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1804, 06-09, t. 17, n. 156-168 (23, 30 juin, 7, 14, 21, 28 juillet, 4, 11, 18, 25 août, 1, 8, 15 septembre)
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Texte
MERCURE
DE
FRANC E ,
LITTÉRAIRE ET
POLITIQUE.
TOME DIX - SEPTIEME.
TRES
ACQUIRIT
EUNDO
ETE
DE
A PARIS ,
DE L'IMPRIMERIE DE LE NORMANT.
A N XII.
ZIPL. UNIV,
GENT
COMM

( No. CLVI. ) 4 MESSIDOR an 12 .
( Samedi 23 Juin 1804. )
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
POESIE .
LA BATAILLE D'ACTIUM (1 ).
CHAN T.
Sacra facit vates.... Imité de PROPERCE,
PEUPLES , faites silence à la voix du poète ,
Le sacrifice est prêt , déjà le coup mortel
A frappé la victime aux marches de l'autel ;
Sur le Pinde écoutez l'émule de Philète ( 2 ) ♣
Que la laine trois fois borde le feu sacré ;
Donnez-moi ces parfums : puissé -je être enivré
(1 ) Quoique l'original ne soit point coupé en strophes , j'ai cru
pouvoir me permettre cette forme , comme la plus analogue au ton des
couleurs qu'a employées Properce, Je pourrais citer , sur -tout dans
la poésie italienne , plusieurs exemples de cette liberté .
( 2 ) C'est le nom d'un poète grec , que Properçe réunit assez
volontiers dans ses poésies à celui de Callimaque,
2 MERCURE DE FRANCE ,
Du nectar qui jaillit de l'urne de Cyrène ( 1 ) !
Dans le cristal des eaux que je plonge mes mains !
Je vais , m'abandonnant au transport qui m'entraîne ,
Chanter la gloire des Romains.
Que l'Envie , aux accords de la lyre immortelle ,
Fuie , et de ses poisons souille d'autres climats ;
L'Apollon palatin s'offre à guider mes pas
Dans les secrets détours d'une route nouvelle .
O Muses , soutenez mon vol audacieux !
Et toi , grand Jupiter , puissant maître des cieux ,
Si le nom de César enflamme mon génie ,
De son auguste éclat si j'embellis mes vers ,
Ah ! n'en sois point jaloux ; le héros d'Ausonie
Règne avec toi sur l'univers .
Aux confins de l'Epire , il est un port facile ,
Où la mer d'Ionie accourt briser ses flots .
Là se découvre un temple ; aux feux des matelots
Les palmes d'Actium signalent cet asyle :
Des efforts de la terre en ce lieu rassemblés ,
Le souvenir s'éveille en mes esprits troublés ....
L'oracle me redit l'arrêt de la Fortune :
D'unefemme enhardic à de honteux mépris ,
La flotte entière doit aux plaines de Neptune
Crouler en immenses débris.
De nos Romains bientôt la valeur indomptée
S'élance avec César à de nouveaux lauriers ;
Nérée en deux parties dispose les guerriers ;
Déja brillent les dards sur l'onde épouvantée .....
Combattans , arrêtez.... Dans les airs , Apollon
Arrive de Délos , Délos que l'aquilon
Détachait autrefois de sa base incertaine .
Sur le pompeux esquif de lumière éclatant ,
Le dieu plane , et du Nil l'audacieuse reine
Frémit du destin qui l'attend .
(1 ) Il veut désigner ici Callimaque , natif de Cyrène.
MESSIDOR AN XII.
Apollon , cette fois , avait quitté sa lyre ;
Son front n'étalait point l'or de ses blonds cheveux ,
Tel il parut jadis terrible , impétueux ,
Quand , du fils de Pélops châtiant le délire ,
Il dévoua les Grecs aux avides tombeaux ( 1 ) ;
Tel , lorsque de Python brisant les longs anneaux ,
Il immola ce monstre aux champs de la Phocide ( 2 ) ;
( Image où le poète apprend qu'il doit dompter
L'Envie et ses serpens , qu'une Muse timide
«
N'osera jamais affronter. )
Auguste , dit Phoebus , toi le salut du monde ,
>> Honneur d'Albe la longue , illustre sang d'Hector ,
» Plus grand que tes aïeux , prends un plus vaste essor ;
» La terre t'appartient , sois le maître de l'onde ,
» Entends dans mon carquois mes flèches retentir ( 3) ....
» Le crime se promet en vain d'anéantir
» L'espoir de Romulus en ton ame aguerrie ;
» Ne sois point infidèle aux oiseaux Palatins ,
» Frappe , de ses terreurs délivre ta patrie';
< »> Sur toi reposent ses destins .
» O honte ! l'ennemi , dans sa haine implacable ,
» Exhale sous tes yeux ses royales fureurs ,
» Et tu le souffrirais ! ..... Non , non , plus de lenteurs !
» Vois la mer s'indigner sous le poids qui l'accable !
» Sois sans crainte à l'aspect de ces mille vaisseaux !
» De ces immenses tours qui volent sur les eaux ,
( 1 ) Epris de la beauté de Chryseïs qu'il avait enlevée , Agamemnon
ne voulut pas rendre cette fille à son père Chrysès. Apollon , pour
venger l'outrage fait à son prêtre , envoya la peste dans le camp des
Grecs.
( 2 ) Cette double comparaison renferme le doute qu'exprime
Visconti dans son Musée Clémentin sur le véritable sujet de l'Apollon
du Belvédère .
(3 ) En parlant d'Apollon ........ I dardi
Strepitando sull'omero Rimbalzano.
Iliade. Traduction de CÉSAROTȚI,
A 2
4
MERCURE DE FRANCE ,
>> Les flancs couverts d'airain sont vides de courage :
» La cause en soi fait tout ; juste , l'honneur la suit ;
Injuste , du soldat elle perd le suffrage ,
>> Et l'infamie en est le fruit.
>> Commence d'Actium la célèbre journée !
>> C'est moi qui t'en fournis le moment glorieux ;
» C'est moi qui guiderai , d'un bras victorieux ,
>> La nef de Julius , de lauriers couronnée . »>
Il dit , et lance un trait . Dans sa sublime ardeur ,
Auguste n'a cédé qu'à Phoebus en valeur ;
Rome a vaincu ..... La reine , au gré des Dieux , punie ,
En partage n'a plus que l'opprobre , le deuil ;
Et son sceptre , brisé dans les flots d'Ionie ,
Disparaît avec son orgueil.
Le grand César , penché sur l'astre d'Idalie ,
Voit son fils , l'applaudit de ses regards charmés :
Je suis un dieu , dit- il ; les voilà confirmés
» Ces exploits dont mon sang a flatté l'Italie . »
Soudain Triton poursuit , et sa voix , dans les airs ,
Module des accens que les Nymphes des mers
S'empressent de redire à la plage attentive ,
Tandis que Cléopâtre , en butte aux coups du sort ,
Dirigeant vers le Nil sa barque fugitive ,
Echappe à son arrêt de mort.
Ah ! que notre vengeance eût été satisfaite ,
Si nous avions pu voir , captive des Romains ,
Cette femme arriver par les mêmes chemins
Où Jugurtha , naguère , a traîné sa défaite ! ..... "
Mais au dieu de Délos épargnons nos regrets ;
Dix vaisseaux ont péri par un seul de ses traits ,
Le temple d'Actium en garde la mémoire.
Salut , remparts sacrés ! ... Muse , écoute Apollon !
« Assez tes vers , dit- il , ont chanté la victoire ;
» Tiens , prends le luth d'Anacréon. >>
MESSIDOR AN XII . 5
บริ
J
De roses mon front se couronne ,
Phoebus a quitté son carquois :
Venez , venez , Nymphes des bois ;
Sans crainte mon coeur s'abandonne
Aux délices de vos festins ;
Célébrez le fils de Latone
Et la grandeur de nos destins.
Des plus doux parfums de l'Asie
Embaumez trois fois mes cheveux ;
De Falerne , au grẻ de mes voeux ,
Faites ruisseler l'ambroisie.
O Bacchus ! quand de tes transports
L'ame du poète est saisie ,
Tout cède à ses brillans accords.
C'est par toi que , rivaux d'Orphée ,
Les uns nous peignent à grands traits
Du fier Sicambre , en ses marais ,
La rebellion étouffée ,
Du soleil les climats ardens ,
Et le royaume que Céphée
A transmis à ses descendans.
Remplis de ta fureur divine ,
D'autres , pour venger nos drapeaux ,
Du Parthe troublent le repos ,
Dans leurs vers creusent sa ruine ,
D'avance tentent de punir
L'Orient que César destine
Aux triomphes de l'avenir.
Ah ! si tu peux encor m'entendre ,
Sache que l'Euphrate est soumis ;
O Crassus , il nous est permis
D'aller baigner de pleurs ta cendre :
Console -toi dans les enfers
Où Rome en deuil t'a vu descendre !
Rome oublie enfin tes revers.
:
3
6 MERCURE DE FRANCE ;
O Nuit, hâte-toi , je t'implore ;
Viens me prodiguer les faveurs .
Et de Bacchus et des neuf Soeurs ,
Jusques à la naissante Aurore :
Dieux ! quel plaisir à son réveil ,
Si mon breuvage se colore
Des feux de l'Olympe vermeil !
VINCENT DARUTY , à Cagliari en Sardaigne .
L'HOMME ET LE TEMPS.
Dis-moi , vieillard , quel est ton âge ?
-L'éternité . - Ton nom ? Le temps.
-
-

-
..
Le monde
Quel est ton emploi ? Je ravage.
-Repose- toi quelques instans ;
Je ne saurais. Pourquoi ?
Reçoit le mouvement de moi.
A quoi sert cette faux profonde ?
A tout moissonner.
Mais pourquoi
Flottent- i's derrière ta tête ,
Ces cheveux plantés sur ton front ?
--
devant on ne m'arrête ...
Pour que d
- Mais le derrière est chauye ... ― Bon ,
Je ne veux pas que l'on m'y prène.
-Je viens de t'arrêter ! - Tu crois !
Je te tiens ... Et moi je t'entraîne .
-Laisse , laisse , vieillard. Eh quoi !
Rien ne peut te fixer ? .... Tu vois...
Ne vieillis plus à ma poursuite ;
Jouis ; tu ne peux m'échapper.
-
Mais tu me fuis ? C'est par ma fuite
Que je saurai te ratrapper.»
Grand Jupiter , quelle folie
» De bavarder avec le temps !
MESSIDOR AN XII.
» Homme , utilise tes momens.
» Va , je cours malgré ton envie ,
>> Et chacun de mes mouvemens ,
» Déchire un des fils de ta vie. »
RICARD- SAINT-HILLAIRE , fils.
LA FAUVETTE ET LE LINOT,
FABLE.
DANS un bosquet , voisin d'un hermitage ,
Un linot , sans prétention ,
Faisait entendre son ramage.
Pour exciter son émulation ,
Une fauvette à l'azuré plumage ,
Voulait bien quelques fois accorder son suffrage
Aux faibles accens de sa voix ;
Mais au retour de l'agréable mois
Que le printemps ramène sur son aile ,
Le bosquet retentit des chants de Philomèle :
Le linot étonné les écoute et se tait.
Eh quoi ! vous gardez le tacet ?
Lui dit , un beau matin , la fauvette indulgente.
Oui , répondit le modeste linot ,
Quand le rossignol chante ,
Le silence est mon lot.
LAGACHE ( d'Am …… ..}
L'ANE CONSERVÉ
ÉPIGRAMME.
EN vérité , Guillot , noire âne nous ruine ,
Disait à son mari la fermière Claudine ;
Son travail ne saurait lui fournir le manger :
Il faut le vendre. Oh ! non , répond le ménager ,
.it
4
8 MERCURE DE FRANCE ;
on
Tant qu'a vécu mon pauvre père ,
Un âne fut toujours céans ; 、
Et tant que je vivrai , quand j'irais à cent ans ,
Un âne ici sera , ma chère.
G...... , ( du Puy , Haute - Loire. )
ENIGME.
Sur mes trois pieds je suis au vrai très- singulier ;
Et ma tête et ma queue en tout point sont semblables.
Quant à mon coeur , rien n'est plus régulier.
Ah ! qui que vous soyez , si quelques misérables ,
Pressés par le besoin , viennent vous supplier ,
N'usez jamais de mon entier.
Tout malheureux sans doute doit me craindre.
Véritables amans , que vous êtes à plaindre ,
Lorsqu'incertains de votre sort
Je puis imprudemment prononcer votre mort !
Mais nos moeurs ont rendu l'événement si rare ,
Qu'on ne saurait plus craindre un pouvoir si barbare.
LOGOGRIPHE.
J'OFFRE , dans quatre pieds , un grain très - farineux ;
Mais en m'ôtant un point je suis devant vos yeux .
CHARADE.
Les Chinoises , dit-on , s'ornent de mon premier ;
Vous serez à l'abri passant dans mon dernier ;
Approchez mes deux bouts , vous aurez mon entier .
Par M. ROBERT , habitant d'Issoudun ,
département de l'Indre.
Mots de l'Enigme , du Logogriphe et de la
Charide insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier numéro est Vent.
Celui du Logogriphe est Tarn , où l'on trouve rat.
Celui de la Charade est O-raison.
MESSIDORAN XII.
9
Mémoires du duc de la Rochefoucauld. Un vol.
in- 18. Prix : 3 fr. , et 3 fr . 50 cent . par la poste.
A Paris , chez Ant. - Aug. Renouard , libraire ,
rue S. André- des-Arcs , et chez le Normant ,
imprimeur-libraire , rue des Prêtres S. Germainl'Auxerrois
, nº . 42 .
LESES mémoires du cardinal de Retz sont beaucoup
plus dramatiques que les mémoires du duc
de la Rochefoucauld ; en rapportant tous les événemens
à lui , le cardinal a trouvé un moyen bien
simple de ne pas s'écarter de l'unité sans laquelle
il n'est point d'intérêt pour les lecteurs vulgaires ; et
l'on peut
dire que la même vanité qui le rendit
:
factieux lui faisait trouver , dans sa retraite , un
certain plaisir à raconter ses fautes les souvenirs
de la Fronde lui plaisaient , parce que les incidens
de la Fronde pouvaient encore servir à lui donner
une certaine importance aux yeux de la postérité .
Le duc de la Rochefoucauld , au contraire , a écrit
sur ces temps malheureux dans les dispositions d'un
homme qui sent que sa considération était indépendante
des troubles civils , et que sa fortune
aurait été plus brillante s'il n'eût pas sacrifié les
faveurs de la cour à l'attachement qu'il eut toujours
pour le prince de Condé ; aussi ne se met- il jamais
sur le premier rang : il ne cherche , ni ne fuit l'occasion
de parler de lui ; il ne fait ni l'éloge , ni l'apologie
de sa conduite ; il raconte , et se nomme
sans affectation et sans fausse modestie lorsque les
évenemens auxquels il a pris part exigent qu'il le
fasse . Comme historien , il ne conserve aucun souvenir
favorable au parti qu'il a servi , aucune prévention
injuste contre le parti qu'il a combattu :
*
10 MERCURE DE FRANCE ,
cette impartialité qu'on ne peut trop admirer annonce
un homme d'un grand caractère . C'est dans
son ouvrage qu'on peut connaitre les fautes et les
torts du prince de Condé auquel il était dévoué ,
et les qualités du cardinal de Mazarin auquel il
fut toujours opposé . Ainsi , en avouant que les
mémoires du coadjuteur sont plus dramatiques
que les mémoires de M. de la Rochefoucauld , nous
sommes bien loin de donner la préférence aux premiers
; ils ne plairont à un plus grand nombre de
Lecteurs, que parce que le plus grand nombre a tou
jours besoin qu'on lui donne , sur les hommes et
sur les événemens , des jugemens tout faits , et assez.
passionnés pour que la mémoire puisse s'en charger
sans effort mais les bons esprits préféreront l'ouvrage
du duc de la Rochefoucauld , parce qu'il
est vrai , noble et simple dans ses récits , qu'il exerce
la réflexion , et ne cherche jamais à la séduire.
C'est la manière de Tacite , autant que des mémoires
écrits sans prétention peuvent être comparés
à une histoire dont chaque phrase est travaillée
avec soin.
Ces mémoires n'avaient point été destinés à l'impression
; les premières éditions qu'on en fit en
Hollande , sur des copies dérobées , eurent beaucoup
de débit malgré les fautes qui s'y glissèrent.
L'auteur , mécontent de se voir défiguré , fut tenté
de se faire imprimer lui - même : ses amis le détournèrent
de ce dessein vraiment dangereux dans un
moment où toutes les personnes dont ils parlaient
vivaient encore , et à une époque où l'esprit de
famille engageait à prendre en toutes choses parti
pour les siens. En général , tous les écrits sur les
affaires du temps ne doivent paraître que lorsqu'ils
ne peuvent plus réveiller de haines ; car , s'ils sont
dictés par la vérité , ils blesseront tous les partis , et
s'ils sont faits de manière à ne point blesser ceux
1
MESSIDOR AN X11
qui ont pris une part active aux troubles civils , ils
seront sans intérêt pour la postérité. Il est vrai
qu'on n'évite guère ces deux inconvéniens sans
risquer de tomber dans un autre un ouvrage qui
doit long- temps rester manuscrit , s'altère en passant
de mains en mains ; les dépositaires se permettent
quelquefois des additions , quelquefois des retranchemens
; les libraires ensuite , pour faire les volumes
plus ronds , mêlent des morceaux sur le
même sujet à un ouvrage dont ils ne sentent pas
le mérité , et croient l'avoir rendu plus complet
lorsqu'ils n'ont fait que lui ôter son originalité :
c'est ce qui était arrivé aux mémoires que nous
annonçons. M. Renouard , qui aime les livres comme
s'il n'était pas libraire , et les bons ouvrages comme
s'ils contribuaient à la fortune de ceux qui les
vendent , est parvenu à se procurer les copies les
plus authentiques , dont une est corrigée de la
main de M. dela Rochefoucauld ; et l'édition qu'il
nous donne est la première qui ne laisse rien à
desirer. Cependant , sans entrer dans des détails
qui deviendraient fastidieux , nous croyons que
la première partie n'est pas de la même main :
M. Renouard reconnait la différence du style ; el !
qui n'en serait frappé ? Des phrases d'une longueur
qui désole l'attention , un enchaînement de
conséquences dont on desire toujours la fin , quoiqu'il
soit difficile d'en contester la justesse ; en un
mot , tous les défauts opposés à ceux qu'on peut
reprocher à M. de la Rochefoucauld considéré
comme auteur : s'il a commencé à écrire d'une
manière aussi prolixe , il faudrait en fournir des
preuves incontestables pour que les gens de goût
pussent se décider à le croire . Il ne suffit pas
de dire que son style s'est formé : on sait bien
que le style se forme par le travail ; mais on
ne change point sa manière , par la même raison
12 MERCURE DE FRANCE,
qu'on ne change point la tournure de son esprit ;
et il y a tant de différences entre les quatrevingt-
douze premières pages de ces mémoires et la
suite , qu'il est impossible d'y reconnaître le même
écrivain . Au reste , nul reproche à faire à cet égard
à M. Renouard : en disant qu'il regarde le commencement
comme appartenant au duc de la Rochefoucauld
, il ne donne que son opinion particulière ;
mais il avoue que le manuscrit sur lequel il a imprimé
n'a commencé à lui servir qu'à la page
quatre-vingt - treize de son édition .
Comme éditeur , M. Renouard a mis quelques
notes ; il en est une dans laquelle il s'est montré
plus tranchant qu'il n'appartient à un particulier ,
puisqu'il semble décider impérativement un objet
sur lequel les plus grands politiques sont encore
indécis . Nous la citerons :
« Si quelque chose prouve jusqu'à l'évidence la
» supériorité de ces mémoires sur ceux qu'on
» avait déjà mis au jour , c'est le soin avec lequel
» on avait retranché tout ce qui pouvait blesser
» et offusquer la cour ; ici se trouve une page
» toute entière dont on n'avait jamais eu connois-
» sance on y voit le jugement que portait M. de
» la Rochefoucauld sur l'utilité des états-géné-
» raux . >>>
Il est naturel qu'en imprimant un ouvrage avec
la permission de l'autorité , on en retranche tout
ce qui blesserait , non la cour , mais l'autorité ;
cela est d'usage dans tous les pays , et jusqu'à présent
on ne voit pas ce qu'on peut gagner à s'en
écarter ; mais n'est - il pas possible aussi qu'on ait
retranché l'opinion de M. de la Rochefoucauld
sur l'utilité des états - généraux , seulement par
égard pour lui ; car jamais on n'a cru que l'opinion
de M. de la Rochefoucauld fût un jugement
en politique ? Dans une assemblée des états-généMESSIDOR
AN XII. · 13
raux , il voyait , et il l'avoue , l'intérêt de M. le
prince de Condé ; mais était -ce aussi l'intérêt de
la France ? Sous un roi mineur , pendant la régence
d'une reine qui ne fut jamais cruelle , et
qui succédait au cardinal de Richelieu qui avait
irrité la noblesse par sa cruauté plus encore que
par son despotisme; dans l'état d'effervescence où
était la France qui passait de la confusion du
pouvoir féodal à l'unité du pouvoir monarchique ,
pouvait-on espérer un heureux résultat d'une assemblée
où chacun porterait ses prétentions , ses mécontentemens
, ses souvenirs ; où tous les efforts
pour retourner en arrière devaient être vains , et
n'auraient probablement eu d'autre résultat que
d'arrêter l'essor que Louis XIV devait donner à
son siècle ? Des états -généraux sous un roi enfant ,
et après le cardinal de Richelieu ! des états- généraux
au milieu de l'esprit de la Fronde ! il y a de quoi
faire frémir , même après notre révolution . Il serait
à desirer qu'un éditeur ne portât pas l'engouement
pour l'ouvrage qu'il imprime , jusqu'à se prononcer
sur des questions de cette importance . Qu'il se
contente de faire remarquer qu'il rétablit une page
supprimée dans les éditions précédentes , et qu'il
laisse aux lecteurs le soin de juger les motifs qui
jusqu'alors avoient commandé cette suppression .
Au reste , la note de M. Renouard tombe positivement
sur le seul passage dans lequel M. de la
Rochefoucauld s'amuse à chercher le meilleur parti
qu'on aurait pu prendre pour finir les troubles de
l'état ; ordinairement il ne s'occupe qu'à raconter
la conduite des partis , et il marque d'une manière
lumineuse les erreurs dans lesquelles ils sont réciproquement
tombés. On voit qu'il n'ignorait pas
cette vérité si souvent confirmée par l'expérience
que , quand tout se mène par les passions , les fautes
ne servent d'exemples ni à ceux qui les commettent ,
14 MERCURE DE FRANCE ;
ni à ceux qui en profitent , et qu'ainsi dans les
troubles civils un parti se perd presque toujours
par ce qu'il fait , et ne sort d'une situation désespérée
que par ce que font les partis opposés. Si le
cardinal de Mazarin eût été aussi passionné que
ses ennemis , il aurait été sacrifié sans retour ; mais
il avait beaucoup de calme dans l'esprit , et son
sang-froid devait à la longue assurer son autorité .
La destinée de cet homme fut vraiment singulière ;
détesté de tous les ordres de l'état , banni par la
laine publique , il vit à ses pieds tous ceux qui
l'avaient proscrit , et mourut premier ministre
sans s'être jamais fait craindre , sans avoir en rien
diminué le pouvoir qui lui fut confié.
Parmi les fastueuses inutilités prodiguées par
la philosophie du dix-huitième siècle , on doit
compter sur-tout les ouvrages dans lesquels on trace
la conduite que doivent tenir ceux qui gouvernent .
Pour que ces ouvrages fussent bons à quelque chose,
il faudrait que les circonstances politiques se rencontrassent
souvent les mêmes ; et quiconque sait
lire l'histoire est convaincu qu'il n'y a pas deux
événemens semblables dans leur origine , dans leurs
développemens , et dans leurs résultats. Tous les
livres faits par des philosophes , pour l'instruction
des rois , sont particulièrement ridicules en ce
qu'ils supposent que les peuples sont toujours bons ,
reconnoissans , faciles à gouverner ; et cependant il
est incontestable que les nations sont quelquefois ,
atteintes de folie cela est toujours sensible dans
les états démocratiques , et n'est pas sans exemple
dans les monarchies . Pendant la Fronde , la France
avait certainement des vertiges , puisqu'on y faisait
la guerre civile en riant , et qu'on s'y livraita tous les
excès uniquement par vanité. Il n'y avait ni fanatisme
, ni grands intérêts , ni ambition , ni aucune
de ces brillantes erreurs avec lesquelles on porte și
MESSIDOR AN XII. 15
facilement les peuples aux plus affreuses extrémités ;
tout était misérable dans les motifs , et peut -être
n'y eut- il aucun résultat uniquement parce qu'aucun
chef ne sut jamais ce qu'il voulait . Si le cardinal
de Mazarin eût étudié les livres pour découvrir
quelle conduite il devait tenir dans des circonstances
aussi extraordinaires , il se serait fatigué
bien vainement ; il chercha ses ressources dans son
caractère , et c'est en effet toujours là qu'on les
trouve , quand on n'est pas un sot ; on ne se sauve
point avec l'esprit qu'on emprunte , mais avec le
sien . Le cardinal était très-fin : de règle générale , la
finesse n'est bonne à rien , c'est du moins un axiome
reçu ; et cependant elle lui suffit pour terminer la
guerre civile et rétablir l'ascendant de l'autorité souveraine
. Cet exemple est unique dans l'histoire
du monde. S'il eût voulu imiter le cardinal
de Richelieu , dont la mémoire était vivante
et dont il connaissait bien les projets puisqu'il
avait été son élève , il aurait perdu la France
en donnant de grands motifs aux mécontens , car
les esprits ne demandaient qu'un prétexte pour
pousser les choses à ce point où il n'y a plus de
conciliation possible . Les factieux subalternes ne
faisaient pas d'autre souhait , ainsi qu'on peut le voir
dans les mémoires du cardinal de Retz ; le duc de la
Rochefoucauld laisse aussi entendre que les amis
du prince de Condé trouvaient qu'il osait trop pour
ce qu'il voulait , et pas assez pour ce qu'il aurait pu,
Dans les troubles qui éclatent sous les gouvernemens
monarchiques , les mécontens en sous- ordre sont tou- "
jours intérieurement disposés à aller plus loin que les
chefs , car les chefs ont leur fortune faite . et les subalternes
veulent faire la leur. Ce fut donc un grand
bonheur pour la France que cette finesse du cardinal
de Mazarin , qui , laissant toujours l'espérance aux
mécontens en titre , ne força point à devenir ambitieux
des hommes qui ne se révoltaient que par
1
16 MERCURE DE FRANCE,
·
vanité , et qui seraient tombés dans la dépendance
des factieux populaires s'ils avaient été obligés de
renoncer à s'arranger avec la cour.
Quoique le duc de la Rochefoucauld parle peu
de lui dans ses mémoires , il est facile d'y démêler
son caractère : c'était un homme qui se serait aisément
contenté d'une vie tranquille , et auquel cependant
les grands mouvemens ne déplaisaient pas ;
avec son sang-froid , il aurait volontiers poussé les
choses à l'extrême , uniquement pour satisfaire sa
raison qui lui demandait souvent quel était le but
de tant d'agitations. Il n'y a rien de plus terrible
que les gens raisonnables une fois qu'ils sont engagés
dans les révolutions ; il leur est quelquefois plus
facile d'en partager les crimes que les petitesses ;
aussi ne reviennent-ils au repos de la vie domestique
qu'avec un souverain mépris pour l'humanité . C'est
dans les guerres de la Fronde que l'auteur des
Maximes apprit à mettre tous nos sentimens , une
partie de nos vertus , et tous nos vices sur le compte
de l'amour-propre . En effet , il avait vu la France
livrée aux horreurs de la guerre civile , il avait vécu
avec tous les chefs , assisté à la plupart des conspirations
, sans rencontrer un homme assez passionné
pour méditer quelque chose de grand , ou assez
sage pour sacrifier sa vanité à l'intérêt de sa patrie.
Il peignit l'homme tel qu'il le connaissait ; et s'il le
montra toujours vain , c'est qu'il n'avait pu le considérer
que sous ce rapport ; aussi restera-t- il au
premier rang parmi nos moralistes , parce que toutes
ses maximes sont vraies quoiqu'elles ne soient pas
d'une application aussi générale qu'il l'a pensé :
comme historien , il est à la fois si naturel et si profond
, qu'il ne peut plaire qu'aux hommes de bon
goût et de bon jugement ; mais il suffit de répandre
cette idée dans le monde , pour que la nouvelle
édition de ses Mémoires s'enlève avec rapidité ,
FIÉ VÉE.
MESSIDOR AN XII.
.
11
17
Fables littéraires de Thomas Yriarte , poète espagnol ,
traduites en français par M. Lhomandie , professeur de
langues anciennes et modernes . Un vol . in- 12. Prixfi ft.
50 cent. , et 2 fr . par la poste . A Paris , chez Debray,
libraire , Barrière des Sergens , rue Saint - Honoré
et chez le Normant , imprimeur - libraire , rue des Prêtres
Saint - Germain- l'Auxerrois , nº . 42.
Sumite materiam vestris , qui scribitis , æquam
Viribus.
Ce précepte d'Horace , qui termine l'une des fables de
Thomas Yriarte, traduites par le professeur français , aurait
pu devenir très- utile à cet auteur et à ce traducteur , si l'on
savait toujours profiter des avis qu'on donne volontiers aux
autres ; mais , .comme dit Lafontaine ,
On se voit d'un autre ceil qu'on ne voit son prochain.
Thomas Yriarte s'est figuré qu'il était né pour instruire
le genre humain par des fables , et M. Lhomandie a jugé
qu'il n'avait rien de mieux à faire dans ce monde que de le
traduire. Il serait difficile de décider lequel des deux s'est
trompé le plus lourdement . Le premier a fait soixante - sept
fables , qui , selon le traducteur , lui ont acquis une grande
réputation parmi les Espagnols ; i les appelle littéraires ,
parce qu'elles sont toutes dirigées contre les critiques , avec
qui il paraît que Thomas Yriarte avait de grands démêlés :
il ne cesse de les invectiver et de se louer lui -même , comme
c'est assez l'usage des mauvais auteurs ; il se fâche , d'où
je conclus qu'il avait tort . Son ton , toujours grondeur et
hargneux , indispose le lecteur et lui fait rejeter la leçon
d'un moraliste qui ne sait pas se modérer lui -même : on
croit assister à la leçon du maître de philosophie de
313L
. UNIV
,
B
CENT
18 MERCURE DE FRANCE ,
"
M. Jourdain , qui , après s'être fait rosser par le maître de
danse et le maître d'armes , dit , en rajustant son collet :
« Ce n'est rien , un philosophe sait prendre les choses , et
» je m'en vais composer contre eux une satire qui les
» déchirera de la belle manière. » Voilà à peu près la
morale du fabuliste espagnol , et cela fait une assez plaisante
philosophie.
:
Jusque-là , il n'y a rien que de risible ; mais ce qui
devient sérieux , c'est que ce terrible auteur menace du
poison quiconque osera trouver que ses fables sont mauvaises
« Messieurs les rongeurs , dit- il agréablement ,
» craignez qu'on ne vous prépare de l'encre corrosive, »
Il dut y avoir en Espagne bien des gens en péril d'êtré
empoisonnés , à moins que cette encre corrosive de Thomas
Yriarte ne soit une figure , pour exprimer le mordant de
son style et la force de ses épigrammes. Dans ce cas , je ne
vois rien de moins dangereux , ni de plus innocent.
Je m'étais persuadé depuis long -temps que les Espagnols
n'avaient pas le génie tourné à la naïveté de l'apologue :
leur langue a des formes pompeuses qui s'y prêteraient
difficilement. Michel - Cervantes a mis , il est vrai , dans
son style , beaucoup de naturel , de gaieté et de finesse ,
mais cet auteur, qui avait prodigieusement voyagé , n'avait
pas le caractère espagnol ; on le voit bien , puisqu'il a
travaillé à le réformer , et peut - être (qu'on me pardonne
cette réflexion ) , avec plus d'esprit que de jugement. Tout
son ouvrage n'a d'autre vue que de guérir ses compatriotes
de ce goût pour l'héroïque et le merveilleux , qui
avait fait écrire tant de romans de chevalerie . Ces romans
étaient mauvais , sans doute ; mais c'est une question , s'il
ne valait pas mieux régler ce goût par la raison , que le
déraciner par le ridicule. Les grandes actions qu'il pouvait
produire ont disparu ; les moeurs qu'il rendait sévères se
MESSIDOR AN XII. 19
sont amollies . Il ne s'est conservé que ce caractère fier et
sérieux qui distinguait encore la nation de Charles- Quint ,
depuis même que cette fierté n'avait plus d'objet.
Je me persuadais donc que les écrivains de cette nation
grave ne pouvaient réussir dans le genre naïf ou familier.
Le caractère que Thomas Yriarte a donné à ses fables
m'affermit dans mon opinion. Il n'y avait qu'un auteur
de ce pays et de cette humeur, qui pût imaginer de donner
à l'apologue un ton aussi sérieux , et de changer la douce
bonhomie de ses leçons en critiques pleines d'aigreur.
Mais que penser de la littérature espagnole , si les fables
de cet auteur sont aussi admirées que le prétend M. Lho- .
mandie ? Et que penser de M. Lhomandie , si ces fables
sont aussi mauvaises que je le prétends ? Or , je tiens pour
impossible de trouver un inventeur plus sec et un écrivain
plus froid que ce Thomas Yriarte ; c'est ce que je ferai
voir aisément.
f
La fable a , comme le poëme dramatique, ses héros , ses ´
caractères et ses moeurs convenus ; et de même que c'est '
une loi de représenter Achille emporté , et Médée violente ,
c'en est une de donner au paon de l'orgueil , au chien de
la fidélité , et de la finesse au renard. L'invention consiste
à mettre ces personnages en scène , et à faire ressortir
leur naturel.d'une manière piquante et instructive. C'est
ce qu'Esope , Phèdre , Lafontaine , ont fait , chacun avec
l'esprit qui lui était propre. Mais Thomas Yriarte est
créateur à sa manière ; ce puissant génie a imaginé ( voyez :
c'est que l'invention ! ) de substituer aux anciens
héros de l'apologue , des animaux qui étaient plus de son
goût , et de donner , par exemple , au crapaud , le caractère
et le langage du paon. Cela n'est- il pas heureusement
trouvé ? Voyez la fable LXI , où , pour représenter l'orgueil
d'un auteur qui cherche le grand jour , il met en
ce que
B2
20 MERCURE DE FRANCE ,
scène un crapaud qui fait le glorieux , et il lui oppose
( saisissez la beauté du contraste ) un hibou qui se cache
dans son trou , pour peindre le mérite modeste qui fuit la
lumière. N'est- ce pas là une fiction d'un joli goût , et surtout
bien entendue ? Car vous sentez que ce hibou , qui a
toutes les raisons du monde de se cacher , puisqu'il est laid ,
et qu'il ne peut supporter le jour , est un emblême parfait
du mérite , qui ne se cache que parce qu'il est modeste.
Mais ne manquez pas d'admirer la belle réflexion qui termine
cette fable , et le tour pittoresque que l'auteur donne
à sa morale. Hélas ! dit- i ) , nous aimons mieux étre crapauds
publics que hiboux cachés. Comme cela est ingénieux
comme cela est dit finement , pour vous faire
entendre que l'orgueil a plus de partisans que l'humilité !
Vous m'avouerez que ces crapauds publics sont d'un goût
absolument neuf. Pour moi , je sais un gré infini à M. Lhomandie
de nous avoir procuré une lecture aussi curieuse .
Je vois bien des gens qui ne s'en amusent point, parce qu'ils
ne savent rien approfondir ; ils effleurent toutes les beautés
avec dégoût ; ils sont comme ce rat dédaigneux ( pour ne
pas sortir des fables ) , qui ne touchait aux mets que du
bout des dents :
·
Tangentis male singula dente superbo .
Je ne suis pas de cette humeur ; je ne vois rien de plus
divertissant qu'un auteur qui se rend ridicule de la meilleure
grace du monde. Dieu merci , les Thomas Yriarte
ne nous manquent point , mais on en voit peu qui donnent
le bon exemple de fire contre les critiques un volume de
fables. Il devrait y avoir , dans la république des lettres ,
un serment de haine à la critique . Un vrai Thomas Yriarte
doit porter cette haine dans le coeur , comme un Romain
y- portait la haine des rois . Ce sont de bien abominables
gens que ces critiques , qui n'ont point d'autre occupation
MESSIDOR AN XII. 21
que de faire admirer ce qui est beau dans les arts de l'esprit
, et de proscrire ce qui peut corrompre le goût de leur
nation.
Voici un des tours les plus fins que Thomas Yriarte ait
imaginé pour leur donner le change. Je vais , dit-il , traduire
une fable d'Esope.... Le critique , ainsi prévenu ,
lit et trouve une fable qui n'a pas le sens commun....
Il n'y a pas moyen de s'y tromper ; c'est du Thomas Yriarte
tout pur ; c'est son style , c'est son air niais , on le reconnaît
à merveille , et vous jugez comme on rit de sa finesse.
Mais voici le tour. Il plaît à ce bonhomme d'imaginer
qu'on y est trompé. Il suppose que le critique prend sa fable
pour une fable d'Esope. Il lui fait dire qu'elle est charmante
; et voilà mon sot qui part d'un grand éclat de rire ,
tout triomphant d'une méprise que lui-même a imaginée .
Ah! ah! dit-il, monsieur l'érudit, vous trouvez cettefable
si heureuse ? Eh bien ! critiquez-la maintenant , elle est
de moi. Il est malin ce Thomas Yriarte. Il est toujours sûr
d'avoir raison quand il fait la demande et la réponse.
On a déjà cité , mais en partie seulement , la fable de la
chèvre et du cheval. C'est un meurtre ; je la rapporterai
toute entière , car c'est un morceau charmant , et trèspropre
à faire connaître tout à- la -fois le génie de l'original
et le goût du traducteur.
« La chèvre et le cheval.
» Une chèvre , depuis long - temps , écoutait avec atten-
>> tion les doux accords d'un violon harmonieux , elle tré-
» pignait de joie ; et s'adressant à un cheval qui , charmé
» comme elle , avait oublié sa ration d'avoine , elle lui
» parla de la sorte : N'entends- tu pas l'harmonie de ces
» cordes ? Hé bien ! sache que ce sont les boyaux d'une
» chèvre qui fut autrefois ma compagne. Je me flatte ,
3
3
22 MERCURE DE FRANCE ,
» et ce n'est point un petit bonheur , qu'un jour mes in-
>> testins sonores formeront des cadences aussi douces . Le
>> cheval se retourna vers elle , et lui répondit : Si ces cordes
résonnent , c'est qu'on les frappe avec des crins arrachés
» à ma queue. Le mal et la frayeur que cette opération me
>> causa sont dissipés , et maintenant j'ai le plaisir de voir
» que le violon doit son éclat à mon secours. Toi qui
» espères une satisfaction égale , quand la goûteras -tu ?
» après ta mort . »
Il serait difficile d'imaginer l'instruction que Thomas
Yriarte a tirée de cette fable : on pourrait la donner à
deviner comme une de ces énigmes renforcées dont on n'a
pas encore le sens , après avoir trouvé le mot. La voici :
« C'est ainsi qu'un mauvais auteur qui , pendant sa vie ,
» n'a pas vu applaudir ses ouvrages , en appelle au juge-
» ment de la postérité , et se console. »
Je laisse aux curieux le soin de trouver le rapport qui
* peut exister entre les ouvrages d'un mauvais auteur et les
boyaux sonores d'une chèvre . Il appartiendrait peut- être au
traducteur de nous l'expliquer ; mais , pour moi , je ne suis
pas assez fin connaisseur pour le découvrir .
G.
Premiers élémens de la langue française , ou Grammaire
usuelle et complète , rédigée d'après les principes des
meilleurs auteurs tant anciens que modernes ; par
M. Caminade , membre de plusieurs sociétés savantes.
Seconde édition. Deux vol . in- 8 ° . Prix : 9 fr. , et 12 fr.
par la poste. A Paris , chez Agasse , rue des Poitevins ,
n°. 18; Garnery, libraire , rue de Seine , vis - à- vis celle
Mazarine ; et chez le Normant , imprimeur- libraire ,
rue des Prêtres Saint- Germain-l'Auxerrois , nº. 42.
M. CAMINADE n'a pas eu la prétention d'établir un
nouveau système : après un siècle où l'on a imaginé tant
MESSIDOR AN XII 23
de théories grammaticales , il a cru nécessaire de recueillir
les bonnes observations qui avaient pu être faites sur
quelques difficultés de la langue française . Il est peu de
littérateurs modernes qui ne se soient occupés plus ou
moins de cet objet. M. de Voltaire , conservant sous plusieurs
rapports les traditions du grand siècle , a donné souvent
des décisions pleines de clarté et de goût ; M. Duclos ,
entraîné par l'esprit de système , a plutôt embrouillé cette
matière qu'il ne l'a éclaircie ; l'abbé d'Olivier a fait quelques
réflexions fiues dont on a pu profiter ; et M. d'Alembert ,
dont les prétentions littéraires n'étaient fondées ni sur un
goût délicat , ni sur une connaissance parfaite du génie de
notre langue , n'a laissé qu'un petit nombre d'observations
utiles. Il était à desirer qu'un homine de goût pût
faire un choix dans ce mélange de préceptes bons et manvais
; et que , ne se livrant pas à l'esprit d'innovation du
siècle , il eût soin de ne recueillir que les règles qui se
concilient avec le caractère particulier de la langue française.
C'est ce qu'a entrepris M. Caminade ; il a , sous plusieurs
rapports , atteint le but qu'il se proposait . Cependant
on ne peut s'empêcher d'observer que plus d'une fois il a
été entraîné involontairement dans les erreurs des écrivains
modernes. Il est difficile , en s'occupant d'un travail de ce
genre , de ne pas prendre quelques opinions hasardées dans
des livres dont on est obligé de faire une étude approfondie.
Au nombre de ces erreurs que la critique doit relever ,
il faut remarquer celle qui a été commune à plusieurs
écrivains modernes , et qui consiste à penser que l'instruction
des anciens colléges était défectueuse. On connaît
tous les sophismes rebattus qui furent employés pour
prouver que , dans l'éducation , on devait principalement
' occuperde la langue française , et que l'étude des langues
TABL. UNIÓ
PEAT
24 MERCURE DE FRANCE,
>>
mortes était à peu près inutile. M. Caminade ne partage
pas tout-à-fait cette opinion ; mais il cite , avec une sorte
de complaisance , ce passage de d'Alembert , où la doctrine
nouvelle est développée . « Des gens de lettres se récrient tous
» les jours sur l'harmonie de la langue grecque et de la
» langue latine ; ils ne manquent pas de lui donner une
>> grande supériorité sur les langues modernes , sans comp-
» ter d'autres avantages qui sont dus à la nature et au
génie de ces langues. L'admiration pour l'harmonie des
» langues mortes et savantes se remarque sur- tout dans
ceux qui , ayant mis beaucoup de temps à les étudier , se
» flattent de les bien savoir , et les savent en effet aussi
» bien qu'on peut savoir une langue morte , c'est - à- dire
>> très-mal ; cet enthousiasme , qui n'est pas toujours de
>> bonne foi , a sa source dans un amour-propre assez par-
» donnable : on s'est donné bien de la peine pour apprendre
>> une langue difficile ; on ne veut pas avoir perdu son
» temps ; on veut même paraître aux yeux des autres
» récompensé des peines qu'on a prises , etc. >>
D
Il n'était pas possible de mettre plus à l'aise la paresse
et l'ignorance. En couvrant de ridicule ceux qui , par un
travail pénible , étaient parvenus à entendre les chefsd'oeuvre
de l'antiquité , on devait facilement réussir à
dégoûter les jeunes gens d'une étude qui , après tout , ne
pouvait faire d'eux que des pédans. Aussi cette doctrine.
philosophique s'était glissée dans les écoles long - temps
avant la révolution , et l'on y remarquait une négligence et
un dégoût qui annonçaient , dans les lettres , une prompte
décadence. Nous avons dit que M. Caminade ne partageait
pas tout- à-fait cette erreur ; il convient que l'étude des
langues anciennes est une mine abondante que les plus
grands hommes ont exploitée ; mais il offre en même
temps aux jeunes gens un appât dont il est à craindre que
MESSIDOR AN XII. 25
leur paresse naturelle ne les porte à profiter . « On sait ,
» dit-il, que beaucoup de personnes , qui n'ont jamais lu
» Homère , ni Cicéron , se sont fait un nom dans la litté-
» rature par les productions les plus estimables . » Cette
assertion n'est nullement fondée. Sans doute il a pu se
trouver des gens de beaucoup d'esprit parmi ceux qui ont
négligé leurs premières études : ils ont pu faire des ouvrages
agréables ; mais jamais ils n'ont pris rang parmi
nos auteurs classiques. Dans le siècle de Louis XIV , le
seul Boursault a fait exception ; encore ne doit - on considérer
l'auteur d'Esope à la Cour et du Mercure Galant
que comme un poète comique da troisième ordre. Nos
grands maîtres , au contraire , ne sont parvenus à perfectionner
la langue française que par une étude approfondie
des anciens ; c'est dans l'arrangement de leurs périodes ,
dans l'harmonie de leur style , dans la variété de leurs
tours , dans la noblesse de leurs expressions , que ces
grands maîtres ont puisé les beautés que nous admirons
dans leurs ouvrages . L'art de la comédie exige peut- être
moins que toute autre partie de la littérature , la connaissance
de la langue latine ; cependant , l'on sait que Molière,
dont l'éducation avait été négligée , se livra , malgré son
père , à ce genre d'étude , qu'il le cultiva toute sa vie , et
qu'au milieu des occupations dont il était surchargé , il fit
en vers une traduction de Lucrèce.
Au reste , les opinions hasardées que nous croyons devoir
reprocher à M. Caminade ne se trouvent guères que dans
sa préface. La Grammaire usuelle en est presque toujours
exempte . Elle commence aux premières règles de la prononciation
, embrasse toutes les parties de l'art de parler
et d'écrire correctement , et se termine par un petit Traité
de rhétorique , divisé en deux chapitres , dont l'un est
intitulé : De l'art d'écrire en prose et en vers ; et l'autre ;
Des règles de la versification.

26 MERCURE DE FRANCE ,
On voit que cet ouvrage est un des plus complets qui
existent en ce genre. Les préceptes sont exprimés avec
élégance et clarté , et les exemples sont en général bien
choisis. L'ordre que l'auteur a adopté mérite des éloges ;
on passe sans fatigue d'un objet à un autre ; aucune
définition n'est obscure ; aucune difficulté n'est sans explication
; et les irrégularités sont souvent éclaircies ingénieusement
par les règles de l'analogie. M. Caminade a
donné beaucoup de soin au chapitre de son ouvrage qui
traite des participes ; on peut dire que personne , jusqu'à
présent , n'a jeté plus de lumières sur cette partie de notre
grammaire , qui a donné lieu à tant de théories différentes.
La Rhétorique de M. Caminade mérite à peu près les
mêmes éloges quant à la clarté des définitions et à la justesse
des principes . Cependant l'on est étonné de ne pas
trouver , parmi les exemples cités à l'occasion des figures
oratoires , ces modèles de l'éloquence française , qui ont
prêté à la religion une voix si persuasive et si entraînante.
Bossuet , Massillon , Fénélon ne sont presque jamais rappelés
par M. Caminade. On voit à leur place Thomas ,
Vauvenargue et J. J. Rousseau . Si c'est un sacrifice que
l'auteur a été obligé de faire aux philosophes modernes ,
il faut croire qu'il ne s'y est prêté qu'à regret avec le
goût qu'il annonce , on voit qu'il a dû sentir combien cette
omission pouvait nuire à son travail. M. Caminade veut
donner un modèle du style tempéré : combien n'en auraitil
pas trouvé d'exemples dans Fénélon et dans Massillon ?
Obligé de le chercher dans M. Thomas , il choisit un
passage de l'éloge de d'Aguesseau ; quoique ce passage
soit un des meilleurs morceaux de l'orateur , on remarquera
facilement qu'il est loin de pouvoir être présenté
aux jeunes gens comme un modèle .
M. Thomas parle des vertus privées de d'Aguesseau
MESSIDOR AN XII. 27

ce sujet pouvait donner lieu aux peintures les plus douces
et les plus touchantes . On devait s'attendre à voir ce magistrat
célèbre retiré au sein de sa famille , oubliant la
méchanceté des hommes au milieu des caresses de ses
enfans , répondant à leurs questions naïves , et partageant
leurs jeux. L'orateur pouvait faire valoir cette simplicité
dans les manières qui distinguait d'Aguesseau , et qui
donnait à ses grands talens un nouveau lustre. Rien ne
l'empêchait de s'étendre sur l'indulgence qu'il avait pour
des travers et des vices dont sa vertu antique l'avait toujours
préservé. Ces sortes de tableaux étaient beaucoup
trop naturels pour l'orateur moderne. Voici comment il
- s'acquitte péniblement de la tâche qu'il s'est imposée.
« Suivons , dit-il , d'Aguesseau dans l'intérieur de sa
>>> famille , nous y verrons un spectacle aussi noble que
>> touchant . Père , époux , fils vertueux , il remplit ces
>> devoirs sacrés comme dans les premiers áges du monde.
>> Il adore la vertu dans son père , il l'a reçue en dot avec
» son épouse ; il l'enseigne lui-même à ses enfans je
>> vois cette famille auguste et simple , unie par les noeuds
>> les plus tendres , vivre sous la garde d'une auguste dis-
>> cipline , dans cette joie que la paix , la concorde et la
» vertu inspirent . Quel spectacle de voir un père savant
» et verlueux , revétu de la pourpre , assis sur le trône
» de la justice , entouré de ses jeunes enfans , transporté
» de joie en voyant leurs vertus éclore , les serrer dans
» ses bras , les baigner de larmes de tendresse , les offrir
» à la patrie ! O luxe ! ô dignité de notre siècle ! jamais
>> ta funeste grandeur né donna un pareil spectacle au
>> monde. >>
Jamais peinture n'exigea plus de simplicité , jamais elle
ne fut faite avec plus d'emphase et de prétention. La vertu
que d'Aguesseau adorait dans son père , qu'il a reçue en
28 MERCURE DE FRANCE ;
dot avec son épouse , et qu'il enseigne à ses enfans , présente
une suite de métaphores incohérentes ; la tournure
est froide et affectée . Qu'entend l'auteur par une
discipline auguste ? est- ce l'ordre qu'un père de famille
vertueux établit dans sa maison ? Le tableau qui suit n'a
aucune vérité . Quand d'Aguesseau remplissait ses fonctions ,
il n'était pas avec ses enfans : se mettait - il en robe rouge
pour jouer avec eux ? On reconnaît , dans ces rapprochemens
forcés , l'emphase d'un rhéteur . Que signifie ensuite
cette apostrophe contre le luxe ? C'était un lieu commun
dont M. Thomas avait coutume de se servir quel que fût
le sujet qu'il traitât .
On trouve , dans la Rhétorique de M. Caminade , des
exemples mieux choisis que celui que nous venons de citer .
Comme nous l'avons déjà observé , les défauts de cet ouvrage
tiennent peut-être aux circonstances dans lesquelles
l'auteur s'est trouvé à une époque où les bons principes
de l'instruction étaient oubliés , il fallait absolument , pour
faire adopter un livre classique , sacrifier quelque chose
aux préjugés dominans ( 1 ) . Ces sacrifices n'étant heureuse-
-ment pas nombreux , sur - tout dans la partie purement
grammaticale , il y a lieu de croire que l'ouvrage de
M. Caminade pourra être utile aux jeunes gens et aux
⚫étrangers qui voudront se perfectionner dans l'étude de
la langue française.
P.
(1) La première édition de cet ouvrage a paru en l'an 7 .
MESSIDOR ANXIE
29
Extraits d'Homère et de Sophocle , ou Seconde partie de
l'Anthologie poétique grecque ; par J. B. Gail , professeur
de littérature grecque au Collège de France.
Prix : 1 fr . , broché . A Paris , chez l'Auteur , au Collége
de France , place Cambray ; et chez le Normant, imprimeur-
libraire , rue des Prêtres Saint - Germain-l'Auxerrois
, nº . 42 .
M. GAIL vient de rendre un nouveau service aux
études de la jeunesse par la publication de cette seconde
partie de son Anthologie grecque poétique. La première
partie contenait des morceaux choisis d'Anacréon , de
Théocrite , de Pindare , d'Aristophanes , avec la traduction
latine , la traduction française interlinéaire et des
notes. La seconde , destinée à des étudians plus forts , est
composée des plus beaux passages de l'Iliade , de l'Odyssée
et de l'OEdipe , roi , de Sophocle ; mais sans notes , et
seulement avec la traduction latine . Le choix des morceaux
est fait avec goût . On ne peut trop admirer et louer
le zèle de M. Gail , qui consacre à faire de bons ouvrages
élémentaires , le peu de loisir que lui laisse son important
travail sur Xénophon .
Nous profitons de cette occasion pour réannoncer deux
autres ouvrages de M. Gail , publiés il y a quelque temps :
1°. Le Traité de la Chasse , de Xénophon, traduit en français
d'après deux manuscrits collationnés pour la première
fois , et accompagné de notes critiques. In- 18.
Prix : 1 fr . 50 cent . A Paris , chez l'Auteur , et chez
le Normant. — 2º . Les Trois Fabulistes , Esope , Phèdre
et Lafontaine , avec un commentaire sur Lafontaine par
Champfort. Quatre vol . in - 8 °. Prix : 10 fr . On vend chaque
partie séparément. Paris. Mêmes adresses.
30 MERCURE DE FRANCE ,
SPECTACLE S.
THEATRE FEY DE A U.
Second début de mademoiselle Saint- Aubin dans
Michel - Ange.
APRÈS avoir trois fois joué le rôle de Cécile , dans le
Concert , aux applaudissemens unanimes d'un public toujours
également nombreux et empressé , la débutante avait
pris quelques momens de relâche : elle a reparu dans celui
de Florina de Michel- Ange , et l'on s'est encore porté en
foule à cette pièce.
Le Théâtre Feydeau semble être plus particulièrement
celui des orages. Il y en a eu ce jour- là un assez violent ,
même avant que la toile fût levée . Le parterre s'est amusé
à poursuivre par ses vociférations quelques hommes qui ,
placés sur le devant de la première galerie , laissaient des
femmes derrière eux. Comme ils étaient là , pour ainsi
dire , à sa portée , il les a regardés comme ses justiciables ,
les a admonétés et condamnés à se montrer plus galans . Il
s'est , de préférence , attaché à un des coupables qui voulait
à toute force être entendu . On a compris qu'il consentait
à la retraite , mais qu'il desirait une capitulation honorable.
Cinq ou six fois il a pris la parole. Sa phrase , commençant
toujours par l'impulsion de son coeur, était tou
jours interrompue par des risées. Enfin , après une demiheure
de résistance , voyant que l'impulsion de son coeur
était constamment baffouée , ila , moitié gré , moitié force ,
exécuté le jugement d'expulsion . Plusieurs autres , égaleMESSIDOR
AN X
31
ment coupables du crime de lèse - galanterie , ont persisté
dans leur révolte. Quand la toile s'est levée , on a eu l'air
de vouloir s'opposer à la représentation jusqu'à ce qu'ils
fussent rentrés dans l'obéissance. J'ai cru un moment que
ce débat consumerait la soirée ; mais les réfractaires ont
laissé crier , sont restés à leur place , et le parterre s'est
appaisé tout - à-coup , comme par miracle .
L'acte de police qu'il a exercé n'était pas sans doute de
sa compétence ; et , n'ayant pas de force coercitive , il a
éprouvé qu'on pouvait lui résister impunément . Mais s'il a
tort dans la forme , au fond , sa réclamation n'est- elle pas
raisonnable ? On objecte qu'il n'est pas juste de priver
une femme du plaisir d'être à côté de son père , de son
époux, de son ami. C'est sans doute un inconvénient : il lui
restera du moins la ressource d'en être très - proche ; et un
léger sacrifice de sa part épargne à d'autres personnes de
son sexe le désagrément d'avoir pour toute perspective ,
pendant trois heures , le dos d'un homme qui , plus grand
qu'elles , les empêche de voir la scène . Vraiment , si l'intention
du parterre n'était que de se procurer le plaisir de
contempler plus à l'aise la plus belle moitié de l'assemblée ,
on pourrait trouver trop de personnalité dans son exigence ;
mais rien ne s'oppose à ce qu'on croie qu'il n'est mu que
par un sentiment désintéressé de galanterie ; et s'il entrait
dans son procédé un peu de l'un et de l'autre motif, il est
à présumer que les femmes n'en seraient point offensées .
Cependant , comme il est de la nature de toute espèce
d'abus d'aller toujours croissant jusqu'à ce qu'il soit
réprimé , il arrivera que cette querelle interrompra
quelque jour entièrement le spectacle , et qu'il faudra l'intervention
de la police pour la terminer.
On a d'abord donné la Malade par amour . C'est le grand
talent de madame Scio qui seul avait soutenu ce drame
32 MERCURE DE FRANCE ,
médiocre ; dénué de cet appui , il a été sifflé dans la scène·
où la malade avoue son amour à celui qui le cause , avec
une franchise qui choque un peu la bienséance . Ce n'est pas
que ce personnage n'ait été bien rendu ; mais il l'était supé- ;
rieurement par madame Scio , et son absence a valu un .
affront à la pièce . Quand l'actrice estimable qui jouait la
malade a reparu , on a eu soin de l'avertir par des signes
non équivoques qu'on avait sifflé son rôle et non pa's sa
personne.
Il était temps néanmoins que cette pièce finît , et fît
place à Michel-Ange.
On se souvenait encore de la douce émotion qu'on avait
éprouvée au début de mademoiselle Saint-Aubin , lorsque ,
rappelée sur le théâtre une seconde fois avec sa mère , elle
s'était jetée sur sa main , l'avait baisée avec tendresse , et
qu'on avait vu leurs yeux baignés de larmes de joie et
d'attendrissement. On en parlait dans l'assemblée lorsque
mademoiselle Saint -Aubin a paru , et qu'on a vu un spectacle
non moins touchant , la mère avec sa fille sur la scène .
La situation de madame Saint-Aubin était embarrassante :
on voyait l'inquiétude maternelle percer à travers la
gaieté qu'elle était obligée de montrer dans le rôle de
Zerbine ; on a cru même s'apercevoir qu'elle disait tout
bas à sa fille courage. Bientôt les applaudissement dont
mademoiselle Saint - Aubin a été couverte ont permis à
Zerbine de déployer sans contrainte tout son enjouement.
La scène s'ouvre très à propos par une ariette , et mademoiselle
Saint- Aubin , toujours sûre d'être accueillie avec
enthousiasme dès qu'elle chante , a eu le temps et toutes
les raisons possibles de se rassurer . On a vu , avec plaisir ,
que le talent de cantatrice n'était pas le seul qu'elle possédât
: elle a débité quelques paroles avec justesse et sensibilité
, avec un accent qui allait au coeur. Il reste encore
beaucoup
MESSIDOR AN XII. 33 ,
beaucoup de timidité à vaincre. Ses mains , trop soyent
jointes , se levaient et se baissaient trop périodiquement
Sa mère et Elleviou lui en prenaient fréquemment une
non sans dessein , suivant toute apparence , et l'obligearent
ainsi à varier ses gestes : mais cette timidité même avait
un charme inexprimable , et dont ne sauraient apprecher
ce qu'on appelle l'à - plomb et l'aisance , qui sont des qua
lités d'un autre âge , et qu'on ne doit pas trop s'empresser
de voir éclore. Elleviou et madame Saint-Aubin , ayant
l'air de protéger la jeune débutante , et de ne jouer en
quelque sorte que pour la faire briller , offraient une scène
infiniment plus touchante que toutes celles de Michel-
Ange, auxquelles on ne pouvait guère prêter d'attention .
C'était en quelque sorte deux drames en un , dont celui
qui était réputé le principal se trouvait éclipsé par l'autre .
Et comme acteurs et comme protecteurs , Elleviou et madame
Saint- Aubin ont été au- dessus de tous les éloges.
La figure de mademoiselle Saint-Aubin est très-agréable ;
la candeur et l'ingénuité se peignent dans tous ses traits ;
son maintien a de la grace et de la décence. Elle a été
demandée avec transport ; sa mère ensuite. Madame Saint-
Aubin s'est montrée rapidement à l'extrêmité du théâtre ,
au bord de la coulisse , comme si elle eût craint de détourner
de sa fille l'attention du public , et de lui dérober quelques
applaudissemens. Cette situation pourrait faire le sujet
d'un tableau plein d'intérêt .
KEP.
FR
5.
cen
THEATRE DU VAUDEVILLE.
Théophile , ou les Deux poètes , par MM. Pain et .....
......
L poète qui figure avec Théophile , dans cette pièce
C
34 MERCURE
DE FRANCE
;
est Colletet , père de celui contre lequel Boileau a fait ces
deux vers très-peu dignes de lui :
Tandis que Colletet , crotté jusqu'à l'échine ,
Va mendier son pain de cuisine en cuisine .
Les auteurs font jouer à Colletet un rôle infâme , et un
très-brillant à Théophile . Ce dernier , incrédule et libertin ,
fut soupçonné d'être l'auteur du Parnasse Satyrique, recueil
de méchancetés , de débauches et d'impiétés , et condamné ,
commcriminel de lèse - majesté divine , à être brûlé ; fce qui fut
exécuté en effigie . Arrêté au Catelet , en Picardie , et
ramené à Paris , il fut renfermé dans le même cachot où
avait été Ravaillac. On recommença son procès , et , malgré
ses protestations d'innocence , il fut condamné à un
bannissement . Il revint à Paris , où il mourut à 36 ans
dans l'hôtel du duc de Montmorenci , qui lui avait donné
un asile. Il avait de l'imagination et peu de jugement .
On est persuadé que le père Garaste , dans sa doctrine
curieuse , a outre - passé la médisance à son égard , quoiqu'il
y eût du déréglement dans ses moeurs , et du cynisme
dans ses discours et dans ses écrits . Racan disait que son
plus grand tort était de n'avoir pas fait de meilleurs vers.
Le couplet d'annonce était naturel et facile . C'est bien
assez , dit- on , qu'autrefois
Il ait été brûlé dans cette ville ;
Aujourd'hui n'allez pas siffler
Son effigie au Vaudeville .
C'est sa fuite au Catelet qui a fourni le canevas du
drame. Là se trouve Silvie , à laquelle le talent de Théophile
a inspiré en sa faveur la plus tendre prévention . Il
est l'ami de son père , ( qui est absent ) , et il vient se réfugier
chez lui , déguisé en capitaine et accompagné de
Fier-à-Bras , son domestique , vêtu d'un uniforme de
MESSSSIIDOR AN XII. 35
soldat. Il a fait route avec M. Trousset , prévôt , chargé
de l'arrêter , et qui ne l'a point reconnu sous son déguisement
. Cet officier de robe courte ne cesse de répéter qu'il
est fin , et cependant il dit son secret au premier venu .
Le prétendu capitaine avoue que Théophile est son ami ,
et le prétendu soldat confesse qu'il a été à son service
M. Trousset demande si le signalement qu'on lui en a
donné est bon. Il se défie de son exactitude :
Car en fait de signalemens ,
On en fait de si ressemblans ,'
Qu'ils ressemblent à tout le monde.
Celui dont il fait lecture est bien celui du poète. Fier-à-
Bras lui persuade le contraire , et lui en dicte un tout
opposé . Moyennant ce stratagème , le capitaine s'imagine
n'avoir rien à craindre . Il voit Silvie , dont il est enchanté,
et qui , de son côté , le trouve charmant. Elle voudrait bien
que Théophile , dont elle le croit l'ami , lui ressemblât.
La suivante de Silvie , Florine , remontre à sa maitresse
qu'elle a tort de se passionner pour ce poète qui est peutêtre
laid ou difforme . Elle répond qu'un homme d'esprit ne
peut être désagréable :
Crois-moi , Florine , le génie
Embellit même la laideur.
Bientôt elle change de langage . Colletet , le véritable auteur
du Parnasse Satyrique , qu'il a méchamment mis
sur le comte de Théophile , arrive au Catelet chez le père
de la belle Silvie , avec lequel il est lié . Il vient pour s'y
cacher , parce qu'il a aussi quelque sujet d'inquiétude. Un
mal-entendu fait que Silvie le prend pour Théophile . Comme
il a l'air sombre et farouche , Silvie le trouve infiniment
moins agréable que le faux capitaine , et son engouement
s'évanouit
C 2
36 MERCURE DE FRANCE ,
Les deux poètes se rencontrent , se disputent à l'occasion
de leurs vers . Colletet tourne en dérision ces deux -ci de
Théophile , qui sont véritablement des modèles de mauvais
goût :
Le voici ce poignard , qui du sang de son maître
S'est souillé lâchement ; il en rougit , le traitre !
« Pour les tiens , répond Théophile , personne ne te les
>> reprochera ; on s'en rappelle pas un seul. » Colletet
réplique par la menace de le faire connaître au prévôt . Au
fort de la querelle , Trousset survient ; il a tout entendu.
Le capitaine et le soldat prétendent que Colletet est Théophile.
Colletet, furieux , a beau crier à l'imposture, le prévôt
donne ordre dele saisir. A la réflexion , il demande cependant
ses papiers à Théophile , et comme le poète n'en a pas ,
Trousset ne sait plus que croire. Colletet commence à
espérer ; mais l'officier de robe courte lui déclare qu'il à
aussi des notes contre Colletet, et s'assure des deux poètes .
Cependant Silvie accourt , elle a été joindre son père
à une demi-lieue du château . En revenant de Paris , it
avait versé et s'était légèrement blessé. Sa fille apporte la
grace de Théophile , que le père a obtenue . Elle a su que les
deux prisonniers répudiaient l'un et l'autre ce nom , parce
qu'il était proscrit . Pour découvrir quel est celui à qui il
appartient, elle témoigne le plus vif intérêt pour Théophile :
ce poète , énivré d'amour , tombe à ses genoux , et , au péril
de sa vie, lui témoigne sa joie et sa reconnaissance . Silvie
lui apprend qu'il a sa grace , et lui dit que son père a
quelque autre chose à lui communiquer. Il devine sans
peine ce qu'elle n'ose dire , et passe du sein de l'infortune
au comble du bonheur . Silvie annonce à Colletet que le
parlement veut bien se borner à mépriser le Parnasse
Satyrique ; et Théophile déclare lui pardonner ses méchans
vers , pourvu qu'il ne les mette plus sur son compte. Il en
MESSIDOR AN XII. 37
est quitte pour quelques sarcasmes qu'on lui lance. Il faut ,
dit- on , l'excuser ,
S'il n'eut mal parlé de personne ,
Personne n'eût parlé de lui.
T
1
11.
Les couplets de ce vaudeville sont , en général , très - bien
tournés . Il y en a un qui peint très-agréablement le sort
du poète , et qui finit ainsi .
15.
Il attend a gloire long- temps ,
Et toujours la fortune.
Ce joli drame a le double mérite de l'intérêt et de la
gaieté. L'esprit y est répandu avec une juste mesure . Je
n'y ai remarqué qu'un calembourg ; et on peut passer un
calembourg unique dans un vaudeville , et dans la bouche
d'un valet. Celui de Théophile , en parlant de son arrêt et
de son amour , lui dit :
x
J
Vous ne pourrez sortir d'affaire;
Car je vous vois entre deux feux.
"
On a demandé l'auteur . M. Pain a été nommé ; on a
ajouté qu'il avait un collaborateur qui voulait garder l'anonime.
La pièce a été très-bien jouée par MM. Henri et
Chapelle, et par mademoiselle Desmares . Elle a eu unsuccès
soutenu et mérité .
ANNONCES,
VII . , VIII . et IX . cahiers de la seconde année de la Bibliothèque
physico-économique , instructive et amusante , à l'usage des villes
et des campagnes , publiée par cahiers avec des planches , le premier
de chaque mois , à commencer du prem er brumaire an 11 , par ung
société de savans , d'artistes et d'agronomes , et rédigée par C. S.
Sonnini , de la société d'agriculture de Paris et de plusieurs sociétés
savantes et littéraires . · Ces trois cahiers , de 216 pag. avec des
planch. , contiennent , entre autres articles intéressans et utiles :
Machine très-simple pour arroser les prés. Moyen d'empêcher
les étangs de geler. Excellent préservatif contre les maladies contagieuses
des bestiaux. Potage économique et agréable , par le conte
de Rumfort. Blanchiment des toiles écrues en usage dans l'Inde.-
-
-
-
1
3
38 MERCURE
DE FRANCE
;
1
Education des volailles à l'ile de Bourbon .
-
-
-
-
Manière d'extraire le
-
-
Deux remèdes contre la goutte .
sucre du miel .
Guérison des
chancres qui rongent les oreilles des chiens de chasse . Description
d'un fourneau d'évaporation. Ciment turc pour les métaux , le
verre , la porcelaine , l'acier , etc. , etc. Le prix de l'abonnement
de la seconde année de cette Bibliothèque est , comme pour la
première , de 10 fr . pour les 12 cahiers que l'on reçoit , mois par mois ,
frans de port par la poste. La lettre d'avis et l'argent doivent être
affranchis et adressés à F. Buisson , imprimeur-libraire, rue Hautefeuille,
n°. 20 , à Paris .
Considérations sur le glanage , pour servir de réponse à la question
faite sur cet objet par la ci -devant Commission d'Agriculture .
Par Etienne Calvel , ci -devant membre de plusieurs Académies , Sociétés
littéraires et d'Agriculture , de la Société d'Emulation de
Colmar. Prix : 50 c. , et 60 c. par la poste ; avec cette épigraphe :
Non ignara mali , miseris succurrere disco .
Je connus le malheur , puisé - je l'adoucir !
VIRG .
A Paris , chez A.-J. Marchant , libraire pour l'Agriculture , rue
des Grands-Augustins , n° 12.
Cet ouvrage , écrit avec autant de sensibilité que d'éloquence , offre
tout ce qu'on peut dire de plus sage pour concilier l'intérêt de la propriété
et celui de l'indigence ; et assure à l'auteur de l'intéressante
Feuille du Cultivateur , un nouveau titre à l'estime publique .
Abrégé de l'histoire romaine , depuis la fondation de Rome
jusqu'à la chute de l'empire romain , en Occident ; traduit de l'anglais
du docteur Goldsmith sur la douzième édition , par V. D. Musset
Pathay , à l'usage des Lycées et écoles secondaires ; seconde édition ,
soigneusement revue et corrigée , avec une carte de l'Italie et de la
Gaule . Un vol. in-12 . Prix : 2 fr. 50 cent . , et 3 fr . 25 cent . , port franc.
A Paris , chez Hyacinthe Langlois , libr . , quai des Augustins , n° 67.
On trouve l'Histoire de la Grèce , du même auteur ; deux vol . in-8°
avec cartes . Prix : 9 fr . et 12 fr . , franc de port ; et l'Abrégé de la
même, à l'usage des classes ; un vol . in- 12 . Prix : 2 fr, 50 cent . , et 3 fr.
25 cent . , port franc .
Au lieu de noyer les faits dans des réflexions morales , Goldsmith
présente sans cesse un tableau rapide dont toutes les parties se lient
les unes aux autres . Son style vif et plein de concision , lui a mérité à
juste titre le nom de Tacite anglais . De temps en temps il lui
échappe une réflexion ; mais elle est si précise et surtout si naturelle ,
qu'on croit toujours soi -même l'avoir faite avant de la lire .
Bibliothèque géographique et instructive des jeunes gens , on
Recueil de Voyages intéres ans pour l'instruction et l'amusement de la
jeunesse , par Camp ; tradut de l'allemand avec des notes , et
ornés de cartes et figures . - Sixième et dernière livraison de la seconde
année ; contenant les tomes 3 et 4 du voyage de Chardin en Perse , et
autres lieux de l'Orient . Deux vol . in 18 , fig. et une belle carte de la
Perse . Prix : 3 fr. et 3 fr . 6 cent . , par la poste . La souscription
pour la troisième année , qui comprendra les voyages en Europe , est
ouverte à raison de 15 fr . pour Paris , et 19 fr . 50 cent . , franc de port .
A Paris , chez Gabriel Dufour , libraire , rue des Mathurins , an
coin de la rue de Sorbonne .
-
Code civil des Francais , contenant les motifs de chaque loi ,
les rapports faits au tribunat , les discussions qui y ont eu lieu, et les
MESSIDOR AN XII.
39
discours prononcés au corps législatif, suivi d'une table raisonnée des
matières ; par l'auteur du Dictionnaire Forestier . Cinq vol. in - 8° ,
et un volume renfermant le texte , imprimé sur l'édition de la République
, auquel on a joint une table très - étendue des matières . Prix des
6 vol .: 15 fr. , et 20 fr. par la poste.
A Paris , chez Garnery , libr ire , rue de Seine .
Le meilleur commentaire du Code se trouvant dans les motifs et les
discussions auxquels chaque loi a donné lieu , lepublic ne peut qu'accueillir
favorablement le recueil que nous lui annonçons. Les éditions
officielles que le Gouvernement a publiées , ne renferment que le texte .
Manuel latin , ou Choix de compositions françaises et recueil de
fables et histoires latines ; le premier , pour préparer à la traduction
des auteurs latins ; le second , pour faciliter intelligence des écrivains
du siècle d'Auguste ; l'un et l'autre contenant un vocabulaire. Par
J. E. J. F. Boinvilliers , correspondant de l'Institut national de
France , etc. 4º édition.— Tous les devoirs français que renferme cet
ouvrage , dont la publication a été retardée bien involontairement ,
coincident en tout avec les règles de la syntaxe contenues et développées
dans la Grammaire latine du même auteur. Ces deux ouvrages classiques
, et généralement adoptés , ne subiront plus de changement , il n'y
a d'éditions avouées par l'auteur que celles dont les exemplaires sont
signés de lui à la main . A Paris , chez Hoquart , rue de l'Eperon , nº 1 ;
Barbou, rue des Mathurins. A Rouen , chez Auguste. Delalain . Prix :
2 francs 40 cent, cart .
-
Nouvelles observations sur la Grammaire francaise , pour servir
de complément à celle de M. de Wailly , par M. Lardillon , associé correspondant
de la société des Spierces et Arts de Dijon . Un vol . in 8 .
Prix : 1 fr. 50 cent . , et 2 fr . 10 cent . , franc de port par la oste .
Cet ouvrage est fait pour ajouter un nouveau mérite à la Grammaire
de Wally des principes lumineux , des observations délicates , des
remarques judicieuses , beaucoup d'aperçus nouveaux , doivent assurer
à l'auteur le suffrage de ceux qui le liront . Cet ouvrage ne peut
être que très-utile aux Français qui veulent saisir toutes les finesses de
la langue , et aux étrangers qui veulent en étudier les principes.
A Paris , chez Grégoire , libraire , rue du Coq Saint - Honoré , nº 135
( bis ) ; et Thouvenin , libraire , quai des Augustins , n° 44.
Marie Menzikof et Fédor Dolgorouki , histoire russe , en forme
de letres ; trad . de l'allemand d Anguste Lafontaine , par madame
Isabelle de Montolien . Deux vol . in - 12 , brochés . Prix : 4 fr. pour
Paris , et 5 fr . 50 cent . par la poste.
-
A Paris , chez Gosset , libraire , palais du Tribunat , galerie de
bois , n. 234. · On trouve chez le même libraire , Aristomène , traduit
de l'allemand , d'Auguste Lafontaine , par madame de Montolieu.
Deux vol. in- 12 , brochés . Prix : 4 fr . pour Paris , et 5 fr . 50 cent.
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Mémoire sur l'Hortensia , plante nouvelle de la Chine . Deuxième
édition , augmentée d'un autre Mémoire sur le cestrau , ou galand du
jour , du soir et de la nuit , arbrisseaux très -odoriférans , et qui méritest
par cette raison d'être cultivés dans nos jardins ; par J. P.
Buc'hoz , méd . -naturaliste; br in - 8 ° . Prix : 50 c . , et 60 c . par la poste.
A Paris , chez Mme . Buc'hoz , épouse de l'auteur , rue de l'Ecole de
Médecine , nº . 3o .
CES DIFFÉRENS OUVRAGES SE TROUVENT AUSSI CHEZ LE NORMANT ,
LIBR : IRE , RUE DES PRÊTRES SAINT- GERMAIN-L AUXERROIS , Nº . 42.
40 MERCURE DE FRANCE ,

NOUVELLES DIVERSE S.
-
Londres. Nous félicitons , dit le Morning- Chronicle,
nos concitoyens de ce que l'on peut considérer les derniers
débats du parlement comme la défaite de la nouvelle administration
. La première mesure ministérielle proposée
par M. Pitt n'a obtenu , hier soir , qu'une majorité de
40 voix. Il n'est pas douteux que le bill ne soit abandonné ,
et que de nouveaux arrangemens ministériels n'aient
bientôt lieu . Nous espérons que la minorité deviendra majorité
si l'on en vient à de nouvelles divisions , et que
M. Pitt sera forcé de céder à l'esprit qui anime à la fois le
parlement et le public .
Les débats qui ont eu lieu hier soir à la chambre des
communes sont beaucoup plus importans par
leur résultat
que par les raisons données pour et contre . Le ministre n'a
eu qu'une majorité de 40 voix , et cette division est vraiment
décourageante , si l'on considère les efforts qu'a faits
M. Pitt : une aussi faible majorité dans une discussion aussi
importante pour les ministres , loin de leur fournir un
juste motif de triomphe , n'est pour eux qu'une défaite
presque totale .
On saura bientôt quel est le plan de conduite que se propose
M. Pitt ; et s'il se résout enfin à soutenir un combat
aussi prodigieusement inégal sous le rapport des talens ,
il ne sentira pas redoubler son courage en voyant ce qu'a
produit son grand et premier effort sa majorité de 40
voix n'est que supérieure à celle qu'avait son digne prédécesseur
lorsque , voyant son administration frappée d'un
coup mortel , el cédant aux desirs du parlement , il s'est
retiré d'un poste qu'il ne pouvait plus occuper à l'avantage
' de son pays . Dans la séance des communes du 5 juin , il
avait dit :
Personne ne contestera que le grand objet de recruter
el d'organiser notre armée de ligne , ne mérite toute l'attentention
de la chambre et l'approbation de la nation entière ,
Tout le monde conviendra qu'il est de la plus grande importance
de fonder un établissement militaire , non- seulement
proportionné aux circonstances où nous nous trouyons
, mais encore propre à offrir une ressource suffisante
pour être employé dans une guerre continentale , si les
wreguglances l'exigeaient . Ces circonstances peuvent se
MESSIDOR AN XII. 41
présenter ; et il est d'une sage politique de se mettre en
état d'agir en ce cas avec vigueur et avec succès. Mais rien
n'annonce cette guerre continentale que semblent appeler
les voeux du ministre. Au contraire , tout semble présager
la continuation de la paix de l'Europe , l'Angleterre exceptée
; car les dernières lettres de Ratisbonne parlent
d'une ouverture qui vient d'être faite par le ministre directorial
aux ministres des états de l'empire à la diète ,
pour les informer que le gouvernement français a remis à
M. de Cobentzel , ministre impérial à Paris , une note
relative aux explications demandées sur les arrestations à
la rive droite du Rhin . Cette affaire , est- il dit , est maintenant
arrangée , et on attend d'un jour à l'autre une déclaration
du gouvernement de Bade , propre à écarter de la
diète toute délibération à cet égard. En conséquence , la
décision d'ouvrir le protocole sur cette affaire vers la fin
de juin , a été rapportée.

A la seconde lecture du bill pour la défense de l'état , la
discussion a été très - animée encore . Quatre orateurs ont
parlé contre. M. Pitt , résumant toutes les opinions énoncées
contre son plan , demande à ceux qui l'ont combattu ,
leurs conseils , leurs moyens , leurs systèmes et leurs amendemens
; et , passant aux détails , il s'étonne de ce qu'on
se laisse arrêter par des petites considérations paroissiales,
lorsqu'il s'agit des intérêts fondamentaux de la patrie et
des plus chères espérances de l'Europe . D'ailleurs , il nie
que ce mode soit arbitraire ou tyrannique ; il insiste sur
la nécessité d'avoir une force respectable , et conclut en
invoquant les lumières et les conseils des honorables
membres qui lui sont opposés .
M. Fox a parlé pendant plus de deux heures , avec un
ton fort animé . Il a combattu le projet , parce qu'il lui
semblait être inconstitutionel , avoir beaucoup d'inconvéniens
et ne pas atteindre le but qu'on s'était proposé.
Il pense qu'on peut se servir utilement des milices de l'armée
de réserve et de l'armée régulière ; qu'on peut s'en
reposer sur le patriotisme et l'énergie des habitans pour
défendre leur pays. Il repousse les reproches que M.
Pitt lui a faits , en rappelant que lui - même avait demandé
la création d'un comité pour examiner la situation militaire
de l'état . Il s'arrête un moment sur une phrase du
discours de M. Pitt..... « A parler franchement , dit l'o-
» rateur , il me semble qu'il y a également défaut de
» modestie dans M , Pitt et dans M. Addington. L'un parle
42 MERCURE DE FRANCE ;
» de lui-même comme s'il faisait à lui seul toute l'ad-
» ministration actuelle ; l'autre comme s'il avait été lui
> seul toute l'administration dernière . Cela me paraît in-
» jurieux à la majorité du dernier ministère , qui forme
» encore la majorité du nouveau. Qu'avons-nous donc à
» faire des six membres qui partagent si heureusement la
» gloire et la fortune de l'administration présente et pas-
» sée ? Ils ont été ministres , nous l'apprenons par le ca-
>> lendrier de la cour : qu'ils soient encore ministres , nous
>> en avons des autorités également incontestables . Ils sont
>> membres des deux cabinets , et non , heureusement pour
>> eux , dans l'état abandonné de ceux qui n'appartiennent
» ni à l'un ni à l'autre. ( Longs éclats de rire. ) » Après
cette sortie , M. Fox reprend l'examen du bill proposé ; il
en démontre les inconvéniens. Il termine par dire qu'il
s'excuserait d'avoir si long- temps occupé l'attention de la
chambre d'un projet si défectueux , si le caractère de son
auteur ne lui avait paru mériter cette marque de considération.
Le bill n'a obtenu encore que la faible majorité qu'il
' avait eue à la première lecture .
On mande de Naples , que le chevalier Acton , avant son
départ de la cour , a été comblé des bienfaits du roi .
Des lettres de Ratisbonne nous apprennent que le chargé
d'affaires de France , M. Bacher , a demandé au ministre
de l'électeur archi- chanche ier , M. le baron d'Albini , l'éloignement
de l'évêque français émigré de Sisteron , et du
père Maure Horn , Ecossais , qui était étroitement lié avec
M. Drake .
PARI S.
Il paraît des Mémoires secrets de M. de Montgaillard ( 1 ) ,
dans lesquels on trouve des détails très - curieux sur une
foule de faits qui appartiennent à la révolution . L'auteur
s'accorde , en plusieurs points , avec M. Méhée ; il soutient
constamment que le général Moreau était d'accord avec
Pichegru , pour le rappel des Bourbons . « Je les plains ,
» dit- il ; je me plains , d'être forcé , par le plus inexorable
» de tous les devoirs , à élever ma voix en ce moment .
» Ce n'est point contre ces infortunés que je parle , c'est
(1 ) Un vol . in-8 ° Prix : 2 fr. , et 2 fr. 50 cent . par la poste .
A Paris , chez Petit et le Normant.
MESSIDOR AN XII. 43
» pour ma patrie que j'écris . J'achèterais mon propre
» silence au péril de ma vie , si ce silence pouvait être
>> compatible avec la fidélité que je dois au gouvernement.
>> Ces pages sont baignées de mes larmes. »
Tout n'est pas également intéressant dans cet écrit
qui paraît avoir été tracé avec une grande rapidité . Il
importe , par exemple , peut - être assez peu de savoir que
M. de Montgaillard a fait « deux dîners excellens chez
» M. le comte d'Odonnal , et qu'il y a mangé des pois
» verts et des fraises , avant la mi- mai . » Il y a beaucoup
d'autres particularités de ce genre , qu'il aurait également
pu nous laisser ignorer. Mais la plus grande partie de
ces Mémoires sera lue avec avidité par tous ceux qui connaissent
la révolution , ou qui veulent la connaître . On
y trouvera des notices sur une quantité de personnages
remarquables , que l'auteur a vus de près , et des anecdotes
piquantes , qui n'étaient pas connues ou ne l'étaient
guères.
,
M. de Montgaillard garantit l'exactitude de ses récits .
< «Il faut que ces pages vivent de vérité , que mon témoi-
>> gnage paraissé ce qu'il est , le témoignage d'un homme
>> d'honneur : et puisque mon devoir m'oblige à reproduire
» mon nom aux regards du public , je dois à mes enfans
» de leur laisser intact l'héritage d'honneur que mon père
>> m'a transmis. >>
Ailleurs il dit : « Les amis de l'Angleterre affectent de
» répandre que je suis un homme sans nom ,
sans consi-
» dération , sans existence ; ils espèrent affaiblir ainsi la
» force des témoignages. » Après avoir établi sa noble
descendance , et prouvé qu'il n'était pas un homme sans
nom , M. de Montgaillard ajoute : « J'aime mieux avoir
>> rendu un service à la république , que descendre du róż
>> Clovis. » Entr'autres services rendus par lui à la répupublique
, il rappelle le conseil qu'il donna à l'archiduc
Charles pendant le siége de Mantoue. « M. l'archiduc
» faisait alors le siège de Kehl on m'assura qu'il était
» dans l'incertitude s'il continuerait les opérations de ce
» siege , ou s'il détacherait une partie de son armée pour
» provoquer la levée de celui de Mantoue . Je crus qu'il
» ne pouvait y avoir aucune raison suffisante pour m'em-
» pêcher d'exprimer , au quartier - général de M. l'archiduc ,
» une façon de penser conforme aux intérêts de ma patrie,
>> dans cette circonstance majeure . »
:
Il avoue franchement qu'après être retourné au parti
44 MERCURE DE FRANCE ,
de la république , qu'il a d'abord combattu , il conserva
quelque temps les apparences royales , pour être utile à
l'armée française en Italie. « Si l'on osait appeler cela être
» espion , je m'honorerais de l'avoir été ; car je n'ai jamais
» été conduit que par mon zèle , et n'ai été payé que par
» mes services. >>
Parmi les choses extraordinaires qu'on trouve dans
cette brochure , aucune n'est plus extraordinaire que ce
qu'on y raconte de M. le comte de Trautmandorff, ministre
autrichien . « M. Robespierre , disait ce minis re , est un
» homme bien étonnant ; depuis plus de six semaines il
>> nous empêche de dormir : pourquoi aussi ne pas le re-
» connaître ? Tout serait terminé de cette manière. »
"
L'auteur fait de MM. Bertrand et d'Antraigues le
portrait le plus hideux et le plus effrayant , et ne flatte
pas M. Necker , comme on va voir.
« J'ai lu une lettre de M. Necker à M. Bertrand , à
» Rennes , de la fin de l'année 1788. Le Janus-genevois
» remerciait le Samuel-Bertrand , intendant , de la manière
heureuse avec laquelle il dirigeait l'opinion contre les
» les castes privilégiées , à Nantes et à Rennes . M. Ber-
» trand avait le lâche amour- propre de montrer cette lettre;
» M. Necker a répandu la première goutte de sang de la
» révolution , et M. Bertrand a vendu cette goutte . »
Quand à M. d'Antraigues , l'auteur assure « qu'il vendait
aux Anglais le sang des hommes dont il était le
>> ministre , et riait comme un fou des victimes et des
» dupes qu'il faisait . Croira-t-on que M. Montet et moi
ayons eu la preuve de ces faits , de la bouche même de
» M. d'Antraigues ?
M. Wickham est un ciron politique et a l'obligation à
M. Drake de n'être pas le plus inepte des négociateurs.
M. de Montgaillard parle en termes flatteurs du caractère
de M. d'Avarai , non de son esprit ; de M. Guillermi ,
et surtout de l'archiduc Charles ; de M. de Barentin ,
comme d'un imbécile qui , parce qu'il a fait serment de
porter toujours le cordon bleu sur la poitrine , en a fait
faire un de toile cirée , qu'il garde même dans le bain.
Voici quelques-uns des traits dont il peint M. Pitt.
« M. Burke disait de ce premier ministre de l'Europe :
» On dirait qu'il joue avec le monde comme avec un
bilboquet.... Devenu homme et ministre le même jour,
» il fut doué par la nature d'une éloquence rare , même en
» Angleterre. C'est un excellent administrateur , et peutMESSIDOR
AN XII.
45
› être le meilleur financier qu'ait eu la Grande- Bretagne .
» Son désintéressement pécuniaire et son esprit national
» sont devenus des vérités géométriques , et lui méritent
» toute la confiance de son estimable nation .... Il maîtrise
» l'opinion ; il a gouverné par le sentiment d'une haine
» profonde contre la France : c'est celle d'Annibal contre
» Rome. Personne n'ignore que lord Chatam , ramenant
» son fils à Londres , le fit mettre à genoux sur le tillac ,
» et lui fit jurer , à la vue de Calais , une haine irrécon-
» ciliable à la nation dont il quittait le territoire ...
» Heureusement , avec l'ame de Machiavel , il n'a pas reçu
» le génie de Richelieu . Toutes ses entreprises politiques
>> contre la France portent l'empreinte de la médiocrité
» de son génie.... M. Pitt est peut- être , jusqu'à Douvres,
» l'homme le plus étonnant qu'ait enfanté la Grande-
» Bretagne à Calais ce n'est plus qu'un homme ordi-
>> naire . >>>
M. de Montgaillard regrette la perte de ses papiers que
son valet de chambre , recherché par la police , a brûlés
en l'an 8 ; ce qui l'empêche aujourd'hui « de donner au
» public toute sa correspondance avec Louis XVIII
>> aussi bien que beaucoup de lettres de M. d'Antraigues ,
» et de plusieurs agens de M. le prince de Condé . »>
"
Il faut lire , vers la fin de l'ouvrage , les idées de l'auteur
sur la révolution et ses causes. « La révolution française
n'est point la suite réfléchie d'un plan antérieur à
» la convocation des états généraux ; elle me paraît
» tout simplement le résultat , peut- être nécessaire et à
» peu près inévitable , de la corruption du siècle , de la
» perfection des sciences et des arts ; ( perfection , la
» plus dangereuse des maladies de l'esprit humain ) , des
>> fautes de la cour , des vices bien plus que des crimes
» des grands , de la mobilité de l'esprit public , et des
» circonstances particulières dans lesquelles l'Europe se
» trouvait placée , depuis plusieurs années , par une con-
> séquence forcée de l'égoïsme qui a caractérisé ce siècle ,
» et de la cupidité qui a signalé la fausse politique des
puissances. Nul esprit n'en devina les événemens
» aucun cabinet n'en entrevit les conséquences , et un seul
» homme a su y mettre un terme. »
»
Le gouvernement monarchique paraît à l'auteur le seul
convenable. « Je ne sais si Montesquieu n'a pas craint de
» dire qu'il n'y avait qu'une manière sage et utile de gou-
» verner les hommes , mais je sais bien que la nature
&
46 MERCURE DE FRANCE,
» nous l'indique en ne donnant qu'un chef à la famille ;
» je crois que si la Providence eût condamné Montesquieu
» à être contemporain de la révolution , ce grand génie
» eût effacé une partie de son Esprit des lois. Le génie de
>> Montesquieu est tout entier dans ses Considérations sur
» les Romains . >>
-On compte à présent neuf condamnés à mort pour
la conspiration , qui ont obtenu leur grace. Le dernier
est Charles d'Hozier. Ils ont été transférés de la Conciergerie
au Temple. On dit qu'au 14 juillet ils seront mis
en liberté . Les autres condamnés à mort ont été envoyés
à Bicêtre. Ils se sont tous pourvus en cassation.
De ceux qui ont été condamnés à la détention de deux
ans aucun ne s'est pourvu , si ce n'est la fille Hisai . Le
général Moreau a renoncé à cette faculté , après une longue
conférence avec ses conseils , et une plus longue avec sa
femme.
- On annonce que le fameux M. Drake est de retour
sur le continent , et qu'on ignore où il va se fixer .
-- On fait en ce moment des travaux à l'hôtel des Invalides
; on croit qu'ils ont pour objet des dispositions pour
les cérémonies et les fêtes du couronnement , que. l'on dit
être renvoyé au 18 brumaire
-Le 30 prairial , à cinq heures du soir , le soleil parut
d'une couleur purpurine de phosphore . L'atmosphère était
très -nébuleuse , sans être chargée de nuages . Le baromètre
à cuvette , bien purgé d'air , était à 28 pouces et demi ; le
thermomètre de Réaumur au mercure , à 15 degrés et demi .
La direction de la boussole devint folâtre pendant une minute
; la boussole de déclinaison était à 18 degrés 45 secondes
du nord à l'ouest . Si l'on peut attribuer des effets
semblables à des causes pareilles , on peut croire qu'il y a
eu grande éruption volcanique sur notre hémisphère , ainsi
qu'il arriva lors des tremblemens de terre de Messine et de
Lisbonne , suivant les observations de M. Lemonnier.
-On lit dans la gazette de Hambourg , un article où il
est dit positivement que l'ex-général Lahorie et Fresnières ,
secrétaire du général Moreau , ont été arrêtés à Neisse ,
petite ville de la Silésie prussienne , sur la demande du
gouvernement français.

On trouve chez le Normant , les Vers Homonymes
suivis des Homographes , par M. Fréville , professeur aux
écoles centrales . Cet ouvrage forme un fort volume in - 12 ,
et se vend 2 fr. 50 cent. , et 3 fr. 25 cent . par la poste.
( Nº. CLVII. ) 11 MESSIDOR an 12 .
( Samedi 30 Juin, 1804. )
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
POÉSI E.
REP.FU
ESSAI DE TRADUCTION
Du Prædium Rusticum , poeme latin du
P. VANIERE.
V
Fragment du deuxième livre , qui commence au 550 vers &
Ille suos hominum , etc.
TROP heureux ce mortel qui , sans trouble et sans bruit ,
Vit dans l'obscurité d'un champêtre réduit ,
Et borné dans ses voeux , content du nécessaire
Interdit à son coeur tout espoir téméraire !
Sa seule ambition est de donner des lois
Aux fleurs de ses jardins , aux arbres de ses bois .
Il n'a pas pour le gain cette ardeur inquiète
Qui , toujours renaissante et jamais satisfaite ,
Fait sur des monceaux d'or asseoir la pauvreté ;
Jama's trop de savoir n'enfla sa vanité.
D
50
MERCURE
DE FRANCE ,
9
Le seul art qu'il possèle est celui de bien vivre
De soigner des troupeaux , de connaître et de suivre
L'influence des cieux et l'ordre des saisons ,
La nature des vents et le temps des inoissons.
Il méconnaît l'envie , et d'un peuple volage
Ne va point follement mendier le suffrage ,
Et montrer , en tombant du faite des honneurs ,
La triste vanité des humaines grandeurs.
Il ne redoute point , étranger aux affaires
El la voix de Théinis et ses arrêts sévères.
Comme il ne hait personne il n'a point d'ennemi ;
La crainte , le remords n'approchent pas de lui :
Nul regret ne se mêle à sa gaîté durable ,
Et jamais le dégoût ne s'assied à sa table.
D'un bras infatigable il poursuit ses travaux ;
Tantôt sème un.blé dans les sillons nouveaux
pur
Tantôt le redemande à son terrain fertile .
Ainsi croît sa vigueur ; ainsi son corps agile
Ignore et ces douleurs et ces infirmités
Qu'enfante la mollesse au sein des voluptés .
Tout mets lui paraît bon , car la faim l'assaisonne ;
Et sa faim , le travail chaque jour l'aiguillonne ."
Un facile sommeil lui verse ses pavots ,
Tandis que l'opulent cherche en vain le repos ,
Et sur sa couche d'or , bercé par la mollesse ,
Veille et demeure en proie à sa noire tristesse .
Vaut- il mieux , méprisant la nature et ses lois ,
Courir au sein des mers,sur un fragile bois
מ ! ו י כ
Y poursuivre Plutus et franchir les limites
Qu'à nos vastes desirs un Dieu même a prescrites ?
Vaut-il mieux habiter un monde corrompu ,
Où l'intérêt toujours étouffe la vertu ;
Et , jaloux d'un vain nom qu'on poursuit à toute heure ,
Tantôt d'un grand superbe assiéger la demeure,
Courtiser sans rougir d'indignes serviteurs ,
El s'ouvrir en rampant la route des honneurs ;
MESSIDOR AN XII. 51-
Et tantôt , se laissant aller à l'indolence ,
Traîner dans les langueurs sa pénible existence ?
Vaut-il mieux au barreau , prostituant sa voix ,
Défendre l'innocence et le crime à la foiss ;
Ou , d'un triste avocat qui s'emporte et qui crie,
Comme juge , écouter la longue plaidoierie ,
Et , voué sans relâche aux affaires d'autrui ,
Laisser journellement les siennes dans l'oubli ?
Vaut-il mieux , sous le poids d'une usure effroyable ,
Feignant de l'obliger , écraser son semblable ;
Ou , cherchant dans la guerre un barbare butin ,
S'engraisser à loisir des pleurs du genre humain ?
Tandis qu'on peut aux champs cueillir d'une main pure
Les faciles trésors qu'enfante la nature. ༣ ,
Heureux , a dit Virgile , heureux le laboureur ,
S'il sait l'être en effet , s'il connaît son , bonheur !
Mais Virgile aime mieux percer le voile immense
Qui des mondes divers nous cache l'ordonnance.
Ainsi ce beau génie , en ses doctes loisirs ,,
Pålit sur des objets créés pour nos plaisirs,;
Il suit , sans se lasser , la route peu connue,
Des globes radieux errans dans l'étendue ,
725
Les classe , et savamment les range en divers corps .
Tandis qu'en ses foyers , sans trouble et sans efforts ,
Le laboureur jouit de leurs clartés propices
Et d'une belle nuit goûte en paix les délices.
FELIX DE SAINT-GENIEZ.
LA MELANCOLLE
Roëme.
CONCLUSION
.
Mais déjà de la nuit le flambeau solitaire
Répand dans la vallée une faible, lumière;
T
D 2
52 MERCURE DE FRANCE ,

Sur les rochers déserts l'argent de ses rayons
De la neige brillante imite les flocons ;
Tandis que les Zéphirs , amans légers de Flore ,
Balancent tendrement les boutons près d'éclore :
De la noire forêt le feuillage frémit ;
Et l'écho de ces bords aux plus lointains redit
La plainte que murmure au courant qui l'entraîne ,
Une source tombant et fuyant sur l'arène .
Quel moment enchanteur ! l'univers est en paix
La chaumière est égale au fastueux palais ;
Tous deux ensevelis dans les flancs de la nue ,
De leurs murs inégaux n'affligent point la vue :
Le pauvre dort peut-être , et le riche endurci
Peut-être appelle en vain le sommeil qui l'a fui ,
Le poète , inspiré , sur sa lyre savante
Célèbre les beaux arts , la gloire , son amante :
Sur un ton moins pompeux le hautbois des bergers
D'une simple fomance entretient les vergers ;
D'un malheureux amant il redit l'aventure ,
Comme il fut oublié d'une belle parjure ,
Comme il quitta les lieux témoins de son malheur ,
Et mourut en aimant qui lui perça le coeur :
Hélas ! l'amant trahi peut - il chérir la vie !
Entendez-vous crier , sous la main de Sylvie
Le volet malheureux qu'elle soulève en vain ?
Elle s'arrête.... elle ouvre , et s'arrête soudain ....
Rassure- toi ; la nuit pour toi. sera discrète ,
Et tu n'as réveillé qu'une douce fauvette ,
Tremblant pour ses petits , comme toi pour tes feux.
Tout est calme ; et Sylvie , au comble de ses voeux ,
Croit entrevoir au loin , aux rayons de la lune ,
Le doux ami qui fuit sa lumière importune ,
Et dans l'obscurité cherche à perdre ses pas.
Il approche .... c'est lui , le coeur ne trompe pas....
Un soupir , un baiser , sont donnés par Sylvie ;
Mais c'est tout ; c'est beaucoup... Au matin de la vie ,
MESSIDOR AN XII. 53
L'amour est innocent , et n'en est que plus doux.
<< Adieu , mon doux ami! Ma belle , m'aimez - vous ?
-Je t'aime...-Demeurez...-Je ne puis ..-Ah , cruelle !....
-Je souffre plus que vous ... —-Adieu ! Sois - moi fidelle.
-
A demain , non ami !
-
Tu me quittes ! .. - Ah Dieu ! »
Elle rentre , et revient pour lui redire adieu....
L'ami , bien lentement , s'éloigne de Sylvie ,
Le coeur rempli d'amour et de mélancolie :
Tes ombres , douce nuit ! mieux que les feux du jour ,
Inspirent le poète , et plaisent à l'amour.
O nuit ! c'est dans ton sein que la harpe gallique ,
Des compagnons d'Odin et de l'Ecosse antique ,
A dit à l'avenir les travaux belliqueux ;
Et ces chants , applaudis par nos derniers neveux ,
Graces à Lormian , honneur de ces rivages ,
Du temps qui détruit tout défiant les outrages ,
Feront aimer la gloire , et suivront aux combats
L'intrépide guerrier qui brave le trépas :
Ils charmeront encor les heures de la vie ,
Et livreront les coeurs à la mélancolie.
O nuit ! tu vas finir………. un rayon incertain
Sur ton manteau de deuil projette le matin ;
Bientôt l'astre de feu , sortant du sein de l'onde ,
D'un seul de ses regards, rendra le jour au monde :
Alors , tranquille nuit ! compagne de la paix !
Loin de nous.... Mais le jour va revoir nos guérets...
La haine et la douleur reviennent sur la terre ,
Et moi , je vais rêver sous mon toit solitaire.
RICARD-SAINT-HILLAIRE , fils.
TRADUCTION DE LA PREMIÈRE ODE D'HORACE
Maecenas , atavis , etc.
ILLUSTRE rejeton des rois de l'Etrurie ,
Mécène , ô mon soutien , ô ma gloire et ma vie !
3
54 MERCURE DE FRANCE ,
Pour ceindre d'un laurier son front victorieux ,
L'athlète , tout couvert d'une noble poussière ,"
Aime à faire voter un char dans la carrière :
S'il remporte la palme , il est au rang des dieux.
Des caprices du sort , esclave ambitieux ,
L'un poursuit des honneurs la fumée'incertaine :
L'autre , pour entasser les trésors de la plaine ;
Se plaît à cultiver les champs de ses aïeux .
On ne les verrait point , pour tout l'or du Pactole ,
Timides nautonniers , sur de frêles vaisseaux
Commettre leur destin à la merci d'Eole.
3 .
Lorsque les aquilons ont soulevé les flots ,
Le marchand , du fermier nous vante le repos.
Bientôt, la soif du gain ranimant son courage ,
Sur sa nef réparée il brave le naufrage.
D'autres , s'abandonnant à leur goût paresseux ,
Mollement étendus sur le bord des fondaires ,
Dans les flots écumans d'un Falerne mousseux
Boivent le doux oubli des soucis et des peines.
Le soldat , endurci dans les travaux de Mars ,
Aime le son perçant des trompettes guerrières' ,
Ce son si redoutable au coeur des tendres mères !
Son bonheur est de vivre au milieu des hasards .
Le chasseur , sans penser à sa jeune compagne , ¨
Passe les jours , les nuits , errant dans la campagne ;
Soit qu'il suive une biche à tra vers les forêts ,
Soit qu'un vieux sanglier ait rompu les filets .
Pour moi , l'honneur , les prix , les couronnes de lierre ,
Des bocages touffus le frais délicieux ,
Des nymphes et de Pan les danses et les jeux ,
M'élevant au-dessus du profane vulgaire ,
M'inspirent les accords les plus mélodieux ,
Pourvu que les neuf Soeurs visitent ma retraite ,
Et daignent accorder mon luth harmonieux ;
Mais si j'obtiens de vous le titre de poète ,
Bientôt mon front superbe ira frapper les cieux.
KÉRIVALANT.
MESSIDOR AN XII. 55
ENIGM E.
En tout temps , en tout lieu , sur tout ce qui respire
J'exerce un invincible et naturel empire ;
Et je cause aux mortels , soumis à mes desir's ,
Et de cruels tourmens , et de bien dous plaisirs.
Sans cesse , à leurs regards , je me métamorphose ,
Et même , à leur insçu , de leur sort je dispose.
Rien au monde , lecteur , même ta volonté ,
Ne saurait désunir notre société ;
Avec toi je naquis , et nous mourrons ensemble.
Par un contraire effet , en moi seul je rassemble
Et la présomption , et la timidité ,
Et l'adresse à séduire , et la crédule ivresse .
Toujours l'oreille au guet , les yeux toujours ouverts,
Bien souvent , et j'entends , et je vais de travers.
Je suis bas , orgueilleux ; je gronde , je caresse .
Mon sentiment , mon goût , sont fins , sont délicats ;
Le mets le plus grossier a pour moi des appas.
Frère du dieu de la tendresse
J'assure ses succès ; et le fripon par fois ,
Sans respect pour mon droit d'ainesse ,
Me force à fléchir sous ses lois.
Des autres je m'occupe avec un soin extrême
Pour mon propre intérêt ; car c'est moi seul que j'aime...
Mais j'ai parlé trop clairement ;
Et c'est ainsi que bien souvent ,
;
En voulant me cacher , je me trahis moi - même.
D ....
LOGOGRIPHE.
Je suis de ma nature un être assez petit ,
Et , malgré mon grand nom , mon mérite est fort mince ;
Je me couvre parfois du manteau de l'esprit ,
Et j'amuse souvent Paris et la province .
56 MERCURE DE FRANCE ,
;
Je suis pour les oisifs un objet très- commode ;
Je vous inscris sans peine au nombre des auteurs :
Je partage mon trône avec deux de mes soeurs ;
Et , si l'on me méprise , on n'est point à la mode ,
( En province , s'entend ) ; et si quelque lecteur
Voulant me disséquer , desire me connaître ,
Qu'il cherche dans dix pieds de diverse grandeur :
Aussitôt à ses yeux un métal va paraître ;
Un mal très répandu , que peut- être il ressent ;
Une exclamation ; le chef d'une famille ;
L'instrument sur lequel on brûla Saint- Laurent ;
Ce qui toujours distingue un homme d'une fille ;
Ce que cherche un Français en bravant le trépas ;
Et cet objet sacré dont il prend la défense :
Quoi ! malgré tout cela , tu ne devines pas ?
Eh bien ! en veux- tu plus ? je suis en ta puissance .
LEGORGUS ( de Versailles . )
CHARA DE.
Mon premier charge un animal tranquille ;
Sans mon second mon tout est inutile .
Par un Abonné.
Mots de l'Enigme , du Logogriphe et de la
Charade insérés dans le dernier Numéro.
!
Le mot de l'Enigme du dernier numéro est Non.
Celui du Logogriphe est Maïs ( blé de Turquie. )
Celui de la Charade est Cha ( 1 ) -rade .
(1) Le cha est une étoffe de soie qui se fait à la Chine. ( Voyez le
DICTIONNAIRE ENCYCLOPÉDIQUE.
MESSIDOR AN XII. 57
L'Enéide , traduite en vers français par J. Delille.
Quatre volumes in - 18 , figures , avec le texte.
Prix : 14 fr.et 16 fr.. 50 cent. par la poste.
A Paris , chez Giguet et Michaud , imprimeurslibraires
, rue des Bons- Enfans ; et chez le Normant
, imprimeur - libraire , rue des Prêtres
Saint- Germain- l'Auxerrois , nº . 42.
pas TOUT
n'est
admirable
dans
les hommes
les
plus dignes
d'admiration
. La faiblesse
humaine
se
trahit
toujours
par quelqu'endroit
. Nous
avons
vu
Virgile
s'élever
dans
le second
livre
de l'Enéide
,
à toute
la hauteur
de l'épopée
. Dans
le troisième
,
il n'embouche
plus
que
faiblement
la trompette
héroïque
. Ce n'est
pas l'avis
de M. Delille
, qui
veut , au contraire
, que
ce soit un des chants

le poète
latin
ait montré
le plus
de goût
et quelquefois
d'imagination
. Il va même
jusqu'à
dire
qu'il
est peut
-être
supérieur
à ceux
qu'on
a coutume
d'admirer
davantage
; mais
les traducteurs
sont
comme
les amans
, qui voient
dans
leurs
maitresses
des beautés
qu'elles
n'ont
pas , et qui
ne voient
pas les défauts
qu'elles
ont.
Ce n'est pas le mouvement , c'est l'action qui
manque à ce troisième chant : ce sont deux choses
qu'il faut apprendre à distinguer. La flotte des
Troyens ne fait que passer et repasser la mer, sur
la foi d'oracles ambigus , qui la jettent de rivage
en rivage. C'est mettre des corps en mouvement ;
ce n'est pas mettre en action des ames et des caractères.
Errer , ce n'est pas agir ; et cette vie vagabonde
, qui n'est relevée par aucun exploit , ternit
le caractère de résolution qu' Enée avait fait paraître
1
58 MERCURE DE FRANCE ,
1
avoir
dans le livre précédent. Le premier oracle d'Apollon
s'explique si mal , que les Troyens vont s'établir
en Crète , où ils essuyent la peste . Les Dieux
d'Ilion apparaissent alors à Enée , et lui appren
nent que ce n'est pas en Crète qu'il fallait aller ,
mais en Italie. 'On pouvait leur répondre que
leur
avis venait un peu tard . La conduite de ces Dieux
est si mal entendue , qu'elle donne un air de faiblesse
à la piété du héros . Enée croit tout , jusqu'aux
prédictions des Harpyes , qui , pour
été rapportées par Denys d'Halicarnasse , n'en
sont ni moins puériles , ni moins indignes de figurer
dans un poëme sérieux . Lorsqu'on songe que
ces tables que les Troyens seront réduits à dévorer,
ne sont autre chose que des gâteaux qui leur
servirent d'assiettes ; peut- on ne pas rire de voir une
circonstance si frivole faire la matière d'une prophétie
menaçante qui effraie toute une armée ?
M. Addisson trouve que Virgile a bien soutenu
dans cet endroit la majesté du poëme épique. Il
a bien fait de le dire , je ne l'aurais jamais deviné .
L'arbre sanglant de Polydore , que le Tasse a
imité , n'est pas seulement une fiction dépourvue
de vraisemblance , comme l'ont observé les critiques
; c'est encore du merveilleux en pure perte ,
puisqu'un événement si terrible , au lieu d'exciter
Enée à la vengeance , n'aboutit qu'à lui faire
et à précipiter sa fuite.
· Gelidusque coitformidine sanguis.
peur
Enée est un peu sujet à avoir le sang glacé dans les
veines , et ces marques d'une frayeur excessive
reviennent trop souvent dans son récit. Il avait
cependant une belle occasion de déployer sa grandeur
d'ame , et la bonté qui fait le fond de son
caractère Les inquiétudes paternelles d'un chef,
dans une mission aussi haute et aussi difficile que
MESSIDOR AN XII. 59
la sienne , suffisaient à ce dessein . Il fallait sauver le
reste de sa nation. Et de quels perils ? Quelle nuit
pour un héros , que celle où Enée , retiré vers le
mont Ida avec ses compatriotes , voyait , d'un côté ,
les Grecs et les flammes qui achevaient de consumer
Troie , et de l'autre , une multitude tremblante
qui se reposait sous son épée ! Virgile pouvait
approfondir cette situation : il ne l'a pas même
touchée. Par quelle raison ? Je l'ignore ; mais au
lieu de décider ce qu'il devait faire , voyons ce
qu'Homère a fait dans une conjoncture assez sem→
blable, qui ouvre le dixième chant de l'Iliade.
1
Les Grecs sont à la veille de voir leurs retranchemens
forcés , et leur flotte brûlée par Hector. La
nuit seule les a sauvés de ses mains. Les Troyens ,
maîtres dela plaine , attendent le lever de l'aurore
pour les exterminer. La consternation règne dans
le camp. Cependant les guerriers , fatigués d'une
sanglante bataille , dorment près des vaisseaux .
Agamemnon seul ne peut fermer les yeux . Ce roi
des rois pleure sur le sort de ses peuples , qu'il
voit réduits à la dernière extrémité ; mais après
que sa grande ame a donné quelques momens à la
douleur , il se souvient que le salut de l'armée repose
sur lui seul . Il se lève , il va visiter tous les postes
du camp ; il envoie son frère réveiller les principaux
capitaines , et joint à son ordre cette leçon admirable
: « N'oublie pas , en arrachant nos guerriers
» au sommeil , de les qualifier honorablement .
Appelle- les du nom de leurs pères ou de leurs
» ancêtres. Eloigne de ton ame tout sentiment
» d'orgueil. C'est à nous de porter tout le poids du
» malheur. » Cette résignation , dans un coeur
aussi fier que celui d'Agamemnon , me paraît un
effort de magnanimité également sublime et touchant
. Ce n'est qu'un sentiment , mais il est si noble ;
ce n'est qu'une parole , mais elle est si pleine de gran-
>>
1
7
60 MERCURE DE FRANCE ,
deur d'ame , qu'elle suffit pour tracer le modèle
d'un parlait général et d'un véritable pasteur des
peuples Cette manière de dessiner les caractères
est vraiment homérique , et il faudrait être aveugle
pour ne pas reconnaitre dans cette partie l'immense
supériorité du poète grec.
n'a
que des
Si la justice oblige de dire qu'on ne trouve pas
dans l'Énéide ces ressorts vigoureux de la composition
d'Homère , on n'oubliera jamais que l'éclatante
perfection de son style couvre tous les
défauts. Virgile , comme écrivain ,
admirateurs . C'est le poète le plus sensible et le
plus mélodieux de l'antiquité ; c'est aussi le plus
difficile à traduire. Il faudrait avoir , pour ainsi
dire , la même oreille et la même ame , pour
rendre ces délicatesses de sentiment , de goût et
d'harmonie par lesquelles il vous enchante , et qui
offrent presque à chaque pas des difficultés qu'il
faut bien croire invincibles , puisque M. Delille ne
les a pas
vaincues . 1
33
La versification du célèbre traducteur m'a paru
plus égale et plus soutenue dans le troisième livre .
Il réussit mieux à donner du tour et de l'élégance
à de simples détails de narration , qu'à entrer dans
les finesses du coeur , ou même à déployer les
richesses de l'imagination . Ce sont souvent de trèsbeaux
vers qu'on est obligé de critiquer dans
M. Delille , et j'ose assurer qu'il serait un poète
plus parfait , s'il savait quelquefois être un versificateur
moins brillant.
Par exemple , on est étonné de trouver , dans
une description de la peste , des vers tels que
ceux- ci :
La stérile année ,
Voit sur son front noirci sa guirlande fanée .
Plus d'épis pour l'été , plus de fruits pour l'automne.
MESSIDOR AN XII. 61
Il faut avouer que ce n'est pas là la couleur du
sujet , ni celle de Virgile. Dans une mortalité géné
rale , s'amuse- t -on a considérer si la guirlande de
l'année est flétrie ? C'est tout ce qu'on dirait d'une
sécheresse qui empêcherait les bergères de trouver
des fleurs dans les prés . Virgile est bien éloigné
de cette espèce de coquetterie d'imagination. Il
tourne tout en sentiment :
Miserandaque venit
Arboribusque satisque lues , et lethifer annus.
Linquebant dulces animas.
Un des secrets de l'art , pour émouvoir et laisser
des impressions profondes , c'est de ramasser en
quelque sorte toute la force du sentiment , et toute
l'abondance des idées sous une seule expression .
C'est comme un seul coup qu'on porte à l'ame ;
mais si fort et si puissant , qu'il l'ébranle jusqu'au
fond. Virgile excelle dans cet art , qui est une des
grandes parties du style . S'il y a une circonstance
attendrissante dans l'Enéide , c'est sans doute celle
du départ des Troyens , lorsque , prêts à s'embarquer
, ils jettent un dernier regard sur les cendres
de leur ville . Combien de vers touchans le poète ne
pouvait- il pas tirer de cette circonstance ! Cependant
, il fait dire simplement à Enée :
Littora tunc patriæ lacrymans portusque relinquo ,
Et campos ubi Trojafuit.
C'est comme un trait qu'il jette en passant , et il
vous laisse creuser ce fonds de tendresse et de
mélancolie . S'il l'eût développé , il n'aurait produit
que des sentimens superficiels. M. Delille traduit :
Les yeux en pleurs , je pars , je fuis ces bords chéris ,
Ces antiques remparts , dont Vulcain fit sa proie ,
Et les toits paternels , et les champs où fut Troie.
Ces vers ne paraissent pas très- défectueux ; et néanmoins
combien une critique rigoureuse y trouverait
62 MERCURE
DE FRANCE
,
à reprendre ! Premièrement , ces antiques remparts
dont Vulcain fit sa proie , qui pourraient être partout
ailleurs un beau vers, ne servent ici qu'à altérer
la douceur et le naturel du style ; car une personne
affligée , qui cherche des expressions tendres ,
nira pas recourir à de pareilles métaphores .
Ensuite , ces bords chéris ne rendent point littora
patriæ , les rivages de la patrie. Cette dernière
expression va au coeur : et pourquoi ? c'est qu'elle
vous inet en situation , c'est que tous ceux qui ont
voyagé sur mer savent avec quel attendrissement
on considère de loin les rivages de sa terre natale .
Enée ne pouvait pas dire , au moment de s'embarquer,
qu'il fuyait les toits paternels , puisque ces
toits ne subsistaient plus , et qu'il dit lui-même ,
dans le second livre , que les Grecs Y avaient mis
le feu
• Tectum omne tenebant.
Mais quand l'expression aurait été juste , Virgile ne
Feût pas employée , parce que c'est entrer dans un
détail qui ne peut qu'affaiblir le grand sentiment
que le poète a renfermé dans une seule parole ;
Et
campos ubi Troja fuit..... Qui est-ce qui ne
sent pas que cela dit tout ?
On trouve le même art dans le bel épisode d'Andromaque.
Cette femme si tendre , cette mèré
inconsolable , quel plaisir ne semble - t - il pas qu'elle
va éprouver à s'entretenir avec Enée de tout ce
qu'elle aime ? Au moment où elle ouvre la bouche,
quel torrent de sensibilité et de regrets ne s'attend
on pas à lui voir répandre ! Elle ne dit qu'un
mot , elle ne jette. qu'un cri : Hector ubi est ?
Où est mon Hector ? Et les larmes lui coupent
la voix .
Dixit, lacrymasque effudit. ...
La vraie douleur n'a point de phrases , ni de disMESSIDOR
AN XII. 63
;
cours, suivi , elle n'a que des mots tendres , des
exclamations qui partent du coeur. Ceux qui ont
perdu quelque personne chère , et qui la regrettent,
tous les jours , sentiront tout ce qu'il y a de vrai et
de profond dans la question d'Andromaque. C'est
le cri habituel d'une ame désolée , qui a sans cesse
devant les yeux ce qu'elle a perdu . Où est - il celui
que j'aimais ? Hector ubi est ?
Ne craignons pas d'approfondir ces beautés sentimentales
: notre nation en a besoin . Amollissons ,
s'il se peut , ces entrailles que la guerre et l'égoïsme
ont endurcies. Qu'y a - t-il de plus touchant que
cette triste solennité , dans laquelle Virgile nous
représente Andromaque vouée toute entière au
culte de la douleur et de l'amour ?
*
Solemnes, tùm fortè dapes et tristia dona,
Ante urbem inluco , falsi Simoëntis ad undam ,
Libabat cineri Andromache .
Les souvenirs de la patrie viennent se mêler à
ceux de l'amour conjugal et de la tendresse maternelle
. C'est au fond d'un bois , sur le bord d'un
ruisseau qui lui rappelle le Simoïs , que la veuve
d'Hector fait des libations à sa cendre . Le poète
ajoute qu'elle avait élevé deux autels pour y
pleurer :
Et geminas , causam lacrymis , sacraverat a aş.
Deux autels ! C'est assez rappeler la double perte
qu'elle avait faite. D'un mot , Virgile vous fait
entendre et le motif et le but de ce triste appareil.
Causam lacrymis ; mais M. Delille n'a pas senti
combien cette briéveté était précieuse. Il joint, à
ce beau texte le plus malheureux de tous les commentaires.
Après avoir dit assez élégamment ,
Deux autels recevaient le tribut de ses pleurs,
Il ajoute :
L'un pour Astianas , et l'autre pour son père.
Li pleurait tour-a -tour et l'épouse et la mère.
64 MERCURE DE FRANCE ,
C'est là ce que j'appelle épuiser le lecteur , et ne lui
rien laisser dans l'ame ; car , lorsque le poète a tout
dit , que peut - il vous rester à penser ?
Je n'aime pas non plus entendre dire à Andromaque
, dans la suite de son histoire ,
J'ai rampé sous un maître.
Ce langage manque de convenance dans la bouche.
d'une princesse . Il faut remarquer avec quelle
délicatesse Virgile a relevé , par l'expression , ce
qu'il y a d'humiliant dans le fond de l'idée .
Nos , patria incensd , diversa per æquora vectæ ,
Stirpis Achillea fastus , juvenemque superbum
Servitio enixæ tulimus.
Observez que c'est la seule occasion où Andromaque
parle au pluriel. Nos.... tulimus. Elle se
confond dans la foule des captives , pour sauver sa
dignité. Elle ne se nomme pas , par respect pour
elle -même. Le sort peut persécuter une grande
ame , il ne l'avilit jamais. O qu'il importe d'apprendre
à lire dans la pensée des grands écrivains ,
et de se rendre compte de toutes les expressions
qu'ils emploient ! Suivons Virgile jusqu'à la fin de
l'épisode.
Les premiers mouvemens du coeur d'Andromaque
ont été pour Hector ; les derniers sont
pour son fils ; mais l'expression en est bien différente
. C'est une douleur modérée , quoique tendre,
qui ne trouble ni l'usage de l'esprit , ni les lois du
discours. Le fils d'Enée lui rappelle le sien ; c'est
à cet enfant qu'elle fait ses derniers adieux . Elle
lui offre des vêtemens travaillés de ses mains
qu'Astyanax aurait portés.
Accipe et hæc , manuum tibi quæ monumenta mearum
Sint , puer , et longum Andromachæ testentur amorem ,
Conjugis Hectoreæ. Cape dona extrema tuorum ,
O mihi sola mei super Astyanactis imago !
Sic oculos , sic ille manus , sic ora ferebat
Et nunc æquali tecum pubesceret oevo
Quelle
MESSIDOR AN XII.
Quelle juste mesure de sensibilité et de modéra
tion , de douleur et de dignité ! Avouons que
Virgile a fourni à Racine la première idée de ce
beau caractère ; mais aussi , disons que Racine a
prodigieusement perfectionné l'idée de Virgile.
Quels hommes que Virgile et Racine ! La manière
dont M. Delille a traduit le discours d'Andromaque
n'est pas dépourvue d'élégance ni de sentiment
, et cependant elle ne me satisfait pas. J'en
vais dire les raisons.
Je trouve d'abord qu'il y a quelque chose de
trop familier et de trop brusque dans les deux
impératifs qui commencent le discours ,
<< Tenez , prenez ce don de l'épouse d'Hector . »
Ensuite , pourquoi le traducteur a -t- il craint de
faire dire à Andromaque que ce don était l'ouvrage
de ses mains? Manuum monumenta mearum .
Pourquoi a -t -il transporté cette circonstance dans
le récit où elle perd ce qu'elle a de touchant ?
L'expression de monumenta est elle -même une
beauté de sentiment que M. Delille nous laisse à
regretter .
« Cher enfant , qu'il vous prouve à jamais ma tendresse . >>>
Je regarde comme une grace charmante , dans le
latin , qu'Andromaque se nomme ici elle -même .
Elle dit à cet enfant : Que mon présent vous fasse
souvenir long-temps . de l'amour d'Andromaque.
Longum Andromachæ testentur amorem.
Mais après s'être nommée avec cette simplicité ,
elle ajoute tout-à-coup , avec une emphase touchante
, qu'elle est l'épouse d'Hector ; conjugis
Hectorea. C'est un léger mouvement d'orgueil qui
s'éteint bien vîte dans les larmes.
• Cape dona extrema tuorum.
« C'est le dernier présent d'une triste princesse. »
E
1
66 MERCURE
DE FRANCE
,
On doit sentir pourquoi ce nom de princesse ne
convient point ici. Virgile dit tuorum , et M. Delille
a eu raison de s'y reprendre à deux fois pour rendre
la modestie et le sentiment de cette expression.
De vos parens , hélas ! c'est le dernier bienfait.
» Prenez , ô de mon fils , doux et vivant portrait ! »
Ce dernier vers est bien éloigné de rendre la
force et la douceur de la pensée d'Andromaque ,
qui regarde le jeune Iule comme la seule image
qui lui reste d'Astyanax.
O mihi sola mei super Astyanactis imago !
« Voilà son air , son port , son maintien , son langage ;
>> Ce sont les mèmes traits , il aurait le même âge . >>
Le tour de Virgile est infiniment plus passionné , et
il s'arrête à des traits de ressemblance bien plus
sensibles que l'air et le maintien. Sic oculos , sic
ille manus.... Il est naturel qu'Andromaque soit
frappée des regards et du geste ; mais elle ne peut
pas dire , voilà son langage , lorsque cet enfant
n'a pas prononcé une parole . Elle se complaît
dans cette vive image de son fils , elle est entraînée
par le plaisir d'en parler , et , par une suite de
cette complaisance , elle orne son style. Il y a ,
le dernier vers , une fleur de poésie que le traducteur
paraît avoir désespéré de faire passer dans
notre langue.
Et nunc æquali tecum pubesceret ævo .
dans
On voit , par tous ces exemples , que le troisième
livre n'est pas inférieur aux précédens pour le
mérite de la diction . On y reconnaît assurément
la même main. C'est ce qui couvre de ridicule la
prétendue tradition rapportée par Macrobe , qui
donne pour un fait certain que Virgile avait copié
presque mot à mot tout le second livre de l'Enéide
dans un ancien poète grec. Je suis étonné que
MESSIDOR AN XII. 67
M. de La Harpe prétende qu'il soit difficile de
douter d'un pareil fait. Il serait bien plus difficile
d'y croire , quand même il aurait de meilleures
autorités pour appuis. Car est - il si aisé de se persuader
qu'un homme tel que Virgile , ait pu
prendre dans un autre écrivain , non- seulement le
fond des idées , mais même le style d'un des plus
beaux chants de son poëme , sans qu'un emprunt
si considérable laisse apercevoir la moindre
nuance de disparate dans la manière de concevoir ,
de sentir et de s'exprimer ? Non , l'empreinte est
trop uniforme , et la touche trop originale pour
s'y méprendre ; et il est évident , pour un homme
de goût , que celui qui a écrit le sixième livre de
l'Enéide , a également écrit le second . Virgile aura
pu profiter de quelques situations , remanier
quelques idées du poète grec. C'est ce qu'il a fait
à l'égard d'Apollonius de Rhodes et de Catulle , dans
la peinture des amours de Didon. Cependant
personne ne conteste l'originalité du quatrième
livre , et Didon n'en est pas moins regardée comme
la plus belle création de son génie .
CH . D.
Les Merveilles du Corps humain , ou Notions familières
d'Anatomie , à l'usage des enfans et des adolescens ,
par L. F. Jauffret. Deux volumes in 18. Prix : 3 fr. , et
4 f. par la poste . A Paris , chez Leclere , libraire , quai
des Augustins ; et chez le Normant, imprimeur-libraire,
rue des Prêtres Saint- Germain - l'Auxerrois , n°. 42.
Il y a deux manières de se rendre ridicule dans les
lettres l'une est de traiter en bel esprit ce qui est de
science', et l'autre de traiter en savant ce qui est du bel
1
E 2
68 MERCURE DE FRANCE ,
ne
esprit. De ces deux manières je ne voudrais pas direque
M. Jauffret ait été assez adroit pour n'en pas manquer une ;
mais son livre me paraît avoir les deux défauts contraires ,
d'être trop savant et de ne l'être pas assez ; de sorte que
convenant ni aux hommes qu'il n'instruit pas suffisamment ,
ni aux enfans qu'il instruirait trop , il est difficile de deviner
à qui il pourrait être utile , à moins que ce ne soit à
M. Jauffret lui -même.
« Il y a des sujets , dit Leibnitz , où l'information n'est
>> pas moins nécessaire que le génie. » C'est à quoi on ne
fait pas assez d'attention aujourd'hui ; et de là vient qu'on
traite en déclamateur des matières où il ne faudrait être
qu'instructif. Galien , Ray , Derham , Nieuwentith , ont
écrit sur la merveilleuse structure du corps humain. Ils
l'ont fait pertinemment , parce qu'ils avaient du savoir.
Ils ont réfuté la folle opinion de ces philosophes qui voulaient
que les yeux n'eussent pas été faits pour voir , ni les
pieds pour marcher , mais qui soutenaient que l'homme
les avait tournés à cet usage , par sa seule volonté , et
par l'effet du hasard . C'était le faire plus habile que la
nature , et il faut avouer qu'il s'était avisé là d'une chose
bien sensée. Ces absurdités qui eussent été capables de
déshonorer l'esprit humain , ont donné lieu à de beaux
traités sur les causes finales ; et l'anatomie , dont quelques
personnes abusent aujourd'hui , servait alors à justifier la
Providence . C'est ce qui a fait dire à Fontenelle : « L'as-
» tronomie et l'anatomie sont les deux sciences où sont le
» plus sensiblement marqués les caractères du souverain
» Etre. L'une annonce son immensité , l'autre son intelli-
>> gence ; on peut même croire que l'anatomie a quel-
» qu'avantage . L'intelligence prouve encore plus que
» l'immensité . »>
Cicéron , dans le second livre de la Nature des Dieux ,
MESSIDOR AN XII.
69
■ traité ce beau sujet comme en se jouant ; il a montré de
quel style on pouvait orner les considérations qu'il offre à
l'esprit. Il est tout à-la-fois le modèle et le désespoir de
ceux qui veulent traiter cette partie de la philosophie en
orateurs. J'en rapporterai quelques passages , et l'on verra
que M. Jauffret n'a fait que délayer la matière sur laquelle
l'auteur romain a jeté en passant quelques-unes des fleurs
de son éloquence. Je n'imagine pas que le lecteur se
plaigne d'être arrêté un moment par Cicéron , avant d'arriver
à M. Jauffret .
« Sunt è terra homines , non ut incolæ atque habitatores,
sed quasi spectatores superarum rerum atque coelestium ,
quarum spectaculum ad nullum aliud genus animantium
pertinet. Sensus autem interpretes ac nuncü rerum , in capite,
tanquam in arce , mirificè ad usus necessarios et facti et
collocati sunt. Nam oculi , tanquàm speculatores , altissi
mum locum obtinent ex quo plurima conspicientes , fun
gantur suo munere. Et aures , cùm sonum percipere debeant
, qui naturá in sublime fertur , rectè in altis corporum
partibus collocatæ sunt.... » . . . . « Quis verò opifex,
præter naturam , quá nihil potest esse callidius , tantam
solertiam persequi potuisset in sensibus ? quæ primùm
oculos membranis tenuissimis vestivit et sepsit , quas pri
mùm perlucidas fecit , ut per eas cerni posset ; firmas
autem , ut continerentur. Sed lubricos oculos fecit et
mobiles , ut et declinarent , si quid noceret , et adspectum
, quò vellent , facilè converterent. » « . .. Auditus
autem semper patet ; ejus enim sensu etiam dormientes
egemus , à quo cùm sonus est exceptus , etiam è somno
excitamur. Flexuosum iter habet , ne quid intrare possit ,
si simplex et directum pateret. Provisum etiam ut si qua
minima bestiola conaretur irrumperc , in sordibus aurium
, tanquam in visco , inhæresceret. Extrà autem
3
701 MERCURE
DE FRANCE
;
eminent quæ appellantur aures , et tegendi causa fact
tutandique sensus , et ne adjectæ voces laberentur atque
errarent , priusquàm sensus ab his pulsus esset. »
( De naturâ Deor. lib. II. )
« La terre n'est pas pour l'homme une demeure ni une.
patrie ; c'est un lieu d'observations , d'où il considère tout
le spectacle des choses célestes , qui n'est point fait pour
les animaux. Ceux de ses organes dont la fonction est
de l'instruire de ce qui se passe , sont placés dans la tête
comme dans une citadelle , et leur usage est merveilleusement
approprié à nos besoins , Les yeux occupent le poste
le plus élevé , comme des sentinelles qui veillent à sa
garle ; et les oreilles , qui sont destinées à recevoir les
sons , dont la nature est de monter , sont placées avec le
même jugement dans le haut du corps humain..... Mais
quel autre que le souverain artisan eût pu perfectionner
avec tant d'adresse ces instrumens de nos sensations ? avec
quelle finesse il a tissu ces membranes , dont il a couvert
et garanti les yeux , et qui sont tout à la -fois assez transparentes
pour que les rayons de la lumière y pénètrent ,
et assez fermes pour retenir l'oeil dans ses mouvemens ! En
même temps il a fait les yeux humides et mobiles , pour
qu'ils pussent éviter ce qui les blessait , et tourner aisé
ment leurs regards , partout où l'esprit les voudrait porter.....
L'organe de l'ouïe reste toujours ouvert ; c'est
un sens dont nous avons besoin même dans le sommeil
afin qu'au premier bruit qui nous menace nous soyons
avertís et réveillés. Mais pour que rien ne s'y puisse introduire
, son canal est plein de détours ; la nature a pourvu
même à arrêter les petits insectes qui s'efforceraient d'y
pénétrer ; ils demeurent pris dans cette espèce de glu
dont il est tapissé. Au dehors , la coquille de l'oreille forme
une proéminence qui n'est pas seulement destinée à proMESSIDOR
AN XII.
71
téger l'organe , mais à recueillir la voix qui aurait pu
tomber et se perdre , avant que l'ouïe en eût été frappée. »
On voit assez ce que ces idées pouvaient fournir à un
esprit aussi phílosophe et aussi fertile que celui de Cicéron
. Il eût pú les étendre sans mesure , s'il eût imaginé de
faire un livre d'un sujet d'amplification . Mais il a laissé à
M. Jauffret l'idée vraiment neuve de mettre l'anatomie en
dialogues à l'usage des enfans . Cicéron était un bon homme
qui n'aurait pas senti l'importance de cette étude dans le
premier âge. Il ne se doutait pas que les connaissances
physiques dussent faire le capital de l'éducation . Il ne savait
pas combien il étaît pressant d'enseigner aux petites filles
toutes les parties du corps humain ; mais M. Jauffret ne
manque pas , parmi les interlocuteurs de son dialogue , d'en
introduire une dont les innocentes questions pourraient
fortement embarrasser son cher papa , M. de Valmont ,
lorsqu'il lui parle des viscères pectoraux et abdominaux
et des muscles fessiers . La digne occupation pour un père,
et la belle instruction pour des enfans ! Certainement cette
anatomie théorique est pour les hommes mêmes qui n'en
font pas leur étude , la curiosité la plus vaine et la plus stérile
; et , quant à la pratique , on conviendra sans peine
que , hors l'application qu'on en fait à la médecine et à la
chirurgie , il serait difficile de lui trouver un autre objet
d'utilité .
Mais la forme que M. Jauffret a donnée à son livre , est
encore plus étonnante que l'objet qu'il s'est proposé . Il
met en scène un bon père , qui , soigneux de cultiver l'esprit
de ses jeunes enfans , profite des momens de loisir que
lui procure son séjour à la campagne , pour leur faire la
description « d'une machine composée d'un nombre infini
» de parties de nature différente , solides , molles , fluides ,
» spiritueuses , toutes renfermées sous une enveloppe com
"
192 MERCURE DE FRANCE ,
» mune ; d'une machine en même temps élégante et ma-
» jestueuse , qui s'élève perpendiculairemeut sur deux
» piédestaux , l'un à droite , l'autre à gauche , surmontés
>> par deux colonnes obliques , lesquelles soutiennent en
» l'air un édifice à trois étages qui se communiquent par
» des ouvertures ménagées avec art dans les planchers
» qui les séparent. »
On est d'abord tenté de croire que c'est d'une machine
de physique qu'il va être question ; et on ne peut s'empêcher
d'admirer la clarté de ce style pour des enfans.
M. Jauffret examine ensuite les propriétés des cinq
sens ; il fait observer l'admirable mécanisme de chacun en
particulier , leurs rapports avec les objets extérieurs ,
mais il ne dit pas un seul mot de leurs relations avec l'ame ,
qui , auraient pu lui fournir des vues physiologiques si
intéressantes . Peut-être n'a-t-il pas voulu s'engager dans
cette métaphysique avec des enfans qui n'auraient pu
l'entendre , mais qui cependant ne comprennent pas
davantage ce que c'est que le pli des rayons dans les humeurs
de l'oeil .... . la rampe supérieure du limaçon de
P'oreille le nerf olfactoire composant les papilles du
nez , etc.
....
Des cinq sens , M. Jauffret passe à l'examen du tibia et
du péroné , du fémur , du sacrum , des vertèbres et des
autres os ; du périoste qui les recouvre , et de la synovie
qui sert à faire mouvoir toute cette charpente avec plus
de facilité . Il n'oublie pas , en passant , les soixante-huit os
de la tête , mais il ne juge pas à propos d'en faire la description
, et il fait quelques observations sur les parties
du visage , et , en particulier , sur les lèvres qui , dit il ,
nous sont indispensables pour recevoir les alimens , pour
empêcher qu'ils ne tombent de la bouche , pour les repousser
au dedans , lorsque les mâchoires s'ouvrent , et pour
MESSIDOR AN XII
73
arrêter la salive qui s'échapperait continuellement , ce
qui serait, ajoute la petite Laurette , une chose des plus
dégoûtantes. Il distingue douze ou quinze sortes de rires
dont les lèvres sont l'organe ; mais , moins profond que le
philosophe du Bourgeois Gentilhomme , il ne s'arrête pas
à nous indiquer les différens mouvemens qu'elles doivent
faire pour les exprimer. Il nous donne ensuite la belle description
que Gallien a faite de l'usage de la main , et il finit
par une courte explication de la respiration , de la circulation
du sang , de la digestion et de la nutrition , qu'il dit
être un secret impénétrable . Il termine enfin son livre par
cette sage réflexion « que cette matière , toute attrayante
» qu'elle est pour des yeux philosophes , ne peut avoir
» pour les enfans le charme des autres connaissances plus
>> rapprochées de leur âge . » Et il faut avouer que c'est
une belle raison pour justifier l'utilité de son ouvrage.
M. Jauffret ignore - t-il donc qu'il y a long - temps que
les hommes les plus sensés se sont élevés contre ce fol
amour des sciences physiques , qu'on veut inspirer aux enfans
dès le berceau ? On veut les charmer ; on veut faire
de l'éducation un amusement . Des insensés , qui osent se
dire philosophes , vous parlent sans cesse de les instruire
en les divertissant ; et on trouve des pères qui se laissent
enchanter à ces rêveries , qui ne sentent pas qu'avec ces
amusemens et cette mollesse , on peut bercer de grands
enfans , mais non pas former des hommes. N'est - il pas
temps enfin de nous défaire de cette manie de vouloir nous
rendre plus agréables qu'utiles à ces beaux enfans , qu'on
aime tant , mais pour lesquels on fait si peu de chose ?
Etudions -nous leur nature , leur caractère , pour céder
sans cesse à leurs caprices ? Sommes - nous leurs flatteurs
ou leurs maîtres ; leurs esclaves ou leurs pères ? Défionsnous
de cette molle tendresse qui veut leur épargner toute
>
74 MERCURE DE FRANCE ,
la peine , et qui cherche à semer de roses le rude sentier
qui mène à la science et à la vertu : aimons -les , mais pour
eux-mêmes ; forçons notre amour à se renfermer dans notre
sein , et qu'il ne paraisse qu'aux fruits utiles qu'ils en
retireront pour leur instruction . « Aussi bien , dit Mon-
» taigne , est ce une opinion reçue d'un chacun , que ce
» n'est pas raison de nourrir un enfant au giron de ses
» parens : cette amour naturelle les attendrit trop et les re-
» lâche , voire les plus sages . » Vous voulez charmer vos
élèves , imprudent que vous êtes , vous voulez les divertir !
et si , dans un moment d'humeur , ils vous disent que vous
ne les charmez pas , que vous ne les divertissez pas , qu'aurez-
vous à leur répondre ?
C'est une chose digne de remarque combien l'adoption
d'un faux principe nous jette loin de la raison , et quelle
prise nous donnons sur nous lorsqu'une fois l'erreur a gagné
notre esprit . Mais si le premier devoir de la critique
est de relever cette erreur , elle doit , en même temps , y
joindre le correctif que le sujet comporte , et c'est ce que
je fais de bon coeur en rendant hommage aux vues secondaires
de M. Jauffret dans la composition de son ouvrage :
il faut avouer que la partie morale de son livre , quoique
légèrement effleurée , est très - douce et très -honnête ; si le
sujet est mal choisi , au moins il est traité avec une grande
réserve , et avec tout le respect qu'on doit à l'enfance .
"
M. Jauffret annonce , dans le cours de son ouvrage ,
qu'il a le projet de nous parler un jour des plantes , des
oiseaux , des papillons , etc. , etc. , et de suivre le plan qu'il
s'est tracé dans le livre qu'il nous offre aujourd'hui ; c'està-
dire que chacun de ces objets lui fournira la matière
d'un volume ; et , comme il n'y a pas de raison pour exclure
de ce long travail la plus petite partie de l'histoire
naturelle , je prévois avec douleur que nous ne pourrons
1
MESSIDOR AN XII. 75
suffire aux productions de cet infatigable écrivain. Heureux
les amateurs dont la bibliothèque sera assez large
pour les contenir , la fortune assez grande pour les acheter,
et la vie assez longue pour les lire !
G.
Euvres complètes de mesdames de la Fayette et de
Tencin. Cinq vol . in-8° , avec portraits. Prix : 18 fr. ,
et 24 fr. par la poste. A Paris , chez Colnet , libraire ,
quai Voltaire ; et chez le Normant , imprimeur-libraire ,
rue des Prêtres Saint- Germain- l'Auxerrois , n°. 42.
CETTE nouvelle édition qui vient de paraître , est précédée
de notices historiques et littéraires très bien faites
et fort agréables ; on y a joint quelques lettres de madame
de la Fayette , adressées à madame de Sévigné , et la
correspondance de madame de Tencin avec M. de Richelieu.
Les lettres de madame de la Fayette sont écrites
avec beaucoup d'esprit , on y trouve cette manière piquante
de conter et de peindre , qui donne tant d'agrément
aux lettres de toutes les femmes spirituelles de ce temps ,
et qui consiste à ne jamais s'appesantir , à savoir choisir
les petits détails , et à le faire avec précision et simplicité.
Peindre d'un trait fut un talent qu'elles eurent toutes ,
ainsi que celui de plaisanter et de médire avec une légè
reté et un certain ton d'insouciance véritablement inimi
table. Mais ce caractère qui les distingue particulièrement
, ne se trouve que dans leurs lettres ; car' , par une
singularité remarquable ; elles ont dans leurs ouvrages
composés pour le public , un style diffus et souvent lourd :
ce qui prouve qu'elles écrivaient à leurs amis sans aucune
prétention , et comme elles parlaient. Leurs lettres don76
MERCURE DE FRANCE ,
nent une idée exacte de leur conversation , et certainement
il n'en fut jamais de plus aimable. C'est ce bon goût et ce
ton si parfait , qui rendent si agréables les lettres de mesdames
de Maintenon , de Caylus , de Coulange , de Dangeau
, de la Fayette , de Sévigné , etc. : mais cette dernière
eut de plus un charme , une gaieté et des graces qui n'appartinrent
qu'à elle . Néanmoins , si elle eût été privée de
ce goût général alors , si elle eût eu les prétentions de
notre siècle , ses lettres ne seraient pas le modèle le plus
parfait que l'on puisse citer dans ce genre . Madame de
la Fayette n'avait point de gaieté dans l'esprit ; on sent
que c'est par imitation qu'elle en veut montrer à madame
de Sévigné , et alors elle manque de grace , parce qu'elle
manque de naturel ; mais combien elle est vraie , quand
elle parle de son amitié pour madame de Sévigné ! Elle
n'emploie , pour l'exprimer , ni tournures , ni jolies phra
ses , et chaque mot intéresse . Ces lettres honorent également
son esprit et son coeur . On n'en peut dire autant de
la correspondance de madame de Tencin on n'y voit
qu'une intrigante qui se montre sans graces , sans finesse ,
et même sans esprit.
:
Madame de Tencin dit nettement , dans ces lettres , que
la cour eut l'air d'exiler Voltaire , pour l'envoyer à Berlin ,
comme espion , sonder le coeur et abuser de la confiance
du roi de Prusse. Le témoignage de madame de Tencin
ne serait pas en ceci d'un grand poids ; les personnes dévouées
à l'intrigue ne sont jamais impartiales , et madame
de Tencin haïssait Voltaire et madame du Châtelet ; mais
on trouve dans les lettres même de Voltaire une infinité
de traits qui donnent beaucoup de vraisemblance à cette
affreuse accusation . Il paraît que Voltaire joua plus d'une
fois ce rôle infâme. Samuel Johnson , écrivain si véridique
, dit que Pope se brouilla avec Voltaire parce que
1
MESSIDOR AN XII
77
ee dernier était un espion de la cour d'Angleterre , et
qu'il ne venait chez lui que pour le sonder et l'épier ( 1 ).
On ne parlera point des romans de mesdames de la.
Fayette , de Tenc n et de Fontaines ; ils sont jugés depuis
long- temps , et placés au premier rang des productions de
ce genre. C'était rendre un service au public de rassembler
ces ouvrages charmans , et d'en former un recueil
imprimé avec le plus grand soin , dont tous les amateurs
des lettres orneront sûrement leur bibliothèque.
Je releverai ici une petite erreur de fait qui se trouve
dans une note . On Ꭹ dit qu'une des dames de la cour était
première dame d'honneur de Madame. Il n'y a jamais eu
à la cour et chez les princesses du sang , qu'une seule
dame d'honneur et qu'une seule dame d'atour ; les autres
dames chez la reine s'appelaient dames du palais ; et chez
toutes les autres princesses , dames de compagnie. Chez
toutes les princesses du sang la place de dame d'honneur
se donnait toujours à la plus ancienne . Les seules princesses
de la famille royale avaient des dames d'atours.
Suite des Souvenirs de Félicie.
Il faut convenir , à la gloire des lettres , que ceux qui
les cultivent avec application et succès , sont en général
moins vindicatifs et moins haineux que les autres hommes.
Ils disputent entre eux trop souvent avec toute la grossièreté
, tout l'emportement de la colère et de l'orgueil
blessé ; mais il n'est pas rare de les voir ensuite se réconcilier
avec sincérité : leur amour - propre est délicat et très-
(1 ) The lives of the most eminent english poets by Samuel Johnson.
78 MERCURE DE FRANCE ;
irritable ; néanmoins il semble qu'il n'ait qu'un premier
feu , et que la réflexion , ou , pour mieux dire , le charme
de l'étude , en amortisse tous les ressentimens. La haine
personnelle envenime le coeur ; il y a toujours de l'atrocité
dans ses desseins ou dans ses desirs ; les haines littéraires
n'ont point cette véhémence et cette férocité , et ( à moins
de noirceurs particulières dont on a vu pou d'exemples
elles ne détruisent ni l'humanité ni l'estime . Un bon écrivain
est piqué plutôt qu'irrité d'une critique injuste : quand
il a répondu , il se croit vengé , il n'y pense plus ; et si son
ouvrage est accueilli du public , le pardon des injures ne
lui coûte guère .
On a remarqué que dans le parlement d'Angleterre ,
ce sont les mauvais orateurs qui conservent une véritable
rancune contre leurs adversaires ; il en est de même parmi
les auteurs : ceux qui sont dépourvus de talent sont quelquefois
implacables ; tous les traits lancés contre eux ont
porté. Dans la carrière littéraire on n'opprime point un
mérite supérieur ; on n'y peut immoler que les sots : ceuxlà
sont donc très - excusables lorsqu'ils se montrent vindicatifs
; le grand tribunal d'appel n'existe pas pour eux ; ils
savent que le public ne cassera point les arrêts dont ils
sont les victimes , alors même que la sentence est injuste .
Ce n'est point le génie qui attire des persécutions ;
mais il faut admirer la Providence qui a réglé que celui
qui fait un pernicieux usage de ses talens , aura toujours
lieu de s'en repentir . La véritable gloire fut souvent funeste
aux héros ; elle ne l'est jamais aux écrivains , elle
ne leur suscite que de petits ennemis , de petites contradictions
, qui ne sont au vrai que des tracasseries puériles ( 1 ).
(1 ) L'auteur écrivait ceci avant la révolution ; et tout ce qu'on a vu
depuis , ne prouve rien contre ces réflexions . On ne peut juger sainement
les hommes que dans les temps calmes et dans le cours ordinaire
de la vie,
MESSIDOR AN XII.
79
Si J. B. Rousseau n'eût jamais profané son talent par
d'infâmes épigrammes , on ne l'auroit point accusé d'avoir
composé les couplets qui causèrent sa perte . Mais M. de
Voltaire , avec tout son crédit , ses nombreux partisans et
ses intrigues , n'a pu dans aucun moment affaiblir la réputation
littéraire de ce grand poète . Il eut beau calomnier
Fréron , ce dernier , dans ce temps même , passa
toujours pour être un excellent critique . Si M. de Pompignan
eût eu plus de goût et plus de grace dans l'esprit ,
Voltaire n'aurait pu le tourner en ridicule. Au reste , toutes
ces moqueries ne tombaient en général que sur la personne
de M. de Pompignan , elles n'attaquaient point ses
écrits.
་ ་
Jamais la seule flatterie n'a fait naître un véritable attachement
, et les critiques littéraires ne peuvent inspirer
qu'une inimitié superficielle et momentanée : ce qui n'affecte
point l'ame , ne saurait inspirer une haine profonde .
Il résulte de tout ceci , que le coeur est plus délicat et
plus sensible que l'amour - propre ; c'est une vérité qui
honore la nature humaine : malheur à ceux qui ont employé
tout leur esprit à la combattre . Je trouve , à l'appui
de cette opinion , beaucoup de traits frappans dans l'histoire
des littérateurs anglais ; en voici quelques - uns :
Blackmore fut l'auteur d'un poëme intitulé le Prince
Arthur , qui eut un grand succès dans le temps . Dennis ,
célèbre critique , fit une satire sanglante de cet ouvrage ;
ce qui n'empêcha pas Blackmore de devenir par la suite
son ami , et d'écrire que Dennis était égal à Boileau pour
la poésie , et supérieur à lui pour la critique.
Spence fit une critique , écrite avec politesse , mais
très -détaillée , très- sévère et parfaitement juste , de la traduction
de l'Odissée de Pope . Ce dernier trouva cet ouvrage
si bien fait , qu'il desira en connaître l'auteur ; il se
80 MERCURE DE FRANCE ;
1
lia avec lui de la plus intime amitié , et dans la suite , par
son crédit et par ses amis , il contribua infiniment à l'avancement
de sa fortune.
Anthony Collins , qui fit un si mauvais usage de ses
talens , possédait une fort belle bibliothèque ; on réfuta
tous ses ouvrages , en prouvant qu'il faisait une multitude
de fausses citations : stratagême si souvent employé depuis
par nos philosophes irréligieux . Non-seulement Collinst
n'était point irrité des critiques , mais il ne refusait jamais
de prêter des livres à ceux qui ne desiraient les avoir que
pour réfuter ses ouvrages .
En relisant ce journal , je vois qu'à propos de mon
ineptie en affaires et de l'esprit de madame de F ***** ,
je m'étais promis de conter une petite histoire ; la voici :
D. GENLIS.
(La suite dans un prochain numéra . Į
SPECTACLES.
THEATRE LOUVOI S.
Les Tracasseries , comédie en cinq actes et en prose .
DESTOUCHES avait indiqué à un ami , et même ébauché
quelques sujets de comédie . On en a traité trois : le Vindicatif,
l'Aimable Vieillard et le Tracassier ; aucun n'a'
réussi . Le premier de ces drames est de feu M. Dudoyer ,
homme de lettres peu connu , si ce n'est par son attachement
à mademoiselle Doligni , qu'il avait fini par épouser.
On sait que l'Aimable Vieillard n'a pas eu une heure
entière d'existence sur le Théâtre- Français.
Quant
MESSIDOR AN XII.
7
Quant au Tracassier, Destouches l'aurait manqué tres .
certainement , à en juger d'après le plan qu'annoncent
les trois premières scènes qu'il avait esquissées . Son chevalier
annonce qu'il veut , à force d'adresse et de tracasserie ,
écarter des rivaux qui pourraient traverser un riche
mariage qu'il a en vue. C'est là le procédé d'un intrigant.
La tracasserie alors ne se montre plus comme le fond de
son caractère ; mais comme un moyen qu'il appelle au
secours de son ambition .
L'auteur de la nouvelle pièce , que les journaux avaient.
nommé d'avance , nous donne deux tracassiers au lieu d'un ,
M. Tatillon et sa femme. Obligés de quitter leur ville ,
d'où ce défaut les avait , en quelque sorte , fait chasser , ils
viennent chercher à s'établir dans un bourg voisin. Le
mari arrive le premier pour choisir une habitation . Ce
jour est marqué par deux événemens très- considérables ;
c'est celui d'une grande foire , et d'une grande alliance,
entre les deux premières familles du pays. Le notaire et
le marchand de drap du lieu étaient en procès pour un
pré. Ils doivent terminer la querelle par le mariage de
leurs enfans. M. Tatillon choisit sa demeure provisoire
dans une auberge dont l'hôte a préparé le repas de noces..
A la fin du premier acte , on voit un honnête négociant de
la ville qu'habitait le couple Tatillon , et qui annonce à
l'aubergiste le caractère de ces gens . Il prétend que le mari
est homme à le persécuter pour qu'il abatte sa maison ,
afin d'avoir , lui , le plaisir de présider à sa reconstruction .
Effectivement , M. Tatillon en dit quelque chose dans le
cours de la pièce. Cette charge a paru un peu forte.
Au second acte , madame Tatillon vient seconder son
mari , et en un moment ils ont brouillé huit personnes :
les futurs époux , les beaux-pères , les belles - mères , le
mégociant de leur pays, qui est venu à la foire , et sa
F
82 MERCURE DE FRANCE ;
maîtresse. M. Tatillon trouve cette dernière fort à son
goût , et le lui fait connaître . Cette fantaisie forme comme
une double intrigue ; mais , d'un autre côté , elle sert heureusement
aussi à amener le dénouement qu'on attendait
avec impatience . Madame Tatillon , instruite de cet amour
subit , témoigne de l'humeur , de la jalousie ; et tandis que
ses tracassiers se querellent , tous ceux qu'ils ont brouillés
se raccommodent . Lorsqu'ils reviennent , ils sont bien
étonnés du prompt effet qu'à produit leur absence ; et tout
le monde leur conseille d'aller habiter la capitale , où leur
humeur tracassière sera moins dangereuse , et ne trouvera
point autant d'emploi qu'en province.
Cette pièce , en somme , a fort ennuyé ; on en peut assigner
plusieurs causes . Dans les premières scènes , M. Tatillon
a plus l'air d'un importun , qui n'a aucun usage , que
d'un tracassier . Il parle à tout le monde , sans connaître
personne ; arrête long - temps , et à diverses reprises , un aubergiste
qui a tout à- la-fois l'embarras d'une foire et d'un'
repas de noce ; qui répète sans cesse qu'il n'a pas une seconde
à perdre , et ne s'en va jamais . On a trouvé que
c'était un pleonasme que de mettre deux tracassiers sur la
scène ; que M. Tatillon est trop avili. C'est sa femme
qui écrit les lettres d'affaires , et c'est lui qui les porte
à la poste. On commence par les donner pour de bonnes
gens , et quelquefois leurs tracasseries dégénèrent en noirceurs
d'autant plus odieuses , qu'ils les font sans intérêt ;
en sorte qu'ils ne se contentent pas toujours d'être de
petits méchans. C'est peut- être encore un défaut de l'intrigue
, qu'aucune des affaires dont les Tatillons se mêlent
pour les gâter , ne les touche. Il eût été plus moral de leur
faire porter la peine de leur odieuse conduite , qué de les
montrer nuisant avec impunité à tout le monde . L'immensité
des détails étouffe l'action principale. Les tatillo
MESSIDOR AN XII. 83
nages sont si fréquens , qu'il en résulte une fatigante monotonie.
C'eût été assez de trois actes pour développer ce
genre de ridicule . Quoique les personnages , qui sont trèsmultipliés
, aillent et viennent sans cesse l'action chemine
très- lentement . Enfin , on a remarqué que cette pièce
avait beaucoup de ressemblance avec quelques -unes de ses
soeurs , et qu'il y avait aussi des tatillons dans les Voisins,
la Diligence de Joigny , l'Ami de tout le Monde , etc.
On a pourtant retrouvé dans plusieurs traits , et même
dans plusieurs scènes , le talent de l'auteur , sa manière
vive , franche , piquante , originale . Rien n'est plus plaisant
que le procédé de M. Tatillon qui rappelle en face
aux six principaux personnages , les torts réciproques et les
défauts qu'il leur suppose. Madame Tatillon même en est
choquée : « Que faites-vous donc , lui dit- elle ? C'est ,
» répond - il , pour les réconcilier. »
---
On a écouté avec la plus grande indulgence , malgré
Fenoui dont on ne pouvait se défendre. Quand la toile a
été baissée , quelques sifflets se sont fait entendre . Il eût
bien mieux valu se borner à ne pas demander l'auteur . Ce
ilence seul eût été assez expressif. Les sifflets sont une
grossièreté superflue , qu'on aurait dû épargner à un auteur
qui a tant de droits à l'estime et à la bienveillance
publique . ,
Il vient de réduire sa pièce à quatre actes , et cette
réduction lui a procuré quelque succès. L'auteur est l'infatigable
Picart .
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-
(
F 2
84 MERCURE DE FRANCE ,
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MESSIDOR AN XII. 85
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Cet ouvrage se vend encore chez Didot l'aîné, imprimeur au Louvre.
Ces différens ouvrages se trouvent aussi chez le Normant , rue
des Prétres Saint-Germain-l'Auxerrois , nº. 42.
3
86 MERCURE DE FRANCE ,
NOUVELLES DIVERSES.

