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1805, 06-09, t. 21, n. 207-219 (22, 29 juin, 6, 13, 20, 27 juillet, 3, 10, 17, 24, 31 août, 7, 14 septembre)
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MERCURE

FRANCE ,
LITTÉRAIRE ET POLITIQUE.
TOME VINGT - UNIEME.
VIRESACQUIRIT
EUNDC
A PARIS.
DE L'IMPRIMERIE , DE LE NORMÄNT
BIBL.
UNIV.
GENT
XIII.
1

( No. CCVII. ) 3 MESSIDOR an 13.
( Samedi 22 Juin 1805. )
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
POÉSI E.
DESCRIPTION
DE L'INCENDIE DE SODOME.
Fragment traduit du poëme hollandais de M. Hoogliet ,
intitulé : ABRAHAM LE PATRIARCHE.
LA Plainte , la Surprise et la pâle Frayeur
Sont par-tout , et la Mort court , vole avec fureur ;
Et voyant en courroux un monde de complices ,
Déchaîne les Douleurs , les Maux et les Supplices.
Déjà de tous côtés brillent d'affreux éclairs.
Des palais écroulés le bruit frappe les airs ;
Et les mortels , privés de leurs toits domestiques ,
Accourent à grands flots dans les places publiques ,
Hurlant , grinçant des dents , échevelés , hagards ,
Et de leurs cris aigus perçant les noirs brouillards.
Ici , contre leurs seins des mères execrables
De leurs penchans impurs pressant les fruits coupables ,
Haletantes , sans voix , rentrent dans leurs maisons ,
Qui roulent sur leurs pas en brûlans tourbillons ;
" A 2
4 MERCURE DE FRANCE,
7
Et ministres vengeurs des volontés célestes
On voit par-tout des feux punir leurs feux incestes .
Là , se pressant en foule , appelant des secours ,
Fuyant la mort sans cesse et la trouvant toujours ,
Les enfans de Sodome , au feu qui les obsède ,
Courent chercher dans l'onde un impuissant remède.
D'autres , de leurs habits couvrant leurs fronts hâlés ,
Précipitent leurs pas vers les bois désolés.
Quel asile ! grand Dieu ! partout mugit l'orage :
L'arbre languit sans feuille et le bois sans ombrage .
L'orme crie et se fend. Du palmier chancelant ,
Dans sa souche miné , tombe le tronc brûlant ;
Et le cèdre , versant une pluie enflammée ,
Disparaît au milieu d'un torrent de fumée..
Le Jourdain de frayeur a suspendu ses flots ,
Et roulé vers son lit la masse de ses eaux .
Les sources , désertant les arides campagnes ,
Se filtrent à travers les fentes des montagnes ,
Et cet affreux désert n'a pour eau que des pleurs.
L'embrâsement étend ses feux dévastateurs .
Dans les champs d'alentour , les troupeaux pleins de rage ,
Par leur vain désespoir augmentent le carnage.
Un sang brûlé jaillit de leurs larges naseaux ;
Ils courent , et partout ils retrouvent leurs maux ;
I courent ; .... mais enfin atteints par le tonnerre ,
Ils tombent , et leurs bonds font retentir la terre.
Les oiseaux éperdus , volant de toutes parts ,
Ne peuvent supporter cet éther de brouillards ,
Et leurs accens plaintifs frappent le vague espace.
De la terre , à grand bruit , la brûlante surface
Se déchire , se fend , et des volcans nouveaux
Ouvrent avec fracas leurs profonds arsenaux .
La terre au loin en tremble , et du centre d'un gouffre
Vomit en longs torrens le salpêtre et le soufre.
Tout retentit , tout gronde et tout chancèle , Hélas !
Infortunés pécheurs , où diriger vos pas ,
MESSSIDOR AN XIII. 5
Tandis que tout éclate , et brûle , et tremble et crie ,
Et que partout la Mort exerce sa furie !
Il est , dans le pays , un réservoir fameux ,
Qui reçoit du Jourdain les flots tumultueux ,
Et qui porte , à travers cent voûtes souterraines
Ses liquides trésors vers des rives lointaines.
A punir ces pervers ce gouffre est destiné .
Sous les sables brûlans le volcan déchaîné ,
Du vaste réservoir fait bouillonner les ondes ,
Qui sortent , en grondant , de leurs prisons profondes .
Un noir limon se mêle à l'humide élément ,
Et poussé , repoussé , s'agite en mugissant .
Les murs sont renversés , et les villes chancèlent .
Les cendres des vallons que les vents amoncèlent ,
Roulent , en flots de feu leurs épais tourbillons .
La terre se divise en immenses sillons .
Où furent les vallons , s'élèvent des montagnes .
Où furent les vieux monts , s'étendent des campagnes.
Cavernes et rochers , faible et dernier recours
Qui restait aux mortels pour prolonger leurs jours ,
Engloutissent soudain ces familles coupables .
A présent on entend les clameurs lamentables
Des pères , spectateurs des tourmens de leurs fils ;
Des frères se roulant sur leurs frères meurtris ,
Et les mères tendant à leurs filles mourantes
Des bras trop affaiblis et des mains impuissantes ;
Tandis qu'au loin la terre , au milieu de leurs cris ,
Abime et tour- à -tour rejette ces débris .
Mais enfin du Très - Haut éclate la vengeance ;
Et de son bras d'airain sur la ruine immense ,
Il entasse , en brisant les portes , les maisons ,
Et des bois sur des bois , et des monts sur des monts ,
Et des mortels épars confond les derniers restes
Avec les animaux dans ces ondes funestes ,
Qui grondent , et roulant un limon sulfureux ,
D'une vapeur fétide obscurcissent les cieux .
3
6 MERCURE DE FRANCE ,
Alors , de toutes parts un marais immobile
Etend l'amas obscur de sa fange infertile ;
Une mer où bientôt périraient les poissons ,
Et qui corrompt les airs de ses exhalaisons .
Sur ses bords croît un fruit à la pomme semblable ,
D'un brillant coloris , d'une odeur détestable :
Image des plaisirs du coupable mortel ;
Des horreurs de ces lieux témoignage éternel.
Soudain à ce chaos Dieu parle ...... Les orages
Dans les antres du Nord entassent les
Le soleil reparaît avec sérénité ,
Et rend à l'horizon sa première clarté.
nuages ;
J.-H. KRAANE , ( de Leyde . )
LES DÉDOMMAGEMENS DE LA PAUVRETÉ ,
t
IMITATION DE CATULLE.
De quoi te plains-tu , pauvre Irus ?
Tu ne possède point de rente :
La recette des revenus
Est pour toi moins embarrassante.
Chez toi , nuls meubles superflus ;
Tu n'as ni valet , ni servante :
Dans ton ménage où rien ne tente
A l'abri des vols , des abus ,
Jamais nul soin ne te tourmente .
Tu n'as ni terre , ni maison :
Ah ! c'est une bonne raison
Pour ne craindre ni l'incendie ,
Ni des saisons l'intempérie .
Menacé d'inanition ,
Tu te morfonds dans ta cuisine :
On brave l'indigestion
Quand on redoute la famine.
MESSIDOR AN XIII.
Que te manque- t- il , après tout ?
Près d'une table bien servie ,
Rondon , accablé de dégoût ,
A ton appetit porte envie.
Si tu jouis peu de la vie ,
Tu n'as point d'horreur de la mort.
Cesse donc d'accuser le sort !
Le tien n'est pas toujours le pire ,
Quoiqu'il ne soit pas le meilleur :
On peut posséder un empire ,
Sans être plus près du bonheur.
* Il n'est nul mal aux yeux du sage ,
Dont quelque bien ne dédommage.
KERIVAL ANT.
TRADUCTION LIBRE D'UN SONNET
DE FRANCO MANOEL ( FILINTO ELISIO ) , auteur portugais ,
Pour l'Anniversaire de la naissance de dona Anarda
d'Arria.
L'AMOUR , des bords riants de l'antique Idalie ,
D'où son sceptre s'étend sur cent peuples divers ,
Dépêcha ce matin des pages aux yeux pers ,
Les messagers aîlés de l'aimable Polie ,
Et d'un ton de monarque , il leur tint ce discours :
« Je veux que l'Univers , heureux de son hommage ,
» Révère désormais la reine des amours
>> Dans celle dont les yeux sont les écueils du sage ,
» Et que tous les autels fumenf en son honneur.
» Ministres redoutés de mon pouvoir suprême ;
» Fidèles Cupidons , appuis de ma grandeur ,
» Enflammez les humains , embrasez le ciel même
» Du desir de goûter la douceur de ses fers ;
Que tout enfin s'anime à l'aspect de ses graces :
4
8 MERCURE DE FRANCE ,
» Je ne puis être heureux qu'en voyant l'univers
» Tomber à ses genoux ,' ou voler sur ses traces. »
Aug. ROULIEZ , ex- sous -principal au collége
de la Marche , Université de Paris.
ENIGM E.
Il faut du feu pour nous forger .
Nous sommes mâles et femelles.
Nous avons des pieds sans bouger ;
Pourtant nous courons les ruelles.
LOGO GRIPHE.
Je suis l'habit commun de tout ce qui respire ,
Du berger , du prélat , des plus grands de l'empire ;
Sans chef, je n'ai point de couleur,
Je n'ai pas non plus de saveur ;
J'adoucis alors la brûlure ,
Et suis le quart de la nature ;
Ou je l'étois du moins jusqu'à ces derniers temps ;
Car mon trône est brisé par messieurs les savans.
CHARA DE.

A tout , un Harpagon préfère mon premier ;
La coquette a grand soin de cacher mon dernier ;
Et le marin sur-tout redoute mon entier.
Mots de l'Enigme , du Logogriphe et de la
Charade insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier N° est les Soupirs.
Gelui , du Logogriphe est Canapé , où l'on trouve Pang
Cana , Cacn , cap , cane , etc.
Celui de la Charade est Tun-sure.
MESSIDOR AN XIII.
9
OEUVRES PHILOSOPHIQUES , HISTORIQUES ET
LITTÉRAIRES DE D'ALEMBERT , membre de
toutes les Académies savantes de l'Europe ( 1 ) .
( IV Extrait. )
Les véritables amis de la morale reprocheront
toujours aux encyclopédistes d'avoir déshonoré
les lettres par leur conduite , tort bien plus grave
que d'attaquer les principes du goût avec des
sophismes. On sait que ces écrivains voulaient
vivre tranquilles , obtenir du crédit , des pensions ,
tout en travaillant à renverser le trône et l'autel ,
position fausse qui les mit dans la nécessité d'être
inconséquens , hypocrites et menteurs . Ils ont
trompé le gouvernement sous lequel ils vivaient en
se donnant comme ses plus fermes appuis , tandis
qu'ils le minaient sourdement ; et pour concevoir
l'imprévoyance des grands et des ministres de ce
temps-là , peut - être ne doit - on pas oublier que
le respect qu'imprimaient encore les sages écrivains
du dix - septième siècle ne permettait pas
de croire , avant l'expérience , que tant de litterateurs
pussent employer aussi perfidement le
talent qu'ils avaient reçu de la nature. Aujourd'hui
que les événemens ont parlé , aujourd hui
que les correspondances imprimées ont dévoilé
tous les secrets , la littérature reste sans autorité ,
et ceux qui la cultivent n'inspirent plus de con-
ت س
(1 ) Cet ouvrage , annoncé par souscription , et tiré à un petit
nombre d'exemplaires , aura 15 vol. grand in 8 ° . Les quatre premiers
volumes ont paru avec exactitude , chez Pelletier , à l'imprimerie de
Boiste , rue Hautefeuille , nº. 21 ; Arthus Bertrand , libraire , quai des
Augustins ; le Normant , rue des Prêtres Saint - Germain- l'Auxerrois ;
et à Bordeaux , chez Melon et compagnie.
10 MERCURE DE FRANCE ,
fiance . La honte des auteurs philosophes rejaillit
également sur ceux qui les défendent et sur ceux
qui les attaquent ; le public ne croit à la bonne
foi des uns ni des autres , et s'informe souvent
avec ingénuité des projets cachés de ceux qui rappellent
les grands principes de la morale , de la
politique et du goût. Répondez que la vérité a
assez de charmes pour qu'on embrasse sa cause
sans autre desir que de la faire triompher , vous
n'obtiendrez qu'un de ces sourires que la politesse
enseigne à qui ne veut point disputer et
craint de paraître dupe . Les philosophes ont été
si hypocrites dans les écrits qu'ils signaient au milieu
de leurs craintes , et si honteusement véridiques
dans les écrits publiés ou avoués depuis leur
triomphe , que l'idée de fausseté s'attache naturellement
aujourd'hui à tous les ouvrages de raisonnement
, et même au caractère de ceux qui les
composent. Une pareille disposition est vraiment
déshonorante pour la république des lettres , et je
crois qu'il est permis de demander aux partisans
du dix-huitième siècle si de semblables préventions
existaient dans les beaux jours de l'Académie
française ?
Sans doute , du temps de Boileau il y avait de
misérables écrivains , de pitoyables logiciens , et
le nombre n'en est pas diminué depuis ses satyres ;
mais nous séparons ici la cause des lettres de la
cause de la morale , et nous cherchons dans les
ouvrages du plus célèbre des critiques s'il a reproché
à quelques auteurs de son siècle d'avoir le
projet caché d'attaquer la religion , la morale ,
l'autorité , la gloire de la France ; nous ne voyons
rien de semblable . A cette époque , il ne s'agissait
entre les littérateurs que de discussions purement
littéraires ; l'écrivain sans talent pouvait succomber,
le caractère de l'homme restait entier ; et
.
MESSIDOR AN XIII. II
l'ascendant des lettres augmentait de ces querelles,
parce que l'ordre public , la bonne foi , les moeurs
n'y étaient jamais intéressés .
Jetez un coup d'oeil sur les attaques et la défense
des littérateurs du dix-huitième siècle , vous
verrez au contraire que toutes les discussions vont
toujours à déshonorer l'homme encore plus que
l'écrivain ; l'intérêt de la littérature n'y est jamais
qu'un objet secondaire ; c'est pour ou contre la
philosophie que l'on s'arme , qu'on engage le
combat ; et , sous les bannières de cette philosophie
qui , dit- on , signifie amour de la sagesse , on
ne rencontre que des fous , des furieux , ou des
hypocrites plus dangereux encore . Le mensonge
public , le mensonge imprimé est présenté tantôt
comme une ressource utile , tantôt comme une
plaisanterie , toujours comme une preuve d'esprit ;
il ne vient pas dans la pensée de ces législateurs
des peuples , de ces précepteurs des rois que le
mensonge soit au- dessous de la dignité de l'homme.
Voltaire désavoue la Pucelle pendant vingt
ans ; il écrit à ceux dont il brigue l'estime qu'il se
croiroit méprisable s'il avoit composé un ouvrage
aussi immoral ; et , dans sa vieillesse , il se fait du
même ouvrage un titre de gloire ; il inonde l'Europe
de libelles infames publiés sous vingt noms
différens. D'Alembert prend lui- même toutes les
précautions possibles pour prouver , après sa mort ,
que sa vie entière a été celle d'un fourbe . J. J.
Rousseau révèle avec orgueil ses abjurations , ses
vols , et l'abandon qu'il fit de ses enfans . Fréret
voit sa réputation chargée de tous les livres impies
dont rougissent les premiers ceux qui les composent;
et l'idée de déshonorer la tombe d'un savant
n'effraie pas plus les encyclopédistes que le projet
d'avilir les hommes respectables qui blament leur
imprudence. La littérature fait entrer dans son
12 MERCURE DE FRANCE ,
1
domaine les grands intérêts de la politique ; les
vieux principes de la société , toutes les vérités
consacrées par l'expérience sont aussitôt remises
en discussion ; les partis grossissent ; les querelles
des écrivains ont toute la subtilité des discussions
théologiques , et bientôt toute la chaleur des
guerres civiles ; et , ce qui est plus extraordinaire ,
elles en ont le résultat. Tel est le tableau des lettres
pendant le règne de la philosophie . Faut- il s'étonner
s'il ne séduit pas les amis de l'ordre , et s'ils traitent
avec sévérité des auteurs qui ont appris à redouter
le talent par le coupable usage qu'ils en
ont fait ? L'école du dix- huitième siècle , par ses
principes littéraires , est moins loin encore de l'école
de Boileau , que par ses principes moraux et politiques
; et ceux qui veulent concilier deux systèmes
aussi contradictoires prouvent qu'ils ne sentent
ni toute la vérité du premier , ni toute la fausseté
du second .
»
<< Nos malheurs sont réparés , disent quelques
» hommes faibles ou imprudens ; la religion a re-
» trouvé ses temples , l'autorité sa place ; pourquoi
rappeler le passé ? » Pourquoi ? la réponse
est simple. Nous voit-on remuer la poussière des
bibliothèques pour y déterrer les écrivains dont
nous parlons ? faisons- nous réimprimer les opinions
de Mirabeau , les Mémoires de Bailly , les OEuvres
Philosophiques d'Helvétius , du baron d'Holback ,
de Diderot , de d'Alembert ? Opposons-nous sur
les quais le Contrat Social à la Constitution monarchique
de l'empire français ? Est - ce nous qui ,
sous un gouvernement restauratcur , éveillons la
curiosité des jeunes gens , qui les excitons à louer
de confiance , à lire , à admirer des ouvrages dans
lesquels les distinctions sociales sont présentées
comme de misérables futilités , la destruction comme
l'oeuvre du génie , l'autorité comme une tyrannie ,
MESSIDOR AN XIII. 13
Dieu comme un problême , et l'expérience comme
le radotage des siècles ? Faisons - nous gémir les
presses pour multiplier ces livres où les passions.
sont si bien justifiées que les moeurs même de ceux
qui n'ont point de passions en sont corrompues ?
Nous n'allons pas seulement au- devant de ces édi- .
tions ; on nous les adresse ornées d'éloges : on desire
donc que nous en parlions ? Alors pourquoi tant
de plaintes ? Ne sait -on pas d'avance que nous
sommes d'une école où le mensonge est encore
regardé comme déshonorant ? En effet , sans l'espoir
de rappeler quelques vérités utiles , et qui se
propagent malgré la frivolité du siècle , nous n'aurions
certainement pas le courage de lire quinze
volumes de morceaux détachés , tout remplis de
la philosophie et de la littérature de M. d'Alembert.
Sa philosophie a quelque chose de sombre ;
l'esprit précurseur des révolutions s'y fait sentir ;
sa littérature est trop extraordinaire pour soutenir
long- temps l'attention . Par exemple , il reproche
à Bossuet d'avoir plus songé à étonner son siècle
qu'à intéresser les générations à venir . Le reproche
est nouveau , et ferait croire qu'un ministre de
l'Evangile qui , de son vivant , a mérité d'être
compté parmi les pères de l'Eglise , n'aurait dû
penser qu'à se faire une réputation littéraire ( 1 ) .
Bossuet étonne notre génération plus encore qu'il
n'a étonné son siècle , il étonnera de même les générations
à venir , positivement parce que ses immortels
ouvrages sont sortis de sa position , ont
fait partie de ses devoirs ; et cela seul suffirait pour
(1 ) C'est comme si l'on exigeait d'un général qu'il ne pensât qu'à la
gloire en donnant l'ordre d'une bataille : il pense à vaincre , à venger,
sauver son pays ; la gloire vient après ; eile est une conséquence de sa
conduite ; elle n'en est pas la règle telle est aussi la position d'un véritable
orateur chrétien.
:
"
14
MERCURE
DE FRANCE ,
le mettre au- dessus de Fénélon qui a trop travaillé
comme littérateur. M. d'Alembert est absofument
d'un avis opposé , tant il est dans ses principes de
mettre les combinaisons de l'esprit au- dessus des
des grands, mouvemens de l'ame . Voici comment
il juge ces deux écrivains religieux .
«
>>
« Ne pourrait-on pas ajouter , si l'on osait com-
» parer ensemble deux poètes et deux évêques ,
» que Fénélon fut à quelques égards , par rapport
» à Bossuet , ce que Quinault fut par rapport à
» Boileau ? Le redoutable théologien et le sévère
critique seraient peut - être étonnés de voir notre
» siècle placer avec eux sur la même ligne le philosophe
sensible , et le charmant poète lyrique
qu'ils ont écrasé de leur vivant . » Ah ! sans
doute Bossuet et Boileau seraient fort étonnés d'entendre
faire de pareilles comparaisons dans le sein
de l'Académie française , et Fénélon ne serait pas
moins surpris de s'y voir nommé le philosophe
sensible ; les deux evêques se regarderaient avec
stupéfaction en apprenant qu'il y eut entre eux rivalité
littéraire , et en trouvant les opinions religieuses
qu'ils professaient mises sur la même ligne
que des vers d'opéra . Mais tous les grands hommes
que
dix-septième siècle étaient destinés à avoir un
motifpersonnel d'étonnement dans le siècle suivant ;
et l'on peut juger de la surprise de Racine s'il eut
entendu dire de lui , toujours dans le sein de l'Académie
française : « L'exactitude et l'élégance con-
» tinue de ce grand poète deviennent à la longue
» un peu fatigantes par l'uniformité ; il a , selon
l'expression d'un homme de beaucoup d'esprit ,
» la monotonie de la perfection. >>
>>
Il me semble que Racine , avec la simplicité qui
le distinguait lorsqu'il se bornait à raisonner , aurait
répondu à M. d'Alembert : « Quand on préside
>> l'académie , il ne faudrait pas ignorer la valeur
MESSIDOR AN XIII. 15
>> des mots de la langue française . Vous m'accordez
» l'exactitude et l'élégance qui sont les qualités d'un
» bon versificateur , et vous m'appelez un grand
»poète ; vous dites que je suis un grand poète , et
» vous me reprochez la monotonie de la perfec-
» tion. Entendez - vous , expliquez-vous . Si je suis
» un grand poète et que j'aie les qualités d'un bon
> versificateur , il est impossible que je sois mono-
» tone ; comme versificateur élégant et correct , je
>> tiens toujours l'oreille attentive ; comme poète ,
>> j'agite le lecteur par des images et des sentimens.
» On pourrait dire , à la rigueur , d'un homme qui
» n'aurait ni défauts , ni faiblesses , qu'il a la mo-
» notonie de la perfection ; mais la perfection dans
» un poète dramatique est incompatible avec la
» monotonie , puisqu'il n'y a de vraie poésie
» dans le genre auquel je me suis consacré que
> celle qui rend avec vérité des passions aussi va-
» riées dans leur but que dans leurs expressions .
» Comment donc , moi, que la postérité a appelé
» le poète du coeur , c'est -à - dire de ce qu'il y a de
» plus agité dans le monde , ai - je pu être parfait
>> et monotone ? Vous avez confondu le versifica-
» teur et le poète , ce qui ne doit pas étonner de lá
» part d'un homme qui , dans l'ordre de nos fa-
» cultés , a placé la raison avant l'imagination , et
» qui , dans la classification de nos connaissances
» a mis la dynamique au-dessus de la tragédie ;
» mais j'ai peine à concevoir que l'académie fran-
>> çaise vous écoute et vous applaudisse . De mon
»> temps l'abbé d'Olivet , qui n'était qu'un
> grammairien , mais qui raisonnait mieux que
» tous les géomètres , vous aurait appris que la per-
> fection dans la peinture des passions est le con-
> traire de la monotonie ; comme il avait imprimé ,
»pour votre instruction , que l'imagination précède
» toujours la raison. Il en avait donné pour preuve
"
16 MERCURE DE FRANCE ,
>>
que la mythologie des Grecs, que nous trouvons
» si ingénieuse , n'est pas l'ouvrage des poètes ,
» mais d'hommes à peine civilisés qui , dans leur
» ignorance , sont disposés à donner une ame à
» tout ce qui remue dans la nature , et à mettre
>> au nombre des divinités les astres dont ils ne
» peuvent comprendre l'action ; ce qui est bien
» loin de la faculté d'abstraire par laquelle vous
>> commencez la nomenclature des connoissances
» humaines. Il est vrai que de mon temps on ne
regardait pas l'esprit comme une puissance mo-
>> rale , et que quand on n'avait pas de génie , on
» se contentait de faire preuve de bon sens. Tout
» est changé apparemment. Je ne sais si je dois
>> en féliciter votre siècle , mais , à coup sûr , il ne
» ressemble pas au nôtre. »
Il est en effet bien digne de remarque que toutes
les hérésies littéraires de M. d'Alembert aient été
débitées dans l'académie , au bruit des applaudissemens
des prétendus amateurs de la littérature .
Ses réflexions sur la poésie , à la honte des beauxesprits
français pensionnés, n'ont été attaquées que
par le roi de Prusse. Ce prince sentit que le géomètre
en voulait à la poésie en général ; il se laissa
entraîner contre sa propre opinion par l'autorité
de M. de Voltaire , qui , ainsi que nous l'avons déjà
dit , approuvait volontiers les discours dans lesquels
on l'accablait d'éloges , en lui sacrifiant Racine
et Boileau , précaution que n'oubliait jamais
M. d'Alembert. Aussi , en faisant imprimer ses
diatribes contre la poésie , il eut soin de mettre
dans un avertissement d'une insolence extrême :
<< Si Voltaire n'est pas de mon avis , j'ai tort . »
C'était placer l'hermite de Ferney dans une cruelle
alternative : en blàmant les opinions littéraires de
son panégyriste , il s'exposait à diminuer la valeur
des louanges que celui-ci lui prodiguait; il garda le
silence
MESSIDOR AN XIII
THEP.FRA
5 .
cen
silence ; et le savant put s'applaudir de l'
avec laquelle il tournait contre les lettres la
du premier poète de son siècle. Mais ses
miciens et les Précieuses de la philosop
dirent à des opinions révoltantes par
leun
dité , dangereuses par leurs conséquences ; si
probation tacite de M. de Voltaire trompa Frédéric
, l'opinion publique ne fut pas aussi complaisante
, et l'on vit l'orateur de l'Académie française
réduit à se justifier de sa haine contre la littérature ;
position vraiment singulière . Il composa un dialogue
entre la Poésie et la Philosophie , dialogue dans
lequel la Philosophie parle toujours , et ne parvient
à se réconcilier avec la Poésie qu'en affirmant « que
Quinault est non- seulement le plus naturel et le
» plus tendre de nos poètes , mais encore le plus
» pur et le plus correct de tous ; » ce qui met naturellement
Quinault au - dessus de Racine , et donne
un terrible démenti à Boileau : c'était un parti pris
à cette époque. Si jamais la Poésie personnifiée
a été stupide , c'est lorsque M. d'Alembert s'est
chargé de la faire raisonner en prose ; elle pousse
la bêtise jusqu'à consulter la Philosophie pour savoir
ce que c'est que la poésie , comme si une femme
brillante de jeunesse et d'attraits s'adressait à une
vieille femme , sa rivale , pour connaître en quoi
consistent les graces , l'enjouement et la sensibilité.
En vérité , il n'y a qu'un géomètre qui ne soit pas
obligé de sentir tout ce qu'une pareille supposition
>>
renferme d'absurde .
les
M. d'Alembert n'a jamais tiré de sa tête que
conceptions du fameux discours sur l'Encyclopédie
, et nous avons vu qu'il n'est pas heureux
en découvertes ; mais il a fait beaucoup d'Eloges
et de Réflexions qu'il communiquait à l'Académie
française , dans les séances publiques. Comme on
B
SOL.
UNIY,
18 MERCURE DE FRANCE ,
n'avait jusqu'alors rien entendu d'aussi extraordinaire
, et qu'à Paris toutes les nouveautés ont un
instant de vogue , il fut à la mode d'aller l'applaudir
: il abusa de la complaisance du public , et
bientôt l'engouement se changea en dégoût. C'est
la seule manière d'expliquer pourquoi ses réflexions
sur l'Histoire ont eu du succès , et pourquoi son
Apologie de l'Etude a été sifflée : à la lecture , c'est
le même style , les mêmes idées , les mêmes paradoxes.
Par exemple , il met Tacite au - dessus de
tous les historiens , et dit que « l'histoire écrite par
>> cet auteur , après tout , perdrait peu , quand on
>> ne voudrait la regarder que comme le premier
» et le plus vrai des romans philosophiques . » Une
histoire qui , après tout , perdrait peu à n'être regardée
que comme un roman vrai et philosophique
, me paraît une chose inexplicable ; et j'ai
peine à concevoir à quel titre celui qui l'aurait
composée pourrait cependant être mis au - dessus
de tous les historiens. C'est dans le même discours
qu'on trouve une phrase dont jusqu'ici personne
n'a ри deviner le sens : « La nature est bonne à
» imiter , mais non pas jusqu'à l'ennui . » L'auteur
de Delphine a pris dans l'Apologie de l'Etude
une autre phrase qui n'est pas moins bizarre : « Il
» ne me reste plus qu'à être , pour ainsi dire , spec-
>> tateur de mon existence sans y prendre part ,
à
» voir , si je puis m'exprimer de la sorte ,
» tristes jours s'écouler devant moi comme si c'était
» les jours d'un autre. » Etre spectateur de son
existence sans y prendre part , et voir ses jours
s'écouler devant soi comme si c'était les jours d'un
autre , c'est le sublime de la philosophie . Quel
dommage que M. d'Alembert ait gâté une pensée
aussi neuve par les pour ainsi dire , et les exprimer
de la sorte dont il arrondit toutes ses phrases ! Il
ne dit jamais rien que pour ainsi dire , et ne s'exmes
MESSIDOR AN XIII.
19
prime jamais d'une façon sans demander préalablement
s'il peut s'exprimer de la sorte , ce qui donne
à son style une pesanteur dont on n'avait pas eu
l'idée jusqu'à lui . C'est pourtant cet écrivain froid ,
lourd , emphatique qui a répété mille fois que
Racine ne savait pas écrire en prose .
Sur quinze volumes promis au public , quatre
sont achevés , et l'ouvrage paraît déjà bien long ;
tant il est vrai que le peu de goût des éditeurs
nuit plus à la réputation des écrivains auxquels ils
s'attachent , que les observations de la critique.
Pour moi , je renonce à M. d'Alembert jusqu'au
moment où sera publiée son histoire des Jésuites.
En attendant , je conseille à M. Bastien d'être plus
sévère sur le choix des morceaux dont il veut composer
sa collection . Comment ne sent- il pas qu'il
trompe ses souscripteurs en leur donnant , en 1805
et depuis l'introduction de la vaccine , cent pages
de réflexions faites en 1760 sur l'inoculation ?
Quel intérêt ces réflexions peuvent -elles avoir aujourd'hui
que nous sommes si loin du temps «< où
» peu s'en est fallu que cette querelle n'ait abouti ,
» entre les docteurs , à des suites sanglantes qui
» auraient obligé la médecine d'appeler la chirurgie
» à son secours ? » Une querelle qui aboutit à des
suites est certainement une fort jolie chose , et la
médecine ensanglantée qui appelle la chirurgie à
son secours, présente sans doute un tableau charmant
; mais de tout ce que M. d'Alembert a écrit
sur
l'inoculation , il fallait ne conserver que cela ,
afin que les amateurs des bonnes plaisanteries philosophiques
pussent répéter avec les graves personnages
de la Fausse Agnès : « Toujours de l'esprit ,
» M. Desmazures . »
FIÉVÉE.
SUEL . UNIV,
B 2
20 MERCURE
DE FRANCE ;
Le Conservateur , ou les Fondemens de la Morale publique
, comparés avec les systêmes de la philosophie
moderne , et considérés dans leurs rapports nécessaires.
avec l'existence et le bonheur des peuples. Publié par
J.-B.-A. Mennesson. Trois vol. in- 12. Prix : 4 f. 5o c. ,
et 6 f. 50 c. par la poste . A Paris, chez Capelle et Renand,
libraires , rue J.-J. Rousseau ; et chez le Normant, imprimeur
libraire , rue des Prêtres Saint - Germainl'Auxerrois
, n°. 42.
·
M. MENNESSON avait pour ami le citoyen Baudin ,
député du département des Ardennes au Conseil des Anciens.
Le citoyen Baudin était calme au milieu des orages
révolutionnaires , M. Mennesson ne l'était pas. M. Mennesson
demande au citoyen Baudin le motif de sa tranquillité
, et celui- ci lui répond qu'il croit à la religion de
ses pères . M. Mennesson , qui cherchait la vérité de bonne
foi , prie son ami de lui donner les raisons de sa croyance ,
et son ami lui remet un manuscrit de sa main ; M. Mennesson
lit , croit et se calme. C'est ce manuscrit qu'il publie
aujourd'hui avec une rédaction nouvelle : le but de
cet ouvrage est de prouver qu'il y a un Dieu , que l'ame
est immortelle , qu'il y a des peines et des récompenses
après cette vie , et qu'il faut une religion ; il est divisé
en cinq discours .
Le premier développe les conséquences de l'athéisme
populaire , expression moderne que je prie le lecteur de
remarquer.
Le second traite de la raison humaine et des lois de
l'univers , preuves d'une intelligence suprême ;
Le troisième , du culte rendu au principe créateur , première
des lois naturelles ;
Le quatrième , de l'action de la Providence sur tous les
êtres , fondement de nos espérances ;
MESSIDOR AN XIII. 21
Et le cinquième , de la spiritualité et de l'immortalité
de l'ame ; conséquence nécessaire de l'existence de Dieu .
Ces discours , outre l'importance du sujet qui les recommande
, sont enrichis des plus beaux passages des grands
hommes qui ont traité la même matière , des Newton ,
des Leibnitz , des Pascal , des Bossuet , des Fénélon et
d'une foule d'autres génies bienfaisans . Leur doctrine y
est mise en parallèle avec celle des Voltaire , des Diderot
, des Helvétius , des Lamethrie et de leurs disciples .
Cette comparaison n'est pas flatteuse pour ces derniers.
<«< Faisons pour la vérité , s'écrie le législateur Baudin ,
» ce que d'autres ont fait pour l'erreur et pour le men-
» songe ; faisons pour la religion et pour la patrie , pour
» la morale et pour les lois , ce que d'autres ont fait pour
■ l'athéisme et pour le crime , pour la licence et pour tous
» les vices ; vivons armés pour la défense de la vertu
» au milieu des sophistes armés pour le triomphe de l'a-
» narchie. >>
>
M. Mennesson rapporte que le citoyen Baudin est mort
de joie lorsqu'il a pu entrevoir le retour de l'ordre , quelque
temps avant le 18 brumaire. C'est une forte preuve
de la sincérité de ses intentions et de la pureté de ses sentimens
; son ouvrage en reçoit un nouveau prix , parce
que cette mort extraordinaire ne peut être que l'effet ,
d'une prévision consolante de ce qui s'est passé et de ce
qui est encore dans le sein de l'avenir. L'opinion religieuse
a tellement changé depuis cette époque au surplus , que
l'ouvrage même du citoyen Baudin a perdu à quelques
égards le mérite de la convenance .
Il y a dans ce monde bien des sots , bien des fous et
bien des méchans ; mais on peut assurer qu'il n'y a pas
un seul homme intimement persuadé de la non-existence
de Dieu et du néant de son ame. L'athéisme n'est donc
qu'une feinte crédulité qui ne peut avoir rien de réel ; c'est
une imposture grossière qui ne peut surprendre que des
esprits faibles . « J'aurais une extrême curiosité , dit
3
22
MERCURE
DE
FRANCE
;
» la Bruyère , de voir celui qui serait persuadé que Dieu
» n'est point ; il me dirait du moins la raison invincible
» qui a su le convaincre. » Mon étonnement est qu'il se
trouve des personnes de bon sens qui veulent bien accorder
quelqu'esprit et quelque jugement à celui qui nie le
principe de toutes choses ; mais ma surprise cesse lorsque
je considère qu'un athée n'est qu'un menteur.
L'idée de combattre l'athéisme populaire , ne peut plus
appartenir au temps présent. La nation a fait trop de progrès
dans le retour aux idées saines , pour qu'on puisse
l'accuser d'athéisme. L'irréligion même n'est pas aujourd'hui
le vice dominant de cette nation généreuse ; la puissance
de son opinion a su au contraire dompter l'athéisme
philosophique et le réduire à feindre d'embrasser sa
croyance. Nous pouvons donc espérer qu'elle achèvera son
ouvrage , et que tous ceux qui par leur rang ou par leurs
talens sont appelés à donner l'exemple , trouveront enfin
qu'il est plus commode et moins dangereux de soumettre
leur raison , que de se tenir continuellement dans le honteux
abaissement de la dissimulation . Cet état équivoque
laisse d'ailleurs aux gens de bien qui l'observent , un fonds
de défiance considérable qu'il serait important de faire
cesser ; mais il n'y a peut - être pas de tâche plus difficile
à remplir , parce que dompter son orgueil , étouffer son
ambition et modérer son avarice, ne sont pas les vertus du
siècle. Il ne faut cependant désespérer de rien , il s'est fait
plus d'un miracle plus étonnant encore que celui par lequel
toutes ces passions se calmeraient un peu , et je crois que
c'est à l'obtenir que les bons esprits doivent travailler .
que
On se tromperait infiniment si l'on imaginait que ceux
qui se disaient athées il y a dix ans , avaient d'autre but
de se faire remarquer et de s'élever à la fortune en
rampant. Le zèle de ces apôtres n'a jamais été jusqu'à
mourir pour la défense de leur doctrine. Le motif qui les
guidait autrefois les conduit encore aujourd'hui ; ils ne
sont pas plus athées ni plus chrétiens qu'ils ne l'ont jamais
MESSIDOR AN XIII. 23
été. Flatter les puissans , rechercher leur faveur , se
pousser dans le monde par tous les moyens ; voilà tour-àtour
leur philosophie et leur religion . Ce sont des hommes
que l'intérêt du moment presse plus que toute autre chose ,
et qui trouvent beau , comme dit Pascal , de risquer une
éternité contre quelques années de jouissances .
"
Cette espèce d'hommes est la plus dangereuse qui puisse
se rencontrer dans un état comme nous en avons fait la
triste expérience , et leur doctrine est la plus funeste qu'il
soit possible de répandre dans le monde , puisqu'elle y est
le levain perpétuel de toutes les révolutions . Cependant
une chose pourrait rassurer si de pareils hommes parvenaient
à leurs fins ; c'est qu'ayant une connaissance parfaite
des moyens dont ils se seraient servis pour y arriver ,
et devant redouter l'emploi qui pourrait en être fait contre
eux-mêmes par d'autres , ils devraient , s'il leur restait
encore quelqu'ombre de raison , les proscrire avec la dernière
sévérité .
Il est honteux pour le genre humain de remettre sans
eesse en question l'existence de Dieu , et il est ridicule
d'argumenter gravement contre des fripons qui mentent
à leur conscience. L'athéisme qui s'est montré à front
découvert dans les jours de licence , se revêtira aujourd'hui
d'un caractère religieux si ses intérêts le commandent
; mais cela même est un changement considérable dans
les moeurs. Si l'hypocrisie est utile aux ambitieux , ils en
concluront sans doute que la vérité ne les aurait pas moins
bien servis , et ils se rendront à cette considération . S'ils
ne peuvent tromper qui que ce soit avec un tel moyen , il
faudra bien qu'ils en choisissent un autre , et alors ils deviendront
religieux de bonne foi . Un homme de coeur se
lasse bientôt du rôle abject d'un hypocrite ; celui - ci l'abandonnera
promptement , et la raison et la force de
l'exemple public ramèneront tous ceux que l'intérêt seul
avait séduits.
Quoique le travail de M. Mennesson ne soit pas préci
24
MERCURE DE FRANCE ,
V
sément approprié au besoin du moment , nous ne doutons
pas qu'il ne puisse être d'une grande utilité à ceux qui
voudront s'éclairer sur les matières qui en font le sujet ;
ils y trouveront une suite de raisonnemens qui les conduiront
à la soumission la plus parfaite . Ce n'est cependant
pas un traité régulier qu'on leur présente ; mais ce sont
les matériaux précieux avec lesquels il serait facile d'en
composer un. « Vous n'y trouverez point , dit le législa-
» teur Baudin , de ces paradoxes brillans qui éblouissent
» saus éclairer , et que le vulgaire admire d'autant plus
» qu'il les comprend moins. Vous ne trouverez point de
» ces maximes hardies qui étonnent les ames faibles , et
» qui excitent l'enthousiasme des esprits légers .... Je n'ai
» aspiré qu'au seul mérite d'être entendu , et , persuadé
» qu'un homme qui travaille pour le bien de ses sembla-
» bles , ne doit avoir que l'ambition de les instruire , j'ai
» tâché de me dépouiller de toute espèce d'amour-propre ,
» pour ne faire triompher que les principes . »
M. Mennesson ajoute que l'ouvrage de cet écrivain a
subi plusieurs changemens considérables , les uns sous les
yeux de l'auteur , les autres depuis son décès. Il nous est
impossible de juger du mérite de ces changemens , puisque
nous n'avons pas l'original sous les yeux ; mais M. Mennesson
n'a pu sans doute qu'ajouter à sa perfection , puisqu'il
en a reçu le premier l'influence salutaire , et qu'il lui
doit son heureux retour aux bons principes . Nous doutons
cependant que le citoyen Baudin eût approuvé qu'on demandát
grace pour ses réflexions en faveur de ses motifs.
A qui M. Mennesson demande- t - il cette grace ? Est - ce
aux honnêtes gens qui ne peuvent s'en choquer ? Est - ce
à ceux qui pourraient s'en faire l'application ? Cela est
fort inutile ; s'ils se corrigent , ils n'en éprouveront au→
cune mortification ; s'ils ne se corrigent pas , ils ne sauront
jamais ce que c'est que pardonner . Il faut avoir le
courage d'enseigner la vérité sans demander grace . Ce
rôle ne convient qu'à ceux qui propagent le mensonge, Je
MESSIDOR AN XIII.: 25
ne sais pas , d'un autre côté , à qui je dois adresser une remarque
que j'ai faite dans le cours de l'ouvrage
. Les citations
ont été prises trop fréquemment
chez des autorités
suspectes
, telles que les philosophes
païens qu'il est aisé
de surprendre
en contradiction
, et qui trop souvent
n'ont
que des idées fausses du premier
principe
d'où découle
toute la morale . Cette source expose à des méprises
et à
des locutions
qui deviennent
inintelligibles
pour un lecteur
attentif
et sérieux. Par exemple
, on entendra
facilement
cette phrase. « C'est la communication
avec Dieu qui
>> fait toute la gloire de l'homme
et qui le porte au pre-
» mier rang des êtres. » Mais lorsqu'on
lit ensuite : « La
» nature n'a élevé le front de l'homme
vers le ciel que
» pour lui apprendre
que c'est là qu'il doit chercher
de
» quor nourrir
son esprit et son coeur , » on ne l'entend
plus , et on se demande
ce que c'est que cette nature
qui a élevé le front de l'homme
? De même lorsque je lis
en tête du troisième
discours , « Culte rendu au principe
» créateur
, première
des lois naturelles
, » il m'est impossible
de ne pas sentir le danger
de cette distinction
non-éclaircie
entre les lois naturelles
et celles qui ne le
sont pas. Plus loin , lorsque M. Mennesson
traduit Sénèque
et qu'il me fait lire ce qui suit : « La nature pour le dé-
> dommager
( l'homme
) lui a donné deux choses ...... la
>> raison et la sociabilité
..... » ; je ne le conçoit plus du
tout. Encore
une fois , ce n'est point la nature qui a fait
l'homme
, ce n'est pas elle qui lui a donné la raison , ce
n'est pas elle qui a fait les lois ; la nature n'a ni bras , ni
mains , ni intelligence
; elle n'a rien créé et n'a jamais
rien écrit. Il n'y a dans cet univers
que des ouvrages
de
Dieu , il n'y a que des lois divines
et des lois humaines
;
les premières
pour captiver le coeur , les autres pour arrêter
la main . La nature n'est que l'ordre établi par Dieu
même dans l'univers. L'ordre est l'ensemble
des rapports
qu'il a mis entre tous les êtres , et l'expression
de ces rapports
est ce qu'on appelle loi. Combien
donc est- il absurde.
267 MERCURE DE FRANCE ,
de donner de la réflexion et de la puissance à ces lois ,
ces rapports , à cet ordre qui constituent la nature ! J'aimerais
autant qu'on me dit que ce sont les roues d'une pendule
qui ont fait le grand ressort , et qui ont établi les lois
de son mouvement . G.
Pensées et Réflexions sur divers sujets .
« Il n'y a qu'un Dieu , il faut l'aimer , le servir , et
» travailler à lui ressembler , par la sainteté et par la jus-
» tice ; ce Dieu récompense l'humilité et punit l'orgueil . »
« L'ame n'est que ténèbres , si Dieu ne l'éclaire . »
« Il vaut mieux mourir que pécher. Il faut toujours
apprendre à mourir ; et cependant souffrir la vie , pour
obéir à Dieu . »
<< Le Verbe a arrangé et rendu visible cet univers. »
« L'ame est immortelle ; les morts ressusciteront ; il
y aura un dernier jugement des bons et des méchans , où
l'on ne paraîtra accompagné que de ses seules vertus , ou
de ses vices seuls , qui seront le principe du bonheur ou
du malheur éternel . »
Est - ce une page de l'Evangile que nous venons de
copier ? Ou de quei prophète , de quel S. Père est- elle
extraite ? Ces belles , je dirais ces saintes maximes , sont
celles du fils d'Ariston , du disciple de Pythagore , d'Héraclite
et de Socrate.
On sait que Platon avait connaissance des livres de
Moïse et de ceux des prophètes. Pythagore avait rapporté
d'Egypte en Grèce les traditions judaïques. Il les communiqua
à Socrate , qui les transmit à Platon , et ce dernier
alla achever de s'instruire sur les lieux .
Or, admirons ici les desseins de Dieu , marqués si
admirablement dans la doctrine enseignée par un Païen.
MESSIDOR AN XIII. 27
« Platon , suivant la remarque du savant et judicieux
» Dacier , commença à écrire immédiatement après les
» trois derniers prophètes qu'il y eut en Israël. »
Ainsi , Dieu fidèle à sa parole annoncée par les prophètes
, suscite des philosophes pour ramener les Gentils ; et
les portiques à l'Académie , s'étonnent de la nouveauté de
la doctrine évangélique . Què dirai-je de plus ! ce même
chef des académiciens , trois siècles avant Jésus - Christ ,
devine , en quelque sorte , sa venue et sa mort , lorsqué
dans le deuxième livre de sa République il fait voir «< que si
» un homme souverainement juste venait sur la terre , il
» trouverait tant d'opposition dans le monde , qu'il serait
» mis en prison , baffoué , fouetté , et enfin crucifié par
» ceux qui , étant pleins d'injustice , passeraient cepen-
» dant pour justes. »
La Passion du Fils- de-l'Homme est si expressément
annoncée dans cet endroit , que quelques - uns ont voulu
faire une prophétie de ce passage de Platon , y trouvant
encore plus de conformité avec Jésus- Christ qu'avec
la mort de Socrate . Aussi Numénius appelle -t-il ce philosophe
, le Moïse athénien. Stupete , gentes !
Certaines gens crient aujourd'hui ; « Il faut une reli-
» gion. » Ce ne pas une religion qu'il faut , c'est la religion
. Nous croirons à la religion , et nous nous rirons
d'une religion.
Ces gens- là traitent la religion comme un bâtard légitimé
sur enquête testimoniale , pour lui conférer la
pourpre .
L'histoire de Ruth a un attrait merveilleux. C'est pur ,
c'est frais comme une matinée de printemps. Qui n'aime
eelte bonne Ruth s'attachant à sa belle-mère sans la vou28
MERCURE
DE FRANCE.
loir quitter , et lui disant : « Votre peuple sera mon peu-
» ple , et votre Dieu sera mon Dieu . La terre où vous
» mourrez me verra mourir , et où vous serez ensevelie ,
» je serai ensevelie . »
Que ce retour de Noëmi en Bethléem est touchant ! Elle
était partie avec son mari Elimelech et ses enfans pour le
pays des Moabites : elle revient parmi les siens , veuve et
privée d'enfans , accompagnée de la seule Ruth sa bellefille
; et les femmes disalent en la voyant : « Voilà cette
» Noëmi ! » Noëmi leur dit : « Ne m'appellez plus Noëmi
( belle ) ; mais appellez-moi Mara ( amère ) , parce que
» le Tout - Puissant m'a remplie d'amertume. Je suis
» sortie d'ici pleine , et le Seigneur m'y ramène vide .
>> Pourquoi donc m'appellez -vous Noëmi , puisque le Sei
» gneur m'a humiliée , et que le Tout- Puissant m'a com-
» blée d'afflictions ? ».
C'est ainsi que Noëmi étant retournée de la terre étrangère
où elle avait demeuré avec Ruth , Moabite , sa bellefille
, revint à Bethléem lorsqu'on commençait à couper
Jes orges ; et cette attention délicate de Booz qui donne
cet ordre à ses moissonneurs : « Vous jeterez exprès des
» épis de vos javelles , et en laisserez sur le champ , afin
» qu'elle n'ait point de honte de les cueillir , et qu'on ne
» lui parlejamais de ce qu'elle aura ramassé. »
Cette histoire simple et touchante plaira éternellement ;
car elle attache par l'expression naïve de la nature et des
moeurs. Comme lorsque le parent de Booz ôte son soulier
en témoignage de la cession de son droit de parenté ;
comme lorsque Noëmi recommande à sa belle - fille de se
parfumer d'huile de senteur , et que celle- ci va soulever le
coin de la couverture de son parent du côté des pieds , et
se couche là sans mot dire.
On sent que cela a été écrit dans la virginité du monde,
MESSIDOR AN XIII:
29
si j'ose m'exprimer ainsi. On sent que cette simplicité est
encore plus antique que celle des poëmes d'Homère.
Nous nous travaillons pour plaire dans nos peintures
modernes, et nous ennuyons avec nos paroles pompeuses.
Celui qui écrivit l'histoire de Ruth , ne songeait pas à
plaire , et c'est pour cela qu'il plaira toujours . Nos compositions
ressemblent à des femmes coquettes et apprêtées :
celle- ci ressemble à une belle vierge qui nous enchante ,
sans savoir seulement qu'elle est belle .
· D'où vient sommes nous donc paresseux d'admirer
les beautés répandues avec profusion dans la Bible , et en
général dans tous les livres saints ? C'est dégoût de ce
qu'il nous est ordonné d'aimer. Je parie que si l'on défendait
les prophéties d'Isaïe , on les lirait avec un attrait
merveilleux ; et en vérité ce sublime écrivain se peut bien
passer de l'attrait de la défense. La Bible , le chef- d'oeuvre
d'antiquité au- dessus de ce que la Grèce et Rome nous
ont laissé de plus parfait , la Bible n'est plus guère lue que
par les enfans . C'est une belle et chaste épouse qu'il nous
est ordonné d'aimer , et que nous négligeons pour des
courtisanes , par une préférence adultère.
CORIOLIS.
Histoire d'un Homme timide , racontée par lui - même.
Traduite de l'anglais , de Varlety , recueil d'Essais .
Je vis sous l'influence d'une malheureuse planète , qui finira par
m'exclure entièrement de la société , où j'ai cependant l'ambition de
figurer. Quand vous aurez une idée de mon origine et de ma situation
actuelle , vous serez à même de juger des traverses que j'éprouve. Mon
père était fermier d'un petit domaine , et n'avait d'autres connaissances
que celles qu'il avait puisées dans une école de charité . A la mort de
ma mère , il résolut de donner à son fils unique l'éducation qu'il croyait
propre à son bonheur , c'est-à- dire, de l'instruction . Je fus envoyé
30 MERCURE DE FRANCE ,
shez un grammairien du pays , d'où je parvins à l'Université avec l'intention
d'y recevoir les ordres sacrés . Là , naturellement honteux et
timide , avec les secours modiques que je recevais de mon père , je ne
pus vaincre cette fatale maladresse qui cause tout mon malheur , et
qui , je le prévois , ne me quittera jamais . Il faut que vous sachiez que
e suis d'une taille mince et haute , d'un extérieur agréable , et que j'ai
la chevelure un peu blonde ; mais la honte s'empare de moi avec tant
de facilité , qu'au moindre propos le sang s'élance à mes joues , et que
je ressemble tout-à-coup à une rose épanouie. La conscience de cette
maudite faiblesse m'éloigna de la société. Le séjour du collége eut seul
des attraits pour moi , sur-tout quand je fis réflexion que les moeurs
rustiques de la famille de mon père n'étaient rien moins que proprės
à former les miennes. Je me déterminai donc à passer ma vie à l'Université
, où je me proposais de faire des élèves , lorsque deux événemens
inattendus , la mort de mon père et le retour d'un de mes oncles des
grandes Indes me mirent dans une position absolument nouvelle .
Cet oncle , dont mon père avait rarement parlé , que l'on croyait
mort depuis long-temps , revint en Angleterre une semaine trop tard
pour fermer les yeux de son frère . J'ai honte de convenir de ce qu'ont
avoué tous ceux dont l'éducation a été supérieure à celle de leurs
parens , c'est qu'il m'est souvent arrivé de rougir d'être le fils d'un
père qui n'avait rien de remarquable que son ignorance et un langage
grossier. Aussi lorsqu'il mourut , je ne pus être inconsolable de perdre
-avec lui tant de motifs de confusion. Mon oncle n'éprouva qu'une
très-légère affliction ; car , depuis trente ans , il vivait loin de son frère,
et ce fut dans cet intervalle qu'il acquit une fortune dont les produits
semblaient lui assurer des jours fortunés : il revenait des Indes avec 30
mille livres sterling .
Tandis qu'il formait de beaux projets d'élévation et de jouissances ,
soit l'effet du changement de climat , ou de toute autre cause il se vit
bientôt arraché à ses rêves brillans par une courte maladie dont il mourut,
et me laissa tout-à - coup seul héritier de toutes ses richesses . Je
me vis donc , à vingt-cinq ans , bien fourni de grec et de latin , fort
mathématicien , et possesseur d'une belle fortune ; mais si gauche , s
lourd , si peu au fait des usages du beau monde , que chacun me montrait
au doigt , en disant : « Voilà l'érudit , l'opulent rustaud . »
J'avais nouvellement acheté un domaine dans un excellent pays
peuplé de gens du bon ton. Malgré mon origine et mon inexpérience ,
ma société fut recherchée par tous les voisins , sur - tout par ceux dont
les filles étaient à marier. Je reçus des invitations amicales , pressantes
même ; et quoique flatté de leurs offres , souvent je remerciai , sous
prétexte d'un établissement encore mal affermi. Mais il est vrai de
MESSIDOR AN XIII. 3r
dire que si j'allais à pied ou à cheval rendre quelques visites , le courage
me manquait en approchant des portes , et je retournais alors chez
moi , en remettant au lendemain une seconde épreuve. Cependant je
parvins à surmonter ma timidité , et , trois jours après , j'acceptai le
diner d'un homme dont les manières franches ne me permettaient
aucun doute sur une réception cordiale. Le bon sir Thomas Friendly
éloigné de deux milles de ma demeure , est un baronnet jouissant
d'environ deux mille livres sterling de rente , d'un domaine touchant
au mien . Il a deux fils et cinq filles , tous grands , vivant avec leur
mère et leur tante , soeur de sir Thomas , dans une terre provenant du
père de ce dernier . Convaincu du ridicule de mon maintien , j'avais
appelé depuis peu un maître de danse ; et quoique j'eusse d'abord
trouvé de grandes difficultés dans cet art , cependant mes connaissances
en mathématiques m'aidèrent merveilleusement , et m'apprirent enfin
à trouver l'équilibre de mon corps , ainsi que le véritable centre de
gravité des cinq positions.
Ayant donc acquis l'art de marcher d'un pas ferme , et de saluer
avec méthode , je me hasardai courageusement à me trouver au diner
de famille du baronnet , persuadé que mes nouvelles connaissances me
présenteraient avec avantage aux dames Friendly. O vaines espérances
d'une théorie que ne seconde pas la pratique ! Comme j'approchais de
l'habitation , la cloche qui sonnait l'heure du repas renouvela mes
frayeurs . Je crus que mon inexactitude m'avait fait manquer l'instant
du dîner. Frappé de cette idée , je rougis , je devins cramoisi , lorsque
mon non fut annoncé à diverses reprises par les domestiques en livrée
qui m'introduisirent dans la bibliothèque ; je fus incapable de distinguer
les objets . A mon entrée je rappelai mes forces , et saluai les dames
suivant les principes dont j'étais nouvellement instruit . Mais
comme je tirais mon pied gauche à la troisième position , je marchai
malheureusement sur l'orteil goutteux du pauvre sir Thomas qui me
suivait en silence et de très-près , afin de m'indiquer les noms de ses
demoiselles . Les personnes craintives peuvent seules juger de ma détresse
; mon embarras était inexprimable. Cependant la politesse du
baronnet dissipa insensiblement mon trouble , et je vis avec surprise
combien une bonne éducation peut aider à vaincre de cruelles douleurs.
La gaieté de mon hôtesse , le caquet bruyant de ses filles , m'encoura
gèrent bientôt à bannir ma timidité et non extrême réserve . J'osai
prendre part à la conversation ; j'égayai même le propos . La bibliothèque
contenait une foule de livres bien reliés . Je crus sir Thomas
grand amateur de littérature ; je hasardai mon opinion sur différentes
éditions de quelques classiques grecs . L'avis du baronnet coïncidait parfaitement
avec le mien. Une édition de Xenophon , en seize volumes,
32 MERCURE
DE FRANCE ;
'donnait lieu à mes réflexions ; je n'en avais de ma vie remarqué une
pareille . Celle-ci excita vivement ma curiosité , et je me levai pour
l'examiner de près. Sir Thomas s'aperçut de mon intention , et je me
figurai qu'il voulait m'épargner la peine de l'atteindre ; je me hâtai de
le prévenir , et portant avec rapidité ma main vers le premier volume ,
je le tirai avec violence. Mais , hé 'as ! au lieu d'un livre , une planche
couverte de cuir et de dorures , qui figurait apparemment les seize
volumes , vint à rouler , et heurta un gros encrier de bois placé sur la
table disposée au -dessous de la bibliothèque . En vain sir Thomas
traita ce nouvel accident de bagatelle : à la vue de l'encre , qui de la
table noircie ruisselait sur un tapis des Indes je prétendis en arrêter
le cours avec mon mouchoir de batiste . Ma confusion était à son comble
, lorsqu'on vint nous avertir que le dîner était servi ; et je vis avec
joie que la cloche n'avait , au moment de mon premier effroi , sonné
que la demi-heure qui précède celle du repas . En traversant le salon et
une longue suite d'appartemens qui conduisent à la salle à manger , je
cherchai à recueillir mes sens . Je fus placé entre lady Friendly et sa
fille înée. Depuis la chute du Xénophon de bois , ma figure avait été
brûlante , je recouvrais à peine mes facultés , ma chaleur commençait
à se modérer, lorsqu'un accident imprévu embrasa de nouveau mon
visage et redoubla ma honte .
Miss Dinels faisait poliment l'éloge de la broderie de ma veste ,
lorsqu'en m'inclinant en signe de reconnaissance , je renversai le potage
bouillant que contenait mon assiette disposée trop près de moi.
En vain je passai ma serviette ( sur mes habits ; ma culotte de soie
noire ne put me garantir des effets insupportables d'une soudaine
inflammation , et pendant quelques minutes il me sembla que mes
cuisses , mes jambes fermentaient dans un vase ardent . Toutefois je
me rappelai le courage que sir Thomas avait eu à dissimuler sa douleur
lorsque j'avais serré son orteil goutteux , et je souffris comme lui
mes maux en silence . Je restai donc assis , à moitié brûlé , au milieu
| des ris étouffés des demoiselles et des laquais .
Je ne parlerai pas de plusieurs autres méprises que je commis durant
le premier service , de ma mal -adresse à découper une volaille qui
me fut adressée , à passer des plats en répandant les sauces et renversant
les salières . Hâtons-nous d'arriver au second service , où de nouveaux
désastres achevèrent de m'accabler. J'avais au bout de ma
fourchette un superbe et succulent morceau de pudding , lorsque
miss Louisa Friendly , pour m'embarrasser sans doute , me demanda
l'aile d'un pigeon placé de mon côté . Je portai rapidement à ma
bouche , et sans prévoir les suites de ma vivacité , le morceau de
pudding plus brûlant alors qu'un fer rouge. Je ne pus aussitôt cacher
MESSIDOR AN XIIE
de ma tête
kapper sur
dames
cher mon angoisse ; mes yeux enflammés parurent sort
je perdis toute fermeté ; je bravai la honte , et laissal
mon assiette la cause de mes souffrances . Sir Thomas
eurent pitié de moi ; chacun imagina un remède : l'un consei
l'autre recommanda l'huile ; enfin tous s'accordèrent à dire que le vin
était un spécifique certain pour dissiper les inflammations . On m'apporta
un verre de vin de Xerès , que je bus d'un seul trait . Mais
hélas ! comment en peindre les effets ? soit que le sommellier se fût
trompé , ou qu'il eût agi dans l'intention d'accroître mes maux , il
m'avait présenté un verre de la plus forte eau- de- vie , qui sur - le - champ
déchira , dévora ma bouche . Absolument étranger à toute espèce de
liqueurs , j'eus bientôt la langue , le palais , le gosier couverts d'ampoules
. Que faire ? je ne pouvais avaler l'eau-de - vie je frappai des
mains sur ma bouche , et la maudite liqueur jaillit , comme une fontaine
, par mon nez , à travers mes /doigts , sur les plats et sur mes
vêtemens. Il fut impossible à mes hôtes de comprimer leurs éclats de
rire , et ils me jetèrent dans le plus grand désordre . En vain sir
Thomas querella ses domestiques ; en vain lady Friendly gronda ses
filles la mesure de mon désordre et celle de leur récréation n'étaient
pas encore complètes . Je voulais sortir d'un état aussi cruel ; je suais
àgrosses gouttes ; sans réflexion j'essuyai mon visage avec ce malheureux
mouchoir encore humide des suites de la chute du Xénophon ,'
et je couvris d'encre tous les traits de ma figure. Le baronnet luimême
ne put tenir à cette dernière sottise , et il prit le parti de rire
avec ses dames. Je sautai de mon siége , au désespoir ; je me précipitai
hors de la maison ; je courus chez moi dans l'excès du trouble et de
la honte que le sentiment du plus grand crime aurait pu seul faire
éprouver à tout autre.
:
C'est ainsi que , sans m'être jamais écarté du sentier de l'honneur ,
j'ai souffert des tourmens semblables à ceux des esprits infernaux . Les
extrémités de mon corps ont été au moins cuites , ma bouche et ma
langue grillées; et , nouveau Caïn, je porte sur mon front les signes de
ma réprobation. Ce sont toutefois des bagatelles comparées au blâme
éternel dont je suis couvert partout où se répète le récit de cette
aventure.
N. LOUET.
C
34 MERCURE DE FRANCE ,
SPECTACLES.
AGADÉMI E IMPÉRIALE DE MUSIQUE.
Représentation au profit de Mlle Lachassaigne . Olympie,
tragédie de Voltaire ; et les Moeurs du Temps , comédie
en un acte et en prose de Saurin .
UNE mauvaise tragédie et une comédie médiocre ,
jouées dans la morte saison des spectacles , quoique suivies
d'un ballet agréable , ne devaient pas attirer la foule.
On en avait prévenu Mlle Lachassaigne : il paraît qu'elle
n'a pu obtenir autre chose de la complaisance de ses camarades
. Olympie va se rejouer aux Français . Si cette seconde
représentation était à son profit , il en résulterait
une indemnité qui remplirait entièrement le vide fâcheux
qu'a dû laisser la première.
Je m'arrêterai peu à montrer la faiblesse d'une tragédie
composée par un vieillard presque septuagénaire. Il n'est
pas étonnant qu'à cet âge on fasse de mauvais vers tragiques
; il l'est beaucoup qu'on en puisse produire quelquesuns
qui aient encore de la chaleur et de l'énergie , et c'est
là sur-tout ce qu'il faut s'attacher à découvrir et à faire
observer. Je ne sais si plusieurs critiques n'ont pas quelquefois
pris leur art à contre- sens , et s'il ne paraît pas
convenable de chercher scrupuleusement les beautés qui
peuvent se rencontrer dans un faible ouvrage , et les taches
légères dont les meilleurs ne sont pas exempts , après avoir
préalablement averti , si c'est une production nouvelle , de
ce qu'il faut penser de l'ensemble ; car il est également
inutile et fastidieux de s'acharner après des productions
détestables , ou de louer prolixement ce qui est au-dessus
de tout éloge.
MESSIDOR AN XIII. 35
Olympie ressemble au Cid et à Zare . La fille d'Alexandre
aime , comme Chimène , celui qui a tué son père ;
mais Rodrigue est un vainqueur généreux et infortuné ,
et Cassandre un empoisonneur. Il est vrai qu'il y a que
ques ombres répandues dans la pièce sur cet empoisonnement
. Antigone dit à Cassandrè : vous étes innocent. Et il
suppose que celui - ci a , sans le savoir , versé le poison qui ,
suivant l'expression de Marmonte ) , fit boire la mort au
vainqueur de Darius . Cassandre ne dément point cette
excuse officieuse ; cependant il parle sans cesse de ses
crimes , ce qui jette sur toute la pièce un jour faux et
louche ; on voudrait savoir à quoi s'entenir .
Quant à la veuve d'Alexandre , à Statira qu'il croit aussi
tuée , c'est un meurtre involontaire , il s'en disculpe :
J'ai tué Statira ; mais c'est dans les combats ,
C'est dans l'emportement du meurtre et du carnage ,
C'est dans l'aveuglément que la nuit et l'horreur
Répandaient sur mes yeux troublés par la fureur...
Ces vers en rappellent quatre des plus beaux du rôle de
Pyrrhus dans Andromaque :
Tout était juste alors ; la vieillesse et l'enfance
En vain sur leur faiblesse appuyaient leur défense ;
La victoire et la nuit , plus cruelles que nous ,
Nous excitaient au meurtre et confondaient nos coups .
Olympie retrouve sa mère dans un temple d'Ephèse ,
comme Zaïre avait retrouvé Lusignan dans le sérail de
Jérusalem. La reconnaissance est la même dans les deux
pièces , si ce n'est que dans la dernière , elle paraît encore
plus mal motivée : Olympie , comme Zaïre , allait épouser
son amant Cassandre , dont elle est captive aussi dès
l'enfance.
Cet amour est extrêmement froid , parce qu'il n'est
point développé , parce que l'innocence de Cassandre est
très-suspecte , et parce que les sentimens d'un Amadis pa-
C 2
36 MERCURE DE FRANCE.
raissent déplacés dans la bouche d'un ambitieux et farouchè
soldat du fils de Philippe Ier.
L'amour d'Antigone' , ne paraissant qu'une ambition
mal déguisée , est encore plus glacial : tout roulant sur
cette rivalité , il y a fort peu d'intérêt . Olympie , dans
une situation toujours la même , toujours désespérée ,
fait éprouver un sentiment pénible ; elle est faible d'ailleurs
, et pendant trois ou quatre actes ne sait trop ce
qu'elle veut . Aussi , lorsqu'elle se laisse tomber dans le
bûcher , après s'être prudemment donné le coup de grace ,
on ressent plus d'horreur que de pitié . Cassandre se tue
dans un coin sans qu'on y fasse attention , Statira s'était
déjà expédiée dans la coulisse .
)
Antigone qu'on a peint comme un scélérat flegmatique ,
comme un ennemi des dieux et des rois , finit la pièce par
un trait de caractère , par une petite impiété philosophique.
Ainsi donc Alexandre et sa famille entière ,
Successeurs , assassins , tout est cendre et poussière !
Dieux , dont le monde entier éprouve le courroux ,
Maîtres des vils humains , pourquoi les formiez - vous ?
Qu'avait fait Statira ? qu'avait fait Olympie ?
A quoi réservez -vous ma déplorable vie ?
Comme il n'a pas inspiré le plus léger intérêt , on est
tenté de lui dire : « Ma foi , je m'en inquiète peu . » Au
reste, les comédiens ont eu le bon esprit de supprimer cette
moralité impie.
Le style est en général , comme on sait , dénué de force
et de couleur , dans toutes les pièces de Voltaire postérieures
à Tancrède : tel est particulièrement celui d'Olym .
pie ; on y rencontre des imitations qui ne sont rien moins
qu'heureuses ; quelquefois il s'y copie lui-même. On n'avait
retenu qu'un beau vers de son Artémire :
Soldats sons Alexandre , et rois après sa mort ;
il l'affaiblit en le transplantant dans Oympie :
Rois après son trépas .
Soldats du roi mon père ,
MESSIDOR AN XIII. 37
Statira dit à Olympic :
Les Dieux sur votre front , dans vos yeux , dans vos traits,
Ont placé la noblesse , ainsi que les attraits.
Iphigénie , en parlant d'Eriphile , dit bien mieux :
Le ciel a sur son front imprimé sa noblesse.
Olympie , se plaignant de son sort , s'écrie :
D'une mère jamais je n'ai connu l'amour .
M. Palissot , dans ses remarques sur cette pièce , trouve
ce vers plein de grace et de naturel . Ce sentiment me
semble rendu d'une manière bien plus gracieuse en deux
endroits du rôle d'Eriphile dans Iphigénie :
Je reçus et je vois le jour que je respire ,
Sans que mère ni père ait daigné me sourire .
Moi qui de mes parens toujours abandonnée ,
Etrangère partout , n'ai pas , même en naissant ,
Peut- être reçu d'eux un regard caressant .
Quelquefois c'est Crébillon que Voltaire met à contribution
, Crébi lon qu'il a tant déprécié ! Cassandre , dit
Olympie ,
Cassandre , si ta main féroce , ensanglantée ,
Ta main qui de ma mère osa percer le flanc ,
N'eût frappé que moi seule , et versé que mon sang ,
Je te pardonnerais , je t'aimerais .... barbare.
Va , tout nous désunit .
La pensée de Zénobie , dans une position analogue , est
à- peu-près la même ; mais plus délicate et mieux rendue.
"
Ah , cruel ! plût aux Dieux que ta main ennemie
N'eût jamais attenté qu'aux jours de Zénobie !
Le coeur, à ton aspect , désarmé de courroux
Je ferais mon bonheur de revoir mon époux ;
Et l'amour s'honorant de ta fureur jalouse ,
Dans tes bras avec joie eût remis ton épouse .
Ne crois pas cependant que pour toi sans pitié ,
Je puisse te revoir avec inimitié .
Ici Voltaire est bien inférieur à Crébillon ; mais il ne
serait pas plus juste de juger de son talent par Olympie ,
3
38 MERCURE DE FRANCE ,
que de celui de Crébillon par Sémiramis , ou de celui de
Corneille par Attila ; et dans Olympie même il y a des
morceaux qui ne se ressentent point de sa vieillesse . On a
cité plusieurs fois cette réponse à Statira qui s'étonne que
Cassandre ait pu recevoir , dans les mystères expiatoires ,
le pardon de ses crimes :
Hlas ! tous les humains ont besoin de clémence !
Si Dieu n'ouvrait ses bras qu'à la seule innocence ,
Qui viendrait dans ce temple encenser les autels ?
Dieu fit du repentir la vertu des mortels ,
In a critiqué ce dernier vers ; mais c'est en l'isolant :
à la place où il est , il me paraît exprimer une idée juste
et touchante.
La troisième scène du troisième acte est pleine de mouvemens
passionnés ; elle offre un trait digne de Corneille ,
et un vers de sentiment que Racine n'eût pas désavoué .
Statica , que Cassandre avait blessée et qu'il croyait morte
de sa blessure , est couverte d'un voile ; elle l'ôte .
Tes crimes.
CASSANDRE.
Où suis-je ? et qu'est- ce que je vois ?
STATIRA.
Olympie qui aime Cassandre , malgré ses crimes , dit
à sa mère , je préfére
La cendre qui vous couvre au sceptre qu'il me donne.
Votre fille en l'aimant devenait sa complice ;
Pardonnez ; acceptez mon juste sacrifice.
Séparez , s'il se peut, non coeur de ses forfaits :
Empêchez-moi sur - tout de le revoir jamais .
Ce dernier vers paraîtrait bien plus passionné encore ,
si l'on s'intéressait davantage à l'amour de Cassandre . Le
discours de ce dernier à Statira est plein de véhémence ;
il répond aux reproches dont l'accable la veuve d'Alexandre
:
Je me condamne encor avec plus de rigueur ;
Mais j'aime ; mais cédez à l'amour en fureur.
MESSIDOR AN XIII.
· 39
Olympie est à moi
Elle est ma femme enfin ;
Rien ne peut séparer mon sort et son destin ;
Ni ses frayeurs , ni vous , ni les dieux , ni mes crimes ,
Rien ne rompra jamais des noeuds si légitimes .
Le ciel de mes remords ne s'est point détourné ;
Et puisqu'il nous unit , il a tout pardonné.
Mais si l'on veut m'ôter cette épouse adorée ,
Il faut verser ce sang , il faut m'ôter ce coeur
Qui ne connaît plus qu'elle
Vos autels à mes yeux n'ont plus de privilege.
Si je fus meurtrier , je serai sacrilège :
J'enleverai ma femme à ce temple , à vos bras ,
Aux dieux même , à nos dieux , s'ils ne m'exauçaient pas .
Talma dans cette tirade , que je ne cite pas toute entière ,
a produit le plus grand effet ; il y a été véritablement tragique.
La reconnaissance a été très - bien filée par Mlle Raucour
et Mlle Duchesnois elles ont mis dans leur jeu l'illusion
qui manque à cette scène , l'une des plus mauvaises de
cette mauvaise tragédie. Du reste, la première , pour opérer
des transitions qu'elle affecte de multiplier , étouffe
tellement sa voix , que souvent on n'entend pas du tout
ses finales . Quand Voltaire vint à Paris en 1778 , il fu
singulièrement frappé de ce défaut dans quelques - unes
des actrices de ce temps . « C'est bien la peine , leur disait-
» il , de vous faire des vers de six pieds , pour que vous
>> en mangiez trois . » Mlle Duchesnois a fait paraître plus
saillant le défaut de son rôle , qui véritablement manque
de variété . Son chant a été excessivement monotone , et
quoi qu'il ne fût couvert par aucun instrument , au cinquième
acte , elle dérobait quelquefois à l'auditeur plus
d'un hémistiche de chaque vers . En faveur du grand talent
qu'elle déploie dans d'autres personnages , il convient
d'excuser la faiblesse qu'elle a montrée dans celui - ci , qu
4
40 MERCURE DE FRANCE ,
d'ailleurs n'est pas bon , et appartient à un ouvrage qui ne
saurait se maintenir sur le répertoire .
On trouve à la suite de cette tragédie , des notes dans
lesquelles Voltaire traite fort lestement Athalie , `qu'il
avait appelée précédemment le chef- d'oeuvre de l'esprit
humain ; car un des traits caractéristiques de ce, prétendu
philosophe est de n'avoir eu d'idées fixes sur rien , ou ,
ce qui serait bien plus triste , d'avoir écrit contre sa conscience
. Il paraît avoir eu l'ambition de faire contraster son
Hierophante avec Joad . Le contraste est réellement parfait;
car l'un est de glace ; l'autre de feu . Le premier ne fait
rien , le second fait tout . L'Hiérophante est pédant , et Joad
sublime. Les critiques de Voltaire sur ce personnage sont
aussi ridicules que la rivalité qu'il a cherché à établir entre
Jui et son pauvre Hierophante . C'est sans doute en se rappelant
des rêveries semblables que le roi de Prusse écrivait
: « Qui aurait dit que j'eusse assez vécu pour voir
» Voltaire radoter comme une vieille femme ! »
THEATRE DE L'IMPERATRICE.
(Rue de Louvois . )
L'Un pour l'Autre , comédie en un acte et en vers de
M. Delaunay.
L'AUTEUR a prévenu le public , dans les journaux
et même dans le cours de sa comédie , qu'il avait pris
son sujet dans Gil- Blas . Cette modestie est d'autant plus
louable , que l'emprunt qu'il a fait est très-peu de chose.
Personne peut - être , ou très- peu de personnes du moins ,
s'en seraient aperçues . D'ailleurs , cet emprunt ne fait
pas , il s'en faut bien , tout le fonds de la pièce , et n'a
que très -peu contribué à son succès . Alphonse et Léon ,
deux jeunes militaires , étourdis , libertins et obérés de
dettes , ont reçu de la part de leurs créanciers , des exploits
qui annoncent leur prochaine réclusion , et de leurs
MES3IDOR AN XIII. 41
maîtresses,un congé absolu . Ces dames , comme de raine
veulent point être aimées pour leur dot uniquement
, et de plus exigeraient un attachement exclusif.
son
"
Ils conviennent de parler l'un pour l'autre , et à leurs
créanciers , et à leurs maîtresses. Le premier seul , pour
ainsi dire , exécute la convention , ( l'auteur a cru , sans
doute , que la répétition du même moyen n'amuserait pas ) ,
et le second ne dit que deux mots pour son ami . Mais
Alphonse plaide si éloquemment la cause du sien , qu'en
attendrissant son juge , il s'attendrit lui- même , tombe à
ses pieds , et lui baise la main avec tant de vivacité, que la
petite personne s'écrie très- plaisamment :
Vous oubliez , monsieur , que vous parlez pour lui :
Ce que Mlle Adeline dit avec la grace naïve qu'on lui connaît.
Les deux amantes se laissent aisément désarmer ; mais
elles ont un père ou un tuteur qui ne consentira point à
leur mariage , à moins que les amans ne parviennent à
faire réduire leurs dettes de moitié.
C'est ici qu'est le plus grand ou le seul défaut de la
pièce . Je suis surpris que personne n'en ait parlé ; car il
m'a semblé choquant. L'art n'est aucunement déguisé dans
cette scène il paraît étrange que le père exige précisément
la réduction de la moitié de la dette , comme si cette
réduction était au pouvoir des débiteurs . Il aurait fallu qu'il
eût dit , en se refusant aux voeux des amans : « Vos étour-
» deries ont passé la mesure et vous ont ruinés . Si vous
>> ne deviez que 15 ou 20,000 fr. ( je le suppose ) , à la
>> bonne heure ; mais vous en deyez 40 ! » Cela eût suffi
pour leur inspirer la pensée et le plus vif desir de mettre
à la raison les usuriers qui les avaient rançonnés ; la vraisemblance
était sauvée ; le fil qui noue l'intrigue n'eût
pas été aussi visible .
Quoi qu'il en soit , le moyen que les jeunes gens
prennent pour faire rendre gorge aux juifs , est gai , comique
, et a paru neuf : ils commencent un combat simplé
42 MERCURE DE FRANCE ,
au moment où ils voient entrer ces fripons. L'un de
ceux - ci crie : .
J'ai sentence par corps, vous ne pouvez vous battre .
Et l'autre croyant voir à chaque instant percer son
débiteur :
Ah ! vous me percez l'ame .
t
Ces officiers étant des enfans de famille , leur mort pourroit
être l'extinction de leurs dettes : en conséquence , les
créanciers transigent pour la moitié , à condition qu'on
cesse le combat.
Le père alors consent à l'union desirée , en disant au
quatuor :
Il
Soyez toujours amans et vivez l'un pour l'autre.
y a dans cette pièce un trait assez vif contre ces héros
de Lycées , qui n'ont de talent que dans le salon dont ils
sont les habitués ,
Et dont l'esprit se perd sitôt qu'on le déplace .
Si l'on en excepte quelques madrigaux surannés à la
gloire du beau sexe , cette pièce est écrite avec agrément ,
avec légèreté : c'est le début d'un jeune homme , et il
promet. Elle a été très -bien jouée , sur-tout par Mlle Adeline
. J'ignore si c'est prévention ; mais il m'a semblé que
Clauzel , qui se plaît à rendre des caricatures , n'avait pas
assez complètement oublié qu'il avait un rôle différent
dans cette comédie , et qu'il a quelquefois un peu pris
l'un pour l'autre . C'eût été une distraction , car il a tous
moyens de bien représenter les amoureux .
les
ANNONCES.
Code de la Conscription , ou Recueil chronologique des lois et
des arrêtés du gouvernement , des décrets impériaux relatifs à la levée
des conscrits , à leur remplacement , aux dispenses de service , etc. ,
depuis l'an VI , jusques et compris l'an XIII , avec tables chronologique
et alphabétique des matières . Un vol . in-8 ° . —Prix : 4 fr . , et
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au Dépôt des Lois , hôtel de Boulogne , rue Saint Honoré n. 75,
près Saint-Roch .
MESSIDOR AN XIII. 43
L'Arithmétique des Dames , ou Traité de Calcul , à l'usage des
jeunes personnes qui se destinent au commerce , contenant les calculs ,
lant fanciens que nouveaux , les plus nécessaires aux commerçans ; le
rapport des anciens poids , mesures et monnoies , avec des tableaux
comparatifs ; le tout expliqué avec clarté et précision ; par P. G. Galimard
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de Virgile ; suivie de l'explication allégorique à l'usage des jeunes
gens de l'un et de l'autre sexe ; par M. de Bissville . Nouvelle édition ,
revue , corrigée, et ornée de 24 planches contenant 45 sujets , gravés
en taille -douce , sur de nouveaux dessins . Un vol . in- 12.-Prix : broc.
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n. 374 ; chez Janet , libraire , rue S. Jacques , n. 31 .
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enfans, avec des explications morales et des notes tirées de l'Histoire ,
de la Mythologie et de l'histoire Naturelle , et orné d'une gravure
pour chaque fable . Un vol . in - 12 . Prix : 2 fr. , et 2 fr . 50 c. par
la poste,
-
A Paris , chez le Prieur , libraire , rue des Noyers , n. 22.
Un des premiers livres que l'on met entre les mains des enfans ,
est le recueil des fables de La Fontaine , et l'on ne peut mieux choisir;
mais ce célèbre fabu'iste , qui voulait instruire les hommes , donne
souvent des leçons dont l'enfance est incapable de profiter ; il faut alors
chercher ailleurs et c'est cette raison qui a porté à composer le Fa
blier du premierdge, recueil qui , sous aucun rapport , ne peut approcher
de celui de l'inimitable fabuliste , mais qui , pour la simplicité
des sujets et de la morale , est beaucoup plus approprié à l'âge qu'il
doit instruire . On ne trouvera dans cette petite collection aucune
des Fables de La Fontaine , parce que ces fables devant nécessairement
être mises entre les mains de la jeunesse , il était inutile de les
lui donner deux fois . Chaque fable est suivie d'une explication morale
et d'un commentaire présenté sous une forme plus attrayante que de
simples notes . On peut juger, d'après ce court exposé, de quelle utilité
doit être le livre que nous annonçons .
Almanach des Gourmands , servant de guide dans les moyens de
faire excellente chère , par un vieil amateur. Troisième année , contenant
plusieurs articles de morale et de politesse gourmande ; une
notice raisonnée des principaux fruits qui se servent à table , la seconde
promenade d'un Gourmand dans Paris , les découvertes nouvelles
de 1804, plusieurs recettes alimentaires et friandes , un grand nombre
d'anecdotes gourmandes , des principes d'hygiène et de savoir vivre ;
un extrait de la correspondance gourmande de l'auteur , etc. , etc. Un
vol. in-18 de 350 pages , fig . - Prix : 1 fr . 80 c. , et 2 f . 50 c. par la
poste. La collection des trois année. Trois vol . in - 18 , fig . prix : 5 fr.
40 c., et 6 fr. 75 c. par la poste.
A Paris , chez Maradan , rue des Grands - Augustins , n . 29 , vis -àvis
la rue du Pont -de- Lody.
Ces différens ouvrages se trouvent aussi chez LE NORMANT , rue
des Pretres Saint-Germain- l'Auxerrois , nº . 43. ¸
MERCURE DE FRANCE
NOUVELLES DIVERSES.
Pétersbourg, 25 mai. - L'Empereur n'ira point à
Odessa cet été. On pense que l'arrivée de deux courriers
de Berlin et de Vienne a fait remettre ce voyage. Les dépêches
qu'ils ont apportées paroissent exiger la présence
de S..M . I. On ne doute point que la paix ne soit l'unique
objet de ces mouvemens .
le
---
Stockholm , 8mai . Le roi et la reine sont partis pour
camp de Scanie , où , après quelques manoeuvres , sera
publiée l'ordonnance qui réformie plusieurs regimens : la
grande pénurie du trésor royal a nécessité cette mesure , qui
excite de violens murmures parmi les officiers. - On annonce
une nouvelle émission de monnaie de fer , et , ce qui est
pis encore , une nouvelle création de papier-monnaie. Les
subsides de l'Angleterre auraient fait grand bien à nos finances
, mais le roi de Prusse et la Russie elle - même ont trop
énergiquement manifesté leur opinion à cet égard , pour
que notre jeune monarque ose accepter les guinées de
M. Pitt , qu'il eût fallu d'ailleurs acheter du sang de 20
mille Suédois. L'ambassadeur prussien et toute la légation
sont partis ce matin pour Berlin . Ce spectacle a paru
faire impression sur le public.
-
Du 9juin. Le camp de Scanie est de 10 mille hommes .
Le roi y est arrivé le 30 du mois dernier , et en a traversé
tous les rangs à cheval .
On s'attend d'un jour à l'autre à voir le baron d'Armfeld
élevé à la place de premier ministre. Il jouit en ce moment
de la plus haute faveur ; et c'est en partie à ses conseils
qu'on attribue quelques-unes des démarches les plus
inconsidérées de S. M. Le secrétaire d'état et le chancelier
de cour , qui ont encouru l'un et l'autre la disgrace du roi
pour avoir voulu lui faire sentir l'inconvenance de sa politique
à l'égard de la France et de la Prusse , sont partis de
cette capitale par ordre ; ils vont prendre les eaux en Allemagne
.
Cadix , 21 mai. Depuis cinq jours l'expédition secrète
qui avoit relâché à Lisbonne a passé le détroit , et a
mouillé dans la rade de Gibraltar elle est composée de
5000 hommes portés sur 53 bâtimens de commerce
cortés par 3 bâtimens de guerre. On assure que 400
hommes de ce convoi et un régiment doivent rester à
esMESSIDOR
AN XIII. 45
Gibraltar , et remplacer les 13 et 54 régimens de la
garnison actuelle , qui sont destinés pour les Antilles. On
se plaint qu'il y a beaucoup de mutins dans ces régimens.
On ignore où se portera le reste de ces troupes. Toutefois
cette expédition est immobile , et ne paraît pas pressée
de se rendre à sa destination .
Lord Nelson avec son escadre composée de 12 vaisseaux
, les 5 vaisseaux de l'amira ! Orde , et les 3 vaisseaux
de l'amiral Bickerton , ce qui fait en tout 20 vaisseaux
fait des croisières sur le cap Saint Vincent et le cap Finistère
, devant Carthagène , Gibraltar et autres points de la
Méditerranée.
Londres , 4juin. Nos journaux annoncent que mademoiselle
Paterson a débarqué à Douvres ; que lady Forbes , le général Hope , etc.
l'ont reçue à la descente de son navire , etc etc. Nous ne pouvons
nous empêcher de trouver fort ridicule qu'on fasse trophée de l'arrivée
d'une jeune demoiselle américaine .
Du 6.- Lord Darnley a fait à la chambre des pairs , dans la séance
da 24 mail, une motion pour la formation d'un comité d'enquête chargé
de rechercher les abus qui se sont introduits dans l'administration ac
tuelle de la marine . Les papiers qui sont sous les yeux de la chambre
la mettront à même d'établir un parallèle entre l'amirauté actuelle et
celle qui l'a précédée et de juger les services que toutes deux ont rendus
à l'état. « A- t -on jamais vu , dit -i ' , lorsque mon noble et vénérable
ami ( le comite Saint- Vincent ) prés dait la marine , un événement
se ablable à celui dont nous venons d'etre les témoins , celui de d'ux
flottes formidables de l'ennemi sorties en triomphe , et se prom nant
insolemment sur toutes les mers , malgré nos escadres et en dépit de
nos systèmes de blocus , tandis qu'une autre de ses flottes parcouroit
et ravageoit impunément nos fles occidentales ? ( Ecoutez ! écoutez !
écoutez ! s'écrie - t-on ) Après un pareil événe enit , que la chambre
juge laquelle des deux amirautés mérite des éloges ou la honte.
Le noble lord réduit les chefs d'accusation contre l'amiranté actuelle
à deux principaux : 1 ° L'achat des petits bâtimens marchands employés
à la défense du royaume ; 2° l'emploi des chantiers marchands
pour la construction des vaisseaux , au lieu des chantiers du roi ; usage
qui a fait presque doubler le prix des constructions . Enfin il s'élève
avec véhémence contre la profusion des deniers publics , nécessitée par
le système de l'amirauté actuelle .
Lord Melville a répondu par un discours qui a duré plus d'une
heure. La motion de lord Darnley a été appuyée par le comte Saint-
Vincent , le duc de Clarence , lord Hollan 1 , après d'assez longs débats
, elle a été rejettée à une majorité de 55 contre 35.
On a reçu des dépêches des Indes orientales . Elles ont
été expédiées par terre et sont arrivées par la malle de Hambourg.
Les nouvelles de Bombey sont du 20 janvier , et
celles de Madras du 5 du même mois . Nous sommes heureux
d'avoir à annoncer que c'est actuellement l'opinion
des personnes les mieux informées , que la guerre coutre
1
46 MERCURE DE FRANCE ,
les Marattes est conme terminée par la défaite de la cava- -
lerie de Holkar par le général Lake , et de son infanterie
par le général Frazer. Tous les bâtimens de la compagnie
sont arrivés à leur destination , excepté la flotte qui a fait
voile de Portsmouth , le 4 septembre dernier , et qui
n'avait pas encore eu le temps d'arriver .
Le bruit s'est répandu que les troupes du roi de Candie
nous ont fait beaucoup de mal . Nous ne croyons pas que
cette nouvelle soit fondée ( 1 ).
L'amirauté vient de donner les ordres les plus précis
pour que toutes les forces dont on peut disposer soient
rassemblées aux Dunes. Cette mesure est motivée sur l'avis
transmis par tous les commandans de nos stations , concernant
les mouvemens extraordinaires qui se font à Boulogne,
tant parmi les troupes de terre que dans la flottilie même .
Les Français , depuis quelques jours , manoeuvrent dans
la rade extérieure avec 3 ou 400 bâtimens Nos croisières
s'en approchent le plus qu'elles peuvent ; mais les canonnières
françaises portent des pièces d'un si gros calibre ,
cette formidable artillerie est si bien servie , que nos marins
, malgré toute leur bravoure sont contraints de tenir
le large. Les préparatifs ne se poussent pas avec moins
d'activité dans les ports de Hollande. Les lettres de Déal
Porstmouth et Douvres , annoncent que l'attente continuelle
où l'on y est de la sortie des Français , y entretient
des alarmes qui ont déterminé tous les habitans aisés à
s'enfoncer dans l'intérieur des terres.
et
Milan , 11 juin. - S. M. l'Einpereur et Roi a quitté
cette ville ce matin : les Milanais ne peuvent s'accoutumer
à l'idée que leur souverain se soit sitôt éloigné d'eux . Cette
foule qu'on voyait aux portes du palais , rassemblée dans
l'espoir de voir un moment l'empereur , est rassemblée
aujourd'hui comme elle l'était chaque jour depuis un mois
et comme si elle espérait de le revoir encore.
Des lettres de Paris nous apprennent qu'il y a eu ici
des mouvemens populaires, des émeutes très-inquiétantes.
Quel dommage que vos faiseurs de nouvelles soient si bêtes !
(1 ) Cette nouvelle est très-fondée . Vous avez perdu plus de 900
enroepens à Ceylan : il ne vous en reste pas 2,8oo. Il est vrai que la
célèbre expédition secrette a mouillé à Gibraltar , et cela est très-rassurant
pour vos possessions des deux Indes . Si elle est destinée à renforcer
Gibraltar et Malte , à la bonne heure ; mais si elle a pour objet
quelque opération dans la Méditerranée , ou la formation d'un camp
menaçant à Malte , il faut avouer que jamais les affaires d'une nation
m'ont été conduites avec plus d'absurdité . ( Moniteur. )
?
MESSIDOR AN XIII. 47
[
Que n'inventent- ils donc quelque chose de vraisemblable
et qu'il soit difficile de démentir ? Nous pouvons dire sans
nous vanter qu'il n'y a pas eu de grande circonstance dans
l'Empire français , et même à Paris , où l'esprit public se
soit manifesté d'une manière plus unanime et plus satisfaisante
pour le coeur de S. M. , qu'il ne s'est manifesté
aujourd'hui dans Milan et dans tout le royaume d'Italie .
En général le séjour de S. M. dans cette capitale a été
marqué par l'accroissement très- sensible et très - rapide de
tous les sentimens d'admiration et d'amour que ce grand
homme inspire partout. Son départ est marqué par les
regrets de tous . Aujourd'hui , depuis le millionnaire jusqu'au
journalier , nous n'avons tous ici qu'un sentiment
et qu'une opinion.
Nous serions inconsolables du départ de S. M. , si elle
ne laissoit à notre tête un prince chéri d'elle , et qui , par
la sagesse de sa conduite , la justesse de son esprit , et la
franchise de son caractère , s'est déjà montré si digne de la
tendresse de son beau - père et de l'amour de nos concitoyens
.
"
S. A. S. le vice-roi d'Italie est à l'âge où l'on commence
les grandes choses , lorsque , comme lui , on y est appelé
ipar une heureuse nature et par d'heureuses circonstances :
la 24 à 25 ans. Il n'a pas quitté l'Empereur depuis ces
fameuses campagnes qui , dans le général en chef de l'armée
d'Italie , montrèrent à la France un sauveur , un vengeur
au continent , et un appui à l'Europe ébranlée jusqu'en
ses fondemens. Il suivit son beau- père en Egypte : il en
revint avec lui ; il a assisté à toutes les victoires par lesquelles
S. M. a signalé chaque pas de sa carrière militaire.
Il n'a jamais été donné à personne d'étudier , sous un aussi
grand maître , l'art de la guerre , et l'art bien plus ›
difficile de conduire les hommes et de les gouverner.
de
D'abord aide-de- camp de l'Empereur qui s'est plu à
diriger sa jeunesse , le prince Eugène a successivement parcouru
les différens grades militaires : il n'en a obtenu aucun
qui ne fût la récompense de quelque succès
quelque beau fait d'armes. Il se distingua sur-tout à la
tête du corps des Guides dans l'immortelle journée de Marengo.
L'Empereur sembloit , dans toutes les circonstances,
prendre plaisir à l'éprouver , à le préparer à la gloire , en
lui confiant les commissions les plus délicates , les plus
périlleuses : le prince Eugène y déployoit le zèle le plus
ardent , la valeur la plus calme comme la plas brillante.
48 MERCURE DE FRANCE ,
Il sait unir la simplicité à la noblesse dansles manières :
il est d'une aménité de moeurs , d'une affabilité qui lui ont
constamment concilié les coeurs de tous ceux sous lesquels
il a servi , ou à qui il a commandé. Les officiers de
son corps étoient ses camarades , ses amis ; il étoit chéri du
corps entier. Jamais il n'y a recherché ni même toléré une
préférence , une distinction qui ne fût pas un droit de son
grade. Il ne paroissoit se rappeler qu'il étoit beau- fils de
l'Empereur et fils de l'Impératrice , que pour en conclure
que c'étoit à lui à donner partout l'exemple de la subordination
, de l'exactitude à ses devoirs et à toutes les
règles de la discipline militaire . Te ! a jusqu'ici été ce jeune
prince devant lequel latendresse paternelle de S. M. l'Empereur
et Roi ouvre de si hautes destinées !
S. M. IImpératrice nous quitte demain pour
aller aux
îles Borromées , avec toutes les dames de sa cour . Elle a
été bonne ici , comme elle l'est partout .
PARIS.
Le Journal du commerce rapporte , sur la foi de
quelques lettres particulières , que le Portugal , las de la
honteuse dégradation où l'a si long- temps tenu le despotisme
maritime de l'Angleterre , se seroit décide à unir
ses forces à celles des puissances qui ont résolu d'affranchir
enfin les mers ; mais ce n'est là qu'un bruit que nous répétons
sans prétendre le garantir .
Une autre de nos feuilles parle aussi , mais avec l'expression
du doute , de l'arrivée des escadres combinées à la
Jamaïque ; de l'heureux débarquement de nos troupes
dans cette île , et de la prise de possession de la colonie
après une foible résistance.
Des lettres de Nantes annoncent qu'un corsaire français
y a apporté des nouvelles des escadres combinées de
Toulon et de Cadix . Suivant ces nouvelles , la première.
opération de ces escadres a porté un coup terrible au
commerce de Liverpool. Mais la politique , écrit- on , ne
permet pas de s'expliquer , quant à présent , sur la nature
de ces avantages , ni sur les parages où elles ont eu lieu .
Suivant une lettre de Bordeaux , une de nos flottes
aurait pris cinq vaisseaux de guerre anglais et cinq navires
de la compagnie des Indes. La vérité d'aucune de ces nouvelles
ou de ces bruits ne peut être garantie , le journal
officiel officiel n'en disant rien.
-
( Nº. CCVIII . ) 10 MESSIDOR an 13.
( Samedi 29 Juin 1805. )
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
POÉSI E.
IMITATION DE CATULLE.
( Carm . 22. )
Vous ous connaissez , je crois , l'agréable Philène ,
Petit- maître accompli , disert et persifleur ?
Il fait aussi des vers , et même par centaine ;
Mais , combien l'homme , en lui , diffère de l'auteur !
C'est en vain que son livre , où brille la dorure ,
Enrichi d'ornemens , écrit sur le vélin ,
Et couvert d'un habit du plus beau maroquin ,
Semble avoir épuisé l'art de la reliure :
Tout ce luxe emprunté , cette vaine parure ,
Ne saurait de l'ennui préserver le lecteur .
Bizarre changement ! cet élégant conteur ,
Sitôt qu'il prend la plume , est un manoeuvre , un rustre.
De ses oeuvres pourtant aveugle admirateur ,
Il se croit un génie , un écrivain illustre ;
Et de tous les travers ce rigide censeur ,
Ne s'estimant heureux qu'autant qu'il peut écrire ,
A ses propres dépens sans cesse apprête à rire.
}
D
50 MERCURE DE FRANCE ,
Tous les hommes sont faits à peu près comme lui ,
Le monde est , à mes yeux, un immense théâtre ,
Où chacun, de soi -même amateur idolâtre ,
Ne voit que la besace et les défauts d'autrui .
KERIVALANT.
ENIGM E.
Je remplis l'univers de mille objets funèbres ;
De larmes , ni de sang je ne puis m'assouvir :
Fils d'un père brillant , je nais dans les ténèbres ;
Je viens à la lumière afin de la ravir.
Je naquis de bas lieu ; mais j'élève qui m'aime ;
Je sais verser le sang et je sais l'arrêter ;
Ami de la fureur , ennemi de moi même ,
Seul je m'attaque , et seul je puis me résister.
Je borne les états , et je les fais accroître ;
J'y sers également dans la guerre et la paix.
Lecteur , travaille à me connaître ;
Garde-toi , si tu peux , de me sentir jamais.
LOGO GRIPHE.
LECTEUR , de tes soucis je viens te soulager.
Retranche- moi le chef, je suis bon à manger.
CHARADE.
ALI 8 E
EPOUSE ton amant , tu feras mon premier ;
Еро ве ne crains rien , tu seras mon dernier ;
Epouse , et cet amant sera bien mon entier !
Par un Abonné.
Le mot de l'Enigme du dernier Nº est les Vers.
Celui du Logogriphe est Peau , où l'on trouve salin
Celui de la Charade est Or-age.
-
MESSIDOR AN XIII. 5n
LES Observations suivantes sont d'un
écrivain célèbre par la force de son esprit
et la profondeur de ses vues morales et po
litiques. ( 1 ) Nous espérons qu'à l'avenir nous
pourrons donner à nos lecteurs des articles
de la même main. Le Mercure est le plus
ancien des Journaux français ; il est contemporain
de Boileau et de Racine , et depuis
un demi-siecle , il a presque toujours eu
pour Rédacteurs quelques-uns des hommes
les plus distingués de notre littérature .
( Note de l'Editeur. )
Réflexions sur les Questions de l'Indépendance
des Gens de Lettres , et de l'Inflence du
Théâtre sur les Maurs et le Goût , proposées
pour sujet de prix par l'Institut national , à sa
séance du 6
LES compagnies littéraires sont , depuis longtemps
, dans l'usage de proposer des questions à
traiter aux écrivains qui aspirent à cueillir les lauriers
académiques . Get appel à l'esprit , éveille
sans doute plus de prétentions que de vrais talens ;
il n'en est pas même résulté jusqu'à présent des
effets bien sensibles sur le progrès des lettres ; et
la gloire attachée à ces sortes de compositions ne
s'est guère étendue au-delà de l'enceinte qui les a
vu couronner. Mais ces questions adressées , ex
cathedrd , au public , le jugement solennel de , ouvrages
qui ont concouru , le prix décerné aux uns ,
la censure exercée sur les autres , sont au ant
d'actes de juridiction qui instituent et , pour ainsi
(1) L'auteur de la Législation primitive.
D 2
52 MERCURE DE FRANCE ,
dire , installent une autorité , donnent aux séances
des tribunaux littéraires de l'éclat et de l'importance
, et indiquent d'avance aux membres qui
les composent ceux parmi lesquels ils pourront
chercher un jour des confrères et des successeurs.
Mais , pour retirer de cette institution tous les avantages
dont elle peut être susceptible , il importe
à la société que le sujet proposé soit d'une utilité
reconnue et même publique ; il importe aux concurrens
que la question qui le renferme soit précise
et bien posée. Une question vague et à plusieurs
faces , est le vrai patrimoine de l'imagination ,
qui se plaît à errer dans des espaces indéfinis ; mais
elle est le tourment de la raison , qui consiste à
connaître les bornes de toutes choses , comme le
génie à les fixer.
Deux des sujets proposés par l'Institut : de l'Indépendance
des Gens de Lettres , et de l'Influence
du Théâtre sur les Maurs et le Goût , ne manquent
ni d'utilité ni d'importance , puisqu'ils traitent
d'une classe d'hommes qui sont l'ornement ou le
fléau de la société , et des productions de l'esprit
qui retracent la plus fidelle empreinte des moeurs
dominantes ; mais les questions où ils sont exposés
nous ont paru pécher par un défaut de justesse et
de précision , et présenter de l'incorrection dans
l'expression , et peut- être quelque inexactitude dans
la pensée.
Le mot indépendance , employé d'une manière
absolue , n'exprime une idée vraie que lorsqu'on
l'applique à une société qui a en elle- même et dans
ses propres forces la raison de son existence . Le
mot indépendance , appliqué à tout autre objet ,
ne peut être pris que relativement , et le sens doit
en être limité et déterminé par des modifications
exprimées , ou tellement convenues qu'il soit permis
de les sous-entendre . La raison en est évidente ;
MESSIDOR AN XIII. 53
c'est que tout , dans la société , est et doit être dépendant
des lois de la société ; la société seule est
indépendante , sauf de l'auteur de toutes choses
et de l'ordonnateur suprême de toute société .
Ainsi l'on dit d'un sentiment qu'il est indépendant
des événemens , et de la vérité qu'elle est
indépendante des temps et des lieux . On appelle
encore indépendance d'esprit ou de caractère cette
disposition d'une raison éclairée et d'une volonté
forte à ne pas adopter légèrement toutes les opinions
, à ne pas
fléchir aveuglément sous toutes les
volontés. Mais le mot indépendance, employé d'une
manière absolue en parlant d'un individu ou d'une
classe d'individus , présente une idée fausse et défavorable
; il laisse soupçonner quelque chose de
mutin qui se remue au fond des coeurs , comme dit
M. Bossuet , et peut indiquer un état de révolte
contre les lois qui régissent les hommes et les rapports
qui les unissent.
Les révolutions ont développé et fixé pour toujours
la véritable acception du mot indépendance ,
appliqué à l'homme , parce que les révolutions ne
sont que les efforts que font quelques hommes pour
opprimer la liberté des autres , en outrant leur
propre liberté jusqu'à l'indépendance : efforts tôt
ou tard inutiles , car la nature qui veut que tous les
hommes soient libres , a fait de la dépendance le
moyen et la sauve-garde de la liberté .
Ainsi , si je dis :l'indépendance de la France
je suis compris même par les plus bornés ; mais si
je parle de l'indépendance des gens de lettres , je
propose une énigme à deviner , même aux plus hábiles
, et l'on se demande quel peut être ce privilége
d'indépendance pour des hommes sujets à tous
les besoins , à toutes les passions et à toutes les
erreurs , qui , outre les rapports généraux de l'humanité
et de la société qui les unissent à leurs sem-
3
54 MERCURE
DE FRANCE
,
blables , ont , comme propagateurs d'une doctrine
quelconque , des rapports particuliers avec ceux
qui la reçoivent , et sont soumis , en cette qualité ,
une responsabilité spéciale envers l'autorité publique.
La raison avoue sans doute qu'on peut être
libre malgré tous les devoirs , mais elle ne conçoit
pas qu'on puisse rester indépendant au milieu de
toutes les relations .
La déclaration de l'indépendance des gens de
lettres ressemble beaucoup à la déclaration des
droits de l'homme , et paraît de la même fabrique .
Ce sont , de part et d'autre , des expressions à
double entente , où les passions trouvent d'abord
un sens clair et précis , sur lequel la raison s'efforce
en vain de les faire revenir par de tardives
explications ; les passions s'en tiennent au texte , et
rejettent le commentaire.
Et admirez ici la divine sagesse de l'Evangile , de
ce livre régulateur suprême de toutes les pensées
et de toutes les actions , de tous les rapports et
de toutes les lois. Loin de parler d'indépendance
aux hommes élevés au-dessus des autres par leurs
emplois ou par leurs lumières , et qui peuvent
trouver, dans leur supériorité , des tentations d'indépendance
et des moyens de l'établir , il ne les
entretient que de la dépendance que la société
leur impose envers les autres , comme une condition
des avantages dont elle leur permet de
jouir : « Que celui qui veut être le premier entre
> ses frères soit le serviteur de tous. » Leçon .
sublime qui , sans troubler l'ordre public et porter
atteinte à la nécessité des distinctions personnelles
ou sociales , fait en quelque sorte des faibles les
maitres, et des forts les serviteurs , et compense
ainsi les besoins de la faiblesse avec les devoirs
de la grandeur ; car tout office est un service ,
et cette idée si vraie et si noble a passé de
MESSIDOR AN XIII. 55
l'Evangile dans toutes les langues chrétiennes ,
qui appellent servir occuper les emplois les plus
distingués. La profession des lettres est aussi une
milice destinée à combattre les fausses doctrines;
et il me paraît autant contre l'ordre public et les
vrais rapports de la société de proclamer l'indépendance
des gens de lettres , qu'il le serait de
parler de l'indépendance des gens de guerre.
En un mot , si les gens de lettres ne sont pas
plus indépendans que les autres citoyens , il ne
faut pas poser en thèse leur indépendance particulière
; sils jouissent d'une indépendance spéciale
et propre à leur profession , ils forment donc dans
l'état une secte d'indépendans.
Mais ce fut en affectant indépendance de l'au
torité religieuse que des gens de lettres firent au
quinzième siècle une révolution dans la société
religieuse , et, de nos jours , des gens de lettres ont
fait une révolution dans l'Etat en affectant l'indépendance
de toute subordination politique , et en
appelant tout pouvoir une usurpation , et toute
dépendance un esclavage .
Si l'on entend par indépendance cette disposi
tion d'une ame forte à ne publier que la vérité , à
ne redouter que sa conscience , à ne pratiquer que
la vertu , à braver pour elle les fureurs du peuple
et les menaces des tyrans , je répondrai que c'est
de l'élévation de sentimens , du courage , de la li
berté si l'on veut , et non de l'indépendance considérée
d'une manière absolue ; et certes indépendance
et liberté ne sont pas synonymes . Cette fer
meté est le dévoir de tout citoyen , homme de lettres
ou non , dans la sphère où les circonstances
l'ont place; et ce qui est un devoir pour tous ne
peut être la prérogative de personne. Aussi ce n'est
4
56 MERCURE DE FRANCE ,
pas de l'homme de lettres , mais de l'homme de
bien qu'Horace a dit :
Justum et tenacem propositi virum ,
Non civium ardor prava jubentium ,
Non vultus inslantis tyranni ,
Mente quatit solidá. ·
Jenedirai plus qu'un mot . Au siècle de Louis XIV,
'si l'Académie française eût proposé un pareil sujet
, elle n'aurait parlé que des devoirs des gens de
lettres . Aujourd'hui il est question de leur indépendance;
et peut - être , si près des temps révolutionnaires
, devions - nous ajourner cette thèse à une
longue époque , de peur de rappeler aux contem-
'porains de ces jours de faiblesse et de servitude ,
des souvenirs qui contrastent étrangement avec une
prétention aussi fastueuse .
Je passe à l'examen de l'influence du théâtre
sur les moeurs et le goût .
C'est pour la seconde fois , et peut-être pour la
troisième ( 1 ) que l'Institut propose de déterminer
des influences ; et à ce sujet , on ne peut s'empêcher
de remarquer la brillante fortune qu'a faite ,
de nos jours , le mot influence , qui même a accru
ses dérivés par l'acquisition du verbe influencer.
Les mots dominans expriment nécessairement des
idées de choses dominantes ; et si l'on cherchait
la raison de la faveur populaire qui s'est attachée
au mot influence , on la trouverait peut-être dans
le cours qu'a donné aux idées une révolution où
la seule influence des fausses doctrines , sans moyen
extérieur de puissance , et même malgré tous les
( 1 ) L'Institut proposa , si l'on ne se trompe , pour premier sujet
de prix , après son établissement , une question à-peu-près semblable
sur les lois , la morale ou les moeurs . On croit qu'elle ne fut pas traitée .
L'Institut vient encore de proposer à la séance du 1º . germinal, la
question de l'influence du mahométisme sur l'esprit , les moeurs , le
gouvernement des peuples chez lesquels il s'est établi . La réponse est
facile : il a éteint l'esprit , rendu les moeurs voluptueuses au Pérou , le
gouvernement despotique . On fera des volumes pour ne dire que cela ,
MESSIDOR AN XIII.
57
moyens de la puissance publique , et au milieu de
la plus parfaite tranquillité , a détruit la constitution
de société la plus forte par ses principes , et
la mieux affermie par le temps. Mais revenons.
L'année dernière , l'Institut proposa la question
de l'influence de la réformation de Luther sur la
situation politique des différens états de l'Europe
et sur les progrès des lumières. C'était ouvrir aux
concurrens une large carrière. Mais l'auteur de l'ouvrage
préféré , alla encore plus loin que l'Institut :
à la question de l'influence de la réformation ,
il ajouta dans son essai de l'esprit de la réformation
. Aussi il s'égara dans cet espace sans limites ;
et en courant après l'esprit et les influences de la
réformation de Luther, il se méprit étrangement
sur ses effets . Au fond , c'était moins sa faute que
celle de la question.
Le mot influence est peut -être le plus vague
de notre langue , parce qu'il exprime l'idée la
moins précise qui puisse s'offrir à la pensée . Ce
mot appartient originairement à la nature physique
, où il sert à exprimer des qualités à peu près
occultes de l'air , du feu , ou d'autres principes ,
et qu'il est plus aisé de soupçonner que de connaître
, et de sentir que d'évaluer. Cette expression
transportée dans la nature morale y est devenue
plus vague encore et moins précise , parce que les
influences morales sont encore plus occultes que
les influences physiques , et qu'elles se modifient
à l'infini. Car combien n'y a- t -il pas de sortes
d'influences ? Il y en a de bonnes et de mauvaises ,
de passagères et de durables , de prochaines et
d'éloignées , de directes et d'indirectes. D'ailleurs
tels sont les rapports infinis qui existent d'une
part entre les êtres moraux , de l'autre entre les
êtres matériels , rapports qui constituent l'ordonnance
du monde moral et du monde matériel
3
1
58 MERCURE DE FRANCE ,
et en entretiennent l'harmonie , qu'une cause quelconque
, morale ou physique , exerce son influence
sur un effet du même genre , quelque éloigné qu'on
le suppose par le temps ou par les lieux. Ainsi la
morale du philosophe chinois a influé sur les doctrines
répandues par nos philosophes de Paris ;
ainsi la pluie qui tombe au Japon , repompée par
le soleil et dispersée par les vents , influe peut-être
sur la fertilité des jardins de Montreuil . Il arrivẹ
aussi , comme le remarque avec raison l'auteur de
Essaisur l'Esprit et l'Influence de la Réformation,
que telle cause à laquelle on attribue de l'influence
sur tel ou tel effet , est elle-même soumise à l'influence
d'une cause préexistante ; ce qui fait du
problème des influences , un problème à peu près
indéterminé , et doit rendre très-circonspects ceux
qui en demandent la solution , et ceux qui prétendent
la donner .
La question proposée cette année par l'Institut ,
de l'influence du théâtre sur les moeurs et le goût,
est encore plus vague , s'il est possible , que celle
dont nous venons de parler ; puisque l'idée d'influence
déjà si compliquée et si peu définie s'y
trouve accoléc à deux autres idées , les moeurs
et le goût , qui ne sont pas simples , à beaucoup
près , et dont l'une présente un grand nombre de
sens , et l'autre une infinité de nuances.
·
Cependant cette question pèche peut - être par
un vice plus grave que par un défaut de précision ;
et avant de déterminer quelle est l'influence du
théâtre sur les moeurs , il convient d'examiner si
ce ne sont pas les moeurs qui influent sur le théâtre
: question aussi digne que l'autre de fixer l'attention
de l'Institut , et plus féconde en résultats
pour Fadministration .
C'est sur ce sujet que nous allons hasarder quel
ques observations , en essayant de réduire aux
MESSIDOR AN XIII:
59
bornes d'un article de journal ce qui ferait la matière
d'un ouvrage.
La poésie est , comme la peinture , un art d'imitation
, ut pictura poesis ; et soit qu'elle exprime
des sentimens , qu'elle célèbre des actions ,
ou qu'elle décrive des images , elle ne peut jamais
chanter , exprimer ou décrire que ce qui existe ,
ou simultanément dans un même sujet , ou séparément
dans divers sujets.
L'objet de la poésie dramatique sont les moeurs ,
c'est- à- dire , les pensées et les actions des hommes
en société. Les moeurs ont donc existé aussitôt que
l'homme , et avant toute poésie dramatique, comme
les sentimens ont existé avant toute poésie lyrique ,
comme les images ou les accidens de la nature
physique existaient avant toute poésie descriptive.
Celle-ci embellit le monde matériel ; la poésie dramatique
agrandit , embellit le monde moral , en
donnant à la vertu le caractère de l'héroïsme , et
au vice même de la noblesse et de la grandeur.
Les moeurs peuvent être considérées sous deux
aspects relatifs aux deux états de société à laquelle
les hommes appartiennent. Les moeurs sont
publiques , c'est- à -dire , des hommes publics ; ou
privées domestiques , familières , c'est- à - dire , des
hommes en état privé ou de famille. De là deux
genres de drames : le tragique , dont les moeurs
publiques sont l'objet ; le comique , qui représente
les moeurs privées . Ainsi tous les peuples ont une
comédie à eux , parce que les hommes vivent
partout en état de famille ou de société domestique
; au lieu que tous n'ont pas une tragédie
au moins nationale , parce que chez plusieurs
peuples une constitution de société politique , imparfaite
et peu avancée , n'a pas développé dans
tous ses rapports l'institution des hommes publics.
Les moeurs ont donc précédé le drame , comme
60 MERCURE DE FRANCE ,
l'original précède la copie , comme l'objet précède
son image ; et cette raison générale , et , si l'on veut ,
métaphysique , devrait suffire à ceux qui ont exercé
leur esprit à considérer les choses dans la généralité
de leurs principes.- Cependant , pour mettre ces
vérités dans un plus grand jour , nous allons en faire
l'application aux faits . Car la métaphysique bien,
entendue est aux sciences morales précisément ce
que l'algèbre est aux sciences physiques ; et comme
l'algèbre , elle donne l'expression générale , ou la
formule des vérités dont les faits offrent l'application.
Jetons donc un coup d'oeil sur l'histoire du
théâtre , et considérons -le chez la seule nation moderne
qui ait un théâtre à elle , un théâtre vraiment
national ; je veux parler de la nation française ,
qui non-seulement à un théâtre , mais qui même
en a trois pour la tragédie , le théâtre de Corneille ,
celui de Racine et celui de Voltaire , qui ont chacun
une physionomie qui leur est propre , et un
caractère particulier relatif aux moeurs dominantes
à l'époque à laquelle a paru chacun de ces trois
poètes célèbres . D'autres auteurs ont fait des tragédies
même estimées ; mais aucun , pas même
Crébillon dont nous dirons quelque chose , n'a
proprement de théâtre particulier , et ils rentrent
tous à-peu-près dans le caractère général de celui
des trois maîtres de la scène française dont ils ont
été les disciples ou les contemporains.
A la fin du seizième siècle et au commencement
du siècle suivant , la nation française avait
retenu une forte empreinte des moeurs chevaleresques
et des idées féodales qui avaient régné dans
les âges précédens , et exercé sur les opinions et
les habitudes l'influence la plus étendue .
Les sentimens qu'elles inspiraient , de hauteur
dans le courage et de fierté dans l'obéissance , de
MESSIDOR AN XIII. 61
roideur contre la force et de respect pour la faiblesse
, se combinèrent avec l'esprit d'indépendance
que fit naître chez les grands , la lutte longue et
terrible contre l'autorité royale et les guerres de la
Ligue qui précédèrent les troubles de la Fronde .
Des germes de républicanisme qui depuis le
foible François II cherchaient à se développer
en France , donnèrent plus de vigueur aux ames et
d'exagération aux caractères . Car le vaisseau de
l'état , entrainé hors de sa route par la tempête des
opinions nouvelles , avait touché sur l'écueil de la
démocratie , d'où il ne fut retiré que par le génie
des Guises qui remirent la monarchie à flot et renvoyèrent
le naufrage à d'autres temps . La réforme ,
alors universellement répandue , vint accroître cette
disposition des esprits par son rigorisme sombre
et farouche ; un commerce plus fréquent avec les
Espagnols , qui donnaient le ton à l'Europe politique
et même littéraire , y ajouta la hauteur des procédés
et la dignité fastueuse des manières particulières
à cette nation ; et de tous ces élémens
que de grands événemens religieux et politiques
mûrirent et développèrent , il se forma , même
dans les deux sexes , un esprit national plus occupé
de grands intérêts que de petites passions ; des
caractères plus mâles , moins susceptibles de sentimens
tendres que de mouvemens exaltés , portant
à l'excès les vertus et les vices , grands jusqu'à
l'exagération , généreux jusqu'à l'héroïsme , avides,
de domination et peu façonnés à l'obéissance .
Corneille parut , et ses drames immortels prirent la
teinte des moeurs nationales et en embellirent le
tableau . Tout dans les principaux personnages y
porte l'empreinte d'une élévation qui n'est plus à
notre mesure ; et sous des noms romains , Corneille
peint réellement les Français de son siècle. Les
hommes y sont fiers et graves ; ils méditent de
62 MERCURE DE FRANCE ,
hautes pensées plutôt qu'ils ne se livrent à de vio
lentes passions. L'amour , quand le poète leur en
donne , est respectueux plus qu'il n'est emporté ;
il paraît plutôt desir de plaire qu'espoir d'obtenir ,
et jusque dans ses plus tendres aveux , il ressemble
un peu à de la courtoisie . Les femmes sont hautaines
et factieuses , moins jalouses de s'attacher
un amant , que d'enchaîner à leur char un chevalier
, ou de s'associer un complice ; plus occupées
de sa gloire et de leur honneur , de leur vengeance
que de leur amour ; et l'amour même paraît faible
et ridicule , quand il ne parle que son langage.
Tous les sentimens y sont exaltés , jusqu'aux senti
mens doux , simples et modestes du christianisme ;
Polyeucte conspire contre les dieux des Païens
comme Cinna contre Auguste , et il venge sa
religion comme les Horaces vengent leur pays .
Le pouvoir royal recommencé par Richelieu ,
s'affermit sous Louis XIV , et l'hydre aux cent têtes
de la démocratie calvinienne est étouffée pour un
temps et la moitié d'un temps : il n'y a plus d'autre
grandeur que celle de l'état ; toute hauteur s'abaissé
devant le maître qui le représente , et les plus grands
ne sont grands qu'en le servant. Ces hommes qui
faisaient consister la gloire à troubler leur patrie ne
mettent plus leur honneur qu'à la défendre . L'ambition
n'est plus qu'une noble émulation de courage ,
d'intégrité , de fidélité ; la vengeance n'est permise
que contre l'ennemi public . Tout se règle et se discipline
, et même le génie ; tout se polit , moeurs ,
manières , langage ; et les arts , enfans de la gloire
et de l'opulence , viennent tout embellir , peut-être
hélas , et tout corrompre ! Les intrigues des factions
étaient l'amusement de la cour des derniers Valois
ou des premiers Bourbons ; les plaisirs et les
fêtes sont l'occupation de la cour de Louis XIV ,
et la passion de l'amour succède dans la société à
MESSIDOR AN XIII: 63
elle de la vengeance , à mesure que la civilisation
prend la place de la barbarie. La décoration a changé
, et Racine est le peintre de cette nouvelle scène.
On sent dans Corneille la mâle rudesse et la fierté
hautaine d'un vieux républicain . Racine a transporté
sur le théâtre le caractère propre d'une monarchie
affermie ; la force réglée par les lois et tempérée
par la douceur. Là , comme à la cour de
Louis XIV , le ressort principal des événemens est
Famour ; mais l'amour délicat , ingénieux , poli , le
même qui , descendu du théâtre dans les cercles ,'
y sert comme de signe d'échange dans ce com
merce de galanterie aimable et spirituelle , où les
deux sexes convenus par politesse de se tromper ,
l'un semble desirer ce qu'il ne veut pas toujours obtenir
, et l'autre laisse espérer ce qu'il ne veut pas
accorder. Tout , dans les drames inimitables de ce
grand poète, aime avec délicatesse , jusqu'aux Tures
et aux Persans ; tout est discipliné , jusqu'aux héros
d'Homère ; et Achille , au milieu de ses emportemens
, respectant le roi des rois et le père d'Iphigénie
, me représente le grand Condé au fort de sa
rebellion , fléchissant sous Louis XIV et le chefde
sa maison.
Je ne suis pas étonné si l'on croyait trouver dans
les poëmes de Racine , des allusions aux principaux
personnages de son temps . Ces allusions n'étaient
point dans l'intention du poète ; mais elles
étaient le secret de sa composition , et l'effet inévitable
de l'empire que les moeurs et les circonstances
exercent sur les idées .
2
L'étoile de la France pâlit. Les moeurs changent ,
et la poésie dramatique prend un autre caractère.
Les revers qui affligèrent la vieillesse de Louis XIV.
relâchèrent tous les ressorts de l'administration ; et
les fondemens de la constitution elle-même furent;
ébranlés , et par les querelles religieuses qui , sous
64 MERCURE DE FRANCE ,
P
des dehors séduisans et à l'abri de noms respectables
, faisaient revivre les principes de révolte et
d'indépendance qui avaient troublé les âges précédens
; et par le système étranger de papier-monnaie
qui bouleversa toutes les propriétés , et avilit
par la cupidité toutes les ames ; et par l'introduction
insensible dans le gouvernement des prétentions
des cours souveraines au pouvoir dont elles
n'étaient qu'une fonction ; et sur-tout par une philosophie
séditieuse , long-temps renfermée dans des
livres obscurs , mais qui commençait à se produire
augrand jour , et enseignait, dans la famille comme
dans l'état, la foiblesse au pouvoir et la domination
au sujet. Ce fut alors qu'à la place de la discipline
forte et sévère des âges précédens , l'ignoble et lâche
doctrine de l'épicuréisme se glissa dans les esprits
et dans les moeurs. Elle avait perdu Rome et elle
perdit la France en y introduisant les moeurs volup-,
tueuses , qui touchent de si près aux moeurs féroces ,
et n'en sont jamais séparées que par une crise politique.
Que pouvaient opposer à ces causes puissantes
de désordre un roi enfant et un régent corrompu
? Aussi toutes les passions entrèrent en foule
dans la société , et Voltaire les transporta sur la
scène . Toutes celles que comporte la dignité théâtrale
furent dans ses drames brillans plus désordonnées
, plus violentes et plus perverses ; et l'on
peut lui appliquer ce vers d'une de ses tragédies :
« Toutes les passions sont en lui des fureurs . »
L'amour dans Corneille était de l'élévation de l'ame ;
dans Racine de la tendresse du coeur et de la déli- ·
catesse de sentimens ; dans Voltaire , il parut , à découvert,
la fougue des sens : ses amans sont des frénétiques
, et ses amantes des amoureuses en délire .
La vengeance dans cette nouvelle école , fut plus
atroce et plus calculée. Corneille et Racine l'avoient
,
MESSIDOR AN XIII: 65
REP.FBA
voient , ce me semble , plutôt attribuée à la femmecomme
une foiblesse ; Voltaire et Crébillon en pla
cèrent l'excès dans le coeur de l'homme , et sa dign
en fut avilie . Le désespoir , dans Racine et plus ra
ment dans Corneille , a recours au suicide ; dans
taire , à l'assassinat . Le poignard fut le moyen
dinaire ou plutôt l'instrument familier de dénou
ment chez les poètes de cette nouvelle époque , et
ces représentations sanglantes que le goût d'accord
avec la morale éloignait des yeux du spectateur , en
furent plus fréquemment rapprochées. Ce n'était
pas assez des crimes célèbres de l'antiquité , et des
éternelles passions du coeur humain. Voltaire inventa
au théâtre de nouvelles passions et des crimes
inouis , et le fanatisme ( 1 ) vint étaler sur la
scène ses maximes sauvages , et l'ensanglanter de
ses parricides fureurs : passion ignoble, parce qu'elle
n'est en dernier résultat , et de quelques prestiges
qu'elle s'entoure , que l'ascendant d'un hypocrite
sur un esprit faible , et qu'elle suppose , dans son
héros , beaucoup moins de force de caractère que
de ruse dans l'esprit et de charlatanisme dans les
manières , mais passion que la philosophie confondait
à dessein avec le zèle religieux qui a exalté
icen
( 1 ) Le Fanatisme ou Mahomet , la Tolérance ou les Guèbres , sont
plutôt des textes de déclamations ou de dissertations philosophiques
que des sujets d'action tragique . Mahomet a un confident : ce personnage
nécessaire peut-être au poète , me paroît contre la nature du caractère
qu'il a mis sur la scène . Si Mahomet est un enthousiaste , il n'a
que des ordres à donner et point de confidence à faire ; s'il n'est qu'un
imposteur , il ne doit point faire la confidence de sa fourberie , et toute
sa force est dans une impénétrable dissimulation . Moli e s'est bien
gardé de donner un confident à son Imposteur: Laurent est la première
dupe du Tartufe et n'en sert que mieux à tromper les autres . Mathan,
dans Athalie, a un confident ; mais Mathan n'est qu'un intrigant qui ne
trompe personne , pas même Athalie. Les tragédies de Voltaire con-
E
66 MERCURE
DE FRANCE ,
de si grands esprits et produit de si grandes choses .
Cette même philosophie s'attachant à la poésie
comme ces plantes parasistes à un édifice en ruine ,
donnait au drame le ton doctoral et le tour sententieux
à la place du mouvement qui en est
l'ame ; et comme elle éteignait dans l'homme
tout principe de spiritualité ( 1 ) , pour ne lui laisser
que des sens et des sensations , il fallait des représentations
plus sensibles à des hommes devenus
plus sensuels : la poésie dramatique parlait aux yeux
beaucoup plus qu'à l'esprit , et l'on pouvait faire
une tragédie avec des décorations et des machines.
Voilà donc trois époques distinctement marquées
dans nos moeurs , et fidèlement répétées dans
nos drames. Ainsi la tragédie a marché du même
pas que la société , et en a parcouru toutes les phases.
Elle a eu , comme la société , son époque de
fondation par des caractères héroïques et des sentimens
exaltés ; son époque d'affermissement et de
perfection , par des vertus généreuses et des sentimens
nobles et réglés ; son époque de décadence ,
par des passions fougueuses et désordonnées , et ,
sous ce rapport , on peut regarder Corneille comme
le poète de la fondation ; Racine comme celui des
progrès et de la perfection . La décadence date de
Voltaire. Qu'on prenne bien toute ma pensée. Je
ne dis pas que les ouvrages de l'un ou de l'autre
de ces poètes ne présentent , et même souvent ,
quelques uns des traits qui appartiennent à
-
viennent beaucoup mieux que celles de Corneille et de Racine à tous
les acteurs , même aux acteurs de société , parce qu'il est plus aisé de
jouer l'exagération des passions , que de rendre la profondeur des caractères
et la vérité des sentimens.
(1 ) L'Institut a proposé cette année , pour sujet de morale , l'art de
décomposer la pensée . Il faut plaindre celui qui a remporté le prix ,
d'avoir trouvé le moyen de décomposer ce qui est essentiellement
simple,
MESSIDOR AN XIII. 67
ses rivaux , et qu'il n'y ait , par exemple , de la
hauteur de pensées dans Racine et de la délicatesse
de sentimens dans Voltaire ; j'avance seulement
qu'en laissant à part ce que doivent avoir
de commun trois esprits supérieurs qui travaillent
dans le même genre , on remarque dans chacun
d'eux un mode particulier , un caractère propre
et distinctif qui forme son génie , et qui est relatif
aux moeurs et à l'esprit général de son temps. Ce
caractère s'aperçoit dans tous ses ouvrages , et se
retrouve tout entier dans quelques- uns , tels que
Polyeucte et le Cid , Andromaque et Athalie , Zaïre
et Mahomet , qui sont moins les tragédies de Corneille
, de Racine ou de Voltaire , que les tragédies
du siècle qui les a vu naître.
Mais si les moeurs et l'esprit général qui dominaient
aux diverses époques de la société , ont donné
une direction particulière aux génies qui les ont
illustrées par leurs écrits , il semble qu'on peut
comparer entr'eux les hommes puissans dans la
société qui ont exercé sur l'esprit public et sur les
moeurs une grande influence , et les hommes puissans
aux mêmes époques dans la littérature , dont
les pensées ont éprouvé l'influence des moeurs dominantes
; et en suivant ce parallèle , Voltaire paraît
brillant et corrompu comme le régent ; Racine ,
grand noble , poli , décent , comme Louis XIV ;
Corneille , haut , absolu , dominateur , comme
Richelien ; car Richelieu était à cette époque le roi
de la France et l'arbitre de l'Europe .
Et qu'on prenne garde que je ne prétends pas
élever la question de savoir si Voltaire a été plus
tragique que Corneille ou que Racine , parcequ'il
a été plus véhément et plus passionné . Ses partisans
lui en font un mérite , et je ne lui en fais pas
un reproche ; je me contente d'observer qu'il a été
autrement tragique que ses devanciers. Un siècle
EA
68 MERCURE DE FRANCE ;
plutôt , Voltaire eût été peut-être Racine ou plutot
Corneille ; mais venu plus tard , il a trouvé
d'autres moeurs , et elles lui ont inspiré d'autres
pensées et fourni d'autres tableaux .
Je soumets ici une réflexion au jugement du
lecteur impartial : Voltaire a soutenu , d'après son
siècle et son génie , que l'objet de la tragédie était
d'émouvoir les passions , et plutôt , pour me servir
de son expression , de frapper fort que de frapper
juste. Corneille , qui avait une haute idée de la
moralité de son art , pensait , d'après son siècle ,
et même Aristote , que l'objet du drame était de
purger les passions. Cette expression semble n'avoir
pas été comprise , et Voltaire n'a pas peu contribué
peut-être à en obscurcir le sens ; mais il en
résulte que la tragédie , qui n'est bonne , même
poétiquement , que lorsqu'elle est bonne moralement
, doit représenter des vertus passionnées ,
plutôt que des passions vicieuses ; et qu'ainsi , en
mettant sur la scène des passions nobles et généreuses
, elle purge la société des passions fougueuses
et funestes.
Le théâtre de Crébillon , si l'on veut donner ce
nom a un très- petit nombre de tragédies d'un mérite
supérieur , porte l'empreinte du temps où ce
poète a paru. Les passions , telles que la vengeance
et l'amour jaloux , y sont portées jusqu'à la plus extrème
violence et même jusques à l'horreur. Sous
ce rapport seulement , il a suivi et même outré la
manière de Voltaire , comme , à une autre époque ,
Campistron avait affaibli et décoloré la manière
de Racine .
Le théâtre comique a marché du même pas que
le théâtre tragique , et a subi les mêmes changemens.
La première comédie , a commencer par
celle de Corneille , était romanesque dans les
caractères et amie du merveilleux dans les événeMESSIDOR
AN XIII. 69
mens. La seconde , celle dont Molière est le père ,
offre plus de vérité , de naturel , de décence théatrale.
La troisième, celle dont Regnard est le fondateur
ou le coryphée , est plus pétulante , plus malicieuse
, et en général plus immorale dans le choix
des sujets , plus licencieuse dans les intentions ,
même lorsqu'elle est plus réservée dans l'expression .
Et certes , si l'on doutait de l'influence que les
principes dominans dans les idées et dans les moeurs
exercent sur les productions dramatiques , on
n'aurait qu'à se rappeler un essai du genre tragique
fait il n'y a pas long - temps sur le premier
théâtre de la nation , et à jeter les yeux sur quelques
drames comiques qu'on donne actuellement.
Tel était , il y a peu d'années , le bouleversement
de tous les principes d'ordre , littéraire et social ,
qu'on tenta de confondre dans une même action
tragique des Rois et des laboureurs ; c'est - à -dire ,
des personnes publiques et des personnes domestiques
, qui appartiennent chacune à un genre différent
de drame , parce qu'elles sont placées chacune
dans un ordre différent de société ; et telle
est encore aujourd'hui l'ignorance où la révolution
nous a laissés de tous les principes de morale privée
et de bienséances publiques , qu'on ne craint pas
de mettre sur la scène des courtisanes célèbres ,
et de présenter au public assemblé des personnes
infàmes comme des personnages intéressans : désordre
qu'autorisait la licence des moeurs païennes ;
mais que la dignité sévère de la morale chrétienne
avait banni du théâtre et que l'administration
avait relégué dans l'ombre loin des moeurs publiques.
Jusque dans les romans , qui sont à la comédie
ce que la poésie épique est à la tragédie , et qu'on
pourrait appeler l'épopée familière , on aperçoit les
mêmes progrès et bientôt la même décadence. Dans
3
70 MERCURE DE FRANCE ,
le premier âge de cette composition , les romans ne
sont qu'un tissu d'aventures chevaleresques et d'un
merveilleux souvent extravagant . Ces fiers paladins
ont sans cesse les armes à la main , et la scène est
toujours en champ clos. Dans le second âge , les
romans sont des intrigues de société , et les héros
sont dans les salons. On y retrouve plus de tendresse
que de passion , moins de hauteur que de
noblesse , et la délicatesse des sentimens y est
poussée quelquefois jusqu'à la fadeur. Au troisième
âge , l'action du roman se passe dans des boudoirs
où des tombeaux ; la licence y est portée jusqu'à
l'obscénité et le pathétique jusqu'à l'horreur. Ce
goût de l'horrible , qui a régné aussi dans la tragédie
et même dans la comédie métamorphosée en
drame larmoyant , est une imitation malheureuse
de la littérature anglaise . Elle annonçait le changement
inévitable et prochain des moeurs molles
aux moeurs féroces , et nous préparait à des imitations
anglaises ou anglicanes d'un genre plus sérieux
, et aux drames , bien autrement horribles ,
joués pendant dix ans sur le grand théâtre de la
révolution .
Je me bornerai à ces exemples tirés de la scène
et de la littérature française. Les autres nations
n'ont pas assez vécu pour avoir un théâtre propre
ment national , qui puisse présenter une progression
marquée vers le bien ou vers le mal ; et si
l'on voulait que la nation anglaise eût un théâtre
a elle dans les drames de Shakespear , je ferais remarquer
que les productions informes de ce génie
enfant , sont l'expression fidelle de cette société ,
qui , à quelque degré de politesse ou de connaissance
des arts qu'elle soit parvenue , a beaucoup à
desirer encore du côté de la civilisation ou de la
science des lois et des moeurs , et n'a pu sortir jusqu'ici
des institutions tumultueuses du premier
MESSIDOR AN XIII.
71
âge , sauvage encore dans ses moeurs , bizarre dans
ses lois , livrée au trouble par la nature même de sa
constitution , et dont toutes les époques, et particu→
lièrement celle où a vécu Shakespear , ont été
marquées par des scènes atroces et sanglantes.
La tragédie allemande n'est pas plus avancée que
la constitution germanique ; et au total , en Alle
magne , comme partout ailleurs , l'état littéraire
est l'expression fidelle de l'état social . On remarque
en effet chez les Allemands , comme un caractère
distinctif de ce peuple , que la force partout est
plutôt dans les parties que dans le tout , dans les
détails plutôt que dans l'ensemble. Ainsi le corps
politique est faible , inerte et désuni , et les divers
membres ou co -états qui le composent sont riches
et populeux . Ainsi la langue manque en général
d'expressions morales et d'harmonie au milieu de
l'abondance de ses mots ; ainsi dans la littérature ,
l'esprit excelle aux petites choses , à peindre les détails
, sur- tout ceux du genre naïf et familier , et il
s'élève avec plus de peine aux grandes conceptions ;
et les arts eux-mêmes , tels que la peinture et la
sculpture , sont moins heureux à inventer que patiens
à finir et à décorer . C'est parce que Je système
littéraire n'est pas plus arrêté en Allemagne
que le système politique , que toutes les opinions y
font fortune comme tous les talens ; et ce pays est ,
dans tous les genres , le patrimoine des aventuriers .
Les Allemands n'ont donc pas de théâtre national
régulier ; et si l'on me demandait la cause de la
vogue prodigieuse d'un de leurs drames joué il y a
peu d'années sur nos théâtres , je tirerais de ce
succès même une preuve bien forte à l'appui des
principes que je viens d'exposer , et je ferais remarquer
que cette production , qui blesse l'honnêteté
publique , a dû réussir à Paris , parce qu'elle offrait
une peinture fidelle des moeurs domestiques ,
4
72 MERCURE DE FRANCE ,
dans un temps où il y a trop souvent entre les
époux de si profonds sujets de misantropie et de
si justes motifs de repentir.
Les moeurs influent donc sur le théâtre , et si
le théâtre , au contraire , influait sur les moeurs ,
comment les moeurs ne se seraient - elles pas ressenties
plus long-temps de l'influence puissante
du théâtre de Corneille , qui jeta à sa naissance
un si grand éclat et excita une si vive admiration
? Les moeurs influent sur la poésie dramatique
, qui met les moeurs en action , comme les
événemens influent sur la poésie épique ou lyrique ,
qui met les événemens en récit ou en chant ,
comme les habitudes et les goûts dominans influent
sur la littérature et les arts , considérés dans
la généralité de leurs productions. Ainsi , tant
qu'une nation sera occupée de choses morales , de
hautes pensées , de sentimens élevés , le génie cultivera
de préférence la poésie dramatique , qui fait
agir et parler l'être moral . Il y aura plus d'orateurs
, de moralistes , et les arts eux-mêmes s'exerceront
à rendre plutôt des expressions que des
attitudes. Lorsque cette même nation descendra
à des choses matérielles , et s'occupera exclusivement
des études de la nature physique , les arts
d'imitation s'attacheront à peindre l'homme physique
et les scènes familières de la vie domestique.
La littérature deviendra licencieuse ou purement
descriptive. On fera des poëmes sur les femmes ,
on chantera les mois , les saisons , les astres , les animaux
, les plantes , les arts . Les poètes , dominés
par leur siècle et par les moeurs , feront, si je peux
parler ainsi , l'épopée de l'homme physique , du
même talent dont ils auraient fait , à une autre
époque , l'épopée de l'homme religieux et politique.
..
Je reviens au théâtre ; et en se rappelant ce qui
MESSIDOR AN XIII. 73
a précédé , on pourrait en conclure que Corneille
et Voltaire seront plus ou moins goûtés selon que
la nation s'approchera ou s'éloignera d'une époque
de décadence ou de restauration. Ici l'expérience
vient à l'appui du raisonnement . Voltaire , comme
poète tragique , semble perdre quelque chose de
son éclat , tandis que l'on revoit avec un nouvel
intérêt le vieux Corneille . Racine , d'une perfection
plus soutenue que Corneille , plus moral et
plus sage que Voltaire , survivra à toutes les révolutions
, et sera comme un fanal élevé au milieu
des écueils et des orages de la littérature .
Je demande pardon au lecteur d'effleurer rapidement
un sujet aussi intéressant dans les résultats
, qu'il est vaste et profond dans ses principes ;
mais je dois finir par une observation importante ,
et qui me rapproche sans doute de l'intention de
l'Institut . Il faut distinguer le théâtre du spectacle.
L'un est le plaisir , et peut devenir l'instruction de
l'esprit ; l'autre est l'amusement des yeux ; et j'ai
dû penser qu'un corps de littérateurs avoit considéré
dans l'art dramatique plutôt les productions
de l'écrivain , que le jeu du comédien ou les inventions
du décorateur. Cette distinction est réelle
et elle étoit connue et même observée en France ,
où un grand nombre de personnes distinguées par
leur éducation , leurs connoissances et leurs emplois
, telles que les magistrats et les ecclésiastiques ,
connoissoient notre théâtre , quoique la gravité de
leur état ne leur permît pas de fréquenter le spectacle.
Car alors on pensoit chez cette nation que
les étrangers regardent comme si frivole , que les
plaisirs publics ne conviennent tout au plus qu'aux
hommes privés ; et que les hommes publics , s'ils
ont besoin de délassement , n'en doivent chercher
que dans les plaisirs domestiques. Or , si les moeurs
générales influent sur le théâtre , dont les chefs-
9
74 MERCURE DE FRANCE ;
d'oeuvre ne sont que l'expression fidelle des moeurs,
le spectacle influe sur les moeurs privées , qui , pour
mille causes exposées ailleurs avec éloquence , perdent
, dans la fréquentation du spectacle , le caractère
de gravité et de modestie qui font les bonnes
moeurs et les nations vertueuses , et prennent en
échange des habitudes de dissipation de légéreté
et de licence ; encore ne faut-il pas trop généraliser
cette cause d'influence , bornée autrefois , du
moins en France , à un petit nombre de villes , et
à un plus petit nombre de personnes.
Il est même utile d'observer en restreignant le
mot de moeurs à la signification qu'on lui donne
communément dans la conversation , c'est - à- dire
aux relations des personnes entr'elles , considérées
dans l'état privé où de famille , que l'administration
ne doit jamais désespérer des moeurs , quelque
déréglées qu'elles paroissent , là où il existe
dans les lois une règle fixe des moeurs sur laquelle
on peut toujours les redresser , comme dans les pays
où les lois consacrent l'indissolubilité du lien conjugal
et l'indépendance du pouvoir marital et
paternel , ces fondemens des moeurs domestiques ,
et même de tout ordre de société . Au lieu que
chez les peuples où des institutions politiques ou
religieuses , contraires à la nature de l'homme en
société , ont mis la dissolubilité dans le mariage ,
et par une suite inévitable , l'égalité dans la famille ,
les efforts que peut faire l'administration pour
rétablir les moeurs , lorsqu'elles sont corrompues ,
sont insuffisans et même ridicules; et pour me servir
d'une comparaison prise de l'Evangile , sublime
dans sa naïveté , c'est vouloir mettre du vin nouveau
dans de vieilles outres , et coudre un morceau
de drap neuf à un vêtement usé.
La question proposée par l'Institut embrasse une
autre partie , de l'influence du théâtre sur le goût.
MESSIDOR AN XIII.
75.
C'est encore là une proposition bien vague et qui
pourrait peut-être manquer de justesse.
pu-
Le goût est la connaissance , ou si l'on veut
le sentiment des beautés littéraires. Mais dans
la poésie dramatique , qui met en action l'être
moral , les beautés littéraires sont des beautés
morales ; et , sous ce rapport , le goût tient aussi
aux moeurs et éprouve leur influence. En effet ,
de combien de beautés morales se compose un
poëme tel qu'Athalie , ce chef- d'oeuvre de l'esprit
français dans sa perfection , et par conséquent de
l'esprit humain ? Aussi les règles du goût sont méconnues
à l'instant que les règles des moeurs sont
renversées. La révolution qui a détruit en France
beaucoup de beautés morales a ébranlé en même
temps les règles du goût ; et s'il en reste encore des
traces dans le public qui juge , on peut remarquer
qu'elles se sont étrangement affaiblies dans le
blic qui compose . A la renaissance des lettres le
génie produit le goût , comme à la naissance du
jour le soleil envoie la lumière. Cette comparaison
est exacte ; car le goût est l'émanation et même
l'expression du génie, comme la lumière est l'émanation
des feux du soleil et l'expression de son
éclat . Ainsi , Corneille compose avec goût toutes les
fois qu'il compose de génie ; mais dans les choses
communes où son génie ne peut l'inspirer , il tombe
faute de goût , car on peut dire du goût qu'il est
le génie des petites choses et des détails , comme
le génie est le goût de l'ensemble et des grandes
pensées. Racine , parfait dans les choses relevées ,
présente avec un goût sûr et exquis les plus communes.
Il ne néglige aucune beauté et les met toutes
à leur place , parce que de son temps toutes les
règles étaient plus développées et toutes les convenances
mieux connues. Ce sont deux fleuves ; mais
l'un, voisin des montagnes où il a pris sa source, pré76
MERCURE DE FRANCE ,
cipite ses eaux quelquefois troublées par d'énormes
cataractes , et parait plus imposant et plus vaste par
le fracas de sa chute ; tandis que l'autre , plus avancé
dans sa course , aussi profond mais plus limpide ,
aussi abondant mais plus tranquille , coule avec
une majestueuse uniformité , et entraîne par la continuité
de sa force plus surement que son rival par
l'impétuosité de ses mouvemens.
Tout s'était fixé en France , et même le goût ,
parce que tout , j'entends dans les institutions publiques
et les lois , avait atteint sa perfection relative
; point fixe marqué par la nature à l'homme
et à la société , où ils n'arrivent l'un et l'autre que
par de longs efforts , où ils ne reviennent qu'après
de grands malheurs : c'est ce que n'ont pas compris
, c'est peut -être ce que ne comprennent pas
encore tant d'hommes inquiets par faiblesse et chagrins
par corruption , qui ont accusé notre littérature
de leur médiocrité et nos institutions de leurs
vices . Ils ont pris , dans tous les genres , des erreurs
depuis long- temps oubliées , pour des vérités nouvellement
aperçues ; et ils ont voulu faire , malgré
la nature et le bon sens , une révolution dans des
chosesfixées , c'est- à -dire . perfectionner des choses
parfaites entreprise impossible et malheureuse
comme la tâche des Danaïdes et des Sysiphes dans
les enfers ; contradiction funeste qui explique à la
fois ce que nous avons été pendant dix ans , et ce
que nous sommes , et ce que nous serons .
MESSIDOR AN XIII.
77
Voyage dans les quatre principales Isles des Mers d'Afrique
, fait par ordre du Gouvernement pendant les
années IX et X de la République ( 1801 et 1802 ) , avec
l'Histoire de la traversée du capitaine Baudin jusqu'au
port Louis de l'Isle Maurice ; par J. B. G. M. Bory
de Saint- Vincent , officier d'état-major , etc. Trois vol.
in-8° , et atlas. Prix : 48 fr. , et 54 fr. par la poste.
A Paris , chez Buisson , libraire , rue Hautefeuille ; et
chez le Normant , rue des Prêtres Saint- Germainl'Auxerrois
, n° 42.
LES Voyages sont , sans contredit , une des branches de
commerce les plus exploitées de la littérature . Nos auteurs
français , malgré leur étonnante fécondité , craignant de
ne pouvoir suffire au débit , nous inondent des produc
tions merveilleuses de nos voisins , A peine un Voyage estil
imprimé à Londres ou dans une petite ville d'Allemagne
, que nous en avons des traductions dignes des originaux
. Et les nouveautés se succèdent avec une telle rapidité
, que les amateurs les plus intrépides ne peuvent
presque trouver le temps de parcourir tous ces chefsd'oeuvre.
Je ne saurais calculer le nombre des ouvrages de co
genre qui ont paru pendant les dernières années qui viennent
de s'écouler et depuis le Voyage autour de ma
Chambre , jusqu'aux Voyages autour du Monde , tout
devrait avoir été décrit .
J'ai cru découvrir , en parcourant ces ouvrages , l'espèce
de poétique adoptée assez généralement par les auteurs
; et je vais essayer de la représenter en peu de mots
pour l'instruction de la jeunesse.
Quand on veut écrire un Voyage quelconque , il faut
d'abord être doué d'une profonde sensibilité , et s'extasier
avec emphase devant les choses les plus communes : cela
en impose au public , et produit toujours son effet .
78 MERCURE DE FRANCE ,
Avec un peu de mémoire , les lieux qu'on parcourt
vous fournissent des digressions de toute espèce ; et par ce
moyen on multiplie facilement les volumes.
Un homme qui va courir le monde doit être essentiellement
philosophe ; ainsi l'auteur ne pourra , sous aucun
prétexte , se disper ser de tourner en ridicule les moeurs
les usages et la religion des peuples qu'il visite ; et il
sera trop heureux si c'est la religion de son pays qui lui
fournit ces petites saillies de gaieté.
L'auteur aura soin d'ajouter à cela quelques aventures
bien incroyables ; une ou deux tempêtes , s'il a voyagé
sur mer ; il se présentera toujours comme acteur principal
: ce sera toujours lui qui aura tout vu , tout prévu ,
tout sauvé , et il sera assuré d'avoir fait le plus beau Voyage
du monde. Bien entendu que quelques anecdotes un peu
scandaleuses ne gâteront rien à l'affaire.
J'oubliais de recommander de longues dissertations sur
toutes les mouches et sur tous les brins d'herbes qu'on
rencontre.
M. Bory de Saint - Vincent n'a pas tout- à -fait suivi cette
poétique dans son ouvrage , mais il en a adopté quelques
règles. En historien fidèle , il nous apprend qu'il est parti
de Paris le 8 vendémiaire an IX , et qu'il est arrivé au
Havre le 10 à six heures du matin . Cela ne laisse pas que
d'être fort important pour un Voyage en Afrique.
La traversée du Havre jusqu'à Ténériffe , ne présente
aucune circonstance bien remarquable. Le séjour dans
cette île n'est guères plus intéressant . Des détails , déjà
connus , sur les anciens peuples des Canaries , une petite
satire contre les habitans actuels , des descriptions de
plantes ; voilà à-peu- près tout , L'auteur , par des raisons
qu'il ne veut pas faire connaître au public , n'a pu visiter
le fameux pic de Ténériffe. Il se rembarque avec l'expédition
. Le trajet de Ténériffe à l'Isle - de - France n'offre
encore rien qui puisse piquer la curiosité des lecteurs .
Tout ce qui m'a frappé , c'est que M. Bory n'aimait pas
MESSIDOR AN XIII.
79
le capitaine Baudin . Il ne laisse échapper aucune occasion
de lui donner des ridicules. On en jugera par l'anecdote
suivante :
« Un astronome habile de l'expédition , ayant besoin
» d'une aiguille aimantée pour remplacer celle d'un com-
» pas de variation qui avait été dégradée , s'adressa au
>> commandant qui en avait plusieurs dans son secrétaire
» d'acajou. M. Baudin , qui ce jour-là était de bonne
» humeur , l'engagea à entrer dans sa chambre , et fut
» chercher la boîte aux aiguilles magnétiques . L'humi-
» dité de l'air y avait pénétré , et l'acier se trouvait un
» peu rouillé ; la vertu de l'aimant paraissait sensible-
> ment amoindrie. Comme l'astronome se désolait de ce
contre-temps : -Que voulez-vous , lui- dit pour le con-
» soler le capitaine , toutes les fournitures que fait le
» gouvernement sont de la plus grande mesquinerie : si
» l'on eût fait les choses comme je le desirais , on aurait
» donné des aiguilles d'argent au lieu d'acier. »
Je n'ai jamais connu le capitaine Baudin , et je ne prétends
en aucune manière m'établir ici son champion . Mais
est-il possible de supposer qu'un homme qui a fait plusieurs
voyages sur mer , veuille faire mettre une aiguille
d'argent à un compas de variation ? Je crois que c'est
le cas de dire qui veut trop prouver ne prouve rien.
II
Cependant l'expédition arrive à l'Isle-de - France . Une
partie des savans se brouille avec le capitaine Baudin,
y a une longue énumération des torts du commandant ,
sur lesquels je me garderai bien de prononcer. M. Bory
finit par quitter le capitaine , et prendre du service auprès
du général Magallon. L'auteur , en visitant le vallon où
Bernardin de Saint- Pierre a placé l'habitation de Paul
et Virginie , n'a pu se dispenser de peindre l'effet que
ces lieux ont produit sur lui.
« Je m'oubliai , dit- il , souvent avec leur histoire ( de
Paul et Virginie ) ; je croyais assister à leurs jeux ou à
» leurs travaux. Un noir , qui passait chargé de bois , était
80 MERCURE
DE FRANCE
;
>> le vieux Domingue ; une négresse , revenant de la
» forêt , était sa laborieuse compagne ; et si , par hasard ,
» le chien de quelque chasseur égaré venait troubler , par
» ses aboiemens , la douce mélancolie dont je m'occu-
» pais , c'était le bon Fidèle qui venait me tirer de mes
>> réflexions. >>
Madame de Staël , qui nous a dit tant de belles choses
sur la mélancolie , ne nous avait point encore appris que
ce fût une occupation .
M. Bory est chargé de différentes missions dans les îles
voisines par le général Magallon . Je ne le suivrai point
dans ces expéditions. Je n'ai point l'honneur d'être savant ,
pas beaucoup d'envie de le devenir ; et quelqu'intérêt
que puissent présenter toutes les descriptions de plaines , de
forêts , de montagnes , de volcans , de pitons , de laves ,
d'insectes et de plantes , je ne pousserai pas plus loin mes
réflexions sur cet ouvrage , à la suite duquel se trouve un
fort bel atlas.
En général ce Voyage est écrit avec un ton emphatique
qui fatigue le lecteur ; mais comme M. Bory n'affiche
aucune prétention , comme il n'a d'autre but que d'offrir
le résultat de ses travaux , qui peuvent être de quelque
utilité aux sciences , il serait trop rigoureux d'exiger une
grande correction et une grande pureté de style dans un
sujet d'ailleurs très - aride . M.
Les Templiers , tragédie , par M. Raynouard , précédée
d'un précis historique . Prix : 3 fr . , et 4 fr . par laposte ;
pap. vélin et fig. coloriée , 6 fr. , et 7 fr . par la poste . A
Paris , chez Giguet et Michaud , rue des Bons - Enfans
n°. 6 ; et chez le Normant , imprimeur- libraire , rue
des Prêtres S. Germain-l'Auxerrois , n°. 42.
?
Si quelque doute sur l'atroce injustice de la proscription
des Templiers pouvait subsister encore , il faudrait
bien qu'il cédât aux preuves irrésistibles qui sont accumulées
MESSIDOR AN XIII.
lées dans la savante dissertation de leur apologiste . M. Raynouard
a traité la question comme l'historien le plus exact
et le jurisconsulte le plus consommé . Nous n'y avions donge
qu'un coup d'oeil rapide , parce qu'elle ne nous semblait
présenter, pour ainsi dire , aucune difficulté . Nous avions cru
voir la justification des accusés dans l'absurdité des accusations
, et les crimes nous paraissant d'une impossibilité
morale , nous n'avions pas hésité à croire qu'ils n'avaient
point été commis . L'autorité de Dupuis , pauvre compilateur
; de Daniel , dans lequel un homme très - instruit trouvait
dix mille erreurs ; de Fleury, qui se contredit dans les
termes ; de Velly , écrivain assez superficiel , qui d'ailleurs
ne se prononce pas d'une manière affirmative , qui a
l'air d'appréhender de dire la vérité qu'il entrevoit et laisse
percer , tout cela ne pouvait balancer dans notre esprit
la démence des imputations , l'infamie des délateurs , la
violence des procédés , l'iniquité des procédures , enfin la
réunion de tous les signes qui caractérisent la calomnie et
l'oppression.
M. Raynouard voulant repousser le reproche d'avoir
appelé l'intérêt sur un ordre religieux gangrené de vices
couvert d'infamies , coupable de tous les crimes , s'est
livré à des recherches et à une discussion qui ne laissent
plus de ressources à ses accusateurs .
Il a donné un extrait de la défense rédigée par le procureur
général de l'ordre , laquelle se trouve avec plus
d'étendue dans Velly. Cet auteur rapporte un fait dont
M. Raynouard aurait pu s'autoriser ; car il suffirait presque
pour établir l'innocence de ses cliens . Un chevalier ,
poussé par le désir d'une plus grande perfection , quitta
l'ordre du Temple pour entrer dans celui des Chartreux.
N'ayant pu en soutenir les austérités , il demanda de rentrer
parmi ses anciens confrères. Il y fut admis , mais à
des conditions très -dures. Il fut reçu e chemise à la porte
du Temple , condamné a manger terre pen lant un an ,
à jeûner au pain et à l'eau deux fois par semaine à rece-
F
C
1
82 MERCURE DE FRANCE ,
voir la discipline tous les dimanches . Ce religieux se serait-
il soumis à une pénitence si austère, pour rentrer dans
une compagnie souillée de forfaits et de débauches ? Eûtelle
osé traiter avec tant de rigueur un homme qui aurait
pu la perdre en révélant les plus horribles secrets ?
Il est étonnant que ces réflexions rapportées par Velly,
n'aient amené cet historien qu'à douter de la vérité des
imputations faites aux Templiers ; mais nous l'avons
dit , c'était un écrivain agréable et léger plutôt qu'un
profond historien . Il paraît même qu'il lisait avec peu
d'attention les livres qu'il avait sous les yeux .
Nous en avons retrouvé la preuve dans l'affaire des
Templiers. Il prétend que le Pape n'a rien recueill
de leurs dépouilles , et défie Voltaire de citer l'endroit où
Dupuis a dit que le Pape ne s'oublia pas dans le partage :
« Dupuis , dit- il , qui n'a entrepris l'histoire de ce fa-
» meux procès que pour justifier Philippe et Clément . »
Voltaire eût pu lui citer la page 36 du premier volume
de Dupuis , où le fait est raconté en termes très naïfs . Le
Saint-Père obtint du roi des lettres qui ordonnaient à tous
les Français de lui rendre et restituer tous les biens des malheureux
proscrits , et pour que l'acte de concession ne se
perdit pas , il en fit tirer vingt doubles . Droit au solide
allait le très - Saint - Père.
M. Raynouard cite un trait bien plus fâcheux pour sa
mémoire , et qui révèle un des moyens honteux qui ont préparé
la catastrophe des Templiers ; il l'a tiré d'un monument
déposé dans le trésor des Chartres , et demeuré inconnu
jusqu'à ce jour. Neuf de ces religieux s'étaient
présentés au concile de Vienne , au nom de quinze cents
ou deux mille de leurs confrères , pour défendre l'ordre ;
le souverain pontife les fit jeter dans une prison . Il faut
convenir que ce père des chrétiens ne traitait pas tous ses
enfans avec douceur , et qu'en détruisant l'ordre des Templiers
de sa seule autorité,contre l'avis du concile, il n'avait
MESSIDOR AN XIII. 83
pas tort de dire qu'il n'avait pas procédé suivant lesformes
de droit.
Leur défenseur insiste avec raison sur une circonstance
qui , entre mille autres , prouverait seule l'épouvantable
partialité des juges . Ils renvoyèrent absous les accusés
qui avaient eu la lâcheté de se reconnaître coupables , et
firent jeter au feu tous ceux qui avaient rétracté des aveux
arrachés par les tourmens de la question.
On parle de témoins. Mais il faut savoir quels ils
étaient. Ce furent ces lâches apostats qui pour sauver leur
vie , ou pour gagner des récompenses , avaient confessé
des faits absurdes . Il faut savoir aussi quel était l'esprit
du temps , et que plus les accusations étaient insensées ,
plus elles obtenaient d'empire sur la crédulité . Il faut savoir
que Philippe ayant accusé Boniface d'avoir livré son
ame au diable , il se trouva des témoins de la livraison .
Cette discussion est écrite avec une élégante simplicité
, avec concision , et la modération que devait inspirer
une cause aussi évidente , et qui a si peu de contradicteurs.
La lecture de cette tragédie nous a confirmés dans l'opinion
que nous en avions conçue en la voyant jouer. Elle
avait eu tant de représentations , on en avait cité des morceaux
si étendus , elle avait été l'objet de tant de critiques
ou d'éloges , qu'avant d'être imprimée elle avait déjà la
publicité que donne l'impression. Nous nous bornerons
ici à des observations de détail sur le style. Elles seraient
moins sévères si la pièce était moins belle , et si elle fournissait
à la censure une plus ample matière ; car il n'y a
pas plus de plaisir que de mérite à éplucher des hémistiches
. Mais comme cette tragédie doit rester au théâtre ,
comme elle aura nécessairement plusieurs éditions , il n'est
pas impossible que quelqu'une de ces remarques soit
utile.
Dans la première scène, le mot puissance se trouve trois
fois à la fin du vers , et rime deux fois avec France , sans
F 2
84
MERCURE
DE
FRANCE
.
compter celui de tout-puissant qu'on rencontre encore
dans ce vers , qui n'est pas bon :
Philippe .
De ses soins tout puissans lui promet le bienfait. ( au Pape . )
Il en est de même de cet autre de la seconde scène :
De résister au roi prévoyez le danger .
Ils sont tous deux secs , prosaïques , l'inversion en est
• sans grâce et sans harmonie. Mais la réponse du grandmaître
au dernier est d'une grande noblesse :
Portez-lui ma réponse au lieu de la juger .
C'est encore une tournure pénible que
L'horrible attentat
D'insulter à l'Eglise et de trahir l'Etat .
Préférer provoquer , préférer mourir ( expressions.
employées par l'auteur) , n'est ni poétique, ni élégant , ni
peut-être exact. Je penche à croire qu'il faut substituer
aimermieux , à préférer, lorsqu'on veut mettre un verbe
à la suite. Je préférerais , d'ailleurs , est un mot si rude ,
qu'il défigurerait le plus beau vers .
J'ai déjà parcouru le premier acte , où je n'ai trouvé
à critiquer que ces misères , qui méritaient à peine d'être
relevées .
Dans le second , je ne vois aussi presque rien de répréhensible.
Peut -être vaudrait - il mieux
que
Je pensai que Dieu seul pouvait me consoler ,
Je crus que Dieu lui seul , etc.
Dans la même scène , il y a une très - belle pensée à la˜
quelle la tournure du dialogue ôte un peu de son éclat . La
reine dit , en parlant des Templiers :
Je les crois innocens , j'ose les protéger .
MARIGN I FILS.
Quoi ! vous-même ! ....Pour moi quel exemple sublime !
LA REINE.
Je me range toujours du parti qu'on opprime.
MESSIDOR AN XIII. 85
Ce dernier vers répond à Quoi ! vous-même ! Mais
l'interruption , l'aparte , pour moi quel exemple , font
oublier ce qui précède , et le vers prononcé par la reine
n'a plus l'air d'une réponse . Il serait à desirer qu'il ne fût
question dans l'exclamation de Marigni que de la reine
seule. Si l'auteur a voulu préparer au dévouement de Marigni
, c'est une précaution superflue , et il n'y a pas
même réussi . Car quel exemple pour moi , laisse en doute
s'il suivra ou ne suivra pas cet exemple . D'ailleurs ce dé
vouement , pour être inattendu , n'en est que plus frappant
, et par conséquent ne demandait pas à être préparé .
J'oserais penser que le mot de la reine ferait plus d'effet si
Marigni disait :
Quoi ! vous-même ! ..... Grand Dieu ! quel courage sublime !
ou quelque chose de semblable ; de manière qu'il n'y eût
plus entre l'admiration qu'il témoigne et la réponse de la
reine , un sens intermédiaire qui détournât l'attention , en
interrompant le dialogue.
Un coupable refus vous perd , je vous l'annonce ,
est un vers trop négligé . Il y a dans la même scène une
faute plus considérable , non de style , mais de convenance .
Le ministre interrompt le roi au commencement d'une
phrase. C'est ce qui n'est tolérable de la part d'un
sujet , que dans un moment de passion , dans un cas trèspressant
; et là rien ne presse , et les personnages sont
très - calmes .
Dans la superbe scène d'entre Marigni fils et le grandmaître
, le premier entendant dire à l'autre , que tout
Templier meure et soit fier de mourir , s'écrie :
C'est mon auguste arrêt qui sort de votre bouche.
C'est peut-être se donner trop d'importance que d'appeler
soi -même son arrêt auguste .
Je ne sais pourquoi l'auteur préfére des chants consacrés
du à consacrés par le nom de l'Eternel . J'ai droit à
vos périls est ce qu'on appelle une heureuse alliance de
3
86 MERCURE DE FRANCE ,
mots . On pouvait se dispenser de répéter à la page suivantela
même idée , revêtue d'une expression semblable.
Je ne sais si le chancelier parlant au premier ministre ,
doit dire : « L'inquisiteur nous mande . » Il est vrai qu'en
ce temps un inquisiteur pouvait faire trembler même un
premier ministre . Il serait néanmoins bien étrange qu'il
eût eu le droit de le mander .
Renonçant en ce jour à ma fierté guerrière ,
Je sais pour des amis descendre à la prière .
Renonçant en est dur , et un connétable même ne doit
parler de sa fierté que pour s'en accuser. Le premier vers
gâte le second , qui est convenable et même touchant.
Je n'aime point les coups de la foudre qui jettent dans le
malheur ( 4º acte , scène seconde ) ; l'image est incohérente
, et l'effet trop faible pour la cause.
Mon coeur est innocent , mais ma bouche est coupable.
Egisthe dit , dans Mérope :
il ne faut pas
Mon coeur est innocent , mais ma main est coupable .
Les moules de nos vers n'étant pas infinis ,
s'étonner de ces ressemblances , et elles ne peuvent être
un motif de reproche , quand elles ne tombent point sur
quelque pensée éclatante , et qu'on doive regarder comme
une propriété exclusive .
Hélas ! j'ai prononcé ces terribles accens ,
dit Marigni ; et il répète une phrase qu'il a prononcée
précédemment. Le mot accens ne se prend point dans
cette acception .
Quoi , nous aurions fléchi ces juges menaçans ,
Et nous suffirait-il d'être tous innocens ?
C'est un Templier qui parle de l'inquisiteur et de ses
assesseurs. Tous affaiblit le vers , parce qu'il est de trop .
Le grand-maître , en allant au bûcher , avertit Philippe
que les malheurs des Templiers deviendront une
dette du trône. C'est là de l'esprit , et le moment est bien
MESSIDOR AN XIII. 87
mal pris pour en faire . C'est la seule faute de ce genre
que j'aie aperçue.
J'ai déjà cité toutes les petites incorrections qui m'ont,
frappé dans cette production dramatique qui ouvre avec
tant de gloire le dix-neuvième siècle . En y joignant celles
dont j'avais déjà parlé , on voit qu'il s'agit d'une vingtaine
de vers dans lesquels il n'y a le plus souvent qu'un
mot à corriger.
J'avais le projet de rapporter les plus beaux endroits
de cette tragédie ; mais quand j'ai voulu l'exécuter , le
choix m'a tellement embarrassé que j'y ai renoncé. Il faudrait
remplir ce numéro de citations . D'ailleurs la France.
entière va lire cette pièce , et ses beautés étant principalement
du genre admiratif , sont de nature à frapper tout
le monde .
Je ferai seulement remarquer avec quelle adresse
M. Raynouard a su motiver la présence du connétable au
supplice des Templiers , ou du moins y préparer ; car cette
présence eût pu paraître invraisemblable et même choquante
, si d'avance elle n'eût pas été comme annoncée . Le
connétable , au 5º acte , engage le grand-maître à implorer
la bonté du roi.
Cédez . Tous vos amis l'exigent. Il le faut.
J'étais prêt à vous suivre aux pieds de l'échafaud .
Devant toute la cour , devant toute la France ,
En ce moment cruel , j'aurais par ma présence
Avoué pour amis des proscrits vertueux .
Oui , j'aurais mis ma gloire à paraître auprès d'eux .
( La présence de la cour à cet horrible spectacle n'eût
pas été contraire aux moeurs de ce siècle ; elle aurait pu ,
d'ailleurs , y assister pour chercher dans la contenance
des Templiers ce qu'il fallait penser de la vérité des accusations.
)
Après cela , on n'est point étonné d'entendre le récit du
supplice de la bouche du connétable.
Je dois dire aussi que les rôles du premier ministre et
88 MERCURE DE FRANCE
du chancelier ne sont pas aussi vils à la lecture qu'à la
scène. Ils sont faibles , à la vérité , et le paraissent davantage,
étantjoués médiocrement : le dernier même est assez
inutile. Mais enfin ces personnages ne sont point représentés
comme de lâches coquins ; ce n'est pas la mort des
Templiers , c'est seulement la dissolution de leur ordre
qu'ils desirent , et ils le croient coupable et dangereux .
La scène des deux Marigni produirait plus d'effet si elle
était rendue par le père aussi bien que par le fils .
Cette pièce n'est point sans défauts sans doute ; il n'en
existe point qui en soit tout-à- fait exempte. J'ai indiqué
ceux que j'y ai cru apercevoir . La lecture ne m'a point
fait , à cet égard , de nouvelles révélations . Le caractère
du grand - maître est d'une beauté ravissante et soutenue ;
le dernier mot qu'il dit est à la fois le plus touchant peutêtre
, et le plus sublime de tous . Il était impossible de
mieux suivre le précepte d'Horace qualis ab incepto, etc.
et de terminer un rôle plus heureusement.
Le style n'est point tendu ; il est ferme et devait l'être .
Il s'assouplit , sans rien perdre de sa noblesse , quand
c'est la reine qui parle . Elle dit au jeune Marigni , pour
l'engager à se charger de la garde des Templiers :
Ah ! combien j'applaudis ces mortels généreux
Qui , redoublant de zèle en des temps malheureux ,
Des rigueurs de la loi ministres magnanimes ,
Sans trahir le pouvoir consolent ses victimes !
Faites dans leur prison descendre l'espérance .
S'il faut que leur prière arrive jusqu'au trône ,
C'est vous qui plaiderez la cause du malheur.
Les narrations sont rapides et brillantes .
:
J'ai entendu reprocher à cette tragédie que les vers n'en
étaient point phrasés. Ce reproche n'est pas fondé. Le
dialogue en est extrêmement varié . Quelquefois il est trèscoupé
, à la manière de Corneille , et alors c'est une nécessité
que les phrases soient courtes. Souvent il s'y trouve
MESSIDOR AN XIII.
89
1
de très-grandes masses , et dès le premier acte ( scène 4° )
je distingue deux périodes ou deux phrases consécutives ,
qui contiennent vingt - quatre vers . Je ne sais pas pourquoi
on en desirerait de plus longues . Je ne puis résister au
plaisir de citer ce morceau .
Dans les murs de Saphad ( 1 ) une troupe enfermée ,
Ne pouvant plus combattre une nombreuse armée ,
Se rend ; et le vainqueur , lâchement irrité ,
Malgré le droit des gens , jusqu'alors respecté ,
Veut que les chevaliers renoncent à leur culte ;
Mais il prodigue en vain la menace et l'insulte ;
En vain par ses bourreaux il les fait outrager ;
Intrépides encor dans ce nouveau danger ,
Tous marchent à la mort d'un pas ferme et tranquille ;
On les égorgea tous : sire , ils étaient trois mille .
Et lorsque , combattant sur les bords du Jourdain ,
Un grand- maître resta captif de Saladin ;
Frappé de ses vertus , les égalant peut- être ,
Le sultan proposait d'échanger le grand-maître ;
Déjà les chevaliers souscrivaient un traité :
« J'ai condamné ma vie à la captivité ,
» Leur dit ce digne chef en répandant des larmes ;
» Le jour où la victoire abandonna nos armes ,
>> On me chargea de fers , quand je voulais périr :
» De mon malheur du moins je saurai me punir ;
» Je garderai mes fers ; ils pourront vous apprendre
» Que vous devez mourir plutôt que de vous rendre ;
» Instruits par mes revers , vous n'hésiterez pas
» De périr avec gloire au milieu des combats. >>
Voilà de quels exploits leur courage s'honore ;
Voilà ce qu'ils ont fait , ce qu'ils feraient encore 9
Je termine par le récit qui a imposé aux critiques les
plus inflexibles :
Un immense bûcher , dressé pour leur supplice ,
S'élève en échafaud , et chaque chevalier
Croit mériter l'honneur d'y monter le premier :
Mais le grand-maître arrive ; il monte , il les devance .
Son front est rayonnant de gloire et d'espérance ;
(1 ) Le fait est historique. (Note de l'auteur. )
90 MERCURE DE FRANCE ,
Il lève vers les cieux un regard assuré :
Il prie , et l'on croit voir un mortel inspiré .
D'une voix formidable aussitôt il s'écrie :
"
« Nul de nous n'a trahi son Dieu, ni sa patrie ;
Français , souvenez-vous de nos derniers accens ,
» Nous sommes innocens , nous mourons innocens .
» L'arrêt qui nous condamne est un arrêt injuste ;
» Mais il est dans le ciel un tribunal auguste
>>
Que le faible opprimé jamais n'implore en vain ,
» Et j'ose t'y citer , ô pontife romain !
>> Encor quarante jours ! .... je t'y vois comparaître. »
Chacun en frémissant écoutait le grand-maître .
Mais quel étonnement , quel trouble , quel effroi !
Quand il dit : «< O Philippe , ô mon maître , ô mon roi !
>> Je te pardonne en vain , ta vie est condamnée ;
» Au tribunal de Dieu je t'attends dans l'année. »
( Au roi. )
Les nombreux spectateurs , émus et consternés ,
Versent des pleurs sur vous , sur ces infortunés .
De tous côtés s'étend la terreur , le silence.
Il semble que du ciel descende la vengeance .
Les bourreaux interdits n'osent plus approcher ;
Ils jettent en tremblant le feu sur le bûcher ,
Et détournent la tête.... Une fumée épaisse
Entoure l'échafaud , roule et grossit sans cesse ;
Tout à coup le feu brille ; à l'aspect du trépas
Ces braves chevaliers ne se démentent pas .
On ne les voyait plus ; mais leurs voix héroïques
Chantaient de l'Eternel les sublimes cantiques ;
Plus la flamme montait , plus ce concert pieux
S'élevait avec elle et montait vers les cieux.
Votre envoyé paraît , s'écrie….... Un peuple immense
Proclamant avec lui votre auguste clémence ,
Au pied de l'échafaud soudain s'est élancé ....
Mais il n'était plus temps.... les chants avaient cessé.
Voilà en deux morceaux , soixante - cinq vers dans lesquels
j'en cherche en vain un qui soit défectueux ou faible ,
dans lesquels je cherche quelque légère tache sans en
pouvoir trouver. Sont - elles bien nombreuses les tragédies.
du dernier siecle qui pourraient soutenir un pareil examen
? Si cette pièce doit quelque chose aux acteurs , ils
MESSIDOR
AN XIII. ~ 91
lui doivent bien davantage . Je n'ai pas de connaissance que
depuis Racine on ait donné aux pères nobles un rôle qui
puisse être comparé à celui du grand- maître . Aucun de
ceux du théâtre de Voltaire n'en approche . Les Templiers
ont été bien joués ; ils eussent pu l'être mieux .
C'est donc à l'auteur que leur succès est dû . Je conçois
bien qu'ils n'en eussent guère eu si les deux beaux rôles
eussent été confiés à de méchans acteurs ; mais qu'on aille
voir estropier Cinna et Phèdre aux Boulevards ou à la
Cité , et l'on connaîtra s'il y a quelque pièce qui puisse
être jouée sans de véritables acteurs .
Les critiques qu'on pourra faire de celle-ci , et qui seront
oubliées au bout de deux jours , ne l'empêcheront
point d'aller à la postérité. C'est un bel hommage rendu ,
c'est un monument réparateur , élevé à l'innocence opprimée
.
SPECTACLES
.
THEATRE DE L'OPÉRA - COMIQUE .
La Méprise ou la Double Leçon ; paroles de M. Duval ; musique
de Mlle . Sénéchal de Kerkado , âgée de 19 ans .
Ces deux auteurs sont de la Bretagne , et un Breton encore a beaucoup
contribué au succès de leur ouvrage. Il est dû en partie à M. Elleviou.
Un jeune acteur , M. Paul , peut aussi en réclamer sa part.
Mlle. Rollandeau , quoique fort mal traitée par un censeur qui a cru
devoir se montrer impitoyable , n'y a pas été tout-à -fait étrangère . Il
faut pourtant convenir qu'elle néglige quelquefois trop le soin de se
faire entendre , sur-tout lorsqu'elle chante. Nous avons eu depuis peu des corrections sans nombre sur la scène .
Tantôt c'étaient les maris , et tantôt les femmes qui se chargeaient de faire la leçon . Ici , c'est à l'amant qu'on a donné la fonction de péda- gogue ; c'est lui qui est le correcteur. Chemin faisant , il redresse aussi
son futur beau-frère. En sorte que la leçon est véritablement double.
Le travers de la maîtresse , sans être très -commun en France , pas cependant tout-à -fait sans exemple. L'auteur néanmoins a placé la
n'est
92 MERCURE DE FRANCE ,
scène en Angleterre . Il le dit du moins ; car on n'aperçoit aucune trace
de moeurs anglaises . Mlle Elisa , élevée par un oncle passionné pour
la chasse , ne quitte pas les forêts . Son frère a été confié dès son enfance
à une tante imbécille : elle en a fait une véritable femme. Ses
habits seuls indiquent un autre sexe . Sous son enveloppe à la fois féminine
et niaise , on entrevoit quelques lueurs de bon sens . Une jolie
épigramme très- connue a pu fournir l'idée de ce personnage : un
homme vêtu avec afféterie , couvert de rouge et de mouches , s'étant
présenté à l'autel nuptial , le curé perplexe dit aux futurs :
Qui de vous deux est l'épousée ?
Valmont n'avait pas vu Elisa depuis 6 ans ; et alors elle ne courait
pas encore le cerf : la trouvant habillée en amazonne au moment où elle
revient de la chasse , il feint de la prendre pour son frère , et celui-ci
pour elle ; de là des scènes très -gaies , un peu trop répétées toutefois ,
ou trop prolongées . Elisa furieuse , jure de se venger. Elle va se mettre
sous les armes qui conviennent à son sexe, revient à Valmont , lui p: -
raît charmante , lui fait craindre de l'avoir trop irritée , et desirer vivement
sa grace. Il la demande à genoux ; elle la refuse. - « Nous ne
» nous convenons pas. J'ai des goûts bizarres. Je ne puis souffrir la
>> compagnie des femmes. Vous faites très-bien ; c'est preuve d'une
>> raison solide. - Nous chasserons
>> ensemble. » Enfin elle le réduit à la louer de tous les défauts dont
il prétendait la corriger . L'amour - propre d'Elisa étant satisfait , elle
cède à son inclination et reconnaît ses torts . Le frère aussi avoue les
siens , et veut redevenir homme.

