lui le rang de secrétaire.
Je refusai sonoffre; il n'en fut point blessé.
Accueillidans sa cour , à sa table placé ,
Je ne lui voulus point assujettir ma vie :
Il auroit dérobé nes momens à Lydie ,
APhilis, à Cloé, qui valoient mieux que lui,
L'esclavage bientôt eût amené l'ennui.
J'aimois beaucoup Octave , et plus l'indépendance,
:
Quand on fait d'aussi bons vers , on a bien le droit de
parler au nom d'Horace. Cependant le poète craignoit sans
doute d'être accusé de témérité , et il a prévenu ce reproche
de la manière la plus adroite. Voici comme il termine son
3
550 MERCURE DE FRANCE ,
épitre. Horace vient de vanter les conquêtes de lalangue française
:
Atant de gloire encor que peut- on ajouter ?
Qu'on la maintienne au moins en sachant t'imiter .
Qu'on se garde à jamais de bannir de la scène
Ce langage des Dieux qu'adopta Melpomène.
Pour la première fois je t'écris dans le tien;
Daigne d'un étrange excuser l'entretien;
Et si j'ai bégayé la langue de Voltaire ,
Je vais le lire encor pour apprendre à mieux faire.
Nous ne parlerons point des autres poésies de M. de La
Harpe , qui sont peu importantes , et parmi lesquelles il s'est
glissé plusieurs pièces assez foibles , comme cela arrive dans
tous les recueils. Il est temps de le suivre dans une autre carrière,
où il obtint encore de grands succès.
Quand M. de La Harpe eut appris , par trois disgraces
consécutives , à mieux connoître les difficultés de l'art dramatique,
il résolut , comme il le dit lui-même , d'apprendre
son métier avant de rien donner de nouveau au théâtre; et il
se tourna en même-temps vers des travaux moins difficiles.
L'éloquence académique lui ouvroit une lice moins dangereuse
et presqu'aussi brillante. Duclos avoit fait substituer aux
lieux communs de morale qui formoient le sujet des concours ,
l'éloge des grands hommes dont s'honore notre histoire ou
notre littérature. Les succès éclatans de Thomas avoient
donné beaucoup d'importance à ces sortes de discours ;et l'on
croyoit même pouvoir les opposer aux chefs-d'oeuvre des
grands orateurs du siècle de Louis XIV.
C'est sans doute une des plus nobles fonctions de l'éloquence
, que d'appeler auprès du grand homme expiré ceux
qu'il a servis par son génie ou par sa valeur, de présenter le
tableau de ses vertus à la reconnoissance des peuples , et
d'adoucir leurs regrets en proclamant la gloire qui l'attend
dans la postérité , et sur- tout les récompenses éternelles
que la religion lui garantit. Al'aspect des autels en deuil et
du voile funèbre qui couvre l'objet de la douleur publique ,
j'entre sans peine dans tous les sentimens dont l'orateur est
pénétré, et je mêle bientôt mes larmes aux siennes. Mais quel
est le but d'un panégyriste , qui dans un jour fixé, un an
d'avance, vient s'attendrir sur la perte d'un homme mort
depuis un siècle ! Pourquoi toutes ces précautions oratoires si
soigneusement concertées pour relever le mérite de celui
qu'il célèbre ? Quelle opinion injuste a - t- il à confondre ?
Quelle vertu ignorée a-t-il à révéler? Tout cet appareil de
l'art n'est propre qu'à avertir la défiance de ceux qui l'écoutent.
Depuis long-temps on ne conteste plus rienà sonhéros;
SEPTEMBRE 1806. 551
la postérité l'a mis à sa place ; son éloge est tout entier dans
sa vie , et il n'est plus permis de le louer qu'avec l'éloquence
de l'histoire, qui consiste à raconter avec noblesse et simplicité
les grandes actions.
Si ces réflexions sont justes , elles sont la condamnation de
l'éloge académique , du moins tel qu'on l'a presque toujours
écrit jusqu'aujourd'hui. En effet, les grands mouvemens de
l'éloquence doivent partir d'une ame émue , et non être le
résultat évident d'un calcul de l'esprit. Rien n'est donc plus
déplacé que les exclamations, les prosopopées, et tout ce
grand appareil oratoire que Thomas a si péniblement déployé.
Quand Tacite écrivoit l'éloge de son beau-père , il étoit sans
doute plus vivement touché que l'orateur français en composant
celui de Sully ou de d'Agnesseau, quelque sensibilité qu'on
veuille lui supposer. Cependant il se garde bien d'interrompre
son récit par des apostrophes et des exclamations hors de
propos, et de quitter , en un mot, le ton de l'historien
pour prendre celui du rhéteur. C'étoit là le modèle qu'il
falloit suivre , et l'éloge académique ne devoit que , bien rarement
, s'élever au-dessus du genre tempéré.
Des réflexions si simples n'échappèrent pas sans doute à
l'excellent esprit de M. de La Harpe; mais il étoit difficile
qu'il ne fût pas séduit par la renommée qu'avoit acquise son
prédécesseur. Il lui importoit sur-tout de réussir ; et pour
cela il falloit du moins composer avec le mauvais goût qu'il
avoit introduit. Il écrivit donc trop souvent dans le même
style , quoiqu'il évitât ses défauts les plus choquans : comme
lui, il interpelle les rois, les peuples , le genre humain, le génie,
lavertu, etc.; comme lui , il se travaille à relever l'importance
des concours académiques. L'honneur d'être loué à l'académie,
plusieurs siècles après sa mort , lui paroît la digne récompense
des vertus et de la sagesse d'un grand roi. Les académiciens
ont à leur disposition les fastes de la renommée. Ils sont les
interprètes de la nation , et les concurrens sont ses orateurs.
Ce style et ces exagérations peuventparoître aujourd'hui fort
ridicules : c'étoit alors un travers général ; et il étoit presqu'impossible
que M. de La Harpe sût s'en préserver tout-àfait.
Du moins , ces défauts sont beaucoup plus rares chez lui
que dans tous les ouvrages couronnés à la même époque ; et
partout où ses discours en sont exempts , ils peuvent être cités
comme des modèles. Les deux meilleurs qu'il ait faits sont sans
contredit les éloges de Fénélon et de Catinat. Frappé de la
beauté de ces deux caractères , l'orateur sentit que pour intéresser
il suffisoit de les bien peindre. Ainsi, à quelques exceptions
près , il ne sort pasdu tonnoble et simple de l'histoire;
4
552 MERCURE DE FRANCE ,
et ce qui prouve qu'il n'auroit dû jamais en sortir, c'est que
ses pages les plus touchantes ne sont pas celles où il se livre
à des mouvemens oratoires , et que pour faire deux chefsd'oeuvre
de ces discours il ne faudroit peut-être que retran
cher quelques tirades ambitieuses , trop évidemment déplacées
dans l'éloge des vertus simples et touchantes de Fénélon , et
de la grandeur modeste du héros de Stafarde et de la Marsaille.
Il nous reste à parler de l'Apologie de la Religion Chrétienne
, l'ouvrage dont la main mourante de l'auteur eut le
plus de peine à se détacher, et le dernier monument de son
zèle pour cette religion consolatrice à laquelle l'avoit rappelé
le malheur , et qui adoucit l'amertume de ses derniers momens.
Nous n'avons que des fragmens de cet ouvrage : ce sont
des dissertations peu susceptiblesd'être analysées, et qui par leur
objet sont hors de la compétence d'un journal littéraire,
C'est pourquoi nous nous arrêterions ici , si M. de La Harpe
se fût borné ày présenter une suite de raisonnemens abstraits;
mais après avoir cherché à convaincre la raison, il s'adresse
aussi au coeur, et il s'efforce de s'en rendre maître en le touchant
, ou en lui inspirant une terreur salutaire. C'est sur-tout
quand pour confondre l'irréligion et l'impiété , il rappelle
les crimes de la révolution , que son éloquence devient terras
sante. Cicéron ne tonna pas avec plus de force contre Catilina
et contre Verres. En voici un exemple qui fera voir dans le
talent de M. de La Harpe une énergie que nous n'avions pas
encore eu l'occasion de faire connoître. Il a représenté les
martyrs se livrant à tous les tourmens et à la mort plutôt que
de trahir leur conscience. Il leur compare les philosophes démentant
lachement leurs opinions ,, et se soumettantàl'épreuve
la plus flétrissante pour échapper à la mort : « Qu'est-ce que
>> le monde a produit de plus vil que Marat ? Rien. Et nos
>> dominateurs philosophes , le directoire et les conseils ne
>> prononcent sonnom qu'avec dédain , depuis que l'opinion ,
>>qui fut libre un moment, a jeté dans les égoûts son cadavre
>> et sa mémoire. Mais quels ont été les panégyristes , non pas
>> seulement de Marat , mais de son ombre , quand son ombre
>> régnoit encore ? Qui proclama pour lui ce qu'on appelle
>> unc apothéose ? Des philosophes qui le détestoient, et qui
>> ont manifesté cette haine des qu'ils l'ont pu sans danger.
>> Qui se chargea d'un rapport emphatique pour exhumer les
>> cendres de Mirabeau et consacrer celles de Marat ? Ah ,
>> c'est bien un philosophe, très- jaloux et très - digne de ce
>> titre , qui ne fait pas une phrase contre la raison sans attester
>> la philosophie; qui ne propose des décrets de proscription
>> qu'en invoquant l'humanité , des actes de tyrannie qu'en
SEPTEMBRE 1806. 553
>> célébrant la liberté; en un mot , un des coryphées de la
>> secte révolutionnaire ! Et que disoit-il pour rayer Mirabeau
>>de la liste des Dieux de la révolution, et lui substituer
» Marat ? Que les talens ne suffisoient pas , et qu'il n'y avoit
>> point de patriotisme sans vertu et sans moralité. Et tous
>>les philosophes de la Convention , dignement entourés
>> d'une chaîne de rubans tricolores , ont escorté jusqu'à leur
>>Panthéon le cadavre impur du plus impur des mortels ,
>> porté, comme Voltaire ( 6 Providence ! ) , sur un char
>> triomphal , attelé de douze chevaux blancs , au milieu des
>> chansons religieusement civiques , qui racontoient la vertu
>> et la moralité de Marat ! Et maintenant à ce concert de
>> louanges, opposez le concert de malédictions qu'ils ont
>> bientôt après yomies contre leur dieu et leur complice ; et
>> dites avec le monde entier : Voilà donc la vertu et la mo-
>> ralité des philosophes ! Voilà la vérité , dont ils sont , nous
>> disent-ils , les apôtres et les martyrs ! >>>
Quelle énergie dans cette terrible philippique ! Quel effet
sublime dans cette exclamation , ó Providence ! et dans un
seul mot, que de sujets de méditation ! C'est là une de ces
beautés que M. de La Harpe ne trouvoit pas avant qu'il fût
religieux , et qui ont fait dire que son talent ne s'étoit jamais
élevé si haut que dans ses derniers ouvrages.
M. de La Harpe porta trop souvent dans la discussion un
ton dur et tranchant , dont on peut sans injustice trouver la
source dans un excès de confiance en ses propres lumières.
C'est avec peine qu'on retrouve ce défaut dans l'Apologie de
la ReligionChrétienne. Il prodigue le mépris à ses adversaires :
il les accuse sans cesse d'ignorance et de perversité. Cependant
ce ne sont point les injures qui font naître la persuasion , et
il eût été plus conforme à l'esprit d'une religion pleine de
charité, de ne voir jamais de la mauvaise foi tant qu'on
peut supposer une erreur involontaire , et d'exprimer plutôt
la compassion que la haine. Toutefois, en désirant que M. de
La Harpe eût refuté avec plus de douceur les opinions opposées
à la sienne, nous sommes loin de dire qu'il ait eu tort
d'avoir si souvent retracé des crimes dont les tableaux sont
terribles , mais salutaires. Que ceux qui le blâmeroient se rappellent
qu'à l'époque où il écrivoit, la tyrannie du Directoire
pesoit sur la France entière ; qu'ils songent qu'ily a des leçons
àtirer d'une expérience si effrayante; et qu'il estdes souvenirs
terribles qui doivent rester à jamais pour la punition des coupables
et pour l'exemple de la postérité.
Après avoir passé en revue les principaux ouvrages de
M. de La Harpe , sur lesquels nous n'avons hasardé aucune
554 MERCURE DE FRANCE,
critique sans chercher à la motiver , nous terminerons cet
article en réunissant les titres de cet écrivain célèbre au souvenir
de la postérité. Comme poète et comme orateur , il ne
sera point placé sans doute au premier rang. Cependant ses
ouvrages auroient joui d'une juste estime aux époques les plus
florissantes de la littérature , et ils lui conservoient encore de
l'éclat , dans l'état de décadence où elle est tombée. Comme
critique, il a encore mieux mérité d'elle. Placé à une époque
où tant d'écrivains jouirent d'une réputation usurpée , c'étoit
déjà beaucoup de se préserver soi-même de ce faux goût ef
de cet esprit d'innovation qui procuroient alors des succès si
faciles. M. de La Harpe fit plus : il combattit constamment
pour la saine littérature , en développa les vrais principes, et
leur rendit une autorité depuis long-temps méconnue. Ce
qui distingue sa critique , ce qui lui donne un si vif intérêt ,
c'est qu'elle lui est dictée par une admiration profondément
sentie pour les modèles; c'est qu'en développant leurs beautés,
on voit qu'il s'entretient de l'objet le plus cher de ses affections.
Le beau le frappe tellement, qu'il faut qu'il le fasse
valoir partout où il le trouve; dans les ouvrages où il s'offre
souvent à ses yeux , comme dans ceux où il est caché sous
une multitude de défauts. Chez lui l'intérêt de l'art est supérieur
à toutes les considérations particulières qui influent trop
souvent sur lesjugemensdes critiques, et ilsefait une sorte de
conscience de rendre justice au talent , lors même qu'il s'est
armé contre lui. Voilà pourquoi il a acquis dans la littératuré
une si grande autorité, que citer son témoignage c'est presque
apporter une raison convaincante : pareil à ces savans jurisconsultes
dont les décisions ont presque force de loi dans toutes
les discussions du barreau.
C.
Elogede Massillon, évêque de Clermont, l'un des quarante
de l'Académie Française; par Charles - Henri Belime.
Brochure in-8°. Prix : 1 fr. 20 c. , et 1 fr. 50 c. par la poste.
A Paris , chez Galland, libraire , rue Saint- Thomas du
Louvre; et chez le Normant, imprimeur-libraire.
« C'EST , dit M. Belime , c'est au moment que la religion
>> reparoît dans tout l'éclat de sa majesté, que la voix des
>> fidèles célèbre le retour de la tribu sainte; que les chaires
>> chrétiennes , long-temps muettes et abandonnées , reten
SEPTEMBRE 1806. 555
>> tissent des sublimes accens de la vérité évangélique , que
>> de pieux établissemens s'élèvent à la voix d'un prince pro-
>> tecteur de la foi de nos pères ; c'est dans ce moment qu'il
> convient de proposer aux jeunes orateurs l'éloge d'un prélat
>> dont l'Eglise, les lettres et l'humanité chériront à jamais
>> la mémoire. » Cette idée est juste. Il est certain que , dans
tous les temps , l'éloge de Massillon auroit paru l'un des
plus beaux sujets que jamais une académie ait pu indiquer
pour sujet de prix ; mais il acquiert , par les circonstances
où il estproposé , un nouveau degré d'intérêt. Honneur donc
aux académiciens de Draguignan , qui ont promis leur prix
au meilleur éloge de Massillon ! Je ne dirai pas que ce grand
orateur avoit des droits particuliers à leurs hommages ,
comme étant né dans leur département, car il n'en a pas
moins à ceux de toute la France , de toute l'Europe , de toute
I'Eglise ; mais je ne puis m'empêcher de faire , au sujet de
cet éloge, une observation. On revientde touscôtés à la religion
et aux bonnes études ; on s'agite , on fait effort pour se rattacher
entout genre auxvrais principes etaux bons modèles. Ilme semblequ'en
ce moment, il conviendroit à toutes les sociétés littéraires
de protester contre les erreurs qui ont dé honoré la fin du
dernier siècle , et de se prononcer hautement en faveur de
Bossuet , de Massillon , de Pascal , etc. j'ose même dire des
hommes tels que Rollin. Vingt ans plutôt, il étoit superflu
peut-être de faire l'éloge des grands hommes , car on auroit
pu dire, comme le dit en pareille occasion un auteur célèbre,
qui est-ce qui en dit du mal ? C'est maintenant qu'il paroîtroit
convenable de les louer; car c'est un fait , qu'à notre
grand regret nous ne pouvons effacer de nos annales , c'est un
fait constant qu'on en a dit du mal. Et cependant , c'est la
petite société littéraire d'une petite ville qui invite les jeunes
gens à faire l'éloge d'un homme vraiment grand ; et, dans le
même temps , une société plus connue, placée au milieu d'une
plus grande ville , n'imagine rien de mieux que de leur proposer
celui d'un poète philosophe dont les exemples et les
principes ne sont propres qu'à les égarer. Ce qu'il y a de plus
singulier, et assurément de fort peu adroit, c'est que la société
dont je parle accole dans son programme lege de
son poète à un autre discours , dont le sujet sera , si je ne
me trompe , la critique des critiques. Comme si elle avoit
voulu faire entendre au public que ce poète ou ce philosophe
n'aimoit pas les critiques , et qu'il avoit ses raisons
poMu.r cBeellai. me a, dit-il , connu trop tard ce sujet , pour se
mettre au nombre des concurrens, et il soumet son discours
556 MERCURE DE FRANCE ,
au public. Je réponds à M. Belime , qu'il s'est trop pressé
d'achever son ouvrage , et qu'il l'a fait avec beaucoup trop
de précipitation; car je n'oserois dire qu'avant de s'y mettre
il n'a pas assez consulté son esprit et ses forces. Il est certain
que ce discours annonce de l'esprit et du goût, et que c'est
pourtant un ouvrage assez médiocre.
Et, d'abord , la division en est très-banale ; mais elle se
présentoit si naturellement, qu'il étoit presqu'impossible à
unjeune homme de l'éviter, et je n'oserois ni louer, ni blàmer
M. Belime de l'avoir choisie. On ne peut lui nier que
Massillon n'ait été premièrement un grand orateur, et secondement
un très-bon évêque. Ce qu'on lui dira , c'est que,
jusque-là, le même éloge convient à Bossuet , à Fénélon , à
Mascaron, a mille autres. Or, lorsqu'il s'agit d'un grand
homme, il ne suffit pas seulement de le louer avec vérité , il
faut encore le louer de la manière qui lui convient, et qui ne
convient qu'à lui ; il faut le caractériser de telle sorte dans
son éloge, que cet éloge ne puisse s'appliquer qu'à lui seul.
Si , par exemple , l'auteur avoit dit que Massillon fut le plus
grand de nos prédicateurs , je crois qu'il auroit dit encore
une chose vraie, et il est bien clair qu'une fois cela convenu ,
on n'auroit pu le dire de nul autre. Ceci a besoin d'explication,
et j'y reviendrai. Suivons la marche de M. Belime.
Dès le commencement de sa première partie , il tombe
dans quelques erreurs que je ne puis m'empêcher de
relever. « Massillon , dit-il , vit le jour au commencement du
>> siècle de Louis XIV. Il naquit de parens pauvres : si la
>>> Fortune avoit environné son berceau , son nom seroit peut-
>> être mort avec lui , et je n'entreprendrois pas son éloge. >>
Massillon naquit en 1663 , lorsque le siècle de Louis XIV
étoit déjà fort avancé, et que les arts et les lettres brilloient
de tout leur éclat. Il naquit de parens qui n'étoient point
pauvres ; et si la Fortune n'environna pas son berceau , c'est
(oserai-je mêler une observation purement grammaticale à
des remarques bien autrement importantes sur des faits et
sur des pensées ? ) c'est que la Fortune , qui est ici personnifiée
, ne peut rien environner. Enfin , il y a ici une de ces
phrases qu'on admiroit autrefois, et qu'on n'admire plus ,
1º. parce qu'on les trouve partout; 2°. parce qu'elles n'ont
point de sens. M. Belime a-t-il voulu dire qu'il n'eût pas
fait l'éloge de Massillon si , par malheur, ce grand homme
étoit né dans un rang distingué ? Ou bien , croit - il que
le nom de Massillon seroit mort avec lui , si, par malheur
encore , la Fortune avoit environné son berceau ? Je l'ignore ,
et je soupçonne que le jeune orateur ne s'est luimême pas
SEPTEMBRE 1806. 557
que ((
trop bien compris. Je ne suppose pas qu'il ait voulu dire
que, si le nom de Mussillonfut mort avec lui , c'est-à-dire ,
si on n'avoit jamais entendu parler de lui , on n'auroit pas
entrepris son éloge; car, cela aussi seroit beaucoup trop clair,
et on pourroit se dispenser de nous l'apprendre.
Ce qui suit n'a le défaut d'être superflu. Les pre-
» miers pas de Massillon dans l'étude des lettres furent
>> marqués par des succès brillans. La langue de Virgile et
>>de Cicéron lui devint bientôt familière. Virgile lui apprit
» à donner à son style le coloris de l'imagination , et l'initia
» dans le secret de cette harmonie qui pénètre l'ame , et la
>> prépare aux expressions de l'éloquence. Cicéron lui enseigna
>> l'art d'intéresser , d'émouvoir et de subjuguer une nom-
>> breuse assemblée. Ses humanités finies, etc.>> On est étonné
que les humanités de Massillon soient sitôt finies. A la manière
dont cela commençoit , on pouvoit croire que M. Belime
alloit nous dire ce qu'omère , Démosthènes , Horace ,
Quintilien , etc. tous les auteurs Grecs et Latins avoient
successivement enseigné à son jeune grand homme. Ensuite
on lui auroit demandé où il peut avoir lui-même appris tout
cela ; et si c'est lui qui l'imagine , on lui auroit fait observer
qu'il convenoit beaucoup mieux à Cicéron qu'à Virgile ,
d'initier un jeune orateur dans le secret de l'harmonie oratoire.
Mais que servent tous ces détails ? Eh ! que nous importe que
Massillon ait eu des prix au college. Nous ne voulons pas
même savoir s'il en a remporté dans quelque académie. En
un sujet pareil , il n'y a pas de place pour les petites choses :
on doit pouvoir dire de celui qui le traite ce qu'Horace dit de
son poète épique :
In medias res
Non secus ac notas auditorem rapit.
Faites valoir les petits succès lorsqu'il s'agira d'un écrivain
ordinaire ; mais lorsque vous parlez d'un grand homme , c'est
de ses chefs-d'oeuvre qu'il faut d'abord nous entretenir ; car
vous devez avant tout paroître persuadé que vous n'en direz
jamais assez.
Continuons : « Ses humanités finies , Massillon entra dans
>> la célèbre congrégation de l'Oratoire. Il s'occupa pendant
>> plusieurs années de la lecture des pères de l'église et des
>> livres saints. L'étude de la tradition est indispensable à
>> l'homme qui se dévoue au ministère de l'évangile. Sans
>> doute il cherchera vainementdans les ouvrages des premiers
-> défenseurs de la foi cette pureté de goût, cette élégance
>> de style qui distinguent les orateurs Grecs et Romains ;
mais il y trouvera un fonds inépuisable d'érudition..... Et
558 MERCURE DE FRANCE ,
>> quelle succession de grands hommes , qui , depuis Saint-
>> Paul jusqu'a Bossuet , ont combattu sous les drapeaux de
>> cette religion , si souvent persécutée , toujours triomphante,
>> toujours debout au milieu des trônes qui s'écroulent , des
>> empires qui meurent et des révolutions qui bouleversent
>>la face du globe , s'avançant dans les siècles resplendissante
>> d'une clarté inaltérable , flambeau sacré allumé par Dicu
» même , et qui ne s'éteindra que sur les ruines de l'Uni-
>>> vers. »
Je suis faché d'avoir encore de graves erreurs à relever dans
un passage qui se termine d'une manière tout-à-la-fois si
brillante et si vraie. Avec quelle confiance M. Belime juge les
pères de l'église , avec quelle sécurité il prononce entre eux ,
et les auteurs Grecs et Latins! Sans doute, dit-il , ony cher
cheroit vainement cette pureté de goût, etc. Et je réponds :
sans doute , M. Belime n'a jamais lu aucune grammaire
grecque , et il ne sait pas que le nouveau testament tout entier
est écrit en grec avec une telle pureté qu'on cite partout ses
expressions comme une autorité aussi respectable que celles
mêmes d'Homère ou de Démosthènes ; sans doute il ne sait
pas que Saint-Chrysostome ne fût appelé ainsi qu'à cause des
graces de son élocution ; sans doute il n'a jamais entendu dire
que les Grecs nomment Saint-Basile un secondDémosthènes;
sans doute , enfin, personne ne lui a encore appris que s'il y
a des pères latins qui semblent quelquefois manquer d'élégance
, le goût des pères grecs est aussi pur que le fut jamais
celui des meilleurs orateurs d'Athènes.
C'étoit ici le cas de parler de cette religion qu'on accuse
toujours d'étouffer les lumières , et qui seule a répandu plus de
lumières parmi les nations que toutes les sociétés savantes et
littéraires ; de cette religion qui seule a ouvert des temples à
la morale, seule a établi des cours publics , seule a eu un
enseignement constant, seule s'occupe à instruire le peuple.,
seule a dit , et a pu dire en effet dans tous les temps , comme
son divin fondateur : « Voulez-vous savoir qui je suis , et si
>> mon origine est vraiment céleste ? Venez et voyez : pauperes
>> evangelizantur : les pauvres sont enseignés. » C'étoit ici
le cas de s'écrier : venez donc , philosophes , vantez-nous vos
académies , vos discours , vos traités de morale; vos académies
ne sont ouvertes qu'aux gens d'esprit ; vos discours et vos
traités n'instruisent que les gens instruits . Où sont les orateurs
des pauvres , ceux qui éclairent les ignorans , qui consolent
les malheureux obscurs , qui parlent à tous, qui se font entendre
à tous , et qui seuls ont le secret d'inspirer de hautes idées
àceux qui ne savent pas même vous lire ? Ils sont dans nos
SEPTEMBRE 1806. 559
temples , ils ne sont que là. Vous sauriez...... Mais si on vous
faisoit voir que ces orateurs sont en même temps les plus éloquens
et les plus ingénieux des hommes , et que vos académies
n'en ont jamais produit qui puissent seulement leur être comparés
! Si on vous prouvoit qu'ils sont aussi les plus profonds
et les plus graves des philosophes , et qu'ils ont dit avant
vous , et mieux que vous , tout ce qu'il y a de bon dans vos
livres ! Enfin , si on vous montroit que pour le style même
et la beauté du langage , ils sont les modèles les plus parfaits
que la nation la plus sensible aux graces du style puisse citer
entre tous ses modèles! Alors que deviendroit votre orgueil ?