Londres. La séance de la chambre des communes du 11
juin a été très -orageuse . Le chancelier de l'échiquier ayant
proposé de se former en comité , afin de prendre en considération
le bill ayant pour objet de créer des forces additionnelles
, cette proposition a été vivement combattue .
On a soutenu que ce bill menaçait la liberté des sujets ;
qu'il tendait à renverser la constitution , puisqu'on voulait
faire des levées indépendamment du parlement , et
que les troupes restassent toujours sur pied . La France ,
dit M. Moore , est dans un tel état , que vouloir l'attaquer
par terre , serait une veritable folie . Nos forces de
terre sont parfaitement inutiles , et nos vaisseaux les rendront
toujours telles.
"M. Naughton ne voit au contraire , dans la mesure
proposée , rien de contraire à la constitution , et juge une
armée permanente nécessaire à la patrie ; il ajoute qu'on
ne peut attribuer qu'à l'esprit de faction , les discours de
plusieurs honorables membres . Il est rappelé à l'ordre . La
motion de M. Pitt obtient une majorité de 50 voix .
Dans la séance du 15 , l'orateur a proposé de procéder à
la deuxième lecture des amendemens du bill de défense.
On s'y est opposé , et le ministre a eu contre lui une majorité
de 6 voix .
Les portes sont restées fermées pendant un assez longtemps.
Les tribunes ont enfin été r'ouvertes ; et plusieurs
membres ont parlé pour ou contre le bill . M. Klarke a
prétendu que c'était à M. Pitt que la Grande - Bretagne devait
la conservation de tout ce qui lui est cher , et qu'elle
MESSIDOR AN XII.
287
ne pourrait jamais acquitter envers lui la dette de la
reconnaissance. Je n'oublie pas , dit-il , les magnifiques
éloges qui lui furent dernièrement prodigués par ceux
mêmes qui se montrent aujourd'hui ses plus opiniâtres adversaires.
Ils reçurent avec applaudissement les premières
vues du bill qu'ils décrient aujourd'hui. Les débats ont
continué avec chaleur. Le tnmulte a été extrême . M. Spencer
Stanhope dit qu'il ne s'est jamais passé de scène
plus fâcheuse et plus méprisable. Il est rappelé à l'ordre.
Le procureur-général prend la parole , et représente la
conduite de l'opposition comme un nouveau stratagême
pour hater l'éloignement d'un ministre . L'intention de ces
messieurs est évidente. Ils ont résolu de s'opposer à toutes
les mesures que le ministre pourra proposer. Ils veulent
opérer de nouveaux changemens dans les conseils de S. M.
et suspendre pour deux mois le pouvoir exécutif.
L'orateur de la chambre pense que l'honorable membre
( le procureur général ) a transgressé les règles de
l'ordre , en interprétant de cette manière les motifs des
autres membres.
L'amendement a été mis aux voix , et le ministre n'a
eu qu'une majorité de 29 voix : ce qui prouve , dit le
Morning-Chronicle , que le pouvoir ministériel est sur
son déclin .
Londres rétentit encore des bruits de paix qu'y répandit
l'arrivée de M. Livingston . Le Moniteur les a contredits.
Le journal de París dit que cet ambassadeur américain a
quitté cette ville plutôt qu'il ne voulait , ou ne s'y attendait.
Les ministres de S. M. ayant jugé qu'un plus long
séjour de la part de cet ambassadeur avait quelqu'inconvé →
nient dans les circonstances.
On mande des bords du Mein que les sémestriers de
4.
88 MERCURE DE FRANCE ;
toutes les troupes prussiennes ont été congédiés , et sont
retournés chez eux ; circonstance qui , seule , suffirait pour
détruire les bruits qui ont couru des préparatifs mili
taires e Pruse.
Des nouvelles analogues , de Vienne , annoncent qu'il y
a en ce moment des négociat ons ouvertes sur divers points
très-importans , dont la décision consolidera le nouvel
ordre des choses , el maintiendr , par un juste équilibre ,
les rapports des puissances continentales entr'elles , et que
le cabinet autrichien joue un des principaux rôles dans ces
négociations.
On écrit de Hambourg : Le bruit court ici que décidément
les médecins du roi d'Angleterre ont rédigé , le 3
juin , une consultation à l'effet de convaincre ce monarque
que sa santé exige sa prompte abdication , et que M. Pitta
été faire part de cette consultation au prince de Galles . Ce
, qui est hors de doute , c'est que MM. Fox et Gray sont
alle trouver M. Pitt , et sont restés en conférence avec lui
au moins une heure et demie.
་ ༢ ་
On crit de Hanovre , que deux bataillons de troupes
françaises sont partis , il y a quelques jours , des environs
de Walfrode , pour Bremervoedde , afin d'occuper les
rives du Weser , et intercepter la navigation de ce fleuve
aux bâtimens anglais .
Pls eur journaux all mands , parlent de la manière la
plus favorab e pour les relations politiques des puissances
de Europe , et pour la fixité de la pais continentale , des
nouveaux changemens qui ont eu lieu en France.
On lit dans un gazette allemande : Le roi de Naples doit
enfin avoir résolu d'accorder aux Français le droit de
mettre des garnisons dans les forteresses du
pays. L'a
miral Nelson a envoyé une escadre vers Corfou , pour agir
-
MESSIDOR AN XII.
og
on certains cas conjointement avec les forces navales d'une
autre puissance , ect. ( Publiciste. )
Cette dernière nouvelle paraît bien peu vraisemblable ,
puisqu'il est connu que la Russie a en France , et la France
en Russie , un chargé d'affaires .
Des lettres de Hambourg font mention de préparatifs
militaires dans les états du roi de Danemarck , sans qu'on
en connaisse le motif. On prétend que les relations de ce
royaume avec celui de Suède ont pris tout-à- coup une
tournure assez sérieuse .
Il y a eu aussi de nouvelles contestations entre le Danemarck
et l'Angleterre , relatives à des bâtimens de commerce
enlevés par les escadres anglaises qui bloquent l'embouchure
de l'Elbe . Ces prises , qui paraissent avoir été
autorisées par le ministère britannique , ont donné lieu à
des représentations très-vives. Ce procédé hostile a excité
une forte , sensation en Danemarck , où les Anglais sont
détestés , depuis le bombardement, de Copenhague par l'a
miral Nelson.
On lit dans la gazette d'Augsbourg : Il se fera dans peu
quelques changemens dans l'état pontifical , et à cette occasion
, le roi de Sardaigne recevra , dit-on , une indemnité.
Le cardinal Fesch , oncle de l'empereur des Français
, paraît destiné à jouer un plus grand rôle .
On écrit de Hanovre : Le général Bernadotte , maréchal
d'empire , est attendu ici aujourd'hui ( 19 juin ). Le géné
ral Dessolles restera près de lui . — On va changer les boutons
dans l'uniforme français. Au lieu des mots: Répu
blique française , on lira Empire français.

De Berlin : que M. Laforêt , ministre de France , a reçu
de la cour une réponse très - satisfaisante à la note qu'il
remit il y a quelques jours. Il l'a aussitôt envoyée à l'empereur.
go
MERCURE DE FRANCE ,
Il paraît certain que M. le prince de Hatzfeld se rendra
sous peu à Paris , pour féliciter l'empereur sur son avénement.
PARI S.
Le dispositif de l'arrêt de la cour criminelle et spéciale
, séante à Paris , n'a été connu qu'au commencement
de cette semaine . Il porte qu'il est constant que d'après
P'instruction et le débat , il a existé une conspiration tendante
à troubler la république par une guerre civile , en
armant les citoyens les uns contre les autres , et contre
F'exercice de l'autorité légitime . On avait dit dans tous
les journaux , et nous l'avions répété d'après eux , que
neuf des condamnés à mort avaient obtenu leur grace.
C'est une erreur : il n'y en a eu que huit , et de ceux qu'on
avait nommés , il faut excepter Louis Ducorps.
Le 4 messidor , la cause a été plaidée à la cour de cassation.
Le rapporteur , M. Audier - Massillon , a réfuté les
cinq moyens présentés par les appelans , et conclu à la
confirmation du jugement . MM. Gauthier , Dommaget et
Girod , ont plaidé pour les accusés . On trouvera dans ce
que nous rapportérons de la réfutation de M. Merlin ,
procureur-général , les principales objections faites par
ces défenseurs.
« On allègue , dit-il , que les procès -verbaux dressést
dans le cours de l'instruction préliminaire , n'ont pas été
annexés à l'acte d'accusation. L'article 251 du code n'oblige
d'annexer à l'acte d'accusation que les procès-verbaux
qui constatênt le corps du délit. Or, dans l'affaire actuelle
, il n'existe aucuns procès - verbaux de cette espèce ,
MESSIDOR AN XII.
gr
il n'existe point de délit matériel : le crime n'existe que
dans la pensée de ceux qui se préparaient à le commettre .
» Il a été , dit -on , produit en témoignage des hommes
qui avaient joué dans le procès le rôle de dénonciateurs .
Le fait est- il vrai ? cette assertion n'a été mise en avant
qu'à cette audience : supposez qu'elle soit vraie ; qu'en
résultera-t-il ? L'article 558 du code défend de produire
les dénonciateurs comme témoins , dans le seul cas où il
s'agit de délits dont la délation est pécuniairement récompensée
par la loi , ou lorsque le dénonciateur peut , de
toute autre manière , profiter de l'effet de sa dénonciation .
Or , dans l'espèce dont il s'agit , la loi ne récompense pas
pécuniairement la dénonciation du crime imputé aux demandeurs
en cassation . Les prétendus dénonciateurs dont
on parle à la cour , ne pouvaient profiter de leur dénon
ciation , soit directement , soit indirectement ; ainsi l'article
358 ne peut recevoir ici aucune espèce d'application .
-
» Enfin , a - t -on dit , les accusés n'ont pas joui de la
liberté nécessaire pour leur défense ; mais quelle preuve
apporte- t- on d'une assertion aussi extraordinaire ? aucune ;
et la preuve contraire résulte du procès-verbal des débats . »
Le procureur impérial a conclu comme le rapporteur ,
et leurs conclusions ont été suivies ; la cour de cassation a
confirmé l'arrêt de la cour criminelle .

· Le lundi 6 messidor , cet arrêt ayant été lu aux douze
condamnés à mort , ils ont tous demandé des confesseurs ,
qui les ont accompagnés jusqu'à l'échafaud. Chacun a embrassé
son confesseur et baisé le crucifix avant de se livrer
à l'exécuteur. La tête de Georges est tombée la première.
Celle de Mercier la dernière. Joyaut et Deville dit Tamerlan
, montés sur l'échafaud , ont crie : Vive le roi !
des militaires ont répondu à ce cri pár celui de : Vive Pem
pereur.!
"
92 MERCURE
DE FRANCE
,
Les huit condamnés qui ont obtenu leur grace , seront™
renfermés dans différens châteaux forts , pendant quatre
ans , au bout desquels ils seront déportés.
Le général Moreau est parti pour se rendre aux Etats-
Unis.
Unir l'Océan à la Manche , en joignant la Loire à
la Vilaine , et celle-ci à la Rance , et par ce moyen établir
une communication sûre et facile entre les deux ports de
Nantes et de Saint-Malo ; réunir la Vilaine à la rivière
d'Oust , cette dernière à celle de Blavet , et le Blavet à la
rade de Brest ; jonctions si utiles à l'approvisionnement
du premier port de France : telle est l'importante partie
du plan général de navigation adopté par les états de Bretagne
en 1784 , que le gouvernement d'alors se proposait
de faire exécuter à ses frais , en ce qui concernait le Blavet
seulement , et qu'un gouvernement dont l'active influence
se fait sentir partout où il s'agit d'ouvrir de nouvelles
sources de prospérité , fait aujourd'hui exécuter toute
entière.
-
(Journal des Débats. )
Le cabinet britannique , qui ne cesse de faire tous
ses efforts pour susciter des ennemis à la France , vient ,
dit -on , de proposer à la cour de Vienne des subsides pour
300,000 hommes . On ajoute que S. M. lui a fait répondre
qu'elle persistait invariablement dans son système ' de
neutralité .
-Une de ces femmes scandaleuses , qui ne rougissent
de rien , se présenta dernièrement au jardin de l'Elysée ,
et scandalisa tellement l'assemblée par l'indécence de son
costume , qu'on fut forcé de la mettre à la porte. Elle fut
reconduite extra muros par tous les jeunes gens qui se
trouvaient là , et les huées de la multitude poursuivirent
eetto malheureuse bien au-delà des Champs -Elysées.
MESSIDOR AN XII.
93
On a célébré nouvellement à Salency - lès -Noyon
département de l'Oise , la fête de la Rosière. Un concours
prodigieux de personnes distinguées assistait à cette fête.
Cette cérémonie religieuse , qui a eu pour instituteur
Saint -Médard , évêque de Noyon , natif de Salency , décédé
en 545 , n'a jamais été interrompue , pas même dans
nos plus violentes convulsions révolutionnaires . On remarque
avec intérêt que , depuis cette édifiante et pieuse
institution , aucun Salencien n'a été flétri par la justice.
-
Dans la journée du 8 messidor , on a observé , à
Paris , en neuf heures d'intervalle , une variation presqu'incroyable
, de 12 degrés du thermomètre , quoiqu'il n'y ait
point eu d'orage apparent, du moins dans le voisinage ;
car on doit présumer qu'il y en a eu au loin.
Le ministre des finances , consulté sur la question de
savoir « si les clauses des baux qui chargent les fermiers
d'acquitter la contribution foncière de leurs exploitations ,
emportent pour eux l'obligation d'acquitter la portion de la
contribution volontaire votée pour la guerre contre l'Angleterre
, qui se trouve répartie au marc le franc de la contribution
foncière » a répondu «< que cette taxe est incontestablement
à la charge du propriétaire , à moins qu'il n'existe
entre lui et son fermier une convention explicativement
contraire. »
-
"
Nos forces navales et celles de la Hollande ont , dans
trois ou quatre actions récentes ; obtenu des avantages
marqués sur celles de la Grande- Bretagne , dans l'Océan
et la Méditerranée .
-M. le conseiller d'état Portalis , a fait , dit- on , à l'empereur
un rapport sur plusieurs associations religieuses ,
qui , sous le nom de Société du coeur de Jésus , Société des
victimes de l'amour de Dieu , Société des Paccanaristes,
BIBL. UNIV,
94 MERCURE DE FRANCE ,
ou pères de la foi , s'étaient introduites en France , ees
dernières années . On assure que sur ce rapport , l'empereur
a ordonné, la suppression de ces sociétés , non autorisées
et formées sans que leurs membres eussent observée les
formalités prescrites.
"
"
Le Normant vient de mettre en vente une nouvelle
édition, du Voyage du jeune Anacharsis en Grèce , par
J.J, Barthélemy ( 1 ) , Cet ouvrage est un des monumens
littéraires du dix -huitième siècle , qui passeront à la pos
térité. Son succès égala celui de l'Esprit des Lois. Ces
deux productions , d'un genre différent , ont coûté l'une et
l'autre vingt ans de travail à leurs auteurs. Le style de
Montesquieu est plus vif et un peu plus concis . Celui de
Barthélemy a plus d'harmonie et de sûreté . Si l'on peut lui
faire quelque reproche , c'est , si on l'ose dire , l'excès de
la perfection. Dans l'Esprit des Lois , on trouve plus d'une
opinion qui peut être contestée , et qui n'est pas sans dan →
ger. Il n'y en a aucun à lire le Voyage d'Anacharsis, Si
la Grèce y est peinte avec les plus brillantes couleurs ,
l'auteur a soin de faire observer la faiblesse et le vice de ces
petites républiques , dont le vice incurable était , d'un côté ,
la haine et l'envie que la pauvreté portait à la richesse , de
l'autre , la versatilité du peuple , la nécessité de le flatter.
pour lui plaire , et la bassesse des orateurs , qui le corrom
paient en le flattant ,
M. Barthélemy, est du très-petit nombre des écrivains
dont les ouvrages sont à-la -fois , comme on l'a dit , une
autorité pour les savans , un modèle pour les écrivains , une
(1 ) Voyage du Jeune Anacharsis en Grèce , vers le milieu du
quatrième siècle avant l'ère vulgaire , par J. J. Barthélemy. Sept
vol. in- 18 . Prix : 16 fr. broches , et 20 fr. cartonnés.
MESSIDOR AN XIL 95
>
1
warce d'instruction et de plaisir pour tous les genres de
lecteurs. Sans répéter des éloges unanimes et cent fois
répétés , nous nous bornerons à faire connaître quelquesunes
des additions et des améliorations de cette édition ,
vraiment nouvelle. Elle est en sept vol: in-18 ; c'est la première
de ce format , si commode pour les ouvrages qu'on lit
souvent. Elle a été imprimée par M. Didot jeune , avec la
plus scrupuleuse exactitude : l'éditeur a fait choix de caractéres
au-dessous de ceux employés dans les éditions in-8
et in-12 , mais qui , gravés et fondus exprès pour celle-ci , '
lui donnent une netteté d'impression que la vue la plus'
délicate peut encore trouver agréable. Cette édition
faite sur la magnifique édition in-4°, revue et augmentée
par M. l'abbé Barthélemy lui-même , dans les dernières
anneés de sa vie , et donnée au public après la mort de '
l'auteur , par M. Didot le jeune , contient par consé
quent toutes les Additions et toutes les Corrections qui
donnent à l'édition in-4° une si grande supériorité sur
les précédentes. Parmi les Additions , on distingue un
excellent Mémoire de M. Mariette , sur le plan d'une
Maison grecque , relatif au chapitre des Maisons et des
Repas des Athéniens ; plusieurs morceaux ajoutés dans
le cours de l'ouvrage , notamment aux chapitres sur les
Jeux olympiques , sur l'Education , sur l'Argolide , sur
Socrate , sur le Bonheur, etc... ; et trois Tables nouvelles
jointes aux deux précédemment publiées , savoir une
des Mois attiques , une autre des Tribunaux et Magistrats
d'Athènes , et la troisième des Colonies grecques,
Ces nouvelles Tables ont été rédigées d'après les vues et
selon le désir de M. l'abbé Barthélemy , par un de ses
collégues à l'Académie des Inscriptions. Le savant auteur
des Tables des hommes célèbres dans la liuéra-
A
96 MERCURE
DE FRANCE
,
sure , les sciences et les arts , imprimées dans les pre
mières éditions , les a corrigées en beaucoup d'articles ,
les a augmentées de moitié environ ; enfin il a revu et
vérifié la première Table , celle des Epoques , avec toute
l'attention qu'exige une matière sí épineuse et si impor→→
tante. Les Corrections sont trop nombreuses pour les
indiquer ici . Nous nous contenterons de dire qu'elles sont
de deux sortes ; les unes regardent le style ; les autres
sont des erreurs de faits , de sommes et de dates qui
avaient échappé à l'attention de l'auteur , mais qu'il a
relevées au moyen des vérifications dont il s'est occupé
jusqu'à la fin de sa laborieuse carrière . L'éditeur a
mis à la tête de cette édition les Mémoires sur la vie
et sur quelques-uns des ouvrages de Jean-Jacques Barthélemy,
écrits par lui -même en 1792 et 1793. L'auteur
ne se proposait point de les livrer à l'impression ; mais
on a pensé avec raison que le public n'écouterait
pas sans intérêt un écrivain célèbre racontant à sa
famille et à ses amis les principales circonstances de
sa vie , avec cette simplicité et cette candeur qui
rendaient son caractère si aimable. Enfin le premier
volume est orné du portrait de l'abbé Barthélemy , gravé
par M. Saint - Aubin , d'après la belle médai le que
M. Duvivier a consacrée à la mémoire de son illustre
ami. La réunion de tous ces avantages ne peut manquer
d'assurer à cette jolie édition la préférence sur toutes
celles qui l'ont précédée,
:
a
-Le même libraire vient de mettre en vente un livre
intitulé Nouveau Dictionnaire de l'Enregistrement ,
Timbre et Hypothèques ; par M. Belot , de Langres . Un
volume in-8°. Prix : 8 fr. , et 10 fr. 50 c. par la poste .
Errata. Faute essentielle à corriger dans le dernier Nº. ( 23 juin ) ,
page secunde, vers 17* , feux; lisez : voeux、
( No. CLVIII . ) 18 MESSIDOR an 12 .
( Samedi 7 Juillet 1804. )
HEP.
FRA
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE,
POÉSI E
cen
LE COLIBRI
A madame D .... re , qui accusait l'Auteur d'avoir
montré beaucoup d'inconstance (1 ).
VOUS ous connaissez ce léger volatile ,
Du papillon ce rival inconstant ;
Ainsi que lui , vif, aimable et brillant ,
Amant des fleurs , mais amant peu docile ,
Qui toujours brûle , et toujours caressant ,
De l'une à l'autre , en son humeur volage ,
Va promener son infidele hommage ,
Aime , jouit et change en un instant :
Du Colibri , je crois , telle est l'image .
( 1 ) Cette pièce fut composée à Saint-Domingue , en 1792.

98
MERCURE
DE
FRANCE
,
Penseriez-vous que cet oiseau charmant
Dût de l'amour éprouver l'esclavage ? ...
Qui le croirait ? Et voici cependant
Un Colibri qui languit , qui soupire :
Tout est soumis à l'amoureux empire ,
Et l'univers cède aux lois d'un enfant.
Près d'un bouton qui commençait d'éclore ,
Un Colibri reposait ce matin ;
A son éclat , l'oeil séduit , incertain ,
Croit voir briller une fille de Flore ;
Mais , tout-à - coup , d'un gosier souple et fin ,
J'entends sortir un aimable ramage :
Je l'écoutais ; Amour qui l'inspirait ,
Me permettait d'entendre son langage ,
Et je vous rends ce que l'oiseau chantait.
CHANSON DU COLIBRI
JADIS d'une aile légère ,
J'aimais à papillonner ,
J'étais toujours sûr de plaire ,
Et toujours prêt à changer ;
Mais , aujourd'hui , quel prestige
En ces lieux vient m'enchanter ?
Un Colibri qui voltige
Serait- il fait pour aimer ? ...
Oui je perds mon inconstance ,
Près de ce bouton charmant ;
Amour , jamais ta puissance
Ne fit rien de plus brillant !
Seul il aura mon hommage ;
Il est digne de ma foi ,
Et l'oiseau le plus volage
Sera moins heureux que moi.
Enfant gracieux de Flore ,
Il a toutes ses faveurs ;
MESSIDOR AN XII.
Tous les regards de l'Aurore ,
Qui le baigne de ses pleurs ;
Et dans sa beauté nouvelle ,
Seul il offre à mes ardeurs ,
Tout ce que le moins fidèle
Va chercher sur mille fleurs.
Ainsi chantait l'oiseau chéri de Flore :
Echo se tait à des accens si doux ;
Moi , dans l'ardeur du feu qui me dévore ,
Je m'écriais , le coeur tout plein de vous :
Dieu des amans , de la beauté que j'aime ,
Dans ce bouton tu m'as fait voir l'emblême !
Pour la former tu réunis un jour
Tous les attraits dont brillent tour- à - tour ,
Aux lieux soumis à ton pouvoir suprême ,
Mille beautés qui
composent ta cour.
Comble mes voeux , puissant dieu de Cythère !
Sans doute un jour , elle doit
s'enflammer !
Ah ! je sais trop comment il faut l'aimer ;
Enseigne- moi comment on peut lui plaire.
AGAR.
9
VERS
Ecrits sur un exemplaire de l'AMINTE du TASSE, donné
par un maître d'italien à son écolière.
Je rêvais cette nuit; une image chérie
Se retraçait à mon oeil enchanté.
Nouvel Aminte , auprès de la belle Silvie
Je croyais être transporte.
Je m'éveille , et soudain un hasard favorable
Me présente les chants de ce poète aimable ,
Qui si bien fit parler amour , fidélité ;
G 2
100 MERCURE DE FRANCE ,
Je les lis , les répète , et dis avec tendresse :
Mon écolière , hélas ! que n'es- tu ma maîtresse !
Je la verrais en toi cette jeune beauté
Que le chantre d'Aminte a su rendre immortelle .
Tu m'offrirais Silvie , et serais moins cruelle.
Autant d'attraits , sur- tout plus de bonté ,
Telle je te voyais en songe :
Dis un seul mot , et pour moi le mensonge
Devient une réalité .
Le Tasse sut aimer , et ne fut point volage ;
J'en crois ses malheurs , et l'ouvrage
Qu'a mon réveil Amour a placé sous mes yeux .
Qu'il me deviendra précieux ,
Dans chaque vers si tu lis mon hommage :
Si quelque jour déposant la fierté
Qui désolait l'amant de la belle Silvie ,,
Et fixant pour jamais le destin de ma vie ,
Ce doux mot j'aime est par toi répété !
Je devrai tout à l'appui secourable
Qu'Aminte et son auteur ici m'auront prêté ;
Mais pour te peindre un sentiment durable ,
Qu'est- il besoin d'un langage emprunté ?
Si j'ose t'offrir unefable ( 1 ) ,
Dans mon coeur est la vérité .
LA TORTUE ET LES GRENOUILLES.
FABLE.
Au sort d'autrui souvent on porte envie ,
Lorsqu'on devrait remercier les Dieux
D'être en effet partagé beaucoup mieux ;
Mais de l'homme c'est la folie ,
Il veut toujours ce qu'il n'a pas :
(1 ) Le Tasse a intitulé modestement son poëme pastoral , Favola
Boschereccia.
MESSIDOR AN XII. 101
Et l'insensé se trouve aux portes du trépas ,
Ayant en vains desirs passé toute sa vie.
Voici comme Esope a traité ,
De son temps , cette vérité.
Une tortue avait son domicile
Près d'un marais . Les dames de ces lieux ,
Gent fort légère et fort agile ,
Venaient à tout moment se montrer à ses yeux.
Les unes s'avançaient doucement à la nage
Jusques aux bords du marécage ,
Puis tout- à-coup rentraient au fond des eaux ;
Les autres se jouaient , sautaient dans les roseaux ,
S'égayaient et faisaient maint autre badinage.
Atous ces jeux , la tortue en secret
Soupirait.
Qu'à mon égard , se disait- elle ,
La nature semble cruelle !
Loin d'avoir cette agilité
Qui me mettrait au comble de la joie ,
Il faut encor que je me voie
Presque réduite à la captivité ;
Ayant sur le dos cette masse
Que je ne puis , qu'avec difficulté ,
Parfois changer enfin de place .
Tout en faisant réflexion
A sa misère prétendue ,
A ses regards s'offre une grue
Jettant la consternation
Parmi la gent du marécage .
Que vois -je ? ô Jupin , quel carnage !
Dit l'animal porte- maison.
Des hôtes de cette eau bourbeuse
J'enviais la condition ;
Ah ! qu'avec bien plus de raison ,
La mienne , en ce moment , doit leur paraître heureuse !
B. S.
3
102 MERCURE DE FRANCE ,
ENIGM E.
Je suis monstre marin ou démon , mais femelle :
Monstre , pour dévorer , j'attaque un gros vaisseau ;
Démon , j'ai le coeur dur et l'ame assez cruelle
Pour étouffer l'enfant qui dort dans son berceau .
Par M. VERLHAC ( de Brives ) , abonné.
LOGO GRIP HE.
RENVERSE - MOI , lecteur ; et quand ton pauvre esprit ,
Tout enveloppé d'un nuage ,
Ne saurait distinguer le jour d'avec la nuit ,
Tu n'y verras que trop , je gage.
Redresse- moi , le fanal luit ;
Cingle droit , ne va pas au port faire naufrage.
CHARADE.
AIR : Mon père était pot ,
etc.
L'ANGLETERRE , sans mon premier ,
Aurait moins d'arrogance ;
Certain docteur , par mon dernier ,
Démontre sa science ;
Mon tout , dans un mois ,
Paraît quatre fois ,
Et toujours on le fête ;
Il est dans les cieux ,
Au nombre des Dieux ,
Et sur terre un prophète .
£ 6 LAGACHE ( d'Am..... ).
Le mot de l'Enigme du dernier numéro est Amour-propre.
Celui du Logogriphe est Logogriphe , où l'on trouve or,
gripe, oh ! père , gril , gorge, gloire.
Celui de la Charade est Bat-eau.
MESSIDOR AN XII. 103
Mes Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin ,
ou Frédéric- le- Grand, sa famille , sa cour , son
gouvernement , son académie , ses écoles , et ses
amis littérateurs et philosophes ; par Dieudonné
Thiébault , de l'Académie royale de Berlin , etc.
Cinq volumes in- 8 ° . Prix : 18 fr . , et 24 fr. par
la poste. A Paris , chez Buisson , imprimeurlibraire
, rue Hautefeuille , nº. 20 ; et chez
le Normant, imprimeur- libraire , rue des Prêtres
Saint -Germain-l'Auxerrois , no. 42.
M. THIÉBAULT a été pendant vingt ans professeur
de grammaire et de style à Berlin , dans
une maison d'éducation élevée sur un plan tracé
de la main de Frédéric , plan mal conçu , et qui
prouve que ce roi n'entendait rien à l'éducation
quoiqu'il eût autant d'esprit que ceux qui ont fait
des romans sur ce sujet ; mais , à cet égard , l'esprit
ne remplace point l'expérience , et l'on ne peut
compter à Frédéric , comme un noviciat suffisant ,
le temps qu'il consacra à l'instruction d'un de ses
neveux dont il voulait être l'ami , le confident ,
auquel il prétendait apprendre à faire des vers ,
et qu'il congédia au bout de huit jours un peu
plus brusquement qu'il n'appartient à un ami et à
un instituteur .
Sous le titre de Souvenirs , M. Thiébault a réuni
toutes les anecdotes qu'il a entendu raconter , tous
les faits dont il a été témoin pendant son séjour à
Berlin , ce qui forme cinq volumes in- 8° . qui ne
sont pas amusans ; c'est la faute de l'auteur dont
les idées sont épaisses , le style extrêmement lourd ,
et qui n'ayant jamais pu savoir lui-même quel
genre d'ouvrage il composait , semble n'avoir pris
104 MERCURE DE FRANCE ,
que les défauts de tous les genres qu'il a confondus.
Pour qu'on ne nous accuse pas d'être trop positifs
dans nos assertions , nous examinerons le discours
préliminaire qu'on peut regarder comme la poétique
de M. Thiébault .
"Sans avoir l'intention de déprécier l'histoire , il
lui préfère les Mémoires qui font connaître les
grands hommes dans leur vie privée ; et même des
Mémoires historiques lui paraissent exiger encore
une méthode sévère , un ton mesuré , une marche
régulière qui l'effrayent : aussi veut - il qu'on regarde
son ouvrage comme de simples Souvenirs , et il
définit des souvenirs une suite de conversation .
On a donc le droit d'exiger que rien ne soit approfondi
, et sur-tout que rien ne soit apprêté , car la
conversation exclut tout apprêt . Cependant l'auteur
avoue qu'il a lui-même donné la forme aux discours
que tiennent les personnages qu'il met en
scène ; et quand il ne l'aurait pas avoué , on le sentirait
, puisqu'ils s'expriment tous de la même
manière que ce soit Frédéric II ou l'un de ses
académiciens , l'impératrice Marie- Thérèse ou l'un
des garçons de sa chambre qui parlent , c'est toujours
M. Thiébault qu'on entend. Il ne veut point
qu'on l'accuse d'infidélité pour cela , parce qu'il
suit , dit- il , l'exemple des historiens grecs et latins ,
et particulièrement de Salluste et de Tite- Live ;
mais Salluste et Tite - Live ne prétendaient pas
écrire de simples Souvenirs , et ce n'est encore
anjourd'hui qu'à titre d'historien qu'on pardonne
au dernier d'être si souvent un grand orateur.
Certes , je suis bien éloigné de reprocher à M.Thiébault
d'être éloquent ; mais je le prierai d'examiner
s'il est loyal de s'appuyer sur Tite- Live , quand on
s'annonce pour ne donner que des anecdotes sans
liaison et sans ordre chronologique .
Dans un autre endroit , M. Thiebault dit : « J'ai
MESSIDOR AN XII. 105
>>>
>>
» vivement desiré que nous eussions à léguer à la
» postérité des mémoires particuliers , très- détaillés
» ou vraiment complets sur Frédéric-le - Grand :
j'ai vu avec peine que personne ne s'en occu-
» pait ; et , à défaut de tout autre , j'ai osé m'en
> occuper moi- même il y a plus de vingt - cinq
» ans. Depuis cette époque , cette idée ne m'a
jamais abandonně ; elle m'a poursuivi partout ;
» tous les jours je m'en suis occupé autant que
» j'en ai eu le loisir ; j'ai successivement recueilli ,
» conservé , augmenté mes notes ; et enfin j'ai
rédigé l'ouvrage que je me résous à publier
>> aujourd'hui . » Ne résulte- t- il pas positivement
de cet alinéa que M. Thiébault nous offre des
mémoires complets sur Frédéric II , que ces mémoires
sont le fruit de vingt-cinq ans de travaux ,
qu'il s'en est occupé tous les jours ? Et alors pourquoi
donc résume-t- il sa préface en affirmant qu'il
ne donne que des Souvenirs ? Il faut chercher la
cause de pareilles inconséquences , non dans le dessein
de chagriner l'auteur , mais pour rappeler aux
jeunes gens qui cultivent les lettres combien il est
difficile de bien faire un livre , même lorsque l'on
sait écrire correctement .
M. Thiébault voulait faire parler ses personnages ,
il a réclamé ce droit comme appartenant à l'histoire
, et il a cité Salluste et Tite- Live ; il voulait
' entrer dans beaucoup de discussions , et il s'est
appuyé de l'autorité de mémoires historiques ;
mais comme il voulait aussi se mettre en scène , et
qu'il ne pouvait lier sa personne aux faits principaux
qu'il raconte , il a tout confondu , et il a justifié
ce désordre par l'exemple des Souvenirs : de
sorte que son ouvrage manque de dignité , d'intérêt
et d'ensemble si on le considère comme une
histoire d'ordre si on le regarde comme des
mémoires historiques ; et qu'il est beaucoup trop
106 MERCURE DE FRANCE ,
lourd pour des Souvenirs. Je suis très - persuadé
que M. Thiébault , professeur de style , n'aurait
pas oublié de présenter de pareilles observations à
ses élèves , s'il avait voulu exercer leur jugement
sur un livre composé comme le sien .
:
Au reste , on ne peut qu'applaudir à la modestie
avec laquelle il avoue ne s'être décidé à publier
son recucil d'anecdotes sur la cour de Frédéric
que par le regret de voir que personne ne s'occupait
de nous donner des mémoires sur la vie privée
de ce souverain . Pour moi , je n'aime pas à
scruter l'intimité dès rois , même lorsqu'ils sont
morts s'ils ont été grands , et qu'on veuille qu'ils
paraissent teis à la postérité , il faut ne les montrer
que dans l'histoire , parce qu'ils y sont entourés de
personnages éclatans sur lesquels ils dominent , ce
qui ajoute à leur majesté ; mais le plus grand des
rois qu'on ne pourrait faire voir qu'au milieu de
philosophes et de beaux esprits , risquerait de paraître
un homme bien médiocre , et c'est l'effet que produit
Frédéric II dans l'ouvrage de M. Thiebault.
Le libelle sanglant de Voltaire contre le Salomon
du Nord , n'a point nui à l'idée qu'on peut vouloir se
former de ses qualités héroïques ; les Souvenirs de
M. Thiébault au contraire seront mortels pour la
réputation de ce souverain , parce que M. Thiébault
va toujours faisant l'apologie de son héros , et qu'il
n'y a peut-être rien de plus fàcheux pour un »
homme qui a dominé en Europe que d'avoir toujours
besoin d'être défendu par un professeur de
grammaire . Qu'un simple particulier écrive l'histoire
, il en a le droit s'il possède le talent nécessaire
; comme elle ne repose que sur des actions
publiques , comme les objets qui sont de son ressort
emportent avec eux un grand intérêt , l'écrivain
le plus solitaire , s'il a du génie , s'élève naturellement
au niveau des faits sur lesquels il appelle
MESSIDOR AN XII. 107
le jugement de la postérité ; mais des mémoires par
ticuliers sur des souverains ne peuvent être écrits
noblement que par des hommes qui ont vécu dans
leur intimité , que par des hommes assez élevés par
leur naissance ou les places qu'ils ont occupées
pour ne point mettre d'importance à de petites
choses , et d'emphase dans la manière de les raconter.
M. Thiébault n'était point dans cette position
l'anecdote suivante expliquera notre pensée à cet
égard .
Lorsque Frédéric composait des discours pour
son académie , il chargeait M. Thiébault de les
lire , et avant la lecture de lui indiquer les fautes
qu'il aurait pu faire contre la langue. Un jour
M. Thiébault lui en indiqua une qui était , dit- il ,
un bon solécisme , bien conditionné, très- frappant ,
et placé positivement dans l'endroit destiné à produire
de l'effet ; le roi voulut soutenir sa manière ,
l'appuyer par des exemples ; M. Thiébault eut
réponse à tout ; Frédéric prit de l'humeur , saisit
une plume avec avidité , raya la phrase , en refit
une autre dans laquelle il y avait encore un solécisme
, ' d'un genre différent , il est vrai ; mais enfin
c'était un solecisme. « Je vis le danger qui me
» menaçait , dit l'auteur , et je résolus de le braver,
» par cette seule raison que c'eût été me rendre
» trop coupable, envers lui que de l'exposer à la
critique de toute l'Europe , pour n'avoir pas eu
» le courage de faire mon devoir et de lui dire la
» vérité..... Cette nouvelle critique le mit aux
champs je le vis devenir subitement rouge de
colère , les yeux enflammés , l'air dur et mena-
» çant , et toute la physionomie annonçant un
» homme disposé à prendre un parti violent...
» Je suis persuadé qu'il n'a jamais été plus hors de
lui , lorsqu'il lui est arrivé de s'oublier jusqu'à
donner des coups
de bottes dans les jambes : je
»
>>
>>
»
>>
108 MERCURE DE FRANCE ;
»
» ne craignais pas qu'il m'en donnât ; ma qualité
» d'étranger me rassurait , vu qu'il ne s'est jamais
» abandonné à cette vivacité qu'envers quelques-
» uns de ses sujets. Mais je m'attendais à être brus-
» quement renvoyé , pour ne jamais plus être
rappelé auprès de lui. » Que fit M. Thiébault ,
car il faut bien que j'abrège sa narration , et je
n'en suis qu'à la cinquième page ? Il prit un air
attristé et non abattu , sa voix fut celle d'un homme
pénétré , mais inflexible , et ce fut en parlant lentement
, d'un ton bas et concentré , les yeux fixés sur
le parquet devant ses pieds , et tout le corps dans
une attitude simple , modeste et immobile , qu'il
dit au roi...... Ce qu'il lui dit est bien long ;
mais , on doit en convenir , il est impossible de
montrer un plus entier dévouement pour la gloire
d'un souverain qui fait des solécismes dans un discours
pour son académie . Frédéric se calma , sa
main alla reprendre sa plume , et sans aucune
répugnance , il écrivit la phrase telle que M. le
professeur de grammaire l'avait proposée dans ses
remarques. « J'ai toujours regardé la conduite de
» Frédéric en ce moment , dit M. Thiébault.
» comme l'un des traits qui lui font le plus d'hon-
» neur. En effet , roi tout-puissant , ayant pour
principe de ne jamais donner aucune marque
de faiblesse ( 1 ) ou de versatilité , ayant , outre la
fermeté de son caractère , la maladie des rois ,
» je veux dire le malheur de ne pouvoir supporter
» la contradiction , dans laquelle leur amour-
» propre ne leur permet guère de voir autre chose
de respect qu'une irrévérence , et un manque
» sut néanmoins , dans l'accès même d'une très-
»
il
( 1 ) Quelle plus grande marque de faiblesse que de
s'emporter quand on fait des fautes , et des fautes de grammaire
encore !
1
MESSIDOR AN XII. 109 6
» forte colère , entendre le langage de la vérité et
>> de la raison ; il eut assez de force dans l'ame
» pour s'y soumettre à l'instant même . » M. le professeur
ne peut s'offenser si je m'arrête quoiqu'il
n'ait pas fini , puisqu'il convient lui-même que
tout autre qu'un roi aurait pu lui dire : taisez-vous.
Dix pages pour une anecdote aussi puérile ! un
discours dans le genre de Tite - Live pour un solécisme
! la colère d'un souverain auteur et philosophe
! l'admiration d'un grammairien qui voit
dans le dénouement de cette scène ridicule un des
traits qui font le plus d'honneur à son élève ! tout
cela me paraît si petit , si peu instructif, si mal
raconté , que je me crois autorisé à répéter que des
mémoires historiques sur des hommes qui appartiennent
à la postérité , ne peuvent être dignement
écrits que par ceux que leur naissance ou les places
qu'ils ont occupées garantissent de l'engouement et
de l'emphase . Si Sully n'avait pas été aussi grand ,
il n'aurait point parlé d'Henri IV avec tant de naturel
et de simplicité: On sait d'ailleurs que ce
prince trouvait fort bon que Malherbe le reprît
forsqu'il se servait d'une expression qui rappelait
plutôt le roi de Navarre que le roi de France
il riait quelquefois de la gravité du poète , et suivait
toujours ses conseils. De tous les souverains qui
appartiennent à l'histoire , Frédéric II me paraît
celui qui pouvait le plus gagner à ne point être vu
dans son intimité ; on sentira facilement la vérité
de cette assertion par l'analyse rapide que je vais
faire des anecdotes rassemblées dans cet ouvrage :
je n'en admets , ni n'en conteste l'authenticité ; et
je crois devoir prévenir que je ne parle pas ici du
roi de Prusse qui fut un grand homme de guerre ,
mais du roi de Prusse dont il est question dans les
Souvenirs de M. Thiébault.
e ;
Frédéric ne fut jamais un jeune homme ; il est
MERCURE DE FRANCE ,
même permis de douter s'il fut homme : les accusations
portées contre ses moeurs sont absolument
sans preuves , et l'on pourrait croire , au cynisme
de ses discours , qu'il mettait un certain amourpropre
à se laisser accuser de goûts bizarres , pour
qu'on ne pût le soupçonner d'être absolument sans
passions . Le plaisir de faire de la musique le lia
dans sa jeunesse avec la fille d'un simple bourgeois
de Postdam , que le gros roi Guillaume fit fouetter
pub iquement par le bourreau , et qui , déshonorée ,
fut réduite à épouser un voiturier de Berlin . Frédéric
fit à cette infortunée une pension très-économique.
Ayant voulu voyager , son père le fit
mettre en prison avec le dessein très-prononcé de
lui faire couper la tête ; il y serait parvenu si le
ministre de l'empereur n'eût pris sur lui d'intervenir
au nom de son maître ; et comme alors la
Prusse n'avait pas secoué le joug de l'empire
Guillaume eut le regret de ne pouvoir faire périr
son fils ; mais il le retint prisonnier , et avec une
sévérité si outrée qu'il fut mal obéi . Le commandant
de la forteresse de Custrin permit à Frédéric
d'aller se dissiper à un château voisin , où il trouva
une famille , qui lui fut dévouée , qui mit tout en
usage pour adoucir son sort , et lui prêta de l'argent
pour ses besoins les plus urgens. Quand il
monta sur le trône , il ne fit rien pour cette famille ,
ne remboursa point l'argent reçu , parce qu'il y a
en Prusse une loi qui défend de prêter aux princes
de la famille royale et aux comédiens . Il y avait
en France une loi qui défendait aux tribunaux
d'appuyer la poursuite des créances formées au jeu ,
et c'est depuis ce temps que les dettes du jeu sont
devenues des dettes d'honneur, dénomination qui
a excité de bien mauvaises plaisanteries philosophiques
, mais qui est juste cependant , car plus la
loi renonce à nous contraindre , plus la probité
MESSIDOR AN XII.
4
doit nous engager à devenir rigoureux envers nous
mêmes . Au reste, M. Thiébault donne de grandes
raisons pour justifier la conduite de Frédéric :
ainsi que je l'ai déjà remarqué , le grammairien
défend toujours le roi , et c'est en quoi cet ouvrage
ne ressemble à nul autre .

De deux amis qui devaient accompagner le
prince royal dans ses voyages , l'un fut décapité
sous ses yeux . l'autre s'enfuit , et l'on ignore à
Berlin ce que Frédéric roi fit pour lui : la reconnaissance
de ce souverain est toujours couverte de
nuages. Pour connaitre combien il lui était facile
de s'en dégager , il faut lire le chapitre sur le baron
de Pirch , ce jeune page qui ne l'avait pas quitté
un seul instant pendant la guerre de sept ans , et
qui lui sauva la vie à la suite d'une bataille perdue ;
un peu de franchise de la part de ce souverain eût
suffi pour conserver cet infortuné ; on peut en dire
autant du baron de Trenck ; mais Frédéric qui
croyait toujours qu'on le trompait ou qu'on voulait
le tromper , n'aimait pas les explications franches ;
et ce n'est pas en lisant son histoire qu'on pensera
le langage d'un roi n'est souvent que celui
d'un père.
Une de ses soeurs , soupçonnée d'avoir connu son
projet de fuite , reçut du roi Guillaume des coups
de canne sur les épaules , et des coups de pied dans
le ventre ; excepté les coups de botte dans les
jambes , dont M. Thiébault parle plusieurs fois ,
il n'y a rien de pareil à reprocher à Frédéric. Au
bout d'une année il sortit de prison ; à force de
raison , de douceur et de prières , sa soeur la duchesse
de Brunswick le fit consentir à épouser une
princesse de dix-sept ans , belle et bonne , qu'il ne
traita jamais comme sa femme ; il n'allait chez
elle qu'une fois par an , pendant une demi - heure ,
et comme c'était en grande cérémonie , il avait une
N
112 MERCURE DE FRANCE ,
paire de bas de soie noire qu'il réservait pour ce
jour mémorable.
Sans entrer dans de plus grands détails , on doit
sentir maintenant pourquoi nous avons dit que
' Frédéric était , de tous les souverains qui appartiennent
à l'histoire , celui qui pouvait le plus
gagner à ne pas être vu dans son intimité ; il ne fut
ni époux , ni père ; il n'aimait pas la vie de famille
, et se montra toujours roi avec ses plus proches
parens ; estimant peu sa nation , il affectait de
n'être pas Allemand , s'occupait sans cesse des
Français qu'il faisait semblant de mépriser , avait
adopté leur langue , et ne put jamais saisir leur
esprit. Quand il n'était pas guerrier , il n'offrait
plus qu'un philosophe célibataire enseveli dans sa
maison de Sans -Souci , où les invités se regardaient
comme de malheureux prisonniers toujours contrariés
, toujours surveillés ; aussi soupiraient - ils
sans cesse après le bonheur d'échapper à leur hôte
royal . Toutes ses conversations étaient un piége
tendu à la bonne foi , de sorte qu'il se mettait en
colère contre ceux qui n'étaient pas de son avis
et méprisait souvent ceux qui abondaient dans son
sens . Sa grande manie était de railler les personnes
qu'il admettait dans son intimité , défaut insupportable
dans un souverain : quand on est au - dessus
des autres , il doit en coûter si peu pour ménager
tous les amours propres ! et c'est trop de vouloir
dominer par son esprit ceux auxquels on interdit
toute réplique par son autorité . Il n'est pas un seul
de ses amis , de ses courtisans , de ses savans , de
ses philosophes que Frédéric n'ait cherché à humilier
; ses plaisanteries sont d'une longueur assommante
; elles ressemblent à des argumens : peut -être
est- ce la faute de M. Thiébault qui les a écrites ;
mais cet auteur qui fait à la fin de son premier
volume un parallèle très - faux entre Louis XIV et
Frédéric II ,
MESSIDOR AN XII. 113
Frédéric II , aurait pu remarquer du moins que
Louis XIV n'a jamais dit un mot offensant sur
personne . Il craignait tant de blesser , même dans
les choses les plus légères , qu'il ne parlait pas de
la figure d'une femme lorsqu'il ne pouvait la louer ;
aussi s'écria-t - il un jour en apprenant la mort d'une
demoiselle de sa cour : « A présent qu'elle n'existe
plus , je puis dire qu'elle était bien laide . » On
sait qu'un soir , faisant à ses courtisans un conte
très-gai , et se rappelant que la fin pourrait fournir
application désagréable à l'un deux , il termina
son récit de la manière la plus commune ,
aimant mieux laisser douter de son esprit que
de sa bonté .
>>
-
Les conversations familières de Frédéric au contraire
avaient toujours pour but de montrer son
esprit ; elles roulaient ordinairement sur Dieu ,
sur la morale religieuse , sur les opinions philosophiques
à la mode de son temps , comme , par
exemple , la mort du chevalier d'Assas qu'il attribuait
àl'amour-propre ; il excitait ses auditeurs à la
combattre avec franchise , et lorsqu'il se sentait
pressé , la foudre , remarque M. Thiébault , partait
aussi subite qu'imprévue : « Cette façon de
» juger , dit le roi , est bonne pour vous , ame
» de boue et de fange ! » Je ne citerai que cet
échantillon de l'aménité qui régnait dans ces discussions
; elles ne paraissent jamais intéressantes',
parce qu'on voit toujours l'autorité du maitre arriver
au secours de la faiblesse du raisonneur. La
seule chose qui soit vraiment divertissante , c'est
lorsque le roi , entouré de son cortège d'académiciens
, a le bonheur de s'endormir : les philosophes
et les savans restent là , les bras croisés , la bouche
béante , n'osant remuer ; à quatre heures du matin ,
le roi s'éveille , leur dit : bon soir , messieurs ; et
ils s'en retournent chacun chez eux , en répétanț
H

114 MERCURE DE FRANCE ,
sans doute comme ces deux vieillards qui se visitaient
chaque après - dînée pour dormir ensemble
au coin du feu : nous avons passé une bonne petite
soirée ! Mais les philosophes qui ont daté à la cour
de Berlin feront un article à part en ce moment ,
il faut continuer de suivre Frédéric dans ses relations
domestiques.
En apprenant la mort de son père , il arrive à
Postdam , et charge un de ses favoris , le baron de
Poëlnitz, de diriger les obsèques du roi Guillaume :
après lui avoir donné des instructions détaillées ,
il court après lui sur l'escalier , ses souliers en
pantoufles , et crie au baron : « Du reste point de
»
friponnerie , je vous prie ; point de tours d'escrocs
» ou de filoux ; je ne le pardonnerais pas , je vous
» en avertis. » Le lendemain , il aperçoit le jeune
comte de Wartensleben , le prend par le bras ,
s'écarte de la foule pour causer amicalement avec
lui , lui parle du trésor immense qu'il a à sa disposition
, et termine la conversation par ces mots :
« Vous qui êtes riche et ladre , ne vous flattez pas
» d'y avoir part ..... comptez que je choisirai plus.
>> sagement ceux à qui j'adresserai mes faveurs. »
M- Thiébault qui a toujours craint Frédéric , et qui
veut se persuader qu'il l'aime et qu'il l'admire ,
fait à ce sujet les réflexions suivantes : « C'est ainsi
» que ce monarque extraordinaire débuta ; il mor-
» tifiait tout à la fois tout le monde , et éveillait
» toutes les passions déchirantes en même temps :
» il accablait celui à qui il parlait par la perspec-
» tive la plus désespérante , et excitait contre ce
>> malheureux dans l'ame de tous les autres tous les
serpens de l'envie. On peut regarder ce fait comme
» le premier essai de Frédéric dans l'art de jouer
» les hommes . » Je ne conçois pas le plaisir que
peut avoir un monarque extraordinaire à éveiller
autour de lui toutes les passions déchirantes et à
MESSIDOR AN XII. 115
exciter tous les serpens de l'envie , ni quel motif il
avait pour faire son premier essai dans l'art de jouer
les hommes ; peut-être cela est-il d'usage en Allemagne
, et je ne dois pas me permettre de juger
des moeurs que je ne connais pas. Je me contenterai
de faire remarquer comment on peut être parfait
grammairien , et avoir un style correctement lourd :
j'abrégerai l'anecdote suivante :
Frédéric prenait les eaux pendant les mois de
juillet et d'août , et comme il avait alors besoin
d'exercice , il allait volontiers de l'un de ses châteaux
de Sans - Souci à l'autre ; la distance était
assez grande , et la marche lui faisant du bien , il
revenait naturellement à son ton railleur ; aussi ,
dit M. Thiébault , n'aimait- on pas à être choisi pour
l'accompagner. Une année il y appela presque tous
les jours le général grand écuyer comte de Schwenin ,
âgé de soixante- dix ans , petit et replet ; il le faisait
suer à grosses gouttes et le plaisantait . Une fois que
le monarque le conduisit encore plus loin que de
coutume , ils aperçurent une chaise à porteur ; et
Frédéric , tout en raillant son grand écuyer , le força
d'en profiter ; mais aussitôt qu'ils furent en marche ,
le roi l'accabla de questions , passant continuellement
de gauche à droite , de droite à gauche , et
forçant ainsi ce malheureux vieillard à se jeter
successivement d'une portière à l'autre , ce qui le
fatigua plus que s'il eût continué de marcher .
Comme il ne put cacher son chagrin , le roi le
bouda pendant quelques jours.
A quoi donc sert la philosophie si elle n'apprend
pas que de pareilles plaisanteries peuvent être mortelles
pour un vieillard ? Je ne sais s'il est bien
nécessaire que de semblables traits soient conservés
pour la postérité ; mais il est possible que sous
l'apparence d'une farce les Français découvrent
une grande dureté de caractère , car cette anecdote
H 2
116 MERCURE DE FRANCE ,
>>
leur rappellera Henri IV promenant le duc de
Mayenne dans le parc de Monceaux. « Le roi,
» dit Sully , marchait à si grands pas que le duc
» de Mayenne , également incommodé de la sciatique
, de sa graisse et de la grande chaleur qu'il
» faisait , souffrait cruellement sans oser rien dire .
» Le roi s'en aperçut , voyant le duc rouge et tout
» en sueur ; il me dit en se penchant vers mon
» oreille Si je promène encore long-temps ce
» gros corps -ci , me voilà vengé sans grande peine
» de tous les maux qu'il nous a faits. Dites le vrai ,
» mon cousin , poursuivit - il en se tournant vers le
duc de Mayenne , je vais un peu vite pour vous.
» Le duc lui répondit qu'il était prêt à étouffer ,
» et que pour peu que sa majesté eût continué ,
» elle l'aurait tué sans y penser. Touchez-là , mon
» cousin , reprit le roi d'un air riant , en l'embras-`
» sant encore et lui frappant sur l'épaule ; car ,
pardieu ! voilà toute la vengeance que vous rece
vrez de moi …………… ... Quelle bonhomie et
quelle manière de raconter !
>>
>>
....... >>
Je ne voudrais pas terminer ce premier article
sans citer quelques traits qui réhabilitent la mémoire
de Frédéric auprès de ceux qui pensent qu'il n'y
a point de vraie grandeur sans bonté ; mais les
Souvenirs de M. Thiébault ne m'offrent rien dans
ce genre , et l'on se rappellera que ne voulant
point me permettre de juger les rois , je me suis
imposé la loi de ne prendre des faits que dans
son livre , faits dont je n'admets ni ne conteste
la vérité. Il me paraît au reste que la mémoire
de Frédéric a été attaquée par des historiens qui
ne sont pas venus à ma connaissance , et que
M. Thiébault a cru devoir se faire l'apologiste
du grand homme dont il corrigeait la prose , et
dont Voltaire s'ennuyait de blanchir le linge
sale , c'est-à-dire de corriger les vers : Frédéric
MESSIDOR AN XII. 117
n'aimait
pas La Fontaine , ce qui n'est pas étonnant
, puisqu'il faut être tout-à-fait Français pour
sentir le charme de sa narration ; mais si ce prince
revenait au monde , et qu'il lût tout ce qu'on a
écrit pour et contre lui , je pense qu'il ne pourrait
refuser d'admirer le fabuliste qui a dit avec sa
simplicité ordinaire :
Rien n'est si dangereux qu'un mal- adroit ami ;
Mieux vaudrait un sage ennemi .
FIÉVÉ E
9
Essai sur Boileau Despréaux , par Portiez ( de l'Oise ) ,
tribun , auteur du Code Diplomatique. Brochure in-8° .
Prix : 60 cent . et 75 cent. par la poste. A Paris , chez
Goujon , libraire , rue Taranne ; et chez le Normant ,
imprimeur - libraire , rue des Prêtres Saint- Germainl'Auxerrois
, nº. 42..
L'ELOGE de Boileau , proposé par l'Institut national ,
est l'hommage le plus singulier et peut - être le plus flatteur
qu'ait jamais reçu la mémoire de ce grand poète ; il semble
fermer la bouche à ces déclamateurs fanatiques de l'école
de Diderot , qui traitaient Boileau avec le dernier mépris ,
sous prétexte qu'il n'était pas philosophe à leur manière ,
et qu'il n'eûtpufaire une page de l'Encyclopédie : ils pouvaient
bien ajouter qu'il n'aurait pu la lire ; il avait assurément
trop de goût pour en être soupçonné.
L'éloge d'un homme qui haïssait mortellement tout ce
qui est faux , doit être un scandale très-alarmant pour la
philosophie de ces pauvres gens . Mais elle peut se rassurer
par les difficultés presqu'insurmontables que le sujet pa-
IP
3
118 MERCURE DE FRANCE ;
raît offrir. Si l'on considère que depuis plusieurs années ,
toutes les plumes qui l'ont essayé y ont échoué avec la
même disgrace , et que , dans un temps où les écrivains ne
sont pas rares , l'Institut n'a encore trouvé personne qui
pût louer à son gré un homme aussi connu que Boileau , il
y a bien de quoi désespérer ceux qui seraient assez hardis
pour l'entreprendre . Ce prix , toujours offert et toujours
manqué , est un piège bien subtil pour l'amour- propre des
jeunes auteurs .
Le cit . Portiez ( de l'Oise ) , qui n'est pas jeune , mais qui
est auteur d'un Code Diplomatique , et qui , en cette qualité
, ne doit pas être étranger à toute finesse , vient d'a
dresser à l'Institut un petit écrit qui renferme un grand
mérite: ce sera l'Eloge de Boileau , s'il remporte le prix ;
et s'il ne l'obtient pas , ce ne sera qu'un Essai sur Boileau
'Despréaux ; titre que la prudence a suggéré à l'auteur ,
pour répondre à tous les événemens :
« Je suis oiseau , voyez mes ailes. »
L'auteur diplomate , aussi modeste que prudent , se présente
moins en littérateur , que comme ami de la littérature
; et , guidé seulement par la reconnoissance , il vient
jeter quelques fleurs au pied de la statue de Boileau , pour
les méler à la couronne brillante que la patrie lui prépare.
Le motif est louable quoiqu'assez léger ; n'importe , on ne
saurait trouver mauvais qu'un écrivain politique exerce
quelquefois sa plume sur des sujets moins sérieux. L'auteur
de l'Esprit des Lois en a donné l'exemple , et il faut
au moins lui ressembler en quelque chose.
Le cit. Porticz a divisé son travail en deux parties. Dans
la première , il jette un coup d'oeil rapide sur l'état de la
langue et de la littérature françaises sous François Ier
et ses successeurs , jusqu'à Henri IV , que l'on citerait
lui - même pour littérateur , dit -il , s'il n'eût été roi . Il
MESSIDOR AN XII. 119
examine ensuite les progrès du goût , lorsque Boileau parut
au milieu des beaux - esprits qui ont créé le siècle de
Louis XIV. Il remarque dans ses Epîtres et ses Satires une
clarté peu connue jusqu'alors ; il avoue que le poète français
lance le trait avec plus d'adresse que Juvenal , et que
ses écrits sont assaisonnés de ce sel attique répandu dans les
Satires d'Horace. Il dit un mot des quatre poétiques , et il
reconnaît que Boileau s'est montré plus sage que le philosophe
grec , moins vétilleux que Vida , plus poète que
l'auteur romain . Il l'absout du reproche de monotonie ,
et le Lutrin , dit- il , atteste qu'il ne manquait pas d'imagi
nation , puisque ses ennemis les plus acharnés ne peuvent
s'empêcher d'y reconnaître un chef- d'oeuvre.
Tel est le plan de cette première partie , dans laquelle
les hommes médiocrement lettrés ne trouveront rien dont
ils ne fussent bien instruits avant que le cit . Portiez eût
pris la peine de le leur dire. Nous n'aurions pas pris celle
de le répéter , si dans la suite de ce petit ouvrage nous
n'avions rencontré la question la plus étrangère au sujet ,
qu'il soit possible d'imaginer , et des principes qu'il peut
être important de relever. L'auteur , après avoir , dans sa
première partie , consacré huit ou dix pages à l'éloge du
poète , juge qu'il ne lui en faudra pas moins de vingt dans
la seconde , pour prouver que ce poète était philosophe ;
et là -dessus il fait un plaidoyer dans toutes les formes ,
rapportant à chaque mot ses autorités et les pièces du
procès. « Boileau était- il philosophe ? Plus d'une fois , dit
» le défenseur , en entendant faire cette demande , mon
» imagination bercée d'une douce illusion , s'est représenté
>> Boileau quittant pour un instant l'Elysée des immortels ,
» pour apparaître tout-à-coup au milieu de l'assemblée
» des sages qui ont proposé son éloge . »>
« Qui , lui fait -il répondre , je fus philosophe...
4
/ 120 MERCURE DE FRANCE ,
>> philosophe à la raison soumis.....
. .....
Le bonheur ne se
» tire point des veines du Potose. Patru indigent ,
» fut à mes yeux plus estimable qu'un commis engraissé
>> des malheurs de la France . . ... . A l'ombre du trône je
» combattis les tyrans du Parnasse , ... Vous , nos
» ' descendans , qui jouissez paisiblement du fruit de nos
» efforts nous ferez-vous un crime d'avoir brûlé un grain
» d'encens en l'honneur d'un prince protecteur des savans ,
» des sciences et des arts ? Il étoit nécessaire à la cause
» du goût et de la vérité .
» Ainsi s'exprimeroit Boileau , jaloux des suffrages et
» de l'estime de l'Institut national de France . »>
Ne semble - t- il pas , à entendre le cit. Portiez , que
son client soit dénoncé et traduit devant quelque bon tribunal
du temps passé , pour y répondre sur une accusation
capitale ? Quel rôle de Jocrisse ne lui fait- il pas jouer dans
son discours ? et comment a- t-il pu supposer qu'une assemblée
de sages , qui propose son éloge , pouvait le
mettre dans la nécessité de se défendre sur un reproche
aussi odieux qu'absurde ?
« Oui , conclud - il , Boileau était philosophe . »
Belle réponse , et bien digne de la question ! J'aimerais
autant qu'il eût demandé , en parlant du mérite d'Aristote ,
s'il était chrétien ; car enfin , si l'établissement du christianisme
est postérieur à l'existence du philosophe grec ,
philosophie du cit . Portiez n'est venue également qu'après
Boileau .
la
Mais voici quelque chose de plus admirable : il ne suffisait
pas d'avoir demontré que notre poète était philosophe ,
il fallait encore l'excuser de ce qu'il avait été religieux ;
car prouver qu'il ne l'avait pas été , toute la logique du
cit. Portiez n'aurait pu suffire à cet effort : il se restreint
·
121
MESSIDOR AN XII.
donc ; il se borne à des excuses qu'il croit suffisantes devant
des juges qui , après tout , savent qu'on peut être
chrétien à la manière de Boileau et de Racine , et n'être pas
un sot. Voici comme il s'exprime :
« Que , dans un temps où toute l'Europe était soumise
» à l'empire d'une religion vénérable par son antiquité ,
» étonnante par sa perpétuité , défendue par des plumes
» éloquentes ; une religion devant laquelle se courbaient
>> des fronts couronnés ; que dans ce temps , dis -je , Boi-
» leau ait cru devoir faire hommage de son talent à cette
» même religion , sans croire déroger à sa réputation
» d'homme de génie , et sans perdre ses titres à la philo-
>> sophie ; on ne voit rien là d'extraordinaire : avant
» lui , etc. » Viennent les exemples des hommes célèbres ,
tels que le Tasse , Milton , Pascal , Fénélon , J. J. Rous-
Corneille , Racine , et ce pauvre Vincent de Paule
que la nouvelle philosophie ne veut pas absolument sanctifier
, tant elle est humaine , et tant son mépris est profond
pour tout ce qui est saint et sacré ; tous personnages
de mérite à la vérité , mais qui n'ont pas laissé de soutenir
et de défendre la religion dans leurs écrits .
seau ,
J'aurais d'abord une petite question à proposer. Je serais
curieux de savoir , dans le cas où il y aurait quelque
différence de principes et de philosophie entre ces grands
hommes que le cit . Portiez vient de nommer et l'Institut ,
si ce serait à ces grands hommes à s'excuser de n'avoir pas
pensé comme l'Institut , ou à l'Institut de se justifier de ne
pas penser comme eux .
Mais , pour qui prenez-vous vos juges, cit . Portiez, lorsque
vous leur voulez prouver que Boileau a pu croire dans
son temps à la religion des Pascal , des Racine , des Fénélon
, des Bossuet , sans déroger à sa réputation d'homme
de génie ? Les supposez-vous assez stupides pour le nier ?
122 MERCURE
DE FRANCE
;
Croyez-vous qu'ils veulent mettre én question si ces
hommes admirés de toute l'Europe , ont pu avoir du génie
et être chrétiens ? Quoi ! vous ne sentez pas tout le ridicule
dont cette question vous couvrirait ? vous ne sentez
pas combien il est extravagant que des hommes sans génie
et d'une réputation médiocre , prennent leurs petits préjugés
pour la mesure du génie et de la réputation !
Mais , lorsque vous dites que Boileau a pu obéir à sa
. conscience et suivre la religion de ses ancêtres sans
perdre ses titres à la philosophie , de quelle philosophie
nous parlez -vous ? Ce n'est pas apparemment de celle de
l'Evangile ; car il y aurait aussi trop de simplicité à venir
nous apprendre qu'on peut être chrétien sans renoncer à
la philosophie chrétienne. C'est donc de la philosophie
moderne ; en ce cas vous serez bien adroit si vous faites
comprendre à votre assemblée de sages , que ces grands
défenseurs du christianisme , dont vous parlez , n'en sont
pas moins les partisans d'une philosophie qui attaque tous
leurs principes , et qu'ils n'ont pas connue.
C'est pourtant ce que le cit. Portiez dit naïvement à
l'Institut : Tous ces hommes illustres , observe-t- il , en
sont-ils moins réclamés par la philosophie , pour avoir
voulu donner à l'homme la double garantie de la morale et
de la religion ? Si ce faible écrivain avait la moindre jus-
´tesse dans les idées , il sentirait que c'est précisément en
cela que consiste la vraie philosophie , et que du moment
qu'il en conçoit une autre qui en soit séparée , telle que
celle de son siècle , c'est le comble de l'absurdité de vouloir
confondre les sectateurs de deux doctrines si opposées ,
et de prétendre qu'un Pascal et un Bossuet soient réclamés
par cette philosophie comme un Voltaire et un Diderot.
De bonne foi , citoyen Portiez , vous imaginez- vous que
le philosophe Vincent de Paule , qui fonda l'hospice des
MESSIDOR AN XII: 123
Enfans trouvés , appartienne à la même école que le philosophe
Jean Jacques qui mit ses enfans dans cet hôpital ?
Recueillir ces petits infortunés , ou les jeter sur le pavé ,
est -ce un titre égal à la philosophie ? L'un a préparé l'asile ,
et l'autre l'a peuplé ; l'un a fait les malheureux , l'autre les
a sauvés , et cependant la philosophie les réclame tous
deux. Quelle admirable égalité que celle qui range dans un
même ordre des êtres si différens ! Le religieux , l'impie ,
le libérateur , le parricide , tout y entre.
Après avoir prouvé aussi fortement qu'on vient de le
voir que Boileau était philosophe , le cit . Portiez cherche à
l'excuser d'avoir donné des éloges à Louis XIV ; mais ,
dit- il , lorsqu'on lui fait ce reproche , se rappelle-t- on
bien dans quel temps ces éloges furent donnés ? C'est là
une bien pauvre question ; car assurément tout le monde
se rappelle très-bien dans quel ( temps et dans quelles circonstances
vivaient Louis XIV et Boileau . Il eût été un
peu plus piquant de demander par qui ce reproche était
fait ; on aurait eu du plaisir à reconnaître parmi ces rigides
censeurs, parmi ces grands apôtres de la liberté , quelquesuns
de ces hommes qui ont fait tout doucement leur fortune
, et qui ont trouvé le secret de s'élever en rampant.
Mais le cit . Portiez n'y entend pas finesse. « Quelle est
» donc , s'écrie-t- il , la destinée de Boileau , et à nous-
>> mêmes , quelle est notre position , si , lorsque nous
» croyons n'avoir qu'à présenter son éloge , nous avons à
» défendre sans cesse sa mémoire et ses écrits ? »
La destinée de Boileau , citoyen Portiez , est fixée depuis
long-temps : vos éloges , ni les miens , ni les suffrages
de l'Institut , n'ajouteront rien à son mérite ni à sa répution
. Je pense avec vous qu'il eût souhaité l'estime de cette
savante compagnie ; mais je doute qu'il eût voulu l'acquérir
au prix que vous y mettez , et consentir à présenter une
124 MERCURE DE FRANCE ,
justification qui dégraderait à la fois et ceux qui l'exigeraient
, et celui qui aurait la bassesse de se prêter à cette
fantaisie. Quant à notre position , elle serait trop pénible ,
s'il était vrai que le réformateur du goût , que le défenseur
de la saine morale , que l'honnête homme , en un mot,
eût besoin de venir justifier ses principes devant une assemblée
publ que pour obtenir ses suffrages et son estime .
Nous ne pensons donc pas que telle soit la condition , même
tacite , imposée par l'Institut aux écrivains qui se présenteront
pour mériter le prix , et nous aimons mieux croire
que vous vous êtes trompé , et que vous avez eu tort de
faire un plaidoyer , lorsqu'il n'était question que de composer
un éloge.
G.
Traduction nouvelle des Traités de la Vieillesse et de
l'Amitié , et des Paradoxes de Cicéron ; par M. Gallon
la Bastide , avee le texte latin de l'édition de M. l'abbé
d'Olivet. Un volume in - 12 . Prix : 3 fr. , et 4 fr. par la
poste. A Paris , chez Gilbert et compagnie , quai Malaquais
, nº. 2 ; rue Hautefeuille , n ° . 19 ; et chez le Normant,
imprimeur-libraire , rue des Prêtres Saint-Germain
- l'Auxerrois , n°. 42.
Nous parlerons d'abord du Traité de l'Amitié , parce
que cet ouvrage peut nous fournir des rapprochemens
curieux ; le Traité de la Vieillesse , qui lui est supérieur ,
sera l'objet d'un article séparé .
Les partisans du système de la perfectibilité ont souvent
soutenu que les idées morales s'étaient épurées de
siècle en siècle , et qu'à l'époque des triomphes de la philosophie
moderne , on avait des notions beaucoup plus
MESSIIDDOORR AN XII.
125
précises du juste et de l'injuste que dans les temps antérieurs
. Il eût été facile de leur répondre que les découvertes
dans les sciences n'ont aucune analogie avec la
morale , et que quelques progrès , dus presque toujours au
hasard , ne prouvaient rien en faveur du système universel
de perfectibilité. Les sociétés pouvaient exister sans
les travaux , d'ailleurs utiles , qui ont été faits en mathematiques
et en physique ; mais elles n'auraient eu aucune
base solide , si elles eussent été privées de ces grandes
notions du bien et du mal que Dieu grava dans les coeurs
des premiers hommes . Leur bonheur eût- il été abandonné
au hasard d'une découverte que mille causes différentes
pouvaient retarder de plusieurs siècles ? La paix des
familles , l'harmonie des états devaient- elles dépendre des
spéculations de quelques philosophes ? L'erreur dont nous
parlons était sur - tout répandue dans un siècle célèbre par
ses découvertes dans les sciences ; mais tristement fameux
par les systèmes monstrueux de politique et de morale
qu'il eut l'imprudence d'accueillir. Tandis qu'on faisait des
pas immenses dans les connaissances naturelles , on s'aveuglait
sur ses devoirs , on adoptait le scepticisme le plus
funeste ; et la réunion des théories de matérialisme , avec
la doctrine de l'intérêt personnel si avidement reçue , ouvrait
un champ libre à toutes les passions. De grands excès et
de grands malheurs ont éclairé presque tout le monde sur
cette perfection imaginaire qu'annonçait avec tant d'emphase
la philosophie moderne. Il ne reste plus au petit
nombre que quelques doutes qui se dissiperont insensiblement
par la comparaison toujours facile à faire des théories
morales les plus anciennes , avec celles qui ont paru
dans le dix- huitième siècle.
Le Traité dont nous allons parler nous fournit l'occasion
de présenter un rapprochement de ce genre. L'amitié tient
126 MERCURE DE FRANCE ,
le premier rang parmi les relations de l'homme en société .
Source des plus douces jouissances dans toutes les circonstances
de la vie , elle tire son plus beau lustre de la vertu
et de la bonté de ceux qu'elle unit . Les liaisons passagères
formées par l'intérêt , les caprices et les plaisirs , ne méritent
pas ce nom ; il n'appartient qu'à celles que des épreuves
ont consacrées , dont la durée est garantie par l'accomplissement
des devoirs réciproques , et qui sont cimentées
par les qualités morales les plus épurées et les plus nobles .
Personne , plus que Cicéron , n'était capable d'éprouver et
de peindre ce sentiment doué de toutes les vertus
publiques et privées , mais ressentant peut-être trop vivement,
et les hommages de ses concitoyens et les persécutions
qui devaient en être la suite , il trouvait dans l'amitié
un charme qui embellissait ses triomphes , et un appui
qui le soutenait dans ses revers . C'est ainsi qu'il disait à
Atticus : Vidi , enim vidi , penitusque perspexi in meis
variis temporibus , et sollicitudines et lætitias tuas : fuit
mihi sæpe et laudis nostræ gratulatio tua jucunda , et
timoris consolatio grata. Cette liaison est célèbre ; et la
correspondance à laquelle elle donna lieu est un des monumens
les plus précieux de l'antiquité. Les discordes civiles
ne la troublèrent pas ; on voit même , dans les reproches
peut-être injustes , que Cicéron , aigri par le malheur , faitquelquefois
à son ami , on voit que l'amitié un peu blessée
ne s'éloigne jamais du ton de douceur et de confiance qui
doit la caractériser. On reconnaît , dans le Traité de
l'Amitié , l'homme qui a écrit les Lettres à Atticus ; et
( chose rare ) on remarque que Cicéron , philosophe , pratiquait
avec scrupule les principes qu'il avait développés
dans ses théories. Pour donner une idée des progrès que la
morale a faits sous ce rapport dans le dix-huitième siècle ,
nous allons , comme nous l'avons promis , comparer la
1
MESSIDOR AN XII. 127
doctrine du Traité de l'Amitié avec celle qu'Helvétius a
enseignée dans le livre de l'Esprit.
Cicéron commence par un éloge de Scipion qu'il met
dans la bouche de Lælius. On y chercherait en vain cette
douleur apprêtée et cette sensibilité minutieuse qui font
briller les talens de l'orateur aux dépens de celui qu'il loue.
Tout y est simple et naturel. La mort de Scipion n'étant
pas récente , la vivacité des regrets ne domine pas dans cet
éloge ; c'est un recueillement tendre et profond qui touche
l'ame sans la déchirer. Il suffit presque à Lælius de rappeler
les principaux traits de la vie de son ami , pour donner
la plus haute idée de ses vertus. C'est dans la manière de
les présenter et de les faire ressortir , que consiste l'art de
l'orateur ; art d'autant plus parfait qu'il est toujours caché
avec soin .
Après avoir montré dans Lælius le modèle des amis ,
Cicéron lui fait développer sa doctrine. L'amitié ne peut
exister qu'entre les hommes vertueux et les sages on
pourrait croire , d'après ce principe fondamental , que cetto
liaison doit être rare ; mais Cicéron ne cherche point ,
comme les philosophes stoïciens , une perfection imaginaire
. Celui-là est un honnête homme et un homme sage ,
qui suit , autant que la faiblesse humaine le permet , la
meilleure règle pour bien vivre. L'amitié est nécessaire
au bonheur si l'on n'a point d'amis , avec qui se réjouirat-
on de ses prospérités , à qui confiera-t-on ses souffrances ?
Cicéron exprime ce sentiment avec toute l'effusion d'une
ame qui en est pénétrée : un grand homme dont l'unique
défaut était de se laisser quelquefois enivrer par ses
triomphes , et de ne pas opposer au malheur assez de fermeté
, devait , comme nous l'avons déjà observé , desirer
un ami qui pût mettre quelque frein à des sensations trop
promptes et trop expansives . Cependant il observe bien-
:
128 MERCURE DE FRANCE ,
1
tôt que l'amitié ne vient pas de notre faiblesse ; elle prend
sa source dans le goût que nous avons pour la vertu et pour
la bonté ; goût d'autant p'us naturel que nous chérissons
les hommes qui ont possédé ces dons précieux , même quand
nous ne les avons jamais vús. L'effet que l'histoire produit
sur nous en est la preuve . Ceux qui croient que l'amitié
dérive de notre faiblesse et du desir de trouver dans un
ami des ressources qui nous manquent , lui donnent une
origine bien ignoble : s'il en était ainsi , plus un homme
serait faible , plus il serait capable d'amitié ; ce qui est bien
loin d'être vrai.
Souvent les noeuds de l'amitié sont rompus par l'ambition
, la cupidité et les rivalités d'amour ; souvent aussi
parce que l'on exige indiscrètement de son ami des services
contraires au devoir . Cette dernière observation
amène naturellement la solution de la grande question morale
, qui consiste à savoir jusqu'où peut aller le zèle de
l'amitié ? ce zèle doit se borner à ce qui est honnête . Si
votre ami a des desseins coupables , vous devenez criminel
en les secondant . L'amitié ne sera pour vous d'aucune excuse.
Cependant Cicéron ne met pas trop de rigueur dans
ce principe. Votre ami a -t-il eu le malheur d'être compromis
dans une mauvaise affaire ? vous devez vous relâcher
un peu , pourvu que les démarches que vous ferez pour
lui ne soient pas honteuses. Après une liaison un peu
longue , découvrez - vous dans votre ami des vices qui jusqu'alors
vous avaient été inconnus ? il faut , comme le disait
Caton , vous éloigner insensiblement d'un pareil ami ,
et délier plutôt que trancher le noeud qui vous unissait.
Dissuendæ magis quam discindendæ sunt. La délicatesse
est , si l'on peut s'exprimer ainsi , la conservatrice de
l'amitié. Rien de plus contraire aux devoirs qu'elle impose
, que les reproches qui suivent trop souvent les bienfaits,
MESSIDOR AN XII. 129
FRA
.
faits . Cicéron ne garde aucun ménagement avec ceux quit
dégradent ainsi les bons offices qu'ils ont pu rendre . C'é
» une espèce de gens bien fâcheux , dit -il , que ceux q
>> reprochent leurs services . Celui qui les a reçus doit s'en
» souvenir , celui qui les a rendus ne pas les rappeler. »
Odiosum sanè genus hominum officia exprobrantium
quem meminisse debet is in quem collata sunt , non commemorare
qui contulit.
Les précautions qu'il faut apporter dans le choix des
amis , fournissent un texte très - fécond ; et Cicéron indique
les épreuves que nous devons faire avant de contracter
une liaison de ce genre . Malheureusement cette doctrine
est plus facile à établir qu'à pratiquer : la vie humaine est
si courte , ce passage est si rapide , que nous n'avons ordinairement
que le temps de prendre des amis , et non de
les choisir. Heureux ceux que le hasard favorise ! Cette
réflexion , qui ne doit pas nous empêcher de mettre dans
le choix de nos amis tout le soin dont nous sommes capables
, nous dispose naturellement à l'indulgence pour les
défauts que nous pouvons découvrir dans les personnes que
nous aimons.
Cicéron termine ce Traité par un second éloge que Læ
lius fait de Scipion : ce morceau est beaucoup plus pathétique
que le premier. Lælius rappelle qu'il habitait le
même toit que son ami , et qu'ils ne se sont jamais séparés.
De quel bonheur ne jouissaient - ils pas lorsqu'ils s'occu
paient ensemble à orner leur esprit , et qu'ils élevaient
lears ames vers les spéculations les plus sublimes ? Si le
souvenir des vertus de Scipion avait péri avec lui , Lælius
ne pourrait supporter sa perte ; mais non , ajoute - t- il , il
n'a point péri dans mon coeur , ce souvenir , il s'y nourrit,
il s'y augmente par la pensée . Sed nec illa extincta sunt ,'
abunturque potius et augentur cogitatione et memoria.
I
130 MERCURE DE FRANCE ;
Ce qui répand un charme inexprimable sur tout cet ou→
vrage , c'est l'idée de l'immortalité de l'ame que l'auteur
y rappelle souvent , et qu'il appuie de toutes les raisons
que l'homme vertueux peut trouver sans le secours de la
révélation. Dans le temps de Cicéron , de petits philosophes
, minuti philosophi , comme il les appelle dans un
autre Traité , avaient soutenu l'opinion opposée ; l'orateur
les réfute en peu de mots , et ne s'arrête qu'un moment
sur une doctrine aussi dangereuse qu'absurde .
1
Plusieurs grands moralistes ont parlé de l'amitié dans
le même sens que Cicéron : Plutarque qui lui a consacré
un Traité , pense qu'il faut restreindre le nombre de ses
amis , et fait , à cette occasion , une comparaison ingénieuse
et juste. « Quelle est , dit- il , la monnoie d'amitié ?
» c'est bénévolence et plaisir conjoint avec vertu ; chose
» si rare qu'il n'y en a point de plus en toute la nature
>> de manière qu'il n'est possible ni d'aimer , ni d'être aimé
>> en perfection de plusieurs ; ains comme les rivières di-
» visées en plusieurs canaux et plusieurs ruisseaux , en
>> demeurent basses et faibles ; ainsi notre ame qui est
>> fortunée à aimer , son affection étant départie en plu-
» sieurs , s'en affaiblit et revient presque toujours à néant. >>
Montaigne , dont la liaison avec la Boétie est si célèbre
, parle de l'amitié en homme qui était digne de
l'inspirer et de la sentir . On ne voit pas , lorsqu'il traite.
cette matière , l'espèce d'insouciance qui se fait remarquer
quand il écrit sur d'autres objets . Ici , c'est son ame qui se
montre toute entière ; il n'y a plus ni septicisme , ni incer.
titude . Le philosophe qui avait beaucoup aimé les femmes ,
met l'amitié bien au- dessus de l'amour . « C'est , dit - il ,
» un feu téméraire et volage , ondoyant et divers , feu
» de fièvre , sujet à accès et remises , et qui ne tient qu'à
» un coin. En l'amitié , c'est une chaleur générale et uniMESSIDOR
AN XII. 131
» verselle , tempérée au demeurant et égal , une chaleur
» constante et rassise , toute douceur et polissure qui n'a
» rien d'âpre et de poignant. » Quand Montaigne parle de
la Boétie , il s'exprime avec la simplicité la plus touchante
: « Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais , je
» sens que cela ne se peut exprimer qu'en répondant •
» Parce que c'était lui , parce que c'était moi. »
Après s'être arrêté quelque temps sur les extraits
que nous venons de faire de ces grands écrivains , on
sera frappé de la sécheresse qui règne dans la doctrine
d'Helvétius ; et l'on poarra juger par soi-même si la morale
s'est perfectionnée , sous ce rapport , dans le 18 ° siècle .
« Aimer , c'est avoir besoin , dit Helvétius. Les uns ont
> besoin de plaisir ou d'argent , les autres de crédit ; ceux-
» ci de converser , ceux-là de confier leurs peines : en
» conséquence , il est des amis de plaisir , d'argent , d'intrigue
, d'esprit et de malheur.
On s'est tué jusqu'à présent à répéter qu'on ne doit
» pas compter parmi ses amis ceux dont l'amitié intéres-
» sée ne nous aime que pour notre argent. Cette sorte
» d'amitié n'est pas sans doute la plus flatteuse ; mais ce
» n'en est pas moins une amitié réelle. Les hommes
aiment , par exemple , dans un contrôleur général , la
» puissance qu'il a d'obliger ; dans la plupart d'entr'eux ,
» l'amour de la personne s'identifie avec l'amour de l'ar-
» gent. Pourquoi refuserait - on le nom d'amitié à cette es-
» pèce de sentiment ? Un contrôleur-genéral , poursuit
». Helvétius , est - il disgracié ? on ne l'aime plus . Il n'en
» est pas moins vrai que l'homme avide d'argent n'ait eu
» beaucoup de tendresse pour celui qui pouvait lui en
» procurer. Quiconque a ce besoin d'argent , est ami né
» du contrôle général , et de celui qui l'occupe . Les séé-
» lérats sont susceptibles d'amitié. Si , comme l'on est forcé
I 2
132 MERCURE DE FRANCE ;
» d'en convenir , l'amitié n'est autre chose que le senti-
» ment qui unit deux hommes , soutenir qu'il n'est point
» d'amitié entre les méchans c'est nier les faits les plus
» authentiques . »
Il suffirait de rappeler la doctrine de Cicéron pour réfuter
ces étranges paradoxes . Comment l'auteur du livre
de l'Esprit , qui avait des amis vrais , et qui remplissait
avec eux les devoirs de l'amitié , a - t-il pu s'égarer à ce
point ? Cela prouve qu'il ne faut pas toujours juger les
hommes par leurs principes .
M. de Voltaire , lorsqu'il n'était pas aveuglé par ses
paesions , ou par les sophismes nouveaux , avait des idées
très-justes sur les relations sociales , et les exprimait avec
une élégance et une précision qui n'appartenaient qu'à
lui. Voici comment il définit l'amitié : « L'amitié est un
>> contrat tacite entre deux personnes sensibles et ver-
» tueuses ; je dis vertueuses , car les méchans n'ont que
» des complices ; les voluptueux ont des compagnons de
» débauches ; les intéressés ont des associés ; les politiques
>> assemblent des factieux ; le commun des hommes oisifs
» a des liaisons ; les princes ont des courtisans ; les
>> hommes vertueux ont seuls des amis . Coethegus était
» le complice de Catilina , et Mécène le courtisan d'Octave ;
» mais Cicéron était l'ami d'Atticus. >>
On ne peut rien ajouter à cette définition qui est un résumé
excellent de la doctrine de Cicéron . Cette parfaite
conformité entre M. de Voltaire et le philosophe romain
sert à prouver ce que nous avons avancé . Si l'on ne parvient
à donner des idees justes en morale qu'en dévelop
pant , ou en mettant dans un nouveau jour les principes
qui sont de tous les temps et de tous les lieux , que penser
de ce système d'innovation qui a été appliqué à des
MESSIDOR AN XII. 133
objets qu'on ne peut que dénaturer ou corrompre , en
voulant les perfectionner !
Le but principal de cet article nous a empêchés de parler
de la manière dont M. Gallon de la Bastide a traduit
le Traité de l'Amitié . Nous reviendrons sur cette traduction
, lorsque nous nous occuperons du Traité de la Vieillesse.
Tout ce que nous pouvons dire aujourd'hui , c'est
qu'elle est en général claire et fidelle on pourrait seulement
desirer plus de nombre et d'harmonie dans les périodes
, et une imitation plus parfaite du style de Cicéron .
Nous motiverons cette opinion dans le second article.
:
SPECTACLES.
P.
THEATRE FRANÇA I S.
Molière avec ses Amis , ou la Soirée d'Auteuil , en un
acte et en vers libres , de M. Andrieux.
VOLTAIRE qui , en général , affectait un pyrrhonisme
outré pour tout ce qui était extraordinaire ou singulier
quoiqu'il ne permît pas le doute sur les anecdotes , souvent
plus que suspectes , qu'il lui plaisait d'adopter et d'écrire ,
Voltaire a nié celle qui fait le sujet de cette pièce. Mais
Racine le fils , qui a vécu dans un temps plus voisin de
celui où elle s'est passée , la garantit véritable : au
reste , rien n'est plus indifférent . Déjà elle avait fourni le
sujet d'un vaudeville ; M. Andrieux en a fait une petite
comédie.
3
134 MERCURE DE FRANCE ,
Chapelle arrive le premier à six heures , et prie la cuisinière
, Laforêt , qu'on ne tarde pas à le faire souper ,
car il n'a pas dîné . Pas dìné à six heures ! dit Laforêt ; mais
vous devez mourir de faim ? Pas tout à fait , répond Chapelle
; mon déjeûné n'a fini qu'à cinq . Il lui apprend qu'it
amène la jeune Béjart , déguisée , avec laquelle Molière
était un peu brouillé. Il veut les raccommoder . On croit
d'abord que ce raccommodement sera le fond de la pièce :
ce n'en est qu'un épisode , assez froid et assez déplacé.
Après Chapelle , viennent Lulli et Mignard : ils sont suivis
de Despraux , qui annonce qu'il arrive de la Cour. On lui
dit qu'il y a sans doute été pour solliciter quelque grace .
- -
-
Qui , une très-grande . Qu'est -ce ? Qu'on m'ôtât
3000 fr. de rente . -Comment ? -Un commis ignorant avait
rayé la pension de Corneille ; je me suis écrié que je n'en
pouvais conserver sans honte , si un homme d'un génie
cent fois plus élevé que le mien était privé de celle qu'il
avait si bien méritée . Et qu'a dit le roi ? Ce qu'il
a dit ! la pension a été rétablie à l'instant . Damas a rendu
ce morceau avec chaleur. C'est celui qui a produit le plus
d'impression. Tout le monde sait que ce trait , qui fait
tant d'honneur à Boileau , est historique. Un des interlocuteurs
observe que ce fameux satirique , quoiqu'ami de
Racine , rendait justice à Corneille Dans le siècle suivant ,
où la probité devint presque un ridicule , on a vu les amis
de Voltaire s'acharner sur ceux dont il était l'ennemi ,
qu'il avait persécutés vivans , et , à son exemple , les déchimême
après leur mort .
rer ,

On attend le bon Lafontaine ; on s'étonne qu'il ne soit
pas encore.venu . Laforêt annonce qu'il rêve dans les
allées du jardin. On va le chercher tandis qu'elle dresse la
table : on ne le rencontre pas ; et il paraît seul sur la
scène , plongé dans la tristesse , encore plein de l'élégio
MESSIDOR AN XII. 135
qu'il vient d'achever sur la catastrophe de Fouquet son
bienfaiteur.
N'ayant rien à donner , je lui donne des vers ,
dit le bon homme .
C'est une heureuse idée d'avoir ainsi rappelé le souvenir
des actions les plus honorables à la littérature. De nos
jours , un ministre envers lequel le premier littérateur de
son siècle avait manqué de reconnaissance dan's sa disgrace,
après l'avoir encensé dans sa prospérité, fit, dit-on ,
peindre l'ingrat sur sa girouette. Ces contrastes sont affligeans.
Il y a eu , sans contredit , quoi qu'on en dise , de
très grands talens dans le siècle qui a suivi celui de
Louis XIV ; mais il serait bien triste que M. Déprémesnil
eût eu raison en affirmant que « dans l'écrivain de ce
>> temps le plus vanté , la postérité chercherait vainement
» un homme de bien . »> '
-
On revient du jardin où l'on étoit allé chercher Lafontaine
: on se met à table. La petite Béjart se présente le
coeur de Molière la reconnaît sans peine malgré son travestissement
; ils s'expliquent , se réconcilient. Mile Béjart
dit que sa mère est dans une pièce voisine : Molière
sort pour l'aller joindre ; ses amis continuent à souper et
s'enivrent. Grande dissertation sur les misères de la vie
humaine. Chapelle dit : « Quel est mcn sort ! je n'ai
» d'autre occupation que de boire , de faire des vers , ou
» de faire l'amour. J'ai une jolie maîtresse , vingt mille
» livres de rente. Y a-t- il rien de plus triste ? il faut finir
» cette vie-là : A cent pas est la Seine , allons nous ỹ
» jeter. Sans doute , répond un autre ; l'envie persécute
>> les vivans :
» Soyons tous morts demain matín ,
>> Demain nous sommes de grands hommes. ››
Ils allaient partir. Laforêt , qui les servait , court avertir
4.
136 MERCURE
DE FRANCE ,
Molière. « Je veux , dit celui - ci , partager l'honneur
>> d'une si belle mort ; mais il ne faut pas qu'il soit obs-
» curci par les ténèbres la calomnie publierait que
» l'ivresse nous a plus inspirés que la philosophie . Que le
» soleil éclaire une action si courageuse ! Allons nous cou-
» cher ; nous nous noierons demain. » Tout le monde
se retire , excepté Lafontaine et lui . Lafontaine s'endort
, se réveille un moment après , se sent inspiré , et
compose , sur la mort du sage , ces yers que tout le monde
connoît :
Approche-t-il du but , quitte-t- il ce séjour ?
Rien ne trouble sa fin ; c'est le soir d'un beau jour .
Molière , de son côté , en fait d'assez médiocres sur le Valde-
Grace ; mais c'est l'amitié qui les inspire ; c'est l'envie
d'être utile à Mignard. J'aurais autant aimé voir à ce souper
le comédien Baron , qui en fut réellement un des
acteurs , que le peintre Mignard.
Molière a recueilli les vers que laissait tomber Lafontaîne
: il les a écrits , les lui montre , et lui apprend qu'il
en est l'auteur. Ils ne sont pas mauvais , dit le bon homme.
Molière lui demande s'il ne se souvient plus qu'il doit se
jeter dans la Seine. Non , en vérité . C'est pourtant
bien certain . Hâtez- vous de rédiger votre volonté der-
Quand on n'a plus rien , il n'est pas besoin de
nière. --
testament ;
-
Il me suffit de faire dire
Qu'on ne m'attende point chez moi.
-
Les convives se relèvent . Molière propose d'exécuter le
grand projet. Chapelle s'écrie :
Qui ? moi , finir mes jours dans l'eau !
Je l'eus toujours trop en horreur .
Lulli admire la profonde sagesse de Molière,
Ah ! sans lui la musique allait faire naufrage.
MESSIDOR AN XII.
137
Pour finir , car il faut finir , Molière épouse mademoiselle
Béjart. On voit que l'action est double . Elle est aussi
un peu traînante sur la fin . Mais une foule de jolis vers , C
de mots ingénieux , un style aisé , agréable , justifient le
succès de cette bluette , dont l'auteur a été demandé . La
pièce a été bien jouée par les premiers sujets de ce théâtre.
Le rôle de Molière , rendu par Fleury d'une manière satis- ·
faisante , n'est pas très - brillant . Michot a fait rire dans
celui de Lulli , et Baptiste s'est fort bien acquitté de celui
de Chapelle . Ceux de mademoiselle Béjart et de Laforêt ,
confiés à mesdemoiselles Volnais et Devienne , sont peu
de chose.
On a joué d'abord le Tartufe. Fleury met beaucoup
d'art dans ce rôle ; mais il n'a pas le masque d'Ogé , qui
semblait né pour le jouer, Grandmesnil a trop crié , et mis
trop de volubilité dans son débit . Un jeune acteur , nommé
Gontier , a paru bien jeune dans son art , et a excité quelques
murmures . Saint - Fal ne l'est plus assez pour les petits
amoureux. On a été assez content de MlleVolnais . Mlle Con-
1at, dont le tems ne parait pas avoir même effleuré les graces,
et Mile Devienne , malgré son rhume , qu'elle a annoncé
tout haut , et dont on s'est peu aperçu ', n'ont rien laissé à
desirer. Madame Préville avait peut-être plus de dignité
encore que Mlle Contat , mais moins d'agrément ; madame
Belcour autant de gaieté que Mlle Devienne , mais pas plus
d'aisance ni de finesse.
1
THEATRE FEY DE A U.
Rentrée de madame Rolandeau.
DEPUIS long-temps cette actrice était aunoncée , et desirée
avec la plus vive impatience . Quatre ans d'absence
138 MERCURE DE FRANCE ,
de ce théâtre ne l'y avaient point fait oublier ; elle y était
devenue nécessaire depuis qu'on avait perdu Mlle Philis .
. Enfin elle a reparu le 16 messidor , dans le rôle de Lucette
de la Fausse Magie , et dans celui d'Alexis , de la pièce
du même nom .
La Fausse Magie est en vérité un drame bien indigne
d'un écrivain comme Marmontel . On y voit le plus sot des
tuteurs berné par le plus sot des moyens . Sous prétexte
que sa signature est nécessaire pour une opération magique
, on la lui fait donner au bas d'une feuille qu'on
remplit ensuite par le contrat de mariage de sa pupille ,
qu'il voulait épouser , avec un autre que lui . Ce fond gla
cial est réchauffé par une musique délicieuse .
Madame Rolandeau , en ouvrant la scène , a été si
bien accueillie , qu'elle a cru devoir en témoigner sa reconnaissance
par une inclination . Un peu de timidité lui a
d'abord causé une émotion sensible , qui altérait la pureté
de sa voix . Cet incident n'a pas déplu . Le public ressemble
à ce monarque qui n'était pas fâché , dit -on , de voir ses
sujets intimidés par sa présence . Bientôt madame Rolandeau
à fait entendre les sons les plus brillans et les plus
mélodieux. On disait de tous côtés : « C'est un rossignol . »
Dans un air ou deux des premières scènes , on eût desiré
que les paroles eussent été articulées plus distinctement.
On a trouvé que madame Rolandeau avait trop retenu des
habitudes italiennes qu'elle a dû contracter à l'Opéra
Buffa . Ce sujet de regret n'a cependant pas tardé à disparaître
, et rien n'a diminué alors le plaisir qu'on prenait
à l'écouter.
Il y a dans la Fausse Magie une courte scène entre deux
vieillards , qui a été si bien rendue par Chenard et Saint-
Aubin , sur-tout par le premier , qu'on l'a'redemandée. Les
acteurs l'ont recommencée. Chenard a rappelé son camaMESSIDOR
AN XII. 139
ráde , qui était déjà dans la coulisse. Qu'on fasse répéter
un couplet , ou une ariette , à la bonne heure ; mais une
scène , c'est un peu fort.
Alexis est un petit drame assez intéressant ; et sa représentation
était analogue à la circonstance ; car madame
Rolandeau , chargée du rôle du jeune homme , rentrait ,
ainsi que lui , dans la maison paternelle ou maternelle ,
comme on voudra. Cette seconde pièce a été jouée avec
un charmant ensemble. Mademoiselle Pingenet cadette y
a obtenu de justes applaudissemens , et Juliette s'est surpassé.
Dans le rôle très - froid , il est vrai , de Lucette , et
dans les premières scènes même de celui d'Alexis , en admirant
la cantatrice , on était quelquefois tenté de demander
où était l'actrice . On a été ravi de la trouver dans
la romance chantée par Alexis. Dans toute sa grande
scène avec son père , madame Rolandeau a ému et attendri
; des larmes même ont coulé . Le public qui exige aujourd'hui
la réunion des deux talens', a été pleinement
satisfait. Madame Rolan ' eau a été redemandée avec empressement.
Elle a eu , avant de reparaître , la modestie
d'attendre que ce voeu fût si fortement et si unanimement
prononcé , qu'il y eût eu une sorte d'ingratitude à ne pas
s'y rendre. La restitution de madame Rolandeau à ce
théâtre , et l'acquisition de Mlle Saint- Aubin , ne laissent
plus rien à désirer aux amateurs. Aucun autre ne présente
un plus grand concours de talens agréables.
ANNONCES.
Elémens de la Grammaire française ; par M. Jacques , ancien
professeur . Un vol in- 12 . Prix : 1 fr . 35 cent. , et 1 fr . 50 cent . par
Ja poste.
A Paris , chez l'Auteur , rue du Paon Saint- André-des-Arcs ,
n° . 2 ; madame Imbault , rue Froidmanteau , nº. 17 ; Nyon , jeune ,
place Conti , n . 5. ©
L'auteur de cette Grammaire française a aussi donné le moyen de
140 MERCURE DE FRANCE,
1
doubler , au moins , les progrès dans la Langue latine . Prix :
1 fr. 25 cent , et 1 fr. 40 cent. par la diligence . Le même Auteur
vend aussi la Démonstration simple et directe des propriétés des
Parallèles rencontrées par une sécante , démonstration en effet très
simple et très - clair . Prix : 50 cent . , et 60 cent . dans les départemens.
Il est facile de juger, à la netteté , à la précision , à l'ordre qui règnent
dans ces deux ouvrages , que M. Jacques a une longue habitude de
l'enseignement public . Sathéorie des participes , neuve dans plusieurs
parties , lève bien des difficultés que les meilleurs grammairiens n'ont
pu vaincre. Cette théorie annonce un homme qui connaît à fond sa
langue , qui sait l'analyser et la démontrer avec beaucoup de sagacité .
Sa méthode pour apprendre la langue latine , simplifie singulièrement
cette étude ; la démonstration en est claire et à la portée de tous les
jeunes gens.
Oberman, lettres publiées par M. de Senancour , auteur de Réveries
sur la nature de l'homme , avec cette épigraphe :
Etudie l'homme et non les hommes.
PYTHAGORE.
Deux vol . in-8°. Prix , papier ordinaire : 9 fr . , et 11 fr . 50 c.
par la poste ; papier fin , carré double d'Angoulême , 11 fr . , et 13 fr.
50 c. On en a tré quelques exemplaires sur papier vélin . Prix : 18 fr .
cartonné à la Bradel , et 20 fr. 50 c. par la poste.
A Paris , chez Cérioux , libraire , quai Voltaire ; n°. 9 ;
I
Firon aveugle , comédie anecdotique , en un acte et en vaudeville
; par MM . Jacquelin et Rigaud . Prix : 1 fr . 20 cent. , et 1 fr.
50 cent . par la poste.
A Paris , chez Hugelet , rue des Fossés- Saint-Jacques .
Cette petite pièce jouée récemment chez la Montansier , ne doit pas
être confondue avec celle du même noin qui a également réussi au
théâtre du Vandeville. Il y a dans la première une jolie scène et des
couplets agréables .
Les Elémens de Géométrie d'Euclide , traduits littéralement ,
et suivis d'un Traité du cercle , du cylindre , du cône et de la
sphère ; de la mesure des surfaces et des solides ; avec des notes.
Par F. Peyrard , bibliothécaire de l'Ecole Polytechnique. Ouvrage
approuvé par l'Institut national . Un volume in 8. de près de 600
pages avec 8 planches . Prix : broché , 6 fr. , et 8 francs par la poste.
A Paris , chez F. Louis , libraire rue de Savoie , n . 12 .
Les Trois Hommes Illustres , ou Dissertations sur les institutions
politiques de César - Auguste , de Charlemagne et de Napoléon Bonaparte
. Ouvrage dédié à S. M. I. l'empereur de toutes les Russies .
Par M. B****** , auteur de la Loge Centrale des véritables Francs
Maçons , dont ce dernier onvrage est le développement. Nouvelle
édition . Un volume in- 12 . Prx : 2 fr. 50 cent . , et 3 fr. par la poste.
A Paris , chez Michelet , imprimeur-libraire , rue Française , n, 3.
La Pucelle d'Orléans , poëme héroïque en trois chants et en
vers , dédié aux habitans d'Orléans . Un volume in- 12 , petit-texte ,
grande justification , papier couil'e fine d'Angoulême. A Orléans ,
de l'imprimerie de Gavot aîné et Beaufort . Prix : 60 cent . par la poste.
A Paris , chez Mareschal , rue des Deux--1Boulles , n. 1 , au coin
de celle de Lavandières.
Ces différens ouvrages se trouvent aussi chez le Normant , rue
des Prêtres Saint- Germain- l'Auxerrois , nº. 429
MESSIDOR AN XII.
141
NOUVELLES DIVERSE S.
2.
Londres. Un seigneur russe ; venant de Pétersbourg
par la France , est arrivé à Londres , et s'est rendu surle-
champ chez le comte Woronzow , ambassadeur de
Russie ; on le dit porteur de dépêches importantes , et
quelques personnes pensent que ces dépêches portent au
comte Woronzow l'ordre de rester en Angleterre , au lieu
de se rendre à Pétersbourg , comme on l'avait annoncé.
Après une longue discussion qui a eu lieu à la chambre
des communes , le 18 juin , et qui a duré jusqu'à cinq
heures du matin , le bill de M. Pitt , sur le recrutement de
l'armée , a été adopté à une majorité de 42 voix : 265
membres ont voté en faveur du bill , et 223 contre . Ainsi
les voeux et l'espoir des deux oppositions coalisées se
trouvent entièrement déçus. M. Pitt s'est montré le défenseur
des priviléges de la couronne . Il a déclaré ouvertement
à ses adversaires qu'il comptait fermement sur
l'adhésion de la chambre , et que quand bien même le bill
serait rejeté , les chefs de l'opposition n'en seraient pas
moins trompés dans leurs projets ; qu'ils pouvaient faire
tous leurs efforts pour faire rejeter le bill ; mais qu'il
conserverait sa place en dépit d'eux , tant qu'il aurait le
suffrage de sa majesté et de ses loyaux sujets . Il s'était
montré depuis long - temps le défenseur de la prérogative
royale , et c'était vouloir renverser un des principes fondamentaux
de la constitution encore monarchique de l'Angleterre
, que de contester le droit qu'avait le roi de nommer
ses ministres. M. Pitt a donné de grands éloges à la
famille Grenville. Il se rappelait avec satisfaction , avec
quel
désintéressement ils avaient parlé de sa rentrée au ministère
, en disant qu'il aurait seul toute leur confiance .
Quant à la nouvelle administration de M. Fox , M. Pitt a
déclaré qu'elle n'aurait pas lieu aussitôt que cet honorable
membre et ses partisans se l'imaginaient . On auraît desiré ,
dit-il , voir M. Fox entrer dans celle- ci ; mais à en juger
par l'opposition qu'il montre à la première mesure impor
tante que je propose , il est évident qu'une semblable réunion
d'élémens discordans , au lieu d'imprimer de la force
au gouvernement , aurait été la cause de sa faiblesse , et
n'aurait fait que l'entraver dans sa marche .
Les partisans de M. Pitt se retranchent sur les droits
143 MERCURE DE FRANCE ;
7
constitutionnels de la couronne pour défendre son admi→
nistration . Ils feront peut - être bien de préparer de nouveaux
argumens pour prouver que la prérogative de la
couronne conserve toute sa force , méme dans le cas ou
l'autorité exécutive ne pourrait l'exercer légalement. C'est
là une question qui doit bientôt être soumise à la considé
ration du parlement. (Morning Chronicle. )
Le bill militaire de M. Pitt a été lu , le 20 , pour la première
fois à la chambre des lords. Les coalisés n'ont pas
fait d'objections. Ils en auraient agi différemment s'ils
avaient pu concevoir des espérances ; mais la dernière dí -
vision de la chambre des communes les a déconcertés pour
le moment et privés de tout courage. Ils ne manqueront
pas de faire de longs discours dans la chambre haute ; on
peut apercevoir cependant qu'is n'ont ni l'espérance de
faire rejeter le bill , ni celle d'embarrasser l'administration .
(The Courrier. )
Les dernières lettres de Londres donnent peu d'espoir
que la raison de S. M. puisse se rétablir. Ces jours derniers
, se promenant à cheval , elle s'échappa ventre à
terre , du milieu des personnes qui l'entouraient , et ne put
être ramenée qu'après plusieurs heures de course . Le recorder
étant venu proposer à sa signature les jugemens
des condamnés à mort , le roi refusa de signer . Le docteur '
Simonds , un des médecins , ayant voulu l'y engager par
des menaces , il prit la plume , et ajouta à la liste des condamnés
, le nom du docteur Simonds. (J. de Paris. J
Des lettres d'Espagne annoncent que S. M. C. a reconnu
le nouveau titre et la dignité héréditaire du chef du gouvernement
français , et que par conséquent la même reconnaissance
a dû s'effectuer de la part des cours de Portugal
et de Naples .
On écrit de Berlin : M. le marquis de Luchesini , ambassadeur
de S. M. à Paris , a reçu ses nouvelles lettres
de créance . M. le comte de Tuenzien ( et non le prince
de Hatzfeld , comme on l'avait dit ) se dispose à partir pour
Paris , avec l'honorable mission de féliciter l'empereur des
Français sur son élévation à la dignité impériale .
: De Vienne La chancellerie d'état a déjà expédié les
nouvelles lettres de créance pour M. le comte de Cobentzel,
notre ambassadeur près la cour impériale de France . On
apprend aussi qu'un envoyé extraordinaire doit se rendre
à Paris pour féliciter , au nom de notre monarque , S. M.
l'empereur des Français , et pour assister à son couronnement.
MESSIDOR AN XII. 143
Des bords du Mein : On parle dans le public d'une correspondance
particulière fort suivie entre l'empereur des
Français , l'empereur d'Allemagne , le roi de Prusse et
l'empereur de Russie , dont le but principal est d'arranger
à l'amiable toutes les contestations qui se sont élevées sur
le continent de l'Europe . Toutes les nouvelles s'accordent
à dire que la paix continentale ne sera point troublée , et il
paraît très-avéré que quelques- unes des grandes puissances
travaillent sans relâche au prompt rétablissement de la
paix entre la France et l'Angleterre .
On lit dans les journaux des nouvelles de Francfort et
des bords du Mein , qui ne paraissent pas s'accorder.
Les dernières lettres de Ratisbonne ( dit le Publiciste )
portent qu'on y a recu la déclaration de S. A. l'électeur de
Bade , attendue depuis long - temps , et que des conférences
particulières ont eu lieu à ce sujet entre le comte de
Goertz , remplissant provisoirement les fonctions de ministre
de l'électeur de Bade , le baron de Hugel , commissaire
impérial , et le baron d'Albini , ministre directorial .
On s'attend que cette déclaration ne tardera . pas à être
portée à la diète .
-On prétend ( dit le journal des Débats ) que tous les
objets dont la diète de l'Empire avait encore à s'occuper ,
sont ajournés pour un temps illimité . Le concordat , que
l'on disait très-avancé , n'a pas même encore reçu ses principales
bases. Enfin , tout est en ce moment dans une
stagnation absolue.
PARI S.
On écrit d'Ostende , 11 messidor : Aujourd'hui , vers
les 6 heures du matin , nous avons été témoins d'un événement
des plus déplorables. Le ponton de cette ville , qui
sert au passage des troupes et passagers , a coulé bas avec
deux cents militaires environ qui s'y trouvaient ; il ne s'en
est sauvé qu'un très - petit nombre . Au moment où j'écris ,
on compte cent hommes retirés noyés ; ce malheur a été
occasionné par l'imprudence des militaires eux - mêmes qui
ont voulu passer malgré les pontonniers , qui leur repré- .
sentaient qu'avec une si grande quantité de monde , il était
impossible de traverser le chenal sans courir de très- grands
risques.
-
La fête du 14 juillet , dont l'époque arrive le samedi ,
23 messidor est remise au lendemain.
"
-D'après une circulaire de son excellence le ministre
144 MERCURE DE FRANCE ,
de la guerre aux préfets des départemens , datée du 1er
germinal dernier , tous les militaires qui jouissent d'un
traitement de réforme ou d'une solde de retraite , doivent
fournir , avant la fin de cet exercice , un extrait de leur
naissance. Ceux qui , à cette époque , n'auraient point exhibé
cette pièce , seront privés de leur solde de retraite , à dater
du premier trimestre de l'an 13 .
-
Le Journal Officiel rejette , comme controuvé et
insinué par les agens de l'Angleterre , dans l'espoir d'exciter
de nouveaux troubles , ce que quelques journaux ont
annoncé de prétendus changemens qui se préparaient en
Italie , dans lesquels , ajoutaient- ils , le cardinal Fesch
devait prendre une grande part.
On assure qu'un décret , impérial autorise une association
sous le titre de prétres des missions étrangères
destinés à des missions hors de France . Le directeur de
ces missions sera nommé par l'empereur. On admettra
dans la maison des missions à Paris , des élèves qui y recevront
des instructions relatives au but de cet établissement
et y apprendront les langues étrangères .

Voici , dit le Moniteur , les propres expressions de
l'étrange protestation du comte de Lille , contre tout ce
qui se fait et s'est fait en France , depuis la réunion des
Etats - généraux .
Varsovie , 6 juin 1804.
« En prenant le titre d'empereur , en voulant le rendre
héréditaire dans sa famille , Bonaparte vient de mettre le
sceau à son usurpation . Ce nouvel acte d'une révolution
où tout , dès l'origine , a été nul , ne peut sans doute infirmer
mes droits . Mais comptable de ma conduite à tous
les souverains , dont les droits ne sont pas moins lésés que
les miens , et dont les trônes sont tous ébranlés par les
principes dangereux que le sénat de Paris a osé mettre en
avant ; comptable à la France , à ma famille , à mon propre
honneur , je croirais trahir la cause commune en gardant
le silence en cette o casion . Je déclare donc ( après avoir ,
au besoin , renouvelé mes protestations contre tous les
actes illégaux qui , depuis l'ouverture des Etats - généraux
de France , ont amené la crise effrayante dans laquelle se
trouvent et la France et l'Europe ) ; je déclare , en présence
de tous les souverains , que loin de reconnaître le titre
impérial que® Bonaparte vient de se faire déférer par un
corps qui n'a pas même d'existence légitime , je proteste
et contre ce titre et contre tous les actes subséquens auxquels
il pourrait donner lieu » .
( N°. CLIX . ) 25 MESSIDOR an 1
( Samedi 14 Juillet 1804. ) : «
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
POÉSI E.
E. LEGI E.
Les voiles de la nuit couvraient encor le monde ; LES
Le sommeil enchaînait l'air , et la terre et l'onde :
Les vents emprisonnés dans leurs profonds cachots ,
Des monts , des prés , des bois respectaient le repos ; ~
Zéphire échappé seul , et devançant l'Aurore ,
Effleurait mollement le sein brillant de Flore ;
Les oiseaux assoupis dans leurs nids amoureux ,
N'avaient point commencé leurs chants harmonieux ;
Seul , le triste hibou , sombre amant des ténèbres ,
Tourmentait les échos de ses longs cris funèbres.
Favori de Pallas , confident de la Mort ,
De quel infortuné faut-il pleurer le sort ?
Parle est - ce d'une épouse à son époux ravie ?
Ou bien un fils unique a-t- il perdu la vie ?
Mais tu ne m'entends pas ; tu soupires toujours ,
Et toujours tès accens et lugubres et sourds
K
46. MERCURE DE FRANCE ;
Affligent à la fois mon coeur et mon oreille .
Finis tes cris plaintifs ; fuis , l'Aurore s'éveille ;
Phoebus la suit , monté sur son char radieux ,
Et de ses feux brillans il menace tes yeux .
Ciel ! que vois- je ! ô présage , hélas ! trop véritable !
Infortuné Daphnis ! sort vraiment lamentable !
Sous ces saules pleureurs , sombre asile de deuil ,
La Mort , la pâle Mort a creusé ton cercueil :
C'est là que t'a co duit ton aveugle courage .
Des monstres des forêts tu défiais la rage ,
Et tu meurs sous les coups d'un monstre des forêts.
Et vous , Amaryllis ! quels seront vos regrets ? ....
Mais je la vois errante , inquiète , plaintive ,
D'un regard curieux , d'une oreille attentive ,
Consulter sur Daphnis les vallons et les bois ;
Mais les bois , les vallons et Daphnis sont sans voix.
A sa course rapide , ô ciel ! mets un obstacle .
Cen est fait : elle a vu ( quel funeste spectacle ! ) ,
Elle a vu son amant pâle , défiguré ,
Teint du sang qui coulait de son flanc déchiré.
D'horreur , à cet aspect , Amaryllis succombe ,
Veut avancer encor , se relève , retombe ;
Et bientôt d'une voix qu'étouffaient les sanglots ,
La bergère exhala sa douleur en ces mots :
Quel frisson imprévu me glace ,
Et de mes sens suspend le cours !
Je veux en vain changer de place ,
Mes pieds m'ont ravi leur secours.
Mais quelle cause si pressée
Dans ces forêts m'a fait venir ?
Je cherche en vain dans ma pensée .
Dieux ! j'ai perdu le souvenir .
Que dis je ? Amour , en traits de flamme
Dans mon coeur tu gravas Daphnis ;
Qu'importe , s'il vit dans mon ame ,
Que les mortels en soient bannis ?
MESSIDOR AN XII . 147
7
Cher amant , c'est pour toi , sans doute,
Que j'erre en ces sombres forêts ;
Pour toi , que l'écho sur ma route
Répète mes tristes regrets !
Quoi ! déjà la brillante Aurore
Deux fois a coloré les cieux ,
Cruel ! et tu n'as pas encore
Essuyé les pleurs de mes yeux !
Quand du tendre oiseau qui s'éveille ,
Le ramage enchante ces bois ,
Ingrat ! je prête en vain l'oreille ,
Je n'entends pas encor ta voix.
De ces ruisseaux l'onde limpide
En gazouillant poursuit son cours ;
Et toi , Daphnis ! amant perfide ,
Tu mets un terme à tes amours.
Quelle voix a frappé la plaine ? ..
Cessez vos chants , petits oiseaux ;
Zéphyrs , retenez votre haleine ;
Taisez- vous , limpides ruisseaux.
Mais qu'ai - je dit ? vaine espérance !
Daphnis me quitte pour toujours ;
L'ingrat se rit de ma souffrance
Et soupire d'autres amours.
C'en est fait ; ton cruel parjure ,
Daphnis ! a creusé mon cercueil.
Que vois -je ? tout dans la nature
A l'envi partage mon deuil .
Des sombres oiseaux des ténèbres
La voix exhale mes douleurs ;
Les fleurs en des couleurs funèbres
Changent leurs riantes couleurs.
Où coulait cette onde si
pure ,
Je vois rouler de noirs torrens ;
12
K 2
148 MERCURE DE FRANCE ,
1
:
Zéphyr cesse son doux murmure ,
J'entends les sifflemens des vents.
O ciel ! quel cadavre livide ,
Quels flots de sang frappent mes yeux ?
D'où vient que mon regard avide
Dévore ce spectacle affreux !
Grands dieux ! quelle idée accablante
Se retrace à mon souvenir !
J'ai vu cette image sanglante ...
Elle dit vers Daphnis je la võis accourir ,
Les cheveux en désordre et la vue égarée ,
Les yeux baignés de pleurs , pâle , désespérée ,
Reconnaître Daphnis , et , maudissant le sort ,
Le suivre au même instant dans les bras de la mort.
Nos bergers attendris d'une ardeur si fidelle
Firent graver ces vers sur son tombeau :
« Des bergères de ce hameau ,
» Amaryllis fut la plus belle ;
» De nos bergers Daphnis fut le plus beau.
>> La Mort même , à la faux cruelle ,
» Ne put trancher des noeuds qu'avait tissus l'Amour .
» Ils sont tous deux encore unis dans ce séjour . »
AUGUSTE DE LA BOUÏSSE.
LES TROIS GRACES DE MINERVE.

AIR DES AMOURS D
( Nouvelle édition. )
>
ÉTÉ.
VENUS , des Graces entourée ,
Un jour osa dire à Pallas :
« Votre sagesse est admirée ;
» Mais on adore mes appas.'
>> Je vous en plains , chaste déesse ;
» Mais l'homme, épris de ma beauté ,
MESSIDOR AN XII. 149
» Préfère à la triste sagesse
» Les charmes de la volupté.
2
De cette juste préférence
» Laissez - moi donc jouir en paix ,
» Sans avoir la folle arrogance
» De rivaliser mes attraits.
» Que peut votre regard sévère
» Auprès de mes yeux caressans ?
» C'est en vain qu'aux coeurs on veut plaire ,
» Si l'on ne sait flatter les sens.
» Il est trop vrai , répond Minerve ,
» Que de tous mes anciens amans ,
» A grand' peine, hélas ! je conserve
>> Quelques vieux lecteurs de romans ;
Mais vos succès , déesse altière ,
» Ne sont point dus à vos appas ,
» Et vous ne seriez pas si fière
» Si les Graces suivaient mes pas.
» L'homme , j'en fais l'aveu sincère ,
» Ne m'était pas encor connu
>> Quand je n'employais pour lui plaire
» Que la pure et simple vertu ;
.e
» Mais puisqu'il la veut embellie ,
» J'aurai des Graces à mon tour.
» Adèle , Delphine , Emilie ,
>> Paraíssez et formez ma cour. »
Depuis que la sage déesse
A fait cet admirable choix ,
Jeunes et vieux , chacun s'empresse
A venir recevoir ses lois.
Vénus , sans aucune réserve ,
A beau prodiguer ses faveurs ,
Un simple souris de Minerve
Suffit pour gagner tous les coeurs.
3
150 MERCURE DE FRANCE ,
ENVOI
A mesdemoiselles Adèle , Delphine et Emilie.
yeux ;
Vous à qui le sort favorable
Accorda l'emploi glorieux
De rendre la sagesse aimable
A tous les coeurs , à tous les
Pour éterniser sa puissance ,
Sachez et n'oubliez jamais
Que la pudeur et l'innocence
Sont les plus doux de ses attraits .
26
L'HOM M E.
FRAGMENT D'UNE TRADUCTION DE LA IV NUIT D'YOUNG.
LA nature enfanta , sans doute en sa colère ,
L'homme insensible aux maux qui pèsent sur son frère ;
Ses caresses souvent sont un voile imposteur ,
Dont il couvre à dessein son horrible noirceur ;
S'il secourt l'indigent que ses maux découragent ,
Sa pitié , son orgueil , au même instant l'outragent.
Voilà l'homme au moment qu'il paraît obliger :
Qu'il doit être cruel quand il veut se venger ! ....
Lune , pâlis d'effroi .... Fuyez , astres paisibles ,
Ou vous allez frémir de mes récits horribles ! .....
L'homme est pour l'homme , hélas ! le plus cruel fléau ;
Il aime à l'outrager jusque dans le tombeau .
Venant de l'horizon , le grain dessus nos têtes ,
Nous dérobant le jour , présage les tempêtes;.
La terre , tout- à - coup , s'ébranlant sous nos pas ,
Donne aux mortels tremblans le signal du trépas ;
Un bruit sourd et confus , les vents par leur haleine
Annoncent des volcans l'explosion prochaine ;
La fumée ondoyante , en s'élevant aux cieux ,
Décèle l'incendie et son ravage affreux.
MESSIDOR AN XII. 151
20
L'homme cache le trait que sa rage envenime ,
Et ne le laisse voir qu'en frappant sa victime.
Dieu voit à nu nos coeurs ; mais toujours généreux ,
Il nous en sauve à tous le spectacle hideux .
LAGACHE ( d'Amiens ) .
ENIGM E.
Je suis , lecteur , d'une antique naissance ;
Son époque se perd avec la nuit des temps.
Nous sommes de nombreux enfans ,
Qui n'avons entre nous aucune ressemblance ;
Mais laissons-là mes soeurs , et ne pensons qu'à moi.
En vain tu me cherches en toi .
Dans Athènes , ville fameuse ,
On me donna le premier rang ;
A Paphos , je fus moins heureuse ,
On m'y fit reculer d'un cran.
Sans être en mouvement , je suis toujours en danse
Je vais avec courage , et je reviens en transe .
Bien qu'étrangère aux jeux , aux ris ,
Je préside aux amours , je réside à Paris ;
Doublement au barreau , mais jamais au Lycée.
Cependant j'ouvre une assemblée.
Je suis fort inutile aux rois ,
Quoiqu'à la tête d'une armée.
Je commence toujours l'année ,
Puis ne reviens qu'en certains mois.
Je ne me montre point au séjour du tonnerre ;
Si je m'absente de la terre ,
On me retrouve en paradis .
Fidelle compagne du sage ,
Je vais au devant des amis ;
Je suis utile en son ménage ,
Et disparais en son logis .
152 MERCURE DE FRANCE ,
J'ai déserté la comédie ;
Mais je reste à la tragédie ,
Dans l'emploi de Talma , déguisée en Raucour ;
We mer et Duchenois m'ont banni de leur cour..
J'abandonne Sophocle , Euripide , Corneille ;
Mais Racine et Voltaire avec moi sont nommés .
Sans moi , sans mon secours , ils seraient mal famés .
Me tiens-tu ? Trop souvent j'ai frappé ton oreille.
Tu vas m'accuser de folie ;
Cependant chacun te dira ,
Qu'après avoir mis fin à plus d'un opéra ,
Je débute à l'académie.
tom ba LOGO
GRIPHE
.
1
chimère :
Je marche à quatre pieds , et ne suis que
En coupant le premier , alors je deviens mère.
Qui pourrait nombrer mes enfans ?
De mes trois premiers pieds transposes - tu le sens ?
Je suis un être vil dont tu seras la proie ;
Qui , quelquefois trompant ton espoir et ta joie ,
De la blonde Cérès dévore les présens.
Par le cit. DE ZOTEUX , cordonnier , à Dévres,
près Boulogne .
CHARADE.
UN animal rongeur redoute mon premier ;
Mon premier , à son tour , redoute mon dernier ;
Mon dernier quelquefois garantit mon entier.
Le mot de l'Enigme du dernier numéro est, Lamie .
Celui du Logogriphe est Port , qui , renversé , donne trop.
Celui de la Charade est Mercure , considéré comme journal
, dieu de la fable , et comme minéral employé dans
le baromètre.
MESSIDOR AN XII. 153
Mes Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin ;
ou Frédéric - le- Grand , sa famille , sa cour , son
gouvernement , son académie , ses écoles , et ses
amis littérateurs et philosophes ; par Dieudonné
Thiébault , de l'Académie royale de Berlin , etc.
Cinq volumes in- 8 ° . Prix : 18 fr. , et 24 fr. par
la poste. A Paris , chez Buisson , imprimeurlibraire
, rue Hautefeuille , nº. 20 ; et chez
le Normant, imprimeur- libraire , rue des Prêtres
Saint- Germain -l'Auxerrois , nº. 42.
(Deuxième extrait. )
J'A1 promis de passer en revue les philosophes
qui ont marqué à la cour de Prusse ; mais , fidèle
à mes principes , je ne dirai que ce que j'ai
appris dans l'ouvrage de M. Thiébault : j'ai trop
de répugnance à voir fouiller d'une manière aussi
scandaleuse dans l'intimité d'un souverain , pour
me résoudre à rien prendre sur moi -même.
Le plus grand des philosophes de cette cour
était sans contredit Frédéric , puisqu'il se chargeait
sans cesse de faire la leçon aux autres , et que même
il leur imposait silence en leur rappelant qu'il était
le maître ; il est juste que le maître passe le premier.
Ce qu'un philosophe ne croit pas est toujours
facile à dire , mais il n'est pas aussi aisé d'indiquer
ce qu'il croit , puisque souvent il n'en sait rien luimême
: Frédéric révoquait en doute Dieu , l'immortalité
de l'ame , et même la nécessité politique
d'une morale religieuse . On a prétendu que dans
sa vieillesse il était moins ferme sur son athéisme ;
loin d'en convenir , M. Thiebault entre dans de •
154 MERCURE DE FRANCE ;
longs détails pour prouver que les ennemis seuls
de la gloire de ce roi ont pu vouloir lui attribuer
une faiblesse aussi peu philosophique pour moi , :
j'avoue qu'il m'est impossible d'attacher une grande
importance à cette discussion , car Frédéric ne me
paraît pas si grand , que Dieu puisse perdre beaucoup
à n'avoir pas été reconnu par lui. S'il est à
peu près positif que ce monarque était incapable
de reconnaître l'existence de la divinité , il n'est
pas aussi prouvé qu'il ne croyait point aux cartes :
pendant toute la guerre de sept ans , sa soeur
Amélie les faisait tirer pour lui , et lui envoyait
régulièrement le produit prophétique de trentedeux
morceaux de carton barbouillés , battus ,
coupés , recoupés , et retournés dans tous les sens .
M. Thiébault ose prononcer que Frédéric n'a
jamais cessé d'être athée , mais il craindrait de dire
s'il recevait gaiement ou sérieusement les prédictions
confiées à sa soeur Amélie ; ainsi la postérité
ignorera si Frédéric-le- Grand se fit tirer les cartes
pendant sept ans de bonne foi ou par complaisance
. le
On peut vivre et mourir à Rome sans que
pape s'informe des principes religieux que vous
professez ; il n'en était pas de même à Berlin ; le
roi montrait à cet égard une curiosité toute inquisitoriale
; et comme la manie de ne rien croire s'unit
fort bien au desir de faire des prosélytes , il poussait
le zèle jusqu'à l'intolérance . La tactique de
M. Thiébault pour n'être ni converti , ni perverti
par ce prince est vraiment admirable ; le plus
habile diplomate ne déploierait pas plus d'adresse
pour cacher un secret dont dépendrait le sort de
son pays , que cet écrivain n'en montrait pour renfermer
dans son ame le mystère de ses opinions
religieuses cette finesse est poussée si loin que ,
même après avoir lu tout ce que M. Thiébault
MESSIDOR AN XII. 155
a écrit sur ce sujet , il est impossible de savoir à quoi
s'en tenir .
N'être ni époux , ni père , n'avoir aucun penchant
pour les femmes , aimer la vie solitaire , et
ne point croire en Dieu , sont de terribles dispositions
à faire peu de cas de l'humanité . A quel titre
respecterait - on des hommes qu'on ne regarde què
comme des animaux , et comment ne pas se préférer
à tout quand on n'est conduit par aucun sentiment
à chercher son bonheur , où du moins ses
plaisirs hors de soi ? Frédéric était égoïste , et cela
ne pouvait guères être autrement : dans une bataille
où il vit son héritier renversé , il dit en continuant
de galoper : «< Ah ! voilà le prince de Prusse tué !
qu'on prenne la selle et la bride de son cheval. »
M. Thiébault fait la leçon à ceux qui ont regardé
ce trait comme une preuve de dureté , et prétend
que c'est méconnaitre l'ame forte d'un grand
homine qui , dans la chaleur du combat , n'avait
qu'un objet et qu'une pensée ; mais il me semble
qu'il y a eu d'autres grands hommes qui se sont
trouvés dans la même position que Frédéric , et
qui ont eu d'autre objet et d'autre pensée qu'une
selle et une bride de cheval : sans avoir l'ame forte
on peut du moins s'assurer de l'état d'un guerrier
avant de le déclarer mort, et la précaution aurait été
d'autant plus sage dans cette circonstance que le
prince de Prusse n'était pas même blessé ; son cheval
avait seul reçu le boulet de canon . Lorque Frédéric
apprit la mort de sa soeur la margrave de
Bareith , il était occupé à lire Bourdaloue , et deux
jours après il remit à un de ses courtisans un sermon
qu'il avait composé au milieu de sa douleur.
Ce trait , dit M. Thiébault , n'est pas un des moins
étonnans de la vie de cet homme extraordinaire.
Apparemment que dans toutes les circonstances
il n'avait qu'un objet et qu'une pensée , car lors156
MERCURE DE FRANCE ,
qu'on lui annonça la fin d'un de ses vieux généraux
qui venait d'être frappé d'apoplexie , il
s'écria : « C'est de sa faute ; il n'a jamais voulu
> mettre de la moutarde dans son café , malgré ce
» que j'ai pu lui dire à ce sujet . » Nous livrons la
recette à ceux qui desirent que leur éloge ne se
borne pas au reproche d'être morts faute de moutarde
; ils peuvent compter sur l'efficacité de ce
remède : Frédéric en savait plus que son premier
médecin , puisqu'il l'appelait un âne , et le chassait
parce qu'il ne voulait pas soigner des levrettes
qu'il aimait beaucoup. Lorsqu'on leur marchait
sur les pattes en sa présence , il disait : ( M. Thiébault
l'a entendu ) Mais , monsieur , prenez donc
garde. Frédéric avait aussi des connaissances en
bâtimens ; il faisait venir de Paris des architectes
en réputation , élevait une querelle sur quelques
détails des plans qui lui étaient soumis, les gardait ,
s'en servait , et congédiait l'auteur ; ce qui est trèséconomique
il faudrait vingt pages pour dire
seulement le nom des artistes français qui ont été
dupes des promesses faites pour les attirer à la
cour de ce souverain. L'anecdote suivante annonce
plus que de l'économie .
M. Galser , l'un des plus anciens secrétaires du
cabinet , et dans la confidence intime du roi , fit
fabriquer pour quinze millions de ducats chargés
d'un tiers d'alliage , et les répandit dans la
Pologne ; lorsque les Polonais s'aperçurent de la
friponnerie , ils les rejetèrent en Russie . Catherine
II , avertie par les plaintes du commerce ,
prit des informations , remonta aisément à la
source de cette falsification , et fit connaître à ses
sujets que tous les ducats faux seraient reçus dans
ses caisses et échangés contre des ducats de poids ;
elle écrivit ensuite à Frédéric pour exiger le remboursement
des sommes qu'elle avait avancées ,
MESSIDOR AN XII. 157
menaçant de lui déclarer la guerre s'il se refusait à
une restitution aussi juste. Frédéric céda , et demanda
à Galser la permission de le déshonorer
pour mettre lui-même son honneur à couvert ;
Galser fit quelques difficultés , mais il reçut des
coups de botte dans les jambes , et fut envoyé à
la forteresse au bout de dix -huit mois , il obtint
sa liberté , et retrouva toute sa fortune que le roi
avait protégée avec un soin tout particulier .
M. Thiébault paraît si persuadé de la vérité de
cette anecdote qu'il rapporte la conversation qui
eut lieu entre le roi et M. Galser après la menace
de Catherine II ; c'est pousser bien loin le privilége
d'imiter Tacite. Pour nous , nous desirons
sincèrement que le fait soit faux ; autrement que
penserait-on d'une philosophie qui ne met pas un
souverain au-dessus d'une tentation aussi honteuse ?
Le chevalier Mitchel , ministre d'Angleterre å
Berlin , disait des philosophes avec lesquels Frédéric
passait sa vie : « ces hommes lui sont néces-
» saires comme autant de mouchoirs sale
2
dans
» lesquels il crache son esprit ; c'est sous ce rap-
>> port qu'il en a besoin et qu'ils lui conviennent . »
Frédéric n'était pas tout-à-fait de l'avis du chevalier
Mitchel, car il croyait pomper l'esprit de ceux
dont il s'entourait , et les traiter comme une
orange dont on jette l'écorcé quand on en a pris
le jus. C'est une singulière idée que celle d'imaginer
qu'on puisse pomper l'esprit des autres ,
connaître le moment où on peut leur tourner le
dos , parce qu'on n'a plus rien de nouveau à espérer
d'eux sans doute rien n'est aussi facile à
épuiser que des hommes à systèmes ; mais de bons
esprits , des esprits justes , sont aussi inépuisables
que les objets soumis à notre pénétration . Sans
parler des Bossuet , des Fénélon , des La Rochefoucauld
, des Montesquieu , je voudrais qu'on
158 MERCURE DE FRANCE ,
9
pût me dire combien il aurait fallu de temps à
Frédéric pour connaître l'esprit de madame de
Sévigné et des femmes de son temps , au point de
ne plus trouver de charme dans leur conversation :
il est vrai que ce roi philosophe ne causait pas ; il
discutait ; et la discussion éloigne bientôt les uns
des autres ceux qui s'en font une habitude : aussi
ne voit-on jamais de franchise , de cordialité dans
l'intimité de Frédéric. Son plus fidele ami était
d'Alembert , et il faisait contre lui des épigrammes
qu'il ne pouvait s'empêcher de lire , même à
M. Thiébault : «< Monsieur lui disait-il aussitôt
» après , ceci entre nous , au moins ! car si jamais
» d'Alembert en savait un mot , je vous ferais
>> couper les oreilles . » Soit que d'Alembert le sût
ou ne le sût pas , il rendait bien à Frédéric la
monnaie de son épigramme , et l'on peut voir
dans sa correspondance avec Voltaire combien peu
il estimait le Salomon du Nord en général , ces
philosophes se montrent toujours disposés à tout
sacrifier à leurs petites passions , et au moment où
ils s'accablent réciproquement d'éloges et de prévenances
, ils ne pensent qu'à s'immoler les uns et
les autres. C'est ce qu'un M. Sulzer fit très- bien
comprendre à M. Thiébault pour lui ôter le desir
de passer par Ferney , dans un voyage qu'il projetait
de faire en France. « Si vous voyez M. de
» Voltaire dans un de ses momens de belle humeur ,
» lui dit-il , il ne vous parlera qu'avec éloge de
» Frédéric , de sa famille , et du pays ; et vous
» pouvez être sûr qu'en vous quittant il se dira :
» Cet homme va répéter ce qu'il a entendu ,
» sorte que je n'ai qu'à augmenter son crédit pour
» qu'on le croie plus sûrement ; ainsi il écrira à
» Berlin qu'il vous a vu , et dira beaucoup de bien
» de vous . Si au contraire vous arrivez dans un
» de ses momens de mauvaise humeur , il se déde
MESSIDOR AN XII. 159
» chaînera contre le roi , et après votre départ ,
» dans l'inquiétude qu'il en aura et pour détruire
» l'effet de ce que vous pourriez raconter ,
il vous
» déchirera où vous couvrira de ridicules dans
» les lettres qui arriveront avant vous. » Monsieur
Thiebault sentit l'importance .de ce conseil , et
ne passa pas par Ferney.
»
Le plus ancien des philosophes de Frédéric , est
un M. Jordan , d'une famille française établie
depuis long-temps à Berlin ; c'est le seul qui ait
toujours vécu d'accord avec le roi ; mais aussi
comment n'être pas toujours en bonne intelligence
avec un homme livré à l'étude , éloigné de toute
intrigue , et si modéré dans ses desirs que lorque
Frédéric , montant sur le trône , lui demanda
expressément de fixer la somme dont il avait besoin
pour ne plus former un seul desir qui eût rapport
à la fortune , il répondit : si j'avais deux mille livres
de rente de plus , je serais très - content . « Ah ! mon
» dieu , reprit le roi , que vous avez peu d'am-
>> bition , mon cher Jordan ! je ne vous aurais jamais
>> cru l'ame si étroite . Il est probable que
Frédéric ne savait pas bien le français lorsqu'il fit
cette exclamation , aut ement il n'aurait pas appelé
ambition l'amour de l'argent , et n'aurait pas trouvé
que le désintéressement annonçait une ame étroite.
Que de grandes ames il y aurait dans le monde si
on les mesurait par leur cupidité ! Au reste
M. Jordan connaissait bien celui avec lequel il
traitait , car ses voeux ne furent point outre- passés,
et jamais il ne lui arriva de rien demander de plus .
Il eut toujours une correspondance particulière
avec le roi , et lui fit entendre la vérité dans les
détails qui ne tenaient pas de trop pres au gouvernement
en lui parlant au nom de l'Europe
il arrêtait quelquefois la fougue philosophique de
ce jeune souverain , et c'était alors le sauver d'un