-
Je ne me plais qu'à la chasse.
-
L'idée de cette bagatelle est agréable . On eût pu très-bien en faire
une comédie . La musique a paru assez bonne pour un coup d'essai .
On pourrait trouver un peu extraordinaire qu'une jeune personne ,
comme Mlle de Kerkado , ait eu assez d'assurance pour produire ainsi
ses oeuvres musicales en public . On raconte qu'un jeune abbé d'une
très-bonne maison , s'étant donné autrefois quelque petite licence , son
père lui fit une grave réprimande qu'il termina en disant : « Attendez
» au moins , monsieur , que vous soyez évêque . » A une autre époque
, la famille de Mlle de Kerkado aurait pu être d'avis qu'elle eût attendu
aussi à être mariée avant de se faire afficher comme musicienne.
Mais nous sommes loin du pays et du temps où l'on prétendait que la
gloire des femmes consiste à fuir la gloire et à demeurer ignorées . Nous
sommes aujourd'hui tellement revenus de ces vieilles idées , que le phénomène
dont je parle n'aura peut -être étonné personne ; et ce sera peutêtre
ce que j'en dis ici qui causera quelque étonnement.
MESSIDOR AN XIII.
93
THEATRE DU VAUDEVILLE.
La Métempsycose , de M. Frédéric Bourguignon.
UNE pièce fondée sur la connaissance du coeur humain et le jeu
des passions , fera toujours plus de plaisir que celles qu'on bâtit sur
des systèmes qui n'ont pas de partisans , sur des chimères auxquelles
on n'a jamais cru en Europe . Il est vrai que si la scène est à Paris ,
l'auteur fait venir de l'Inde , du pays de la Métempsycose , la jeune
veuve qu'il soumet à l'empire de cette ingénieuse et agréable fiction .
La belle indienne n'est pas du nombre de ces Artémises qui étourdissent
tout le monde de leurs cris ,
que
Et qui font les inconsolables
Pour trouver des consolateurs .
Afin la fidélité qu'elle a vouée à son mari ne lui soit pas trop
pénible , elle passe son veuvage dans les plaisirs , bien déterminée à ne
jamais donner de successeur à cet époux qui a exigé cette promesse
en mourant , et lui a fait croire qu'il reviendrait animer tout ce qui
l'environne.
Trois rivaux se présentent pour la rendre parjure . L'un est un Esculape
, vieux et laid , qui demande à la soubrette ce qu'il doit faire
pour l'intéresser en sa faveur ; « Ne pas vous montrer. » Il suit ce
conseil , et on ne le revoit plus qu'à la dernière scène. Le second est
un petit-maître qui croit être aimé , parce qu'on veut bien accepter
son bras ou sa voiture pour aller au bal et à la comédie. Il dit au troisième
, qui était l'ami de l'époux , et qui a quelque ressemblance avec
lui : « Tu le rappelles ; je fais mieux ; je le fais oublier . » Mais il se
trompe ; et c'est le dernier , c'est Charles qui est préféré . Il fait néan
moins une tentative infructueuse pour remplacer son ami. La belle
obstinée lui répond qu'elle n'épousera que son époux , qui lui a assuré
qu'il ressusciterait pour reprendre le mariage interrompu . Là- dessus
M. Charles médite son plan d'attaque et se dit à lui -même : « Excellente
idée » ! quoique l'idée ne soit pas merveilleuse . Mais la plupart
des personnages de nos modernes comédies ressemblent à ces gens quí
disent : « Je vais vous faire rire » , et qui ne tiennent pas toujours
parole. L'excellente ou lugubre idée de Charles , c'est d'aller s'enfermer
dans le mausolée du mari . La veuve chante une romance devant
le tombeau ; Charles y répond et en sort vêtu comme le défunt . « Mais
» c'est lui-même , s'écrie la veuve ! -Oui , répond la soubrette ; celui-
» ci est seulement mienx fait , plus joli , plus spirituel . » Comme ces
différences là ne sont pas choquantes , on veut bien n'y pas faire attention,
et on l'épouse.
94 MERCURE DE FRANCE ;
" Il y a quelques jolis couplets dans cette pièce , et sonvent de l'afféerie.
Les roses et les ailes de l'amour y jouent un grand rôle. Voici
un de ces couplets où la rose se trouve naturellement placée. Charles
feint d'adopter les idées de sa maîtresse pour la ramener plus sûrement
aux siennes , et lui dit :
que
Sur votre tombe , en ce jardin ,
La rose étalera ses charmes ,
Et l'aurore , chaque matin ,
Sur vous épanchera ses larmes.
Bientôt , par l'effet enchanteur
D'une heureuse métempsycose ,
Vous renaîtrez dans cette fleur ,
Sans subir de métamorphose.
Il y a un autre couplet où , pour tomber sur un journaliste vivant, on
insulte la mémoire de Fréron . C'est une étourderie de jeune homme ,
qui ne s'aperçoit pas qu'il caresse ainsi celui qu'il voulait égratigner , et
l'auteur de deux belles odes et de plusieurs ouvrages estimés , ne doit
pas être confondu avec le vulgaire des faiseurs de journaux. Après la
mort de cet écrivain , on a fait imprimer des lettres de ses ennemis
les plus acharnés , de La Harpe entr'autres , qui attestent qu'ils le regardaient
comme un homme plein d'esprit , de sens et de goût. Et la
guerre qu'i lfit pendant toute sa vie à l'hydre philosophique qui a pensé
nous dévorer tous , prouve aussi qu'il ne manquait ni de courage ni de
prévoyance. Voici ce couplet prétendu malin :
J'ai revu l'esprit de Cotin
Chez bien des auteurs de ce monde ;
Au lieu de Boileau, Chapelain
Du Styx repasse toujours l'onde ;
Au lieu de Racine , un Pradon
Sort chaque jour de la poussière :
J'ai bien vu renaître un Fréron ,
Mais je cherche en vain un Voltaire.
Si M. Frédéric Bourguignon eût vécu du temps de ce censeur célèbre
, ce dernier lui eût pu donner quelques bons conseils ; il lui eût dit :
Je vois qu'on a infecté votre simple jeunesse . Votre couplet n'est
» ´s mal tourné ; mais au lieu de provoquer un critique qui a quelque
>> putation, apprenez de lui à mieux arranger vos mots . Votre der
> nier vers : >> Mais je cherche en vain un Voltaire >> est pénible .
» Mettez : « Mais en vain je cherche un Voltaire » ; et le concours
» odieux des mauvais sons disparaît . »
"
MES 3IDOR AN XIII
95
NOUVELLES DIVERSE S.
Pétersbourg , 31 mai . Nous avons eu ici , pendant l'hiver , une
grande quantité de fièvres rhumatismales . On assure que M. de
Nowosilsoff, dont on continue d'annoncer le départ comme prochain ,
est atteint de cette maladie depuis huit jours.
Berlin , 15 juin. Le prince Baratinsky , chambellan de l'empereur
de Russie , est arrivé ici de Saint-Pétersbourg. On ignore l'objet de
ce voyage.
sance 2
Parme , 14 juin . Il se prépare ici un nouvel ordre de choses. Les
armes des Bourbon et des Farnèse ont été enlevées des établissemens
publics ; la garde du corps , qui exist it encore , a été licenciée , et
l'ambassade espagnole qui résidait ici se dispose à partir . Aujourd'hui
a été publié un décret impérial , par lequel sont abolis les droits féodaux;
au code romain , qui avait eu jusqu'ici force de loi , est substitué
le Code Napoléon . Le duché de Parme , qu'on ne sépare pas de Plaiest
depuis long-temps à la disposition de S. M. I. et R. , par
suite de sesvictoires et des traités conclus . Mais son sort n'était pas définitivement
fixé. Tout annonce qu'il va l'ètre . Lucques.. La petite
république de Lucques demande à S. M. une nouvelle constitution, un
prince de sa famille pour la gouverner , lui et ses successeurs , à l'exclusion
des femmes , la conservation de la religion romaine , l'égalité civile
et politique , l'abolition des priviléges de naissance , à l'exception de
ceux de la famille régnante , etc. Son commerce maritine , l'une de ses
principales ressources , étant en butte aux continuelles tracasseries de
l'Angleterre, elle n'a pas vu d'autre moyen de s'en garantir que de se
mettre sous la protectiou de celui qui prépare avec un zèle infatigable
Paffranchissement des mers .
--
Un décret I. et R. porte que le Pô , jusqu'à l'embouchure du Tesin ,
et la Sesia jusqu'à son embouchure , serviront de limites entre l'Empir
de France et le royaume d'Italie .
Londres , 11 juin . La question de savoir si lord Melleville serait
accusé de haute trahison et de dilapidation a été rejetée aujourd'hui à
la chambre des communes à une majorité de 77 voix. Celle de savoir si
le procureur général serait chargé de le poursuivre criminellement
pour lesdites offenses, a été décidée affirmativement par une majorité de
neufvoix .
M. Withbread annonce qu'il examinera la question suivante ':
-« Jusqu'à quel point M. Pitt est impliqué dans les malversations de
lord Meleville. » M. Gray a remis à quelques jours la motion qu'i
doit proposer sur l'espérance d'une alliance étrangère .
Du 19.-M. Grey fait aujourd'hui à la chambre des communes la
motion qu'il avait annoncée dans la séance du 12 , tendante à demander
aux ministres de S. M. des communications propres à fonder l'espérance
raisonnable d'une alliance avec quelque puissance continentale..
Dans cette séance , M. Pitt a répondu au von exprimé par M. Grey,
en communiquant à la chambre le message royal dont la teneur suit :
« S. M. juge convenable d'annoncer à la chambre des communes , que
les communications qui ont eu lieu et qui sont toujours pendantes
entre S. M. et quelques puissances du continent , n'ont pas encore
96 MERCURE
DE FRANCE
.
î
acquis un degré de maturité qui permette d'en faire connaître le résultat
à la chambre , ou d'entrer avec le gouvernement français dans des
explications ultérieures , sans s'écarter des sentimens exprimés par
S. M. , au commencement de cette session . Mais S. M. conçoit qu'il
pouvait être d'une importance majeure pour elle qu'il fût en son pouvoir
de profiter de toutes les conjectures favorables pour effectuer
avec d'autres puissances tel accord qui pût lui procurer les moyens
de résister à l'ambition de la France , et qui dût au moins , selon toutes
les probabilités , mettre un terme à la guerre actuelle , à des conditions
compatibles avec la sûreté et les intérêts des états de S. M. , ainsi qu'avec
l'indépendance de l'Europe . S. M. recommande , en conséquence ,
à la chambre des communes , d'aviser aux moyens de la mettre en état
de prendre les mesures et les engagemens que pourront nécessiter les
circonstances et l'exigeance des affaires .
PARIS .
L'Empereur et Roi doit être en ce moment à Gênes.
-
Le ministre de la guerre est arrivé dans cette semaine à Paris .
Jamais on n'a remarqué plus d'activité dans les travaux publics ;
ils sont partout dirigés avec une sage économie vers l'utilité générale .
Paris , comme la France , a vraiment changé de face depuis le 18 brumaire.
Des rues , des places percées de toutes parts , y ajoutent à la
salubrité ; des ponts , des fontaines sont élevés ; le Louvre s'achève ,
pendant que des villes nouvelles , des ports , des grandes routes , des
moyens de communication et d'abondance en tout genre se multiplient
dans les départemens .
Les heureux habitans de Paris voient donner à leur ville un éclat
inconnu jusqu'ici , sans y faire peut - être assez d'attention . Rien ne sera
plus beau que le coup- d'oeil qu'offriront bientôt ces quais se prolongeant
depuis les Invalides jusqu'au Jardin des Plantes . Le pont qui se
construit devant ce jardin , facilitera la circulation entre les deux faubourgs
les plus commerçans , les plus populeux , les faubourgs Saint-
Antoine et Saint-Marceau Ce pont rendra une nouvelle vie aux environs
de la Salpêtrière , de l'Arsenal et au quartier du Marais. Paris doit
encore , s'il est possible , plus à l'Empereur que la France entière . La
prospérité de chaque point d'un vaste empire , la prépondérance politique
que lui assurent la gloire d'un grand monarque , la pompe de sa
cour , l'affluence des étrangers attirés par les merveilles de son règne ,
les accroissemens de territoire que commandent les voeux de quelques
peuples et des considérations d'un ordre supérieur , sont autant d'avar
tages qui ne peuvent manquer de tourner au profit et à la richesse de
la capitale.
ANNONCES.
Chlorinde , nouvelle espagnole tirée des papiers de Don Juan de
B***. , par Grosse ; traduite de l'allemand parM. d'A*** . de R***
officier prussien , et imprimée à Nuremberg. Un vol. in - 12. Prix : 3.
fr . , et 3 fr. 75 c . par la poste.
A Paris , chez LE NORMANT, imprimeur- libraire , rue des Prêtres
Saint-Germain-l'Auxerrois , n° 42.
-2.
( No. CCIX . ) 17 MESSIDOR an 13.
( Samedi 6 Juillet 1805. )
MERCURE
DE FRANCE
LITTÉRATURE.
POÉSI E.
"
LES
TRADUCTION LIBRE
DE L'HYMNE DE THOMPSON.
ES saisons , Dieu puissant , dans leur variété ,
Offrent les traits divers de ta divinité .
C'est de 'toi , qu'en son cours , toute l'année est pleine .
Ta beauté , dans nos champs , au printemps se promène ,
Et leur prête l'éclat des plus vives couleurs .
Ton amour à la joie excite tous les coeurs .
L'air s'embaume ; l'écho répond dans les montagnes ;
Les plus brillantes fleurs émaillent nos campagnes ;
De nos bois renaissans le front s'épanouit ;
Chaque être se ranime , et chaque sens jouit .
Cependant ton soleil comme un géant s'avance ;
On voit croître à la fois l'année et l'abondance .
C'est alors , dans l'ardeur des longs jours de l'été ,
Qu'à travers mille feux brille ta majesté .
J'entends souvent ta voix gronder dans le tonnerre ;
Soit que le soleil ouvre ou ferme sa carrière ,
G
98 MERCURE
DE FRANCE
;
Soit que l'ardent Midi s'embrase de ses traits ;
Sur le bord des ruisseaux , à l'ombre des bosquets ,
Ton haleine murmure en frais et doux zéphire.
Ta bonté dans l'automne , à tout ce qui respire ,
Fait un banquet commun de ses dons bienfaisans.
Dans l'hiver , ta puissance arme les élémens ;
Ton trône est entouré d'orages , de tempêtes ,
De nuages sans nombre entassés sur nos têtes .
Majestueuse horreur ! sublime obscurité !
Sur les ailes des Vents ton char est emporté ;
Par tes lois , la Nature à Borée asservie ,
Tremblante devant toi , t'adore et s'humilie.
?
Cercle mystérieux ! quelle puissante main
De la perfection grava le sceau divin
Sur tout ce qui compose un aussi bel ouvrage
Quel art , de ce grand tout , ordonna l'assemblage ?
D'élémens combinés mélange merveilleux ,
Des ombres et des jours ensemble harmonieux ,
De beautés , de bienfaits , progression touchante ,
Qui toujours se succède et toujours nous enchante !
Mais trop souvent , stupide en son étonnement ,
Plongé dans un profond et triste aveuglement ,
L'homme n'observe pas cette active puissance ,
Qui sans cesse occupée , et toujours en silence ,
Des mondes circulans fait mouvoir les ressorts ;
D'une invisible main agite ces grands corps ;
Couronne le printemps de fleurs et de verdure ;
A tout être vivant donne la nourriture ;
Darde les feux d'été ; fait jaunir les moissons ;
Dans un ordre constant dirige les saisons ;
Des autans déchaînés excite la furie ,
Et fait jaillir partout les sources de la vie !
Nature , écoute - moi ! qu'à leur suprême auteur
Tous les êtres créés offrent un hymne en choeur !
MESSIDOR AN XIII
99
Vous , dont il rafraîchit l'haleine douce et pure ,
Zéphyrs ! portez son nom dans la retraite obscure
Où l'ombrage du pin , triste et mystérieux ,
Répand dans les esprits l'effroi religieux.
Et vous , fiers Aquilons , dont la voix plus hardie
Fait trembler l'univers par sa rude harmonie ,
De la voûte céleste ébranlez les hauteurs ,
Et dites par quel ordre éclatent vos fureurs !
Fleuves , unissez - vous à la source plaintive ,
Et murmurez sa gloire à l'oreille attentive !
Torrens précipités de la cime des monts ;
Ruisseau paisible et doux , qui sur de frais vallons
Promène de tes eaux l'humide labyrinthe ;
Majestueuse mer , qui dans la vaste enceinte
Où se brise l'orgueil de tes flots inquiets ,
Contiens un monde entier de prodiges secretse
Proclamez à l'envi la puissance imposante
De celui qui , d'un mot , excite la tourmente ,
Et qui , d'un mot , apaise et les flots et les vents !
Végétaux , fleurs et fruits , offrez - lui votre encens ;
Vous que , par sa chaleur , son soleil fait éclòre ,
Que son haleine embaume , et son pinceau colore !
Bois , courbez vos rameaux ; inclinez- vous , moissons !
A l'heureux laboureur inspirez des chansons ,
Quand , l'éclairant le soir d'une douce lumière ,
La lune le conduit à son humble chaumière.
Astres étincelans , qui veillez sur les cieux ,
Dans l'ombre de la nuit dardez vers lui vos feux !
Et vous , Anges assis sur le vaste empyrée ,
Tirez des sons divins de la lyre dorée !
Emblême radieux de ton sublime auteur ,
Source immense du jour , révèle un Créateur !
Soleil ! écris son nom en grands traits de lumière ! …….
Mais j'aperçois l'éclair , précurseur du tonnerre.
Tandis qu'avec fracas menaçant d'éclater ,
...
La foudre gronde , roule , et semble répéter
G 2
100 MERCURE
DE FRANCE
,
1
De nuage en nuage une voix solennelle ;
Frappé d'une terreur profonde , universelle ,
Le monde entier se tait... Cependant les coteaux ,
Les rochers , les vallons , répondent aux troupeaux.
Voici e grand Pasteur , son règne va renaître.
Forêts , réveillez -vous , et que l'écho champêtre
De vos hôtes joyeux nous répète les chants :
Lorsque la fin du jour suspendra leurs accens ,
Que les tiens à la Nuit , touchante Philomèle ,
Racontent du Très- Haut la louange immortelle !
Vous sur-tout , rois heureux de tant d'êtres divers ,
Vous , la tête , le coeur , la voix de l'univers ,
Hommes , achevez l'hymne ! assemblés dans les villes ,
Des temples entourez les sacrés péristiles !
Que vos chants réunis et l'orgue harmonieux
Confondent leurs accords ! Ainsi de plusieurs feux
Se forme un tourbillon qui jusqu'aux cieux s'élance .
Que des repos marqués ramènent le silence .
Si les champs sont par vous aux cités préférés ;
Si pour vous tous les bois sont des temples sacrés ;
La flûte des bergers , le souffle séraphique ,
La chanson virginale et le luth poétique
Célébreront le Dieu qui préside aux saisons.
Pour moi , quand du printemps j'oublîrai les boutons ,
Les moissons de l'été , le nectar de l'automne ,
L'hiver au front glacé , que la neige couronne ;
Que ma langue muette , au fond de mon palais ,
Y demeure immobile et fixée à jamais !
Que sous le poids affreux de la mélancolie.
Mon esprit abattu , sans vigueur et sans vie ,
Ne me fournisse plus ni pinceau , ni couleur ,
mon sang glacé Et se fige sur mon coeur ! que
Dût le sort m'exiler dans ces tristes contrées
Où les Muses toujours parurent ignorées ;
De l'aurore au couchant , de la cime des monis
MESSIDOR AN XII. ΙΟΙ
Que dore le soleil de ses premiers rayons ;
De l'Inde , qui gémit sous un joug despotique ,
Jusqu'aux bords opposés de la mer Atlantique ,
Où de l'astre du jour brillent les derniers feux :
Quel que soit mon séjour , dans un désert affreux ,
Dans les champs , au milieu du tumulte des villes ,
Je coulerai des jours fortunés et tranquilles.
Ne suis- je pas certain d'y rencontrer un Dieu ,
Un Dieu dont la présence est sentie en tout lieu ?
Le bonheur est partout où son souffle respire.
Quand il faudra descendre au ténébreux empire ,
Je saurai , sans murmure , obéir à sa voix.
Vers l'asile éternel , séjour du Roi des Rois ,
Pour voler librement j'emprunterai des ailes .
Là , je veux célébrer sur des rimes nouvelles
Des prodiges nouveaux cent globes éclairés
Par autant de soleils , et par eux attirés ;
L'équilibre parfait qui soutient chaque monde ;
L'amour illimité , la sagesse profonde ,
Qui d'un mal apparent fait naître un bien réel ,
Et de ce bien au mieux le progrès éternel ....
Mais où va s'égarer ma faible intelligence ?
Viens donc , viens à mon aide , énergique silence !
KÉRIVALANT.
GASCON NADE.
Un jour au café du Parnasse ,
Jadis rendez -vous des rimeurs ,
Certain Gascon , tenant de race ,
S'écria tout- à - coup : « Au secours ! jé mé meurs ! ».
Chacun soudain vers lui se précipite ;
C'est à qui de la mort le sauvera plus vîte .
Il se trouvait là par hasard
Un suppôt d'Hippocrate , homme expert en son art.
Près du moribond il s'avance ,
Et lui tâtant le pouls : « Le mal , dit le docteur ,
3
102 MERCURE DE FRANCE ,
N'est pas de nature , je pense ,
A mettre en défaut ma science. »
-Ah ! jé lé crains pourtant .-Où souffrez-vous ? Au coeur
Jé mé suis fait une blessure ;
Jugez si j'en puis réchapper !
-
-Voyons : -Tenez. De moi comptez-vous vous jouer ?
A la main je vous vois une simple piqûre.
-
Mais c'en est bien assez , je crois.
-Et vous imaginez la blessure mortelle ?
― Sandis ! vous me la baillez belle ;
Et n'ai -jé pas du coeur jusques au bout des doigts ?
PONSARDIN SIMON.
ENIGM E.
JE cache les secrets , souvent je les découvre ;
Je souffre également et le bien et le mal.
J'ai partout de l'emploi , dans les champs , dans le Louvre;
Je sers à la maîtresse , à l'amant , au rival :
Je suis le confident et l'héritier des sages.
J'ai l'art de conserver tous leurs trésors divers.
On trouve sur mon front , en prose comme en vers ,
Des sornettes ou des adages ;
Et l'on y voit dépeint celui de l'univers.
LOGOGRIP HE.
ENTIER je suis un aliment ,
Dont tous les jours on fait usage ;
Mon chef ôté , j'ai l'avantage
De devenir un élément.
CHARADE.
C'EST au doigt seulement que l'on met le premier ;
Il est presque toujours nécessaire au dernier ,
Et toujours ce dernier contraste avec l'entier.
Le mot de l'Enigme du dernier N° est l'Epée.
Gelui du Logogriphe est Joie , où l'on trouve oic.
Celui de la Charade est Bien-aise.
MESSIDOR AN XIII. 103
Génie du Christianisme , ou Beautés de la Religion
Chrétienne; par François- Auguste Chateaubriand.
Avec cette épigraphe : « Chose admi-
>> rable ! la religion chrétienne , qui ne semble
» avoir d'objet que la félicité de l'autre vie , fait
» encore notre bonheur dans celle - ci. » MONTESQUIEU
, Esprit des Lois , liv. 24 , chap . 3.
Quatrième édit . Neuf vol . in- 18 , pap. ordin. ,
sans fig.; prix : 12 fr. , et 15 fr. 50 c. par la
poste ; pap. fin , 9 fig. , 15 fr. , et 18 fr. 50 c. ,
pap. vélin , fig. avant la lettre , 24 fr. , et 27 fr.
50 c. A Lyon , chez Ballanche , père et fils , aux
Halles de la Grenette ; et à Paris , chez Migneret,
rue du Sépulcre , faub. S. Germain ; Calixte
Volland, quai des Augustins ; Capelle et Renand ,
rue J. J. Rousseau ; et chez le Normant , rue
des Prêtres S. Germain-l'Auxerrois , n° 42.
CETTE nouvelle édition , qui fait honneur au
goût et au désintéressement de MM. Ballanche ,
de Lyon , est principalement destinée aux personnes
qui aiment à jouir de bons livres à la campagne
, et nous en avons reconnu par expérience
l'utilité et l'agrément . On ne pouvait ni mieux
deviner le besoin , ni mieux satisfaire les desirs
de ces êtres sensibles , qui cherchent des consolations
dans l'étude des lettres. Le Génie du Christianisme
est un de ces livres qui tiennent lieu
d'amis , parce qu'ils ont le secret de parler au
coeur , et parce qu'il semble , en les lisant , que
l'auteur répande son ame dans la vôtre . C'est aux
ouvrages de ce caractère qu'il faut appliquer ce
que Cicéron dit des lettres en général , que leur
société fait la douceur et l'orrement de la vie ;
qu'elles nous suivent à la campagne pour l'em-
4
104 MERCURE DE FRANCE ,
bellir ; dans la solitude , pour l'occuper ; qu'elles
voyagent et qu'elles veillent avec nous ; enfin ,
qu'elles ont des consolations pour tous les âges et
des charmes pour tous les lieux. Adolescentiam
alunt, senectutem oblectant, secundas res ornant ,
adversis perfugium ac solatium præbent , delectant
domi , non impediunt foris , pernoctant nobiscum
, peregrinantur , rusticantur. ( Orat. pro
Arch. poeta. )
Cette peinture pleine de grace est l'éloge le plus
vrai de l'ouvrage de M. de Chateaubriand .
En parlant d'un livre si connu et si admiré aujourd'hui
dans toute l'Europe , on ne se flatte pas
de pouvoir ajouter à la haute opinion que tant
d'excellens critiques en ont donnée , ni de rien apprendre
aux gens de goût qui en savent par coeur
les plus beaux morceaux , mais on éprouvera du
plaisir à rendre raison de son admiration et à exprimer
sa reconnaissance pour une production si
utile et si extraordinaire sous tous les rapports.
Au moment où notre littérature paraissait frappée
d'une stérilité universelle ; lorsque la nation
française , la première des sociétés chrétiennes ,
ramenée à l'état de barbarie et d'ignorance par les
fausses lumières d'une philosophie trompeuse , voyait
tomber en ruines les innombrables monumens de
la foi de ses ancêtres ; et que l'impiété , marchant sur
ses décombres d'un air triomphant , s'applaudissait
d'avoir détruit en peu d'années les bienfaits et
la splendeur de vingt siècles de christianisme , c'est
alors que cette religion , sortant des débris du sanctuaire
, avec l'éloquence du malheur et de la vertu ,
vient réduire au silence ses calomniateurs , et relever
ce peuple qui périssait pour l'avoir outragée .
Plus puissante et plus belle qu'au temps de Clovis ,
elle renouvelle , dans le coeur d'une nation vieillie
et incrédule , les prodiges de sa jeunesse et de sa
MESSIDOR AN XIII. 105
foi. Elle fait encore baisser la tête de ces fiers Sicambres
; elle leur ordonne d'adorer ce qu'ils ont
brûlé , et remet sous le joug de l'ordre ces esprits
révoltés qui se glorifiaient dans leur indépendance
hautaine . Pour polir les moeurs de cette génération
indisciplinée , elle fait refleurir les lettres , elle suscite
des hommes de génie qui leur racontent ses
merveilles d'une voix plus douce que la lyre
d'Orphée et , sans doute , il était plus difficile de
triompher de la barbarie raffinée d'un peuple
avancé en âge , que de la simplicité inculte d'une
nation naissante . Quand la foi n'entrerait pour
rien dans cet événement , combien lui est - il glorieux
de se voir rappelée par la philosophie même
qui confesse son impuissance à fonder une société
heureuse et tranquille !

Avouons qu'on ne pouvait confondre plus victorieusement
la fausse sagesse des réformateurs du
genre humain , et que celui qui leur a fermé la
bouche se connaît en argumens sans réplique . Mais
les moyens qui ont préparé ce triomphe de la vérité
ne sont pas moins admirables. Qui ne s'est , étonné
de voir paraître , à la fin du dix - huitième siècle ,
deux ouvrages d'une conception aussi forte et
d'un caractère aussi profondément religieux que
la Législation primitive et le Génie du Christianisme
? Qui n'admire que , dans la décadence des
moeurs et des esprits , il se soit élevé deux hommes
d'une foi antique et d'un talent supérieur , qui
combattant pour la même cause avec des armes
différentes , aient su réduire le siècle de l'orgueil à
admirer la religion chrétienne et à reconnaître ses
bienfaits ? Il semble que ces deux écrivains se
soient partagé l'homme pour le ramener tout entier
à la vérité , par les diverses facultés de son esprit.
L'un étonne sa raison par la hauteur des
principes auxquels il remonte et par l'étendue des
r
106 MERCURE DE FRANCE ,
conséquences qu'il approfondit ; l'autre ravit son
imagination par la magnificence et le charme des
peintures. Celui-là découvre à l'esprit ce que le
monde intellectuel a de plus sublime ; celui - ci fait
entendre au coeur ce que le monde sensible a de
plus délicat . Le premier , en expliquant d'une manière
vaste , et l'histoire à la main , les lois primitives
de l'ordre qui régissent les sociétés , fait voir
la raison du Christianisme ; le second en fait sentir
la beauté , en développant son influence sur le
coeur et l'expression de l'homme social . Ce n'est
pas qu'en distinguant ces écrivains par ce qui paraît
de plus éminent dans leurs ouvrages , on prétende
renfermer leur talent dans les bornes d'un seul
genre . On trouve de grandes images et des mor
ceaux d'une éloquence achevée , dans M. de Bonald ;
le Génie du Christianisme est plein de pensées
fortes , de raisonnemens solides , et de vues profondes.
Il est vrai que le premier , forcé quelquefois
de créer un langage pour ses hautes idées , ou de
ramener à leur sens naturel des expressions égarées
de leur origine , peut paraître obscur à des esprits
inattentifs ; le second a pu déconcerter des raisonneurs
géométriques par la hardiesse de ses figures .
Mais que les hommes de goût nous permettent de
dédaigner cette espèce de critique qui s'étudie à
chercher des taches dans un chef- d'oeuvre , et que
l'envie nous pardonne de louer avec effusion de
coeur des écrivains aussi recommandables par la
vertu que par le talent.
L'ouvrage de M. de Chateaubriand est , comme
tous les livres de génie , le développement d'une
pensée grande et féconde . Son but est de faire voir
que le Christianisme , en perfectionnant les moeurs
dans la société , a nécessairement perfectionné leur
expression dans les arts , et que comme il est la
source du bon dans la morale , il est aussi celle du
MESSIDOR AN XIII. 107
beau dans la littérature . Une telle pensée découvre
au premier coup d'oeil une vaste perspective . Mais
pour la développer dans toute son étendue , il ne
suffisait pas , comme l'auteur l'a très-bien compris ,
de montrer l'influence de la religion chrétienne sur
la poésie , l'éloquence , les beaux-arts , l'histoire , et ,
en général , sur toutes les études de l'esprit humain.
Cette partie , purement poétique et littéraire , a
paru renfermer tout le sujet aux yeux des critiques
qui n'ont pas assez médité sur ces matières. Mais
restait une partie plus importante , plus difficile ,
et que le génie seul pouvait concevoir et exécuter.
C'était de découvrir , dans les sacremens de cette
religion , les rapports sensibles que ses dogmes les
plus sublimes ont avec notre nature , véritable trésor
de cette poésie céleste qui est le langage de
l'ame dans ses élévations religieuses . C'est là ce que
M. de Chateaubriand a su apercevoir ; et ce trait
de génie a été méconnu , parce qu'on a plutôt suivi
la contexture de son plan , qu'on n'en a étudié les
vues et pénétré le fond. Plusieurs même n'ont envisagé
que les titres pour
en tirer
des objections
.
Ceux
-ci se sont
étonnés
que les mystères
et les
dogmes
fussent
entrés
dans
l'ouvrage
, et ceux -là
se sont
effarouchés
des embellissemens
poétiques
sous lesquels
l'auteur
les a présentés
. Mais
ils l'ont
fait avec
aussi
peu
de fondement
les uns que
les
autres
: et , parce
qu'il nous
semble
que M. de Chateaubriand
a trop déféré
à ces critiques
, dans
quel
ques
endroits
de sa belle
apologie
, pour
justifier
tout ensemble
, et notre
admiration
et celui
qui en
est l'objet
, nous
défendrons
, par quelques
remarques
générales
, le plan
qu'il
a suivi , et la manière
dont il l'a traitée
.
Si l'on considère , d'abord , ce qui vient d'être
exposé , touchant la partie dogmatique , qui oserait
dire qu'il n'entrait pas dans son sujet d'examiner
108
MERCURE DE FRANCE ,
1.
le Christianisme en lui -même , et de rechercher
tout ce que sa doctrine et ses mystères font mouvoir
de ressorts dans le coeur humain , et tout ce
qu'ils fournissent à l'imagination par l'entremise
des signes sensibles qu'il a institués ? Pour peu
qu'on médite sur cette religion , on y découvre des
attentions divines pour notre faiblesse . On y voit
l'intelligence souveraine s'abaisser et venir au secours
de la partie sensible de notre nature . L'homme
périssait par ce côté ruineux. Ses sens , prenant
un empire tyrannique sur l'esprit , le remplissaient
de l'amour des choses visibles , et l'idolatrie , plaçant
entre le ciel et lui un monde d'images et de
fantômes voluptueux , achevait de fermer ses yeux
à la pure lumière de la vérité. Pour guérir un mal
si profond , sans détruire néanmoins la liberté de
notre être , il fallut que la religion chrétienne vint
à son tour faire une impression salutaire sur les
sens . Elle substitua des images de douleur aux
images de la volupté . Elle fit marcher devant elle ,
à la conquête du monde , le signe le plus extraordinaire
et le plus capable d'ébranler l'imagination ;
et bientôt l'étendard de la Croix fut arboré dans la
capitale des plaisirs et des idoles . Aux illusions rapides
des sens , elle opposa l'éternité ; elle tira du
tombeau des leçons redoutables qui firent trembler
l'adultère jusque dans la couche des rois ; elle institua
des cérémonies pompeuses , qui furent , tour
à tour , des tableaux terribles ou gracieux. Enfin ,
la sagesse elle -même , la sagesse éternelle se rendit
sensible , et opposa la chair à la chair.
Plus on approfondit la nature de ces moyens ,
plus on considère leur juste proportion avec les
besoins et les maux de la nature humaine , et plus
on se convainc que le Christianisme est un grand
coup porté au coeur et à l'imagination de l'homme
idolatre . Cette raison nous fait entrer dans les vues
9
MESSIDOR AN XIII. 109
de M. de Chateaubriand , et nous découvre tout
le dessein de la religion chrétienne . Nous comprenons
pourquoi ses mystères abstraits et ses dogmes
intellectuels sont revêtus , dans les sacremens , d'images
touchantes et populaires , et pourquoi l'auteur
qui entendait ce dessein , a répandu , dans cette
première partie de son sujet , toutes les richesses de
sa brillante imagination .
Certes , ils ont bien peu réfléchi , ceux qui s'étonnent
que l'Ecriture nous peigne avec des couleurs
si animées et sous des traits si puissans , le Dieu
des vengeances , le Seigneur des armées , le Dieu
fort et terrible , qui répand sur les nations la
coupe de sa fureur ; quiparle , et les royaumes ne
sont plus ; devant qui les montagnes se fondent ,
et les cieux se roulent comme un livre . Si elle
n'eût parlé qu'à de purs esprits , elle l'aurait fait
connaître par cette idée si haute et si simple que
lui-même nous donne de sa nature , lorsqu'il s'appelle
celui qui est , voyant tout le reste comme s'il
n'était pas. Mais cette pensée est un abyme où se
perd notre intelligence , et toute grandeur se
trouble et se confond devant la majesté de cetté
parole . ( 1 ) Il fallait , sans doute , que la puissance
métaphysique de l'être qui régne par sa volonté ,
prît un langage plus poétique et plus figuré pour
imposer à des hommes en qui la chair et le sang
dorninaient. C'est ce que nous remarquons dans les
livres de l'ancien temps et dans les images de l'ancienne
loi . Mais ce n'est là qu'un premier degré de
condescendance , un premier trait de grace et de
lumière. Pour achever ce dessein . pour faire connaître
, tout à- la -fois , jusqu'où allait le mal et l'égarement
de notre nature , dans le culte des choses
(1 ) Voyez ce que l'Ecriture y ajoute , pour la rendre sensible au
peuple à qui elle s'adresse , daus la suite de l'entretien avec Moïse .
Exod,, cap. III, § . 14. 15.

110 MERCURE DE FRANCE ;
sensibles , et jusqu'où la bonté divine pouvait por
ter la perfection du remède , sans faire violence à
notre liberté , il fallait que cette bonté même se
revêtit d'un corps et se laissát , en quelque sorte ,
manier aux sens , qui voulaient adorer tout ce qui
les touchait . Il me semble qu'il faut manquer d'esprit
et de goût pour ne pas sentir ce qu'il y a de
touchant et de sublime dans cette manière de remédier
à l'idolâtrie , et de fermer cette grande
plaie du genre humain . On ose méditer ici sur le
fit Deus hostia , dernier trait de l'amour , parti
d'une main divine , qui frappe au coeur la nature
humaine. Il suffit de remarquer que la religion qui
a opéré ce bienfait d'une manière éclatante et tragique
, parce qu'elle savait le moyen de nous toucher
, en renouvelle sans cesse l'impression dans la
mémoire des hommes par le signe pathétique de la
Rédemption.
Ainsi tout s'adresse aux sens et à l'imagination.
dans cette religion pleine de poésie et de mystères.
C'en est assez pour comprendre qu'en suivant ce
dessein , M. de Chateaubriand est entré dans les
véritables profondeurs du Christianisme . Et il importait
d'autant plus de couvrir cette partie de
toutes les beautés du sentiment , de tous les charmes
du style , que ce sont précisément les dogmes
et les mystères , c'est - à-dire , ce qu'il y a incontestablement
de plus beau et de plus divin , qui a été
le plus ouvertement en proie à la dérision de ces
esprits superficiels , qui osent mépriser la foi de
leurs ancêtres , la religion des plus grands hommes ,
sans lui avoir donné , peut - être dans toute leur vie ,
une heure d'attention grave et sincère.
Cela seul peut aider à concevoir comment des
hommes d'esprit ont pu méconnaître entièrement
les grandes vues de l'ouvrage , et se permettre , avec
tant de confiance et de gaieté , des objections si
MESSIDOR AN XIII. 111
pitoyables. L'un demande , d'un air railleur , ce
que la religion chrétienne a de commun avec la
poésie , qu'il appelle une profane décriée , comme
si la poésie était profane par son essence , et non
par le caractère des objets auxquels elle s'applique .
Un autre veut que l'auteur ait dû retrancher la
première partie de son livre comme troublant l'unité
du sujet ; car , dit-il , ou ce livre est un traité
de théologie , ou c'est une poétique. Mais ce qu'on
vient de dire de cette partie qui contient les dogmes
et la doctrine , prouve , au contraire , qu'elle
est le fond des vérités qu'il établit , et la partie la
plus essentielle comme la plus neuve de l'ouvrage.
C'est elle qui découvre la poésie du Christianisme
dans sa source : la seconde , toute brillante qu'elle
est de littérature , n'en montre que l'influence et
l'application dans les arts de l'esprit . Si l'on veut
donc concevoir avec netteté ces deux grandes divisions
du livre de M. de Chateaubriand , on verra
qu'il a embrassé toute l'étendue de son sujet dans
un plan également vaste et régulier.
Il serait aujourd'hui superflu de descendre au
détail , et de suivre pas à pas la marche de l'auteur ,
dont les agrémens et la variété piquante sont assez
connus. Mais , après avoir justifié son plan par un
principe tiré de la nature même du sujet , on fera
voir par la force des conséquences de ce même
principe que sa manière y est excellemment appropriée.
En effet , quelle meilleure manière de prouver le
génie poétique du Christianisme , que d'en tirer
cette foule de beautés d'imagination qui éclatent
sous le pinceau le plus brillant ? C'est soutenir l'assertion
par l'exemple , et donner à ses preuves l'autorité
d'un fait. C'est démontrer à la manière de
ce philosophe qui , pour répondre à ceux qui
niaient le mouvement , marchait devant eux . Les
*
112 MERCURE DE FRANCE ,
preuves de raison et de science ne manquent point
à M. de Chateaubriand . Il a fait assez voir , dans
la partie littéraire , comment la religion chrétienne
a frayé de nouvelles routes à la poésie , en agrandissant
le spectacle de la nature et en la montrant
sous ses véritables couleurs ; comment elle a perfectionné
les ressorts dramatiques , en élevant les
caractères , et en livrant aux passions des combats
qui en accroissent l'énergie ; comment enfin , elle
a enrichi la muse de l'Epopée d'un nouveau genre
de merveilleux , qui n'attend que la main du génie
pour créer des machines plus imposantes et plus
judicieuses que celles des anciens . Il n'a pas développé
avec moins d'éclat , dans l'examen de son
histoire , le caractère poétique et inspirant de ses
antiquités , de ses souvenirs , de ses ruines , de ses
édifices , de ses établissemens ; enfin , des pompes
et des ornemens de son culte . Cette partie de son
ouvrage n'a trouvé que des admirateurs , et ceux
mêmes qui n'ont pas eu le courage d'y applaudir ,
l'ont assez louée par leur silence .
On a été frappé avec raison de l'immense littérature
que l'auteur y déploie. Mais ces connaissances
si précieuses , trésor toujours ouvert à l'étude
et au travail , sont un genre de preuves moins
excellent et moins direct que la manière de l'auteur,
qui n'appartient qu'à lui. Eh ! qui pourrait lui
contester que la religion inspire la tendresse et le
génie , lorsque chaque page fait couler vos larmes
ou vous arrache des cris d'admiration ? Qui oserait
révoquer en doute cette poésie étonnante des sacremens
, en contemplant le beau tableau de l'Extrême
-onction ? Que répondre à des preuves de
cette nature ? Vous n'avez pas encore examiné la
question , et déjà la persuasion est dans votre ame .
On ose dire que cette manière est de pur génie :
et son rapport avec le sujet est fondé sur une raison
MESSIDOR AN XIII. 113
son frappante. Si nous avons vu que la religion
chrétienne , par le fond de ses mystères , et par les
images dont elle les a revêtus , cherchait le côté
sensible du coeur humain ; si nous avons compris
qu'il entrait dans ses desseins de créer un ordre de
beautés poétiques , pour s'emparer de l'imagination
, et pour affaiblir l'enchantement de ce monde
visible , trouverons - nous une manière plus propre
à remplir ces vues , que de tourner toutes ses preuves
en sentimens , et toute sa doctrine en images ? Mais ,
sans doute , il sera facile de méconnaitre la justesse
du moyen , si l'on ne regarde pas la fin et le
but que l'auteur s'est proposé . Si l'on s'obstine à
chercher des idées théologiques et des raisonnemens
rigoureux où il n'a voulu placer que des
traits de poésie , il sera aisé de jouer l'étonnement ,
ou d'accuser la méthode de l'écrivain . Mais qui ne
rirait de la méprise continuelle de ces critiques ? Ils.
ne manquent jamais de reprocher à l'auteur d'avoir
fait ce qu'il voulait faire .
Ainsi , par exemple , lorsqu'il parle des lois du
Décalogue , fidèle à l'esprit de son sujet , il commence
par décrire la scène poétique du mont Sina.
Qui est-ce qui ne voit ne voit pas que non - seulement cette
peinture est à sa place , mais qu'elle devient instructive
, puisqu'elle découvre , dans la plus haute
antiquité , le génie de cette religion qui , connaissant
à fond la nature humaine , frappe les sens de
la multitude , et qui a développé dans les deux lois ,
la poésie de la terreur et celle de l'amour ? Cependant
un homme d'esprit nous objecte que cette
poésie ne fait rien à la bonté des lois ! Un autre
croit avoir critiqué l'auteur le plus finement du
monde, en disant qu'il résonne comme une lyre ,
et il ne voit pas que c'est un éloge. Il ne sait pas
que l'harmonie a sa raison et ses preuves. C'était
un beau résonnement que celui de la lyre de Ti-
H
114 MERCURE DE FRANCE ,
mothée , lorsqu'elle apaisait les passions d'Alexandre
, et laissait reposer l'univers. Se moquerat-
on de cette manière de prouver , parce qu'elle
n'est pas dans les formes dela logique, et ne sulfitil
pas qu'elle touche , qu'elle ravisse , qu'elle persuade
, par un art qui lui est propre ?
M. de Chateaubriand a voulu faire aimer la religion.
C'est là , en dernière analyse , tout le but de
son ouvrage. Mais on ne prouve pas au coeur qu'il
doit aimer par ordre de démonstrations . Cela serait
ridicule , dit Pascal . L'esprit a son ordre , qui est
par principes. Le coeur en a un autre. C'est faute
d'avoir distingué ces deux méthodes que les critiques
ont manqué de goût et de justesse , en reprochant
à l'auteur de n'avoir pas pris une manière
qui n'était pas de son ordre et qui ne s'accordait
pas avec son dessein .
Mais la principale erreur sur cette matière , et la
plus commune parmi les gens de lettres , vient de
ce qu'ils n'ont pas connu , dans leur principe , les
intentions poétiques du Christianisme , et de ce
qu'ils n'en ont pas observé le caractère dans l'ins
titution de ses signes , qui revêt d'une image sensible
la spiritualité des dogmes et des mystères. S'ils
avaient considéré le sujet sous ce rapport , ils
n'auraient pas avancé d'une manière si absolue que
cet ouvrage eût paru entièrement déplacé dans le
siècle de Louis XIV. Assurément , l'auteur ne l'eût
pas entrepris pour défendre la religion , puisqu'elle
n'était pas attaquée. Mais prétendre qu'on ne dût
exposer à l'admiration ses beautés poétiques , que
dans un siècle impie et railleur , c'est ignorer que
ces beautés et cette poésie étincellent de toutes parts
dans les Ecritures ; c'est ne pas voir qu'elles attestent
les complaisances de la bonté divine pour la
faiblesse de notre nature , puisqu'elles font partie
d'une religion pleine de magnificence et de charme,
24
115
MESSIDOR AN . XIII.
qui se glorifie de faire fleurir les arts autour d'elle
et d'en consacrer les prodiges , afin de ravir les sens
et l'imagination de l'homme aux dangereuses
beautés de cette vie . C'est là , si je ne me trompe ,
le plus haut principe de la poésie du Christianisme :
et , dans le siècle le plus religieux , le livre de M. de
Chateaubriand , dégagé de tout ce qui regarde la
philosophie moderne , se soutiendrait sur ce fondement.
Après en avoir défendu le plan , le dessein
et l'exécution par ces vues générales , on se
réserve , en parlant des épisodes de René et d'Atala ,
d'entrer dans quelques opinions particulières de
l'auteur , qui ont trouvé de grandes contradictions
parmi les hommes du premier mérite.
CH D.
Amusemens dramatiques de Gustave III , roi de Suède ;
traduction de M. Dechaux.
DANS le dernier siècle , plusieurs princes du Nord cultivèrent
la littérature . Quelques - uns parurent y metire
une importance qui ne pouvait que nuire à leur gloire . Se
soumettant comme tous les auteurs à la critique qui a toujours
méconnu les ménagemens que , dans toute autre
circonstance , on doit aux rangs et aux dignités , ils s'exposaient
volontairement au ridicule inséparable des prétentions
mal fondées. Les poésies du roi de Prusse en
offrent un exemple : peut - être aurait - il paru plus grand ,
s'il n'eût pas essayé de lutter comme écrivain et comme
poète contre Voltaire et les philosophes modernes.
De tous les délassemens littéraires auxquels un monarque
peut se livrer , l'art dramatique semble être un de
ceux dans lesquels il doit le moins réussir, L'éducation que
l'on donne le plus souvent aux princes n'est nullement
propre à leur faire connaître les hommes : lorsqu'en-

H 2
116 MERCURE DE FRANCE ,
suite ils parviennent au trône où leur naissance les appelle
, la complaisance de ceux qui les entourent les empêche
de démêler les différens caractères , et de découvrir
l'influence que les passions , les habitudes et les caprices
mêmes ont sur presque toutes les actions dont ils peuvent
être témoins . L'uniformité constante , dans le ton , dans
les discours et dans les formes extérieures , produit communément
chez les princes ce défaut d'aptitude à la science
du coeur humain , dont le génie de quelques grands monarques
a seul pu se préserver à des époques assez éloignées.
Gustave III , obligé de lutter dès sa jeunesse
contre une faction puissante qu'il sut réprimer , dut plus
que tout autre prince de son temps , apprendre à bien connaître
les hommes. Ce que l'expérience lui avait fait observer
lorsque par des distinctions flatteuses , par des insinuations
adroites , et par des dons habilement distribués
, il cherchait à contenir une noblesse fougueuse , lui
avait probablement fourni plusieurs réflexions utiles sur
les faiblesses et les travers de l'humanité ; et aucun roi ,
peut-être , n'était plus capable que lui de faire des ouvrages
dramatiques. Les réflexions que nous allons hasarder
sur ce qu'il appelait ses Amusemens , pourront
donner une idée de son talent dans ce genre dont il avait
la faiblesse d'être trop fortement épris.
Ses ouvrages dramatiques ont le mérite d'être puisés
dans l'histoire de Suède . On remarque l'intention constante
qu'avait le monarque de rappeler son peuple aux
antiques vertus qui firent autrefois sa gloire . Les noms de
Gustave Wasa et de Gustave Adolphe reviennent souvent ;
et leurs caractères tracés fidèlement donnent beaucoup
d'intérêt aux actions dont ils font partie . La pièce à laquelle
Gustave III semblait attacher le plus d'importance ,
est un opéra de Gustave Wasa , où ce héros est offert au
monfent uù il chasse Christiern . L'auteur doutant de son
talent pour
les vers , se contenta de combiner les scènes ,
et chargea M. Keligren , poète célèbre , d'exécuter le plan.
MESSIDOR AN XIII. 117
Malgré ces précautions , Gustave Wasa ne produisit
même en Suède qu'un effet médiocre . On remarquera facilement
que ce sujet prête beaucoup plus à l'épopée et
à la tragédie qu'au genre lyrique. Les cruautés de Christiern
, la valeur et la générosité de Gustave ne sauraient
être développées dans une espèce de canevas où les
scènes ne doivent être qu'esquissées ; c'est une pantomime
qui ne peut réussir que par le spectacle . Il paraît
que la tragédie de Piron n'était pas inconnue à Gustave III .
Il y a puisé le principal ressort qu'il a employé : c'est
le danger de la mère du héros que le tyran menace de
faire périr si Gustave ne rend pas les armes. On pense
que puisque l'auteur de cet opéra s'était mis au - dessus de
toutes les règles , il aurait dû peindre Gustave errant ,
proscrit , et réfugié enfin dans les mines de la Dalécarlie.
Ce spectacle d'un héros tourmenté par un grand dessein ,
abandonné de tout le monde , et n'ayant d'appui qu'en
lui - même , aurait pu inspirer beaucoup d'intérêt . M. de
La Harpe , dans une tragédie de Gustave Wasa , qui n'eut
pas de succès , essaya de peindre cette situation ; et quoique
l'ensemble de sa pièce fût tout- à- fait défectueux , les
premiers actes où se trouvait cette peinture réunirent
tous les suffrages . Nous nous souvenons d'avoir lu quelques
fragmens de cette tragédie qui n'a jamais été imprimée
: l'invention la plus heureuse était une reconnaissance
entre Gustave et un gentilhomme Dalécarlien . Gustave
travaillant aux mines comme un vil esclave , est interrogé
par ce gentilhomme , et , se défiant de lui , refuse de répondre.
Le gentilhomme tente une dernière épreuve qui
réussit ; il tire son épée et la met dans les mains de Gustave
. aussitôt le héros armé ne peut plus dissimuler ; ses
yeux s'enflamment , son coeur s'échauffe sa voix éclate
en menaces ; et Gustave est reconnu .
Les deux autres pièces qui composent les Amusemens
dramatiques sont plus curieuses , parce que Gustave en est
le seul auteur . L'une , Siri Brahe , est un drame intrigué ,
3
118 MERCURE DE FRANCE ,
qui excite peu d'intérêt
. Les incidens
sont trop pressés , et les situations
, qui se succèdent
avec beaucoup
de rapidité , ne sont jamais suffisamment
approfondies
. Il s'agit d'un proscrit qui se cache dans un château ; deux jeunes filles très-curieuses
le découvrent
, et le livrent involontairement
à ses ennemis : Gustave Adolphe lui fait grace. Cet
ouvrage a beaucoup
de rapport avec nos mélodrames
: on a essayé sans succès de le faire passer sur le théâtre Fran- çais .
La piècé dont il nous reste à parler est là plus intéressante
de ce recueil : Gustave Adolphe y est présenté remportant
sur lui-même la plus grande des victoires. Il aime ,
il est aimé ; un seul mot de sa bouche peut le rendre heu -
reux : il combat cet amour 'dont il fait enfin un noble sacrifice
à la tranquillité de son pays . Cette pièce nous a paru
mériter un examen détaillé . Le fonds est puisé dans l'histoire
de Suède. Gustave Adolphe , au commencement de
són règne , éprouva de l'amour pour Ebba Brahe , aussi
distinguée par sa beauté que par sa vertu . Cette jeune personne,
attachée à la reine Christine, mère de Gastave , ne put
voir avec indifférence un héros dont les grandes qualités
s'étaient annoncées au sortir de l'enfance. Les fréquentes
occasions que cés amans eurent de s'entretenir ensemble ,
accrurent leur passion , et les aveuglèrent sur les suites ;
Gustave crut pouvoir promettre à sa maîtresse de l'épouser,
et l'imprudente Ebba s'en rapporta trop aux sermens du
prince. Sa confiance cependant pouvait paraître excusable,
parce qu'elle tenait de loin à la famille royale.
Au moment où le roi se disposait à remplir la promesse
qu'il avait faite à Ebba , la guerre se déclara entre
la Suède et le Danemarck , et le jeune héros voulut commander
son armée en personne . Christine , ' sa mère qui
s'était aperçue d'une passion 'qu'elle désapprouvait par
des motifs d'intérêt public , profita de son absence , et confraignit
Ebba à épouser le comte de la Gardie. Il est probable
qu'elle employa les ressorts dont on se sert ordiMESSIDOR
AN XIII. 119
mairement pour brouiller des amans éloignés l'un de l'autre.
Des bruits coururent sur l'inconstance de Gustave ; et l'on
persuada à Ebba que l'honneur lui prescrivait de rompre
avec un amant parjure. Ebba ne connut la fidélité de Gustave
qu'après avoir formé le lien qui l'enlevait pour jamais
à lui. On peut se figurer les regrets des deux amans , lorsqu'un
éclaircissement leur apprit qu'on les avait trompés :
Gustave cependant se conduisit dans cette circonstance ,
d'une manière d'autant plus digne d'admiration qu'il était
rei , amoureux , jeune, et qu'il gouvernait un état où le
divorce est permis. Il sacrifia sa passion à l'honneur ; et
l'époux d'Ebba fut comblé de ses bienfaits.
Cette anecdote intéressante par elle-même perd beaucoup
à être mise au théâtre. En effet , aucune situation
n'est neuve ; toutes retombent dans les combinaisons les
plus communes de nos tragédies modernes. Gustave III
avait beaucoup de goût pour la littérature française ; mais,
comme l'impératrice Catherine et le roi de Prusse , il donnait
aux auteurs du dix-huitième siècle la préférence
sur ceux du siècle de Louis XIV. On aperçoit dans la pièce
dont nous parlons , combien Gustave III était nourri de
la lecture de Voltaire et de quelques poètes contemporains
; il leur emprunte sans scrupule des scènes entières ,
et jamais il ne fait de semblables excursions dans les
théâtres de Corneille et de Racine . Les ressemblances avec
les tragédies des derniers temps peuvent se deviner facilement.
Une jeune personne chérie d'un prince qu'elle aime
pour lui - même , rappelle Zaïre; la haine d'une reine- mère
pour cette jeune personne est une des principales conceptions
d'Inès de Castro ; un mariage presque forcé et dont
on se répent un moment après qu'il est conclu , offre les
sujets d'Alzire et de Blanche et Guiscard ; la situation
d'un homme qui , après avoir rendu de grands services à
son prince , trouve en lui un rival , est évidemment celle
de Warwick. Nous nous bornerons à indiquer quelques
imitations marquées.
4
120 MERCURE DE FRANCE ,
:
Ebba a un caractère aussi noble et aussi délicat que
Zaïre l'ambition n'entre pour rien dans l'attachement
qu'elle conserve à Gustave . Quand il serait dans un état
obscur , elle ne l'aimerait pas moins :
<< Non , Gustave , dit - elle , ce n'est pas ta grandeur que
» j'ambitionne ; si Ebba Brahe eût eu un trône à t'offrir ,
>> mon amour ne me trompe point , elle eût fait pour toi
» ce qu'elle attend de toi aujourd'hui. »
Zaïre tient le même langage :
Ou mon amour me trompe , ou Zaïre aujourd'hui ,
Pour l'élever à soi , descendrait jusqu'à lui.
Lorsque Gustave trouve Ebba mariée , son premier
mouvement est de lui proposer de rompre un hymen auquel
elle n'a consenti que par surprise .
« Non , lui dit - il , de la Gardie n'est pas ton époux : tu
» as été trompée ; songe à ta situation , et ose nier que tu
» aies été contrainte. Rappelle-toi notre amour mutuel ,
» consens que je rompe des noeuds formés par la con-
>> trainte ; nos lois le permettent ; et ...
EBB A.
>> Mais l'honneur me défend ce que les lois permettent, »
Ce dialogue est traduit presque littéralement de la tragédie
de Blanche et Guiscard , de Saurin . Guiscard s'adresse
à Blanche :
Non , du perfide Osmont Blanche n'est point l'épouse .
Je ne le reconnais que pour ton ravisseur.
Pour contraindre ta main , l'on a trompé ton coeur :
Rappelle nos sermens , et consens que l'on brise
De vains noeuds qu'ont tissus la fraude et la surprise.
Si la loi te dégage , et te permet.....
BLANCHE.
Seigneur ,
La loi permet souvent ce que défend l'honneur.
Il n'est pas inutile de remarquer que cette belle réponse
d'une femme à son amant qui lui offre une courone , se trouve
dans l'ouvrage d'un philosophe que Voltaire se glorifiait
MESSIDOR AN XIII.
121
d'avoir fait admettre dans le tripot. Saurin , malgré ses principes
, eut assez de goût pour sentir que l'unique moyen de
rendre son héroïne intéressante , était de lui donner cette
délicatesse de pudeur , et ces nobles scrupules que la religion
et l'honneur inspirent aux femmes vertueuses .
Le rôle de la Gardie , dans la pièce dont nous parlons ,
a beaucoup de rapports avec celui de Warwick. Ce guerrier
, qui a rendu les plus grands services à Gustave-
Adolphe , aime Ebba , se flatte d'en être aimé , et ne
peut présumer qu'il trouvera un rival dans le prince pour
lequel il a prodigué son sang. Le commencement de ce
rôle est traduit presque littéralement de la tragédie de
M. de La Harpe. La Gardie paraît avec son adjudant.
« Je l'avoue , dit - il , ces marques d'honneur , la bien-
>> veillance que le roi me témoigne , les acclamations du
>> peuple , cette expression de l'estime générale , me
» flattent . Je ne pouvais desirer une récompense plus dis-
» tinguée . J'ai affermi sur son trône le roi le plus digne
» du sceptre. Le faible , le superstitieux Sigismond est
>> forcé de renoncer à régner sur la Suède. »
Warwick parle ainsi à Sumner :
Je ne m'en défends pas ; ces transports , ces hommages ,
Tout ce peuple à l'envi volant sur le rivage ,
Prêtent un nouveau charme à mes félicités .
Ces tributs sont bien doux quand ils sont mérités .
J'ai placé sur le trône un roi digne de l'être ;
Londres ne verra plus son méprisable maître ,
Henri , etc.
La suite de cette scène offre des imitations aussi marquées .
L'adjudant de la Gardie lui fait sentir le bonheur dont il
va jouir.
« Votre nom , lui dit- il , reçoit un nouvel éclat des
>> mains de l'amour. Bientôt Ebba Brahe .....
LA GARDI E.
» Le feu qu'elle m'inspire est digne d'un coeur généreux .
122 MERCURE DE FRANCE ,
» je ne l'ai quittée que pour mieux la mériter. Je viens la
recevoir de la main du roi. »
Sumner dit à Warwick :
Tous ces titres brillans vont s'embellir encore
Des faveurs dont l'amour vous comble et vous honore.
L'hymen d'Elisabeth promis à votre ardeur... ,
WARWICK.
L'amour qu'elle m'inspire est digne d'un grand coeur .
Sur le point de former une union si belle ,
L'intérêt de mon roi soudain m'éloigna d'elle.
Je reviens à ses pieds plus grand , plus glorieux,
Cette pièce n'est point entièrement sur le ton de la tragédie.
Il y a plusieurs scènes de drames , parmi lesquelles on
en remarque d'assez ingénieuses. Des bateliers du détroit
de Calmar sont inquiets sur le sort de Gustave qui livre
une bataille. Un jeune homme monte sur un lieu élevé
pour observer la flotte du roi de Danemarck ; il est convenu
que si elle se retire , le jeune homme levera son chapeau
en l'air et criera vivat , ce qui sera le signe de la victoire.
Gustave vainqueur.arrive déguisé parmi ses paysans.
A peine s'est-il entretenu quelque temps avec eux , que
le signal est donné. Alors les paysans célèbrent la gloire
de leur prince en sa présence et sans le reconnaître. Il y a
des rapports entre cette scène et celle du troisième acte
de la Partie de Chasse ; mais les moyens d'amener la situation
sont différens .
On voit que cette pièce , qui tient le premier rang parmi
les ouvrages dramatiques de Gustave IH , présente plusieurs
situations usées , qui ne sont pas suffisamment liées
ensemble. On y reconnaît , comme dans les autres drames
de ce prince , l'intention constante de rappeler de grands
souvenirs et de fournir d'illustres exemples ; c'est un mérite
qui ne peut être apprécié qu'en Suède. On doit des
éloges au traducteur pour la pureté et l'élégance de son
style . Il a mis au- devant de chaque pièce une notice intéressante
sur les principaux personnages ; cette partie de
MESSIDOR AN XIII. 123
son travail ne laisse rien à desirer. Quoique ces Amusemens
dramatiques de Gustave III soient loin d'être irréprochables
sous le rapport de l'art , ils ne laissent pas d'inspirer
beaucoup d'intérêt ; les bons observateurs peuvent y
trouver des renseignemens curieux sur le caractère d'un
prince qui figurera , d'une manière distinguée , dans l'his
toire de la fin du dix-huitième siècle . P.
Traité de l'Influence des passions sur le tempérament
et la santé en général ; par M. H. J. Mortheau , docteur
en médecine de l'Ecole de Paris , etc. Un vol.
in- 8 ° . Prix : 1 fr . 50 cent. , et 2 fr. par la posie . A
Paris , chez Crochart, libraire , rue des Cordeliers ; et
chez le Normant , imprimeur-libraire , rue des Prêtres
Saint-Germain -l'Auxerrois , n° 42.
LE sujet sur lequel M. Mortheau vient de s'exercer
n'est pas nouveau : de tout temps les passions de l'homme
ont eu de l'influence sur son tempérament , et de tout
temps les observateurs ont écrit pour la faire remarquer
;
tous les livres de médecine sont remplis de détails et de
faits curieux qui se rapportent à cet objet . L'ouvrage singulier
de Lavater a lui - même pour but d'expliquer les
impressions physiques des passions sur toute l'habitude
du corps , et en particulier sur la figure de l'homme ;
c'est le travail le plus étendu que nous ayons sur cette
matière , et quoique l'idée de ce naturaliste ne soit pas
moderne , il a su se l'approprier , en y ajoutant quelques
traits d'originalité , tels que celui de la ressemblance du
visage de quelques hommes avec la physionomie de
différens animaux. M. Mortheau n'a pas eu l'ambition
de se distinguer par aucune découverte dans l'étude des
affections de l'homme ; il répète ce qu'il y a de plus com →
mun et de plus connu dans la physiologie ; mais si son
esprit n'a pu trouver une seule observation nouvelle , il
124 MERCURE DE FRANCE ,
peut se vanter d'avoir exposé les anciennes dans un style
qui est vraiment nouveau , et de s'être créé une manière
de raisonner qui n'avait pas d'exemple . « Personne , dit -il ,
» n'aima et ne rechercha avec plus de zèle que moi tout
>> ce qui peut contribuer au vrai bonheur de l'homme . La
» logique , la métaphysique et la physique , en fixant
» mes idées , déterminèrent mon goût pour l'art qui me
» parut le plus propre à rechercher et à donner les règles
» du vrai bonheur ( la médecine ) . Ensuite mes réflexions
>> et mon expérience , mis tour- à- tour dans la balance
» de la raison , de la manière la plus impartiale , m'ont
>> convaincu que le bonheur consiste non - seulement dans
» la vie végétale et sensitive , mais aussi dans la vie intellectuelle
et pensante , de même que dans leur durée et
» dans leur perfection , et que l'une et l'autre n'ont point
>> d'autres soutiens et protecteurs , d'une part , que le tra-
» vail , avec les justes rapports des agens physiques ex-
» ternes , et de l'autre , que les bonnes moeurs . » Ce qui
veut dire , en style un peu plus concis , que le travail et
les bonnes moeurs sont nécessaires à l'homme. On peut
voir , par ce petit échantillon , à quel point M. Mortheau
possède l'art d'entortiller et d'alonger une vérité si simple
, qu'il ne faut que deux mots pour l'exprimer . « C'est
» cette vérité , continue - t- il , qui est l'objet de la méde-
>> cine préservative et même curative , et le sujet d'un
>> travail immense . » J'ignorais qu'elle fût le sujet d'un
travail immense , et je pensais que c'était bien assez de
l'avoir exposée dans une phrase assez longue et assez
obscure pour qu'on ne la démêlât qu'avec peine . Mais
M. Mortheau aime à délayer ses pensées , et tant qu'elles
n'ont point été pesées dans la balance de sa raison, d'une
manière impartiale , il ne faut pas s'y fier.
" Nous allons voir comment cet écrivain a pesé son sujet
et comment il traite sommairement de l'influence des
passions intellectuelles ou des moeurs sur la perfection de
la vie , c'est- à- dire la santé.
MESSIDOR AN XIII. 125
Il nous faudra d'abord convenir avec lui que la mère
de toutes les passions métaphysiques est l'amour propre ;
c'est à - dire , que cet amour a pour filles la cupidité de
savoir, et l'amour de la vie commode ; que la cupidité de
savoir a enfanté tous les genres de sciences , et que l amour
de la vie commode est la mère de la religion et de la sociabilité.
On entendra facilement toute cette généalogie .
Ensuite on reconnaîtra que de la passion de religion
naissent trois sentimens principaux , qui sont : « 1 ° la
» crainte de la Divinité ; 2° le respect de la Divinité ;
» 3° l'amour de la Divinité , » lesquels ont produit tous
les cultes . Voilà qui est clair.
Quant à la sociabilité , il sera bien facile de sentir
qu'elle est la mère de cinq passions , qui sont , la pitié ,
le respect , l'amour , la bienfaisance et la reconnaissance
, qui en produisent d'autres infiniment variées .
D'où nous conclurons enfin que l'amour propre est la
mère de deux passions , la grand'mère de tous les genres
de sciences , la bisaïeule de trois sentimens , et la trisaïeule
de tous les cultes , sans parler de toutes les passions , ses
filles , petites-filles , arrière- petites - filles , jusqu'à la cinquième
ou sixième génération , et dont le nombre est
infini , comme chacun sait .
Lorsque nous aurons appris par coeur cette admirable
filiation , nous serons presqu'aussi savans que l'auteur
du livre , et très en état de l'entendre . Pour commencer
et faire une petite épreuve , nous lirons dans son livre
que , « les passions métaphysiques ou intellectuelles sont
» la conférence comparative des passions sensitives . » Et
si nous ne le comprenons pas , ce sera notre faute , et une
preuve du peu d'aptitude de notre esprit à s'occuper de
ces matières ; à moins cependant que l'auteur , comme il
a la bonté de nous en prévenir , n'ait tellement négligé
son style , pour s'attacher aux choses , qu'il soit absolument
inintelligible pour tout autre que lui- même. Dans
се cas il faudra nous appliquer à le deviner ; or , voici
126 MERCURE DE FRANCE ,
comme je procède pour arriver à l'intelligence de cette
phrase : j'examine le sens du mot conférence , qui est le
seul qui puisse embarrasser , et je vois qu'il signifie comparaison.
Cela fait à la vérité une comparaison comparative;
mais je ne m'arrête point à si peu de chose , je
poursuis et je lis : « les passions intellectuelles sont la
» comparaison comparative des passions sensitives . »
Je creuse alors pour découvrir ce que c'est que ces passions
sensitives , dont la comparaison toute seule est en
même-temps l'agrégation de toutes les passions intellectuelles
; mais c'est en vain , et je vois qu'il faudra , pour
entendre ce passage , que M. Mortheau veuille bien nous
dire , dans son travail immense , ce que c'est que ses passions
sensitives , ce que c'est que ses passions intellectuelles
, et qu'il nous fasse connaître comment la comparaison
des unes peut être les autres . Mais revenons à
notre sujet.
Après que l'auteur a établi la généalogie des passions ,
ou vertus , car il leur donne indifféremment l'un ou l'autre
nom , il assure très-positivement que les vertus sont le rempart,
le palais et le trône de la perfection de la vie ou de
la santé. Je le crois , et j'admire la hardiesse de ses
métaphores .
Par une conséquence nécessaire de ce prineipe , il reconnaît
, et nous avouerons avec lui , que les vices sont
l'ennemi du principe vital , et qu'ils ont , en sens opposé ,
la même généalogie que les vertus . C'est-à- dire que si
c'est l'amour propre qui est la mère de toutes celles - ci ,
ce doit être la haine de soi-même qui est le père du
mépris de la vie commode , de l'ignorance , de la haine
de la Divinité , et enfin de toutes les irréligions , « qui
» donnent pour complément et résultat , la tristesse , le
» mécontentement , le désespoir et le malheur. »>
Ensuite il nous apprend que s'il y a bien des femmes
folles par jalousie , il y a aussi bien des Jocrisses; ce
qui est toujours bon à savoir.
MESSIDOR AN XIII: 12
Fatigué des efforts terribles qu'il a faits pour nous
faire connaître toute sa métaphysique , l'auteur abandonne
tout-à-coup son sujet pour nous demander quel
bien le fameux Télémaque , ce prince monstrueux des
romans , a jamais pu produire ? Ma foi , monsieur , je
ne m'attendais pas à cette question , et vous trouverez
bon que je ne m'amuse pas à y répondre .
« La prodigalité des pauvres , nous dit - il plus loin ,
» les jette dans la misère , et leurs enfans en sont la vic-
» time. » J'ignore comment des pauvres peuvent agir
avec prodigalité , et comment cette prodigalité , qu'ils ne
peuvent exercer , les jette dans l'état de misère où ils sont
déjà : ce sont là des secrets de famille que M. Mortheau
ne communique à personne ; mais il est plus libéral de ses
grandes pensées , et si nous ne les comprenons pas toujours
, tant pis pour nous. En voici une que je crois entendre
, mais dont je ne vois pas bien nettement l'objet
. « Un moyen qui préserverait les enfans d'être la vic-
» time de la misère coupable de leurs parens , consérve-
» rait bien plus de sujets à l'état que ne l'a fait et ne le
» fera jamais l'inoculation de la vaccine. » C'est exacte,
ment comme si nous lisions qu'un moyen qui nous préserverait
de la faim serait bien plus utile , non pas que
l'invention du pain , mais que les sachets de saint Arnoult
contre l'apoplexie.
Il serait possible qu'on pensât que M. Mortheau est un
homme rempli de confiance dans les principes qu'il vient
d'établir , et qu'il écrit d'abondance de coeur , sans trop
faire attention s'il y a de la liaison dans ses idées , et de
la convenance dans ses expressions ; mais je puis assurer
qu'il y a pour le moins du doute dans son esprit sur les
premières vérités qui servent de base à ses raisonnemens ,
et qu'il n'écrit pas avec trop de négligence . J'ai remarqué
premièrement qu'il traite l'existence de l'ame comme une
belle hypothèse inventée par les plus instruits des philo
sophes ; ensuite il prétend que tous les cultes sont de
128 MERCURE DE FRANCE ,
même origine , qu'ils sont tous raisonnables , et que Dieu
prend plaisir dans leur variété . Je ne le vois même pas
bien affermi dans la croyance d'un seul Dieu , car il avance
d'un ton fort grave que l'amour mérita d'avoir des Dieux
pour protecteurs ; et plus bas il fait des voeux pour que
les Dieux accordent le principe vital à quelques médecins
qui ne pensent pas comme lui . Il serait bien difficile , au
surplus , de pouvoir rien affirmer sur cet article comme
sur plusieurs autres que l'auteur n'a pas encore assez
pesés. Quant au style , M. Mortheau peut bien savoir
qu'il n'y en a point de plus obscur que le sien , et chercher
à s'excuser sur le peu de soin qu'il apporte à le perfectionner
; mais je ne puis croire que s'il avait pu se rendre
plus intelligible , il ne l'eût pas fait . Quoi qu'il en soit , je
veux bien le prévenir qu'aucun lecteur ne tient jamais
compte de cette excuse , et que le plus sûr moyen de satisfaire
le public est de rendre ses pensées de la manière la
plus claire et la plus facile à comprendre :
1
t
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement .
Celui qui ne sait pas se rendre intelligible est toujours soupçonné
de ne pas trop savoir ce qu'il pense lui - même :
« Il est certains esprits dont les sombres pensées
>> Sont d'un nuage épais toujours embarrassées ;
» Le jour de la raison ne le saurait percer.
>> Avant donc que d'écrire apprenez à penser. »
M. Mortheau exprime paisiblement les choses les plus
aisées ; il serait fâché de dire tout simplement que l'amour
est une passion produite par une surabondance de vie.
Dans son style , « l'amour est une passion , le résul-
>>> tat des sensations par la perfection et l'accumulation de
» la vitalité. » On ne me persuadera jamais que c'est par
une négligence volontaire que cette phrase est tournée
et estropiée de cette sorte les grands mots qui n'ont
point de sens ne conviennent qu'aux charlatans qui parlent
à des sots . Le style est à la pensée ce que la lumière est à
un tableau : aucun peintre ne s'est encore avisé de faire
admirer
REP.
FRA
C MESSIDOR AN XIIL
129 cen
admirer la beauté de ses conceptions dans Robscurité,
c'est un privilége que les mauvais écrivains se sont le
jours réservé .
A cela près , M. Mortheau a certainement un mérite que
personne ne pourra lui disputer ; c'est une connaissance
assez étendue des causes morales et physiques de nos maladies.
L'usage qu'il en fait est certainement lovable , et
rien n'annonce moins de charlatanisme et de cupidité que
de professer la médecine préservative , puisqu'elle tend à
diminuer le nombre des maladies et des malades . Mais
lorsqu'un médecin a le coeur assez généreux pour faire
ainsi le sacrifice de son intérêt particulier , lorsqu'il consent
à se charger des fonctions sacrées des ministres de la
morale , qui sont les véritables médecins de l'ame , il serait
à desirer qu'il en adoptât tous les principes , et que toutes
ses recommandations eussent pour appui les vérités premières
qu'ils enseignent , sans restriction et sans variation.
Le doute seul , dans ces matières , décèle un esprit trop
superficiel pour que ses leçons acquièrent le moindre poids.
2
Four m'obliger à croire , il faut que vous croyicz.
Toute morale qui n'a pas pour principe un Dieu rémuné←
rateur et vengeur n'est qu'illusion , et toute instruction
sur nos devoirs qui n'est pas souténué par cette autorité
fondamentale , n'est qu'obscurité et incertitude . La source
de la clarté , c'est l'ordre ; et quel ordre peut- il y avoir
dans les idées d'un homme qui n'en voit pas dans l'uni
vers , puisqu'il en méconnait le régulateur ? Que M. Mortheau
y pense sérieusement , et it verra combien il laż
importerait , pour bien écrire , d'avoir une connaissance
claire et assurée de ce premier principe , parce que tout
ce qui met de l'ordre dans les idées met aussi de la clarté
dans le style . Je lui conseillerai cependant encore , pour
rendre plus parfait Pouvrage immense dont il s'occupe ,
de corriger un peu sa logique et d'abandonner entièrement
toute sa métaphysique, et même ses génealogies. G.
I
130 MERCURE DE FRANCE ;
Monumens antiques inédits , ou nouvellement expliqués , etc; par
A. L. Millin , membre de l'Institut , conservateur des médailles ,
des pierres gravées et des antiques de la Bibliothèque , etc. , etc.
Tome II . 4 livraison. In-4 ° . De l'Imprimerie impériale . Prix :
6 fr. , et 6 fr . 60 c . pour les départemens . A Paris , chez La Roche,
rue Neuve des Petits-Champs , n° 11 ; Schoël , rue de Seine ;
Delance , rue des Mathurins ; et chez le Normant, rue des Prêtres
Saint-Germain-l'Auxer-rois , nº 42.
CETTE livraison , dont la publication avait été retardée par le
voyage que M. Millin'a fait par ordre du gouvernement dans les
départemens méridionaux , est remarquable par l'importance des monumeus
dont elle offre la description .
Le premier est un des vases grecs dont le roi de Naples a fait présent
à S. M. l'Impératrice . Sur l'une de ses faces on voit une peinture
représentant le combat de Cadmus contre le dragon de la fontaine
Arétiade , plus connue sous le nom de Dircé , qu'elle reçut
depuis. Les monumens antiques relatifs à l'histoire de Cadmus ne sort
pas communs , et aucun de tous ceux que l'on connaît ne contient
autant de détails que ce beau vase.
-
Une petite statue de Vénus Anadyomène , trouvée en 1802 à
Pontailler , dans le lit de la Saône , fest l'objet du second article ..
M. Millin l'a fait graver des deux côtés et de grandeur naturelle .
< Cette petite statue , dit l'habile antiquaire , n'est pas du meilleur
>> style : c'est cependant le monument le plus beau , le plus considé-
>> rable et le plus complet , représentant Vénus Anadyomène , que
» le temps nous ait conservé . La pupille des yeux est indiquée ; ce
» qui est rare dans les statues. Il paraît que cette pratique n'a été
» introduite dans les arts que vers le temps d'Hadrien . On peut pré→
» sumer que cette petite statue a été exécutée vers le temps d'An-
» tonin le Pieux . » A l'occasion de cette statue , M. Millin entre dans
de savans détails sur Vénus Anadyomène , sur les monumens qui
la représentent , et fait voir qu'elle a été souvent confondue avec
Vénus Marine.
M. Millin donne ensuite la description d'une cornaline antique ,
appartenant à M. le général russe Hitroff. On voit sur cette pierre
deux têtes conjuguées , c'est- à- dire , placées sur le même plan . L'une
est casquée , l'autre est couverte d'une espèce de bandeau semblable
à celui qu'on remarque sur quelques têtes d'Esculape , et qui paraît
avoir été plus particulièrement le costume des médecins. M. Millin
conjecture avec vraisemblance que ces deux têtes peuvent être celle
C
MESSIDOR AN XIII. 131
de Machaon et de Podalire , médecins de l'armée des Grecs au siége
de Troie. A cette occasion le savant professeur éclaircit , avec son
érndition accoutumée , l'histoire de ces deux héros .
Cette livraison est terminée par une courte notice sur un magnifique
candelabre de marbre du Musée Napoléon.
Les gravures sont au nombre de sept ,
trois pour le vase gree , deux
pour la statue , une pour la pierre , et une pour le candelabre. Elles
sont fort exactes et fort soignées.
Aux RÉDACTEURS.
MESSSIEURS ,
Paris , le 5 messidor an 13.
Vous annoncez dans le Mercure du 19 prairial un livre
intitulé : Morceaux choisis des meilleurs Poètes français
, désignés par la Commission d'instruction publique,
pour la classe des belles -lettres des Lycées,
Ce recueil n'est point l'ouvrage de la commission ; et
peut-être auriez- vous pu le présumer , à la manière ridicule
dont il est rédigé .
Ce n'est pas la première fois que certains libraires se
permettent , au mépris des arrêtés du gouvernement et
des ministres ( 1 ) , de donner , comme ouvrages classiques ,
des éditions ou excerpta de leur composition .
Un M. Duprat-Duverger , entr'autres , a déjà publié ,
à l'usage des lycées et écoles secondaires un excerpta de
Boileau, vraiment curieux , et précédé d'un discours préliminaire
, dans lequel on lit que Boileau est la perle de la
raison.
t
Rien assurément de mieux trouvé que cette perle ; mais ,
la commission n'a rien encore fait paraître dans ce style ;
et vous pourrez , messieurs , vous en convaincre en lisant
(1) D'après les arrêtés du gouvernement , des 19 frimaire an 11 et
19 vendémiaire an 12 , et l'arrêté du ministre de l'intérieur , du 4 brumaire
an 12 , la commission a seule le droit d'imprimer , publier on
autoriser les ouvrages classiques!:
I 2
132 MERCURE DE FRANCE ,
Excerpta de Tacite de M. de Fontanes , et le Narrationes
Selectæ de M. Dumouchel .
Aussi la commission a-t- elle dédaigné de désavouer cette
rapsodie , et les journaux , par leur silence , ont assez
prouvé qu'ils ne la lui imputaient pas..
Elle aurait dédaigné pareillement de réclamer contre le
nouveau recueil qui vient de paraître sous son nom , si
vous n'aviez , par votre article du 19 prairial , rendu nécessaire
de sa part une réclamation publique . Se voir voler ,
la chose n'est pas nouvelle ; mais se voir voler , et critiquer
pour les bévues du voleur , cela est un peu trop fort .
+
}
J'ai , messieurs , outre l'intérêt de la commission , un
intérêt particulier à désavouer le recueil que vous annoncez;
car je suis chargé par la commission de publier un
Excerpta dans lequel doivent précisément entrer Esther et
Athalie. C'est , j'espère , tout ce que mon ouvrage aura de
commun avec la contrefaçon anticipée et mal-adroite que
vient d'en faire le libraire Richard . Rien de ce que vous
blâmez dans l'un n'a dû faire et ne fera partie de l'autre ;
et Voltaire n'y occupera pas de place aux dépens du grand
Corneille .
ROGER , membre de la commission.
Note des rédacteurs . C'est avec plaisir que nous insérons
cette réclamation ; mais nous ignorons pourquoi
M. Roger pense que nous aurions dû présumer qu'un ouvrage
publié sous le nom de la commission d'instruction
publique , n'est pas de cette commission. Pour aller jusqu'à
cette présomption , il faudrait que nous fussions convaincus
, 1 ° . que le brigandage littéraire est poussé au point de
ne tenir aucun compte des arrêtés du gouvernement ; 2° . que
lá commission d'instruction publique n'a aucun moyen de
prévenir ce brigandage , pour ce qui concerne les ouvrages
déclarés classiques : or , nos connaissances ne vont pas
jusque-là . Nous disons plus si la commission d'instruction
publique ne peut que mépriser ou désavouer les ouMESSIDOR
AN XIII. 133
" vrages qu'on publie en son nom tous ses droits ne vont
pas au-delà des droits d'un simple particulier ; alors en
quoi est-elle commission d'instruction publique ? Ces contradictions
sont trop au- dessus de nos faibles lumières
pour que nous tentions de les expliquer. Signaler les mauvais
ouvrages est le droit du critique ; arrêter les mauvais
ouvrages sur l'instruction et l'éducation serait un devoir
pour la commission : nous avons rempli notre tâche ; le
reste ne nous regarde nullement.
SPECTACLES.
THEATRE DE L'IMPERATRICE.
( Rue de Louvois . )
Grimaldi, ou le Dépositaire infidèle ; par M. Hoffmann.
1
9
Les comédies , dont le fonds est un tuteur dupé , rappellent
toujours , plus ou moins , l'Ecole des Maris
pièce qu'on peut dire être à la fois d'intrigue et de caráctère
, et qui réunit tous les genres de mérite et d'agré
ment. Pour ne pas se traîner servilement sur les traces de
la foule des auteurs comiques qui ont , après Molière ,
immolé sur la scène des vieillards avares et jaloux aux
espiegleries de leurs rivaux et de leurs pupilles , Beaumarchais
en imagina un plus rusé ( du moins en apparence )
que le commun de ces martyrs. M. Hoffmann semble
avoir voulu rivaliser avec le père de Figaro , et il nous
donne un tuteur qui a tout prévu , excepté l'essentiel.
La pièce est purement d'intrigue . L'exposition manque
tout- à- fait d'art , ou ce qui est la même chose , le met trop
à découvert. Le comte Raymond de Roselly , devenų amoureux
d'Anadine à la seule vue de son portrait , cherche
les moyens de s'introduire dans l'espèce de forteresse où
3
134 MERCURE DE FRANCE ,
Grimaldi la tient renfermée . Son valet doit le seconder ,
et pour savoir s'il a bien retenu le rôle dont il l'a chargé ,
il lui fait répéter tout ce qu'il sait des aventures de la
mère d'Anadine et de celles du comte lui- même . C'est
ainsi que se fait l'exposition et qu'on apprend ce qui forme
l'avant-scène .
"
La mère d'Anadine , forcée de partir pour l'Amérique ,
avait confié à son frère l'éducation de sa fille et l'adminis
tration de ses biens . En revenant , elle a fait naufrage , n'a
sauvé que sa vie ( qu'elle a perdue peu de jours après )
une liste de ses biens et le portrait de sa fille . Elle a
remis ces deux objets au comte en lui recommandant sa
chère Anadine , et lui faisant part des avis inquiétans
qu'elle a reçus touchant l'avidité du tuteur et sa mauvaise
foi.
Rendu aux environs de Naples , sous les murs du château
qui recèle Anadine , le comte change d'habits avec
son domestique , feint une querelle avec lui , dans un moment
où il sait que le tuteur l'écoute ; il a l'air d'être
chassé par ce valet - maître , pour n'avoir pas voulu consentir
à l'aider dans l'enlèvement d'Anadine que celui- ci
projette. Le tuteur , ravi de sa probité , entre en conversation
avec lui , et le fait jaser sur le compte de son prétendu
maître . Le valet supposé , qui se donne le nom de Frontin ,
dit ce qui convient à ses intérêts , déclare qu'il se repent de
n'avoir pas obéi en tout à son maître , et qu'il va tâcher
de rentrer en grâce et à son service. Le tuteur , pour
s'assurer de sa personne , vent qu'il entre au château . Frontin
s'en défend . Quatre grands laquais le saisissent , et
comme il refuse de marcher , l'emportent sur leurs épaules .
C'est ainsi que le comte Raymond se trouve amené de
force par son rival dans la demeure de sa maîtresse .
Le véritable Frontin imagine une autre ruse pour le
venir joindre ; il se présente au château comme valet du
comte de Raymond , et réclame , dit - il , ce maraud do
Frontin qui l'a trahi. Le tuteur marque de la défiance ,
MESSIDOR AN XIII. 135
Frontin , pour la lui ôter , raconte les desseins de Raymond.
<< M. le comte , dit- il , doit vous livrer à la justice ; il
» prétend que la mère d'Anadine est morte en revenant
» d'Amérique , qu'elle l'a supplié d'enlever sa fille à celui
» qui la tient captive , que c'est vous qui êtes son geolier ,
» qu'elle a de grands biens ici . Croyez- vous que je mente?
» - Non. Mon maître ajoute que vous êtes un fripon
» qui voulez dépouiller cette jeune personne . Croyez-vous
» que je mente ? Non , mais les titres de ses biens ,
-
-
-
» les a- t-elle conservés ? Ils étaient dans une cassette
» qui ne s'est pas retrouvée après le naufrage. - Bon , les
» titres sont noyés , s'écrie le tuteur. »
Il est inutile et il serait difficile de rapporter tous les
imbroglios qui se succèdent jusqu'au dénouement ; c'est
la justice qui l'opère . Un auditeur de Naples a été attiré
au château par un artifice de Raymond , et c'est Grimaldi
lui - même qui l'a fait venir. Alors le comte se fait
connaître ; il ordonne qu'on apporte une cassette , dont le
véritable Frontin a la clé , et qu'il dit contenir les titres que
le tuteur avait cru noyés . Alors , lisant la note des propriétés
de la mère d'Anadine , il demande à chaque article au
tuteur : « Reconnoissez-vous que ce bien est à votre pu-
» pille ? » Comme celui-ci hésite ou tergiverse , le comte
dit : « Frontin , ouvrez la cassette . » Le tuteur , pâle et
tremblant , crie à l'auditeur : « Je n'ai pas nié. » Et cet
aveu équivalent est aussitôt consigné par écrit. Trois ou
quatre fois on recommence la même épreuve . Quand elle
est finie et que le dépositaire infidèle a signé ses confessions
, Frontin lui fait voir la cassette vide . Grimaldi ,
confus et désespéré : « Se peut - il que j'aie eue l'étourderie
» de ne pas demander à voir les titres ! >>
Cependant ce n'est pas là sa plus grande étourderie.
C'est de n'avoir pas réfléchi que la propriété repose sur
deux bases , les titres et la possession ; que la mère d'Anadine
n'avait pas tout perdu en perdant ses papiers ; que
cette perte ne donnait aucun droit à un tiers ; que lui-
4
136 MERCURE DE FRANCE ,
même n'avait aucun titre , et que n'ayant pas non plus lá
possession en sa faveur , il n'avait aucun prétexte pour
s'approprier la dépouille de sa soeur ; qu'il pouvait bien
retenir le dépôt de l'argent , si l'acte de dépôt ne subsis →
tait plus ; mais non pas les héritages .
Pour le consoler , on lui laisse le château qu'il habite ,
et le comte se saisit de la pupille et du reste des biens . Le
voleur , en espérance , se trouve ainsi récompensé de sa
friponnerie ; ce qui n'est pas extrêmement moral ; mais
on est très -disposé à l'indulgence quand on se sent entraîné
par une action vive , enjouée , semée de traits
d'esprit , de situations comiques , et animée encore par un
dialogue rapide et léger. Tels sont les divers caractères
qu'on a généralement reconnus dans le Dépositaire infidèle.
Aussi son succès n'a - t - il éprouvé aucune contradiction , et
ce succès n'a pas été l'ouvrage de la cabale. La pièce jouée
par l'élite de la troupe en général , doit faire traverser
gaiement à Picard la saison fàcheuse de la canicule .
ANNONCES.
Traité de l'amour du mépris de soi- même , composé en italien :
par le R. P. Joseph Ignace Franchi , supérieur des Philippiens de
Florence ; traduit de l'italien sur la troisième édition , dédiée à Monseigneur
Jules César Viancini , évêque de Bielle . Un vol . in - 12 de
316 pages , avec cette épigraphe :
-
((
Humisem speritu suscipiet gloria.
La gloire couronnera l'humble de coeur. »
PROV. ch . 29 , v. 23 .
Prix :: 1 fr. So c., et 2 fr. 50 c . par la poste.
A Lyon , chez Ballanche , père et fils . A Paris , chez Calixte Volland
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Les six áges de l'Histoire Sainte ; depuis la création du monde
jusqu'à la naissance de Jésus- Christ ; par M. Belleserre . Un vol . in- 12 .
-Prix : 2 fr. , et 2 fr . 69 c . par la poste.
A Paris, chez Migneret , lib. , rue du Sépulcre , F. S. G. n. 28.
Hippolyte, fils de Thesće. Un vol , in - 12. · -Prix : 2 fr. , et 2 fr.
50 c. parla poste.
-
A Paris , chez Gerard , rue Saint André- des-Arcs , n . 44.
L'Amour maternel , poëme, par Charles Millevoye . Un vol . in - 12,
imprimé par Crapelet , sur beau papier .-Prix : 1 fr. 50 c. , et 1 fc
75 c. par la poste .
A Paris, chez Lefèvre , lib. , rue Hautefeuille , n. 29.
MESSIDOR AN XIII. 137
Procès-verbal de la cérémonie du sacre et du couronnement de
LL. MM. l'Empereur Napoléon et l'Impératrice Joséphine. Un
vo!, iu-4°. -Prix : 3 f., et 3 fr. 75 c . par la poste.
A Paris , chez Galland , libraire , palais du Tribunat. }
Quatrième livraison des Notices historiques sur les Militaires
français ; par A. D. Châteauneuf.- Prix des 4 vol . , 6 fr . , et 7 fr.
30 c. par la poste .
A Paris , chez l'Anteur , rue Neuve des Bons- Enfans , n . 16.; lee
directeurs des postes et les libraires de Paris , des départe ens et ds
F'étranger. Le nouvean volume que nous annonçons contient des notices
sur M. le maréchal Kellermann , les généreaux Delaborde , Dufour ,
Saunier , capitaine de vaisseau, et des traits militaires, etc. etc.
Guérisons expérimentées des Vers , même du solitaire , par le
spigelia , surnommé anthelmia , l'oeillet d'Inde , le semen contra
la cévadille , la coralline , lemitocherton, et autres plantes; de la pierre ,
de la gravelle et de la colique néphrétique, par l'acinelle , la doradille ,
la busserolle , le cresson de roche , et autre plantes ; des dortres et
maladies de la peau , par la douce- amère , l'orme pyramidal ; du
cancer , du charbon et de la gangrenne par l'illecebra ; les ulcères
par les carottes , et de l'épanchement du lait , par la bruyère. On
y a joint une liste d'espèce théiforines propres à guérir plusieurs maladies
; par J. P. Bucˇhoz , médecin- naturaliste.-Prix : 2 fr . ,
40 c. par la poste .
et 2 fr.
A Paris , chez la dame Buc'hoz , éponse de l'Auteur , rue de l'Ecolede-
Médecine , n. 30.
Corrigé de la Cacographie, à l'usage des instituteurs , etc .; seconde
édition . - Le Corrigé que nous ann nçons , est celui de la Cacogra
phie renfermée dans la Gram naire Raisonnée de M. Boinvilliers et
des Leçons d'Orthographe du même auteur , lesquelles ne sont antres
que cette même Cacographie éditée séparément . Dans cette nouvelle
édition , M. Boinvilliers a répondu aux Observations sur sa doctrine
des participes , qu'on a imprimées et publiées chez le Normant.
Prix de ce Corrige , 1 fr. 50 c. broché .
A Paris , chez Del lain , rue Mazarine , n . 1578 ; Hocquart , rue de
l'Eperon, n . 1 , où l'on trouve la Grammaire Kaisonnée . Prix : 5 fr.
brochée; et les Leçons d'Orthographe , go c.
Le Savant de Société , ouvrage dédié à lajeunesse ; première partie
contenant la description exacte de tous les jeux innocens qui se pratiquent
en société , suivie des pénitences qui s'y ordonnent , avec la
manière la p'us agré ble de les jouer et de les remplir . Seconde
-
partie contenant : une nouvelle méthode d'écrire les lettres secrètes
etmystérieuses avec l'avé maria déjà avantageusement connu à ce sujet ,
et un chiffre en musique , quelques récréations nouvelles , des calculs
sympatiques et inagiques , la définition et la manière de composer les
an gramines , rébus , acros'iches , charades , calembourgs , etc. etc. Recueil
tiré des manuscris de Mad . de B*** . Nouvelle édition , augmentée
et ornée de plusieurs jolis gravures , avec cette épigraphe :
« Des simples jeux de son enfance ,
Heureux qui se souvient long- temps ! »
Deux vol. in- 12.- Prix : 3 fr . , et 4 fr . par la poste . Ces deux vo !.
S
se vendent ensemble ou séparément.
A Paris, chez Michelet , imp .-lib. , rue Française , nº . 3 .
138
MERCURE
DE FRANCE
,
)
Les Nouveaux Ornemens de la Mémoire , ou Morceaux choisis
ans les plus célèbres poètes français ; ouvrage propre à orner l'esprit
de la jeunesse , et à former son goût : 1 vol . in-12. Prix : 2 fr. 50 c. ,
et 3 fr. 25 c. par la poste.
A Paris , chez le Prieur, libraire , rue des Noyers , n. 22 .
Le livre que nous annonçons est depuis long - temps connu dans les
maisons d'éducation ; mais il reparaît maintenant avec des changemens
et des add tion qui en font un ouvrage presque nouvean . On
y a conservé tous les bons morceaux qui le faisaient rechercher et
qu'on avait extraits de nos meilleurs poètes ; les pièces faibles , ou
qui ne portaient avec elles aucun intérêt , ont été suprimées et remplacées
par de meilleures . On y a principalement inséré d'excellens
morceaux qu'on a réunis sous le titre de Tableaux poétiques , au
nombre de quatorze , qui se trouvent au commencement de cet ou
vrage , et qui offriront aux jeunes gens ce que nous avons deplus
agréable et de mieux travaillé dans notre poésie . Cet ouvrage enfin
paraft devoir atteindre son but , qui est d'orner la mémoire de la jeunesse
et de former son goût naissant par un choix fait avec soin dans
nos plus illustres poètes .
La Géographie tant ancienne que moderne , par l'histoire de
tous les temps , avec des cartes, dont une comparative , dédiée à S. A.
I. M.le prince Louis ; par Pierre Navarre. Un vol . in- 8° . Prix : 10 fr.,
et 10 fr. 50 c. par la poste.
A Paris , chez Belin , libraire , rue Saint-Jacques .
Depuis long- temps on a taché d'adoucir l'aridité de la géographie
par des traits historiques relatifs aux différens pays , mais cette méthode
ne présentant aucun ensemble de l'histoire , donnait lieu d'en
confondre les différentes époques . La géographie par l'histoire , rédigée
dans l'ordre chronologique , a remédié à ces anachronismes en ne présentant
la science des lieux que par suite de celle des faits et comme
accessoire des événemens. L'intérêt que ceux- ci inspirent doit nécessairement
faire retenir plus facilement aux élèves les noms et les positions
géographiques dont l'histoire ou les voyages font mention. Čet
ouvrage est divisé en tableaux ou paragraphs historiques assez courts
pour devenir une leçon , et les indications géographiques , au bas de
chacun d'eux , faciliteront la recherche des lieux sur les cartes annexées
à l'ouvrage . L'une d'elles est même comparative , réunissant les noms
anciens et modernes sous des caractères différens .
De la composition des Paysages sur le terrain , ou des Moyens
d'embellir la rature autour des habitations , en y joignant l'agréable à
Intile ; par René Gérardin , propriétaire à Ermenonville . Quatrième
edition revue et corrigée .-Prix : 2 fr . 50 c . , et 3 fr. par la poste.
A Paris , chez Debray, lib . , rue Saint- Honoré vis-à- vis celle du Coq.
Essais de poésie et d'éloquence ; par J. P. G. Viennet . Un vol .
in-Sf. pap . vélin . - Prix : 3 fr. , et 4 fr . par la poste.
A Paris , chez Arthus- Bertrand, libraire, quai des Augustins, nº. 35
L'Art de prolonger la vie humaine , ou l'Hygiène Domestique
traduit de l'anglais du docteur Will ch , avec des notes critiques et
explicatives ; par E. M. Itard , médecin. Deux vol . in - 8° . Prix :
8 fr., et to fr. par la poste.
-
Ces différens ouvrages se trouvent aussi chez LR NORMANT, TUQ
des Pretres Saint-Germain-l'Auxerrois , nº. 42.
MESSIDOR AN XIII. 139
NOUVELLES DIVERSE S.
Berlin , 25 juin.- M. le maréchal comte de Fersen est
arrivé en cette ville. Ce chargé d'affaires de Suède y est
encore. Il ne tardera pas à partir.
( Extrait d'une lettre écrite par un Français . )
La revue des troupes prussiennes à Magdebourg a offert
un spectacle digne de fixer l'attention des guerriers . Le général
Berthier et plusieurs officiers français , d'un mérite
distingué , y assistaient : ils y ont admiré la bonne tenue et
la discipline des soldats prussiens ; ils y ont observé des
manoeuvres savantes qui rappellent tout à la fois les progrès
faits dans l'art militaire pendant la guerre de sept ans ,
et ceux qu'a amenés la guerre de la révolution française.
Nulle science ne conserve mieux que celle-là la tradition
ou plutôt l'impulsion des grands capitaines. Tout y rappelle
à la pensée Turenne , le prince Eugène , Frédéric et
Napoléon. Combien la situation de ces officiers français
était différente de celle où se trouvaient dans les derniers
tems de l'ancienne dynastie les militaires de la même nation
qui venaient rendre hommage au génie de Frédéric dans
ces revues utiles ! ... Le plus enthousiaste de tous et l'un
des plus instruits , M. de Guibert , était bien loin de pressentir
à quel prodige de gloire les armes françaises devaient
être bientôt rappelées. Les souvenirs de Rosbach et de
Minden venaient attrister leur âme , et rendaient leur admiration
pénible. Aujourd'hui le monarque qui continue Frédéric
, et qui a obtenu dans l'empire germanique l'influence
à laquelle son grand oncle avait aspiré , se montrait
aux officiers français , décoré de ce même signe qui est la
récompensé des héros de notre patrie . Ceux de ses généraux
auxquels l'empereur des Français a accordé la grande
croix de la légion d'honneur en étaient également décorés,
Qu'un tel signe parle avec éloquence ! .....
Quand Frédéric II recevait des Français dans sa cour
il ressemblait un peu à Philippe de Macédoine recevant
des Atheniens. Avide de leurs louanges , il se piquait de
rivaliser avec la finesse , la gaieté et les agrémens de
leur esprit ; mais il les rendait bien sérieux quand il les
menait dans son camp..
On s'est beaucoup entrenu dans cette capitale d'un di140
MERCURE DE FRANCE ,
ner qu'a donné le duc de Brunswick au général Berthier.
On ne peut s'exprimer avec plus de noblesse, d'instruction
et de grâce que cet illustre capitaine , qui est en même
temps un souverain habile et bienfaisant . Il n'a cessé de
montrer une admiration profonde et réfléchie pour notre
empereur. J'ai appris par un homme digne de foi que
l'empereur des Français avait conçu la pensée de lui envoyer
un gage éclatant de son estime , en observant , dans
son voyage de l'année dernière , le camp de Kaiseriautern .
Cette harmonie entre les braves déplaît beaucoup au
gouvernement anglais , qui ne cesse , dans un dépit aveugle
, de déprécier l'art militaire , dont cependant les secours
lui sont si nécessaires. De là viennent ces déclarations
, tantôt imputées au duc de Brunswick et tantôt au
général Mollendorf , sur de prétendus refus du grand cordon
de la légion d'honneur : on peut les considérer comme les
actes de faussaires qui calomnient des héros , etc. etc. etc.
-
Signé G.
Gratz. La comtesse d'Artois est morte ici le 2 juin ;,
elle a été enterrée dans le tombeau de l'empereur Ferdinand
second .
Londres , 23 juin. Le gouvernement a reçu hier matin.
des dépêches de Lisbonne. Suivant ces dépêches , la France
demande à la cour de Portugal que les ports de ce royaume
soient fermés aux Lâtimens anglais , et que l'importation
de toutes marchandises de manufactures anglaises sur son
territoire , soit prohibée.
?
M. Withbread , accusateur de lord Melleville à la
chambre des communes , s'est élevé aussi , dans la séance
du 14 , contre M. Pitt. Il a prononcé un discours qui
duré environ 3 heures . « Le 8 avril , dit- il , j'annonçai au
parlement que je soupçonnois fortement M. Pitt d'avoir
été instruit que sous l'administration de lord Melleville
les deniers de la marine avoient été destinés à des usages
particulier . Cette opinion étoit bien fondée ; et je suis
très surpris que le chancelier de l'échiquier ait souffert de
semblables nianoeuvres , sans les dénoncer , on du moins
sans y mettre un terme. Au reste , je ne veux point reprocher
quant à présent à M. Pitt des fautes encore plus
graves ; mais je desire empêcher que de pareils scandales
servent de règle ou d'encouragement au successeur qu'il
aura sans doute bientôt.
P 141 MESSIDOR AN XIII
er
On a reçu des dépêches de l'amiral Cochrane en date du
Imai , et ce brave officier étoit alors à la hauteur de
Sainte-Lucie. Toutes nos garnisons dans les différentes
colonie britaniques étoient en bonne santé , et on avoit
pris toutes les mesures possibles pour se garantir contre
de nouvelle tentatives de la part de l'ennemi.
Suiv nt des lettres du 8 avril , on travailloit à mettre la
Jamaïque dans le meilleur état de défense possible. On
venoit d'y proclamer la loi martiale.
On a reçu une lettre de lord Nelson , datée en mer, trois jours après
son départ de la baie de Lagos . Sa seigneurie marchoit le plus vite
qu'elle pouvoit à la poursuite des flottes ennemies , et elle termine ainsi
sa lettre: « Il est vrai que nous somines bien inferieurs à l'ennemi , relativement
au nombre de vaisseaux ; mais je regarderois comme le plus
heureux moment de ma vie , celui où je trouverois l'occasion de me
་་
mesurer avec lui .
M. Grey a fait à la chambre des commures , la motion
que S. M. fût supphé de ne pas dissoudre le parlement
avant de pouvoir lui donner des renseignemens sur l'état
des négociations . La voix ; contre la motion , 261 : majorité
contre la motion , 151 voix.
Dans la séance d'h er au soir la chambre des communes
a voté un crédit de 84 millions tournois , en conséquence
du dernier message par lequel les ministres ont essayé de
faire croire qu'ils conservoient encore l'espoir de séduire
quelque puissance du continent. Il ne sera vraisemblablement
pas plus question désormais de cette somme que de
celle de 5 millions sterling accordée l'année dernière , et
que lon disoit alors destinée pour la Russie.
On mande de Milan , en date du 12 mai : « Plusieurs personnes pen
sent que Bonaparte est très mécontent de l'empereur d'Allemagne et
du roi de Naples, et que ce n'est pas pour la montre seulement qu'on a
fait passer des troupes en ce pays . D'après des avis assez certains ,
25,000 Français sont campés à Marengo , sous Lasnes; 32,000 occupent
la Lombardie et Mantoue , sous Jourdan ; Menon commandé
12,000 hommes en Piémont , et Saint-Cyr 16,000 dans le royaume
de Naples ; 20,000 sont répondus sur le territoire de Gênes , dans la
Toscane et sur le territoire papal. L'armée de ligne italienne se monte
15,000 hommes . D'un autre côté , l'Autriche à un cordon de troupes
dans le Tyrol et dans les Etats vénitiens , dont on porte le nomi re à
60,000 hommes , et qui s'augmente jouruellement par des renforts vedes
Etats héréditaires. On évalue à plus de 20,000 hommes les
forces anglaises et russes dans la Méditerranée. Le voisinage d'armées
si non breuses donne des inquiétudes aux an is de la paix , et cependant
Fopinion générale est que cette ravée se passera sans que l'épée
suit tirée sur le continent . » calI 1 C ..
nant
a
2a3
142 MERCURE DE FRANCE ,
PARIS.
Tout porte à croire que S. M. I. et R. sera rendue ici à
la fin de juillet au plus tard . Il paraît même qu'elles doivent
passer à Chambéry sous deux ou trois jours.
-Oa dément le bruit qui changeait la destination du
colonel-général Gouvion Saint- Cyr , qui commande l'armée
française stationnée dans le royaume de Naples.
- S. A. S. M. l'archi-trésorier est nommé gouverneur
de l'état de Gênes .
-
L'Empereur et Roi a donné audience à Bologne , le
5 de ce mois , au gonfalonier et aux députés de la république
de Lucques. Ils ont présenté à S. M. le voeu de
leurs concitoyens , d'être gouvernés héréditairement par
un prince de la maison impériale de France. Ce voeu a été
accueilli par l'Empereur. La république de Lucques a été
de suite érigée par S. M. en principauté , en faveur de S.
A. S. le prince Bacciochi , son beau - frère , et de S. A. I.
la princesse Elisa , sa soeur. Le prince Bacciochi portera
désormais le titre de prince de Lucques et de Piombino.
M. le sénateur Hedouville , chambellan de S. M. , a été
nommé envoyé extraordinaire pour assister à la prise de
possession de cet état par le prince et la princesse de
Piombino .
-Après avoir entendu le discours prononcé par l'Empereur
et Roi à son avénement au trône on devait reconnaître
aisément que l'Italie , sous un aussi grand monarque
, était rappelée à son antique splendeur ; mais qui eût
soupçonné la nature des bienfaits que nous préparait le
génie bienfaisant de Napoléon , et les détails auxquels ce
génie est descendu pour le bien de ses peuples ? Il parcourt
ses nouveaux Etats , et quelque rapide que soit sa course ,
il trouve le moment d'y marquer ses pas par des créations
qui tiennent de l'anchantement. Ici , s'appercevant de l'avantage
que Brescia peut retirer d'une communication
facile avec les pays situés sur les rives du Pô , il ordonne
que l'Oglio arrive à cette ville par le moyen d'un canal.
Là , voyant le Mincio , depuis le lac de Gardo jusqu'au
Pô, prodiguer inutilement ses ondes aux peuples qui habitent
ses bords , il veut que ce fleuve soit navigable dans
tout son cours ; que le commerce de Mantoue , trop resserré
dans ses insalubres marais , tire de nouvelles resMESSIDOR
AN XIII. 143
sources du golfe Adriatique , et que les eaux fétides qui
environnent cette cité , en se purifiant , y amenent l'abondance
et y assurent la salubrité. Législateur éclairé , il veut
que le parfum des végétaux corrige les miasmes dangereux ,
et que les Mantouans trouvent la santé et le plaisir sur leurs
bastions désormais embellis par de beaux arbres qui changeront
en délicieuses promenades ces terrepleins , monumens
récens des plus tristes et des plus glorieux souvenirs.
Le voyageur de Mantoue à Vérone ne verra plus une
route nue et solitaire , mais bornée par des plantations
agréables. Chaque jour , on s'attend à voir éclore de nouveaux
trails d'une bienfaisance active , éclairée et prévoyante.
Milan , qui en a déjà ressenti les effets , les verra
se multiplier au- delà de ses espérances , grace au jeune
prince que Napoléon a choisi pour le représenter après
l'avoir solennellement reconn digne d'être animé de son
esprit et de marcher sur ses traces.
L'on assure qu'entr'autres établissemens , il a projetté
celui de faire deux nouveaux jardins pour la commodité
des citadins dont le domicile trop éloigné ne leur permet
pas de jouir de celui qui existe déjà. Ainsi les soins qu'il
consacre à l'Empire français ne diminuent rien à la sollicitude
paternelle qu'il accorde à son royaume d'Italie. Les
deux peuples peuvent se flatter de posséder également som
coeur , d'être également les objets de ses affections et de sa
sollitude.
-
( Extrait du Journal Italien , n° 74. ):
Quelques princes d'Allemagne viennent de prendre
des mesures pour prévenir les manoeuvres de certains émissaires
qui débauchent les habitans des campagnes , sous prétexte
de les emmener aux Etats - Unis , où on leur promet
un bien-être imaginaire ; mais en effet pour les vendre au
gouvernement anglais . La pièce suivante offre la preuve , les
conditions et le tarif de ce trafic infaune , en vertu duquel
d'honnêtes et simples cultivateurs , croyant se rendre en
Amérique , sont jetés sur la côte d'Angleterre , et livrés , à
tant la pièce , pour être bientôt déportés dans les colonies
anglaises. Le marché proposé par Robert Smith à sir
Georges Rumbold , l'un des derniers ministres d'Angleterre
à Hambourg , a été conclu . Smith est encore aujourd'hui
à Hambourg , d'où il continue de diriger ses cargaisons
d'hommes . L'on peut garantir à ce sujet l'authenticité
de la lettre suivante :
144
MERCURE DE FRANCE .
A sir Georges R mbold.
Hambourg , 17 avril 1804.1
« Monsieur, je commande un grand bâtiment mar-
» chand , actuellement à Frédérickstadt , sur la rivière Ey-
» der , et des tiné pour l'Aniérique , avec des passagers à
» bord. Si le service de S. M. l'exige , il serait peut- être en
» mon pouvoir de fournir 1000 à 1500 hommes propres
» au service , livrables à Tonningen , par partie de 300 ;
tous les dix jours , jusqu'à ce que le nombre ci - dessus
soit complet. J'aurai la permission du gouvernement
» danois de faire passer de son territoire un nombre
» d'hommes illimité pour la destination ci- dessus. Je démanderai
sept guinées pour chaque homme délivré du
» vaisseau où il se trouve actuellement , à condition que
» le gouvernement me garantira le paiement. Il sera donc
» nécessaire de nommer une persone convenable pour
» choisir les hommes à bord du bâtiment où la livraison
» doit être conclue et faite S'il était nécessaire , j'entrepren-
» drai , pour un prix raisonnable , de conduire les hommes
» en Angleterre si les circonstances sont favorables. Le
» bâtiment aura ordre de toucher à l'île de Wight dans sa
» traversée pour l'Amérique , où on pourrait engager
d'autres hommes disposés à entrer au service . Vous vou
» drez bien communiquer, pour l'information , à H. R. H.
» votre opinion sur la possibilité de l'exécution de mon´
» plan , et me répondre. »
(Extrait du Moniteur. )
-
ROBERT SMITH.
Les dégradations du Louvre, du côté de la Seine , sont
déjà réparées en grande partie. Le mur de façade est relevé,
reconstruit à neuf, surmonté d'une galerie en balustre
formant une couronne agréable au - dessus du jardin de l'Infante.
Les réparations des autres parties de la toiture du
vieux Louvre se poursuivent avec une égale activité , ainsi
que l'agrandissement et consolidation des locaux intérieurs
destinés à recevoir la bibliothèque impériale . On s'occupe
en même temps à donner aux environs de ce vaste palais
une magnificence digne de son architecture. Pour cet
effet , on abat quantité de vieilles maisons qui , d'un côté ,
rétrécissaient la moitié de la rue Froidmanteau ; de l'autre,
encombraient la place du Muséum , et en obstruaient l'entrée
. Ces démolitions terminées , le pavilon occidental du
Louvre va paraître à découvert , comme la galerie du Musée
-Napoléon , qui , dégagée aujourd'hui des maisons de
la rue des Orties , offre de tous côtés une longue et belle
perspective , depuis le pavillon du Musée jusqu'à celui de
Flore , aux Tuileries.
( No. CCX . ) 24 MESSIDOR an 13.
( Samedi 13 Juillet 1805. )
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
POÉSI E.
LA MAISON DES CHAMPS.
AMI , je veux que ma maison des champs
Soit simple , agreste et même un peu sauvage .
Les longs, bosquets de myrtes odorans ,
Du buis tondu l'inutile feuillage ,
Du plane oiseux le parasite ombrage ,
Ny couvrent point de stériles arpens .
Tout doit ici tribut au labourage ;
Partout jaunit la fertile moisson ;
Et les coteaux , en l'arrière- saison ,
Sont tapissés des doux fruits de la treille .
Que j'aime alors à voir l'heureux Colon ,
Chargé du poids de sa riche corbeille ,
Sans se lasser , du matin jusqu'au soir ,
Aller , venir de la vigne au pressoir !
Cependant , fier de sa naissante armure ,
L'amant d'Io , dans la vallée obscure ,
En mugissant et prenant ses ébats ,
K
146 MERCURE DE FRANCE ;
Déjà s'essaie à de plus grands combats .
Près du logis est une république ,
Où mille oiseaux de toutes les couleurs ,
Et différens de langage et de moeurs ,
Semblent former une famille unique.
L'oison criard , le canard aquatique ,
Le lourd dindon , et le coq vigoureux ,
Dans son sérail sultan impérieux ,
Qui fièrement prodigue à vingt maîtresses ,
Ou plutôt semble accorder ses caresses :
Sur la pintade on voit briller l'argent ;
L'orgueilleux paon se pavane et se joue ,
En déployant l'arc -en - ciel de sa roue ;
La pourpre et l'or décorent le faisan.
Tandis qu'ici les colombes fidelles ,
Du battement de leurs tremblantes ailes
Font retentir le sommet de leurs tours ,
Les doux ramiers , les tendres tourterelles ,
Au fond des bois roucoulent leurs amours :
L'avide porc poursuit la ménagère ,
Et l'agneau bêle , en attendant sa mère .
L'hiver vient-il ? on allume des feux ;
Un bois bien sec , qui s'enflamme et pétille ,
Réchauffe au loin la joyeuse famille.
Sans recourir à d'insipides jeux ,
Qu'ont inventés les désoeuvrés des villes ,
L'homme des champs rend ses loisirs utiles.
Armé de pieux , de toiles , de filets ,
Il fait la guerre aux hôtes des forêts ,
Offre aux oiseaux une amorce perfide ,
Prend à la ligne un poisson trop avide ,
Ou force un lièvre à travers les guérêts.
Les travaux même , oui , les travaux champêtres
Sont la plupart autant d'amusemens ;
Chacun s'empresse , enfans , valets et maîtres ,
D'y consacrer ses plus heureux momens
MESSIDOR AN XIII.
147.
Et du jardin la facile culture
Occupe aussi nos citadins brillans.
Ainsi l'on trouve , au sein de la nature ,
Malgré le luxe et ses
raffinemens ,
Des vrais plaisirs la source la plus pure.
Souvent encor
d'honnêtes paysans
Viennent nous rendre un libre et pur
hommage.
S'ils ne sont pas dóués d'un beau langage ,
Toujours leurs mains sont pleines de présens .
L'un nous apporte un excellent fromage ,
L'autre un chevreau , la couple de poulets ,
Ou le chapon , oisif célibataire ,
Qui s'engraissa
réduit à ne rien faire ;
L'autre du lait , du miel et des oeufs frais.
Des bons fermiers les filles déjà grandes
Viennent aussi présenter leurs offrandes.
Après l'ouvrage , on invite un voisin
A des repas où la parcimonie
Ne garde pas le plat du lendemain ;
Les valets , sûrs de leur part du festin,
Aux conviés ne portent point envie.
Mais ces jardins , où , voisin des faubourgs ,
Et trop épris d'une pompe futile ,
Vous transportez le faste de la ville;
Ce labyrinthe et ses nombreux détours ,
Ces belveders élevés jusqu'aux nues ,
Ces boulingrins , ces vastes avenues ,
Qu'y voyez- vous ? des promenades nues ,
Où vous pouvez gagner de l'appétit ,
Sans y trouver de quoi le satisfaire.
Qu'y manque- t- il ? rien que le nécessaire :
Le pain , le vin , les légumes , le fruit ,
Tout , de fort loin , à grands frais s'y voiture
Pour vos besoins et pour ceux de vos gens.
K 2
148
MERCURE
DE FRANCE
;
Non , vos palais de riche architecture ,!
Vos beaux treillis , dégarnis de verdure ,
Ne valent point une maison des champs.
La vôtre enfin , élégante et stérile ,
N'est qu'un hôtel éloigné de la ville.
KÉRIVAL ANT.
1
LE DINDON ,
FABLE.
ECHAPPÉ de la basse -cour ,
Un dindon , sans que rien l'étonne ,
Et n'admirant que sa personne ,
D'un vaste parc faisait le tour.
Gravement il marchait , et d'allée en allée ,
Plein de lui - même , allant , venant ,
L'aile traînante et la queue étalée ,
Se rengorgeant , se dindonnant ,
Près de la pièce d'eau , sans songer , il arrive .
Sur le marbre éclatant qui resserre sa rive
Il se pose. De là , plongeant dans le canal ,
Et le fond argenté du limpide cristal
Lui renvoyant sa noble image ,
Ebloui de lui-même , il s'enfle davantage ,
S'applaudit , se sourit . Qu'on s'imagine voir
Un fournisseur à son miroir.
D'abondance du coeur alors ouvrant la bouche :
« Tant de beauté , dit-il , n'est pas ce qui me touche ;
Mais la nature , en tout , favorable aux dindons ,
Nous rendit beaux et nous fit bons.
Certes , on ne nous peut accuser d'aucun vice .
En dirait - on autant des autres animaux ?
J'ai honte , en vérité , de leurs nombreux défauts :
Le chat est rempli de malice ,
Il égratigne ; le chien mord ;
MESSIDOR AN XIII 149
Le cheval rue , et l'âne est bête ,
Et têtu pour surcroît de tort .
Des oiseaux , mes cousins , si je me mets en tête
D'examiner les moeurs , c'est bien pis : le milan
Est cruel , et l'aigle un tyran ;
Le pigeon même , avec cette mine discrète ,
Est vorace ; on rougit de penser au moineau ;
On est bien revenu de ma soeur tourterelle ,
Toujours elle gémit , et n'est pas plus fidelle ;
Le rossignol est laid , et le paon fait le beau .
Qui nage sur cette onde ? ah ! c'est ce fat de cygne .
Ce cou si long , cette blancheur ,
En vérité , font mal au coeur.
Et cependant quels airs et quel orgueil insigne .
Qu'il est choquant par sa hauteur !
De m'avoir fait dindon , ciel ! je te remercie.
Je suis coq- d'Inde pour la vie.
Gloire au coq-d'Inde , dit dindon !
De nous , dit- on , l'homme se moque ;
L'homme est un sot. » — « Il a raison ,
Reprit , témoin muet de tout ce soliloque ,
Un oison , son ami , qui , séduit et ravi ,
A quelques pas l'avait suivi .
Son discours d'esprit étincelle .
Consultons-en frère hibou ,
Que je découvre dans ce trou. »n
L'oiseau penseur qu'il interpelle ,
D'une ruine assez nouvelle ,
Ornement de ce parc , habitait un débris .
Il avait du coq -d'Inde entendu les mépris .
Sommé d'intervenir , en clignant la paupière ,
Et d'un air refrogné : « Beau jugement d'oison ,
Répond-il ; pauvre esprit ! Il est vrai , le dindon ,
Ainsi que toi, l'ami , très -grandement diffère
Des animaux les plus vantés.
3
150 MERCURE DE FRANCE ,
1
Il n'a pas leurs défauts ; a-t -il leurs qualités ?
En lui la nullité jointe à l'orgueil habite ;
C'est la pire sottise , entends -tu , bon oison ? »
L'oiseau de Minerve a raison :
Absence de défauts n'est vertu , ni mérite.
ENIGM E.
AVEC nous en tous lieux , en tous temps on se couche .
On nous charge parfois d'or et de diamans ;
Mais quelquefois , lecteur , un seul mot qui nous touche
A pour nous plus d'appas que tous ces ornemens .
LOGO GRIPHE.
Je t'avertis , mon cher lecteur ,
Que ma forme est substantielle ;
Mais dès que l'on m'ôte le coeur ,
Je deviens d'espèce mortelle .
CHARADE.
Si je disais que je suis volatile ,
A deviner je serais trop facile.
C'est vrai pourtant ; mais tout au moins , lecteur ,
Permettez-moi de taire ma couleur.
De mes deux parts , très- souvent la première ,
Dans les forêts , et par monts et par vaux ,
Fait bruyamment retentir les échos .
On est toujours charmé de ma dernière.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la
CHARADE insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier N° est Papier.
Gelui du Logogriphe est Veau , où l'on trouve cau.
Celui de la Charade est Dé-coudre,
MESSIDOR AN XIII. 151
Analyse raisonnée des Principes fondamentaux de
l'Economie politique ; par J. Dutens , ingénieur
des ponts et chaussées , et membre de plusieurs
sociétés savantes. Un vol. in- 8 ° . Prix : 3 fr. , et
4fr. par la poste. A Paris , chez Courcier , imprimeur-
libraire , quai des Augustins , n° . 71 ; et
chez le Normant , imprimeur- libraire , rue des
Prêtres S. Germain-l'Auxerrois , nº . 42.
Si des réflexions sur l'économie politique entraient
dans les devoirs d'un ingénieur des ponts
et chaussées , nous éviterions d'énoncer notre sentiment
sur l'ouvrage que publie M. Dutens ; nous
laisserions ses pairs prononcer pour ou contre lui ;
mais le livre que nous annonçons traitant un objet
jusqu'ici abandonné aux spéculations des oisifs ,
nous avons qualité suffisante pour en parler . Nous
espérons que l'auteur voudra bien se souvenir que
nos observations ne s'adressent qu'au membre de
plusieurs sociétés savantes .
Dans tous les pays policés , on a distingué la politique
de l'adininistration . La politique s'applique
aux hommes , et c'est un art ; l'administration s'applique
aux choses , et c'est une science : ainsi , avant la
confusion des langues produite par la confusion
des idées , on disait l'art de gouverner , et la science
de l'administration. En général, on appelle arts les
spéculations dans lesquelles le caractère , le génie
particulier de l'homme sont pour beaucoup , et
sciences les spéculations qui n'exercent que l'esprit.
Pradon savait aussi bien que Racine comment on
fait des vers , et Pradon n'était pas poète ; de la
même école , il sort des peintres , et des hommes
qui ne connaissent que les principes mécaniques
4
152 MERCURE DE FRANCE
du dessin ; d'une éducation semblable donnée à
deux princes , l'un s'élevera capable de gouverner ,
l'autre ne saura que spéculativement comment on
gouverne tant il est vrai que le caractère , le génie
particulier de l'homme entre pour tout dans les
arts , et que les puissances inexplicables de l'ame
sont au- dessus des spéculations de l'esprit .
Pour devenir savant , c'est - à - dire pour connaître
la propriété des choses , il ne faut que du travail et
de la patience ; les méthodes peuvent changer , les
choses soumises aux spéculations des savans ne
changent pas ainsi , que ce soit la terre ou le soleil
qui tourne ; qu'on découvre et qu'on désigne plus
ou moins d'étoiles ; qu'on explique de cent manières
les marées , la cause des orages , de l'humidité , de
la sécheresse , l'état du ciel et de la terre reste toujours
le même ; et chacun peut au jour le jour se
mettre au courant des découvertes ou des erreurs
en crédit. On apprend les sciences uniquement pour
satisfaire un besoin de l'esprit ; on ne réussit dans
les arts qu'entraîné par un besoin de l'ame auquel
on essayerait vainement de résister. Il y a eu , parmi
les savans , des hommes de génie ; ce sont ceux
qui ont inventé des méthodes d'apprendre meilleures
malheureusement pour leur gloire , les découvertes
qu'ils ont faites deviennent bientôt une
propriété commune , même aux sots ; et ce qui a
été un effort de génie est effacé par des hommes
médiocres , qui ont toujours en leur faveur le bénéfice
du temps , bénéfice immanquable lorsqu'il
s'agit d'objets nécessairement mieux connus à mesure
qu'ils sont plus observés . Les productions des
arts au contraire ne sont jamais la garantie de
productions plus belles ; et la gloire des hommes
de génie s'accroît des efforts mêmes de ceux qui
veulent les égaler. Les monumens qui nous restent
de l'antiquité sont encore l'admiration de nos peinMESSIDOR
AN XIII. 153
tres et de nos sculpteurs ; Corneille et Racine n'ont
pas cru surpasser Sophocle et Euripide ; Boileau ,
Horace ; le Tasse , Homère et Virgile ; Molière n'a
jamais su combien il était au -dessus d'Aristophane
et de Térence . Ce que l'on apprend à l'école de
tous ces grands hommes forme le goût , procure
les plus douces jouissances ; mais n'est rien pour
produire si l'on n'a pas reçu de la nature cette puissance
de l'ame , cette faculté créatrice impossible
à définir , puisque , semblable à la Divinité , elle
n'est sensible que par ses oeuvres. En ne considérant
l'homme que par son esprit , Helvétius et
J. J. Rousseau ont pu l'assimiler au singe ; en considérant
l'homme par son génie , on reconnaît qu'il
porte en lui quelque chose de divin ; et lorsque j'ai
dit que l'impiété était stérile , je n'ai fait que tirer
la conséquence des maximes de l'impie. Îl en est
de l'art de gouverner comme de tous les arts : les
principes en sont simples ; l'exécution demande
un génie particulier ; car ce qu'on sait dans ce
genre n'est rien sans la conviction de ce qu'on peut .
Dans la politique , comme dans tous les arts , si les
grands hommes n'ont aucun moyen assuré de se
former des successeurs en tout semblables à eux ,
ils ont du moins cette consolation si rassurante pour
l'humanité , que ce qu'ils ont fait sert de modèle
dans tous les siècles ; on les cite avec admiration ,
même dans les temps où le faux et le petit dominent
; et l'estime qu'inspirent leurs ouvrages est
souvent l'unique preuve que les puissances de l'ame
ne sont pas entièrement étouffées par les spéculations
de l'esprit.
L'administration n'est point un art , parce qu'elle
s'applique plus aux choses qu'aux hommes ; ce
n'est qu'une science , mais c'est la première de
toutes. Un grand administrateur balancerait cependant
la réputation d'un politique habile et hcu154
MERCURE DE FRANCE ,
reux , si l'histoire nous montrait de grands administrateurs
sous des princes incapables de gouverner
; mais Sully administrait sous Henri IV , et
Colbert sous Louis XIV . Le cardinal de Richelieu
n'a jamais été mis au nombre des administrateurs ;
il gouvernait l'état et son maître : d'où l'on pourrait
conclure avec une égale vérité qu'un grand ministre
, sous un roi faible , ne se borne pas aux
choses de l'administration ; et qu'il ne peut y avoir
de grands administrateurs que sous un roi puissant
; observation qui réduit l'administration à
n'être regardée que comme une science . Dans cette
science , il se trouve aussi des hommes de génie ; et
c'est en être convenu que d'avoir nommé Colbert
et Sully. Parmi ceux qui n'ont pas une égale réputation
, combien d'hommes instruits , laborieux ,
prévoyans , qui formés par une longue expérience ,
rendent à l'Etat des services qui mériteraient la reconnaissance
publique , si les peuples étaient obligés
de connaître à quelles conditions on assure leur
existence et leur tranquillité !
L'administration est donc une science , et la première
de toutes. Nous avons parcouru bien des détours
pour arriver à cette vérité , qu'il fallait d'abord
établir afin de mieux faire comprendre à nos
lecteurs ce que c'est que l'économie politique. L'administration
est la science des faits ; pour la savoir ,
il faut la pratiquer : l'économie politique est la
science des conjectures ; plus on l'étudie , moins on
est capable d'en tirer de résultat . La première est
de tous les temps , et s'appuie sur l'expérience ; la
seconde est née dans le dernier siècle , et s'appuie
sur des livres ainsi on peut dire que la science
de l'économie politique est la plus cruelle ennemie
qu'ait jamais eue la science de l'administration , ceux
qui cherchent le mieux idéal étant toujours armés
contre ceux qui se bornent au mieux possible . Les
MESSIDOR AN XIII 175
administrateurs font du bien , c'est le but de leurs
veilles ; quand ils font du mal , c'est par erreur . Les
économistes n'ont jamais fait de bien ; ils se bornent
à écrire ; ils ont fait beaucoup de mal , car ils
écrivent sur ce qu'ils ne connaissent pas. Maintenant
nous allons examiner l'ouvrage de M. Dutens .
La nécessité qu'il reconnaît de donner une analyse
raisonnée des principes fondamentaux de la
science qu'il professe , prouve que ces principes
ne sont pas encore bien clairement définis . En
effet , c'est toujours par une observation de ce genre
que commencent les ouvrages sur l'économie politique.
Voyez chaque économiste , il est affirmatif
pour vanter la méthode qu'il propose , pour décider
que ses confrères se sont plus ou moins trompés
jusqu'à présent ; de sorte qu'en prenant tous les
économistes en masse , et en leur accordant une
égale confiance , on trouverait qu'ils ne savent ce
qu'ils veulent , qu'ils ne sont guère plus avancés dans
ce qu'ils disent , et qu'ils ne s'entendent entre eux
que pour récuser l'expérience : ils sont à l'administration
ce que les philosophes sont à la religion , à
la morale et à la politique ; ils veulent toujours tout
expliquer et tout recommencer. N'est - ce pas une
science bien avancée que celle qui sent encore
aujourd'hui le besoin d'imprimer ? « On distingue
» le commerce en gros et le commerce en détail ,
le commerce intérieur , le commerce extérieur
» et le commerce de transport ; chacune de ces
>>
différentes branches de commerce , et sur -tout
» les deux premières, se subdivisent encore suivant
» la nature des marchandises dont ils ont l'échange
» ou le transport pour objet : il y a le commerce
» en gros du blé , d'épiceries , de vins , etc .; il y a
» le commerce en détail de vins , d'épiceries , de
» merceries , etc. » L'heureuse découverte ! et ne
semble-t- il pas entendre le maître de philosophie
156 MERCURE DE FRANCE ,
du Bourgeois Gentilhomme , qui commence son
cours de logique par une dissertation sur la manière
de prononcer les voyelles ? Au reste , dans
les ouvrages de ce genre , on a bien moins à se
plaindre de rencontrer des choses communes que
des idées extraordinaires ; et j'aime mieux apprendre
de M. Dutens qu'il y a le commerce en gros et
le commerce en détail , que d'être obligé de croire
à la ligne de démarcation qu'il a posée entre les
classes productives et les classes improductives de la
société.
Dans le sens étroit de l'économie politique , et
en ne considérant les professions que dans leur rapport
avec la formation de la richesse nationale , on
trouvera 1º . que le travail du mathématicien , du
chimiste , du naturaliste , du physicien , du géographe
est le plus productif; 2º . que le travail du
gouvernement l'est un peu moins ; 3 °. que la inédecine
et la chirurgie sont de même productives , en
conservant ou en réparant la santé qui peut être
considérée comme un capital ; 4° . que le travail des
professeurs de morale , des prêtres , des hommes
de lettres , des peintres , des musiciens et des comédiens
est productif, en ce qu'il concourt aux progrès
de la civilisation . Pour les juges , les avocats ,
les agens du fisc , les soldats , leur travail est improductif,
parce qu'il n'a pour but que la conservation
d'un ordre déjà existant . « En un mot et
·>>
règle générale , toute profession qui deviendrait
>> inutile , si tous les hommes suivaient d'eux-mêmes
» les lois naturelles de la justice , est improductive ,
» et ne peut rien ajouter à la richesse nationale . »
Il faut avouer que l'économie politique est une
belle chose ! Le travail d'un chimiste y est mis audessus
du travail d'un gouvernement , en supposant
qu'on puisse appeler travail les détails de l'art
de gouverner ; un mathématicien produit plus
MESSIDOR AN XIII. 157
qu'un d'Aguesseau ; un naturaliste rapporte plus
que Turenne ; un physicien plus qu'un bon ministre
des finances ; et les prêtres et les comédiens
contribuent également aux progrès de la civilisation ,
et à la formation de la richesse nationale . Voilà ce
qu'on appelle des principes fondamentaux . Je sais
bien que tout cela ne sera vrai que quand les hommes
suivront d'eux - mêmes les lois naturelles de la justice
; mais ne pourrait-on pas attendre jusqu'à cette
époque pour écrire des choses aussi admirables ?
Pour moi , je l'avoue , rien ne me paraît aussi humiliant
que ces classifications qui apprennent à
n'estimer les hommes que par ce qu'ils rapportent ;
cela ressemble trop à la manière dont un bon cultivateur
classerait les animaux de sa basse-cour ; et
si j'avais la prétention d'être ce qu'on appelle aujourd'hui
un homme de lettres , j'aimerais mieux
qu'on me rangeât parmi les inutiles , que de me
voir compté comme produisant moins qu'un géomètre
, même en admettant qu'un géomètre produisit
plus qu'un gouvernement . M. Dutens a oublié
de nous dire si les économistes ( qui ne sont
certainement pas des gens de lettres ) formaient
une classe productive , ou improductive , et si leurs
livres contribuaient à l'augmentation de la richesse
nationale ; tout ce que je me permettrai de décider ,
c'est que de pareils ouvrages ne prouvent pas en
faveur des progrès du bon sens ; et que , du temps
de Molière , on aurait joué au bruit général des applaudissemens
l'écrivain qui se serait permis de
considérer la santé comme un capital que la médecine
fait valoir au profit de la société .
Rien ne me déplait autant , dans les économistes ,
que la manie qu'ils ont de poser des principes généraux
, c'est - à - dire des principes indépendans de
l'étendue , de la position des Etats ', de la forme du
gouvernement , et des moeurs particulières des
158 MERCURE DE FRANCE ,
»
>>
peuples. La question la plus indécise aujourd'hui ,
positivement parce qu'on en a fait une question
générale dans les livres du dix -huitième siècle , est
l'ascendant qu'on doit accorder à la propriété foncière
: il est impossible de dire toutes les conséquences
qui sont liées à la solution de ce grand problème
politique . M. Dutens tranche la difficulté
avec une assurance capable d'effrayer les hommes
d'état . « A mesure que l'industrie prend plus d'es-
» sor , dit - il , et que les nations se civilisent , la pro-
» priété foncière doit perdre nécessairement du
prix que quelques institutions peu avancées ont
» contribué à lui donner dans l'opinion ; et , dans
l'état actuel des connaissances économiques , ce
» serait faire en quelque sorte un pas rétrograde en
politique , que de lui accorder trop de prépon-
» dérance dans l'organisation sociale . » On est toujours
étonné de voir que les hommes qui se font ,
de leur propre autorité , législateurs des nations , ne
connaissent pas les premières règles de l'art de raisonner
. Certainement , si l'on accordait à la propriété
foncière trop de prépondérance , on ferait un
pas rétrograde en politique , ou plutôt on manquerait
le but que la politique se propose dans l'organisation
sociale , puisque l'excès est partout un défaut
; mais s'il est vrai qu'à mesure que l'industrie
prend plus d'essor , la propriété foncière perde de
son prix , serait - il contre la politique de rendre à la
propriété assez d'ascendant pour qu'elle augmentât
de valeur? L'art de calculer les institutions consiste
principalement à établir un juste équilibre entre
les différentes classes de la société ; et je crois pouvoir
douter, malgré l'état actuel de nos connaissances
économiques , que ce que tous les fondateurs
d'empires ont regardé comme une certitude
de stabilité , soit devenu une preuve de rétrogradation.
Il est permis du moins d'affirmer que la pro-
2
MESSIDOR AN XIII. 159
priété foncière a considérablement augmenté de
prix réel et de prix d'opinion depuis que nous
sommes revenus à l'unité de gouvernement ; on
peut présumer qu'elle augmentera encore sans acquérir
trop de prépondérance ; et à ne calculer les
choses qu'en économiste , pourquoi ne penseraiton
pas que cette augmentation sera un capital
fixe de plus , à ajouter aux capitaux circulans ,
industriels et immatériels dont se compose la richesse
nationale ?
La richesse nationale ! Tel est l'objet des travaux
des économistes : pour contribuer à l'augmenter , ilne
leur manque encore que de savoir sur quoi elle
repose. Les fondateurs de la secte ont dit : Sur la
terre ; et quand on a été las de leurs rêveries , on
leur a conseillé d'aller labourer . Comme le conseil
ne leur plaisait pas , ils ont changé la base de la richesse
nationale , et l'ont fondée sur le travail. Sur
le travail , soit , leur a-t -on répondu ; quittez la
plume , et allez augmenter le nombre de nos artisans.
Ce conseil encore n'a pas été de leur goût , et
M. Dutens s'est chargé de poser un principe nouveau
: « La richesse nationale , dit- il , croît en rai-
» son de l'instruction et des lumières. » Pour le
coup , il n'est plus possible d'échapper à ces messieurs
: l'administration est ignorante , ils se chargent
de l'instruire ; elle marche dans les ténèbres ,
leurs livres doivent l'éclairer ; ainsi ils ont fait , ils
font , et feront des livres dont on ne pourra se
moquer sans courir le risque de saper les fondemens
de la richesse nationale. « On peut , dit
» M. Dutens , se représenter la richesse nationale
» sous la figure d'une pyramide , dont la base se-
» rait égale à la surface du territoire , et l'élévation
» à la puissance du travail . Dans le commence-
» ment , les produits spontanés du sol lui donnent
» peu de hauteur ; mais elle s'élève ensuite à me160
MERCURE DE FRANCE ,
»
» sure que les besoins , qui naissent de la civilisation
, aspirent les produits des trois premières
espèces d'industrie qui fournissent continuelle-
» ment à la masse ; et l'on peut imaginer , en der-
» nier lieu , que l'accumulation des capitaux de-
» vint telle , que les côtés de la pyramide ne pus-
» sent se rencontrer qu'à une distance qui n'aurait
» d'autre limite que celle de la perfectibilité hu-
» maine. » Hélas ! avant que les connaissances économiques
eussent fait des progrès , on écrivait correctement
; on savait qu'il n'est pas permis de mêler
, dans la même phrase , le style figuré et le style
naturel , parce que cette confusion produit nécessairement
quelque chose de ridicule en effet ,
comment concevoir les rapports qu'il y a entre les
côtés d'une pyramide et les limites de la perfectibilité
humaine ?
M. Dutens qui appelle la santé un capital , l'arc
d'un sauvage un capital , désigne aussi l'argent sous
le nom de capital , sans penser qu'il faut une grande
tension d'esprit pour ne pas se perdre dans l'application
de ces divers capitaux. Enfin , il décide que
la circulation de l'argent est trop nécessaire aux
progrès de l'industrie , pour que les gouvernemens
puissent se permettre de thésauriser. Cette maxime
a été bien des fois vraie où fausse , suivant les lieux
et les circonstances. Pourrait - on reprocher à Sully
d'avoir thésaurisé , dans un temps où il n'avait que
ce moyen d'assurer les grands desseins médités par
HenriIV ? La thésaurisation n'entre -t - elle pas encore
aujourd'hui dans le système de la Prusse ? Et,
depuis l'établissement des Banques nationales , croiton
que la thésaurisation nuirait aux progrès de l'industrie
, si une longue paix rendait les économies
possibles ? Certainement , cent millions de numéraire
, renfermés à l'Arsenal , nuiraient plus au commerce
de la France que cent millions d'impôts ou
d'emprunt ;
4.
BEP
FRA
5.
161
MESSIDOR AN XII
d'emprunt ; mais la même somme , dépose dans
une Banque , pourrait en toute sûreté augme
d'une somme triple le numéraire en circulation ;
l'industrie y gagnerait ; l'intérêt de l'argent tomberait
, et les ressources de l'Etat en paraîtraient plus
grandes . Je ne veux rien préjuger , ni m'immiscer
dans l'administration lorsque je blâme moi - même
cette manie ; mais j'ai voulu prouver que ce qu'on
appelle principe en économie politique , n'est pas
principe en administration , puisque ce qui est
dangereux dans telle circonstance peut devenir
très- avantageux dans des circonstances différentes :
aussi ne puis-je concevoir comment ceux qui parlent
toujours de progrès , ne sentent pas qu'il est
impossible qu'il y ait progrès sans variation ; et s'ils
admettent des variations , pourquoi veulent - ils fonder
des maximes toujours rigoureusement applicables
aux nations et aux gouvernemens? La thésaurisation
, qui parait impolitique à M. Dutens ,
parce qu'il la considère comme enlevant des capitaux
a la circulation , paraissait à Herrenschward
le plus sûr moyen de prospérité , parce qu'il la considérait
comme devant multiplier les capitaux circulans
dans une progression qui n'aurait de terme
que
la volonté éclairée de l'administration . Cette
différence totale d'opinion entre deux hommes
écrivant sur le même sujet , peut servir à montrer
combien est vague une science qui ne repose point
sur des faits , qui ne s'applique à aucun Etat désigné
, à aucune circonstance connue . Je demanderai
de nouveau quel bien peuvent faire de semblables
livres ; et je me chargerais bien de dire le mal qu'ils
font . Puisque j'ai nomme Herrenschward , je dois ,
pour l'acquit de ma conscience , avouer que c'est
l'homme le plus fort qui ait médité sur l'économie
politique. S'il ne jouit pas en France de la réputation
accordée à Smith , on ne doit pas s'en étonner:
L
162 MERCURE
DE FRANCE ;
Smith a écrit pour tous les temps et tous les lieux ;
il convient aux partisans de la liberté illimitée dans
tous les genres ; Herrenschward au contraire n'a
conçu que des projets appuyés sur le gouvernement
d'un seul ; sa renommée n'ira jamais bien
loin .
Au reste , je dois convenir que l'ouvrage de
M. Dutens renferme autant de vérités que d'erreurs.
Quoiqu'il soit économiste , on sent qu'il est
français , et que la révolution lui a appris à ne pas
mettre toujours les spéculations de l'esprit au - dessus
de la force des événemens . S'il me demandait pourquoi
, lui rendant cette justice , je ne l'ai cité que
pour le critiquer , je pourrais lui répondre : « Dans
>>
l'analyse des ouvrages d'imagination , nous dis-
>> tribuons avec égalité l'éloge et le blâme , nous
>> faisons compensation du bon et du mauvais
» parce que tout appartient à l'auteur ; mais dans
>> les ouvrages sur la politique et l'administration
>> nous devons ne rechercher que ce qui est faux ,
» puisque c'est là tout ce qui vient de l'écrivain :
>> ce qui est juste , vrai , utile , est le résultat de
» l'expérience , et n'appartient pas plus à ceux qui
» écrivent qu'à ceux qui n'ont jamais écrit. » Ainsi
louer un économiste de ce qu'il a quelquefois raison
, ce serait paraitre surpris de ce qu'il n'a pas
toujours tort. Ce genre d'éloge ne nous semble
pas assez fatteur pour regretter de ne l'avoir pas
accordé .
FIEVÉE. !
7
MESSIDOR AN XIII. 163
Les Agrestes , par l'auteur des Nuits Elyséennes . Un vol .
in-12. Prix : 1 fr . 50 cent. , et 2 fr. par la poste . A
Paris , chez Capelle et Renand , libraires , rue J. J.
Rousseau ; et chez le Normant , libraire , imprimeur
du Journal des Débats rue des Prêtres Saint Germain-
l'Auxerois , nº . 42 .
?
-
L'AUTEUR nous avertit dans une préface , qui a le mérite
d'être très- courte , qu'il a réuni , sous le titre d'Agrestes,
quelques courses faites dans des lieux incultes ou peu
habités ; qu'en les nommant ainsi , il avait en vue les
Tesca ( 1 ) des anciens , dont il a tâché de déterminer le
caractère par le sens de l'épigraphe : flebilis auditur
questus ; une plainte lamentable se fait entendre.
J'ignore si celles dont cet auteur a composé son livre
seront lues ; mais je sais fort bien que personne ne les
entendra .
On dit qu'un sage choisit les pensées qu'il doit exprimer
, qu'un fou parle avant d'avoir rien réfléchi , et que
c'est là toute la différence qui existe entre l'un et l'autre.
Si cette définition était rigoureusement juste , l'auteur
des Agrestes pourrait bien être pris pour un insensé de
l'espèce la plus incurable ; mais il est quelques termes
moyens entre le premier degré de l'aliénation à laquelle
on donne des soins , et la démence complète qui ne recueille
que la pitié ; et cet auteur pourrait bien n'être
encore qu'un écrivain en délire dont il ne faut
pérer.
pas déses-
Sa première folie est d'avoir voulu faire un livre , la
deuxième d'en avoir fait un sans sujet , et la troisième de
l'avoir rempli d'absurdités , qui ne sont pas plaisantes . Le
caractère des Tesca des anciens n'offre guère que la
matière d'une digression , encore faut- il qu'elle ait un peu
(1) Tesqua , lieux champêtres consacrés à quelque divinité .
L 2!
164 MERCURE DE FRANCE ,
de vérité et une teinte de raison : c'est un paysage agreste
et romantique. J. J. Rousseau a offert quelques modèles.
de ce genre dans les Promenades d'un Réveur solitaire.
L'ouvrage de notre auteur est le songe d'un homme qui
vient de les lire , et dont l'imagination troublée mêle à
ses souvenirs toutes les bizarreries d'Young , d'Ossian ,
d'Hervey, et même de Werther, avec des additions et des
embellissemens curieux et incroyables ; c'est une véritable
phantasmagorie. Le volume est divisé en deux livres , on
ne sait pourquoi . Le premier renferme sept Agrestes, mot
qui , jusqu'ici , n'était qu'un adjectif propre à qualifier un
lieu sauvage , rustique , champêtre ; mais dont l'auteur
fait un substantif , auquel on donnera le sens qu'on voudra
, mais qui , s'il a quelque rapport avec ce que le
volume renferme , ne peut signifier qu'extravagances. Le
premier livre contient donc sept extravagances , et le
deuxième neuf; chacune a un titre particulier , comme
le Vieux Temple , l'Autel du Druïde , la Solitude , etc.
Le lieu de la scène est tantôt en France , tantôt en Espagne
, tantôt en Italie ; mais on peut dire qu'il ne fait
rien à l'affaire , car partout où l'auteur pourra rencontrer
de la terre , de l'air , ou de l'eau , il est assuré de
trouver un ample sujet d'exercer son esprit et sa plume..
La ferre est la poussière des héros décédés , elle parlé et
raconte leur histoire ; l'air qu'ils ont respiré murmure
encore leurs douleurs et fait retentir les échos du bruit de
leurs vertus ; l'eau qu'ils ont bue , se souvient de les
avoir désaltérés , et , dans le bruit des vagues , une oreille
attentive peut démêler le récit tragique de leurs naufrages
. Avec des moyens poétiques de cette nature , un auteur
est assuré de ne jamais manquer , et cependant ce ne
sont là que les lieux communs dont le nôtre sait faire
usage ; sa poésie offre des ressources bien plus vastes ;
elle ne se contente pas de ressusciter les morts , elle
anime les montagnes , les herbes , les feuilles , les arbres ,
les rochers , le passé , le présent et l'avenir .
L
MESSIDOR AN XIII. 165
* Tout prend un corps , une ame , un esprit , un visage . » *
« Les échos répètent tous les accens de la montagne ,
» et les lacs réfléchissent ses aspects de ruine et d'effroi .
» Ces vastes miroirs d'objets tristes et de sons lamentà-
» bles agrandissent le domaine de la mélancolie , et l'é-
» lèvent au-dessus de l'enceinte de la terre. »
Quels sont ces accens de la montagne et ces miroirs de
sons lamentables qui élèvent un domaine au - dessus de la
terre ? Je n'en sais rien et je ne veux pas même le chercher.
Je préfère entendre « les feuilles sèches , portées
» sur les eaux , raconter aux herbes du rivage toutes
» leurs aventures ; ou voir l'auteur s'interposer entre la
» douleur des arbres et la fureur des flots , ou bien con-
» sidérer avec quelle adresse il marche au- delà du souffle
» aride du vieux Océan , dont la voix un peu rauque
» lui défend d'approcher . » Cela est bien plus amusant. Je
me garderai bien aussi de me proposer ces questions subtiles
: « Pour qui sont ces nuages qui s'élèvent de l'Océan?
» Vont-ils grossir le fleuve débordé , ou rafraîchir quel-
» que contrée brûlante ? Contre qui se dirige le courroux
» des vents ? Sur qui tomberont les orages et les foudres
» célestes ? Dans quels lieux se promeneront la famine et
» la maladie ? De quel côté la voix de la guerre se fera-
» t-elle entendre ? Quelle herbe paîtront les troupeaux ? »
Il faudrait être plus que sorcier pour y répondre ; j'aime
rieux m'amuser à regarder le vent du midi qui s'assied
» sur un tas de neiges , qui les presse et qui les jette en
» torrens sur la terre ; ou passer mon temps à écouter les
» discours des rochers , dans lesquels on retrouve les
>> causes des douleurs de l'auteur et les émotions de son
» ame . J'aime mieux encore voir la fille de la beauté se-
» couer sur ses yeux son rameau tout couvert des pleurs
» de l'Aurore . » Il n'y a pas à balancer non plus entre la
musique « des montagnes qui poussent des cris plus affreux
que ceux des taureaux sauvages , et les sons qui
» n'ont pas même été polis par les doux ombrages des
3
166 MERCURE DE FRANCE ,
» bois . » Qui pourrait trouver le moindre plaisir « à voir
» sortir du sein de l'urne des siècles écoulés , qui s'élève
>> au milieu d'un désert , et que le passé tient dans sa main ,
» une grande et triste voix qui verse la douleur sur les
>> routes jadis fleuries de la jeunesse et du printemps ?
» On préférera toujours à ce spectacle celui de l'homme
» fort qui est élevé au--dessus de tous les hommes , qui
» jette ses eaux du haut des montagnes , et sa lumière du
>> haut des cieux . » Cela est bien plus pittoresque et plus
divertissant. On sait d'ailleurs « que ce même homme
» fort vit dans le coeur de l'homme qui l'ignore , comme
» le soleil dans la pierre et dans les arbres , et qu'il est
>> assis sur toute la terre . >>
L'auteur est triste , on le sent , mais on n'en connaît
pas la raison ; la douleur des écrivains qu'il a voulu imiter
a plus d'un motif. Young pleure sa famille , Ossian déplore
les malheurs des héros de Morven , Hervey sait
nous attacher par l'objet réel qu'il propose à ses méditations
, Werther nous intéresse malgré l'égarement de son
coeur ; il n'y a que l'auteur des Agrestes qui pleure sans
que l'on sache pourquoi , et qui se plaigne sans aucun but
apparent. On ne voit pas qu'il ait rien perdu , ni qu'il
ait éprouvé la plus légère disgrace , et cependant il nous
assure que « ses larmes coulent sur le sable aride de l'Océan ,
» ou qu'elles inondent la crinière flottante de son cheval . »
Je le crois , puisqu'il le dit ; mais , pour me faire partager
son affliction , il fallait m'instruire du sujet qui
l'excite. Quelque fâcheux que puisse être l'incendie de
Sagonte , ville d'Espagne prise par Annibal il y a deux
mille ans , je ne puis croire qu'un Français d'aujourd'hui
trouve dans ce désastre le motif d'un long voyage pour
aller passer les jours et les nuits à pleurer sur des ruines
et des cendres qui n'existent plus ; et quand cet auteur
se représente dans cette situation , il me semble voir un
fou qui pleure le déluge universel . Il ne touche pas davantage
lorsqu'il se laisse attendrir au bruit du vent ,
MESSIDOR AN XIII. 167
qu'il prend pour des gémissemens de femmes et des cris
d'enfans toutes ces larmes de commande glacent le lecteur
, et je ne puis penser que ce soit là le véritable sujet
de ses pleurs . Je l'ai cherché dans tout le volume , et je
soupçonne que c'est l'Afrique toute seule qui les occasionne.
Ce n'est pas que l'auteur ait jamais visité ce pays ;
mais , des bords de la Méditerranée , il a vu la poussière
incommoder les voyageurs de ces brûlantes contrées , et
il n'en faut pas davantage pour l'attrister beaucoup .
« L'Afrique se découvre au loin à mes regards : je la
» vois avec ses sables , ses arbres épars , ses hommes
» fugitifs. Le serpent fait voler la poussière , le lion ru
»> git dans sa caverne , l'ouragan menace et gronde . »
On voit que le sens de l'ouïe ne le sert
moins bien que
pas
celui de la vue . « Champ du soleil que la flamme laboure ,
» lui dit- il , je veux souffrir de tes maux afin de changer
>> de douleur. » Le malheur est que cet auteur voit et entend
de trop loin ; il ne peut rien se passer d'affligeant
sur la terre dont il ne soit le témoin , et je suis bien as
suré que s'il montait sur les tours de Notre- Dame , il verrait
empaler à Constantinople , crucifier au Japon et
pendre à Quebec , tout aussi facilement qu'un autre verrait
la Samaritaine ou la butte Montmartre .
Quoique les accidens qui peuvent arriver aux caravanes
du Caire ne nous inquiètent pas extraordinairement
parce que nous ne les voyons pas , il ne faut pas
croire que personne d'entre nous n'y puisse prendre
intérêt , lorsqu'il en a le spectacle sous les yeux ; or ,
l'auteur des Agrestes les voit très - distinctement , lorsque
les sables viennent les surprendre et les engloutir . Certes ,
sa douleur est bien légitime , et je ne suis plus étonné
qu'il ait fait un livre pour l'exprimer. J'aurais souhaité
seulement qu'il ne se fût pas servi des tombeaux et des
sépulcres d'Hervey , qu'il ne les eût pas fait balayer par
je ne sais qui , comme on voit , dans Young , l'ange de la
mort balayer la poussière des soleils au moment où la
168 MERCURE DE FRANCE ,
nature expire ; qu'il n'eût pas mis à contribution les
nuages d'Ossian , sur lesquels il voit je ne sais combien
de fantômes ; qu'il n'eût point transporté l'ile du promeneur
solitaire au milieu du lac de Bienne sur les côtes
de la Méditerranée , et qu'il n'eût point ressuscité le fou
que Werther rencontre dans ses promenades. Toutes ces
répétitions d'aventures et d'images étaient pour le moins
inutiles ; et , s'il fallait absolument qu'il rencontrât un
fou pour nous attendrir , je ne vois pas qu'il fût bien nécessaire
que l'auteur parcourût plus de soixante lieues
sans savoir où il allait , uniquement parce que ce fou
l'avait suivi quelques instans et l'avait rappelé ; car il se
donne ici lui - même pour le plus fou de tous les hommes,
Le néant de toutes ces conceptions est tel , qu'après les
avoir lues , il n'en reste pas la plus légère trace dans la
némoire. C'est comme un bruit vague qui fatigue , un
véritable bourdonnement d'oreilles , dont on ne connaît
pas la cause et dont il ne reste rien quand il a cessé. Cependant
, comme à travers le voile qui couvre la raison
d'un insensé , l'oeil attentif découvre encore quelque chose
de l'homme , de même , au milieu de ce fatras d'idées absurdes
et vides de sens , on reconnaît quelques vestiges
de l'écrivain , et on entrevoit la possibilité d'un amendement
dans sa situation . Si cet auteur pouvait se calmer
et s'imposer l'obligation de n'écrire jamais sans avoir
quelque chose à dire , il pourrait employer utilement la
force de son imagination qui ne manque ni d'éclat ni de
fécondité . Si j'étais assuré de le trouver dans un moment
de tranquillité , je pourrais lui soumettre quelques observations
, et l'établir lui - même juge de sa folie . Je lui
demanderais , par exemple, ce qu'il veut dire lorsqu'il prétend
« qu'au milieu d'une plaine il recueillait les pensées
» semées dans ce vaste espace ? » On peut dire dans un
langage figuré que des pensées sont semées dans un livre ;
mais , dans une plaine , on ne sème guères que de l'herbe
ou des légumes ; et quand il y trouve des pensées il a
MESSIDOR AN XIII. 169
bien l'air de n'en recueillir que du vent ; à moins cependant
qu'il n'ait entendu les fleurs que l'on nomme pensées
, et c'est ce que je serais tenté de croire , parce qu'il
ajoute que , « plein de cette nourriture , il revenait le soir
» dans sa demeure. » Je le prierais ensuite de m'expliquer
ce qu'il veut dire lorsqu'il s'écrie : « O ruines , que
» votre fruit serait amer s'il ne pendait sur des vases fu-
» nèbres ! » Quel est le fruit que les ruines produisent ?
Comment des vases funèbres peuvent-ils en adoucir l'amertume
? Est - ce une figure poétique ? à quoi se rapporte-
t- elle ? Est - ce un fait ? qu'a - t - il de vrai ? Il est
permis sans doute à un poète d'employer des images hardies
pour exprimer ses pensées , et nous ne pouvons
exiger qu'il asservisse son esprit à la marche réglée d'un
sujet philosophique ; mais il est des convenances et un
ordre dont on ne peut s'écarter impunément , et il ne faut
pas prendre le désordre de l'extravagance pour l'enthousiasme
d'un beau génie. L'auteur des Agrestes aura beau
nous dire « que le cèdre s'élève jusqu'aux cieux , et
» que le lierre rampe sur la terre ; » cela ne le fera pas
passer pour un esprit profond ; il perdra même sa peine
à retourner sa plirase , en répétant « que jamais le cèdre
» ne traîna ses rameaux dans les vallées , et que le lierre
» ne s'éleva jamais sur le haut des montagnes . » Cette
affectation de vouloir paraître renfermer de grandes pensées
dans de petites vérités , ne peut en imposer à personne.
Si cette image a par hasard un sens caché , elle
signifie seulement que les productions d'un esprit vigoureux
peuvent être reconnues de loin , tandis qu'il faut chercher
dans la poussière l'ouvrage d'un mauvais écrivain ;
mais cet auteur n'y a pas entendu finesse , et ce n'est pas
lui qu'il a voulu peindre .
, Enfin , pour couronner son oeuvre il a cru qu'il était
à propos
de faire réimprimer à la fin du volume une
romance d'Abdérame , chef des Maures qui ont gouverné
l'Espagne . C'est une pièce curieuse ; le cheval et la maîܘ
17170 MERCURE DE FRANCE ,
tresse de ce héros y jouent un grand rôle. L'auteur les
place tous trois dans le même cercueil ; et c'est un grand
plaisir de les voir ainsi s'entretenir pendant toute l'éternité
:
" Ton fier coursier est assis à ta droite,
» Ta bien aimée est auprès de ton coeur ;
>> Tous trois couchés dans une fosse étroite ,
>> Unis tous trois , vous goûtez le bonheur. ››
Je conseille à cet auteur de leur envoyer un exemplaire
de son volume pour les divertir. Je ne doute pas que ce
cheval qui sait si bien se tenir assis tandis qu'il est couché,
n'en admire toutes les beautés infiniment mieux que les
critiques .
G .....
Traité de l'Amour du Mépris de soi - même ; par le R. P.
Joseph-Ignace Franchi , supérieur des Philippiens de
Florence . Traduit de l'italien sur la troisième édition .
Un vol . in- 12 de 350 pages environ. Prix : 1 fr . 80 c . ,
et 2 fr. 50 cent . par la poste. A Lyon , chez Ballanche,
père et fils. A Paris , chez Callixte Volland ; et chez
le Normant , imprimeur - libraire , rue des Prêtres
Saint- Germain- l'Auxerrois , n° . 42.
Le titre de ce livre paraîtra sans doute étrange aux
yeux des gens du monde : il fera sourire cette philosophie
trop fière de ses lumières pour croire à un pareil démenti
de la raison humaine , trop égoïste pour comprendre l'abnégation
évangélique .
C'est un grand secret que le christianisme a dévoilé ;
la profonde misère de l'homme et son impuissance pour
le bien . Voyez comme la morale de l'académie du Portique
pâlit lorsqu'on la compare à cette doctrine pleine ,
conséquente et sans lacune , des moralistes chrétiens ! Je
ne sais où une philosophie purement humaine pourrait
puiser ces préceptes qui sont toujours si bien assortis à
MESSIDOR AN XIII. 171
notre nature , lors même qu'ils lui paraissent si opposés .
La doctrine du Mépris de soi-même , qui paraît d'abord
un si prodigieux sophisme contre nos affections , serait la
plus sublime conception de la philosophie , si elle n'était
pas le résultat d'une science révélée . C'est la sublimité de
cette science qui a appris à Pascal à descendre dans les
abymes du coeur humain.
Une antique malédiction pèse sur l'homme , et le condamne
à la douleur , au travail , à la mort. Sa vie entière
est un tissu d'erreurs , et trop souvent de crimes . Tourmenté
par ses passions , trahi par sa faiblesse , tous les
excès lui sont possibles . Pour le tirer de cet état d'abjection
, un Médiateur arrive ; ce Médiateur promis aux
nations , s'humilie , et naît dans le sein de la plus humble
des créatures après avoir mené une vie de trouble et
d'agitation , il expire au milieu des tourmens et des outrages
. Pourquoi cela ? parce que la source du péché est
l'orgueil , et que cette source empoisonnée ne peut
être tarie que par la profondeur de l'ignominie. C'est J. C.
qui a enseigné l'abnégation de soi-même aux hommes
comme toutes les autres vertus.
Il faut bien que cette doctrine soit la vraie , puisqu'elle
a fait tant de conquêtes , pendant que la doctrine des prétendus
sages a laissé peu de disciples , et de faibles souvenirs.
Le mystère de la Croix est une folie ; mais cette
folie a conquis le monde . Le traité de l'Amour du Mépris de
soi-même , du Père Franchi , a eu plusieurs éditions en
Italie , et il mérite d'avoir un succès égal en France . Il
renferme la discussion d'un des points les plus importans
de la morale chrétienne ; et on y trouve souvent l'onction
et la douceur de l'Imitation de J. C.
P. S. B.
1
172 MERCURE DE FRANCE ,
1
C
VARIÉTÉS.
Il n'est peut - être pas d'occupation plus utile , sous le
rapport de la morale et de la politique , que d'étudier les
causes et les effets de la révolution française. Cette terrible
catastrophe du 18° siècle sera toujours un objet de
méditation pour ceux qui voudront sonder les profondeurs
du coeur humain , et juger combien le frein de la
religion est nécessaire à la stabilité de l'ordre social . Il faut
espérer que la postérité tirera des maux que nous avons
soufferts les plus solides instructions , et recueillera le
fruit de nos fautes.
Mais ne réservons pas exclusivement à ceux qui nous
suivront , le profit des expériences malheureuses auxquelles
tout un peuple a été soumis pendant plusieurs
années ; et sans nous borner à de simples spéculations ,
appliquons-nous à découvrir les moyens d'effacer les impressions
que l'oubli de toute religion et la licence révo-
Intionnaire ont laissées dans les moeurs , le caractère et
l'esprit d'une grande nation .
Ces impressions sont profondes , et n'ont pas disparu
aussitôt que les emportemens du délire révolutionnaire
ont été calmés . Pour en demeurer convaincu , il faut se
rappeler seulement avec quelle ardeur on s'est appliqué
à corrompre ce peuple , qu'on voulait faire souverain
de lui- même . Rien n'a été négligé pour empoisonner les
esprits , bouleverser les cerveaux . On s'est servi des discours
publics , des proclamations , des pamflets ,
journaux , des théâtres . Dans toutes les écoles , on n'a plus
trouvé que des alphabets républicains , propres à inspirer
aux enfans l'amour de la liberté et de l'égalité . On a lu
jusque dans les villages les plus reculés , le catéchisme des
droits de l'homme ; la morale des sans-culottes de tout
age , de tout sexe , de tout pays ; les épîtres et évangiles
du républicain , pour toutes les décades de l'année . Certes
, les atteintes que de tels ouvrages ont dû porter à la
morale et au bon sens , ne se réparent pas en un jour.
2
MESSIDOR AN XIII.
173
La main toute-puissante qui a fondé la religion , vient de
la tírer du milieu des ruines ; cette religion divine paraît
même se ranimer dans les cours d'une grande partie
de la nation française ; mais il me semble que la doctrine .
chimérique de la souveraineté populaire et de l'égalité
dés conditions , a jeté des racines qui vivent encore. Un
grand nombre de paysans , d'artisans , de gens même qui
ont reçu quelqu'éducation , se sont accoutumés pendant
une longue anarchie à répéter les deux mots chéris
de la populace , liberté , égalité. Ces hommes grossiers ,
incapables de remonter des effets aux causes , n'ont vu ,
dans les suites funestes de là révolution , qu'un hasard
malheureux , et non la force des choses. Ils s'imaginent ,
malgré des essais infructueux , qu'ils pourraient se gouverner
eux - mêmes , faire les lois et les exécuter , obéir , et
commander souverainement. Ils se persuadent que les
riches et les puissans sont les seuls obstacles qui s'opposent
à l'égalité des biens , dans laquelle ils mettent tout
leur bonheur.
,
Des esprits ainsi disposés , sont toujours portés à la révolte
; et lors même qu'ils semblent le plus tranquilles ,.
its renferment un feu caché qui peut éclater subitement ,
et'consumer tous les liens de l'ordre social . Pour empê
cher qu'un tel malheur ne désole encore le genre humain ,"
iln'est qu'un seul moyen , l'instruction ; mais une instruction
vraiment solide , c'est-à -dire religieuse .
Avant la révolution , le mode d'enseignement qui nous
avait été transmis par nos devanciers ne laissait rien à
desirer. Aujourd'hui , les dispositions où se trouvent les
esprits nécessitent quelque développement , dont jusqu'à
présent on avait été assez heureux pour ne pas éprouver le
besoin . Il serait très-utile de faire sentir l'absurdité du
système de l'égalité des hommes et de la souveraineté populaire
, en ajoutant à la suite des vérités de la foi et
des grands principes de la morale chrétienne , quelques
raisonnemens pris dans la nature des choses , et appuyés
7
174 MERCURE DE FRANCE ,
sur l'Ecriture Sainte. Cette addition éprouve peu de difficultés
, puisqu'on a le projet de donner à tous les diocèses
de la France un seul catéchisme , en même temps qu'on
rendra la liturgie uniforme. Pourquoi les prédicateurs ne
tonneraient - ils pas contre des illusions si dangereuses ?
Ce ne serait pas un succès indigne des hommes les plus
habiles , que de descendre à la portée du peuple , dans une
matière par elle - même assez abstraite . Alors on pourrait
espérer que la génération naissante serait prévenue , dès
l'âge le plus tendre, contre des chimères qui nous ont coûté
tant de larmes et de sang ; elle craindrait de renouveler
une convulsion politique qui , après avoir long - temps agité
la nation française pour lui faire enfanter un chef- d'oeuvre
de civilisation , a failli la pousser dans le gouffre de la
barbarie.
MAX.....
Du Néologisme dans les dénominations données
à plusieurs professions.
A mesure que les idées s'épurent , lorsque les institutions
se reforment et qu'il est permis d'espérer un changement..
avantageux dans les moeurs publiques , le langage révolutionnaire
doit entièrement disparaître. Le bon goût et
peut-être une sage politique l'exigent de concert.
La Harpe a donné un Essai sur la langue révolutionnaire
; c'est une discussion politique et nullement une
critique grammaticale. Les désordres publics avaient sans
doute introduit les locutions atroces , et le barbarisme des
mots aida cruellement à la barbarie des opinions.
Mais je ne veux parler ici que des néologismes idicules..
Ils furent aussi l'ouvrage des réformateurs qui voulurent
tout avilir et tout niveler. Alors que tous les citoyens
furent déclarés égaux devant la loi , on en tira cette admirable
conséquence , qu'ils étaient égaux en talens , en
éducation , et qu'ils avoient les mêmes droits à la considéMESSIDOR
AN 175