Et comment oseriez-vous dire encore qu'une religion qui
non-seulement a produit des hommes pareils , mais qui en a
produit une succession constante et non interrompue , est une
religion qui n'est faite que pour le peuple , c'est-à-dire , en
d'autres termes , qui ne convient qu'aux gens simples et
ignorans ?
Je voudrois donc qu'au milieu de cette foule d'orateurs
sacrés , tous supérieurs aux modernes orateurs profanes , et
au moins égaux aux anciens , je voudrois que M. Belime eût
montré ceux de notre nation se distinguant des autres par une
plus grande sagesse dans leur marche , un meilleur choix
d'expressions, et toujours par une éloquence plus soutenue. C'est
alors qu'au dessus de tous ces orateurs , même des nôtres ,
même de Bourdaloue , il auroit pu montrer Massillon dominant
tout par son génie , et laissant tous ses rivaux , Bourdaloue
seul excepté , à une telle distance de lui , qu'il ne
viendra jamais à la pensée d'aucun homme de goût de les lui
comparer. Alors je crois qu'en effet M. Belime auroit fait
l'éloggee de Massillon, un éloge qui ne conviendroit qu'à lui
seul , et je crois encore que cet éloge ne seroit que la vérité.
Lorsque je dis que Massillon domine tout, et qu'il s'élève
au-dessus de tout, j'emploie peut-être des expressions qui ne
sont point parfaitement justes. Elles le seroient , s'il ne falloit
peindre en lui que cet orateur qui soulevoit à son gré les flots
de son auditoire , qui étonnoit , qui effrayoit les grands , en
leur apprenant à quelles conditions Dieu leur avoit donné la
puissance , et que les grands comme les petits ne pouvoient
se lasserd'entendre ; qui seul enfin, selon l'expression d'un grand
roi que l'admirationde son siècle avoitaccoutumé à un bien
autre langage, qui seul, dis-je, eut le secret de le rendre mécon
tentde lui-méme aumilieu de sa gloire. Mais comment peindre
ce génie si souple et si flexible qui se plie à tous les tons ; qui
tantôt impétueux , tantôt calme , tantôt simple , tantôt brillant ,
ne semble jamais changer de langage; qui est toujours à la
560 MERCURE DE FRANCE ,
१
1
portée des plus foibles lors même qu'il est le plus brillant ;
et qui lorsqu'il est le plus simple ne cesse pas de plaire aux
goûts les plus difficiles ; qui vous peint la mort du pécheur
d'une manière si terrible , et sur-le-champ vous rassure par
le tableau si touchant de la mort dujuste ; qui est si vif, si entraînant
, si éloquent dans presque tous les discours de son grand
Carême , qu'il vous donne àpeine le temps de sentir les graces
de son style; et qui est si élégant, si fleuri dans ceux de son
petit Carême , que ce n'est que par réflexion que vous
pouvez apprécier toute la sagesse des leçons qu'il y donne à
une cour déjà corrompue.
resque
C'est cette flexibilité , cette souplesse de style qui est le
caractère dominant de l'éloquence de Massillon; elle prend
tous les tons ; celui du rang : voyez comme il est noble ,
flatteur , et pourtant toujours vrai dans ces exordes qu'il
adressoit à la majesté de Louis XIV ; celui du sujet : voyez
comme il est affectueux et touchant dans ce discours de l'enfant
prodigue qu'il adresse aux pécheurs pénitens , et comme
il est terrible dans ce fameux sermon du petit nombre des
élus , qu'il adresse aux pécheurs confians; enfin elle prend celui
du siècle. Non , les éloges que lui a donnés Voltaire ne me
feront pas convenir que l'éloquence de son petit Carême soit
aussi élevée que celle du grand. En parcourant cet ouvrage ,
on est toujours charmé , toujours séduit ; mais on n'est plus
entraîné : on s'aperçoit que l'orateur s'est rabaissé au niveart
du siècle qui commence, et on sent qu'il ne s'en relevera
plus. Non, ce n'est pas la voix qui tombe de Bossuet , et qui
pourroit encore se ranimer ; c'est une voix qui s'est pour
jamais affoiblie , et au bruit de laquelle on ne verra plus un
peuple effrayé se lever tout-à-coup , comme si c'eût été la
voixdu Dieu même qu'elle annonçoit.
On a dit que dans ce dernier cours d'instructions , Massillon
avoit voulu se mettre à la portée d'un roi enfant: comme
si un roi enfant avoit pu le comprendre , quelque ton qu'il
eût pris ! Je dis plus : comme si un enfant de huit ans n'étoit
pas plus sensible aux mouvemens d'une éloquence forte et
terrible , telle que l'est si souvent celle du grand Carême ,
qu'aux charmes d'un style élégant et soigné , tel qu'est celui
des discours prêchés devant Louis XV! Et pourquoi ne pas
convenir franchement qu'il y a entre ces deux ouvrages la
même différence qu'on remarque entre les monumens des
deux siècles , et que , si le génie de Massillon ne s'étoit pas
affoibli , il a été au moins dans une occasion trop souple et
trop flexible ?
Mais on a calomnié ce petit Carême , on a calomnié Massillon,
SEPTEMBRE 1806: 56г
sillon, lorsqu'on a dit que , dans cet ouvrage , il devançoit
son siècle , et que déjà il y proclamoit ces funestes maximes
qui ont produit tant de calamités dans le nôtre. Non , il n'est
pas vrai que ce grand homme ait mérité tous les éloges qui
lui ont été donnés par les philosophes modernes. Non, i
n'est pas vrai qu'il soit un des apôtres de la liberté que nou
avons vue pendant dix ans régner sur des ruines. Il savon
instruire les grands : <<Toute puissance , leur disoit-il , vient
)) deDieu , ettout cequi vient de Dieu , n'est établi que pour
>> l'utilité des hommes. Lesgrands..... ne doivent leur élévation
>> qu'aux besoins publics; et loin que les peuples soient faits
>> pour eux, ils ne sont eux-mêmes tout ce qu'ils sont que
>> pour le peuple. >> Et cela est vrai , et il devoit le leur dire.
Mais observez d'abord que toute puissance vient de Dieu , et
qu'on ne doit compte de ce dépôt qu'à celui de qui on le
tient. Ensuite écoutez comme il parle de votre liberté : « Je
>>dis la liberté , ce n'est pas celle qui favorise les passions et
>> la licence; ce n'est pas celle encore qui s'élève contre
>> l'autorité légitime , ou qui veut partager avec le souverain
>>celle qui réside en lui seul , et sous prétexte de la modérer ,
>> l'anéantir et l'éteindre. Il n'y a de bonheur pour les peuples
>> que dans l'ordre et la soumission. Pour peu qu'ils s'écartent
>> du point fixe de l'obéissance , le gouvernement n'a plus de
>> règle; chacun veut être à lui-même sa loi; la confusion ,
>>les troubles , les discussions , les attentats , l'impunité nais-
>> sent bientôtdel'indépendance ; et les souverains ne sauroient
)) rendre leurs sujets heureux , qu'en les tenant soumis à l'au-
>> torité , et leur rendant en même temps l'assujétissement
>> douxetaimable. La liberté , Sire , que les souverains doivent
>> à leurs peuples , c'est la liberté des lois. >>>
Et voilà le grand homme qui devançoit véritablement son
siècle; qui prévoyoit où nous conduisoit cette libertéde penser,
de parler, d'agir et d'écrire , déjà si répandue sous le régent ;
disonsmieux , cette affreuse licence et dans les moeurs et dans les
opinions , et dans les discours et dans les écrits, que les puissans
eux-mêmes commençoient à favoriser. Car on seroit étonné
que Massillon se fût avisé d'annoncer des vérités pareilles à la
cour de Louis XV, c'est-à-dire , à tout ce qu'ily avoit alors en
France d'hommes puissans , à tous ceux qu'il paroissoit inutile
d'avertir des dangers qu'il y avoit à introduire dans l'ftat
une liberté excessive , on en seroit étonné , et on regarderoit
le trait que je viens de citer , comme une inadvertance de
l'orateur , si on ne savoit que les grands hommes semblent
avoir , ainsi que Socrate , un génie familier qui les avertit des
événemens futurs. Quant à moi , je l'avoue , lorsque je lis
Nn
DEPT
DE
5.
cen
562 MERCURE DE FRANCE ,
ce passage , je ne puis m'empêcher de penser que Massillon
prévoyoit la terrible catastrophe qui devoit signaler la fin d'un
siècle , dont les commencemens étoient déjà marqués par la
plus excessive licence ; et il en avertissoit les grands , parce
qu'il prévoyoit encore qu'ils seroient eux-mêmes dans cette
épouvantable révolution, les instigateurs , les fauteurs .... et
les victimes !
Massillon a donc un langage qui se trouve naturellement à
⚫ la portée de tous les hommes,de tous les âges, et de tous les
rangs ; qui se plieà toutes les circonstances , qui se prête à
toutes les vérités , et qui est toujours le langage propre au
moment où il parle , et aux principes qu'il développe ; et
c'est , selon moi , ce qui enfait le premier de nos prédicateurs.
Car l'Evangile est pour tout le monde ; et celui qui l'annonce
ne doit pas être moins éloquent, lorsqu'il parle dans une campagne,
que dans une ville, etdans une ville quedans la courd'un
roi : il ne doit pas mettre plus d'intérêt à persuader les grands
qu'ils doivent être humains , qu'à prouver , par exemple , aux
simples fidèles qu'ils doiventjeûner aux jours où le jeûne est
prescrit par l'Eglise. J'emploie à dessein des expressions
qui paroîtront triviales aux beaux esprits de notre siècle : c'est
que toutes les vérités de la religion sont des certitudes , et
que toutes ses volontés sont des lois : il n'est pas plus permis
à celui qui l'enseigne de dissimuler les unes que d'affoiblir les
autres ; il doit se montrer également convaincu de la vérité
de tous ses dogmes , et de la nécessité de tous ses commandemens.
Tel est Massillon. Il y a dans son caractère un autre trait
qui le distingue encore mieux de tous les orateurs chrétiens,
etdontledéveloppement auroit dû , ce me semble , former la
seconde partie de cet ouvrage ; car ses vertus , quoiqu'admirables
en elles-mêmes , ne sont point tellement rares dans un
évêque , qu'elles puissent toutes seules faire le sujet d'un éloge
académique , ni même de la moitié d'un pareil éloge. Ses
vertus ! Non , ce n'est pas moi qui m'éleverai contre l'éloge
qu'on fera des vertus; mais ce sont les talens qui ont rendu le
nom de Massillon si célèbre , et il ne falloit pas oublier que
dans ce diocèse même , où il se fit chérir par sa bonté , on ne
l'admire plus aujourd'hui , comme dans toute la France ,
comme dans tout le monde , qu'à cause de son génie. C'est
lorsque le souvenir de ses bienfaits étoit encore récent , c'est
dans son oraison funèbre qu'il falloit louer ses vertus : alors
c'étoit un ami et un père qu'on venoit de perdre , et il ne falloit
donner que des larmes à sa mémoire. Maintenant c'est un
grandhomme qu'on célèbre , un grand orateur dont le sou-
2
SEPTEMBRE 1806. 563
venir sera toujours vivant , et dont il faut , s'il est possible ,
faire admirer encore plus les chefs-d'oeuvre. Enfin , c'est bien
certainement le grand orateur, ce n'estpas le vertueux évêque,
dont l'éloge a été proposé pour sujet de prix par une société
littéraire. Dans une académie , les vertus n'occupent pas le
même rang que dans une province et dans un Etat; elles n'y
passent que bien loin après les talens et l'esprit ; et c'est , selon
moi , unegrande raison pour ne pas donner dans un Etat trop
d'influence aux académies.
J'ai insisté sur cette observation , parce qu'aujourd'hui nos
auteurs sont naturellement portés à confondre tous les genres.
Et par exemple , voilà un éloge académique qui est divisé ,
comme auroit pu l'être une oraison funebre; mais j'ai vu
aussi bien des oraisons funèbres qu'on auroit pu aisément
prendre pour des éloges académiques.
Quel est donc ce second caractère de Massillon ?De tousles
orateurs qui ont brillé dans la chaire chrétienne , c'est celui
qui a , si j'ose m'exprimer ainsi , le mérite le plus littéraire.
Bossuet est plus élevé ; Bourdaloue est plus raisonneur; mais
Bossuet est un père de l'Eglise , et son éloquence est toute
divine; et Bourdaloue , dans ses meilleurs raisonnemens , a
cependant besoin que l'on convienne avec lui de la vérité de
ses principes. Il arrive de là , que Bossuet , tout vanté qu'il est
par nos beaux-esprits , trouve cependant très-peu de lecteurs
parmi eux , et que Bourdaloue est presque dédaigné par nos
philosophes. Massillon au contraire doit plaire à tous les
hommes , et il se fait écouter par tous les partis. Il vous
séduit , dès son exorde même , par de brillantes images ;
par de grandes pensées , quelquefois même par des idées
ingénieuses , et toujours par les charmes d'une diction éléganto
et pure; et alors , le plus difficile est fait, il ne vous permet
plus de l'abandonner. J'en appelle, non-seulement à tous les
gens pieux qui ne voient dans ses discours qu'une lecture édifiante
, mais à tous les hommes de goût, qui les regardent
comme undes plus beauxmonumens de l'éloquence moderne ,
je ne crois pas qu'il leur soit jamais arrivé, lorsqu'une fois ils
onteu commencé à lire un de ses sermons , d'en interrompre le
lecture.Quel estdonc le charme parlequel il nousretient?Est-ce
qu'il est plus fort que Bossuet? Je suis très-loin de le penser. La
langagede Bossuet, je le répète , est un langage divin; il ne faut
le comparer à celui de nul autre. C'est peut- être que Bossuet, de
la hauteur à laquelle il se tient ordinairement , ne peutse faire
entendre à tout le monde , et que lorsqu'il tombe , tout grand
qu'il est encore , il ne le paroît plus qu'aux gens pieux et aux
bons esprits. Massillon au contraire reste à côté de tous ses leç
Nna
564 MERCURE DE FRANCE ;
teurs , les plus éclairés , comme les plus simples , les plus religieux,
comme ceux qui le sont le moins. Quel choix d'expressions
harmonieuses ! Quel soin ou plutôt quelle habitude de
plaire à tous ! Il plaît sans effort; c'est son naturel : on sent
bien qu'il pourroit s'élever davantage ; mais il ne le veut pas ,
parce qu'il veut rester à notre portée. Convenons - en, s'il ne
s'élève jamais aussi haut que Bossuet, il ne tombe jamais aussi
bas que lui ; et soit qu'il s'élève , soit qu'il s'abaisse , il le fait
avectant de facilité qu'on voit bien qu'il est toujours à laplace
où il veut être. Tels qu'ils sont , ces deux grands hommes ne
peuvent être comparés ni entr'eux , ni à aucun autre. Bossuet ,
dans ses chutes , conserve encore un caractère qui n'est qu'à
lui. Il a dans son style et dans ses tournures une originalité si
frappante , qu'en citant une de ses phrases les plus communes,
on est presque sûr de le faire reconnoître. Tout homme un
peu exercé dira sur-le-champ , en les entendant réciter : le
voilà , c'est lui , c'est Bossuet. Massillon n'a pas un caractère
si prononcé ; mais quoique , par cette raison même , il n'eccupe
, à mon avis , que le second rang parmi nos orateurs ,
(je ne dis plus parmi nos prédicateurs ) , il n'a pourtant au
dessus de lui que Bossuet, qui est seul de son genre.
Si , pour faire mieux sentir toute la beauté de son génie ,
je croyois qu'il fût nécessaire de rapprocher Massillon de
quelque autre orateur , ce ne seroit ni à Bossuet , ni à Fléchier,
ni à Fénélon que je le comparerois ; ce seroit à l'orateur
Romain. Cette comparaison,je le sais , a été déjà faite ; et
commenous sommes un peu fatigués de tout ce qui n'est que
de l'esprit , et qu'il est très-rare que les parallèles soient autre
chose, il s'est trouvé des hommes de goût qui l'ont blåmée.
Qu'ils s'élèvent , j'en suis d'avis , contre le desir immodéré de
trouver des traits de ressemblance entre Corneille et Bossuet ,
Racine et Fléchier. Ces grands poètes , ces grands orateurs ont
brillé en des genres trop différens , pour qu'on puisse faire
sortirde leur parallèle aucune observation utile , aucune règle
de goût. Mais Cicéron et Massillon sont deux orateurs graves ,
qui tous deux ont traité les questions les plus importantes
qu'on pût agiter dans leur siècle et dans leur pays ; et tous
deux, tous deux seuls ont eu l'art de les traiter en grands
orateurs et en ingénieux écrivains , c'est-à-dire avec toute la
gravité de leur ministère , et toute la grace, tous les agrémens
dont jusqu'à eux on n'avoit trouvé de modèles que dans les
'écrivains d'un rang inférieur. Car Cicéron aussi se distingue
entre les grands orateurs anciens , par un mérite éminemment
littéraire ; Cicéron aussi est unprofond moraliste , et on
peut ajouter que Cicéron , parmi les hommes qui se sont fait
SEPTEMBRE 1806 . 565
unnom fameux dans le barreau ou dans la tribune publique ;
et Massillon , parmi ceux qui ont brillé dans la chaire chrétienne
, se ressemblent encore par un trait qui n'appartient
qu'à eux , et le voici : c'est qu'eux seuls , en cadençant des
phrases , et en arrangeant des périodes , n'ont jamais oublié ,
jamais affoibli , l'un les grands intérêts qu'il avoit à défendre,
l'autre les grandes vérités qu'il étoit chargé d'annoncer.
De tous les orateurs , Cicéron et Massillon furent encore
ceux qui surent le mieux donner à la vérité et à la louange ,
cevoile qui en tempère l'éclat , et sans lequel il est presque
impossible de les faire pardonner. Car la louange a besoin
comme la vérité d'être voilée , et en quelque sorte adoucie ;
sinon , il pourra facilement arriver que l'homme à qui elle
s'adresse , en soit lui-même blessé. On a plusieurs fois cité
l'exorde du sermon sur le bonheur des justes , et l'oraison
pour Marcellus comme deux modèles également parfaits en
ce genre. Avec quelle adresse l'orateur chrétien , sans descendrede
la hauteur de son ministère , sait parler à Louis XIV
le langage de ses adulateurs : « Sire , si le monde parloit ici à
>> la place de Jésus- Christ , .... heureux le prince , vous diroit-
» il , qui n'a jamais combattu que pour vaincre ; qui n'a vu
>> tant de puissances armées contre lui , que pour leur don-
>> ner une paix plus glorieuse , et qui a toujours été plus grand
» ou que le péril ou que la victoire , etc.>> Et quel retour
sublime, lorsque l'orateur renonçant tout-à-coup à ce langage ,
s'écrie : « Ainsi parleroit le monde ; mais, Sire , Jésus-Christ
>> ne parle pas comme le monde . Heureux , vous dit-il , non ,
>>celui qui fait l'admiration de son siècle , etc. >> Comment
l'accuser de flatterie ? c'est le monde qui loue, ce n'est pas
lui ; mais peut- être savoit-il bien qu'aux oreilles d'un grand
guerrier les louanges du monde sont encore un concert assez
agréable. Ensuite comment l'accuser de sévérité ? c'est la voix
de Dieu même qu'il fait entendre , la voix du Dieu qui juge
les guerriers et les rois.
D'un autre côté , écoutez Cicéron, lorsqu'il dit à César : (1)
Neque ulla unquam ætas de tuis laudibus conticescet. Sed
tamen ejusmodi res , nescio quomodo , etiam cum leguntur,
obstrepi clamore militum videntur et tubarum sono. Quel
choix d'expressions ! quel heureux concours de mots , qui sont
presque tous des images ! Que veut donc prouver l'orateur ?
Que ce concert de louanges , et cet appareil de triomphe , ne
(1) Je n'ai en ce moment sous les yeux au e traduction de Cicéron,
etje n'enconnois point que je voulusse citer : c'est dire assez que je me
garderois bien de la taire.
3
566 MERCURE DE FRANCE ;
, sont pas ce qu'ily a au monde de plus flatteur etdeplus
séduisant pour un grand homme ? Mais alors pourquoi le
peint-il avec tant d'éclat ? Eh ! n'entendez-vous pas le sondes
trompettes , les applaudissemens des soldats , et ce cri unanime
de toutes les nations et de tous les siècles qui s'élève ,
pour célébrer les héros ?
Lorsqu'on parcourt les ouvragesde ces deuxgrandshommes,
on est d'abord tenté de penser que c'est dans la lecture des
hrangues de Cicéron , que l'orateur français a puisé une partie
de ces richesses qu'il a répandues avec tant de profusiondans
ses sermons. Ce n'est pas seulement la même fécondité et la
même redondance , ce sont encore les mêmes pensées , et
presque partout les mêmes tableaux. On diroit seulement que
Massillon s'est approprié les tournures et les idées de Cicéron ,
comme il s'est également rendu propres les passages de l'écriture
, dont il semble toujours l'inventeur au moment même
qu'il les cite , ou du moins qui semblent toujours avoir été
créés exprès pour lui. Mais quand on étudie mieux leurs ouvra
ges et qu'on les lit avec plus d'attention , alors , on s'aperçoit
que si Massillon et Cicéron se ressemblent , c'est uniquement
parce qu'ils furent tous deux éloquens et tous deux de vrais
philosophes; c'est que la nature les fit tous deux orateurs , et
que le travail et l'observation en firent deux grands moralistes ;
c'est enfin qu'ils eurent l'un et l'autre une imagination brillante,
etqu'ils puisèrent leurs idées dans un fonds commun ,
je veux dire dans la connoissance du coeur humain. La différence
qui se trouve ordinairement dans la manière dont ils
s'expriment prouve bien qu'en effet ils ont été , chacun dans
leur genre, les créateurs de ce qu'ils ont dit etpensé,
Qu'on écoute Massillon dans le quatrième discours de son
Petit Carême. « Est-il pour les princes , s'écrie-t-il , est-il une
>> gloire plus pure et plus touchante que celle de régner sur
>> les coeurs ? Lagloire des conquêtes est toujours souillée de
>> sang; c'est le carnage et la mort qui nous y conduit; et il
>> faut faire des malheureux , pour se l'assurer. L'appareil qui
>> l'environne est funeste et lugubre ; et souvent le conquérant
» lui-même , s'il est humain , est forcé de verser des larmes
>> sur ses propres victoires. >>>N'est-ce pas ici la même pensée
que celle qui est contenue dans ces paroles de Cicéron :
Obstrepi clamore militum videntur et tubarum sono ?Mais ce
que l'orateur romain a revêtu de brillantes images , l'orateur
français le tourne à son ordinaire en sentiment. Et qu'on ne
s'imagine pas que je veuille donner à Massillon l'avantage sur
l'orateur latin. La perfection du style lorsqu'elle est portée au
point où on la trouve dans les ouvrages de Cicéron, estau con
SEPTEMBRE 1806. 567
traire , à monavis , de toutes les qualités la plus rare , et il me
semble qu'à cet égard Cicéron l'emporte de beaucoup sur tous
les orateurs. Je crois même que de tous les hommes qui , par
le talent de l'éloquence, se sont fait un nom immortel , Bossuet
et Cicéron sont les plus étonnans chacun dans leur gen
les seuls peut-être qui ont eu un caractère qui n'appartient
véritablement qu'à eux. Mais il n'étoit peut-être pas inutile
de faire observer qu'avec un talent inférieur à celui de l'orateur
latin , Massillon s'élève quelquefois au-dessus de lui ,
parce qu'il y est porté et par la nature des sujets qu'il traite ,
et par l'autorité imposante que lui donne son ministère divin ,
et par la force surnaturelle que ces sujets et cette autorité lui
inspirent. Ainsi , on ne trouvera dans aucun orateur ancien ,
de passage qui soit comparable au premier que j'ai cité
de Massillon ; mais , Sire , Jésus- Christ ne parle pas comme
le monde , etc. Ainsi , on trouvera peut- être que dans le
second il s'est exprimé avec plus de force et de franchise que
le défenseur de Marcellus. Mais Cicéron n'a-t-il pas eu mieux
que lui l'art d'embellir la vérité , et de la rendre agréable ?
J'avois dit que Massillon lui-même étoit incomparable :
mais c'est dans son genre qu'il l'est. Rapprochez-le de tous
ceux qui ont parcouru la même carrière , vous trouverez toujoursqu'il
leur est infinimentsupérieur. Il amême cela de commun
avec La Fontaine , que dans son genre il semble devenu
impossible d'être parfait autrement que lui : son style , ses
tournures, sa manière enfin , est en quelque sorte la loi unique
des prédicateurs , et le degré d'estime qu'on accorde à ceux-ci
est toujours proportionné au degré de ressemblance qu'on
croit observer entre eux et lui. Mais gardons-nous , oh ! gardons-
nous bien surtout de le comparer à Bossuet. C'est celuilà
, qui , entre tous les orateurs , est l'homme vraiment unique.