"
160 MERCURE DE FRANCE ,
grand ridicule. M. Jordan se moquoit aussi des
impiétés qu'on débitait à Sans- Souci , et prouvait
aux adeptes qu'on avait cent fois réfuté les contes
qu'ils donnaient pour nouveaux ; mais comme il
ne paraissait ppaass plus chrétien que ceux qu'il combattait
, le roi lui pardonnait de défendre le christianisme.
La tolérance philosophique ne saurait
aller plus loin. Lorsque M. Jordan se trouva attaqué
d'une maladie mortelle , Frédéric lui demanda
de nouveau ce qu'il pourrait faire pour lui , et ce
savant lui recommanda son domestique : la recommandation
prospéra , car ce laquais devint conseiller
privé , place qui en Prusse suit immédiatement
celle de ministre : les filles de M. Jordan ne
furent pas si heureuses que son serviteur ; le roidota
la première et oublia la seconde , ce qui n'empêche
pas que ce chapitre ne soit le plus beau de
ceux consacrés aux philosophes. Il est vrai que
c'est le premier.
Vient ensuite M. de Voltaire qui n'aimait pas
Frédéric, et qui n'en étoit point aimé : trop irascibles
tous les deux pour pouvoir vivre ensemble sans aigreur
, la politique les réunissait ; le roi voulait que
le poète lui fit une grande réputation parmi les
beaux-esprits de France , le poète pensait que l'amitié
d'un roi donnerait de la vogue au parti ;
s'accablant de cajoleries et se querellant sans cesse
ils étoient tourmentés du besoin de rompre , et
des craintes de l'éclat qui accompagnerait cette
rupture . M. de Voltaire traitait fort lestement Fré- -
déric lorsqu'il croyait pouvoir le faire sans danger
; mais Frédéric qui avait des espions partout
n'ignorait aucune des boutades de M. de Voltaire ,
et l'on peut croire que les philosophes subalternes
fomentaient à plaisir une division qui pouvait les débarrasser
d'un homme qui les écrasait tous par sa
réputation : l'argent entrait aussi pour beaucoup
dans
MESSIDOR AN XII. 161
dans l'humeur cachée du souverain et du poète
celui-ci s'était fait assurer vingt mille francs par
an , la table , le logement , deux bougies par
jour , et tant. de livres de sucre , café , thé et cliocolat
par mois : le roi , très- économe , essayait de
ratrapper quelque chose sur ce marché , le plus
ruineux qu'il eût fait de sa vie ; le poète ne voulait
rien diminuer , et tous deux eussent rougi d'entamer
cette pitoyable discussion . Ici , je laisserai.
parler M. Thiébault ; des détails de ce genre gagnent
à être racontés avec bonhomie .
« Il arriva qu'on ne remettait à M. de Voltaire
que du sucre mal raffiné , du café mariné , du thé,
eventé , et du chocolat mal fabriqué : il pût bien
soupçonner que Frédéric n'était pas si mal obéi
sans le vouloir , et , soit pour éclaircir ce doute ,
soit par tout autre motif, il se plaignit de ces vilenies
honteuses. « Ce que vous me dites , répon-
>> dit le roi , me fait une peine infinie : un homme
» comme vous traité de cette manière , tandis
>> que l'on connait mon amitié pour vous ! En vé-
» rité ; cela est affreux ! mais voilà les hommes :
>> ce sont des canailles ! Cependant vous avez très-
» bien fait de m'en parler : soyez persuadé que je
» donnerai des ordres si positifs qu'on se corri
92
l'on
gera. » Quels que fussent les ordres de Frédéric ,
on ne se corrigea point ; et Voltaire , plus indigné
qu'auparavant , ne manqua pas de renouveller ses
plaintes. « Il est affreux , répliqua le roi , que
» m'obéisse si mal ; mais vous savez les ordres que
>> j'ai donnés que puis-je faire de plus ? Je ne ferai,
» pas pendre ces canailles - là pour un morceau de
» sucre , ou pour une pincée de mauvais the : ils
» le savent et se moquent de moi . Ce qui me fait
» le plus de peine , c'est de voir M. de Voltaire
» distrait de ses idées sublimes pour de semblables
» misères : ah ! n'employons pasà de si petites baga
L
5 .
162 MERCURE DE FRANCE ;
» telles les momens que nous pouvons donner aux
» muses et à l'amitié . Allons , mon cher ami , vous
» pouvez vous passer de ces petites fournitures ;
>> elles vous occasionnent des soucis peu dignes de
» vous . Eh bien ! n'en parlons plus ; je donnerai
» ordre qu'on les supprime à l'avenir. »
« Cette conclusion étonna Voltaire , et par ellemême
, et par la tournure que son royal ami sut y
donner. Ah ! se dit- il en lui-même , c'est donc
ici sauve ou gagne qui peut ? en ce cas , sauvons
et gagnons ce que nous pourrons : le pire en ces
rencontres est d'être dupe . Ce fut ainsi et dès cette
époque qu'il fit revendre en paquets les douze livres
d bougies qu'on lui donnait par mois , et que pour
s'éclairer chez lui il avait soin , tous les soirs , de
revenir plusieurs fois dans son appartement sous
différens prétextes , et de s'armer a chaque fois de
l'une des plus grandes bougies allumées dans les
salles de l'appartement du roi , bougies qu'il ne
rapportait pas , et dont il aurait pu dire au besoin :
C'est mon sucre et mon café. Il serait difficile de
décider , dans tout ce tripotage , quel est le plus
extraordinaire du souverain ou du philosophe.
M. de Voltaire prit son parti , quitta Berlin où
les profits étaient au-dessous des désagrémens , fut
arrêté a Francfort , revint en France maudire tout
bas le roi de Prusse , et continua de l'adorer dans
ses écrits : le roi de Prusse , imitant M. de Voltaire
, le flattait ou l'égratignait suivant les circonstances
, et croyait toujours le remplacer en accueillant
tous les fous qu'on lui présentait comme
des hommes du premier mérite. Quand Voltaire
mourut , le roi fit son éloge ; si le roi était mort lë
premier , nous aurions de M. de Voltaire un élogé
académique et un pamphlet infame sur Frédéric
Ainsi vont les choses dans te royaume de la philosophie
; on s'y sert indistinctement de la louange
MESSIDOR AN XII. 163
et de la satire , parce que l'une et l'autre servent à
montrer qu'on a de l'esprit ; et si l'on n'y rougit
jamais de se dédire , c'est que le fonds de la doctrine
n'est qu'un assemblage de contradictions . ·
Passer de M. de Voltaire à Maupertuis , c'est
retomber dans une querelle nouvelle : la division
est toujours parmi les maîtres , et l'union parmi les
adeptes , ce qui indique abondance de crédulité .
dans les philosophes en sous ordre . Maupertuis
mourut d'ennui , fin assez naturelle pour un homme
dont la vanité d'abord exaltée ne pouvait plus se
nourrir que de regrets . Frédéric qui l'avait défendu
contre la jalousie du philosophe de Ferney , non
par amitié , mais pour contenir le poète par le savant
, abandonna celui- ci quand il le vit livré au
ridicule : Maupertuis promena sa tristesse dans plusieurs
contrées , et vint mourir à Bâle , entre les
bras d'un confesseur . A tout péché miséricorde :
espérons qu'il se sera repenti d'avoir fait enfermer
à l'hôpital les victimes de ses débauches , lorsqu'il
était las de leurs faveurs .
Le marquis d'Argens commence à tomber dans
l'oubli ; c'est dommage , car c'était un excellent
homme , provençal , gai , bon convive , et qui avait
l'esprit d'autant plus vif qu'il ne se piquait pas de
sens commun. Frédéric le plaisantait souvent ;
le marquis , qui le lui rendait , quelquefois , aurait
toujours eu les rieurs de son côté s'il était possible
de rire à la table d'un souverain des réparties qui
le blessent . Un soir Frédéric demanda à chaque
membre de sa coterie comment il gouvernerait s'il
était roi ; on devine tous les beaux projets qui
furent mis en avant : d'Argens souriait et gardait le
silence ; le roi le pressa vivement de lui dire ce
qu'il ferait s'il était à sa place : « Moi , sire , répon-
» dit le marquis , je vendrais bien vite mon royaume
» pour acheter une bonne terre en France. »
La
164 MERCURE DE FRANCE ,
Vendre le royaume de Prusse pour acheter une
bonne terre en France , est un projet digne d'un
provençal qui soupirait toujours après sa patrie ,
et qui n'avait consenti à s'attacher au roi que sous
la condition expresse qu'il serait libre de se retirer
lorsqu'il aurait atteint soixante et dix ans. A
cet âge , il voulut et n'osa revenir : Frédéric qui
ne l'aimait plus , qui l'accablait de mortifications ,
s'opposait hautement à son départ . Jamais roi ne
craignit plus d'être jugé par ceux qu'il avait admis
dans son intimité ; aussi ses premières faveurs
étaient-elles toujours une certitude du plus dur
esclavage. Le marquis mourant d'ennui et de
chagrin , obtint un congé , mais pour six mois
seulement , et le roi exigea de lui une parole d'honneur
qu'il accorda en soupirant . Comme il revenait
à l'époque fixée , il tomba malade , et son épouse
occupée à le soigner , ne songea pas à écrire :
Frédéric qui se crut joué , devint furieux et fit
supprimer les pensions de d'Argens qui , en apprenant
cette conduite violente et tyrannique , rendit
grâce au ciel de voir sa parole dégagée : heureux
et libre enfin , il retourna au sein de sa famille .
Lorsqu'il mourut , Frédéric lui fit élever un monument
en marbre. D'Argens craignait la mort jusqu'à
faire des extravagances lorsqu'il s'en croyait
menacé , et peu de chose lui donnait cette crainte ;
il ne se serait pas mis à table lui treizième ; un couteau
et une fourchette croisés lui donnaient de
vives allarmes : le premier vendredi du mois lui
paraissait un jour malheureux , et il jetait du sel
au feu toutes les fois qu'une salière était renversée
devant lui ; du reste , il ne croyait pas à Dieu.
Le plus bizarre des philosophes de Frédéric fut
La Méthrie , médecin , qui avait pris au sérieux
l'égalité que le roi lui avait proposée ; il entrait
chez Frédéric sans façon , se couchait sur les cana-
"
MESSIDOR AN XII. 165
pés , ôtant son col , sa perruque , se déboutonnant
lorsqu'il faisait chaud ; et le roi n'osait rien dire :
mais cet excès d'aisancé le rendit plus difficile par
la suite. La Méthrie était un vrai matérialiste
esprit - fort qui faisait le signe de la croix lorsqu'il
entendait tonner : il était gourmand et replet , aussi
mourat-il d'indigestion.
Un monsieur Toussaint , à l'article de la mort ,
demanda pardon à ses enfans de leur avoir dit
sans cesse des horreurs d'une religion à laquelle
il n'avait jamais cessé de croire dans le fond de
son ame ; il ne s'était fait impie que pour ne pas
mourir de faim . Pauvre malheureux ! On ne doit
pas être étonné de voir tant de faiblesses chez des
écrivains qui se disaient au- dessus des préjugés :
T'homme est naturellement superstitieux , parce
qu'il est sans cesse agité par la crainte ou par lespérance
. La religion qui remplit l'ame d'un grand
espoir , arrête beaucoup de superstitions et n'en consacre
aucune ; la philosophie qui ne montre rien
au - delà du tombeau et présente tant d'incertitude
sur notre origine , laisse l'ame dans un vague
qui l'affaiblit , et dispose l'imagination à saisir toutes
les erreurs de l'aveu de M. Thiébault , la moitié
de la cour de Prusse croit à la femme blanche qui
paraît armée d'un grand balai dans une salle du
chateau , lorsqu'il doit mourir quelqu'un de la
famille royale ; et l'on a vu à Berlin une société
composée d'hommes et de femmes distingués par
la naissance , la fortune et l'éducation , faire des
dépenses considérables , et se donner des peines
infinies dans l'espoir de contracter alliance avec le
diable.
Les autres philosophes dont parle M. Thiebault
sont tombés dans un oubli si profond qu'on
n'est plus curieux de savoir ce qu'ils ont dit et fair
pour le progrès des lumières. Si l'on veut connaitre
3
166 MERCURE DE FRANCE ,
l'opinion de Frédéric sur les grands hommes du
dix-huitième siècle qui n'ont point paru à sa cour,
la voici Il aimait ceux qui disaient toujours du
bien de lui , feignait de n'avoir pas lu les ouvrages
de ceux qui gardaient le silence sur son mérite , et
haïssait ceux qui ne le louaient qu'avec restriction .
Le desir d'une brillante réputation était l'idée première
à laquelle il rapportait tout déclaré grand
pendant sa vie , il attend encore un historien assez
éloquent pour consacrer le héros , et assez habile
pour faire oublier l'homme privé . M. Thiébault
a fait absolument le contraire . Il n'a pas senti que ,
lorsque la mémoire d'un souverain est attaquée ,
onne la réhabilite pas avec des anecdotes bourgeoises,
mais par un ouvrage digne de fixer l'opinion de la
postérité toute autre défense est au-dessous d'un
grand homme.
FIÉVÉE.
Traduction nouvelle des Traités de la Vieillesse et de
l'Amitié, et des Paradoxes de Cicéron , par M. Gallon
de la Bastide , avec le texte latin de l'édition de l'abbé
d'Olivet. A Paris , chez Gilbert et compagnie , quai
Malaquais , nº . 2 , et rue Haute - Feuille , nº . 19 ; et chez
le Normant , imprimeur-libraire , rue des Prêtres Saint-
Germain-l'Auxerrois , n°. 42. Un volume in- 12 . Prix :
3 fr. , et 4 fr. par la poste.
( Second extrait. )
A l'exemple de Platon et de Xénophon , Cicéron a donné
à ses Traités de la Vieillesse et de l'Amitié , la forme du
dialogue. Cette manière de discuter des objets souvent
peu intéressans par eux-mêmes , plaisait beaucoup aux
MESSIDOR AN XII.
167
8215
C
anciens , qui trouvaient dans ces doctes entretiens , l'utile
uni à l'agréable , et qui pensaient avec raison que la tournure
dramatique adoptée dans ces sortes de matières ,
avait le double avantage , et de faire éviter la monotonie
d'un discours de longue haleine , et de dispenser l'auteur
de l'embarras des transitions , souvent amenées difficilement
, et par conséquent défectueuses . Les deux philo
sophes grecs que nous venons de nommer , mirent dans la
bouche de Socrate les maximes qu'ils avaient recueillies
dans la société de cet homme célèbre , et celles que sa
doctrine avait pu leur inspirer : Cicéron , plus ingénieux ,
confia les trésors de son imagination et de sa pensée aux
personnages qui avaient la réputation la mieux affermie
dans les vertus ou les grandes qualités qu'il voulut peindre.
A l'avantage d'offrir à son lecteur des axiomes de morale
devenus plus sacrés , si l'on peut s'exprimer ainsi , par
la haute renommée de ceux auxquels il les attribua , il
joignit celui de peindre les caractères de ces grands
hommes ; ainsi la première place , dans le
l'Amitié , est donnée à Lælius dont la liaison avec Scipion
est si fameuse ; et le premier rang ,
dans le dialogue
sur la Vieillesse , est assigné à Caton l'ancien entouré de
Lælius et de Scipion .
1
Traité de
T
Aucun homme ne pouvait parler de la vieillesse mieux
que cet illustre Romain. Après avoir fourni une carrière si '
longue et si honorable , il lui appartenait de reporter ses
regards sur une vie dont aucun écart n'avait terni la gloire ,
et de les reposer ensuite doucement sur un âge dont le
Souvenir de ses grandes actions tempérait tous les désagrémens.
Le but principal de Cicéron est de prouver que ,
dans l'âge avancé , l'homme vertueux peut être plus heu
reux que dans la jeunesse ; que les chagrins que l'on
éprouve ordinairement lorsqu'on devient vieux , ne sont
4
168 MERCURE DE FRANCE ,
si nous
produits que par la conduite antérieure ; et que ,
ne nous sommes jamais éloignés de nos devoirs , la fin de
notre carrière est pour nous l'époque la plus douce et la
plus paisible. Aucune perspective n'est plus consolante
que celle-là . Quelques esprits difficiles n'y ont vu qu'un
roman agréable ; et ils se sont appuyés, principalement dans
les derniers temps , sur la condition triste et malheureuse
à laquelle sont abandonnés aujourd'hui la plus grande
partie des vieillards.
Sans doute , dans un siècle où , pour un grand nombre
d'individus , toute la morale se trouvait réduite à la théorie
de l'intérêt personnel , les noeuds de l'amitié , les devoirs de
la reconnaissance devaient être affaiblis et relâchés.La vieil-
Jesse ne pouvait trouver que des coeurs fermés à ses maux,
ou des soins intéressés . Mais les hommes qui souffraient
de cette ingratitude n'avaient - ils pas eu eux -mêmes le
malheur de la provoquer ? Quels motifs ont souvent , à
Ja honte de la morale , rendu la vieillesse repoussante et
uréprisable ? C'est son attachement trop commun à des
objets auxquels elle se trouve enchaînée par des habitudes
vicieuses ; c'est la négligence qu'elle a mise aux devoirs que
la religion et la société lui prescrivaient ; c'est enfin l'absence
de cette gravité qui inspire le respect , et la prétention
qu'elle montre si souvent d'imiter les jeunes gens dans leurs
inoeurs et dans leurs goûts ; prétention qui la dégrade , et
qui empêche le moraliste le plus sévère de blâmer le ridicule
dont on la couvre. Il ne faut donc pas s'étonner s'il se
trouve tant de vieillards malheureux sans être plaints : de
ce nombre sont sur- tout ceux qui , blasés sur tous les plaisirs
, désabusés de toutes les illusions , ne s'étant jamais
occupés d'objets sérieux et solides , terminent leur inut le
existence dans l'ennui et dans les regrets . Massillon , aussi
profond moraliste que grand prédicateur , les peint parfaiMESSIDOR
AN XII.
169
tement dans l'un de ses sermons. « Jetez les yeux , dit - il ,
sur une de ces personnes qui ont vieilli dans les passions ,
» et que le long usage des plaisirs a rendues également in
>> habiles et au vice et à toutes les vertus . Quel nuage
» éternel sur l'humeur ! quel fonds de chagrin et de ca-
» prices ! rien ne plaît , parce qu'on ne saurait plus soi-
» même se plaire : on se venge sur tout ce qui nous envi-
>> ronne des chagrins secrets qui nous déchirent ; il
» semble qu'on fait un crime au reste des hommes , de
>> l'impuissance où l'on est d'être encore aussi criminel
» qu'eux ; on leur reproche en secret ce qu'on ne peut
» plus se permettre à soi-même , et l'on met l'humeur
» à la place des plaisirs.
3
Plusieurs vieillards , sur-tout dans le siècle de Louis
XIV , ont rempli et même surpassé l'idée que Cicéron
donne des vertus que l'on peut déployer dans l'âge avancé .
On a vu des magistrats célèbres , après avoir consacré leur
vie aux devoirs de leurs charges , charmer leur retraite
par l'étude et la bienfaisance , et devenir l'admiration d'une
jeunesse empressée à recevoir leurs leçons . D'Aguesseau ;
à quatre - vingts ans , écrivait encore sur la législation , et
commentait les livres saints . Des guerriers fameux ont
donné les mêmes exemples ; et , pour ne pas omettre un
souvenir puisé dans un état moins élevé , on sait à quelles
occupations et à quels travaux fut consacrée la vieillesse
de Rollin. Si l'on voulait , à l'exemple de Cicéron , faire
un Traité sur la vieillesse , il semble qu'entre tous les personnages
célèbres qui ont honoré la France , on ne pourrait
faire un meilleur choix qu'en prenant Bossuet pour
principal interlocuteur. Mais quelle différence entre le
grand-homme chrétien , et le grand- homme de l'antiquité !
Si la vieillesse n'empêchait pas Caton l'ancien d'aller quelquefois
au sénat pour demander la guerre contre Carthage,
s
170 MERCURE DE FRANCE ;
était- elle un obstacle pour Bossuet , lorsqu'à soixantequatorze
ans il composait ces lumineuses, instructions qui ,
chargées d'une érudition épineuse , et pleines de raisonnemens
invincibles , supposaient un travail immense ? Les
loisirs de Caton , dans sa retraite , étaient employés à la
lecture , aux soins champêtres , et à des conversations
littéraires et philosophiques. Quand Bossuet termina są
carrière oratoire par l'éloge du grand Condé , ce ne fut
point pour se livrer au repos que semblaient demander ses
longs travaux ; ce fut pour se consacrer entièrement au
troupeau qui lui était confié . On vit ce grand orateur
enseigner le catéchisme aux enfans ; on le vit porter dans
les demeures des paysans , et les secours temporels que
leur misère réclamait , et les secours spirituels plus nécessaires
encore , dont leur ignorance avait besoin. Caton
n'était utile qu'à un petit nombre d'amis ; Bossuet répandait
les trésors de sa bienfaisance et de sa doctrine sur les
faibles et sur les pauvres . Il est inutile de pousser plus loin
ce parallèle ; on a pu sentir la différence ' des vertus chrétiennes
avec celles que l'antiquité a célébrées .
Dans le Traité de la Vieillesse , Caton s'attache à réfuter
les objections que l'on peut faire contre le système qu'il
justifie d'ailleurs par son exemple . Plusieurs vieillards se
plaignent d'être privés des plaisirs de la jeunesse , et de ne
pas inspirer le respect. C'est dans leur conduite antérieure
qu'il faut chercher la source de leurs regrets insensés , et
la cause de l'abandon dont ils gémissent . Si l'on n'a pas eu
de modération dans ses desirs , il est sûr que dans la vieil-
Jesse on est moins que jamais à portée de les satisfaire ; si
l'on est méprisé , il ne faut l'attribuer qu'aux vices dont
on n'a pas eu la sagesse de se garantir , et qui deviennent
plus hideux à mesure que l'âge avance . Du reste , ajoute
très-bien le philosophe , avec des moeurs corrompues on est
MESSIDOR AN XII. 171
malheureux à tout âge : On se plaint que la vieillesse est peu
propre aux affaires : elle manque , il est vrai , d'activité ,
mais elle a cette maturité de pensée si nécessaire dans
l'administration des états. Les anciens composèrent toujours
leurs sénats de vieillards . On insiste sur ce que les
hommes âgés perdent ordinairement la mémoire ; le philosophe
répond que cela vient de ce qu'ils ne l'ont pas
exercée . Sophocle récita devant ses juges la tragédie d'OEdipe
; Platon et Isocrate conservèrent leur mémoire jusqu'à
la mort . Mais , selon Caton , c'est dans la culture des
lettres , ou dans les jouissances de la vie champêtre , que
les vieillards trouvent leur plus grand bonheur. Le goût
des lettres a cela de particulier qu'il croît avec les années ;
à mesure que l'on avance dans cette carrière , ses limites
semblent se reculer ; les objets qu'elle embrasse sont si
vastes, qu'après avoir consacré sa vie à leur étude, on n'en
sent que mieux son insuffisance. Quelle source perpétuelle
de jouissances cette impossibilité d'atteindre au but no
prépare - t- elle pas à notre curiosité ! Les plaisirs de la vie
champêtre n'ont pas moins d'attrait sous la plume de Cicéron.
Il s'étend avec complaisance sur les détails de la
culture , ces délassemens si doux et si analogues aux moeurs
du vieillard et du sage.
Le philosophe ne veut pas que les vieillards aient l'air
triste et sévère qui éloigne la confiance , ni que les jeunes
gens poussent trop loin l'étourderie de leur âge . Dans les
premiers , il demande un peu de vivacité ; dans les autres ,
un peu
de retenue . Ce mélange des manières des deux âges,
qui peut faire un jeune homme et un vieillard parfaits , est
exprimé avec autant de précision que de délica.esse . Ut
enim adolescentem in quo senile aliquid , sic senem in
quo est adolescentis aliquid , proho.
La crainte d'une mort prochaine est ce qui paraît le plus
172 MERCURE DE FRANCE ,
insupportable à la plupart des vieillards : mais , répond le
philosophe , les jeunes gens n'y sont- ils pas aussi exposés
que les hommes âgés ? La condition de ces derniers n'estelle
même pas préférable ? Il ont joui de ce dont les jeunes
gens espèrent de jouir : Ille vult diù vivere , hic diu vixit,
Ce passage sur la mort conluit naturell ment le philosophe
à parler de l'immortalité de l'ame . C'est là que son
style s'élève et devient sublime : on sent que la conviction
peut seule donner à l'auteur cette vérité et cette grandeur'
d'expression. La mort ne l'effraye point ; il n'y voit que
l'espoir de se réunir aux grands hommes dont il chérit la
mémoire. La terre lui paraît un lieu d'exil ; l'homme lui
semble dégénéré d'un état plus parfait . Est enim animus
cælestis , ex altissimo domicilio depressus , et quasi demersus
in terram , locum divinæ naturæ æternitatique
contrarium .
Ce dialogue de Cicéron est un modèle du style que l'on '
doit employer , lorsqu'on traite la morale. L'auteur n'y
prend jamais le ton dogmatique ; il ne cherche point à faire
briller son esprit ; il ne court point après les sentences et
les phrases brillantes : l'art le plus parfait est caché sous
les formes agréables et naturelles de la conversation . Senèque
, que dans le 18 ° siècle on a osé préférer à Cicéron ,
a quelquefois traité les mêmes sujets . Il suffirait de rapprocher
quelques- uns de leurs passages , pour montrer l'immense
supériorité de l'orateur romain sur le précepteur de
Néron . Nous nous bornerons à rappeler ce qu'ils disent
l'un et l'autre de la briéveté de la vie . Cicéron s'écrie :
::
Cependant , grands Dieux ! qu'est- ce que long-temps
» dans la vie de l'homme ? prenons la plus longue , je ne
vois pas une grande durée là où je vois une fin il ne
» reste seulement que le fruit des vertus et des bonnes
» actions . Les heures disparaissent , ainsi que les jours ,
MESSIDOR AN XII. 173
» les mois et les années ; le temps passé ne revient plus ,
» et l'on ne peut connaître l'avenir ; . chacun doit être satis-
» fait du temps qui lui est accordé. » Quel mouvement
dans ce peu de mots ! quelle grande idée morale dans ce
triste retour sur nous-mêmes ! Voici comment s'exprime
Senèque a Ainsi notre vie , quand elle irait au - delà d'un
» millier d'années , peut se résoudre à un très - petit espace ;
» les siècles ne feront pas disparaître nos vices . Cepen-
>>> dant il faut que cet espace de temps que la nature décrit
» à la hâte , et que la raison sait étendre , vous échappe
» très- promptement . En effet , vous ne saisissez point ,
» vous ne retenez point , vous ne retardez point la chose
» qui fuit avec la plus grande célérité , vous la laissez fuir
>> comme si elle était superflue et facile à réparer. » - On
voit dans ce résumé la sécheresse et l'emphase d'un rhéteur
. Les persées ne sont pas assez fondues ensemble ; et
l'on découvre l'envie que l'auteur a d'éblouir , plutôt que
de toucher et de convaincre .
C'est cependant ce style h.ché, et décousu qui a été admiré
et imité par un grand nombre d'écrivaine du 18
siècle. Dans les discours académiques , ce défaut pouvait être
excusé jusqu'à un certain point ; mais il s'est répandu sur
tous les objets que l'on a traités ; l'art dramatique même n'en
a pas été exempt, quoiqu'il exige plus que tout autre genre
de littérature , le naturel et la franchise de l'expression.
Nous ne pouvons mieux faire sentir tous les inconvéniens
de cet abus de l'esprit , qu'en rappelant les reproches.que
Quintilien adressa à Sénèque , dans un moment de décadence
où tous les jeunes gens c plaient les défauts de ce
rhéteur.
« Il est certain , dit Quintilien , que les pensées brillantes
s'entre - nuisent quand elles sont semées trop près
» les unes des autres ; de la méme mmanière que les fruits
174 MERCURE DE FRANCE,
» et les plantes ne peuvent parvenir à une juste grandeur
» lorsqu'ils sont trop pressés , et que leur propre abon-
» dance leur ôte la liberté de croître et de s'élever. Cet
» excès est encore sujet à un inconvénient , qui est de
» rendre l'oraison trop coupée. Car toute sentence ren-
» ferme un sens complet , après lequel commence néces-
>> sairement un autre sens . D'où il arrive que le discours
» paraît décousu , plutôt fait de pièces et de morceaux que
» composé de plusieurs membres , n'ayant par conséquent
ni liaison ni structure.
» Ajoutez que , quand on est si amoureux de ces sortes
» de pensées , il n'est pas possible qu'on n'en dise beau-
>> coup de minces , de froides et d'impertinentes , car le
» choix ne se trouve point avec la foule. Aussi voit - on
» que ceux qui ont ce goût -là donnent un air de pensées
» et à leurs divisions et à leurs argumens , en y affectant
» une espèce de chute qui surprend , etc. »
On croirait que Quintilien a écrit pour le temps où nous
vivons . Aucun des brillans défauts de nos auteurs modernes
n'échappe à la prévoyante censure de ce grand critique.
Le traducteur du Traité de la Vieillesse a rendu un véritable
service aux lettres , en faisant passer dans notre
langue un ouvrage exempt de tous ces défauts , et dans
lequel se trouvent les beautés les plus élevées et les plus
vraies. Nous avons dit que sa traduction présentait de
légères tâches ; nous allons en indiquer quelques - unes .
M. Gallon de la Bastide se sert quelquefois de termes
impropres pour rendre les formes de la conversation . L'en
tretien des hommes que Cicéron met en scène devait être
plein de dignité et de noblesse . Ainsi , lorsque Scipion
s'adresse à Caton , et lui dit : Volumus sanė , nisi mo-
Testum est , Cato , etc. , il emploie une formule de poliMESSIDOR
AN XII. 175
tesse usitée dans le temps : M. Gallon de la Bastide là tra◄
duit très -imparfaitement par ces mots : nous voudrions ,
sous votre bon plaisir , Caton . L'expression de bon plaisir
est mal choisie , parce qu'elle est vieillie , et parce que, d'ailleurs
, on ne s'en est jamais servi dans la conversation .
Un défaut plus important qui se fait remarquer aussi
dans cette traduction , c'est l'impropriété de quelques
mots , q i altère le sens de l'auteur . Cicéron parle de la
mort du sage , et de celle de l'homme qui n'a pas imposé
un frein à ses passions : Quid , quod sapientissimus quisque
æquissimo animo moritur ; stultissimus iniquissimo ?
M. de la Bastide tra luit ainsi : « Pourquoi la mort du sage
est- elle si tranquille , et celle de l'insensé si agitée ? »
Insensé n'est pas le mot. La mort d'un homme qui a perdu
la raison n'est pas agitée ; celle de l'homme vicieux l'est
presque toujours. Il paraît qu'ici stultissimus veut dire un
homme qui s'est livré à de mauvais penchans , ou qui est incrédule.
Dans un autre endroit , Cicéron rappelle le mot de
ce vieillard qui , dans un spectacle , éprouva les moqueries des
Athéniens , et fut accueilli par les ambassadeurs de Sparte :
Athenienses scire quæ recta essent , sed facere nolle.
M. de la Bastide traduit ainsi : « Les Athéniens savaient
» bien ce qui était convenable ; mais ils ne voulaient pas
» le mettre en pratique . » Recta ne veut pas dire ici
convenable. Le respect pour les vieillards est un devoir ,
et non une convenance . Honnéte était le mot propre.
Il se trouve aussi dans cette traduction quelques incorrections
de style. En parlant des sénateurs qui cultivaient
leurs champs , le traducteur dit : «< Cincinnatus fut trouvé
la charrue à la main. » On ne peut se servir de cette
tournure que pour un instrument que l'on peut porter . On
ait d'un guerrier qu'il a son épée à la main ; mais il n'en
serait pas de même du canon , quoiqu'il y mette la main ,
176 MERCURE DE FRANCE,
comme le laboureur à sa charrue . Caton fait la récapitulation
de sa vie : « Moi peut - être qui ai fait , comme soldat ,
» tribun , ambassadeur , consul , tous les genres de guerres',
» vous parais - je maintenant inutile parce que je n'en fais
» plus ? Il y a long - temps que je la conseille contre Car-
» thage , etc. » Le mot de guerre est trop éloigné : ensuite
, le pluriel étant employé dans la première phrase ,
et le singulier dans la seconde, l'analogie n'est pas exacte .
On voit que toutes ces fautes peuvent facilement se
corriger. On doit , comme nous l'avons déjà dit , savoir
gré à M. Gallon de la Bastide de s'être exercé sur un des
ouvrages de l'antiquité qui respire la morale la plus pure.
Sa version pourrait être plus élégante ; mais elle a , en
général , le mérite de la fidélité et de la clarté .
P.
Tablettes d'un Amateur des Arts , contenant la gravure ,
au trait , des principaux ouvrages de peinture et de
sculpture qui se trouvent en Allemagne , avee leur
description ; par une Société de Gens de Lettres.
A Paris , chez Treutiel et Wurtz , Levrault, Schoel et
compagnie ; et chez le Normant , imprimeur - libraire ,
rue des Prêtres Saint - Germain - l'Auxerrois , n° . 42.
IL paraît déjà quatre cahiers de cet ouvrage curieux
intéressant , et très - bien exécuté à tous égards . On en a fait
de fort belles éditions ; mais pour le mettre à la portée de
tout le monde , on en vend une à Paris dont chaque cahier
ne coûte , en Allemagne , que 12 gros ( environ 56 sous ) ,
et cette édition est très - jolie ; les gravures au trait en sont
parfaitement distinctes et bien dessinées. Chaque cahier
contient au moins quatre gravures. Le texte offre des
notices
MESSIDOR AN XII.
177%
REPA
notices intéressantes sur les articles , et une critique instructive
, parce qu'elle est toujours impartiale et judicieuse.
On remarquera dans cette agréable collection le tombeau
du jeune comte de la Marck , chef-d'oeuvre d'un artiste dont
les talens honorent sa patrie , M. Schadow de Berlin .
L'artiste a eu l'idée heureuse de ne point représenter la
mort d'un adolescent sous des traits lugubres et terribles ;
le jeune comte de la Marck , couché sur son sarcophage , paraît
goûter le charme d'un repos délicieux. Cette figure est
ravissante. La mort et l'innocence n'offrent en effet à l'imagination
que la douce idée d'une paix inaltérable ,
D. GENLIS.
Procès-verbaux du Conseil d'Etat , contenant la discussion
du projet de Code civil , années IX , X , XI et XII.
Cinq volumes in-4° . Prix : 42 francs pour Paris ( 1 ).
Paris , de l'imprimerie de la République ; chez l'éditeur
, au domicile de M. Hugot , cul - de-sac du Doyenné
, nº. 24 ; chez Rondonneau , au Dépôt des Lois , cidevant
place du Carrousel , présentement rue Saint-
Honoré , nº. 75 , hôtel de Boulogne , près Saint- Roch ;
et chez le Normant , imprimeur - libraire , rue des
Prêtres S. Germain- l'Auxerrois , n°. 42.
Nous jouissons , enfin d'un Code civil , c'est-à - dire ,
d'un ouvrage où sont établis et fixés nos droits les plus
sacrés , ceux de cité et de propriété ; nos intérêts les plus
chers , ceux de fils , d'époux , de père.
Avec quelqu'attention que ce Code ait été rédigé , il
(1 ) Les personnes qui ont déjà les deux premiers volumes , peuvent
se procurer les trois autres au Dépôt des Lois , et chez le Normant.
M
1
1
178 MERCURE DE FRANCE ,
pourra s'e'ever une multitude de difficultés sur le véritable
sens des articles qui le composent . Il était donc à
desirer qu'il parût un ouvrage où ses estimables auteurs
eussent déposé leur véritable opinion , leur manière de voir
la plus simple et la plus naturelle. Or , quoi de plus propre
à remplir ce but que la réunion des procès -verbaux dressés
par une main habile , lors de la discussion de chaque titre
et même de chaque article du Code civil ?
L'ouvrage que nous annonçons renferme un mérite dont
chaque page offre la preuve , quoiqu'on ne voie nulle part
à qui l'attribuer. Ce mérite est la fidelle analyse d'une
discussion qui a souvent été vive , et toujours profonde ;
elle fait bien connaître l'excellent esprit par lequel monsieur,
Locré , secrétaire- général du conseil d'état , s'est distingué
dans tous les postes où il a été élevé.
A. B.
SPECTACLES.
ACADÉMIE IMPÉRIALE DE MUSIQUE.
Ossian , ou les Bardes , opéra en cinq actes.
PLUS de cinq mois s'étaient écoulés depuis le froid
accueil qu'on avait fait au Connétable de Clisson , et
l'Opéra n'avait encore pu , ou n'avait osé offrir aucune
nouveauté. Enfin il a donné les Bardes , après les avoir
long-temps fait desirer.
Il y avait parmi les Gaulois quatre sortes de personnes
comprises sous le mot général de Druïdes. Une de ces
classes était composée des Bardes, poètes et musiciens de
MESSIDOR AN XII. 179
la nation , chargés de célébrer en vers les faits héroïques.
Telle était la vénération qu'ils inspiraient , que leurs
chants suffisaient quelquefois pour arrêter des armées qui
allaient en venir aux mains. Leur nom venait , suivant les
uns, d'un certain Bardus ( fils de Denis ) , qui a régné , ou
qui est censé avoir régné dans les Gaules . D'autres disent
qu'il est pris d'un mot celtique , qui signifie poète ou
musicien. Quelques-uns le font dériver du mot hebreu
parat , qui veut dire chanter ; quoique parat et barde në
se ressemblent guère plus que equus et alfana.
A
Le héros du drame que nous annonçons est le fameux
Ossian , dont les poésies vraies ou supposées , ont eu chez
nous une vogue passagère , comme celle des folles tragédies
de Shakespeare et des sombres et sépulcrales Nuits
d'Young. L'auteur , feu M. Dercey , qui a donné au théâtre
Feydeau la Caverne et Télémaque , lui destinait encore
ses Bardes. Après sa mort, on a jugé qu'i's conviendraient
mieux à l'Opéra ; on en a conservé la musique et remanié
le poëme. S'il était plus mauvais encore qu'il ne l'est
à présent , il devait l'être excessivement.
L'exposition est pénible et embrouillée ; les développemens
ne sont pas plus clairs .
Hydala , chef des Bardes d'une tribu de la Calédonie
apprend à ses confrères , qui le savent très- bien , que
cette tribu a été autrefois conquise par les Scandinaves
qu'ils en avaient été chassés , qu'ils y sont rentrés ; qué
l'un de ses Bardes , Rosmor , est en fuite , et que sa fille ,
adorée par Ossian , chef d'ane triba voisine , et Barde célèbre
, est dans les fers de ces barbares vainqueurs.
{
Duntalmo paraît . On devine , en voyant ses gardes ,
car on ne l'a pas dit , qu'il est le souverain de la tribu . Il
déclare qu'il destine pour épouse à son fils , Mornal , la
belle Rosmala , quoiqu'elle aime Ossian . Mais on an
Ma
180 MERCURE DE FRANCE ;
2
nonce l'arrivée de ce dernier accourant pour délivrer son
amante ; on ajoute qu'il se fait précéder par ses Bardes ,
qui viennent d'abord la réclamer de sa part. Ossian luimême
s'est mêlé incognito parmi ses envoyés ( ce qui est
copié de la tragédie de Didon ) , et s'est vêtu comme eux
pour n'être pas reconnu. Le coeur de Rosmala ne s'y méprend
pas. Duntalmo survient , et s'adressant aux Bardes
Rosmala.
Parlez , que voulez- vous de moi ?
OSSIAN .
DUNTALMO.
Rosmala doit vivre sous ma loi.
MORNAL à OSSIAN .
Va porter nos refus.
OSSIAN , déroulant le pan de sa robe.
Je t'apporte la guerre.
Ce mouvement est théâtral . On en a pris l'idéè , comme
on sait , dans l'histoire . Ossian ne pouvant supporter une
plus longue contrainte , se fait connaître , et défie son
rival à un combat singulier. Le défi est accepté. Suivant
l'antique usage , la belle Rosmala doit être le prix de la
victoire. Duntalmo , qui dissimule , la remet en garde à
Hydala et à ses confrères . Ossian retourne à son vaisseau
( il était venu par mer ) ; il va chercher ses compagnons
pour assister à une fête que ses ennemis doivent lui donner
avant d'ouvrir la lice , parce que telle est la coutume
en Calédonie , ou plutôt parce qu'il faut bien qu'il y
ait des fêtes dans un opéra.
1
Le perfide Duntalmo fait secrètement engager sa prisonnière
à la fuite , et lui en facilite les moyens , pour
avoir occasion d'accuser Ossian d'avoir perfidement enlevé
d'avance le gage du combat. Rosmala, en s'éloignant,
MESSIDOR AN XII. 181
rencontre Rosmor , son père , qui parcourait mystérieusement
la tribu , dans l'espoir de la découvrir.
Ossian revenait pour assister à la fête ; les Scandinaves
étaient allés à sa rencontre. Il passe le premier sur un
pont , qui est aussitôt coupé ; et il se trouve ainsi séparé
de toute sa troupe et au pouvoir de ses ennemis. Il ne faut
pas demander pourquoi ce guerrier ne marche pas immédiatement
à la tête des siens , et pourquoi il laisse entre
eux et lui des Scandinaves qui le prennent dans un piège
si grossier. Rosmala qui , de son côté, avait donné dans un
autre , est ramenée avec son père . Duntalmo déclare qu'il
va les offrir en sacrifice à Odin , dieu des Scandinaves.
Ossian enfermé dans une caverne , y voit entrer Hydala,
qui lui est en secret dévoué . Celui - ci veut le sauver en lui
donnant son habit , et demeurer à sa place. Ils disputent
de générosité. Foible imitation de la scène d'Oreste et de
Pilade dans Iphigénie en Tauride. Hydala ne peut vaincre
son ami , et sort en disant que les Bardes veillent sur lui ,
ce qui prépare au dénouement. Resté seul , Ossian cède au
besoin du sommeil , et voit en dormant les ombres de ses
aïeux, l'image de sa Rosmala. Il se réveille , et la voit en per-
Bonne accourant avec Rosmor. Ils lui annoncent qu'ils peuvent
obtenir grace tous trois , s'ils veulent quitter leurs dieux
pour celui des Scandinaves , et consentir à l'hymen de
Mornal avec Rosmala. Duntalmo vient lui -même leur
faire cette offre. Ils préfèrent la mort. On va les immoler ,
lorsqu'un guerrier inconnu , accompagné d'une poignée de
braves , se jette avec furie sur les troupes scandinaves
les disperse , et tue Mornal ; Ossian saisit une épée dans
les mains d'un des Bardes d'Hydala . Duntalmo est tué ,
comme de raison . Ossian revient , trouve le guerrier inconnu
auquel il doit la vie , et le prie de se faire connaître
"
3
182 MERCURE DE FRANCE , 4
Celui-ci âte son casque , et on voit Hydala. Les deux
amans sont unis.
Ily a tant d'événemens et de confusion dans cet opéra ,
qu'il est fort difficile d'en suivre la marché. Rien n'y est ni
motivé , ni vraisemblable. Le style en est extrêmement
faible , lâche et sans couleur . On y chercherait vainement
un beau vers , un trait saillant , une idée gracieuse . Tout
est médiocre , du premier au dernier acte.
Néanmoins , grace à la musique de M. Lesueur , aux
ballets de M. Gardel , et aux décorateurs , il a eu un prodigieux
succès. Le palais des Songes , au quatrième acte ,
a paru une nouveauté ravissante. Ce sont sur-tout les
grands connoisseurs qui ont montré de l'enthousiasme pour
la musique , qu'ils prétendent être au - dessus de la portée
du commun des fidèles . Ils en ont jugé la facture savante,
le style grand et large. Les ignorans regrettent que les
paroles ne soient pas meilleures . Les opéras de Quinault ,
de Bernard , et même ceux de Voltaire , Pandore , la Princesse
de Navarre , Samson, tant bafoués , sont des chefsd'oeuvre
de style , en comparaison des Bardes .
!
THEATRE DU VAUDEVILLE.
Les Muets , comédie - parade , de M. Valette .
On avait lieu de croire , sur ce titre , que tous les personnages
seraient des muets , et qu'on n'assisterait qu'à une
pantomime . Ona été fort étonné de voir , pendant la moitié
de la pèce , les trois acteurs qui la jouaient , babiller
comme quatre. Outre que le fonds de ce drame est trèsmince
, il est presqu'entièrement composé de réminiscences.
MESSIDOR AN XII. 183
Arlequin annonce, dans un monologue, qu'il veut un peu
bouder sa Colombine , qui est par trop coquette. Quand elle
paraît à sa fenêtre , et l'avertit qu'il peut entrer, il répond :
« Viens me trouver si tu veux . » La fierté de sa maîtresse
ne s'offense pas de cette maussaderie: Elle descend , et lui
rappelle que c'est ce jour-là même qu'ils doivent convenir
de celui de leur mariage . Arlequin répond qu'il n'y songe
plus , et lui reproche d'écouter toutes les fleurettes qu'on
lui conte , de quelque part qu'elles viennent :
Quand on veut plaire à tous les yeux ,
On ne plaît à personne.
154 Colombine prétend que ce n'est pas sa faute si on la trouve
Mais vous recevez tous les présens qu'on vous
aimable.
fait :
Et celle qui rien ne refuse ,
Est bien près de tout accorder .
Colombine assure que ce ne sont que des bagatelles qu'elle
accepte sans conséquence :
L'Amitié rit quand on lui donne ;
L'Amour rougit quand il reçoit .
Arlequin ne veut pas se payer de cette excuse. Tu me
quittes donc ? lui dit Colombine en minaudant.
c'est fait :
Et je divorce avant la noce
Pour ne pas divorcer après ,
}x
Oui ,
Il lui rend son portrait ; elle lui remet l'anneau nuptial
qu'elle avait reçu d'avance. C'est exactement , en miniature
, la scène du Dépit amoureux , scène qui a servi de
modèle à mille autres du même
genre.
Gilles se présente pour successeur d'Arlequin . Il pró¬
tend que
De Pékin à Paris ,
On ne voit que des Gilles
Qui soient de bons maris.
4
184 MERCURE DE FRANCE ,
2
*-
On l'écoute un moment ; mais presque aussi - tôt on se
réconcilie avec son rival , auquel on impose cependant une
petite pénitence , pour le punir de sa bouderie. On veut
qu'il soit muet , quelque chose qu'il voie et qu'il entende ,
jusqu'à ce qu'on lui rende le portrait qu'il a dédaigné dans
son dépit. Il se soumet à la condition . Cette situation est à
peu-près la même que celle d'un opéra- comique tout nouveau,
intitulé : Un Quart d'heure de Silence .
Colombine , en présence d'Arlequin , entend les galanteries
de Gilles qui la compare à la lune , et y répond de
la manière la plus tendre . Arlequin , au supplice , menace
son rival du geste , et fait mille contorsions , mille lazzis .
expressifs. Pour achever de l'impatienter , sa maîtresse lui
adresse la parole . Enfin , elle sort et va chercher son portrait
, sous prétexte d'en faire cadeau à Gilles.
Arlequin menace de l'assommer , s'il ose accepter ce
présent. « Sais - tu bien que je suis maître d'escrime, repart
>> Gilles , et que c'est moi qui donne du coeur aux
» autres ? » Arlequin : « En ce cas , tu es comme
ཀཝཾ ཟླ Certain feuilliste très- connu ,
Qui , distributeur de la gloire ,
Donne ce qu'il n'a jamais eu . »
Cette épigramme, très - peu naturellement amenée , n'est
que la répétition affaiblie d'une autre fort connue , et mieux
tournée :
Et Damis qui n'a pas , mais qui donne la gloire ,
Croit que le sort du monde est dans son écritoire .
Arlequin , sans respect pour la profession du maître d'escrime
, lui applique quelques coups de batte. Monsieur ,
' écrie Gilles , toujours des propos !
Colombine revient offrir son portrait à Gilles . Elle est
étonnée de le trouver muet. Elle va de l'un à l'autre de ses
MESSIDOR AN XII. 185
amans , leur dit alternativement des douceurs sans qu'aucun
lui réponde . Cette situation est plaisante. Colombine ,
pourtant , s'en plaint. Car fille
Qui veut bien avouer qu'elle aime ,
Voudrait trouver à qui parler.
Enfin , elle s'approche d'Arlequin , dit qu'elle lui rend
la parole , et ajoute que son coeur est à celui qui aura son
portrait, qu'elle tient à la main . Arlequin , impatient, le sai- '
- sit et la remercie . Elle prétend qu'il est contrevenu au
traité ; que pour parler il devait attendre qu'elle lui donnât
ce portrait. Non , dit Arlequin , car vous vous êtes promise
à celui qui en serait saisi ; et c'est moi . Je ne vous avais
rendu que la copie .
Cette bagatelle n'a eu qu'un faible succès , quoiqu'on en
ait demandé l'auteur. Elle est écrite avec assez d'esprit
et de facilité ; mais elle n'offre presque rien de neuf dans
le plan ni dans l'exécution. Des scènes de dépit , de raccommodement
, de poltronneries , mêlées de fanfaronades ,
voilà tout ce qu'on y trouve , et ce qui traîne sur tous les
théâtres depuis cent cinquante ans. On la voit néanmoins
avec plaisir , parce qu'elle est parfaitement jouée par
Laporte , Carpentier , et par mademoiselle Hervey , qui
soutient sa réputation naissante , et qui l'accroit encore .
ANNONCES.
·
Leçons de l'Enfance , composées en anglais par Richard et Maria
Edgworth, traduites en français par le C. Chéron ; l'anglais et le
français en regard . Cinq vol . in- 16 , divisés en dix parties , contenant
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d'oranges et la Cérisaie. Prix : 9 fr. pour Paris , et 12 fr. par
la poste. A Paris , chez Xhrouet , imprimeur , rue des Moineaux ,
n°. 42 ; chez Defrelle , libraire , cloître Saint-Honoré , nº . 11 , et
Déterville , libraire , rue du Battoir , n' . 222.
Cours théorique et pratique de Clinique externe : par Ph . J. Desault
, chirurgien en chef de l'Hôtel- Dieu de Paris ; ou Extrait de
ses Leçons , rédigées et publiées par J. J. J. Cassieux , docteur en
médecine , professeur de physique , de chimie , d'histoire naturelle
186 MERCURE DE FRANCE ,
et directeur de l'école centrale du département de la Creuse, de l'Athe
née des Arts , de la société académique des sciences ; de la société
académique des sciences , lettres et arts de Paris ; de lasociété galvanique
, de la société des sciences de Douai , etc. Deux vol. in-8 °. , de près
de 1000 pages d'impression. Prix , brochés : io fr. , et 13 fr. par
Ja poste . A Paris , chez Delaplace , libraire , rue des Grands - Augustins
, n° . 31.
Bibliothèque géographique et instructive des jeunes gens , ou
Recueil de voyages intéressans , pour l'instruction et l'amusement de
la jeunesse ; par Campe. Traduit de l'allemand , avec des notes , et
orné de cartes et figures. Quatrième livraison de la deuxième année ,
contenant le naufrage et séjour du capitaine Wilson aux fles Pelew ,
en 1788 , et le voyage et transportation du fameux Barrington à Botany-
Bay, dans la Nouvelle-Hollande. Deux vol . in- 18 , faisant les tomes VII
et VIII de la collection . Prix : 3 fr. et 3 fr. 60 cent. par la poste.
Prix de la première année , contenant 12 vol . , 18 fr., et 22 fr. par la
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Sorbonne.
2
-
-
Sur la liberté de la Presse , imité de l'anglais de Millon , par
Mirabeau l'atné ; seconde édition , avec cette épigraphe :
Who kille a man kills a reasonable
creature.... bru , he who destroys a good
book , kills reason it self.
"
Tuer un homme , c'est détruire une
créature raisonnable; mais étouffer un
bon livre, c'esttuer laraison elle-même.
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Theophile Barrois , fils , libraire pour les livres étrangers , quai Voltaire
, n. 3 , à Paris. Chaque pièce , format in- 12 , se vend séparément
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By George Colman and David Garrick. A new edition. ( An XII, 1804)..
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Poësies de Marguerite Eléonore Clotilde de Vallon Chulgs
depuis madame de Surville , poète français du 15. siècle ; publiées
par Ch. Vanderbourg. Un vol . in- 18. Prix : 2 fr . 50 cent . , et 3 fr.
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I
A Paris , chez Marchand , libraire , palais du Tribunat , galerie de
bois , n. 188 ; et passage Feydeau , n. 24
MESSIDOR AN XII.
187
L'Homme au masque de Fer ; par J. J. Regnault-Warin .
Deuxième édition , augmentée duTestament moral , quatre vol. in- 12;
ornée du portrait de l'Homme au masque de Fer , peint antérieurement
àsa longue détention ; avec cette épitaphe :
Du repos des états déplorable victime ,
Le sort courba son front sous trente ans de revers ;
Ce jouet du malheur était l'enfant du crime :
Il naquit sur le trône et mourut dans les fers.
Prix : 7 fr. 50 cent . , et 9 fr 50 cent. par la poste.
A Paris, chez Frechet , libraire , rue du Roule , n. 291 , près
'celle S. Honoré.
Dictionnaire historique , li téraire et bibliographique des Françaises
et des Etrangères natacalisées en France , connues par leurs
écrits , ou la protection qu'es ont accordée aux gens de lettres
de puis l'établissement de la monarchie jusqu'à nos jours ; dédié
à l'empereur , par madame Fortunée B. Briquet , de la Société
des belles-lettres et de l'Athénée des arts de Paris ; avec le portrait
de l'auteur , et cette épigraphe :
Les ames n'ont point de sexe.
Vol. in-8°. de 390 pages . Prix , broché 6 fr. , et 7 fr . par la poste.
A Paris et à Strasbourg , chez Treuttel et Würtz , qui Voltaire
, n . 2 .
Six semaines de la Vie d'un Officier suisse , pendant le cours
de 1792 , avec cette épigraphe :
Point de momens , point de cir
constances dans lesquels un homme
puisse être regretté.
Un vol. in-18. Prix : 1 fr. , et 1 fr. 50 cent . par la poste.
A Paris , chez A. G. Debray , lib . , rue S.Houoré , barrière des Sergens,
Un petit mot sur Pierre le Grand , tragédie en cinq actes , de
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Saint Honoré ; et les marchands de nouveautés.
La Diligence de Bordeaux , ou le Mariage en Poste ; par
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Nouvelle Théorie des Etres , suivie des erreurs de Condillac dans
sa logique , et de celles de Voltaire dans sa métaphysique. In-12.
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Ces différens ouvrages se trouvent aussi chez le Normant, rue
des Prétres Saint-Germain-l'Auxerrois , nº. 42,
188 MERCURE DE FRANCE ;
NOUVELLES DIVERSE S.
Dans la séance de la diète de Ratisbonne , du 3 juillet ,
le ministre électoral de Bade a fait in circulo la déclaration
verbale qui suit :
« S. A. S. électorale de Bade a reconnu et révéré dans
la déclaration remise à la diète générale de l'Empire , le
6 mai dernier , la pureté des vues qui animent S. M. l'empereur
de Russie, ainsi que la part constante qu'elle prend
au bien -être et à la prospérité de l'empire germanique.
Pénétrée de la plus vive reconnaissance pour la bienveillance
particulière et l'affection constante que S. M. I. lui
témoigne ainsi qu'à sa maison électorale , elle éprouverait
la plus vive douleur si l'événement en question qui
est arrivé d'une manière accidentelle dans ses pays , venait
à donner lieu à des difficultés et circonstances fâcheuses
qui pourraient avoir des suites dangereuses pour le repos
de l'Allemagne. Cette considération importante , jointe à
sa confiance absolue dans les sentimens et bonnes dispositions
du gouvernement français et de son illustre chef
envers tout le corps germanique , dont on a eu une premiere
preuve dans les négociations de paix ; et d'un autre
côté , les éclaircissemens conformes à ces sentimens , qui
⚫ont été donnés sur l'événement sus-mentionné , doivent
inspirer à S. A. S. E. le plus vif desir que les ouvertures
et demandes faites à la diète générale de l'empire sur cet
objet , dans les séances du 6 et du 14 mai , n'aient aucunes
suites ultérieures , afin de faire cesser les inquiétudes
, par trop fâcheuses , que la tranquillité et la prospérité
de l'Empire germanique, et peut-être même de toute
l'Europe , ne soient de nouveau compromises. »
Les ministres de Bohême et de Brandebourg se sont
référés à la déclaration qu'ils avaient faite le 14 mai ;
ils ont ajouté qu'ils allaient envoyer à leur cour la déclaration
du ministre électoral de Bade , et qu'ils avoient
lieu d'espérer qu'elle serait accueillie d'une manière conforme
au bien-être de l'Empire .
-
Londres. Les Anglais ont pris , avec Surinam , tous
les vaisseaux et munitions de guerre qui s'y trouvaient . Iis
ont fait 2,100 prisonniers.
Le bill pour la défense du royaume ayant passé à la
MESSIDOR AN XII
189
chambre haute à une majorité de 65 voix , on dit que la
prorogation du parlement n'aura lieu que le 25 de ce mois
de juillet , et que le ministère , sûr de sa force , veut faire
passer pendant la session actuelle plusieurs mesures qu'il
a en vue.
Le bill pour l'abolition de l'esclavage a passé à la
chambre des communes .
L'escadre qui est devant Brest vient d'être renforcée.
La compagnie des Indes a fait deux traités de paix définitive
, l'un avee Scindiah , chef de l'état des Marattes ;
l'autre avec le rajah de Berar. Ces deux traités portent avec
eux l'empreinte d'un conquérant qui en a dicté les loix ,
et répondent parfaitement au système de domination uni
verselle que la puissance britannique a établi dans l'Inde .
Par le traité avec le rajah de Berar , celui- ci cède à la compagnie
, en souveraineté perpétuelle , la province de Cuttack
, y compris le port et le district de Balassore ; il cède
de plus à la compagnie et à ses alliés , en souveraineté perpétuelle
, tous les territoires dont il a perçu les revenus ,
conjointement avec le soubah de Dekan , ainsi que ceux
dont il peut avoir été en possession , situés à l'ouest de la
rivière de Warda . Le chef des Marattes , Ráo - Scindiah
cède également par son traité avec la compagnie , à elle
et à ses alliés , tous ses forts , territoires et droits dans le
Dooab et le pays situé entre la Jamma et le Gange ; de
plus , tous ses forts , territoires , droits et intérêts dans les
contrées situées au nord des rajahs de Jeypoor et de Joodepoor
, ainsi que du rajah de Gohud ; toutes les contrées
qu'il a possédées précédemment , situées entre Jeypoor et
Joodepoor , et au midi de celles- ci , continueront de lui
appartenir , etc. Les autres articles contiennent encore
plusieurs cessions , toutes des plus importantes , notamment
celle de la forteresse de Broach et de divers autres
forts , qu'on peut regarder comme les clefs du pays. Ainsi
ce que la catastrophe de Tippoo - Saib n'avait pas encore
donné aux Anglais dans l'Inde , ce qui manquoit encore à
leur domination absolue , ces deux traités l'achèvent .
PARIS.
Si l'on en croit les nouvelles que l'on reçoit de différens
ports de la Mer-Noire , il se fait de nombreux rassem ~
blemens de troupes russes sur les côtes. Ces nouvelles
..
190 MERCURE DE FRANCE,
qu'on a tout lieu de soupçonner de fabrique anglaise ( dit
le journal de Paris ) , font monter à 80 mille hommes les
troupes déjà rassemblées à Odessa et aux environs.

le sceau
- D'après un décret impérial du 21 messidor ,
de l'empire représentera d'un côté un aigle déployé sur
un champ d'azur ; autour et au bas de l'écusson sera la
décoration de la légion d'honneur. L'écusson sera surmonté
de la couronne impériale et placé sur une draperie.
La main de justice et le sceptre seront placés sur la
draperie et sous l'écusson. L'autre côté du sceau représentera
l'empereur assis sur son trône , revêtu des ornemens
impériaux , avec cette inscription autour : Napoléon
, empereur des Français.
-Un autre, décret , du 22 messidor , porte que la décoration
des membres de la légion d'honneur consistera
dans une étoile à cinq rayons doubles. Le centre de l'étoile ,
entouré d'une couronne de chêne et de laurier , présentera
la tête de l'empereur avec cette légende : Napoléon ,
empereur des Français ; et de l'autre , l'aigle français
tenant la foudre , avec cette légende : Honneur et Patric.
La décoration sera émaillée de blanc. Elle sera en or pour
les grands-officiers , commandans et officiers , et en argent
pour les dégionnaires : on la portera à une des boutonnières
de l'habit , et attachée à un ruban moiré , rouge .
Tous les membres de la légion d'honneur porteront toujours
leur décoration ; l'empereur seul portera indistinctement
l'une ou l'autre . On portera les armes aux grandsofficiers,
commandáns et légionnaires.
-MM. le cardinal Fesch , le général Duroc , Talleyrand
, Berthier, Caulaincourt , et le conseiller d'état Ségur,
ont été nommés grands- officiers du palais de l'empereur.
M. de Fleurieu est nommé intendant -général de la maison
de l'empereur ; M. Remusat , premier chambellan ; MM ,
Salmatoris et Cramayel , introducteurs des ambassadeurs ,
maîtres des cérémonies ; M. Corvisart , premier médecin .
M. le conseiller d'état Portalis , est nommé ministre des
cultes.
-
Dimanche , 15 juillet , à six heures du matin , la fête
sera annoncée par une salve de trente coups de canon . A
dix heures , les troupes défileront sur la place du Carrousel,
et borderont la haie jusqu'aux Invalides. A midi , S. M.
l'empereur se rendra à cheval à l'hôtel des Invalides. Il
entendra la messe ; et au moment de l'évangile , tous les
membres de la légion d'honneur qui se trouvent à Paris ,
་ ་ ་
У
MESSIDOR AN XII. 191
prêteront serment entre ses mains. Avant le serment , le,
grand - chancelier de la légion d'honneur prononcerá un
discours sur le but de cette institution uniquement destinée
à conserver tout ce que le peuple français a voulu en 1789 ;
époque célèbre à jamais dans les fastes du monde , et premier
mouvement d'une révolution qui , terrible dans ses
écarts , a été heureuse et glorieuse par ses résultats .
Chaque citoyen , en se rappelant les maux qu'il a soufferts
et les périls qu'il a surmontés , sera long-temps frappé des
dangers auxquels l'ordre social est exposé tout entier
pendant le cours d'une révolution . La journée de la célé
bration du 14 juillet sera terminée par l'illumination des
Tuileries , par un concert et par un feu d'artifice.
(Moniteur.)
-S. M. I. , que son absence de Paris avait empêché
de recevoir successivement les nouvelles lettres de créance
des ambassadeurs et des ministres accrédités près d'elle , a
donné à chacun d'eux une audience particulière au palais
des Tuileries , le dimanche 19 , dans l'ordre des demandes
qu'ils en avaient faites , savoir : A M. le cardinal Caprara ,
légat à latere de S. S. , à M. l'amiral Gravina , ambassadeur
de S. M. Catholique, et successivement à M. Schimmelpenninck
, ambassadeur de la république batave ; M. le marquis
de Gallo' , ambassadeur extraordinaire de S. M. le roi
de Naples ; M. le marquis de Lucchisini , envoyé extraordinaire
et ministre plénipotentiaire de S. M. le
roi de Prusse ; M. le baron de Dreyer , envoyé extraor
dinaire et ministre plénipotentiaire de S. M. le roi do
Danemarck ; M. le comte de Beust , ministre plénipoten -
tiaire de S. A. S. l'électeur archi-chancelier de l'empire ;
M. de Cetto, conseiller d'état actuel , envoyé extraordinaire
et ministre plénipotentiaire de S. A. S. l'électeur de Bavière ;
M. le comte de Bunau , ministre plénipotentiaire de S. A. S.
l'électeur de Saxe ; M. le baron de Dalberg , ministre plénipotentiaire
de S. A. S. l'électeur de Bade ; M. le baron
de Steube , ministre plénipotentiaire de S. A. S. l'électeur
de Wurtemberg ; M. de Mahlsbourg , ministre plénipotentiaire
de S. A. S. l'électeur de Hesse- Cassel ; M. Terroi,
ministre plénipotentiaire et envoyé extraordinaire de la république
ligurienne ; M. de Maillardoz envoyé extraordinaire
de la confédération helvétique ; M. le baron de Pappenheim
, ministre plénipotentiaire de S. A. S. le landgrave de
Hesse-Darmstadt ; M. Belluomini , envoyé extraordinaire
de la république de Lucques ; M. Abel , ministre résidant
des villes libres de l'Empire .
192 MERCURE DE FRANCE.
--Un décret impérial du 21 messidor annonce que le
couronnement aura lieu dans la chapelle des Invalides , le
18 brumaire . Ce décret contient 19 articles , relatifs aux
personnes et aux députations des corps qui doivent y assister.
Le dernier annonce que tout ce qui est relatif aux cérémonies
et aux fêtes du couronnement , sera ultérieurement
réglé .
Un autre décret impérial du même jour rétablit le
ministère de la police générale , tel qu'il était avant sa réunion
au ministère de la justice . M. Fouché est nommé à
ce ministère. Quatre conseillers d'état travailleront avec
lui , et l'un d'eux donnera chaque jour une audience.
On croit qu'il faut renoncer de nouveau à la lueur
d'espoir que l'on avait conçue au sujet du célèbre et infortune
la Peyrouse. Un capitaine de marine d'Espagne disait
avoir vu au Cap , avant d'en partir , cet intrépide navigateur
arrivé depuis peu avec dix -neuf de ses compagnons.
Maintenant une lettre de Dunkerque jette des doutes sur
cette nouvelle , racontée d'une manière si positive.
Suivant cette lettre , toutes les probabilités porteraient à
croire que le navigateur vu par le capitaine espagnol n'est
point la Peyrouse , mais le capitaine Flinders , voyageur
anglais , dont les aventures ressemblent beaucoup à celles
du navigateur français . Flinders était parti d'Angleterre ,
en 1801, avec les bâtimens l'Investigator et la Lady
Nelson. Il avait fait route vers la Nouvelle - Hollande . Il
avait , comme la Pyrouse , perdu un canot qui chavira , et
dont tout l'équipage , composé de dix hommes , fut noyé.
Après des travaux infinis , et suivis avec une patience infatigable
, Flinders faisait voile vers l'Europe. L'auteur de la
lettre présume qu'il sera arrivé au Cap quelques momens
avant le départ du capitaine espagnol , et que celui - ci aura
été induit en erreur par la conformité des aventures .
-
Nota. Dans quelques exemplaires ( voyez le numéro
du 11 messidor ) , le prix de la nouvelle édition du
Voyage du jeune Anacharsis en Grèce , par J. J. Barthélemy,
7 vol. in- 18 , ornés du portrait de l'auteur , a été´
mal indiqué. Comme cette jolie édition a un débit très- '.
rapide , nous nous empressons de prévenir les erreurs
auxquelles cette fausse indication pourrait donner lieu :
le prix de cet ouvrage est de 16 fr . , et de 21 fr. par la
poste ; cartonné , 20 fr.; relié en veau fil . , 25 fr . A Paris ,
chez le Normant , imprimeur libraire , rue des Prêtres ,
Saint- Germain- l'Auxerrois , nº . 42.
( No. CLX. ) 2 THERMIDOR an 12,
( Samedi 21 Juillet 1804. )
MERCURE
DE FRANCE.
LITTERATURE.
POÉSI E.
ATALANTE ET HIPPOMÈNE .
OVIDE , Métamorph.
VÉNUS ÉN US brûlait d'amour pour le jeune Adonis.
Un jour qu'entre ses bras elle tenait son fils ,
Ce dieu décoche un trait dans le sein de sa mère ;
Elle avait cru d'abord sa blessure légère :
Jusqu'au fond de son coeur le trait avait porté.
Les graces d'Adonis , sa fraîcheur , sa beauté ,
Entretiennent les feux dont elle est consumée ;
Elle fait son bonheur d'aimer et d'être aimée .
Entière à son amour , pour lui , pour ses beaux yeux ,
Elle oublie et Cythère , et Paphos et les Cieux .
A son nouvel amant pour paraître plus belle ,
Elle prend chaque jour une forme nouvelle.
Par fois , livrant la guerre aux hôtes des forêts ,
De la chaste Diane eile emprunte les traits ;
N
3
}
194 MERCURE DE FRANCE ;
Elle anime les chiens jappant dans les campagnes ,
Et parcourt avec lui les bois et les montagnes .
Mais elle ne poursuit que le lièvre craintif ,
Le cerf aux pieds légers , et le daim fugitif.
Elle évite avec soin , dans son ardeur guerrière ,
Le sanglier farouche ( 1) , à la dent meurtrière ,
Et les loups ravisseurs , et les ours menaçans ,
Et les lions toujours de carnage fumans .
Elle exhorte Adonis à fuir avec prudence
Ces animaux cruels qu'enflamme la vengeance,
Que la nature arma de force et de fureur ,
Et dont la voix horrible inspire la terreur.
Modérez , lui dit- elle , un courage funeste ;
Par vous , par mon amour , par le ciel que j'atteste ,
Prenez soin de ma vie en ménageant vos jours ;
Craignez que leur fureur n'en abrège le cours .
Les fleurs de votre teint , votre grâce , votre âge ,
Ne désarmeraient point le naturel sauvage
Des affreux sangliers , d'affreuses dents armés ,
Ni des lions cruels de colère enflammés :
Je hais d'ailleurs , je hais cette race inhumaine ,
Et je vais vous conter le sujet de ma haine ;
Mais ces verts peupliers , la fraîcheur de ces eaux ,
Et ce riant gazon invitent au repos :
Sur l'herbe au même instant tous les deux se placèrent ;
Sur les yeux d'Adonis ses beaux yeux s'attachèrent ;
Et bientôt reprenant le fil de ses discours ,
Dont souvent ses baisers interrompaient le cours ,
Elle commence ainsi cette histoire effrayante :
« Peut-être vous savez que la belle Atalante
Fut célèbre autrefois par sa légéreté ;
(1) La Fontaine a eu tort de ne donner que deux syllabes au mot
sanglier. Le bon homme ne se piquait 'pas , comme on sait , d'une
scrupuleuse exactitude. Le mot lié a deux syllabes . Sanglier en a donc
trois ; l'oreille le dit assez. Note de l'Editeur, adressée à l'Auteur.
THERMIDOR AN XII-
195
*
A la course en effet cette jeune beauté ,
Déployant à la fois sa grace et son adresse ,
Des plus légers coureurs surpassait la vitesse ,
Et rendait tous les coeurs de sa gloire jaloux ;
Quand consultant les dieux sur le choix d'un époux ›
Fuyez, lui dirent- ils , un fatal hyménée :
» Vous céderez pourtant à votre destinée ;
>> Vous serez Atalante et ne la serez plus . >>
Son esprit fut frappé de ces mots ambigus.
Pour éviter le sort dont elle est menacée ,
Elle perd de l'hymen la funeste pensée ,
Et vivant solitaire au milieu des forêts ,
Repousse les amans qu'attirent ses attraits :
« Votre obstination , dit- elle , est superflue ;
» On ne peut m'obtenir qu'après m'avoir vaincue.
» A ces conditions l'espoir vous est permis .
>> Du vainqueur cependant ma main sera le prix ,
>> Et la mort des vaincus serà la juste peine . »
Sans doute cette loi dut paraître inhumaine ;
Mais Atalante aux yeux brille d'un tel éclat ,
Que chacun veut courir les hasards du combat.
Parmi les spectateurs qu'attirait cette fête ,
Hippomène blâmait leur amour indiscrète ,
Condamnait Atalante , et paraissait surpris
Qu'on daignât rechercher sa conquête à ce prix.
Mais quand cette beauté , sans voile et demi-nue ,
Avec tous ses attraits vint s'offrir à sa vue :
Je me trompais , dit-il ; pardonnez mon erreur .
J'ignorais qu'un tel prix fût offert au vainqueur.
En louant Atalante , il s'enflamme pour elle ;
Plus il la voit , et plus ses yeux la trouvent belle ;
Bientôt il porte envie à ses rivaux heureux ,
Et pour elle en secret , son coeur forme des voeux.
Pourquoi , dit- il enfin , n'entré-je point en lice ?
Souvent aux coeurs hardis la Fortune est propice.
Na
195 MERCURE DE FRANCE ,
;
Cependant , comme un trait que le Scythe a lancé ,
Atalante avançait vers le but proposé :
Sa course à sa beauté prêtait de nouveaux charmes ;
Son rival devancé se livre à ses alarmes .
Hippomène l'admire , et n'est point rebuté.
Son voile , par les vents , loin d'elle est écarté ,
Et d'un doux vermillon sa robe voltigeante
Colorait de son teint la blancheur ravissante :
Tels nos voiles de pourpre , autour de nos palais ,
Teignent les murs voisins de leurs brillans reflets .
Tandis que ses regards sont attachés sur elle ,
Atalante a fourni sa carrière nouvelle ;
De guirlandes de fleurs son front est couronné ,
Et le vaincu plaintif à la mort est traîné.
Le sort de ces amans , et sa perte certaine ,
N'ont point découragé l'intrépide Hippomene .
Dans l'arène à l'instant il s'avance en héros :
Choisissez , lui dit -il , de plus dignes rivaux ;
C'est ainsi qu'il est beau d'obtenir la victoire :
En me vainquant du moins vous vaincrez avec gloire.
Apprenez qu'Hippomène , au rang de bes aïeux ,
Compte , sans se vanter , des héros et des dieux .
Neptune fut l'auteur de ma famille illustre ;
Mon courage
à mon sang ajoute un nouveau lustre.
Si le sort du combat vous soumet à ma lei ,
Vous ne rougirez point d'un vainqueur tel que moi ,
Atalante , à ces mots , sur lui portant sa vue ,
Soudain en sa faveur se sentit prévenue ,
Et trembla pour les jours de ce nouveau rival :
Quel dieu , s'écria- t- elle , ou quel destin fatal
Lui fait pour m'obtenir renoncer à la vie ?
Mon hymen à ce prix , peut-il lui faire envie ?
Je ne mérite point un tel excès d'amour .
Il paraît , je l'avoue , aussi beau que le jour ;
Mais plus que sa beauté son âge m'intéresse ,
Je cède aux sentimens qu'inspire sa jeuuresse :
THERMIDOR AN XIL-
197
Je chéris son courage et les Dieux dont il sort ;
Je chéris son amour qui l'expose à la mort.
Profitez , croyez-moi , du moment qui vous reste
Jeune étranger , fuyez un hymen trop funeste,
Il n'est point de beauté qui , moins fière que moi ,
Avec empressement n'acceptât votre foi.
...
Mais cependant pour lui quel intérêt m'anime ?
Tant d'autres de leur zèle ont été la victime ,
Sans que leur sort ait pu m'arracher un soupir.
Qu'il périsse après tout s'il s'obstine à périr… ....
Quoi ! parce qu'à m'aimer il consacre sa vie ;
De lui ravir le jour j'aurais la barbarie ! "
"
De son amour pour moi sa mort serait l'effet !
Mais en suis-je la cause ? et quel est mon forfait ?
J'ai fait pour le sauver tout ce que j'ai dû faire.
Ah ! puisses -tu bannir un espoir téméraire ;
Ou du moins , si ton sort t'entraîne malgré toi ,
Puisses -tu te montrer plus agile que moi !
Que je te plains' , hélas ! malheureux Hippomene !
Si des Dieux tout- puissans la rigueur inhumaine
Ne m'avait interdit les douceurs de l'hymen ,
J'eusse fait mon bonheur d'unir mon sort au tien.
En achevant ces mots , son coeur , novice encore
Brûle pour son rival d'un amour qu'elle ignore.
Cependant , autour d'eux le peuple répandu
Demandait le signal trop long- temps suspendu ;
Déjà la trompe sonne , et la course commence.
Hippomène en secret implore ma puissance :
Belle Vénus , dit-il , je t'adresse mes voeux ,
D'un coeur qui t'est soumis favorise les feux ;
Couronne mon amour , n'est- il pas ton ouvrage ?
J'accueillis aussitôt ses voeux et son hommage ,
Je n'avais qu'un instant pour protéger ses jours ;
J'en profite , et soudain je vole à son secours.
Dans l'île de Cythère une fertile plaine
Offre un champ fortuné qu'on nomme d'Amazène ,
198
MERCURE DE FRANCE ;
Et qui , par les colons en tout temps révéré ,
A mon culte divin s'est jaḍis consacré .
Au milieu de ce champ , un arbre antique et sombre
Répand aux lieux voisins la fraîcheur de son umbre ;
De ses rameaux brillans pendaient des pommes d'or,
Par un heureux hasard , je conservais encor
Trois pommes , que la veille à ses branches fleuries ,
Par curiosité ma main avait cueillies .
Je me rends invisible à ce peuple nombreux ;
J'approche d'Hippomène , et m'offrant à ses yeux ,
De ces fruits séduisans je lui prescris l'usage ,
Et ma voix dans son coeur ranime son courage.
Cependant , au signal , la course a commencé ;
'Aussi vîte qu'un trait , l'un et l'autre élancé ,
Au gré des spectateurs a franchi la barrière .
Leur pied , sans la presser , semble effleurer la terre &
D'abord d'un pas égal ils s'avancent tous deux ;
Le peuple impatient fait éclater ses voeux ,
Par ses cris redoublés il excite Hippomène ;
Tous les yeux attentifs le suivent dans l'arène ,
Courage , lui dit - on , soutenez votre ardeur ,
Faites tous vos efforts , et vous êtes vainqueur .
De ces cris , de ces voeux la faveur éclatante ,
Non moins que son rival , réjouit Atalante.
Combien de fois , hélas ! pouvant le devancer
A ralentir sa course on la vit balancer !
Après elle à regret elle laisse Hippomène .
Son rival fatigué la suivait hors d'haleine ,
Et le but à ses yeux paraissait loin encor ;

Il jette au même instant une des pommes d'or :
Atalante l'admire et détourne la tête ;
Mais pour la ramasser , tandis qu'elle s'arrête ,
Hippomène enflammé d'espérance et d'amour ,
La devance , et bientôt est rejoint à son tour.
Une seconde pomme à ses pieds est lancée ;
Une seconde fois , elle fut devancée .
THERMIDOR AN XII.
199
Duterme de la course on approchait enfin :
« C'est de toi , me dit-il , que dépend mon destin ;
» Ne m'aurais - tu donné qu'une espérance vaine ?
>> En ce péril pressant souviens - toi d'Hippomène. »
Atalante pourtant le devançait toujours :
A sa dernière pomme il eut enfin recours ;
Et pour mieux retarder les pas de cette belle ,
D'une main vigoureuse il la lance loin d'elle .
A la prendre un instant je la vis hésiter ,
Moi-même en l'y forçant j'eus soin de l'arrêter.
Pour abréger enfin une si longue histoire ,
Hippomène sur elle emporta la victoire ,
Et la main d'Atalante en fut le digne prix.
Après de tels bienfaits , croiriez- vous , Adonis ,
Que je vis ces ingrats refuser de me rendre
Les soins et les honneurs que j'en devais attendre ;
Que leur main dédaigna d'encenser mes autels ?
Soudain , pour effrayer les superbes mortels ,
Et prévenir l'affront d'une nouvelle offense ,
Je vouai ces amans à toute ma vengeance .
Dans la sombre épaisseur d'un bois religieux ,
Échion autrefois , pour acquitter ses voeux ,
Fit élever un temple en l'honneur de Cybèle.
A côté de ce temple était une chapelle ,
Simple , sans ornement , où des prêtres sacrés
Conservaient de leurs dieux les bustes révérés.
Nos deux jeunes amans , dans ce lieu solitaire ,
Conçurent en passant un desir téméraire ;
Et bientôt (j'excitais moi-même leur amour )
Par leurs embrassemens souillèrent ce séjour.
Tous les dieux indignés changèrent de visage ;
Cybèle , non moins qu'eux , ressentit cet outrage ,
Et soudain pour punir ce couple audacieux ,
En lions rugissans les transforma tous deux.
Leurs yeux au même instant de fureur s'enflammèrent ;
En crins longs et flottans leurs cheveux se changèrenty
4
200 MERCURE DE FRANCE ,
Et leur bouche alongée , au défaut de la voix ,
De leurs rugissemens fit retentir les bois ( 1 ).
ENIGM E.
DOIT-ON compter mon être au nombre des merveilles ?
Je suis , lecteur , et sans tête et sans cou ;
J'ai pourtant une bouche , ainsi que deux oreilles ;
Je suis dur en naissant , bientôt je deviens mou.
Mon corps n'a pas de pieds ; mais toute la journée
Je marche autant que toi ; telle est ma destinée .
Le blanc , le noir , le vert , le rose , le lilas ,
Toute couleur est propre à ma nature .
Je ne vais jamais seul , un frère suit mes pas ,
Et quand je bois , c'est de mauvais augure.
LOGOGRIPHE.
LECTEUR , mon règne est désastreux
Et j'ai causé bien des alarmes ;
En transportant mes pieds , quel changement heureux !
De la jeune Aglaé souvent j'orne les charmes.
LAGACHE ( d'Amiens ).
CHARA D E.
L'HABIT du malheureux nous offre mon premier ;
Nous avons tous le corps couvert de mon dernier ;
Promenez - vous aux champs , vous verrez mon entier.
Le mot de l'Enigme du dernier numéro est la lettre A.
Celui du Logogriphe est Reve,
Celui de la Charade est Chat - eau .
(1 ) Cette excellente pièce , ainsi que celle de Cynire et Myrra, et
celle de Céix et Alcioné , dont un très -grand nombre d'abonnés ont
desiré connaître l'auteur , est de M. Issautier ( de Manosque ) , ancien
capitaine d'artillerie ,
THERMIDOR AN XII. 201
L'Enéide , traduite en vers français par J. Delille .
Quatre volumes in - 8° . , figures , avec le texte .
Prix : 14 fr. , et 18 fr . 50 cent . par la poste .
Et quatre volumes , idem , in- 18 , 10 fr . , et 12 fr.
par la poste. A Paris , chez Giguet et Michaud ,
imprimeurs-libraires , rue des Bons- Enfans ; et
chez le Normant , imprimeur-libraire , rue des
Prêtres Saint- Germain - l'Auxerrois , nº . 42.
CE
(Quatrième extrait. )
E même Virgile qui nous paraît si inférieur à
Homère pour l'abondance de la verve et la force
des caractères , a cependant effacé tous ses rivaux
et tous ses modèles dans la peinture de la passion
la plus brûlante , et du caractère le plus tragique
que l'antiquité ait pu concevoir. Jamais , avant que
Racine eût créé Phèdre , on n'avait décrit avec une
si vive énergie les combats et les malheurs de
l'amour. Jamais on n'avait traité cette passion dans
un goût plus convenable à l'épopée . Saint Augustin
, qui se reprochait les larmes que Didon lui
avait fait répandre , pouvait remarquer que si
l'amour de cette malheureuse princesse laisse dan's
le coeur un profond attendrissement , sa mort y
grave une leçon terrible ; et cette leçon est d'autant
mieux appropriée à la nature du coeur humain
, que le poète a peint dans tout son charme ,
l'innocence d'une flamme naissante et la douceur
timide de ses progrès , jusqu'à la catastrophe qui
en découvre l'illusion et le danger. Le caractère
de Didon ajoute encore à la terreur et à l'instruction
. On n'est pas tenté de se faire un jeu de ses
passions, lorsqu'on voit cette reine pleine de génie
et de grandeur , qui fonde un état , qui en dirige
202 MERCURE DE FRANCE ,
les travaux , et qui en dicte les lois , réduite , par les
peines de l'amour , à abandonner la vie et sa
gloire.
Le rôle d'Enée , dans cette occasion , me paraît
indigne d'un héros . Sa froideur est un crime qui
ne saurait trouver grace devant la plus belle moitié
du genre humain ; et les critiques qui l'ont
voulu justifier sont aussi dépourvus de raison que
d'entrailles. Toute la force des motifs qu'ils allèguent
est détruite par une seule circonstance qu'ils
n'ont pas remarquée . Enée , disent -ils , sacrifie une
femme à l'empire du monde et à l'ordre des dieux .
Oui ; mais quand la sacrifie -t-il ? lorsqu'il a été
comblé de ses bienfaits et de ses faveurs . Ces
faveurs étaient un lien formé par lui - même , qu'il
ne pouvait plus rompre avec violence . Ce n'est
pas ainsi que Titus se sépare de Bérénice. Celuici
sacrifie ce qu'il desire ; l'autre abandonne ce
dont il a joui . Le premier fait un acte de vertu ;
le second peut être soupçonné d'inconstance. Il
n'y a point d'héroïsme sans effort sur soi -même .
Enée devait au moins paraître plus affligé de son
départ ; on aurait pu croire qu'il lui coûtait quelque
chose. Mais il montre un sang-froid cruel
qui arrache à Didon des reproches aussi justes que
déchirans. Qu'a- t - il à répondre ? Il fait sonner bien
haut les raisons politiques qui l'appellent en Italie ,
et les intérêts de son fils qu'il est chargé de
défendre. Mais ces raisons et ces intérêts n'existaient-
ils pas auparavant ? Avaient - ils moins de
force à son entrée dans Carthage ? Que ne les faisait
-il valoir , lorsque Didon lui offrait des plaisirs
qui devaient l'engager si loin ? Fallait - il attendre
qu'il les eût épuisés , pour se montrer inébranlable
dans son devoir ? Cette austérité ne convenait
plus à ses moeurs. Il faut n'avoir jamais été faible ,
pour avoir le droit d'être inflexible,
THERMIDOR AN XII 203
On peut déduire de là ce principe , que le héros
du poème épique devant être un homme vertueux ,
on ne doit lui donner que des passions dont il
triomphe; autrement ce serait l'exposer à paraître
inconséquent. Ce défaut est plus sensible dans
Enée que
dans tout autre ; car qui pouvait justifier
la faiblesse qui le retenait à Carthage ? Il avait
consulté assez d'oracles , pour savoir où la volonté
des dieux l'appelait ; l'amour l'avait donc fait sortir
du caractère d'une vertu rigoureuse mais alors
pourquoi se démentir une seconde fois , et paraître
insensible au désespoir d'une femme qu'il avait
aimée , et qu'il laissait sans consolation ? Je sais que
les paroles les plus tendres n'auraient pas satisfait
Didon ; mais elles auraient satisfait le lecteur. Ce
qui choque , ce n'est pas de voir partir Enée , mais
de le voir partir sans peine et sans regrets.
Il n'appartient qu'aux grands maitres de tirer de
leurs fautes des beautés nouvelles. La conduite
d'Enée rend les larmes de Didon plus touchantes ,
et sa situation plus tragique . Elle précipite sa catastrophe
, seul dénouement que l'amour puisse avoir
dans le poëme héroïque , où il ne doit jamais être
représenté comme un passe-temps . C'est dans les
beautés dramatiques du quatrième livre qu'on peut
étudier les mouvemens de la nature , et l'éloquence
de la passion , Le talent de Virgile et celui de son
traducteur pourront être considérés dans un jour
nouveau .
Au moment où Didon est instruíte des projets
de son amant , elle entre dans un violent transport
de fureur ; elle parcourt toute la ville comme une
bacchante . Au même instant elle rencontre Enée ,
et lui adresse le discours le plus tendre. C'est une
bizarrerie touchante , qui marque bien la vérité de
la passion , et qui annonce dans Virgile une grande
connoissance du coeur. M. Delille n'y a pas fait
204 MERCURE DE FRANCE ,
assez d'attention , et il a commis en cet endroit
une méprise très - singulière. Il traduit :
Enfin , dans ses transports , Didon rencontre Enée ,
Et livre ainsi passage à sa rage effrénée.
On s'attend à un furieux torrent d'imprécations.
Cependant , à l'exception des deux premiers vers
qui se ressentent de l'agitation dans laquelle elle a
commencé de parler , tout son discours ne respire
que tendresse et que douleur :
Nec te noster amor , nec te data dextera quondam ,
Nec moritura tenet crudeli funere Dido?
La méprise de M. Delille a d'autant plus lieu de
surprendre , qu'il a traduit tout ce morceau avec
une sensibilité digne d'éloges.
?
Quoi ! notre amour ! la foi que tu m'avais donnée !
Quoi ! la triste Didon , à mourir condamnée !
Rien ne t'arrête ! Hélas ! si tu fuis pour toujours ,
Fais-moi mourir , ingrat , sans exposer tes jours .
Vois ce ciel orageux , cette mer menaçante ,
Perfide ! est-ce le temps de quitter ton amante ?
Ah ! quand tu n'irais point , dans de lointains climats ,
Chercher un triste exil et de sanglans combats ,
Quand Troie encor du Xante ornerait les rivages ,
Irais-tu chercher Troie à travers les naufrages ?
Est- ce moi que tu fuis ? Par ces pleurs , par ta foi
( Puisque je n'ai plus rien qui te parle pour
moi)
Par l'amour dont mon coeur épuisa les supplices ,
Par l'hymen dont à peine il goûtait les délices
Si par quelques bienfaits j'adoucis ton malheur ,
Si par quelques attraits j'intéressai ton coeur ,
Songe , ingrat , songe aux maux où ta fuite me laisse ;
Et par pitié du moins , au défaut de tendresse ,
Si pourtant la pitié peut encor t'émouvoir ,
Romps cet affreux projet , et vois mon désespoir .
Pour toi de mes sujets j'ai soulevé la haine ,
J'ai bravé tous les rois de la rive africaine ;
J'ai perdu la pudeur , ce trésor précieux
Qui me rendait si fière , et m'égalait aux dieux .
Ah ! prince , puisqu'enfin la fortune jalouse
"
Défend un nom plus tendre à la plus tendre épouse ,
A qui vas-tu livrer la mourante Didon ?
Malheureuse ! Eh ! qu'attendre en ce triste abandon ?
Que mon frère en courroux mette en cendres Carthage ,
Qu'larbe triomphant m'entraîne en esclavage :
Encor si je voyais . se jouant dans ma cour
Groître un petit Enée , enfant de notre amour ,
9
THERMIDOR AN XII. 205
On
Qui , charmant comme toi , tendre comme sa mère ,
Par ses traits seulement me rappelât son père ;
Si , trompant mes ennuis , je pouvais quelquefois
Dire Voila son air , sa démarche , sa voix ,
Je ne me croirais pas entièrement trahie ,
Et ton image au moins consoléerait ma vie .
peut observer que le mot perfide au sixième
vers forme un double contre - sens. Enée n'est pas
perfide , parce qu'il part l'hiver ; ensuite cette expression
change le caractère du style , car c'est avec
attendrissement que Didon fait cettè remarque ,
Cruel, est- ce le temps de quitter ton amante ?
Cette épithète , qui est celle de Virgile , est vraie.
C'est une cruauté de plus que la précipitation
qu'Enée met à son départ , dans un temps où la mer
n'est pas favorable : et ce terme de cruel ajoute
une nouvelle énergie à l'accent de la tendresse qui
règne dans tout le morceau.
Est-ce moi que tu fuis ? Par ces pleurs ,, par ta foi ,
Ta foi ne rend point dextramque tuam . Cette
expression fait image. Elle montre Didon serrant
la main qu'elle implore ; et les larmes qui coulent
sur cette main achèvent le tableau . Il faut toujours
préférer en poesie ce qui est pittoresque et sensible
, à ce qui n'est que moral et intellectuel. Ce
sont de petits traits , dira- t-on. Qui , mais ils peignent
la nature.
Puisque je n'ai plus rien qui te parle pour moi ,
est un vers charmant et digne de Racine.
Pár l'amour dont mon coeur épuisa les supplices :
Didon n'avait encore éprouvé que les douceurs
de l'amour , et ce sont ces douceurs qu'elle rappelle
à Enée
pour l'attendrir.
Per connubia nostra . . . .
Par l'hymen dont à peine il goûtait les délices.
Parl'hymen dont àpeine estun hémistiche bien dur.
206 MERCURE DE FRANCE,
Si par quelques bienfaits j'adoucis ton malheur ,
Si par quelques attraits j'intéressai ton coeur.
Ces deux vers , dont le tour est trop uniforme ,
n'ont pas la délicatesse de ceux de Virgile. Didon
n'a garde de parler de ses bienfaits . Seulement elle
en réveille la mémoire d'une manière enveloppée ,
et avec une modestie bien touchante : si bene quid
de te merui. Elle ne parle pas davantage de ses
attraits , elle n'y a pas assez de confiance ; elle doute
même de sa beauté. Il n'y a rien de plus tendre ,
de plus délicat , de plus insinuant , que la manière
dont elle rappelle des faveurs sur le pouvoir desquelles
elle ne compte plus. Fuit aut tibi quidquam....
dulce meum. Elle met en question si
Enée a pu trouver en elle quelque douceur et quelqu'agrément.
Il n'y a pas d'humiliation comparable
à celle où l'amour se réduit.
Songe, ingrat , songe , ..
Ce ton de reproche ne s'accorde plus avec l'original
. Il ferait penser que M. Delille n'a pas parfaitement
saisi l'esprit de ce morceau ; et ce qu'il en
dit dans ses remarques achèverait de me le persuader.
Il prétend que , dans cette première explication
, « l'amour met quelque mesure à la fureur
» de Didon , et que les sentimens tendres et pas-
» sionnés y reviennent plus souvent que les accens
» de la colère . » La vérité est que , passé les deux
premiers vers , Didon est purement suppliante dans
tout ce discours . Il n'y a pas un mot d'emportement
, ni même d'aigreur ; toutes ses expressions
peignent l'abattement le plus profond ; et par un
des raffinemens les plus inconcevables de la passion
, cette femme qui tout à l'heure s'indignait
de la seule idée qu'Enée pût manquer d'amour
pour elle , ne demande plus à ce même Enée que
de la compassion, Mais M. Delille n'a pas traduit
THERMIDOR AN XII.
207
T
cette prière , miserere domûs labentis..... « Prends
pitié d'un état qui tombe en ruines . » Prière bien
étrange dans la bouche d'une reine qui voyait avec
tant d'orgueil son empire s'élever par ses soins , et
qui maintenant le voit tombé , parce que son amant
Fabandonne. C'est la suite de cette peinture si expressive
des ravages de l'amour , que Virgile nous
a mise sous les yeux. Il semble que Carthage soit
frappée du même coup que sa reine. Tout périt
avec elle ; tout s'énerve , tout languit. Ce génie qui
soutenait l'état ne se reconnaît plus ; les ressorts
qu'il faisait mouvoir , les travaux dont il était l'ame ,
demeurent suspendus :
... Pendent opera interrupta , ruinæque
Murorum ingentes . ...
Après tant d'amour , il est difficile que la réponse
d'Enée ne révolte pas. Il ne suffit
pas de
dire , comme M. Delille , qu'elle pouvait être plus
douce et plus galante. Il s'agit bien de galanterie !
il fallait étre juste. Comment Enée peut-il avancer
que Didon ne s'oppose à son départ , que parce
qu'elle est jalouse de son établissement en Italie ?
Comment ose- t-il lui faire ce mauvais raisonnement
, que puisqu'elle a fondé un empire sur les
côtes d'Afrique , il peut bien en aller fonder un
autre sur les côtes d'Hespérie ? Qu'est - ce que cela a
de commun avec les motifs d'attacheinent et de
fidélité dont elle le presse si tendrement ? Didon
songe -t-elle à son empire , elle qui ne veut que
mourir , si Enée est inconstant ? Quel coup de poignard
pour une femme sensible ! C'est ici qu'elle a
lieu de s'abandonner à toute la fureur de l'amour
outragé. L'explosion est si bien amenée , elle éclate
avec tant de justesse , qu'elle est un besoin pour le
lecteur même qui est plein de la passion de Didon .
Quel accent énergique et vrai dans toutes ses paroles
!
208 MERCURE DE FRANCE ,
Nee tibi diva parens , generis nec Dardanus auctor
Perfide.
Non , cruel , tu n'es pas le sang de Dardanus ;
Non, tu n'es pas le fils de la belle Vénus.
On sent que la belle Vénus est ici très - déplacée.
Ces expressions molles énervent toute la.
vigueur du style , et affaiblissent la situation . La
diction de Virgile , dans ces morceaux dramatiques ,
a des caractères remarquables. que M. Delille doit
avoir étudiés , qu'il connaît sans doute , et qu'on
est étonné de ne pas retrouver dans la sienne . Pourquoi
, par exemple , s'appesantir sur ce premier
vers , qui n'est qu'un trait de fureur et de dépit ?
Après avoir dit à Enée qu'il n'est pas le fils d'une
déesse , ni le sang de Dardanus , pourquoi retourner
la même injure en d'autres termes , et délayer
en quatre vers ce que le poète latin met en un ?
Virgile touche fortement une idée , et ne s'y arrête
point ; ou s'il lui arrive de reproduire le même sentiment
, c'est avec des mouvemens de style , qui
peignent les élans de l'ame , et qui ajoutent une
nouvelle force à chaque retour de la même pensée ,
comme on le voit dans la suite de ce morceau :
Num fletu ingemuit nostro ? Num luminaflexit. ?
1
Num lacrymas victus dedit ? Aut miseratus amantem est ?
Celte coupe de phrase qui marque si bien l'agitation
, M. Delille ne l'a pas conservée ; ce qui semble
annoncer de la négligence dans un homme qui a
poussé si loin l'artifice, de la versification.
Didon trahie ne voit plus dans le monde que
des traîtres ; elle ne croit plus à la vertu ; elle
prend même le ciel à partie , et l'accuse de laisser le
crime impuni sentimens naturels , mais violens ,
qui échappent à une ame profondément blessée ,
Aussi Virgile les a -t- il resserrés dans le tour le plus
vif et le plus précis..
Jam jam nec maxima Juno ,
1
Nec
REP.F.
THERMIDOR AN XIL
Nec Saturnius hæc oculis pater aspicit æquis;
Nusquàm tutafides.
- Comment l'habile traducteur n'a-t - il pas senti
ces formes de style , si vives et si tranchantes , con
vénoient admirablement àl'indignation ? Comment
a-t- il pu substituer à cette brièveté sentencieuse
des exclamations , des apostrophes qui sentent le
déclamateur?2
O ! de l'hymen trahi vengeresse équitable ,
Junon , qu'attends-tu donc ? Ton époux n'est-il plus
Et la terreur du crime et l'appui des vertus ?
Des vertus ! A quel signe , odieux ! les reconnaître ?
A qui se confier , quand Enée est un trafire ? ›
Virgile dit Les Dieux ne voient plus ceci
d'un oeil juste. La bonne foi n'a plus d'asile ni de
protecteurs. » Il décide ce que M. Delille tourne
en question. Lequel est le plus véhément ?
Après ces grands éclats de fureur , qui semblent
devoir détruire tout sentiment de tendresse , la
marche naturelle du coeur humain est d'en revenir
encore aux larmes. L'amour qui menace est tout
près de pleurer.
Ire iterùm in lacrymas , iterùm tentare precando
Cogitur .
Didon députe sa soeur vers Enée ; mais que lui
fera- t - elle dire qu'elle n'ait pas dit elle -même ?
Elle sent bien qu'elle n'a rien à ajouter , que tous
les motifs de persuasion sont épuisés . Cependant
il faut parler , il faut émouvoir ; et au défaut de
raisons , la passion trouve dans sa propre extravagance
quelque chose encore de plus touchant.
Didon envoie dire à son amant qu'elle n'est pas
son ennemie ; elle n'a pas contribué à renverser
Troie ; elle n'était pas avec les Grecs en Aulide ;
elle n'a pas outragé les cendres d'Anchise . Pourquoi
donc la quitte - t-il ? Quelle admirable folie !
L'amour ne saurait aller plus loin , c'est son der-
Bier effort ; il faut qu'il triomphe ou qu'il meure.
210 MERCURE DE FRANCE ,
Aussi , dès que la reine s'aperçoit qu'il est sans
succès , elle tombe dans le désespoir :
Tùm verò infelix fatis exterrita Dido
Mortem orat , tædet coeli convexa tueri.
Le caractère de cette reine paraît bien étonnant
dans les apprêts de sa mort . Elle décore ellemême
son bûcher de tout ce qui peut en rendre
l'appareil plus lugubre. Elle y fait placer la
dépouille d'Enée , ses présens , et le lit nuptial ;
lectumque jugalem... quo perii , superimponas.
Ensuite elle se consacre à la mort par une cérémonie
religieuse plus terrible que la mort même.
Toutes les couleurs de l'épopée et de la tragédie
sont réunies dans ce tableau de la plus sombre
magnificence. Après cette description , vient celle
du calme de la nuit , et du sommeil de toute la
nature , qui semble n'être troublé que par les
gémissemens de Didon . C'est une idée que Virgile
a empruntée d'Apollonius , mais qu'il a traitée
avec bien plus de goût , et qu'il s'est même appropriée
par les embellissemens supérieurs qu'il y a
mis . Le poète grec , pour peindre le silence de la
ville , dit que les chiens avaient cessé d'aboyer dans
les rues. Cela peut être vrai ; mais Virgile peint
la même chose avec des couleurs un peu différentes :
Pecudes , pictaque volucres ,
Quæque lacus latè liquidos , quæque aspera dumis
Rura tenent , somno positæ sub nocte silenti
Lenibant curas, et corda oblita laborum .
Aucun des poètes qui se sont essayés sur ces différens
morceaux , ne les a traduits aussi bien que
M. Delille ; mais M. Delille pouvait les traduire
mieux qu'il ne l'a fait . Quand on a surpassé tous
les autres , il reste une grande difficulté , c'est de se
surpasser soi-même.
Pendant, que Didon s'apprête à mourir , que falt
Enée ? Il dort , dit Virgile.
Carpebat somnos , rebus jam ritè paratis.
THERMIDOR AN XII. 211
Qui ne voudrait effacer ce vers de l'Enéide ?
Et comment concevoir ce qui a pu déterminer
un si grand poète à donner ce caractère à son
héros ? Il se peut que le sommeil d'Enée fasse
encore ressortir la douleur de Didon , qui veille
seule dans les larmes , comme abandonnée de tout
l'univers ; mais c'est sacrifier à la beauté d'un contraste
le premier personnage du poëme ; et , pour
l'achever de peindre , Virgile feint qu'il a peur
d'un songe , qui le décide à précipiter sa fuite . Il
part au premier rayon du jour , et Didon , qui du
haut de son palais a les yeux fixés sur la mer, voit
la flotte abandonner le port ! Cette situation est si
terrible , que l'idée de la mort , qui faisait trembler
auparavant , ne se présente plus que comme
une consolation et un terme desirable . C'est le
dernier degré de la passion et du malheur. L'infortunée
Didon s'arrache les cheveux , se meurtrit le
sein , et finit par ce morceau d'imprécations , le plus
éloquent peut - être qu'il y ait dans aucune langue :
Proh Jupiter! ibit
..
Hic , ait , et nostris illuserit advena regnis !
O dieux ! quoi ce parjure ,
Quoi ! ce lâche étranger aura trahi mes feux !
Aura bravé mon sceptre ! il fuira de ces lieux !
Il fuit : et mes sujets ne s'arment pas encore !
Ils ne poursuivent pas un traitre que j'abhorre !
Partez , courez , volez , montez sur ces vaisseaux ;
Des voiles , des rameurs , des armes , des flambeaux !
Que dis- je ? où suis-je ? Hélas ! et quel transport m'égare ?
Malheureuse Didon ! tu le hais , le barbare !
Il falloit le haïr, quand ce monstre imposteur
Vint partager ton trône et séduire ton coeur.
Voilà donc cette foi , cette vertu sévère ,
Ce fils qui se courba noblement sous son père ,
Get appui des Troyens , ce sauveur de ses dieux !
Ah ciel lorsque l'ingrat s'échappait de ces lieux ,
Ne pouvais- je saisir , déchirer le parjure ;
Donner à ses lambeaux la mer pour sépulture .
Ou massacrer son peuple , ou , de ma propre main ,
Lui faire de son fils un horrible festin?
Mais le danger devait arrêter ma furie .
Le danger ! En est - il alors qu'en bait la vie ?
Ο
212 MERCURE DE FRANCE ,
#
J'aurais saisi le fer , allumé les flambeaux ,
Ravagé tout son camp , brûlé tous ses vaisseaux ,
Submergé ses sujets , égorgé l'infidèle ,
Et son fils , et sa race , et moi-même après elle.
Soleil , dont les regards embrassent l'univers ,
Reine des dieux , témoin de mes affreux revers ,
Triple Hécate , pour qui , dans l'horreur des ténèbres ,
Retentissent les airs de hurlemens funèbres ,
Pâles filles du Styx , vous tous , lugubres dieux ,
Dieux de Didon mourante , écoutez tous mes voeux :
S'il faut qu'enfin ce monstre , échappant au naufrage.
Soit poussé dans le port , jeté sur le rivage ,
Si c'est l'arrêt du soit , la volonté des cieux ,
Que du moins assailli d'un peuple audacieux ,
Errant dans les climats où son destin l'exile ,
Implorant des secours , mendiant un asile
Redemandant son fils arraché de ses bras ,
De ses plus chers amis il pleure le trépas !
Qu'une honteuse paix suive une guerre affreuse !
Qu'au moment de régner , une mort malheureuse
L'enlève avant le temps ! qu'il meure sans secours !
Et
que son corps sanglant reste en proie aux vautours !
Voilà mon dernier vou. Du courroux qui m'enflamine
Ainsi le dernier cri s'exhale avec mon ame .
Et toi , mon peuple , et toi , prends son peuple en horreur ;
Didon , an lit de mort , te lègue sa fureur.

En tribut à ta reine offre un sang qu'elle abhorre .
C'est ainsi que mon ombre exige qu'on l'honore .
Sors de ma cendre , sors , prends la flamme et le fer ,
Toi qui dois me venger des enfans de Teucer ;
Que le peuple latin , que les fils de Carthage
Opposés par les lieux , le soient plus par leur rage.
Que de leurs ports jaloux , que de leurs murs rivaux ,
Soldats contre soldats , vaisseaux contre vaisseaux ,
Courent ensanglanter et la mer et la terré.
Qu'une haine éternelle éternise la guerre
Que l'épuisement seul accorde le pardon
Enée est à jamais l'ennemi de Didon ;
Entre son peuple et vous , point d'accord , point de grace ;
Que la guerre détruise , et que la paix menace ;
Que ses derniers neveux s'arment contre les miens ,
Que mes derniers neveux s'acharnent sur les siens !
Ce morceau plein de feu fait peut -être plus d'honneur
au talent de M. Delille , comme poète , qu'à
sa fidélité comme traducteur. Les connaisseurs observeront
avec regret que la précision de l'original
a été sacrifiée en bien des endroits , tels que ceux-ci ;
Infelix Dido ! nunc tefacta impia tangunt ;
Tum decuit , cùm sceptra dabas.
Verùm anceps pugnæ fueratfortuna. Fuisset.
Quem metui moritura ?
Ils remarqueront que les mêmes rimes sont souTHERMIDOR
AN XII. 213
vent répétées ; qu'un grand nombre est en épithètes
, et en épithètes quelquefois insignifiantes ,
comme dans ce vers :
Qu'au moment de régnér , une mort malheureuse
L'enlève avant le temps .
Une mort prématurée peut - elle jamais être heureuse
? Ils sentiront que sors de ma cendre , sors.....
est bien loin de rendre l'harmonieuse beauté du
vers latin :
Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor.
Mais la plupart des lecteurs , entraînés par la force
du sentiment et l'impétueuse abondance du style ,
fermeront les yeux sur les fautes.
Il y a des personnes qui préfèrent à ce tableau
de Virgile les traits dont Catulle a peint Ariane
dans une situation assez semblable à celle de Didon.
L'amante de Thésée n'a ni fureur ni emportement
; elle demeure immobile sur le rivage . les
yeux attachés sur le vaisseau qui emporte sa vie et
ses espérances ; et le poète exprime tout à la fois
la stupeur de la crainte et l'indignation de l'amour ,
en la comparant à la statue d'une Bacchante :
Quem procul ex algá mæstis Minois ocellis
Saxea ut effigies Bacchantis prospicit.
Cette image est belle ; mais elle n'aurait pas convenu
à Didon , parce que son état n'est pas le
même. En effet , Ariane se trouve abandonnée à
son réveil , sans que rien l'ait préparée à cet événement
; c'est un coup de foudre qui l'atterre et
qui bouleverse tous ses esprits. Dans ce premier
saisissement , il est naturel qu'elle paraisse comme
stupide , et qu'elle garde le silence , puisqu'elle n'a
pas même le pouvoir de penser : mais lorsque
Didon voit partir la flotte d'Enée , elle est préve
nue depuis long-temps ; ce malheur ne peut ni la
surprendre ni l'abattre ; il ne fait que l'indigner ;
met le comble à sa fureur , comme à son infortune.
il
3
214 MERCURE DE FRANCE ;
Le discours et les mouvemens que Virgile lui prête
sont donc pris dans la situation , aussi bien que
l'immobilité et la stupeur d'Ariane ; et pour ce qui
est des beautés d'expression et de sentiment , il faut
avouer qu'il n'y a aucune comparaison à faire , et
qu'il s'en faut bien que Catulle manie le vers héroïque
comme l'auteur de l'Enéide .
C'est un grand art à Virgile d'avoir adouci le
désespoir de Didon et l'horreur de ses derniers momens
, par des souvenirs de gloire et de bonheur,
Avant de se frapper , elle jette un dernier regard
sur le lit fatal et sur les vêtemens d'Enée , qui couvrent
son bûcher . Sa fureur s'attendrit à cette vue ; ces
images de son bonheur passé lui arrachent des larmes :
Dulces exuvice ! dùm fata Deusque sinebant.
Ensuite elle se rappelle les actions glorieuses qui
recommanderont sa mémoire à la postérité :
Urbem præclaram statui; mea moenia vidi:
Et nunc magna mei sub terras ibit imago .
Une idée terrible vient tout-à -coup réveiller sa
passion et flatter son désespoir. Du milieu de la
mer, le Troyen verra les flammes de son bûcher ;
il se repaîtradu spectacle de sa mort ; c'est sa dernière
consolation c'est la dernière jouissance de l'amour :
Hauriat hunc oculis ignem crudelis ab alto
Dardanus , et nostræ secumferat omina mortis.
C'est dans cette pensée qu'elle se donne le coup
de la mort ; et Virgile termine cette scène de deuil
par le spectacle de la désolation de Carthage. Il la
représente comme une ville prise d'assaut , que
l'ennemi renverse sur ses fondemens , et finit par
cette grande idée , que les feux qui consument
Didon semblent avoir réduit en cendres les mai
sons des citoyens et les temples des dieux :
Flammæque furentes
Culmina perque hominum volvanturperque Deorum.
Сн. Р.
THERMIDOR AN XII 215
4
Genèse philosophique , précédée d'une dissertation sur
les pierres tombées du ciel . Broch . in - 8 ° . Prix : 60 cent. ,
et 75 cent. par la poste. A Paris , chez Chaignieau , rue
de la Monnaie ; et chez le Normant , imprimeur- libraire,
rue des Prêtres Saint- Germain - l'Auxerrois , n°. 42 .
« L'admiration est fondement de toute
philosophie ; l'inquisition le progrès ;
l'ignorance le bout.. »
(Essais de Mont.)
Le siècle dernier , qui était le siècle des enthousiastes ,
a vu jeter les fondemens de la philosophie moderne : le
nôtre peut se flatter d'en avoir vu les progrès , qui n'étaient
pas timides , et nous sommes peut- être à la veille d'en
voir le bout. Encore deux ou trois pas de géant , comme
disait le philosophe Thomas , et nous y arrivons . Il est
vrai que les philosophes prennent souvent des pas de
clerc pour des pas de géant ; et c'est ce qui est arrivé à l'auteur
de la Genèse philosophique , qui a essayé , le pauvre
homme , d'expliquer ce qu'il n'entend pas . Je vais essayer ,
à mon tour , d'exposer sa furieuse diatribe contre le sens
commun . Il y a des prodiges de folie et d'ignorance aussi
curieux dans leur genre que des prodiges de savoir . On
allait autrefois aux Petites - Maisons par passe-temps , pour
y voir une espèce de foux qui prêtait à rire ; nous n'aurons
pas autant de chemin à faire pour trouver le même divertissement.
Avant d'arriver à la Genèse , il est bon de dire un mot
de la dissertation qui la précède . Quoique la plupart des
connaissances physiques ne soient pas d'un grand pix
ni d'une importance bien réelle , il n'est pas mal cépeu-
4.
216 MERCURE DE FRANCE ,
dant qu'un homme bien né en ait quelques justes notions,
ne fût-ce que pour les apprécier avec plus de discernement .
®
On a rendu compte, dans le N° . CXXXIV du Mercure,
sous la date du 21 janvier dernier, de l'opinion de M. Izarn , ✨
professeur de physique , sur la manière dont les pierres
peuvent se former dans l'atmosphère , par l'effet d'un
mouvement attractif , qui , réunissant les particules de
matières dispersées dans l'air , en compose des corps que
leur poids précipite. Cette opinion , développée dans sa
Lithologie atmosphérique , explique parfaitement un phénomène
sur lequel les naturalistes anciens avaient fait
différentes versions , au moins aussi sensees que celles de
quelques savans modernes , qui font lancer ces pierres par
nos volcans à cinq cents lieues de distance , ou qui les fout
sortir de la lune , contre toutes les lois de la gravitation .
L'opinion de l'auteur de la Genèse philosophique est
exactement la même que celle de M. Izarn , et ces deux
physiciens se ressemblent parfaitement en ce point ; mais
quelle prodigieuse différence on remarque entr'eux , lorsqu'on
prend la peine de lire tout l'ouvrage du premier ! et
qu'on reconnaît bien la supériorité de son génie dans
les conséquences sublimes qu'il tire de cette explication !
Gloire immortelle à ce grand philosophe , qui vient de
trouver dans un nuage pétrifié tout le secret de la forma
tion de l'univers ! Il faut l'entendre lui - même ; je n'ai
garde de rien ajouter à son style , que ce qui sera peutêtre
nécessaire pour le rendre intelligible à des Français.
Il n'en faut pas douter , la nature a voulu nous présenter
dans cette pluie de pierres, une parfaite image de ce qui se
passa à l'origine des choses. Ajoutez qu'elle a eu soin de
la faire tomber dans un pays où il se trouvât un philosophe
qui pût nous en révéler le mystère .
824
On dit souvent que ce sont les occasions qui développent
THERMIDORAN XII. 217
*
les grandes qualités dans les hommes, Pareilles à ces germes
dont notre auteur nous apprend que la lune est remplie ,
ces qualités restent ensevelies sous une poussière inerte ,
jusqu'au moment où l'occasion , comme un rayon bienfaisant
du soleil , vient les féconder. Jusqu'ici notre célèbre
physicien avoue qu'il avait erré dans l'espace , sans y rencontrer
le rayon favorable qui devait faire éclore son
génie . Quel malheur ! Il était menacé d'un refroidissement
total avant que toutes ses facultés eussent germé. L'ignorance
la plus profonde couvrait pour jamais les épaisses
ténèbres du chaos , lorsqu'enfin la nature , attentive à satisfaire
tous nos besoins , et, honteuse sans doute de voir tant
de physiciens chercher inutilement son secret , résolut ,
après mille milliers de siècles d'attente, de le leur révéler.
Mais quels moyens employer pour un objet d'une si haute
importance ? Quel pays choisir pour le manifester ? Et à
quel esprit relevé le conficra-t-elle ? Les moyens de la
nature sont simples ; un météore enflammé , renfermant
dans son sein une grêle de pierres atmosphériques , lui
suffit . Les lançera - t - elle sur la capitale des philosophes ?
A Dieu ne plaise . Elle est trop soigneuse des jours de
ses enfans chéris , elle a trop de bon sens pour hasarder de
faire la moindre égratignure à l'illustre auteur de la
Genėse philosophique, qu'elle a désigné, dans un mouvement
de tendresse , pour être son interprète. Elle les
répand donc dans les champs voisins d'une petite ville de
province, où nul philosophe ne peut être écrasé . Le bruit de
cette chute étonne les pauvres habitans des campagnes ;
leurs clamcurs se font entendre jusque dans la grande
ville , et la commotion se communique à l'oreille de notre
philosophe ; son esprit en est ébranlé . « La lumière de la
» science ( écoutez ceci ) , dissolvant général de l'ignorance,
ne peut contenir plus long-temps dans son sein
218 MERCURE DE FRANCE ;
>> un si grand mystère ; elle s'épuise en efforts superflus ,
>> l'attraction l'emporte ( suivez-moi bien ) des atômes
» d'idées s'unissent entr'elles , ces nouveaux composés se
» précipitent vers un centre commun ; une idée immense
» se forme , se presse dans son cerveau. ( Il n'y a rien de
>> plus clair . )
>> Victorieuse momentanée de l'expansibilité , cette idée
>> primitive renferme dans ses cavités tout le mystère de la
» création ( vous comprenez ) , qui , diminuant de volume ,
» et redoublant d'énergie , soulève avec effort la masse de
» l'ignorance , dont le poids le comprime .
» Mais la lumière ( saisissez ce raisonnement ) , sem-
» blable à ces vapeurs converties en gaz , et dont le calo-
» rique augmente incessamment les forces , devenue mille
» fois plus terrible , contre une résistance mille fois plus
» forte , triomphe enfin . ( Dieu soit loué ! ) Une énorme
» détonation trouble pour la première fois la cervelle du
» grand philosophe , et les lambeaux épars d'une idée fou-
» droyée sont lancés jusqu'aux extrémités de son apparte-
» ment. » Et voilà justement ce qui fait que votre fille est
muette.
De la même manière que s'est formé le globe éclatant
que l'on a vu , le 6 floréal de l'année dernière , se résoudre
en une pluie de pierres et tomber dans les champs de la
ville d'Aigle , de même l'univers s'est formé dans les profondeurs
du chaos et de l'éternité ; de même l'idée de
l'explication de ce grand mystère s'est composée dans les
cavités du cerveau de notre philosophe , et de même enfin
se formera désormais tout ce qui paraîtra de nouveau dans
la nature.
Ebloui par les éclats étincelans de cette vaste idée , le
philosophe reste un moment dans l'admiration et dans l'étonnement
; il se recueille enfin ; il se lève , il en rasTHERMIDOR
AN XII. (219
semble les fragmens dispersés , et de leur réunion il compose
une nouvelle Genèse , qu'il propose à la méditation
des sages .
Or accourez , petits et grands , et tâchez une bonne fois .
de comprendre ce que la philosophie va vous annoncer
sur votre origine.
« Dieu voulut , et la matière reçut ses caractères in-
» destructibles . >>
" Et la matière existait avant que Dieu lui eût donné ces
caractères , et la matière , sans les caractères de la matière ,
était cependant matière.
« Il la divisa en lumière , en élémens et en germes . »
Et dans la matière il n'y avait ni lumière , ni élémens ,
ni germes ; et ils ne furent pas créés , mais ils furent divisés
; et le grand philosophe ne nous dit pas ce que c'était
que cette matière .
« La lumière , mélange harmonieux de sept globes co-
» lorés , reçut l'expansibilité . »
Et la lumière , qui n'existait pas tout - à- l'heure , existait
cependant ; mais elle n'avait pas la faculté de se répandre ,
puisqu'elle la reçoit ; et il ne nous dit pas ce que c'est que
la lumière sans expansibilité .
« Les élémens , distingués entr'eux par la variété des
» formes , conservèrent leur inertie . »
Et les élémens , qui n'étaient point créés , conservèrent
une inertie qu'ils n'avaient pas ; et l'auteur ne nous explique
pas comment un objet qui n'existe pas peut se
reposer.
« Les germes renfermèrent dans leur sein le dévelop-
>> pement infini de la chaîne des êtres qui devaient vivre
> et végéter. »
Et ce grand prophète ne daigne pas nous instruire comment
ces germes qui n'existaient pas , et qui ne furent point
220 MERCURE DE FRANCE ,
"
créés , existèrent sans avoir été créés ; et il ne nous dit
pas pourquoi , s'ils ont été créés , Dien préféra répandre
dans l'espace cette multitude de semences qui pouvaient
se gâter ; ces foetus qui pouvaient se corrompre au feu du
soleil , et cette immense quantité d'oeufs frais , qui poùvaient
se casser dans la détonation des mondes , au lieu
d'y mettre tout de suite les êtres qui devaient sortir de
tous ces germes.
« Toute la matière fut douée d'attraction , le mouve-
» ment reçut ses lois , et la création fut achevée. »
Et il n'y avait point d'attraction dans la matière , et ells
en fut douée ; et lo physicien ne nous dit pas ce que c'était
que cette matière sans attraction , et cette attraction sans
matière . Et cependant il conçoit tout ce qu'il dit , car il
ne dit rien dont il ne soit bien assuré.
Du choc des forces opposées devait naître l'universa-
» lité des choses , et déjà les atômes ont commencé lá lutte
» qui ne doit avoir de terme que celui de la durée ( 1 ). »
Et ce choc , qui met tout en feu , qui foudroye tout ,
comme on va le voir , loin de rien détruire , fait naître
L'universalité des choses .

« La lumière se modifie en magnétisme , en galva-
» nisme , en calorique , en électricité . »
Et celui qui nous en assure , et qui sait apparemment
comment cela se fait , ne daigne pas nous l'expliquer : il
n'éclaircit pas davantage ce que c'est que le magnétisme ,
le galvanisme , le calorique et l'électricité.
« Toute la matière dissoute n'est plus qu'une atmosphère
unique , séjour tumultueux d'un désordre appa-
>> rent , où l'amour et l'inconstance exercent l'empire qui
» doit développer l'univers . »
»
( 1 ) Système de Moschus phénicien , de Leucippe , de Démocrite et
'des Epicuriens.
THERMIDOR AN XII. 221
On sent bien qu'ici l'amour et l'inconstance sont mis à
la place de l'attraction et de la répulsion . Et notre auteur ,
dont le germe étoit incontestablement dans cette amosphère
unique , a vu tout ce qui s'y est passé , et il l'a observé
, et il s'en souvient puisqu'il le dit.
1
Mille choses plus merveilleuses les anes que les autres ,
et toutes aussi bien expliquées et prouvées que les précédentes
, s'opèrent dans le cours des siècles ; des convulsions
énormes , des soulèvemens épouvantables , des efforts
terribles se succèdent la vapeur impétueuse renfermée ,
comprimée dans le sein de la matière devenue solide , en
soulève péniblement le poids effroyable ; elie retombe
sur elle-même la force du gaz augmente , et , comme
l'avait déjà soupçonné M. de Buffon , vainqueur d'un
résistance inconcevable , il s'échappe avec impétuosité , et
disperse dans les abymes de l'infini la masse des élémens et
des germes : les éclats font entendre à leur tour des détonations
plus faibles et moins fréquentes, qui lancentjusque dans
les profondeurs les plus reculées de l'espace , de nouveaux
fragmens du soleil primitif. Enfin le silence succède à tant
de secousses et de vacarme , et tous les astres commencent
leur course joyeuse dans les plaines du ciel .
Telle fut l'origine des choses, et l'enfantement de l'univers.
Ce système dissipe , comme on voit , toutes les obscurités
. Il prouve clairement que Moïse n'y entendait rien
et qu'on ne peut pas s'appuyer sur son récit. En ce sens il
complète le travail de tous les philosophes du siècle dernier
, qui n'ont hasardé différentes conjectures que pour
arriver à cette fin. C'est ainsi que M. de Buffon avance
que la terre était une croûte du soleil détachée par la chute
d'une comète. Il est sensible qu'il a fallu du temps pour
que cetle croûte se refroidîț. Or , Moïse n'en parle pas.
222 MERCURE DE FRANCE ;
Donc son récit est faux ; done . Dieu n'a pas fait la terre.
Cela est évident. D'autres y sont arrivés par une voie plus
détournée , et voici comme ils raisonnent : Moïse nous
représente l'homme parlant , cultivant la terre et mangeant
du pain . Or il n'y a rien de si difficile que de parler
et de faire du pain ; donc l'homme a vécu quelques millions
d'années dans les bois , en criant ish , ish ; donc il a
mangé du gland ; donc il étoit velu comme un ours et marchait
à quatre pattes , comme l'a démontré le philosophe
Jean Jacques ; donc la terre est plus ancienne que Moïse
ne le prétend .
L'auteur de la Genèse philosophique coupe court à
toutes ces difficultés en vous disant : Voilà précisément
comme le monde s'est fait .
t
Mais si quelque chose peut paraître surprenant dans
cette formation des mondes , le développement des germes
et la naissance des êtres qui les peuplent , n'en paraîtront
pas moins admirables .
Plusieurs philosophes de l'antiquité avaient déjà pensé
que tout ce qui existe sur la terre était né de son limon
échauffé par les rayons du soleil . Archelaus , dont Socrate
fut le disciple , prétendait que les hommes et les
animaux étaient nés d'un limon laiteux , exprimé par la
chaleur de la terre ; d'autres les faisaient sortir des rivages
bourbeux du Nil : quelques- uns voulaient que nous fussions
les descendans des poissons ; ce qui prouve que la philo-.
sophie n'avait pas des idées bien fixes . M. Barruel avait
pris la peine de composer un ouvrage appelé les Helviennes
, pour montrer le ridicule de ces différens systèmes ;
mais l'auteur de la nouvelle Genèse nous assure trèspositivement
que nos premiers pères se sont levés de la
bourbe humectée et couvée par l'astre qui nous échauffe
et nous éclaire . Voici comme il explique une chose si vrai→
semblable:
P
THERMIDOR AN XII 223
« Le sol humecté , que les eaux abandonnèrent , fut
» réchauffé par le soleil , et les germes de la végétation s'y
» développèrent ; » comme des glands , qui n'avaient point
été créés , et qui se trouvaient là , sans que jamais il eût
existé aucun arbre.
9
<< Cependant la nature en travail accomplit au fond des
>> eaux le grand mystère de la génération . Le limon s'é-
» lève , il fermente , il échauffe de nouveaux germes ; »
comme , par exemple , des maquereaux et des huîtres
dont les atômes primitifs renfermaient cette prodigieuse
consommation qui s'en fait tous les ans , sans qu'il y ait
rien là qui soit au -dessus de la conception du grand philosophe
; autrement il n'en parlerait pas.
« L'homme parut enfin , comme qui dirait notre auteur ,
>> animal superbe , et dont l'intelligence fut le phénomène
» le plus étonnant de la création ; l'homme interprète des
» êtres muets , et qui dut porter au créateur l'hommage
» de toute la nature . >>
Mais comment cela se fit- il ? comment cet être éclos
dans la fange put - il s'élever ?.... il n'y a rien de plus aisé
à concevoir .
Un germe d'homme se développe dans la boue ; rien
de plus naturel . Il se remue , il se nourrit comme le foetus
d'une grenouille ; cela est admirable ! Il grossit , le marais
s'enfle et accouche d'un charmant petit enfant : il barbotte
dans la fange, et, au lieu de lait , il boit la vase croupie du
marais ; quelles délices ! Il couche au milieu des crocodiles ,
des serpens , des tigres , des lions et des hippopotames ,
qui naissent en foule autour de lui : toutes ces bêtes féroces a
sont déjà grandes , et il peut à peine remuer sa tête : elles
crèvent toutes de faim , elles voient cet enfant et elles le res- -
pectent ; quel miracle ! Il marche long - temps à quatre ,
pattes , et il commence à brouter quelques tendres roseaux;
224 MERCURE DE FRANCE ,
plus habile que le grand Linnæus , il démêle tout-à coup
les herbes bienfaisantes des nuisibles , et il ne se trompe
jamais ; quel prodige ! Il grandit cependant , et la pensée
se forme peu à peu dans son cerveau . Un Orang- outang ,
plus habilé que lui , marchant sur ses deux pieds , tenant
un bâton d'une main , madame sa femme sous le bras , et
suivi de messieurs ses enfans , passe là par hasard . Ce
spectacle étrange étonne le petit humain : il s'avise de se
dresser à son exemple , et le voilà debout ; il essaye de mar
cher, et bientôt il se met à courir Devenu raisonnable sans
autre secours que le grand livre de la nature , il lève enfin
les yeux vers le ciel , et il remercie le créateur qui n'a
rien créé , et dont il n'a puisé l'idée nulle part : c'est égal ;
il le remercie tant pour lui que pour ses confrères les poissons
, les reptiles , les insectes , les oiseaux et les quadrupèdes
, qui tous ont bien comme lui l'idée du créateur ,
inais qui , manquant de parole , ne peuvent exprimer leur
reconnoissance. Il lui parle donc en leur nom ,
dans une
langue qui ne lui a point été donnée , qu'il n'a point apprise
, et qu'il sait cependant : il parle , et son discours ne
peut manquer d'être fort beau , car il est inspiré par le
plus noble sentiment ; et il n'est pas surprenant qu'il ait ce
sentiment profondément gravé dans son coeur ,
lui qui n'a
jamais entendu parler de Dieu ni de reconnoissance ; car
les vrais philosophes , dont les oreilles sont sans cesse
rebattues du nom de leur auteur, et de ce qu'ils doivent à
sa bonté , non -seulement ne lui rendent hommage de rien ,
mais même nient son existence : il ne faut pas cependant
s'arrêter à d'aussi minces difficultés .
Notre homme vit , et cela suffit : la vertu , fruit tardif de
la civilisation , effort sublime de l'ame sur l'empire des
sens , est pratiquée par cette espèce de Babouin , et elle lui
fait connoître la dignité de son ane dont il ne soupçonne
pas
THERMIDOR AN XII. 225
pás -l'existence ; cela n'y fait rien : il desire le bonheur , et
il meurt avec l'espoir de renaître.
C
Voilà l'histoire du passé , et si vous en voulez savoir davantage
sur l'avenir , avançons . C'est dans le reste de son
onvrage qu'il faut entendre le philosophe devenu pro
phête , expliquer et l'Apocalypse et l'opinion des storciens
touchant la destruction de l'univers par le feu . Tout sera
détruit et répeuplé , dit - il ; incendié , habité de nouveau
puis encore refroidi : tous les mondes seront réunis au
soleil central , qui les brûlera peut-être pour la millième
fois ; mais elle sera bonne ; car il se brûlera lui-même ; il
se refroidira , et l'immuable éternité aura vu le temps
commencer et finir.
Et cependant rien ne sera fini , car le prophête nous apprend
que les germes sont indestructibles ; c'est- à - dire
que les marrons de Lyon n'auront pas même été rôtis dans
cet incen lie universel. En vérité , je m'y perds ; cela est
par trop admirable .
G.
Poésies de J. C. Grancher , professeur de langues
anciennes aux Ecoles centrales . Prix : 1 fr . 25 cent . , et
1 fr. 50 cent . par la poste . A Paris , chez Capelle , libr. ,
rue J. J. Rousseau ; et chez le Normant , imprimeurlibraire
, rue des Prêtres S. Germain-l'Auxerrois , n° . 42 .
Ce petit recueil contient des fables , des épigrammes ,
des poésies diverses , quelques vers latins même . L'auteur
ne se dissimule pas que ces opuscules ont besoin d'indulgence
; mais il ose croire qu'ils n'en sont pas tout-à -fait
indignes . On s'en doute bien , puisqu'il les publie . Peutêtre
eût-il tout aussi bien fait de ne pas le dire . On est
assez fâché d'y trouver plusieurs traits de satire contre
P
226
MERCURE
DE FRANCE
,
une femme, et contre un poète qui a fait de meilleurs vers
que ceux de son critique. L'indulgence sied au talent . Elle
est un devoir pour la médiocrité . Nous sommes fâchés
d'être contraints de dire que la plupart des pièces que M.
Grancher vient d'extraire de son porte-feuille , sont marquées
du cachet de cette désolante médiocrité. S'il nous a
donné ce qu'il a de mieux , le reste doit être bien faible.
Le style qui fait ordinairement le principal mérite de ces
petites pièces , est fort négligé dans celles - ci .
Je voudrais bien savoir pourquoi l'on les protège.
Ce l'on les n'est pas supportable. Je ne pousserai pas plus
loin l'examen , et ne m'amuserai pas à éplucher des hémistiches.
Dans les poésies des grands maîtres , il peut être
utile de remarquer les mauvais vers ; dans celles des autres ,
il vaut mieux chercher les BONS . Je vois ici un conte anacréontique
, intitulé l'Amour chez Fanny, qui est assez
agréablement tourné . Il a été imprimé dans le Mercure
du 18 février de cette année .
J'en dirai autant des vers à Md . de B. . . . qui demandait
un congé définitif pour l'auteur .
B .... c'est de toi que j'espère
Le repos , si cher aux beaux arts :
Dérobe un ami de Voltaire
Aux luttes sanglantes de Mars.
Tu peux dissiper les alarmes
Où s'abandonnaient mes esprits.
Dis un seul mot ; le dieu des armes
Cédera sans peine à Cypris.
Dis-lui que j'admire ses ruses
Et ses périls et ses travaux ;
Mais que le commerce des Muses
Est peu propre à faire un héros.
Dis-lui que ma sage vaillance
Voit tous ces jeux avec effroi ,
Et que , s'il faut rompre une lance ,
Je ne le saurais que pour toi .
THERMIDOR AN XII. 227
Enfin , dis-lui que la victoire
Dans ce cas seul peut me tenter ,
Et que s'il est né pour la gloire ,
Moi , je suis né pour la chanter .
Ce madrigal à des dames qui demandaient des vers à l'auteur,
est galant et facile :
Vainement les neuf Immortelles
M'appelleraient à leurs genoux ;
Il faudrait vous quitter pour elles ,
Et je les quitterais pour vous .
Il y a encore quelques pièces passables . Il en est dix
ou douze que l'auteur pourrait conserver. Il ferà très -bien .
de sacrifier le reste . Toutes ces bagatelles de soc été doivent
être achevées , pour paraître supportables hors du cercle
où elles ont pris naissance . L'impression tua Coulange ,
qui était le héros de toutes les ruelles , qui était goûté
par les femmes qui avaient le plus d'esprit , et pour
tout dire en un seul mot, par les La Fayette et les Sévigné .
OEuvres d'Homère , avec des Remarques par P. J. Bitaubé ,
membre de l'Institut national . Quatrième édition de
l'Iliade, et troisième édition de l'Odyssée. L'Iliade est
précédée de Réflexions sur Homère et sur la Traduction
des Poètes , ornée d'un beau portrait d'Homère , et du
bouclier d'Achille , gravés par Saint - Aubin . L'Odysséc
est précédée d'Observations sur ce Poëme , et de Réflexions
sur la Traduction des Poètes . Six vol . in- 8 ° ,
imprimés avec le plus grand soin et sur très-beau papier.
Prix : 30 fr. , et 36 fr. par la poste . A Paris , chez le
Normant, impr. - libr. , rue des Prêtres Saint-Germainl'Auxerrois
; nº 42 ; et chez Dentu, impr. - libr. , palais
du Tribunat , nº 240 ; et quai des Augustins , nº 22 .
Cette traduction , que nous ne pouvons aujourd'hui
annoncer que sommairement , et dont il sera rendu un
P 2
228 MERCURE DE FRANCE ,
compte plus ample , a eu , à l'instant où elle a paru , un
succès qu'atteste suffisamment la multiplicité de ses éditions
, et que justifie son mérite . C'est un des présens les
plus utiles qu'on ait faits à la littérature dans le dernier
siècle . Tous ceux qui cultivent les arts , tous ceux qui
les aiment doivent connaître , doivent étudier Homère :'
sa poésie est , avec celle des livres saints , ce qu'on a jamais
écrit de plus élevé . Cet auteur a ouvert la carrière ,
et il l'a franchie ; ou du moins , s'il a eu des prédécesseurs ,
comme on n'en peut douter , il les a fait oublier . Presque
toutes les beautés de l'original étaient disparues dans la
traduction de madame Dacier ; M. Bitaubé nous les a rendues
, autant que la différence des langues et la hauteur
du génie d'Homère ont pu le permettre.
l'a-
Dans toutes les écoles , sa traduction a été substituée à
celle de madame Dacier. On peut dire que c'est un ouvrage
de première nécessité pour ceux qui n'ont pas
vantage de savoir le grec , ou qui ne le savent que médiocrement.
Les femmes et les gens du monde qui ne cherchent
que de l'amusement dans la lecture , en trouveront
dans les deux poëmes d'Homère : l'antiquité n'a rien de plus
attachant ni de plus agréable que l'Illiade et l'Odyssée.
"
Cette nouvelle édition a été revue en entier par l'auteur
d'après le texte ; et cet examen l'a déterminé à faire plusieurs
corrections importantes , ainsi que des additions
à ses Remarques . Les Réflexions sur la Traduction des
Poètes sont divisées en deux parties : la première précède
l'Iliade ; la seconde , l'Odyssée.
On a long- temps disputé sur la manière de traduire les
poètes ; on combattit avec vivacité l'opinion de M. l'abbé
Delille , qui soutint autrefois le commode système des
équivalens dans la préface de sa traduction de l'Eneide ,
il a eu la modestie de convenir qu'il s'était trompé , et
THERMIDOR AN XII. 229
qu'un monceau de billon ne serait pas tout à fait la même
chose qu'une somme égale en bon or.
M. Bitaubé veut qu'on évite tous les extrêmes. « Si une
» traduction est servile , dit - il , elle ne ressemble pas à
» l'original : si l'on se plie trop aux moeurs de son siècle ,
>> c'est un autre excès ; il n'y a plus de fidélité . » Le traducteur
s'est efforcé d'être à la fois élégant et fidèle , sans
servilité . Après de mûres réflexions , il a pris le parti de
représenter le poète tel qu'il est , avec ses beautés et ses
négligences .
Il serait à souhaiter qu'on eût , pour des auteurs comme
Homère, Sophocle , Euripide , Aristophane , Anacréon , etc. ,
deux espèces de traductions ; les unes , comme celle de
M. Bitaubé ; les autres , littérales et même serviles . Il est
vrai que celles -ci ne plairaient qu'à un petit nombre d'amateurs
, mais elles n'en seraient pas moins curieuses ; elles
mettraient ceux qui ne savent pas la langue d'Homère , en
état d'apprécier les anciens , dont presque tout le monde juge
sur parole. Le P. Brumoi a francisé et enjolivé le Théatre
des Grecs , ensorte qu'il n'en donne qu'une idée inexacte
et superficielle . On objectera qu'on ne compose pas des
ouvrages pour quelques curieux on pourrait tout concilier
en rejetant dans des notes ce que la délicatesse de
notre langue , de notre goût , n'aurait pas permis de laisser
dans le texte ; il n'y aurait personne alors qui ne pût prononcer
, avec une connaissance de cause à -peu - près entière,
surla fameuse question agitée dans les deux derniers siècles ,
touchant la prééminence entre les anciens et les modernes .
La traduction de M. Bitaubé est devenue un ouvrage
classique ; c'est la seule qu'on lira désormais aussi n'a-t-on
rien omis dans cette édition de ce qui pouvait là rendre
digne du plus ancien et du plus grand des poètes ; elle est
sous tous les rapports , parfaitement exécutée .
ta
3
230 MERCURE DE FRANCE ,
SPECTACLES.
THEATRE DE L'IMPERATRICE .
(Rue de Louvois . )
Le Complaisant , comédie en cinq actes et en prose ,
de Pont - de - Veyle.
Le mot complaisant , dans notre langue , a deux sens
opposés , et peut se prendre en bonne et en mauvaise
part. La complaisance est une aimable qualité ; son excès
seul est un défaut. On doit être complaisant pour tout le
monde , et n'être le complaisant de personne . Adjectif , ce
mot est une louange ; substantif , une injure . On recherche
un homme complaisant , et l'on méprise le complaisant ;
le premier est poli , l'autre flatteur : le complaisant et le
flatteur ont donc entr'eux une grande analogie et de grands
rapports.
Rousseau a mis ce dernier caractère sur le théâtre , et
a fait de son Flatteur un personnage vil , odieux , exécrable
, et nullement ridicule . Il lui fait dire :
Je n'ai ni fonds , ni rente . •
Mais mille sots en ont , et je sais les louer ;
Voilà ma terre .
C'est un vrai Tartufe ; il est démasqué comme lui .
Le Complaisant de Pont-de- Veyle est un homme doux ,
poli , pensant et disant toujours comme le dernier qui lui
parle, une vraie girouette ; mais il est complaisant par
caractère , et non par intérêt ; il est faible , et n'est point
vicieux .
Orgon a un procès de la plus haute importance , qui
l'intrigue fort , tandis que sa femme ne s'occupe que de
1
THERMIDOR AN XII. 231
plaisirs et de bagatelles . Il veut marier sa fille Angélique
le jour même où ce procès se juge, et avant que la décision
soit connue , de crainte que sa perte ne soit un obstacle à
cet établissement . Madame Orgon est absolument la maîtresse
au logis. Toujours en querelle avec son mari , elle
s'accorde cependant avec lui sur un point ; c'est qu'elle
veut donner Angélique à Damis , parce qu'il est , dit - elle ,
d'une humeur vive , folâtre , et ne songe jamais aux
affaires. Orgon le préfère aussi , parce qu'il s'y applique
et qu'il est sage , froid et sérieux ; ce qui annonce le Complaisant
d'une manière très- ingénieuse. Il a un rival dans
Eraste , qui déplaît par sa franchise à M. et à mad . Orgon .
« Dieu me pardonne ! dit le premier à sa femme , je crois
» que nous serons pour la première fois de même avis.
» Damis n'a qu'un défaut , répond madame ; c'est votre
» approbation. Sans la vôtre , réplique monsieur , je
» n'aurais pas hésité si long-temps . »
1 ;
Peu après , madame Orgon annonce cette bonne nouvelle
à Damis : « Vos affaires sont en bon train ; vous avez
» ma voix ; ma fille y joindra la sienne ; celle de mon
» mari , qui n'est pas grand'chose , ne tient plus à rien . »
Ils se promettent de mener la vie la plus délicieuse dans
un perpétuel amusement , de former les plus charmantes
sociétés . Madame Orgon veut que le petit marquis en soit :
* Toujours vif, toujours léger , il badine sans cesse ; les
>> nouveautés , les modes , rien ne lui échappe ; il sait tout :
» c'est le mérite le plus superficiel , le plus accompli.... »
Dans la scène suivante avec M. Orgon , Damis change de
langage , et demeure d'accord qu'on ne peut attendre que
du travail la considération et le bonheur.
Cléante , frère d'Orgon , vient l'avertir que tout le
monde juge son procès mauvais, et qu'il faut l'accommoder
à tout prix : Orgon n'en convient pas , ne veut point d'ar-
4
232 MERCURE DE FRANCE ,
rangement. Ces deux frères prennent pour arbitre de leur
opinion diverse Damis , qui donne raison à tous deux .
Angélique penche pour Damis , mais craint que sa
complaisance extrême ne soit un symptôme de légèreté :
elle estime Eraste , qu'elle voudrait aimer.
Cependant Orgon conjure Damis qui est lié avec son rapporteur,
de l'aller voir pour l'engager à différer le rapport ,
parce qu'il attend quelques pièces décisives qu'il n'a pu
encore produire : Damis le promet , et rencontre en chemin
madame Orgon , qui le prie au contraire de presser
le rapporteur , afin qu'elle n'entende plus parler de ce
maudit procès. Il va trouver le rapporteur , sans savoir
quelle prière il lui fera , et finit par l'engager à terminer
promptement. L'affaire se juge ; Orgon la perd ; il est au
désespoir , Damis aussi ; ils se lamentent à l'envi . Ce dernier
est si affligé , que l'autre se croit obligé de le consoler
, de l'exhorter à modérer l'expression de sa douleur :
Orgon sort , et madame Orgon entre rayonnante de joie .
Elle est ravie de la perte du procès , parce qu'elle a pris
pour sujet d'un ballet de sa composition le Triomphe de
la Chicane , et que l'événement du jour y cadre à merveille
elle, répète avec Damis le rôle qu'ils doivent
jouer tous deux ; ils chantent et dansent ensemble. Orgon ,
qui survient , est ébahi de cette gaieté : Damis , en lui
parlant , reprend une contenance fort triste , et un visage
très -gai en s'adressant à sa femme , riant d'un oeil , pleurant
de l'autre. Ces deux scènes ont beaucoup réussi .
Malgré le changement que la perte du procès apporte à
la fortune d'Angélique , Damis n'en est pas moins empressé
de conclure son mariage ; mais le marquis , qui est
de ses amis , vient lui dire qu'il aime Célimène , et qu'il a
quelques doutes sur sa constance ; il le prie de courir chez
elle , de feindre , pour l'éprouver , d'en être amoureux .
THERMIDOR AN XII. 233
Damis répond que cela lui est impossible : il est au moment
de se marier , il faut qu'il voie Angélique . Le marquis
insiste ; ce sera l'affaire d'une heure : le Complaisant
cède , après une courte résistance .
-
Tandis qu'il joue auprès de Célimène le rôle qui lui est
prescrit , son rival va payer cinquante mille écus à la
partie adverse d'Orgon . Il ne s'est point fait connaître ,
mais on devine l'auteur du bienfait. Angélique , instruite
d'un autre côté , par Celimène , que Damis lui fait la cour ,
se donne avec joie à son rival . Damis arrive au moment
où celui - ci baise la main d'Angélique ; il ne sait ce que
cela signifie . « Célimène , lui dit- on , vous a- t- elle congé-
» dié ? — Célimène ! à peine la connais -je. Les importu-
» nités d'un ami m'ont obligé de feindre un amour qu'Angélique
seule a su m'inspirer . » On lui répond : «< Eh bien !
» tandis que vous faites l'amour pour un autre , on épouse
» ici pour vous . » On lui demande si lui qui approuve
tout , approuvera aussi cette préférence : il avoue qu'il y
est contraint , et que la générosité d'Eraste la méritait . Un
M. Argant , qui , pour contraster avec Damis , contredit à
tort et à travers , s'écrie : « Le bourreau ne sortira jamais
» de son maudit caractère . >>
>>
Cette comédie est assez froide. L'extravagance de
madame Orgon , se réjouissant, pour l'intérêt de son ballet,
de la perte d'un procès considérable , est une charge un
peu trop forte. Argant est aussi un personnage plus fou
que ridicule : il contredit les gens avant qu'ils aient parlé ,
et nie ce qu'ils ne disent point.
Le marquis est un fat et un roué , tracé sur d'anciens
modèles , tels que l'Homme à bonnes fortunes, le Chevalier
à la mode , etc. Cette espèce méprisable était fort en
vogue du temps de l'auteur ; il vivait du temps de la
régence et dans la meilleure compagnie . Le censeur , en
234 MERCURE DE FRANCE ,
donnant son approbation , loue la connaissance du monde
dont cet ouvrage fait preuve. Ce monde , à en juger par
madame Orgon et le marquis , était frivole jusqu'à la folie,
et , sous d'élégantes surfaces , cachait une bien profonde
corruption.
*
Toutes ces roueries demanderaient à être supérieurement
jouées . Les acteurs de Picard, accoutumés à la grosse
gaieté de Daucourt , sont un peu dépaysés quand ils se
trouvent dans une autre sphère. Valcour a cependant bien
rendu le marquis , et Vigni le Complaisant ; mais le talent
de mademoiselle Molière , qui joue avec tant d'esprit , de
finesse et de vivacité les rôles de soubrette , n'est pas
tout-à-fait celui qui convient à celui d'une petite -maîtresse
écervelée .
ANNONCES.
Essai sur Boileau- Despréaux , etc.; par Portiez ( de l'Oise ) .
Prix : 60 cent. , et 75 cent . par la poste. A Paris , chez Goujon fils
libraire , rue Taranne.
Isaure et Dorigni , ou la Religieuse d'Alençon , histoire véritable
, par Madame L. V ..... Auteur de Betzi, etc. , avec figures .
Prix : 3 fr. 60 c . et 4 fr. 60 c. par la poste.
A Paris , chez Duponcet , libraire , quai de la Grève , nº . 34.
Cette nouvelle production de madame L. V. a plus d'intérêt encore
que ses autres romans. On ne dira pas de celui -là qu'il fait venir la
chair de poule, effet que produisent souvent les romans à Cavernes
et à Mystères ; on y trouvera des caractères souteņus , de grandes
passions , mais rien qui puisse blesser les moeurs et faire rougir une
mère de le surprendre entre les mains de sa fille .
L'Amant rival de sa maitresse , opéra en un acte ; paroles de
M. Henrion , musique de M. Alex. Piccinni . Représenté , pour les premières
fois , à Paris , sur le Théâtre de la Porte Saint- Martin , les 22
23 et 24 brumaire an 12. Prix : 1 fr. 20 c. , et 1 fr. 50 c . par la poste.
A Paris , chez madame Cavanagh , ci -devant Barba , libraire , sous
Je nouveau passage du Panorama , n° .5 , entre le Boulevard Montmartre
et la rue Saint-Marc.
---
Catalogue systématique des livres nouveaux en tous genres ,
cartes géographiques , estampes et oeuvres de musique , publiés en
France dans le courant de 1803. Brochure in- 8 ° . de 48 pages. Prix :
1 fr. , et 1 fr. 25 cent. par la poste .
A Paris et à Strasbourg , chez Treuttel et Würtz , quai Vol
taire , n. 2.
t
THERMIDOR AN XII. 235
Traduction nouvelle des Traités de la vieillesse , de l'amitié ,
et des paradoxes de Cicéron , par M. Gallon la Bartide ; avec le texte
latin de l'édition de M. l'abbé d'Olivet . Un vol . in- 12 . Prix : 3 fr. ,
et 4 fr. par la poste .
A Paris , chez Gilbert et compagnie , libraires , quai Malaquais ,
n. 2 et rue Hautefeuille , n. 19.
"
Le Sixième livre de l'Enéide de Virgile ; traduction nouvelle en
vers français , par L. D. , format in -8° . Prix : 2 fr. 25 c. , et 3 fr . par
la poste.
A Paris , chez Laurens jeune , imp. - lib . , rue S. Jacques , n° . 32.
L'Univers , narration épique , suivie de notes et d'observations sur
le système de Newton , la théorie physique de la terre , etc. Par
P. C. V. Boiste , auteur du Dictionnaire universel de la languefrançaise,
avec le latin. Deuxième édition , avec figures , et cette épigraphe
:
L'univers est une pensée de l'Eternel .
Deux vol . in-8° . brochés . Prix : 12fr. , et 15tr . par la poste ; papier
vélin 24 fr . , et 27 fr. par la poste.
A Paris , chez l'Auteur , à l'imprimerie , rue Hautefeuille , nº . 21 .
La Découverte de l'Amérique , par Campe ; ouvrage propre
à l'instru- tion et àl'amusement de la Jeunesse, revu et corrigé par Blanchard
. Trois vol . in- 12 . Prix : 6 fr. , e : 8 fr. par la poste.
A Paris , chez Le Prieur , libraire , rue Saint- Jacques , nº . 273 .
Conciones poetice , ou Discours choisis des poètes latins anciens ,
Virgile , Ovide , Lucain , etc.; avec des argumens analytiques et notes
en français , à l'usage des Lycées et des écoles secondaires , pour la
classe de littérature et celle de la troisième année des langues anciennes
; par MM. Noël et Delaplace. Prix : 3 fr . broché , et 4 fr.
par la posie.
A Paris , chez les deux auteurs , faubourg Saint- Germain , rues Jacob
, nº, 17 , et Pot- de-Fer , nº . 953 , en face du portail Saint- Sulpice.
Cet ouvrage , vraiment classique , composé avec méthode et avec
goût , dans le dessein de rendre le travail des maîtres et des élèves plus
aisé , plus agréable et plus utile, a justement obtenu le suffrage de
la commission des livres classiques , l'estime des gens de lettres , et
les éloges de tous les journaux . Les progrès et les succès des jeunes
gens dans l'analyse et le développement des discours , rendent ce recueil
de plus en plus recommandable.
( Suite de la nouvelle collection des classiques anglais , publiée par
Théophile Barrois fils , libraire pour les livres étr ngers , quai Voltaire
, n . 3 , à Paris. Chaque volume du prix de 1 fr. 50 c.
2 fr . par la poste . )
――
" et
The History of Rasselas , Prince of Abissinia ; a tale by d
Johnson : a new édition. ( An XII , 1804. )
Loisirs littéraires de J. J. Regnault- Warin ; contenant le
Monastère abandonné ; Ruines ; la Peinture , poëme ; Adamastor ,
ou le Géant des tempêtes ; Fontenelle et son Ecole ; l'Eloge de
Berquin Portrait ; Démonstration philosophique des bases de la foi.
Un fort volume in- 12 . Prix : 2 fr . 50 c. , et 5 fr. 25 c . par la poste.
Ces différens ouvrages se trouvent aussi chez le Normant , rue
des Prêtres Saint -Germain- l'Auxerrois , nº: 42.
236 MERCURE DE FRANCE ;
NOUVELLES DIVERSES.
Oa écrit de Baltimore , 28 mai : Nous avons reçu de
Saint -Domingue l'arrêté suivant de Dessalines , en date
du 22 février :
« Le gouverneur - genéral d'Hayti , considérant qu'il
reste encore dans cette isle des personnes qui ont contribué
, soit par leurs écrits , soit par leurs accusations , à
faire noyer , suffoquer , assassiner , pendre ou fusiller plus
de soixante mille de nos frères ; que ces individus doivent
être mis dans la classe des assassins et livrés au glaive de
la justice , décrète ce qui suit :
» Les commandans de division feront arrêter , dans
l'étendue de leurs divisions respectives , toutes les personnes
qui seront connues pour avoir pris une part active
aux divers massacres et assassinats qui ont eu lieu pendant
le cours de la dernière guerre . Avant de procéder à l'arrestation
d'aucuns individus , les commandans feront les
recherches nécessaires pour se procurer des preuves , et
auront soin de ne pas confondre des dénonciations trop
sonvent suggérées par la haine et l'envie , avec des rapports
juridiques . Les noms et surnoms des personnes exécutées
par suite du présent décret , seront portés sur une
liste qui sera de suite adressée au général en chef , et qui
sera par lui rendue publique .
» Cette mesure a pour objet d'apprendre à toutes les
nations que , tout en accordant asile et protection à ceux
qui en usent à notre égard avec franchise et amitié , nous
ne serons déterminés par aucune considération à détourner
notre vengeance de dessus ces meurtriers qui se sont
baignés dans le sang innocent des enfans d'Hayti .
» Tout chef militaire qui , au mépris des ordres et de
l'invariable volonté du gouvernement , se permettra de
sacrifier à son ambition , à sa haine personnelle ou à
toute autre passion , une personne dont le crime n'aura
pas été préalablement vérifié et constaté , subira la même.
peine qu'il aura fait infliger , et les propriétés du susdit
officier seront confisquées ; savoir moitié au profit du
gouvernement , et l'autre moitié au profit des parens de
P'innoce it sacrifié , s'il s'en trouve aucuns dans l'île .
:
Fait au quartier-général des Gonaïves , le 22 février . »
Signé , DESSALINES.
THERMIDOR AN XII. 237
( On est frappé , en lisant de pareils actes , de leur ressemblance
avec ceux du gouvernement révolutionnaire.
C'est ici , comme dans ceux dont il sont l'imitation , même
scélératesse , même barbarie dans les dispositions et dans
le fond , avec la même perfidie dans les formes et dans les
précautions dérisoires de justice qu'on y remarque. )
Ratisbonne : Voici le texte de la déclaration que les ministres
de Bohême et d'Autriche ont faite dans la séance de
la diète du 2 juillet , à la suite de celle du ministre électoral
de Bade , que nous avons rapportée dans notre dernier nuinéro
:
« La légation impériale et royale a laissé passer l'époque
fixée pour l'émission des votes sur la note impériale russe,,
sans renouveler la déclaration préalable qu'elle avait faite,
in circulo , sous la date du 14 mai , dans l'attente où elle
était d'une ouverture satisfaisante sur l'événement connu.
Elle ne manquera pas maintenant de porter aussitôt à la
connaissance de sa cour le voeu manifesté par la légation
électorale de Bade , et des raisons et motifs sur lesquels il
est appuyé , dans l'espoir assuré que S. M. I. acccueille
la demande de S. A. S. E. de Bade , et les éclaircissemens
donnés par le gouvernement français sur le susdit événement
, avec cet intérêt et ces égards qu'elle a coutume de
vouer à toutes les affaires par lesquelles la tranquillité ,
sûreté et le bien-être de l'Empire germanique pourraient
être troublés . >>
ra
la
La déclaration du ministre de Brandebourg est de la
teneur suivante :
« La légation s'empressera de faire aussitôt un rapport
sur la déclaration verbale qui vient d'être faite par le ministre
de Bade , à cause de l'importance de son contenu et
de l'objet qu'elle concerne . Elle croit , d'après les sentimens
connus de son auguste souverain , pouvoir attendre
avec confiance que S. M. trouvera dans les éclaircissemens
mentionnés dans la déclaration de S. A. S. E. sur l'événe,
ment en question, des raisons propres à tranquilliser l'Empire
germanique , vu que ces éclaircissemens sont , ainsi
qu'on pouvait s'y attendre , conformes aux sentimens et
bonnes dispositions du gouvernement français et de son
illustre chef envers l'empire , dont on a eu la preuve lors
des dernières négociations de paix et dans d'autres occasions
; et qu'en conséquence , S. M. donnera son approbation
au desir manifesté par S. A. S. E. de Bade , et appuyé
sur des motis si importans . »
1
238 MERCURE DE FRANCE ,
Londres : Le bill pour l'entretient des troupes étrangères
dans l'intérieur du royaume , a passé à la chambre
des communes , malgré de fortes réclamations.
Celui qui est relatif à l'abolition de la traite des nègres ,
après avoir passé à la chambre des communes , a été renvoyé
à la chambre des pairs , qui , après une courte délibération
, en a ajourné l'examen à trois mois . C'est une
manière de rejeter le bill que cette chambre a déjà employée
dans une occasion précédente .
C'était autrefois la politique des nations européennes de
tenir autant secrets que possible les préparatifs qu'elles faisaient
pour de grandes expéditions; mais le secret ne pouvait
s'allier avec l'étendue des préparatifs ; il était connu des
ennemis avant qu'on fût prêt à les attaquer. La France agit
aujourd'hui suivant des principes diametralement opposés
à cette politique ; elle n'affecte pius de tenir secret ce qu'il
lui serait impossible de cacher ; elle publie tout ; et par des
menaces réitérrés , elle essaie de dissiper les craintes de
ses ennemis .
C'est ainsi que lorsque le gouvernement français a voulu
former une armée de réserve sur les frontières de l'Italie ,
il a fait connaître ses intentions quelques mois avant que
l'armée fût prête à marcher. Des menaces, chaque jour réitérées
, et des bruits sans cesse répandus , annonçaient que
les Français allaient passer les Alpes . Le général Melas ,
fatigué de ces vains bruits , a cessé de leur donner croyance ;
l'armée française a passé les Alpes , et les Autrichiens n'étaient
pas prêts à combattre lorsque la fatale bataille de
Marengo s'est donnée .
Faisons aujourd'hui l'application de cet exemple. Il serait
ridicule de supposer que , sans avoir projeté sérieusement
d'envahir l'Angleterre , le gouvernement français
eût accumulé des forces aussi considérables dans ses ports
et sur ses côtes , et qu'il eût dépensé tant de millions sterlings
à construire des bâtimens qui , vu leur forme , ne
peuvent être employés qu'à une semblable expédition . Si
le gouvernement français a fait ses menaces , et les a fait
adroitement insérer dans les gazettes étrangères , à une
époque où il lui fallait encore un certain laps de temps pour
achever ses préparatifs , cette politique est bonne ; elle a
même réussi , puisque plusieurs personnes commencent à
croire que Bonaparte n'a jamais eu sérieusement le dessein.
de nous attaquer.
(The Times .)
THERMIDOR AN XII.
239
Les avis que nous recevons de tous côtés s'accordent à
annoncer que l'ennemi a fait tous ses préparatifs , et qu'on
doit s'attendre à une invasion prochaine . (Morning-Post.)
PARI S.
Leurs majestés impériales se sont rendues aux Invalides ,
dimanche 15 juillet , un peu après midi. L'impératrice a
été conduite à la tribuue qui lui avait été préparée en face
du trône. Elle y a pris place avec les princesses et les
dames qui l'accompagnaient.
S. E. M. le cardinal archevêque de Paris , avec le chapitre
de Notre- Dame , est allé à la porte principale de
l'église , recevoir l'empereur. S. M. I. a été conduite sous
un dais jusqu'à son trône . Elle était en simple uniforme de
sa garde . De vives acclamations s'étaient fait entendre à
son passage. Toutes les tribunes et la nef étaient remplies
des différens ordres de l'Etat , des personnes appelées à la
légion d'honneur , et de spectateurs choisis .
Lorsque S. M. I. a été placée sur son trône , S. E. M. le
cardinal légat a commencé la messe jusqu'à l'Evangile .
Alors M. de Lacépède , grand chancelier de la légion
d'honneur , après avoir pris les ordres de S. M. I. , a prononcé
, des marches du trône , un discours sur l'institution
de cette légion , son but , la régénération de la France , etc.
Ce discours fini , le grand chancelier a fait l'appel des
grands officiers de la légion . A mesure que leurs noms ont
été prononcés , tous se sont approchés successivement de S.
M, et , debout sur les marches du trône , ont chacun prêté le
serment , en levant la main. Le grand chancelier a ensuite
interpellé ceux qui avaient été nommés officiers et légionnaires
, lesquels ont tous ensemble prêté leur serment , de la
même manière , des places qu'ils occupaient. Ce serment a
été accompagné de vifs applaudissemens .
Cette cérémonie achevée , la messe a été continuée au
milieu d'une musique religieuse qu'interrompaient de
´temps à autre des cris répétés de vive l'empereur.
Après la messe , il a été procédé à la distribution de la
décoration que S. M. I. s'est fait attacher la première.
Tous les membres de la légion l'ont ensuite reçue des
main.
sa
L'empereur allait sortir , lorsqu'un jeune homme de 17.
à 18 ans est venu se jeter à genoux au pied du trône en
1
240 MERCURE DE FRANCE.
criant : Grace ! grace ! L'empereur l'a interrogé ; à peine
a -t-il pu s'expliquer et dire qu'il demandait la grace de
son père , dont le nom a été assez connu dans la révolution.
Ce nom est Destrem . L'air de candeur de ce jeune
homme , et l'extrême émotion dont il paroissait pénétré ,
ont touché S. M. I. , qui lui a accordé la grace qu'il
demandait .
Tous les tribuns et tous les maires de Paris sont
membres de la légion d'honneur , et le nombre de ceux
qui ont assisté à la cérémonie dont on vient de arler ,
passait 1,900 . Le cardinal légat y reçut aussi la décoration
de cette légion , de la main de l'empereur.
M. de Rohan- Guéméné , ancien archevêque de Cambrai
, est nommé premier aumônier de S. M. l'impératrice
, et grand- aumônier en survivance .
-
On dit que la maison de S. M. l'impératrice est pres
que entièrement composée ; que madame de la Rochefoucault
est sa dame d'honneur ; madame de Lavalette
est sa dame d'atour ; que mesdames les maréchales Lasnes
et Ney , et mesdames de Vaudé , d'Arberg , Savary et
Duchâtel , sont nommées dames du palais.
- M. Cadet- de - Vaux vient d'inventer un pèse-lait ,
au moyen duquel on peut s'assurer sur le champ si le lait
est falsifié , et à quel degré il est mélangé. Il se trouve
chez M. Chevallier , opticien , quai de l'Horloge du Palais.
Il est incroyable combien de travaux publics sont
entrepris , en ce moment , dans Paris . On se contentera d'en
faire la simple énonciation . On élève une fontaine sur la /
place de l'école de Médecine . On continue les quais Bonaparte
et Desaix . A la suite de ce dernier , on abat des maisons
et on prépare le terrain pour en commencer un nouveau
, qui sera nommé Quai Napoléon. On a repris les
travaux du pont que l'on construit vis - à - vis le jardin des
Plantes. On poursuit ceux du Louvre , du Palais du sénat,
de la nouvelle rue qui doit border le jardin des Tuileries ,
de la terrasse du même jardin , de la fontaine des Innocens.
On abat toujours les maisons placées derrière la galerie
du Louvre. Dans peu d'années , lorsque le gouvernement
aura , terminé toutes les réparations et les constructions
projetées , les beaux quartiers de Paris seront ce
qu'il y aura de plus beau dans toutes les villes de l'Europe .
-L'empereur est parti , le 29 messidor, de Saint-Cloud .
L'objet de son voyage est de faire manoeuvrer les différens
camps, (Journal Officiel. )
".
1
( Nº. CLXI ) 9 THERMIDOR an 12.
( Samedi 28 Juillet 1804. )
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
POÉSI E.