XIII.
ration publique ; il n'y eut plus de classes dans les professions
, plus de rangs dans la société , plus de nuances dans
les qualifications qui pouvoient distinguer les travaux
leur importance , leur utilité .
Cependant , dans un état bien ordonné , en bonne
police , comme en bonne compagnie , il faut savoir quel
est l'homme qui se présente , afin de savoir qui l'on doit
recevoir , et comment on doit lui adresser la parole.
Citons quelques exemples :
Toute personne qui exerce un trafic , se fait appeler
négociant. Cependant parmi ceux qui achètent ou revendent
, il est des classes pour les travaux et des dénominations
qui doivent les distinguer. Ainsi nous disions autrefois
, et nous devons dire encore :
Celui qui fait des opérations de change est un banquier;
Celui qui spécule , achète et revend en gros des marchandises
ou des denrées , est un négociant ;.
Celui qui vend en détail dans sa boutique , est un marchand
;
Celui qui vend dans la rue , et de maison en maison ,
est un colporteur.
La dénomination d'officier de santé est devenue com- ;
mune à tous ceux qui s'occupent de l'art , ou des moyens
de guérir. Mais chacun y concourt à sa manière et dans
un mode tout différent .
Celui à qui de longs travaux ont donné le talent de sonder
les secrets de la nature dans la constitution physique de
l'homme , de connaître ses maladies et les moyens de curation
, est un médecin.
Celui qui se livre à des opérations sur le physique de
l'homme , est un chirurgien.
Celui qui prépare les remèdes , est un pharmacien ou
apothicaire.
Et l'homme à secret , qui distribue ses adresses dans la
rue et qui rend clandestinement de grands services à l'hu- ^
manité souffrante , est un charlatan où un empyrique .
176 MERCURE DE FRANCE ,
La dénomination plus ridicule encore d'homme de loi
est devenue bien plus générale . Le desir de ravaler des
talens quelquefois incommodes a mis au même niveau la
profession de Cochin et celle d'un recors , et la vanité a
profité de cette puérile méchanceté de l'envie .
Mais d'abord , on ne peut pas dire un homme de loi
comme on dit un homme de peine. Beaumarchais fut le
premier qui se servit de ce mot burlesque ; , ce n'est pas la
seule sottise qu'il fit applaudir.
Revenons au bon sens de nos aïeux , et nous dirons :
Celui qui juge les citoyens est un magistrat ;
Celui qui les défend ou- les éclaire par ses conseils, est un
avocat plaidant ou consultant ;:
Celui qui dirige les procédures judiciaires s'appelait
procureur , et se nomme avoué ;
Celui qui reçoit les contrats publics est un notaire ;
-L'exécuteur des actes judiciaires est un huissier ;
Ses suppôts sont des recors ;
Et ceux qui sans caractère public , sans profession déterminée
, entreprennent des affaires , tripotent des intérêts 40
assiégent les bureaux et les antichambres , glanent dans le
champ des autres professions , sont des gens d'affaires que¹
l'on appelait autrefois des solliciteurs ' , et à qui l'on pourra
donner exclusivement le titre d'hommes de loi', s'il peut
leur plaire.
ries
Voyez sur tous les murs de Paris le mot artiste , et
voyez -en l'application : elle serait risible , si elle n'était
souvent dégoûtante ; mais malgré ces sottes bouffonne-
, on ne confondra pas les arts mécaniques et les arts
libéraux , et chaque profession s'appellera par son nom .
Ceux qui se livreront à l'art sublime des Corneille , des
Buffon ou des Pascal , seront toujours des savans et des
littérateurs.
L
Ceux qui représentent les chefs - d'oeuvre dramatiques
sont des comédiens.
Ceut
MESSIDOR AN XIII.
177
5.
cen
Ceux qui se livrent à des arts manuels , sont desfabricans
, des ouvriers ou des manoeuvres .
Ceux qui marchent sur les traces de Raphaël et de
Michel- Ange , sont des peintres , des architectes , des
sculpteurs .
[
L'homme qui peint une porte est un barbouilleur.
Le savoyard qui peint des bottes est un décrotteur.
Nous pourrions multiplier nos citations et nos critiques;
mais il est plus facile de rectifier des idées , que de corririger
l'amour -propre.
G. , abonné.
Réclamation de M. B. Fédon , contre un ouvrage intitulé
: Campagne des Français à Saint-Domingue , et
Refutation des Reproches faits au capitaine- général
Rochambeau . Petite brochure de 32 pages. A Paris ,
de l'imprimerie de Brasseur aîné.
DANS une cause si grave où il s'agit d'un côté de l'honneur
d'un homme qui a été fusillé , de celui de son frère
qui lui survit ; de l'autre , de la réputation d'un capitainegénéral
, détenu dans les prisons de l'Angleterre , et qui
ne peut pas se défendre , nous ne pouvons ni ne devons
prendre aucun parti . Nous nous bornerons à extraire ou
à citer littéralement.
M. Barthél. Fédon dit que , décidé à poursuivre M. de
Rochambeau qu'il accuse d'avoir assassiné son frère à
Saint -Domingue , il attendait en silence lé jour de la
justice , quand il a vu paraître la brochure à laquelle il
répond :
« Par respect pour la Haute-Cour impériale qui a reçu
ma plainte , je n'aurais pas rompu le silence , si tous les
détails relatifs à l'assassinat de mon frère n'eussent été
indignement tronqués et défigurés dans ce libelle ; si mon
nom n'y eût été livré à l'opprobre, puisqu'on semble
M
178 MERCURE DE FRANCE ,
m'accuser de n'avoir pas employé tous les moyens possibles
pour arrêter l'exécution d'un crime que je n'avais
pu prevoir , que mes prières , mes démarches , et celles
de toute une ville ne purent même suspendre de quelques
minutes.
L'espèce de mort civile dont l'homme que j'accuse ,
prisonnier en Angleterre , se trouve en ce moment frappé
, m'avait encore engagé à contenir l'explosion de ma
douleur ; mais lorsque la mémoire de mon infortuné frèrǝ
et mon nom sont en proie à la calomnie , puis - je me
taire plus long-tems sans me rendre coupable d'une insigne
lâcheté , sans devenir indigne de me présenter devant
l'auguste tribunal dont j'invoque l'appui ?
Il faut donc , que je mette sous les yeux du public le
tableau des circonstances véritables qui ont précédé , accompagné
et suivi l'assassinat de Jean- Baptiste Fédon ,
mon malheureux frère , qui , sans motif, sans jugement ,
a été fusillé , à l'âge de vingt -neuf ans.
«< Mon frère , et moi Barthélemy exercions le commerce
au Cap - Français , île Saint- Domingue .
» Le 2 brumaire an 12 , un officier de gendarmerie
nous notifie un ordre du général Rochambeau , qui nous
enjoint de verser , sous deux heures , dans la caisse du trésor
de l'armée , la somme de 33 mille fr.
» Nous n'avions pas cette somme à notre disposition .
Les seuls moyens que nous eussions de déférer à cet ordre
étaient ceux que nous présentait la vente de quelques marchandises
de nos magasins . J'écris sur- le - champ aux notables
de la ville du Cap une lettre par laquelle je les
prie de disposer de toutes les marchandises , meubles c
immeubles , que Jean- Baptiste , monfrère , et moi possédions
dans la ville , pour qnc la produit de la vente en fút
versé dans la caisse du trésor de l'armée.
» Peu d'heures après , moi Barthélemy suis enlevé de
chez moi et emprisonné ; mais mon malheureux frère était
la victime désignée ; il est bientôt saisi , constitué prisonnier
, mis au secret , et je suis élargi .
MESSIDOR AN XIII.
179
1
» Le lendemain , 3 brumaire , un ordre de l'adjudantcommandant
Néraud , expédié d'après ceux du général en
chef , enjoint au chef d'escadron de la gendarmerie , Collet
, defairefusiller Fédon , négociant au Cap.
» Je cours à l'Hôtel - de - Ville ; je supplie , je conjure
les notables de se joindre à moi pour solliciter la révocation
de l'ordre fatal. Un certificat dont je suis porteur atteste
que , par un mouvement spontané , les notables et
tous les habitans se sont réunis pour solliciter l'ordre de
révocation. Les notables se rendent chez le général Rochambeau
: ils sollicitent un délai pour que la vente puisse en
être faite. Le général paraît y consentir.
» L'heure fatale n'était pas expirée : je retourne à l'hôtel
du gén. Rochambeau, avec un acte qui assurait le payement
de la somme . Il refuse de nous recevoir ... on nous
annonce qu'il n'est plus temps ... Et en effet , pendant
que les membres du conseil , tous les signataires de l'acte
de cautionnement et moi , rassurés par la présence du
sergent porteur de l'ordre d'exécution ( 1 ) , nous nous livrions
, sur la foi du général , à une trompeuse sécurité ,
un second ordre d'exécution avait été donné ( 2 ) ; et Jean-
Baptiste Fédon , conduit par un sentier détourné au pied
du fort Bel Air , y avait été fusillé !!! Ici les réflexions
sont inutiles. Quel était le délit de Jean - Baptiste Fédon ?.
Comment en a - t -il été convaincu ? Qui l'a jugé ? Où est
le jugement ? Le même jour , 3 brumaire , à trois heures.
de relevée , le président du tribunal de première instance,
à la réquisition du commissaire du gouvernement , d'après
les ordres du général en chef , consignés dans sa lettre
du même jour , et d'après la lettre du grand-juge par inté
-
( 1 ) Le défenseur de M. Rochambeau rapporte ce second ordre en
ees termes : Sidans une heure les 6 mille gourdes ne sont pas versées
au trésor, le citoyen Fédon sera fusillé , conformément aux
ordres du général en chef. Signé NÉRAU D.
(2) Ou du moins l'on avait eu la barbarie de ne pas révoquer le
premier.
"
M 2
180
MERCURE DE FRANCE ;
rim , qui recommandait la plus prompte exécution , appose
le scellé , avec description des meubles , effets et
marchandises qui peuvent appartenir à Jean -Baptiste Fédon,
mon frère , chez lequel aucunes espèces métalliques ne
furent trouvées .
>> Cette opposition de scellés se faisait avant même que
la mort de mon frère fût constatée d'une manière légale .
» Ce ne fut que quatre jours après que cet acte fat rédigé
» Cependant l'ordonnateur général Perroud , qui avait
été présent à l'apposition des scellés , avait rempli toute
sa mission ; il avait fait verser dans les magasins de l'état
les meubles et effets trouvés dans notre maison , et en
avait informé le général Boyer , chef de l'état - major
général.
1
» Témoin de l'assassinat de mon frère , et dépouillé de
tous mes biens , je sollicite vainement un passeport pour
m'éloigner de cette malheureuse colonie ; trois fois ce
passeport m'est refusé . Je m'enfuis à la Havane ; j'y dépose
, entre les mains de l'agent du gouvernement français
dans cette co onie alliée , la déclaration de tous les
faits qui précèdent ; je consigne entre les mains de ce
fonctionnaire mes protestations contre l'acte arbitraire
dont monfrère a été la victime , et les réserves d'en poursuivre
les fauteurs aussitôt que les circonstances me permettront
d'en atteindre l'auteur.
»Tels sont les faits réels et dénués de réflexions .
» Je vais remettre sous les yeux du public ces mêmes
faits , tels que l'auteur de la brochure a cru devoir les
altérer , les peindre et les déna turer pour tenter de sauver
au général Rochambeau Podieux de cette action criminelle
, et les terribles conséquences qu'elle attirera bientôt
sur sa tête .
» L'auteur , après avoir cherché à détruire quelques ob
jections qu'on lui oppose , termine ainsi :
» Il est constant que M. de Rochambeau a eu la lâcheté ,
MESSIDOR AN XIII. 181
Jorsqu'il disposait de toutes les forces d'une colonie , de
faire égorger un citoyen paisible et désarmé .
» Il est constant que ce capitaine- général a fait assassiner
mon frère sans motif et sans jugement , aux yeux
de tout un peuple qui sollicitait sa justice , et malgré
toutes les satisfactions qu'on lui offrait .
» Que ce mandataire infidèle n'est pas seulement coupable
d'assassinat , mais encore de haute trahison et de forfaiture.
» Qu'il a trahi la confiance de la Nation et de son auguste
Souverain.
» J'ai eu recours à la Haute- Cour impériale ; je me suis
adressé à ce Tribunal auguste placé près du Trône pour
être l'appui , l'éternel espoir du faible et du malheureux ;
à cette Cour vengeresse des attentats de l'homme constitué
en dignité , qui oserait tourner contre les citoyens
celte autorité que le Prince ne lui confie que pour le bonheur
de ses peuples .
» J'ai remis ma plainte entre les mains de son grand Procureur
- général , de ce magistrat régulateur et premier
juge de toutes les réclamations du faible contre le fort ,
et dépositaire de toutes les plaintes , de tous les voeux , de
toutes les espérances des opprimés. C'est dans le sein de
ce magistrat supérieur que j'ai déposé mes justes réclamations
, avec la confiance respectueuse qui lui est due.
>> Quelque atroce qu'ait été la conduite du général Rochambeau
à l'égard de mon frère , je ne provoque point
encore contre lui un jugement de condamnation .
» Il est éloigné de la France par une force supérieure
» Il est prisonnier de guerre en Angleterre.
>> Mais cette circonstance ne doit pas être un obstacle,
à l'instruction de la procédure ; elle ne peut le soustraire
à la juste vengeance des lois .
» Notre législation ne permet pas que l'absence empêche
l'instruction criminelle , parce qu'elle ne veut pas
que les preuves déperissent , que la loi se désarme d'elle-
3
182 MERCURE DE FRANCE ,
même , et que l'absence assure à jamais l'impunité des
plus grands crimes..
SPECTACLES.
THEATRE DE LA PORTE SAINT - MARTIN.
La Fausse Marquise.
LA disette totale de nouveautés qui se fait sentir cette
semaine à tous les grands théâtres , nous a engagés à déroger
sans conséquence à la gravité de ce journal qui n'a pas
coutume d'entretenir le public des parades ou des mélodrames
du Boulevard . Nous avons cru même que l'exception
serait d'autant moins remarquable , que , sous le nom
de mélodrame , la Fausse Marquise est une véritable
comédie à laquelle on adapte des ballets , comme quel→
ques - unes de celles qu'on jouait il y a plusieurs années aut
théâtre Français , qui avait alors sa troupe de danseurs .
Nous avons donc fait connaissance avec le théâtre de la
porte Saint Martin , un jour où l'on y révisait un procès
criminel , et où l'on en jugeait un autre. Le théâtre avait
l'air d'une chambre de Tournelle . Les personnages de la
première pièce ( l'Honnéte Criminel ) sortent des galères ,
et quelques uns de ceux de la seconde en prennent la
route , et vout remplir les places vacantes du bagne .
Nous ne parlerons que de celle - ci :
9
Un seul journaliste , à notre connaissance , a mis en
question s'il était convenable de porter sur la scène un fait
aussi récent que celui du procès de la prétendue madame
de Douhault ; il pouvait ajouter , d'un procès qui
n'est pas entièrement terminé , puisque l'arrêt de la
cour d'appel est déféré au tribunal de cassation . Des
entrepreneurs de melodrames , qui ne veulent pas se
"
MESSIDOR AN XIII. 183
nommer , doivent- ils prononcer quand le tribunal suprême
de l'Empire examine ? Ce journaliste dit qu'au surplus , si
cette licence peut être autorisée , c'est dans cette circonstance
, parce que la friponnerie de la Fausse Marquise'
paraît aussi bien constatée qu'elle peut l'être à des yeux
non prévenus. Mais ici n'encourt - il pas lui-même le reproche
qu'il adresse aux auteurs de vouloir hâter l'opinion
publique sur cette affaire ? Il nous semble que dans des
journaux , sur-tout dans des journaux de politique et de
littérature , on ne saurait parler avec trop de circonspection
des causes criminelles , si l'on veut absolument en
parler.
Les journaux cependant sont à cet égard moins dangereux
que les théâtres on peut , à la rigueur , quoique la
chose soit souvent difficile , combattre un article de journal
; mais comment répondre à une comédie ?
- -
L'opinion publique , dit - on , s'est prononcée ici . - Ne
s'est - elle jamais égarée ?
Le tribunal a décidé. Son
arrêt n'est pas encore irréfragable , et n'établit qu'une
violente présomption . Nous sommes loin de vouloir l'atténuer
la connaissance superficielle que nous avons de
ce procès très-célèbre , ne nous porterait sûrement pas à
la combattre ; mais nous pensons que la conviction la plus
forte , que l'opinion la plus unanime ne donne à personne
le droit de devancer les jugemens des tribunaux , principalement
dans les affaires où la vie , la liberté , l'honneur
peuvent être compromis.
Les abus ont toujours pour principe quelque usage qui
d'abord paraît innocent ou peu dangereux ; ils se forment
par une lente gradation . Si l'on commence par livrer à la
risée sur la scène une prétention ridicule , on finira par
y mettre un droit problématique , puis légitime. Les comédiens
seront les auxiliaires ou les adversaires des jurisconsultes
, et le jugement du parterre devancera celui des
tribunaux.
Nous avons cru ces réflexions plus utiles qu'une analyse
4
184 MERCURE DE FRANCE ,
bien détaillée d'une pièce de circonstance . Celle - ci serait
assez agréable si elle était un peu plus concise , et purgée
de quelques bribes d'une morale ou très - commune , ou ,
ce qui est pis , quelquefois très - guindée .
Nicole , femme de chambre audacieuse , aidée de Lafleur
, effronté coquin qui se donne pour son valet , a
résolu d'enlever tous les biens de madame la marquise
de Senneville. Cette dame est morte depuis dix ans ,
adorée de ses fermiers qu'elle traitait comme ses enfans ,
et ne laissant qu'un frère que la révolution a éloigné. Nicole
entreprend de la ressusciter et de se donner pour elle.
Munie de quelques renseignemens que mons Lafleur lui a
procurés , elle choisit , pour paraître au château de Senneville
, le jour d'une fête que célébraient les paysans de
cette terre en mémoire de leur bienfaitrice . Tout le monde
la reconnaît , excepté Mathurin , le concierge du château ,
qui lui en refuse l'entrée . Le juge du lieu , homme sans
esprit et sans caractère , l'y installe . Le frère de la marquise
, M. de Senneville , revient , et combat l'imposture ;
mais toutes les apparences se réunissent contre lui : lą
multitude des témoignages l'accable . Les fermiers doutent
și peu de la résurrection miraculeuse de sa soeur , qu'ils
payent leurs redevances à Lafleur dont elle vient de faire
son intendant. Cet empressement à délier les cordons de
sa bourse n'est pas dans le caractère du laboureur avare ,
comme l'appelle La Fontaine ; mais on peut supposer que
l'enthousiasme et l'engouement sont assez forts pour l'en
tirer un moment , et lui faire oublier son intérêt. Quoi
qu'il en soit , M. de Senneville , impatient de se dépêtrer
de cette intrigue infernale , a recours à un stratagème qui
n'est bon que dans une comédie , où il faut des moyens
2.
expéditifs
parce qu'on veut un prompt dénouement ; car
dans le train ordinaire de la vie on n'emploie point , pour
défendre une bonne cause , une ruse , qui venant à échouer
pourrait la faire juger mauvaise . Sans craindre ce danger ,
M. de Senneville se trouvant avec sa partie adverse en
1
MESSIDOR AN XIII 185
présence de son juge , affecte une contenance abattue , et
après avoir tranquillement entendu le plaidoyer de Nicole ,
avoue que pour envahir le patrimoine de sa soeur , il l'a
fait enfermer , et qu'elle vit encore. La fausse marquise
triomphe ; mais M. de Senneville ajoute qu'elle se hâte
trop , et ordonne au concierge , qui s'avoue complice ,
d'amener sa soeur retenue captive dans un appartement du
château. Nicole , à qui le juge laisse entendre ( mal- àpropos
) qu'un aveu peut la sauver , confesse son crime :
on lui apprend alors qu'elle est seule criminelle , et que
madame de Senneville est toujours morte. Désespoir de
Nicole et de Lafleur qu'on amène en prison , en quelque
sorte contre la foi des traités .
:
Il y a dans cette pièce un rôle d'imbécille qui égaie un
peu ce lugubre sujet c'est un garde- chasse tournant à
tout vent , tantôt reconnaissant , tantôt méconnaissant la
marquise ; disant à chaque minute : « C'est elle - même ;
» non, ce n'est pas elle ;
elle n'est jamais morte de sa vie.
» Oh ! elle est morte , c'est très sûr. » Ce personnage est
rendu par Talon d'une manière très-comique : on sait que
ce sont en général les plus faciles de tous ; on voit peu
de
mauvais Jocrisses. Le valet , Bourdais , a un excellent
masque , et ne serait déplacé sur aucun théâtre . Mlle Potier
s'est aussi fort bien acquittée du rôle de la marquise,
ANNONCES.
Méthode pour traiter différentes Maladies , même les plus
rebelies; telles que la Phthisie pulmonaire, par l'usage des fumigations
humides et végétales ; l'Asthme même le plus invétéré , par une infusion
expérimentée des plantes ; les maladie de matrice , par des fumigations
séches ; 'Incontinence d'urine , par une tisance astringente ;
les plaies , ulcères et blessures , par une eau vulnér ire très simple ,
sans être compliquée. Seconde édition , revue et augmentée d'une liste
de plantes indienes qui peuvent remplacer les étrangères ; par J. P,
Buc hoz , médecin- naturaliste : in- 8° . Prix : 1 fr . 50 c. , et i fr. So o.
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trouve chez elle , rue de l'Ecole- de- Médecine , n . 30.
Le Nouveau parfait Notaire , ou la Science des Notaires , de feu
C. J. de Ferrière , doyen des docteurs-régens de la faculté du droit
186 MERCURE DE FRANCE ,
de Paris , et ancien avocat au parlement ; mise en harmonie avec les
dispositions du Code civil , et la loi du 25 ventôse an 11 , sur l'organisation
de Notariat , par A. J. Massé , notaire à Paris , et professeur
de Notariat à l'académie de législation . Cet ouvrage contient ,
1. les nouvelles lois et les anciennes non abrogées , concernant les
fonctions et les attributions des Notaires ; 2 ° . les instructions , formules
et style pour rédiger toutes sortes d'actes ; 3 ° . un dictionnaire
abrégé du droit de timbre et d'enregistrement . Deux vol . in - 4° . de
Soo pages chacun , qui paraissent par demi-volumes , dont le premier
est en vente , et le second sous presse ; les deux derniers succéderont
rapidement . Prix de chaque partie ou demi-volume : 7 fr. 50 cent , et
10 fr . par la poste.
A Paris , chez Garnery , rue de Seine.
De tous les ouvrages qui ont été publiés sur le Notariat , celui qui a
pour titre La Science parfaite des Notaires , est sans contredit
le plus ample et le plus riche en instractions comme eo formules d'actes.
Claude de Ferrière , auteur de la première édition en un seul volume
in-4°. , était un professeur de droit très-savant , très-estimé , et sur-tout
très-laborieux. Claude-Joseph , son fils , auquel il semblait avoir légué
ses talens et son érudition , et qui s'était acqnis_une égale célébrité
parmi les professeurs en droit de l'université de Paris , dont il devint
le doyen , ajouta beaucoup à la Science parfaite des Notaires , et en
donna une nouvelle édition en 2 vol . in- 4° . Ce qui distingue cet ouvrage
de la plupart des autres , c'est le grand nombre de décisions
qu'on y trouve décisions qui sont toutes appuyées de plusieurs
arrêts et de l'opinion des auteurs les plus accrédités. Le nom de
M. de Ferrière a toujours été une autorité respectée dans les tribunaux
, et il le sera encore malgré les changemens in roduits dans
notre jurisprudence par le Code civil. C'était donc faire une chose
utile à tous ceux qui se livrent à l'étude du droit , que de mettre en
harmonie avec la nouvelle jurisprudence l'ouvrage de M. de Ferrière.
Comme on sera long-temps eacore dans la nécessité de recourir
à l'ancien droit , on a conservé avec soin les citations de M. de
Ferrière , et les renvois qu'il fait à ses autres ouvrages . Toutes les fois
qu'un principe est fondé sur un ' oi ou sur un article du Code , la loi
et le numéro de l'article sont fidèlement cités , afin que le lecteur
puisse facilement y recourir. Ce qui sur- tout a excité l'attention
de M. Massé , ce sont les formules d'actes. Le style des actes s'est
beaucoup perfectionné , principalement parmi les notaires de Paris ,
depuis la publication des dernières éditions de l'ouvrage de M. de
Ferrière. M. Massé n'a donc pas eu seulement à rectifier toutes les
formules ; il a aussi ajouté toutes celles que l'ancien auteur avait
omises , et d'autres encore que nécessitaient les nouvelles lois . Telles
sont , parmi celles-ci , les obligations avec conventions d'antichrèse ,
les procès - verbaux de comparution pour divorce , etc. , etc. Nous terminerons
cet aperçu en rappelant ici ce que disaient dans leur préface
les auteurs de la dernière édition de cet ouvrage. « On sera sans doute
» obligé de convenir , disaient-ils , que cet ouvrage est absolument né-
» ces aire à ceux qui ont embrassé une profession dont il renferme
» tous les devoirs . Les contestations qui naissent fréquemment des contrats
, des testamens et des autres actes , font suffisamment connoître
» de quelle utilité il doit être aux juges , aux avocats et aux procureurs .
O peut même avancer qu'il n'y a presque personne dans la société
MESSIDOR AN XIIL 187
civile , qui n'en puisse tirer un très - grand avantage. Chaque parti-
» culier a un intérêt bien sensible de connaître l'effet des actes qu'il
» passe , et des engagemens qu'il contracte : c'est par ce mayen que
>> nous nous rendons capables de stipuler par nous -mêmes ce qui tend
» à la conservation de nos droits , et de rejeter ce qui n'est pas con-
» forme nos intérêts , ou ce qui est contraire à notre volonté. »
Manuel des préposés des Droits réunis , et de ceux qui deviennent
passibles de ces droits . Un vol . in- 8°. Prix : 1 fr. 50 c . , et
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75 c. pour Paris , et 1 fr. par la poste.
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et rue de l'Université , faubourg Saint- Germain.
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75 c. pour Paris , et r fr. par la poste.
A Paris , chez Renard , libraire , rue Caumart'n , Chaussée d'Antin ,
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en acte , représenté , pour la première fois , à Pars , sur le théâtre
des Jeunes Artistes , le 15 fructidor an 12. Par MM. Armand- Séville
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accompagné de notes , orné de belles cartes enluminées et de
jolies gravures . Cinquième livraison de la troisième année , contenant
voyage en Allemagne et en Hollande , par M. Risbeck , et celui en
Angleterre , Ecosse et en Irlande , par Forster. Deux vol . in-18 , figures
, faisant les tomes 9 et 10. Le prix des douze volumes est de 15 fr. ,
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Table alphabétique du Bulletin des arrêts de la cour de cassation ,
matière civile . Seconde partie , années 11 ct 12 , par M. Levasseur ,
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les jurisconsultes connaissent l'estime singulière que m'érite le Bulletin
des arrêts de la cour de cassation . Une table est d'absolue nécess té ,
pour en faciliter l'usage. L'auteur a donné la première partie , il y
a deux aus. On verra dans cette seconde , la même exactitude à saisir
le point de la difficulté jugée par l'arrêt . Prix : 75 c. , et 1 fr.
A Paris , chez Henée , impr. , au bas du pont Saint -Michel , n . 2 ;
Rondonneau , rue Saint -Honoré ; madame Dufresne , libr . , Palais de
Justice ; et l'auteur , rue de Savoye , n°. 18..
Nota . Il reste en ore quelques exemplaires de la première partie
qu'on trouvera aux mèmes adresses . Prix : 1 fr . 25 cent. , et 1 fr
bo cent. par la poste.
Ces différens ouvrages se trouvent aussi chez LR Normant , ru♦
des Pretres Saint Germain- l'Auxerrois , n°. 43.
188 MERCURE
DE FRANCE ,
NOUVELLES DIVERSE S.
Berlin , 25 juin. M. de Novosiltzoff, chambellan de
S. M. l'empereur de Russie , est arrivé ici avant-hier ,
de Pétersbourg , plus tôt qu'on ne l'attendait. M. le lieutenant-
général russe , prince Dolgorouky , M. le conseiller
de collège de Tesche et M. l'assesseur de Rokotoff sont
arrivés en même temps.
M. Jackson , ministre d'Angleterre , qui était depuis
trois semaines à Dresde , en est de retour. Il a rendu , ce ,
matin , visite à M. de Novosilzoff.
Du 27. L'arrivée de M. de Novosiltzoff a fait ici la
plus agréable sensation . Dans tous les cercles distingués
de cette capitale , on se pique de partager les sentimens de
la cour à l'égard de la France et de son glorieux morarque,
et c'est sous ce rapport qu'on se félicite de voir démentir
par un fait aussi marquant , les bruits semés par
P'Angleterre , relativement à la prétendue alliance avec ,
l'Empereur de Russie. M. de Novosiltzoff a témoigné ,
autant que le comporte la gravité de son ministère , qu'il
n'était chargé que d'une mission qui acheverait détablir
aux yeux de l'Europe l'esprit de modération et de justice
dont était animé son souverain. Én rapprochant cette dé~
claration de la noble et tonchante lettre de l'Empereur
Napoléon au roi d'Angleterre , on ne tardera pas à cornaître
qui veut la paix et qui veut la guerre. Deux ou
trois petits émissaires anglais, fort abscurs , se sont attachés,
aux pas de l'envoyé russe , pour lire dans ses yeux et en
implorer un regard . Nous n'avons pu nous empêcher de
sourire en voyant l'arrogance britanique réduite aux courbettes
.
"
-
Des bords du Mein , 5 juillet. — Le roi de Prusse est
arrivé incognito à Eg.a en Bohême. S. M. y a été reçue
avec tous les honneurs dus à son rang. Le roi a visité les
environs de cette ville , ainsi que le Frauzbrunn , éloigné
d'une demi-lieue . Il n'y avait personne de la famille impériale
d'Autriche à Egra.
On lit dans une gazette allemande : - « La cour de
Russie a , dit - on , déclaré à celle de Berlin qu'elle persévérerait
dans son système de neutralité , sans prendre,
parti ni pour la France , ni pour l'Angleterre. L'empe-
1
MESSIDOR AN XIII.
189
reur Alexandre est aussi dans l'intention d'intervenir , de
concert avec S. M. prussienne , pour le rétablissement de
la paix , à des conditions raisonnables. »>

Du 7. M. le marquis de Lucchesini , ambassadeur
de Prusse près la cour de France , a passé hier à Francfort
, retournant à Paris .
Londres , 26 juin. Une lettre de Gothembourg , du 3
juin , porte qu'en réponse à la lettre par laquelle le roi de
Suède annonçait qu'il avait donné l'ordre à son ministre à
Berlin de rendre la décoration de l'Aigle Noir au roi de
Prusse , S. M. elle -même lui a écrit littéralement ce qui
suit : « J'ai reçu l'ordre de l'Aigle- Noir dont je vous avais
décoré, et j'espère que ce sera la de preuve de votre inconséquence
( inconsideratness ) . » On dit que cette lettre a
été reçue à Gothembourg par la malle allemande. Le
style nous en paraît très - étonnant , pour ne pas dire improbable.
( Times. )
Dans la séance de la chambre des communes d'hier 25 ,
M. Leycester a fait la motion de convertir la poursuite
criminelle qui devrait être dirigée contre lord Melville
par le procureur- général , en un décret d'impeachement
( accusation pure et simple devant la chambre des lords. )
Cette motion a été adoptée , après une discussion trèsvive
, à la majorité de 166 voix contre 143. Ainsi le ministre
n'a eu qu'une majorité de 23 voix , quoiqu'il eût
mis tous ses partisans sur pied , et que plusieurs de ceux
qui s'étaient montrés les plus ardens pour faire sabir à lord
Melville un jugement criminel , eussent quitté la ville dans
la conviction pleine et entière que cette affaire était absolument
terminée. C'est à l'opinion publique de faire jastice
d'une pareille surprise .
Le chancelier de l'échiquier a demandé un crédit de 3,500,000
liv. st. ( 1 ) . Cette somme est moins forte que celle volée précédemment
pour le grand objet de former une coalition ; mais , comme l'a dit le
chancelier , il ne faut pas en conclure que nos espérances ne sont
plus les mêmes . La saison est très- avancée , et il n'est pas pro
1
(1 ) Nous voyons avec plaisir que ce n'est pas un crédit de 3,500,000
liv . st. ajouté à celui de 5 millions , mais cette somme de 5 millions
réduite à 3,500,000 liv . Vous verrez dans quelque temps cette somme
encore diminuée , et réduite à quelques centaines de mille livres sterling
employées à solder des ageus de corruption , ou à diriger quel
qu'oeuvre ténébreuse . Ainsi M. Pitt dit clairement à qui veut l'entendre
( ce qu'on savoit au reste avant qu'il prît la peine de le dire )
qu'il ne met plus aucun es poir dans des secours étrangers . Moniteur.
4
190 MERCURE DE FRANCE ,
}
bable que nous ayons des alliés contre la France avant la prochaine
session du parlement.
M. Fox a combatta vivement la proposition du chancelier de l'échiquer.
Il ne veut point donner d'argent sans savoir à quel objet le
gouv. l'emploiera . Il a dit que les relations intimes qui subsistent entre
la Prusse et la France ne nous permettent pas d'espérer la coopération
de la première puissance ; que l'intervention de l'Autriche seroit
plus à craindre qu'à desirer ; et que si l'objet de nos négociations actuelles
est de porter l'Autriche à recommencer les hostilités , et la
Russie à combattre comme elle l'a fait il y a quelques années , il est
de son devoir de protester contre cette guerre , et pour l'Angleterre
et pour l'Europe. ( 1 )
Quelques autres membres ont parlé à cette occasion ; après quoi
la somnie demandée par M. Pitt a été votée.
-
Du 2 juillet. Le bruit se répand qu'un navire parti
de Sainte- Lncie , apporte la nouvelle que la flotte combinée
de l'ennemi , après avoir pris la Trímité , est allé
mouiller à la Martinique. On ajoute qu'elle a pris un de
nos vaisseaux de cinquante canons , armé en flûte , et
Taviso la Cayenne. Cette nouvelle est affichée au café
Lloyld , où pour affaiblir la consternation , le ministère a
fait parvenir l'avis douteux que lord Nelson était , le
2 juin , avec ses onze vaisseaux de ligne , à la Barbade.
Extrait d'une lettre particulière de Londres , du 1º¹ juillet.
er
A la suite des débats qui ont eu lieu dans les deux chambres ,
relativement au message du roi , plusieurs ambassadeurs ont expédié
(1 )A ce langage on reconnaît un homme d'état qui apprécie les intérêts
de l'Europe , qui pèse les forces des diverses puissances , et
qui est très différent de cet homme sec et furibond que ses passions
aveuglent , qui ne voit plus ce qui jadis n'auroit pas é "happé à ses regards
, et qui feint d'ignorer ce qu'il sit ; qui met toute une pation
sus les armes dans l'espoir d'une coalition impossible , dans la
crainte d'une descente qui , quelque probable qu'en soit le succès ,
n'étoit pas probable pour la première année. Une coalition entre
l'Anglet rre , la Russie , l'Autriche , coûteroit beaucoup de sang , et
n'ameneroit pas plus de résultat que les coalitions précédentes. N'estil
pas ridicule de voir les Anglais parler des autres puissances comme
si elles étoient soumises à leur volonté ; espé rer dans le concours du
continent , comme s'il étoit une puissance continentale qu'ils n'eussent
pas méprisée ; de les voir enfia prendre pour faire la paix un négociateur
étranger ? Ce dernier trait est tout aussi comique que pourroit
l'être le projet , pour avoir use prompte et bonne traduction de quelques-
uns de nos chefs-d'oeuvre dramatiques , de faire traduire, par
exemple, Iphigénie en rus e , pour la traduire ensuite en anglais. Ce
n'est pas M. Pitt qui croira que c'est à la manière de faire la paix .
C'est lui cependant qui veut une coalition , et qui ne fera pas de
colition. M. Fox le lui a dit : après deux autres années de guerre ,
l'Angleterre se trouvera dans une position encore plus désavantageuse
, comparativement à laccroissement progressif de la prospérité
et de la puissance de l'Empire français . Moniteur.
MESSIDOR AN XIII.
191
des messagers avec des dépêches pour leurs souverains respectifs . Dans
le cours de cette longue discussion , il a échappé à des hommes marquans
tant d'expressions ou indiscrètes ou inconvenantes , tant
d'aveux propres à faire impression sur l'esprit des puissances qui peuvent
avoir des communications secrètes avec l'Angleterre , qu'en effet
ce qui s'est passé ces jours- ci est de nature à les interesser.
"
» La Russie , par exemple , se trouvera -t-elle très-flattée des trois
ou quatre discours dans lesquels on l'a représentée comme une puissance
qui , à la vérité , pouvoit paroître bonne à quelque chose , mais
dont l'alliance ne valoit pas la peine d'être achetée , si l'Angleterre
n'étoit pas sûre de pouvoir encore acheter une autre grande puisl'Autriche
ou la Prusse ? Et en supposant qu'elle eût
sance telle que
l'esprit assez bien fait pour pardonner une telle inconvenance à des
orateurs échauffés par la discussion , pardonneroit- elle au premier
ministre de lui avoir fait le même compliment , en ce sens qu'il s'est
défendu , sur le même ton qu'on se défend d'une lourde sottise , d'avoir
jamais rien dit de semblable , et dont on pût conclure qu'il eût
une meilleure opinion de la puissance de la Russie .
» Et ce pauvre roi de Suède , dont on a, dans la chambre des pairs ,
accolé le nom à celui de Dessalines , et dont l'alliance a été mise en
parallèle avec celle de ce chef de brigands ; comment prendra-t-il cette
politesse des comtes de Suffolk et de Darneley ?
» Et la cour d'Autriche , de quel oil se verra- t - elle compromise au
point où elle l'a été dans le cours des débats de la chambre des communes?
Car de deux choses l'une; ou elle a eu réellement des communications
secrètes avec le gouvernement anglais , ou elle n'en a pas eu. Dans le
premier cas , seroit elle bien aise de voir éventer des négociations plus
ou moins mystérieuses , auxquelles elle auroit pu prendre part dans la
confiance que si elles n'avoient pas de résultat , elles resteroient du
moins ignorées , et ne l'exposeroient pas à des désagrémens de la
part de quelques autres puissances ? Dans le second cas , c'est-à - dire ,
si elle n'est pas entrée avec le gouvernement anglais dans des négocia
tions de ce genre , trouvera - t- elle bon que par des discours inconsi
dérés , ou par des réticences presqu'aussi perfides le parlement et les
ministres d'Angleterre se soient permis de lui prêter , aux yeux de
l'Europe , des projets et des liaisons mystérieuses qu'elle n'auroit pas
eues ? Sous quelque rapport que l'on considère la discussion que le
dernier messagedu roi a occasionnée dans le parlement , il seroit à
souhaiter pour le gouvernement anglais qu'elle n'eût pas eu lieu. Elle
n'a pas épargné un schelling à la nation , puisqu'elle n'a rien fait
rabattre du vote de 3 millions et demi demandés par les ministres , et
elle a eu deux grands inconvéniens ; celui d'offenser ou de compromettre
plusieurs puissances , et celui de mettre à découvert la position
critique de l'Angleterre. »
EMPIRE FRANÇA I S.
-
1
Génes , 13 messidor. S. M. l'Empereur et Roi a
travaillé hier pendant toute la journée avec S. A. S. l'archi
trésorier , et avec ceux des ministres qui l'avaient précédé
dans notre ville. Aujourd'hui , à trois heures du
192 MERCURE DE FRANCE ;
matin , il est parti à cheval , et n'est rentré dans son
palais qu'à onze heures et demie , après avoir visité dans
le plus grand detail les dehors de la ville , et les divers
autres établissemens publics. A trois heures , S. M. a
reçu une foule de personnes du premier rang. Cette activité
tient du prodige.
Le même jour ont été présentés à S. M. l'Impératrice ,
un grand nombre de dames les plus distinguées de la
ville ; S. A. S. le prince Frédéric de Saxe Gotha ; S.Em.
le cardinal -archevêque de Gênes , ainsi que MM. les
évêques de la Ligurie ; S. Em. le cardinal Maury ;
S. Ex. M. et Mad . la marquise de Gallo ; M. le comte de
Lima.
PARIS.
S. M. l'Empereur et Roi est arrivé , hier au soir , à
son château de Fontainebleau. Cette heureuse nouvelle est
' aujourd'hui l'objet de tous les entretiens , et cause dans
Paris une alégresse générale.
Les grands-dignitaires de l'Empire , et ceux des ministres
qui n'ont pas été du voyage de S. M. , sont allés dès
ce matin lai porter à Fontainebleau leurs hommages et
leurs félicitations.
-
Plusieurs émigrés français ont été obligés de quitter
le territoire de Hambourg , sur la réquisition du ministre
-de France. On les dit impliqués dans une affaire de recrutement
pour l'Angleterre .
- M. De Lalande déclaré , dans le Journal de Paris ,
que ce fut le député Romme , mort en 1795 , qui , en
1793 , le força de faire le nouveau calendrier . Sur quoi
on peut observer qu'à mesure que les idées monarchiques
s'affermissent, on reuie successivement beaucoup d'oeuvres
révolutionnaires ou l'on s'en excuse , signe certain d'amendement
dans les opinions.
-
Le ministre de la guerre est à Boulogne depuis le 18.
Un médecin affirme que la recette de M. Cadetde-
Vaux, contre la goutte, est très dangereuse; la propriété
de l'eau chaude , dit - il , étant d'amollir les parties qu'elle
baigne , c'est appeler la goutte dans l'estomac que d'y
verser 48 verrss d'eau chaude en 12 heures.
-C'est pour faire imprimer plusieurs grands ouvrages
de médecine , que le docteur Barthez est en ce moment à
Paris. Ce médecin célèbre de 72 ans .
( No. CCXI. ) 1er THERMIDOR an 13.
( Samedi 20 Juillet 1805. )
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
POÉSI E.
A M. ANSON ,
D'ANACREON. SUR SA TRADUCTION EN VERS D
? Au traducteur d'Anacréon
Salut , honneur et longue vie.
Savant et gracieux Anson
Tout sourit à votre génie ;
A Cythère , au sacré vallon ,
Votre lyre a charmé l'Envie
Et fait respecter votre nom .
Pour la gloire de ma patrie
Chantez encor , fils d'Apollon ;
Offrez encore à la Folie
Un hommage plein de raison .
Vous savez jouir sans alarmes
Des biens que dispense le sort ;
Pour vous la vie a mille charmes ,
Et vous savez braver la mort.
T
N
194 MERCURE DE FRANCE ,
C'est ainsi que le sage pense :
Est- il malheureux ? l'espérance
L'arrache à la réalité :
Modeste au sein de l'opulence ,
Il est grand dans l'adversité ;
Une aimable philosophie
Semble alléger le poids des ans.
Ame d'une riante orgie ,
Anacréon , en cheveux blancs ,
Sans regrets et sans jalousie ,
Echappait au pouvoir du Temps .
Jamais la timide Innocence
Ne s'alarma de sa gaieté ;
Chaste amant de la Volupté ,
Il la célébra sans licence ;
Il savait trop que la Beauté
Doit ses attraits à la Décence.
Apôtre zélé des vertus ,
Toujours maître de son ivresse ,
Il sacrifie à la Sagesse ,
Sur l'autel même de Bacchus.
Quel goût ! quelle délicatesse !
Anson , vous rendez ses tableaux
Avec tant d'art et de finesse ,
Qu'on croit fermement à Lutèce
Qu'il vous a légué ses pinceaux.
En vain on a sur le Parnasse
Essayé de prendre son ton.
Aussi réservé que Caton ,
Aussi voluptueux qu'Horace ,
Vous seul avez son abandon.
Tel que notre bon La Fontaine ,
Anacréon est une fleur
Qui sur une rive lointaine
Perd ses parfums et sa fraîcheur.
Il lui fallait un traducteur
THERMIDOR AN XIII. 195
Qui sût sans recherche et sans peine ,
Parler le langage du coeur ;
Il l'a rencontré cet auteur
Dans l'Anacréon de la Seine.
Ah ! si le chantre de Théos
Pouvait renaître à l'existence ,
Si Clothon avait la puissance
De reprendre sur ses fuseaux
Un fil coupé par Atropos ,
Anacréon viendrait en France.
En arrivant , il apprendrait
Que vous avez pris sa défense ;
Et d'abord il ne penserait
Qu'à faire votre connaissance :
En vous il se retrouverait ;
Dans vos écrits pleins d'élégance ,
Avec délice il se lirait ,
Et parmi nous releverait
L'autel de la Reconnaissance .
Par HENRY BOILLEAU.
Super flumina Babylonis , illic , etc.
Sans culte , sans patrie , au sein de l'esclavage ' ,
Israël de Sion s'est retracé l'image ,
Et ce doux souvenir réveillant ses douleurs ,
Sur les bords de l'Euphrate a fait couler ses pleurs.
Jadis à te louer nos lyres toujours prêtes ,
O Sion ! loin de toi , sont aujourd'hui muettes.
Instrumens oubliés , tristement détendus ,
Aux saules de ces bords demeurez suspendus.
O vous , dont Israël suit les lois tyranniques ,,
Vous voulez , dites-vous entendre nos cantiques :
Tyrans ! n'insultez point à nos tourmens affreux.
Quel charme trouvez-vous aux pleurs des malheureux ?
N 2
196 MERCURE DE FRANCE ,
Chère Jérusalem ! toi pour qui je respire !!
Autrefois j'ai chanté ta gloire sur ma lyre ;
Aujourd'hui dans le deuil tu pleures tes enfans.
Puis- je à tes ennemis consacrer mes accens ?
Non , non ; de notre Dieu les louanges sublimes
Ne charmeront jamais ce lieu souillé de crimes .
Que ma langue plutôt s'attache à mon palais.
Sur ma lyre , ô ma main ! sèche - toi pour jamais.
Dieu d'Israël ! ô toi , mon unique espérance ,
Dieu ! souviens-toi d'Edom au jour de ta vengeance.
Sous nos murs abattus , ce peuple détesté
Voulut ensevelir le nom de ta cité.
Toi , qui ris de nos pleurs , impure Babylone ,
Tremble ! un Dieu te poursuit et menace ton trône.
Il guidera la main qui , prête à nous venger ,
Va l'accabler des fers dont tu sus nous charger.
Ses plus riches faveurs deviendront le partage
Du farouche soldat , ministre de sa rage ,
Qui pourra sans frémir , à tes yeux consternés ,
Briser contre tes murs tes enfans nouveaux - nés .
A MADEMOISELLE HUBERT ,
SUR SA RESSEMBLANCE PRODIGIEUSE AVEC UNE
AMIÉ QUE NOUS AVONS PERDUE.
Air : Femmes , voulez - vous éprouver , etc.
PLUS nous considérons vos traits ,
Plus nous croyons voir Henriette ;
La nature ne fit jamais
De ressemblance si parfaite.
Vous avez l'accent enchanteur
De sa voix flexible et sonore.....
Si pour nous vous aviez son coeur ,
Pour nous elle vivrait encore.
3
THERMIDOR AN XIII..
197
Sensible à nos vives douleurs ,
Puissiez-vous un jour nous la rendre ,
Et tarir la source des pleurs
Que nous répandons sur sa cendre !
Oui , si , par un heureux destin ,
Notre amitié gagne la vôtre ,
Le ciel nous rendra d'une main
Ce qu'il nous a ravi de l'autre .
Mais si vos étonnans rapports
Avec notre adorable amie
Ne vont point au -delà des corps ,
Et trompent notre sympathie ,
Notre malheur croît de moitié ,
Et notre infortune est complète ,
Puisqu'en manquant votre amitié
Nous perdons deux fois Henriette.
SUR
MORALITE
LA
11
VIEILLES SE .
Lorsque l'on a vidé la coupe de la vie ,
Pour la remplir encore on se tourmente en vain ;
Ce qu'on y veut verser se mêle avec la lie ,
Et tout , jusqu'au plaisir , se tourne en noir chagrin.
KÉRIVALA N T.
ENIGM E.
Ce qui me fait souffrir prend chez moi la naissance ;
Dans mon propre palais je suis emprisonné ;
Et sans un grand malheur , aucun n'a la puissance
De me faire sortir d'où je suis enchaîné.
Je loge tour-à-tour des passions contraires ,
La vaillance , la peur , la joie et les ennuis.
Je n'ai pas une soeur ; j'ai d'innombrables frères :
En voilà bien assez pour savoir qui je suis.
3
198 MERCURE DE FRANCE ;
LOGO GRIPHE.
Par moi tout prend un tour nouveau ;
Je dois le jour à l'industrie ;
Mes enfans sont la symétrie ,
L'alignement et le niveau.
Sans égard pour le bien qu'en tout temps je procure ,
Qu'on fouille dans mon sein , qu'on m'arrache le coeur
Qu'on fasse deux moitiés de ma faible structure ;
Dans l'une , l'on verra la trompe du chasseur ,
Dans l'autre , l'élément qui soutient la nature.
Par G. V. ( de Brives ) .
CHARA D E.
A la bienfaisante Cérès
Mon premier doit son origine ;
Il est l'ornement des guérets ,
Barbu , pointu comme une épine :
Mon second fait souvent honneur
Aux enfans du dieu d'Epidaure ,
Qui , possédant l'art du Centaure ,
Calment , guérissent la douleur :
Mon tout , fort connu dans la Grèce ,
A sa secte donna son nom ;
Que si ce nom vous intéresse
Il est l'opposé de Zénon.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la
CHARADE insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier N° est les Oreilles .
Celui du Logogriphe est Poisson , où l'on trouve poison.
Celui de la Charade est Cor-beau.
THERMIDOR AN XIII.
199
Atala. - René; par Fr. Aug. de Chateaubriand.
Un vol . in- 12 , belle édition , ornée de six gravures
gravées par Saint - Aubin et Choffard.
Prix , papier ordinaire , broché : 6 fr . 50 cent .
et 7 fr . 50 cent. par la poste ; papier ordinaire ,
cartonné , 7 fr.; papier vélin, figures avant la
lettre , cartonné à la Bradel, 13 fr . A Paris ,
chez le Normant , imprimeur- libraire , rue des
Prêtres Saint-Germain - l'Auxerrois , nº 42 .
*
Tout ce qui porte le caractère de l'invention ,
tout ce qui dépasse d'un vol hardi le cercle des
idées communes , étonne d'abord l'expérience et
déconcerte le jugement des sages. Il ne faut pas
s'en plaindre , et l'homme de génie doit souffrir
avec respect leurs contradictions . La raison , qui
marche toujours appuyée sur ces principes , s'avance
lentement à la découverte de la vérité ; elle
éprouve toutes les doctrines avec une défiance
salutaire , et son jugement se forme et s'établit
dans la maturité des temps. La médiocrité arrogante
se fait gloire d'insulter à cette sage circonspection
, qui est la sauve- garde des principes et
des lois . Mais c'est un des caractères du vrai génie
qu'on ne peut se défendre d'admirer dans l'auteur
d'Atala , de témoigner autant de déférence pour
les règles établies , qu'il fait paraître de hardiesse
dans ses inventions. La doctrine littéraire de
M. de Chateaubriand ne se sépare point des
bonnes traditions ; elle ne change rien aux fondemens
de l'art ; elle ne fait qu'en reculer les limites ;
et s'il est juste de soumettre ces conquêtes d'une
imagination entreprenante à l'examen de la raison
et à l'autorité de l'expérience , qui seule
peut les affermir , il faut aussi savoir estimer son
4
200 MERCURE DE FRANCE ,
travail , et reconnaître si c'est innovation dans les
principes ou progrès dans les conséquences.
Sil'on considère les épisodes d'Atala et de René,
selon le dessein de l'auteur et dans les vues qui ont
présidé à leur conception , on voit , d'abord , qu'il
faut écarter les scrupules qu'une conscience religieuse
pourrait élever touchant la peinture des passions
; car ces romans ayant été préparés pour servir
d'amorce à un siècle corrompu , ils ont dù intéresser
les coeurs , sous peine de laisser la vérité sans
attrait. Il a fallu recouvrir de fleurs ces routes abandonnées
d'où les enfans du plaisir se détournaient
avec dégoût. En un mot , il fallait plaire , et reconquérir
, par une surprise innocente , le droit de
faire entendre une doctrine sévère . Il faut done
louer l'habileté de l'écrivain qui , dans un dessein
si convenable aux dispositions présentes du monde,
a fait servir la passion même au succès de sa cause ,
et orné la vérité de tout ce que la jeunesse et l'amour
peuvent avoir de graces et de fraîcheur. On
ne dissimulera pas qu'il règne quelquefois , dans ces
descriptions , une force d'imagination et un charme
de tendresse et de mélancolie trop vif, peut -être ,
et trop enivrant pour l'âge des illusions . Mais ,
outre qu'il est du devoir des instituteurs d'en préssentir
l'effet et d'en écarter le danger , on ne craint
pas de dire que la séduction de ces peintures est
sauvée par la morale et le profond pathétique du
dénouement qui , effaçant toute autre sensation, ne
laisse plus dans l'ame qu'une douleur tendre et vertueuse
. C'est par ces impressions dominantes qu'il
faut juger de l'effet d'une lecture : c'est par elles
que le Télémaque a triomphé des censures de ces
moralistes plus chagrins que judicieux , qui faisaient
un crime a Fénelon d'avoir peint si vivement les
voluptés de l'île de Calypso. La passion de René
sort , il est vrai , des bornes légitimes . Mais , sans
THERMIDOR AN XIII. 201
6
examiner si le choix d'un tel ressort n'était pas nécessaire
pour tirer du sujet une instruction plus
frappante et mieux proportionnée aux moeurs de
notre siècle qui regarde un amour ordinaire plutôt
comme un embélissement et un plaisir à rechercher
, que comme un péril à redouter et à fuir , tout
ce qu'on peut conclure des scrupules les plus délicats
, c'est que pour rendre le Génie du Christianisme
parfaitement classique , ses deux brillans épisodes
, ne servant plus un jour à faire goûter une
doctrine remise en honneur , seront retranchés du
corps de l'ouvrage , et resteront pour les connaisseurs
ce qu'ils sont aujourd'hui , des chefs- d'oeuvre
de sentiment , d'imagination et de style.
On porte ce jugement avec d'autant plus de
confiance que , dans la nouvelle édition qui les
réunit , l'auteur a fait disparaître , avec une attention
rigoureuse , toutes ces taches légères que les
censeurs s'étaient complus à découvrir , et l'amertume
de leurs critiques ne l'a pas empêché ( chose
bien rare ! ) d'en reconnaître la raison . Mais , en
même temps , il a su défendre contre leurs injustes
dédains , les grandes et solides beautés que des
juges supérieurs avaient recommandées avant nous
à l'admiration publique.
Ces premières considérations suffiraient pour calmer
les reproches des hommes austères , et les réconcilier
avec ces productions touchantes où le talent
ne prend des formes si aimables que pour se rendre
plus utile . Mais Atala et René ont pour les gens
de goût un dessein plus remarquable qui tient à la
manière originale de l'écrivain , c'est d'appuyer
par des exemples une théorie neuve et profonde.
M. de Chateaubriand ne s'est pas borné à découvrir
ce fonds de poésie et de beautés dramatiques
que recèle le Christianisme ; il a lui-même mis
en oeuvre un si riche trésor . Bien différent de ceux
202 MERCURE DE FRANCE ,
qui bâtissent après coup une poétique pour étayer
leurs faibles conceptions , il a tiré de sa propre doctrine
des ouvrages de génie qui la couvrent de leur
succès. Si nous l'interrogeons sur le principe de ces
beautés , il nous fera voir que toute passion qui
souffre des combats , porte avec elle un intérêt
proportionné à la grandeur des sacrifices que le
devoir lui impose ; et nous serons conduits à reconnaître
que la religion la plus réprimante , celle
qui prescrit les devoirs les plus rigoureux et la
résistance la plus héroïque aux faiblesses du coeur ,
sait aussi tirer de nos passions des ressorts plus énergiques
, et élever les ames à une plus grande hauteur
de sentimens . Mais après que l'auteur a développé
cette doctrine , en approfondissant tous
les caractères , toutes les situations du coeur humain ,
et en comparant leurs diverses expressions , dans la
littérature ancienne et moderne ; aprés qu'il nous
a fait voir comment la poésie dramatique a été portée
au plus haut degré de perfection , sous l'influence
du Christianisme , que dirons - nous de la
manière brillante dont il met sa doctrine en évidence
, dans les profondes passions qu'il a traitées ,
mais sur- tout dans ce beau caractère du Père Aubry
qui offre tout ensemble ce qu'il y a de plus
noble dans les moeurs et de plus éloquent dans
l'expression ? Celui du Père Souël , quoique moins
développé , est du même ordre de sublime ; son
petit discours vaut lui seul un long traité de morale .
Toute l'antiquité païenne chercheroit en vain parmi
ses pontifes et ses vieillards un personnage de
cette vigueur ; et M. de Chateaubriand triomphe
à la fois par la profondeur des principes et par la
force des exemples .
Au reste , la supériorité dramatique du Christianisme
est assez reconnue aujourd'hui les
par
premiers hommes de notre littérature qui avouent
THERMIDOR AN XIII. 203
que sa bonté morale a réchauffé les caractères , et
enfanté dans les arts ce que nous appelons le beau
idéal. Les poètes anciens , qui mettaient sur la scène
un héros pleurant et jetant des cris comme une
femme , étaient moins avancés que les statuaires
qui ne souffraient pas que les plus vives douleurs
altérassent trop sensiblement la dignité de la figure
humaine. Nous en avons un exemple dans le Laocoon
qui est d'une expression plus haute que celui
de Virgile. Ce dernier a toute la faiblesse du théâtre
grec et de l'enfance. Clamores simul horrendos ad
sidera tollit. Le premier , au contraire , représente
noblement la patience de l'homme qui est
aux prises avec la douleur . Ce que ces grands artistes
faisaient par principe de goût , pour conserver
la beauté physique , le poète chrétien le fait
par principe de vertu , pour conserver la beauté
morale dans ses personnages. Or c'est là ce qui
constitue la perfection du drame et l'excellence le
l'action poétique. Aussi voyons-nous qu'on n'a pu
s'écarter de cette noblesse de l'âge mûr , sous prétexte
de revenir au naturel , sans ramener l'art aux
premiers cris de l'enfance , et sans changer les
plaisirs nobles de l'esprit en un vain amusement
des Le Christianisme a donc , sous ce rapyeux
.
port , une supériorité évidente , et les plus belles
scènes de notre théâtre l'ont rendue assez sensible
aux véritables connaisseurs.
Mais les principes de M. de Chateaubriand trouveront
plus d'obstacles dans ce qui regarde le merveilleux
et la poésie descriptive. Il a déjà vu s'élever
contre lui les critiques les plus distingués dans
les deux partis ; et son ami même , M. de Fontanes ,
dont le jugement est une grande autorité en matière
de goût , s'est déclaré en faveur de la mythologie.
Cependant il est aisé de découvrir dans cette
'opinion des juges les plus habiles , l'ascendant na204
MERCURE DE FRANCE,
turel denos premiers sentimens , et l'enchantement
presqu'invincible de ces illusions de la fable qui ont
charmé notre berceau. C'est dans la première
fleur de l'imagination et de la jeunesse , que nous
avons aimé ces dieux brillans d'Homère et ces
mensonges qui nous parurent si aimables sous le
pinceau d'Ovide . Le merveilleux d'une religion
plus imposante et plus auguste , et la poésie naturelle
de ses écritures , nous apparaissant depuis
dans un jour plus sérieux , n'ont pu détruire ces
premières impressions dont le souvenir a tant de
charmes. Ainsi la religion chrétienne , dans ses temps
même les plus florissans , ne régnait sur les esprits
que par la force de la raison , puisqu'elle avait à
combattre non-seulement les passions de l'homme ,
mais inême les préjugés et les illusions de l'enfance ;
et qui peut douter que nous ne fussions devenus
païens dans notre croyance et dans nos moeurs ,
comme nous l'étions dans quelques parties de notre
littérature , si les lumières supérieures du Christia
nisme ne s'y fussent opposées ? Il faut done , dans
nos opinions littéraires , attribuer quelque chose à
la force d'un préjugé si séducteur et si puissant ; et
pour peu que nous nous trouvions convaincus sur un
seul point , nous devons suspendre notre jugement
sur tous les autres .
Mais , avant d'entrer dans cette discussion , il
faut observer que M. de Chateaubriand ne s'élève
jamais contre la saine antiquité . Il est aisé de voir
qu'il s'est nourri lui - même de ce qu'elle a de plus
ingénieux et de plus poli ; partout il en recommande
l'admiration et l'étude. Ainsi , l'autorité des
modèles et la pureté des règles subsistent dans toute
leur vigueur. Mais en reconnaissant , avec les anciens
législateurs du goût , que les païens ont tiré
d'une religion fausse et absurde des machines poétiques
d'un très-bel effet , convient au génie de
THERMIDOR AN XIII 205
notre siècle d'examiner si la vérité majestueuse du
Christianisme ne peut pas fournir à la poésie des
moyens plus étendus et plus convenables aux lu
mières de la société.
que
Le célèbre critique qu'on vient de nommer ,
tranche cette question en peu de mots par une
assertion qui a dû étonner tous les hommes de
lettres. Tous les avantages , poétiques , dit- il dans
» sá conclusion , sont en faveur des fables an-
» ciennes , puisqu'elles sont toujours plus riantes
» que le Christianisme , et peuvent quelquefois étre
» aussi graves que lui. » Et pour prouver qu'en
effet elles peuvent avoir la même gravité , il cite la
Minerve du Télémaque , qui est une conception
purement chrétienne ! Quelques personnes avaient
déjà fait observer que cet exemple était favorable
à la cause de M. de Chateaubriand . Mais M. de
Fontanes lui - même le montre avec évidence , et la
justesse de ses principes lui fait tourner ses propres
armes contre son opinion . Après avoir développé
avec son talent ordinaire les beautés les plus sublimes
de ce rôle de Minerve , il s'écrie : N'est- ce
pas déguiser sous des noms mythologiques ce qu'il
ya de plus élevé dans la théologie chrétienne ?
Il est vrai ; mais puisque la mythologie n'a ici qu'un
nom à revendiquer , et que le fond des choses appartient
au Christianisme , comment un tel exemple
pourrait-il décider en faveur de la première ?
Ce caractère de grandeur et de raison est si
étranger à la religion païenne , que ceux qui lui
accordent la palme de la poésie exaltent sur-tout ,
comme un mérite qui la distingue , le fonds riant
et voluptueux de ses fables. On fait sonnerbien haut
ces ornemens égayés que Boileau demande dans
la poésie épique . Mais nous ne contredisons point
cette doctrine. Seulement le Christianisme , qui
fait régner l'ordre partout où il est le principe do206
MERCURE
DE FRANCE ;
minant , veut que le poète trouve ces ornemens et
ces choses riantes dans la peinture des passions humaines
, et il conserve au merveilleux puisé dans
son sein la majesté qui lui est nécessaire pour remplir
son objet . De là naissent , entre les joies de la
terre et les rigueurs du ciel , ces contrastes si puissans
sur l'ame qui ont produit tant de caractères
poétiques , et enrichi le tableau des passions de
couleurs si neuves et si intéressantes. Cet ordre de
beautés manque totalement à la mythologie ; et les
préventions dont on a parlé plus haut nous ont
trop puissamment aveuglés , si nous ne voyons pas
que ces imaginations folâtres que les anciens ont
tirées de leur religion sont plus propres à dégrader
qu'à embellir la poésie .
Le Christianisme proscrit la fable qui est essentiellement
dépourvue de vérité ; mais il permet la
fiction qui n'est que l'invention d'un fait naturel.
Que le père des dieux , dans le quinzième livre de
l'Iliade , menace Junon de la suspendre au milieu
des airs avec une enclume à chaque pied , c'est là,
si l'on veut , un ornement très- égayé , mais c'est ,
en même temps , une fable ridicule que le paganisme
peut seul autoriser. Qu'au contraire la sagesse
descende du ciel sous une figure humaine ,
pour fortifier le coeur d'un jeune héros et lui ap- .
prendre à régner avec douceur , c'est une fiction
que la religion chrétienne reçoit , et dont la forme
et le fonds lui appartiennent également. Le génie
pent donc étendre ses ailes dans le vaste champ du
possible. Le Christianisme dirige son vol , il en
soutient la hauteur ; il ne le borne jamais. Cette
distinction montre l'erreur de ceux qui se persuadent
que notre croyance gêne l'imagination par la
précision de ses dogmes. C'est confondre des objets
d'une nature absolument différente . Mais il
semble que ces question peuvent être décidées
THERMIDOR AN XIII.
207
par des principes plus élevés et plus lumineux .
L'homme , par les diverses facultés de son être ,
appartient à deux mondes qui s'unissent en lui .
Par son esprit , il embrasse le monde des intelligences
; par ses sens , il s'étend à celui des corps.
Chacun de ces ordres a son expression qui lui est
propre ; et c'est pourquoi l'être qui les réunit a ,
tout ensemble , des pensées et des images. Les
sciences purement intellectuelles ou purement
physiques , sont également bornées dans leurs vues ,
quoiqu'elles regardent des objets d'un mérite différent
. Leur défaut est de n'apercevoir qu'une partie
de la création . La poésie les voit toutes d'une
vue générale. Elle unit les pensées aux images , et
les corps aux esprits : elle assemble et concilie les
expressions de chaque ordre. Elle est l'harmonie
des deux mondes .
:
L'homme est donc un être éminemment poétique
et la religion qui a le mieux connu la nature
humaine sera , par une conséquence néces
saire , la plus favorable à la poésie . Non -seulement
elle connaîtra mieux l'ordre des intelligences , mais
elle nous montrera dans une plus grande lumière ,
et sous des images plus frappantes , cette alliance
de la nature morale avec la nature physique , qui
est le fonds même de la poésie . Or , c'est précisé
ment ce que le Christianisme nous met sous les
yeux dans la plus haute action de ses mystères . Et
si nous concevons cette union des deux mondes
qui se fait dans l'hom me , si nous entendons que la
poésie est l'expression la plus parfaite de leur harmonie
, puisqu'elle présente à la fois des pensées
mises en action et des images mises en mouvement ,
nous comprendrons pourquoi toute instruction
religieuse nous a été proposée sous des figures sensibles
et poétiques , et pourquoi la parole intellectuelle
de Dieu a dû être revêtue de la parole
matérielle de l'homme .
208 MERCURE DE FRANCE ;
Par-là s'expliquent toutes les difficultés. Nous
voyons , d'abord , que la mythologie n'est pas la
poésie , et que ses illusions ne sauraient remplir
l'idée vaste que nous en avons. Nous découvrons
ensuite que la vérité même est la source de sa
beauté ; et que , dans ses plus hautes créations ,
comme dans le merveilleux de l'épopée et dans
les caractères du drame , elle doit être la représentation
de la nature idéale , de même qu'elle est
celle de la nature physique , dans ses tableaux
et ses images. Cela nous montre le véritable objet
de la poésie descriptive , et la raison des limites
qui la circonscrivent . Elle ne peut former un genre
à part , ni produire toute seule un ouvrage régulier
, puisque la poésie , langage de l'homme parfait
, doit exprimer ces deux mondes d'idées et de
figures qui , liés par des noeuds admirables , composent
le fonds de la nature humaine.
Voilà les vues que présente la doctrine littéraire
de M. de Chateaubriand . C'est sur de tels
fondemens qu'il peut se flatter sans illusion d'avoir
élevé à la gloire du Christianisme un monument
aussi solide qu'honorable . Nous avons montré le
caractère de cet ouvrage sous un aspect plus sérieux
que les critiques qui nous ont précédés. Nous
n'avons pas cru devoir orner notre travail de tant
de morceaux brillans qui sont dans la mémoire de
tous les hommes de goût . Il a fallu écarter les fleurs
pour faire voir ce qu'il a de profond . A travers les
ornemens que la plus riche imagination y a répandus
, on découvre ce génie des compositions
sévères qui possède les espérances d'une longue vie.
Tout s'y soutient par le même esprit , l'invention
et la manière , l'exemple et le précepte ; et l'ouvrage
est lui-même la plus belle preuve qu'on puisse
donner de la vérité et de la fécondité de ses principes.
CH, D.
THERMIDOR AN XIII.
5.
cen
Abrégé de la Mythologie universelle , ou Dictionnaire de
la Fable , adopté par la commission des ouvrages classiques
pour les lycées et les écoles secondaires . Par
François Noël , inspecteur général de l'instruction
publique. Un fort vol. in - 12 . Prix : 5 fr . , et 6 fr.
50 cent. par la poste . A Paris , chez le Normant , imprimeur
libraire , rue des Prêtres Saint - Germainl'Auxerrois
, nº . 42 .
-
CHOMPRÉ , maître de pension à Paris , fut le premier
qui conçut l'idée d'un Dictionnaire de la Fable . Ne trouvant
point que l'ouvrage du père Jouvency fût suffisant
pour bien faire connaître aux enfans l'ancienne mytho
logie , il pensa que de courtes notices, placées par ordre
alphabétique seraient d'un usage plus agréable et en même
temps plus utile à toutes les classes de lecteurs . Laborieux
autant que modeste , Chompré n'afficha aucune prétention
; son livre étant répandu dans toute l'Europe , il
aurait pu profiter de cette espèce de célébrité pour sortir .
de son état , ou du moins pour parvenir à des grades su
périeurs dans la carrière de l'enseignement . Cette ambi~i
tion ne le tenta point ; il ne voulut pas quitter des élèves
auxquels il avait consacré sa vie , et partageant son temps
entre le travail du cabinet et les soins qu'il devait à sa
pension , il continua de composer pour elle des ouvrages
qui eurent moins de succès que le Dictionnaire de la Fable , '
mais qui contribuèrent à l'accomplissement du plan d'é-›
ducation et d'enseignement qu'il s'était formé. Les établissemens
d'instruction publique comptaient alors une multitude
d'excellens professeurs aussi recommandables par
leur modestie que par l'utilité de leurs travaux . Lhomond
qui croyait ne travailler que pour la classe inférieure qu'il
dirigeait , était loin de s'imaginer que sa méthode serait
*
2
0
210 MERCURE DE FRANCE ;
un jour adoptée partout. Aujourd'hui nos prétentions
sont plus grandes , et nos travaux moins utiles : quelle
vanité fastueuse ne remarquons- nous pas le plus souvent
dans des livres élémentaires qui n'offrent que de faux
systèmes et des méthodes vicieuses ! La manie des nouveautés
et des prétendues découvertes a remplacé trop fréquemment
parmi nous cette sage réserve dont les spéculations
ne s'appuyaient que sur une longue expérience .
Parmi tous ceux qui sont entrés nouvellement dans cette
carrière , M. Noël mérite une honorable exception : nourrt
dans l'université célèbre dont il fit ensuite partie , on voit
qu'il en a conservé les traditions , et ses ouvrages n'ont
servi qu'à compléter ceux de ses respectables prédécesseurs
.
Le but de Chompré , dans son petit dictionnaire , fu
de familiariser ses élèves avec les fictions des poètes , et
de leur faciliter l'intelligence des statues et des tableaux
dont les sujets sont tirés de l'histoire poétique. Quelques
rigoristes avaient prétendu que l'étude de la Fable pouvait
être dangereuse pour les enfans , et qu'apprenant dès lo
premier âge ces histoires frivoles , ils étaient exposés à
ne plus goûter l'enseignement sérieux des grandes vérités
de la religion. Les hommes , comme on voit , gardent
rarement une juste mesure dans les meilleures choses ;
cet excès de sévérité détruisait nécessairement les antiques
fondemens des bonnes études : la lecture des anciens poètes
et des anciens orateurs devait donc être interdite dans les
colléges . Rollin qui penchait , comme on le sait , vers les
opinions d'une secte qui cherchait à faire excuser ses
erreurs par une grande rigidité apparente , ne partageait
point l'opinion de ces rigoristes outrés . Toujours plein de
raison et de mesure , il insiste dans le Traité des Etudes sur
la nécessité d'enseigner de bonne heure la mythologie.
« C'est , dit -il , un avantage d'une fort grande étendue
» et particulier aux jeunes gens pour qui j'écris , que
» l'intelligence des auteurs , soit grecs , soit latins , soit
THERMIDOR AN XIII, 211
>> français même , dans la lecture desquels on est souvent
» arrêté tout court , si l'on n'a quelque teinture de la
» Fable. Je ne parle pas seulement des poètes , dont on sait
qu'elle est comme le langage naturel ; elle est souvent
» employée aussi par les orateurs , et elle leur fournit quel-
» quefois par d'heureuses applications , des traits fort
» vifs et fort éloquens. Tel est par exemple , et entre
beaucoup d'autres , celui qu'on trouve dans une harangue
» de Cicéron au sujet de Mithridate , roi de Pont . L'ora-
» teur marque que ce prince fuyant devant les Romains
» après la perte d'une bataille , trouva le moyen d'échap-
» per aux mains avares des vainqueurs en répandant sur
» la route, d'espace en espace , une partie des trésors et des
» dépouilles que lui avaient acquis ses conquêtes passées :
» à-peu près , dit-il , comme on rapporte que Médée pour-
» suivie par son père dans la même région , répandit sur
» les chemins les membres de son frère Absyrte dont elle
» avait coupé le corps en pièces , afin que le soin de ra-
» masser ces membres épars , et la douleur dont un si
>> triste spectacle pénétrerait un père , retardassent la vi-
» vacité de sa poursuite . La ressemblance est parfaite ,
» si ce n'est , comme le remarque Cicéron , que ce fut la
>> tristesse qui retarda Æta , père de Médée , et la joie
» les Romains . Il est d'autres espèces de livres exposés
>> aux yeux de tout le monde ; les tableaux , les estampes ,
» les tapisseries , les statues : ce sont autant d'énigmes
» pour ceux qui ignorent la Fable , qui souvent en est
>> l'explication et le dénouement . Il n'est pas rare que dans
» les entretiens , on parle de ces matières. Ce n'est pas ,
» ce me semble , une chose agréable que de demeurer
» muet et de paraître stupide dans une compagnie , faute
» d'avoir été instruit pendant la jeunesse d'une chose qui
» coûte fort peu à apprendre. »
Rollin , comme on le voit , offre tous les rapports sous
lesquels la Fable peut être utile aux jeunes gens . Il y a
cependant quelque inconvénient à leur en faire faire une
02
212 MERCURE DE FRANCE ,
étude trop étendue . Cet inconvénient doit se sentir davantage
depuis que , dans les écoles publiques , on propose
pour objets de concours des compositions en vers français.
Si le sujet est à la disposition des concurrens , ils ne manqueront
pas de fondre dans leurs vers tous les lieux communs
de la mythologie ; Zéphire , Flore , les Nayades ,
l'Aurore , reviendront sans cesse ; la facilité des tours et
des rimes séduira ces jeunes gens , et peut-être cel exercice
leur inspirera - t - il un goût qui les éloignera ensuite
de toutes les occupations sérieuses. Plusieurs poètes médiocres
du dix - huitième siècle furent entraînés par cette
apparence de facilité que donne la mythologie employée
d'une manière vulgaire . Bernis créa une école nombreuse
dans ce genre , et , comme cela arrive toujours , les imitateurs
furent très - au- dessous du modèle. Cette réflexion
n'est point échappée à M. Ncël ; mais il observe très-bien
que des hommes tels que J.-B. Rousseau et Gresset , ont
fait de la Fable un emploi qui prouve que le génie et le
talent peuvent donner une face nouvelle aux fictions les
plus rebattues . Il résulte de cette observation que , si ,
comme le pense Rollin , il est nécessaire que les jeunes
gens ne soient pas étrangers à la science mythologique ,
on devrait , en supprimant dans les colléges les concours
de vers français , dérober aux élèves un objet d'émulation
dangereux s'ils n'ont point de talent , et parfaitement
inutile s'ils eu ont.
M. Noël , en étendant et en complétant tout ce que
Chompré avait recueilli sur la mythologie des Grecs et des
Romains , a cru devoir y ajouter toutes les Fables des peuples
barbares , anciens et modernes . Ces Fables , plus extravagantes
les unes que les autres , ne sont d'ailleurs consacrées
par aucun chef-d'oeuvre poétique ; elles n'ont pas
été, si j'ose m'exprimer ainsi , épurées par le génie ; sorties
grossières et ridicules du cerveau des chefs de barbares ,
transmises par des traditions trop fidelles , elles n'ont pu
prendre ces charmes et ces graces que le peuple le plus
THERMIDOR AN XIII. 213
policé de l'antiquité sut donner aux rêveries de ses ancêtres
. Cette espèce de mythologie ne peut donc être
utile , ni pour faciliter l'intelligence des chefs -d'oeuvre en
poésie , en peinture et en sculpture , ni pour fournir do
nouvelles images et de nouvelles fictions à quelqu'un qui
se sent du tatent pour les vers ; elles ne peuvent être qu'un
objet de curiosité et d'instruction. Le dessein philosophique
qui tendrait à rapprocher toutes les mythologies pour
leur trouver la même origine , serait non- seulement superflu
, mais dangereux dans un ouvrage consacré à la
jeunesse ; on sait l'abus impie qu'en a fait l'auteur de
l'Origine des Cultes , ouvrage aussi absurde pour le fonds
que ridicule pour la forme.
M. Noël ne paraît point avoir eu ce dessein . Après avoir ,
dans un grand ouvrage ( 1 ) , épuisé à - peu - près tout ce
qu'on peut recueillir sur les différentes mythologies , il a
cru devoir réunir dans un Abrégé portatif et à la portée de
tout le monde , ce qu'il est essentiel aux enfans de connaître.
Cet Abrégé que nous annonçons est fait avec beaucoup
de soin ; les articles paraissent puisés dans les sources ,
et la rédaction en est aussi claire que précise . Cependant
nous nous permettrons quelques observations qui ne sauraient
influer sur le jugement que nous porterons d'un
ouvrage considérable dont nous n'avons pu faire qu'un
examen rapide.
Il y a quelques omissions dans la mythologie des peuples
modernes . On pense qu'il aurait été intéressant de
montrer les anciennes superstitions qui se sont conservées
(1 ) Le Dictionnaire de la Fable , ou Mythologie grecque , latine
, égyptienne , celtique , persane , syriaque , indienne , chinoise ,
mahometane , rabbinique , slavonne , scandinave , africaine , américaine
, iconologique , etc. Deuxième édition , ornée d'un frontispice
dessiné par Girodet. Deux vol . in- 8° , de 800 pages chacun , imprimés
en petit-texte , sur deux colonnes . Prix : 21 fr. , et 26 fr . par la poste .
A Paris , chez le Normant , imprimeur - libraire , rue des Prêtres
Saint-Germain- l'Auxerrois , nº . 42 , vis -à -vis le petit portail .
3
214
MERCURE DE FRANCE ,
chez les nations qui n'ont pas embrassé le christianisme .
Quand M. Noël parle de l'Ibis , il se contente de rappeler
ce qu'en dit Hérodote dans le livre d'Euterpe , chap . 65.
Il aurait dû remarquer que la vénération pour ces oiseaux
s'est conservée chez les Egyptiens actuels. « Par un reste
» de cette superstition , dit M. Larcher dans son com-
» mentaire d'Hérodote , le bacha du Caire fait livrer deux
» boeufs aux ach-babba oiseaux que les mahométans
» regardent comme sacrés . »
M. Noël parle avec détail de la mythologie des peuples
de l'Amérique ; mais il oublie de faire mention des Dieux.
adorés par les peuplades qui habitaient les îles de cette
partie du monde. Ces Dieux s'appelaient Cemis . Suivant
les historiens espagnols , les insulaires regardaient les
Cemis comme les auteurs de tous les maux qui affligent
l'espèce humaine ; ils les représentaient sous les formes
les plus effrayantes , et ne leur rendaient un hommage
religieux que dans la vue d'apaiser leur courroux .
Un des grands avantages du Dictionnaire de la Fable
devait être de donner des idées précises sur les usages
religieux des anciens. Souvent M. Noël a rempli cet objet
avec beaucoup de soin. Cependant il y a dans cette partie
quelques omissions : on sait la réputation qu'avait la prề-
tresse de Delphes , appelée Pythie. Le trépied placé sur
un abyme était le principal instrument dont elle se servait
pour rendre ses oracles . M. Noël aurait dû donner une
description de cet instrument qui n'avait aucun rapport
avec nos trépieds modernes , description d'autant plus
nécessaire aux artistes qu'elle peut leur faire éviter une
grossière bévue. Dans ses commentaires sur Hérodote ,
M. Larcher ne laisse rien à desirer sur cet objet. « Il né
>> faut pas confondre , dit- il , les trépieds des anciens avec
» l'ustensile connu aujourd'hui sous ce nom . Le trépied
» était un vase à trois pieds : il y en avait de deux sortes ,
» les uns qui servaient aux festins et dans lesquels on mé-
» langeait l'eau avec le vin ; les autres qui allaient sur le
THERMIDOR AN XIII. 215
» feu , et dans lesquels on faisait chauffer de l'eau . Les
» premiers étaient le prix de ceux qui avaient remporté l'a
>> victoire aux différens jeux ; on les appendait dans les
» temples. Le trépied où s'asseyait la prêtresse de Delphes
» n'était pas si profond , et peut - être était - il aplati par
» devant. A cela près , c'était une espèce de chaudière :
» aussi l'appelait -on cortina. »
L'objet le plus important que devait se proposer l'auteur
du Dictionnaire de la Fable , c'était de mettre de
l'ordre dans les traditions obscures et embrouillées que
nous ont laissées les anciens. Cet ordre contribue puissamment
à graver dans la mémoire des jeunes gens les faits
qu'ils doivent retenir. Plusieurs membres de l'Académie
des belles lettres ont répandu la lumière dans ce chaos.
Il aurait été à desirer que M. Noël eût profité davantage de
leurs recherches. Par exemple , à l'occasion de Tectamus
auquel les savans rattachent l'histoire de la famille de
Minos , M. Noël se borne à dire que ce Tectamus conduisit
une colonie d'Etoliens et de Pélasges en Crète , qu'il
y épousa une fille de Créthée dont il eut Astérius , et
qu'il régna dans le pays . M. Noël aurait trouvé dans une
note du savant Bellanger toute cette histoire , développée
d'après Diodore de Sicile , et exposée d'une manière si
claire et si précise que , sans rien changer , cette note
aurait pu devenir un article du Dictionnaire. La voici :
« Tectamus ayant épousé la fille de Créthée , en eut As-
» térius. Pendant que cet Astérius était roi de Crète ,
Jupiter enleva Europe de Phénicie , et en eut Minos ,
>> Rhadamanthe et Sarpédon . Astérius épousa Europe ,
>> mais n'en ayant pas eu d'enfans , il adopta les fils de
>> Jupiter , et leur laissa son royaume. Minos fut père de
» Lycastus , et celui-ci de Minos, second , lequel ayan
» équipé une flotte se rendit maître de la mer. Il épousat
» Pasiphaé , et en eut Androgée , Ariadne , etc. » M. Noël
dénature entièrement cette histoire dans l'article d'Astérius
; il prétend que cet Astérius est le Jupiter qui
enleva Europe.
216 MERCURE DE FRANCE ,
Ces légères omissions ne doivent pas , ainsi que nous
l'avons déja abservé , nuire à l'idée avantageuse que le
public s'est formée du Dictionnaire de la Fable . Quel est
l'ouvrage de ce genre où , avec un peu d'attention , on ne
puisse relever un grand nombre d'erreurs ? D'ailleurs
il y a tant de traditions différentes et contradictoires , que
les problèmes sont souvent très- difficiles à résoudre . Le
parti le plus sage que puisse prendre l'auteur d'un dictionnaire
à l'usage des enfans , c'est d'adopter les opinions
les plus généralement reçues , et sur tout celles qui se prêtent
le mieux au classement des faits. M. Noël a le plus souvent
pratiqué cette sage méthode : son livre d'ailleurs est écrit
avec élégance , précision et clarté ; ce sont les qualités que
l'on doit louer le plus dans un ouvrage où toute espèce
de prétention serait déplacée. P.
Elégies , par Mad . Victoire Babois , sur la mort de sa
fille , âgée de cinq ans . De l'imprimerie de P. Didot
l'aîné , avec cette épitaphe :
Hélas ! et j'étais mère , et je ne pus mourir !
VOLTAIRE.
Prix 75 cent. A Paris , chez le Normant . :
CE recueil , pour être très - peu volumineux n'en est pas
moins intéressant. Il contient six élégies , dont cinq sont
très - courtes ; elles ont été composées il y a douze ans ;
à la suite se trouvent des stances intitulées le Saule des
regrets , faites plus récemment , et qui peuvent passer
pour une septième élégie . « Si l'on découvrait dans ces
» vers , dit Mad. Babois , quelque germe de talent , je
>> le devrais à Racine , qui fut , à mon insu , mon unique
» maître , et dont la lecture fut , pour ainsi dire , ma pre-
>> mière passion .... Devenue mère , la perte de ma fille .
» déchira mon coeur ; je me crus seule dans la nature ,
THERMIDOR AN XIII. 217
» seule assise sur sa tombe . Les expressions de ma douleur
» portèrent quelque empreinte du goût qui avait dominé
» mon esprit , et je sentis le besoin de les écrire . Entraînée
» sans peine par ce charme douloureux , je laissai couler
» mes vers et mes pleurs . »
Les vers de Mad . Babois sont harmonieux et doux
comme sa prose. Quand elle ne l'aurait pas dit , on n'aurait
pu manquer de s'apercevoir quel fut son maître en
l'art d'écrire . On trouve dans une de ses pièces une
imitation de ce monologue terrible d'Oreste :
J'étais ně. ·
Pour être du malheur un modèle accompli ;
Eh bien ! je meurs content , et mon sort est rempli.
Ici la mère infortunée , adressant au ciel un cri douloureux
, lui dit :
Ce coeur trop malheureux t'offrit un pur hommage :
Termine enfin ses maux et brise ton ouvrage.
Pour aimer et souffrir s'il sortit de tes mains ,
Ah ! qu'il a bien rempli ses malheureux destins !
C'est une teinte adoucie du désespoir qu'exprime Oreste.
Dans une autre élégie je vois une réminiscence de ce
vers remarquable du rôle de Phèdre :
Et l'espoir , malgré moi , s'est glissé dans mon coeur.
Mad . Babois écrit :
Cet espoir , malgré moi , se glissant dans mon coeur .
Il m'a semblé que le ton de l'élégie , quoique ce soit
un poëme plaintif et gémissant , est outré dans une des
expressions de ces deux vers :
Accusant , menaçant , implorant tous les Dieux ,
J'invoquerai pour toi les Enfers et les Cieux,
Menacer est trop fort.
Il y a aussi quelque chose de trop recherché dans cette
pensée :
218 MERCURE DE FRANCE ,
On doute , en me voyant , lorsque ma voix gémit ,
Si c'est elle en effet , si c'est moi qui soupire ,
Ou la douleur qui vit , qui parle , qui respire.
Je ne pense pas que ce soit là le langage de la nature.
J'en dirai autant de ces deux vers :
Sur le feuillage ému , sur ce flot qui murmure ,
L'amour a conservé ses soupirs douloureux .
Il est question des Soupirs de M. Ducis , qui a fait au bord
d'un ruisseau , sous un saule , trois pièces qui portent le
nom de cet arbre. Des soupirs conservés sur un feuillage
et sur un flot , présentent une image fort extraordinaire
et un sentiment alambiqué. Je n'ai pas remarqué d'autres
taches dans ces élégies , et j'en fais mention parce qu'elles
déparent des morceaux qui , d'ailleurs , me semblent pleins
de naturel , de goût , de délicatesse , des vers qui partent
visiblement du coeur et que le seul amour maternel a pu
soupirer.
>
J'en citerai quelques-uns qui me paraissent justifier ces
éloges. L'auteur ayant perdu sa mère avant sa fille , s'écrie
:
Dans tout ce que j'aimais j'ai subi le trépas .
Amie , épouse , fille et mère infortunée ,
Par tous les sentimens à souffrir condamnée.
Du moins ma tendre mère
N'a perdu ses enfans qu'en perdant la lumière.
J'étais entre ses bras ; elle a vu ma douleur ,
Et son dernier soupir est encor dans mon coeur.
Mais , moi , dit- elle , je survis à l'objet de toute ma
tendresse.
La mort vient le frapper sur mon sein malheureux.
Dans mes bras , sans pitié , saisissant sa victime
L'inhumaine me laisse , et referme l'abyme.
Cette image est poétique :
Il n'est plus pour mon coeur , il n'est plus pour mes yeux
D'aurore , de printemps , de fleurs ni de verdure ;
Je ne vois qu'un tombeau dans toute la nature.
THERMIDOR AN XIII
219
J'aperçois , en relisant ces élégies , des répétitions un peu
trop fréquentes , que le charme d'une première lecture
m'avait dérobées . Non - seulement les mêmes mots , mais
les mêmes rimes reviennent trop souvent ; il en résulte
une monotonie d'autant plus sensible que les pièces sont
très- courtes. Au reste il est facile de faire diparaître cette
légère imperfection .
La seconde élégie est pleine de chaleur , de passion , de
mouvement .
De ma fille expirante
Je retrouve en tous lieux l'image déchirante ;
Je sens encor ses maux , je la revois en pleurs ,
Tour à tour résistant , succombant aux douleurs ,
S'attacher à mon sein , et d'une main débile
Sur ce sein malheureux se chercher un asile .
Le nom de mère , hélas ! qui fit tout mon bonheur ,
Ses accens douloureux l'ont gravé dans mon coeur.
Par un dernier effort où survit sa tendresse ,
Je la vois surmonter ses tourmens , sa faiblesse ;
Ses yeux cherchent mes yeux , sa main cherche ma main.
Elle m'appelle encore , et tombe sur mon sein....
Dieu puissant , Dieu cruel ! tu combles ma misère ;
C'en est fait , elle expire'; et je ne suis plus mère !
Ses yeux , ses yeux si doux sont fermés pour toujours.
Ma fille .... Non , le sort n'a pas tranché tes jours.
Me séparer de toi n'est pas en sa puissance.
La preuve de ta vie est dans mon existence .
Ah ! reste dans mes bras .......
Palpitante d'effrði , ta mère infortunée
Ose te disputer à la mort étonnée ;
Entends , entends mes cris... Tu ne me réponds plus .
O trop aveugle espoir ! â tourmens inconnus !
Dieu , rends-moi mon erreur et ce transport funeste ;
Mon délire est , hélas ! le seul bien qui me reste .
La preuve de ta vie est dans mon existence , me semble
un sentiment bien passionné . Tous ces vers sont élégans
et faciles .
Je finis par un passage de la sixième élégie , adressée
par l'auteur à son frère , et dont les pensées sont d'ane
Couleur plus douce et plus mélancolique.
220 MERCURE DE FRANCE ,
Dans cet écrit fnneste arrosé de mes pleurs ,
Où mon ame en seeret déposa mes douleurs ,
Pnisse-tu quelquefois d'une voix attendrie
Relire mes malheurs et pleurer sur me vie !
Cherche alors des forêts la plus sombre épaiseur ;
Fuis l'aspect du mortel qu'ennivre le bonheur.
Ah ! tout lecteur heureux est un lecteur sévère .
Il faut convenir que madame Deshoulières ne fait pas
souvent entendre des accens aussi vrais , aussi touchant
aussi purs.
AUX RÉDACTEURS.
Quelques idées sur un Recuil de Musique.
MESSSIEURS ,
Si vous pensez , messieurs , que ces réflexions soient de
nature à pouvoir être admises dans votre intéressant et
estimable journal , je vous prie de les y consigner : tout
ce qui appartient aux beaux arts étant de son ressort , j'ai
eru qu'elles n'y seraient point déplacées.
La musique , considérée dans ses effets moraux , m'a
toujours paru un des dons les plus précieux que l'auteur
de la nature ait faits aux hommes , et le plus simple comme
le plus innocent des amusemens qu'ils puissent se permettre.
?
En effet , cet art enchanteur nous distrait dans nos ennuis
et nous délasse agréablement de nos travaux . Par son
charme tout divin il allège nos peines , adoucit nos maux
calme les agitations de l'ame : il répand même , si l'on
peut s'exprimer ainsi , une sorte de suavité sur nos afflictions
, au milieu desquelles il nous fait quelquefois verser
des larmes consolatrices ; et en nous faisant oublier momentanément
les misères humaines , il nous aide à en
supporter le poids. Il est en outre une des plus douces
jouissances pour les ames simples et honnêtes , pour les
THERMIDOR AN XIII. 221
coeurs sensibles et droits ; et je ne crois pas que son goût
bien senti puisse , non plus que celui de la bonne et saine
littérature , s'allier avec la méchanceté ( 1 ) .
Mais quand je parle de musique , c'est principalement
Ja partie vocale que j'ai en vue ; non seulement parce
qu'elle en est le fondement et l'essence , mais encore parce
qu'elle a sur la partie instrumentale une prééninence et
des avantages qu'on ne saurait lui contester avec quelque
justice ; et comme je sais que cette opinion n'est pas parfaitement
unanime , je crois devoir exposer quelques-unes
des raisons sur lesquelles je la fonde , avant d'en venir à
l'objet ultérieur de cette lettre .
1º. Il est tout au moins probable , pour ne pas dire certain
, que long - temps avant de chercher à se donner des
instrumens artificiels , l'homme s'est servi de celui dont la
nature l'avait doué ; je veux dire que le chant a précédé
les instrumens : encore ceux - ci ne doivent - ils avoir été
d'abord employés que comme de simples dépendances du
chant , qui en aura fait naître l'idée .
2º. En supposant l'exécution de deux pièces de musique
qui seraient purement l'une vocale et l'autre instrumentale ,
nul doute qu'à mérite d'ailleurs égal , la première ne fît
généralement beaucoup plus de plaisir que la seconde ;
( 1 ) Ceci était écrit lorsque j'ai eu occasion de lire un ouvrage intitulé
Lettres d'un Voyageur , publié chez Debure en 1788. J'y ai
trouvé , pag. 49 de la première partie , un passage que je ne puis me
refuser le plaisir de transcrire ici :
" Presque toutes ( les jeunes anglaises ) sont musiciennes et cultivent
>> avec passion un art dont le moindre avantage est de remplir des
» heures d'inaction , et d'être un préservatif contre les dangers du
» désoeuvrement ; art sublime , art céleste dont la magie enchante-
>> resse supplée la joie , console la douleur , et rénuit au triple pouvoir
>> d'exprimer toutes les passions , d'embellir tous les tableaux et de
» prêter un nouvel éclat aux miracles de la magnificence , l'avantage
>> cent fois plus précieux d'être , dans la solitude , et la plus douce
Occupation et le plus cher délassement de l'homme sensible . »>
- ))
222 MERCURE DE FRANCE ;
qu'une belle voix ne fût préférée au plus bel instrument ,
et que la mélodie ne l'emportât sur l'harmonie . La première
est faite pour être sentie , la seconde pour être seulement
entendue : celle-là pénètre souvent jusqu'au coeur
celle- ci s'arrête ordinairement à l'oreille : l'une touche ,
émeut et laisse parfois des impressions profondes ; l'autre
ne peut guère qu'amuser un instant et exciter tout au plus
une admiration stérile et passagère . Enfin l'empire de la
mélodie est universel ; il ne faut , pour en être charmé
que de l'oreille et de la sensibilité avec des goûts simples
et naturels celui de l'harmonie est au contraire très - circonscrit
; pour apercevoir seulement les beautés , souvent
factices et conventionnelles , qu'elle peut offrir , il faut
être savant dans la théorie musicale.
:
3°. Lorsque les deux parties sont réunies , ce qui est le
complément de l'art , la règle exige impérieusement que
la partie instrumentale soit toujours subordonnée à la vo
cale , tant pour la composition que pour l'exécution . La
voix doit donc alors dominer en souveraine sur tous les
instrumens , qui ne sauraient être là qu'à titre d'accessoires
pour la soutenir , l'accompagner , la faire ressortir , et non
pour la couvrir ou l'étouffer. Quelque méconnu que puisse
être de nos jours ce principe , sur-tout de la part de certains
exécutans , il n'en est pas moins incontestable .
4°. Il n'est pas donné à tout le monde de pouvoir se
livrer à la musique instrumentale ; il faut pour cela , outre
l'aptitude et le goût que tous n'ont pas , des dépenses et
du temps dont la plupart des gens ne sauraient faire le
sacrifice. La voix au contraire est un don gratuit de la
nature , qui en favorise à son gré , et sans distinction , le
pauvre et le riche , le grand et le petit . Or , avec de la
justesse dans cet organe et la portion de goût qui la suit
ordinairement , on peut acquérir en peu de temps et à peu
de frais assez de méthode pour chanter passablement ; ce
qui doit suffire lorsqu'on ne veut pas faire de la musique
une profession.
THERMIDOR AN XIII. 223
5°. Les instrumens sont pour la plupart ou bruyans ou
embarrassans , ils ne peuvent pas tous être facilement transportés
quelques-uns sont d'un usage peu commode dans
plusieurs circonstances. La voix n'est sujette à aucun de
ces inconvéniens ; elle peut être adoucie et modérée au gré
des oreilles les plus délicates. Sauf les accidens naturels
qui peuvent quelquefois en suspendre momentanément
l'usage , c'est un compagnon sûr qui ne nous quitte et ne
nous embarrasse jamais ; c'est un serviteur fidèle , toujours
à nos ordres , et que nous employons quand et comme
nous voulons. On peut en effet chanter à la ville , à la
campagne , en plein air , dans un appartement , le jour , la
nuit , seul pour charmer ses propres ennuis , en compagnie
si l'on est doué d'une voix juste et propre à faire l'agrément
d'une société.
En mettant donc pour un moment la voix au rang des
instrumens musicaux , il sera vrai de dire qu'il en est le
premier , le plus attrayant et le moins dispendieux ; qu'il
est en outre le plus commode dans son usage , et le plus
généralement employé.
Aussi , plus je reviens sur ces réflexions , plus je pense
sur-tout au goût bien prononcé des Français pour le chant ,
et plus je suis étonné que personne n'ait encore songé à
nous donner un bon recueil de musique voca'e.
Il parut bien en 1766 un Dictionnaire lyrique portatif,
ou Choix des plus jolies ariettes de tous les genres , par
M. Dubreuil, en deux vol. in-8° . Mais je ne crains pas
d'avancer que ce recueil ne remplit point du tout son
objet.
Sans m'arrêter au titre , qui n'est pas d'une précision
rigoureuse , je dis d'abord que le classement des morceaux
de chant par ordre alphabétique d'après le premier mot
de chacun , est vicieux : 1 °. en ce qu'il jette dans le recueil
une incohérence et une confusion rebutante ; 2° . en
ce qu'il rend difficile , longue , pénible et souvent infructueuse
, la recherche des airs dont on peut quelquefois
224 MERCURE DE FRANCE ;
ne pas se rappeler bien précisément le premier vers ; souvenir
pourtant indispensable puisqu'il n'y a que ce moyen
de s'assurer si ce qu'on cherche est ou n'est pas dans le
recueil , à moins toutefois de le feuilleter en entier , ce
qui n'est pas fort amusant ; 3° . en ce qu'il rend impos- .
sible toute continuation du recueil sur le même plan , et
qu'on serait obligé à chaque reprise , ou de le recommencer
en le refondant entièrement au préjudice des premiers
acheteurs , ou de faire de nouveaux supplémens
commençant tous par la lettre A , ce qui porterait bientôt
le désordre à son comble.
Au fond , on aurait tout lieu de croire qu'en consultant
le goût du temps où il publia son recueil , et d'après
son titre , le rédacteur admis tout ce qui était alors réputé
bon , et qu'il rejéta tout ce qui était déjà reconnu
faible ou mauvais. Point du tout au lieu du choix annoncé
, il a fait un mélange passablement saugrenu de
quelques bons morceaux , et d'un plus grand nombre d'insignifians
, auxquels il a donné la préférence sur plusieurs
autres dignes d'être regrettés , même à présent. J'ignore
s'il a été gêné par des considérations personnelles , ou si
son choix a été libre ; mais ce choix est mal fait . Pour
s'en convaincre , il ne faut que rappeler quelques-unes des
omissions et des inutilités dont on est frappé en le parcourant
.
Parmi les pièces entièrement omises , on compte Dardanus
, les Elémens , Vénus et Adonis , l'Amour et Psyché,
Bacchus et Erigone ( ces trois dernières composant les,
fêtes de Paphos ) , Daphnis et Alcimadure , Vertumne et
Pomone , Bastien et Bastienne , la Chercheuse d'esprit , etc.
Je crois cependant qu'on aurait pu trouver dans ces pièces
quelque chose d'admissible , sur- tout en 1766 .
Parmi les morceaux de chant rejetés des pièces employées
au recueil , se trouvent d'abord tous les vaudevilles : ,
ensuite , de Castor et Pollux , les airs : Eclatez , mesjustes ,
regrets .... Séjour de léternelle paix.... , Ha ! laisse-moi
pour
.
THERMIDOR AN XIII. 225
percer jusques aux sombres bords.... , et le joli menuet
Dans ces doux asyles : de Titon et l'Aurore , la romance
Votre coeur , aimable Aurore ; l'air d Eole , Divinité des
coeurs jaloux , et celui de Prométhée dans le pro'ogue
Dieux , ne connaissez vous d'autre félicité ? du Devin du
Village , la romance Dans ma cabane obscure , et le duo
Tant qu'à mon Colin j'ai su plaire ; cette charmante imitation
du Donec gratus eram tibi d Horace , sur lequel
tant de traducteurs se sont exercés à l'envi : de la Laitière ,
les airs Voici tout mon projet.... , hélas ! j'ai répandu
mon lait d'Annette et Lubin , l'air Ma chère Annette
n'arrive pas , et la romance Annette à l'age de quinze ans .
Assurément ces morceaux et quelques autres que je passe
sous silence auraient bien dû l'emporter sur plusieurs de
ceux qui leur ont été préférés je ne sais pourquoi .
:
Mais ce qu'il y a de plus révoltant , c'est que le rédacteur
, qui a su trouver dans quatre pièces de Laruetté
vingt- sept airs pour son recueil , n'a pu en trouver que
trois dans la Servante maîtresse , dans ce chef- d'oeuvre
d'expression et de simplicité , dont il aurait dû recueillir
toutes les notes chantantes , avec un respectueux scrupule .
Encore même l'un de ces trois airs , Charmant espoir , est
étranger à Pergoleze , et n'est pas en harmonie avec le
surplus de la pièce.
> C'est sans doute pour nous dédommager des omissions ,
que le rédacteur a mis à contributiou les Amours de
Mathurine pour dix - sept airs , le Charlatan pour quatorze ,
Cendrillon pour six , le docteur Sangrado pour six , la
Feinme orgueilleuse pour douze , le Gui - de-chêne pour
sept , le Medecin de l'amour pour huit , la Pipée pour onze ;
et plusieurs autres pièces qu'il a été déterrer je ne sais où ,
et qui ne méritaient guère les honneurs de l'exhumation .
Je ne pousse pas plus avant des remarques que je pour.
rais multiplier encore. Elles suffisent , je pense , pour
établir que le recueil dont il s'agit est mal fait , qu'il est
vicieux quant au plan , et de mauvais goût quant au choix
P
226 MERCURE DE FRANCE ;
qu'il est insuffisant , même pour le temps où il a paru.
Si j'ajoute maintenant qu'il n'a pas eu de suite , du moins
que je sache , et qu'il ne se trouve plus depuis long-temps
dans le commerce , ce qui par parenthèse prouve que ses
nombreux défauts n'ont pas nui à son débit , je serai fondé
à conclure qu'il doit être regardé à - peu - près comme non
avenu , et par une conséquence toute naturelle , qu'on
devrait s'occuper d'en faire un nouveau ,
mais conçu dif
féremment ; et voici qu'elles seraient mes idées à cet égard.
Il s'agirait de recueillir en plusieurs vol . in - 8° . et sans
accompagnement quelconque , les plus morceaux du chant
des opéras et des comédies à ariettes qui ont paru jusqu'à
présent sur les différens théâtres de Paris ; de former ,
des airs pris dans chaque piece , un article distinct et
séparé ; de ranger les pièces par ordre chronologique , et ,
les airs , numérotés chacun dans leur article , par ordre de
scènes.
9
er
Chaque article aurait , pour tous les morceaux qu'il contiendrait
, une série particulière commençant par le n° 1º .
Il serait précédé 1º . d'une analyse plus ou moins rapide de
la pièce qui le formerait ; 2º· du nom de l'auteur du poëme
et de celui du compositeur ; 3° . de l'époque et du théâtre
où elle aurait été représentée pour la première fois ; 4°.
de quelques brefs détails sur son mérite littéraire et musical
, sur l'accueil qu'elle aurait reçu du public , et sur
les anecdotes auxquelles elle pourrait avoir donné lieu .
Pour caractériser les divers morceaux de manière à en
bien faire saisir le sens , il faudrait autant , qu'il serait
possible , donner à connaître le véritable mouvement ,
l'expression propre à chacun ; les nuances et les agrémens
que le goût sait si bien employer , et que le chanteur intelligent
et sensible n'ajoute jamais à un air que pour en
augmenter l'effet , sans le dénaturer comme d'autres se le
permettent parfois avec un peu trop de licence. Il faudrait
en un mot que l'on pût savoir par quel personnage ,
dans quelle circonstance , dans quelle situation et de quelle
THERMIDOR AN XIII. 237
manière il est chanté ; sans quoi ceux qui n'habitent pas
la capitale , et qui ne sont pas bien versés dans la musique ,
pourraient souvent ne voir , dans le plus beau chant même,
qu'une série de notes et de sons.
On pourrait ajouter à chaque volume , pour dernier article
, et sous le titre de pièces diverses , un choix aussi
numéroté des meilleurs couplets , vaudevilles , romances ,
chansons , rondes , canons et autres morceaux de chant
qui auraient paru à- peu -près dans le même temps que les
pièces de théâtre comprises au volume , et qui seraient
étrangères à la scène , ou appartiendraient à des pièces non
mêlées d'ariettes.
Pour faciliter les recherches , chaque volume aurait
trois tables indicatives des pages. On en placerait deux au
commencement et une à la fin . Celle qui ouvrirait le volume
contiendrait par ordre alphabétique les seuls titres
des pièces ou articles qui le formeraient. Celle qui suivrait
immédiatement , donnerait par ordre chonologique les
mêmes titres , chacun desquels serait suivi , par ordre numérique
, du premier vers de chaque morceau de chant
contenu dans l'article . Dans ces deux tables l'article des
pièces diverses serait toujours le dernier. Celle qui clorrait
le volume , indiquerait par ordre généralement
alphabétique , d'après le premier vers , tous les morceaux
de chant qui y seraient insérés , ainsi que l'article
d'où chacun serait tiré. Enfin chaque page porterait en
tête le titre de l'article auquel il appartiendrait.
Peut-être me trompé -je , mais il me semble qu'au moyen
de ce queje propose on réunirait , autant qu'il est possible,
les avantages de l'ordre alphabétique à ceux de l'ordre
chronologique , et qu'on éviterait les inconvéniens attachés
à chacune de ces deux méthodes , employée séparément
et sans modification . Car , à la faculté pour les éditeurs
de pouvoir dans la suite , et toutes les fois qu'ils auraient
des matériaux pour former un volume', continuer
le recueil sur le même plan , se joindrait pour les lecteurs
P 2
228 MERCURE DE FRANCE ,
la facilité de s'assurer si tel morceau de chant est ou
´n'est pas dans le recueil , et l'agrément de pouvoir suivre
les révolutions qué la musique a éprouvées en France.
Je proposerais encore de placer en tête du recueil les
principes élémentaires et les règles du chant , avec une
bonne méthode , et d'y joindre de courtes notices sur les
musiciens morts et sur leurs compositions . Ces notices ,
continuées dans la suite , formeraient une histoire abrégée
de la musique française .
Enfin , j'intitulerais ce recueil : Annales lyriques , ou
bien Bibliothèque lyrique.
et
i
Quant à l'époque où l'on pourrait le faire remonter ,
au choix des morceaux à y insérer , ce serait au goût
éclairé des éditeurs à régler ces deux points essentiels . Je
me permettrai néanmoins d'observer sur le premier , qu'il
y aurait une sorte d'ingratitude à laisser tout- à- fait de
côté Rameau , Duni , Mondonville , Philidor , et quelques
autres de leurs contemporains . Je ne sais même s'il ne serait
pas bon de partir d'un peu plus haut , ne fût - ce que
pour donner une idée de ce qu'était anciennement notre
musique ; mais en se bornant , pour cette époque reculée , à
un petit nombre d'airs . Hasardant encore mon opinion
sur le second point , je croirais qu'il conviendrait de ne
pas aller jusqu'au quatuor , de n'user du trio qu'avec beaucoup
de réserve , de ne pas trop prodiguer les duo , et de ›
préférer toujours les airs mélodieux qui joignent à la fraîcheur
et à la gracieuse simplicité du chant la beauté de
l'effet et une certaine facilité dans l'exécution , et qui par
cela sont de tous les temps et de tous les lieux ; de les préférer
, dis -je , à ces airs de mode , bien savans , bien compliqués
, hérissés de difficultés , qu'on prend plaisir à entasser
pour laisser au chanteur l'unique et triste mérite
de les vaincre sans effet réel .
En dernière analyse , il serait question d'offrir au public
un recueil de musique aussi agréable qu'amusant ,
pour la seule partie chantante , d'un forniat commode et
THERMIDOR AN XIII. 229
portatif ; exécuté avec soin , correction , sur de beau papier
et à douze portées par page ; un recueil offrant un
choix fait avec goût , discernement , sévérité , et dans lequel
, en un mot , on n'oublierait rien de tout ce qui pourrait
piquer la curiosité et exciter l'intérêt . Je suis persuadé
qu'un tel ouvrage serait favorablement accueilli en France
et chez l'étranger , sur-tout si le prix en était modéré , et
qu'on n'aperçût pas dans les éditeurs l'intention d'en
faire l'objet d'une spéculation trop intéressée .
Qui sait même jusqu'à quel point , en publiant aujourd'hui
des pièces et des airs dont une partie aurait , pour
beaucoup de nos contemporains le mérite de la nouveauté
, on pourrait ramener ceux - ci au goût de cette aimable
gaiteé , de cette heureuse simplicité qui faisaient
encore il y a une trentaine d'années le charme de nos
opéra-comiques ; chose dont on s'écarte malheureusement
un peu trop de nos jours.
Dans les beaux- arts , comme en tout , il est un point
qu'on ne saurait dépasser ou ne pas atteindre sans s'éloigner
également du vrai beau . Or , si l'on a pu dire que
plusieurs de ces anciennes pièces pèchent par trop de simplicité
, tant dans le poëme que dans la musique , et que
la partie instrumentale y est quelquefois sacrifiée au chant ,
ne peut - on pas dire aussi qu'en général on donne aujourd'hui
dans les excès contraires ?
Du reste , quelque prévenu que je puisse être en faveur
d'une idée qui me poursuit depuis long- temps , et dont je
ne me résous à vouloir enfin tenter la publication qu'après
avoir attendu vainement que quelqu'un me prévînt , je
ne le suis cependant pas au point de ne voir aucune difficulté
dans son exécution . L'entreprise que je propose
présente des obstacles de plus d'un genre , je le sais ; mais
je ne les crois pas à beaucoup près insurmontables , surtout
si le Conservatoire voulait bien s'en mêler. Par leurs
places , les membres de ce corps méritent , de la part du
public , la même confiance que leurs talens et leurs autres
3
230 MERCURE DE FRANCE ;
qualités personnelles leur ont obtenue du gouvernement.
Par leur réunion et leur accès auprés du gouvernement ,
ils ont des moyens d'exécution que des particuliers isolés
ne pourraient rassembler que difficilement . Je suis donc
fondé à conclure , toutefois sans prétendre exclure personne
, qu'une souscription proposée par eux serait
bientôt remplie .
Enfin , messieurs , nulle prétention de ma part dans
tout ceci : je me borne à proposer mes idées ; je les donne
pour ce qu'elles peuvent valoir , et je vous les soumets ,
telles qu'elles sont , pour que vous en fassiez l'usage que
vous jugerez convenable. Puissent- elles en faire naître de
meilleures ; et en nous procurant un bon recueil dans le
genre de celui que je ne fais qu'indiquer, nous donner enfin
la satisfaction de voir élever un monument qui manque à
la musique française et à la gloire nationale dans cette
partie !
Signé GAUBERT , secrétaire-archiviste de la
préfecture de la Haute- Loire.
1
SPECTACLES.
THEATRE DE L'IMPERATRIC E.
( Rue de Louvois . )
1
Les Consolateurs , comédie en un acte et en vers ,
par M. Charles Maurice.
BEAUCOUP de gens , sous prétexte d'offrir des consolations
qui souvent ne leur sont pas demandées , vous fatiguent
du récit de leurs propres chagrins , et quand ils vous
voient au désespoir , se prétendent plus malheureux que
Bous , établissent un importun parallèle entre leur inforTHERMIDOR
AN XIII. 33r
tune et la vôtre , et ne plaignent qu'eux- mêmes en paraissant
vous plaindre . D'autres moins odieux , et non moins
mal-adroits , oubliant que le seul moyen de consoler , s'il
y en a , c'est de pleurer avec celui qui pleure , vous présentent
des distractions et des plaisirs , et vous proposeraient
volontiers de danser sur des tombeaux. Enfin le
monde est plein de consolateurs égoïstes , maladroits et
impertinens. J'avais cru que c'était quelques-uns de ceux -là
que l'auteur allait nous montrer , et ils auraient très - bien
pu lui fournir la matière d'une comédie. Mais il n'est
question que d'un couple d'amoureux qui entreprend
de faire parjurer un couple de veuves ( Araminthe et Finette
) , en mettant fin à leur veuvage . Non- seulement
elles avaient juré qu'il serait éternel , mais elles en avaient
fait la gageure entre elles ; gageure assez étrange entre
une maîtresse et une femme-de-chambre . La première , à la
vérité , proteste qu'elle regarde l'autre moins comme une
soubrette que comme une amie ; mais un moment après
elle ne s'en souvient plus , et la traite avec dignité .
:
Ce n'est pas en ce seul point que les convenances sont
blessées le consolateur de la soubrette , voulant à toute
force faire un calembourg , se donne pour un galérien . Il
a été l'intime ami du premier époux de sa dulcinée :
Et non loin de Toulon , en , partageant sa peine ,
Du destin comme lui porta long- temps la chaîne.
L'amie d'Araminthe n'en est que plus éprise du maraut ,
et trouve sans doute plaisant d'épouser tour-à - tour deux
échappés du bagne. On voit de ces mariages dans d'anciennes
comédies ; mais il fallait penser à la qualité des
personnages qu'on met ici en scène , et on aurait vu qu'il
est contre la bienséance qu'une espèce de dame de compagnie
, comme Finette , prenne un mari sortant de la
chaîne.
1
L'empressement qu'elle témoigne pour le mariage
serait plus excusable s'il s'agissait d'un autre mari . I
paraît qu'elle n'a fait son serment que pour avoir le plaisir .
4
232 MERCURE DE FRANCE ,
de le rompre , et sa gageure que parce qu'elle comptait que
sa maîtresse serait encore plus pressée qu'elle de la perdre;
car elle ne dissimule point son impatience , et dit ingénument
:
Le ciel en ses décrets a voulu mon venvage ,
Je cherche un autre époux qui vive davantage.
Araminthe fait meilleure contenance ; elle aime le
comte de Montfort , et cherche à se le dissimuler . Toutes
les fois que celui - ci veut lui parler de mariage , elle s'arme
de toute sa fierté . Parlez moi de mon époux est son
refrain . Le comte lui en parle , et en fait un si grand
éloge , que sa veuve trouve qu'il va beaucoup trop loin :
elle oppose même des contrastes aux brillantes couleurs.
dont on vient de le peindre , relève plusieurs des défauts
de son mari , et d'encore en encore présente comme un
objet de haine cet époux dont elle adore la mémoire . Par
une bizarrerie assez difficile à expliquer , elle ne veut
pas néanmoins lui donner de successeur . Son amant a recours
à un artifice très peu nouveau . Il feint une autre,
inclination on ne manque pas de lui témoigner le desir
de connaître une rivale inattendue . Portrait flatteur de
l'inconnue , mais à chaque trait , elle est comparée avec
Araminthe qui l'emporte toujours , comme de raison. La
dernière fusée du bouquet est la plus scintillante :
Enfin elle serait avec autant d'appas
Le chef- d'oeuvre des cieux si vous n'existiez pas .
Cependant la veuve , demeurant inébranlable à toute
cette artillerie , le comte imagine , sans beaucoup d'efforts
, un autre expédient. A peine il a quitté Araminthe ,
qu'il lui mande que dans le jour il se marie . Le valet , de
son côté , signifie son congé à Finette. La maîtresse désespérée
, oubliant toute pudeur et toute raison , ordonne
à Finette de voler chez le comte . « Il n'est pas cruel , il
» ne voudra point ma mort. » Le voyage de la soubrette
n'est pas long. Les deux consolateurs écoutaient aux
portes ; ils se jettent aux pieds de leurs belles , qui se,
TRERMIDOR AN XIII. 233
" trouvent trop heureuses d'en être quittes pour la peur.
Le quatuor se marie , et les gageures sont payées par le
comte.
L'auteur craignant de manquer de matière , quoiqu'il
n'en faille pas beaucoup pour remplir un acte , a cousu
un petit épisode à son sujet. Par une méprise grossière ,
le valet s'imagine que son maître a des projets sur Finette :
ce qu'il craint ce n'est pas l'événement , c'est l'incertitude :
le malheur même lui paraîtrait moins fâcheux . En est - on
instruit ?
On sait ce que l'on est ; eh bien , on vit tranquille .
Il y a dans cette pièce quelques vers faciles et bien
tournés ; c'est absolument le genre de Marivaux . On croit
assister à la Surprise de l'Amour , mise en vers , si ce n'est
que les consolateurs ont moins de finesse et plus d'afféterie.
L'auteur a de l'esprit , mais il l'a cette fois dépensé en
pure perte . Ses amis ont absolument voulu qu'on le nommât
; ils n'ont cependant obtenu contre l'opposition qu'une
assez faible majorité. Nous n'avons rien remarqué d'extraordinaire
dans le jeu des acteurs. Dorsan , qui ne manque
ni d'ame , ni d'esprit , ni d'intelligence , paraît toujours
empesé , sur- tout dans sa gesticulation , d'ailleurs
trop monotone.
ANNONCES.
Nouvelle Méthode pour apprendre à traduire promptement et
facilement le français en latin ; par M. Collin , ancien professeur de
be les- lettres et de philosophie; auteur du Mémorial universel , du
Flambeau des Etudians en rhétorique , en philosophie , et de la
Grammaire parlante . Ouvrage adopté pour l'enseignement. Un vol.
in- 12. Prix : 1 fr. 26 c . , et 1 fr. 75 c. par la poste.
A Paris , chez Posthieu , libraire à la bibliothèque des Grands-
Hommes , place Saint- Germain-l'Auxerrois ; et chez l'auteur , tenan
une maison d'éducation , rue d'Argenteuil , nº 30 et 189.
Mémoires sur la Mélaleuque, remarquable par la singularité et la
beauté de ses fleurs ; sur le prix exhorbitant auquel certains jardiniers
fleuristes l'ont portée ; sur l'Ixora , l'ornement des temples des
Idoles ; le Camara , distingué par l'agrément de ses fleurs , qui se
234 MERCURE DE FRANCE ,
succèdent les unes aux autres ; la Fusche , arbrisseau récemment cultivé
en France , et le Calycanthe , espèce d'anémone aussi en arbrisseau
, avec des détails intéressans sur leur culture ; pour former , par
leur réunion avec l'Hortensia , le Cestreau , lc Lagestroëm , la
Fothergille , l'Azalée , le Clétra , le Kalmia , le Rhododendron
et la Stramoine en arbre , la plus belle collection que les amateurs
puissent desirer pour l'embellissement de leurs jardins ; par J. P.
Bec'hoz , médecin- naturaliste . - Prix : 1 fr. 20 c . , et 1 fr. 50 c. par
la
poste.
-
A Paris , chez la dame Buc'hoz , épouse de l'auteur , rue de
l'Ecole de Médecine , nº 30.
Les Quatre Saisons du Parnasse , ou Choix de Poésies légères,
depuis le commencement du 19e siècle ; avec des mélanges littéraires,
et des notices sur les Pièces nouvelles . Un vol . in - 12 , de 3.0 pages ,
beau paper , jolie gravure , impression de P. Didot l'atné.
On s'abonne à Paris , chez l'éditeur , rue du Battoir , nº 19 ; chez
madame Dubois , libraire , rue du Marché- Palu , nº 10 ; et dans les
départemens , chez les principaux libraires , et chez les directeurs
de poste anx lettres. - Le prix de l'abonnement des quatre volumes
de l'année est de 10 fr . , et 12 fr. par la poste . Chaque volume pris
séparément , se vendra 3 fr.
-
Eloge de La Harpe, membre de l'Académie française, de toutes
les académies de l'Europe , et professeur de littérature au lycée de
Paris ; prononcé à l'ouverture des séances , par R. Chazet , avec
cette épigraphe :
« Je brûle mon encens sur l'autel du mérite. »
In-8°. , du même format que les OEuvres de La Harpe , et pouvant se
relier avec le dernier volume : Prix : 1 fr . 50 c. , et 1 fr. 75 c. par
la poste.
A Paris , chez Léopold Collin , libraire , rue Git-le - Coeur , nº 18.
Histoire des Templiers ; ouvrage impartial , recueilli des meilleurs
écrivains . Un vol . in- 12 . Prix : 1 fr. 50 c . , et 2 fr . par la poste.
A Paris , chez Pillot jeune , libraire , place des Trois- Maries , n° 4,
au bout de la rue de la Monnaie , vis-à- vis le Pont- Neuf ; et chez le
même libraire , palais du Tribunat , nº 247 , deuxième galerie de bois .
Il ne faut pas confondre cet ouvrage avec un autre in - 18 qui vient de
paraître ; celui que nous annonçons renferme tout cequ'on peut trouver
de plus curieux sur l'origine , les exploits et la fin déplorable des
Templiers.
Essai sur nos Colonies et sur le rétablissement de Saint-
'Domingue , ou Considérations sur leur Législation , Administration ,
Commerce et Agriculture ; par M. J. Abeille , administrateur des
hospices de Marseille , député du Commerce de ladite ville près
l'Assemblée constituante , propriétaire et ancien négociant à Saint-
Domingue , avec cette épigraphe :
>>
Leur salut désormais dépend d'un Souverain ,
Qui pour tout conserver , tienne tout en sa main . >>
CORNEILLE .
Prix 2 fr . 50 c. , et 3 fr. par la poste.
A Paris , chez Chomel , imprimeur-libraire , rue Jean- Robert ,
n° 14 et 21 ;Tilliard , libraire , rue Pavée -Saint - André- des-Arcs , nº 17 ;
Agasse , imprimeur-libraire , rue des Poitevins , n° 13 ; Buisson , libraire
, rue Hautefeuille , n° 20 .
Ces différens ouvrages se trouvent aussi chez LE NORMANT , THE
des Pretres Saint-Germain -l'Auxerrois , nº. 42.
THERMIDOR AN XIII. 235
NOUVELLES DIVERSE S.
Londres , 6 juillet.
On écrit de la Jamaïque , le 13 mai , que les navires le
Georges-et-Bridjet , en destination pour la Barbade , et
les Frères , chargés pour Savannah , faisant tous deux
tie de la dernière flotte marchande de Londres , ont été pais
au vent de la Barbade et conduit à la Guadeloupe .
par-
Il ne faudrait pas s'étonner d'apprendre que les flottes
combinées eussent obtenu des succès d'un genre ou d'un
autre , dans les entreprises qu'elles pourront avoir formées
contre nos établissemens. Mais nous avons la confiance que
le règne de nos ennemis dans l'ouest sera d'une courte durée
, puisqu'on a la certitude que lord Nelson s'est dirigé
de ce côté- là . Ce n'est toutefois que le 12 mai , et non pas
le to , comme on l'a publié , que sa seigneurie est partie de
la baie de Lagos. Lord Nelson a dû arriver au commencement
de juin dans les Indes occidentales.
Des rapports particuliers annoncent que les flottes combinées
ont, pendant trois heures , canonné le roc du Diamant
, en passant devant ce fort pour entrer au Fort- Royal
de la Martinique.
Copenhague , 2 juillet. Depuis long- temps un port sûr
et commode au détroit du Sund est fortement desiré par
les navigateurs qui fréquentent la Baltique . Notre gouvernement
s'était occupé l'année dernière du projet d'en faire
creuser un près d'Elseneur. Mais cette entreprise n'allant
pas très-vite , le roi de Suède , sur les conseils peut- être
de l'Angleterre , vient de décider d'en faire un près d'Helsenbourg.
Les vaisseaux étrangers payeront , dit-on , un
léger droit pour entrer dans ce port , jusqu'à ce que les
sommes qu'il aura coûté à construire soient rentrées dans
les coffres du roi.
L'entrepôt à Stralsund des marchandises anglaises , accordé
par le gouvernement suédois , a été un sujet de plaisanterie
pour les négocians de cette place . Cette ridicule
faveur ne peut être d'aucune utilité à l'Angleterre pour ses
expéditions en Allemagne , aussi long-temps que le transit
sera permis en Prusse , que Lubeck et Rostock seront ports
francs. Stralsund n'a de communication directe avec l'intérieur
de l'Allemagne , que par la Prusse et le Mecklenbourg.
Le seul avantage que l'Angleterre puisse retirer
256 MERCURE DE FRANCE ,
de cette convention , est de débiter en contrebande quelques
ballots de plus qu'auparavant de ses manufactures
dans la très- petite Pomeranie suédoise et pays voisins .
Aussi ce traité n'a- t - il été payé que 36,000 liv. ster !. Cet
expédient pour avoir de l'argent , est toujours plus honnête
que celui de vendre ses villes . (Moniteur.)
Italie , 20 juin. On mande de Malte que chaque bâtiment
étranger amené dans cette île , est assujéti à un paiement de
500 piastres , lors même qu'il n'est pas jugé de bonne prise;
que les Anglaisent enlevé de l'ile toutes les pièces d'artillerie
et de bronze ; que par des innovations étranges , et toujours
oppressives , ils inspirent aux habitans de Malte une haine
profonde ; et qu'enfin toute leur conduite indique le désespoir
qu'ils éprouvent en sentant l'impossibilité de conserver
encore long-temps l'établissement qu'ils ont usurpé
dans la Mediterrannée.
1
-
PARIS.
Le télégraphe de Granville annonce que deux belles
corvettes anglaises ont été prises par une division de la
flottille , après un combat de 4 beures . Cet événement
fait les plus grands honneurs à notre marine. Moniteur ) .
L'ambassadeur de Prusse est à Paris depuis dix jours ,
et celui d'Autriche depuis trois ou quatre. Quelques journaux
ont dit que celui de Russie était arrivé à Mayence
le 13 juillet. Le journal de l'Empire observe que le plé
nipotentiaire n'aurait pas suivant toute apparence quitté
Berlin avant d'avoir eu audience de S. M. Prussienne.
Peut-on douter, ajoute- t- il , que la paix du continent ne soit
inaltérable pendant que la France , l'Autriche et la Prusse
seront d'accord ?
-Malgré les doutes qu'affectent les journaux anglais ,
la prise de la Trinité n'en continue pas moins à être
très-vraisemblable. Tout semble annoncer que c'est vers
cette colonie que s'est dirigé l'amiral Gravina avec les 6
vaisseaux de ligne , les 2 frégates et les 2 bricks qui ( aux
termes de la lettre officielle de l'amiral Villeneuve ) se
sont détachés , le 19 floréal , du reste de notre escadre. En
laissant à la marine espagnole la principale gloire de cette
entreprise , l'Empereur et Roi aura sans doute voulu lui
donner un honorable témoignage de sa confiance et de son
estime.
THERMIDOR AN XIII. 237
Quoiqu'il doit permis de présumer , comme le font les
feuilles de Londres , que certaines parties d'un vaste et
beau plan de campagne maritime ont , dans leur développement
et dans leur exécution , éprouvé des contrariétes de
détail auxquelles on ne devoit pas s'attendre , rien n'est
plus propre que l'état actuel des choses , à montrer sur
que's fragiles fondemens repose cette puissance qui naguères
osait prétendre à l'empire exclusif des mers. Dès
que quelques divisions de nos escadres sont dehors , l'Angleterre
est en alarmes ; elle se sent menacée dans tous les
points de son existence ; la peur centuple pour elle le'
mal ; ses flottes marchandes tremblent de mettre à la voile ;
son commerce est attaqué et suspendu ; son crédit ébranlé ;
l'effroi est dans les trois royaumes. Comment , lorsqu'on
est aussi facilement vulnérable , lorsque chaque marée
peut porter cent mille Français sur la rive opposée ;
lorsque l'état entier , par le seul passage d'en détroit de
sept lieues , est sans cesse à la veille de se voir en proie
à d'innombrables calamités , comment se trouve - t-il des
ministres assez aveuglés par leurs passions , assez ennemis
de. l'humanité et de leur patrie pour s'obstiner à prolonger
une lutte qui peut à chaque instant devenir aussi désastreuse
pour leur pays ?
-Lundi 19 , à trois heures du matin , l'Empereur a fait
manoeuvrer à Turin le 5° régiment de ligne et le 19º de
chasseurs , jusqu'à neuf heures du matin. Il est ensuite
monté en voitre avec l'Impératrice , et a déjeuné au couvent
du Mont-Cenis. Il en est parti à trois heures après
midi , et est arrivé à Fontainebleau jeudi soir , après qua-¹
tre-vingts heures de marche. Il a parcouru toutes les villes
incognito , sous le nom de Ministre de l'intérieur. L'Impératrice
a parfaitement soutenu la route . LL. MM. sont en
ce moment à Saint- Cloud.
MINISTERE DE LA MARINE.
Rapport du lieutenant Clouet , expédié de la Martinique
sur le brick de S. M. le Lynx , arrivé en France le 17
messidor.
Le 24 floréal , l'escadre de S. M. aux ordres de l'amiral
Villeneuve , augmentée de deux vaisseaux et d'une frégate ,
a mouillé au Fort de France Isle Martinique. Ele n'avait
éprouvé aucune avarie , et ses équipages jouissaient de la,
meilleure santé. Au moment de mon départ , qui s'est effectué
le 8 prairial , l'escadre avait fait ses remplacemens d'eau
238 MERCURE DE FRANCE ,
et de vivres , et n'attendait , pour appareiller , que le retour
de l'amiral Gravina , dont on ne connaissait pas la destination
. L'escadre anglaise aux ordres de M. Cochrane n'avait
pas été vue aux Isles-du-Vent depuis vingt jours , on
la croyait de retour en Europe. Le 7 prairial , le Rocherdu
-Diamant avait été attaqué et pris . Le bruit courait que
les habitans de la Trinité s'étaient réfugiés dans l'intérieur ,
et que la colonie n'offrait aucune résistance à une division
qui voudrait se présenter. J'ai rencontré dans l'ouest des
Açores un navire américain , qui m'a assuré que la division
espagnole qui s'était séparée de l'amiral Villeneuve
, avait débarqué à la Trinité 2000 hommes qui
s'étaient emparés de l'île. Toutes les nouvelles arrivées
de Santo Domingo confirmaient la nouvelle que
les noirs qui s'étaient répandus dans la partie espagnole
en ont été chassés avec une perte immense par le
général Ferrand. Santo-Domingo était regardé comme
inattaquable depuis l'arrivée des renforts qu'y a versés l'escadre
de Rochefort. L'armée de Dessalines était divisée
en divers partis qui en était déjà venus aux mains. Je n'ai
rencontré aucun bâtiment de guerre dans ma traversée.
Extrait du rapport de l'amiral Villeneuve , à bord du vaisseau
amiral le Bucentaure , en rade du Fort de France ,
le 17 floréal an 13.