Je m'arrête , parce que cette comparaison me meneroit trop
loin, et je dois revenir à M. Belime. Je l'ai laissé faisant achever
àMassillon ses études théologiques. Dirai-je qu'il le conduit
ensuite à la Trappe , et que dans une brochure de cinquante
pages , ce n'est qu'à la quinzième qu'il commence à
leprésenter comme un grand orateur , et que dès la trentequatrième
, il ne le peint déjà plus que comme un illustre
évêque ? Etoit-ce donc bien la peine d'écrire vingt pages pour
nous apprendre que Massillon « réunit dans son palais les
>> dignes compagnons de ses travaux, qu'il leur prescrit l'obéis-
>> sance aux lois , qu'il les exhorte à vivre entre eux dans
» l'union , à tendre une main secourable aux infortunés , à
>> ne se permettre aucune action qui puisse altérer le respect
>> dû à un ministre des autels ; qu'il se transporte dans les
4
568 MERCURE DE FRANCE ,
>> séminaires , qu'il interroge les jeunes élèves , dirige leurs
>> premières études , etc. » Et mille autres choses pareilles :
tout cela étoit fort louable sans doute ; mais tout cela est dit
par M. Belime un peu froidement. D'ailleurs on peut lui répondre
qu'il n'y a aucun évêque qui ne fasse encore aujourd'hui
, tout ce qu'il rapporte de Massillon , et que si le grand
homme n'eût fait que cela , il est assez probable que sonnom
seroit à peu-près mort avec lui.
Cependant ce n'est pas l'enthousiasme qui manque à M. Belime.
Je crois même ne pouvoir me dispenser de relever avant
de finir une erreurassez grave où il a été entraîné par cepenchant
si naturel à un panégyriste d'exagérer un peu les vertus de son
héros. Il prétend qu'en faisant cet éloge, « nul sentiment
>>> pénible n'agitera son coeur, nul souvenir affligeant ne tour-
>> mentera sa pensée. » Cela est-il vrai ?.... Oh ! Laissons en
paix la cendre des grands hommes : ne rappelons pas sans
nécessité les souvenirs qui font tort à leur mémoire. Disons
que si l'évêque de Clermont eut un instant de foiblesse , du
moins il n'y céda que par trop de respect pour une autorité
qu'il ne pouvoit méconnnoître; mais pourquoi aussi M. Belime
a-t-il rappelé ces souvenirs en disant qu'ils n'existent
point? Il eût été plus prudent et plus convenable de retrancher
entièrement cette phrase.
J'ai relevé à peu-près toutes les fautes qui m'ont frappé
dans ce discours , et je crains de n'avoir pas assez fait sentir
qu'elles ne sont pas très-nombreuses. Je veux finir au moins
en citant un morceau qui en est exempt , et ce qui m'engage
surtout à terminer par là cet article , c'est qu'il renferme un
trait assez peu connude la vie de Massillon. « Son corps , dit
>> M. Belime , s'affoiblit , mais son coeur est toujours le même.
>> Il apprend qu'un ancien ami , un compagnon de ses études ,
>> courbé comme lui sous le poids des ans est attaqué d'une
> maladie mortelle. Insensibles à ses propres souffrances , il
>> ne s'occupe que de la personne qu'il chérit ; il veut la voir,
>> l'embrasser et recueillir ses derniers soupirs. Les périls d'un
> long voyage ne l'effraient pas. Il se lève péniblement de
دز
,
son lit de douleur ; ses forces l'abandonnent , des larmes
>> coulent de ses yeux, et le nom de son ami erre sur ses lèvres
>> glacées. Qui ne reconnoît à ce trait l'ame de Fénélon ? »
Oui , ce trait pourroit appartenir à Fénélon ; mais il peint
aussi une ame qui ne ressemble pas à toutes les autres ; et c'est
pour cela que je l'ai rapporté.
GUAIRARDA
SEPTEMBRE
1806 . 569
VARIÉTÉS
.
LITTÉRATURE , SCIENCES , ARTS , SPECTACLES , ET
NOUVELLES LITTÉRAIRES
.
- Omasis ou Joseph, tragédie en cinq actes , parM. Baour- Lormian , a obtenu samedi dernier un grand succès , qui s'est soutenu aux représentations données depuis. Nous ne préviendrons
point ici le jugement motivé que nous porterons de cet ouvrage lorsqu'il sera imprimé. Nous nous permettrons une seule observation : il faut qu'il yait un grand charme attaché
à cette famille de patriarches , et en particulier à l'histoire de Joseph , puisque l'intérêt qu'ils inspirent a suffi pour assu- fer le succès d'une tragédie en cinq actes ; et cela malgré une conspiration qui ne met en danger ni les conspirateurs , ni celuicontre lequel on conspire ; malgré un amour sans passion;
et, sur-tout , malgré une intrigue romanesque , qui se lie mal à des faits dont la vérité sacrée nous a été transmise par
Dieu même.
-
Le quatrième et dernier concert de madame Catalani
n'a pas attiré moins de foule que les précédens. Sa Majesté
l'Impératrice l'a honoré de sa présence. Les trois premiers airs ont été écoutés assez froidement. Le dernier a excité les
applaudissemens les plus vifs et les plus prolongés. Cet air est celui de la Zaïra , que madame Catalani avoit déjà chanté
au second concert. Nous aimons trop la musique pour par- tager l'enthousiasme des spectateurs. Il nous est impossible
de ne voir dans cet art enchanteur que de vains sons , et de faire abstraction de toute expression et de tout bon sens. On peut affirmer que si madame Catalani donnoit un cinquième
concert , et vouloit employer sa belle voix à chanter ce même
air sur les paroles de la chanson de Sganarelle , elle ne seroit pas moins applaudie. Garrick , dit-on , à force d'expression , parvenoit à faire pleurer avec des paroles comiques. Madame
Catalani , à force d'éclats de voix , de roulades , de gammes montantes et descendantes,de passages subits des tons les plus
aigus aux tons les plus bas , semble , en prononçant des paroles
tragiques et en chantant unemusique faite pour ajouter encore àleur expression , se livrer à tous les transports de la joie
plaisir, et parvientà les faire partager aux spectateurs. Pour ceux qui voientdans les arts autre chose qu'une lutte stérile avec les difficultés , ces tours de force ont peu d'attraits; mais enfin ,
s'il falloit faire un choix , je préférerois Garrik.
-
etdu
Le Salon est ouvert depuis lundi dernier. Nous ren- drons compte avec détail de cette exposition , une des plus
nombreuses et des plus brillantes qu'il yait encore eu. Deux
570 MERCURE DE FRANCE ,
+
tableaux fixent d'une manière plus particulière l'attention
publique , l'un est de M. Girodet; il représente une scène de
Déluge , et non du Déluge , comme on l'a mis par erreur
dans le livret ; l'autre , représentant la Bataille d'Aboukir , est
de M. Gros. MM. Hennequin , Ingre, Vernet le jeune ,
Valenciennes , Taunay, Granet , Richard, de Forbin , Crépin,
etc. , ont des tableaux à cette exposition. MM. David ,
Gérard , Guérin , Regnault , Vincent , n'ont rien exposé cette
année. M. David est occupé en ce moment à achever un grand
tableau représentant le Sacre de l'Empereur.
-Le concours pour le grand prix d'architecture sera exposé
publiquement les 20 , 21 , 22 et 25 septembre courant ,
dans la galerie d'architecture du palais des Beaux-Arts ( cidevant
collége des Quatre-Nations. ) Le programme est un
projet de palais pour la Légion-d'Honneur.
Par décret impérial du 10 juillet , il sera formé pour
l'Italie deux troupes d'acteurs français , qui représenteront les
chefs-d'oeuvre , tant dans la tragédie que dans la comédie, du
Théâtre-Français. L'une de ces troupes sera chargée du servicedes
principales villes de la partiede l'Italie qui est réunie
à l Empirede France; l'autre troupe devra parcourir les principales
villes du royaume d'Italie. La première de ces troupes
séjournera trois mois à Turin , trois mois à Alexandrie , trois
mois à Gênes , et deux mois à Parme; un mois sera employé
envoyages. La seconde troupe passera quatre mois à Milan ,
trois mois à Venise , deux mois à Bologne , et deux mois à
Brescia , et emploicra pareillement un mois en voyages. Chaque
troupe jouera quatre fois par semaine. La Dile Raucourt ,
artiste du Théâtre-Français, est chargée de l'organisation et
de la direction de ces deux troupes pendant l'espace de trois
années , qui commenceront au premier avril de l'année prochaine
1807. La Dile Raucourt n'admettra dans la composition
de ces troupes que des acteurs français d'un talent reconnu
, et parfaitement en état de rendre les beautés de la
tragédie et de la comédie française. En considération des dépenses
qu'occasionnera cet établissement , et de l'insuffisance
présumée des recettes qu'il produira , il est accordé à la
Dlle Raucourt une somme de 30,000 fr. pour chaque troupe ,
et ce , pour subvenir aux premières dépenses. Pour les mêmes
motifs, il est en outre accordé à la Dile Raucourt un secours
annuel de 50,000 fr. pour chaque troupe. Pendant le terme de
trois années accordé à la Dlle Raucourt , aucun autre spectacle
français ne pourra s'établir dans les villes désignées cidessus.
- Un décret du 5 septembre porte que le jeune Leclerc
(Joseph - Victor ) , élève du sieur Dabot , ayant remporté
cette année le prix d'honneur au concours général des lycées
SEPTEMBRE 1806. 571
deParis , sera placé comme élève du gouvernement dans un
pensionnat d'école spéciale, à son choix, lorsqu'il aura fini
son cours d'études littéraires. Jusqu'à ce moment il sera
accordé , à compter du 1. octobre , au sieur Dabot , directeur
d'école secondaire à Paris, une rétribution annuelle de
500 fr. , pour récompense des soins particuliers qu'il a donnés
au jeune Leclerc.
-La mort vient d'enlever , à l'âge de 60 ans , M. Davy-
Chavigné, ancien auditeur à la chambre des comptes deParis.
On a de lui différens Mémoires sur des points importans d'architecture
, et un recueil d'instructions morales , sous le titre
de Leçons d'un Père à ses Enfans.
Au Rédacteur du MERCURE DE FRANCE.
Monsieur,
L'épouvantable événement qui vient de se passer dans le canton de
Schwitz ( voyez, dans la partie politique, l'article Berne ), doit avoir
déchiré tous les coeurs , et tourné toutes les idées vers les moyens de
sauver ce qu'il sera possible des victimes de ce lamentable accident.....
Trois villages entiers, plus de 1500 habitans enfouis dans la profondeur
des ahymes , et pour toujours! .... Il n'en sera pas ainsi. C'est ici surtout
que la physique et la chimie, si souvent accusées d'être inutiles à la
médecine , doivent se montrer actives et s'emparer de cette fatale occasionde
prouver leur assistance et d'éprouver leurs spécifiques .
Dans cette lettre que j'écris à la hâte et malade , si je ne dis rien qu'on
ne sache , j'aurai du moins rappelé des vérités utiles; j'aurai mis sur la
voie de trouver mieux, et excité une picuse émulation sur l'inventiondes
plus prompts secours à porter dans ce cas trop tôt jugé désespéré. Des
milliers d'hommes sont employés à arracher des métaux aux entrailles de
la terre, à exhumer des bronzes ensevelis dans les ruines d'Herculanum ,
et des hommes ne s'empresseroient pas de disputer au tombeau des
hommes encore vivans.... Oui , vivans. L'expérience s'unit ici à la théorie
pour prouver ce que j'avance, et je me hâte seulement en faveur de ceux
pour qui cette vérité seroit nouvelle , et qui déjà frémiront des douleurs
que ces malheureux peuvent éprouver, de leur apprendre que si la vie
s'est conservée chez la p'upart d'entr'eux , la sensibilité s'y est éteinte , et
qu'ils peuvent la recouvrer avec le contact immédiat de l'air et par des
soins prudemment gradués.
Eh ! comment peut-on mettre en doute la conservation de la vie de
beaucoup de ces infortunés ? Qui ne sait que des caravanes entières , surprises
ou par les lavanges des Alpes, ou par les sables mouvans de la
Lybie , ont été retrouvées vivantes après des mois de sépulture? En 1755 ,
le 19 mars , une montagne de neige et de terre , de to toises de haut , cou
vrit enunmomentle petit village de Bergamoletto dans la vallée de Stura.
Tous les habitans étoient dans leurs maisons , excepté Joseph Rochia et
son fils. Il essaya , mais en vain , le même jour et les suivans , de faire des
ouvertures. La chaleur du mois d'avril fondat la neige , et renouvela l'ardeur
de Rochia , qui vouloit donner la sépulture à sa famille. Le 24 avril ,
il rompit avec une barre de fer la glace épaisse de six pieds, et crut sentir
les maisons au bout d'une longue poutre qu'il enfonça. Le 25 , aidé de
son beau-frère , ils pénétrèrent dans l'étable , et il y trouva sa famille ,
composée de sa soeur, sa femme et sa fille , tapis sous le ratelier de l'écurie,
dont le poteau avoit soutenu , sans se rompre, l'effort de la lavange.
Elles avoient vécu du lait d'une chèvre pendant ccs 36 jours , sans pain ,
572 MERCURE DE FRANCE ,
sans lumière , incommodées de la froideur de la neige fondue qui les péné
troit , et sur-tout de la position gênante où elles étoient restées dans
l'étroit réduit qu'elles occupoient. Dans ces 36jours la mère ne dormit
pas, mais sa soeur et sa fille dormirent comme à l'ordinaire . Au milieu des
nombreuses habitations de Harlock Bussingen, Goldau et Rathlen que
J'éboulement a dispersés , ne peut- il pas s'être reproduit un pareil événement,
etn'y en eût-il qu'un, ne vaut- il pas la peine de tenter une fouille
qui n'a aucun danger et qui peut avoir de si grands succès ? Mais sans
compter sur cette chance , qui n'est que probable, l'exploitation toute
naturelle des effets de l'accident offre bien plus d'espérances. Qui n'a
pas lu la longue liste des noyés rappelés à la vie, des malheureux qui,
enterrés pour morts , ses sont réveillés de leur longue létharge , et ont été
trop tard, hélas ! trouvés portant les empreintes sang antes de leur déses
poir? Dans le département d'Eure- et- Loir, il y a huit ans, un homme
travaillant aux carrières fut entraîné dans un éboulement terrible. On le
jugea perdn. S'obstinant à le retrouver mort ou vif, sa courageuse femme
paya, quoique pauvre, un ouvrier pour l'aider à déblayer la fosse. Il
ne fut délivré que le huitième jour, et fut retiré asphyxié, mais des
secours intelligens le rendirentà la vie.
Plusieurs des malheureux froisés par l'impétuositéde cette avalanchene
sont qu'asphyxiés , et ils le seront long-temps. Cette asphyxie peut durer
plus long-temps même que notre vie,parce que dans cet état où il n'y a
ni transpiration ni deperdition , par conséquent nul besoin de réparation,
ation
en un mot inaction totale des fonctions viales , on peut vivre aussi longtempsqu'ily
a absence de chaleur etd'humidité, les deux seuls agens de la
corruption. Des corps gelés ont été rappelés à la vie après trois mois
d'hiver, et ces faits sont connus de tous les montagnards. La vie n'est
que suspendue chez ces malheureux, comme e'le l'est chez ces animaux
que l'on trouve renfermés dans des troncs d'arbres on des bancs de marbre,
etqui n'en recouvrent l'usage que quand l'oxigène de l'air, pénétrant dans
leurprison ouverte, irrita leurs sens neufs à sus impressions et leur permet
l'exercice de leurs organes. Qui nous expliquera autrement que par
la suspension dela vie le phénomène des chrysalides, des vorticelles , le
sommeil semestral des ours , des marmotes, des 1 irs, qui , dans les monte
glacés de la Norwége se passent de nourriture et ne donnent aucun signe
deviependant l'hiver? et n'a-t-on pas des exemples d'abstinence de tout
rolide ou liquide pendant un laps de temps considérable? Nous devons
mème l'avouer , s'il est quelque chance d'espérance pour quelqu'habitation
qui, dans cette déplorable catastrophe , ait pu devoir son salut à quelque
*croisement de charpente , à la conservation inespérée de quelques provisions
, telles que de l'eau-de-vie, du tabac , et qui avec ces ressources lutte
encore efficacement contre l'abstinence en attendant sa résurrect on
en a bien plus pour les malheureux chez qui la vie interrompue, peut l'être
sans danger plus ou moins long temps , etn'a rien à redouter ni des tortures
de la faim ni des accès du désespoir. On n'a pas assez multiplié
les épreuves sur les moyens de rappeler à la vie les êtres crus morts. Une
mouche noyée depuis plusieurs jours présente toutes les apparences de la
perte de la vie; on l'expose au soleil, roulée dans un peu de sel pulvéxisé,
el'e recouvre graduellement la chaleur et la vie. Bien mieux, on a
vu des mouches enfermées dans des flacons de vins de Constance de
vingt-cinq ans, soumises à la même épreuve avec le même succès ; et
l'exemple des rotifères , qui de poudre insensible, gardées vingt ans dans
du papier , deviennent des êtres donnant des signes von équivoques
d'existence en les humectant , doivent inspirer de grandes idées sur les
épreuves à tenter en ce genre. Les hirondeles passent les hivers sons
prendre de nourriture , immobiles et suspendus aux voûtes des grottes
d'Antiparos, ou même au fond de certaines fontaines thermales , où elles
il
y
SEPTEMBRE 1806 . 573
semblent avoir perdu le sentiment et la vie jusqu'à ce que le printems ,
venant ranimer la nature elles s'élevent du sein des eaux et partent à tire
d'aile.
Chez ces animaux comme chez l'homme privé d'air , toutes les fonctions
vitales ont cessé , le corps vit à ses dépens , point de nutrition ,
les poulmons aff iss s u'aspirent ni n'exhalent , par conséquent, point de
transpiration sensible ni insensible , point de mouvement circulatoire
les liqueurs sont stagnantes , les muscles détendus , les mouvemens arrêtés,
ét cet état durera jusqu'à ce que le contact de l'air élève les pou'mons ,
distende le coeur , ou jusqu'à ce que l'humide de ce corps l'ait disposéà
la putréfaction. Or , on conçoit qu'un terralu sabloneux de to à quelqueſo's
40 pieds de profondeur , par conséquent à une température tou
jours égale , froide et sèche , n'a en lui mème aucune cause de putridité ,
et peut conserver aussi long temps les corps vivans , que le fameux caveau
deToulouse conservoit sans les corrompre les corps mortsqu'on lui
confioit.
Un spectacle digne de la philosophie du dix-neuvième siècle , aura été
sans doute devoir un contingent nombreux d'habitans , dirigés par des
hommes éclairés et hum ins , se livrer aux travaux nécessaires pour arracher
à la mort leurs infortunés compatriotess Le succès de l'entreprise
doit résulter sur-tout de l'intelligence des fouilles et de l'exactitude des
soins dans l'application des secours propres à rappeler à la vie. Qu'il
sontheureuxles hommes de l'art investis d une mission si satisfaisan te pouг
leur coeur, et si honorable pour leur nom !
MARIE DE SAINT- URSIN , D. M.
MODES du 10 septembre.
Le nombre des chapeaux à petit bord angmente d'une manière trèssensible
; cependant les grandes capotes sont encore en majorité. Toutes
les lingères , aujourd'hui , enfoncent le fond des capotes de perkale sons
la passe. Presque toutes les modistes plissetles passes de leurs capotes
de taffetas ; presque toutes aussi les bordent d'un tulle festonné.
Sur le devant des petits chapeaux , les fleurs les plus communes sont
desmarguerites et des roses boiteuses. Les bonnets de crêpe , ornés de
rubans tout autour ,et d'un touffe sur le devant , ont un fond unt, qui
laisse voir unpeigne riche.
NOUVELLES POLITIQUES.
Berne , 7 septembre.
• Nous sommes informés depuis deux jours de l'affreuse
catastrophe qui a détruit plusieurs villages du canton de
Schwitz , situés entre les lacs de Zug et de Lauwertz.
MM. May , Freudenreich et Schlatter , directeurs des mines ,
sont partis hier au soir , par ordre du gouvernement , pour
porter des secours. Voici les détails de ce désastre , le plus
effrayant dont les annales de la Suisse aient jamais fait mention
:
Mardi 2 septembre , à 5 heures du soir , le Knippenbühl ,
rocher qui fait la sommité du mont Rosenberg , se détacha
tout-à-coup , et en même temps une partie de la montagne ,
de quelques pieds d'épaisseur du côté d'occident , et d'environ
280 pieds d'épaisseur du côté d'orient , croula et remplit
la moitié de la vallée qui sépare le lac de Zug de celui de
Lauwertz , engloutit en entier les villages de Goldau , Ræthen ,
574 MERCURE DE FRANCE ,
Busingen , Huzloch, les trois quarts de celui de Lauwertz, et
quelques maisons de celui de Stein. La chute d'une partie de
lamontagne dans le lac de Lauwertz,dont le quart environ est
comblé, a excité une telle agitation dans les eaux de ce lac ,
qu'elles ont renversé nombre de chalets , maisons , chapelles ,
moulins , etc. , le longdela rive méridionale du lac; entr'autres
le moulin de Lauwertz , où quinze personnes ont été écrasées
et englouties sous les débris du bâtiment , dont toutes les
parties ont été dispersées avec une telle violence, qu'il ne reste
plus que les fondemens sur place. Ce moulin étoit cependant
sur une hauteur de 50 à60 pieds au-dessus du niveau du lac.
Des vagues plus élevées encore ontbattu le village de Seeven,
situé à l'extrémité du lac , et en ont rasé quelques maisons.
Deux personnes y ont péri. Mais dans les villages qui ont été
engloutis , pas un individu n'a échappé ; il ne reste que ceux
qui se trouvoient absens , et qui gardoient les troupeaux sur
les montagnes. Plus de mille personnes ont été victimes de ce
désastre ; une société de voyageurs , au nombre de treize ,
étoient en route d'Arth à Schwitz. Neuf qui marchoient en
avant ont péri ; les quatre autres qui suivoient à quarante pas
ont échappé. Les neuf personnes qui ont péri étoient , à ce
qu'on nous a assuré , MM Rodolph Jenner , de Brestenberg ;
le colonel Victor Steigner , de Berne ; Charles May , de
Ruth; le docteur Ludwig , d'Arbon , en Thurgovie ; mademoiselle
Diesbach , de Berthoud ; madaine Diesbach , née de
Watteville ; madame Fankhauser , de Berthoud ; et deux
guides d'Arth . Cinq minutes ont suffi pour consommer ce
désastre.
A Schwitz , quelques personnes ont entendu le bruit et vu
de loin des vapeurs qui couvroient le lieu de la scène , et qui
se sont portées jusqu'à Zug , du côté opposé , avec une forte
odeur de soufre. L'éboulement s'étend du sommet de la
montagne jusqu'au-dessus de la côte opposée , au-delà du
lac, à une distance de trois lieues du nord au sud , et d'une,
lieue et un quart d'occident en orient. On ne voit plus que
de tristes ruines dans toute cette contrée , qui offroit les
communes les plus riches du canton de Schwitz , habitées
par un peuple brave et honnête. Une trentaine de personnes
auplus restent de cette intéressante population.
Plusieurs circonstances de cet événement sont très-remarquables
: d'énormes masses de rocher ont volé dans les airs à
des distances prodigieuses. Ces rochers , en tombant, faisoien,t
jaillir d'immenses couches de terre de 10 à 80 pieds d'épaisseur
; et nombre de ces couches , avec de grands blocs de
cailloux, ont été jetées sur la rive opposée jusqu'à80 à 100 pieds
de hauteur. On a peine à en croire ses yeux , quand on voit
ces phénomènes. Atout instant on rencontre des maisons, les
SEPTEMBRE 1806 . 575
unes inclinées , d'autres coupées en deux et séparées à de
grandes distances; d'autres emportées à plus d'un quart de
lieue de leurs fondemens.
Le lac de Lauwertz a perdu environ un quart de son étendue;
mais sa partie recouverte se remplit en ce moment par
les eaux de plusieurs ruisseaux qui n'ont plus d'écoulement.
Cette riche plaine , qui étoit si belle , si unie , offre à présent
une montagne de près de 100 pieds de hauteur , dans une
étendue d'une lieue et demie de longueur , et autant de largeur.
Le mont Rosenberg est dans la direction d'Arth , à l'estnord-
est. C'est sa partie occidentale qui s'est éboulée, celle qui
est du côté d'Arth , et qui , après être descendue assez directement
vers sa base , a été jetée tout-à-coup contre l'orient , et
a sauvé ainsi Arth , Zug ,et toute la rive de ce lac. L'épaisseur
de la couche emportée paroît être de deux pieds du côté
occidental , et de plus de 150 pieds du côté oriental. LeKnip.
penbühl sembloit avoir annoncé ce malheur , dès l'an 1774 ,
qu'il s'est détaché de la masse de la montagne. L'île de Schwanau
, assez élevée sur un rocher au milieu du lac , a éprouvé
aussi quelque dommage , son église sur-tout : le bon hermite
se trouvoit heureusement à Ensidlen. Le chemin le long du
lac est rompu en mille endroits.
Des secours ont été envoyés avec la plus grande promptitude.
Six cents ouvriers de Zug et de Schwitz se sont portés
sur les rives du lac de Lauwertz , sur- tout au débouché de la
Seeven. Cette petite rivière étoit tellement obstruée par les débris
de tout genre , bois , arbres , maisons , cabanes , foins , etc.
que sans un prompt secours , elle eût menacé la sûreté de
toutes les maisons au-dessous de Schwitz jusqu'à Brunnen.
Un homme a eu le bonheur de retirer à temps de dessous
terre sa servante et un enfant qu'elle tenoit dans ses bras. Dans
unemaison près d'Arth est encore vivant un pauvre malheureux
qui a eu les deux cuisses emportés. Dans les fouilles qui
ontdéjà étéfaites , on a découvert une vingtaine de personnes ,
hommes , femmes et enfans , à l'entrée du village de Goldau ,
qui n'existe plus : les uns avoient les bras emportés , d'autres
la tête , les jambes; d'autres étoient partagés en deux par la
ceinture. Nous avons côtoyé le pied du Rigi , où la plus
grande partie des malheureux qui survivent à cette catastrophe
se sont réfugiés , hélas! au nombre de trente au plus. Un vieillard
que nous y avons rencontré , nous a dit : « J'avois des fils ,
>> des filles , des petis-enfans en grand nombre , j'avois une
>> femme et d'autres parens; je reste seul !...... >> Une petite
fille : « Je n'ai plus de père , ni de mère , ni frères , ni
<< soeurs ! ..... » Une femme avoit perdu mère , époux , fréres ,
soeurs, et cinq enfans,
576 MERCURE DE FRANCE ;
Les villages de Goldau et Rothen, composés de 115 maisons
celui de Busingen de 126 , celui de Huzloch, ont dis
paru totalement. De Lauwertz , qui a perdu 25 maisons , il
reste 10 bâtimens , tant maison qu'écuries , tous très-endommagés.