É P. IT RE
A M. LANIER.
EH ! croyez-moi , monsieur Lanier ,
н !
Laissez-là les vers et la prose .
Pour vous c'est un mauvais métier,
les autres peu de chose.
Et
pour
On risque de mourir de faim
A vouloir vivre pour la gloire.
J'entends la gloire d'écrivain ,
Et son indigence est notoire .
Du moins l'autre gagne son pain .
Eh bien aux champs de la victoire
Que celle - ci guide vos pas .
Signalez- vous dans les combats .
Plus on vous lit , plus on peut croire
Qu'il serait puissant votre bras :
Allons laissez - là l'écritoire.
RI
242 MERCURE DE FRANCE ;
Quand vous aurez mis bout - à- bout
Le nom , le pronom et le verbe ;
Quand on vous citera partout
Pour avoir fait un vers SUPERBE ,
Et comme un garçon plein de goût ;
Aurez- vous de votre importance
Cette joyeuse conscience,
Que Dieu n'accorde aux grands esprits
Qu'en y mêlant cette indulgence
Si chère à nous pauvres petits ?
Satisfait de votre partage ,
Plus conséquent , enfin plus sage ,
Parlerez-vous d'un ton plus doux
De tous ceux qui ne sont pas vous ?
Sans allumer votre colère ,
Moi , supposons , moi dont l'orgueil
Serait content d'une chimère ,
Pourrai-je aller , en demi- deuil ,
Au Louvre étaler ma misère
Dans un quarantième fauteuil ?
Verrez-vous avec moins d'envie
Siéger aux conseils , au sénat ,
Un malheureux homme d'état
Qui n'aura rimé de sa vie ?
En serez-vous moins étonné
De voir prospérer en finance
Ce calculateur si borné ,
Qui , dans sa froide insouciance ,
Ne lit rien de ce qu'on écrit,
Et ne connaît de votre esprit
La recette ni la dépense ;
Quand vous , pour qui serait un jeu
De mettre un édit en proverbes ,
Restez au coin de votre feu
A compasser des vers superbes ?
Monsieur Lânier ! l'étonnement
THERMIDOR AN XII.
243
1
t
;
Est toujours marque de sotise ;
Sotise au moins pour le moment
Eh oui , c'est un instant de crise
En l'absence du jugement :
Or je vous vois journellement
Tomber de surprise en surprise.
C'est trop , je le dis franchement
Pauvre nature qu'est la nôtre !
Dans la plus étroite union
Offrant ce qui s'exclut l'un l'autre ,
Jalousie et présomption !
Quoi ! vous pensez être un génie,
Et vous me prendrez pour l'objet.
D'une jalouse antipathie ,
Moi , malheureux esprit follet !
Mais , songez- y donc , je vous prie
Nous sommes, vous roi , moi sujet ,
Et c'est , permettez qu'on en rie ,
La couronne qui porte envie
Au ruban bleu de mon bonnet .
Mais , après tout , parlons plus net
Croyez-vous donc si difficile
De tricoter de ces beaux vers
Souvent cousus tout de travers
Avotre texte puérile ?
Prenez garde , je sais vos tours.
Si votre muse me défie ,
J'en défile une litanie :
Bien mourir c'est vivre toujours;
Bientôt déplaît qui trop veut plaire ;
Les belles nuits font les beaux jours;
Et cétéra : j'en pourrais faire
De plus ronflans et de moins courts ;
De ceux-là dont tel est si riche ,
Et dont le plus mince écolier
Souffle le second hémistiche
h
Qa
244 MERCURE DE FRANCE ,
Sitôt qu'il entend le premier :
Mais ce n'est pas là mon métier.
Eh ! sans vous creuser la cervelle
Pour en tirer quelque beau son ,
Que votre étude n'y fait-elle
Entrer quelque peu de raison !
La sagesse vaut bien la gloire .
Vous êtes , m'a- t-on dit tout bas ,
Plein d'esprit , et je le veux croire ;
Toujours il ne déborde pas .
L'esprit ! eh ! qu'est- il dans la vie.
Si l'heureuse philosophie
Ne l'assujettit à ses lois ?
Un feu follet courant les bois.
-Comment ! je suis rempli d'Horace ;
Je l'ai lu , relu , digéré.
Nenni , mon cher ; sauf votre grace,
Vous vous en êtes empiffré.
Elle n'est point tête de mule
La tête que je vous vois là ;
Rien n'est plus certain que cela ,
Elle n'est point tête de mule.
Jadis à grands coups de férule
On aura fait passer par-là
Virgile , Horace , et cétéra ;
f
Même ils ont dans votre mémoire ,
Pour vous tenir lieu de propos ,
Laissé des phrases et des mots ;
Vous les citez d'un air de gloire ,
Et même les citez sans fin :
Eh mon ami , sotte jactance ; !
Vent tout pur qui souffle en latin.
Science n'est pas conscience ;
C'est ce que jadis un régent
Vous a donné pour votre argent
Car enfin yous dont l'éloquence
THERMIDOR AN XII. !
245
S'épanouit sur un beau trait ,
Quel bien jamais avez-vous fait ?
Lorsque dans vos transports sublimes
Vous poursuivez les envieux ;
Pourquoi nous montrer dans vos rimes
Ce que vous détestéz en eux
D'une plantureuse lecture ,
?.
Que nous sert-il dé nous pourvoir ?
Si nous n'enfaisons nourriture , '
Nous restons à notre savoir
Ce qu'au livre est la couverture .
Vous savez agencer des mots .
Ces mots débités en cadence ,
En prenant un air de sentence ,
Font fortune parmi les sots
Mais votre prétendu génie ,
Je vous le déclare tout franc ,
N'est vraiment que la maladie
Qu'on nomme horreur du papier blanc ;
Vous n'écrivez que pour écrire.
Ainsi se tourmente et s'admire
Ce grand contemplateur des cieux,
Qui de la nuit perce les voiles 6 S
Non pour s'instruire et plus et mieux ,
Mais pour fournir vingt mille étoiles
A ses frères nécessiteux.
Encor cette ardeur sans pareille
D'accroître un si frivole avoir ,
Fait-elle de Brest à Marseille
Circuler un certain espoir :
Voyez s'alonger les luneties ?!
Au bruit flatteur de son argent !
Vient- il de déclarer urgent
Le besoin d'avoir des comètes ?
Bientôt il a notifié kot
Aux explorateurs du domaine
3
246 MERCURE DE FRANCE ;
Qu'il prend comètes sur le pié
De douze cents francs la douzaine .
Mettriez-vous un pareil prix
A ces vers que pour vous j'écris ?
Pourtant ils en valent bien d'autres.
des vôtres , Ils sont dans le genre
Entortillés , plats et diffus ,
Mal sonnans et plus mal cousus ;
Mais , excusez- moi , je vous prie :
Je n'en avais, fait de ma vie ,
Et , grace à Dieu , n'en ferai plus.
Que voulez-vous ? par ce beau style
Il fallait bien montrer un peu
Que des arts le plus difficile
Pour gens comme nous n'est qu'un jeu.
(
CHANSON
"
envoyée de Boulogne.
FUR L'AIR D'ORPHÉE ET EURYDICE :
« Objet de mon amour,
» Je te demande au jour »
PRÈS du rivage assis,
C'est d'un camp que j'écris
A Victorine ',
Tandis que l'aquilon
S'élève en tourbillon
Sur ma chaumine.
J'entends mugir les flots ;
Les cris des matelots
Se font entendre.
J'aperçois dans le port
La barque avec effort
Qui vient se rendre,
THERMIDOR AN XII. 247.
Bientôt tous nos guerriers
Cueilleront des lauriers
Malgré Neptune.
Qu'il cède son trident
Au courage , au talent ,
A la fortune .
Ah ! bannis de ton coeur
Une injuste frayeur ,
De mort cruelle.
Au milieu du danger ,
Mars aime à protéger
L'amant fidèle.
Partout , devant ses pas ,
Ce dieu dans les combats
Tend son égide :
En vain de rang en rang
La mort teindroit de sang
Son dard perfide ;
Je dois revoir un jour
Objet de mon amour
Gente bergère ,
Les danses sous l'ormeau
Notre riant hameau >
Ma soeur , ma mère.
On dit que le soldat
Trouve en chaque climat
Une maîtresse :
Oui , dans tous les séjours ,
L'objet de mes amours
Me suit sans cesse.
Le matin dans les bois ,
Seul je vais quelquefois
Loin du rivage :
A l'écho du vallon
Je répète ton nom
En ton langage .
248 MERCURL DE FRANCE ,
O ma Victorina ,
Le ciel couronnera
Notre constance ;
Et ce penser flatteur
Adoucit la rigueur
De ton absence.
ENIGM E.
DORDRE , fils.
J'ÉTAIS jadis un dieu de morale équivoque ;
On trouve qu'à présent je vaux bien mieux que lui
Quand avec grace je me moque
Des philosophes d'aujourd'hui .
Tu ne devines pas encore ?
Voyons si je pourrai te tirer d'embarras :
Tu me tiens. A ce mot tu me reconnaîtras ,
Si tu n'es pas une pécore .
LOGO GRIPH E.
Je fais bien mal avec ma tête ;
70

Que de mal je fais faire en supprimant ma tête !
Je suis bruyant avec ma tête ;
915
Je suis dur, transposant et ma queue et ma tête ,
LI . of
Et j'ouvre par- tout sans ma tête.
CHARADE.
LORSQUE le bélier vient ranimer la nature ,
Et que l'orme et le chêne on't repris leur parure ,
J'offre alors à la vue un aspect enchanteur ,
Et tu trouves chez moi le calme et la fraîcheur.
Mon premier peut encor te flatter et te plaire ,
C'est un des mille attraits de l'aimable Glycère ;
Mais lorsque dans nos bois tout n'est plus mon dernier ,
Je languis , et bientôt disparaît mon entier.
Le mot de l'Enigme du dernier numéro est Soulier.
Celui du Logogriphe est Lépre , où l'on trouve perle.
Celui de la Charade est Troy-peau.
THERMIDOR AN XII. 249
De la Philosophie de la Nature , ou Traité de
Morale pour le genre humain , tiré de la Philosophie
et fondé sur la Nature . Septième édition .
Dix vol. in- 8° . , avec treize figures . Prix : 60 fr. ,
et sur papier vélin satiné , 120 fr. Il faut ajouter
15 fr . pour recevoir franc de port par la poste.
AParis , chez Gide , libraire , rue Christine , nº . 3 ;
et chez le Normant , imprimeur- libraire , rue
des Prêtres Saint - Germain- l'Auxerrois , n° . 42 .
CET ouvrage a eu beaucoup de succès puisqu'il Ꭼ Ꭲ
est à sa septième édition ; doit-on en conclure
qu'il soit bon ? Sur le titre , j'en aurais douté
même avant de l'avoir lu ; à présent je puis affirmer
que ce n'est qu'un recueil informe de toutes
les erreurs de la philosophie moderne , erreurs
entassées , réfutées , commentées , adoptées sans
goût , sans raison et sans ordre . L'auteur , M. de
Sales , sait si peu classer ses idées , enchainer ses
raisonnemens et ses preuves , que ce qui servait
d'épitre dédicatoire à la première édition forme le
chapitre 8 du sixième volume de celle-ci il est
vrai que ce morceau d'éloquence ambitieuse et de
sensibilité niaise peut être mis partout ou n'être
mis nulle part , sans nuire à l'arrangement d'un
ouvrage qui n'a ni commencement , ni milieu , ni
fin , qui ne prouve rien , ne peut rien prouver
sinon qu'il est possible d'accumuler volume sur
volume sans se douter comment on fait un livre.
Pour écrire sur tous les sujets possibles , il ne.
faut que de l'esprit , un peu de mémoire , et beaucoup
de présomption ; aussi n'a-t - on jamais tant
imprimé que pendant le règne de la philosophie :
mais pour faire un livre , il faut du bon sens , le
50 MERCURE DE FRANCE,
1
courage de se renfermer dans le sujet que l'on
traite , et assez de génie pour en calculer d'avance
toutes les ressources ; il faut sur-tout savoir conformer
son style au genre que
au genre que l'on annonce , prin
cipe de goût trop négligé aujourd'hui , et sans
lequel il n'est pas d'ouvrage qui ne soit fatigant
pour les véritables amis des lettres. Certainement
rien n'est plus grave que le projet de composer un
traité de morale obligatoire pour le genre humain :
jamais entreprise n'exigea autant de méditation, de
clarté , d'unité dans les argumens et dans leurs
conséquences : mais M. de Sales n'en a point jugé
ainsi. Ses discussions philosophiques sont entremêlées
de contes assez drôles ; tantôt Platon vient
causer avec M. de Malsherbes dans les prisons du
comité de salut public ; tantôt une huître soutient
une thèse contre un homme de la nature ; ici ce
sont des lettres Persannes qui feraient honte à
Montesquieu par la ressemblance qu'elles ont avec
les siennes ; là se rencontrent de bonnes facéties
dans le genre de celles que faisait M. de Voltaire
dans sa vieillesse ; l'énergie dévorante de Diderot
s'unit avec grace à la sensibilité brûlante de J. J.
Rousseau ; partout les formes du drame sont
substituées aux formes du raisonnement ; et lorsque ›
l'auteur tombe de fatigue à la fin de son dernier
volume , il avoue naïvement qu'il n'est encore
qu'aux deux tiers de son entreprise , mais qu'il est
au-dessus de ses forces de l'achever , en donnant
au genre humain un traité de morale tiré de la
Philosophie et fondé sur la Nature . Ainsi , de l'aveu
même de l'auteur , son livre n'est point un
livre , puisqu'il le termine après dix volumes sans
avoir pu aborder le sujet annoncé dans le titre.
N'est -ce point se jouer de ses lecteurs et du bon
sens ? Eh ! quoi , j'aurai eu la patience de lire
quatre mille pages pour apprendre enfin jusqu'où
THERMIDOR AN XII
25.
peut aller l'orgueil dans le projet de fonder une
morale qui convienne à tous les peuples , et dans
ces quatre mille pages la question ne sera pas
même posée ! Sur l'étiquette d'un livre , je chercherai
des folies , et je ne trouverai que des sotises !
Oh ! non , cela ne se passera point ainsi ; et puisque
M. de Sales s'est moqué de moi , je prendrai ma
revanche .
:
Qu'est-ce que la philosophie ? qu'est- ce que la
nature ? Pour la philosophie , je n'en sais rien ;
mais pour la nature , je le sais à présent , M. de
Sales ayant eu la bonté de donner la valeur de ce
mot qu'il explique ainsi la matière en mouvement.
Quoiqu'il paraisse d'abord assez difficile de
deviner ce qu'on peut vouloir faire entendre par
la philosophie de la matière en mouvement , j'aime
autant cette définition qu'une autre ; et pourvu que
l'auteur ne s'en écarte pas , je m'arrangerai pour le
comprendre. Aussi , dans la crainte d'être trompé
par ma mémoire , j'ai cru nécessaire de rayer le
mot nature toutes les fois que je l'ai rencontré dans
cet ouvrage , et j'ai écrit au-dessus la matière en
mouvement, bien persuadé que la définition , si
elle était juste , me donnerait dans toutes les occasions
la valeur du mot défini . Voici le produit net
que j'ai tiré de cette opération .
« Le philosophe reste soumis aux lois de sa
patrie quand elles n'intervertissent pas l'ordre
» éternel de la matière en mouvement . »
»
Bon ! me suis-je dit ; comme un ordre éternel
est un ordre invariable , et que les lois de la patrie
ne peuvent rien contre la matière en mouvement ,
les philosophes resteront soumis aux lois de la
patrie , ce qui ne laissera pas de procurer quelque
repos à l'Europe .
«<
La morale n'est point un art conjectural
> comme l'ontologie , et voilà ce qui caractérisé
» l'intelligence de la matière en mouvement. »
"
252 MERCURE DE FRANCE ,
Jusqu'à présent les philosophes n'avaient pas osé
accorder l'intelligence à la matière , soit qu'ils la
vissent en repos , soit qu'ils la considérassent en
mouvement ; M. de Sales est plus hardi il déclare
même que
de cette intelligence matérielle il résulte
pour nous une morale positive . Comment ne l'at
-on point connue jusqu'ici ? comment sur - tout
M. de Sales n'a -t- il pas eu la force de nous donner ,
ainsi que son titre le promettait , le code de cette
morale qui n'est point un art conjectural comme
l'ontologie ?
« O pudeur ! sentiment pur et sublime que je
» tiens de la matière en mouvement ..... Mes enfans
» seront élevés dans ces principes heureux ; on ne
» prononcera pas même devant eux le nom de la
»
pudeur; mais ils suivront , sans le savoir , l'exemple
» de leur mèré et l'instinct de la matière en mou-
» vement . Pour pratiquer la morale de la matière
» en mouvement , il faut être bien avec soi-même. »
Pour pratiquer la morale de la matière ou de la
nature , il faut la connaitre , pérsonne ne pouvant
remplir des devoirs qui lui sont étrangers . Ces
devoirs sont-ils les mêmes que nous impose la sociêté
? sont -ils différens ? S'ils sont les mêmes
M. de Sales devait nous le dire ; et alors nous aurions
su que ses enfans seront élevés comme tous les
enfans qquuii rreeççooiivveenntt une bonne éducation : si ces
devoirs sont différens , il fallait encore le dire , afin
du moins que l'on sût d'avance que les enfans de
M. de Sales seront élevés dans des principes qui ne
sont pas ceux de la société.
« De quoi s'agit-il en ce moment ? d'épurer
» tous les cultes , et de faire un premier pas vers la
>> religion de la matière en mouvement..., dont le
» fanatisme sacerdotal semble avoir étouffé presque
» partout les germes. » >>
De la morale de la matière nous voici arrivés à
la religion de la matière ; c'est aller en sens inverse ;
THERMIDOR AN XII. 253
mais il y a quelque chose de si philosophique dans
cette marche irrégulière , qu'on ne peut s'empêcher
de l'admirer. Tout ce qui m'embarrasse , ce sont
les germes que M. de Sales accuse le despotisme
sacerdotal d'avoir étouffés , après avoir dit formellement
qu'il n'y avait
pas de dans la nature ,
ou que tout était germe : s'il n'y a point de germes,
on ne peut pas les étouffer ; et si tout est gerine ,
on aura beau étouffer , comprimer , arracher , tout
restera toujours germe , même la religion de la matière
en mouvement .
germes
Chez les premiers Perses la vertu était , non
» un fardeau, mais un besoin de l'ame ; ils croyaient
» obéir à leurs législateurs , et ils ne faisaient que
» suivre l'impulsion de la matière en mouvement . »
Il n'est pas besoin de citer davantage pour prou
ver que l'auteur ne s'est jamais compris lui -même ,
qu'il s'est constamment écarté du sens qu'il avait
attaché au mot nature , et qu'il a déraisonné aussi
complétement qu'il soit possible de le faire. Il accorde
à la matière l'éternité , l'intelligence , le pouvoir
d'inspirer des sentimens moraux et religieux ,
ce qu'aucun matérialiste ne consentira à admettre
car , en ce cas , la matière serait la divinité ; il n'y
aurait de changé que le nom. Mais ce n'est point
du tout la pensée de M. de Sales ; il reconnaît un
Dieu il est vrai qu'il ne sait encore ce qu'il en
fera ; aussi propose -t - il d'assembler un congrès de
tous les hommes éclairés qui n'ont point de religion ,
et de les charger de faire une religion si raisonnable
qu'elle convienne à tous les peuples. Jamais , il faut
le dire , on n'a entendu débiter autant de folies
que depuis que l'on a élevé des autels à la Raison :
les moralistes qui commencent par nous meitre très
à l'aise avec nos passions , et qui nous exhortent
ensuite à être sages , ressemblent beaucoup à Arlequin
apportant à ses enfans un tambour et des trom254
MERCURE DE FRANCE ,
pettes , et leur disant : « Allez , mes petits amis ,
>> amusez -vous bien ; et sur-tout ne faites pas de
>> bruit. » Qu'entend - on par cette Raison prise dans
un sens absolu ? M. de Sales , par exemple , veut
planter l'arbre de la raison , et personne ne connaît
d'arbre qui porte ce nom ; il prétend soumettre
le passé , le présent et l'avenir à la raison est-ce
à la sienne à la mienne , à celle de Pierre ou de
Paul , car nous avons chacun la nôtre ? Combien
d'espèces de raisons il y a dans le monde , sans
compter celle du plus fort que l'on dit la meilleure !
La multiplicité et la diversité des systèmes philosophiques
ne prouvent- elles pas d'une manière irrécusable
qu'il n'y a point une Raison une , définie ,
reconnue , générale , absolue , qui puisse servir à
confondre les siècles. Appeler raison la fureur de
raisonner est une erreur bien grossière sur laquelle
l'orgueil seul peut faire illusion ; cependant tout
philosophe qui attaque les cultes , les institutions
sociales , ne fait que préférer ses présomptueux
raisonnemens à l'expérience ; de sa propre autorité
il se crée juge de tous les temps , et se présente
avec confiance comme le seul sage de l'univers :
n'est-ce pas , au nom de la raison, pousser la vanité
jusqu'à la folie ? C'est dans les lois , dans les institutions
sociales qu'il faut chercher l'expression de
la raison des peuples ; mais les philosophes politiques
n'agissent point ainsi : ils ne tiennent aucun
compte de ce qui existe , et paroissent persuadés
que si la société n'était pas , ils l'inventeraient. Les
philosophes prétendus religieux ont la même manie,
et s'imaginent qu'ils ont appris d'eux-mêmes.
ce qu'ils ne sauraient certainement pas si les religions
étaient encore à naître . C'est ainsi que M. de
Sales , qui rejette toute révélation , prétend avoir la
conviction d'un Dieu rémunérateur et vengeur : il
oublie d'expliquer comment il serait possible que
THERMIDOR AN XII. 255
l'homme connût les attributs de la Divinité , si ces
attributs divins n'avaient pas été révélés au monde
d'une manière surnaturelle . Il y a , dans la philosophie
, un fond de crédulité si ridicule qu'il est
probable qu'avant peu les hommes qui se piquent
de bon sens renieront à la fois toutes les doctrines
modernes pour celle de M. de Sales , il y a déjà
long-temps que personne n'en veut plus , puisque
son unique résultat serait de faire exécuter dans
les quatre parties du monde les mêmes farces dont
les frères et amis nous ont donné quelques représentations
à Paris , sous le nom de Théophilantropes.
:
Pour mettre nos lecteurs en état d'apprécier la
manière de l'auteur , nous citerons de lui un chapitre
tout entier dont voici le titre ; Jugement de
la Nature sur les religions de la terre.
« Les principes sont posés ; et c'est au lecteur
» à faire ce chapitre. »
Jamais Montesquieu , qui se piquait de concision
, n'a rien dit de si précis. Combien de finesse ,
de profondeur et d'esprit il y a dans cette manière
d'écrire ! Les principes sont posés ; cela est clair ;
chacun sait qu'avec des principes posés on ne peut
se tromper , témoins les constitutions éternelles
qu'on nous a données , et qui toutes commençaient
par des principés . C'est au lecteur àfaire
ce chapitre : qui se permettrait d'en douter puisque
l'auteur le dit ? en effet , rien n'est plus facile que
de dicter le jugement de la Nature sur les religions
de la terre dans le système de la matière en mouvement
à quoi servent les religions ? à rien : ainsi le
jugement de la Nature est qu'il faut les détruire.
On assure que les premières éditions de cet ouvrage
ont contribué aux tentatives qui ont été
faites à cet égard en 1793 ; l'auteur s'en défend , et
j'aurais été de son avis s'il eût réimprimé se
:
256 MERCURE DE FRANCE ,
volumes tels qu'ils étaient en 1789 ; mais puisqu'il
y a fait des changemens considérables , qu'il a cru
lui-même avoir besoin d'adoucir l'âcreté de ses
vieilles déclamations , il s'est condamné ; et la pos
térité ( s'il était possible qu'il y allât ) le mettrait
au nombre des hommes qui ont coopéré aux
désastres de la France. Mais M. de Sales , malgré
l'assurance qu'il montre sur ce sujet , n'aura rien
de commun avec les siècles à venir; et c'est moins
parce que son ouvrage est fou , que parce qu'il ne
contient pas des folies nouvelles .
..
Il se vante d'être honnête homme , bon époux
et bon père , ce qui est possible , et ne fait rien aux
lecteurs il est certain qu'il faut avoir beaucoup
de bonhomie dans le caractère pour se croire
capable de faire un traité de morale propre à
tout le genre humain , et pour composer dix
volumes sans aborder la question. Mais quand
M. de Sales aurait toutes les vertus qu'il s'accorde ,
et tout l'esprit qu'il croit avoir , qu'en concluraiton
? sinon qu'un homme qui ne veut reconnaître
que sa raison pour guide , doit se trouver sans cesse
en contradiction avec le bon sens et l'expérience.
Le vrai philosophe est plus modeste ; lorsque ses
réflexions se portent sur les institutions sociales , il
sent que la raison humaine ne suffirait pas pour
maintenir l'ordre , si Dieu , unique fondateur de la
société , ne veillait sur son ouvrage .
Seul je puis savoir combien il m'en coûte pour
juger d'une manière aussi tranchante un ouvrage
qui , tout informe qu'il soit , a dû exiger quelques
soins de son auteur ; j'aurais eu plus de plaisir à
l'analyser , et à essayer de le réfuter dans les pas
sages qui m'auraient paru faux et dangereux :
mais comment analyser dix volumes sans liaison ?
comment réfuter un écrivain qui se contredit à
chaque page , et qui semble n'avoir donné la définition
THERMIDOR AN XII.
257
P
nition d'un de ses mots favoris que pour prouver
qu'il ne se comprenait pas lui-même ? De pareilles
productions ne peuvent être jugées que d'auto
rité , car si vous entrez en discussion sur quelques
parties , l'auteur vous répondra que vous ne l'avez
pas entendu , et il ne manquera pas de le prouver
par des citations , avantage toujours à la portée
d'un écrivain qui dit à la fois le pour et le contre ,
et qui vient de faire des chapitres nouveaux pour
amortir la violence des anciens qu'il n'a pas eu le
courage de supprimer . Par exemple , M. de Sales
dit qu'il n'approuve pas le suicide ; mais il présente
de la manière la plus honorable celui da
ministre Roland , et il blame tous les législateurs
qui ont voulu attacher l'infamie aux cadavres de
ceux qui se donnent la mort de sorte que si
l'honnête homme reproche à cet écrivain d'autoriser
par son admiration des actes de lacheté et
de désespoir , il prouvera par ses raisonnemens
qu'il les condamne ; et si les philosophes l'accusent
d'avoir blamé par ses raisonnemens un acte sublime
de courage , il prouvera par son admiration
qu'il est loin de les condamner. Au reste , ce n'est
point par
finesse que
M. de Sales paroît toujours
dans cette position équivoque ; mais parce que sa
philosophie est quelquefois la dupe de son bon
sens , et que son amour-propre cède involontairement
à l'horreur que lui inspirent les excès de
notre révolution : il ressemble au docteur Sangrado
Gil- Blas retrouve buvant du vin , et qui ne
veut pas convenir que le vin soit bon , parce qu'il
a fait un livre dans lequel il a prouvé le contraire .
Il est vrai que la position de M. de Sales est plus
avantageuse que celle du docteur Sangrado , la
Philosophie de la Nature ne pouvant jamais passer.
pour un livre , quoique les dix volumes que nous
annonçons soient imprimés avec soin , et qu'on les
que
R
258 MERCURE DE FRANCE ;
ait ornés d'images qui mettent en évidence ce que
l'on cache dans l'état social ; mais ce qu'il est sans
doute permis de montrer quand on ne suit que
pudeur de la matière en mouvement.
Aimez-vous la nature ? on en a mis partout .
FIÉVÉE.
la
Sur la Doctrine de Sénèque et d'Helvétius , relativement
au Bonheur. Article faisant suite aux extraits des
Traités de la Vieillesse et de l'Amitié. Un volume in - 12 .
Prix : 5 fr. , et 4 fr . par la poste. A Paris , chez Gilbert
et compagnie , quai Malaquais , n°. 2 , et rue Hautefeuille
, n°. 19 ; et chez le Normant , imprimeurlibraire
, rue des Prêtres Saint- Germain- l'Auxerrois ,>
n° . 42 , en face du petit portail de l'Eglise .
EN parlant de ces traités , nous avons fait quelques
rapprochemens entre la doctrine de Cicéron et celle des
deux auteurs dont nous allons nous occuper ; mais les
bornes que nous avons dû nous prescrire dans nos articles
nous ont empêchés de donner à cette matière les développemens
moraux dont elle est susceptible. Les dialogues
de Cicéron ont l'un et l'autre pour objet de désigner l'espèce
de bonheur dont les hommes peuvent jouir sur la
terre . Dans le Traité de la Vieillesse , l'auteur montre
que ce n'est qu'après avoir accompli tous les devoirs , que
l'on peut se promettre des jours heureux dans l'âge avancé ;
le Traité de l'Amitié prouve que la tranquillité de l'ame ,
une conduite irréprochable , sont seules capables d'honorer
et d'embellir des liens qui sont de tous les états et de
tous les âges . Si l'on examine les théories que Senèque et
Helvétius ont imaginées sur la vie heureuse , on verra que
THERMIDOR AN XII. 259
les moyens qu'ils proposent conduisent à des résultats bien
différens . L'un s'est principalement occupé du bonheur
dont peuvent jouir les vieillards ; l'autre n'a parlé que des
plaisirs qui conviennent à la jeunesse : cette diversité dans
leur dessein facilite les rapprochemens qu'on peut faire de
leurs doctrines avec celle des Traités de la Vieillesse et
de l'Amitié .
On a vu que Cicéron ne montre le bonheur aux hommes
que dans l'accomplissement de ce qui est beau et hon ête :
Sénèque et Helvétius l'indiquent dans les jouissances passa--
gères que peuvent donner les passions . Insensés , qui ne
s'aperçoivent pas que les passions portent avec elles leurs
tourmens , et que la satiété qui suit nécessairement les plus
grands succès qu'elles puissent se promettre , est le supplice
le plus insupportable pour l'homme satisfait en
apparence ! L'ennui et un vide affreux succèdent à ces
desirs ardens que l'on n'a pas eu la sagesse de réprimer.
Sénèque était vieux lorsqu'il composa son Traité de la
vie heureuse ; affaibli par l'âge et les infirmités , il avait
perdu une grande partie de ses goûts . Les femmes , aux
charmes desquelles il n'avait pas toujours été insensible ;
les délicatesses du luxe et des festins auxquelles il s'était
autrefois livré , n'avaient plus aucun attrait pour lui. Il ne
faut donc pas s'étonner s'il s'élève avec tant d'austérité
contre ces sortes de plaisirs . L'avarice, défaut si commun
chez les vieillards , était alors le vice dominant du prétendu
sage . Il fallait faire un tour de force en philosophie pour
concilier ce goût avec la vertu.Sénèqué, ainsi que les philosophes
modernes , n'était pas embarrassé quand il s'agissait
d'accorder les extrêmes les plus opposés Il est assez curieux
de le voir faire l'apologie de sa passion favorite avec le ton
grave et dogmatique qui lui est particulier.
Voici d'abord les objections qu'il se propose : « Pour-
R 2
260 MERCURE DE FRANCE ,
1
)
quoi votre conduite ne répond - elle pas à vos discours ?
» pourquoi ce ton humble avec vos supérieurs ? pourquoi
» regardez--vvous l'argent comme une chose nécessaire , et
» sa perte comme un malheur ?..... Pourquoi vos repas
» ne sont- ils pas conformes à vos préceptes ? pourquoi ces
» meubles éclatans , ces vins plus vieux que vous - même ?
» pourquoi votre femme porte- t- elle à ses oreilles la for-
» tune d'une maison opulente ? etc. » Ces objections sont
un peu pressantes ; Sénèque répond sans se déconcerter :
« Le sage ne se regarde pas comme indigne des biens de
» la fortune ; il n'aime pas les richesses , mais il les pré-
» fère ; il ne leur ouvre pas son coeur , mais sa maison ; il
» n'est pas fâché qu'il se présente une occasion de plus
» d'exercer sa vertu . » On sent le ridicule de ces misérables
antithèses , et l'on reconnaît l'orgueil philosophique
qui se vante de s'exposer aux tentations , dans le fol espoir
de n'y pas succomber . Mais bientôt Sénèque dévoile son
caractère ; l'Avare de Molière ne s'exprimerait pas autrement.
« Cessez , continue le prétendu sage , d'interdire les
>> richesses aux philosophes ; on n'a jama's condamné fa
» philosophie à la pauvreté. Accumulez les richesses tant
» que vous voudrez. On pourra les convoiter , mais on ne
» pourra les réclamer . »
Ensuite il revient au devoir qu'il prescrit , d'offrir un
asile aux richesses. La passion du philosophe s'exprime
sans contrainte , et devient vraiment comique . « Eh ! pour-
» quoi , s'écrie - t -il , le sage refuserait-il de loger les ri-
» chesses? Qu'elles viennent , il leur donnera l'hospitalité .
» Il ne les prodiguera pas , il ne les enfouira pas non plus .
» Il donnéra ....... vous ouvrez les oreilles , déjà vous
tendez les mains . » Sénèque , effrayé , s'empresse de
déclarer que le sage ne placera pas ses richesses d'une
manière infructueuse. « Quoi , me dira - t - on , ajoute- t- il ,

261
THERMIDOR AN XII.
vous donnez donc pour recevoir ? non ; c'est pour mé
» pas perdre. » Il n'y a presque aucune différence entre ce
langage et celui d'Harpagon. Même chaleur , même inquiétude
, même précaution pour tirer de l'argent le meil
leur parti possible. On sait d'ailleurs à quels immenses
trésors Sénèque donnaît charitablement l'hospitalité dans
sa maison.
Helvétius était un jeune et beau philosophe ; il avait
placé le bonheur dans les triomphes de l'orgueil , et dans
les avantages dont un homme aimable peut jouir auprès
des femmes. Philosopher et multiplier les jouissances de
cette espèce étaient pour lui la perspective la plus desirable
. On peut voir le développement de cette doctrine
dans les chapitres du livre de l'Esprit , où l'auteur parle du
but secret que se proposent l'ambitieux , le glorieux et
l'avare. Les plaisirs des sens étant les plus vifs, tout homme ,
selon Helvétius , tend à en jouir ; ainsi les hommes qui ,
dans le commencement de leur carrière , ont l'air de sacrifier
des voluptés sensuelles à d'autres passions , se méprennent
eux-mêmes sur leurs véritables intentions . Quand ils ont
consumé l'âge de la jeunesse à la poursuite de l'objet qu'ils
ont cru desirer , leurs forces se sont affaiblies , ils ne
jouissent point des plaisirs pour lesquels ils ont travaillé ,
et l'habitude les maintient seule dans la route qu'ils ont
d'abord suivie. Il n'est pas besoin de faire sentir toute
l'absurdité de cette doctrine. Helvétius l'a reproduite dans
unTraité sur le bonheur , écrit en vers durs et prosaïques , et
divisé en quatre chapitres sous le nom de chants. Voici
comment , dans ce prétendu poëme , la Sagesse parle à son
élève qui s'étonne d'apercevoir
Plusieurs d'entre les sages
Qui mêlent en riant , sous des épais feuillages ,
Les voluptés des sens aux plaisirs de l'esprit .
3
262 MERCURE DE FRANCE ;

Ils sont , dit la Sagesse ,
Ils sont dans l'âge heureux
Où le dieu de l'amour les brûle de ses flammes ;
Doivent-ils , chastes fous , les éteindre en leurs ames ?
L'auteur craint la puissance de l'Amour , et il interroge
la Sagesse sur les moyens d'en alléger les chaînes . La
Sagesse qui n'a pas une morale bien sévère , lui répond
ainsi :
L'ennui qui , dans tous lieux , poursuit le sibarite ,
N'entre point , reprit- elle , au séjour que j'habite ;
Et quand la jouissance attiédit les desirs ,
Le sage , en d'autres lieux , cherche d'autres plaisirs.
Apprends de moi qu'un goút , alors qu'il est unique,
Se change en passion , et devient tyrannique ;
Que la variété rend vif un plaisir doux.
Un homme a - t-il en soi rassemblé plusieurs goûts ?
S'il en perd un sa perte est pour lui moins sensible .
"
On s'est aperçu de l'extrême dureté de ces vers ; mais
sans nous arrêter à ce défaut , ne devons-nous pas convenir
que la Sagesse parle ici un assez singulier langage ? Les
jeunes gens dûrent alors trouver cette morale très- commode;
les femmes seulement pouvaient se plaindre de cette espèce
de fatuité philosophique , qui érigeait en dogme le mépris
de leur sexe ; mais du vivant d'Helvétius , sa figure et ses
qualités aimables excusaient tout auprès d'elles.
L'amitié entrait aussi pour quelque chose dans les calculs
de bonheur d'Helvétius ; mais de même qu'il avait
regardé les femmes comme des êtres dévoués aux plaisirs
: de nos sens , et pour lesquelles nous ne devons avoir aucun
-égard , il traitait ses amis comme des animaux dont l'instinct
peut nous être utile ou agréable : en un mot , il les
comparait à des chiens . « Il y a des chiens , dit- il , bons à
» une chasse , d'autres à d'autres chasses ; pourquoi ne
» prendrait on pas des amis dont on se servirait , des uns
» pour rire , d'autres pour raisonner ; enfin , d'autres pour
THERMIDOR AN XII. 263
» pleurer avec eux ? » ( Pensées philosophiques d'Helvétius
, tome XIV , page 117 ; édition de Didot. )
A quoi conduisent toutes ces rêveries sur la vie heu
reuse ? elles ne peuvent servir qu'à concentrer les hommes
en eux-mêmes , et qu'à leur faire tout sacrifier au système
qu'ils ont adopté ; système qui les trompe toujours , puisque
d'abord aucune théorie de ce genre n'a fait le bonheur de
celui même qui l'a inventée , et qu'ensuite , quand elle conviendrait
à tel ou tel individu , elle ne pourrait s'appliquer
à tous , à raison de la différence des caractères et des situations
.
:
Les vrais philosophes , tant anciens que modernes , n'ont
point cherché à isoler ainsi l'homme dans l'espoir d'une félicité
idéale ; ils se sont attachés à lui inspirer des vertus qui
pussent le soutenir dans les peines inséparables de la vie
humaine leur doctrine , d'accord avec la saine morale ,
s'est presque toujours bornée à prémunir ceux que l'on croit
heureux , contre une trop grande confiance dans une fortune
qu'un instant peut renverser , et à soutenir le foible ,
soit par l'espoir d'un meilleur sort , soit en lui faisant apprécier
les charmes et la tranquillité d'un état qui n'excite
ni la haine , ni l'envie . La philosophie chrétienne, beaucoup
plus élevée , a placé dans une autre vie , et le dédommagement
qui est dû à l'infortuné , et le juste abaissement de
celui qui a abusé du bonheur . « Heureux ceux qui pleurent,
>> a dit Jésus-Christ dans le premier discours qu'il a prononcé
; heureux ceux qui pleurent , parce qu'ils seront
>> consolés . Cette ressource vraiment divine , ouverte
aux malheureux a étendu sur l'humanité entière le bienfait
de l'espérance et de la consolation . Désormais la
sagesse humaine n'a plus été seulement le partage de
quelques initiés . Epurée par la doctrine divine , elle a pu
se répandre sur les hommes de tous les états , les suivre
4
264 MERCURE DE FRANCE ,
dans toutes les situations , et les préserver également du
désespoir que les grands malheurs peuvent faire naître ,
et de l'oubli auquel de grands succès peuvent entraîner.
(
Si l'on consent pour un moment à ne point s'appuyer
sur les bases inébranlables de la religion chrétienne ", "on
trouvera que notre raison peut suffire pour reconnoître
ane Providence qui a réparti entre tous les hommes , 1-
peu-près dans une proportion égale , le bonheur et l'ínfortune
, les dégoûts et les consolations. Cette idée , que
P'expérience peut rendre familière aux personnes les moins
exercées , ramène naturellement à la doctrine de l'Evangile;
ce qui prouve que les grandes vérités morales n'ont pas
besoin, pour être développées , des subtilités de la philosophie
moderne.
L'habitude des jouissances en détruit le charme ; ' l'habitude
des souffrances les rend moins douloureuses : voilà
en peu de mots l'idée de la balance que la Providence a
établie entre les hommes qui, par leur naissance et par leur
état , semblent au premier coup d'oeil placés sur la terre
dans des situations si différentes . En ne prenant pour ob
jet de comparaison aucun de ces êtres dégradés par leurs
vices , et qui portent avec eux les tourmens d'une conscience
agitée , on conviendra facilement que nul homme ,
quelque riche et quelque puissant qu'il soit , n'est parfai
tement heureux , et que nul homme , quelles que soient
ses infortunes , n'est tout- à- fait misérable. La médiocrité
dont parle Horace , jouit et souffre comme la pauvreté et
Populence ; et , dans ces différentes positions , mille cir
constances particulières à chaque individu , telles que les
relations de famille , d'amitié et de devoir , l'organisation
physique et les passions , influent plus ou moins sur le
bonheur. Pourquoi cet homme , si heureux en apparence ,
comblé d'honneurs et de richesses, entouré de flatteurs qui
. THERMIDOR AN XII. 265
lisent dans ses yeux ses moindres desirs , trouve -t- il l'ennui
au milieu de toutes les jouissances que peut inventer
la délicatesse du luxe ? c'est que l'habitude lui a rendu ces
plaisirs insipides . Pourquoi tel autre qui , par un travail
excessif , peut à peine soutenir sa famille , et tremble à
chaque instant de perdre ses foibles ressources , ne succombe-
t-il pas à son malheur ? c'est de même que l'habitude
l'a fortifié contre l'infortune , et que les plus légers
adoucissemens , d'autant plus agréables qu'ils sont plus
rarès , entretiennent son espoir et l'aident à supporter son.
sort . Mais où la main bienfaisante de la Providence se fait
sur-tout remarquer , c'est dans ces personnes que les révo
lutions des empires précipitent quelquefois du faîte de la
grandeur dans les plus affreuses infortunes : il est rare que
leur courage n'égale pas leur malheur. On a vu des hommes
, des femmes même , qui , par leur délicatesse excessive,
faisaient penser qu'ils seraient incapables de suppor
ter les moindres revers ; on les a vus , dis je , supporter
avec calme les peines les plus cruelles : une fermeté qu'ils'
n'auraient jamais cru trouver en eux-mêmes , s'est déve- "
loppée au moment où ils en ont eu besoin . L'histoire est
pleine de ces exemples de résignation et de constance .
Il résulte de ce que nous venons de dire , que le bonheur
parfait n'existe pas sur la terre ; mais que le malheur
n'y est pas aussi grand que le soutiennent quelques philosophes
chagrins . Dans quelque état que l'on soit , le bonhear
de l'homme ne se trouve pas dans lesjouissances.qué
peuvent donner les passions ; mais il se trouve , ainsi que
le pense le chancelier d'Aguesseau , dans l'accomplissement
des devoirs et dans le calme d'une conscience
De ce
pure.
principe incontestable une fois admis , découle une mo
rale absolument conforme à l'esprit de la religion chrétienne
si l'on y joint l'espoir d'une autre vie , et les™
:
266 MERCURE DE FRANCE ;
idées de perfection répandues dans les livres saints , toutes
les exceptions disparaîtront , toutes les objections seront
levées , et il sera démontré que dans quelque situation que
se trouve l'homme vertueux , il ne manquera jamais .
d'appui , ni de consolation.
Les siècles d'Auguste et de Senèque ont , comme on l'a.
dit souvent , plus d'un rapport avec le siècle de Louis XIV
et celui d'Helvétius . De même que l'on vit à Rome la littérature
s'élever à son plus haut degré de perfection , la
philosophie se concentrer dans les principes éternels de la
saine morale , pour tomber ensuite l'une et l'autre dans la
mauvais goût et dans les erreurs de l'esprit sophistique ;
ainsi nous avons vu les préceptes de nos grands maîtres
oubliés , leurs chefs -d'oeuvre abaissés , et une secte orgueilleuse
s'élevant sur leurs ruines , établir de nouveaux systèmes
en littérature et en philosophie. A Rome , un grand
critique arrêta pour quelque temps cette dégradation ; en
France , nous avons eu le même exemple : un moderne
Quintilien a paru parmi nous , et la plus belle partie de sa
vie a été consacrée à la défense du goût et des bons principes.
Puissent ses préceptes se graver dans l'esprit des
jeunes gens ! Nous pensons qu'on ne peut mieux les répandre
et les développer , qu'en multipliant les parallèles
du genre de ceux que nous avons esquissés. Il résulte de
ces rapprochemens une opinion que tout esprit juste ne
peut rejeter , et qui se dirige naturellement contre tout
ce qui est faux en littérature , en philosophie et en morale
.
P.
THERMIDOR AN XII. 267
Dictionnaire historique , littéraire et bibliographique des
Françaises et des Étrangères naturalisées en France.
Un vol. in- 8° . Prix : 6 fr. , et 7 fr. 50 cent . par la poste.
A Paris , chez Treutell et Würtz , libraires , quai Voltaire
; et chez le Normant , imprimeur- libraire , rue
des Prêtres S. Germain- l'Auxerrois , nº. 42.
1
MADAME FORTUNÉE BRIQUET a conçu le beau dessein
d'élever un monument à la gloire de son sexe . Je tremble
que son ouvrage ne serve à un dessein tout contraire . Des
gens malins , qui n'aiment pas que les femmes soient si
célèbres , tourneront contre elles - mêmes ce Dictionnaire
fait pour les illustrer , et ils en tireront la preuve qu'elles
ne sont pas propres à l'étude et à la gloire des lettres . Ils
'diront que presque toutes celles dont madame Briquet a
pris la peine de déterrer les noms et les ouvrages , n'ont
pu , avec tout leur esprit , se tirer de l'obscurité , et que
dans le petit nombre de femmes qui ont eu des succès plus
marqués et plus durables , on a la douleur d'en trouver
très -peu qui aient possédé les vertus et le mérite propre
de leur sexe ; d'où il suit que les unes se sont tourmentées
inutilement pour se rendre illustres , et que les autres
eussent mieux fait de ne pas le devenir . Voilà comme ces
critiques mal intentionnés retourneront tout ce bel ouvrage.
Il est bon d'examiner un peu la force de ces assertions
, ne fût- ce que pour prévenir madame Fortunée Briquet
contre de si dangereux ennemis de sa gloire littéraire.
De toutes les femmes , celle à qui la postérité a reconnu
le talent le plus vrai , le plus brillant , le plus original , la
seule qui ait atteint la perfection dans un genre difficile ,
268 MERCURE DE FRANCE ,
est Sapho , et Sapho est l'exemple le plus terrible du délire,
que la poésie , jointe à l'amour , peut allumer dans un
jeune cerveau. Ce qui fait la beauté de ses odes , c'est que
la passion toute seule semble les avoir dictées , et cette passion
fit tous ses malheurs. Il eût sans doute été à souhaiter
pour elle de n'avoir ni ce talent , ni cette gloire , et il paraît
difficile de nier que son sort ne soit plus propre à
détourner les femmes de la carrière des lettres qu'à les y
engager. Mais Sapho fut un être à part ; Sapho était
Grecque , et il nous faut des exemples plus rapprochés de
nos yeux .
Nos critiques ne manqueront pas de citer celui d'Héloïse
, et ils feront remarquer que madame Briquet parle
avec un enthousiasme dangereux des talens de cette belle
fille, et de l'usage qu'elle en fit. Il faut se garantir de cette
séduction , et ne pas s'imaginer qu'elle ait fait honneur aux
lettres ni à la France , parce qu'elle a écrit à son amant
trois épîtres dans une langue que les femmes ne connaissent
pas ordinairement , et dans un style qu'elles ne doivent pas
connaître. Madame Briquet assure qu'à dix - sept ans
Héloïse savait parfaitement l'hébreu , le grec et le latin . Il
fallait peut- être se contenter de dire qu'elle avait quelque
teinture de ces langues , et il faut la plaindre d'avoir eu
tant d'esprit inutile , et tant de connaissances dangereuses.
Son exemple ne peut servir qu'à détourner les parens de
donner des précepteurs à leurs filles. Tout le monde sait
comment le chanoine Fulbert fut trompé , pendant qu'il
disait son bréviaire , par le grand savoir de sa nièce ; et la
manière dont il s'en vengea fait frémir. Les études et les
connaissances d'Héloïse , que madame Briquet admire tant ,
n'aboutirent qu'à lui faire perdre son honneur , à ravir à
son oncle tous ses biens , et quelque chose de mieux à
Abailard . Ne voilà- t- il pas une bonne preuve de l'utilité de
76
THERMIDOR AN XIL 269
la littérature pour les dames ? Et le Dictionnaire de madame
Briquet , qui rappelle ces circonstances , ne fournirat
- il pas un malin plaisir aux ennemis du beau sexe ?
Mais que sera-ce si l'on attaque madame Briquet ellemêmé
, et si on lui fait voir qu'elle calomnie l'abbé Suger ,
en l'accusant d'avoir ôté le prieuré d'Argenteuil à Héloïse
par ambition ? Comment voulez-vous , madame , que cet
abbé , à qui tous les historiens , jusqu'à l'abbé Raynal ,
donnent un caractère de modération et de justice , et qui
fut intègre , même à la cour et dans la place de premier
ministre , soit allé chasser des religieuses de leur monastère
pour s'en emparer ? Vous n'en faites pas seulement un
ambitieux , mais un fourbe et un calomniateur. Vous dites
qu'il s'autorisa de vieux titres du VII ° siècle pour consacrer
cette spoliation , et vous ajoutez qu'il accusa les religieuses
de vivre scandaleusement . Cela est affreux ! mais le premier
de ces moyens excluait la nécessité de l'autre . Aimezvous
mieux croire qu'avec de bons titres dans les mains ,
il ait encore calomnié à plaisir et par surabondance de précautions
? L'aimable supposition ! autre bonne fortune
pour nos critiques .
De toutes les femmes françaises , celle qui a eu la répu
tation la plus étendue , comme bel - esprit , est madame
Deshoulières . Elle avait une extrême et dangereuse facilité de
faire des vers , qui l'entraîna dans le métier d'auteur. Je ne
sais si son génie l'y portait , mais ses poésies ont plus d'art
que de naturel , et plus d'esprit que de sentiment . Sa
versification est généralement faible et prosaïque. Ses
ouvrages , à tout prendre , ne sont guères au-dessus du
médiocre , et lorsqu'elle voulut sortir de la pastorale pour
s'élever au tragique , le public l'avertit de revenir à ses
moutons. Quoique les connaisseurs sentent très - bien cette
médiocrité , cela n'empêchera pas que chez une nation
270 MERCURE DE FRANCE ;
aussi polie et aussi galante que la nôtre , on ne se fasse un
devoir de porter très - haut le talent de madame Deshoulières
. Il ne faut pas que cette admiration enivre madame
Fortunée Briquet. Les femmes sont comme les princes , on
les adore et on les trompe . Il est triste de penser que
si madame Deshoulières eût résisté au penchant d'é , rire qui
l'a rendue celèbre , elle eût vécu plus heureuse et plus estimée.
On ne lui reprocherait pas d'avoir cabalé pour mettre
Pradon au -dessus de Racine , et d'avoir fait un sonnet aussi
indigne de la pureté de son goût que de la bonté de son
coeur.
Madame Briquet fait ici un rapprochement singulier.
« Si madame Deshoulières se déclara contre la Phèdre de
» Racine , cette conduite rappelle le jugement que Boileau
» porta de Rhadamiste. » Ah ! madame Briquet , à quoi
pensez-vous , et que diront nos critiques ? D'abord ils
vous observeront qu'il est très - incertain que Boileau ait
pu juger Rhadamiste , ' attendu qu'il était mort neuf mois
´avant que Rhadamiste parût ( 1 ) . Ils vous diront que ce
conte n'a d'autre fondement qu'une anecdote rapportée
par M. de Monchesnai , dans le Boloana , et qu'une anecdote
n'est pas une preuve. Mais , en le prenant pour vrai ,
Boileau , à la rigueur , aurait pu trouver Rhadamiste mal
écrit , sans que cela justifiât madame Deshoulières d'avoir
préféré la Phèdre de Pradon à celle de Racine . Enfin Boileau
n'a pas cabalé contre Crébillon , il n'a pas fait de sonnet
pour décréditer Rhadamiste , il n'a pas insulté l'actrice
qui représentait Zénobie , pour faire tomber la pièce plus
sûrement. Cela fait une terrible différence .' Madame Briquet
le sent bien , mais son coeur souffre de voir la gloire
(1 ) Boileau est mort le 13 mars 1711 , et Rhadamiste fut représenté
pour la première fois le 14 décembre de la même année .
THERMIDOR AN XII. 271
Ettéraire de son sexe obscurcie par de telles ombres. Je
lui cite cependant les plus illustres . Essayons de la consoler
en lui parlant de madame de Sévigné , qui joue un si
grand rôle dans son Dictionnaire.
Malheureusement les critiques vous observeront encore
que madame de Sévigné ne peut pas être regardée comme
femme de lettres ni comme auteur. C'est une femme de
beaucoup d'esprit qui laisse courir sa plume dans un commerce
d'amitié , où la liberté , l'enjouement et l'effusion
font toute son éloquence . Quoiqu'elle écrive d'une manière
charmante , ce n'est pas un modèle dans l'art d'écrire , ce
n'est pas même , comme on le dit souvent , un modèle de
style épistolaire ; et quiconque , en écrivant des lettres ,
voudrait former son style sur le sien , se rendrait ridicule .
Bien loin de chercher à écrire comme elle , la perfection ,
dans ce genre , consiste à s'abandonner à son coeur et à son
tour d'esprit naturel. En un mot , madame de Sévigné
n'a pas écrit pour le public . Cependant elle n'est pas
exempte des petites prétentions et de la vanité caustique
du bel - esprit. Il y a quelquefois bien de la malignité
dans ses railleries . Nicole et Pascal , qu'elle lisait
tant , n'auraient sûrement pas approuvé qu'elle exerçât
la légèreté de sa plume aux dépens de la charité ; et ce qui
pourrait faire croire que son goût et son caractère
n'étaient pas solides , c'est qu'après avoir décrié avec entêtement
les meilleures pièces de Racine , elle porta Esther
aux nues , pour faire sa cour à madame de Maintenon .
N'est-il pas bien étrange que les femmes les plus senséès
et les plus spirituelles n'aient pu hasarder quelque jugement
en littérature , sans s'exposer à commettre une injustice
ou une erreur qu'elles ont presque toujours eu le
mérite de soutenir avec une constance opiniâtre ? Cela est
désolant ! Tournons- nous d'un autre côté.
372 MERCURE DE FRANCE ,
Madame Briquet veut- elle que nous examinions si la
science nous réussira mieux que le bel - esprit ? Quel critique
oserait ne pas respecter madame Dacier ? qui ne sent ,
en la lisant , tout le poids de son érudition ? Ce qui prouve
qu'elle avait autant de jugement que de savoir , c'est
qu'elle avait fait sa devise d'une maxime de Sophole ,
qui dit que le silence est l'ornement d'une femme; et
c'est en vertu de cette maxime , que madame Dacier
publia cette foule d'ouvrages grecs et latins qu'elle a
traduits et enrichis de ses commentaires. Son respect
pour l'antiquité était si grand , qu'elle voulut faire l'expérience
d'un ragoût dont elle avait trouvé la recette dans
un auteur grec du deuxième siècle . Ce fut le plus beau
jour de la vie de M. et de madame Dacier : tous deux
faillirent en crever ; il fallut suspendre ce petit dîner
à l'antique , mais leur vénération pour les anciens n'en
fut point ébranlée. Avec ces grandes qualités , dont
madame Briquet ne dit rien , le malheur voulut que ,
par une sorte de fatalité attachée à l'érudition , madame
Dacier ne put acquérir les qualités d'un homme , sans
prendre , s'il est permis de le dire , les travers du pédant .
Elle défendit Homère avec l'emportement et la dureté
d'un maître d'école. Madame Briquet dit que cette intré-.
pidité était peut - être nécessaire à la cause du bon goût.
Je ne sais s'il était nécessaire que , pour justifier un
poète grec d'avoir fait dire des injures à ses héros ,
madame Dacier en dît elle-même ; mais je sais bien que
La Motte eut de bonnes raisons pour ne pas goûter
cette justification. Tout le grec que savait madame Dacier
lui fit moins d'honneur que l'ignorance ne fit de tort à
son adversaire . Chose étrange ! ce fut une femme qui
perdit la cause du savoir et du goût , faute de politesse ; et
ce fut un homme qui rendit l'ignorance aimable à force
d'aménité
RÉP.FEA.
"
THERMIDOR AN XII.
Paménité et de bon ton . Quel triomphe pour nos critiques !
Il semble qu'il n'y ait pas d'exemple plus propre à cons
vaincre les femmes entêtées du bel esprit ou de la science ,
qu'elles ne sauraient y faire de progrès sans s'exposer à
perdre les qualités qui conviennent à leur sexe .
On aurait trop d'avantage si on voulait descendre dans
les rangs inférieurs , et fouiller dans les passions obscures.
du coeur humain . Mais tout le monde connaît mademoiselle
Barbier , qui vint à Paris faire des comédies et des
tragédies si excellentes , qu'on les mit sur le compte de
l'abbé Pellegrin , celui dont on disait : Qu'il dinuit de
PAutel et soupait du Théâtre . Mademoiselle Barbier se
mit dans la tête que Pellegrin travaillait à lui ravir la
gloire de ses ouvrages. Pellegrin avait besoin de pain et
non pas de gloire . Elle lui écrivit une letire foudroyante ;
elle y mit même quelques injures , quoiqu elle ne sût pas
le grec et qu'elle n'eût pas lu Homère. Pellegrin répondit
avec la même politesse que La Motte . Sa lettre est la
meilleure et la plus douce leçon qu'on puisse donner à une
femme tourmentée par son amour-propre. Elle produisit
tout l'effet qu'on devait en'attendre. Mademoiselle Barbier
n'en écrivit que davantage . Elle poursuivit jusqu'à la fin
de ses jours cette gloire qu'elle aimait , et qu'elle n'a pas
obtenue . C'est le sort de presque toutes les femmes qui ont
sacrifié leur repos à la célébrité littéraire ; et la meilleurs
preuve, à ce qu'il paraît , qu'elles ne sont pas faites por
ce genre d'illustration , c'est qu'elles n'y sont point arrivées..
Voilà la dernière conclusion que nos critiques tireront
du Dictionnaire de madame Briquet ; c'est un grand
tage qu'elle leur donne , d'avoir réuni sous leurs yeux
cette multitude de femmes auteurs qui sont plongées
dans l'oubli depuis des siècles. T'eut-on se flatter que
COOL & $
6 .
9
I
2
1
5.
274 MERCURE DE FRANCE,
madame Briquet les en tirera ? Elle a bien pu ramasser
leurs noms dans son livre ; elle a pu enfler leurs talens et
dissimuler leurs fautes , mais fera- t-elle lire leurs ouvrages?
Ah ! madame , chacun a assez de peine à faire lire les
siens , sans s'embarrasser de ceux des autres . Songeons
d'abord à faire lire votre Dictionnaire , c'est le plus pressant.
Vous entrevoyez déjà une seconde édition , et vous
promettez de la reconnaissance à ceux qui vous indiqueront
des corrections à faire ce prix réveille toute mon
attention.
J'observerai donc à madame Briquet que le verbe regarder
n'est pas un verbe neutre , et qu'elle ne doit pas
dire , en parlant des auteurs qu'elle a consultés : « Je n'ai
>> cependant pas regardé qu'ils fussent toujours exempts
» d'erreurs. » Et plus loin . « On regarde que, etc. » Elle ne
doit pas non plus supprimer les articles dans les phrases
suivantes : « Madame * * * a publié les odes d'Anacreon .
» Madame a fait l'apologie des dames . » Elle écrit : « Qu
» doit à madame *** Saisons de Thompson , Madame
» a composé Epître à etc. Entretiens de etc. OEuvres
» poétiques , etc. » Elle dit , en parlant de la Cantate
d'Héro et Léandre par madame Andréini : « Elle n'est
point caractérisée , comme celle de Marini , par un style
sec et ampoulé. Le mot caractérisé est là mal employé ,
parce qu'il se prend toujours en bonne part , et qu'il est
synonyme d'expressif.
1
Je conseille également à madame Briquet d'éviter les
longues phrases dans lesquelles le sens s'évanouit sous la
multitude des mois , telles que celle - ci : « Ce roman qui
respire une saine morale , ne ressemble point à la plu-
» part des productions de ce genre qui , en flattant les
» passions , n'ont d'autre résultat que celui d'égarer le
» coeur en séduisant l'imagination , et qui n'ont d'autre
» mérite que la fécondité des écrits des Troubadours du
THERMIDOR AN XII
275
» XI siècle. » Il est bien sûr qu'un ouvrage qui respireune
saine morale , ne ressemble pas à des écrits sans morale.
Mon plus grand étonnement est que madame Fortunéo
Briquet ait laissé dans l'oubli une personne qui pouvait
donner un grand lustre à son Dictionnaire. Cette personne
est mademoiselle Aïssé , en l'honneur de qui on a fait les
vers suivans :
Aissé de la Grèce épuisa la beauté.
Elle a de la France emprunté
Les charmes de l'esprit , de l'air et du langage.
Pour le coeur , je n'ý comprens rien ;'
Dans quel lieu s'est-elle adressée ?
Il n'en est plus comme le sien,
Depuis l'âge d'Or ou d'Astrée.
3
Ces vers sont très - médiocres , mais ils ont le mérite de
la vérité . Mademoiselle Aissé fit le charme des plus bril
lantes sociétés de Paris. C'était une jeune Circassienne qui
fut prise à quatre ans par les Turcs , et amenée en France
par un de nos ambassadeurs , qui lui fit donner l'éducation
la plus distinguée . Nous avons de cette beauté un recueil
de lettres , dont le style ne sent pas l'écrivain , mais qui
annonce un esprit orné et une ame pleine de candeur. Par
quelle raison les productions de cette charmante personne
seraient elles exclues du glorieux Dictionnaire de madame
Fortunée Briquet , lorsqu'on y trouve les lettres philosophiques
de madame Suard , et même les oeuvres de Marie
à la coque ? G.
་ ་
SPECTACLE S.
THEATRE DE L'IMPERATRICE.
( Rue de Louvois . )
C'est le Méme , ou la Prévention vaincue , comédie en
un acte et en prose de M. Justin,
ON donne aujourd'hui , sur plusieurs théâtres , das
Sa
4
276 MERCURE DE FRANCE ;
pièces qui , en vérité , ne sont guère plus achevées que
les casevas dont les acteurs de la comédie italienne improvisaient
autrefois le dialogue , et qui sont souvent bien
moins piquantes . Telle est celle dont nous allons tâcher de
rendre compte , et dans laquelle nous n'avons pu découvrir
ni plan , ni conduite , ni intérêt , ni une situation comique ,
ni un mot saillant . Nous dirons plutôt ce que nous avons
deviné ,, que ce que nous avons compris de l'intrigue.
Araminte , qui a la manie du bel- esprit , qui broche des
romans , des comédies , des épîtres à son carlin , etc. , est
mère d'une jolie fille de Julie , dont le poète Célicourt et
Lysimon , autre rimeur , sont amoureux. Le premier est
reçu dans la maison sous le nom de Dorval , parce que
celui de Célicourt ( qu'on a mis à la tête d'un libelle où
la mère est outragée ) y est odieux . La jeune personne est
seule dans le secret . Il est assez étonnant que Lysimon
ignore le nom d'un homme qui est son rival en poésie et
en amour , et qu'Araminte ne connaisse pas davantage
l'amant de sa fille.
Quoi qu'il en soit , ce Dorval plaît assez à la mère . Une
autre femme , des amies d'Araminte , et qui a quelque prétention
sur le coeur du faux Dorval , annonce , dans la conversation
, qu'on a joué , la veille , une pièce qui a réussi.
Araminte est désolée quand on lui ajoute qu'elle est de
Célicourt. Ces deux femmes s'amusent à faire la satire du
siècle , et sur- tout celle de Paris. C'est une très - faible
copie de l'excellent tableau qu'on trouve dans le Méchant,
sur le même sujet.
Dans ce moment , arrive de la campagne Mondor , frère
d'Araminte , qui vient lui proposer de marier Julie à
Célicourt. Pour se débarrasser des importunités qu'elle
essuye àમે cet égard , elle n'imagine rien de mieux™que de
donner sur -le-champ sa fille à Dorval ; mais elle ignore
THERMIDOR AN XII : 277
s'il a du goût pour Julie . Pour s'en assurer , elle lui
déclare qu'elle est revenue de ses préventions contre
Célicourt , et qu'elle en va faire son gendre . Le faux
Dorval, croyant qu'il est reconnu , et ne pouvant soupçonner
la feinte , se jette à ses genoux pour la remercier.
Elle s'imagine qu'il veut la prier de ne pas donner sa fille à
Célicourt , et lui déclare que ce n'était qu'un moyen
employé pour découvrir s'il aimait Julie. Voilà le poète
replongé dans une fâcheuse anxiété . Celle des spectateurs
n'était pas moindre . On commençait à s'ennuyer de toutes
ces invraisemblances , de tous ces misérables quiproquo ;
on en desirait la fin , lorsqu'on a heureusement vu arriver
le notaire. Il connaissait le prétendu Dorval. Le contra ,
est signé par tout le monde , et Araminte seule ignore que
c'est Célicourt qui vient d'y figurer . Elle en est instruite
par son amie et l'autre poète , qui arrivent à propos pour
la désabuser , et ressortent à l'instant . « Nous n'avons
» plus rien à faire ici , dit cette amie à Lysimon nous
>> avons tous deux notre congé . » Après qu'ils sont
partis , Célicourt s'explique aveé sa belle - mère , se défend
d'être l'auteur du libelle qui l'a choquée , et assure que
c'est l'ouvrage de son rival , qui le lui a méchamment
impnté ; elle se laisse persuader , et finit en disant
« Qu'elle a trop aimé Dorval pour hair Célicour. » 8
Ce mauvais roman a été très - bien joué . Tout le monde
savait ses rôles ; ce qui n'arrive pas toujours à co.théâtre ,
et ce dont il faut tenir compte à des acteurs qui jouent
toutes les semaines quelque nouveauté. Ils peuvent s'attribuer
tout le succès de celle - ci , dont le sort a été quelque
temps incertain . Elle a même essuyé quelques coups de
sifflets au milieu des applaudissemens et des cris qui deman-'
daient l'auteur , qu'on a nommé. Picard a eu soin d'annoncer
que c'était son coup d'essai . C'est un titre à l'indulgence⚫
h
3
28 MERCURE DE FRANCE ,
THEATRE DE L'OPÉRA - COMIQUE.
( Ci-devant Feydeau . )
Les Trois Hussards , ou les Espiegleries de Garnison ,
en deux actes .
Ce titre ne promettait pas beaucoup , et ne promettait
même rien. au grand nombre des spectateurs qui se soucient
très- peu de voir des hussarderies sur la scène . Il se
joint à ce nom de hussards des idées qui ne sont pas ana-
Logues à celles qu'on aime à voir dominer sur le Théâtre
de l'Opéra- Comique ; et ees militaires inspirent communément
moins de gaieté que de crainte et de respect .
L'auteur n'a pas tenu plus que ne promettait son titre .
Le valet d'un des hussards annonce qu'ils viennent de
commettre trois espiégleries. Son maître , qui est le bouteen-
train , est sorti d'un rendez - vous , en brisant la croisée
Un autre , amoureux d'une jeune fille qui va se marier ,
afin de n'être pas troublé par son futur époux , a mis à la
porte de celui - ci un écriteau pour annoncer que la maison
est à louer , ce qui ayant attiré vingt importunités au
propriétaire , l'a retenu chez lui. Enfin , tous trois revenant
à ' heure indué , ont été arrêtés par une patrouille
bourgeoise , qui a exigé qu'ils payassent la fenêtre cassée :
ils se sont tirés d'affaire en se donnant pour les trois chefs
de la troupe qui est en garnison ; ils ont prié le caporal
national de porter le mémoire du dommage causé , à l'un
'd'eux qui s'est dit le commandant.
174
Le caporal veint avec son mémoire trouver. le véritable
commandant. Celui - ci , qui est un homme de 60 ans ,
répond qu'il ne casse plus de vîtres , et devine quels sont
les jeunes gens qui ont usurpé trois noms qu'ils devoient
THERMIDOR AN XII.
279
:
respecter. Il prescrit les arrêts à tous trois . Mais on est
en carnaval il se donne un bal superbe ; on apprend
Parrivée d'une femme à laquelle Linval fait la cour . Ils se
promettent de brûler les arrêts , en dépit de la sentinelle
mise à leur porte . Tous trois sont dans la même maison :
l'un se sauve par une fenêtre ; il étoit naturel que les deux
autres prissent le même chemin ; cependant , le second se
fait emporter dans une valise , et le troisième s'évade par
la cheminée .
Celui-ci revient par où il étoit parti , et fait grand peur
au valet , qui lui demande s'il est brouillé avec les escaliers
; plaisanterie qu'on a trouvée fort mauvaise et qu'on
a sifflée.
1
.1
Linval a été au bal , travesti en femme : il ressemble
extrêmement à sa soeur ; le commandant l'a pris pour elle ,
lui a dit des douceurs , et a ramené cette prétendue soeur
chez son frère. Elle demande sa grâce et l'obtient aisément.
Le commandant en est amoureux ; et tandis qu'elle
va , dit-elle , voir son frère qui est couché , il délibère s'il
doit demander sa main : il a cru remarquer qu'elle l'avoit
regardé avec intérêt.
-1
:
Cependant Linval , débarrassé de ses habits de femme
, revient , remercie le commandant des attentions
qu'il a marquées à sa soeur , de la bonté qu'il a eue de la
reconduire dans sa voiture. Sur l'entrefaite , on apporte
la valise le domestique , cn voyant le commandant qu'il
ne savoit pas là , s'enfuit au plus vite. Comme le portemanteau
est fort enflé et demeure debout , le commandant
qui ne voit d'ailleurs que deux de ses hussards , soupçonne
ce qu'il renferme , s'en approche , le déboutonne ,
et y trouve le troisième espiègle . Il lui dit qu'il sait trèsbien
qu'il a été au bal , en masque , avec ses deux camarades
; qu'il les a tous reconnus. Quoi ! répond le hus-
4
280 MERCURE DE FRANCE ,
Bard , vous avez deviné Linval sous ses habits de femme ?
Ah ! je suis pris pour dupe , dit à part le commandant ;
mais le tour est bon.-Les jeunes gens le prient de mettre
fin à leurs arrêts . Il résiste , on lui fait observer que luimême
avoit fait un tour semblable . Moi ?
Allons , vous voulez rire.
-
d --- Vous .
Vous nous l'avez raconté
vous-même. Ma foi , ils ont raison ; il y a quarante
ans .... , et il leur pardonne.
On n'a demandé ni l'auteur des paroles , ni celui de la
musique. Au reste il y a peu de musique dans cette pièce ;
c'est presque une comédie ordinaire. Je suis persuadé
qu'elle eût réussi aux boulevards , chez la Montensier , et
peut - être même à Louvois . La scène où le commandant en
conte à Linval qu'il prend pour la soeur de ce jeune homme,
est très-plaisante Gavaudan était très -bien sous ses habits
de femme , et a joué parfaitement ; ce qui rendait l'illusion
complète. Il y a encore une autre scène très - bien rendue
par M. Lesage , qui fait le rôle d'un niais dont on avait
affiché la maison à louer , et qui vient se plaindre du tour
qu'on lui a joué , et de ce qu'on voulait lui souffler sa maitresse
, qu'il prétend être une vestule.
T
!
་ ་ ” ་
T
9
Linval est un petit roué assez gai ; il a une brigade de
créanciers . Il leur donne à tous pour hypothèqueune tante
fort riche dont il doit hériter , et dont il a mangé d'avance
la succession. Sa dette est mauvaise , maïs son coeur estfort
bon ; c'est-là le refrain d'une ariette ; on est obligé de
deviner ce qu'il veut dire . L'auteur , comme les gens du
peuple , emploie quelquefois le mot de créance pour celui
de dette ; ce qui forme des équivoques , ou des contre- sens
Les paroles chantées sont de la plus grande faiblesse.
?! ! 63
Ce qui a nui principalement au succès de cet opéra , ce
qui contribue à l'assombrir , c'est qu'au milieu de sept à
huit hommes , oonn nnee vvooiitt qquu''uunnee seule femme; encore
**
THERMIDOR AN XII. 281
n'est- ce qu'une soubrette qui ne fait qu'une courte apparition
pour dire à Linval que sa fante se plaint de ce qu'elle
ne le voit plus. Néanmoins on a tout écouté sans ennui , et
sí la pièce n'a pas réussi , on ne peut pas dire aussi qu'elle
soit tombée. De plus médiocres se soutiennent sur plus
d'un théâtre. C'est quelque chose que deux jolies scènes
dans un petit opéra .
ANNONCES.
Nouveau Dictionnaire Français- Latin, à l'usage des commençans
, enrichi des meilleures expressions en l'une et l'autre langues ,
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Gronovius , le texte en regard de la traduction ; avec des notes critiques
, géographiques et historiques , qui ont pour objet de feciliter
l'intelligence du texte , et de justifier la traduction ; de mettre en parallèle
les opinions des anciens sur les principaux points ce géogra
phie , de chronologie et d'histoire , et de présenter un système com
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"
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A Paris , chez Charles Pougens , quai Voltaire , n . 10 ;
Code civil.des Français , avec les Discours des orateurs du gonvernement
Edition très- soignée en petit- texte , format petit in & .
imprimée sur l'édition officielle du Bulletin , en 2,281 articles . Le
texte est précédé de la constitution de l'an 8. des Sénatus - consultes
organiques des 16 thermidor an 10 et 28 floréal an 12 , de la lọi
282 MERCURE DE FRANCE ,
sur le notariat ; de celle sur le rétablissement des écoles de droit ; de
la loi sur les commissaires- priseurs et de toutes les loix transitoires .
Le tout est terminé par la loi relative à la classification des articles du
code civil des Français , par une table des matières et par un tableau
qui indique combien de jours après la promulgation d'une loi à Paris,
rettepromulgation est aussi censée faite dans chaque chef-lien de dépar
tement , et par la liste des fantes qui se trouvent dans l'édition officielle.
Cetre édition, dont on garantit l'exactitude , est d'un quart plus considérable
que toutes celles qui existent . Le texte , en 2 vol. réunis en un
seul , forme 548 pages d'impression . Les Discours , en 3 vol. réunis en
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anniversaires , etc. Un vol. in- 18 , fig. Prix : fr. , et i fr. 25 e. par
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Ces différens ouvrages se trouvent aussi chez le Normant , rue
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THERMIDOR AN XIE 283
NOUVELLES DIVERSES.
Constantinople, 19juin : Il est encore passé depuis quel
que jours par le canal plusieurs bâtimens russes ayant des
troupes à bord ; ils se rendent dans les Sept - Isles unies où
il règne , dit-on , une fermentation qui fait craindre une
insurrection générale .
Cette apparition d'un si grand nombre de vaisseaux de
guerre russes a fait aussi beaucoup de sensation dans cette
capitale . Elle a donné lieu à plusieurs conférences entre
les ministres de quelques cours étrangères et le reiss -effendi
. On n'a pas oublié les projets de l'impératrice Catherine;
et l'on sait que s'ils n'ont pas été mis à exécution ,
c'est moins la volonté qui a manqué que l'impossibité de
concilier ce plan avec le systême d'équilibre général , et
la crainte d'éprouver une opposition énergique de la part
des puissances intéressées au maintien de la balance de
l'Europe .
Au reste , lorsque l'ambassadeur russe a demandé le
Fibre passage de plusieurs vaisseaux de guerre par le défroit
des Dardanelles , la Porte a répondu que comme
l'empereur de Russie étoit en paix avec toutes les puissances
, ce passage ne pouvoit lui être refusé ; mais que
si ce monarque se trouvoit en guerre avec l'une ou l'autre
de ces puissances , sa hautesse ne pourroit permettre que
les vaisseaux de que
guerre russes passassent le canal ; que
ce seroit violer la neutralité que là sublime Porte étoit
résolue d'observer religieusement .
On mande de Pétersbourg : Les grandes manoeuvres
commenceront un mois plutôt qu'il n'avoit d'abord été
décidé. Le 6 août , les régimens seront rassemblés au
camp entre Peterhoff et Oranienbaum ; les généraux qui
commanderont les différentes divisions ne sont pas encore
nommés , ou du moins ne sont pas connus .
Le 27 de ce mois , S. M. l'empereur est allé à Oranieubaum
, d'où il a dû se rendre à Cronstadt pour inspecter la
flotte , ainsi que les bataillons de la marine .
Suivant les nouvelles de Suède , le roi ne retournera pas
encore l'hiver prochain dans cette résidence , et passera ,
dit-on , une partie de cette saison à Stralsund.
284 MERCURE DE FRANCE ,
On lit dans la dernière gazette de Bamberg l'article sui
van de Berlin , en date du 8 juillet :
« Nous avons enfin assuré notre système de neutralité ,
qui a été reconnu par la Russie ; aussi remarque-t -on 'que
l'arrivée et le départ des couriers n'est plus si fréquent
qu'il l'a été il y a quelque temps . Qiels que soient donc les
événemens qui pourraient se préparer , nous en resterons
tonjours tranqui les spectateurs . On prétend , au reste ,
savoir ici que l'Angleterre montre quelques dispositions
pacifiques , etc. »>
Londres : Le message suivant de S. M. a été porté à la
chambre des communes , je 6 juillet.
« S. M, se reposant sur le zèle et l'affection de ses fidelles ,
communes , et considérant qu'il est de la plus haute importance
de pourvoir aux besoins qui n'auraient pas été
prévus , desire que cette chambre la mette à même de
prendre toutes les mesures qui pourront être jugées nécessaires
pour combattre et faire échouer les entreprises
et les desseins de ses ennemis , ou pour faire face aux
besoins que des circonstances imprévues pourraient faire.
naître. »
Ce message n'est autre chose que la demande d'un crédit
que S. M. avait coutume de faire à la fin de chaque session
pour les besoins du service pendant la vacance du parlement.
M. Pilt a proposé d'ouvrir , à cet effet , un crédit de
2,500,000 liv . sterlings pour les besoins qui n'avaient pas
été prévus et qui pourraient survenir. Cette proposition a
été adoptée.
Un autre membre a fait , dans la même séance , la motion
d'ouvrir au roi un semblable crédit de 800,000 livres,
sterlings pour le compte de l'Irlande . Cette nouvelle proposition
a passé également dans la chambre .
Une lettre de Lisbonne porte que l'amiral Linois à brûlé
sept bâtimens des Indes orientales , et en a pris deux autres
près de l'Isle du prince de Galles .
2
1
Le Morning- Post annonce que M. Pitt ne jouit pas
d'une bonne santé.
La hausse des fonds avait réveillé depuis quelques jours
les bruits de paix ; mais comme ces bruits ne sont appuyés
sur aucune donnée positive , on ignorait s'ils devaient être
attribués à la hausse des fonds , ou la hausse des fonds aux
bruits de paix. En même temps , ceux d'une prochaine invasion
se renouvelaient plus que jamais ; totes les lettres
de la côte annonçaient que les préparatifs de l'ennemi
THERMIDOR AN XII. 285
étaient achevés . Le nombre des volontaires en activité de
service était de 160 à 170 mille .
Les nouvelles de Dublin annoncent que de nouveaux
troubles se sont manifestes en Irlande , et que les mécontens
ont formé une nouvelle réunion dans le comté de Kildare
. On lit dans un Journal de Dublin , que plusieurs per
sonnes y ont été arrêtées comme espions , et on nomue parmi
elles un certain Patrik Dayle , qui a joué un grand rôle
dans la rebellion de 1798 : on a aussi répandu plusieurs
écrits séditieux .
Un papier de NewYorck annonce que tous les blancs qui
se trouvaient au Cap- Français , y ont été impitayablement
massacrés , le 20 avril dernier , sans distinction d'âge ni
de sexe ; que le massacre a duré trois jours et trois nuits ;
qu'avant cette horrible catastrophe , Dessalines avait fait
mettre l'embargo sur tous les bâtimens américains qui se
trouvaient dans le port , et qu'au départ des derniers avis ,
partis le 29 avril , cet embargo n'étoit point encore levé....
Les frégates française la Didon et la Cybele, de 44 canons,
sont arrivée en Amérique , venant de la Guadeloupe .
Une querelle s'est élevée entre le prince de la Paix et M.
Frère , notre ambassadeur ; elle a été poussée au point que
le secrétaire de la légation anglaise à Lisbonne a été chargé
de porter à Madrid un message qui probablement fera
revenir M. Fière .
Les lettres de la Jamaïque annoncent que le gouvernement
espagnol a donné aux vaisseaux de toutes les nations,
la permission , pendant six ans , d'importer des nègres dans
rile de Cuba . Les mêmes lettres parlent des remontrances
très-vives que Pamiral Duckworth, a faites auprès du gouverneur
de l'île de Cuba , sur la permission qu'il avoit
donnée aux corsaires français de conduire leurs prises dans
cette colonie espagnole.
De Ratisbonne: A la séance de la diète du 13 juillet , les
ministres de S. M. I. et R. ont fait verbalement une déclaration
ainsi conçue :
« Les légations impériale et royale ont reçu ordre de
déclarer à MM. les ministres , leurs collègues , ce qui suit:
» S. M. I. et R. partage entièrement la confiance de
S. A. S. E. de Bade dans les sentimens et dispositions amicales
de la France envers le corps germanique. C'est sur
cette confiance qu'étoit fondé l'espoir que S. M. avoit
conçu d'abord , que la cour de France seroit disposée à
satisfaite à la demande amicale qui lui avoit été faite par
286 MERCURE DE FRANCE ,
l'Empire , en donnant des éclaircissemens tranquillisans
sur les événemens d'Etteinheim et d'Offenbourg , d'autant
plus que ces événemens peuvent être rangés dans la classe
de ceux sur lesquels les grandes puissances liées par l'amitié
la plus étroite , n'ont jamais fait difficulté de donner
des explications .
>> Comme , en considérant la chose sous son véritable
point de vue , S. M. ne peut craindre que la démarche
proposée , au lieu de faire cesser les inquiétudes , entraîne
après elle des suites fâcheuses , elle est d'avis , en ce qui
la concerne , que les délibérations sur cet objet peuvent
être entamées sans difficulté à la diète , conformément à
la demande qui en a été faite . En conséquence , les ministres
de S. M. I. et R. ont ordre d'émettre leurs votes ,
conformément aux déclarations qu'ils ont faites le 14 ;
mais seulement en cas que les nouvelles instructions parvenues
aux autres ministres , soient d'une nature telle que
la délibération puisse être ouverte sur cet objet.
PARI S.
- L'empereur a rendu , le 14 messidor , un décret cone
cernant les Monts -de- Piété et les Maisons- de - Prét ; à
l'avenir , le Mont- de - Piété de Paris sera régi au profit des
pauvres ; quant aux Monts - de - Piété et Maisons - de- Prêt
des départemens , les préfets adresseront le plutôt possible
au ministre de l'intérieur , pour être soumis à S. M. , en
conseil d'état , les propositions d'établir et d'organiser ces
sortes d'établissemens au profit des pauvres , dans les lieux
où il pourra convenir d'en former.
-Les 11 et 18 prairial dernier , le conseil d'état a rendu
l'avis suivant , sur le renvoi qui lui a été fait de la question
de savoir si les émigrés ou absens rentrés peuvent attaquer
les actes de divorce faits pendant leur disparition :
vu les dispositions des lois du 20 septembre 1792 , celle
de la loi du 26 germinal an 11 , relatives aux divorces faits ,
et aux demandes formées antérieurement à la publication
de la loi du 30 ventose précédent sur les divorces ; vu pareillement
les dispositions du sénatus-consulte du 6 floréal
an 10 , « est d'avis que les émigrés ou absens ne peuvent
attaquer les actes de divorce faits pendant leur disparition.
Les actions qu'ils intenteraient à ce sujet seraient égaleTHERMIDOR
AN XII. 287
ment contraires au texte et à l'esprit des lois précitées , et
elles tendraient à perpétuel une agitation et des souvenirs
qu'il faut au contaaire éteindre le plutôt possible . Les émigrés
et absens ne peuvent examiner que le point de fait ,
s'il exisle un acte de divorce revêtu de sa forme extérieure
et matérielle ; mais ils ne peuvent jamais être recevables
à remettre en question l'affaire , et à discuter les causes
de divorce. Il n'est pas à présumer que les tribunaux méconnoissent
cette intention précise de notre législation ; et
s'ils s'en écartaient , le tribunal de cassation ne balancetait
pas à les y rappeler. »
-
L'empereur est à Boulogne ; l'impératrice aux eaux
d'Aix-la- Chapelle. Le général Coulincour est un des huit
officiers de la maison de S. M. désignés pour l'accom→
pagner dans ce voyage.
--
er
On mande de Boulogne , le 5 thermidor : « L'ouragan
que nous avons éprouvé dans la nuit du 1 au 2 de ce
mois , a dû se faire sentir très-loin . Plus de cent bâtimens
de la flottille étaient en rade ; les accidens ont été très- peu
considérables en comparaison de ce qu'on avait à craindre
d'un coup de vent aussi subit et aussi inattendu dans la
saison. Nous avons cependant perdu deux chaloupes canonnières
et deux péniches , c'est- à - dire , qu'elles ont été mises
hors de service ; elles ont échoué sur les sables et entre les
roches , de manière qu'il n'a pas été possib e de les relever.
On a sauvé l'équipage , les agrêts , les munitions et l'ar
tillerie.
-
Les gabarres de la république la Joie et la Charente ,
expédiées de Bordeaux à Bayonne , ont été rencontrées à
Ja hauteur de la Texte , par une frégate anglaise et un
vaisseau rasé. Malgré l'extrême disproportion de force ,
il s'est engagé un combat qui a duré trois quarts-d'heure ,
et dans lequel l'ennemi a été fort maltraité . Les com
-Les anglais ayant , la semaine dernière , bombardé
Le Havre sans succès , avaient pris le large ; mais le 4 thermidor
, vers 11 heures du soir , ils ont reparu devant
cette ville , et , profitant de l'avantage du temps qui avait
forcé momentanément la division de la flottille , en rade , à
reptrer dans le port , s'en sont approchés , et ont échangé
des bombes et des obus avec des batteries de la place qui
ont vivement riposté . L'action à commencé à onze heures
un quart et a fini à minuit et demi. La tentative de l'enne.
mi a encore été sans succès ; cependant il y a eu , dit- on ,
quelques maisons endommagées . Le ministre de la marine
est à présent dans cette ville.
288 MERCURE DE FRANCE.
mandans des deux gabarres ne pouvant tenir plus longtemps
, et décidés à ne se point rendre , ont fait échouer
leurs navires .
On écrit d'Angers , le 4 thermidor : L'avis suivant
est imprimé par autorité :
« Un individu qui a été inscrit sur la liste des émigrés
( quelque soit sa position actuelle ) , ne peut circuler dans
l'intérieur de son département , sans l'agrément du préfet;
il ne peut pénétrer dans aucun département, -et sur- tout
dans celui de la Seine , sans l'autorisation du ministre de
la police générale . Cette autorisation donnée , le préfet du
département où le voyageur doit se rendre , en est prévenu ,
soit par le ministre de la police générale , soit par le préfet
du domicile ; d'où il suit l'obligation aux personnes qui
se trouvent dans ce cas ( au moins pour leur tranquillité ) ,
de se présenter aux principales autorités »
( Affiches d'Angers )
- Du Mans : Les frères Alletons , Husset dit Brise - Feu ,
condamnés à mort pour différens crimes ; portent par - tout
l'effroi , et les menaces qu'ils font aux crédules habitans
des campagnes , retiennent ceux -ci dans un état da silence
qu'aucune objection ne peut vaincre. La gendarmerie , ni
les nombreux agens détachés , n'ont pu obtenir le plus léger
renseignement sur la retraite de ces monstres errans
qui , armés jusqu'aux dents , en imposent par leur audace.
ces
Le premier de ce mois , sur les midi et une heure ,
entre Chantenay et Vallon , ils ont attaqué le maréchalde
-logis de gendarmerie Girard et le gendarme Lesourd .
Einbusqués dans un chemin étroit , derrière des haies ,
brigands ont fait une décharge à bout portant sur ces deux
militaires , qui sont tombés cribles ; leurs bravoure etieur
sang-froid ont triomphé de la surprise et de la douleur de
leurs blesures ; ayant pu se mettre en leur séant , ils ont
riposté de leurs carabines au moment où les brigands se
disposaient à venin leur porter , sur place , les derniers
coups . Alletons l'aîné a été conché par terre , les autres
épouvantés par ce trait de courage , ont prit la fuite : on
les a poursuivis ; mais jusqu'à présent on n'a pu les res
joindre.
On a trouvé aux côtés d'Allestons l'aîné , un, mouchoir
noir au bras , et un chapelet attaché au côté droit. Son
fusil a deux coups n'y était plus , ce qui fait soupçonner ,
que les complices sont revenus sur leurs pas , et s'en sontemparés.
REP.FRA
( Nº. CLXII. ) 16 THERMIDOR an 12 .
( Samedi 4 Août 1804. )
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE
POÉSI E.
ÉPITRE
A UN JEUNE AUTEUR TRAGIQUE.
Tor , qui , t'élevant sur le cothurne antique ,
Veux braver les écueils de la scène tragique ;
Qui dès tes jeunes ans de Melpomène épris ,
Cours arracher la palme à tes rivaux surpris ,
Souffre que dans ces vers ma muse le retrace
Les devoirs que jadis nous prescrivit Horace .
N'attends pas toutefois que , rhéteur ennuyeux ,
D'un savoir emprunté je me pare à tes yeux ;
Que du lourd Vadius , adoptant les maximes ,
J'aille dans mes écrits mettre Aristote en rimes ;
A ce génie étroit laissons de tels ébats .
Que le goût, la raison dirigent seuls tes pas .
Le premier de tes soins est d'instruire et de plaire .
Sache créer un plan , tracer un caractère ;
T
290 MERCURE DE FRANCE ;
Peins - nous des nations les vertus et les moeurs ,
Conserve à tes héros leurs penchans , leurs humeurs.
Que j'aime à voir César , dès l'âge le plus tendre ,
S'animer au récit des exploits d'Alexandre !
Le seul nom de Sylla réveille sa fureur ,
Et déjà dans l'enfant , j'observe l'empereur..
Tel qu'un nocher , soustrait à l'onde menaçante ,
Entend toujours sous lui mugir la vague absente ,
Que par les Dieux vengeurs Oreste tourmenté ,
Sans cesse voye ouverts les flancs qui l'ont porté .
Mais non moins qu'au travail , c'est à l'expérience ,
Qu'on doit du coeur humain la juste connaissance.
Je me ris d'un auteur qui , dans un vers forcé ,
Vient me parler d'amour , le coeur toujours glacé .
Qu'au fond de son collége , un jeune téméraire
Fasse une tragédie et se croye un Voltaire ,
Je plains le temps perdu qu'il employe à rimer :
Soi-même il faut sentir ce qu'on veut exprimer.
Sur-tout qu'à tes écrits le vrai toujours préside ;
C'est Boileau qui le dit. Suis ce fidèle guide.
Du théâtre en tout temps le vrai seul est l'appui ;
Rien n'est beau , rien n'émeut , rien ne plaît que par lui .
D'où vient qu'en cette enceinte une foule attendrie,
Reçoit en gémissant l'arrêt d'Iphigénie ?
C'est que la vérité de son sage pinceau
Anima tous les traits de ce vivant tableau.
Pour mieux nous émouvoir , rapproche les contraires.
Dans tous les sentimens les extrêmes sont frères.
Vois ce fier Orosmane , étouffant sa fureur ,
Faire aux yeux d'une amante éclater sa froideur.
O miracle soudain !..... Tout son courroux expire ;
Quel Dieu l'a pu changer ! .... Un regard de Zaïre .
Crains les écarts fougueux ; que tes expressions
Peignent sans les outrer les sombres passions .
Des tragiques fameux , imitant la justesse ,
Sois noble sans enflure , et simple sans bassesse,
THERMIDOR AN XII.
291
Ne vas point , tour-à- tour Alexandre et Pasquin,
Ravaler le cothurne à l'humble brodequin ;
Et par des jeux grossiers , avilissant la scène ,
Du sabre d'Arlequin n'arme pas Melpomène .
Dans tes écrits , toujours respectant la pudeur,
Couvre tes nudités d'un voile protecteur.
Vois la coupable Phèdre , éperdue , égaréé ,
Révéler le secret d'une flamme abhorrée ;
Un tel tableau , sans doute , eût partout révolté;
Il me plaît dans Racine , et je reste enchanté.
De nos moeurs dès long- temps la pudeur rejetée ,
Pour nous charmer encore au théâtre est restée .
Des règles de ton art sache te pénétrer ;
La raison les dicta , tu dois les respecter.
Le public , il est vrai , juste autant que sévère ,
Aperçoit des écarts qu'aisément il tolère.
Comme au fort d'un beau jour un nuage léger
N'obscurcit point les airs dans son cours passager ;
De même les défauts , épars dans un ouvrage ,
Aux sublimes beautés sont un léger ombrage.
Eh ! dans quel temps d'ailleurs fut-on moins exigeant !
Que de succès ravis , et qu'Apollon dément !
Les beaux arts insultés ont déserté la France ,
Au talent qui n'est plus succède l'impudence.
Après un siècle entier de succès éclatans
Melpomene avait vu s'éclipser ses amans.
Corneille descendu dans les royaumes sombres ,
D'Auguste et de Pompée entretenait les ombres..
Un frère , qui parfois partagea ses transports ,
D'un pas moins assuré le suivait chez les morts.
Dans la force des ans l'auteur d'Iphigénie
Descendait dans la tombe en nommant Athalie.
La déesse déjà croyait voir pour toujours
Succéder le veuvage à ses premiers amours ;
Mais enfin Crébillon , nouveau dieu de la scène ,
Adoucit pour un temps les maux de Melpomène.
T 2
292 MERCURE DE FRANCE ,
Hélas ! il vit trop tôt , p run rival heureux ,
Son infidèle amante enlevée à ses feux .
Car , tout en admirant son mâle caractère ,
En secret dès long- temps elle adorait Voltaire.
Près de ce favori l'altière déité
Recouvre tout -à- coup sa force et sa fierté.
Dans les nobles transports de son ardeur divine ,
Il lui rendit lui seul et Corneille et Racine (1 ).
Hélas ! depuis sa mort , en proie à ses douleurs ,
Elle est sourde aux soupirs de ses adorateurs.
Mais de nouveaux amans sur leur noble jeunesse
Semblent fixer enfin les yeux de la déesse .
Puissent-ils sur les pas de leurs premiers rivaux ,
Faire à l'auguste veuve oublier tous ses maux !
Jusqu'où m'emporte , ami , mon trop aveugle zèle ?
Je ne te retiens plus quand la gloire t'appelle.
Des souverains du Pinde émule ambitieux,
Tu brûles d'égaler ces mortels généreux .
Vole ; au goût des beaux arts ramène ta patrie ;
Nos grands hommes sont morts ,
mais non pas leur génie.
Pour moi qui , jusqu'ici , peu connu des neuf soeurs
Du mont que tu parcours ignore les hauteurs ,
Bornant enfin l'essor d'une verve indiscrète ,
Quand la raison le veut , souffre que je m'arrête.
Au fond de sa masure un hibou retiré ,
Et dans son gîte obscur des oiseaux ignoré ,
A l'aigle son voisin un jour tint ce langage :
`« J'ai fait sur la lumière un excellent ouvrage ,
>> Et qu'entre nous dans peu je prétends mettre au jour.
» J'y pèse savamment et le contre et le pour ;
» D‹ s causes , des effets , j'y résous le problème.
» Là du fameux Anglais j'explique le système.
Je prouve clairement par quels secrets ressorts
>> Les couleurs à la vue agissent sur les corps ;
(1) Exagération poétique. Note de l'Éditeur.
THERMIDOR AN XİL
293
» Sondant la profondeur de la voûte étoilée ,
» Je rectifie Huygens , Lalande et Galilée . »
Sans doute , de long-temps ,il n'eût encor cessé ;
Mais l'altier confident , justement courroucé ,
Lui dit : « C'est bien à toi , vil enfant des ténèbres,
>> D'insulter aux clartés de ces auteurs célèbres !
» Fuis un éclat funeste à tes débiles yeux ,
» Et ne te mêle plus de lire dans les cieux . »
A ce trait imprévu d'une brusque franchise ,
Le docteur resta court et sentit sa sottise.
Je sens aussi la mienne , et , commè un vrai hibou ,
Pour n'en sortir jamais je rentre dans mon trou.
C. A. CHAUDRUC , de diverses soc. litt.
LA CRÉATION DE LA FEMME.
Fragment d'un poëme intitulé : La Création ( 1).
FEMME , vis pour aimer ; respire , objet charmant ;
De la création forme l'enchantement !⠀⠀
Que ta seule présence à jamais fasse naître
Le même sentiment qui va te donner l'être !
Image en tes beaux jours du pouvoir créateur ,
De l'homme ton regard animera le coeur :
Vis pour être à jamais sa compagne chérie ,
L'espoir consolateur , le soutien de sa vie ;
Pour mêler à ses maux un charme attendrissant ,
Des roses du plaisir parer son front naissant ,
Des attraits de l'amour embellir sa jeunesse ,
Des mains de l'amitié soulager sa vieillesse !
Du bonheur dont le ciel te confia le soin ,
Que son ame sans cesse éprouve le besoin !
De la tendre pitié deviens le sanctuaire ;
Au règne des vertus fais servir l'art de plaire ,
(1 ) Ce poëme épique , qui roule principalement sur l'origine des
merveilles de la création , va incessamment paraitre.
3
294 MERCURE DE FRANCE ,
Et que leur noble culte , aidé de ta beauté ,
T'approche mieux encor de la divinité .
La voix des passions bravera leur puissance ;
Mais pour soumettre l'homme à ta douce éloquence ,
L'amour va te donner son regard et ses pleurs ,
Et joindra son accent à celui des douleurs.
Bientôt épouse et mère , il remplira ton ame
Des plaisirs les plus purs attachés à sa flamme ;
Le ciel devait à l'homme un coeur formé d'amour
O moitié de lui-même ! Ali , nais donc au jour !
Ouvre cet oeil charmant où seront retracées
D'un esprit délicat les mobiles pensées ;
Glace pure et fidelle où de tes sentimens
En rapides éclairs brilleront les élans !
Que ta bouche animée offre ce doux sourire
Où la grace va naître , et que l'amour inspire
Pour faire triompher ses innocens desirs ,
Etre à la fois le signe et l'attrait des plaisirs !
Qu'en un doux incarnat sur tes traits répandue
La pudeur t'embellisse , et de ton ame émue
Dans ses moindres reflets montrant la pureté ,
En fasse rayonner la touchante beauté !
Meus ces bras arrondis , ces mains dont la caresse (1)
D'un époux , d'un enfant flattera la tendresse ,'
Saura guider leurs pas aux routes du bonheur ,
Essuyer et tarir les larmes du malheur !
Qu'il palpite d'amour ce sein où la nature
Prépare à tes enfans leur douce nourriture ;
Ce sein , asile sûr de l'amour maternel ,
Et de la volupté l'ornement et l'autel !
Sans forces devant l'homme , Ali , nais pour séduire;
Que ton premier regard commence ton empire !
Par VERNES ( de Genève ) .
(1 ) La caresse : ce mot sans grace et sans harmonie doit être
change. Note de l'Editeur.
THERMIDOR AN XII. 295
ENIGM E.
BIEN ou mal je fais sur la terre ,
Travaux de Mars , travaux des champs ,
Traités de paix , traités de guerre ,
Bisque à Paris , gamelle aux camps .
Je tiens le sceptre et la charrue ;
Ici je guéris , là je tue :
C'est moi qui donne , moi qui prends ;
C'est moi qui retiens , moi qui rends.
De l'humble cabane et du Louvre
Je ferme la porte et je l'ouvre.
Par moi les palais sont bâtis ;
C'est par moi qu'ils sont démolis .
Par moi la vigne fécondée ,
Se voit par moi dépossédée
Des trésors dont je l'embellis.
Trop souvent je commets des crimes ,
Je fais de très - grands biens aussi ;
Je trace les plus belles rimes,
Je broche les vers que voici .
LOGO GRIPHE
LECTEUR , quand j'ai ma tête ,
Je peux coiffer plus d'une tête .
Flore , me souriant quand je m'offre sans tête ,
Dans la froide saison m'accorde ses faveurs
Me confie un instant son empire et ses fleurs.
Recouvré-je ma tête ?
Ennemi du travail , fait pour l'oisiveté ,
Dans mon sein tu places ta tête
Pour goûter le repos et la tranquillité.
Suis-je sans tête ?
Par moi le vorace faucon
1
4
296 MERCURE DE FRANCE ,
Saisit le roitelet d'un vol rapide et prompt.
Quel doux partage avec ma tête !
Des ébats les plus vifs , du langage secret
De deux époux je suis témoin discret .
Lorsque je suis sans tête ,
Pour le riche mon fruit a de piquans attraits ;
Sur sa table l'orgueil m'introduit à grands frais.
Si , possédant ma tête ,
Je renferme ta tête ,
Ton esprit , assiégé de mille visions ,
Se nourrit de mensonge , et vit d'illusions.
J'ai , quand je perds la tête ,
Sous ma protection le mirte et le laurier ,
Et je conserve à Mars plus d'un beau grenadier.
Enfin , pour ménager et ta peine et ta tête ,
Je te dirai , lecteur , qu'à ma queue est ma tête .
Par le C. J.-M. R.
CHARADE..
ENTENDEZ Mon premier résonner dans les bois ,
Lorsque la bête est aux abois ;
Voyez , par mon second , la bonne ménagère
Aiguiser l'appétit du pauyre villageois ,
Qui fait toujours mauvaise chère ;
Quand à mon tout , on le trouve parfois ,
Et sur la mer et sur la terre .
Par M. VERLHAC ( de Brives ) .
Mots de l'Enigme , du Logogriphe et de la
Charade insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier numéro est Mercure.
Celui du Logogriphe est Cor, où l'on trouve cor (durillon ),
cor ( de chasse ) , or et røc . (
Celui de la Charade est le Couvert ( que donnent les arbres. )
THERMIDOR AN XII.
297
AVERTISSEMENT.
PARMI les jolis contes de madame Daulnoy ,
il en est un fort agréable intitulé Béline , ou la
Jeune Vieille. Je n'en ai pris que le titre et la
métamorphose qui en produit les incidens , et j'ai
tiré de cette idée des résultats non - seulement différens
, mais absolument opposés à ceux que
madame Daulnoy a présentés . Mon conte , d'ailleurs
, sur tous les autres points ( personnages , intrigue
, caractères , dénouement ) , n'a pas le
moindre rapport avec le sien .
ZUMELINDE , OU LA JEUNE VIEILLE.
Conte de Fée.
MURZILIE , la plus spirituelle des fées , et
Théagène , le plus savant des génies , étaient unis
ensemble par une tendre amitié . Murzilie avait
élevé une jeune princesse nommée Zumelinde ,
destinée à épouser Nelphis , un prince charmant
disciple du genie.
Les fées et les génies avaient de grandes facilités
pour remplir avec succès l'emploi difficile d'instituteurs
; ils pouvaient douer leurs élèves , et les
préparer dès le berceau à recevoir une excellente
éducation : ils leur donnoient , outre les agrémens
extérieurs , toutes les facultés de l'esprit , Tintelligence
, la mémoire ; mais il est constaté par l'histoire
la plus approfondie de ces temps merveilleux ,
qu'ils n'avaient aucune influence sur les qualités de
298 MERCURE DE FRANCE,
l'ame ; ils ne préservaient leurs protégés ni des
passions , ni de l'orgueil , car ils ne pouvaient
changer leur nature .
On se doute bien que la jeune Zumelinde était
l'une des plus belles princesses de l'univers , et
qu'elle possédait autant de graces , d'esprit et de
talens que de charmes ; la nature lui avait donné
une ame généreuse et sensible ; elle avait reçu l'éducation
la plus brillante , et comme les fées n'ont
pas besoin de charlatanerie , on doit convenir
que la princesse avait véritablement beaucoup
d'instruction : ses dessins et ses tableaux n'étaient
point retouchés ; elle savait parfaitement l'histoire
et la géographie , et elle écrivait avec beaucoup
d'agrément et de pureté ; enfin elle était bonne
affable , bienfaisante , accessible , toujours dis
posée à secourir les infortunés , et ce qui est
plus rare et plus méritoire dans une princesse ,
elle était toujours prête à les écouter : jamais
les plaintes du malheur ne l'importunèrent , jamais
elle n'eut l'air de les trouver fatigantes ; les
malheureux l'abordèrent toujours avec confiance ,
et ne la quittèrent jamais sans consolation . Zumelinde
était orpheline et l'héritière d'un royaume
florissant. Aussitôt qu'elle eut atteint sa dix-huitième
année , la fée la plaça sur le trône , et le génie lui présenta
son élève le prince Nelphis , que la princesse
et la fée ne connaissaient point. Il fut décidé entre
le génie et la fée que Nelphis passerait un an
à la cour de la jeune reine , et qu'au bout de ce
temps on les unirait ensemble s'ils se convenaient
mutuellement , et si le génie et la fée y consentaient.
Dès le premier jour le prince devint amoureux
de la reine , qui , de son côté , parut touchée
de l'effet qu'elle produisait sur lui . Vers ce même
temps parut à la cour un autre prince nommé
Zorame , âgé de 28 ans. Il était un peu moins
THERMIDOR AN XII.
299
jeune , et beaucoup moins brillant que Nelphis.
La reine s'aperçut bientôt qu'il était en secret le
rival de Nelphis ; mais quoiqu'il eût un extérieur
agréable et des manières douces et nobles , elle le
trouva froid et silencieux , et elle dédaigna cette
conquête.
Zumelinde était sur le trône depuis trois mois ,
lorsqu'un jour, le génie et la fée se trouvant têteà-
tête , parlèrent de leurs élèves , et commencèrent
par se faire beaucoup de complimens mutuels ;
ensuite la conversation tomba sur l'éducation en
général , et Théagène prétendit qu'il fallait beaucoup
plus de talens pour bien élever un homme
que pour former une femme aimable et vertueușe .
que
On imagine bien que Murzilie ne fut pas de
cette opinion. C'est précisément tout le contraire ,
s'écria - t -elle , rien de plus simple que l'éducation
d'un homme ; s'il est instruit , humain , courageux ,
s'il joint la probité à ces qualités , voilà une excellente
éducation : mais l'éducation d'une femme
peut se comparer à une machine compliquée ,
toute composée de contre-poids ; si les ressorts en
sont trop délicats ou trop forts , les contre-poids se
rompent , ou deviennent inutiles : il faut la combinaison
la plus ingénieuse et la plus savante pour
que tout se maintienne dans un équilibre parfait.
On veut qu'une femme ait de la grace , de l'instruction
et des talens , et l'on veut qu'avec tous les
moyens de séduire et de subjuguer , elle n'ait qu'un
desir modéré de plaire , et qu'elle ne se livre jamais
à celui de dominer. Il faut qu'elle soit douée
d'une extrême douceur , d'une grande sensibilité ,
et qu'elle sache surmonter l'attendrissement et la
pitié ; l'orgueil la rend odieuse , et il faut cependant
qu'elle ait de la fierté ; on exige qu'elle soit
docile, qu'elle ait toutes les graces légères de la
frivolité , et la raison lui prescrit aussi de penser
300 MERCURE DE FRANCE ,
solidement, et, dans mille occasions , de résister avec
force et persévérance. Enfin , malgré sa faiblesse
physique , destinée à devenir mère , de quel courage
n'a -t- elle pas besoin ? Voyez donc que de
nuances, que de difficultés dans l'éducation d'une
femme ! Il faut réunir tous les contraires , peser
les vertus, les tempérer l'une par l'autre , les réduire
avec précision au degré nécessaire. Quel travail !
tandis qu'un instituteur n'a qu'une route unie et
facile à suivre . Il ne saurait rendre son élève trop
courageux , trop sensible , trop humain . Si l'élève
devient pédant , on l'excusera s'il est instruit ; s'il
n'a point de grace , il pourra s'en passer ; s'il prend
un esprit dominateur , n'est- il , pas fait pour dominer
? A-t-il de l'ambition ? tant mieux , s'il a
du mérite. Ces réflexions blessèrent un peu l'amour-
propre du génie . Eh bien , dit -il , vous avez
employé dans l'éducation de Zumelinde un contrepoids
beaucoup trop léger pour balancer sa vanité...
Comment ? Oui , Zumelinde est charmante
, j'en conviens , mais elle est d'une coquetterie
! .... Point du tout. ... — Allons , soyez de
bonne foi. Non , elle n'est point coquette ;
j'avoue cependant qu'elle a un défaut , elle aime
trop les louanges. Oui , la flatterie peut tout
Mais la flatte-t- on quand on l'ad-
Ainsi l'orgueil n'est donc pas un vice
pour elle ? Comme vous êtes sévère ! Et votre
prince est- il sans défaut ? il me paraît bien léger,
et je le crois peu sensible. - Moi je le trouve
un prince accompli ; mais nous pouvons nous
abuser sur nos élèves , mettons- les à l'épreuve .
Je n'ai pas besoin d'éprouver Zunelinde . Je
reconnais en ella défaut . Il s'agit d'imaginer un
moyen de la corriger , qui puisse en même temps
servir à dévoiler le caractère de votre prince. Il
Saut pour cela composer un roman ingénieux et
sur elle.
mire ? 1
-
---
-
→→→→
-
THERMIDOR AN XII. 3or
1-
vraisemblable. Ce n'est pas une chose difficile pour
une fée. Et même pour une femme ordinaire .
En effet , Murzilie imagina promptement la
fable qui pouvait servir à ses desseins ; le génie
approuva son plan ; desirant lui -même s'éclairer
sur les sentimens de Nelphis , il promit sans.effort
un secret inviolable , et il tint parole . Quand la
fée se trouva seule avec la jeune reine , elle mit
la conversation sur la flatterie et sur les courtisans
, et elle tàcha d'éclairer Zumelinde sur l'extrême
exagération des louanges qu'on lui donnait ;
elle voulut lui faire sentir que la dignité même ne
permet pas aux souverains de tolérer une flatterie
si grossière , et qu'oser les louer en face c'est leur
manquer de respect. La reine écoutait ce discours
avec un dépit assez visible. Murzilie s'y prenait un
peu tard pour donner de tels conseils à une élève
placée depuis quelques mois sur le tròne ; et sans
le pouvoir imposant d'une fée , les droits d'une
gouvernante n'eussent peut - être pas suffi pour
faire supporter un langage si sévère . Mais Zumelinde
, faisant un puissant effort sur elle - même , se
contenta de répondre qu'elle ne savait pas réprimer
la vérité. La vérité ! reprit la fée ; quoi ! de
bonne foi , Zumelinde , vous ne rabattez rien
des éloges inouis qu'on vous donne en vers et en
prose ? Il m'est permis de les croire sincères ,
sans me flatter de les mériter entièrement .
Comment ! lorsqu'on vous compare aux fées , vous
croyez qu'on est sincère ? Je sens , madame
combien alors on est injuste pour les fées , combien
cette comparaison doit les blesser ; mais je
vois qu'on a la simplicité de penser une chose si
extravagante . Vous ne trouvez que de la simplicité
dans les courtisans ! Vous avez fait là une
observation bien profonde ! Du moins elle est
très- neuve. Ah ! croyez le peuple quand il vous
-
-
-
-
302 MERCURE DE FRANCE ;
applaudit , croyez les infortunés qui vous bénissent ,
croyez à l'attachement de ceux qui vous donnent
d'utiles conseils , au risque même de vous déplaire .
Voilà ce qui ne trompe jamais ; en même temps
méfiez - vous des courtisans qui ne peuvent vous
approcher un moment sans vous louer ouvertement ,
ou d'une manière indirecte : éprouvez- les , et vous
connaitrez qu'ils ne sont dirigés que par l'ambition
, ou par la vanité. Vous êtes persuadée que
Nelphis vous adore , parce qu'il a toujours l'air de
vous admirer ; et moi je vous déclare qu'il est
incapable d'aimer , tandis que Zoram , que vous
dédaignez , ce Zoram , timide et silencieux , a
pour vous une véritable passion . Cela peut être ;
mais Nelphis a pour moi le sentiment le plus vrai ,
le plus passionné ! .... Que ne puis-je le mettre à
l'épreuve , non pour m'assurer de lui , je n'ai pas le
moindre doute , mais pour vous convaincre ! ...
Le voulez-vous ? il ne tient qu'à vous de me donner
cette certitude . Ah ! de tout mon coeur ;
parlez , je ferai tout ce que vous me prescrirez .
-

-
Ecoutez -moi avec attention . Vous savez que
vous aviez une tante qui , dès sa première jeuse
fit un parti puissant dans ce royaume ,
excita de grands troubles , et fut au moment de
s'emparer du trône. Je protégeai votre père ;
Mélide , votre tante , fut chassée ; je la reléguai
dans une autre partie du monde : elle était ambitieuse
et belle ; elle épousa un grand roi , elle régna
vingt - cinq ans , et elle mourut , sans laisser d'enfans
, il y a peu de mois . Elle aurait aujourd'hui
cinquante ans . Si vous y consentez , je déclarerai
publiquement que non-seulement elle existe , mais
qu'elle vient à la tête d'une formidable armée
pour faire valoir ses anciennes prétentions ; que
néanmoins elle se contentera de partager le trône
avec sa nièce ; qu'elle vous offre de régner alterna
THERMIDOR AN XII. 303
-
-
tivement avec elle six mois de l'année . Vous accepterez
cette proposition . Alors je dirai que par
le
pouvoir de mon art , je transporterai Mélide dans
ce palais , et que je vous emmènerai dans le mien ,
pour y passer les six mois du règne de votre tante.
Je vous donnerai les traits et toute la figure d'une
femme de cinquante ans ; sous cette forme et sous
le nom de Melide , vous pourrez savoir au vrai ce
qu'on pense de vous. Ce projet est parfait , s'écria
Zumelinde , et je brûle de l'exécuter. Je jouirai
du bonheur de vous ôter des préventions qui m'affligent
; vous verrez , madame , comme je suis
aimée , comme on me regrettera , comme on sera
froid pour cette vieille Mélide ! Cependant il est un
peu fâcheux d'être revêtue pendant six mois de la
forme d'une femme de cinquante ans : c'est une
triste métamorphose. Qu'est-ce que six mois à
dix-huit ans ? Cela sera bientôt passé . Laide et
vieille , le temps ne passe pas si vite. N'importe , je
m'y soumets. Du moins, ne me donnez pas une
figure ignoble. Non , je vous donnerai exactement
la figure que vous aurez à cinquante ans , ne
craignez pas qu'on vous reconnaisse . D'ailleurs , si
par hasard on vous trouvait avec ce que vous êtes
maintenant quelque trait de ressemblance , on n'en
serait pas étonné ; il n'est pas extraordinaire qu'une
nièce ressemble à sa tante. Est -il possible
d'avoir encore quelques restes de beauté à cinquante
ans ? Toutes les femmes de quarante
vous assureront qu'on peut encore être fort
belle à cet âge , elles vous en citeront mille exemples
....... Mais , madame , croyez -vous que je
ne sois pas tout-à- fait défigurée dans trente - deux
ans ?
Non , point du tout , vous ne serez plus
jolie , vous serez même méconnaissable , mais vous
n'aurez rien de choquant , et vous conserverez
toujours une physionomie agréable.
Allons ,
mon parti est pris .
..
-
-
304 MERCURE DE FRANCE ,
D'après cette décision de la reine , tout fut exécuté
comme la fée l'avait proposé ; et le jour suivant
la fée entrant à huit heures du matin dans
l'appartement de la reine , et s'enfermant avec elle :
Maintenant , lui dit- elle , je n'ai plus à faire que
votre métamorphose.A ces mots , Zumelinde pâlit.
Au moins , madame , répondit- elle , êtes- vous bien
sûre de pouvoir me rendre ma première forme ?
Comment , reprit Murzilie , vous avez ce doute injurieux
sur un prodige qui n'est qu'une bagatelle
pour la fée la plus vulgaire ? vous à qui j'ai vu jusqu'ici
une si haute idée de mon pouvoir ! Non ,
non , reprit Zumelinde , ma confiance en votre art ,
ainsi qu'en vous , est sans bornes..... Allons , interrompit
la fée , ne différons plus , car j'ai annoncé
que votre tante paraîtrait à midi , et qu'à cette
heure je la placerais moi -même sur le trône . En
disant ces paroles , la fée lève en l'air sa redoutable
baguette , et la tremblante Zumelinde tombe dans
un fauteuil. La fée , sans avoir l'air de remarquer
son trouble , poursuit gravement son opération magique
, et en moins de trois minutes Zumelinde ,
dépouillée de tous ses charmes , n'offrit plus aux
regards de Murzilie que la figure d'une femme
majestueuse âgée de cinquante ans. C'en est fait ,
dit la fée , vous voilà pour six mois privée de la
jeunesse , et par conséquent de la beauté. Songez
toujours , durant l'épreuve que vous allez faire ,
que Nelphis et tous les courtisans ont naturellement
plus d'intérêt de s'attacher à la jeune reine
de dix-huit ans , qu'à celle de cinquante , et que
cette idée influera beaucoup sur les regrets qu'on
montrera pendant les premiers jours . Mais, malgré
cette considération , vous verrez avec quelle facilité
on vous oubliera , et avec quelle souplesse on se
tournera vers la reine régnante : vous pouvez , dans
ce premier moment , faire d'utiles réflexions sur les
agrémens
THERMIDOR AN XII. 305
agrémens frivoles auxquels vous attachez tant de
prix : je ne veux point troubler cette méditation ;
levez les yeux , et regardez -vous dans cette glace ,
vous n'êtes point encore habillée suivant l'âge que
vous paroissez avoir ; mais vous trouverez dans une
corbeille que je vous laisse , des vêtemens magnifiques
et convenables à votre nouvelle situation.
Adieu , ma chère Zumelinde ; je reviendrai dans
trois heures . A ces mots , la fée disparut , et la reine
fut effrayée de se trouver seule devant ce terrible
miroir, que pour la première fois de sa vie elle
craignait de consulter ..... Elle avait toujours les
yeux baissés , et elle aperçut , en tressaillant , deux
mains sèches d'un blanc jaunâtre .... Grand Dieu ,
dit- elle , ce sont là mes mains ! ces mains auxquelles
on a prodigué tant d'éloges ! ..... O quel visage ces
mains décrépites annoncent ! .... En disant ces paroles
, la reine , rassemblant toutes ses forces , jette
enfin les yeux sur la glace , et reste pétrifiée en
apercevant son image. Non-seulement elle ne retrouvait
plus sur ce visage flétri la moindre trace
de fraîcheur , mais le temps et la maigreur en
avaient changé tous les traits ; au lieu de ces yeux
d'une si jolie coupe , elle ne voyait plus que des
yeux caves cerclés de noir , et devenus presque
ronds ; ce nez si délicat avait perdu sa forme ;
celles du menton et du visage étaient alongées ;
enfin la bouche agrandie , les dents ternies et en
désordre , les joues enfoncées , les cheveux blanchis
, le cou ridé , la gorge effacée et brunie , le dos
un peu voûté , achevaient de rendre cette triste
figure absolument méconnaissable ; et ce qui contribuait
à l'enlaidir encore , était le costume devenu
si ridicule , fait pour parer une taille et une tête de
dix- huit ans . Zumelinde , arrachant la guirlande de
fleurs entrelassée dans ses cheveux gris : Juste ciel ,
dit - elle , voilà donc ce que je serai un jour , et cet
V
306 MERCURE DE FRANCE ;
affreux changement ' se fera par gradation ; il commencera
à s'opérer insensiblement dans dix ans ,
et plus tôt peut - être , si ma santé s'altère !.... Ah !
combien il est nécessaire de se préparer d'honorables
ressources pour cet âge où tous les agrémens
sont évanouis ! ..... La fée ne pouvait rien imaginer
de mieux pour me guérir d'une vanité puérile , et
pour m'apprendre à connaître le prix des dons
acquis ou naturels que le temps ne saurait nous
ravir du moins mon esprit me reste ; grace aux
soins de la fée , il est cultivé . Cet avantage n'est -il
pas mille fois plus précieux que celui d'une
jolie figure ? .... Oui , je sens que je commence à
mépriser la beauté ..... Durant les six mois que je
suis forcée de passer sous cette forme , que de lectures
solides je vais faire ! On peut encore plaire
et charmer par l'esprit ; jusqu'ici j'ai trop négligé
le mien .... Oh! comme je vais perfectionner mon
instruction ! Et puis alors je reprendrai ma figure ,
et avec un esprit tout-à- fait mûri par l'étude ; car il
est si facile de méditer avec un semblable visage ! ....
Après avoir fait toutes ces réflexions morales, la
reine s'habilla ; elle se coiffa négligemment , et mit
un voile qui cachait tous ses cheveux et une partie
de son visage ; ensuite , elle chercha un livre. Un
roman lui tomba , sous la main , elle le rejeta avec
dédain , et , fière de se trouver si subitement tant
de raison , elle se mit à fire un gros volume divisé
savamment par chapitres et par sections. A midi ,
la fée vint la chercher. Zumelinde , qui jusqu'alors
avait éprouvé tant de plaisir à se montrer , n'avait
aucun empressement de se produire en public sous
une forme si peu agréable ; mais il fallut suivre
la fée. Zumelinde remarqua avec satisfaction que
tous les courtisans , et même les plus brillans et les
plus légers , avaient un air grave et composé qu'elle
prit pour de la consternation . Elle monta sur son
THERMIDOR AN XII. 307
1
trône , et elle fit un très-long discours ; car elle y
mit une prétention qu'elle n'avait jamais eue , et
( si l'on ose le dire ) une pédanterie qui surprit
beaucoup la fée. Mais en sortant de la salle d'audience
, Zumelinde entendit tous les courtisans se
récrier sur son éloquence : « Assurément , se ditelle
, ces louanges- là ne sont pas suspectes ; ce
n'est pas l'amour qui les donne , ou la séduction
qui les arrache ; c'est la vérité qui s'exprime , en
dépit du chagrin et de la prévention la plus défavorable
: enfin , voilà un succès flatteur et glorieux.
»
Le lendemain matin une de ses femmes , âgée de
52 ans , présida à sa toilette , qui fut plus longue
et plus soignée que celle de la veille ; la reine remarqua
que cette femme avait les cheveux d'un
très beau noir , et s'en étonnant , la femme de
chambre lui avoua qu'elle se les teignait avec une
eau dont elle possédait le secret . La reine fut enchantée
de cette découverte , et voulut en profiter
sur-le-champ ; on lui peignit les cheveux , elle mit
un peu de rouge , et quand sa toilette fut achevée
elle trouva avec autant de surprise que de plaisir ,
que cette figure-là pouvait fort bien plaire encore ;
elle pensa même que sa maigreur embellissait sa
taille en la rendant plus mince ; elle demanda à ses
femmes si elles lui trouvaient quelque ressemblance
avec la jeune reine sa nièce , et elles répondirent.
que sa majesté avait beaucoup plus de noblesse
dans la figure , et une taille infiniment plus dégagée.
Et la reine intérieurement fut de leur avis . Le
soir à son cercle elle montra la plus grande affabilité
, on la regarda beaucoup ; toutes les femmes
sont disposées à confondre la curiosité avec l'admiration
, et cette méprise était plus naturelle encore
dans une personne qui , deux jours auparavant ,
était la plus charmante princesse de l'univers. Zu
Y 2
308 MERCURE DE FRANCE ,
elle ,
melinde , enchantée de ces succès inattendus , s'ac
coutuma chaque jour davantage à sa figure , à
laquelle , malgré la sagesse de ses premières réflexions
, elle s'attachait infiniment , et parce
qu'elle la portait ( et le moment présent est tout
pour les coquettes ) , et parce qu'elle devait l'avoir
véritablement un jour. « Il est certain , se disaitque
j'ai si peu l'air d'avoir 50 ans , que je ne
m'en donnerais que 43 ; et même , avec un peu plus.
d'art , si l'on ne savait pas que la reine Mélide doit
avoir au moins quarante et quelques années , je
pourrais ne m'en donner que trente-cinq. En effet ,
la reine , en assurant qu'elle ne concevait pas qu'on
cut la manie de cacher son âge , confia à tout ce
qui l'entourait qu'elle avait quarante- trois ans.
Tout le monde montra le même étonnement ; chacun
protesta , avec une égale candeur , qu'aux
lumières , quand la reine avait passé une bonne
nuit , qu'elle était parée , et qu'elle avait de la
gaieté , il était impossible de lui donner plus de
vingt-cinq ou vingt - huit ans , et qu'elle effaçait
toutes les jeunes personnes. D'après cette opinion
si générale , la reine rajeunit prodigieusement sa
parure , et elle finit par orner sa tête d'une guirlande
de fleurs , pareille à celle qui lui avait paru
rendre sa figure si ridicule dans les premiers
instans de sa métamorphose .
Le prince Zoram, en voyant disparaître Zumelinde
, se promit de ne rester à la cour qu'une.
huitaine de jours tout au plus. La reine était infiniment
plus sensible aux hommages , et plus obligeante
depuis sa métamorphose ; elle pensait
qu'elle avait plus de frais à faire c'était au vrai
tout l'effet que sa nouvelle situation avait produit
sur son caractère . Elle voulut engager Zoram à ne
point quitter la cour ; elle tacha de l'y déterminer
par toutes les graces qu'elle put mettre en usage.
THERMIDOR AN XII. 309
Zoram lui dit , sans détour , que l'absence de
Zumelinde lui rendait la cour insupportable , et il
partit. La reine , loin de lui savoir gré de cette`
conduite , en fut très- choquée. Je vois , se dit- elle ,
qu'il n'aimait en moi que la jeunesse et la fraîcheur
passagère de cet age ; il est insensible aux charmes
de l'epit ; jamais le sien ne me conviendra , il est
trop five pour moi . Cette idée frappa vivement
la reine , car depuis qu'elle avait un visage de cinquante
ans , elle ne trouvait d'hommes solides
et d'ur mérite superieur , que ceux qui paraissaient
compaer pour rien dans les femmes de méprisable
avantage de la jeunesse.
La reine fut très-satisfaite de ses favorites , et
elle dut l'être. On ne voulait pas hasarder un crédit
assuré pour une faveur incertaine Zumelinde
devait remonter sur le trône , et elle était dans toute la
fleurde la première jeunesse ! Ainsi les favorites , par
intérêt et par vanité , affichèrent de grands regrets ,
et un extrême attachement . Elles ne parlaient que
de Zumelinde et de leur reconnaissance , elles
étaient sûres de recevoir dans peu de mois le prix
de toutes ces démonstrations . Néanmoins elles ne
négligèrent pas les occasions de flatter la vieille
Mélide , dont elles connurent facilement les faiblesses
et la vanité , et par cette conduite elles
charmèrent la reiné sous tous les rapports.
>
Le génie avait ordonné à Nelphis de rester à la
cour jusqu'au retour de Zumelinde , et le jeune
prince se promit de se conduire durant ce temps
de manière à ne pas s'ennuyer. Il noua secrètement
une intrigue avec une jeune et jolie femme de la
cour ; mais s'apercevant que la reine l'observait
avec soin , connaissant d'ailleurs par sa conversation
qu'elle avait de grandes prétentions à l'esprit ,
et voyant à sa parure qu'elle conservait encore
celle de plaire , il résolut d'échapper à sa pénétra-
3
310 MERCURE DE FRANCE ;
tion , en la séduisant par la flatterie , bien certain
qu'en feignant de devenir amoureux d'elle , Zumelinde
, à son retour , ne prendrait point d'ombrage
de ce qu'elle en entendrait dire , et qu'elle ne le
soupçonnerait pas d'une infidélité si ridicule . Il
eut donc l'air de s'attacher à la reine , et sur - tout
d'être enivré du charme de sa conversatio ; la
reine le fut véritablement , en croyant prod ute une
telle séduction ; elle pensait que ce n'était point de
l'inconstance , que le prince ne pouvait être enchainé
que par
que par son ame et par son esprit , et que ,
retrouvant dans la prétendue Mélide ce charme
irrésistible , il était forcé d'y céder . Cependant elle
lui parla de Zumelinde. Ah ! s'écria le prince ,
peut-on comparer son esprit au vôtre ! Elle a du
naturel , de l'agrément , mais vous avez du génie et
une éloquence ! ..... La reine ne vit aucune exagération
dans cette comparaison , car parlant beaucoup
plus, dissertant continuellement , et ne s'exprimant
qu'avec une extrême recherche , elle imaginait
avoir gagné en profondeur tout ce qu'elle
avait perdu en simplicité ; elle jugeait des progrès
de son esprit par ses nouvelles prétentions ; et c'est
depuis son règne ce qu'on a vu plus d'une fois.
Zumelinde voulut compléter son triomphe par
l'attrait séduisant des talens. La fée avait eu la précaution
de changer le son de sa voix , mais seulement
lorsqu'elle parlait , certaine qu'on ne reconnaitrait
pas , en chantant , celle qu'elle devrait avoir
à cinquante ans. La reine se remit à jouer du clavecin
et à chanter . Elle se trouva les doigts roides
et lourds , mais elle renonça à l'exécution , elle mit
beaucoup d'affectation dans son jeu , et l'on s'extasia
sur son expression . Elle fut d'abord effrayée
de l'aigreur et de la fausseté de sa voix ; elle prit le
sage parti de ne plus filer de sons , de ne chanter
que de la tête des petits airs chargés de brodeTHERMIDOR
AN XII 311
ries , et Nelphis loua avec emphase sa méthode parfaite
et la grace de son chant. Enfin , s'écriait la
reine quand elle était seule dans sa chambre , je
puis donc envisager l'avenir avec moins de crainte
voilà donc ce que je serai dans trente -deux ans !
Tout ce que le temps m'aura ravi sera remplacé
par d'autres avantages , tout sera compensé , je n'aurai
rien perdu . Je tournerai toujours toutes les têtes ,
j'inspirerai toujours de grandes passions , je serai
adorée ! .... Quelle heureuse découverte ! ....
Tandis que toutes ces choses se passaient à la
cour , la fée voyageait , et elle ne revint que vingtquatre
heures avant l'expiration des six mois de
règne de la fausse Mélide. Elle voulut d'abord interroger
le génie sur la conduite de Zumelinde et
de Nelphis ; le génie avoit beaucoup de science et
d'esprit , et cependant il était hors d'état de bien
répondre aux questions de la fée ; une femme seule
aurait pu instruire Murzilie à cet égard . J'avoue ,
dit bonnement le génie , que vous l'emportez sur
moi ; mon jeune prince n'est qu'un fat et qu'un
étourdi , et Zumelinde , pour le démasquer , s'est
conduite avec une adresse admirable. Elle a joué
le rôle d'une vieille coquette ; Nelphis , comme un
sot , donnant dans ce piége , lui a prodigué les
flatteries les plus ridicules ; il a poussé l'effronterie
jusqu'à vouloir lui persuader qu'il est amoureux
d'elle . Il ne faut pas beaucoup de pénétration pour
juger qu'il s'est perdu sans retour dans son esprit .
Ce récit ne satisfit pas pleinement Murzilie ; une
inquiétude vague lui fit pressentir la vérité : elle
courut chez la reine , qui , sachant son retour , l'attendait
seule dans son cabinet . La fée , en apercevant
Zumelinde , ne put s'empêcher de rire de
sa parure. Quoi ! lui dit- elle , des rubans couleur
de rose et des fleurs ? Vous allez reprendre
votre première forme , vous êtes -vous donc dejà
4
312 MERCURE
DE FRANCE
,
habillée pour demain ? Vous voyez , madame , dit
Zumelinde , qu'avec un peu d'art j'ai pu braver
la métamorphose . Ah ! que ne vous dois- je pas
pour m'avoir éclairée sur mon avenir , et pour
m'avoir fait connoître à quel point , avec de l'esprit
et des talens , on peut prolonger la jeunesse .
Sous cette figure de cinquante ans , j'ai su plaire'
autant qu'avec la mienne ... - Quoi ! Zumelinde ,
vous croyez avoir inspiré de l'amour avec cette
figure J'ai bouleversé l'ame et toutes les résolutions
de Nelphis ; il aime Mélide avec passion ......
-
1
Pouvez-vous croire une semblable folie ; et quand
cela seroit , que penseriez-vous de la légèreté extravagante
de ce prince ? C'est la sympathie qui
l'égare ; il n'en chérira que plus Zumelinde , quand
il saura qu'elle a pu le charmer sous une telle forme.-
Avez-vous la même illusion sur les courtisans , survos
amis ? -
Que parlez-vous d'illusion , après une
épreuve qui a dû me les ôter toutes ? ... Oui , madame
, on ne m'a jamais flatté ; tous mes admirateurs
étaient sincères , tous mes amis sont fidèles .
Je vois , dit la fée en soupirant , que la vanité est
incorrigible sur le trône. L'épreuve du malheur
est la seule qui puisse vous ouvrir les puisse yeux . Je vous
propose encore une feinte , et ce sera la dernière :
voulez -vous paraître déchue du trône et privée de
ma protection ? cette épreuve ne durera que deux
heures . J'y consens avec transport , s'écria la reine ;
c'est me préparer un triomphe éclatant . Le lendemain
, toute la cour , par ordre de la fée , fut
assemblée dans une salle immense ; un fantôme
produit par la fée , y parut sous les traits de Mélide
, et sur un trône ; et un instant après , la fée
survint . Elle étoit suivie de Zumelinde , qui avoit
repris sa véritable forme ; et s'adressant aux grands
du royaume : Je viens vous déclarer , dit la fée , qu'après
avoir mûrement examiné dans le conseil suTHERMIDOR
AN XII 313
prême des génies , les droits des deux reines , j'ai re
connu que le trône appartient sans partage à la
reine Mélide ; cette princesse a une fille de dixsept
ans qui doit lui succéder. Quant à Zumelinde ,
j'ai à me plaindre d'elle ; je la relègue pour tou- ´
jours à six cents lieues de cette contrée , dans une
solitude , et je veux qu'elle y vive dans une éternelle
obscurité. Cependant , je laisse à tous ceux de
ses anciens sujets qui pourront le desirer , la liberté
de la suivre . A ces mots , un silence morne n'annonça
que trop à la triste Zumelinde que ce discours
venait de glacer pour elle tous les cours .
Nelphis , sans lui dire une parole , sortit précipitamment
de la salle ; tous les courtisans , toutes les
dames de la cour restèrent immobiles , les yeux
baissés et avec un air consterné . Allons , dit Zumelinde
, il faut subir son sort ... Elle fit quelques
pas pour sortir dans cet instant , une jeune personne
, l'une de ses amies , mais non la plus intime
, s'élança vers elle en s'écriant : Je vous suivrai
, fût- ce au bout du monde ! Zumelinde la reçut
dans ses bras ; elle la serrait contre son sein en versant
un déluge de larmes ; elle apprenait à connaître
le prix d'une amie ! ... Allez , Zumelinde , dit
la fée d'un ton sévère ; allez , vous trouverez dans
la dernière cour du palais mon char qui vous
transportera en très- peu de minutes aux lieux sauvages
où vous devez finir vos jours .
Zumelinde obéissait lentement espérant ,
mais en vain , que d'autres personnes la sui
vraient , lorsque tout-à - coup on vit entrer précipitamment
dans la salle le prince Zoram . Que
viens-je d'apprendre , s'écria -t - il ; vous êtes détrônée ;
on vous exile dans un désert ! Ah ! vous y régnerez
encore , j'y veux vivre et mourir avec vous ! .....
Généreux Zoram , dit Zumelinde , j'accepte cet
empire , et je sens qu'il fera mou bonheur. A ces
9
314 MERCURE DE FRANCE ;
mots , la princesse donnant le bras à son amie , et
s'appuyant sur celui de Zoram , sortit de la salle .
En traversant les cours , elle vit un peuple immense
forcer les portes du palais , et se précipiter
vers elle ; une foule d'infortunés , de vieillards et
d'orphelins lui tendaient les bras en pleurant , et
tous s'écriaient : Nous ne voulons point d'autre
reine que Zumalinde ! Ah ! dit la reine attendrie ,
voilà ceux dont il faut s'occuper ! .... Heureuse
que mon coeur me l'ait appris avant ce jour ! ....
Au milieu de ce tumulte on vit paraître Murzilie
sur un balcon ; elle demanda la parole , l'obtint , et
s'adressant à la reine : Zumelinde , dit - elle , quand
on est aimée ainsi on ne peut quitter le trône ;
l'amour et la reconnaissance du peuple sont les
plus beaux droits pour y monter , et peuvent
seuls donner la parfaite assurance de s'y maintenir.
Venez , vous n'aurez plus de rivale ,
Mélide a disparu pour jamais. Ce discours fut
applaudi avec tous les transports de la joie et de
l'enthousiasme ; on reporta , en triomphe , Zumelinde
sur le trône. Elle épousa Zoram , elle combla
d'honneurs et de bienfaits sa fidèle amie , elle
diminua encore les impôts , elle fit d'utiles fondations
, elle ne se laissa plus séduire par la flatterie.
Enfin , elle apprit par cette dernière épreuve , que
l'amour du peuple est tout pour les souverains ;
qu'on est sûr de l'obtenir en le méritant ; qu'il faut
se défier des louanges données autour du trône ; et
que néanmoins , sous l'éclat de la pourpre , on
peut encore être aimée pour soi-même , et trouver
à la cour une véritable amie.
D. GENLI S.
THERMIDOR AN XII. 315
Pensieri di Metastasio , owero Sentenze , e massime ,
estratte dalle sue opere , ad uso de' Giovani studiosi
della lingua italiana . Prix : 1 fr . 50 cent. pour Paris ,
et 2 fr. par la poste. Parigi , presso Vergani , quai de
l'Horloge du Palais , n°. 28 ; et chez le Normant , imprimeur
libraire , rue des Prêtres Saint- Germainl'Auxerrois
, nº. 42.
·
.
CE recueil n'est pas nouvean ; il a déjà été inséré dans
quelques éditions des oeuvres de l'auteur : on ne le considéra
alors que comme le fruit de ces spéculations de
librairie qui ont pour objet de multiplier les volumes. Ea
effet , à quoi peuvent servir les pensées choisies d'un
poète dont on a en même temps les oeuvres ? Si ces pensées
ne sont belles et saillantes que par la manière dont
elles sont placées , l'inconvénient de les extraire pour en
former un recueil ne se fait - il pas plus fortement sentir ?
Enfin , si , comme les idées qui composent ordinairement
un ouvrage dramatique , et principalement un opéra ,
elles n'ont rien de profond , ni de vraiment juste ; si elles
sont presque toujours l'expression des passions des personnages
que l'auteur met en scène , ne doit- on pas convenir
que ce recueil n'a aucun but , et que l'intention
d'en faire une espèce de code de morale est tout- à- fait
manquée ? Dans le cas où les pensées dont il s'agit porteraient
le caractère de sagesse et de modération qu'avait
Métastase , il en résulterait que ce poète n'a pas connu
l'art théâtral qui consiste à faire parler les personnages
selon leurs caractères ; ainsi , l'on trouverait dans la justesse
même de ces pensées , la critique la plus forte des
talens dramatiques de l'auteur italien .
Le nouvel éditeur paraît avoir un autre but ; son recueil
316 MERCURE DE FRANCE ,
1
est destiné aux jeunes gens qui apprennent l'italien .
Avant d'examiner jusqu'à quel point ce recueil peut leur
être utile , nous nous étendrons un peu sur l'auteur qui a
servi à le former . Ce que nous dirons de lui ne sortira
point de notre sujet , et offrira plus d'intérêt que l'examen
sérieux de ses pensées détachées . Comme poète , Métas-
⚫tase a été trop admiré par ses compatriotes , et trop rabaissé
par les étrangers ; ce qui arrive toujours aux écrivains
dont le style fait le principal mérite : comme homme
privé , il n'est presque pas connu ; sa vie douce et tranquille
fut exempte des orages qui s'attachent trop souvent
aux talens supérieurs ; ses qualités estimables avaient plus
de solidité que d'éclat : avec un pareil caractère , on fait
peu de bruit , mais on est heureux . En considérant Métastase
sous ce rapport , nous hous trouverons involontairement
entraînés à des contrastes peu favorables aux
gens de lettres qui , par leur orgueil et leur esprit turbu
lent , se sont attiré des disgraces et des reproches qu'ils
n'ont que trop mérités.
९ Les opéra de Métastase composent la plus grande
partie de ses oeuvres . Obligé de se conformer à toutes
les règles que l'usage et le mauvais goût avaient introduites
dans ce genre , il dénature presque toujours les caractères
de ses héros ; leurs passions ont une couleur trop uniforme
, les intrigues sont mal tissues , les unités ne sont
pas observées ; une symétrie absolument contraire aux
principes de l'art se fait remarquer dans les combinaisons
dont elle affaiblit l'effet ; et la nécessité de faire briller le
musicien et l'acteur , multiplie les morceaux parasites.
Sous le rapport du plan , les opéra de Métastase , quoique
très-supérieurs aux autres productions du même
genre , ne méritent donc aucun éloge , et ne peuvent être
comparés à nos tragédies même les plus médiocres. Il
THERMIDOR AN XII.
317
n'est pas étonnant .que ces défauts essentiels aient frappé
les étrangers , peu capables , pour la plupart , de sentir
les beautés du style de l'auteur. De là les jugemens un
peu sévères qui ont été portés sur lui . Métastase est avec
ison considéré par ses compatriotes , comme l'un des
pètes les plus purs qu'ait produits l'Italie ; sous ce rappor
ses ouvrages sont vraiment classiques . L'élégance ,
la douce harmonie , ne peuvent guères être portées plus
loin ; le choix des expressions est toujours parfait ; et les
sentimens les plus tendres et les plus délicats prennent ,
sous la plume de l'auteur , un nouveau charme qui n'est
dû qu'à la manière dont ils sont rendus. Cependant , ceuxqui
savent apprécier la diction inimitable de Virgile et de
Racine , desireraient que l'auteur italien eût un style
moins coupé , et qu'il recherchât moins les petites oppositions
de mots et de pensées . Ce léger défaut tient au
genre de l'opéra de longues périodes , l'absence des an
tithèses , eussent peut-être nui à l'effet musical .
:
M. de Voltaire , dans la préface de Sémiramis , exprime
son admiration pour Métastase ; mais il nous paraît qu'il
va un peu trop loin . En parlant de deux scènes de Titus ,
il s'exprime ainsi : « Ces deux scènes , comparables à tout ce
» que la Grèce a de plus beau , si elles ne sont pas supé- ;
» rieures ; ces deux scènes , dignes de Corneille quand,
» il n'estpas déclamateur, et de Racine quand il n'est pas
» faible ; ces deux scènes qui ne sont pas fondées sur un
» amour d'opéra , mais sur les plus nobles sentimens du
» coeur humain , ont une durée trois fois plus longue au
» moins que les scènes les plus étendues de nos tragédies
» lyriques. Ces scènes que M. de Voltaire met au-dessus ,
de ce que la Grèce a produit de plus beau , et à l'occasion
desquelles il dit que Corneille est quelquefois, déclamateur
, et Racine quelquefois faible ; ces scènes si vantées
4
(
318 MERCURE DE FRANCE ;
1
ont été mises sur le Théâtre français par M. de Belloy ,
et n'y ont obtenu aucun succès. Elles sont très - belles de
diction ; mais le caractère de Titus est beaucoup trop
doux , et par cela même n'a rien de tragique, Quel risque
peuvent courir des conjurés avec un prince aussi de
bonnaire ? C'est une observation qui paraît avoir échap
à M. de Voltaire .
Les ouvrages de Métastase qui présentent les plus
grandes beautés de style , et dont M. de Voltaire n'a point
parlé , sont les pièces tirées de l'Ecriture sainte qu'il a
composées pour la chapelle de l'empereur. Nous en citerons
un morceau qui , en supposant le charme des vers ,
peut être comparé à une tirade d'Esther ou d'Athalie.
Isaac a passé la nuit à entendre le récit qu'Abraham lui
a fait de sa vie ; il lui parle ainsi :
« O mon père , quand vous me racontez la suite mer-
» veilleuse de vos actions , un charme si grand s'empare
» de mon ame , que je ne sens aucune fatigue , que je ne
» desire aucun repos , et que je m'oublie moi - même. Vous
» me transportez parmi les événemens dont vous me faites
» le récit , et je crois y être avec vous. Si , fidèle au Sei-
» gneur , vous abandonnez votre pays natal , je quitte
» avec vous ces campagnes chéries , et je vous suis sur les
» montagnes et dans les forêts de la Palestine . Si je vous
» vois aller chercher au loin une subsistance qui vous
» manque , je vous accompagne en Egypte , et je frémis
>> aux dangers que vous courez ainsi que ma mère. Vous
» élevez -vous en vainqueur sur les rois soumis ? près des
» sources du Jourdain , je partage votre gloire. Mais quand
» vous me rappelez les promesses de Dieu , quand vous
» me racontez l'alliance durable qu'il a formée avec vous ,
» je crois être en sa présence , j'entends ses décrets éter-
> nels , et la crainte s'emparè de mon coeur. Ah ! mon père,
THERMIDOR AN XII. 319
» quelles leçons je trouve dans le cours vertueux de votre
» vie ! Je vois dans vos actions la règle des miennes : dans
» les événemens merveilleux et extraordinaires que je
» vous entends raconter , j'aperçois les voies secrètes des
» desseins de Dieu : dans les miracles , dans les faveurs
» dont il a été si prodigue envers vous , je reconnais sa
» grandeur , et je vois combien vous lui êtes cher , etc. »
Métastase étoit aussi savant littérateur que grand poète.
On a de lui un extrait de la poétique d'Aristote et une
traduction de l'Art poétique d'Horace. On a trouvé après sa
mort des réflexions sur toutes les tragédies grecques et sur
les comédies d'Aristophane. Ces petites dissertations sont
infiniment précieuses pour les auteurs dramatiques , et
pour les amateurs de l'antiquité . On voit que Métastase
avait approfondi son art ; et que les circonstances auxquelles
il a été forcé de se soumettre purent seules l'empêcher
de réformer l'Opéra italien.
Ce dernier ouvrage , fruit des méditations
solitaires de
l'auteur , nous amène naturellement
à donner , comme
nous l'avons promis , quelques détails sur sa vie privée.
Elle ne présente pas des événemens
bien importans . Comme
celle d'un homme de lettres qui n'eut ni jalousie , ni intrigue
, elle n'offre guère que l'histoire des travaux de
l'auteur . Il possédoit toutes les vertus qui caractérisent
le
vrai philosophe
: bon fils , bon frère , il soutenait sa famille
; son père n'existait que par ses secours ; son frère
moins âgé que lui était l'objet de ses plus tendres sollicitudes
: non -seulement
il l'aidait par ses libéralités
, mais
il le dirigeait par ses conseils. Les lettres de Métastase qui
ont été rendues publiques
malgré lui , prouvent tout ce
que nous venons de dire. On aime à voir un poète justifier
ainsi par sa conduite l'opinion , trop souvent démentie , de
la douce influence que les lettres devraient
avoir sur les
320 MERCURE DE FRANCE ,
moeurs de ceux qui les cultivent. Comme cette correspondance
est très -peu connue en France où elle n'a jamais été
imprimée , nous en traduirons quelques fragmens qui suffiront
pour donner une idée du caractère de l'auteur : on
verra quelle sagesse , quelle réserve règnent dans ses relations
intimes ; et si l'on compare sa correspondance avce
celles des philosophes modernes , on sentica la différence
qui existe entre le véritable homme de lettres , et les écrivains
séditieux dont les maximes ont eu des applications si
fun stes.
Métastase , après avoir été élevé par le célèbre Gravina
, fut appelé à la cour de Vienne sur la recommandation
d'Apostolo Zeno , qui le fit connaître à l'empereur
Charles VI. Ses qualités aimables ne tardèrent pas à lui
attirer une faveur dont il n'abusa jamais , Souvent le monarque
, tourmenté de la maladie qui le conduisit au
tombeau , faisait appeler le poète , et l'admettait à l'honneur
de diner tête à tête avec lui : la gaieté douce et
agréable de Métastase dissipait la mélancolie du prince , et
l'aidait à supporter ses maux. Au milieu des applaudissemens
de cette cour, Métastase , ainsi que les bons poètes ,
n'était jamais content de ses ouvrages ; des inquiétudes ,
des doutes presque toujours mal fondés le tourmentaient
sans cesse. Voici comment il s'exprime à ce sujet ; ses réflexions
peuvent s'appliquer aux défauts de la plus grande
partie des hommes :
« Je me connais , et cependant je ne me corrige pas,
» Cette obstination dans un défaut qui me tourmente , sans
» me donner aucun plaisir , me fait quelquefois réfléchir
» à l'influence que notre corps exerce sur notre ame. Si ,
de sages méditations , mon ame parvient à se convaincre
que cet excès d'inquietude est un défaut incom-
> mode , douloureux, inutile , et devient un obstacle à
>> par
» mes
THERMIDOR AN XII.
REP
5.
cen
» mes travaux , pourquoi donc ne peut- elle pas s
>> riger? pourquoi n'exécute-t- elle pas la résolution
>> vent prise de secouer ces doutes ridicules ? .... Il
6.
» tain que la plus grande partie des hommes n'ag

>> point par l'impulsion de leur raison , mais par celle des
>> leurs sens .... Si cela n'était pas ainsi , tous ceux qui
» pensent bien agiraient de même ; nous voyons cependant
>> le contraire le plus souvent. Qui mieux qu'Aristote a
» parlé de la vertu , et qui a été plus ingrat que lui ?
>> Qui mieux que Sénèque a enseigné à mépriser la mort ,
>> et qui l'a redoutée plus que lui ? Qui a mieux parlé d'é-
» conomie que notre Paul Doria , et qui a jamais dissipé
>> son patrimoine plus misérablement ? Au total , ces ob-
>> servations sont vraies ; je ne les considérerai pas sous
» leurs divers rapports , parce qu'elles me meneraient trop
» loin . »
Métastase abandonnait à sa famille les rentes qu'il possédait
en Italie : il paraît que le recouvrement en fut incertain
pendant quelque temps ; c'est ce qu'exprime la lettre
suivante , que le poète écrivit à son frère : « Qui sait
>> comment s'arrangera l'affaire de mes rentes dans le
» royaume de Naples ? Cette pensée m'a un peu troublé ,
>> non pas pour moi , mais pour vous et pour notre fa-
» mille. Je me sens assez de constance pour n'être pas ému
» de leur perte ; mais je ne puis attendre d'autrui la même
fermeté. Cependant , la pièce n'étant pas terminée , qui
» peut prévoir la catastrophe ? Je me suis tant de fois at-
» tristé de choses qui m'ont été ensuite profitables , et je
» me suis si souvent réjoui de celles qui me sont deve-
» nues nuisibles , que je ne sais plus de quoi me féliciter
» ou me plaindre . En définitif , quand l'événement serait
» au nombre de ceux que l'on peut appeler des malheurs ,
» satisfait de ne l'avoir pas mérité , persuadé que je n'ai
Χ
AB
322 MERCURE DE FRANCE ,
» pu m'y soustraire , je le souffrirai comme on souffre les
» intempéries des saisons , ou les maladies qu'on ne s'est
» pas attirées par des excès. »
Métastase , regardé de son temps comme le meilleur
poète de l'Italie , devait avoir beaucoup d'envieux ; par un
bonheur sans exemple , il n'eut pas d'ennemis : son indulgence
pour tous ceux qui couraient la même carrière
que lui , les accoutumait à son immense supériorité ; il
recommandait la même indulgence à sa famille et à ses
amis. Les conseils suivans , qu'il donne à son frère , sont
pleins de raison et de modestie :
« Vous faites très - bien si , comme vous me l'assurez , et
» comme je le crois , vous vous montrez très - indulgent
» pour les poésies qui paraissent , de quelque genre qn'elles
» soient. Les liens de parenté et d'amitié qui nous unis-
» sent rendent vos jugemens suspects ; et , s'ils ne sont
» pas plus que modérés , ils serviront moins à montrer les
» fautes d'autrui que votre prévention . Nous sommes na-
» turellement tous portés à nous opposer à la violence et
» à l'injustice : ainsi , tout ce qui pourrait vous faire con-
» sidérer comme jaloux des autres , au lieu de me faire
» des partisans , soulèverait contre moi beaucoup d'enne-
» mis. Quand vous ne pourrez , sans honte , applaudir à
» un ouvrage , gardez le silence ; laissez le public décider.
» Ne me croyez pas si faible que je regarde comme un
>> outrage les louanges qu'on donne aux autres , si or-
» gueilleux que je ne veuille pas avoir de rivaux , et si
lâche que je puisse vouloir augmenter ma gloire en
» abaissant celle d'autrui . » Que l'on compare cette manière
de parler de ses rivaux avec celle de M. de Voltaire
, dans sa vieillesse , lorsqu'il jugeait ceux dont il
croyait avoir à craindre la concurrence !
Le frère de Métastase exerçait à Rome l'état d'avocat ;
THERMIDOR AN XII. 323
^
1 paraît qu'il n'était pas aussi sage que lui. Une maladie
de langueur , suite de quelques excès , l'avait dérobé
à ses travaux Métastase , en le félicitant de sa convalescence
, lui donne les conseils les plus sages et les plus:
tendres. Cette lettre peut être considérée comme un modèle
de raison , sans pédanterie.
8
Je croirai mes inquiétudes bien payées , si au moins ,
» après cette maladie , vous avez plus soin de votre santé
» dont je crains bien qué vous n'ayez abusé . Votre consti-
» tution , les travaux de votre état ne peuvent s'accorder
» avec certaines irrégularités , qui seraient sans consé →
quence pour tout autre. Je trouve , dans la philosophie ,
» d'excellens argumens pour me fortifier contre l'idée de
» ma fin , mais n'en trouve pas contre un état de santé plus
» terrible qu'elle , puisqu'il nous prive et du plaisir de la
» vie , et du repos de la mort. Ayez soin , je vous prie ,
» autant qu'il dépendra de vous , d'éviter une situation
si déplorable , qui n'est jamais plus douloureuse que
» lorsqu'on se reproche de l'avoir méritée. J'espère que
» vous aurez de soin à notre âge , et avec vatre expé-
» rience , il serait honteux de moins consulter sa raison
» que ses pássions ; mais mon espoir le plus certain est que
» vous céderez aux instances d'un frère auquel votre amitié
>> né vous permet pas de rien refuser. Ne vous effrayez pas,
» comme si je voulais exiger de vous des extravagances
wil n'y a personne au monde qui désapprouve plus que moi
>> ces malheureux qui , par une crainte immodérée de la
» mort, se privent de tout ce qui peut rendre la vie agréable
» Je ne desire pas que vous soyez , sur ce point , ou jansé-
»-niste ou pélagien . Je demande que vous fassiez de la
» santé l'usage que les hommes prudens font de l'argent :
:
»-il faut mesurer les dépenses au capital , de manière que
» ni l'avarice , ni la prodigalité në nous privent de ce dont

X 2
324 MERCURE DE FRANCE ;
» nous avons besoin. Prenez cet avis en bonne part ; faites
>> en usage , et rendez -moi le même service quand je vous
>> paraîtrai en avoir besoin . Qui nous avertira de nos défauts ,
>> si nous ne nous en avertissons pas l'un et l'autre ? »
Le desir de faire connaître Métastase sous de nouveaux
rapports nous a peut-être menés trop loin . Notre excuse se
trouve dans l'intérêt que ses lettres nous ont paru devoir
inspirer.
L'éditeur des Pensées extraites des opéras de Métastase
est loin d'avoir mis le lecteur en état d'apprécier les talens
de ce poète : ce recueil , ainsi que nous l'avons déjà observé,
n'est qu'un composé de matériaux informes qui n'ont aucune
étendue , ni aucune suite. Quelle idée pourrait - on se
former du meilleur poète , de Racine même , si l'on mettait
dans la forme alphabétique ses pensées sur divers sujets ,
et si l'on en faisait une espèce de dictionnaire ? Il reste à
savoir si ce recueil peut être utile aux jeunes gens qui
apprennent l'italienn
1
Depuis quelque temps , on ne néglige rien pour diminuer
le travail de ceux qui étudient ; on veut leur procurer
un plaisir plutôt qu'une occupation sérieuse . En écartant
en apparence les difficultés , on étcint en eux le desir de
les vaincre ; et il en résulte que les étudians ne fon
qu'effleurer les objets sur lesquels on les exerce : ils n'acquièrent
que des connaissances superficielles , ce qui équivaut
à un peu moins que rien . Cette observation peut
s'appliquer à presque tous les nouveaux systèmes d'éducation
. Les prétendus philosophes qui les ont conçus n'ont
pas remarqué que la Providence , en assujétissant les
hommes au travail , ne leur a promis le succès et les douceurs
du repos qu'à la condition expresse qu'ils les mériteraient
par leur application et par leurs fatigues ; l'en--
fance doit être habituée de bonne heure à cette loi , qui
THERMIDOR AN XII. 325
1
ne souffre pas d'exception . Sans travail , dans quelque
état que l'on soit , nulle instruction , nul talent , et nul
véritable plaisir : ainsi tous les projets qui promettent d'é-
Expre l'enfance sans lui faire éprouver aucune peine , ne
So qu'un pur charlatanisme.
peut mettre au nombre des résultats de cette nouvelle
octrine , cette multitude d'abrégés qui ne peuvent donner
¿ntene fausse idée des auteurs d'où ils ont été tirés . Ceux
qCveulent cultiver la littérature italienne doivent lire les
chefs - d'oeuvre dans leur entier ; ils n'en connaîtront toutes
les beautés qu'en examinant leur ensemble , en suivant la
marche de l'auteur dans les détails , et sur- tout en remarquant
l'art qu'il emploie à varier son style , à lui faire
prendre tous les tons , et à lier , par d'heureuses transitions ,
les objets qui , au premier coup - d'oeil , paraissent les plus
opposés . Ce n'est sùrement pas ce qu'on peut attendre d'un
dictionnaire alphabétique des pensées de Métastase .
P ..
Essais d'un jeune Barde , par Charles Nodier. Prix : 1 fr.
50 c. A Paris , chez madame Cavanach , libraire , nouveau
passage du Panorama ; et chez le Normant , rue
des Prêtres S. Germain-l'Auxerrois , n° 42.
ti A> .
M. Nodier sollicite l'indulgence des critiques ; tout ce
qui s'appelle essai y a des droits en général : ceux- ci en
ont besoin , et n'en sont pas aussi tout- à - fait indignes . Il
est trop facile de prouver la première proposition ; et jo
desire qu'en lisant les citations que je férai on soit con-
" vaincu de la seconde ..
Il est fâcheux pour un auteur qu'on soit obligé de chercher
le sens de sa pensée ; il l'est encore bien davantage
3
326 MERCURE DE FRANCE ,
qu'on ne le trouve point après l'avoir cherché. L'auteur de
ce petit livre dit que « c'est un monument qu'il élèvé entre
» ses essais et ses forces . » Je confesse qu'il m'est impos
sible de deviner le mot de cette énigme .