Après avoir été joint à la hauteur de Cadix , par 8 vaisseaux
espagnols et une frégate , le tout sous les ordres de
l'amiral Gravina , le 19 germinal , à 2 heures du matin ,
toute l'escadre française fut sous voiles avec une partie de
l'escadre espagnole , et nous fimes route à l'Ouest. Le
vent avait beaucoup faibli . Au jour , je vis des vaisseaux
espagnols extrêmement arrières , je restai toute la matinée
sous voiles pour les rallier. L'après - midi , le vent
ayant passé à l'ouest , j'envoyai la frégate le Rhin en intermédiaire
, et ayant pris les armures à tribord , je fis portér
et courir largue pour assurer le ralliement .
Depuis ce moment , ma navigation n'a éprouvé que
quelques contrariétés du vent et des calmes. Le 19 floréal ,
me trouvant à la hauteur prescrite par mes instructions
j'ai , conformément à leur contenu , remis à l'amiral Gravina
ses dépêches , et , sur le signal qui en a été fait , six
vaisseaux de S. M. C. , deux frégates et deux bricks de S.
M. I. , se sont rangés sous son pavillon. Nous avons été en
1
THERMIDOR AN XIII.
239
vue le reste de la soirée ; mais le lendemain je n'en ai
plus eu connaissance , et j'ai lieu de le croire rendu à sa
destination.
Dans ma traversée , j'ai vu fort peu de bâtimens ; je les
ai fait chasser par mes frégates.
J'avais expédié fort en avant l'Hortense et l'Hermione,
qui me rallièrent le 23. Elles s'étaient emparées de la corvette
anglaise la Cyanès , de 21 canons et 125 hommes
d'équipage , commandé par l'honorable capitaine Cadogan.
Le même jour , j'ai eu connaissance de l'île de la
Martinique.
1
Le 24 , au point du jour , j'ai donné dans le canal de
Sainte-Lucie ; et dans la journée , je mouillai à la martinique
avec l'escadre que m'a confiée S. M. , et deux vaisscaux
et une frégate espagnols.
Je suis occupé à faire faire mon eau ; j'ai trouvé la colonie
abondamment approvisionnée de vivres. Le général
Lauriston part pour la Guadeloupe , afin d'y réunir le plus
grand nombre de transports qu'il pourra. D'après les renseignemens
que je me suis procurés , j'ai lieu de penser
que l'amiral Gravina n'éprouvera aucune difficulté dans son
expédition ; et aussitôt qu'il m'aura rallié , ce que j'espère
être très-prochain , je ne perdrai pas un moment pour me
rendre à ma destination.
-
L'amiral donne des éloges à tous les commandans des
vaisseaux français , sur-tout au capitaine Maistral , commandant
le Neptune , au capitaine Cosmao , commandant
le Pluton , et au capitaine Rolland qui , ayant un vaisseau
moins bon marcheur que les autres , a eu l'attention continuelle
de porter jour et nuit toute la voilure possible
avec la plus grande sagacité . Il se loue aussi particulièrement
de M. l'amiral espagnol Gravina , et fait connaître
que la meilleure intelligence et le meilleur esprit ont régné
dans toutes leurs communications.
-
Dans une seconde dépêche en date du 27 floréal ,
l'amiral Villeneuve informe le ministre de la marine de la
prise de la corvette anglaise la Cyanés , capitaine Cadogan.
Ce bâtiment armé de 24 bouches à feu et ayant 125
hommes d'équipage , croisait depuis sept jours au vent de
de la Martinique . Le capitaine anglais , après avoir tente
tous les moyens d'échapper à la poursuite des frégates de
S. M. I. , l'Hortense et l'Hermione , en jetant ses canons
et une partie de son artillerie à la mer, amena son payil
lon sans combattre.
240 MERCURE DE FRANCE ,
;
Une troisième dépêche de l'amiral Villeneuve , en
date du Fort-de- France , est conçue en ces termes : « Les
dernières nouvelles que nous avons reçues de Santo - Domingo
, sont du . 15 floréal. Tout y va parfaitement bien
les bandes de Dessalines ont été complètement battues et
repousées de la partie espagnole . Dessalines , obligé de
lever le siége de Santo Domingo , a perdu la moitié de
son armée et a été poursuivi à outrance . Les noirs sont
divisés et dans une complète anarchie . Santo - Domingo
et la partie espagnole sont complètement approvisionnés ,
et les colonies espagnoles sont dans une bonne situation .
» La terreur est dans toutes les îles anglaises. La loi
martiale a été partout proclamée . Les bruits qui circulent
ici feraient penser que la Tricité est sans défense , et que
déjà on l'évacué . Je n'ai cependant aucune nouvelle positive
, et j'attends le retour des divers bâtimens que j'ai
envoyés en croisière et en expédition , pour avoir des nou
velles . »
-Une lettre de New -Yorck , du 4 juin , confirme la
défai é totale des nègres qui se s . nt avancés ju q les sous les
murs de Santo Domingo , et ajoute ce qui s.it : « Nous
apprenons qu'on a mis à la Havanne un ambargo général,
On y a freté tous les batimens de transport qui s'y trou
vaient , et on les a approvisionnés de 40 à 46 jours de
vivres. Ils paraissent destinés à porter des troupes qui se
composeraient de 1500 Espagnols et de 1500 Français pro-s
venant de l'armée de Saint -Domingue. On suppose ques
cette espédition est destinée pour Sento - Domingo. a.
-M. Bruc, directeur des douanes à Marseille , est nommé
directeur des douanes à Gênes.
-
Par une circulaire du 5 messidor , M. le conseiller
d'état préfet de police recommande aux maires des communes
rurales du ressort de la préfecture de police , et aux
commissaires de police , d'employer tous les moyens de
persuation qui seront en leur pouvoir pour propager l'usage
de la vaccine ; il les prévient que l'on continue à vacciner
gratuitement à l'hospice du comité central de vaccine , rue
du Battoir , n° 24 , près la rue Hautefeuille , les, Jundi et
vendredi de chaque semaine , depuis dix heures jusqu'à
midi.
-On voit à l'entrepôt des frères Piranesi , palais du Tribunat
, une ample collection de gravures réprésentant less
antiquités de Pompeia . Les curieux peuvent y contempler
à la fois tout ce qui sert à rappeler les arts et les usages d'une
ville ancienne , la seule qui nous ait été conservée.
REF.
FRA
( Nº. CCXII. ) 8+ THERMIDOR
( Samedi 27 Juillet 1805. )
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
POÉSI E.
5.
cen
OD E
I MITÉ X D'HORA C E.
Cælo tonantem , etc.
JUPITER lance son tonnerre ;
Les Dieux sont soumis à ses lois :
César est le dieu de la terre ,
Il la soumet par ses exploits .
Le Parthe à genoux le supplie ,
Le farouche Breton se plie
Au joug qu'il impose aux vaincus,
Et leur défaite , entière et prompte ,
A jamais répare la honte
De la défaite de Crassus.
O gloire indignement flétrie !
Rome avait vu des citoyens ,
Loin de leur auguste patrie ,
Se forger de honteux liens ;
Epris de femmes étrangères ,
Ils s'étaient choisi des beaux-pères .
242. MERCURE DE FRANCE ,
Chez nos barbares ennemis.
Croira-t-on qu'un Romain , né libre ,
Ait pu , loin des rives du Tibre ,
Ramper en esclave soumis ?
Voilà ce qu'au fond de son ame
Jadis prévoyait Régulus ,
Quand lui seul d'une paix infâme
Conseilla le noble refus .
« Périssent , disait ce grand homme ,
» Des soldats indignes de Rome !
>> Quelle honte , Dieux immortels !
» J'ai vu leurs bras cliargés de chaînes ,
» J'ai vu les dépouilles romaines
» De l'Afrique orner les autels.
» Offert en tribut à Carthage ,
» Votre or vous rendra vos soldats ;
>> Mais vous rendra - t - il le courage
>> Qu'ils n'ont point eu dans les combats ?
» Comme la laine une fois teinte ,
» L'ame une fois de vice empreinte ,
» N'aura plus son premier éclat ;
» Par ses rançons Rome ternie ,
» Joint la perte à l'ignominie ,
>> Et détruit doublement l'état.
>> Lorsqu'on verra les faons timides
>> Braver le chasseur dans les bois
» L'honneur pourra rendre intrépides
>> Ceux qui méconnurent sa voix :
>> Ceux qui , sauvant par l'esclavage
» Leurs jours qu'eût sauvés leur courage ,
» Ont le coeur et les bras flétris .....
>> Triomphe ! superbe ennemie ,
>> Puisqu'à la fin notre infamie
» Va t'élever sur nos débris.
7 £43 THERMIDOR AN XIII
9
Il dit et son regard farouche ,
Peignant sa honte et sa fureur ,
Exprimait bien mieux que sa bouche
Le désespoir de son grand coeur .
Comme indigne de leurs tendresses ,
Sa main repoussait les caresses
De son épouse et de ses fils ;
Mais son front devint plus tranquille
Lorsqu'il vit le sénat docile
A ses héroïques avis.
Cependant Carthage indignée
Lui préparait d'affreux tourmens ;
Rome en vain de larmes baignée ,
Voulait dégager ses sermens :
Tranquille et ferme il quitta Rome ,
Et l'on eût dit que ce grand homme
S'en allait au sein du repos ,
Dans quelque retraite riante ,
Près de Vénafre ou de Tarente ,
Se délasser de ses travaux.
Par G. V. ( de Brives ) .
LA CONSIGNE ,
CONT E.
L'ÉTAT modeste de cadet ,
De la noblesse était jadis l'épreuve ;
A son début , timide et neuve ,
Des devoirs du guerrier faisant son seul objet ,
Tout allait bien ; mais le bel âge
Est la saison des écueils , des hasards :
De la zone c'est le passage ,
Et bientôt ces petits Césars ,
L'un poussant l'autre , et se donnant courage ,
Pour égayer leur triste apprentissage ,
QBNIV.
244 MERCURE DE FRANCE ;
Se permettaient cent folâtres écarts ,
Qui pour les sots étaient d'un sinistre présage ,
Comme si dans le Champ -de -Mars ,
N'opéraient pas les égrillards ,
Mieux que les avortons de précoce sagesse .
Avec rigueur jamais ne jugeons la jeunesse .
Un commandant de forteresse ,
Dans l'enceinte de ses remparts ,
De ces adolescens surveillait la conduite ;
A la cazerne il leur rendait visite ,
Les voyait exercer , vertement les tançait ,
Et dans son logis les plaçait
Sur maint passage en sentinelle ;
Tout était gardé , tout , jusqu'à la basse- cour.
Un vieux major de citadelle ,
Ne faisant plus la guerre , encore moins l'amour ,
Se retranche dans la cuisine :
C'est-là son fort ; mais nos cadets ,
Qu'humiliait semblable discipline ,
Disaient , non sans raison , dans leur humeur mutine :
<< Depuis quand les soldats sont- ils donc des valets ?
Et de quel droit , dans son humeur mesquine ,
Veut-il nous obliger à garder ses poulets ,
Et nous exposer aux sifflets
Du régiment ? ... » Ainsi , de bouche en bouche ,
Circulaient des discours , précurseurs d'un complot.
Un de ces mécontens , respirant l'escarmouche ,
Et n'en pensant pas moins pour n'avoir dit son mot ,
En tapinois prépare une cartouche ,
Certain qu'au premier jour
Arriverait son tour
De remplir l'important office.
En effet , en réglant le journalier service ,
Le commandant le place auprès du poulailler....
« Vous voyez ces dindons , mon jeune cavalier ,
Ils sont sous votre garde , et je vous les consigne ;
THERMIDOR AN XIII.
245
... ))
Qu'aucun ne sorte , entendez -vous ?
« Fort bien , de cet honneur insigne
Depuis long-temps j'étais jaloux ;
J'en sens le prix , et vais m'en rendre digne... »
Un bon quart d'heure est à peine écoulé ,
é ;
Que le major faisant son somme ,
Par un coup d'escopette est soudain réveillé ;
En grande hâte arrive le pauvre homme ,
Et voit quatre dindons couchés sur le carreau.
Qu'avez-vous fait , insolent hobereau !
Quelle action perfide et téméraire ! ...»
« Mon commandant , ces prisonniers de guerre
Vous me les aviez consignés ,
Et tant qu'auprès de la barrière
Ces messieurs se sont promenés ,
Je n'ai rien dit ; mais quand trois fois de suite ,
Essayant de prendre la fuite ,
Et trois fois avertis qu'on ne pouvait passer ,
Dans ce poste d'honneur ils m'ont voulu forcer ,
J'ai suivi ce que l'ordonnance
Prescrit en pareil cas contre la résistance ,
J'ai fait feu. « Qu'à plus d'un dindon
Puisse servir cette leçon !
Par F. DEVENIT.
LA JEUNE CAPTIVE.
Vous dont le coeur sensible à mes alarmes ,
De ma douleur partage les transports ,
Plaignez mon sort et donnez quelques larmes
A l'infortune , exempte de remords.
Dans les prisons , où languissait ma mère ,
De mon printemps je vis naître les jours ;
Ma main ferma pour jamais sa paupière ,
Et de mes maux sa perte ouvrit le cours.
3
246 MERCURE DE FRANCE ,
J'abandonnai ma fatale existence
Au noir chagrin qui vint me pénétrer .
Unique asile ouvert à l'innocence ,
La mort en vain se laissait implorer .
Du crime heureux victime trop aimable ,
Armand s'offrit à mes yeux éperdus :
Le malheureux se plaît dans son semblable ,
Les pleurs sont doux quand ils sont confondus .
Ah ! comme vous , dit- il , près d'une mère
Je me livrais au bonheur qui m'a lui .
Tout mon bonheur , comme une ombre légère ,
En la perdant se trouve évanoui.
Elle détache au terme de sa vie ,
La croix de nacre , ornement de son sein ,
Et la pressant de sa lèvre flétrie ,
Me dit ces mots la plaçant dans ma main :
<< Demain , Armand , demain la mort m'appelle.
Mes longs malheurs , mes tourmens vont finir ;
Mais à regret de son ombre éternelle ,
Quand je te perds , mes yeux vont se couvrir . »
Aux pleurs alors qu'il cherchait à contraindre ,
A ses ennuis je me laisse charmer ;
Mon coeur ému trouvait si doux de plaindre
L'infortuné qu'il était près d'aimer.
De nos tyrans j'entends le cri funeste
Presser pour lui les apprêts du trépas ; , ...
Ses doux regards sont pleins d'un feu céleste ,
Ils vont s'éteindre et ne s'altèrent pas.
On m'apporta cette croix adorée ,
Du sang d'Armand le nacre était rougi.
C'est le seul bien de mon ame éplorée ,
Il est le seul qui me reste de lui.
THERMIDOR AN XIII 247
Ma main attache à cette croix chérie
Un ruban noir , emblême de douleur ;
Et je me plais , doux charme de ma vie ,
A te sentir reposer sur mon coeur.
Mais de l'exil où je suis condamnée ,
A mes regards le terme vient s'offrir ,
Et de mes jours la trame infortunée ,
Graces au ciel , cherche à se désunir .
La mort enfin me sourit ; je l'implare.
D'un doux espoir mon ame se remplit ,
Et dans le sein de l'être que j'adore
Va retrouver le calme qui me fuit.
DEMOLIÈRES.
ENIGM E.
Je suis une cité de charmante structure :
J'ai pourtant contre moi des ennemis si forts
Qu'ils abattent mes murs et leur font mille torts ,
Sans avoir de ma part reçu la moindre injure.
On est tenté toujours , en voyant ma figure ,
De faire contre moi d'agréables efforts .
Quand mon maître me vend , mes habitans sont morts ;
Et comme leur cité je suis leur sépulture.
LOGO GRIPHE.
SUR les amans qu'à mes lois je soumets ,
J'exerce mon pouvoir d'une manière étrange ;
Le matin je refuse et le soir je permets :
L'inconstance toujours dirige mes projets ,
C'est elle aussi qui les dérange .
Ce
De mes sept pieds , lecteur , veux - tu chercher
l'on formerait ? tu trouveras sans peine
Un poisson qu'on prend dans la Seine ,
que
248 MERCURE DE FRANCE ,
Et qu'à la ligne on peut pêcher ;
Pour le manger , le fruit duquel on l'assaisonne ;
Celui que la moisson nous donne ;
Un des quatre élémens ; l'effet de la douleur ,
Quelquefois de la joie autant que de la peur ;
Un oiseau bavard et voleur ;
D'un ouvrier fameux le fils trop téméraire ,
Qui pour avoir volé trop haut ,
Malgré les ordres de son père ,
Dans la mer trouva son tombeau ;
Ce que l'on fait souvent en Angleterre ;
Le synonime de colère ;
La qualité d'un bon cheval ;
Et l'utile produit d'un petit animal.
Par un Abonné.
CHARA D E.
EN langage commun ,
Mon maître et moi ne faisons qu'un .
De mon sixain partageant la colonne ,
Pour en former deux fûts nouveaux ,
Dans le premier je donne
Un vêtement en deux entiers morceaux
Du plus fréquent usage ;
Mon second , en ménage ,
Se mesure au litron ; mais en sens varié ,
C'est par mon tout qu'il est modifié
Pour en tirer quelque avantage.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la
"CHARADE insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier N° est le Coeur.
Celui du Logogriphe est Cordeau , où l'on trouve cor et eau.
Celui de la Charade est Epi-cure.
n
J
THERMIDOR AN XIII. 249
»
Défense de la Révélation contre les objections des
Esprits-forts , par M. Euler ; suivie des Pensées
de cet auteur sur la Religion , supprimées dans
la dernière édition de ses Lettres à une princesse
d'Allemagne. Brochure in- 8 ° . de 72 pages. Prix :
1 fr. 80 c. , et 2 fr. 25 c. par la poste. A Paris ,
chez Adrien Le Clère , imprimeur - libraire
quai des Augustins , no . 39 ; et chez le Normant ,
imprimeur - libraire , rue des Prêtres Saint-
Germain-l'Auxerrois , nº . 42.
DANS ANS un siècle où les sciences dites exactes
jouissent d'une si haute estime , il serait inutile de
rappeler que M. Euler , mort en 1783 , a été reconnu
par l'Europe savante pour un géomètre du
premier ordre . « C'était , a dit M. de Condorcet ,
> un des hommes les plus grands et les plus extraor-
>> dinaires que la nature ait jamais produits , qui
multiplia les productions au-delà de ce qu'on
>> eût osé attendre des forces humaines , et qui
cependant fut original dans chacune . » On a
besoin d'un pareil témoignage , lorsqu'on s'apprête
à parler d'un écrit fait en faveur de la Révélation
, et dans lequel les Esprits - forts sont présentés
comme des esprits très-faibles , atteints de la
plus sotte crédulité . Aujourd'hui du moins j'oserai
le dire sans qu'on puisse m'en faire un crime , puisqu'il
me suffira de répéter les paroles d'un homme
déclaré , au milieu de l'Académie des sciences , un
des plus grands et des plus extraordinaires que la
nature ait jamais produits .
C'est dans la force de l'âge , au moment où il
jouissait de toute sa réputation, que M.Euler , digne
rival des Descartes , Newton , Leibnitz , et comme
250 MERCURE DE FRANCE ,
eux pénétré de la vérité de la religion chrétienne
composa en allemand cet écrit qui n'a que 38 pages .
Il fut traduit en français , et inséré tout entier dans
la Bibliothèque impartiale qui s'imprimait à Leyde ;
c'est là que le nouvel éditeur a été assez heureux
pour le retrouver ; car , depuis qu'on juge du mérite
des ouvrages par leur poids , la durée des écrits
qui ne valent que par les pensées est devenue fort
incertaine ils ne tiennent point de place dans les
bibliothèques , ils n'offrent point de sujets de gravures
, ils ne pourraient être reliés par Bozérian ;
alors pourquoi les conserverait- on ?
:
Avant d'entrer dans l'examen de cet ouvrage ,
qu'il nous soit permis de nous livrer à quelques
réflexions sur les principes religieux , moraux et littéraires
que nous avons adoptés. La France compte
maintenant deux écoles de littérature ; c'est un
malheur dû aux sophistes du dix - huitième siècle ,
et qui doit retomber particulièrement sur les jeunes
gens auxquels la nature accorderait un génie capable
de produire . Ces deux écoles suivent des
principes entièrement opposés , et diffèrent sans
cesse dans leurs jugemens . Ce que nous blàmons ,
nos adversaires l'approuvent ; ce qu'ils approuvent ,
nous sommes presque toujours réduits à le blâmer.
Serons- nous juges dans notre propre cause ? Choisirons-
nous des arbitres parmi les hommes vivans ?
Tous ceux qui ont une opinion , ou qui se croient
capables d'en avoir une , sont devenus parties intéressées
. On ne peut porter appel à la postérité
que pour des ouvrages , et nous nous bornons à
discuter . Notre seul recours est donc dans les siècles
qui nous ont précédés . Que l'on juge de la reconnaissance
que nous inspirent les éditeurs qui reproduisent
les écrits oubliés de quelques grandshommes
, et qui nous rassurent par de respectables
autorités contre la crainte dont un critique ne
J
}
THERMIDOR AN XIII. 251
peut quelquefois se défendre , d'offrir à ceux qu'il
combat un juste motif de l'accuser d'orgueil ou de
présomption. M. Euler commence sa Défense de
la Révélation contre les objections des Esprits-forts ,
par les mêmes idées renfermées dans notre premier
article sur la Philosophie du dix- huitième siècle .
Nous n'en tirons point vanité , puisqu'il est impossible
d'être vain alors qu'on dit ce que l'on croit
vrai ; et loin de nous enorgueillir d'un pareil
rapprochement , nous n'y voyons au contraire
que la distance immense qui sépare l'écrivain qui
cherche la vérité , de l'homme de génie qui sait la
rendre sensible à tous.
M. Euler ne s'adresse pas à l'esprit pour établir
l'existence de Dieu , principe éternel de tout ce
qui existe , et par conséquent de toute bonne philosophie
; il ne se fonde il ne se fonde que sur les puissances de
l'ame , parce que c'est en effet tout ce qu'il y a de
divin dans l'homme , ou plutôt tout ce qui le rapproche
de la Divinité. Voici comment il débute :
« Les forces de l'ame se manifestent par l'exer-
» cice de deux facultés , dont l'une porte le nom
» d'entendement , et l'autre celui de volonté. Or ,
» comme tout bonheur consiste dans la perfection ,
>> celui d'une ame ne saurait être produit que par
» la perfection de son entendement , et par celle
» de sa volonté. Par la même raison , une ame
>> doit être estimée d'autant plus heureuse qu'elle
» a poussé plus loin ces deux sortes de perfection .
» La perfection de l'entendement consiste dans la
»> connaissance de la vérité , d'où naît en même
>> temps la connaissance du bien . Cette connaissance
» a pour principal objet Dieu et ses ouvrages ,
» puisque toutes les autres vérités , auxquelles la
>> réflexion peut conduire l'homme , se terminent
» à l'Etre Suprême et à ses oeuvres. Car Dieu est la
» vérité ; et le monde est l'ouvrage de sa toute252
MERCURE DE
FRANCE ,
1
>>
puissance et de son infinie sagesse. Ainsi , plus
» l'homme apprend à connaître Dieu et ses oeuvres,
plus il avance dans la connaissance de la vérité ;
» ce qui contribue d'autant à la perfection de son
» entendement. »
>>
C'est avec raison qu'on nous accuserait d'orgueil
si nous voulions commenter M. Euler , ou si nous
tentions d'expliquer ce qui n'est si admirable dans
le début de son ouvrage que par la clarté , la précision
et l'enchaînement des idées. Pour mieux le
faire comprendre des lecteurs légers , nous nous
contenterons de lui opposer M. Helvétius , l'un des
chefs de l'école qui n'est pas la nôtre.
M. Euler , voulant prouver l'existence de Dieu
ne parle que des puissances de l'ame . M. Helvétius ,
voulant nier l'existence de Dieu , ne parle que des
facultés de l'esprit ; et dans la crainte apparemment
qu'on ne remarquât point assez l'absurdité de son
système , il l'a notée sur le titre même de son livre .
M. Euler raisonne toujours affirmativement , parce
qu'il a dans l'ame la conviction de ce qu'il dit.
M. Helvétius raisonne toujours par suppositions ,
parce qu'il ne procède qu'avec son esprit ; s'il était
convaincu , il ne se bornerait pas à supposer, car on
ne suppose pas ce qu'on croit , on l'affirme . Mais ,
ainsi
que nous avons déjà eu occasion de le remarquer
, dans les siècles philosophiques on ne rencontre
que gens qui ne croient pas ce qu'ils savent ; et
c'est pour cela qu'il est si essentiel de ne jamais
confondre ces deux mots savoir et croire. L'homme
n'est fort que de ce qu'il croit , c'est- à-dire , qu'au¬
tant que la faculté de son ame qu'on appelle entendement
s'accorde avec la faculté qu'on appelle
volonté. Voyez Cléonte : il sait comment on réussirait
par l'intrigue ; son esprit est à cet égard d'une
pénétration admirable : il devine les hommes ; il explique
leurs projets les plus cachés, et l'événement jus-
1
THERMIDOR AN XIII. 253
tifie toujours ses prédictions. Cléonte sent un jour
une bouffée d'ambition ; il prend sur lui de sortir de
sa quiétude ; il se produit , s'agite péniblement ;
enfin il demande. Il n'avait qu'un sot pour concurrent
, et ce sot l'emporte sur lui . Pourquoi ?
c'est que
Cléonte est honnête homme ; ce qu'il sait
sur l'intrigue n'est pas à son usage . Ecoutez Alceste
: il vous apprendra comment on réussit auprès
des femmes ; il prêche l'impudence comme garant
du succès ; il a sur la coquetterie des détails qui
étonnent . Alceste auprès des femmes est respectueux
et timide ; il ne lui manque pour faire des
conquêtes que d'avoir la conviction de ce qu'il sait.
J'aime à citer Molière , trop profond dans la connaissance
du coeur humain pour avoir ignoré combien
peu ce que nous savons influe sur notre volonté
il n'est pas sans intérêt d'écouter comment
il fait parler le fils de l'Avare , annonçant à sa soeur
qu'il veut se marier : « Je sais que je dépends d'un
père , et le nom de fils me soumet à ses voque
>> lontés; que nous ne devons point engager notre fof
» sans le consentement de ceux dont nous tenons
le jour ; que le ciel les a faits les maîtres de nos
» voeux , et qu'il nous est enjoint de n'en disposer
» que par leur conduite ; que n'étant prévenus
>> d'aucune folle ardeur , ils sont en état de se trom-
» per bien moins que nous , et de voir beaucoup
» mieux ce qui nous est propre ; qu'il en faut plu-
» tôt croire les lumières de leur prudence , que
l'aveuglement de notre passion ; et que l'empor-
» tement de la jeunesse nous entraîne le plus sou-
» vent dans des précipices fàcheux. »> Certes , voilà
un jeune homme qui sait bien des choses ; voyons
comment il va conclure. « Je vous dis tout cela ,
>> ma soeur , afin que vous ne vous donniez pas la
peine de me le dire ; car enfin mon amour ne
» veut rien écouter , et je vous prie de ne me point
» faire de remontrances. » Si l'on pouvait citer
>>
>>
>>
C
254 MERCURE DE FRANCE ,
pour exemple , et les temps malheureux dont nous
gémissons , et le temps heureux qui nous rassure ,
je demanderais comment la France est tombée
comment elle se relève si glorieuse ; et je prouverais
qu'en politique comme en toute autre chose ,
ce qu'on sait n'est rien sans la conviction de ce
qu'on peut. En voyant où nous ont conduits les
combinaisons de l'esprit , où nous reportent les
puissances de l'ame , je crois qu'il est facile de prononcer
entre la philosophie de M. Euler et la philosophie
de M. Helvétius.
La première a Dieu pour principe , et la connaissance
de ses ouvrages pour objet. L'homme
étant le plus parfait ouvrage de la Divinité , puisque
seul il peut la connaître , l'étude de l'homme
est la plus importante de toutes ; vérité qui suffirait
pour faire sentir combien la littérature l'emporte
sur les sciences. L'étude de l'homme
mène à la connaissance de ses devoirs envers celui
qui l'a créé et envers ses semblables ; de cette
connaissance résultent l'ordre , la durée de la civilisation
, et la perfection de notre entendement .
La philosophie de M. Helvétius ayant la matière
pour principe , et l'explication de l'esprit pour
objet , il est impossible d'en tirer aucun résultat
favorable à la société. De l'aveu même des philosophes
de cette école , la matière est inexplicable.
Ils n'ont pas la conviction de ce qu'ils en disent ,
parce que l'esprit abandonné à lui- même ne peut
être convaincu ; aussi n'affirment - ils jamais qu'ils
croient , mais qu'ils ne croient pas. «< Qui peut
» assurer , dit M. Helvétius , que la Le Couvreur
» et Ninon n'aient eu autant d'esprit qu'Aristote
>> et Solon ? » Ce n'est pas moi ; mais j'affirmerais
bien que l'ame du législateur d'Athènes et
l'ame du précepteur d'Alexandre n'avaient rien
de commun avec l'ame d'une actrice ou d'une
courtisane . Quel exemple du danger de ne juger
THERMIDOR AN XIII. .255
les hommes que par leur esprit , puisqu'il produit
des rapprochemens aussi bizarres ! Qu'est - ce
que l'esprit , après tout ? La plus faible de nos
facultés , la plus versatile , la plus orgueilleuse , et
cependant la moins propre à nous rendre heureux ;
car elle n'est d'aucun usage dans les circonstances
importantes de la vie. Que chaque lecteur s'interroge
est- ce à son esprit qu'il doit d'être maître
ou esclave dans sa maison , honoré ou méprisé
dans sa famille ? Molière ne manquait pas d'esprit
sans doute , et l'on sait l'empire qu'avait sur lui
une femme sotte et méchante. Ce qu'on fait pour
le bonheur ou le malheur de ses enfans , le faiton
avec son esprit ? Est- ce à l'esprit de nos parens
que nous avons dù les caresses , l'indifférence , et
quelquefois même la haine qui par suite ont eu
tant d'influence sur notre sort ? Conduit- on ses affaires
avec son esprit ; et , s'il faut le répéter encore
est- ce avec de l'esprit qu'on relève les empires ?
C'est avec son caractère , avec cette puissance de
l'ame reconnue inexplicable , puisqu'elle n'est sensible
que par ses oeuvres . Et lorsqu'on a dit que
les grands princes aimaient et protégeaient les
hommes de génie par vanité , on n'a fait que de
l'esprit il y a entre les ames élevées des : rapprochemens
fondés sur des motifs plus nobles. François
Ir . n'a pas été défendu par tous les littérateurs
parce qu'il avait protégé les lettres; mais parce qu'il
avait une ame grande et généreuse. Jamais les
gens de lettres n'ont été plus payés , mieux payés
que sous Louis XV , qui ne les aimait pas et il
est impossible de citer dix vers passables faits en sa
faveur. Protéger les lettres , ce n'est pas solder ceux
qui les cultivent : s'il ne fallait que de l'argent , tous
les siècles seraient illustres , tous les princes loués
sans mesure heureusement pour la vérité , il n'y
a que les grandes ames qui sachent protéger les
256 MERCURE DE FRANCE ;
lettres , et que les ames de la même trempe capables
de répondre à une protection qui les honore .
Des principes philosophiques de M. Euler nous
avons vusortir naturellement les devoirs de l'homme
envers Dieu et son prochain. La vertu n'est que
l'accomplissement de nos devoirs ; et lorsque des
philosophes ont voulu prouver que la vertu n'était
qu'une chose de convention , parce qu'elle varie
suivant les temps et les lieux , ils ont déraisonné
comme à leur ordinaire . La société impose des
devoirs ; celui qui les remplit est vertueux : il y a
des devoirs différens , il doit conséquemment y
avoir plusieurs sortes de vertus. La probité est une
vertu demandée à tous , parce qu'elle est nécessaire
à tous ; mais la vertu d'une femme et la vertu
d'un soldat n'ont de commún que d'être l'accomplissement
d'un devoir imposé par la société . Il
ne peut donc y avoir des vertus qu'autant qu'il y
a des devoirs ; or , des principes philosophiques
de M. Helvétius , on ne voit sortir que des droits ;
et comme les droits ne peuvent être fondés que sur
des intérêts , il ne faut pas s'étonner si ce législateur
financier nous a donné pour régulateur l'intérêt
personnel bien entendu . Qui se chargera de le définir
cet intérêt personnel sur lequel repose la civilisation
? Sera- ce le fripon ou l'honnête homme
l'ignorant ou le savant , le fils , le père , le maître
ou le valet ? Ni les uns , ni les autres. Le fils devenu
père n'aura plus les mêmes intérêts ; le valet devenu
maître regardera toutes choses sous un aspect
différent ; et les révolutions de conduite produites
par les révolutions de fortune prouvent assez que
le même homme ne parviendra jamais à expliquer
ce que c'est que l'intérêt personnel bien entendu.
Il ne faut pas demander la solution de ce grand
problème à notre esprit , mais à nos passions ; et
c'est en cela particulièrement que le système de
M.
THERMIDOR AN XIII.
M. Helvétius est si absurde , même à ne lensi
dérer
que philosophiquement ; car il n'a pas semi
qu'il prenait l'esprit de l'homme pourprincet
que l'esprit étant toujours à la merci des passos
il était impossible de le choisir pour base
théorie quelconque. Physiquement et philosophiquement
, il n'y a de base solide que ce qui est immuable
; aussi faut- il toujours remonter jusqu'à
Dieu pour trouver le commencement , le principe
la base d'un système qui réponde à toutes les
objections .
5.
cen
J'étais fort jeune lorsque je lus , pour la première
fois , le livre de l'Esprit . A l'époque où cet ouvrage
m'occupait , je fus obligé , par bienséance ,
de suivre le convoi d'une femme âgée . Pendant
cette lugubre procession j'entendis les deux gendres
se disputer les dépouilles de leur belle -mère :
arrivés au domicile où leurs femmes s'étaient réunies
pour pleurer ensemble , ils s'échauffèrent au
point que les deux soeurs et les beaux frères se
brouillèrent pour la vie. Cette scène me frappa assez
vivement pour que j'aie toujours attaché quelque
curiosité à savoir ce qu'étaient devenus ces deux
hommes et leurs enfans. Si je le disais avec détail ,
on ne le croirait pas. Les enfans sont tous morts
victimes de l'intérêt personnel ; les deux pères
vivent encore , heureux , car ils ont beaucoup d'argent;
sans remords , car ils n'ont pas tué directement
leurs enfans ; jouissant d'une excellente réputation ,
car ils prêtent au plus haut intérêt et empruntent
au plus bas. Ces gens-là ont très - bien entendu
l'intérêt personnel , et cependant je suis persuadé
qu'ils n'avaient jamais lu le livre de M. Helvétius ;
mais moi , qui en avais la tête remplie , je l'ai dèslors
jugé sans retour , quoique je le consulte volontiers
pour m'aider à comprendre la morale de
notre siècle .
R
258 MERCURE DE FRANCE ,
En séparant l'entendement et la volonté , M. Euler
a répondu sans réplique à ceux qui demandent
pourquoi Dieu ne s'est pas révélé aux hommes
d'une manière qui ne permette aucun doute. « Ce
» que les incrédules reprochent le plus à l'Ecriture-
» Sainte , savoir que le caractère de son origine
» céleste ne frappe pas d'abord avec éclat tous les
» yeux , bien loin d'être une objection légitime ,
» est au contraire une marque nécessaire d'une
» véritable révélation divine . Car le but d'une
>> telle révélation étant de procurer le salut des
hommes , et non d'augmenter leur malheur en
» aggravant les peines attachées à la violation de
» leurs devoirs , un degré plus fort de conviction
» au sujet de la Divinité de la révélation serait inu-
» tile au salut , et ne servirait qu'à rendre les pé-
» cheurs plus criminels. En effet , si un homme
» une fois convaincu de la divinité de l'Ecriture-
» Sainte , refusait de régler sa volonté conformé-
>> ment aux lumières qu'il aurait acquises , ces
>> lumières n'auraient d'autre usage que d'aug-
» menter son crime . » M. Euler en conclut que
la révélation qui nous a appris nos devoirs envers
Dieu et nos semblables , suffit pour convaincre
quiconque n'est pas entraîné par ses passions ; et
que celui au contraire quis livre , braverait Dieu
présent , s'il avait un intérêt momentané à le faire.
Il suffit d'écouter le langage énergique de la
canaille , pour sentir tout ce qu'il y a de profond
dans cette réflexion .
C'est une idée généralement reçue , même des
hommes qui sont plus fiers de leur esprit que disposés
à soumettre leur raison à une autorité quelconque
, que le Christianisme a perfectionné l'humanité.
La morale de l'Evangile excite l'admira- *
tion par sa pureté , par la profonde connaissance
du coeur humain qu'on y remarque , alors même
THERMIDOR AN XIII
259
qu'elle n'influe point sur la conduite . M. d'Alembert
a dit que ce livre avait répandu plus d'idées
positives parmi le peuple , qu'on n'en trouve dans
tous les systèmes des philosophes J. J. Rousseau
a affirmé que le plus extraordinaire des miracles
serait qu'un pareil livre eût été fait par des hommes.
Comme on ne trouve pas de semblables assertions
avec son esprit , nous remarquerons que MM. d'Alembert
et Rousseau n'ont fait que répéter ce que
M. Euler avait dit par conviction . Mais M. Euler
ajoute : «< N'y a- t- il pas autant d'absurdité que
» d'injustice à vouloir décrier l'auteur d'un pareil
livre , comme un insensé ou comme un impos-
>> teur ? » En effet , il est absurde de dire que la
morale la plus parfaite que les hommes puissent
comprendre et suivre , est née dans l'ame d'un
imposteur ; et il y a de l'injustice à vouloir décrier,
comme un insensé l'auteur d'un livre reconnu pour
avoir perfectionné l'humanité . Pour nier le témoignage
porté par les apôtres, et consigné dans l'Ecriture-
Sainte , « il faudrait , dit M. Euler , recon-
» naître un miracle bien plus grand , par lequel,
» Dieu aurait immédiatement aveuglé les hommes ,
» pour donner force et croyance à l'imposture de
>>
»
ces gens-là . Les Esprits-forts ne sauraient allé-
» guer quoi que ce soit contre ce témoignage sur
» lequel la divinité de l'Ecriture - Sainte repose
d'une manière inébranlable . Quand on les force
» à tourner leurs batteries de ce côté - là , ils met-
» tent en oeuvre les plus mauvaises défaites pour
>> ne pas entrer dans le fond de la question ; ils ont
>> recours à toutes sortes d'échappatoires pour chan-
» ger de matière , et s'attaquer à quelques autres
» articles où ils prétendent trouver des incompré-
» hensibilités et des contradictions. C'est déjà un
indice certain d'une malice cachée que d'attaquer
» la crédibilité d'un écrit par des voies qui sont
D
2
R 2
260 MERCURE DE FRANCE ;
» étrangères au fondement sur lequel cette crédibi-
» lité repose ; et l'on est autorisé à juger de ceux
» qui tiennent une pareille conduite que quand ,
» outre l'Ecriture - Sainte , il existerait une autre
>> révélation divine , ils ne s'en accommoderaient
>> pas mieux , puisque des vérités divines ne peuvent
» s'accorder avec les préjugés et les passions qui
>> les guident. On peut donc accorder d'entrée aux
» Esprits forts que l'Ecriture- Sainte doit contenir
» quantité de choses qui ne leur conviennent point,
» et qui leur paroissent peu raisonnables. Ce serait
>> au contraire une des choses les plus préjudicia-
» bles à la divinité de l'Ecriture-Sainte Pac-
» cord qui se trouverait entre sa doctrine et les
» idées des Esprits-forts. »
:
Cette défense de la révélation , jugée indépendamment
du fond des choses , est le meilleur modèle
qu'on puisse offrir de l'art de raisonner elle
est suivie d'une confrontation de la dernière édition
des lettres de M. Euler , publiée par M. de Condorcet
, avec l'édition originale. Nous examinerons
celte seconde partie dans un autre article , et if
ne nous sera pas difficile de prouver que si la philosophie
du dix - huitième siècle a eu ses charlatans ,
elle a eu aussi ses escamoteurs , deux espèces
d'hommes qu'on rencontre volontiers sur les mêmes
treteaux .
FIÉVÉE. 1
THERMIDOR AN XIII. 261
4
Elémens de l'Histoire du Portugal ; par A. Sérieys.
Un vol . in-12 . Prix : 1 fr. 50 cent ., et 2 fr . par la poste.
A Paris , chez Demoraine , libraire , rue Saint- Jacques ,
près celle du Petit - Pont ; et chez le Normant , imprimeur-
libraire , rue des Prêtres Saint Germain- l'Auxerrois
, nº . 42 .
" Que peut-on espérer d'un médecin traictant
» de la guerre , ou d'un escholier traictant les
>> desseins des princes? >>
Essais de Mont.
L'ANNÉE dernière M. Sérieys était poète , et sa Psyché
nous a fourni le sujet d'une critique qu'il n'a pas honorée
de son approbation . Cette année il est historien , et malheureusement
sa prose ne nous paraît pas meilleure que
ses vers . Nous voici donc aux prises de nouveau , et avec
des forces rafraîchies par une trève de onze mois. Mais ,
pour procéder avec méthode , et afin qu'on ne m'impute
point les suites de cette guerré , je prends toutes les puissances
de l'univers à témoin , que M. Sérieys est l'auteur
de la rupture et la cause du renouvellement des hostilités.
J'avais entièrement désarmé , et je me reposais sur la foi
des traités , lorsque son livre est venu prendre une position
avancée sur nos frontières , et a décelé l'esprit d'ambition
qui l'agite. Pour cette fois j'ai le dessein de lui
faire la guerre avec autant de vigueur que de franchise ,
afin d'arriver promptement à une paix solide , selon ce
vieil adage qui a été trop rebattu , mais qu'on n'a jamais
cité plus à propos : si vis pacem , para bellum.
Pour jeter les fondemens de cet accord , posons d'abord
quelques principes dont les deux partis conviennent .
N'est-il pas vrai , M. Sérieys , que les qualités essentielles
du genre historique sont la clarté et la raison ? Ne convenez-
vous pas que ce qu'on doit exiger avant tout de
l'historien , c'est le jugement , c'est la connaissance des
3
262 MERCURE DE FRANCE ,
hommes et des affaires , c'est enfin la pureté et la netteté
du style , puisqu'un bon style est la meilleure preuve d'un
esprit juste et solide ? Si donc je fais voir que votre
ouvrage est dépourvu de ces qualités indispensables , il
demeurera prouvé que vous avez fait une tentative imprudente
, et on en conclura peut - être que vous êtes aussi
bon historien que bon poète.
Ces prin ipes sont autant de positions fortes sur lesquelles
je puis attendre l'ennemi de pied ferme , et en
venir aux mains avec avantage .
On pouvait se flatter de trouver dans les Elémens de
l'Histoire du Portugal la matière d'un livre intéressant ,
quoique l'abbé de Vertot ait présenté dans le tableau
rapide des révolutions de ce petit royaume , tout ce qu'un
Décrivain judicieux peut admettre dans une histoire abrégée.
Par quelle fatalité M. Sérieys n'a- t-il pu nous y montrer
qu'un auteur incorrect et diffus , embarrassé sous un amas
de réflexions dont le moindre défaut est d'être déplacées ?
Ce qui occupe le moins de place dans son livre , c'est le
sujet même qu'il annonce. Il serait très-facile de réduire
à cinq ou six pages de généralités ce qu'il dit sur cette
histoire , dans laquelle on ne trouve pas une date et pas
un fait . Le reste pourrait être réparti comme il suit : deux
pages pour la Chine ; quinze pour la Grèce , Rome et
Carthage ; douze pour l'Espagne et la Hollande ; vingtcinq
pour l'Angleterre ; quinze pour la France , et , pour
le moins , cinquante pages de réflexions ; en sorte que si ,
par malheur , cet ouvrage perdait son titre , on pourrait
penser que c'est un recueil de pensées philosophiques
jetées au hasard , sans sujet déterminé , sans plan et sans
méthode. Voilà ce que M. Sérieys appelle les Elémens
de l'Histoire du Portugal. On m'avouera au moins que ce
sont les élémens dans le chaos.
Maintenant analysons quelques - uns des chapitres principaux
, afin que le lecteur puisse juger par lui - même du
mérite de l'ouvrage. Voici le titre du premier :
THERMIDOR AN XIII. 263
« Commencement du Portugal , son gouvernement
» ancien , ses lois , ses moeurs , une des sources de son
» antique prospérité. »
« Le Portugal ne fut reconnu royaume d'Europe , dit
» M. Sérieys , qu'après que ses lois , sa politique , ses
» usages et ses manières ne furent plus confondues avec
» celles d'Afrique . » Ce qui veut dire qu'il ne fut reconnu
état indépendant que lorsqu'il fut indépendant. Pour
ce qui est de savoir l'époque de cette reconnaissance , les
circonstances qui la préparèrent , sous quels princes cela
se passa , l'auteur ne s'en occupe point ; il se borne à
donner cette simple notion , et , quoiqu'elle soit commune
à tous les états , il pense qu'elle remplit la première partie
de son chapitre , et tout de suite il saute à la dernière ,
sans s'inquiéter du gouvernement ancien , des lois et des
moeurs , dont il n'est pas plus question que de ce qui se
passe dans la lune : quant à la cause de son antique prospérité
, jamais on ne la devinerait ; c'est que ses premiers
roisfurent citoyens . Quels sont ces rois qui furent citoyens ?
M. Sérieys ne le dit pas . Qu'est- ce qu'il entend par un
roi citoyen ? c'est ce qu'il n'explique pas davantage. Il
oublie de parler de ce qu'il annonce , et parle beaucoup de
ce qu'il n'annonce pas ; il traite d'abord de la décadence
de l'Empire romain , sans qu'on voie le rapport que
cela peut avoir avec l'établissement du Portugal ; il disserte
ensuite sur Solon , Lycurgue , Platon , Romulus ,
Louis XIV et Cromwel ; il nous fait voir aussi des royaumes
qui payent de leur personne ; des rois qui ne savent pas
dire je veux , et qui sont cependant de grands rois ; des
morts qui n'ont aucune communication avec les vivans
et des vertus qui ne sont pas plutôt ensevelies qu'elles sont
anéanties .
Le chapitre suivant nous apprend , au sujet du premier
voyage fait aux Indes - Orientales par Vasco de Gama ,
qu'il est certain que la mer ne devait point servir de théatre
à l'ambition des hommes ; et la preuve , c'est qu'aujour-
4
264 MERCURE DE FRANCE ,
"
d'hui toutes les mers sont couvertes de vaisseaux de guerre ;
mais cette preuve n'est pas celle de M. Sérieys , voici la
sienne : « C'est qu'un élément qui ne peut pas être habité
» ne doit point être combiné. » Il est probable , continue-
t-il avec la même profondeur , que si Carthage n'avait
pas disputé l'empire aux Romains , l'Europe n'eût
jamais eu de marine , Voilà certes une plaisante probabilité
, et je serais bien aise de savoir quelle liaison il y a
entre les guerres puniques qu'il appelle des guerres paniques
et la découverte du Nouveau -Monde. Il prétend

un peu plus bas , que les Romains et lesCarthaginois furent
les seuls peuples qui rougirent la mer de leur sang , et il
oublie toutes les guerres de Xercès contre les Grecs , et
notamment le combat de Salamine , où les Persans perdirent
plus de deux cents vaisseaux. Il déplore ensuite les
effets de la boussole , qui n'avait , dit - il , d'autre utilité
que de montrer aux navigateurs de combien ils s'approchaient
ou s'éloignaient du nord ; mais M. Sérieys a tort
de dire qu'elle a produit la guerre maritime , puisqu'on
se battait sur mer plus de deux mille ans avant sa découverte
. Faut - il aussi lui apprendre que la boussole ne
montre pas de combien on s'approche , ni de combien on
s'éloigne d'aucun point du globe ; mais qu'elle sert pour
se diriger sur tous les points , sans montrer combien on
fait de chemin ?
Dans le troisième et le quatrième chapitre , M. Sérieys
abonde en observations originales tout aussi sages que les
précédentes ; il nous y apprend que le gros d'une nation
a peur , quand on l'attaque sur ses foyers , et qu'alors on
voit en lui la paleur répandue sur son front. Cela peut être ,
mais quand il ne mettrait pas le front du gros d'une nation
en lui , c'est - à - dire dans son ventre et dans son estomac ,
sa réflexion n'en serait pas plus mauvaise. « La maladie
» de la guerre , ajoute-t -il , a passé jusqu'à nous dans
» toute sa fureur ; nous qui avons perfectionné la raison
» humaine , nous qui sommes éclairés du flambeau de la
THERMIDOR AN XIII. 265
> >> philosophie nous qui avons approfondi toutes les
» sciences , nous qui avons multiplié les arts , nous qui
» avons , etc. , etc. » On lirait peut-être cette phrase avec
autant d'intérêt , si elle était retournée de cette manière :
« La fureur de la guerre a passé jusqu'à nous , et cela
n'est pas étonnant ; car si la raison humaine s'est perfectionnée
, l'ambition de l'homme est toujours la même ; si
le flambeau de la philosophie nous éclaire , il faut en conclure
que ce flambeau jette bien peu de clarté , puisque la
plupart des philosophes se conduisent si mal ; si toutes
les sciences sont approfondies , celle de la guerre ne l'est
pas moins ; si les arts ont été multipliés , celui de détruire
les hommes n'a pas été oublié , etc. , etc. » Mais il faut
entendre M. Sérieys déclamer contre l'usage de la cavalerie
; c'est ici qu'il excelle , il est sur son terrain et on
croit le voir au milieu d'un champ de bataille. « On se
» battit d'abord à pied , dit - il , ensuite on monta à cheval.
( Il y a ici une note sur les Romains , mais je ne m'y
arrête pas et je laisse courir M. Sérieys ) . « La mollesse ,
» plus que le courage , unit deux étres que la nature
» n'avait pasfaits pour être ensemble à la guerre.
guerre. Non
» pas plus que la mer pour porter nos vaisseaux . Le
» cheval est timide , ( celui de M. Sérieys , s'entend
"
"
hargneux , bruyant , plus propre à causer du désordre
» dans une armée , qu'à y établir la tranquillité nécessaire
» pour écouter le commandement , etc. » Oui , quand
on le conduit comme M. Sérieys conduit sa plume. Peut- on
entasser plus de preuves d'ignorance en moins de mots ,
et le faire avec une confiance plus ferme ? Dans quelle
Académie M. Sérieys a-t-il appris que c'est la mollesse
qui dompta le plus fier , le plus vigoureux et le plus intrépide
de tous les animaux ? Et , quand il fut dompté ,
qui peut lui avoir dit qu'il ne s'agit plus que de se placer
mollement sur son dos et de courir ? En vérité , M. Sérieys
a tout l'air de n'avoir jamais monté que les chevaux de
carton qu'on vend à la foire , et de n'avoir jamais vu
266 MERCURE DE FRANCE ;
d'autre cavalerie que celle que les écoliers font manoeuvrer.
« Nous devons , dit - il plus loin avec la même sagacité ,
» au premier corps de troupes permanentes de Charles VII ,
» roi de France , les douze cent mille hommes qui se pro-
>> mènent aujourd'hui dans l'Europe , le fusil sur l'é-
» paule. » C'est aimer à remonter aux causes premières
quand on en a de toutes fraîches sous la main. Je suis étonné
qu'il ne les ait pas prises dans l'Histoire de Sésostris ou
de Cyrus ; mais poursuivons. « Le lecteur sait le reste. »
Ah ! pour le coup , M. Sérieys , vous oubliez que votre
livre est élémentaire , et que vous écrivez pour des enfans
qui ne savent rien ; et de quel reste leur parlez- vous ? Ce
n'est pas le reste de votre histoire ; car , hélas , je vois
encore cinq mortels chapitres . Est - ce tout ce qui s'est passé
depuis Charles VII jusqu'à nous ? A quoi revient cette
supposition ? Est - ce que vous trouveriez qu'il y a eu des
batailles qui n'étaient pas assez philosophiques ? Dans ce
cas je vous préviens que les enfans ne vous entendront pas .
, par
« Vous dites ensuite que les fonds de terre ne sont
» pas commerçables , et vous ajoutez que pour qu'ils le
» fussent , il faudrait qu'ils pussent se transplanter d'un
» lieu à un autre , » Grande vérité , M. Sérieys , grande
vérité , puissante découverte ! « afin que celui qui les
» acquiert pût en jouir comme il voudrait. » Sans doute ,
et comment transporter les environs de Cahors
exemple , dans un magasin de la rue Saint - Denis ? Cela
ne se peut «< Or les terres ne sont pas d'une nature à
» être déplacées ; elles peuvent bien changer de maître ,
» mais non pas de pays. » Certainement , M. Sérieys ,
et quand on pourrait les déplacer , il resterait encore à
vaincre une petite difficulté , ce serait de leur trouver un
nouvel emplacement ; car on gagnerait peu de chose à
poser une terre de la Picardie sur une terre de la Beauce ,
et je ne vois guères en France que les landes de Bordeaux
qu'on pourrait couvrir avec les terres de la Brie . «< Elles
» appartiennent toujours à l'état qui les possède , c'est sa
TRERMIDOR AN XIII. 267
» richesse locale . » Je me permettrai d'ajouter qu'il est
fort heureux que cela soit ainsi ; car il serait arrivé des
choses bien étranges dans plusieurs circonstances de notre
histoire , et notamment dans le temps de l'émigration .
Combien de châteaux , de parcs , de vignes , de forêts ,
auraient été transportés à l'étranger ! on y aurait passé
jusqu'à des provinces entières avec tous leurs habitans.
Certainement de pareilles fraudes seraient très-déplorables,
très-préjudiciables au reste de la nation , et il est heureux
qu'on soit assuré de ne se point réveiller dans la Souabe ,
après s'être endormi dans l'Alsace .
M. Sérieys ne se contente pas d'être un penseur du
premier ordre , il prétend encore à la réputation d'un grand
calculateur , et ses réflexions sur les finances décèlent les
hautes connaissances qu'il a acquises dans cette partie.
« Depuis qu'on ne procède plus par voie d'échange , et
» que l'argent représente tout , c'est avec ce métal sẹu-
>> lement qu'on acquiert la nourriture et le vêtement , ainsi
» que tous les besoins attachés à la vie physique. Evaluons
» ces besoins à cent écus pour chaque individu. Si vos ri-
>> chesses sont de quatre millions , vous avez tout juste dans
» votre coffre - fort la subsistance de quatre mille citoyens ,
» qui , par - là , en sont privés . » J'observerai à M. Sérieys
qu'on n'a jamais cessé de traiter par voie d'échange ,
et qu'avec du travail on peut encore se procurer du pain
et des vêtemens ; que quatre millions à répartir entre
quatre mille citoyens , leur donnent à chacun mille francs
et non pas cent écus ; que ces quatre millions , enfermés
dans un coffre , n'ôtent pas la subsistance à ces quatre
mille citoyens , attendu qu'on ne mange ni l'or ni l'argent ;
que le bien ou le mal que cette réserve peut produire
résulte uniquement des circonstances accessoires et locales ;
que la répartition de toutes les richesses , au contraire ,
paraliserait à l'instant tous les bras , détruirait le commerce
et l'agriculture ; et que lui - même , M. Sérieys ,
ne voudrait plus être censeur du lycée de Cahors .
268 MERCURE DE FRANCE ,

« Avant que l'usage des métaux fut établi , dit - il
» ensuite , les Athéniens se servaient de boeufs , et les
» Romains de brebis ; mais malheureusement cette mon-
» naie léante n'est pas venue jusqu'à nous . » Nous avons
cependant des boeufs qui ne sont pas mauvais , et des mou→
tons qui sont assez beaux ; mais il est vrai que l'usage de
les mettre dans sa poche pour aller au marché n'est pas
venu jusqu'à nous. « Si elle formait notre numéraire ,
»> nous n'aurions point de millionnaires. » M. Sérieys
ignore qu'il ne faut que deux mille boeufs pour faire un
million de notre monnaie. « Que feraient les grands finan-
>> ciers de trois millions de boeufs et de trois millions de
» brebis ? » La question est absurde , puisqu'on ne trouverait
pas même un pareil nombre de boeufs dans toute la
France. « Malgré leurs richesses ils ne seraient pas assez
» opulens pour les nourrir ces pauvres bêtes maigri-
>> raient dans leurs écuries. » Le pauvre M. Sérieys est en
vérité bien bon de penser à ces choses- là . « Et lorsqu'ils
» voudraient acheter des effets royaux , leurs écus seraient
» de la fausse monnaie. » Vous voyez bien que M. Sérieys
imagine qu'il a été un temps où l'on ne sortait pas de
chez soi sans avoir une bonne demi-douzaine de boeufs et
trente brebis pour le menu détail ; que pour passer le bac,
sur le Tibre , avant qu'on y eut'établi le pont d'Horatius
Cocles , on payait une brebis , et que pour faire porter une
lettre du temple de Minerve au Pirée , il fallait donner
un boeuf au commissionnaire . Voilà ce qui s'appelle écrire
l'histoire en homme instruit et en critique éclairé .
Le reste du volume est un Mémoire , espèce de roman
sur un fait particulier de l'Histoire du Portugal ; il n'est
pas de M. Sérieys , et parmi les preuves que je pourrais
en donner , je choisis les plus sensibles , c'est qu'il est
mieux écrit et beaucoup plus intéressant que les Elémens
de la même histoire .
Concluons donc que M. Sérieys pouvait être un bon
bibliothécaire du Prytanée français , lorsqu'il a composé sa
THERMIDOR AN XIII.
269
Psyché; mais que cette qualité ne suffisait pas pour en
faire un bon poète , et qu'il peut être aujourd'hui un trèshabile
censeur à Cahors ; mais qu'il s'en faut de beaucoup
qu'il soit un habile historien .
G.
Comptes généraux des recette , dépense et population des
Hôpitaux , Hospices civils , Enfans abandonnés , Secours
à domicile et Direction des Nourrices de la ville
de Paris. Un vol. in-4° de 400 pages , grand raisin .
Prix : 12 fr . , et 14 fr . par la poste . Se vend au profit
des pauvres à l'Imprimerie des Hospices , rue Saint-
Christophe , nº 11 ; chez Laloi, libraire , rue de la Loi ,
en face de celle Feydeau ; Méquignon , l'aîné , libraire de
l'Ecole de Médecine , rue de l'Ecole de Médecine , nº 3 ;
Michel, libraire , rue du Coq ; et chez le Normant ,
imprimeur libraire , rue des Prêtres Saint Germainl'Auxerrois
, nº 42.
·
On trouve dans les Comptes que nous annonçons tous
les détails que l'on peut desirer sur les établissemens hospitaliers
de la ville de Paris , classés avec ordre et précision
.
La recette se compose du revenu de toutes les propriétés
de ces établissemens , et fait connaître la nature , la situation
et le produit de chacune.
La dépense comprend deux titres : le premier , divisé ›
en trente-un chapitres , présente le montant des fournitures
, les quantités , prix et qualités des objets fournis ,
les rentes , pensions , impositions , etc .; le deuxième , distribué
en trois chapitres , hôpitaux , hospices et établissemens
de l'administratiou , donne la connaissance de l'emploi
et consommation de tous les objets livrés à chaque
maison , tels que pain , vin , viande , combustibles , habillément
, médicamens , etc.
La population contient , hospice par hospice , le mou270
MERCURE DE FRANCE ,
vement par mois des individus qui y sont entrés ,
talité , la durée du séjour et le nombre des journées.
la mor-
Ces comptes seront utiles sur-tout aux administrateurs
des départemens et de l'étranger , pour servir de comparaison
avec cux des établissemens qu'ils dirigent , et à
toutes les personnes qui , s'occupant de cette branche de
l'économie publique , voudront connaître d'une manière
positive l'administration intérieure et extérieure des établissemens
hospitaliers de la ville de Paris.
VARIÉTÉS.
Parmi les ouvrages que M. de La Harpe ne put achever
, l'Apologie de la Religion était celui auquel il
attachait le plus d'importance. Les parties auxquelles il
eut le temps de mettre la dernière main , peuvent passer
pour des modèles d'éloquence et de dialectique . L'auteur
avait prévu toutes les objections qu'on lui ferait contre ce
projet , et les critiques absurdes auxquelles il donnerait
lieu . Il y répond d'avance à la fin de sa préface , et ce
morceau peut donner une idée du ton de l'ouvrage , et du
but que l'auteur s'était proposé . Nous pensons que les lecteurs
verront avec plaisir ce fragment des manuscrits
de M. de La Harpe : il fera sans doute regretter qu'un
ouvrage qui pouvait être si utile soit resté imparfait.
« Je ne me suis point dissimulé tout le poids de cette
entreprisedont la grandeur et la sainteté même font pour
moi la difficulté : la grandeur , par rapport à mes faibles
moyens , la sainteté , par rapport à mon indignité ; car
d'ailleurs qu'y a - t- il de plus facile en soi que le combat de
la vérité contre l'erreur ? Mais combien aussi ce sujet doit
paraître épuisé par tant de plumes aussi savantes qu'éloquentes
, quand on ne compterait que celles de ce siècle !
Il ne l'est pourtant pas , et ne le sera jamais. L'ouvrage
de la sagesse et de la bonté du Tout-Puissant est inépuisable
pour l'intelligence créée : il l'estmême dans l'éter
THERMIDOR AN XIII.
271
nité :: que sera - ce dans le temps ? Mais, en même temps
cette foule d'excellens écrits sur la matière que je vais
traiter , et les circonstances qui me sont personnelles ,
m'obligent de m'expliquer ici sur mon dessein , et même
sur moi ; et cette dernière obligation serait la plus pénible
si elle n'était heureusement un juste sujet d'humiliation
pour moi devant Dieu et devant les hommes.
>> En effet , ce n'est pas seulement Dieu qui dit au pécheur
par la bouche du prophète : Est-ce à toi de raconter mes
justices ? Quare tu enarras justitias meas ? Les hommes
aussi peuvent me demander comment , occupé si longtemps
d'études si différentes , et pour dire encore plus
si opposées , je puis me flatter sitôt d'en avoir assez appris
pour enseigner aux autres ce qu'à peine puis-je encore
savoir bien moi -même ; comment j'ai la confiance , après
tant de voix religieuses et vénérables, de faire entendre une
voix profane ; que dis - je , hélas ! de monter dans la chaire
de vérité , après avoir été assis dans celle du mensonge
et du blasphême. On peut me demander ce que je crois
pouvoir ajouter à une évidence de dix-huit siècles , et si
une religion enseignée depuis ce temps par tant d'illustres
maîtres , peut encore avoir besoin de la plume d'un catėchumène
si récemment réconcilié ; pourquoi j'ose approcher
une main si novice à l'appui de l'arche du Seigneur
oubliant que quand elle fut tombée aux mains des Philistins
, il ne se servit pas , pour l'en tirer , de celles
des Israélites qu'il châtiait encore , et força ses propres
ennemis à la renvoyer chez son peuple.
» C'est à ces questions toutes naturelles que je crois
devoir répondre , et nullement à ceux qui m'ont fait un
si étrange reproche d'être revenu , dans l'âge de la maturité
et des réflexions , à la foi que j'avais si follement
abjurée dans les égaremens de la jeunesse et dans les
vanités du monde. C'est peut-être la première fois que
le repentir s'est appelé inconstance ; et j'avoue que ces
invectives déhontées m'avaient d'abord indigné . Mais j'ai
272 MERCURE DE FRANCE ,
"
compris depuis que c'était encore une leçon de celui qui
veut si justement que toujours le péché soit puni par le
péché même ; et comme je n'avais jamais été plus coupable
que lorsque je m'étais associé aux impies , je ne
pouvais non plus être jamais plus humilié , que lorsqu'ils
ont pu me dire pour toute réponse : << Souviens - toi du
>> moins que tu as été long- temps comme un de nous . >>
» Mais je répondrai aux autres , que le Père céleste envoie
aussi à la vigne l'ouvrier qui n'est venu qu'à la onzième
heure , et daigne même récompenser són travail ,
fout tardif et tout imparfait qu'il peut être , sans en donner
d'autres raisons à ceux qui s'en étonnent , que celle
qui n'appartient qu'à lui , parce que je suis bon ; quia ego
bonus sum. Il n'a pas besoin , sans doute , que je le glorifie
,
mais j'ai le besoin de le glorifier , et c'est celui qu'il
nous permet toujours de satisfaire . Je ne me crois point
en état de rien enseigner à ceux qui savent quelque chose ;
mais mon livre s'adresse particulièrement à ceux qui ,
comme moi , n'ont voulu jusqu'ici rien savoir ; et j'ai cru
sentir que la manière dont j'ai été instruit , pouvait être
instructive pour d'autres . Lorsqu'une voix céleste , qui se
fit entendre à mon coeur au moment où j'y pensais le
moins ,m'eut dit , tolle , lege , prends et lis , ce ne fut pas les
Apologistes qu'il mit dans mes mains , ce fut l'Evangile , les
Pseaumes , l'Ecriture. Non , ce ne sont point les Grotius ,
les Abbadie , les Houtteville , les Crouzas , les Bergier qui
m'ont éclairé , ni même qui ont été les instrumens de
celui qui seul éclaire . Au moment où j'écris , je n'ai encore
jeté les yeux sur aucun de ces écrivains . Ils me sont
absolument inconnus ; non que je n'en croie de tout mon
coeur le témoignage que leur a rendu la voix publique ;
mais je n'ai jamais senti un moment le desir ni le besoin
de les lire . Les livres saints me disaient tout , parce
que Dieu m'a fait la grace de les ouvrir dans la bonne
foi et de les lire avec amour. C'est là proprement que mon
ouvrage a été enfanté ; et ce qui me fait espérer que
Dieu
>
THERMIDOR AN XIII:
REA
5.
CCD
Dieu daignera le bénir , à cause de la source dat
sorti. J'ai commencé à écrire que je ne say encore
presque rien , au moins méthodiquement ; mae sentais
beaucoup , et le sentiment est comme la vue de l'ame. Il
me semblait en lisant qu'il ne manquait à d'autres que de
lire aussi pour être affectés comme moi. Tout est dans ces
livres divins ; et le malheur le plus commun et le plus
grand est de ne pas les lire. Il y a entre autres un sermon
de la Cène , qui me parut contenir toute notre religion ,
et oùchaque parole est un oracle du ciel . Je ne l'ai jamais
lu sans une émotion singulière ; et que de fois je me suis
dit ce que disait aux Pharisiens cet agent de la synagogue ,
en s'excusant de n'avoir pas fait arrêter J. C. ! « Que voulez-
>> vous ? Jamais l'homme n'a parlé comme cet homme. »> Nunquam
sic locutus est homo sicut hic homo . Et c'est un
juif qui disait cela ! quel terrible arrêt contre les chrétiens
infidèles ! Il m'est impossible à chaque verset de co
sermon de ne pas entendre un Dieu , et j'en suis aussi sûr
que si je l'avais entendu en personne. C'est alors que j
m'écrie : Que la Religion est belle ! elle est belle comme
le ciel dont elle est descendue ; elle est grande comme le
Dieu dont elle est émanée ; elle est douce comme le coeur
de J. C. qui nous l'a apportée. J'ai besoin de songer au
péché orignel pour concevoir que des hommes aient pu
se méprendre et résister à ce langage . Mais avec l'orgueil
et la corruption qui en est la suite , tout s'explique , et
c'est l'orgueil qni explique l'enfer , comme l'amour explique
le ciel .
Depuis que j'ai le bonheur de lire les divines Ecritures,
chaque mot , chaque ligne appelle en moi une abondance,
d'idées et de sentimens qui semblent se réveiller dans
mon âme , où ils étaient comme endormis dans le long
sommeil des erreurs de ma vie. Je ne vois et ne peux
plus voir qu'un seul objet , et c'est celui dont j'avais si
long- temps détourné les yeux ; c'est cette lumière nouvelle
qui dissipe tous les nuages et fait évanouir tous les
S
274 MERCURE DE FRANCE ,
semence ,
fantômes . C'est là que désormais je rapporte tout , comme
par un entraînement involontaire , et cette nouvelle application
de tous les actes de mon esprit , à un seul objet ,
est à la fois si impérieuse en moi et si naturelle , qu'il
me semble que je ne sais quel obstacle inconnu la retenait
jusqu'ici , et que mon intelligence agite aujourd'hui comme
un ressort long -temps comprimé , et qui s'échappe avec
impétuosité . Ce mouvement agite en moi une foule de pensées
dont je suis comme assailli , et dont je suis forcé de
me délivrer . Ce que je trouve à tout moment dans les
Livres saints , répond à toutes les impressions de mon
coeur , à tout ce que j'ai pensé , vu et senti , et m'explique
clairement toute l'histoire de ma vie , et toute celle de
l'homme , dont je n'avais pu encore me rendre compte .
La parole de Dieu est véritablement , comme lui - même
nous le dit dans l'Evangile , cette graine si petite dans sa
et si étendue dans ses accroissemens. Combien
en comparaison tout ce que j'ai cru savoir me paraît frivole
! combien tout ce que j'ai pu savoir en effet , et ce
que je n'avais appris que dans une foule de livres , me
paraît peu de chose en comparaison de ce que m'apprend
un seul livre ! Non pas assurément que je prétende réprouver
les sciences et les lettres : tout ce que Dieu a donné
à l'homme est bon en lui - même , pourvu qu'on le rapporte
à lui , à sa loi qui en dirige et sanctifie l'usage , et en
prévient les abus dont notre vanité est toujours si voisine.
Mais du moment où l'homme croit sérieusement à une
destinée éternelle ( et s'il n'y croit pas , il s'en déclare
indigne ) , ne doit - il pas comprendre qu'excepté ce qui peut
y conduire , tout le reste est nécessairement petit ? Qu'il
réfléchisse sur ces paroles si simples , mais si profondes
« On ne vous demandera pas
du livre de l'Imitation :
au dernier jour ce que vous avez lu ; mais ce que vous
» avez fait , » et qu'il songe à la réponse .
O Augustin ! que vous aviez raison ! Sero te cognovi ,
sèrò te amavi , pulchritudo increata ! « Beauté incréée ,
THERMIDOR AN XIII. 275
» je vous ai connue et aimée bien tard. » Hélas ! bien
moins tard encore que moi ; mais le don de Dieu vient
toujours à temps .
C'est cette disposition qui m'a fait écrire ; et pourquoi
ne croirais-je pas que les motifs et les raisons qui m'ont
frappé peuvent aussi agir sur d'autres ?
SPECTACLE S.
"
THEATRE DU VAUDEVILLE.
Une Matinée de madame Geoffrin.
ON a parlé diversement de madame Geoffrin , dont
on a essayé de faire un personnage historique , et qui
tient sa place , comme un autre , dans les dictionnaires
des hommes célèbres , où l'on trouve à la vérité une foule
innombrable de noms inconnus . Les uns n'ont vu en elle
qu'une pédante tourmentée de la passion de la célébrité ,
sans aucun titre pour y prétendre ; qu'une femme sans
esprit , sans instruction , sans goût pour les beaux arts ,
quoiqu'elle fût entourée d'artistes et de gens de lettres .
La Harpe prétend ne lui avoir jamais entendu proférer
une parole remarquable ; mais on sait que ce littérateur
était d'un goût excessivement difficile ; car on cite de
mad. Geoffrin , plusieurs mots qui ne manquent pas de sel.
D'autres on trouvé tout simple qu'elle eût préféré la
société des hommes les plus distingués de son siècle , par
les talens , le goût , la naissance , à celle de quelques
caillettes , ou à d'insipides amusemens . Ils ne l'ont point
blamée d'avoir voulu être heureuse à sa maniére , et d'avoir
cherché son bonheur où elle espérait le trouver . Marmontel
la peint comme une femme faible qui aimait à
obliger , mais qui craignait encore plus de se compromettre
; qui ayant des sentimens religieux , et vivant avec
S 2
276 MERCURE DE FRANCE ,
des hommes qui les regardaient comme des préjugés ,
allait à l'église en catimini .
L'auteur du Vaudeville n'a pris aucun parti dans cette
querelle . Chez lui , cette femme presque célèbre est un personnage
insignifiant , et pouvait aussi bien se nommer ma
Tante Aurore que madame Geoffrin ; elle ne semble être
là que pour répéter qu'elle aime les arts , et pour marier
une nièce . Ce n'est pas sous ce rapport seul que l'espérance
du public a été déçue. On s'était imaginé que la
Matinée de madame de Geoffrin serait le pendant de la
Soirée d'Auteuil. On s'attendait à voir ressusciter l'élite des
beaux esprits du siècle dernier. On n'a vu que quatre
misérables qui ne rendent pas , dit -on , les livres qu'on
leur prête , que des affamés qui annoncent au laquais de
madame Geoffrin qu'ils viendront dîner avec elle , et qui'ls
n'y manqueront pas. Rien n'empêchait d'abord de croire
qu'il y eût parmi eux trois muets . Car la première fois
qu'ils se montrent , il n'y a qu'une espèce de chef de file
qui dise quelques mots à la maîtresse de la maison . En
attendant dîner , pour se débarrasser de l'ennui qu'ils lui
causent , elle les confine dans sa bibliothèque , où elle les
envoie faire des recherches sur la vie d'Homère , dont le
buste est dans son salon . Elle a d'ailleurs à conclure une
affaire à laquelle leur présence n'est aucunement utile.
Sa nièce Aglaé est aimée d'un jeune littérateur qu'elle
ne connaît point : il se présente sans la veste bleue et
brodée , dont madame Geoffrin fait présent à tous les gens
de lettres admis dans sa maison . C'est un autre vêtement ,
comme on sait , qu'elle leur donnait chaque année pour
étrennes . Mais l'auteur a cru que la décence exigeait cette
légère altération dans l'histoire anecdotique du 18 ° siècle.
Saint-Léger , c'est le nom de l'amant , n'ayant pas la veste
d'uniforme est pris par Aglaé pour un nouveau laquais
attendu ce jour - là dans la maison ; ce qui donne lieu à
une scène très-agréable . La jeune personne l'avertit de ce
qu'il doit faire pour que son service lui soit agréable , lui
THERMIDOR AN XIII.
277
1
e
1
e
-
déclare qu'elle est très vive et très - exigeante : elle lui
donne quelques commissions , et il court s'en acquitter
en disant :
Amans , nous sommes des valets ,
Maris , nous sommes des esclaves.
Le véritable laquais arrive ; son dernier maître était
un des beaux esprits de la société de madame Geoffrin , et
a laissé en mourant pour tous gages à son domestique sa
modeste garderobe. La veste brodée s'y trouvait , le pauvre
hère s'en est paré . S. Léger le prend pour un auteur , ce
qui fait naître un autre quiproquo . Enfin tout se débrouille ,
le mariage est convenu , et on se dispose à l'aller célébrer
en Pologne dans le palais du roi , qui a envoyé un seigneur
de sa cour inviter madame Geoffrin à y venir faire cette
noce.
Le quatuor de savans sorti de la bibliothèque reparaît
sur la scène . Cette fois , on s'aperçoit qu'aucun d'eux n'est
muet. Homère est le sujet d'une jérémiade que l'impatience
du public a fort abrégée : on a compris que les quatre
idiots allaient pleurer la mort de ce prince des poètes ,
comme Chapelle avait pleuré celle de Pindare. On ne leur
a pas donné le temps d'achever leurs lamendations . La
pièce a fini au milieu des sifflets et des applaudissemens .
Elle aurait eu un sort moins équivoque si on l'avait intitulée
tout uniment les quiproquos , seul titre qui lui convînt.
Le nom de madame Geoffrin lui a fait tort parce
qu'il annonçait autre chose qu'un improglio , et que l'attente
trompée donne toujours de l'humeur . Il y a dans ce
vaudeville une prodigieuse quantité d'anthithèses , de
pointes , de jeux de mots , de calembourgs ; mais il s'y
trouve aussi des traits heureux et deux ou trois jolies
scènes. Le triste rôle de madame Geoffrin a été joué par
une actrice qu'on ne voit guère que dans les caricatures ,
ce qui n'a pas contribué à le faire paraître meilleur .
Mademoiselle Desmares a rendu celui d'Aglać avec beaucoup
de finesse et d'agrément. Sans elle la chute eût été
3
278
MERCURE DE FRANCE ,
plus marquée. On dit que la seconde représentation a été
moins malheureuse , et que l'auteur ( M. De Mautort ) a
été nommé ; elle ne peut avoir obtenu qu'un succès fac
tice . Le sujet est mal conçu ; mais l'exécution prouve que
l'auteur n'est pas incapable de mieux faire , et qu'il ne
manque ni d'esprit , ni même de talent ; sur-tout de celui
de bien tourner un couplet.
ANNONCES.
Fastes de la nation française , ou Tableaux pittoresques gravés
par d'habiles artistes , accompagnés d'un texte explicatif , et destinés
à perpétuer la mémoire des hauts faits militaires , des traits de vertus
civiques , ainsi que des exploits des membres de la légion d'honneur ,
Quatrième livraison , présentée à Leurs Majestés et à la Famille Impériale
, par Thernisien - d'Haudricourt .
N°. XVI.
Folio 46. Courage héroïque de J. B. F. Bompard , capitaine commandant
le vaisseau le Hoche , dans sa défense contre les Anglais .
Fol . 47. Beau dévouement patriotique de Mathey , père de famille
, de Lille.
Fol. 48. Trait de bravoure du jeune Mortemart , capitaine au
36 régiment d'infanterie de ligne , en août 1792 .
La souscription , ouverte en tout temps , est de 10 fr. par livraison,
composée de quatre numéros , sur beau papier; de 12 fr. en pap . vélin ,
et de 21 fr . gravures coloriées . Les membres de la légion d'honneur ,
dont les titres de gloire seront consignés dans les Fastes , auront , eux
et leurs parens , l'avantage de se procurer, à leur choix , un ou plusieurs
numéros , à raison de 3 fr. On souscrit au bureau de l'auteur rue de
Seine , a . 1434 , faubourg Saint -Germain ; chez les principaux libraires
de l'Europe ; chez les directeurs des postes des départemens ; et chez
le Normant , imprimeur-libraire , rue des Prêtres- Saint - Germainl'Auxerrois
, n° . 42. On ne reçoit que les lettres affranchies.
La Morale enseignée par l'Exemple , ou Choix d'Anecdotes ,
Traits historiques , Mots remarquables , et petites Histoires , pour
F'instruction et l'amusement de la Jeunesse . Un vol . in - 12 , orné de 46
sujets gravés. · Prix : 2 fr. 50 c. , et 3 fr. 50 c . par la poste.
-
A Paris , chez le Prieur , libraire , rue des Novers , nº 22.
L'instruction quel'on donne par des exemples a toujours plus de force
que celle qui n'offre que des préceptes pour leçons . Un acte de bienfaisance
, un trait d'héroïsme remuent l'ame d'un jeune homme bien
autrement qu'un discours sur l'une ou l'autre de ces vertus . C'est donc
pour seconder cette disposition de nos ames , que l'on a composé l'ouvrage
que nons annonçons ; et ce peu de mots suffit pour en faire conmaître
le but et l'utilité.
Code Civil des Français , mis en vers , avec le texte en regard ,
par J. H. F. R. Prix : broché , 2 fr. 50 c.; relié , 3 fr. ; papier fin
cartonné , 3 fr. 60 e . ; papier vélin , cartonné , 5 fr.
A Paris , chez Théodore Leclerc jeune , libraire , quai des Augustips
, nº 34.
Ces différens ouvrages se trouvent aussi chez LE NORMANT , rue
des Pretres Saint- Germain- l'Auxerrois , nº . 42.

THERMIDOR AN XIII. 279
NOUVELLES DIVERSES.
Alger , 4 juillet. Le Juif nominé Basnah avait acquis
près du dey une influence dont il n'y avait pas eu d'exemple
jusqu'à présent , et dont il avait tellement abusé qu'il
était devenu odieux et insupportable à la milice et au
peuple . Un milicien turc lui a tiré un coup de pistolet
dont il est mort 3 heures après. Tous ses camarades et un
grand nombre d'habitans ont juré de défendre le meurtrier
qu'ils ont proclamé leur libérateur. Le dey lui a pardonué
en lui envoyant un chapelet suivant l'usage. Le lendemain
la milice , sortie de ses casernes , a massacré , tous les juifs
qu'elle a trouvés dans les rues . Ensuite , étant jointe par les
Maures et la populace barbare des Piskris et des Kbaïls ,
tous ensemble ont brisé les portes de tous les juifs et pillé
leurs maisons . Il parait qu'il y a eu en outre dans les casernes
des complots de se porter contre le palais et d'y égorger
une partie des grands. Les dis sentimens sur ceux qu'on
devait appeler au gouvernement et l'or répandu avec profusion
ont fait échouer ces projets . On a fait embarquer
tous les juils qu'a pu contenir un bâtiment impérial qui
se trouvait dans le port. Plus de 200 individus de tout
sexe et de tout âge , pour la plupart nus , se sont réfugiés
dans la maison du commissaire- géneral Français , où le
pavillon de S. M. les a sauvés . Quelques membres du divan
envoyés aux casernes ayant déclaré de la part du dey
à la milice qu'il n'aimait pas plus qu'elle la nation juive ,
et offert de ne conserver dans la ville que ceux qui professaient
les arts mécaniques , cette déclaration calma les
esprits. La milice a peu volé ; c'est dans les maisons des
Maures et dans les mains des Piskris et des Khaïls , qui les
ont portées dans les montagnes , que se soni englouties les
richesses incalculables des juifs . Il y en avait 14 ou 15000
à Alger. Ils possédoient , entre autres choses , une prodigieuse
quantité de diamans, de perles et de bijoux. La plus
misérable juive portait à la tête une sarma en or , qui ne
valait guère moins de 500 piastres fortes . Toutes ont été
enlevées.
Vienne , 10 juillet. Avant -hier la disette et l'extrême
cherté des vivres ont occasionné dans cette capitale une
émeute populaire
.
Dans le courant de la soirée , des ouvriers se sont por-
4
280 MERCURE DE FRANCE ,
tés en grand nombre chez un boulanger d'un des faubourgs.
Ils ont cassé les vîtres et enfoncé la porte de sa
maison. La force militaire accourue a eu de la peine à
rétablir l'ordre. Plusieurs officiers ont été blessés . La
troupe ayant fait feu , quatorze ouvriers sont restés sur la
place , et un très grand nombre ont été blessés . Le lendemain
, un pareil désordre s'est manifesté dans un autre
faubourg. Les autorités civiles et militaires ont essayé en
vain de l'appaiser ; les magistrats et les généraux ont été
insultés ; le soldat avait défense de faire le moindre mouvement.
La foule des mécontens s'augmenta bientôt .
Alors on fit venir les troupes du camp de Simmering ; et
malgré tout , la maison du boulanger chez lequel on s'était
porté en dernier lieu , a été pillée . Des mesures ont
été prises pour que l'ordre ne fût pas troublé dans les
autres quartiers. La garnison est restée sous les armes depuis
dimanche soir jusqu'à mardi , et aujourd'hui les
principales rues sont occupées par des détachemens qui
veillent à la sûreté publique .
S. M. se trouvait à Baden lors de cette émeute . S. A. R.
l'archidac Charles s'est rendu auprès d'elle hier.
Ces désordres ont donné lieu à la publication suivante
de l'édit royal dont la teneur suit :
« S. M. , qui pendant toute la durée de son règne a reçu de ses bons
et fidèles sujets et habitans de la capitale les témoignages les plus
nombreux et les plus sincères d'attachement à sa personne , à l'ordre
et aux loix , a dû être très- douloureusement affectée de la nouvelle
des troubles qui ont éclaté hier et aujourd'hui dans les faubourgs .
S. M. veut cependant se livrer à la consolation de croire que ces
désordres n'ont été causés que par quelques fougueux , suivis d'une
troupe d'hommes grosiers et fainéans , échauffés par le vin. D'après
cette supposition , S. M. s'attend avec confiance que les fidèles sujets
et habitans de la capitale se réuniront pour le maintien de la tranquillité
publique , et que , par une modération ponctuelle à tous les ordres
donnés à cet effet par les autorités civiles et militaires , ils repouseont
les progrès de ces dangereux désordres. En conséquence , par
'un ordre exprès de S. M. , il est ordonné ce qui suit :
les
» 1 °. Dès ce moment , tous les ouvriers , journaliers , etc. doivent
retourner à leur travail respectif ; 2°. les parens , les maîtres ,
fabricans , etc. , sont responsables de la désobéissance de leurs enfans et
de leurs ouvriers audit ordre , et sont obligés de déclarer à la police
ceux qui ne sont pas retournés chez eux après la publication de cet
ordre ; 3°. tout attroupement sera dissipé par le militaire , qui est
autorisé en même- temps à faire feu sur tout concours de peuple , qui
ne se sépareroit point après la publication de la présente ; 4° . tons
ceux qui seront saisis comme faisant partie ou comme chefs d'un
pareil attroupement , seront jugés d'après les loix contenues dans le 8°.
- chapitre du code criminel , et même, selon les circonstances , jugés
militairement ,
THERMIDOR AN XIII 281

― Du 13. Cette insurrection a fait ici une impression
très-vive. Le gouvernement est forcé à de grandes précautions
pour rétablir et assurer la tranquillité dans la capitale
, et pour être en état de réprimer les séditieux .
Quatre régimens viennent renforcer la garnison . Une
commission formée de toutes les autorités locales , doit
s'occuper de la recherche des moyens propres à faire cesser
notre inquiétante situation . Il y a eu beaucoup d'arrestations
de personnes de tout âge , de tout sexe : on
s'attend que plusieurs seront pendues , d'autres punies
plus ou moins sévèrement .
Londres , 13 juillet. Le parlement a été prorogé hier
jusqu'au 22 août en vertu d'une commission . Le lord chancelier
a adressé aux deux chambres les discours suivans :
« Milords et messieurs , nous avons reçu l'ordre de
S. M. de vous témoigner sa satisfaction pour les preuves
que vous lui avez données pendant le cours de cette session
de votre zèle à maintenir les intérêts de ses états et
l'honneur de sa couronne , et particulièrement
de vous
re mercier des mesures que vous avez adoptées pour augmenter
ses forces de terre dans cette conjoncture. »
« Messieurs de la chambre des communes , S. M. nous
a chargés particulièrement de vous remercier de la libéralité
et du zèle avec lesquels vous avez voté les subsides
considérables que le service public a rendus nécessaires. »
« Milords et messieurs , S. M. n'a pu encore vous communiquer
le résultat des négociations dans lesquelles elle
est engagée avec les puissances du continent ; mais vous
pouvez être assurés que S. M. ne négligera rien pour former
des relations qui puissent rétablir une tranquillité
générale et permanente , ou qui soient à même , s'il est
nécessaire , de nous fournir les moyens de repousser avec
vigueur les usurpations continuelles du gouvernement
français , qui chaque jour menace de plus en plus la liberté
et l'indépendance de toutes les nations de l'Europe .
PARIS.
-M. le prince de Masserano , ambassadeur de S. M.
le roi d'Espagne , a été présenté à l'Empereur dans une audience
particulière. Il a été introduit dans son cabinet à
Saint-Cloud , et lui a remis l'Ordre de la Toison- d'Or ,
avec une lettre du roi d'Espagne. Il était porteur de cinq
autres cordous de la Toison-d'Or pour les princes Joseph
et Louis , pour M. le cardinal de Lyon , et pour les princes
282 MERCURE DE FRANCE ,
de Lucques et Borghèse. Le roi d'Espagne a revêtu de
l'Ordre de Charles III , S. A. S. M. l'archi - trésorier Lebrun ,
et LL. EE. MM. le ministre de la marine Decrès , les maréchaux
Augereau et Moncey , et le maréchal sénateur
Lefevre.
- S. M. l'Empereur des Français a envoyé la grande
décoration de la Légion -d'Honneur au roi d'Espagne ,
au prince de la Paix , et aux quatre princes pour lesquels
le roi l'a desirée.

ly Ily a ce soir spectacle à la cour , à Saint- Cloud . On
y représente les Templiers.
-S. M. l'Impératrice dont la plus douce jouissance est
de secourir les malheureux , vient d'accorder une pension
de douze cents francs à la veuve de l'infortuné Cazotte .
qui , après avoir échappé par le dévouement héroïque de
sa fille aux massacres de septembre , a péri sur l'échafaud
de la terreur. Sa Majesté a accompagné ce bienfait de la
promesse de s'intéresser au sort de M. Cazotte fils , père
de famille , et employé dans les bureaux à Versailles. C'est
aux soins qu'a pris madame Luçay de faire connoître à S.
M. l'Impératrice les malheurs de cette famille , qu'elle doit
la protection généreuse dont elle a ressenti les effets.
Voici l'extrait du rapport de l'amiral Verhuell , sur
le combat qu'il soutenu contre la croisière anglaise , loute
composée de bâtimens de haut - bord , de deux vaisseaux
de ligue , de plusieurs frégates et d'un grand nombre de
grosses corvettes . On a calculé que le nombre des pièces de
canon que l'ennemi avait sur ses bâtimens montait à plus
de deux maille , tandis que l'amiral Verhuell n'en avait pas
le quart , et que la croisière anglaise se trouvait montée
par beaucoup plus de monde que la division de la flottille
aux ordres de l'amiral Verhuell. Enfin , les rapports venus
depuis assurent que l'ennemi a eu neuf bâtimens qui ont
été obligés de rentrer au port ; et qui ont été désarmés.
Il a débarqué à Douvres 260 blessés. Les Anglais se préparaient
depuis un mois pour empêcher cette réunion ,
ety attachaient une très - grande importance. Comme ils
s'étaient flattés d'un succès éclatant , la mauvaise issue de
leur tentative a été de produire un découragemnnt tel
que les autres divisions de la flotille , quoique venues le
lendemain, n'ont été que légèrement inquiétées. L'amiral
Verhuell a montré autant d'audace que de talent dans la
direction de cette affaire . C'est lui qui va parler :
Ambleteuse , 3o messidor. - Sire , arrivés à la hauTHERMIDOR
AN XIII. 283
teur de Gravelines , nous reconnûmes quinze bâtimens
ennemis , dont six à trois mâts , frégates ou corvettes ,
et neuf à deux mâts ; ils engagèrent d'abord le combat
avec l'avant- garde et le centre , et se portèrent ensuite
sur l'arrière -garde qu'ils attaquèrent avec acharnement à
la petite portée du canon ; nous marchâmes comme cela
avec l'ennemi jusqu'à la hauteur de Calais , où notre feu
les força de prendre le large ; nous y arrivâmes entre
onze heures et ninuit. Je me déterminai à mouiller
dans cette rade , pour fournir à tous les bâtimens l'occasion
de se rallier et de se ranger dans l'ordre prescrit ; je
ne voulois pas appareiller de nuit , parce que je voulois
attirer toute la force de l'ennemi du côté de l'ouest , afin
de favoriser la sortie des bâteaux canonniers et transports
du port de Dunkerque .
Le 29 messidor , à quatre heures et demie du matin ,
l'ennemi rallié au nombre de 19 bâtimens , dont 2 vaisseaux
de ligne , 11 frégates et 6 bricks , attaqua la flottille
en rade de Calais , et pendant près de deux heures nous
sentinmes un feu extrêmement vif , qui n'occasionna cependant
que peu d'avarits , et l'ennemi reprit le large
faisant route le cap à l'ouest .