Stein a perdu deux maisons et plusieurs écuries , qui
étoient en grand nombre dans tous ces villages.
PARIS, vendredi 19 septembre.
-Quelques incidens , auxquels on n'avoit pas lieu des'attendre
, ont porté du retard dans le retour de la Grande-
Armée, et ont en conséquence différé l'époque des fêtes qui
avoient été annoncées pour le commencement d'octobre.
Les maréchaux Davoust , Augereau et Ney, ont obtenu des
permissions pour se rendre à Paris , et y passer quelques jours.
S. M. a fait donner des ordres dans sa maison pour le voyage
qu'elle compte faire vers le milieu de l'automne , àBruxelles ,
etpeut-être en Hollande. Une partie de ses écuries et des
détachemens de la garde sont partis d'avance , , à l'occasion de
ce voyage.
On croit que sous peu de jours S. M. se rendra à Fontainebleau.
- Onvient d'apprendre la facheuse nouvelle de la mort de
M. Fox. (Moniteur du 17 sept. )
-Le courier Basilico est arrivé de Londres à Paris dans la
journée du 16. Une indisposition , qui ne laisse craindre aucune
suite fâcheuse, a retenu lord Lauderdale chez lui depuis
quelques jours.
FONDS PUBLICS DU MOIS DE SEPTEMBRE.
DU SAMEDI 13. - Ср. 0/0 c. J. du 22 mars 1806 , fermée . oof ooc.
000.000.000 ooc ooc oc . oof oof ooc. oof.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 64f. 64f. 100. 64f orc
Act. de la Banque de Fr. 1157f Soc 11581 750 00oof. oooof coc.
DU LUNDI 15.- Cp. o/o c. J. du 22 mars 1806 , farmée. eoc oofoof.
ooc . oof coc 000 000 000.000.000 0ос
Item. Jouiss . du 22 septembre 1806 63f. 50c 750 500
Act. de la Banque de Fr. 1157f. 500.000of. o০০ oooof. oooof ooc
DU MARDI 16.- C pour 0/0 c. J. du 22 mars 1806. fermée. ooc oof.
oof. Goc nof ooc. oot oof toc oof.
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 63f. ooc or c. ooc.
Act . de la Banque de Fr. 1155f 150f. ooc 000. oooof coc.
DU MERCREDI 17. - C p. 00 c. J. du 22 mars 1806 , fermée. ooc оос
000.000 000 ooc.ooc o C 000.000.0oc oof.
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 63f 62f. goc. 63f63f 200 150
Act. de la Banque de Fr. 1150f 1151f 25c ooc oof ooc. oof ooc. o oof.
DU JEUDI 18.-C p. oo c. J. du 22 mars 1806 , fermée. ooc o00 000 000
OOC OOC OOC.OOC OOC GOC
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 63f6af goc. ooc ooc ooc
Act. de la Banque de Fr. 1151. 250. 0000 0000f. ooc. ocoof ooc
DU VENDREDI 19. -Cp. 0/0 c. J. du 22 mars 1806 , ferméc. oof. ooc.
ooc. 000. coc goc boc ooc oof
Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 62f300 сос.
Act. de laBanque de Fr. 1145f00oofooc. ooc. oooof oooof 006.
( No. CCLXXI . )
(SAMEDI 27 SEPTEMBRE 1806 )
MERCURE
DE FRANGE.
POÉSIE.
DEPT
DE
LA
SEA
ÉPITRE
A MADAME DE VANNOZ , NÉE DE SIVRY,
Sur son poëme élégiaque des Tombeaux de Saint-Denis.
TE souvient- il encore , aimable Philippine ,
De ces jours fortunés où ma Muse enfantine ,
Eveillée au doux bruit de tes accords touchans ,
T'offrit ses premiers voeux et ses premiers accens ?
Tu daignas accueillir avec quelqu'indulgence
La voix du sentiment et les vers de l'enfance ;
Dès-lors , grace à tes soins , grace à ton amitié,
Aux secrets de ton art je fus initié.
J'appris comment un vers naïf, tendre et facile,
Doit embellir sans pompe une élégante idylle;
Ou comment , sur un ton fier et majestueux,
L'ode parle aux mortels le langage des Dieux.
Quelquefois , empruntant le masque de Thalie ,
De graces précédée , et de plaisirs suivie ,
Tu m'appris à lancer le trait vif et brillant
Qui pique sans blesser, et corrige en piquant.
Mais plus sombre aujourd'hui , ta plaintive élégie ,
Tendre fille d'amour et de mélancolie,
0 .
578 MERCURE DE FRANCE ,
Fait retentir au loin le cri de la terreur,
Les plaintes de la tombe et la voix du malheur !
De quels traits déchirans ta Muse désolée
Nous dépeint de nos rois la tombe violée !
Sans doute elle planoit au-dessus des bourreaux ,
Quand leur bras parricide arrachoit aux tombeaux
Tant de princes chéris, tant de rois magnanimes :
Elle les vit , frémit , et te dicta leurs crimes !
Je crois les voir encor, ces obscurs scélérats ,
Préluder par leurs cris à leurs noirs attentats.
Ils partent , l'oeil hagard et la bouche écumante;
Leur coeur brûle d'un feu que l'Enfer alimente :
Its dévorent de loin ces tombeaux , ce saint lieu
Où nos rois reposoient à l'ombre de leur Dieu.
Chaque minute accroît leur fureur et leur joie.
Ils entrent : et la mort a frémi pour sa proie !
Déjà la hache impie et le fer assassin
Troublent le long repos des Louis , des Pepin ;
On renverse , on détruit ces monumens funèbres :
Le soleil a percé ces antiques ténèbres ;
Et la nuit effrayée à l'approche du jour,
Pour la première fois déserte ce séjour.
Tel est l'affreux tableau dont tu frappes ma vue ;
Mais ce n'est rien encore : au tombeau descendue ,
Dans ces lieux que la mort de rois avoit peuplés ,
Ta voix vient d'évoquer leurs manes exilés .
Variant ses couleurs,ton flexible génie
Invoque tour- à-tour Erato , Polymnie ,
Et toujours éloquent, et fidelle à la fois ,
Fait présider l'histoire aux portraits de nos rois .
Son flambeau te conduit : tantôt sombre, énergique ,
Tu nous dépéins ce roi , ce tyran politique
Redouté de son siècle et du nôtre abhorré ;
Tantôt tu plains le sort du monarque adoré ,
Queson peuple nomma du doux surnom de père ,
Et que ce même peuple immole à sa colère.
Après lui Charles-Cing partage son destin ;
En vain son ombre semble appeler du Guesclin :
On les frappe; et je vois, victimes de la rage,
S'engloutir les débris d'un héros etd'un sage.
Parmi ces monumens , honneur de Saint-Denis,
Par l'amour élevés , par la haine détruits ,
Un seul fut épargné : la justice éternelle ,
Sans doute , en l'arrachant à leur main criminelle,
SEPTEMBRE 1806. 579
Avoulu conserver aux siècles à venir
De ces tombeaux brisés au moins un souvenir ! ( 1 )
Tels de foibles débris jetés sur le rivage,
Du vaisseau qui n'est plus rappellent le naufrage.
Hélas ! lorsque le ciel pour toi moins indulgent ,
Abandonne ta cendre à l'Enfer triomphant ,
Pourquoi la sombre nuit , de crèpes entourée ,
Ne cache- t-elle pas ta dépouille sacrée ,
Ogrand Louis ? Mais non : brillante de clarté,
Lagloire , assise auprès de l'immortalité ,
Sur le front du héros déposant sa couronne ,
Conserve à son tombeau tout l'éclat de son trône !
Et toi , roi bien aimé, bon et vaillant Henri ,
Tant de vertu n'a donc pu te mettre à l'abri
Des fureurs de ce jour ? La mort , bien moins cruelle ,
Vainement respectoit ta dépouille mortelle;
Le crime la remplace et supplée à sa faulx :
Tu tombes ; et deux fois nous pleurons un héros !
Mais le ciel , attentif aux larmes de la France ,
Dès-lors avoit marqué le jour de ta vengeance :
Vengeance qui fut douce , et bien digne à la fois
Du Dieu qui la dictoit , et du meilleur des rois !
CeDieu, pour l'accomplir, fait naître le génie ;
Il l'inspire lui-mêine : et la France attendrie
Voit Delille , Michaud, Treneuil , Châteaubriant ,
Elever à ton ombre un nouveau monument !
Une fleur y manquoit : cette fleur vient d'éclore;
Une femme.... (ce nom doit te toucher encore )
Aux douleurs des Français unissant ses douleurs ,
Vient t'offrir un laurier arrosé de ses pleurs.
Le front ceint de cyprès , la vois- tu qui s'avance ?
Elle ose pour ton peuple implorer ta clémence.
Desa patrie en deuil interprète éloquent ,
Elle expie à tes pieds le crime d'un brigand.
Ah ! si jadis ton ombre ici fut outragée ,
Unefemme te pleure, et ton ombre est vengée.
Ton triomphe est complet : tudéfends à la fois ,
Etle trône et la tombe, et ton sexe et tes droits.
Tes chants ont désarmé ces esprits trop sévères ,
Qui , bornant votre gloire aux succès éphémères,
(1) Le corps de saint Louis fut porté à Rome lors de sa canonisation ,
et échappa ainsi aux fureurs de la révolutiou. Voyez , sur tous les rois
dont on parle ici, le poëme de madame de Vannoz.
02
580 MERCURE DE FRANCE ,
Prétendoient vous bannir des sommets d'Hélicon .
Sans doute ils oublioient que les soeurs d'Apollon ,
Fières d'appartenir à ce sexe adorable ,
Exaucent à l'envi les voeux de leur semblable ,
Tandis que nous, hélas , nous n'obtenons jamais
Les plus minces faveurs qu'à titre de bienfaits !
ENIGME.
Α. Ο . Μ ... NY.
DIVERSEMENT, lecteur, tu connois ma nature ,
Et je vais en deux mots t'en faire la peinture .
Lorsque je suis d'acier, d'or ou de diamans ,
J'offre un objet bien cher à tous nos élégans .
Endes liens plus forts quand je suis arrangée ,
Je sais venger les droits de Thémis outragée.
Mais quand le tendre Amour me forme avec des fleurs ,
Par l'attrait du plaisir je captive les coeurs.
LOGOGRIPHE.
TANDIS que, parcourant l'empire de Neptune ,
Le marchand sur les flots voit errer sa fortune ,
Tout-à-coup je me montre , et tous ses vains projets
Demon cruel pouvoir deviennent les jouets .
Combinant les huit pieds qui composent mon être ,
Si vous êtes Français , vous voyez votre maître ;
Vous pouvez encor voir, si vous êtes chasseur,
Ce qui peut de vos chiens faire augmenter l'ardeur ;
Étes-vous financier ?fj'ai ce qui vous honore,
Cemétal tout-puissant que chez vous on adore;
Si vous êtes dévot , en moi vous trouverez
Ce qu'au pieddes autels quelquefois vous tenez ;
Si vous êtes amant , une fleur se présente;
Allez en décorer le sein de votre amante.
CHARADE .
Mon tout est mon premier,mon tout est monsecond.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier N°. est Vin.
Celuidu Logogriphe est Nombre, où l'on trouve Noé,ombre, orme,
Orne(rivière), or nom, borne, Orbe (ville), re, robe, on, bon, mer,
mon, me, rob (terme au whist ) , Oreb ( moutagne ) , morne ( adjectif),
Nero, Rome.
Celui de la Charade est Bas- son .
SEPTEMBRE 1806. 581
Eloges du maréchalde Catinat, du chancelier de l'Hospital,
de Thomas, suivis de l'Eloge inédit de Claire-Françoise
de l'Espinasse , par Guibert. Un vol. in-8°. Prix : 4 fr. ,
et 5 fr. 50 cent. par la poste. A Paris , chez d'Hautel ,
libraire , rue du Bacq, n°. 122 , près les Missions ; et chez
le Normant , imprimeur-libraire , rue des Prêtres Saint-
Germain-l'Auxerrois , n° . 17 .
DR Μ. GUIBERT est l'un des exemples les plus frappans
et les plus singuliers de la fortune littéraire que l'on pouvoit
faire à la fin du 18° siècle , sans avoir d'autre mérite que
des connoissances superficielles , quelque chaleur de tête , et
une grande présomption. Jamais on ne considérera M. de
Guibert comme un orateur, un poète et un tacticien même audessus
du médiocre; et cependant il jouit quelque temps
de tous les avantages que peuvent procurer les succès; il
acquit dans les lettres une réputation distinguée ; et fort
jeune encore , il fut admis à l'Académie Française. Quelle fut
la cause d'une fortune littéraire si étonnante ? Cet examen
peut donner lieu à quelques observations sur les moeurs et
les opinions du siècle. Pour réussir alors , il paroît qu'il falloit
partager sans restriction toutes les opinions philosophiques
et économiques qui étoient à la mode ; il falloit feindre , pour
toutes les idées de réformation et d'indépendance , un enthousiasme
qui , dans un autre temps , auroit été ridicule. On
appeloit cela éire sous le charme; et c'est ainsi que madame
Necker (1 ) peint l'état habituel de M. de Guibert. Il falloit
enfin se croire capable de tout. La modestie eût été déplacée,
et le délire de l'orgueil étoit regardé comme une noble
confiance en soi-même : confiance qui passoit pour être un
présage assuré des plus grands succès. Jamais aucun philosophe
ne porta cette vanité plus loin que M. de Guibert.
Quand on examine aujourd'hui de sang froid cette jactance ,
on ne peut imaginer qu'elle ait réussi. On chercheroit en vain
dans la comédie du Glorieux des bouffées d'orgueil comparables
à celles qui échappent assez fréquemment à M. de
Guibert. Pourra-t-on se persuader que , dans l'éloge du
chancelier de l'Hospital , l'orateur se met, pour ainsi dire , à
(1) Nouveaux Mélanges de madame Necker , tom. II.
3
582 MERCURE DE FRANCE ,
côté du grand magistrat dont il fait le panégyrique ? Pourrat-
on se persuader qu'il ne dissimule pas son ambition , et
qu'il avoue naïvement sa prétention à remplir les rôles les
plus éminens ? Le lecteur aura probablement de la peine à se
figurer un pareil délire : il pourra croire que nous exagérons;
mais la citation du passage dont il est question suffira pour
prouver que rien n'est plus conforme au sens de M. de
Guibert, et que la tournure de ses phrases ajoute encore, s'il
est possible , à l'idée qu'on a voulu donner de son orgueil.
C'est dans l'exorde de l'Eloge du chancelier de l'Hospital
que se trouve ce singulier passage. L'orateur, après avoir
affiché le plus profond mépris pour les hommes qui respectent
les lois de leur pays , et pour les écrivains sages et
réservés qui ne se permettent aucune invective contre les institutions
sociales , s'adresse à ceux qui pensent comme lui :
<<Puissiez-vous , leur dit-il , trouver dans mon ouvrage ,
>> non cette éloquence d'effet et d'appareil que je n'ai jamais
>> étudiée , et que je n'ambitionne pas , mais cette logique
>> simple et droite d'un bon esprit qui a bien médité l'his-
>> toire, ces grands mouvemens d'une ame que les grandes
>> vertus ont droit de passionner; cet amour vifde la gloire,
>> non de celle qu'on acquiert en louant un grand homme ,
>> mais de celle qu'on pourroit acquérir en l'imitant : sur-
>> prenez-y, je le veux , ces élans d'une ambition que je ne
>> désavoue pas, cette agitation d'une ame fatiguée de son
>> inaction , cette conscience sans doute trop audacieuse des
>> forces que j'espérerois déployer si j'étois sur un plus
>> grand théâtre ! >>>
On voit que nous n'avons mis aucune exagération dans
ce que nous avons dit sur la vanité de M. de Guibert :
nous n'avons parlé ni du bon esprit qu'il s'attribue , ni de
ses méditations sur l'histoire, etc. Aujourd'hui que , dans la
littérature , le sentiment des convenances a repris son empire,
que diroit-on d'un orateur qui feroit un pareil exorde ? Ne
trouveroit-on pas qu'outre le ridicule de parler ainsi de soi ,
l'écrivain a encore le tort de violer toutes les règles que les
anciens nous ont laissées sur l'éloquence ? On sait qu'ils prescrivoient
pour l'exorde une grande modestie et une grande
réserve : ils pensoient que c'étoit l'unique moyen de prévenir
favorablement les auditeurs. Si , parmi eux, un orateur se fût
exprimé de cette manière , au lieude l'excuser en disant qu'il
étoit sous le charme, il est probable que des huées l'au
roient interrompu.
Ce qu'il y eut de très-singulier, c'est que M. de Guibert ,
en demandant ainsi la faveur, l'obtint momentanément. Le
SEPTEMBRE 1806. 583
gouvernement étoit tellement aveuglé sur ses véritables intérêts
, qu'il combloit de graces ceux qui déclamoient le plus
contre lui. Dans ce siècle de frivolité et d'ennui , une
telle hardiesse paroissoit piquante , et l'on ne croyoit pas
qu'elle eût le moindre danger. L'orateur se permettoit des
invectives contre la religion , des injures contre les magistrats
; il faisoit l'apologie des usuriers; et, loin de le réprimer,
on le favorisoit. On accordoit à une mauvaise rapsodie
tragique dont il étoit l'auteur, un honneur qui ne fut jamais
accordé aux chefs-d'oeuvre de Corneille et de Racine. Tout
le monde sait que le Connétable de Bourbon , tragédie de
M. de Guibert, fut représenté à Versailles avec une pompe
qui n'avoit pas eu d'exemple, et que , malgré la prévention
marquée de la cour en faveur du poète , la pièce ennuya , et
ne put avoir une seconde représentation.
Le roi de Prusse,dont l'opinion sur la tactique doit être
de quelque poids , trouvoit fort ridicules les prétentions de
M. de Guibert. Il exprime son sentiment dans une lettre
curieuse , dont la date est de janvier 1773. Thiriot , son correspondant
à Paris, venoit de mourir, et Voltaire proposoit
quelqu'un pour le remplacer. Le roi , qui commençoit à
revenir sur les systèmes philosophiques , ne trouvoit plus la
littérature française digne de son attention. « Rendez-moi ,
>> disoit-il à Voltaire, des Fontenelle , des Monstesquieu, des
>> Gresset, je renouerai cette correspondance; mais jusque-la
>> je la suspendrai.... Voulez -vous que j'entretienne un cor-
>> respondant en France , pour apprendre qu'il paroît des
>> Essais de Tactique par de jeunes militaires qui ne savent
>> pas épeler Végèce ? »
Mais Voltaire qui n'étoit pas , comme le roi de Prusse ,
dégoûté de la philosophie, encourageoit alors plus que jamais
les jeunes adeptes. C'est ce qui explique pourquoi il parla de
M. de Guibert d'une manière si flatteuse à la fin de son
petit poëme sur la Tactique :
Je conçus que la guerre est le premier des arts ,
Etque le peintre heureux des Bourbons, des Bayards,
Endictant leurs leçons , étoit digne , peut-être ,
Decommanderdéjà dans l'art dont il est maitre.
Voltaire loue ici , contre sa pensée , M. de Guibert sous
deux rapports différens. Personne n'étoit plus à portée que
l'auteur de Mérope d'apprécier la tragédie du Connétable de
Bourbon. Il estprobable que l'éloge qu'il donne à l'Essai sur
la Tactique , art dans lequel il veut que M. de Guibert
commande , n'est pas plus sincère que celui qu'il donne
à la tragédie. Ainsi , l'on peut présumer que cet éloge
584 MERCURE DE FRANCE ,
n'est qu'un persifflage dont l'auteur eut la foiblesse d'être la
dupe.
Dans les panégyriques que les philosophes faisoient des
grands hommes , ils n'avoient d'autre but que d'attribuer
à ces personnages célèbres les opinions modernes. C'est ainsi
qu'ils cherchèrent à persuader que Bossuet etFénélonn'avoient
pas été de bonne foi , que Massillon n'avoit été qu'un rhéteur,
Descartes un sceptique , etc. Cette tactique ( pour nous servir
d'une expression chère à M. de Guibert ) n'étoit pas très-maladroite;
mais elle supposoit dans les philosophes la conviction
qu'on ne chercheroit pas à approfondir les bases de leurs
jugemens. De là on pourroit présumer qu'ils ne faisoient
tant d'efforts pour détourner leurs contemporains des études
sérieuses , pour leur faire croire que le génie n'a pas besoin
d'instruction , qu'afin d'éloigner lesrecherches qui ne devoient
pas manquer d'éclairer leurs artifices . On a remarqué que
les apôtres des fausses doctrines ont toujours cherché à augmenter
les ténèbres de l'ignorance , tandis que la vraie doctrine
ne craint aucun examen , et invite même aux études
profondes qui peuvent la faire mieux connoître. Les philosophes
qui ont tant répété que le génie sans instruction n'en
étoit que plus libre et plus brillant , ont eu avec les imposteurs
anciens et modernes cette conformité frappante.
M. de Guibert, dans l'Eloge du chancelier de l'Hospital ,
n'a pas manqué de faire de ce magistrat un philosophe du
18. siècle. Il le peint comme un homme sans religion.
<<<L'Hospital , dit-il , voyoit , du haut de son génie , toutes
>> les querelles de religion , comme l'Eternel les voit du
>> haut de son trône. » L'hyperbole va si loin , qu'elle tombe
tout-à-fait dans le ridicule. Si le modeste l'Hospital eût
présumé qu'on le compareroit à Dieu , il y a tout lieu de
croire qu'il auroit rejeté avec indignation cette louange
impie. « Il jugea toujours la religion en homme d'Etat ,
>> ajoute M. de Guibert; c'est-à-dire , comme une partie de
>> la législation nécessaire à maintenir, mais que le gouver-
>> nement doit accommoder au plus grand bonheur des
>> hommes. » Personne ne se doutoit que l'Hospital eût
énoncé cette opinion. On chercheroit en vain dans ses ouvrages
quelque chose qui y répondit; mais le parti en est
pris : M. de Guibert attribue ses rêveries au grand magistrat
dont il fait l'éloge. Il lui échappe ensuite un aveu pré
cieux; les bons esprits croient assez généralement que le calvinisme
conduit à l'indifférence sur la religion , et l'orateur
confirme cette idée en ajoutant : « Il ( le chancelier) pencha
>> toujours secrètement pour le calvinisme , parce qu'il le
>> trouvoit plus ami de la liberté. >>>
SEPTEMBRE 1806. 585
On s'étonne avec raison que M. de Guibert ait déclaré aussi
positivement que le chancelier de l'Hospital étoit calviniste ,
tandisque les historiens gardentle silence à cetégard. Brantôme
est le seul contemporain qui ait jeté des doutes sur la foi de ce
grand magistrat. Cependant il convient , ce qui est un aveu
important , que le chancelier alloit régulièrement à la messe.
Est-il à présumer que cet homme , qui avoit pris pour devise
les beaux vers d'Horace , justum et tenacem propositi virum,
se soit abaissé à une telle hypocrisie ? Ne doit - on pas présumer,
au contraire , que , dans les démêlés qu'il eut comme
ministre avec la cour de Rome, il n'avoit pour objet, comme
le dit le président Hainault , que de défendre les libertés de
l'église gallicane , ce qui a été fait par des catholiques célèbres ,
sans qu'on ait pensé à soupçonner leur orthodoxie.
Il est vrai que Brantôme , après avoir dit que le chancelier
de l'Hospital alloit à la messe , rapporte un mot inventé par
ses ennemis : Dieu nous garde de la messe du chancelier.
Ce mot ne mérite aucune attention sérieuse. D'abord , on
connoît le goût de Brantôme pour les anecdotes suspectes;
et les bons critiques n'adoptent son témoignage qu'avec une
extrême défiance. Ensuite , on sait que Brantôme eut des liaisons
avec ceux qui formèrent depuis le parti de la ligue.
Il étoit naturel que ces hommes , qui couvroient leur ambition
démesurée du manteau de la religion, eussent de l'aversion
pour un magistrat qui sans cesse avoit prêché la paix
et la soumission à l'autorité royale. Brantôme , dans leur
société , avoit très-bien pu puiser une fausse idée du chancelier.
Au reste, il nous reste de ce magistrat des détails écrits
par lui-même sur les principales circonstances de sa vie, et
qui précèdent son testament. Ce morceau précieux n'offre
aucune trace de calvinisme : on n'y trouve que des voeux
malheureusement impuissans pour la paix , et une indignation
qu'il ne cache pas contre les hommes , de quelque parti
qu'ils soient , qui abusent de la religion pour exécuter leurs
projets ambitieux.
M. de Guibert profite des réformes excellentes que le
chancelier de l'Hospital fit dans notre législation, pour fronder
étourdiment presque toutes les institutions françaises. On
trouve singulier qu'un jeune officier se mêle de juger les opérations
d'un homme tel que l'Hospital , qu'il trace la marche
que le chancelier auroit dû tenir, et qu'il lui reproche de
n'avoir pas été à la hauteur des lumières du 18. siècle : ce
qui est un éloge bien plus qu'une critique. C'est sur-tout
contre la magistrature que l'orateur s'élève avec le plus de
véhémence. « On a beaucoup déclamé, dit-il, contre les finan
586 MERCURE DE FRANCE ,
>> ciers ; mais l'avidité des magistrats ou de leurs suppôts
» n'a été ni moins inventive , ni moins cruelle : elle a cor-
>> rompu ce qu'il y a de plus sacré sur la terre. » On ne sait
ce qui a pu dicter à M. de Guibert cette diatribe contre la
magistrature : il est sûr que nulle classe ne fut plus désintéressée
, et qu'elle seule , avant la révolution , rappeloit
quelqu'image des anciennes moeurs .