Le jeune barde débute par quelques imitations d'Cvessh,
qui ne manquent pas de verve ; on est fâché d'y trüover
des tournures prosaïques , telles que celle - ci :
Ilfaitfroid, je suis mal.
ou des vers incompréhensibles , comme lorsqu'il dit , en
parlant d'un roi mort :
Il ne rêvera plus le poignard de l'esclave ,
Par la peur affermi .
Si Edipe avait été condamné à démêler des choses aussi
embrouillées , il est probable qu'il ne fût jamais monté sur
le trône des Thébains. TZ
·
On regrette que l'auteur ait employé son talent à excuser
le suicide , que les plus éclairés d'entre les païens
condamnaient , et sur - tout à traduire une partie du Cantique
des Cantiques, dont Voltaire nous avait déjà donné
une traduction dans des vues très -peu orthodoxes il faut
croire que M. Nodier n'en a eu d'autre que de lutter contre
ce grand maître ; c'est une tentative qu'il a risquée sans
consulter ses forces. Il y a plus de patriotisme que de
poésie dans la Prophétie contre Albion.
Sur ses murs abattus Carthage désoléc ,
Expia les succès de ses murs triomphans.
Les murs de Carthage ne furent jamais triomphans : quand
les Romains les assiégèrent , ils les prirent. Le prophète
a -t-il youlu , par ces murs triomphans , désigner les vaisseaux
de Carthage ? On appelle quelquefois , en langage
poétique , les vaisseaux des citadelles flottantes , mais non
des murs tout crûment.
THERMIDOR AN XIL 327
1
Et de ta grandeur qui s'écoule
Tu n'as pas différé l'écueil.
Une grandeur qui s'écoule, et un écueil différé, sont des
expressions bien impropres .
Le Tasse aux loisirs du génie
Dédiant sa captivité,
ne vaut guère mieux ; il faut encore un commentaire pour
entendre cette dédicace.
Cependant M. Nodier sait , quend il veut s'en donner la
peine , être clair, naturel , et même élégant et facile : telle
m'a paru du moins la romance qu'on va lire , et dont il a
puisé l'idée dans cette phrase de l'auteur célèbre du
Génie du Christianisme : « Le peuple était persuadé que
» nul ne commet une méchante action sans se condamner
» à avoir le reste de sa vie d'effroyables apparitions à ses
» côtés . » Cette romance est intitulée le Rendez-vous de
la Trépassée :
Claire et Paulin avec simplesse
Coulaient leurs jours ,
Et voyaient fleurir leur jeunesse,
Et leurs amours.
Rien ne pouvait en apparence
Les désunir.
Le temps cher à leur espérance
Allait venir. .
Ils ne rêvaient qu'hymen, et joies
Loisirs heureux ,
Qu'un Dieu consolateur euvoie
Aux amoureux.
Mais de Paulin voici le père :
« Il faut partir ,
» Et de la miu de votre Clairem !
» Vous départir. w
Il s'en alla vers sa future,
En grand émoi :
« Déplorable mésaventure;
>> C'est fait de moi !
((
328 MERCURE DE FRANCE ,
» Mon père veut que je le suive ,
>> Et dès ce soir.
» Mais jurons- nous , quoi qu'il arrive,
>> De nous revoir.
>> Si quelqu'un , d'un amour coupable
>> Veut te lier ,
» Tu répondras : suis-je capable
>> De l'oublier ?
>> Bientôt mon ami va me dire :
>> Eveillez-vous ;
>> C'est enfin l'heure de sourire
>> A votre époux .
>> Mais si l'un de nous dans l'attente
>> Est trépassé ,
>> Que son ame reste constante
>> Au délaissé !
>> Qu'avec doux regard , doux visage ,
» Et doux parler ,
» Elle vienne du noir rivage
>> Le consoler . >>
Paulin partit . Un coeur novice
Est si léger ! 1
Un rien , un desir , un caprice
Le fait changer.
Claire est bien loin ; Rose est jolie....
Un trait l'atteint.
Le temps fuit , le serment s'oublie ,
L'amour s'éteint.
Claire apprenant par renommée
Ses nouveaux feux ,
Lui mande : « Une autre bien-aimée
>> Obtient tes voeux.
>> Celui qui m'occupe à toute heure,
>> M'a pu trahir .
>> Claire lui pardonne , le pleure ,
>> Et va mourir. »»>
D'abord à de grandes alarmes
Il se livra.
IT.
Mais Rose d'un air plein de charmes
Le rassura.
2
THERMIDOR AN XII. 329
« Pourrais-tu croire à la nouvelle
>> De ce trépas ?
>> On se lamente , on se querelle ,
>> On ne meurt pas.
» La joie est si vîte ravie
>> A nos desirs !
>> Faut-il consumer notre vie
» En déplaisirs ?
» Viens à la fête qu'on dispose
>> Finir le jour ;
» Et tu recevras de ta Rose
>> Doux lots d'amour. >>
Il vole au bal , et fend la presse
Pour la chercher.
Il lui semble que tout s'empresse
A la cacher.
Il croit l'entendre dans la foule ,
Au moindre bruit ;
Et voit son espoir qui s'écoule
Avec la nuit.
Mais voilà bien de son amante
Le domino ,
Son cou de lis , sa main charmante ,
Et son anneau :
« Rose , un heurenx projet t'appelle ;
Il t'en souvient :
» Tu me diras trop tôt , cruelle!
>> Que le jour vient .
» Disparaissez , forme empruntée ,
>> Masque envieux ! »
Il dit ; et Claire ensanglantée
" S'offre à ses yeux,
Le bras armé d'un glaive humide ,
L'oeil égaré ,
Le teint meurtri , le sein livide
Et déchiré.
Sans le délivrer de cette ombre
L'aurore a lui ;
Claire promène un regard sombre
Autour de lui.
330 MERCURE •
DE FRANCE ,
Dès que ses sens , chargés de veilles ,
Vont s'assoupir ,
Elle murmure à ses oreilles
Un- long soupir.
Mais quand sa peine fut comblée ,
Il eut merci ,
Et rendit son ame accablée
D'un noir souci.
Puisse , comme lui , tout parjure
A son serment ,
Subir de sa lâche imposture
Le châtiment.
aucun des défauts que
Je ne vois , dans cette romance
j'ai relevés dans quelques autres vers ; c'est une des plus
jolies qui depuis long-temps me soient tombées sous la main .
D'où vient cette différence ? c'est qu'ici l'auteur n'a imité
ni copié personne ; c'est qu'il a rencontré le genre qui
convient à son talent,
Son recueil finit par quelques murdeaux de prose ; il offre
quelques pensées de Shakespeare , parmi lesquelles il me
semb'e qu'il y en a de fausses , de communes et de justes .
Dans la première classe , je placerai celle- ci : « La gloire
> est comme un cercle tracé dans l'onde ; ikcroît et s'étend ,
» jusqu'à ce qu'à force de s'étendre it s'évanouisse . » C'est
ce qu'on pourrait dire de nos affections , qui ne sont fortes
et durables que lorsqu'elles se concentrent : mais la gloire
ne s'évanouit pas en s'étendant ; au contraire , elle s'aceroît.
Je mettrai cet autre dans la seconde : « Il est , .. dans les
» affaires des hommes , une marée qui , prise à son heure ,
» les conduit à la fortune : s'ils manquent le moment , tout
» le voyage de leur vie tourne misérablement dans les
» écueils et la détresse. » C'est comme si l'on disait qu'il
faut prendre l'occasion au taupet, ou ne pas manquer le
coche .
THERMIDOR AN XII. 331
Enfin, dans la troisième , celle - ci , qui décèle un observateur
, et qui est exprimée avec énergie : « Souvent les
» caractères indécis et flottans s'enfoncent plus avant dans
» un projet , par l'effet même de leur crainte et le poids de
» leur indolence . »> ཝཱ ཝཱ ༎
Il est encore vrai de dire que « le puissant qui est tombé,
» lit sa chute dans les yeux des autres. »
SPECTACLES.
THEATRE DU VAUDEVILLE.
Ossian cadet , ou les Guimbardes , parodie des Bardes
en 3 petits actes qui n'en font qu'un , bardés de cou
plets ; par MM. Dupaty, Chazet et Moreau.
TEL est le titre de cette parodie , titre plus long que
plusieurs scènes d'opéra , et dans lequel on a cherchéa
mettre de l'esprit , afin qu'il y en eût partout .
La première représentation de cette espiéglerie fut précédée
d'un assommant vaudeville, intitulé la Succession,
et dont l'auteur a très - sagement gardé l'anonyme. Quoi
que les spectateurs à ce théâtre soient communément portés
à l'indulgence , ils ont témoigné qu'ils étoient excédés
de la Succession . On avoit d'ailleurs lâché tous les doubles
pour la jouer. Le parterre a fait entendre quelques sifflets .
L'actrice chargée du couplet d'annonce de la nouvelle
pièce , a été si décontenancée qu'elle a craint que sa mémoire
ne l'abandonnât ; elle a tiré un papier sur lequel
était son couplet ; elle l'a chanté en tremblant ; mais
il a été accueilli , répété , et l'actrice rassurée est rentrée
dans les coulisses au bruit des applaudissemens. Ce
couplet finit assez bien :
Lorsqu'un fameux lyrique
Vous donna l'opéra nouveau ,
Vous fites tous pour sa musique
Le doux unisson des bravo.
Si nous sommes trop loin des Bardes
Pour un tel accompagnement
,
N'accompagnez pas nos Guimbardes
Avec des instrumens à vent.
332 MERCURE DE FRANCE ,
9
L'éloge exclusif de la musique est la juste critique des
paroles . En général , cette critique est douce et légère ;
les parodistes ont préféré le ton de la gaieté à celui de la
satire. La plaisanterie qu'ils ont faite sur l'exposition
des Bardes , est très - applicable à bien d'autres expositions.
Vous savez tous , mes chers amis ,
Ce que je vais vous dire ;
Mais. ·
Je veux vous le redire.
L'amante d'Ossian , la sensible Rossemalade (Rosmala ) ,
prétend que la gloire des femmes est d'être fidèles . Sa
confidente lui répond « qu'il y a bien des femmes qui ne
» sont pas glorieuses . » Un premier mouvement a fait applaudir
à ce trait , et la réflexion ou la galanterie française
a empêché de redoubler les applaudissemens.
-
Matamore ( Duntalmo ) invite Ossian cadet à la fête des
bonnes gens , où il s'apprête à le bien rosser . Cadet demande
où elle se donne. Dans la prairie , au pont
de bois . Il ne faut pas , s'écrie Cadet , que ce soit
un pont comme celui de Misantropie. ( On sait que ce
pont s'écroule sous les pieds d'un des personnages ).
-
Rossemalade se plaint de ce que son père la laisse - là
depuis quinze ans ; sans doute , ajoute-t- elle , il a des
affaires. Elle le trouve sans le reconnaître ; ils se battent.
Puis après la reconnaissance , elle dit : « Voilà ce qui s'ap-
» pelle un combat singulier. »
ne
On propose à Rossemalade de la tirer de captivité ;
elle accepte l'offre , et.reste néanmoins bavarder sur la
scène. « Mais pourquoi donc , se demande - t- elle ,
» m'en vais -je pas au plus vite ? Qu'est - ce qui me re-
» tient ? j'ai l'air de faire ici un monologue d'opéra. »
Ossian cadet , enfermé par Matamore dans une cave ,
goûte de tous les vins qui s'y trouvent , du Bourgogne ,
du Champagne , du Tokai : c'est ce qu'il appelle voyager
sans sortir de sa place . Il se félicite de ce qu'au lieu de
faire le tour du monde , c'est le monde qui tourne autour
de lui . Après avoir bien bu , il éprouve une envie de dormir
, comme s'il était à l'Opéra . Son sommeil est agité par
des rêves ; il voit les Ombres chinoises ; son ami Qui-va-là
( Hydala ) vient le trouver. Ossian cadet s'étonne avec
raison , que Matamore l'ait laissé pénétrer dans cette cave.
Qui-va-là offre ses habits à Ossian cadet , pour se sauver ,
et veut rester à sa place . Cadet convient que c'est beau ,
THERMIDOR AN XII. 333
mais il observe que cela n'est pas neuf. Il a déjà vu quelque
chose de semblable ; et dans ce temps- ci les Pylades ne sont
pas communs. Au dénouement , lorsque Qui -va -là délivre
son ami , il lui dit : Le plus heureux , crois que c'est
Qui-va- là. Tu m'as déjà chanté çà , répond Ossian .
Il y a , dans le cours de la pièce , un couplet à la gloirǝ
de Le Sueur , qui est comparé au soleil , plus brillant lorsqu'il
a percé le nuage ; allusion au talent du musicien ,
que l'envie s'est efforcée d'obscurcir. Ossian cadet finit
par une éloge de Laisné. Il voudrait que le cadet eût le
charmant talent de l'aîné .
Cette parodie a eu un succès non contesté. On en a
demandé les auteurs . Peut-être est-elle un peu trop longue.
Ces bagatelles ne doivent jamais l'être.Les parodistes doivent
se rappeler que les plus courtes folies sont les meilleures.
ANNONCES.
.)
Le Livret des prodiges , ou histoires et aventures merveilleuses
et remarquables de spectres , revenans , esprits , fantômes , démons
etc.; dont les faits et événemens sont rapportés par des personnes
dignes de foi . Uu vol , in- 18 avec fig. Prix : 1 fr . , et 1 fr. 25 cent . pas
a poste.
"
A Paris , chez Pillot aîné , libraires sur le Pont-Neuf, n. 5 ,
OEuvres complètes de Démosthène et d'Eschine , traduites en
français , avec des remarques sur les harangues et plaidoyers de cea
deux orateurs , précédés d'un discours préliminaire sur l'éloquence et
autres objets intéressans ; d'un précis historique sur la constitution
de la Grèce , sur le gouvernement d'Athènes , et sur la vie de Philippe
, roi de Macédoine ; d'un traité de la juridiction et des lois
d'Athèues ; d'un dictionnaire géographique , etc ; par M. l'abbé
Auger , de l'académie des inscriptions et belles- lettres de Paris , de
celle de Rouen , etc. Nouvelle édition , 6 vol . in- 8° . , sur beau papier.
et belle impression , ornés du portrait de Démosthène et d'une
carte de l'ancienne Grèce. Prix : brochés , 24 fr. , et 53 fr. par la poste.
A Paris , chez Belin , libraire , rue Saint- Jacques , n. 22 ; Déterville
, libraire , rue du Battoir , n. 16 , près celle de l'Eperon ; et å
Angers , chez Mame , père et fils , imprimeurs- libraires.
Ces ouvrages , des deux plus grands orateurs de l'antiquité , manquoient
depuis long-temps à la littérarure , et doivent être favorablement
accueillis du public .
Voyage dans le département des Alpes maritimes , avec la description
de la ville et du terroir de Nice , de Menton , de Monaco , etc ,
par S. Papon . Prix : 1 fr . 50 cent . , et 2 fr. par la poste.
A Paris , chez Barreau , libraire , quai des Augustins , n. 33 ; et
Lebour , palais du Tribunat , galeries de bois .
Ces différens ouvrages se trouvent aussi chez le Normant , rue
des Prétres Saint- Germain- l'Auxerrois , nº . 42.
334 MERCURE DE FRANCE ;
NOUVELLES DIVERSES.
Constantinople : On assure que , d'après les représentations
d'une cour étrangère , la Porte qui desire conserver
le système de neutralité qu'elle a adopté , fait difficulté de
laisser passer dorénavant des vaisseaux de guerre et des
troupes de la Mer- Noire dans la Méditerranée .
Les nouvelles de Saint- Domingue , du commencement
de mai , confirment les détails' qu'on avait déjà reçus , relativement
à la situation où se trouvent tous ceux qui ont
montré de l'attachement pour les intérêts du gouvernement
français , dans l'ile , avant la capitulation . Le massacre
est devenu général ; il l'a été particulièrement au
Port- de-Paix et à Jérémie. Tous les blancs y ont été égorgés
, à l'exception d'un petit nombre de femmes qui ont
consenti à vivre avec des officiers noirs. 路
Voici l'acte par lequel ses généraux ont déféré l'autorité
à Dessalines :
« Nous , généraux et chef de l'armée de Haïti , recon-
» naissant les bienfaits qui nous ont été apportés par le
» général en chef Jacques Dessalines , le protecteur de la
» liberté dont le peuple jouit , le déclarons , au nom de la
» liberté , au nom de l'indépendance , au nom du peuple
» qu'il a rendu heureux , gouverneur général de Haitipour
» toute la durée de sa vie , et nous jurons sans contrainte
» que nous obéirons aux lois qu'il nous donnera de son au-
» torité , comme étant la première et suprême autorité
» que nous reconnaissons . Nous lui conférons le pouvoir
» de faire la paix , de déclarer et soutenir la guerre , et
de nommer son successeur . »
En conséquence de cette délation du pouvoir suprême ,
qui une fois décernée par les chefs de la force militaire , a
fait loi pour toutes les autres classes des habitans de l'île ,
Dessalines a continué de faire peser tout le poids de son
au orité vindicative sur les planteurs qui n'ont pas été favo-.
rables aux gens de couleur .
On mande de la Jamaïque que de 562 blancs qui étaient
à Saint -Domingue , il n'en reste que deux échappés aux
derniers massacres . Toutefois il a été permis aux Américains
de sortir et d'emporter avec eux leurs effets .
Il se confirme aussi que le 21 avril il y a eu au Cap-
Français un massacre general de tous les blanes. Jusqu'a
THERMIDOR AN XII. 335
lors on avait quelquefois épargné les femmes et les enfans ;
cette fois , les assassins n'ont épargné ni sexe ni age ; le
massacre a duré trois jours et trois puits. Avant que cette
horrible scène commençât , il avait été mis n embargo
général sur tous les navires américains qui se trouvaient
dans le port ; cel embargo n'a été levé que le 1 mai.
a
er
De Vienne , le 21 juillet : Différens courriers échangés
récemment entre cette ville et l'aris , étaient porteurs de
depeches relatives à la nouvelle dignité impériale adoptée
par les Français pour leur premier magistrat . Ces négociations
ont retardé l'envoi des nouvelles lettres de créance
à notre ambassadeur à Paris. On ne croit pas cependant
que cette correspondance se borne au nouveau titre du chef
de la France , et au rang qu'il occupera parmi les souverains
; il paraît qu'elle concerne des dispositions qui doivent
assurer pour long- temps le repos des états de l'Europe .
De Francfort , le 23juillet : Le silence des ambassadeurs
à la diète de Ratisbonne , après le vote émis dans les deux
colléges par le ministre de l'électeur d'Hanovre , sur la
note présentée le 7 mai par le ministre de Russie , et une
autre circonstance , font présumer qu'il ne sera plus parlé
à la diète de l'affaire dont traitait cette note. La circonstance
dont il s'agit , c'est que la formule ordinaire dont on
se sert pour aller aux voix , n'a point été ajoutée au protocole
de la séance d'avant - hier ; ce qui donne beaucoup
de vraisemblance à la conjecture en question .
PARI S.
On écrit de Boulogne les 6 et 12 thermidor : La tem- .
pête a fait du mal à une division de notre flottile ; on nè
manquera pas d'exagérer ce mal à Paris ; on dira que les
Anglais se sont mêlés à la tempête : je puis vous assurer
qu'il n'y a eu que quelques coups de canon échangés entre
les Français et les Anglais Le véritable vainqueur de cette
affaire est le vent d'ouest. L'empereur a travaillé toute la
nuit à diminuer ou à réparer les ravages ; il paraissait être
dans plusieurs endroits à la fois.
-
On ne paraît pas avoir ici le moindre doute sur
descente et sur son plein succès. Il ne peut y avoir d'obstacle
que la tempête ; mais le trajet est si court ! et quand les
vents auront été bien choisis , ce serait une si grande fatalité
qu'ils changeassent dans un petit nombre d'heures.
336 MERCURE DE FRANCE.
Enfin , cette grande partie va se jouer , et c'est dans
l'étroit canal de la Manche que se décidera le sort de
l'Angleterre et de la liberté des mers .
- On lit dans le Moniteur : Les seize bâtimens de la flottille
de Boulogne , qui , lors de l'ouragan du 2 de ce mois ,
avaient filé le long de la côte , et mouillé à Etaples et même
à Dieppe, sont de retour dans le port de Boulogne. Il paraît
qu'on a exagéré cet événement , qui a été fort peu considérable.
L'empereur n'a couru aucun danger , puisqu'il
était à terre lorsque le coup de vent est survenu pendant
la nuit , et presque subitement. Les équipages de quatre
bâtimens qui ont échoué , ont été sauvés ; une peniche s'est
perdue à l'entrée d'Etaples . Ainsi notre perte , en matériel ,
est fort peu
de chose . Celle que nous avons faits en hommes ,
s'élève à vingt personnes. Quant au bombardement du
Havre , il n'a eu d'autre résultat que de tuer une vieille
femme et une jeune fille de dix-neuf ans , et de faire à quelques
maisons des dommages dont l'empereur a ordonné
l'estimation , afin d'indemniserles propriétaires. On ne croit
pas que ces dommages s'élèvent au-delà de 20,000 fr.
-
Des lettres de Coblentz contiennent des détails fort
affligeans sur les dégâts causés dans cette contrée par les
orages du 2 thermidor. Plusieurs villages ont entièrement
disparu ; on cite , entr'autres , Ersenach et Bruch . Dans
ce dernier , il ne reste plus que deux maisons. L'inondation
ayant surpris les malheureux habitans pendant la nuit , ils
n'ont pu échapper à ce désastre. Les bâtimens les plus éle
vés furent même pour eux un asile inutile ; l'église , qui
était bâtie en pierres de taille , et le clocher , ont été
emportés par les eaux. Les recherches que l'on a faites
jusqu'ici pour reconnaître les individus qui ont péri , en
font monter le nombre à plus de 200 .
-On vient de nétoyer, par les ordres du préfet du dépar
tement de la Seine , les belles sculptures de la fontaine de
Grenelle . MM, Quatremère de Quincy, Molinos et Legrand, "
chargés de cette opération , y ont employé le procédé décrit
par Vitruve et par Pline, pourpasser les sculptures antiques
à l'encaustique . Ce moyen , qui consiste à boucher tous les
pores du marbre par une mixtion d'huile d'oeillet et de cire
vierge, appliquée à chaud sur le marbre échauffé lui- même ,
le préserve dans la suite de ces taches noires que l'humidité
y produit , et qui ne sont autre chose qu'une végétation de
lichen, espèce de mousse très - fine dont les racines s'implantent
dans les pores du marbre , les écartent à la longue
et en corrodent la surface.
REP
FRA
( No. CLXIII . ) 23 THERMIDOR an 12.
( Samedi 11 Août 1804. )
PS 72 .
MERCURE
DE FRANCE.
Ja onob
LITTÉRATURE
TEILY C. 1,1
POÉSI E.
܇ ܐ܇
cer
LA CRÉATION DE L'ASTRE DES NUITS ,
t
ET LE LEVER DU SOLEI L.
( Second fragment du poëme de La Création . )
La nuit régnait encore , et de l'or des étoiles , A
Sur le monde assoupi faisait. briller ses voiles ,
Quand Ali , dans le sein de son obscurité ,
S'éveille.... De terreur son coeur est agité.
« Où suis -je , cher époux ? J'ouvre en vain ma paupière;
Le ciel a - t- il à lui retiré la lumière ?
Ah ! sans chasser la nuit , ne peux -tu par tes voeux
Dissiper les horreurs de son front ténébreux ?
D'un astre trop brillant , une image adoucie ,
Ne peut-elle verser sur la terre assoupie
D'un disque pâlissant la paisible clarté ,
Qui , sans la revêtir de toute sa beauté ,
Y
338 MERCURE DE FRANCE ,
Même en la rappelant , fasse aimer son absence ;
Qui loin de le troubler, nous montre son silence ,
Attire tes regards jusque sur mon sommeil ,
Et te présente aux miens à l'instant du réveil ? »
« Chère Ali , l'amour même inspire tes prières ;
A la main qui suspend ces brillans luminaires.
Dans les champs infinis de la création ,
Ils n'ont pas plus coûté que leur moindre rayon :
Exauce donc mes voeux , ô puissance éternelle !
Des ombres de la nuit ma faible voix t'appelle ;
Quand notre ceil fatigué des pompes du soleil ,
N'en peut plus soutenir le brillant appareil :
Et comme la nature au repos s'abandonne ,
Fais qu'un astre nouveau plus doucement rayonne ,
Qu'il nous laisse entrevoir tes chefs -d'oeuvre divers ,
Et sans être le jour , colore l'univers. »
Il dit : Un nouvel astre a commencé de luire ,
La lune de la nuit vient éclairer l'empire ;
A l'éclat doux et pur de son disque argenté ,
Plus que les yeux encor le coeur sent sa beauté ;
La terre en revêtant son crêpe lethargique ,
Offre la majesté , l'attrait mélancolique
D'un palais du sommeil , où l'ame , loin du jour ,
Rêve , et vit d'amitié , d'espérance et d'amour.
La nature dormait, et maintenant repose ;
De traits mystérieux sa beauté se compose ;
L'étoile sans pâlir scintille au haut des cieux ,
Le disque de la lune en est plus radieux ;
Et le regard de l'homme en plongeant dans l'espace ,
Agrandit l'univers de ces cieux qu'il embrasse.
Omen et sa compagne , avec ravissement ,
Ont vu l'astre nouveau monter au firmament ,
Et composer sa cour , son trône et sa couronne
Des globes lumineux dont l'éclat l'environne.
THERMIDOR AN XIL 339
2
Le nouvel astre fuit au retour de l'aurore ,
Et de feux plus brillans l'univers se colore ;
Des monts leur premier jet frappe les cimes , luit ,
Et les enflamme au sein des ombres de la nuit ;
Dans l'air une vapeur purpurine et blanchâtre
Du père du matin voile encore le théatre ;
Bientôt de sa couronne un rapide rayon
Part , et de tout l'espace a touché l'horizon.
O toi , qui.chaque jour d'un torrent de lumière ,
Sans t'épuiser jamais , inondes ta carrières
Qui dans le même éclat , la même majesté ,
Triomphas de la nuit et de l'éternité ;
Soleil , je te salue ! avec Dieu tu partages
De l'univers charmé l'encens et les hommages ;
Tant sur ton front l'auteur de la création
Fit resplendir le sceau de la perfection !
De la hauteur des cieux tu répands sur le monde ,
De bienfaits et de vie une source féconde ;
Emblême ravissant de la divinité
(C
Qui dans tes rayons purs épanche sa bonté e
Pour vivre de tes feux , des mondes te suivirent
Quand tes premiers regards sur eux se répandirent :
En monarque , dès- lors , ta force a dirigé
De ces mondes le peuple autour de toi rangé ;
A ton lever fidèle , heureux de ta présence ,
Dans un ordre constant il décrit l'orbe immense
Où ceint de tes clartés , vêtu d'azur et d'or ,
Si tu fuis , il n'est plus ; tu luis , il est encor.
Roi des cieux , de ton roi rappelle la mémoire ,
Annonce à tous les yeux sa grandeur et sa gloire !
Par VERNES ( de Genève ) .
LA SENSITIVE.
192
<< D'une bergère de ton âge ,
» La Sensitive dans nos champs ,
"
Y 2
340 MERCURE DE FRANCE ,
C
» Chère Cloé , m'offre l'image . »
( Disait des mères la plus sage ,
A sa fille dont les quinze ans ,
Et la figure et le corsage ,
Déjà commençaient au village,
De fixer tous les yeux , d'inspirer tous les chants ).
« Oui , cette plante solitaire ...
» De la pudeur t'apprend les lois
» Mieux que ma bouche ne peut faire
>> Trompant le toucher téméraire ,
>> Sur elle -même tu la vois
>> Se replier pour s'y soustraire ;
» Et par un instinct salutaire
:
» Dérober son feuillage à ton souffle , à tes doigts .
» A l'observer sois attentive ,
>> Imite- la , c'est encor mieux ;
Comme elle sur-tout sois craintive ,
» Mon enfant . De toi s'il arrive
» Qu'un berger trop'audacieux
» Semble approcher sa main, furtive ,
>> Emule de la Sensitive ,
» Voile ton front , et fuis en invoquant les Dieux . »
A la morale maternelle ,
Seulette au bois le lendemain ,
Cloé jurait d'être fidelle :
« Je t'imiterai , disait- elle ,
>> Chaste Sensitive .... » Soudain
A Cloé qu'il pouvait entendre ,"
Ainsi répond d'une voix tendre
Un berger qui l'aborde , une rose à la main.len
5. Pour toi qui m'occupes sans cesse ,
>> J'ai cueilli ce bouton naissant ,
» Cloé ,, sous mon doigt qui le presse ,
» Vois se déployer la richesse
» De son calice éblouissant .
» Ainsi ta beauté , pour éclore ,
THERMIDOR AN XII- 341
1
>> Attend , bouton de rose encore ,
» La main , l'oeil , et sur- tout les baisers d'un amant . »
Du moraliste peu sévère
Cloé bientôt reçoit le bras
Puis un , deux baisers , sans colère ;
Puis.... Retournant près de sa mère ,
Elle lui dit : « Tu permettras ,
» De la vertu rigide apôtre ,
» Que , Sensitive pour tout autre ,
» Je sois rose du moins pour le jeune Lycas . »
18. i .
S.
Li
"
O VIDE
AU PORTIER DE SA MAITRESSE .
TY
(Sixième Elégie. )
>
PORTIER , chargé du poids d'une chaîne éternelle ,
Fais tourner sur ses gonds cette porte rebelle se
Ou si c'est trop pour moi , daigne au moins l'entr'ouvrir;
J'entrerai de côté. Quand il m'a fait maigrir , 95
L'amour me ménageait sans doute l'avantage
De pouvoir me glisser par un étroit passage.
Au milieu d'une garde , et dans l'obscure nuit , 'acce
Il m'apprend à marcher sans danger et sans bruit -dina, A
Autrefois je tremblais à l'aspect des ténèbres ,
Je ne rêvais qu'esprits , que fantômes funèbres ;
Vénus et Cupidon , riant de ma frayeur ,
cig
Mog
Me dirent : Avant peu tu n'auras plus de peur.7oz ne
J'aime : je ne crains plus ni le fer , ni les ombres ,
Ni les spectres errans dans les espaces sombres.lo
Je ne crains que toi seul , tes lenteurs , tes refusi # <* ONT
Je te flatte ; mes voeux timides et confus
Ne s'adressent qu'à toi : tes mains tiennent la foudre s
Qui peut m'anéantir et mé réduire en poudre .
Entr'ouvré seulement le guichet ! et mes pleurs rani
T'attesteront l'excès de mes longues douleurs .
3
342 MERCURE DE FRANCE ;
Souviens - toi que , tremblant sous le fouet redoutable ,
De ton pardon , un jour , tu me fus redevable.
Ce que de ta maîtresse alors j'obtins pour toi ,
Ne pourrais-je aujourd'hui le réclamer pour moi ?
C'est ici le moment de la reconnaissance.
<< Ouvre-moi donc , portier ! dejà la nuit s'avance. »
Puisses - tu de tes fers ainsi te dégager ,
Et voir l'eau que tu bois en vin pur se changer !
Vainement à crier je m'épuise et m'enroue ;
La porte sur ses gonds s'affermit et se cloue.
Qu'une ville en péril résiste aux ennemis ;
Mais faut- il repousser l'amant tendre et soumis ?
Faut -il en pleine paix , toujours être en défense ?
« Ouvre- moi donc , portier ! déjà la nuit s'avance . »
Je ne viens point armé , ni suivi de soldats ;
?
Je suis seul , hors l'Amour qui s'attache à mes pas :
Aussi de l'éloigner pourrais-je être capable ?
De ses membres , mon corps est moins inséparable.
En lête un peu de vin , beaucoup d'amour au coeur ,
La couronne en désordre .... Et cela te fait peur
Voilà de quoi vraiment redouter ma présence !
Ouvre plutôt , portier ! ouvre , la nuit s'avance, »
Es-tu sourd ? ou Morphée , inconnu des amans ,
Aurait- il engourdi ton oreille et tes sens ?
Cepen lant je n'ai pu tromper ta vigilance ,
Quand j'ai voulu , la nuit , m'introduire en silence .
Peut être ton amante est- elle entre tes bras !
Que ton sort et le mien different en ce cas !
Que j'envie , à tel prix , ta servile existence !
Ouvre-moi donc , portier ! ouvre , la nuit s'avance.
Me trompé- je ? est- il vrai ? sur ses gonds gémissans
La porte frémit-elle ? et qu'est ce que j'entends ?
Hélas ! de l'aquilon la brusque violence
Seule a causé l'erreur et ma courte espérance..
De la nymphe Orythie , ô fougueux ravisseur !
Accours ! sur ces battans exerce ta fureur !
THERMIDOR AN XII.
343
1
Mais tout dort ; jusqu'au vent , tout garde le silence.
« Ouvre donc , ô portier ! la nuit , la nuit s'avance. »
Ouvre ! ou de tes mépris , bientôt sur la maison ,
Et la flamme et le fer vont me faire raison.
La Nuit , l'Amour , Bacchus , sont de terribles guides :
Ils ignorent la honte , et ne sont pas timides .
Les menaces , les voeux , j'épuise tout en vain :
On ne peut amollir ni le fer , ni l'airain.
Indigne de l'honneur de garder une belle ,
Tu n'es que le geolier d'une prison cruelle.
Déjà le frais matin , et le chant du réveil ,
Arrachent l'ouvrier aux douceurs du sommeil ;"
Toi qui ceignis mon front , malheureuse couronne ,
Sur ce seuil trop ingrat Ovide t'abandonne !
Que de mon désespoir , près de Corinne au moins ,
Tes fleurons sans honneur soient les tristes témoins !
Adieu , portier maudit , fleau des coeurs sensibles ,
Immobiles verroux , barrières inflexibles ;
Seuil qu'on ne pent franchir , et vous , murs odieux ,
D'un amant désolé recevez les adieux !
KÉRIVALANT.
ENIGM E.
A mon pouvoir divin tout mortel rend hommage :
Je suis vainqueur du temps , des hommes et des Dieux ;
Je console l'absent , j'adoucis l'esclavage ;
Je règne sur la terre , ainsi que dans les cieux.
Par M. VERLHAC ( de Brives ) ,
ة ل م
LOGOGRIP HE.
Je me tiens dans les champs , on me trouve à la ville ;
Je puis nuire partout , partout je suis utile.
Quel calme autour de moi ! quelle aimable fraîcheur ;
Et près de moi , souvent , quel fracas ! quelle odeur !
4
344 MERCURE DE FRANCE ,
Le repos m'est funeste , et20l'on a vu mon être
Disparaître en un temps , dans l'autre reparaître .
On vante mes bienfaits , on m'évite , on me fuit ;
Si je plais , quelquefois , lecteur , c'est par mon bruit.
Enfin , quoique toujours dans la fange et l'ordure ,
Mon corps n'en est pas moins une chose très-pure.
Outre ces attributs de mes pieds réunis ,
Mon sein pourrait t'offrir des objets infinis ;
Mais je ne veux ici qu'un moment te distraire ;
Et qui gazouille trop , fatigue au lieu de plaire.
Deux mots te suffiront,pour me connaître bien :
Prends mes trois derniers pieds , sans eux je ne suis rien ,
Et toi -même , lecteur , tu serais fort à plaindre..
Saisis-toi de mon tout , divise -le sans craindre :,
L'une de mes deux parts fait paraître à tes yeux
Ce qui sert aux trois pieds , du moins en plusieurs lieux ; :
Avec deux pieds nouveaux , précédés de ma tête ,
C'est là que trop souvent malgré moi je m'arrête ,
Que peut- être cent fois tu maudis mon séjour .
Je suis arbre , poisson , ville et jeu tour- à -tour ;
Je marque le plaisir , j'annonce la tristesse ;
Tantôt .... Non, non , c'est trop ; fidèle à ma promesse ,
Evitons un détail pénible , hors de saison ;
Toutefois si quelqu'un n'a pu trouver mon nom ,
Qu'il lise les Jardins du moderne Virgile ,
Ou plutôt se rappelle une élégante idylle .
Par P. Roque (de Brives ).
CHARA DEX
LA Chine , l'Helvétie produisent mon premier ;
Un malade parfois guérit par mon dernier ;
Et dans l'antique Grèce on trouvait mon entier.
Le mot de l'Enigme du dernier numéro est Main.
Celui du Logogriphe est Serre-tête , où l'on trouve serre.
Celui de la Chiarade est Cor- ail.
THERMIDOR AN XII. 345
L'Enéide , traduite en vers français par J. Delille.
Quatre volumes in -8° . , figures , avec le texte.
Prix : 24 fr. , et 30 fr.; grand in - 18 , 14 fr. ,
et 17 fr .; idem quatre vol . , petit in - 18 , 10 fr. ,
et 12 fr. par la poste. A Paris , chez Giguet et
Michaud, imprimeurs-libraires , rue des Bons-
Enfans ; et chez le Normant , imprimeurlibraire
, rue des Prêtres Saint Germain -
l'Auxerrois , nº. 42 .
( Cinquième extrait. )
-
APRES les grandes émotions du quatrième livre ,
il était difficile que le cinquième pût intéresser , et
je doute même que personne les ait jamais lus de
suite , sans souffrir un refroidissement très -sensible .
M. Delille blâme ceux qui éprouvent cette impression
, comme s'il dépendait du lecteur d'être
échauffé ou refroidi par les diverses situations d'un
poëme. Je crois que c'est à Virgile lui- même qu'il
faut s'en prendre , si l'Enéide n'offre pas cet enchaînement
d'aventures , de passions et de caractères
, par lequel Homère et le Tasse soutiennent si
habilement la curiosité . Pourquoi , en effet , l'intérêt
semble-t- il mourir avec Didon ? C'est qu'aucun
autre personnage n'attire l'attention de son
côté; c'est qu'Enée n'attache pas , c'est qu'on s'inquiète
peu de savoir ce qu'il devient dans sa fuite ;
c'est qu'on n'a d'autre perspective que l'arrivée des
Troyens en Italie , événement peu intéressant par
lui -même , et qui le devient encore moins par la
lenteur avec laquelle il est conduit. Enfin , si j'ose
le dire , le sujet même du cinquième livre a quelque
chose qui blesse les convenances . La mort de Didon
laisse dans l'ame des impressions de douleur
346 MERCURE DE FRANCE,
assez fortes , pour qu'on ne puisse passer aussi vite que
le fait Enée , du bucher de cette reine au spectacle
des jeux qu'il fait célébrer en l'honneur d'Anchise ..
Les jeux , dans l'Iliade , sont amenés avec plus
d'art et de bienséance . Ils offrent un délassement
agréable au lecteur fatigué d'une longue suite de
batailles , et ils l'intéressent bien davantage , parce
qu'il y retrouve les principaux personnages qu'il a
vus en action dans tout le cours du poëme ; au lieu
que , dans l'Enéide , on ne s'embarrasse guères , à
dire vrai , que ce soit le fort Gyas ou le fort
Cloanthe qui emporte le prix . Ce cinquième livre ,
tout brillant qu'il est de poésie , me paraît donc
un épisode inutile , un ornement déplacé qui ne
sert qu'à ralentir le poète dans sa marche ; et ce
défaut est d'autant plus sensible , que le sixième
livre est lui-même tout épisodique , mais mieux
lié au sujet , plus attachant par le fonds , et d'une
couleur qui eût paru plus décente après le quatrième
livre. Ceux qui veulent absolument justifier
les divertissemens du cinquième , donnent pour
excuse le motif de piété filiale qui porte Enée à
les instituer. Mais ils ne voient pas que le sixième
satisfaisait beaucoup mieux à ce motif , puisqu'Enée
y fait un acte de piété bien plus héroïque ,
en descendant aux Enfers. Au reste , Virgile parait.
s'être piqué de surpasser Homère dans la description
de ces jeux , et il faut convenir que sa versification
est plus travaillée , plus savante et plus harmonieuse
que celle du poète Grec. Le vers d'Homère
manque quelquefois de césure , et il se termine
assez souvent par un mot de quatre ou cinq
syllabes , ce qui en rend la chute pesante et désagréable.
Virgile , au contraire , ne conserve pas
seulement dans la césure le repos de l'oreille , mais
il a poussé le goût et le soin de l'harmonie à un
degré de perfection si rare , il a varié la coupe de
THERMIDOR AN XII. 347
ses vers avec un art si heureux , qu'ils n'offrent
jamais le retour des mêmes sons , des mêmes formes,
ni des mêmes mouvemens ; et c'est ce qui fait que
ce poète , dans les endroits mêmes qui paraissent
languir , vous enchante encore par la seule beauté
de la mélodie.
M. Delille a fait , dans notre langue , une étude
particulière de l'harmonie imitative , et il a quelquefois
égalé Virgile dans les belles descriptions
du cinquième livre. On doit ajouter à sa louange ,
que le mélange harmonieux des longues et des
brèves semble donner à la poésie latine un grand
avantage sur la nôtre , ou du moins des ressources
d'un usage plus facile ; ainsi , dans ces vers , qui
sont si riches en sons imitatifs ,
Ast ubi clara dedit sonitum tuba , finibus omnes
Haud mora , prosiluere suis; ferit æthera clamor
Nauticus, adductis spumant freta versa lacertis,
Infinduntpariter sulcos, totumque dehiscit
Convulsum remis rostrisque tridentibus æquor ,
ceux qui sentent combien il est difficile de trouverun
équivalent à cette suite rapide de dactyles , et
à ce choix de syllabes pittoresques , ne reprocheront
pas à M. Delille d'avoir affoibli , peut-être , le
mouvement et l'énergie de quelques vers ; ils le
loueront d'avoir rendu l'effet général de cette peinture.
Le signal est donné : la troupe impétueuse
Part; leurs cris fendent l'air ; l'onde tumultueuse
Sous leurs coups cadencés écume à gros bouillons ;
Tous déchirent son sein par de larges sillons :
L'eau frémit sous leur proue , et l'humide carrière
Sous leurs rames s'ébranle , et s'ouvre toute entière.
Il ne faut cependant pas attacher à ces beautés
d'harmonie imitative, plus de prix qu'elles n'en ont.
Ce serait un défaut de les prodiguer , et un goût
puéril de les rechercher avec un art pénible . Elles
doivent naître du sujet et de la disposition naturelle
des mots. Ceux qui ne les produisent que par
1
348 MERCURE DE FRANCE ;
des constructions forcées , du par un assemblage de
mots bizarres , changent la poésie en un art mécanique.
La véritable mélodie ne tourmente pas
le style , pour rendre des effets matériels . Elle
peint les sentimens de l'ame avec une expression
vraie et naturelle ; elle met l'accent du coeur dans
les paroles . C'est ainsi que Virgile peint la tristesse
de ces femmes troyennes , qui pleurent au bord
de la mer , en pensant à leur patrie :
Cunctæque profundum
Pontum aspectabant flentes.
Il n'y a personne qui ne sente que cette harmonie
est faite pour l'ame , encore plus que pour l'oreille ;
et ce qui est admirable , c'est qu'elle ne laisse apercevoir
aucun travail , aucune recherche dans l'expression.
On trouve au contraire , dans la traduction
, ce double caractère de prolixité et d'enflure ,
que j'ai déjà fait remarquer tant de fois.
Les Troyennes en pleurs , des noirs gouffres de l'onde
Contemplaient tristement l'immensité profonde ;
Elles pleuraient Anchise , et leurs chagrins amers
Semblaient s'accroître encore au sombre aspect des mers.
Quand Virgile me dit que ces femmes pleuraient
en regardant la mer , je n'ai sûrement pas
besoin qu'on m'ajoute que l'aspect des flots augmentait
leur tristesse . C'est toujours la même manière
d'épuiser le fonds d'un sentiment ou d'une idée.
Apprenons donc , une bonne fois , le mérite de la
briéveté , mérite si difficile et si rare , quoiqu'il dût
paraître plus aisé de dire moins que de dire plus.
Pindare , qu'on ne soupçonneroit pas de donner
des leçons de goût dans ses odes , dit dans la première
Pythique
• πολλων
Πείρατα συνταύταις
Εν βραχεί , μείων έπεται
Μωμοσ αυτιώπων . #
THERMIDOR AN XII. 349
« Celui qui sait dire beaucoup en peu de mots , est moins exposé à la
>>> critique . >>
M. Delille reconnaîtra mieux que personne la
vérité de cette sentence . Dans le genre descriptif
où il excelle , j'oserai lui reprocher , comme un
défaut considérable , de s'abandonner à un goût de
détails minutieux qui empêchent les grands traits
de paraitre. Que Nisus , par exemple , au moment
d'emporter le prix de la course , vienne à tomber ,
et que , dans sa chute , il s'occupe de procurer la
victoire à son ami Euryale , ce sont des circonstances
qui peuvent être intéressantes ; mais où est
la nécessité de décrire dans cette action , la manière
dont le pied de Nisus a glissé , et les mouvemens
qu'il exécute en tombant ? C'est pourtant ce
que fait le traducteur. Nisus , dit- il ,
Glisse , et , se débattant sur son pied qui chancelle ,
Tombe , et roule étendu dans le sang qui ruisselle .
Un homme qui glisse se débat -il sur un pied ? Je
n'en sais rien ; mais , sans entrer dans ce détail qui
n'est ni agréable ni peut-être bien exact , Virgile
décrit cette même chute avec autant de poésie et
plus de précision :
Hic juvenis, jàm victor ovans , vestigia presso
Haud tenuit titubata solo, sed pronus in ipso
Concidit.
Le sixième livre de l'Enéide est peut-être ce
que la poésie antique nous a laissé de plus parfait
et de plus majestueux . Si Homère a eu le premier
l'idée hardie de faire entrer l'Enfer dans ses tableaux
, il faut l'admirer comme un homme de
génie qui a étendu le domaine de son art ; mais il
faut avouer que le onzième livre de l'Odyssée n'est
qu'une ébauche grossière de la magnifique peinture
de Virgile. Ici , la supériorité du poète latin
est , en grande partie , l'ouvrage de son siècle , et
le fruit des idées que la société avait acquises en
350 MERCURE DE FRANCE ,
avançant en âge. Et , en effet , si l'on compare les
trois descriptions de l'Odyssée , de l'Enéide , et du
Télémaque , on trouvera que la philosophie de
Virgile est aussi élevée au-dessus des idées d'Homère
, qu'elle est éloignée du vrai sublime de Fénélon
, en sorte que la perfection des idées religieuses
marque les progrès de l'esprit humain. Homère
, dans un siècle à demi barbare , avait quelques
notions de l'immortalité de l'ame , des récompenses
et des peines futures , parce qu'une société
même naissante ne pourrait se soutenir sans l'appui
de ces idées ; mais il les avait tellement obscurcies
et défigurées par ses imaginations , que ces
vérités ne paraissaient plus que comme les ombres
d'elles mêmes. Il est difficile de concevoir ce qu'il
entendait par l'immortalité dont jouissent ses héros
dans les Champs- Elysées , lorsqu'on voit Achille
témoigner le desir de retourner sur la terre , pour
y servir un pauvre laboureur . On voudrait trouver
de la philosophie dans cette boutade d'Achille ;
ce n'est qu'une naïveté plaisante et populaire dont
Homère riait sûrement le premier. Virgile , né daus
un siècle plus poli , avait des idées plus nobles. On
croit entrer dans un monde nouveau , en lisant
ces vers charmans où le poète , avec une harmonie
extraordinaire , s'est efforcé de peindre une
félicité plus tranquille que celle de la vie présente :
Devenére locos lætos et amona vireta
Fortunatorum nemorum , sedesque beatas.
Largior hic campos æther et lumine vestit
Purpureo, solemque suum, sua sidera norunt.
Des vergers odorans l'ombre voluptueuse,
Les prés délicieux et les bocages frais ,
Tout dit: Voici les lieux de l'éternelle paix !
Ces beaux lieux ont leur ciel , leur soleil , leurs étoiles ;
Là , de plus belles nuits éclaircissent leurs voiles ;
Là, pour favoriser ces douces régions ,
Vous diriez que le ciel a choisi ses rayons.
Virgile , sous l'ascendant d'une religion qui ne
THERMIDOR AN XII. 351
parlait qu'aux sens , ne pouvait avoir l'idée d'une
félicité plus raisonnable ; et dans l'impuissance
d'imaginer des plaisirs plus solides , il finit par faire
danser ses bienheureux , ou bien il leur fait réciter
des vers :
Pars pedibus plaudunt choreas et carmina dicunt.
Fénélon vous introduit dans la pure lumière de
l'intelligence. I vous fait sentir une félicité réelle
dans ce goût sublime de la vérité et de la vertu dont
il enivre ses immortels. Ils sont dans l'ivresse
dit- il , sans en avoir le trouble et l'aveuglement.
C'est au fond de l'ame qu'il va chercher la source
de ce bonheur , dont elle jouit par la connaissance
et par l'amour. Cette pure raison du christianisme a
insensiblement formé le goût des peuples modernes ;
et quoiqu'un reste de philosophie païenne se mêle
encore à notre littérature et nous attache aux imaginations
folatres de l'antiquité , il est certain
qu'aujourd'hui on ne supporterait pas un poète
qui ferait consister le bonheur de l'autre vie dans
des contredanses , ou qui peindrait les habitans du
ciel buvant et riant comme 1 les dieux d'Homère.
Virgile a mis plus de jugement dans la description
des Enfers que dans celle des Champs- Elysées .
N'est- il pas bien étonnant de trouver dans ce poète
le dogme de l'éternité des peines et l'idée du Purgatoire
? Remarquez que c'est un fondateur d'état
qu'il instruit des mystères de la justice divine . Cette
conception est assurément très - belle , et marque
un esprit très-philosophique. C'était , dit- on , de.
la philosophie perdue à la cour d'Auguste , qui ne
croyait pas à l'Enfer . Je ne sais si cela est bien
vrai. Il y avait peut -être alors , comme il y a eu
dans tous les temps , des philosophes qui niaient
la justice éternelle , parce qu'ils en avaient peur
mais qui , dans le fond de leur ame , y croyaient

352 MERCURE DE FRANCE ;
autant ou plus que les autres. Il y a , dans ce monde,
plus de foi qu'on ne l'imagine. Les incrédules sont
ceux qui en ont plus qu'ils n'en voudraient avoir.
L'athée nie Dieu , parce qu'il tremble qu'il n'existe.
Il n'a d'autre moyen pour le détruire que de le
nier ; il le nie avec fureur : mais l'homme de bonne
foi ne s'emporte pas contre une erreur , il la méprise.
Si les honnêtes gens du siècle d'Auguste
avaient méprisé la croyance de la vie future et de
ses peines , je doute que Virgile eût eu le courage
de la soutenir et de la développer dans de si beaux
vers , pour le seul plaisir d'avancer une opinion
méprisable. Ses arrêts , d'ailleurs , pouvaient of
fenser hien des gens puissans qui s'étaient élevés
par des crimes , qu'il condamne à d'éternels supplices.
C'était un terrible casuiste que Virgile. Il y
avait à Rome des oppresseurs redoutables , des
juges mercenaires , des soldats enrichis des dépouilles
du monde , qui ne devaient pas trouver
fort agréable de se reconnaitre dans ses descriptions
, sous la figure qu'il leur' y fait faire, Il faut
supposer qu'il était soutenu par la croyance publique
, et peut-être aussi par la conscience de
ceux qu'il damnait si hardiment .
Vendidit hic auro patriam , dominumque potentem
Imposuit, fixit leges pretio atque refixit.
Ausi omnes immane nefas, ausoquepoliti.
M. Delille a trouvé apparemment que dans ce tableau
, Virgile avait trop ménagé les gens de justice.
Il a substitué au demi vers qui les regarde une
longue tirade , dont la véhémence est malheureusement
refroidie par des répétitions :
"
Ils sont jugés ici tous ces juges sans foi ,
Qui de l'intérêt seul reconnaissaient la loi ;
Qui , mettant la justice à d'infames enchères ,
Dictaient et rétractaient leurs arrêts mercenaires ,
Et de qui la balance , inclinée à leur choix ,
Corrompit la justice , et fit mentir les lois.
Ce
THERMIDOR AN XII. 353
Saxum ingens volvunt alii.
Ce vers rappelle celui d'Homère , qui peint senes
giquement les efforts de Sisyphe roulant son
Λαᾶν βαστάζοντα πελώριου α εφοτέρησιν.
( ODYSS- , 1. XI.
Je ne sais si le repos interminable de Théséa hr
pas quelque chose qui effraie encore plus l'imag
nation ,
Infelix Theseus.
Sedet æternumque sedebit
M. Delille traduit admirablement :
Sur sa pierre immobile il s'assied pour jamais.
Mais il gåte ce beau vers , en ajoutant ,
C'est là son dernier trône :
réflexion bien fausse , si on la prend sérieusement ,
et bien déplacée , si c'est une ironie .
Enée rencontre Didon dans le champ des pleurs,
( lugentes campi ) où se réunissent les amans mal
heureux . On sait gré à Virgile d'avoir ménagé cette
situation , et cependant elle est.si embarrassante ,
qu'il aurait dû l'éviter. Que pouvait dire Enée ,
dans une telle circonstance , qui fût même supportable
? Il est bien temps de consoler Didon , lorsqu'elle
est morte , et de s'excuser , auprès d'elle
d'une faute qui ne peut plus se réparer ! Une telle.
situation déconcerte toute l'éloquence humaine..
Que sert à Enée d'étaler de grands sentimens , de:
montrer de l'amour , de la pitié ? Tout cela est
froid , tout cela arrive trop tard ; mais y a -t - il
rien de plus choquant que la raison qu'il allègue
pour son excuse ? Il ose dire à Didon qu'il n'a pas
prévu sa mort , qu'il n'a pas pu imaginer qu'elle
prendrait son départ d'une manière si tragique ;
car c'est exactement là le sens de ce vers :
Nec credere quivi
Hunc tantum tibi me discessuferre dolorem.
J

5.
354 MERCURE DE FRANCE ;
Eh quoi ! ses larmes , son désespoir , ne lui disaient-
ils rien ? Il avait donc bien peu de douleur ,
s'il n'entendait pas ce langage . Quelle réponse foudroyante
cela fournissait à Didon ! Mais le poète
s'est bien gardé d'approfondir une scène si délicate
et si peu favorable à son héros .
Il serait superflu de s'étendre sur toutes les
beautés poétiques de ce sixième livre , qui ouvre
un champ si vaste à l'admiration . Le tableau prophétique
des destins de Rome est peut- être ce qui
fait le plus d'honneur au génie de Virgile . C'est un
nouveau genre de fiction qu'il a su tirer de la doctrine
de la métempsycose ; et l'on ne sait ce qu'on
doit y admirer le plus , de la hardiesse de l'invention
, ou de la beauté du style. Rien n'égale la précision
rapide avec laquelle il caractérise cette foule
de Romains qu'il passe en revue . M. Delille , traduisant
le poète latin dans un morceau si vif , ressemble
au duc de Mayenne suivant Henri IV , ou
bien an Ganimède de Virgile , qui paraît tout à-lafois
plein d'ardeur , et prêt a perdre haleine : acer,
anhelanti similis. Il traduit singulièrement cette
apostrophe aux Fabius :
Quòfessum rapitis, Fabii?
Race des Fabius , souffrez que je respire.
Le tour de ce vers est admirable pour peindre un
homme qui tombe de fatigue . Le mot fessum a
fait illusion à M. Delille. Virgile veut dire que son
admiration épuisée par tant d'objets qu'il vient de
parcourir , se ranime à la vue des Fabius ; c'est ce
que le mouvement de son style indique assez , Quò
fessum rapitis... et la suite le montre encore mieux ,
(
Tu, Maximus ille es,
Unus qui nobis cunctando restituis rem .
Tout le monde sait par coeur les beaux vers qui
Grent pleurer Octavie.
THERMIDOR AN XII. 355
Si quàfata aspera rumpas,
Tu Marcellus eris.
Je ne sais si ces vers valurent à Virgile près de
quarante mille francs ; mais une telle générosité est
encore plus rare que la belle poésie .
CH. D.
OEuvres choisies de Fénélon ; par M. Jauffret. Dix vol.
in- 12. Prix : 15 fr . , et 20 fr. par la poste. A Paris ,
chez Leclere , libraire , quai des Augustins ; et chez
le Normant , imprimeur - libraire , rue des Prêtres ,
Saint-Germain-l'Auxerrois , no. 42.
DANS le temps que la religion et ses ministres étaient
persécutés par la philosophie , avec ce système savant de
cruauté et de dérision , qui avait le mérite de rappeler les
premiers jours du christianisme , Fénélon , archevêque et
prince du Saint-Empire , Fénélon , modèle de piété et de
vertu , était loué par les philosophes , et M. Chénier le
célébrait dans ses vers en plein théâtre . D'où venait cette
contradiction ? Etait-ce un hommage forcé que leur arrachait
la vertu de ce prélat ? ou bien espéraient- ils le flétrir
plus sûrement par leurs éloges , qu'ils ne l'auraient pu
faire par leurs injures ? Il n'est pas impossible que ces
deux sentimens , qui paraissent contradictoires , se soient
mêlés dans leur ame. Fénélon avait rendu la religion si
aimable , son nom était si chéri et si populaire , qu'il
paraissait difficile d'outrager sa mémoire . Ils prirent le
parti plus dangereux de le louer. Ils crurent , avec raison ,
que le meilleur moyen de souiller sa réputation et de
décréditer son génie , était d'en faire un homme de leur
parti , et de vanter partout , comme philosophe , un prince
2
Z 2
356 MERCURE DE FRANCE ,
de l'Eglise , qui n'aurait pu être philosophe sans avoir été
un hypocrite et un traître. Mais une petite circonstance .
qui peint mieux que toutes les réflexions , la sincérité de
Ieurs louanges , c'est que , dans le même temps , ces grands
apôtres du culte de la raison , faisaient rechercher à Cambray
la poussière de l'illustre archevêque pour la déshonorer
leur zèle ne s'est trompé que d'objet , les restes de
M. de Fleury furent profanés , et ceux de Fénélon échappèrent
à leurs mains . La découverte vient d'en être faite
sous de meilleurs auspices , et on propose aujourd'hui une
souscription pour fonder un monument digne de recevoir
cette précieuse dépouille. Heureux ceux à qui la philosophie
et la révolution n'ont pas ôté les moyens de concourir
à l'exécution d'un si beau dessein !
Mais le plus beau et le plus solide monument de la gloire
de Fénélon , est dans ses ouvrages. M. Jauffret ( ce n'est
pas celui qui se promène dans les environs de Paris ) , en a
publié un choix assez étendu pour faire connaître ce qu'ils
contiennent de plus important , et assez court pour les
mettre à la portée de ceux qui ne pourraient atteindre au
prix de l'édition in-4" . Il a ajouté aux livres classiques
qui ont porté le nom de Fénélon dans toute l'Europe , ses
ouvrages religieux , qui font encore mieux connaître le
fond de son ame.
Les six premiers volumes renferment :
1º. La vie de ce grand homme , où l'on trouve plus de
simplicité et de briéveté que dans celle dont on a surchargé
la grande édition .
excellente
2°. Le Traité de l'Existence de Dieu
démonstration , sur-tout dans la première partie , qui
ne touche qu'aux preuves tirées de la nature et de fordre
physique. Ce sujet , fécond en riches développemens
convenait à l'imagination abondante de Fénélon. On ne
THERMIDOR AN XII. 357
peut s'empêcher d'y admirer le luxe de son style , èt cette
harmonie si naturelle et si facile qu'il ne paraît jamais
chercher , et qui orne d'elle-même tout ce qu'il écrit . La
seconde partie , qui est toute métaphysique , demandait
un style plus fort et des argumens plus serrés ; mais Fénélun
n'avait pas la force de Pascal , ni le génie de Bossuet.
"
5. Les Dialogues des Morts les Contes et Fables ;
et des Mélanges de Littérature et de Morale . Tous ces
petits , ouvrages sont écrits avec l'agrément d'un très bel
esprit. Les dialogues ne sont point vides d'idées , comme
l'ont prétendu quelques critiques du siècle dernier , qui
ne trouvaient d'ouvrages pensés que ceux qui s'élévaient
contre les idées et les coutumes de leur pays. Ils sont , au
contraire , pleins de finesse et de connaissance du monde!
On y trouve des jugemens ' sur l'histoire , qui sont bien
malins , et qui semblent justifier ce qu'une personne à la
cour disait de Fénélon , qu'il avait de l'esprit à faire
trembler.....
4. Le Télémaque , ce livre de tous les âges , de toutes
les conditions , inspiré par l'amour des hommes , et fait
pour les rendre heureux , si on pouvait l'être dans cette
vie. Accordons à Voltaire que ce ne soit pas un poëme ,
quoiqu'il en ait tous les caractères , hormis un seul ; contentons-
nous que ce soit un ouvrage immortel . Pardonnons
à ce même Voltaire d'en avoir tourné en ridicule plusieurs
endraits : ce devoit être un besoin pour lui , lorsqu'il
relisait sa Henriade . Le Télémaque est comparable aux
premiers poemes épiques pour la richesse de l'invention ,
l'art de la conduite , la beauté des caractèrès , la variété
des épisodes ; enfin, pour la poésie et l'intérêt du style, qui
est l'ame de toute composition littéraire : il me lui manque
qué d'être écrit en lignes rimées . C'est le seul avantage
qu'ait sur lui la Henriade ; et on ne veut pas que ce soit un
3
358* MERCURE DE FRANCE ,
poëme épique : à la bonne heure. Le Télémaque ne sera
qu'un livre , mais on le lira éternellement .
5°. Les Dialogues et la Lettre sur l'Eloquence. Fénélon
était encore jeune lorsqu'il écrivit ces dialogues , où il
propose ses idées sur l'éloquence de la chaire. Il aurait
voulu introduire la méthode de prêcher d'effusion ou d'inspiration
; ce qui ne pouvait être praticable que pour un
homme comme lui , que la nature avait fait éloquent. Il
soutient ce système avec une vivacité admirable , et une
fécondité d'expressions qui enchante. C'est dans ces dialogues
qu'on peut juger ce qu'était Fénélon missionnaire ,
lorsqu'il s'abandonnait au torrent de ses idées , avec cette
éloquence du coeur à laquelle rien ne résiste . La lettre sur
l'éloquence est un modèle du style qui convient aux
sujets purement littéraires , et , à bien des égards , un
modèle de goût. Voltaire lui - même , qui écrivait si bien
en littérature , n'avait pas une manière aussi parfaite :
outre que Fénélon a plus de probité dans ses jugemens et
de droiture dans ses vues , il a plus de force et de suite
dans les idées , plus de chaleur dans le style , et une fleur
d'imagination plus agréable. Voltaire décriait trop les
anciens , et peut-être Fénélon les estimait- il avec une
passion qui n'était pas favorable à ses contemporains . Il
me semble qu'il traite Corneille et Racine avec bien de la
sévérité. Il a l'air de les regarder comme de petits garçons
auprès de Sophocle et des autres grands poètes de l'antiquité.
Il ne leur pardonnait pas d'avoir mis tant d'amour
dans leurs pièces ; et il avait conçu , à ce qu'il paraît , un
genre de tragédie si austère , qu'il dit lui- même que la
religion la plus pure n'en pourrait étre alarmée. Il y a une
foule d'autres opinions dignes de remarque dans cette lettre
sur l'éloquence. Les littérateurs qui sont venus depuis n'ont
fait que développer et soutenir bien des idées qu'ils y ont
THERMIDOR AN XII.
359
trouvées répandues . Fénélon était un grand maître en fait
de goût et de critique.
6. Tout ce qui regarde l'éducation du duc de Bourgogne
, et des Lettres fumilières.
Les quatre derniers volumes contiennent des Lettres
sur la Religion et l'Eglise , qui sont plutôt des Traités que
des Lettres , et qu'on a coutume de réunir au Traité de
Existence de Dieu , parce que Fénélon y achève cette
matière , et qu'il en déduit les conséquences. Ce sont des
morceaux composés pour l'instruction du duc d'Orléans ,
qui fut régent , et qui en profita peu . Ils sont suivis des
Directions pour la Conscience d'un Roi ; matière délicate
, et que Fénélon a traitée sans aucun adoucissement. Il
y a même mis une sorte de rudesse , comme dans cet
endroit : « Quelque lâche et corrompu flatteur ne vous a-
» t- il point dit , et n'avez- vous point été bien aise de
>> croire que les rois ont besoin de se gouverner , pour
» leurs états , par certaines maximes de hauteur , de dureté ,
» de dissimulation , en s'élevant au - dessus des règles communes
de la justice et de l'humanité ? » Voilà pourtant
comme parlaient ces ministres d'une religion que les
philosophes accusaient de prêcher la servitude ; mais cette
liberté fait moins d'honneur à Fénélon , qui l'osait employer,
qu'au prince qui la savait souffrir. On trouve ensuite des
Sermons , des Réflexions sur chaque jour du mois , des
Méditations sur divers sujets de piété , et des Lettres spirituelles.
Ceux qui liront ces différens écrits n'y verront pas
sans étonnement , que Fénélon , qu'on nous peint si tolérant
, prend toujours la religion par son côté le plus
sévère. J'ai lu avec attention ses Lettres familières et spiritaelles
; ( de tous les ouvrages celui où le coeur se voit
le plus à fond ) ; j'ai lu également celles de Bossuet , et je
crois pouvoir me flatter de connaître le secret de leur
360 MERCURE DE FRANCE ,
direction . Je puis assurer que Bossuet est infiniment plus
aisé , plus naturel , plus doux que Fénélon . Les philosophes
qui les ont jugés différemment ne les connaissaient point, et
comment pouvaient- ils les apprécier , étrangers comme
ils l'étaient à la partie la plus importante, de leurs
ouvrages ? Ils étaient si éloignés de s'en instruire , qu'ils,
méprisaient l'instruction qu'ils auraient dû en tirere
Parmi les ouvrages que Fénélon a composés pour l'édu
cation , le petit Traité de l'Education des Filles mérite une
attention particulière. C'est un ouvrage que les femmes,
ne goûtent point assez , peut- être parce qu'il prouve trop
bien que l'étude des belles - lettres ne leur convient pas .
C'est une question que j'ai eu occasion de touchor bien,
légèrement , en parlant du Dictionnaire des Femmes
célebres , et sur laquelle je reviendrai aujourd'hui , sans
daigner faire attention aux injures qu'un petit philosophe
sans nom me fait , dit - on , l'honneur de m'adresser à ce
sujet dans une feuille inconnue . Je n'ai garde de prétendre
occuper le public d'un journal que le public s'obstine à ne
point lire. C'est peut- être là ce qui m'attire les petites
attentions de ces messieurs ; ils cherchent, quelqu'un qu'ils
puissent offenser , et ils n'en peuvent venir à bout . Pour,
moi , je puis leur certifier que je trouve très - plaisant qu'un
homme qui me jette des pierres du haut de sa, lucarne ,
prétende me donner des leçons de politesse et de savoirvivre.
Cet homme me fait rire ; il veut que je lui aie
manqué..
+
Eh ! l'ami , qui te savait là ?
Ce n'est sûrement pas écrire contre les femmes , comme
le prétend ce badin, que de , soutenir que la nature , les
a , destinées à toute autre chose qu'à faire des livres . Ce,
n'est pas leur interdire la culture de l'esprit ; à Dieu, ne
plaise ! L'esprit est une partie de leur empire , je dirais
THERMIDOR AN XII. 361
presque une partie de la beauté. Non , il n'y a pas de beauté
complète où l'immobilité de l'ignorance est empreinte ;
de même il n'y a pas de laideur absolue où brille l'éclat
d'un esprit cultivé. La perfection se rencontre, ici comme
en mille autres choses , dans un juste milieu , et les per
sonnes du sexe qui voudront y atteindre , auront encore
une tâche assez forte à remplir ; mais c'est Fénélon : luimême
qu'il faut entendre ici , et âcher de faire goûter à
ces dames. « Venons , dit - il , au détail des choses dont une
» femme doit - être instruite : Quels sont ses emplois ? elle
» est chargée de l'éducation de ses enfans : des garçons ,
» jusqu'à un certain age ; des filles , jusqu'à ce qu'elles sa
:
marient : de la conduite des domestiques , du détail de la
>> dépensè ; d'ordinaire même , de faire les fermes et de
» recevoir les revenus. » ( Cet emploi n'a certainement rien
de désagréable ;, et tant que Fénelon, ne dira, que de ces
choses-là , il est sûr de ne pas déplaire , ) , « Mais une femme
>> curieuse trouvera que c'est donner des bornes bient
» étroites à sa curiosité ; elle se trompe , c'est qu'elle ne
» connaît pas l'importance et l'étendue des choses dont jo
» lui propose de s'instruire . » Et plus bas : « Joignez à cef
» gouvernement l'économie . ». Fénélon veut parler ici de
l'économie rurale , parce qu'il regarde comme important,
que les femmes, habitent la campagne ; mais il prétend
qu'elies ne font pas grande différence entre la vie cham
t

>>
pêtre et celle des sauvages du Canada . Si vous leur par-
» lez de vente de blé , de culture de terres , des différentes
» natures de revenus , de la levée des rentes , de la meilleure,
» manière de faire des fermes ou d'établir, des, receveurs ;
» elles croient que vous voulez les réduire à des occupations ,
» indignes d'elles . »
Ce n'est pourtant que par ignorance qu'on mépriso
cette science de l'économie,
362 MERCURE DE FRANCE ;
aux
« Apprenez à une fille à lire et à écrire correctement.
Il faudrait aussi qu'elle sût la grammaire pour sa langue
naturelle Je ne vois rien de moins utile que l'étude
des langues vivantes ; celle du latin serait plus raisonnable
, mais je ne voudrais le faire apprendre qu'a
filles d'un jugement ferme et d'une conduite modeste ,
qui sauraient ne prendre cette étude que pour ce qu'elle
vaut , qui renonceraient à la vaine curiosité , qui cacheraient
ce qu'elles auraient appris , et qui n'y chercheraient
que leur édification . »>
Lorsque Fénélon tourne ses yeux perçans sur les faiblesses
du beau sexe il voit loin . Je crains bien que
les femmes qui se piquent de bel - esprit ne lui pardonnent
pas de les avoir dépeintes comme on va le voir :
« Les femmes , dit - il , sont d'ordinaire encore plus passionnées
pour la parure de l'esprit que pour celle du corps .
Celles qui sont capables d'études, et qui espèrent de se distinguer
par- là , ont encore plus d'empressement pour leurs
livres que pour leurs ajustemens . Elles cachent un peu leur
science , mais elles ne la cachent qu'à demi , pour avoir
le mérite de la modestie avec celui de la capacité . D'autres
vanités plus grossières se corrigent plus facilement , parce
qu'on les aperçoit , qu'on se les reproche , et qu'elles
marquent un caractère frivole . Mais une femme curieuse ,
et qui se pique de savoir beaucoup , se flatte d'être un
génie supérieur dans son sexe ; elle se sait bon gré de mépriser
les amusemens et les vanités des autres femmes ;
elle se croit solide en tout , et rien ne la guérit de son entêtement
; elle ne peut d'ordinaire rien savoir qu'à demi ;
elle est plus éblouie qu'éclairée par ce qu'elle sait ; elle
décide , elle se passionne pour un parti contre un autre
dans toutes les disputes qui la surpassent, même en matière
de religion de là vient que toutes les sectes naissantes ont
THERMIDOR AN XII. 363
eu tant de progrès par des femmes qui les ont insinuées et
soutenues . Les femines sont éloquentes en conversation , et
vives pour mener une cabale . Les vanités grossières des
femmes déclarées vaines , sont beaucoup moins à craindre
que ces vanités sérieuses et raffinées qui se tournent vers
le bel- esprit pour briller par une apparence de mérite solide.
La feiame forte file ( 1 ) , se renferme dans son ménage ,
se tait , croit et obéit. >>
Ce dernier trait est bien sévère , je l'avoue ; mais aussi
quel tableau achevé en trois mots ! c'est un traité complet
d'éducation. On y trouve tout ce qu'il faut pour arriver
à ce précieux état qui ne laisse point aux femmes la
crainte d'avoir à rougir de leur ignorance , et qui ne permet
pas à l'orgueil de la science de s'exalter.
" Et quel orgueil , en effet , de prétendre rémplir tout
à -la-fois les devoirs des deux sexes ! Quel temps une femme
peut- elle donner à l'étude approfondie des belles - lettres
qu'elle ne dérobe aux occupations plus importantes de
son état ? Fera-t - elle en même temps un enfant et un livre?
Tant pis le livre et l'enfant ne vivront guères .
Lorsqu'un homme d'un talent supérieur peut à peine ,
après d'immenses études , devenir l'arbitre du bon goût ,
comment une femme proposera - t- elle ses décisions en littérature
? quelle confiance aura - t -elle dans son goût lorsqu'elle
voit madame Deshoulières préférer Pradon à l'auteur
d'Athalie , lorsqu'elle voit madame de Sévigné se méprendre
si étrangement sur Racine , répéter sans cesse que Racine
n'ira pas loin , que ses tragédies passeront , que Bajazet
n'est qu'une tuerie où l'on ne comprend rien ? Je demande
si l'exemple de deux femmes , l'une si lettrée , l'autre si
spirituelle , ne prouve pas que celles qui s'érigent eu
juges du mérite littéraire , s'exposent à commettre des
(1 ) Prov. , ch . 15 .
364 MERCURE DE FRANCE ,
erreurs et des injustices ? A cela on me répond: que madame
de Sévigné commettait donc une erreur et une injustice
en adminant Corneille , Bossuet , Molière , Boileau, etc.
Quelle niaiserie ! Quoi ! de ce qu'une femme s'expose à
juger mal , s'ensuit - il qu'elle juge mal toujours ? et ne
suffit- il pas qu'elle commette une seule injustice , pour se
faire un devoir de ne plus s'y exposer ? Quelle misérable
critique que celle de ces gens qui croient pouvoir ' vous
instruire , Jonsqu'ils ne savent pas même vous entendre !
C'est surtout pour les moeurs et pour l'intérêt de la vie
domestique , que Fénélon interdit au beau sexe les études
et la célébrité littéraire ; mais il n'a pas eu comme nous
Ravantage de connaître cette espèce de femmes sentimentales
qui font des révolutions et des romans , qui poursuivent
un divorce , et qui tournent un couplet sur le
bonheur conjugal. Je ne vois pas une femme briller dans
an cercle par le bel- esprit , que je n'aie pitié de celui qui
slappelle son mari: après avoir fait les délices de la société ,
madame rentre dans son ménage pour en être le fléau.
C'est le revers des décorations de l'Opéra , et le pauvre
mari n'est plus qu'un garçon de théâtre qui voit , d'un oeil
triste , monteret démonter les machines qui font mouvoir
les ressorts de la vanité .
- Alu reste , on sent assez que tout ceci ne peut être dit et
pris que dans un sens général ; c'est ce qui distingue la
critique de la satire . Je consens que toute femme lettrëë
qui pourra s'inscrire contre ces réflexions fasse exception
à la règle , mais non pas que son exemple fasse loi . "
sh « Retenez leur esprit le plus que vous pourrez dans les
bornes communes , et apprenez -leur qu'il doit y avoir
Do pour leur sexe une pudeur sur la science , presque aussi
» délicate que celle qui inspire l'horreur du vice . » FENEL
G.
THERMIDOR AN XI.
36.5
Le Bonheur, poëme en quatre chants ; par L. A. F.
Marchangy. Un vol. in- 8°. , papier fin , jolie gravure et
beau caractère . Prix : 4 francs , et 5 francs par la poste.
A Paris , chez Ragouneau , éditeur , rue de la Harpe ,
n°. 117 , ancien Collège d'Harcourt ; Obré, libraire ,
rue Mignon Saint- André , n°. 1 , et quai des Augustins ,
n°. 66; Mongie , libraire , Cour - des - Fontaines , n° . 1 ;
Debray, libraire , rue S. Honoré , Barrière des Sergens ;*
et chez le Normant , imprimeur-libraire , rue des Frêtres
Saint- Germain- l'Auxerrois , nº. 42.
Le bonheur est la pierre philosophale . Plusieurs le
cherchent ; personne ne le trouve. Je parle d'un bonheur
durable et parfait. Il y en a une très-boune raison , c'est
que cette espèce de bonheur n'existe pas . Voltaire a dit de >
celui qu'il nous est permis de goûter , ce qu'on peut dire
de plus sensé :
Il est un peu partout ; nulle part tout entier.
Les anciens philosophes en ont donné des définitions
diverses , et quelquefois opposées . Quelques - unes sont
sublimes. Telle est , par exemple , celle de la secte Ionique.
Socrate, qui en était , regardait la justice , la vertu et le'
bonheur comme une même chose. Platon , fondateur de la³ ·
secte Académique , ajoutait à la justice et à la vertu , la
science du premier bien ; et ce premier bien était Dieu ?'
Il prétendait que lorsqu'on avait acquis cette science , on ne
devait pas la communiquer à tous. H soutenait que les
richesses , la santé , les honneurs , n'étaient que de faux
biens qui ne suffisaient pas pour procurer le bonheur ; quo
l'exil , la douleur et la mort ne sont des maux que pour le
vulgaire , et ne sont point un obstacle à la félicité.
366 MERCURE DE FRANCE ;
La secte Cynique , avant qu'elle eut dégénéré , et la
Stoïque , professaient la même doctrine. « Les choses
» honnêtes sont les seuls biens , et les déshonnêtes les
» seuls maux , » disait Antisthène , fondateur de la première.
Zénon , qui créa la seconde , établissait aussi que
la douleur n'était pas un mal , parce qu'il n'y a de mal
que ce qui est honteux.
Le fond de ces principes est vrai . Ces philosophes ont
peint la vertu et le vice d'un seul trait , en disant qu'ils sont
le seul bien et le seul mal . Il y a sans doute un peu d'exagération
dans cette maxime ; je ne voudrais pas dire , de
fausseté. Il est certain que le plus grand des malheurs ,
c'est le crime ; c'est le seul qui soit irréparable , qui n'admette
aucune consolation , qu'on ne puisse jamais oublier
ni faire oublier , que le temps ne saurait atténuer.
Tout le monde sait aujourd'hui que la doctrine d'Epicure
fut d'abord calomniée , puis dénaturée par ses disciples.
S'il plaçait le souverain bien , c'est ainsi que les
anciens appelaient le bonheur ; s'il le plaçait , dis -je , dans
les plaisirs , il avait soin d'avertir que ces plaisirs n'étaient
aucuns des excès qui traînent , après eux les regrets et le
dégoût.
Ce fut le père de la secte Cyrénaïque , ce fut Aristippe
qui fit consister le bonheur dans la volupté que donnent les
sens ; philosophie très - digne de l'amant de la voluptueuse
Laïs . Cette secte produisit le matérialisme et l'athéisme
qui l'empêchèrent de subsister long - temps.
變。
Helvétius , parmi nous , a reproduit ce système avec un
cynisme qui a paru indiscret , même à ses partisans . On
sait qu'il a laissé des fragmens d'un poëme sur le bonheur ,
qui ne font nullement regretter que cette production n'ait
pas
été achevée .
Crantor , de l'académie ancienne , exigeait , pour le
THERMIDOR AN XII.
367
.
bonheur, la réunion de la vertu , de la santé, de la vo'upté,
de la richesse . Ce système , très -accommodé à la faiblesse
humaine , ne dut pas trouver beaucoup de contradicteurs ,
Horace , qui avait embrassé les dogmes d'Epicure ,
avouait franchement qu'il ne trouvait le bonheur nulle
part. A la campagne , il souhaitait la ville , et à la ville , la
campagne.
M. de Marchangy , dans un discours préliminaire où il
annonce son système , avoue que le bonheur varie suivant
le goût des hommes ; que chacun compose le sien à sa
fantaisie : mais il croit qu'il en est un général , et le place
au sein de la nature , comme un rendez - vous facile à ceux
qui voudront le rencontrer . Dieu , dit- il , la fit belle et
abondante ; il planta des bocages , et ne bâtit point de
palais . On pourrait contester que Dieu ait planté des
bocages ; ce fut sa créature qui les arrangea. Partout la
main de l'homme embellit la nature , et corrigea ses erreurs.
Quoi qu'il en soit , l'auteur pose dans les champs le siége
du bonheur. Telle est , suivant lui , la différence de la ville
et des champs , que celle - là plaît d'abord , et finit par
ennuyer ; et que ceux- ci ennuient d'abord , et finissent par
plaire.
Il est très - vrai que Dieu créa l'homme au milieu des
campagnes , qu'il lui montra des fleurs et lui cacha l'or.
L'auteur observe qu'il savait mieux que l'homme ce qu'il
lui fallait pour être heureux. D'où il conclut que tout ce
qu'il ne lui fit pas connaître , et qu'il connut depuis , est
superflu , et que plus il s'abstiendra de ce superflu , plus il
se rapprochera du bonheur. Il ne veut pas néanmoins en
induire que l'homme est fait uniquement pour l'état de
nature. Cet étal et l'état social apportent de grands avantages
et de grands inconvéniens . Il faudrait pouvoir saisir
les uns dégagés des autres ; jouir de la nature en homme
368 MERCURE DE FRANCE ,
civilisé , et de la société , comme un homme de la nature .
?
M. de Marchangy, sans adopter la rigidité des principes
da Portique , fait , comme lui , consister le bonheur
dans l'exercice de toutes les vertus. Il le peint , il en
parle comme un homme digne d'en jouir , ou plutôt qui en
jouit ; comme un homme vertueux . Sa préface , sés vers "
les notes dont ils sont accompagnés , son livre tout entier
én un mot , në mérite que des éloges sous ce rapport ,
n'offre que les sentimens les plus honnêtes , les plus touchans
et es plus purs . On peut l'ouvrir au hasard , on est
sûr d'en trouver la preuve à chaque page , à chaque phrase ,
à chaque mot pour ainsi dire . Il observe avec justesse que
le bonheur n'est point égoïste ; il se répand au - dehors , et
l'on se sent du voisinage des personnes heureuses , comme
de celui des plantes aromatiques , qui parfument les lieux
où elles fleurissent . Partout où il habite , habitent aussi la
bienfaisance , l'amitié véritable , la piété , la joie innocente
, les innocens plaisirs . Quand vous verrez un hommé
dont la porte est muette aux cris de la détresse ; quellè quë
soit sa fortune , dites : « Celui- là n'est pas heureux . »
Lorsqu'on l'est véritablement , on n'a point d'ambition ,
pas même de desirs ; on n'est occupé qu'à jouir. Souvent
nous disons « Il est heureux comme un enfant ; » on
pourrait dire aussi : « Il est enfant comme un heureux . »
« Tandis que le sage sait trouver des délices , même au
sein de l'infortune , le méchant , de ses richesses et de
» ses voluptés , ne retire que des jouissances empoisonnées.
» Ainsi l'abeille compose son miel des sucs les plus amers,
» tandis que des sucs les plus doux le serpent ne tire qu'un
» venin mortel . »
On pourrait , dit ailleurs M. Marchangy, définir le
bonheur la continuation des plaisirs véritables . Il nomme
ainsi ceux qui ne sontjamais suivis de remords . C'est le
système
L
THERMIDOR AN XII. 369
système d'Epicure dans sa pureté primitive , ou , comme
je l'ai déjà observé , celui du Portique un peu adouci.
L'auteur avertit qu'il s'est plutôt attaché à peindre le bon
heur qu'à l'enseigner ; mais c'est l'enseigner que de le
peindre , comme lui , avec des couleurs aimables et vraies .
Les différens âges de l'homme , excepté l'enfance , ont
fourni la division des chants du poëme . On est surpris que
le poète trouve encore quatre âges , en retranchant celui
de l'enfance. Il en suppose deux entre l'enfance et l'âge
viril : l'adolescence et la jeunesse ; mais ces mots sont synonymes
; l'une et l'autre commencent à la puberté , et finis
sent à l'âge viril , depuis quatorze ans jusqu'à vingt - cinq. ,
( Dict. de l'Acad. )
A cette confusion dans les titres , s'en joint une autre
dans l'annonce du sujet, que contiennent les six premiers
vers :
Je chante le bonheur ; et l'homme vertueux
Apprendra dans mes vers le secret d'être heureux.
Je dépeins de ses jours l'aurore fortunée ;
J'allume à son midi le flambeau d'hyménée ,
Je lui montre ses fils en chantant son déclin ,
Et j'offre à son coucher l'espoir du lendemain.
On dirait que quatre âges sont désignés dans ces vers ,
mais il n'y en a encore que trois . Si , dans les titres des
chants , la jeunesse se trouve deux fois sous deux noms
différens , ici l'on reproduit deux fois la vieillesse , sous
les noms de déclin et de coucher. Il eût fallu ne faire que
trois chants , ou en consacrer un à l'enfance .
<
qua
Ce poëme ne contient guère qu'une suite de tableaux où
sont exprimées les douceurs de la vie champêtre. On y a
mis cependant deux épisodes à la fin du premier et du
trième chant , mais tous deux si ressemblans que le dernier
peut passer pour un pléonasme . Dans l'un , c'est une
jeune personne , dans l'autre un père de famille , qui ,
A a
370 MERCURE DE FRANCE ,
contraints par un revers de fortune de se retirer à la campagne
, y goûtent le bonheur dont ils n'avaient aperçu
qu'une vaine ombre à la ville.
Le style de l'auteur est clair , facile , et ne manque pas
d'agrément quelquefois il lui échappe des fautes ,
même saillantes ; il y en a peu cependant de ce genre .
J'en citerai deux ou trois qui m'ont choqué : « Ce qui con-
>> tribue encore à l'indifférence que l'on témoigne pour les
ouvrages qui traitent du bonheur , c'est que la plupart
» ne veut plus y croire. » Le plupart exige le pluriel'
toutes les fois qu'il est seul ou suivi d'un génitif pluriel .
C'est encore , suivant le judicieux Wailly , une petite
inexactitude d'écrire , que l'on témoigne , pour qu'on témoigne.
L'on est une syllabe peu harmonieuse , et qu'on
ne doit employer que dans certains cas indiqués par cet´
habile grammairien. Je remarque cette très-légère faute ,
parce qu'elle est extrêmement commune.
Notre langue n'a pas d'épithète pour rendre l'umbrosus
du latin ; elle n'a point adopté ombreux dont l'auteur se
sert. Je ne sais si cette hardiesse peut être excusée par la
nécessité ; mais rien ne peut faire pardonner démentissant
pour démentant. Quand on fait imprimer un poëme , on
devrait au moins consulter un ami ; il ne laisserait pas
échapper de telles inadvertances ; un prote passable même
ne manquerait pas de les faire observer .
Je ne releverai pas tous les vers qui demanderaient plus
d'harmonie , de grâce , de correction ou d'élégance ; j'en'
indiquerai cependant quelques-uns , moins pour les faire
remarquer que pour inviter le poète à retoucher son ouvrage
, pour lui en faire sentir la nécessité .
Et sur sa table encor sont les fruits odorans
Qu'hier du jardinier il reçut en présens.
Le pluriel est là pour la rime ; et indépendamment de
THERMIDOR AN XII. 371
eette irrégularité , la tournure est trop commune et trop
prosaïque.
Des innocens oiseaux il reçoit les cantiques ,
Et des fleurs il reçoit les encens balsamiques.
Je ne dis rien de la monotonie de ce style ; j'observerai
seulement que l'encens n'a pas de pluriel .
Le bronze en annonça l'imposant appareil .
Il ne faut qu'essayer de
prononcer en annonça pour sen→
tir des mauvais sons le concours odieux. J'ai rencontré
quelques vers qui sont trop longs ; ceux , par exemple ,
où l'on ne donne qu'une syllabe à grouin, deux à menstruel,
et trois à Emanuel. Echangez-le en encens est un terrible
hemistiche : Voltaire est , je crois , le seul de nos
grands poètes qui se soit permis la dure élision de ce monosyllabe
le.
:
Il serait fastidieux et injuste de s'arrêter plus longtems
sur ces faciles critiques de détail ; ces taches disparaîtront
quand le poète reverra son travail avec un oeil
sévère il reconnaîtra sans peine que tous ses vers ne sont
pas suffisamment travaillés . Sa prose est plus soignée . Je
crois qu'il ferait bien de faire disparaître les raisins qu'il
fait mûrir , le miel et le lait qu'il fait couler par forrens
dans le séjour de l'éternelle félicité . Malgré ces observations
, et quelques autres encore auxquelles ce poëme
pourrait donner lieu , il est écrit avec une simplicité et un
intérêt qui attachent. On y a su , comme dit M. Delille ,
teindre le langage des couleurs du sujet. On y fait aimer
la vertu et la campagne. On aurait dû peut- être l'intituler
le Bonheur de la Campagne, car il n'y est question que de
celui de ses- habitans : l'auteur met leurs plaisirs en opposition
avec ceux de la ville . Ce contraste m'a paru bien
saisi et bien écrit.
A a 2
372 MERCURE DE FRANCE ,
Que l'opulent jamais n'excite votre envie ;
De ses vaines grandeurs ne soyez point jaloux.
Ses biens ont plus d'éclat , les vôtres sont plus doux ;
Le marbre aux veines d'or enrichit ses portiques ;
Le pampre et le lierre ornent vos toits rustiques .
Il foule avec orgueil de superbes tapis ;
Vous courez en jouant sur des gazons fleuris.
Chez lui fume l'encens , la lyre enchanteresse
Résonne , et dans ses sens fait couler la mollesse ;
Vous des amis de l'air vous écoutez les champs ,
Et le parfum des fleurs est le plus doux encens .
De lustres lumineux sa salle est éclairée ;
Vous avez les flambeaux de la voute azurée .
Les domes , les sophas , l'argent , l'or incrustés ,
Dans le sein des cristaux cent fois sont répétés :
Eh bien ! n'avez-vous pas le cristal d'une eau pure ,
Des sophas de gazon , des dômes de verdure ?.
A son goût émoussé trente mets sont servis ;
Vous savourez le lait , le doux miel et les fruits .
Sur ses beaux vêtemens la broderie éclate ,
L'or en tissus de fleurs brille sur l'écarlate ;
Mais ce pompeux éclat effarouche les ris ,
Et l'on est plus joyeux sous de légers habits .
?
Tel est , en général , le style de ce poëme. Les notes rejetées
à la fin de chacun des chants sont instructives .
L'auteur les a enrichies d'une ode très - poétique de
M. Gaston , et de deux fragmens du Génie du Christianisme.
C'est le privilège des bons ouvrages , d'être cités au
sortir de la presse.
Idylles ; par Jacques Raillon. Un vol . in - 12. Prix : 1 fr .
25 cent. , et 1 fr. 50 cent. par la poste . A Paris , chez
la veuve Nyon , libraire , rue du Jardinet , nº . 2 ; et
chez le Normant , imprimeur-libraire , rue des Prêtres
Saint-Germain- l'Auxerrois , n°. 42.
L'AUTEUR dit , dans sa préface , que l'on aime si peu
les idylles , que le titre seul de cet ouvrage suffira pour
THERMIDOR AN XII.
373
· faire rejeter le livre sans qu'on soit tenté d'en voir davantage.
Ce dégoût existe en effet , et en général il est assez
fondé . Les auteurs anciens qui ont créé ce genre ont fait
des descriptions champêtres , ont présenté des images
gracieuses , des détails charmans où se trouve réuni le
beau idéal de la vie rustique , à tout ce que la nature peut
offrir de plus doux et de plus intéressant . Mais ces peintures
délicieuses tracées par de grands maîtres sont épuisées ;
on ne nous en donne depuis long - temps que de faibles
copies il faut donc , pour les rajeunir , y joindre , ainsi
que l'a fait Gessner , un intérêt nouveau , celui des situations
. Chacune des idylles de Gessner est un petit román
pastoral , et M. Raillon a composé avec succès les siennes
dans ce genre. Quand on aura commencé cette lecture , on
ne rejetera sûrement point le livre. Ces idylles sont
écrites dans le goût antique, avec la simplicité la plus aimable
; les sentimens qu'elles expriment sont toujours vertueux
, touchans et naturels on distinguera sur - tout dans
cet agréable recueil les idylles intitulées Théocle ou
Autel de la Reconnaissance , et Lycidas.
Cet ouvrage doit plaire à tous ceux qui ont du goût et
de la sensibilité ; il est à desirer que les instituteurs en
prescrivent la lecture à leurs élèves .
D. GENLIS.
SPECTACLES.
CE
THEATRE FRANÇAIS.
Rentrée de M. Lafond.
que les théâtres ont offert de plus nouveau ces jours
derniers , c'est la rentrée d'un acteur cher à celui des Fran-
3
374 MERCURE DE FRANCE ,
çais. Il a reparu dans le terrible rôle de Vendôme d'Adélaïde
du Guesclin.
On a beaucoup disputé sur le mérite de cette pièce . Voltaire
lui -même l'avait d'abord condamnée . Il avait pensé
qu'il n'était pas tolérable de prêter à un prince du sang un
crime atroce qu'il n'avait pas commis , et que la maison
qui régnait dans le pays même où il faisait jouer son
drame avait droit de s'offenser de ce qu'il la chargeât d'un
forfait qui lui était étranger , et dont le vrai coupable
était un duc de Bretagne . Cette réflexion tardive était
juste . Mais c'est une de celles qu'on ne fait guère que dans
le cabinet . Elle ne vint peut - être pas à l'esprit d'un seul
des spectateurs de la première représentation ; et quand
elle eût été faite alors par deux ou trois connaisseurs , ils
n'eussent pu la faire circuler assez rapidement dans l'assemblée
pour opérer la chute bruyante qu'essuya ce
drame , sifflé , dit le Kain , sans interruption depuis trois
heures jusqu'à six ( 1 ) .
Ce qui atténue un peu le reproche qu'on a fait à Voltaire
, et qu'il s'était fait le premier sans aucun ménagement
, c'est que le Vendôme de sa pièce n'a jamais existé .
Quoi qu'il en soit il faut chercher ailleurs que dans cette
inconvenance la cause de la disgrace qu'éprouva d'abord
son drame. On ne la trouvera pas non plus , en faisant
abstration de la qualité du coupable , dans l'assassinat
qu'il ordonne. Il est commandé dans le transport d'une
passion effrénée , au moment où Nemours a voulu soustraire
Adélaïde au pouvoir de Vendôme ; il est accompagné
, suivi de remords ; enfin il n'est pas consommé.
( 1 ) Cette pièce fut jouée en 1734. On voit par ce passage des
Mémoires de le Kain , qu'alors le spectacle commençait quatre heures
plutôt que de nos jours .
THERMIDOR AN XII. 375
Etéocle , Polinice , Atrée sont plus odieux . On souffre
Mithridate , Pharasmane , Cléopâtre , Médée qui égorgent
ou sont prêts à égorger leurs enfans . On souffre les Narcisses ,
les Nérons , les Amans , les Mathans , et une foule d'autres
monstres. On les souffre par la raison que dit Boileau . On
sait que tous les personnages de tragédie ne peuvent ni ne
doivent être des Socrates. Non- seulement on supporte
Vendôme , on le plaint , on s'intéresse à lui , on finit par
l'aimer..
Linguet qui avait un grand talent , mais peu de goût ,
a fait une longue dissertation pour établir qu'Adélaïde est
la meilleure pièce de Voltaire ; en quoi il s'est beaucoup
mépris . Adélaïde n'a ni la pompe de Brutus , de Mahomet
ou de Mérope , ni le charme de Zaïre ; elle n'est pas même
écrite aussi bien qu'Edipe ou Marianne ; mais elle réunit à
un plus grand intérêt le plus heureux dénoument . D'où vient
donc qu'elle tomba dans sa nouveauté , et qu'elle n'est encore
mise aujourd'hui que dans le second rang des bonnes
tragédies de Voltaire? C'est que l'intérêt commence trop
tard , et qu'après qu'il est commencé , il y a encore des
momens de langueur , des épisodes , des lacunes , ce qui
est plus insupportable qu'un intérêt qui se fait trop
attendre. Quand on a une fois échauffé le spectateur , il
n'est plus permis de le laisser refroidir.
t
La première scène est d'une longueur fatigante. Coucy
dit à la nièce de du Guesclin qu'il a eu pour elle quelque
goût , quelque léger commencement d'inclination ; mais
qu'il l'a étouffé dès qu'il a vu que Vendôme préparoit à
Adélaïde une plus brillante destinée . Adélaïde le prie
d'annoncer poliment à Vendôme qu'elle ne l'aime point.
Coucy refuse de se charger de ce triste compliment , et
veut qu'elle le fasse elle-même, si bon lui semble . Elle s'en
acquitte avee tous les ménagemens qu'elle peut imaginer ;
376
MERCURE DE FRANCE ,
et ses discours rappellent le beau rôle de Monime , dont
Adélaïde n'est souvent qu'une pâle copie . Monime repro→
che à Pharnace l'alliance des Romains ; Adélaïde à Vendôme
, celle des Anglais ; et les deux amans rebutés répondent
à-peu- près la même cbose , la situation étant
toute semblable.
On est arrivé à la fin du second acte , et on n'a vu encore
que poindre l'intérêt long- temps arrêté dans sa
marche , par les soupçons de Vendôme, qui veut s'imaginer
que Coucy lui est préféré. Ce Coucy est encore une
imitation de Burrhus. Il y a bien quelques beaux vers dans
son rôle , rendu par Baptiste aîné d'une manière très satisfaisante
; mais il n'y a que de beaux vers dans celui de
Burrhus ; et qui peut approcher de Racine ? Voltaire
même n'a jamais su lutter contre lui avec succès.
Au troisième acte , quand on devrait courir vers le dénouement
, on est encore arrêté par un misérable quiproquo.
Nemours , comme son frère , croit aussi qu'Adélaïde
aime un autre que lui , qu'elle épouse Vendomé ; et pendant
un espace de temps beaucoup trop long , ne lui
donne pas le temps de s'expliquer. La répétition de ce
même moyen employé dans l'acte précédent , jette en cet
endroit une froideur mortelle . Il y a une scène à - peuprès
pareille, entre Britannicus et Julie ; mais elle est
motivée , nécessaire : l'amant désabnsé se jette aux genoux
de sa maîtresse , le farouche Néron l'y surprend , et
le spectateur frissonne. L'explication et le raccommodement
des jeunes amans de Voltaire n'ont aucune suite ,
ne produisent rien .
1
.) * ཎྞ
Enfin au milieu du troisième acte commencé l'intérêt ;
mais par une grande invraisemblance. Vendôme , à qui
Adélaïde n'a témoigné que de l'indifférence , affecte de
penser que pour obtenir sa main , il n'a qu'à se réunir
THERMIDOR AN XII. 377
sous les drapeaux de son roi , et lui en fait la proposition .
Qu'il ait conçu cet espoir , à la bonne heure. L'amour se
flatte aisément. Mais devoit- il sur la foi d'une si légère
esperance , proposer à sa maîtresse de le suivre à l'autel ,
et s'exposer à un affront en présence de son frère ? de
telles offres ne veulent pas de témoins. Cette réflexion se
présente d'elle - même à l'ouverture de cette grande scène ;
mais la situation devient si pathétique qu'on ne voit bientôt
que le péril de Nemours. Après un moment si chaud , le
troisième acte finit par une scène vide entre Nemours et
Coucy.
Le quatrième commence par une autre entre Nemours
et Adélaïde , semblable à celle d'Hypolite et d'Aricie au
cinquième acte de Phèdre. Et quoique cette scène paraisse
froide dans Racine , elle est encore bien supérieure
à celle de Voltaire , et bien mieux motivée. Aricie dit à
un peu
son amant.
Dans quels ravissemens , à votre sort liée ,
Du reste des humains je vivrais oubliée !
Mais n'étant point unis par des liens si doux ,
Me puis-je avec honncur dérober avec vous ?
Hyppolite , répond que l'hymen n'est pas toujours entouré
de flambeaux ; néanmoins il propose à son amante de confirmer
les sermens par lesquels ils vont s'puir , dans un
temple sacré formidable aux parjures , et d'en prendre
tous les dieux à témoins , Adélaïde veut aussi partir avec
le nom de l'épouse de Nemours . Elle n'a pas les mêmes
raisons qu'Aricie, puisqu'elle ne part pas comme elle avec
son amant , et elle prend fort mal son temps pour cette
fantaisie , quand on tremble de les voir dévorés - tous
deux par Vendôme , qui ne les connaît plus . Nemours lui
fait cette réponse très - philosophique. Partez, dit -il, avec
ce nom , ( le nom de son épouse. )
378 MERCURE DE FRANCE ,
7
La pompe des autels ,
Ces voiles , ces flambeaux , ces témoins solennels ,
Inutiles garans ( 1 ) d'une foi si sacrée ,
La rendront plus connue , et non plus assurée .
Nemours à genoux ( c'est peut -être Damas qui a imaginé
cette posture ou cette pantomime ) , le philosophe Nemours
atteste les mânes de ses ancêtres , et ne fait aucune mention
du ciel dans cet hymen inpromptu , après lequel Adelaïde
dit que son coeur n'a plus d'alarmes. Il y a une foule
d'imitations et de réminiscences dans cette pièce : le rôle
de Vendôme lui - même n'est guère qu'une réminiscence ;
c'est un autre Orosmane , et même un second Oreste.
:
Le cinquième acte est vraiment tragique. On doit trouver
cependant assez déplacée la mort de ce pauvre Dangeste
, confident de Nemours . Personne n'a pris garde à
lui , et il ne faut pas faire mourir les personnages indifférens
, sur-tout sans nécessité.
Il y a encore une petite méprise au commencement de ce
cinquième acte . Vendôme annonce qu'il ne veut pas se fier
à la promesse que Coucy lui a faite de le débarrasser de
son frère ; il interroge un officier :
Ce soldat qu'en secret vous m'avez amené ,
Va-t-il exécuter l'ordre que j'ai donné ?
-
Oui , Seigneur , et déjà vers la tour il s'avance.
Vendôme dit ensuite :
Sur-l'incertain Coucy mon coeur a trop compté ,
Il faut qu'en d'autres mains ma vengeance soit mise.
Onsserait tenté de lui répondre : « Vous venez de nous
» apprendre que c'est fait. » Il devait dire : « Il fallait que
: (1)Ennemi de toute cérémonie religieuse , Voltaire a répété cette
idée dans une des dernières éditions de sa Henriade.
Les prêtres , l'huile sainte et le sacre des rois ,
Sont la pompe du trône et n'en font point les droits.
THERMIDOR AN XII. 379
» ma vengeance fût mise en d'autres mains . » Il y a , dans
le monologue du cinquième acte , une imitation très- marquée
de quelques vers de la Phèdre de Racine. Il se trouve
aussi sur la fin un pleonasme en quelque sorte odieux.
Vendôme dit :
Je n'ai point entendu le signal homicide ,
L'organe duforfait , la voix duparricide.
*
Cette périphrase , pour exprimer le coup de canon qu'on
craint , qu'on frémit d'entendre à chaque seconde , est assurément
bien mal imaginée ; ce n'est pas le moment des répétitions
du reste , le monologue est beau , et fait oublier
l'horreur du crime. La scène qui suit est admirable : c'est
une belle idée d'amener Adelaïde sur la scène offrant la
main à Vendôme , pour prix de la vie de Nemours , qu'il
croit avoir tué. Madame, il n'est plus tems ! est un mot
de situation des plus déchirans que je connaisse. La dernière
scène est aussi touchante qu'elle devait l'être.
7
Il y a des négligences dans le style de cette tragédie ; on
sent néanmoins qu'elle a été composée dans le bon temps.
de Voltaire ; et hors de son théâtre , on en chercherait vainement
une aussi bonne depuis qu'elle a été écrite , și ce
n'est peut-être la Didon de Pompignan , qui fut jouée la
même année , je ne sais si c'est avant ou après.
3
de
Le rôle de Vendôme est bien fort pour les moyens
Lafond , qui se tire bien de tout ce qui ne demande que
de la grâce , de la noblesse , de la sensibilité . Talma y a
l'air trop agonisant ; on dirait toujonrs qu'il étouffe cependant
, il faut convenir qu'il a des choses d'un grand
effet ; qu'il est quelquefois vraiment tragique . Il est impossible
de peindre l'impression qu'il fait , lorsqu'il s'écrie :
Eh ! pourquoi vous , mon frère , osez-vous l'excuser ?
:
On a été si content de Baptiste à la première représen-
1
38. MERCURE DE FRANCE ,
tation de cette pièce , qui en a eu deux ou trois de suite ?
qu'on l'a demandé . Mademoiselle Fleury a eu quelques
beaux momens , et Damas a montré sa sensibilité ordinaire .
ANNONCES.
1
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modeste de ces deux ouvrages. Que de peine elle leur épargnera!
Qu'il leur sera facile de meubler utilement et d'orner leur mémoire !
Nous avons à regretter que les maîtres n'aient pas fait plus tôt une
découverte si simple et si utile.
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des Prétres Saint - Germain-l'Auxerrois , nº. 42.
THERMIDOR AN XII 381
NOUVELLES DIVERSE S.
Voici quelques réflexions d'un de nos journalistes sur
les détails affligeans qui nous viennent d'outre-mer. Les
gazettes anglaises des Etats -Unis d'Amérique publient si
régulièrement des nouvelles de Saint - Domingue , font
succéder les unes aux autres les proclamations de Dessalines
avec une telle fréquence , les allongent si démesurément
, les enflent d'un pathos révolutionnaire et démoniaque
si horrible , renouvellent les massacres et annoncent
si souvent , et presque à chaque ordinaire , la destruction
toujours entière des blancs , qu'elles inspirent , sur toutes
ces circonstances , une défiance qui devient une sorte de
consolation , par l'espoir que tant d'horribles nouvelles ,
parmi lesquelles il en est évidemment de ridicules et d'absurdes
, s'atténueront beaucoup à l'examen et d'après des
informations plus exactes. Aujourd'hui on publie , et toujours
d'après les gazettes de New - Yorck , sous la date
du 18 juin , une nouvelle proclamation de Dessalines ,
que nous ne transcrirons point , à cause de son étendue
, de la réyoltante férocité de son contenu , dont
au reste , on a une idée complette quand on a lu une seule
de ces pièces , et nous en avons donné plusieurs ; enfin , à
cause du doute même sur l'authenticité de ces actes et de
ces nouvelles que nous avons énoncés. Voici un seul paragraphe
de la nouvelle proclamation , réelle ou supposée ,
qui suffira pour donner une idée de la pièce entière . « Oui ,
s'y écrie Dessalines , nous avons rendu à ces vrais cannibales
guerre pour guerre , crime pour crime , outrage pour
outrage ; oui ,j'ai sauvé mon pays ; j'ai vengé l'Amérique. Je
fais consister mon orgueil et ma gloire à en faire l'aveu en
face du ciel et de la terre . Eh ! que m'importent les conséquences
de l'opinion qu'auront de ma conduite et mes contemporains
et les générations futures ? J'ai fait mon devoir,
je jouis de mon approbation , cela me suffit. Mais que dis-je?
le salut de mes infortunés frères , le témoignage de ma
conscience ne sont pas ma seule récompense ; j'ai eu la
satisfaction de voir deux classes d'hommes ( les nègres et
les mulâtres ) nés pour se chérir , s'aider et se secourir les
uns les autres , mêlées et confondues ensemble , et se disputant
l'honneur de frapper le premier coup. » Viennent
ensuite les détails des massacres opérés en conséquence de
382 MERCURE DE FRANCE ,
la proclamation , qui aurait eu tout son effet : 2,500 Français
, 40 Anglo- Américains , 6 Irlandais , 12 Espagnols ,
2 Danois . Enfin , on annonce une monnaie d'or et d'argent
frappée à l'effigie de Dessalines , et l'institution , par ce
chef, d'une légion d'honneur.
Vienne , le 19 juillet. L'empereur vient de joindre à
ses domaines d'Autriche la ville de Lindau , qu'il a
achetée avec un territoire assez considérable et notre
gouvernement est actuellement en marché pour l'acquisition
de Kempten . Ces arrangemens donnent lieu à beaucoup
de raisonnemens en Allemagne . Les uns disent qu'il
est contraire à la constitution de l'Empire qu'on puisse ,
par des traités particuliers , déranger l'équilibre de l'Allemagne
; qu'en se procurant ainsi des principautés particulières
, on parvient à contraindre les possesseurs voisins
de traiter à leur tour. Il arriverait ainsi que l'Allemagne
se réduirait insensiblement à un petit nombre de puissances ,
et qu'un jour elle serait partagée entre deux ou trois . Cependant
le véritable souverain de l'Allemagne est le corps
germanique. Il est contraire à tous les principes qu'on
puisse augmenter ou détruire le nombre des parties indépendantes
sans le concours du souverain .
Lindau est une très bonne acquisition ; elle est située
au milieu du lac de Constance , et elle serait très- utile aux
armées autrichiennes . En considérant cette acquisition
sous ce point de vue , on craint qu'elle ne donne à la
France des inquiétudes qui ne pourraient que s'accroître
si , comme on le dit , l'Autriche était sur le point d'acquérir
d'autres possessions , et de conclure des traités pour augmenter
celles qu'elle a en Souabe d'une population d'une
quarantaine de mille hommes. Plusieurs personnes sont
disposées à penser que l'Autriche et la France avaient
également gagné en éloignant leurs frontières réciproques,
et que l'Autriche a politiquement tort de vouloir les rapprocher.
(Moniteur. )
A la séance de la diète de Ratisbonne du 27 juillet ,
M. le baron de Bildt , ministre de S. M. suédoise , a demandé
que le protocole fût ouvert dans le collége des
princes , pour qu'il pût émettre son vote sur la note impériale
russe du 7 mai dernier . Le ministre directorial de
Salzbourg a fait cette ouverture de la même manière qu'elle
avait
Le vote émis par M. le baron de Bildt , porte en substance ,
que le gouvernement français soit prié de donner à l'emeu
lieu pour le ministre
de Brunswick
-Lunebourg
.
THERMIDOR AN XII. 383
pereur et à l'empire , sur les événemens mentionnés , des
éclaircissemens satisfaisans , etc. »
Le ministre de Brandebourg , et celui de Hesse - Darmstadt
, sont partis d'ici , il y a quelques jours . Les ministres
de Salzbourg et de Mecklembourg - Schwerin doivent aussi
quitter incessamment Ratisbonne.

On écrit des bords du Mein , 4 août ; On sait que
M. Paget , ministre de l'Angleterre à Vienne , avait reçu
de sa cour une permission de retourner dans sa patrie ;
il faisait déjà ses préparatifs de départ pour le Holstein ,
où il devait s'embarquer , lorsqu'un nouveau courrier ,
chargé , dit - on , de dépêches importantes , lui a porté
l'ordre de prolonger encore son séjour à Vienne . On remarque
que , depuis l'arrivée de ce courrier , il a de fréquentes
entrevues avec le ministère de Vienne ; mais on
en ignore absolument l'objet dans le public.
La nouvelle de la retraite de M. le comte de Haugwitz
du ministère des affaires étrangères de Prasse est certaine ;
il est remplacé par M. le baron de Hardenberg.
On assure que le roi de Suède est arrivé à Troplitz en
Bohême , où il a loué un hôtel pour un mois . On ignore
absolument où S. M. se rendra ; mais on se flatte toujours
à Vienne qu'elle y viendra sous peu.
PARI S.
La flottille de Boulogne , disent les journaux anglais du
13 juillet , vient d'essuyer un dommage considérable. Ils
ont été surpris à l'ancre dans la tempête de vendredi et
samedi . Plusieurs chaloupes cannonières chassèrent sur
leurs ancres , et cinq bricks canonniers échouèrent sur le
rivage. Tout le monde a dû périr. La flottille entière a été
obligée de faire voile pour Etaples , et elle a été attaquée
vigoureusement dans sa route par l'Autumn , capitaine
Jackson , qui lui a fait un mal considérable , étant pendant
deux heures à la portée du mousquet (1 ).
.t
Les coups de vent qui ont soufflé dernièrement , ont
forcé notre escadre à quitter la station , et nos vaisseaux
(1 ) Cette relation est fausse dans tous ses détails ; la plus grande partie
de la flottille est rentrée à Boulogne ; le reste a monillé à Etaples ,
et dans les ports plus éloignés ; une peniche seule a péri. L'attaque
prétendue du capitaine Jackson est une gasconnade tout - à - fait anglaise ;
le contre-amiral Lacrosse était à Etaples lorsque les cannonnières y
sont arrivées ; le capitaine Jackson leur envoya de loin quelques bor-
384 MERCURE DE FRANCE.
sont actuellement à l'ancre dans les dunes. Depuis quelques
semaines , l'immense flottille qui se rassemble à Boulogne
, s'exerce à la manoeuvre en se partageant en plusieurs
divisions. La nuit du vendredi au samedi , il s'est
présenté une occasion favorable pour déranger leurs manoeuvres
. On ne perdit pas un instant. Nos chaloupes
canonnières et notre escadre légère ayant reçu le signal
du capitaine Owen , s'approchèrent à la haute mer , et les
invincibles ont été tellement maltraités , qu'à la pointe du
jour quatre gros bricks canonniers et six lougres ont été
jetés sur le rivage , où ils ont péri entièrement. Le reste
de la flottille est rentré en désordre dans le port intérieur ,
étant très - endommagé ( 1 ).
-
Nous sommes fort étonnés , écrit- on de Boulogne
d'apprendre qu'on s'est persuadé à Paris qu'il y a eu , le
jour de l'ouragan , une aflaire générale entre les Anglais
et la flottille , dans laquelle celle- ci aurait éprouvé de
grands désastres , Le fait est que les Anglais considèrent
la côte de Boulogne avec respect ; ils l'appellent la Côte
de fer , et ils se gardent d'en approcher . Lorsqu'on peut
craindre quelques coups de vent , les Anglais sont toujours
les premiers à se retirer. C'est ce qu'ils avaient fait lors
de l'ouragan du 1er au 2 thermidor. Si la gauche de la
flottille qui se replia sur Etaples , rencontra le bâtiment
de M. Jackson , c'est que ce bâtiment n'avait pu faire autrement
; il avoit été affalé vers cette côte : il tira quelques
bordées sur nos canonnierès , à de très -grandes distances
. L'amiral Lacrosse , qui se trouvoit à Etapes , ordonna
de tenir la mer et de l'attendre. Mais cet Anglais
n'eut pas plutôt reçu quelques décharges de nos bâtimens ,"
qu'il prit le large . (Moniteur. )
dées ; il fit mine ensuite de s'approcher , mais il fut aussi- tôt forcé de
reprendre le large. Il faut que la peur diminue considérablement les
distances , et que le capitaine anglais ait eu une grande peur , puisqu'il
' est cru pendant deux heures à la portée du mousquet , tandis qu'il
n'a jamais approché les cannonnières à plus de Soo toises .
( Moniteur-)
(1 ) Si la flottille est rentrée dans ses ports , elle a été déterminée par
les mêmes motifs qui vous ont fait rentrer dans les vôtres , et l'ouragan
d'onest en a toute la gloire . Vous n'avez pas tiré devant Boulogne un
seul coup de canon ; vous avez au contraire pris le large de très- bonne
heure. Depuis cette journée , la flottille a été constamment en rade.
Vous êtes venus mouiller à une très- grande distance , avec vingt on
trente voiles , et des vaisseaux à deux ponts . Pourquoi doue n'approchez-
vous pas davautage ? La flottille desire vivement de vous voir de
près ; elle vous prouverait qu'elle est , comme vous le dites , invin➡
sible.
(Iden ! )
( No. CLXIV. ) 30 THERMIDOR an
( Samedi 18 Août 1804. )
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE
POÉSI E.
IMITATION
DE L'ODE D'HORACE : Vixi puellis , etc.
CHAQUE fois du combat rapportant la victoire ,
Amour , sous tes drapeaux j'ai passé mes beaux ans ;
Au temple de ta mère , aujourd'hui je suspends
La lyre qui faisait mes plaisirs et ma gloire.
Ces torches , ces leviers ignorés des jaloux ,
Et dont ma main s'armait pour forcer les verroux ,
Ici je les dépose ....O toi ! que l'on révère,
A Paphos , Idalie , et même dans Memphis ,
Vénus ! pour me venger des rigueurs de Glycère ,
Epuise tous les traits du carquois de ton fils.
Par M. GEOUFFRE DE LAPRADELLE , abonné.
ENIGM E.
A t'obéir si je n'étais docile ,
Planté là comme un imbécile ,
Ton corps ne bougerait jamais .
B b

386 MERCURE DE FRANCE ;
1
Suis- je mignon , bien fait , agile ?
Sur les théâtres je te plais .
Devant les bataillons français ,
Souvent à fuir je fus agile.
LOGO GRIPHE.
D'UN Dieu cruel , par moi seul triomphant ,
Je suis , avec mon chef , l'instrument et l'organe ;
Sans ma tête , je suis l'enfant
Qui menace le plus de devenir un âne .
Otez- moi tête et cou , dans la bouche des rois ,
Comme sur les lèvres des belles ,
Je suis un mot bien dur , révoqué toutefois
Moins souvent par eux que par elles .
Par M. LOMBARD l'aîné ( de Berlin . )
CHARAD E.
. LECTEUR sensible et généreux ,
Les temps sont durs , bien rigoureux ;
Par- tout on voit des malheureux ;
Et quelquefois plusieurs d'entr'eux
A mon premier bornent leurs voeux.
De mon second , si tu le peux ,
Retranche - le , faute de mieux ,
Pour soulager leurs maux affreux;
Et fais qu'un mortel plus heureux ,
Par d'autres secours plus nombreux ,
Soit leur entier dans tous les lieux.
Par P. ROQUE ( de Brives ).
Le mot de l'Enigme du dernier numéro est Amour.
Celui du Logogriphe est Ruisseau , où l'on trouve eau ,
scau, rue , sureau , raie , Aire et Eu ( villes ) , as ,
ris , aise, suuire.
Celui de la Charade est The- bain.
THERMIDOR AN XII. 387
Notice historique sur le comte DE CORKE ,
surnommé LE GRAND , et sur sa famille.
CETTE Notice sera beaucoup plus intéressante que ma
Nouvelle . Elle contient des faits peu connus en France ,
sur des personnages célèbres en Angleterre , et dignes de
l'être à tous égards . Ne pouvant offrir au public qu'un
conte bien médiocre , j'ai voulu du moins y joindre
quelques anecdotes historiques , et dédommager , par l'intérêt
de la vérité , du peu de charme de la fiction . Richard
Boyle ( le héros de ma Nouvelle ) , surnommé the great
earl of Corke (le grand comte de Corke ) , fut le premier
personnage connu , et le plus fameux de cette famille
illustre , dont l'extraction n'eut rien de noble , mais dont
tous les individus furent , pendant deux siècles , éminemment
distingués par leurs vertus , leur esprit , leurs talens ,
et le succès qui couronna constamment toutes leurs entreprises
. Ils furent également célèbres par leur mérite et par
leur bonheur c'est un exemple rare ; il semble que la
Providence permette quelquefois cet heureux triomphe de
la persévérance et du génie , afin d'entretenir le goût de la
véritable gloire , et pour encourager la noble ambition des
grandes ames.
Richard Boyle naquit en 1566 ; il perdit ses parens
dès son enfance , et n'ayant ni naissance , ni fortune ,
-il entra , en qualité de secrétaire , au service de sir Charles
Manwood , et ensuite le quitta , et vécut du métier de
copiste . Il épousa une femme très- riche qui lui assura
toute sa fortune , et qui mourut en accouchant d'un enfant
mort ; elle laissa à Richard Boyle de belles terres en
Irlande , qu'il améliora beaucoup par son industrie . Il eut
des liaisons intimes avec le fameux comte d'Essex , mais
sans entrer dans ses projets de révolte . Des voisins , envieux
de sa prospérité , l'accusèrent faussement à la cour d'avoir
des intelligences avec l'Espagne ; il fut arrêté , envoyé
à Londres , et mis en prison : on instruisit son procès , il
demanda à répondre en présence de la reine Elisabeth. La
conduite de cette princesse à son égard , et tous les détails
relatifs à sa justification , sont fidèlement rapportés dans ma
Nouvelle . Boyle épousa en secondes noces l'héritière d'une
fortune considérable , et on le fit chevalier. Par la suite ,
Bb 2
388 MERCURE DE FRANCE ,
il fut créé lord et comte de Corke par Charles I , il acquit
des richesses immenses en conservant la réputation de la
plus parfaite intégrité . Il mourut en 1643. Roger Boyle ,
comte d'Orrery , baron de Broghill , son fils , passa pour
l'homme de son temps le p'us fidèle à sa parole et à ses
engagemens . Cette honorable réputation fit sa sûreté ainsi
que sa gloire.
Du temps de Cromwell , le baron de Broghill noua une
intrigue pour remettre Charles II sur le trône ; il avait des
obligations à ce prince . Pour le rejoindre , il demanda un
congé sous prétexte d'aller aux caux . Cromwell , qui ne le
connaissait pas personnellement , le fit venir chez lui , et lui
dit qu'on l'accusait de former des complots en faveur de
Charles. Le baron le nia ; alors Cromwell lui montra des
lettres interceptées qui le prouvaient , en ajoutant : Je n'ai
qu'à livrer ces lettres,, votre procès sera fait et vous êtes
perdu ; mais je sais que vous êtes un honnête homme , un
excellent officier , et que l'on peut compter sur votre
parole. Je vous offre le commandement général de l'Irlande
; allez soumettre les rebelles de ce pays ; je ne
desire de vous aucun serment particulier , et je vous promets
de ne point exiger que vous tiriez l'épée contre
Charles ; mais je vous demande votre parole de vous conduire
comme le devoir vous y obligera si vous acceplez .
Le baron accepta , promit et remplit cet engagement avec
une fidélité scrupuleuse. Par la suite , le baron s'attacha
véritablement à Cromwell , et devint un de ses plus intimes
confidens. Après la mort de Cromwell , il voulut conserver
au fils de ce dernier la suprême puissance , il la lui offrit
en lui répondant du succès ; mais Richard s'obstinant à
Ja refuser, le baron de Broghill ne songea plus qu'à rétablir
Charles II ; il y contribua infiniment , et Charles II , placé
sur le trône , le combla de bienfaits ( 1 ) . Le haron mourut
en 1679 ; il fut bon général , grand homme d'état et homme
de lettres distingué. Il a laissé plusieurs écrits politiques et
beaucoup d'ouvrages littéraires , des poëmes , des tragédies ,
et un roman en trojs volumes , intitulé Parthenissa ( 2 ) .
Robert Boyle , frère cadet du précédent , savant célèbre ,
(1 ) Tous ces détails se trouvent dans un excellent ouvrage anglais ,
intitulé : A new and general biographical Dictionnary , etc.
In- S . , douze gros volumes .
(2) J'ai supposé , dans ma Nouvelle , que ce roman fut composé par
Je père du baron de Broghill , ce comte de Corke que j'ai choisi , parmi
ce illustres personnages , pour mon héros ,
THERMIDOR 389
1
AN XII.
vrai philosophe , homme vertueux et bienfaisant , fut l'inventeur
de plusieurs machines utiles . Il a fait des expériences
curieuses sur l'air ; il fit , sur la lumière et sur les
couleurs , un ouvrage fameux , plein d'observations inté
ressantes , qui eut la gloire d'ouvrir depuis au grand
Newton ce champ immense de découvertes qu'il parcourut
avec tant d'éclat. Il y a de Robert Boyle un écrit trèsremarquable
, intitulé : An experimental discourse of
quick silver growing hot with gold. Dans un autre discours
joint à celui - ci , et qui en formait la suite , il rendait
compte d'expériences si singulières , qu'elles firent penser
à Newton qu'il avait trouvé le secret de faire de l'or , et il
existe une lettre de Newton écrite à un savant , ami de
Boyle , dans laquelle il lui dit formellement que Boyle a
découvert ce grand secret ; il suppose que Boyle n'a pas
tout dit , et il ajoute que cette découverte produirait une
telle révolution et tant de maux , qu'il espère que le noble
auteur ne s'expliquera jamais davantage , et qu'il ne
dévoilera jamais ce dangereux secret. Les discours en
question avaient été communiqués à la Société royale
naissante alors , et n'ont point été rendus publics ( 1 ) ..
Robert Boyle fut extrêmement pieux ; il fit traduire à
ses frais l'Evangile dans toutes les langues des pays ido-
Jatres , pour l'envoyer en Turquie , en Perse , à la Chine ,
au Japon , etc. Il fut un des premiers membres de cette
petite société de savans qui , durant les guerres civiles ,
s'assemblaient secrètement pour s'occuper des sciences ,
dans un temps où toutes les études étaient interrompues :
cette société avait pris le titre de Collége philosophique ,
et après la restauration elle devint la Société royale qui
existe aujourd'hui ; alors elle voulut élire Boyle pour son
président , mais il refusa cet honneur. Cet illustre savant
eut la plus tendre amitié pour sa soeur , lady Ranelagh ,
avec laquelle il demeurait ; la douleur qu'il éprouva en
voyant e dépérissement de sa santé , et enfin sa mort , le
conduisit lui -même au tombeau . Il mourut huit jours après
elle en 1691. Il a laissé une grande quantité d'excellens
écrits . Charles Boyle , comte d'Orrery , son neveu ,
et fils
de Roger Boyle , eut beaucoup d'esprit et d'érudition ; il a
inventé un instrument astronomique , qui porte son nom ;
on a de lui quelques ouvrages de littérature : il est mort
en 1731.
(1) Ce fait singulier est très- détaillé dans le Dictionnaire Anglais.
3
390 MERCURE DE FRANCE ;
LE COMTE DE CORKE ,
SURNOMMÉ LE GRAND ,
OU LA SÉDUCTION SANS ARTIFICE .
Nouvelle historique ( ' ).
alors :
DANS un lieu nominé Blacrock , à quatre
milles de Dublin , vivait le vénérable et vertueux
Mulcroon ; il habitait une jolie maison détachée
du village , et voisine d'une petite chaumière.
Mulcroon avait connu le malheur , et le plus amer
de tous , l'ingratitude et l'injustice des hommes ;
il était désabusé sans être aigri ; on est sage
et avec de l'indépendance et une fortune honnête,
on peut encore être heureux. Ce vieillard était
bienfaisant , il prenait soin de la famille qui habitait
la chaumière , il la faisait vivre dans l'aisance ;
mais il n'avait pu la préserver d'infortunes mille
fois plus cruelles que la misère. La jeune paysanne ,
dans l'espace de trois ans , perdit ses deux enfans
et son mari ; elle resta veuve à vingt - cinq ans ,
seule , et grosse de sept mois : elle mourut en donnant
le jour à un garçon que Mulcroon reçut dans
ses bras au moment de sa naissance , et qu'il promit
d'élever . Après la mort de la mère , le vieillard
emporta chez lui l'enfant , dont il fut le
parrain , et qui s'appela Richard Boyle. Mulcroon
ne voulut ni vendre ni donner la chaumière ; il se
plut à l'orner avec une élégante simplicité ; il en
( 1 ) Toutes les descriptions topographiques de cette Nouvelle ,
l'exception de celle de la Chaumière, sont réelles et parfaitement
exactes ,
THERMIDOR AN XII. 391
embellit l'intérieur , il en augmenta les petites dépendances.
Cet enclos renfermait , outre la maison
et les étables , un jardin , un verger , un petit
bois et un pré ; et la nourrice du jeune Richard
devint la concierge de cette habitation champêtre .
Mulcroon avait de l'esprit et de l'instruction : il
fut le seul instituteur de Richard ; il lui enseigna
le latin , la géométrie ; il s'appliqua sur - tout à lui
donner des idées justes , et il y parvint sur tous les
points essentiels , en lui donnant de bons principes
. La morale , qui doit régler nos moeurs ,
peut seule encore former et perfectionner notre
esprit ; toute erreur non -seulement l'égare , mais
l'obscurcit et le borne : on ne creuse point profondément
sur un sable mouvant et léger , il faut une
base solide aux grandes pensées ; on peut faire des
fautes irréparables avec des sentimens vertueux ,
mais celui qui pense mal n'aura jamais de génie .
Le jeune Richard , né avec une ame noble et
sensible , une mémoire heureuse et une intelligence
supérieure , répondit parfaitement aux soins
de son généreux protecteur. Aussi modeste , aussi
simple qu'aimable , il était à quinze ans beau
comme un ange , sans avoir jamais songé à sa figure
; et rempli d'esprit et d'imagination , il croyait
n'avoir que du bon sens . Il allait souvent visiter la
jolie chaumière , son unique héritage . Depuis sa
première enfance , il y passait toutes les heures de
ses récréations ; cultiver son jardin était son plus .
grand plaisir après celui d'y recevoir son bienfaiteur
, et de lui en offrir des fleurs et des fruits. Un
matin , au point du jour , Mulcroon entrant dans
la chaumière avec Richard : Cette petite maison ,
lui dit-il , n'est couverte que de chaume , mais on.
peut y trouver le bonheur ; l'orner et l'agrandir
est tout ce que j'ai pu faire pour toi . Il m'est permis
de disposer à mon gré de mes revenus ; le bien
4
392 MERCURE DE FRANCE ,
-
que j'ai reçu de mes pères appartient à ma famille
. Voilà donc , mon cher Richard , ta seule
possession sur la terre ! O mon pere ! s'écria
Richard , comment ne me suffirait - elle pas ? j'ai
de si beaux cerisiers ! et mes fleurs ! .... et cette
charmante bibliothèque , dont vous avez vousmême
choisi tous les livres ! Six cents volumes ! ....
Non jardin et mon verger , quelles richesses ! ....
Ah ! dit le vieillard , puisses- tu , mon enfant ,
n'en jamais desirer d'autres !
-
Richard , quoique élevé dans la solitude , n'avait
rien de sauvage . Mulcroon le menait quelquefois
à Dublin ; et d'ailleurs les eaux minérales
qui se trouvent dans ce canton, rendaient Blacrock
très-brillant tous les étés .
Richard touchait à sa seizième année , lorsque
le comte d'Essex vint pour la première fois à ces
eaux . Un grand seigneur , distingué par l'extérieur
Je plus séduisant , par la réputation militaire , et
par la faveur d'une reine admirée des Anglais et
de l'Europe , un héros et un favori d'Elisabeth ,
produisit à Dublin une telle sensation , que le jeune
Richard , ébloui par tout cet éclat de grandeur et
de gloire , crut découvrir qu'il existait un genre de
bonheur bien préférable à celui dont son père
adoptif faisait tant de cas. Le comté d'Essex vint
se promener à Blacrock . La chaumière de Richard
était célèbre dans les environs ; le comté voulut
la voir , et Richard en fit les honneurs avec une
franchise de joie et d'enthousiasme , à laquelle son
âge donnait autant de prix que de grace . Le comte
fut vivement touché de cet hommage si naïf ; il
revint dans la chaumière , et en partant il combla
le jeune Richard des marques les plus flatteuses
de bienveillance et d'amitié , et il lui donna de
belles tablettes , sur lesquelles il écrivit ces mots :
Je prédis que Richard Boyle illustrera son nom.
THERMIDOR AN XII.
393
Ces paroles , tracées de la main d'un héros , achevèrent
d'enflammer Richard; il les relut avec transport
; c'était un oracle qu'il jura d'accomplir , et
qui jeta dans son jeune coeur les premiers germes
de l'ambition et de l'amour de la gloire. Depuis ce
jour , Richard ne retrouva plus le même charme
dans ses occupations accoutumées ; son imagination
lui représentait sans cesse le comte d'Essex
avec toute la pompe éblouissante qui l'environnait ;
il relisait ses tablettes , et la chaumière désenchantée
n'était plus pour lui qu'un asile obscur qu'il
brûlait de quitter. Cependant la reconnaissance le
retenait auprès de son bienfaiteur ; il le chérissait ,
et jamais il ne conçut le projet de s'échapper et
de s'éloigner Furtivement de Blacrock ; mais il ne
cacha point Malcroon qu'il avait un extrême
desir de voyager en Angleterre , et sur-tout de voir
Londres et la reine ; et le bon vieillard , malgré
son grand âge , consentit à faire ce voyage et à
conduire lui- même son élève dans cette fameuse
capitale. Richard , au comble de ses voeux , embrassa
les genoux du vieillard , qui , fidèle à sa
parole , partit peu de jours après avec Richard .
Au bout de trois semaines de marche , les voyageurs
se trouvèrent au déclin du jour dans la belle
forêt de Fékenham ( 1 ). C'est du nom de cette
forêt , dit Mulcroon , que le célèbre et malheureux
John Fékenham a pris son nom . Il naquit de parens
pauvres , et dans une chaumière . .
Dans une chaumière ! . . . . . Il fit une grande
fortune dans l'église ; il a d'éminentes vertus , une
réputation irréprochable ; et pour n'avoir pas voulu
adopter les nouvelles opinions religieuses , il est aujourd'hui
dépouillé de tout , et privé pour jamais
de sa liberté ( 2 ) ! - O mon père ! s'écria Richard ,
(1 ) Comté de Worcester.
(2 ) H fut le dernier abbé de Westminster.
·
394 MERCURE DE FRANCE ,
il est tard ; si nous pouvions coucher dans cette chaumière
! j'aurais tant d'envie de la voir ! ..
Beaucoup de voyageurs ont eu la curiosité de la
visiter ; elle est fort connue, et je crois qu'elle n'est
pas loin du lieu où nous sommes.
En effet , la chaumière de Fékenham n'était
qu'à cinq cents pas de là . On s'y rendit sur - lechamp
, et il fut décidé qu'on y passerait la nuit.
En y entrant , Richard remarqua que la sienne était
plus grande et sans comparaison plus belle et plus
ornée . Roger Peterson , le maître actuel de la maison
, était un bon vieillard , qui accueillit les voyageurs
avec la politesse et la cordialité d'un homme
accoutumé à recevoir des visites , ct flatté de la
curiosité qu'excitait toujours la chaumière de John
Fékenham . Tout , dans ce lieu solitaire , annonçait
l'aisance et la tranquillité ; cependant une nuance
de tristesse obscurcissait la physionomie vénérable
de Roger: on entra en conversation , et Mulcroon
deman lant à Roger s'il était parent de l'illustre et
pieux Fékenham : Non , monsieur , répondit- il , je
n'ai pas cet honneur : je fus dans ma première enfance
recueilli par charité dans cette ferme ; j'en
devins avec l'âge l'un des serviteurs. Mon jeune
maître John , fils unique , la quitta à 14 ans , il
alia faire des études ; et quand sa fortune commença ,
il revint voir son père pour l'emmener avec lui ;
mais le vieillard , attaché à sa femme , refusa de la
quitter. Peu d'années après il tomba malade ; son
fils accourut , et il pleura en voyant son père à
l'agonie . Le vieillard lui dit : Console - toi , mon fils ;
j'ai 80 ans ; j'ai toujours vécu paisible dans ces
forêts ; et l'on meurt si doucement dans une chaumière
! . . . . . Fasse le ciel que tes derniers momens
soient aussi tranquilles ! .... Il était inspiré
mon vieux maître , lorsqu'il prononça ces paroles
! ..... Ici Roger s'arrêta pour essuyer quel-
·
THERMIDOR AN XII. 395
ques larmes qui s'échappèrent de ses yeux. Ensuite ,
reprenant son recit ; hélas ! dit- il , ce respectable vieillard
mourut ! .... Alors mon jeune maître me fit
don de cette ferme et de ses dépendances , et me
proposa de plus , de m'emmener avec lui et de faire
ma fortune. C'est une assez grande fortune pour
moi , lui répondis-je , de commander où j'ai servi ,
et de posséder cette belle ferme où je n'ai été reçu
que par charité ; j'y veux recueillir aussi l'orphelin
abandonné , j'y veux mourir aussi !. . . . . Je restai
..... rien n'a jamais troublé mon repos ; je
finirai mes jours ici au sein de ma famille , et mon
pauvre maitre terminera les siens dans une prison ! ...
-Oui , s'écria Richard , mais le nom de John Fékenham
ne périra jamais ! ..... — Ah ! reprit Mulcroon
, quelle funeste célébrité que celle qui a
coûté le repos , la liberté , et par conséquent le
bonheur ! et combien le sort de Roger est préférable
à celui du malheureux John Fékenham ! .....
Ce dernier a fait tant de bien ! - Roger a fait tout
celui qu'il a pu faire : ses souvenirs sont aussi doux ,
et sa conscience est satisfaite .
-
Richard soupira et ne répondit rien . Mulcroon
crut lui avoir donné une leçon morale bien utile : ´
ce n'était pas sans dessein qu'il l'avait amené dans
la chaumière de Fékenham ; il s'était flatté de lui
laisser un souvenir qui pourrait lui faire sentir tous
les dangers de l'ambition. Mais Richard ne fut
frappé que d'une seule chose , c'est qu'il était possible
de faire une grande fortune , et d'immortaliser
son nom , quoique l'on fût né dans une chaumière.
Trop souvent la passion se fortifie par les
exemples mêmes qu'on lui présente pour la modérer
; elle ne voit dans les résultats moraux les plus
frappans , que des lieux communs qu'elle dédaigne
de méditer ; elle ne reçoit que les impressions qui
peuvent la flatter , ou qui l'exaltent .
396 MERCURE DE FRANCE ,
Les deux voyageurs continuèrent leur route , et
ils arrivèrent à Chatam. Ils virent un grand mouvement
dans la ville ; on se portait en foule vers le
port , et ils apprirent que le peuple s'y précipitait
afin de voir sa souveraine, venue exprès de Londres
pour honorer d'une visite le célèbre François Drake ,
et pour diner à bord du vaisseau qui , le premier ,
fit le tour du monde ( 1 ) . Ce fameux navire qui
après avoir parcouru avec audace tant de mers jus
qu'alors inconnues , placé depuis dans le paisible
sanctuaire des Muses , est devenu de nos jours le
tròne glorieux de la science et de la sagesse ( 1 ) .
Richard fut transporté de joie , en apprenant
qu'il allait apercevoir la reine ; il perça la foule qui
formait deux haies épaisses au milieu desquelles
Elisabeth devait passer. Richard se trouva au premier
rang , et peu
d'instans après , les acclamations
du peuple annoncèrent l'arrivée de la reine. Richard
respirant à peine, avança la tête pour regarder
aussi loin que sa vue pouvait s'étendre le vif
coloris de ses joues , sa bouche entr'ouverte , le feu
qui brillait dans ses yeux , peignaient naïvement
son extrême émotion , qui en effet fut au comble
lorsqu'il aperçut le comte d'Essex à côté de la
reine ! . . . . Dans ce moment toutes les chimériques
espérances de l'ambition et de la vanité ,
vinrent à la fois s'offrir à son imagination. Il supposait
que le comte d'Essex qui s'avançait de son
côté éprouverait une agréable surprise en le voyant ;
que ce mouvement serait très -marqué , qu'il lui
dirait en passant quelque mots remplis de bonté ,
que la reine les entendrait et demanderait son
nom ; qu'elle-même lui parlerait peut - être et lui
(1) Fait historique .
(2) On a fait des débris de ee vaisseau une chaire de professeur ,
placée à l'université d'Oxford .
THERMIDOR AN XII
397
Quels
1
ordonnerait de la suivre sur le vaisseau...
succès , quelle gloire et devant des courtisans
étonnés , des troupes , et tant de peuple ! .... Deja
Richard , loin de souffrir de se voir pressé , coudoyé,
confondu dans la foule , jouissait en quelque sorte
de cette situation ; il en allait sortir d'une manière
si brillante ! Déjà ilpréparait ses réponses , lorsqu'il
vit enfin la reine et le comte s'approcher ; il n'était
plus qu'à dix pas d'eux , hors de lui -même ;
il dépasse tout - à - fait la haie , deux soldats étendant
horizontalement leurs fusils devant lui , for
ment une barrière qu'il ne peut franchir ; mais la
moitié de son corps inclinée en avant , par-dessus
les fusils , s'allonge et s'avance vers le comte de
manière à le toucher presque au moment où il
passe près de lui . Le comte le voit , le regardie
d'un air distrait , et marque par un léger sourire
qu'il le reconnait ; mais aussitôt ses yeux se por
tent sur d'autres objets , il passe , ne tourne point
la tête , et la reine n'a point aperçu Richard qui
reste anéanti ! .... Il répétait intérieurement : Quoi !
pas un mot ! ppaass uunnee ssyyllllaabbee !! ...... O qu'il était
différent a Blacrock ! ... Ce changement parut
à Richard si extraordinaire , et tellement
incompréhensible , qu'après de profondes . réflexions
, il imagina qu'on l'avait desservi auprès du
comte. Les gens qui ne connoissent pas la cour
attribuent souvent à la cabale et à la calomnie les
simples effets du caprice et de l'oubli ; ils ont
constamment ce respect pour les grands et pour
les princes de ne jamais les soupçonner d'inconséquence
et de légéreté ; une vanité novice leur persuade
que les moindres marques de bienveillance
de la part des souverains et des ministres suffisent
pour armer contr'eux une cour toute entière ;
supposent sans cesse des complots ridicules qui
n'existent que dans leur imagination , enfin ils prenils
398 MERCURE DE FRANCE ,
nent la grace et l'affabilité pour les présages cer
tains d'une grande faveur ; l'expérience préserve
les courtisans de cette illusion .
Richard, dans sa naïve ignorance , forma leprojet
de s'introduire chez le comte d'Essex et d'avoir
une explication avec lui ; mais en arrivant à Londres
il apprit que le comte venait d'en partir pour
quelques mois. Il fallut retourner à Blacrock
sans avoir revu le comte d'Essex ! et Richard se
retrouva dans cette solitude beaucoup plus inquiet,
et moins heureux encore qu'avant son voyage ;
néanmoins il prit un parti très- raisonnable , celui
de se livrer sans relâche à l'étude , afin de se mettre
véritablement en état de vérifier un jour la prédiction
du comte d'Essex . En effet , Mulcroon fut
surpris et charmé du redoublement d'application
qu'il remarqua bientôt en lui . Le vieillard seconda
cette ardeur avec tout le zèle de la plus tendre
amitié , et Richard à dix- huit ans étonnait tous les
littérateurs et même les savans de Dublin par
l'étendue et la variété de ses connaissances . On lui
supposait une passion exclusive pour l'étude , et
cette réputation préserve communément un jeune
homme de toutes les séductions des femmes. Car un
homme de cet âge qui préfère des livres à la conversation
et son cabinet aux bals , aux fêtes et aux
brillantes assemblées , ne paraît aux femmes qu'un
misantrhope attrabilaire et qu'un véritable sauvage .
Ainsi Richard , malgré ses agrémens naturels et sa
jolie figure , était à peine remarqué par les jeunes
personnes des environs et par celles qui venaient aux
eaux . Il était devenu sérieux , distrait et rêveur ; il
se montrait rarement ; il ne dansait point ; les
mères et leurs filles parlaient de lui comme d'un
homme sans conséquence , et toutes les coquettes
tâchaient de le tourner en ridicule ; elles avaient
même une sorte d'antipathie pour lui ; car rien
THERMIDOR AN XII.
399
n'inspire l'aversion comme de grandes prétentions
sans aucun encouragement .
-
-
Un matin , sur la fin du mois de mai , Richard ,
qui aimait toujours l'agriculture et le jardinage ,
travaillait à son parterre ; il avait le vêtement grossier
d'un jardinier , et la bonne paysanne , sa
nourrice , filant en silence sa quenouille , était assise
à quelques pas de lui. On avait laissé la porte de
la chaumière ouverte , et tout -à- coup Richard vit
paraître une dame , qui en entrant s'écria : Ah !
les belles fleurs ! .... Cette dame n'était pas jolie ,
mais elle avait l'air noble et doux ; elle s'avança
vers la paysanne , et lui demanda si ce jardin était
à elle. Parlez à mon fils que voilà , répondit la
bonne femme en montrant Richard . La dame se
retourne , et s'approchant de Richard : Voudriezvous
, lui dit-elle , me vendre des fleurs ? Je
n'en vends point. - Cela me fàche ; je n'en puis
trouver de belles , et les vôtres sont superbes . Si
vous vouliez mettre un prix à ces roses et à ces
anémones , quel qu'il fût je vous le donnerais.....
C'est aujourd'hui le jour de naissance de mon
amie..... Aujourd'hui 29 mai , s'écria la nourrice
! Oui , répondit la dame ; aujourd'hui 29
mai , lady Fanny Ranelor a dix -huit ans . - Ah !
c'est singulier , reprit la paysanne , c'est justement
le jour de naissance et l'âge de mon garçon. Oh!
Richard , poursuivit - elle , donne des fleurs à cette
dame , je t'en prie . - Non , dit la dame , je les enverrai
chercher ce soir ; lady Ranelor est venue
avec moi , je l'ai laissée sur la grande pelouse à
deux pas d'ici , je ne veux pas qu'elle voie les
fleurs que je lui destine....- Sans doute , madame ,
vous êtes venue prendre les eaux ? Oui , nous
sommes arrivées avant-hier.... - Mais paix ; lady
Ranelor m'a suivie : tenez , la voilà ; ne lui parlez
point de la surprise que je lui prépare.... A ces
-
-
400 MERCURE DE FRANCE ,
9
-
mots Richard lève les yeux , et il voit une jeune
personne d'une taille élégante , vêtue de deuil , le
visage caché par un grand voile noir , marchant
lentement , et donnant le bras à une femme de
chambre. Elle demande la permission de se reposer
un moment , et elle va s'asseoir à côté de la
nourrice . Les graces répandues sur toute sa personne
et la douceur extrême du son de sa voix ,
intéressent Richard et lui inspirent une vive
curiosité de voir son visage . Comment vous
trouvez- vous , ma chère Fanny, lui demanda son
amie ? - Bien faible , répondit lady Ranelor , mais
beaucoup moins souffrante : cette promenade m'a
fait du bien . - Madame est malade , dit la nourrice.
Ma mère , interrompit Richard , ces dames
accepteraient peut-être des fraises et de la
crême. A ces mots la nourrice se leva précipitamment
, et courut vers la chaumière . Lady Rane-
For remercia Richard , en ajoutant : Ce jardin est
délicieux ! En prononçant ces paroles elle leva son
voile , et découvrit un visage enchanteur ; son regard
modeste et languissant , et sa douce pâleur ,
rendaient sa beauté aussi intéressante qu'elle était
frappante et régulière. Richard immobile la considérait
en silence , et lady Ranelor , de son côté ,
regardait avec surprise ce jeune et beau jardinier ,
qui avait l'air si noble. Cultiver ces belles fleurs ,
lui dit - elle , a sans doute toujours fait votre bonheur
? - Oui , madame , jusqu'ici.... Ces mots ,
jusqu'ici , ne furent point insignifians pour lady
Ranelor. Une intention délicate est toujours.
promptement saisie par une femme , sur- tout lorsqu'elle
en est l'objet . Mais elle veut alors faire ex-.
pliquer bien clairement ce qu'elle a compris à
demi-mot. Jusqu'ici, reprit lady Ranelor ! c'est-àdire
, que maintenant encore votre plus grand.
plaisir est de cultiver vos fleurs? Pardonnezmoi
THERMIDOR AN XII. 401
moi , madame , il en est un pour moi beaucoup
plus doux . Et lequel done ? -
- Celui dvous
les offrir.... A ces mots les deux amies etonnees se
regardèrent ; elles ne comprenaient pas qu
paysan s'exprimat ainsi. Richard , durant ce mo
ment de silence , cueillait ses plus belles fleurs ; il -
en forma une superbe gerbe ; ensuite la partageant
en deux parts inégales , il présenta la plus belle à
lady Ranelor , et l'autre à son amie . Dans cet instant
la nourrice de Richard accourut , en annonçant
que le déjeûné était servi dans la chaumière .
La bonne femme n'était pas fàchée de faire voir
aux deux étrangeres l'intérieur élégant de la maison.
Leur surprise fut extrême en entrant dans le
salon ; c'était une belle bibliothèque en bois d'acajou
, et elle était ornée de vases d'albâtre , de
porphire , et de bustes antiques posés sur le haut
des armoires . Cette pièce , en rotonde , recevait
le jour du plafond , à travers de beaux vitraux de
diverses couleurs . Sur une grande table de marbre
blanc , placée au milieu du salon , on trouva des
fruits et de la crême . Cependant Richard avait
disparu , mais il revint un instant après . Il avait passé
un habit ; et ce vêtement , quoique très -simple ,
n'était pas celui d'un paysan . On linvita à se mettre
à table ; il répondit qu'il avait déjeùné , mais il
s'assit à quelque distance des deux dames . Madame
Brown (Tamie de lady Ranelor ) le questionna
sur sa bibliothèque , et ses réponses prouvèrent
qu'il avait reçu l'éducation la plus distinguée . La
nourrice interrompit cette conversation
montrer un beau volume d'estampes , que le comte
d'Essex avait donné à Richard ; car , ajouta - t -elle ,
ce hon seigneur est venu trois fois chez nous , et il
a donné encore à Richard un beau petit livre tout
encadré de dorures , et il a écrit dedans la bonne
aventure de Richard . Pendant ce récit , lady
C c
9 pour
402 MERCURE DE FRANCE ,
-
Ranelor examinait alternativement la nourrice et
Richard , et elle dit à la paysanne : Et c'est là
votre fils ? .... N'est -ce pas tout comme , réponditelle
? je suis sa nourrice.... Ah ! .... s'écria lady
Ranelor , tout est expliqué . Cette charmante chau
mière n'estqu'une maison de fantaisie , et ... Non ,
madame , interrompit Richard , vous êtes véritablement
chez un paysan : orphelin dès le berceau ,
je fus recueilli par M. Mulcroon , et tout ce que
yous voyez ici qui vous étonne ; est l'ouvrage de
cet homme bienfaisant , auquel je dois mon existence
et mon éducation . Ah ! reprit ladyRanelor
avec attendrissement , les sentimens et l'esprit que
vous montrez , valent mille fois mieux que la fortune
et la naissance. Après le déjeûner , lady Ranelor
se leva pour s'en aller , et , en remerciant
Richard , elle reprit le gros bouquet qu'elle avait
reçu de lui , en lui disant : Vous ne savez pas
que c'est aujourd'hui mon jour de naissance ? et
j'aime mieux ces fleurs et cette matinée qu'une
fête.... Eh bien ! s'écria la nourrice , c'est aussi
comme une fête pour nous , et c'est aussi le jour
de naissance de Richard.... Et quel âge a-t -il ?
Dix- huit ans . Cette petite circonstance parut
frapper lady Ranelor : elle soupira. Il y a aussi
dia - huit ans que j'existe , dit-elle , mais j'ai déjà
beaucoup soulfert ; je suis bien plus vieille que
M. Richard !

Lady Ranelor sortit , laissant à Richard un souvenir
ineffaçable , et une émotion d'autant plus
vive , qu'il n'avait jamais rien éprouvé de semblable.
Le soir même , il envoya une grande corbeille
pleine de fleurs à madame Brown , l'amie de lady
Hanelor; il joignit à cet envoi des vers charmans
sur le jour de naissance de lady Ranelor et sur la
visite dont elle avait honoré la chaumière. Lady
THERMIDOR AN XII. 403
Ranelor relut plusieurs fois ces vers ; elle les loua
beaucoup , elle les garda . ne voulut point les montrer
, et ne parla plus de Richard ; mais elle questionna
tout le monde sur Mulcroon , et elle témoi
gna un grand desir de connaitre ce respectable
vieillard.
Richard . de son côté , prit beaucoup d'informations
sur lady Ranelor ; il apprit qu'elle était
veuve depuis six mois d'un vieillard qu'elle avait
épousé à quinze ans . pour lequel elle avait pris
tout l'attachement qu'on peut avoir pour le meil
leur des pères , et qu'elle avait soigné durant une
longue maladic avec la tendresse la plus touchante.
Tous ces détails produisirent une profonde impression
sur le coeur de Richard : il allait très-rarement
aux assemblees des buveurs d'eau ; mais le surlendentain
il ne manqua pas d'y suivre Mulcroon : il
n'y vit point celle qu'il cherchait ; lady Ranelor
encore en deuil ne voulait pas se trouver dans des
lieux où l'on dansait. Dans son absence , Richard
n'aperçut pas sans émotion madame Brown qui
vint à lui , fit connaissance avec Mulcroon , et l'invita
, ainsi que son jeune élève , à venir prendre du
thé chez elle le lendemain matin.
Ce fut un beau jour pour Richard que celui où
il revit lady Ranelor , qu'il trouva plus charmante
encore que la première fois ; elle lui parla très-peu ,
mais elle s'occupa beaucoup de Mulcroon , et elle
charma ce bon vieillard par sa grace et par la bienveillance
affectueuse qu'elle lui montra. Encouragé
par cet accueil . il conjura les deux amies de venir
passer chez lui le reste de la journée : l'on y consentit
, et l'on partit ensemble dans une calèche à
quatre places. Après le diner on se promena longtemps
dans le beau parc de Mulcroon , et sur le
-soir on se rendit à la chaumiere . Lady Ranelor ,
toujours froide et silencieuse avec Richard , parut
Cc 2
404 MERCURE DE FRANCE ,
charmée de revoir la bonne nourrice , et fut remplie
d'affabilité pour elle . Tandis que madame
Brown et Muleroon s'amusaient à considérer une
volière , lady Ranelor prit le bras de la paysanne
pour se promener dans le parterre , et Richard n'osa
la suivre ! Lady Ranelor , après avoir fait quelques
pas , se plaignit d'une extreme lassitude , et cherchant
des yeux le banc de gazon sur lequel elle
s'était reposée peu de jours auparavant , elle remarqua
qu'il étoit à moitié caché par un beau
rosier blanc nouvellement planté à la place même
qu'elle avait occupée. Alors, pour éloigner la paysanne
, elle lui ordonna une commission ; ensuite
elle s'approche du rosier, elle en écarte les branches,
et elle découvre à travers le feuillage une plaque de
marbre blanc incrustée dans le gazon , et sur laquelle
ces mots étaient écrits : Le 29 mai ! premier
jour de ma vie ! . . . . . Lady Ranelor , surprise et
touchée , resta quelques instans immobile , les yeux
fixés sur ce marbre , et tenant toujours écartées les
branches de l'arbuste qui le couvraient . Tout àcoup
elle entend un leger bruit , elle tourne la
tête , et elle aperçoit Richard à côté d'elle !…………
cette vue elle tressaille , et se relève en rougissant
et en affectant de prendre un air sévère . Richard
tremblait : cependant prenant la parole d'une voix
basse : Daignez songer , madame , dit- il , que j'avais
caché ce marbre ... A cette espèce de reproche
lady Ranelor n'eut rien à répondre , elle baissa les
yeux ... Mais , reprit Richard , dois- je être embarrassé
que vous ayez lu cette inscription ? elle ne
contient rien que de simple et de vrai ... Le 29 de
mai fut le premier jour de ma vie ! avant cette
´époque , je n'avais rien vu , je ne sentais point , je
n existais pas ! ... Je le sais , ma vie ne sera pas
heureuse. Ah! qu'importe , je souffrirai avec constance
..... Allons rejoindre M. Mulcroon , interrom-
A
THERMIDOR AN XII. 405
pit sèchement lady Ranelor . En disant ces mots ,
elle s'éloigna précipitamment .
Depuis ce jour lady Ranelor évita Richard avec
un soin extrême ; elle ne retourna plus à Blacrock
, elle n'allait point aux assemblées . Richard
la rencontra deux ou trois fois chez madame Brown ,
mais il n'osa lui parler, et il n'en obtint jamais un
regard . Au bout de deux mois elle partit pour se
rendre à Londres. Elle laissa Richard le plus
amoureux de tous les hommes , et cependant il
n'était pas aussi à plaindre que l'on pourrait l'imaginer.
Malgré son peu d'expérience , il sentait que
la conduite de lady Ranelor n'annonçait ni du
mépris pour sa personne , ni même une parfaite
indifférence ; il avait raison : toujours un peu de
plaisanterie ou même d'ironie piquante se mêle au
dédain véritable ; on ne fuit point avec tant de
soin l'amant qu'on méprise ; on ne s'arme point
avec lui d'une fierté si solennelle et d'une rigueur
si sérieuse ; cette espèce d'emphase , cette grave
importance, ne sont jamais d'un mauvais augure ;
l'insensibilité ne prend point toutes ces grandes
précautions , elle se laisse voir en tout sans presque
songer à se montrer . Enfin Richard savait que
lady Ranelor connaissait tout son amour , et cette
idée , dans une passion malheureuse , est une grande
consolation . A dix - huit ans , avec beaucoup d'amour,
manque - t - on jamais d'espérance ?
L'absence afflige , mais elle n'effraye pas; le champ
de la vie parait si vaste ! les obstacles ne découragent
point , au contraire ils animent on a une
telle idée de ses forces ! Avec quelle facilité , avec
quelle confiance on forme des projets chimériques !
Age heureux où l'on jouit de tout ce qu'on desire ,
où tous les rêves de l'imagination sont des enchante.
nens ! Ah ! comment la jeunesse ne serait - elle pas
ainable, sensible et généreuse ? Rayonnante d'es-
3
406 MERCURE DE FRANCE ,
poir , elle tend tout , elle se promet tout et du
sort et des hommes ; elle compte sur la bienveillance
universelle et sur l'inviolable fidelité de l'amour et
de l'amitié ....
Le jour du départ de lady Ranelor , Richard
étantdans son jardin , s'assit sur le siége de gazon : et
regardant la moitié du banc couverte par le rosier :
Je l'ai vue là , dit- il , pour la première fois ! je l'ai
vue là ! .... Nulle autre désormais n'occupera cette
place ! .... Elle est partie ! ... J'aime sa fierté , qui
ne s'est point démentie ! .... Ce grand caractère répond
de sa constance . Si jamais son coeur s'attache
véritablement , elle ne changera point ; elle aimera
toujours ! ... La veille de son départ , quand je la
rencontrai chez madame Brown , je la vis pâlir en
m'apercevant ! .... Elle ne m'oubliera point ! ....
Son rang , sa naissance , tous les préjugés nous
séparent.... Je bénis la Providence , qui mit entre
nous tant de barrières ; elle me préparait la gloire
et le bonheur de les franchir : elle offre un but
à cette ambition vague qui me consumait en secret
. Non , je ne voudrais pas devoir celle que
j'aime a de froides convenances : pour la mériter .
il faut la conquérir ; il faut triompher d'elle , ainsi
que de tous les autres obstacles : elle doit se donner
au plus vertueux , au plus digne ; je forcerai son
choix ....
Ces pensées redoublèrent l'ardeur de Richard
pour l'etude ; un application si constante faisait
les delices de Mulcroon. Ce vieillard , âge de 80'
ans , touchait au terme de sa longue et vértueuse
carrière il vécut encore 18 mois : au bout de ce'
temps , il s'affaissa tout -à- coup , et , après une maladie
de quelques jours , ilexpira doucement dans
les bras de Richard.
:
L'afflige Rard rendit avec solennité les derniers
devoirsa son bienfaiteur ; ensuite il se renferma
THERMIDOR AN XII. 407
dans sa chaumière , et il y' passa l'hiver entier dans
la plus profonde retraite . Aux premiers jours du
printemps , il reçut la visite d'un ancien ami de
Mulcroon , venu de Dublin pour prendre les eaux
qui se trouvaient dans le voisinage de Blacro k
Cet ami , nommé Blumer , s'intéressait vivement à
Richard ; il lui apprit que l'un des plus grands
seigneurs de l'Irlande par sa naissance et sa fortune
, sir Charles Manwood , était cette année
pour la première fois , aux eaux . « Je sais , con
tinua Blunier , qu'il a besoin d'un secrétaire ; je
vous ai proposé ; plusieurs autres personnes lui ont
parlé de vous avec éloge ; il est favorablement dis :
posé ; il ne veut que vous voir pour se décider , et
il viendra aujourd hui visiter votre chaumière . »
Richard ne vit d'abord , dans cette proposition ,
que l'humiliation de se mettre aux gages d'un
particulier ; mais Blumer l'assura que sir Charles
Manwood passait la plus grande partie de sa vie à
la cour ; qu'il avait un immense crédit ; qu'il était
rempli de mérite et d'esprit , et qu'il lui serait facile
de faire la fortune d'un secrétaire qui saura gagner
son amitié. Ily adans le gouvernement tant de places
honorables et lucratives auxquelles vous pourriez
prétendre par la suite continua - t -il ; mais vous
n'êtes que dans votre vingt - deuxième année ; vous
avez perdu votre père adoptif , il vous faut un protecteur
qui puisse vous procurer les moyens de laire
connaitre vos talens . Sir Charles Manwood jouit
d'une grande faveur et d'une fortune immense ; il
est magnifique , aimable , plein de grace et de
bonté. Si Mulcroon vivait , il vous presserait de
saisir avec empressenient cette heureuse occasion
de sortir de l'obscurité , et de vous introduire dans
le grand monde sous des auspices si favorab es.
Richard , en soupirant , se rendit à ces raisons ,
mais en regrettant avec amertume que son nou-
4
408 MERCURE DE FRANCE ,
veau protecteur ne fût pas le comte d'Essex.
Le même jour , Manwood vint à la chaumière ;
i en loua l'élégance ; il causa beaucoup avec
Richard ; il parut charmé de lui , et lui montra la
plus grande affabilité . Richard ne lui trouva ni la
grace , ni les manières à la fois nobles , simples et
naturelles du comte d'Essex : mais il fut satisfait
de son esprit et de son accueil .
Deux jours après , Manwood envoya chercher
Richard , et lui offrit la place vacante de son secrétaire
. Manwood lui fit un éloge séduisant de son
propre caractère ; il n'oublia pas d'y mêler de
grandes promesses pour l'avenir , et d'insinuer en
même temps qu'il avait un puissant crédit à la
cour ; il fit entendre qu'il était considéré de la
reine et des ministres , et l'ami du comte d'Essex .
Richard , ébloui par ce pompeux étalage , accepta
la place avec reconnaissance ; et il fut décidé qu'il
partirait , sous quinze jours , avec sir Charles
Manwood , qui comptait passer toute la belle saison
dans une superbe terre qu'il possédait en
Irlande , à soixante milles de Dublin .'
1
Richard laissa la bonne Marie , sa nourrice.
dans sa chaumière , en lui recommandant så bibliothèque
, ses oiseaux et ses fleurs. Il fut prendre
congé , à Dublin , des auis de Mulcroon , tous
devenus les siens. Revenu à Blacrock , il alla verser
de pieuses larmes sur la tombe de son bienfaiteur
; ensuite il fit ses adieux à sa nourrice , qui
lui dit en pleurant Si tu n'es pas content des
grands seigneurs , reviens ici ; tu y retrouveras tes
livres , ton jardin et Maria ..... Richard , vivement
attendri , s'arracha des bras de Maria , fut rejoindre
Manwood , et partit avec lui .
Sir Charles Manwood , âgé alors de 39 ans ,
avait une figure commune , une physionomie sombre
, un regard équivoque et faux , des manières.
THERMIDOR AN XII. 409
affectées , un ton grave et sentencieux ; il se composait
quelquefois un sourire forcé d'affabilité ,
mais il ne riait jamais ; et quand il se permettait
par hasard quelques plaisanteries , c'était avec un
air de condescendance aussi ridicule qu'impertinent
. Il n'avait qu'un vice , mais celui qui , pour se
satisfaire , peut donner tous les autres et anéantir
les sentimens les plus naturels , un orgueil démesuré;
il était parvenu à ne voir , dans la vie , qu'une
carrière dont on ne pouvait atteindre le véritable
but que par la force ou par l'artifice ; le génie
pour lui , consistait dans la dissimulation et la
profonde duplicité , et l'homme le plus heureux à
ses yeux était le plus puissant ou celui qui brillait
le plus. Les gens qui le connaissaient sans l'avoit
étudié , s'étonnaient de l'espèce de contrariété
qu'ils remarquaient dans son caractère ; ils le
voyaient tour- à- tour avare , magnifique , prodigue
, affable , insolent , souple , doux , inflexible ,
indiscret , défiant ; mais ces différentes manières
d'être venaient toutes du même principe , la seule
vanité les inspirait . Quand elle se trouvait satisfaite
, il était confiant avec ses partisans et ses inférieurs
; il ne savait pas garder le secret d'un succès
, ou même cacher une espérance flatteuse.
Quand son orgueil était blessé , tous ceux qu'il ne
craignait pas éprouvaient les effets de sa mauvaise
humeur ; les sujets les plus légers lui servaient lors
de prétexte pour se plaindre avec hauteur , et souvent
avec emportement . Les ambitieux sans génie ,
les fats et les coquettes , paraissent avoir les plus
étranges caprices , et n'en ont point ; leurs triomphes
ou leurs revers produisent seuls l'étonnante
variation que l'on remarque dans leur humeur.
Manwood aurait possédé parfaitement l'art de se
faire valoir , s'il eût eu assez d'empire sur luimème
pour parler moins de lui et pour se moins
410 MERCURE DE FRANCE ;
vanter; mais l'égoïsme et l'orgueil sont mille fois .
plus imprudens que l'amour. Manwood qui , sur
tout autre point , avait le tact et la mesure que ™
donnent l'usage du monde , en manquait absolument
lorsqu'il s'agissait de lui . Dans l'homme de
la cour , le caractère de l'important se confond
naturellement avec celui de l'orgueilleux aussi
Manwood offrait - il sa protection à tous ceux qui
l'approchaient , quoiqu'il fût très-décidé à n'agir
que pour son intérêt direct ou relatif. Lui contaiton
simplement une affaire , sans penser à lui demander
son appui , il répondait machinalement :
Donnez-moi une note là-dessus . Il ne parlait jamais
des opérations publiques du gouvernement
qu'avec un ton ministériel et mystérieux , qui
faisait entendre qu'il ne lui était pas permis d'en
dire davantage. Il était impossible de lui apprendre
une nouvelle politique ; il répondait toujours :
je le savois. N'ayant aucune place importante ,
et vivant dans un grand désoeuvrement , il parais
sait toujours surchargé d'affaires ; il n'avait point
de correspondance nécessaire ou suivie , et quoiqu'il
fût très- fastueux et qu'il eût un grand état
de maison , il aurait mieux aimé se passer de cui--
sinier que de secrétaire : il no cultivait que les
gens en place , et , quelque peu satisfait qu'il en
fut . il se louait toujours d'eux et de la grace
qu'ils avaient avec lui. Les rencontrait-il ? aussitôt
il les tirait à l'écart pour leur parler tout bas ;
il avait constamment quelque secret à leur dire ,
ou quelque chose à citer d'eux . Toujours mécon-*
tent de la reine , non-seulement il n'osait fronder
son gouvernement , mais il approuvait même ce
qu'elle faisait de blamable , pour se donner l'air
partial d'un courtisan bien traité. I haïssait le
comte d'Essex , parce qu'il l'enviait . Le comte
d'Essex était un grand général ; Manwood n'avait
THERMIDOR AN XII. 419
eu à la guerre ni commandement considérable ,
ni succès , et , au fond de l'ame , il trouvait fort
étrange qu'on ne le préferat pas au comte d'Essex
pour le mettre à la tête des armées ; néanmoins it
ne parlait de lui qu'avec le ton de l'amitié . Après
beaucoup d'intrigues obtenait - il une grace ? if ent
paraissait surpris et peu touché : il disait nonchalamment
qu'il ne l'avait ni desirée ni sollicitée : on
avait pensé à lui sans qu'il s'en doutat ; ou bien
s'il ne pouvait nier des démarches publiques , il
assurait qu'il n'avait agi que par complai ance
pour sa famille et pour ses amis. Lein d'avoir
les goûts simples qui font aimer la campagne , il
méprisait l'agriculture : cependant , possédant une
magnifique terre en Irlande , il y venait presque
tous les ans passer au moins une partie de l'été ; it
ne s'y ennuyait pas , il y régnait , et il pouvait là
se vanter avec moins de ménagement qu'à Londres.
Il ne connaissait dans la société qu'un moyen de
réussir , la flatterie : il la prodiguait pourvu qu'onla
lui rendit , et malgré la fausseté de ses louanges
, il était toujours la dupe de celles qu'on lui
donnait il ne croyait à la sincérité des autres que
lorsqu'on faisait son éloge.
Durant la route , Richard fut tête à tête dans la
même voiture avec Manwood ; ce dernier annonça
à son jeune secrétaire qu'ayant naturellement un
caractère plein de franchise , il allait dès cet ins
tant lui parler avec une confiance qu'il lui conserverait
toujours , si d'après ce qu'on lui avoit dit , et
comme il le croyait , il s'en rendait digne par sa
parfaite discretion . Après ce préambule , Manwood
se mit a conter toutes ses belles actions , et
ce qu'il avait fait , et ce qu'il aurait fait s'il n'eût
pas été traversé par des envieux ; il détailla toutes
les conversations qu'il avait eues avec les ministres et
avec la reine , dans lesquelles il avait conseillé tout
412 MERCURE DE FRANCE ,
çe qui s'était fait de bon , et prévu toutes les consé
quences fâcheuses des fautes politiques commises
depuis dix ans ; enfin il prouva que s'il n'occupait
pas les premières places de l'état , c'est qu'il ne
s'en était pas soucié, et qu'il avait trop de philosophie
pour être ambitieux. Richard émerveillé de
tous ces récits , était bien fier intérieurement de se.
trouver initié tout - à-coup dans des secrets de cette
importance ; il se félicitait d'obtenir si promptement
une confiance si flatteuse ; il crut même devoir
la payer par la sienne ; et il aurait ouvert son
coeur à Manwood , il lui aurait fait l'aveu de sa
passion pour lady Ranelor , toujours présente à
son souvenir , si Manwood lui eût témoigné la
moindre curiosité sur ce qui le regardait . Mais il
n'en pouvait trouver l'occasion ; les entretiens par.
ticuliers de Manwood avec ses inférieurs n'étaient
jamais des dialogues , il y parlait toujours . Si , par
hasard , on essayait aussi de l'entretenir de soi , il
ne faisait pas une seule question , il rêvait à autre
chose ; il n'imposait pas silence par un air impérieux.
Manwood , tête à tête , avait toujours l'air
d'un bon homme ; il était même alors très-affectueux
; il voulait être écouté avec intérêt ; il ressemblait
, dans ce cas . à presque tous les princes ,
qui ne repoussent pas la confiance par le dédain ,
mais qui l'anéantissent par l'insouciance et la distraction
.
Le château de Manwood , situé dans un beau
pays , était vaste et magnifique , et son parc pas
sait pour le plus beau de l'Irlande. Dès le lendemain
de l'arrivée de Manwood , on vit accourir
chez lui tous les petits propriétaires des environs ,
c'est-à- dire , ses courtisans. La cour se forma et
devint très-nombreuse les jours suivans . et Richard
ne put s'empêcher d'être désagréablement frappé
de l'espèce d'affabilité protectrice que Manwood
THERMIDOR AN XII. 413
affectait en recevant toutes ces personnes . Il eut
un autre sujet de surprise , qui lui fit plus de peine
encore en causant avec plusieurs gentilshommes
voisins , il s'aperçut qu'ils tenaient aussi de Manwood
tous les secrets d'état qu'il lui avait confiés ; il commença
à soupçonner qu'il y avait trop de fatuité
dans le caractère de Manwood , pour que l'on pût
raisonnablement compter sur sa franchise. Cette
découverte le refroidit beaucoup et l'affligea.
que
Au bout de quelques jours , Richard fut invité
par un des voisins à diner dans une maison dont
la singularité attirait beaucoup de curieux ; elle
était située parmi les montagnes de Wicklow
dans un lieu pittoresque nommé Dargle . On voyait
près de là un rocher aussi fameux dans la contrée
le fut jadis , dans la Grèce , le promontoire
de Leucade ; on l'appelait le Saut de l'Amante ( 1 ) .
Ce rocher est d'une prodigieuse élévation , et domine
un affreux précipice. On conte que jadis
une jeune personne , victime d'une séduction ,
conduisit son amant sur la cime de ce rocher , et
que la , ne pouvant obtenir de lui la promesse de
l'épouser , elle se leva , lui dit un éternel adieu , et
s'élança dans le précipice . Un orme et quelques
cyprès plantés au pied du rocher , sur le bord de
l'abyme , offrent un ombrage épais aux voyageurs
que la curiosité conduit dans ce lieu .
Richard , après le diner , sortit seul de la maison ,
au déclin du jour, pour aller visiter le rocher.Comme
il était tard , il n'entreprit point de gravir jusqu'au
sommet. Il monta du côté opposé à celui des arbres,
et trouvant un endroit commode pour se reposer ,
il s'assit auprès d'une fontaine ; cette eau limpide et
pure sortant de la roche , coulait d'abord molle-
(1 ) The lover's leap , que l'on montre en effet à Dargle , en contant
laromanesque tradition que l'on rapporte ici .
414 MERCURE DE FRANCE ,
ment et sans bruit sur une mousse légère , et tombant
ensuite dans le gouffre , elle produisait un
murmure sourd et plaintif qui semblait partir du
fond de cet abyme. Richard crut entendre les gémissemens
de la malheureuse victime de l'amour ,
dont ce précipice effrayant fut le tombeau ! Ces
idées romanesques et le souvenir de lady Ranelor ,
le plongèrent dans une profonde rêverie . Au bout
d'une demi - heure , s'apercevant que la lune commençait
à paraitre , il se leva pour retourner à
Dargle il descendit le rocher du côté des arbres ;
et comme il touchait aux cyprès , il entendit soupirer
sous ces ombrages ; son émotion le força de
s'arrêter pour écouter mieux . Dans ce moment une
voix un peu voilée , mais d'une douceur enchanteresse
, chanța les paroles suivantes :
1
Déjà la nuit couvre la cime
Du rocher fatal de l'Amour;
Fuyez amans : que mon ombre à son tour
Puisse gémir du malheur et du crime
Qui ne coûta l'innocence et le jour.
Quand la nature appesanţie ,
Du repos goûte la douceur ,
Je souffre encor dans ce lieu plein d'horreur
Le vrai tourment du coeur et de la vie :
Le repentir et le reinords vengeur !
Rocher menaçant et terrible ,
Qui fut jadis teint de mon sang ,
Sois de l'autour un emblème effrayant ,
Et que l'amiante et crédule et sensible ,
A ton aspect recule en frémissant.
Mille fleurs déco ent ta cime
Qui va se perdre dans les cieux ;
On y respire un air délicieux ,
Mais à tes pieds est un profond abyme!
Tels sont , Amour, tes charmes dangereux.
Ici la voix se tut; et Richard, toujours immobile,
aperçut un rayon de la lune à travers les arbres ;
il porta ses regards de ce côté , et il vit distinctement
entre deux cyprès , une figure blanche et
svelte , qui paraissait s'élever du fond du préci
THERMIDOR AN XII. 415
pice..... Aussitôt Richard s'avança précipitamment
vers cet objet , en s'écriant : Qui êtes - vous ?
daignez me le dire , je vous en conjure. A ces
mots la figure prit la fuite avec la légèreté d'une
ombre. Richard la poursuivit ; il tendit les bras
pour l'atteindre ; il saisit un voile qui se détacha et
qui resta dans ses mains ; mais la figure se perdit
dans les rochers , et eile disparut . Richard , craignant
de s'égarer la puit dans ces lieux sauvages ,
revint sur ses pas , emportant avec lui , le voile de la
mystérieuse inconnue. De retour chez son hôte , il
se contenta de dire qu'il avait trouvé dans sa promenade
un superbe voile de dentelle . Afin de découvrir
à qui ce voile appartenait , il se décida à
coucher dans cette maison quoiqu'il eût promis à
Manwood de retourner le soir même au château .
Le lendemain matin il se rendit seul au rocher ;
comme il allait le gravir , il remarqua sur le roc de
gros caractères nouvellement gravés , et il lut avec
une extrême émotion ces paroles :
« En vain vous auriez l'audace de me poursuivre
» vous ne m'atteindriez jamais. »
Richard devina bien que c'était l'ombre qu'il avait
poursuivie la veille qui venait d'écrire cette inscription
qui s'adressoit sûrement au téméraire qui avait
voulu latteindre. Un langage si fier le frappa vivement
, et redoubla sa curiosité. Il dina avec beaucoup
de monde : il reparla du voile de dentelle ; on voulut
le voir , et l'une des personnes de la société assura
qu'il appartenait à une jeune dame arrivée depuis
peu de jours dans un chateau voisin. Et quel est le
nom de cette dame ? demanda Richard . Elle
s'appelle lady Ranelor . A cette réponse , Richard
éperdu resta petrifié. Il se rappela l'inscription qu'il
avait lue le matin , et qui s'accordait si bien avec le
caractère de lady Panelor ; mais il n'imagina pas
1
416 MERCURE DE FRANCE ;
qu'elle l'eût reconnu au son de sa voix , lorsqu'il
lui avait parlé ; il pensa qu'elle n'avait écrit ces paroles
que pour un inconnu . La joie de retrouver
lady Ranelor le plongea dans une rêverie dont il
ne sortit qu'après le diner , lorsqu'une jeune personne
chanta la romance du fantôme de l'amante
abusée ; et c'était celle qu'il avait entendu chanter
la veille au pied du rocher par lady Ranelor. Cette
romance , composée depuis longtemps , était
connue de tous les habitans de ces montagnes .
Richard s'échappa de cette nombreuse assemblée
pour voler au château de lady Ranelor , heureux
de penser qu'il allait la revoir après quatre ans
d'absence ; qu'il la retrouvait libre encore , et
qu'elle possédait une terre dans ce voisinage . Il
arrive plein de trouble , de crainte , d'amour et
d'espérance : il se nomme , et on lui dit que milady
vient de partir , et qu'elle ne reviendra que dans
huit jours. Richard remit tristement le voile à un
valet de chambre ; ensuite il fut à Dargle faire ses
adieux , et il retourna chez Manwood. Il descendit
de cheval au haut de l'avenue du château , et traversant
les cours à pied , il entra dans le salon au
moment où tout le monde revenait de la promenade.
Manwood , impérieux et despote , avait
trouvé fort mauvais que son jeune secrétaire eût
prolongé d'un jour son absence sans en avoir demandé
lapermission . Cependant , comme Manwood
voulait faire ce soir même une confidence , il ne
jugea pas à propos de montrer de l'humeur dans
cette occasion , se réservant d'en saisir une autre
pour faire sentir à Richard toute sa dépendance.
A peine Richard eut - il mis le pied dans le salon
, qu'il n'y vit au milieu de vingt personnes ,
qu'un seul objet c'était lady Ranelor plus charmante
que jamais , et que dans cet instant la
plus vive rougeur embellissoit encore .
Richard ,
THERMIDOR AN XII. 417
Richard , troublé jusqu'au fond de l'ame , chancelle
, et s'avance en tremblant . Manwood crut
bonnement ( car l'orgueil a quelquefois aussi say?
bonhomie ) qu'il n'osait l'aborder dans la crainte
d'être réprimandé sur son séjour à Dargle ; et se
décidant pour ce soir à la clémence , il sourit d'un
air protecteur , l'appela et tàcha de le rassurer
en lui faisant plusieurs plaisanteries sur sa longue
absence. Richard balbutia avec distraction quelques
mots entrecoupés , et Manwood , charmé de
paraître aussi imposant , lui sut un gré infini de
cet excès de timidité . L'arrivée de Richard mit
la conversation sur les montagnes de Wicklow :
on questionna Richard , qui répondit qu'il n'avait
vu que le rocher du Saut de l'Amante , et qu'il en
conserverait un souvenir ineffaçable.
:
Un instant avant le souper , Richard s'approcha
de lady Ranelor , et lui dit , d'une voix basse et
mal assurée , qu'il avait eu l'honneur de se rendre.
chez elle pour lui faire une restitution . Je savais ,
répondit froidement lady Ranelor , que vous aviez
ce voile quand vous me demandates qui j'étais ,
je vous reconnus au son de voix. Lady Ranelor ,
par cet aveu , voulait prouver à Richard que l'inscription
du rocher s'adressait personnellement à
lui . Elle crut , par cette franchise , ôter toute espérance
à l'amant dont sa fierté rejetait l'hommage ;
mais il n'y a rien de si mal-adroit que le dédain
affecté d'une femme sensible . Quand on aime on
ne réfléchit guère aux moyens qu'on emploie pour
le cacher ; on se pardonnerait si facilement une
imprudence ! Une intention rigoureuse suffit à
l'orgueil , le coeur qui la combat empêche d'en
examiner toutes les conséquences ; enfin on peut
avoir de la force , mais on n'a point de présence
d'esprit quand on résiste à son penchant .
Richard , dans la réponse de lady Ranelor , ne
Dd
418 MERCURE DE FRANCE ;
fat frappé que d'une chose , c'est qu'après quatre
ans d'absence elle eût sur - le - champ reconnu sa
voix , quoiqu'il n'eût dit qu'une seule phrase ! ....
et aussitôt elle avait pris la fuite ! . . . . . Pourquoi
donc cette espèce de frayeur , si prompte , si involontaire
? Aurait - elle fui pour tout autre homme
de sa connaissance ? non sans doute . . . . . Si Richard
eût mieux connu les femmes , il aurait caché
la joie que ces rapides réflexions lui causèrent ;
il n'aurait pas irrité l'amour - propre qui s'opposait
au sentiment dont il était l'objet . Lady Ranelor
s'attendrissait en secret en pensant qu'elle allait
accabler Richard ; et de tous les effets qu'une
femme peut produire , il n'en est point qui soit plus
flatteur à ses yeux. L'amour est comme tous les
tyrans ; il pense que le pouvoir et l'empire se montrent
mieux en imprimant la crainte et en plongrant
dans l'abattement , qu'en inspirant l'espérance
et la joie.
La surprise de lady Ranelor fut extrême en
voyant le visage de Richard s'épanouir. Quoi !
madame , lui dit - il , vous m'aviez reconnu , vous
n'aviez point oublié le son de ma voix ? . . . . Cette
remarque embarrassante qui n'était qu'une naïveté
d'un jeune homme sans art , et qui n'avait aucun
usage du monde , parut à lady Ranelor d'une telle
présomption , qu'elle ne trouva point de termes
pour exprimer son dépit et sa colère. Et moi aussi
je vous aurais reconnue , poursuivit Richard , si
avant cette époque j'avais pu vous entendre chanter
un seul instant ; mais j'aurais dû vous deviner ;
quelle autre voix pouvait produire sur mon coeur
une semblable impression ! Ce fut par instinct
que je volai sur vos traces..... Que m'importerait
d'atteindre une autre . . . .
A ces mots lady Ranelor se leva brusquement
en disant : Je vous défends de me suivre et de me
THERMIDOR AN XII. 419
1
parler désormais , et elle s'éloigna. Pendant le souper
elle ne put s'empêcher de jeter les yeux sur Richard
, placé à l'autre bout de la table vis- à - vis
d'elle ; elle lui trouva l'air préoccupé ; mais elle
ne vit sur sa physionomie aucune impression de
tristesse . En sortant de table , Richard courut s'enfermer
dans sa chambre ; au bout d'un quartd'heure
il reparut dans le salon : dans ce moment ,
lady Ranelor , assise à une table de jeu , laissa tomber
une de ses cartes ; elle se penchait , un bras
tendu sous la table pour la ramasser , Richard s'y
précipite , et saississant avec ses deux mains , la
main de lady Ranelor , il ouvre cette main tremblante
que roidissait en vain la colère ; il y place
un billet , la referme , et la lâchant aussitôt , il se
relève précipitamment en disant , voici la carte ;
et en effet , il jette la carte sur la table. Alors s'éloignant
des joueurs , il fut s'asseoir à l'autre extrê
mité du salon . Que pouvait faire lady Ranelor mal-.
gré son dépit et sa fierté ? elle n'aurait pu se soustraire
à cette espèce de violence sans faire une scène
éclatante et ridicule : elle prit donc le parti de
glisser le billet dans sa poche et de garder le silence .
Elle se plaignit de la migraine , c'était un prétexte
pour se coucher de bonne heure. Dès qu'elle fut
dans sa chambre , elle chercha dans sa poche ce.
billet , qui lui semblait peser cent livres , tant il la
génait la , et tant elle avait d'envie de l'en tirer . Il
était cacheté ; elle l'ouvrit de premier mouvement ,
et elle y lut ce qui suit :
« Quel est mon bonheur ! vous connaissez tout
>> votre pouvoir sur moi , et vous daignez l'exer-
» cer ! ..... Compter sur un dévouement sans
» bornes , c'est l'autoriser . Eh ! sans l'empire
» suprême du sentiment , aurait-on le droit de
» donner des ordres absolus ? Commander avec
1.
» tant d'autorité , c'est faire un aveu ………….. Il me
Dd 2
420 MERCURE DE FRANCE ,
9
» suffit . Ah ! régnez toujours ; et toujours j'o
» béirai . Vous devez m'éprouver long- temps
» avec quelle joie je m'y soumets ! ...... Je ne
» vous suivrai plus , je me tairai . Qu'ordonnez-
» vous encore ? . >>
Ce singulier billet mit le comble à l'étonnement
de lady Ranelor. Comment ! dit- elle , ce jeune
audacieux , qui n'a l'idée ni du monde , ni des
convenances , prend les rigueurs et la fierté pour
des faveurs..... Il ose me déclarer sa passion , me
forcer à recevoir une lettre d'amour , et concevoir
l'espérance la plus extravagante ! .... Comment le
désabuser ? Si je tolère une telle insolence , il m'écrira
sans cesse ; si je lui défends de m'écrire , il
croira que je confirme cet aveu prétendu qui se
trouve pour lui dans l'autorité. Ne dit- il pas que
sans le pouvoir suprême du sentiment , on n'aurait
pas le droit de donner des ordres absolus ? Je
l'avouerai , il y dans cette idée une fierté d'ame
qui me plait.... Mais il est trop dangereux de lui
donner des ordres , il a une manière si étrange de
les interpréter ! ...Je ne lui prescrirai plus rien .
Je lui rendrai ses lettres sans les lire . Du moins
il ne me suivra plus , ne me parlera plus ; je ne
dois rester ici que huit jours ; ainsi sa folie ne m'importunera
pas et ne sera point remarquée .
Tandis que lady Ranelor s'étonnait , se fàchait ,
et qu'elle prenait son agitation , son trouble et son
embarras pour de l'indignation , Richard veillait
très désagréablement dans le cabinet de Manwood .
Ce dernier l'avait fait appeler pour lui faire une
grande confidence , celle de ses desseins sur lady
Panelor. Il ne dit pas qu'il eût de la passion pour
elle . Sir Charles Manwood ne se déclarait jamais
amoureux d'une femme que lorsqu'il était sûr de
réussir. I conta seulement que ses amis lui conseillaient
ce mariage. Il ajouta qu'il y pensait , mais
THERMIDOR AN XII. 421
1
qu'il ne s'y déciderait pas légèrement . quoiqu'il
eut lieu de croire qu'il n'éprouverait aucun
obstacle de la part de lady Ranelor . Il prétendit
que la reine , qui aimait beaucoup lady Ranelor ,
desirait vivement cette union , et là-dessus il nomma
toutes les personnes qu'il aurait pu épouser s'il eût
eu moins de nonchalance dans le caractère , et plus
d'ambition ; ce qui le conduisit à faire le détail de
toutes ses bonnes fortunes. Il parla deux heures ,
et sans lacunes , car il parla toujours de lui . Enfin ,
à trois heures après minuit , il permit à son confi
dent de s'aller coucher . Cette conversation ne fit
d'autre impression sur l'esprit de Richard , que de
lui inspirer le plus profond mépris pour Manwood ;
il vit à découvert toute sa fatuité ; il admirait trop
lady Ranelor pour craindre un tel rival ; et , de cet
instant , il se promit de quitter un homme qu'il ne
pouvait plus estimer ; mais il vouloit passer chez
lui les huit jours que lady Ranelor devait y rester.
Le lendemain matin , Richard eut un grand
mouvement de joie ; il vit arriver au château madame
Brown , cette amie de lady Ranelor , dont
il avait été si bien traité , quatre ans auparavant , à
Blacrock . Madame Brown fut charmée de le
revoir , et l'accueillit avec une grace qui toucha
vivement Richard . Dans le cours de cette journée ,
Richard , en traversant une galerie, rencontra lady
Ranelor. Se trouvant seul avec elle , il jeta à ses
pieds une lettre , et il poursuivit son chemin avec
une telle rapidité , que lady Ranelor le perdit
presque aussitôt de vue. Il fallut bien ramasser la
lettre , afin qu'elle ne tombât point en d'autres
'mains : elle n'était point cachetée ; comment résister
à la tentation de la lire ? Elle était conçue
en ces termes : "
« Sir Charles Manwood a des prétentions sur
» vous ; je vous connais assez pour être assuré que
1
3
422 MERCURE DE FRANCE ,
>>
>> vous ne l'épouserez jamais cependant , après
>> cette découverte , je ferais une lâcheté si je re-
» cevais ses confidences et si je restais chez lui.
» Je viens donc de lui déclarer que j'ai des affai-
» res qui me forcent de le quitter ; je lui ai offert
» de finir un ouvrage qui l'intéresse , et que je
» n'acheverai tout -à -fait que le lendemain de votre
départ. Ainsi , je n'aurai été et je ne suis qu'en
» visite dans ce château ; car j'ai annoncé ce matin
» que je n'accepterais aucune espèce d'appointe-
» mens pour le peu de temps que j'y aurai passé .
» Je devais ce détail à celle qui dispose souverai-
» nement de moi , à celle qui peut seule me donner
des ordres absolus . Daignez me dire pourquoi
vous paraissez ne vouloir pas recevoir mes
>> lettres ? Vous ne m'avez point ordonné de ne
pas vous écrire , et ne pas me défendre une
» chose c'est la permettre. Vous voulez voir , sans
» doute , si mon amour est aussi ingénieux qu'il
» est tendre ; ah ! n'en doutez pas , puisque vous
» ne m'avez laissé que ce moyen de vous parler ,
» vous aurez , quelle que soit votre résistance , une
>> lettre de moi chaque jour. Pourrais - je manquer
» d'invention , quand il s'agit de vous exprimer
ce que je sens ? .... »
>>
>>
>>
Lady Ranelor trouva cette dernière lettre si originale
, et la conduite de Richard si inconcevable
et si embarrassante pour che , qu'elle crut avoir
besoin de conseil , et elle se décida à tout confier à
madame Brown . Malgré sa colère contre Richard ',
elle lui savait bien bon gré de quitter Manwood .
Outre qu'elle estimait ses motifs , elle aimait à
penser qu'il n'aurait jamais été secrétaire d'un
particulier. Elle l'avait vu avec beaucoup moins de
répugnance dans une chaumière , que placé près
de Manwood . Les idées de domesticité n'ont rien
de romanesque , et la vie pastorale s'accorde si
THERMIDOR AN XII. 423
bien avec celles qu'inspire un premier amour !
Des cabanes , des champs et des fleurs . plaisent
toujours à l'imagination ; il semble que la véritable
forme d'un amant dût être celle d'un jeune et beau
berger.
-
-

Lady Ranelor , en se plaignant hautement de la
folie et de l'impertinence de Richard , conta tout.
à son amie. Madame Brown ne put s'empêcher d'e
rire et de s'attendrir. Ce pauvre jeune homme ,
dit - elle , qu'il est noble , sensible et candide ! sans
parler de sa constance , car il était amoureux de
vous à Blacrock . Du moins alors il se taisait.
Il s'est formé depuis. Joliment il ne sa't
réellement pas vivre. Il sait aimer ; il saurait
plaire , si on le laissait faire ... - Plaire ! ... - Oui ,
il aurait cette insolence ; mais nous y mettrons bon.
ordre. J'avoue que sur tout autre point il est
bien élevé il a de l'instruction , de l'esprit , des
graces naturelles , mais il n'a pas d'idée de ce
qu'on doit à une femme , et sa présomption est
insoutenable . - Vous appelez présomption une
sincérité touchante ? Comment , de la sincérité !
-
étonnante .

-
-
Il est sans expérience ; il juge de votre coeur
par le sien certainement , nul sacrifice au monde
ne lui coûterait pour vous , et il pense qu'un tel
amour doit toucher. Dès qu'on aime ainsi , et
qu'on n'est point haï , on espère tout , on attend
tout. Qu'on n'est point hai ! cette expression est
Eh bien , quoi ! vous le haïssez ?
Je ne le hais point ; mais je n'imagine pas que
vous me soupçonniez d'avoir du penchant pour
M. Boyle, pour le fils d'un paysan . — Non, cer
tainement ; mais je crois que s'il avait la naissance
de sir Charles Manwood , vous l'épouseriez .
Point du tout , je le trouverais trop jeune , nous
sommes nés le même jour...... Vous n'avez pas
oublié cette circonstance . Enfin , je pense que vous

424 MERCURE DE FRANCE ,
lui pardonneriez sa jeunesse . Dites-moi si , malgré
son étrange manière d'interpréter vos rigueurs et
vos défenses , vous ne le trouvez pas plus aimable
que sir Charles Manwood , qui cependant connait
si bien les femmes , et qui a tant de galanterie et
d'usage du monde ?... : Tous les hommes
du monde me paraissent plus aimables que sir
Charles Manwood. Mais il ne s'agit pas de cela ; je
vous demande comment je dois m'y prendre pour
me débarrasser de ce jeune extravagant ?
-
Cela
est difficile ; il prend tout en si bonne part ! Au
reste , vous quittez ce château dans cinq ou six
jours ; d'ici là ne faites point de scène , puisqu'il
n'ose ni vous parler ni vous suivre ..... — Et ses lettres
? Nous les lirons , elles nous amuseront ; il
sera curieux de voir les moyens qu'il employera
pour vous les faire recevoir. Tout ceci m'excede ;
je voudrais être partie.
-

Voilà tout ce qui fut décidé dans cette première
conférence ; c'est-à- dire qu'on ne forma aucun
plan contre Richard. La bonne madame Brown ,
qui le trouvait charmant , n'éprouvait que de l'interêt
pour lui , et de la curiosité ; lady Ranelor
avait des idées très - confuses , une extrême agitation
, et un redoublement d'aversion pour Manwood,
que toute sa politesse suffisait à peine pour
dissimuler.
Richard avait l'air si occupé de madame Brown ,
qu'on aurait dù l'en croire amoureux. Il pouvait ,
en s'attachant à ses pas , se rapprocher sans cesse
de lady Ranelor , et sans manquer à sa parole. Cependant
il ne laissait pas passer un jour sans écrire
à lady Ranelor ; elle trouvait des billets dans son
sac à ouvrage , dans ses gants , si elle les laissait un
moment sur une table ; elle en recevait de timbrées
par la poste. Elle avait , à côté de sa chambre , un
cabinet de toilette , dont la fenêtre , à quarante
THERMIDOR AN XII. 425
pieds d'élévation , donnait sur une cour ; un soir
on oublia de fermer cette fenêtre qui resta ouverte
toute la nuit ; le lendemain matin , lady Ranelor
trouva une lettre sur sa toilette. Richard , au risque
de se tuer , était entré durant la nuit dans ce
cabinet pour y déposer un billet . Cette imprudence
, qui pouvait d'ailleurs compromettre cruellement
la réputation de lady Ranelor , l'irrita véritablement
; Richard fut grondé par madame Brown ,
et voyant qu'elle était dans la confidence de lady
Ranelor , il lui donna une lettre qu'elle n'eut pas
le courage de refuser , et qui contenait l'aveu de
son tort et l'expression du plus vif repentir ; il terminait
son billet en la remerciant d'avoir mis madame
Brown dans sa confidence , et il l'assurait
que désormais il ne ferait plus d'imprudences ,
parce qu'il lui remettrait toutes ses lettres . Lady
Hanelor , plus choquée que jamais , voulut enfin
répondre. Richard reçut d'elle un billet , où il
lut ces mots :
>>
« Je ne me connais aucun droit sur vous
monsieur , mais j'ai celui d'être offensée d'une
» conduite extravagante dont je suis l'objet. Je
» vous prie donc très-sérieusement de ne plus.
>>` m'écrire , et de renoncer entièrement à une
» folie qui ne peut exciter que ma surprise et
mon indignation. » Une heure après avoir
envoyé ce billet , lady Ranelor , encore dans sa
chambre , reçut comme à l'ordinaire la fille da
jardinier , enfant âgée de quatre ans , qui lui
apporta une grosse botte de fleurs , et lady Ranelor
trouva dans une touffe de myrte , cette réponse
de Richard. « Pour une faute irréfléchie on n'ab-
>>
dique point un empire souverain accepté volon-
» tairement . Souvenez - vous que de vous-même
» vous n'avez dit : Je vous défends de me parler
» et de me suivre. Vous ne m'avez pas seulement
426 MERCURE DE FRANCE ,
>> interdit de vous parler d'amour. Vous m'avez
» défendu tout langage avec vous . Paroles sévères ,
» mais charmantes pour moi , par le sens qu'elles
>> renferment ! Je vous l'ai déjà dit , l'amour seul
» peut vous donner sur moi cette autorité suprême ;
» en disposant ainsi de moi , vous vous êtes
» solennellement engagée , et vous le serez tant que
je serai soumis ; j'ai fait une imprudence , mais
» je ne vous ai point désobéi.
»
» Je hais vos prières , je respecte et j'adore vos
» ordres. Les plus rigoureux me sont chers ; ils me
» prouvent l'opinion que vous avez de mes sen-
» timens. Commandez , ou n'attendez plus de moi
» que de véritables folies , et toutes les révoltes
» impétueuses du désespoir .
»
Ce billet plongea lady Ranelor dans le plus cruel
embarras ; madame Brown fut appelée , et elle
jugea que maintenant il était également dangereux
de faire à ce singulier amant les défenses les plus
rigoureuses , ou de le laisser agir , en affectant un
profond mépris ; et l'on convint que , quoiqu'il
n'eût aucun artifice , l'homme le plus consommé
dans l'art de séduire les femmes , n'aurait
conduire avec une adresse plus utile à ses vues.
Madame Brown conseillait , pour gagner du temps ,
de prendre le parti de commander ; lady Ranelor
soutenait , avec raison , que , sur- tout après ce dernier
billet , c'était véritablement s'engager. Que
faire done ? On se promit d'y réfléchir.
D. GENLI S.
pu
(La suite dans le prochain numéro . )
se
THERMIDOR AN XII. 427
SPECTACLES.
THE
HÉ. A TRE FRANÇA I S.
Le Sujet de Comédie , ou les Deux Figaro , comédie
en cinq actes et en prose , de M. Martelli.
LES Français ont cru devoir remettre cette pièce , peu
digne de leur théâtre , mais qu'on a supportée dans un
temps de disette , parce que le dialogue en est facile et rapide
, et qu'elle a du mouvement et de l'intrigue. De tous
les Figaro de Beaumarchais , le premier seul est agréable ,
et le serait davantage sans ses bribes de morale , et ses
longues phrases à prétention . Celui de Martelli , non
content de copier ses aînés , est encore le vil plagiaire du
Crispin de Lesage.
Il serait difficile de dire lequel de ces deux derniers personnages
est le plus scélérat ; car si , d'un côté, Crispin veut
épouserune fille bien née , destinée à son maître ; de l'autre ,
Figaro veut donner la file de son maître à un laquais de
ses amis . Les deux prétendans se produisent sous des
noms supposés . M. Martelli est moins iminoral que Lesage
; car son Figaro est ehassé , tandis que les parties
intéressées ne font que rire de la déconvenue de Crispin
, et le gardent même à leur service . Des espiégleries
dignes tout au moins des galères , sont assurément de bien
mauvais canevas de comédies . C'est dépasser Regnard qui
avait déjà été trop loin dans son Légataire. On n'exige
pas , à la vérité , des auteurs comiques , une morale aussi
sévère que celle des Jansénistes ; mais ils ne doivent pas
espérer de gagner les suffrages d'un public éclairé , en mettant
sur la scène des malheureux qui , comme le Figare
428 MERCURE DE FRANCE ,
de M. Martelli et son camarade , se traitent réciproquement
de coquins , et se rendent justice. Il y a pourtant
dans les confessions du premier , quelques traits vifs et
plaisans . « Ces demi - fripons , dit - il en parlant de son
» camarade , ne font jamais rien qui vaille . Heureusement
» celui - ci se laisse guider par mes conseils . » Don Alvare
proteste à son ami qu'une fois son mariage fait , il va être
le plus timoré des hommes. « Oui , répond Figaro , j'en
» connais bien comme toi qui sont honnêtes gens dès qu'il
» n'y a plus d'intérêt à être fripons. >>
Le comte Almaviva est d'une ineptie qui n'a pas
d'exemple un premier venu se pare d'un grand nom ,
et sans examiner si ce nom lui appartient réellement , il
veut contraindre sa fille à l'épouser. Il est vrai que l'intention
de l'auteur étoit de parodier Beaumarchais , et que
Figaro dit en parlant de son maître : «Ah ! le bon homme!
» on n'en fait plus comme ça . » Mais l'Almaviva de Beau
marchais n'est pas non plus comme ça , il ressemble
très-peu à celui de M. Martelli.
Il n'y a pour ainsi dire qu'un personnage dans cette
pièce , c'est celui de Figaro. Michot qui en est chargé , le
rend avec le plus grand succès ; mais avec un air trop en◄
joué , à mon avis . Il oublie que c'est le role d'un méchant ,
et que les méchans ne sont pas gais . Armand ne s'acquitte
pas mal du petit rôle de Figaro cadet ; et mademoiselle De
vienne trouve le moyen de faire plaisir dans celui de Susanne
, qui est très - peu de chose , tant elle y met de naturel
et de finesse tout ensemble,
ANNONCE.
~
Abécédaire utile , ou petit tableau des arts et métiers ; ouvrage
on les enfans peuvent , en apprenant à lire , puiser quelques idées
de la société ; orné de 26 figures gravées ; sixième édition . Prix 75 c. ,
fr. par la poste. et
A Paris , chez LE NORMANT , imprimeur-libraire , rue des Prêtres
Saint-Germain- l'Auxerrois , nº . 42.
THERMIDOR AN XII.
429
NOUVELLES DIVERSE S.
Londres : Le 13 juillet le roi s'est rendu à la chambre
des pairs pour proroger le parlement jusqu'au 4 s ptembre.
Après avoir adressé a chacune des deux chambres un discours
qui n'a rien de remarquable , parlant à toutes deux
à la fois , il a dit qu'il ne doutait pas que l'ennemi ne
tentât l'invasion de son royaume , et qu'il attendait avec
confiance l'issue de cette g ande lutte ; qu'il espérait repousser
le danger , et de plus que cet avantage ne se bornerait
pas à des résultats intérieurs ; mais que par leur
exemple et leurs consequences ils pourront contribuer à
délivrer l'Europe de l'état précaire où elle se trouve réduite
, en élevant une barrière contre les projets d'agran
dissement dont sont menacées toutes les nations indépendantes
qui se trouvent encore sur le continent .
On s'attend à une réconciliation du roi avec le prince de
Galles . Le dernier s'est déjà présenté à son père avec des
témoignages d'une piété filiale , et en a été accueilli- avec
bonté .
Les manuscrits laissés par Pichegru à son ami Couchery
vont être imprimés .
Dumouriez appelé par l'ancien ministère pour concerter
avec des moyens de défense contre une invasion , vient
d'être remercié sous prétexte que toutes les mesures défensives
sont prises . Il s'est retiré à la campagne. Sa pension
lui est conservée .
Pétersbourg : On écrit le 15 juillet qu'il y a été tenu un
grand conseil d'état sur la situation politique des choses.
Que la majorité est d'avis de la paix , et qu'on ignore la
décision de l'empereur . D'un autre côté on dit ( mais c'est
le Times , journal anglais ministériel , qui rapporte cet on
dit ) , que l'envoyé russe en France a reçu l'ordre de présenter
l'ultimatum de son maître , et que si S. M. I. n'y
souscrit point , l'envoyé doit immédiatement quitter la
France.
Berlin : Une lettre du 28 juillet annonce que le roi de
Prusse ayant deux armées russes sur ses frontières est et
nord , et trois armées françaises sud et ouest , S. M. a déclaré
aux cours de Pétersbourg et de Saint- Cloud , qu'elle
prétendait maintenir la plus stricte neutralité , et qu'elle
430 MERCURE DE FRANCE ;
regarderait comme ennemie la puissance qui prétendrait
se frayer un passage sur son territoire ( Moniteur ).
Ratisbonne , 30 juillet : La cour de Vienne a publié
une déclaration d'où il résulte qu'elle entre en possession
de tous les biens exitans dans les pays héréditaires de
S. M. I. , qui ont appartenu à divers chapitres et couvens .
Si tous les autres états d'empire qui ont été indemnisés en
Souabe subissent la même loi , cette cour aura obtenu
beaucoup plus qu'on ne lui a accordé ; c'est là un véri
table retour sur le passé.
PARI S.
Après avoir rapporté trois notes du roi de Suède , présentées
en différens temps à la diète de Ratisbonne , dont
les deux dernières surtout sont dirigées contre le gouvernement
français , et dont la première tendait à élever une
statue au prince Charles pour avoir préservé deux fois
l'Allemagne méridionale des armes françaises , le Moni
teur dit en substance , au monarque suédois : « Rien ne
serait plus frappant que l'inconséquence de ces démarches ,
si le ridicule dont elles sont empreintes ne frappait encore
davantage.
» Vous êtes jeune encore ; mais lorsque vous aurez atteint
l'âge de maturité , si vous lisez les notes que vous
improvisez en courant la poste , vous vous repent rez assurément
de n'avoir pas suivi les conseils de vos ministres
expérimentés et fidèles . Vous ne tenterez que ce que vous
pourrez , et vous ne pousserez pas le corps germanique à
la guerre , ne pouvant rien faire pour le succès de la
guerre , de cette guerre dans laquelle votre beau -père et
votre beau-frère feraient probablement cause commune
avec la France.
» Et alors si l'intérêt de la Baltique vous conduit à vous
réunir au Danemarck , vous sentirez que cet intérêt est
véritablement le vôtre. Vous aurez pris vos précautions de
manière que vos côtes ne seront point dégarnies , et que
des flottes ne passeront pas impunément à demi -portée de
canon de vos rivages pour aller bombarder Copenhague .
Enfin vous ne ferez point , pour l'appât d'un médiocre
subside , ce qu'aucune nation de l'Europe n'a encore fait
un traité tellement indigne de votre rang , qu'il est en
quelque sorte une première abdication de la souveraineté,
THERMIDOR AN XII. 43r
» Nous pensons
bien que si vous lisez ces conseils
, ils seront
perdus pour vous ; mais nous croyons
en même temps
que vous ne recevrez
pas d'autre
leçon de la France. Elle
est fort indifférente
à toutes vos démarches
: elle ne vous
demande
assurément
point raison
, parce qu'elle
ne peut
confondre
une nation loyale et brave , et des hommes
qui ,
pendant
des siècles
ses alliés fidèles , furent appelés
, à
juste titre , les Français
du Nord ; elle ne les confond
point
avec un jeune homme
que de fausses idées égarent
, et que
la réflexion
ne vient pas éclairer
. » -
On lit dans un de nos journaux la lettre suivante
( dont nous retranchons le préambule insignifiant ) , sur
une brochure intitulée : Naturel et Légitime, Lettre du
Solitaire des Pyrénées à M. D..... brochure attribuée ,
dit un autre journal , à un homme célèbre . « J'avoue que
ce titre vague de Naturel et Légitime ne me promettait
qu'une de ces productions abstraites dont le goût de l'idéologie
a parmi nous multiplié les rejettons . Les premières
pages de la brochure en question , semées d'un esprit
subtil , pouvaient me confirmer dans cette opinion . Mais
bientôt ce léger nuage fait place à une lumière très - vive.
Le but et la marche de l'auteur se dessinent d'une manière
claire et hardie qui ébranle et captive le lecteur .
Il ne s'agit de rien moins , que d'examiner comment la
légitimité des droits à une couronne s'acquiert , se conserve
et se perd . Question élevée et intéressante , qui flatte
l'orgueil du citoyen , et qu'heureusement les esprits sages
ne peuvent agiter qu'une fois dans plusieurs siècles.
Au lieu de s'égarer dans d'obscures théories , l'auteur
s'attache aux grands resultats de l'expérience. Il trace d'un
pinceau brillant et rapide l'élévation et la chute des trois
dynasties qui ont régné sur la France. Il parle de la dernière
révolution comme en parlera la postérité . En général ,
tout ce morceau historique m'a paru un modèle de force et
'de précision . J'y ai quelquefois reconnu cette puissance de
tête avec laquelle Bossuet enferma dans un petit volume
l'histoire de tous les peuples.
L'auteur de cette brochure se qualifie de Solitaire des
Pyrénées , et je ne doute pas qu'il ne dise la vérité . En
effet , sa pensée a toute la profondeur et toute l'indépendance
que donne la solitude . On sent que l'écrivain n'est
ni l'esclave de la faveur , ni l'instrument d'un parti , et que
jamais il ne sacrifie l'intérêt de son pays à l'intérêt d'une
famille . L'éclat de son style sort tout entier de la chaleur
432 MERCURE DE FRANCE.
de son ame. Au milieu des événemens dont nous avons été
témoins , et des doutes qui troublent peut - être encore
quelques coeurs honnêtes , je regarde comme un heureux
secours l'apparition de ce casuiste politique , dont la candeur
est aussi évidente que sa logique est invincible . Je lui
remets volontiers la direction de ma conscience civique .
' On a dit que les révolutions hâtaient la maturité des
esprits , et je suis bien tenté de le croire . Depuis longtemps
une brochure de 40 pages n'avait rassemblé autant
d'idées saines , de souvenirs précieux et de résultats tranquillisans.
Je pourrais appuyer cet éloge par de nombreuses
citations ; mais ce serait morceler un ouvrage aussi
court. J'aime mieux laisser la curiosité entreprendre cette
lecture , qui a été pour moi douce et salutaire.
Signé , MEYRET DE SAINT - PAUL .
que
- Lejour de la naissance de Napoléon Bonaparte , a été
célébrée la fête
par
la re division militaire a donnée
à Paris le 27 , à huit heures de soir, à l'église des Invalides,
en actions de graces de son avénement à l'empire des Fran
çais. Tout a concouru à rendre cette fête auguste , tou,
chante et digne de celui qui en était l'objet : la présence
des princesses , des grands dignitaires , des ministres , des
maréchaux de l'empire , des membres du corps diplomatique
, des premières autorités , en un mot , la réunion de
-tout ce qui se trouvait de grand en hommes et en femmes
dans cette capitale , joint aux braves invalides accompa
gnés de la jeunesse , quatorze corps avec leurs drapeaux ,
un orchestre de trois cents musiciens et deux musiques guerrières
qui se répétoient , donnaient à cette solennité un
éclat imposant , et présentaient un ensemble majestueux.
Jamais fête n'a été plus brillante , et n'a réuni plus de suf-
-frages. (Journal des Débats . )
-Le même jour , 27 , l'empereur a dû faire , au camp.
de Boulogne , la distribution des décorations de la légion
d'honneur, au milieu d'un bataillon carré de cent mille
hommes , et un bruit de deux mille canons .
Le lendemain a été faite l'inauguration de l'arsenal
maritime d'Anvers , et de la digue de Cherbourg. L'arsenal
maritime d'Anvers a été tracé par l'empereur le g thermidor
an 11. Cette ville ne sera ni un port d'armement , ni
une ville forte et frontière : mais elle est destinée à devenir
un port de construction et de commerce de première ligne .
( N°. CLXV. ) 7 FRUCTIDOR
REP.FR
( Samedi 25 Août 1804 .
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
POÉSI E
5.
cen
DISTIQUES
SUR LES MUSE §.
URANIE , embrassant mille mondes divers ,
De son hardi compas mesure l'univers .
Dans son essor divin , un sublime génie
Monte sa lyre d'or aux sons de Polymnie.
Calliope , prenant un vol audacieux ,
}
Redit les fiers combats de la terre et des cieux.
Clio , des noms connus au Temple de Mémoire ,
Sillonne en traits de feu le livre de l'histoire .
Le sceptre en main , et l'oeil trempé d'augustes pleurs ,
Melpomène des rois soupire les douleurs.
Pour corriger les moeurs , la légère Thalie
Prend le masque enjoué de l'aimable Folie.
En vers gais ou plaintifs , Erato des amans
Célèbre les plaisirs , ou pleure les tourmens.
Terpsichore , réglant les pàs et la cadence ,
Sait l'art de marier la musique à la danse.
E e
434 MERCURE DE FRANCE ,
Euterpe , modulant des sons harmonieux ,
Enchante , par sa voix , les mortels et les Dieux .
· AUGUSTE DE LABOUÏSSE.
ENIGM E.
Au pays du bon sens , à celui des folies
J'habite , et vois sous moi les superbes humains.
Parfois le compagnon des plus vastes génies ,
Et du pauvre toujours partageant les des ins ;
Dédaignant les grandeurs et les pompes mordaines ,
Je suis , dans leurs courses lointa nes ,
Ces bons et dévots pèlerins
Qui visitent des saints les pieuses retraites .
Eh bien ! ami lecteur , tu te frottes la tête....
Mon sort , dans ce moment , est peut être en tes mains.
LOGO GRIPHE.
DE mon entier ôtes la tête ,
Je perds alors toute raison ;
Et souvent , quoiqu'avec ma tête ,
Je n'ai ni rime , ni raison .
CHARAD E.
A. V. F.
TROIS lettres forment mon premier ,
Et d'un dieu puissant c'est l'empire ;
Quatre lettres font mon dernier ,
Et le malade le desire ; '
Sept lettres forment mon entier ,
Et le goût se forme à le lire .
Par un Abonné.
Le mot de l'Enigme du dernier numéro est Pied.
Celui du Logogriphe est Canon, où l'on trouve ánon et non.
Celui de la Charade est Sou- tien.
FRUCTIDOR AN XII. 435
LE COMTE DE CORKE ,
SURNOMMÉ LE GRAND ,
OU LA SEDUCTION SANS ARTIFICE .
Nouvelle historique . ( Suite. )
LADY Ranelor et madame Brown avaient beau
réfléchir sur les moyens de réprimer la hardiesse
de Richard et de lui ôter l'espérance ; après beaucoup
d'entretiens sur le même sujet , elles furent
obligees de convenir qu'un tel caractère rendait
inutiles toutes leurs combinaisons et le plan de
rigueur le mieux concerté . Comment arrêter un
jeune homme plein d'audace ´et d'amour , qui , sur
d'être aimé , ne connaît aucune des convenances
de la société ; qui n'a de finesse' que pour lire dans
le coeur de ce qu'il aime , qui n'en a aucune pour
cacher ce qu'il espère ; qui ne sait pas qu'on of
fense la fierté d'une femme en paraissant voir ce
qu'elle veut dissimuler ; qu'en général on ne l'engage
qu'en cherchant à l'abuser elle - même sur ses
propres sentimens ? Richard ignorait tous ces raffinemens
; son inexpérience excusait son audace ;
ce n'était point de la fatuité , c'était de la franchise ;
et sa bonne foi , sa rustique naïveté , déconcertaient
entièrement tout l'artifice de la rigueur. Les plus
adroits , les plus grands politiques sont souvent
déjoués par la simple droiture : telle était la situation
de lady Ranelor. Sa conduite sévère en eut imposé
sans doute à un courtisan d'Elisabeth , tandis
qu'elle n'était pour Richard qu'une épreuve dont
il se promettait le prix le plus doux et le plus glorieux.
E e 2
436 MERCURE DE FRANCE ;
Un soir , au retour d'une longue promenade ,
madame Brown se plaignit du froid , et demanda
du feu. Manwood n'était point entré dans le salon
; il ne s'y trouva , pendant un quart d'heure ,
que lady Ranelor , son amie et Richard . Madame
Brown se chauffait debout , le dos tourné à la
cheminée ; lady Ranelor , voulant s'éloigner du
feu , était à quelques pas , assise sur un canapé ; et
l'audacieux , mais soumis Richard , après avoir
soufflé le feu , s'éloignait lentement en soupirant ,
ne pensant pas qu'il dût rester en tiers avec les deux
amies. Il sortait du salon , lorsqu'il entendit lady
Ranelor pousser un cri perçant : il se retourne ,
it
vole , et il voit madame Brown toute en feu , et
lady Ranelor courir à son secours. Le feu ayant
pris à la robe flottante de madame Brown , elle
avait perdu la tête , et s'était élancée au milieu du
salon ; sa robe et ses jupes étaient en flammes ; le
feu gagnait déjà sa coiffure . Richard repousse
lady Ranelor ; il saisit madame Brown dans ses
bras , éteint le feu avec ses mains , ses habits , et
en la pressant contre sa poitrine : elle ne se débattait
plus , car elle était évanouie. Elle n'eut que de
légères brûlures , mais Richard en eut d'affreuses
aux poignets et dans les paulmes des mains . Il n'y fit
pas la moindre attention , jusqu'au moment où
madame Brown reprit l'usage de ses sens . Alors
tout le monde était rentré dans le salon : madame
Brown embrassa Richard en l'appelant son libérateur
; lady Ranelor pleurait , et remarqua la première
que M. Boyle avait les mains horriblement
brulées; elle ajouta qu'elle voulait les panser . Toute
cette scène donna de l'humeur à Manwood , non
qu'il eut pénétré les sentimens de Richard ou ceux
de lady Panelor, mais cette aventure était un succès
pour Richard , et Manwood avait la tentation de
penser que , d'occuper et d'intéresser ainsi tout le
FRUCTIDOR AN XII.
437
monde et dans son propre château , c'était lui manquer
de respect et violer les droits de l'hospitalité .
fl opposa à l'action de Richard deux ou trois superbes
histoires de brûlures et d'incendies , dont il
était le héros , et dans lesquelles il avait montré
autant d'intrépidité que d'humanité et de présence
d'esprit . Pendant qu'il faisait ces récits , lady Ranelor
répandait avec profusion du miel et du lait
sur les blessures de Richard : elle pouvait se flatter
d'y verser le baume le plus salutaire . Richard
gardait un profond silence ; mais ses regards exprimaient
assez combien de tels soins le soulageaient .
Depuis cet instant , la reconnaissante madame
Brown se déclara ouvertement auprès de son amie
protectrice de Richard . Cet incident fit oublier
la querelle qui s'était élevée entre Richard et lady
Ranelor. Le lendemain Richard parut dans le salon
avec ses mains emmaillotées : on lui demanda s'il
avait levé le premier apparcil ; il répondit , en regardant
lady Ranelor , qu'il lui avait fait tant de
bien qu'il s'était bien gardé de l'ôter . Madame
Brown voulut voir l'état de ses mains ; les brûlures
en étaient toujours effrayantes . Quoi ! s'écria Richard
en y jetant les yeux , elles ne sont pas guéries
! ..... Ce mot fut recueilli ; on y répondit
par un soupir.
la
Richard profita de l'ascendant qu'il avait pris
sur madame Brown , pour l'engager encore à se
charger de ses lettres : celle de ce jour n'exprima
que l'attendrissement et la reconnoissance des soins
de lady Ranelor. Cette dernière devait partir le
surlendemain ; mais Manwood apprit que le comte
d'Essex , arrivé en Irlande depuis huit jours , devait
passer devant son château . Il lui écrivit par un
exprès pour l'inviter à s'arrêter quelques jours chez
lui. Le comte accepta l'invitation , et Manwood
conjura lady Ranelor et madame Brown de ne le
3
438 MERCURE DE FRANCE ,
quitter qu'après le départ du comte . On se fit un
peu prier; mais Manwood obtint sans beaucoup de
peine le consentement qu'il sollicitait . Très- Hatté
de recevoir le favori d'Elisabeth , il prépara tout
pour lui faire une réception magnifique et brillante ,
et pour se donner l'air, aux yeux de ses voisins et surtout
a ceux de lady Kanelor , d'être l'ami intime
du comte d'Essex . Richard aurait éprouvé une
grande joie de revoir son héros , s'il ne s'était pas
rappelé avec un peu de rancune l'accueil insouciant
qu'il en avait reçu à Chatam.
Le comte arriva de bon matin , et quelques
heures plus tôt qu'on ne l'attendait . Les dames dormaient
encore , et Manwood était dans une forêt
voisine , à deux milles du château , occupé à donner
des ordres pour une chasse qui devait avoir
lieu le lendemain . Ce fut Richard qui reçut le
comte d'Essex , qui malgré sept ans d'absence , reconnut
sur-le - champ dans ce jeune homme l'enfant
qui lui avait inspiré tant d'intérêt . Il l'embrassa
, le prit par le bras , et fut se promener avec
lui dans le parc . Richard fut d'autant plus touché
de ces marques de bonté , qu'il n'avait rien espéré
de semblable : confiant , naturel et sensible , il exprima
ce qu'il éprouvait , avec un charme qui lui
était particulier , et qu'on ne trouvera jamais dans
les hommes que le monde a façonnés. Quand il
était affecté, tout en lui était vrai et persuasif : quoique
ses manières fussent nobles et remplies de
graces , elles avaient une sorte d'originalité , parce
qu'il ignorait qu'il y en a de générales que l'on doit
adopter. Son bon goût naturel suppléait à cet
égard à son ignorance dans toutes les choses essentielles
, et il manquait aux autres sans embarras
et par conséquent sans gaucherie , car il ne se doutait
pas qu'il fût possible de n'être pas poli dans la
société , quand on était constainment respectueux
avec les femmes , et obligeant , modeste et réservé
"
FRUCTIDOR AN XII. 439
avec tout le monde. Il parlait peu avec les indifférens
; mais dès qu'il aimait , son ame s'ouvrait toute
entière. Le comte d'Essex fut charmé de lui ; il le
questionna sur-tout sur l'éducation qu'il avait reçue.
Il lui trouva autant d'instruction que d'esprit , et
sachant déjà par lui qu'il n'était point attaché à
Manwood , il lui dit formellement qu'il se chargeait
de sa fortune , et qu'il lui procurerait un emploi
honorable et lucratif, qui le mettrait dans une
carrière où il pourrait , avec autant de talent et une
bonne conduite , faire un chemin rapide . A ces
mots , Richard attendri tira de sa poche les tablettes
qu'il avait jadis reçues du comte, et lui montrant
ces paroles tracées de sa main : Je prédis que
Richard Boyle illustrera son nom , oui , oui , ditil
, avec cet horoscope on doit sortir de l'obscurité .
Le comte , vivement touché , serra la main de Richard
en lui disant : Comptez sur moi , mon cher
Richard ; vous aurez une place très- distinguée sous
deux mois .
12
Cette conversation qui durait depuis trois heures,
fut interrompue par un valet de chambre , qui
vint avertir que Manwood entrait dans l'avenue.
Le comte se rendit avec Richard dans le salon ; il
y trouva lady Ranelor , madame Brown et une
nombreuse société . Un instant après Manwood
survint ; il fit des excuses au comte sur ce qu'il ne
l'avait pas reçu
à son arrivée. Le comte répondit .
qu'il avait passé trois heures très - agréables avec une
ancienne connoissance , qu'il était charmé de retrouver
et il montra Richard ; ce qui surprit
beaucoup Manwood , qui se hâta de changer de conversation
mais le comte y revint un quart- d'heure
après. Richard étant sorti du salon , le comte fit tout
haut l'éloge le plus flatteur de ce jeune homme ,
en ajoutant ce qu'il avait prédit autrefois , et combien
il était touché qu'il eût conservé ses tablettes,
f
4
440 MERCURE DE FRANCE ;
et qu'il les portât toujours. Lady Ranelor se taisait ,
mais elle écoutait avec avidité . Madame Brown ap
plaudit franchement à cet éloge , en contant que
Richard lui avait sauvé la vie. Manwood voulut
tourner en ridicule cette expression ; on ne lui répondit
pas , et le comte d'Essex continua de louer
Richard ; il ne s'arrêta que lorsqu'il le vit rentrer
dans le salon. Durant tout le reste de la journée le
comte traita Richard avec la distinction la plus
marquée , et Manwood n'obtint de lui qu'une po
litesse très -exacte , mais extrêmement froide. Richard
aurait donné sa vie pour le comte d'Essex ;
quel prix il attachait à de telles faveurs ! il en avait
pour témoin lady Ranelor ! .... La surprise et
T'humeur de Manwood étaient inexprimables ; quoiqu'il
ne manquât ni d'esprit ni de tact , il n'était
pas capable de remarquer la supériorité qui n'avait
encore procuré ni la réputation ni la fortune ; il
n'observait que les gens en place , ou , pour mieux
dire , il les épiait afin de profiter de leurs faibles ;
et d'ailleurs le mérite ne le frappait que dans les
personnages déjà célèbres. Son attention intéressée
ou dédaigneuse ne s'arrêtait jamais sur les subalternes
obscurs , Ainsi son étonnement égala son
dépit en voyant les succès de Richard , et ces
marques éclatantes de faveur que lui prodiguait le
favori tout-puissant de la reine , et dans un moment
où l'on croyait généralement que cette fière
princesse , qui avait dédaigné l'alliance de tant de
Souverains , venait de s'unir secrètement par un
noeud légitime à cet amant ambitieux qui , malgré
la disproportion de leurs âges , avait su prendre sur
elle un ascendant si extraordinaire .
La matinée du jour suivant fut consacrée à la
belle chasse que Manwood avait préparée . Le
Comte d'Essex , qui avait voulu faire une course
particulière dans les environs , était sorti du châFRUCTIDOR
AN XII. 1441
teau à la pointe du jour , mais en convenant de se
trouver à midi dans un endroit indiqué de la
forêt.
A dix heures , tout le monde étant rassemblé
dans le salon , au moment de partir pour la chasse ,
on vint dire à Richard qu'on ne pourrait lui donner
le cheval que Manwood avait promis de lui prêter,
parce que ce cheval était malade. Nul incident ne
pouvait être plus fàcheux pour Richard : tous les
autres chevaux étaient donnés , toutes les calèches
exactement remplies ; d'ailleurs Manwood n'annonçait
aucune intention obligeante . Richard
demanda humblement le cheval d'un palfrenier ;
Manwood répondit sèchement qu'il avait besoin
de tous ses gens : il ne reste pas dans mon écurie
un seul cheval , ajouta - t - il , à l'exception de ce
cheval vicieux dont vous savez que je veux me
défaire , parce qu'il est impossible de le monter
sans exposer sa vie.... Eh bien ! interrompit
Richard , permettez -moi de le monter ? A ces
mots , Manwood haussa les épaules ; vous croyez
donc , dit- il , être plus habile que Burman , que
ce cheval a jeté à terre en se cabrant ? Ce Burman
, écuyer de Manwood , passait pour monter
supérieurement à cheval ; il était encore malade
de cette chute , dans laquelle il s'était cassé.
le bras . Donnez-moi ce cheval , répéta Richard .
Voilà une étrange présomption , reprit Manwood.
Richard réitéra ses instances , et Manwood prenant
le ton le plus amer et le plus dédaigneux :
M. Boyle , répondit - il , vous êtes assez jeune pour
qu'une bonne leçon vous soit profitable ; vous
pouvez monter ce cheval. Après avoir dit ces
paroles , Manwood invita la compagnie à partir
pour la chasse ; Richard , enchanté , s'écria qu'il
allait seller son cheval , et tout le monde sortit
confusément du salon . Quand on fut dans la cour, Į
442 MERCURE DE FRANCE ,
lady Ranelor resta un peu en arrière ; et passant
à côté de Richard , elle lui dit tout bas , sans le
regarder Je vous défends de venir à la chasse.
Richard devint immobile de surprise et de saisissement:
lady Ranelor , pâle et tremblante , s'éloigna
de lui , et monta dans une petite voiture , seule
avec madame Brown. On partit. Lady Ranelor
était accablée de tristesse : elle venait de faire une
démarche qui , indépendamment des idées de
Richard , était un aveu très- formel du plus tendre
intérêt ; d'un autre côté . elle pensait avec raison que
l'obéissance de Richard exposerait ce jeune homme
aux moqueries insultantes du malveillani et jaloux
Manwood. On allait accuser Richard de fanfaronade
, on allait croire qu'il manquait de courage !
Cette idée était affreuse ! .... Lady Ranelor ,
plongée dans le plus profond abattement , gardait
un morne silence ; madame Brown , qui avait pour
Richard une amitié sincère , éprouvait une vive
inquiétude en songeant au danger où l'exposait
sa témérité ; enfin prenant la parole , ma chère
Fanny , dit - elle en répondant à sa pensée , il
est jeune , adroit , intrépide ; espérons qu'il n'arrivera
point d'accident..... Il monte peut-être parfaitement
à cheval ..... Il est si leste , si fort ; il a tant
de présence d'esprit ! ....Et s'il parvient à dompter
ce cheval , ce sera un véritable triomphe , et le
comte d'Essex , qui aime tant l'audace et le courage
, sera charmé de cette action ! ....... Lady
Ranelor , au lieu de répondre , mit ses deux mains
sur son visage pour cacher des pleurs qu'elle ne
pouvait retenir. Madame Brown cessa de parler ;
mais de temps en temps elle regardait derrière la
voiture , et elle s'inquiétait de ne point voir arriver
Richard . On entra dans la forêt , et madame
Brown soupira en disant : Mon Dieu , il ne vient
point ! .... Ah ! répondit enfin lady Ranelor
FRUCTIDOR AN XII. 443
"
en fondant en larmes , il ne viendra pas ! ....
Comment ? Je le lui ai défendu ? O ciel ,
s'écria madame Brown , qu'avez - vous fait ! .....
Vous vous êtes engagée , et vous portez , par cette.
défense , le coup le plus funeste à sa réputation !
Que pensera-t-on de lui ? .... Mais , essuyez vos
pleurs , j'aperçois le comte d'Essex , sir Charles
Manwood va le joindre , et sans doute ils viendront
nous parler....... En effet , un moment après ,
le comte s'approcha des calèches , et s'arrêta près
de celle des deux amies , qui , par leur ordre , allait ⠀
plus lentement que les autres , afin d'en être éloignée.
Après quelques discours indifférens , le comte
demanda où était Richard , et Manwood conta ce
qui s'était passé entre Richard et lui. Le comte
pensa que puisqu'il n'était pas arrivé , il n'avait pu
dompter ce cheval , et il ajouta : je lui sais toujours
gré de l'avoir entrepris ; non-seulement je
pardonne , mais j'aime la présomption dans les
choses périlleuses , sur-tout à cet âge .
Une heure après , le comte voyant que Richard
ne paraissait point , jugea qu'il avait fait une chute
dangereuse , et il envoya un de ses gens au château ,
avec ordre de lui en rapporter des nouvelles.
Quand les deux amies se retrouvèrent éloignées de
tout le monde , ah Dieu ! dit lady Ranelor , que
dira le comte d'Essex quand il apprendra que
Richard n'a pas tenté de venir nous rejoindre ?....
-Vous perdez ce malheureux jeune homme
auprès de son seul protecteur ! Le comte d'Essex
aurait tout fait pour lui , et il peut tout ! maintenant
il le méprisera ; car en effet , il parait inexcusable
d'avoir demandé avec tant d'ardeur de
monter ce cheval , et ensuite de n'oser l'essayer...
Non , je ne souffrirai point qu'il perde , par ma
faute , un tel protecteur ; je dirai tout au comte
d'Essex. -Par cette nouvelle imprudence , vous
-
444 MERCURE DE FRANCE ;
flétrirez votre réputation sans lui rendre l'estime
du comte . Ce dernier pensera sûrement qu'un
homme ne doit pas sacrifier un point d'honneur
à l'amour. Ainsi donc , à vos yeux , cet infortuné
jeune homme est avili ? Une femme ne
juge pas comme un héros ; mais j'avoue que j'aimerais
mieux que Richard vous eût désobéi . Ah !
plût au ciel , en effet ......
--
-
-
La chasse ne dura que deux heures ; toutes les
dames et les chasseurs se rendirent ensuite dans
une feuillée ornée de festons de fleurs , dans laquelle
on trouva des tables magnifiquement servies. On
était à six milles du château . Tandis qu'on achevait
de servir le diner , on parla encore de Richard .
J'en suis très- inquiet , dit malignement Manwood ,
car je ne suppose pas qu'il se soit rebuté pour un
léger essai , et qu'il se soit contenté d'essayer de
monter ce cheval dans la cour du château ; une
chute même sans blessures graves n'aurait pas dû .
le faire renoncer à une entreprise annoncée avec
un courage si ferme et si opiniâtre ; je me souviens
qu'à l'âge de M. Boyle je fis une folie de ce genre ,
mais avec une obstination que rien ne put vaincre.
Là-dessus , Manwood conta une ennuyeuse histoireà
sa louange , et on se mit à table . La feuillée était
soutenue par des colonnes de verdure , et ouverte
de tous côtés. La triste lady Ranelor était assise
entre le comte d'Essex et Manwood ; tout-à -coup
elle tressaille , et s'écrie : Voilà M. Boyle à cheval !
On regarde , on n'aperçoit rien d'abord ; bientôt
on distingue un homme à cheval ; le comte d'Essex
dit .: C'est mon postillon qui revient du château.
Non , non , reprit lady Ranelor , c'est M. Boyic ,
Une minute après , on convient qu'elle a raison ,
et Manwood lui dit avec un sourire amer : Il faut
avouer , madame , que vous avez de bons yeux.
C'était en effet Richard qui avait accordé l'amour
FRUCTIDOR AN XII. 445
et l'honneur , en n'allant point à la chasse , et en
venant au rendez -vous indiqué pour le dîner. Lady
Ranelor et madame Brown , préoccupées du vrai
sens de la défense , qui n'avait pour motif que l'intention
de l'empêcher de monter à cheval , n'avaient
pas songé qu'il pouvait éluder d'obéir en s'en tenant
littéralement aux termes de la loi prescrite : Je
vous défends dailer à la chasse . Lady Ranelor ,
heureusement , n'avait pas dit : Je vous défends
de monter à cheval. Si elle eût exprimé sa pensée
plus exactement , qu'aurait fait Richard ? C'est ce
que je n'oserais décider. Tout ce qu'un historien
impartial peut penser , c'est que Richard était si
ingénieux , qu'il aurait peut - être encore alors
trouvé le moyen de concilier ensemble les intérêts
de sa gloire , et ceux de sa passion .
Tout le monde , à l'exception de Manwood , fut
enchanté de revoir Richard arrivant à toute bride
sur ce cheval jusqu'alors indomptable . Mais qui
pourrait peindre l'émotion et la joie de lady Ranelor
? Richard avait respecté ses ordres , et elle le
revoyait triomphant ! Dans ce moment enchanteur
de surprise et de ravissement , elle s'honorait
de son amour , et elle aurait déclaré le sien à la face
de l'univers . Le comte demanda à Richard pourquoi
il n'était pas venu à la chasse ? Richard répondit
qu'ayant eu beaucoup de peine à monter le
cheval , il avait passé près d'une heure à le résoudre
à sortir de la cour du château ; que de là
il l'avait fait galoper long- temps dans une terre
labourée , afin de modérer son ardeur ; qu'ensuite ,
sachant que la chasse ne serait pas longue , il s'était
décidé à se rendre au rendez-vous. Après ce récit ,
le comte dit à Richard qu'il lui donnerait un de
ses chevaux pour retourner au château , ajoutant
que l'épreuve déjà faite suffisait . Richard ne répon
dit que par un geste qui exprimait un remer
446 MERCURE DE FRANCE ,
cîment. Alors madame Brown , s'adressant à Manwood
: Ainsi , dit -elle , pour cette fois M. Boyle
ne sera pas corrigé de sa présomption ; il va croire
à jamais qu'il monte mieux à cheval que M. Burman........
Je , persiste encore à croire , répondit
Manwood , que si M. Boyle eût exigé du cheval
tout ce que M. Burman en voulait obtenir , il n'aurait
pas été plus heureux . Il me semble , dit le
comte , que Richard a pu se contenter de ce qu'il
a obtenu ; que voulait donc de plus cet exigeant
M. Burman ? Mais , répondit Manwood en rougissant
de dépit , il voulait sauter des barrières ......
Et ce fut alors que le cheval , en se cabrant , le
renversa.
Après le diner , on se leva ; Richard s'aperçut
que lady Ranelor voulait s'approcher de lui ; il
devina qu'elle avait l'intention de lui donner un
nouvel ordre , et il l'évita avec tant de soin qu'elle
ne put lui dire un seul mot. On fit avancer les
calèches et les chevaux ; et Richard , au lieu de
prendre le cheval que lui avait offert le comte
d'Essex , s'élança sur celui qu'il avait déjà monté.
Je ne m'en doutais que trop , dit tout bas lady
Ranelor à son amie . Laissons - le faire , répondit
madame Brown, il le fallait bien. Comment modérer
l'ardeur d'un jeune homme plein de courage
et d'amour , qui veut briller aux yeux de sa maitresse
? .
Tout le monde partit , et le comte fit un sourire
d'approbation en voyant que Richard avait
préféré son premier cheval . Richard se fit admirer
universellement par ssaa bonne grace et l'adresse
avec laquelle il conduisait son cheval . Au bout
d'un quart d'heure on aperçut une barrière trèshaute
et fermée ; aussitôt Richard pousse son che→
val , et lady Ranelor , qui ne le perdait pas de vue ,
se jette sur madame Brown , en disant d'une voix
FRUCTIDOR AN XII. 447
étouffée Il va franchir cette barrière ! .... Elle ne
se trompait pas , en effet Richard avoit ce dessein';
mais le cheval se cabra d'une manière effrayante ;
il faut avoir autant de souplesse que de force
pour n'être pas renversé . Richard se prête avec
flexibilité au mouvement du cheval ; en même
temps il se cramponne fortement , il lâche doucement
la main , le cheval reprend son attitude naturelle
; Richard le laisse respirer un moment , ensuite
il le décide par un coup d'éperon , il l'enlève
et saute la barrière. Manwood pålit de rage ; tout
le monde applaudit avec tranasport , et lady Ranelor
respire ... Aussitôt Richard ouvre la barrière
pour laisser passer les autres chevaux et les voitures
, et madame Brown , se tournant du côté de
Manwood : Eh bien ! s'écria - t - elle , M. Burman
a-t-il exigé davantage ? ... Manwood , pour éviter
de répondre , feignit de n'avoir pas entendu , et
durant tout le reste du jour , il ne put dissimuler
l'excès de son humeur , quoiqu'il affectât beaucoup
de gaieté ; mais ses plaisanteries étaient
aigres et désobligeantes , et il traita Richard avec
une extrême hauteur. Richard était si occupé de
lady Ranelor et du comte d'Essex , qu'il ne fit
la moindre attention à Manwood , qui prit sa distraction
pour de la crainte et de la timidité .
pas
Le comte d'Essex partit après avoir renouvelé à
Richard toutes les promesses qu'il avait déjà reçues
de lui . Lady Ranelor et madame Brown
avaient annoncé qu'elles partiraient le lendemain ;
et Richard , ce soir même , en présence de deux
amis , voulut prendre congé de Manwood ; mais
ce dernier le regardant avec des yeux étincelans
de fureur : Non , monsieur , lui dit- il , vous ne partirez
point , vous attendrez que j'aie trouvé un
autre secrétaire. A ces mots , Richard examinant
i)
448 MERCURE DE FRANCE ;
fixement Manwood , fut un moment sans répondre
; ensuite , prenant la parole du ton le plus
calme et le plus froid : Graces au ciel , monsieur
lui dit- il , n'ayant rien reçu de vous , je ne vous
ai rendu que des services purement gratuits , et
j'ai eu l'honneur de vous prévenir de mon départ.
il y a plus de quinze jours. Je ne comptais partir
que demain matin , et présentement je partirai
sans aucun délai ; je vais aller passer trois jours
dans un lieu très - près de votre château , je serai
tout ce temps à Dargle ; si vous avez quelque
chose à me dire , vous me trouverez là à toute
heure , je n'en sortirai point. A ces mots , sans attendre
de réponse , Richard fit une profonde révérence
, et s'éloigna sur - le - champ .
Pendant cette scène , lady Ranelor , pénétrée
d'effroi , fut toujours au moment de se trouver
mal : elle éprouva un grand soulagement en voyant
disparaître Richard ; mais elle reprit bientôt toutes
ses frayeurs en pensant aux suites que cetie querelle
pouvait avoir.
La colère rendit Manwood stupéfait ; ensuite il
éclata . Madame Brown prit nettement le parti de
Richard . Manwood sentit bien qu'elle exprimait
tout ce que lady Ranelor pensait ; cependant il
était loin d'imaginer que l'espèce de goût qu'il lui
voyait pour Richard pût influer sur sa destinée :
il se flattait toujours que , par ambition et par
vanité , lady Ranelor consentirait à l'épouser ;
il le desirait vivement , comme un moyen de
succès auprès de la reine , et il n'était pas assez
délicat pour s'effrayer de l'inclination qu'elle avait
pour le fils d'un paysan qu'elle ne reverrait jamais.
Ainsi , il feignit de se radoucir , affectant cette
espèce d'insouciance qui naît d'une extrême supériorité.
Lady Ranelor , craignant mortellement de
l'aigrir , se contraignit à l'excès pour le traiter avec
douceur
FRUCTIDOR AN XII .
REP
douceur et politesse . Alors Manwood voulu
faire expliquer positivement surles espérances o
avait conçues , et lady Ranelor fut obligée de
lui ôter toutes. Manwood éprouva un depit mor
tel ; mais , suivant sa coutume , il dissimula: Lady
Ranelor , au lieu d'aller directement à Dublin , où
des affaires l'obligeaient à passer l'hiver, se rendit
d'abord avec madame Brown dans le château
qu'elle possédait à quelques milles de Dangle ; elle
y resta trois jours , et elle sut que Manwood ne
s'était point rendu dans ces environs , malgré liespèce
de défi de Richard , qui , sans sortir du lieu
qu'il habitait , s'y montrait seul tous les matins et
tous les soirs , dans une longue avenue qui aboutissait
au grand chemin. Le quatrième jour , les
deux amies partirent pour Dublin ; et Richard ,
après avoir été rêver encore sur le Rocher de l'Amante
, suivit de loin les traces de lady Ranelor ,
et se rendit à Blacrock , dans sa chaumière , où
il retrouva la bonne Marie , qui fut transportée de
joie en le revoyant.
103.99
Cependant madame Brown , qui aimait encore
plus lady Ranelor que Richard, commença à s'inquiéter
vivement de la situation et sur-tout des
sentimens de son amie . Parlons sans détour , lui
dit - elle , vous l'aimez , ce jeune insensé avec ses
idées romanesques , ses étourderies , ses folles interprétations
, il a su vous tourner la tête et ( ce qui
est bien pis ) vous engager. Il faut pourtant se tiver
de la ; car véritablement lady Ranelor , qui depuis
deux ans a refusé les plus grands partis de la cour,
ne peut pas épouser Richard Boyle...... Non ,
non , s'écria lady Ranelor , l'idée d'un tel abaissement
me fait horreur .... Il est vrai que je kaime ,
mais je saurai vaincre un penchant si déraisonnable....
Il n'en est qu'un seul moyen ; c'est de
faire un choix digne de vous , et de vous remia-
Ff .
450 MERCURE DE FRANCE,
-
-
rier..... Je le désespérerais ..... C'est ce qu'il
faudrait faire..... Je n'en ai pas le courage.
Tant pis ; il vous poursuivra tant qu'il vous verra
libre . Je lui ai défendu de me suivre , de me
parler et de m'écrire : il ne peut plus , sans me donner
un prétexte de rompre entièrement , avoir la
moindre correspondance avec moi . - Il ne s'écartera
point de son système d'obéissance , je le sais ;
il convient que vous devez l'éprouver long-temps ,
il s'y soumet : il est violent ; mais il est patient , et
si ingénieux .... D'ailleurs , il m'écrira , et ce ne sera
que pourm'entretenir de vous : j'aurai beau lui soutenir
que je ne vous montre pas ses lettres , il n'en
croira rien . Eh bien , mandez- lui de ma part
que je lui défends de vous parler de moi et de son
amour.. Encore des défenses ! elles ne vous réussissent
guères ! Celle-ci finira tout : que pourrat-
il faire ? Que sais -je ? rien ne l'embarrasse.
Enfin , essayons cela , j'y consens.
-
<
Madame Brown écrivit à Richard pour lui signifier
ce nouvel ordre ; il répondit sur - le - champ ,
et promit une obéissance parfaite sa lettre , d'ailleurs
très - longue et assez gaie , ne contenait pas un
mot qui eût rapport à lady Ranelor . Ni surprise ,
ni plaintes , ni tristesse , dit madame Brown , cela
est étrange ! Point du tout , répondit lady Ranelor
avec un souris forcé , il prend enfin son
parti.... En effet , reprit madame Brown , il ne
nous reste plus qu'à lui défendre de penser à vous ....
-Oh! je crois qu'à présent cette défense n'est
nullement nécessaire. Madame Brown s'aperçut
bien du dépit secret qu'éprouvait son amie ; elle
crut elle-même que Richard se lassait enfin de
porter un joug si impérieux ; elle en fut charmée
pour la gloire de son amie : néanmoins cet amour
la touchoit , en dépit de sa raison; il n'y a point
de femme qui ne soit fâchée de voir finir brusFRUCTIDOR
AN XII. 451
quement un joli roman qui l'intéresse , alors même
qu'elle n'en est pas l'héroine .
Pendant plus de six semaines , Richard ne mit
pas le pied à Dublin . Il écrivait souvent à madame
Brown ; mais toute la finesse de la vanité , toute la
pénétration de l'amour ne pouvoient trouver dans
ces lettres une seule phrase que l'on pût interpréter
à son gré. Une telle soumission devait paraître bien
suspecte à deux femmes de la cour ; et le bon
Richard était loin de se douter du dépit mortel ,
de la colère qu'il causait . Elle voit à présent comme
je l'aime ! se disait- il ; elle voit que , malgré ma
pétulance , rien ne m'est impossible , quand il s'agit
d'exécuter ses ordres, Et lady Ranelor , remplie
de trouble et de douleur , répétait : C'en est fait ,
il ne m'aime plus ! ..... On donna un grand bal à
Dublin , chez une parente de lady Ranelor , et cette
dernière ne put se dispenser d'y aller. Elle y était
depuis un quart d'heure , lorsqu'elle vit arriver
Richard , donnant le bras à la jeune et jolie Molly
Blumer , la fille de l'ancien ami du bienfaiteur de
Richard. Lady Ranelor entendait répéter autour
d'elle que le beau Richard et l'aimable Molly sadoraient
, et que Blumer consentait à leur union.
Elle n'en douta pas , et elle fut prête à se trouver
mal ; cependant elle dansait , et Richard et Molly
se joignant aux danseurs , Richard se trouva visà-
vis de lady Ranelor. Quand la figure de la danse
l'exigea , Richard s'élança vers elle , et saisit sa
main d'un air de triomphe qui parut insultant à
lady Ranelor ; elle pâlit , ses forces l'abandonnèrent
, et elle tomba presque sans connaissance dans
les bras de Richard , qui aussi - tôt l'enlève du cercle
des danseurs , et la transporte dans un cabinet
voisin là il la pose dans un fauteuil , il repousse
tout ce qui l'approche , ne laisse entrer que madame
Brown , ferme la porte du cabinet , et met-
Ff2
452 MERCURE DE FRANCE ,
tant un genou en terre , il fait respirer des sels à
lady Ranelor , qui enfin ouvre les yeux et tressaille
d'indignation en voyant Richard à ses pieds.
Richard la contemple avec des yeux baignés de
farmes , et en s'écriant : Adorable sensibilité !....
-
Quoi ! monsieur , interrompit lady Ranelor ,
vous osez penser.... Ah ! reprit Richard , après
une absence de six mortelles semaines ; combien
aussi j'étais ému ! mais la joie dominait tous les
autres sentimens de mon coeur ... Sortez , monsieur
, s'écria lady Ranelor du ton le plus impérieux.
Richard crut qu'elle se fàchait de ce qu'il
osait lui adresser la parole : je parlais à madame
Brown, reprit- il d'un air soumis . A ces mots il se
leva , il s'avança vers madame Brown , lui baisa la
main et sortit. Lady Ranelor , toujours préoccupée
de sa jalousie , éclata ; madame Brown ne put
s'empêcher de prendre le parti de Richard les
deux amies se querellèrent , et ne voulant point
rentrer dans le bal , elles furent se coucher de trèsmauvaise
humeur.

:
Le lendemain , madame Brown étant seule avec
Tady Ranelor , reçut de Richard un énorme paquet ,
que l'on s'empressa de décacheter. On y trouva
une lettre , dans laquelle Richard disoit deque
,
puis six semaines , pour charmer les loisirs de sa
solitude , il s'était amusé à faire un roman , mais
qu'il ne savait comment le terminer ; qu'il était
bien tenté d'en brusquer le dénouement ; néan-
"moins que se défiant de lui - même , et rempli de
docilité , il s'en rapporterait à ce que lui conseillerait
madame Brown ; qu'il la suppliait de lire l'ouvrage
, et de lui mander quelle conclusion , à son
avis , devait avoir l'histoire de Parthénice ? ( C'était
le titre du roman . ) On déploya sur- le - champ
le manuscrit ; on le lut avec avidité . Parthénice ,
comme on l'imagine bien , était lady Ranelor : l'auFRUCTIDOR
AN XII. 453
·
teur avait tracé son portrait avec tout le charme
que l'amour peut donner à l'esprit , et il contait sa
propre histoire ; il se représentait , sous un autre
nom , comme l'amant le plus tendre et le plus passionné
; il faisait parler et penser Parthénice d'après
ses propres idées et son coeur ; elle s'exprimait naïvement
avec son amie. Lady Ranelor ne reconnut
pas son langage , mais elle retrouva tous ses senti- *
mens. Souvent , durant cette dangereuse lecture ,
elle s'interrompit pour se récrier sur ce que l'auteur
lui faisait dire . En effet , reprenait en riant
madame Brown, ces expressions si franches vous ne
les avez jamais employées ; mais il me semble que
c'est une traduction très fidelle de nos entretiens ;
c'est une autre langue qui rend les idées avec beaucoup
plus de clarté que la nôtre . Enfin , poursuivitelle
, ce charmant. roman , écrit avec tant de sensibilité
, n'est point fini ; il me demande quel en sera
le dénouement , que lui dirai-je ?— Qu'il a manqué
à toutes nos conventions ; que vous pouvez penser
qu'il a voulu parler de moi sous le nom de Parthénice.
Il est yrai , je le soupçonne. Que je
n'ai aucun des sentimens qu'il a l'audace de me
supposer.-Je ferai là un terrible mensonge . - Et
que , puisqu'il m'a désobéi ..... Il ne vous a point
désobéi. Vous lui avez défendu de me parler de
vous dans ses lettres ; il a été parfaitement soumis
à cette volonté. Que ne lui défendiez -vous de composer
un roman ?-Mais , chère amie , que feronsnous
? Je lui manderai qu'un dénouement est
une grande affaire ; qu'il me faut beaucoup de
temps pour réfléchir au conseil qu'il attend de
Ajoutez qu'il vous parait impossible que
son héros puisse prétendre à la main de Parthénice.
-Il m'assurera que son héros non-seulement y
prétend , mais se croit sûr de l'obtenir , s'il s'en
rend digne. Cependant n'augmentez pas ses folles
moi.
-
-
-
-
--
-
-
3
454 MERCURE DE FRANCE ,

--
espérances. -Je ne le puis , car il a mieux que des
espérances. En cela certainement il s'abuse ;
rien dans le monde ne me fera faire une folie si
honteuse ; je n'ai pas varié un moment dans cette
résolution , je sens que je n'aurai jamais un autre
penchant , mais je n'insulterai point à la mémoire
révérée de mon premier mari , je ne me brouillerai
point avec ma famille , je ne me rendrai pas
la fable de la cour et de la ville , je ne saurais renoncer
aux bontés de la reine , je n'épouserai jamais
Richard Boyle ; d'ailleurs je ne crois pas du tout
que sa passion pour moi soit aussi parfaite qu'il
l'exprime dans son roman..... Je vous entends ,
vous voulez parler de cette jeune Molly Blumer.
-Tout le monde est persuadé qu'ils s'aiment , et
ils ont l'air d'être parfaitement d'accord . Madame
Brown eut bien envie de combattre cette idée , et
lady Ranelor s'y attendait ; mais madame Brown
sentit malgré elle qu'il valoit mieux laisser ce soupçon
à son amie , et elle se contenta de répondre :
Čela peut être. Lady Ranelor , choquée de ce consentement
, garda un moment le silence , ensuite
reprenant la parole : Si cela est , dit- elle , comme
vous le pensez , et comme apparemment vous en
avez la certitude , vous conviendrez que votre
protégé Richard est un monstre ....... Séduire une
jeune fille innocente , en feignant une grande passion
pour moi ! ..... c'est une scélératesse ! .... et puisque
vous enêtes certainé , il est inoui que Vous ayez
l'air de vous intéresser encore à un jeune homme
d'une telle perversité..... Ici lady Ranelor s'arrêta ;
elle était presque suffoquée par la colère que lui
causait le silence de son amie . Eh , mon Dieu !
s'écria enfin madame Brown , où prenez -vous tout
ce que vous dites ? Tout- à-l'heure vous conveniez
que vous aviez un penchant indömptable pour ce
même Richard qui vous parait un monstre mainFRUCTIDOR
AN XII. 455

tenant ; qu'a-t- il donc fait depuis deux minutes ?
Mais votre silence l'accuse . Je ne veux ni
l'accuser ni le servir auprès de vous ...... - Ainsi
donc , si vous saviez qu'il me trompe , vous vous
tairiez ? - Que vous êtes insidieuse ! comme vous
revenés adroitement à votre première question ! ....
Eh bien ! si je le croyois capable de perfidie , je le
détesterais , et je m'empresserais avec joie de vous
éclairer, certaine de vous guérir. Cependant
cette Molly?... Cette jalousie me paraît si ridicule
que je ne la conçois pas.... -Jalousie ! quelle
étrange expression ! — Oui , je parle comme Richard
; ce langage si sincère conviendrait encore
mieux à l'amitié qu'à l'amour.
-
-
Six jours après cet entretien , mad. Brown , un
matin , dit à lady Ranelor qu'elle irait passer la
journée à la campagne , et en effet elle partit de
Dublin , mais en cachant à son amie le motif de
celte course on venait de lui dire , comme une
chose certaine , que Richard épousait miss Blumer ,
que la noce se ferait le lendemain à Blacrock , dans
la chaumière de Richard ; que ce dernier était
parti de Dublin . avec son futur beau-père ; et
mad. Brown , qui , depuis l'envoi du roman , n'avait
pas entendu parler de Richard , voulait absolument
éclaircir un fait si extraordinaire : elle se
rendit à Blacrock , dans la chaumière de Richard ;
elle voulait lui parler , mais elle ne trouva que
Maria elle vit cependant de grands apprêts dans
la maison ; le jardin était préparé pour une brillante
illumination , et Maria décorait l'intérieur de la
chaumière. Que signifient donc tous ces préparatifs
? dit mad. Brown . -Oh ! répondit Maria c'est
encore un mystère , mais cela sera déclaré demain ,
Dieu merci !.. Pourtant Richard ne m'a pas défendu
de le dire.... Eh bien ? eh bien ma chère dame ,
Une noce? Jugez de nous aurons une noce... -
4
456 MERCURE DE FRANCE ;
ma joie ,.... mon garçon , mon Richard épouse
miss Blumer ! .... Vous v'la bien surprise , c'est sûr,
pas moins , et miss Blumer est si jolie et si riche !...
Mad: Brown , pénétrée d'indignation , interrompit
Maria , pour lui demander la permission de se
promener dans son jardin , et sans écouter sa réponse
, elle sortit brusquement de la chaumière .
Elle fut s'asseoir un quart d'heure dans le parterre ;
ensuite elle remonta en voiture , et retourna à
Dublin . Elle alla rejoindre son amie qu'elle trouva
seule dans sa chambre et se jettant dans un
fauteuil Oubliez , s'écria - t - elle , oubliez cet indigne
Richard.... Félicitez - vous , mon amie , de
ne lui avoir pas dit un mot que vous puissiez vous
reprocher.... il ne mérite de vous que le plus profond
mépris .... Je viens de Blacrock où tout se
prépare pour son mariage avec la fille de Blumer.....
A ces mots , lady Ranelor resta pétrifiée , sans avoir
la force de proférer une parole. Dans ce moment
un valet de chambre de mad. Brown entra ( carles
deux amies logeaient ensemble ) . Cet homme
présenta à mad . Brown une lettre de Richard
qu'elle jeta avec dédain sur une table ; le valet de
chambre sortit. Lady Ranelor rompant enfin le
silence , assura d'une voix entrecoupée , que cet
événement était heureux pour elle , qu'il la débarrassait
d'un sentiment pénible et d'une inquiétude
insupportable . Mais voyons done , dit mad . Brown ,
ce que peut m'écrire cet homme aussi vil qu'il est
inconséquent et téméraire ! Alors elle prend la
lettre , elle l'ouvre , la parcourt des yeux, et fait un
cri perçant en disant : Pauvre Richard , comine
je l'ai calomnié ! ... Quoi donc ? demanda la tremblante
lady Ranelor , en rougissant. -Ah ! reprit
mad . Brown , il n'est que le confident de Molly.
Blumer, elle épouse le jeune Thornill ; c'est Richard
qui a décidé M. Blumer à donner son consenteFRUCTIDOR
AN XII.- 457
ment la noce se fera demain , dans la chaumière
de Richard . La bonne Maria qui n'était point dans
le secret , a partagé l'erreur publique..... Mais moi ,
comment ai -je pu soupçonner ce pauvre Richard
d'une telle duplicité ! .... Ah ! dit lady Ranelor ,
que je suis heureuse de n'être pas forcée de le
mépriser ! En parlant ainsi , elle pleurait , la joie
faisait couler doucement les larmes que le dépit
et la fierté venaient de dérober à la douleur....
Mad . Brown , malgré les instances de Richard ,
n'avait pas voulu , jusqu'à ce moment , recevoir ses
visites , parce qu'elle logeait avec lady Ranelor ;
mais en expiation du faux jugement qu'elle avait
porté , elle déclara qu'elle le verrait la première
fois qu'il viendrait à Dublin. Le soir même elle
apprit une étrange nouvelle qui lui donna plus de
desir encore de voir Richard ; on sut que le comte
d'Essex était non-seulement disgracié , mais enfermé
dans la tour de Londres , que l'on instruisait son
procès , et que toutes les personnes , soit en,
Angleterre , soit en Irlande , qui avaient eu des
liaisons avec lui , étaient arrêtées, ou craignaient de
l'être . Lady Ranelor espéra que l'obscurité de
Richard le mettrait à l'abri de ce malheur ; cependant
elle n'était pas sans inquiétude. Mad. Brown
écrivit le surlendemain à Richard , pour l'inviter
à venir la voir. Il répondit qu'il se rendrait à ses
ordres ; son billet exprimait la profonde tristesse
que lui causait la détention du comte d'Essex , et
il ajoutait qu'il avait des sujets particuliers de chagrin
, qu'il confierait à mad. Brown . Ce billet redoubla
les inquiétudes de lady Ranelor , et elle
témoigna la plus vive impatience de savoir ce que
Richard avait à dire à mad. Brown ; cependant
elle ne voulut point se trouver à cette entrevue .
Eh bien dit mad. Brown , comme je ne reçois les
confidences de Richard que parce qu'il ne peut
458 MERCURE DE FRANCE ,
vous les faire directement , je puis assurément , sans
le trahir , vous faire écouter notre conversation ;
restez dans mon cabinet , et vous entendrez tout
ce que nous dirons. Lady Ranelor y consentit , et
lorsque Richard vint , elle s'établit dans le cabinet .
Mad. Brown, s'assit contre la cloison , et lady
Ranelor , prêtant une oreille attentive , ne perdit
pas un mot de l'entretien . Richard était profondément
affligé ; il prit affectueusement la main de
mad. Brown , et la serrant dans les siennes , c'est
un adieu , lui dit -il . - Comment , un adieu ? -Oui, je sais que sir Charles
Manwood
, qui est à Londres
,
m'a dénoncé
, et je serai arrêté
dans quelques
jours
...
-
Grand Dieu ! et de quoi peut-on vous accuser ?
-D'être instruit de tous les secrets du malheureux
comte d'Essex , et d'avoir des intelligences
avec l'Espagne ( 1 ) .- Il faut vous sauver ; embarquez-
vous sans délai , je vous offre tout l'argent
dont vous aurez besoin . - Non , je suis innocent ,
parfaitement innocent ; la fuite serait pour moi une
imprudence et une lâcheté. Et comment vous
défendrez - vous contre un ennemi si puissant et
capable de tout ? Je le méprise trop pour le
craindre . Je ne redoute point les préventions
qu'on a pu donner à une reine remplie d'esprit et
de lumières : les souverains éclairés savent discerner
la vérité . Je me justifierai ; mais je n'en serai pas
moins le plus infortuné de tous les hommes ! ....
Je regretterai toute ma vie le héros que j'aimais ....
Je perds en lui mon unique protecteur , et toutes
mes espérances sont anéanties ! ..... Ici Richard
s'arrêta ; sa voix étoit tremblante , et ses yeux se
remplissaient de larmes. Madame Brown pleurait ;
il y eut un moment de silence : ensuite Richard ,
reprenant la parole : Le favori d'Elisabeth , dit - il ,
(1) Historique .
FRUCTIDOR AN XII. · 459
-
....
m'eût ouvert la carrière de la fortune s'il eût conservé
son crédit...... Dans trois mois , j'allais le
rejoindre , je me sentais capable de profiter dignement
de ses bienfaits , et , dans quelques années
placé dans le sentier qui conduit aux honneurs , j'aurais
pu justifier l'amour ainsi que l'amitié ....
Vains projets..... Hélas ! ils sont renversés sans
retour ! Mon cher Richard , dit madame
Brown, trop d'obstacles ( même dans cette heureuse
supposition ) vous séparoient de lady Ranelor.
Des obstacles ! ... Elle m'aime , elle est
libre ! ..... Ah ! si je pensais avec moins d'éléva- ,
tion et de délicatesse , elle serait à moi ! .... Mais
je ne veux pas qu'elle se donne à celui qui n'aura
pu la mériter ; le ciel réprouve cette union , puisqu'il
me condamne à l'obscurité ….……. Ne lui rendez
point compte de cet entretien . Pourquoi ?
Je crains sa générosité , je connais son coeur..
Dites -lui que j'ai passé sur le continent ...... Je
serai arrêté avec plusieurs autres personnages
obscurs ; on nous conduira à Londres ; je me perdrai
dans la foule des áccusés ; on m'acquittera , et
je m'exilerai pour toujours de ma patrie : que
du
moins , jusqu'à cette époque , elle ignore ma détention....
Je ne
Je ne puis la priver de la satisfaction de
vous servir , de solliciter pour vous. - Ne faites point
cette imprudence , vous ne savez pas de quoi votre
amie est capable ........ Que ne pourrais-je pas en
ce moment sur elle , avec tous les droits réunis de
l'amour et du malheur ...... Adieu , madame ,
n'oubliez point l'infortuné Richard ! .... Consolez
votre amie , dites - lui que le courage n'abandonnnera
point celui qu'elle daigna préférer ! .....
Je suis forcé de renoncer à la gloire , au bonheur ,
mais du moins , jusqu'à mon dernier soupir , je
vivrai pour la vertu ce sera conserver le souvenir
de lady Ranelor.
Adieu .
460 MERCURE DE FRANCE ,
-
-
-
A ces mots , Richard se levait pour sortir , quand
tout-à-coup la porte du cabinet s'ouvrit , et lady
Ranelor parut ; son visage était baigné de larmes .
Arrêtez , Richard ! s'écria -t- elle . En disant ces paroles
, elle tomba sur une chaise : Richard resta
immobile ..... Richard , reprit lady Ranelor , je suis
la cause innocente de la persécution dont vous êtes
l'objet ; c'est le sentiment que j'ai pour vous qui
produit la haîne du monstre qui vous a dénoncé ....
Mon coeur est à vous depuis long-temps , je vous
offre ma main .... Vous ne m'étonnez point , interrompit
Richard en se jetant à ses pieds. Ah!
Richard , dit lady Ranelor , votre grande ame m'a
dévoilé le secret entier de la mienne ! .... Dès ce soir ,
un lien sacré nous unira .... Non, non , je serais
indigne de tant de bonté , si j'osais en profiter dans
la situation où je suis . - C'est à moi de vous défendre
et de vous justifier ; mais je veux avoir le
droit de vous suivre.... Et moi , je ne veux devoir
ni mon bonheur à la pitié , ni ma justification
à la faveur. Si ma liberté m'est ravie , il s'agira
sur-tout pour moi de prouver mon innocence ; vos
soins et votre crédit ne pourraient que la rendre
suspecte. Votre honneur m'est trop cher pour
employer l'intrigue ; je ne ferai parler que la simple
vérité...... Votre voix lui prêterait un charme
qui la ferait confondre avec la séduction . Enfin ,
celui qui recevra votre foi doit être irréprochable
à tous les yeux , et je suis accusé !. ... Cette
discussion généreuse fut interrompue par un message
des amis de Richard , Blumer et Thornill ,
qui lui annonçaient qu'il serait arrêté la nuit prochaine
à Blacrock , et qui le conjuraient de n'y
pas revenir. Richard ne montra point ce billet , et
cacha ce qu'il contenoit ; il se sépara de lady Ranelor
avec un extrême attendrissement , et en la
quittant il partit sur-le-champ pour Blacrock ;
-
-
-
FRUCTIDOR AN XII. 461
comme on l'en avait prévenu , il fut arrêté au point
du jour ; et malgré les pleurs de l'inconsolable
Maria , on emmena Richard ; on le fit embarquer
il arriva à Londres, et fut mis à la Tour. Lady Ranelor
n'apprit cet événement que le lendemain ; sa
passion pour Richard était devenue de l'enthousiasme
; et son horreur pour le làche Manwood lui
faisait goûter tout le plaisir de la vengeance dans
le bonheur d'épouser son amant. Madame Brown
voyant que
désormais il étoit inutile de combattre
les sentimens de son amie , se livra à tout l'intérêt
que lui inspirait un amour si tendre et si généreux
de part et d'autre.
Aussitôt que lady Ranelor apprit le malheur de
Richard , elle voulut voler sur ses traces ; sa fidelle
amie la suivit ; elles passèrent en Angleterre . Lady
Ranelor trouva le moyen de pénétrer dans la prison
de Richard qui , au nom de l'honneur et de
l'amour , lui renouvela l'instante prière de le laisser
agir seul . Je ne desire qu'une seule chose ,
ajouta- t- il , c'est de parler en présence de la reine ;
obtenez-moi cette faveur inestimable , et soyez sans
inquiétude sur le reste . Si je me justifie avec éclat ,
j'aurai fait un premier pas vers la gloire ; ce sera
rapprocher la distance qui nous sépare : cette idée
m'élèvera au- dessus de moi -même ; elle me donnera
toute la force , toute la persuasion dont j'aurai
besoin. Lady Ranelor promit de se borner à
solliciter la grace extraordinaire à laquelle Richard
attachoit tant de prix , et elle l'obtint ( 1 ) . Ce grand
jour attendu avec tant d'impatience par Richard
arriva enfin. Richard , au milieu de la plus imposante
assemblée , ne vit que la reine placée vis -àvis
de lui ; et avant qu'il eut ouvert la bouche , șa
jeunesse , sa grace et sa belle figure prévinrent tout
(1) Historique.
462 MERCURE DE FRANCE ;
-
-
-
-
le monde en sa faveur. Sir Charles Manwood qui
avait eu la bassesse et la noirceur de le dénoncer
fut obligé de comparaître ; confondu que la reine
daignât honorer de sa présence la discussion d'une
cause aussi peu importante , il étoit dévoré d'inquiétude
, et malgré tous ses efforts , son maintien
et sa physionomie décelaient son mortel embarras
et le trouble affreux de son esprit . Richard s'inclina
profondément devant la reine : sa contenance
étoit modeste , mais assurée. Qui m'accuse ? dit-il .
Moi , répondit Manwood. Je pourrais vous
récuser , reprit Richard , vous étiez mon ennemi
avant la disgrace du comte d'Essex ..... cependant ,
parlez ; quel crime m'imputez-vous ? D'être
complice de ceux du comie d'Essex. Le comte
n'est point encore juge ; il n'est permis à personne
de le déclarer coupable. Déjà ce langage vous
trahit ; il fait assez connaître vos sentimens.
Pouvez- vous présumer que j'aie l'intention de les
cacher quand la reine me voit et m'écoute , quand
j'ai sollicité le bonheur et la gloire d'être entendu.
par elle ? Desirer sa présence , c'était desirer la
lumière ; son génie sait découvrir les artifices des
courtisans les plus consommés ; elle aura moins de
peine encore à lire au fond du coeur d'un simple
villageois . Après ce préambule , Richard entra dans
le détail de sa justification , qu'il fonda uniquement
sur son éducation , ses principes , la simplicité et
la pureté de sa vie ; sur son admiration passionnée
pour sa souveraine , et enfin sur le témoignage des
personnes de Dublin et de Blacrock , les plus dis-.
tinguées par leurs vertus et leur mérite : il produisit
des attestations et des lettres qui prouvaient la vérité
de tout ce qu'il avançait : il ne daigna pas faire
mention de Manwood ; mais loin de dissimuler
son attachement pour le comte d'Essex , il se glorifia
d'avoir pu intéresser le héros que la reine honorait
alors de son estime et de sa confiance ; il
FRUCTIDOR AN XII. 463
montra avec attendrissement les tablettes qu'il avait
jadis reçues de lui ; il ajouta que de toutes les manières
de vérifier la prédiction du comte d'Essex ,
celle qui lui paraîtrait la plus glorieuse serait d'être
chargé de le défendre , et de parvenir à le justifier.
Son discours dura près d'une heure , et il fut écouté
avec une extrême attention et le plus vif intérêt.
Quand il eut cessé de parler , la reine , qui avait
toujours eu les yeux attachés sur lui en gardant un
profond silence , se leva , s'approcha de Richard , et
lui tendit la main en disant : Que ceci vous justifie.
Je reconnais votre innocence ; je veux que vous
restiezà Londres , je me charge de votre fortune
et votre accusateur sera puni ( 1 ) . Ces paroles furent
un coup de foudre pour Manwood qui , dès le
même jour , fut exilé , et qui perdit pour jamais
toute l'estime d'Elisabeth . Cet événement donna
une grande célébrité à Richard. La reine sur-lechamp
le revêtit d'un emploi considérable qui l'approchait
de sa personne. Lady Ranelor mit le
comble au bonheur de Richard en lui donnant sa
main. Peu de temps après ce mariage l'heureux
Richard fut créé chevalier , et fit en quelques années
cette rapide et brillante fortune , justifiée par
tant de talens , de vertus et un si beau caractére ',
qu'elle lui mérita le surnom de Grand , et avec
justice ; car auprès des souverains d'un esprit supérieur
, le bonheur et les succès sont en effet des
titres éclatans de gloire.
"
D. GENLIS.
Ce conte a un moment interrompu la variété qui caractérise le
Mercure ; mais en le morcelant davantage , on en eût diminué l'intérêt
. Ce qui sort de la plume de madame de Genlis en excite un si
vif , que cette considération a fait déroger à l'usage ordinaire . A peine
on a lu dans ce Journal ( Nº . du 2 juin ) , ses Ẩmans sans Amour,
qu'on s'en est emparé pour les accommoder au théâtre , où on les
verra incessamment. (Note de l'Editeur) .
) Propres paroles de la reine.
464 MERCURE DE FRANCE,
Histoire des Gaulois , depuis leur origine jusqu'à leur
mélange avec les Francs , et jusqu'aux commencemens
de la Monarchie française ; par Jean Picot, de Genève ,
professeur d'histoire et de statistique dans l'académie
de cette ville . 3 vol. in-8° . prix : 12 fr. , et 16 fr. par
la poste . A Genève , chez Paschoud , libraire ; et à
Paris , chez le Normant , rue Saint - Germain- l'Auxerrois
, n°. 42 .
Cet ouvrage est divisé en deux parties à peu près égales ;
la première contient l'histoire des Gaulois depuis leur origine
jusqu'au règne de Clovis ; la seconde , un tableau
de leurs moeurs , de leurs usages , de leurs lois et de leurs
relations politiques , militaires et commerciales avec les
autres peuples. Il eût été à desirer que ces deux parties
ne fussent pas séparées ; l'auteur aurait mis beaucoup
plus d'ensemble dans sa narration , s'il avait eu l'art de
fondre le récit des événemens avec les peintures morales.
L'attention aurait été agréablement reposée par ce mélange
de faits et d'observations ; et les différentes parties qui
composent cette histoire , rangées dans la mémoire du
- lecteur suivant leur ordre naturel , s'y seraient d'autant
plus facilement gravées , que , liées entre elles par les
rapports continuels des moeurs des hommes avec leurs actions
, elles auraient acquis plus d'intérêt et de vraisemblance.
On ne peut guères espérer ce résultat d'un ouvrage
historique où l'on sépare des objets qui devraient toujours
être unis . C'est en cela que les historiens modernes different
essentiellement des anciens. Sous le prétexte d'un
ordreapparent, les premiers ont presque toujours interverti
l'ordre réel de la narration : comment en effet suivre un récit ,
lorsque l'esprit est distrait par une multitude de divisions

et
FRUCTIDOR AN XII. 65
et de subdivisions ? Tel chapitre vous offre la suite
faits , tel autre les moeurs , tel autre les cérémonies religieuses
, etc. Pour pouvoir fondre ensemble tous ces élémens
, il faut que le lecteur passe sans cesse d'un chapitre
à l'autre , et compose lui -même avec ces matériaux informes
l'histoire qu'il veut apprendre . Les bons historiens de
l'antiquité n'ont jamais suivi cette méthode défectueuse ;
leurs ouvrages offrent les dimensions vastes et régulières
d'un bel ensemble. On n'y trouve point cette multitude de
chapitres dont les titres dispensent les auteurs de l'embarras
des transitions ; le génie de ces grands écrivains
embrasse toutes les parties du sujet qu'ils veulent traiter,
et passe avec facilité des objets les plus graves aux détails
les plus minutieux des moeurs privées . Aucune interruption
, aucune lacune dans leurs narrations ; un fil qui
ne se brise jamais conduit le lecteur dans ce labyrinthe
d'événemens extraordinaires ; et toutes les contradictions
sont expliquées par les égaremens des passions
humaines. La négligence des auteurs et celle des
lecteurs paraissent être la principale cause de cette méthode
adoptée par un grand nombre de modernes . Il est
beaucoup plus facile de composer des chapitres détachés
sur différens points historiques, que de concevoir et d'exécuter
le plan d'un ouvrage suivi ; d'un autre côté , les lecteurs
ne cherchent plus à s'instruire , mais à paraître
instruits ; peu leur importe d'ignorer les objets qu'il leur
est utile de savoir , pourvu qu'ils les trouvent au besoin
sans faire de longues recherches : or , quel livre peut
mieux soulager leur paresse et satisfaire en même temps
leur vanité , que celui où il suffit de parcourir la table
des chapitres pour se procurer à l'instant les renseignemens
qu'on desire ?
Ces dernières réflexions, qui ont pour objet la plupart des
Gg
REP.
FRA
5
. cer
466 MERCURE DE FRANCE ,
histoires nouvelles , ne peuvent s'appliquer entièrement au
livre que nous annonçons. Comme nous l'avons dit , il ne s'y
trouve que deux grandes divisions qui , chacune dans leur
genre , sont régulières et complètes . Si l'auteur a cru
devoir faire ce sacrifice au goût actuel , il a du moins
racheté ce défaut par l'ensemble qu'il a su mettre dans la
partie historique de son ouvrage , et sur-tout par l'intérêt
qu'il a eu l'art de répandre sur des traditions obscures et
souvent contradictoires.
les an-
Les époques reculées de l'histoire des Gaulois sont enveloppées
d'une nuit profonde ; aucun monument historique
ne nous les a conservées. On sait que ces peuples no
furent bien cennus que lorsque les Romains pénétrèrent
dans l'intérieur du pays , et par conséquent dans un temps
de décadence où les moeurs devaient être altérées ,
ciens usages oubliés ; où enfin l'abaissement d'une nation
jusqu'alors constamment victorieuse avait dû changer sa
physionomie distinctive . Quelques remarques des historiens
qui précédèrent César pouvaient jeter une faible lumière
dans cette espèce de chaos ; mais ces remarques faites en
différens temps , amenées suivant le besoin des écrivains ,
appliquées à diverses colonies de Gaulois , présentaient
nécessairement des lacunes immenses et de nombreuses
contradictions. M. Picot n'a rien négligé pour réunir ces
témoignages épars , pour les concilier et pour en faire un
ensemble régulier. On est étonné de la netteté qui règne
dans son travail : les événemens s'y succèdent avec rapidité
; ils se lient presque toujours par des transitions heureuses
, et les principaux faits sont groupés de manière
a se graver facilement dans la mémoire du lecteur .
La fondation de Marse lle est la première époque brillante
de l'histoire des Gaulois . Quelques Phocéens partent
de l'Asie mineure , parcourent la Méditerranée , s'arrêtent
FRUCTIDOR AN XII. 46
à l'embouchure du Tibre où ils font alliance avec les
Romains , et s'avancent enfin jusque sur les côtes de la
Gaule , près du lieu où le Rhône se jette dans la mer. Ils
se lient avec les naturels du pays ; l'un de ces aventuriers
épouse la fille d'un roi Gaulois ; ils obtiennent la permission
de bâtir une ville , et bientôt cet établissement
devient célèbre sous le double rapport des arts et du commerce.
Dans un pays absolument sauvage , on voit s'élever
une colonie qui se livre aux sciences , et qui porte par la
suite au même degré qu'Athènes tous les raffinemens de la
civilisation. L'existence de cette colonie qui ne participe
en rien des moeurs du peuple dont elle est entourée , et
qui n'exerce sur lui aucune influence , offre une particularité
presque unique dans l'histoire , et peut donner lieu
à d'utiles réflexions sur le caractère des deux nations .
M. Picot , sans se livrer aux conjectures que ce contraste
peut suggérer , s'abandonne à un enthousiasme qui doit
toujours être rare dans un historien. « Quel beau et sin-
» gulier spectacle , s'écrie- t- il , ne présentaient pas les
» Phocéens à l'observateur ! C'est dans la voûte azurée
» une plage étroite , pure et sereine vers l'horizon , tandis
'des nuages épais couvrent le reste du ciel ; c'est un
bosquet de palmiers au milieu des déserts de l'Arabie :
» ' il s'y repose avec complaisance . » Cette double comparaison
n'est pas du ton de l'histoire ; elle rappelle les
amplifications de Raynal , qui souvent prodiguait toutes les .
fleurs de rhétorique au moment où il venait de parler des
calculs d'un comptoir et des spéculations d'une compagnie.
Au reste , ce défaut doit être excusé dans l'ouvrage
de M. Picot , parce qu'il y est extrêmement rare.
que
Les expéditions célèbres de Sigovèse et de Bellovèse
inspirent cette sorte d'intérêt que l'on a pour des voyages
de long cours et pour des conquêtes extraordinaires et ra
G g 2
468 MERCURE DE FRANCE ;
pides. L'auteur suit leur marche avec beaucoup de méthode ;
il ne perd aucune occasion de faire ressortir leurs carac
tères et de peindre les moeurs de leurs farouches soldats.
L'invasion de la Grèce sur-tout est très - bien décrite : on
y voit développée avec beaucoup de clarté et de vraisemblance
l'origine des établissemens durables que les Gaulois
formèrent ensuite dans la Thrace et dans l'Asie . L'inondation
subite des Cimbres et des Teutons entrait naturellement
dans le plan de M. Picot , puisque la province Narbonnaise
fut le théâtre de leurs défaites . Cette guerre dont
le résultat devint si favorable à l'agrandissement des
Romains , conduit à la conquête des Gaules par César .
Cette partie de l'histoire des Gaules , très - connue ,
puisque les Commentaires de César sont un livre classique,
était difficile à traiter d'une manière intéressante . Soit
qu'on voulût abréger les récits du général romain , soit
qu'on cherchât à leur donner de nouveaux développemens ,
on ne pouvait guère se flatter d'exciter plus de confiance
et d'attention que le grand homme qui , au milieu des
combats , ne négligea rien pour connaître les moeurs des
peuples qu'il soumettait. M. Picot a senti cette difficulté
dans toute son étendue ; aussi a- t- il employé tous ses
efforts pour la surmonter. Son récit est court et substantiel
; il peint à grands traits les événemens de cette époque
mémorable ; et quoique l'on en connaisse presque tous les
détails , on lit avec plaisir cet excellent résumé . A cette
occasion , M. Picot rend hommage à l'historien français
auquel nous devons les tableaux les plus complets et les
mieux faits de l'antiquité grecque et romaine . Voici ce
qu'il dit de Rollin en parlant de la partie de son histoire
qui traite des conquêtes de César : « Il règne un ordre et
✩ une clarté admirables dans les récits de cet historien ;
samodestie pourrait servir de modèle à plus d'un écrivain . »
FRUCTIDOR AN XII.
469
Dans cette dernière réflexion , M. Picot paraît avoir en
vue quelques historiens modernes, dont les conjectures audacieuses
ont presque dénaturé les traditions anciennes ,
pour les faire servir ensuite à appuyer des système ,
absurdes .
La Gaule conquise par César et réunie à l'Empire romain
fut civilisée par les soins des premiers empereurs . Peu à
peu les coutumes barbares furent anéanties ; on commença
à sentir les douceurs de la société ; à une ardeur féroce
succéda un courage soumis aux loix de la discipline , qui
fit de la jeunesse gauloise la meilleure milice des armées
romaines. Les lettres fleurirent bientôt ; l'école de Marseille
devint aussi célèbre que celle d'Athènes : le goût de l'étude
se propagea , et les villes d'Autun , de Lyon , de Toulouse
et de Bordeaux eurent des établissemens où l'on enseignait
toutes les sciences alors connues . Ces détails sont très-bien
rendus par M. Picot : on voit l'empressement d'un peuple
sauvage à s'enrichir des connaissances dont il a été jusqu'alors
privé. Cette première ferveur , s'il est permis de se servir
de ce terme , explique les étonnans progrès que l'on fit ,
et qui furent si rapides que , sous le règne de Néron , la
Gaule possédoit déjà un grand nombre d'hommes de lettres
et de littérateurs distingués. Ce peuple prit souvent part
aux dissentions de l'empire ; quelquefois il nomma des empereurs
, et il éprouva les calamités des guerres civiles ainsi
que les désastres qui suivirent la chute ou le triomphe de
ceux par qui elles avaient été allumées. Mais ces malheurs ,
qui n'étaient que passagers , n'approchent pas de ceux dont
la Gaule fut accablée lors de l'inondation générale des Barbares
sur les provinces romaines ; elle eut plus à souffria
que toutes les autres.Voisine de la Germanie , abandonnée
d'une métropole qui ne pouvait elle- même se défendre
elle fut la proie des hordes dévastatrices qui se précipitaient
3
470 MERCURE DE FRANCE ,
en foule dans ses champs fertiles. Cette époque du plus
grand des malheurs qu'ait éprouvé une société civilisée ,
est parfaitement peinte par l'auteur. Nous citerons ce mor
ceau , qui donnera en même temps une idée da style de
M. Picot.
1 Les poètes et les écrivains contemporains ont décrit ,
de la manière la plus énergique , les maux sons lesquels
» la Gaule gémit dans cette cruelle circonstance. Il faut
» les lire pour se faire une idée de cet état affreux qui
dura pendant dix ans : témoins eux-mêmes des faits qu'ils
» racontent , ils en expriment toute l'horreur ; ils peignent
» ´le spectacle' d'une contrée florissante , abandonnée au
pillage , à la désolation , et fumante sous ses ruines ;
» vingt peuples , plus féroces les ans que les autres , se
» succèdent dans son sein , et le déchirent tour- à - tour ;
» s sciences et les arts chassés d'un sol où ils brillaient
» encore d'un vif éclat , et l'ignorance étendant ses voiles
» obscurs Quelle position que celle où les hommes avaient
» tous les jours à attendre l'esclavage ou la mort ; où les
» femmes devenaient la proie d'un féroce vainqueur ; où
tous les âges , tous les rangs étaient confondus dans la
» même extermination ! Le bonheur et la douce paix
» fuyaient loin de ces terres inhospitalières . Ledécourage→
» ment et le désespoir restaient seuls à leur place , car on
» n'osait pas même espérer un remède à tant de maux ; la
» fuite était presque impossible , la mort était le seul refuge
qui s'offrît aux infortunés, » .
L'auteur suit les conquêtes des Francs jusqu'à la fin du
règne de Clovis . Il combat très bien toutes les conjectures
qui ont été hasardées sur l'origine de ce peuple , principalement
celle qui le fait descendre des Gaulois eux- mêmes.
Le système qu'il adopte est fondé en raison et en vraisemblancé
. Peut-être ne parle-t - il pas assez de l'influence que
1
FRUCTIDOR AN XII. 47.1
1
K
t
dut avoir la religion chrétienne sur ces peuples barbares
cependant il est loin de partager les doutes de M. de
Voltaire à l'égard de la conversion des Francs , et de
tourner en ridicule cet effet miraculeux de la puissance
divine. « Ce fut , dit -il , un beau spectacle que celui d'un
prince barbare qui , éclairé d'une lumière nouvelle , ve-
» nait avec son armée victorieuse , abjurer, les erreurs de
n ses ancêtres ; d'un prince qui , au milieu de ses triom-
» phes , adoptait le culte des peuples qu'il avait vaincus ;
» avouant ainsi en quelque sorte leur supériorité sur lui . »
Il ajoute plus bas : « Trois mille hommes de son armée
>> et un grand nombre de femmes et d'enfans recurentaprès
» lui le baptême ; ses deux soeurs Alboflède et Lantechilde
» se convertirent aussi ; bientôt toute la nation des Francs
» imita cet exemple , et le paganisme fut banni pour jamais
de la Gaule. >>
t
? On a vu , par ce court exposé de l'histoire des Gaulois
que l'auteur a su en réunir les parties séparées , qu'il les a
liées ensemble avec beaucoup d'art , et qu'elles forment
un tout assez complet. Le sujet présentait de grandes difficultés
sous ce rapport ; M. Picot mérite donc des éloges
pour avoir su y mettre cette unité et cet ensemble sans lesquels
une histoire ne peut intéresser.
Carett
Souvent il anime son récit par des anecdotes singulières ;
presque toutes tendent à peindre les moeurs et les opinions
du temps. Le seul reproche que l'on pourrait lui faire , c'est
d'avoir quelquefois témoigné trop d'admiration pour des
traits qui ne peuvent tout au plus exciter que l'étonnement ;
tel est celui d'une femme gauloise qu'up centurion romain
voulait séduire :
T
« Cette femme , nommée Chiomara , était d'une beauté
» rare ; elle fut faite prisonnière par un centurion romain
>> qui , profitant de sa victoire , voulut attenter à l'honneur
472 MERCURE DE FRANCE ;
» de sa captive . Chiomara , qui était l'épouse d'un des chefs
» des Gaulois , et qui était aussi distinguée par l'énergie
» de son caractère que par sa beauté , ne put supporter une
» pareille indignité ; elle réussit à s'échapper : s'aidant en-
>> suite d'un esclave fidèle qui avait été fait captif avec
» elle , elle ôta la vie au centurion ; puis , lui coupant la tête,
» elle la prît dans ses mains , et la porta encore toute sanglante
à son mari. Tiens, lui dit- elle en l'embrassant ,
» que le spectacle que je vais mettre sous tes yeux , soit
» pour toi une preuve certaine de ma tendresse. Alors ,
» jetant cette tête à ses pieds , elle lui raconta l'injure
» qu'elle avait reçue , et la manière dont elle s'en était ven-
» gée. Ce trait mémorable rappelle l'histoire de Lucrèce et
» la chute des rois de Rome. De quoi n'est pas capable
» une femme vertueuse dans de grandes occasions,, et lors-
» qu'une éducation mâle ne lui a pas appris à comprimer
les premiers élans du sentiment ! »
L'action de Chiomara n'est pas aussi admirable que
le prétend l'auteur . Elle n'a d'abord aucun rapport avec
celle de Lucrèce , ni avec les rois de Rome ; ensuite il
ne nous paraît pas que les premiers élans du sentiment
dans une femme , lorsqu'ils ne sont pas comprimés ,
consistent à tuer un séducteur , sur- tout quand il est
possible de le fuir . La douce vertu et la pudeur qui
doivent caractériser les femmes , résistent bien mieux à
la séduction qu'un courage mâle et féroce , tel que celui
de Chiomara.
Il nous a paru , comme nous l'avons déjà fait observer ,
que l'auteur ne s'étendait pas assez sur les effets de la
religion chrétienne , relativement à la civilisation des
Gaulois et des Francs. Sous une apparence d'impartialité
philosophique , il ne fait que très-peu de réflexions à ce
sujet ; il a du moins , sur les philosophes modernes ,
FRUCTIDOR AN XII. 473
l'avantage de ne presque rien avancer qui puisse flatter
les préjugés des incrédules : cependant nous avons remarqué
une erreur qu'il est important de relever . L'auteur
parle de la vénération des Gaulois pour les bois
sombres et touffus ; et il cite à cette occasion la description
que lait Lucain de la forêt de Marseille . « La
» plupart des peuples anciens , ajoute - t - il , ont partagé
» cette espèce d'idolâtrie ; presque partout les chênes ,
les bocages , les bois touffus ont été considérés avec
» vénération la Genèse elle-même dans l'histoire des
» patriarches , et les autres livres des Juifs , fournissent
» des exemples de ce culte. »
L'auteur indique , à l'appui de son opinion , le verset
sixième du chapitre XII , la fin du chapitre XIII , et le
verset 33 ° du chapitre XXI de la Genèse. Ayant vérifié
si une assertion si étrange était dans la Bible , nous
avons trouvé que dans les chapitres XII . et XIII , il
n'était nullement question d'un culte pour les forêts ; il
est dit dans le premier ( verset 6 ) qu'Abraham passa au
travers du pays appelé Sichem , jusqu'à la plaine de
Moré ; et à la fin du second , qu'Abraham ayant transporté
sa tente , alla demeurer dans la plaine de Membré ,
et qu'il y dressa un autel au Seigneur. Le verset 33 du
chap. XXI n'offre pas des renseignemens plus positifs sur
ce culte prétendu ; il y est dit qu'Abraham planta un bois å
Bersabée, et qu'il invoqua en ce lieu le nom du Seigneur
je Dieu éternel. De ce qu'Abraham a invoqué le Seigneur
dans des forêts , il ne s'en suit pas que ces forêts aient été
pour lui des objets de culte . Au reste , M. Picot ne donne
cette opinion que comme une conjecture , dont il ne tire
aucune conséquence contre les vérités consignées dans
les livres saints .
"
L'histoire des Gaulois peut être considérée comme un
"
474 MERCURE DE FRANCE ,
ouvrage qui manquait à notre littérature ; l'analyse rapide
que nous en avons donnée a sufi pour indiquer toutes les
parties qu'elle embrasse . Mézerai s'était exercé sur ce sujet;
mais il était tombé dans un grand nombre d'erreurs ;
Pelloutier , dans son histoire des Celtes , ne s'était pas
plus étendu sur les moeurs des Gaulois que sur celles des
autres peuples anciens de l'Europe ainsi cette matière
était encore à traiter. Quelques défauts , faciles à corriger ,
n'empêchent pas que M. Picot , sous plusieurs rapports ,
n'ait atteint le but qu'il s'est proposé. Son livre servira
d'introduction à l'histoire de France , sur les commencemens
de laquelle il répand beaucoup d'intérêt et de clarté.
P.
SPECTACLES.
THEATRE DE L'OPÉRA - COMIQUE.
( Ci -devant Feydeau. )
Continuation des débuts de madame Rolandeau.
1
Madame Rolandeau avoit à peine commencé ses débuts ,
lorsque sa santé , altérée par l'excès de son zèle et de ses
efforts pour répondre à la bienveillance du public , la
força de les interrompre. On venoit de recouvrer cette
charmante actrice , lorsqu'on s'est vu privé de nouveau du
plaisir de l'entendre. Enfin , elle a reparu avec tout
l'éclat de son talent et tous ses moyens . Elle rend à la scène
des pièces qui , comme elle , en avoient disparu depuis
quelque temps ;, celles de Marmontel et de Grétry . Avanthier
, on en joua deux , Lucile et Zémire etázor.
Les opéras comiques de Marmontel nuisirent d'abord ,
FRUCTIDOR AN XII.
475
plutôt qu'ils n'ajoutèrent à sa gloire On trouvà étrange,
qu'après s'être exercé dans les genres les plus élevés
, un grave académicien s'abaissât presque jusqu'à
la farce , et qu'après avoir peint des héros et des tyrans
, il fit des contes de nourrice comme Lucile, et de
Peau d'Ane comme Zémire et Azor. On trouva que ses
vers ressembloient quelquefois trop à de mauvaise prose ,
témoins les premiers de Zémire :
Quelle étrange avanture ! Un palais éclairé ,
Meublé , richement décoré ,
Où je ne rencontre personne!
Ou bien le premier air de Lucile :
Qu'il est doux de dire , en aimant :
Je suis sûre de plaire ,
De faire
Un époux d'un amant !
Ou enfin le troisième du même opéra , qui commence
ainsi :
Autour de moi , j'entends , je veux
Que tout le monde soit heureux .
Ce qui est une mauvaise et plate parodie de ce sentiment
si bien exprimé par Orosmane :
Je veux que tous les coeurs soient heureux de ma joie.
Cependant , quoique ces petits drames soient écrits foi
blement , ils le sont avec facilité , quelquefois avec grâce ;
ils sont tous versifiés , tandis que la plupart des nouvelles
pièces de ce genre sont en prose , et en prose très - commune
; on doit donc savoir gré au théâtre de l'Opéra¬
Comique de les avoir ressuscités , et avec eux la charmante
musique de Grétry.
On sait que Lucile est une petite paysanne qu'on a
substituée à une fille de condition morte en nourrice , et
que son amant et son futur beau-père , philosophes tous
deux comme le comte d'Olban , ne sont aucunement ar476
MERCURE
DE FRANCE
,
rêtés par l'extrême inégalité des conditions . « Blaise , s'écrie
» le dernier , est honnête , et sa probité l'ennoblit ; moi ,,
» j'honore , quoiqu'on en dise , l'homme de bien qui me.
>> nourrit : » c'est tout le dénouement et la morale de Nanine .
Blaise est calqué aussi sur le Philippe Humbert de Voltaire.
J'ai été choqué d'entendre Timante qui se croit le
père de Lucile , demander au futur s'il la trouve appétissante.
Je suis surpris que cette inconvenance soit échappée
à Marmontel. Au reste , ce personnage de Lucile , joué
avec ame par madame Aubert- Lesage , a fait plaisir.
Les quatre actes de Zémire et Azor ont été trouvés
un peu longs. La pièce n'a pas été très - bien jouée . Je ne
sais pourquoi Gavaudan , qui représente Azor , emprunte
une forme aussi dégoûtante , contre l'intention de l'auteur ,
qui veut qu'elle soit effrayante sans être hideuse . Rien ,
ce me semble , n'est plus hideux qu'une peau de tigre sur
le visage . Marmontel avait averti d'en couvrir seulement
les jambes et les bras . Gavaudan , d'ailleurs a été
emphatique et froid , même en disant ce joli vers :
Ne me regardez pas , Zémire , écoutez-moi.
Je ne sais si c'est lui qui a glacé sa Zémire ; mais elle n'avait
ni la même sensibilité , ni la même expression qu'on lui
avait vu dans le ròle d'Alexis , et quand elle a apperçu
Azor sur son trône dans toute sa pompe et dans toute
ɛa beauté , elle n'a été ni surprise , ni émue. Elle était
peut- être fatiguée par la longeur de son rôle . Quoi qu'il
en soit , toute cette féerie qui auroit besoin d'être soutenue
par le jeu des acteurs pour faire quelqu'illusion , n'en
a produit aucune , et rien n'est plus froid quand l'imagination
des spectateurs n'est pas un peu aidée . Aussi , y en
avait-il qui faisaient comme Ali , et qui n'ont été réveillés
que par le fracas du dernier coup de théâtre.
Madame Rolandeau , du reste , n'a jamais déployé une

FRUCTIDOR AN XII 477
voix plus brillante , plus mélodieuse : quelques roulemens
qu'elle a risqués , mais avec une prudente économie ,
et dans des endroits où ils sembloient sinon indiqués , du
`moins convenables ou permis , n'ont aucunement déplu ;
il s'en faut bien . On a saisi avec transport une allusion
très -juste au talent principal de madame Rolandeau . Quand
Azor lui a dit : Vous chantez à merveille , l'assemblée a
répondu par des applaudissemens unanimes et prolongés.
Elle n'oubliera pas que le public veut aujourd'hui impérieusement
qu'on soit actrice autant que cantatrice . Mesdames
Dugazon , Saint- Aubin , Scio , l'ont accoutumé à
la réunion de l'un et l'autre talent : il est d'autant plus
en droit d'exiger de madame Rolandeau cette double jouissance
, qu'elle a prouvé que les moyens de la procurer no
lui manquent pas.
ANNONCE.
Le voyageur de la Jeunesse dans les quatre parties du monde ;
ouvrage élémentaire , contenant la description pittoresque des divers
pays , le tableau des moeurs , religions et gouvernemens de tous
les peuples , et des notices sur ce que la nature et les arts ont de plus
curieux ; orné de 64 figures très - soignées , et faites d'après les dessins
les plus authentiques , représentant les principaux peuples dans leurs
costumes. Rédigé par Pierre Blanchard , 6 vol . in- 12 de près de 2600
pages. Prix : 18 fr . , et 24 fr . par la poste.
n°. 42.
A Paris , chez Le Prieur , libraire , rue des Noyers , nº . 22.
Et chez le Normant , rue des Prêtres S. Germain -l'Auxer . ,
Cet ouvrage est une espèce d'histoire abrégée des voyages , dans le
genre de l'abrégé fait par la Harpe. L'auteur y peint les moeurs des
différens peuples qui couvrent le globe , fait connaître leur industrie ,
leurs ressources , décrit leur figure , leur costume , et pré ente tous les
traits qui les caractérisent : sans s'astreindre à faire des descriptions
géographiques , il donne une idée des principales villes du monde
trace l'aspect des pays , ma que la diversité des climats , des plantes
et des animaux particuliers aux différentes régions , fait connaître les
lieux que les arts , quelques événemens , ou la nature , ont rendu célèbres
; et rappelle , en même temps et à propos , quelques aventures
intéressantes des voyageurs qui lui fournissent ses matériaux . Ces voyageurs
, dont il a fait ses guides , sont ordinairement les plus modernes
et les plus estimés pour la véracité de leurs observations. Il est facile ,
d'après ce rapide exposé , de se former une idée de l'ouvrage que nous
annonçons , et de concevoir l'agrément et l'utilité que les jeunes gens
peuvent retirer de sa lecture ; il manquait , en quelque sorte , parini
les livres d'éducation , et doit être regardé comme un complément
aux géographies qu'on met entre les mains de la jeunesse.
478
MERCURE DE FRANCE ,
le
NOUVELLES
DIVERSE S.
L'empereur de Russie a fait , depuis peu , deux voyages
Cronstadt , et le roi de Suède continue à courir l'Allede
ces souverains a fait magne. On dit que premier
notifier à l'autre qu'il desirait son prompt retour à Stockholm
;
mais on ignore quand ce retour s'effectuera.
Le comte de Lille est parti de Varsovie , pour se rendre ,
dit- on , à Grodno , où il va résider avec sa famille .
( Publiciste. )
La flottille russe , écrit-on de Copenhague , le 11 août ,
composée de neuf vaisseaux de ligne et de plusieurs frégates
, continue de croiser dans les parages de Bornholm.
On s'attend qu'une divisica de trois ou quatre vaisseaux ,
et autant de frégates , passera le Sund la semaine prochaine
, pour entrer dans la mer du Nord , et de -là , dit- on,
dans la Méditerranée . Il n'y a point , comme on l'avait
annoncé , de troupes de débarquement à bord de cetle
escadre. ( Idem . )
On vient d'arrêter , à Trieste , trois embaucheurs anglais
qui travaillaient pour le compte de l'Angleterre , et qui
avaient déjà débauché 300 soldats autrichiens. On a aussi
arrêté une corvette sur laquelle étaient trente militaires
enlevés par les mêmes agens. M. Gardner dirige cet embauchage
; il a des agens à Padoue et à Vicence. C'est ainsi
que les Anglais remplissent les devoirs de l'hospitalité
dans les ports où on veut bien les admettre . ( Moniteur.)
PARI S. ·
On lit dans le Journal des Débats, cet extrait d'une
lettre de Boulogne , 28 thermidor : J'ai assisté aujourd'hui
au spectacle guerrier le plus magnifique peut- être qu'un
peuple ait offert : c'étoit la plus belle armée du monde ,
réunie sous les yeux du grand homme qui l'avoit si souvent
conduite à la victoire , et qui lui distribuoit les prix
d'honneur. Près de Boulogne , à l'extrémité du camp de
dont les
droite , la surface du sol se courbe en bassin ,
berges s'élèvent en pente douce , et forment naturellement
un cirque qui s'ouvre vers la falaise. Au centre , et
sur le diamètre du cirque , s'élevoit un trône , tel qu'il
convenoit au chef des braves , simple , découvert , ayant
pour trophée les armes et les drapeaux , gages de ses
donne la victoire. exploits , et pour
couronne celle
que
FRUCTIDOR AN XII. 479
Assis sur le siége d'un des rois de la première race,
P'empereur avoit à sa droite le prince Joseph ; derrière lui
les grands - officiers de la couronne , et à ses côtés , sur
une estrade inférieure , les ministres , les maréchaux de
l'empire , les colonels- généraux et les sénateurs ; en avant
et sur les marches , étoient les aides-de -camp de S. M.;
et au pied du trône , sur des bancs , étoient à droite les
conseillers d'état , les généraux venus de l'intérieur et les
officiers étrangers ; à gauche , les fonctionnaires civils et
religieux. Le reste du diamètre étoit occupé par la garde
impériale , par la musique d'un côté , et par 2,000 tambours
de l'autre à ses extrémités étoient le grand étatmajor
de l'armée , et les états -major généraux des camps.
L'empereur découvrait à sa droite les deux camps et les
batteries , l'entrée du port et une partie de la rade ; il
avait à gauche le port de Vimereux et les côtes d'Angleterre
; devant lui s'avançoient en vingt colonnes soixante
bataillons dont les têtes occupaient la demi - circonférence
du cirque ; en avant et dans l'intérieur , étoient plus
près du trône , les pelotons de légionnaires de tous les
grades et de toutes les armes . L'extrémité des colonnes allait
s'élevant sur les hauteurs que couronnoient vingt es
cadrons en bataille , et qu'achevoient de couvrir et d'orner
une fcule immense , et les tentes réservées aux dames .
1
un as
Jamais ordonnance ne fut plus simple et n'offrit u
pect plus imposant. Mais tout annonçoit que la tempête
qui régnait depuis quarante-huit heures sur ces côtes
troubleroit encore ce beau jour . Le vent du sud-ouest
amoncelait de sombres nuages , et soulevait les flots ; la
croisière anglaise s'était éloignée , et ne paraissait plus que
dans les brumes de l'horizon. A midi l'empereur sort de sa
baraque , et une salve de toutes les batteries de la côte annonce
son arrivée . Dès ce moment le soleil a éclairé la
fête , et il n'a fait de vent que pour agiter les drapeaux.
A la vue de l'empereur , les tambours ont battu aux
champs , et les cris de joie de l'armée et du peuple ont signalé
sa présence , en exprimant l'enthousiasme qu'elle
excitait. Les tambours ont ensuite battu le pas de charge
et à l'instant toutes les colonnes se sont ébranlées pour
serrer leurs rangs . Ce beau mouvement a fait tressailir
tous les braves d'une ardeur guerrière .
Le grand chancelier de la légion d'honneur a prononcé
"un discours , et après un roulement de tambours , S M. a
prononcé le serment ; les légionnaires se sont écriés : Nous
480 MERCURE DE FRANCE.
lejurons ! D'un mouvement spontané , toute l'armée a repété
ce serment de fidélité et de dévouement , et des cris
de vive l'Empereur ! ont retenti dans tous les rangs , où le
soldat brandissait ses armes et élevait ses drapeaux en
signe d'alégresse . Les grands officiers , les commandans ,
les officiers et les légionnaires se sont alors approchés du
trône , où , présentés par le ministre de la guerre , ils ont
individuellement reçu des mains de S. M. la décoration de
l'aigle.
Il était beau de voir des maréchaux de l'empire , des
généraux , des conseillers d'état , des préfets , des évêques ,
des officiers , des soldats et des matelots , recevoir alternativement
le prix d'honneur des mains de Bonaparte, qui
les connoissant tous , les accueillait comme les compagnons
de ses travaux et de sa gloire . Des officiers tenaient
les décorations dans des casques et sur des boucliers de
l'armure de du Guesclin et de Bayard.
L'aspect de cette armée brillante et brave , de ces camps,
de ces ports qui sont son ouvrage ; ces falaises retentissantes
du bruit des vagues et du canon ; la vue des côtes
blanchâtres de l'Angleterre ; ces rayons du soleil échappés
des nuages pour éclairer cette scène auguste ; ces vaisseaux
ennemis battus par la tempête , s'enfonçant dans les
brumes de l'horizon ; tous ces objets réunis donnoient aux
sentimens et aux pensées qu'éveille la présence de l'empereur
sur ce sol que foula César , une grandeur , un
charme indéfinis qu'il est impossible d'exprimer.
Il manquoit un trait à ce magnifique tableau . La flottille
n'avait pu sortir ; mais l'étoile de l'empireur en
amena une tout exprès du Havre . Au moment où les
colonnes se déployaient en se prolongeant sur les côteaux
voisins , pour ne former qu'une colonne d'attaque , dont
les diverses brigades venaient défiler successivement devant
le trône , parut à la pointe de cap d'Alpreck une flottille
de cinquante voiles , l'avant- garde de celle du Havre.
Tous les regards se portèrent sur la mer , et la joie la plus
vive se manisfesta en voyant l'Océan payer son tribut à la
fête de l'empereur , et ce convoi attendu depuis six mois ,
arriver au moment de la solennité .
Il était quatre heures ; le vent fraîchissait , la lame était
forte. Lorsque la flottille est entrée , quatre chaloupes et
cinq peniches qui avaient dépassé le chenal, se sont échouées
sur le sable , à côté du ført en bois ; elles ont fait cette ma-.
noeuvre sans accident , et remises à flot par la prochaine
marée , elles resteront dans le port.
( N°. CLXVI. ) 14 FRUCTIDOR an 12.
( Samedi 1er Septembre 1804. )
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
POESI E.
R
ROMANCE
D'UN MALHEUREU X.
EINE des nuits , pâle courrière ,
Pourquoi te voiler à mes yeux ?
Pourquoi me cacher la lumière ,
Si douce aux amans malheureux?
Ah ! sors du sein de ce nuage ,
Et que ton disque inspirateur
Eclaire le sombre rivage
Où j'aime à dire ma douleur .
J'aimais Emma , jeune et fidelle ,
Ange de pudeur et d'amour ..
La mort dévorante et cruelle
M'en a séparé sans retour.
Depuis ce temps , triste et sauvagé ,
Fuyant la joie et le plaisir ,
Jour et nuit pleurant mon veuvage ,
Je trouve du charme à souffrir.
Hh
482 MERCURE DE FRANCE ;
Seul , errant parmi la bruyère ,
Dans la lugubre horreur des nuits ,
Je vais soupirer sur la pierre
Où dorment ses restes chéris.
Là , touchant ma lyre plaintive ,
Qui se mêle au bruit du torrent ,
D'une voix lente et fugitive ,
Je dis avec un triste accent :
<< Amour , ton image riante
» M'offrait un aimable avenir ;
» Et de la Mort la faux tranchante
» Ne m'a laissé qu'un souvenir. »
P. M. LoaR ....
LA RETRAITE CHAMPÊTRE.
SOLITUDE aimable ,
Séjour enchanté ,
Rien n'est préférable
A ta liberté.
O volupté pure !
O céleste paix !
Sans fard , sans parure ,
Ici la nature
N'a que plus d'attraits .
Quand la jeune Aurore
Embellit et dore
Les rians objets
Qu'elle fait éclore ;
Que j'ai de plaisir
A voir , à cueillir
Les présens de Flore !
De ces arbrisseaux
Le naissant feuillage ,
Aux gazons nouveaux
Prêtant son ombrage ,
FRUCTIDOR AN XII. 483
Invite au repos .
Qu'il est doux d'entendre
L'onde murmurer
,
Zéphyr soupirer ;
Et toujours plus tendre ,
L'oiseau , nuit et jour ,
Chanter son amour
Près de sa compagne ;
Ou dans la campagne
De voir les agneaux
Bondir sur l'herbette ;
Et les pastoureaux ,
Au son des pipeaux
Et de la musette ,
Mener leurs troupeaux !
KÉRIVALANT.
ENIGM E.
Je suis fort utile au ménage ,
Quand je ne le gouverne pas.
Je vais souvent sur le rivage ,
Car l'onde a pour moi des appas.
De ma nature assez fragile ,
On doit me traiter doucement.
Au moral je suis indocile ,
Et je déraisonne aisément.,
Lecteur , il est temps de me taire ,
Tu devines assurément :
Ainsi , sans plus long commentaire ,
Je t'observerai seulement
Que pour éclaircir le mystère
Qui peut-être a pu te troubler ,
Il faut , c'est chose nécessaire ,
Eviter de me ressembler.
Par un Abonné.
1
Hh 2
484 MERCURE DE FRANCE ,
LOGOGRIP HE.
JE règne sur les coeurs ; c'est moi dont la magie
Double le sentiment , de fleurs sème la vie ,
Qui de l'instant propice avertis un amant ;
Sur les maux que loin d'elle éprouve son enfant
De la mère attentive alarme la tendresse .
Quelquefois au sein de l'ivresse
, Des noirs revers donteux avant - coureur
An coupable insolent j'apporte la douleur.
Irrités des soucis que mon erreur apprête ,
Gardez - vous , ô mortels , de m'arracher la tête :
Malheur à l'insensé qui devient ma conquête !
Plus de plaisirs alors , plus de paix sous mes lois.
Man souffle empoisonné , fléau de l'existence ,
De la douce nature a fait taire la voix ,
Au coeur des assassins alluma la vengeance.
La terre a dû souvent à ma triste influence
Les maux des nations et les crimes des rois .
ERNEST L.
CHARAD E.
L'ACHETEUR , au marché , se sert de mon premier ;
Son existence est due au règne minéral :
Un aliment très- sain provient de mon dernier ,
Il doit son existence au règne végétal.
Souvent de grands dégâts nous cause mon entier ;
Tu le trouves , lecteur , dans le règne animal.
Mots de l'Enigme , du Logogriphe et de la
Charade insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier numéro est Pou.
Celui du Logogriphe est Livre , où l'on trouve ivre.
Celui de la Charade est Mer- cure.
FRUCTIDOR AN XII. 485
Essai sur l'esprit et l'influence de la Réformation
de Luther; par M. Villers. Ouvrage qui a remporté
le prix à l'Institut national de France.
Un vol. in- 8°. Prix : 5 fr. , et 6 fr. 50 cent. par la
poste. A Paris , chez Henrichs , libraire , rue de
la Loi.
L'OUVRAGE de M. Villers a reçu du public
un accueil bien différent de celui dont l'Institut
l'a honoré. Mais je ne sais s'il est plus mortifiant
pour cet écrivain de voir mépriser un discours
que ses juges ont couronné , qu'il n'est injurieux
pour la nation de voir couronner un livre qui
insulte à sa croyance , et qui attaque jusqu'aux
fondemens de la société (1 ) . Sont - ce les principes
, est- ce le style de cet ouvrage que l'Institut
revêt de son approbation ? Il ne m'appartient point
de le decider , et il suffira de faire voir quelle
sorte de prix il méritait sous ce double rapport .
Plusieurs estiment qu'un tel livre est au- dessous
de la critique , comme le seraient aujourd'hui les
déclamations d'un Luther , et les sophismes d'un
Calvin. Il se peut qu'ils aient raison de penser
ainsi , et qu'on n'ait pas tort cependant de le critiquer.
Il faut accorder quelque chose à la faiblesse
de ceux que leur passions retiennent encore
dans la barbarie du seizième siècle . On ne doit pas
toujours mépriser les erreurs même les plus méprisables.
Il est utile , à bien des égards , qu'il existe
un livre oùla philosophie moderne se reconnaît ellemême
ouvertement pour la fille des Hus , des Luther,
des Zuingle, et l'héritière des principes de ces moines
( 1 ) Il est juste de faire observer aux lecteurs que ce n'est qu'une
classe de l'Institut qui a jugé l'ouvrage de M. Villers .
3
486 MERCURE DE FRANCE ;
séditieux . Il est bon qu'on sache avec quel sangfroid
et quelle methode on professe encore aujourd'hui
ces principes qui ont porté dans le monde
la haine de toute autorité religieuse et politique.
Il faut qu'on sache que ces philosophes appellent
maintenant la révolution un corollaire de leur
doctrine , en sorte que pour agiter toute l'Europe ,
et ôter la vie à plusieurs millions d'hommes , il n'a
fallu que presser les conséquences de leurs principes
, et mettre de la suite dans ses idées . Flatteuse
perspective pour toute nation qui serait tentée de
confier le pouvoir à ces terribles logiciens ! Mais
maintenant que les chefs des états , mieux inspirés
, travaillent à resserrer le lien de l'obéissance ,
et que les peuples , fatigués d'une servitude licencieuse
, implorent la vraie liberté et le repos de
l'ordre , osons demander compte de leurs systèmes
à ces fanatiques de démocratie qui parlent encore
de faire des républiques et de morceler les états
pour le bonheur du genre humain. Si l'expérience
qu'ils ont faite ne leur suffit pas , elle suffit à l'univers
qui s'en souviendra éternellement . C'est aussi
un outrage trop sanglant , et une dérision trop
amère , d'oser vanter encore à notre nation la philosophie
qu'ils lui ont apprise , et la liberté qu'ils
lui ont donnéc .
Je ne me persuaderai sûrement pas que la classe
de l'Institut qui a couronné l'ouvrage de M. Villers ,
ni que M. Villers lui -même , approuvent les conséquences
de cette philosophie , Mais l'homme le
plus modéré pose tranquillement , dans la spéculation
, un principe dont la pratique va bouleverser
le monde entier. Il faut croire , pour l'honneur
de l'humanité , que les premiers philosophes
qui commentèrent les Droits de l'Homme , ne.
savaient pas qu'ils déchaînaient des tigres dans la
société ; mais , après que des torrens de sang en
FRUCTIDOR AN XII. 487
ont attesté les effets , avec quel jugement M. Villers
vient-il s'extasier encore sur la théorie de ces
droits ! Il est vrai que les philosophes de 1793 ayant
donné dans ce qu'il appelle une excentricité vraiment
risible (1 ) , M. Villers ne veut pas qu'on
prenne leurs principes tout-à -fait à la rigueur , et
il parle d'un milieu modéré ( comme s'il y avait
des milieux extrêmes ) , qu'il faut tenir entre la
démocratie spéculative et la démocratie pratique.
Etrange philosophie , qui donne aux hommes des
principes qu'ils doivent craindre de pratiquer dans
toute leur étendue , et qui prétend leur enseigner
des vérités dont l'application serait une erreur !
Voilà comme ces docteurs gouvernent les passions
humaines. Ils s'applaudissent d'avoir rompu la digue
, et ils disent au torrent : Vous êtes libre , mais
n'allez pas nous inonder. N'est -ce pas se jouer
manifestement de la société et de ses lois , et , sous
l'apparence d'un discours mitigé , tendre au renversement
de tout ordre ? Ainsi , M. Villers , qui
est si fermé sur le chapitre des Droits de l'Homme,
veut bien que les derniers de l'état se croient égaux
aux premiers , mais non pas qu'ils le soient en effet .
Il leur accorde la spéculation , et il leur interdit la
pratique. C'est là son milieu modéré. Mais qui
ne voit que les peuples , prévenus d'un tel principe
, ne s'arrêteront point à des distinctions si frivoles
, et que , dégoûtés d'une vaine théorie qui ne
flatte que l'orgueil philosophique , ils passeront à
la pratique de cette égalité qui leur promettra des
biens plus réels ? N'est - ce pas là la marche que les
passions ont déjà suivie ? Et pourquoi ne la sui-
( 1 ) M. Villers , qui est un écrivain prodigieusement sérieux , et à
qui tout paraît effroyable dans la conduite des papes , trouve enfin
quelque chose de risible dans les massacres de 93. Cela est heureux !
Le beau mot que l'excentricité des Jacobins , pour peindre leur
règne de sang. ! La barbarie du style est égale à celle des idées .
4
488 MERCURE DE FRANCE,
-
vraient elles pas encore ? Et par quelle inconcevable
démence les philosophes prétendraient - ils
nous persuader qu'on peut aujourd'hui poser les
mêmes principes , sans courir le risque d'en voir
échapper les mêmes conséquences ?
Mais pour mettre ces vérités dans un plus grand
jour , il sera nécessaire de remonter à quelques
idées premières que M. Villers n'a pas même entrevues.
On ne trouve , dans son ouvrage , aucun
de ces principes généraux qu'un auteur habile jette
en avant , comme des fondations sur lesquelles s'appuient
toutes ses preuves. Il a pris une méthode
plus aisée et plus convenable à son talent : c'est de
ramasser toutes les déclamations de son Ecole
contre les papes , contre l'Eglise contre les
princes.catholiques ; et pourvu qu'il ait fait sonner
bien laut les mots de liberté et de philosophie ,
qui sont les foudres de son éloquence , il est assuré
d'avoir mis en poudre tout l'édifice de la religion
romaine. Il se jette dans l'histoire , et dans un amas
de compilations superflues , où il se noie faute de
savoir quel art doit présider à l'emploi de l'éru- .
dition. I ignore que l'histoire n'a de force que
lorsqu'elle vient à l'appui des vérités que le raisonnement
a établies , mais que tout le monde se défie
d'un charlatan qui commence par arranger les
faits à sa convenance , qui atténue les uns , qui
grossit les autres , et qui les dénature tous , pour
leur faire prouver tout ce qu'il veut.

" Arrêtons-nous un moment au chapitre où M.
Villers prétend nous donner des instructions générales
sur l'essence des réformations. Il a découvert ,
dans cette essence , et il veut bien nous l'apprendre ,
dans l'effusion de son ame , que les révolutions
sont très- utiles et très-desirables ( 1 ) , attendu que
(1) Voyez pages 22 et 126 , où M. Vfilers nous parle des beaux
FRUCTIDOR AN XII.
489
1
ce sont des moyens essentiels deperfectibilité , dont
la seule vue suffit pour enflammer les belles ames ;
mais que les ames paisibles , qui ne sont pas belles ,
et les esprits modérés , qui ne sont pas philosophes ,
qu'effraient une marche bondissante et les fureurs
des révoltes , ceux -là font de l'histoire une Idylle et
de l'univers une Arcadie. M. Villers , qui ne s'amuse
point à la pastorale , mais qui aime les marches
bondissantes , et à qui les fureurs des révoltes
ne font pas peur , doit donc , en vertu de cette théorie
des belles ames , admirer la révolution de la
Réforme , qu'Erasme appeloit la tragédie luthérienne
, et encore plus la révolution française , qui
en est un corollaire , et qui , d'ailleurs , est bien
plus tragique. Voilà le raisonnement sur lequel ce
philosophe a bâti tout son ouvrage , et je défie d'y
trouver une idée qui ne rentre point dans celle -la .
M. Villers abuse ici d'une lueur de raison , qui ne
lui apparait que pour l'éblouir. Il a lu quelque
part que les révolutions servent à l'instruction des
hommes ; mais il n'a pas compris cette pensée . Elle
ne signifie pas , comme il le suppose , que les révolutions
soient l'explosion de quelque vérité qu'il
faille acheter avec du sang , mais qu'au contraire ,
étant l'ouvrage des passions , soulevées par une
fausse doctrine , elles tournent à l'instruction des
peuples , en les corrigeant par les malheurs qu'elles
entraînent à leur suite . C'est aussi de cette manière
qu'il faut entendre cet état meilleur où la société
arrive après les grandes secousses . Tout peuple
qui sort de l'ordre , est forcé d'y retourner par son
désordre même. Il est malheureux jusqu'à ce qu'il
effets de ces révolutions , qui , déplaçant toutes les propriétés , fruits
des institutions sociales , ne laissent à leur place que la grandeur
d'ame, les vertus et les talens , fruits de la scule nature. C'est là le
solide de la réforme et de la philosophie , c'est ce déplacement des
pr.prietes. Il est bien juste qu'on gagne quelque chose à faire des révolutions
et à les vanter.
490 MERCURE DE FRANCE ,
y rentre. C'est ainsi que notre nation , lassée des
horreurs de l'indépendance , demande à se reposer
dans ses anciennes lois , et qu'elle s'est corrigée de
la philosophie par la philosophie elle- même. Les
révolutions sont donc les châtimens de l'erreur , et
non les progrès de la vérité. Bien loin d'être desirables
, elles ne peuvent servir qu'à apprendre aux
hommes à n'en plus faire .
Mais comment les hommes en tireront -ils cette
instruction , si on leur laisse des maîtres tels que
M. Villers , qui se font gloire de leur enseigner ,
avec Zuingle , que le peuple peut renverser l'autorité
quand elle lui déplait , et déposer ses magistrats
quand il les juge oppresseurs ( pag. 132 ) ;
qui n'approuvent la doctrine de Luther que parce
qu'ils y voient le renversement de toute monarchie
divine et humaine ? Je demande à tout homme
sensé si la société peut se maintenir avec de tels
principes , et si ce n'est pas se moquer , de prétendre
qu'en préchant une doctrine si favorable
aux passions , on apprendra aux hommes à agir
sans passion , et à tenir un milieu modéré?
Mais tàchons de porter notre vue plus haut , et
considérons dans une plus grande lumière ces principes
de la société que M. Villers attaque sans les
connaître .
Il y a deux choses dans l'homme qui intéressent
l'ordre social , sa volonté et ses actions : car l'homme
peut vouloir le mal , et il le peut commettre ; et
pour prévenir ce mal dans sa source , il ne suffit
pas de punir l'action qui le commet , si l'on ne
redresse aussi la volonté qui le produit . Il faut
donc tout à - la - fois à la société , et des lois qui
éclairent la volonté des hommes , et un pouvoir
qui règle leurs actions .
Voilà , M. Villers , un principe certain , et il
en faut prouver la fausseté , ou convenir que volre
FRUCTIDOR AN XII.
491
philosophie , qui proclame l'indépendance des volontés
, est une doctrine anti -sociale . Il n'est plus
temps de vous envelopper dans vos subtiles distinctions
, et de nous répondre que , si vous laissez
les hommes libres de vouloir le mal , vous ne leur
ordonnez pas
de le commettre , et que vous ne
défendez point aux lois de le punir. Car qui ne
voit qu'en dernier ressort c'est réduire tout votre
système et toute la société à l'institution des gibets
et des échafauds ? Et s'il faut le rappeler , philosophes
, pour votre instruction et pour la nôtre ,
par quels autres moyens nous avez-vous gouvernés
? Quel autre système avez - vous mis en pratique
? Ce n'est pas là une vaine théorie . Ici l'expérience
vous presse , les faits parlent , le monde a
les yeux ouverts sur ce débordement de crimes
dont vos spéculations ont inondé la France , ses
colonies , ses voisins , toute l'Europe ; et lorsque le
bras de la justice se lasse tous les jours à punir
des forfaits inconnus avant vous , vous osez reproduire
encore ce principe de toutes les révoltes ,
cette abominable doctrine de l'insurrection , et
ces droits insensés qui ont effacé tous les devoirs !
vous osez les reproduire , au mépris de la conscience
publique de votre nation , qui embrasse ses
autels à peine sortis de leurs ruines ; au mépris
même de l'autorité politique , qui appelle au secours
des moeurs et de la bonne foi , prêtes à s'éteindre
, ces lois religieuses que vous insultez
mais qui n'en sont pas moins les protectrices dé
votre liberté et de votre vie !
9
Car , s'il faut yous l'apprendre , M. Villers , il,
y a deux sortes de liberté ; l'une fausse , l'autre ·
véritable. Il y a la liberté des passions et des sauvages
, qui rejette les lois divines comme un joug
importun Projiciamus à nobis jugum ipsorum.
C'est celle que vous avez vu régner , les deux pieds
492 MERCURE DE FRANCE ,
dans le sang , au milieu de cet empire . Celle-là
déclare toutes les volontés libres , et ne connait
d'autre obstacle que la force. Mais la liberté sociale
qui lui est opposée , consiste en ce que les
volontés et les actions des hommes étant réglées
par des lois , aucun ne peut attenter au repos de
son voisin , ni même déplacer les propriétés ,
M. Villers .
Ceci nous ramène à la suite de notre raisonnement
. Si l'homme a besoin d'être réglé parce qu'il
a des passions , il est évident qu'il ne peut être sa
règle à lui -même. Car sa volonté réglera -t - elle sa
volonté? ce serait un cercle vicieux . Mais il ne
prendra pas non plus sa règle dans la volonté des
autres hommes , sujets aux mêmes erreurs et aux
mêmes passions que lui . Ce serait une servitude :
toute loi qui vient de l'homme est tyrannique , et
les philosophes qui s'y soumettent sont des esclaves.
Il faut à l'homme vraiment libre , une règle qui soit
supérieure au genre humain , qui soit indépendante
de lui , dont la rectitude inaltérable subsiste
pour faire fléchir ses passions , ou pour les condamner
; une règle enfin , à laquelle la société
puisse en appeler sans cesse , pour n'être pas le
jouet éternel des caprices et des disputes des
hommes. Or , cette règle si nécessaire au monde
moral , et sans laquelle la société n'existerait pas ,
ne peut se trouver que dans les lois émanées de
Dieu même. Donc , Dieu a donné des lois à la
société .
Ce principe posé , les conséquences s'enchaînent
d'elles - mêmes , et l'application en sera facile à la
question qui nous occupe. Mais , obligé de resserrer
en peu de mots ce qui serait la matière d'un
long traité , qu'il me soit permis de renvoyer le
lecteur à la source de l'instruction. L'illustre auteur
de la Législation primitive a répandu sur la
1
FRUCTIDOR AN XII.
493
société des lumières dont l'influence se fait sentir
en Europe sur tous les esprits justes , et qui ne
laissent plus voir dans les préjugés de la philosophie
moderne la double barbarie de la corruption
et de l'ignorance.
que
J'ose donc engager M. Villers à se hâter d'en
sortir , et son livre même lui en fournit les moyens.
Car en prenant les choses qu'il nous accorde , et
dans ses propres termes , pour un fondement fixe
et convenu , on peut lui faire voir , par la seule
force des conséquences , qu'il ne peut raisonner
avec ordre sans être obligé de rentrer dans nos
principes. 1
En effet , il avoue d'abord ( et je cite ses paroles
) que la réforme divine opérée par J. C. est
essentiellement cosmopolite ou catholique , suivant
la vraie étymologie de ce terme. ( Page 31. )
Il ajoute , que quand la société religieuse , fondée
en son nom , s'étendit par toute la terre , il
convint d'ajouter à sa forme.
·De là, dit-il , le pouvoir qu'a pu transmettre sur
cepoint le législateur à la future Eglise. ( Pag. 32. )
Or , ce qui résulte clairement de ces passages ,
c'est que M. Villers nous accorde deux choses :
l'une , que J. C. a institué des lois divines , pour
régler les volontés des hommes ; et l'autre , qu'il
donné à son Eglise un pouvoir nécessaire pour la
régir. C'est dire beaucoup ; mais allons plus loin ,
et voyons quelle est la raison de ce pouvoir. Je
demande quelle force et quelle stabilité auraient
ces lois divines dont parle M. Villers , si elles
étaient abandonnées à la liberté des opinions , si
chacun avait le droit de les interpréter , de les
entendre à sa manière , et de les tordre en tout
sens , pour les accommoder à ses passions ? Il est
manifeste qu'en les établissant sur un fondement
si ruineux , ce serait les détruire ; ce serait replon494
MERCURE DE FRANCE ;
ger la société dans le chaos d'où on la voulait
tirer , et finalement laisser l'homme sans règle et
sans frein. Or , Dieu n'a pas pu , sans doute , exposer
les lois religieuses , les lois sociales , à ce désordre.
Il a donc dû établir une autorité pour les
maintenir contre toute innovation . Voilà la raison
philosophique de ce pouvoir , que M. Villers reconnaît
avoir été institué par le divin fondateur du
Christianisme. Cette autorité est tellement fondée
en droit , elle est tellement appropriée aux besoins
des hommes qu'il faut conduire , que Leibnitz , le
plus éclairé des protestans , ne fait pas difficulté de
la reconnaitre dans le pape. Puisque Dieu , dit- il ,
est le Dieu de l'ordre , il s'ensuit qu'il y a aussi ,
de droit divin , dans son Eglise , un souverain magistrat
spirituel. ( Epis . ad Fabric . ) Or , une autorité
qui a ces caractères , une autorité que la raison
humaine réclame comme le terme de toutes
les disputes , et que la société implore commele
fondement de son ordre et de ses lois , est manifestement
une autorité légitime ; et si l'on considère
par quel juste enchaînement les aveux de
M. Villers ont amené cette conclusion , on sentira
que ce point doit être désormais , entre nous , hors
de contestation.
Mais , à présent , qui oserait justifier Luther ?
Qui oserait vanter l'esprit et l'influence de sa révolte
, lorsqu'il suit clairement de tout ce qui vient
d'être établi et reconnu , que ce chef de la Réforme
, en soulevant les nations contre l'Eglise et
son pouvoir , ne fit qu'enseigner aux hommes à
mépriser une autorité légitime , une autorité nécessaire
? Cette conséquence est inébranlable ; et
M. Villers peut maintenant s'emporter tout à son
aise contre les papes , il peut en exagérer les abus ,
peut ajouter vingt volumes de déclamations à
celui qu'il a déjà mis en lumière . Le siècle dernier
il
FRUCTIDOR AN XII.
495
lui fournira une bibliothèque d'injures contre l'Eglise
; il peut la copier. Misérable ressource des
esprits faibles , de s'aigrir contre les défauts inséparables
de l'exercice de l'autorité , pour attaquer
l'autorité même ! Quoi ! parce qu'il aura existé un
Alexandre VI qui donna l'exemple des mauvaises
moeurs ; parce qu'un Grégoire VII , et quelques
autres , auront abusé du pouvoir , dans un siècle
peu éclairé , j'en conclurai que ce pouvoir n'est
plus légitime ! Parce que des ministres de l'Evangile
n'auront pas suivi ses lois , je détruirai l'Evangile
! Et parce que la société n'est pas parfaite , je
dirai qu'il n'y a plus d'ordre ni de fois dans la
société ! Voilà pourtant le pitoyable sophisme sur
lequel toute cette philosophie roule depuis un
siècle. Logique si perverse et si faible , parce qu'elle
est si passionnée ! Raisonnement si faux , qu'il
prouve tout le contraire de ce qu'on veut lui faire
prouver ! Eh ! philosophes , c'est précisément parce
que l'homme peut abuser un moment de l'autorité
, qu'il faut maintenir cette autorité avec plus de
force que jamais , de peur que les hommes sans
raison ne la détruisent en voulant la corriger , et
ne renversent la société , pour la redresser à leur
manière . Car enfin , s'il faut se venger des abus de
l'autorité par d'autres abus , s'il faut punir la tyrannie
par la révolte , et , comme il arrive toujours ,
réprimer la révolte par la tyrannie , dans quel cercle
effroyable de vengeances nous conduisez -vous , et
où s'arrêteront les passions de l'homme , dans cette
suite d'abymes qui s'appelleront l'un l'autre ?
Vous attaquez l'autorité , parce que l'homme en
abuse ! maís pouvez- vous éviter que l'autorité ne
soit dans la main des hommes? Vous ne la pourrez
donc jamais souffrir. Ainsi , il n'y a point de milieu
: il faut ou savoir pardonner des abus passa
gers et inévitables dans les institutions humaines ,
496 MERCURE DE FRANCE ,
ou bien il faut détruire toute autorité sur la face
de la terre ( 1).
Voilà , M. Villers , la dernière conséquence de
la Réforme , et de votre philosophie qui en est le
triste fruit . Et , si pénétrant à notre tour dans les
témoignages de l'histoire , nous y voulons chercher
des preuves sensibles d'une vérité si redoutable
pour vous , nous y verrons votre pratique suivre
de point en point une si pernicieuse théorie . Car
de même que , dans la spéculation , vous tendez
tout à la fois à affranchir les volontés des hommes
de l'autorité religieuse , et leurs actions de l'autorité
politique , de même nous verrons les peuples , sous
la double influence de cette doctrine , devenir tout
ensemble incrédules et rebelles. Et , en effet , lorsque
Luther eut renversé l'autorité établie , qui
pouvait fixer la croyance publique ? qui pouvait
empêcher les peuples de se précipiter d'erreur en
erreur , jusqu'aux derniers excès de l'athéisme ?
Luther fut -il une autorité pour Carlostad ?. empêcha-
t - il Zuingle et OEcolampade de se moquer
de sa doctrine ? La confession d'Ausbourg arrêtat-
elle Calvin ? Le monde vit ces rebelles se révolter
les uns contre les autres , s'acharner dans leurs disputes
sans y pouvoir trouver d'issue , et n'avoir de
sentiment commun que la haine de l'autorité ancienne
qui les condamnait tous. Ainsi les moeurs
n'avoient plus de règle , et chacun se pouvait créer
une foi à sa mode , qui ne lui imposait qu'autant
qu'il le voulait , jusqu'à ce que la philosophie , qui
se piquait de raisonner plus conséquemment que
ses maîtres , vint leur apprendre que puisqu'ils
(1) Quand on dit qu'il faut pardonner les abus , on n'entend pas
qu'il faille les laisser subsister ; mais c'est à la raison à les déraciner
lentement . C'est ainsi que la France , sans prendre les principes de
Luther , sut donner de justes bornes à l'autorité des papes , et on en
voit des exemples dès le temps de Saint-Louis.
s'étaient
FRUCTIDOR AN XII.
497
s'étaient faits les juges de leur religion , le plus
court était de n'en plus avoir.
Voilà donc quelle fut , sous ce rapport , l'utile
influence de la Réforme. Mais le même principe
qui fait que les hommes se révoltent contre les lois
religieuses , les porte également à secouer le joug
de l'autorité politique . M. Villers ne nous cache
point qu'il est de l'avis de François Ier , qui pensait
que les nouveautés de Luther tendaient à
détruire toute monarchie divine et humaine . Il
avance hardiment qu'on peut prendre cela pour
une autorité. Ainsi , les souverains peuvent se tenir
pour avertis ; et si les corollaires philosophiques
les précipitent du tròne , ils ne pourront pretexter
cause d'ignorance . M. Villers les menace bravement.
Je ne sais pourtant quelle mauvaise honte
le fait ensuite revenir sur ses pas ; et pour justifier
la Reforine de ses tentatives d'insurrection ; il observe
que ni Gustave Wasa , ni Henri VIII , né
furent détrônés par elle. L'exemple de Gustave
n'est pas heureux car tout le monde sait ce que
ce prince eut à souffrir du lutheranisme , qu'il avait
adopté dans la vue de s'emparer des biens de
l'Eglise . Les deux confidens de Luther , qu'il eleva
aux premiers honneurs de la Suède , travaillèrent
sourdement à sa perte ; ils décrièrent son administration
avec un acharnement intéressé , et l'un
'd'eux s'engagea même dans un plan de haute trahison
: en sorte que s'ils ne détrônèrent pas Gustave,
ce ne fut ni la faute de leurs maximes . ni celle de
leurs intrigues : c'est que ce prince habile sut se
défendre . Ils n'eurent pas plus de pouvoir sur
Henri VIII , quoiqu'ils aient eu tant de complaisance
pour ses debauches. Mais n'est -ce donc pas
assez de gloire pour ces reformateurs , d'avoir ,
cent ans plus tard , abattu la tete de Charles Ier , et
d'avoir laissé de dignes héritiers de leur doctrine,
:
I i
498 MERCURE DE FRANCE,
qui , dans le siècle des lumières , conduisirent
Louis XVI à l'échafaud ?
Si ces événemens furent des corollaires éloignés
, mais nécessaires , de la réformation , la révolte
des paysans de la Souabe et de la Franconie
en fut assurément une conséquence très- prochaine
et très-directe. Luther , qui voyait ces troubles ,
« se reprochait souvent , dit M. Villers , d'y avoir
» donné lieu , bien qu'innocemment. » On a vu
ce qu'il faut penser de cette innocence , dans la
spéculation , et les faits historiques l'éclaircissent
encore mieux . « Il faut avouer que la réformation
» a momentanément fait rétrograder le règne de
» la lumière . ( La lumière régnait donc , M. Villers ? )
» Qu'on se figure les dévastations inouies dont la
» malheureuse Allemagne devint la proie ; la
» guerre des paysans de la Souabe , celle des
» Anabaptistes de Munster , celle de la ligue de
» Smalcade contre Charles-Quint ; celle épouvan
» table , enfin , qui dura jusqu'au traité de Westphalie
, et même après ce traité. L'Empire fut
» changé par elle en un vaste cimetière , où deux
générations furent englouties , où les villes n'é-
» taient que des ruines fumantes , des monceaux
de cendre , les écoles désertes et sans maîtres
l'agriculture détruite , les manufactures incen-
» diées , et sur-tout les propriétés déplacées.
( Page 30g . )
>>>
"
»
C'est avec cette force que M. Villers établit
l'utile influence de la Réforme et les beaux effets
des révolutions. On laisse à juger à l'Europe si ce
qui lui reste de la doctrine du moine Luther ,
c'est -à - dire,, la philosophie moderne , suffit pour
..la dédommager d'un siècle et demi de crise mortelle,
de guerres sanglantes , de soulèvemens et de
troubies.
Le plus grand avantage politique que M. Villers
FRUCTIDOR AN XII
499
aperçoive dans cette doctrine , c'est qu'elle tend à
faire des démocraties et à morceler les états. Car il
'est bon de savoir que ce philosophe du dix-huitième
siècle en est encore à regarder comme des
chefs- d'oeuvre les confédérations anarchiques de
la Grèce , et les cantons Suisses , et les Provinces-
Unies , et la république de Genève , et tous ces
gouvernemens que les passions populaires ont bâtis
sur le sable , et dont le torrent de la révolution a
démontré, en passant , la faiblesse et la folie . Aussi
fait-il un grand mérite à la Réforme d'avoir soulevé
une partie de l'Allemagne contre le chef de l'empire
, afin de morceler et d'affaiblir la puissance
autrichienne. Il ne voit pas que les réformateurs
servaient , par un tel moyen , la cause des barbares
, et menaçaient l'Europe d'une ruine totale .
Le lutheranisme , dit M. de Bonald , avait
» commencé en Allemagne , au fort de la guerre
» des Turcs , et dès sa naissance il s'était montré
d'intelligence avec les ennemis du nom chré-
» tien...... C'est à l'identité de leurs principes ,
» autant peut - être qu'à l'envie de susciter des
» embarras à la maison d'Autriche , qu'il faut
» attribuer l'avis de Luther , qui ne voulait
ע
pas
qu'on résistát à la volonté de Dieu , qui nous
» visitait par les Turcs. » Il n'y a peut- être au
monde que M. Villers, qui puisse ne pas comprendre
ce que la société avait à craindre de cette
visite , que les luthériens appelaient par leurs voeux ,
et secondaient de leurs révoltes et sûrement il
ne concevra pas davantage , que , si l'Europe , au
lieu de la vaste monarchie de l'Autriche , n'eût eu
pour la défendre que la ligue de Smalcade , ou
toute autre confédération de petits états , c'en était
fait de la chrétienté.n .
1.erb s.7 -
Mais que peut- on attendre d'un homme qui
n'étudie l'histoire que pour y trouver de quoi
I i2
500 MERCURE DE FRANCE ,
nourrir sa haine contre l'unité du pouvoir , cette
grande pensée du christianisme ; d'un homme que
ses raisonnemens et ses recherches ont aveuglé
comme à l'envi ? On ne peut que lui conseiller de
rejeter cet entassement de compilations indigestes ,
qui surchargent sa mémoire au détriment de sa
raison , d'étudier , avec une logique plus saine , les
premiers principes de la société , et de porter sur
les faits de l'histoire des yeux plus tranquilles et
moins troublés par la passion.
On se réserve d'examiner si cet écrivain a établi
plus heureusement le progrès que la Réforme et la
philosophie ont fait faire aux sciences et aux lettres;
et si on veut prendre pour une des preuves de ce
progrès le discours même de M.: Villers , et les
innombrables fautes de français dont il est orné ,
on parviendra peut-être à égayer une matière si
sérieuse.
CH. D.
1 .
OEuvres de lady Montague , contenant sa vie , sa correspondance
avant son mariage , avant et durant l'ambassade
en Turquie , et pendant les deux voyages
qu'elle a faits en Italie depuis cette ambassade , traduites
de l'anglais sur l'édition récemment publiée à Londres
d'après les lettres originales remises par la famille de
lady Montague. Quatre vol, in- 12 . Prix : 7 fr . 50 cent . ,
et 10 fr. 50 cent . par la poste . A Paris , chez Arthus-
Bertrand , libraire , quai des Augustins ; et le Normant,
imprimeur -libraire , rue des Prêtres - Saint- Germainl'Auxerrois
, n°. 42.
IL
1 4
Il y a dans la littérature quelques grandes réputations
faites par de petits volumes ; ces réputations iraient touFRUCTIDOR
AN XII. 501
jours s'affermissant si des éditeurs mal - adroits ne prétendaient
les augmenter par ce qu'ils appellent des oeuvres
complètes , c'est- à - dire en réunissant sans goût et sans
choix tout ce qu'a écrit un auteur , et ce qu'il ne destinait
point à la postérité . Favart, imprimé en dix vol . in- 8°. ,
est perdu pour les gens du monde ; Marivaux , en vingtvol.
, est relégué dans le fond des vieilles bibliothèques ;
des oeuvres complètes de Piron , tout le monde connaît
la Métromanie , et un petit nombre de littérateurs Gustave
; le reste traîne sur les quais à côté des belles éditions
des oeuvres du roi de Prusse , de Dorat et d'Arnaud
Baculard ; Diderot a été enterré sous les quinze vol . rassemblés
par son éditeur M. Naigeon ; le Voltaire complet
nuit beaucoup à la réputation de cet auteur , et a fait
perdre des sommes considérables à Beaumarchais ; les
entretiens de Phocion et quelques recherches utiles sur
l'histoire de France sont ensevelis dans la longue collection
des ouvrages de l'abbé Mably ; en un mot , la plupart de
nos auteurs modernes , à force d'être devenus complets ,
ne sont plus connus que de ceux qui font une étude particulière
de la littérature : Ce malheur est inévitable dans
tous les pays où les lettres forment un objet de spéculation ;
aussi est -il pour le moins aussi commun en Angleterre que
dans notre patrie. Lady Montague avait mérité une petite
place dans les bibliothèques par ses lettres datées de Constantinople
; ses lettres écrites avant son mariage et pendant
ses voyages en Italie , pourront la lui faire perdre :
elle était amusante et instructive en deux vol .; en quatre ,
elle est pédante , ennuyeuse , et donne une idée peu favo
rable de son caractère. Pour peu que les éditeurs continuent
, les écrivains qui prétendent à être lus seront réduits
à faire un testament littéraire par lequel ils proteste
ront contre l'impression d'une partie de leurs ouvrages
3
502 MERCURE DE FRANCE;
et sur-tout, contre la publication des lettres qu'ils auront
écrites pour leur plaisir ou leurs affaires.
Il est vrai que lady Montague, n'aurait pas le droit de
se plaindre en voyant aujourd'hui toute sa correspondance ,
imprimée ; elle avait une si haute idée de son mérite qu'elle
mandait à ses amis : « Le dernier plaisir que j'ai éprouvé ,
» en route a été la lecture des lettres de madame de Sévigné
; elles sont très -jolies ; mais j'assure , sans la
» moindre vanité , que les miennes seront tout aussi
» amusantes dans quarante ans. Je vous recommande donç
» de n'en mettre aucune au rebut . » C'était en 1724 que
lady Montague , sans la moindre vanité , se comparait à
madame de Sévigné dont elle ne sentait point du tout le
mérite , ainsi que nous le verrons tout- à - l'heure ; mais
elle trouvait très-jolies des lettres imprimées qui lui don
naient l'espérance que les siennes le seraient aussi un jour
Il paraît qu'à cette époque toutes les belles dames anglaises ,
et même des anglais lourds comme des matérialistes ,
avaient la tête tournée de l'envie d'écrire comme la mère
de madame de Grignan : un certain lord Hervey , en fai
sant la caricature des baigneurs de Bath , qui n'ont pas
l'ame assez belle pour étre autorisés à la croire immor¬
telle , demandait sérieusement si ses plaisanteries n'avaient
point un air de ressemblance avec les traits que la femme
la plus spirituelle du siècle de Louis XIV se permettait de
lancer contre les originaux qu'elle rencontrait dans le monde.

:
En 1755 , le goût de lady Montague avait fait des profrès
si étonnans , qu'elle n'aurait plus permis qu'on la
comparát à madame de Sévigné voici comment elle la
jugeait. « Combien de lecteurs et d'admirateurs n'a pas
>> madame de Sévigné , dont tout le mérite est de présen-
» ter d'une manière aimable et d'habiller en phrases du
» bon ton des sentimens peu relevés , des préjugés vulFRUCTIDOR
AN XII. 503
!
1
DC
» gaires , et des répétitions sans fin ? C'est quelquefois le
» babil d'une belle dame , c'est quelquefois aussi celui
» d'une nourrice ; c'est toujours du babi !. On peut dire ,
» pour cxcusermadame de Sévigné , que ses lettres n'étaient
pas destinées à être imprimées. »
4
• Il fallait tout l'esprit de lady Montague pour sentir le
besoin d'excuser madame de Sévigné , et pour trouver un
motif aussi adroit que celui qu'elle donne . Ses lettres , ditelle
, n'étaient pas destinées à être imprimées. Mais elles
avaient une destination bien plus difficile à remplir , car
elles étaient adressées à des gens d'un goût parfait qui les
lisaient , les faisaient lire ; et l'on sait que , pendant sa
vie , madame de Sévigné avait dans le genre épistolaire
une réputation de supériorité reconnue par les femmes
les plus spirituelles et les hommes du premier mérite .
Croit- on de bonne foi que si M. de Voltaire avait dû lire
ses tragédies dans un petit comité composé de Boileau ,
Molière , Racine , il n'y aurait pas mis plus de soins que
Jorsqu'il les destinait au parterre de Paris dont il connaissait
trop l'ignorance et l'engouement , ainsi qu'on peut
le voir dans sa correspondance avec M. d'Argental ? Sans
doute les lettres de madame de Sévigné n'étaient pas destinées
à être imprimées , et c'est pour cela même qu'elles
sont parfaites : si elle eût pensé au public en les écrivant ,
elle aurait pu les faire moins aimables , moins naturelles ,
et trouver encore beaucoup d'admirateurs ; elle aurait pu
imiter lady Montague qui jouit d'une assez grande renommée
, quoiqu'elle argumente , discute , moralise , et ne
cause jamais avec cet abandon , cette vérité qui rappellent
si bien , dans les lettres de madame de Sévigné , l'esprit
de la société au milieu de laquelle elle vivait : c'est- là leur
premier mérite , c'est par-là qu'elles sont si intéressantes ,
c'est pour cela qu'on les lit toujours avec un plaisir nou-
4
504 MERCURE DE FRANCE ,
1
veau ; et c'est positivement ce que n'a point senti lady
Montague, qui ignorait qu'en littérature le babil qui peint
est bien au dessus des discussions qui ne montrent rien
que l'orgueil du raisonneur.
·
En voyant une dame aussi spirituelle que lady Montague
porter un jugement tout - à- fait singulier de lettres écrites
dans une langue qui n'était pas la sienne , on sent la nécessité
d'être modeste au moment où l'on va soi - même
juger des lettres écrites dans une langue étrangère : chaque
peuple a ses prétentions , ses préjugés , et conséquemment
sa littérature peut avoir un cachet particulier. Si madame
de Sévigné , qui a le double talent de tout peindre et de ne
rien approfondir , n'a paru à lady Montague qu'une nourrice
babillarde , il serait possible que lady Montague ne
paru à un français qu'une raisonneuse insupportable :
dans la crainte d'oublier que je serais coupable de partialité
en ne consultant que mon goût , j'abandonne le droit de
juger l'auteur . J'aime mieux la faire connaître par un abrégé
de sa vie ; et pour ne pas m'exposer à copier un éloge
je ne prendrai rien du travail de l'éditeur : je chercherai
les faits dans l'ouvrage même , ce qui sans doute me donnera
, l'occasion de citer .
Lady Mary Pierrepont ; née en 1690 , perdit sa mère à
l'âge de quatre ans ; son père , le duc de Kingston , voulut
qu'elle reçût la même éducation que ses fils : ses progrès
dans les langues savantes furent rapides , et jeune encore
elle traduisit le manuel d'Epictète. Belle , savante , d'une
imagination vive , d'un caractère froid et ambitieux , elle
sentit qu'avec peu de fortune il lui serait difficile de trouver
un établissement ; aussi choisit elle pour amies les
mères qui avaient des fils à établir , et parmi celles - ci elle
s'attacha particulièrement à mistriss Wortley Montague.
Sa première correspondance est avec cette dame qu'elle
"
FRUCTIDOR AN XII. 505
t
flatte beaucoup sur sa beauté , et à laquelle elle se présente
sans cesse comme n'attachant aucun prix au luxe , et à
tout ce qui tourne la tête des filles qui pensent à se marier :
ces lettres manquent de naturel , l'expression de l'amitié'
y est exagérée , et le soin que lady Mary met à répéter
qu'elle n'est qu'une sotte est d'autant plus déplacé , qu'elle
montre beaucoup d'esprit lorsqu'elle médit des femmes
prises collectivement ou séparément. « Je n'ai jamais eu ,
» dit- elle , une grande estime pour le beau sexe en gë-
» néral , et ma seule consolation d'être femme a toujours
» été la certitude de n'en point épouser ane . » De telle
manière qu'on examine cette pensée , on conviendra du
moins qu'elle n'est pas d'une niaise . Nous devons remarquer
qu'une femme ne dit jamais le beau sexe en parlant
de son sexe ; aussi mettrons - nous cette faute très -grave
sur le compte du traducteur.
i .
Lorsque lady Mary Pierrepont cesse d'écrire à mistriss
Wortley , on la trouve en correspondance réglée avec le
plus jeune des fils de cette dame , Edouard Wortley Montague
. Cet homme est vraiment singulier ; il aime lady"
Mary autant que possible , et ne se fait point illusion
sur ses défauts ; il lui reproche ses prétentions à l'esprit ,
son ambition mal déguisée , et la supplie de ne pas lui
avouer qu'elle l'aime , parce qu'il serait assez fou pour
l'épouser , quoique leurs caractères ne se conviennent
pas , et que l'état réciproque de leur fortune ne leur per-"
mette point de penser à s'unir. Lady Mary discute fort
bien les injures que lui adresse son ainant ; elle le rebute ,
le rappelle , lui montre une confiance sans bornes ; il veut
de la passion , elle s'en défend en faisant l'éloge de ses
goûts modérés en toutes choses ; il se fâche , elle l'apaise ,
toujours en argumentant et citant de bons auteurs ; enfin
ils s'épousent sans éclat afin de ne pas prendre de maison
rf
506 MERCURE DE FRANCE ;
avant de voir leur fortune améliorée. Dans ces lettres
d'amour on ne trouve ni ingénuité , ni tendresse ; tout est
calculé , jusqu'à l'excès de confiance accordée à celui auquel
elles sont adressées.
A peine mariée , lady Montague se livre à son caractère :
elle soutient toujours qu'elle n'a point d'ambition pour
elle ; mais pourrait - on la blâmer d'en avoir pour son époux ?
Elle l'excite à se présenter aux élections , lui indique les
bans endroits , et le parti qu'il faut ménager suivant les
lieux ; elle lui prouve clairement qu'elle aurait disputé ,
obtenu , acheté , revendu dix nominations avant même
qu'il se fût mis en train d'en solliciter une . Il est curieux
de connaître comment une jeune femme qui vante sans
cesse la simplicité de ses goûts , qui semble ne rien craindre
tant que de paraître au grand jour , raisonne sur la politique.
« Je suis charmée que vous vous occupiez de servir vos
amis ; j'espère que cela vous fera souvenir de vous
» servir vous-même. Je n'ai pas besoin de m'étendre sur
» les avantages de l'argent ; tout ce que nous voyons ,
+
tout ce que nous entendons nous en retrace l'idée. Le
» monde est et sera toujours tel , que c'est un devoir d'être
» riche afin de pouvoir faire le bien , richesses étant syno-
» nymes de crédit , duquel on peut dire ce que Démos-
≫thènes disait de la prononciation relativement à l'art
» oratoire , que pour l'acquérir la première des qualités
» nécessaires est l'impudence , la seconde l'impudence ,
» et la troisième encore l'impudence. Jamais homme
» modeste ne peut ou ne veut faire fortune. Votre ami
lord Halifax , Robert Walpole , et tous ceux qui
» sont remarquables par un avancement rapide , le sont
» aussi par une impudence extrême. Le ministère , res-
» semble à un lieu public où l'on n'entre que par une
" porte très-petite , quoiqu'il y ait au dehors une foule
"
FRUCTIDOR AN XII. 507
» considérable ; ceux qui donnent des coups d'épaule et
», de conde à droite et à gauche sans craindre de rece-
» voir quelques coups de pied dans les os des jambes ,
» et qui poussent en avant avec vigueur , sont sûrs d'at¬
» traper une bonne place , tandis que l'homme modeste
qui se tient derrière la foule est balotté par tout le
» monde ; il a ses habits déchirés ; on
le pousse on
» l'étouffe ; et il voit passer devant lui mille gens qui ne
» le valent pas. »
Cette lettre qu'on croirait écrite par un vieux ministre
exilé plutôt que par une jeune femme , parut sans doute
extraordinaire au mari de lady Montague , car il se mit
de nouveau à lui reprocher de ne penser qu'à elle ; mais
elle ne tint compte des reproches , et le tourmenta tant
qu'il se fit nommer membre de la chambre des communes2
pour avoir la paix dans son ménage . Quelque temps après
il devint commissaire de la trésorerie ; et c'est alors que
son épouse se montre pour la première fois à la cour où
elle excita une admiration vive , et même générale , jusqu'au
moment où ses opinions politiques et son goût pour
la satire séparèrent ses admirateurs en partisans , en envieux
et en ênnemis . Elle se lia avec Pope et tous les
hommes-de - lettres en réputation à cette époque ; mais
cette liaison ne fut pas celle qu'une femme de qualité
peut honorablement former avec de beaux-esprits : la
vanité littéraire lui fit oublier ce qu'elle devait à son sexe ,
à son rang, à sa famille ; elle devint membre d'une cotterie ,
en partagea toutes les passions et tous les ridicules , et
n'y gagna rien que de s'entendre attribuer les épigrammes
sanglantes lancées contre les gens de bonne société . Ici
nous laisserons parler lady Montague devenue vieille , et
jugeant sa conduite passée.
« La confusion des rangs et l'intervertissement de l'or508
MERCURE DE FRANCE ,
» dre se sont glissés depuis long- temps en Angleterre , et
» je m'aperçois par les livres que vous m'envoyez qu'ils
» y font de rapides progrès. Les héros et les héroïnes du
» siècle présent sont des savetiers et des cuisinières . Peut-
»´ être direz- vous que ce n'est pas d'après de si misérables
» auteurs que je devrais me former une idée des moeurs
>> du temps ; mais il me semble qu'on peut en puiser plus
» fidèlement la connaissance à cette source que chez le plus
» grave historien . Les écrivains anglais ont pris à tâche
» depuis longtemps de représenter les gens de qualité
» comme la partie la plus vile et la plus sotte de la nation,`
parce qu'eux-mêmes appartiennent en général à la classe
» plébéienne . Je ne suis pas surprise qu'ils cherchent
» à propager cette doctrine ; mais je serais bien trompée
>> si ces idées de nivellement n'avaient pas un jour ou
» l'autre des conséquences funestes pour l'Etat , comme
» ils en ont déja eu pour plusieurs familles en particulier . Je
» puis vous assurer que mon opinion est fondée sur la ré-
» flexion et sur l'expérience ; et plat à Dieu que j'ousse
» toujours pensé de la même manière ! Les sots préjugés
>> de mon éducation m'ont appris à croire que je ne devais
» traiter personne comme un inférieur ; cette humilité
»´exagérée m'a fait admettre à ma familiarité intime plu-
» sieurs personnes que je me suis sincèrement repentie
» d'avoir ainsi rapprochées de moi. »
• En écrivant cette lettre , la vieille lady Montague pensait
, nous n'en doutons pas , aux cotteries littéraires et
politiques au milieu desquelles elle avait passé sa jeunesse
. Nous devons remarquer que quoiqu'elle affirme
toujours , elle se dédit souvent ; aussi ne la voit- on jamais
contente d'elle- même et de sa position , ce qui empêche
de s'intéresser à sa correspondance à seize ans elle regrette
de n'être pas homme ; à trente , elle demandé déja
FRUCTIDOR AN XIL 2x 509
...
2dix années de moins ; mère de famille , elle fait l'éloge
du célibat ; la toilette des femmes françaises lui paraît
ridicule , et tant qu'elle a l'espoir de plaire elle tire ses
modes de France ; à soixante et huit ans, il y avait déjà onze
années qu'elles n'avait osé se regarder dans un miroir ;
et lorsqu'on venait lui rendre visite , elle recevait en domino
et en masque ; ses voeux les plus ardens étaient
qu'aucune de ses petites filles ne lui ressemblât pour l'esprit
et pour le caractère ; enfin dans ses vieux jours , en
voyant passer une grosse villageoise , elle regrettait de
n'avoir pas été toute sa vie ignorante et sans ambition .
Cette femme était cependant ce qu'on appelle un espritfort
, disputant contre les premiers théologiens de Rome
et de Venise , et ne tolérant pas qu'on pût reconnaître ce
que la raison ne conçoit pas , c'est sans doute pour ce
motif qu'elle était toujours si mal avec elle- même , car
à coup sûr il lui était impossible de comprendre les ca-
Prices de son esprit ,
Lord Wortley Montague quitta la trésorerie pour lambassade
de Constantinople où son épouse le suivit Les
lettres qu'elle a écrites pendant son séjour en Turquie sont
curieuses et instructives : jusqu'à cette époque , on n'avait
eu que des notions fausses sur les moeurs des Turcs; elle est
la première qui les ait décrites avec vérité. La beauté du
climat semble égayer son imagination ; elle ne discute
plus ; elle peint , toujours avec ressemblance , souvent
avec grâce , et quoiqu'effacé dans la traduction le tableau
du bain des femmes est encore charmant. Pour connaître
les moeurs asiatiques , il faut pénétrer dans l'intérieur des
maisons , ce qui est très- difficile ; mais toutes les difficultés
s'évanouissent devant la louable curiosité de lady
Montague. Elle juge les Turcs avec d'autant plus d'indul
gence qu'il ne lui vient pas dans l'idée de les mettre en
510 MERCURE DE FRANCE ;
comparaison avec les Anglais ; par la raison contraire ,
elle traite fort mal tous les peuples de l'Europé , et particulièrement
les Français qui ne sont à ses yeux que des
fats et des esclaves . A la rigueur , on trouverait bien aussi
dans ses lettres quelques boutades satiriques contre ses
compatriotes , car on ne se fait pas philosophe pour être
indulgent ; aussi écrit-elle à sa soeur : « Le fond de toutes
>> choses en Angleterre est la stupidité. » C'est dire beaucoup
en peu de mots .
De retour de l'ambassade de Constantinople , lady
Montague voulut intriguer à la cour et tomba dans la disgrace.
Les républicains qui avaient appelé la maison
de Hanovre sur le trône , prétendaient gouverner l'Angleterre
en affaiblissant toujours l'autorité royale ; comme il
est impossible de mener long-temps une monarchie à
coups de républicanisme , Georges II se jeta dans les bras
des partisans des Stuart , vieux royalistes d'opinion à qui
il étoit plus facile d'abandonner la famille détrônée que les
principes monarchiques . Lady Montague , dont le goût
pour la politique s'étoit accru avec l'âge , avait des liaisons
vives avec les Whigs ; elle voulut les soutenir contre la
cour , et s'attira la haine du parti des Toris qui comptait
dans ses rangs Pope et la plupart des hommes-de- lettres
avec qui cette dame avait eu autrefois tant de familiarité.
Les factions né ménagent ni le rang , ni le sexe , et les
poètes naturellement irascibles le deviennent encore plus
dans les dissentions civiles : ils accablèrent lady Montague
d'injures , de dégoûts de toute espèce. Son mari , las sans
doute de répondre des opinions politiques d'une femme, se
mit à voyager. Se voyant sans crédit , elle se retira en Italie
où elle passa vingt-deux ans seule, sans parens, sans amis,
abandonnée à des domestiques étrangers , et comptant si
peu sur leur fidélité et leur attachement , que toutes les fois
FRUCTIDOR AN XII. 511
qu'elle se sentait malade elle prenait des précautions pour
que ses effets ne fussent pas pillés à sa mort : cruelle destinée
pour une femme qui avait vu tant d'adorateurs à ses
pieds ! Dans cette solitude , elle s'occupe de jardinage ,
de détails champêtres , et entretient avec sa fille une correspondance
qu'elle met au-dessus de celle de madame de
Sévigné , opinion qui ne mérite pas d'être discutée.
« J'ai vécu long - temps , dit - elle , et je puis dire avec
» vérité que je n'ai rien négligé pour acquérir des amis ;
» le hasard m'a mise à portée de rendre de grands services ,
» cependant jamais je n'ai obtenu de reconnaissance , ni
>> même de véritable affection . » Pour de la reconnaissance
, les bons esprits sont charmés lorsqu'ils en rencontrent
, mais ils n'y comptent guère ; pour de l'affection
, quiconque convient n'en avoir jamais inspirée ,
avoue , sans s'en douter , n'en avoir jamais éprouvée.
Que manquoit- il en effet à lady Montague pour être aimée
de son mari , de sa famille , de ceux qu'elle avait admis
dans son intimité ? d'aimer elle- même assez pour préférer
les jouissances du coeur à celles de l'amour-propre , d'avoir
moins de confiance dans ses opinions , d'être plus femme
qu'auteur , et plus épouse et mère que théologien et politique.
Cette dernière manie la poursuivit toujours si vivement
, qu'à soixante et dix ans elle s'amusoit encore
écrire à sa fille ce qu'elle feroit si elle était roi d'Angleterre
: l'année précédente , elle avait formellement renoncé
à la théologie ; et peut- être n'est- il pas sans inté–
rêt de connaître dans quels termes s'exprime à cet égard
une vieille femme qui a passé toute sa vie à argumenter,
« Après avoir lu tout ce qu'on a écrit là-dessus dans les
» différentes langues que je possède , et avoir fatigué ma
vue par des études prolongées dans la nuit , j'envie la
» douce paix de l'ame d'une grosse laitière qui n'est trou512
MERCURE DE FRANCE ,
blée par aucun doute , qui écoute humblement le ser-
» mon tous les dimanches , et qui n'a point altéré le sen-
> timent de ses devoirs , naturellement gravé au fond du
» coeur , par les vaines disputes de l'école , disputes qui
tout en nous promettant la science ne nous laissent
» qu'avec une plus profonde ignorance . » Cette ignorance
savante , résultat naturel de toutes les discussions méta
physiques , est le premier châtiment réservé par la Providence
à l'excès de l'orgueil humain.
"
Après vingt - deux ans d'un exil presque volontaire ,
c'est-à-dire à la mort de son époux , lady Montague revint
en Angleterre où elle vécut un peu moins d'une année .
Les détails dans lesquels nous sommes entrés sur la
vie et les opinions de cette femme célèbre peuvent donner
une idée de sa correspondance . Sa réputation comme épouse
est défendue par la laideur connue de Pope , le seul homme
pour qui elle ait long - temps montré une complaisance
vraiment extraordinaire : la manière dont elle parle du .
plaisir des sens dans ses lettres écrites de Constantinople
a engagé quelques critiques à douter de sa vertu ; nous
pensons au contraire qu'une femme jeune et belle qui aurait
eu le plus léger reproche à se faire , n'aurait point osé
vanter aussi hautement la volupté musulmane ; et l'on doit
regarder scs opinions à cet égard comme
une licence
philosophique . Le temps , qui en sait bien plus que
les éditeurs , séparera ses lettres sur les Turcs de
tout ce qu'on vient d'y ajouter mal adroitement ; et
s'il était possible qu'on l'oubliât tout - à - fait comme
auteur , il lui resterait encore un beau titre auprès de la
postérité c'est elle qui a introduit dans l'Europe chrétienne
l'usage de l'inoculation .
·
FIÉVÉE.
er .
"
Coup
FRUCTIDORRAANN XX1I
REP.FRA
5.
cen
Coup d'oeil autour de moi ; par J. F. B. Prix
20 cent. , et 1 fr. 50 cent. par la poste . A Paris , chez
Auteur , rue de Tournon , nº. 1139 ; et chez le Normant
, imprimeur-libraire , rue des Prêtres S. Germainl'Auxerrois
, nº. 42.
QUE nous sert d'avoir lu Cicéron , Sénèque , Epictète ,
et même les durs vers du philosophe Helvétius , s'il faut
lire encore M. J. F. B. pour apprendre ce que c'est que le
bonheur ? Quoi , si M. J. F. B. n'eût écrit ce petit livre
rouge , personne , dans ce monde , n'eût pu être heureux !
Peut-être faut-il retourner la proposition , et dire que
M. J. F. B. n'eût pu être heureux s'il n'eût écrit ce petit
livre rouge. Mais , monsieur , quand on se mêle d'enseigner
aux autres la route du bonheur il faudrait
prendre soi-même un meilleur chemin pour y arriver . Il
ne suffit pas de jeter un coup d'oeil autour de soi , il faut
examiner le dedans , et apprendre à se connaître ; c'est ce
que notre auteur n'a pas fait . Il avoue qu'une force irrésistible
lui met la plume à la main ; j'aurais été bien plus
étonné si cette force la lui avait mise ailleurs . « Il parlera
» donc du bonheur , ou , pour mieux dire , des moyens de
» rendre les hommes moins malheureux. » C'est un beau
sujet , il intéresse tout le monde ; mais tout le monde n'est
pas digne de lire cet ouvrage , l'auteur ne l'adresse qu'aux
personnes sensibles , et , chose admirable ! il l'a fait tout
exprès pour leur enlever cette sensibilité qui les rend
malheureuses ; ensorte qu'une fois cet effet produit , il ne
se trouvera plus sur la terre une seule ame à qui les sentimens
de l'auteur puissent convenir. Il déclame beaucoup
contre les hommes cruels , et son livre les rendait bien
K k
514 MERCURE DE FRANCE ,
plus cruels qu'ils ne le sont , s'il était possible qu'aucun
d'eux eût le courage de le lire . Si cet article passe sous
ses yeux , il sera fort étonné de ce que j'avance , car j'aime
à croire qu'il a de bonnes intentions , et qu'il ne lui manque
, pour penser comme il faut , que de savoir qu'il y a
un catéchisme qui fixe les devoirs de l'homme ici - bas.
C'est une manie des philosophes de vouloir trouver ,
hors des lois écrites , des règles de conduite indépendantes
des temps , des lieux et des personnes : ils ne nous parlent
jamais que des lois de l'humanité , des lois de la nature , et
comme chacun peut les entendre à sa manière , cela fait
une règle assez souple et assez commode . Il est vraisemblable
que Cartouche et Mandrin avaient aussi leur manière
d'interpréter les lois de la nature. Ces lois , nous diton
, sont écrites au fond du coeur de tous les hommes. Qui
a jamais vu cette écriture ? N'est - ce pas une pure illusion ,
et une simple figure de style qui les abuse ? Croient - ils
que s'ils n'eussent jamais entendu parler de justice , ils
sauraient ce que c'est que la justice ? Ne voyent- ils pas
que la conscience d'un homme est plus ou moins éclairée ,
selon que l'instruction a porté dans son esprit des idées
plus ou moins justes ? Ainsi ces prétendues lois qu'ils
croient gravées dans les coeurs par la nature , ne sont
que des réminiscences de la morale écrite , de la morale
obligatoire dont ils ont été instruits dans leur enfance. , et
sans laquelle la nature n'est qu'un mot vide de sens , et
l'humanité qu'une niaiserie .
Notre auteur , comme ses confrères , est aussi la dupe de
sa mémoire , qu'il prend pour son génie ; tout ce qu'il
trouve en lui de bon , il croit qu'il l'a puisé dans le grand
livre de la nature : il ne connaît rien au - dessus de cette
nature , et c'est dans elle seule , dit - il , qu'est le bonheur
réel. Mais , pour le trouver, nous avons besoin du secours
FRUCTIDOR AN XII. 515
de la raison , et ce n'est point en nous livrant à une impulsion
aveugle que nous pouvons la découvrir.
Voilà , pour commencer , une assez forte contradiction ;
car si le bonheur réel est dans la nature , la raison n'a que
faire de venir nous ennuyer de ses préceptes , et de nous
proposer de la réformer. Ce ne serait plus l'impu'sion de la
nature que nous suivrions , ce serait la voix rigoureuse de
la raison ; et , comme on le voit , la nature est déjà traitée
ici comme une folle qui ne sait ce qu'elle veut , puisqu'il
lui faut un guide étranger ; premier outrage à la philosophie
, premier soufflet à la bonne nature : passons .
Les hommes ne sont malheureux , dit- il plus loin ,
qu'autant qu'ils s'écartent de la nature . Vous venez de
voir que la raison est nécessaire pour trouver le bonheur
dans la nature , pour régler ou modérer son impulsion :
la régler ou la modérer , n'est - ce pas la modifier , la
changer , s'en écarter ? Etablir une proposition , et la
détruire quatre lignes plus bas , n'est - ce pas outrager le
bon sens et la raison , après en avoir fait l'éloge ?
Qu'est- ce que le bonheur , demande - t-il ? c'est une
situation agréable dans laquelle je desire continuellement
me trouver. Ne voilà- t - il pas une belle définition ' ? Peut- on
se répondre à soi -même une telle ineptie ? L'auteur sent
fort bien qu'il n'a rien répondu , car il continue : « Qui
peut me mettre dans cette situation ? c'est l'impu'sion des
objets qui m'environnent. Nouvelle sottise ; réponse bonne
tout au plus pour un singe. Ensuite , de peur qu'on ne s'y
méprenne , il a grand soin d'ajouter qu'il faut se délivrer
des affections morales , c'est - à - dire qu'il faut cesser d'être
homine . Heureusement que ce pouvoir n'est donné qu'aux
seuls amis de la pure nature , aux vrais philosophes , et
qu'ils sont maintenant en très - petit nombre.
Après avoir si bien défini ce que c'est que le bonheur ,
Kk 2
516 MERCURE DE FRANCE ;
il convenait de nous apprendre ce que c'est que le malheur
: or , sachez que le malheur est la soif du bonheur ;
gardez -vous donc bien de le rechercher , et de lire surtout
le livre qui vous enseigne au juste où vous pourrez le
trouver ; car , à coup sûr , vous seriez malheureux. Avouez
seulement avec moi que l'auteur n'est pas heureux , lorsqu'il
nous présente une définition du malheur , telle qu'il
faut en conclure nécessairement que son ouvrage , bon ou
mauvais , ne doit pas être lu .
Si vous aviez besoin , cependant , de vous faire un verre
de bon sang , je vous conseillerais de l'acheter , non pas
pour y découvrir les moyens de vous rendre heureux ,
puisque ce seul desir vous rendrait misérable , mais pour
rire un moment de la bonhommie d'un auteur , qui ne saurait
écrire deux lignes sans y renfermer une ou deux contradictions
bien grossières , et qui néanmoins se croit un
penseur profond , fait pour instruire l'univers .
I
« La trop grande sensibilité , dit-il , qui n'est que l'effet
d'une ame trop délicate , détruit avec plus de force que le
dernier excès de débauche ! » Vous comprenez que le mot
effet tient ici la place de qualité ; mais l'auteur nous a
prévenu , dans sa préface , qu'il n'est pas exercé dans l'art
d'écrire , ainsi nous ne devons pas faire attention à si
peu
de chose. Ce qui peut nous surprendre de sa part , c'est
qu'un homme qui se donne pour prodigieusement sensible,
consente à se représenter comme un être détruit avec
plus de force par sa sensibilité , qu'il ne l'aurait été par le
dernier excès de débauche ; ainsi , le voilà obligé , en conscience
, d'être sec et décharné , s'il ne veut nous faire soup-
Conner qu'il n'est pas aussi sensible qu'il veut le paraître.
Il trouvé qu'un homme qui se laisse ainsi détruire, est inconcevable,
et que c'est un contraste affreux . A la bonne heure;
nous sommes forcés de l'avouer en lisant son ouvrage vraiFRUCTIDOR
AN XII. 517
ment inconcevable , et qui , d'un bout à l'autre , est un
contraste plus admirable que celui de M. Lucet . Les affections
morales ne sont , selon lui , que des bagatelles et
des chimères , et il est bien surprenant que l'homme se
laisse détruire par ce qu'il appelle plus loin des impressions
imaginaires , sans se douter qu'impressions imaginaires
et rien du tout, c'est exactement la même chose ; et
il ne veut pas qu'on se laisse assassiner pas rien du tout.
Je suis de son avis.
1.
1
Notre malheur venait , il n'y a qu'un instant , de ce que
nous avions soif du bonheur ; maintenant il vient , entr'autres
choses , de ce que nous ne contemplons pas la
nature d'une manière assez vaste ; de ce que nous ne nous
faisons pas une idée juste de son impulsion sur les êtres animés
; de ce que nous ne voyons pas les hommes dans l'immense
laboratoire de la nature . L'auteur aime beaucoup.
ce laboratoire , et il nous conseille d'y descendre souvent
et de bien examiner ce qui s'y passe. Il desirerait aussi qu'à
son exemple , nous jettassions autour de nous un vaste
coup -d'oeil : alors , il est bien clair que nous serions tous
parfaitement heureux ; personne ne peut en douter.
Il nous avertit ensuite de n'être sensibles qu'aux impressions
vraiment matérielles d'un impertinent , d'un querelleur,
d'un emporté. Mais comme les gens de la bonne
compagnie ne se trouvent jamais exposés à ces sortes d'impressions
, il faut laisser à l'auteur tout le fruit qu'on
peut tirer de son avertissement , tout en lui observant qu'il
serait encore à souhaiter pour ceux qui peuvent en recevoir
les atteintes , qu'ils fussent plus insensibles à ces impressions
physiques qu'aux morales.
« Qu'une multitude d'hommes de l'espèce de ceux
dont il vient d'être parlé , continue - t- il , s'agite autour
de moi ; qu'ils me louent , qu'ils me blâment , qu'ils di-
3
518 MERCURE DE FRANCE ,
i
sent de moi et à moi -même encore tout ce qui leur plaira ;
quelque bruit qu'ils fassent , pourvu qu'ils n'agissent pas
matériellement sur mon individu , je m'en inquiète fort
peu , je suis comme si j'étais sourd et aveugle ; je les considère
comme s'ils étaient inanimés . Celui qui n'aurait vu ,
ajo te-t-il , que des hommes de cette sorte , serait bien
excusable de croire au matérialisme. >>
Quoiqu'on ne puisse découvrir le rapport que l'auteur
croit sans doute qu'il y a entre sa dernière réflexion et
ce qui précéde , il est facile de s'apercevoir par quel
esprit elle lui a été dictée . La même erreur qui le met
en contradiction perpétuelle avec lui -même sur sa prétendue
sensibilité , le jette dans le doute sur sa croyance .
Il se fond de tendresse en vous prêchant l'insensibilité
morale , et il se dit insensibile à toutes sortes d'injures :
il ne parle de la nature qu'avec l'enthousiasme d'un ex-
1ravagant , et il l'outrage à chaque mot ; il invoque la
raison , et son livre est un amas de folie ; il vous parle de
même de matérialisme , sans savoir s'il est matérialiste ,
juif , athée ou chrétien. C'est une montre désorganisée , à
laquelle il faut un régulateur .
Vous avez vu que le bonheur réel se trouvait tout - àl'heure
dans la nature ; il vient , ainsi que le malheur ,
de changer de domicile : maintenant il réside dans la
philosophie de la nature. Or , tout le monde sait trèsbien
ce que c'est que cette philosophie de la nature , et le
lieu de sa résidence nous est également bien connu . Nous
voilà donc bien assurés de trouver le bonheur quand nous
en voudrons tåter . Au surplus , si quelqu'un pouvait encore
l'ignorer , qu'il sache qu'elle est toujours accompagnée
de la philantropie , et que qui que ce soit n'ose plus
se dire malheureux avec d'aussi bons renseignemens ,
tout le monde doit aller tout droit au bonheur. Au surFRUCTIDOR
AN XII. 519
plus , il est important d'être prévenu que la philosophie de la
nature apprend à suivre tranquillement la marche de la nature,
et qu'un philosophe contemple la nature dans son ensemble
et dans ses détails. « Il est sensible , il se regarde
» commedébiteur de l'indigent ; et c'est dans les lois de l'hu-
» manité qu'il reconnaît la légitimité de sa dette . Il ne se
>> laisse point tourmenter par des chimères ; il souffre avec
>> tout ce qui souffre autour de lui ; il voit tout d'un oeil tran-
» quille ; il est dans un état naturel ; il trouve beaucoup plus
» d'avantage à commander à ses passions qu'à leur obéir : ce
» qui n'est pas selon la nature , est nul pour lui , et le
» globe , avec ses forcenés habitans , ne lui paraît qu'un
>> atôme . » Il trouve sa consolation dans le mouvement
général de l'univers ; mais il faut qu'il se dise : « Je suis
» dans le laboratoire de la nature , et je brave tous les
>> coups de la fortune. » Sans cela , vous sentez bien qu'il
n'y aurait jamais de consolation pour lui , quelque considérable
que pût être le mouvement général de l'univers .
C'est ici qu'il faut que chacun de nous remercie l'auteur .
d'un petit avis charitable qu'il veut bien nous donner ,
lorsqu'il nous instruit qu'il regarde d'un oeil tranquille le
jeu de tout ce qui se meut autour de lui , et qu'il táche de
disposer en sa faveur ce qui paraît lui convenir. Comme je
présume que personne ne se souciera davantage que moi
de voir sa bourse ou ses bijoux convenir à sa philosophie ,
je crois devoir lui témoigner ici ma reconnaissance particulière
de son procédé , et celle de tous ceux qui ont quelque
chose à perdre . Tous les philosophes ne sont pas aussi
francs , ou du moins aussi naïfs . D'ailleurs « personne ne
>> peut se rendre indépendant des lois de la nature , cha-
>> cun est obligé d'en suivre l'impulsion , » et si les
lois de la nature de notre auteur le portent ( ce qu'à
Dieu ne plaise ) à vous escamotter votre bourse
520 MERCURE DE FRANCE ,
qui que ce soit ne peut lui en faire un crime, c'est sa nature.
Après tous ces beaux raisonnemens , l'auteur examine
ce que c'est qu'un homme de la plus petite classe ; le
voici : C'est celui qui ne se divise pas en deux existences ,
dont l'une puisse examiner l'autre . L'ame doit sortir du
corps pour juger celui - ci ; reste à savoir si le corps doit
chasser l'ame pour la considérer à son tour plus à son aise :
c'est ce que l'auteur ne dit pas . Il nous informe ensuite
d'une chose excellente à connaître , c'est que le meilleur
moyen à employer pour éviter l'attaque de nos semblables
, c'est de remonter l'histoire jusqu'à l'antiquité la
plus reculée , et de la suivre jusqu'à ce jour : c'est une
bonne recette pour ne pas l'oublier mais c'est une
furieuse besogne qu'il nous donne là.
"
Dieu merci , j'arrive au neuvième chapitre de son
ouvrage. Qu'y vois -je ? Un petit tableau des horreurs et
des misères dont les hommes sont accablés lorsqu'ils
négligent la religion , et des consolations qu'ils en reçoivent
lorsqu'elle revient parmi eux. Je dois avouer que je ne
m'étais pas attendu à ce dernier contraste : c'est un véritable
crime de lèse- philosophie . Parler de la religion après
avoir tant vauté les lois de la nature , aucun philosophe ne
pourra le souffrir : il est vrai que le chapitre n'est pas
long ; trois petites pages suffisent pour rendre ce faible
hommage à la mode et au temps. Mais ce sont trois pages
de trop , il faut bien vîte les sauter pour arriver enfin au
Dernier Période du Bonheur , titre du dixième et du plus
long chapitre .
C'est ici que l'auteur a été obligé de recueillir toutes ses
forces , de tenir sa tête à deux mains , de se battre les flancs
pour enfanter un prodige et quel prodige ? Ecoutez :
Le premier période du bonheur est dans la nature ; nous
l'avons vu , nous l'avons entendu, et personne ne peut le nier
FRUCTIDOR AN XII 521
Le second période est dans la philosophie de la nature ,
ce qui est bien différent. Nul ne peut opposer la moindre
objection aux preuves que nous en avons données..
Mais le dernier période , le période par excellence , où
pensez-vous qu'il soit ?

Dans la philantropie ? Non.
Dans la théophi ... ? Non.
. Dans les sciences , les arts ? Non.
C'est donc dans la paix d'une conscience pure ? Eh ! non .
Dans l'amour divin ? Vous n'y êtes pas , et je vois bien
qu'il faut que je vous le dise . Sachez donc que le suprême
bonheur est dans le commerce d'une femme aimable ; c'est
là ce qu'il y a de plus beau et de plus délicieux dans l'univers.
L'auteur ne parle dans ce chapitre que sous la dictée
d'une imagination enfeu , et il y peint une ame électrisée
par le pouvoir enchanteur des femmes. Il y dit qu'il y en a
de dissimulées , de perfides , de, cruelles , et que , toute
passion à part , il faut avouer que la femme , considérée
généralement , est un objet bien attrayant. Il faut aussi
avouer qu'il était bien inutile de s'incendier l'imagination ,
pour faire son éloge d'une manière aussi froide ; mais il
se ranime , et il pense qu'il serait bien étonnant qu'elles
n'eussent pas d'ame. Ensuite il s'imagine que les femmes
n'appartiennent pas à l'espèce humaine , car elles lui ont
paru des divinités, « Elles ne sont, dit-il, qu'un composé de
>> charmes , beautés physiques , beautés morales , génie ,
» talens , belle éducation, sentimens élevés , perspicacité ,
> goût délicat , modestie , candeur , noble fierté , graces ,
» douceur , sensibilité , etc. , etc. » Il ne peut s'imaginer
que dans l'univers il y ait rien qui parle mieux en faveur
de l'immortalité de l'ame ; son extrême sensibilité n'y peut
tenir , et il supplie la nature de lui reprendre la vie.
Il y a grande apparence que la nature ne l'a point
522 MERCURE DE FRANCE ,
écouté ; car , dans le chapitre suivant , il prétend ( chose
odieuse, et que le beau sexe ne pourra jamais lui pardonner ) ,
que l'oeil des passions voit tout àfaux , et là - dessus il ose
avancer qu'il ne faut pas se laisser assiéger par les objets
qui nous frappent ; car , « malheur à celui qui ne sait se
» tenir sur ses gardes , qui ne sait prévoir de loin ! »
C'est ainsi que , dans ce siècle éclairé , il ne faut que
s'imaginer qu'on est un écrivain solide , un penseur profond
, un génie relevé , un grand homme eufin , pour le
devenir. G ..
SPECTACLES.
THEATRE DE L'IMPERATRICE.
1 (Rue de Louvois . )
L'Epée et le Billet , ou le Moment. de Conclure , comédie
en un acte et en prose , de M. Séwrin.
Il n'y avait pas lieu de bien augurer d'une petite pièce
donnée dans la morte saison des spectacles , en l'absence
des chefs de file , et qui s'annonçait sous un titre bizarre
et embarassé. Effectivement , sans le secours des amis , et
le jeu très -piquant d'une soubrette , l'oeuvre de M. Sewrin
était flambe. Le fonds de ces bagatelles en un acte est
aujourd'hui si mince , pour l'ordinaire , qu'on serait tenté
de croire que leurs auteurs commencent par écrire leurs
principales scènes , qu'ils songent ensuite à les coudre par
un plan quelconque , et à leur ajuster un dénouement.
Telle est celle qu'on a donnée , cette semaine , à la rue
de Louvois .
La jeune Rose est promise , par sa mère , à M. le Coq ,
personnage très - ridicule , qui a quarante ans ,
qui s'extasie
sur l'esprit qu'il croit avoir , sur celui qu'il met dans
ses lettres , aussi bien écrites , dit - il , que s'il en faisait
son état. Ce mot est assez plaisant ; c'est presque le seul
que j'aie remarqué. Au reste , du temps de Balzac et de
Voiture , c'était véritablement un état que d'écrire des
FRUCTIDOR 523
"
AN XII.
"
1
lettres. On voit , dans celles de ce dernier , la haute importance
qu'on y attachai . Une belle lettre occupait la capitale
pendant un mois . On allait la colportant et la lisant
dans tous les salons.
Il est inutile de dire que Rose n'aime pas M. le Coq ,
malgré la beauté de son style épistolaire. Un joli officier ,
qu'elle a rencontré depuis peu dans un bal , et qui va se à
ravir , a redoublé l'aversion qu'elle avait pour ce benet .
Mais elle n'a pas d'espérance de revoir son danseur, qui ne
lui a demandé ni son nom , ni son adresse . Sa femme de
chambre jette très- à propos un pot d'eau par la fenêtre
' sur la tête d'un passant . Il se trouve que c'est lofficier ,
qui , l'épée à la main , monte en fureur à l'appartement ;
grande surprise !. On se reconnaît , on se conc rte . Rose
promet bien de n'être pas madame le Coq . Au moment le
plus intéressant , on frappe à la porte . L'officier s'enfuit ,
se cache dans une armoire , oublie son épée qu'il avait
déposée sur un fauteuil . M. le Coq s'en saisit , accuse son
amante devant sa mère .
L'officier sort de sa cachette . Il a , de son côté , surpris
une lettre adressée à Rose par M. le Coq , et que ce galant
avait enveloppée dans un bouquet . L'officier veut persuader
à la mère ( qui joue le rôle le plus insignifiant ) que
cette épître était adressée à une autre que sa fille . M. le Coq
a beau affirmer le contraire , on ne veut pas le croire ( je ne
sais pourquoi ) ; il est congédié , et l'officier obtient la permission
de faire sa cour à Rose , et la promesse de l'épouser
quand on aura eu le temps de le mieux connaître .
Au milieu de toutes ces pauvretés triviales , il se trouve
un rôle de soubrette assez gai , ou du moins qui a paru
l'être , tant mademoiselle Suzanne y a mis de légèreté , de
grace et d'enjouement. Elle a fait , comme par miracle ,
arriver la pièce à bon port , et même on en a demandé l'auteur
; mais tout l'agrément qu'y répand mademoiselle
Suzanne ne pourra la soutenir long - temps .
THEATRE DU VAUDEVILLE.
Le Souper de Dancourt , en un acte .
CE vaudeville aurait pu aussi être intitulé l'Epée ; car
l'épée y joue un grand rôle , et opère le dénouement . Le
524 MERCURE DE FRANCE ;
couplet d'annonce a d'abord appris au public que c'était
l'ouvrage d'un jeune militaire :
Au soldat d'un succès flatteur ,
Quand Mars daigne assurer la gloire ,
Vous , messieurs , veuillez à l'auteur
Assurer aussi la victoire.
Le public n'a pas traité le soldat tout- à-fait aussi bien
que le dieu des batailles , quoique le couplet l'eût disposé
à l'indulgence ; et en vérité il n'a pas eu grand tort.
Mimi , fille de Dancourt , et qui joue très-bien la comédie
, a pour amant le fameux Chéret , espèce de traiteur.
Elle lui donne des leçons de déclamation tragique ,
parce que son père ne veut lui permettre d'épouser qu'un
auteur , ou tout au moins un acteur. Elle s'étonne ellemême
de sa prétention à enseigner l'art de jouer la tragé
die. Chéret lui répond que
Thalie a plus d'un valet
Mattre chez Melpomène .
Allusion à deux acteurs des Français qui ont affiché cette
prétention ridicule . On peut donner quelques conseils
à un acteur ; mais il ne saurait avoir d'autres maîtres que
lá nature et son talent . Chéret débite une tirade du rôle
d'Achille , lorsqu'il en est à ces vers :
Content et glorieux du nom de votre époux ,
Je ne lui demandais que l'honneur d'être à vous.
Mimi lui conseille d'attendrir sa voix . Ce conseil est bon ,
et il y a fel acteur aux Français qui pourrait en profiter.
L'élève de Mimi demande un ordre de début au marquis
de Sablé , gentilhomme de la chambre , qui répond
qu'il ne peut le donner , parce qu'il a promis la préférence
au protégé d'une femme qu'il aime , quoique ce protégé
n'ait aucune espèce de disposition pour le théâtre . Ces
choses là peuvent se faire ; mais elles ne se disent pas.
Cependant on va représenter , pour la première fois ,
une pièce de Dancourt. Mimi , qui doit y jouer un rôle
d'officier , paraît avec un habit d'uniforme . Mademoiselle
Desmares était si agréable sous cet habit , qu'on a oublié
un moment la pièce pour ne s'occuper que de l'actrice.
Dancourt tombe, et vient se consoler avec l'excellent vin de
Chéret. Les acteurs se présentent pour partager sa disgrace et
son souper. Leur contenance lugubre était plaisante. L'ayFRUCTIDOORR
AN XII. 525
teur convient que sa comédie est mauvaise , que les couplets
finissant par ces vers :
Les vignes et les prés
Seront sablés.
sont détestables. Que ce sablés est ridicule . En ce moment
le marquis de Sablé survient , croit qu'on parle de lui , tire
l'épée Dancourt s'enfuit bravement. Mimi , encore en
habit d'officier , arrive , se bat contre le gentilhomme de la
chambre , qui est ivre , le désarme , et ne lui rend son épée
que parce qu'il donne un ordre de début à son amant.
Dancourt , alors , veut bien accorder sa fille à Chéret. *
son
Ce qui a le plus nui à ce vaudeville c'est le rôle ignoble
et stupide qu'on fait jouer au marquis de Sabléˇ,
ivresse , son ridicule combat , ce misérable quiproquo de
prés sablés , et un conte pûrement épisodique . Un acteur
arrivé tard , et crotté jusqu'à l'échine , pour jouer dans
la comédie de Dancourt , s'excuse sur une historiette connue.
Il avait pris une brouette ; comme elle n'allait pas
assez vîte à son gré , il en est descendu , et a aidé à la
pousser.
Ce qu'il y a eu de plaisant dans le sort équivoque de ce
vaudeville , c'est que le dernier couplet a été extrêmement
applaudi. Mimi, en parlant de l'auteur, dit très-plaisamment :
Dispensez-le , de grace ,
D'aller souper avec Daucourt..
On était si enchanté de Mimi , elle avait si bien joué , elle
insistait d'un air si touchant et si aimable sur ce mot de
grace, qu'on a fait répéter le couplet. Des bravo se faisaient
entendre ; mais ils s'adressaient à Mimi . Néanmoins
ils ont presque couvert les sifflets , et la disgrace de l'auteur
n'a pas été bien décidée . C'est pourtant, comme disent
les casuistes , une opinion probable que celle de sa chute ,
et d'autant plus probable qu'il a été peu demandé , et n'a
pas été nommé .
ANNONCES.
Essai philosophique . Jusqu'à quel point les traitemens barbares
exercés sur les animaux , intéressent-ils la morale publique ; et conviendrait-
il de faire des lois à cet égard ? Par J. L. Grandchamp . Un vol .
i -So. Prix : 3 fr., et 3 fr. 60 c.par la poste.
A Paris , chez Fain jeune , libr. , place du Panthéon ; Mongie aîné ,
libraire , cour des Fontaines ; Colnet , libraire , au coin de la rue da
526 MERCURE DE FRANCE ,
:
Bacq ; Debray , libraire , rue Saint - Honoré , barrière des Sergens };
Favolle , libraire , rue Saint-Honoré , près celle Saint- Roch.
Le Flambeau des Etudians en rhétorique et en philosophie ; ou
vrage contenant de nouveaux élémens de metaphysique , de logique , de
morale et de droit ; suivis d'un traité de rhétorique, dans lequel les chefs-
'd'oeuvre de la littérature sont appliqués aux préceptes. Par M. Collin ,
ancien professeur de belles- lettres et de philosophie , auteur du Mémorialuniversel,
adopté dans les maisons d'éducation , et où les participes,
traités en trois règles, sont à la portée des eufans mêmes . Un vol. in- 12.
Prix: 2 fr. 40 c . , et 3 fr . 25 c . par la poste.
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Saint-Germain-l'Auxerrois .
Manuel du jeune Musicien , on élémens théoriques -pratiques
de musique ; par P. Marcou , ancien ordinaire de la musique du
roi Louis XVI. Nouvelle édition , augmentée d un Précis historique
sur la mus que en général , et suivie du discours sur l'harmonie par
Gresse . Prix : 2 fr . , et 2 fr . 40 cent . par la poste.
A Pa is , chez Daponcet , libraire , quai ce la Grève , n . 34 .
Lettres sur les études , ou conseils à un jeune homme qui veut ,
perfectionner son éducation ; suivis d'a avis aux parens et aux instituteurs
, sur l'instruction de l'enfance ; par Delpierre du Tremblay ,
nouvelle édition . Un vol . in- 12 . Prix : 1 fr . 50 cent. , et 2 fr . par
la po te.
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Sergens .
Considérations politiques sur la guerre actuelle de la France.
avec l'Angleterre , et moyens de paix entre ces deux puissances ;,
par M. A phonse Gury , ancien officier de l'état -major - général des
armées françaises , ancien trésorier et secrétaire - général adjoint dư
sénat et sur-garde des archives adjoint.
A Paris chez M. D senne , libraire , an palais du Tribunat .
Le Catholique instruit, en forme de dialogue ; ou Traité philosophique
et theologique su : la vraie Religion ; par l'abbé Latasse , docteur
en théologie , anteur de la Famile Sainte . Deux vol . in- 126
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de Rohan , quartier Saint - André - des- Arcs.
Sixième livraison du Répertoire du Theatre-Français , ou Recueil
de toutes les tragédies et comédies restées au Théatre depuis le
Venceslas de Rotrou , pour faire suite aux belles éditions in- 8° . de
Corneille , Molière , Racine , Regnard , Crébillon , et au Théâtre
de Voltaire , avec des Notices sur chaque attenr et l'examen de
chaque pièce , par M. Petitot, dessins de M. Périn, peintre de l'Académie
, impression de Didot l'aîné . Prix : 7 fr . le volume ; et sur
papier vélin , gravures avant la lettre , 14 fr.
A Paris , chez Perlet , libraire , rue de Tournon , nº . 1133 .
Cette livraison se compose des tomes XVI , XVII et XXIII , et
contient les comédies en trois et en un actes d'Hauteroche , Brueys ,
Lafontaine , Dufresny , Dancourt et Le Grand ; en tout vingt pièces
pour ces trois volumes.
Ces différens ouvrages se trouvent aussi chez le Normant, rue
des Frétres Saint-Germain- l'Auxerrois , ° . 42. *
FRUCTIDOR AN XII. 527
NOUVELLES DIVERSES.
L'Angleterre se réjouit , comme d'un grand bonheur ,
de l'arrivée de ses flottes de la Chine , de Terre -Neuve ,
de la Jamaïque , des îles Sous -le - Vent , et du Portugal.
Jamais elle n'en avait eu en mer de si considérables à - lafois
et de si mal protégées . Elle se félicite encore de la prise
de Surinam , où elle a trouvé , dit - elle , des cargaisons
en sucre pour 4,000 navires , et en café pour 800 , sans
compter les autres productions : ce calcul nous paraît nn
peu fort . La flotte de la Chine a été rencontrée et attaquée
sans succès par l'amiral Linois.
-
La gazette de Hambourg a publié dernièrement une
lettre de Varsovie , du 7 août , où on lit :
« Dans les derniers jours de juillet , on a découvert
ici un complot tendant à empoisonner le comte de Lille
et sa famille . Deux étrangers , inconnus avaient gagné ,
par des promesses , un certain Coulon , qui tient ici un
billard ; ce dernier , qui était lié avec le cuisinier du prince,
devait jeter , dans le pot où se fait la soupe , deux carottes
qu'ils lui remirent . Coulon , tourmenté par sa conscience ,
déclara la chose , et remit le paquet qui contenait les carottes.
Celle - ci ayant été examinées par deux médecins
et un apothicaire , se trouvèrent remplies d'arsenic . Le
comte de Lille , avant son départ pour Grodno , écrivit
à M. le comte de Hoyne et au président de la chambre à
ce sujet ; et en conséquence il fut donné ordre de faire les
informations les plus rigoureuses . Les deux étrangers , dont
le signalement.se trouve dans les différens actes , se sont
évadés . »
Vienne . Dans un grand conseil tenu le 10 août , l'empereur
a fait connaître l'intention où il était de joindre à son
titre celui d'empereur héréditaire d'Autriche , et de reconnaître
NAPOLEON comme EMPEREUR des FRANÇAIS
HÉRÉDITAIRE . De nouvelles lettres de créance ont en conséquence
été expédiées à M. de Cobentzel , à Paris .
La proclamation qui a eu lieu le lendemain , en conséquence
de ce grand conseil , porte en substance :
Nous , François II , etc ... Quoique nous soyons élevés
à une dignité qui ne nous laisse rien à desirer pour augmenter
notre titre et notre grandeur , il est cependant de
notre devoir , comme chef de la maison et de la monarchie
d'Autriche , de veiller à ce qu'une égalité parfaite de titre
et de dignité héréditaire avec les principaux chefs et
puissances de l'Europe , soit soutenue et maintenue .
Nous nous trouvons donc engagés et autorisés , pour
528 MERCURE DE FRANCE.
confirmer cette parfaite égalité de rang , d'attribuer à
la maison d'Autriche , par rapport à ses états indépendans ,
le titre héréditaire d'empereur , conformément à l'exemple
donné dans le siècle passé par la cour impériale de
Russie , et renouvelé récemment par le nouveau souverain
de la France .
En vertu de quoi nous nous sommes déterminés , après
des délibérations longues et mûres , d'adopter formellement
pour nous et pour nos successeurs , dans la possession
inséparable de nos royaumes et de nos états indépendans
, le titre et la dignité d'empereur héréditaire
d'Autriche ( conformément au nom de notre auguste maison
) , ensorte que nos royaumes , principautés et provinces
conserveront invariablement leurs titres , constitutions
prérogatives , tels qu'ils ont été jusqu'à présent. D'après
cette détermination et cette déclaration , nous ordonnons
qu'immédiatement après notre titre d'empereur élu du
Saint - Empire Romain et de la Germanie , il soit ajouté
celui d'empereur héréditaire d'Autriche , suivi de notre
titre de roi de Germanie , Hongrie , Bohème etc.
PARI S.
L'empereur est parti le 9 de ce mois de Boulogne , pour
se rendre à Aix-la-Chapelle , d'où il ira visiter les quatre
départemens réunis . S. M. y avait travaillé plusieurs jours
avec les ministres des finances et du trésor public ; ils lui
ont présenté avec le budjet de l'an 13, le comptede l'an 12.
Il en résulte que notre position est si bonne , qu'il ne sera
besoin d'aucune imposition nouvelle . Le travail a été fait
dans l'hypothèse de la paix, comme dans celle de la guerre.
Les dépenses , à raison de l'état de notre armée de terre
et des efforts faits pour la marine , s'élèvent à plus de sept
cents millions; mais la recette de l'an 12 a excédé sept cent
cinquante millions , et celle de l'an 13 est assurée pour plus
de sept cents millions : on reconnait ici la sagesse et la prévoyance
du gouvernement. Ces détails sont tirés du Moniteur
, qui ajoute que tout annonce qu'une partie des précautions
prises dans la supposition de la guerre seront superflues.
En effet , dit- il , nos relations avec la Prusse
et avec tous les électeurs de l'Allemagne sont de plus en
plus amicales. Nos relations avec l'Autriche sont satisfai
santes ; nous sommes bien avec le Danemarck , et nous
avons pour systême de ne faire aucune attention aux démarches
du roi de Suède. Nous sommes dans la meilleure
intelligence avec la Porte , l'Espagne , le Portugal et les
Etats-Unis d'Amérique.
-
La légation russe est partie hier de Paris
tourner à Pétersbourg.
pour
red
( No. CLXVII. ) 21 FRUCTIDOR an I
( Samedi 8 Septembre 1804. )
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
POÉSI E.
DIALOGUE
ENTRE CHARLES -QUINT ET UN MOINE DE SAINT-JUST.
ALLONS ,
(D'après Fénélon. )
CHARLES V.
LLONS , mon frère , allons , voilà bientôt l'office ,
Vous dormez beaucoup trop pour un jeune novice.
LE MOINE .
Ne peut-on du sommeil savourer la douceur
Sans manquer pour cela de zèle et de ferveur ?
CHARLES V.
Pour moi , je dors très - peu : c'est un fort bon usage
Que d'être matineux.
LEMOIN E.
C'est facile à votre âge.
Mais il en coûte au mien , où l'on dort tout debout.
LI
530 MERCURE DE FRANCE,
CHARLES
J'espère corriger sur ce point votre goût.
LE MOINE .
Eh! sire , n'avez- vous rien de meilleur à faire
Que de troubler la paix d'un pauvre solitaire ?
CHARLES V.
On a beau se lever avant l'aube du jour ,
On n'est que trop en paix encor dans ce séjour.
LE MOINE.
J'entends : au mouvement votre ame accoutumée ,
Eprouve bien du vide ici dans la journée ;
Et vous devez souvent , sire , vous ennuyer
De n'avoir autre chose à faire qu'à prier ,
Qu'à monter et régler sans cesse vos pendules ,
Et chasser le sommeil de toutes nos cellules .
CHARLES V.
Je me suis réservé bon nombre de valets.
LE MOIN E.
Un semblable cortège offre bien peu d'attraits
A qui réunissait la cour la plus brillante.
CHARLES V.
Sur un petit cheval d'une allure charmante ,
Je visite souvent ce vallon enchanté :
Son aspect me ravit par sa variété.
J'admire de ces monts les cimes orgueilleuses ....
LE MOINE.
Ces beautés , par malheur , sont bien silencieuses.
CHARLES V.
Mon fils doit me donner par an cent mille écus .
LE MOINE.
Ils sont si mal payés ! comptez peu là - dessus.
14
t,
FRUCTIDOR AN XII. 531
CHARLEŞ V.
Quand de se dépouiller on a fait la folie ,
Je ne le vois que trop , bientôt on vous oublie.
4
LA MOINE.
Eh bien , soyez constant dans vos premiers projets
Oubliez le passé , n'ayez point de regrets .
Qu'à votre état présent votre humeur se conforme ;
Dormez tranquillement , et souffrez que l'on dorme.
CHARLES V.
Ah! puis-je être content ? Tout ce que fait mon fils
M'afflige , m'inquiète et trouble mes esprits .
Aux champs de Saint-Quentin il acquit quelque gloire ;
Et s'il eût su cueillir les fruits de la victoire ,
Il serait maintenant le maître de Paris.
Son orgueil insensé méprise mes avis ;
Il vient de se couvrir de honte à Gravelines :
Je ne prévois qu'échecs , je ne vois que ruines ;
L'avenir me fait peur. Déjà sur les Anglais ,
En moins de quatre jours Guise a repris Calais ;
Et loin de là bientôt ce général habile ,
Afin d'assurer Metz a conquis Thionville.
LE MO IN E.
#
Pensiez- vous , en cherchant le repos en ces lieux ,
Que toujours votre fils serait victorieux ;
Qu'il prendrait constamment son père pour modèle ,
Et qu'à tous vos avis on le verrait fidèle ?
CHARLES V.
Non; maisje me flattais qu'il se conduirait mieux .
LE MOINE.

Sire , apprenez de moi le secret d'être heureux.
Vous avez tout quitté pour cette solitude ;
Calmez de votre esprit la vive inquiétude ,
Et laissez votre fils suivre sa volonté.
LI 2
532 MERCURE DE FRANCE ,
Ne subordonnez pès votre tranquillité
Au sort des démêlés qui désolent la terre ;
Et qu'on fasse la paix , ou qu'on fasse la guerre ,
N'en ayez nul souci . Mais , sire , je erains bien
Que ce sage conseil ne vous soit bon à rien.
Comment rendre le calme à votre ame inquiète ?
Vous vous êtes mépris en cherchant la retraite.
CHARLES V.
Hélas ! mon pauvre enfant , tu dis la vérité ;
Mais quoi ! ne t'es-tu point toi-même mécompté ?
Par LOUIS BARRUCAND , étudiant en belles- lettres ,
à Genève.
LES FEMMES.
LES femmes ont je ne sais quoi
Qui nous commande et nous étonne :
Nous ont-elles manqué de foi ,
On crie , et puis on leur pardonne .
On les accuse trop souvent
De ruse et de coquetterie ;
Plaire et conquérir est charmant :
Le plaisir veut qu'on le varie.
On dit que l'austère raison
Ne fut jamais leur apanage.
Voudrait- on du grave Caton
Leur donner l'air et le langage ?
En amour que de vérité ,
Que de chaleur et d'énergie !
D'elles naquit la volupté :
Sans elles que serait la vie ?
Voyez-vous cette mère en pleurs,
Près de son fils qu'un mal accable ?
Aurions-nous ces vives douleurs ?
Notre coeur en est-il capable 2
FRUCTIDOR AN XII. 533
.
Sans aller chercher à Lesbos
Des modèles que l'on' contemple ,
Nous avons aussi nos Saphos ,
Et V ... en offre l'exemple.
Femmes , voulez-vous nous charmer ?
Ayez de la délicatesse ;
Puisque c'est votre sort d'aimer ,
A l'amour joignez la sagesse .
Laïs peut enflâmer nos sens ,
Mais n'obtient pas notre constance.
Eh ! qu'est- ce que des sentimens
Si voisins de l'indifférence ?
Ne donnez jamais votre coeur
A ce fat qui vous déshonore :
L'étourderie est une fleur ,
Mais un bon fruit vaut mieux encore.
Malheur à l'être malfaisant
Qui vous trahit , qui vous délaisse :
Craignéz aussi qu'un inconstant
Ne le soit par votre faiblesse.
Joignez le charme des talens
A Part séduisant de nous plaire .
L'esprit orne les sentimens
Comme la rose une bergère.
La beauté perd tout son éclat
Si les graces s'éloignent d'elle :
C'est un hameçon sans appât ;
Les Graces firent la plus belle .
Un peu moins de frivolité ;
Un peu moins d'art dans la parure ;
Voilez mieux votre nudité :
Vénus même avoit sa ceinture.
Croyez qu'un maintien déhonté
N'est pas ce qui nous détermine.
Le charme le plus souhaité
Est toujours celui qu'on devine.
3
534 MERCURE DE FRANCE ,
Accommodez-vous aux climats ;
Paris n'est pas la Géorgie .
On grelotfe , au temps des frimas ,
De votre costume d'Asie.
Sur- tout point d'uniformité .
De Junon le riche etalage
D'Hébé rembrunit la beauté;
Parez-vous pour votre visage.
PONCET-DELPECH , ex- constituant.
A MADAME DE L ....
SUR SON TALENT POUR LA PEINTURE.
Vous nous rendez , d'après nature ,
Cette jeune Toinon , qui , le coeur palpitant ,
Contemple d'un air si touchant
Deux oiseaux de Vénus heureux sur la verdure ,
Et ce berger vainqueur , de plaisir accablé ,
Endormi mollement sur les genoux d'Eglé .
Ces tableaux à nos yeux ont un charme suprême.
Vous êtes bien le peintre des amours :
Oui ; mais à moins de vous peindre vous- même ,
Le plus charmant sujet vous manquera toujours.
Si vous essayez cet ouvrage ,
Et si vous visez à l'honneur
De bien saisir l'air d'un visage ,
Répandez sur le vôtre une aimable candeur ;
Que le sentiment , la finesse
Y soient mariés avec goût ;
Sur un front bien ouvert mettez de la noblesse ,
De l'esprit dans les yeux et des graces partout.
ENIGM E.
Je suis du genre masculin ,
R****
De tous les temps , de tous les âges ;
FRUCTIDOR AN XII. 535
Je sers à tout le genre humain ,
Au riche , au pauvre , aux fous , aux sages;
A l'enfant ainsi qu'au barbon :
A la ville , comme au village ,
Chez l'honnête homme et le fripon ,
De moi partout on fait usage.
Je suis tantôt noir , tantôt blanc ,
Mes couleurs sont fort variées ;
Je suis petit , moyen et grand ,
Mes formes sont multipliées ;
Quoique simple , ou sans ornement ,
L'on m'admire et j'ai de la grace ;
Quoiqu'entouré d'or ou d'argent ,
Je bâille et je fais la grimace.
En tous pays j'ai même emploi ;
Et , puisqu'il faut que je le dise ,
Entre mon congénère et moi ,
Egalement on le divise.
Sous le joug on me fait plier
Tant que dure mon existence ;
Mais aussi , peut - on le nier ?
Je me prête à la circonstance.
Si Lise au spectacle se rend ,
Je monte avec elle en carrosse ;
Epouse - t- elle son amant ,
Il est sûr que je suis de noce ;
Vient- elle à perdre son mari ,
Je suis de deuil , oh ! point de doute ;
Fuit- elle avec son favori ,
Je ne la quitte pas en route .
Je force plus d'un curieux ,
Dans un bal , à la promenade ,
A baisser devant moi les yeux ,
Item devant mon camarade.
" On me consulte assez souvent
Je suis parfois d'un bon augure ;
536 MERCURE DE FRANCE ,
Tel m'achète qui me revend
Avec ou plus ou moins d'usure.
Enfin avec moi , chers lecteurs ,
On est dans l'aisance ou la gêne :
Zulime à force de faveurs
Serre mes liens et m'enchaine ;
Elle me quitte , me reprend ;
A sa suivante elle me donne ;
On me traite comme un enfant ;
Quand je suis vieux , on m'abandonné.
PON...... SIM.. ( de Reims ) .
LOGOGRIPHE.
Je t'offre , avec cinq pieds , les attraits de ta belle ;
Avec quatre , d'un Dieu l'adorateur fidèle ;
Sur trois , je fuis à tire -d'aile .
Par un Abonne ( de Sens , département de l'Yonne ) .
CHARADE.
DANS les forêts on peut entendre mon premier ;"
Par tout , avec plaisir , on reçoit mon dernier ;
Mais à Bysance on craint l'envoi de mon entier.
Par un Abonné.
Mots de l'Enigme , du Logogriphe et de la
Charade insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier numéro est Cruche.
Celui du Logogriphe est Pressentiment , où l'on trouve
ressentiment.
Celui de la Charade est Sou- ris.
FRUCTIDOR AN XII. 537
Esprit de Mirabeau , extrait de ses divers ouvrages ,'
divisé par ordre de matière , et embrassant les
différentes branches de l'économie politique
précédé d'un précis historique de sa vie privée
et publique , revu , corrigé et augmenté de plusieurs
anecdotes inédites. Deuxième édition.
Deux volumes in 8° . Prix : 9 fr . , et 12 fr. par
la poste. A Paris , chez F. Buisson , libraire , rue
Hautefeuille , nº . 20 ; et chez le Normant , rue
des Prêtres S. Germain-l'Auxerrois , nº . 42 .
LA
A première édition de cet ouvrage a paru en
f'an V de la république ; aussi a- t - on eu grand
soin d'y montrer M. de Mirabeau républicain ,
philosophe , économiste , athée , ennemi général
de toutes les institutions favorables à la monarchie
; d'où il résulte que si l'esprit de Mirabeau
est un bon esprit , nous sommes tous des fous aujourd'hui
; et qu'au contraire , si nous sommes
revenus aux vrais principes de gouvernement et
d'administration qui conviennent à la France ,
c'est M. de Mirabeau qui ne sait ce qu'il dit . Cette
manière de poser la question me plaît beaucoup ;
la réputation de cet orateur est si grande encore
que tous ses amis se révolteraient contre moi si je
me permettais dé le juger aussi sévèrement qu'il
mérite de l'être comme publiciste , moraliste et
administrateur je vais donc les placer dans une
position assez embarrassante , puisqu'ils ne pourront
défendre leur idole sans faire le procès d'un
ordre de choses dans lequel ils occupent tous des
places , et par conséquent sans blàmer leur propre
conduite. Mais ce n'est point assez pour moi de
les mettre dans cette pénible alternative ; il faut
?
538 MERCURE DE FRANCE ,
« .
qu'ils se prononcent également et contre le plus
éloquent des révolutionnaires , et contre le dix -huitième
siècle ; car suivant l'éditeur de cet ouvrage :
L'esprit de Mirabeau fut déterminé l'inpar
>> fluence du dix- huitième siècle , auquel il faut le
» rapporter tout entier. » Voyons donc quelle a
été l'influence de la philosophie du dix- huitième
siècle sur un homme auquel il est impossible de
refuser de l'esprit et un grand caractère ; cela nous
aidera à deviner quelles pensées cette singulière
philosophie inspire à ceux qui n'ont ni caractère ,
ni esprit.
D'après l'expérience de tous les siècles , et l'opinion
des bons politiques , nous devons croire que
les grands états sont favorables à la tranquillité du
monde et aux progrès de la civilisation ; nous avons
tous applaudi à l'agrandissement de la Frane , et
aux différens traités qui ont fait disparaitre quelques-
unes de ces petites souverainetés qui avilissent
le pouvoir , et dans lesquelles se sont formées pres
que toutes les opinions dangereuses qui agitent encore
l'Europe ; mais nous nous sommes trompés.
Voici l'opinion de M. de Mirabeau , opinion qu'il
donne moins encore comme la sienne que comme
celle de tous les philosophes :
»
« Ce sont les grands états qui ont perdu les
moeurs et la liberté des peuples ; c'est dans les
grands états que s'est formé le pouvoir arbi-
» traire qui tourmente et avilit l'espèce humaine.
» Alors qu'un seul homme a commandé à des
>> millions d'hommes dispersés sur un grand es-
>> pace , il a profité de leurs intervalles pour semer
» entre eux la zizanie et la discorde ; il a opposé
» leurs intérêts pour désunir leur force ; il les a
» armés les uns contre les autres pour les asservir
» tous à sa volonté : alors les nations corrompues se
» sont partagées en satellites et en esclaves , et elles
FRUCTIDOR AN XII. 539
S
8
1
» ont contracté tous les vices de la servitude et de
» la tyrannie : alors qu'un homme fier de se voir
» l'arbitre de la fortune et de la vie de tant d'êtres ,
» a méconnu sa propre nature , conçu un mépris
» insolent pour ses semblables , l'orgueil a engen,
» dré la violence , la cruauté , l'outrage : alors que
» la multitude est devenue le jouet d'un petit
» nombre , il n'y a plus eu ni esprit , ni intérêt pu-
» blic , et le sort des nations s'est réglé par les
>> fantaisies personnelles des despotes : alors que
>>
quelques familles se sont partagé , approprié la
» terre , on a vu naître et multiplier les grandes
» révolutions qui sans cesse changent aux nations
» leurs maîtres , sans changer leur servitude . . . . »
A cette longue déclamation faite en bien mauvais
style , M. de Mirabeau ajoute : « Ainsi , nul doute
» pour un philosophe , pour un véritable ami de
» l'espèce humaine , pour un citoyen du monde :
» la combinaison de toutes , la plus desirable
» pour les sociétés politiques , est celle des petits
>> états . >>>
Les philosophes et les citoyens du monde sont
admirables si on ne les considère que comme des
déclamateurs ; mais lorsqu'on presse tant soit peu
leurs raisonnemens , on est toujours étonné de les
trouver en querelle réglée avec le bon sens et l'expérience
. D'abord il est faux que le pouvoir arbitraire
se soit formé dans les grands états : l'histoire
nous présente de très-petits états long-temps
gouvernés par des tyrans ; il est encore faux que
les moeurs et la liberté des peuples ne se perdent
que dans les grands états , puisque l'histoire nous
montre également toutes les petites républiques
perdant leurs moeurs avant de perdre leur liberté.
Dans l'antiquité , on voit les petits états se combattre
sans cesse , les vaincus réduits à l'esclavage ,
les nations perdre jusqu'à leur nom ; en A540
MERCURE DE FRANCE ,
frique , la guerre entre les petits états va jusqu'à
l'anéantissement ; dans la position actuelle de l'Europe
, les petits états ne se conservent que par la
volonté des grandes puissances , et ils sont toujours
la première victime des guerres dans lesquelles ils
n'ont rien à gagner. Comparez le sort de l'Allemagne
envahie au moins une fois tous les vingt
ans , à la France qui depuis plus d'un siècle n'a
reçu qu'une fois l'ennemi dans son sein ( 1 ) . Rappelez
le temps où l'Angleterre étoit partagée en
trois royaumes indépendans ; divisez par la pensée
l'immense territoire de la Russie en différentes nations
, et cherchez ensuite quelle sera son influence .
Partout les villages se battraient entr'eux comme le
village de Rome et le village d'Albe , s'il n'y avait
pas des grandes villes , et les grandes villes se déclareraient
la guerre s'il n'y avait pas une capitale
qui rappelle sans cesse la puissance du gouvernement.
Ce ne sont pas les despotes qui divisent les
citoyens ; c'est au contraire le pouvoir général
de celui qui gouverne qui empêche l'effet de ces
rivalités constantes qui existent de province à province
, de bourgade à bourgade , de famille à famille
; et c'est une grande erreur en politique de
mettre sur le compte du despotisme ce qui est le
résultat naturel des passions humaines. Mais je ne
me suis pas chargé de combattre les pensées dé
M. de Mirabeau; j'ai voulu prouver seulement qu'il
étoit en contradiction avec la politique de la France .
Passons maintenant de la grandeur des états à la
forme de leur gouvernement.
En qualité de philosophe et de citoyen du
monde , M. de Mirabeau voulait de petits états
comme plus propres aux révolutions , car il aime
les révolutions ; il ne s'en cache pas , et dit « qu'une
(1 ) Il nefaut pas confondre des frontières passées , et le sein d'un
état occupé par l'ennemi.
FRUCTIDOR AN XII. 541
:
» émeute , une sédition à Londres , fait plus de
» bien au coeur de l'honnête homme , que toute
> cette imbécille subordination dont on se vante
>> ailleurs . » Faisons donc des voeux pour qu'il y
ait à Londres des émeutes et des séditions , afin
que les honnêtes hommes éprouvent du bien au
coeur. « En effet , ajoute - t- il , si le mieux peut
» trouver place chez les Anglais , ce sera quand
» les autres nations Européennes seront arrivées à
>> leur niveau le philosophe doit donc tendre à
» cette révolution avant que de desirer l'autre. »>
On voit que M. de Mirabeau étoit plus franc que
ses élèves ; il a toujours confondu les philosophes
et les révolutionnaires ; il avoue qu'un philosophe
doit tendre à une révolution avant d'en desirer
une autre , car il faut de l'ordre même dans
les révolutions ; aussi vouloit- il nous faire passer
par la monarchie constitutionnelle pour nous conduire
à la démocratie . Grand partisan de la résistance
active à l'autorité , de la division des pouvoirs
, et de toutes les niaiseries politiques qui ont
eu une si grande influence sur nos destinées , il
répète cent fois qu'il faut enchaîner celui qui gouverne
, et ne lui laisser que l'autorité nécessaire
pour faire le bien : on pourroit demander qui alors
aura l'autorité suffisante pour faire le mal ; car la
puissance capable d'enchaîner celui qui gouverne
seroit au-dessus de lui , auroit une autorité supérieure
à la sienne , et pourroit faire impunément
le mal , ainsi que nous l'avons vu pendant le règne
des assemblées délibérantes . « On peut être un
» bon citoyen , dit à ce sujet M. de Mirabeau , et
» cependant tenter d'opérer une révolution, pour-
» vu qu'on ne veuille pas trop la précipiter. » Si
ce principe est de circonstance , il faut avouer
que ceux qui se sont chargés d'en faire l'application
se sont plus hâtés qu'il n'appartenait à de bons
citoyens ; mais si on regarde ce principe comme
542 MERCURE
DE FRANCE
;
absolu , il faudra bientôt convenir que les bons
citoyens sont ceux qui tentent d'opérer des révolutions
, et les mauvais citoyens ceux qui confor
ment leur conduite aux lois établies : cette morale
fait sans doute partie de l'influence que le dixhuitième
siècle exerçoit sur l'esprit de M. de Mirabeau
.
»
!
Ennemi des grands états et de la stabilité monarchique
, on devine aisément que l'hérédité du
pouvoir lui parait la chose du monde la plus ridicule
; il ne tente pas de le prouver par des raisonnemens
, mais par des déclamations ; aussi fait-il
en vingt pages un abrégé de l'Histoire de France ,
capable de jeter le découragement dans toutes les
ames. En voici les premiers mots : « Aucune his-
» toire n'offre une plus longue suite de mauvaisrois
que la nôtre. » En voici : la conclusion :
<< Vantez ce que nos rois ont fait pour mériter
» notre confiance ; dans une période de cinq
» cents années , trois ont été dignes de notre con-
» fiance. » Je ne sais pourquoi on a souligné le
mot trois , à moins que ce ne fût
pour rendre plus
effrayante encore la moralité de ce tableau historique.
Ce qu'il y a de bien certain , c'est que Louis
XIV ne fait point partie de ces trois rois qui ,
après leur mort , se trouvent dignes de la confiance
des philosophes. M. de Mirabeau traîte ce
monarque beaucoup plus sévèrement Tacite
n'a traité aucun des empereurs Romains; il n'est pas
un seul tort , un seul crime dont il ne l'accuse avec
la plus grande amertume : en vérité , ceux qui gouvernent
doivent trembler à la seule pensée d'être
jugés par les citoyens du monde ; ils ne pardonnent
rien ; et le plus dur de tous les jansenistes seroit
plus indulgent pour les faiblesses inséparables
de l'humanité , que le dissipateur et voluptueux
Mirabeau. Dans un moment où la France , lasse
des abstractions politiques , est revenue au système
que
FRUCTIDOR AN XII. 543
héréditaire , le seul qui puisse lui convenir ; dans
un moment où tous les hommes qui aiment leur
patrie ont appuyé l'hérédité du pouvoir monatchique
par le tableau impartial de l'Histoire de
France , je ne sais comment les amis de M. de
Mirabeau feront pour justifier son Esprit : le rapporteront-
ils , comme disent les éditeurs , à l'influence
de la philosophie du dix - huitième siècle ?
Nous avons fait voir que M. de Mirabeau n'aimait
ni les grands états . ni le pouvoir concentré
dans les mains d'un seul , ni l'hérédité ; nous le
trouvons également opposé à toutes les distinctions
nécessaires à l'ordre social . C'est en vain qu'on
voudrait oublier les folies qu'il débita contre l'ordre
de Cincinnatus ; les éditeurs de son Esprit n'ont
pas manqué de les rappeler : il est vrai que c'était
en l'an V de la république ; mais la vérité ne
change pas suivant les circonstances ; et nous demanderons
aux amis de cet orateur s'ils l'approuvent
lorsqu'il condamne les décorations militaires dans
des termes qu'il ne nous est pas permis de citer ,
même pour les combattre , ou pour nous en móquer,
car il appelle les croix et les rubans des
chaines frivoles , et certes, l'idée est neuve ; nous
demanderons encore aux amis de cet orateur s'ils
l'approuvent lorsqu'il s'écrie : « Malheur ! mal-
» heur aux peuples reconnoissans ! ils corrompent
» jusqu'au grand homme qu'ils eussent honoré
par leur ingratitude. » Voilà une de ees sottises
philosophiques démenties par l'histoire , en contradiction
avec le coeur humain , et qu'on retrouve
dans tous les ouvrages du dix -huitième siècle : la
reconnoissance ne corrompt ni les petits , ni les
grands hommes , l'ingratitude n'honore personne ;
plus d'une fois l'injustice a aigri et la flatterie corrompu
des hommes nés pour être les bienfaiteurs de
pays ; mais faire de l'ingratitude un moyen leur
544 MERCURE DE FRANCE ,
politique , c'est vouloir ramener au milieu des moeurs
pures du christianisme les passions qui ont perdu
les démocraties soumises au polytheisme .
Il est vrai que M. de Mirabeau a un penchant
invincible pour le paganisme : il commence par
poser en principe qu'une religion quelconque n'est
nécessaire en aucun cas ; mais enfin si on ne peut
absolument s'en passer , il recommande la pluralité
des dieux , comme très- philosophique et même
très-démocratique ; pour le christianisme , il n'en
veut point à tel prix et telles conditions que ce soit .
Sur ce sujet nous nous contenterons de citer le
titre des chapitres. ler , le christianisme déprave;
II , le christianisme éteint l'industrie ; III , influence
pernicieuse du christianisme . etc. , etc.
Jusqu'à présent les philosophes instruits convenaient
du moins que l'établissement de la religion
chrétienne avait perfectionné la morale ; M. de
Mirabeau soutient la thèse contraire ; il ne fait pas
grace aux huguenots plus qu'aux catholiques ; le
déisme même lui paraît une belle inutilité . « La
» justice , dit-il , est indépendante destions
» quelconques de la Divinité ; la vertu a une base
» solide , et la justice un but réel dans l'interet,
» ce garant universel des engagemens respectifs...
» Quoi de plus grand que de célébrer dans la jus-
» tice la raison sublime qui préside à la nature
J'avoue que je ne conçois pas comment la raison
sublime qui préside à la nature peut être célébrée
dans la justice ; cela est trop fin pour moi ; mais
je reconnois fort bien dans l'intérêt , garant unversel
de nos engagemens respectifs , l'influence du
dix-huitième siècle sur l'esprit d'un citoyen du
monde .
Comme moraliste et comme politique, M. de Mirabeau
se trouve donc en opposition constante avec
les idées qui dominent aujourd'hui ; et si ce n'est
pas
FRUCTIDOR AN XII. 5
.
PEP.FRA
:
pas notre conduite qui fait la satire de son ouvrage
il faut convenir que son ouvrage est une terrible
satire de notre conduite . Si nous examinons maintenant
l'esprit de Mirabeau dans tout ce qui a
rapport à l'administration , nous trouverons également
qu'il prêche toujours le contraire de ce qui
existe. Par exemple , l'enseignement est soumis
aux lois , surveillé par les magistrats , soldé en
grande partie par l'état ; M. de Mirabeau affirme
que tout cela est inutile et ridicule , que moins on
se mêlera de l'éducation , meilleure elle sera , qu'on
doit s'en rapporter à l'intérêt individuel , et qu'enfin
<< tout homme a droit d'enseigner ce qu'il sait ; et
» même ce qu'il ne sait pas. » C'est sans doute en
vertu du droit d'enseigner ce qu'ils ne savaient
pas que les écrivains du dix- huitième siècle se sont
faits précepteurs des rois et des peuples , qui n'ont
jamais plus mal vécu ensemble que depuis qu'ils
se sont laissés régenter par la philosophie. M. de
Mirabeau s'élève contre les troupes réglées , et prétend
qu'un uniforme est une livrée ; cette idée appartient
encore au dix-huitième siècle . Il ne veut
point de douanes , point d'impôts indirects , point
de corporations , point d'entraves dans le commerce
des bleds ; c'est toujours l'esprit du dix -huitième
siècle : mais c'est sur -tout contre la police qu'il
déploie toute son éloquence , c'est contre elle qu'il
appelle l'énergie des hommes libres , et il ne
manque pas de citer l'exemple de l'Angleterre. Si
M. de Mirabeau avait occupé la place de M. de
Sartines , je crois qu'il aurait volontiers troqué toutes
ses attributions contre le droit d'établir en France
ce qu'on appelle lapresse dans la Grande- Bretagne :
arec la faculté de faire enlever dans toutes les
villes cette partie de la population qui n'a ni état ,
ni propriété , ni morale , ni famille , il est certain
qu'on pourrait réduire considérablement les res-
M m
546 MERCURE DE FRANCE ;
sorts de la police ; mais , suivant l'usage constant
des politiques modernes , M. de Mirabeau ne prend
dans chaque pays que ce qui lui convient , manière
avec laquelle on est toujours certain de composer
idéalement une administration exempte de défauts.
C'est de même avec son imagination qu'il a tracé
le caractère d'un républicain : ce chapitre est assez
curieux pour qu'on nous permette de le citer : nous
le pouvons d'autant plus sûrement qu'on ne s'avisera
d'en faire l'application à personne.
Caractère du républicain.
« Une fierté invincible , un courage indomptable
, une liberté de principes et de pensées qui
ne se soumette qu'à la raison seule et qui repousse
tout autre empire , une indépendance qui ne cède
ni aux plaisirs , ni aux peines de l'opinion , telle
est l'ame d'un républicain . Il doit jurer à la nature,
à la patrie , à lui-même de rester sans avenir dans
un présent fâcheux plutôt que de ramper un moment
, de fouler aux pieds tout ce qui contrarierait
ses principes et ses passions , de repousser
toute protection déguisée en amitié , de n'appartenir
qu'à celui qui lui appartiendra ; secours
pour secours , zèle pour zèle , amitié pour amitié ,'
liberté , vertu par dessus tout ; de montrer toujours
son sentiment par les mots ou par les faits ; de
regarder comme illusion quant à lui tout ce qui
est hors de lui , tout ce qui est opinion étrangère ,
tout ce qui n'est pas une pensée de son esprit , ou
un sentiment de son coeur ; de ne s'estimer que
la fermeté à maintenir ses droits et le respect
par
pour ceux d'autrui ; en un mot d'être lui , de
n'être que lui , de ne s'estimer que par lui. »
En 1785 le progrès des lumières était déjà si
grand qu'on trouvait admirable cé caractère formé
de vertus et de vices incompatibles , et dans lequel
FRUCTIDOR AN XII. 547
-de
02%
NA
l'orgueil domine à si haut point que deux républicains
de ce genre ne pourraient vivre ensemble
une heure sans se jurer une haine éternelle . La
déclaration de tout peuple qui veut la liberté , et
le chapitre sur les devoirs d'un roi , sont plus
extraordinaires encore : nous y renvoyons les lecteurs
curieux de connaître à quelles conditions on
obtenait une grande renommée dans le siècle qui
vient de finir.
En peu de mots , il est facile de résumer l'esprit
de Mirabeau de même que Crispin , devenu
médecin , répète toujours : prenez des pillules ,
M. de Mirabeau répète sans cesse : prenez de la
liberté ; liberté des hommes , liberté des choses ,
liberté de penser , liberté de dire , liberté de faire ,
liberté d'imprimer , liberté de commerce , liberté
d'enseigner , liberté dans les moeurs , liberté dans
le mariage , liberté partout et à tous , excepté au
pouvoir exécutif qu'il faut enchaîner , et non avec
des chatnes frivoles. A la liberté joignez la tolérance
, tolérance entière , tolérance pour tous les
cultes , excepté pour la religion chrétienne ; contre
elle il est philosophiquement permis d'être intolérant
: tel est le fonds de l'ouvrage que nous annonçons
; il est certain qu'ony sent beaucoup l'influence
du dix-huitième siècle .
Les éditeurs ont cherché l'Esprit de Mirabeau
dans quarante volumes de cet écrivain , et ils l'ont
composé à leur fantaisie , c'est - à - dire tel qu'il
pouvoit plaire en l'an V de la république : donnez
aujourd'hui les mêmes quarante volumes à de
nouveaux éditeurs , et ils composeront sans peine
un esprit de Mirabeau très - conforme aux principes
qui règnent en l'an XII. Ce n'est pas dans les
écrits de M. de Mirabeau qu'il faut chercher sa
pensée , puisqu'il a presque toujours pensé pour
gagner de l'argent , ce qui le mettoit dans la néces-
A
M m 2
548 MERCURE DE FRANCE ,
t
-
sité d'adopter les idées dominantes comme
membre de l'assemblée constituante il eut rarement
occasion de parler avec franchise ; il vouloit subjuguer
des esprits passionnés , et c'étoit pour lui
une nécessité d'adopter leur langage. La mort l'a
frappé trop tôt ; et la plus grande preuve que l'on
puisse donner de son génie , c'est que généralement
on est persuadé qu'il aurait essayé de ramener l'ordre,
quoiqu'aucun de ses discours ne prouve positivement
qu'il ait eu ce desir. Le cardinal de Retz disait
qu'un grand homme pouvait commencer sa carrière
par des folies , jamais par des puérilités : cette
pensée est applicable à M. de Mirabeau qui , tourmenté
par les événemens et par les passions les plus
violentes , fut toujours au-dessous de la place que
sa naissance lui avait marquée dans la société , sans
jamais se laisser avilir ; un grand caractère le mit
constamment au dessus de ses vices et de ses erreurs
. Aussi , dans ses ouvrages , rencontre- t - on
beaucoup d'extravagances , de déclamations ; on y
chercherait en vain des niaiseries , et c'est par-là
qu'il se distingue de tous les penseurs dont il avait
adopté les principes ; mais il est bien au-dessous
d'eux pour le style. S'il avait fait sa paix avec la
cour , comme cela paraît . hors de doute , et qu'il
fût entré dans le ministère , il aurait sans peine renoncé
aux abstractions politiques , et réuni à lui
les meilleurs esprits de son parti : cette réunion
aurait- elle suffi pour balancer l'ascendant de la
révolution ? il est permis d'en douter ; le mal venait
de trop loin , et on peut croire que la doctrine
démocratique dont M. de Mirabeau s'était fait
long-temps l'apôtre , se serait trouvée aussi forte
contre lui que contre tous ceux qui ont voulu l'arrêter
dans son cours. Cette doctrine est tellement
répandue dans les livres du dix-huitième siècle ,
qu'elle résiste pour ainsi dire à la plus sanglante de
FRUCTIDOR AN XII. 549
T

10:
dr
tive
Fiss
toutes les expériences ; on la défend encore en principe
alors même qu'on en blâme les conséquences ;
aussi est-il permis d'affirmer que moins nous raisonnons
aujourd'hui , et mieux nous valons. Les
préjugés , philosophiques restent si puissans , que
Fa l'écrivain qui juge avec sévérité les ouvrages dans
lesquels on mêle à dessein l'action du gouvernement
avec le despotisme , et sa puissance nécessaire
avec la tyrannie , est obligé de protester qu'il n'est
point un ennemi de la liberté possible . Confondre
la monarchie et les institutions qui en dérivent avec
l'esclavage , est aussi ridicule que de prétendre qu'il
n'y a point de liberté sans licence , et de république
sans démagogie : en politique les hommes
instruits , d'accord avec l'expérience de tous les
siècles , ne repoussent que les extrêmes et les contradictions
; aussi sommes-nous persuadés que si
M. de Mirabeau pouvait lire l'ouvrage qu'on appelle
son Esprit, il protesterait que ce n'est là que
son esprit de révolution , qu'il en avait un autre
beaucoup moins passionné , et qu'il ne lui a man-
Si-qué que du temps pour le faire connaître.
Dea
FIÉVÉE.
Loisirs littéraires de J. J. Regnault- Warin. Un vol . in- 12.
Prix 2 fr. 50 cent. , et 3 fr. par la poste. A Paris ,
chez Frechet , libraire , rue du Roule , n° . 291 ; et chez
le Normant , imprimeur -libraire , rue des Prêtres Saint-
Germain - l'Auxerrois , nº . 42..
AVEC une imagination assez forte et assez brillante ,
M. Regnault-Warin ne fera jamais un bon ouvrage , et
il s'exposera toute sa vie à en faire de mauvais . Il lui
manque , pour savoir écrire , d'oser dire les choses natu-
3
550 MERCURE DE FRANCE ,
rellement : c'est un de ces hommes qui mettent le bonjour
en énigme , et qui cherchent une manière de s'exprimer
tellement relevée que vous ne puissiez les entendre.
Et dum vitat humum , nubes et inania captat.
( HOR. )
Il y a des gens , dit Pascal , pour qui il n'y a point de
Paris , mais une capitale du plus bel empire de l'univers.
Voilà le goût de M. Regnault-Warin. Il n'oserait dire
qu'une femme a une jolie bouche et de belles dents , mais
elle a une coupe de carmin et trente-deux perles. Eh !
mon ami , dit La Bruyère , si vous voulez me faire entendre
qu'il pleut , dites tout bonnement il pleut ; au moins je
vous comprendrai. J'aurais été tenté vingt fois de dire la
même chose à l'auteur des Loisirs littéraires. Son style ressemble
à celui du Philosophe de Molière , lorsqu'il
retourne la phrase de M. Jourdain : Belle marquise , vos
beaux yeux me font mourir d'amour ; mais il ne sent pas ,
comme lui , que la manière de M. Jourdain est la meilleure,
parce qu'elle est la plus claire . Par exemple , il n'y a rien
de si clair que cette pensée : Une liberté sans bornes est
dangereuse. Quel prodigieux talent ne faut - il pas pour trouver
le moyen de l'obscurcir en l'exprimant ? M. Regnault-
Warin en est venu à bout . C'est un véritable tour de force.
« Les chocs , dit- il , et la chaleur que nos coeurs ,
tout de
>>> chair , reçoivent et se communiquent dans les agitations
» de la vie , ne développaient- ils pas assez énergiquement
la perversité de nos penchans , sans les lancer sur la
» pente large et rapide de la liberté indéfinie ? » Une telle
phrase me paraît un saut périlleux . Je ne crois pas
lire un
auteur ; je crois contempler un danseur de corde,
Il aurait été trop commun de dire , en parlant de Fontes
nelle , qu'il n'était point partisan des anciens , Voici qui est
plus beau : Sa plume secouait sur la robe virginale de
FRUCTIDOR AN XII. 551
F
1
res
s.Et
tend
dire
lets
a
nes!35

l'antiquité quelques gouttes d'encre envenimée. Le pauvre
Perrault a aussi pour son compte une phrase de ce sublime,
tant l'auteur en est prodigue ! Au lieu de dire comme tout
le monde , que son livre des Parallèles avait animé la dispute
, il a trouvé qu'il avait porté la guerre jusqu'à sa plus
grande conflagration. Il demande , au sujet de Rousseau ,
si on peut comprendre une éducation assise sur la nature.
Non assurément , je ne le comprends pas. Il trouve que
Diderot avait un jugement d'une lucidité extréme . Je veux
croire que M. Regnault-Warin se connaît en clarté , mais
on avouera qu'il a le don de parler comme on ne parle point.
Il a l'air d'ignorer qu'on ne doit pas écrire seulement
avec son imagination , mais avec sa raison , son esprit et
sa mémoire .
Les petits sujets qui composent ses Loisirs littéraires
>sont assez variés , mais non pas pour le style , qui est de la
plus fatigante monotonie. On y trouve d'abord le Monastère
abandonné ; l'auteur y met en scène un bon religieux
qui vient revoir la maison de son ordre : il la trouve dans
P'état où elles sont toutes aujourd'hui , ruinées , démolies ,
ou changées en hôtels dégarnis , malpropres , et habités
par une fourmillière de petits rentiers resserrés qui vivent
très-philosophiquement dans ces vastes dortoirs , destinés
de tout temps à recueillir la pauvreté . Ce monastère
n'est qu'à moitié renversé . Le pieux solitaire s'en afflige ;
il monte sa tristesse sur le ton d'Young et d'Hervey ; puis
il finit par nous prédire un siècle plus fortuné : c'est au
moins ce que nous souhaitons tous. :
De là il passe à un morceau sur les Ruines. Le champ
était vaste ; et si M. Regnault- Warin avait voulu l'approfondir,
ce sujet seul aurait pu lui fournir la matière de vingt
volumes ; mais il faut de la modération en toutes choses :
il se contente de considérer un moment cette petite place
552 MERCURE DE FRANCE ,
où fut jadis la modeste église de Saint-André - des-Arcs ;
de jetter un coup d'oeil sur cette tour isolée , restes gothiques
de l'église Saint - Jacques- de-la - Boucherie ; de se promemer
un moment dans le jardin du Luxembourg , qui n'a
pas trop l'air d'une ruine , et de remarquer le vaste terrain
où futla Chartreuse , changé aujourd'hui en une pépinière
féconde. Ce n'est pas la chute de quelques pierres qui peut
nous étonner. Quand on a vu tomber la tête d'un monarque,
on peut regarder de sang froid toutes ces ruines matérielles
ces mêmes pierres , dont le déplacement vous fait
gémir , peuvent encore servir à quelque nouvel édifice ;
mais tous ces hommes écrasés sous le vaste édifice d'un
empire renversé , dans quel temps seront -ils relevés ? -s
D'un si triste sujet , l'auteur nous conduit à un Poëme
'sur la Peinture ; mais il ne faut pas que ce nom de poëme,
que l'auteur lui donne, nous effraye ; grace au ciel , ce n'est
point un poëme, il n'est pas écrit en vers, et même il n'occupe
que quarante pages du volume. Cet ouvrage suppose
dans son auteur au moins du goût pour l'art dont il parle ,
quoiqu'il en ait pris l'idée , la marche , la plupart des debcriptions
et la majorité des morceaux dans le petit poëme
de M. l'abbé de Marsy. M. Regnault-Warin se pique
' d'être un grand coloriste , et il est certain qu'il pourrait
Te devenir en apportant plus d'économie dans l'ordonnance
de ses figures , et moins de charge dans l'abondance de ses
expressions ; mais ce défaut se fait moins remarquer dans
ce petit morceau , plus succeptible que tout autre de supporter
la bouffissure de son style , puisque l'imagination
peut y prendre un certain essor poétique , sans que le goût
en soit choqué. Chose étrange , au contraire ! on y rercontre
plus d'ordre et de sagesse dans le plan , plus de
mesure et de modération dans les paroles , que dans ceux
dont le sujet en requiert davantage . Je crois qu'il faut en
FRUCTIDOR AN XII. 553
an
ppo
Dark
?
pes
mate
f
chercher la raison dans l'original qu'il a voulu imiter , et
qui sans doute a réglé son jugement , et dirigé son esprit.
Cet ouvrage , au surplus , ne renferme que les préceptes
généraux de l'art de la peinture , que tous les artistes , et
même les personnes qui ne le sont pas , connaissent , avec
un rapide exposé du genre dans lequel les peintres les
plus délèbres ont excellé .
Le petit morceau d'Adamastor ou le Géant des tempétes
, qui est une imitation du bel épisode du Camoëns ,
a le mérite d'être approprié à l'enflure ordinaire de l'auteur
; mais il a entièrement méconnu la portée de son esprit
dans son conte arabe de l'Illusion qu'il a ´imité du
blanc et du noir de Voltaire. L'absurdité de sa fiction saute
aux yeux , et elle n'est rachetée par aucune moralité intéressante.
Il y représente un Indien doué de toutes les
faveurs du ciel, et parfaitement heureux . Tandis qu'il rêve,
son ange noir , sans doute , revêtu d'une forme brillante ,
lui remet un cornet pour entendre , non pas les paroles
mais les pensées des hommes , et des bésicles non pour
les voir tels qu'ils sont , ni tels qu'ils peuvent devenin ,
mais tels qu'il devraient paraître , d'après leurs senti
mens secrets. A son réveil , il se sert de ce petit cadeau
pour entendre et considérer une jeune beauté qui
la veille avoit reçu les honneurs du mouchoir. Il
n'entend plus qu'une harpie qui voudrait l'étrangler ,
pour lui voler tout son or , et il ne voit plus qu'un petit
monstre noir, avec des yeux enfoncés et , je crois , des ongles
crochus au bout des doigts . Il la quitte bien vîte , comme
jon peut le croire , et va rendre visite à sa femme , qui lui
apprend le plus doucement possible qu'elle est éprise d'un
esclave , et qu'elle pense à lui dérober cinq cents sultanins
pour les donner à cet amant. Toutes les personnes de sa
maison conspirent sa ruine : son fils est un coquin , sa fille
une malheureuse, son gendre qui est le sultan, veut au moins
554 MERCURE DE FRANCE ;
/
le faire empaler. Il reçoit des lettres de ses intimes amis ,
et il n'y lit que des injures grossières : et tout cela sans le
moindre motif, sans la plus petite raison de haine ou d'inimitié
, car Yezid ( c'est le nom du personnage ) est le
meilleur homme du monde. Fatigué de ne plus voir que
des laidrons et de n'entendre que des sots ou des méchans ,
il brise ses talismans , et conclut que l'illusion est bonne à
quelque chose , c'est - à- dire qu'il vaut encore mieux entendre
ce qu'on dit que ce qu'on pense , et voir le dehors
que le dedans : mais c'est faire les hommes plus méchans
qu'ils ne sont , puisque le caractère d'Yezid ne justifie aucunement
les mauvais procédés qu'il reçoit. Passe , que ses
amis le trompent , mais pourquoi le haïraient- ils s'il ne
leur a jamais fait que du bien ? Une telle supposition est
contre la vérité historique du coeur humain ; ce n'est pas
peindre la nature , c'est la calomnier. On sent assez
qu'un tel sujet demandait tout ce qui manque à l'auteur,
et ce que Voltaire possédait en partie , un fonds de raison
ingénieux et un style léger.
On en peut dire autant de ses remarques sur Fontenelle
et son Ecole.
Fontenelle a- t-il voulu devenir chef d'une école de philosophie
nouvelle ? l'a-t-il été ? Son école a- t - elle été
suivic ? quels ont été ses disciples ?
Telles sont , ce me semble , les questions qu'il falloit examiner
avant de faire cet article : peut- être serait- il résulté
de cet examen qu'il n'y avait pas d'article à faire , et que
le système de la pluralité des mondes ne valait pas la peine
de faire de son auteur le chef d'une école qui n'a jamais
existé ; il ne faut pas donner aux choses plus d'importance
qu'elles n'en ont . J'ai peine à comprendre comment ce
système pourrait alarmer la foi des personnes qui respectent
les saintes écritures , et je ne vois pas comment les
FRUCTIDOR AN XII. 555
elans

20
P
ne
pa2.
sser

philosophes qui les combattent , pourraient s'en faire un
appui. Un système de cette nature ne sera probablement
jamais qu'un jeu d'esprit : et quel fondement plus fragile
pourrait on choisir pour établir quelque raisonnement
contraire à la tradition de Moïse ?
-
Selon M. Regnault-Warin, cependant, ce système présenté
par Fontenelle comme un innocent badinage , était
l'oeuvre profonde d'un novateur adroit , qui donnait par- là
le signal au siècle à venir , d'allumer les brandons de la
discorde et d'aiguiser ses poignards et ses haches , pour
opérer le grand oeuvre que nous avons vu . Il met au rang
de ses disciples toute la secte philosophique depuis d'Alembert
et. Diderot jusqu'à l'auteur allemand de l'an 2240.
Que ce dernier soit un disciple de Fontenelle , c'est ce
dont je ne m'étais jamais douté . Quoi qu'il en soit ,
M. Regnault-Warin porte un jugement qui ne manque
pas de justesse sur chacun de ces apôtres d'une doctrine
perverse , et il les signale tous par leurs principaux caractères
, et dans un style qui serait énergique , s'il l'eût
dépouillé davantage de cette haute enluminure qui se
fait remarquer plus ou moins dans tous ses ouvrages ; il
ne manque quelquefois à M. Regnault -Warin, que d'être
moins prodigue de ses couleurs , pour devenir un peintre
agréable . « Expliquer le coeur des rois par la théorie des
» passions vulgaires , dit - il à l'occasion des dialogues
» de Fontenelle , déduire des plus faibles mobiles la marche
>> effrayante des grands résultats , c'est inviter à l'insouciance
des harmonies éternelles ; c'est provoquer des
hommages au hasard. » Cette phrase à la première lec-
·ture est un véritable logogriphe , et son enflure est vraiment
effrayante. Il ne faudrait peut- être , pour lui donner
du sens , que la réduire à des termes plus humains.
C'est un coup de pinceau trop plein , il efface le trait . De
556 MERCURE DE FRANCE ,
2
.
toutes les manières de dire que Fontenelle étoit né avec
une constitution très-faib'e , M. Regnault-Warin a certainement
trouvé la plus piquante. Il étoit né , dit- il ,
presque mort. Cela me rappelle le propos d'Arlequin qui ,
ayant tué un homme , répond au commissaire de police
qui l'interroge , que cet homme étoit venu comme cela au
mondé.
Il est étrange que M. Regnault-Warin se soit encore
gúindé sur ses échasses pour faire l'éloge de Berquin ; qu'y
-a -t-il de plus inconvenant que de louer en style pompeux
un homme qui n'a écrit qu'avec la dernière simplicité ?
Je ne sais ce que le public pourra trouver d'intéressant
dans le Portrait de Cléophile . Qui est- ce qui connaît ce
Cléophile ? L'auteur nous annonce une galerie de cès portraits
imités de quelques - uns de La Bruyère . J'y consens ,
si cela peut lui être utile ; mais je crains bien que ces portraits
ne soient reconnus de personne , et qu'ils ne plaisent
pas même à l'original.
M. Regnault-Warin termine enfin ses Loisirs par une
démonstration philosophique des buses fondamentales
de la foi.
Le dessein de cet ouvrage est louable , et marque un bon
esprit ; mais une entreprise de cette importance demande
une plus grande profondeur d'idées , et une logique plus
exacte et plus vigoureuse , que ne peuvent l'avoir des
hommes à imagination.
Non tali auxilio, nec defensoribus istis
Tempus eget.
(VIRG.)
G.
FRUCTIDOR AN XII. 557

!
es
por
C A
Essai de Vénerie , ou l'Art du Valet de Limier ; suivi
d'un traité sur les maladies des Chiens et leurs remèdes ;
d'un vocabulaire des termes de Chasse et de Vénerie ,
et d'un état des divers rendez- vous de chasse et de place
ment de relais dans les forêts qui avoisinent Paris .
Deuxième édition , revue , corrigée et augmentée par
M. des Graviers, ancien capitaine de dragons, lieutenant
de louveterie, et commandant des Véneries du ci - devant
prince de Conti. Prix : 6 fr. , et 7 fr. 50. c. par la poste ;
papier ordinaire , et 12 fr. , papier vélin . A Paris , chez
Xhrouet , imprimeur , rue des Moineaux ; et chea
le Normant, imprim . - libr . , rue des Prêtres S. - Germainl'Auxerrois
, nº . 42 , en face du petit portail de l'Eglise .
CET ouvrage intéresse sous un double rapport l'agré→
ment et d'utilité . La chasse du cerf, du daim et du che
vreuil a toujours été le noble amusement des princes et
des riches propriétaires : la chasse du sanglier offre déjà le
double avantage dont nous avons parlé , puisque cet animal
dangereux cause souvent de grands dommages ; mais c'est
principalement à l'égard du loup , que le plaisir de chasser
se trouve réuni au besoin de détruire . On sait assez combien
de ravages et de malheurs ces féroces animaux , les
plus cruels à la fois et les plus rusés , occasionnent dans
les campagnes , où ils multiplient d'une manière effrayante
depuis la révolution .
M. des Graviers , après s'être suffisamment étendu sur
les autres espèces de bêtes fauves , s'attache en particulier
à décrire les moyens nécessaires pour diminuer la quantité
de loups qui infestent les départemens , et , sous ce point
de vue , il aura rendu un grand service aux cultivateurs et
à tous ses concitoyens ,
558 MERCURE DE FRANCE ;
Toutes les méthodes qu'il enseigne , et les observations
dont il les accompagne , sont appuyées sur une longue,
expérience acquise dans un temps où les chasses étaient si
brillantes et presque journalières. Il expose , avec beaucoup
de clarté , les différentes manières de juger et de
détourner ces divers animaux , de connaître leurs ruses , et
de les rendre inutiles. Il montre , avec un détail qui ne
laisse rien à desirer , quelle est l'éducation des chiens , soit
de plaine , soit courans , la plus propre à former de bons
équipages , et le traitement de leurs maladies.
L'auteur mérite , sur tous les points , une entière confiance
; c'est lui qui avait formé ces équipages autrefois
si renommés du ci-devant prince de Conti .
Un vocabulaire explique tous les termes de chasse et de
vénerie.
Le petit traité qui , sous le titre de Rendez- vous de
Chasse, apprend à distribuer les quêtes et les relais dans
les forêts qui avoisinent Paris , achève de completter cet
ouvrage , et de rendre cette seconde édition un véritable
manuel pour le veneur .
Sur Balzac et sur les premiers Progrès de la Langue
française.
La langue française , dit M. de Voltaire , a une trèsgrande
obligation à Balzac . Il donna le premier du nombre
et de l'harmonie à la prose . Cet auteur , beaucoup trop
négligé aujourd'hui par les jeunes gens qui se destinent à
l'éloquence , n'est presque plus connu que par quelques
phrases ridicules , citées dans les rhétoriques comme des
exemples d'hyperboles outrées. Cependant c'est dans ses
ouvrages , et principalement dans ses lettres , que l'on doit
FRUCTIDOR AN XII.* 559
t
t
E
S
t
chercher des notions certaines sur le véritable génie de
notre langue , sur les tours qu'elle a admis , sur l'harmonie
qui lui est propre , et sur l'origine de la politesse française,
d'abord un peu affectée , mais à laquelle ce défaut même
ne fut pas inutile pour lui faire contracter ensuite la délicatesse
qui la caractérise. Nous avons en général trop peu
de goût pour nos anciens écrivains ; en leur préférant les
modernes et les étrangers , nous perdons peu -à- peu les
traditions grammaticales ; nous substituons des constructions
nouvelles aux constructions adoptées , et nous nous
livrons à un néologisme qui dénature entièrement notre
langue . C'est à ce dédain pour les productions de nos pères
que l'on doit attribuer en grande partie la décadence de la
littérature française . Les orateurs et les poètes des siècles
de Cicéron et d'Auguste trouvaient , dans les discours des
Gracques et dans les ouvrages d'Ennius , des trésors dont
ils n'auraient pu profiter , s'ils avaient été rebutés par le
langage suranné de ces anciens auteurs ; la langue latine
dégénéra , comme l'observe Quintilien , lorsque l'esprit
d'innovation s'empara des littérateurs , et lorsque , mépris
sant les écrivains qui avaient formé leur langue , ils en
méconnurent bientôt le génie.
Balzac étant avec raison considéré comme le premier
auteur français qui ait donné de la noblesse et de l'harmonie
à sa diction , nous croyons utile d'inspirer le desir
de le connaître à ceux qui , sur parole , ont négligé de le
lire . Ils verront que cet écrivain , auquel on a justement
reproché de l'affectation et de l'enflure , ne manquait pas
quelquefois de grace et de finesse ; qu'il était très - supérieur
au goût de son temps , et que , dans les sujets sérieux ,
il a indiqué le parti que l'on pouvait tirer de la langue
française pour la grande éloquence . Cet examen nous conduira
nécessairement à des détails sur cette époque, de
560 MERCURE DE FRANCE ,
notre littérature où nos grands écrivains commencèrent leurs
travaux ; on verra de quel point ils partirent pour arriver
au but qu'ils eurent la gloire d'atteindre ; on pourra enfin
se faire une idée des progrès que fit alors notre langue ,
et juger avec quelle rapidité elle fut épurée et perfectionnée.
"
Pour bien sentir tout le mérité de Balzac , il faut se
reporter à l'époque où il a vécu . Plusieurs personnes
savantes , comme nous le montrerons bientôt , parlaient
⚫ encore le langage du règne de Charles IX. Ronsard avait
rendu cet idiome encore plus barbare , et ceux qui avaient
la prétention d'éviter son pédantisme grossier se livraient
à l'emphase la plus ridicule . « Quel faux goût d'élo-
» quence , s'écrie le célèbre évêque de Clermont ! Les
>> astres en fournissaient toujours les traits les plus hardis

454
et les plus lumineux , et l'orateur croyait ramper , si , du
» premier pas , il ne se perdait dans les nues ; une érudi-
» tion entassée sans choix décidait de la beauté et du
» mérite des discours . » Balzac , doué d'un esprit juste et
d'un tact délicat , essaya de corriger ces énormes défauts . *
Plusieurs écrivains , alors en réputation , pouvaient s'op #3
poser à cette réforme qui aurait dégoûté le public de leurs
ouvrages ; on doit donc peu s'étonner si l'auteur sacrifia
souvent à un goût qu'il désapprouvait Une autre cause
s'opposa encore à ce que Balzac opérât dans la littérature
française le grand changement que les Lettres Provinciales
amenèrent quelques années après : il eut le malheur de
n'exercer son talent que sur des sujets peu intéressans ;
plus jaloux de briller par le style que par le fonds des idées,
il employait tous ses soins à polir des périodes nombreuses,
à choisir avec scrupule ses expressions , et à tourner avec
grace des louanges rebattues . Ce travail était loin d'être
superflu pour ceux qui voulaient étudier le génie de la
langue
I
FRUCTIDOR AN XII. 56F
1
C
La
langue française ; mais il ne pouvait produire l'effet universel
et décisif que Pascal obtint dans une discussion
fameuse , à laquelle tout le monde prit part , et où il
déploya , dans un degré de perfection dont on n'avait pas.
encore fidée , les resssources de l'art oratoire , les ruses
les plus subtiles de la dialectique , et tout le sel et la
finesse de la meilleure plaisanterie . Sans doute Balzac ne
fut pas inutile à Pascal ; dans les langues , comme dans les
arts , ceux qui préparent des réformes utiles sont obligés
de s'occuper exclusivement de petits détails que les génies.
supérieurs semblent adopter ensuite par inspiration .
Cependant Balzac obtint , dans son temps , des succès
extraordinaires ; il était l'oracle des lettres et de la
bonne compagnie ; l'élégance de son style servait de modèle
aux jeunes écrivains ; sa politesse donnait le ton aux
grandes sociétés. On peut juger de cet enthousiasme qu'il
excita, par le passage suivant d'un contemporain : << Tout
» est marqué dans ses écrits du caractère d'honnête
» homme , bien que ce soit un honnête homme chagrin
» très-mal satisfait de sa personne , plus noir que les
» nuits dont il se plaint. Mais cette vapeur noire n'em-
» pêche pas son esprit de luire; il communique sa vertu.
naux choses qu'il touche , et ne prend pas leurs défauts
» il dore les nuages qu'il ne veut pas dissiper. » Un
homme qui eut une telle influence sur le commencement
du plus beau siècle de notre littérature , n'est certainement
pas indigne d'attention dans un temps où les traditions
de ce grand siècle n'ont été que trop oubliées .
4
18
Nous avons dit qu'à l'époque où Balzac écrivait , c'està-
dire sous le ministère du cardinal de Richelieu , plusieurs
savans parlaient encore le langage du règne de Charles IX,
La lettre suivante est de 1644. Balzac y emploie un ton de
plaisanterie léger et piquant. Cette lettre est adressée à
Na
562 MERCURE DE FRANCE ,
Ménage. Il n'y a point de mal , dit Balzac , que vous
» sachiez ce qui donna lieu aux Larmes ridicules , petit
» poëme que vous trouverez à la fin du recueil : ce fut la
» mort d'un vieux poète de l'Université , connu par sa
>> mauvaise mine et par ses mauvaises chausses , disciple de
» Jodelle , et proche parent d'Amadis Jamin , grand faiseur
» de madrigaux , de ballades , de villanelles . Depuis trente
» ans , il n'était descendu qu'une fois du Mont- Saint- Hilaire
» pour passer les ponts . Il chômait la fête de Saint - Jean
» Porte-Latin plus religieusement que celle de Pasques.
» En français , il ne disait que Jupin ; il n'appelait jamais
>> le ciel que la calotte du monde ; il rimait toujours trope .
» avec Calliope ; il n'eût jamais voulu changer cil pour
» celui , quand même la mesure du vers le lui eût permis :
>> il tenait bon pour pieca , pour moult , et pour ainçois ,
>> contre les autres adverbes , à ce qu'il disait , plus jeunes
» et plus efféminés . La nouvelle qui fut apportée de sa
» mort au lieu où j'étais , par un pédant , son admirateur ,
» avec cette redite perpétuelle : Le grand dommage que
» c'est ! pensa me faire rire à l'heure même d'assez bon
» coeur. » On ne trouve dans cette lettre ni affectation , ni
expressions surannées : Balzac parle comme un homme de
bonne compagnie qui se moque avec raison d'un pédant.
1
L'art de la chaire n'était pas plus avancé que les autres
genres de littérature : les sermonaires faisaient l'étalage
d'une vaine érudition ; ils se permettaient tous les écarts
qu'une imagination déréglée pouvait leur fournir . Massillon
, qui porta si loin l'éloquence religieuse , parle ainsi
de ses obscurs prédécesseurs dans son discours de réception
à l'académie française : « La chaire semblait disputer
» ou de booffonnerie avec le théâtre , ou de sécheresse avec
» l'école ; et le prédicateur croyait avoir rempli le minis-t
» tère le plus sérieux de la religion , quand il avait dés - i
FRUCTIDOR AN XII 563
t
06
» honoré la majesté de la parole sainte , en y mêlant ou
des termes barbares qu'on n'entendait pas , ou des plai-
» santeries qu'on n'aurait pas dû entendre. » Balzac , témoin
oculaire de cette dégradation du plus sublime des
arts , donne des détails très - curieux sur quelques prédicateurs
de son temps : l'éloquence religieuse commençait à
sortir de la barbarie ; mais elle n'était pas encore tout-àfait
exempte des défauts que lui reproche Massillon. L'auteur
parle d'un homme qui , après avoir entendu de mauvais
orateurs , a pris le parti de ne plus aller au sermon .
« Il juge , dit Balzac , de tous les prédicateurs , par deux
» ou trois charlatans qu'il a ouïs , et s'imagine que toutes
» les prédications commencent , ou par ce vaillant capi-
» taine Agesilaus , ou par ce savant philosophe Socrate,
ou par Pline en son histoire naturelle , ou par Pausanias
» in arcadicis . Il m'allègue perpétuellement le buon per
» la predica et le riservate questo per la predica du car-
» dinal Hippolyte d'Est , quand quelque bel esprit de ses
» familiers disait devant lui quelque impertinence . Il pa-
» raphrase et commente ces préceptes qu'un vieux docteur
» donnait à un jeune bachelier percute cathedramfor-
>>
titer , respice crucifixum torvis oculis , et nihil dic ad
» propositum , et bene prædicabis . Je lui réponds qu'il
» n'est pas juste de considérer les choses dans la corrup-
» tion où elles étaient tombées , puisqu'elles ont été re-
» mises dans leur première pureté , et que la réformation
>> est venue depuis le désordre. » Qui aurait pu croire
que
peu d'années après cette époque où quelques sermonaires
méritaient encore de pareils reproches , il s'élèverait des
Bourdaloue et des Bossuet ? La rapidité avec laquelle se
perfectionnèrent tous les genres de littérature est vraiment
digne d'admiration . Balzac contribua , comme nous l'avons
déjà dit , à donner à l'éloquence cette noblesse et cette
Nn 2
564 MERCURE DE FRANCE ,
dignité qui doivent la caractériser . Dans une lettre où il
déplore la mort d'un ami , on trouve quelques traits que
Bossuet peut- être n'aurait pas désavoués. « Nous avons ,
» dit- il , perdu en notre ami un très- digne sénateur , je
» vous l'avoue ; mais le sénat même se perdra , et un
» jour il n'y aura pas plus de conseillers de Paris , que de
>> pères conscrits de Rome , ou d'aréopage d'Athènes.
» Nous avons perdu dans le même homme , un mathéma-
» ticien , un orateur et un poète , je vous l'avoue de re-
» chef ; mais ne savez-vous pas que les hommes ne
> vivent que parmi des pertes ? qu'ils ne cheminent que
» sur des ruines ? On devroit être accoutumé à de semblables
accidens ; ils sont aussi anciens que le monde,
>> et nous les trouvons étranges , comme si c'étoit une
» nouveauté d'aujourd'hui. » Le mouvement de cette
tirade est vraiment oratoire ; l'idée est grande , elle est
exprimée naturellement ; et l'image des hommes qui ne
vivent que parmi des pertes , qui ne cheminent que sur des
ruines , a la pompe et la noblesse qui conviennent à l'oraison
funèbre.
La langue française doit à Balzac plusieurs mots heureux
: celui de bienfaisance, que M. de Voltaire a mal- àpropos
attribué à l'abbé de Saint-Pierre, appartient à notre
auteur. Il en est un autre dont l'adoption est indiquée par
une lettre de Balzac à M. Lhuillier : « Je vousfélicite d'a-
» voir M. de Roncière pour gouverneur , M. Rigault pour
>> confrère , et mademoiselle Caliste pour écolière . Sile
» mot de féliciter n'est pas encore français , il le sera l'année
qui vient , et M. de Vaugelas m'a promis de ne pas
» lui être contraire quand nous solliciterons sa réception.
On voit que Vaugelas était alors l'arbitre suprême de la
langue , et que les meilleurs auteurs lui soumettaient leurs
doutes.
FRUCTIDOR AN XIL 565
1
ce
Balzac avait pour amis les gens de lettres les plus célèbres
de son temps : Ménage , Boisrobert , Saumaise lui - même
lui témoignaient la plus haute considération . Il n'y avait
que Chapelain qui se croyait au - dessus de lui ; Balzac par
tageait l'erreur générale sur cet homme qui avait de vastes
connaissances littéraires , mais qui était absolument dépourvu
de goût ; il n'en parle qu'avec beaucoup de respect
: « C'est , dit- il , un personnage de haute vertu , qui
» est tout intelligence , et tout raison . Si vous êtes homme
» à recevoir des conseils , les siens sont plus assurés que
» les oracles de la Pythie ; mais il faut approcher de lui
>> avec docilité d'esprit ; il faut croire . » On voit que Chapelain
avait une très-bonne opinion de lui-même : il lui
fallait des élèves soumis. Il étoit si convaincu de sa supé
riorité , que le moindre doute sur ses décisions lui paraissait
un blasphême ; exemple qui prouve qu'une trop grande
confiance en ses forces n'est jamais le signe d'un véritable
talent . On a dû remarquer dans la lettre que nous venons
d'extraire , et dans une citation précédente , que le mot
vertu n'avait pas alors la même acception qu'à présent ;
il signifiait , comme en italien , supériorité dans quelque
genre de talent .
On sait combien de critiques s'élevèrent contre le Cide
Scudéri venait d'en publier une qui , pleine de sophismes
et de mauvais goût , avait cependant obtenu les suffrages
des rivaux de Corneille et de la majorité de l'académie
française. Balzac , consulté à ce sujet , répondit à Scudéri
avec beaucoup d'esprit et de mesure . Il convient que le
poète a quelquefois violé les règles ; mais il soutient que
les beautés supérieures de son ouvrage doivent l'absoudre,
za S'il est vrai , dit- il , que la satisfaction des spectateurs .
» soit la fin que se proposent les spectacles , et que les
» maîtres même du métier aient quelquefois appelé da
3.
566 MERCURE DE FRANCE ,
>> César au peuple , le Cid ayant plu , ne serait- il pas vrai
» qu'il a obtenu la fin de la représentation , et qu'il est arrivé
à son but , encore que ce ne soit pas par le chemin
» d'Aristote , et par les adresses de sa poétique ? » Scudéri
insistait sur ce que Corneille s'était servi de charmes et
d'enchantemens pour séduire les spectateurs ; Balzac répond
: « C'est ce que vous reprochez à l'auteur du Cid ,
» qui , vous avouant qu'il a violé les règles de l'art , vous
» oblige de lui avouer qu'il a un secret qui a mieux réussi
» que l'art même ; et ne vous niant pas qu'il a trompé toute
» la cour et tout le peuple , ne vous laisse conclure de là ,
» sinon qu'il est plus fin que toute la cour et tout le peuple , et
» que la tromperie qui s'étend à un si grand nombre est moins
» une fraude qu'une conquête . » Balzac , gardant toujours les
ménagemens qu'il croit devoir à Scudéri et à l'Académie ,
conclut enfin d'une manière très-ingénieuse , et qui prouve
qu'il sentait le mérite de Corneille. « S'il est puni , dit-il ,
» ce sera après avoir triomphé ; s'il faut que Platon le bannisse
de sa république , il faut qu'il le couronne de fleurs
en le bannissant , et ne le traite pas plus mal qu'il a
» traité autrefois Homère . Un tel bannissement est le
plus beau triomphe que puisse desirer un poète .

Du temps de Balzac , les bons esprits se moquaient ,
comme aujourd'hui , du mauvais goût des Allemands. Il
semble que cette nation a toujours eu des écrivains dont
l'érudition mal digérée ne faisait qu'altérer le jugement ,
et qui cherchaient à propager les paradoxes les plus
étranges. En France , on n'a commencé que dans le dixhuitième
siècle à s'élever contre Cicéron , et à lui préférer
Sénèque cette erreur de jugement et de goût est bien plus
ancienne en Allemagne , d'où il paraît qu'elle est venue ,
Voici à quelle occasion Balzac s'explique à ce sujet :
comblé des faveurs de la cour , il avait beaucoup d'enFRUCTIDOR
AN XII. 567
4
"
vieux ; on fit un libelle contre lui , dont le chancelier
Séguier empêcha la publication . Balzac remercie son protecteur
, et comme ce grand magistrat aimait les discussions
littéraires , l'auteur s'étend sur les critiques en
général ; il ne s'étonne point s'il a des détracteurs , puisqu'une
réputation telle que celle de Cicéron n'est point
à l'abri de la censure . « Il y a , dit- il , aujourd'hui en Alle
» magne , un mauvais grammairien , un ennemi des véri-
» tés universelles , un accusateur de Cicéron , qui , depuis
» peu , a publié des observations où il fait le procès à son
» juge , et dispute le rang au prince de l'antiquité latine .
» Si bien , monseigneur , que le consentement du genre
>> humain , confirmé par une possession de dix-huit siècles ,
» n'est pas un titre suffisant pour assurer la réputation
» de ce Romain , contre la chicane de ce Barbare . » Cette
indignation de Balzac montre qu'il sentait les beautés de
l'orateur romain , et que s'il est tombé si souvent dans l'en .
flure et l'affectation , c'était pour plaire aux personnes auxquelles
il écrivait aussi remarque- t- on que ces défauts
sont beaucoup plus fréquens dans les lettres à madame
de Rambouillet , à mademoiselle Scuderi , et à Ménage ,
que dans celles où il se croit obligé à moins de frais d'es
prit et de figures .
Nous ne citerons point d'exemples de ces défauts ; ils
ont été souvent indiqués par les littérateurs modernes qui
n'ont considéré Balzac que sous le rapport qui lui étoit le
plus défavorable . On ne doit pas craindre , d'ailleurs , que
dans ce moment aucun auteur tombe dans de semblables
erreurs de goût. Pour avoir une affectation telle que celle
de Balzac , il faut un travail et une tension d'esprit dont
nos jeunes écrivains ne sont guères capables. Les défauts
opposés leur sont beaucoup plus familiers ; le soin pénible
d'arrondir et de polir des phrases ne se concilieroit pas
568 MERCURE DE FRANCE ,
1
avec leur négligence , leur ton touchant , et ce qu'ils
appellent les élans de leur imagination. On peut donc ,
sans aucun danger , leur conseiller la lecture d'un auteur
qui , comme nous l'avons observé en commençant , a le
premier donné à la prose française , l'élégance , le nombre
et la clarté qui font son caractère particulier.
P.
SPECTACLES.
THEATRE DE L'OPÉRA - COMIQUE
( ci-devant Feydeau. )
Reprise de la Jeune Prude , et rentrée de madame Scio.
CETTE reprise et cette rentrée sont les seules nouveautés
ou les seuls mouvemens qui aient été remarqués
sur les principaux théâtres dans le cours de la semaine.
Depuis cinq à six mois la santé très - délicate de madame
Scio ne lui avait pas permis de paraître sur la scène, Une
assemblée très- nombreuse s'est réunie pour fêter le retour
´de cette actrice , qui réunit tous les moyens de plaire .
Pour redoubler l'impatience par l'attente , on n'a donné de
rôle à madame Scio que dans la troisième pièce qui a été
jouée . Toutes trois sont fort médiocres.
La première est un mauvais drame de Monvel , sans
pathétique comme sans gaieté , Philippe et Georgette .
On y voit un militaire , qui seul entre plusieurs de ses
camarades , est échappé à l'échafaud , ( ce qui ne laisse pas
que d'être sérieux pour un opéra-comique ) , et qui vient
se réfugier dans une maison où une jeune fille trouve le
FRUCTIDOR AN XII 569
Scia.

moyen de le cacher à l'insu de ses parens . Tantôt on le
met sous une table couverte d'un tapis , tantôt dans une
caisse défoncée et renversée sur le côté . Dix ou douze alguazils
le cherchent en vain dans l'appartement; Georgette et le
-père de Philippe , assis l'un et l'autre sur une chaise , masquent
l'ouverture de la caisse , et les alguazils , gens trèsdébonnaires
comme on sait , n'osent pas les prier de se lever
pour faire la perquisition dont ils sont chargés.
Le second opéra est un peu moins mauvais ; mais Saint-
Foix qui en est censé le héros , s'y trouve avili et baffoué.
On lui fait jouer à-peu-près le rôle d'un sot et d'un homme
mal élevé. Il trouble sans motif , sans prétexte , un rendezvous
amoureux , se fait donner un coup d'épée , puis précipiter
du haut d'une terrasse. Il est sacrifié à son
neveu , que personne ne connaît. C'est comme dans la
Métromanie, où un Dorante éconduit M. de l'Empyrée , ce
qui est peut -être la seule cause du médiocre effet d'une
* pièce d'ailleurs si pleine de verve et de comique.
Enfin est venue la Jeune Prude , qui a le défaut de
presque toutes les pièces de M. Dupaty, d'être trop longue
set trop embrouillée. On croit toucher au dénouement , on
le desire , parce que l'intérêt est épuisé , parce qu'on a vu
assez d'imbroglio , et ce dénouement se traîne . Des incidens
nouveaux , en le prolongeant , fatiguent le spectateur.
C'est dommage , car il y a du sel , de l'esprit , des
intentions comiques dans la jeune prude. Par exemple ,
lorsque cette prude propose au faux Lindor de s'habiller
devant elle en femme pour sortir de son appartement où il
se trouve enfermé , celui- ci objecte la décence. Pressée par
la force de la situation , la prude s'écrie naturellement :
< «Il s'agit bien ici de décence ! » La pièce finit par un
trait de caractère fort ingénieux et fort naturel . La prude ,
ayant reçu une forte leçon , proteste qu'elle est corrigée
2
570
MERCURE DE FRANCE ,
pour toujours ; mais à l'instant même , elle trouve que le
fichu d'une de ses amies est un peu trop ouvert, et lui donne
une épingle .
Madame Scio a été accueillie avec transport , et a joué
avec ses graces, sa légéreté, sa perfection
ordinaires.Mademoiselle
Pingenet cadette s'est surpassée pour le chant , et
l'aînée pour le jeu. Il était impossible de mieux rendre la
prude, et quoiqu'on lui connût du talent , on a été agréablement
surpris , et on est demeuré d'accord qu'il ne tient
qu'à elle d'être une bonne actrice.
ANNONCES.
Supplément au traité des affections vaporeuses des deux sèxes ,
on maladies nerveuses , dans lequel on trouve , 1 ° . une nouvelle
édition , considérablement augmentée , du mémoire et des observations
cliniques sur l'abus du quinquina ; 2° . la réfutation de la doctrine
médicale de Brown ; 3°. une notice sur l'électricité , le galvanisme
et le magnétisme ; par Pomme , médecin de la faculté de Montpellier
, membre de la société académique des sciences de Paris , des
sociétés de Vaucluse et de Marseille , etc. , etc.
TOME II I.
Ce volume , de 272 pages in- 8° . sur beau papier , imprimé avec
soin , fait suite à toutes les éditions du même auteur , et sur- tout à
la sixième , publiée par le même libraire , en 2 vol . in- 8° . ornée du
portrait de l'auteur , la seule complète et avonée. Ce III * . vol . se vend
séparément 3 fr. 50 cent. , et 4 fr. 50 cent . par la poste . Les trois
volumes ensemble , brochés , 12 fr . , et 15 fr. par la poste .
Le Bareme général , d'après le nouveau système , I vol. in-8°.
Prix : 6 fr. , et 7 fr . 50 cent . par la poste.
A Paris , chez Cussac , imprimeur libraire , rue Croix - des- Petits-
Champs , n. 33 ; à Lyon , chez Maire , grande rue Mercière ; et
à Rouen , chez les frères Vallée .
On trouve chez le même , la nouvelle édition des Euvres de Plutarque
, revue par M. Clavier , 23 vol . in-8° . avec figures , et un
grand nombre de médaillons d'après l'antique , à raison de 6 fr. le vol.
Manuel du Marchand de Bois , ou Tarif général pour la réduction
de toutes sortes de bois carrés , d'échantillon , bâtards , ou en
grume; avec plusieurs autres Tarifs également utiles ; par L. Tremhlay
le jeune , garde-forestier . Seconde édition , augmentée par D.J.
Tremblay, chef de bureau à Beauvais , de la réduction de toutes les
grosseurs , longueurs et produits , en nouvelles mesures ; et de divers
Tarifs , tant pour le bois de chauffage que pour la réduction des chevilles
, etc. Ouvrage indispensable à tous les marchands de bois.
Prix : 2 fr. broché , et a fr. 50 c . relié.
FRUCTIDOR AN XII. 571
e
ד י
n
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A Paris , chez Calixte Volland, libraire , quai des Augustins, n . 25.
Réflexions sur l'Angleterre, par J. Chas . Brochure de 64 pages
in- 8° . Prix : fr. 25 c . , et 1 fr. 50 c . par la poste .
A Paris , rue Croix - des- Petits -Champs , n.. 33
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Vérités dont ilfaut convenir; par J. C. Un vol . in- 18 . Prix : 75 c. ' ,
et I fr. par la poste.
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La Samaritaine à l'Emperenr ; avec cette épigraphe :
Elle chantait , quoique près du tombeau.
LAFONTAINE.
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rue du Coq S. Honoré , n. 124 .
Almanach des Beaux- Arts , Peinture , Sculpture , Architecture
et Gravure, contenant l'Indication exacte des différentes écoles, et des
concours qui y sont établis ; l'organisation des Musées , des principaux
inonumens publics , et des objets d'art qu'ils contiennent ; le nom et
l'adusse des artistes dans tous les genres , le titre de leurs principaux
ouvrages, et de tous les objets relatifs aux arts , estampes , recueils
et livres lémentaires, et qui ont paru dans le courant de l'en XII . Uu
vol. in-12 Prix : 2 fr. 40 c . et 2 fr . 80 c. par la poste .
Cet Almanach est utile aux artistes et aux amateurs. Ils y trouveront
tous les renseignemens dont ils peuvent avoir besoin.
I
-
Le Chansonnier des Dames , on les Etrennes de l'Amour , pour
l'an 13 ( 1805) . 5 volume de la collection , orné d'une jolie gravure
représentant les adieux de la duchesse de la Vallière prête à se rendre
aux Carmelites. Prix : 1 fr. , et 1 fr . 25 c . par la poste . A Paris , chez
Pillot aîné , libraire , sur le Pont-Neuf, n . 5. Ce recueil est un
choix de toutes les meilleures chansons qui ont paru dans le courant
de l'année . Pour en donner une idée , nous citerons quelques noms
des auteurs qui le composent , tels que MM. Antignac , Armand-
'Gouffé , Dupaty , feu Favart , Hoffman , Millevoye , Radet , Ségur ,
Vernes , de Genève , etc. Mesdames de Montencios et Perrien
On trouve chez le même libraire la collection complète.
·
"
Ces différens ouvrages se trouvent aussi chez le Normant, rue
des Prétres Saint-Germain-l'Auxerrois , nº . 42.
Le seul portrait véritable du Pape régnant Pie VII , fait en
marbre par le célèbre statuaire , M. le chevalier Canova .
Ce portrait vient d'être fait , d'après nature , par le célèbre Canova ;
c'est le seul qui existe du Saint - Père ; la réputation de l'artiste est un
garant suffisant et de la ressemblance et de la beauté de l'ouvrage : à
peine a - t- il été exposé à Rome aux applaudissemens universels des
connaisseurs et des amateurs , que MM. Pierre Fontana et Joseph
d'Est ont entrepris de le graver par souscription .
La planche vient d'être terminée ; elle à de hauteur vingt-deux
ponces , sur seize de largeur .
Le public est prévenu que l'on trouvera des exemplaires de cette
belle gravure chez M. Leclere , libraire , quai des Augustins , n° 39. ,
au coin de la rue Pavée. Prix : 6 francs .
M. Leclere est le seul qui possède ce portrait.
572 MERCURE DE FRANCE ,
NOUVELLES DIVERSE S.
Constantinople. Le général Brune a de fréquens entretiens
avec le Reis-Effendi . Leur objet principal est la
reconnaissance de l'empereur Napoléon. Il paraît que la
Porte temporise et ne se décide pas. L'influence , actuellement
si prépondérante de la Russie , ne contribue pas peu à
rendre la politique du ministère ottoman incertaine et versatile,
La Porte craint de faire des démarches qui fournissent
à ses ennemis naturels un prétexte de lui nuire , soit
par une guerre ouverte , soit par des voies souterraines. La
condescendance qu'elle a depuis quelque temps pour la
cour de Pétersbourg , prouve assez jusqu'à quel point elle
croit devoir céder à des considérations particulières , user
de ménagemens , et montrer des dispositions amicales envers
les grandes puissances de l'Europe, sans en heurter aucune.
Londres , 25 août. - On croit généralement ici que lord
Harrowby et le comte Voronzofi ont signé mardi dernier
un traité d'alliance entre la Russie et la Grande- Bretagne .
En parlant de cette alliance , les politiques de café ne
manquent pas d'en établir les résultats infaillibles : ils dissertent
publiquement sur le projet qui avait été long-temps
enseveli dans le secret du cabinet ; on discute sérieusement
le partage des états d'une puissance qui tient un rang
distingué dans les deux plus belles parties du globe ; on
spécule sur les avantages d'un commerce unique dans l'u
nivers ..... Selon cès messieurs , il est temps de réaliser le
rêve de Catherine II : l'aigle russe doit flotter de la Baltique
à la Méditerranée ; l'empereur Alexandre doit s'asseoir sur
le trône des Constantins , et l'Angleterre , plus heureuse
cette fois que dans le partage de la Pologne , doit être mise
eu possession de l'Egypte et du commerce universel.....
Jusqu'à quel point ces prétentions sont-elles fondées ?
Nous ne sommes pas encore assez instruits pour le dé →
cider ; mais il suffit peut-être de ce qu'on a déjà vu ,
et de
ce qui se passe aujourd'hui , pour en craindre quelque
chose . En ce cas , il importe d'éveiller l'attention de l'Europe
, et de fixer ses regards sur les nouveaux dangers qui
vont naître pour elle .
En effet , dans cette hypothèse , Malte n'est plus pour
l'Angleterre un rocher stérile , un point de station inutile
dans une mer où l'on n'a point de possessions ; Malte deFRUCTIDOR
AN XII. 573
vient le boulevard d'un nouvel empire. En supposant cette
arrière-pensée au cabinet de Saint-James , on n'est plus
étonné que pour l'accomplir , il ait compromis son honneur
et non existence. On a dit qu'Henri IV s'était écrié ,
en faisant son abjuration : Paris vaut bien une messe ! En
raisonnant dujuste à l'injuste , Georges III , songeant aux
avantages qu'il s'en promettait , aura dit : Malte vaut bien
un parjure!
Le succès de cette usurpation ne détruirait pas la vérité
de ce que nous avons établi touchant les résultats nécessaires
de l'alliance bizarre entre l'Angleterre et la Russie.
Ces résultats seraient peut-être un peu plus éloignés ; ils
n'en sont pas moins inévitables . Mais quelques succès présens
éblouissent souvent les souverains comme les particuliers.
L'Angleterre veut à tout prix l'Egypte , quoique.
dans l'avenir l'Egypte ne puisse ni ajouter à sa sécurité
ni défendre l'empire maritime et commercial qu'elle doit
perdre un jour. Mais à ne considérer les prétentions de
l'Angleterre que dans le moment actuel , il ne faut pas
dissimuler que son usurpation de l'Egypte ne fût un des
plus grands fléaux qui pût tomber sur l'Europe . Nous l'avons
déjà dit , nous ne craignons pas de le redire , ça été
un très-grand malheur que des intrigues étrangères , que
des insinuations perfides aient troublé , il y a six ans , la
bonne harmonie qui devait toujours régner entre la Tur
quie et la France ; que le gouvernement anglais soit parvenu
à tromper la Porte sur ses véritables intérêts . L'Egypte
, dans les mains de la France , était un point d'appui
pour la Turquie ; c'était un contre-poids pour l'industrie
et le commerce des nations , contre les tyrans du Bengale ;
c'était une barrière respectable contre les projets ultérieurs
des Russes sur la Turquie européenne et même sur l'Inde
anglaise. L'Egypte , entre les mains des Français , était un
vaste port , un marché général ouvert à toutes les nations
industrieuses ; c'était le point de contact de trois parties
du monde. La France ne pouvait aller au-delà ; elle n'était
intéressée qu'à rendre à ce beau pays toute sa splendeur et
son antique civilisation . Elle s'en servait pour balancer le
prix des denrées de l'Orient , des Indes et de la Chine. La
concurrence de deux peuples commerçans tournait au
profit de toute la terre. Ils se surveillaient mutuellement ,
entretenaient l'équilibre et arrêtaient les grandes usurpations
. Au lieu de cela , l'Angleterre qui ne voit d'autre
intérêt que de fermer la route de l'Inde par la Méditerranée
, parce que celle du cap de Bonne-Espérance est
FOLD
574 MERCURE DE FRANCE ,
beaucoup plus courte pour elle , doit attacher moins d'intérêt
à la splendeur de l'Egypte . Elle n'en ferait pas valoir
les richesses ; elle n'en favoriserait pas les communications
; elle étendrait une main de fer sur cette contrée fertile
, parce qu'elle y attache moins de prix pour en jouir
elle- même que pour en priver les autres nations . Un ouvrage
remarquable a révélé à cet égard la profession det
foi du gouvernement anglais ; c'est celui que le major'
Taylor a publié sous l'influence et presque sous la diclée
de M. Dundas , ouvrage dans lequel on ose avouer qu'il
faut fermer toute communication avec l'Egypte, y détruire
tout germe de fécondité et d'opulence , et même , s'il était
possible , faire refluer le Nil jusque dans la mer Rouge
pour rendre cette contrée moins habitable que les déserts
de l'Afrique.
Le chemin de l'Orient une fois fermé aux Européens ,
rien ne s'opposerait plus à ce que la compagnie anglaise
mit le prix qu'elle voudrait aux marchandises de l'Orient :
elle serait sans concurrence comme sa cupidité est sans
bornes ; et l'Europe livrée à ce monopole exclusif , regretterait
trop tard de l'avoir long - temps favorisé par son
insouciance et son aveuglement.
+
Du côté de la Russie , les dangers sont trop évidens
pour nous arrêter à les développer en details : une puissance
qui tiendrait à la fois la Baltique et les Dardanelles ,
détruirait tout l'équilibre en Europe ; et son alliance avec
une autre qui tiendrait le sceptre des mers , serait un fléau
général que tous les peuples devraient conjurer . Si l'aigle
russe flotte sur la mosquée de Sainte - Sophie , il ne sera
plus temps que l'empereur d'Allemagne s'oppose aux progrès
de son ennemi naturel ; le mal sera désormais incurable
. Pour distraire ses nouveaux sujets du malheur d'être
conquis , pour les occuper d'une manière utile , ou pour
distraire leur esprit , on verrait bientôt le Russe attaquer
la Hongrie ; l'empereur d'Allemagne sentirait alors dans
quels dangers il s'est laissé engager . .... C'est aujourd'hui
qu'il faudrait les prévenir . Avec quel soin ses illustres
ancêtres arrêtaient les progrès des armes musulmanes
! Au moindre danger , la chrétienté suspendait
disputes intestines ; elle ralliait contre l'ennemi commun .
On ne cessait de dire que les Turcs menaçaient la liberté
de l'Europe , et c'est cette sage sollicitude qui l'a sauvée.
Maintenant que la Turquie est si loin de cet esprit de conquête
; que le Grand- Seigueur n'aspire qu'à conserver ce
qu'il possède , les états ottomans sont devenus le rempart
ses
FRUCTIDOR AN XIL 575 .
·
de l'Allemagne ; le fléau a changé de côté ; l'orage est venu
insensiblement du fond du Nord ; à peine s'en aperçoiton
quand il est prêt à crever sur deux des plus redou➡
tables puissances du monde ; et c'est alors qu'on feint de
redouter la France , enfermée nécessairement dans ses
limites naturelles ; et ce sont les deux cabinets qui n'ont
cessé de crier contre ce qu'ils appellent l'ambition française
, qui méditent en même temps , et de concert ,
spoliation de leurs alliés et le partage du monde commercial
!. (Extrait du The Argus.)
la
Rome. Le bref du Saint- Siége , pour le rétablissement
de l'ordre des Jésuites dans le royaume de Naples , a paru
tout récemment. Il est daté du 30 juin , et adressé au père
Gabriel Gruber , général de la société de Jésus dans l'empire
de Russie. Cette société suivra , dans le royaume de
Naples , et dans l'empire de Russie , l'ancienne règle de
Saint - Ignace , telle qu'elle fut approuvée par Paul III.
Vienne. Le couronnement de François II , comme empereur
héréditaire d'Autriche , est , dit-on , fixé au 15 octobre.
- Le général Lauriston , qui était ici . depuis quelque
temps , est parti pour Constantinople .
-La gazette de la cour n'avait désigné jusqu'ici l'empereur
des Français que sous le titre de nouveau souverain de
France. Le 25 août , pour la première fois, il y fut désigné
sous celui de S. M. l'empereur Napoléon 1er.
-L'affluence des courriers qui arrivent ici de Paris , de
de Londres et de Pétersbourg, ou qui sont expédiés pour ces
villes ; les conférences multipliées qui ont lieu entre notre
ministre des affaires étrangères et les ministres de France ,
d'Angleterre et de Russie, prouvent assez que la cour impériale
et royale prend une part active aux discussions politiques
; mais il est certain que tous ses efforts ont pour but
uniquement d'opérer une conciliation si desirée .
Hambourg. Le comte de Lille et toute sa suite sont partis
de Grodno. On croit qu'ils se rendent à Pétersbourg.
De Ratisbonne. Le chargé d'affaires de Russie , insiste
toujours pour qu'il soit délibéré à la diète sur l'objet de la
note russe du 7 mars. Ma's tous les membres de la diète ,
à l'exception des ministres de Suède et de Brunswick-
Lunebourg , étant d'accord pour laisser entièrement tomber
cette affaire , selon le voeu manifesté par les principales
puissances , il a été arrêté presqu'unanimement qu'on
entrera en vacances , lesquelles seront prolongées jusqu'au
12 novembre. Il a été pris un conclusum formel à cet égard .
Le ministre de Suède a remis à la diète une espèce de
576 MERCURE DE FRANCE.
protestation contre le décret pragmatique publié par la
cour de Vienne sur le nouveau titre d'empereur héréditaire
d'Autriche. Cette note est de la teneur suivante :
<< D'après la note des légations de Bohême et d'Autriche,
remise à la diète générale de l'empire germanique le 25 de
ce mois , au sujet du titre impérial autrichien , la légation
suédoise se voit obligée de déclarer que , quoique S. M. le
roi de Suède apprit avec le plaisir le plus sincère tout ce
qui peut tendre à l'avantage et à la satisfaction de S. M.
romaine impériale et de son illustre maison impériale ,
S. M. suédoise, tant en sa qualité de garant de la constitution
de l'Empire , que particulièrement en celle d'état de l'Empire,
croit que l'objet en question se trouve dans une liaison
si inséparable avec la composition de l'Empire germanique,
qu'il devait être donné à la diète germanique , non seulement
en communication , mais encore lui être proposé comme
un point de délibération , afin de donner à tous les membres
de l'Empire l'occasion de manifester leurs avis fondés sur la
» Ratibonne , le 26 août 1804.
» Signé, VENUt- Bild. »
Cette conduite extraordinaire du roi de Suède explique
la cause de son départ inattendu pour Stockholm , sans
passer à Vienne.
constitution.
PARI S.
Le 8 fructidor , il s'est livré un combat entre une partie
de notre flottille , sous Boulogne , et l'escadre anglaise.
L'empereur était avec l'amiral, et les ministres de la guerre
et de la marine , dans un canot , pour diriger de plus près
les mouvemens de ses navires . Les Anglais ont été mis en
fuite. On leur a coulé bas un cutter , avec tout son équipage
, et tué en outre beaucoup de monde . Nous n'avons
eu qu'un mort et sept blessés.
-Toute exportation de grains et farines est provisoirement
défendue , sans exception ni modification .
-On dit que le pape partira de Rome le 26 septembre,
pour se rendre à Paris.
-
On mande de Lubeck , en date du 30 juillet , que le
gouvernement de Russie a fait défendre , dans cet empire ,
la circulation d'un ouvrage intitulé : Mes Souvenirs de
vingt ans de séjour à Berlin ; par M. Thiébault , de l'académie
de Berlin. Cet ouvrage , en cinq vol . in-8° . , est du
prix de 18 fr. , et 23 fr. par la poste , et se trouve à Paris ,
chez Buisson, rue Hautefeuille, n°. 20 ; et chezle Normant.
COM
Gembre
S.M
erale
E
( No. CLXVIII . ) 28 FRUCTIDOR an 12.
( Samedi 15 Septembre 1804. )
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE
POÉSI E.
xpliqu
SECONDE FOLIE
pare
UN TROUBADO U R.
POUR plaire à la beauté qui m'enflamme à toute heure ,
J'ai visité des Dieux la céleste demeure ,
Et de là , descendu dans le sacré vallon ,
J'ai , près de Jupiter , soupé chez Apollon ( 1 ).
J'y fus vu de bon oeil par toutes les déesses ;
J'osai même à Vénus faire quelques caresses ,
Et , quoique mes transports fussent allés très - loin ,
Vulcain de ses filets ne m'enveloppa point .
Il est vrai que Jupin , ce dieu si redoutable ,
Mais qu'à table , au dessert , on trouve fort aimable
Favorisa ces jeux et même en rit beaucoup .
Enfin , pour mon essai , je fis un très- beau coup ,
Et je dois convenir qu'en ces sortes de fêtes ,
Les Dieux sont bonnes gens et même bonnes bêtes .
(1 ) Allusion aux Banquets d'Apollon , ou Première Folie d'un
Troubadour, insérés dans le Mercure du 20 prairial.
0
578 MERCURE DE FRANCE ,
Revenons la beauté qui me tient dans ses fers ,
Veut qu'au sortir des cieux je descende aux enfers .
Allons , il faut partir , et même sans bagage.
Ne craignez rien pourtant , je ferai bon voyage .
Je monte sur Pégase , et , donnant du talon ,
Je me trouve , en deux sauts , aux bords de l'Achéron .
<«< A moi , vieux nautonnier ! viens passer dans ta barque
» Un courrier de Jupin . Ce suprême monarque
» M'envoie à Proserpine , au séjour infernal ;
» Et Phébus , pour venir , m'a prêté son cheval . »
Le nom de Jupiter et l'aspect de Pégase
Font que l'on cbéít à ma première phrase.
J'ai passé , je m'avance , et Cerbère qui dort ,
Au palais de Pluton me laisse un libre abord .
Je me fais annoncer d'abord chez Proserpine .
« Ah ! je vous reconnais , dit - elle , à votre mine.
>> Ma cousine Vénus m'écrivit avant-hier
» Que vous deviez venir ce matin en enfer.
>> Elle m'en dit , ma foi , bien long sur votre compte ,
» Et toute femme honnête en rougirait de honte .
» Il en est autrement chez une déité .
>> La pudeur , parmi nous , nuit à la dignité , »
» Et nous l'abandonnons à la faible mortelle
» Qui , pour charmer un coeur , ne peut se passer d'elle .
» Mais , mon cher Troubadour , ne croyez pas pourtant
>> Qu'ici bas avec moi l'on puisse être galant.
>> Ma cousine a raison , vous êtes fort aimable ,
» Et nous ferions bientôt ensemble quelque diable ;
» Mais mon pauvre mari , d'ailleurs fort bon garçon ,
» Sur ce point délicat n'entend pas de raison .
» Il m'en a déjà cui ; je suis bien résolue
>> D'avoir dans ce palais beaucoup de retenue .
>> Mais tout jaloux qu'il est , il permet quelquefois
» Que j'aille d'Apollon entendre le hautbois .
» Trouvez-vous y demain ; j'y dîne avec ma mère.
» Là , dans un frais bosquet , asile du mystère ,
FRUCTIDOR AN XII. 579
» Je pourrai , je l'espère , éprouver entre nous ,
» Si vous méritez bien tout ce qu'on dit de vous.
» Cependant de Pluton évitez la présence :
» Il nous soupçonnerait de quelque intelligence ,
» Et pourrait s'opposer au dîner de demain ;
» Adieu. Contentez- vous de me baiser la main ,
» Et partez dans l'instant. Je l'ordonne avec peine ,
>> Mais je serai bientôt beaucoup moins inhumaine.
» Adieu , cher Troubadour ; si vous n'avez rien dit ,
» C'est en cela sur-tout qu'a brillé votre esprit ;
>> Et vos yeux pleins de feu , de joie et d'espérance ,
» Valent en ce moment la plus belle éloquence .
» D'ailleurs , auprès des Dieux , un silence flatteur
>> Marque mieux le respect de leur adorateur
» Et les femmes sur- tout , jalouses du mystère ,
» Aiment à faire agir l'homme qui sait se faire .
» Pardonnez , mon discours eût été bien moins bref ;
» Mais je tremble toujours de voir venir mon chef.
» Je l'entends , sauvez- vous , et Dieu vous soit en garde ! »
Je m'esquive aussitôt , maudissant la bavarde .....
Qu'elle m'a fait horreur ! ah ! j'en jure ma foi ;
Si je la vois jamais , ce sera malgré moi .
6
T 2..32
Au rendez -vous pourtant il faudra bien se rendre ;
Mais , tant que je pourrai je veux la faire attendre ,
Et renoncerais même aux banquets d'Apollon ,
Si j'y croyais trouver la femme de Pluton.
**
༽ སྐ
1.
I
Par M. A. J.
га in d
TRADUCTION ....
et1
DE LA III ÉLÉGIE DUIII LIVRE DE TIBUL
Quid prodest cælum votis implesse , bte.
QU'A servi , Nééra , de fatiguer les Dieux
De prières , d'encens , d'offrandes et de voeux ?
002
580 MERCURE DE FRANCE ;
Voulais -je m'élever aux honneurs de l'empire ;
Habiter un palais de jaspe et de porphire ;
Attirer sur mes- champs les faveurs de Cérès ?
Non, non , j'osais prétendre à de plus grands bienfaits .
De la vie , avec toi , ma charmante maîtresse ,
Epuiser doucement la coupe enchanteresse ,
Tel eût été pour moi le bonheur souverain .
Quand la lente vieillesse cût amené ma fin ,
Quand j'aurais épuisé tout le fil de la Parque ,
Près de descendre nu dans l'infernale barque ,
J'aurais voulu mourir en tombant sur ton sein.
Pour entasser de l'or , quel serait mon dessein ?
A quoi bon se charger d'un métal inutile ;
Cultiver sans relâche un domaine fertile ;
Dans de vastes palais , par les arts embellis ,
Fouler aux pieds l'azur et les marbres de prix ;
Dans un parc renfermant une forêt immense ,
Chercher des bois sacrés le ténébreux silence ;
A la pourpre de Tyr mêler , sur ses habits ,
Et l'éclat de la perle , et le feu du rubis ?
"
Ces biens que suit l'envie , et que le peuple admire ;
Ne sont point le bonheur auquel mon coeur aspire.
Le vulgaire.souvent exagère leur prix :
Par eux les noirs chagrins ne sont point éclaircis .
La fortune sur eux exerce sa puissance.
Avec toi , Nééra , je crains peu l'indigence ;
Sans toi , les dons des rois ne sont rien à mes yeux.
Que béni soit le jour , le jour trois fois heureux,
Qui doit à mes desirs rendre une tendre amante !
Mais si , pour son retour , ma prière constante
Des Dieux trop irrités n'adoucit les refus ,
Que me ferait l'empire , et tout l'or de Crésus ?
Qu'un autre en soit jaloux . Ma grandeur , ma richesse ,
Serait de posséder l'objet de ma tendresse .
O Junon ! ô Vénus ! venez à mon secours !
C'est à vous que Tibulle , en tremblant , a recours.
"
FRUCTIDOR AN XII. 581
Ou , si le sort cruel , si la Parque implacable
Toujours à mes souhaits se montre inexorable ;
Je t'invoque , & Pluton ! dans tes gouffres affreux
Engloutis pour jamais un amant malheureux !
KÉRIVALAN T.
A É LÉON ORE.
LA JALOUSIE ,
Traduction de Métastase.
ÉLÉONORE , ô mon amie !
A tes pieds j'abjure mes torts.
En t'accusant de perfidie ,
Hélas ! je crus de faux dehors.
Que je hais ce soupçon coupable !
Que je hais ce doute insultant !
Non , désormais un seul instant ,
Je ne puis te croire capable
De tromper ma crédule foi ;
J'en jure ici les Dieux et toi ;
Et cette bouche enchanteresse ,
De mon sort unique maîtresse ,
Et dont mon coeur chérit la loi.
Mais non , dissipons nos alarmes.
Bouche qu'habitent les Amours ,
J'en crois le serinent plein de charmes
Que tu fis'de m'aimer toujours.
Pour moi , si je deviens parjure ,
Que le brillant flambeau des cieux ,
Pour venger ma'nouvelle injure ,
Gesse de briller à mes yeux.
Oui , j'en conviens , je suis coupable ;
Punis ma faute si tu veux ;
3
582 MERCURE DE FRANCE ,
Mais à ton tour , entre nous deux ,
Conviens qu'elle fut excusable.
De Tyrsis je connais l'amour ,
Comme ta flamme m'est connue.
Tyrsis te parlait l'autre jour ,
J'arrive soudain à ma vue
Il se trouble , tu fus émue ;
Il devint pâle , tu rougis ;
Il te regarda , tu souris.....
Ah ! cette rougeur , ce sourire ,
Je sais trop ce qu'ils veulent dire !
Eléonore , quand mon coeur
Te fit l'aveu de sa tendresse ,
Tel fut ton souris , ta rougeur......
Et tu n'es pas une traîtresse ?
Et mon soupçon n'est qu'une erreur
Perfide et barbare maîtresse ?......
Qu'ai-je dit ? quel égarement !
Voilà que je soupçonne encore ,
'Ah ! pardonne , toi que j'adore ,
Je ne suis qu'un parjure amant ,
Qu'un fou ..... Mais songe , je te prie ,
Que l'amour cause ma folie ;
Et songe qu'on voit mille amans
Etre mille fois dans la vie
Infidèles à leurs sermens.
Le nocher , jouet du naufrage ,
Jure de ne plus s'embarquer ;
Le calme vient : bravant l'orage ,
Sur les mers il court se risquer .
Las des belliqueuses alarmes ,
Le guerrier jure le repos ;
Mais la trompette des héros
Sonne , et le guerrier vole aux armes.
AUGUSTE DE LABOUÏSSE,
FRUCTIDOR AN XII. 583
A GLY RIS.
TRADUCTION D'UNE ÉPIGRAMME DE MÉLÉAGRE ,
Extraite de l'Anthologie.
PROMETTEZ - vous d'être fidelle
A l'amant soumis à vos lois ?
Promettez - vous d'être rebelle
Au parjure d'un autre choix ?...
Si jamais vous brûlez d'une flamme nouvelle ,
Craignez , Glyris , craignez l'Amour et ses revers !
Ce Dieu malin regarde de travers

Une infidelle !
En lui forgeant de nouveaux fers ,
Il hâte son tourment , anticipe ses peines ;
Il lui fait regretter de ses premières chaînes
La noble empreinte et le doux serrement ;
Cruel moment !
Tout en riant , l'Amour punit souvent le crime
Qu'il a lui - même conseillé :
Il cherche avec plaisir à faire une victime
D'un coeur qu'il a déjà souillé .
Oui , Glyris , l'amante peu sage ,
Qui fait un jeu de son serment ,
Le dieu d'amour , quoique volage ,
Sait l'en punir sévèrement .
Par M. VERLHAC ( de Brives ) .
ENIGM E.
AUTREFOIS ce n'était qu'au sage
Que l'on pouvait donner mon nom ,
L'extravagance de notre age
Le donne à des brisc-raison ;
4
584 MERCURE DE FRANCE ,
Esprits forts , dont l'utile audace
Détruit tout ce qu'on a de bon :
Goujats que ne les nomme-t-on ?
L'architecte seul peut construire ,
Goujats suffisent pour détruire.
Par un Abonné.
LOGOGRIP HE.
TANTÔT mâle , tantôt femelle ,
J'ai fait naître ici-bas mainte et mainte querelle ;
Brillant dans les combats , charmant dans un boudoir ,
Je désole une belle , ou je lui rends l'espoir ;
Je parle avec Pindare au maître du tonnerre ;
Avec un pauvre auteur je marche terre à terre ;
J'amuse , je déchire et vante tour -à -tour
Le crime , la vertu , la sagesse et l'amour.
Ma tête à bas , la coquette Glycère
Voudrait me dérober aux regards curieux ;
Mais , hélas ! on lit dans ses yeux ,
Ce qu'elle veut cacher avec tant de mystère .
25
Par un Abonné ( de Sens , département de l'Yonne ) .
CHARA DE,
Le jardin potager voit croître mon premier ;
Souvent le Muséum nous offre mon dernier ;
C'est avec mon premier que l'on fait mon entier.
Mots de l'Enigme , du Logogriphe et de la
Charade insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier numéro est Soulier.
Celui du Logogriphe est Image, où l'on trouve mage etáge.
Celui de la Charade est Cor- don.
• 585
FRUCTIDOR AN XII.
Les Leçons de l'Histoire , ou Lettres d'un Père à
son Fils , sur les faits intéressans de l'histoire
universelle ; par l'auteur du Comte de Valmont.
Huit volumes in- 12 . Prix : 24 fr. , et 35 fr. par
la poste. A Paris , chez Leclere , libraire , quai
des Augustins ; et chez le Normant, imprimeurlibraire
, rue des Prêtres Saint- Germain -l'Auxerrois
, nº . 42 , en face du petit portail de l'Eglise.
Nous avons déjà parlé de cet excellent
ouvrage. Nous en avons fait connaître le plan et
les principes ; nous avons donné quelqu'idée des
recherches profondes qu'il suppose , et de la critique
qui a présidé à ces recherches ; enfin nous
avons relevé la modestie de son titre. Cette modestie
a donné lieu à deux erreurs ou à deux préventions
qu'il est juste d'éclaircir. On a supposé
d'abord que cet ouvrage n'était qu'un choix des
événemens les plus curieux et les plus instructifs .
On a été surpris d'y trouver le plan d'une histoire
universelle , et mesurant son étendue sur celle de
l'idée qu'on s'était faite , on l'a jugée trop vaste ,
quoiqu'en effet une histoire générale demande cette
grandeur et ce développement , sous peine d'être
une esquisse maigre , et un sommaire sans intérêt.
Cette prévention était fortifiée par une autre ,
que le titre avait également fait naître . On s'imaginait
que les Leçons de l'Histoire étaient une suite
de réflexions morales que l'auteur avait tirées des
faits , et on s'effrayait de la longueur de ces leçons .
Mais c'est par les faits mêmes que l'auteur s'est
proposé d'instruire . Il a suivi le plan de la Providence
, qui nous montre les hommes heureux ou
malheureux , et les états forts ou faibles , selon
586 MERCURE DE FRANCE ;
qu'ils obéissent aux lois fondamentales de la
société .
L'histoire est la démonstration de l'ordre par
les faits. Tout trône qui tombe est un argument en
faveur de cet ordre . Toute révolution est une leçon
donnée également à ceux qui ont cessé de commander
, et à ceux qui ont cessé d'obéir. Comptez
le nombre des leçons par celui des empires renversés
, depuis le premier royaume d'Assyrie jusqu'à
nos jours , et cherchez la raison de ces renversemens
, vous aurez celle de l'ordre.
A
Bossuet nous a donné cette démonstration ; mais
pour la rendre plus frappante , il ne s'est arrêté
qu'aux principaux événemens et aux plus connus.
M. de Voltaire ne comprenait pas son dessein
lorsqu'il lui reprochait si légèrement de n'avoir
rien dit des Chinois , dont l'histoire était encore si
pleine d'incertitudes . Ce grand homme avait bien
d'autres vues que celle de fixer un point de chronologie
, ou de démêler l'origine d'un peuple. Il
voulait montrer , dans l'histoire , les lois et les desseins
de la Providence . En expliquant par ces lois
tout le cours des choses humaines , il montrait le
rapport des vérités rationnelles aux vérités historiques
, et soutenait , l'un par l'autre , ces deux
ordres de preuves . Or , afin que son explication
fût claire et certaine , il fallait qu'elle ne portât que
sur des faits éclatans et connus de toute la terre.
Il fallait , en s'élevant au- dessus des circonstances
minutieuses , et des disputes obscures des savans ,
montrer par quel enchainement de causes et de
moyens les empires s'établissaient ou se déréglaient ;
pour qu'on aperçut distinctement à quelles lois
sont soumises l'élévation et la chute de ces grands
corps politiques. La Chine , qui est toujours demeurée
étrangère aux affaires du monde civilisé , n'entrait
pas dans cette suite de révolutions que
FRUCTIDOR AN XII. 581
res
Bossuet a dépeintes pour l'instruction des nations
chrétiennes. On peut donc dire qu'elle était hors
de son sujet.
En portant ce flambeau dans les ténèbres de
l'histoire , ce grand écrivain a enseigné la manière
de l'étudier , et il en a fixé les principes ; mais en
même temps , comme la rapidité de son récit et
la hauteur de ses idées ne lui ont pas permis de
descendre aux connaissances élémentaires , il était
à souhaiter que quelqu'héritier de ses vues et de sa
doctrine entrat dans le détail , et y portat la même
lumière. C'est ce qu'a fait le savant auteur des
Leçons de l'Histoire ; et le service qu'il a rendu
aux instituteurs et aux pères de famille , est digne
d'une éternelle reconnaissance .

Jusqu'ici les diverses parties de l'histoire universelle
avaient été traitées par des esprits bien
différens, Chacun y portait ses vues. La plupart
avaient puisé dans les écoles beaucoup de prévention
pour les moeurs et les gouvernemens de l'antiquité.
L'histoire écrite avec de tels préjugés ne
pouvait être que dangcreuse. C'était une grande
folie , il faut l'avouer , d'inspirer tant d'enthousiasme
pour la législation absurde des Païens , et pour leurs
républiques séditieuses , à des hommes qui devaient
vivre sous des institutions monarchiques , et sous
les lois du christianisme. Ce fanatisme fut plus
exalté que jamais dans le siècle dernier. Lorsque
l'auteur de l'Esprit des Lois écrivait que la vertu
était le principe des républiques , n'était - ce pas
inspirer du mépris pour le gouvernement de son
pays , auquel il n'attribuait pas un principe si
honorable ? Il était facile de prévoir que si ces
grands admirateurs des Grecs et des Romains
avaient jamais quelqu'autorité , ils bouleverseraient
l'état pour y faire l'expérience de leurs idées. Le
fantôme de la liberté romaine imposait presqu'à
588 MERCURE DE FRANCE ;
tout le monde . En vain Bossuet les avait avertis par
ces paroles si remarquables , et vraiment prophé
tiques pour toute révolution : «< Quand Brutus inspirait
au peuple Romain un amour immense de la
liberté , il ne songeait pas qu'il jetait dans les
esprits le principe de cette licence effrénée , par
laquelle la tyrannie , qu'il voulait détruire , devait
être un jour rétablie plus dure que sous les Tarquins.
» On aurait prévenu de grands malheurs
si on eût toujours enseigné l'histoire ancienne de
manière à en tirer de telles leçons. Combien donc
importait- il de faire revivre cet esprit , et d'en
étendre les principes à toutes les parties de l'histoire
, pour suppléer aux différentes sources auxquelles
on était forcé de recourir , et laisser aux
jeunes gens une instruction uniforme ! Le travail
de M. l'abbé Gérard paraît bien estimable , lorsqu'on
l'envisage sous ce point de vue.
Il ne s'agit pas de faire violence aux faits pour
en tirer des lumières si instructives. Il ne faut
qu'examiner les choses sans prévention , pour voir
combien de malheurs réels sont cachés sous ces
noms pompeux de liberté et d'égalité. C'est un
magnifique drap mortuaire qui couvre la pourriture
des tombeaux. Avec ces noms superbes , les
Grecs avaient trouvé le secret de ne point connaitre
de repos. Une inquiétude éternelle agitait
au dedans et au dehors toutes ces républiques sans
consistance , qui ne voulaient souffrir ni maîtres ,
ni rivales. Le bon sens d'Esope ne les corrigea
pas. Il fallut què la dure expérience vint les instruire.
Deux leçons se donnaient à-la-fois sur les
deux principaux théâtres de l'univers: Dans le
même temps , Athènes se défaisait des Pisistratides
, et Rome chassait les Tarquins . Toutes deux
furent punies par la liberté même qu'elles s'étaient
donnée . Athènes fut la plus malheureuse ville du
FRUCTIDOR AN XII. 58g
me
tara
"
Tar
monde. Soumise au plus cruel des tyrans , à celui
qui ne se repose jamais , au caprice des passions
populaires , elle fut continuellement teinte du sang
de ses meilleurs citoyens . A peine délivrée de
l'inondation des Perses par le génic de Thémistocle
, on la voit , dans les temps brillans de Périclès
, désolée par la guerre du Péloponèse , qui
dura vingt-sept ans. Elle fut prise enfin , et opprimée
par Lysandre , qui lui donna trente tyrans .
Dans le siècle suivant , vous la voyez ramper sous
les rois de Macédoine ; son meilleur temps fut celui
où , esclave des Romains sous le nom d'alliée , elle
instruisait ses vainqueurs ; mais elle voulut remuer
en faveur de Mithridate , et Sylla éteignit ce reste
de liberté dans des fleuves de sang.
Rome ne paraît pas moins misérable dans ses
conquêtes. Les déclamateurs ne voient que la gloire
militaire de ses entreprises ; ils ne savent pas à quel,
prix elle l'achetait. Placée entre l'anarchie et la
guerre , elle ne se sauvait d'un de ces fléaux que
par l'autre. Elle était condamnée à conquérir l'uni-,
vers ou à périr . Elle n'avait pas à respirer un
moment. Il fallait qu'elle déchirat ses voisins , ou
qu'elle se déchirât elle-même. Toute son histoire
n'est que le développement de cette proposition.
C'était même l'opinion de quelques-uns de ses magistrats.
« Le consul Appius , dit M. l'abbé Gérard ,
ne trouvait de remède aux dissentions , que dans
lés du dehors. » Ce consul entendait les
guerres
affaires de sa république , et on ne peut lui reprocher
que d'avoir eu trop durement et trop orgueilleusement
raison . Mais on peut juger si un
gouvernement qui ne pouvait subsister que par la
guerre , était autre chose qu'un gouvernement révolutionnaire
et anti-social . Ce qu'on dit de la profonde
habileté du sénat , qui est très-juste , ne sert
qu'à prouver que lorsqu'on a mis dans l'état un
590 MERCURE DE FRANCE ,
principe de révolution et de désordre , il est impossible
d'en éviter les conséquences. Cette force
majeure à laquelle tous ceux qui gouvernent se
sentent assujétis , n'est que la force des principes
qui les entraînent par leurs suitcs.
Cicéron et les plus habiles du sénat voulaient
rétablir la république , après la mort de César : Ces
hommes judicieux n'y pensaient pas. Avec toute
leur expérience , ils furent joués par un jeune
homme qui , à la vérité , était cru fin politique , mais
qui, d'ailleurs , n'eût pas été capable de se rendre
maître de l'univers , si Rome n'eût couru d'ellemême
au-devant de la monarchie . Ce fut la force
des choses qui lui mit l'empire dans les mains .
Ainsi on a raison de dire que les hommes font
plus ou moins qu'ils ne pensent.
« Alexandre ne croyait pas travailler pour ses
capitaines , ni ruiner sa maison par ses conquêtes. »
Quand les Césars flattaient les soldats , ils
n'avaient pas dessein de donner des maîtres à leurs
successeurs et à l'empire,
<<
>>
De tels exemples montrent assez de quelle importance
il est que l'histoire , écrite par des hommes
expérimentés , enseigne les principes de l'ordre
social , seuls fondemens sur lesquels les états
puissent se soutenir.
Outre ces leçons générales qu'un esprit juste
découvre dans la conduite des affaires , l'histoire
en offre de particulières qui intéressent les moeurs ,
et qui ne demandent pas moins de réflexion.
- On aura une idée de la manière dont M. l'abbé'
Gérard juge et peint les hommes, par le morceau
suivant :
<<
Philippe ( c'est le père d'Alexandre ) , s'est
rendu digne de mémoire par bien des endroits . Il
serait difficile de décider s'il ne seemontra pas plus
redoutable dans l'intérieur du cabinet que sur le
FRUCTIDOR AN XII.
591
re
Ces
ne
adre
champ de bataille , dans les traités que dans les
combats. Profond dans ses vues , plein de sagacité
dans le choix des moyens , changeant sa marche
avec le plus grand art , selon les circonstances , et
sans changer d'objet , constant à suivre le plan
qu'il s'était tracé , unissant la lenteur et la maturité
dans les conseils , à l'activité , à la chaleur dans
l'exécution , intrépide dans les dangers , et d'un
courage à toute épreuve , doué d'une éloquence
forte et persuasive , maniant aussi bien la plume
que l'épée, il eût été un grand homme , si les vertus
morales , si les qualités du coeur eussent répondu en
lui à celles de l'esprit. >>
On ne peut douter que si tous les écrivains se
fussent accordés à juger du mérite et à dispenser la
gloire par de tels principes, la droiture de cette
opinion n'eût à la longue influé sur la conduite
des hommes. Alexandre s'écriait dans le fond des
Indes : O Athéniens ! combien de travaux j'endure
, pour mériter vos éloges ! Si les Athéniens
n'eussent jamais loué que de bonnes actions , leur
estime eût pu être une règle de vertu pour ce
prince .
La méthode d'histoire universelle qu'a suivie
M. l'abbé Gérard paraît sujette à quelques inconvéniens
, en ce que , faisant marcher de front toutes
les histoires particulières , selon l'ordre des temps ,
il est inévitable de passer de l'une à l'autre , ce qui
peut nuire à l'intérêt et partager l'attention du lecteur
; mais il me semble que le savant historien
sauve habilement ce défaut , en ne suspendant son
récit qu'à ces époques fixes , où l'esprit demande
naturellement à s'arrêter. Cependant il faut avouer
qu'on se trouve un peu dépaysé , lorsqu'on est jeté
dans l'histoire d'un peuple dont les moeurs et les
affaires sont absolument étrangères aux événemens
qu'on vient de parcourir. C'est ce qu'on éprouve en
592 MERCURE
DE FRANCE ,
passant de l'histoire de la Grèce à celle de la Chine,
qui n'y a pas plus de rapport que l'histoire de
Gulliver. Mais les dynasties ténébreuses des Chinois
étant devenues un objet de spéculation pour
certaines gens qui ne vivent que d'incertitudes
et d'obscurités , M. l'abbé Gérard s'est fait un
devoir de les éclaircir et de les faire entrer dans
son plan. Les personnes instruites trouveront qu'il
aurait pu les resserrer davantage , aussi bien que
d'autres parties de l'histoire ancienne ; mais on ne
doit pas perdre de vue qu'il a travaillé pour un âge
dont il faut tout à- la-fois éclaircir le jugement et
orner la mémoire.
CH. D.
1:
Abrégé de l'Histoire Romaine , depuis la fondation de
Rome jusqu'à la chute de l'Empire Romain en Occident
, traduit de l'anglais du docteur Goldsmith , sur la
douzième édition ; par V. D. Musset- Pathay. A l'usage
des Prytanées , Lycées et Ecoles secondaires. Deuxième
édition , soigneusement revue et corrigée , avec une carte
de l'Italie et de la Gaule. Un volume in- 12, Prix : 2 fr.
50 cent. , et 3 fr. par la poste. A Paris , chez Hyacinthe
Langlois , quai des Augustins ; et chez le Normant ,
rue des Prêtres S. Germain- l'Auxerrois , n° . 42.
COMME on juge aujourd'hui de l'éducation des enfans
par la quantité de mots qu'ils ont dans la tête , comme
c'est leur mémoire qu'on cultive , et non leur intelligence ,
il est tout naturel que les abrégés soient à la mode : moije
crois que les détails historiques conviennent fort aux
jeunes gens , et que les abrégés ne sont ,bons que pour les
vieillards . Un écolier de douze à treize ans qui voudra
apprendre
FRUCTIDOR AN XII. 593
Occ
apprendre l'Histoire Romaine dans l'unique volume de
M. Goldsmith , aura beaucoup plus travaillé , s'il retient
quelques faits , qu'un autre écolier du même âge qui aura
lu l'Histoire Romaine dans les seize volumes de M. Rolling
Dans l'Abrégé , les faits se pressent tellement qu'il faut un
effort pour les saisir , et les grands personnages passent si
vîte qu'on n'a point le temps de s'intéresser à eux ; dans
l'histoire complette au contraire , tout parle à l'imagination
d'un enfant ; il se passionne pour les hommes à grand
caractère qu'il voit agir sous ses yeux : il prend sa part dé
leurs projets , épouse leurs querelles, ressent leurs injures ;
en un mot il exerce sa pensée , son jugement , ses affections ;
il forme son esprit , et retient sans peine beaucoup plus de
faits que celui qui n'én a étudié que la nomenclature . Je
n'avance rien ici qui ne soit prouvé par une longue expérience
; et l'on ne peut réfléchir sur l'ancien système
d'éducation auquel nous revenons trop partiellement peutêtre
, sans admirer quelle profonde connaissance du coeur
humain avaient les différentes corporations auxquelles
l'instruction publique était confiée .
4
L'histoire n'est pas la science des enfans ; c'est pour cela
même que l'histoire ancienne peut seule pour eux être un objet
d'étude ; elle est toute dramatique , et leur convient beaucoup
sous ce rapport. Des républiques toujours agitées ,
jamais de petits intérêts , puisqu'il s'agit toujours de la
perte ou du triomphe de l'état , de grandes vertus , des
injustices criantes , des personnages dominans , des rivalités
sanglantes ; quels ressorts pour des écrivains ! quel spectacle
attachant pour des imaginations encore neuves !
L'histoire ancienne séduit les jeunes gens par la même
raison qu'elle plaît aux poètes dramatiques : c'est l'enfance
de la société ; les passions y jouent un bien plus grand
rôle que dans nos gouvernemens modernes ; les états n'y
P p
594 MERCURE DE FRANCE ,

R
:
sont point liés par une politique générale ; la prospérité des
peuples y paraît bien plus dépendante des vices et des vertus
de ceux qui gouvernent ; enfin il y a un dénouement
à ces grands drames , puisque le sort de ces nations est
accompli . Elles ont disparu , elles ne laissent plus que des
souvenirs ces souvenirs peuvent être présentés d'une manière
brillante ; personne n'a plus d'intérêt direct à en
discuter la vérité aussi admire-l- on et peut-on admirer
dans les historiens anciens ce qu'on ne tolérerait pas dans
les historiens modernes . L'écrivain qui ôte à ces grands
drames le mouvement , qui réduit à des faits sans couleur
ce poétique spectacle de l'antiquité , a- t- il le droit de pré
senter son travail comme utile à la jeunesse ? Nous croyons
le contraire . C'est ne pas connaître les enfans que de négliger
de compter pour beaucoup l'imagination dans les
moyens de les instruire et de les diriger : on , prétend
aujourd'hui s'adresser d'abord à leur raison , et l'on en
fait de sots et froids raisonneurs . Comment éspérer conduire
des enfans par une raison qu'ils n'ont pas , et né
gliger de s'emparer de leur imagination ? ils en ont tous ,
et ne saisissent bien que ce qui l'exerce : c'est en grande
partie sur cette observation qu'était fondé le système d'instruction
suivi par les Jésuites .
Il•n'y a point de peuple sur lequel les modernes aient
autant écrit que sur les Romains , et c'est peut-être le peuple
sur lequel nous avons les idées les plus fausses . Tacite
nous a bien fait connaître leurs empereurs ; aucun de leurs
historiens ne nous a mis à même de bien juger leurs rois ;
et Cicéron seul , dans une phrase , nous a révélé le secret
de la politique de leur sénat : « Le peuple Rom ain , dit- il , a
» fait la conquête du monde en allant toujours au secours de
>> ses alliés . » Voilà un de ces aveux qu'il n'est bon de faire
qu'après l'événement , et avec lequel on pourrait écrire
P
FRUCTIDOR AN XII.
595
Time
1
une Histoire Romaine plus vraie , plus instructive que celle
de Tite-Live , mais bien moins amusante . Pour les premiers
rois de Rome , ils sont destinés à n'être jamais
jugés ; aussi l'homme instruit est- il toujours étonné des
absurdités répandues sur leur conduite , et sur les limites
de leur puissance . Je n'en citerai qu'un exemple.
Tite- Live , et d'après lui M. Rollin , l'abbé de Vertot ,
et tous ceux qui les ont copiés en Angleterre comme en
France , affirment que , sous la monarchie , le peuple seul
avait droit de déclarer la guerre , ce qui serait d'autant
plus extraordinaire que le peuple seul n'avait certainement
pas ce droit pendant la république , et qu'il serait absurde
que le chef d'un état guerrier fût absolument sans autorité
dans une circonstance aussi importante . Pour appuyer cette
opinion bizarre , généralement reçue aujourd'hui , il n'est
pas un historien qui ne cite une formule de déclaration dé
guerre conservée par Tite- Live , et portée par un fécialien ,
emploi qui dans nos moeurs répond à celui de héraultd'armes.
La voici :
« Ecoutez , Jupiter et vous Junon , écoutez , Quirinus ,
» écoutez dieux du ciel , de la terre et des enfers , je vous
» prends à témoin que le peuple Latin est injuste ; et
comme ce peuple a outragé le peuple Romain , le peuple
» Romain et moi , du consentement du sénat , lui décla-
>> rons la guerre. »
« On voit par cette formule , dit M. Rollin et répète
mot pour mot l'abbé de Vertot , qu'il n'est fait aucune
mention du roi , que tout se fait au nom et par l'autorité
du peuple , c'est- à - dire de tout le corps de la nation . >>
Il me semble qu'il ne faut pas un grand effort d'esprit
pour voir que cette formule prouve tout le contraire , et
qu'il y a trop de bonhomie à croire que , dans une monarchie
, tout le corps de la nation s'explique sans l'inter-
Pp 2
596 MERCURE DE FRANCE ;
vention du monarque : c'est vouloir faire parler un corps
sans tête. Qui ne sent que le moi souligné dans la formule
se rapporte au roi , que le peuple romain et moi signifient
le peuple romain et moi qui suis son roi , moi qui conduis
ses armées , moi monarque et seul organe qui puisse
transmettre ses résolutions aux étrangers , nous vous déclarons
la guerre ? Autrement ce serait le fécialien , c'està
-dire un porteur de formule qui se nommerait avec le
peuple romain , qui se mettrait sur la même ligne , qui
parlerait de lui aux étrangers , non par ordre , mais avec
le consentement du sénat ! en vérité cela est si absurde
qu'on ne conçoit pas comment tant d'historiens ont pu s'y
tromper. Mais ils copiaient des écrivains romains qui ,
séduits par la gloire de Rome république , trouvaient admirable
tout ce qui pouvait relever la prétendue majesté
du peuple ; et ils ont trouvé plus simple de donner une
fausse explication d'un fait hors de toute vraisemblance ,
que de le discuter. Je citerais au besoin cent niaiseries
aussi fortes , et généralement adoptées par ceux qui croient
savoir l'histoire romaine ; mais je ne veux point m'écarter
de mon but qui est de prouver que l'histoire ancienne
n'est séduisante que parce que ceux qui l'ont écrite y ont
mis plus d'imagination que de critique , et que la réduire
à des faits séchement racontés , c'est en rendre la
lecture pénible pour des enfans , sans leur procurer une
instruction plus réelle .
On vante beaucoup les historiens de l'antiquité , on fait
peu de cas des historiens modernes , et particulièrement
des nôtres ; cette prévention seule suffirait pour éloigner
du genre historique des hommes de mérite qui ne consentiront
jamais à se livrer à un travail pénible qui n'a plus
de récompense dans l'opinion publique . Nous avons d'excellens
historiens ; et ce n'est pas leur faute s'il a plu aux
FRUCTIDOR AN XII. 597
801
20
:
philosophes du dix- huitième siècle de les décrier au point
que personne ne veut se donner la peine de les lire les
philosophes avaient un grand intérêt à tourner en ridicule
des écrivains amis de leur patrie , du gouvernement , de
la religion ; et dont la morale sévère fait un si grand contraste
avec l'indulgence des historiens protestans qu'il était
alors question de mettre à la mode . A cet égard , comme
à tant d'autres , nous avons été dupes d'une coterie qui
avait juré de bouleverser la France . Mais il ne faut pas
s'y tromper ; les récompenses les plus brillantes que puisse
offrir notre gouvernement , ne suffiront pas pour créer des
historiens le premier moyen d'en obtenir est de rendre à
ceux que nous avons déjà , l'estime qu'ils méritent. Pour
cela , il ne faut pas les juger par comparaison avec les historiens
de l'antiquité , ou il faut les mettre dans la position
où étaient ceux - ci : qu'il n'y ait plus qu'une seule nation
dans le monde , que cette nation soit la France , et comme
alors il n'y aura plus de points d'histoire à discuter , on
pourra se livrer entièrement à son imagination , arranger
les faits d'après un système donné ; on pourra mentir
sans craindre d'être relevé par les historiens des autres
peuples; on pourra tout se permettre , pourvu qu'on flatte
sans cesse les préjugés nationaux. Les Romains se sont
chargés de nous transmettre leurs griefs et l'explication
de leur conduite envers les peuples conquis ; il nous manquera
éternellement l'histoire des guerres puniques écrites
par un Carthaginois . Il nous manque également l'histoire
de tous les peuples qui existaient en Italie lors de la fondation
de Rome ; histoire qui nous aiderait beaucoup à convertir
les politiques qui pensent que les fondateurs de
cet empire créèrent d'imagination des institutions nouvelles
.
Romulus se trouve à la tête de trois mille et quelques
3
598 MERCURE· DE FRANCE ,
brigands ; il dit aux uns vous serez patriciens , c'est- àdire
nobles ; il dit aux autres vous serez plébéiens 2
c'est-à - dire peuple ; et voilà bientôt une aristocratic si
puissante qu'elle tue le chef qui l'avait formée , et veut
dès -lors s'emparer des rênes du gouvernement. Quand
on ne pense qu'à l'origine de ce fameux sénat , on est
émerveille de la facilité avec laquelle il s'élève au - dessus
des autres citoyens , et , comme M. de Mirabeau , on est
prêt à crier contre le danger des plus petites distinctions
sociales ; mais le merveilleux cesse lorsqu'on réfléchit que
Romulus ne fit qu'adopter la forme du gouvernement des
peuples dont il se constituait le voisin , et l'on conçoit
que les patriciens ne devinrent tout - à- coup si puissans
contre leur roi , si respectés du peuple , que par esprit.
d'imitation , que par la force d'habitude antérieurement,
contractée par les individus échappés des états, voisins.
pour venir fonder l'état romain . Romulus n'inventa rien
dans la forme de son gouvernement ; à cet égard les
preuves existent pour ceux qui savent lire : ce prince en
paroîtra moins extraordinaire à ceux qui aiment que l'on
fasse des constitutions toutes nouvelles ; mais je crois
que mon observation ne lui fera rien perdre auprès des
hommes qui pensent que l'habileté d'un chef consiste
bien plus à diriger les idées reçues , qu'à s'amuser à
faire des théories politiques.
A cet égard , le sénat fut aussi sage que ses rois :
après l'expulsion des Tarquin , il ne fit qu'un léger changement
dans la forme du gouvernement , et ce changement
étoit indispensable. Tous les historiens ont loué la
sagesse avec laquelle ce sénat créa un dictateur quand le
besoin s'en fit sentir , mais ils ont présenté cette conception
politique comme aussi neuve que belle ; et le fait
est qu'elle existait déjà aux mêmes conditions et Jes
pour
FRUCTIDOR AN XII.
599
1la
HTTP
>>
mêmes circonstances chez les nations voisines . Pour s'en
convaincre , il suffit encore de lire. D'où il faut conclure
que le peuple romain n'était pas plus bête que les
autres peuples qui repoussent les nouveautés en politique
le sénat ne lui en proposoit pas ; il trouvoit plus
simple et plus sûr d'adopter des institutions connues , et
qui , bien que nouvelles dans Rome , n'étaient nouvelles
pour aucun romain . Il est plaisant de trouver la preuve
de ce fait dans les historiens qui disent le contraire ;
aussi répéterai-je que les anciens écrivoient l'histoire
et ne la discutaient pas ; et que nous autres malheureux
modernes nous sommes obligés de la discuter en l'écriyant
; aussi mettons nous souvent des raisonnemens
ennuyeux , mais nécessaires , où ils ne mettaient que
des phrases brillantes.
Pour M. Goldsmith , il ne fait usage ni de discussions ,
ni de périodes arrondies ; il abrège : il jette les faits
les uns après les autres avec beaucoup d'ordre , il est
vrai ; mais avec une sécheresse qu'on lui reprocherait ,
si le petit nombre de réflexions qu'il se permet ne faisaient
desirer qu'il n'en eût hasardé aucune. Voici de quelle
manière il peint le changement opéré dans les moeurs
romaines après la mort des Gracques.
« Le gouvernement à cette époque devint une odieuse
» aristocratie, Les tribuns , qui d'abord protégeaient le
» peuple , ayant acquis eux - mêmes des richesses , ne séparèrent
plus leurs intérêts de ceux du sénat, et concou-
>> rurent avec lui à opprimer les Romains. Les dénomi-
>> nations de plébéiens et de patriciens n'entraînaïent plus
» de lutte , et la seule différence était entre les pauvres et
» les riches. >>
Je ne sais pourquoi M. Goldsmith appelle cet état une
odicuse aristocratie ; c'est abuser des termes , puisqu'il
foo MERCURE DE FRANCE ;
convient lui- même qu'il n'y avait plus d'intérêts séparés
entre les patriciens et les plébéiens. L'ascendant que
donnent les richesses augmente chez tous les peuples à mesure
que les distinctions sociales s'effacent ; cet ascendant
est épouvantable , j'en conviens ; c'est le plus humiliant ,
le plus corrupteur de tous ; mais c'est positivement quand
il n'y a plus d'aristocratie légale qu'il s'établit ; et les Romains
le subirent pour punition de s'être fiés aux tribuns ,
comme nous l'avons subi pour nous punir d'avoir tant cru
les philosophes . Comme il n'y a pas de démocratie possible
dans les grands états et dans les vieux états , tout grand
peuple ou tout vieux peuple qui se prête à renverser les
distinctions sociales pour arriver à l'égalité absolue , n'y
gagne rien que de voir la richesse s'élever au - dessus de
tout et comme être riche est alors un desir général , on
sacrifie honneur , vertu , famille , patrie , liberté à l'espoir
de s'enrichir ; la condition des pauvres est plus dure qu'à
toute autre époque ; la condition des riches est plus incertaine;
le besoin de toutes les jouissances en devient plus vif
dans ceux qui peuvent se les procurer , plus tourmentant
dans ceux qui les envient ; et de cette disposition des es
prits il résulte un mal -aise qui ne s'apaise que sous l'autorité
d'un maître. Ce fut le sort des Romains . Mais il n'y
avait point pour cela aristocratie ; il y avoit , au contraire
, absence d'aristocratie ; c'est ce que nos philo
sophes appelent égalité , et ce qui les a le plus séduits
dans l'histoire romaine ; car ils séparent toujours les
causes des effets ; c'est pour cela qu'ils sont incorrigibles .
Malheureusement pour les Romains , les maîtres qu'ils
recurent de la force des événemens étoient obligés de
les amuser par l'image de la république ; aussi depuis
Tarquin n'eurent - ils jamais de véritable monarchie ,
quoique la forme et les institutions de ce gouvernement
fussent indispensables à l'étendue de leur puissance. HeuFRUCTIDOR
AN XII. 601
Cr
191
reusement pour nous , la république n'a point jeté de
racine dans notre esprit ; les souvenirs qu'elle nous a
laissés sont pénibles , et nous ne demandons qu'à rentrer
dans nos anciennes institutions dégagées de tout ce que
le temps , bien plus que la révolution , a rendu sans force
et par conséquent sans utilité . Nous sommes un vieux
peuple , mais nous ne sommes point un peuple vieilli , surtout
en nous comparant aux autres nations de l'Europe ;
nos idées politiques sont plus saines qu'elles ne l'étaient à
la fin du dix - huitième siècle ; le parti philosophique , et
démocratique , et révolutionnaire s'éteint sans éclat , n'osant
plus soutenir des principes qu'il dément par sa conduite
; tous les jours nous faisons des progrès d'autant plus
assurés qu'ils sont le fruit d'une meilleure opinion publique
si nous parlons encore d'égalité , c'est par réminiscence
; máis personne ne voudrait se charger de la définir
; enfin les distinctions sociales s'établissent et s'établiront
doucement sous la protection d'un gouvernement
créé pour un peuple agricole et militaire. Bientôt l'odieuse
aristocratie des richesses , comme dit M. Goldsmith , sera
contenue par des institutions dont on ne sent jamais mieux
le besoin qu'après les avoir détruites : nos souvenirs nous
sauveront ; ceux que les Romains devaient conserver ont
contribué à les perdre. Les hommes qui veulent juger des
siècles à venir par l'exemple, de l'antiquité , n'ont jamais
observé qu'il n'y a eu de grands états sans despotisme que
depuis l'établissement de la religion chrétienne ; que cette
religion et le sort de l'Europe sont inséparables ; aussi ne
peut - on penser sans mépris à ces philosoples inconsidérés
qui prétendaient appeler les peuples à la liberté en leur
prêchant l'athéisme et le déisme , aussi dangereux l'un que
l'autre en politique.
La traduction de l'ouvrage que nous annonçons n'est
602 MERCURE DE FRANCE ,
point exempte de négligences ; mais si le style manqué
quelquefois de correction , il est toujours clair et rapide .
Nous croyons qu'il faut mettre sur le compte de l'auteur
des tournures maniérées qui appartiennent au roman ;
on sait que M. Goldsmith a eu de grands succès dans ce
genre , et l'habitude l'aura emporté . Par exemple , il dit ,
en parlant de l'enlèvement des Sabines : « Vainement les
» filles elles-mêmes s'opposèrent aux entreprises de leurs
>> ravisseurs : la constance et les caresses obtinrent les
» faveurs que la timidité avait d'abord refusées. » Il est
permis de croire que les Romains poussèrent violemment
des caresses qui devaient leur faire obtenir des faveurs ,
car ils n'avaient point pour modèles nos héros de romans
qui semblent n'enlever des femmes que pour mieux les
respecter après . Ces défauts et d'autres que nous pourrions
faire remarquer n'empêchent point que l'ouvrage de
M. Goldsmith ne soit bon à lire . S'il convient peu aux
jeunes gens qui desirent apprendre l'Histoire Romaine , il
est excellent pour ceux qui veulent connnaître ce qu'ils
ont retenu de leurs études sur ce sujet avec cet Abrégé ,
ils peuvent faire en peu de temps un sûr examen de leur
mémoire , et ces examens sont toujours profitables .
FIÉVÉE.
Un peu du Temps passé , un peu du Temps présent , ou
Quelques Vérités dont il faut convenir ; par J. C. Prix :
75 cent. , et 1 fr. par la poste. A Paris , chez Debray,
libraire , rue Saint- Honoré , barrière des Sergens ; et
chez le Normant , imprimeur-libraire , rue des Prêtres
Saint -Germain-l'Auxerrois , n°. 42.
CETTE petite brochure est attribuée à un homme trèsconnu
dans la révolution. Nous iguorous si c'est avec fonFRUCTIDOR
AN XII. 603
1:
TON
dement ou si c'est une simple conjecture qu'ont fait naître
les lettres initiales du nom de l'auteur. Quoi qu'il en soit ,
elle est écrite avec une concision énergique. On la lit avec
avidité , comme tout ce qui traite des événemens du jour ,
et touche à des intérêts présens . Elle est si courte , que son
étendue n'excède pas beaucoup celle qu'on donne communément
dans ce journal aux extraits des nouveautés :
ainsi , nous en pourrons citer une très-grande partie , qui
fera nécessairement naître le desir de connaître le reste.
« Si l'histoire des troubles qui agitent l'Europe , et qui
ont eu tant d'influence sur les autres parties du monde
depuis vingt années , doit exciter vivement la curiosité
de nos descen lans , il faut convenir que les événemens
qu'elle retracera ont été une source de grandes calamités
pour les ames droites et sensibles qui en ont vu toutes les
époques.
>> Comment , au milieu d'universités savantes , d'acadé
mies célèbres ces temps ont-ils rivalisé avec ceux de
l'ignorance et de la barbarie ? Par exemple , comment ,
sous l'ancienne monarchie , des ministres extérieurement
importans , des magistrats extérieurement amis des moeurs ,
les docteurs bien avérés de nos sorbonnes littéraires parcouraient-
ils , chacun dans leur sens et de la meilleure foi
du monde , un cercle d'erreurs qui prouvent que la raison
conduit rarement ceux qui s'efforcent de la définir et
que les véritables préceptes sont dans les bons exemples ?
Corneille et Fénélon , Racine et Turenne ne soupçonnaient
pas que , pour faire preuve de lumières et de philosophie ,
et aspirer à un grand nom , il faudrait un jour dépraver
les moeurs par des ouvrages , licencieux , détourner les
hommes de la voie paisible de la sagesse , en soulevant
leurs passions , en les égarant par les paradoxes les plus
insensés.
"
604 MERCURE DE FRANCE ,
» Mais si notre nation légère s'éloigne trop facilement
des sentiers de la prudence et de la raison , son tact délicat ,
sa sensibilité naturelle savent bientôt l'y ramener. Aussi ,
quels qu'aient été ses excès , les moeurs , les arts et le goût
ne se montrent pas moins disposés à nous confier encore
le secret de former des hommes pour être la sauve -garde
de la civilisation perfectionnée. N'est-ce pas aux soins , à
l'énergie de ces mêmes Français ; n'est - ce pas à leur
magnanimité que les puissances qui se réjouissaient de
notre ruine future , pendant nos agitations passées , doivent
leur propre conservation ? car lorqu'elles faisaient la guerre
à la France , la France seule la faisait à la révolution . Si
l'on excepte cette époque terrible où l'ancienne dynastie ,
achetant la proscription par le délaissement dans lequel
elle laissa toutes les classes de la société , ignorait qu'il y
avait plus de Bayard sous les chaumières de la Vendée , "
que parmi les gens présentés ; si l'on excepte cette époque
épouvantable où Robespierre , popularisant la cruauté ,
éleva son trône sur mille échafauds sanglans , et , fort de
tous les crimes , prétendit ériger de monstrueux principes
en sublimes vertus ; si l'on excepte , dis -je , cette douloureuse
époque , combien de nobles efforts ne firent pas les divers
membres qui héritèrent successivement de l'autorité ,
pour s'opposer à des systèmes dévastateurs ; systèmes que la
faiblesse de Louis XVI , le vain orgueil de ses frères et
de leurs courtisans , avaient peut- être encore moins préparés
que la fatale incapacité des ministres du dernier
règne de la branche des Capets !
» En effet , qui ne vouerait maintenant tour à tour au
ridicule et à l'opprobre le nom de ces prétendus hommes
d'état , jadis ministres par la magie de ces lauriers de boudoirs
et de ces couronnes domestiques accordés libéralement
dans le salon de nos anciens traitans à des vertus
FRUCTIDOR AN XII. 605
12.
supposées héréditaires , ou à des talens que leur obscurité
naturelle voulait préserver de subir la plus honteuse illustration
; de ces prétendus hommes d'état dont le génie fut
étonné , les lumières embarrassées en 1789 , par un misérable
déficit de 56 millions , tandis que , dans l'an III
seulement , on trouva le moyen de dépenser plusieurs fois
le capital de ce même déficit ? Que diraient - ils donc aujourd'hui
, ces administrateurs trop vantés , lorsqu'après
douze années de guerre et de fléaux qui furent si désastreux
à notre population , à notre commerce et à notre
crédit , le soleil , notre puissant allié , montre encore la
France à ses ennemis , riche de ces fécondes ressources qui
feront éternellement son orgueil , sa force et leur désespoir
? Il faut en convenir ces ministres d'un roi sans
caractère furent encore plus coupables d'ignorance qu'il
ne le fut lui -même de faiblesse . »
» Ce
"
monarque n'exista que pour apprendre aux rois
que toute révolution est la faute des gouvernans , et jamais
des gouvernés ; que les qualités privées qu'on suppose aux
souverains , plus souvent qu'ils ne les justifient , ne sont
qu'inutiles ou funestes à leur peuple , tant qu'elles ne sont
point accompagnées de ces vertus publiques qui commandent
l'admiration , la confiance , et ont pour base la fermeté.
)

» Mais si quelque chose fut réellement déshonorant pour
la civilisation , c'est le flegme avec lequel des ministres
étrangers , réputés grands hommes , virent les malheurs
de la société , et par une influence qui ne devrait point
être au-dessus de la flétrissure , que dis-je ? de la rigueur
des lois , contribuèrent à subvertir alors tous les principes
de justice et d'honneur. Songez à la politique de celui qui
régente les cours et trafique du repos des peuples d'Europe
, de celui qui a détrôné les rois de l'Asie ! Qu'ont été
606 MERCURE DE FRANCE ,
ses projets dès les premiers troubles de la France , sinor
des spéculations d'assassinats et de pillage , qu'un autre
choix de mots voudroit ennoblir ? »
Ici vient le récit des crimes du cabinet de Saint-James.
L'auteur , s'adressant aux Anglais , leur dit :
« Vous ne vouliez que trahir , et vous avez trahi ; dépouiller
, et vous avez dépouillé. Méditez encore la destruction
de tant de contrées qu'il vous seroit moins dispendieux
et plus honorable de faire prospérer ! Que vos
commérages politiques s'appellent des congrès , que vos
sermens déguisent des parjures et s'appellent des traités ,
tandis qu'il n'en est pas un qui ne déposé contre la droiture
et l'humanité ! Semez la discorde parmi les nations ; spéculez
sur leur avilissement' , et tâchez d'éteindre en elles
l'amour de la patrie , le goût du travail , les sentimens
vertueux , qui sont autant de barrières morales qui garantissent
celles des pays que votre ambition insatiable veut
franchir. Que l'Angleterre en pleine paix avec l'Autriche,
la Russie , la Prusse , etc. parle de modération et insultè
l'Europe , entière en conduisant leurs vaisseaux dans ses
ports, sans que ces.cours , minutieusement occupées dé
vaines prérogatives et de tracasseries féodales , s'en indi
gnent ; que cette Angleterre ait excité assez de soulèvemens
et de divisions sanguinaires dans l'Inde , pour en
avoir bientôt dépouillé tous les souverains , depuis l'infortuné
Tipoo-Saïb jusqu'au nabad de Carnate ; plongé
dans l'affliction tous les peuples ; et qu'elle parle de ses
principes d'honneur et de la conscience de ses ministres ,
tandis qu'ils désolcnt ces régions lointaines par de continuels
forfaits , sans que , parmi les Cortez anglais , il se
soit encore trouvé quelques sensibles Las Casas ! Tout
cela n'est-il pas un code de barbarie et d'augustes rapines ?
» Pour nous qui avons eu la gloire d'échapper à une
FRUCTIDOR AN XII.
607

18.
révolution que l'on tenteroit vainement de prolonger , qui
ne faisons rien que pour nous garantir de nouveaux
orages ; pour nous qui seuls avons renversé ces échafauds
où les ennemis de la France se réjouissoient de nous voir
monter tour à tour ; pour nous qui avons humilié ces
mêmes ennemis par tant de défaites pendant ces longues
calamités , bien plus forts aujourd'hui , c'est d'une com◄
mune résolution que nous allons vivre sous un gouverne
ment concentré qui nous garantit de la stabilité de nos lois ,
et dont nos lois nous garantissent la stabilité .
» Que d'envieux détracteurs ne nous reprochent point
la démocratie que nous avons vantée ! Qu'importent les
mots , si nos idées précises sont rendues par d'autres expressions
? Les royalistes de l'ancienne monarchie ne la
voyaient que dans les priviléges fastidieux et les distinctions
abusives qu'ils recevaient très - commodément de leurs
pères , et qu'ils passaient tout aussi commodément à leurs
enfans. Aujourd'hui les distinctions ne sont plus qu'individuelles
; rien n'est héréditaire que le titre d'empereur
dans la même famille , c'est-à-dire , que nous en avons personnifié
notre gouvernement , que nous en avons assuré la
succession pour transmettre à nos fils celle de nos droits
personnels , droits long-temps méconnus , droits enfin
recouvrés : nous avons senti que les intérêts de la chose
publique ne seraient véritablement bien soignés que par
un monarque dont le sort est tellement lié à celui de la
nation , qu'il ne peut être heureux qu'autant qu'elle est
heureuse , grand qu'autant qu'elle est élevée . Nous sommes
royalistes après avoir effacé toutes les traces de la féodalité ,
après nous être donné un code qui est le résultat de la
plus haute expérience et de la plus profonde méditation ;
car c'est à la lueur des flammes qui consumaient notre
édifice social , que des gens réfléchis , des hommes à grand
608 MERCURE DE FRANCE ,
caractère , qui ont bravé tant de périls , et vu l'effet de
toutes les passions humaines mises en mouvement , ont
rédigé notre charte. Les Français républicains , dans la
noble acception du mot , ont senti que sous un chef héréditaire
l'intérêt général est toujours d'accord avec l'intérêt
particulier de celui qui gouverne ; tandis que , dans un
gouvernement dont les dépositaires du pouvoir sont mobiles
, leur intérêt particulier est souvent en opposition
avec l'intérêt général . Un état voisin , un état ennemi peut
acheter , peut corrompre les souverains momentanément
élus d'un autre état ; il ne pourra rien sur un homme
revêtu d'une puissance incommutable , dont l'existence
est essentiellement composée de l'existence de tous ; incorporé
dans la nation qu'il représente , il n'est jamais
dans sa nature de lui nuire , puisqu'il se nuirait à lui-même.
» C'est sur-tout aux puissances jalouses de leur conservation
de nous féliciter , et de faire des voeux pour la nôtre.
Nous dirons aux monarchies du continent , que désormais
leurs destinées et celles de la France doivent à peu près
se confondre. En effet , quand dut- il moins exister de rivalités
entre les grands états que dans ces circonstances ?
presque tous jouissent du même degré de splendeur , de
fortune' ; et tous ont , en commun , les mêmes désavantages ,
la perte , la spoliation de leur commerce. Malheureusement
un seul est sensible à cet affront , et vengera tous les
autres. Cependant la Russie peut- elle ignorer que ses sapins
ses goudrons , ses chanvres lui sont payés en marchandises
anglaises , c'est-à-dire , en une monnoie sur laquelle elle
perd quatre-vingt pour cent ? Peut- elle ignorer que la
présence des marchandises anglaises , dans tous les coins
de son vaste empire , empêchera à jamais le développement
de ses manufactures ? Ne sait- elle pas que ce sont des négocians
établis à S. Pétersbourg , sur les bords de la mer
Caşpienne
FRUCTIDOR AN XII.- 60g
H
PTTD
OPEN
n
Caspienne et de Marmara , qui extraient l'or , les produits
de ces contrées , et s'enrichissent des bénéfices que , sans
leur stagnation , pourraient faire les propres Russes ?
» L'Autriche n'a-t-elle pas beaucoup plus à redouter
qu'à espérer des essais maritimes que vont lui faire tenter
ses possessions nouvelles sur l'Adriatique ? L'Angleterre
sourira , à part , de son orgueil et de ses dépenses infructueuses
; elle lui permettra un humble cabotage dans tous
les ports de la côte ; mais bientôt une factorerie anglaise ,
fixée à Trieste , se chargera d'écouler , pour son propre
compte , à Odessa , sur tous les points de la Crimée , et
jusques dans l'intérieur de la Turquie , les produits manufacturés
de la Grande-Bretagne.
les
» La Prusse , devenue maîtresse de provinces qui ne
ressemblent plus à des pièces éparses de marquetterie , croit
inutilement au progrès de son commerce , parce que ses
bateliers charrient , depuis peu , sur l'Oder , les marchandises
anglaises qui arrivoient à Hambourg . L'Elbe ne sera
pas toujours fermé , et toujours les Anglais feront consommer
aux Prussiens le café , les sucres , les cotonnades ,
épiceries diverses qui sont en consignation dans les magasins
des deux compagnies orientales et occidentales sur la
Tamise ; tandis que par le bas prix de leur toile d'Irlande ,
et à raison de leur installation à l'île de la Trinité , ils se
débarrasseront aisément de la concurrence des toiles de
Silésie. Ils continueront à se servir des deux foires de
Leipsick , pour faire tomber de plus en plus celle de
Francfort-sur-l'Oder. Qui est maître de la mer , l'est de la
terre. Tous ces rois qui sont surchargés de l'entretien de
trois ou quatre cent mille hommes , toujours sous les armes
, éprouveront cette vérité que l'Angleterre a longtemps
et physiquement démontrée à l'Espagne , en l'iso-
Q q
610 MERCURE DE FRANCE ;
lant du Mexique , et la privant de ses indigos et de ses
piastres.
» Que si le besoin d'aimer nos voisins , de restaurer les
moeurs publiques , de voir couler de nouveau , pour toutes
les nations , des jours prospères , des jours de paix , ne nous
fait rencontrer que des ingrats acharnés à notre perte ;
s'ils refusoient à nos sentimens élevés un juste retour ;
s'ils ne respectoient point les efforts auxquels nous nous
livrons , qu'ils sachent que le char de la révolution est
posé sur des roues dont le mouvement terrible n'a pu être
arrêté que par un Hercule généreux . Qu'ils se persuadent
enfin que la gloire des empires est le repos des peuples , et
la plus belle apothéose de ceux qui les gouvernent. »
(
SPECTACLES.
THEATRE DE
L'IMPERATRICE .
( Rue de Louvois. )
La Prévention maternelle , com. en un acte et en vers
$
de M. Delrieu.
Lachaussée , il y a soixante ans ,
1
2
traita le même sujet
PIR
dans son Ecole des Mères. Madame Argant idolâtre son
fils , marquis de sa façon et de fraîche date , le plus fat`et
le plus effronté des petits - maîtres , jeune homme sans
moeurs et sans principes , affichant l'insensibilité et la perfidie.
Elle lui sacrifie sa fille , qu'elle ne connaît ne connaît pas , et
qu'elle n'a vue qu'au berceau , et répond au reproche que
lui en fait son mari :
2000
Est-ce nne nouveauté ? Suis-je la seule en France
Nous avons deux enfans ; mais l'usage m'absout,
Si j'en laisse un des deux au fond d'une clôture.
FRUCTIDOR AN XII. 61t
bater
DO
paéto
+
L'époux réplique :
L'égalité , madame , est la loi de nature ;
Il n'en faut avoir qu'nn , quand on veut qu'il ait tout .
Le marquis fait d'énormes sottises . Sa mère est désabusée
, et passant d'une extrémité à l'autre , veut le déshériter.
La soeur du marquis , dont celui- ci avait convoité la
dépouille , sollicite sa grace et l'obtient . Če drame est écrit
d'un style faible et diffus , mais qui n'est dépourvu ni de
naturel , ni d'élégance . C'est à -peu - près le caractère de tous
les ouvrages de Lachaussée .
La Prévention maternelle est calquée sur l'Ecole des
Mères. M. Delrieu a seulement substitué un oncle à un
père , un second fils à une fille. Dans l'une et l'autre pièce ,
l'enfant qu'on veut dépouiller se montre généreux , et intercède
pour son frère , complice de la spoliation méditée.
Toutes deux finissent par une moralité sur la nécessité de
partager son coeur entre ses enfans , si l'on veut en être
aimé , et se montrer digne de l'être.
Dans le drame de M. De! rieu ' , la prévention de madame
Bonneval contre Justin , le dernier de ses enfans , est
très-foiblement caractérisée , et se dissipe sans effort. Il ne
s'arrangeoit pas , dit-elle , avec son aîné , elle l'a envoyé
dans les colonies. Il ne paraît pas qu'elle eût puor lui de
l'aversion ; elle préférait seulement l'aîné , qui porte le nom
de Bonneval. Celui - ci contracte des dettes à l'insu de sa
mère . Un créancier se présente devant elle pour en ètre
payé Bonneval , qui est présent , lui coupe la parole à
chaque mot , ne lui permet pas de s'expliquer , et dit que
c'est un libraire qui lui a prêté des livres . La mère se répand
en protestations de reconnaissance envers le prétendu
libraire ; elle voit bien , par la conduite que tient son fils ,
qu'il a fait d'excellentes lectures : le créancier est éconduit
sans avoir pu ouvrir la bouche. Cette scène est si ridicule ,
Q q a
612 MERCURE DE FRANCE ,
si
la patience et l'ineptie du créancier sont si extraordinaires ,
peu vraisemblables , qu'on a murmuré ; mais les murmures
ont été couverts par les applaudissemens du parterre
, qui était tout entier à l'auteur , et qui s'extasiait
souvent sur ce qu'il y a de plus pitoyable dans la pièce .
Le créancier , mécontent de sa première audience , revient
dans la maison . L'oncle des Bonneval découvre le mystère ,
et se sert de cette découverte pour tâcher de dessiller les
yeux de sa soeur. Il n'y réussit pas encore. Bonneval persuade
à sa mère qu'il a emprunté cet argent pour l'envoyer
à Justin : en conséquence , redoublement d'affection maternelle
pour un fils si sensible et si généreux . Cependant
Justin est dans la maison maternelle , à Toulouse , sous le
nom d'un de ses amis : il fait croire qu'il est dangereusement
malade à Bordeaux ; son frère s'en réjouit , sa mère
s'en afflige. Il apprend que la dette de vingt mille francs a
été contractée sous prétexte de l'obliger ; que son frère est
vivement poursuivi et au moment d'être emprisonné , en
l'absence de leur mère : comme ani de Justin , il donne à
Bonneval les vingt mille francs dont celui- ci a besoin pour
se débarrasser de son créancier. L'oncle , à qui Justin s'était
fait connaître , révèle toute cette histoire à madame Bonneval,
qui , après un peu de bruit , pardonne à son fils aîné. Ce
dernier , touché des procédés de son frère , se convertit
subitement. Il voulait et comptait dans le jour épouser sa
cousine malgré elle , malgré son père , ce qui est un peu
fort. Il la voit passer dans les bras de son frère : c'est sa
seule punition , si c'en est une ; car il n'aimait que ses
biens , et puisqu'il est revenu à de meilleurs sentimens , il
n'a point de regrets à former.
La Prévention maternelle est à une distance infinie de
l'Ecole des Mères. Le marquis de Lachaussée est un personnage
vicieux , comme il devait l'être , pour contraster
FRUCTIDOR AN XII. 613
20
ère t
ODDE
S
SOUS
avec sa soeur , mais brillant . Bonneval l'aîné est un plat coquin
, dont aucan vernis ne couvre la bassesse. Marianne
inspire le plus vif intérêt dans l'Ecole des Mères. Le rôle
de la jeune parsonne , dans la Prévention , est à peine indiqué.
M. Delrieu a pris trop peu d'espace pour son tableau
: dans le court intervalle d'un acte , les personnages
n'ont pas le temps de déployer leur caractère .
Il y a quelques vers heureux dans sa pièce ; mais le style
n'en est pas toujours assez correct. Le mot propre ne se
rencontre pas toujours sous sa plume , et le ton qu'il a pris
est souvent trop élevé , même pour un drame larmoyant .
Cette pièce , très-médiocre , a été fort mal jouée , et cependant
applaudie avec fureur. C'est une espèce de phénomène
qui ne peut s'expliquer que par la tactique de l'auteur ou
des acteurs , et le mauvais goût du parterre , qui a pris pour
de la chaleur les convulsions de Dorsan : elles ont commencé
au premier vers , et n'ont fini qu'au dernier. Ce jeu d'énergumène
forme un contre- sens d'autant plus marqué , qu'il
remplit le personnage raisonnable de la pièce . C'est une
espèce d'Ariste , un homme qui n'a d'autre intérêt que celui
de la justice , d'autre vue que de désabuser sa soeur , ce qui
demande du sang- froid et non pas des fureurs . Je ne crois
pas que Talma mette plus d'énergie dans celles d'Oreste.
Madame Molé , de son côté , jette des cris de Merlusine ;
ce qui produit un sabbat assez réjouissant. Il y a en outre
trois ou quatre reconnaissances pathétiques , qui contri
buent à redoubler le tintamare ; en sorte qu'on rit d'assez
bon coeur à ce drame larmoyant : c'est du moins l'effet qu'il
a produit sur moi , tandis qu'on entendait des sanglots .
dans le parterre ; soit qu'on y fût réellement touché , soit
qu'on y jouât aussi la comédie.
L'auteur a été demandé , nommé. Ce n'est pas tout , on
l'a voulu voir , et cédant à cette impertinente curiosité , il
3
614 MERCURE
DE FRANCE
,
s'est montré avec un grand jair de bonhomie , et a fait une
révérence très ingénue .
ANNONCES.
Traité d'arithmétique , à l'usage des ingénieurs du cadastre et des
élèves qui se destinent à l'école polytechnique , à la marine, à l'artillerie
et au commerce ; pr A. A. L. Reynaud , ancien élève de
l'école polytechnique , actuellement professeur d'analyse au cadastre ,
à l'athene de Paris ( ci - devant lycée de París ) , et à l'école polymatique.
U vo' . in- 8° . Prix : 5 fr . , et 6 fr . 50 c. par la poste.
Introduction à l'algèbre , à l'usage des ingénieurs du cadastre et
des élèves qui se destinent à l'école polytechnique , à la marine ,
l'artillerie et an commerce ; par le même, Seconde édition , augmentée
d'un grand nombre de problèmes , et d'une collection fort étendue de
tours amusans qui peuvent s'exécuter en société . Ces tours , et le reste
de l'ouvrage , n'exigent que la connoissance des quatre règles de l'arithmétique.
In- 8 ° . Prix : 2 fr. 5o c ,, et 3 fr . 25. c. par la poste.
Ces deux ouvrages se trouvent à Paris , chez l'auteur , rue Geoffroy
l'Anier, n° . 17 ; et chez Courcier , impr. - libr. , quai des Augustins .
Etrennes auxjolies Femmes , chansonnier pour l'an 13 , précédé
du calendrier. Un vol . in- 18 , jolie figure. Prix : 1 fr. , et 1 fr . 30 c .
A Paris , chez Marchant , libraire , palais du Tribunat , galerie de
bois , n°. 188 , et passage Feydeau , nº . 24. ·´¸
Victor de Martigues , ou Suite de la Rentière . 4 vol . in- 12 .
Prix : 6 fr. , et 7 fr. 50 c. par la poste.
A Paris , chez l'Auteur , place de la Vieille Estrapade , nº 2 ;
Hénée , imprimeur , rue Saint - André- des - Ares , n° . 2 , ancien legement
de feu M. Knapen ; Borniche , au Cabinet de lecture , rue Saint-
Jacques , nº. 335.
Ces différens ouvrages se trouvent aussi chez le Normant , rue
des Pretres Saint-Germain-l'Auxerrois , nº . 42,
Pour réparer quelques erreurs dans l'annonce des prix des diverses
editions de l'Eneide , traduite en vers français , par M. Delille , nous
les rétablissons ici dans toute leur exactitude :
In- 18 , avec le texte , 4 gros vol.
Papier fin grand-raisin , avec 4fig
vélin superfin , broché en carton , 4 fig .
Le même , satiné et cart . par Bradel , fig. av. la lettre .
Papier commun carré , sans fig. , petits caractères .
In-8°. , avec le texte , 4 gros vol.
Papier fin grand raisin , 4 fig.
vélin superfin , broché en carton , 4 lig .
In-4° . , avec le texte , 4 gros vol.
Papier common Jésus , sans fig . •
vélin grand -jé us superfin , cartonné , 4 fig .
14 fr.
34
41
7
24 fr.
54
60 fr.
240
Le même ,satiné et cart . , orné de 16 fig. avant la lettre . 360
A Paris , chez Giguet e Michaud , rue des Bons Enfans , u ? .6 ;
et chez le Normant.
FRUCTIDOR AN XII. 615
08
ne
120
NOUVELLES DIVERSE S.
Constantinople, 31 août. La violation des traités soufferte
par notre gouvernement , en laissant traverser le
Bosphore à des vaisseaux de guerre russes , les troupes
que cette nation envoie successivement dans les anciennes
îles vénitiennes , et les mouvemens qui se font déjà sentir
en Morée , n'excitent pas seuls toute notre sollicitude ; profitant
de l'ascendant qu'elle a progressivement acquis , la
Russie nous arrache presque tout notre commerce , et noš
bâtimens naviguent aujourd'hui dans l'Archipel sous
pavillon russe. Nous le voyons , et nous n'osons y porter
aucun remède . La situation des provinces de Walachie et
de Moldavie , n'est pas moins l'objet de nos inquiétudes .
Les provinces de Moldavie et de Walachie , qui , par la
contiguité de leur territoire , par la conformité de leur gouvernement
, et sur- tout par l'étroite liaison de leurs deux
princes , doivent être considérés comme un même pays ,
ont acquis depuis trente ans une grande importance dans
la politique de l'Europe orientale.
Depuis le partage de la Pologne , ce pays est devenu la
principale frontière de l'Empire Ottoman du côté de la
Russie , comme il l'était déjà du côté de l'Autriche .
I
L'envahissement de la Crimée et des possesions turques
riveraines de la Mer - Noire , et l'état incertain de l'Egypte.
rendent ses produits agricoles indispensables à l'approvisionnement
de Constantinople.
Ainsi sa perte compromettrait l'existence de la puissance
ottomane par le double danger de l'invasion et de la
révolte.
Cependant , si l'on considère d'une part l'histoire politique
de ces provinces , de l'autre l'état actuel de leur
gouvernement intérieur , on ne pourra méconnaître que
leur envahissement est médité , préparé , et qu'll peut être
consommé par la plus légère crise.
Des 1772 , la Russie réclama ouvertement la possession ,
ou au moins l'indépendance des deux principautés ; si le
démembrement de la Pologne , proposé à cette époque par
la Prusse , détermina Catherine II à se désister de sa prétention
, elle ne l'abandonna pas ; on la voit au contraire
préparer l'exécution de ses projets ultérieurs par le traité
de Kainardjy ( 1774 ) , et par la convention explicative de

4
616 MERCURE DE FRANCE ;
+
ce même traité ( 1779 ) ; elle s'applique par ces actes à
fonder son autorité dans le pays , sur les sentimens religieux
qui dominent les habitans , et sur des démonstrations
de bienveillance aussi captieuses qu'attentatoires à
la souveraineté de la Porte Ottomane.
Par ces traités , le gouvernement turc s'engage envers
la Russie à ne troubler en aucune manière l'exercice de
la religion grecque dans les deux provinces , à restituer
aux couvens les biens qui leur avaient précédemment appartenu
;
A accorder aux ecclésiastiques des deux principautés
les distinctions dues à leur rang ;
A se contenter des impositions ordinaires qui lui seront
apportées tous les deux ans par des députés , sans qu'elles
puissent être augmentées ;
A souffrir que les deux princes aient chacun auprès de
la Porte un chargé d'affaires , lequel doit être considéré
comme jouissant du droit des gens.
Ce principe d'usurpation a été développé et fortifié par
la dernière guerre et par le traité qui l'a déterminée ;
enfin a paru cet acte d'intervention de la cour de Pétersbourg,
d'après lequel la forme constitutive des deux états
a été changée , intervention manifestement contraire au
traité deKainardjy, qui avait restreint l'intercession de la
Russie en faveur des deux principautés , aux objets spécifiés
dans l'article 7 de cet acte.
en la
L'Autriche n'est pas dans cette attitude agressive ;
cependant en 1774 , elle a obtenu de la complaisance intéressée
des Russes et de la facilité des Tures , une portion
de la Moldavie ( la Bukovina ) , et cette cession
rendant maîtresse du territoire embrassé par le Syreth , a
fait disparaître pour ses armées la barrière naturelle des
deux empires.
,
Ainsi le flot de l'envahissement s'avance sur le territoire
ottoman ; et cette puissance , qui est déjà comme submergée
par la civilisation toujours croissante des états
adjacents , peut disparaître en un instant du monde politique
.
Il est vrai qu'en 1771 , lorsque les Russes se trouvaient
maîtres de ce pays par la victoire , on a vu l'Autriche
proposer à la Porte Ottomane d'employer jusquà la force
des armes pour lui faire restituer cette conquête ; mais
qu'elle était la condition de cette intervention ? L'abandon
à l'Autriche elle- même d'une partie de la Walachie.
TFRUCTIDOR AN XII. 617
31
7.
Il reste à considérer la situation intérieure de la Moldavie
et de la Walachie : on trouvera là , encore plus que
dans les actes publics du cabinet russe , la révélation de
ses projets ; cette puissance a voulu , par ses traités avec
la Porte , se créer des droits sur les deux principautés ; elle
prépare l'exercice de ces mêmes droits en insinuant son autorité
dans leur administration.
Au surplus , le dévouement des princes envers la Russie
n'a pas seulement pour effet de préparer les voies à l'ambition
de cette puissance : les deux hospodars sont en possession
d'informer le ministère ottoman des événemens politiques
de l'Europe. Ils ont à cet effet des agens sur divers
points ; ils reçoivent les principales gazettes dont ils
font des extraits qui sont traduits en turc et expédiés à
Constantinople ; cette correspondance donne lieu à l'envoi
de quatre ou cinq estaffettes par mois . On se ferait difficiment
une idée du soin que les hospodars mettent à être informés
de ce qui se passe et à en instruire promptement le
ministère ; c'est leur principal ntérite auprès de lui , et
peut-être un des plus gros articles de leur dépense : on
rappelera à cette occasion que lors de la mort de Catherine
II , la Porte reçut cette nouvelle cinq jours avant l'ambassadeur
russe , et que ce fut le prince de Moldavie qui
la donna.
Il est aisé d'apercevoir que les princes , au moyen de
cette correspondance et de leurs intelligences particulières
à Constantinople , acquièrent une influence nécessaire sur
l'opinion , et sur les déterminations du divan , et que la
Russie faisant ainsi réagir sur le gouvernement turc la
puissance au moyen de laquelle elle dispose des deux princes
,accroît et consolide son ascendant , et éternise l'état de
dépendance dans lequel elle tient la Porte Ottomane.
Le consulat-général russe à Yassy est un autre instrument,
au moyen duquel ce gouvernement étend sur ce
pays les liens de sa souveraineté Le consul- général déplofe
ici la représentation d'un ministre , et les moyens
rées dont il dispose en font une autorité du pays. Le
nombre de ses protégés se monte à plus de 4,000 , dont les
nationaux russes ne forment que le très-petit nombre.
Par un des articles du dernier traité , les habitans du
pays ont eu, pendant quinze mois , la faculté de passer
sous la domination russe. On a profité de cette circonstance
pour attirer tous les Rayas de quelque importance ,
et même des Boyards. Après l'expiration d'un aussi long
618 MERCURE DE FRANCE ,
terme , on n'a pas encore renoncé à acquérir de nouveaux
sujets . Il suffit que les Rayas ( non Moldaves ) fassent un
voyage dans une des villes de la Pologne russe , qu'ils y
prennent un titre russe ; ils entrent de droit à leur retour ,
sous la protection du consul- général , sans aucune opposition
of observation de la part du prince . Tous les gros
négocians sont sous la protection russe , qu'ils recherchent
toujours , à cause de la déférence obséquieuse envers l'agent
de cette puissance, et de la faveur dont jouissent ceux
qui trafiquent sous sa bannière. Les marchands de la classe
inférieure , qui ne sont pas immatriculés chez le commissaire-
genéral se donnent comme attachés aux négocians
protégés. Sous cette qualité , ils reçoivent des passeports
russes , et jouissent d'une protection implicite .
(Extrait du Moniteur.)
Dans un moment où tous les regards de l'Europe paraissent
se porter sur l'empire ottoman , où cet empire si
redoutable , il n'y a pas encore 150 ans , paroît menacé
d'une dissolution prochaine , il ne sera pas indifférent de
savoir ce que le grand- seigneur , dans l'état actuel des
choses , pourroit encore opposer de forces à ses ennemis ;
quelle est au juste l'étendue des pays qu'il gouverne , leur
population et leur industrie.
La Turquie d'Europe a 181,760 mille carrés et une population
de 8 millions d'habitans. La Turquie d'Asie 345,800
mille carrés , et une population de 10 millions d'habitans .
En tout 18 millions d'habitans , et une étendue de 528,560
miles ( non compris l'Egypte ) . L'armée est de 150 mille
hommes , la marine de 3o vaisseaux de ligne , les revenus
de 166 millions.
Les villes principales en Europe sont : Constantinople ,
dont la population est évaluée à 400,000 ames : Andrinople
qui , suivant Fabri , contient 130,000 habitans ; Sofia ,
70,000 ; Silistria en Bulgarie , 60,000 ; Salonique , 60,000 ;
Belgrade , 25,000 . Les villes principales en Asie sont :
Alep , qui passe pour avoir 200,000 habitants ; Damas
180,000 ; Bassora , 150,000 , Smyrne , 120,000. Prusa ,
60,000 ; Angora , 60,000 , Tokat , 60,000 , Bagdad , 20,000
Si ce tout était plus compact et mieux né , il pourrait encore
résister longtems aux chocs extérieurs dont il est ménacé .
Lecs manufactures et le commerce des Turcs sont principalement
dans les mains des étrangers. Il s'xporte peu
d'objets fabriqués de la Turquie en Europe , et ces objets
sont particulièrement des tapis . Mais les substanccs.brutes
qui en sortent , ont une grande valeur : elles consistent
FRUCTIDOR AN XII.
619
ב
Je,


principalement en raisins de Corinthe , figues , safrans ,
marbres , cotons , laines , soies et drogues . L'éducation
des Turcs est totalement négligée ; le despotisme a étouffé
toutes leurs lumières . ' X
Il y a en rade à Corfou deux vaisseaux russes de 74 ,
une frégate , un brick et cinq chaloupes canonnières . Un
major se dirige l'insurrection de la Morée . (Idem) .
La cour de Vienne a donné ordre de porter dans l'Alba- ·
nie et la Dalmatie tout ce qu'elle avait de troupes disponibles
dans les états ci - devant vénétiens . Cette cour ne dissimule
plus son mécontentement de l'occupation de Corfou
par les russes . Elle a senti vivement les conséquence's qui
en pourraient résulter paur elle .
Des bords du Mein , 4 septembre. Les communications
amicales qui ont eu lieu si long temps entre le cabinet de
Pétersbourg et plusieurs princes d'Empire , ont cessé toutà-
fait ; on attribue cette circonstance aux refus qu'ils ont
fait de suivre à la diète les instructions que les ministres
russes ont voulu lear donner à l'égard de l'événement
d'Offenbourg et d'Etteinheim.
Le bruit est généralement répandu en Allemagne
que le roi de Prusse va se faire proclamer empereur
de Brandebourg.
I
PARI S.

On n'a encore aucune nouvelle de M. de Ségur le fils
sous-préfet de Soissons , disparu le 15 thermidor , et dont
on a depuis ce jour entièrement perdu la trace . Il était
parti de la maison de monsieur son père , à Paris à quatre
heures et demie du matin , ayant 15 à 20 louis dans sa poche.
-M. le cardinal Maury , a écrit à M. l'archevêque de
Paris qu'il est entièrement dévoué à la dynastie actuelle ,
ainsi qu'aux principes de gouvernement adoptés depuis
peu en France. On dit qu'il a écrit aussi à S. M. I. ·
(Journal des Débats.)
-M. de Talleyrand , grand chambellan de S. M. I. , a
présenté , à S. M. , dans l'audience qui a eu lien le 18 , au
palais impérial d'Aix-la-Chapelle , les ambassadeurs et ministres
plénipotentiaires qui avaient reçu de leur cour de .
nouvelles lettres de créance , ou de félicitation , adressées
S. M. l'empereur , sur son avénement .
M. le comte de Cobentzel , ambassadeur de S. M. l'em620
MERCURE DE FRANCE.
ampereur
des Romains et d'Autriche , etc. auprès de S. M. l'empereur
des Français , a remis en cette qualité ses lettres de
créance , et les félicitations de sa cour. Il a aussi présenté
ses lettres de créance comme ministre plénipotentiaire de
S. A. I. l'électeur de Salsbourg, M. le comte de Lima ,
bassadeur extraordinaire de S. A. R. le prince régent de
Portugal , euvoyé de Lisbonne avec la mission de féliciter
S. M. I. sur son avénement , a présenté les lettres qui l'accréditent
en cette qualité , et les lettres de félicitation de
S. A. R. le prince réhent M. de Souza , envoyé extraordinaire
, et ministre plénipotentiaire de S. A. R. le prince
régent de Portugal , a présenté ses nouvelles lettres de
créance . M. le Bailli de Ferrette , grand-prieur de Dacie
ministre plénipotentiaire de l'Ordre de Malte , a présenté
à S. M. I. ses lettres de créance et les lettres de félicitation
de son altesse éminentissime le grand- maître de Malte .
M. le marquis de Gallo , ambassadeur extraordinaire de
S. M. le roi də Naples et des Deux - Siciles , qui avait remis
précédemment ses lettres de créance , a présenté les lettres
de félicitation de sa cour sur l'avénement de S. M. I.
La plupart des acteurs tragiques de la comédie
française sont partis il y a quelques jours pour Mayence ..
On ne joue en ce moment que des comédies sur ce théâtre .
-
- M. de Barral, évêque de Meaux , est nommé à l'archevêché
de Tours.
-On voit depuis quelques jonrs au Luxembourg , les
statues destinées à décorer le grand escalier et la salle des
séances du palais du sénat. Ces statues , sont au nombre
de 28 ; savoir : celle de Solon , Aristide , Scipion l'Africain,
Démosthènes , Cicéron , Lycurgue , Camille , Cincinnatus ,
Caton - d'Utique , Périclès , Phocion , Léonidas , Epaminondas
, Miltiade , Beauharnais , Thouret , Mirabeau ,
Barnave , Condorcet , Chapelier , Hoche , Desaix , Dugommier
, Caffarelli , Marceau , Vergniaux , Kléber ,
Joubert.
3
Erratum. Dans le dernier Numéro , dernière page de l'article sur
Balzac . Le ton Louchant ; lisez : le ton tranchant.
Nous prévenons nos Abonnés que le Mercure
de France ne paraîtra pas dans les jours complé
mentaires.
TABLE
1
Du premier trimestre de la cinquième année
du MERCURE DE FRANCE .
TOME DIX - SEPTIÈME.
LITTÉRATURE.
POÉSIE .
LA Bataille d'Actium ( chant ) ,
L'Homme et le Temps ,
La Fauvette et le Linot ( fable ) ,
pag. F
6
Id.
L'Ane conservé ( épigramme ) ,
Essai de traduction du Prædium Rusticum ,
(fragment du II livre ) ,
La Mélancolie ,
Traduction de la première ode d'Horace ,
Le Colibri ( sur l'inconstance ) ,
Vers écrits sur un exemplaire de l'Aminte du
Tasse ,
La Tortue et les Grenouilles ( fable ) ,
Elégie ,
Les trois Graces de Minerve ,
L'Homme ( fragment d'une traduction de la IV" . nuit
Attalante et Hippomène ( Ovide , Métamorph. ) ,
d'Young),
Epître à M. Lânier ,
Chanson envoyée de Boulogne ,
Epître à une jeune auteur tragique ,
100
145
148
150
193
535588 90gg
241
246⚫
*289
La création de la Femme ( frament d'un poëme
intitulé : La Création ) ,
295
La Création de l'astre des nuits , et le lever du soleil
( idem ) ,
337
La Sensitive ,
539
Oyide au Portier de sa Maîtresse ( sixième Elégie ) , 341
622 TABLE DES MATIERES.
Imitation de l'ode d'Horace : Vixi puellis , etc.
Distiques sur les Muses ,
Romance d'un malheureux ,
La Retraite champêtre ,
Dialogue entre Charles-Quint et un moine de Saint-
Just ( d'après Fénélon ) ,
Les Femmes ,
385
433
482
Id.
529
552
577
A Madame de L.... sur son talent pour la peinture , 533
Seconde folie d'un Troubadour ,
Traduction de la III° élégie du III° livre de Tibulle , 579
A Eléonore ,
581
A Glyris , traduction d'une épigramme de Méléagre , 583
Extraits et comptes rendus d'Ouvrages .
Mémoires du duc de la Rochefoucault ,
Fables littéraires de Thomas Iriarte , poète espagnol ,
Premiers élémens de la Langue Française , ou Grammaire
usuelle et complète
Extraits d'Homère et de Sophocle ; par J. B. Gail ,
L'Enéide , traduite en vers français , par J. Delille ,
Les Merveilles du corps humain ,
9
17
22
29
571
201 et345
OEuvres complètes de mesdames de la Fayette et de
Tencin ,
67
75
Voyage du jeune Anacharsis en Grèce ( nouv. édit . ) , 94
Mes Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin , ou
Frédéric- le-Grand , etc.
Essai sur Boileau-Despréaux ,
103 et 153
Traduction nouvelle des Traités de la Vieillesse et
de l'Amitié , et des Paradoxes de Cicéron ,
Tablettes d'un amateur des Arts ,
Procès-verbaux du Conseil-d'Etat sur le code civil ,
Genèse philosophique , précédée d'une dissertation
sur les pierres tombées du ciel ;
Poésies de J. C. Grancher , professeur de langues
117
124 ,
166 et 258
176
177
215
225
227
De la Philosophie de la Nature , ou Traité de Morale
pour le genre humain , etc. 249
Sur la doctrine de Sénèque et d'Helvétius , relativement
au bonheur ,
258
anciennes ,
OEuvres d'Homère , avec des remarques , par
P. J. Bitaubé , *
TABLE DES MATIERES. 625
Dictionnaire historique , littéraire et bibliographique
des françaises et des étrangères naturalisées en France , 267
Pensieri di Metastasio , owero sentenze , e massime ,
estrate dalle sue opere , etc.
Essais d'un jeune Barde , par Charles Nodier ,
OEuvres choisies de Fénélon , par M. Jauffret ,
315
325
355
Le Bonheur , poëme ; par L. A. F. Marchangy ,
Idylles ; par Jacques Raillon ,
365
572
Histoire des Gaulois ; par J. Picot , de Genève , 464
Essai sur l'esprit et l'influence de la réformation de
Luther ; par M. Villers , 485
OEuvres de lady Montague ,
500
Coup-d'oeil autour de moi ; par J. F. B. ,
513
Esprit de Mirabeau , extrait de ses divers ouvrages , etc. 557
Loisirs littéraires de J.-J. Regnault Warin ,
549
Essai de Vénerie , ou l'Art du Valet de Limier , 557
Les Leçons de l'Histoire , ou Lettres d'un Père à
son Fils
"
Abrégé de l'Histoire Romaine ,
585
592
Un peu du Temps passé , uunn ppeu du Temps

présent ,
602
Suite des Souvenirs de Félicie ,
VARIET -E S.
Zumelinde , ou la Jeune Vieille ( conte de Fée ) ,
77
297
Notice historique sur le comte de Corke , surnommé
le Grand , et sur sa famille
387
Le comte de Corke , ou la Séduction sans Artifice
(nouvelle historique ) ,
390
Sur Balzac et sur les premiers progrès de la langue
française ,
558
SPECTACLE S.
Académie Impériale de Musique.
Ossian , ou les Bardes , 179
Théatre Français.
Molière avec ses Amis , ou la Soirée d'Auteuil , 133
Rentrée de M. Lafond , 373
Le Sujet de Comédie , ou les deux Figaros , 427
SIBL. UNIV
GENT
624
TABLE DES MATIERES.
Théâtre de l'Opéra- Comique ( place des Italiens ).
::
Second début de Mlle. Saint-Aubin dans Michel-Ange , 30
Rentrée de Mme. Rolandeau ,
135
Les trois Hussards ,
278
Continuation des débuts de Mme. Rolandeau , 474
Reprise de la jeune Prude et rentrée de Mme. Scio , 568
Théâtre de l'Impératrice.
Les Tracasseries
80
Le Complaisant ,
230
L'Epée et le Billet ,
522
La Prévention Maternelle ,
610
Théatre du Vaudeville.
Théophile , ou les deux Poètes,
Les Muets ,
33
183
Ossian cadet , ou les Cuimbardes , parodie des Bardes , 331
Le Souper de Dancourt ,
POLITIQUE.
523
Extraits des Mémoires secrets, de M. de Montgaillard , 42
Nouvelles diverses , 40 , 86 , 141 , 188 , 236 , 283 , 334 ,
Paris ,
381,429 , 478,527 , 572 , 615.
42 , 90 , 143 , 189 , 239 , 285 , 335 ,
383 , 430 , 478 , 528 , 576 , 619.
OCIETE
DE
COMM
ERCE
Fin de la table.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le