A onze heures du matin , 5 bateaux canonniers , 11 transports
et 3 péniches mouillèrent en rade de Calais et entrèrent
dans ce port. A deux heures après midi , jappareillai
avec 3 prames et 22 canonnières ; une prame et 10 canonnières
furent obligées de rester à Calais pour se réparer de
quelques avaries qu'elles avoient reçues dans le dernier
combat ; j'avois fait ranger sur une ligne les bâtimens avec
Jesquels je mis à la voile , et je me mis en tête de cette
ligne pour la conduire .
Arrivés à la hauteur du cap Blanez , nous fumes attaqués
par 15 bâtimens ennemis de différente grandeur , mais le
nombre en accrat successivement jusqu'à 45 ; ils s'étoient
tous ralliés et marchèrent avec nous jusqu'à Ambleteuse .
Le combat étoit extrêmement vif et acharné , sur-tout en
arrivant devant Wissant , avant que les bâtimens entrassent
devant le banc Aline jusqu'au cap Goniz , que toute la
division anglaise sembloit nous empêcher de doubler . Nous
sommes arrivés à Ambleutense à sept heures du soir. L'attaque
y dura encore une heure et demie ; l'ennemi étoit à
demi- portée du canon , et quelquefois du fusil , et faisait
un feu très-bien nourri. Le nombre des bâtimens anglais
se seroit infailliblement encore accru devant cette rade ,
M. l'amiral Lacrosse n'avoit , par une manoeuvre savante ,
si
1
284 MERCURE DE FRANCE ,
attirée par une partie de ses forces du côté de Boulogne.
L'ennemi , quoique le double plus fort que nous quant
au nombre des bâtimens , et beaucoup davantage quant à
la grandeur de ces bàtimens , n'a pu se rendre maître d'aucun
de ceux qui étoient sous mes ordres , et encore moins
empêcher notre passage , qui s'est effectué dans l'ordre
le plus parfait , marchant en ordre de bataille très -serré .
Les prames et canonnières ont éprouvé quelques avaries
, plus ou moins considérables ; mais l'ennemi doit en
avoir reçu de plus fortes , dont nous avons des preuves
certaines : nous n'avons à regretter que 10 braves , et 60
hommes ont été blessés .
- Le journal officiel publie la lettre suivante de M. Roustagny ,
commissaire des relations commerciales de France à Venise , en date
du 2 messidor : •
« M. Proni , inspecteur-général des ponts et chaussées , et M. Costanzo
, chef du bataillon du génie italien , sont venus à Venise. Ils ont
été mandés ce matin à la police. On leur a fait subir un interrogatoire
très - long sur les motifs de leur voyage. Ils ont dit qu'ils n'avoient d'autre
but que la curiosité. On les a renvoyés à l'hôtel de l'Ecu de France ,
où ils sont logés . Un officier de la police s'y est rendu avec ses shires ,
et il a visité tous leurs papiers ; il n'en a trouvé que quatre qui ont
fixé son attention.
Deux de ces papiers sont des autorisations données à M. Costanzo
par ses chefs , pour accompagner M. Proni dans la visite du Pô
qu'il est chargé de faire. Un troisième est un décret de S. M. I.
et R. qui fait réglement pour les transports militaires depuis Turin
jusqu'à Ferrare. Le quatrième est une note de M. Bonefont , sans
signature , qui demande des éclaircissemens statistiques sur le Pô.
Après cette visite , on a signifie à ces messicurs qu'ils étoient aux
arrêts , et on leur a donné une garde. Je n'ai su leur arrestation que
ce soir , en allant leur faire une visite .
9 Dans le temps que j'étais chez eux et qu'ils me parlaient de leur
affaire , il est venu un aide-de-camp du général commandant la place,
qui leur a demandé de sa part les quatre pièces dont je viens de
donner les détails.
J'ai observé à cet offi ier que ces messieurs ne pouvaient se dessaisir
de ces pièces ; qu'on les avait déjà vérifiées ; qu'on pouvait venir les
vér : fier encore . Il a insisté , et j'ai offert de me charger d'en donner
moi-même la communication . L'officier m'a dit qu'il ne pouvait pas
prendre cela sur lui ; cependant il a envoyé un employé de la police
pour prendre de nouveaux ordres. Une heure après , est arrivé l'adjoint
du directeur de la police , qui m'a dit que M. le commissaire pléripotentiaire
me faisait prévenir que l'appartement dans lequel j'étais
était dans ce moment un lieu occupé par la police , où je ne pouvais
rester ; je lui ai dit que je considérais cette notification comme un acte
de violence , et qu'en me retirant , je ne faisais que céder à la force .
Après cette explication , l'adjoint a exigé la remise des quatre pièces
que MM. Proni et Costanzo ont faite sur le récépissé de l'officier .
Après cette opération , l'adjoint m'a répété la signification qu'il avait
été chargé de me faire de la part de M. le commiss . plénipotentiaire .
Je lui ai renouvelé mes protestations contre cet acte de violence ; je
THERMIDOR AN XIII. 285
suis sorti , et j'ai laissé MM. Proni et Costanzo sous la garde de la
police . Ces messieurs , depuis qu'ils sont à Venise , ne se sont occupés
qu'à visiter des objets d'art.
-
La Russie avait fait demander , par l'intermédiaire de
la Prusse , des passeports pour un chambellan qu'elle
desirait envoyer à Paris , auprès de S. M. l'Empereur. Les
passeports ont été , comme cela devait être , accordés sans
aucune explication. Depuis , les papiers anglais nous ont
appris quelque chose de l'objet de la mission de M. Novosilzoff.
Après beaucoup d'ordres et de contr'ordres , ce
chambellan est arrivé à Berlin , puis retourné à Saint-
Pétersbourg , et sa mission paraît terminée. Si c'était
M. Novosi zof qui devait apporter les propositions de
l'Angleterre , elle verra ce qu'elle a maintenant à faire.
Doit- on considérer comme répondues , les ouvertures que
l'Empereur des Français fit , il y a six mois , à cette puissance
, ou l'Angleterre se réserve -t - elle de répondre ?
Cette question , on le sent fort bien , c'est le cabinet de
Londres qui peut la résoudre.
La mission de M. Novosilzof avoit été annoncée plusieurs
mois avant qu'elle fût mise à exécution : cela seul devoit
la rendre inefficace . Aussi devint- elle l'objet de beaucoup
de discussions , de calculs , d'intrigues. Après avoir
peint M. Novosilzof comme une porteur d'ordres , plutôt
qu'un négociateur , on présenta sa mission sous d'autres
couleurs , afin de la rendre non moins odieuse. Il ne devoit
, disoit-on , traiter qu'avec l'Empereur lui-même.
Ceux qui répandoient des bruits aussi absurdes , savoient
très-bien que toute espèce de prétention qui s'éloigneroit
des égards dus à une grande puissance , auroit par cela
même rendu nulle une mission dont le but d'ailleurs ne
paroissoit pas fort clair. Et ce qui manifeste parfaitement
ce qu'elle pouvoit avoir de vague et d'obscur , c'est
qu'elle a été successivement l'objet d'ordres et de contr'or
dres . Mais tout bien considéré , le contr'ordre qui rappelle
M. de Novosilzof à Saint- Pétersbourg , est probablement
plus utile à la paix que l'ordre qui l'envoyoit à
Paris.
-
Si le but de sa mission étoit de dissiper les froideurs
survenues entre la France et la Russie , il auroit vraisem
blablement réussi . Qu'ont en effet de commun la France et
la Russie ? Indépendantes l'une de l'autre , elles sont respectivement
nulles pour se faire du mal , et toutes puissantes
pour se faire du bien. Si l'Empereur des Français
exerce une grande influence en Italie , l'Empereur des
Russies exerce une influence plus grande encore sur la
286 MERCURE DE FRANCE,
Porte ottomane et sur la Perşe . L'un a une influence circonscrite
, qui ne s'étend point au-delà des discussions relatives
à ses limites et n'augmente pas sa force d'une
manière majeure : l'autre , au contraire , exerce son influence
sur deux puissances du premier ordre , qui furent
long-temps au même rang politique que la France et la
Russie , et qui dominent sur les Arabies, la mer Caspienne
et la mer Noire. Si le cabinet de Russie prétend avoir
le droit de fixer les limites précises où la France doit
s'arrêter de tous côtés , il est sans doute aussi disposé à permettre
que l'Empereur des Français lui prescrive les limites
dans lesquelles il doit se renfermer L'orsqu'avec
le télescope d'Herschell il observe de la terrasse du palais
de Tauride ce qui se passe entre l'Empereur des Français
et quelques peuplades de l'Apennin , il n'exige pas sans
doute que l'Empereur des Français ne voie pas ce que
devient cet ancien et illustre empire de Soliman , et ce que
devient la Perse ; qu'il ne voie pas que depuis deux ans le
Caucase tout entier , sur le simple voeu de quelques maisons
de ce pays , a été réuni à la Russie ; que la Valachie
et la Moldavie toutes entières sont dans la dépendance de
la Russie ; qu'elle s'est emparée des embouchures du
Phase ; qu'elle y a établi des forteresses , et qu'en obligeant
ainsi la Porte à souffrir ses usurpations , elle s'est donné
de grands avantages pour poursuivre ses conquêtes dans
le sein de la Perse.
L'Empereur des Français seroit- il donc réduit à ce degré
'de foiblesse , qu'il dût entendre de sang-froid un commissaire
russe lui demander compte de ce qu'il fait dans
des pays inconnus à la Russie , et avec lesquels elle n'a aucune
liaison , aucune habitude ; qu'il dût fermer les yeux
pour ne pas voir , et se contenir pour ne pas répondre ,
lorsque le sultan Selim commande moins a Constanti
nople que le simple envoyé de Saint - Pétersbourg ; lorsque
le Bosphore est violé , que les effets de l'occupation
de la Crimée et des embouchures du Phasse , se font sentir
dans tous leurs développemens ; lorsque les cris du
Sérail , quoique contenus par la crainte , donnent l'éveil
à l'Europe , et lors - qu'enfin il n'est pas un pacha dans la
Morée , pas un musulman à Constantinople qui ne s'attende
à voir chaque matin une escadre de la Mer-Noire
mouiller aux pieds du Sérail , un héraut proclamer une
déclaration de guerre , et des coups de fusil retentir dans
les jardins du Grand-Seigneur.
Mais si un commissaire russe , en venant dire à Paris
THERMIDOR AN XIII
287
qu'on exige une diminution d'influence en Italie , disoit
aussi qu'une garantie sera donnée pour la Perse et pour la
Porte ,,
que le Bosphore ne sera plus violé ; que , selon les
usages de tous les temps, il sera fermé aux vaisseaux de
toutes les puissances ; que le traité de 1798 ne sera pas
renouvelé ; que les sujets de la Porte ne navigueront plus
sous pavillon russe ; que les régimens levés à grands frais
en Albanie , pour le service de la Russie , seront licenciés ;
que le nombre des vaisseaux dans la Mer- Noire ne sera
jamais asssez considérable pour mettre la Porte dans un
tel peril , qu'elle auroit succombé dans sa capitale , avant
que les puissances de l'Europe fussent informées de ses
dangers ; que le Phase sera évacué ; que le Caucase sera
rendu au Schah de Perse , et qu'on laissera cette grande
contrée jouir enfin du repos , après tant d'années de
guerres intestines et de calamités : il est facile de comprendre
quel seroit l'effet d'un tel langage ; et quoique
nous ne soyons assurément pas dans le secret du cabinet
des Tuileries , nous osons le dire , l'Empereur des
Français seroit prêt à une si noble transaction ; il céderoit
non aux menaces , mais au desir de fonder l'indépendance
des peuples et le bonheur de l'espèce humaine . Quelques
sacrifices qu'il fit pour l'indépendance de la Porte et
de la Perse , il y gagneroit encore ; la postérité pour laque'le
il travaille le reconnoîtroit pour son bienfaiteur
et ramarqueroit cette sagacité qui lui auroit fait voir dans
l'avenir les Russes opprimant un jour le monde entier
comme ils oppriment le Nord , et parvenant à cette monarchie
universelle dont on a tant effrayé l'Europe , et
qu'on a présentée si long-temps comme l'ambition du
peuple français , qui a tout chez lui , qui ne trouve rien
de préférable à ce qu'il a chez lui , et qui ne peut jamais
être dangereux pour l'indépendance des autres pays.
Si le plénipotentiaire russe venoit comme porteur des
paroles de l'Angleterre , qui ne voit les difficultés , les em
barras inextricables que devroient introduire dans la négociation
les nouvelles instructions , les nouvelles prétentions
de la Russie ? De quelque nature que fussent les
objets sur lesquels la France et l'Angleterre sont divisées ,
ces deux nations seroient - elles réduites à attendre la déci
sion de leurs différends d'un pays éloigné , auquel les intérêts
de l'une et de l'autre sont si peu connus ?
Lorsque le cabinet de Londres a souri à la mission
de M. Novosilzoff, c'est qu'il espéroit non -seulement en288
MERCURE DE FRANCE ;
et
gager la Russie , mais encore entraîner par elle l'Autriche
ou la Prusse ; car il sait fort bien que le concours seul de
la Russie ne lui permettoit point de songer à ces projets
insensés de partage qu'il a conçus contre la France ,
qu'il ne cesse de rêver dans son délire . Quand le gouvernement
anglais voudra la paix , il pensera qu'à une note
française il faut répondre par une note anglaise. Ces deux
langues se traduisent plus facilement que toute autre , et
l'intervention d'un troisième idiome ne sauroit qu'em-,
brouiller les négociations.
Quant à l'Angleterre , le traité d'Amiens existe ; il a été
fait avec caline et après un long examen des intérêts res- ,
pectifs ; il a été violé inopinément et sous de vains prétextes
. Qu'on rétablisse ses clauses , et la paix sera rétablie
entre les deux états. Mais si l'Angleterre exige des conditions
nouvelles , si elle veut intervenir dans la discussion
des limites de la France en Italie , qu'elle admette la France
au partage des états de Myssoure et des Marattes , qu'elle
adopte enfin des maximies conformes à l'indépendance des
puissances. Mais , disent les Anglais , plutôt périr que de
reconnoître que le pavillon couvre la marchandise , que
chaque bâtiment ne doit compte de ce qu'il a , de ce qu'il
fait à son bord qu'à son souverain , que les Indes cessent
d'être en entier notre propriété , et que quiconque ait le
droit d'intervenir dans notre puissance aux Indes ! Ne
vous attendez donc pas que la France entre en discussion ,
avec vous sur des questions qui ne vous regardent point ,
ou consentez à entrer en discussion avec elle sur des ques-,
tions qui tiennent à des intérêts sacrés pour toutes les nations.
Elle sent le prix de la paix ; mais elle doit faire la
guerre s'il le faut pour maintenir la gloire de son pavillon
et la prépondérance qu'il a acquise , et pour s'assurer que,
dans quelque partie du monde où pourra se trouver un
Français , il n'ait point à rougir ni des insultes , ni des prétentions
de l'Angleterre .
Ces réflexions sont extraites littéralement du Moniteur ;
nous regrettons de n'avoir pu citer le paragraphe tout,
entier.
On mande de Berlin que depuis le départ de M. de
Novosiltzoff, M. le baron de Hardenberg , ministre d'état
chargé des affaires étrangères de Prusse , a remis à M. Laforêt
, ambassadeur de France , une note diplomatique,
pleine des expressions les plus amicales pour S. M. l'Empereur
des Français , et des plus flatteuses pour son envoyé.
1
3
Jak.
( No. CCXIII. ) 15 THERMIDOR an 13
( Samedi 3 Août 1805. ) .
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
Τ
01
POÉSI E.
L'AMOUR ET L'AMITIÉ ,
DIALOGUE.
L'AMOUR , sans nulle modestie ,
A l'Amitié disait un jour :
« Je fais le charme de la vie;
Tout cède au pouvoir de l'Amour ;
Rien ne résiste à mon empire . »
L'Amitié reprit à son tour :
༥« Si l'amant sous tes lois soupire ,
Regarde ma nombreuse cour ;
Tu verras les mortels sensibles
Venir encenser mes autels .
Je règne sur des coeurs paisibles
Que je rends souvent immortels . »
Tout est soumis à ma puissance ,
Réplique l'enfant de Cypris ,
Et si de toi l'on est épris ,
Ce n'est jamais qu'en mon absence.
T
290 MERCURE DE FRANCE ;
C
Mes feux , plus ardens que les tiens ,
Font naître une plus vive flamme. »
- « Tes feux sont plus vifs , j'en conviens ,
Mais ils ne peuvent toucher l'ame ;
Ils brûlent avec trop d'ardeur ,
Et parfois s'éteignent trop vîte.
Souvent tu promets le bonheur ,
Quand le malheur marche à ta suite.
De l'un tu troubles la raison ;
L'honneur , un autre te l'immole.
Mais ce délire a sa saison ;
Car chaque âge change d'idole .
En vain tu prétends l'emporter.
Les plaisirs que je fais goûter ,
Quoique moins vifs , sont plus durables ;
Je sais plaire et me faire aimer ,
Sans rendre mes sujets coupables.
Regnant toujours avec douceur ,
Et simple comme la nature ,
Pour m'introduire dans un coeur ,
Je n'ai pas besoin d'imposture.
Vivons en paix , si tu m'en crois ,
Et cachons notre intelligence ;
Prête-moi ton divin carquois ,
Et toi , revêts mon apparence. »>
L'Amour , par ce discours touché ,
Accepte aussitôt le marché ,
Se promettant d'en faire usage.
Depuis , sans aucune pitié ,
Souvent il séduit la plus sage ,
Sous le voile de l'Amitié .
JULIA , membre honoraire de la Société
littéraire de Varsovie , etc. , etc.
THERMIDOR AN XIII. 291
LE MULOT ET LES FOUR MIS ,
FABLE.
« Quor! c'est là tout votre froment ?
Disait à des fourmis sages et prévoyantes ,
Certain mulot , d'un ton fort arrogant.
Moi , qui vous crus toujours actives et prudentes !
Je ne puis revenir de mon étonnement.
Quel air mesquinquel état d'indigence !
Que ne pouvez - vous voir mes nombreux magasins !
Yous trouveriez partout abondance de grains .
Tout y respire un grand air d'opulence :
Le jour , la nuit je puis faire bombance ,
Sans crainte de manquer de rien .
Le vrai bonheur consiste à regorger de bien.
J'en ai pour cette année ,
J'en ai pour l'an prochain ;
Je ne laisse jamais passer une journée
Sans doubler mon trésor , en doublant mon larcin . »
-«Des piéges qu'on vous tend, comment oser vous plaindre ?
Lui dit une fourmi : que ne doivent pas craindre
Tous ceux qui , comme vous ,
Sans but amassent ,
Pillent , entassent
Au détriment de tous ?
Vous détruisez , on cherche à vous détruire :
Telle est la loi du talion .
Quel plaisir trouve- t- on
A se faire proscrire
Pour recueillir des biens dont on ne peut jouir ?
Au-delà du besoin , prendre pour enfouir ,
A mon sens ,
Sur de vains amas
c'est un vrai délire . ››
d'or , vous que l'on voit pâlir ,
Avares , trouvez-vous la leçon assez sage ?
T2
292
MERCURE DE FRANCE ,
(
Aoi servent vos biens , si vous n'en usez pas ?
De leur possession le frivole avantage
Jamais ne dédommage
Des veilles , des dangers , des soins , de l'embarras
Qu'ils coûtent pour les mettre à l'abri du pillage.
J. A. NICOD.
FRAGMENT DE POESIE
IMITÉ D'YOUNG.
Vo solcando un mar crudele. MéTASTASIO
QUE de fléaux divers oppriment notre vie !
La guerre , les tyrans , la peste , l'incendie ,
Désolent à la fois , ravagent tour-à- tour ,
Des malheureux mortels le malheureux séjour !
Là , des infortunés , privés de la lumière ,
Dans de noirs souterrains terminent leur carrière :
Oubliant que pour eux il existe un soleil ,
Une torche funèbre éclaire leur réveil ;
Et sans cesse creusant cette mine profonde ,
Ils en tirent de l'or , pour le malheur du monde !
O toi , qui du destin éprouvas les revers ,
Viens , contemple un moment le vaste champ des mers *
Regarde ce marchand , trompé par l'avarice ,
Du repos de ses jours faire le sacrifice ,
Courir mille dangers dans de lointains climats ,
Pour chercher le bonheur qui lui tendait les bras.
Vois cet autre , entraîné par l'ardeur de détruire ,
D'armes et de soldats surcharger ce navire ;
Vois- les accompagnés d'un ministre de paix ,
Qui du nord au midi bénira leurs forfaits ,
El du nom de son Dieu , que sa conduite outrage ,
Ne laisser que l'horreur sur son triste passage !
GENTET ( de Fontenay- le-Comte ).
THERMIDOR AN XIII. 293
STANCES IRRÉGULIÈRES A UN AMI ,
2
SUR LE GRAND PASSAGE.
LE sage ne craint point la mort ,
C'est le méchant qui la redoute ;
Nous suivrons tous la même route ,
Tous subiront le même sort.
Tu vois , d'un oeil sec , la demeure
Où tes aïeux depuis long - temps
Gissent en paix sans qu'on les pleure ,
Et sans regretter les vivans.
J'aime à te voir sur le passage;
Je contemple ton air serein :
Celui qui sait plier bagage ,
Est prêt à se mettre en chemin .
Je dois à ta philosophie
Le système dont je fais cas ;
Et sans desirer le trépas ,
Je saurai bien quitter la vie.
En attendant ce jour fatal
Pour le scélérat qui frissonne ,
Faisons le bien , fuyons le mal ,
Et choyons bien notre personne.
Par M. VERLHAC ( de Brives ).
ENIGM E.
On dit que j'ai causé les maux les plus horribles ,
Et que j'ai fait couler des flots de sang humain.
C'est au sein du bonheur et sous un ciel serein
Que vous couleriez tous , sans moi , des jours paisibles .
3
294 MERCURE DE FRANCE ,
LOGO GRIPHE.
Je ne vis que dans le printemps ,
Ma couleur est vive et parfaite .
Je plais aux belles , aux amans ;
Mais si tu m'ôtes queue et tête ,
Dès-lors je ne suis bon à rien
Qu'à l'amusement de ton chien.
CHARADE.
A PHYLIS.
QUAND tu bois , ô Phylis , mon premier , diaphane ,
Du marbre de Paros imite la couleur :
Ces filets de rubis , coulant sous ta blancheur ,
Font naître des desirs à l'oeil le moins profane....
Ne bois- tu pas ? ... Alors , semblable à mon dernier ,
Ce pivot transparent d'une superbe tête ,
Rivalise avec lui de gloire et de conquête....
Ce n'est pas tout , Phylis , il faut de mon entier
Connaître absolument la friande origine ;
Puis le mot délicat , bien facile à trouver ! ...
Tu dis non , ma Phylis ; est- ce pour m'éprouver ? ...
Gaster le trouvera dans ta bonne cuisine.
Par G. V. ( de Brives ) , abonné.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la
CHARADE insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier N° est Páté.
Celui du Logogriphe est Caprice , où l'on trouve carpe ,
capre , épi, air, cri, pie , Icare , pari , îre , race , cire.
Celui de la Charade est Bas-son .
THERMIDOR AN XIII.
295
-
-
L'Homme des Champs ou les Géorgiquesfrançaises;
par M. Delille. Nouvelle édition , augmentée
d'un grand nombre de vers supprimés dans les
éditions précédentes. In4° , avec les morceaux
ajoutés, fig. avant la lettre, 77 fr.; id. id. fig. avec
la lettre , 53 fr . - In -8 ° , édition où les morceaux
ajoutés sont insérés à leur place , pap. vél. , avec
13 fg. color. , 48 fr.; id. id. , en noir , avant la
lettre , 30 fr.; id. id. avec la lettre , 24 fr.; pap.
ord. , 13 fig. , 12 fr. In -8° , édition où les
morceaux sont ajoutés à la fin , pap . vél. , 2 fig .
avant la lettre, 21 fr . ; id. id. , avec la lettre , 18 fr.;
papier ordin. , 2 fig. , 7 fr . 50 c. - In - 12 , où les
morceaux sont ajoutés à leur place , pap . vél ,
avec 13 fig. coloriées , 36 fr.; en noir , avant la
lettre , 21 fr.; avec la lettre , 18 fr .; pap. ordin .,
13 fig. , 14 fr . - In - 18, pap. grand-raisin , 5 hg. ,
4 fr. 70 c.; pap . carré, 4 fig. , 4 fr. 50c .; pap . miss.
1 fig. , 2 fr . 80 c . Les personnes qui possèdent
les anciennes éditions peuvent acquérir séparément
les variantes et morceaux ajoutés. In-4° ,
5 fr. - In- 8° , pap. vélin , fig. avant la lettre ,
6 fr .; id. id. , avec la lettre , 5 fr .; id. id. , papier
ordinaire , 2 fr. 50 c. -In- 12 , pap. vél. , figur.
avant la lettre , 5 fr.; avec la lettre , 4 fr.; pap.
ordinaire , fig. , 1 fr. 80 c.- In- 18 , pap. vélin ,
pour l'édition de Strasbourg de l'an 8`, fig. avant
la lettre , 6 fr.; avec la lettre , 4 fr.; pap. carré
ord. 1 fr. In - 18 , pour l'édition de Paris ,
pap . vél . , 4 fr.; pap. ordin . , 1 fr. 20 cent .
VOICI
----
OICI encore un de ces poëmes pleins de talent
et de négligence , qui semblent échappés à la plume
brillante et incorrecte de leur auteur , et qu'on ne
4
296 MERCURE DE FRANCE ;
peut ni admirer sans crainte , ni critiquer sans
regret.
Le sujet , quoique déterminé par un titre assez
clair , m'a paru vague et indécis . On est d'abord
étonné que
l'Homme des Champs ne soit pas un
homme champêtre. C'est tantôt un riche oisif qui
observe la nature dans son château , ou qui étudie
la bienfaisance dans le grand livre de l'univers ;
tantôt un agriculteur plein de vues commerciales ,
à qui la campagne ne présente point d'autres beautés
que le produit du sol et de l'industrie . Dans le
troisième chant , c'est un naturaliste qui ne rêve
que géologie , que botanique , et qui cherche le
secret de la formation du globe ; mais il n'est pas
sur le chemin de la vérité . Il a le malheur de se
passionner pour la théorie de la terre , système
plein de suppositions hasardées , et uniquement.
soutenu par ce beau style qui n'abandonne jamais
M. de Buffon . Enfin , on voit paroître un poète ,
tout enflammé de l'amour de son art , qui veut
trouver dans les champs des sons harmonieux et
un coloris brillant pour ses vers. Ces quatre personnages
, dont les pensées , les moeurs et les études
diffèrent également , partagent le poëme en quatre
chants foiblement liés entre eux , et nous donnent
une juste idée du dessein de l'auteur. On ne saurait
dire qu'il manque de variété ; mais où est la
peinture de l'Homme des Champs dans cette
suite de tableaux disparates ? Où est cette idée
première qui forme l'unité du sujet , et qui , conduisant
l'esprit vers un but clairement présenté ,
soutient son attention par la méthode , en même
temps qu'elle l'amuse par cet agréable mélange
de préceptes et d'images , qui anime la langueur
de la poésie didactique ? L'ordre est la première
beauté , et celle qui donne la vie à toutes les
autres. C'est de la régularité du plan que naît
THERMIDOR AN XIII
297
ce plaisir délicat qui flatte l'intelligence du lecteur ;
et même , dans les routes incertaines de l'imagination
, on se lasse de suivre un guide qui marche
au hasard et sans savoir où il veut aller.
Faute d'avoir conçu son sujet avec cette simplicité
féconde , l'auteur le perd de vue à tout moment,
et semble ignorer lui - même ce qu'il veut nous
apprendre . Il est si éloigné d'avoir des idées fixes
et un dessein arrêté , que , dès le début , il ruine son
ouvrage par cette objection :
Mais quoi ! l'art de jouir , et de jouir des champs ,
Se peut- il enseigner ? Non , sans doute....
Voilà une décision bien précise ; et cependant ,
quelques vers plus loin , il dit , en parlant de la nature
:
Apprendre à la bien voir , c'est apprendre à l'aimer .
Mais apprendre à aimer la nature ,
n'est- ce pas
exactement la même chose qu'enseigner l'art de
jouir des champs ? Pourquoi donc cet art ne peutil
être réduit en préceptes ? Et si l'auteur ne croit
pas qu'on puisse l'enseigner , quel est donc son
sujet ? Quel dessein se propose-t-il ? Que signifie
le titre de son poëme ?
J'ai tâché de démêler , dans le premier chant
tout ce qui compose la partie didactique. J'en ai
trouvé les instructions aussi neuves que riantes.
On y apprend d'abord que l'Homme des Champs
ne doit pas jouer la tragédie , et personne n'en
doutera , après avoir vu la manière forte et convaincante
dont l'auteur en démontre les dangers.
Ces scènes théâtrales
Gâtent le doux plaisir des scènes pastorales .
Avec l'art des cités arrive leur vain bruit;
L'étalage se montre , et la gaîté s'enfuit .
Puis , quelquefois les moeurs se sentent des coulisses,
Et souvent le boudoir y choisit ses actrices .
Joignez-y ce tracas de sotte vanité ,
Et les haines naissant de la rivalité.
298 MERCURE DE FRANCE ,
?
C'est à qui sera jeune , amant , prince ou princesse,
Et la troupe est souvent un beau sujet de pièce.
Vous dirai- je l'oubli de soins plus importans ,
Les devoirs immolés à de vains passe-temps
Tel néglige ses fils pour mieux jouer les pères.
Je vois une Mérope , et ne vois point de mères .
L'homme fait place au mime , et le sage au bouffon .
Néron , bourreau de Rome , en était l'histrion.
Tant l'homme se corrompt , alors qu'il se déplace !
Laissez donc à Molé , cet acteur plein de grace ,
Aux Fleuris , aux Sainvals , ces artistes chéris ,
L'art d'embellir la scène et de charmer Paris .
Charmer est leur devoir. Vous , pour qu'on vous estime ,
Soyez l'homme des champs , votre rôle est sublime.
Après une si belle leçon , je ne crois pas qu'il
y ait un seul homme au village qui soit tenté de
faire bâtir une salle de spectacle , ni de devenir
comédien. Mais si les jeux de Thalie et de Mel¬
pomène sont interdits à l'homme des champs ,
si on lui défend même le drame bourgeois , en
quoi consiste donc la sublimité de son rôle , et que
doit-il faire pour mériter un si beau titre ? Le
voici il n'y a rien de plus naturel . Il faut , d'abord
, ressentir au printemps une aimable folie ;
il faut se nourrir , en automne , des douceurs de
la mélancolie ; rêver , l'été , au clair de la lune .
Mais en hiver , il faut avoir un salon bien chaud ,
éclairé avec goût , dans lequel on abrège la soirée
par de doux passe -temps . Là , vous avez à choisir
entre une foule de divertissemens champêtres.
L'auteur vous propose le tric - trac , les échecs , le
billard , ou , si vous l'aimez mieux , le loto du
grand - oncle , et l'wisk des grands-pères .
"
Il peint ces différens jeux avec un talent d'expression
et une beauté d'harmonie qu'il serait difficile
de porter plus loin , et dont il est juste de donner
quelqu'idée aux amateurs de la poésie.
J'entends ce jeu bruvant , où , le cornet en main,
L'adroit joueur calcule un hasard incertain .
Chacun sur le damier fixe , d'un oeil avide ,
Les cases , les couleurs , et le plein et le vide ;
THERMIDOR AN XIII.
299
Les disques noirs et blancs volent du blanc au noir;
Leur pile croît , décroît . Par la crainte et l'espoir
Battu , chassé, repris , de sa prison sonore
Le dez avec fracas part , rentre , part encore ;
Il court , roule , s'abat : le nombre a prononcé.
Plus loin , dans ses calculs gravement enfoncé ,
Un couple sérieux qu'avec fureur possède
L'amour du jeu rêveur qu'inventa Palamède ,
Sur des carrés égaux , différens de couleur ,
Combattant sans danger , mais non pas sans chaleur ,
Par cent détours savans conduit à la victoire
Ses bataillons d'ébène et ses soldats d'ivoire.
Long- temps des camps rivaux le succès est égal .
Enfin , l'heureux vainqueur donne l'échec fatal ,
Se lève, et du vaincu proclame la défaite.
L'autre reste atterré dans sa douleur muette ,
Et du terrible mat à regret convaincu ,
Regarde encor long-temps le coup qui l'a vaincu.
Mais ces jeux frivoles ne sont pas les seuls plaisirs
de l'homme des champs. L'auteur a des préceptes
plus substantiels à lui inculquer. Il lui recommande
fortement de ne pas perdre l'usage antique du
souper ; il veut qu'il passe du jeu à la table , et
sur-tout qu'il y fasse servir du vin mousseux , qu'on
ne doit pas appeler du Champagne , comme il l'a
fait excellemment observer à M. l'abbé Cosson.
C'est par de telles connaissances que le siècle des
lumières a porté les arts jusqu'aux dernières déli→
catesses du goût. La philosophie s'est avancée à pas
de géant dans cette belle science de la vie commode
, sur laquelle le docteur Morthean nous a
appris des choses si admirables. Peut-on s'empêcher
de retourner sa vue avec mépris vers les siècles de
ténèbres qui ont précédé cet âge , lumineux ? Où
est ce temps où Pindare commençait une ode
olympique par ce bel hémistiche : l'eau est quelque
chose de très-bon ? apiorov sv usap.
Quelle grossière peinture Homère nous fait de
l'homme champêtre , lorsqu'il représente son Alcicinous
heureux dans un enclos de quatre arpens ,
où il n'y avait ni cascade , ni monument funèbre ,
ni un saule pleureur ! Il ne savait pas qu'un homme.
300 MERCURE DE FRANCE ,
de goût doit avoir des tombeaux dans son parc.
C'est une des plus belles leçons de l'Homme des
Champs.
Près d'une eau murmurante , au fond d'un verd bocage ,
Il place les tombeaux , il les couvre de fleurs ;
Par leur douce culture il charme ses douleurs ;
Et pense respirer , quand sa main les arrose ,
L'ame de son ami , dans l'odeur d'une rose.
Le chantre d'Ulysse , qui n'avait pas cette sensibilité
fine et délicate , ne songe qu'à planter de
la vigne et des arbres fruitiers dans le parc du roi des
Phéaciens , et , pour tout ornement , il y fait couler
deux fontaines , qu'il n'a pas même su réunir pour
en former une rivière. Il n'y en avait qu'une qui
se répandît dans tout le jardin . L'autre prenait son
cours devant la maison , et allait au village abreuver
les citoyens , ainsi qu'on le voit au septième livre
de l'Odyssée : ὅθεν ὕδρεύοντο πολῖται ( ν. 131 ).
"
Virgile , quoique né dans un siècle plus poli ,
n'a pas peint l'homme des champs avec des couleurs
plus élégantes . Tantôt c'est une haie de saules
en fleurs , tantôt c'est le murmure d'un ruisseau
toujours clair , qui fait la parure de ses descriptions.
Quoi de plus pauvre et de plus rustique que ce bon
vieillard , voisin du Galèze , qui cueillait la première
rose au printemps , le premier fruit en aútomne
, et qui trouvait dans son coeur des richesses
égales à celles des rois ? Regum æquabat opes animis.
Je sais qu'il y a des personnes à qui cette simplicité
ne déplaît point. Je n'ignore pas que Dioclétien
, après avoir quitté l'empire du monde ,
cultivait de belles laitues dans son jardin de Salone
. Mais Dioclétien était un barbare qui avait
besoin de se rafraîchir le sang. Nous avons un autre
goût , d'autres secrets pour faire aimer la nature.
Notre homme des champs admirera , si vous voulez
, une claire fontaine , mais pourvu qu'on lui
THERMIDOR AN XIII. 301
serve du Vougeot et du Chambertin de l'ancien
clos.
Nous l'avons laissé à table : il est temps de le
ramener au salon où il doit finir la journée par
une lecture intéressante . Comme il n'est fatigué par
aucun travail , il n'a pas la mauvaise habitude de
s'endormir après le souper. Il peut donc lire un
bon roman. Son salon est un cabinet de littérature
où préside le goût le plus épuré.
On relit tout Racine , on choisit dans Voltaire.
Hélas ! et quelquefois un bel esprit du lieu
Tire un traitre papier ; il lit , l'ennui circule ,
L'un admire en bâillant l'assommant opuscule ,
Et d'un sommeil bien franc l'autre dormant tout haut ,
Aux battemens de main se réveille en sursaut.
On rit , on se remet de la triste lecture
On tourne un madrigal , on conte une aventure ,
Le lendemain promet des plaisirs non moins doux ,
Et la gaîté revient , exacte au rendez- vous .
Voilà , sans doute , une vie bien champêtre.
Mais ce n'est pas assez que l'homme des champs
soit homme de table et homme de goût. Il faut
qu'il sache la minéralogie , et qu'il puisse au moins
rendre compte de l'état du globe .
Qu'il distingue ces monts lents ouvrages de l'onde ,
Ceux que des feux soudains ont lancés dans les airs ,
Et les monts primitifs nés avec l'univers ;
Leurs lits si variés , leur couche verticale ,
Leurs terrains inclinés , leur forme horizontale ,
Du hasard et du temps , travail mystérieux.
Il faut aussi qu'il ait un cabinet d'histoire naturelle
où sa main rassemble ·
Les trois règnes rivaux , étonnés d'être ensemble.
Il ne lui suffit pas d'admirer les merveilles de
l'univers , et d'être porté par la reconnaissance du
bienfait à l'amour du bienfaiteur, il faut qu'il ait ,
dans ses cartons , tous les ouvrages de Dieu rangés
dans un plus bel ordre que celui où il les a mis ;
car il n'y a personne qui ignore que la nature est
302 MERCURE DE FRANCE ,
pleine de confusion et d'irrégularités que nous
tâchons de redresser par nos méthodes . Nous y
prenons bien de la peine , et si le souverain architecte
voulait y faire attention , nous pourrions ,
comme Alphonse X , lui donner d'assez bons
conseils .
Au milieu de ces savantes instructions , l'illustre
auteur ne fait point à son art l'injure de l'oublier.
Cet art est le couronnement du poëme , et la partie
la plus brillante de ses leçons.
L'homme des champs est poète. Et pourquoi
non ? La campagne sera toujours assez fertile ,
pourvu qu'il y sème de belles rimes et des vers
pleins d'harmonie. L'auteur lui commande d'animer
les plantes , et de donner aux animaux nos
moeurs et nos passions . Il veut même qu'il élève
son style jusqu'à la force tragique , qu'il soit le Racine
destroupeaux , et qu'il ne craigne pas de donner
à une génisse les sentimens de Clytemnestre. Il soutient
que da perte d'un veau doit être traitée aussi
éloquemment que la mort d'Iphigénie . Voyez.,
dit - il ,
· L'inconsolable mère
Hélas ! elle a perdu le fruit de ses amours !
Rien ne la touche plus : elle va mille fois
Et du bois à l'étable , et de l'étable au bois ,
S'en éloigne plaintive , y revient éplorée ,
Et s'en retourne enfin , seule et désespérée.
Quel coeur n'est point ému de ses tendres regrets !
L'auteur a tant d'esprit qu'on éprouve plus d'une
fois la tentation de croire qu'il plaisante , mais
l'ouvrage est très-sérieux , et c'est avec beaucoup
d'art et de réflexion qu'il a fait de l'homme des
champs un- bel esprit et un Lucullus plein de raffinement
, de savoir et d'élégance . Il annonce , dans
sa préface , une haute opinion de cette espèce
d'ouvrages , et il en défend l'utilité avec beaucoup
-de chaleur . L'art d'embellir un paysage lui paraît
THERMIDOR AN XIII. 303
tout à-la-fois le plus naturel et le plus vertueux de
tous. Je ne doute pas que son erreur ne prenne sa
source dans des sentimens estimables : mais l'expérience
a trop clairement découvert l'illusion et
l'abus de cette doctrine qui voulait placer ces récréations
rurales et ces études frivoles de la nature ,
aupremierrang de nos devoirs. L'homme vraiment
champêtre , qui remplit ses jours de travaux utiles,
'est ausssi intéressant que respectable. Mais cet
homme ne passe point sa vie à ranger des pierres ,
ni à orner un parc ou un cabinet. L'histoire naturelle
, bien loin d'être la première des (occupations
, n'est pas même le plus noble des amusemens ;
et , sans doute , les connaissances qui ornent les
prit l'emporteront sur les arts qui embellissent la
matière. Il serait trop insensé qu'une nation don't
les fondemens reposent sur la morale , et qui ne
peut se soutenir que par la connaissance de ses
devoirs , tournât toute son attention et son estime
vers l'étude des sciences physiques.
C'est par ces principes qu'on pourra éclaircir les
idées fausses que l'auteur avance en littérature , et
justifier la manière noble dont Boileau a imité ,
dans son épître à M. de Lamoignon , quelques vers
d'Horace sur la campagne :
D
O rus , quando ego le aspiciam , quandoque licebit
Nunc veterum libris , nunc somno et inertibus horis
Ducere sollicite jucunda oblivia vitæ ,
Oblitus cunctorum , obliviscendus et illis .
O fortuné séjour ! ô champs aimés des cieux !
Que pour jamais foulant vos prés délicieux ,
Ne puis-je ici fixer ma course vagabonde ,
Et connu de vous seuls, oublier tout le monde !
>
« On est fâché , dit l'auteur de l'Homme des
Champs , de ne pas retrouver, dans les vers de
>>>Boileau , cette voluptueuse distribution du temps ,
» entre le sommeil la lecture des anciens et la
» paresse. » Il me semble que le poète français
304 MERCURE DE FRANCE ;
ne mérite ici que des éloges . Il est aisé de com
prendre qu'il n'aurait pu , sans choquer toutes les bienséances
, développer
la doctrine
épicurienne
. d'Horace
. Non- seulement
il écrivait à un magistrat
; mais il vivait dans un siècle où les moeurs
avaient de la dignité , et où le sentiment
des con- venances
formait
la pureté du goût . On ne con- naissait pas alors le mérite de cette oisiveté déli- cieuse dont nous avons fait depuis une si haute vertu. On ne savait pas que ce fut un rôle sublime que d'embellir
un domaine
et d'y passer sa vie dans une éternelle
contemplation
de la verdure. On allait à la campagne
pour s'y délasser des fonc- tions sérieuses
de la société. Ŏn y cherchait
un repos occupé et un loisir studieux . C'est ainsi que
les d'Aguesseau
vivaient à Fresnes , et les Lamoignon
à Bâville , et ce que nous décorons
aujour- d'hui du titre important
d'occupations
eût semblé , peut-être , un amusement
trop frivole à ces grands hommes . Boileau qui vivait avec eux , Boileau qui
était plein de leur esprit , n'aurait pas eu bonne grace , apparemment
, à leur aller proposer
ce par
tage voluptueux
entre le sommeil
et la paresse , et il ne s'attendait
pas qu'un jour on lui ferait un crime d'avoirtransporté
dans ses vers la raison et les moeurs de son siècle.
Tantôt sur l'herbe assis au pied de ces coteaux ,
Qu Policrène épand ses libérales eaux ,
Lamoignon , nous irons , libres d'inquiétude ,
Discourir des vertus dont tu fais ton étude ,
Chercher quels sont les biens véritables ou faux ,
Si l'honnête homme en soi doit souffrir des défauts ,
Quel chemin le plus droit à la gloire nons guide ,
Ou la vaste science ou la vertu solide.
Ne craignons pas de dire que , dans cette épître ,
Boileau est aussi supérieur à Horace par le caractère
de son style que par celui de ses idées. M. Delille
, comme tous les poètes de son école , lui reproche
THERMIDOR AN XIII. 365
proche une élégance laborieuse. Mais ces grands
ennemis du travail apprendront un jour adeurs
dépens combien cette correction difficile ces
graces décentes qui caractérisent l'ancienne la
l'emportent sur la mollese insipide d'un style sa
nerf et sans vigueur. C'est sur l'enclume de Boileau
que se frappent les vers qui vont à la postérité ,
et tout ce qui n'a pas acquis par de longs efforts
l'empreinte et le sceau de la perfection ne saurait
avoir qu'un éclat passager.
Le style de l'Homme des Champs est celui des
derniers ouvrages de l'auteur. Les fruits de sa jeunesse
se distinguaient par la correction et la maturité ;
ceux d'un âge plus mûr n'ont que la facilité brillante
de la jeunesse . Il a commencé par versifier
difficilement , et il finit par écrire en jeune homme.
C'est un sujet de douleur et un opprobre pour la
littérature de voir un écrivain d'un si grand talent ,
forcé , peut-être , de composer à la hate , sacrifier
la gloire de la poésie française aux vues mercantiles
d'un libraire. L'amour de l'argent a éteint
l'amour des beaux vers , et on peut dire avec plus
de vérité que Mad . Déshoulières ne le disoit de
son temps :
[
Dame finance a fait enfin capot
Le bel esprit.
Cependant il est juste de reconnaître que ce
poëme , si défectueux par le caractère de ses conceptions
et par le dessin de son plan , peut encore
offrir aux gens de goût des beautés de plusieurs
genres. L'imagination du peintre des Jardins y
réveille quelques souvenirs de sa première richesse.
Il rappelle encore , par d'heureuses imitations
les plus beaux endroits des poètes anciens et modernes.
La littérature anglaise lui offrait une riche
moisson ; dans les descriptions champêtres de
la Forêt de Windsor et du Village abandonné.
"
V
306 MERCURE DE FRANCE ,
Mais les emprunts qu'il leur a faits ne lui ont pas
également réussi . Il a rendu plus fidèlement les
tableaux de Pope que les moralités de Goldsmith.
Il me semble qu'il a manqué les plus beaux traits
de ce divin caractère du Pasteur du Hameau.
On dirait que la fausse et orgueilleuse délicatesse
de notre siècle l'ait empêché d'entrer dans ces
détails pleins de vérité et de simplicité , où le poète
anglais ne rougit pas de descendre . Goldsmith ne
craint pas de nous montrer le ministre de l'Evangile
priant à l'église , et édifiant toute l'assemblée
par sa piété.
At church , with meek and unaffected grace ,
His looks adorn'd the venerable place ;
Truth from his lips prevailed with double sway ;
And fools who came to scoff, remain'd to pray.
Cela ne vaut-il pas mieux , cela n'est- il pas plus
touchant que toutes ces généralités morales et philosophiques
dans lesquelles on se retranche avec
autant de sécheresse que d'orgueil ? Mais je me
suis assez étendu ailleurs sur les beautés de ce
caractère . Celui du Maître d'école est d'une couleur
plus vraie et d'un meilleur style chez le poète français
; on y découvre un talent marqué pour le
comique.
Paraît-il ? Sur son front ténébreux ou serein ,
Le peuple des enfans croit lire son destin.
Il veut , on se sépare ; il fait signe , on s'assemble ;
Il s'égaye , et l'on rit ; il se ride , et tout tremble.
Il caresse, il menace , il punit , il absout.
Même absent , on le craint ; il voit , il entend tout :
Un invisible oiseau lui dit tout à l'oreille ;
Il sait celui qui rit , qui cause , qui sommeille ,
Qui néglige sa tâche , et quel doigt polisson
D'une adroite boulette a visé son menton .
Non loin croît le bouleau dont la verge pliante , etc.
Dans la description de la chasse , l'auteur avait
à lutter contre une foule de rivaux qui se sont tous
distingués plus ou moins par quelque morceau
THERMIDOR AN XIII. 307
d'éclat. Il est certainement supérieur à M. de Saint-
Lambert , quoiqu'il reconnaisse lui avoir emprunté
l'idée ce beau vers :
Il revoit ces grands bois , théâtre de sa gloire , etc. ;
Mais M. de Saint - Lambert l'avait lui - même
emprunté de Thompson , qui emploie cette idée
avec bien plus d'agrément :)
He sweeps the forest oft ; and sobbing sees
The glades , mild opening to the golden day,
Whero , in kind contest , with his butting friends ,
He wont to struggle , or his loves enjoy.
Thompson est riche en belles images et en expressions
fortes ; mais il laisse trop à desirer pour
I'harmonie et le mouvement . Personne , à mon gré ,
n'a peint la première attaque du cerf et la première
ardeur de la chasse , avec plus de verve et de poésie
que M. Roucher. Le commencement de sa description
ferait honneur aux plus grands poètes ;
on n'y remarque point cette confusion d'objets qui
fatigue dans la plupart des compositions de cette
nature . Il y a tout ensemble de l'ordre dans les
idées et de la chaleur dans le style .
Les chiens vers la forêt en tumulte s'avancent ;
Et bientôt sur leurs pas l'impétueux coursier ,
Tout fier d'un conducteur brillant d'or et d'acier,
Non loin de la retraite où l'ennemi repose
Arrive. L'assaillant en ordre se dispose :
Tous ces flots de chasseurs , prudemment partagés ,
Se forment en deux corps sur les ailes rangés.
Les chiens au milieu d'eux se pla ent en silence.
Tout se tait le cor sonne , on s'écrie , on s'élance , :
Et soudain , comme un trait , mcute , coursier , chasseur ,
Du Tempart des taillis ont franchi l'épaisseur.
Eveillé dans son fort au bruit de la tempête ,
La terreur dans les yeux , le o rf dresse la tête ,
Voit la troupe sur lui fondaut comine un éclair ;
Il déserte son gîte ; il court , vole et fend l'air ,
Et sa course , déjà , de l'aquilon rivale ,
Entre l'armée et lui laisse un vaste intervalle.
Quelque belle que soit la versification de M. Delille
, il faut avouer qu'elle n'offre rien qu'on puisse
V 2
308 MERCURE DE FRANCE,
comparer à la vigueur de ce morceau . Mais son
style est , en général , plus pur et plus soutenu , et
les formes en paraissent plus variées dans la suite
de la description .
A ces apprêts de guerre , au bruit des combattans ,
Le cerf frémit , s'étonne , et balance long- temps .
Doit-il loin des chasseurs prendre son vol rapide ?
Doit-il leur opposer son audace intrépide ?
De son front menaçant ou de ses pieds légers ,
A qui se fiera- t- il dans ces pressans dangers ?
Il flotte irrésolu : la peur enfin l'emporte ;
Il part , il court, il vole ; un moment le transporte
Bien loin de la forêt , et des chiens et du cor.
Le coursier , libre enfin , s'élance et prend l'essor :
Sur lui l'ardent chasseur part comme la tempête ,
Se penche sur ses crins , se suspend sur sa tête ;
Il perce les taillis , il rase les sillons ,
Et la terre sous lui roule en noirs tourbillons , etc.
On ne doit pas oublier le père Vanière qui , dans
un poëme latin , a traité le même sujet avec tant
de soin et d'étendue qu'il pourrait servir de guide
au chasseur. L'homme de goût peut lui reprocher
de manquer de précision et d'affaiblir l'intérêt par
l'abondance des détails didactiques. Mais ses vers
sont travaillés avec un art qui annonce le siècle où
ils ont été faits. Jamais on n'a su orner et soutenir
des préceptes arides par une plus vive expression .
Je n'en citerai pour preuve que le passage où il
indique les qualités du cerf qu'il convient de choisir
pour la chasse.
Si quem nactus eris primo quiflore juventæ
Fervidus antevolet zephyros , hunc respue , cursu
Ne catulos ipsasque vago clamorefatiges
Incassum sylvas , et spe ludaris inani.
Anteferes cervum quijam gravitate senili
Tardior est , astuque magis quàm robore pugnat ,
Certaque signa pedum , notosque relinquit odores
Inscriptis graviora premens vestigia terris .
"
Ce style est dans le goût de la bonne antiquité,
et le Prædium rusticum aurait pu être pour l'auteur
de l'Homme des Champs un modèle d'autant plus
THERMIDOR AN XIII.
Зод
utile , que cette production respire véritablement
les graces champêtres.
Je crois qu'on peut conclure de tant d'exemples,
que les Géorgiques françaises sont un poëme plus
brillant que régulier , et plus agréable par les
détails qu'admirable par l'ensemble . Infelix operis
summá, quia ponere totum.... nesciet. Il ressemble
à ces édifices modernes qui brillent par les décorations
et qui pèchent par les fondemens.
CH. D.
et
Le Nouveau Robinson , pour servir à l'amusement et à
l'instruction de l'un et de l'autre sexe. Ouvrage traduit
de l'allemand de Campe , et orné de trente gravures .
Quatrième édition . Deux vol . in - 12. Prix : 5 fr. ,
6 fr . par la poste . A Paris , chez le Prieur , libraire ,
rue des Noyers , nº . 22 ; et chez le Normant , imprimeur-
libraire , rue des Prêtres Saint- Germain - l'Auxerrois
, n°. 42.
?
Amuser et instruire , voilà le refrain des titres et des
préfaces de presque tous les nouveaux livres d'éducation .
On ne cherche plus à persuader aux enfans que le plaisir est
la récompense du travail , et que toute récréation doit être
achetée par une occupation quelconque : on leur dit au
contraire que l'étude n'a point d'épines , qu'elle n'est
qu'un moyen de prévenir l'ennui ; et c'est par des jeux
que l'on prétend leur en donner le goût. De là tant de méthodes
pour enseigner à lire , telles que des abécédaires.
moraux , des abécédaires utiles , des abécédaires amusans ,
des abécédaires d'histoire naturelle , des abécédaires mythologiques
, etc. , etc.; ( 1 ) tous livres certainement
(1 ) Le Catalogue de ces livres se trouve en tête du Nouveau Robinson.
3
316 MERCURE DE FRANCE ,
moins à la portée des enfans que les méthodes anciennes.
Les prétendus philosophes auxquels on doit l'idée de ce
système , ont bien peu connu la nature et la destination de
l'homme , que la religion seule nous explique. D'après
leurs systèmes de matérialisme , destructifs de l'idée d'une
autre vie , ils ont soutenu que notre existence sur la terre.
ne devoit être troublée par aucune de ces privations que
la piété impose , et qu'il était possible de se composer une
sorte de bonheur indépendant de la pratique rigoureuse
des devoirs . De là ces théories d'intérêt personnel et
d'isolement , qui ont été répandues pendant l'époque désastreuse
de leurs triomphes : insensés ! qui parlant sans cesse
du plaisir , et développant sur tous les tons les maximes
d'une doctrine relâchée , se plaignaient presque toujours ,
maudissaient alternativement la société et la nature humaine
, et ne s'apercevaient pas que l'unique bonheur
dont puisse jouir l'homme est fondé sur la tranquillité de
la conscience , qui ne s'achète que par des sacrifices . On
se figure facilement les ravages que cette doctrine pernicieuse
a dû faire lorsqu'elle a été appliquée à l'éducation .
« La Providence , dit Fénélon , n'accorde rien qu'au tra-
» vail ; il n'y a point de vrai succès facile , le jeu pro-
» longé ne produit que la vanité et la peine ; et Dieu a
» tellement combiné pour l'homme la nécessité de la pénitence
, que l'exercice s'en rencontre dans nos occupations
» les plus raisonnables et les plus douces . »
Rousseau , dans son plan d'éducation , développa une
idée qui lui était particulière . Soit qu'il prévît que le temps
n'était pas éloigné où une révolution détruirait toutes les
institutions sociales , soit que , suivant son système favori ,
il voulût que son élève pût vivre hors de la société , quel
que fût son motif , il insista beaucoup sur la nécessité
d'enseigner un métier qui mît l'enfant même le plus riche
à l'abri des événemens. Cette précaution qui fut suivie par
quelques personnes à la fin du siècle dernier , ne fit éviter
aucun malheur à ceux que la révolution dépouilla. ComTHERMIDOR
AN XIII. 311
ment en effet se flatter que des jeunes gens destinés à une
grande fortune , et n'ayant appris un métier que par amusement
, pussent un jour trouver une ressource dans cet
apprentissage imparfait ? La perte d'un temps destiné à
des travaux plus utiles et plus conformes à leur état n'avait
pu en faire que de très-mauvais ouvriers . Aussi l'on eut
lieu de remarquer que , parmi tous ces proscrits qui dans
l'exil dûrent leur existence au travail , il n'en fut presque
aucun qui ne se servît de quelque connaissance utile ou
de quelque art agréable dont l'enseignement entrait dans
l'ancienne éducation . On vit beaucoup plus de maîtres dé
langues , de musique et de dessin , que de menuisiers .
Cette idée de Rousseau a cependant encore aujourd'hui
quelque chose de spécieux . L'instabilité des choses humaines
peut porter à croire qu'un métier , utile partout ,
indépendant des moeurs et des préjugés , tel qué celui de
menuisier , offre dans des temps de désordre une ressource
assurée ; qu'en cela le philosophe de Genève a eu le mérite
de la prévoyance , et qu'il a indiqué un remède aux maux
dont on était menacé . Outre qu'ainsi qu'il a été observé ,
cette ressource a été absolument nulle dans les derniers
temps , il convient ici de prouver la fausseté du système ,
en áccordant même la possibilité de l'application.
L'expérience montre , et tous les bons esprits en sont
d'accord , que le meilleur système d'éducation est celui
qui tend le plus à rendre les hommes propres à leur état .
Il est dans l'instruction , des objets que doit apprendre tout
enfant destiné à des fonctions intellectuelles ; il en est
d'autres plus particuliers à chacune de ces fonctions . Les
colléges étaient établis pour les premiers ; les écoles supérieures
pour les seconds. Cet ordre excellent qui fut
troublé dans le siècle dernier par la mode des éducations
particulières , presque toutes confiées à des philosophes ,
faisait de grands généraux , de bons magistrats
produisait cette foule de gens de mérite attachés à leur
état , et qui en conservaient scrupuleusement l'esprit. Les
et
4
312 MERCURE DE FRANCE ,
singularités les plus frappantes signalèrent l'époque du
philosophisme si digne de précéder celle de la révolution.
Les grands oublièrent leur dignité pour vivre en
simples particuliers ; les jouissances , et trop souvent les
désordres de la vie privée remplacèrent l'ancienne représentation
, qui du moins couvrait les vices ou en faisait
éviter les occasions . Les délices de cette nouvelle existence
tenaient sur-tout aux sociétés intimes : de là l'admission
dans ces sociétés de toute personne qui pouvait amuser ,
sans distinction d'état , ni de moeurs ; la confusion de tous
les rangs , et le mélange de toutes les prétentions . La magistrature
conserva plus long-temps son ancienne austérité
; cependant elle ne fut pas à l'abri de cette dégénération
générale. La manie de paraître aimable produisit chez
elle des contrastes fréquens entre la gravité de l'état , et
les discours de l'homme qui en était revêtu ; contrastes
que la comédie eut souvent occasion de relever .
Dans cette confusion de tous les rangs et de tous les
états , dans cet oubli général des principes qui convenaient
à chacun , une révolution n'était pas difficile à
prévoir ; mais Rousseau , loin de chercher à rappeler ses
contemporains à des idées qui pouvaient prévenir ou du
moins éloigner cette révolution , céda aveuglément à l'esprit
du siècle . Quelle plus grande leçon , si on avait pu
l'entendre et en profiter , que les conseils d'un sophiste
qui ne montrait d'autre ressource dans une ruine inévitable
que le métier de menuisier ? Il y avait alors dans
le monde un défaut de prévoyance , une négligence de
réflexion et un penchant à badiner sur tout , qui empêchaient
de faire attention à ce triste pronostic . Les
spéculations de Rousseau passaient pour des rêveries ; et
tout en regardant ses prédictions comme des chimères , on
adoptait comme un amusement le remède qu'il proposait
. Marque certaine de l'esprit de vertige qui régnait à
cette époque , et qui consistait à prendre de travers les
opinions , où , comme dans toutes les conceptions hu-
3
THERMIDOR AN XIII 313
maines , le vrai se trouve mêlé avec le faux ! Qui ne voit
en effet que Rousseau prévoyait assez bien ce qui devait
arriver , et qu'il n'était absurde qu'à l'égard du remède ?
Il fallait donc rejeter le dernier comme une ressource
honteuse , et s'attacher à prévenir cette grande crise par
un retour noble et ferme à l'esprit de son état . On fit ,
comme on le sait , tout le contraire.
D'après une des idées dominantes du roman d'Emile ,
il était naturel que Rousseau eût une haute admiration
pour Robinson Crusoé. Ce livre excite l'intérêt et la
curiosité : quoique les vraisemblances y soient rarement
gardées , on aime à suivre les occupations d'un homme
livré entièrement à lui - même , et ne trouvant que dans
son industrie et dans son travail les moyens d'exister ;
mais jamais on ne s'était avisé de regarder cet ouvrage
comme un livre classique. Son auteur même n'y avait pas
attaché une aussi grande importance. On le mettait volon
tiers entre les mains des enfans pour les distraire d'occupations
sérieuses ; et cette préférence n'était due qu'à
l'absence des passions tendres , avantage qu'on ne trouve
dans presque aucun livre d'imagination . Quoique ce roman
eût aussi son côté dangereux par la passion du héros
pour les voyages , passion qui peut facilement s'emparer
d'un âge où le penchant le plus fort est la curiosité ,
cependant on pensait que les malheurs de Robinson , les
dangers auxquels il est sans cesse exposé , étaient une
leçon suffisante pour frapper l'esprit des enfans , et pour
les détourner des projets chimériques dont ce livre est
rempli. Voilà quelle était l'opinion des gens sages sur ce
roman , auquel le suffrage de Rousseau a donné une
importance qu'il ne méritait pas.
L'auteur allemand qui a voulu en faire un livre classique
n'a que trop abondé dans le sens du philosophe de
Genève. Il a converti le récit du roman anglais en dialogues
d'un père avec ses enfans . Cette forme donne lieu
à des longueurs , à de fréquentes digressions qui affai314
MERCURE DE FRANCE ,
blissent beaucoup l'intérêt de l'ouvrage. Les vraisemblances
sont aussi moins conservées dans le livre de
M. Campe que dans le roman anglais. L'ancien Robinson
trouve au moins dans le vaisseau naufragé quelques instrumens
qui le mettent en état de pourvoir à sa subsistance
; le nouveau ne possède aucun de ces instrumens ,
il doit tout à son industrie : cette supposition est évidemment
absurde , sur- tout si l'on observe que ce personnage
est presque un enfant , qu'il n'a aucune expérience
, et que rien n'annonce qu'il soit le moins du monde
familiarisé avec les arts mécaniques . Ce roman offre une
faute plus grave relativement à l'effet moral qu'il doit
avoir sur les enfans : elle tend à leur donner une idée
fausse du monde et à favoriser leur penchant pour l'indépendance.
Le nouvean Robinson est un enfant de Hambourg
: son éducation a été négligée ; et , trop chéri de
ses parens , il s'est habitué à l'oisiveté . L'envie de courir
le monde s'empare de lui ; un de ses camarades lui procure
le moyen de faire gratuitement le voyage de Londres
; arrivé dans cette ville , où il est sans ressource , il
trouve un capitaine qui lui donne généreusement quelques
guinées pour retourner dans son pays . Robinson , dont la
passion pour les voyages est loin de s'affaiblir , rencontre
un autre capitaine qui se dispose à partir pour la côte de
Guinée. Ce capitaine , plus généreux encore que le premier
, lui offre de le prendre gratuitement sur son bord ,
et de lui donner un intérêt dans son entreprise . Il est de
toute impossibilité qu'un enfant qui n'est doué d'aucun
talent , qui n'a aucune qualité aimable , trouve de pareilles
ressources. Quel effet cette supposition ne peut - elle pas
produire sur l'imagination des jeunes lecteurs ? Ils croiront
qu'en quittant la maison de leurs parens , ils ne
manqueront jamais de rien ; il y aura toujours des capitaines
généreux qui prendront soin de leur fortune. On
n'a pas besoin d'observer que cette singulière invraisemblance
blesse autant le goût que les convenances morales .
THERMIDOR AN XIII. 315
L'auteur allemand , en tombant dans ces défauts , a du
moins tiré du sujet de son livre l'unique avantage qu'il
présentait . Les voyages de Robinson offrent des détails de
géographie qui peuvent être utiles aux enfans . Le père suit
sur la carte les courses du personnage dont il raconte les
aventures , et ne néglige aucune occasion de donner à ses
jeunes auditeurs des renseignemens curieux et bien amenés
sur les différens pays . Cette partie de l'ouvrage de
M. Campe ne mérite que des éloges . Il serait à desirer
que sa méthode fût suivie lorsqu'on fait lire aux enfans
des relations de voyages : rien ne contribue plus à graver
dans leur mémoire la nomenclature géographique que
d'attacher un souvenir intéressant à chacune des parties
de cette science , un peu aride si elle est privée de ce
secours .
r
Les dialogues du nouveau Robinson offrent un défaut
de convenance qu'on ne peut s'empêcher de relever. Ce
défaut , très - commun dans les livres d'éducation qui parurent
à l'époque de la révolution , commence heureusement
à disparaître dans les ouvrages nouveaux : il a une
importance beaucoup plus grande qu'on ne le croit communément
; et il est étonnant que le traducteur qui , dans
sa préface , s'élève contre les fausses doctrines , ne s'en soit
pas préservé. Les enfans introduits dans les dialogues du
nouveau Robinson tutoient leur père et leur mère .
Ce langage détruit dans les familles la subordination
qui doit y régner. Les hommes , comme on le sait , tirent
le plus souvent leurs principes moraux des habitudes qu'on
leur a fait contracter dans leur enfance : or , quel respect
les jeunes gens pourront- ils avoir pour leurs pères , lorsqu'ils
auront été élevés à leur parler comme à des égaux ?
Cette indécente familiarité qui ne peut avoir quelque agrément
que dans le premier âge , ne dégénérera - t- elle pas
en révolte contre l'autorité la plus sacrée ? Ne verra - t - on
pas des fils qui se croiront les camarades de leurs pères ,
qui non-seulement ne leur obéiront pas , mais qui n'auront
316 MERCURE DE FRANCE ,
pour eux aucun égard ? Il est trop vrai que parmi des pèrsonnes
entre lesquelles l'ordre de la nature et l'âge établissent
des rapports de puissance et de soumission , l'harmonie
ne peut se conserver que par l'observation exacte
des convenances fondées sur les moeurs , et que la plus légère
infraction à ces règles produit la subversion entière
des principes et des devoirs . Les nombreuses divisions
que l'on voit aujourd'hui dans les familles tiennent , plus
qu'on ne le pense , à cette cause dont on n'a pas assez
calculé les conséquences pernicieuses . L'abbé de Vauxcelles
qui avait vu s'établir cet usage en explique très - bien l'origine
dans son discours préliminaire de l'Education des
filles de Fénélon . « Les premières mères qui s'en avisèrent ,
» dit-il , furent quelques femmes très - vaines qui crurent
» se distinguer par une singularité aimable . Leur exemple
» fut suivi par une foule d'autres plus passionnées que
>> vraiment tendres pour leurs enfans , et par quelques
» pères plus complaisans que sages . Elles révèrent que le
» secret d'être toujours aimées par ces êtres si chers était
» trouvé , et que la familiarité établirait la confiance et
» n'amènerait point l'indépendance et le mépris ; que les
» enfans allaient être toujours contens , et les mères tou-
» jours embrassées et applaudies . » L'abbé de Vauxcelles ,
comme on le voit , avait très- bien saisi les motifs de cet
usage ridicule ; il les explique par l'égoïsme et la coquetterie
des mères . L'égoïsme les portait à cette familiarité
qui ne semble avoir aucune conséquence pour le premier
âge , et qui donne lieu à des caresses multipliées ; la coquetterie
trouvait aussi son compte à cette mode nouvelle .
Le tutoiement semblait rapprocher les âges de la mère et
de l'enfant , et ce langage qui n'avait lieu qu'entre des
amis , des frères et des soeurs , rajeunissait nécessairement
la femme qui le permettait à son fils. Un autre motif,
mais très-subordonné à ceux dont il vient d'être parlé ,
pouvait diriger quelques mères : elles pensaient qu'elles
seraient chéries plus tendrement par des enfans dont elles
THERMIDOR AN XIII. 317
deviendraient les amies , en abjurant toute autorité .
L'abbé de Vauxcelles combat aussi cette idée ; et passant
à des considérations générales , il en montre rapidement
les conséquences. « On se hâte , dit-il , de traiter comme
» des amis des êtres qui ne conçoivent pas même l'amitié ,
» et qui ne doivent être long -temps qu'un objet d'amour
» et de soins . Ah ! lorsque dans une nation la coutume de
» tous les temps a prescrit aux enfans des procédés res-
» pectueux , et que la langue établie venant encore au
>> secours de la coutume , dicte à ces mêmes enfans un
langage particulier pour ceux qu'on honore , et qu'ils
» ne manqueront pas un jour d'exiger pour eux - mêmes ;
>> comment cette nation peut- elle abandonner et le lan-
» gage et la coutume et les moeurs de ses ancêtres ? C'est
>> ce qu'elle a fait en adoptant un moment l'usage puéril
» et irréfléchi de se faire tutoyer par les enfans. »>
"
(
Ces observations paraissent suffire pour montrer au
traducteur du Nouveau Robinson le tort qu'il a eu de conserver
le tutoiement que l'auteur allemand a introduit
dans son ouvrage . Cette faute peut disparaître dans une
nouvelle édition . On désirerait aussi que le traducteur
supprimât un grand nombre de niaiseries germaniques ,
qui font languir le dialogue , et qui interrompent sans
cesse la narration . P.
Histoire des Templiers , ouvrage impartial , recueilli
des meilleurs écrivains ; par J. A. J. Avec cette épigraphe
:
La gloire de leur mort explique assez leur vie.
Trag, des TEMPliers.
A Paris , chez Pillot , jeune , libraire , place des Trois-
Maries , n°. 2 ; et chez le Normant , libraire , imprimeur
du Journal de l'Empire , rue des Prêtres Saint-
Germain-l'Auxerrois , n°. 42.
CETTE brochure de circonstance n'est guère qu'une
compilation , et même une compilation assez peu utile
318 MERCURE DE FRANCE ,
après la dissertation victorieuse de l'auteur des Templiers.
On lit , en tête , une épître en vers qui lui est adressée ;
c'est aussi une oeuvre assez médiocre, où son éloge est malà-
propos entremêlé de la censure de ses confrères . On
prétend à tort que ,
Chargé du poids honteux des plus justes mépris ,
Pierre avait de sa chute égayé tout Paris.
Pierre n'était ni un bon drame , ni un ouvrage digne
de mépris ; il s'y trouvait deux scènes bien faites et quel
ques beaux vers .
L'oreille du censeur n'est pas plus sûre que ses jugemens
; il ne donne que deux syllabes au nom de M. Raynouard
, et trois au mct comédiens . Son style ne manque
pas de facilité ; mais il n'a rien de bien piquant : on en
jugera par la fin de son épître , où , comme dans le reste ,
on ne trouvé presque rien à louer ni à reprendre ; médiocrité
bien plus fâcheuse que les plus grands défauts compensés
par quelques beautés . Le panégyriste raconte qu'il
pleurait d'admiration , comme les autres , en voyant jouer
les Templiers. Un spectateur impassible lui en fit des reproches
, et lui dit :
Vous vous attendrissez sur le sort du grand- maître ;
Mais de périr ainsi Molay fut trop heureux..
Demain dans mon journal vous lirez ses aveux .
Quoi ! la vertu n'a point illustré sa carrière !
Le grand-maître à toi seul doit son beau caractère ,
Ah ! s'il n'est que le fruit d'une sublime erreur ,
Il honore à la fois ton génie et ton coeur.
Ainsi , loin d'imiter ces tragiques débiles ,
Des tragiques passés imitateurs serviles ,
Ton génie a créé chacun de ses tableaux ;
Tu n'as rien emprunté.... pas même tes défauts .
L'auteur de cette brochure , entr'autres autorités , a
cité celle de l'abbé de Vertot , celle de Saint- Foix , qui
pour n'avoir pas écrit avec la pesanteur trop ordinaire
aux érudits , n'en a pas moins fait des recherches exactes
et scrupuleuses sur les points historiques qu'il a traités.
THERMIDOR AN XIII
319
Il peint Marigny , le principal moteur de la déstruction
des Templiers , comme un de ces dangereux ministres qui
corrompent l'équité naturelle d'un souverain en flattant
toutes ses passions.
?
« Ne pouvant plus imaginer de nouveaux impôts , il
avait eu recours à la plus pernicieuse des ressources
l'affaiblissement et le haussement des monnaies ; les changemens
qu'il y fit devinrent si fréquens et furent portés
à un tel excès , que la populace de Paris se souleva ,
pilla la maison d'Etienne Barbette , maltraita dans les
marchés les pourvoyeurs du roi , l'investit lui -même dans
le Temple , où il logeait alors , et empêcha pendant trois
jours qu'on y portât des vivres. Barbette et Marigny accusèrent
les Juifs et les Templiers d'avoir fomenté cette sédition
. Jamais prince ne fut plus fier que Philippe - le - Bel ,
et sa fierté le rendait implacable dans sa haine . D'ailleurs
il était avide , dépensier , toujours pressé d'argent et par
conséquent obligé de se faire souvent illusion sur les
moyens que ses ministres employaient pour en trouver ; il
ne leur fut pas difficile de lui faire adopter le projet d'une
vengeance qui pourrait faire entrer dans ses coffres la
dépouille des Juifs et une partie des richesses que les Templiers
avaient apportées de l'Orient. Bientôt le bruit se
répandit dans Paris que les Juifs avaient outragé une hostie
, profané les vases sacrés et crucifié des enfans le jour
du vendredi saint . Le peuple , qui aime à croire tout ce qui
peut exciter sa fureur , ne tarda pas à crier qu'il fallait
exterminer ces ennemis du nom chrétien . Le ministre les
fit tous arrêter dans un même jour , le 22 juillet 1306 ;
leurs biens furent confisqués , on ne laissa à chacun que
ce qu'il lui fallait pour le conduire, hors du royaume .
» L'année suivante , on arrêta de la même manière tous
les Templiers qui se trouvèrent en France , et le terrible
tribunal qu'on érigea contr'eux dans chaque province fut
composé d'évêques et de moines : l'archevêque de Sens ,
frère d'Enguerrand de Marigny , présidait à celui de
Paris .
BISL. UNIV,
320 MERCURE DE FRANCE ;
» Clément V occupait la chaire de Saint-Pierre . Presque
tous les historiens , entr'autres , Saint - Antonin , arche
vêque de Florence , Villani et le continuateur de Nangis ,
disent : « que ce pape faisait un honteux trafic des choses
» sacrées , qu'à sa cour on vendait publiquement les bé-
» néfices ; qu'allant de Lyon à Bordeaux , il avait pillé
» sur son passage tous les monastères et toutes les égli
» ses ; qu'il avait établi le Saint - Siége en France pour ne
» pas se séparer de la comtesse de Périgord , fille du
» comte de Foix , dont il était éperdument amoureux ;
» que Philippe - le -Bel , lui ayant offert de le faire élire
» pape à six conditions , il avait juré sur le Saint Sacré-
» ment de les exécuter toutes , et que l'extinction de l'or-
» dre des Templiers en était une. »
Combien le traitement fait alors aux Juifs , trop semblable
à celui qu'ils viennent d'éprouver en Afrique , ne
fait-il pas naître de soupçons sur les motifs qui animèrent
le surintendant à la perte des Templiers !
J
On s'est moqué du récit qui représente ces infortunés
élevant au ciel leurs mains et leurs voix jusque sur le
bûcher. On a prétendu qu'on n'avait pas envie de chanter
dans les flammes . Ce trait n'en est pas moins historique.
Il est attesté par des témoins oculaires . C'est d'ailleurs
vouloir disputer contre sa propre conviction , que de
soutenir qu'au milieu des tourmens , l'innocence n'a pas
mille fois invoqué le nom de l'Eternel..
On a voulu avilir les Templiers en les affublant du
nom de moines , nom que la philosophie s'était autrefois
attachée à décrier , qu'elle se flattait d'avoir rendu odieux
et ridicule. Quand on croirait ( bien mal -à-propos ) avoir
le droit de mépriser les moines , encore faudrait-il faire
quelque distinction ; se rappeler que l'ordre des Templiers
était composé de dix ou douze mille religieux - militaires ,
des premières familles de l'Europe ; non seulement que
tous étaient nobles , mais que plusieurs appartenaient à
des maisons souveraines ; que c'était un moine , non
militaire
-
THERMIDOR AN XIII. 321
militaire , qui les jugea ; que le frère du dauphin d'Auvergne
était un personnage un peu plus considérable que frère
Guillaume, qui l'envoya au bûcher. Il ne faut donc pas se
prévaloir contre les Templiers de la différence qu'on établit
entre eux et leurs accusateurs , ou leurs juges. Les accusateurs
étaient deux misérables ; le moteur de leur supplice ,
un ministre mal famé ; l'instrument , un moine . Il ne
faut pas se laisser abuser par les noms imposans d'uu
puissant monarque , du clergé , de la noblesse de France.
Le monarque fut trompé , le clergé , qui n'est jamais complètement
représenté que dans des conciles généraux',
ne trouva pas les preuves convaincantes , et la noblesse
de France ne jugea point. Ce nom là est beaucoup
trop générique pour désigner un très-petit nombre de
nobles. Une portion de la noblesse française fut immolée
; mais ses pairs ne furent point les sacrificateurs ,
un moine la fit brûler. Voilà ce qui est aujourd'hui malheureusement
trop incontestable , et ce que ne détruiront
point des objections appuyées sur des faits inexacts , et reproduites
encore après avoir été cent fois réfutées .
7
Suite des Observations de Métastase sur les Tragédies
et Comédies des Grecs.
LES EUMÉNIDES . ( d'Eschyle. )
L'action de ce drame est le jugement d'Oreste absous :
elle commence à Delphes dans le temple d'Apollon. On
voit d'abord la vieille Pythie faire une très - longue invocation
à toutes les divinités qui dévoilent l'avenir , elle
court sur le trépied , et n'est plus en scène pendant le reste
de la tragédie. On ne devine pas le motif de son apparition
, ni pourquoi elle ne reparaît plus...
Au vers 93 , Oreste , guidé par Mercare , quitte le
temple de Delphes , et se rend à Athènes , dans celui de
Minerve.
8
X
322 MERCURE DE FRANCE !
Au vers 117 , les Furies dorment dans le temple de
Delphes. L'ombre de Clytemnestre veut les éveiller et les
faire courir à la poursuite d'Oreste. Les Furies répondent
avec noblesse en ronflant. « Vous ronflez , leur dit :
» l'Ombre. » Tant l'auteur désirait que les spectateurs
remarquassent son invention .
9
Au vers 235 , Oreste paraît dans le temple de Minerve ,
à Athènes. Quelques vers après les , Furies l'y suivent ( 1 ).
Si la scène , à ce moyen , n'est pas changée , comment le
sera-t-elle jamais ? Cependant Aristote ne blâme pas un
tel sacrilége ! O ! qu'Eschyle est heureux qu'un monsieur
d'Aubignac soit né tant de siècles après lui ! J'ignore comment
ce fameux critique a dissimulé ou laissé échapper
cette faute énorme du père de la tragédie.
Au vers 663 , Apollon rend un oracle sur la procréation.
L'enfant, dit-il , ne doit la vie qu'à son père :
Procreat autem ille qui insiliit.
Précieuse simplicité des Grecs ! Nos goûts corrompus nous
ont mis hors d'état de l'apprécier.
La tragédie a 1050 vers .
OEDIPE A COLONNE ( de Sophocle. ).
,
CETTE tragédie ne peut charmer que des spectateurs
ou des lecteurs de l'antique Athènes ou enfin , ces modernes
savans , si dignes d'envie , qui prétendent savoir
se transporter dans ces siècles heureux où l'on croyait que
la possession du cadavre d'un mendiant opérait la sûreté
et le bonheur d'un état . Edipe , aveugle et blême , conduit
par sa fille Antigone , dans un état aussi triste que lui ,
occupe perpétuellement la scène. Il ne la quitte que pour
aller mourir. Il part alors , suivi de tous les personnages ,
pour terminer ce dernier acte de la vie. Au vers 1624 ( 2 ) ,
le choeur reste à son poste. Après qu'il a chanté deux pe-
(1 ) Remarquable et indubitable duplicité de lieu,
(2) Unité de temps violée.
THERMIDOR AN XIII 323
tites strophes , arrive un messager qui lui fait longuement
le récit de toutes les cérémonies , de tous les prodiges , de
tons les adieux qui ont précédé et accompagné le trépas
d'Edipe. Ce qui met fin à la tragédie .
Elle a 1863 vers .
N. L.
SPECTACLES.
THEATRE DE L'IMPERATRICE.
( Rue de Louvois . )
Les trois Gendres , comédie en trois actes et en prose.
2 79
RIEN de plus facile que de brocher une mauvaise
comédie d'intrigue , sur- tout lorsqu'on s'affranchit du joug
de la rime ; et on la fait jouer avec la même facilité. Co
qui serait rebuté aux Français trouve grace à la rue
de Louvois , et ce qu'on y rejette n'est pas dédaigné
ailleurs . Par les nouveautés qu'il nous offre incessamment ,
Picard s'efforce de rompre la monotonie , qu'il est trèsdifficile
d'écarter d'un théâtre qui n'a qu'un seul genre ,
puisqu'elle ne laisse pas que de se faire sentir sur celuî
qui en réunit trois ; mais c'est une triste variété qu'une
nouveauté ennuyeuse. Louvois et le Vaudeville ont peine
à se soutenir. Leur réunion serait à desirer. Leurs différens
drames ne seroient point disparates ; car on joue
chez Picard beaucoup plus d'imbroglios et de petites
pièces que de comédies de caractère . Cette association
offrirait une agréable diversité , et je crois que le succès
en serait infaillible..
Alors le directeur pourrait sans inconvénient se montrer
plus difficile sur l'admission des pièces . On ne serait pas
si vivement pressé par la nécessité d'essayer du nouveau
X 2 *
324 MERCURE
DE
FRANCE
;
pour aiguillonner la curiosité du public . Une bonne comé →
die et un joli vaudeville composeraient toujours un spectacle
amusant ; et quand même la seconde troupe des Bouffons
réussirait sur ce théâtre mieux que la première , il
n'y aurait pas encore trop de variété . C'est la seule chose
dans laquelle l'excès est comme impossible .
Le Théâtre de l'Impératrice a besoin de cet expédient ,
ou de quelque autre, pour soutenir son existence qui chaucelle
. Il ne faudrait pas beaucoup de pièces comme les
trois Gendres pour l'achever. Picard y avait un rôle , et y
faisait une triste contenance.
La scène est en Espagne. Isabelle est destinée par son
père à dom Carlos , que le père ni la fille n'ont jamais vu ;
ce qui est fort vraisemblable. Un premier imposteur , personnage
avare et cupide , quoique fort jeune , alléché par
la dot qu'il croit devoir être considérable , se produit sous
le nom de dom Carlos , et , pour se rendre plus intéressant
(quoiqu'on n'en voie pas la nécessité ) , imagine de faire
attaquer le peau-père: par deux estafiers qu'il soudoie , de
voler à son secours , et de paraître son libérateur. Incident
emprunté d'une autre méchante pièce , jouée il y a quelque
temps au même théâtre. ་ །
Mais Isabelle a un amant qu'elle a fait avertir de se
présenter à son père en se donnant aussi pour dom Carlos.
Cet amant arrive au moment de l'attaque , et a les honneurs
de la délivrance. L'imbécille qu'on a feint d'assasiner
, et qui ne sait pas que c'est une feinte , laisse aller les
assassins , de peur , dit-il , qu'il ne lui en coûte quelque
chose si la justice se mêlait de le venger.
St
Le premier faux dom Carlos ( nommé dom Fernand ) ,
arrive après coup. L'amant lui dispute le nom qu'il a
usurpé , et prétend que c'est à lui qu'il appartient. Dom
Fernand s'en va , en disant : « Je joue ici un joli rôle ; »
l'assemblée , qui avait déjà pris le parti de rire de
l'auteur , ne pouvant rire de la pièce , a beaucoup applaudi.
Le beau-père ne sachant si ce second dom Carlos vest
ce que
THERMIDOR AN XIII 325
véritablement le bon , demande qu'il ait à représenter le
portrait d'Isabelle qui lui a été envoyé . Le valet répond
qu'ils ont été dévalisés en chemin , et que les voleurs l'ont
emporté. Ils étaient donc bien nombreux , s'écrie le beaupère
, s'ils ont pu vaincre d'aussi braves gens que vous.
Quatorze , répond le valet , et ils occupaient les hauteurs .
Ce mot est le seul qui , dans les trois actes , ait paru
plaisant ou bouffon .
Enfin , le véritable dom Carlos arrive et se fait reconnaître.
La petite Isabelle n'en est pas fort en peine ; elle
fait la mutine , et déclare que , « s'il l'épouse , il en arrivera
quelque malheur ; » ce qui a été trouvé gaillard
pour une Agnès . Dom Carlos , instruit qu'un autre est
aimé , et ne voulant pas courir la chance dont il est si
franchement menacé , laisse de très - bonne grace Isabelle
à son amant. Le père , content pourvu qu'il soit débarrassé
de sa fille , la lui donne aussi très-volontiers. Pour dom
Fernand , il avait été , une minute auparavant , renvoyé
comme un misérable et ne s'était point fâché : car ce per
sonnage était aussi débonnaire qu'intéressé.
Le parterre n'a pas été très - méchant non plus. Il a sifflé ,
mais modérément .
On donnait avant cette pièce le Somnambule , qui fait
toujours beaucoup rire les petits enfans , et bâiller ceux
qui ne le sont plus. On a fini par Fanfan et Colas , qui
est encore un drame composé pour amuser l'enfance , mais
où elle peut aussi puiser une leçon utile . On voit que ,
quant à l'âge mûr , ce jour là n'était pour lui un jour de
bonne fortune.
ANNONCES.
Nouveaux Murs de terrasse , solides , durables et qui dispensent
de cette profusion de matériaux qu'on y emploie ; ouvrage
utile à tous les pays , principalement aux architectes , ingénieurs ,
mâçons et à tous propriétaires , agens et fermiers ; par le sieur Cointreaux
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326 MERCURE DE FRANCE ,
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Adolescens, avec des explications morales et des notes tirées de l'Histoire
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pour chaque fable. Un vol . in- 12. Prix : 2 fr. 50 cent. , et 3 fr.
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Ce recueil de fables est destiné à suivre celui qui , sous le titre de
Fablier du premier Age , a déjà paru chez le même libraire. L'ʼnñ
est pour les enfans , l'autre pour ceux qui commencent à entrer dans
leur adolescence . Le premier contient des fables très- simples , et dont
les moralités sont appropriées à la faible intelligence des enfans ; mais
le second , entrepris dans la double intention de présenter des leçons
de morale et des morceaux de poésie propres à former le goût , est
composé avec plus de sévérité , et la plupart des fables y sont ace ompagnées
de notes qui en font remarquer les beautés et les taches. Ainsi
ce recuil offrira aux jeunes lecteurs un double avantage qu'il doit nous
suffire d'annoncer aux instituteurs et aux parens .
Songe du professeur V. Monti , traduit en vers français ; par
M. Carion -Nisas . De l'Imprimerie impériale . In-4° . , papier d'Annonay.
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?
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Van XI, par ordre alphabétique , chronologique et par classement
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augmentée ; par Guillaume Beaulac , ancien avocat . Prix : 8 fr . , et
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Cet ouvrage , redigé par ordre de matières , est le plus complet et
le plus exact qui ait paru jusqu'à présent ; il est d'une utilité journalière
et indispensable à tous les fonctionnaires publics , aux employés
des administrations , et généralement à tous ceux qui sont obligés
, par état , de connoître les lois nouvelles . Cet éloge , que méritoit
déjà la première édition , est dû encore plus particulièrement à celle
que nous annonçons aujourd'hui . En effet , les omission's remarquées
dans la précédente , ont été réparées. L'auteur a ajouté un nombre
très-considérable de loix et d'arrêtés ; il a rectifié toutes les erreurs
de dates qui ont pu être reconnues. Toutes les loix et tous les titres
sont numérotés ; la table des matières est entièrement refondue ;
cette table , plus étendue et plus exacte que la première , sera plus
commode , parce qu'elle renvoie directement soit aux numéros des
titres , soit aux numéros des loix .
sont
Le Supplement pour les trois derniers mois de l'an 9 , joint à la
première édition , et celui qui a paru séparément pour
l'an 10
fondus dans celle- ci , de manière que chacun de ses titres indique les
Joix qui le concernent depuis 1789 , jusqu'au 1. vendémiaire an 11 .
Ces différens ouvrages se trouvent aussi chez LE NORMANT, TUG
des Pretres Saint-Germain-l'Auxerrois, nº. 4a.
THERMIDOR AN XIII. Зат
NOUVELLES DIVERSES.
Londres , 16juillet. L'expédition de sir Graig ( connue
sous le nom de secrète ) attend toujours dans la baie
de Gibraltar ce qu'il plaira au ciel d'ordonner de son
sort. Un officier qui en fait partie , s'exprime sur sa situation
, de la manière suivante :
?
« Nous sommes encore à nous ennuyer ici , sans savoir
ce qu'on veut faire de nous. Nous ne sommes pas sans
inquiétude sur notre convoi , qui peut être , d'un moment
à l'autre , attaqué par des bombardes ou des bateaux canonniers.
Entassés comme nous le sommes nous serions.
fort embarrassés , si on envoyait seulement quelques brûlots
contre nous. En quelques endroits , nous avons jusqu'à
sept ou huit bâtimens à l'ancre , les uns derrière les
autres. Cependant on a , depuis quelques jours , fait avancer
un peu en-dehors et disposé sur deux lignes ceux de
nos vaisseaux qui sont le mieux armés , afin de nous mettre
en état de résister à l'ennemi qui est très-formidable , à
raison du nombre de ses bateaux canonniers. On en compte
près de 50 devant la ville d'Algésiras , qui est en face de
nous. Nous n'avons à leur opposer que deux bricks et
deux bateaux canonniers.
Quoique nous ne sachions rien de positif sur la destination
et l'objet de notre expédition , l'opinion générale
est que
sir Graig doit s'arrêter à Malte , comme commandant
en chef des forces de la Méditerranée , et que le général
sir J. Steward continuera sa route avec cinq mille
hommes , pour aller prendre possession d'Alexandrie.
1 -
Du 25 , La nouvelle reçue par la malle de Gothenbourg,
du rappel de M. de Novosilzoff , semble faire espérer que
la Russie veut exercer enfin une influence active sur le
continent. Non-seulement nous doutons de la vérité de ce
motif, mais , fût -il vrai , nous voyons peu de raisons pour
croire que l'empereur Alexandre soit réveillé de sa léthargie.
Il est parlé du rappel de M , de Novosilzoff dans un
article de Dresde , du 7 du courant ; mais on ne devrait
pas oublier que nous avons reçu des nouvelles de Berlin du
9, qui disent en termes positifs qu'il était alors occupé
d'affaires très -sérieuses avec le cabinet prussien, au sujet de
sa mission . D'ailleurs , le cabinet de Pétersbourg fût- il
disposé à commencer les hostilités , la saison est trop avan-
4
328 MERCURE DE FRANCE ,
cée pour exécuter aucune entreprise importante , et plus
de huit mois s'écouleront avant qu'une armée d'une force
convenable puisse entrer en campagne et agir offensivement
contre la France. Nous sommes en effet assurés
qu'une armée russe de 120,000 hommes s'assemble sur
les frontières de la Pologne , et que 60,000 autrichiens
doivent se joindre à eux. Il est déraisonnable de penser
que Bonaparte regardera paisiblement s'opérer cette jonction
; et eût- il même des raisons de croire qu'un plan d'alliance
de cette nature est formé entre les deux puissances ,
il le fera échouer par une attaque qui appellera toutes les
forces autrichiennes à la défense des états héréditaires.
Ceux qui comptent que la Russie agira avec vigueur et
promptitude , paroissent oublier les liaisons et l'attachement
de la Prusse avec la France. Tant que ces liaisons
subsisteront , nous ne devons pas compter sur le succès
des opérations d'une campagne ouverte dans l'Empire. La
question de la paix ou de la guerré est de la plus grande
importance pour la Russie , et quoique l'empereur
Alexandre ait rappelé son ministre , il ne s'ensuit pas , à
juger par l'expérience du passé , qu'il veuille s'engager
dans des hostilités contre la France.
EMPIRE FRANÇAIS.
Lans- le-Bourg.
-
Il était réservé à l'Empereur Napoléon
d'ouvrir au travers des Alpes , une communication
facile entre la France et l'Italie ; il en a conçu le plan , et
neuf mois de travaux réels ont suffi pour établir de Suze
à Lans-le-Bourg une route aussi commode qu'elle est
intéressante par la beauté des sites variés qu'elle offre à
chapue pas , et la hardiesse de l'exécution . . Ce matin
un détachement de 400 grenadiers à cheval et gendarmes
de la garde de S. M. a le premier franchi le Mont- Cenis
en suivant à cheval cette nouvelle route. On a remarqué
qu'à leur arrivée les chevaux n'étaient pas plus fatigués
que s'ils eussent voyagé en plat pays . Déjà on a préparé
les emplacemens des postes qui offriront aux voyageurs le
double avantage des relais et d'asiles sûrs contre les tourmentes
fréquentes en hiver sur ce passage.
Cette route est un chef-d'oeuvre de la hardiesse humaine ;
elle a trente-six pieds de large , elle ne monte ni ne descend
que de six pouces par toise. Des rochers immenses
ont été coupé , des digues hardies ont été élevées sur des
THERMIDOR AN XIII 329
précipices affreux ; enfin tous les obstacles que la nature
a opposés ont eté franchis. Il ne reste plus à percer qu'un
rocher près de la plaine Saint- Nicolas ; avant la fin de la
saison tout sera terminé. Alors on pourra monter le Mont-
Genis au galop et le descendre de même ; les voitures passeront
librement sans être démontées et le commerce
sur-tout ne souffrira plus de la rapacité des muletiers de
la Novalèse et de Lans-le-Bourg.
,
L'Empereur a eu le plaisir de monter en voiture à l'hospice
, et d'être le premier qui ait descendu de cette manière
cette montagne , aussi facilement que l'on descend
de Versailles à Sèvres.
Plaisance , 19 juillet.- Un trait de scélératesse inouie
vient d'avoir ici la plus terrible issue .
Le magasin des munitions de notre ville a sauté hier à
trois heures après midi . La ville n'a pas été endommagée .
Les habitans en ont été quittes pour une forte peur et
pour les suites d'une secousse violente . Le garde-magasin
des munitions confectionnées ( c'est -à dire disposées en
cartouches pour les fusils et les canons ) , soupçonné de
vol , alloit être mis en jugement aussitôt que l'inventaire
aurait été achevé . La journée d'hier devait terminer cette
opération , et le coupable allait être puni. Mais ce scélérat
, décidé à périr plutôt que de se voir convaincu de ses
malversations , a conçu l'horrible projet de faire périr
a vec lui les canonniers et les officiers qui faisaient la vérification.
Au moment où on reprenait ce travail , il a paru
avec un rouleau de papier à la main , qui , à ce qu'on présjume
, couvrait la mèche fatale. Le magasin a sauté avec
e coupable. Un capitaine du 2° régiment , le nouveau
garde-magasin et sept canonniers ont également péri ;
douze à quatorze volontaires du même régiment ont été
grièvement blessés. Le chef de bataillon Montmoulin ,
chargé de la vérification de l'inventaire , s'est , par le plus
heureux hasard , trouvé hors du magasin ; il n'a été que
légèrement blessé.
Cette explosion , dans une journée très-calme , ne laissa
pas de doute à M. Demanelle , notre commandant d'armes ,
qu'elle n'eût eu lieu au fort. It monte à cheval , s'y rend
sur- le-champ ; et ne consultant que son amour pour ses
soldats et la sûreté de la ville , il prend avec tous les officiers
d'artillerie accourus après lui , les moyeus de prévenir
la communication du feu au magasin du dépôt de la
poudre , et à une soixantaine de caissons qui se trouvaient
330 MERCURE DE FRANCE ,
dans la prairie du fort. Tout a été sauvé par l'effet de cette
intrépidité qui caractérise cet officier et le corps qu'il
commande.
Trois maîtres maçons , victimes de l'explosion , n'ont pas
encore été trouvés , non plus que le capitaine d'artillerie.
Cette affreuse machination a rempli d'horreur les habitans
de la ville , ainsi que les militaires de cette garnison.
-Les états de Parme , Plaisance et Guastalla font partie
de la 28 division militaire , pour le commandement et
l'administration militaire. Décret impérial du 2 thermidor
an 13 .
PARIS.
Le 9 thermidor à une heure , le corps diplomatique a
été conduit à l'audience de S. M. dans les formes ordinaires.
A cette audience ont été présentés à S. M. , par S. E. M.
le marquis de Lucchésini , ministre plénipotentiaire de S.
M. le roi de Prusse : M. le comte de Stoff , de la Silésie ,
chambellan de S. M. le roi de Prusse ; M. de Schère , président
d'un tribunal de justice à Berlin ; M. de Leithold ,
officier au régiment prussien d'hussard de Goeting.
Dans la même audience , M. Abel , ministre résident
des villes libres de l'Empire , a présenté à S. M. des lettres
de créance en qualité de ministre résidant des villes libres
auprès de S. M. , comme roi d'Italie.
-S. M. l'Impératrice- reine est partie ce matin de Saint-
Cloud , pour les eaux de Plombières.
-Le projet qu'on suppose à S. M. I. et R. de passer
une partie des étés à son château de Fontainebleau , ne
paraît avoir jusqu'ici rien de certain; mais il ne serait ni
surprenant ni nouveau. Depuis plus de 600 ans, Fontainebleau
était un séjour aimé des souverains de la France.
Philippe- Auguste y allait souvent plusieurs de ses chartes
en sont datées. Saint-Louis y passait les automnes , et l'appelait
son désert. Philippe-le-Bel y naquit en 1262 , et y
mourut en 1314. Charles V , dit le Sage , y fonda une bibliothèque
qui fut depuis transportée du Louvre. François
I rebâtit le château en entier , et fit venir d'Italie le
Primatice pour le décorer. Henri IV fit élever , sur les
desseins de Jamin , le portique qui conduit aux cuisines.
Louis XIII fit reconstruire l'escalier à deux rampes , dont
l'une conduit à la salle des gardes , et l'autre à celle de la
comédie. Louis XV fit bâtir l'aile droite qui n'est pas acheTHERMIDOR
AN XIII. 331
vée , à la place de la galerie d'Ulysse qui tombait en ruines.
La forêt de Fontainebleau contient 28,600 arpens .
Elle est percée de grandes et belles routes .
3
-La Mottille impériale vient de remporter de nouveaux
avantages sur la marine anglaise . Voici un extrait
du rapport du capitaine de vaisseau Hamelin , commandant
une division composée des corvettes Audacieuse et
la Foudre , de 6 chaloupes canonnières , 10 bateaux canonniers
et 8 peniches , en tout 26 voiles . Le capitaine
appareilla de Fécamp , le 4 thermidor , en présence d'une
station ennemie qui n'était qu'à une lieue des jetées de
Fécamp , et qui consistait en une frégate , 2 corvettes et I
cutter. A heures 55 minutes l'action s'engagea à portée 7
de fasil , notre mou : queterie et notre artillerie servies ensemble.
La frégate anglaise n'a pas tardé à avoir la corne
de sa grande voile coupée , et des écoutes filées pour nous
dépasser , désirant probablement n'avoir à combattre que
des chaloupes canonnières dont le feu devait être moins
vif , vu le grand frais de terre qui leur faisait donner
grande bande et la grosseur de la mer. Cependant elle a
continué d'être battue . A 8 heures 20 minutes l'action engagée
vivement de part et d'autre ; les chaloupes cannonnières
le 72 , le 83 et le 163 commandées par M. Hilaire ,
enseigne de vaisseau , ne battant qu'a coulisses , ont pris
les armures à babord , le cap sur l'ennemi , faisant feu
pardevant ; ce feu qui l'enfilait , joint à celui de la ligne ,
lui a fait prendre le large avec beaucoup d'avaries. A 10
heures il est revenu , et on s'est battu très- près ; un boulet
des gaillards de la frégate a cassé le bras droit du brave
Cocherel , commandant la Foudre , qui n'a quitté son
poste qu'aux cris de vive l'Empereur ! et en excitant à continuer
à faire feu avec vivacité. A 11 heures , à l'ouest de
Saint-Valery -en- Caux , l'ennemi harcelé et en très- mauvais
état , serré au feu très -vigoureusement par notre ligne
qui se promettait de le réduire a trouvé son salut dans
la fuite , la corvette du commodore anglais ayant la tête
de son grand mât de hune coupée et son grand mât luimême
à la bande , les deux autres fort maltraités. Cette
division , dit le capitaine Hamelin , eût infailliblement
tombé en notre pouvoir , si la mer nous eût permis d'aller
à l'abordage. L'Audacieuse l'avait demandé par un signal :
je n'ai pas cru devoir l'accorder. La division française
re'âché le même jour à Dieppe , dans le dessein de continur
sa route pour Boulogne , après s'être un peu réparée
2
332 MERCURE DE FRANCE ,
et avoir débarqué ses blessés . Nous avons eu dans cette
journée 4 hommes tués et 22 blessés , dont 11 grièvement.
Le temps était trop mauvais , l'horison trop près , et la
mer trop grosse pour qu'on fit tenter l'abordage comme
nos marins le désiraient.
--
En réprésailles de la détention de M. de Prony à
Venise , la police de Paris avait fait arrêter un conseiller
aulique de Vienne ; mais d'après l'information qu'elle a
reçue que , sur l'intervention de M. le général en chef
de Bellegarde , les étranges procédés de M. de Bissingen ,
chargé de la police a Venise , avaient cessé , et que M. de
Prony était en liberté , la police de Paris a également remis
en liberté M. le conseiller aulique. Au reste , cette
circonstance aura plusieurs effets favorables : elle fera
connaître à M. de Prony tout l'intérêt que lui portent les
gens éclairés , et elle manifestera en même temps la ferme
intention où est le gouvernement de ne pas souffrir qu'on
attente au droit des gens dans la personne des citoyens
français , et de mettre constamment en usage le droit de
représailles.
(Journal officiel. )
Le nouveau roman de madame Cottin , annoncé
depuis long-temps , a été mis en vente hier. Nous en
rendrons compte très-prochainement. En voici le titre :
MATHILDE , Mémoires tirés de l'Histoire des Croisades ( 1 ) ;
( 1) Mathilde, Mémoires tirés de l'Histoire des Croisades , par madame
Cottin , auteur de Claire d'Albe , de Malvina et d'Amélie-Mans.
field . Six vol. in- 12. Prix : 12 fr . , et 15 fr. par la poste.
A Paris , chez Giguet et Michaud , imprimeurs- libraires , rue des
Bons-Enfans , n° 6;
Et chez le Normant , imprimeur-libraire , rue des Prêtres Saint-
Germain-l'Auxerrois , n. 42 .
On trouve chez les mêmes libraires :
Amélie-Mansfield , deuxième édition , revue et corrigée , Trois vol .
in-12. Prix : 6 fr . , et 8 fr . par la poste.
·Malvina , deuxième édition , revue et corrigée. Trois vol in- 12.
Prix : 6 fr. , et 8 fr. par la poste.
N. B. Claire d'Albe. Un vol . in- 12 , fig. , par le même auteur ; se
trouve chez Maradan et le Normant. Prix 2 fr. , et 2 fr . 50 cent.
par la poste.
THERMIDOR AN XIII 333.
il est précédé d'un TABLEAU historique des trois premières
Croisades ; par M. Michaud .
S. M. l'Empereur est allé visiter lundi le Pritanée de
Saint-Cyr. Il étoit accompagné de S. M. l'Impératrice.
Mardi , S. M. a présidé le conseil - d'état qui s'est réuni à
Saint-Cloud à deux heures après-midi . Hier , S. M. a tenu
conseil des ministres.
POLITIQUE.
:
Que veut la Russie ? Quelle influence prétend sur le centre de l'Europe
cet empire mi- européen , mi-asiatique , mi- policé , ini-barbare?
Veut il se rendre médiateur entre la France et l'Angleterre ? Qu'il se
borne donc aux seuls points litigieux entr'elles ceux-ci l'intéressent
directement. Il possède une marine. Il s'agit pour lui , comme pour
tous les états qui ' arment quelques vaisseaux , de savoir s'il aura une
marine tributaire , ou une marine indépendante . Sans appeler cette
médiation , sans la croire utile , le grand homme qui toujours propose
la paix, avec tous les moyens de la rendre glorieuse , saura la réspecter.
Mais quelle étrange médiation que celle qui néglige les objets
de la guerre, et qui vient demander compte des opérations de la paix !
La France est- elle en guerre avec des souverains d'Italie ? parle - t- on
de prendre les armes sur quelque point du continent européen ? Un
traité a été violé , mais c'est celui d'Amiens , ce n'est point celui
de Lunéville. Quelle puissance se plaint à cet égard ? E- t -ce l'Autriche
qui en a quelque droit , quelque prétexte ? est- ee l'Autriche qui
l'oseroit ? ne se souvient-elle pas de quel abfme elle a été tirée par
ce traité , le plus magnanime qu'un vainqueur ait jamais scellé avec
des vaincus ? C'est en Autriche , c'est à Vienne que tout doit parler
de la modération de l'Empereur des Français . Sa puissance , son
-génie , sa grandeur d'ame ont laissé des traces sur un trône qu'il
relevé deux fois de sa chûte.
Des états que ses événemens de la guerre et que la paix de Lunéville
ont laissé dépendans de la France, ont reçu une plus forte organ sation;
les uns , parce qu'on a tracé avec plus de force les limites qui les
séparent de l'Empire français ; lesautres , parce que la nécessité , leurs
voeux et leur salut ont prescrit de les y confondre. Valoit -il mieux opprimer
ces états par leur anarchie par leur foiblesse , par des tributs
qu'on eût impunément levés , par tous les genres de vexations que la
Ruessie elle-même exerce ou tolère sur des états qu'elle a rendus ses
voisins et ses tributaires , en franchissant toujours ses limites immenses
? Que ces procédés conviennent à un empire qui jusque dans sa
capitale n'offre qu'une civilisation imparfai e ; qu'ils conviennent encore
334 MERCURE DE FRANCE ;
·
à un jeune monarque chez qui le génie ne paroft pas avoir devancé l'expérience
, Napoléon suit d'autres règles et connoît mieux le génie de
son siècle. Il consulte les moeurs de chacun des peuples qui l'appellent
comme leur arbitre et leur législateur . S'il les subordonne tous au
système de l'Empire français , c'est suivant des loix graduées sur leur
prospérité particulière. Il ne se borne point à leur épargner des tributs
qui humilient plus encore qu'ils n'appauvrissent les états qui y sont
sommis ; il simplifie leur administration , il réduit leurs dépenses , c'est
auprès d'eux qu'il va s'informer de leurs besoins ; il ne les quitte
point qu'il ne les ait soulages ; bien différent en cela de ces Romains
que Montesquien accuse d'avoir été ravisseurs injustes encore plus
comme législateurs , que comme conquérans. Le royaume d'Italie
est , ainsi que l'a déclaré l'Empereur et Roi , le pays de l'Europe le
moins chargé d'impôts . La Suisse , grace à lui , a recouvré l'ancienne
et sévère économie de son gouvernement : la Hollande s'en rapproche .
On a oublié le nom des factions qui troubloient jadis , ou qui « troubloient
, il y a peu d'années , ces différens , pays. , La Suisse garde ses
moeurs ; l'Italie est provoquée à l'imitation des nôtres . Nos voisins
' exercent comme nous aux arts de la paix et à celui de la guerre .
L'Empereur semble dire à la Hollande ; Vous » retrouverez la gloire
» et le commerce de vos aïeux , dès que vous aurez retrouvé des
Ruyters et des Tromp. » Et les Hollandais , si l'on en croit d'heureux
présages , vont répondre à cet appel . 1 :
Est-ce là traiter ea pays conquis des états dont le territoire , est
ouvert à nos armées ? L'Empereur Alexandre a-t -il droit de s'offenser
de ce qu'on ne suit point au centre de l'Europe le code avec lequel
la Russie régit des peuples tartares ? Il n'a pas plus reçu de mission à cet
égard des peuples de Milan , de Parme , de Lucques et de Gênes , que
l'Empereur Napoléon n'en a reçu des peuples de la Crimée , de la Moldalvie
et de l'Arménie . Le brusque retour de M. de Novosilzoff pourroit
être considéré comme un effet de la prudence de quelqu'homme
habile du cabinet de Saint-Pétersbourg , qui a voulu épargner à
l'Empereur Alexandre le ridicule d'une telle médiation .
C'est avec plus de dignité que le roi de Prusse propose la sienne .
Toujours occupé du bonheur de ses peuples , il ne s'alarme point de
oe que d'autres soient heureux par les loix et par l'autorité d'un grand
homme qui affermit les monarchies , en proposant son exemple aux
monarques ; qui chasse de toute l'Europe l'esprit séditieux ; qui en ter
minant la révolution française ; a sauvé plus d'un trône . Voyez avec
quelle force le roi de Prusse contient la fougue indiscrète d'un prince
qui sacrifie ses états , son armée , et qui voudroit sacrifier le repos de
THERMIDOR AN XIII. 335
l'Europe à un gouvernement perfide qui met à prix ses emportemeris
et ses imprudences ! Cest par cette vigueur et cette sagesse qu'on obtient
le rôle de médiateur ! ( Journal de l'Empire . )
$
Quoique l'indépendance de l'Europe soit le protocole ordinaire des
messages de S. M. B. , il est clairement démontré par l'histoire que,
depuis deux siècles , l'Angleterre n'a point fait de guerre dont le but
unique ne fût son intérêt personnel , et ne tendft à consacrer ses prétentions
exclusives au despotisme maritime . Une autre observation non
moins fondée , c'est que la France a été constamment l'objet de la haine
du gouvernement britannique , sans doute parce qu'elle est plus capable
de résister à ses vues d'ambition , parce que son industrie la rend
une rivale plus dangereuse , parce que l'avantage de sa situation favorise
plus puissamment le développement de ses ressources. Le moindre
´avantage qu'obtienne la France , offusque le cabinet de Londres . On
a vu ce sentiment d'inimitié se manifester particulièrement dans la
guerre de la succession . On sait que Guillaume III eût souffert avec
plus de patience la couronne d'Espagne réunie avec la possession de
l'Italie et des Pays- Bas sur une même tête , qué de voir le petit- fils de
Louis XIV monter sur le trône de Charles II.
L'Angleterre n'a dit mot lorsque , depuis 1774 jusqu'en 1795 , dix
millions de sujets de plus sont passés sous la domination de Catherine
II ; elle a vu tranquillement envahir des provinces et des royaumes :
mais la France acquiert- elle quelques départemens maritimes qui même
autrefois ont fait partie de ses anciens domaines , aussitôt le cabinet i
de Saint-James jette les hauts cris et fait répandre des flots de sang
pour savoir si des Français demeureront sous la domination de la ›
France. Il a fallu que la victoire en décidât .
Ce seroit une chose incroyable que l'union de Gênes à l'Empire
français vint aujourd'hui renouveler la guerre continentale ; comme
s'il étoit sur la terre quelque puissance qui eût le droit de s'opposer
à la volonté de deux nations indépendantes , lorsqu'elles desirent n'en
faire plus qu'une. Si la Suède vouloit reconnoître aujourd'hui l'Empereur
de Russie , nul autre état ne pourroit , sans injustice , s'op- --
poser à un contrat fait entre deux nations. Personne n'a songé à s'opposer
à l'union de l'Irlande , avec l'Angleterre , c'est un acte abso-
Fament libre de peuple à peuple , et la Russie a beaucoup trop à
gagner à ce système pour y trouver à redire . D'ailleurs , on ne s'est
jamais opposé à ce que Gênes se mit sous la protection de la France
qu'elle fut contrainte d'implorer tant de fois ! Qu'importe à l'Allemagne
et à la Russie que Gênes appartienne à la France , puisque
336 MERCURE DE FRANCE ,
cette réunion n'augmente pas la force continentale de celle -ci ? Ea
supposant qu'il en résulte pour elle quelque avantage sous le rapport
maritime , l'Angleterre a seule quelque intérêt à s'y opposer. Celui de¹³
toutes les autres nation , au contraire , est qu'il s'élève un pouvoir capable
de contre-balancer la prépondérance maritime à laquelle l'Augleterre
aspire .
Si maintenant on examine ce qu'il faut de forces à la France pour
sa propre sûreté , et pour maintenir l'équilibre politique de l'Europe ,
à peine trouvera-t-on que l'agrandissement qu'on lui reproche y suffise
. Tout est changé dans les autres états. Plusieurs ont pris un ac
croissement considérable et reculé leurs limites. La Russie notamment
embrasse des domaines immenses , et les étend sans cesse . Elle n'a
pas , comme la France , des bornes naturelles . Celle- ci est avoisinée
par de grands états sur lesquels elle ne veut ni ne peut empiéter. Engi
un mot, elle est arrivée à un terme où il faut nécessairement qu'elle
s'arrête , parce que son intérêt et la nature le veulent .
La Russie , dont l'Angleterre invoque l'intervention , au nom de
l'indépendance des autres nations , est loin d'avoir à leur offrir les
mêmes garanties. Quand on songe qu'un siècle seulement s'est passé
depuis que Pierre Ier l'a élevée au rang des grandes puissances de "
l'Europe , quand on mesure de l'oeil l'énorme augmentation de ses
forces et de son territoire , depuis une époque encore si rapprochée
on ne peut s'empêcher de trembler en se rappelant que c'est du centre
de ces contrées , que des nuées de barbares sont venues inonder la
plus grande partie de notre hémisphère.
L'Europe est aveuglée sur les progrès insensibles d'une puissance
qui ne trouve plus d'ennemis à vaincre autour d'elle , et qui , peut- .
être , porte fort loin ses espérances . Il est possible que le partage de la
Méditerranée , du commerce du Nord et de l'Asie unisse pour quelque
temps l'Angleterre et la Russie . C'est aux autres puissances , envelop
pées d'une double servitude , à prévoir les dangers qui les menacent.
Il ne s'agit plus de se laisser éblouir par des parcelles de territoire
qu'on pourroit offrir pour masquer des usurpations plus importantes.
L'intérêt général veut que les grands états de l'Europe se tiennent
étroitement unis ; il sont en quelque sorte solidaires les uns des autres .
La monarchie universelle ne peut pas venir de celui que la nature a
resserré dans de justes bornes , il est utile aux autres qu'il puisse se
défendre , inspirer quelque respect , empêcher la ruine des états menacés
au loin , et offrir un contre-poids dont le midi de l'Europe a
depuis long-temps besoin contre la vaste,et dévorante ambition du nord.
( Argus .)
9
( No. CCXIV. ) 22 THERMIDOR an 13,
( Samedi 10 Août 1805. ).
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
POÉSI E.
IMITATION
DE L'HYMNE DE CLEANTHE LE LYCIEN
Second Fondateur du Portique ,
A JUPITER , PÈRE DE LA JUSTICE.
TOI ! sous quelque nom que l'univers t'adore ,
Et quel que soit l'encens brûlé sur tes autels ,
Ame de ce grand tout que ta voix fit éclore
Au jour qu'avaient fixé tes décrets éternels ;
Ordonnateur suprême , accepte notre hommage,
Ecoute le langage
Des trop faibles mortels.
De l'or et de l'azur la pompe étincelante ,
A ton ordre forma l'enveloppe des cieux ,
Et ce monde reçut la robe verdoyante ,
Emblême d'espérance et charme de nos yeux.
C'est ton souffle divin que tout être respire ;
Tu tiens sous ton empire
Les hommes et les Dieux.
J
Y
338 MERCURE DE FRANCE ,
C'est ton doigt qui traça les orbites immenses
Des mondes orgueilleux d'obéir à tes lois :
Tu souffles de ton siége , à travers leurs distances ,
Les tonnerrés , les vents , organes de ta voix ;
Et des mondes rivaux les hàines étouffées
T'élèvent des trophées
Dignes du Roi des Rois.
Quel étrange délire et quelle audace impie
Veut soumettre au hasard tous ces globes divers !
Le hasard !……. A ce nom , tous les champs de la vie ,
Et la terre et les cieux redeviennent déserts ;
Le chaos vient fonder son empire paisible
Sur l'épitaphe horrible
De ce triste univers.
Parle , quel est ton maître , océan de lumière ,
De l'antique nature assidu spectateur ?
Des cieux autour de toi qui règle la carrière ?
Immobile flambeau , serais- tu leur moteur ?
Parle , si le soleil n'est qu'une créature ,
Ame de la nature,…
Quel est ton créateur ?
En vain des élémens la discorde apparente
D'un aveugle mortel flatte l'impiété ;
Des obstacles divers sans cesse triomphante ,
La nature s'élève avec plus de fierté ,
Et ce désordre ajoute une beauté nouvelle
A l'image éternelle
De la Divinité.
Ingrat ! veux-tu savoir qui trouble l'harmonie
De ces globes mouvans , de ces concerts divins ?
Vil atome , c'est toi , și ton système impie
Ne tend qu'à seconder de farouches desseins .
Le méchant qui prospère est le fléau coupable ,
L'adversaire implacable
Des immortels destins.
THERMIDOR AN XIII.
339
Qu'ai -je dit ! et quel trouble agitait ma pensée ?
Vivras- tu sans terreur , mortel audacieux ?
La colère céleste est - elle donc lassée ?
Attends , la foudre gronde et sillonne les cieux ;
De ton impiété les fatales ruines ,
Des vengeances divines
Instruiront tous les yeux.
Par E. M. MASSE , maître d'Etudes au
Lycée de Marseille.
LE PRINTEMPS ,
PAR MENZINI.
Traduit de l'Italien.
DIEU des beaux jours ,
Dieu des amours ,
Printemps , ame de la nature ,
Reviens , embellis tout
De la première parure.
Reviens , laisse flotter partout
Ta chevelure d'amarante ;
Réveille un noble feu dans le sein de l'amante.
Combien tu dus être éclatant ,
Parmi tant de beautés nouvelles ,
Lorsque la main du Tout- Puissant
Créait et dirigeait tant d'étoiles si belles !
Apollon sur son char paraissait plus brillant
Plus riant;
Des astres dans le ciel la chaleur moins brûlante
Etait plus séduisante.
Doux printemps , sur ton front que couronnaient les fleurs ,
pourpre alors prodiguait ses couleurs , La
Ainsi que sur celui de la beauté champêtre ,
Qui danse , ivre d'amour, à l'ombre d'un vieux hêtre ;
Ou celui d'une épouse , au milieu des soupirs
Et des chastes desirs ,
Y 2
340 MERCURE DE FRANCE ,
(
S'occupant de l'hymen qui pour elle s'apprête ,
Et semant avec goût les rubis sur sa tête.
Aimable et doux printemps !
Nous rendras- tu jamais ces rayons éclatans
Tels qu'ils étaient au premier âge ?
Daigne du moins nous en tracer l'image ;
Et de mes jours , en te louant ,
En te chantant
Sur ma lyre , présent céleste ,
Alors j'embellirai le reste.
J. A. NicoOD.
CE QUE C'EST QUE L'HABITUDE !
CONTE .
AUSSITÔT que sept fois de son timbre argentin
La pendule au salon avait frappé l'oreille
Le vieux président Marcellin ,
er
Routinier s'il en fut , faisant du lendemain
Toujours le pendant de la veille ,
S'en allait visiter une antique merveille
A qui , depuis trente ans au moins,
Il rendait les plus tendres soins ,
Et consacrait chaque soirée.
Lui grand causeur , elle fort désoeuvrée ,
Penchans , goûts et besoins se trouvaient assortis....
« Pour le bonheur de votre vie ,
Lui répétaient souvent ses intimes amis ,
Vous devriez épouser Emilie .
Puisque chez elle tous les jours ,
Vous allez roucoulant vos anciennes amours ,
Autant vaudrait demeurer avec elle.
Dans l'âge où la force chancelle ,
C'est par là qu'il faudrait finir ,
Et vous seriez du moins dispensé de sortir ,
Et quand il pleut et quand il gèle . »
THERMIDOR AN XIII. 341
- « J'y pense comme vous , disait le président ,
C'est un hommage à rendre à l'amitié fidelle ,
Et je verrais , par cet arrangement ,
Plus d'un coeur soulagé , plus d'un esprit content ,
Et bien des erreurs réparées... >>
- « Concluez donc , et promptement.... »
-- « Oui , mais où passerai-je ensuite mes soirées ? »:
Par F. DEVENIT.
IMITATION DE GUARIN I.
UN jour l'aimable Lycoris
A Nidus offrit une rose.
Au même instant, son teint de lis
Subit telle métamorphose
Qu'il crut voir la plus belle fleur
Lui céder la fleur la plus belle.
Ah ! s'écria Nidus , quel moment enchanteur
Pour un coeur sensible et fidèle !
Dieux ! pour accomplir mon bonheur ,
Accordez-moi cette rose nouvelle
Qui vient de me donner sa soeur.
JULIA , membre honoraire de la Société
littéraire de Varsovie , etc. , etc.
ENIGM E.
Que la reine des fleurs brille d'un vif éclat ,
Qu'elle orne de Zircé la blonde chevelure ,
Que son parfum soit délicat ,
C'est dans l'ordre de la nature...
Moi , sa modeste et très- petite soeur ,
J'ai mon parfum , j'ai ma couleur ....
En me foulant aux pieds on croit me faire injure :
Oh ! qu'elle est grande cette erreur !
3.
342 MERCURE
DE FRANCE ,
((
Puisque je suis la superbe parure
De votre illustre prélature.
Par G. V. ( de Brives ) , abonné.
LOGO GRIPHE.
Du beau sexe , aimable apanage ,
Souvent blâme , quelquefois applaudi ,
Je m'embarque sans but , rarement fais naufrage ;
Au premier port venu j'entre après le voyage ,
Sans the souvenir du rivage
D'où mon esquif était parti .
Cet esquif, soutenu par cinq rames légères ,
Porte avec moi le théâtre des ris ,
D'un pacte solennel traîne les lois austères ,
Et cette plante utile aux jeunes étourdis
Pour déceler les beautés mensongères
Qui soutiennent du teint les appas défleuris .
D., abonné.
CHARA D E.
MON maître porte à mon premier
Une mortelle haine ,
Et le poursuit jusque dans son grenier ;
Mais ce n'est pas sans peine
Qu'il se procure mon dernier ,
S'il n'a près de lui la fontaine.
Mon tout convient au jardinier.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la
CHARADE insérés dans le dernier Numéro,
Le mot de l'Enigme du dernier N° est Pomme.
Gelui du Logogriphe est Rose , où l'on trouve osa
Celui de la Charade est Cou-lis .
THERMIDOR AN XIII. 343
Mathilde ; ou Mémoires tirés de l'Histoire des
Croisades ; par madame Cottin. Six vol. in- 12 .
Prix : 12 fr . , et 16 fr . par la poste. A Paris ,
chez Giguet et Michaud , libraires , rue des
Bons - Enfans , no . 6 ; et chez le Normant ,
libraire , imprimeur du Journal de l'Empire
rue des Prêtres Saint - Germain - l'Auxerrois
n°. 42.
MATHILDE , soeur de Richard roi d'Anglepour
terre , n'avait que seize ans , et touchait au moment
de prononcer ses voeux dans le couvent où elle
avait été élevée dès sa plus tendre enfance , lorsque
son frère vint la voir , avant de quitter l'Europe
soustraire Jérusalem au pouvoir de Saladin
. Les malheurs , le courage et les projets des
Croisés donnent à cette vierge timide des idées
qu'elle n'avait pu concevoir dans la paisible retraite
où elle avait toujours vécu ; sa piété prend un caractère
nouveau , et dans l'enthousiasme qui l'anime ,
elle ose annoncer le desir de visiter la Terre- Sainte .
Ce voyage était alors regardé comme la préparation
la plus salutaire à l'état monastique. Mathilde
trouva d'autant moins d'obstacles à obtenir ce qu'elle
desirait, que Richard , frappé de ses vertus et de sa
beauté, conçut l'espoir secret de la rendre au monde
dont elle devait faire l'ornement . Il la confia à Bérengère
, sa fiancée , qu'il épousa bientôt après à
Messine . L'éclat d'une cour, les pompes de l'hymen,
le bonheur si solennellement promis à ces époux firent
penser à Mathilde qu'il était une autre félicité
que celle qui jusqu'alors avait rempli ses desirs ;
mais son c
n'en fut point ému. Sous le simple
habit de novice qu'elle avait voulu conserver , elle
n'en parut que plus touchante à tous les chevaliers
344 MERCURE DE FRANCE ,
qui étaient accourus, soit pour réclamer l'assistance.
de Richard , soit pour l'aider dans sa noble entreprise.
Guy de Lusignan , roi détrôné de Jérusalem ,
brave jusqu'à la témérité , capable d'employer le
mensonge et la perfidie pour réussir dans ses projets ,
fut celui sur qui elle fit l'impression la plus vive.
Le respect qu'elle imposait par sa modestie , et cet
habit sacré qui rappelait sans cesse sa vocation ,
éloignèrent l'aveu de l'amour qu'elle inspirait ; et
Lusignan , comme tant d'autres chevaliers , fut réduit
à la servir sans espoir de récompense.
?
Après quelques jours consacrés à son épouse ,
Richard , entraîné par la gloire , se dispose à partir
pour la Palestine : averti que la mer est couverte
de vaisseaux ennemis , et que le redoutable Malek
Adhel , frère de Saladin , les commande souvent ,
il craint d'exposer Bérengère et Mathilde à des dangers
qui ne pourraient qu'affaiblir son courage ; et ,
pour attirer à lui toutes les forces des Sarrasins
arborant son pavillon , il s'embarque avec son armée ,
certain de vaincre les ennemis du nom chrétien s'il
les rencontre , ou de les voir accourir près de Ptolemaïs
au bruit imprévu de son arrivée. En effet ,
attaqué par les Musulmans , it coule à fond une de
leurs galères , remporte une victoire long - temps.
disputée , atteint le but de son voyage ; et , croyant
avoir écarté le péril , il envoie à son épouse et à sa
soeur l'ordre de le rejoindre sous la conduite de
quelques chevaliers. Vaine prudence ! Bérengère
et Mathilde s'embarquent après quelques jours
d'une heureuse navigation , le vent s'élève , pousse
le navire contre les bancs de sable qui s'étendent
aux environs de Damiette ; et là , surpris par un
vaisseau ennemi , au milieu d'une tempête affreuse.
il faut encore combattre. Josselin de Montmorency,
le modèle des chevaliers , plus admirable par ses
vertus que par un courage à toute épreuve , allait
2
2
THERMIDOR AN XII. 345
sauver le dépôt précieux confié à ses soins , lors→
qu'un esquif sort du port de Damiette . Au pavillon
qui flotte dans les airs , les Sarrasins reconnaissent
Malek Adhel ; ils poussent des cris de joie en prononçant
son nom , et leur courage s'enflamme.
A ce nom redoutable , Guillaume , archevêque,
de Tyr , annonce aux princesses qu'il n'est plus
d'espérance. C'est dans ce moment affreux où
Mathilde entend pour la première fois parler du
plus terrible et du plus généreux ennemi des chrétiens
, qu'il paraît devant elle , donne la liberté aux
vaincus ; et , en offrant son palais à l'épouse et à
la soeur de Richard , ne leur demande que la promesse
de ne point essayer de rejoindre le camp
des Croisés , avant que le roi d'Angleterre n'ait
traité avec Saladin du prix de leur rançon.
: Jusqu'à présent Mathilde n'a arrêté ses regards
sur aucun homme sa piété , son innocence , ce
qu'elle a entendu dire des Musulmans dans le
cloître qu'elle habitait , lui font penser qu'un ennemi
de la croix ne peut que lui inspirer la plus
vive horreur. Que l'on juge de sa surprise lorsque
les bienséances l'obligeant de recevoir Malek
Adhel , elle s'encourage à porter les yeux sur lui
tandis qu'il entretient Bérengère et l'archevêque de
Tyr. Malek Adhel est jeune ; la nature lui a donné
cette beauté mâle qui se développait, avec tant
d'avantages dans les siècles où les qualités du
guerrier reposaient plus sur les forces de l'ame et
du corps que sur les calculs de l'art habitué à
commander , même aux femmes , tous ses mouvemens
annoncent un maître ; mais les liaisons qu'il
a formées dans les guerres précédentes avec les
habitans de l'Europe , ont développé en lui le
germe de toutes les vertus ; il rougirait de ne pas
égaler en générosité ceux qu'il surpasse en courage
; il connaît les lois de la chevalerie , il a même
346 MERCURE DE FRANCE ,
voulu être associé à cet ordre défenseur du malheur
et de la beauté ; en un mot , il ne lui manque
que d'être chrétien pour effacer tous les héros qui
paraissent dans cet ouvrage . Tel est l'ennemi qui
va attaquer l'innocente Mathilde ; tel est le vainqueur
qu'elle va soumettre sans art , sans coquetterie
, et qu'elle verra jusqu'à la mort disposé à lui
tout sacrifier ; tout , excepté l'honneur , et l'amitié
qui l'unit à Saladin , son frère et son roi . Qui sauvera
cette vierge timide de tant d'entreprises hasardées
pour lui plaire ? Qui arrêtera les mouvemens
de sa reconnaissance , et la défendra contre
son propre coeur ? Dieu , et la pudeur qui , dans
les ames tendres , est le plus grand obstacle aux
excès de l'amour. Ainsi Mathilde , conduite par
les événemens à aimer , à ne pouvoir aimer que
Malek Adhel , lui opposera sans cesse la religion ;
ét Malek Adhel , disposé à tout entreprendre pour
Mathilde , se verra toujours arrêté dans ses desirs
par ce qu'il doit à Saladin et à sa patrie. L'intérêt
de ce roman roule donc sur un combat entre l'honneur
et la foi , combat terrible qui finit par la
conversion et la mort du héros , et par la retraite
sublime de la fille des rois au couvent du Mont-
Carmel.
II y a tant de talent et de si heureuses conceptions
dans cet ouvrage , qu'en le jugeant la critique
se voit contrainte d'oublier que ce n'est qu'un
roman ; que ce roman est fait par une femme assez
modeste pour avoir voulu long - temps se dérober à
la célébrité , et qui ne se nomme enfin que parce
qu'il y aurait aujourd'hui trop d'orgueil de sa part
à prétendre garder l'anonyme . Si une seule édition
suffisait au public lorsqu'il s'agit des productions
de madame Cottin , nous nous contenterions de
faire remarquer les beautés de son ouvrage ; mais
lorsque ce qui est bon peut devenir meilleur , c'est
"
&
THERMIDOR AN XIII, *347
2
faire preuve d'estime
pour un auteur que de lui
indiquer les fautes qui lui sont échappées dans la
chaleur de la composition
, et quelquefois même
dans la fatigue de l'exécution
. Et pour répondre
une fois pour toutes à ceux qui ne connaissent pas
le but de la critique , nous dirons que , pour juger
un ouvrage d'imagination
, on ne se croit pas su
périeur à celui qui l'a conçu ; car si on avait fait
soi-même le plan de l'ouvrage qu'on analyse , peutêtre
n'y aurait-on point laissé les fautes qu'on se
croit obligé de remarquer ; mais on serait tombé
dans d'autres plus considérables
. Il y a toujours ,
entre celui qui crée et celui qui analyse , toute la
distance facile à apercevoir entre les poètes du
dix-septième siècle et les métaphysiciens
du siècle
suivant. Cet aveu prouve combien petite nous faisons
la part de notre amour-propre , et doit nous
encourager à risquer d'avoir raison , même contre
une femme .
On distingue dans tout ouvrage d'imagination
trois parties qui concourent également à l'ensemble
: le plan , les caractères et l'exécution . Le plan
du roman de Mathilde est fortement conçu ; et l'on
peut s'étonner que dans un siècle où les hommes se
bornent à chanter les saisons , les étoiles , la botanique
, la chimie , ou quelques sentimens considérés
comme des abstractions , les femmes aient
le courage de sonder le coeur humain , et de faire
de ses faiblesses et de sa grandeur le sujet de leurs
compositions. Quelle différence de notre temps au
temps héroïque des croisades ! Les deux sexes sont
maintenant confondus par des moeurs semblables ;
mêmes occupations , même frivolité , même amour
pour le changement ; et ce n'est pas une chose
indigne d'occuper l'observateur que le soin des
journaux à nous apprendre les variations que la
mode introduit , chaque semaine , dans les habits
348 MERCURE DE FRANCE ,
des hommes autant que dans les vêtemens des
femmes. La postérité croira-t - elle qu'il y ait eu une
nation où la folie du plaisir ait amené un dégoût
tel , que ce qui a plu huit jours soit nécessairement
vieux le neuvième ? J'entends souvent répéter
le sexe le plus faible perd beaucoup à vouloir disputer
la palme des talens au sexe le plus fort :
lorsqu'il s'agit des beaux - arts , et même des moeurs ,
y a -t-il encore en Europe un sexe fort et un sexe
faible ? Je ne me permettrai pas de prononcer sur
cette grave question ; mais je puis affirmer que ,
dans les ouvrages d'imagination , les femmes aujourd'hui
ont la prééminence ; qu'elles laissent aux
hommes prétendus forts l'honneur de chanter la
matière ; et que , dans toute leur faiblesse , elles
sont les seules qui osent fonder un grand intérêt
sur les vertus et les passions de l'humanité . Je le dis
avec un peu de honte pour nous , madame Cottin
semble avoir retrouvé le secret , perdu depuis
Corneille , de pousser jusqu'à l'attendrissement le
sentiment de l'admiration . Lorsqu'elle raconte la
franchise avec laquelle Saladin s'approche du camp
des Croisés dans un moment de trève consacré aux
tournois , et la franchise plus grande encore avec
laquelle le roi Richard va , seul , visiter Saladin , il
serait impossible de ne pas porter envie à son talent ,
si l'on ne sentait qu'une peinture aussi belle des
sentimens les plus généreux appartient plus à l'ame
de l'auteur qu'à son esprit. Madame Cottin sera
fort étonnée de m'entendre dire qu'elle peint mieux
l'héroïsme que l'amour ; et , pour la mettre de mon
parti , peut - être serai - je obligé d'ajouter qu'il est
plus honorable pour une femme de bien apprécier
les vertus , que de trop deviner le secret des passions .
Le plan de cet ouvrage , pour être conçu avec
force , n'en offre pas moins une faute capitale qu'il
est facile d'atténuer , et impossible de corriger en
THERMIDOR AN XIII. 349
tièrement: Lorsqu'au sixième volume Richard demande
si c'est pour décider le sort de Mathilde que
tant de guerriers ont quitté leur patrie , il n'est pas
de lecteur qui ne soit tenté de dire que Richard
parle de fort bon sens . Dans un poëme héroïque ,
l'amour n'entre qu'en épisode ; dans un roman
héroïque , il semble qu'on veuille réduire la gloire
à n'être qu'épisodique : cette combinaison est fausse ;
et le roman , dans ce genre , gagnerait à se rapprocher
de la marche du poëme . Le romancier peut faire
que l'amour exerce plus d'influence sur lesactions des
héros ; mais il ne doit pas tendre à la fois à développer
tous les replis du coeur humain , et à conserver
l'importance attachée à de grandes conquêtes.
De ces deux intérêts , l'un nuira nécessairement
à l'autre , ou plutôt ils s'affaibliront réciproquement
; et c'est peut-être la seule manière d'expliquer
pourquoi on ne trouve pas , en lisant l'ouvrage
de madame Cottin , un plaisir égal au talent qu'on.
est forcé d'y reconnaître.
Ici je réclamerai en faveur du sexe fort : l'homme
qui se livre à son génie sait s'arrêter, choisir, et même
sacrifier des beautés à l'ensemble de sa composition
; il est bien rare qu'une femme ait cette puissance
de volonté : tout ce qui l'émeut , la séduit ;
elle multiplie les combinaisons pour produire plus
d'effet , sans penser qu'elle dérange souvent les
proportions de l'édifice qu'elle vient d'élever. Entre
autres exemples de la vérité de cette observation
, j'en citerai un qui , je l'espère , ne sera point
perdu pour l'auteur. Lorsque Mathilde , s'élevant
par de grands motifs au-dessus des lois imposées à,
son sexe , accepte le rendez - vous que lui donne
Malek Adhel dans le tombeau de Montmorency ,
on s'intéresse à sa démarche , et plus encore à la
scène pleine de noblesse qui se passe entre ces deux,
amans que tous les devoirs séparent alors que tous
350 MERCURE DE FRANCE ;
que
les sentimens semblent les réunir. Le chapitre devait
finir à l'instant même , afin de laisser dans l'ame
du lecteur l'idée d'une grande victoire remportée
sur l'amour par l'humanité et la religion ; mais
qu'aussitôt après cette résolution généreuse on voie
arriver Richard et son épouse dans le même tombeau
; que Malek-Adhel , ce héros si altier , soit
obligé de se cacher sous un drap funéraire ; qu'il
joue le rôle d'un amant de mélodrame , Richard
celui d'un tuteur , et que Mathilde , naguère encore
sublime , ne paraisse plus qu'une petite fille qui
craint d'être prise en faute ; que de la position de
Malek-Adhel il résulte des mots à double entente ,
et des prédictions sinistres pour l'avenir , c'est employer
de petits moyens à détruire un grand intérêt
, et placer tous les personnages au- dessous de
leur dignité. La faute est d'autant plus considérable,,
que personne ne craint Malek-Adhel soit
découvert. On ne croit pas l'auteur assez maladroit
pour finir d'une manière infamante ou sanglante
une entrevue acceptée par les plus nobles motifs
. Il fallait donc s'en tenir au but rempli . Je dirai
bientôt pourquoi madame Cottin ne l'a
fait ;
pas
et , puisque je parle encore des conceptions premières
, je lui demanderai , au nom de tous les gens
de goût , de motiver le voyage de Mathilde au
désert. Le retour est d'un bel effet , quoique les
détails en soient quelquefois exagérés ; mais le départ
manque de raisons. La conversation entre
l'hermite et Mathilde est faible ; et jamais personne
n'admettra qu'il y eût nécessité de risquer
d'être ensevelie dans des mers de sable , ou enlevée
par les Bedouins , pour aller faire une confession
qui ne pouvait avoir de résultat , et dans laquelle
on trouve des naïvetés qui ne sont plus dans la
situation de l'héroïne.
Les caractères des personnages de ce roman sont
THERMIDOR AN XIII. 35 ₤
tracés et suivis avec beaucoup de talent : dans cette
partie si difficile , il n'y a presque que des éloges
à donner. Saladin , Richard , Philippe - Auguste
Montmorency, Lusignan , et les héros secondaires ,
ont chacun une physionomie différente , conforme
à l'histoire et aux moeurs du temps . Malek Adhel
étonne par la hardiesse de ses projets et par la générosité
de sa conduite : condamné à mort par
son frère qui a droit de le croire coupable , il met
en ce moment seul l'honneur au-dessus de l'amitié ,
et range de son parti les troupes envoyées pour le
saisir avant d'aller offrir sa tête à Saladin . Vainqueur
, il accepte l'arrêt porté contre lui ; vaincu ,
on ne peut douter qu'il n'eût trouvé en lui assez de
ressources encore pour disputer le trône à son juge.
Les imprudences de Malek Adhel intéressent en
ce qu'elles partent d'un coeur incapable de défiance ;
et ce serait le plus grand personnage de cette composition
, si les simples vertus que donne le christianisme
n'étaient pas destinées à confondre toutes
les gloires de ce monde. C'est sur Guillaume , archevêque
de Tyr , que se réunit le premier intérêt ;
et l'on ne peut trop louer madame Cottin d'avoir
senti que l'homme qui veut tout pour son Dieu ,
et ne demande rien pour lui ; qui n'a point de faiblesses
, et compâtit aux faibles ; qui renonce aux
ornemens pompeux pour prendre le bâton blanc.
et marcher partout où l'humanité l'appelle ; qui
s'humilie sans cesse devant la croix , et brave la
mort sans se croire un héros , devait commander
à tous les rois et à toutes les passions. Tel est en
effet Guillaume dont les conseils sont des oracles
pour les Croisés , et dont la réputation est telle chez
les Musulmans que Saladin , étonné d'apprendre
que Malek Adhel est mort chrétien , s'adresse à
Guillaume , et lui dit : « Toi qui n'as jamais pro-
» noncé un mensonge , parle et je te croirai. » Si
352 MERCURE DE FRANCE ;
l'homme religieux pouvait être vain , quel hommage
vaudrait pour lui cette justice rendue par un ennemi
de la foi! En pensant que de grands philosophes
ont parlé avec légèreté de la religion chrétienne ,
et en voyant une femme trouver dans l'Ecriture-
Sainte le modèle d'un si beau caractère , et tant
d'heureuses applications aux diverses situations de
notre vie , on se demande encore s'il y a maintenant
en Europe un sexe fort et un sexe faible.
Le caractère de Mathilde est le seul qui ne me
paraisse pas régulièrement conçu : elle agit toujours
comme une femme tendre ; mais elle parle trop
souvent comme une femme passionnée. Mathilde
n'a pas dû connaître cette exaltation de l'amour ,
toujours étrangère au coeur qui n'en a point goûté
les plaisirs . Madame Cottin peut à cet égard consulter
les anciens et les modernes , elle verra qu'aucun
écrivain estimé n'a fait sortir de la bouche
d'une vierge ces accens enflammés , qui révèlent
tout le secret des passions. Comment la pudeur
exprimerait - elle cette effervescence des desirs ,
cette impatience des sens qu'on a nouvellement
appelée mélancolie , et qui avait autrefois un nom
moins honorable ? La pudeur ignore ce langage ;
et Mathilde mélancolique est aussi loin de son
siècle que du caractère que l'auteur lui a donné.
Guillaume dit à cette jeune princesse : « L'orgueil
» vous a égarée ; » et cet orgueil , si naturel dans
une femme tendre , était fondé sur l'espoir d'atti
rer au vrai Dieu le superbe et généreux chef des
Musulmans. Clarisse s'égare aussi sur un semblable
espoir ; mais Richardson n'a mis dans la bouche
de Clarisse aucune expression brûlante ; elle ne
montre ni profonde mélancolie , ni impatience ;
on ne la voit pas , agitée par les desirs ; quitter sa
couche solitaire pour aller demander à la fraîcheur
des nuits un calme que ses sens lui refusent .Madame
Cottin
THERMIDOR AN XIII.
Cottin a toujours mis trop de force dans la peinture
qu'elle fait de l'amour, aussi ses tableaux produisentils
peu d'effet : l'amour , dans tous ses romans , a
quelque chose qui ressemble aux tourmens de l'enfer;
ce n'est point un sentiment , c'est une frénésie ; et
l'habitude où elle est de ne jamais accorder un
moment de relâche aux malheureux qui en sont
atteints , fait qu'ils inspirent plus de compassion
que d'intérêt . Mathilde ne doit être que tendre ;
pour la montrer ainsi , il suffira à l'auteur de conformer
le langage de son héroïne à la conduite
qu'elle tient , et d'éviter de suivre avec trop d'exactitude
les mauvemens et les progrès de l'amour
qu'elle ressent pour Malek Adhel : le roman y gagnera
de l'ensemble ; car , nous le répétons , il est
impossible qu'un roman soit à la fois héroïque ,
et consacré à peindre toutes les pensées alambiquées
qui tourmentent les amans. La Calprenède
et Mlle de Scudéri sont oubliés depuis long-temps
pour n'avoir
pas senti l'importance de cette observation
; et le temps viendra bientôt où trop détailler
les effets de l'amour paraîtra un défaut aussi grand
et plus dangereux que de lui donner trop d'esprit.
S'il est vrai que les peines du coeur soient de toutes
les plus cruelles , comment madame Cottin a-t - elle
pu se résoudre à agiter une année la jeune et faible
Mathilde , sans lui donner quelques jours d'espérance
pure , de bonheur , ou du moins de repos ?
Psyché , ballottée par tous les suppôts de Pluton ,
est moins à plaindre que Mathilde , puisqu'elle
perd bientôt le sentiment de ses douleurs et la vie ;
mais une année continue de tourmens et d'agitations
, c'est trop pour une vierge timide il serait
possible de la tuer à moins ; et l'auteur n'a voulu
que la rendre à ses premiers voeux. Il faut toujours
proportionner l'effort au but qu'on veut atteindre ,
Z
354 MERCURE DE FRANCE ,
et ne pas oublier la différence qu'il y a , pour les
lecteurs , entre l'intérêt et la fatigue.
En examinant le plan et les caractères de cet
ouvrage , je pourrais croire m'être suffisamment
expliqué sur l'exécution ; cependant je dois ajouter
que l'auteur a trop donné à la religion , non
dans les effets qu'elle produit , mais dans les réflexions.
C'était déjà beaucoup que ce roman réunît,
deux genres très - distincts ; il ne fallait pas jetter
encore à travers l'héroïsme et l'amour des pensées
qui , pour être vraies et profondes , n'en sont
pas moins déplacées . Lorsque la partie dramatique
d'une composition roule sur la conquête de Jérusalem
, méditée par des chrétiens , on doit peindre
le christianisme , et non le prouver. En relisant son
ouvrage , partout où madame Cottin trouvera le
mot car , et elle le trouvera souvent ) elle peutêtre
assurée qu'elle a parlé contre l'esprit de notre
siècle , bien plus que dans l'esprit du siècle des
Croisades. Il est sans doute digne d'éloge d'employer
une imagination riche à rappeler les vérités
les plus utiles et les plus consolantes , et nous serons
les premiers à regretter de ne plus voir l'auteur intervenir
entre ses personnages pour confondre les..
coeurs vides de religion ; mais le goût a des règles
auxquelles on ne peut se soustraire , même avec les
intentions les plus respectables ; et chaque chose à
sa place , est la première règle du goût . Pour mieux.
nous faire comprendre , nous appuyerons notre observation
sur un exemple. Mathilde attendrie dit, à
l'archevêque de Tyr :« Que le ciel entende le voeu
» que je fais de renoncer à Malek- Adhel , mais
» dans cette vie périssable seulement ; Dieu me
>> permettra bien l'espérance de le retrouver dans.
» l'autre . Il vous permettra même de le lui
» demander , répondit l'archevêque , et peut-être
-
THERMIDOR AN XIII. 355
»
» ne sera - ce pas sans effet : car la prière a le рои-
» voir spécial et le privilége divin de monter au
plus haut des cieux , et de toucher , etc. » Le
car, leprivilège spécial , et le pouvoir divin ne sont
pas dans le langage d'un chrétien convaincu à une
vierge qui n'a jamais douté ; c'est le style de la discussion
. Si madame Cottin a pu l'oublier une seule
fois en faisant parler le plus saint de ses personnages
, qu'elle juge des fautes semblables qu'elle a
dû commettre lorsque c'est l'auteur qui raisonne en
son propre nom .
Tout le secret des corrections de ce roman consisterait
à conserver l'unité d'intentions avec autant
d'art que l'unité d'intérêt . Il ne tient qu'a madame
Cottin de vouloir que Mathilde soit seulement
dans le genre héroïque , pour faire un ouvrage
achevé d'un livre où domine un véritable
talent ; et qui , tel qu'il est aujourd'hui , sera mis
par tous les hommes- de- lettres bien au-dessus des
autres productions de l'auteur.
FIÉVÉE.
OEuvres de Stanislas J. Boufflers , membre de l'Institut
de France , etc. Deux volumes in- 18 , fig. Prix : 6fr. ,
et 7 fr. 50 cent. par la poste. A Paris , chez Artaud ,
libraire , quai des Augustins ; et chez le Normant ,
imprimeur - libraire , rue des Prêtres Saint - Germainl'Auxerrois
, n°. 42.
De loin c'est quelque chose , et de près
ce n'est rien. LA FONT.
M. DE BOUFFLERS disait de Voltaire : « Cet
>> homme-là est trop grand pour être contenu dans les
>> limites de son pays ; c'est un présent que la nature a
Z 2
356 MERCURE DE FRANCE ,
» fait à toute la terre . » Et en reconnaissance , Voltaire
écrivait à M. de Boufflers :
« C'est à vous , ô jeune Boufflers ,
>> A vous , dont notre Suisse admire
>> Les crayons
, la prose et les vers , » Et les petits contes pour rire ; » C'est à vous à chanter
Thémire
, » Et de briller dans un festin ,
» Animé
du triple délire
» Des vers , de l'amour et du vin. »
Maintenant , si l'on compare l'enflure du premier éloge à
la mesquinerie du second , qui n'est plus aujourd'hui
qu'une épigramme ; et si l'on veut ôter de celui - ci ce que
la complaisance y a mis pour récompenser l'adulation , on
trouvera que l'idole avait une idée assez juste du mérite
de l'adorateur. Cependant , proportion gardée , le talent
du disciple est égal à celui du maître ; c'est - à - dire
que , comme l'un a rempli près de cent volumes , et que
l'autre n'en a fait que deux très - petits , son esprit est à
celui de Voltaire comme un est à cinquante : ce qui , suivant
son propre calcul , lui laisse encore une renommée assez
étendue ; car , si le premier est un présent fait par la
nature à toute la terre , le second doit être un cadeau
fait à la cinquantième partie du globe.
Quoi qu'il en soit , les très- petits vers de M. de Boufflers
ont vu le jour dans un temps où il suffisait d'afficher
le libertinage , l'indépendance et l'impiété pour se faire
un nom célèbre : ce n'était pas le talent que l'on estimait
alors , c'était l'esprit d'audace et de révolte . Malheureusement
l'auteur de ces chansonnettes puisait ses leçons
à l'école de l'athéisme ; et , nouveau Séïde , il se prosternait
aveuglément devant le génie mal- faisant qui dirigeait
cette école . Comment ses ouvrages auraient- ils pu ne pas
recevoir l'impression de sa barbare légéreté et de sa funeste
doctrine ?
« Reniez Dieu , brúlez Jérusalem et Rome ,
» Pour docteurs et pour saints n'ayez que les Amours.
THERMIDOR AN XIII. 357
» S'il est vrai que le Christ soit homme ,
» Il vous pardonnera toujours . »>
Voilà comme on terminait un bouquet à Cloris , dans
ce siècle du bon goût ; c'est avec ces fines plaisanteries
qu'on se faisait la réputation d'un homme d'esprit. Je me
souviens encore du temps où l'on disait que M. de Boufflers
en avait beaucoup . Aujourd'hui qu'il est renfermé
tout entier dans ces deux petits livres rouges ; aujourd'hui
qu'on sait quels fruits cette sorte d'esprit peut produire ,
tout le monde peut l'apprécier , et je crains que la réputation
de cet auteur n'en souffre ; je crains que notre révolution
n'ait un peu désenchanté les amateurs de ces belles
choses , et qu'on n'y trouve plus le mot pour rire cela
serait fâcheux pour M. de Boufflers ; il serait cruel , pour
l'héritier d'un nom illustre , d'avoir passé sa vie à miner
les appuis de son rang et de sa fortune , et de ne recueillir ,
à son arrière -saison , que les froideurs d'une nouvelle génération
éclairée par l'expérience .
A ne considérer que le mérite littéraire de cet écrivain ,
on reconnaîtra qu'il aurait pu faire quelque chose d'utile
avec de meilleurs exemples et plus de travail : quelquesuns
de ses couplets ont un tour léger et facile ; mais nous
n'avons trouvé dans tout le recueil qu'une petite pièce de
vers qui méritât d'être citée . C'est un hommage que nous
lui rendons d'autant plus volontiers qu'il nous a été plus
difficile d'en trouver le sujet . C'est une espèce d'épître à
Voltaire , qui contient des aveux plus instructifs qu'honorables.
« Je fus dans mon printemps guidé par la folie 2
» Dupe de mes desirs et bourreau de mes sens ;
» Mais , s'il en était encor temps ,
» Je voudrais bien changer de vie :
» Soyez mon directeur , donnez-moi vos avis ;
>> Convertissez -moi , je vous prie ,
>> Vous en avez tant pervertis !
>> Sur mes fautes je suis sincère ,
Et j'aime presqu'autant les dire que les faire.
3
558 MERCURE DE FRANCE ,
» Je demande grace aux Amours :
» Vingt beautés à la fois trahies ,
>> Et toutes assez bien servies ,
>> En beaux momens , hélas ! ont changé mes beaux jours.
>> J'aimais alors toutes les femmes ;
» Toujours brûlé de feux nouveaux ,
» Je prétendais d'Hercule égaler les travaux ,
» Et sans cesse auprès de ces dames
» Etre l'heureux rival de cent heureux rivaux.
» Je regrette aujourd'hui mes petits madrigaux ;
regrette les airs que j'ai faits pour mes belles ;
» Je regrette vingt bons chevaux ,
>> Je
» Qu'en courant par monts et par vaux
» J'ai comme moi crevés pour elles ;
>> Et je regrette encore plus
"
» Les utiles momens qu'en courant j'ai perdus.
>> Les neuf Muses ne suivent guère
» Ceux qui suivent l'Amour : dans le métier galant ,
» Le corps est long- temps vieux , l'esprit long-temps enfant.
» Mon corps et mon esprit , chacun pour son affaire ,
>> Viennent chez vous sans compliment ,
» L'esprit pour se former , le corps pour se refaire :
» Je viens dans ce château , voir mon oncle et mon père ,
" Jadis les chevaliers errans ,
» Sur terre après avoir long- temps cherché fortune ,
>> Allient chercher dans la lune
» Un petit flacon de bon sens :
» Mais je vous en demande une bouteille entière ;
>> Car Dieu mit en dépôt chez vous
» L'esprit dont il priva tous les sots de la terre ,
>> Ei toute la raison qui manque à tous les fous . »
Cette espèce de confession renferme tout à- la- fois une
leçon utile et la preuve d'un fanatisme bien bizarre : car ,
à moins de se couper la gorge pour calmer une migraine ,
ou de prendre de la ciguë pour contre-poison , peut - on
imaginer un remède plus extravagant que d'aller se convertir
chez celui qui en a tant pervertis ? Il me semble
voir un homme qui caresse un aspic afin qu'il le guérisse
de sa propre morsure .
Cette pièce est cependant la plus raisonnable et une des
mieux écrites de l'ouvrage ; tout le reste n'est qu'un insiTHERMIDOR
AN XIII 359
pide amas de complimens sans raison , de chansons sans
esprit , d'épigrammes sans sel , et de contes sans pudeur.
Toutes ces rimes , au surplus , auraient à peine formé un
demi-volume , si le libraire en avait rempli les pages
consciencieusement ; mais , aujourd'hui , pour éviter la
critique , on a trouvé le secret de faire des livres en papier
blanc , et le public ne paraît pas disposé à s'en
plaindre. L'auteur , pour renforcer ses poésies , à été
obligé d'y ajouter quelques traductions en prose , de petits
morceaux détachés sur différens sujets , ses discours
académiques , des extraits de sa correspondance , et enfin
des poésies diverses de plusieurs personnes de sa famille .
Joignez à tout cela quelques autres pièces qui sont répétées
deux fois , et vous aurez une idée exacte de l'esprit
d'ordre avec lequel le tout a été recueilli et imprimé. Ce
sont véritablement les copeaux de la boutique d'un menuisier
ramassés avec un balai . Je sais que l'auteur se flatte
d'avoir répondu d'avance à toutes les observations par ce
couplet :
Air : Du haut en b'as.
u. A critiquer
>> Vous mettez un soin inutile ,
>> A critiquer
>> Un auteur qui peut s'en piquer ;
» Car , s'il n'est pas des plus habiles ,
>> Au moins ses vers sont-ils faciles
» A critiquer. "
J'en conviens avec lui ; mais nous observerons en passant
qu'il n'est pas aussi inutile que le prétendent certain's docteurs
, de critiquer les mauvais vers . Le goût de ces productions
frivoles est une véritable manie , qui détourne la
jeunesse des devoirs les plus sérieux et les plus importans.
Il n'est même pas rare que ceux qui consument leur vie
dans ces bagatelles , sacrifient ce qu'il y a de plus grave
et de plus sacré dans leur nation à leurs vaines plaisanteries.
Mais le danger devient plus grand et doit être signalé
avec bien plus de force , lorsqu'on voit les auteurs de ces
360 MERCURE DE FRANCE,
dangereuses bouffonneries , occuper dans la littérature
un rang qui n'était dû qu'à des écrivains solides et laborieux.
La critique , en tournant sa sévérité contre de pareils
ouvrages , n'a- t - elle done rien d'utile et de moral ? Et ,
si nous déguisons la solidité de ses principes sous des
formes plus légères , serons -nous accusés de sacrifier
l'instruction au plaisir ? Ridendo dicere verum... quid
vetat ? Au reste , nous avouerons que M. de Boufflers a
des armes victorieuses contre les critiques .
...
« Desirez-vous savoir comment
>> Je parviens à forcer mes censeurs au silence ?
>> Je les endors profondément :
» C'est un moyen bien doux , je pense ;
>> Tel qui s'apprêtait à siffler ,
>> Est bientôt réduit à ronfter. ››
A la bonne heure ; mais quand-on a bien dormi n'est- il
plus possible de se réveiller ?
Les lettres de l'auteur nous apprennent qu'il a voyagé
dans la Suisse incognito , et qu'il y était estimé ; cela ne
m'étonne pas qu'il y avait un cheval qu'il appellait
l'évêque de Toul ; cela se peut , mais il faut être suisse
pour sentir le fin de cette dénomination : que
celui qu'on
pend dans ce pays a le plaisir de se voir obéir par le
bourreau ; c'est apparemment encore un de ces plaisirs
qui tiennent au climat : et qu'on y voit dans une villé de
trois mille habitans , plus d'honnêtes gens qu'on n'en
trouverait dans toutes les villes des provinces de la France .
Est-ce qu'il n'y aurait pas trois mille philosophes dans
toutes ces provinces , ou bien est - ce que notre voyageur
ne les compte pas au rang des honnêtes gens ?
Ses discours académiques sont d'un style beaucoup plus
soigné , mais l'esprit faux s'y rencontre à chaque pas .
Dans sa réponse au discours de réception de M. l'abbé
Barthelemi à l'académie française , il y rebat cette idée
philosophique, qu'avant la formation des langues , l'homme
vivait isolé dans les forêts , de la même manière que les
THERMIDOR AN XIII 361
ours et les singes ; comme si la faculté intellectuelle ne
lui avait pas été donnée avec l'existence ; comme si le
don divin de la parole n'accompagnoit pas nécessairement
cette faculté , puisque nous voyons que l'homme ne peut
avoir aucune idée sans son expression .
Dans son discours de réception , prononcé au mois de
décembre 1788 , on trouve encore des principes plus faux :
l'esprit révolutionnaire s'y fait sentir d'un bout à l'autre ,
et nous découvre de quel vertige était frappé l'un des
premiers ordres de l'Etat. « Mais la scène s'ouvre , dit- il ,
» et que vois-je ? C'est l'auguste image de la patrie , ou
» plutôt c'est la patrie en personne ; c'est cette multitude
>> immense , inconnue , pour ainsi dire , à elle- même de-
>> puis tant de générations ; c'est la France enfin , éclairée
>> par l'étude , par les discussions , par de sages conseils ,
» et par de longues souffrances : ses maux ont touché le
>> coeur vertueux et sensible de son roi , il en médite la
» guérison , il rappelle à son aide un génie qu'elle invo-
» quait ( 1 ); il l'appelle par elle-même , comme un excellent
» père appellerait une famille adulte , pour délibérer sur
>> les intérêts communs . Non , une bonté si profonde , des
voeux aussi purs , d'aussi généreux projets ne seront
>> point trompés ; il les verra payés de plus de gloire
» que jamais un roi n'en acquit , de plus de bonheur
» que jamais un roi n'en donna. »
>>
Il faut convenir que si la France était alors aussi éclairée
que cet académicien le prétend , il ne l'était guerre
lui-même sur les conséquences de ses principes , car il n'avait
pas le moindre soupçon de ce qui pouvait arriver et
de ce qui est arrivé en effet. Tous ces grands philosophes ,
réformateurs des nations , qui ne parlaient que des lumières
du siècle , du progrès des lumières , du peuple éclairé sur
ses vrais intérêts , ressemblaient parfaitement à des
aveugles qui soutiendraient que pour aller de Paris à
Pantin , il faut passer par Mont - Rouge.
(1 ) M. Necker.
362 MERCURE DE FRANCE ,
On pourra m'objecter que les conseils politiques de
l'auteur d'Aline , reine de Golconde , petit conte fort bête
et fort sale , ne pouvaient pas être dangereux : je l'avoue ;
on commence à s'apercevoir qu'il ne suffit pas d'avoir
fait quelques charades pour être un homme d'Etat . Que
peut-on attendre , en effet , de celui qui se torture l'esprit
pour écrire quatre ou cinq mauvaises lignes , et qui regarde
comme un tour de force les puérilités qu'on va lire ?
« On veut que je rime en oncle ,
Plaignez ma condition ;
Rimer en oncle ne fut onc le
Refrein d'une chanson.
Pour finir je prendrai donc le
Parti de dire que l'on
Trouve encor plus à mon oncle
De rime que de raison . »
Assurément , lorsqu'on juge que de par eilles balivernes
sont dignes d'être conservées et publiées , il n'est pas présumable
qu'on ait assez de solidité dans le jugement pour
diriger les actions des rois.
Mais que dirons-nous d'un autre jeu de mots , où l'on
ne se contente pas d'endormir le lecteur par l'insipidité du
style , mais dans lequel on cherche à couvrir de ridicule
le principe même sur lequel repose toute la société ; c'est
une espèce d'amphigouri bien entortillé , bien inintelligible
, écrit en monosyllabes.
« MON CHER DUC ,
» Qui de nous a la foi ? Qui de nous croit au vrai Dieu ?
» à son fils ? à un tiers ? à un Dieu qui est un , qui n'est
>> qu'un , mais qui en est trois , et qui n'est pas moins un ;
» car on sait qu'un et un font deux , et un font trois , et
>> que trois ne font qu'un , rien n'est plus clair . Dieu est de
>> tout temps et du temps , il est dans tous les temps et hors
» du temps , il n'est pas në et ne meurt point : c'est lui
» qui le dit ; de plus il dit qu'il est né et qu'il est mort. Ce
THERMIDOR AN XIII. 363
» Dieu est en tous lieux , où il n'y a pas de lieux ; il est
» dans les cieux et hors des cieux ; tout est plein de lui ,
» hors ce qui n'est pas lui , et tout vient de lui , etc. etc. »
Sait- on ce que l'auteur admire dans ce verbiage ? C'est
la difficulté vaincue ; s'il avait pu le mettre en vers , il
se croirait le premier homme du monde.
Dans quel temps , dans quel lieu ,
Fit-on , sur le vrai Dieu ,
Ces jeux de mots ,
Et si plats , et si sots ?
Est-ce donc chez les Goths ?
Est-ce la nuit ,
Qu'un Jean les fit ,
Pour qu'ils ne soient pas vus de tous ?
-
Non , c'est chez nous ,
C'est en plein jour .
-Sous nos yeux ? — Oui , c'est à la cour.
-
Lorsque les guerriers s'amusaient à ces gentillesses , et
que la cour endormie se laissoit bercer par ceux mêmes
qui devaient la réveiller , à quoi devait- on s'attendre au
jour du péril ? Eh ! quel courage pouvait- il y avoir dans
des coeurs amollis par l'oisiveté , qui trouvaient beau de publier
leurs infamies et qui applaudissaient au blasphème ?
2
Le malheur est que cet écrivain soit né dans un siècle
si corrompu : quelques années plus tôt ou plus tard il aurait
été ce que l'histoire nous apprend qu'ont été ses pères.
Tous les germes de la valeur et de la raison étaient en lui ;
mais il n'appartient qu'aux héros de les conserver intacts
au milieu de la contagion . L'homme ordinaire , au lieu de
cultiver un si précieux héritage , pour le faire servir à la
défense des grands principes qui sont le soutien des états ,
se laisse séduire par la misérable gloire des esprits vains ,
et il passe sa vie à composer
Et de petits contes pour rire,
El des vers que la Suisse admire.
Go
364 MERCURE DE FRANCE ,
Songe du professeur V. Monti, traduit en vers français , par
M.Carrion-Nisas . A Paris , chez Galland et le Normant, 42
Ce ne sont point des concetti , des antithèses , des jeux
de mots qui caractérisent cette production italienne ; c'est
une poésie mâle , énergique , des figures hardies , une
prosopopée imposante , un style oriental , analogue à la
grandeur du sujet. L'auteur s'est élevé avec lui , et son
génie a également inspiré le traducteur : celui - ci n'a eu
que trois jours pour composer environ deux cent quarante
vers , qui ne se ressentent presque nulle part de cette
précipitation , et que bien peu de poètes eussent pu faire
aussi bien en trois semaines . Nous nous hâtons de justifier
par des citations un tribut d'éloges que les deux écrivains
ont reçu de tous les journalistes qui ont parlé de
leur ouvrage ; tribut dont ce journal n'est ni prodigue ,
ni avare , qu'il accorde volontiers au talent et jamais à la
médiocrité , à l'égard de laquelle l'indulgence est loin
d'être un bon office .
L'ombre de l'Italie apparaît au poète sous les traits
d'une femme ,
De beauté , de douleur assemblage touchant ;
elle est couverte de blessures douloureuses .. Ses soeurs la
chargent de fers et insultent à son infortune. Elle lève la
tête et leur fait entendre ce noble reproche :
Reines, vous oubliez que vous m'avez servie.
Le poète croit errer sur les cendres de Rome . Il invoque
ses antiques héros , et ils ont brisé leurs cercueils ;
soulevant leur tête , ils voient
Les maîtres de la terre , à des serfs asservis.
L'un détourne la vue , l'autre demande une épée et s'offre
pour vengeur. Le plus grand nombre décide que l'Italie a
mérité son sort. Le poète n'ose juger entr'eux'; mais quel
est , s'écrie-t-il ,
Le héros ou le dieu des Alpes descendu ?
Par la terre en silence il semble être attendu .
THERMIDOR AN XIII. 365
:
Il dit à l'Italie Levez - vous , et régnez . Tout change et
semble flatter cette reine naguère si malheureuse . Mais
ses rivales alarmées méditent la vengeance et les combats .
Elle tremble de nouveau . Le héros
Lui montre son épée , et sourit de ses craintes .
La tempête est disparue . Les ombres évoquées rentrent
dans leurs tombeaux , à l'exception d'une seule . C'est
celle du Dante. Il s'adresse à l'Italie . « Tu n'as pas eu , lui
dit-il , de censeur plus rigide que moi . Tu m'as entendu
te crier :

Esclave auxfers habituée
Navire sans pilote , et nation sans loi ,
Je n'appelle plus reine une prostituée .
« Tu le sens aujourd'hui , ton erreur fut extrême ,
» Et de ta liberté le nom fut un blasphême.
» Quand la vertu , près d'elle , a cessé de paraître ,
» On a mille tyrans , si l'on a plus d'un maître .
» La force est d'être unis ; le salut , d'obéir .
>> O reine , il faut nommer arbitre de ton sort ,
>> Celui qui t'éveilla dans les bras de la mort ,
» Et donner ta couronne à qui t'a couronnée.
» Ne dis plus que ta Rome , au bout de l'univers ,
» Envoyait autrefois des ordres et des fers :
» Bannis de ces grandeurs la mémoire importune ,
» Et conforme aujourd'hui tes voeux à ta fortune . »>
Les nations s'empressent de saluer le diadême que le
héros a posé sur son front :
Cruels fils d'Albion , sur les bords de l'Euxin ,
En vain vous appelez ce peuple encor sauvage ,
Qui , pour les doux climats où régna Constantin ,
Brûle de déserter son inculte rivage .
Le poète se réveille : on regrette que le songe n'ait pas
duré plus long- temps.
366 MERCURE DE FRANCE ;
Le Retour du Héros , poëme ; par M. N. Balisson de
Rougemont; avec cette épigraphe , tirée de l'ouvrage
même :
(
Le peuple le bénit , et le soldat l'admire.
A Paris , chez madame Cavanach - Barba , libraire , sous le
passage du Panorama , nº . 5 ; et chez le Normant , imp.-
lib. , rue des Prêtres S. Germain- l'Auxerrois , nº . 42.
Ce poëme est , comme le songe de M. Monti , un ouvrage
de circonstance , et l'auteur dans une préface de six lignes ,
en considération de l'urgence qui l'a pressé , réclame l'indulgence
du public : c'est une précaution surabondante .
Si le poète n'en avait point averti , on ne se serait pas
douté que ses vers ont été faits très -rapidement . On y trouve
l'aisance qui n'est ordinairement que le résultat d'un long
travail. Il est inutile de dire quel est le héros dont il célèbre
le retour. Personne ne pourra ni le demander , ni s'y
méprendre. Le début , conforme au précepte du législateur
de notre Parnasse , est simple et n'a rien d'affecté.
Que Monti , dans ses vers , fruits heureux du génie ,
Du bruit de ses exploits remplisse l'Ausonie ,
J'admire son talent ; mais trop novice encor
Ma muse n'ose prendre un si brillant essor.
Achille triomphant veut la lyre d'Homère .
Illustre souverain , que l'Europe révère ,
Je te peins des Français le respect et l'amour ;
Et je borne ma gloire à chanter ton retour.
La peinture du passage de S. M. I. et R. à Brienne , est
touchante et naturelle .
Brienne , heureux témoin de son adolescence ,
Du héros un moment réclame la présence .
Oh ! de quels souvenirs son coeur est agité !
Comme il parcourt ces lieux avec avidité !
Là, sous ce chêne antique il rêvait en silence ;
De sa gloire future il berçait son enfance.
THERMIDOR AN XIII. 367
?
Il aperçoit la modeste chaumière
Où souvent un lait pur versé par la bonté ,
Dans son corps affaibli rappelait la santé.
... Il y court.... une femme. . . . ô ciel ! c'était la même.
Des haillons décelaient son indigence extrême.
Avec quel intérêt lui prodiguant son or ,
Le jeune souverain la consolait encor !
Il se nomme ; à ses pieds elle s'est prosternée :
Des larmes du plaisir sa paupière est baignée ;
Ses yeux fixent un Roi que son coeur chérissait ;
Sa présence pour elle est plus que le bienfait.
Après avoir décrit rapidement l'ivresse des peuples
d'Italie à l'aspect de leur monarque , le poète parle de
l'hommage rendu à la mémoire du brave Desaix.
Il sera la leçon et l'espoir du guerrier :
Honorer les héros , c'est les multiplier.
La pensée est juste et rendue avec précision . Il en est
de même du voeu de la ville de Gênes exprimé par M. Louis
Corvetto : M. Balisson n'a eu rien de mieux à faire. que de
le transcrire littéralement . Cet illustre génois avait dit à
S. M.: « Vous êtes plus grand que César ; il vous appar-
» tient de changer sa devise » .
Sire , venez , voyez , et rendez- nous heureux.
Avant d'en venir au retour , le poète rappelle les souhaits
qui l'accélèrent :
Mais Paris inquiet , plus triste chaque jour ,
De son monarque absent implore le retour.
Le plaisir a quitté nos riantes demeures ;
Dans Paris maintenant l'ennui compte les heures.
Que n'entend-il les voeux d'un peuple désolé ?
Que dis - je ? .... dans Paris le monarque a volé.
Jour mille fois heureux ! son auguste présence
Ramène dans ces murs la joie et l'abondance.
Suit le détail du bonheur que son nouveau Souverain
a répandu sur l'Empire :
Son règne a des beaux arts réveillé l'industrie :
A ses soins paternels , à ses brillans succès ,
368 MERCURE DE FRANCE ,
4
8
Le soldat doit la gloire , et le peuple la paix ;
Aussi , dans les transports que son retour inspire ,
Le peuple le bénit , et le soldat l'admire .
L'auteur ne flatte point le gouvernement directorial , et
montre de quel abyme la résurrection de la monarchie a
tiré la France ;
De la religion les ministres sacrés ,
Par de lâches tyrans , proscrits , déshonorés ,
Vivaient pour le malheur..
La piété partout insultée , avilie ,
Ne priait que dans l'ombre , et pour comble de maux.
N'osait de sa dou leur escorter les tombeaux .
1
L'Empereur paraît , et tout change:
A la religion il a rendu ses temples ,
Aux prêtres leur éclat , au culte sa splendeur ;
Et fidèle à ses lois , sur l'autel du Seigneur ,
Le chrétien maintenant peut offrir son hommage
Au Dieu dont ce monarque est la plus belle image.
L'infortune des émigrés le frappe :
Ils traînaient dans l'exil la gloire de leur nom ,
Et privés des honneurs , tribut de leur naissance ,
Ils vivaient dans l'opprobre ou mouraient d'indigence .
L'un , encor tout couvert de ces marques d'honneur
Dont la bonté des rois a paré la valeur
De vingt châteaux jadis heureux propriétaire ,
Par un travail constant dispute à la misère ,
Le reste infortuné de ses débiles jours .
"
Un autre , moins à plaindre , appelle à son secours
Les frivoles talens qui charmaient sa jeunesse.
Le vainqueur de l'Europe s'attendrit :
Et la gloire essuya les larmes du malheur .
Législateur profond et guerrier invincible ,
A son vaste génie il n'est rien d'impossible :
Des Césars , des Trajans les exploits , les vertus ,
Par les siens effacés , ne nous étonnent plus .
Par lui Gênes respire et la France est heureuse.
La France , de son choix toujours plus glorieuse ,
"
Retrouve
THERMIDOR AN XIII. 369
CCB
Retrouve en ce monarque invincible et chéri ,
Le bras de Charlemagne et le coeur de Henri.
Un vers très-heureux peint d'un seul trait l'Impératrice
Reine :
Il n'est d'infortunés qu'aux lieux où tu n'es pas .
Suite des Observations de Métastase , sur les Tragédies
et Comédies des Grecs.
LES SUPPLIANTES . ( d'Eschyle. )
LA conduite de ce drame a toute la simplicité que les
appréciateurs sévères de la perfection du théâtre grec
admirent avec tant de franchise . Les cinquante filles de
Danaüs fuient avec leur père , l'alliance des cinquante fils
d'Egyptus , leurs cousins , et vont demander un asile à
Pelasgus , roi d'Argos , qui le leur donne . La brièveté du
sujet est alongée par l'inutile prolixité des choeurs .
?
La scène est un lieu voisin du rivage de la mer non
loin d'Argos , où se voient les images des Dieux qui président
aux jeux athlétiques .
Au vers 466 , les Danaïdes engagent avec Pélasgus ,
qui hésite à leur accorder un asile , le dialogue ingénieux
qui suit :
UNE DANAÏDE.
Des ceintures attachent mes vêtemens.
LE ROI.
Elles donnent de la grâce aux dames.
UNE DANAÏDE .
Apprenez donc que nous destinons ces
cution d'une excellente idée .
ceintures à l'exé-
LE ROI.
Que dites-vous ?
A a a
.370 MERCURE DE FRANCE ,
UNE DANA ïDE.
Si notre troupe n'obtient pas un asile sacré .
LE ROL
Eh bien où voulez- vous en venir avec l'invention
qu'ont fait naître vos ceintures ?
UNE DANA Ï D'E .
A orner ces images vénérables de cadres nouveaux.
LE ROI.
Ceci me semble une énigme ; expliquez- vous.
UNE DANAÏDE.
C'est-à -dire , que je me vouerai aux Dieux et me
pendrai .
La gentillesse de ce petit dialogue n'a pas besoin d'être
indiquée. Elle doit être sensible pour quiconque n'est pas , à
force de doctrine , devenu athénien .
Danaüs , à la vue d'un vaisseau qu'il reconnaît pour
celui des cinquante fils d'Egyptus , court à la ville de
mander un prompt secours contre ses persécuteurs. On
ignore par quel motif il abandonne ses filles qui , jeunes
et lestes , pouvaient faire le chemin mieux qu'un père
caduc , et ne restaient pas exposées aux violences des
cousins.
Le père absent , arrive seul un orateur ou héraut des
cousins. Il se présente et ordonne aux Danaïdes de venir
s'embarquer avec lui ; elles résistent : l'envoyé veut faire
violence , et les cinquante filles ne savent se défendré contre
un homme que par des cris.
Mais le secours arrive. Danaüs est déjà parvenu à Argos
, a exposé le danger qui menace ses princesses . Déjà
les soldats se sont réunis , et le chemin de la ville à la mer
a été franchi , le tout pendant qu'on débite très - peu de
vers .
Le héraut part , et le roi Pélasgus invite les Danaïdes
THERMIDOR AN XIII. 371
à venir habiter Argos , leur assigne un logement dans la
ville et s'éloigne. Le père Danaüs avant de se remettre en
route avec filles , leur fait une belle leçon . La chose qu'il
s'empresse à leur recommander , sur laquelle il insiste est
d'éviter avec soin de lui causer du déshonneur dans un
pays étranger ; de faire mal parler d'elles ; et d'étre au
contraire toujours décentes malgré le penchant de la
jeuncssé aux amours.
Cet avis nous paraîtrait superflu et même impertinent ,
parce que les filles royales sont regardées , de notre temps ,
comme incapables de manquer à leur devoir . Mais au
siècle d'Eschile on ne supposait rien , et l'on parlait le langage
de la simple nature qui fait les délices de nos sublimes.
littérateurs.
La tragédie a 1081 vers .
0
Eschile naquit à Athènes , la première année de la
soixantième olympiade , 214 ans après la fondation de
Rome , et 540 avant l'Ere - Chrétienne. Il était issu d'àne
famille illustre . Il fut aussi brave guerrier que grand
poète . Il se distingua par son courage aux batailles de
Maraton , de Salamine et de Platée. Le poète dramatique
ne pouvant supporter l'idée de paraître inférieur au jeune
Sophocle , se retira en Sicile , près d'Hiéron. On assure
qu'il y périt malheureusement du choc d'une écaille de
tortue qu'un aigle laissa tomber sur sa tête , en croyant
briser la coquille de sa proie sur un rocher .
201
Eschile est , sans aucun doute , le père de la tragédie.
Il imagina le premier de mettre un récit en action . Il fit
le premier construire un théâtre ; il inventa les costumes
dramatiques et le masque . Ensorte qu'il doit avoir les
honneurs de toutes les merveilles qui ont paru sur la scène ,
depuis ces sublimes inventions . Nous lui devons sans contredit
de la reconnaissance, et du respect qu'il obtiendrait
généralement , si des pédans envieux , impertinens , n'exaltaient
, stupidement , et avec effronterie , pour humilier
leurs contemporains , ce qu'il y a de plus repréhensible
Aaa 2
372 MERCURE DE FRANCE ,
dans ses conceptions. On ne songerait pas à relever des
fautes que son génie doit faire oublier , sans l'orgueil insoutenable
de ces pitoyables observateurs qui s'érigent en
maîtres quand il s'agit d'un art qu'ils n'entendent point ,
dans lequel ils ne se sont jamais exercés , ou qui les a
livrés à la risée universelle quand ils ont tenté de le cultiver.
C'est ce qui a forcé les hommes respectueux à
publier leurs réflexions sur ce qu'il y a de défectueux chez
leurs prédécesseurs , non pour les vouer au ridicule ,
mais
pour arracher le masque aux faux oracles de notre pauvre
Parnasse qu'ils mutilent.
Le style d'Eschile est ardent , sublime , figuré , et métaphorique
à l'excès. Le terrible est toujours l'objet qu'il
se propose. Son Scoliaste affirme qu'à la représentation
des Euméndes , la frayeur fit mourir plusieurs enfans ,
et que des femmes enceintes éprouvèrent les douleurs d'un
enfantement prématuré.
Credat judæus apella..
N. B.
(Fin des notes de Métastase sur les tragédies d'Eschyle.)
HYPOLITE. ( d'Euripide . )
La scène est à Trézène , et selon l'usage , devant le
palais du Roi. Vénus se charge du prologue , et raconte
au peuple, alors spectateur , toute l'action de la tragédie.
Le choeur est composé des dames de Trézènej; elles viennent
sur cette place , faire leur visite à la reine Phèdre qui
est malade ; elles y restent immobiles pendant tout le cours
de la pièce.
La reine se rend de son palais sur la même place ; elle
se meurt et cherche le grand air . Les orages élevés dans
son âme par la violence de son amour incestueux >
par le combat de la pudeur et de la vertu , sont merveilleusement
peints ; mais cette princesse qui éprouve une répugnance
invincible à confier son horrible secret à sa nourrice,
le décèle à toutes les femmes qui forment le choeur .
THERMIDOR AN XIII 373
Hypolite , devenu furieux contre la nourrice qui lui a
conseillé d'être sensible à l'amour de Phèdre , éclate en
invectives contre le sexe , et déclame cinquante- trois vers
contre lui. Il prétend qu'on devrait aller dans les temples
acheter les enfans ; que les filles ruinent leurs parens ,
qui les dotent pour s'en débarrasser ; que ceux qui les accueillent
, s'obligent à mille dépenses pour leur entretien ;
qu'elles sont toutes méchantes ; que si l'une l'est moins
qu'une autre , le beau - père et la belle - mère alors ne valent
rien. Mais Hypolite déteste sur- tout les femmes d'esprit
et lettrées. Vers 640 .
Au vers 1101 , Hypolite quitte son père , et se rend au
lieu de son exil ( 1 ) . Après une cinquantaine de vers récités
par le choeur , un exprès accourt annoncer la mort du
fils de Thésée , avec des circonstances qui , sans doute ,
u'ont pu avoir lieu que dans un espace de temps beaucoup
plus long.
Toute la tragédie peint Phèdre si vertueuse , que cette
reine semble préférer la mort aux faiblesses de sa passion ;
et cependant elle devient scélérate au point de faire trouver
sur elle une lettre supposée , dans laquelle Hypolite
paraît un séducteur effréné ..
Etait-il besoin d'une divinité pour dénouer l'intrigue ?
La tragédie a 1467 vers.
VARIÉTÉ S.
On a inséré hier dans un de nos journaux une épitre
dont l'auteur ne se fait pas connaître . Sa manière décèle
un écrivain très - exercé : on voit rarement des vers aussi
bien frappés . La voici :
EPITRE A L'EMPEREU R.
QUE veulent ces flatteurs dont la plume servile
Te fais d'ayeux obcurs une suite inutile ?
(1) Infraction de l'unité de temps.
ند 3
374 MERCURE DE FRANCE ,
.
Pensent ils à ta gloire ajouter de l'éclat ,
Et donner plus de force au respect de l'état ?
Encor s'ils avaient su , courtisans moins timides ,
Dans ton sang, avant toi , nous montrer des Alcides !
Si , mélant dans son cours quelque dieu libertin ,
Ils te nommaient de Mars le neveu clandestin !
Ce mensonge à mon gré serait plus vraisemblable ;
Toujours la vérité sert de regle à la fable ;
Et ton auguste front , couronné de lauriers ,
Nous offre quelques traits de ce dieu des guerriers.
Mais fouiller dans la Gaule et la Sandinavie !
Suivre chez les Gondi ta généalogie !
Sur un arbre séché c'est trouver un beau fruit ,
Et donner quelque lustre au tronc qui l'a produit .
O le plaisant ayeul qu'un prince scandinave !
Ce n'était pas ainsi que l'on flattait Octave.
Les courtisans romains , un peu mieux inspires ,
Lui faisaient des ayeux dignes d'être admirés .
Eh ! qu'importe la source où tu puisas la vie !
Jugera-t-on par-là ton coeur et ton génie ?
S'il fut un premier homme il nous a créés tous.
Le plus pur de son sang , parvenu jusqu'à nous ,
Enfle aujourd'hui peut-être au fond d'une chaumière
Les veines d'un manant qui ne s'en doute guère ;
Et je ris de ce fat , par son père ennobli ,
Qui , de ses vingt quartiers encore énorgueilli ,
A dit , en se pliant sous le héros d'Arcole :
« Il était gentilhomme , et cela me console » .
J'estime tes ayeux ; mais j'aime mieux te voir
Etre grand par toi même et ne leur rien devoir,
La France , en s'élevant au trône de ses maîtres ,
A compté tes hauts faits et non pas tes ancêtres.
De cent Napoléons le superbe héritier
Ne brillera jamais de l'éclat du premier,
Fuis donc de ces flatteurs le funestre langage ;
Laisse an commun des rois ce frivole avantage ;
Tu ne dois pas souffrir , plus grand dans ta fierté ,
Qu'on mêle à ta couronne un fleuron emprunté.
En croyant t'enrichir on dérobe à ta gloire .
Plus le Lut étoit loin , plus belle est ta victoire.
Mesure ta carrière , et , sur le trône assis ,
Comtemple avec orgueil le point d'où tu partis.
C'est aux murs de Toulon que , séveres arbitres
}
THERMIDOR AN XIII 375.
Les siècles vont juger notre amour et tes titrés ,
suivant tes pas victorieux ,
C'est de-là que ,
Ils te verront , pareil à l'aigle audacieux
,
Du haut de l'Apennin
fondre sur l'Italie ;
Franchir en conquérant
l'Adige et la Styrie ;
Et , du Nil débordé
rappelant
les bienfaits ,
Porter aux bords de l'Ens la terreur et la paix.
Ils te verront bientôt , las d'une vie oisive ,
Des enfans d'Osiris
chercher
l'antique
rive ;
Bravant l'Arabe errant , et l'Anglais et ses mers ,
Et montrer
tes drapeaux
au-delà des déserts.
Mais déjà , de ma muse accusant la paresse ,
Tu veux que de tès pas égalant la vitesse ,
D'Albion
dans mes vers je trompe les vaisseaux ;
Qu'avec toi de Fréjus je sillonne les eaux ;
Et te montre en vainqueur
au rives de la Seine ,
Que rassure un retour qu'elle espérait à peine.
Eh bien ! soit. De faisceaux je te vais entourer ,
Et ne t'offrir par-tout que maux à réparer.
Qui change tout-à-coup mon heureuse
patrie ?
Je vois de toutes parts réveiller l'industrie
;
Nos yeux , vers le passé , se tournent
sans effroi ;
Les cris des factions se taisent devant toi.
La paix quitte les cieux , et revient à ton zèle
Redemander la terre à ses lois infidèle .
En vain les rois unis pensent la repousser ;
Bientôt à l'accueillir ton bras va les forcer .
Tu parles , et ta voix a fait naître une armée.
Ma muse ne peut plus suivre ta renommée.
Le front du Saint-Bernard , de frimats hérissé ,.
Sous tes pas triomphans s'est à peine abaissé ;
Et déjà , dans Paris , la victoire publie
Que ta seule présence à soumis l'Italie ;
Et qu'enfin ta fortune , au pied des Apennins ,
De deux peuples amis a fixé les destins .
Croit-on qu'après ce jour ta grande âme respire ?
Tu cherches le repos dans les soins d'un empire.
Ici naît un palais ; là croît une cité ;
Où les ronces rampaient les épis ont flotté ;
Les fleuves réunis courent au sein des villes
Charger de nos trésors leurs ondes plus utiles ;
A tes peuples , toi-même , apportant tes bienfaits ,
Tu veux être témoin du bonheur des Français.
376 MERCURE DE FRANCE ,
1
S
Thémis dans tes états n'a plus qu'une balance ;
Les arts sauront répondre à ta munificence ;
Et Paris , chaque jour , accroissant en splendeur ,
Pourra , chez nos neveux , attester ta grandeur.
Albion , opposant le crime à ton génie ,
En cherchant son salut trouve l'ignominie ;
Ses piéges sont détruits , ses complots impuissans ;
Et l'Inde a salué tes vaisseaux triomphans .
Neptune ne veut plus que le sceptre de l'onde
Demeure dans les mains qui devastaient le monde.
Par les rois indignés le léopard chassé ,
Vaincu dans cent climats et par- tout menacé ,
Incertain du rivage où tes coups vont l'atteindre ,
N'ose rien espérer , ne sait ce qu'il doit eraindre ;
Et par son juste effroi commence à te venger
D'un ministre insolent qui t'osait outrager.
Voilà quels sont tes droits au respect de la France :
Que seraient auprès d'eux les droits de la naissance ?
Voilà par quels chemins jusqu'au trône monté ,
Des esprits et des coeurs tu fléchis la fierté .
Un lustre de bonheur triomphe des systêmes :
Les peuples à l'envi t'offrent des diadêmes ;
Le marquis étonné te préfère à ses rois ;
Le farouche Caton s'accoutume à tes lois ;
9
Plus libre qu'en ces temps où la France crut l'être ,
Il entend , sans frémir , bénir le non d'un maitre ;
Et , par leurs voeux unis , te payant leurs beaux jours ,
Ils voudraient de ton rêgne éterniser le cours.
SPECTACLES.
THEATRE DE L'IMPERATRICE,
( Rue de Louvois . )
Les Travestissemens
>
comédie en un acte et en
prose.
TOUTES les comédies où un nigaud , voulant épouser
une jeune fille qui ne l'aime point , est éconduit et berné
1
THERMIDOR AN XIII. 377
par un rival plus heureux , aidé d'un valet et d'une soubrette
, ne peuvent guère être qu'une imitation ou même
une espèce de copie de Pourceaugnac . Rien n'est plus
dangereux que la comparaison avec un tel modèle ; car
Molière n'a pas de farce plus vive , plus originale que ce
Pourceaugnac. Il lui a donné trois actes qui sont pleins ,
et qu'on ne saurait voir sans rire de très -bon coeur.
Diderot , toujours exagéré , dit dans sa Poétique dramatique
, où l'on trouve tant d'étranges assertions et une
doctrine si neuve , qu'il n'y a pas beaucoup plus d'hommes
capables de faire Pourceaugnac que le Misantrope.
C'est un éloge excessif d'une farce , à la vérité trèspiquante.
On pourrait mistifier avec esprit et avec gaieté
un homme encore plus délié que l'avocat de Limoges , sans
pouvoir atteindre à la hauteur du Misantrope , ou même
en approcher .
L'anonyme est resté bien inférieur à la caricature du
Limosin son Pourceaugnac est un Normand qui se croit
un merveilleux , et joue les Orosmane et les Tancrède à
Saint-Lô ; il se nomme Narcisse de Clairfontaines , et
vient à Paris dans l'espérance d'épouser une jeune personne
dont la fortune dépend d'une vieille tante coquette ,
laquelle cherche à s'emparer de tous les prétendans qui
aspirent à la main de sa nièce . Celle - ci a un père , trèsinutile
personnage qui ne dit presque rien , et agit encore
moins. Il ouvre la scène avec la soubrette , et lui demande
si sa fille a quelque inclination ; à quoi elle répond assez
plaisamment : « Je ne lui en connais qu'une. » C'est
Armand. Son valet arrive et dit qu'il est mort . Aussitôt
paraît son maître ; ensorte que la fable du valet , si elle
avait quelque but , n'a du moins aucun résultat : ce n'était
pas la peine de l'imaginer .
Pour dégoûter d'Armand l'amoureuse tante , on convient
que celui-ci jouera le niais . L'acteur l'a joué fort mal ; il
avait l'air d'un petit maître : il est vrai qu'au lieu de niaiseries
on lui avait donné à débiter des méchancetés qui ne
378 MERCURE DE FRANCE ,
sont que triviales . Par exemple , il raconte qu'une femme ,
Salonnant pour jeune allait se marier , qu'il a fait imprimer :
son acte de naissance , et qu'alors le futur a tiré sa révérence
.
Le tragédien de Saint-Lô paraît à son tour ; et comme
il est fort intéressé , on l'engage sans trop de peine à préférer
la tante à la nièce . Il ne parle pour ainsi dire que
par citations , et toujours en vers tragiques. Il dit à la
vieille , qui afin de le mieux captiver a fait une superbe
toilette , et met en oeuvre des minauderies qu'elle croit
agaçantes :
Epargne-toi ce soin :
L'art n'est pas fait pour vous ; tu n'en as pas besoin .
Elle feint de douter de son amour , pour goûter la douceur
d'entendre ses protestations amoureuses , il s'écrie
à ce sujet :
Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon coeur.
Les premières citations ont fait rire ; mais leur continuité
monotone a déplu.
Il ne s'agissait plus pour arriver au dénouement que, de,
faire consentir la tante au mariage de sa nièce ; on ne sait
pas pourquoi les amans ont voulu y trouver de la difficulté .
La tante possédant enfin dans le Narcisse de Saint-Lô un
soupirant qui ne demande qu'à devenir son époux , doit ne
plus avoir d'objections contre le mariage de sa nièce.
Néanmoins on aime mieux surprendre son consentement
que le demander ; et voici la ruse dont on se sert . La soubrette
fait croire à la tante que Narcisse la trahit , qu'il
va enlever sa nièce ; et à Narcisse, que la tante est infidelle ,
et qu'elle veut s'enfuir avec Armand . Elle dit à la tante :
« Habillez- vous comme votre nièce ; » à Narcisse : « Pre-
»> nez le costume d'Armand . » Ils suivent son conseil.
La soubrette veut que pour la décence , la vieille signe un
contrat de mariage avec Narcisse avant l'enlèvement. Elle
signe sans lire , suivant l'usage commode de la comédie ,
et c'est un consentement au bonheur de sa nièce qu'on lui
THERMIDOR AN XIII.
379
a fait souscrire. Alors la soubrette fait accourir toute la
maison : il est nuit , les flambeaux font cesser la méprise.
Personne n'a lieu de s'en affliger . Chacun se marie au gré
de ses desirs , et Narcisse dit qu'il va
.........
Retourner encor
De la fille d'Hélène , à la veuve d'Hector.
Belle conclusion et digne de l'exorde , répond la soubrette ,
et la toile est baissée .
La pièce n'a excité aucun murmure bien marqué ; elle
a même été applaudie , et l'auteur demandé ; mais comme
il n'a sans doute reconnu dans les acclamations que la voix
des siens , il n'a pas cru devoir se rendre à un voeu qui
ne lui a point paru être celui du public . Le style ne manque
ni d'aisance , ni de rapidité ; il n'est pas toujours châtié .
On a été choqué de tant de temps. On est demeuré d'accord
que les Travestissemens sont une caricature qui
devait être reléguée au théâtre Montansier. Le principal
rôle est absolument du genre de ceux qui ont donné tant
de célébrité à Brunet. Clausel le rend d'une manière plai
sante ; mais son talent pourrait être mieux employé.
On jouait au même instant les Travestissemens à
Louvois et mademoiselle Gaussin au Vaudeville . Nous
avons donné la préférence aux Travestissemens, persuadés
que mademoiselle Gaussin vivroit plus d'un jour. Nous
savions qu'elle était de M. Chazet , la colonne du vaudeville
, et qui ne connoît guère les chutes.
L'anecdote qui a donné lieu à cette comédie est connue .
La Harpe l'a consignée dans sa correspondance scandaleuse,
dite littéraire , laquelle n'est souvent que satirique , et ce
qui est bien pis , calomnieuse . Le financier Bouret , ditil
, « lié dans sa jeunesse avec la fameuse actrice Gaussin ,
» et n'ayant alors que des espérances , lui avait donné sa
» signature en blanc , pour la remplir quand il aurait fait
» fortune. Il devint fermier-général , et ne fut pas sans
» inquiétude sur ce billet, Mademoiselle Gaussin le lui
380 MERCURE DE FRANCE ,
» renvoya ; il ne portait que ces mots : je promets d'ai-
» mer Gaussin toute ma vie . Bouret lui fit présent d'une
» écuelle d'or remplie de doubles louis . »>
C'était très-bien payer la rançon de son billet .
Avant la représentation , il fut jeté des loges dans l'or
chestre une chanson où l'on accusait l'auteur d'avoir
acheté sa pièce ; et qui finissait ainsi :
Il a
pour deux cents francs de prose
Et pour cent écus de couplet .
Pour donner quelque crédit à une pareille imputation , il
faudrait la faire tomber sur un auteur moins connu . Eh
qui donc aurait été assez riche pour vendre de l'esprit à
celui-ci ?
;
Les uns ont trouvé que sa pièce était un petit chefd'oeuvre
le plus grand nombre, que le plan , l'intrigue ,
les caractères , le dénouement , tout en était défectueux ,
excepté le dialogue et les couplets. Dans le premi er numéro
nous dirons notre avis sur cette grande affaire .
ANNONCES.
Coup d'oeil ou Prévoyance de la Puissance paternelle , accompagné
de Conseils aux familles , sur les moyens de tarir la source de
procès. Par un Ami de la bienfaisance . Avec cette épigraphe :
Spes pacis æternoe fundata.
Espérance d'une paix durable.
Cet ouvrage quoique très- concis offre , sous divers rapports , le plus
haut degré d'attent.on ; et on osé le dire avec confiance, il n'est point
de famille dans chaque département dont il n'intéresse la fortune et
la prospérité . Prix : 75 c . , et 1 fr. par la poste .
A Paris , chez le Normant , imprimeur-libraire , rue des Prêtres-
Saint Germain- l'Auxerrois , nº 42.
Lettres d'unjeune Lyonnais à un de ses Amis , sur le passage
de N. S. P. le Pape Pie VII , à Lyon , le 19 novembre 1804 , et sur
son séjour dans la même ville , les 17, 18 et 19 avril 1805 ,
son retour
de Paris ; suivies des Discours adressés à S. Sainteté , et d'une Insruction
sur les Indulgences . Avec cette épigraphe :
Benedictus Dominus Deus Israel , quia visitavit
et fecit redemptionem plebis suæ.
80 c.
Ier verset du Cantique de Zacharie , en S. Luc.
et 2 fr. 10 c. par la poste. Prix : 1 fr.
A Lyon , chez Ballanche pêre et fils , aux halles de la Grenette.
Précis historique de la Vie d'Annibal et de ses Campagnes en
Italie ; nouvelle édition , augmentée d'un discours préliminaire.
Par
THERMIDOR AN XIII. 381
N. L. M. Des Essarts , éditeur des Siècles Littéraires de la France.
Ouvrage destiné à l'instruction des jeunes militaires . In 8° . Prix : 1 fr.
50 c. pour Paris , et 2 fr. pour les départemens.
I
A Paris , chez Des Essarts , libraire éditeur , rue du Théâtre Français
, nº 9 , près la place de l'Odéon.
Mémoires historiques sur les Templiers, ou Eclaircissemens nouveaux
sur leur histoire , leur procès , les accusations intentées contre
eux, et les causes secrètes de leur ruine ; puisés , en grande partie ,
dans plusieurs monumens ou écrits publiésen Allemagne. Par Ph.G...
Avec cette épigraphe :
Le philosophe qui fait une justice sévère des princes
iniques, des persécuteurs fanatiques ou hypocrites ,
juge également leurs victimes .
Un vol . in- 8° . de 420 pages , avec le portrait de Jacques de Molay
dern er grand-maitre du Temple, représenté allant au supplice , le 18
mars 1313 ; gravé par Tassaert , sur une copie du tableau original du
temps même des Templiers , qui appartient au prince Christian de
Hesse-Darmstadt. Prix : 5 fr . broché , et 6 fr . par la poste. En papier
vélin , 9 fr., sans le port.
A Paris , chez F. Buisson , rue Hautefeuille , nº . 31.
Manuel des Gardes- champêtres , des Gardes -forestiers et des Gardes
-pêche ; contenant dans un ordre simple et méthodique , toutes les
lois relatives à leurs fonctions , avec des formules de rapports et procès-
verbaux applicables aux différentes espèces de délits qu'ils sont
chargés de constater ; par A. C. Guichard. Troisième édition , revue
et corrigée d'après les lois et les instructions publiées depuis la
seconde. Prix : i fr. 25 cent. , et 1 fr. 50 cent . par la poste.
A Paris , chez Garnery , rue de Seine.
On s'était borné , en donnant la seconde édition de ce Manuel , à
y ajouter un extrait des lois et instructions publiées depuis la première
; mais dans celle - ci , le texte a été retouché , et l'on y a fait les
changemens nécessités par les réglemens postérieurs. Une nouvelle
section y est même consacrée aux Gardes-péche , dont l'institution
est encore récente , et pour lesquels aucun ouvrage n'a jusqu'à ce jour
été entrepris . On a cependant eu soin que ces augmentations grossissent
très-peu un volume destiné à être sans cesse entre les mains des
gardes , et pour cet effet on a écarté tout ce qui n'avait pas un rapport
direct à leurs fonctions. Ils y trouveront néanmoins des règles suffivantes
pour les guider dans leurs opérations particulières , et ceux qui
soudront se procurer des connaissances plus étendues , pourront cosulter
le Dictionnaire forestier , par Ch. Dumont , ouvrage en 2 vol .
in-8°.
Bibliothèque de l'Adolescence ; par M. Campe , contenant des
Dialogues, Traits d'histoire , Jeux instructifs , petits Drames, Voyages,
différens détails sur l'Histoire naturelle , l'Astronomie , la Géograph e,
les Arts ; des Anecdotes sur plusieurs grands- hommes , etc.; faisant
suite à la Bibliothèque des Enfans , du même auteur ; traduction
nouvelle et libre de l'Allemand . Deux volumes in- 18 . Prix : 2 fr . ,
et 2 fr. 60 c. par la poste.
-
A Paris , chez Legras et Cordier , imp . - lib . , rue Galande , n . 5o .
Ces différens ouvrages se trouvent aussi chez LE NORMANT, rue
des Pretres Saint-Germain l'Auxerrois, nº. 4a,
382 MERCURE DE FRANCE
NOUVELLES DIVERSE S.
-
Berlin , 11 juillet. -M. de Novosilzoff est parti , dans
la nuit du 17 au 18 , pour Saint- Pétersbourg. Il a eu ,
avant son départ , une très longue conférence avec le minitre
d'état , baron de Hardenb rg , qui lui a de nouveau
déclaré que S. M. prussienne, persistait et persisterait invariablement
dans le système qu'elle av.it adopté pour
maintenir la paix sur le continent européen. Un jour-.
nal allemand , rédigé par des militaires distingués , fait
voir qu'il ne peut , en effet , s'allumer de guerre continentale
, tant que la France et la Prusse seront aussi fermement
résolues à unir tous leurs efforts pour la conservation
de la tranquillité . Dans la supposition , assurément
très- peu fondée , que l'Autriche se laissât éblouir par
quelques tonneaux de guinées ang aises , et voulût former
une alliance offensive avec la Russie , il ne faut que jeter
un coup -d'oeil sur la carte , pour voir que tandis que la
France tomberait de tout son poids sur les états héréditaires
, la Prusse prendrait également à revers les possessions
autrichiennes et russes , et cela avec tant l'avantage ,
que deux batailles gagnées ouvriraient aux Prussiens le
coeur des pays ennemis.
-
Raguse , 26juin. Le baron Rosetti , qui revient des
Bouches-du-Cattaro , et qui a gouverné pendant quatre ans
cette partie des possessions autrichiennes , retourne à Vienne
pour y rendre compte de son administration . Il n'est pas
douteux que sa cour n'ait desiré recevoir de lui de nouveaux
renseignemens sur la situation critique de ces provinces
et des pays qui les environment . Elle sait toutes les
manoeuvres les Russes ont mises en usage pour
que détacher
de son obéissance les Grecs de ses états et ceux de
la Turquie. Verra-t- elle sans ombrage une armée russe ,
rassemblée sans nécessité dans les îles Ioniennes , qu'aucun
danger ne menace , se répandre sur le continent voisin ,
chercher à corrompre la fidé ité des chefs , se servir de la
ressemblance de religion pour capter des partisans , les
bercer de l'espérance de les rassembler en un nouveau
corps de monarchie , et jeter au milieu d'eux des germes
de révolution , dont la Russie seroit prête , au premier
moment, à favoriser les développemens et à recueillir seule
tous les fruits ? On ignore jusqu'à quel point ces projets
THERMIDOR AN XIII. 383
excitent les inquiétudes de la cour de Vienne ; mais il est
certain qu'à présent elle en est complètement informée.
(Moniteur. )
-
Milan , 26 juillet . Nous avons chaque jour de nouvelles occasions
d'admirer la prodigieuse activité de notre souverain , et sur- tout
l'égalité de son affection pour les deux peuples que leur bonne fortune
a confiés à sa sagesse . Au moment où les Anglais le croient occupé à
Paris à suivré de toute son attention l'exécution des ordres qu'il a donnés
à. l'escadre de Rochefort , cette escadre revient triomphante de
son expédition , et la flotte de Toulon met à la voile presque au même
instant où S. M. se met en route pour l'Italie ; il reçoit ici la couronne
, cérémonie indispensable sans doute , mais qui n'ajoute rien en
quelque sorte , ni à ses droits , ni à notre amour. Il demeure ici pendant
un mois ; et du cabinet de Milan , comme de celui de Paris
il règle à la fois les destinées des deux peuples , et pourvoit , autant
qu'il est en lui , au maintien de la paix continentale : ici , comme à
Paris , à peine se donne - t-il quelques instans de repos. Il a voulu que
le peuple de l'Italie fût heureux ; il s'occupe sans relâche de lui donner
une constitution , de régler ses finances , d'organiser ses administrations
, de lui donner des institutions fortes et durables , de doubler
les moyens de circulation de son commerce intérieur , de lui assurer
pour l'avenir un bonne armée , un bon système d'instruction publique ,
etc. , etc. Il part pour visiter les villes d'Italie , et presque à chaque
relais nous voyons sortir de son infatigable génie des décrets importans
au peuple de France , importans aupeuple d'Italie. Au même instant
il accepte les voeux du peuple ligurien , et garantit à ce peuple la
renaissance de son commerce , le respect de son pavillon . Il donne une
constitution et un souverain aimé de lui au peuple de Lucques. Son
génie est partout , voit tout , préside à tout , règle tout ; c'est la Providence
de l'univers .
Il a recueilli dans tous les lieux les témoignages les moins équi
voques des sentimens d'admiration , de reconnoissance et d'amour qui
lui sont dûs ; partout il a recueilli les garanties les plus certaines de
l'inviolable fidélité de ses peuples . Il rentre en France; on croit qu'il
demeurera long-temps à Turin , et en effet , le jour même de son
arrivée il semble s'y établir pour plusieurs jours ; il va le soir au spectacle,
il y est reçu avec des transports impossibles à raconter ; il rentre
chez lui , c'est pour travailler avec ses ministres jusqu'à minuit ; à
trois heures du matin il passe toutes les troupes en revue ; deux heures
après il est en route , et quatre-vingts heures après il est à Fontainebleau.
Eh bien il semble être arrivé là pour recevoir les nouvelles de
cette flotte si audacieusement sortie de Toulon , et heureusement arrivée
à sa première destination .
Quel homme ! et quel Dieu nous l'a donné !
Ceux qui contemplent sa vie , quelqu'accoutumés qu'ils soient à
son indispensable mouvement , ont besoin de se dire chaque jour
Demain il se reposera de ses longues fatigues . Ils se trompent , il
ne se repose jamais ; et certes , quel est aujourd'hui le but de toutes ses
actions ? On ne croit pas qu'il lui reste quelque chose à faire pour
sa gloire et pour sa puissance . Sous ce double rapport , tout est fait
et bien fait depuis long-temps : mais il veut la gloire de la France
et la gloire de l'Italie ; il ne connoîtra le repos que lorsque cette double
volonté sera remplie.
A
MERCURE DE FRANCE ;
384
Nous l'avons dit , il a été dans quatre-vingts heures de Turin à
Fontainebleau ; eh bien ! combien de fois ne lui a t -on pas entendu
direà lui-même : Jeferai quelquefois de pareils voyages de Paris
à Milan; j'y arriverai dans trois ou quatre jours , au moment
où on ne m'y attendra pas ; j'y arriverai incognito ; je m'y assu
rerai par moi-même que mes peuples d'Italie sont heureux ; je
demeurerai au milieu d'eux un mois ou deux , et je rentrerai à
Paris tout aussi-tôt que j'en serai`venu .
Que le ciel récompense par un bonheur sans nuage , et par une
longue et forte santé, l'homme qui consacre ainsi toutes les facultés de
son génie et de son ame , et toutes les forces de sa vie à la gloire et au
bonheur de deux grands peuples ! ( Extrait du Journal Italien. )
PARIS.
S. M. l'Empereur , qui est depuis le 15 thermidor à
Boulogne où il s'est rendu en 22 heures , a passé en revue
l'infanterie qui s'élève à 11,2000 hommes. L'artillerie et
la cavalerie de l'armée ne faisaient point partie de cette
revue. Le 17 S. M. a fait celle de l'artillerie . Le ministre
de la guerre est à Boulogne depuis plusieurs jours , celui
de la marine depuis le 18. Le secrétaire d'état est dans le
voisinage au quartier- général de l'Empereur. -On assure
que le gouvernement a reçu des nouvelles d'un heureus
augure des flottes combinées. On s'attend , dit le Bulletin
de l'Europe , à recevoir chaque jour des nouvelles les
plus importantes de nos côtes : on assure que
S. Exc. le
ministre de la guerre , Berthier , est nommé chef d'éta! -
inajor-général de l'armée d'Angleterre , et que M. le niaréchal
Lannes en commande l'avant- garde.
-Un avis du conteil d'état , approuvé par l'empereur ,
a decidé que les décrets impériaux insérés au Bulletin des
loix seront obligatoires dans chaque département , du jour
auquel le Bulletin a été distribué au chef- lieu .
M. Alexandre Joseph Ségur , fils de l'ancien maréchal
de ce nom , et frère du conseiller d'état , vient de
mourir aux eaux de Baréges où il étoit connu par de petites
pièces de théâtre et des channs .
+
-D'une bande de vingt- deux accusés de fausse monnaie
, traduits au tribunal spécial de Paris , neuf ont été
acquittés , huit condamnés à 15 ans de fers , cinq à la mort.
Parmi les coupables , ily avoit des gens fort à l'aise , même ,
dit-on , opulens . On reconte qu'un d'eux , avant de monter
dans la charrette qui alloit le mener au supplice , a
demandé aux nombreux spectatenrs qui l'entouroient , si
quelqu'un d'eux voulait le remplacer. Cette immorale
légéreté fait frémir .
( No. CCXV. ) 29 THERMIDO an 13.
( Samedi 17 Août 1805 . *
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
PO É SI E.
LE CIMETIERE DE CAMPAGNE
ELEGI E.
Traduction libre de l'anglais de Gray."
J'ENTENDS résonner dans les airs ,
De la cloche des nuits les tintemens funèbres ;
Le jour s'enfuit , et les ténèbres
Couvriront bientôt l'univers .
Les troupeaux , à pas lents , regagnent leur asile ;
Et le corps fatigué , l'ame heureuse et tranquille
Le villageois rentré dans son humble réduit ,
Abandonne le monde au repos qui me fuit.
Les campagnes décolorées
Déjà s'effacent à mes yeux ;
Et du sommet des monts silencieux ,
Un calme splennel descend dans les vallées.
Caché sous l'herbe , le grillon
Fait seul entendre son murmure ;
Le vaste écho de la nature
Ne redit plus que son humble chanson..
Bb
386 MERCURE DE FRANCE ,
% Mais des créneaux de la tour abattue
N'entends - je pas sortir un long gémissement ?
Quelle plaintive voix , dans mon coeur descendue ,
Vient me glacer d'un noir pressentiment !
De Minerve oiseau solitaire ,
Est-ce toi ?.... Tes lugubres cris
Accusent - ils le mortel téméraire ,
Qui vient troubler la paix de ces mornes débris ?
Sous ces tristes cyprès dont l'antique feuillage
Couvre de son ombrage
Les verds gazons qu'orne la fleur des champs ;
Sous ces ormeaux qu'a sillonnés le Temps ;
Dans ces demeures redoutées ,
Où l'on brave les coups du sort ,
Des aïeux du hameau les cendres respectées
Reposent dans la mort .
Philomèle , ta voix plaintive ,
Ne viendra plus charmer leur oreille attentive.
Ils ne sentiront plus ces parfums enchanteurs ,
Que le Zéphir dérobe aux fleurs ,
D'une aile inconstante et légère.
Au séjour qu'à jamais leur fixa le trépas ,
Les doux champs de la paix , les clameurs de la guerre ,
Ne les troubleront pas.
Obscur séjour qu'ils habitaient jadis !
De vos foyers la chaleur bienfaisante
Ne ranimera plus leurs membres engourdis ;
D'une voix antique et tremblante ,
Ils n'adresseront plus leurs voeux à l'Eternel ;
Ils ne reverront plus une épouse attentive
Partager de leurs coeurs le transport solennel ;
Et de leurs fils nombreux la tendresse naïve "
Se disputer le baiser paternel.
Combien de fois pourtant , de leurs mains vigoureuses ,
Les champs reconnaissans, pour payer les travaux,
THERMIDOR AN XIII. 387
Ont vu , de leurs moissons riantes et nombreuses ,
Tomber les blonds épis sous la tranchante faux !
Le soc de la charrue ,
De la terre , pour eux , n'ouvrira plus le flanc :
Et du chêne orgueilleux qui menaçait la nue ,
La masse énorme , à leurs pieds étendue ,
Ne retentira plus , sous l'acier menaçant ,
D'un long gémissement.
Fils préféré de la Fortune ,
Sur eux ne jette point un regard dédaigneux ;
Tu subiras la loi commune ;
Tu passeras comme eux .
Dans les bras de la mort glacée ,
Ta pompe orgueilleuse enlacée ,
Viendra subir son joug affreux ;
Et quand sa main de fer aura fermé tes yeux ,
Réponds , grand de la terre :
Un seul ami , de pleurs arrosant ta poussière ,
Dira-t-il dans son coeur « il était vertueux » ?
Ces fiers tombeaux , ces voûtes funéraires
Que l'orgueil inventa ;
Ces éloges pompeux qu'à des voix mercenaires
L'orgueil encor dicta ;
Ces urnes , ces flambeaux , ces oraisons brillantes ,
Et ces vaines clameurs au loin retentissantes ,
A ce grand expiré
Rendront-ils la lumière ,
Et rappelleront-ils , dans cette humble matière ,
Le souffle évaporé?
Mais là , dans ce tombeau que l'oeil distingue à peine ,
Sous les gazons naissans
Git peut-être un héros , que la Parque inhumaine
A moissonné dans la fleur de ses ans.
Auprès de lui , peut-être , est un nouvel Orphée ,
Dont la timide voix , dans son sein étouffée ,
B b 2
388 MERCURE DE FRANCE ,
Si le sort eût de lui pris des soins bienfaisans ,
Eût émules rochers de ses tendres accens !
Ah ! des siècles passés la riche expérience ,
Ces écrits en nos mains remis par nos aïeux ,
Gage de gloire et dépôt de science ,
N'ont jamais enchanté ses yeux.
La fortune ennemie
A flétri son esprit , a desséché son coeur ;
Et les fleurs du génie ,
Tombèrent sans éclat dans le champ du malheur.
Ainsi que la perle brillante
Que recèle le sein des mers ;
Ainsi que la rose naissante
Qui languit et meurt aux déserts ;
Dans ces caveaux des morts , plus d'une ame guerrière
Dont l'élan généreux eût sauvé son pays ,
Peut- être est descendue... ! Et peut-être un Homère ,
S'il eût de quelques fleurs vu semer sa carrière ,
A cent rivaux de gloire eût enlevé le prix.
Pour mépriser la mort et dompter la fortune ,
Etonner l'univers de cent faits glorieux ,
D'une main triomphante aux tyrans de Neptune
Ravir le trident orgueilleux ;
Pour enchaîner le crime , et de ses mains profanes
Arracher les débris d'un culte généreux , 1
Au rustique habitant de nos simples cabanes ,
Peut-être il n'eût fallu qu'un berceau fortuné ,
Il ne l'a point trouvé... ! Le sort , dans sa colère
L'a tenu sans relâche en ses fers enchaîné ;
Et celui qu'un peu d'or eût fait roi de la terre ,
S'est vu pauvre et sans gloire , à la tombe entraîné !
Mais s'il a vu , pauvre et sans gloire ,
Ses jours. obscurs s'écouler lentement 2
S'il n'a jamais de la victoire
Arraché le laurier sanglant ;
THERMIDOR AN XIII. 389
Il n'a pas dans le sang plongé ses mains cruelles ,
Il n'a jamais tissu de trames criminelles ,
Il n'a point dans son coeur éperdu , déchiré ,
Senti du noir remords le poignard acéré ;
Et jamais des flatteurs la cohorte perfide
De ses lâches tributs n'a vu son coeur avide.
Eloigné d'un monde trompeur ,
Riche des dons de la Nature ,
Du ruisseau de ses jours , sans trouble et sans douleur ,
ll a vu s'écouler l'onde innocente et pure .
Un regret , un soupir , une larme , un murmure ,
Ont à peine altéré le calme de son coeur .
Il est mort ! et son fils , sur sa tombe modeste ,
A de son nom fixé le souvenir ,
Sans craindre que jamais , d'un reproche funeste ,
D'envieuses clameurs cherchent à le flétrir :
Pour son vertueux père il demande un soupir.
O vous ! que de ses dons a comblés la Fortune ,
Et qui toujours brûlés d'une ardeur importune ,
Venez à ses genoux incessamment gémir ;
D'un trop ambitieux desir ,
Que d'un pauvre vieillard l'exemple vous délivre ;
Que son bonheur vous montre l'art de vivre ;
Que sa vertu vous apprenne à mourir.
Si quelque jour , l'oeil chargé de tristesse ,
Dans cet asile de la mort ,
Un voyageur que mon chant intéresse
S'informe de mon sort ;
Quelque pasteur de la vallée ,
Témoin constant de mes douleurs ,
Peut - être , d'une voix plaintive et désolée ,
Lui répondra ces mots , en versant quelques pleurs :
IN
« L'Aurore allait à peine éclairer nos campagues ;
» De l'oiseau matinal le chant mélodieux
>> N'annonçait point encore à ses jeunes compagnes
3
390 MERCURE DE FRANCE ,
>> Du vainqueur de la nuit le réveil glorieux.
» Et déjà seul, errant au sommet des montagnes ,
Des premiers feux du jour ,
» Son ame avec transport célébrait le retour.
» Souvent couché sous le cormier antique
» Qui porte au loin ses rameaux dans les airs ,
» Je l'ai vu contemplant , d'un acil mélancolique ,
» Ce ruisseau qui s'échappe en cent détours divers.
» Quelquefois dans nos champs , rêveur et solitaire ,
» Il baissait vers la te -re
» Son regard dédaigneux ;
» Et soupirait , semblable à la tendre bergère
A qui le temps , de sa faulx meurtrière ,
» A ravi l'objet de ses voeux.
>> Un matin je le vis gravissant la montagne :
» L'oeil serein , le front pâle , il marchait lentement.
» Le lendemain , mes yeux errant dans la campagne ,
» Aux lieux qu'il chérissait , l'ont cherché vainement ,
» Il n'était plus ... ! Des morts le cortége terrible
» Recueillit sur le mont ses restes vénérés .
» O voyageur ! si ton ame est sensible ,
» Viens , lis ces mots gravés sur sa tombe paisible ;
» La vérité les a seule inspirés. »
Déposé sous ces fleurs , un mortel ignoré ,
Dans les bras de la Mort paisiblement repose :
Il a passé comme un bouton de rose ,
Qui sous l'effort des vents tombe décoloré .
Des palais sa timide enfance
N'avait point respiré les mortelles vapeurs ,
Et l'éclat des grandeurs
N'avait point ébloui son heureuse innocence.
Il n'avait qu'une larme , il l'offrit au malheur ;
Et le coeur d'un ami fut assez pour son coeur
Qui que tu sois , si le pauvre est ton frère,
Si ton ame s'émeut pour la froide poussière
THERMIDOR AN XIII. 3gr
Qui repose en ce lieu ,
Au ciel en sa faveur adresse ta prière ;
Fléchis le courroux de son Dieu ,
Attendris le coeur de son père.
C. T. PITO T.
NOTA. Ces vers ont étéfaits à l'Isle - de - France , et
imprimés dans la Gazette de ce pays.
ENIGM E.
Il est des gens qui n'ont de mauvais que la tête ,
Moi je ne vaudrais rien si je manquais de tête ;
Mais quand je fais du mal , ce n'est pas à ma tête
Qu'il faut l'attribuer ; jugez mieux de ma tête :
J'empêche le larcin dans un doux tête - à-tête ,
A moins que par faiblesse on ne perde la tête :
Si j'entre quelque part , dehors reste ma tête .
Je vais comme on me mène , et souvent sans ma tête
On pourrait bien me perdre ; aussi , grace à ma tête ,
Mon mérite n'estt
pas tout entier dans ma tête ;
J'ai celá de commun avec plus d'une tête.
Un objet vaut bien peu , s'il ne vaut pas ma tête.
Je ne porte ni poils , ni plumes à la tête ;
256
Point d'entrailles au corps , point de cervelle en tête.
Qu'on devine à quel corps appartient telle tête :
Au surplus en voilà bien assez sur ma tête ,
Le mot doit , chers lecteurs , vous sauter à la tête.
37
PONS..... SIM.. ( de Reims. )
LOGOGRIPHE.
Dix lettres , cher lecteur , composent tout mon être ;
En combinant mes pieds , si tu veux me connaître ,
Tu trouveras d'abord un aimable chanteur
Qu'on admire à Paris ; cette brillante fleur
Qui surmontait jadis la couronne royale ;
TO
392 MERCURE DE FRANCE ,
Le fils infortuné du barbare Tantale ;
Cet outil précieux qui sert aux laboureurs ;
Ce qui près de Zulmire attire tous les coeurs ;
Ce poète brillant qu'honore l'Angleterre ,
Sous le nom immortel de traducteur d'Homère ;
Ces monts qu'a traversés notre Annibal français ,
Et qui sont pleins encor du bruit de ses succès .
Ce doux et premier nom que la reconnaissance
Inspire à nos enfans presque dès leur naissance ;
Un étrange animal qui' , vivant sous les eaux ,
Renaît autant de fois qu'on le coupe en morceaux.
De jeunes Déités l'aimable souveraine ,
Dont Ulysse excita les regrets et la haine.
Pour terminer enfin , tu trouveras , lecteur ,
Entre l'homme et le Ciel , notre médiateur .
Par un Elève de l'Ecole spéciale
impériale militaire.
CHARADE.
Au son de mon premier le cerf épouvanté ,
De ses lugubres cris fait retentir la plaine .
Mon second des objets désigne la beauté.
Mon tout , quoique muet , parle chez La Fontaine.
JULIA , membre honoraire de la Société
littéraire de Varsovie , etc. , etc.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la
CHARADE insérés dans le dernier Numéro.
C
Le mot de l'Enigme du dernier Nº est Violette.
Celui du Logogriphe est Babil, où l'on trouve bal, bail
et ail.
Celui de la Charade est Rat- eau
THERMIDOR AN XIII. 393.
Les Fastes d'Ovide , traduits en vers par M. de
Saint- Ange . Deux vol . in-8° . Prix : 12 f. , et 15 f
par la poste. A Paris , chez Levrault et compa-,
gnie , rue de Seine ; et chez le Normant
rue des Prêtres Saint -Germain-l'Aux . n° . 42 .
CETTE traduction est un des ouvrages les plus
difficiles et les plus travaillés qui aient honoré la
poésie française depuis le siècle des grands talens
et des grands travaux . Ceux qui se contenteront
de parcourir légèrement les vers du traducteur ,
pourront n'en pas concevoir une opinion si favo
rable. Ils seront arrêtés par une foule de morceaux
didactiques d'une sécheresse rebutante ; et malheureusement
le texte latin est si hérissé d'épines ,
il y a tant de difficultés savantes qui tiennent à la
nature du sujet , que peu de personnes auront la
patience de comparer l'original avec la version
aussi soigneusement que je l'ai fait . Pour moi , je
suis convaincu qu'il y a plus de mérite à défricher
péniblement une terre inculte , qu'à embellir avec
agrément un sol naturellement riant et fertile ; et
les efforts de M. de Saint - Ange , quoiqu'ils ne soient
pas toujours heureux , me paraissent mériter plus
d'éloges qu'il n'en aurait obtenu par les agrémens
faciles d'une composition plus légère . En général ,
sa manière est saine et classique. Il ne se pique
point de donner un coloris moderne à des expressions
et à des moeurs antiques. Il traduit et sa
version , malgré quelques méprises , fera connaître
aux gens de lettres un ouvrage qui ne leur est peut→
être pas assez familier , et qui nous donne de l'antiquité
païenne une idée aussi juste que singulière .
Les Fastes d'Ovide nous exposent les usages
civils et religieux des Romains , dans l'ordre astro394
MERCURE DE FRANCE ;
nomique de leur calendrier. Comme ouvrage
d'instruction , ce poëme , quoiqu'imparfait , est
d'autant plus précieux , qu'il fut composé sur les
annales les plus révérées de la nation , et que l'auteur
y parle sérieusement des moeurs et du culte
de ses Dieux. Comme monument littéraire , il
atteste , à la fois , et le peu d'intérêt qui est attaché
aux aventures mythologiques , et l'incroyable
dépravation dans laquelle l'esprit humain était
plongé avant les lumières de l'Evangile .
Ce n'est pas un médiocre sujet d'étonnement
et de réflexion , de voir l'un des plus beaux esprits,
de l'antiquité , dans le siècle le plus savant et le
plus poli , composer un ouvrage religieux d'un
tissu de contes obscènes ou puérils. Le christianisme
, qui a porté plus ou moins des idées de
décence dans tous les esprits , ne nous permet pas
de concevoir un oubli si profond de toutes les convenances
; et plusieurs écrivains , trompés sur les
intentions du poète par le fond de son sujet , se
sont imaginé qu'Ovide avait voulu tourner en
ridicule ce qu'il présente comme l'objet de la vénération
publique. Un respect mal conçu pour l'antiquité
a étendu fort loin cette erreur . On n'a pas
fait attention que tout l'ouvrage n'est autre chose
que l'exposition des rites sacrés et de la croyance
générale , puisée dans les fastes même de la religion
et de l'état . L'auteur avait si bien en vue d'en
faire un monument sérieux et national , qu'il ne
s'écarte jamais de l'ordre historique des temps ,
et il pousse l'exactitude et la précision jusqu'à
marquer à chaque mois les Calendes , les Nones
et les Ides , expliquant à chacune de ces époques
les cérémonies ou les usages qu'elle rappelait.
La situation d'Ovide fait assez comprendre les
vues qu'il pouvait avoir dans ce genre de composition
. Il espérait se faire rappeler de son exil par
THERMIDOR AN XIII. 395
un ouvrage qui paraîtrait une expiation suffisante
des vers libres qui l'y avaient fait condamner .
L'éloge de la famille des Césars , qui s'y représente
à tout moment , est une empreinte de servi ,
tude dont on ne peut méconnaître le motif. L'ouvrage
, d'ailleurs , est dédié à Germanicus , celui
de tous les princes de l'Empire qui avait le plus
de dignité dans son caractère et dans sa vie . Je
n'examine pas si cette dédicace fut la cause de son
peu de succès. Il suffit qu'elle rende témoignage
de la pureté des intentions d'Ovide ; et le ton sur
lequel il parle lui -même de son ouvrage , doit dis
siper jusqu'à l'ombre du doute. Il dit à son héros :
recognosces annalibus eruta priscis , Sacra
Et quo sit merito quæque notata dies.
Osant fouiller pour toi nos annales antiques ,
Je peindrai le tableau de nos fètes publiques ,
Les usages des jours , et leurs rites pieux .
Plus loin , il feint que les dieux ne dédaignent
pas de l'entretenir , depuis qu'il est devenu le chantre
laborieux de l'année , vates operose dierum.
Il s'étonne de ce changement ; il se demande
à lui-même comment il a pu s'élever à des conceptions
si graves , après avoir si long -temps consacré
sa plume au badinage,
Ecquis ad hæc illinc crederet esse viam ?
11 développe cette idée , au commencement du
second livre , d'une manière qui me paraît ne laisser
aucune incertitude sur le caractère du poëme.
Nunc primùm velis , elegi , majoribus itis :
Exiguum (memini ) nuper eratis opus.
Certè ego vos habui faciles in amore ministros ,
Cum lusit numeris prima juventa suis .
Idem sacra cano , signataque temporafastis .
O mes vers ! élevez vos poétiques ailes :
Vous étiez autrefois d'aimables bagatelles ;
Alors , il m'en souvient , au printemps de mes jours ,
Agiles messagers , vous serviez mes amours.
Je célèbre aujourd'hui , par de sages contrastes ,
L'ordre des temps pieux consignés dans nos fustes.
9
4
396 MERCURE DE FRANCE ,
Si l'on ne regardait que le fond des aventures
qui remplissent l'ouvrage , j'avoue qu'on ne pour
rait se figurer qu'il y eût un mot de sérieux . Mais ,
dans une lecture si étrange , il faut se souvenir que
chaque dieu était célébré par des fêtes et des cérémonies
conformes à ses moeurs ; et puisqu'il y
avait des divinités qui présidaient à la débauche
et à l'effronterie , pourquoi s'étonner que
l'indécence
fût un des caractères de leur culte ? Le poète ,
en la transportant dans ses tableaux , n'a donc pas
violé son dessein ; et ceux qui connaissent l'esprit
de l'antiquité , ne seront pas surpris de trouver
dans un livre consacré à l'histoire de sa religion
un vers tel que celui- ci , qui la peint sous des couleurs
aussi vraies que flétrissantes.
At Deus , obscæna nimiùm quoque parte paratus .
La nudité était prescrite dans les principales
fêtes du paganisme , et même dans celles de leurs
dieux les plus chastes , comme on le voit par les
mystères de la bonne déesse. Le poète devait sans
doute expliquer cet usage : mais pouvait-il le faire
par des traditions décentes ? Pour justifier , par
exemple , la nudité des Lupercales , n'est - il pas
obligé de rappeler la plus folle de toutes les avertures
? Il raconte que le dieu qu'on célébrait dans
cette fête avait été trompé par des vêtemens dans
une entreprise nocturne . Il s'était avisé de prendre
Hercule pour Omphale. La méprise était un peu
forte , et elle lui avait coûté cher. Le héros , étonné
de sa galanterie , y répondit d'une manière qui
leva trop clairement l'équivoque . Si l'on ne consulte
que nos moeurs et notre goût , il est certain
qu'on ne parviendra jamais à mettre une fable si
grotesque dans les convenances d'un sujet grave.
On sera tenté de croire que le poète a voulu s'égayer
à contre-temps , et j'observerai qu'une expres
THERMIDOR AN XIII 397
sion latine a pu faire illusion , sur ce sujet , à
quelques personnes qui ont mal pris le sens de ce
vers.
Traditur antiqui fabula plena joci.
Le mot joci ne signifie point ici badinage .
M. de Saint- Ange l'a très- bien entendu , et il traduit
avec autant d'esprit que de raison :
L'histoire qu'on en conte est pleine d'agrémens.
Il faut remarquer encore que , dans le même
récit , Ovide donne le nom de sacra aux circonstances
les plus ridicules et les plus révoltantes de
ces cérémonies des Luperques .
Tertia post Idus nudos Aurora Lupercos
Aspicit , et Fauni sacra bicornis eunt.
Dicite Pierides , sacrorum quæ sit origo , etc.
,
hu-
Il faut donc se reporter aux idées anciennes , et
entrer dans l'esprit de ces temps où le genre
main était condamné à adorer des turpitudes. Un
savant ou un philosophe qui se laisserait conduire
par l'analogie s'abuserait aisément sur cette matière.
Mais un homme de goût ne s'y trompera jamais.
Le style des Fastes est trop différent de celui des
Métamorphoses. Autant le poète s'abandonne avec
complaisance à son imagination dans ce dernier
ouvrage , autant il est serré , précis et méthodique
dans le premier. Il traite souvent les mêmes sujets
dans l'un et dans l'autre ; mais les différences frappantes
qu'on y remarque sont les meilleures preu
ves de la diversité de ses desseins. M. Bayeux qui
se piquait de philosophie et d'érudition , s'est souvent
trompé sur les vues de l'auteur qu'il traduisait
, et il en a étrangement défiguré plusieurs
passages. Il lui donne quelquefois un air moqueur
dans les endroits même où il témoigne le plus de
vénération pour son sujet . Ainsi , dans son entre ,
tien avec Janus , lorsqu'il lui demande la raison
398 MERCURE DE FRANCE ;
de son double visage , le dieu répond que faisant
les fonctions de portier dans l'univers , il est juste
qu'il ressemble à une porte qui a toujours deux
faces , et que , par ce moyen , il ne perd point
de temps à retourner la tête . Cette raison est aussi
ridicule que pouvoit l'être l'explication d'une
chose absurde ; et la réponse est bien digne de la
question . Mais il ne faut pas s'imaginer qu'Ovide
ait voulu faire ici le railleur et le plaisant , puisqu'il
s'appuie partout sur les traditions reconnues ;
puisque son objet est de les exposer avec méthode ,
et de les relever en même temps par l'expression ;
et qu'enfin , quelle que fût son opinion sur ce point ,
il est constant qu'il en parle avec respect.
On doit donc considérer les Fastes comme un
ouvrage vraiment didactique ; et l'auteur aurait
pu l'intituler le Génie du paganisme ou de la
mythologie , s'il n'eût mieux aimé indiquer les
sources publiques où il avait puisé ses enseignemens.
Sous ce point de vue , l'antiquité n'a pas
produit de poëme plus curieux ni même plus instructif;
car on ne peut pénétrer dans cet amas de
folies honteuses , sans reconnaître l'abyme où la
raison humaine était descendue , et sans lever les
yeux avec reconnaissance vers la lumière qui a dissipé
de si profondes ténèbres .
La lecture de cet ouvrage , faite avec un esprit
sain , guérirait encore bien des préjugés littéraires.
Elle ferait voir que la mythologie , réduite à ses
traditions , et , si l'on veut , à ses dogmes , n'est
pas plus capable d'attacher le coeur par les sentimens
d'une nature noble que d'offrir à l'esprit
quelque conception raisonnable . Elle montrerait
que cette vaste carrière qu'on suppose qu'elle ouvre
à l'imagination , n'est que le développement des
passions du coeur humain, d'où les grands poètes
ont tiré des embellissemens qui lui sont étrangers :
THERMIDOR AN XIII: 399
des
car les aventures de ses dieux ne présentent que
amours sans tendresse , des voluptés sans charme
et des contes lascifs plutôt que dès scènes passionnées.
Tel est , en effet , le caractère des Fastes ; et
c'est une chose remarquable que , dans tout ce
poëme , on ne trouve pas un vers qui aille au
coeur ni une seule action qui honore la divinité.
Le style d'Ovide , si brillant et si fécond dans ses
autres ouvrages , prend ici une autre manière et
des formes toutes différentes. Il se distingue par
une correction ferme et soutenue , et par une précision
poussée quelquefois jusqu'à la sécheresse.
De tous les genres d'écrire , c'est celui qui résiste le
plus à la traduction. Mais la précision latine ne
doit pas toujours être recherchée . Ce serait mettré
des entraves à l'imagination du traducteur que de
l'asservir à un tour de phrase. Il faut savoir distinguer
ce quitient au génie des langues , de ce qui est
commandé par la nature du sujet . C'est une des
principales études du critique , et j'en donnerai
quelques exemples qui suffiront à un écrivain aussi
habile et aussi exercé que M. de Saint-Ange. Ainsi
, dans le troisième livre , lorsqu'Ariane , au milieu
de ses plaintes les plus douloureuses , s'exprime
en ces termes :
Dieu cruel ! ah ! pourquoi viens-tu me secourir ?
Bacchus ! coeur plus léger que le parapre mobile
Qui couronne ton front de sa tresse docile. ...
il n'y a personne qui ne se récrie sur le mauvais
effet de ce dernier vers. Ce n'est pas seulement un
ornement déplacé , c'est un développement qui
refroidit la situation , et qui dérobe le
dérobe le personnage
pour montrer le poète . Ovide , qui se souvient
qu'il fait parler une femme éplorée , ne s'amuse
point à décrire la couronne de Bacchus , il glisse
légèrement sur la comparaison qu'il tire de cette
400 MERCURE DE FRANCE ,
parure , et peut - être encore eût -il mieux fait de la
supprimer .
Bacche levis , leviorque tuis quæ tempora cingunt
Frondibus .....
On peut faire une remarque semblable sur un
passage du cinquième livre , dans lequel Flore raconte
, en deux vers , l'histoire de ses amours avec
Zéphire .
Ver erat; errabam. Zephyrus conspexit ; abibam.
Insequitur , fugio fortior ille fuit.
Cette précision singulière n'est pas uniquement
une beauté d'expression , c'est encore une peinture
de caractère. Il semble que la modestie de la
jeune déesse ne lui permette pas de s'arrêter sur la
moindre circonstance d'une aventure qui avoit mal
fini pour son honneur . C'est le trait le plus délicat
de l'ouvrage ; et on en retrouveroit toute la grace
dans la traduction , si M. de Saint - Ange avoit sup
primé ce vers inutile , si malheureusement em
prunté à M. Dorat :
Je rêvais , en rêvant j'avançais sous l'ombrage .
C'est sortir également des moeurs du personnage
et du caractère du style. On trouve , au même
endroit , un autre exemple de cette heureuse précision
que le traducteur a énervée.
Quæfuerit mihi forma , grave estnarrare modesta.
Modeste , et de moi-même à parler condamnée ,
L'aveu de ma beauté me coûte et me sied peu.
>
Le traducteur parle de modestie , mais Ovide
la peint , et la fait sentir . Tous les passages de cette
nature seront , pour M. de Saint-Ange , la matière
d'un long travail, qu'il peut entreprendre avec
d'autant plus d'espérance de succès , que plus d'une
fois il s'est montré capable de fortifier, l'idée et
l'expression originale , comme dans ce vers digne
de
THERMIDOR AN XIII 401
de Tacite , où il peint la manière politique dont le
successeur d'Auguste se saisit de l'empire.
Tibère en craint le poids , l'accepte et le soutient .
On remarque la même force dans ce bel endroit
du discours de Carmente :
Non meriti pænam pateris , sed numinis iram.
Est aliquid magnis crimen abesse malis .
Conscia mens ut cuique sua est , ita concipit intrà
Pectora profacto spemque metumque suo .
Nec tamen ut primus mære mala talia passus ;
Obruit ingentes ista procella viros.
Si tu quittes ces murs témoins de ta naissance ,
La faute en est au dieu qui proscrit l'innocence.
Redoute le remords plus que l'adversité.
Le malheur est moins grand s'il n'est pas mérité .
Pour juge au fond du coeur l'homme a sa conscience ,
Qui le livre à la crainte ou lui rend l'espérance .
Tu ne souffres pas seul un injuste revers ;
Les maux dont tu gémis , d'autres les ont soufferts .
Ce dernier vers a malheureusement le double
défaut de reproduire l'idée précédente , et de ne
point rendre l'image latine , obruit ingentes , etc.
Quelquefois aussi le traducteur a donné plus de
grace à Ovide , en développant ce qu'il avait resserré
dans un tour trop concis , comme on le voit
dans ce passage :
Scilicet arma magis quàm sydera , Romule , nóras ;
Curaquefinitimos vincere major erat.
Il faut bien l'avouer ; ce fondateur de Rome ,
Plus habile guerrier que savant astronome ,
Mit sa plus grande étude à vaincre ses voisins .
Le tour latin est plus vif; mais le français a
quelque chose de familier qui rompt habilement
l'uniformité d'un ton trop grave et trop soutenu . Ce
genre de libertés demande le goût le plus sûr. Mais
on observera mieux tout ce que le génie des deux .
poésies a de contraire , dans le beau morceau sur
la prédiction de la grandeur romaine , où le poète,
latin paraît avoir recherché le mérite d'une brié-
Сс
402 MERCURE DE FRANCE ;
veté si énergique , que le traducteur n'aurait pu
l'imiter , en quelques endroits , sans faire violence
au caractère de notre lang
Fallor ? an hi fient ingentia mania colles ?
Juraque ab hac terra cætera terra petet ?
Montibus his olim totus promittitur orbis .
Quis tantum fati credat habere locum ?
Et jam Dardaniæ tangent hæc littora pinus.
Hic quoque causa novi fæmina martis erit.
Care nepos , Palla , funesta quid induis arma ?
Indue , non humili vindice cæsus eris .
Victa tamen vinces , eversaque Troja resurges :
Obruet hostiles ista ruina domos.
Urite victrices Neptunia Pergamaflammæ,
Non minus hic toto est altior orbe cinis .
Jam pius Eneas sacra , et sacra altera , patrem
Afferet ; Iliacos excipe , Vesta , deos.
Est-ce une illusion qui trompe mes regards ?"
Vois-je pas s'élever de superbes remparts ?
Sur les peuples lointains , sur les cités voisines , '
Vois-je pas dominer la ville aux sept collines ?
Oui , l'empire du monde à ces monts est promis
A ce lieu ( qui l'eût cru ? ) tous les lieux sont soumis.
Rion , tes vaisseaux abordent cette terre .
Une nouvelle Hélène y rallume la guerre.
Pourquoi t'armer aussi , mon fils , mon cher Pallas ?
Arrête , hélas , arrête , évite les combats.
Mais non : cours , obéis à l'instinct du courage.
Si le fer te moissonne à la fleur de ton âge ,
Un bras , un bras fameux vengera ton trépas.
De tes débris , ô Troie ! un jour tu renaîtras :
Ta chute des vainqueurs écrase la fortune.
Brûlez , flammes des Grecs , les remparts de Neptune ;
Leur cendre encor s'élève et monte vers les cieux .
Déjà le fils d'Anchise apporte ici ses dieux .
Déjà son dos pieux s'est courbé sous son père .
A ces dieux étrangers ouvre ton sanctuaire ,
Vesta !
Quelque bien écrit que soit ce morceau
, on ne
peut dissimuler qu'il laissera des regrets aux connaisseurs.
Son harmonieuse élégance paraîtra moins
convenable au sujet que la manière forte et sententieuse
du poète latin. En général , Ovide a montré
tant de goût et de jugement dans le style de cet
ouvrage , que le traducteur gagnera toujours à s'en
rapprocher. On ne peut ni lui proposer un meilleur
THERMIDOR AN XIII. 403
1
modèle , ni lui donner un conseil plus utile . On le
prie de remarquer , pour dernier exemple , qu'Ovide
n'eût jamais imaginé de représenter un prince
tel que Germanicus , comme un homme qui fait
le métier des vers. Il ne lui dit point :
On sait encore assez
Comme ton vers heureux roule en sons cadencés.
Il est vrai qu'il le loue d'avoir le talent de la
poésie ; mais avec quelle finesse et quelle bienséance
!
Scimus et ad nostras cùm se tulit impetus artes ,
Ingenii currantflumina quanta tui.
Ces remarques suffisent pour mettre un homme
d'esprit sur la voie des corrections que son ouvrage
laisse à desirer. Quoique la critique pût y découvrir
un assez grand nombre de fautes de cette espèce
, je n'en suis pas moins convaincu que la traduction
des Fastes fera beaucoup d'honneur aux
études de M. de Saint - Ange. Il ne dépendra pas
de moi que cette manière laborieuse qu'on lui a
tant reprochée ne tourne à sa gloire , et n'attire sur
lui les regards utiles de ceux à qui il appartient
d'encourager et de récompenser les talens.
.
CH. D.
Mélanie , drame en trois actes et en vers , de M. de La
Harpe, revu , corrigé par l'auteur en 1802. Nouvelle
édition . A Paris , chez Migneret, rue du Sépulcre , n°. 20 ;
et chez leNormant , libraire , imprimeur du Journal de
l'Empire , rue des Prêtres Saint -Germ .- l'Aux., n°. 42
ON sait l'effet que produisit ce drame long - temps avant
d'être imprimé. Communiqué à M. de Voltaire scène par
scène , prôné par lui dans sa correspondance , il était
annoncé comme un ouvrage qui devait faire une révolu
ン、
Cc 2
404 MERCURE DE FRANCE ,
tion dans la littérature . L'Europe attend Mélanie , disait
le vieillard de Ferney , elle rappelle le style de Racine ;
et cet éloge exagéré disposait l'Europe à l'enthousiasme
que les philosophes voulaient inspirer pour un ouvrage
conforme à leur doctrine . Ce charlatanisme était alors
fréquemment employé , et toujours il réussissait . M. de
La Harpe qui n'avait vu dans le sujet de Mélanie que du
pathétique et des beautés neuves , se laissait entraîner par
le parti , dont il ne connaissait pas encore les intentions
secrètes ; et , comme un auteur épris de son ouvrage , il
prenait pour des louanges sincères les cabales qu'une faction
faisait en sa faveur. D'Alembert secondait fortement
les vues de M. de Voltaire ; il s'agissait d'ébranler une des
bases de la religion catholique : on ne devait pas douter
de son zèle. Le philosophe avait aussi une prétention que
les lectures de Mélanie pouvaient favoriser : il voulait paraître
sensible . Il suivait donc M. de La Harpe dans les
maisons où Mélanie devait être lue : son air composé forçait
la société à une grande attention ; bientôt profitant
du talent de comédien qu'il possédait , comme on le sait ,
à un degré rare pour un simple amateur , il répandait des
larmes , et donnait à tout le monde le signal de s'attendrir.
Quelle femme aurait pu avoir les yeux secs quand
un philosophe pleurait ? N'aurait-elle pas été accusée de
froideur et d'insensibilité ; et ce défaut , en diminuant
ses charmes , ne pouvait - il pas donner de son coeur l'opinion
la plus défavorable ?
Lorsque Mélanie fut imprimée , on rabattit un peu des
louanges qui lui avaient été prodiguées dans les lectures.
On s'aperçut que ce n'était pas tout - à-fait le style de
Racine ; on convint que la marche était lente , et que les
longues discussions qui s'y trouvent ne convenaient pas
au genre dramatique. Ces critiques dont il paraît que
M. de La Harpe reconnut depuis la justesse , étaient difficiles
à éviter. Les défauts tenaient évidemment au genre.
En effet , il est aisé de prouver qu'il est impossible que
THERMIDOR AN XIII. 405