Leparallèle qu'il fait de la magistrature et de la finance
montre d'ailleurs combien alors les idées étoient confondues,
et dans quel oubli on étoit des vieilles maximes. Sous
le règne de Louis XIV, la finance étoit mise par l'opinion
bien au-dessous de la magistrature. Duclos, qui observoit
très-bien, regarde comme un premier signe de dégradation
l'accueil que l'on commença à faire aux financiers à
l'époque de la régence : il s'élève en même-temps avec beau
coup d'indignation contre un magistrat qui brava l'opinion
au point de quitter les fleurs-de-lis pour la finance.
Parmi les fautes que M. de Guibert reproche au chancelier
de l'Hospital , se trouve une de ses opérations qui mérite le
plus d'éloges. « L'Hospital , dit- il , paya tribut aux pré-
>>jugés de son siècle , en faisant des lois sévères contre les
>> usuriers , lois injustes, parce que l'argent est une mar-
>> chandise, et qu'à ce titre il doit rester libre , et que le con-
>> trat entre le prêteur et l'emprunteur étant volontaire, il
» n'y a point de lésion pour ce dernier. >>
La révolution n'a que trop consacré cette opiniondeM. de
Guibert : on sait quels ont été les résultats.
Il suffit , pour la réfuter, de remonter aux principes de
morale, qui de tout temps ont fait condamner l'usure. Les
actions humaines ne sont bonnes et légitimes que lorsqu'elles
ontunbut et un résultat essentiellement moraux. Or,
quel est le but de l'usure , quel est son résultat? Son but
estd'accumuler l'argent sans le faire profiter, ni pour le commerce,
ni pour l'agriculture , ni pour les objets honnêtes de
dépense qui le font circuler. Son résultat est d'éveiller les
passions vicieuses des hommes : le spéculateur insensé , le
joueur , le débauché ne trouvent - ils pas dans l'usure des
ressources ruineuses pour satisfaire leurs passions ? S'il n'y
avoit pas d'usuriers , verroit-on autant de folies , autant de
banqueroutes ? L'usure est donc un mal , et la propriété de
l'argent n'est pas comme les autres propriétés. Quandun Etat
a le malheur d'être livré à ce fléau, il lui est presqu'impossible
de s'endélivrer. Vainement multipliera-t-on les défenses ,
l'usure se fera secrètement , et n'en sera que plus abusive.
Dans ce seul cas , la victime du délit est complice du délinquant.
SEPTEMBRE 1806. 587
Dans les derniers temps , et sous un meilleur ordre de
choses , on n'a plus considéré l'argent comme marchandise ;
on a regardé l'intérêt comme une indemnité juste des bénéfices
que lepréteur auroit pu tirer de son argent s'il s'en étoit
réservé l'usage. Ily a loin de cette définition à celle qui assimile
l'argent aux autres marchandises. Du reste , le législateur
s'est abstenu sagement de mesures repressives , qui , suivant
Montesquieu , ne peuvent qu'aggraver le mal; mais
il n'a rien négligé pour empêcher, ou du moins diminuer
l'usure , soit en exposant les usuriers au grand jour des tribunaux,
soit en se réservant de régler les mesures de l'intérêt
résultant du prét conventionnel.
L'importance des objets traités dans l'Eloge du chancelier
de l'Hospital , nous a empêché de nous étendre sur ceux de
Catinat, de Thomas et d'Elisa , qui se trouvent encore dans
ce volume. Nous y aurions reconnu les défauts qui tiennent
à la manière de l'auteur, et dont nous avons suffisamment
parlé. Dans le premier, on voit la prétention à paroître posséder
l'art de la tactique , ce qui le rend sec et froid; dans le
second , l'orateur outre les défauts de celui qu'il loue; dans
le troisième enfin, il prodigue tout le jargon de la fausse
sensibilité du siècle; et si madame Necker avoit lu ce morceau,
c'est bien alors qu'elle auroit pu dire que M. deGuibert
étoit sous le charme . P.
Epithalame de Thétis et de Pélée, traduit de Catulle; par
A. Cournand, professeur au Collège de France. Broch. in-8°.
Prix : 1 fr . , et 1 fr. 25 cent. par la poste. A Paris , chez
Brasseur, aîné, imprimeur, rue de la Harpe ; et le Normant,
libraire , ruedes Prêtres Saint-Germain-l'Auxerrois , nº. 17.
:
J'AI devant moi une foule de traducteurs qui attendent
audience , et je voudrois leur faire à tous la même politesse ;
mais , en sa qualité de professeur , M. Cournand doit passer
le premier. Je me souviens d'avoir parlé de sa traduction des
Géorgiques , dont j'ai dit même quelque bien, non que ce
soitun bon ouvrage , mais parce qu'elle annonce l'amour du
travail et le goûtsolide de l'antiquité. C'est unmérite qui n'est
pointà dédaigner. Tandis qu'une nuée de poètes médiocres
nous accablent de leurs inventions , on doit savoir gré à
M. Cournand , sinon de reproduire , au moins de rappeler
les bons modèles .
588 MERCURE DE FRANCE ,
L'épithalame de Thétis et de Pélée est un morceau qui respire
le goût grec , et qui est tout-à-fait dans le style antique.
Catulle , qui est le poète des Graces dans ses poésies légères ,
s'est élevéà la hauteur du genre épique , dans cette composition
qui , à la vérité , n'est pas de longue haleine. Il a imité
plusieurs choses d'Homère , soit dans la manière de composer
ses épithètes , soit dans le rythme de sa versification :
ce qui lui donne un caractère particulier entre les poètes
Latins. Il faut avouer qu'il est très-inférieur à Virgile , qui
cependant n'a pas dédaigné d'imiter et même de s'approprier
quelques-uns de ses vers. On admire les traits dont il a peint
le désespoir d'Ariane , lorsqu'à son réveil elle aperçoit Thésée
qui l'abandonne; elle demeure immobile sur le rivage , et le
poète la compare à la statue de pierre d'une bacchante, image
aussi juste qu'énergique , qui peint tout-à-la-fois la fureur
qui l'agite et l'étonnement qui l'accable :
Quemprocul ex algámæstis minois ocellis ,
Saxea ut effigies bacchantis prospicit , etc.
L'harmonie du premier vers est assez mauvaise , mæstis
minois ocellis ; mais le reste du tableau est d'un grand peintre ,
et je ne concevrai jamais comment M. Cournand a pu supprimer
, dans la traduction de ce morceau, l'image qui en fait
toute la beauté :
Eperdue , immobile en ses sombres fureurs ,
La fillede Minos , les yeux chargés de pleurs ,
Le visage fixé sur la vague écumante ,
Sent le tourment des mers dans le coeur d'une amante.
Le plus grand défaut de ces vers, c'est qu'ils ne traduisent
point Catulle. M. Cournand a voulu peindre Ariane à sa
manière ; mais au moins devoit-il s'accorder avec lui-même ,
et ne pas représenter la fille de Minos , plongée dans une
sombre fureur pendant qu'elle fond en larmes , parce que la
fureur et l'attendrissement ne vont point ensemble. Le dernier
vers achève de gâter cette peinture : Sent le tourment des
mers dans le coeur d'une amante. Quand cette manière de
s'exprimer auroit quelque justesse,elle seroit encore vicieuse,
parce que c'est transporter au propre une expression figurée.
Catulle, qui parle en poète , compare très-bien les agitations
de l'inquiétude au mouvement des flots soulevés , et il tire de
cette comparaison une métaphore qui a beaucoup de grace et
d'énergie : Magnis curarum fluctuat undis. Mais il ne veut
pas dire pour cela qu'Ariane souffre le mal de mer.
Si M. Cournand étoit dans l'âge où le goût n'est pas formé,
je m'arrêterois sur ces petits détails du style, et je lui mon
SEPTEMBRE 1806 . 589
!
trerois comment il fait languir les endroits les plus passionnés ,
et comment il décolore les plus brillantes descriptions. Je lui
demanderois s'il croit traduire Catulle lorsqu'il lui fait dire :
Qu'Ariane embrasée,
Thésée , Arrête, avec amour , ses regards sur T
Et ne peut le fixer de ses yeux languissans ,
Que le feudes desirs n'enflamme tous ses sens.
Il doit savoir que ce n'est là ni la pensée ni le style du poète
latin , et il est étonnant qu'il n'ait pas été plus frappé de la
vigueurde ces expressions :
Non prius ex illoflagrantia declinavit
Lumina , quàm toto concepit pectoreflammam
Funditus , atque imis exarsit tota medullis.
Le malheur est que la version de M. Cournand n'est pas
seulement foible et inexacte. Son style est souvent barbare , à
force de vouloir être pittoresque. On y voit Ariane qui fait sa
prière assidue :
Qu'à sa lèvre muette elle tient suspendue ,
Mais , qui a jamais vu , ailleurs que dans les vers de M. Cournand
, une prière suspendue à une lèvre et à une lèvre muette?
Ce traducteur a un grand foible pour le mot suspendre. Il
l'emploie avec le même bonheur dans une autre circonstance ,
où il nous représente le bon homme Egée qui recommande à
son fils d'attacher des voiles noires à son navire , et qui lui
en donne cette raison ,
Leur lugubre couleur ,
Aux mâts de ton vaisseau suspendra mon malheur.
L'embarras est de savoir comment une couleur peut suspendre
un malheur; et c'est ce que M. Cournand auroit bien
dû nous expliquer. En attendant qu'il le fasse , je suspendrai ,
s'il lui plaît , mon admiration et ma lecture. Aussi bien j'entends
M. Népomucène Lemercier , qui me crie que sa traduction
des vers dorés de Pythagore (1 ) mérite bien que j'en dise
deux mots.
Il est vrai que cette traduction ne manque pas d'une certaine
exactitude , et l'on s'aperçoit que l'auteur a suivi de
près la version latine , ce qui ne l'a pas préservé néanmoins de
faire quelques contresens. Pour atteindre à la précision de
l'original , il a tellement serré et étranglé son style, qu'en
voulant parler grec, il a cessé de parler français. Ce n'est pas
( 1 ) Traduction des vers dorés de Pythagore , etc. Brochure in-8° .
Prix: 1 fr. 50 cent. , et 1 fr . 80 cent par la poste.
590 MERCURE DE FRANCE ,
assez d'enfermer des préceptes dans un tour concis , il faut
qu'ils soient exprimés avec une correction et une harmonie
plus soignée , afin qu'ils se gravent plus aisément dans la mémoire.
Mais qui pourroit retenir des maximes et des vers tels
que ceux-ci :
<< N'ose rien quand ton oeil n'en sait prévoir la suite ,
>> Porte sur chaque pas tes pensers téfléchis .
>>Ne reçois nulsommeil en tes yeux rafrafchis ,
» Sans un triple regard sur ta journée entière. »
Tesyeux rafraîchis forment un véritable contresens. L'épithète
de Pythagore signifie fatigués , et il est assez clair qu'on ne
dort point quand onases yeux rafraichis.
« Et sévère à toi-même , ainsi t'interrogeant,
>>Gronde un fàcheux oubli , loue un soin diligent.
>> Plais-toi dans ces retours , que ton esprit les goûte.
Quel plaisant tour de force d'être parvenu à rendre plus
arides ces préceptes de Pythagore , qui sont naturellement
secs , comme tout ce que les anciens ont écritsur la morale !
Au reste , cette manière dure et serrée paroît moins tenir à la
nature de l'ouvrage qu'au génie de l'auteur : car on retrouve
lemême style dans la traduction qu'il a faite de deux idylles
de Théocrite. Pour égaler le poète grec , il peint la chute
d'Hylas en un seul vers :
Lebel enfant tomba dans le noir flot roulant.
Plus loin il représente Hercule qui court les monts , les bois,
" Luidont , en sa rigueur
>> Un Dieu poussoit la rage et déchiroit le coeur. »
Mais la pièce la plus singulière , et qui caractérise le mieux
l'esprit de l'auteur,c'est celle qui a pour titre : le Jugement
des Siècles. C'est une conversation entre Pythagore , Numa ,
Homère, Brutus l'ancien , Attila , Omar , Sylla , Tibère ,
Christophe Colomb , César et Thémis. Tous ces personnages
parlent l'un après l'autre , et cependant la pièce n'a que six
vers. C'est un chef-d'oeuvre de laconisme qu'il ne me sera pas
difficilede rapporter tout entier :
J'instruisis les mortels.
PYTHAGORE.
HOMERE.
J'éternisai leur gloire .
NUMA .
Romeeut par moi des moeurs.
SEPTEMBRE 1806. 591
BRUTUS.
Je brisai ses liens.
ATTILA.
J'ai fait frémir les rois .
SYLLA.
Et moi les citoyens.
OMAR .
TIBÈRE.
J'ai bravé leur mémoire .
CHRISTOPHE COLOMB.
J'ai brûlé les écrits .
J'acquis un nouveau monde.
CÉSAR .
Et j'ai mis l'autre aux fers.
THÉMIS.
Vous donc , volez aux cieux ; vous, tombez aux Enfers.
Voilà un procès bientôt instruit et un jugement bientôt
rendu ; mais il s'agiroit de savoir à qui s'applique le premier
vous , et à qui le second. C'est ce que le lecteur pourra deviner
, s'il veut prendre la peine de relire la pièce.
Mais peut-être aimera-t-il mieux entendre parler de l'Amour
crucifié d'Ausone? (1 ) Ce titre est piquant , mais le poëme est
assez triste et dépourvu d'invention. Onest fatigué d'abord de
l'énumération de toutes les femmes qui ont eu quelque passion
malheureuse , et que le poète rassemble dans ces champs de
pleurs que Virgile a décrits. Ces femmes rencontrent l'Amour
qui se promenoit là , on ne sait pourquoi. Elles se saisissent
de lui , et elles l'attachent à un arbre pour lui faire souffrir
toutes sortes de tourmens ; mais de peur qu'on ne s'y intéresse
, le poète vous avertit que ces tourmens ne sont que des
rèves, attendu que ces femmes ne sont que des ombres. Cependant
Vénus vient se joindre à elles pour achever le supplice
de son fils. Tout-à-coup ces ombres si vindicatives s'attendrissentetdemandent
sa ggrraaccee,, et l'Amour finit par s'envoler :
ce qui est le dénouement de toutes les histoires où l'Amour
entre pour quelque chose.
On nepeut pas dire qu'Ausone rachète par l'agrément du
style la pauvreté de cette fiction. Quoi qu'il y ait quelques
(1) L' Amour crucifié , traduction d'Ausone, avec le texte.Prix : 50
eent. , et 60 cent. par la poste. AParis , chez le Normant.
592 MERCURE DE FRANCE ,
beaux vers semés dans son poëme , on n'y trouve ni la grace ,
ni la légéreté convenables au sujet. Sa diction est hérissée de
détails mythologiques , qui en augmentent l'obscurité. Celle
du traducteur est en général plus élégante et plus harmonieuse.
On sent qu'elle est travaillée ; et c'est tout à-la-fois un mérite
et un défaut : car elle doit l'être jusqu'à ce qu'elle paroisse
facile. Dans ce genre la perfection de l'art est de ne point se
faire sentir. G.
Exposition des Prédictions et des Promessesfaites à l'Eglise
pour les derniers temps de la Gentilité; par le P. Lambert.
Deux vol. in- 12. Prix : 5 fr. , et 6 fr. 50 cent. par la poste.
A Paris , à l'Imprimerie des Sourds- Muets , rue S. Jacques;
chez Ad. Leclere , libraire , quai des Augustins ; et chez
le Normant , imprimeur-libraire , rue des Prêtres Saint-
Germain-l'Auxerrois , n°. 17 .
Un de nos écrivains les plus distingués, le digne défenseur
de l'autel et du trône dans les temps d'anarchie religieuse et
politique , M. de Bonald, jetant un coup d'oeil rapide sur ces
empires , ouvrages de la main des hommes , qui ont brillé un
moment sur la scène du monde, et qui sont tombés d'une
chute éternelle , s'arrête à contempler deux peuples , l'un
commencé, l'autre consommé; mais tous deux LE PEUPLE
DE DIEU ( 1 ). Il nous fait voir en même temps leurs deux
législateurs au-dessus de tous les législateurs : l'un , objet de
la vénération du peuple Juif; l'autre , objet de l'adoration du
peuple Chrétien; Moïse , qui nous prépare à l'avénement du
Christ; et le Christ , devant qui tout genou doit fléchir , et
qui doit réunir un jour toutes les nations sous la même loi ,
comme le pasteur réunit ses troupeaux dans le même bercail.
Jamais , peut- être , les destinées de ces deux peuples , source
inépuisable de méditations pour les Augustin et les Bossuet,
n'ont dû exciter davantage le zèle des théologiens et l'attentionmême
des philosophes et des politiques. Jamais , il faut
en convenir, des événemens plus remarquables , ni un état plus
extraordinaire de la société chrétienne, n'ont paru justifier
toutes les craintes , ou encourager toutes les espérances. C'est
ce double tableau d'espérances etde craintes que retrace aujourd'hui
l'auteur de l'ouvrage que nous annonçons. L'oeil fixé sur
(1) Voyez la Législation Primitive, par M. de Bonald.
l'Eglise ,
SEPTEMBRE 1806.
DEPT
D
53
l'Eglise , il la suit dans tous ses développemens, au mieu du
calme et dans le sein des tempêtes , dans ses étonnante die
graces , et dans ses prospérités , plus étonnantes encore. Ili
entrer tour-a-tour dans cette arche mystérieuse , et le Gentil
substitué au Juif infidèle , et le Juif redevenu fidèle , substitué
au Gentil incrédule et parjure. Ainsi Dieu pourvoit, comme
parle Bossuet , à l'éternité de son culte. Ainsi la religion ,
dédaignant toutes ces distinctions passagères de Grec et de
Barbare , de Romain et de Scythe, partage le genre humain
detous les temps et de tous les lieux en deux grandes classes ,
les peuples qu'elle éclaire de ses vives lumières , et ceux qu'elle
abandonne à leurs ténèbres. Ainsi elle répare ses pertes; et du
seinmême des ruines sous lesquelles ses ennemis la croyoient
ensevelie pour toujours , elle renaît plus brillante et plus belle.
Cettepremière merveille du Juifprosterné devant ce Messie
qu'il a crucifié , au moment même où les Gentils paroîtront
avoir abjuré son culte et sa loi , est très-bien développée dans
P'Exposition des Prédictions et des Promesses faites à
l'Eglise. L'auteur, appuyé sur les saintes Ecritures , s'avance à
travers les siècles sur les débris des églises particulières qui
ont illustré autrefois l'Afrique et l'Asie ; il parcourt en tremblant
les peuples européens , et sur-tout cette belle France ,
qui , dans un siècle grand en toutes choses , vit briller la religion
de son plus grand éclat. Effrayé du spectacle que lui présente
l'univers , sous le rapport de la religion etdes moeurs ,
il peint des plus vives couleurs le progrès de ces doctrines
désolantes que sement de toutes parts , avec une incroyable
persévérance , le matérialiste et l'athée ; la diminution de
toutes les vérités morales au milieu de tous les prodiges des
arts et des sciences : « Les arts et les sciences marchent à
>> grands pas vers leur perfection : du moins notre siècle s'en
>> vante. Chaque jour voit éclore de nouvelles inventions
>> propres à embellir la vie présente , à enflammer l'amour
du luxe, de la magnificence et des richesses. Mais partout
>> aussi les ames, plongées dans la matière , concentrées dans
>> l'étroite sphère de cette vie , oublient qu'il y a une autre
économie au-delà du tombeau. Les rapports qui lient la
» créature raisonnable à son auteur ss''effacent successivement
>> de tous les esprits et de tous les coeurs. La morale , fondée
>>> sur la religion , la seule qui en mérite le nom , tombe par-
>> tout dans le mépris. Tous les esprits se précipitent , avec
>> une émulation qui tient de la fureur, vers les choses sen
>> sibles et périssables. On diroit que l'homme a entièrement
>> oublié la plus noble portion de lui-même. Un athéisme
>>pratique gagne de toutes parts. Le soleil de la vérité se
»
Pr
594 MERCURE DE FRANCE ,
>> couche pour nous. L'irréligion étend ses sombres voiles
>>>sur tous les peuples qui portent encore le nom de Chré-
>> tiens.... L'Eglise est comme une vaste campagne qui a été
>> long-temps, le théâtre de la guerre, et qui n'offre presque
plus que des ruines et des traces d'incendie. C'est un malade
réduit à une défaillance peu différente de la mort : il faut
>> approcher l'oreille de sa bouche pour entendre ses foibles
>> soupirs; il faut poser la main sur son coeur pour sentir
>> qu'il respire encore. >>
Ces accens de douleur, qui s'échappent d'une ame profondément
affligée des ravages de l'incrédulité , rappellent les
plaintes éloquentes que faisoit entendre , en 1785 , l'illustre
évêque de Lescar, mort évêque de Troyes il y a quelques
années. On se souvient encore de ces paroles prophétiques :
« Si vous demandez à quelle époque, en quel lieu paroîtra
l'homme de péché, à quel signe nous pourrons le recon-
>> noître , quels prodiges dans le ciel ou sur la terre auront
>> annoncé sa venue, je ne suis ni prophète , ni enfant de
>> prophète , pour lire les desseins de Dieu dans l'avenir : sa
>> gloire ne m'est pas apparue de dessus son trône , comme à
>> Isaïe; sa voix ne m'a point parlé de dessus son char, comme
» à Ezechiel.... mais , dépositaire des oracles divins , j'ai
>> médité les menaces qu'ils renferment ; j'ai vu une partie
>> de ces menaces exécutées sur des portions de la Gentilité
>> coupable; j'ai comparé les crimes de ces peuples avec les
>> nôtres ; Jérusalem avec Samarie; et voyant sur le soir le
>> ciel en feu , je me suis dit que la journée du lendemain
>>> seroit brûlante.>>
De cette triste peinture des maux de l'Eglise , M. de Noé
concluoit , et le P. Lambert conclut de même avec Bossuet et
Fénélon , que nous touchons donc à une époque de régénération
et de triomphe car il faut que l'Ecriture s'accomplisse;
et quand tout est désespéré de la part de l'homme ,
c'est alors que Dieu se montre. Il paroît , et tout se rétablit.
Jérusalem est en pleurs ; mais ses pleurs seront essayées. Elle
brillera d'une gloire nouvelle,long-temps encore avant que
le monde ne s'écroule .
Le triomphe éclatant , universel, promis à la religion pour
l'époque de son plus grand affoiblissement, est déjà une merveille
qui étonne la foi , en même-temps qu'elle excite le
rire de l'incrédulité. Mais l'instrument et le moyen de ce
triomphe , est peut- être ce qu'il y a de plus merveilleux et
deplus incroyable dans les conseils de la Providence.
Un peuple , rebut de tous les autres peuples ; marqué des
sonorigine de caractères singuliers , et exposé à tous les siècles
SEPTEMBRE 1806 . 595
comme un grand spectacle et une grande leçon ; chassé de
son pays; dispersé depuis près de deux mille ans , sans jamais
se confondre avec les races étrangères ; toujours seul dans ses
opinions et dans ses croyances ; adorateur du vrai Dieu quand
les autres nations le blasphémoient; blasphémateur du Messie
quand les autres nations l'adorent ; peuple toujours à part
dans ses lois et dans ses moeurs ; policé lorsque la Grèce ignoroit
encore et I ycurgue et Solon ; à demi-barbare depuis que
l'univers est civilisé ; témoin irrécusable de ses propres crimes ,
dépositaire fidèle de son propre jugement; l'objet des complaisances
du Très-Haut ,et tout-à-coup l'obiet de ses plus
terribles vengeances ; le plus misérable et le plus abandonné
de tous les peuples aux yeux de la politique, le plus coupable
et le plus dénaturé aux yeux de la religion ; le peuple
Juif, expiant par son zèle une trop longue erreur, ira , la
croix en main, l'Evangile à la bouche , planter jusqu'aux
bornes du monde l'étendard de la foi ,
Et de David éteint rallumer le flambeau.
Les vices qui l'inondent, l'opprobre qui le couvre , étouffoient
en nous le sentiment de ses malheurs : il nous racontoit
en vain ses grandeurs passées ; ses superbes espérances
nous faisoient pitié ; et voilà que , brillant de vertus et de
gloire, il nous découvre dans un avenir sans fin les immenses
miséricordes du Dieu d'Abraham : les pères réunis avec les
enfans, et la terre entière obéissant à la voix d'un peuple
entier d'apôtres .
Ainsi doivent s'accomplir un jour les destinées du peuple
Juif, qui commencent avec le monde , et ne finissent qu'avec
le monde; de ce peuple qui , dans une histoire toute remplie
de prodiges , ne nous offre rien de plus prodigieux que son
existence même. « On ne voit plus , dit Bossuet, aucun reste
>> ni des anciens Assyriens , ni des anciens Mèdes , ni des
>> anciens Perses , ni des anciens Grecs , ni même des anciens
>> Romains. La trace s'en est perdue , et ils se sont confondus
>>> avec d'autres peuples. Les Juifs, qui ont été la proie de ces
>> anciennes nations , si célèbres dans les histoires , leur ont
survécu ; et Dieu , en les conservant , nous tient en attente.
>> de ce qu'il veut faire encore des malheureux restes d'un
>> peuple autrefois si favorisé. »
Nous ferons connoître dans un second extrait la seconde
partie de l'ouvrage du P. Lambert, celle où il s'efforce de
prouver, 1°. que les Juifs convertis seront rappelés dans leur
terre de la Palestine , où ils jouiront, pendant une longue
suite de siècles , de toutes sortes d'avantages , mêmes tem-
Ppa
546 MERCURE DE FRANCE ,
porels; 2°. que , dans leur Jérusalem terrestre , magnifiquement
rebâtie , Jésus-Christ en personne viendra régner visiblement
sur la terre. L'auteur ne néglige rien pour remettre en
honneur cette opinion du règne de mille ans, qu'il présente
comme la croyance générale des Chrétiens pendant les trois
premiers siècles; mais qui n'est , selon Bossuet , qu'un reste
des opinions judaïques, que la lumière de l'Eglise a entièrement
dissipées.
SALON DE 1806.