le drame en vers atteigne jamais le degré de beautés poétiques
où l'on peut porter la tragédie et la comédie . Dépourvu
de la noblesse et de l'héroïsme qui caractérisent
la tragédie , du naturel , de l'aisance et du piquant qui
tiennent à la comédie , il roule dans le cercle étroit de
quelques lieux communs de sensibilité ; sa couleur ne
peut manquer d'être terne ; et le mélange continuel d'idées
communes et d'idées élevées , de situations pathétiques et
d'intérêts obscurs , donne à ce genre une monotonie de
style que le plus grand talent ne saurait animer. M. de
La Harpe tira tout le parti possible du sujet de Mélanie ;
aucun drame n'est écrit avec tant d'élégance et tant de
pureté. Mais il y a loin de là aux chefs- d'oeuvre que les
philosophes voulaient lui comparer . Le plan assez vide
d'action , est défectueux sous d'autres rapports. Le caractère
de M. de Faublas paraît odieux et révoltant : si , dans
la tragédie , un père sacrifie sa fille , il ne s'y décide que
par l'ordre exprès du ciel , et pour les intérêts de tout un
peuple qui lui sont confiés ; cette résolution est d'ailleurs
combattue par plusieurs retours de tendresse. Mais dans
le drame de Mélanie , c'est un père qui foule aux pieds
lés lois les plus sacrées pour satisfaire un sordide intérêt ,
c'est un sophiste qui discute froidement les droits tyranniques
qu'il prétend avoir sur sa fille . Cette combinaison ,
absolument vicieuse au théâtre , entrait cependant nécessairement
dans le sujet de Mélanie. Quel motif noble pouvait-
on donner à un président au parlement pour contraindre
sa fille à se faire religieuse ? Comment , sans le
présenter comme un père dénaturé et inflexible , pouvaiton
le mettre en scène avec le curé ? Les discours véhémens
de ce personnage n'auraient- il pas ramené tout autre
homme que M. de Faublas ?
Mélanie avait été plus vantée que lue avant la révolution.
Lorsque les couvens furent détruits , on la représenta
sur les théâtres . Mais elle ne produisit pas l'effet qu'on
avait attendu. Soutenue par l'esprit de parti , servant de
3
406 MERCURE DE FRANCE ,

rôle de début aux jeunes actrices , elle reparut de temps
en temps sans jamais attirer l'affluence. Lorsque M. de La
Harpe eut abjuré les principes des sophistes , il sentit l'inconvenance
de laisser subsister au théâtre une pièce qui
offrait sur la scène un couvent de religieuses . Il ne négligea
rien pour la retirer. « J'écrivis , dit-il , aux comé-
» diens que mon intention était qu'elle fût entièrement
» rayée du répertoire , et j'engageai l'agent dramatique
» à Paris , à signifier la même injonction aux théâtres
» des départemens , dont il a la correspondance . »
Malgré les lois qui assurent aux auteurs la propriété de
leurs pièces , M. de La Harpe ne put parvenir à faire
retirer Mélanie : convaincu de l'inutilité de ses efforts , il
voulut du moins la corriger et substituer aux déclamations
philosophiques qu'il avoit mises dans la bouche du curé ,
les sentimens religieux qui conviennent à ce rôle. Ces corrections
achevées peu de temps avant la mort de l'auteur ,
ont paru pour la première fois , dans la collection appelée
Répertoire du théatre Français ; et l'on a peine à deviner
la raison pour laquelle les comédiens ne les ont pas
adoptées . Outre qu'ainsi qu'on le verra bientôt , ces changemens
rendent le drame beaucoup meilleur , il semble
que , si les comédiens se sont refusés aux justes réclamations
de M. de La Harpe pour que sa pièce fût retirée , ils
devraient du moins remplir ses dernières volontés en la
représentant dégagée des faux principes qui la défiguraient.
On leur en fait publiquement l'observation , dans l'espoir
qu'ils s'acquitteront enfin de ce devoir envers un homme
dont ils ne peuvent manquer de respecter le souvenir.
M. de La Harpe , en corrigeant sa pièce , n'a pu parvenir
à faire disparaître les défauts qui , sous le rapport de
la morale , lui en faisaient craindre la représentation . Il
est assez utile de faire remarquer que ces défauts de convenance
sociale sont en même temps des défauts de
goût ; et que ces défauts de goût tiennent , comme on l'a
dejà observé , au genre du drame que Diderot regardait
THERMIDOR AN XIII. 407
1
comme une des plus sublimes conceptions de la philosophie
moderne.
Monval , amant de Mélanie , n'est qu'un imprudent qui se
livre en aveugle à sa folle passion . Ses imprécations contre
M. de Faublas n'ont rien de noble , ni de vraiment
pathétique : quelque odieux que soit ce personnage , on
ne peut voir sans peine un vieillard si cruellement outragé
par un jeune homme. D'ailleurs Monval n'a aucun moyen
pour soustraire Mélanie au sort qu'on lui prépare : il se
borne à exhaler une rage inutile ; situation qui n'est nullement
théatrale. Si l'on veut un moment comparer ce
rôle à celui d'Achille qui est à peu près dans la même position
, quelle énorme différence ne remarquera - t-on pas !
D'un côté , que de grandeur ! de l'autre , que de pétitesse !
Là tant de moyens de se faire craindre , ici le défaut absolu
de pouvoir. Madame de Faublas est une femme faible qui
ne saurait intéresser. Ayant eu d'abord la coupable.complaisance
de souffrir que Mélanie vît Monval à l'insu de
son père , elle n'a pas ensuite la force de s'opposer à ce
que M. de Faublas contraigne à prendre le voile , une
jeune personne dont la vocation est détruite par l'amour
le plus violent. Ces caractères mixtes et sans couleur tiennent
au genre ; il serait impossible d'introduire dans un
drame une mère telle que Clytemnestre . Mais si madame
de Faublas est si inférieure à l'épouse d'Agamemnon , Mélanie
ne l'est, pas moins à Iphigénie , sous le double rapport
des règles de l'art et de la morale . La jeune novice
n'a aucune soumission aux volontés de son père ; elle se
permet de lui faire des reproches. Lorsqu'enfin elle n'a
plus d'espoir de sortir du cloître , elle recourt au suicide ,
et meurt dans les convulsions , en poussant contre son
père les plus horribles imprécations.
Dieu ! que le dernier cri de sa fille expirante
Retentisse à jamais dans son ame tremblante ,
Et s'il t'ose implorer au jour de son trépas ,
Rejette sa prière et ne pardonne pas.
4
408 MERCURE
DE FRANCE
,
Il est vrai que Mélanie revient à elle , et désavoue ces
voeux échappés à son désespoir ; mais ce désaveu arraché
par le curé ne détruit pas le scandale d'une fille qui maudit
son père. Que l'on compare à cette frénésie la douce
résignation d'Iphigénie, résignation d'autant plus touchante
que cette jeune princesse ne dissimule pas quels sont les
liens qui l'attachent à la vie.
·
D'un coeur aussi soumis
Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis ,
Je saurai , s'il le faut , victime obéissante ,
Tendre au fer de Calchas une tête innocente .
Bientôt Iphigénie avoue à son père ses regrets et sa
douleur.
J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis ,
Peut- être assez d'honneurs environnaient ma vie ,
Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie ,
Ni qu'en me l'arrachant , un sévère destin
Si près de ma naissance en eût marqué la fin.
Fille d'Agamemnon , c'est moi qui la première ,
Seigneur , vous appelai de ce doux nom de père ;
C'est moi qui, si long-temps le plaisir de vos yeux ,
Vous ai fait de ce nom remercier les dieux ,
Et pour qui tant de fois prodiguant vos caresses ,
Vous n'avez pas du sang dédaigné les faiblesses.
Iphigénie annonce cependant qu'elle est résignée à son
sort , et qu'Agamemnon n'aura point à rougir d'elle . Elbe
ne peut néanmoins s'empêcher de faire encore un tendre
retour sur les objets de ses affections .
Mais à mon triste sort , vous le savez , seignenr ,
Une mère , un amant attachaient leur bonheur.
Un roi digne de vous a crn voir la journée
Qui devait éclairer notre illustre hyménée .
Déjà sûr de mon coeur , à sa flamme promis ,
Il s'estimait heureux : vous me l'aviez permis .
Il sait votre dessein : jugez de ses alarmes.
Ma mère est devant vous , et vous voyez ses larmes.
Quelle douceur dans cette résignation, et en même temps
quels regrets touchans sur les objets qui attachent l'héroïne
à la vie ! Il est impossible de réunir au même degré le
courage qui convient à une jeune personne , et la faiblesse
inséparable de son âge et de son sexe. Il faut remarquer
THERMIDOR AN XIII - 409
aussi cette soumission aveugle aux ordres paternels , qui
rassemble sur Iphigénie tout l'intérêt qu'inspire la vertu
malheureuse . Si l'on compare ce rôle à celui de Mélanie ,
on apercevra sans peine que la religieuse est aussi inférieure
à la princesse sous les rapports du goût que sous,
les rapports de la morale. Tels sont les défauts où l'on
tombe toujours lorsqu'on met sur la scène des malheurs
domestiques : l'héroïsme étant interdit , il faut de nécessité
se rejeter sur des conceptions romanesques et outrées qui
blessent souvent toutes les règles du bon sens et de l'art.
Les changemens les plus importans que M. de La Harpe
a faits à Mélanie se trouvent dans le rôle du curé. Dans les
anciennes éditions , cet ecclésiastique s'élève contre les
voeux , et n'approuve que les institutions monastiques des
premiers siècles où il prétend qu'on ne s'engageait pas.
Ces héros du désert , ces premiers cénobites
Vivaient unis entr'eux sous des règles prescrites .
Le travail , la prière occupaient leurs instans ;
Ils étaient des forêts les libres habitans .
Libres , ils préféraient leur retraite profonde ,
Lenr cabane rustique aux voluptés du monde ;
Et rien ne cimentait cette société
Que les liens du zèle et de la piété .
Eh bien ! qu'à cet exemple on forme des asiles ;
Qu'on ouvre , si l'on veut , des demeures tranquilles
Au mortel gémissant que le sort a frappé ,
Au repentir qui pleure , au vieillard détrompé :
Mais loin de nous des voeux la chaîne rigoureuse !
On voit que le curé s'exprimait à peu de chose près
comme un philosophe. Dans la nouvelle édition , il parle
en chrétien , et sur-tout insiste sur l'utilité des couvens de
femmes :
Ces héros des déserts , ces premiers cénobites
Que rassemblait un chef sous des règles prescrites ,
N'admettaient auprès d'eux des disciples nouveaux
Que long-temps éprouvés par les mêmes travaux.
L'Eglise , consacrant ces sublimes exemples ,
Reçut des voeux sacrés prononcés dans les temples ;
Mais alors que du cloître on embrasse les lois ,
Elle exige , avant tout , qu'on soit libre en son choix .
C'est ainsi qu'en tout temps elle ouvre des asiles
Aux mortels affranchis des passions serviles ,
410 MERCURE DE FRANCE ,
A ceux que de ses coups le malheur a frappés ,
Au repentir qui pleure , aux mondains détrompés ;
A ce sexe sur tout dont la faible innocence
Cherche , au pied des autels , sa plus sûre défense ,
Et brûlant d'un feu pur , allumé par le ciel ,
Se choisit , sous ses yeux , un époux immortel.
Ce changement rétablit les faits qui étaient très - altérés
dans la première version on voit l'origine des voeux
monastiques , ainsi que leur but ; et le poète , loin de les
désapprouver , fait valoir tout ce qu'ils ont de saint et
d'utile. Les conseils que le curé donne à Mélanie sont aussi
changés et développés d'une manière pieuse. Mélanie lui
demande si Dieu préfère des yeux en pleurs et des coeurs
désolés. Dans les anciennes éditions , il se borne à lui répondre
:
Je viens vous annoncer un juge moins sévère ,
Un Dieu plus indulgent : dissipez cet effroi .
Que votre coeur du moins se calme auprès de moi ,
Et retrouve un moment la paix , la confiance.
Faites de vos secrets l'exacte confidence .
Dans la nouvelle édition , le curé s'exprime ainsi :
Connaissez mieux sa loi propice et salutaire :
Il chérit les humains qu'il fit pour le servir ;
Et s'il aime les pleurs , c'est ceux du repentir.
Ce n'est qu'à notre amour qu'il demande des larmes ;
Et l'amour qui les donne y fait trouver des charmes .
Si les maux ici bas éprouvent la vertu ,
Dieu lui-même descend près du coeur abattu ;
S'il voit prêts à tomber les siens qu'on persécute ,
Lui-même étend la main pour prévenir leur chute :
Mon joug est doux , dit-il ; loin de le rejeter ,
Heureux qui dès l'enfance apprit à le porter !
C'est sa parole ici que je vous fais entendre .
Ces derniers vers sont presque entièrement tirés des livres
saints : Jugum meum suave øst , et onus meum leve....
Bonum est viro cùm portaverit jugum ab adolescentiá
suá. C'est ainsi qu'un curé doit parler.
On a pu voir que ces changemens ont un avantage indépendant
même de toute idée de morale et de religion :
ils donnent au personnage lé plus important le langage
qui lui convient , ce qui est regardé avec raison comme la
THERMIDOR AN XIII. 411
première règle de l'art dramatique. Il est donc à présumer
que les amateurs de la poésie préféreront cette édition à
celles qui ont précédé , et que les comédiens la consulteront
, si , malgré les dernières volontés de M. de La
Harpe , ils persistent à donner Mélanie.
P.
:
Les Souvenirs de M. le comte de Caylus , de l'Académie
des Inscriptions et Belles- Lettres , etc. Deux vol . in - 12 .
Prix 3 fr . 60 cent. , et 5 fr . par la poste . A Paris ,
chez Hubert et compagnie , rue des Grands-Augustins ;
et chez le Normant , libraire , imprimeur du Journal de
PEmpire , rue des Prêtres Saint- Germ. - l'Aux. , nº. 42.
EST- ce pour ajouter quelque chose à là réputation de
M. le comte de Caylus , comme savant où comme écrivain ,
qu'on nous offre aujourd'hui ce que l'on appelle ses Souvenirs
? Comme savant , cela n'est pas possible , l'ouvrage
ne renferme que des anecdotes ; comme écrivain , cela
pourrait être , mais il faudrait d'abord examiner s'ils sont
véritablement sortis de sa plume , et le doute à cet égard
paraîtra fondé , lorsqu'on aura lu les observations suivantes.
Nous demanderons d'abord aux éditeurs ce qu'ils en -
tendent par Souvenirs ? Il paraît raisonnable de penser ,
avec madame de Caylus , que c'est la réminiscence de
quelques faits particuliers de l'histoire , dont on a été le
temoin , et sur lesquels on a été à portée de recevoir des
éclaircissemens inconnus au public. Si ces faits s'étaient
passés loin de l'écrivain ou dans un temps qui eût précédé
son existence , son livre serait un recueil d'anecdotes qu'il
aurait puisées dans les écrits ou dans la mémoire d'autrui.
On se souvient de ce que l'on a vu , bien plus exactement
qu'on ne se rappelle ce que l'on a ouï dire ; l'un' a quelque
chose de certain , l'autre n'a rien que de vague : en
un mot , les souvenirs apppartiennent aux acteurs , les
412 MERCURE DE FRANCE,
mémoires aux contemporains , et l'histoire à la postérité .
Maintenant si l'on veut remarquer que les faits les plus
récens rapportés dans les prétendus Souvenirs de M. le
comte de Caylus , se sont passés dans sa plus tendre jeumesse
, et les autres plus de cinquante ans avant qu'il fût
né , on comprendra facilement que le titre de Souvenirs
n'est employé ici que pour rappeler ceux de madame de
Caylus , sa mère ; que pour induire à penser qu'il y a
quelqu'analogie , quelques rapports entre les uns et les autres
, et que ceux du fils sont le complément nécessaire
de ceux qui les ont précédés . En effet , c'est ce que ces
éditeurs veulent insinuer , lorsqu'ils nous disent que c'est
pour faire suite aux Souvenirs de madame de Caylus.
Mais n'est -ce pas abuser étrangement de la bonne foi ou
de l'ignorance des lecteurs ? Comment des événemens arrivés
sous Louis XIII , pourraient - ils faire suite à des
événemens arrivés sous Louis XIV ?
Les mêmes éditeurs nous annoncent que leur ouvrage a
été imprimé sur les originaux inédits de M. le comte de
Caylus. Puisqu'ils le disent , je veux bien le croire ; mais
premièrement ils sont obligés d'en excepter la longue
lettre du Père Caussin , confesseur de Louis XIII , laquelle
occupe à elle seule la moitié du premier volume , et ensuite
ils auront à nous expliquer comment il se fait que
le style et la manière de penser de l'auteur soient si différens
dans plusieurs morceaux .
Il serait peut être aisé de découvrir dans ce recueil
l'esprit d'intérêt et de spéculation , qui doit nous tenir en
défiance contre tout ce qui sort aujourd'hui de nos presses.
Mais la découverte ne seroit pas nouvelle , et malheureusement
de tels soupçons font moins d'honneur à la pénétration
d'un critique , qu'ils ne font d'injure aux moeurs
de notre nation . Nous nous bornerons donc à faire connaître
le fond inême de l'ouvrage , dont certaines parties
ne sont pas sans intérêt. Nous négligerons quelques articles
dont l'authenticité ne sera jamais disputée , parce
THERMIDOR AN XIII.. 413.
qu'ils ont aussi peu d'intérêt que d'importance : de ces
nombre sont les portraits de quelques dames remarquables
par leur beauté ou par leur caractère , il y a environ
soixante ans. La flatterie , l'affectation , l'hyperbole et les
antithèses en font tout l'agrément, et il n'est pas plus facile
de se faire une idée des qualités de leur esprit , que de se représenter
leur figure. Un homme de goût aurait également
écarté de ce recueil les trois ou quatre lettres insignifiantes
de la mère de l'auteur à son fils ; mais vraisemblablement
ce sont là les pièces originales qui doivent couvrir
les autres d'un air de vérité , et détourner toute idée de
supposition et de tromperie.
Le tableau des crimes du comte d'Olivarez , ministre
d'Espagne , ne devait pas , ce me semble , faire partie des
Souvenirs du comte de Caylus , puisqu'il n'est pas fondé
sur ses observations particulières : il l'a composé , dit-on ,
sur les notes de M. d'Harcourt , ambassadeur de France
à Madrid. Ce n'est pas une pièce historique , mais les faits
sont dans le caractère connu du personnage, et sa disgrace,
qui arrive à la fin comme une punition anticipée de ses
crimes , satisfait l'indignation du lecteur . Le portrait du
cardinal de Richelieu n'est pas mal tracé , sa fin porte la
terreur dans l'ame. « La vengeance divine , dit l'auteur de
» cette pièce , qui ne voulait pas laisser tant de crimes
» impunis , commença par le frapper au bras qu'il avait
» levé contre elle , et lui ôta peu après l'usage de la main
» droite , qui avait ému tant d'orages , et signé tant de
» traités et de funestes ligues ; celui - là se gangréna et
➜ tourna en corruption et pourriture , et celui - ci perdit
wincontinent tout sentiment et sécha. » Quoique la plupart
des hommes jugent de l'habileté des politiques sur leurs
succès , cependant l'expérience les oblige souvent de
changer d'opinion , et de regarder en pitié ce qu'ils avaient
admiré d'abord. L'exemple du cardinal peut nous en
fournir une bonne preuve ; car aucun ministre ne fut plus
-constamment servi par la fortune , et aucun homme ne
414 MERCURE DE FRANCE ;
resta jamais plus éloigné du but auquel il se proposait
d'atteindre , qui était sans doute sa propre félicité . Sa vie
fut un orage continuel , et il termina sa carrière avant le
temps . Manque - t-il autre chose à cette fin prématurée ,
pour paraître aussi terrible qu'elle l'est en effet , que
d'avoir été ordonnée par l'arrêt d'un tribunal visible ?
Nous observerons que l'écrivain qui s'élève ici à ces
hautes considérations , n'est certainement pas le même
qui prétend ailleurs que les femmes qui , sur leur retour ,
prennent le parti de la dévotion , sont celles qui n'ont
point assez de force dans l'esprit pour se suffire à ellesmêmes
ou qui ont été mal élevées. M. le comte de Caylus
avait sûrement trop de sens et de politesse pour
faire une
pareille réflexion ; mais nous ne voudrions pas non plus
assurer qu'il est l'auteur du portrait du cardinal . Le style
de cette pièce a l'air d'appartenir au temps où cet homme
célèbre a vécu .
Les Intrigues galantes de Marie de Médicis , mère de
Louis XIII , offrent des peintures très - piquantes et trèsproprès
à amuser la curiosité des oisifs ; mais aucun lecteur
judicieux ne s'avisera de chercher la moindre connaissance
des temps et des moeurs , dans des récits qui ne
sont point historiques on y fait jouer un grand rôle au
cardinal , dont les intrigues connues prêtent malheureusement
au romancier les moyens d'imaginer tout ce qui
lui plaît . Quelques noms célèbres et une galanterie divulguée
, voilà tout le fond de vérité qu'on découvre sous
cette légère broderie , qui fait plus d'honneur à l'imagination
qu'au jugement de l'écrivain. Ce morceau , s'il est
du comte de Caylus , doit être rangé au nombre de ses romans
: les personnages sont peints avec éclat , et le style a
un mérite assez rare de correction et de rapidité. C'est encore
un caractère qui ne se retrouve pas dans toutes les pièces.
On trouve ensuite quelques réflexions sur la littérature
française , dans lesquelles l'auteur nous apprend que si
les arts ont perdu de leur éclat , le raisonnement et la phi-
"
THERMIDOR AN XIII 415
losophiefont des progrès ; ce qui pourrait être une grande
consolation pour nous , s'il n'ajoutait aussitôt , par la plus
plaisante de toutes les contradictions : « Ce qui m'étonne ,
» quand cette philosophie est une espèce d'épidémie qui
» gagne toutes les têtes , on imaginerait que cette fureur
» de raisonner nous a procuré un riche fonds . de juge-
» ment . Point du tout , jamais nous n'eûmes moins l'esprit
» de l'ensemble . Nos ouvrages , les opérations du gouver-
>> nement , tout parmi nous se ressent de ce malheureux
» défaut de logique : on ne sait point suivre le fil des idées ,
» des plans , des morceaux .... D'où vient un vice si prėju-
» diciable à notre raison ? Des mauvaises études que font
»> nos jeunes gens . Tous , dès le berceau , veulent être des
» maîtres.... Un prétendu philosophisme nous est venu de
» Londres avec les jockais. » Qu'on demande à présent
de quel raisonnement et de quelle philosophie l'auteur a
voulu parler , lorsqu'il dit que l'un et l'autre faisaient des
progrès , et on ne saura que répondre. Certes , si cette
façon de raisonner appartient à M. de Caylus , les éditeurs
ne pensent guère à ménager sa réputation d'homme de
bon sens..
La pièce la plus curieuse de tout ce recueil n'appartient
pas à cet écrivain , puisque les éditeurs la présentent
comme une lettre du Père Caussin , signée et datée de 1637 .
Ils annoncent qu'elle a été trouvée dans les Mémoires du
comte de Caylus , et qu'elle paraît écrite peu de temps
après l'entrée de Mlle de la Fayette au monastère de la
Visitation. Quels sont ces Mémoires dans lesquels cette
lettre a été trouvée ? Les éditeurs seuls les connaissent ,
et il leur sera toujours facile d'en tirer bien des choses
extraordinaires . Pour mettre sa bonne foi à couvert , dans
un travail de cette nature , il ne suffit pas d'indiquer les
sources où l'on puise , si les critiques n'ont pas le moyen
d'en reconnaître la pureté. En attendant que son origine
puisse être éclaircie , nous donnerons quelqu'idée de cette.
lettre, dont toutes les circonstances sont d'autant plus ima
416 MERCURE DE FRANCE ,
portantes qu'elle est adressée à une jeune personne de la
cour , qui en était alors le principal ornement , et qu'on
peut regarder comme un des plus beaux caractères de
l'histoire , malgré l'obscurité où elle s'est ensevelie pour
se dérober à la gloire qui la menaçait . Cette personne est
Mlle de la Fayette , l'une des filles d'honneur d'Anne
d'Autriche , pour qui le roi avait conçu un attachement
aussi tendre que vertueux , La pureté de ses sentimens ne
lui en dissimula point le danger . L'ascendant qu'elle prenait
tous les jours sur l'esprit du roi l'éclaira au lieu de
l'éblouir : elle vit avec épouvante le rang où elle allait
être précipitée , et elle en évita l'éclat par une prompte
retraite ; mais elle emporta le coeur et l'estime de celui
qu'elle fuyait, et Richelieu qui , comme il le dit lui - même ,
gouvernait l'Europe plus aisément que le cabinet de con
maître , fut réduit à craindre l'influence d'une jeune religieuse
, qui se dérobait au pouvoir avec autant d'empressement
qu'il le cherchait . C'est dans ces circonstances qu'on
suppose que le Père Caussin écrivit à Mlle de la Fayette ;
et il est à remarquer qu'il lui écrit du fond de son exil ,
où il était constamment observé par les agens du cardinal.
« Depuis la dernière visite que je vous ai rendue , lui
dit-il , selon le commandement du roi , il a plu à S. M.
de me faire changer le titre de confesseur du roi en celui
de confesseur de la vérité.... Le bruit de Paris vous aura
déjà appris comme j'ai été livré aux satellites du cardinal ,
qui me mènent aux extrémités de la France en exil , à
la prison , à la mort.... On dit que vous êtes ma complice ,
et que c'est vous qui m'avez animé au renversement de
l'état. Toutefois je pense que cette haute bienveillance ,
votre âge et votre vertu , vous mettent à couvert , et que
Dieu réserve votre jeune vie à d'autres combats.... »
«<. Je vous entretiens toujours en ce lieu où je suis enfermé
, et de nuit je marque mes pensées tant que la mémoire
me le permet. J'ai eu le bonheur que celui qui me
garde me traite assez humainement. Je lui ai montré que
j'avais
THERMIDOR AN XIII.
417
5.
cen
j'avais besoin de repos et que je dormais avec assez de
peine , ce qui me faisait le supplier de ne se point donner
Ja sujétion de coucher dans ma chambre , se pouvant assurer
qu'il avait un agneau à gouverner . Il me l'a accordé ,
de sorte que je demeure seul avec le frère qui m'a été
changé , et quoiqu'on me l'ait donné pour épier mes actions
, il a le coeur attendri de me voir souffrir , et pencher
plus a la compassion de mes peines qu'à troubler mes
bons desseins , ainsi je vous aborde dans le silence de la
nuit , et vous ai commencé une lettre , laquelle à mon avis ,
croîtra comme un peloton de neige qui tombe ' des montagnes
; et si vous voulez , elle deviendra d'une grande
lettre un petit livre » .
Après ce début , le père Caussin raconte la manière
dont mademoiselle de La Fayette fut inspirée de se choisir
une retraite pour éviter les suites des attentions que
Louis XIII lui témoignait , et combien cette disposition
était agréable au cardinal , qui souhaitait vivement qu'elle
se retirât de la cour.
« Le cardinal , continue-t-il , dès la première entrevue ,
ne manqua pas de me donner ma leçon là - dessus , et de
me dire qu'il fallait fort travailler à conserver le roi dans
sa piété , qui était le bonheur de son état ; qu'il n'était pas
vicieux , mais qu'il ne laissait pas d'avoir des passions ;
qu'il s'était pris d'affection pour une fille de la reine .
et qu'il me conseillait non pas de rompre avec impétuosité
, mais de dénouer avec adresse ce noeud qui pouvait
être préjudiciable à sa conscience.
» J'aperçus que ce grand génie ne se montrait à moi que
par tout ce qu'il avait de plus beau .... on lui avait dit
que j'avais une simplicité toute religieuse , mais j'avais assez
d'esprit pour voir ses artifices venir de bien loin , et pour
découvrir la jalousie qu'il voulait colorer d'un faux zèle .
Je ne me montrai pas trop complaisant , car il
m'eût méprisé ; ni trop contraire , parce qu'il m'eût soupçonné.
>>
Dd
418 MERCURE DE FRANCE ,
Dès le lendemain le cardinal envoya un agent au Père
Caussin pour l'engager à parler au roi , afin de le disposer
a donner son congé à mademoiselle de La Fayette , il le
reconnut à ses discours remplis d'artifice , et il lui répondit
qu'il embrassait d'une très-cordiale affection tous les
conseils qui seraient les plus conformes à la piété du roi et
au bien de l'etat. »
"
» Le jour suivant , dit-il , S. M. me parla à coeur ouvert
; et comme je vis le fond de sa pensée , je reconnus
tant de modération et de pureté en son amonr , que je ne
pense pas qu'il s'en puisse trouver un plus chaste sous le
ciel , entre des personnes du monde ; cela me donna dès
lors une tendre compassion pour ce bon prince qu'on voulait
priver d'une amitié si raisonnable . »
Le père Caussin souhaitait que mademoiselle de La
Fayette restât à la cour , pour modérer l'excessive puissance
du cardinal ; il la regardait «< comme un petit grain
de sable que Dieu avait placé sur le rivage , pour réprimerles
débordemens de cette grande mer. » Mais ne voulant
cependant pas s'opposer à cette vocation , si elle était sincère
, il lui représenta toutes les raisons que son esprit lui
put suggérer afin de la dissuader , et pour mieux découvrir
tout le fond de son ame. « Il se résolut de faire le serpent
et de la tenter. » Après plusieurs questions , il lui demanda
si ce n'était pas la crainte de quelque persécution
qui lui faisait prendre ce parti. A quoi mademoiselle de
La Fayette répondit : « A Dieu ne plaise ! si j'eusse voulu
être du nombre des esclaves , la faveur me tendait les bras ,
et le favori me fait assez rechercher ; mais comme je
n'ai jamais voulu avoir d'obligation à l'aimer , ainsi je
n'ai pas sujet de le craindre . »
Le confesseur fut enchanté de cette réponse , qui lui
laissait voir que les sentimens de mademoiselle de La
Fayette pour le cardinal , étaient conformes aux siens , sur
lesquels néanmoins il ne voulut pas, s'ouvrir alors , crai-
"gnant encore son âge et son sexe.
THERMIDOR AN XIII. 419
-Lorsque le cardinal se fut assuré , par le rapport du
père Caussin , de la résolution de mademoiselle de La
Fayette , il voulut en presser l'accomplissement , et sur ce
qu'il apprit qu'on avait écrit à ses parens pour avoir leur
consentement , il cita ces paroles de Saint-Jérôme « qu'i
fallait passer sur le corps de son père pour courir à l'éten
dard de la croix. »
» J'avais bien de quoi le payer là-dessus , ajoute le père
Caussin , et lui apprendre que le Saint - Esprit ne se prend
pas à coup de canon . Toutefois je me retins et lui remontrai
que si j'eusse pressé davantage , je me fus mis au hasard
de gâter tout. »
A quelques jours delà il reçut encore la visite d'un certain
père , qui autrefois avait confessé mademoiselle de
La Fayette : ce nouvel émissaire du cardinal se présenta
sous les apparences de la charité , tandis qu'il n'était que
l'organe de l'intrigue . » Plus il faisait le fin , dit le père
Caussin , plus je l'estimais simple de ce qu'il se cachait
dans la lumière , et pensait amuser de paroles un homme
qui lisait dans son coeur. »
Ce dernier trait est un coup de maître , et peint à fond
l'habile jésuite. Sa principale vue , à ce qu'il paraît , était
d'engager mademoiselle de La Fayette , à persévérer dans
ses bons sentimens , et sur-tout de continuer à parler au
roi , pour le bien de l'état , dans les visites que S. M. lui
faisait à Sainte-Marie. Il finit par lui dire que si elle apprend
que la persécution lui ait arraché la vie , il se recom
mande à ses prières pour obtenir le repos de son ame.
Cette lettre vraiment curieuse , obtiendrait nn degré
d'intérêt considérable , si son authenticité pouvait être
prouvé , car elle ferait connaître le père Caussin pour un
homme qui aurait joint à la plus haute piété , le sens le
plus droit , l'esprit le plus délié et l'oeil le pins pénétrant.
Malheureusement l'histoire ne lui accorde que la première
de ces qualités et le style de ses ouvrages est bien éloigné
de cette lettre qui , à quelques imperfections près , est d'une
420 MERCURE DE FRANCE ;
clarté et d'une vigueur surprenantes . Ce n'est pas cependant
qu'elle paraisse moderne ; il y règne au contraire un
ton de simplicité éloquente , qui date d'un temps antérieur
à celui dans lequel nous vivons ; mais aussi personne n'écrivait
de cette manière cinquante ans avant la mort du grand
Corneille , c'est - à - dire , lorsque l'académie française n'avait
pas encore deux années d'existence. On peut donc former
sur cet écrit telle conjecture qu'on voudra , pourvu qu'on
admette que celui qui l'a composé , connaissait le caractère
des personnages qu'il a mis en scène , qu'il savait l'art
de conserver à un roman la physionomie de la vérité , et
qu'il lisait parfaitement au fond des coeurs.
La retraite de mademoiselle de La Fayette , au surplus,
est un fait purement historique . Cette vertueuse fille qui a
porté la dignité de l'innocence aussi loin que madame de
La Vallière a porté depuis le mérite du repentir , recevait
au fond de son cloître , les visites de celui qui l'aimait ,
sans qu'il fût son amant , et qu'elle aimait aussi sans qu'elle
eût jamais été sa maîtresse ; elle le renvoyait toujours à la
reine son épouse , et c'est à ses exhortations réitérées ,
qu'après plus de seize années d'attente , la France dut un
dauphin qui fut depuis Louis XIV .
G.
THÉATRE FRANÇAIS.
Astyanax , tragédie en trois actes , de M. Alma.
L'AUTEUR de cette tragédie a trouvé , dans celles qui ont
été faites sur le même sujet , des secours dont il a profité ,
sans avoir pu en composer une bonne de tant de matériaux
qu'il ne s'agissait que de distribuer avec intelligence , et
de revêtir de quelque coloris . On objecte que l'histoire
d'Astyanax n'offre qu'une situation ; c'est une erreur ; il
y en a quatre au moins , bien marquées dans les tragiques
grec , latin et français : le moment où Andromaque apprend
que son fils est réservé à la mort ; celui où elle prend
THERMIDOR AN XIII. 421
la résolution subite de le cacher dans le tombeau d'Hector';
l'ordre que donne Ulysse de renverser ce monument ; ens
. fin la nécessité où se trouve Andromaque d'en faire sortir
son fils , avec la certitude , pour ainsi dire , de le voirdévorer
par les Grecs. Pour peu que le génie dramatique
- eût secondé le jeune auteur d'Astyanax ( car c'est ici son
début ) , avec tant d'incidens il eût aisément rempli ses trois,
actes. Chateaubrun avait essayé d'en faire cinq , et s'il faut
en croire la tradition,, les trois premiers avaient réussi . Sa
pièce n'a pas été imprimée. Lorsqu'un drame échoue , il
faut rarement s'en prendre au sujet . Pour rendre l'excuse
inadmissible , il suffit qu'il offre une belle situation . C'est
au talent de suppléer au reste et de forger des ressorts qui
puissent attacher.
"
Avant de parler du nouvel Astyanax nous dirons un mot
de ses prédécesseurs. Dans les Troyennes d'Euripide, lorsqu'on
annonce à Andromaque la terrible volonté des vainqueurs
, on ajoute que s'il lui échappe un mot contr'eux ,
son fils demeurera sans sépulture. Cette crainte si puissante
sur l'esprit des anciens , ne peut étouffer le cri de la
nature. Les plaintes de cette mère infortunée sont d'abord
douces et calmes ; elle se laisse ensuite aller à quelques
imprécations contre Hélène , à quelques emportemens trèscourts
contre l'armée , et finit du même ton qu'elle avoit
commencé. Andromaque ayant été forcée de partir avec
Néoptolème dont elle est captive , n'a pu présider aux funérailles
de son fils qui a été précipité du haut des murs de
Troie. On apporte le corps à Hécube sur le bouclier d'Hector
, et elle l'ensevelit avec ce bouclier. Andromaque l'avait
vu et arrosé de ses larmes en montant sur le vaisseau qui
le portait en Epire..
Sénèque a tiré un bien plus grand parti de la catastrophe
de cet enfant. Le père Brumoi dit que c'est l'idée
du bouclier qui a donné celle du tombeau d'Hector où ,
dans la Troade de l'auteur latin , Andromaque fait descendre
Astyanax vivant. Je n'aperçois pas la connexion
3
422 MERCURE DE FRANCE ,
de ces deux idées , et l'invention toute entière , à mon avis ,
appartient à Sénèque.
>
Quoi qu'il en soit , à peine l'enfant est dans le tomb eau ,
qu'Ulysse vient le demander à sa mère , à laquelle il déclare
que les Grecs , autorisés par les dieux , veulent se débarrasser
de la crainte qu'il pourrait causer un jour. Andromaque
feint qu'il n'est plus . Ulysse ne se laisse point
abuser. « Où est Astyanax , dit- il ? » Andromaque répond ,
«< Et moi je vous demande où est Hector , où est Priam
» où sont tous les Troyens ? Vous n'en demandez qu'un , et
» moi j'en redemande mille . » Pour persuader Ulysse , elle
jure qu'Astyanax est parmi les morts et dans le tombeau .
Ulysse, feignant à son tour, dit qu'il va apprendre cette nouvelle
aux Grecs ; mais il s'aperçoit qu'Andromaque a plus
d'inquiétude que. de douleur . Revenu sur ses pas , il la félicite
d'une mort qui lui épargne des larmes plus amères ,
puisque son fils devait être précipité d'une tour , la seule
qui subsistât parmi les débris de Troie ; circonstance ingé
nieusement imaginée , pour faire ressortir de plus en plus
le malheur de la famille de Priam . Andromaque frémit.
Ulysse reconnaît sur son front les signes de la frayeur. Il
ordonne de chercher l'enfant qu'il soupçonne n'être pas
loin , ajoute que Calchas veut qu'on renverse le tombeau
d'Hector, et qu'onjette ses cendres à la mer , et il recommande
d'exécuter la volonté du grand-prêtre . Andromaque se précipite
entre les soldats et le tombeau , et invoque à grands
cris l'ombre de son époux . Cependant , comme elle voit que
son fils va être écrasé sous les décombres , elle cesse de
dissimuler et tombe aux genoux d'Ulysse. Le Grec , avant
de l'écouter , veut qu'on lui livre l'enfant . Elle le fait sortir
du tombeau , et dit à Ulysse : « Voilà donc la terreur
» de vos mille yasseaux ! un enfant. » Astyanax , par son
ordre , embrasse les genoux d'Ulysse . Celui- ci prétend que
la politique doit l'emporter sur la pitié . Astyanax , pousse
des cris ; sa mère le baigne de pleurs , et Ulysse l'amène.
Au cinquième acte on vient annoncer que cet enfant , qui
1
THERMIDOR AN XIII. 323
a crié sur la scène , n'a pas versé de pleurs quand il a faltu
mourir , quoiqu'il en fit répandre à tous les témoins de sa
mort ; il s'est précipité lui- même.
Chateaubrun , dans ses Troyennes , qui sont comme les
tragédies grecque et latine un amas de tragédies , a suivi
la marche de Sénéque. Il avait peu de chose à prendre à
Euripide ; ce tragique grec n'ayant pas approfondi la situation
comme le premier. Je me borne a parler de ce
qui touche le fils d'Hector , dans les trois drames , lesquels
renferment bien d'autres aventures et d'autres désastres .
L'intrigue est filée dans Chateaubrun avec une adresse
que l'auteur du nouvel Astyanax aurait dû imiter. On n'annonce
point d'abord à Andromaque qu'elle va perdre son
fils. Un héraut vient le lui demander de la part des Grecs
sous prétexte qu'ils prennent de l'ombrage de ce qu'on
affecte de le dérober à tous les regards. Andromaque ne
sachant pas le sort qu'on lui prépare , se résigne tranquillement
à la nécessité .
Céphise , sa confidente , fait quelque pas pour sortir avec
l'enfant . Une inquiétude involontaire s'empare d'Andromaque.
Oubliant l'ordre ou le consentement qu'elle a donné
, elle s'écrie :
Arrête , ma Céphyse , où portes- tu mon fils ?
Ce mouvement me semble admirable , et ce sentiment ,
un trait de génie . Un tel vers eût été rémarqué même dans
Racine. Au reste je ne sais s'il ne rappelle pas un peu le
fameux qui te la dit d'Hermione.
Quoique Chateaubrun soit en général plus touchant que
pathétique , il a quelquefois de la chaleur. L'une et l'autre
qualité sont peut-être réunies dans ce discours qu'Andromaque
adresse à son fils , qui hésite à s'enfoncer dans
les ténèbres d'un tombeau , et aux mânes d'Hector , don t
elle 'invoque pour lui la protection .
Tu frémis ; plonge-toi dans les bras de la mort ;
Voici le seul asyle où te réduit le sort .
424
MERCURE DE FRANCE ,
O mon fils , tu naquis pour régner en Asie ;
Il te reste un tombeau , pour y sauver ta vie ( 1 ).
Et toi , mon cher Hector , sois sensibles à mes cris ;
De tes mânes sacrés enveloppe mon fils .
Creuse jusques au Styx ta demeure profonde ,
Et cache mon dépôt sous l'épaisseur du monde.
Voici un passage plus énergique. Andromaque livre à
Ulysse un autre enfant que le sien , et soit que ce sacrifice
lui paraisse encore excessivement douloureux , soit qu'elle
veuille mieux cacher son artifice , elle éclate en invectives
et en imprécations
Rois cruels , dont la rage m'opprime ,
Prenez , précipitez , dévorez cet enfant (2) .
Dieux , écoutez les cris de son sang innocent.
Avec moins de douleur j'en fais le sacrifice ,
Si ce massacre affreux retombe sur Ulysse.
Elle dit encore ailleurs avec plus de véhémence , lorsque
Ulysse lui demande Astyanax .
Des mains de ses enfans puisse périr le père ,
Qui pour tuer son fils le demande à sa mère .
Les oldats s'apprêtent à disperser le tombeau d'Hector ;
Savenne leur crie :
Barbares , arrêtez ; votre bras téméraire ,
Osera-t- il souiller ce sacré sanctuaire ?
Avez -vous oublié quel guerrier fut Hector (3) ?
Ses mânes furieux vous menacent encore .
Fuyez , traîtres , craignez que son ombre indignée
Ne punisse la main qui l'aurait profanée ?
(1 ) Dans Euripde , Andaomaque dit à son fils : « Allez mourir sur
le lieu même où vous devriez régner. » C'est l'idée mère de ces deux
vers de Chateaubrun , qui pêchent contre l'harmonie , mais qui
offrent une grande image .
(2 ) Ce vers est emprunté d'Euripide. Hé bien , barbares . prenez
cet enfant ; le voilà ; précipitez -le . Dévorez -le. ( Traduction dupèrę
Brumoy. )
(3) Ne vous souvient-il plus , seigneur , quel fut Hector ?
( Andromaque.)
THERMIDOR AN XIII. 425
Sénèque avait été plus hardi que le poète français . Son
Andromaque croit voir Hector debout dans sa tombe , et
repoussant les grecs. Mais elle finit par un mot qui ôte
loute ilusion , et donne envie de rire : « Hélas ; suis je la
» seule à le voir ? »
Chateaubrun fait détruire le tombeau d'Hector ; mais
Astyanax n'y étoit plus . Un fidèle serviteur l'en avoit retiré.
Quand Ulysse revient le chercher , Andromaque répond
qu'il a péri sous les débris du monument. Ulysse n'en
croit rien et en donne cette raison :
La tendresse de mère eut réglé votre sort ;
Et puisque vous vivez votre fils n'est pas mort.
Le premier vers ne vaut rien ; le dernier est beau . Astyanax
est sauvé ; mais séparé d'Andromaque.
Ily a 'des beautés dans cette pièce qui finit pas une sentence
rendue avec précision . Hécube dont la pitié mal entendue
avoit protégé la coupable Hêlène , dit en rendant le
dernier soupir :
Je me meurs ; rois tremblez ; ma peine est légitime .
J'ai chéri la vertu ; mais j'ai souffert le crime .
Néanmoins le danger d'Astyanax ne formant qu'un épisode
des Troyennes , ce sujet étoit encore à traiter ; car il
a été tout au plus effleuré dans l'Andromaque française,
En effet , outre que ce n'est pas précisément la même situation
que celle des trois drames dont nous venons de parler
, on ne saurait s'intéresser à un enfant qu'on ne voit
point , ou du moins on ne s'y intéresse qu'à cause de sa
mère .
Le tort de M. Alma , car l'auteur vient de se faire connaître
, n'est donc pas d'avoir entrepris ce sujet , mais de
l'avoir manqué.
C'est Ulysse qui ouvre la scène avec Calchas. Le premier
se montre altéré du sang d'Hector dont il veut boire
la dernière goutte dans les flancs de son fils. Le grand
prêtre au con raire regarde ce meurtre comme inutile , et
426 MERCURE DE FRANCE ,
parconséquent injuste . Dans tout le cours de son rôle ,
Ulysse ne cesse de délayer et d'affaiblir ces quatre vers
de la trégédie d'Andromaque , où Oreste parlant d'Astyanax
, dit :
Eh qui sait ce qu'un jour ce fils peut entreprendre !
Peut-être dans nos ports nous le verrons descendre ,
Tel qu'on a vu son père embrâser nos vaisseaux ,
Et la flmme à la main les suivre sur les eaux .
Calchas prétend que les Dieux qu'il a consultés n'exigent
point cette victime. Ulysse répond que le camp la
demande , et traitant ce point de controverse en philosophe,
dit que si le ciel ne parle pas , il faut le faire parler,
Le grand prêtre s'y refuse .
Ulysse , à la tête d'une escouade , vient plusieurs fois
chercher l'enfant , le demande et menace en assez mauvais
termes :
Où votre fils est-il ?
Dans vos refus , enfin , redoutez leur colère .
C'est de la colère des Grecs qu'il s'agit. Andromaque avait
confié son fils à un esclave qui ne sachant plus comment
le déroher aux recherches d'Ulysse , le ramène à sa mère .
M. Alma , plus hardi que ses modèles , produit un enfant
assez grand , et le fait parler ; mais il ne lui fait rien dire
de remarquable ni d'intéressant . Là ont commencé les
murmures : on avait cependant déjà improuvé , mais faiblement
, le très - petit coup de théâtre qui avait accompagné
l'entrée d'Astyanax . Il était sur la scène sans que sa mère
l'eût aperçu , et elle l'avait vu en se détournant ; surprise
qui ne convient guère qu'à la comédie , et qui même n'y
vaut rien si elle ne produit de l'effet.
Lorsque Ulysse revient avec main-forte , et demande
encore où est Astyanax , Andromaque répond , comme dans
la Troade de Sénèque , où sont Hector , Priam ? Cette
réponse est très - belle ; mais l'ennui est injuste comme la
douleur , le parterre , déjà fatigué , l'a sifflée , et à peine
a-t-on pu l'entendre . Il a traité d'escobarderie les autres
THERMIDOR AN XIII. 427
faux fuians d'Andromaque qui tantôt dit que son fils est
privé de la lumière , tantôt qu'il est dans le sein du trépas.
Enfin des ris se sont élevés à l'instant où défendant le
tombeau d'Hector , elle a cru voir ce guerrier valeureux
s'armer contre les Grecs , quoiqu'elle se soit bien gardée
de demander , comme dans Sénèque , si elle était la seule
qui eût cette vision . Ainsi que dans la Troade , elle fait
sortir son fils de la tombe , pour empêcher qu'il ne soit
enseveli sous les débris , et dit à Ulysse ce vers que l'auteur
de l'opéra d'Astyanax et M. Alma , ont trouvé mot à
mot, comme on a vu , dans la traduction de la tragédie
de Sénèque /
"
De vos mille vaisseaux voilà donc la terreur !
Ulysse s'excuse en disant qu'il ne craint pas pour lui ,
mais pour son fils Télémaque ; ce qui a encore été bafoué ,
parce que les mauvaises raisons d'un personnage odieux ,
qui cependant n'en peut pas donner d'autres , ne sauraient
être tolérées si elles ne sont présentées avec une grande
adresse , et si leur faiblesse n'est déguisée par le charme
de l'expression .
-Andromaque et son fils se jettent aux pieds d'Ulysse , La
mère lui dit alors ce mot si touchant , qui appartient à
M. Alma , et qui a un moment désarmé la sévérité du
parterre :
Le fils du grand Hector demande l'esclavage.
L'inflexible Ulysse fait saisir l'enfant. Les Grecs vont
l'emmener lorsque le tonnerre se fait entendre , et que
Calchas arrive . Il a une seconde ou une troisième fois.
consulté les Dieux , ( car il y a beaucoup de répétitions
dans cette pièce ) et les Dieux se sont encore hautement
déclarés pour l'innocence. Lui-même porte Astyanax dans
les mains de sa mère . Ulysse cède à la volonté du Ciel qui
s'explique d'une manière si éclatante .
Ce dénouement vaut beaucoup mieux que celui de Chateaubrun
; il est conforme à la version adoptée par Racine ,
qui fait trouver Andromaque et son fils à la cour de Pyrhuse
428 MERCURE DE FRANCE ;
Le style a quelquefois de la foiblesse et quelquefois de
l'incorrection . J'ai remarqué quelques vers martelés , tels
que ceux - ci , qui de plus renferment une sorte de pléonasme
:
Puisque frappé de mort
Votre fils a subi les derniers coups du sort -
Mais dans le premier acte , où l'on a plus le loisir de
prêter attention au style , parce qu'acteur et spectateur ,
tout le monde est encore communément tres - calme ;
j'ai cru remarquer du naturel et de l'élégance. Ainsi ,
quoiqu'il soit d'un mauvais angure d'être tombé , malgré
un triple appui , l'auteur ne doit pas perdre courage. Le
jugement du parterre a été très- tumultueux , et il a prononcé
sans une entière connaissance de cause , cependant
on ne peut pas dire qu'il ait mal jugé .
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de Louis- de-France , duc de Bourgogne ; par Fénélon.
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de l'auteur et une Planche , gravés en taille-douce. - Prix : 5 fr.
brochés , et 6fr. par la poste .
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A Paris , chez F. Buisson , libraire , rue Hautefeuille , n°. 31
Ces différens ouvrages se trouvent aussi chez LR NORMANT rue
des Pretres Saint-Germain-l'Auxerrois , nº . 42.
THERMIDOR AN XIII. 429
NOUVELLES DIVERSES.
Vienne , 29 juillet. Voici la substance d'une circulaire
adressée aux premiers magistrats du bailliage :
Plusieurs étrangers munis de passeports de leurs ambassadeurs
respectifs , sont partis de Vienne depuis les
troubles qui y ont eu lieu les 7 et 8 de ce mois , et tous les
indices portent à croire que ces étrangers y ont pris une
part plus ou moins active , et que la crainte d'une juste
punition les a engagés à s'échapper. Il sera nécessaire de
de porter attention à toutes personnes en général qui sont
parties de Vienne après l'époque dudit événement , soit
qu'elles se trouvent sans passeports, ou munies de passeports
délivrés depuis lesdits troubles par les ambassadeurs
étrangers résidans à Vienne ; il est ordonné de prendre les
mesures convenables pour que de tels individus puissent
être arrêtés et remis sans délai entre les mains de la direction
de police à Vienne. Il est donc enjoint à tous les magistrats
du bailliage , de porter les plus grands soins vers
La découverte de toutes personnes suspectes , et de faire
examiner le passeport de tout étranger venant de Vienne et
passant par cette province . Dans le cas où un tel individu
se trouve sans passeport , ou muni d'un passeport délivré
le 7 juillet ou plus tard , il devra être arrêté , tout de suite
comme s'il s'étoit refusé à montrer son passeport , et alors ,
quel que soit d'ailleurs son rang , on le conduira ici en
fers et sous bonne escorte.
Lintz , 13 juillet. L'espérance de conserver la paix s'affoiblit
de jour en jour ; car tour prend autour de nous
une attitude si guerrière , que l'on doit craindre de voir
les hostilités éclater incessamment. Les troupes sont en
mouvement de tous côtés , et marchent même avec célérité .
Francfort, 20 juillet. Tous les voyageurs qui viennent
du Tyrol et de l'Italie autrichienne , parlent avec étonnement
de la quantité de troupes et de charrois qui obstruent
tous les chemins. Ils assurent qu'il est très-difficile pour les
personnes qui viennent de ce pays là , de voyager dans ces
chemins qui sont partout couverts de voitures et de soldats.
PARIS.
L'heureux anniversaire de la naissance de S. M. l'Empereur
et Roi a été célébré jeudi , dans la ville de Paris ,
par des réjouissances publiques.
Divers jeux ont égayé cette fête favorisée par le plus
beau temps ; courses de bagues , d'escrime et de siam , mâts
40 MERCUME DE FRANCE ,
de cocagne aux Champs- Elysées , tir d'oiseau à l'arquebuse
par les anciens chevaliers de cette arme à l'Etoile ,
joutes sur la rivière ; prix distribués aux vainqueurs ; feu
d'artifice dans l'avenue des Champs-Elysées ; bal à l'hôtelde-
Ville , illumination , tout a contribué à seconder l'allégresse
générale.
Ily a eu le 24 thermidor un combat très-brillant entre
une escdrille de la flottille imp . et la croisière angl. qui s'étoit
considérablement renforcée. L'amiral Lacrosse a fait
appareiller à midi une division de 5 ¡ prames , de 30 canonnères
et d'une 40° de péniches armées de gros obusiers.
Le lieutenant de vaisseau Coquebert , commandant une d´s
canonn ères de la garde , étoit à la tête . Le capitaine de vaisseau
Moras , commandant toute cette escadrille , s'est porté
sur l'ennemi à plus de deux lieués en mer. A la vue de ce
mouvement , un vaisseau de guerre anglais , deux frégales
et une trentaine de bricks et de corvettes , se sont rangés en
bataille. L'ennemi a plusieurs fois voulu couper la ligne et
menacé de passer dessus avec ses gros bâtimens ; mais
voyant que cela n'épouvantoit pas nos marins , il n'a pas
persisté. Le combat s'est engagé plus vivement , et toute
l'armée et toute la ville ont eu la satisfaction de voir
l'ennemi battre en retraite , et notre escadrille le pousser
à plusieurs lieues en mer.
Les frégates et le vaisseau ennemis ont eu un grand
nombre de boulets à bord. Une corvette anglaise a eu
un mât de hune coupé. Cette fois les Anglais ne dîront pas
que les batteries des côtes nous ont donné la victoire ,
puisque l'escadrille étoit à deux lieues et demie en mer.
Nos bâtimens n'ont éprouvé aucun mal. Comme le vent
étoit très-petit et la mer belle , et que l'attaque étoit faite
avec une grande vivacité , l'ennemi a eu à craindre de se
trouver au milieu de notre ligne . L'ardeur qui anime l'armée
de terre et de mer est faite pour assurer tous les genres
de succès.
-La frégate la Présidente est arrivée de la Martinique,
et a apporté les nouvelles les plus satisfaisantes de nos
établissemens aux Indes occidentales .
Voici l'extrait des dépêches du vice - amiral Villeneuve ,
du 8 thermidor à 40 lieues O. S. O du Cap- Finistère :
Le 16 prairial la flotte cónibinée a quitté la Martinique.
Le 3 thermidor j'eus connaissance de 21 voiles ennemies.
L'amiral Gravina a engagé le combat. Mais alors la brume
est devenue si épaisse qu'il m'a été impossible de plus rien
apercevoir , et chaque vaisseau ne voyait à peine que son
matelot d'avant
THERMIDOR AN XIII 431
La canonnade s'est successivement engagée sur presque
toute la longueur de la ligne. Nous tirions à la lueur du
feu de l'ennemi presque toujours sans l'apercevoir. Ce n'a
été qu'à la fin du combat que , dans un court moment
d'éclaircie , j'ai pu apercevoir sous le vent de la ligne un
vaisseau portant pavillon espagnol qui tenait le vent sous
ses basses voiles et ses huniers amenés . Près de lui
étaient 2 vaisseaux reconnus ennemis , dont l'un démâté
de tous ses mâts , et l'autre à trois ponts démâté de son
petit mât d'hune et fort dégréé , faisant l'un et l'autre vent
arrière. Le vaisseau démâté paraissait dans une grande confusion
et suffire à peine au travail de toutes ses pompes.
La brume la plus épaisse couvrait alors toute l'avant- garde
et l'arrière-garde de l'escadre , et m'ôtait la faculté de faire
exécuter aucun mouvement , et dans ce que j'apercevais
tout l'avantage du combat était à nous. Nulle éclaircie le
reste de la soirée . La nuit les deux escadres ont resté en
présence , faisant leurs signaux de conserve . Je crus cependant
m'apercevoir que l'ennemi s'éloignait . Dès que le jour
fut fait , nous le vimes beaucoup sous le vent à nous . Tous
les rapports reçus des bâtimens français , étaient satisfaisans.
Ceux de l'amiral Gravina le montraient plein de
détermination à poursuivre et à réattaquer l'ennemi , d'autant
que depuis l'éclairci , nous n'appercevions pas deux
vaisseaux espagnols , le Firme et le Saint Raphaël.
J'ordonnai le ralliement général , et fis porter sur l'ennemi.
Le vent mollit , la mer était grosse , l'ennemi arrivait
, et il me fut impossible de toute la journée de parvenir
à l'engager comme je le voulais. Je m'occupai pen-"
dant la nuit à maintenir l'armée en ordre pour être prêt à
recommencer l'affaire au point du jour . Dès qu'il se fit ,
je fis porter sur l'ennemi , qui s'était mis à une grande
distance , et forçoit de voiles de manière à éviter un nou-'
vel engagement. Dans l'impossibilité de le forcer au combat
, j'ai cru devoir ne pas m'éloigner davantage du but de
ma destination , et diriger ma mnarche pour opérer , conformément
à mes instructions , ma jonction avec l'escadre
du Ferrol . Voici les seules nouvelles que j'ai eu des deux
vaisseaux qui manquent à l'escadre espagnole. Dès le com
mencement du combat , le vaisseau le Firme avait été
émâté de son mât d'artimon et de son grand mât . Le capitaine
Cosmao l'avait couvert tant qu'il l'avait aperçu en se
mettant entre lui etl'ennemi ; mais ensuite il l'avait perdu
de vue dans la brnme. Quant au Saint Raphaël , il paraît
certain qu'il n'a pas été démâté ; mais ce vaisseau
mau432
MERCURE DE FRANCE ;
vais voilier , et dérivant beaucoup , sera tombé sous le
vent , et nous aura perdus dans la première nuit.
Au reeste , la brume a été si constante et si épaisse , que
je n'ai pu distinguer la force de l'ennemi . Mais le lendemain
du combat , j'ai vu quatorze vaisseaux , dont trois
à trois pouts , et la plupart m'ont paru très- maltraités ;
et s'il est vrai , comine l'assure le capitaine de la Didon
qui avait bien reconnu l'ennemi avant le combat , qu'il
avait quinze vaisseaux , on peut présumer que l'un d'eux
aura disparu dans l'action . Toutefois , mouseigneur , cette
affaire a été honorable aux armes des deux puissances , et
sans la brume aussi épaisse que continue qui a favorisé les
mouvemens et la retraite de l'ennemi il n'eût point
échappé à nos efforts , ni à une affaire décisive . J'ignore
eecore le nombre des tués et blessés , mais je le crois peu
considérable. J'ai à regretter le capitaine de Perronne ,
vaisseau de S. M. , l'Intrépide , qui a été tué. Le capitaine
Rolland , de l'Atlas , a reçu une blessure. »
"
-Dans une seconde dépêche écrite en rade de Vigo , le
12 therm . , le vice- amiral Villeneuve mande ce qui suit :
« Je suis en appareillage ; je laisse ici deux vaisseaux
espagnols et le vaisseau français l'Atlas. Ces bâtimens
n'ont pas beaucoup souffert dans le combat ; mais ils
marchent mal , et je les considère comme moins propres
à renforcer l'escadre qu'à gêner et retarder ses mouvemens.
J ai débarqué ici mes malades ; la longueur de la
navigation et les mauvais temps m'en ont donné quelques-
uns parmi les troupes passagères ; mais ces maladies
qui ne sont que du scorbut , n'ont aucun caractère
dangereux : l'air et les vivres de terre les guériront trèspromptement.
Je pars donc avec quinze vaisseaux dont
deux espagnols : si nous n'avons affaire sur notre route
d'ici au Ferrol qu'avec l'escadre que nous avons déja
combattue , nous n'en avons rien à redouter, »
Le contre-amiral Gourdon écrit au ministre de la marine
du Ferrol , le 14 thermidor , que les amiraux Villeneuve
et Gravina mouillent en ce moment à la Corogne.
La croisière anglaise a reparu depuis trois jours ; elle est
de 13 vaisseaux de ligne : aussitôt qu'elle a vu l'escadre
du contre- amiral Villeneuve , elle a repris le large. Cependant
elle n'avoit rien à craindre de l'escadre combinée.
du Ferrol , car le vent d'ouest souffle grand frais , et il nous
est de toute impossibilité de sortir . Nous sommes tous animés
de l'ardeur de donner à Sa Majesté des preuves de
notre dévouement , et de tout entreprendre pour la gloire
de son pavillon.
( No. CCXVI. ) 6 FRUCTIDOR an 13 .
( Samedi 24 Août 1805. )
MERCURE
DE
FRANCE .
LITTÉRATURE.
POÉSIE.
CHACTAS (1 )
AU TOMBEAU D'ATALA.
Romance , ou Scène dramatique , par M. Henri
de Brevanne ; mise en musique par M. L. Marini .
C'EST ' EST sa vertu qui dévora sa vie ,
C'est dans mes bras qu'elle a trouvé la mort ; ( bis. )
Triste jouet de l'amour et du sort ,
En l'embrassant j'immolais mon amie. (bis. )
Rose d'amour , fleur des vertus ,
O mon Atala ! tu n'es plus !
:
(1) Cette romance , singulière pour la musique , et peut-être la première
en ce genre , a besoin de quelques éclaircissemens pour l'exécution?
Le musicien a voulu peindre la situation douloureuse de Chactas
la cloché qu'il entend lui rend peu à peu ses sentimens ; la mémoire lui
annonce l'enterrement qu'on fait de sa maitresse ; le délire s'empare
de lui il court , il arrive et se précipite sur la tombe ; il trouve là le
père Aubry , qui s'efforce de l'apaiser . Chactas se calme un moment
mais bientôt ses passions se réveillent ; sa douleur , son désespoir ne
peuvent plus être contenus , et c'est alors qu'il exprime par des paroles
ses regrets , ses remords d'avoir causé la mort de celle qu'il adorait , et
qu'il se livre à tous les transports de sa douleur.
( Note de l'Auteur. )
E e
434 MERCURE DE FRANCE ;
Affreux poison , voeu fatal , coup funeste !
J'ai pu survivre à ce récit d'horreur. ( bis . )
C'est donc ici que repose son coeur !
De tant d'attraits voilà donc ce qui reste ! ( bis . )
Rose d'amour.... etc.
Doux entretien , soupirs , baisers de flamme ,
Bonheur , espoir , je perds tout à jamais . ( bis . )
Terrestres lieux , ah ! vous n'étiez pas faits
Pour un trésor aussi pur que son ame. ( bis . )
Rose d'amour.... etc.
Servez d'asile à ma douleur mortelle ,
Simple tombeau , silencieux déserts ; ( bis . )
Soyez pour moi le monde , l'univers .
Ah ! pour Chactas , tout périt avec elle . ( bis . )
Rose d'amour .... etc.
ENIGM E.
CINQ voyelles , une consonne
Voilà ce qui forme mon nom ;
Et je porte sur ma personne
De quoi l'écrire sans crayon.
LOGO GRIPH E.
QUOIQUE je n'offre rien que de vil à tes yeux ,
Pourquoi me mépriser ? tu me dois l'existence .
Mais ton orgueil veut- il annoblir mon essence ?
Retranche- moi la tête , et je suis dans les cieux.
CHARADE.
Mon premier étant mon dernier ,
Devient à l'instant mon entier .
Par une Abonnée.
Le mot de l'Enigme du dernier N° est Epingle.
Celui du Logogriphe est Apocalypse, où l'on trouve Lays,
lys, Pélops, soc, appas, Pope, Alpės, papa , polype
Calypso et pape.
Celui de la Charade est Cor- beau.
FRUCTIDOR AN XIII. 435
=
Le Mentor de la Jeunesse , à l'usage des Ecoles
Chrétiennes . Un vol . in - 18 . Prix : 1 fr . , et 1 fr.
25 cent. par la poste . A Paris , chez Léopold-
Collin , libraire , rue Git - le - Coeur ; et chez
le Normant, imprimeur-libraire , rue des Prêtres
Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 42.
LES
( Premier extrait. )
,
Es apôtres de la philosophie du dix -huitième
siècle , où , pour parler avec plus de justesse , de
CELLE que l'on nomme philosophie , car on peut lui
faire une application très- sérieuse d'une mauvaise
plaisanterie que Voltaire trouvait excellente , parce
qu'elle semblait tourner en ridicule les adversaires
de la secte anti- religieuse , ces apôtres si pleins
de ferveur , qui ont déclamé avec tant d'audace
contre toutes les religions , et sur -tout contre la
religion chrétienne ne nous ont jamais paru
plus absurdes et plus inconséquens que lorsqu'ils
ont crié à l'intolérance . Qu'entendent - ils par
ce nom ? Sont - ce les fureurs auxquelles se sont
livrés des fanatiques ou des ambitieux qui , sous
le voile de la religion , ne pensaient qu'à assouvir
leurs haines et leurs vengeances ? Il est facile de
leur prouver que la religion déteste au moins
autant qu'eux ces horribles excès , et que les vrais
chrétiens ont crié avant eux à l'intolérance lorsqu'ils
ont vu des hommes , sous un prétexte aussi
saint , exercer des violences contre leurs frères , et
leur apporter la guerre au nom d'un Dieu de paix .
-
Donnent- ils ce nom d'intolérance au zèle ardent
et pieux qui porte des croyans à défendre leur
religion dès qu'on ose l'attaquer , la tourner en
ridicule Assurément rien n'est plus absurde
qu'un semblable reproche. Toute religion vraie
Ee 2
436 MERCURE DE FRANCE ,
i
ou fausse a des dogmes : ces dogmes ne peuvent
avoir d'autorité que parce qu'on les croit établis
par la Divinité elle-même. Il est impossible d'y
croire sans les regarder comme la chose la plus
importante de la vie , et par conséquent de ne pas
employer tout ce qu'on a de force et de courage
pour empêcher qu'on y porte atteinte . Sous ce
rapport , tous les cultes sont intolérans ; il est impossible
qu'ils ne le soient pas , et les philosophes
qui , s'acharnant principalement sur la religion
catholique , ont professé hautement un mépris
presque égal pour toutes les religions , ces philosophes
athées que l'on vit si long-temps au milieu
de nous prêcher avec impunité leurs maximes
désastreuses , subversives de toute morale , de toute
autorité , eussent assurément éprouvé partout ailleurs
des effets bien différens de l'intolérance . Des
Juifs les auraient lapidés , des Païens leur eussent
interdit l'eau et le feu , et nous croyons que, de
nos jours , ils seraient en grand danger d'être
empalés , s'ils s'avisaient d'aller prêcher leur doctrine
à des Musulmans.
Eux seuls pourraient et devraient la pratiquer ,
cette prétendue tolérance qu'ils invoquent encore
aujourd'hui , et qui n'est autre chose que l'indifférence
pour toutes les religions . Cependant , à
voir l'ardeur avec laquelle ils cherchent à répandre
leurs principes , le zèle avec lequel il les défendent
, ne semble-t-il pas que cette philosophie
a ses dogmes et ses mystères , qu'elle apporte aux
hommes des espérances et des consolations ? Eh
bien non . Cette désolante philosophie vient au
contraire nous enlever toute consolation ; elle nous
ravit la paix de l'ame , détruit l'espoir d'un avenir
, ôte tout frein au méchant , au faible tout
appui ; elle éteint toutes les vertus , livre l'homme .
à toutes les dépravations de son coeur , attaque la
FRUCTIDOR AN XIII. 437
société dans son principe ; et lorsqu'après tant
d'années de malheurs inouis dont un peuple entier
l'accuse hautement , elle ne craint pas de reparaître
encore et d'étaler insolemment ses maximes
, elle s'étonne que des chrétiens la combattent ,
tandis que la politique seule , des intérêts purement
humains seraient suffisans pour la faire proscrire
? Non- seulement ses sectateurs seront attaqués
, poursuivis sans relâche chaque fois qu'ils
oseront se montrer; mais qu'ils se persuadent bien
que , pour la première fois , ils ont besoin d'un
grand courage , car l'opinion publique qui malheureusement
les soutint autrefois , qui donna tant
d'audace à leurs attaques , est maintenant tout
entière du côté de leurs adversaires .
Voici un nouvel ouvrage dirigé contre eux ,
puisque c'est une démonstration de l'existence de
Dieu et une apologie de la religion chrétienne,
L'auteur s'est emparé du plan que le grand Pascal
avait esquissé et que la mort l'empêcha d'exécuter .
Il en a lié les parties avec habileté ; il a ajouté
aux admirables pensées de cet homme célèbre , des
développemens souvent nécessaires pour leur ôter
toute obscurité . Il est difficile de rassembler une
plus grand nombre de vérités essentielles dans un
aussi petit espace , et de les exposer avec plus
d'intérêt et de clarté ; et son livre intitulé le
Mentor de la Jeunesse , peut être celui de tous les
âges , puisque le malheur du siècle a laissé tant de
gens dans une ignorance absolue de cette religion
qu'ils ont dédaignée , et vers laquelle une force intérieure
, invincible , et une fatale expérience les
ramènent presque malgré eux -mêmes.
Après avoir prouvé l'existence de Dieu , non par
les subtilités de la métaphysique , mais par les
merveilles de l'univers , par cet ordre admirable
qui frappe les moins clairvoyans , l'auteur dé-
3
438 MERCURE DE FRANCE ,
montre sans peine qu'un être intelligent n'a pu
rien créer sans un but , et sans donner à sa créature
les moyens nécessaires pour y arriver, Tout
ce qui nous environne offre des exemples frappans
de cette vérité . Est- il possible de penser que
l'homme , principal objet de l'attention du Créateur
, l'homme qu'il a élevé au- dessus de toutes ses
créatures , cet être régulier , si admirable dans sa ,
structure , aille au hasard et trouble seul l'har-,
monie universelle ? Sans doute il a un but , et ce.
but est d'arriver au bonheur . Ce bonheur , objet
des recherches de l'homme , ne se trouve que dans
la pratique de la vertu , et l'auteur prouve invinciblement
que les humains sont insuffisans
pour nous y porter constamment . Les lois civiles ,
qui n'ont de force que contre les actes extérieurs ,
qui ne répriment que les actions coupables , ne
peuvent rien contre les volontés déréglées elles
n'ont point de récompenses dignes de cette vertu
que nous devons suivre. Ces jouets de la fortune
et de l'honneur , que les hommes distribuent
et que nous appelons biens , l'homme vertueux les :
regarde , dit Cicéron , comme des choses étrangères,
à son bonheur, indignes de lui et de ses empressemens.
« Pour que la loi pût réprimer les vices ,
» elle devrait avoir quelque prise sur le coeur ,
>>>
moyens
puisqu'il est le principe de toutes nos actions.
» Mais la loi n'a sur notre ame aucun pouvoir qui
» dirige le coeur où résident la corruption et tout
» germe du bien et du mal. La loi ne défend que
» ce qui est criminel , et ne punit que ce qui trou-
» ble la société. Par conséquent , où il n'y a que
>> des lois , qu'est-ce qui peut soutenir les moeurs
» sans lesquelles les lois restent impuissantes , les
les
» moeurs mille fois plus utiles à la société que
lois ? Qui arrêtera l'homme puissant ? Qui s'op-
» posera aux ruses de la fraude , aux pièges de
"
FRUCTIDOR AN XIII.
439
l'intrigue , aux détours de la chicane ? Qui répri-
» mera les crimes secrets , la cupidité des législa-
» teurs , les passions des gouvernans ? De là , qui
» pourra dénombrer tous ces désordres , sonder
» toute la corruption dans le particulier ? et les
> actions secrètes étant infectées , quelle sûreté
» peut se trouver dans le public ? Les lois elles-
» mêmes ne seront plus qu'une servitude insensée ;
>> les autorités , que des fantômes élevés par la sot-
» tise et la faiblesse des peuples ; la justice , une
» usurpation sur la liberté des hommes ; la loi
des mariages , un vain scrupule ; la pudeur ,
» un préjugé ; l'honneur et la probité , des chi-
» mères ; les incestes , les parricides , les perfidies,
» noires et cruelles , de vains noms , des jeux de
» la nature . »>
L'homme veut être heureux , et par une inconcevable
contradiction de sa nature , tandis que sa
raison lui montre toute la beauté de la vertu , un
penchant dépravé l'entraîne vers un amour désordonné
des créatures . Cependant ces créatures et les
vains plaisirs qu'elles procurent ne peuvent faire
son bonheur. Au milieu des jouissances des sens
les plus délicieuses , un vide affreux se fait sentir
dans son coeur. Il sent qu'il a besoin d'autre chose ;
il se tourne vers la vertu : elle est belle sans doute
mais loin d'offrir sur la terre des biens satisfaisans
à ceux qui veulent la suivre , elle conduit souvent
l'homme aux souffrances , au mépris , à la mort
même. «< Misérable vertu ! tu n'es qu'un vain nom ,
s'écriait , au comble du malheur , ce Brutus qui
ne l'avait embrassée que par un effort de sa raison,
et qui ne recevait aucun prix de cet effort sublime.
Comment pourrons-nous donc être attirés vers
elle , fixés dans sa pratique , sans une lumière qui
nous montre en elle un bonheur indépendant des
biens de la terre , et préférable à ceux que nous

4
440 MERCURE DE FRANCE ,
procurent les passions ? Comment pourra - t - elle
vaincre ces passions , si à cette vive lumière elle ne
joint une puissance à laquelle l'homme ne puisse
résister sans danger , qui le retienne par la crainte
qui le soutienne par des espérances , qui pèse également
sur tous , sur le savant comme sur l'ignorant ,
sur l'homme public comme sur l'homme particu
lier , sur le sujet comme sur le monarque.
De cette nécessité de la vertu pour que la so
ciété puisse subsister , de l'insuffisance des moyens
humains pour en établir la pratique et par conséquent
pour conserver l'homme , résulte la nécessité
d'une autorité au - dessus de celles qu'il peut créer ,
d'un bonheur autre que celui de la terre. L'immortalité
de l'ame et l'existence d'une religion ré“
vélée par Dieu même découlent donc nécessairement
de la nature de l'homme , et c'est ce que nous
examinerons dans un second extrait.
VARIÉTÉ S.
HISTOIRE DE CHARLES COWPER.
N.
( Episode du Roman d'Aubrey, par M. Dallas. )
Traduit de l'Anglais.
Je ne connais point , mes chers amis , de moyen plus
certain d'intéresser , que d'ouvrir son coeur sans réserve.
La confiance est la plus sûre des preuves d'attachement .
En vous faisant connoître tous mes sentimens , en vous,
avouant mes erreurs , en vous disant mes fautes , j'espèrę
acquérir de nouveaux droits à votre affection , et ce sera
ma récompense.
J'avais quitté l'Université depuis environ une année
lorsque j'entendis parler de votre mariage , mon cher
Aubrey. Je me préparais alors à joindre mon père qui
depuis deux ans voyageait sur le continent. Sa santé avait
été le motif de ce voyage ; et il s'était fixé en Portugal,
Il m'avait laissé une pension très - honnête ; et dans le
moment où il desira que j'allasse le joindre , j'aurais
W
FRUCTIDOR AN XII . 441
préféré rester en Angleterre . Il ne connaissait pas la
raison de ma répugnance à quitter mon pays.
Je vais , mes amis , vous confesser ma première faute ;
et vous saurez quelle suite de calamités elle a attirées sur
moi. Vous êtes bien heureux , vous dont les parens sont les
amis les plus sûrs , et qui n'avez jamais eu la tentation de
leur rien cacher ! Vous allez me haïr , quand je vous dirai
que je trompai mon père. Je n'en avais jamais reçu que
des facilités pour mes plaisirs . Le coeur d'un jeune homme
demande à être guidé . Le mal se mêle au bien dans nos
dispositions naturelles ; et le jeune homme qui jouit de
bonne heure de trop de liberté , est exposé à mille périls
. Je ne reproche rien à mon père , car il m'aimait tendrement
, et ses intentions étaient bonnes ; mais j'ai eu
le malheur d'être abandonné à moi - même , dans un âge
où la raison est bien loin d'avoir atteint sa maturité.
Vous vous souviendrez , Aubrey , que je ne faisais jamais
de langs séjours à l'Université , et vous allez être
surpris d'apprendre que dans le temps où j'étais votre camarade
, j'étais déjà marié . Mon père m'avait tenu à l'école
jusqu'à dix - neuf ans . Son intention avait été que je possédasse
à fond les auteurs classiques avant que d'entrer à
l'Université . Dans la dernière année de mon séjour à
l'école , je me promenais un jour , mon Virgile à la main ,
dans un sentier qui traversait des prés , et conduisait de
Thornbury , où était l'école , à la ville de Glocester qui
en était éloignée de trois milles. J'aperçus à quelque distance
de moi , une jeune fille qui paraissait se débattre
pour échapper à un homme qui avait passé ses bras autour
de sa taille . Je hâtai le pas. Lorsque l'homme m'aperçut il
abandonna la jeune fille , et se mit à marcher à côté d'elle.
Je les dépassai sans les regarder , pour ne pas être officieux
hors de temps ; mais au moment où j'allais passer;
devant la jeune fille , elle s'empara de mon bras et se
colla à moi , en implorant ma protection . L'homme la sai-,
sit , comme pour l'arracher de force ; tandis qu'elle s'écriait
: « Sauvez- moi , monsieur ! sauvez-moi , je vous en
conjure ! »

« Laissez cette jeune fille à elle - même , dis -je à l'inconnu.
»
« Laissez-la vous -même , répondit- il en colère , et suivez
votre route. >>>
Je l'examinai alors de la tête aux pieds . C'était un homme
fortement taillé ; et je compris bien que je n'aurais pas
442 MERCURE DE FRANCE ,
beau jeu avec lui . Cependant je résolus à l'instant de ne'
point trahir la confiance que cette paysanne mettait en
ma protection , et de la défendre au risque d'avoir le
dessous. « Vous n'avez point , lui dis -je , le droit de la
persécuter. » « Suivez votre route , me répeta-t -il brusquement
, et mêlez - vous de vos affaires . C'est une de mes
parentes et j'en aurai soin . » « Une parente ! lui dis-je .
cela m'a l'air d'un conte . C'est une paysanne ; et à vos
habits , on vous prendrait pour un gentilhomme. »
Soit qu'il fût irrité de ce qu'il y avait de piquant dans
mon expression , soit que mon âge lui fit espérer d'avoir
bon marché de moi , il leva la main pour me frapper. Je
parai le coup , et je ripostai de mon mieux. Je le pressai
si vivement , qu'il fut obligé de lâcher la jeune fille , qu'il
retenoit de la main gauche. Se sentant libre , elle s'enfuit ,
tandis que nous continuâmes à nous battre . Quoiqu'il fût´
plus fort que moi , la victoire fut long - temps disputée ;
mais enfin nous tombâmes l'un et l'autre ; et dans cette
chute violente je me cassai le bras . Je suis convaincu qu'il
m'aurait tué , s'il n'eût pas entendu des gens qui criaient
en s'approchant de nous . Dans sa rage , it me donna sur le
flanc , un coup de pied dont je ressens encore quelquefois
la douleur ; après quoi il s'enfuit à toutes jambes . Il avait
dépassé la barrière voisine , avant que les gens qui avaient
crié , se trouvassent en vue. La jeune fille que j'avais
défendue courait en avant des autres , et me voyant étendu
sur l'herbe , elle tomba à côté de moi , sans mouvement .
Des paysans et des paysannes armés de fourches et de
bâtons arrivèrent bientôt après elle . Je leur dis que mon
antagoniste ne pouvait pas encore être bien éloigné. Heureusement
pour lai , ils ne l'atteignirent pas .
Cependant je m'étais mis sur mon séant , en reposant
mon bras sur mes genoux . La jeune fille qui avait été l'innocente
cause de mon accident revint bientôt à elle ;
et quoique très - souffrant , je fus frappé de la parfaite
beauté de ses traits . Son vêtement , qui était celui d'une
villageoise dans l'aisance , ne nuisait point à l'élégance de
sa taille légère . Elle avait ces graces simples que l'art ne
donne point ; et l'intérêt naïf qu'elle me montrait fit sur
moi une impression profonde. Ah ! la beauté de Fanny ....
M. Cowper s'arrêta , parce que l'émotion l'empêchait
de parler. Il se leva , et il alla jusqu'au bout de la chambre
pour essuyer une larme que les souvenirs lui arrachaient.
Toute la famille Aubrey gardait le silence ; et la
FRUCTIDOR AN XIII. 443
sympathie faisait rouler des larmes dans les yeux des enfans
. Il n'eut pas l'air de s'en apercevoir , et il reprit
ainsi :
Elle se nommait Fanny Ross. Les passions nobles , les
passions vertueuses , sont la véritable source de la grace
qui fait naître l'amour. Sans doute il y a une grace superficielle
qui dépend des formes et des mouvemens de la
physionomie et du geste ; mais ce sont les mouvemens intérieurs
, les émotions de l'ame , les sentimens du coeur ,
qui répandent sur toute la personne ce charme indéfinissable
qui nous captive. L'émotion de la gratitude tient
aux vertus les plus douces et les plus respectables ; elle
gagne l'affection sans qu'on puisse s'en défendre. Ah !
comme j'ai présent encore ce mouvement vif de reconnaissance
qui perçait dans les yeux de Fanny ! ce chagrin si
modestement mais si tendrement exprimé ! Tout cela est
encore trop présent à non souvenir ! M. Cowper s'arrêta
, en se couvrant les yeux de sa main , et resta quelques
momens absorbé dans ses pensées. Puis il reprit
ainsi :
Je voulais épargner à Fanny le chagrin de savoir que
j'avais le bras cassé . Elle ne s'en était pas encore aperçu.
Je la priai d'aller me chercher de l'eau , pour enlever
le sang dont mon visage était couvert. Je l'assurai
que mes blessures n'étaient rien. Elle courut en effet
pour me rendre ce service .
Je dis alors aux paysans qui étaient autour de moi que
j'avais le bras cassé , et je priai l'un d'entr'eux de m'accompagner
jusqu'à Thornbury. Les bonnes gens m'aidèrent
à me lever ; et une des femmes m'ayant fait une
écharpe avec ma cravate , j'y plaçai mon bras. Tous m'açcompagnèrent
jusqu'à la grande route. Ils venaient de
me quitter , lorsque je vis venir de loin Fanny , qui courait
avec une bouteille à la main . Je m'assis pour l'attendre.
Elle avait à la main un linge qu'elle m'apportait
pour me laver. Lorsqu'elle vit mon bras en écharpe , elle
pâlit , et quand je lui dis que je ne pouvais pas me laver
inoi-même , elle se mit à pleurer , et me pria de lui permettre
de me rendre ce service. Je bus de l'eau qu'elle
m'apportait. Cela me rendit des forces ; et je l'assurai que
je me sentais mieux . Je la pressai de retourner au village
avec les paysans qui étaient encore là . Elle pleura beaucoup
en me quittant , et un des paysans m'accompagna
usqu'à Thornbury. Mon histoire fit grande sensation dans
444 MERCURE
DE FRANCE
l'école et dans la ville , et l'on me sut gré d'avoir ainsi
protégé la faiblesse. Le chirurgien jugea la fracture simple
; mais je fus retenu quinze jours dans mon appartement.
Au bout de ce temps-là , la femme qui me servait
ne dit un matin : « Elle est jolie cette fille pour laquelle
vous vous êtes battu , M. Cowper. » « Et comment le savezvous
? » « Elle est venue ici tous les jours , pendant que
vous avez été malade. Ce n'est qu'hier qu'elle a envoyé
un jeune homme à sa place . »
Je demandai que si le jeune homme revenait , elle le fit
entrer vers moi . Il revint en effet , et je le questionnai sur
la situation de Fanny . Il me dit qu'elle était fille unique
d'un fermier mort l'année précédente , et dont Fanny et sa
mère avaient hérité trente - cinq livres sterling de rente,
qu'elles doublaient par leur travail à l'aiguille , et par leur
industrie pour l'éducation de la volaille . Je m'informai quel
était l'homme qui avait insulté Fanny. Il me dit qu'elle ne
l'avait jamais vu avant ce jour - là. Quant à moi , je crois
que je ne l'aurais pas reconnu , car je m'occupai beaucoup
plus de me battre que de l'envisager ; et ce qu'il y a de
très- singulier , c'est qu'on n'a jamais su qui était ce personnage.
Après avoir tiré du jeune homme ce que je voulais
savoir , je lui dis de rapporter à Fanny qu'il m'avait trouvé
très-bien ; que je la priais de ne plus envoyer savoir de
mes nouvelles , et que je me souviendrais toujours avee
plaisir d'avoir pu lui être utile.
On a souvent observé qu'un service rendu attache à
celui qui en a été l'objet. Je n'ai pas besoin , peut - être ,
de recourir à ce principe pour expliquer l'intérêt que
Fanny m'inspirait . Je pensais beaucoup à elle ; et le premier
usage que je fis de mes forces , fut d'aller à Melford .
L'habitation de Fanny et de sa mère était un peu isolée
du village , et placée sur un tertre vert , auprès d'un joli
ruisseau . Deux gros noyers et un cerisier couvraient
l'habitation de leur ombrage. Un peu plus haut que celleci
, le ruisseau , retenu par un rocher, formait une cascade
, dont l'effet était d'autant plus agréable, qu'un arbre
recourbé sur le ruisseau faisait un pont naturel. Les environs
étaient charmans . Une pente doucement inclinée ,
parsemée d'arbres de diverses grandeurs , de petits enclos
et d'habitations rustiques , était arrosée par le Mel , qu'on
voyait ensuite serpenter dans la vallée , au travers des
gras pâturages de Glocester , que couvraient de nombreux
troupeaux.
FRUCTIDOR AN XIII. 445
Je m'approchai de l'habitation de la mèré de Fanny.
Lorsqu'elle sut qui j'étais , elle me témoigna sa reconnaissance
de la manière la plus animée . Mais pour Fanny ,
quelle différence entre le maintien grave et retenu que je
lui trouvai , et l'abandon de la vive gratitude qu'elle m'avaimontrée
! Elle levait à peine les yeux , elle paraissait craint
dre de rencontrer mes regards ; et lorsqu'à l'imitation de
sa mère , elle me demanda comment je me portais , le sang
lui monta au visage comme si elle avait un crime à se reprocher.
Cette froideur. que je n'attendais pas , me donna
un sentiment de véritable angoisse , et qui était tout nouveau.
L'idée que j'avais peut- être perdu quelque chose
dans l'estime de cette simple paysanne , me causa un
serrement de coeur ; et je sentis , dans ce moment-là , que
j'aurais volontiers éprouvé , une seconde fois , le même
accident dont elle avait été la cause , pour obtenir les
mêmes expressions de sa reconnaissance . Après être demeuré
quelques momens interdit , je pris sur moi de
faire quelques efforts pour la mettre à son aise , et pour
obtenir d'elle un sourire. Ce fut en vain sa gravité et
sa réserve ne se démentirent pas. Cependant , lorsque je
pris congé d'elle , je m'aperçus qu'elle s'efforçait d'empêcher
ses larmes de couler. Cette dernière impression
ne me quitta plus . L'image de Fanny retenant ses larmes
, était sans cesse présente à ma pensée. Quelle était
la cause secrète de son chagrin ? Pourquoi ce changement
absolu dans sa manière d'être avec moi ? Je formais
inille suppositions contradictoires. Mon imagination errait
dans un monde nouveau. Toutes mes pensées étaient
concentrées sur cet objet : j'en perdais le repos , le sommeil
, la santé ; en un mot , j'étais amoureux .
Comme mon état n'avait point été jugé dangereux , j'avais
laissé ignorer mon accident à mon père . Lorsque je fus
bien remis , et la veille même de ma course à Melford , je
lui écrivis ce qui s'était passé . Il me répondit avec beau
coup d'amitié ; et il ajoutait que , comme j'étais suffisamment
instruit pour passer à l'Université , un de ses amis
de Bristol viendrait incessamment me prendre pour m'amener
à Londres.
Quelques semaines auparavant , cette nouvelle m'aurait
fait un extrême plaisir : elle me jeta dans une véritable
consternation. L'idée de ne plus voir Fanny me parut
le comble du malheur . Je m'acheminai vers Melford , le
jour suivant ; mais plus j'approchais du village , plus ..
446 MERCURE DE FRANCE ;
Ja crainte d'une réception froide me donnait d'incertitude
et de défiance. Enfin , cette crainte devint si forte , que je
ne pus jamais prendre sur moi de me présenter chez
Fanny. Pendant le peu de temps que je restai encore à
Thornbury , tous les jours j'étais entraîné jusqu'auprès
de l'habitation de Fanny , sans jamais oser me montrer à
elle. Je partis sans l'avoir revue.
Mon père me reçut avec beaucoup de tendresse . Il
jouissait d'une fortune considérable. Il avait perdu ma
mère depuis quelques années . Je n'avais qu'une soeur.
Mon père vivait avec une sorte de luxe , et ne me parlait
jamais de ses affaires. Il n'avait rien épargné pour mon
éducation , dans le sens où l'on entend ce mot en Angleterre.
Il me dit que , d'après les témoignages qu'il avait
reçus de ma conduite , il s'en fierait à moi -même de celle
que je tiendrais à l'Université . Il ne voulait point , disaitil
, me donner d'instituteur . Il consentit à m'accorder
quatre cents guinées pour ma dépense. Il ajouta que si
cela ne suffisait pas , il irait jusqu'à cinq cents : il n'y
mettrait d'autre condition , que celle de vivre d'une manière
noble ; de ne point regarder de trop près à la dépense
; de former mes relations parmi des gens riches et
de bon ton , afin de pouvoir me marier dans un monde qui
convint à sa fortune. J'aurais préféré Oxford à Cambridge
, parce que le village où habitait Fanny n'en était
pas si éloigné , mais mon père insista pour que j'allasse à
Cambridge.
;
Après m'avoir chargé d'or , mon père me souhaita un
bon voyage , et me dit que son intention était qu'avant
d'aller à l'Université , je passasse quelques jours à Reading
chez une tante à moi , avec laquelle vivait ma soeur
que je n'avais pas vue depuis long - temps. Je me faisais
plaisir de revoir cette soeur à laquelle j'étais fort attaché
mais Fanny tenait une trop grande place dans mes affections
, pour que l'empressement de revoir ma soeur fût
sans mélange de regrets. L'idée de faire une visite à
Fanny , dans le seul moment où cela était encore possible ,
s'était emparée de mon imagination , et ne me laissait aucun
repos. Je ne restai que trois jours à Reading. Je prétendis
être attendu près de Marlborough par un de mes
camarades d'école , et je pris congé de ma soeur pour aller
à Berkley , en évitant de passer à Thornbury.
Le jour même de mon arrivée , j'eus une aventure qui
figurerait fort bien dans un roman . Après m'être reposé.
FRUCTIDOR AN XIII. 447
quelques momens à l'auberge , je m'acheminai seul à pied ,
et à travers champs , du côté de Melford qui n'en est éloigné
que de deux milles. Je suivais le même sentier dans
lequel j'avais rencontré Fanny . Je remarquai dans l'herbe
quelque chose de blanc, et je fus fort surpris de reconnaître
un Virgile que j'avais sous le bras , le jour du combat , et
auquel je n'avais plus pensé depuis . Ce qui me parut bizarre,
c'est que ce Virgile était dans un étui de carton. Sur
le premier feuillet , il y avait écrit de ma main : ex libris
Caroli Cowper ; et au-dessous , d'une autre main , que le
ciel le bénisse ! J'étais appuyé contre la barrière , occupé
à examiner ce feuillet , lorsque j'entendis venir quelqu'un
le long du sentier. Je levai les yeux , et je reconnus
Fanny , qui courait plutôt qu'elle ne marchait, J'éprouvai
une vive émotion ; mais j'eus la présence d'esprit
de me retourner pour n'être connu d'elle qu'au moment
où elle serait tout auprès de moi . Je marchai lentement
dans la même direction qu'elle suivait . J'avais le Virgile
sous mon bras. Le bruit de ses pas qui se rapprochait de
plus en plus , me faisait battre le coeur avec violence .
Quand elle fut près de moi , elle me dit d'une voix mal
assurée : « C'est mon livre que vous avez trouvé , Monsieur.
»
« Est-ce que vous lisez le latin , Fanny ? lui dis -je en
me retournant » Il est impossible de vous peindre sa surprise
et sa confusion . Elle resta un instant la bouche ouverte
, et haletant de fatigue ; puis se retournant tout-àcoup
, elle voulut s'enfuir . Je la retins , et je lui dis
<< Fanny , vous ne me reconnaissez sûrement pas ; sans
quoi , vous ne chercheriez pas à me fuir. » Elle rougit
beaucoup , elle baissa les yeux ; un sourire , moitié naturel
, moitié contraint , embellit sa charmante physionomie.
Elle prit le coin de son tablier avec une gaucherie pleine
de grace ; et me faisant une petite révérence , elle me dit :
« Mais , mon Dieu , Mr. Cowper , qui est - ce qui s'atten
» dait à vous trouver là ? On disait que vous aviez quitté
» Thornbury. » « Et on avait raison ; mais je suis revenu
tout exprès pour vous voir »> «< Ah ! comment pouvez-vous
dire cela ! >> « Je serais revenu vous voir avant de quitter
l'école , repris-je ; mais il me parut que ma présence vous
faisait de la peine , le jour que je vins . Pourquoi fûtesvous
fâchée de me voir ? » « Mon Dieu ! je ne fus pas
fâchée tout au contraire ..... mais c'est que » . . . . .
« Mais que .
quoi ? Dites - moi , Fanny .... dites- ...
448 MERCURE DE FRANCE ,
?
moi ! » « Ne me demandez pas ..... vous comprenez bien
que vous êtes un Monsieur.Et notre voisin , le père de Deik
Cowsel a dit à ma mère qu'il n'était pas convenable
qu'une jeune fille fût trop reconnaissante . Pour moi ,
j'avoue que je ne comprends pas pourquoi une pauvre
fille ne pourrait pas avoir de la reconnaissance tout comme
un autre. Mais c'est qu'au reste je sais bien pourquoit
le père Deik Cowsel m'en veut : j'ai refusé son fils à la
foire dernière. Ils prétendent que je suis fière , parce que
j'ai du sang noble dans les veines ; mais ce n'est pas là ce
ce qui doit rendre fier. »
Il y avait un charme ravissant dans sa naïveté. Je m'enivrai
de la regarder et de l'entendre . « Non , lui disje
, ce n'est point du hasard de la naissance qu'on doit
s'enorgueillir ; mais il serait difficile pour vous de n'être
pas un peu fière. » « Pourquoi vous moquez -vous de moi ,
M. Cowper ? »
« Je ne me moque point de vous , je vous assure , Fanny .
Mais dites-moi : qui a écrit ces mots sur mon livre ? >>
Elle rougit , et ne répondit pas.
« Peut-être , repris - je , vous les avez fait écrire par
Dick votre voisin. »
« Dick ! répéta-t- elle en riant . Ah ! pour cela , non ! il
ne sait pas écrire. Mais c'est pourtant un bon garçon . »>
« Fanny , lui dis-je , j'espère que vous serez d'accord
avec vous - même ; et puisque vous avez prié pour moi ,
vous ferez quelque chose pour mon bonheur. »
Fanny ne me comprit pas. Elle fut embarrassée , elle
fronça légèrement le sourcil , et paraissant se rappeler
tout à-coup qu'elle ne se conduisait pas comme elle le devait
: « Mon Dieu , s'écria- t-elle, qu'est ce que je fais donc !
Je devrais être chez nous à l'heure qu'il est . »>
« Ne voulez vous donc pas me répondre ? lui dis - je. »
« Monsieur ! » O combien la dignité de la vertu est
indépendante du rang et de la fortune ! Ces deux avantages
peuvent embellir toute autre chose ; mais la vertu
porte toujours sa noblesse avec elle. La vertu est honorable
et glorieuse chez le villageois comme chez les grands
de la terre . Ce mot de Fanny avait une expression de dignité
que je ne puis décrire. Il y avait quelque chose de
si pur, de si honnête dans son accent et dans son regard ,
que je me sentis frappé de respect devant cette parfaite
candeur. Elle avait reçu des notions telles sur la différence
des positions de fortune , qu'elle n'imaginait pas qu'un
homme
FRUCTIDOR AN XIII.
449
homme de mon état pût avoir un attachement honorable
pour une jeune personne du sien . Je sentis son erreur ,
je me hàtai, de la détromper. « Avez-vous pu imaginer ,
lui- dis- je , qu'après vous avoir sauvée , je voudrais vous
perdre ? Vous ne pouvez faire mon bonheur qu'en deve
nant mon épouse.
« Quoi s'écria - t -elle avec naïveté , votre épouse tout
de bon ! Non , non , je ne puis pas y prétendre. >>
J'eus bien de la peine à lui faire comprendre que je parlais
sérieusement . Mais enfin , lorsque je l'eus persuadée ,
elle m'avoua qu'elle avait beaucoup pensé à moi depuis
notre aventure ; que c'était pour l'amour de moi qu'elle
avait gardé mon Virgile , et que rien au monde ne pouvait
la rendre plus heureuse que l'espérance de devenir ma
femine.
Immédiatement après cet aveu , elle m'exprima le regret
de se sentir trop inférieure à moi , sous les rapports
de la fortune et de l'éducation . Je l'assurai que le bonheur
était tout-à-fait indépendant de la fortune ; et que , quant
son instruction , les soins que je lui donnerais seraient
pour moi l'occupation la plus délicieuse.
à
'
Que vous êtes bon , me dit - elle ! Il me semble que je
n'aurai point de plus grand plaisir que de lire et d'étudier ·
tout le jour avec vous . Mais , pour la noblesse , je vous
assure , ajouta - t - elle , que je crois que nous sommes nobles
; car j'ai entendu dire à mon père que le nom et les
armes de notre famille se trouvaient dans cette grande
maison de Londres où l'on conserve toutes les armoiries
des nobles du royaume. »
Je l'assurai que j'irais m'en informer la première fois
que j'en aurais l'occasion , mais que cela ne pouvait influer
en rien sur ma résolution ; car , ajoutai-je , « une bonne
femme est un bon héritage. » « Ah , ah , c'est un passage
de l'Ancien Testament que vous dites là ? Voulezvous
que je vous dise ce qui suit ? » Et , sans attendre ma
réponse , elle se mit à me dire plusieurs versets du même
chapitre. Sa simplicité avait une grace si parfaite , que je
me sentis transporté d'amour , et que , jetant mes bras autour
d'elle , je l'embrassai.
Elle s'en fâcha sérieusement . « Que cela ne vous arrive
plus , M. Cowper , me dit- elle , car nous nous brouillerions."
Il faut parler à ma mère ; et ensuite nous verrons. »
« Promettez-moi , Fanny , lui dis -je , d'être ma femme ,
si votre mère n'y met pas d'obstacle. » > « Parlez à ma mère ,
me répéta- t-elle . Quant à moi , c'est à-peu - près comme si
je vous avais dit oui. »>
Ff
3
V
450 MERCURE DE FRANCE ;
Je la remerciai avec l'expression la plus passionnée , et
nous nous entendîmes sur la manière d'obtenir le consentement
de sa mère. Elle m'expliqua que leur voisin Cowsel
avait un grand empire sur elle , et que c'était par son
avis que j'avais été reçu d'une manière si froide , lorsque
j'avais essayé de me présenter chez elle. Je résolus d'essayer
moi-même ce que je pourrais obtenir de lui ; et elle
de son côté , projeta de tout raconter à sa mère .
Lorsque j'arrivai chez le vieux Cowsel , il était seul .
C'était un fermier qui , sans être riche , avait tout- à -fait
l'aisance de son état et un sentiment d'indépendance qui
faisait grand plaisir à observer . D'ailleurs il avait aufant de
finesse que de civilité rustique .
Il sourit en me voyant paraître. « Ah , ah , M. Cowper,
me dit-il , et vous voilà revenu ! Et quel bon vent vous
ramène ? »>
« Mais , lui dis -je , ne pourriez- vous point le deviner? »
« Moi , non je ne sais pas deviner du tout. Eh puis ,
d'ailleurs , j'ai trop de respect pour vous , M. Cowper ,
pour deviner la seule chose que je pense qui puisse vous
avoir amené de Londres. >>
« Je suis sûr que vous y êtes , lui dis - je ; et je suis sûr
aussi que vous ne m'en aimerez pas moins. »
+ « Je ne dis cela. »
pas
« Allons , mon brave Cowsel , repris-je , ne me prenez
pas en aversion , à cause du refus que Fanny a fait de Dick
pour son époux . »
« Ah pardi , si elle l'a refusé , il n'est pas le seul ! Elle
a refusé tous les jeunes gens de la paroisse . Pour fière ,
elle est fière il n'y a rien à dire . C'est la seule chose
pour laquelle je lui en veux. Quant à mon pauvre Dick ,'
c'est un bon garçon , assurément ; mais Fanny n'est pas
faite pour lui. Après cela lorsqu'elle refuse des jeunes gens
qui ont de la fortune et qui ont un bon caractère , je dis
qu'elle est folle , ou qu'elle est trop fière c'est l'un ou
T'autre . >>>
J'étais enchanté de tout ce qu'il me disait là ; et quand
il eut achevé , je lui dis : « Ne trouvez-vous pas, Cowsel ,
que c'est la plus belle créature qu'il soit possible de voir ? »
<< Elle est belle , à la bonne heure , me dit - il ; mais
M. Cowper , si vous étiez capable d'abuser du service que
vous lui avez rendu , entendez - vous ? C'est que.....
«Moi , m'écriai- je , je serais capable d'une telle infamie ! »
>>
« Non , je ne vous crois pas capable d'en avoir le projet.
Mais quelquefois les choses arrivent sans qu'on le fasse
FRUCTIDOR AN XIII.
451
exprès ; et si cela arrivait , je vous haïrais autant que je
suis disposé à vous aimer. »
Touchez là , lui dis - je avec vivacité ; et si jamais il
m'arrive de lui faire tort , que là malédiction du ciel
tombe sur moi ! »
« Je vous reconnais , dit-il en me secouant la main : cela
s'appelle parler comme un protecteur de l'innocence . Mais ,
mon cher monsieur , vous êtes jeune : prenez l'avis d'un
homme d'expérience . C'est le démon qui vous tend un
piége : si vous ne voulez pas y donner , vous n'avez qu'un
parti , entendez- vous ; c'est de vous en retourner bien vite
à Londres , et d'oublier Fanny Ross . »
« Moi l'oublier ! Il me serait impossible de vivre et de
ne pas l'aimer ! » Je lui expliquai ensuite mes desseins et
mes espérances . Il m'écouta avec beaucoup d'intérêt et de
gravité. Ensuite il me dit en souriant : « Vous êtes trop
bon , et trop honnête pour ce monde. Fanny mérite un
homime tel que vous . Mais que diront vos parens ? >>
Mon ami , lui répondis-je , comme il est impossible
qu'ils sachent tout ce que vaut Fanny , je ne leur en pai
lerai point jusqu'au moment où leur opposition sera inutile.
Ils apprendront alors à apprécier Fanny . Si je disais
un mot à présent , on me croirait fou ; et on la mépriserait . »
Je gagnai complétement l'affection du brave Cowsel ,
dans cette conversation . J'obtins de lui qu'il ferait ma
proposition à la mère de Fanny , et qu'il leverait tous les
obstacles . Il trouva les choses déjà bien préparées par la
confidence que Fanny avait faite à sa mère. Il fut convenu
que Cowsel me donnerait une chambre dans sa maison ;
afin que les bancs pussent se publier dans la paroisse , conformément
aux lois. Quand tout fut arrangé , je partis
pour Berkley. J'obtins de mon père la permission de passer
un mois chez mon camarade Neville , à Marlborough ,
avant de me rendre à Cambridge . Je me confiai à mon ami
Neville ; et prenant toutes les précautions nécessaires pour
le secret , je retournai à Melford , après cinq jours d'absence
, et je m'établis chez le brave Cowsel. Il avait employé
ce temps à me faire des amis dans le village . Le
Ministre de Melford était absent pour cause de maladie ; ét
son suffragant était un jeune homme qui ne connaissait
pas la moitié des gens du village ; il publia les bancs et
prononça mon nom , sans se douter que je ne fusse pas un
paysan de l'endroit.
Tout s'accordait à favoriser mes plus chères espérances .
Je m'étais déjà établi l'instituteur de Fanny . Instruire ceux
Ff2
452 MERCURE DE FRANCE ,
que nous aimons est un desir si naturel ! Les leçons à une
maîtresse qui doit devenir votre femme , placent la science
sous le point de vue qui lui donne le plus de prix ; et
elles sont l'emploi le plus doux qu'il soit permis à l'homme
d'en faire.
J'avais apporté de Londres des dentelles et des mousselines
avec des patrons coupés , pour diriger Fanny dans la
manière de se vêtir convenablement. Elle admira tout
cela ; puis elle me dit : « Vous auriez tort de vouloir faire
de moi tout de suite une personne élégante . Voulez- vous ,
mon ami , me laisser suivre mon goût ? Je suis sûre que
Vous n'approuverez ensuite . »>
Je l'assurai que je n'avais d'autre desir que de faire ce
qui la rendrait heureuse ; et que si elle préférait la simplicité
dans ses vêtemens , je l'en admirerais davantage encore .
Alors elle me dit qu'elle desirait n porter que des robes
de toile blanche , et que telle serait sa robe de noce , sans
aucun ornement . Son goût naturel , qui était exquis , lui
fit préférer la coupe grecque . Je la vois encore dans sa
parure d'épouse , c'est à - dire , avec cette simple robe de
toile , un ruban blanc , un chapeau de paille , et un bouquet
! Ah , qu'elle était ravissante ! Qu'il y avait de
charme dans sa personne , de candeur et de bonié dans
sa physionomie , de modestie et d'amour dans son regard ,
le jour où je la conduisis à l'autel ! ...
Peu de temps après mon mariage , je fus obligé de retourner
à Londres , et de m'occuper de faire enregistrer
mon nom à Cambridge. Je confiai Fanny aux soins de sa
mère , et à la protection de Cowsel . Au lieu d'aller droit à
Londres , je pris la route par Marlboroug. Mon ami Neville
m'attendait pour se rendre à l'Université. Nous passâmes
à Londres. Je demandai à mon père de me mettre en état
d'avoir une bibliothèque choisie . Il se prêta volontiers
à mon desir , et me donna une somme considérable uniquement
destinée à cet objet. Il y ajouta un billet de banque
de 100 liv. sterl. pour mon premier quartier paye
d'avance. Il me recommanda encore , à plusieurs reprises ,
de me faire des amis parmi les gens qui pouvaient avoir
du crédit , et de vivre d'une manière convenable à un
gentilhomme.
Je fus si touché de la bonté de mon père , que je fus
plusieurs fois au moment de lui avouer mon mariage ;
mais comme il m'avait témoigné le desir de m'établir richement
, et que toutes ses recommandations tendaient à
ce but , je n'osai jamais lui confier mon secret.
FRUCTIDOR AN XIII. 453
Nous fùmes logés ensemble , Neville et moi , dans le
collége de la Trinité , et d'une manière assez commode
pour le projet que j'avais de ne rester à l'Université que
quand je ne pourrais pas faire autrement. J'expliquai à
Neville que je ne comptais pas dépenser un seul schelling
en livres ; et il fut convenu entre nous que sí mon père
venait à l'Université , la bibliothèque de Neville passerait
pour la mienne . Il se chargea également , dans le cas où
quelqu'un de notre famille arriverait inopinément à Cambridge
, de donner quelque prétexte plausible de mon absence
. Enfin , nous disposâmes tout pour la correspondance
, de manière qu'il était fort difficile que mon secret
fût découvert. Dès que tous nos arrangemens furent pris ,
je volai à Melford auprès de ma femme.
Ah ! quel songe de félicité ! ..... Jamais bonheur ne
fut plus réel ; mais aujourd'hui , il ne s'offre à mon souvenir
qué comme un rêve de bonheur . Mon premier soin
fut d'assurer à Fanny une petite fortune indépendante .
J'étais bien résolu à la faire reconnoître dans ma famille ,
pour ma femme ; mais ce ne pouvait être qu'après un
temps plus ou moins long , suivant que les circonstances
me guid ralent. Décidé à fixer ma résidence dans le site
charmant de la chaumière de Fanny , j'achetai les six acres
de terrain qui entouraient l'habitation . Nous vivions de
peu ; car la frugalité s'accorde avec l'amour. Sur l'argent
que m'avait remis mon père , j'employai quatre cents
livres sterling à étendre notre habitation , et à arranger
ce qui l'entourait. Ces occupations , auxquelles notre situation
et nos espérances donnaient un intérêt très - doux ,
remplissaient d'une manière délicieuse les intervalles de
nos petites études . Je suivais avec soin l'instruction de
Fanny ; et je crus m'apercevoir que j'apprenais davantage
en donnant des leçons , que je n'en aurais appris en les
recevant. Notre demeure était pour nous un véritable paradis
terrestre ; car nous jouissions de ce qu'elle nous don
nait et promettait . Le monde entier n'était plus rien pour
nous. Nous aimer , étendre nos idées , embellir notre jardin
et arranger notre habitation , voilà à quoi se bornaient
nos voeux et nos soins . La première année de notr
union vit naître une fille qui en accrut encore la douceur et
le charme. Le sentiment de la paternité est le complément
du bonheur conjugal ; nous l'éprouvames avec ravis
sement . Ma Fanny était si bonne mère , elle nourrissai
son enfant avec tant de succès , que les progrès de notre
petite Françoise furent singulièrement rapides ; du moins
3
454 MERCURE DE FRANCE ,
nous les jugions tels , soit par l'effet de la prévention de
notre tendresse , soit parce que nous mesurions mal le cours
du temps . Notre enfant nous paraissait un vrai prodige.
Ma fille avait déjà quatorze mois sans que mon secret eût
transpiré , tant mes précautions avaient été bien prises et
bien suivies . A cette époque mon père m'écrivit , pour
m'instruire du projet qu'il avait de passer sur le continent ,
afin de soigner sa santé dans un climat plus doux . Il se faisait
accompagner par ma soeur. Il m'annonçait que ma pension
me serait régulièrement payée ; et il m'insinuait que
je ne ferais pas mal de me rendre agréable à une des demoiselles
Neville , lesquelles , l'une et l'autre , avaient une
fortune considérable.
Cependant l'absence de mon père assurait de plus en
plus mon secret . Je me défendais de toute inquiétude
pour l'avenir. Il me semblait impossible qu'une femme
telle que Fanny ne fût pas accueillie favorablement dans ma
famille , lorsque je la ferais connaître. Je m'abandonnai
en toute sécurité à la douceur de notre existence . Notre
habitation était arrangée. Le jardin qui l'entourait devenait
de jour en jour plus agréable. Un gazon frais , des arbustes
fleuris , le murmure d'une cascade , l'ombre épaisse
des ormes et des noyers embellissaient notre demeure qui ,
sans perdre sa simplicité rustique , était devenue élégante
et commode. J'avais laissé subsister la chaumière , mais
j'avais élevé à côté , un petit corps de logis , à l'autre
extrémité duquel j'avais placé une chaumière toute semblable
pour faire le pendant de la première. L'architecture,
était fort simple ; nos meubles étaient propres et sans recherche.
La face de la maison était garnie de chèvrefeuille
. Des berceaux de lilas et de jasmin couvraient les
bancs que nous avions disposés de place en place dans les
points de vue les plus agréables. Tout ce qui nous entourait
avait une fraicheur d'innocence et de paix , qui plongeait
l'ame dans une rêverie douce et tendre. Lorsque dans
les beaux jours du printemps , assis auprès de Fanny , je
contemplais ma petite fille qui essayait ses forces sur le
gazon fleuri , il m'est souvent arrivé de répandre des
larmes , sans savoir que je pleurais , et sans pouvoir me
les expliquer autrement que par la plénitude même du
bonheur que j'éprouvais ,
Trois années s'écoulèrent dans cette parfaite félicité .
Hélas , j'étais trop heureux en effet ! Une lettre de mon
père vint me tirer de ce paradis , en m'obligeant de partir.
sans délai pour le joindre à Oporto. Le respectable ministre
de l'endroit , qui s'était attaché à moi , desira me
FRUCTIDOR AN XIII. 455
1
charger d'une lettre adressée à mon père , par laquelle il
plaidait avec éloquence la cause de Fanny. Je devais remettre
cette lettre en même temps que je ferais la communication
de mon secret. Fanny reconnut en pleurant la
nécessité de mon départ. Cowsel insista pour que je fisse
un acte qui assurât , à tout événement , quelque indépendance
à ma femme. Graces à notre économie et à la libéralité
de mon père , nous avions fait , dans trois années ,
onze cents livres sterling d'épargnes . Ce petit fonds ',
avec notre habitation et la tontine de Fanny , lui assurait
une existence. Ce fut pour moi une consolation bien
douce que de laisser ainsi à mon excellente épouse la perspective
d'une certaine aisance , dans le cas où je viendrais
à mourir. Fanny était enceinte ; et l'obligation de la quitter
dans cette situation ajoutait à mon inquiétude. Elle fit
tout ce qu'elle put pour la calmer , en se montrant forte
et résignée Elle ne me parlait que de l'espérance de la
retrouver nourrice d'un autre enfant aussi charmant que
notre Fanny. Elle m'assurait qu'il était impossible que
monpèrequi m'avait toujours montré de la tendresse , résistât
à mes prières et aux témoignages de notre bon ministre ,
Après m'être arraché des bras de ma respectable épouse?
je gagnai le port de Falmouth , où je m'embarquai pour le
Portugal. J'arrivai heureusement à Oporto. Je fus reçu
par mon père et ma soeur , avec une extrême tendresse.
Mon père était assez bien sous le rapport de la santé ; mais
ma soeur me dit qu'il s'était fait , depuis quelque temps ,
un changement sensible dans son humeur : il était inquiet ,
occupé , rêveur , et , en effet , sa physionomie me parut
avoir un caractère plus sérieux.
Le jour même de mon arrivée , il me prit à part , et il
me dit , qu'avant de me communiquer les projets qu'il
avait sur moi , il desirait savoir si je n'avais point déjà
engagé mes affections à quelque femme qui me donnât
l'espérance d'une fortune convenable . Je crois que si mon
père n'avait pas eu , en me parlant , une empreinte mar◄
quée de tristesse dans le regard et sur ses traits , je
n'aurais pas hésité à saisir cette occasion pour m'ouvrir
à lui ; mais la crainte d'ajouter à ses inquiétudes , le desir
de choisir le moment le plus favorable , me firent penser
qu'il valait mieux m'en entretenir auparavant avec ma
soeur , et prendre son avis. Je me décidai donc à dissimuler ;
et je lui répondis que je n'avais pas rencontré de femme
qui eût de la fortune , et qui eût , en même temps , les
qualités que je desirais.
456 MERCURE DE FRANCE ,
« J'en suis fàché , me répondit - il ; mais tu es bien jeune
encore. Dans ce moment ci , je suis occupé de ta soeur.
Je voudrais la marier. Deux partis se présentent l'un
est un Portugais qui a une grande fortune , l'autre est un
négociant Anglais fort riche aussi. cile. Elle ne veut pas épouser un étMraanigsetra, dsioetu-releslt ddiffiet
il
ne lui convient pas mieux de se marier à un négociant.
Tout cela ne m'inquiéterait pas beaucoup , s'il n'y avait
pas un troisième prétendant qui paraît avoir réussi à lui
plaire , et dont je ne connais point assez les vues et le
caractère pour pouvoir me décider . Son nom est Smith .
C'est un Anglais . Il y a environ trois mois qu'il arriva ici
avec des domestiques Français . Il ne devait passer que
quelques jours à Oporto ; mais , ayant rencontré ta soeur
chez le consul, il changea de projet. Depuis ce moment- là ,
il s'est montré fort occupé d'elle ; et Henriette le reçoit
assez bien . Ce qui m'inquiète , c'est qu'avec toutes ses
assiduités , non - seulement il n'a jamais prononcé le mot
de mariage , mais à en juger par ses propos et sa conduite ,
il a plutôt l'air de vouloir former simplement une liaison
de galanterie . J'ai besoin de toi pour le faire expliquer ;
car je commence à avoir des craintes sérieuses là - dessus. »>
J'éprouvai un sentiment d'orgueil en voyant que mon
père comptait sur moi pour protéger ma soeur. Je l'assurai
qu'Henriette ne manquerait pas de s'ouvrir à moi ; et que
je saurais bien faire expliquer M. Smith. Dès le jour
même , j'eus une conversation avec ma soeur. Elle me dit
que M. Smith lui témoignait beaucoup d'attachement ;
qu'il avait des idées très-singulières sur le mariage ; qu'il
lui avait recommandé de ne parler à son père d'aucun
projet relatif à un lien aussi sérieux ; que cependant
M. Smith avouait que , s'il existait une femme qui pât le
décider à se marier , c'était elle.
« Et quelle réponse lui as-tu faite ? »
» Je l'ai remercié de son compliment , et je lui ai dit que
je ne pensais guères à me marier. >>
>> Mais comment reçois- tu la cour qu'il te fait ? »
» Elle m'amuse ; mais je m'en passerais fort bien. »
» Lui as-tu donné lieu de croire que tu le trouvais
agréable ? »>
» Il me semble que lui permettre de m'admirer , c'est assez
lui montrer qu'il ne me déplaît pas. »
» Est-il toujours resté avec toi dans la mesure la plus
convenable?
» Je ne puis pas dire cela précisément. Il lui est arrivé
FRUCTIDOR AN XIII. 457
deux ou trois fois chez dona Seraphina ( une fort belle
femme chez laquelle tu seras présenté ) d'être un peu plus
libre qu'il ne l'aurait dû ; et si ce n'avait été par égard pour
elle , certainement je ne lui aurais pas pardonné. »
Je représentai à ma soeur qu'il y avait de l'imprudence
dans ses ménagemens envers un homme qui avait eu des
torts de ce genre ; mais que , puisque cet homme lui était
agréable , j'étais résolu à le faire expliquer .
9
M. Smith ayant été prévenu de mon arrivée , vint me
faire une visite. Il se présentait avec grâce . Sa figure était
noble , son maintien aisé , sa conversation naturelle et va- :
riée. Mais il y a , dans les premières impressions , un je ne
sais quoi , tout-à - fait indépendant du matériel des traits et
de cette partie des manières qui peut se décrire : je trouvai
à M. Smith quelque chose dans le regard qui me donnait
l'idée de la fausseté. Cependant , par une sorte de séduction
dont je ne saurais pas mieux rendre compte , nous nous
trouvâmes , dès le premier quart- d'heure , dans une espèce
de familiarité . Il me proposa de faire un tour de pronienade
avec lui dans Oporto. Il me donnait le bras , en parcourant
les rues , avec autant d'aisance que si nous eussions
été liés d'amitié ; et moi-même je trouvai la chose
toute naturelle.
Je ne tardai pas à voir que Smith était un libertin . It
parlait fort légèrement des femmes portugaises ; mais il
s'exprima avec transport sur les charmes de dona Seraphina
de Monocella . « C'est , me dit-il , la taille et la régularité
anglaises , avec le piquant des femmes du pays.
Je ne connais rien de si séduisant dans le monde que
cette Portugaise . Après cela , elle est d'une pruderie insupportable
. J'ai fait le projet de vous mener chez elle au
reste : il faut que vous fassiez sa connaissance , ne fût- ce
que comme curiosité . Mais gare à vous ! N'arrêtez pas trop
long-temps vos regards sur cette syrène ; car vousy seriez
pris comme tant d'autres. »
Tout en causant , il m'avait conduit jusqu'à la porte de
l'hôtel de dona Seraphina. Il sonna . C'était le matin . « Nous
allons demander le mari , dit - il ; il ne nous recevra pas ;
et nous ferons notre visite à sa femme. >>
En effet , on nous dit que don Alvarez de Monocella
n'était pas chez lui . En attendant qu'on vînt nous dire si
dona Serephina nous recevrait , on nous fit entrer dans un
magnifique salon , puis dans le boudoir le plus élégant et
le plus recherché qu'il soit possible d'imaginer. Tout y
était riche , du meilleur goût , et inspirait la volupté. Il
I
458 MERCURE DE FRANCE ,
était émbaumé du parfum de la rose. Une harpe , one guitare
, de la musique , des dessins , de belles gravures , et
des livres , annonçaient le goût et les occupations favorites
de la maîtresse de la maison . Nous eûmes quelques minutes
pourfaire nos observations sur ce charmant boudoir .
Dona Seraphina parut . Sa toilette était aussi simple que
son appartement était magnifique . Elle était vêtue de
blanc , avec un mouchoir de mousseline bleu en forme de
turban , et un rosaire autour de sa taille. Son port , sa démarche
, ses traits , étaient d'une parfaite beauté. Son sourire
avait une grâce inexprimable , et elle commandait à
son regard d'être vif ou tendre , selon ses desseins . Elle
s'avança avec une négligence pleine de charmes. Smith
me présenta à elle ; et elle lui dit , en me regardant de l'air
le plus séduisant : « Vous êtes aimable , M. Smith , de
m'amener le frère d'Henriette. J'avois un desir tout particulier
de le connaître . » Ensuite elle me reçut avec une expression
si douce , si caressante , et pourtant si noble , que
j'éprouvai irrésistiblement l'effet de l'attrait contre lequel
j'avais été prévenu de me défendre. Elle me parla anglais .
Elle s'exprimait fort bien ; mais avec un peu d'accent étranger
, qui donnait une grâce singulière à tout ce qu'elle disait.
Sa conversation était brillante ; elle parlait de tout
avec facilité , et me parut avoir une belle imagination et
un esprit orné.
« Aimez -vous la musique , me dit- elle , en prenant sa
guittare ? Je veux que vous sachiez ce que c'est qu'un air
portugais.» Et elle me fit entendre la voix la plus délicieuse .
Je m'enivrais de l'écouter et de la regarder. Tout en chantant
, elle fixait ses regards sur moi d'un air si bienveillant,
si doux , que je sentais ma tête se perdre. Elle semblait
me demander de la trouver aimable , et mettre un haut
prix à l'intérêt que je lui témoignais . Je ne crois pas que
jamais on ait poussé plus loin l'art de la séduction.
2 Hélas , je sens bien que tout cela ne me justifie point
ne m'excuse pas même ! Le souvenir de ma conduite à
Oporto me couvre de honte à mes propres yeux , loutes
les fois qu'il s'offre à moi.
Lorsque je fus de retour chez mon père et que je cherchai
à me rendre compte de ce qui se passait dans mon
ame , tous les sentimene honnêtes reprirent le dessus. Le
souvenir de mon innocente épouse ; l'idée des noeuds les
plus saints , des devoirs les plus sacrés , s'offrirent à moi
comme une barrière qu'il me serait impossible de franchir
jamais. Cependant , lorsque mon imagination s'arrêtait sur
FRUCTIDOR AN XIII. 459
i
cette magicienne qui me semblait disposer à volonté de
tous les enchantemens de l'amour , je croyais me sentir sé¬
paré de la région de la félicité , par cette même barrière
qui me retenait dans le sentier du devoir.
Oh, que les illusions des passions sont dangereuses
qu'il est difficile de faire usage de son jugement et de sa
raison , lorsque l'imagination est fortement possédée d'un
objet enchanteur ! Je combattis avec moi-même. Je fus
tourmenté , déchiré , malheureux ; je fis cent fois le projet
de ne plus retourner chez dona Seraphina ; et quand
l'heure de me rendre chez elle arrivait , jamais je n'avais
le courage de m'y rendre.
Don Alvarez de Monocella était d'un âge très- disproportionné
à celui de Seraphina. C'étoit un homme
blasé , qui se soucioit peu de sa femme , et qui avoit des
maîtresses par ton. Il fut fort poli avec moi , et me pria de
considérer sa maison comme la mienne. Je finis par y
passer presque tout mon temps . Smith avait desiré et prévu
la chose. Comme il avait sur ma soeur les vues les plus
criminelles , il espérait me trouver moins opposé à ses
desseins , lorsque je me serais renda aussi coupable que je
pouvais l'être . J'étais , certes , bien éloigné de lui soupçonné
de pareils motifs , et j'étais loin de me représenter
tout le danger que je courais moi-même.
Mon coeur était si pur que je crois que Seraphina , avec
tous ses charmes , aurait été peu dangereuse, si je ne l'eusse
pas crue honnête. Je goûtais le plaisir de me sentir aimé
par la femme la plus aimable et la plus séduisante dont je
pusse me former l'idée . J'étais dans une véritable ivresse ;
mais comme je n'avais point de projets , je ne supposais
pas qu'on en formât sur moi.
1
Cependant , lorsque je me fus bien assuré que Smith
étoit un
homme sans principes avec les femmes , je résolus
d'amener très- promptement un éclaircissement definitif,
relativement à ma soeur. Je.dis franchement à celle- ci
que je ne jugeais pas que Smith pût faire un bon mari , et
que je desirais qu'elle se détachât de lui. Mais j'ajoutai ,
d'accord avec mon père , qu'une de nos parentes en Augleterre
desirait la revoir , et que je devais la ramener avec
moi. Smith était trop amoureux pour ne pas être décidé
par cette circonstance. Il lui arriva ce qui arrive quelquefois
aux libertins comme aux coquettes : il fut pris au
piége qu'il avait tendu . Il demanda Henriette à mon père.
Celui- ci s'était assuré qu'il avait une grande fortune. Il
consentit au mariage de ma soeur , et il convint avec Smith
460 MERCURE DE FRANCE ,
qu'il ne toucherait la dot qu'à la mort de mon père. Cette
stipulation fut secrète , et je n'en eus pas connaissance
dans le temps. Le mariage se fit peu après.
Cependant l'ivresse dans laquelle j'existais depuis un
mois , augmentait de jour en jour , sans que je pusse me
rendre compte de ce progrès à moi même. Un incident
me fit sentir à quel point mon coeur était changé . Il m'arriva
une lettre de Fanny. An lieu d'éprouver le sentiment
de plaisir qu'aurait dû me donner un gage du souvenir de
mon aimable et excellente épouse , je ressentis , au contraire
, une sorte d'embarras pénible , et qui, je le dis à ma
honte , n'était point purement du remords . Après m'être
assuré qu'on se portait bien à Melford , je renfermai dans
mon secrétaire la lettre sans la lire . Les effusions de la
tendresse de Fanny m'auraient été trop pénibles à supporter
dans ce moment . J'avais résolu de confier à ma soeur
le secret de mon mariage , en continuant de le cacher à
mon père ; mais la honte que m'aurait fait éprouver devant-
elle un sentiment dont ma conscience m'accusait 9
et qu'elle-même pouvait pénétrer , me retint de jour en
jour.
Un second mois s'écoula dans un délire toujours croissant.
La vue de Seraphina , sa conversation , ses talens me
charmaient . Je ne pouvais , ni me défendre d'aller chez
elle , ni échapper à l'influence de ses prestiges. Absent , je
pensais à elle ; présent , je savourais le bonheur de la voir ,
et je n'en étais plus à faire des efforts pour me soustraire
à un joug si doux . Cependant Don Alvarez et son épouse
aimaient également le faste et la dépense. Leurs moyens
commençaient à n'être plus en proportion avec leur manière
de vivre. Mon père me continuait une forte pension ;
et Seraphina, qui le savait , me fit insinner de lui offrir
une somme dont elle avait besoin. Elle me paya ce premier
prêt en serremens de main ; et ses lèvres acquittèrent
d'autres prêts qui suivirent .
Oh , qu'une belle femme sans principes est un être
dangereux à l'homme , sur- tout si elle possède assez d'art
pour voiler sa dépravation ! Mon attachement changeait
de nature. Elle le voyait , et ne s'en offensait pas. Elle
semblait avoir pitié de moi , et redoublait de manège et
d'art pour m'enlacer de plus en plus dans le piège . Elle
me parlait encore de vertu , mais c'était pour ménager mes
scrupules , et pour déplorer qu'un tel obstacle nous séparât
du bonheur.
Je ne pouvais tout à-la-fois fournir aux demandes sans
.
FRUCTIDOR AN XIII. 461
cosse renaissantes de Seraphina , et à la pension de Fanny.
Dans mon embarras , j'eus recours à Smith . Je lui contai
ma position. Il me prêta ce dont j'avais besoin , et ne
prit mes bilets que pour mémoire. Une des circonstances
pénibles de ma position etait de mentir à Fanny , et
de chercher des prétextes à mon absence , et à mon silence
avec mon père. Smith parlait quelquefois d'aller en Angleterre.
Je travail ai à l'en détourner , et je déterminai
ma soeur à joindre son opposition à la mienne . Sa grossesse,
qui se mamfesta tout à propos pour faire renoncer
Smith à ce projet , vint me tirer d'inquiétude. Lorsque le
terni de la grossesse de ma soeur approcha , je m'apperçus
qu'il y avait très longtemps que je n'avais eu des nouvelles
de Fanny . Je savais qu'elle était fort bien entourée.
Il me paraissait impossible qu'elle pût avoir des nouvelles
d'O orto par personne que par moi ; en sorte que je ne fus
point inquiet de ce silence . Seraphina me tenait alors , par
les espé ances qu'elle me donnait et qu'elle suspendait
tour-à - tour , dans une dépendance si complète de ses volontés
, que j'aurais donué ma vie pour obéir à un de ses
caprices.
Un soir ( mon neveu Edmond pouvait avoir deux mois
alors ) j'étais assis auprès de ma soeur qui tenait son enfant
sur ses genoux. La nourrice , qui était Anglaise , était présente
. Henriette me parut triste et pensive ; et j'aperçus
des larmes qui coulaient de ses yeux. J'imaginai que cet
attendrissement provenait de ses réflexions sur la fragilité
de la vie de cet enfant qu'elle contemplait , et je crus qu'il
valait mieux ne lui point demander la cause de ses larmes.
On m'apporta un billet de Seraphina . Elle m'attendait ; et
je me levai pour sortir. Henriette me dit alors : « J'aurais
voulu que tu rest asses : j'avais quelque chose à te dire ,
mais ce sera demain . » En effet , j'aime mieux que ce soit
demain , lui dis -je , car je suis attendu. » Ele sourit et
me laissa aller .
0
Je volai chez Seraphina , que je trouvai seule dans son
boudoir. Elle me reçut avec un regard où se peignaient la
tristesse et l'amour.
« Mon ami , me dit- elle , j'attends mon mari et votre
beau -frère dans quelques minutes ; en sorte que je n'ai
qu'un instant pour vous parler. Je vous dois déjà beaucoup
d'argent ; mais ce n'est pas ce qui m'inquiète , parce que
dans le courant du mois prochain Don Alvarez retirera les
revenus de sa terre du Pueblo , et je pourrai m'acquister.
D'ailleurs, mon ami , j'aime à vous avoir des obligations ,
462 MERCURE DE FRANCE ;
et je n'ai point de fausse fierté avec vous. Si vous en doutez
, je vais vous en donner une bien forte preuve. Il s'agit
de me tirer de l'embarras le plus cruel où je me sois jamais
trouvée. »
« Charmante Seraphina , lui- dis - je en saisissant sa
main avec transport , disposez de tous mes moyens et
de mon être ; mais ......
que
Fi donc , mon ami ! Ne profanez pas ainsi les transports
de l'amour , en les mélant à de viis intérêts d'argent . Ce
vous faites pour moi est , j'en conviens , une preuve
d'attachement ; et c'est sur- tout sous ce point de vue que
les services que vous m'avez rendus me sont précieux ;
mais , enfin mon ami , il s'agit d'argent dans ce moment.
Traitons la chose en gens d'affaires . Voici de quoi il est
question : ce que vous m'avez prêté , et me prêterez , sera
remboursé sur les revenus de Pueblo ; mais dans les premiers
jours de la semaine prochaine , je suis obligée de
payer mon collier de diamans , ou de le rendre. Or je
vous avoue qu'il n'y a rien dans le monde qui pût me faire
un chagrio aussi vif que de me séparer de mon collier de
diamans . >>
« Je tremble , lai dis-je , de ne pouvoir vous servir efficacement
dans cette occasion . De quoi avez- vous besoin
pour compléter votre somme ? » — «‹ Pas plus de six cents
moëdores. ( 1 ) » Je pâlis d'effroi . Je ne pouvais disposer
de rien ; et je devais déjà beaucoup à Smith. « Pût à Dieu ,
lui dis- je , que je pusse disposer du coffre - fort de mon
père ! Vous ne seriez pas long-temps dans la peine. Mais
je ne sais où donner de la tête pour de l'argent. »
Elle soupira profondément. Ses yeux se mouillèrent de
larmes , puis elle s'écria : « Que je suis malheureuse !
Voilà mon collier qui va tomber entre les mains de Dona
Thérèsa ; et celte envieuse créature portera des diamans
qu'on m'a vus mille fois ..... Mon ami , il faut faire une
chose il faut emprunter de votre père deux ou trois sacs
d'argent pour quelques jours . Savez - vous s'il a de l'argent
à présent ? N'ávéz -vous point d'accès à son coffre - fort ?
:
»
Mon père , lui répondis-je , ne me parle jamais de
ses finances ; mais il ouvre souvent son coffre- fort devant
moi , et sa caisse est toujours bien garnie. »
« Oh , ma foi , il serait plaisant , s'écria-t- elle en riant ,
de lui emprunter un sac ou deux , jusqu'à ce qu'il nous
rentre des fonds . Faites cela voulez - vous ? Vous serez
bien aimable ! » « Vous plaisantez , madame. »
(1) Le moëdore vaut 34 francs .
:
FRUCTIDOR AN XIII. 463
<< Non , d'honneur , je ne plaisante pas. Qu'est-ce que
vous risquez? En empruntant de votre père , vous disposez
de votre propre bien , et il n'en saura jamais un mot. »
« Mais c'est impossible , avec votre permission . Ne
comprenez -vous pas que cela laisserait un vide ? D'ailleurs ,
je ne sais pas seulement où il met ses clefs. »
« Ah , mon Dieu , que je suis malheureuse ! »
« Permettez -moi d'essayer un autre moyen. Je vous en
dirai le résultat demain chez mon père , où vous devez
venir. » Elle sourit , me regarda d'un air caressant , et appuya
le dos de sa main sur mes lèvres . Notre tête-à- tête
fut interrompu par l'arrivée de Dona Euphrosine , accompagnée
de Don Alvarez , et de mon beau -frère. Ils
amenaient un habile violon . Donna Euphrosine avait une
jolie voix. On se mit à faire de la musique ; puis nous
soupâmes , et nous ne nous séparâmes que fort tard. Je
ne voulais pas me retirer sans avoir parlé à Smith de
l'objet qui m'occupait . Je lui demandai donc avec instance
d'ajouter à ce que je lui devais déjà , la somme dont
Seraphine avait besoin. Il me répondit fort amicalement
qu'illui était impossible de faire mon affaire. Il m'expliqua
qu'ayant prolongé son séjour à Oporto plus qu'il ne
l'avait compté , il avait été obligé d'écrire à ses agens de
déposer trois mille livres sterl. chez son banquier à Londres
. Il attendait une nouvelle lettre de crédit par le retour
du paquebot. Il m'offrit de me faire l'avance après l'arrivée
du vaisseau , s'il était encore temps alors. Il me parlait
avec une si grande simplicité , qu'il ne m'entra pas
dans la tête de concevoir le moindre doate sur ce qu'il disait
. Je le croyais véritablement attaché à moi ; et reconnaissant
de la bonne volonté qu'il me témoignait , je lui
avouai que j'étais passionnément amoureux de Seraphina.
Je lui racontai toute notre conversation , et je lui dis l'idée
qu'elle avait eue de me faire emprunter deux ou trois
sacs de la caisse de mon père.
Smith fit un éclat de rire. « Son idée est en effet assez
plaisante , me dit- il. Dans le fait , quand on a la certitude
de remplacer , il n'y a point de mal . Si elle ne vous payait
pas au jour fixe , vous seriez sûr d'être reinboursé à la réception
de la lettre que j'attends d'Angleterre. »
« Parlez-vous sérieusement , Smith ? »
« Très-sérieusement. »
« Mais ce serait toujours tromper mon père ! »
« Qu'appelez-vous tromper ? S'il avait confiance en
vous , à la bonne heure ; mais il n'en a aucune ; et il ne
464 MERCURE DE FRANCE ,
vous parle jamais de ses affaires . D'ailleurs , comme Seraphina
le dit fort bien , il ne s'agit que d'un emprunt. L'essentiel
serait de faire la chose sans qu'on pût s'en apercevoir.
>>
Je n'étais pas assez accoutumé aux principes et au langage
du crime pour n'être pas révolté de ce que j'entendais.
Je ne le témoignai pas cependant ; et après un
moment de silence , je dis à Smith que je croyais qu'il
plaisantait.
L'image de Seraphina dans l'inquiétude et dans la peine
me tint éveillé toute la nuit. Le lendemain , mon père
avait du monde chez lui . Don Alvarez et Seraphina s'y
trouvaient. Elle était aussi gaie qu'à l'ordinaire . Je ne sais
à quelle occasion elle nous montra une bague, qui portait
un coeur en or , garni de diamans , lequel s'ouvrait avec
une petite clef en miniature . « Combien croyez-vous qu'on
ferait de clefs comme celle - là , avec la clef de votre coffrefort
, dit- elle à mon père ? » « Quelques milliers › je
suppose , répondit-il . » « Ah ! quelques milliers : c'est
aussi trop fort. Elle est donc bien respectable la clef de
votre caisse. Montrez-nous cela , M. Cowper nous vous
promettons de ne pas vous la prendre. »

Mon père , qui était en gaîté lui -même , alla chercher
sa clef , et la lui présenta. Elle plaisanta un moment sur
ce qu'il avait exagéré. En effet , cette clef n'était pas trèsgrosse.
Tout-à-coup , elle la mit dans son sac à Ouvrage ;
et elle dit d'un grand sérieux à mon père : « Monsieur
je vous remercie beaucoup : je vous la rendrai quand j'en
aurai fait usage. » Elle mit à cette plaisanterie sa grace
ordinaire. On rit de ce petit tour d'escamotage ; et mon
père prétendit qu'il n'était nullement inquiet. Après quelques
instans , elle dit à mon père : « Que me donnerezvous
pour vous la rendre ? » Et elle tint sa main dans son
sac à ouvrage comme pour lui en faire envie . « Vous
avez l'air de quelqu'un qui joue au gage touché , lui dit
mon père c'est moi qui vous condamne , pour .la peur
que vous m'avez faite , à nous chanter un air . » « Allons ,
je le veux bien : je vais vous dire un air de circonstance. »
Elle chanta en effet , avec sa délicieuse voix , une romance
dont le refrain était , la clefdes coeurs c'est le secret.
"
Sa petite folie finit là . Pendant que nous l'applaudissions
, elle rendit la clef à mon père , et mit la conversation
sur un autre sujet . Elle continua à être fort gaie.
Quand elle se retira , je lui donnai la main. Elle me la serra,
en me jetant un de ses regards qui m'enivraient d'amour ,
et
FRUCTIDOR AN XIII. 465
a
et elle medit tout bas : « A demain au soir à neuf heures.
J'ai des affaires tout le jour ; mais à cette heure la je serai
seule. »
J'attendis le moment du rendez -vous avec une extrême
impatience. Elle me reçut dans son boudoir. Elle avait sur
sa table un paquet cacheté.
« Mon ami , me dit- elle en me donnant sa main à bạiser
, je vais mettre votre amour à l'épreuve ; et si je suis
contente de vous , je ne vous refuserai rien de ce qui
pourra contribuer à votre bonheur . »
« Parlez , lui dis-je avec transport ; parlez , charmante,
Seraphine ! Dites -moi ce que je puis faire , et comment je
dois vous servir . Il n'est rien que je ne hasarde pour vous. »
« Je ne mériterais point votre attachement , me dit - elle
d'un air tendre , si dans ce que j'ai à vous demander il
s'agissait de vous exposer à des dangers rée's. Vous ne
courez aucun péril , et vous me rendrez parfaitement heureuse.
Voici mon moyen : il est fort simple. Ce paquet
que vous voyez renferme un talisman au moyen duquel
nous disposerons , pour un temps , de l'argent dont votre
pere ne fait aucun usage. » En achevant ces mots , elle déploya
le paquet , et me montra une clef qu'elle me dit
être parfaitement semblable à celle du coffre fort de mon
pere. » « Je suis un peu magicienne , comme vous voyez
continua-t - elle. Ce sont mes cyclopes qui m'ont forgé
cette clef enchantée . Prenez- là , et vous en ferez l'usage
que je vais vous prescrire. C'est une épreuve, et je vais
savoir si vous m'aimez véritablement. »
Tout ce qu'elle m'avait dit jusqu'alors aurait dû me
préparer à une proposition de cette nature . Je ne sais pourquoi
, cependant , à la vue de cette clef qu'elle me présentait
, je me sentis saisis d'une certaine horreur dont
je n'avais point eu la prévoyance . Je me voyais entraînée
à commettre un crime abominable. J'étais tout - à - fait
au bord du précipice. Un pas de plus m'y jetait . Je conservai
assez de présence d'esprit pour témoigner à Séraphine
l'impression que j'éprouvais ; et je lui montrai la plus
grande répugnance à employer ce moyen. i
« Que vous êtes enfant , me dit elle en passant sa main
sur ma joue , et en approchant son visage de mien, Croy, zvons
donc que je n'aie pas aussi mes scrupules , moi ?
Sans doute il vaudrait mieux pouvoir emprunter sans
fiaesse. On a quelque chose en soi qui repugne aux
moyens détournés ; mais voici pourquoi l'on éprouve
cette répugnauce : c'est que les gens de mauvaise fyi les
G &
466 MERCURE DE FRANCE ,
emploient aussi ces moyens. Ici , de quoi s'agit - il ? il s'agit
d'emprunter une somme parfaitement inutile à celui
qui la possède ; de l'emprunter sans qu'il en ait le moindre
souci , et même sans que jamais il puisse s'en douter. »
"
« Mes idées étaient toutes brouillées . J'éprouvais une
agitation inconcevable. Les raisonnemens , mais sur-tout
les regards , l'attitude , le geste et le ton caressant de
cette Syrène bouleversaient toutes mes notions du juste et
de l'injuste . Je demeurai confondu , incertain. Tantôt je
me représentais que mes scrupules n'étaient , en effet
qu'un enfantillage , et l'instant d'après je me voyais au
fang des plus vils scélérats. Mais mon incertitude ne
fut pas de longue durée. L'enchanteresse connaissait bien
le pouvoir de ses charmes. Elle en usa jusqu'au point de
troubler complétement ma raison . Quand elle vit que je
ne considérais que le danger d'être découvert , elle leva
encore cette difficulté . « J'ai pensé à tout , me dit- elle.
Ceci n'est qu'un jeu ; mais vous êtes si timide
barrassé pour les moindres choses , que je me suis doutée
qu'il faudrait ne vous rien laisser à iinaginer et à prévoir .
Voici donc ce qu'il faut faire : Je suppose que les sacs
d'argent soient rangés dans un certain ordre. Il faut avoir
soin de n'y rien changer. Il faut que le nombre demeure
le même. A mesure que vous emprunterez un sac , vous
en remettrez un autre à la même place. J'en ai préparé
quelques-uns qui sont remplis de jetons , et qui feront
très- bien notre affaire . Autant que vous le pourrez , cependant
, il faudra mettre les sacs de jetons par-dessous
les autres. »
si em-
Je restai muet d'étonnement , et j'admirai combien elle
était fertile en expédiens. Elle n'avait garde de me laisser à
mes réflexions un seul instant. « Comprenez -vous bien la
chose à présent , me dit- elle ? Il s'agit d'employer utilement
de l'argent qui dort. Il s'agit de le faire sans donner
aucun embarras à son possesseur. Quand notre objet sera
rempli , nous rendrons ce que nous aurons emprunté , et
personne n'en saura rien . Faites bien attention que nous ne
faisons aucun tort quelconque à votre père. Vous comprenez
que , pour rien au monde , je n'aurais voulus vous engager
à faire une chose qui , dans le fond ,
eût pu être repréhensible.
A le bien prendre , ceci est un badinage dont
votre père sera le premier à rire en temps et lieu . Je me
vante qu'il y a eu du génie , et une sorte d'adresse dans l'exé .
cution de cette espiéglerie. Devinez-vous comment j'a
fait ? » « Non , lui dis - je ; je ne comprends pas comment
FRUCTIDOR AN XIII. 467
·
vous avez pu vous procurer une clef de la caisse de mon
père. » « Imbécille , me dit - elle en riant , vous étiez là
et vous n'avez rien vu ! Ne vous rappelez -vous pas qu'en
plaisantant , hier au soir , je tins quelques momens dans
mon sac à ouvrage la clef de votre père ? Je la retenais dans
ma main comme pour empêcher qu'on me l'ôtât de force.
Eh bien , j'en pris tout bonnement l'empreinte en l'appuyant
sur de la cire préparée pour cela . Notre ami
Smith , d'accord avec moi pour cette petite folie , porta
l'empreinte à un serrurier , en lui faisant entendre qu'il
s'agissait de tromper un jaloux , et qu'il fallait absolument
que cela fût prêt pour ce soir . Et à propos de jalousie , que
je vous dise que don Alvárez va faire une absence de huit
jours. Moi je reste...... » En disant ce mot , elle me regarda
avec cette expression pénétrante qui me mettait hors
de moi-même. Elle reprit ensuite un air sérieux et digne
qu'elle savait se donner quand elle le jugeoit nécessaire
pour contenir les transports qu'elle avait fait naître.
En retournant chez mon père , je demeurai absorbé par
l'idée de tout ce qui venait de se passer , et de l'exécution
du projet formé. Lorsqu'on m'informa que mon père était
à la maison , je n'eus pas le courage d'entrer ; et je dis au
domestique que j'allais chez M. Smith. L'image de mon
père avait réveillé en moi une toute autre série d'idées .
L'honneur et le devoir se révoltaient contre mes projets :
le danger et la honte s'offraient à mon imagination avec
une longue suite d'inquiétudes et de maux . Cependant , je
ne pouvais me décider à manquer à Seraphina pour un
service auquel elle mettait tant de prix . La passion et
l'honneur prenaient le dessus tour-à-tour . J'arrivai chez
Smith dans cet état d'incertitude ; et je résolus de m'assurer
avant tout qu'il me donnerait des moyens de remplacer
la somme soustraite , dans le cas où Seraphina ne
pourrait pas me les fournir elle -même . Il avait été depuis
quelques jours fort occupé de l'achat qu'il voulait faire
d'un équipage. Au moment où j'allais sonner , il arriva
dans la voiture qu'il essayait. Au lieu d'entrer , je montai
dans son carosse où il était seul. Il se mit à rire de mes
scrupules. Il me répéta que le remplacement était la chose
du monde la plus sûre ; et il me protesta qu'à ma place
personne n'hésiterait .
Après l'avoir quitté , je tâchai de me tranquiliser par
la certitude du remplacement de l'argent ; et je me persuadai
qu'il y avait , comme le disait Smith , de la faiblesse
dans la crainte que j'avais de me retrouver en présence de
G g 2
468 MERCURE DE FRANCE,
1
mon père. Quand je rentrai , mon père était à son bureau .
Il quitta son travail , et me dit : « Je suis charmé de te
voir , Charles , j'avais à te parler. » Je me sentais tremblant
et je m'assis sans répondre. « J'ai été bien aise , me
dit-il , de pouvoir te faire passer une année à Oporto
agréablement ; mais il n'y a que du plaisir ici ; et cela
ne mène à rien. J'aurais désiré , comme je te l'ai dit dans
le temps , que tu m'eusses amené une femme Anglaise.
Il me regarda fixement en disant ces mots , mais je ne
sus cependant pas voir dans ses yeux qu'il eût connaissance
de mon mariage. « Ici , continua- t- il , il n'est
guères possible que tu te maries convenablement . Ne
trouves-tu pas que c'est le cas de retourner en Angleterre
pour cela ? Tu sais que j'ai toujours mis une grande importance
à ce que tu fisses un bon établissement, »>
« Mon père , lui répondis- je , je crois qu'il faut laisser
cette idée aux chances de l'avenir. Je ne pense point à une
femme à présent. »
« Tant pis ! car tu devrais penser à une femme. » Il
appuya d'une manière si marquée sur ces derniers mots ,
que je fus tout- à-coup saisi de l'idée qu'il était instruit
de mon mariage. Je me troublai , et lorsqu'il s'apperçut de
mon émotion , il ajouta « Au reste , je ne veux pas te
tourmenter. Mon voeu n'est point un ordre ; et tu feras ce
que tu jugeras qui convient le mieux à ton bonheur. A
présent , je veux te parler d'autres choses. Tu as pu être
surpris quelquefois de ce que j'ai été réservé avec toi
sur ma situation pécuniaire. Quoique ce soit un peu tard ,
j'ai résolu de t'en parler avec franchise , car j'ai tout lieu
de me confier en ta sagesse et en ton honneur. Dis- moi si
tu n'as jamais trouvé extraordinaire que je gardasse dans
ma caisse un nombre si considérable de sac remplis d'argent
, au lieu de faire valoir ces sommes comme je le
pourrais ? »
Je fus confondu . Je ne doutai pas que mon dessein ne
fût connu de mon père. J'avais certainement l'air troublé
et coupable ; et je ne répondis rien . Sans paraître remarquer
mon embarrrs , mon père continua ainsi : « Quand
je te dirai qu'il y a là-dessous un mystère qui me deviendrait
fatal s'il se divulguait , tu comprendras la chose.
Tout ce que je puis te dire à présent , c'est que les trésors
contenus dans mon coffre fort sont destinés à ta femme. »
Quel moment pour une telle confidence ! Savait - il ou
ne savait-il pas mon mariage ? Avait-il été instruit de l'intrigue
dans laquelle j'étais engagé ? L'incertitude , la
FRUCTIDOR AN XIII.
469
"
crainte et la honte tenaient ma langue com me enchaînée
Mon père remarqua mon trouble ; mais il ne me fit aucune
observation ; et peu après il changea de sujet .
Lorsque je me fus retiré , je crus m'être aperçu qu'en me
souhaitant une bonne nuit , mon père avait appuyé sur ce
mot avec un accent particulier. Mais , en y réfléchissant ,
je me persuadai que c'était ma conscience qui me faisait
voir et entendre ce qui n'était pas . Cependant j'étais dans
une agitation inconcevable ; et je ne crois pas qu'il soit
possible d'être plus malheureux et plus tourmenté que je
ne l'étais. Je soupçonnais que mon père savait tout ; et la
tendresse qu'il m'avait témoignée au moment où j'allais
devenir si coupable envers lui , vint à l'appui de mes terreurs
, pour me faire abandonner ma résolution. Je renfermai
la fausse- clef et les sacs de jetons dans mon secrétaire
, et je me couchai . Mais le sommeil ne s'accorde
point avec les passions et les remords . Ceux-ci allaient
s'affaiblissant depuis que j'avais pris la résolution de ne
point exécuter l'entreprise sur la caisse. Je me persuadais
aussi que j'avais cru voir et entendre beaucoup de choses
qui n'étaient pas dans les discours de mon père. A mesure
que je réussissais à rassurer ainsi mon imagination et
ma conscience , l'image de Séraphine venait occuper mes
~pensées , et'y jetter un trouble d'un genre tout différent . A
force de songer à elle , je trouvai toutes sortes de raisons
de croire que mon père n'était pas instruit de mon mariage ,
et je me dis d'ailleurs que , quand il le saurait , il me
pardonnerait. J'en jugeais par la bonté qu'il m'avait témoignée.
Quant au secret qu'il m'avait dit être renfermé
dans le coffre-fort , mon intention était de le respecter. Je
ne me proposais autre chose que de remplacer deux sacs
de moedores par deux sacs de jetons ; et je me promettais
de ne point chercher à satisfaire ma curiosité relativement
au mystère annoncé .
C'est ainsi que peu à peu , et par l'effet du charme sous
l'influence duquel je vivais , tous les principes d'honnêteté
, de devoir , de délisatesse furent oubliés.
Le coffre-fort était placé dans un cabinet qui servait de
passage entre ma chambre et celle de mon père ; et n'en
était séparé que par de simples cloisons. Je me levai doucement
, et à la lueur d'une lampe de nuit que j'avais
conservée , je passai ma robe-de- chambre. Au moment où
j'allumais mon flambeau , l'horloge du couvent voisin
sonna trois heures. Le premier coup de la cloche me fit
tressaillir si fortement , qu'il s'en fallut très peu que j ●
·
3
470 MERCURE DE FRANCE ;
n'éteignisse le flambeau et la lambe. Un tremblement me
saisit , et il continua avec tant de force que j'avais de la
peine à me tenir debout. J'entrai avec précaution dans le
cabinet , et je m'aperçus que la porte de la chambre de
mon père était entr'ouverte. Je prêtai l'oreille , et j'entendis
distinctement la respiration de mon père qui semblait
dormir d'un sommeil profond. Après avoir pris dans
mon secrétaire la fausse clef et les deux sacs de jetons ,
je rentrai en chancelant , et à pieds nus , dans le cabinet.
Je n'approchai du coffre-fort , et posant mon flambeau
sur une chaise qui était à côté , j'essayai de faire
usage de la clef. Ma tremblante main se refusait à cet
office , et j'eus bien de la peine à y réussir . Je tournai
la clef aussi doucement que je le pus , et ayant ouvert en
effet , je soulevai le pesant couvercle du coffre . Représentez
-vous ma surprise , lorsque je m'apperçus que le trésor
était renfermé sous une autre plaque de fer ; mais je
vis l'instant d'après que la clef de ce couvercle intérieur
était placée dessus. A cette clef était attachée une carte sur
laquelle étaient écrites quelques lignes de la main de mon
père. J'y jettai les yeux , et je lus ces mots : « Charles ,
je te plains. Tout ce que contient ce coffre -fort t'appartient
maintenant. Le vol que tu projettais devient inutile.
Ma mort te met en possession de ce trésor. Regarde
derrière toi ! »
et
Je demeurai comme frappé de la foudre. Je me sentis
glacé d'horreur . J'entendis les derniers mots : Regarde
derrière toi , prononcés à hante voix par mon père luimême.
J'obéis involontairement à cet ordre solennel
au moment où mes regards le découvrirent debout à la
porte de sa chambre , il tenait dans ses mains une phiole
qu'il porta à ses lèvres . Tout égaré que j'étais , l'idée du
poison se présenta à moi , et je m'élançai vers lui pour
le lui arracher ; mais les forces me manquèrent , et je tombai
évanoui à ses pieds .
Lorsque je repris mes sens , mon père était assis auprès
de moi , il avait fermé le coffre , et les deux clefs étaient
dans sa main.
« Lève-toi , Charles , me dit-il : je n'ai pas un instant à
perdre. « Je melevai , en effet , pour regagner ma chambre .
་ Ой vas-tu , reprit-il ? »> «< Chercher du secours , répondisje
d'une voix tremblante. « Non , Charles , reviens : ne me
force pas à håter ma mort par nn moyen plus prompt. »
« Comment pouvez-vous , mon père me laisser le
remords d'un pareil attentat ? » « Mon but est tout conFRUCTIDOR
AN XIII. 471
7
traire. Non, mon ami , ce n'est point toi qui est la cause
de ma mort ; mais j'ai voulu qu'elle te fit une profonde
impression , pour te retirer de la carrière du crime dans
Jaquelle je te voyais engagé. Puisse la terrible , la terrible
leçon que tu reçois aujourd'hui , te retenir invariablement
sur la ligne du devoir et de l'honneur ! Il y a long- temps
que j'ai résolu de mourir , tu en connaîtras les raisons en
examinant mes papiers. Voici la clef de mon secrétaire .
Tu trouveras dans un paquet à ton adresse , ce qu'il t’importe
de savoir. Reçois ma bénédiction , et pardonne- moi
d'avance ce que tu as à apprendre , comme je te pardonne
ton mariage clandestin , et la faiblesse avec laquelle tu as
cédé aux séductions de la beauté , pour commettre un
crime. »>
« O , mon père ! m'écriai-je dans mon désespoir , vivez ,
je vous en conjure , vivez , s'il en est temps encore ! Laissezmoi
chercher des secours. »
« Il n'est plus temps , me dit- il . Je commence à ressentir
les effets du poison . C'est pour me délivrer des tourmens
du remords que j'ai disposé de ma vie . J'implore la miséricorde
divine ; et j'ai désiré avec ardeur que ma mort fût
pour toi une leçon terrible et salutaire. Promets - moi
mon ami , jure par tout ce qu'il y a de plus saint , qu'à
l'avenir , rien sur la terre n'aura le pouvoir de te porter à
une bassesse . » « Je le jure m'écriai - je . Mais est- il donc
trop tard ? Je veux chercher ma soeur et Smith. » « Non ,
mon fils suis ma volonté. Je veux que ma fille puisse
croire que ma mort est l'effet d'un accident. Quand à
Smith , c'est un détestable scélérat : tu n'apprendras que
trop à le connaître. Une lettre anonyme , que je crois de
lui , m'a prévenu de ton dessein. »>
Mon père se remit au lit. Il m'assura que celui de qui il
tenait ce poison en avait fait l'épreuve devant lui sur des
animaux ; que leur mort avait été prompte et douce , et
que rien dans les symptômes ne laissait soupçonner l'action
du poison. Je pleurais antèrement .
Je me mis à genoux auprès de son lit , en tenant une
de ses mains , que je baignais de mes larmes . Bientôt ses
idées s'embarrassèrent , et dans peu d'instans il expira ,
presque sans agonie , ainsi qu'il l'avait prévu .
Qu'on se représente l'état de mon ame , pendant le
heures de la nuit que j'eus encore à passer auprès du
corps de mon père. Je me sentais chargé de cet affreux
secret que ma raison me disait de garder. J'étais déchiré
de remords , agité par le desir de la vengeance contre le
4
472
MERCURE DE FRANCE ,
scélérat qui m'avait facilité le crime , pour me tráhir ensuite.
Dans ma fureur contre Smith , je me mis à lui
écrire qu'il était le plus vil des hommes , et que je l'attendais
à l'aube du jour à la tour de Marca avec ses pistolets.
J'envoyai mon billet par un domestique , chargé
de le faire réveiller , et de le lui remettre en main propre.
J'écrivis ensuite à ma soeur pour lui recommander la
résignation ; la prier de disposer dn contenu de la caisse.
de mon père , de suivre ses dernières volontés , et d'agir
avec prudence , selon l'issue du combat qui auroit lieu
entre Smith et moi. Mon intention était de lui faire remettre
celte lettre dans le cours de la matinée . J'achevais
d'écrire , lorsque le messager revint. « M. Smith , me ditil
, n'a pas couché chez lui ; mais on l'attend pour dîner . »>
Ce contre-temps augmenta ma fureur de vengeance ;
mais ne pouvant agir pour soulager cette passion , je me mis
à lire l'écrit de mon père , qui était à mon adresse. C- t
écrit contenait en substance les principaux événemens de
sa vie . Ses dépenses excédaient depuis long-temps ses revenas.
Peu à peu il avait mangé ses capitaux . Il avait
quitté l'Angleterre avec le projet d'une association de commerce
en Portugal , qui ne s'était pas réalisée . Son espérance
était de nous marier richement , ma soeur et moi. It
avait été trompé par Smith , et la connaissance de mon
mariage lui ôtait la dernière ressource sur laquel e il avait
compté. Pour cons rver du crédit , il affectait d'avoir toujo
ars en caisse des sommes énormes ; mais la plus grande
partie de sacs étaient la pour la montre seulement , et ne
cntenaient pas des espèces de bon ailoi. Je me voyais ainsi
completement ruiné , au moment où je venais de perdre
mon père d'une maniere si frappante , et où je découvrais
tout à -la-fois la trahison de mon beau-frère et la perfide
de celle que j'aimais.
J'essayai en vain de recouvrer un peu de calme . I dcvenait
comme impossible , et sur-tout inutile de cacher à
ma soeur la mort de mon père , avant de tirer une vengeance
de Smith. J'espérais aussi quelque adoucissement
d'une conversation avec elle . Je la fis demander. L'état
dans lequel j'étais ne me permit pas de la préparer. Elle
fat omme frappée de la foudre. Il me resta assez de prénce
d'esprit pour ne point lui parler de Smith ; mais je
1i appris que mon père ne nous laissait presqu'aucune
fortune.
"
Au milieu des sanglots et des p'eurs que mon récit fit
naître , ma soeur me coufia quelle était unie à l'homme
FRUCTIDOR AN XIII. 473
le plus vil et le plus dangereux . Depuis long-temps , il la
traitait avec une extrême dureté ; et il lui reprochait tonjours
la ruine de son père qu'il savoit , on prévoyai ' . Il
était allé jusqu'à la frapper , lorsque la veille , après notre
conversation dans la voiture , elle avait voulu prendre mon
parti contre lui , qui entassait les injures et les termes de
mépris sur mon compte. Il lui avoit recommandé de ne
rien laisser percer auprès de moi , sur son chagrio , souspeine
des traitemens les plus rigoureux ; et il y avait ajouté
des me aces contre ma vie. Il avait annoncé qu'il serait
absent j'usqu'au lendemain à dîner.
A la vue des transports que je ne pouvais plus contenir,
Henriette me supplia de réfléchir aux conséquences pour
elle et pour moi , d'un duel avec Smith . Pour la soulager ,
j'eus l'air de croire qu'il valait mieux en effet renvoyer
l'explication que je voulais avoir avec son mari. Elle se
retira avant l'heure où Smith devait rentrer , afin de lui
dire que je ne pouvais pas dîner chez eux. Aussitôt qu'elle
fut sortie , je renvoyai le messager , qui était déjà allé
inutilement le matin. Je lui remis la même lettre , avec
ordre d'attendre M. Smith dans la rue , et de la lui donner
en main
propre.
J'étais trop agité pour regarder ce que contenait la caisse.
Je m'en rapportais à mua soeur pour les préparatifs des funérailles
de mon père. Le sentiment de la vengeance me
dominait complétement. Je me promenais à grands pas
dans ma chambre , en me représentant le scélérat expirant
sous mes coups. Cependant les heures s'écoulaient , et
mon messager ne revenait point. Le jour baissait lorsque
je le vis traverser la cour , une lettre à la main. Je crus
que c'était la réponse ; mais il me rapportait la lettre que
je lui avais remise. Il avait inutilement attendu tout le
jour ; et il me dit que ma soeur était dans une extrême
inquiétude sur ce retard . Ne pouvant y tenir plus longtemps
, je pris mes pistolets sous mon manteau , et je me
rendis chez elle . Je la trouvai dans les larmes. On me dit
que les deux domestiques français de Smith étaient avec
Jui; je commençai à soupçonner qu'il avait abandonné sa
femme et son enfant. La crainte de tout ce qui pouvait résulter
pour ma soeur, de cette désertion , et des précautions
qu'un pareil scélérat n'avait sans doute pas manqué de
prendre pour cacher sa fortune , calma la fureur de vengeance
que je ressentois . Les fortes passions sont tellement
aveugles , que je n'avais point réfléchi que la mort de
Smith priverait ma soeur de toute possibilité de recouvrer
474 MERCURE DE FRANCE ,
ses droits ; au lieu que les loix d'Angleterre obligent un
mari à assurer l'existence de sa femme.
A neuf heures du soir , je pris le parti d'aller aux infor
mations dans l'auberge où il louait ordinairement ses chevaux.
Il ne me resta plus aucun doute : le postillon qui l'avait
conduit au premier relais sur la route du nord , me
dit qu'il avait pris des chevaux pour Braga , et s'était disposé
à courir toute la nuit. Ma soeur soutint cette épreuve
avec courage. L'idée d'être affranchie de la présence d'un
homme dont elle avait appris à connaître la noirceur , était
une sorte de soulagement. Nous cherchâmes inutilement
dans toute la mai on s'il n'y aurait point quelque lettre de
lui Il avait emporté tout ce qui avait quelque valeur. Les
secousses que j'avais éprouvées étaient trop fortes pour
mui . Je me sentis saisi d'un violent mal de tête , d'un асса-
blement extrême . Une fièvre ardente se manifesta , et je
fus pendant dix jours dans le délire . Quand je revins à moi,
ma soeur faisait auprès de mon lit l'office de garde malade.
Elle me dit que Smith avait tiré des mains de son
banquier jusqu'au dernier schelling , et s'était embarqué à
la Corogne pour Bordeaux. J'appris aussi que le lendemain
du jour de la mort de mon père , Seraphina était
partie pour la campagne avec son mari.
Le remords que me donnait ma conduite envers Fanny ,
et toutes les réflexions douloureuses qui m'assaillirent pendant
ma convalescence , en retardèrent beaucoup le progrès.
J'avouai tous mes torts à ma soeur , et je lui montrai
le plus ardent desir de les réparer. Henriette adoucit un
peu l'amertume de mon chagrin , en m'assurant que Fanny,
telle que je la lui dépeignais , me traiterait avec indulgence
, et s'estimerait heureuse de me retrouver corrigé
par d'aussi terrib'es leçons . Je me le persuadai , car j'avais
besoin de le croire. Fanny reprenait ses droits sur mon
coeur à mesure que les prestiges d'un amour coupable se
dissipaient. L'idée de mes enfans vint m'occuper aussi avec
force ; et je me sentis une extrême impatience de me trouver
sous les berceaux de l'Elysée de Melford . Mais pourquoi
étais je depuis si long - temss sans nouvelles de Fanny ?
Je ne savais comment m'expliquer ce silence ; il y avait des
momens où les craintes les plus sinistres s'emparaient de
moi.
Ma soeur était aussi impatiente que moi de quitter le
Portugal. Mais le triste état des affaires de mon père ,
inettait obstacle à notre départ. Nous n'avions pas trouvé
dans sa caisse de quoi payer ses dettes à Oporto. Un négo-
"
FRUCTIDOR AN XIII. 475
ciant anglais , qui était ami de mon père , eut la générosité
de venir à notre secours. Il nous prêta 500 liv . sterl . pour
liquider les dettes , et nous donner la possibilité de partir.
Il conseilla à ma soeur de s'adresser , aussitôt qu'elle serait
à Londres , au banquier de Smith , pour trouver sa trace
et obtenir les avantages pécuniaires auxquels les lois d'Angleterre
lui donnaient droit.
Pendant la traversée , nous nous consolâmes mutuellement
par l'espérance de la vie d'innocence et de paix dont
nous devions jouir ensemble à Melford. A mesure que la
distance qui me séparait de Fanny diminuait , je sentais renaître
tous mes sentimens pour elle , et mon impatience
s'accroître. Avec quelle émotion délicieuse ne revis -je pas
les rivages de l'Angleterre ! Lorsque notre vaisseau entra
avec la marée , dans la rivière d'Avon , je me sentis touché
jusqu'aux larmes. Lorsqu'avant d'arriver à Bristol , nous
passâmes devant le quai des Eaux , j'examinai toutes les
physionomies des femmes , avec l'idée que Fanny pourrait
Ꭹ être ; et je me reprochai de ne l'avoir point prévenue de
mon arrivée , puisque , avec cette précaution , j'aurais pu
la revoir quelques heures plus tôt Dès que j'eus établi ma
soeur et son enfant dans l'auberge de Bristol , je partis
pour aller joindre Fanny , en promettant de la ramener à
Bristol le lendemain . Je résolus d'arriver jusqu'à Melford ,
s'il était possible , sans que personne soupçonnât que je fusse
en Angleterrre. Je me faisais un plaisir inexprimable
d'aller surprendre Fanny dans sa chaumière même. Je fis
la route jusques près de Thorbury en chaise de poste . Je
répétais sans cesse au postillon de presser ses chevaux ;
et leur allure me paraissait toujours trop lente. Quand nous
fumes près de Thornbury , je prise la trverse pour éviter la
ville , et je descendis à une barrière , sur le sentier même
qui conduit à Melford . Quand je descendis de ma chaise ,
j'étais tellement agité et préoccupé , que je ne pouvais pas
seulement faire le compte du postillon . Je m'acheminai
seul le long du sentier . Ce fut alors que les émotions et les
souvenirs se pressèrent et se succédèrent . Il y avait plus
d'un an que j'étais absent , et tous les objets m'étaient
aussi présens que si je les eusse quittés de la veille . Je reconnus
l'endroit où , pour la première fois , Fanny s'était
offerte à mes regards ; et celui où j'avais combattu pour
elle ; et celui où elle avait essuyé de sa main le sang
demes blessures ; et enfin le lieu où j'avais reçu
l'aveu de ses sentimens , et où j'avais scellé de mes
lèvres le serment de l'aimer toujours.
9
476 MERCURE DE FRANCE ,
Y avais-je manqué , à ce serment ? je me le demandais , et
ne pouvais le croire. Mon aventure du Portugal ' ne me
paraissait plus qu'un mauvais rêve ; c'était l'effet d'une
fatalité aveugle qui m'avait en'raîné . Mon coeur n'avait
eu aucune part à mes égaremens ; mon imagination seule
avait été séduite . Ingénieux à excuser mes torts , je comp .
tais sur une indulgence que je me promettais bien de mériter
par des aveux sans réserve , et par une tendresse sans
bornés.
Le soleil baissait. C'était une belle soirée d'été . Déjà
j'entrevoyais au milieu d'une misse d'arbres , sur le penchant
de la colline de Melford , l'habitation où j'allais me
réunir aux objets les plus chers de mes affections. Je voulais
presser le pas ; mais je pouvais à peine respirer , et
j'étais forcé de m'arrêter de temps en temps . Oh ! quelles
émotions ! Comme le coeur me battait d'impatience et de
joie ! ....
La cloche de l'église vint frapper mon oreille . J'en fits
singulièrement ému. C'était les mêmes sons qui m'avaient
appelé à l'autel : comment les entendre sans tressaillir !
Tous les souvenirs tendres , toutes les images nuptiales ,
se pressèrent à la fois dans mon imagination et dans mon
et je sentis mes joues se mouiller de larmes .
coeur ,
Lorsque je fus sur une petite éminence , je découvris
l'église. Les paroissiens étaient occupés d'une cérémonie
funèbre. Cela m'expliqua ce qui commençait à m'étonner ,
c'était de n'avoir rencontré aucun des villageois sur la
roate ,
ou dans les champs voisins de Melford . Le contraste
d'un convoi funèbre avec les douces espérances dont
mon coeur était plein , me frappa de tristesse. Le retour
des sons de la cloche également espacés avait quelque
chose de solennel et d'imposant , dont jusqu'à ce moment
je n'avais jamais éprouve l'effet dans des circonstances
semblables.
"
En remarquant la réunion générale des habitans et
l'affliction dont ils donnaient des marques , je craignis que
le respectable Pasteur lui - même ne fût l'objet de leurs
regrets. Sûr de trouver Fanny dans cette foule , et ne
pouvant commander à mon impatience , je m'approchai
du convoi. Au moment où le cercueil entrait dans l'église
par la grande porte , je me trouvais assez près pour distinguer
les personnes que je connaissais. Ne voyant ni
Cowsel ni Fanny , je compris qu'ils étaient déjà dans
l'église . Je me hâtai de faire le tour , pour entrer par la
petite porte. Là , je trouvai un jeune homme que je conFRUCTIDOR
AN XIII. 477
naissais. Je lui demandai si c'était le Pasteur du lieu qui
était mort. Il me fixa d'un air étonné , et s'éloigna sans
répondre. Un frisson parcourut mes veines . J'entrai dans
l'église tout troublé. Le vénérable Grey , le Pasteur de la
paroisse , était en chaire. On priait . Dès qu'on s'apperç t
de ma présence , tous les yeux se tournèrent vers moi. Un
mélange d'étonnement et de consternation était dans tous
les regards . Le vieux Cowsel , son fils , et sa fille , étaient
auprès du cercueil. Je cherchais partout Fanny , et ne la
découvrais point. La plus terrible de toutes les pensées
entra dans mon coeurs .... Je m'élançai au travers de la
foule , jusques devant la chaire ; et saisissant le bras de
Cowsel , je lui dis : « Où est Fanny ? » Ses sanglots me
répondirent ..... Je vis la vérité dans toute son horreur.
Un délire furieux s'empara de moi. Je crois que je me
précipitai sur le cercueil . Je perdis connaissance. Les
derniers mots dont j'ai le souvenir et qui retentissent
encore à mon oreille , furent ceux du Pasteur , qui répétait
d'une voix forle : « Qu'on écarte ce malheureux !
"
B .... B ....
SPECTACLES.
THEATRE DU VAUDEVILLE.
Du Belloy ou les Templiers , par MM. Chazet et la
Fortelle.
AVANT que la toile fût levée, on se demandoit en vain ce
que le titre pouvoit in diquer, pourquoi on faisoit du Belloy
contemporain de la tragédie des Templiers , dans quelle
vue on se permettait cet anachronism » . On aurait encore
moins deviné qu'il ne dût pas être question de parodie dans
cette affaire. Le couplet d'annonce , en nous l'apprenant
a surpris tout le monde. L'étonnement a redouble lorsqu'on
a entendu dire qu'il ne fallait pas méme espérer que ce fut
une comédie ; comme si une comédie étoit quelque chose
de moins qu'un vaudeville . Cet étrange contre -temps nous
a fait concevoir un fâcheux augure pour la piece ; la fin du
couplet ne l'a pas détruit .
Et qu'est-elle donc ? presque
rien ;
Mais à vous l'offrir on s'expose ;
Car vos bontés , on le sait bien ,
De rien font souvent quelque chose.
Ce ton modeste nous a fait croire que les auteurs sen478
MERCURE DE FRANCE ,
toient avoir besoin d'indulgence . Nous n'avons pu en effet
croire que l'intention fût épigrammetique , et qu'on ait voulu
dire que la vogue des Templiers est due à la bonté ou à la
bêtise du public. Cela n'est cependant pas impossible , et
pris dans ce sens , le mot seroit piquant s'il ne manquait.
pas de vérité.
Je ne sais pourquoi les chansonniers ordinaires du Vaudeville
n'ont pas voulu parodier franchement la tragédie
des Templiers. Ce n'est point par ménagement pour son
auteur , puisqu'ils le critiquent assez crûment , et ( contre
1.ur
ur usage ) sans adoucir la censure par aucun éloge. D'ailleurs
, la plus ingénieuse parodie n'a guère d'autre effet que
d'accroître la célébrité d'un ouvrage estimable ; et ce titre
ne peut être refusé à celui qui a franchi l'écueil redoutable
de l'impression. Quoiqu'il en soit , ce vaudeville n'a aucun
caractère prononcé ; c'est une parodie manquée , une faible
satyre , un très- mauvais canevas de comédie . Il n'est pas
néanmoins dénué de tout agrément ; on y trouve un rôle
a sez gai , celui de Piron ; et un autre de libraire qui est
passable ; mais le principal est sans couleur , et l'intrigue
au-dessous de tout ce qu'on a jamais vu , même au
Vaudeville . Il était bien impossible à des hommes d'esprit
d'imaginer rien de plus misérable , s'il y a là quelqu'imagination.
Il paraît qu'ils ont omis de se concerter , car il y
a deux ac ions. Chacun aura probablement arrangé et traité
la sienre ; elles n'ont absolument rien de commun .
L'une est fondée sur la détresse de du Belloy , et sur la générosité
d'une veuve qui , ayant quinze mille francs de rente , par l'issue d'un
procès qu'elle gagne fort à propos , offre au poète sa table et son lit ,
en tout honneur , s'entend ; ce que l'amour , la reconnaissance ou la
nécessité font accepter sans délibération . Il n'y a dans tout cela rien
de comique ; Piron , fait à l'occasion du gain de ce procès , un calembourg
qui a plusieurs siècles d'existence . Un homme en habit noir
et en grande perruque, accourt pour l'annoncer : « Madame, je vole...»
« Cet homme-là, dit Piron , en l'interrompant , est votre procureur. »
L'autre action , qui n'est qu'accessoire , et qui cependant remplit
presque toute la pièce , roule sur la question de savoir si du Belloy
doit faire une tragédie , que lui a commandée un libraire , sur la mort
desTempliers. Le sujet lui sourit parce qu'il est national . Néanmoins
pour se décider il croit devoir consulter son ami Piron . Avant qu'on
entre en matière , celui- ci le félicite sur ses succès , et ajoute :
Enfin , pour comble de bonheur ,
Tu n'es pas de l'académie .
L'auteur de la Métromanie n'était pas très - flatté d'un bonheur pareil
à celui dont il félicitait du Belloy , et regretta long-temps de se
l'être procuré. Du Belloy l'invite à dîner : — « C'est fait , mon ami ,
>> je viens d'assister à une séance académique ; et qui dort dîne. »
Il lance beaucoup d'autres épigrammes , mais toutes connues. Il y
FRUCTIDOR AN XIII. 479
en a une qu'on lui attribue mal- à-propos , et qu'on affaiblit en la
déplaçant. On sait , il y a fort long- temps , qu'à cette demande de
Vendôme , dans Adélaïde Du Guesclin : Es-tu content , Couci ?
Un plaisant du parterre répondit : couci- couci. Ce mot , dont la circonstance
fait le plus grand mérite , n'a pas tout- à-fait le même sel
dans le vaudeville , où il est amené de force , et où on le voit arriver
de loin . On prête encore à Piron d'autres bons mots , ou prétendu tels ,
qui ne sont pas de lui , et qui courent le monde de temps immemorial
; comme celui- ci , en parlant d'un livre qui reste constamment
dans la boutique du libraire :
On devrait mettre qu'il s'y trouve ,
Au lieu de mettre qu'il s'y vend .
Il n'y a pas jusqu'à Colletet à qui l'on n'ait pris deux vers assez
plaisans ; c'est , comme on dit , voler le tronc des pauvres. Enfin , les
interlocuteurs en viennent à l'objet de la délibération ; du Belloy examine
si , pour avoir un sujet certain , il peindra le hérɔs de Rome.
Il a voulu dire un bon sujet ; car quelque soit celui dont il s'occupe ,
il sera nécessairement certain . Il renonce aux Romains parce que
Corneille est la qui le regarde. Et il ne veut pas non plus mettre
des Grecs sur la scène , parce que Racine est aussi là qui le regarde
(leurs bustes sont à droite et à gauche . ) On voit que du Belloy ne se
pique de variété ni dans ses tours , ni dans ses expressions .
Imitera-tera -il Shakespear , et placera-t-il , comme lui , un fossoyeur
dans ses pièces pour les enterrer ? Non. Reste à discuter le
sujet des Templiers. Piron dit que le proverbe qui imputait à ces
religieux l'amour du bon vin , les relègue , à ce sujet , dans le domaine
du Vaudeville. Dubelloy en relève tous les avantages , en fait sentir
toute la dignité. « Je fais des héros des personnages ;
A la fin je les fais brùler. »
Et moi je les enivre ,
dit Piron. Le premier insiste ; l'autre sontient que la scène ressem
blera à un juri criminel ; ce qui n'était ni le mot , ni la chose usitée
en France du temps de ces deux poètes . Du Belloy ne se rend pas ;
son ami revient à la charge :: - « Songe donc que ta pièce se réduira
>> toute entière à la conjugaison du verbe mourir. » Il a pris cette pointe
à un de nos journalistes , lequel l'avoit emprunté lui-même à un infortuné
qui le paya bien cher . Parisot se promenant au Luxembourg avec
quelques amis , un Scévola ou un Brutus l'aborde , et lui dit : « Tu
m'as l'air d'être suspect . - « Oui , répond Parisot , je suis suspect ,
» tu es suspect , il est suspect , nous sommes suspects , etc. » Cette
innocente raillerie
Conduisit tristement le plaisant à la Grève.
Au reste il est fort singulier qu'on trouve mauvais qu'il soit parlé de
mourir dans un pièce dont le fond est la mort des Templiers .
Le verbe mourir est aussi conjugué fort souvent dans les Horaces .
Quoi , vous me pleureriez mourant pour mon pays ?
Tigres , allez combattre , et nous allons mourir.
-
Que vouliez-vous qu'il fit contre trois ? Qu'il mourút.
Ces vers-là , et beaucoup d'autres de la même pièce où le même
verbe est employé , ne laissent pas d'être passables . Il en est de même
de ceux de Racine où le mot aimer est bien plus fréquemment conjugué.
Je ne sais rien de si puéril que de pareilles critiques ; et avee
480 MERCURE DE FRANCE ,
autant de ressources qu'en a M. Chazet , on pourrait se dispenser6 de
faire d'aussi misérables emprunts .
Les deux amis n'étoient pas encore d'accord. Les beaux yeux de la
veuve, ou de sa cassette terminent la discussion ; elle est d'avis que son
amant ne traite que l'amour . Le moyen de résister à cette autorité
d'ailleurs appuyée de celle de Boileau , qui pense que
3
De cette passion la sensible peinture ,
Est pour aller au coeur la route la plus sûre.
Du moins , est-il bien sûr qu'elle n'est pas la seule , qu'il n'y a pas
un mot d'amour dans les deux pièces qui passent généralement pour
les chefs-d'oeuvre de Racine et de Voltaire , et qu'il est loin de dominer
dans Cinna , regardé comme celui de Corneille , quoique ce Romain
dise à -peu-près à Emilie :
Je vous aime , madame , ou le diablé m'emporte.
Car c'est bien le sens littéral de ces vers :
Je vous aime, Emilie , et le ciel me foudroie ,
Si cette passion ne fait toute ma joie.
Racine ,
La mine de l'Amour ( si l'on peut parler ainsi ) , a été si bien exploifée
par
les auteurs tragiques n'ont peut- être rien de mieux
à faire que de la ! un peu reposer , et de fouiller dans celle de la
nature qui , ayant plus d'étendue , doit être plus difficile à épuisér.
quisser
On a été extrêmement ch qué d'entendre le libraire , après avoir of
fert 3000 fr . de la future tragédie , en - proposer 2000 de plus , si l'on
veut la flanquer d'une notice historique . On a trouvé que de tels détails
, qui n'ont rien de plaisant , ressemblent trop à la satire personnelle
.
L
1
En général , ce vaudeville a été jugé fort inférieur au talent reconnu
de 1. Chazet pour ces bagatelles . Il a été très- bien joué par tous les
acteurs. Mad. Hervey fait valoir , autant qu'il est possible , le plus insignifiant
des rôles . Il n'y avait aucun parti à tirer de celui de du Belloy,
qui n'est pas meilleur . Hyppolite ne laisse rien à desirer dans le rôle
de Piron .
Sans les amis , ce vaudeville se serait à peine soutenu . Gràces à eux ,
il a eu un succès apparent ; mais il n'a pas long-temps à vivre , et les
Templiers resteront au théâtre . Au moyen d'un petit nombre de corrections
et de changemens nécessaires , mais faciles , ils occuperaient
même une place très - distinguée dans le petit nombre de bonnes tragédies
qui ont paru depuis le commencement du 18ª . siècle ..
-
PARIS..
La fête de S. M. a été célébrée , à Boulogne , par une messe sofennelle
et un Te Deum dans l'église paroissiale. Le soir , il y a eu
illumination générale dans la ville . Le peuple et l'armée firent àl'envi
éclater leur allégresse . Les acteurs du Vaudeville ont débuté à Poùlogne
, par le audeville au Camp , prologue , Duguay- Troun.
Il y avait hier dans le Moniteur un état très- curieux , par ordre
de naissance , de tous les militaires jouissant de la solde de retraite au
er nivose an 13. On y trouve un militaire né en 1695 , âgé par conséquent
de 10 ans; un aut e qui en a 107 ; un troisième 102 ; enfin
deux qui ont 10t ans . S. M. donne un supplément annuel de 300 à
Ichacun des centenaires . Le total des soldes de retraites monte à 22 milions
128,188 fr . 9 cent. , distribués entre 55,265 militaires.
1
( N° . CCXVH . ) 1 } FRUCTIDO ar
( Samedi 31 Août 1805
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
POÉSI E.
LE SAULE DES REGRETS (*) .
cen
Ou Consolations adressées à Madame Victoire Babois
sur la perte de sa fille , ágée de quatre ans.
DE De ce ruisseau qui coule au pied d'un mont aride ,
Ne puis-je me lasser de contempler
le cours ?
N'ai -je point assez vu dans cette onde rapide ,
L'image du bonheur qui me fuit pour toujours ?
De ce rocher désert l'aspect
triste et sauvage ,
A mes yeux affligés offre quelques
attraits ;
Nulle fleur n'y peut croître ; un seul arbre l'ombrage
;
La douleur le nomma le Saule des Regrets.
Dis -moi , saule plaintif, quelle voix douce et tendre
Répète dans ton sein ces longs gémissemens
,
Ces accens que Rachel dans Rama fit entendre
:
Ne me consolez
point ; j'ai perdu mes enfans.
(*) Voyez le N° CXI du Mercure , où il est parlé d'une pièce de
madame Babois , portant le même titre : celle -ci , non moins touchante ,
en est le contraštė .
H h
482
"
MERCURE DE FRANCE ;
Puisqu'une autre Rachel gémit sur ce rivage ,
Doux saule , à ses regrets j'unirai mes douleurs ;
Laisse-moi pénétrer sous ton épais feuillage ,
J'écouterai ses chants , elle verra mes pleurs,
D'un fils , mon seul amour , Victoire , j'étais mère ,
Son troisième printemps l'avait vu dans mes bras ;
Mais à l'âge où ta fille a fermé sa paupière ,
Pour le suivre au tombeau j'invoquai le trépas .
Te dirai-je à mes yeux ce qu'il avait de charmes ,
Et de son jeune coeur les transports ingénus ?
Non , non , ma voix s'éteint , et je n'ai que des larmes :
O Victoire , pleurons , nos enfans ne sont plus....
Que dis-je ! ils ne sont plus , .... illusion funeste !
Cessons de les chercher
dans la nuit des tombeaux
;
Et pour nous laisser voir leur demeure
céleste ,
Doux saule , écarte un peu tes flexibles
rameaux .
Ruisseau , tu n'offres plus leur image naïve ,
Mais leur brillant palais tu le peins à nos yeux ;
Et ton onde inconstante
a beau fuir cette rive ,
Dans ton sein calme et pur tu réfléchis
les cieux .
Là , couronnés de fleurs , tels qu'on nous peint les anges,
Un Dieu les fait jouir d'un éternel printemps
:
A leurs hymnes sacrés , d'amour et de louanges ,
Oserions
- nous mêler de funèbres
accens ?
Couple heureux et paré de grace et d'innocence ,
Enfans qu'aima le ciel , vous pourriez le fléchir ;
Osez lui dire , hélas ! que depuis votre absence
Le seul bien qui nous reste est l'espoir de mourir.
'Adieu , doux saule , adieu ; leur touchante prière
Nous obtient ce dernier , ce paisible sommeil ,
Qui , terminant enfin notre longue misère ,
Nous rendra nos enfans à l'instant du réveil.
Par Mad. de ***
FRUCTIDOR AN XIII. 483
LE MALADE ET LE MÉDECIN .
CONTE.
Eh bien , comment a -t -on passé la nuit ? ....
-Beaucoup mieux. - J'y comptais, et dans cette allégeance
De la docilité je reconnais le fruit.
Voyons le pouls , grande est la différence
Du battement d'hier à celui d'aujourd'hui .
Vous avez , je le vois , suivi mon ordonnance ....
Votre ordonnance.... moi .... suivi ;
-
Je m'en suis bien gardé , mon maître.
Me croyez-vous donc homme à me casser le cou ?
Expliquez cette énigme , ou je vous tiens pour fou.
Eh parbleu ! je l'ai fait jeter par la fenêtre .
-
Par F. DEVENET.
LES DEUX MONTRES ,
FABLE .
"
Toute orgueilleuse de son sort ,
Une montre où brillait l'émail enrichi d'or ,
A celle d'un valet dit un jour ces paroles :
<< Admire ce contour garni de diamans ;
» Vois ma forme élégante et ces dessins charmans ;
» A peine auprès de moi vaux -tu quelques oboles ! »
L'autre lui répondit : Je ne suis que d'argent ,
J'appartiens à celui qu'on voit servir ton maître ;
Mais , comme toi , je marquerai l'instant
Qui doit les rendre égaux en détruisant leur être .
Par G. V. ( de Brives ) , abonné.
ENIGM E.
Mon pouvoir sur les coeurs est sans comparaison ,
Lorsqu'un art délicat m'a de graces pourvue .
Parfois je suis du miel , et parfois du poison,
Et je découvre tout sans pouvoir être vue.
Hh 2
484 MERCURE DE FRANCE ,
Au barreau j'éclaircis , j'obscurcis chaque point.
Souvent je suis sans poids , souvent d'un poids extrême.
Aucun ne vous dira qui je suis , que moi-même ;
Je vous fais tout connaître et ne me connais point.
LOGO GRIPHE.
Sept pieds forment mon tout , si l'on comprend ma queue;
L'on me réduit à six , en retranchant ma queue.
Du genre masculin , quand je porte ma queue,
Je deviens féminin , lorsqu'on m'ôte la queue ;
Ma forme en chaque endroit varie avec ma queue ;
Partout elle est la même , étant privé de queue :
Immobile et solide , alors que j'ai ma queue ,
On me meut ; et je suis fragile sans ma queue .
Je ne cause aucun bruit en reprenant ma queue ;
Il n'en est pas ainsi quand je quitte ma queue :
Je n'ai point de chemise , étant pourvu de queue ;
L'on en fait une exprès pour moi qui suis sans queue :
Comme je puis avoir un coq avec ma queue ,
De même l'on me donne un mouton , mais sans queue.
Combien de mes pareils détruits avec ma queue !
La plupart ont subi le même sort sans queue.
Je ne veux pas , lecteur , avec et sans ma queue ,
T'intriguer plus long - temps : j'indique avec ma queue
( Pour terminer ) l'endroit où l'on me met sans queue .
Me devine qui peut , avec et sans ma queue !
PONS.... SIM.... ( de Reims . )
CHARADE.
' Dans les bois mon premier parfois répand l'alarme ;
Fillette à marier , qui plaît par mon entier ,
Et par d'autres beautés également vous charme ,
Ne manque point d'amans , lorsqu'elle est mon dernier.
Par un Abonné.
Le mot de l'Enigme du dernier N° est Oiseau.
Celui du Logogriphe est Fange, où l'on trouve Ange.
Celui de la Charade est Vin-aigre.
FRUCTIDOR AN XIII. 485
Précis historique de la vie d'Annibal , et de ses
Campagnes en Italie. Nouvelle édition ; par
Des Essarts. Un vol. in- 8 ° . Prix : 1 fr. 50 c. , et 2 f.
par
la poste
. A Paris
, chez
l'Auteur
, libraire
, place de l'Odéon , nº. 1 ; et chez le Normant ,
rue des Prêtres Saint - Germain - l'Auxerrois ,
n°. 42.
ap-
POUR former les hommes à de grands desseins ,
il n'y a point d'autre école que l'histoire . Pour
savoir ce qu'un homme peut faire , il faut voir ce
que les hommes ont fait . Mais il ne faut pas s'arrêter
à ceux que la force des choses , ou une destinée
particulière a fait triompher , et qui , menés
comme par la main, n'ont trouvé que des chemins
ouverts et des portes qui se brisoient devant eux ( 1 ).
Leur conduite, leurs desseins, leurs succès , neleur
partiennent point . Tandis que le peuple s'étonne de
leur fortune ou de leur habileté , le sage lève les
yeux , et reconnaît le bras supérieur qui les conduit
à des fins imprévues . Ces miracles de prospérité
ne sont pas destinés à nous servir de modèles .
Ce qu'il faut étudier , c'est l'homme aux prises avec
les difficultés et le malheur ; car le véritable génie
et la vertu propre de la nature humaine , c'est la
patience . Le mérite supérieur ne se mesure donc
point sur la grandeur des succès , mais sur celle
des obstacles ; et si l'on cherche , dans l'histoire ,
quel est l'homme qui , dans la position la plus difficile
, a trouvé le plus de ressources en lui- même ,
(1) .... Cujus apprehendi dexteram , ut subjiciam
ante faciem ejus gentes , et dorsa regum vertam
Portus areas conteram . . . . . . Is. XLV. 1 2 . 9
3
486 MERCURE DE FRANCE ,
et conçu les plus grandes choses , on verra que
c'est Annibal.
Ses campagnes , considérées sous un aspect purement
militaire , n'offriraient qu'une instruction et
un intérêt médiocres . Un art qui a peu de principes
fixes , et qui est exposé à varier sans cesse
par de nouvelles découvertes , dépossède les anciens
de la plus grande partie de leur gloire . Si
Annibal n'avait su que le métier de la guerre , on
ne daignerait pas en parler , non plus qu'on ne
parle de Pyrrhus qu'il estimait tant dans cette partie.
Mais ce qui mérite de nous occuper , ce sont
les vues grandes et généreuses qui l'animaient , ce
sont les efforts incroyables qu'il fit pour sauver sa
malheureuse ville qui se précipitait d'elle - même
vers sa ruine . On aura toujours les yeux sur ces
traits de constance et de dévouement qui ont fait
de sa vie un long sacrifice , parce que les principes
de ces vertus ne varient jamais , et que les hommes
de tous les temps auront besoin de ces exemples.
L'auteur du Précis historique n'a pas mis ce sujet
dans son jour , parce qu'il s'est borné à écrire sèchement
la suite des actions. Il me semble qu'il y a
une sorte de stupidité à louer des exploits militaires
sans en distinguer le motif. Il y a des succès
impies et des victoires plus honteuses que des défaites.
Vingt batailles gagnées auraient pu mettre Annibal
au rang des premiers capitaines , sans en faire
un grand-homme . Mais il faut voir en lui autre chose
qu'un général d'armée. Il est ridicule de dire que
c'est le passage des Alpes qui l'a rendu immortel .
Ce
passage n'est qu'un trait brillant d'audace , qui
entrait dans le plan le plus vaste , le plus hardi , et
néanmoins le plus sage qui ait jamais été conçu . Ce
sont toutes les circonstances de ce dessein qu'il faut
approfondir , et en reconnaîtra la vérité de ce que
dit M. de Montesquieu : Quand on examine bien
FRUCTIDOR AN XIII 487
cette foule d'obstacles qui se présentèrent devant
Annibal, et que cet homme extraordinaire surmonta
tous , on a le plus beau spectacle que nous
ait fourni l'antiquité.
La plupart de ceux qui ont exécuté quelque
chose de considérable dans leur nation , y ont
trouvé des desseins tout formés qu'ils ont suivis , ou
des préparatifs qu'ils ont mis en oeuvre. Alexandre
succéda aux projets de Philippe . César trouva le
chemin frayé par Sylla. Ce que Pépin exécuta contre
Astolphe , dans la Lombardie , tourna les yeux
de Charlemagne de ce côté , et fit renaître l'Empire
d'Occident . L'agrandissement de la France ,
Louis XIV , fut préparé par Richelieu , et le projet
de s'étendre jusqu'au Rhin remonte au traité de
Westphalie. Frédéric éleva la Prusse avec la belle
armée et les richesses amassées par le roi Guillaume.
La position d'Annibal n'offre rien de semblable .
Carthage , qui ne voyait dans la guerre que l'intérêt
de son commerce , n'était pas capable d'entendre
les desseins de Rome ; elle ne songeait qu'à s'enrichir
, quand il fallait s'assurer de vivre. Amilcar
et Asdrubal , qui n'étaient que de bons généraux ,
s'étaient épuisés dans la guerre d'Espagne ; mais
quand Annibal parut sur la scène , il vit , du
premier coup d'oeil , où il fallait porter les coups
décisifs ; et il comprit que l'une ou l'autre république
devait périr. Cette pensée régla tous ses
desseins .
Que ceux qui lui font un crime d'avoir rompu
la trève faite avec Lutatius , décident donc d'abord
s'il entendit mal la politique Romaine. Car , si
cette trève ne fut conclue que pour donner aux
Romains le temps d'accabler les Gaulois , et d'attaquer
ensuite Carthage avec plus de force et de
sécurité , n'était-il pas de son devoir de les prévenir
? Il sied bien à Tite-Live de parler de la foi
4
488 MERCURE DE FRANCE ,
punique , lorsque Rome se faisait un principe
constant de ne traiter avec un ennemi que pour
le détruire par la paix plus sûrement que par la
guerre ! C'est ainsi que Flaminius fit présent aux
Grecs d'une liberté plus redoutable que la servitude .
C'est encore ainsi qu'on donna la paix à Jugurtha
pour le dépouiller , et qu'on profita de son affaiblissement
pour recommencer la
Tantôt
guerre .
les Romains abusaient des conditions , tantôt ils
corrompaient les mots. Carthage apprit trop bien
à les connaître dans la suite , et elle dut se souvenir
avec amertume des leçons de son Annibal , lorsqu'elle
se vit ruinée de fond en comble malgré le
traité . Les Romains se jouant sur une équivoque
de leur langue , dirent qu'ils avaient bien promis
de conserver la cité , mais non pas la ville .
abusèrent plus cruellement d'une autre expression .
Les Etoliens s'étant abandonnés à leur foi , ils prétendirent
que cela leur donnait le droit de les
exterminer , et de les priver même de la sépulture .
Voilà quelle était la foi romaine , dont Annibal
avait une juste idée , aussi bien que des desseins
que soutenait ce caractère . C'était donc une guerre
d'extermination qu'il fallait faire à un peuple qui
s'avançait avec une telle méthode à la conquête
de tout l'univers .
Ils
De telles guerres ne pourraient avoir lieu chez
les grandes nations modernes ( tant qu'elles demeu
reront civilisées ) . On combat pour de faibles intérêts
, pour de médiocres jalousies ; mais on combat
avec plus d'art que de fureur . On se contente d'affaiblir
son ennemi , sans chercher sa ruine ; et la
politesse et le droit des gens adoucissent les horreurs
inévitables de la guerre. Chez les anciens ,
les haines étaient implacables et les rivalités éternelles
; les moindres batailles étaient des mêlées
très -sanglantes où les soldats se mesuraient de près.
FRUCTIDOR AN XIII.
489
Les affaires se décidaient par des armes plus sûres
et plus meurtrières que notre artillerie ; et les
guerres ne finissaient communément que par l'extinction
de l'un ou l'autre parti. C'est ce qui est
marqué par cette expression qui leur est familière :
pugnatum est usque ad internecionem .
Le plan de la seconde guerre punique était donc
fondé sur une connaissance exacte de toutes ces
choses ; et Rome y aurait succombé , si le génie
de Carthage se fut trouvé à la hauteur d'un tel
dessein . On ne peut considérer , sans être saisi
d'admiration , tout ce qu'il a fallu d'intrépidité et
de grandeur d'ame à un jeune homme de vingtcinq
ans , pour embrasser un projet qui devait
non-seulement lui attirer sur les bras toutes les
forces de ses ennemis , mais même l'exposer aux
cris de sa propre nation , dont il allait déconcerter
toutes les idées. Et ce n'était pas assez de l'avoir
conçu , il fallait créer tous les moyens d'exécution .
I employa trois ans à achever la conquête de
P'Espagne , et il forma trois grandes armées. L'une
devait couvrir l'Afrique , la seconde gardait les
conquêtes , et la troisième marchait sous ses ordres .
}
3
il est étonnant que l'auteur du Précis ne dise
rien de la composition de cette armée . Peut -on se
flatter de connaître tout le génie d'Annibal , si
F'on ne remarque qu'il sut mener à la victoire les
plus mauvaises troupes du monde , et que son
armée lui devait tout ce que les autres généraux
doivent à leur armée ? Il avait , à la vérité , une
cavalerie supérieure , à cause de la bonté des chevaux
Numides , et , dans toutes ses manoeuvres , il
ne manqua jamais de prendre des positions propres
à en tirer avantage. Mais c'est l'infanterie qui
porte le principal fardeau de la
dans le système militaire des anciens. Or , celle
d'Annibal était composée de soldats de toutes les
guerre , sur-tout
4
MERCURE
DE FRANCE
;
490
nations , qui n'avaient ni la même discipline , ni la
même tactique , ni les mêmes armes ; c'étaient
pour la plupart des mercenaires , attachés à leurs
drapeaux par la seule espérance du pillage ; et en
effet , après la reprise de Capoue , un parti
d'Espagnols et de Numides passa dans le camp des
Romains. Voilà les troupes qu'Annibal menait
contre les légions les plus aguerries et les mieux
disciplinées.
"
Il part enfin des bords de l'Ebre , franchit les
Pyrénées , traverse toute la Gaule méridionale
passe les Alpes , fond sur l'Italie , renverse tout ce
qui se présente , et quatre batailles rangées le mettent
aux portes de Rome . Une telle promptitude ,
au milieu de tant d'obstacles de toute espèce , tenait
du prodige. Sa marche , à travers des chemins non
frayés , et des nations barbares qui lui disputaient.
tous les passages , est la plus étonnante qu'on ait
jamais exécutée . Il me semble d'abord qu'elle devait
faire échouer son entreprise ; mais quand on
songe qu'avant d'attaquer Rome , il fallait vaincre.
de telles difficultés , et triompher de la nature
même dans des montagnes inaccessibles , on voit
qu'Annibal connaissait bien les choses humaines.
Tant de périls et de travaux devaient ruiner
ses soldats ou les rendre invincibles. Plus de la
moitié de son armée y périt , mais ce qui lui restait
était éprouvé , et la conquête de l'Italie ne lui
parut qu'un jeu .
1
Quatre défaites avaient mis Rome au désespoir ,
et c'en était fait de la ville éternelle , si Carthage
plus attentive à ses destinées , ou plus soigneuse de
sa gloire , eût envoyé les forces nécessaires . On
veut qu'Annibal ait dû prendre Rome après la
bataille de Cannes ; c'est qu'on souhaiterait qu'il
l'eût fait. Mais bien des raisons y mettaient obstacle
. Si l'auteur du Précis avait eu quelque criFRUCTIDOR
AN XIII. 491
tique , il aurait craint d'en parler aussi légèrement
qu'il l'ose faire , et il eût répété avec moins de
confiance les jugemens d'un historien aussi prévenu
que Tite-Live.
que
Il n'en était pas de Rome , comme il en serait
aujourd'hui d'une capitale telle Londres ou
Paris, si elle voyait l'ennemi à ses portes. C'étoit
une ville toute guerrière dont le désespoir se tournoit
en force , et les légions qu'elle mit sur pied
après tant de désastres , la manière dont elle rejeta
dans la Sicile les débris de ses défaites , comme s'ils
n'étaient plus dignes de la défendre, font bien voir les
ressources de sa belliqueuse population . D'un autre
côté , Annibal avec une armée affoiblie par ses victoires
, devait se ménager la retraite et garder les
places conquises , ce qui divisait ses forces. Il fallait
donc attendre les secours qu'il demandait pour
porter le dernier coup à un ennemi désespéré. Il
ne lui était pas permís de rien hasarder dans une
position où il ne pouvait être vaincu impunément.
Lorsqu'on porte la guerre au centre du pays ennemi
, on se réduit à vaincre ou à périr.
Aussi , pour tenter ces moyens extrêmes , il faut
une extrême nécessité , car c'est la force de la situation
qui fait faire aux hommes des choses fortes ..
Mais tout ce que fit Annibal ne put ouvrir les
yeux de Carthage . On peut juger de son aveugle
ignorance par le raisonnement que fit Hannon dans
le sénat : «< Annibal , dit- il , est vainqueur , et il nous
demande du secours ! Que ferait -il de plus , s'il était
vaincu ? » Une ville qui écoutait de tels sophismes
devait périr. Mais il faut déplorer le sort d'un si
grand homme , d'avoir trouvé dans sa patrie un
génie plus fatal et plus contraire à ses desseins que
Rome ne pouvait l'être . C'est ce qui lui arracha des
larmes , lorsqu'il se vit forcé de quitter cette terre
où il avait tant de fois vaincu les Romains , pour
492 MERCURE DE FRANCE ,
aller au secours de ceux qui l'avaient abandonné.
« Ce n'est pas Rome , dit- il , qui a vaincu Annibal
, c'est le sénat de Carthage qui aura cette gloire.
Scipion triomphera moins qu'Hannon de mon retour.
Mes ennemis ont enfin trouvé le secret d'accabler
ma maison sous les ruines de Carthage . »
Vicit ergo Annibalem non populus romanus toties
casus fugatusque , sed senatus carthaginiensis
obtrectatione atque invidid . Neque hac deformitate
reditus mei tam Publ. Scipio exultabit atque
efferet sese , quàm Hanno qui domum nostram ,
quando alid re non potuit , ruind Carthaginis oppressit.
( T. Liv. 1. XXX. )
Cette situation est aussi instructive qu'intéressante
. Fallait - il un autre exemple que celui de
Carthage pour apprendre ce qu'est ungouvernement
conduit par une assemblée de discoureurs ? Celui
de Rome montre le prix de la confiance qu'il faut
savoir accorder aux grands hommes . Rome , dit
Bossuet , crut voir quelque chose de divin dans
la jeunesse de Scipion ; elle s'y confia , et son
attente ne fut point trompée .
CH. D.
(La suite dans le prochain numéro. } {
Mes Quatre Ages , poëme , par M. J. M. Saint - Cyr ..
Poncet Delpech , le fils . Un vol. in- 12 . Prix : 2 fr .
50 cent. , et 3 fr . par la poste. Les Quatre Ages de
la Femme , poëme , par M. A. F. R. Teulières. Un
vol. in- 12 . Prix : 2 fr . 50 cent. , et 3 fr . par la poste . A
Paris , chez Giguet et Michaud , rue des Bons-Enfans ;'
et chez le Normant , libraire , imprimeur du Journal
de l'Empire , rue des Prêtres Saint- Germain - l'Auxerrois
, n°. 42.
M. PONCET et M. Teulières sont deux amis insépara
bles de la ville de Montauban ; leur éducation paraît avoir
été la même ; leurs goûts , leurs habitudes , leurs prinFRUCTIDOR
AN XIII. 493
l'on
cipes , leurs occupations sont semblables : tous deux ont
vu Paris , tous deux ont puisé à la source des talens et des
arts l'amour des vers , et le desir de s'illustrer. Mais ce
qu'il y a de plus remarquable et de plus heureux dans leur
petite histoire , c'est que tous deux , encore dans un âge
tendre , ont su se préserver de l'air contagieux que
respire dans la capitale , et qu'ils sont retournés dans leur
province avec des moeurs pures et des principes intacts.
Je me ferais donc scrupule de séparer deux écrivains qui
sont unis par une si parfaite et si estimable conformité .
M. Poncet a fait un poëme sur les Quatre Ages de l'Homme;
M. Teulières en a composé un sur les Quatre Ages de la
Femme. On pourrait presque dire que c'est le même sujet ;
car comment parler de l'homme sans parler de la femme ,
et comment écrire l'histoire de la femme sans toucher à
celle de l'homme ? Peu s'en faut que ce ne soient aussi les
mêmes vers; c'est le même dessin , le même ton , la même
manière. L'un nous donne sa propre histoire , l'autre nous
présente l'histoire de sa soeur on croit même reconnaître
dans le style une physionomie semblable : seulement la
différence de l'âge des deux amis s'y fait remarquer ; celui de
M. Poncet décèle un jeune homme de vingt- cinq ans ; celui
de M. Teulières a quelque chose de plus ferme , et il annonce
des études plus avancées . Je ne pense pas que cette
observation puisse troubler la bonne harmonie qui règne
entr'eux . Quelque prix qu'ils attachent au mérite littéraire
, ils ont assez de raison pour sentir que celui qui
n'est dû qu'à l'expérience , ne doit point exciter l'orgueil
de l'écrivain qui le possède , ni l'envie de celui qui est
assuré de l'obtenir..
Quoique l'un et l'autre se soit mis en scène , et que
chacun d'eux raconte ses propres aventures , cependant
comme leur histoire , heureusement pour eux , ne peut
fournir la matière des quatre âges de l'homme , et qu'ils
sont obligés d'appliquer ce qu'ils disent de la maturité et
de la vieillesse à des êtres imaginaires , ce défaut coupe
leurs poëmes en deux parties , dont l'une est historique et
494 MERCURE DE FRANCE ,
l'autre purement idéale . En intitulant le sien les Quatre
Ages de la Femme , M. Teulières a évité un défaut particulier
à celui de M. Poncet . Le titre de Mes Quatre Ages
annonce ce qui n'est pas dans son poëme , puisqu'il ne
renferme que son enfance et sa jeunesse . Pour éviter toute
espèce d'équivoque , il fallait mettre les Quatre Ages de
l'Homme ; mais il est vrai qu'il n'eût pas rempli l'attente
que le titre aurait donnée.
En effet , les Quatre Ages de l'Homme ne doivent pas
être les quatre âges de M. Poncet . La soeur de M. Teulières
n'est point la Femme , et son histoire n'est pas l'histoire
de tout son sexe. Lorsqu'on veut traiter du général ,
on doit éviter soigneusement de tomber dans le particulier .
Tout le monde n'a pas été élevé à Montauban , et ce qui
est arrivé à deux honnêtes citoyens de cette ville peut
n'avoir été éprouvé par personne. Mais il y a des impressions
communes qui appartiennent à l'espèce , et ces
grands traits du coeur humain exciteront toujours un intérêt
universel , parce qu'ils rappellent chacun de nous à
ses souvenirs les plus chers. Ce qui fait que telle impression
nous est propre et demeure gravée dans notre mémoire
avec un charme si puissant , ce sont les circonstances qui
l'ont accompagnée , et qui peuvent n'avoir été ressenties
que par nous ; mais il s'y trouve toujours un fonds commun
à tous les hommes , et c'est ce fonds qu'il faut leur
montrer , en supprimant toutes les circonstances qui leur
sont étrangères. Outre l'inconvénient de parler de soimême
, je crois que ces deux MM. sentiront ce que leur
conception a de contraire aux bonnes règles.
Je ne vois pas bien nettement que M. Poncet eût fixé ses
idées lorsqu'il a commencé son poëme . J'avoue que les
espiégleries de son enfance ressemblent beaucoup à celles
de tous les enfans du même âge ; mais cela suffit- il pour
peindre le caractère de l'enfance , et n'y a-t- il pas des
traits plus généraux que l'on reconnaît en tout temps , et
que l'on retrouve en tous lieux ? Tous les enfans ont -ils
FRUCTIDOR AN XIII
495
un bel habit de hussard , des sabres et de hauts bonnets ?
Non , mais il y a un monde d'illusions et d'enchantemens
pour cet heureux âge , pour cet âge si fécond en espérances ,
et il est étrange que ni M. Poncet ni M. Teulières n'aient
eu la pensée d'étendre leur vue jusque - là. Tous deux
s'obstinent à se renfermer dans la petite sphère de leur
existence et de leurs souvenirs particuliers. L'un parle de
ses soldats de plomb , qui sefondent au lieu d'étre d'aplomb;
l'autre nous représente son Adèle à soigner sa poupée ,
« Dans ce brillant salon toute entière occupée. >>
Les scènes champêtres , qui plaisent tant au premier âge ,
n'entrent pour rien dans le dessin de leurs poëmes.
M. Teulières a seulement touché ce sujet lorsqu'il feint
que sa petite soeur veut devenir fermière ; il transporte les
champs sous des lambris , et c'est sur un tapis de brocard
qu'il fait promener son troupeau :
« Ton tapis de brocard n'est plus qu'une prairie ,
>> Où tu mènes bondir ta brebis si chérie . »>
Il est vrai qu'un peu plus loin on la voit au milieu d'un
champ de blé ; mais il est difficile de découvrir si c'est un
tableau réel , ou la suite de la fiction renfermée dans ce
vers qui commence le morceau :
«<< Un marchand de joujoux peupla ta basse-cour. »
Quoi qu'il en soit , le rapport sous lequel la jeune Adèle
est présentée n'est pas le premier que nous aurions youlu
rencontrer dans cet ouvrage . Avant d'agir sur la campagne,
la campagne a fait quelqu'impression sur son esprit , et
c'est cette impression qu'il fallait peindre .
M. Poncet me paraît tomber dans un autre défaut , lorsqu'après
s'être représenté comme un nouveau César , ayant
Phonneur un peu banal
« D'avoir conduit au feu des héros de métal , »
il devient moraliste , et qu'il conseille bien sérieusement
aux guerriers de l'imiter :
» Puissiez - vous m'imiter , ô vous , guerriers cruels !
>> Qui ne rougissez pas , dans vos jeux criminels ,
496 MERCURE
DE FRANCE
, 2
» Tourmentés par la soif du sang qui vous dévore ,
» D'égorger les humains que votre coeur abhorre. »
Outre la parfaite inutilité de la recommandation , l'inconvenance
de l'idée se fait assez sentir , et il y a trop de simplicité
de conseiller à des guerriers de s'amuser avec des
soldats de plomb.
M. Teulières passe plus rapidement sur l'enfance de sa
soeur Adèle
que M. Poncet sur la sienne propre ; cela n'est
pas étonnant , nous nous laissons séduire plus volontiers
par les riens qui nous sont personnels , que par les événemens
qui nous sont étrangers . Mais M. Poncet raconte
avec intérêt ses petites aventurès , et lorsqu'il est au collége
, il exprime parfaitement ce qui se passe quelquefois
à la distribution des prix :
« Mais déjà l'on accourt ; sur nos coeurs attendris ,.
» Nos bras tiennent pressés nos parens , nos amis .
» D'entendre leurs enfans , ils se font un délice .
» Plusieurs , d'un air capable , à ce grand exercice ,
» Le programme à la main , voudront interroger
» Les élèves nombreux , et , sans aucun danger ,
» Pourront placer Stockholm à côté de Florence ,
» Et faire d'Osiris un ancien roi de France .
Qu'importe ? trop d'esprit rend parfois malheureux ;
» Ce qu'ils ne savent pas , leur fils le sait pour eux . »
L'adolescence de l'homme est la saison des projets et
des romans. A peine avons -nous eu le temps de nous détromper
sur les rapports de nos sens , et de réduire chaque
objet à sa juste mesure , que nous tombons dans une autre
erreur. L'esprit enfante ses chimères et se crée une félicité
toute céleste ; c'est le temps des sentimens généreux , de
la confiance , de l'épanchement , de la résolution ; c'est
alors que les amities durables commencent. La sphère qui
nous environne est bientôt trop étroite pour notre vue et
pour nos desirs. Le goût des voyages et des grandes entreprises
nous saisit , rien ne nous paraît au - dessus de nos
forces . Semblables à l'oiseau qui , étendant ses ailes pour
la première fois , prend possession de l'empire des airs ,
l'homme
FRUCTIDOR AN XIII.
491
!
l'homme , emporté sur les ailes de l'espérance , se sent né
pour tout envahir , et la conquête de l'Univers ne lui coûte
qu'un songe .
M. Poncet et M. Teulières n'ont pas pris la peine d'examiner
et de peindre ces divers sentimens qui leur ouvraient
une carrière neuve. Le chemin frayé des tendres langueurs
et de l'amour leur a paru plus commode à suivre. Le jeune
homme vient à Paris , il y admire les beaux monumens ;
il y fait la cour à une petite fille de Tivoli , elle le trompe ,
et il s'en retourne à Montauban pour y épouser sa voisine .
La jeune Adèle reste sous les yeux de sa mère ; elle reçoit
les hommages de tous ses compatriotes , parmi lesquels il
s'en trouve un qui devient son mari .
Quoique ces circonstances se rencontrent ordinairement
dans cette période de la vie humaine , c'était moins à elles
qu'il fallait s'attacher qu'aux mouvemens du coeur qui les
précèdent. Ce ne sont pas les aventures , ce sont les caractères
et les moeurs qu'il faut peindre :
Notandi sunt tibi mores ,
Mobilibusque decor , maturis dandus et annis .
( ART POÉTIQUE. )
Tous les gens de province ne vont pas à Tivoli , toutes
les jeunes filles ne sont pas adorées , quoique toutes aient
également le desir de l'être : c'est dans un sujet de cette
nature qu'on s'aperçoit combien nos jeunes gens sont peu
capables d'approfondir une situation , et de tirer des replis
de l'ame cette éloquence forte , cette éloquence vraie qui
est dans les choses . Il n'y a rien de plus vague dans les idées,
rien de plus faible dans l'expression , que le morceau où
M. Poncet a voulu peindre ces agitations intéressantes d'un
coeur qui soupire vers une félicité inconnue :
« Rien ne satisfaisait mes inutiles voeux ;
Et pourtant quelquefois je me trouvais heureux ,
Sur-tout lorsque plongé dans une douce ivresse ,
Mon coeur , sans le savoir , palpitait de tendresse .
Tout alors de la rose empruntait les couleurs ;
Sur un nuage d'or , environné de fleurs ,
I i
498 MERCURE DE FRANCE ,
1
Je croyais mollement errer dans l'Elysée ; ¸·
Mes sens étaient émus , et mon ame embrasée..
Enfin , ce vrai bonheur où tendent tous nos soins ,
Si je ne l'avais pas , je le rêvais du moins . »
Voici comment M. Teulières peint les mêmes sentimens
dans le coeur d'Adéle :
« Tu te laisses charmer aux accens des oiseaux :
Tu rêves au doux bruit que forment les ruisseaux ;
Aux sentimens d'amour ton ame se dispose .
Les suaves parfums que prodigue la rose ,
Dans le fond de ton coeur éveillent le desir ;
El tes sens étonnés frémissent de plaisir .
Assurément ce tableau est manqué aussi complètement
qu'il pouvait l'être.
Nous observerons ici que M. Teulières avait plus de difficultés
à vaincre que M. Poncet , pour remplir le deuxième
chant de son poëme d'une manière convenable , parce que
la jeunesse de la femme se passe toute entière dans le sein
de la maison paternelle , et qu'elle offre bien moins d'incidens
que la jeunesse active de l'homme.
Le principal défaut du sujet , c'est que l'intérêt s'affaiblit
au lieu toujours d'aller en croissant . Le point où nous sommes
arrivés est celui qui termine toutes les comédies et tous les
romans. Le voile de l'illusion et de l'enchantement tombe
dans l'âge de la maturité , et la partie poétique de la vie
humaine fait place à la partie raisonnable ; nous nous replions
sur nous- mêmes , et nous reconnaissons enfin qu'il
ne faut chercher de véritables secours que dans la supériorité
de notre esprit ou dans la force de nos bras : le gigantesque
cesse de nous paraître sublime , et le travail utile
et constant nous occupe tout entier. Ce nouveau point de
vue sous lequel il fallait considérer l'homme et la femme ,
offrant peu de choses remarquables , la muse de nos deux
poètes ne s'y est pas arrêtée . Celle de M. Poncet s'attache
à nous retracer les effets de l'ambition , et , par contraste ,
le bonheur tranquille dont l'homme jouit au sein de son
ménage. Ce n'est plus lui- même que l'on voit en scène ; il
FRUCTIDOR AN XIII.
499
entre seulement alors dans l'ordre par lequel il aurait dû
commencer. On peut en dire autant de M. Teulières ; il
quitte également son Adèle lorsqu'elle est mariée , et le
reste de son poëme appartient à Clarisse.
Peut- être eût- il été plus adroit de réunir les quatre âges
de l'homme à ceux de la femme dans un même ouvrage.
Deux enfans élevés ensemble dès le berceau , pourraient
facilement offrir la matière de l'action qui manque à chacun
des deux poëmes séparés : on aurait évité le défaut
choquant de changer de personnages au milieu du livre ,
et les digressions étrangères au sujet n'auraient pas été
nécessaires pour en remplir le vide . M. Poncet offre luimême
l'exemple de cette réunion dans son troisième chaut ,
lorsqu'il présente à nos yeux deux jeunes époux auprès de
leur premier né :
« En tournant leurs regards sur son joli visage ,
Ils se disent tous deux : « Tiens , voilà ton image .
C'est alors qu'un époux , transporté de bonheur ,
Admire avec respect l'infatigable ardeur,
L'extrême attachement que déploie une mère.
Souvent , durant la nuit , sans fermer la paupière ,
Assise sur sa couche , elle allaite son fils ,
Le couvrant de baisers pour apaiser ses cris :
Vierge , elle ressemblait à la biche timide ;
Et mère, son état l'a rendue intrépide. >>
"
M. Teulières a aussi un petit morceau de ce genre qu'on
peut citer :
« O qu'il est beau de voir une jeune beauté
S'honorer des travaux de la maternité ,
Et fidelle à l'amour , ainsi qu'à la nature ,
Goûter dans ses devoirs une volupté pure !
De son aimable enfant entourant le berceau ,
D'un dévouement sublime elle offre le tableau.
Son regard sur son fils s'attache avec ivresse ;
Son amour à toute heure invente une caresse.
Lui prodiguant son lait pour apaiser ses cris ,
Sur sa bouche enfantine elle épie un souris .
Le souris d'un enfant , pour le coeur d'une mère
De ses pénibles soins est le plus doux salaire. »
Ii 2
500 MERCURE DE FRANCE,
Ces morceaux sont faiblement écrits , et , en général ,
la versification des deux ouvrages n'annonce pas un talent
bien décidé pour la poésie ; mais cependant le style est
pur et facile , les idées sont justes , les images bien choišies.
Enfin il y a du goût , du naturel et de la grace ; c'en
est assez pour faire présager d'heureuses dispositions , qui
produiront , par le travail , des fruits plus solides et plus
utiles . mais on ne saurait trop louer sur- tout le ton de décence
, de politesse et de bonnes moeurs qui se fait remarquer
également dans les deux poëmes ; mérite bien rare
dans des écrivains de cet âge et de ce siècle !
G.
Entretiens critiques , philosophiques et historiques sur
les procés ; par Marie -Louis- Joseph de Boileau , ancien
jurisconsulte. Deuxième édition . Un vol. in - 12 .
Prix : 2 fr. 25 cent . , et 3 fr. par la poste. A Paris , chez
Crapart , Caille et Ravier , libraires , rue Pavée Saint-
André -des -Arcs , nº . 12 ; et chez le Normant , libraire ,
imprimeur du Journal de l'Empire , rue des Prêtres
Saint - Germain- l'Auxerrois , n° . 42.
« Les procès sont nés de la propriété ; ils dureront
les mêmes
» autant qu'elle . L'homme sauvage se bat pour
» causes qui font plaider l'homme policé . » Tel est le
début de cet ouvrage , et jusqu'ici il n'y a rien à dire.
Mais nous n'avons pas compris à quel propos l'auteur est
allé déterrer je ne sais quelle tragédie intitulée Manco-
Capac , pour en citer un long passage dont il fait une
autorité. Il y a dans cette tragédie un homme policé et un
sauvage qui vantent tour-à-tour les avantages de leur situation.
L'homme policé dit en vers détestables « que l'état
» sauvage dégrade l'homme , qu'il n'est heureux , bon et
» fort qu'au sein de la société , etc. , etc. » Le sauvage
répond, comme on le faisait répondre il y a quinze à vingt
ans : « Par exemple, qu'il n'a pas besoin des arts dangereux
» de la société; que parmi les hommes civilisés , tout n'est
FRUCTIDOR AN XIII. 501
» qu'adresse et feinte ; qu'un sauvage ne trompe jamais ;
» que c'est un art de la société..... Qu'il retourne dans ses
» forêts qui sont assurément le seul endroit où l'homme
» puisse être heureux :
» Là le sauvage errant , sans travaux et sans soins ,
>> Vit , au hasard , des fruits offerts à ses besoins ,
» Sans droit que ses besoins , sans lois que la nature ;
» Ignorant de vos arts la fatale culture ,
» Riche de tous les biens , mais sans propriété ,
>> Et souverain du monde avec égalité. »
Voilà assurément de beaux vers et un sauvage qui raisonne
comme un docteur . Mais l'auteur a - t- il également raison
de tirer , d'après ces deux discours , cette petite conclusion
?
« Voilà le bien et le mal de notre réunion en société. »
Qu'est-ce que cela signifie ? Le sauvage dit que tout est
mal dans la société ; l'homme policé soutient de son côté
que tout y est bien. Les deux propositions sont contradictoires
: il faut ou n'en admettre qu'une , ou les combattre
toutes les deux ; car il est impossible que tout soit bien
et tout soit mal à la fois . Ce premier chapitre ne nous a
pas donné une haute idée de la logique de M. de Boileau.
Cette petite brochure est divisée en deux sections. La
première traite des gens de loi et de leurs diverses attributions
, des tribunaux maintenant établis , du Code
civil , de l'arbitrage ; de quelques abus de la police correctionnelle
, de la justice de paix , etc. Dans tout cela
nous avons trouvé un petit nombre d'idées assez justes ,
quelques vues utiles, perdues dans un amas de niaiseries ,
de trivialités. Par exemple , on y apprend qu'un avocat
obligé d'être découvert en lisant les pièces d'un procès
peut remettre son chapeau , lorsqu'il lit un texte de
coutume ou autre autorité ; ce qui est utile et curieux à
savoir , etc. Ajoutez à cela la bigarrure de style la plus
choquante qu'il soit possible d'imaginer. L'auteur entremêle
aux citations d'ordonnances et de coutumes , des vers
2
3-
502 MERCURE DE FRANCE ;
de La Harpe , de l'Amant Bourru , de Voltaire , etc. , et
ce qui est pis encore , quelques petites tirades anonymes
avec lesquelles il termine ses chapitres , et qui nous ont
bien l'air d'être de sa façon . Ce sont ordinairement de
graves sentences qui , comme le dit Montaigne , pressées
aux pieds nombreux de la poésie , s'impriment plus facilement
dans la mémoire . L'auteur a cru devoir profiter du
conseil de Montaigne , et voici un petit échantillon de son
savoir-faire :
« Magistrats , souverains , sentez votre importance ;
´» Imposez-vous toujours une juste balance.
>> Sans un mûr examen ne prononcez jamais ,
>> Examinez vous -même et voyez de très-près .
» Chicane est là , toujours veillant à vous surprendre ;
» De ses lacs dangereux la loi doit vous défendre :
>> Consultez -la toujours ; que son voeu très-exprès
>> Soit votre unique guide et dicte vos arrêts . »
"
Cela est galamment tourné sans doute ; cependant nous ne
conseillons pas à M. le jurisconsulte de se présenter avec
de semblables pièces au tribunal d'Apollon ; il y perdrait
son procès.
Dans la seconde partie , l'auteur parle des usages et des
lois des Francs sous la première race , ensuite des Gaulois
, des Romains , etc .; et l'on voit qu'une semblable
dissertation est bien judicieusement placée après le chapitre
sur le tribunal de cassation et le tribunal de première
instance. Il y dit beaucoup de choses que tout le monde
sait , sur les épreuves , les combats judiciaires , le droit romain
, etc. Il en avance aussi beaucoup d'autres dont nous
n'avons jamais entendu parler ; et comme il ne nous a pas
fort disposés à le croire sur parole , nous eussions été bien
aises par exemple qu'il eût bien voulu citer ses autorités ,
lorsqu'il raconte page 156 , qu'il existait en Gaule des fiefs
temporaires sous le gouvernement de Rome , « et que
>> les Romains se contentaient d'une possession aussi pré-
» caire , parce que soupirant toujours vers l'Italie leur
* pays natal , ils se regardaient comme en exil dans les
FRUCTIDOR AN XIII. 503
provinces. » Une citation latine qu'il fait quelques
lignes plus haut ne peut sûrement avoir aucun rapport à
ce passage , puisqu'il n'y est nullement question des Romains
, et qu'elle est d'ailleurs d'un auteur moderne qui
lui-même ne pourrait se passer d'autorités. Tant de gens
qui se mêlent d'écrire l'histoire , parviendront- ils à se
persuader qu'un fait sans autorité n'est jamais recevable ,
et qu'il n'y a rien d'aussi méprisable que cette manière
d'écrire ?
Nous suivrons la marche de l'auteur qui est de n'en point
avoir , et nous examinerons au hasard quelques - uns de
ses raisonnemens .
« Les Francs , dit - il , étaient un peuple chasseur et
» pasteur. » Il y a deux erreurs dans cette phrase : 1º . Un
peuple chasseur n'est point en même temps pasteur et réciproquement
; 2°. les Francs , depuis la conquête des
Gaules , n'étaient ni l'un ni l'autre , et l'auteur parle de
ces temps-là : ils étaient guerriers , ils aimaient la chasse ;
mais ils vivaient du produit de la terre à laquelle ils faisaient
travailler leurs esclaves , tandis que les peuples que l'on
nomme chasseurs ou pasteurs , ne vivent que du produit
de leur chasse ou de leurs troupeaux , et ne connaissent
nullement l'agriculture . Cette bévue est d'autant plus
extraordinaire , que l'auteur parle à chaque instant de ces
esclaves , serfs , villains , adscripti gleba , et donne d'assez
grands détails sur les lois auxquelles ils étaient soumis . Il
est aussi raisonnable d'appeler ces grands seigneurs Francs
un peuple chasseur , parce qu'ils s'amusaient à chasser ,
qu'il l'eût été de donner autrefois ce nom à nos gentilshommes
campagnards , qui passaient leur vie à tuer des
perdrix et des lièvres .
Les Francs , dit-il , étaient barbares par état et par goût.
Cela est absurde ; on est barbare parce qu'on n'est pas
policé , et non parce que l'on préfère cet état à un autre.
Mais que penser d'un parallèle qu'il fait ensuite entre les
Francs et les Romains , dans lequel , après avoir établi
4
RED.CR
504 MERCURE DE FRANCE ,
que les premiers , lors de la conquête des Gaules , étaient
dans la même situation et avaient les mêmes moyens
dagir que les seconds , au moment de la fondation de
Rome , il fait de longs discours pour démontrer ce qui ,
empêcha les deux peuples d'arriver au même but ? Il faut
assurément avoir un tour bien singulier dans l'esprit , pour
trouver qu'un peuple environné d'ennemis , qui , dans le
principe , ne possédoit pour tout asile et pour toutes richesses
qu'un terrain de quelques lieues et de misérables
cabanes , était dans une situation pareille à celle d'une
horde de Barbares , s'emparant tout- à-coup d'un pays
comme la Gaule , et devenus maîtres dans un instant
d'un peuple riche et nombreux .
2
Il assure très - gravement dans un autre endroit de son
» livre , que « si le sénat romain eût été sage s'il avait
>> su borner ses conquêtes , et prendre pour limites la mer
» Adriatique , la mer de Grèce , la mer d'Italie et les
» Alpes , il eût toujours conservé son autorité. » Que cela
est profond ! l'habile homme qui ne voit pas que cette
même politique qui avait porté Rome à étendre ses conquêtesjusqu'aux
Alpes et jusqu'à la mer de Grèce , devait
l'entraîner plus loin , et que son génie était de tout envahir
! D'ailleurs , comment prouver que , renfermé dans de
certaines limites , le sénat eût toujours conservé son autorité
? Ne serait- il pas survenu quelqu'autre cause de destruction
? Y a- t- il rien de durable sous le soleil , et les
empires ne doivent-ils pas périr comme le reste ? Il y a
mille raisonnemens de cette force dans ce petit livre qui ,
n'a pas 200 pages , et qui nous a semblé ridicule par le
style , misérable par le raisonnement , et très- peu édifiant ,
sous le rapport des principes. Il est inconcevable qu'un
jurisconsulte , qu'un homme qui , par état , doit tenir à
l'ordre public , s'oublie au point de dire , en parlant de la
religion chrétienne , qu'elle est évidemment la plus
recommandable de toutes ; qu'il n'ait pas eu le bon esprit
de sentir qu'une semblable épithète était indécente > en
FRUCTIDOR AN XIII. 505-
parlant d'une religion sainte, divine, et qu'il devait respec-,
ter seulement parce qu'elle est celle de son pays . Il raisonne
d'ailleurs à ce sujet aussi conséquemment qu'à l'ordinaire ;
car, après avoir dit que cette religion a civilisé les hommes,
et établi un système de douceur , de bienfaisance et d'hu
manité , il finit par des diatribes contre les prêtres , et .
prétend qu'elle a fait couler des flots de sang , et causé
des maux immenses . On voit que M. le jurisconsulte sait
bien son métier , et qu'il plaide à merveille le pour et le.
contre. Quant à nous , établis dans ce journal juges de
son ouvrage , nous prononçons qu'il est mauvais . A lui
permis d'appeler de la sentence , et il en appellera :
« Le plus impertinent n'a jamais dit : J'ai tort. »>
N.
Discours prononcé par M. Crouzet proviseur au
Prytanée.
L'ANNÉE dernière M. Crouzet avait démontré que
pour le jeune homme qui s'arme d'une volonté ferme et
persévérante , il n'est presque rien d'impossible ; que
« vouloir et pouvoir sont presque une même chose. »
Cette année il s'est attaché à prouver que le nerf de cette
volonté toute puissante , tient essentiellement aux bonnes
moeurs ; qu'elles en sont le point d'appui. « C'est d'elles ,
» dit- il , que viennent les hautes et vastes conceptions
» des législateurs , des politiques , des guerriers les plus
>> fameux. Leurs passions , enchaînées à leurs pieds , lais-
> sent à leur esprit toute sa pénétration , à leur juge-
» ment toute sa rectitude , à leur raison tout son empire ,
» à leur imagination sa liberté toute entière ; et l'influence
» de ces grands hommes sur leurs semblables , est l'heu-
» reux effet de l'ascendant qu'ils ont acquis sur eux-
>>> mêmes . >>
:
Ces propositions sont trop générales les excellens
effets des bonnes moeurs sont innombrables , et ne sau506
MERCURE DE FRANCE ,
raient être contestés . Mais il ne faut pas leur donner une
trop grande extension , et avancer , en présence de la
jeunesse , des assertions qu'elle peut voir à chaque page
contredites par l'histoire . Alexandre , César , Henri IV ,
Richelieu , Mazarin , n'ont jamais été cités pour la régularité
des moeurs . On affaiblit tout ce qu'on exagère ;
c'est à quoi l'on doit prendre garde , même en prêchant
la vertu , et en faisant valoir l'autorité des plus saintes
maximes. On a écrit avec raison que l'homme juste , aux
prises avec l'infortune , est un spectacle digne du ciel .
L'auteur ajoute à cette pensée une circonstance qui mo
paraît la dénaturer : « Le spectacle le plus intéressant , a
>> dit un philosophe , aux yeux de la Providence qui se
» livre à la contemplation de ses oeuvres , c'est un sage
» luttant contre la mauvaise fortune , qu'il a défiée. ».
Si je comprends bien ces termes un peu vagues , défier
la fortune , je ne crois pas que ce soit une action de
sagesse. Le vrai sage supporte ses rigueurs et ne les défie
point : ce défi serait un trait d'ostentation , et non pas
de sagesse. Je ne sais enfin s'il était convenable de parler
à des jeunes gens du carnage des batailles , et de leur dire :
« Apprenez , jeunes Français , à donner la mort à l'en-
» nemi , sans l'appréhender pour vous . » Ces images sont
trop lugubres pour une fête à laquelle assistent les familles
de cette jeunesse . On a beau lui dire : « Quel mal le glaive
>> peut-il faire sur un sage ? La blessure qu'il en reçoit
» n'est qu'une issue plus glorieuse par laquelle son ame
» s'échappe , et remonte vers son origine aussi pure qu'elle
» en est descendue. » Cette blessure , cette issue ne laissent
pas de présenter une perspective assez peu riante.
Je dois aussi prévenir l'auteur qu'un glaive qui médite
des victoires est une expression impropre ; qu'on ne dit
point laisser dans , mais sur la plage. Ces petites incorrections
n'empêchent pas que son discours ne soit en général
écrit avec élégance , avec noblesse , avec énergie ,
qu'il ne présente des idées saines , des tours oratoires et
des figures animées.
FRUCTIDOR AN XIII. 507
Examinant l'influence des moeurs sur la volonté de
l'homme , il dit : « Pour vouloir efficacement , il faut être
» libre. Que peut le malheureux chargé de fers ? sa force
» est captive , sa volonté même est esclave , et tout son
» pouvoir se borne à s'agiter dans ses chaînes : tel est
» l'état de l'homme asservi par ses passions . L'imprudent
» se fit d'abord un jeu de leur tendre ses mains complai-
» santes ; il souriait aux fragiles guirlandes dont elles
>> enlaçaient , en folâtrant , sa robuste jeunesse mais
» hélas ! ces fleurs , bientôt flétries , découvrent le piège ,
» et lui laissent apercevoir des liens de bronze cachés sous--
» des noeuds de roses.....
:
» Qu'est devenu , s'écrie-t-il ailleurs , ce talent précoce
» qui s'annonçait sous les plus heureux auspices ? Pour-
» quoi ce jeune arbuste , qui charmait tous les regards
» par de riches promesses , s'est- il tout-à -coup dépouillé
» de son feuillage et de ses fleurs ? Hélas ! l'air contagieux
» des passions a flétri ces brillantes espérances , et dévoré
» son automne.
>> Comment s'est ternie cette imagination si belle , qui
» devait être le miroir de la nature , et répéter ses ou-
» vrages à nos yeux sous les couleurs les plus vives ? Le
» souffle du vice s'est empreint sur son éclatante sur-
» face , et l'a tellement souillée , qu'il ne s'y voit plus
» lui-même...... .....
>> Qu'ont produit tous ces auteurs corrompus et corrup-
» teurs , dont le scandale fait toute la célébrité ? .....
» Malheur à qui fréquente leur école , et touche à ces
>> productions perfides où le poison des moeurs est quel-
> quefois déguisé sous des formes séduisantes ! Arrête
» imprudent , arrête ; c'est le fruit du Mancenillier que
» tu portes à tes lèvres. Son coloris est brillant , son odeur
» est suave ; mais ses sucs corrosifs vont porter le feu dans
>> tes entrailles , et l'ombre même de l'arbre est mortelle
» au voyageur qui s'endort sous son feuillage ........
Quand on écrit ainsi , on est digne d'instruire la jeu508
MERCURE
DE FRANCE ,
nesse , de diriger ses premiers pas dans le champ de l'honneur
, des sciences et de la vertu ; on prouve qu'on a
pratiqué les leçons qu'on donne aux autres , qu'on s'est
fortifié par l'étude des bons modèles , et qu'on a senti
profondément et mis à profit la maxime d'Horace , exprimée
dans le vers que l'auteur a pris pour la devise de
son discours : Rectique cultus pectora roborant ; la bonne
éducation affermit l'ame.
-
Suite des Observations de Métastase sur les Tragédies
et Comédies des Grecs.
LES CHEVALIERS ( d'Aristophane . )
?
SOLON avait partagé tous les Athéniens suivant leurs
facultés , en quatre ordres . Les chevaliers formaient le
second. Aristophane en a composé un choeur , parce qu'il
les a crus plus irrités qu'aucune autre classe de citoyens ,
contre Cléon , arbitre suprême de la République , et contre
lequel cette comédie est écrite . Ce Cléon n'étant encore
que mégissier , sut tellement flatter et tromper le peuple ,
qu'il devint bientôt trésorier et général des Athéniens
malgré les vices hideux dont il était souillé . L'auteur a
voulu le peindre sous des traits qui inspirassent l'horreur ;
mais n'ayant pu trouver un comique qui consentît à le
représenter sur la scène , ni un ouvrier qui fît son masque ,
tant était générale la crainte que Cléon inspirait , l'auteur
se peignit bizarrement la figure, et suppléa le comique
qui lui manquait. Le peuple d'Athènes figure comme un
vieillard faible , paresseux , voraçe , excessivement sensible
à la flatterie. Cléon , l'esclave de ce peuple , devenų
son maître , à force de fourberies et de scélératesses , conserve
son pouvoir jusqu'à ce qu'un charcutier , plus scélérat
que lui , vienne à bout de le supplanter. 1
L'excès de la satire contre les grands , paraît énorme , et
vraiment incroyable . Les scènes n'ont à l'ordinaire aucune
FRUCTIDOR AN XIII.
5og
suite , mais elles sont spirituelles et mordantes. Cependant
elles perdent parmi nous la majeure partie de leur mérite ,
parce que nous n'avons aucune connaissance des événemens
, des faits , des caractères dont elles traitent ; en
sorte que les allusions qui ne peuvent être senties sont
froides et insipides.
Cette comédie a 1405 vers. N. L.
LES TRACHINIENNES ( de Sophocle. )
Au vers 638 , Lycas part de Trachine . Il est porteur
d'une robe teinte du sang de Nessus le Centaure , afin de
l'offrir , au nom de Déjanire , à Hercule , alors sur le promontoire
de Cénée ( 1 ) . Ce promontoire est éloigné de dix
lieves au moins de Trachine. Yllus paraît au vers 720 à
Trachine , et raconte l'arrivée de Lycas au promontoire ,
l'usage qu'a fait Hercule de la robe , l'effet funeste qu'elle
a produit , ainsi qu'une foule d'autres circonstances ; de
sorte que pendant le récit de 106 vers , sans que la scène
ait été interrompue , on a fait deux grands voyages , et
un séjour assez long. S'il y eût eu un entr'acte , l'action
apparente eût cessé pendant un espace de temps indéterminé
; mais sa continuation règle le temps qui a dû s'écouler
, tandis que l'intermission de la scène laisse à sup¬
poser un intervalle suffisant à l'action qui s'est passée durant
son cours. L'effet des choeurs stables produit l'inconvénient
de ne laisser jamais la scène vide , et de donner ainsi la
mesure rigoureuse du temps et de l'action qui se passent
hors de la vue du spectateur .

Aux vers 1242 et 1243 , Hercule mourant veut persuader
à son fils d'épouser Yole , et lui donne pour motif déterminant
, ses propres liaisons avec elle .
Cette tragédie a 1295 vers. N. L.
(1) Duplicité de temps , si jamais a existé la loi sophistique de l'u
nité attribuée aux Grecs.
510 MERCURE DE FRANCE ;
PHILOCTITE ( de Sophocle . )
Cette tragédie est admirable , en ce que l'habileté de
l'auteur a su faire naître d'une action très- simple des
péripéties et des situations extrêmement intéressantes . Le
caractère de Neoptolème est incomparable ; mais toutes ces
beautés ne peuvent rendre supportable le personnage de
Philoctète , qui dans tout le cours de la pièce montre sa
plaie vive , les linges immondes qui la couvrent , en parle
sans cesse , et dans les accès de sa douleur , assòurdit les
oreilles de ses gémissemens et de ses cris redoublés.
Ce drame a 1500 vers . N. L.
( Fin des notes de Métastase sur les tragédies
de Sophocle ).
LES ACARNIENS ( d'Aristophane. )
CETTE comédie prouve le goût d'Aristophane pour la
causticité bouffonne , à laquelle il sacrifie la vraisemblance ."
Toute invention allégorique , toute espèce d'allusion évidemment
contraire au bon sens sont bonnes pour lui ,
parce qu'elles lui fournissent des moyens d'exercer son talent
mal-honnête et satirique.
Aristophane , ennuyé de la longue guerre du Péloponèse ,
qui durait déjà depuis six ans , entreprend de démontrer
au peuple d'Athènes les avantages de la paix.
Il suppose qu'un Athénien , qu'il nomme Dicéopolis ,
c'est-à-dire citoyen juste , se rend à la place où le peuple
s'assemble , et tente inutilement d'engager ses compatriotes
à signer la paix. Il est désespéré . Après quelques réflexions ,
il trouve le moyen de faire une paix particulière , en considération
de lui -même et de sa famille , avec les Lacédémoniens.
Quelques vieillards , habitans d'Acarne , lieu dis- '
tant d'Athènes d'environ soixante stades , irrités de cette
paix particulière avec les Lacédémoniens qui ont ravagé
leurs vignes , veulent lapider Dicéopolis. Celui - ci se défend
, et menace de tuer leurs meilleurs amis qu'il prétendFRUCTIDOR
AN XIII. 511
#
B
avoir liés dans un sac qu'il garde près de lui . Les Acarniens
cessent leur tentative , et le sac se trouve rempli de
charbon. Toute cette invention n'a d'autre but que de traiter
de charbonniers les Acarniens qui forment un choeur ,
et de tourner en ridicule une scène de Télèphe , tragédie
perdue d'Eschyle.
Pour reprocher de même aux Mégariens la vente qu'ils
faisaient de leurs fenimes , Aristophane suppose qu'un d'entr'eux
met en vente sur la place publique ses filles , encore
enfans , et dans la crainte que ce motif n'éloigne les chalands
, il les enferme dans un sac , d'où il les fait crier
comme des petits porcs , et les vend en conséquence pour
tels .
C'est par des scènes semblables , toutes détachées , et
toujours avec de nouveaux personnages , que l'acteur démontre
les malheurs de la guerre , et les avantages de la
paix. Il l'emporte sur Lamachus , général des Athéniens ,
et chef du parti qui demande la guerre. Dicéopolis refuse
au général tous les biens que lui procure la paix , et dont
celui-ci manque dans l'état de guerre. Enfin , pour mieux
faire contraster l'une et l'autre situation , l'auteur fait
venir deux messagers en même temps . L'un prévient le
général que les ennemis ont fait une incursion , et qu'il
doit marcher contr'eux ; l'autre invite Dicéopolis à un
banquet solennel .
Après un choeur de peu de durée , Lamachus revient
blessé , et trouve Dicéopolis au sein des transports les plus
scandaleux du vin et de l'amour. Les deux personnages
forment , par les sentimens qu'ils expriment , une opposition
alternative . L'un se récrie au milieu des plus vives
douleurs ; l'autre est dans le délire de l'alégresse , au sein
de la débauche , provoque deux jeunes filles qui se trouvent
près de lui , de la manière la plus indécente et digne
des lieux les plus infâmes. Il faut observer que la scène
est sur une place publique.
La pièce a 1232 vers. N. L.
512 MERCURE DE FRANCE ,

ALCESTE ( d'Euripide . )
Le lieu de la scène est la place devant le palais du roi ,
à Phérès , en Thessalie. Apollon annonce au peuple les
faits dont il sera question . La mort arrive pour se saisir
d'Alceste . Suit un dialogue très - comique entre les deux
divinités , qui bientôt cèdent la place à un choeur composé
des habitans de Phérès. Ce choeur vient s'informer , avec
inquiétude , de l'état d'Alceste . Une dame du palais accourt
leur apprendre la situation de la reine , qui , dit - elle , se
dispose à mourir. Ce récit détaillé est plein de vérité ,
d'affection , de tendresse et bien digne de la réputation de
l'auteur.
Auvers 24 , Alceste languissante sort du palais , soutenue
par Admète et par ses suivantes . Elle vient assister au
coucher du soleil , faire son testament et mourir sur la
place (1 ) ; toutes choses qui se passeraient plus commodement
dans un salon . Admète son époux , pour la conservation
duquel Alceste fait le sacrifice de sa vie , la console
par des promesses généreuses ; il lui dit qu'il portera le
deuil toute sa vie ; qu'il détestera jusqu'à la mort sơn
propre père et sa propre mère , qui n'ont pas voulu mourir
pour le sauver d'un prochain trépas ; qu'enfin il fera exécu-
Her par un excellent artiste la statue d'Alceste qu'il placera
dans son lit , et qu'il étreindra pour elle.
Hercule arrive et trouve Admète en pleurs. Celui - ci
dissimule la cause de son chagrin pour ne pas attrister son
hôte. Il le fait introduire dans un appartement séparé . On
ne peut concevoir qu'Hercule ne devine pas qu'Alceste est
morte.
La scène d'Admête et de Phérès , son père , est un scandale
pour tous les siècles . Le fils y blâme son père , et lui
reproche de n'être pas mort pour lui . Inutilement le père
Brumoy observe que l'auteur s'est conformé aux usages
(1 ) Inconvénient de la stabilité de la scène.
du
EP.FRA
1
1
FRUCTIDOR AN XIII 513
du siècle , qu'alors le p'us vieux devait mourir pour le plus
jeune. Euripide lui -même a renoncé à ce moyen de d
fense en faisant dire à Phérès au vers 683 : « Cette loi de
» ma patrie m'est inconnue ; il n'est pas d'usage chez les
» Grecs que les pères sacrifient leurs jours pour des
>> enfans . >> C
Au vers 717 , le choeur qui a toujours occupé la place
devant le palais du Roi , lieu de la scène , la laisse vide
pour se rendre aux obsèques d'Alceste . On voit un domestique
destiné à servir la table d'Hercule , qui exagère à
part, l'intempérance et l'indiscrétion de ce dernier , qui ,
dans une maison où l'on déplore un trépas aussi doulou-,
reux ( 1 ) , se livre aux plaisirs de la bonne chère. Hercule,
trouve la tristesse du valet fort repréhensible ; il l'invite.
à boire avec lui , le réprimande et lui fait une leçon digne
d'Epicure , sur l'incertitude et la briéveté de la vie ;
il lui conseille de se jeter dans les bras de Bacchus et de,
Cythérée. Hercule ne mangeait certainement pas sur la
place ; donc la scène est changée .
La présence perpétuelle des choeurs oisifs du Théâtre
grec , est un obstacle au changement de lieu et la cause
des inconvéniens qui viennent d'être rappelés . Mais on
voit clairement , lorsque les auteurs saisissent l'occasion,
de se délivrer de ces entraves , que la scène éprouve une révolution
comme nous l'avons démontré dans l'Ajax
flagellifère de Sophocle , et dans les Eumenides d'Eschyle.
Que la scène soit ensuite physiquement changée,
ou que l'imagination des spectateurs soit chargée de suppléer
à ce changement , cela ne fait rien à la règle .
Cette tragédie a 1163 vers .
( 1 ) Changement du lieu de la scène.
5.
cen
N. L.
K k
514 MERCURE DE FRANCE ;
SPECTACLES.
THÉATRE DE L'IMPÉRATRICE.
( Rue de Louvois . )
Rose , suite de Fanfan et Colas ; par Mad . de Beaunoir,
comédie en trois actes et en prose , remise au théâtre .
LES suites sont rarement heureuses ; ce titre est un
mauvais présage que Rose n'a pas démenti. Fanfan et
Colas , qui n'est autre chose que le développement de deux
charmantes fables , ou petits contes , de M. l'abbé Aubert ,
avait eu aux Italiens un très - grand succès , quoique cette
pièce ne semble faite que pour les théâtres de colléges ,
de pensions, ou tout au plus de société. Mais il paraît que
l'auteur ne peut se passer d'appui ; car , n'en ayant pas eu
pour Rose , n'ayant pas eu le bonheur de rencontrer un
plan tout tracé , il n'a imaginé qu'une action qui est sans
intérêt parce qu'elle est absolument sans vraisemblance .
Il est probable que le joli drame de Nanine lui en aura
donné l'idée. Ces pièces forment une sorte de contraste ;
te fonds de toutes deux est un homme de qualité amoureux
d'une paysanne ; mais le comte d'Alban , d'un âge mûr ,
et deplus philosophe , est néanmoins subjugué par sa passion
; et le marquis de Fierval , à peine sorti de l'enfance
triomphe de la sienne . Il est vrai qu'il n'était pas , comme
l'amant de Nanine , tout- à-fait le maître de la satisfaire.
Ce jeune étourdi , qui n'a encore que dix -sept ans , est
fou de Rose au point de vouloir l'épouser. Il s'y trouve
un obstacle , outre celui qui résulte de son âge); c'est
qu'elle est promise à Colas , qu'elle aime et dont elle est
aimée ; ce qui fait paraître l'amour du marquis incroyable
et ridicule .
Le père de Rose , avant de l'unir à Colas , a exigé quo
FRUCTIDOR AN XIII 515
celui-ci acquît un pécule de 300 fr . à la sueur de son front
Pour y parvenir , le pauvre diable s'est mis au service
d'un laboureur qui lui donne cinquante écus de gages . Depuis
une année entière il est absent , et ne doit revenir
qu'après l'intervalle d'une autre . Rose dit qu'un an est bien
long. C'est une bonne fille que cette Rose ; elle épargne
à sa mère tous les soins du ménage , et on les voit se disputer
long- temps un balai. C'est compter beaucoup sur
la patience du public que de lui offrir des niaiseries de
cette force.
Colas arrive inopinément. Il a si bien travaillé , que son
maître lui a donné cent écus pour une seule année de gages ;
générosité romanesque dont les paysans n'ont pas coutume
de se piquer. Survient un huissier qui réclame de la future
belle-mère deux cents francs pour sa taxe , et quatrevingt
- dix-neuf liv. quinze sous de frais . Colas lui jette au
nez son sac de cent écus , l'officier de justice n'ayant pas
voulu se contenter de quelques coups de bâton que l'impétueux
Colas lui avait proposés d'abord : procédé qui n'est
pas non plus dans les moeurs des gens de campagne.
Cependant un oncle du marquis , impatient de mettre
fin à la sotte fantaisie de son neveu , tâche d'engager le père
de sa maîtresse à s'éloigner avec sa fille . Il ne lui dissimule.
pas ses motifs ; et pour le déterminer , il lui offre 12 arpens
de terre dans un canton éloigné , au lieu de cinq qu'il
possède dans le voisinage du château . « Ma foi , dit le
» rustre , si votre neveu est amoureux , tant pis pour lui .
» On ne l'aime pas ; on en aime un autre , et je ne crains
>> rien. Je ne vendrai pas le bien de mes pères ; je ne m'é-
» loignerai pas. Si vous n'êtes pas bien ici , vendez votre
» château , et partez . Moi , je reste. » L'oncle admire le
bon sens du maraud , ne sait que répondre, et sort comme
un franc benêt.
Fierval vient brusquement proposer à Colas , son frère
de lait , de lui céder sa maîtresse. Colas ne trouve pas la
proposition [fraternelle . Ils se fâchent , et l'on ne sait ce
Kk 2 1
516
MERCURE DE FRANCE .
F
qui en serait arrivé , si le précepteur de Fierval n'était
venu arrêter la fougue de ce petit mutin . Celui - ci commence
par résister à l'autorité préceptorale , et persiste à
vouloir se marier . « Epouser une paysanne ,
» Y pensez-vous ? lui dit l'abbé. »
» elle consentirait. y
--
17 ans !
Ma mère m'aime ,
Qui ; mais elle en mourrait de
» douleur. » Voyant le jeune homme ébranlé , le précepteur
frappe le grand coup. Il raconte le trait sublime de
Colas , donnant ses cent écas à l'huissier, A l'instant surviennent
tous les personnages pour le dénouement . Le
marquis demande sa fille au paysan . Pour qui , dit
» celui- ci ? pour Colas , répond Fierval. Et la pièce
finit par cette plaisante antithèse de l'abbé . « Voilà ( en
>> montrant Colette ) la fleur de la nature, et (en se tournant
» vers son élève ) , voici le fruit de l'éducation . »
»
Malgré son excessive médiocrité , cette espèce de drame
s'est soutenue par le jeu des acteurs .On a particulièrement
distingué celui de Mlle . Emilie le Verd , attachée depuis
un'an à ce théâtre , et qui jouait le rôle de Colas . -
Errata du dernier numéro , art . Spectacles , page 477 ,
lig . 16 , au lieu de contre- temps , lisez : contre-sens . —
Page 479 , ligne 26 , les relègue à ce sujet , lisez : relègue
ce sujet.
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FRUCTIDOR AN XIII 517
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le récit d'un grand nombre de bonnes actions toutes récentes ,
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différentes associations de prévovance et d'économie , sur quelques
personnages vertueux enlevés depuis peu au monde . L'éditeur promet,
un pareil recueil chaque année . C'est un service qu'il rendra aux moeurs
et à la société. Il invite tous les magistrats , tous les citoyens , et particulièrement
les maires des communes , qui , dit- il , plus rapprochés
de leurs administrés par leurs honorables fonctions , ont le bonheur
de voir leurs vertus de plus près , à lui faire passer , franc de port , le
réit de toutes les belles actions , la notice de toutes les inventions ,
découvertes et institutions vraiment utiles à 1 humanité , qui parvien
dront à leur connaissance. Nous nous faisons un plaisir de donner de
la publicité à cette invitation , bien persuadés qu'elle ne restera pas
sans réponse , dans un moment où le retour de l'ordre social ramène
le sentiment et le goût de tout ce qui est honnête , bon et utile .
Des nouvelles Bergeries ; de ce qui les constitue bonnes et trèssalubres
,de l'application de ce principe aux vieilles Bergeries ;
et quatre devis et manières différentes pour construire les nouvelles .
Ouvrage élémentaire , in - 8° . aveo gravure. Prix : 2 fr . , et 2 fr . 25 c.
par la poste,
n..9, bou-
A Paris , chez M. Cointereaux , rue Folie Méricourt ,
levart du Temple.
Il manquait aux propriétaires des troupeaux un pareil ouvrage. An
moyen d'une légère réparation à faire à leurs vieilles bergeries , ils vont
avec ce livre , en tirer grand parti , ou bien en faire construire à neuf
d'une rare composition . Les moutons , les brebis et les agneaux bien abris
tés , bien aérés , y jouiront certainement de la meilleure santé. Ce livre,
établi sur un principe et des raisonnemens certains , va dvenir le
guide des propriétaires et des bergers ; et nos ne craignons point
de le dire , M. Cointereaux s'est surpassé lui - même en s'atta
chant plus particulièrement à une race d'animaux qui nous est si
chère , et dont la laine superfine , chaque jour augmentée en France ,
va faire une des branches les plus étendues de notre comerce. .
518 MERCURE DE FRANCE ;
Rapports du physique et du moral de l'homme , par P. J. G.
Cabanis, membre du Sénat, de l'Institut national , de l'Ecole et Société
de Médecine de Paris , de la Société philosophique de Philadelphie.
Deuxième édition , revue, corrigée et augmentée par l'auteur , principalement
d'une table analytique , et d'une table alphabétique et raisonnée
des auteurs et des matières . Deux vol . in -8 ° . Prix : 14 fr. , et
18 fr. par la poste.
A Paris , chez Crapart , Caille et Ravier , libraires , rue Pavée
Saint-André , nº. 12 .
Calixte Volland , libraire , quai des Augustins , nº 25, et Warée
oncle , libraire , même quai , nº 22 , viennent d'acquérir des héritiers
de M. Lebeau , chargé des détails du bureau des loix du ministère de
la marine , le Nouveau code des Prises maritimes , contenant les
loix et les actes relatifs à la course , aux corsaires , aux prises et aux
neutres , rendus depuis 1400 jusqu'à pr'sent ; 4 vol . in- 8°. , de l'Imprimerie
impériale , prix : 15 fr. au lieu de 24. Ils possèdent encore
quelques exemplaires en 3 vol . in-4° , aussi de l'Imprimerie impériale,
dont le prix est de 24 fr. au lieu de 36. Les négocians et les armateurs
qui se livrent aux spéculations que présentent la voie de mer et le commerce
extérieur , les agens consulaires , les tribunaux de commerce et
civils des départemens maritimes , les colons et tous les marios en général
, demandoient depuis long-temps un code dans lequel ils pussent
être sûrs de trouver les loix et les actes du gouvernement relatifs à la
course , aux corsaires , aux prises et aux neutres. Le désir aussi fréquemment
que généralement exprimé de voir paroître un pareil ouvrage,
avoit d'abord déterminé M. Lebeau à l'entreprendre ; mais la multiplicité
des recherches qu'il falloit faire pour réunir tous les matériaux
nécessaires à la confection , lui fit craindre de ne pas réussir . Ranimé
bientôt par l'envie d'être utile à ses concitoyens , il n'hésita plus à sé
livrer à ce travail , sur- tout lorsqu'il apprit avec quelle avidité on s'arrachoit
, pour ainsi dire , l'ouvrage de M. Chardon sur le même sujet,
quoique le dernier acte qu'il contient soit du 16 janvier 1784. Les
deux premiers volumes de l'ouvrage qu'ils annoncent ne sont qu'une
nouvelle édition de celui de M. Chardon, augmentée cependant d'une
cinquantaine de pièces que M. Lebeau a cru devoir y insérer . Il y a
ajouté aussi les actes qui ont paru depuis 1784 jusqu'à ce jour ; par ce
moyen les loix anciennes se trouvent distinguées des loix nouvelles. Le
3º et dernier volume contient 1 ° , toutes les loix et tous les actes du
gouvernement sur la nouvelle législation des prises ; 2° . des articles
extraits des loix générales ainsi que des arrêtés qui ont rapport à cette
partie; 3 ° . les loix et les actes du gouvernement concernant le commerce
extérieur , les droits d'entrée et de sortie , ainsi que ce qui est relatif
à la police des ports et de la navigation ; 4° . enfin le titre seulement
des loix et des actes qui ne concernent qu'indirectement cette partie
de la législation . Ce Code , qui a été imprimé avec soin et sur beau
papier à l'Imprimerie impériale , ne laisse rien à desirer , soit pour
l'exécution , soit pour la facilité des recherches . Il est accompagné
d'une Table chronologique des pièces qu'il contient , et terminé par
une Table alphabétique des matières .
On trouve chez les mêmes libraires le Code pénal maritime , ou
Recueil des loix concernant les peines à infliger pour délits commis à
bord des vaisseaux et dans les ports et arsenaux de l'Empire , par
M. Lebeau ; 1 vol . in-18 , prix : 1 fr . 50 cent.
Ces différens ouvrages se trouvent aussi chez LE NORMANT ,
des Prêtres Saint-Germain- l'Auxerrois , nº. 42.
rue
FRUCTIDOR AN XIII 519
NOUVELLES DIVERSES.
Londres 16 août. Le-baron de Strogonoff, ambassadeur
de la cour de Russie en Espagne , a débarqué lundi derpier
à Harwich , et s'est rendu ici sur-le-champ. On le
croit chargé de quelque mission particulière relative à
celle qu'avait eue M. de Novosiltzoff.
du
Voici l'extrait d'une lettre adressée par lord Hawkesbury
, aux lords commandant les differens comtés :
« Milords , le conseil privé de S. M. ayant reçu deux
rapports du bureau de santé contenant des mesures propres
à prevenir la propagion des maladies contagieuses qui se
sont malheureusement manifestées dans quelques parties
royaume-uni , j'ai reçu de S. M. l'ordre de transmettre à
votre seigneurie les susdits rapports et de vous prier de
faire exécuter , avec une sévère attention , le réglement de
quarantaine , arrêté dans le conseil de S. M. le 5 avril dernier
, et l'acte rendu par le parlement dans sa dernière
session sur le même objet , enfin de répandre , autant qu'il
est possible , les instructions rédigées sur cette importante
matière , etc. »>
Des dépêches arrivées des Indes orientales , et datées
du fort Guillaume , annoncent que , le 6 février dernier
les troupes anglaises , croyant s'emparer de la place de
Bhurtpore à la faveur d'une brêche , tentèrent l'assaut , et
furent repoussés avec une perte considérable en tués et en
blessés. Le général Lake rend compte ensuite au gouverneur-
général , d'un engagement subséquent qui eut lieu entre
un corps de troupes anglaises chargées d'escorter un
convoi de vivres , et un détachement d'infanterie et de cavalerie,
accompagné d'artillerie , appartenant à Holkar , à
Ameer-Khan et à Bappoojec-Scindiah. Après une action
assez opiniâtre et sanglante , les troupes des trois chefs indiens
furent repoussées avec le secours du lieutenant-colonel
Need , qui vint fort à propos pour dégager les Anglais
, qui ont payé de la perte de beaucoup des leurs , un
avantage obtenu par la supériorité du nombre.
On apprend par des lettres de Vienne qu'il vient d'être
signé un traité d'alliance entre les cours de Saint- James ,
Vienne , Pétersbourg , Stockolm et Constantinople , dans lequel
il est stipulé que l'armée russe de la Méditerranée , que
l'on doit porter à 80,000 hommes , sera à la solde de l'An«
gleterre. ( Sun. )
520 MERCURE DE FRANCE ,
mais
Nous avons enfin obtenu des details authentiques ,
désagréables , relativement aux escadres combinées . Le
vaisseau de S. M. le Héro , de 74 canons , capitaine Gardner
arriva hier à Portsmouh avec des dépêches de l'amiral.
Calder , annonçant que les flottes combinées étoient entrées
au Ferrol. En y comprenant les vaisseaux qui se sont
réunis a ces flottes , et ceux qui se trouvoient dans ce port ,
ces forces se montent actuellement à 3 vaisseaux de ligne.
L'amiral Calder a joint lord Cornwallis devant Brest.
On a affiché ce matin la notice suivante au café de Lloyd:
Bureau de l'amirauté , ce 16 août .
« On annonce que les flottes combinées sont entrées au
>>> Ferrol. >> ( Star).
On sait maintenant à quoi s'en tenir sur la grande victoire
de l'amiral Calder. Ce dernier est modestement venu
se joindre à la flotte de lord Cornwallis , après avoir vn
les flottes combinées entrer dans le port du Ferrol , sans
qu'il ait pu s'y opposer. On ne sauroit , au reste , lui en
vouloir d'avoir pris ce dernier parti . Dès qu'il ne s'étoit
pas trouvé en état de livrer à l'ennemi un nouveau combat
, et de lui fermer l'entrée du Ferrol , il ne pouvoit
plus y avoir ensuite rien à faire pour lui devant ce port ;
car les flottes combinées y ayant trouvé un renfort de douze
à treize vaisseaux de ligne , n'auraient pas demandé mieux ,
sans doute , que de le voir rester quelques jours de plus dans
cette station . On assure que l'amiral Stirling est aussi venu ,
ou du moins a reçu l'ordre de venir se réfugier au milieu
de la flotte du canal , laquelle va ainsi se trouver portée à
plus de trente vaisseaux de ligne , sans compter ceux qui
s'y rendent , dans ce moment , de Portsmouth et de Plymouth.
On ajoute qu'elle sera encore renforcée incessamment
soit de la flotte de lord Nelson , soit de celle de l'ami
ral Collingwood. Il paroît que le gouvernement a senti la
nécessité d'entasser beaucoup de forces dans cette station ,
soit pour prévenir les conséquences qui pourroient résulter
de la réunion des flottes combinées avec celle de Brest
soit pour rapprocher nos forces navales du principal théâtre
du danger ; car , dans ce moment , c'est du salut de
l'Angleterre qu'on s'occupe ; et on regrette beaucoup que
lord Nelson n'ait pas suivi l'idée qu'il avait d'abord eue
de se rendre de Gibraltar vers la côte d'Irlande.
Les dernières dépêches reçues à la compagnie des Indes ,
par le paquebot la Belle , apprenoient qu'après les cing
FRUCTIDOR AN XIII RUC
5.1
assauts livrés inutilement à la forterese de Burthport , sous
les ruines de laquelle Holkar étoit décidé à s'ensevelir plutôt
que de se soumettre aux conditions dures que lord
Wellesley voulait lui dicter , il a été conclu une trève
et qu'avant le départ du même paquebot , du Bengale ,
un traité de paix définitif avoit été signé.
2
Pétersbourg, 5, act. Les régimens de ligne en garnison
dans cette ville , font toutes dispositions pour se
mettre en campagne. Les généraux destinés à comman
der les troupes qui y sont déjà , sont , dit'on , MM. de Michelson
, Desson et le comte de Buxhowdem .
-
Hambourg, 19 août. Le placard suivant a été affiché
à la bourse de Londres , ainsi qu'au café Lloyd : « Il
» est de l'essence des principes sur lesquels repose notre
» droit maritime , de ne point tolérer qu'aucun vaisseau
» neutre puisse établir aucune relation commerciale entre
» des colonies ennemies , et des ports ennemis en Europe ,
» quand même lesdits bâtimens neutres auraient relâché
» dans leurs propres ports , y auroient déchargé ou rechargé
leurs cargaisons . » Cette mesure est visiblement
dirigée contre les Américains , dont le ministre a fait , à ce
sujet , de vives représentations à notre cour. Trois bâtimens
américains ont été arrêtés en mer par des frégates
anglaise , et conduits à Yarmouth.
On assure aujourd'hui que la cour de Vienne se propose
d'intervenir , comme médiatrice , dans la guerre entre
la France et l'Angleterre , et qu'elle a déjà fait part de ses
dispositions aux cours de Paris , de Pétersbourg , de Berlin
et de Londres.
On mande de Riga , en date du 3 août : « Plusieurs
régimens de notre armée sont en marche , et l'on équipe
toujours à Cronstadt un grand nombre de vaisseaux de
guerre. On parle de plusieurs corps d'armée dont les chefs
ne sont cependant pas encore définitivement nommés. »
Ratisbonne , 18 août. Malgré tout ce qu'on dit des préparatifs
de l'Autriche , on est fondé à croire que cette
puissance n'a en vue qu'une neutralité armée qui assure
la tranquillité de ses états et contribue au maintien de la
paix sur le continent.
1
C'est pour épargner des frais que l'ordre équestre de
l'Empire s'est décidé à rappeler son ministre à Paris.
522 MERCURE DE FRANCE ,
?
Le Correspondant de Hambourg avait annoncé qu'un
bâtiment parlementaire français , avec pavillon de trève
avait abordé sur la côte d'Angleterre . Cette nouvelle ne
s'est nullement confirmée .
Francfort, 25 août. - Diverses lettres de Lintz , dans ,
la Haute- Autriche , s'accordent à dire que , depuis le 6
août , la marche des troupes par cette ville continue sans
interruption . On en porte le nombre à seize régimens.
Ces troupes paraiss nt destinées à former un camp considérable
sur la bruyère de Wels , plaine qui s'étend sur une
surface de hait lieues , depuis Lintz jusqu'à Wels. Un grand
train d'artillerie était déjà arrivé à Lintz , et on y en attendait
encore.
M. de Bildt , ministre de Suède près la diète , a , diton
, confidentiellement déclaré à divers ministres , que la
nouvelle publiée par les journaux anglais , relativement à
la vente de la Poméranie suédoise à la Russie , était sans
fondement.
Nons recevons de plusieurs parties de l'Allemagne méridionale
des nouvelles dont nous ne pouvons garantir l'authenticité
, et qui semblent préparer à des événemens importans.
Si l'on peut y ajouter foi , on doit s'attendre à un
prochain rassemblement de troupes prussiennes en Franconie
, dans les margraviats d'Anspach et de Bareuth , dans
la vue .
dit-on , de mettre à l'abri ce cercle , dont le roi de
Prusse est co-directeur , de toute entreprise , et donner un
point d'appui respectable à la neutralité que les princes
du midi de l'Allemagne sont résolus de garder , dans le cas
où la cour de Vienne , entraînée dans des hostilités , tenterait
aussi de les y engager. On parle en outre d'une confédération
aux mêmes fins entre les cours de Berlin et de
Munich.
Il a été confisqué tout récemment à Stettin plusieurs
tonneaux remplis de fausse monnaie , que l'on dit avoir
été fabriquée à Birmingham , en Angleterre , où , comme
l'on sait , il se fabrique depuis long-temps une grande
quantité de monnaie semblable pour être répandue en Allemagne.
On dit que l'Empereur d'Allemagne , sans attendre la
fin des vacances de la diète , la convoquera pour le 15 septembre.
FRUCTIDOR AN XIII. 523
Vienne , 15 août. -On sait maintenant en cette capitale
que deux grandes puissances se sont réuuies pour tâcher
d'applanir les difficultés qui ont empêché M. de Novosilzoff
d'ouvrir des négociations de paix entre les puissances
belligérantes . Les personnes éclairées pensent qu'il y aura
un congrès général de pacification .
-
Le courrier du cabinet qui a été envoyé à Paris par
notre cour est de retour depuis trois jours ; mais il n'a encore
rien transpiré du contenu des dépêches qu'il a rapportées.
Elles n'ont du reste jusqu'à présent influé en aucune
manière sur les dispositions militaires du gouvernement .
Berlin , 23. On sait que cette cour désire vivement
le maintien de la paix continentale , et que si elle ne réussit
pas dans cette entreprise , elle sera , suivant son usage ,
le centre de la neutralité de l'Allemagne. On parle de quelques
arrangemens qui ont déjà été pris éventuellement à
cet égard ; mais ces arrangemens n'ont rien de nonveau
puisqu'ils ne sont que la suite d'un systême connu.
Suivant une feuille publique , les négociations entamées
par M. le comte de Bernstorff à Berlin , ont pour objet le
maintien de la neutralité du Danemarck , au cas que la
guerre vînt à éclater sur le continent. C'est aussi pour garantir
sa neutralité que la cour de Berlin doit rassembler
un corps considérable de troupes dans la principauté
d'Anspach .
On parle d'une déclaration importante que S. M. l'Empereur
Napoléon a fait remettre à une grande cour , en
réponse à la dernière note de M. de Novosilzoff , et dans
laquelle S. M. doit avoir témoigné qu'elle acceptait avec
plaisir la médiation de cette cour pour applanir les différends
qui existaient entre elle et d'autres puissances. Sans
ajouter foi à tous ces bruits , on peut du moins en conclure
que la paix a de nombreux partisans sur le continent ; et
qu'ils opposent leurs nouvelles aux nouvelles guerrières
de l'Angleterre.
L'électeur de Hesse , qui a visité successivement les divers
endroits de ses états , est inopinément retourné à Cassel.
On dit qu'il a reçu des dépêches de la plus haute importance
, et qui ont rendu sa présence dans sa résidence
tout-à-fait indispensable.
er
Naples 1 août.-On évalue à 20 millions de ducats ( 240
524 MERCURE DE FRANCE ,
millious de France , ) les dommages qu'a éprouvés cette
ville . Les particularités suivantes son extraites d'une notice`
adressés au gouvernement napolitain par des commissaires
envoyés sur les lieux ; à Ibernis , où la commotion fût si
terrible , la terre s'ouvrit et vomit des flammes ; 359 familles
furent englouties : à Castel -Petroso , il a péri 15 familes
; à Massino , 84 ; à Fressolone , 395 ; à Saint - Angeloin-
Colla , 43 ; à Baramillo , 180 ; à Gantalupo , 142 : Lorenzano
et Saint - Angelo- di - Lombardi sont entièrement
détruits. Une petite rivière qui coulait dans cette province ,
et parcourait une étendue de 50 lieues , s'est perdue à 4
milles environ de son embouchure .
EMPIRE FRANÇA I S.
Turin. La première charrette qui ait passé sur le nouveau
chemin du Mont - Cénis , est celle sur laquelle a été
transporté à Turin le balancier pour la fabrication de l'or ,
que le ministre des finances a destiné à l'hôtet des monnaies
de cette ville . Cette charrette , affranchie la première de
l'obligation de s'arrêter à Lanslebourg pour mettre sa
charge à dos de mulets , a suivi sa route , en s'élevant à
la hauteur de la cîme sourcilleuse des Alpes , avec la même
facilité que si elle eût roulé en p'aine . Ce chemin fera
l'admiration de la prospérité ; il doit opérer des changemens
remarquables dans les rapports commerciaux de la
France et de l'Italie , et sera peut - être le plus beau monument
que l'on puisse élever à la gloire de notre Empereur.
- Brest , 5 fructidor. Des vaisseaux de l'escadre anglaise
qui croise devant notre port , s'avancent quelquefois
dans le goulet pour observer les mouvemens de notre
arnice. Hier et avant- hier ils ont eu à se repentir de leur
témérité . Les forts avancés de Bertheaume et de Kerautret,
commandés par les généraux Augereau et Sarrazin , ont
fait pleuvoir sur eux une grêle de bombes et de boulets
creux , dont plusieurs sont tombés à leurs bords et les ont
endommagés . On assure qu'un de ces boulets , lancé de la
batterie neuve de Kerautret , a éclaté sur le vaisseau amiral
du lord Cornwallis.
Hier , l'escadre légère aux ordres du contre - amiral
Willaumet a eu un engagement d'une heure et demie avee
FRUCTIDOR AN XIII. 525
les vaisseaux de tête de l'armée anglaise , dont le vaisseau
de l'amira ! Corny His faisait partie. L'ennemija été obligé
de prendre le large et paraît avoir eu des avaries majeures ;
les vaisseaux le Foudroyant , l'Alexandre et l'Impétueux ,
sont ceux qui ont combattu , ainsi que les frégates la Va
leureuse et la Volontaire. ( Courrier de Brest. )
-
PARIS .
S. M. l'Empereur a fait le 3 fructidor , à 6 heures du
matin , une revue de détail sur tous les bâtimens réunis à
Boulogne. Le 6 , sur le Plateau des , Dunes , entre
Ableteuse et Vimereux , elle a passé en revue la division
du général Gazan ; et le à Amleteuse , le corps d'armée
cominaudé par M. le maréchal Davoust . Elle est diton
, attendue incessamment à Bruxelles.
-
9,
S. M. Impératrice est arrivée hier soir à Paris. M. le
preft de Paris , accompagné des chevaliers maîtres de c
rémonies de la ville , en costume de cour , étoit allé audevant
de S. M.
-
Le 8 du mois de fructidor , a été rendu un décret
impérial concernant la levée de la conscription de l'an
14. Les 30 mille conscrits destinés à completter l'armée
sur le pied de son organisation , et les 30 mile destinés à
rester en réserve ou à porter l'armée au pied de guerre ,
sont mis en activité .
-S. Em, M. le cardinal archevêque de Paris vient d'a
dresser aux curés et aux desservans de son diocèse la circulaire
suivante : I'
« Des abus se sont introduits , monsieur , dans la célébration
des solennités de l'église . Nous les avons improuves
toutes les fois qu'ils sont venus à notre connaissance ;
mais comme ils deviennent tous les jours plus fréquens ,
ils exigent de notre part une défense plus formelle . On
annonce par des affiches ou par les feuilles publiques la
musique employée dans nos cérémonies , comme on annoncerait
des spectacles profanes ; et , ce qui est encore
plus reprehensible , dans certaines occasions on s'est permis
de faire payer à l'entrée des églises , d'y exiger des
billets , el de fermer ainsi l'accès des temples du Seigneur
526 MERCURE DE FRANCE ,
aux fidèles
peu fortunés. Je ne vous cacherai pas que de,
plaintes en sont parvenues jusqu'aux oreilles de S. Me
I'Empereur et Roi , et que son zèle pour la religion l'a
port à m'en faire écrire par son Exc. le ministre des cultes.
Pour faire disparaître ces abus , nous défendons expressement
: 1º. d'exiger jamais aucune rétribution ni aucun
billet
pour l'entrée des églises paroissiales ou succursales
, et des oratoires publics , 2°. d'insérer dans les annonces
des fêtes et cérémonies ecclésiastiques , soit qu'on les
fasse par affiche ou autrement , les noms ni le nombre des
musiciens qui doivently chanter ou y jouer de quelque instrument.
>>
-Un décret impérial affranchit du droit de patente les
médecins , chirurgiens , pharmaciens des hôpitaux civils et
militaires , ou employés au service des pauvres par nomination
de S. M. où des autorités administratives , ainsi que
es professeurs d'accouchement dans les hospices .
-
Les dernières nouvelles de Naples sont rassurantes
sur la Calabre et la Pouille. La secousse du 26 juillet y a
été ressentie , mais elle n'y a produit que peu de dommage.
On porte à 46 le nombre de villes , bourgs ou villages qui
ont été entièrement détruits dans le comté de Melise . On
remarque qu'il y a 78 ans que l'on n'avait pas ressenti à
Naples une pareille secousse .
-
Le buste de Molière a été placé sur la maison ( rue
de la Tonnellerie , n°. 3 ) , où il est né. Ce.buste est
bronzé. Le maître actuel du logis a jugé à propos de s'en
servir comme d'enseigne Bene sit ; mais il a fait écrire
à côté : A la tête noire . A la tête noire ! il n'a rien trouvé
de plus ingénieux à dire de la tête de Molière .
-
On construit à Anvers 8 vaisseaux de 74 et de 80 ,
une frégate et une corvette.
-Par décret impérial , il est défendu à tous mairesadjoints
et membres d'administration municipale , de souf,
frir le transport , présentation , dépôt , inhumation des
corps , ni l'ouverture des lieux de sépulture ; à toutes
fabriques d'églises et consistoires , ou autres ayant droit
de faire les fournitures requises pour les funérailles , de
livrer lesdites fournitures ; à tous curés , desservans et
pasteurs , d'aller lever aucun corps , ou de les accompaFRUCTIDOR
AN XIII 527
1
gner hors des églises et temples , qu'il ne leur apparaisse
de l'autorisation donnée par l'officier de l'état civil pour
l'inhumation , à peine d'être poursuivis comme contrevenans
aux lois . »
-
On auroit une singulière idée de la situation de l'Europe
, si l'on s'en tenoit à lire les journaux allemands et
les journaux anglais. Les premiers mettent le continent
entier sous les armes ; mais ils ajoutent que ce n'est pas
pour faire la guerre , et que l'unique but de tant de mouvemens
est d'obtenir la neutralité . Il est difficile de concevoir
comment toutes les puissances continentales voulant
rester neutres , toutes établissent leurs troupes sur le pied
de guerre. Il y a dans ces dispositions on dans ces explications
quelque chose de faux qui ne trompe personne.
Les journaux anglais , plus hardis sans être plus francs
peut-être , annoncent hautement une alliance entre leur
pays , l'Autriche , la Russie , la Suède et la Tarquie. Si
l'Empereur d'Allemagne n'ose avouer cette alliance , pourquoi
l'Angleterre s'empresse-t- elle de la proclamer ? C'est
que l'Angleterre , toujours fidelle à son système , veut
compromettre la maison d'Autriche , l'entraîner plus vîte
et plus loin qu'elle ne le desire et provoquer contre elle
le ressentiment des Français , dans l'espoir d'entamer de
suite sur le continent une querelle qui éloigneroit de son
ile les dangers qui pèsent sur elle. Ainsi le premier fruit
de cette alliance , si elle existe , seroit une perfidie bien
conditionnée ; et si cette alliance n'existe pas , que penser
des motifs qui engagent l'Angleterre à la publier comme
accomplie ? Les Français ne peuvent croire que la maison
d'Autriche trahie , abandonnée , humiliée dans la dernière
guerre par le cabinet de Saint-James , veuille se livrer de
nouveau à ce cabinet égoiste ; et ce que les Français refusent
de croire en politique , pourroit être condamné par
cette seule raison . Si l'Angleterre ne néglige rien pour
compromettre la maison d'Autriche dont elle ne dispose
pas encore à son gré , elle humilie la Russie , qui paroît
davantage à sa disposition ; et c'est ainsi qu'elle fait annoncer
que 80 mille russes seront à la solde de M. Pitt.
Il est malheureux pour la Russie , qui a montré le desir
d'une grande reputation , de n'avoir plus à sa merci des
écrivains français ; ils lui apprendroient sans doute que
toute puissance qui se met à la solde d'une autre , n'est
plus regardée que comme une puissance secondaire ; et
5.28 MERCURE DE FRANCE ,
a
peat-être l'empereur Alexandre auroit- il honte de descen
dre lui-même du haut rang où ses aïeux l'ont placé , pour
jouer un rôle au-dessous de sa dignité et de la considération
à laquelle pouvoient prétendre les peuples qu'il goue
verne. Un empereur payé par un peuple marchand , ne
rappelle pas les beaux jours où le titre d'Imperator répondoit
à celui de maître du monde. Au bruit des neutralités
armées du continent et des alliances de l'Angleterre
, la France reste calme . Si , au milieu des plus cruelles
divisions , elle a pu résister à l'Europe entière , que ne
pourra- t- elle pas aujourd hai qu'elle est forte de l'union de
tous ses membres , et qu'elle a remis le soin de sa prospérité
à un chef qui ne peut rencontrer en Europe un seul
ennemi qui ne soit son admirateur ?
-
On mande de Toulouse que Mme Blanchard'y a fait
sa troisième ascension aérostatique . Elle s'est elevée à deux
mille toises , et elle est descendue à huit lieues du point
du départ dans la commune de Lux , canton de Caraman.
Les habitans de cette commune ont pensé , en la voyant
descendre des airs , que quelque esprit aérien venoit leur
rendre visite ; ils se sont armés de fusils et de bâtons
et l'ont entourée ; mais quelques pièces d'argent jetées
par Mme Blanchard out calmé le premier effet de cette
Terreur ; et comme ces pièces de monnoie portoient le
nême type que celles de Lux , ils ont pensé que le diable
pouvoit n'être pour rien dans cette apparition . Néanmoins
le niaire de la commune , par mesure de sûreté p blique
a voulu retenir le ballon ; mais , sur la réquisition de lá
gendarmerie , il a été renvoyé à M. Blanchard par le
maire de Caraman .
Par décret impérial les préposés des douanes et les
préposés à la perception des droits d'octroi , sont tenus
de se faire représenter les lettres de voiture , connaissemens ,
chartes-parties et police d'assurances des marchandises et
autres objets dont le transport se fait par terre ou par
eau , et de vérifier si ces actes sont écrits sur papier d'un
franc , ainsi qu'il est prescrit par l'article V de la loi du 6
prairial an 7. En cas de contravention , ils en rédigeront
des procès-verbaux pour faire condamner les souscrip
teurs et porteurs solidairement à l'amende fixée par l'art.
IV de la même loi . Les préposés de l'administration de
l'enregistrement des domaines qui auront constaté des
contraventions de la même nature , profiteront , ainsi que
'les employés ci - dessus désignés , de la moitié desdites
amendes.
F
( No. CCXVIII . ) 20 FRUCTIDOR an
( Samedi 7 Septembre 1805. )
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
POÉSI E.
BEP
CE
LE PARASITE ,
CONTE.
E que Dieu garde est bien gardé :
Qu'il daigne protéger ma paisible chaumière ,
Que de ma bonne ménagère
Il prolonge les jours et la franche gaieté ;
Qu'à trois heures ma nappe mise
Se couvre d'un frugal repas ,
Préparé sainement , servi sans embarras ,
Qui soulage ma faim et non ma gourmandise ,
Et si jamais le calcul ou l'ennui
Me font aller flairer la cuisine d'autrui ,
Je consens , oui je veux qu'en passant dans la rue
Chacun me montre au doigt , me persifle et me hue.
J'en ai connu de ces écornifleurs ,
Vrai fléau des maisons honnêtes , i
Tout à-la-fois impudens et flatteurs .:
De grand matin se mettant aux enquêtes ,
L 1
530 MERCURE DE FRANCE ;
Pour s'assurer , même aux frais des railleurs ,
Journalière et franche lippée.
Je vois encor d'ici certain monsieur Bonnot ,
Parasol sous le bras et perruque tapée ,
D'un pourpoint jadis noir couvrant sa courte épée ,
L'oeil furet , le maintien dévot ,
Ne rendant pas sa courtoise visite ,
Sans la gimble te pour le chien ,
Ou le bonbon pour la petite ,
Encor sans y mettre du sien ,
Car au dessert le bon apôtre
Escamotait chez l'un ce qu'il offrait chez l'autre.
En fortune , en talens , hélas ! aucun moyen ;
C'était , à tout prendre , un pauvre homme :
Des gazettes du jour éternel rabacheur ,
Plat babillard , intrépide mangeur ,
Voilà ce qu'il était en somme .
Mais plus content de lui qu'un aimable invité ,
Dès que pour toute la semaine
Son travail était fait , rien ne l'eût arrêté ;
Tant procéda pourtant qu'on le souffrait à peine ,
Et qu'à la fin sa nullité lassa .
De vingt lieux , fatigués de sa triste personne ,
Tout doucement on le chassa ;
Mais pour son estomac sitôt que l'heure sonne ,
N'ayez pas peur qu'il s'abandonne :
Vous allez voir le corsaire Bonnot ,
Ferme dans le danger , et fécond en ressources ,
Par de nouveaux exploits signaler d'autres courses .
Dans un de ces manoirs , où le rusé marmot
Gémit sous la férule en griffonnant son thême ,
Mon brave se présente une lettre à la main ,
Lettre que , pour venir à bout de son dessein ,
Il s'était écrite à lui même.
Au recteur du gymnase il s'adresse , et lui dit :
« J'ai charge de placer un enfant qu'on chérit ,
FRUCTIDOR AN XIII 531
Chez vous , mon maître , et votre renommée
A décidé mon choix ; lisez ce qu'on m'écrit .
Vous passez pour un érudit ,
Votre méthode est estimée ,
Vos soins parfaits , votre morale aussi ;
Sur ces objets aucun souci :
Mais vous voyez comme on me presse
(C'est , je l'avoue , un excès de tendresse )
D'examiner comment on est nourri .
Je sais bien qu'il ne faut à la folle jeunesse
Rien de trop recherché , mais la salubrité ,
Le bon apprêt , la propreté .
Des parens sur ce point la prévoyance extrême
N'est point blâmable en vérité.
Je voudrais donc en juger par moi- même ;
Et rompant tout engagement ,
Un de ces jours , à votre réfectoire ,
Avec vos écoliers , mon cher , tout bonnement
Je veux venir manger et boire .
Je m'en fais , je vous jure , un divertissement ;
A mes amis j'en conterai l'histoire ;
Vous le trouvez bon …….. » — « Mais , monsieur ,
Pour répondre à pareil honneur ,
Je voudrais.... » — « Quoi , de la cérémonie !
C'est sans façon que je me prie ,
Et mon but serait mal rempli ,
A jour nommé si vous deviez m'attendre ;
Non , non , je viendrai vous surprendre .... »
Le lendemain , à l'heure de midi ,
Le voilà parmi la marmaille ;
A ce banquet mal assorti ,
Certes il ne fit pas ripaille ,
Mais il mangea de bon coeur. Tout coup vaille :
Autant de pris sur l'ennemi.
Apres dîner, l'humble régent s'avance ,
De l'illustre convive exaltant l'indulgence ,
Lla
532 MERCURE DE FRANCE ,
Lui demandant cent et cent fois pardon ....
<< Pardon , mon maître , et de quoi donc ?
Je m'applaudis de la bonne aventure ,
Et j'ai dîné , je vous assure ,
Tout aussi bien qu'à la maison.
A ces enfans , que Dieu conserve ,
Je ne souhaite point de mets plus délicats ;
Je tiens contre Comus le parti de Minerve ,
Et n'ai jamais aimé les splendides repas.
Or sus je sais par coeur le menu des jours gras ;
Aux jours maigres je me réserve
De reprendre ma place ici ,
Afin que du tout éclairci ,
J'en puisse instruire la famille . »
Le vendredi suivant , point ne manqua Bonnot
De hasarder la fortune du pot.
Aux mets de pénitence on joint quelque broutille ;
Bonnot dévore , et le voilà lesté.....
« Votre accueil plein d'aménité ,
Dit-il en achevant sa modeste pitance ,
Et cet essai par la raison dicté ,
N'ont point trompé mon espérance .
Dès ce soir donc j'écris à mes amis
D'envoyer sans délai leur enfant à Paris.
Je vous le recommande autant qu'il m'est possible ;
Atous vos soins pour lui je serai bien sensible ;
Faites son lit , car vous l'aurez dans peu ;
Nous nous reverrons ; sans adieu .... >>
Il s'esquive en effet , et parcourant la liste
Des maîtres du pays latin ,
A chacun d'eux à l'improviste ,
Et toujours sa lettre à la main ,
Il annonce un élève et fait sa double épreuve :
Conception vraiment bizarre et neuve ,
Qui lui valut cent dîners pour le moins ,
Et souvent très-mauvaise chère ;
FRUCTIDOR AN XIII. 533
Mais enfin il put satisfaire
Le plus urgent de ses besoins.
Nul embarras ; circonstance légère
Qu'un peu plus de gêne ou d'ennui :
Dîner d'abord , et dîner chez autrui ,
C'était là l'importante affaire.
Par F. DEVENET.
N'a
CHACTAS
AU TOMBEAU D'ATALA.
Romance.
HEUREUX celui dont l'âge des douleurs
pu flétrir la course passagère !
Heureux celui qui n'a mouillé de pleurs
Que le sein de sa mère !
De ce tombeau , de lianes couvert ,
Hôtes des bois , respectez le mystère.
Repose en paix , ô fille du désert !
Repose en paix sous le roc solitaire.
Elle a passé comme la fleur des champs ,
La jeune vierge , à son pays ravie ;
Sur ses beaux jours j'ai vu passer le temps ,
Et dans mon sein un souffle l'a flétrie.
Dors , Atala , dors . L'ange de la mort
Sous ma douleur défend que je succombe.
Demain je fuis ; errant au gré du sort ,
Un autre ciel verra fermer ma tombe.
Heureux celui dont l'âge des douleurs
flétrir la course passagère !
N'a
pu
Heureux celui qui n'a mouillé de pleurs
Que le sein de sa mère !
Par M .....
3
534 MERCURE DE FRANCE ,
ENIGM E.
CHEZ les moines séditieux ,
Je fus souvent tumultueux ;
Chez les chanoines orgueilleux ,
J'étais un peu trop fastueux ;
Mais dans un livre , jeune ou vieux ,
Je suis toujours silencieux :
Devine-moi , si tu le peux .
Par G. V. (de Brives ) , abonné.
LOGO GRIPH E.
MON dernier membre , avec l'avant- dernier ,
Enlevés à mon corps , je suis toujours entier.
Par une Abonnée .
CHARADE.
L'AME , chez toi , lecteur , abandonnant le corps ,
Mon premier est l'asile où repose ce corps :
On sait que mon dernier , commun à tous les corps ,
Ajoute chez la femme à la beauté du corps.
Pour former mon entier , il faut bien plus d'un corps ;
Et pourtant cet entier ne forme qu'un seul corps .
PONS ..... SIM .. ( de Reims. )
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la
CHARADE insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier N° est la Parole.
Celui du Logogriphe est Clocher, où l'on trouve Cloche.
Celui de la Charade est Cor-sage.
FRUCTIDOR AN XIII. 535
Précis historique de la vie d'Annibal , et de ses
Campagnes en Italie . Nouvelle édition ; par
Des Essarts. Un vol . in-8 ° . Prix : 1 fr. 50. c. , et 2 f.
par la poste . A Paris , chez l'Auteur , libraire ,
place de l'Odéon , nº . 1 ; et chez le Normant ,
rue des Prêtres Saint - Germain - l'Auxerrois ,
n°. 42. ( Deuxième article. )
A NNIBAL, qui connaissait tout le faible de
son gouvernement , lui cacha ses desseins , soit
pour assurer le secret de sa marche , soit plutôt
pour laisser à son pays , en cas de malheur , le
moyen de rejeter sur lui toute la responsabilité de
cette guerre , selon la coutume de ces temps. Car
il arrivait souvent que le sénat des deux nations.
laissait agir à leur gré ses généraux et ses ambassadeurs
, prêt à les désavouer , si le succès ne répondait
pas à ses espérances . On en vit un exemple
singulier dans la négociation sur l'Espagne . Les
deux peuples réclamaient fortement l'exécution du
traité, et il se trouva que chacun d'eux se croyait affranchi
des conditions qui lui étaient personnelles .
Les Romains prétendaient que les Carthaginois
étaient liés , parce qu'Asdrubal avait signé le traité.
Les Carthaginois pressaient les Romains par le
même argument , parce que le consul Lutatius avait
également signé en leur nom. De part et d'autre ,
on criait à la perfidie ; chacun prouvait que le parti
contraire violait les engagemens les plus sacrés.
Mais lorsque Rome envoya des ambassadeurs
se plaindre à ce sujet , on lui dit que les Carthaginois
n'avaient pas d'autre réponse à faire que celle
qu'ils avaient apprise des Romains ; et que puisque
les Romains se croyaient libres du traité de leur
consul , sous prétexte qu'il n'avait pas reçu la derpour
4
536 MERCURE DE FRANCE ,
nière forme des mains du peuple et du sénat , les
Carthaginois , au même titre , ne devaient pas se
croire obligés par le traité de leur général , puisqu'il
avait été fait sans leur autorité ( 1 ) . Cette réponse
paraît sans réplique ; cependant ce n'est
pas celle qu'on devait faire . C'était répondre à une
défaite par une autre défaite ; c'était jouer au plus
fin , rôle indigne de deux puissances qui se disputaient
l'empire du monde . Dans de telles questions ,
il n'y a que les principes qui aient une force véritable
; et le principe qui devait résoudre celle-ci
était d'une invincible clarté . C'est qu'un traité ,
fondé sur des conventions réciproques , n'a de vigueur
que par leur accomplissement , et qu'il est
rompu , dès que l'un des contractans se dégage .
Ainsi le manque de forme et de ratification qu'alléguaient
les Romains pouvait rendre la transaction
de nul effet pour eux , mais , par cela même , elle
devenait nulle pour tous . Vouloir qu'elle fût forte
contre Carthage et faible pour Rome , était une ab¬
surdité trop violente , en même tems qu'une ma
nifestation trop claire des dispositions hostiles qu'ils
apportaient dans cette discussion . Aussi , quoiqu'il
y eut moins de raison que de finesse dans la réponse
de Carthage , elle découvrit tellement ce qui
se remuait dans le fond des coeurs , que lorsque
l'orateur du sénat dit aux ambassadeurs : « Produisez
donc aujourd'hui ce que votre ame enfante
( 1 ) Ce passage de Tite - Live est fort curieux , et fait voir combien
Annibal entendait profondément la politique de ces nations . Il faut
se rappeler que la difficulté roulait sur le siége de Sagonte que Rome
voulait couvrir de son alliance . At enim eo foedere quod cum Asdrubale
ictum est , Saguntini excipiantur ; adversùs quod nihil
ego dicturus sum , nisi quod à vobis didici. Vos enim quod
C. Luctatius Cos . primò nobiscum foedus icit , quia neque auctoritate
patrum , nec populi jussu ictum erat , negastis vos eo teneri.
Si vos non tenent vestra foedera , nisi aut ex auctoritate aut
jussu vestro icla , nec nos quidem Asdrubalis foedus , quod nobis
insciis icit , obligare potuil. ( Lib . XXI. )
FRUCTIDOR AN XIII. 537
depuis si long-temps , quod diùparturit animus vester
, aliquando pariat ... Quintus Fabius , chef
de la députation , fut si étourdi de la justesse du
coup , qu'il n'eut plus que des menaces à la bouche
.
Il fit une scène de théâtre que bien des gens.
qui ne sont plus au collége admirent encore . Il releva
un des pans de sa robe , et dit aux Carthaginois
: J'apporte ici la paix ou la guerre , choisissez.
Un pareil choix proposé à des hommes ne
leur permet pas de balancer , et il équivaut à une
déclaration de guerre . Ainsi Fabius fit une chose
indigne de son caractère , et transforma un ambassadeur
en héraut d'armes.
Le crime d'une telle rupture retombe sur celui
qui le premier se délivre de sa parole , et rompt
le noeud commun. Or , ici ce fut Rome qui donna
l'exemple , et lorsqu'on rapproche cette conduite de
la haute réputation d'intégrité et de grandeur d'ame
qu'on lui a faite , on voit que son histoire a été
écrite avec les vues les plus fausses et les couleurs
les plus trompeuses
.
Le plan d'Annibal était donc aussi généreux
pour son pays que juste et plein de vigueur contre
les Romains . Il sentit que le succès seul pouvait le
faire approuver, et il ne répondit aux injures d'Hannon
que par des victoires. Pendant qu'on osait
proposer de le livrer aux Romains , il méditait de
les aller chercher lui-même jusque dans leur ville ;
et lorsqu'on le vit exécuter ce dessein avec tant de
promptitude , lorsqu'après avoir détruit quatre
grandes armées , il sembla qu'il n'avait plus qu'à
prendre Rome, il était temps alors d'ouvrir lesyeux ;
il était temps de songer à prendre de la confiance
dans un homme qui n'en demandait que par des pro
diges etcomment ne pas voir qu'il y allait du salut
de toute la nation, et que si Rome se relevait d'un tel
538 MERCURE DE FRANCE ,
coup elle ne pardonnerait jamais à un ennemi
de l'avoir mise si bas ? Cependant Annibal ne fut
pas soutenu ; on lui refusa et les recrues et l'argent
qu'il demandait , comme s'il avait pu faireune
guerre si active sans frais et sans pertes .
.
Ce défaut de conduite paraît incroyable ; et
quand on songe qu'Annibal vainqueur de l'Espagne
, de la Gaule , des Alpes , de l'Italie , Annibal
aux portes de Rome excitait moins d'admiration
que d'envie à Carthage , peut- on se défendre de
mépriser ces gouvernemens faibles et inquiets , ces
républiques toujours condamnées aux tourmens de
la jalousie ?
Rome fut aussi ingrate envers son Scipion :
mais il est vrai que , dans ses malheurs , elle fit paraitre
un plus beau caractère : et , par un contraste
bien étonnant , elle accueillait et félicitait Varron ,
quoique vaincu , pendant que Carthage délaissait
Annibal victorieux . Si l'on conçoit ce que des
sentimens si divers devaient mettre dans les ames
de
part et d'autre , on verra bien que le succès de
la guerre, n'eut point d'autre cause . Quelques années
plus tard , Carthage abandonnée aux flammes
par les ordres d'un général romain , fut punie de
son ingratitude envers Annibal plus cruellement
qu'il n'appartenait à un Romain même de le souhaiter.
Scipion Emilien qui la brûlait ne put s'empêcher
de pleurer sur une ville si intéressante par
son antiquité , et qui contenait sept cent mille
citoyens parmi lesquels elle ne trouvait plus d'Annibal
. Ces défenseurs des empires sont envoyés
dans les temps nécessaires ; ils paraissent au jour des
calamités , ils remplissent leur tâche , et on ne les
trouve plus. L'exemple terrible de Carthage est
une deces leçons que la Providence seule sait donner.
Dans la conduite générale des sociétés , les lois
de l'ordre sont inflexibles , et les fautes des gouvernemens
jamais impunies,
FRUCTIDOR AN XIII 539
On a lieu de s'étonner qu'un homme qui écrit
l'histoire d'une guerre aussi importante et aussi célèbre
que la seconde guerre punique , ait négligé
d'en approfondir les principes , les opérations , et
les personnages. C'est bien méconnaître le caractère
et le génie de ce genre d'ouvrage , que de ne
pas rendre le lecteur attentif aux instructions que
présentent de tels spectacles . Mais conçoit - on que
l'auteur de la vie d'Annibal se soit cru obligé de
diffamer odieusement son caractère personnel , et
qu'il ait eu assez peu de connaissance des hommes
et des choses pour emprunter de Tite - Live
les traits dont il peint son héros ? Ce qui doit surprendre
ici , c'est que Rome qui , après la ruine
de Carthage , jeta partout la terreur , n'ait pu di-
Iminuer le nom d'Annibal dans la mémoire des
hommes. Sous ce faux air de grandeur que lui
donnaient son génie impérieux et ses manières
hautaines , elle eut toujours la bassesse de chercher
à avilir ses ennemis ; et sans doute elle eût aimé
à flétrir leur réputation par ses histoires , comme
elle flétrissait leur personne par ses triomphes . Cependant
Cornélius Nepos rend une justice écla
tante à Annibal . Non- seulement il avoue sa supériorité
militaire sur tous les capitaines Romains ,
mais il reconnaît que les suites malheureuses de la
guerre furent l'ouvrage des factions jalouses qui
divisaient Carthage . Il n'y a rien de si difficile et
de si beau que de louer noblement un ennemi.
Le passage original décèle une grande équité , et
doit plaire à ceux qui veulent , dans l'historien ,
autant de génie pour la connaissance des causes
que d'exactitude pour celle des faits . Non est inficiandum
Annibalem tantò præstitisse cæteros
imperatores prudentia , quantò populus Romanus
antecedebat fortitudine cunctas nationes : nam
quoties cumque cum eo congressus est in Italia ,
540 MERCURE
DE FRANCE
;
semper discessit superior ; quod nisi domi civium
suorum invidia debilitatus esset , Romanos videtur
superare potuisse . Sed multorum obtrectatio devicit
unius virtutem. ( Cap . I. )
~ Si l'écrivain moderne eût été plus soigneux d'entendre
les faits que de les compiler , il aurait vu
que Tite- Live lui -même donne une idée plus favorable
qu'il ne voudrait du héros Carthaginois. Ce
qui se fit à Capoue mérite un souvenir éternel .
Il semble que cette ville était destinée à éprouver
toutes les extrémités à la fois. Ses délices furent célèbres
au milieu des horreurs de la guerre , et ses
malheurs égalèrent ses voluptés . Ses premiers citoyens
lui donnèrent un spectacle bien digne de
ses moeurs , puisque la débauche et le désespoir
semblaient y disputer d'excès. Après s'être enivrés
dans un festin délicieux , ils s'empoisonnèrent , et
se firent brûler sur le même bûcher.
Annibal avait traité avec l'un des principaux de
la ville , nommé Pacuvius , lequel était devenu son
hôte. Ce Pacuvius avait un fils qui était lié avec
les Romains , et qui haïssait mortellement les Carthaginois.
Mais par considération pour le père ,
Annibal avait pardonné au fils , et il l'avait même
invité à sa table , pour sceller la réconciliation . Ce
jeune homme prit la résolution de l'égorger au
milieu du repas. Pendant que tous les convives se
livraient à la confiance et à la joie , il se lève de
table , fait appeler son père , lui montre un poignard
caché sous sa robe , et lui déclare son dessein .
Ce vieillard , saisi de frayeur , fondit en larmes , et
pour désarmer son fils , lui rappela tout ce que
la
bonté d'Annibal avait de généreux et de touchant.
Le jeune homme fut vaincu par la force de la vérité
, et il fallait qu'elle fût bien puissante , puisque
Tite-Live prend ici le langage de la plus haute
admiration ; mais ses traits les plus éloquens sont
FRUCTIDOR AN XIII 54x
affaiblis ou supprimés dans la traduction de l'historien
français.
»
>>
<<
Quoi ! mon fils , s'écrie Pacuvius , il n'y a que
peu d'heures que nous avons donné notre foi
» à Annibal avec tous les sermens dont les Dieux
» ont été témoins ; il nous a appelés à sa table , et
>> nous armerons notre main contre lui ? Tu veux
ensanglanter cette table où tu as été reçu ? tu
» veux immoler ton hôte ? Et moi qui ai fléchi si
>> aisément Annibal pour mon fils , je ne pourrai
fléchir mon fils pour Annibal ? N'y a t - il rien de
» sacré pour toi , et foules-tu aux pieds la religion ?
» Avant que d'aller jusqu'à lui , mon fils , il faut
» que tu perces ce corps dont je le couvrirai.
» Voilà le seul chemin que tu as à prendre ... »
»
On ne trouve point là cette force d'expression
et ces traits d'enthousiasme qui nous donnent une
si haute idée d'Annibal. Unus aggressurus es
Annibalem ? Quid in unum intenti omnium
oculi ? Quid tot dextra ? Torpescentne in amentid
illa ? Vultum ipsius Annibalis quem armati
exercitus tremunt , quem horret populus Romanus ,
tu sustinebis ?
C'est là ce fameux discours , Per ego te , fili, qui
passe pour un modèle d'éloquence , et qui prouve
qu'Annibal savait non - seulement pardonner , mais
même se confier à un ennemi . Ce qui prouverait
encore mieux la bonté de son naturel , en même
temps que la force de son ame , c'est qu'il aimait les
lettres , et qu'il les cultivait lui-même , sans qu'on
puisse deviner où cet homme étonnant en trouvait
le loisir.
En parlant de Capoue , il faut aussi répondre à
ceux qui prétendent que ce général y laissa corrompre
son armée. Ce qui prouve qu'il ne commit
point cette faute , c'est qu'avec cette armée si énervée
, il fit ce qu'il y a jamais eu de plus extraordi542
MERCURE DE FRANCE ,
naire , et ce qui exige plus de talent , de courage
et de conduite que les campagnes les plus brillantes ;
ce fut de soutenir , pendant seize ans , une guerre
étrangère au centre du pays ennemi ; et à la fin
d'un si long terme , il se trouvait si peu affaibli , si
peu découragé , qu'il ne quitta l'Italie qu'en frémisssant
d'indignation de se voir arracher le fruit
de ses exploits.
On sait ce qu'il fit à Zama , et comment il épuisa
les dernières ressources de son génie pour sauver
une nation qui avait épuisé sa fortune et mis le
comble à ses fautes. Il eut au moins la gloire de
donner la paix à une ville qui n'avait pas su faire
la guerre , et une paix dont il fut la première victime
. Il termina par cet acte de dévouement une
carrière de peines et de sacrifices . Ce sera une
honte éternelle pour les Romains d'avoir hâté le
dernier soupir d'un si grand homme , et ce sera une
gloire éternelle pour Annibal d'avoir fait trembler
Rome jusqu'à ce dernier soupir.
CH . D.
La Nouvelle A strée , ou les aventures romantiques du
temps passé . Traditions recueillies et publiées par Ch .
Fr. Ph. Masson , de l'Institut national de France , et
de la société philotechnique de Paris. Deux vol. in- 12 .
Prix : 4 fr. , et 5 fr . par la poste . A Metz , chez Collignon
; et à Paris , chez le Normant , libraire , imprimeur
du Journal de l'Empire , rue des Prêtres Saint-
Germain-l'Auxerrois , n°. 42 .
« JE publie dans l'âge mûr , dit M. Masson au com-
>> mencement de sa préface , l'ouvrage de ma jeunesse.
» Après une absence de quinze ans , je suis revenu dans
>> les lieux mêmes qui m'avaient inspiré , pour y rectifier
» mon travail , et lui donner la forme sous laquelle je le
FRUCTIDOR AN XIII. 543
I
1
présente aujourd'hui. » D'après cette déclaration , on
doit s'attendre à trouver dans l'ouvrage de M. Masson toute
la fraîcheur d'imagination de la jeunesse , tempérée par l'expérience
, et par les réflexions de l'âge mûr. Rien ne serait
plus sage que cette manière de travailler , et on pourrait
la présenter comme un modèle aux jeunes gens qui se
destinent à suivre la carrière des lettres . Ce n'est pas que
cette méthode réussisse à tout le monde indistinctement .
Il y a tel homme malheureusement né , chez lequel l'âge
n'apporte aucun changement , et qui loin d'acquérir des
idées plus justes par l'expérience , ne fait que s'enfoncer
davantage dans les erreurs de sa jeunesse. Mais ceci ne
fait qu'une exception , qui ne prouve rien contre la règle .
Nous allons examiner jusqu'à quel point M. Masson peut
être compris dans l'exception dont nous venons de parler.
La préface de la Nouvelle Astrée a nécessairement été
écrite dans l'âge mûr . J'y trouve le passage suivant :
« Lorsque l'auteur de la nouvelle Héloïse écrivait , j'ai vu
» nos moeurs et j'ai publié mon livre ! Ce mot si simple
» en apparence était le résultat des plus profondes et des
» plus sages réflexions ; je n'aurai pas la présomption de
» m'appliquer ces réflexions , mais j'oserai dire : J'ai vu
» notre littérature et j'ai publié mon roman » Pour bien
entendre le commencement de ce passage , il faut savoir
que M. Masson est admirateur passionné de la nouvelle
· Héloïse , et qu'il regarde ce livre comme le plus moral du
monde. Sans cette explication tous les honnêtes gens seraient
de l'avis de M. Masson . On ne peut disconvenir qu'il
fallait que J.-J. Rousseau eût profondément réfléchi sur
la corruption du siècle où il écrivait , pour publier la Nou.
velle Héloïse. Il fallait qu'auparavant i se fût bien convaincu
que toutes les idées étaient bouleversées dans la
société , qu'il n'y avait plus de moeurs , et qu'enfin l'on en
était parvenu
à une indifférence complète pour le bien et
pour le mal , pour le vice et pour la vertu . S'il en avait
été autrement , J. J. eût-iljosé justifier les erreurs d'une
544
MERCURE
DE FRANCE ,
la
jeune fille qui manque à tous ses devoirs , et bien plus
encore la présenter comme un modèle de vertu ? Et Rousseau
avait si bien jugé l'état des moeurs de son siècle , que
Nouvelle Héloïse eut tout le succès qu'il pouvait espérer.
Dans le siècle précédent , où les moeurs étaient respectées ,
le talent supérieur de l'écrivain n'eût point fait excuser
des tableaux aussi contraires à la morale , ou plutôt
l'homme de lettres se fût assez respecté pour ne pas en
souiller sa plume . Ce n'est point ici le lieu de discuter la
conduite du philosophe de Genêve , d'examiner quelle
espèce d'estime on doit aux écrivains qui , pour obtenir des
succès faciles , emploient à flatter , à excuser , et même
à irriter les passions des hommes , les talens qu'ils ont
reçus du ciel pour les éclairer. Qu'il me suffise d'établir
ici la différence qui existe entre ces prétendus philosophes ,
et les grands hommes du siècle de Louis XIV , qui osaient
faire entendre la vérité dans toute sa rigueur aux peuples ,
ainsi qu'aux rois , et d'observer que c'est là la ligne de démarcation
qui séparera éternellement les écrivains du
XVIIe siècle de ceux du XVIII®.
Mais aujourd'hui que l'on commence à revenir à des
idées plus justes sur les hommes et sur les choses , que l'on
remet tout à sa véritable valeur , que dire quand on entend
M. Masson , un membre de l'Institut national , s'écrier
avec emphase dans cette même préface écrite dans un
âge mûr: Les Comptes faits ou Baréme ont aidé à mille
friponneries ; je doute que l'exemple de Julie ait jamais
entraîné une jeune fille à commettre une faiblesse.
L'excès du ridicule dispense de toute discussion , et il
faut sourire de pitié.
"
Il est temps d'en venir à l'analyse de la Nouvelle Astrée ,
qui , suivant M. Masson , doit réformer notre littérature
comme la Nouvelle Héloïse a réformé nos moeurs c'est
une espèce de roman de chevalerie , de bergerie et de ferie .
Thibaut , comte de Neufchâtel , aidé par un moine scélérat
, a usurpé les états de Gondéric , comte de Montbéliard
REP.FRA
ープ
?
1
FRUCTIDOR AN XIII.
liard et d'Alise son épouse . Pendant que Gondéric est
dans la Terre- Sainte avec les croisés , Thibaut , non com
tent de l'avoir dépouillé de ses états , veut encore enlever
sa femme , qui pour se soustraire à ses persécutions s'est
précipitée dans un gouffre , et on la croit morte. Le château
de Gondéric est détruit de fond en comble. Thibaut , dont
l'ambition est insatiable , voudrait réunir à ses domaines
ceux de Renaut , comte de Bourgogne. Renaut n'a qu'une
fille appelée Béatrix. Le comte de Neufchâtel envoie son
fils à la cour de Bourgogne , en lui recommandant de se
faire aimer de Béatrix afin de l'épouser . Cette Béatrix est
une espèce de fier - à- bras . Elle reçoit ses amans à grands
coups de lance, et se moque d'eux après les avoir vaincus.
Mais dès qu'elle aperçoit le jeune Thibaut , ce coeur farouche
est soumis , et la superbe fille de Renaut rougit
d'amour pour la première fois . Par malheur le jeune Thibaut
aimait les beautés plus douces et plus tranquilles , et
il se sentait pour Béatrix autant d'aversion qu'il avait inspiré
d'amour. Aussi n'a-t-il rien de plus pressé que de
s'éloigner de la cour de Renaut sous quelque prétexte , et
d'aller rejoindre son père. Mais bientôt Béatrix qui s'ennuyait
d'attendre , déclare au comte de Bourgogne qu'il ait
à rappeler le jeune Thibaut à sa cour , ou qu'elle - même
allait l'abandonner pour le chercher et le suivre . Thibau
effrayé à cette nouvelle , prend le parti de se sauver avec
un jeune troubadour de ses amis , appelé Valentin . « Ah !
» Valentin , s'écrie-t- il , je suis vendu , échangé comme
» un vil esclave .... mais non , je ne serai point livré. » Afin
donc de n'être point livré il se retire chez le père de
Valentin dans la Rauracie . Or , comme le nom de Rauracie
était trop doux pour l'oreille poétique de M. Masson ,
il a soin de l'appeler assez souvent l'heureuse Rauracie.
2
Chemin faisant ils aperçoivent une jeune fille assise sur
le rivage: un agile fuseau tournait dans ses doigts délicats.
ses cheveux plus fins et plus doux que les flocons du lin
bondissant qui garnissait sa quenouille legere , formaient
Mm
5.
cer
546 MERCURE DE FRANCE ,
des boucles voltigeantes autour de son front ingénu . Comment
résister à tant d'appas ? Thibaut devient amoureux
pour la vie. Il se fait berger chez le père de Valentin , afin
de pouvoir plaire à la jeune Amène ; c'est le nom de la
bergère. Une petite chansonnette déclare son amour. Amène
imagine de répondre de la même manière ; elle compose
ses couplets , et elle chante avec transport ce qu'elle n'oserait
dire à voix basse à son ami. Entre autres douceurs ,
elle lui dit :
J'aime les fleurs et les moutons ,
J'aime le chien qui me caresse ,
Et les oiseaux et les chanssons , etc.
Thibaut est assuré dès- lors que son tour doit arriver , et
en effet les deux amans sont bientôt d'accord . Ils ne s'èpargnent
pas des baisers chastes , ils ont même un petit
raffinement que j'avais cru d'invention plus moderne. Ils
sont penchés sur le bord d'une fontaine. « Thibaut em-
» brasse sa belle amie , et l'onde immobile répétant leurs
» traits charmans et leurs baisers amoureux , semblait
» vouloir doubler leur existence et leur bonheur. »>
Quoi qu'il en soit , Amène passait pour la fille de Thévenin
, qui anciennement attaché à Gonderic , a défendu
sa femme contre Thibaut tant qu'il l'a pu ,, et qui après la
prise du château , a réuni ce qui restait de vassaux fidèles
à Gonderic , et s'est mis avec eux sous la protection des
Rauraciens. Thibaut va lui demander Amène en mariage ,
sans toutefois se faire connaître . Thevenin qui vient de
recevoir la nouvelle de l'arrivée prochaine de Gonderic ,
lui répond : « Un chevalier puissant a des droits sur elle ,
» lui seul pourrait te les céder ; mais je t'enjoins de ne
» plus voir ma fille et de porter ailleurs tes pensées. »
Thibaut est furieux ainsi qu'on peut le croire ; il ne doute
pas que ce chevalier qui a des droits sur Amène ne soit un
rival. Il va prendre ses armes pour revenir ensuite chez
Thevenin. Pendant cette course Gonderic est arrivé , Thevenin
lui a fait connaître sa fille dans Amène , il lui a conté
FRUCTIDOR AN XIII.
547
tous les attentats du vieux Thibaut , et la mort d'Alise .
C'est dans cet instant que se présente le jeune Thibaut.
Suivant l'usage établi comme on sait parmi les chevaliers ,
Gonderic fait arrêter le jeune Thibaut , veut le poignarder
quand il est désarmé , et finit par le jeter dans un
cachot.
Cependant le vieux Thibaut a appris que son fils était
au château de Thevenin , il accourt à la tête de ses troupes
pour le réclamer. On se bat , le jeune Thibaut s'échappe
de sa prison pour secourir son père ; mais au milieu de la
bagarre arrive Alise , la femme de Gonderic , qu'une espèce
de fée avait sauvée . C'est une bonne femme que cette
Alise , elle sépare les combattans et les met d'accord . Le
vieux Thibaut en est quitte pour dire qu'il se repent des
espiégleries de sa jeunesse , et on convient de marier
Amène avec son fils.
Un superbe tournois doit célébrer le mariage. Au milieu
de la fête survient un guerrier inconnu qui provoque
le jeune Thibaut à un combat à outrance. Le vaincu
doit être à tout jamais l'esclave du vainqueur. La lice est
ouverte. Au premier coup de lance le casque de l'inconnu
tombe , et l'on reconnaît cette Béatrix , fille du comte de
Bourgogne. Le combat n'en continue pas moins. Le jeune
Thibaut veut ménager son adversaire qui n'entend pas
raillerie . On ne sait trop comment le combat finirait , si
M. Masson n'avait trouvé dans son génie un moyen toutà-
fait adroit pour le terminer. Le vieux Thibaut vient
se jeter aux genoux de l'implacable guerrière , et lui dit :
« C'est moi qu'il faut frapper , belle et fière comtesse ; c'est
>> moi , qui osant vous adorer , et craignant vos justes
» rigueurs , ai déguisé mon amour sous le nom de mon
» fils , etc. » Et il propose à la princesse de l'épouser.
Gonderic vient aussi intercéder ; le jeune Thibaut prend
une posture supplante. La princesse s'apaise et dit :
« Thibaut , puisque tu sais si bien excuser les offenses de
n ton fils , je lui laisse une vie que j'avais juré de lui ar-
M m 2
548 MERCURE DE FRANCE ,
>> racher . Pour toi , tu pourras me trouver à Besançon out
» je me rends , si tu veux obtenir autre chose de moi. »
Et puis soudain elle remonte à cheval et s'en va .
Le roman finit sans qu'on sache si le vieux Thibaut a
obtenu autre chose de la fière Béatrix .
Il était très - certainement impossible de terminer d'une
manière plus absurde et plus ridicule ; mais il fallait que
le dénouement répondît au reste de l'ouvrage. Ce que nous
avons dit suffit pour donner une idée du plan . Il n'y a
aucun caractère tracé avec force , ni bien conçu ; tous les
personnages sont sans couleur , ou bien d'une atrocité
froide et dégoûtante. Enfin , malgré le mystère dont
l'auteur enveloppe presque tous ses personnages pendant
les trois quarts de son roman , à peine parvient- il à exciter
un léger intérêt de curiosité . Les citations ont fait connaître
le style de M. Masson , membre de l'Institut national . Ce
style est toujours emphatique , ampoulé , plein de néologisme
; il est surchargé d'épithètes, au moins inutiles quand
elles ne sont pas ridicules . On y trouve sans cessé une
prétention et une affectation qui fatiguent et rebutent le
lecteur le plus opiniàtre . Les comparaisons y sont prodiguées
jusqu'à la satiété . Quelques-unes ne sont pas absolument
mauvaises , mais étant superflues et déplacées , elles
ne font que ralentir la marche du récit .
M. Masson avait publié , il y a quelques années , un
poëme des Helvétiens que bien peu de personnes ont pu
lire tout entier. En sa qualité de poète il a cru devoir
mettre grand nombre de romances dans la Nouvelle Astrée .
Elles sont toutes au- dessous de la médiocrité et indignes
de la critique. Tout le monde connaît la comparaison de
la jeune fille et de la rose dans l'Arioste. Voici comment
M. Masson imite cette comparaison charmante :
Tendre fillette est comme jeune rose :
De sa beauté qu'un méchant fasse abus ,
Elle se fane avant que d'être éclose ;
Son ami passe et ne la connaît plus .
On s'est souvent moqué avec raison du ridicule de cerFRUCTIDOR
AN XIII.
549
tains auteurs qui se mettaient en scène eux et leur famille
dans leurs ouvrages . Parlant d'eux sans nécessité , ils se
soumettent au jugement , et même aux plaisanteries du
critique ; car alors l'auteur fait lui - même partie de l'ouvrage.
M. Masson , après avoir raconté certaines prome-.
nades qu'il a faites autrefois avec son père , s'écrie : « Hélas !
» ce bon , ce malheureux père n'est plus : le hêtre véné-
» rable est peut- être aussi tombé sous la hache dépréda-
» trice ; je ne respirerai plus sur la crête du Lomont , le
» vent rafraîchissant des Alpes . » Je le demande à tous les
gens sensés , y a-t-il rien de plus ridicule dans le monde
entier que cet amalgame de sensibilité sur le bon , le malheureux
père de M. Masson , sur le hétre vénérable
tombé aussi sous la hache déprédatrice , sur la crête du
Lomont , et sur le vent frais des Alpes ?
Il me reste à parler des opinions philosophiques répandues
dans l'ouvrage ; elles sont vraiment curieuses . On
a déjà fait voir au commencement de cet article la manière
dont M. Masson , membre de l'Institut national , juge la
Nouvelle Héloïse sous le rapport de la morale . Ce qui suit
est digne du commencement.
En parlant des fées il dit : « Les Bardes religieux les
» honorèrent long - temps , les Troubadours les chantèrent
>> encore ; mais des fables plus ridicules de diables et de
>> saints succédèrent à ces riantes imaginations de nos
» aïeux . » On demande à M. Masson si c'est là une petite
saillie de gaieté de sa jeunesse , ou une réflexion de
l'âge mûr. Il ne faut pas être méchant ; mettons- la sur le
compte de la jeunesse.
Je trouve dans une note le passage suivant : « Pourquoi
» le bon prêtre , qui , dans sa simplicité croit aux anges ,
>> 'aux saints et même aux revenans , ne croirait- il pas aussi
» que des génies amis des hommes et ministres de Dieu ,
» habitent les forêts et les champs , inspirent les animaux ,
» animent les arbres , et entretiennent la source des fon-
» taines ? » Ceci est une note ; il n'y a par conséquent pas
3
550 MERCURE DE FRANCE .
moyen de le faire passer sur le compte de la jeunesse ;
c'est bien du fruit de l'âge mûr de M. Masson , membre
de l'Institut national . J'en suis fâché pour lui , car c'est
d'une absurdité parfaite ; c'est à - peu- près comme si on
demandait pourquoi le grand Turc ne va pas à la messe.
M. Masson raconte dans son roman que Thibaut a récompensé
le moine fourbe dont on a parlé plus haut , en lui
fondant un couvent . Puis , prenant soudain son conte pour
une histoire véritable , il continue son rôle de philosophe
et s'écrie : « L'abbaye de Bechamp n'aurait- elle pas une
» origine plus édifiante ? Elle ressemblerait donc à plu-
» sieurs autres édifices pieux, dont le crime et l'hypocrisie
» posèrent la première pierre , et que la réformation et
» la révolution n'ont que trop justement renversés. » Je ne
m'étendrai pas sur cette déclamation vraiment risible.
J'aime à voir la réformation et la révolution placées sur la
même ligne par un philosophe pour leur but et leur résultat,
'est-à -dire pour la destruction .
M. Masson , membre de l'Institut national , est à-peuprès
aussi bon observateur en morale qu'en philosophie .
Il parle des peuples encore sauvages pour lesquels les philosophes
ont une si douce prédilection ; il observe que ces
peuples sont à -peu- près nus , et il s'écrie avec un ton dogmatique
: « Ce que nous nommons délicatesse et décence
» ne serait - il donc qu'une vertu des sociétés plus corrom-
» pues ? Il est du moins certain qu'on peut toujours juger
» de la pureté des moeurs d'une nation , en raison inverse
» de la scrupuleuse modestie de son langage et de ses cos-
» fumes. L'on pourrait peut-être particulariser cette ob-
>> servation générale , et l'appliquer aux individus . » Sans
entrer ici dans une discussion qui menerait trop loin , on
priera simplement M. Masson d'observer qu'il confond la
civilisation avec la corruption , et qu'il ne peut pas y avoir
de décence dans les costumes chez un peuple qui n'a point
de costume. On le priera d'observer en outre que chez tous
les honnêtes gens , et dans les provinces par exemple, la déFRUCTIDOR
AN XIII. 551
e
t
cence et la modestie dans le langage et dans les costumes
n'ont jamais pu être considérées comme un signe de corruption
; et qu'enfin il aura peine à persuader qu'une
femme qui se montre en public vêtue avec indécence , est
plus vertueuse que celle qui ne paraît jamais qu'habillée
avec modestie .
On craint d'avoir parlé trop longuement et trop sérieusement
d'un ouvrage qui est en effet au-dessous de la critique.
Les idées fausses qu'on y trouve sont présentées d'une
manière si gauche , qu'elles ne peuvent jamais faire un grand
mal. Ce qui nous a décidés à rendre compte de ce misérable
roman , c'est que l'auteur a pris le titre de membre de
l'Institut , et que ce corps est si avare de faire paraître ses
productions , qu'il ne faut pas laisser échapper même les
plus légères. A. L.
Le Pauwre Aveugle , traduit de l'allemand par Mme . de
Polier. Deux vol . in- 12. Prix : 3 fr . , et 4 fr. par la poste.
A Paris , chez Chomel , libraire , rue Jean -Robert ; et
chez le Normant , libraire , imprimeur de Journal de
l'Empire , rue des Prêtres Saint - Germain - l'Auxerrois
, n°. 42 .
Il est facile de s'apercevoir , en lisant ce petit ouvrage ,
que l'auteur a travaillé pour la gloire et non pour le profit ;
car il y a de bon compte deux romans au lieu d'un dans
son livre , et c'est pure générosité de sa part de n'avoir
annoncé que le Pauvre Aveugle. N'est- ce donc rien que
l'histoire de M. Beltorff qui remplit tout le second volume ,
et que l'on pourrait intituler la Méprise par Ressemblance?
En effet c'est l'aventure d'un mari qui , trouvant sa femme
la tête appuyée sur l'épaule d'un beau jeune homme à
genoux devant elle , lequel a l'air de lui parler avec beaucoup
de chaleur , s'imagine très - mal - à-propos que sa chère
moitié lui est infidelle. Entraîné par un premier mouvement
de jalousie , il tire son épée , tue sur la place le pré-
4
552 MERCURE DE FRANCE ,
tendu suborneur , et apprend alors , mais trop tard , que
les apparences l'ont trompé . Nous sommes d'avis avec La
Fontaine que , même en pareil cas, il ne faut tuer personne ;
cependant on est forcé de convenir qu'il était permis à
M. Beltorff de s'y tromper , et que jamais méprise sans
doute ne fut plus excusable : celle- ci cependant le plonge
dans une foule de malheurs , malheurs qui réjaillissent
sur son fils encore plus malheureux que lui ; et dans une
assez longue suite d'aventures dont ils sont tous deux les héros
, il ne se dit pas un mot du pauvre aveugle qui n'a rien ,
absolument rien à démêler avec ces gens-là , et dont l'histoire
finit entièrement avec le premier volume. Seulement
l'auteur a l'attention de les réunir ensemble , à la fin du
second , dans une petite ferme où il nous assure qu'ils ont
coulé très-doucement le reste de leurs jours. A sa place
nous en eussions agi autrement : en procurant une ferme
au pauvre aveugle , nous eussions acheté un petit château
pour M. Beltorff. Tous les deux n'en eussent pas été plus
mal ; et le libraire qui aurait eu deux romans au lieu d'un ,
s'en serait certainement trouvé beaucoup mieux , car un
pareil livre doit avoir un prodigieux débit . Quant à nous ,
qui ne voyons aucun avantage , ni pour nous , ni pour nos
lecteurs , à faire deux articles de cette double histoire , satisfaits
d'avoir donné à l'auteur cet avis dont il peut profiter
pour une seconde édition , nous allons , oubliant entièrement
M. Beltorff, donner tous nos soins au pauvre aveugle ,
en nous arrangeant de manière que l'analyse de l'un puisse
faire juger du mérite de l'autre , car , si le sujet est différent
, le style et le talent sont les mêmes.
il
Un jeune homme , misanthrope par excès de sensibilité ,
s'éloigne un jour d'une troupe de chasseurs , et s'enfonce
seul dans la forêt , livré à tout le vague de la mélancolie.
<< Une larme involontaire tombait çà et là sur ses pas ;
» faisait quelques pas de plus , tournait la vue en arrière
» pour retrouver cette larme , et n'en voyait aucune trace.
» Hélas ! s'écrie - t -il , c'est ainsi que les larmes des malFRUCTIDOR
AN XIII. 553
» heureux s'effacent sans que nous y fassions attention . »
Nous avouerons que cet intéressant début nous a attendris
jusqu'aux larmes.
Il rencontre , chemin faisant , un vieux aveugle assis
devant sa cabane et jouant avec deux enfans. Sur quelques
paroles honnêtes qu'il lui adresse , le visage du vieillard
dont tous les traits peignaient le désespoir , se ranime par
un sourire de paix et reprend l'image de l'honnéte sérénité.
Il bénit le jeune homme qui retrouve une larme délicieuse
, en entendant cette bénédiction du vieillard. « Le
>> ton dont il l'accompagna , son pieux sourire , la pression
» de sa main , y ajoutaient un sceau de sainteté qu'il est
» impossible de décrire . »

Il n'y a guère maintenant que les ouvrages allemands
où l'on rencontre des traits aussi touchans , de ces scènes
patriarcales que des gens d'un esprit mal fait et qui sûrement
doivent avoir le coeur très - corrompu , appellent si
injustement des niaiseries sentimentales .
La confiance s'établit , et l'aveugle raconte son histoire .
Son père , qui était un riche laboureur , est ruiné par des
moines qui lui empruntent son argent , avec l'intention de
lui faire banqueroute ; sa mère est tuée par un chirurgien
ignorant , une épidémie enlève leurs bestiaux , l'année
d'après leurs moissons périssent , on augmente leurs
taxes ; ils veulent plaider contre les moines , la justice
achève d'engloutir ce que la grêle , l'épidémie et les moines
avaient épargné ; son père meurt de chagrin et de misère ,
et il se trouve seul , sans parens , sans amis , sans asile
sans industrie , sans pain , rebuté , chassé de toutes parts ,
ne sachant que devenir . Enfin la Providence lui procure
la rencontre d'un pêcheur qui a pitié de lui , qui le prend
à son service et lui donne sa fille en mariage . Après la
mort du pêcheur , il continue de gagner son pain à la
sueur de son visage. Sa femme lui donne deux enfans et
meurt. Semblable à je ne sais quel empereur romain , il
pleure tant cette mort qu'il en devient aveugle .
>
554 MERCURE DE FRANCE ,
Ici le vieillard est interrompu dans le récit de cette histoire
, si piquante dans ses détails , si neuve dans ses événemens
, par une voix faible et éteinte qui criait : « Mon
» père ! C'est ma fille , dit - il en rentrant dans la
cabane. » Le jeune chasseur le suit ; il entre, en se courbant
, dans cet asile de la misère ; il veut voir la personne
qu'il venait d'entendre quel objet se présente à sa
vue ! le dirons-nous ? Laissons plutôt parler cet éloquent
et sensible jeune homme.
:
« Oh ! toi qui créas tout , vérificateur immense , Etrè
» éternel ! comment ta pure émanation , l'existence´ ,
» peut - elle séjourner encore au sein d'un fantôme ef-
» frayant ? Que tes voies , tes mystères sont imconpréhen-
» sibles ! Souvent ton souffle quitte les corps brillans de
» fraîcheur et de force , et le voilà qui anime un spectre
» défiguré ! »>
Ce spectre épouvantable et qui respire à peine est ,
comme nous l'avons dit , la fille du pauvre aveugle . Ses
yeux étaient fermés , elle les ouvre avec effort , et bien
qu'elle paraisse prête à chaque instant à exhaler un faible.
reste de vie , elle trouve assez de force pour raconter , tout
d'une haleine , son histoire qui est la plus longue du livre.
Elle était allée avec son frère à une fête de village ; une
dame de qualité lui trouve une physionomie agréable
et l'emmène avec elle à la ville. Cette belle dame vait
un mari libertin ; il séduit la jeune fille et l'abandonne
suivant l'usage . Elle est chassée de l'hôtel , et devient
mère d'un fils que le séducteur ne veut pas reconnaître.
Rebutée , déshonorée , elle est prête à succomber à son
désespoir , lorsqu'elle est recueillie par un vieux cocher
du jeune comte , plus humain que son maître. Sa situation
devenait plus douce , mais de nouveaux malheurs l'attendaient.
Le vieux cocher est indignement chassé dès qu'on
apprend qu'il a retiré chez lui la pauvre victime. Il meurt
de douleur dans les bras de cette infortunée qu'un nouveau
coup plus affreux encore vient foudroyer. Son frère était
FRUCTIDOR AN XIII. 555

entré au service de ces mêmes moines qui avaient dépouillé
son père. Il était souvent seul dans la chambre du
prieur; il y voyait des cassettes pleines d'or . Il se rappelait
le tort qu'on avait fait à son père : ce père vivait encore
était pauvre , aveugle , souffrant ; il imagina donc qu'en
conscience il pouvait bien prendre quelques parcelles de
cet or pour le soulager , puisqu'on lui devait une somme
beaucoup plus forte. Il se dit à lui - même de fort bonnes
raisons pour légitimer une semblable action . Il n'y voyait
point de mal. La justice vit la chose autrement , et il
mourut , dit Marie , victime de sa piété filiale . Le pauvre
malheureux avait un fils ; Marie recueillit cet enfant et
revint avec lui et son propre fils à la cabane du vieillard
dont elle ne fit qu'aggraver la misère . Le chagrin la consume
, la jette dans une maladie de langueur , et le jeune
chasseur arrive là pour la voir mourir et pour placer
le vieux père et les petits enfans auprès de M. Beltorff
avec qui il fait connaissance dans le second volume , et
qui lui raconte l'histoire tragique de M. son père , et ses
propres avantures en Turquie . Telle est la contexture de
cette naïve et touchante histoire .
L'honnête allemand , auteur de cet ouvrage , demeure
dans un canton où les moines sont tous des fripons et des
ivrognes, qui passent leur vie à table au milieu des mets les
plus délicats , des vins les plus exquis ; ils dînent au son
des instrumens , entonnant des chansons bachiques , et
font chasser à coups de bâton leurs valets les paysans
par
qui leur ont prêté de l'argent sur contrat. Les curés de ce
pays-là sont des coeurs durs qui se contentent , pour consoler
leurs ouailles dans la peine , de frapper sur leur ventre
béni , et qui leur conseillent ensuite d'emprunter de l'argent
à dix pour cent. Voilà sans doute de fort vilaines
gens ; mais ce qui nous porte à croire qu'il y a un peu
d'humeur dans son fait et par conséquent de l'exagération
, c'est qu'il trouve également mauvais que dans cet
affreux pays , la justice fasse pendre les voleurs , et gémit
556 MERCURE DE FRANCE ,
très -sérieusement sur la barbarie des lois qui excluent les
enfans naturels de l'héritage de leurs pères . De plus , dans
ce pays vraiment inhabitable on rencontre d'autres
curés imbécilles qui se contentent d'enseigner le catéchisme
aux enfans et de prêcher le dimanche leurs pères
et mères , ce que le jeune chasseur trouve très - mauvais .
. Il veut qu'on enseigne la morale qui apparemment n'est
pas dans le catéchisme , et sur tout qu'on donne des leçons
d'histoire naturelle. Il fait là - dessus avec M. Beltorff des
raisonnemens admirables ; il parle de l'insuffisance des
lois , des préjugés , de l'égoïsme , du bien général , de la
raison , de l'humanité , enfin comme on parlait chez nous
avant la révolution. De temps en temps il essuie une larme,
malgré toutes ses niaiseries quelquefois dangereuses
paraît bon homme , et offre d'ailleurs un préservatif sûr
contre les erreurs et les sottises dont son livre regorge ;
c'est l'ennui. N.
,
Tableau Moral du département de la Meurthe , ou Recueil
des belles actions qui y ont eu lieu depuis 1787 ,
avec cette épigraphe :
« Le véritable honneur est d'être utile aux hommes. >>
Par M. Thiébaut , rédacteur du Journal de la Meurthe.
L'AUTEUR pense que si dans chaque département on
formait un semblable tableau , il résulterait de cet ensemble
le livre le plus précieux pour tous les âges de la vie .
Il faudrait donc que le choix fût fait avec plus de parcimonie
qu'il n'en a mis dans le sien ; car si l'on était
condamné à lire plus de cent volumes de cette nature , et
plus de dix mille actes d'héroïsme de suite on serait ac
cablé sous le poids de tant de vertu . Le volume que nous
présente le journaliste , serait bien plus petit s'il n'avait pas
pris toutes les actions louables et honnêtes pour de belles
actions , et s'il avait réfléchi que ce qui est remarquable
,
FRUCTIDOR AN XIII. 557
mérite seul d'être offert à l'admiration . Qu'un homme tue
une bête fauve qui allait dévorer son fils , qu'il fasse l'aumône
, qu'il prenne soin d'un malade , qu'il sauve une
personne près de se noyer , rien de mieux ; mais il est
inutile d'en instruire l'univers , et d'accumuler de telles
anecdotes. Quelquefois le rédacteur se méprend sur la
nature des faits qu'il rapporte. Je citerai pour exemple,
un combat de générosité , où je ne vois de générosité que
d'un côté , et par conséquent point de combat .
Un citoyen aisé de Nancy prête à un juif une somme
considérable à un intérêt exorbitant . Après en avoir été
remboursé , il éprouve du remords , écrit à l'Israélite pour
l'engager à déclarer qu'il laisse au prêteur à titre de générosité
, ce que celui - ci a perçu de trop , sous sa promesse
d'une prompte restitution , et prétendant qu'il avait
besoin de cette déclaration pour tranquilliser sa conscience ;
comme si une déclaration mensongère , sollicitée et obtenue
par lui , eût dû produire d'autre effet que d'aggraver
ses torts ; comme si ce galimatias à peine intelligible était
fait pour rassurer une conscience justement alarmée . Le
bon Israélite n'entendant rien sans doute à cette fantasque
escobarderie d'un homme qui entreprend de se tromper luimême
pour se réconcilier avec la justice éternelle, ne répond
point. Le prêteur, inquiet , et voulant se débarrasser du fardeau
de son péché d'usure , envoie à l'emprunteur , non
pas ce qu'il avait reçu de trop , quoique rien ne lui dût
être plus facile , puisqu'il était à l'aise , mais un contrat
de constitution à 4 pour cent seulement de la somme qui
constituait le trop perçu. Cette mesquine et insuffisante
restitution est toute la part qu'a ce prêteur intéressé dans
le combat de générosité . Ce généreux citoyen n'est dans
le fond qu'un vrai juif qui rend mal et de mauvaise grace
une partie de ses usures. L'Israélite seul se conduit avec
noblesse. Il mande en substance au timoré prêteur : « Je
≫ ne romprai point l'engagement auquel je me suis soumis ;
» je vous renvoie votre contrat que pour votre tranquillité ,
558 MERCURE DE FRANCE ,
» vous voudrez bien passer au profit de votre plus proche
» parent. »
+
C'est pousser la délicatesse bien loin que de se croire
engagé par une obligation illégale qu'on a contractée dans
un moment de détresse envers un arabe ; mais dans cette
affaire il n'y a point de générosité de la part du prêteur.
Ce nom - là ne convient point à la restitution même la plus
complète , qui n'est que la réparation d'un délit .
Au nombre des actes d'équité nous trouvons avec plaisir
des paiemens supplétifs à ceux qui avaient été faits en
assignats ; supplémens donnés pour égaler le remboursement
à la valeur de la dette. « La probité , dit très -bien
>> l'auteur , plus puissante que les circonstances, sait en ré-
» parer les torts , et ne s'allie avec aucun genre d'oppres-
>>> sion. >>>
Les rédacteurs de ces Annales ne sauraient trop se garder
de l'emphase et de l'exagération ; la vertu se recommande
d'elle même , il faut la louer avec simplicité , il suffit
même de la faire connaître . Le chapitre 42 de cet ouvrage
eût été très-bien intitulé : « Trait de pitié filiale . » Il ne
fallait pas écrire le plus beau trait , etc. Quoi qu'il en soit
il est touchant. Le jeune Hervey est fils d'un père qui a
sept enfans et n'a point de fortune. A douze ans il ne savait
pas lire ; il ose espérer néanmoins d'être utile à sa famille
en s'instruisant avec promptitude , met tant d'opiniâtreté
dans son travail , qu'au bout de deux ans il remporte le
prix de l'Ecole centrale , et se trouve en état de faire des
répétitions de grec dont le produit est consacré aux besoins
de ses parens. Le préfet lui a procuré une place gratuite
dans le lycée. L'admiration publique n'est point demeurée
stérile ; elle a procuré à cet intéressant jeune homme le
trousseau que sa piété filiale l'avait mis hors d'état de se
donner lui-même , et que sa famille ne pouvait lui fournir.
Cet Ana pourrait être beaucoup réduit : tel qu'il est , il
peut-être utile à la jeunesse. Elle n'y puisera qu'une sainę
morale et de bons exemples. Ce n'est guère néanmoins que
dans le département dont il célèbre la gloire qu'on pourra
FRUCTIDOR AN XIII.
559
s'empresser de le lire. La monotonie est difficile à éviter
dans ces sortes d'ouvrages.
Celui - ci est écrit d'une manière convenable . Quelquefois
cependant on y prend un ton un peu trop élevé pour
le sujet , ou l'on s'arrête trop sur de petits détails . Le style
est correct en général.
·
Dans les articles que j'ai parcourus j'ai seulement été
frappé d'une incorrection que je releverai parce qu'elle
devient très commune. M. Thiébaut écrit : l'intérêt et
l'estime publics. Wailly , le meilleur de nos grammairiens ,
veut qu'en ce cas on écrive publique , et je ne doute pas
qu'il n'ait raison . Je ne sais pourquoi on néglige tant la
grammaire aujourd'hui : on peut , il est vrai , la savoir parfaitement
, et n'être qu'un méchant écrivain ; mais il est
impossible de bien écrire sans connaître ses règles et sans
les observer.
Epitre d'un journaliste à l'Empereur ; de l'imprimerie
de la rue de la Harpe , n°. 93.
LA licence du libelle est réduite à sé masquer , c'est
du moins quelque chose ; mais ce n'est pas assez , et cette`
fois elle a été fort loin , puisqu'on s'est permis d'en faire
crier un sans nom d'imprimeur ; car qu'est - ce que l'imprimerie
de la rue de la Harpe ? Est-ce ainsi qu'un imprimeur
se fait connaître ? Il est fort à présumer qu'il n'existe
point d'imprimerie au numéro indiqué de cette rue.
Devait - on s'attendre qu'une satire fût comme dédiée a
l'Empereur sous le nom d'Epître ? Boileau a quelquefois
mêlé des traits de satire aux louanges qu'il adressait à
Louis XIV , et ce n'est pas ce qu'il a fait de mieux ; car
s'il ne faut pas , comme il l'a très bien dit lui - même ,
mêler
·
Les louanges d'un fat à celles d'un héros ,
il ne faut
pas non plus y mêler la censure d'un sot . Mais ces
épigrammes étaient rares et ne t´mbaient que sur de mau560
MERCURE DE FRANCE .
vais ouvrages . Ici au contraire l'éloge est très - court ; il
n'est qu'un épisode , et c'est la diffamation qui domine :
elle n'est pas dangereuse assurément . Parmi quelques vers
assez faciles , il s'en trouve d'une platitude dégoûtante.
L'auteur fait parler un journaliste qu'il n'aime pas , et lui
fait apostropher ainsi son propre journal , qu'il suppose
dans un état de décadence , supposition très- gratuite :
* Toi , sur qui j'ai fondé ma cave et ma cuisine ,
Que vas-tu devenir ?
De vin , de bonne chère il faudrait m'abstenir !
Il faudrait vous quitter , délices de Capoue !
Du luxe du journal retomber dans la boue !
Dans plus d'une cuisine on pourrait bien trouver des
versificateurs de cette force. C'est encore pis quand l'auteur
essaye de s'élever , et de quitter la cuisine ou la
boue.
La raison luit encor , et ses rapides feux
Volent , fendent la nue en sillons lumineux ,
Et vers la vérité de leur flamme éclairée ,
Découvrent aux humains une route assurée .
Les feux de la raison éclairant la vérité de leurflamme !
En voilà assez sur une pareille rapsodie .
Suite des Observations de Métastase sur les Tragédies
et Comédies des Grecs.
ANDROMAQUE ( d'Euripide ).
La scène est à Phthies , et suivant l'usage devant le palais
du prince , qui est celui de Pyrrhus. Sur un côté , on
voit un petit édifice dédié à Thétis ; ce lieu sacré sert d'asile
à Andromaque que persécute Hermione , en l'absence
de Pyrrhus son mari , dont Andromaque est l'esclave . La
veuve d'Hector sert au plaisir de ce princé dont elle a
déjà un fils nommé Molossus . Vient Hermione qui débute
par annoncer qu'elle ne tient ni ses bijoux , ni son or ,
ses magnifiques vêtemens de son époux , mais qu'ils lui apni
partenaient
FRUCTIDOR AN XIII. 561
partenaient avant son mariage ; que les philtres d'Andromaque
lui ont fait perdre l'attachement de son mari , et
l'out rendue stérile . Elle la défie de sortir de sa retraite ,
menace de la tuer , et lui déclare que si elle la laisse vivre
, ce sera pour la réduire à l'emploi de balayeuse du
palais. La veuve d'Hector répond qu'elle n'exerce point
la magie ; qu'Hermione , par sa conduite , s'est rendue
odieuse à Pyrrhus qu'elle ne peut voir approcher d'une
autre femme : « Que ferais - tu donc , ajoute- t - elle , si tu
avais épousé un monarque d'Asie , où plusieurs de nos
semblables appartiennent à un seul homme ? Voudrais-tu
tuer toutes tes rivales ? oserais- tu manifester près de lui
tes desirs insatiables ? Non , tu rougirais d'une conduite
aussi honteuse . Je conviens que nous autres femmes , sommes
plus que les hommes , atteintes de cette maladie; mais
ne savons nous pas dissimuler ?
Quamquam graviore viris morbo.
Hoc laboramus ; sed celamus pulchre.
Vers 219. 220.
Quel critique oserait reprendre cette simplicité exquise ,
ingénieuse , dès qu'elle plaisait aux Grecs qui d'ailleurs
faisaient de si belles statues ? -Cet argument est du père
Brumoy.
Ménélas , père d'Hermione , arrive ensuite. Il prend le
parti de sa fille . Maître du petit Molossus , il menace Andromaque
de le tuer , si elle s'obstine à garder sa retraite.
La scène est théâtrale , pleine de mouvemens , de sensibilité
, et le modèle d'une foule de copies modernes et mauvaises.
La mère , au désespoir , prend le parti de se sacrifier
pour sauver Molossus . Elle sort du temple et se livre à
son persécuteur , qui ajoute la perfidie à la cruauté en refusant
de se dessaisir de Molossus .
Le vieux Pelée , aïeul de Pyrrhus , survient : comme
maître de la maison , en l'absence de son petit-fils , il délivre
Andromaque et l'enfant. Il traite Ménélas vraiment à
la grecque. Ilui dit par exemple , qu'il manque de coeur :
NAn
562 MERCURE DE FRANCE ,
"
que lui seul a rapporté de Troie ses armes brillantes ,
en bon état , et n'a pas reçu une seule blessure ; que s'il dit
un mot , il lui donnera de son sceptre sur la tête ; qu'il a
été un imbécille de confier Hélène à l'unique garde de sa
pudeur ; que les femmes de Sparte ne peuvent être chastes ,
puisque dès leur jeunesse , elles portent des vêtemens trop
courts et qu'elles sont dans l'usage de lutter demi-nues
contre les garçons ; qu'ayant repris Hélène , il devait la tuer
mais qu'il n'a pas plutôt aperçu ses appas , qu'il a jeté son
épée , et à prodigué des baisers et des caresses à sa bienaimée
. Vers 629 et 630 .
Au vers 1008 , Hermione quitte Phthies et se rend
à Delphes ( 1 ) .
Au vers 1070 , arrive de Delphes un messager qui raconte
avec de très- longues circonstances , l'assassinat de Pyrrhus
par Oreste dans le temple d'Apollon . Le tems écoulé ne
suffit pas pour faire le voyage de Delphes , ni aux mesures
nécessaires à l'exécution du meurtre . Invraisemblance impardonnable
, attendu que la stabilité des choeurs fixe da
durée du temps . Si la scène eût été vide un instant , tout
serait dans l'ordre. Euripide ajoute encore à ce défaut de
vraisemblance. Il fait paraître le cadavre foulé , mutilé de
Pyrrhus , apporté de Delphes : spectacle délicieux pour
un peuple qui faisait de si belles statues. Toute cette intrigue
et dénouée dans une machine : expédient favori d'Euripide
pour se tirer d'embarras .
La pièce a 1289 vers.
LES SUPPLIANTES ( d'Euripide. )
Les Suppliantes qui forment le choeur et dont la tragêdie
prend le titre , sont les mères et les veuves de sept héros
d'Argos morts au siège de Thèbes. Ces femmes , conduites
par le vieil Adraste , roi des Argiens , viennent à
Eleusis prier Thésée, roi d'Athènes, de les aider à recouvrer
(1 ) Unité de temps violée.
FRUCTIDOR AN XIII. 563
%
les
corps de leurs maris et de leurs fils que Créonte , roi des
Thébains , leur refuse.
Le lieu de la scène paraît être l'intérieur du temple de
Cérès ( 1 ) . Mais à la fin de la pièce , on voit un bûcher ardent
par lequel Evadné se précipite du haut d'un rocher ,
ce qui détermine alors le lieu de la scène qui se trouve en
plein air.
Au vers 597 , Thésée part d'Eleusis à la tête d'une armée ,
et se rend à Thèbes afin d'y réclamer les cadavres. ( 2) Au
vers 634 , arrive de Thèbes un messager qui annonce que
Thésée vient de paraître sous les murs de cette ville , qu'il
a livré bataille , remporté une victoire long-temps douteuse ,
repris les corps des Argiens , célébré solennellement leurs
obsèques , les a tous placés dans la tombe du Cythéron ;
s'est emparé de ceux des principaux chefs des Thébains ,
et les a fait conduire à Eleusis. Tous ces faits ont eu lieu
pendant que le choeur a récité 37 vers , sans que la scène
soit restée vide , d'où résulte que l'action visible et non
interrompue est la mesure trop positive de la briéveté remarquable
du tems .
Au vers 837 , Thésée est de retour avec les cadavres (3) .
Toutes les cérémonies funèbres sont terminées , en sorte
que l'action est finie , et cependant il reste encore environ
400 vers pour achever la tragédie , qui en renferme 1234 .
Au vers 990 , novus rerum nascitur ordo (4) . La veuve
d'Evadné dont il n'a pas été jusqu'alors question, paraît
vêtue magnifiquement sur le haut de la roche qui domine
le bûcher enflammé dans lequel brûle le corps de Capanès.
Elle paraît déterminée à se jeter sur le bûcher et à confondre
ainsi ses cendres avec celles de son époux. Iphitus , père
d'Evadné , se montre au bas . Il veut interposer son autorité
(1) Lieudouteux.
(2) Temps forcé .
(3 ) Action finie.
(4) Action double. 、
Nn 2
564 MERCURE DE FRANCE ,
paternelle , et prévenir par d'excellentes raisons , le dévouement
de eette veuve ; mais inutilement , car elle s'élance
aux yeux du peuple entier dans le sein des flammes ,
exécuté avec intrépidité son dessein généreux , et donne la
preuve la plus étonnante de la foi qu'elle garde à son
mari.
Une action de cette importance , la plus remarquable du
drame , et la plus digne de l'attention des spectateurs , méritait
bien d'être préparée , d'occuper le premier rang , et
de ne pas sembler attachée d'une façon postiche , à la reprise
des cadavres fétides d'Argos .
La tragédie a 1234 vers.
LES GUEPES ( d'Aristophane . )
Le but de l'auteur est de tourner en ridicule la manie
des Athéniens de s'ériger en juges .
Aristophane suppose un homme atteint de cette passion
et tenu en chartre privée par son fils qui veut le guérir
d'une telle folie . M. Racine , dans sa comédie desPlaideurs,
a imité et transporté sur la scène française tout ce que cette
pièce renferme de décent et de comiqee ; mais , au plus
beau de la fête , l'auteur grec fait changer de caractère à
son héros , qui , de vieux juge maniaque , se laisse vêtir
en muguet , et donne dans toutes sortes d'excès , jusqu'à
paraître en scène avec une joueuse d'instrumens , à laquelle
il fait une démonstration minutieuse d'anatomie . Il saute
ensuite avec le choeur qui danse , et termine ainsi la
pièce .
1525 vers.
LES OISEAUX. ( d'Aristophane . )
L'allégorie que les plus savans critiques trouvent dans
cette pièce , a son origine dans un trait de la vie d'Alcibiade
; il est indispensable de le rappeler à la mémoire des
lecteurs.
Pendant la guerre du Pélopor èse , vers le milieu de son
les Athéniens se décidèrent à envahir la Sicile , et
ils élurent Alcibiade pour l'un des chefs de l'entreprise.
cours ,
FRUCTIDOR AN XIII. 565
Celui- ci se trouvait alors cité devant le peuple par ses
ennemis pour crime d'impiété . Il voulut , avant de s'embarquer
, faire prononcer ses juges ; mais ses adversaires
prévoyant que les circonstances le feraient triompher ,
persuadèrent au peuple que la promptitude seule de l'exécution
pouvait en assurer le succès ; en sorte qu'Alcibiade
fut obligé de partir à condition qu'il se représenterait au
premier appel . Pendant son absence , ses ennemis parvin
rent à indisposer le peuple contre lui. Il avait à peine conmencé
heureusement la guerre en Sicile , qu'il se vit rappelé
pour entendre le jugement de son procès . Alcibiade
quoiqu'irrité de cette manoeuvre , prit prudemment le
chemin de Sparte et conseilla aux Lacédémoniens de fortifier
Décélie , ville située sur les frontières de l'Attique.
Il leur prouve qu'en dominant , à ce moyen , la ville
d'Athènes , ils arrêteront son commerce et la réduirent au
point qu'ils pourront , eux , reprendre l'empire qu'elle avait
depuis quelque temps usurpé sur la Grèce. Le conseil fut
suivi , et eut l'effet prévu . Pendant que l'on commençait
à fortifier Décélie , on représenta la pièce suivante à
Athènes .
"
L'auteur suppose donc , allégoriquement , qu'un Athế-
nien nommé Pisthétérus , ennuyé des jugemens nombreux
du barreau d'Athènes , quitte la ville et se trouve dans un
désert , courant avec un compagnon à la recherche du
pays des Oiseaux , où il veut fixer son séjour. Il parvient
à rencontrer Térée , jadis roi de Thrace , en ce moment
métamorphosé en huppe , et Progné son épouse , changée ,
suivant Aristophane , en rossignol . A leurs chants , se rassemble
une foule innombrable d'oiseaux. Pisthétérus leur
propose de chercher à reprendre sur les hommes l'empire
que les Dicux leur ont enlevé. Il affirine que le plus sur
moyen de réussir est de fonder entre le ciel et la terre
une ville bien fortifiée , qui empêche les Dieux d'aller sur
terre prendre leurs ébats avec les Alcmène , les Europe ,
Jes Danaë , etc.; qui enfin intercepte la fumée des victimes.
3
566 MERCURE DE FRANCE ,
L'avis est goûté et reçoit son exécution . On construit au
sein des airs la grande cité : on la nomme Néphélococcigie.
Les Dieux sont bientôt pris par famine ; ils envoient demander
la paix. Les oiseaux leur imposent des conditions
qu'ils sont forcés d'accepter , celle entr'autres de donner en
mariage à Pisthétérus , roi de la cité aérienne , la belle
déesse ou la domination , et la tragédie finit par des chants
nuptiaux. Il est clair que Pisthétérus est Alcibiade ; que
Térée et Progné sont Agis , roi de Sparte , et Timée , son
épouse ; que la citadelle de Néphélococcigie est la ville de
Décélie ; que les Dieux affamés sont les Athéniens ; que
les oiseaux triomphans sont les Spartiales, et que l'hymen de
la déesse offre l'image de la souveraineté recouvrée par
les Lacédémoniens . Une allusion aussi évidente donne quelqu'importance
à l'idée folle et fantastique de l'auteur ;
autrement elle serait la production d'un cerveau malade.
La pièce a 1763 vers.
N. L.
SPECTACLES.
THEATRE DU VAUDEVILLE.
Le Lendemain de la Pièce tombée , comédie en un acte ,
par MM. Dubois , Dupaly et Maurice Séguier.
« VOLTAIRE , disait Montesquieu , refait tous les ou-
» vrages qu'il lit. » En ce point , tout le monde ressemble
plus ou moins à Voltaire . Après avoir lu ou entendu une
oeuvre dramatique sur - tout , chacun en redresse le plan ,
et la recompose en idée à sa façon. De même lorsqu'une
affiche ou un titre annonce clairement un sujet , on se dit
intérieurement : Voilà comme je le traiterais' , et si l'auteur
suit une autre marche , on lui en sait ordinairement mauvais
gré. Cependant ceux du lendemain ont trompé l'atFRUCTIDOR
AN XIII. 567
tente générale et ont réussi on s'attendait à voir un
pauvre diable pestant contre la cabale , le public et les
acteurs , rassemblant ses débris , fabriquant en hâte avec
ses amis des hémistiches de remplacement. On n'a presque
rien vu de tout cela ; mais l'esprit et la gaieté du dialogue
et des couplets ont fait oublier au spectateur le plan
qu'il s'était formé d'avance . Satisfait du plaisir qu'on lui
procurait , il n'a pas chicané sur la manière. Les auteurs
avaient une très -forte cabale qui eût été absolument inutile
si la pièce avait été mieux jouée . Il s'y trouvait une actrice
dont la négligence et la trivialité avaient l'air de cabaler
contr'eux . En revanche ils ont eu infiniment à se louer
de madame Hervey , que l'administration de ce théâtre ne
nous montre presque jamais , quoique le public ne se lasse
point de la desirer , et quoique , sans faire oublier ses
rivales , elle ne les fasse jamais regretter.
"
Arlequin a fait avant le couplet d'annonce un lazzi et
une plaisanterie qui valaient mieux que le couplet , lequel
était fort entortillé et que je n'ai jamais pu comprendre.
On le presse d'annoncer la pièce nouvelle ; il a l'air d'y répugner
; enfin après avoir été long-temps stimulé , il répond
, en se grattant l'oreille : « Une pièce tombée ! sur
» quel air veut- on que je chante cela ? »>
L'intrigue offre quelques réminiscences ; mais il y en a
une partie qui appartient aux trois auteurs , et beaucoup
de détails ont paru avoir la fraîcheur de la nouveauté.
Un cousin amoureux de sa cousine , sévèrement observée
par une tante très - fâcheuse et très- ridicule , n'a imaginé
d'autre moyen de déclarer son amour , qu'une comédie ,
dans laquelle il a peint sa situation ; il la donne. Sa maitresse
n'y va pas . La tante y était , s'y est reconnue ,
et pour comble d'infortune la pièce est tombée . Un valet
qui avait travaillé le succès , a mandé les sous - ordres.
Quatre jurés applaudisseurs arrivent. Le valet , en présence
de son maître , reproche à l'un d'eux d'avoir bâillé.
<< Vous m'aviez dit de faire comme les autres. » On entend
568 MERCURE DE FRANCE ;

un portier qui siffle , comme il se pratique dans quelques
maisons pour annoncer un survenant . L'auteur dit à son
domestique de voir qui ce peut être . « Ce n'est pas pour
vous , répond celui - ci , on n'a sifflé qu'une fois . » Le
mot serait plus piquant s'il n'était pas absolument détaché
de l'intrigue , et si le coup de sifflet n'avait pas été donné
uniquement pour l'amener .
On lit les journaux qui ont parlé de la chûte . Le cousin
se récrie sur la malignité des journalistes ,
Dont chacun se croit plus d'esprit
Quant il croit l'auteur une bête .
Malgré la surveillance de la tante , qu'on prétend extrême
, le poète trouve le moyen d'entretenir sa cousine .
Il la supposait instruite de son malheur , dont elle ne savait
pas un mot , elle veut voir la déclaration , l'amoureux la
lit , elle la trouve très - ingénieuse et demande ce qu'y répond
la jeune personne ; on lui passe le manuscrit : sa
naïveté , son einbarras , sa rougeur forment un tableau
très -agréable . L'amoureux se jette aux pieds de sa cousine
, et la tante le surprend dans cette posture . Les accès
de sa colère sont interrompus par l'arrivée d'un personnage
qui engage l'auteur à faire subir à sa comédie l'épreuve
d'une seconde représentation . Comme il est indécis , son
ami cherche à le rassurer. « Il ne s'agit , suivant lui ,
>> que d'accoutumer le public à une pièce : il va s'y amusér
» comme à une autre . » Il promet que celle - ci ira aux
nues si l'on veut renforcer le caractère de la tante , la rendre
plus ridicule , plus méchante , plus acariâtre . L'auteur
rejette ce conseil , « et proteste qu'il aime mieux réussir en
» peignant des vertus qui existent , que des vices qui
» n'existent pas. »>
La tante trouve le trait sublime , lui pardonne sa petite
espiéglerie et lui donne sa nièce. Ce vaudeville a eu du
succès , et en aura encore davantage lorsqu'il sera joué
avec plus d'ensemble. Les journalistes qu'on y a un peu
égratignés n'en ont pas témoigné d'humeur jusqu'à présent .
FRUCTIDOR AN XIII. 569
"
ANNONCES.
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du commerce : auquel on a joint l'explication des changes.
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leur réduction en va eurs françaises ; terminé par une nomenclature ,
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le commerce , savoir : en français , anglais , allemand , hollandais , danois
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dans l'administration ; et dédié à la Banque de France . Deux
forts volumes in- 4°. , de 2200 pages , imprimés en deux colonnes ,
grande justification , sur caractère neuf de petit-romain interligné , et
sur beau papier carré fin d'Auvergne . La nomenclature est imprimée
sur quatre colonnes de petit texte , non interlignées. Prix : 42 francs ,
brochés en carton ; reliés en basane propre , 48 francs.
A Paris , chez F. Buisson , libraire , rue Hautefeuille , n° . 31 .
L'utilité d'un Dictionnaire de Commerce , basé sur les connaissances
actuelles , était reconnue depuis long-temps . Savary a joui dans
son temps d'une réputation méritée ; mais cet ouvrage , trop vieux
d'un siècle , ne pouvait plus par cette raison , remplir le but du né
gociant et des personnes qui se vonent actuellement à l'étude du commerce
et à celle des lois qui concernent ses diverses branches .
Le nouveau Dictionnaire de Commerce ne saurait donc manquer
d'être bien accueilli par tous ceux qui se livrent à cette honorable profession
. La Banque de France , qui en a senti toute l'importance et l'utilité
, a accepté avec empressement la dédicace de cet ouvrage . Voici
la lettre qu'elle a écrite aux auteurs et éditeur , en date du 14 ventose
an XIII :
"
"
« L'importance et la varié é des objets qu'embrasse un ouvrage aussi
» é¹endu , sont d'un si grand intérêt pour tous ceux qui se livrent à la
» profession du commerce , que , toujours empressée d'accueillir co
qui peut concourir à sa gloire et à sa prospérité , la régence n'a
point hésité à accepter l'hommage que vous lui avez offert . C'est
» ainsi qu'elle a eru devoir apprecier le dévouement honorable et les
» sacrifices qu'ont exigés de vous les difficultés , les obstacles de tout
» genre que cette grande et utile entreprise devait , par la nature
» même des choses , opposer sans ce se au zèle dont vous étiez animés .
» Ele ne doute point que ses sentimens ne soient partagés par tous
» les amis de la gloire et de la prospérité du commerce.
» Je me félicite , messieurs , d'être l'organe de ces sentimens, Je
» vous prie d'agréer l'assurance particulière de ceux avec lesquels je
» suis , messieurs , votre concitoyen ,
AUDIBERT ,
Secrétaire- Général de la Banque de France.
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FRUCTIDOR AN XIII. 571
NOUVELLES DIVERSES.
-
― Constantinople , 30 juillet. M. d'Italinski , ministre
de Russie , a annoncé à la Porte , qu'il s'étoit encore rassemblé
sur les côtes de la Mer -Noire , un certain nombre
de troupes russes qui devoient être embarquées par divisions
et transportées à Corfou . Son Exc . a ajouté qu'elle
espéroit que dans le cas où ces troupes aborderoient sur
le territoire turc , elles y trouveroient tous les secours
dont elles auroient besoin. · M. d'Italinski a fait ensuite
une ouverture portant « que le nombre des troupes russes
dans les îles de la Mer - Ionienne étoit déjà si considérable
, qu'à l'arrivée de celles qui étoient attendues , il n'y
auroit pas assez de place pour les loger ; qu'en conɛquence
il demandoit à la Porte , au nom de sa cour ,
permission de pouvoir placer une partie de ces troupes
dans une des provinces turques voisines. On prétend que
la Porte a consenti à cette singulière demande . Rien ne doit
plus étonner aujourd'hui de cette puissance .
que
la
Le gouv. ottoman a reçu de son côté l'avis le notveau
corps de troupes qui devoit se rendre de la Mer-Noire
dans les îles de la Mer- Ionienne , s'élevoit à environ 14,000
hommes . Il a été déjà pourvu d'avance à l'entretien de ces
troupes ; des maisons de commerce d'ici ont reçu de Pétersbourg
des remises considérables à cet effet. Il est impossible
de se laisser détruire avec plus de politesse.
Les conférences sont toujours très-fréquentes entre le
reiseffendi et les ministres de Russie et d'Angleterre. On
renouvelle à ce sujet le bruit de la conclusion prochaine
d'une alliance entre ces trois cours.
-
Londres , 24 août. Lord Nelson , depuis quelques
jours arrivé en Angleterre , a été ce matin à l'amirauté : le
peuple s'était porté en foule aux portes de l'hôtel , épiant
avec le plus grand empressement les mouvemens de ce
grand exemple de l'héroïsme anglais. La même foule se
porta hier sur le passage de sa seigneurie , lorsqu'elle alla
faire une visite à M. Pitt. A son arrivée à Portsmouth
lord Nelson écrivit et envoya à terre le billet suivant au
receveur de la douane :
Abord du Victory , devant Spitheard , 18 août .
« Le Victory , avec la flotte que je commande , a quitté
Gibraltar il y a 27 jours , et à cette époque , il ne régnait
aucune maladie dans la garnison ; d'après l'assurance que
572
MERCURE DE FRANCE ,
m'en a donnée le docteur Fellows , on n'avait aucune inquiétude
de ce genre. J'ai laissé , le 15 août , avec l'amiral
Cornwallis , la flotte qui était précédemment sous mes
ordres ; et alors elle jouissait d'un état de santé parfaite .
Il ne se trouve pas à bord du Victory ou du Superb , en
seul sujet qui soit dans le cas d'être envoyé à l'hôpital . J'en,
donne ma parole d'honneur.
On prétend que ce lord aura le commandement de la
flotte dite de Cork , et que sir Sidney Smith commandera
en second sous ses ordres .
L'ambassadeur français a transmis au gouvernement autrichien
une note écrite dans les termes les plus insolens , et
demandant péremptoirement une explication au sujet des
préparatifs militaires qui se font dans les domaines de l'Autriche.
L'ambassadenr français demande une réponse positive
à ces questions . L'intention de l'Autriche est - elle de
faire la guerre à la France ? A - t - elle conclu récemment
avec la Russie , ou est-elle sur le point de conclure un traité
d'alliance avec cette puissance ? La cour de Vienne a fait
une réponse dignenient exprimée : elle a déclaré que le
rassemblement d'un nombre considérable de corps fiançais
avait rendu nécessaires ces précautions de la part de l'Autrichee
; que toutes ses négociations avec la Russie n'avaient
pour objet qu'une neutralité armée , et qu'une union plus
intime avec des puissances étrangères dépendrait seulement
des circonstances. Aussitôt après avoir reçu cette réponse ,
l'ambassadeur français a donné l'assurance que la plus
grande partie des troupes françaises quittera " Italie.
Naples , 16 août. Le 12 de ce mois , dix - sept jours
après le tremblement de terre , à dix heures du soir , le
Vésuve , à parei ! jour et presque au même moment que
l'année dernière , s'est remis en éruption . I a lave s'est épanchée
copieusement du cratère , sans effort et sans aucun
accident préalable ; divisée en cinq branches dent la plus
considérable , large de 550 pas , s'est jetée dans la
mer entre Portici et la Torre del Greco . Quoique cette
lave ait coûté la vie à huit ou dix personnes , les Napolitains
, qui la regardent comme le terme des désordres
qui viennent de menacer leur pays ,
l'ont accueillie avec
des démonstr . tions de joie.
Le recensement qui vient d'être fait , porte à 2,172
familles , formant ensemble près de 11,500 individus , le
nombre des victimes du dernier tremblement de terre. On
FRUCTIDOR AN XIII.
573
remarque que ce fléau a épargné tous les lieux où les
troupes françaises sont cantonnées : le peuple crie au miracle
.
9
Un bâtiment , sous pavillon napolitain , capitaine de
Martino , de Gaëta , expédié par la maison Prades Prestreau
, de Naples , pour la maison Strafferello , de Port-
Maurice , avec un chargement de douves a été rencontré
en mer à deux lieues de Port-Maurice par un corsaire
algérien , qui ayant arboré pavillon anglais , appela.
à son bord le capitaine napolitain . Celui - ci étant arrivé
dans un canot avec une partie de son équipage , le corsaire
algérien mit aussitôt pavillon turcet s'empara du
canot. Le capitaine napolitain voulut faire des représentations
; mais le reis , commandant le corsaire , lui abattit
la tête d'un coup de sabre. Le bâtiment napolitain et tout
l'équipage ont été amenés à Alger.
-
Vienne, 15 août. Nous apprenons avec les plus vives
alarmes , que le gouvernement a donné l'ordre de faire
passer par l'électorat de Salzbourg un corps d'environ
quinze mile hommes qui va se joindre aux troupes du
Tyrol. L'archiduc Jean , ayant sous ses ordres le général
Mack , doit , dit-on , commander l'armée du Tyrol.
-
Munich. Une inquiétude générale agite ici les esprits ,
et jamais l'inquiétude n'eut des motifs plus justes et plus
pressans. Les préparatifs et les armemens que fait l'Autriche
dans un moment où ses voisins sont en paix , annoncent
assez qu'elle est résolue à la guerre , et les forces immenses
qu'elle porte sur l'Inn indiquent qu'elle médite
pour première opération l'occupation de la Bavière. Les
propos du ministre autrichien à Munich ont même changé
les probabilités en certitude , ce ministre ayant dit ouvertement
qu'en attendant l'issue des négociations avec la
France , sa cour prendroit la Bavière en dépôt. Aussi beaucoup
de gens s'attendent à voir les Autrichiens passer
l'Inn marcher , sur Munich d'un instant à l'autre ; et
l'électeur de Bavière se voit forcé de prendre des mesures
de précaution pour ses états et pour lui -même.

Inspruck. Tout est ici plein de troupes , et chaque
jour i en arrive de nouvelles . Un mouvement général est
imprimé à toutes les forces de la monarchie. Uu camp de
50 à 40,000 hommes va être formé à Badwein , un autre
en Styrie à six milles de Gratz ; un troisième à Muckendorf,
à huit lieues de Vienne. Les troupes qui doivent les
former sont en marche.
574 MERCURE DE FRANCE ,
Francfort , 30 août. La rareté du numéraire se fait sentir de
plus en plus en Allemagne , ainsi qu'en Russie . L'escompte a haussé
d'une manière exorbitante , les pa emens se font difficilement ; et si la
guerre continentale a lieu , elle achevera de ruiner notre commerce
depuis long-temps languissant . Les Anglais seuls trouvent leur intérêt
à cet ordre de choses ; mais on pense qu'ils seront déçus dans leurs
calculs . La haine que la violence de leurs procédés avoit inspirée contre
eux , se nourrit et s'augmente de tous leurs actes de mauvaise foi . Non
contens de soutirer notre numéraire en donnant leurs marchandises à
bas prix, ile viennent de nous inonder de fausse monnoie. Nous avons
la certitude que toutes les pièces fausses de 7 et de 10 escalins ont été
fabriquées à Birmingham , et mises en circulation par des juifs et
d'autres émissaires de Londres. Des plaintes nombreuses se sont élevées
contre cette violation du droit des gens ; et tôt ou tard les gouvernemens
de l'Europe en feront justice , en repoussant de concert leur ennemi
commun.
Les habitans de Freygericht, àla suite de l'exécution militaire dont i's
ont été frappés , ayant presque tous prisla fuite, le lan grave de Hisse-
Darmstadt vient de rendre une ordonnance par laquelle il leur est enjoint
de rentrer dans leurs foyers sous cinq jours , à peine de voir saisir
et vendre ce que l'exécution militaire leur aura laissé de mobilier ou
de bestiaux .
Augsbourg , 29 août. - On écrit de Ratisbonne que le
chargé d'affaires de France a remis le 25 août aux ministres
et envoyés qui se trouvent dans cette ville , une note portant
en substance que l'Empereur des Français a dû nécessairement
diriger son attention sur les mouvemens de troupes
et le rassemblement d'armées en Tyrol et sur les frontières
de l'Italie ; qu'on vouloit encore croire aux sentimens pacifiques
de l'Autriche , mais qu'on n'avoit pu se dispenser de
demander des éclaircissemens sur les mouvemens dont il
s'agit ; que si ces éclaircissemens n'étoient pas satisfaisans ,
une armée française passeroit le Rhin ; mais que les princes
et états de l'Allemagne pouvoient toujours compter sur l'amitié
de la France , qui s'empressera en toute occasion à
leur en donner des preuves , etc.
On assure que la note par laquelle ces éclaircissemens
sont demandés , a déjà été présentée à la cour de Vienne ,
dont on attend le réponse avec la plus vive impatience .
`Bas-Rhin 11 fructidor. Rien de nouveau sur la guerre
ou la paix ; il se confirme que la tranquillité du continent
dépend de la réponse que va donner la cour de Vienne.
aura ,
Les lettres d'Allemagne assurent généralement que,
dans le cas de guerre entre l'Autriche et la France , il y
en vertu d'une convention entre la France et la
Prusse , une ligne de démarcation ou de neutralité qui
sera gardée par des troupes neutres. On ajoute que la Franconia
sera comprise dans cette ligne. ( Cela expliqueroit
FRUCTIDOR AN XIII.
575
pourquoi l'électeur de Bavière envoie ses effets précieux à
Wurizbourg. )
M. de Stranch est parti pour Inspruck pour y prendre
le commandement en chef des troupes autrichiennes sta→
tionnées dans le Tyrol ; le général Hiller servira sous ses
ordres. Le général Chasteller restera dans le Tyrol en qualité
de commissaire-général de l'empereur. On travaille
sans relâche à des retranchemens dans toutes les parties du
Tyrol , notamment dans le Vintschgau , du côté de Finstermuntz
, dans les environs de Roveredo , Trente , ainsi
que sur les frontières du pays des Grisons .
EMPIRE FRANÇAIS.
--- Brest , 5 fructidor. Notre armée navale a mouillé
hier dans la rade de Bertheaume ; elle a eu un engagement
d'avant-garde avec l'escadre anglaise , qui a été tout entier
à notre avantage . L'amiral Gantheauine a détaché le contre-
amiral Willaumez avec une escadre légère , composée
de l'Alexandre , du Foudroyant et de l'Impétueux , et de
deux frégates. L'ennemi a , de son côté , détaché sept vaisseaux
et frégates . La Valeureuse , une des deux frégates
françaises , a commencé l'action . L'Alexandre et l'Impe-
Lueux se sont précipités au milieu des ennemis . La canor .
nade est devenue terrible entre ces vaisseaux et trois vaisseaux
à trois ponts , dont l'un était l'Hibernia , monté par
l'amiral Cornwallis. La Valeureuse , en se retirant , a fait
une manoeuvre adroite ; elle a passé par le travers de la
dunette d'un des vaisseaux , et lui a lâché toute sa bordée ,
de manière que son feu a enfilé le vaisseau par toute sa
longueur et tué beaucoup de monde. Les deux galeries.
ont été brisées et sont tombées en éclats. Les Anglais ont
beaucoup souffert , ils ont eu deux vaisseaux démâtés.
Nous avons eu un homme tué et douze blessés. Un vaisseau
s'étant approché de l'un des flancs de notre embossage
, a essuyé le feu des nouvelles batteries , qui lui ont
tiré plus de 300 boulets.
Nous espérons que notre côte sera aussi fatale aux Anglais
que la côte de Boulogne , et méritera aussi le nom de
côte defer. On demandait à grands cris un combat général ;
l'ennemi était à forces égales , mais des ordres supérieurs
avaient prévu les cas où l'amiral serait autorisé à livrer bataille.
Evreux, 6 fructidor.
- De nombreuses accusations
viennent de s'élever contre plusieurs fonctionnaires im576
MERCURE DE FRANCE ,
les membres
portans de ce département. Ils étoient devenus les agens.
d'une coalition de quelques hommes réunis pour accaparer
toutes les entreprises qui offraient de grandes perspectives
de fortune . C'est par leurs concours que
de cette coalition parvenoient à obtenir les affaires aux
meilleures conditions possibles , en écartant toute espèce
de coucurrence. C'est à la téte du secrétariat de la préfecture
, c'est dans le conseil de préfecture même que ce qu'on
appeloit la Compagnie Noire trouvoit des protecteurs . Les
Andelys étoient le chef- lieu de cette compagnie ; le premier
fonctionnaise de cet arrondissement étoi intimement
lié avec le chef de cette bande . On ne pourra sortir de cet
état de choses déplorable , qui protégeoit non - seulement
lee opérations désastreuses pour l'intérêt du fiso , mais même
toutes les fraudes relatives à la conscription , sans rompre
ce faisceau d'hommes corrompus , il n'est pas d'autre
moyen de détruire le système de vénalité qui infeste toutes
les parties de l'administration .
PARIS.
M. Jérôme Bonaparte est arrivé de Gênes à Toulon
avec l'escadre sous ses ordres .
-
Un journal annonce que le maréchal Masséna est
allé prendre le commandement de l'armée française en
İtalie.
---
-
en le
L'ambassadeur d'Autriche est toujours à Paris.
LL. M. I. et R. sont de retour à Saint- Cloud . Il y a
17 fructidor conseil des ministres au palais.
Les escadres combinées , parties le 16 thermidor du
Ferrol, sont entrées à Cadix le 4 fructidor. L'amiral anglais
Collingwood était mouillé le matin à l'entrée de la rade
de Cadix , avec quatre vaisseaux et une frégate. Il a manqué
d'être pris , et il a gagné Gibraltar.
L'escadre du capitaine Allemand , depuis son départ de
Rochefort , a parcouru les mers , pris quelques bâtimens
anglais , entr'autres la corvette le Ranger , et a mouillé
le 28 thermidor sur les côtes d'Espagne , d'où elle a repris
(Moniteur. )
la mer.
-
La sixième édition de la Grammaire de M. Fournier,
intitulée : La Langue française et l Ortographe enseignées
parprincipes et en 24 leçons , etc. paraît en ce moment. ( 1 )
Prix : 1 fr. 25 cent . , et 1 fr . 50 cent . parla poste.
A Paris , chez l'Auteur , rue des Prouvaires , n . 18 , près Saint-
Eustache ; et le Normant, imprimeur-libraire , rue des Prêtres Saint-
Germain-l'Auxerrois , n°. 42.
( No. CCXIX . ) 27 FRUCTIDOR an
( Samedi 14 Septembre 1805. )
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE
POÉSI E.
5.
cen
L'HOSPICE DE JAFA ( 1 ) .
COMPAGNE des héros , compagne du courage !
De la bonté des Dieux , ô douce et chère image !
Aimable Humanité ! viens redire en mes vers
Ce jour où ton triomphe étonna l'univers ;
Ce jour où , précédant le char de la Victoire ,
Tu parus dans Jafa , le front brillant de gloire !
Sous ces climats brûlans , premier berceau des arts ,
Parmi ces vieux débris et ces monceaux épars ,
Qui , fidèles témoins de l'éclat d'un autre âge ,
Des siècles destructeurs n'offrent plus que l'outrage ;
Dans ces lieux où fut Tyr , lieux maintenant déserts ,
Où l'esclave tremblant vit et meurt dans les fers ,
(1 )Ces vers ont été lus , à la distribution des prix du Lycée Bonaparte ,
par un jeune homme qui a obtenu le premier prix de version au
concours général des quatre lycées de Paris , dans la classe des belleslettres.
578 MERCURE DE FRANCE ,
Où dressant les serpens de l'affreux Fanatisme ,
Un poignard à la main règne le Despotisme ,
S'élève un vaste temple en tout temps révéré ,
Aux victimes du sort , au malheur consacré.
L'Humanité l'habite ; et sa bonté propice
Fait entendre une voix douce et consolatrice .
Mais de soupirs plaintifs l'enceinte au loin gémit ;
Sur un lit de douleurs la faiblesse y languit :
Là , siégent tous les maux qui désolent la terre.
Sous mille aspects hideux la Mort et la Misère
Exercent leur puissance en ce triste séjour ,
Et leur rage sans frein s'assouvit chaque jour.
Près d'elles marche , armé des torches des Furies ,
Le cortége hideux des pâles Maladies ,
De leur noire fureur ministres détestés !!!
Ah ! que de malheureux sans cesse tourmentés !
Quel spectacle ! ... Une mère , à mourir condamnée ,
De son fils endormi pleure la destinée :
A travers sa pâleur percent ses sentimens ;
Son visage est éteint , ses yeux sont languissans ,
Sur ses traits est empreint le mal qui la dévore ;
Mais fixé sur son fils , son oeil s'anime encore..... !
Voyez-vous ce vieillard usé par les travaux ?
Il implore la mort , seul terme de ses maux !
Cet autre infortuné , flétri par la tristesse ,
A ses pauvres parens ravi dès sa jeunesse ,
Semble accuser le ciel , sourd , hélas ! à sa voix,
Et demander la vie une seconde fois .... !
Tout-à-coup sous leurs murs un bruit commence à naître.
BONAPARTE est vainqueur : il attaque , il est maître.
L'effroi , par ces seuls mots , dans leur ame est jeté :
Ils craignent le courroux d'un vainqueur irrité.....
Rassurez-vous ..... Voyez cet auguste visage ,
Il est de sa clémence un assuré présage .
Il paraît sur son char : la Gloire est d'un côté ;
De l'autre , le front calme , on voit l'Humanité :
FRUCTIDOR AN XIII. 579
Toutes deux , le couvrant d'une aile protectrice ,
Ouvrent au conquérant les portes de l'hospice .
Ce tombeau des vivans , ce séjour des douleurs
Pour la première fois a vu sécher ses pleurs .
Il semble que les murs dépouillent leur tristesse ;
Le chagrin qui s'enfuit fait place à l'alégresse.
En ces lieux cependant s'avance le vainqueur .
Quel spectacle cruel vient affliger son coeur !
On veut d'un tel tableau détourner sa pensée ;
Mais ni tous les discours d'une suite empressée ,
Ni le sinistre aspect de tant de malheureux ,
Ni l'air empoisonné de ce séjour affreux ,
Rien ne peut l'arrêter . Partout vainqueur et père ,
Il soulage les maux , console la misère .
Mais un guerrier sur -tout attire ses regards :
( Ce jeune homme jadis suivit ses étendards. )
Ses traits sont effacés : déjà sur son visage
Se trace de la mort la douloureuse image.
Il voit son général . Surpris à cet aspect ,
Son oeil mouillé de pleurs contemple avec respect
Le héros qui toujours enchaîna la victoire :
Il le voit , il en doute , il a peine à le croire .
« Mon général ..... » Hélas ! à ces mots expirant ,
Il le regarde encor.... sourit .... et meurt content .... !
Plus loin un malheureux , privé de la lumière ,
Veut entendre celui dont la valeur guerrière
Jusques en ces climats a porté ses travaux ;
Il se traîne , il se hâte . O pouvoir d'un héros !
Ses discours , ses bontés suspendent la souffrance ,
Et font luire à leurs yeux un rayon d'espérance .
Lui -même , ( magnanime et sublime vertu ! )
Lui - même ranimant le courage abattu ,
Bravant d'un mal affreux l'image repoussante ,
Touche d'un vieux guerrier la plaie encor sanglante .... !!!
Les spectateurs muets semblent trembler pour lui.
« Du malheureux , dit-il , soyons toujours l'appui.
0.02
580 MERCURE DE FRANCE ,
» Pourquoi fair à l'aspect des tourmens qu'il endure ?
» C'est aux champs de l'honneur qu'il reçut sa blessure !
>> Honorons la valeur d'un généreux soldat .
>> Qui voudrait désormais combattre pour l'Etat ,
» Si sensible du moins aux malheurs de la guerre ,
>> La douce humanité ne consolait la terre ? »
A ces mots il s'éloigne , et cent fois répété ,
Son nom vole au séjour de l'Immortalité .
Si le triomphe est grand de vaincre aux champs de gloire ,
Être humain et guerrier , c'est vaincre la victoire !
Grand Dieu ! dont la bonté veille sur les humains ,
Qui d'un prince si cher as conduit les destins ,
Dont le bras couronna les vertus , le courage ,
Achève , Dieu puissant , achève ton ouvrage.
Triomphant du dernier de tous ses ennemis ,
Puisse la France , enfin , voir le Breton soumis !
Puisse-t - elle écraser sa tête audacieuse ,
Et sous NAPOLÉON Vivre long- temps heureuse !
Par J. CAMUSAT , élève du Lycée Bonaparte.
O DE
TIRÉE DE LA PROPHÉTIE D'ISAÏE , CH . IV.
Quomodo cessavit exactor, etc.
COMMENT est-il tombé du char de la Victoire ,
Ce tyran dont le sceptre épouvantait les rois ?
Sur des villes en cendre il appuyait sa gloire
Et chantait ses exploits .
Du couchant à l'aurore il semait les alarmes ;
Les Hébreux consternés soupiraient dans les fers s
On redoutait son nom , et le bruit de ses armes
Effrayait l'univers.
FRUCTIDOR AN XIII. 581
Il immolait le fils sur la mère expirante ;
Tout tombait sous son bras dans la nuit du cercueil ;
Le sang dont il trempait la terre frémissante ,
Accroissait son orgueil.
« Dis-moi qui t'a frappé , fils brillant de l'Aurore ,
>> Toi que le monde entier adorait en tremblant ?...
» Ta grandeur est éteinte , et le trépas dévore
>> Ton sceptre menaçant.
» Tu semblais à ton gré gouverner le tonnerre ;
» D'un coup d'oeil tu fixais le destin des combats ;
» Tes mains , en agitant les flambeaux de la guerre ,
>> Embrasaient les Etats .
» Au-dessus du soleil on élevait ton trône ;
» Les mortels effrayés se courbaient à ta voix :
» Et la Parque inflexible , en brisant ta couronne
» T'asservit à ses lois. »
Peuples , séchez vos pleurs , vous n'êtes plus sa proie ;
Il n'a pu détourner le coup affreux du sort ;
Les cèdres du Liban ont tressailli de joie
En apprenant sa mort.
<< Nous pouvons , ont- ils dit , balançant notre ombrage ,
» Relever dans les airs nos fronts majestueux :
» Le juste meurt en paix , et Dieu confond la rage
» D'un prince audacieux .
» Répétons : il n'est plus ce monstre sanguinaire ,
» Ce monstre dont la voix imprimait la terreur ;
Il n'est plus !... et son corps traîné dans la poussière ,
» N'inspire que l'horreur.
» A mon char , disait- il , j'enchaîne la nature ,
» Et mon oeil se repaît de spectacles sanglans ; >>
O vengeance éclatante ! ... Il devient la pâture
Des oiseaux dévorans .
Par G. V. ( de Brives).
3
582 MERCURE DE FRANCE ,
LE RAT PATRIOTE ,
OU LE CHANGEMENT D'OPINION ,
Conte.
DANS un quartier de notre capitale ,
Je vois encor les vieux murs dégradés
D'une superbe et vaste cathédrale ,
Qui fut long-temps un magasin à blés .
Quoi ! direz-vous , l'on put souiller l'asile
Où chacun vient adorer l'Eternel !
On profana ce sacré domicile !
Oui ; l'on fit plus , on renversa l'autel.
Un fournisseur , homme à grande entreprise ,
Peu délicat , sans principe et sans foi ,
Au poids de l'or marchandant cette église ,
N'en médita qu'un sacrilége emploi .
Bientôt on vit dans ce saint édifice ,
Nombre de sacs par pile s'arranger.
Un rat , pour qui ce dépôt est propice ,
De sa retraite allait tôt déloger ;
Elique et sec , comme sont rats d'église ,
Depuis long- temps la faim le maigrissait ;
Quand tout-à-coup il vit avec surprise
Que le destin pour lui s'adoucissait .
Tout réjoui de cette bonne affaire ,
Il marche , trotte , admire son butin ,
S'arrête , et dit au pied du sanctuaire :
« Abas l'église , et vive un magasin !
» Grace à l'exil de toute cette engeance
>> Qu'avec raison on déteste , on maudit ,
>> Me voilà donc au sein de l'abondance ;
» Oui , je le sens , tout mon corps s'arrondit.
» Vive à jamais le règne populaire !
» Je suis , amis , un franc républicain ,
» Au diable soient et prêtre et monastère ;
FRUCTIDOR AN XII. 583
>> Ils avaient tout , et je mourais de faim. »
Content de lui , notre rat patriote
Ne savait pas qu'en révolution
Tantôt on a l'ame impie ou dévote ,
Et qu'à bien peu tient notre opinion ;
Car ' à l'instant un piquet de l'armée
Du magasin change la destinée.
Tout déménage : au milieu du fracas ,
Notre indévot réduit à la besace ,
Veut recueillir quelque peu d'aliment ;
Il sort en hâte , et se piquant d'audace ,
Se montre au jour , regarde tristement
Ces lieux jonchés d'une paille stérile ,
Et se sentant l'estomac déchiré ,
Il dit alors , maudissant son asile :
« Pourquoi toucher à ce temple sacré ? »
Vous le voyez , ce rat dans l'indigence ,
Avec le sort change de sentimens.
Combien de gens de votre connaissance
Vous ont fait voir d'aussi prompts changemens ?
Par un élève de l'Ecole spéciale
impériale militaire.
LE CHANGEMENT SUBIT ,
IMITATION DE MARTIAL.
Penelope venit, abit Helene.
CETTE Honestą , si fière , si hautaine ,
Qui de l'amour semblait se faire un jeu ,
Et promenant sa froideur en tout lieu ,
Avait acquis le renom d'inhumaine ,
S'est tout-à-coup éprise d'un beau feu
Four un galant qu'elle suit hors d'haleine :
De Pénélope elle devient Hélène .
KERIVALANT.
584 MERCURE DE FRANCE ,
en
en
ENIGM E.
( Elle est imitée d'une autre écrite en vers latins . )
L'HOMME qui perdit tout me possède , lecteur ;
N'ayant que moi , sans crainte on peut se mettre en route ;
A l'abri du larron je mets le voyageur ;
J'existe et ne suis pas ; je t'étonne , sans doute :
Tel je suis cependant. Veux- tu me rencontrer?
Va dans un palais vide , ou dans un champ stérile ;
Et bien qu'en mille endroits je puisse demeurer ,
Me voir ou me toucher serait peine inutile .
Celui dont la justice a prononcé l'arrêt ,
Répète néanmoins , dans son malheur extrême ,
Que de tous les forçats c'est lui seul qui m'a fait.
Je ne puis exister ; je n'existe pas même ;
Et de mon sein fécond tout jadis fut tiré ;
On me gagne en vivant de vers ou de peinture ;
Le parfait ignorant m'a toujours honoré ;
Je me glisse souvent dans la littérature ;
Je puis , au gré du sort , abattre ou faire un roi :
Mais je t'en ai trop dit ; je finis , cherche-moi .
LOGO GRIPH E.
MON cher lecteur , suivant les talens de mon père ,
Mon sort est d'ennuyer , ou d'instruire , ou de plaire :
Si tu tranche sma tête , incapable de rien ,
Je vais tout de travers , sans raison , sans soutien.
CHARADE.
L'ORGUEILLEUX n'aime pas à céder le premier ;
Et ce monde , au dernier , ne semble que l'entier.
Par un Abonné.
Le mot de l'Enigme du dernier Nº est Chapitre.
Gelui du Logogriphe est An- né- e .
Celui de la Charade est Trou-peau.
FRUCTIDOR AN XIII. 585
Le Mentor de la Jeunesse , à l'usage des Ecoles
Chrétiennes . Un vol . in - 18 . Prix : 1 fr. , et 1 fr.
25 cent . par la poste . A Paris , chez Léopold-
Collin , libraire , rue Gît - le - Coeur ; et chez
le Normant, imprimeur-libraire , rue des Prêtres
Saint -Germain -l'Auxerrois , nº 42.
( Deuxième extrait. )
Nous avons établi la nécessité d'un pouvoir religieux
pour contenir les affections déréglées , tandis
que les lois humaines , bornées comme l'intelligence
des hommes , ne peuvent que réprimer les
actions qui troublent l'ordre public. Du seul accord
de ces deux pouvoirs peut résulter la conservation
de la société ; il n'y a qu'un cri de tous les
peuples pour rendre hommage à une semblable
vérité ; et dans tous les temps , dans tous les lieux ,
on voit , à côté des lois instituées par les hommes ,
s'élever un pouvoir religieux , un culte et des autels
. Mais en même temps , l'observateur attentif
peut découvrir facilement dans toutes les religions
païennes , une insuffisance pour régler les moeurs ,
un manque d'autorité pour modérer les passions ,
qui produit partout du trouble , des violences dans
le pouvoir politique , et amène enfin la dissolution
complète , ou l'oppression et la misère des peuples .
L'histoire est remplie de ces grands exemples ; et
si la nécessité d'une religion est prouvée pour la
conservation des sociétés , la faiblesse de ces anciens
cultes , pour arriver à ce but , n'est pas moins
prouvée par le fait . Comment auraient - ils pu conserver
de l'autorité sur les peuples , lorsque le moindre
examen en faisait découvrir d'abord la
sièreté et l'absurdité ?
gros-
Les sages de l'antiquité fortement persuadés de
cette nécessité d'une religion pour soutenir l'édifice
chancelant de la société , effrayés de la fai-
·
536 MERCURE DE FRANCE ,
blesse toujours croissante , de l'absurdité de leur
polythéisme , essayèrent d'y suppléer par tout ce
que la raison la plus sublime leur put fournir de
spéculations sur l'Etre suprême et la nature des
choses . Ils osèrent sonder cet abyme et furent
bientôt épouvantés de leurs recherches . Des incertitudes
désespérantes , les contradictions les plus
bizarres , voilà tout ce qu'ils purent recueillir sur
des matières aussi importantes ; et leurs raisonnemens
, leurs démonstrations n'eurent d'autre effet
que de hâter la destruction des cultes absurdes et
déréglés auxquels étoient livrés les hommes , sans
rien mettre à la place de ces faibles digues ; c'està
- dire qu'au lieu de guérir le mal , ils l'aggravèrent.
Les efforts inutiles de tant de beaux génies sont
plus que suffisans pour prouver que la raison hu
maine ne peut seule parvenir à diriger les hommes
dans ces sublimes connaissances , et le propre témoignage
des plus célèbres d'entre eux confirme
cette vérité si frappante : « Il n'y a que
Dieu qui
puisse décider laquelle de ces opinions est la vraie, »
s'écrie Cicéron , après avoir rapporté les divers
sentimens des philosophes sur les vérités fondamentales.
Platon avait été plus loin ; non- seulement
il avait senti la nécessité d'une révélation ,
mais il l'avait en quelque sorte annoncée . «< Au
» milieu de nos incertitudes , dit - il , le parti que
» nous avons à prendre est d'attendre patiemment
» que quelqu'un vienne nous instruire de la ma-
» nière dont nous devons nous comporter envers
» Dieu et envers les hommes . >>
Pour être clairs dans des matières aussi importantes
, nous sommes obligés quelquefois de nous
répéter. Le pouvoir politique ne peut exister que
parle concours du pouvoir religieux ; et comme le
but de la société est la conservation de l'homme ,
du
FRUCTIDOR AN XIII.
587
1
il est donc vrai de dire que l'homme ne peut exister
saus une religion . La fausseté du polythéisme
est prouvée; l'insuffisance de la raison humaine ne
l'est pas moins ; donc cette religion nécessaire doit
être révélée , et puisque la raison la plus sublime n'a
pu parvenir à la découverte de ces grandes vérités
, cette religion qui doit être établie pour tous ,
pour l'ignorant comme pour le savant , pour le faible
comme pour le fort , se prouvera par l'autorité
et par les faits ; et cependant elle aura cela d'admirable
, que la raison elle -même qui a des principes
infaillibles pour juger des faits , se trouvera en même
temps convaincue et satisfaite . Ces caractères sont
ceux de la religion chrétienne.
f
Ici l'auteur entre dans le développement des
preuves qui établissent la divinité de notre religion .
Parmi ces preuves presque toutes empruntées à
Pascal , nous offrirons de préférence dans cet extrait
celles qui démontrent l'authenticité des miracles
, moyen nécessaire pour fonder la religion par
l'autorité. Ces miracles ont tous les caractères qui
rendent les faits incontestables. Ils ont été faits publiquement
; ils ont été vus par un nombre infini
d'hommes , parmi lesquels il y en avait de trèssavans
et de très-prudens , qui ne les ont admis
qu'après un mûr examen , et en se dépouillant
d'une foule de préjugés favorables à leurs passions.
Ces faits n'ont pas été contredits par ceux à qui il
importait le plus de les contredire . Ils ont été rapportés
par plusieurs écrivains contemporains qui
n'ontpuêtre trompés , parce que ces faits étaient visibles
, sensibles , décisifs , se sont passés sous leurs
yeux , et qu'il était impossible qu'une illusion aussi
forte durât plusieurs années. D'ailleurs , en suppo
sant qu'ils eussent été trompés sur les miracles de
J.-C., ils n'ont pu l'être du moins sur ceux qu'ils
faisaient eux-mêmes , ni croire qu'ils redressaient
588 MERCURE DE FRANCE ;
les boiteux , qu'ils rendaient la vue aux aveugles ;
qu'ils opéraient des guérisons miraculeuses , sans
que cela fût vrai . Ils n'ont pas voulu tromper. Il
eût fallu pour cela que ces hommes qui apportaient
au monde la morale la plus pure , la plus sublime ,
qui prêchaient toutes les vertus , qui ne parlaient
que de justice , de charité , de résignation , de haine
pour le mensonge , fussent cependant les plus méchans
et les plus stupides des imposteurs; les plus mé
chans , pour former l'odieux dessein de déshonorer
leur nation , en l'accusant faussement par toute
la terre d'avoir mis à mort le Messie qui lui avoit
été promis ; les plus stupides , pour oser espérer le
succès d'une semblable imposture ; pour s'exposer
à une mort évidente et sans gloire ; pour tenter
de faire accepter une religion qui ne prêche qu'ab
négation de soi-même , qu'amour des souffrances ,
que détachement du monde , à des païens entêtés
de leurs superstitions , adonnés à des plaisirs justifiés
par l'exemple de leurs dieux . On a vu quelquefois
des hommes d'un génie sublime s'élever au
milieu des peuplades les plus grossières , et après
avoir puisé chez des peuples plus éclairés des traditions
religieuses plus épurées , les communiquer
à ces peuples , et parvenir quelquefois à les faire
adopter. Ici , par un renversement de toutes les
lois de la raison , douze pauvres pêcheurs , douze
hommes sans lettres , sans science , sans appui , sans
moyens humains , qui n'avaient rien à espérer de
leur mensonge ni dans ce monde , ni dans l'autre ,
qui n'en pouvaient attendre que l'ignominie et les
supplices ; des hommes si faibles , si obscurs auraient
tenté de tromper les peuples les plus éclairés
de l'univers , et auraient pu concevoir l'espérance
d'y parvenir ! Ces hommes séduits par les vains
prestiges d'un imposteur ; qui avaient tout quitté ,
tout perdu pour le suivre ; qui devaient naturelleFRUCTIDOR
AN XIII.
589
ment l'abandonner , le détester , lorsqu'ils ont découvert
qu'ils avaient été trompés ; ces mêmes
hommes viennent , cinquante jours après sa mort ,
rendre témoignage à sa divinité et prêcher sa doctrine
! Ils assurent qu'ils l'ont vu , qu'ils lui ont parlé ;
ils rappellent aux Juifs les miracles qu'il a faits au
milieu d'eux , citent les lieux , les personnes ; et aucune
voix ne s'élève contre ces odieuses extravagances
! Bien plus , ils convertissent les peuples ,
et leurs nouveaux disciples les aident à établir
leur doctrine mensongère , sans que les haines , les
mépris , les persécutions , la rigueur des supplices
soient capables de détruire ce concert ! Chose plus
prodigieuse encore ! ils parviennent à faire adorer
partout le maître qu'ils servent , par l'unique moyen
de ces misérables impostures . La raison elle -même
dédaignée par la foi , se révolte contre l'impossibilité
absolue de cette réunion de circonstances contradictoires
, et l'établissement de la religion chrétienne
par de semblables moyens , devient , si elle est
fausse , un miracle beaucoup plus grand que tous
ceux dont elle exige la croyance .
A ces preuves si frappantes , si extraordinaires ,
se lient des faits incontestables , tels que la destruction
de l'idolatrie , l'accord merveilleux des prophéties
avec ce grand événement , et leur accomplissement
successif. Elles sont également développées
avec clarté , rapidité et une force invincible. Dirons-
nous que l'auteur prouve ensuite que cette
religion établie par des moyens et une autorité si
puissante est la seule qui donne de la Divinité une
idée digne d'elle ; la seule qui rende cette grande
idée commune à tous les hommes ; la seule dont
la morale présente un frein efficace aux passions
et une fin satisfaisante à la vertu ; la seule, enfin , qui
puisse s'accorder dans tous les points avec le pouvoir
politique , pour la conservation de la société ?
590 MERCURE DE FRANCE ,
Nous croyons inutile d'étaler de semblables preuves ,
puisque ceux-mêmes qui ont essayé de détruire ses
dogmes , n'ont pu s'empêcher de faire l'apologie
de sa morale et d'inviter les peuples à l'adopter et
à la suivre. Déclamateurs inconséquens qui n'ont
pas vu que la morale la plus sublime , celle même
de l'évangile , était insuffisante , sans dogmes et
sans autorité , pour contenir les passions des
hommes ! N.
Voyage en Hanovre , fait dans les années 1803 et 1804 ;
contenant la description de ce pays sous ses rapports
politique , religieux , agricole , commercial , minéra
logique , etc. Par M. A. B. Mangourit , ancien agent
diplomatique , de la Société philotechnique , de l'Académie
royale de Gottingue , et membre résident de
l'Académie celtique de France. Un vol . in-8 °. Prix : 5 fr.
50 c. , et 7 fr.par la poste. A Paris , chez Dentu
imprimeur libraire , quai des Augustins , nº . 22 ;
et chez le Normant , libraire , imprimeur du Journal
de l'Empire , rue des Prêtres S. Germ . - l'Aux. , n°. 42. ,
:
EN parlant de quelques Voyages , nous avons eu plus
d'une fois lieu d'observer que les Lettres sur l'Italie , de
M.Dupati, avaient formé une école particulière d'écrivains ,
qui s'est distinguée par toutes les fautes de goût auquel le
siècle n'était que trop enclin . Les relations des Voyages
n'ont plus offert ce ton simple et naturel qui en garantit la
vérité on a tracé des tableaux de fantaisie , on s'est
livré au délire de son imagination , on a fait un mélange
bizarre de tous les styles , et , ajoutant à ces défauts l'hypocrisie
sentimentale des romans modernes , on est parvenu
à quelques succès éphémères , dus uniquement à une
apparence d'originalité toujours recherchée dans un siècle
de décadence . M. Mangourit , digne élève de cette école ,
a , comme il arrive toujours , enchéri sur les défauts de
FRUCTIDOR AN XIII.
د ر ا
son maître. Son Voyage en Hanovre offre alternativement
de l'emphase , du faux enthousiasme , du néologisme , et
une affectation qui exclut toute espèce de naturel . Ses
pensées sont conformes à son style ; il répète à tous propos
les plaisanteries usées contre la religion ; il juge tout d'après
les petites vues du philosophisme ; et , dans l'impuissance
de parler raisonnab'ement des institutions du pays
qu'il parcourt , il se tire d'affaire par des adages pris aux
philosophes , adages qu'il a encore la mal- adresse de
défigurer. Avant de prouver jusqu'à quel point cette critique
est fondée , il est nécessaire de donner une idée de
l'ouvrage de M. Mangourit.
En partant de France , il a le soin d'instruire le lecteur
de ses aventures de diligence ; aussitôt qu'il est arrivé dans
le Hanovre , il cherche à décrire la ville capitale de cet
électorat ainsi que ses environs. Il ne reste de cette description
que des idées confuses ; le voyageur , toujours
entraîné par son enthousiasme , ne peint rien d'une manière
exacte ; et , après l'avoir lu attentivement , vous ne pouvez
tirer aucun profit de l'attention pénible que vous lui avez
accordée . Lorsqu'il a parcouru rapidement la ville de
Hanovre , M. Mangourit vous transporte à Hambourg :
quoiqu'il n'y reste que deux jours , il ne manque pas de
donner une description de cette ville. Il se moque du sénat ,
parle des cafés , des lits d'auberge , s'étend sur la constitution
de l'Allemagne , et indique le moyen de reconnaître
les filles publiques. Parvenu à Altona , ville danoise voisine
de Hambourg , M. Mangourit annonce qu'il va parler
du Danemarck , et se borne à entretenir son lecteur d'un
traiteur français qui a établi une auberge dans un jardin
de cette ville. Le voyageur revient bientôt à Hanovre , et
donne sur l'instruction publique des détails aussi exacts et
aussi judicieux que sur la constitution politique de Hambourg.
A cette occasion , il copie une lettre que M. Villers
a écrite aux officiers de l'armée française qui occupe le
Hanovre ; cette lettre est digne de l'apologiste de la réfor592
MERCURE DE FRANCE,
mation. L'auteur recommande aux Français l'étude de la
philosophie et de la littérature germaniques ; selon lui ,
il faut abandonner Bossuet , Pascal , la Bruyère , Racine
et Boileau pour MM . Sestro , Randohr et Soltan.
M. Mangourit donne ensuite quelques renseignemens
sur le
gouvernement hanovrien : cette partie de son travail
est la plus intéressante . On lui a procuré des instructions
dont il aurait pu tirer parti , s'il n'avait pas eu le tort d'y
joindre ses réflexions . On sent qu'un philosophe ne peut
s'empêcher de parler des cultes , et qu'il manquerait à
l'usage consacré s'il ne cherchait pas à les couvrir de ridicule.
M. Mangourit connaît trop les devoirs imposés par
la secte pour négliger cette ressource . Malheureusement
son esprit ne répond pas à sa bonne volonté. Voici un
échantillon de ses plaisanteries . Il parle du comté de Bentheim
, et il s'exprime ainsi : « En usines de la principauté ,
» un couvent de dominicains , un monastère de francis-
» cains , une fabrique de nonnettes , et deux carrières de
» houilles , ont chacun la renommée qui leur appartient. »
On conviendra qu'il est difficile d'être plus fin et plus délicat.
Pour compléter le volume de son Voyage , M. Mangourit
le termine par un Précis historique de la guerre de
sept ans. Ce morceau parasite est plein de sécheresse ;
l'auteur a puisé dans les histoires du temps quelques faits
connus de tout le monde , qu'il n'a eu l'art , ni de présenter
dans leur véritable jour , ni de lier par des transitions .
M. Mangourit trouvera probablement beaucoup trop
sévère le jugement qu'on porte de son ouvrage. Il est temps
de le motiver un petit nombre de citations suffira pour
donner une idée de la manière de l'auteur. Il paraît que ,
malgré la bonne opinion qu'il a de lui-même , M. Mangourit
n'a pas été à l'abri de quelques inquiétudes sur l'effet
que produirait son ouvrage. Il cherche à prévenir la critique
, et , pour y parvenir , il dit avec son adresse ordinaire
, beaucoup d'injures à ceux qui oseront relever ses
fautes.
FRUCTIDOR AN XIII.
593
fautes. « Que pensez - vous , demande t- il , de ces importans
qui sourient de la moitié du visage , de ces minutieux
» conseillers qui vous tracassent pour vous faire préférer
>> un mot au mot équivalent , de ces grimaciers si sujets
» aux crampes, lorsqu'il échappe d'un discours une étincelle
>> philosophique ? » On va voir s'il faut être important et
grimacier pour sourire de la moitié du visage , et pour
avoir la crampe quand on lit M. Mangourit.
Il parcourt le jardin anglais du feld- maréchal Vulnoden :
pour en faire la description , il trouve trop commun d'employer
les expressions naturelles . Il se livre à un délire
sentimental que l'on ne peut s'empêcher de trouver fort
comique. « Après avoir passé sur un pont , M. Mangourit
» arrive dans un bosquet où se trouve un tombeau . Ce
bosquet est touffu » ( ce qui n'a rien de bien extraordinaire
). L'auteur s'écrie : « On dirait que la lune
» l'éclaire ; l'air qu'on y respire est glacé ; mes vêtemens
» sont humides ; ma peau frémissante se serre , et le sang
» fugitifde mes artères inonde mon coeur .... Où est l'habi-
» tant de ce séjour ? .... où est- il ?.... Hait - il les hommes ? ...
>> en fut-il proscrit ? .... Lui ont- ils pardonné ses erreurs ,
>>
sa gloire ou ses vertus ? .... Comme ce réduit paraît
>> désert , comme il est sévère , comme il est ténébreux !
>> Solitaire infortuné , montrez - vous ! J'ai aussi commis
» quelques fautes , j'acquis aussi quelque gloire , j'aimai ,
» j'aime toujours la vertu : venez , que nous en parlions
» ensemble ; venez..... » On remarque avec quel art
M. Mangourit se met en scène : il convient modestement
de ses fautes , mais sa gloire doit les faire excuser . Pour
être d'accord sur cette compensation , on doit présumer
que les fautes dont s'accuse l'auteur ne sont que des peccadilles
, car pour effacer des fautes graves , il faudrait toute
autre chose que la gloire de M. Mangourit.
Il faut que ce jardin soit bien extraordinaire pour exciter
de pareilles sensations . On en jugera par la description que
donne le voyageur. « Des routes sinueuses , dit - il , me
PP
GENT
594 MERCURE
DE FRANCE
;
1
> conduisaient dans l'obscurité d'un bois de sapins , dont
» les branches inférieures serpentaient sur les mousses
❤ rembrunies : tout-à - coup je fus transporté dans une
» sphère de clarté qui s'épandait , en se dégradant , sur
» des troupeaux , des fermes et des collines lointaines.
» D'un pont , jeté légèrement par la main des Arts , on
» descend dans une prairie , dont la pelouse exhale le ser-
» polet , et dont les bords sont embaumés du parfum des
» chèvre feuilles , des églantiers , des muguets et des serin-
» gats ; on se hâte d'en faire le tour , car trop de jouis-
» sances à la fois appesantissent la tête et affadissent le
» coeur ; on arrive à un sentier étroit et court : comme celui
» du bonheur. A la fin se présente un nouveau pont ,
» fait de vieux tronçons , dont la nécessité semble avoir
» été l'architecte. Le passerai -je ? il le faut , puisque tant
» d'autres l'ont passé avant moi.... Le jour s'efface , mais
>> luit encore ; et sur ma tête j'aperçois les rayons con-
» solans du soleil : quelques pas de plus , et il est finipour
» moi , quand encore il éclairera toute la nature . » Tout
ce bel enthousiasme se réduit , comme on le voit , à louer
deux ponts et quelques bosquets . "
+
Nous comparerons à cette description si ampoulée celle
d'un des beaux jardins du monde , qui a été faite dans le
siècle de Louis XIV , et qui se trouve dans un recueil
qu'on ne lit plus . Il s'agit du jardin que les Hollandais ont
planté au Cap de Bonne -Espérance . « Ce jardin , dit le
» voyageur , est une des plus belles choses qui se puissent
» imaginer. Il est vrai que l'art y a beaucoup moins tra-
» vaillé que la nature. Ce ne sont point , comme dans nos
» maisons de plaisance , des parterres réguliers , des sta-
» tues , des jets d'eau , des berceaux artistement travaillés.
» C'est un assemblage de tout ce qui croît de rare et de
>> curieux dans les forêts et dans les jardins des quatre
parties du monde . Outre les orangers et les citronniers qui
» sont là très- hauts , et en plein sol , c'est une multitude
» et une variété infinie d'autres arbres et arbustes qui nous
FRUCTIDOR AN XIII
595
» sont inconnus pour la plupart , et qu'on trouve toujours
» verds et fleuris . Ce sont des allées , tantôt découvertes ét
» tantôt sombres à en être obscures, qui se coupent et qui
» se traversent dans un terrain très - vaste et très - uni C'est
un ruisseau d'une eau claire et pure qui se promène par
» le jardin avec autant d'agrément et de symétrie que
» si son lit avait été fait exprès . C'est la mer qu'on voit
» en perspective , et qui , dans sa simplicité , forme à toute
>> heure aux yeux et à l'esprit quelque spectacle nouveau .
» Je vous assure que tout cela réuni ferait en France même,
» un des plus beaux lieux de promenade que nous ayions, et
» des plus capables d'attirer la curiosité et l'admiration des
» étrangers. »>
Outre l'élégance et la pureté du style , on remarque
dans cette description une simplicité noble et une clarté
qui laissent des idées nettes dans l'esprit du lecteur : on se
figure tous les objets que le voyageur cherche à peindre.
Quelques personnes seront peut-être étonnées quand elles
sauront que cette description se trouve dans la relation
d'un missionnaire qui rend compte de ses travaux à son
supérieur ( 1 ) . Dans cette matière où il ne s'agit que de
bon sens et de goût , quelle superiorité le prêtre n'a- t- il
pas sur le philosophe !
Les définitions de M. Mangourit sont curieuses sous
plus d'un rapport. Il ne voit rien comme tout le monde ;
-al lui faut toujours des tournures et des termes nouveaux .
Voici comment il définit un cimetière : terre de substitutions
irrévocables , glacière où les grandes agitations refroidies
sont brisées et réduites en poussière sous le pilon
de la mort. Il faut convenir que jamais le galimatias des
pédans du 15° siècle n'a été si loin ; vous chercheriez en
vain chez eux un amas aussi bizarre de métaphores incohérentes
: ce n'est pas une des moindres preuves des
grès que nous faisons et sur lesquels les philosophes fondent
leur système de perfectibilité.
(1 ) Relation du père Premarc. Lettrès édifiantes .
pro-
Pp 2
596 MERCURE DE FRANCE ,
M. Mangourit ne se fait aucun scrupule d'inventer des
mots pour exprimer les idées les plus communes . En voici
des exemples. « Les canaux par lesquels la justice coule
» sont- ils trop angustiés ou trop multipliés ?... » A propos
de l'Angleterre , « les Français qui viennent dans le Hano-
» vre s'imaginent le trouver implanté de gouverneurs , de
» généraux , etc. , et sur- tout de marchands britanniques ,
>> chacun avec son éponge et son rateau. » Nous laissons
le lecteur juge de la nécessité où se trouvait l'auteur de
détourner l'acception de quelques- uns de ces termes , et
d'inventer des mots barbares , absolument étrangers à
notre langue. Il n'est pas plus heureux dans ses transitions.
Il vient de parler des bains de Hanovre ; le maître de ces
bains est un Français qui s'appelle Lefebvre : croirait- on
que cela amène un éloge du maréchal Faber , « J'aime le
» nom de Lefebvre , dit M. Mangourit , quoique commun
» ( le Febure , le Fevre , Favre , Fevre , le Favre ) ; je
>> crois que les chefs de ces familles se distinguèrent dans
» les arts. J'honore dans ces noms le maréchal Faber , de-
» vancier des grands capitaines de la révolution . Quel
homme admirable que ce maréchal ! Quelle philosophie
» dans un siècle dont ses brillantes vertus avaient brisé
» l'orgueil , pour l'asseoir aux premiers rangs de la mo-
>> narchie ! »
Pour juger de l'érudition de M. Mangourit , et de son
exactitude dans les citations , il faut lire le passage suivant
: « On a beaucoup et inutilement répété , d'après
» Montesquieu,, que l'évêque de Rome était une idole de
n bois pourri dont on baisait les pieds , et dont on iait les
» mains. » Le lecteur se demandera sans doute comment
Montesquieu a pu dire qu'on liait les mains à une idole
de bois pourri, mais il cessera de s'étonner quand il se
rappellera que l'idée est de Voltaire , dont M. Mangourit
a tronqué la phrase. ( 1 ) « La niaxime de la France , dit
( 1 ) Siècle de Louis XIV , chap. a .
FRUCTIDOR AN XIII.
597
» Voltaire , est de regarder le pape comme une personne
» sacrée , mais entreprenante , à laquelle il fut baiser
» les pieds et lier quelquefois les mains. » Cette plaisanterie
est indigne de l'histoire : il est faux que cette
maxime philosophique ait été celle de la France sous Louis
XIV ; ce n'est qu'un frivole jeu de mots , mais au moins la
phrase de Voltaire ne présente de contradiction , ni dans
l'expression , ni dans le sens.
" On a pu , d'après ces citations dont on aurait fait un volume
si l'on avait voulu relever toutes les fautes , se former
une idée du Voyage de M. Mangourit . Aucune vue utile ,
aucun morceau passable ne demandent grace pour ces énor
mes défauts . Il y a cependant un fragment qu'on lit avec
plaisir , et que l'on doit au voyageur . C'est un projet d'invasion
en Egypte qui fut présenté à Louis XIV par le célèbre
Leibnitz. M. Mangourit l'a trouvé manuscrit dans la
bibliothèque de Hanovre . Il offre des particularités curieuses
sur la politique de ce temps- là.
Nous regrettons d'avoir tracassé M. Mangourit : mais
il faudrait avoir abjuré toute espèce de goût pour tolérer
de semblab es écarts . Il nous traitera de grimaciers tant
qu'il voudra ; le lecteur jugera si celui qui affecte sans
cessé un faux enthousiasme , qui parle de sa gloire à propos
d'un jardin anglais , qui s'extasie sur des niaiseries ,
ne mérite pas plutôt cette épithète que ceux qui se contentent
de rire doucement de ces rêveries philosophiques.
P...
598
MERCURE DE FRANCE ,
·
1
Homère grec latin français , ou OEuvres complètes
d'Homère , accompagnées de la traduction française
et de la version interlinéaire latine , et suivies d'observations
littéraires et critiques . Par J. B. Gail, professeur,
etc. , etc. Six volumes in - 12 . Prix : 11 fr. ,
et 16 fr . par la poste . A Paris , chez l'Auteur , Collége
de France , place Cambray ; et chez le Normant, rue
des Prêtres Saint- Germain- l'Auxerrois , nº 42.
Je l'avouerai ; j'éprouve un grand embarras toutes les
fois que j'ai à rendre compte de quelqu'ouvrage de M. le
professeur Gail . Je ne sais jamais comment m'y prendre
pour concilier l'envie que j'ai de louer ses livres , et la
nécessité où je suis de les critiquer ; mes devoirs envers le
public , et mon inclination particulière . Si , m'attachant
discrétement aux plus légères fautes et mêlant le reproche
de paroles honnêtes , il m'arrive de dire que
M. Gail a mal entendu tel passage , qu'il n'a pas rendu
tel endroit avec ce talent de style qui le distingue , qu'il
a , par trop d'élégance , dénaturé la manière dure , concise ,
vigoureuse de tel historien ; M. Gail est mécontent , j'ap ,
prends qu'il se plaint , qu'il parle d'injustice . Comment
faire pourtant ? Lorsque dans un genre qui exige de longues
études , de laborieuses recherches , une lecture infinie
, on accumule livres sur livres et brochures sur brochures
, il est bien difficile de ne pas faire beaucoup de
fautes . Ne manquerais-je pas totalement à nos lecteurs ,
si je louais , comme excellens , des ouvrages précoces ,
négligés , et qui offrent des erreurs capitales ? Et d'ailleurs
, que penseraient de moi les chefs des lettres savantes
, ces hommes choisis de qui j'ambitionne par- dessus
tout les suffrages et l'estime , s'ils me voyaient prodiguant
de publics éloges à des livres si imparfaits ? J'estime beaucoup
Platon et M. Gail , mais la vérité davantage.
FRUCTIDOR AN XIII. 599
1
Le titre de l'ouvrage que j'annonce a besoin d'explication.
M. Gail ne nous donne point les OEuvres complètes
d'Homère. Ces six volumes ne contiennent que l'Iliade .
L'Odyssée aura six autres tomes , pour la publication desquels
il attendra ( je copierai ses termes ) « qu'il se pré-
>> sente un nombre suffisant , non de souscriptions , le pu-
» blic en est justement dégoûté , mais d'inscriptions. »
Les Observations littéraires et critiques , que le titre
promet , ne paraissent point non plus. M. Gail ne veut les
donner qu'après l'Odyssée. Que M. Gail me permette de
lui rappeler ici qu'il a déjà plus d'une dette de ce genre
à payer au public. Lorsqu'il mit en lumière , pour
faire suite aux OEuvres de Buffon , sa traduction du
Traité de la Chasse , par Xenophon , il promit un volume
de Mélanges que l'on attend toujours. La seconde partie
de son Anthologie grecque est imprimée depuis longtemps
, et les notes qui devaient l'accompagner n'ont pas
encore paru.
Je n'ai pas tout dit sur le titre . Il n'est personne , j'en
suis certain , qui , en le lisant, ne se soit imaginé que
M. Gail était l'auteur de la traduction française et de la
version latine interlinéaire . Il n'en est rien pourtant. La première
est de madame Dacier , l'autre est copiée de l'édi
tion de M. Ernesti. M. Gail nous en instruit lui - même au
commencement de sa préface , qu'il a eu l'attention d'écrire
plus clairement que son titre. J'avouerai en passant
qu'il est singulier que ces titres fallacieux , piéges assez
peu honnêtes tendus aux acheteurs , se soient trouvés plus
d'une fois dans les ouvrages d'un homme de lettres qui fait
imprimer à ses frais et qui vend lui -même les productions de
sa plume. Ces artifices sont peut - être excusables dans un
libraire , qui peut fort naturellement ne voir dans le commerce
des livres qu'un moyen de gagner de l'argent ; mais
un littérateur doit , ce me semble , s'élever en écrivant à
des spéculations plus libérales .
M. Gail a beaucoup de goût ; il sait parfaitement bien
4
600 MERCURE DE FRANCE ;
que madame Dacier a presque toujours , dans sa prose
faible et inanimée , défiguré plutôt que copié , parodié
plutôt que traduit le plus noble et le plus magnifique
des poètes . Aussi a - t- il senti que le choix bizarre de cette
traduction avait besoin d'explication ; je dirai mieux ,
avait besoin d'excuse . Voici ses propres paroles : « Nous
>> avons deux excellentes traductions d'Homère , l'une de
» S. A. Mgr . l'archi- trésorier , l'autre de M. Bitaubé ;
>> mais n'ayant ni le droit de publier leurs oeuvres , ni
» le talent nécessaire pour faire aussi bien que ces deux
» élégans interprètes ; d'ailleurs , tout entier à Xeno-
» phon , J'AI DU adopter le travail de la célèbre madame
» Dacier . » Et qui donc , bon Dieu ! obligeait M. Gail
à donner une édition d'Homère , et à faire réimprimer
une traduction mauvaise , et que deux habiles écrivains
de ce temps ont de si loin surpassée ? L'ouvrage de
madame Dacier est quelquefois recherché à cause des
notes qui l'accompagnent ; en les supprimant , on a ôté
tout intérêt à cette réimpression.
-
Le texte joint à cette traduction est celui de M. Ernesti
, réimprimé sans changement. J'observerai qu'il
est étonnant , qu'après la publication de l'Homère de
feu M. de Villoison , et les travaux de M. Wolf et de
M. Heyne , un professeur de littérature grecque dans le
premier collège de France , fasse réimprimer l'ancien
texte d'Homère , sans dire un seul mot de ces belles
scholies des manuscrits de Venise , et des nouveautés
critiques auxquelles elles ont donné naissance , sans adopter
aucune des excellentes leçons des nouvelles éditions ,
pas même les plus avérées . M. G. s'est contenté de mettre
à la fin de chaque volume , sans discussion , sans critique
, des variantes choisies dans les derniers éditeurs ;
et encore n'a- t- il point donné celles des huit premiers
livres , sous prétexte qu'il a reçu tard l'Homère de
M. Wolf; c'est - à - dire 'parcé qu'en 1805 il a reçu tard un
livre qui a paru d'abord en 1795 , puis en 1804. Et d'ail
FRUCTIDOR AN XIII. 601

-
leurs M. G. ne pouvait- il pas donner par supplément les
variantes de ces huit premiers livres ? Ne pouvait- il pas
bien consacrer à ce supplément utile et nécessaire une de
ces feuilles qu'il a remplies des longs et minutieux catalogues
de ses oeuvres , de leurs prix , de leurs papiers ,
de leurs formats , de leurs vignettes , culs de lampe , gravures
et musique ? Quand au lieu de trois catalogues , il
n'y en aurait que deux , ses affaires de librairie n'en iraient
pas plus mal , et son travail eût été moins incomplet .
Mais j'ose le dire , parce qu'en ces choses qui tiennent
aux intérêts de la science , je ne me trouve pas la force
de déguiser la vérité ; on attendait , d'un professeur au
Collège de France , plus qu'une collection de variantes ,
fût- elle même bien entière et complète. On pouvait croire
qu'en se chargeant de donner , dans les circonstances présentes
de la critique homérique , une nouvelle édition de
P'Iliade , M. Gail ne se bornerait pas à être simple spectateur
des débats qui partagent l'Europe savante , mais
qu'il s'y interposerait avec autorité , et que tenant un juste
et sage milieu entre la trop grande hardiesse qui enfante
les innovations téméraires , et cette superstitieuse circonspection
qui multiplie et reproduit les erreurs , il nous
donnerait un texte corrigé avec une saine et judicieuse
critique . Si M. Gail a négligé l'Iliade , qu'au moins il
consente à s'occuper avec plus de soin de l'Odyssée , sur
laquelle jusqu'ici la critique s'est peu exercée ; qu'il profite
du travail récent du professeur Porson , des variantes
publiées par M. de Villoison , et des secours que lui
peuvent fournir sa propre érudition et sa rare connaissance
de la langue grecque en général , et plus particu
lièrement de la langue homérique.
---
Une portion de ce volume d'observations critiques et
littéraires que M. G. nous promet , et que nous attendrons
avec une grande impatience , contiendra des notes de feu
M. Rivière , professeur d'hébreu au Collège de France.
M. Rivière , qui avait , à ce qu'il paraît , la manie des éty602
MERCURE DE FRANCE ,
mologies , après avoir passé quinze années de sa vie à
chercher des origines orientales à tous les mots du Dictionnaire
français de l'Académie , avait eu l'idée d'appliquer
ce système à la langue d'Homère. Il est incontestable ,
qu'on peut établir une similitude probable de forme et de
signification entre plusieurs mots grecs et plusieurs mots
hébraïques , persans , arabes ; mais M. Rivière me paraît
avoir beaucoup trop généralisé ce système , et être quel
quefois tombé dans des combinaisons puériles et forcées ,
faute très-commune aux étymologistes . M. Gail cite
quelques unes de ses remarques , et j'avoue qu'il y en a
deux ou trois qui sont assez curieuses , et méritent qu'on
y fasse attention. Au reste , elles ne sont pas entièrement
neuves , et il y en a , celles entr'autres sur apúpov et
sur außaudio , qui avaient déjà été proposées par Croese .
Comme j'écris ceci à la campagne , et presque sans livres ,
je ne puis citer exactement l'endroit où ce fou de Croese *
a expliqué ces deux mots.
Croese , qu'on me permette une courte digression , était
bien une des têtes les plus complètement désorganisées
qu'il soit possible d'imaginer. Il avait une assez grande
érudition hébraïque , et à force d'avoir lu , relu , médité ,
comparé Homère et la Bible , il en vint à se figurer que
l'Odyssée était l'histoire des Israëlites sous les patriarches ,
et l'Iliade le récit de la prise de Jéricho ; et il le prouvait ,
comme il le pouvait , en montrant à sa manière que tous
les noms propres , et une foule d'autres , dans les poëmes
d'Homère, n'étaient que des mots hébraïques défigurés sous
des formes grecques . Il a donné sur l'Odyssée un premier
volume d'explications de cette force ; le second, où il au- .
rait commenté l'Iliade d'après le même système , n'a pas
par , je crois . Cette inconcevable absurdité n'est comparable
qu'à celle du bénédictin dom Pernety , qui a écrit.
très sérieusement qu'Homère avait appris l'alchimie en
Egypte , et qu'il n'imagina sa fiction de la guerre de Troie
que pour donner allégoriquement des leçons de cet art ;
FRUCTIDOR AN XIIL 603
qu'il ne fit l'Odyssée , ou les erreurs d'Ulysse , que pour
représenter les erreurs où tombent les philosophes hermétiques,
avant de parvenir à la connaissance des véritables
secrets . Cet habile homme expliquait de cette sage
manière toute la mythologie égyptienne et grecque . Je
lisais , il n'y a pas long - temps , qu'il y a en Allemagne
je ne sais quel chimiste qui répète ces pauvretés.
M. Rivière , auquel je reviens , a consacré une partie
de ses notes au rapprochement des locutions parallèles
d'Homère et des écrivains sacrés . Ce parallélisme curieux
et utile me paraît ce qu'il y de plus important dans son
travail ; et quoique Bogan d'Oxford ait déjà écrit sur
cette matière un traité considérable , quoique Duport s'en
soit occupé dans sa Gnomologia Homerica , je crois que
M. Gail ne rendra pas un médiocre service à la littérature
savante en publiant cette portion des recherches de
M. Rivière .
t
Je dois , avant de finir cet article , remarquer une singulière
méprise de M. Gail . Il parle de l'embarras où sont
les commentateurs d'Homére pour l'explication de plusieurs
passages , et voici dans quels termes il cherche à en
rendre raison : « Cette incertitude n'a rien qui doive sur-
>> prendre. Virgile a eu des commentateurs presque con-
» temporains , et qui , d'ailleurs , habitaient les mêmes
>> contrées ; c'est après deux mille ans , et loin des lieux
>> habités par Homère , que l'on a entrepris de commenter
» ce poète. Homère était de la Grèce asiatique ; Hesychius ,
>> Suidas , Eustathe vivaient dans la Grèce d'Europe .... »
M. Gail ne sait- il pas beaucoup mieux que moi qu'Homère
a été commenté long - temps avant Eustathe ; qu'Eustathe ,
Hésychius et Suidas n'ont fait que copier , extraire d'anciens
commentaires ; qu'Aristote avait donné l'édition la
plus correcte d'Homère , celle qu'on appela l'édition de
l'écrin , parce qu'elle fut placée dans un coffre précieux
trouvé parmi les dépouilles de Darius ; que le fameux
Aristarque , que Zénodote , Aratus , Crates Mallotes , Afis
604 MERCURE DE FRANCE ,
tophanes , et un grand nombre d'autres grammairiens
Alexandrins , avaient écrit des remarques critiques sur
Homère ? Ne sait il pas ? .... Mais c'est trop m'arrêter à
réfuter une erreur si manifeste. Si , comme je le disais en
commençant , M. Gail ne travaillait pas avec une excessive
précipitation , s'il ne semblait pas dans ses travaux
littéraires chercher plutôt à faire beaucoup de livres , que
de bons livres , il ne tomberait pas dans ces erreurs considérables
, qui compromettent sa doctrine et sa réputation
aux yeux de ceux qui ne connaissant que ses ouvrages ,
ignorent qu'il aurait le talent d'en faire de très - bons s'il
en avait le temps . Ω.
L'Art du Raisonnement , présenté sous une nouvelle face ,
ouvrage analytique , etc. Essai particulièrement destiné
aux élèves des écoles secondaires , etc. Par M. Mermet,
ancien gradué , etc. Un vol. in - 12 . Prix : 2 fr . 50 cent. ,
et 3 fr. par la poste . A Paris , chez Leriche , libraire ,
quai des Augustins ; et chez le Normant , libraire ,
imprimeur du Journal de l'Empire , rue des Prêtres
Saint Germain- l'Auxerrois , nº. 42.
que
les
J'AIME à voir un logicien vouloir expliquer les opérations
de l'esprit , et faire un gros livre pour dire
idées naissent des sens , de la réflexion , et de l'usage de la
vie. C'est être presqu'aussi lumineux que ces savans naturalistes
qui nous découvrent le secret de la fécondité de la
terre , en nous disant que tout s'y forme et s'y développe
avec de la pluie et du beau temps . Mais peut - être serionsnous
encore plus avancés , si ces grands philosophes daignaient
se borner , les uns à nous donner les règles du
raisonnement , et les autres à nous apprendre dans quelle
saison il faut planter les choux. On m'avouera qu'ils seraient
plus utiles , et j'ose assurer qu'ils seraient moins ridicules
. Il est vrai que M. Mermet m'avertit d'abord d'un
ton assez magistral de déposer mes préjugés ; mais comme
FRUCTIDOR AN XIII. 605
il ne m'explique pas ce qu'il entend par ces préjugés , il
m'accordera que son conseil a au moins le défaut de n'être
pas clair , et un logicien qui n'est pas clair , M. le philosophe
, est un aveugle qui veut donner des leçons de peinture.
En revanche , la composition de son livre est bien plaisante
, on a toutes les peines du monde d'arriver au sujet.
On le cherche partout , on désespère de le trouver ; on
tourne , on retourne les pages , on saute au milieu du
volume , on est étonné ; à la fin , on découvre quelques
chapitres sur l'art du raisonnement qui , sous la plume de
M. Mermet , n'est point l'art d'avoir raison . Et comment
done a- t- il rempli son ouvrage , me direz-vous ? Le voici.
Il s'est introduit sous le nom de Philon , dans deux dialogues
qui précèdent son traité : dans le premier il examine
cette fameuse question sur les sciences , que J.-J. Rousseau
a traitée , je ne puis dire éloquemment , car , quelqu'effort
que je fasse , il m'est impossible de trouver éloquent on
homme qui choque à tout moment le sens commun . Je
laisse volontiers admirer les périodes polies et harmonieuses
d'un sophiste, à ceux qui ne lisent que pour leurs oreilles ,
et qui peuvent avoir pour cela de bonnes raisons .
M. Mermet n'adopte pas absolument les extravagances du
philosophe de Genève ; mais , tout en paraissant les vouloir
réfuter , il s'embrouille , il se contredit , et il me semble
qu'il finit par ne plus s'entendre. « La grande et peut-être
» l'unique cause de la corruption des peuples , dit - il ,
» c'est l'erreur. » Cette pensée pouvait recevoir quelque
lumière d'un développement judicieux ; mais voici celui
de M. Mermet . « Dans l'état de civilisation , ajoute- t-il ,
» l'ignorance amène nécessairement l'erreur , et l'erreur
» à son tour enfante la corruption , les vices et tous les
maux. >>
<< Comment prouveriez- vous ce que vous venez d'avan-
» cer , dit Ariste ? »
« Ce n'est pas l'ignorance qui souffle le venin de l'ambi6c6
MERCURE DE FRANCE ,
tion , de la haine , répond le philosophe Philon , ce n'est
pas elle qui suscite l'injustice , la mauvaise foi , et le crime
c'est l'erreur . » Ainsi , pour prouver une proposition
M. Mermet se contente de la répéter ; et Ariste , qui a
l'humeur fort bénigne , prend cette pétition de principe
pour de la logique . Mais qu'est-ce que M. Mermet entend
par ignorance et par erreur ? Je n'en sais rien , et il n'y a
pas d'apparence qu'il le sache lui - même. Pour ne pas
s'exposer à disputer sur des mots , au lieu de raisonner sur
des choses , il aurait dû s'expliquer là - dessus ; mais je
prendrai le sens qui lui sera le plus favorable pour examiner
sa proposition . L'ignorance voudra dire l'innocence ,
et l'erreur signifiera l'aveugle soumission : il serait difficile
d'être plus accommodant Maintenant je demanderai
à M. Mermet dans quel pays on a decouvert des sauvages
en état d'ignorance ou d'innocence parfaite , c'est - à- dire
assez éclairés pour ne faire jamais aucun mal , même innocemment
; car il sent bien que l'innocence des sauvages
qui font rôtie les hommes et qui mangent les enfans , aurà
bien de la peine à paraître aussi aimable que la corruption
des peuples policés. Une peuplade , une nation n'a jamais
existé dans cet état d'innocence parfaite , et il est tout-â•
fait contre les règles de la saine logique de prendre pour
base d'un raisonnement une supposition , un mensonge ,
une pure chimère. Si nous entendons que l'erreur veut
signifier ici cette soumission des peuples aux autorités ,
laquelle fait tant de peine aux philosophes ; on priera
M. Mermet de considérer qu'en la présentant comme la
cause de tous les malheurs du genre humain , il affirme
encore ce qu'il s'agissait de prouver. Sije veux m'en tenir
au sens littéral des mots ignorance et erreur , ja proposition
de M. Mermet paraîtra bien plus dépourvue de sens .
Il faudrait d'abord , pour qu'elle fût fondée en raison , que
l'ignorance n'eût jamais produit aucun mal. Ensuite on
observera que l'ignorance et l'erreur sé suivent tellement ,
que M. Mermet ne balance bas à les appeler la mère et la
FRUCTIDOR AN XIII. 607
fille on ne pouvait guère leur donner de liaison plus
intime , et cela est de bon sens ; car l'une ne va pas sans
l'autre , et même dans un être pensant , l'ignorance n'est
rien autre chose que l'erreur . Je pense , donc j'ai une opinion
; cette opinion est vraie ou fausse . L'ignorance absolue
n'appartient qu'à la brute ; l'erreur est l'ignorance de
l'homme.
M. Mermet prétend que l'ignorance n'agit pas de la même
manière sur le sauvage et sur l'homme policé , et il pense
tirer avantage de cette différence ; mais , en vérité , c'est
aimer à se faire illusion . Il serait bien difficile , par exemple
, d'apercevoir le bien qui peut résulter d'une ignorance
qui porte le sauvage à tremper ses mains dans le sang de
son père , et il faut être bien aveugle pour oser la préférer
à celle de l'homme policé , lorsque la religion et les lois
lui imposent un frein si utile et si puissant , que la pensée
même du mal lui est défendue .
M. Mermet s'accorde avec le philosophe Rousseau sur un
point capital , c'est que l'ignorance des sauvages est l'état
de l'homme dans sa perfection , et qu'au moment méme
qu'une nation cesse d'être féroce , c'est une nation avilie ,
ce sont ses propres expressions ; et pour moi , j'avoueraique
j'en manque pour caractériser une démence de cette
force. Que répondre à ces hommes frappés d'une stupidité
incurable , qui se complaisent encore dans la barbarie phi
losophique et révolutionnaire ; hommes indignes d'appartenir
à une nation civilisée , qui flétrissent tout ce qu'il y
a de grand et de généreux , qui osent traiter de déprava-
Lion les nobles idées de l'ordre social , et le dévouement du
guerrier , et les études du magistrat , et les travaux immortels
de l'esprit , enfin toutes ces conceptions justes et
raisonnables qui font la gloire de la nature humaine ?
Sont- ce des hommes ? sont-ce des Français qui écrivent de
la sorte , dans notre siècle , au milieu de ce grand peuple
à qui l'on s'efforce de donner une nouvelle impulsion vers
l'honneur et les talens ? Elevons donc , à la honte de la
608 MERCURE DE FRANCE ,
société , une colonne d'airain , et qu'on y grave cette
maxime de Rousseau : Tout homme qui pense est un animal
dépravé. Joignez - y celle de M. Mermet qui en est un corollaire
: Une nation qui cesse d'étre féroce est une nation
avilie. Au moins nous serons sûrs d'une chose ; c'est qu'il
ne manquera rien à l'horreur et au mépris que nos enfans
auront pour nous .
a
1
Si cette doctrine n'était que folie et inconséquence , on
s'épargnerait la peine d'en ressentir de l'indignation ; mais
en voyant avec quelle audace on la reproduit tous les
jours , malgré les démonstrations victorieuses de tant
d'hommes éloquens , malgré l'expérience qui la confond ,
on ne peut se dissimuler qu'elle est une attaque soutenue
contre la société et contre les lois. En effet , on ne peut
admirer l'état sauvage , sans blâmer les institutions sociales
. On ne blâme point ces institutions sans souhaiter
qu'elles soient anéanties , afin que tous les liens qui retiennent
les passions des hommes soient rompus d'un seul
coup. Pour obtenir l'accomplissement de ce desir , il faut
représenter toutes les lois comme des chaînes tyranniques ,
toutes les opinions reçues comme des préjugés , et les
passions les plus monstrueuses comme d'innocentes erreurs ,
auxquelles on ne fait pas attention dans l'état sublime de
la férocité primitive , et qui font même le bonheur de
l'honime sauvage.
A entendre M. Mermet , toute peuplade qui se civilise
se corrompt et devient ma heureuse, « parce qu'il y a des
» gouvernans et des gouvernés , parce que tout ce qui
» favorise les prétentions des premiers ne tarde pas à être
» présenté comme des vérités impor antes par la ruse ou
>> par la force . Alors ajoute- t -il , les idées les plus erronées ,
>> les institutions les plus nuisibles , la législation la plus
» vicieuse , s'introduisent dans la société ; alors les nations
» se disent instruites , mais leur instruction est fausse ;
» c'est l'erreur qui les conduit , et c'est l'erreur qui est la
☐ cause des malheurs du genre humain. » D'où nous devons
conclure
FRUCTIDOR AN XIII Gog
4
conclure que plus une nation est civilisée , et plus son
gouvernement , sa religion et ses lois sont nuisibles . Et
cela s'imprime chez une nation qui a plus de douze cents.
ans de civilisation , et c'est un professeur de logique qui
nous apprend de telles choses ! Il serait impossible d'appliquer
à notre histoire ce principe philosophique , sans y
trouver clairement que la nation française était ennoblie
par le gouvernement révolutionnaire , parce qu'il étaitféroce
ét passablement sauvage , et qu'au contraire elle est avilie
par celui qui s'efforce tous les jours de la rappeler à son
ancienne gloire , et qui lui rend sa religion et ses lois.
Après cela , travaillez pour ces philosophes , et payez-les ,
'afin qu'ils vous deshonorent dans la postérité .
Au lieu de nous donner un Traité de logique , M. Mermet
nous a donc fait cadeau d'un Traité de philosophie ; et
Dieu sait par quelle logique elle est soutenue ! Elle peut
cependant nous enseigner « que la sagesse éternelle a couvert
toutes ses opérations d'un voile épais , que

la nature
a également environné d'épines l'acquisition des moindres
connaissances , et que le but de l'une et de l'autre a été le
même . » Il n'y a probablement que M. Mermet qui conçoive
une nature qui agit et qui raisonne d'un côté , tandis
que la sagesse éternelle dispose et réfléchit d'un autre
mais je me trompe , tous les philosophes sont convenus
d'employer ce jargon pour faire croire aux simples qu'ils
ont aussi une foi et une créance . Entr'eux le mot nature
est toujours le mot d'ordre , et M. Mermet ne le ménage
pas. « C'est elle , dit- il , en se contredisant lui - même ,
qui a voulu que nous vécussions dans l'état social. » On
pourrait lui demander pourquoi par ce seul mot il condamne
ainsi son amour pour les sauvages et son mépris
pour les nations policées ; mais comme l'inconséquence
est l'état permanent des philosophes , il en serait quitte
pour en avancer une nouvelle .
Il y a long- temps que ces messieurs ont dit que
la mo.
le est une invention humaine pour enchaîner les peuples ,
Q q
610 MERCURE DE FRANCE ,
M. Mermet ne manque pas de le répéter , sans daigner
faire attention que la morale est la nature même de
l'homme , puisqu'elle est la suite de ses rapports avec ses
semblables. Ils ont toujours déploré la perte de l'égalité
naturelle , et M. Mermet la regrette aussi , quoiqu'il n'y
ait jamais eu d'égalité naturelle parmi des êtres qui naissent
tous avec des caractères et des forces différentes. Il
voudrait deplus qu'on nous donnât la même éducation et le
même gouvernement qu'aux Lacédémoniens , afin qu'on
renouvellåt leurs prodiges , et il ne fait pas attention que
nous les avons renouvelés et surpassés mille fois , précisément
parce que neus sommes élevés et gouvernés tout
différemment . Enfin il répète encore que nous n'avons point
d'autres idées que celles que nous acquérons par les sens ;
je puis au moins attester que celles qui viennent du sens
commun sont rares dans son livre . Cependant , pour affaiblir
cette proposition , par laquelle les philosophes ont cru
expliquer la pensée d'une manière toute mécanique et matérielle
, quoique chaque sens soit pour eux comme pour
nous un mystère impénétrable , M. Mermet y ajoute quelques
mots , et il l'établit ainsi : « L'homme n'a point
» d'autres idées que celles qu'il acquiert par les sens , par
» la reflexion et par l'usage de la vie. » Ce qu'il y a de
bizarre dans cette nouvelle rédaction , c'est que M. Mermet
imagine qu'elle exclut les idées innées ; mais , s'il existe
de telles idées , il est manifeste qu'elles ne peuvent se développer
que par la réflexion.
Pour mettre dans la balance quelque chose d'un peu
raisonnable , M. Mermet s'est amusé à réfuter dans le second
dialogue quelques sophismes grossiers d'Helvétius
qui n'avaient pas besoin , pour se précipiter dans l'oubli , des
faibles coups qu'il leur porte. Dans deux ans personne ne
saura en France que ce philosophe a écrit pour prouver
que l'esprit d'un homme est préférable à sa probité , et
le luxe des femmes publiques est infiniment plus
avantageux à la société que les charités des femmes honnêtes
et riches
que
FRUCTIDOR AN XIII. 6ir
3
>
L'auteur arrive enfin à son sujet et à son traité qu'il
renfermé dans huit leçons sur la logique. Elles sont , je
l'avoue , d'un homme qui connaît son art et qui sait écrire ;
mais l'expérience ne prouve que trop tous les jours qu'on
peut très-bien posséder toutes les règles du raisonnement
dans la théorie et n'en suivre aucune dans la pratique ,
qu'on peut avoir dans la tête une infinité de mots et pas
une idée dans l'esprit , qu'on peut enfin distinguer parfaitement
l'analyse de la synthèse et n'être qu'un sot . L'homme
doué d'un jugement sain , d'un esprit droit , d'une raison
éclairée par l'étude trouve en lui -même toutes ces régles ;
elles se reproduisent dans ses discours sans aucun effort.
Qu'un grammairien les recueille et les fasse remarquer
dans un livre qu'il appelle logique , j'y consens et j'applaudis
à son travail ; mais qu'il mêle à tout cela ses opinions
sur la nature de l'esprit , sur la morale des nations
et surleurs
gouvernemens , c'est ce qui blesse également
l'ordre et la raison ; et le jour approche , philosophes
où quoique vous parliez sans cesse de vos droits , vous
perdrez celui de déraisonner et d'insulter à l'honnêteté
publique.
G.
?
SPECTACLES.
THEATRE DE
L'IMPERATRICE.
(Rue de Louvois . )
La Noce sans Mariage , de Picard , comédie en cinq
actes et en prose.
La Noce interrompue et le Mariage fait et rompu de
Dufresny
, ne sont aucunement rappelés par cette nouvelle
pièce , malgré la ressemblance des titres ; mais elle a quelques
rapports avec le Malade imaginaire . Le principa
personnage , Bagoulard , sans être toujours entouré de la
Qq2
612 MERCURE DE FRANCE ,
faculté comme Argant , n'est guère moins crédule , et se
laisse persuader qu'il se meurt quand il est brillant de
santé. Le personnage de Molière est , comme il devait
l'être , un franc imbécille ; celui de Picard est donné pour
un fripon madré ; en quoi il faut admirer le bon sens de
Molière , et s'étonner de la distraction de Picard. Jamais
en effet un aigrefin qui ne fonde ses espérances que sur
la bourse d'autrui n'a eu de telle faiblesse. Loin d'être
hypocondres , les intrigans sont communément très- alertes ,
et on ne les retient pas chez eux sous prétexte d'une fièvre
qu'ils n'ont pas , dans le moment décisif où leur fortune
les appelle ailleurs . C'est sur cette étrange invraisemblance
qu'est cependant fondée l'intrigue de la Noce. Un fourbe ,
censé adroit , qui devrait être de feu pour achever un
mariage inespéré , s'ensevelit , au moment de la conclusion ,
dans une robe de chambre et un bonnet de nuit , ne s'occupe
que de drogues , ne parle qu'à des médecins , et demeure
pendant trois actes dans cette attitude qu'il n'eût
pas dû prendre un seul instant.
Ce Bagoulard est ce qu'on appelle un agent d'affaires ,
un de ces frêlons tant multipliés depuis quelques années ,
qui n'ont d'autre talent que de mettre à profit , ou le talent ,
ou la sottise d'autrui ; qui sont tout parce qu'ils n'ont su
être rien ; parmi lesquels , sur une centaine il s'en est quelquefois
trouvé un d'honnête ; dont une partie va aux honneurs
et à la fortune , et l'autre aux galères ou à la Grève .
Dans deux heures cet homme , âgé de 40 ans , doit épouser
Cécile qui en a 17 , et qui préférerait le jeune Linval dont
elle est aimée .
Un cousin de Cécile , esculape très - désoeuvré , médecin
honoraire des spectacles pour y avoir ses entrées , aurait
été d'avis qu'el'e eût épousé son amoureux . Il est venu
d'assez mauvaise humeur à la fête , où il apporte pour son
présent de noce une chanson , en forme de complainte.
Une veuve , tombant à-peu-près des nues , vient apprendre
à ce cousin que Bagoulard lui a signé une promesse de
mariage dont elle ne fait aucun cas , et qu'une parente l'a
FRUCTIDOR AN XIII 613
engagée à prendre , et qu'elle a prisc sans trop savoir pourquoi
. Dès ce moment , on prévoit que cette promesse sera
le moyen du dénouement ; en sorte que l'intérêt , à peine
né , est disparu tout- à - coup . La veuve se ligue avec Linval
et le médecin pour rompre la noce . L'une met opposition
au mariage , l'autre envoie un cartel à son rival , et le
troisième fait croire à Bagoulard qu'il est hors d'état de
sortir. La frayeur qu'a ce poltron aide un peu à sa
croyance . « Quel bonheur pour moi , dit- il , de trouver ici
» un médecin ! et pour moi donc , répond le docteur , qui
» cherche par- tout des malades ! »>
Une parente de Cécile , qui avait arrangé le mariage avec
l'agent , se défie de la fourberie et fait venir un autre
médecin. Ce dernier trouve aussi la maladie sérieuse et
grave , et ordonne des remèdes violens. Le cousin ne
voulant pas que le prétendu en meure , s'y oppose. Sur
quoi le domestique de celui - ci dit : « Vous n'aimez pas
>> mon maître ; vous ne seriez pas fâché de faire traîner
>> les choses en longueur. » Le cousin s'emporte et s'écrie :
« N'est- ce pas moi qui ai découvert la maladie ? elle est
» à moi ; elle est ma propriété . » Les deux docteurs
se rapprochent un peu , dissertent sur la maladie , et l'un
d'eux dit qu'elle pourra être utile aux progrès de l'anatomie.
Le malade effrayé en conclut qu'il va mourir , rend
un dédit passé entre lui et le beau - père , la dot qu'il avait
reçue , et confesse qu'il est un fripon.
Le cousin lui apprend qu'on s'est moqué de lui ; il se
lève en fureur. Le second médecin, de son côté , s'emporte ,
crie , tempête , soutient que le malade est à la mort ; mais
le mourant s'enfuit à toutes jambes , et Cécile est accordée
à Linval.
Cette comédie pèche essentiellement contre la vraisemblance.
Le plan en est défectueux : quelquefois elle dégénère
en farce. Il y a trop de bruit , de caquetage , d'allées ,
venues , de personnages peu nécessaires. Il y a du vide
et des longueurs ; mais il s'y trouve aussi une foule de
de
3
614 MERCURE DE FRANCE ,
saittr piquans , ingénieux , satiriques , sur les travers du
jour. On a beaucoup ri des marchands qui vident leurs
magasins pour se donner des armoires en glace et des
comptoirs en acajou . Ce qui vaut encore mieux que des
traits , ce sont des scènes vraiment comiques nées de l'embarras
où se voit l'agent , entre la veuve et les apprêts de
sa noce dont elle est témoin . Quoique le succès ne se soit
pas soutenu à un égal degré pendant les cinq actes , l'auteur
a été vivement demandé . L'opposition a été si tenace ,
si bruyante et si peu nombreuse , qu'elle pourait passer
pour malveillance . Malgré ses défauts , quand elle aura
subi quelques retranchemens , cette comédie séra vue avec
plaisir : elle est d'ailleurs parfaitement jouée , par Vigni
sur-tout et les deux Picard . Pour Armand , il est impossible
de le regarder sans rire : on ne rend pas mieux les
niais .
THEATRE DU VAUDEVILLE.
Cassandre malade imaginaire , arlequinade en un
acte.
CE titre annonçant une parade , il serait injuste de juger
l'ouvrage comme une comédie . On pourrait tout au plus
demander si les parades sont à leur place au Vaudeville ,
et je pense qu'il n'y a pas d'inconvénient à les y tolérer
tandis que ce théâtre aura un Arlequin , un Cassandre et
un Pierrot , personnages dont il serait difficile qu'il se
passat dans les bouffonneries , dans les parodies , et qui
sont tous trois bien remplis en ce moment. Il est vrai qu'ils
commencent à passer de mode , et que le Vaudeville qu'on
aime le mieux est celui qui se rapproche le plus de la
comédie.
Ce nouveau Malade imaginaire n'a de commun avec
celui de Molière que le titre , et une plaisanterie ou deux
FRUCTIDOR AN XIII. 615
contre les médecins. Celle du couplet d'annonce a fait
rire :
En dépit du censeur maussade ,
Sauvez-le d'un fâcheux destin ;
Songez qu'il est votre malade ,
N'agissez pas en médecin .
La supplique présentée par madame Hervey , qui venait
de jouer avec sa grace accoutumée , a singulièrement
réussi . Le reste n'a pas été si bien .
On a d'abord vu un billet jeté de la rue par la fenêtre ;
il est d'Arlequin à sa chère Colombine. La réponse lui est
faite par la même voie . On a dû croire qu'on allait avoir
une répétition de l'Intrigue aux Fenêtres. Effectivement
celles de Colombine servent beaucoup , non seulement à
sa correspondance , mais à toute l'action . Pierrot , rival
d'Arlequin , les préfère à la porte , pour entrer ou se montrer
chez sa maîtresse , et donner avis à Cassandre des
intrigues de sa fille .
On n'a pas beaucoup vu de Cassandres de la bêtise de
celui- ci . Il se croit malade quoiqu'il se porte très - bien ,
cela n'est pas sans exemple ; mais en remuant les lèvres et
en gesticulant devant lui sans proférer une parole , on lui
persuade qu'il est sourd. Arlequin se donne pour un docteur
en médecine ; il passe les mains sur les oreilles de
Cassandre , qui se croit guéri parce qu'on lui parle alors
et qu'il entend . Cette cure ne le déterminant pas encore en
faveur de celui qui l'a faite , ce dernier en un tour de
main , le rend aveugle . Le bonhomme s'est endormi aux
refrains d'une certaine chanson qu'il a prié sa fille de
chanter , parce qu'elle la chante à ravir. Aussitôt on ferme
les volets : lorsqu'il se réveille , il s'étonne de n'y pas voir ,
et s'écrie : « Ma surdité m'est tombée sur les yeux ! » Au
reste il se console de ce malheur , en songeant qu'il lui est
commun avec trois Grecs célèbres , Edipe , Homère et
Milton. Arlequin lui rend encore la vue en lui imposant
les mains sur les yeux , tandis que Colombine ouvre les
4
6 : 6 MERCURE DE FRANCE ,
volets . Pierrot vient par la fenêtre révéler toutes ces fourberies
; mais il n'était plus temps. Déjà Cassandre avait
donné sa fille à son prétendu bienfaiteur , et il ne veut pas
s'en dédire .
On voit que ce plan ne brille point par l'invention . La
crédulité , ou plutôt la stupidité de ce Cassandre excède de
beaucoup la mesure permise et ordinaire à ses pareils. Les
privilèges de l'arlequinade même ne doivent pas aller si loin .
En tout cas ces absurdités ne pourraient être tolérées que
sur ces treteaux subalternes , où rien ne révolte . J'en dis
autant de la plaisanterie sur le renouvellement des numéros,
lequel nous a tous logés au numéro neuf. Aussi n'a- t - elle
pas été goûtée , il s'en faut bien.
On a distingué un certain nombre de traits qui ont eu un
meilleur sort , quoiqu'ils ne fussent pas très-piquans ; par .
exemple , en parlant je ne sais de quel ouvrage ni à quel
propos : « Le libraire mettra plus de temps à le vendre que
» l'auteur à le faire . » Plusieurs couplets ont été accueillis .
Je ne citerai pas celui où Arlequin parle de la dispute sur
le remède des 48 verres d'eau chaude pour la goutte : les
uns , dit -il , sont pour l'eau froide , les autres pour l'eau
chaude ;
Mais moi je penche pour le vin ;
Ni celui où il assure à Cassandre que sa vie ne court
aucun danger ;
Car chez vous le coeur est très -bon ,
Tout le mal n'est que dans la tête .
Voici le seul qu'on ait redemandé outre celui de l'annonce.
Arlequin se plaint de la trop grande réserve de
Colombine , quoique cette réserve ne lui ait rien dérobé
de ce qui pouvait flatter son amour :
Pourriez-vous plus long-temps me taire
Un secret que j'ai respecté ?
La sagesse veut le mystère ;
Il convient mal à la beauté.
)
FRUCTIDOR AN XIII
617
x
pas
Mais afin que votre ame observe
Tour-à-tour l'une et l'autre loi ,
Pour mon rival soyez Minerve ,
Ne soyez Vénus que pour moi.
On ne voit pas trop pourquoi le mystère ne conviendrait
à la beauté , ni pourquoi on voudrait établir un contraste
entr'elle et la sagesse . Au reste il ne faut pas examiner
trop sévèrement de pareilles bagatelles .
Les auteurs ont été demandés ; on dit qu'il n'y en a pas
moins de trois . Mais il s'est élevé un parti d'opposition ,
et ils n'ont pas voulu le heurter . En conséquence , ils ne
sont pas officiellement connus . Mlle Arsène à qui l'on
desirerait un peu plus de mordant et moins de timidité ,
m'a paru avoir fait quelques progrès .
NOUVELLES DIVERSES.
Constantinople , 30 juillet.
- - L'agent du cabinet de Russie vient
de faire connaître l'intention où est sa cour de conclure entre les deux
états une ligue offensive et défensive ; ce qui a jeté l'alarme dans le
sérail , et causé au sultan Sélim la plus profonde douleur.
- Pétersbourg, 14 aoút. Depuis le retour de M. de Novosiltzoff ,
on ne parle que de guerre ; et les préparatifs dont nous sommes témoins
, et le passage continuel des troupes par cette capitale , en accréditent
le bruit .
-
-
Hambourg. Une escadre russe , dont on a annoncé l'apparition
dans la Baltique, est attendue à Copenhague, d'où , après avoir pris des
rafraîchissemens , elle doit , dit- on , se rendre dans la Méditerranée .
Londres . On parle toujours de la prochaine dissolution du parlement.
On répand que l'armée anglaise , qui doit agir sur le continent
avec les Russes et les Autrichiens , doit être de 50,000 hommes .
Nous ignorons si cette nouvelle a quelque fondement , et desirerions ,
en ce cas , que cette armée eût de meilleurs généraux que ceux que lui
assigne le bruit public . L'aurirauté vient d'être instruite que la flotte
combinée après être entrée à Cadix , en est ressortie . Lord Nelson
part pour reprendre le commandement de la station de la Méditerranée.
-
9
Francfort , 3 septembre. Des maisons assez considérables de
Paris font passer périodiquement des espèces neuves et anciennes au
coin de France , dans cette ville , ainsi qu'à Bâle , Augsbourg , Amsterdam
et Hambourg. Ces maisons sont connues on les nomme publiquement
à notre Bourse : il en est mème qui se sont liées d'intérêt
pour cette opération . Le but que ces agens et banquiers se pro❤
posent a été inconnu pendant quelque temps ; mais en suivant attentivement
la destination de leurs envois , il n'est resté aucun doute sur
leurs intentions : c'est de servir les ennemis de la France , c'est de
1
618 FRUCTIDOR AN XIII.
leur prêter secours en vue d'un gain sordide. Cette opération prohibée
par is lois , se lie à des manoeuvres encore plus coupables , peutêtre
ignorées de ceux mêmes qui en sont les agens. (Moniteur).
Vienne , 1. septembre. I a été publié un ordre général pour
l'armée , dont l'un des objet est de la porter au complet , et un autre
d'accélérer la marche des troupes .
PARIS.
Le dimanche 21 fructidor , le corps diplomatique a été introduit auprès
de S. M. Le ministre plénipotentiaire du roi de Prusse et celui
du roi de Danemarck out présenté des lettres de participation , le premier
pour la naissance d'une fille de S. A. R. le prince Guillaume de
Prusse , le second , pour la mort d'une fille de Madame , la princesse
royale.
-M. Bacher , chargé d'affaires de S. M. à Ratisbonne
a reçu l'ordre de présenter à la diète la note dont voici la
substance.
« Dans les circonstances présentes où les préparatifs
et les mouvemens de la maison d'Autriche menacent le
continent d'une guerre nouvelle , S. M. l'Empereur des
Français , Roi d'Italie , sent le besoin d'exposer , dans une
déclaration franche et solennelle , les sentimens qui l'ont
animé et qui l'animent , afin de mettre les contemporains et
Ja postérité à portée de juger avec connoissance de cause ,
dans le cas cù la guerre viendroit à éclater , lequel aura
été l'agresseur.
» C'est dans cette vue que le soussigné , chargé d'affaires
de S. M. l'Empereur des Français près la diete germanique
, a reçu l'ordre de présenter un exposé fidèle des principes
qui ont constamment dirigé la conduite de S. M. Î'Empereur
envers l'Autriche.
» Tout ce que cette puissance a fait de contraire à l'esprit
et à la lettre des traités , l'Empereur l'a souffert. ( suit
un grand nombre de faits relatifs à ces infractions . )
» L'Empereur a évacué la Suisse rendue tranquille et
heureuse par l'acte de médiation : il n'a laissé en Italie que
le nombre de troupes indispensable pour soutenir les positions
qu'il devoit occuper à l'extrémité de la péninsule ,
dans la vue de protéger son commerce du Levant , et de
s'assurer un objet de compensation qui pût déterminer
l'Angleterre à évacuer Malte , et la Russie à évacuer Corfou
: il n'a laissé sur le Rhin et dans l'intérieur de son Empire
, que le nombre de troupes indispensable pour la
garde des places .
» Livré tout entier aux opérations d'une guerre qu'il n'a
point provoquée , qu'il soutient autant pour les intérêts de
FRUCTIDOR AN XIII. 619
l'Europe que pour les siens , il a réuni toutes ses forces
dans des camps sur les bords de l'Océan , il a employé
toutes les ressources de son Empire à construire des flottes ,
à lever des marins , à creuser des ports ; et c'est dans le
moment même où il se repose avec uneentière confiance
sur l'exécution des traités qui ont rétabli la paix sur le continent
, que l'Autriche sort tout à -coup de l'état de repos ,
organise ses forces sur le pied de guerre , envoie une armée
dans ses états d'Italie , en établit une autre tout aussi considérable
dans le Tyrol,
» Dans d'aussi graves circonstances , l'Empereur des
Français a pensé qu'il étoit de son devoir de tout tenter
pour ramener la cour de Vienne au sentiment de ses véritables
intérêts. Toutes les démarches qu'un ardent amour
de la paix pouvoit suggérer , ont été faites avec instance ,
et plusieurs fois renouvelées. La cour de Vienne a protesté
hautement de son respect pour les traités qui l'unissent
à la France ; mais ses préparatifs militaires n'ont fait
que se développer avec une plus active célérité , dans le
temps même où ses déclarations devenoient de plus en plus
pacifiques. L'Autriche a déclaré qu'elle n'avoit aucune
intention hostile contre les états de S. M. l'Empereur des
Français. Contre qui dirige - t- elle donc ses préparatifs ?
Est-ce contre la Suisse ? Est- ce contre la Bavière ? Seroitce
enfin contre l'Empire germanique lui -même ?
» S. M. l'Empereur des Français a chargé le soussigné
de faire connoître qu'elle considérera comme déclaration
de guerre formellement dirigée contre elle- même , toute
agression qui seroit portée contre le corps germanique ,
spécialement contre la Bavière.
>> S. M. l'Empereur des Français ne séparera jamais les
intérêts de son Empire de ceux des princes d'Allemagne
qui lui sont attachés . Aucun des maux qui les atteignent ,
aucun des dangers qui les menacent ne seront jamais étrangers
à sa sollicitude.
» Persuadé que les princes et les états de l'Empire germanique
sont pénétrés du même sentiment , le soussigné
, au nom de l'Empereur des Français , engage la diete
à s'unir à lui , pour presser , par toutes les considérations
de la justice et de la raison , l'empereur d'Autriche à ne
pas exposer plus long- temps la génération actuelle à d'incalculables
malheurs , et d'épargner le sang d'une multitude
d'hommes destinés à périr victimes d'une guerre
dont le but est tellement étranger' à l'Allemagne , qu'au
620 MERCURE DE FRANCE ,
moment même où elle éclate , il est partout un objet de
recherche et de doute , et que ses véritables motifs ne peuvent
être avoués .
» Mais quand tout aura été vainement tenté pour amener
l'Autriche aux procédés , ou d'une paix sincère , ou
d'une loyale inimitié , S. M. l'Empereur des Français remplira
tous les devoirs que lui imposent sa dignité et sá
puissance ; il portera ses efforts partout où la France aura
été menacée. La Providence lui a donné assez de force pour
combattre d'une main l'Angleterre , et pour défendre de
l'autre l'honneur de ses aigles et les droits de ses alliés . »
M. Jérôme Bonaparte , capitaine de vaissean , commandant une
division dans la Méditerranée , mande le 13 fructidor , au ministre de
la marine , qu'il a obtenu du dey d'Aiger la délivrance de 231 esclaves
qu'il vient de débarquer à Gênes , où cet événement qui a cansé deş
transports de joc et de reconnaissance a été célébré par une fête . Le
dey n'en vouloit d'abord livrer que 30 ; mais M. Jérôme Bonaparte
par sa fermeté , a réussi à faire délivrer le nombre qu'on a dit . Parmi
ces infortunés , plusieurs étaient dans l'esclavage depuis 20 ans.
Un courrier expédié de Berlin par M. le général Duroc, grand
maréchal du palais , a passé à Bruxelles dans la nuit du 21 au 22 de ce
mois , se rendant à Paris avec des dépêches . M. le général Duroc ava t
passé le 10 fructidor à Dusseldorff pour se rendre à Berlin ; son voyage
paraissait extrêmement pressé . Cet habile négociateur a déjà fait trois
fois , à des époques différentes , le voyage de Berlin avec des missions
importantes , et a toujours réussi auprès de S. M. prussienne dont il
est fort considéré .
-
Le capitaine F. Baudin , commandant une division de bâtimens
de guerre , s'est emparé le 30 messidor , après un combat très- vif, de
la fégate anglaise la Blanche, portant 26 canons de 18 , 14 caronades
de 32 , et 4 canons de 9. Elle était si maltraitée , que le capitaine fut
obligé de la brûler , après en avoir retiré tout le monde. Le 14 thermidor
suivant , le même capitaine ent à soutenir un combat plus inégal ,
Contre un vaisseau de 64 , qu'il croit ê re l' Agamemnon . L'équipage
français s'embarrassa fort peu de la force de l'ennemi , et disait gaicment
, tout en continuant le combat : S'il nous yforce, nous irons à
l'abordage. Levent favorisa la retraite du capitaine Baudin , et l'abordage
n'eut pas lieu ; et quoique le fait paraisse incroyable , dit - il dans
son rapport au ministre de la marine , il n'en est pas moins exact . Nous
avons combattu pendant plus d'une heure à portée de fusil , et je n'ai
eu que trois hommes de bles -és .
er
-Le 22 de ce mois le sénat conservateur a décrété qu'à compter
du i nivose , 1. janvier 1786 , le calendrier grégorien sera remis en
usage.
Nous prévenons nos Abonnés que le Mercure
de France ne paraîtra pas dans les jours complémentaires.
TABLE
Du premier trimestre de la sixième année.
du MERCURE DE FRANCE.
TOME VINGT ET UNIÈME.
LITTÉRATURE.
DESCRIPT
POÉSIE.
ESCRIPTION de l'Incendie de Sodome ,
Les Dédommagemens de la Pauvreté ,
Traduction libre d'un Sonnet , etc. ,
Imitation de Catulle ,
Traduction libre de l'Hymne de Thompson ,
La Maison des champs ,
Le Dindon ,
144
page
3
6
7
49
101
145
148
A M. Anson , sur sa traduction en vers d'Anacréon ,
Super flumina Babylonis , illic , etc. ,
A Mile. Hubert , sur sa ressemblance prodigieuse
193
195
avec
une amie que nous avons perdue ,
Moralité sur la vieillesse ,
Ode imitée d'Horace ,
196
197.
241
La Consigne ,
La Jeune Captive ,
245
245
L'Amour et l'Amitié 289
Le Mulot et les Fourmis , 291
Fragment de poésie imité d'Young , 292
Stances irrégulières à un Ami 293
Imitation de l'Hymne de Cléanthe le Lycien , 357.
Le Printemps ,
339
Ce que c'est que l'Habitude ,
340
Imitation de Guarini , 34x
Le Cimetière de campagne , 385
Chactas au tombeau d'Atala ,
Le Saule des Regrets ,
Le Malade et le Médecin
Les deux Montres ,
Le Parasite ,
433 et 533
481
483
" id.
529
622 TABLE DES MATIERES.
L'Hospice de Jafa 9
Ode tirée de la prophétie d'Isaïe ,
577
580
Le Rat patriote , ou le Changement d'opinion (conte) , 582
Le Changement subit , imitation de Martial ,
Extraits et comptes rendus d'Ouvrages.
583
OEuvres philosophiques , historiques et littéraires de
d'Alembert ,
9
20
Le Conservateur , ou les Fondemens de la Morale publi- que , etc. Publié par J. B. A. Mennesson
,
Voyage dans les qautre principales Isles des mers d'Afrifait
par ordre du Gouvernement , avec l'Histoire
de la traversée du capitaine Baudin ; par J.B. G. M. Bory ,
de Saint-Vincent ,
que ,
77
80
Les Templiers , tragédie , par M. Raynouard , avec un
précis historique ,
Génie du Christianisme , ou Beautés de la Religion chrétienne
; par François- Auguste Châteaubriand
Amusemens dramatiques de Gustave III , roi de Suède ,
Traduction de M. Dechaux ,
103
105
123
Traité de l'influence des passions sur le tempérament et
la santé en général ; par M. H. J. Mortheau ,
Monumens , Antiquités , inédits , ou nouvellement expliqués
; par A. L. Millin ,
130
Analyse raisonnée des principes fondamentaux de l'Economie
politique ; par J. Dutens 171
163
170
Les Agrestes , par l'auteur des Nuits Elyséennes ,
Traité de l'amour du mépris de soi-même , par le R. P.
Joseph- Ignace Franchi ; traduit de l'italien ,
Atala . - René par Aug.- Franç . de Châteaubriand.
Abrégé de la Mythologie universelle , ou Dictionnaire de
la Fable ; par Fr. Noël ,
199
209
Elégies de Mme Victoire Babois , sur la mort de sa fille , 216
Défense de la Révélation contre les objections des espritsforts
, par M. Euler
Elémens de l'Histoire du Portugal ; par A. Sérieys , 261
Comptes généraux des recettes , dépense et population
249
des hôpitaux , hospices civils , enfans abandonnés , secours
à domicile et direction des nourrices de la ville de Paris ,
269

L'Homme des champs , ou les Géorgiques françaises ; par
M. Delille , 295
309
Le Nouveau Robinson
Histoire des Templiers ; par J. A. J. „.
317
TABLE DES MATIERES. 623
Matilde , ou Mémoires tirés de l'histoire des Croisades ;
par Mme Cottin ,
OEuvres de Stanislas J. Boufflers ,"
343
355
Songe du professeur V. Monti , traduit en vers français
par M. Carrion- Nisas ,
664
Le Retour du Héros , poëme ; par M. N. Balisson de
Rougemont , 366
Les Fastes d'Ovide , traduits par M. de Saint- Ange , 393
Mélanie , drame , de M. de La Harpe , revu et corrigée par
l'auteur ,
"
403
411 Les Souvenirs de M. le comte de Caylus
Le Mentor de la Jeunesse , à l'usage des écoles chrétiennes
435 t 585 <
485 et 555
Précis historique de la vie d'Annibal , et de ses campagnes
en Italie ,
Mes Quatre Ages , poëme , par J. M. Saint-Cyr Poncet
Delpech le fils ; et les Quatre Ages de la Femme , poëme ,
par M. A. F. R. Teulières ,
492
Entretiens critiques , philosophiques et historiques sur les
procès ; par Marie- Louis-Joseph Boileau , ancien jurisconsulte
,
500
La nouvelle Astrée , ou les Aventures romantiques du temps
passé par Ch. Fr. Ph. Masson , 542
Le Pauvre Aveugle , trad . de l'allemand par Mme Polier , 551
Tableau moral du Département de la Meurthe , ou Recueil
590
des belles actions qui y ont eu lieu depuis 1787 , 556
Voyage en Hanovre ; par M. A. B. Mangourit ,
Homère grec latin français , ou OEuvres complètes d'Homère
; par J. B. Gail ,
L'Art du Raisonnement , présenté sous une nouvelle face ;
par M. Mermet ,
VARIÉTÉS.
Pensées et Réflexions sur divers sujets ,
598
604
26
Histoire d'un homme timide , racontée par lui- même , 29
Réflexions sur les Questions de l'indépendance des gens de
lettres , et de l'infleunce du Théâtre sur les Moeurs et
le Goût ,
Lettre aux Rédacteurs
51
13r
Sur les Causes et les Effets de la Révolution française , 172
Du Néologiste dans les dénominations données à plusieurs
professions ,
Réclamation de M. B. Fédon , contre un ouvrage intitulé:
4
BUD UNIV.
624 TABLE DES MATIERES.
Campagnes des Français à Saint-Domingue , etc. , 177
Quelques idées sur un Recueil de musique ,
220
Sur l'apologie de la Religion , ouvrage de M. de
La Harpe ,
" 279
Suite des observations de Métastase , sur les Tragédies et
Comédies des Grecs ,
Epitre à l'Empereur ,
321 , 369 , 508 , et 569
373
440
Histoire de Charles Cowper ( Episode du Roman d'Aubrey ,
par M. Dallas ) ,
Discours prononcé par M. Crouzet , proviseur au Prytanée
,
Epitre d'un Journaliste à l'Empereur ,
SPECTACLES.
Académie Impériale de Musique .
55
559
Représentation au profit de Mile. Lachassaigne , Olympie
et les Moeurs du Temps ,
Theatre Français.
Théatre de l'Opéra Comique.
Théâtre de l'Impératrice.
Astianax , tragédie nouvelle ,
La Méprise , ou la Double Leçon ,
L'un pour l'autre ,
Grimaldi , ou le Dépositaire infidèle
Les Consolateurs ,
Les Trois Gendres ,
Les Travestissemens
9
Rose , suite de Fanfan et Colas ,
La Noce sans Mariage ,
La Métempsicose ,
34
420
91
40
155
230
523
576
514
61f
Théâtre du Vaudeville.
9 Une Matinée de Mme. Geoffrin
Le Lendemain de la Pièce tombée ,
Cassandre , ou le Malade imaginaire ,
Théâtre de la Porte Saint- Martin..
La Fausse Marquise
Nouvelles verses
Paris
"
275
566
614
182
44 , 95 , 139 , 188 , 235 , 279 , 327 ,
382 , 429 , 479 , 519 , 571 , 617
, 192 , 236 , 281 , 330 , 384 ,
429 , 480 , 525 , 576 , 618
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le