( Iº Article. )
On dit tous les jours que la Peinture est soeur de laPoésie ,
et rien n'est mieux fondé que cette manière de parler. Ces
deux arts se touchent en effet par tant de rapports , qu'en
écrivant sur l'un , il faut à tout moment emprunter de l'autre
des termes de comparaison et des métaphores. On dit d'un
poète qu'il a un coloris brillant, un pinceau vigoureux; qu'il
dessine bien ses caractères ; qu'il donne une attitude imposante
à ses personnages. On dit d'un peintre qu'il met de la poésie
dans ses tableaux ; que ses compositions sont dramatiques , ses
scènes intéressantes , son style noble et élevé. C'est même une
chose digne de remarque , que la plupart des principes généraux
de l'Art poétique s'appliqueroient presque mot pour mot
à la peinture ; comme dans la tragédie etdans l'épopée , l'ac
tion que retrace un tableau doit être une ; les personnages ne
doivent rien faire qui ne soit conforme à leur caractère connu ,
et l'on peut dire aussi à l'artiste :
<<Des siècles , des pays étudiez les moeurs. »
Dans un drame, on entend parler les acteurs; dans un tableau
, on les voit agir. Ni le poète, ni le peintre n'imitent
servilement la nature : ils choisissent leurs modèles , et leur
imagination en perfectionne les traits. L'un étudie particulièrement
la nature morale , et c'est la science des passions qu'il
doit posséder avant tout : l'autre étudie la nature physique;
mais en observant les formes humaines , il apprend aussi
comment les passions viennent s'y peindre; il méconnoîtroit
la dignité de son art , s'il se bornoit à reproduire des formes
et des couleurs agréables à la vue , mais muettes pour le
coeur.
ans doute , tous les genres de poëmes n'ont pas avec la
peinture des rapports aussi marqués que l'épopée et la tra
SEPTEMBRE 1806. 597
gédie. Mais , ce qui caractérise essentiellement toute poésie
, c'est qu'elle aime à prodiguer les images , c'est qu'elle
se plaît à revêtir de couleurs sensibles les pensées les plus
abstraites. On n'est pas plus poète que peintre sans une imagination
à la fois mobile et vigoureuse , sans ces perceptions
promptes et délicates qui font apercevoir dans la nature ane
foule de nuances que des yeux vulgaires ne sauroient saisir .
Cette fraternité reconnue entre la peinture et la poésie ,
sembleroit indiquer que l'une doit généralement suivre la
destinée de l'autre ; et cela arrive en effet presque toujours.
Cependant la première a repris parmi nous autant d'éclat
qu'elle en eut jamais , et elle s'enrichit chaque année de
quelque nouveau chef-d'oeuvre , tandis que la seconde est
tombée dans un état de décadence qui ne laisse que bien peu
d'espoir aux amis des lettres. C'est peut-être parce que les
fausses théories philosophiques et morales, qui ne peuvent
égarer la raisondu poète sans corrompre aussi son style , ont
bien moins de prise sur un art dont tous les procédés sont
physiques et matériels , et qui ne peut retracer que des
faits et des sentimens , et nondes raisonnemens et des opinions.
D'ailleurs , une des principales causes qui rend les
époques de gloire pour la poésie aussi brillantes que peu durables
, c'est la promptitude avec laquelle ses chefs - d'oeuvre
passent dans toutes les mains , et se gravent bientôt dans la
mémoire de tous ceux qui donnent quelque culture à leur
esprit. Dès-lors , on devient peu attentif aux efforts moins
heureuxde ceux qui , venant après les grands maîtres , ne trouvent
plus d'autre ressource pour obtenir une vogue éphémère ,
quede se jeter dans des conceptions bizarres et forcées , et
d'abandonner une route difficile à suivre , mais qu'on ne quitté
jamais que pour s'égarer. Il n'en est pas ainsi de la peinture.
Elle n'a pas de moyens pour multiplier à peu de frais toutes
ses productions , et les offrir à tous les yeux. A peine la
gravure a-t-elle fait imparfaitement connoître à Paris les
chefs-d'oeuvre dont Raphaël a décoré les murs du Vatican.
Les musées , les salons publics ouverts à des époques déterminées
, dans quelques grandes villes de l'Europe , suffisent
pour entretenir le goût des arts , et non pour faire naître une
satiété qui leur est funeste. De plus , les sujets qui s'offrent
au pinceau du peintre sont innombrables ; il peut , sans qu'on
l'accuse de témérité , réfaire presque tous ceux qu'ont traités
les maîtres les plus célèbres, et on lui pardonnera même
d'y présenter peu de conceptions nouvelles , pourvu qu'il déploie
dans l'exécution un talent original. Le poète ne jouit
pas des mêmes avantages. Les sujets sur lesquels s3es illustres
598 MERCURE DE FRANCE ;
prédécesseurs ont répandu les trésors de leur génie , sont devenus
sacrés pour lui ; et la crainte importune de se rapprocher
de leurs conceptions , et de provoquer une comparaison
trop redoutable , l'obligera plus d'une fois de renoncer aux
idées les plus heureuses. Le coeur humain lui offre une mine
inépuisable , je le sais ; mais on conviendra du moins que
c'étoit un avantage pour nos grands maîtres d'y descendre
les premiers , et qu'il faut aujourd'hui creuser bien profondément
pour découvrir encore quelque filon de cet or précieux
qu'ils ontmis en oeuvre avec tant de génie, et dont l'éclat ne
doit jamais se ternir.
Si la peinture a en effet tant d'affinité avec la poésie , si ,
comme l'a pensé un auteur justement estimé , l'abbé Dubos ,
les théories de ces deux arts peuvent s'éclairer l'une par l'autre,
ce ne sera point s'écarter du but d'un journal principalement
destiné à retracer la marche , les progrès ou la décadence du
goût dans les ouvrages d'imagination , que de présenter quelques
observations sur les tableaux exposés en ce moment au
Louvre , sur-tout si ces observations portent particulièrement
sur l'expression et la composition , en un mot sur la poésie
de ces tableaux. Une admiration vraie et sentie pour les chefsd'oeuvre
, quelque habitude de les observer , voilà mes seuls
titres aux fonctions de juge. C'est dire assez que je dois m'interdire
toute critique un peu hasardée sur la partie technique
de l'art , et me borner à des réflexions que peut se permettre
tout homme qui a la vue un peu exercée , et qui s'est efforcé
d'acquérir quelques idées justes sur les principes communs à
tous les beaux-arts .
Le tableau qui attire d'abord tous les regards , soit par
l'étendue de la composition , soit par l'éclat de la couleur et
de la lumière , est celui où M. Gros a représenté la charge de
cavalerie , commandée par le général Murat à la bataille
d'Aboukir. Ce grand ouvrage étoit déjà célèbre avant l'exposition;
et , ce qui est assez rare,, les éloges prématurésqu'on
lui prodiguoit n'ont point été démentis par le public. C'est
que s'il présente plusieurs défauts assez importans , on y admire
un plus grand nombre de beautés du premier ordre , qui
annoncent un artiste appelé aux plus grands succès. Le groupe
principal représente le prince Murat s'élançant, le sabre à la
main , sur Mustapha Kinsci qui commandoit l'armée ennemie.
Cette figure est pleine de noblesse ; mais on desireroit
dans la tête une expression plus animée. Un général est calme
et de sang-froid lorsqu'il combine les mouvemens qui doivent
donner la victoire , mais au moment où il s'élance à la tête
de ses soldats pour la décider , comment seroit-il étranger
SEPTEMBRE 1806. 599
à l'ardeur dont il les remplit ? Le pacha qui est blessé à la
main droite , et qui de la gauche s'efforce de retenir les
fuyards , est une figure étonnante par la vérité du coloris ,
et la vigueur avec laquelle elle est modelée dans toutes ses
parties. Ces yeux étincelans , cette tête dont on retrouve la
pâleur habituelle dans la partie inférieure , tandis que le
front est rouge de colère , tout cet ensemble est un chefd'oeuvred'expression
. On reconnoît la même force de pinceau
dans tous les personnages qui entourent le pacha , particulièrement
dans un esclave étendu sous les pieds de som
cheval , et dont on ne se lasse pas d'admirer le ressort etl'effet.
Mais il est fâcheux que le peintre n'ait pas assez raisonné
toutes les parties de ce groupe; on y voit des attitudes dont
onne conçoit pas la possibilité physique ; et il y a plusieurs
lignes importantes que l'imagination cherche en vain à compléter
derrière les objets qui les masquent.
et on
En général , on desireroit dans cette grande composition
plus d'ordre et de clarté. Rien de plus embrouillé que cette
multitude de combattans. C'est un amas incohérent de turbans
et de casques ; ce sont des mouvemens confus auxquels
on ne voit ni vraisemblance , ni motif. On croiroit que l'auteur
, pressé par le temps , n'a pas assez médité sa composition
, et qu'il a couvert successivement sa toile sans songer
à soumettre tous ses détails à une intention générale. Je sais
que cette confusion queje blâme icii,, se retrouve dans presque
tous les tableaux de bataille , et même dans ceux desplus
grands maîtres. Elle n'en est pas moins un défaut réel
ne l'excuseroit pas en disant qu'il n'y a rien en effet de plus
confus à l'oeil qu'un combat corps à corps. Il ne s'y fait pas
unmouvement qui n'ait un but marqué pour l'attaque ou
pour ladéfense :et c'est là ce qquue l'artiste peut et doit rendre
sensible au spectateur. N'a-t-il pas le droit de choisir dans
les objets l'aspect le plus favorable à ses imitations , et même
de les rectifier et de les embellir ? Les sujets de combats sont
par eux-mêmes un peu ingrats pour la peinture. Comine elle
ne sauroit figurer ni le bruit , ni la succession des mouvemens,
les sujets qu'elle préfère sont les scènes muettes , surtout
celles où les personnages ne sont pas dans une situation
trop violente , pour qu'on puisse supposer qu'ils vont rester
quelque temps dans l'attitude où ils sont représentés. Ce
qu'ily a de plus frappant dans le spectacle d'une bataille ,
c'est larapidité des mouvemens , c'est sur-tout le bruit confus
du choc des armes , des cris des combattans , et des explosions
du salpêtre. Ces tableaux terribles sont donc plus appropriés
aux moyens d'imitation de la poésie et même de la mu
4
600 MERCURE DE FRANCE ,
sique , qu'à ceux de la peinture. Celle-ci doit donc négliger
d'autant moins les avantages qui lui appartiennent : le plus
important consiste à embrasser l'ensemble de l'action dans le
moment décisif , à faire prévoir par la terreur ou la confiance
des divers combattans , et sur-tout par la disposition
des troupes , de quel côté la victoire incertaine va enfin se
fixer; c'est , en un mot , de caractériser un combat célèbre par
les circonstances qui lui sont propres , et qui le distinguent
de tous les autres. Voilà pourtant ce dont presque tous les
peintres ne tiennent aucun compte. Que l'on jette les yeux
sur les tableaux de bataille les plus célèbres , on verra qu'ils
se ressemblent tous ; qu'ils ne présentent qu'un mélange confus
d'armes et de combattans , où les attitudes les plus extraordinaires
sont entassées sans choix , où la mort se multiplie
sous tant de formes bizarres , que les images les plus
terribles ne font aucune impression sur le commun des spectateurs,
et qu'il faut un oeil exercé pour déméter dans ce
chaos les belles idées et les détails savans qui font retrouver
le grand maître.
Tout le premier plan du tableau de M. Gros est admirable
sous le rapport de la couleur et de l'effet. Tous les objets
renvoient une lumière éclatante qui fait reconnoître le soleil
d'Egypte , et les ombres même ont une transparence qui
laisse voir tous les détails. L'auteur n'a pas aussi bien réussi
dans ses derniers plans. La mer , le fort et la redoute couverte
de soldats , qui composent le fonds de son tableau , s'élèvent
comme un mur derrière les combattans. Ce défaut rappellé
celui des premières productions de l'art encore dans l'enfance
, où les lointains ne se reconnoissent qu'à la diminution
progressive des objets , et où l'on n'a tenu aucun compte de
la perspective aérienne.
Il y a plus d'air et un effet général mieux calculé dans la
bataille des Pyramides , peinte par M. Hennequin. Sous ce
rapport on voit avec plaisir que l'artiste a fait un grand pas
depuis la dernière exposition. Malheureusement l'aspect pittoresque
de l'ensemble , en appelant l'attention du spectateur,
lui donnent bientôt occasion de remarquer de telles fautes de
raisonnemens , qu'il a peine à concevoir que les figures et le paysage
soient sorties de la même main. C'est un inconvénientque
n'avoit pas du moins la bataille de Quibéron, du même artiste.
C'est déjà une grande inconvenance que d'avoir rejeté sur le
deuxième plan l'armée française dont on ne voit même qu'un
seul bataillon. Il est encore plus étonnant que l'auteur n'ait
pas fait attention qu'en traçant des lignes de feu au milieu des
rangs , il montroit les Français se fusillant eux-mêmes. Il a
SEPTEMBRE 1806 . 601
fait voir le premier rang touchant à l'artillerie , et il a oublié
qu'elle alloit le renverser au moment où elle recule en vomissant
la mort. Je disois tout-à-l'heure que les plus grands
artistes se sont trop souvent livrés à des imaginations bizarres
dans la composition des batailles. Ceux qui connoissent les
productions de M. Hennequin , croiront sans peine qu'il n'est
resté à cet égard en arrière d'aucun peintre. L'originalité de
sés conceptions va quelquefois , il faut l'avouer , jusqu'à provoquer
le rire. Ici c'est un guerrier dont la main a été tranchée
, quoiqu'on n'en soit pas encore venu à l'arme blanche ;
et, par unphénomène dont il seroit difficile à la chirurgie
d'expliquer la cause , cette main a tellement augmenté de
volumé qu'elle est presque le double de celle qui reste ; là
c'estuncheval qui s'est renversé sur le dos, et qui tient les
quatre jambes élevées en l'air. Pendant qu'il est dans cette
bizarre attitude , il arrive à point nommé deux boulets qui
emportent deux pieds , et l'animal , bravant toutes les lois de
la physique , n'en reste pas moins dans un équilibre parfait.
Ce prodige se trouve répété deux fois. Je sais que des connoisseurs
indulgens pourront attribuer à un excés de verve
et de génie ces écarts d'une imagination par trop exaltée.
Pour moi j'exhorterai M. Hennequin à contenir du moins
dans les bornes du possible ce génie si indépendant . Cet artiste
a du feu et de l'invention. Il dessine avec énergie. Il a l'amour
de son art , et il est infatigable dans ses travaux. Avec des
qualités si précieuses , il a gâté jusqu'ici toutes ses compositions
par l'exagération et la manière. Son tableau d'Oreste , le
moins défectueux de ses ouvrages , réussiroit peu aujourd'hui
où l'on sait distinguer ce qui n'est que froidement atroce , du
pathétique et du touchant.On couronna sous le règne du directoire
son allégorie du dix août ; mais heureusement pour
lui , elle sera plutôt oubliée que la funeste journée dont élle
devoit être un digne monument.
Le genre de mérite qui manque si complètement à M. Hennéquin
et même à M. Gros , je veux dire l'ordonnance et la
disposition , est précisément ce qui recommande le tableau de
M. le Jeune , qui a peint aussi la bataille des Pyramides. A
la fidélité avec laquelle sont retracés les divers mouvemens qui
décidèrent la victoire , on reconnoît le militaire qui a eu plus
d'une occasion d'étudier d'après nature l'effet de ces actions
mémorables dont il est si difficile de se faire une idée juste
sur des descriptions. On aime à voir le bel ordre et le courage
tranquille de l'armée française , en opposition avec le
trouble et la fureur aveugle des Turcs , dont les uns s'élancent
au-devant de la mort, tandis que les autres la trouvent dans
602 MERCURE DE FRANCE ;
les flots envoulant lúi échapper. Cette grande scène est variée
par une foule d'épisodes d'une vérité si frappante , qu'ils
semblent tous copiés d'après nature. Aussi , quoique cette
composition soitd'un genre moins relevé que les deux précédentes
, et que par la petitesse des dimensions elle appartienne
plutôt au paysage qu'à l'histoire, elle est toujours assiégée
d'un grandnombre de spectateurs, qui aiment à contempler
à l'abri du danger, un spectacle fait pour frapper toutes les
imaginations.
Parmi tant de tableaux destinés à retracer les faits militaires
les plusglorieux , nous n'en remarquerons plus que deux, qui
ont de justes droits aux éloges. L'un est de M. Thevenin :
c'est le passagedu Saint-Bernard. Le tondu paysage , ladistribution
égale de la lumière , le dessein et l'attitude des figures ,
tout est d'une vérité parfaite dans cette intéressante composition.
L'oeil suit avec plaisir la marche des troupes jusqu'à
l'hospice , ou se repose sur différentes scènes pleines de vie
et de variété. On desireroit seulement que l'artiste eût
choisi une toile un peu plus haute; le cadre, en coupant le
double sommet de la montagne , et en ne laissant voir que
très-peu de ciel , donne de loin à ce tableau l'apparence d'un
plan en perspective , du moins au premier aspect. Mais peutêtre
M. Thevenin étoit-il obligé de se renfermer dans des
dimensions données; et , dans ce cas , il n'y auroit aucun
reproche à lui faire.
M. Debret a représenté l'EMPEREUR saluant les blessés ennemis
, au moment où il prononça cette belle parole : « HONNEUR
AU COURAGE MALHEUREUX. >> Ce tableau a le premier de
tous les mérites , celui d'une composition pleine d'intérêt , et
tellement simple , que les spectateurs les moins exercés entrent
au premier coup d'oeil dans la pensée de l'auteur. La disposition
du terrain est des plus heureuses; le geste de l'Empereur
est noble et simple , et tout en lui exprime bien l'intérêt
et la compassion. Le charriot rempli de blessés est d'une
grande vérité d'effet. En général , il y en a beaucoup dans cet
ouvrage , et la lumière y joue bien entre toutes les figures.
C'est une idée bien touchante que d'avoir fait soutenir l'officier
autrichien , avec tant de soin et de précaution , par un
grenadier français. On voudroit que le groupe de soldats
blessés fût d'un caractère de dessin moins bas. Il falloit trouver
le secret de l'ennoblir, sans toutefois le dénaturer. Malgré
ce défaut , ce tableau est certainement l'un des plus recom
mandables de l'exposition , et il assure la réputation de M. Debret
, qui avoit déjà fait preuve d'un vrai talent dans d'autres
Ouvrages.
C.
SEPTEMBRE 1806. 603
VARIÉTÉS.
LITTÉRATURE , SCIENCES , ARTS , SPECTACLES , ET
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
-Le début de Lafond dans la comédie a été très-heureux.
La manière dont il ajoué le rôle de Clitandre dans les Femmes
Savantes , et celui de d'Etieulette dans la Gageure Imprévue,
doit faire concevoir les plus brillantes espérances. Il a été
demandé après la représentation : ce qui est d'autant plus ridicule
que ces rôles sont les plus faciles du répertoire , et que
jamais cet honneur n'a été accordé ni à Fleury, ni même à
Molé, le plus grand comédien peut-être qui ait honoré la
scène française.
- Les Comédiens Français s'occupent maintenant d'une
pièce en un acte et en vers , intitulée le Parleur contrarié.
Les principaux rôles seront remplis par Saint-Fal , Damas ,
Michot , Mile Mars et Mlle Devienne.
-M. Picard a donné cette semaine une comédie en trois
actes et en prose , intitulée la Manie de Briller. Ce nouvel
ouvrage a obtenu , à la première représentation , cet accueil
bienveillant que le public doit à un auteur d'un talent aussi
distingué; mais à la seconde représentation , les changemens
heureux faits à cette comédie en ont assuré le succès. Cette
pièce est du nombre de celles dont nous rendons compte
quand elles sont imprimées.
Le concours pour le grand prix de sculpture a été exposé
publiquement mercredi , jeudi et vendredi de cette
semaine , dans la salle du Laocoon , et il sera jugé samedi
par la classe des beaux-arts de l'Institut.
Le concours pour le grand prix de composition musicale a
été jugé jeudi.
Le concours pour le grand prix de peinture a été jugé
samedi dernier. La classe des beaux arts l'a décerné au tableau
notéApendant l'exposition. C'étoit le premier , à partir de la
fenètre. Le second prix a été adjugé au tableau qui portoit la
lettre E , et par une distinction particulière, les juges ont décerné
, comme encouragement , une médaille au tableau marqué
de la lettre D. Le sujetdu concours étoit le retour de l'Enfantprodigue.
Le sujet du concours de sculpture , est , pour la première
604 MERCURE DE FRANCE ,
!
:
fois , une figure de ronde bosse , représentant Philoctėte blessé
et marchant avec douleur.
Tous ces prix seront distribués , et leurs auteurs proclamés ,
dans la séance publique de la classe des beaux-arts de l'Institut ,
le premier samedi d'octobre.
C'est vendredi 26 que s'est ouverte , sur la place des
Invalides , les produits de l'industrie nationale. C'est la troisième
depuis son établissement. Quoique toutes les boutiques
ne soient pas encore garnies , on voit aisément qu'il
n'y en a pas encore eu d'aussi riches. Nous rendrons compte
des objets principaux qui auront attiré l'attention du public.
- Lorsque Canova , il y a trois ans , exposa dans son
atelier à Rome le plâtre de la statue colossale de l'Empereur
Napoléon , tous ceux qui savent avec quelle supériorité ce
grand scuplteur travaille le marbre , ne douterent pas que
cette statue ne dût étre son chef-d'oeuvre , et par conséquent
le chef-d'oeuvre de la sculpture moderne. La statue est achevée
; et toutes les lettres de Rome s'accordent à confirmer ce
premier jugement.
-
La seconde livraison de l'ouvrage de M. Alibert sur les
Maladies de la Peau, vient de paroître. L'auteur ydécritune
des plus affreuses infirmités qui affligent l'espèce humaine , la
Plique heureusement très-rare en France. Les détails dans
lesquels il entre sur les différentes espèces de Plique , sur les
symptômes généraux et particuliers qu'elles offrent , sont
extrêmeinent curieux , et appuyés sur des faits observés par
cet habile médecin. Le burin et les couleurs ajoutent encore
au mérite de cet ouvrage , l'un des plus importans , et
certainement le mieux exécuté qui ait jamais paru sur les
maladies de la peau. Le travail de M. Alibert , consistant
entièrement en observations appuyées sur des faits, ne nous
permet pas une analyse qui ne pourroit en donner qu'une idée
insuffisante : nous nous bornerons donc à transcrire ici la
première observation relative à la Plique multiforme. On ne
verra pas sans effroi le portrait d'un homme , indigne de ce
nom , que la débauche et les vices les plus honteux ont
conduit au dernier terme de la dégénération :
,
« J'ai observé , il y a peu de temps à Paris , Thomas Quart
( dit le Gueux , ) dont l'histoire est intéressante à raconter.
Il s'occupoit habituellement à ramasser des chiffons dans les
rues ou demandoit l'aumône , quand cette ressource ne lui
suffisoit pas pour vivre. Il étoit âgé de 45 ans , très-robuste,
d'une constitution marquée par la prédominance bilieuse. H
avoit un air sinistre , et toujours affamé. Sa barbe longue et
touffue , ses sourcils épais et arqués , lui donnoient un aspect
SEPTEMBRE 1806. 605
sombre et farouche; presque toutes les parties de son corps
étoient velues. A ce physique véritablement pittoresque , il
joignoit une malpropreté dégoûtante, dans laquelle il paroissoit
se complaire , et qui le rendoit hideux à contempler. II
aimoit passionnément à boire et à s'énivrer; et lorsqu'il avoit
un peu plus d'argent qu'à son ordinaire, il consumoit en un
instant ce qui auroit pu le faire subsister pendant plusieurs
jours. Il avoit une aversion invincible pour le travail,trouvoit
d'ailleurs sa condition très-heureuse. Dans les premiers temps
où j'ai eu l'occasion de le voir , les longs poils de sa barbe ne
s'étoient point encore pliqués. Et il se mettoit souvent aux
gages des peintres pour leur servir de modèle. Cet homme
étoit Polonais. Il étoit né à Belséjour, village voisin de Varsovie
, d'une femme du pays et d'un Français qui étoit au
service du roi Stanislas , en qualité de tapissier. Ses parens
n'avoient jamais eu la plique; il est vrai qu'ils vivoient dans
une condition aisée , où on rencontre beaucoup plus rarement
cette maladie. Thomas Quart éprouva à l'âge de trois ou
quatre ans , une gourme très-abondante , qui donna lieu à la
chûte de tous ses cheveux. Cependant ils repoussèrent , et
lorsqu'ils eurent atteint une longueur considérable , ils se
pliquèrent. La révolution de Pologne survint; cet homme se
réfugia en France à l'âge de 18 ans , pour y exercer l'état de
son père. Vers cette même époque , il se laissa cheoir du haut
d'un arbre , et fut grièvement blessé à la tête. On le porta à
l'Hôtel-Dieu , et c'est là que ses cheveux pliqués lui firent
ressentir des douleurs très - vives. Immédiatement après sa
guérison, il se fit hermite dans la forêt de Sénart. L'ordre du
couvent dans lequel il entra , n'admettant ni les cheveux ni la
barbe , on le rasa. Il resta dans cette solitude jusqu'à l'âge de
trente ans , s'occupant aux travaux de la campagne. Son
monastère ayant été détruit dans le commencement des troubles
révolutionnaires qui agitèrent la France , il tomba dans
l'indigence la plus affreuse. Dès-lors il fut contraint de se
faire employer dans les travaux publics. Le peu de soin qu'il
prit de sa tête , et la honteuse crapule dans laquelle il vécut
depuis ce temps , firent que ses cheveux se pliquèrent avec la
même intensité qu'auparavant.
>> Les douleurs céphalalgiques dont j'ai fait mention plus
haut se réitérèrent, et le malade éprouva un tiraillement , une
roideur dans tout le cuir chevelu , qui l'empêchoient de
mouvoir le col . Il prit alors le parti de se faire couper les
cheveux et la barbe , ce qui ne fut suivi d'aucun accident
facheux. Depuis l'an 1793, il a subi trois fois la même opération.
Ily a environ dix-huit mois qu'il rentra ivre dans une
!
606 MERCURE DE FRANCE ,
chétive chambre qu'il occupoit au faubourg Saint-Marceau.
Bientôt après , il voulut en sortir; mais , dans le trouble de
ses fonctions intellectuelles , il passa par sa fenêtre , au lieu
de prendre le chemin de la porte , et tomba d'un deuxième
étage dans une cour pavée. Il se fit seulement une plaie longitudinale
à la région temporale du côté droit. Il fallut de
rechef le transporter à l'hôpital , d'où il étoit déjà sorti
depuis six semaines , guéri d'une contusion qui lui avoit
été faite sur les reins par la roue d'une pesante voiture. Pour
mieux panser sa blessure , on lui enleva presque tous ses cheveux
, qui étoient noirs et d'une extrême finesse. On lui laissa
uniquement autour de la tête une couronne composée de
cinquante mmêeche pliquées; c'est-à-dire , rapprochées les
des autres , mêlées et agglutinées par une matière grasse ,
onctueuse , très - fétide , et d'une odeur sui generis. Leur
arrangenient ne pouvoit mieux être comparé qu'à la texture
d'un feutre. Ces mêches , assez longues pour couvrir une partie
de la face , étoient à-peu-près de la grosseur du petit
doigt ; quelques-unes d'entr'elles étoient très-petites , et sembloient
se rapprocher pour former des méches plus considédérables.
unes
>> La manière dont les cheveux étoient mêlés donnoit aux
mêches une forme contournée, noueuse; elles étoient plus
grosses à leur base qu'à leur sommet, terminée par une pointe
très-déliée. A l'époque dont je parle , sa barbe n'étoit point
pliquée, parce qu'il avoit l'attention de la laver tous les jours
à la première fontaine qui s'offroit à sa rencontre , ou dans
l'eau de la Seine. Par ce moyen , disoit-il , il empêchoit les
poils de s'échauffer. Il faut croire qu'il a négligé dans la suite
ce soin important de propreté , puisque nous l'avons vu six
mois après avec plusieurs pliques au menton, lesquelles
étoient infectées d'un grand nombre de poux. Il exhaloit en
dernier lieu une odeur si repoussante, que personne ne vouloit
le loger. Tous les traits de sa physionomie étoient altérés
par la maigreur ; sa voix étoit foible et rauque; il mendioit
son pain par des sons plaintifs et entrecoupés. Il expectoroit
sans effort une matière purulente. Une soif inextinguible le
dévoroit , et le contraignoit sans cesse à faire des excès dans
laboissondu vin, de la bière et des liqueurs spiritueuses. Ses
jambes chancelantes pouvoient à peine le supporter dans les
rues. J'examinai la couleur de sa peau , qui étoit devenue terreuse
et scorbutique, depuis qu'il couchoit la nuit sur les
fumiers.
>> Il fut un temps moins malheureux pour son existence ,
où cet individu si singulier s'avisa d'établir une sorte de spe
SEPTEMBRE 1806. 607
culation sur les pliques qui se manifestoient à la partie antérieure
de sa tête. Il les laissoit couper pour de l'argent à deux
élèves de médecine, pour lesquels il étoit devenu un objet
d'étude et d'observation. Je lui achetai moi - même trois
mêches , que je conserve encore dans ma collection pathologique.>>>
- Par décret du 18 de ce mois , S. M. a confirmé la délibération
prise le 29 août dernier , par le bureau des longitudes
, d'après laquelle M. Biot , membre de la classe des
sciences physiques et mathématiques de l'Institut , est nommé
adjoint audit bureau.
-Dimanche dernier, après la messe, M. Locré, secrétairegénéral
du Conseil-d'Etat , a eu l'honneur de présenter à
Š. M. l'EMPEREUR et Roi , le troisième volume de son ouvrage,
intitulé : l'Esprit du Code Napoléon , ouvrage dont S. M. a
bien voulu agréer la dédicace.
- La Mort de Henri IV, rai de France ( 1) , tragédie
en cinq actes et en vers , par M. Legouvé , membre de
l'Institut et de la Légion-d'Honneur, a été mise en vente
vendredi dernier. Cette pièce est suivie d'un Précis historique.
Nous en rendrons compte dans un de nos plus prochains
numéros .
L'Empereur a accordé à la célèbre chanteuse madame
Catalani , une pension de 1200fr. M. de Remusat , premier
chambellan de S. M. , lui en a donné l'avis par une lettre
infiniment flatteuse .
- La faculté de médecine de Naples a ordonné l'érection
d'un monument à la mémoire du célèbre médecin Dominique
Cirillo.
-M. Després , organiste célèbre , est mort à Paris le 28
de ce mois.
MODES du 15 septembre.
Sur les coiffures en cheveux , les touffes de fleurs sont comme à l'ordinaire,
très -grosses et sans aucun mélange de verdure. Comme à l'ordinaire
, on les pose derrière la tète , plutôt que sur le front; mais elles
n'excluent pas un peigue à cintre d'or ou garu, de perles .
Poor mettre une plus grande variété dans les peignes , quelques joailliers
ont imaginé une coulisse , à l'aide de laquelle on change à volonté la
partie supérieure du peigne , c'est-à-dire , le rang de perles ou le rebord
dediamans .
Sur le front , tantôt un bandeau de cheveux lisses passe en biais , tantôt
c'est une touffe qui , de chaque côté , a pour accompagnemens des antiques.
Très-dégagées des oreilles , les coiffures en cheveux se terminent en
genéral par un pelotoa de nattes ; ou bien c'est un réseau de fleurs qui en
(1 ) Prix : 1 fr . , et a fr. par la poste.
AParis, chez Ant.-Aug. Renouard ; et chez le Normant.
608 MERCURE DE FRANCE ,
veloppe tout le derrière de la tête. Un bandeau d'antiques doit tomber
fort bas sur les sourcils, et remonter fort hout par derrière .
L'on a vu ces jours-ci , notamment an Salon, des petits chapeaux de
paille noire, avecune rose noire sur le devant.On porte aussi des Paméla
de paille noire ; mais les fleurs qui en font l'ornement sont rouges.
La mode des liserets rouges n'est point passée ; ily avoit beaucoup de
petits chapeauxblancs , àliserets ponceau, au dernier concert de madame
Catalani.
de
Du 20. Le rose , quoiqu'on l'emploie depuis long-temps , est encore la
couleur dominante. Les modistes l'associent au blanc pour former ,
moitié , leurs chapeaux et leurs toques. Au lieu de rose , elles emploient
quelquefois du gros jaune.
C'est avec du ruban gros jaune et avec des fleurs de fantaisie où il entre
du jaune , que se parent maintenant les chapeaux de paille noire . Ces
chapeaux sont encore peu nombreux. On ne voit pas non plus autant de
rubans rayésque la fin de la semaine dernière en promettoit.
Cene sontpas seulement les bas de robes , les bouts de manches et les
extrémités de corsages , qui admettent des pattes taillées enpointes; les
modistes en adaptent aux calottes de chapeaux et aux fonds de leurs petits
bonnets. L'art consiste à contrarier ces pattes à propos. On plisse aussi à
plis creux et suivis , des fonds de bonnets. Sur le devant , ce sont , à
l'ordinaire , des touffes de fleurs .
Dans ce moment- ci , l'on emploie dans la même guirlande ou dans la
même touffe , des fleurs de deux espèces : par exemple , des roses museades
et des pois de senteur , des passes- rose et du réséda , du réséda et
de l'héliotrope.
Al'imitationdes capotes de lingères , on fait dans quelques ateliers de
modes , des capotes ovales de crêpe blanc, côtelées en torsades de coton ,
etdes capotes carrées en taffetas gros vert , piquées comme des capotes
deperkale.
Quelques élégantes portent des bas tout-à-fait à jour , comme les mitaines.
NOUVELLES POLITIQUES.
Pétersbourg , 26 ασίι.
Le gouvernement a fait insérer les pièces officielles suivantes
, dans un supplément à la gazette de la cour , publiée
hier:
« Le conseiller-d'Etat Pierre d'Oubril , parti dans les premiers
jours du mois de mai pour Paris , pour secourir les
prisonniers russes, reçut en même temps des instructions pour
le cas où l'occasion se présenteroit d'opérer des rapprochemeus
entre la France et la Russie. Il est revenu ici avec
une diligence extraordinaire portant un traité de paix qu'il
avoit conclu et signé, le 20 juillet , avec le général Clarke ,
plénipotentiaire du gouvernement français.
>> Autant cet événement eût été agréable à S. M. I. , sice
ce
SEPTEMBRE 1806 600 traité eût été conforme à la dignité de S. M. , à ses engagemensDE LA SE
avec ses alliés , à la sûreté de ses sujets et au repos général de
l'Europe , autant il lui a été désagréable de voir qu'il ne répondoit
en aucune manière à ses intentions droites et bienveillantes.
مل
19
>> Ce traité est ainsi conçu :
cem
>> Art. 1º . A dater de ce jour , il y aura pour toujours paix
etbonne amitié entre S. M. l'Empereur de Russie et S. M. Ent
pereur des Français ,Roi d'Italie, leurs héritiers et successeurs,
ſeurs Etats et leurs sujets.
» 2. En exécution du premier article , les hostilités , tant
par terre que par mer , cesseront aussitôt entre les deux
nations. Les ordres nécessaires pour cet effet seront en conséquence
expédiés dans les vingt-quatre heures qui suivront la
signature de ce traité. Tous vaisseaux de guerre ou autres
bâtimens appartenant à l'une des deux puissances ou aux
sujets de l'une d'elles qui seroient pris dans quelque partie
du monde que ce puisse être , seront restitués aux propriétaires.
>> 3. Les troupes russes remettront aux Français le pays connu
sous le nom de Bouches du Cattaro , qui , comme dépendance
de la Dalmatie , appartient à S. M. l'Empereur des Français
en sa qualité de roi d'Italie , d'après l'article 4 du traité de
Presbourg.
>> Il sera fourni aux troupes russes toutes les facilités possibles
pour leur sortie tant des Bouches du Cattaro , que du
territoire de Raguse , du pays des Monténégrins et de la
Dalmatie , où les circonstances de la guerre peuvent les avoir
conduits.
>> Aussitôt que ce traité sera connu , les commandans de
terre et de mer des deux nations feront , de concert, les dispositions
nécessaires , tant pour la retraite des troupes que pour
la remise du territoire .
» 4. S. M. l'Empereur des Français Roi d'Italie , voulant
donner à S. M. l'Empereur de Russie une preuve de son desir
de lui être agréable , consent , 1. à ce que la république de
Raguse recouvre son indépendance précédente , à condition
qu'elle sera , comme par le passé, sous la protection de la
Porte-Ottomane ; 2°, à ce qu'aucune hostilité n'ait lieu à
dater du jour de la signature du présent traité , contre les
Monténégrins : tant qu'il se tiendront paisibles comme sujets
de la Porte. Ils seront obligés de rentrer anssitôt dans
leurs foyers , et l'Empereur Napoléon promet de nee ppaass les
inquiéter , et de ne faire aucune recherche en raison de la
610 MERCURE DE FRANCE ;
part qu'ils ont prise aux hostilites contre Raguse, ses dépen
dances et les pays circonvoisins.
>> 5. L'indépendance de la républiqne des Sept- Isles est
reconnue par les deux puissances. Les troupes russes qui se
trouvent maintenant dans la Méditerranée se reuniront aux
îles Ioniennes. S. M. I. Russe , pour donner une preuve de
ses intentions pacifiques , n'y tiendra au plus que 4000 hommes
de ses troupes, qui en repartiront même lorsque S. M. I. le
jugera nécessaire.
>> 6. On se promet, de part et d'autre, dene porter aucune
atteinte à l'indépendance de la Porte ottomane, et les deux
hautes parties contractantes s'engagent réciproquement à
maintenir cette puissance dans l'intégrité de ses possessions.
>> 7. Aussitôt qu'en conformité de la présente convention
de paix l'ordre pour l'évacuation des bouches du Cattaro par
les troupes russes aura été donné, les troupes françaises se
retireront de l'Allemagne. S. M. l'Empereur Napoléon déclare
que dans moins de trois mois après la signature du présent
traité , les troupes françaises seront toutes rentrées en France.
>> 8. Les deux cours promettent d'interposer leurs bons
offices pour procurer la paix entre la Prusse et la Suède.
» 9. Les deux hautes parties contractantes desirant accélérer
autant qu'il dépend d'elles le retour de la paix maritime ,
S. M. l'Empere»r des Français accepte les bons offices de
S. M. russe à cet égard.
>> 10. Les relations de commerce entre les sujets des deux
puissances seront rétablies sur le même pied où elles étoient
Iorsque les hostilités ont commencé.
>> 11. Aussitôl après l'échange des ratifications , les prisonniers
des deux nations seront remis sans exception aux agens
respectifs de leur nation.
>> 12. Les relations diplomatiques et l'étiquette entre les
deux cours seront les mêmes qu'avant la guerre.
>> 13. Les ratifications de la présente convention seront
échangées à Pétersbourg , dans l'espace de 25 jours , entre
deux plénipotentiaires chargés par leur cour respective de
pleins-pouvoirs à cet effet.>>>
Conclu et signé à Paris , le 8 (20)juillet 1806.
Signés PIERRE OUBRIL , CLARKE
» Il a plu à S M. de soumetire laconvention de paix cidessus
à l'examen d'un conseil qu'elle a tenu à cet effet. Cette
conventiony a été éomparée aux instructions qu'avoit reçues
le sieur Oubril , lors de son départ , ainsi qu'à celle qu'il
avoit reçues à Vienne avant de se rendre à Paris; le résultat
de cet examen a été que le conseiller d'état Oubril , en signant
SEPTEMBRE 1806. 61
cette convention , s'est non-seulement écarté des instructions
qu'il avoit reçues , mais qu'il a contrevenu formellement aux
intentions de ১. M.
>>Le conseil d'état , animé d'un même sentiment pour
P'honneur de la patrie , et se fondant sur les principes connus
de S. M. , que guide le plus sévère amour de la justice , a
unanimement délibéré que cet acte ou convention de paix ,
nullement conforme aux intentions de S. M. , ne peut en
aucune manière étre ratifié par elle. S. M, a ordonné en conséquence
d'en donner connoissance au gouvernement français
et de lui déclarer qu'elle étoit prête à reprendre les négocia→
tions de paix , mais seulement surdes bases compatibles avec
l'honneur et la dignité de sa couronne.
>> Le ministre des affaires étrangères a fait à cet égard des
communications officielles aux ministres étrangers accrédités
auprès de S. M. »
Londres, 16 septembre.
Il est sans doutebien remarquable d'observer la fatalité qui
semble poursuivre , depuis un an, nos hommes distingués :
c'est le 5octobre 1805, que le marquis de Cornwallis mourut
aux Indes orientales. Dans le même mois , le 21 , nous avons
perdu lord Nelson; le 23 janvier 1806 , M. Pitt est mort; lord
Thurlovy a terminé sa carrière le 12 septembre 1306 , et
M. Fox le 13. Nous pensons qu'on lira avec intérêt la notice
suivante sur cet homme célèbre :
M. Fox a expiré samedi soir 13 , à six heures moins un
quart , dans les bras de lord Holland , son neveu. C'est vendredi
que ses médecins lui annoncerent sa fin prochaine ; il
reçut cette nouvelle avec une grande fermeté, et pria lord
Holland d'envoyer des exprès au duc de Norfolk, au comte
de Fitzwilliam , a lord John Townshend , et à sir Francis
Vincent. La nuit du vendredi au samedi fut fort mauvaise ;
l'extrême foiblesse de M. Fox , et tous les symptômes de l'agonie
, annonçoient qu'il n'avoit plus que quelques instans à
vivre. Dès les trois heures après midi , il ne parloit plus , et à
cinq heures et demie il expira , dans les bras de mistriss Fox
et lord Holland , avec toute l'apparence du calme et de la ré
signation.
Lord Fitzwilliam étoit arrivé à quatre heures à Chiswick.
M. Fox, très-sensible à cette attention , mais ayant déjà
perdu l'usage de la parole , ne put que serrer la main de sa
seigneurie avec une émotion visible. Celui-ci , incapable de
supporter le spectacle pénible qui se préparoit , se retira dans
unappartement voisin; et lorsqu'on vint luiannoncer que son
Qq2
612 MERCURE DE FRANCE ,
ami n'existoitplus, il s'évanouit et resta long-temps sans pouvoir
parler.
Aussitôt après la mort de M. Fox, des exprès furent envoyés
au prince de Galles , au duc de Bedfort , au comtede
Spencer, et à tous les ministres du cabinet. Mistriss Fox
n'a jamais voulu quitter Chiswick. Plusieurs amis de M.
Fox s'y rendirent hier dans le dessein de distraire un peu sa
douleur.
M. Fox étoit le second fils de Henri , premier lord Holland ;
il naquit le 13 janvier 1749 , et fut élevé à Eton , où il annonça
de bonne heure les grands talens qu'il a déployés depuis ; il
passa de là à Oxford , et dans cette dernière ville il quitta les
études classiques pour se livrer à la littérature dramatique.
Ondit que pendant le séjour qu'il fit à Oxford , il lut toutes
les pièces de théâtre anglaises ; il termina son éducation en
faisant , suivantl'usage ,un voyage en Europe , età son retour,
il futnommé membre du parlement pour la ville de Midhurst ,
long-temps avant d'avoir atteint l'âge requis. Il devint alors
le championdes ministres, vota contre l'élection de Midlessex,
et le premier discours qu'il prononça au parlement, fut contre
M. Wilkes. Lorsqu'on se souvient de ce qu'il étoit à cette
époque , quand on se le rappelle vêtu avec magnificence ;
portant souvent sur sa tête un chapeau àplumes , ou le tenant
avec grace sous son bras, on ne peut accorder avec ce luxe la
simplicité qu'il avoit en dernier lieu, les cheveux courts , le
chapeau rond et l'habit noir. Il réunissoit des talens et des
avantages dont les annales du parlement ne donnent point
d'autres exemples, etpeu d'hommes d'Etat se trouvèrent dans
des circonstances aussi variées; en effet , il futnomméd'abord
premier lord de l'amirauté; les dégoûts qu'il éprouva , lui
firent donner sa démission; on le nomma une seconde fois à
cetteplace, et ensuite on le relégua au bureau de la trésorerie ,
d'où il sortit bientôt volontairement; et toutes ces vicissitudes
politiques lui arrivèrent avant l'âge de 25 ans.
On doit ajouter aussi , comme une circonstance inouie dans
la carrière politique, que n'ayant pas encore 24 ans accomplis,
il fut le plus ferme appui du ministère pendant toute
une session , et l'année suivante , le plus puissant et le plus
dangereux chef de l'opposition. Sa retraite subite du bureau
de la trésorerie fut occasionnée par une mésintelligence qui
s'éleva entre lord North et lui, au sujet de l'affaire d'un imprimeur
qui fut mandé à la barre de la chambre , pour s'être
permis des expressions injurieuses à l'égard du secrétaire sir
Fletcher Northon. On ne sait si M. Fox négligea dans cette
occasion les instructions que le ministre lui avoit données le
SEPTEMBRE 1806 . 613
matin , ou si le ministre lui-même les oublia ou feignit de les
oublier; mais le premier demanda que l'imprimeur fût conduit
à Newgate , tandis que le dernier opina pour qu'il fût
renfermé à Gate-House , qui étoit alors la prison de Westminster.
Aucunde ces deux avis ne fut suivi , et le coupable
fut remis au sergent d'armes d'après la motion du colonel
Herbert qui entraîna une grande majorité. M. Fox et lord
North se firent des reproches mutuels à cette occasion. Quoi
qu'il en soit , deux jours après M. Fox étant à causer avecle
lord sur un sujet indifférent , reçut , dans la chambre des
communes , cette lettre fort laconique : « S. M. a jugé à
>> propos de nommer une nouvelle commission de la tré-
>> sorerie , et je n'y vois pas votre nom. >>>
Signé NORTн .
M. Fox se rangea sur les bancs de l'opposition , et pendant
toute la guerre d'Amérique , il fut pour les ministres un adversaire
redoutable. Lors de la chute de lord North , il fut
nommé l'un des secrétaires d'Etat , place qu'il remit à la
mort du marquis de Rokingham, lorsque le comte de Shelburne,
créédepuis marquis de Lansdown, fut nommé pour lui
succéder. Aumoment du renvoi de cette administration éphémère,
il se lia de nouveau avec lord North , et reprit son premier
poste. Ce fut alors qu'il présenta son bill de l'Inde qui ,
après avoir passé à la chambre des communes , fut rejeté inopinément
par la chambre des lords , événement qui entraîna
ladémission du ministère , dont M. Fox faisoit partie.
Ilreprit de nouveau son rang dans l'opposition; la régence,
le procès de M. Hastings , et sur-tout la révolution française,
et les effets qu'elle eut relativement à l'Angleterre , lui donnèrent
de fréquentes occasions de déployer ses talens et son éloquence,
qu'il employa toujours à contrarier l'administration
deM. Pitt, sauf l'intervalle pendant lequel il jugea convenable
de s'absenterdu parlement. La mort de ce ministre lui rendit
tout son pouvoir. On croit, d'après ses dernières déclarations ,
qu'il songeoit à faire la paix avec la France , et il est sûr au
moinsque ce fut lui qui fit entamer les négociations.
M. Sheridan , dans un de ses discours au parlement , a dit
qu'il falloit une grande force d'intelligence pour comprendre
seulement l'étendue des talens qui distinguoient si éminemment
M. Fox ; nous croyons cette observation de la plus
grande vérité.
: Il est difficile de donner une idée exacte de la force et da
pouvoir de son éloquence. Ses discours doivent être regardés
commedes modèles de raisonnement , remplis d'observations
frappantes et de principes très-justes, et revêtus de toute
:. 3
614 MERCURE DE FRANCE ,
l'énergie et de toute la hardiessedu langage. Il possédoit surtout
plus que tout autre orateur , le talent de l'analyse qui
formoit le caractère principal de son éloquence; sa conduite
politique est un sujet trop étendu à traiter , trop important à
examiner pour que nous entreprenions cette tâche difficile ,
et qui appartient désormais à la plume de l'histoire. En peu
de mots ,M. Fox fut un deshommes les plus distingués que la
nature sembloit avoir préparés pour l'ornement de ce règne.
L'Angleterre doit gémir d'être privée d'un aussi grandhomme.
Il avoit posé les premières pierres du temple de la paix; et si
nos voeux avoient pu être exaucés , il auroit donné à l'édifice
une telle force et une telle solidité , que la mémoire et la tombe
de ce grand homme s'y seroient reposés pour toujours.
(The Times. )
Il y eut hier , à deux heures après midi , un conseil du cabinet
, auqnel assistèrent lord Grenville ,lord Howick,le comte
Spencer , lord Henry Petty et M. Windham. La délibération
aduré jusqu'a quatre heures. On croit qu'il y a été question
dedonner un successeur à M. Fox. On parle de lord Holland ,
de lord Howick , de lord Spencer , du marquis de Wellesley
et de M. Thom. Grenville, pour occuper le poste si importantencemomentde
ministre des affaires étrangères. Le comte
dePercy, fils du duc de Northumberland, et M. Sheridan, se
disputeront la représentation de Westminster.
Rome, 3 septembre.
Depuis 1705 , on n'a point éprouvé dans l'Etat romainde
secousses aussi violentes de tremblemens de terre que celles
qu'ony a ressenties le 26 du mois dernier. A Rome même
quelques grands édifices , notamment les églises de Saint-Louis
des Français et de Saint-André delle Frate ont été endommagées.
On craignoit beaucoup pour le royaume de Naples ,
parce que la commotion paroissoit avoir la même direction
quecellequi l'année dernière fit tantderavagedans ce royaume;
mais on a été bientôt informé , par les nouvellesdes campagnes
voisines de Rome , qu'il s'étoit ouvert dans la montagne de
la Fajola , et particulièrement au milieu du bois qui couvre
cettemontagne, un gouffre d'où est sorti en abondance une
eau sulfureuse. C'est là que paroît être le point central du
tremblement qui a été ressenti d'une manière si terrible à
Tivoli , Rocca di Papa, Frascati , Albano, Ariccia , Gensano,
Ceri et Velletri ; mais la plus grande force de la secousse s'est
portée sur la villa dite Ruffinella, situéesurl'antiqueTusculum:
c'est aujourd'hui la maison de campagnedu sénateur Lucien,
Toutes lesvoûtes de cette magnifique Villa se sont ouvertes en
croix avec des fissures de la largeurd'une palme; tous les murs
ontperdu leur à-plomb : une statue de marbre colossale fut
SEPTEMBRE 1806. 615
1
renversée à terre , quoique retenue sur sa base par un pivot
de fer haut de trois palines. Le sénateur Lucien fut renversé
de son lit ; toutes les personnes de sa maison furent également
menacées de perdre la vie , mais échappèrent au danger sans
aucunaccident. Le sénateur est venu le mêmejour à Rome;
àson arrivée, il s'est rendu dans l'église paroissiale deS. Simon,
et a fait dire des prières publiques pour remercier Dieu de
l'avoir préservé dans un si grand désastre.
(Courrier de Naplest)
Cassel, 13 septembre.
Un traité avoit été conclu à Berlin entre M. le baron de
Vaiss, aunomde l'électeur de Hesse-Cassel, et M. d'Haugwitz,
ministre de Prusse. Ce traité n'a pas été ratifié par notre souverain.
Qui pouvoit s'attendre que la Prusse eût porté si loin
sesprétentions? Elle ne vouloit rien moins que mettre sous sa
suzeraineté la Hesse et la Saxe. Il étoit dit dans cette convention
que deux cercles seroient formés, un cercle de Saxe , un
cercle de Hesse , et que le roi de Prusse auroit les mêmes
droits qu'avoit l'empereur d'Allemagne , c'est-à-dire , suzeraineté
, cour aulique, tribunaux d'empire , etc. Dès ce moment
la Saxe et la Hesse eussent été effacées de la liste des
puissances. Ainsi d'un mot la Prusse vouloit acquérir dix
millions de population. Les droits de l'empereur d'Allemagne
-étoient modérés par la force réelle du grand nombre de princes
puissans qui composoient l'Empire germanique , et par la
garantie des plus grandes puissances de l'Europe; de sorte
qu'en réalité la suzeraineté de l'empereur étoit peu de chose.
Mais celle de la Prusse sur deux voisins immédiats , seroit.en
droit et en fait une destruction complète et, absolue de la
souveraineté de ces deux Etats. Notre gouvernement n'a pas
"voulu ratifier , mais les troupes prussiennes s'avancent et
marchent sur Gættingue. (Moniteur). 1
Nuremberg, 15 septembre.
La proclamation suivante vient de paroître ici :
Les bourgmestres et sénat de Nuremberg.
L'acte de confédération des Etats du Rhin, du 12 juillet de
cette année, porte , article 7 : S. M. leroi de Bavière réunira
à ses Etats la ville de Nuremberg et son territoire , et en
jouira en toute souveraineté et propriété.
M. Fririon, inspecteur aux revues , commissaire-général et
officier de la Légion d'Honneur , nous a donné aujourd'hui
publiquement et solennellement connoissance de cette disposition
au nom et par ordre de S. M. Empereur et Roi
Napoléon; en conséquence , la constitution de la ville de Nuremberg
et son territoire cessent dès ce moment d'exister ;les
616 MERCURE DE FRANCE ,
ville et territoire passent sous la domination de S. M. le roi
de Bavière. Nous avons aussi , par suite de la même disposition,
prêté serment de fidélité et d'obéissance à S. M. le roi ,
notre très-gracieux souverain actuel .Nous avonsjuré pour nous,
et préalablement en votre nom , chers concitoyens , fidèles
bourgeois et sujets du territoire de Nuremberg, et nous vous
en informons par celle-ci. Nous allons faire tous nos efforts
pour nous rendre digues , par notre fidélité, notre soumission
et notre amour , de la bienveillance de notre très-gracieux
souverain , S. M. le roi de Bavière. Nous assurerons par-là
notre bien-être et celui de nos descendans.
Nuremberg , 15 septembre 1806.
PARIS , vendredi 26 septembre .
LL. MM. II. et RR. sont parties de Saind-Cloud dans la
nuit du inercredi au jeudi. Oncroit que S. M. l'EMPEREUR SE
dirige sur Mayence. (Moniteur.)
- Les dames qui accompagnent l'Impératrice , sont ,
dit-on , mesdames de la Rochefoucauld , de Turenne , d'Ar-
-berg, et de Mortemart.
-Dimanche , 2t septembre , S. M. l'EMPEREUR et Rora
reçu en audience particulière S. Exc. Mahomet-Sayd-Halet-
Effendi , ambassadeur de la Sublime-Porte. S. Exc. a été conduite
au palais de Saint-Cloud par un maître et un aide des
*cérémonies , dans les voitures de la cour; elle a été introduite
àl'audience de l'EMPEREUR par S. Exc. le grand -maître
des cérémonies , et présentée à S. M. par S. Ex. M. le prince
de Bénévent , ministre des relations extérieures S. Ex. a
présenté à S. M. ses lettres de recréance.
-S. Exc. M. le secrétaire-d'état part aujourd'hui pour se
rendre auprès de S. M. l'Empereur.
-On croit que S. A. Mgr. le prince de Bénévent , ministre
des relations extérieures , partira demain.
- M. le maréchal Lannes est parti pour la grande armée ,
ainsi que M. le général Clarke , et la plupart des officiersgénéraux
qui se trouvoient à Paris.
-Le sénat conservateur a été convoqué extraordinairement
le 24 septembre. On croit que l'objet du message envoyé par
S. M. l'Empereur a été de faire part au sénat du mariage arrêté
entre S. A. I. le prince Jérôme et une princesse royale de Wirtemberg
; on ajoute qu'à la suite de cemessage , il a été donné
lecture de deux lettres ;l'une au prince-primat de la confédération
de Rhin, pour lui faire connoître l'intention de l'Em -
pereurde soutenir la confédération de toutes les forces de la
France; l'autre , au roi de Bavière , pour lui annoncer que
SEPTEMBRE 1806. 617
malgré quelques intrigues de cour , S. M. l'Empereur espère
encore conserver la paix avec la Prusse ; mais que , dans le cas
où cette puissance ne feroit pas une réponse prompte et cathégorique
aux explications qui lui ont été demandées , il étoit
prêt à entrer en Allemagne avec trois cent mille hommes.
L'indisposition de lord Lauderdale l'ayant mis dans
le cas d'aller passer quelques jours à la campagne , M. le
général Junot , gouverneur de Paris , s'est empressé d'offrir
la sienne à sa seigneurie.
ASSEMBLÉE DES JUIFS.
Discours de M. Molé, président de la commission nommée
par S. M. I. et R. , à l'assemblée des Français professant
le culte de Moïse , dans la séance du 18 de ce mois.
Messieurs ,
S. M. l'EMPEREUR et Roia vu avec satisfaction vos réponses ;
elle nous a chargés de vous faire connoître qu'elle avoit applaudi
à l'esprit qui les a dictées. Mais les communications
que nous venons vous faire en sonnom prouveront bien mieux
que nos paroles , tout ce que cette assemblée doit attendre de
son auguste protection.
En nous présentant de nouveau , Messieurs , dans cette enceinte
, nous y retrouvons les impressions et les pensées qui
nous agitèrent lorsque vous nous y avez reçus pour la première
fois. En effet , qui ne seroit saisi d'étonnement à la vue
de cette réunion d'hommes éclairés, choisis parmi les descendans
du plus ancien peuple de la terre ? Si quelque personnage
des siècles écoulés revenoit à la lumière , et qu'un tel
spectacle vint à frapper ses regards , ne se croiroit-il pas transporté
dans les murs de la cité sainte , ou ne penseroit-il pas
qu'une révolution terrible a renouvelé les choses humaines
jusques dans leurs fondemens ? Il ne se tromperoit pas , Messieurs
; c'est au sortir d'une révolution qui menaçoit d'engloutir
les religions , les trônes et les empires , que les autels
et les trônes se relèvent de toutes parts pour protéger la terre.
Une foule insensée avoit tenté de tout détruire ; unseulhomme
est venu , et a tout réparé. Lemonde entier et le passé depuis
son origine ont été livrés à ses regards; il a vu répandus sur la
surface du globe , les restes épars d'une nation aussi célèbre par
sonabaissement, qu'aucun peuple le futjamais par sa grandeur.
Il étoit juste qu'il s'occupât de son sort , et l'on devoit s'attendre
que ces mêmes Juifs qui tiennent une si grande place
dans le souvenir des hommes, fixeroient l'attentiond'unprince
qui doit à jamais remplir leur mémoire.
Les juifs , accablés du mépris des peuples et souvent en
618 MERCURE DE FRANCE ,
butte à l'avarice des souverains , n'ont point encore été traités
avec justice. Leurs coutumes et leurs pratiques les isoloient
des sociétés qui les repoussoient à leur tour ; et ils n'ont cessé
d'attribuer aux lois humiliantes qui leur étoient imposées ,
les désordres et les vices qu'on leur reproche. Aujourd'hui
même encore ils expliquent l'éloignement de quelques-uns
d'entr'eux pour l'agriculture et les professions utiles parle
peudeconfiance que peuvent prendre dansl'avenir deshommes
dont l'existence dépend depuis tant de siècles de l'esprit du
moment etdu caprice de la puissance. Désormais ne pouvant
plus se plaindre ,ils ne pourront plus se justifier.
,
«S. M. a voulu qu'il ne restất aucune excuse à ceux qui
ne deviendroient pas citoyens. Elle vous assure le libre exercicedevotrereligion
et la pleine jouissance de vos droits politiques;
mais en échange de l'auguste protection qu'elle vous
accorde , elle exige une garantie religieuse de l'entière observationdes
principes énoncés dans vos réponses. Cette assemblée,
telle qu'elle est constituée aujourd'hui , ne pourroit à
elleseule la lui offrir. Il faut que ses réponses , converties en
décisions par une autre assemblée d'une forme plus imposante
encore et plus religieuse, puissent être placées à côté
duTalmud, et acquièrent ainsi aux yeux des juifs de tous les
pays et de tous les siècles la plus grande autorité possible.
C'est aussi l'unique moyen de répondre à la grandeur et à la
générositédes vues de S. M. , et de faire éprouver l'heureuse
influence de cette mémorable époque à tous vos co - religionnaires.
La foule des commentateurs de votre loi en a sans doute
altéré la pureté , et la diversité de leurs opinions a dû jeter
dans le doute la plupart de ceux qui les lisent. Il s'agit donc
de rendre à l'universalité des juifs l'important service de fixer
leurcroyance sur les matières qui vous ont déjà été soumises.
Pour rencontrer dans l'histoire d'Israël une assemblée revêtue
d'une autorité capable de produire les résultats que nous attendons,
il fautremonter jusqu'augrand sanhedrin. C'est le grand
sanhedrinqueS. M. se propose de convoquer aujourd'hui. Ce
corps , tombé avec leTemple , va reparoître pour éclairer par
tout lemonde le peuple qu'il gouvernoit. Il va le rappeler au
véritableespritdesaloi, etlui en douner une explicationdigne
defairedisparoître toutes les interprétations mensongères. Il
lui dira d'aimer et de défendre les pays qu'il habite , et il lai
apprendra que tous lessentimens qui l'attachoientà son antique
patrie, il les doit aux lieux où pour la première fois depuis sa
ruine il peut élever sa voix.
Enfin, selon l'ancien usage, le grand sanhedrin sera comSEPTEMBRE
1806. 619
posé de soixante-dix membres , sans compter son chef; les
deux tiers , ou environ, seront des rabbins , parmi lesquels on
verra d'abord ceux qui sont ici présens, et qui ont approuvé
les réponses ; l'autre tiers sera choisi par cette assemblée ellemême
, dans son sein et au scrutin secret. Les fonctions du
grand sanhedrin consisteront à convertir en décision doctrinale
les réponses déjà rendues par l'assemblée , ainsi que celles
qui pourroient encore résulter de la continuation de ses
travaux.
Car, vous l'entendez , Messieurs , votre mission n'est pas
encore remplie; elle durera aussi long-temps que celle du
grand sanhedrin; il ne fera que ratifier et donner un nouveau
poids à vos réponses. D'ailleurs , S. M. a été trop satisfaite de
vos intentions et de votre zèle, pour dissoudre cette assemblée
avant d'avoir terminé le grand oeuvre auquel elle l'a appelée
à concourir.
Avant tout, il convient que vous nommiez au scrutin secret
un comité de neuf membres , qui puisse préparer avec
nous les matières qui doivent faire le sujet de vos nouvelles
discussions et des décisions du grand sanhedrin. Vous observerez
que dans la composition de ce comité, les juifs portugais,
italiens et allemands se trouvent également représentés.
Nous vous invitons aussi à annoncer , sans délai , la convocation
du grand sanhedrin à toutes les synagogues de l'Europe ,
afin qu'elles envoient à Paris des députés capables de fournir
au gouvernement de nouvelles lumières, et dignes de communiquer
avec vous.
Réponse de M. Furtado , président de l'assemblée.
Messieurs ,
Les nouvelles communications que vous venez de nous donner de la
part de S. M. , nous confirment de plus en plus dans les espérances que
nous avions conçues de ces vues particulières à notre égard.
Tont homme doué d'un esprit éclairé et d'une ame bienfaisante ,
peut avoir l'idée d'une réforme politique, avantageuse àl'humanité; mais
ces conceptions philantropiques restent le plus souvent sans exécution ,
réléguées parmiles rêves des gens debien , soit parcequ'en voyant le but
leur esprit n'a pas assez d'étendue pour voir les moyens de l'atteindre, soit
parce que l'usage de ces moyens est hors de la portée d'une condition
privée.
Il n'en est pas de même d'un prince paissant et révéré , de l'un de ces
hommes extraordinaires qui entraînent toutdans leur sphère , qui donnent
leur nom au siècle qui les vit régner , et qu'un desir immense de faire
lebien sollicite sans cesse. Quand pour la folicité des peuples , le Ciel
leur donne de pareils souverains , il n'est pas de dessein magnanime
qu'ils ne conçoivent; il n'en est pas qui , par leur volonté aussi puisante
que juste , ne puisse avoir une pleine et entière réussite. L'ascen
deant de leur génie imprime à leurs établissemens un caractère de force et
620 MERCURE DE FRANCE ,
de permanence , qui les rend, pour ainsi dire , inaccessibles à l'inconstancedes
opinions et des passions humaines .
Tel est , Messicurs , le prince qui nous gouverne ; sa vaillance lui a fait
donner le titre de grand ; sa bonté paternelle lui fera donner celui de
bienfaisant. Il n'appartenoit qu'à lui de fermer à jamais la plaie que dixhuit
siècles de proscription et d'anathème avoient faite aux malheureux
"enfans d'Israël.
Asservis depuis leur dispersion à une politique également fausse et incertaine,
jouet des préjugés et des caprices du moment , on remarque
avec surprise que parmi tant de princes qui ont régné dans les différens
Etats ; que parmi ceux même qui ont paru animés du desir d'améliorer
notre condition , nul n'ait conçu avec force et grandeur P'idée et
les moyens d'arracher des hommes sobres , actifs , industrieux , à la nullité
civile et politique dans laquelle ils éto ent retenus .
Toujours en dehors de la société , en butte à la calomnie ,victimes innocentes
de l'injustice , se taire et souffrir ; telle fut durant bien des
siècles leur triste destinée.
S. M. n'a pu voir avec indifférence cet état de choses. Au milieu des
plus grands intérêts qui puissent absorber l'attention d'un mortel , notre
régénération a été l'objet de ses pensées , et les nouvelles communications
qui nous sont données, l'attestent assez. Elle a su tirer le bien de la source
même du mal ; elle a su trouver , dans l'un des effets encore subsistans de
Fancienne législation concernant les juifs du Nord, une occasion de faire
la félicité des Israelites d'Occident. C'est la verge de Moïse qui fait jaillir
-l'eau vivifiante d'un rocher aride.
Arrêtons-nous un moment ici , et considérons que , d'après les principes
du droit politique , tout culte religieux doit être soumis à l'autorité
souveraine , autant du moins qu'il peut relever du pouvoir humain ;
*d'abord , pour qu'il n'enseigne point des dogmes nuisibles et ne dégénère
Tpas en superstitions absurdes ; ensuite pour qu'il ne se divise pasen sectes
-différentes; car si la nature des choses a voulu qu'il y eût plus d'une religion
positive dans le même Etat , l'ordre public et la morale sociale
veulent aussique chacune de ces religions ne se subdivise point, et n'enfante
pas des sectes particulières au grand détrimentde la paix intérieure
desEmpires.
Pourprévenir cedanger , la raison et le plus grand intérêt de tous
exigent que chaque religion positive présente au souverain une responsablité
et des moyens de surveillance : elle doit avoir pour cet effet, des
*Hommes destinés par état à en étudier les principes, à en prêcher la morale,
à en conserver la pureté, à en être en quelque sorte les dépositaires
et les gardiens , et tel est le devoir imposé aux ministresde chaque culte.
Ces principes justifient et consacrent les premières communications
qui nous ont été données. :
D'abord il s'agissoit de savoir en quoi nos dogmes religieux s'accordoient
ou différoient avec les lois del'Etat; si ces dognes , trop longtemps
regardés comme insociables ou intolérans, étoient réellement l'un
ou l'autre . Forts de notre conscience , des sentimens qui nous animent ,
*des maximesque nous professons, nous nous sommes expliqués au sein
de la capitale, et pour ainsi dire sous les yeux même de S. M. , avec
lamême franchise, la même liberté d'opinion dont nous aurions usé ausen
de nos foyers domestiques , et indépendamment de toute provocation de
la part de l'autorité souveraine.
Cen'étoit pas un hommage équivoque rendu à l'illustre dépositaire de
cette autorité , que cet abandon , cette confiance sans bornes dans saju tice
*et ses hautes vertus. Enfin, il a acquis la certitude que le code religieux de
SEPTEMBRE 1806. 621
Moïse ne contenoit ni dans ses principes , ni dans ses pratiques , rien qui
puisse justifier l'exclusion de ses sectateurs de la jouissance des droits
civils et politiques des Français .
Mais S. M. pénétrée de ce grand principe , qu'en matière de croyance,
religieuse , la persuasion seule doit agir , a senti qu'il ne suffisoit pas
qu'elle fût satisfaite de nos réponses , qu'il falloit encore qu'elles fussent
reçues, avouées par les synagogues de France , du royaume d'Italie , et
servissent de règle et d'exemple à toutes celles d'Occident. C'est en vertu
de cette réserve prudente , de cette sage circonspection , digne de nos.
éternelles bénédictions dans le prince le plus puissant de la chrétienté ,
qu'il détermine dans sa sagesse la convocation du grand sanhedrin dont
il vient de vous être parlé , afin de donner aux décisions de cette assemblée
la sanction religieuse qu'elles doivent avoir.
Ainsi le régulateur des destinées de l'Europe , le dispensateur des trônes,
cemonarque partout respecté , respecte lui-même l'indépendance des
opinions religieuses et l'asile sacré des consciences ..
Ainsi s'élève pour S. M. I. et R. unnouveau monument degloire plus
durableque ceux de marbre et d'airain. Son règne sera l'époque de la régénération
de nos frères . L'Europe lui devra des millions de citoyens
utiles ; et ce qui doit être bien doux pour le coeur de S. M. , elle aura
devant les yeux le spectacle des heureux qu'elle aura faits .
Les attributions plus importantes que S. M. daigne nous donner en
nous imposant des devoirs plus difficiles à remplir , auroient de quoi nous
effrayer , si vous ne nous promettiez , messieurs les commissaires , de nous
aider du concours de vos lumières , afin de répondre dignement aux
grandes vues deS. M. Eloignés par notresituation passée , par la naturede
nos occupations , des études relatives à des objets d'un ordre si relevé ,
nous n'y pouvons porter queles simples lumières du bon sens, des intentions
pures et un zèle soutenu; mais ces dispositions ne suffisent pas : nous
avons besoin de toute votre indulgence , et nous la réclamons,
(Après ce discours , le président a proposé à l'assembléede
prendre l'arrêté suivant , qui a été adopté à l'unanimité et par
acclamation. )
« L'assemblée des représentans des Israélites de France et
du royaume d'Italie , après avoir entendu les communications
officielles qui viennent de lui être données par MM. les
commissaires de S. M. I. et R.;
>> Considérant que S. M. l'EMPEREUR et Ror , en permettant
la réunion d'un nombre déterminé de docteurs de la loi ,
et de notables parmi les laïques , en grand sanhédrin , a prévenu
les voeux et pourvu au plus pressantbesoinde tous ceux
qui professent enEurope la religion de Moïse ;; que sa bienveillance
impériale se manifeste tous les jours d'une manière
si positive et si éclatante en faveur de ses sujets israélites ,
qu'elle leur impose le devoir de concourir de tous leurs
efforts à l'achèvement des grands desseins qu'elle a conçus
pour le bonheur de tous leurs co-religionnaires d'Occident ;
>> Arrête que le bureau de l'assemblée se retirera vers les
commissaires de S. M. I. et R. , pour les supplier de porter
au pied du trône l'hommage de sa profonde gratitude et de
!
1
622 MERCURE DE FRANCE ,
49
son entier dévouement; Qu'il sera adressé par l'assemblée une
proclamation à toutes les synagogues de l'Empire français ,
du royaume d'Italie etde l'Europe, pour leur annoncer que
le 20 octobre un grand sanhedrin s'ouvrira àParis, sous la
protection et par la permission expresse de S. M.; Que
MM. les rabbins , membres de l'assemblée , seront invités
à faire partie de ce grand sanhedrin; Que vingt- cinq des
députés , membres de l'assemblée , seront élus au scrutin
secret pour en faire également partie ; Que S. M. I. et R. sera
humblement suppliée de vouloir bien donner les ordres nécessaires,
afinque vingt-neufrabbins choisisdans les synagogues
de sonEmpire et de son royaume d'Italie puissent se rendre
àParis pour y assister au grand sanhedrin .
>> Qu'il sera procédédans lesein de l'assemblée à l'élection
d'un comité de neuf membres au scrutin secret, par trois
scrutinsde liste , lequel comité sera chargé de préparer , de
concert avec MM. les commissaires de S. M. l'EMPEREUR et
Rot, les matières qui seront soumises à la délibération du
grand sanhedrin ; Que l'assemblée ne se séparera pas que le
grand sanhedrinn'ait clos ses séances; qu'elle prie MM. les
commissaires impériaux de transmettre à S. M. I. et R. le
desirqu'elle éprouvede porter en corps à ses pieds l'hommage
de son amour et deson respect. »
FONDS PUBLICS DU MOIS DE SEPTEMBRE.
DU SAMEDI 20. - С р. оо c. J. du 22 mars 1806, fermée. oof ooc.
ooc. coc. ooc orc ooc oc. oof oofooc. oof.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 61f. 60c. 70c 60с. 9.с бос
Act. de la Banque de Fr. 1141f 25c oooof ooc oooof. oooof coc.
DU LUNDI 22. -C p. o/o c. J. du 22 mars 1806 , fermée. ooc oof oof.
ooc. oof ecc оосоос оос. оос . оос ооC
'Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806 61f. 800 дос 850 800
Act. de la Banque de Fr. 1142f. 5oc. oo of ooc oooof. oooof ooc
DU MARDI 23.-Cpour oyo c. J. du 22 mars 1806. fermée. ooccof
oof, ooc cof ooc. oof oof 10c oof.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 62f. 6oc 50c. 60с. 55c
Act. de la Banque de Fr. 1143f 75c 0000f. 000. 00oofnoc.
DU MERCREDI 24.-Ср. 00 c. J. du 22 mars 1806 , fermée. ooc 000
ooc.оос оос оос . оnе о с 000.000. ooe o f.
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 6af6 f. 5oc. 60€ 50€ 25c оос
Act. de la Banque de Fr. oooof oooofooc oue oof ooc. oofooc. oooof.
DU JEUDI 25.-Cp. opc. J. du 22 mars 1806 , fermée. ooc ooc 000 000
OOC OOC OCC . OOC OOC COC
Idem. Jouiss. du 22 septembre 1806. 6af 5oc 63f. a5c 15c 40c 63f50c
Act.de la Banque de Fr. 1126f. 2óc. juiss. du 23 sept. oooof oooof. ooc.
DU VENDREDI 26. -C p . 0/0 c. J. du 23 mars 1806 , fermés. oof. ooc.
ooc. pot. ooc goc 60c ooc oof
'Idem. Jouiss . du 22 septembre 1806. 64fa c 30с. 35€ 200 25c
Actsde laBanque de Fr. 113of jouiss. du 23 sept. oooofooc.000.0000f
TABLE
Du troisième trimestre de l'année 1806.
VISITE
TOME VINGT- CINQUIÈME.
LITTÉRATURE.
POÉSIE.
ISITE chez unGrand-Homme,
Le Renard et le Hérisson ,
Page
AEléonore,
356-
Ls bel Ecu de six francs ,
Fragment dupoëmedellaaDanse,
7
49
LeJugement dernier ,
50
La République des Animaux , 52
Epitaphe , 55
Fragment de l'Essai sur l'Homme , 97et145
Adieux de Chloé à son miroir ,
99
Mon caractère ,
100
Fragment d'une lettre à M. de Choiseul , 101
Les premières Amours , v46
Ode sur la Campagne de l'an XIV, 148
Anecdote dramatique ,
151
Début de l'Iliade ; 193
Epitre àmaChienne, 194
Discours en vers sur la Mort , 241
Conseils aux Traducteurs en vers , 246
Ma Cabane ,
Id.
La Résistance vaincue , 247
La Raison enivrée par l'Amour , 289
Fragment d'un Essai sur la Satire , 290
Vers adressés à M. Delille , 291
Mes Souvenirs ,
537
Aquelques Poètes , 341
LeVin de Champagne,
343
La Solitude et l'Amour ,
385
Fragment de la Jérusalem , 389
La Pudeur et la Volupté, 433
Les Toasts de l'Olympe , 434
Pensée sur les Hospitalières , 435
Traduction de la IIIº Elégie de Tibulle;
Id.
Fragment du Poëme de la Nature , 481
Invocation à la Sensibilité , 4°3
L'Amant Poète , 529
Le Rendez-vous de la Trépassée ,
530
Epitre à MadamedeVaunoz,
577
624 TABLE DES MATIERES.
Extraitset comptes rendus d'Ouvrages.
OEuvres complètes de Duclos ,
Guillaumele Conquérant ,
Extrait d'une lettre écrite de la nouvelle Angleterre ,
Extraitsdeplusieurs Lettres écrites par des Missionnaires ,
I
19
29
41
Voyage au montVésuve , 55
Les Tombeaux de l'Absnye royale de Saint-Denis ,
62
Poétique aannggllaaiissee,, 70
Les douze Césars , 103
Bataille d'Hastings ,
123
Examende plusieurs ouvrages nouveaux ,
De l'Unité re'igiense ,
Histoire de la Guerre de la Vendée ,
Dictionnaire des Sciences et des Arts ,
OEuvres posthumes de La Harpe ,
Unjeu de la Fortune ,
129
155et197
172, 256et 358
178
217 et 546
249
Le Spectateur Français ,
265
SurMemnon, 293
Elisabeth , 297
Héro et Léandre , 504
Héroïques de Philostrate , 345
Recueil de Lettres écrites à Grétry, 364
Du style et de la Littérature , 393
OEuvres de Vauvenargues , 408 et439 .
OEuvres de Mad . de la Fer... 415
Eloge de M. l'abbé Barthelemy , 448
Le Génie de l'Amour , 460
Considérations sur l'Argent et le Prêt , 483
OEuvresde Louis XIV, 535
Eloge de Massillon ,
554
Eloges du maréchal de Catinat , du chancelier de l'Hospital ,
de Thomas , et de Claire- Franç . de l'Espinasse ,
581
Epithalame de Thétis et de Pélée,
587
Exposition des Prédictions et des Promesses faites à l'Eglise ,
pour les derniers temps de la Gentilité , 593
Salon de 1806 , 596
VARIÉTÉS.
LITTÉRATURE , SCIENCES , ARTS ET SPECTACLES .
Pages 43, 82 , 136 , 180 , 231 , 273,314, 368, 420, 469, 511 , 569, 603.
NOUVELLES POLITIQUES ..
Pages47, 92 , 139 , 191 , 236, 283, 317 , 783,426, 474 , 516, 573,608,
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères