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1802, 06-09, t. 9, n. 52-64 (26 juin, 3, 10, 17, 24, 31 juillet, 7, 14, 21, 28 août, 4, 11, 18 septembre)
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Texte
MERCURE
DE
FRANCE ,
LITTÉRAIRE ET POLITIQUE.
TOME NE UVIÈME.
DE
COMM
TRESACCUIRIT
EUNDO
ETE
o
RCE
A
PARIS ,
DE L'IMPRIMERIE DE DIDOT JEUNE.
AN
BIBL. UNIV,
GEHT

ར་
X A
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RAN DE PI
CERINE
7
A & A
LUPITIJOS
MGIV
TA
DE
( N.° LII. ) Messidor an 10.
MERCURE.
DE FRANCE.
LITTERATURE.
1
POÉSIE . ·
ODE
Sur la Melpomène des Français.
C'EST trop , du sang d'Atride obstinés idolâtres ,
Parer des demi -dieux de splendeur revêtus .
Les Grecs chantaient les Grecs : pourquoi sur nos théâtres
N'imiter que leurs arts et si peu leurs vertus ?
Leurs muses consacraient l'honneur de la patrie ;
Leurs ayeux revivaient en marbre de Paros ;
De même éternisons notre France chérie :
Disons aux temps futurs quels étaient nos héros.
De l'antique Lutèce interrogeons les fastes :
Athène est moins prodigue en sévères leçons ;
Rome à la tragédie ouvrit des champs moins vastes ,
Et nos noms illustrés sont pleins de nobles sons.
Astre qui fis fleurir les palmes de Racine ,
N'as- tu pas d'un Auguste éclairé les succès ?
9. 1
4
MERCURE DE FRANCE ,
Le Louvre eut ses Nérons , et le prudent Commine
Flattait en pålissant un Tibère français.
Devant Achille armé tout se disperse et tombe :
Guesclin , qui l'eût dompté , Guesclin fut notre appui :
Toute une ville en deuil rend ses clefs sur sa tombe ;
Et son nom formidable est vainqueur après lui.
O chaste Scipion ! si ta jeune sagesse
De la beauté captive honora les malheurs ,
La pudeur de Bayard , heureux vainqueur de Bresse ,
Rougit du tendre effroi de deux vierges en pleurs.
Henri fut un Trajan , et son ombre ravie
Entendit nos regrets expier son trépas.
Le cri , le cri sauveur qui te coûta la vie
T'égale à Décius , ô généreux d'Assas !
Mais quoi ! des vieux tombeaux qui rauime la cendre ?
O surprise ! les morts se lèvent glorieux ...
Revois je les Cyrus , le divin Alexandre ?...
Oui , ce sont de Martel les fils victorieux .
Les fidelles portraits des fondateurs suprêmes
Qui de ce vaste empire ont bâti la grandeur ,
Qui donnaient , partageaient , brisaient les diademes ,
Pourraient ils dé la scène obscurcir la splendeur ?
Que notre ame s'élève à leurs ames pareille !
Du fabuleux genie atteignons le niveau :
Polyeucte est divin , consacré par Corneille ;
Atlas est un Pygmée en un étroit cerveau.
{
Dérobons à la nuit , où les Goths , les Hérules
Dormiront à jamais oubliés sur nos bords ,
Non Alemène et son fils , mais nos propres Hercules :
Nous rendrons les vivants jaloux du prix des morts .
MESSIDOR AN X.
humams ,
Si l'espoir de survivre à leur cendre glacée
Chaine en secret le coeur des plus sages
De nos pères fameux que l'image encensée
A qui chérit leur gloire enseigne leurs chemins
Malheur à qui , pourtant , les suit à pas serviles !
Qui se frayé un sentier , y laisse un sɔuvenir :
L'imitateur s'égare , et ses yeux mal habiles
Fouillant trop le passé lisent peu l'avenir.
Voltaire , Dubelloi prêtaient à nos ancêtres
L'un un port gigantesque et l'autre un fard brillant :
Qu'à l'aide du pinceau des Sophocles , nos maîtres ,
Notre âge se colore en un miroir parlant.
Il est temps , ô Cécrops ! que ton peuple se taise :
Il a trop combattu notre célébrité.
Qu'enfin prêtant son lustre à la Clio française
Melponène la montre à la postérité !
Saturne toujours fuit...... Ah ! ses ailes fatales
Ont mis peuples et rois , et cités en débris.
Une race nouvelle hérite des annales.....
Comme on chercha Palmyre , elle cherche Paris .
La science , aux lueurs de sa lampe qui veille ,
Recueille enfin nos vers , titres de vos exploits ,
Vous , dont le bruit fameux étonna notre oreille ,
Princes et magistrats , appuis des saintes lois .
Qu'il renaisse immortel , sur la scène tragique ,
L'homme qui , de l'Europe ayant su triompher ,
N'aura pas craint d'asseoir la liberté publique ,
Et qui , nouveau César , aurait pu l'étouffer.
Ah ! qui dompte l'orgueil d'avoir dompté le monde
Sous des traits inconnus met sa gloire au grand jour :
Le trône est au dessous des autels que lui fonde
La voix de tous les temps dont il sera l'amour.
LOUIS LE MERCIER.
6 MERCURE DE FRANCE ,
LA FORÊT·
FORÊT silencieuse , aimable solitude ,
Que j'aime à parcourir votre ombrage ignoré ;
Dans vos sombres détours , en rêvant égaré ,
J'éprouve un sentiment libre d'inquiétude .
Prestiges de mon coeur ! je crois voir s'exhaler
Des arbres , des gazons une douce tristesse :
Cette onde que j'entends murmure avec mollesse ,
Et dans le fonds des bois semble encor m'appeler.
O que ne puis - je , heureux , passer ma vie entière
Ici , loin des humains ! au bruit de ces ruisseaux ,
Sur un tapis de fleurs , dans ce lieu solitaire ,
Qu'ignoré je sommeille à l'ombre des ormeaux !
Tout parle , tout me plaît sous ces voûtes tranquilles ;
Ces genêts , ornement d'un sauvage réduit ,
Ce chèvre - feuille , atteint d'un vent léger qui fuit ,
Balancent tour- à- tour leurs guirlandes mobiles .
Forêts ! agitez - vous doucement dans les airs !
A quel amant jamais serez - vous aussi chères ?
D'autres vous confieront des amours étrangères ,
Moi , de vos charmes seuls j'entretiens vos déserts .
Par un jeune homme âgé de 16 ans,
LOGOGRIPHE .
JE
E suis un être vil en gardant mon milieu ,
J'inspire de l'horreur en ótant mon milieu ,
Mon nom est une insulte en gardant mon milieu
Mon nom est une injure en ôtant mon milieu ,
Je me conduis très-mal en gardant mon milieu ,
J'ai fait le plus grand mal en ôtant mon milieu ,
Le plaisir m'a séduit en gardant mon milieu ,
2
MES SIDOR AN X.
7.
La vengeance me plaît en ôtant mon milieu .
Vous penserez au vice en gardant mon milieu , ≈
Vous penserez au crime en ôtant mon milieu .
Je prends un air facile en gardant mon milieu ,
Je suis sombre et farouche en ôtant mon milieu ,
Je recherche le monde en gardant mon milieu ,
Je déteste le jour en ôtant mon milieu..
Ma figure est riante en gardant mon milieu ,
Mon regard est affreux en ôtant mon milieu..
Gardez- vous de me suivre en gardant mon milieu ,
Craignez de m'irriter en ôtant mon milieu .
Par un Abonné.
CHARADE.
De la nature eussiez-vous en partage
Vertus , talent , esprit , courage ,
Vous ne devez prétendre à rien
Sans mon premier ; c'est bien certain .
Rarement mon dernier est venu sur la terre ;.
Aussi , nul de nous n'en a vu :

C'est pour nous un être inconnu ;
"
Mais il ne l'était pas à notre premier père .
Je définis quel est mon tout ,
Qui , je crois, est de votre goût ,

Une production rare dans ces contrées
Mais abondante en d'autre lieux , 9
Que le marin audacieux-
>
Nous apporte souvent des rives éloignées .
A
Par le citoyen A. C. de Toulouse.
MERCURE DE FRANCE ,
J
ENIGME.
JE SU E suis femelle , et ne suis faite ,
Cher lecteur , pour rester muette.
Je ne dis pourtant jamais rien
Que par un curieux je n'y sois invitée ;
Mais , selon que je suis montée ,
A mon questionneur je réponds mal ou bien .
Ma réponse , il est vrai , ne se fait point attendre ,
Force m'est de parler dès que l'on veut m'entendre.
En vain je tremble , je frémis ,
Je suis roide, froide et pincée ;
Le silence ne m'est permis
Que quand je suis vieille et cassée .
Alors , par une jeune soeur ,
Qui doit avoir ma taille et surtout ma grosseur ,
Je me vois bientôt remplacée.
Sous des traits différents je puis m'offrir à toi ,
Et sans changer de nom j'ai tout un autre emploi,
Je suis très utile en voyage ,
Et sur la mer d'un grand usage ,
Propre en tout temps , bonne en tout lieux ,
A tout me prêtant de mon mieux.
En France , où si longtemps j'ai paru nécessaire ,
Aux uns je faisais déshonneur ,
Lorsque , par un destin contraire ,
Pour peu qu'on veuille en croire un dicton de grand’mère,
A d'autres je portais bonheur,
Tel convient de m'avoir usée
Qui ne dit pas m'avoir frisée .
MESSIDOR AN X.
1
Enfin , les gens polis surtout
N'osent parler de moi partout.
Par madame de M***,
Mot de l'Enigme , du Logogriphe et de la
Charade insérés dans le dernier Numéro.
Le mot du Logogriphe est France , où l'on trouve
rance et franc.
Le mot de la Charade est culbute.
Le mot de l'Enigme est charbon.
AV I S.
Nous prions ceux de nos Abonnés , qui voudraient
faire insérer , dans le Mercure , des énigmes , charades
et logogriphes , de les adresser , franc de port , au`bureau
du Mercure , rue de la · Place-Vendôme , n.º 7.
ΤΟ MERCURE DE FRANCE,
و
,
JEANNE- D'ARC ou la PUCELLE D'ORLÉANS ;
tragédie en cinq actes. A Paris chez
Cramer rue des Bons-Enfants , n.° 12 ;
Henrichs , rue de la Loi , n.º 1231 ; Moussard
, rue Helvetius ; Vente , Boulevart Italien.
Prix, un franc 60 centimes.
L'ART
ART de flétrir tout ce qui est noble est un
talent très - applaudi ; je le sais. Le monde ne
vous pardonne pas de révérer ce qu'il a couvert
de ridicule ; je le sais encore . Il vous traite d'esprit
faible..... Et cependant si je n'ose admirer
publiquement ce qui me pénètre intérieurement
de respect , appellerai - je cela de la force ou de la
faiblesse d'esprit ? Avant de se soumettre si servilement
aux opinions de son siécle , il conviendrait
, ce me semble , d'examiner si ce siécle ,
tout éclairé qu'il se prétend , a d'assez justes
idées de la gloire , pour fixer les réputations.
Lorsqu'une nation , dans la première fleur
de sa beauté , se montre ornée de justice et de
pudeur , lorsqu'à travers les inévitables faiblesses
du coeur humain , nous voyons que les moeurs
publiques y sont respectées ; que les mariages
chastes et féconds y portent leurs fruits avec
honneur ; que les pères de famille sont graves
et pleins de sens ; la religión simple et vraie
comme elle doit l'être , pour honorer le ciel ;
et qu'il semble qu'on respire , dans l'histoire
de ces heureux temps , je ne sais quel parfum
d'innocence et de vertu ; alors aussi nous voyons
que les actions honnêtes y sont seules en posMESSIDOR
AN X. TI
session de la gloire , que le vice n'y recueille
que le mépris ; et cette dispensation, si conforme
aux règles de l'équité , nous montre que l'honnêteté
et la justice sont inséparablement assises
sur la même base . La réflexion de Tacite est
pleine de vérité. C'est que les siècles les plus
fertiles en vertus sont aussi ceux qui savent le
mieux les estimer. Adeò virtutes iisdem temporibus
optimè æstimantur quibus facillimi
gignuntur. C'est cette droiture de l'opinion pu
blique qui fait la morale d'une nation ; et c'est
par elle qu'on peut expliquer et accorder deux
choses qui jusqu'ici ont paru se contredire. D'un
côté , cette perfection de moeurs que nous remarquons
dans quelques siècles , ce semble, plus
fortunés ; et de l'autre , ces plaintes éternelles
sur la corruption des hommes que les moralistes
ont l'air de se renvoyer d'àge en âge .
Certainement les hommes ont été , dans tous
les temps , capables des mêmes passions comme
des mêmes vertus . Peut -être même , à cet âge
d'une florissante jeunesse , où le sang d'une
nation n'a rien perdu de sa force et de sa
pureté , les passions plus sévèrement réprimées
n'en sont- elles que plus vives ; et c'est ce
que semblent témoigner ces anciens romans où
nous voyons ce qu'il en coûtait de soins et de
sacrifices pour arracher du coeur d'une femme
un seul soupir contraire au devoir ; romans ,
s'il faut le dire , mille fois plus chastes que ne
le sont aujourd'hui nos livres de philosophie ; prodiges
de fidélité et d'honneur qu'une génération
énervée s'est vue obligée de reléguer parmi les
chimères , parce qu'elle n'avait plus même la
force de croire à la vertu de ses ancêtres ; et
2
·
1
12
MERCURE
DE FRANCE
,
toutefois cette héroïque pureté qui nous étonne ,
qui nous accuse , ne partait pas d'une nature
différente de la nôtre ; car le fonds de l'homme
reste toujours le même ; mais c'est qu'il y a des
temps où l'on sait honorer la vertu , où l'on
n'est point exposé à rougir en professant des
sentiments qui font la gloire de la nature humaine
, où le vice au contraire ne se montre
qu'en tremblant ; et tant que l'estime publique
est assez éclairée et assez ferme pour maintenir
cet ordre dans une nation , quelqu'imperfection
d'ailleurs que des censeurs chagrins y puissent
remarquer , toute cette nation est assez dans les
voies de l'honneur ; mais il ya d'autre temps où
c'est la vertu qui se cache , et où le vice paraît en
triomphe ; où , comme nous le dit cet excellent
peintre des Germains , on se joue dans la cor
ruption , comme dans son élément , Vitia ridet...
corrumpere et corrumpi seculum vocatur. Et
tel est le caractère de ces temps malheureux ,
que , par un renversement de toute justice ,
l'extrême honnêteté y est en proie aux railleries ,
tandis que les actions les plus infâmes y mènent
à la gloire .
En faut-il d'autre preuve que la célébrité
honteuse de ces ouvrages , de ces poèmes scandaleux
, que le génie de la dépravation a pu seul
inspirer , et dont une certaine pudeur défend
même de prononcer le nom ! Telles est , pardessus
tous les autres , celui qui m'a conduit
à faire ces réflexions. Dans quel livre a-t- on
jamais poussé plus loin la bassesse d'ame , l'effronterie
cinique , le mépris de la dignité de
T'homme , et ce déplorable talent de souiller tout ,
qui n'avait été donné qu'aux harpies ? Mais en
MESSIDOR AN X. 13
au
même temps , quelle production a jamais été
plus exaltée , et recherchée avec plus de fureur !
que dis-je , ils ont bien osé en faire un des
chef-d'oeuvres de l'esprit humain ; et s'il faut les
croire , l'auteur de la Henriade ne s'est élevé
que par là au rang de grand poète . C'est là , ce
me semble , l'extrême dégradation ; car ce n'est
pas seulement tolérer le désordre , c'est le glorifier.
Que ma délicatesse et mon zèle fassent
sourire de pitié ces grands esprits , je le veux
bien. Il y a une conséquence qui me presse ,
et à laquelle j'ai la faiblesse , je l'avoue , de ne pouvoir
résister. C'est que lorsque le monde en est
venu à cet excès de transporter la honte dans la
vertu , et les honneurs dans le vice , c'est alors
une nécessité pour l'homme de bien de chercher
sa gloire dans le sein même du mépris.
:
Mais , messieurs , il suffirait d'un peu de sang
français dans les veines , pour souffrir impatiemment
de voir placer un monument d'opprobre
parmi les chef-d'oeuvres de notre patrie .
S'il y a quelque chose de plus déshonorant
que de pratiquer le vice , c'est sans doute de
Penseigner. La force des passions , la pente
rapide du plaisir , le sourire trompeur de l'ocrasion
, tout cela peut encore excuser l'homme
faible à qui le crime d'un moment enfonce
dans le coeur un repentir éternel . Mais quelle
idée se faire de celui qui , dans la réflexion
d'un long travail , compose avec tout l'art dont
il est capable , ces leçons de débauche , ou plutôt
ces mortels poisons qui doivent tuer des géné
rations qui ne sont point encore nées ? Et que
penser du siècle qui se récrie sur le mérite de
cette fécondité détestable ? Vous me direz que
14 MERCURE DE FRANCE ,
ce n'est pas le venin que vous estimez , mais
seulement l'habileté avec lequel il est préparé ;
et n'est- ce pas précisément cette habileté qui en
faie tout le danger pour la jeunesse ? Homme
insensé ! j'aimerais autant vous voir admirer des
fleurs qui orneraient le bord du précipice où
serait tombé votre fils , ou la forme élégante
d'un poignard qu'on lui aurait plongé dans le
sein. Vous vous extasiez sur les couleurs enchanteresses
de cette poésie, Il y a donc des
hommes pour qui la poésie n'est qu'une harmonie
de mots , et un vain calcul de syllabes.
Qu'un poème leur inspire des sentiments bas
ou sublimes , que ce soit de l'ambroisie ou de
la fange qu'il leur présente , il n'importe , pourvu
qu'on remue leur sens et leur imagination
grossière , on sera toujours pour eux un assez
grand poète. Mais pourtant quelle différence y
aurait-il entre le poète et le faiseur de vers ,
même le plus habile , si la noblesse du génie
et la dignité du sujet étaient comptées pour
rien ? Un des premiers écrivains de notre temps
nous donnait dernièrement une idée fort ingénieuse
de la poésie , en la comparant à cette
déesse de Virgile , qui se fait reconnaître par
sa démarche . Mais quelque vive et quelque
riante que , soit cette image , peut - être ne remplit-
elle pas encore l'idée qu'on doit en avoir ,
aussi parfaitement que cette belle figure de la
poésie , ' qui est de la création de Raphaël , et
où vous voyez respirer,je ne sais quel enthousiasme
surnaturel qui agite sa chevelure , étincelle
dans ses yeux perçants , et semble répandre
sur son front , comme dans tous ses traits , les
rayons d'une lumière divine. Humanam ex-

MESSI DORAN X. 15
superat mentem haud sine numine divum . Et
si nous venons à penser que personne n'a jamais
porté la force du langage poétique aussi loin
que les prophètes , peut-être apprendrons-nous
enfin à ne pas donner si légèrement le nom
de poésie à des pensées frivoles , qui n'ont ni
élévation ni vigueur ; mais bien moins encore ,
sans doute , à ces productions ignobles qui
traînent également dans la boue et le lecteur et
l'écrivain .
J'aurai toujours peine à concevoir comment ,
dans le siéclé de la politesse , il a pu se trou
ver un Français capable de couvrir d'infamie
cette héroïque bergère qui sauva la France sous
Charles VII : c'est tout ce qu'aurait pu faire un
Anglais du 15. siécle . A voir la chose politiquement,
c'est , dit Mercier , un crime de lèzenation
. Ceux qui l'ont brûlée vive , et qui ont
prétendu qu'une fille ne pouvait porter les armes
sans être sorcière , étaient des misérables qui of
fensaient la raison humaine ; mais celui qui
trois cents ans après sa mort , vient se faire un
divertissement d'outrager sa mémoire et la pudeur
publique , je vous prie de me dire le nom
qu'il lui faut donner. Le grand homme ne faisait
qu'en rire , et ceux qui en rient encore aujourd'hui
, comme d'une plaisanterie sans conséquence
, sont très persuadés que c'est avoir
un bien grand esprit que de se moquer de ce
qu'honoraient leurs pères. C'était aussi un beau
sujet de triomphe pour le malin Arouet , de voir
que l'honnête Chapelain , avec les meilleures in
tentions du monde , avait fait un poème trèsennuyeux
, et il expliquait cela avec une politesse
qui n'était qu'à lui , en disant que le pauvre
-
18
16 MERCURE DE FRANCE ,
Chapelain avait eu la bêtise de traiter son su
jet sérieusement ; espèce de principe d'où il
faudrait conclure que la Jérusalem délivrée
est aussi ennuyeuse que la Henriade , parce
que c'est un poème sérieux . Il est vrai qu'on a
mêlé , aux aventures de Jeanne d'Arc , quelque
chose de miraculeux , et rire d'un miracle est
encore un trait de génie bien admirable pour
les gens de ce siécle ; mais si l'on veut prendre
la peine d'examiner toutes les circonstances qui
ont signalé la courte apparition de ce personnage
si extraordinaire , ses combats , ses victoires
, ses blessures et sa mort , on verra qu'il
n'y a pas dans tout cela le plus petit mot pour
rire.
Il est étrange avec quels préjugés et quelle
ignorance du coeur humain on lit communément
l'histoire. Il y a des gens qui regardent
la Pucelle d'Orléans comme un fantôme ridieule
suscité par la politique de ce temps , là.
Ils se croiraient déshonorés d'ajouter foi aux
exploits de cette fille , et ils lisent tous les jours ,
dans Tite -Live , qu'une vierge romaine se jeta
dans le Tibre , et le traversa à la nage au milieu
d'une grêle de traits qu'on lui lançait du
rivage. Le courage et l'honneur ne sont - ils donc
pas de tous les pays ? Les prodiges de l'ame
n'appartiennent pas à tous les temps , je l'avoue ,
non plus que des excès du vice , et sans doute
il ne serait jamais entré dans l'esprit d'un citoyen
romain de faire de la généreuse Clélie
l'héroïne d'un poème infame : il était réservé
à ua philosophe moderne de l'entreprendre ,
et à nous de l'applaudir.
C'est en quelque sorte pour réparer oe scanMESSIDOR
AN X.
17
dale que M. Schiller , poète allemand , a entrepris
sa tragédie . Mercier n'a pas manqué
cette occasion de payer son tribut d'éloges , et
si l'Allemagne le vante , il faut avouer qu'il le
lui rend bien. La pièce de Schiller est , à la vérité
, pleine de sentiments élevés , et d'une expression
très-poétique ; mais elle est d'ailleurs
si bizarrement construite , le style en est si ampoulé
, l'ordonnance si contraire à toutes les règles
de l'art , qu'en bon français il est impossible
d'appeler cela une tragédie . Eh ! tant mieux ,
s'écrie Mercier , c'est précisément comme cela
que l'aime ; si c'était du Racine , je ne m'en
Soucierais pas : il est si commun d'écrire comme
Racine ! En effet , ce Racine a la simplicité de
s'asservir aux principes ; il observe strictement
les unités , au lieu que Schiller les viole hardiment
, et se met sans , façon au dessus de
toutes les règles . Cette audace paraît quelque
chose de si beau à Mercier , qu'il se croit obligé
d'enfler son style pour le louer dignement : il
appelle cela les grandes compositions d'un génie
libre. Voilà ce que c'est que d'être allemand
, et il ne faut plus s'étonner si Mercier
passe en Allemagne pour un si grand génie ;
ce n'est pas précisément parce qu'il a le don
de s'ennuyer en lisant Racine , ni parce que le
chant du rossignol lui paraît insupportable ,
mais par la grande raison du coeur humain qui
veut que nous applaudissions celui qui nous applaudit
, nous vante ! en effet, c'est un homme
de goût. )
Il y a des
gens qui n'entendent point raillerie
sur les bérésies littéraires , mais celles
de Mercier ont quelque chose de si grotesque ,
BIBL. UNIV,
9. 2
18 MERCURE DE FRANCE ,
.
qu'elles désarment les plus sévères . Que dire
à un homme qui prend en pitié la pauvre Melpomène
française garrottée par Corneille , Racine
et Boileau , mais qui en revanche vous as
sure que Schiller lui donne du ravissement ?
Ferez-vous la guerre à quelqu'un , parce qu'il
trouvera que le vin de Vaugirard est une boisson
délectable ? Toute cette querelle , entre le
sublime germanique et le goût français , se réduit
à savoir lequel vaut le mieux de dire ,
commie Racine :
Celui qui met un frein à la fureur des flots.....
ou bien comme Schiller :
Celui qui brise la tempête fulminante du
courroux.
Il faudrait plus d'un siécle pour éclaircir cette
question j'ignore ce qu'on en pensera l'an
2240 ; mais je sais que de notre temps il n'est
pas aisé de convaincre de certaines gens que le
beau naturel l'emporte sur le plus pompeux galimatias.
Il y a quelque chose qui m'étonne davantage ;
c'est qu'un homme d'un aussi grand sens que
Mercier ait pu voir , dans la pièce de Schiller ,
ce qu'il appelle une rare et noble fidélité his
torique. Quelle fidélité si rare y a - t - il donc à
avoir rendu Jeanne- d'Arc amoureuse d'un Anlais
, et ce qui est pire , à avoir attribué à
Agnès Sorel un trait d'héroïsme et de dévouement
que tout le monde sait appartenir à la
reine Marie d'Anjou , femme de Charles VII ?
Ce fut cette princesse accomplie , comme nous
le dit l'histoire , qui , oubliant les infidélités de
son époux , devint l'ange tutélaire de ce prince
MESSIDOR AN X. 19
dans ses plus grandes infortunes . Ce fut elle qui
le fit résoudre à demeurer dans les provinces
de la Loire , et qui par- là sauva Orléans ; ce
fut elle , et non pas Agnès Sorel , qui vendit
toute son argenterie , toutes ses pierreries , et
en apporta l'argent au roi pour le paiement de
l'armée . Certainement il y a de l'immoralité
dans l'action du poète qui s'avise de dépouiller
une femme des vertus conjugales pour en orner
une maîtresse . Je ne vois pas ce que cela .
peut avoir de noble et de rare ; mais à coup
sûr il n'y a pas de fidélité . Il faut apparemment
être un peu prophète et un peu allemand , comme
Mercier , pour trouver dans tout cela quelque
chose qui nous donne du ravissement .
CHARLES D.
5) 99
VARIÉTÉ S.
Londres , premier juin 1802.
Troisième lettre d'un Français sur l'Angleterre.
11
Je n'ai jamais mieux connu l'inconséquence des Français
que depuis mon sejour dans ce pays. Je l'avoue
franchement , j'y suis souvent en colère contre la plupart
de nos auteurs du dernier siécle , et ce n'est pas
sans raison .
Les écrivains du siécle de Louis XIV ont étendu
la gloire de la France , et ce qui est digne de remarque
, c'est qu'ils n'ont parlé ni en bien , ni en
mal de ses lois , de ses institutions , de son régime
intérieur. Ils se sont livrés à leur génie , et comme tout
20 MERCURE
DE FRANCE
,
était grand . dans le moment où ils ont vécu , ils ont
donné , sans y songer , une grande idée de leur patrie.
Les écrivains du dernier siécle , au contraire , presque
tous philosophes , politiques , ou soi - disant tels ,
ont donné à l'Europe une grande idée de leur esprit ,
´et une bien petite idée de la France. Je suis désespéré
de ne pouvoir dire ici un mot de notre patrie , sans
qu'on me jette à la tête ou Mably , ou Raynal , ou
-Voltaire et notez bien que ceux qui veulent que
nous n'ayons pas eu lessens.commun autrefois , ne
pous en accordent pas davantage aujourd'hui , tant il
est vrai qu'on se croit toujours en droit de dépriser
un peuple qui a souffert , de bonne grace , que ses
propres écrivains le tournassent en ridicule.
Par quel étrange aveuglement les hommes de lettres
français se sont - ils accordés pendant longtemps , pour
déprécier tout ce qui existait dans leur patrie ? Voilà
ce que je ne puis concevoir , à moins de supposer que
la vanité , d'une part , les engageait à tout blâmer ,
pour faire croire qu'ils ne devaient qu'à eux seuls leurs
talents , tandis que , d'une autre part , l'orgueil leur
persuadait qu'ils pouvaient s'élever à la dignité de réformateur.
Les étrangers ne nous connaissent que par les livres ,
et on peut dire qu'ils nous connaissent fort mal . Par
exemple , ceux qui ont lu l'histoire du parlement , par .
Voltaire , s'imaginent que rien n'était plus ridicule et
plus atroce que ce grand corps de magistrature. En
vain vous leur objectez qu'un peuple ne peut être as
sez bête , assez dépourvu de dignité , pour conserver ,
pendant une longue suite de siécies , une institution .
ridicule et cruelle ; en vain vous leur répétez la liste
des hommes de mérite dont s'honorent la magistrature
française , ils vous répondent toujours par l'histoire
du parlement , de Voltaire ; car il est remarquable
MESSIDOR AN X. 21
"
que les étrangers ne savent bien de cet auteur et de
plusieurs autres , que ce qui leur est honorable , et que
ce qui paraît honteux pour nous .
Il est vraiment cruel pour un Français d'entendre
mal juger de la France par des étrangers , et de voir
ces étrangers s'appuyer d'un écrivain auquel nous avons
élevé des statues . Qu'aurions - nous fait de plus pour
un homme de génie qui aurait consacré ses talents à
augmenter la réputation à notre patrie ? Ne sachant
plus comment me défendre , il me prit fantaisie d'attaquer.
"
Quoiqu'il y ait peu de rapport , répondis-je , entre
les anciens parlements de France et le parlement d'Angleterre
, croyez - vous que quelqu'un , qui écrirait l'histoire
des fautes de votre parlement , ne ferait pas un
volume aussi gros et aussi piquant que celui de l'histoire
de nos parlements , par M. de Voltaire ? Il s'y
trouverait , pour toute différence , qu'en France leur'
plus grand ennemi n'a pu les accuser de corruption et
de vénalité , et qu'en Angleterre le seul recueil des
lois , sans cesse renouvelées contre ces deux vices ,
prouverait qu'ils existent toujours , quand même vous
le nieriez. Il est certain que chez nous on achetait
très -cher le droit de passer laborieusement sa vie à
rendre justice ; mais ce qu'on achetait , ce n'était pas
pour le revendre . »
- ((
-"
Alors pourquoi achetait-on ? »
!
Pour avoir de la considération . Je crois que vous
ne sentez pas toute la valeur de ce mot' ; il est entièrement
français , et renferme tout ce que l'ambition
peut avoir de louable et d'utile dans un grand pays
bien organisé. »
-((
Si les hommes qui composaient vos parlements
étaient désintéressés , s'ils sacrifiaient leur temps , s'ils
renonçaient aux plaisirs pour obtenir de la considéra22
MERCURE DE FRANCE ,
1
-- (( 12

tion , comment un auteur , qui avait autant d'esprit que
Voltaire , a -t-il pensé à les tourner en ridicule ? »
-C'est qu'en politique , en morale et en adminis
tration , M. de Voltaire n'avait que de l'esprit . "
Mais pourquoi lui avez -vous applaudi ? ·
Je ne voulais pas avouer notre inconséquence , aussi
n'ai-je pas répondu : j'ai réfléchi , avec peine , sur ces
écrivains que l'on croit favorables aux idees libérales ,
et dont tout le talent n'a servi qu'à nous enlever notre
propre estime et celle de l'Europe. Les Chinois , toujours
conquis , ont conservé leurs usages , les ont fait
adopter à leurs vainqueurs ; et les Français , au dessus
de toute crainte d'asservissement étranger , ont
noncé d'eux - mêmes , ont tourné en ridicule leur antiquité
, leurs habitudes , ces deux soutiens de l'esprit
national , sans lequel il n'est pas de liberté. Le mal.
que l'on peut penser de nous en Europe , c'est nous
qui l'avons dit.
re-'
Comme ce n'est pas le seul mal que nous aient fait
des écrivains trop vantés , et que de prétendus pa-.
triotes les citent encore à l'appui de toutes les exagérations
, de tous les faux systèmes , je vous prie d'affirmer
à ces derniers que l'écrivain , qui préfère sa ré- .
putation à la réputation de sa patrie , qui emploie,
tout son esprit à livrer à la pitié ou au ridicule le pays
dans lequel il est né , n'est pas un écrivain patriote.
Puisqu'on aime tant à citer les Grecs et les Romains
en France , qu'on les imite du moins dans ce qui appartient
à tous les temps. Quel est l'écrivain de l'antiquité
qui se soit permis d'attaquer la gloire de sa patrie
? quel est au contraire celui qui n'a pas exagéré ,
sans calcul , le bien qu'il en pensait , ou déguisé les
torts qu'il craignait qu'on ne lui reprochât ?
Dans le milieu du dernier siécle , on a fait une
grande vertu de l'impartialité ; car l'indifférence aime
MESSIDOR AN X.
à
se masquer. D'abord , je `nie qu'un homme qui me
sa patrie puisse être assez impartial pour la juler -
cela est contre nature , et toutes les fois qu'un écriva
mettra de l'amour - propre à se montrer sans prévention
dans les jugements qu'il portera de son pays ,
soyez persuadé qu'il tombera dans l'excès contraire à
celui qu'il voulait éviter . Il sera trop sévère , soit pour
prouver qu'il est au dessus de tout préjugé , soit par la
petite vanité de se faire croire plus sage que ses concitoyens
; et d'ailleurs , quel serait le sort du pays
dans lequel les écrivains traiteraient leur patrie sans
préjugé , tandis que les écrivains de toutes les autres
nations ne parleraient de leur patrie qu'avec enthousiasme
et respect ? Voilà pourtant quelle fut la destinée
de la France avant la révolution , et l'on s'étonne
que les puissances étrangères aient si mal devine
quelle serait l'issue de cette crise extraordinaire ! Qui
pouvait savoir qu'il existait autant d'amour pour la
véritable gloire à un peuple que tous ses écrivains présentaient
comme ridicule , ou comme abâtardi par le
despotisme ? A ne juger que par le résultat , on serait
tenté de croire que ceux de nos auteurs , qui
nous ont si mal traités , ont tendu un piége à l'ambition
de l'Europe , réduite aujourd'hui à nous reprocher
la nôtre ; mais ce reproche , quoique mal fondé ,
nous est si honorable , qu'il ne faut pas le combattre
avec des phrases. Pour moi personnellement , j'aime
assez qu'on se rappelle toutes ces vieilles fables qui
eurent tant de crédit en Europe dans les beaux jours
de Louis XIV . La haine ou la crainte ne prêtent de
grands projets qu'aux nations qu'elles reconnaissent
grandes .
Plus j'étudie ce qui m'entoure , plus je suis convaincu
que nous n'avons rien à envier aux autres peuples
; plus surtout je suis convaincu que nous ne de-

24 MERCURE DE FRANCE ,
vons rien en imiter. Cette liberté de la presse , dont
on fait tant de bruit ici , a-t -elle produit un seul ouvrage
qui ait, marqué un génie français ? Et tous les
livres nombreux , nés pendant notre révolution , valentils
pour la France , pour l'Europe et pour la
postérité , le plus mince des volumes consacrés dans
notre grand siécle ? La liberté de la presse manquerait-
elle maintenant en France à l'écrivain qui serait
tourmenté de grandes pensées ? Restreinte seulement
pour les pamflets , devons - nous nous plaindre lorsque
nous voyons paraître en Angleterre tant d'articles
qui seraient insultants , s'ils n'inspiraient le mépris , et
qui deviendraient humiliants pour la nation anglaise ,
en faisant croire qu'elle a traité de la paix plus par
force que par amour de l'humanité , si tout le monde
ne savait qu'un des priviléges de la liberté de la presse
est de rendre nuls et l'éloge et la satyre ? On peut
même ici annoncer le desir et l'espoir d'un grand
crime , sans produire la moindre sensation . Heureusement
pour nous , nous avons des idées plus délicates
sur l'honneur des particuliers , sur le respect dû aux
nations : nous ne perimettons pas l'insulte , parce que
nous sommes sensibles à la louange ; nous ne tolérerons
jamais les cris de la rage sanglante , parce que
la pensée d'un crime n'entre ni dans notre morale , ni
dans notre politique. Conservons cette délicatesse et
des sentiments ; ils valent mieux que des pamflets .
Et , mon Dieu , avec l'art si facile en France de faire
ressortir les ridicules , si nous voulions repousser les'
attaques , que de choses nous aurions à dire et tandis
qu'on examine lourdement un gouvernement qui
se forme , que nous aurious beau jeu à traiter légè
rement des gouvernements tout formés , et les hommes ,
et les familles ! quel assemblage de vices on ramasse
quand on ne cherche que cela ! Mais en vérité nous
MESSIDOR AN X. 25
sommes trop forts pour nous faire craindre par notre
esprit , et pourvu que nous nous contentions à juger les
autres peuples avec la même impartialité que nos auteurs
du dernier siécle nous ont jugés , nous nous croirons
ce que nous sommes réellement , trop grands pour
rien imiter , trop bien partagés pour rien envier , et
assez sages pour beaucoup pardonner.
F*** .
SPECTACLE S.
THEATRE DE LOUVO I S.
}
Helvetius , ou la Vengeance d'un Sage , comédie en
› par le citoyen Andrieux.
СЕ
un acte et en vers
E qui constitue le premier mérite de toutes les
productions littéraires , le style est aujourd'hui presqu'entièrement
négligé sur la scène. C'est que le travail
effraie la médiocrité et l'impuissance ; il n'y a que le
sentiment de ses forces , la certitude d'arriver au but
qui puissent faire entreprendre une course longue et
pénible. Aidée de la mémoire , l'imagination trouve
bientôt un sujet ; la lecture des comédies et des romans
fournit sans peine les situations et l'intrigue ; avec une
dose d'esprit assez ordinaire , on finit par rencontrer
quelques traits heureux , quelques plaisanteries de
bon ou de mauvais aloi ; mais un ouvrage bien écrit
d'un bout à l'autre ne peut être dû qu'au 'talent et
au talent cultivé par l'étude des modèles. Les succès
brillants , quoique peu´durables , qu'obtiennent tous
les jours des pièces dont le style est plus qué négligé ,
semblent éblouir nos jeunes écrivains , qui se reposent
avec quelque raison sur le débit et le jeu des acteurs .
L
26 MERCURE DE FRANCE ,
Quand un tableau passe rapidement devant nos yeux ,
nous en saisissons l'ensemble et les principaux traits ,
mais les nuances et les détails nous échappent , et peu
de personnes ont l'oreille assez exercée et le goût assez
sûr pour apprécier au théâtre les charmes d'une diction
élégante. Il n'en est pas moins vrai que si on
consulte le petit nombre de connaisseurs , qui tôt ou
tard décident du sort des ouvrages , ils vous diront
qu'une pièce mal écrite , quelque mérite d'ailleurs
qu'elle puisse réunir , ne leur offre qu'un plaisir imparfait
et une jouissance qui a toujours quelque chose
de pénible . On rend justice à ce qu'elle offre de
bon , mais on n'est pas tenté d'aller la voir une seconde
fois. L'impression d'ailleurs est le terme ordinaire des
plus éclatants succès , et qui ne prétend pas aujourd'hui
aux honneurs de l'impression ?
Il était aisé , dès les premiers vers d'Helvétius , de
reconnaître la manière élégante et facile de l'auteur
des Etourdis , et de plusieurs petits contes agréablement
versifiés . Cette nouvelle production du cit . Andrieux
a parfaitement réussi , quoiqu'elle n'offrit ni la gaieté ,
ni le piquant de son premier essai . Le sujet était ingrat
et mal choisi , les caractères manqués , l'intrigue
faible , l'intérêt nul . C'est faire l'éloge du style qui a
couvert ou fait pardonner ces défauts . On nous avait
annoncé une comédie , et on nous a fait entendre de
jolis vers. Nous serions trop heureux si on ne nous
manquait jamais autrement de parole .
Le jeune Delville , ancien commis aux Fermes , a
renoncé à son emploi pour courtiser les muses. Ses
premiers pas dans cette nouvelle carrière ne sont pas
fort heureux ; il a débuté par écrire contre Helvétius ,
et il est réduit à se cacher pour se soustraire au ressentiment
du philosophe . Cette malheureuse brochure qui
lui cause tant d'inquiétude est - elle une satyre personMESSIDOR
AN X. 27
9
nelle ou une réfutation du Livre de l'Esprit ? C'est
ce qui n'est pas bien expliqué. Dans le second cas ,
on ne voit pas trop ce que l'on peut craindre pour
avoir attaqué un ouvrage censuré par la Sorbonne ,
et dont plusieurs écrivains distingués , des philosophes
même avaient entrepris de relever les erreurs qu'ils
croyaient dangereuses pour la société , et qui pourraient
l'être si le Livre de l'Esprit n'était à peu près
oublié. Mais si Delville s'est permis une satyre personnelle
contre Helvétius , s'il a outragé un homme vertueux
, dont les écrits pouvaient paraitre repréhensibles ,
mais dont les actions étaient irréprochables , c'est un
être vil , un misérable libelliste à qui celui qui est
l'objet de ses calomnies peut pardonner , mais qui ne
saurait exciter aucune espèce d'intérêt.
"
"
Quoi qu'il en soit , Delville s'est refugié à la campagne
d'une dame qu'il a connue à Reims , où il était commis.
La maîtresse de la maison et sa fille , dont il est
amoureux , sont l'une et l'autre grandes admiratrices
de l'auteur du Livre de l'Esprit ; cependant elles
reçoivent assez bien le jeune satyrique , qui en est
quitte pour quelques remontrances. Mais un nommé
Baudot prend à tâche d'augmenter les frayeurs de
Delville et de le mystifier. Ce Baudot est l'ami
d'Helvétius , qui vient d'acquérir une terre dans le
voisinage et qui arrive enfin lui - même incognito . On
le met au fait et on le laisse avec Delville qui , loin
de le connaître , l'entretient de la malheureuse position
où il se trouve , ét le consulte sur une nouvelle satyre
qu'il veut publier contre son persécuteur . Suivant lui ,
l'auteur du Livre de l'Esprit n'en a mis que dans son
titre , et pour travailler il a grand besoin des aides.
Le philosophe écoute patiemment ces méchants jeux
de mots , mais il se fâche tout de bon quand il entend
traiter d'assassin son père , qui avait exercé la médecine .
28 MERCURE DE FRANCE ,
Quoique cette plaisanterie soit aussi innocente que les
autres , Helvétius , par pitié filiale , insiste à ce
qu'elle soit retranchée , et le jeune homme lui en fait
le sacrifice . Enfin il le dégoûte peu à peu du métier
d'auteur , il lui donne un nouvel emploi meilleur que
celui qu'il a quitté , et le marie avec sa maîtresse .
Cependant Helvétius n'est pas encore nommé , et il
manque quelque chose au dénouement . Pour le faire
connaitre à nos lecteurs , nous sommes obligés de leur
parler d'un certain baron de Vasconcel , espagnol
d'origine , et très - entêté de sa noblesse . Il nous apprend
qu'un de ses ayeux eut l'honneur d'être très - malade
de la peste dont mourut saint Louis , et il est fort
scandalisé de ce qu'on honore bien plus Helvétius ,
un homme de lettres , que lui qui vit noblement à
rien faire. Remarquez que ce prétendu fainéant , réduit
pour tout bien à une terre qui ne lui rapporte que
quinze cents livres , a trois enfants au service et deux
filles à marier. On peut jeter du ridicule sur un noble
de cette espèce , mais il me semble qu'il avait payé
sa dette à l'État , au moins aussi bien que s'il eût
fait un mauvais ouvrage . Ce baron de Vasconcel a de
grands griefs contre Helvétius , à qui il se trouve devoir
quinze cents livres pour les arréragés accumulés d'une
redevance annuelle de cent francs. Faute de pouvoir
payer , il va être obligé de vendre sa terre , mais
Helvétius à qui il conte sa disgrace sans le connaître ,
Jui donne quittance , en lui recommandant le secret .
Le vieux baron s'empresse d'aller faire part à sa
famille de ce bonheur inattendu ; il revint bientôt
remercier son bienfaiteur avec ses deux jeunes filles ,
et le nom d'Helvétius échappe à la cadette , qui est
encore un enfant. Ce dénouement , sans être très - heureux
, a paru faire plaisir ; on a vivement demandé'
l'auteur , et le citoyen Picard est venu nommer le
MESSIDOR AN X- 29
citoyen Andrieux , son ami , avec une effusion de plaisir
qui fait honneur à tous les deux.
THÉATRE DE LA RUE FAVART ( OPERA -BUFFA ) .
L'Inganno felice ( l'heureuse Tromperie ) , opéra en
trois actes , musiqué de Paësiello.
J
Depuis quelque temps Paësiello défraie presque seul
l'Opéra Buffa. Ce théâtre est une espèce de galerie
où nous voyons successivement exposer toutes ses productions
; mais qui pourrait se lasser de voir une suite
de tableaux de l'Albane ? Grace au zèle de ses compatriotes
, ce charmant compositeur sera aussi apprécié
chez nous que dans son pays natal , et la France , où
ses ouvrages sont si bien accueillis , n'aura rien à envier
à l'Italie , qui les a vu naître. Après l'avoir nommé
il suffirait de citer les acteurs chargés des principaux
rôles pour que notre tâche fût à peu près remplie .
Disons cependant quelques mots des paroles pour compléter
l'éloge de la musique ; montrons la masse informe
qu'a bien voulu parer Paesiello , et on conviendra
qu'il y a plus de mérite à rendre la laideur supportable ,
qu'à prêter de nouveaux charmes à la beauté.
Le chevalier Biondino , amoureux de Léonilde ,
femme romanesque et crédule , charge un certain
Artemio de la faire déclarer en sa faveur. Ce dernier
se déguise en magicien , il dépose sur une table un
costume grec et enjoint à la belle d'épouser le premiér
qui s'en revêtira . Par malheur un paysan entre dans la
chambre et s'amuse à essayer l'habit . Aussitôt Léonilde
voit en lui l'époux que le Ciel lui destine , elle l'appelle
son doux ami , son Narcisse , son Endymion , à la
30 MERCURE DE FRANCE ,
à
grande surprise du pauvre diable qui s'imagine qu'on
se moque de lui . Cependant Don Grisobolo , homme
âgé et ridicule , qui prétend à la main de Léonilde ,
arrive, avec Célie sa nièce , amante délaissée du volage
Biondino . Dès ce moment toute la pièce n'est plus
qu'une suite de scènes de jalousie , de déguisements ,
de quiproquo mêlés des tendres déclarations de Léonilde
son paysan , et des frayeu : s et des lazzi de celui - ci ,
qui tantót imagine de mettre la robe de chambre du
chevalier et de se faire passer pour lui , en contrefaisant
le fou et en écartant à coups de pieds tous ceux qui
veulent l'approcher ; tantôt se sauve dans le cabinet de
Biondino où il s'amuse à croquer trente-six livres , de
chocolat et à vider autant de pots de confitures , en
disant qu'on peut à présent le tuer , qu'on le trouvera
candi . Enfin Biondino , après avoir inutilement essayé
de l'emporter sur un tel rival , prend le parti de
retourner à Célie. Léonilde épouse le paysan et Don
Grisobolo est congédié.
Madame Strinasacchi a été très-applaudie dans le
rôle de Léonilde , ainsi que Lazzerini dans celui de
Biondino ; on leur a fait répéter plusieurs airs , et
comme presque tous auraient mérité cet honneur , on
a choisi les plus longs pour avoir le plaisir de les
entendre plus longtemps . On doit aussi des éloges à
Parlamagni , qui fesait le paysan , et à madame Parlamagni
, qui remplissait le rôle de Célié. Il est inutile
de remarquer qu'il est ici beaucoup plus question de
la voix que du jeu , qui devient presque indifférent
dans une telle pièce.
MESSIDOR AN X. 31
ANNONCES.
Dictionnaire anglais français , et français - anglais ,
abrégé de Boyer , 18. édition , revue et soigneusement
corrigée. 2 vol . in-8. ° sur grand-raisin de Buges .
Prix , 15 fr . br. , et 8 fr. par la poste. A Paris , chez
Crapart , Caille et Ravier , libraires , rue Pavée - Saint-
André-des-Arcs , n.º 12 ; et chez Lenormant , imprimeur
- libraire , rue des Prêtres - Saint - Germainl'Auxerrois
, n.º 42 .
Manuel catholique pour l'intelligence de l'office divin ,
avec cette épigraphe :

Il ne suffit pas de prier Dieu , il faut savoir comment on le prie .
Prix , 1 fr. 80 cent. , et 2 fr. 50 cent. par la poste.
A Paris , chez Lenormant , imprimeur-libraire , rue
des Prêtres -Saint -Germain -l'Auxerrois , n.º 42.
Voyage dans la ci- devant Belgique, et sur la rive gauche
du Rhin , orné de 13 cartes enluminées , de 38 estampes
, et accompagné de notes curieuses et instructives
sur l'état actuel de ce pays ; par J. B. Bieton
, pour la partie du texte ; Brion père , pour la
partie géographique ; et Brion fils , pour la partie
du dessin . 2 vol . in - 8° . Prix , 18 fr . A Paris , chez
Brion , éditeur , rue de Vaugirard , n.º 98, près l'Odéon ;
et chez Fuchs , libraire , rue des Mathurins- Saint-
Jacques.
La réunion à la France des anciennes provinces belgiques
, et des pays de la rive gauche du Rhin en départements
, a donné un nouvel intérêt à ces contrées
32 MERCURE DE FRANCE ,
les plus florissantes de l'Europe , et qui n'étaient encore
connues que des voyageurs. Nous vions aucun
ouvrage qui en traçât le tableau ; celui - ci l'offre au
public , et il réalise le vou formé depuis des années
par les amateurs de la littérature . Tout ce qui mérite
d'être connu y est décrit avec autant de chaleur
que de vérité , et il a fallu toute la persévérance des
auteurs pour mettre autant d'exactitude dans ce voyage ,
qui d'ailleurs a coûté beaucoup de frais .
Avis aux Abonnés .
Nous prévenons nos lecteurs que , pour remplir leur
vou , le Mercure de France , à dater du 1.er messidor
courant , paraîtra le samedi de chaque semaine par
cahier de trois feuilles . L'augmentation du papier , celle
de la main - d'oeuvre , les frais de timbre et d'expédition
, nous obligent à porter le prix de l'abonnement
´à '
à 48 fr. pour l'année , 24 fr. pour six mois , et 12 fr .
pour trois mois.
er
Les abonnés , dont l'abonnement n'est point expiré
avec prairial , sont priés de vouloir bien nous faire
parvenir ce dont ils se trouvent être redevables , à
raison de l'augmentation du prix de l'abonnement au
1. messidor. Ceux qui nous ont déja adressé leurs
¹ordres de renouvellement , et qui ne nous ont fait parvenir
que le prix ancien , sont également invités à
s'acquitter de cette augmentation , pour éviter des retards
dans l'envoi des numéros .

Les lettres , relatives à l'envoi du montant des abonnements
, doivent toujours être adressées , franches de
port , au C. JEUNE HOMME , Directeur du Mercure
de France, rue de la Place- Vendôme , ci-devant Louisle-
Grand , n .° 7, à Paris..
MESSIDOR AN X. 33
POLITIQUE.
'
Brunswick , juin 1802. ( Prairial an 10. )
1 "
Vous desirez quelques détails sur la maison de
Brunswick Hanovre sur ses états sur les pays
qui les composent etc. etc. Je vais essayer de vous
satisfaire ; mais je vous parlerai de ces contrées - ci ,
comme je les ai vues ; c'est - à - dire sans ordre et sans
prétentions * .
J'ai parcouru l'Hanovre plusieurs fois , et en différents
sens . Excepté quelques bords de rivieres , tels que ceux
du Veser , de la Leine et un de l'Aller , tout le reste du
pays offre un grand phénomène aux yeux du voyageur ,
c'est que des humains ayent pu se décider à l'habiter ;
mais un sujet de surprise aussi grande , c'est qu'au milieu
de ces landes , qui n'annoncent que la misère , on trouve
des villages dont les habitants jouissent presque tous
d'une aisance qui , relativement à leurs goûts et à
leurs usages , me paraît supérieure à celles de nos provinces
les plus fertiles . Il faut dire que l'Allemagne ,
dont le gouvernement semble si monstrueux , offie
presque partout ce prodige politique . Je n'entreprendrai
pas d'en expliquer la cause.
Je ne vous parlerai pas des confins de cet électorat ,
* Nous regardons des lettres , du genre de celle- ci , comine
propres à remplir de temps en temps le vide des nouvell s
politiques . Nous les donuerons autant qu'il sera possible
teles que nous les aurons reçues. Eu soumettant tout à
notre ton et à notre style , nous craindrions qu'il n'en résultât
une monotonie fatigante pour nos lecteurs .
( Note des Réducteurs. )
8. 3.
34 MERCURE DE FRANCE ,
que la première carte d'Allemagne vous indiquera mieux
que moi ; son étendue est très-considérable , vu sa
population. Cependant ne vous arrêtez pas trop à nos
dictionnaires géographiques , qui font , par exemple ,
remonter des vaisseaux marchands jusqu'à la ville d'Hanovre
, où passe une petite rivière appelée Leine , qui
prend sa source dans le Harts , passe à Gottingue , ensuite
à Hanovre , où elle porte tout au plus quelques
petites barques , et joint ensuite l'Aller , rivière qui
se jette dans le Veser , au dessus de Brême . Cette dernière
a quelque navigation et d'assez gros bateaux ; ils
remontent jusqu'à Zelle , et servent au transport de
différentes marchandises venant de Bréme , pour l'intérieur
de l'Allemagne , ce qui procure à cette petite
ville de Zelle , un petit commerce d'entrepôt . Le Veser
et l'Elbe qui côtoyent le pays des deux côtés opposés
servent aussi à son commerce . Une petite riviere qui
passe à Lunebourg procure à cette ville , par l'Elbe
à laquelle elle communique , à peu près les mêmes
avantages , par rapport à Hambourg , que l'Aller procure
à Zelle par rapport à Brême . Voilà , je crois , à
quoi se borne la navigation de ce pays , je ne saurais
dire l'étendue du commerce qu'elle lui procure ; mais
Je paysan allemand consommant beaucoup de marchandises
étrangères , telles que café , sucre , étoffes même ,
le commerce de détail est considérable ; ajoutez -y
l'entrepot pour faire passer dans les contrées plus méditerranées
; aussi la quantité de négociants , mais
surtout de marchands , est - elle proportionnellement
beaucoup plus considerable dans une ville d'Hanovre ,
que dans une ville de France . Hormis la noblesse qui
n'est pas très nombreuse , et quelques gens de lois ,
presque tous les propriétaires bourgeois sont aussi
commerçants. Les transports par terre sont très - considérables
, quoiqu'il y ait très-peu de routes faites.
MESSIDOR AN X. 35
L'électeur est aussi souverain d'un petit pays situé sur
la rive droite de l'Elbe , enclavé dans le Meklemburg ,
et que l'on appelle le comté de Ratzebourg ; il jouit
des avantages de ce dernier pays ; il est assez fertile ,
et on y élève de très- bons chevaux .
Les villes principales de l'électorat proprement dit ,
sont Hanovre , qui est devenu la capitale , et dont on
donne vulgairement le nom à l'électorat , bien érigé
( en 182 , je crois ) , sous le nom de Brunswick-
Lunebourg , qui a été longtemps la résidénce d'une
branche de la famille ; Zeile * , Gottingue , célèbre par
son université , qui mériterait un article à part , Hammeln
, forteresse située sur le Veser , à l'entrée de la
Westphalie , un peu au dessous du lieu où s'est donné la
bataille d'Hastembeck , gagnée par le maréchal d'Estrées
, dans la guerre de sept ans . Cette forteresse est
très -bien entretenue ' et commandée par un château
dont la situation est respectable ; mais d'ailleurs ce
n'est qu'une petite place , et qui ne peut pas contenir
une garnison assez forte pour inquiéter beaucoup la
marche d'une armée qui aurait passé sur d'autres points.
Depuis qu'Hanovre est démoli , je crois que c'est la seule
forteresse du pays. Rinteln , qui n'est pas loin , et aussi
sur le Veser , appartient au Landgrave de Hesse- Cassel .
Münden qui n'est pas le Minden prussien , où nous fûmes
battus en 58 , n'est guere remarquable que par sa
situation dans ces gorges fameuses où le Veser se forme
de la réunion de la Fulde et de la Verre. Enfin Stade
et Harbourg sont dignes aussi d'être comptés ; l'un
situé presque à l'embouchure de l'Elbe , l'autre que
vivifie le voisinage d'Hambourg. Une douzaine d'autres
petites villes ne méritent pas qu'on en parle ; ce-
Très jolie ville sur l'Aller , d'environ dix mille habitants.
C'est- là où a été exilée et où est morte l'infortunée
reiue de Danemarck ( Mathilde d'Augleterre ) .
36 MERCURE DE FRANCE ,
1
pendant je ne dois pas oublier Clausthal qui n'est qu'une
réunion d'une centaine de maisons ; mais c'est le cheflieu
des mines du Harts , dont la plupart s'exploitent
au profit de l'électeur , une très- petite partie au profit
du duc de Brunswick , et le reste pour le roi de Prusse ,
comme souverain d'Halberstadt. Ces mines , dont on
tire de l'or , mais en petite quantité , ont été l'objet
des écrits de plusieurs savants ; elles méritaient sans
doute d'être connues ne fut- ce qu'à cause de la sensation
qu'elles firent lorsqu'on les découvrit dans le
dixième siècle , où elles produisirent tout à- coup des
sommes énormes relativement à la rareté de l'or , ét
firent regarder comme un Pérou la Saxe , dont la pau
vreté jusque -là était fort méprisée. Les temps , sont
bien changés ; mais elles sont dignes encore de l'attention
des savants.

Je n'ai pas de notions précises sur la population de
Hanovre , ni sur ses forces militaires ; on sait que dans
différentes occasions cet électorat a entretenu jusqu'à
30,000 hommes. Il est peu de troupes aussi bien tenues.
J'ai entendu dire que la ville d'Hanovre pouvait
contenir 18 à 20 mille ames ; elle est située dans une
plaine assez peu fertile ; mais la ville est jolie et entourée
de promenades agréables , depuis qu'on a rasé
les fortifications. Elle est fort bien habitée , et c'est
le lieu où réside la régence qui gouverne en l'absence
de l'électeur. Du reste toutes les places de la cour
sont remplies , comme si le souverain y résidait ; grandmaré
hal , grand- écuyer , etc. , jusqu'aux pages. Le
palais est peu de chose : les écuries seules sont belles ,
comme si tout ce qui tient à l'Angleterre devait donner
ses premiers soins aux chevaux . On a fait courir le
bruit que bientot l'Hanovre aurait un électeur qui y
demeurerait toujours ; cet arrangement conviendrait
peu , je crois , à ceux qui gouvernent , mais il est fort
MESSIDOR AN X. 37
ce
dela
paraît
desiré par ceux qui sont gouvernés ; l'amour de
nouveauté les y porte , car d'ailleurs ce pays paraik
heureux . Il est dans l'ordre même de la succesion de
la maison d'Angleterre une probabilité pour que l'Ha
novre ait un souverain particulier ; elle devrait frapper
tout le monde , et il me semble que personne ne s'est
avisé d'en parler ; c'est que le prince de Galles n'a qu'une
fille , que les lois britanniques appellent à la succession
du trône , mais à quoi les lois allemandes refusent
celles des souverainetés de la maison de Brunswick
sur le continent qui , après la mort de son père ,
reviendraient par ces lois à un de ses oncles.
Pour compléter ce que j'ai à vous dire sur la maison
de Brunswick , je dois vous parler de son chef , car
la branche d'Angleterre est cadette. Plusieurs autres
branches se sont éteintes dans celles - là et ont réuni
de plus grandes propriétés que la branche aînée qui a
seulement conservé la ville qui leur a donné son nom.
Cette ville est fort grande pour les 25 à 36 mille
habitants qu'elle renferme ; elle est e; fort triste , quoique
le plus grand nombre des rues soient larges , et quelques-
unes bien bâties. Elle est entourée de fortifications
qui ne l'égaient pas , mais on va les détruire. Le pays
qui entoure la ville est sablonneux et peu fertile ; le
reste du duché s'étend d'un côte vers Halbertadt , de
l'autre jusqu'au Veser , par une lisière très- étroite qui
coupe une partie de l'Hanovre jusqu'au Veser ; et cette
partie peut être regardée comme un des meilleurs pays
de la Basse -Saxe. Brunswick a été longtemps anséatique,
et en rentrant sous l'autorité de ses Souverains , elle
a conservé de grandes libertés . Elle fait un assez grand
commerce d'entrepôt , et l'on y trouve des négociants
qui ont des fortunes considérables. La richesse des
paysans du duché est presque inconcevable ; il n'est
pas très-rare d'en trouver qui donne dix et quinze mille
38 MERCURE DE FRANCE ,
écus du pays , 40 et 60,000 liv . en dot à leurs filles ,
faisant d'ailleurs des dépenses énormes en habits et en
festins pour leurs noces. Il n'est point de pays qui ait
plus profité de la neutralité que celui -ci : ajoutez à
cela le gouvernement le plus sage et le plus paternel
qui existe , et vous ne serez point étonné de cette
prospérité. Le souverain est assez connu pour que je
n'aye pas beaucoup à vous en dire . C'est sans contredit
un des hommes les plus faits pour régner . Ceux qui
connaissent sa vie , savent que partout où il a été le
maître il a fait de bonnes et grandes choses , Son père
lui avait laissé son petit état absolument obéré ; il a
payé en moins de quinze ans des dettes énormes pour
son revenu. On a jugé de là qu'il avait l'habitude d'une
trop grande économie . Sa cour est simple , quoiqu'elle
ne manque pas de dignité , et certainement depuis que
ses dettes sont éteintes , il ne mange pas son revenu ;
mais l'usage qu'il fait d'une bonne partie de ses épargnes
vaut bien le faste qu'il pourrait augmenter autour de
hui. Il a toujours eu un grand attrait pour la France et
pour les Français , dont il parle et écrit la langue avec
Ja plus grande pureté. Mirabeau , dans sa Monarchie
Prussienne , donne une idée très-juste de sa conversation.
Depuis plusieurs années i se mêle très - peu des
grandes affaires , quoiqu'il ait conservé un commandement
dans l'armée prussienne. On prétend que s'il
avait bien voulu y mettre un peu plus de suite , il se
serait assuré une grande influence à la mort de Fréderic
- Guillaume ; et beaucoup de gens lui ont su
mauvais gré de n'avoir pas profité de cette occasion
pour rendre ses talents plus utiles. Le jeune roj en
avait une opinion qu'il tenait du Grand - Frédéric', ce
qui était pour lui très - déterminant . Maintenant le
monarque s'est accoutumé à gouverner lui-même et il
y tient.
MESSIDOR AN X. 39
Il ne faut pas chercher de palais à Brunswick , ni
de belles maisons de campagnes dans les environs .
La seule maison du Duc où l'on puisse remarquer
quelque chose est Salzdalen , où il y a une galerie de
tableaux très - nombreuse , qui en contient un assez
grand nombre de forts beaux et plusieurs originaux
des grands maîtres. Mais ce qui est digne de l'attention
des savants , c'est la bibliothéque de Wolfenbuttel ,
petite ville à deux lieues de Brunswick , qui a été longtemps
le séjour des Ducs . Cette bibliothéque contient
un grand nombre de manuscrits très - précieux , grecs ,
latins et même chinois ; toutes les vieilles chroniques
possibles , en un mot , toutes les sources que l'on ignore
aujourd'hui , mais où il est encore bon de puiser soimême
, quand on veut les trouver pures. J'ai été tout
étonné d'y voir 400 vol . in - folio de manuscrits achetés
à la succession de Mazarin , contenant , entre autres ,
toutes les correspondances diplomatiques du temps et
beaucoup d'autres choses enfouies dans un fatras de
volumes , mais qui n'en sont pas moins curieuses pour
qui a le temps et la patience de les chercher. Le local
est un des mieux entendus que j'aye vus ; mais cette
immense bibliothéque , qui est pourtant dirigée maintenant
par un homme très-savant , a dix catalogues
commencés sans en avoir un complet et raisonné , et
je n'ai pu savoir le nombre de volumes qu'elle contient .
C'est à Brunswick que Mirabeau a fait son ouvrage
intitulé La Monarchie prussienne ; c'est -à - dire , c'est
à Brunswick qu'il a trouvé un homme instruit et trèslaborieux
( M. Mauvillon , major ou colonel de génie
au service du duc de Brunswick ) , qui a tout compile ,
et Mirabeau y a donné un peu de coloris . ,
Je n'ose pas vous parler des moeurs , car en vérité
le tableau est désagréable à faire ; il n'y a guères de
galanterie que ce que les Français y ont apporté
40 MERCURE DE FRANCE ,
mais il y a en revanche du grossier et dégoûtant liber •
tinage. Après l'époque où les idées de réforme , l'amour
de la nouveauté et l'esprit de contradiction pouvaient
échauffer les tétes , la religion de Luther et toutes les
religions qui en sont venues ne doivent guères conduire
le peuple , qu'à n'en point avoir du tout ; c'est ce qui
est sensible ici : dans les classes peu élevées , les
écoles Leibnitrienne , Wolfienne , Kantienne , ont fait
un tas de rêveurs , livrés à un déisme subtile , qui est
peut-être ce qu'il y a de pire parmi les gens qui ont
reçu quelqu'éducation . Il se conserve encore dans les
familles une morale d'habitude , mais qui ne repose
pas sur des principes , car des gens qui adoptent système
sur système n'en ont point .
Avec tout cela ce peuple est tranquille , parce qu'il
ne forme point de grandes masses , se tenant par tous
les points ; il y a épouvantablement de corruption , elle
est répandue partout , mais il n'y a point de ces masses
qui , dès que la peste s'y met , ne permettent plus qu'on
y porte remède.
Pour dire un mot de la grande politique , il règne
une grande inquiétude dans les petits et grands cabinets
; il paraît chaque jour des plans d'indemnités , et
comme on ne s'arrête pas en si beau chemin , des plans
de nouvelles constitutions germaniques. Beaucoup
de gens croient prudent dans les circonstances présentes
d'en conserver l'ancienne forme , autant que
possible ; d'autres pensent qu'on finira et qu'on doit
finir pour établir de droit ce qui est de fait , et pour
diviser l'empire en deux protectorats . On regarde même
comme très- facile d'arranger ce qui concerne le droit
public intérieur , et pour les protecteurs , ils sont en
place depuis longtemps .
MESSIDOR AN X. 41
Loi sur l'instruction publique.
TITRE I."
er
--- Division de l'Instruction .
Art. 1. L'instruction sera donnée 1. dans les écoles
primaires établies par les communes ; 2. ° dans les écoles
secondaires , établies par les communes ou tenues par
des maîtres particuliers ; 3. ° dans des lycées et des écoles
spéciales , entretenus aux frais du trésor public.
TITRE II. Des écoles primaires. --
2. Une école primaire pourra appartenir à plusieurs
communes à la fois , suivant la population et les localités
de ces communes.
3. Les instituteurs seront choisis par les maires et les
conseils municipaux. Leur traitement se composera
1.° du logement fourni par les communes ; 2.° d'une rétribution
fournie par les parents , et déterminée par les
conseils municipaux.
4. Les conseils municipaux excepteront de la rétribution
ceux des parents qui seraient hors d'état de la
payer. Cette exception ne pourra néanmoins excéder
le cinquième des enfants reçus dans les écoles primaires.
5. Les sous -préfets seront spécialement chargés de
l'organisation des écoles primaires ; ils rendront compte
de leur état une fois par mois aux préfets.
TITRE III. Des écoles secondaires.
6. Toute école établie par les communes ou tenues
par les particuliers , dans laquelle on enseignera les
langues latine et française , les premiers principes de
la géographie , de l'histoire et des mathématiques , sera
considérée comme école secondaire.
7. Le gouvernement encouragera l'établissement des
42 MERCURE DE FRANCE

écoles secondaires , et récompensera la bonne instruction
qui y sera donnée , soit par la concession d'un local ,
soit par la distribution de places gratuites dans les
lycées à ceux des élèves de chaque département qui
se se ont le plus distingués , et par dés gratifications
accordées aux 50 maîtres de ces écoles , qui aurout
le plus d'élèves admis aux lycées .
8. Il ne pourra être établi d'écoles secondaires sans
l'autorisation du gouvernement . Les écoles secondaires ,
ainsi que toutes les écoles particulières , dont l'enseignement
sera supérieur à celui des écoles primaires ,
seront placées sous la surveillance des préfets .
1
TITRE IV . Des Lycées . -
9. Il sera établi des lycées pour l'enseignement des
lettres et sciences ; il y aura au moins un lycée par arrondissement
de chaque tribunal d'appel .
› To. On enseignera dans les lycées les langues anciennes ,
Ja rhétorique , la logique , la morale , et les éléments de
sciences mathématiques et physiques. Le nombre des
-professeurs des lycées ne sera jamais au dessous de
shuit ; mais il pourra être augmenté par le gouvernement
, ainsi que celui des objets d'enseignement ,
d'après le nombre des élèves qui suivront les lycées .
11. Il y aura dans les lycées des maîtres d'études
de dessin , d'exercices militaires et d'arts d'agrément.
L'instruction y sera donnée à des élèves que le
gouvernement y placera , aux élèves des écoles secondaires
qui y seront admis par un concours ; à des élèves
que les parents pourront y mettre en pension , à des
12.
élèves externes .
>
13. L'administration de chaque lycée sera confiée à
un proviseur ; il aura immédiatement sous lui un censeur
des études , et un procureur gérant les affaires de l'école.
14. Le proviseur , le censeur et le procureur de chaque
1
MESSIDOR AN X. 43
lycée seront nommés par le premier consul . Ils formeront
le conseil d'administration de l'école .
*
15. Il y aura dans chacune des villes où sera établi
un lycée , un bureau d'administration de cette école ;
oe bureau sera composé du préfet du département , du
président du tribunal d'appel , du commissaire du gouvernement
près ce tribunal , du commissaire du gouvernement
près le tribunal criminel , du maire et du proviseur.
Dans les villes où il n'y aurait point de tribunal
d'appel , le président du tribunal criminel fera partie
du bureau d'administration du lycée . Dans celles où il
n'y aurait ni tribunal d'appel , ni tribunal criminel ,
les membres du bureau seront nommés par le premier
consul. 59525
16. Les fonctions du bureau seront gratuites. Il s'assemblera
quatre fois par an et plus souvent s'il le trouve
convenable , ou si le proviseur du lycée l'y invite . Il
sera chargé de la vérification des comptes et de la surveillance
générale du lycée. Le proviseur rendra compte
au bureau d'administration de l'état du lycée. Ily portera
les plaintes relatives aux fautes graves qui pourraient
être commises par les professeurs dans l'exercice de
leurs fonctions , et par les élèves dans leur conduite..
Dans le premier cas , la plainte sera communiquée au
professeur contre lequel elle sera dirigée ; elle sera
ensuite adressée , ainsi que la réponse , au ministre de
l'intérieur , qui en fera son rapport au gouvernement;
Dans le cas d'inconduite et d'indiscipline , l'élève pourra
être exclu du lycée par le bureau , à la charge par
celui - ci d'en rendre compte au ministre . un
17. Il sera nommé par le premier consul trois ins
pecteurs généraux des études qui visiteront une fois
au moins l'année , les lycées , en arrêteront définitivement
la comptabilité , examineront toutes les parties
de l'enseignement et de l'administration , et en rendront
compte au ministre de l'intérieur.
.
44
MERCURE DE FRANCE,
18. Les proviseurs , censeurs et procureurs des lycées
devront être mariés ou l'avoir été. Aucune femme ne
pourra néanmoins demeurer dans l'enceinte des bâtiments
occupés par les pensionnaires.
19. La première nomination des professeurs des lycées .
sera faite de la manière suivante : Les trois inspecteursgénéraux
des études , réunis à trois membres de l'institut
national désignés par le premier consul , parcourront
les départements , et y examineront les citoyens
qui se présenteront pour occuper les différentes places
de professeurs . Ils indiqueront au ministre de l'intérieur
, et pour chaque place , deux sujets dont l'un sera
nommé par le premier consul.
20. Lorsqu'il vaquera une chaire dans les lycées une
fois organisés , les trois inspecteurs - généraux des études
présenteront un sujet au gouvernement ; le bureau
réuni au conseil d'administration et aux professeurs des
lycées en présentera un autre ; le premier consul nommera
l'un des deux candidats .
21. Les trois fonctionnaires chargés de l'administration
, et les professeurs des lycées pourront être appelés
, d'après le zèle et le talent qu'ils apporteront
dans leurs fonctions , des lycées les plus faibles dans
les plus forts , des places inférieures aux supérieures ;
cette promotion sera proposée au premier consul par
le ministre de l'intérieur , sur le rapport des trois inspecteurs-
généraux des études.
22. Les lycées correspondants aux arrondissements
des tribunaux d'appel devront être entièrement organisés
dans le cours de l'an 13 de la république . A
mesure que les lycées seront organisés , le gouvernement
déterminera celles des écoles centrales qui devront
cesser leurs fonctions .
TITRE V.- Des écoles spéciales .
23. Le dernier degré d'instruction comprendra , dans
MESSIDOR AN X. 45-
des écoles spéciales , l'étude complète et approfondie ,
ainsi que le perfectionnement des sciences et des arts
utiles.
24. Les écoles spéciales qui existent seront maintenues
, sans préjudice des modifications que le gouver.
nement croira devoir déterminer pour l'économie et le
bien du service ; elles continueront d'être sous la surveillance
immédiate du ministre de l'intérieur. Quand
il y vaquera une place de professeur , ainsi que dans
l'école de droit qui sera établie à Paris , il y sera
nommépar le premier consul , sur le rapport du ministre
de l'intérieur , entre trois candidats qui lui seront présentés
, le premier par une des classes de l'Institut national
le second par les inspecteurs - géneraux des
études , et le troisième par les professeurs de l'école
où la place sera vacante .
25. De nouvelles écoles spéciales seront instituées
comme il suit 1. Il en pourrait être établi dix écoles
de droit ; chacune d'elles aura quatre professeurs au
plus ; 2.0 il pourra être créé trois nouvel es écoles de
médecine , qui auront au plus chacune huit professeurs ,
dont une sera spécialement consacrée à l'étude et au
traitement des troupes de terre et de mer ; 3.º il y
aura quatre écoles d'histoire naturelle , de physique et
de chimie , avec quatre professeurs daus chacune ;
4° les arts mécaniques et chimiques seront enseignés
dans deux écoles spéciales : il y aura trbis professeurs
dans chacunes de ses écoles ; 5.º une école de mathé
matiques transcendantes aura trois professeurs ; 6.º une
école spéciale de géographie , d'histoire et d'économie
publique , sera composee de quatre professeurs ; 7. ° outre
les écoles des arts du dessin , existantes à Paris , Dijon
et Toulouse , il en sera formé une quatrième avec
quatre professeurs ; 8. ° les observatoires actuellement
en activité auront chacun un professeur d'astronomie ;
9 il y aura un professeur pour chacune des langues
vivantes ces professeurs seront établis près des frontières
; 10.° il sera nommé huit professeurs de musique
et de composition.
26. La première nomination des professeurs de ces
nouvelles écoles spéciales sera faite de la maniere suivante
les classes de l'Institut correspondantes aux
46
MERCURE
DE FRANCE
,
1
places qu'il s'agira de remplir , présenteront au ministre
de l'intérieur un sujet ; les trois inspecteurs-généraux
des études en présenteront un deuxième ; le premier
consul choisi a l'un des deux. Après l'organisation des
nouvelles écoles spéciales , le premier consul nommera
aux places vacantes , entre trois sujets qui lui seront
présentés , comme il est dit à l'article 24.
27. Chacune ou plusieurs des nouvelles écoles spéciales
seront placées près d'un lycée , et régies par le
conseil administratif de cet établissement .
TITRE VI. - De l'école spéciale , militaire.
28. Il sera établi , dans une des places fortes de la
république , une école spéciale militaire , destinée à
enseigner , à une portion des élèves sortis des lycées ,
les éléments de la guerre.
29. Elle sera composée de 500 élèves , formant un
bataillon , et qui seront accoutumés au service et à
la discipline militaire ; elle aura au moins dix professeurs
chargés d'enseigner toutes les parties théoriques
'pratiques et administratives de l'art militaire , ainsi
que l'histoire des guerres et des grands capitaines .
30. Sur les cinq cents élèves de l'école spéciale militaire
, deux cents seront pris parmi les éleves nationaux
des lycées , en proportion de leur nombre dans
' chacune de ces écoles , et 300 parmi les pensionuaires
et les externes , d'après l'examen qu'ils subiront à la
fin de leurs études . Chaque année il y sera admis 100
des premiers , et 150 des seconds ; ils seront entretenus
pendant deux ans aux frais de la république , dans
l'école spéciale militaire ; ces deux années leur seront
comptées pour temps de service . Le gouvernement , sur
Je compte qui lui sera rendu de la conduite et des talents
des eleves de l'école spéciale militaire , pourra
en placer un certain nombre dans les emplois de l'armée
, qui sont à sa nomination .
31. L'école spéciale militaire aura un régime différent
de celui des lyeées et 'des autres écoles , et une
administration particulière : elle sera comprise dans
'les attributions du ministre de la guerre . Les professeurs
en seront immédiatement nommés par le premier
cousul."
MESSIDOR AN. X.
47.
}
TITRE VII . Des élèves nationaux.
32. Il sera entretenu , aux frais de la république ,
6,400 élèves pensionnaires dans les lycées et dans les
écoles spéciales.
33. Sur ces 6,400 pensionnaires , 2,400 seront choisis
par le gouvernement parmi les fils de militaires ou de
fonctionnaires de l'ordre judiciaire , administratif ou
municipal , qui auront bien servi la république , et
pendant dix ans seulement parmi les enfants des citoyens
des départements réunis à la France , quoiqu'ils
n'aient été ni militaires , ni fonctionnaires publics . Ces
2,400 élèves devront avoir au moins 9 ans ' et savoir
lire et écrire .
34. Les 4,000 autres seront pris dans un nombre double
d'élèves des écoles secondaires , qui seront présentés
au gouvernement d'après un examen et un concours.
Chaque département fournira un nombre de ces
derniers élèves proportionné à sa population .
35. Les élèves entretenus dans les lycées ne pourront
pas y rester plus de 6 ans aux frais de la nation .
A la fin de leurs études , ils subiront un examen , d'après
lequel un cinquième d'entr'eux sera placé dans les diverses
écoles spéciales , suivant les dispositions de ces
élèves , pour y être entretenus , de deux à quatre années
, aux frais de la république.
36. Le nombre des élèves nationaux , placés près
des lycées , pourra être distribué inégalement par le
gouvernement dans chacune de ces écoles , suivant les
convenances de localité.
TITRE VIII.
---
Des pensions nationales et de leur
emploi.
37. Le terme moyen des pensions sera de 700 fr .
Elles seront fixées pour chaque lycée par le gouvernement
, et serviront tant aux dépenses de nourriture
et d'entretien des élèves nationaux qu'aux traitements
des fonctionnaires et professeurs , et autres dépenses
des lycées.
33. Le prix des pensions payées par les parents qui
placeront leurs enfants dans les lycées , ne pourra excéder
celui qui aura été arrêté par le gouvernement , pour
48 . MERCURE
DE FRANCE
,
chacune de ces écoles. Les élèves externes des lycées
et des écoles spéciales payeront une rétribution qui
sera proposée pour chaque lycée par son bureau d'administration
, et confirmée par le gouvernement .
39. Le gouvernement arrêtera , d'après le nombre
des élèves nationaux qu'il placera dans chaque lycée ,
et d'après le taux de leurs pensions , la portion fixe du
traitement des fonctionnaires et professeurs , laquelle
portion sera prélevée sur le produit de ces pensions . It
en sera de même de la portion supplétive du traitement
qui devra être fixée par le gouvernement , d'après le
nombre des pensionnaires et des éleves externes de
chaque lycée. Les proviseurs des lycées sont exceptés
de la dernière disposition ; ils recevront du gouvernement
un supplément annuel , proportionné à leur traïtement
et aux services qu'ils auront rendus à l'instruction
.
TITRE IX. Dispositions générales..
40. Les bâtiments des lycées seront entretenus aux
frais des villes où ils seront établis
41. Aucun établissement ne pourra prendre désor
mais les noms de lycée et d'institut . L'institut national
des sciences et des arts sera le seul établissement public
qui portera ce dernier nom ....
42. Il sera formé sur le traitement des fonctionnai; es
et professeurs des lycées et des écoles spéciales , un
fonds de retenue qui n'excédera pas le vingtième de
ces traitements . Ce fonds sera affecté à des retraitesqu
seront accordées après vingt ans de service , et réglees
en raison de l'ancienneté , ou pour cause d'infirmités.
43. Le gouvernement autoisera l'acceptation des
dons et fondations des particuliers en faveur des écoles
ou de tout autre établissement d'instruction publique ,
Le nom des donateurs sera inserit à perpétuité dans
les lieux auxquels leurs donations seront appliquées .
44. Toutes les dispositions de la loi du 3 brumaire
an 4 , qui sont contraires à celles de la présente loi ,
sont abrogées.
"
( N.° LIII. ) 14 Messidor an 10.
MERCURE
DE FRANCE.
LITTERATURE.
POÉSIE.
DESCRIPTION D'UNE TEMPÊTE.
Livre 1er de l'Eneide , vers 81 *.
N. B. Eole vient de promettre à Junon de servir sa
vengeance.
A ceces mots , sur le roc il frappe
de sa lance
;
Le roc s'ouvre
, et des vents
la cohorte
s'élance
,
Se précipite
, gronde
, et monte
dans les airs ,
T
* J'étais occupé à traduire les derniers livres de l'Eneïde
lorsque j'ai appris que Delille allait enfin publier sa traduction.
J'ai senti qu'après lui la lice serait fermée , mais
qu'on me pardonnerait peut-être de prendre acte d'un travail
de plusieurs années . Je me suis donc borné à retoucher
avec soin les quatre premiers chants dont je ferai paraître
la traduction dans quelques mois. J'ai déja publié
dans les journaux quelques fragments.
( Note du traducteur. )
9. 4
50 MERCURE DE FRANCE ,
Redescend en tolonne , et pèse sur les mers .
On entend , à ce bruit précurseur des orages ,
Crier les matelots et siffler les cordages . ,
Le jour s'est éclipsé , la nuit fond sur les eaux ,
La mort pâle s'avance et plane sur les flots ,
L'éclair croise l'éclair , et la foudre à la terre
Prête par intervalle une affreuse lumière .
"
"
e
Le héros de son sort accuse la rigueur :
« Heureux à qui le ciel , pour dernière faveur ,
A permis de mourir aux yeux de la patrie !
« Généreux Sarpédon ! que je te porte envie !
Près du tombeau d'Hector je t'ai vu succomber.
Ah ! sous le fer d'Ajax que n'ai -je pu tomber ,
Lorsque le Simoïs dans ses ondes sanglantes
Roula de nos guerriers les armures bruyantes ! "
Il dit , et l'aquilon , dans la voile arrêté ,
Redouble ses assauts , par l'obstacle irrité ,
Rompt la rame , et du mât fait incliner la tête.
L'art s'étonne impuissant et cède à la tempête .
La vague croît , s'élève , écume à gros bouillons ,
Retombe , et se brisant sous de noirs tourbillons ,
Vomit les boucliers et les débris de Troie ,
Et les corps expirants dont elle fit sa proie.
Quelques-uns avec peine aux écueils mugissants
Se suspendent ; soudain de leurs sommets glissants ,
Avec force arrachés ils roulent dans l'abîme ,
Qui , par trois fois , rejette et reprend sa victime.
Trois vaisseaux échoués sur des sables mouvants
S'entr'ouvrent sous le choc de la grêle et des vents.
Les compagnons d'Oronte , incertains et sans guide ,
Sont dévorés vivants par le gouffre homicide ;
Acathe attend la mort , Aléthès éperdu
Regrette de mourir et d'avoir trop vécu.
Au loin on voit encor nager sans espérance
Quelques Troyens épars sur l'océan immense .
MESSIDOR AN X. 51
Mais Neptune s'éveille au tumulte des eaux ,
Qu'Eole réfoula jusque dans leurs canaux .
Le dieu lève un front calme au dessus des abîmes ;
Il voit partout Junon poursuivant ses victimes ,
Et d'une voix tonnante il gourmande les vents .
Des Titans foudroyés , téméraires enfants
Vous osez soulever mon Empire infidelle !¹
Tremblez ; je dois punir votre audace rebelle ,
Et je vous .... mais des flots abaissons la hauteur.
Fuyez , sujets pervers , craignez un dieu vengeur.
Dites à votre roi que le sort immuable
A fixé dans ma main le trident formidable .
Qu'il soit fier de régner sur vos sombres cachots ;
Il n'appartient qu'à moi de commander aux flots .
Soleil , rends-nous le jour ! disparaissez , nuages ;
Mer , calme- toi .... La mer rentre dans ses rivages .
L'aquilon effrayé se dérobe en grondant ,
Et le soleil sourit au pouvoir du trident.
Cimothoë , Triton , sur les syrtes mouvantes ,
Soulèvent des vaisseaux les poupes vacillantes ,
Et dans ces noirs détours hérissés de rochers ,
Neptune , sur son char , dirigeant les nochers ,
Vole , et des flots d'azur effleure la surface.
Ainsi , dans nos cités , parfois gronde et menace
D'un peuple mutiné l'essaim tumultueux ;"
Au gré de sa fureur il vole impétueux ;
L'incendie et la mort signalent son passage ;
Mais qu'à ses yeux surpris soudain se montre un sage ,
Qu'il parle ; devant lui de ces vils factieux
Se dispersent au loin les flots séditieux .
Ainsi , du dieu des mers la voix toute-puissante
Aplanit sous ses pas la vague frémissante .
La Lybie aus Troyens enfin ouvrit un port ;
Deux rochers sourcilleux en protégent l'abord.
La mer heurte leurs flancs , s'y brise avec furie ,
52 MERCURE DE FRANCE ,
Et sur un long canal lentement se replie.
Au penchant de ces monts hérissés de forêts
Une grotte se perd sous des ombrages frais ;
Là , sont des bancs de mousse où la nymphe timide
Aime à rêver au bruit d'une source limpide.
Le nocher , dans le port qu'implorait sa terreur ,
Cherche dans le repos l'oubli de son malheur ,
Embrasse le rivage , et s'endort sur l'arène.
Son ancre est à ses pieds ; de sa pesante chaîne
Sans crainte il affranchit la poupe des vaisseaux
Qui flottent mollement sur ces dormantes eaux.
Acathe cependant sur la feuille entassée
Fait jaillir du caillou l'étincelle chassée ;
Un feu réparateur épure l'aliment
Infecté des vapeurs de l'humide élément.
Les trésors des moissons , arrachés au naufrage ,
Sont par un people actif rangés sur le rivage .
L'un roule un lourd cylindre inventé par Cérès ;
L'autre de longs rameaux dépouille les forêts ,
Et du grain calciné l'enveloppe noirâtre
Au marbre qui l'écrase attache un pur albâtre.
H. GASTON .
1
NUIT D'AUTOMNE.
D'une nuit d'automne
Chantons les douceurs !
Qu'aux aimables fleurs
Succède Pomone.
Le feu du couchant
Brille à peine encore ,
Le soir se colore
D'un rose mourant.
4
MESSIDOR AN X. 53
La Lune emportée
Vers d'autres climats ,
Ne montrera pas
Sa face argentée .
De ces peupliers
Les Zéphirs légers
Doucement descendent ,
Dans les airs s'étendent ,
Et , rasant les eaux ,
Vont de ces ormeaux
Ranimer la sève :
Comme une vapeur
La douce fraîcheur
Des forêts s'élève.
Sous des arbres verts
Qu'un vent frais balance,
Je goûte en silence
Le calme des airs.
Mollement bercée
La voûte pressée ,
Tantôt à mes yeux
En dôme orgueilleux
Serre son ombrage ;
Et puis s'entr'ouvrant
Du ciel lentement
Découvre l'image.
Par unjeune homme âgé de 16 ans.
54
MERCURE DE FRANCE ,
LOGO GRIPHE.
Je fixe sans frémir les horreurs du trépas .
Si l'univers brisé s'écroulait sous mes pas ,
Je verrais ses débris d'un oeil sec et tranquille .
Le malheureux en moi cherche et trouve un asyle ;
Je fus dans tous les temps l'idole des mortels ;
Les autrefois encensaient mes autels ; sages
Mais depuis , de mon nom décorant leur inanie ,
De beaux et faux esprits m'ont couvert d'infamie.
Au milieu d'onze pieds qui composent mon corps ,
Le lecteur curieux trouvera sans efforts
D'un insecte rampant le précieux ouvrage ;
Le nom d'un saint évêque assez grand personnage ;
Un lieu que l'on ne peut aborder que par eau ;
Ce que le vin toujours laisse au fond du tonneau ;
Une ville en Toscane ; un fleuve d'Italie
Où le fils de Climène a terminé sa vie ;
La fleur qui de nos rois rappelle la grandeur ;
Un oiseau babillard , et qui pis est voleur ;
Ce qui , dans un pays en guidant la justice ,
Entretient l'harmonie et condamne au supplice ;
Le contraire de rude ; un excellent poisson ;
Ce qui couvre nos champs au temps de la moisson ;
Un article , un pronom , deux notes de musique ,
Un poète fameux , un amas symétrique .
Par le citoyen A. GIMEL .
AUTRE.
Quatre pieds composent mon nom.
Ma tête à bas , je suis animal domestique ;
MESSIDOR AN X 55
Mon ventre ôté , je suis pronom .
REP.FRA
Retranche tête et queue ; en cet état unique
Retourne-moi , lecteur ; en femme je paris
Si tu ne peux encor me connaître à ces traits
Apprends qu'à tous les maux je suis un grand remède 5 .
Et qu'on ne vit heureux qu'alors qu'on me possède ,
b
CHARA D E.
Mon premier du soldat anime la vaillance.
Heureux qui peut longtemps se dire mon second .
Lorsqu'en vous de mon tout j'admire l'élégance ,
De mon plaisir , Chloé , mon regard vous répond .
Cen
Mot de l'Enigme , du Logogriphe et de la
Charade insérés dans le dernier Numéro.
"
1
A.
Le mot du Logogriphe est Catin , où l'on trouve
Caïn.
Le mot de la Charade est Orange.
Le mot de l'Enigme est corde d'instrument , corde
ordinaire et corde de potence.
56 MERCURE
DE FRANCE ,
ETAT politique et moral des nations contemporaines
, au moment de la révolution républicaine
en Grèce.
Il est difficile de tracer un tableau des nations
connues , au moment de la révolution ré-
Publicaine en Grèce ; l'histoire , à cette époque
, n'étant pleine que d'obscurités et de fables
. J'essayerai cependant d'en donner une idée
générale .
L'EGYPT E.
Au moment du renversement de la royauté
à Athènes , l'Egypte n'était plus qu'une province
de la Perse . Ainsi , elle fut exposée ,
comme le reste de l'état dont elle formait un
des membres , à toute l'influence de la révolution
grecque . Elle se trouvera donc comprise
en général dans ce que je dirai de l'empire
de Cyrus. J'examinerai seulement ici quel ,
ques faits relatifs à ses moeurs .
#
1
De temps immémorial , les Egyptiens avaient
été soumis à un gouvernement theocratique ;
ainsi que les nations de l'Inde , ils étaient divisés
en trois classes inférieures , de laboureurs ,
de pasteurs, et d'artisans. Chaque homme était
obligé de suivre , dans l'ordre où le sort l'avait
jeté , la profession de ses pères , sans pouvoir
changer d'études selon son génie ou les temps.
Le respect des rois et de la religion , l'amour
de la justice , la vertu de la reconnaissance
formaient le code de la société chez les EgypMESSIDOR
AN X. 57
tiens , et s'ils étaient les plus superstitieux des
hommes , ils en étaient aussi les plus innocents .
L'Egypte faisait un commerce considérable
aux Indes. Ses vaisseaux allaient , par les mers
de l'Arabie et de la Perse , chercher les épices ,
l'ivoire et les soies de ces légions lointaines .
Ils s'avançaient jusqu'à la Taprobanne , la Ceylan
des modernes. Sur cette côte les Chinois
et les nations situées au delà du cap Comaria
apportaient leurs marchandises , à l'époque
du retour périodique des flottes Egyptiennes
, et recevaient en échange l'or de l'occident.
-
Mais tandis que le peuple de Memphis était
livré, par système , aux plus affreuses ténèbres ,
les lumières se trouvaient réunies dans la classe
des prêtres. Ils reconnaissaient les deux principes
de l'univers , la matière et l'esprit . Ils appelaient
la première Athor , et le second Cneph. Celui-ci ,
par l'énergie de sa volonté , avait séparé les
éléments confondus , produit tous les corps ,
tous les effets , en agissant sur la masse inerte .
Le mouvement , la chaleur , la vie répandue
sur la nature , leur fit imaginer une infinité de
moyens , où ils voyaient une multitude d'actions.
Ils crurent que des émanations du grand
Etre flottaient dans les espaces , et animaient les
diverses parties de l'univers . I's tenaient l'ame
immortelle , et Hérodote prétend que ce furent
eux qui enseignèrent les premiers ce dogme fondamental
de toute moralité . Ils adressaient cette
prière au ciel dans leurs pompes funèbres Soleil
! et vous Puissances qui dispensez la vie aux
hommes ! recevez-moi , et accordez - moi uue demeure
parmi les dieux immortels. D'autres sec58
MERCURE DE FRANCE ,
tes des prêtres enseignaient la doctrine de la
transmigration des ames.
La physique , considérée dans tous les rapports
de l'astronomie , la géométrie , la médecine
, la chimie , etc. , était cultivée par les prêtres
Egyptiens , avec un succès inconnu aux autres
peuples. La science difficile des gouvernements
semble aussi leur avoir été familière.
Pythagore , Thalès , Lycurgue , Solon , sortis
de leur école , prouvent cette vérité.
Les Egyptiens eurent quelques auteurs célèbres
... , les deux Hermès : le premier , inventeur
; le second , restaurateur des arts ; Sérapis ,
qui enseigna la médecine . Leurs livres ont péri
dans les révolutions des Empires ; mais leurs
noms se sont conservés parmi ceux des bienfaiteurs
des hommes. Si l'on en, croit les alchimistes
, la transmutation des métaux fut connue
des savants d'Egypte . ,
C'est dans ce pays que nous trouvons les premières
bibliothéques. Comme si la nature eût
destiné cette contrée à devenir la source des
lumières , elle y avait fait croître le papyrus
pour y fixer les découvertes fugitives du génie.
Malheureusement les signes mystérieux ,
dans lesquels les prêtres enveloppaient leurs
études , ont privé le monde d'une foule de connaissances
précieuses.
En soumettant à sa puissance les diverses nations
répandues sur les bords du Nil , Cambyses
favorisa la propagation des arts . Jusqu'alors les
Egyptiens , jaloux des étrangers , ne les admettaient
qu'avec la plus grande répugnance à
leurs mystères. Lorsqu'ils furent devenus sujets
de la Perse , l'entrée de leur pays s'ouvrit enfin
MESSIDOR AN X. 59
aux recherches de la philosophie . C'est de ce coin
du monde que l'aurore des sciences commenta
à poindre sur notre horizon , et l'on vit bientôt
les lumières s'avancer de l'Egypte vers l'occident
, comme l'astre radieux qui nous vient des
mêmes rivages.
L'antique royaume des Sésostris , au moment
de la révolution de la Grèce , présentait des
rapports frappants avec l'Italie moderne : il se
composait de magnificence et de faiblesse . On
y voyait de même de superbes ruines et un peuple
amolli , les sciences parmi quelques uns , l'ignorance
chez tous. C'est sur les bords du Nil que
les philosophes de l'antiquité allaient puiser les
lumières ; c'est sous le beau ciel de Florence
que l'Europe barbare a rallumé le flambeau des
lettres . Dans les deux pays elles s'étaient conservées
sous le voile mystérieux d'une langue
savante , inconnue au vulgaire . Ce fut ene
core le sort de ces contrées d'être , dans leur âge
respectif , les seuls canaux d'où les richesses
des Indes coulassent pour le reste des peuples.
Avec tant de conformité de moeurs , de circonstances
, l'Egypte et l'Italie durent éprouver à
peu près le même sort l'une , au temps des
troubles de la Grèce ; l'autre , dans la révolution
présente . Entraînées , malgré elles , dans
une guerre désastreuse , il leur fallut livrer des
batailles pour la cause de deux nations étrangères
, la Perse et l'Allemagne , et s'épuiser dans
des querelles qui n'étaient pas les leurs .
CARTHAGE.
Nous trouvons sur la côte d'Afrique les cé60
MERCURE DE FRANCE ,
lébres Carthaginois qui , de tous les peuples
de l'antiquité , présentent les plus grands rapports
avec les nations modernes . Aristote a fait
un magnifique éloge de leurs institutions politiques.
Le corps du gouvernement était composé
de deux Suffetes ou Consuls annuels ; d'un
sénat , d'un tribunal des cent , qui servait de
contre-poids aux deux premières branches de
la constitution ; d'un conseil des cinq.
Carthage adopta en morale les principes de
Lacédémone. Elle bannit les sciences , et défendit
même qu'on enseignât le grec aux enfants
; elle se mit ainsi à l'abri des sophismes
du Portique et de l'Académie .
Atroces dans leur religion , les Carthaginois
jetaient , en l'honneur de leurs dieux , des enfants
dans des fours embrasés.
Leurs principes militaires différaient de ceux
du reste de leur siécle. Ces marchands africains
laissaient à des mercenaires le soin 'de
défendre la patrie . Ils achetaient le sang des
hommes , au prix de l'or acquis à la sueur du
front de leurs esclaves , et tournaient ainsi au
profit de leur bonheur la fureur et l'imbécillité
de la race humaine.
Les Carthaginois se distinguaient surtout par
leur génie commerçant. Ils avaient jeté des co-
Jonies en Espagne , en Sardaigne , en Sicile , le
long des côtes du continent de l'Afrique , et
s'étaient avancés jusque au fond de la mer des
Gaules et des îles Cassitérides. Malgré l'état
imparfait de la navigation , l'avarice , plus puissante
que les inventions humaines , leur avait
servi de boussole sur les déserts de l'océan .
J'ai souvent considéré , avec étonnement , les
MESSIDOR AN X. 61
ressemblances de moeurs et de génie qui se trouvent
entre les anciens souverains des mers et
les maîtres de l'océan d'aujourd'hui . Ils se ressemblent
et par leurs constitutions politiques ,
et par leur esprit à la fois commerçant et guerrier
.
Le gouvernement se composait à Carthage ,
ainsi qu'en Angleterre , d'un roi et de deux
chambres : la première appelée le sénat , et représentant
les communes , la seconde connue
sous le nom du conseil des cent . Cette puissance
, en s'ajoutant ou se retranchant , selon
les temps , aux deux autres membres de la législature
, devenait , de même que les pairs de
la Grande-Bretagne , le poids régulateur de la
balance de l'état.
Au reste , les peuples contemporains reprochèrent
au gouvernement de Carthage la vénalité
et la corruption dans les places de sénateurs
. Polybe remarque que ce peuple Africain ,
si jaloux de ses droits , ne regardait pas un pareil
usage comme un crime . Peut- être avait-il
senti que de toutes les aristocrațies , celle des
richesses , lorsqu'elle n'est pas portée à un trop
grand excès , est la moins dangereuse en ellemême
; le propriétaire ayant un intérêt personnel
au maintien des lois , tandis que l'homme
sans propriétés tend sans cesse , par sa nature ,
à bouleverser et à détruire.
Mêmes institutions , mêmes choses , mêmes
hommes. Le sénat de Carthage , tel que le parlement
d'Angleterre , se trouvait divisé en deux
partis , sans cesse opposés d'opinions et de principes
. Il en résultait pour la nation cet avantage ,
que les rivaux , se surveillant afin de se sur62
MERCURE DE FRANCE ,
prendre , avaient un intérêt personnel à aimer
la vertu , en tant qu'elle leur était personnellement
utile , et à hair le vice dans les autres.
L'histoire de ces dissentions politiques ,
moment de la révolution républicaine en Grèce ,
ne nous étant pas parvenue , nous la considérerons
dans un âge postérieur à ce siécle ; en en
concluant , par induction , l'état passé de la
métropole Africaine .
C'est à l'époque de la seconde guerre Punique ,
que nous trouvons la flamme de la discorde
allumée de toutes parts dans le sénat de Carthage
. Hannon , distingué par sa modération ,
son amour du bien public et de la justice, brillait
à la tête du parti qui , avant la déclaration de
la guerre , inclinait aux mesures pacifiques . Il
représentait les avantages d'une paix durable ,
sur les hasards d'une entreprise , dont les succès
incertains coûteraient des sommes immenses , et
finiraient peut- être par la ruine de la patrie.
Amilcar , surnommé Barca , père d'Annibal , @
d'une famille chère au peuple , soutenu de beaucoup
de crédit et d'un grand génie , entraînait
après lui la majorité du sénat. Après sa mort , la
faction Barcine continua de se prononcer en faveur
des armes. Sans doute elle faisait valoir
l'injustice des Romains qui , sans respecter la foi
des traités , s'étaient emparés de la Sardaigne .
Ainsi la Hollande a amené de nos jours la rupture
entre la France et l'Angleterre .
Durant le cours des hostilités , la minorité ne
cessa de combattre les résolutions adoptées . Tantôt
elle s'efforcait de diminuer les victoires d'Annibal
, tantôt d'exagérer ses revers. Elle jetait
mille entraves dans la marche du gouvernement ;
MESSIDOR AN X. 63
et , sans le génie du général carthaginois , son
armée , faute de secours , périssait totalement en
Italie . Vers la fin de la guerre , les partis changerent
d'opinions. Annibal , bien que de la majorité
du sénat , après la bataille de Zama , parla avec
chaleur en faveur de la paix . Un seul sénateur
eut le courage de s'y opposer : Gisgon représenta
que ses concitoyens devaient plutôt périr
généreusement les armes à la main , que se soumettre
à des conditions honteuses . L'homme
illustre répliqua qu'on devait remercier les dieux ,
qu'en des circonstances si alarmantes , les Romains
se montrassent encore disposés à des négociations.
Son avis prévalut . L'on dépêcha en
Italie des ambassadeurs du parti d'Hannon qui ,
amusant leurs vainqueurs du récit de leurs
querelles domestiques , se vantaient que si l'on
eût d'abord suivi leurs conseils , ils n'auraient
pas été obligés de venir mendier la paix à Rome.
Les troubles qui commencèrent à agiter l'Angleterre
vers la fin du règne de Jacques I.er ,
donnèrent naissanceaux deux divisions , qui sont
depuis cette époque , restées distinctes dans le
parlement de la Grande- Bretagne . L'opposition ,
d'abord connue sous le nom du parti de la Campagne
( Country Party ) , traîna peu après le
malheureux Charles I.er à l'échafaud . Sous le
règne de son successeur , la minorité prit la célè
bre appellation deWhigs ; et sous un homme dévoré
de l'esprit de faction , lord Shaftesbury, elle fut
sur le point de replonger l'état dans les malheurs,
d'une révolution nouvelle . Jacques II , par son
imprudence , fit triompher' le parti des Whigs ,
et Guillaume III s'empara d'une des plus belles
couronnes de l'Europe. La reine Anne , long64
MERCURE DE FRANCE,

temps gouvernée par les Whigs , s'abandonna
ensuite aux Tories . Le rappel du duc de Marlborough
sauva la France d'une ruine presqu'inévitable.
George I. , électeur de Hanovre ,
soutenu de toute la puissance des premiers qui
le portaient au trône , se livra à leurs conseils.
Ce fut sous le règne de George II que la minorité
commença à se faire connaître sous le nom du
parti de l'Opposition , qu'elle conserve encore
de nos jours. Elle obtint alors plusieurs victoires
célèbres . Elle renversa Sir Robert Walpole , ministre
qui , par son système pacifique , s'était
rendu cher au commerce . Bientôt elle parvint
à mettre à la tête du cabinet , lord
Chatham , qui éleva la gloire de sa patrie à son
comble , dans la guerre de 1754 si malheureuse
à la France . Lord Bute , ayant succédé à lord
Chatham , peu après l'avénement de Sa Majesté
régnante au trône d'Angleterre , l'opposition
perdit son crédit.
Mais le fatal impôt du timbre , qui rappelle à
la fois la révolution Américaine et celle de la
France , lui donna bientôt une nouvelle vigueur.
Telle est la chaîne des destinées : personne ne
se doutait alors qu'un bill de finance passé dans
le parlement d'Angleterre en 1763 , éleverait une
nouvelle république sur la terre en 1782 , et ferait
disparaître du monde un des plus anciennes
monarchiesde l'Europe , en 1789.
L'opposition crut avoir emporté un avantage
signalé sur le ministre , lorsqu'elle eut obtenu
le rappel de ce trop fameux impôt ; et il n'est
pas moins certain que ce fut ce rappel même ,
encore plus que le bill , qui causa la révolution
des Colonies .
MESSIDORAN X
KLZ
Trois ministres se succédèrent rapidement
après la première irruption du volcan américain
. Les rênes du gouvernement s'arrêtèrent
enfin entre les mains de lord North qui , de
même que ses prédécesseurs , avait adopté le système
des taxes d'outre-mer. L'insurrection des
Bostoniens , lors de l'envoi du the de la compagnie
des Indes , ne fut pas plutôt connue en
Angleterre , que l'opposition redoubla de zele
et d'activité. Lord Chatham reparut dans la
chambre des Pairs , et parla avec chaleur contre
les mesures du cabinet . Sa motion étant rejetée
voix , moyens coercipar
une majorité
de 58ute
leur étendue
.
furent dans
Bientôt après le sang coula en Amérique . J'ai'
vules champs de Lexington . Je m'y suis arrêté en
silence , comme le voyageur aux Thermopyles ,
pour contempler la tombe de ces guerriers , qui
moururent les premiers pour obéir aux lois de
la patrie. En foulant cette terre qui me disait
comment les empires tombent et s'élèvent
j'ai abaissé mon néant devant les décrets de la
Providence.
Durant tout le reste de la guerre , l'opposition
ne cessa de harceler les ministres , et devint
de plus en plus puissante , en proportion des
calamités nationales .
ا ذ ا م
Enfin , le 27 mars 1782 , elle remporta une
victoire complète. Le cabinet fut changé , et le
marquis de Rockingham placé à la tête du gouvernement
.
4
La paix étant rétablie entre les puissances
belligérantes , l'opposition se joignit au parti
du ministre disgracié, M. Fox et lord North formèrent
ce qu'on appela la Coalition des Chefs ,'
9. 5
66 MERCURE DE FRANCE ,
"
qui entraînait après elle la majorité du parle.
ment. Lord Shelburne , successeur du marquis
de Rockingham , mort le premier juillet 1782
fut obligé de se retirer ; et M. Fox , lord North
et le duc de Portland se saisirent du timon de
l'état.
ets ..
M. Fox n'occupa que quelques instants le
ministère. Son , fameux bill de la compagnie des
Indes ayant été rejeté , dans la chambre des
pairs , il remit peu après les sceaux de son
ᎥᏝ
emploi , et M. Pitt remplaça le duc de Portland,
comme premier lord de la Trésorerie .
Les principales opérations du gouvernement
depuis l'arrivée de M. Pitt aux affaires , ont
été , 1. le bill concernant la compagnie des ple
Indes , 5 juillet 1784. 2.° Celui du 18 avril 1785 ,
en faveur d'une réforme parlementaire , rejeté
par une majorité de 74 voix.
210 3.º Le plan de liquidation de la dette nationale
, par, l'établissement d'un fonds d'amortissement
, 1786, 4. L'acte de la traite des nègres
et de l'amélioration du sort des esclaves , 21
mai 1788. La nation était au faîte de la prospérité
, et M. Pitt , quin'avait pas encore atteint
sa trentième année , avait montré ce que peut
un seul homme , pour la prospérité d'un état .
Carthage , au moment de la fondation des
républiques en Grèce , se trouvait , par rapport
à celle - ci , dans la même position que l'Angleterre
relativement à la France actuelle . Possédant
à peu près la même constitution , les mêmes
richesses , le même esprit guerrier et commerçant
que la Grande-Bretagne ; séparée
comme elle , du pays en révolution par des
mers , elle était garantie de l'influence mili-
3
MESSIDOR AN X.
€7
"
taire de Spartes et d'Athènes , par la supériorité
de ses vaisseaux , et du danger de leurs opinions
politiques , par l'excellence de son propre gouvernement.
Les peuples maritimes ont cet avantage
inestimable , d'être moins exposés que les
nations agricoles à l'action des révolutions
étrangères . Outre la barrière naturelle qui les
protége contre une invasion , s'ils sont insulaires ,
ou placés sur un continent éloigné , le superflu
de leur population , trouve sans cesse un écou
lement au-dehors , sans demeurer dans un état
de stagnation au-dedans . Le reste des citoyens
occupés du commerce , a peu le temps de s'embarrasser
de rêveries politiques . Là où les bras
travaillent , l'esprit est en repos.
Carthage encore , au moment de la chute
des Pisistratides , élevée à l'empire des mers ,
sur les débris du commerce de Tyr , comme
l'Angleterre sur les ruines de la Hollande , était
au faîte de la prospérité. Par une autre ressemblance
de fortune , non moins singulière. ,
elle crut devoir prendre une part active contre
la révolution républicaine d'Athènes , en faveur
de la monarchie . Xerxès , qui , en prétendant
rétablir Hippias sur le trône , méditait la conquête
de l'Attique et du Péloponnèse , engagea
les Carthaginois à attaquer en même temps les
colonies grecques en Sicile. Amilcar , à la tête
de plus de trois cent mille hommes et d'une
flotte nombreuse , aborde à Panorme et met le
siége devant Himère. Gelon accourt de Syracuse
, avec 50,000 hommes , au secours de la
place , tombe sur le général africain , bat son'
armée , et le force de se jeter lui-même dans un
bucher, allumé pour un sacrifice. Ne croirait- on
3
BIBL. UNT .
68 MERCURE DE FRANCE ,
pas qu'une étrange destinée voulut nommer
ensemble , Himère et Dunkerque ?
La nouvelle de la destruction de l'armée n'arriva
pas plutôt en Afrique , que le peuple tomba
dans le désespoir. On députa humblement vers
Gélon , qui mérita sa victoire , par la modération
dont il en usa envers ses ennemis . Il se
contenta d'exiger le remboursement des frais de
la guerre , qui ne s'élevait pas au dessus de deux
mille talents.
Ainsi se termina , pour les Carthaginois , cette
guerre si funeste à tous les alliés , guerre qui
eut encore cela de remarquable , qu'elle cessa
peu à peu , telle que la guerre de notre révolution
, par les paix forcées et partielles des différents
coalisés . Depuis le traité entre l'Afrique
et la Grèce , les deux pays vécurent longtemps
en bonne intelligence , et l'influence de la révolution
républicaine du dernier se borna pour
Carthage , au malheur passager que je viens
de décrire .
La suite à un autre Numéro.
CHATEAUBRIANT .
VARIÉTÉ Ș .
Quatrième lettre sur l'Angleterre.
Londres , 18 juin .
&
Je vous ai promis quelques détails sur les théâtres
de Londres , non dans les rapports qu'ils ont avec la
littérature il me semble qu'il n'y a plus de discussion
en France à cet égard ; mais dans ce qu'ils peuvent
MESSIDOR AN X. 69
offrir de réflexions sur les usages et les moeurs des habitants
de la capitale.
Je commencerai par l'Opéra- Italien , qu'on appelle iei
théâtre du roi , je ne sais pourquoi ; car il n'est le théâtre
ni du roi , ni de la nation : au contraire , les chanteurs sont
d'Italie , les danseurs marquants sont Français , et tout est
si étranger à ce théâtre , qu'à la sortie il est du bon
ton de ne parler que français les titres des ballets
sont presque toujours affichés dans cette langue.
La salle est grande , décorée sans goût ; mais comme
les loges sont bien séparées les unes des autres , ce qui
n'est ainsi qu'à ce spectacle , les femmes y paraissent
avec avantage . Le théâtre est petit , si on le compare
à celui de l'Opéra de Paris . Cependant il faut croire
qu'il est beaucoup trop grand pour les pièces qu'on y
joue , et les ballets qu'on y exécute ; car les côtés en
sont constamment occupés par des jeunes gens , et j'ai
vu Virginie , au milieu de cent hommes , pleurer de
la crainte d'être perdue dans un désert . Les hommes
regardent comme un privilége d'aller sur le théâtre
de l'Opéra ; cet usage , contre lequel on a tenté unė
fois de s'élever , se conservera , par la raison que le
peuple n'est rien à ce spectacle , que les calculs sont
faits pour l'en éloigner , et que s'il parvenait à s'y
faire place , la bonne compagnie y renoncerait . Ceci demande
à être expliqué .
Les femmes de bon ton , et celles de bonnes moeurs ,
se plaignent également de ce que Londres n'a pas un
seul théâtre châtié ; elles ont raison. Elles se plaignent
encore de ce que toute place appartient au pu
blic , quand la personne qui l'a fait retenir n'est pas
arrivée à la fin du premier acte . Comme on dine ici
à la même heure qu'à Paris , il est impossible d'arriver
au théâtre à sept heures , sans rompre ses habitudes ,
ou sans renoncer à sa société. Nos dames françaises
70 MERCURE DE FRANCE ,
objecteront qu'il faut louer des loges , et qu'une loge
louée appartient à qui l'a payée , lors même qu'il lui
plairait de ne pas venir au spectacle ; elles ignorent
que l'après - dîner des Anglais est un moment terrible ,
et que , pour éviter les batailles , la tranquillité a fait
une loi d'abandonner toute place vide , à une certaine
heure , à quiconque se présente pour la remplir . İl est ´
d'usage de retenir des places d'avance ; mais comme
on risque de les perdre , on ne les paye pas ; on se con' .
tente de se faire inscrire .
1
Cet usage , qui privait la haute société du spectacle' ,
a décidé le succès de l'Opéra-Italien ; il s'est formé
une coterie bien unie pour soutenir , à haut prix , un
théâtre étranger au peuple et à la bourgeoisie. On à
sa loge à l'Opéra ; on y prend un abonnement . Le par
terre , où les femmes vont comme à tous les autres
théâtres , coûte une demi - guinée ; il ne reste , pour
les gens peu riches , que le paradis qui est fort grand ,
et où ceux qui s'assemblent essayent quelquefois de
donner la loi ; mais ils ont constamment contre eux et
les loges et le parterre.
Les Anglaises si modestes et si silencieuses dans tous
les endroits publics , ne sont plus Anglaises à l'Opéra ,
on pour mieux dire , elles s'y regardent comme dans
une société particulière . Personne n'écoute ce qu'on
y chante , personne ne regarde comme on y danse ; on
ne vient là que pour se montrer étranger aux usages
nationaux , pour causer , pour se faire voir , pour rendre
et pour recevoir des vérités , bien sûr que , san's
se donner la peine de porter aucune attention à ce
qui se passe sur la scène , on apprendra le lendemain ,
par les journaux , que l'Opéra a été fort bien chanté ,
et que les ballets ont produit un grand effet .
.1.
Effectivement , sans les journaux , qui s'aviserait de
le dire ? L'opéra - bouffon est très -faible , et se comMESSIDOR
AN X. 71
pose de vieilles voix qui rappellent à peine des souvenirs
; le grand opéra est exécuté par les mêmes sujets
, sauf une, cantatrice , madame Banti , qui a des
moyens , une méthode excellente ; c'est la seule aussi
qu'on écoute quelquefois , non parce qu'on sent son ta
lent , mais parce qu'elle a de la réputation . Où le goût
des arts n'existe réellement pas , les arts ne se soutiennent
que par prévention ; cette vérité est plus sail-
Jante ici que dans tout autre pays . Il faudrait la répéter
à nos jeunes artistes. J'en vois qui accourent à
Londres sur l'idée qu'ils se font du prix que les An→
glais mettent aux arts . Il serait plus juste de dire qu'ils
envient les arts : aussi ne veulent - ils que ce que les
autres nations ont mis en crédit , et le plus grand ta→
lent , sans réputation faite , ne trouvera pas ici le moindre
accueil.
Si j'ai distingué madame Banti des autres sujets de
l'Opéra , ce n'est pas que je lui aye trouvé un talent
supérieur ; mais je suis persuadé qu'elle en a eu un ', et
qu'elle en aurait encore un partout autre part qu'à
Londres. Que lui reviendrait - il de travailler beaucoup
ici ? J'ai assisté à une représentation d'Armide, que
l'on vantait extraordinairement , la musique est insignifiante.
Ce jour- là , l'orchestre , le piano dirigeant ,
et la voix de madame Banti , ne se trouvaient pas d'accord
; je fus peut - être le seul qui m'en aperçus. Le
lendemain , les journaux m'assurèrent que cet opéra
n'avait jamais été mieux exécuté. Cette nouvelle me
fit de la peine ; pour l'honneur de l'opérá , j'aurais
mieux aimé apprendre le contraire.
Quant aux ballets , il n'y en a plus ; car trois sujets
ne peuvent rendre un ballet fort intéressant , et c'est
par politesse que je compte à l'Opéra trois sujets dans
la danse. Les habitués de ce spectacle ne se dissimulent
pas combien il est au dessous de l'argent qu'il
72 MERCURE DE FRANCE ,
leur coûte. Chaque année les entrepreneurs promettent
qu'il sera meilleur ; mais quoiqu'on y applaudisse
rarement , comme on n'y murmure jamais , comme la
salle est toujours pleine , et que son premier mérite
est d'offrir un rassemblement à la haute compagnie ,
l'Opéra peut durer encore longtemps . tel qu'il est . A
neuf heures , ce théâtre présente un aspect vraiment
particulier ; il est plein , et on n'y voit que des femmes :
l'usage veut que les élégants , par excellence , ne s'y
montrent pas ayant dix heures , et ceux qui arrivent
plus tôt , ont grand soin de ne pas se faire voir jusqu'à
ce moment. Si l'on peut chercher une origine aux fantaisies
que la mode met en crédit , on croirait que cet
usage vient de l'habitude où les hommes sont de rester
longtemps à table ; mais j'ai peine à croire que le
plaisir de boire , qui n'est plus aroué de la bonne société
, soit le prétexte pour n'arriver que tard dans
un spectacle où l'on se pique de n'être pas anglais ,
du moins dans les manières. Je pense tout simplement
qu'on y arrive tard , pour s'y ennuyer moins .
Après l'Opéra , le premier théâtre est celui de Drury.
Lane ; je dis premier, non par son genre , car tous les
genres sont ici confondus sur tous les théâtres , mais
par l'élégance de la salle , et par l'ensemble des sujets .
La salle est jolie par sa décoration , plus que par sa
forme trop circulaire ; défaut général à Londres , et
qu'on ne corrige que par un autre défaut bien plus
grand , c'est -à-dire , par des loges sur le théâtre. Ces
loges sont pleines de manière qu'elles se confoudent
avec les décorations , et ne permettent guères de voir
un acteur , sans fixer en même temps des personnes
qui causent positivement au dessus de sa tête , pour se
dédommager sans doute de ne l'entendre que de profil
La première chose qui frappe un étranger dans un
théâtre anglais , est le silence qui règne dans toutes
MESSIDOR AN X. 73.
les places qui sont en évidence , et le tintamarre affreux
, l'indécent rassemblement qu'on trouve dans les
corridors et à l'amphithéâtre des premières , amphithéâtre
fort grand , renfoncé sous les loges , et qui a
l'inconvénient de toucher au foyer où les femmes publiques
se rassemblent . Ce qu'on reprochait à nos spectacles
de nuit de la Foire , n'est rien en comparaison.
de ce qui se passe à cette place. Pour en donner
une idée sans blesser la pudeur , il suffira de dire que
c'est l'ivrognerie aux prises avec des femmes , dont le
métier est de profiter de toutes sortes d'ivresses . Heureux
les indifférents quand l'indécence ne fait d'autre
bruit que celui qui la signale ! mais il est rare que la
soirée se passe sans dispute et sans combat. J'en ai vu
un fort long dans les loges en évidence , entre des
hommes fort bien mis , et devant des femmes de la
tournure la plus honnête tout cela ne cause point
de scandale. Au reste , n'allez pas croire que la modicité
du prix soit ce qui attire la foule à l'amphi ~
théâtre ; les places y coûtent un peu plus de 7 fr. de
notre monnaie ; il est vrai qu'à huit heures on y entre
à moitié prix , et c'est le moment où les foyers et les
corridors se garnissent à ne pouvoir y circuler.
:
Soyez persuadé que le plaisir , dont le besoin paraît
ici d'autant plus vif , qu'il faut qu'il soit bruyant pour
émouvoir , soyez persuadé , dis - je , que le plaisir finira
par mettre les habitants de Londres sous la main de
la police. Quand on attache un grand prix à toutes
les jouissances , on desire bien vîte les savourer tranquillement
, et alors la police se montre sans inspirer
d'effroi. Elle est nécessaire ; on se bat à là porte des
bals , on se bat dans l'intérieur ; trente voitures sont
quelquefois brisées dans une soirée : tout cela appelle
la police déja plus forte qu'elle ne l'était autrefois , et.
74 MERCURE DE FRANCE,
toujours respectable lorsqu'elle n'est destinée qu'à as☛
surer la tranquillité.
La tragédie anglaise se compose en général de fous ,
de folles , de spectres , de meutres longuement exécutés
, et de sang. Il serait curieux de chercher la cause
du plaisir que peut trouver un peuple à contempler
si souvent le plus honteux de tous les spectacles ,
P'homme privé de sa raison . Cette recherche me menerait
trop loin ; mais je crois que dans un pays policé
comme la France , et dans un siécle où les maladies
nerveuses , qui échappent à tout l'art de la médecine ,
sont si multipliées , il serait d'une bonne police d'interdire
au spectacle ce qui produit des émotions trop
fortes. Notre public repousse maintenant de nos théâtres
ce qu'on appelle le genre anglais ; il a raison
il faut à une nation délicate des spectacles qui
élèvent l'esprit ou qui le réjouissent ; tout ce qui va
au-delà est faux et dangereux . Plus on réfléchit , plus
on admite nos auteurs du siécle de Louis XIV , qui ,
sans s'être jamais vantés , se sont toujours trouvés d'accord
, non-seulement avec le génie des arts , mais encore
avec la plus haute politique en tout ce qu'elle a
de relation avec la morale publique.
Skakespear avait décidé du sort de la tragédie en
Angleterre , avant que le goût fût formé ; il n'en est
pas de même de la comédie. Quoiqu'elle ne soit pas
châtiée dans le dialogue , quoiqu'elle ne soit pas toujours
discutée dans les situations , elle est soumise aux
règles de l'art , et souvent imitée de nos meilleurs auteurs
; mais on coupe les actes par des intermèdes ,
qu'on appelle chansons favorites ; ce qui paraît ridicule
aux Français qui ne sont pas fâchés d'avoir , dans les
entr'actes , quelques minutes pour réfléchir ou pour
causer sur ce qu'ils viennent de voir et d'entendre ;
MESSIDOR AN X 75
usage fort bon , et qui , je crois , aide beaucoup à former
le goût. C'est tout le contraire à Londres ; le spectacle
dure toujours cinq et même six heures , et , pendant
tout ce temps , le théâtre n'est pas vide dix minutes
rien n'est plus fatigant .
. Au reste , ce n'est pas le goût qu'il faut cherchea ici;
le premier théâtre a des pantomimes comme le dernier
, souvent moins belles , et des farces comme celles
qui amassent le peuple sur nos boulevarts ; la même
soirée montre quelquefois madame Sydone et Paillasse,
le tout mêlé de quelques ballets dans lesquels les matelots
jouent volontiers le premier rôle. Cet assemblage
est insupportable ; mais qu'espérer d'un théâtre où sont
confondus la tragédie , la comédie , l'opéra , la pantomime
, la danse et les farces ? Il n'y a pas ici de théâtre
national , ou tous les théâtres sont nationaux , car ils
se ressemblent tous : j'aimerais mieux la première assertion
; elle laisserait du moins quelque espoir pour
l'avenir.
Je ne vous parlerai point de madame Sydone , dont
la réputation est si grande dans la tragédie ; il ne
faut pas juger ce que le temps a consacré ; car le temps ,
qui ne se repose jamais , gâte aussi ce qu'il consacre :
beaucoup de talent , et un peu de manières , voilà ce
qu'il est impossible de refuser à cette actrice.
Dans la comédie , il y a une dame Jordan que les
Anglais aiment beaucoup , et je suis fort tenté de les
imiter, non qu'elle soit jeune , non qu'elle ait la taille
de ses rôles ; mais , nous autres Parisiens , nous sommes
accoutumés à n'y pas regarder de si près , et quand les
années et l'embonpoint viennent gâter un joli physique ,
nous nous en consolons si le talent se conserve : c'est ce
qui est arrivé à madame Jordan .
Je pourrais sortir du théâtre de Drury-Lane, puisque
je rencontrerai madame Billington au théâtre de Coven76
MERCURE DE FRANCE ,
A
-Garden ; elle chante alternativement à l'un et à l'autre
Cependant je ne puis quitter Drury- Lane sans parler
d'une actrice qui joue dans l'opéra - comique , et qu'on
appelle mademoiselle Moutain . Sa voix n'est pas trèsétendue
, mais elle est touchante ; elle la ménage bien :
ses transitions sont toujours faciles et souvent heureuses.
Si chacune de ses ariettes lui rapportait cinquante
guinées , je suis convaincu que les trois royaumes
se réuniraient pour lui reconnaître un talent extraordinaire
; mais je n'ai pas entendu dire qu'elle fût payée
autant que quatre amiraux ; aussi n'y a- t-il que les connaisseurs
qui parlent d'elle : cela ne fait pas grand
bruit.
Cette lettre est déja longue , et je remets à une
autre pour vous parler de madame Billington , de la
musique anglaise en général , et de plusieurs autres objets
; mais je ne terminerai pas celle - ci sans vous entretenir
des journalistes.
Je vous ai déja dit ce que j'en pensais sous le rapport
politique l'usage qu'ils font de la liberté dont
ils se vantent , ne leur ayant valu que le mépris de
ceux qu'ils attaquent ( et à eux tous , ils attaquent tout
le monde ) , il leur restait du moins les arts pour se
donner un peu de considération . Le critique , dans
ce pays , ne va pas plus loin que la caricature , et cela
regarde les marchands d'estampes ; mais pour des discussions
sur les arts , vous en chercheriez vainement dans
Jes feuilles qui paraissent tous les jours cela tient à
deux causes , la paresse ou le défaut d'instruction chez
les rédacteurs , et l'habitude de mettre , en payant ,
tous les articles qu'on leur apporte , pourvu toutefois
que ces articles ne soient pas opposés au parti qu'ils
servent , et qui fait leur fonds de boutique. Or, comme
les arts et surtout l'art dramatique , ne sont pour
rien dans les intérêts des partis , vous ne voyez , dans
"
MESSIDOR AN X.
77
1
es journaux , que des éloges sur les pièces , sur les acleurs
, et même sur l'assemblée , toujours la plus brilflante
que l'on ait vue jusqu'alors . Les journaux se
remplissent de tout , excepté de cette critique qui annonce
le goût et qui le conserve . En France , c'est tout
le contraire , et jamais pays n'offrit des journaux plus
libres ; car jamais journaux ne furent moins à la solde
des individus aucun rédacteur ne voudrait vendre
son opinion sur les arts , parce qu'il compte son opi
nion pour quelque chose , et souvent avec raison . La
critique y est vive , quelquefois sévère , mais toujours
éclairée ; elle forme à la fois le public et les artistes ,
et les tient à l'unisson : elle fait plus ; elle empêche
l'enthousiasme toujours ridicule quand il n'est pas dangereux
, parce que le goût est opposé à tous les excès ,
et que l'enthousiasme en est un . Par une conséquence
nécessaire , il n'y a pas ici de critique ; il y a peu de
goût , et beaucoup d'enthousiasme.
F***
$
SPECTACLES.
THÉATRE DE LA RÉPUBLIQUE ET DES ARTS.
Le jeune Roland a choisi , pour son second début ,
le rôle de Renaud dans Armide ; il est favorable à la
nature de son organe , et propre à faire briller sa belle
méthode. Son chant a fait plaisir sans exciter d'enthousiasme
: il y a quelquefois des artistes qui excitent
de l'enthousiasme sans faire de plaisir ; sa manière
de prononcer et de phraser , même le récitatif , l'art
avec lequel il ménage et conduit les sons annonce
un étranger sur le théâtre de l'Opéra . Il n'a pas l'ac-
9
78 MERCURE DE FRANCE ,
cent du pays ; il se fait bien entendre sans faire beaucoup
de bruit ; les naturels de ce théâtre font beau-"
coup de bruit , et ne se font point entendre..
L'Opéra , en prenant le nom de Théâtre de la République
et des Arts , semble avoir conservé l'ancien
esprit de l'académie royale de musique . Les fameux
compositeurs étrangers qui ont enrichi , de leurs chefd'oeuvres
, notre scène lyrique , n'y ont pas beaucoup
perfectionné l'exécution et le goût du chant ; les belles
voix y
y sont plus rares que les bons ouvrages , et les
bons chanteurs , encore plus rares que les belles voix .
Les préjugés et les prétentions de chaque sujet en
particulier nuisent beaucoup au bien général : c'est
à l'Opéra que la musique italienne descendit en arrivant
à Paris pour la première fois . C'était bien là
l'hôtel qui lui était propre ; mais elle y fut fort mal
reçue par les concierges du logis : in propria venit et
sui eam non receperunt. Elle a fini par en être chassée
la méthode italienne a été adoptée partout , excepté
à l'Opéra de Paris.
Mais ce spectacle est pour ainsi dire national : il
en impose par sa pompe et sa magnificence : il frappe
les yeux du vulgaire ; ses ballets sont ce qu'il y a de
plus parfait et de plus enchanteur en Europe. L'Opéra
est en quelque sorte pour nous un théâtre constitutionnel.
Il faut l'améliorer , l'alimenter de bons sujets et de
bonnes pièces ; perfectionner son goût et sa méthode ;
mais il seroit impolitique d'en détruire la forme , d'y
introduire une langue étrangère , et des talents étrangers.
Que l'Opéra appartienne toujours essentiellement à la nation
française , mais qu'il devienne plus digne d'elle. Il
est honteux sans doute pour la France de devoir à
l'Italie et à l'Allemagne presque les seuls chef- d'oeuvres
qui soutiennent aujourd'hui l'Opéra français . Quand
est- ce que les nouveaux maîtres de l'école française
MESSIDOR AN X.
79
auront l'ambition de se placer à côté des Gluck , des
Mozart , des Piccini , des Saccini ? Je me trompe ,
ils en ont bien l'ambition , mais ils n'en ont pas encore
les moyens. Le célèbre Paësiello prépare , dit- on,
la musique d'un opéra français : c'est désormais sur des
paroles françaises , que les grands compositeurs italiens
doivent travailler , s'ils veulent que leur talent signifie
quelque chose pour le public de Paris ; autrement leur
réputation se trouvera renfermée dans un petit cercle
d'amateurs qui n'ont que des oreilles . La musique ellemême
doit se faire un honneur d'appliquer ses accords
et sa mélodie sur la langue du peuple distributeur de
la gloire ; c'est la langue universelle , et il me semble
qu'il faut chanter dans la langue que tout le monde
paile.
THEATRE FRANÇAIS DE LA RÉPUBLIQUE.
L
Un sol bien ingrat pour les plantes nouvelles : rien
de ce qu'on y sème aujourd'hui ne peut prendre : ce
théâtre vit sur ses anciennes tragédies et sur ses
triomphes passés . Les anciennes comédies sont beaucoup
moins heureuses. Le Tartuffe est la seule pièce
de Molière qui se soutienne encore , et que les grands
acteurs n'abandonnent pas ; avantage qu'elle doit peut- '
être moins à son mérite particulier qu'à celui du sujet .
Les autres ouvrages de notre premier comique ne paraissent
sur la scène que pour y être humiliés : un
petit nombre de drames modernes , dont le ton et le
style sont plus à la mode , ont usurpé le domaine de
Thalie . Beaumarchais , Fabre , Bouilly , Picard , Duval
, Dieu - la Foi , voilà les talents actuels de la scène
comique ; tels sont ceux qu'on préfère à Moliere , à
Régnard , à Dufresni , à Destouches , à 'Gresset , à Pi- '
80 MERCURE DE FRANCE ,
ron , etc. Ces poètes ont les livrées du jour ; et , à la
comédie comme dans le monde , c'est l'habit qui fait
l'homme .
OPERA- COMIQUE , ( FEYDEAU ) .
Il n'y a pas de milieu à ce théâtre , entre les bou-,
fonneries et le , grand tragique. La Fausse Duègne
qu'on vient de jouer , a paru insipide , parce qu'elle est
raisonnable. C'est une intrigue espagnole , qui ne fait
ni pleurer ni rire , mais qui satisfait l'esprit par un
dialogue décent , une conduite sage et des situations
bien ménagées. Le fonds du sujet n'est pas fort théatral ;
c'est un infidelle qui reprend sa premiere chaîne . Ces
sortes de conversions sont éd fiantes , mais froides. Les
spectateurs supposent toujours qu'il y entre plus de
réflexions que d'amour ; surtout lorsque l'amant volage
, forcé , par les événements , d'étouffer sa passion
nouvelle , ne revient à son ancienne maîtresse que par
devoir et par raison : un pareil dénouement ne peut.
avoir d'intérêt.
Un seigneur espagnol , nommé Adolphe , quoiqu'il
eût déja promis sa foi à Rosalba , s'avise d'enlever la
belle Eliza dans un bal. Il l'enferme dans son château
, et veut lui faire acheter sa liberté du don de sa ,
main. Rosalba , avertie du danger , s'introduit chez ,
son perfide , déguisée en duègne ; et , pour forcer
Adolphe à lâcher prise , elle attire dans le château
par un faux billet , Valério , amant d'Eliza , qui cherche
partout sa maîtresse et son ravisseur . L'arrivée de
ce rival , et ses soupçons jaloux , gênent beaucoup
Adolphe , qui , pour cacher sa proie , est forcé d'em-..
ployer des artifices indignes , surtout d'un espagnol,
Mais la fausse Duègne instruit Valério , lui fait voir.
MESSIDOR AN X. 8
7
să maîtresse , et déconcerte toutes les précautions
d'Adolphe . Il y aurait sans doute quelque explication
tragique entre les deux amants , si la justice nene se
mêlait pas de cette affaire. Le gouverneur , instruit de
l'enlèvement , donne des ordres pour qu'on arrete le
ravisseur. Le péri réfroidit l'amour d'Adolphe . Si sa
passion eût été bien forte , il eût pu conduire Eliza
dans quelque retraite plus sûre et moins connue qu'un
château aux portes de Madrid ; mais il écoute la pru
dence , et prend le parti , de restituer son larcin . Les
amants tièdes , et qui voient clair , sont réprouvés au
théâtre . La fausse Duègne , avertie des mauvaises intentions
du gouverneur , se rend à Madrid , arrange
l'affaire , à la satisfaction de tout le monde , et revient
avec une lettre , qui apprend au seigneur Adolphe que'
c'est à Rosalba qu'il doit l'honneur et la vie . Le nom
de Rosalba ranime quelques étincelles de son ancienne
flamme . Ne pouvant épouser sa maîtresse , ce qu'Adolphe
peut faire de mieux , c'est de se donner à sa bienfaitrice.
La duègne se fait connaître , et tout fini par
un double mariage .
Elleviou se distingue dans le rôle d'Adolphe comme
acteur et comme chanteur : le personnage de la fausse
Duègne , destiné d'aboid à madame Scio , avait ensuite
passé à madame Haubert ; mais cette derniere actrice se
trouvant aussi obligée d'y renoncer pour des raisons de
santé , madame Saint - Aubin a bien voulu s'en charger
pour ne pas arrêter la représentation de la pièce : elle'
joue avec beaucoup d'intelligence , de finesse et de
sensibilité ; mais ces qualités ne suffisent pas à un pareil
róle , il exige encore de la dignité et de la noblesse.
La musique a lutté avec succès contre l'insipidité
du poème ; quelques morceaux d'ensemble sont
d'une facture délicieuse ; l'exécution pourrait être plus
9.
6
82 MERCURE DE FRANCE ,
sûre et plus soignée . Della - Maria , né avec du goût
et de la sensibilité , avait puisé l'esprit de la musique
à sa source ; élevé en Italie , disciple de Paesiello ,
il avait , comme Grétry , apporté à Paris les fruits du
terroir ultramontain . Ces musiciens métis , moitié
français , moitié italien , sont aujourd'hui pour nous
la meilleure race : ils donnent à la musique italienne
ce que les Français donnent à toutes les inventions
étrangères , le poli et la perfection . La musique de
la Fausse Duègne est d'un goût plus noble et plus
grave que celle du Prisonnier ; mais la pureté , la
légèreté et l'élégance , caractère distinctif du compositeur
, s'y remarquent toujours : Della - Maria avait du
goût , de la grace et un sentiment vrai de son art.
Quoique le nom d'artiste soit aujourd'hui prodigué aux
plus vils artisans , il est vrai de dire qu'on n'a jamais
vu tant d'artisans et moins d'artistes .
THEATRE DE LOUVOI S.
Le nom et les pièces de Picard alimentent ce théâtre
dont l'existence est précaire , et tient beaucoup à une
sorte de faveur publique , qui s'est répandue sur cette entreprise
mais il en est de cette faveur comme du crédit
des marchands ; il faut peu de chose pour l'acquérir ,
encore moins pour le perdre. Picard s'est discrédité , en
maintenant de vive force'sa Grande Ville : mais aussi
ce coup d'autorité le rend absolument maître de l'intérieur
de son royaume. C'est lui qui décide du sort
des ouvrages ; il a dt : aucune pièce de nous ou de
nos amis ne tombera : les plus misérables bagatelles
passent quand elles sont protégées du souverain et
MESSIDOR AN´ X. 83
dernièrement il vient de faire un usage très - respectable
de son pouvoir en faveur de l'amitié : il lui'a sacrifié
jusqu'à son goût , car il est sans doute trop éclairé luimême
, pour ne pas voir qu'Helvétius est , dans toute la
force du terme , une mauvaise pièce , mal
conçue , mal
conduite , sans plan , sans liaison , embarrassée de minutie.
La clémence d'Helvétius est présentée avec une
emphase puérile , comme la clémence d'Auguste ; et
cette clémence a pour objet quelques méchantes pointes
, quelques jeux de mots d'un étourdi et d'un sot."
Helvétius est sans caractere ; c'est un faiseur de phrases ;
ses bienfaits sont gauchement amenés ; et puis , quelle
mal adresse d'avoir choisi , pour la plus grande gloire
de la philosophie , un héros qui a des torts si graves
envers la sociéé et l'humanite ! C'est une chose édifiante
de marier les filles , de soulager les pauvres , de
pardonner les offenses ; mais c'est un grand crime d'empoisonner
la source de tout bien ; par une doctrine désolante
, de dessécher les coeurs par l'egoïsme , et de
confondre toutes les notions du vice et de la vertu , en
détruisant la liberté morale . Helvétius n'étoit pas assez
riche pour dédommager les hommes par ses libéralités
du mal qu'il leur faisait par ses principes . Voilà cependant
ce que le gouvernement de Louvois a trouvé le
secret de faire applaudir avec un enthousiasme forcené.
Il est triste que le C. Andreux , qui annonçait du
talent pour la comédie , se soit laissé embéguiné d'un
petit fanatisme Voltairien et philosophique qui rétrécit
ses idées et fausse son jugement ; toute espèce de fanatisme
est la marque infaillible d'un esprit borné.
·
1
MERCURE DE FRANCE ,
THEATRE DU VAUDEVILLE.
Il n'appartient que bien peu à la littérature : à l'exception
de quelques auteurs estimés qui ont fait honneur
à cette scène , c'est aujourd'hui l'apprentissage
des écoliers . Le mauvais goût domine sur le théâtre et
dans le parterre . Le Méléagre champenois est la nouveauté
du jour ; c'est une farce où il y a beaucoup de
plaisanteries , peu d'art , et encore moins de sel .
ANNONCES.
Voyage d'Antenor en Grèce et en Asie , avec des notions
sur l'Egypte , manuscrit grec trouvé à Herep
lanum , traduit par E. F. Lantier. 3 vol . in - 8 . ° de
1130 pages , imprimés sur du très - beau carré fin
de Buges , et caractères de cicero neuf , avec cinq
jolies planches , gravées en taille - douce . 5. ° édition
très-soignée , revue et corrigée par l'auteur. Prix ,
11 fr. br. et 14 francs par la poste , francs de
port. En papier vélin , 24 francs , sans le port .
A Paris , chez F. Buisson , imprimeur-libraire , rue
Hautefeuille , n. ° 20 ; et chez Lenormant , imprimeurlibraire
, rue des Prêtres - Saint - Germain - l'Auxer
rois , n.º 42 .
2.
Quatrième cahier de la Bibliothéque commerciale , ouvrage
destiné à répandre les connaissances relatives
au commerce , à la navigation , etc.; par J. Peuchet.
Ce quatrième cahier , de 60 pages in 8.º , content
: Du commerce intérieur ; note sur la fiancommerce
des chanvres ; chise de Dunkerque ;
-
-
-pêche de Fécamp; de la navigation intérieuré -- -
MESSIDOR AN X. 8.5
-
-
et du commerce de mer ; résultats généraux du
commerce et de la navigation de la France avec
les Européens , Levantins , Barbaresques et Anglo-
Américains , etc.; de la culture du sucre à Batavia
, et autres articles intéressants . Le prix de la
souscription est de 21 fr. , pour recevoir , franc de
port , 24 livraisons , et 12 fr. pour 12 livraisons . On
souscrit à Paris , chez F. Buisson , imprimeur-libr. ,
rue Hautéfeuille , n.º 20 .
Nouvel Atlas de la France , divisée par départements ,
arrondissements communaux et cantons , contenant
l'ancienne subdivision , d'après la loi du 28 pluviose
an 8 , et la nouvelle , conformément à la loi du &
pluviose an 9 , qui ordonne la réduction du nombre
des cantons ou justice de paix ; par P. G. Chanlaire ,
l'un des auteurs de l'Atlas national. 1 vol . in-4.º ,
contenant 103 cartes enluminées , gravées en tailledouce
, et imprimées sur le quart de grand raisin .
Prix, 13 fr. relié , et 14 fr. 50 cent . franc de port
par la poste. A Paris , chez F. Buisson , imprimeurlibraire
, rue Hautefeuille , n.º 20 ; et chez Lencrmant
, imprimeur - libraire , rue des Prêtres - Saint-
Germain- Auxerrois , n.º 42.
Voyage dans les départements du Nord de la France ,
pendant les années 7 et 8 ; par le citoyen Barbault-
Royer , brochure in- 8 ° . Prix , 2 fr. 50 cent . , et 3 fr.
par la poste.
Notice sur la vie et les ouvrages de Nicolas Piccinni ;
par le citoyen Ginguené , membre de l'Institut national
, brochure in - 8° . Prix , I fr. 80 cent. , et 2 fr.
20 cent . par la poste.
Des Sépultures , par le citoyen Amaury- Duval , /brochure
in 8°. Prix , I fr. 80 cent. et 2 fr. 10 cent.
par la poste.

Pyrétologie méthodique de Selle , médecin du roi de
Prusse , traduit par J. Nauche , médecin , avec des
86 MERCURE DE FRANCE ,
notes. I vol. in-8 ° . Prix , 4 fr. 50 cent . , et 6 fr. par
la ' poste.
Ces quatre ouvrages se trouvent chez madame veuve
Panckoucke , libraire , rue Grenelle ; et chez Lenormant
, imprimeur- libraire , rue des Prêtres - Saint - Germain
l'Auxerrois , n.º 42 .
Réflexions sur la nécessité et les moyens de maintenir
en France l'abondance et le prix modé é des grains ;
par le citoyen Alexandre , ancien chef de division
au ministère de la guerre 1 vol . in- 8. ° de 60 pages .
Prix , 60 cent. pour Paris , et 80 cent. pour les départements.
A Paris , chez Dentu , imprimeur- libr .
palais du Tribunat ; et chez Lenormant , imprimeurlibraire
, rue des Prêtres Saint - Germain -l'Auxerrois
, n.° 42.
Pensées de Cicéron , traduction nouvelle ; par le citoyen
Leroy père , ancien jurisconsulte . 3 vol . in - 18.
Prix , 4 fr. 50 cent. , papier ordinaire ; 9 fr., papier
vélin. A Paris , chez Lamy , libraire , quai des
Augustins ; et chez Lenormant , imprimeur-libraire ,
rue des Prêtres Saint Germain- l'Auxerrois , n . ° 42 .
De l'Immortalité de l'Ame ; par Maximin Isnard , avec
cette épigraphe :
Mortem quid ultra est ? vita ....
SENEC.
Au-delà de la mort , que trouvons - nous ? la vie.
-
brochure in 8.° d'environ 100 pages . Prix ; 1 fr .
20 cent.; et franc de port , I fr. 50 cent. Idem , papier
fin d'Angoulême , 1 fr. 50 cent . ; et franc de
port, I fr. 80 cent. A Paris , chez Ch . Pougens ,
imprimeur -libraire , quai Voltaire , n ° 10 ; et chez
Lenormant , imprimeur libraire , rue des Prêtres- St.-
Germain -l'Auxerrois , n .° 42 .
Mon Habit mordoré , ou Joseph et son maître ; par
l'auteur du Voyage de vingt - quatre heures . 2 vol .
MESSIDOR AN X. 87
in-12. Prix , 3 fr. 60 cent. , et 4 fr. 60 cent. francs
de port par la poste. A Paris , chez Maradan , libr. ,
rue Pavée - Saint - André- des - Arcs , n . ° 16 ; et chez
Lenormant , imprimeur libraire , rue des Prêtres-
Saint-Germain-l'Auxerrois , n .° 42.
Pensées sur Dieu , sur l'Immortalité de l'Ame , et sur
la Religion . 1 vol . in - 8. ° de 56 pages ; par le citoyen
C. D. Cordier , auteur de l'Abeille française. Prix ,
60 cent. A Paris , chez Belin , libraire , rue Saint-
Jacques ; et chez Lenormant , imprimeur -libraire ,
rue des Prêtres-Saint -Germain - l'Auxerrois , n.º 42 .
Bibliothéque portative du Voyageur , ou Collection des
meilleurs Ouvrages français , en prose et en vers
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Conjuration des Espagnols contre Venise , et Conjurations
des Gracques ; par Saint-Réal. 1 vol.
Contes de La Fontaine , 2 vol .
La Pucelle d'Orléans , en 21 chants ; par Voltaire.
I vol.
Lettres persanes et le Temple de Gnide ; par Montesquieu.
2 vol.
OEuvres choisies de Gresset. I vol.
Euvres de Boileau . I vol.
Fables de La Fontaine. 2 vol.
Les Amours de Psyché et de Cupidon ; par La Fontaine.
I vol.
OEuvres de Racine. 4 vol.
La Henriade , poème ; par Voltaire. 1 vol .
Chaque vol . br. en cart . , 25 s.
On a tiré quelques exemplaires sur papier vélin ; chaque
vol. , 3 liv.
La eliû e en marroquin rouge , doré sur tranche ,
f. b. , 1 liv. 5 s.
Franc de port par la poste , chaque vol . , 4 liv.
88
MERCURE DE FRANCE ;
Sous presse.
Théâtre choisi de Voltaire , 4 vol .
Histoire de Jehan de Saintré , et le Gerard de Nevers
; par Tressan. 1 vol .
OEuvres de Piron. 2 vol.
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le France, rue de la Place- Vendôme , ci -devant Louisle-
Grand , n.° 7 , à Paris.
MESSIDOR AN X. 89
POLITIQUE.
NOTE sur ce qui s'est passé en Egypte ,
après le départ de l'armée française d'Alexandrie
; par le citoyen Franck , médecin
de l'armée d'Orient.
LEE 23 vendémiaire an to , au moment où le général
en chef Menou s'embarquait , le capitan- pacha fit son
entrée dans Alexandrie . Le général commandant de la
place , M. Hoxe , et le vice- amiral Bikerton , avec
leur état - major , allèrent à sa rencontre à la porte de
Rosette , où un aide- de - camp présenta les clefs de la
ville. Le capitan - pacha n'avait guère que son étatmajor
et sa bruyante musique avec lui ; mais une
nombreuse escorte de troupes anglaises , à pied et à
cheval , lui composait une suite assez brillante . Après
avoir visité le fort Phare , et admiré les travaux que
les Français y avaient élevés , il rebroussa chemin , et
mit pied à terre chez le général Hoxe , d'où , après
avoir diné , il fut obligé , suivant les conventions faites
entre lui et les Anglais , de s'en retourner dans son
camp , situé entre Buckir et Alexandrie et derrière
celui des Anglais . Une partie des troupes anglaises
était campée dans la vieille enceinte d'Alexandrie
et les autres occupaient leurs lignes primitives et les
nôtres . On s'occupa de suite de la démolition des premières
, et beaucoup de troupes s'embarquèrent pour
une autre destination..
90
MERCURE
DE
FRANCE
,
·
1
Il était rigoureusement défendu de laisser entrer
dans Alexandrie les troupes de la Porte , pour éviter
toute espèce de désordre ; et les officiers mêmes n'y
furent admis par la suite , qu'avec un ordre du général
'anglais. Les Mamulucs seuls , qui étaient campes à
quelque distance des troupes du capitan -pacha , avaient
la faculté d'entrer dans la ville. Malgré toute cette
surveillance , il s'y trouvait un mélange de troupes anglaises
, de Turcs , de Mamelucs , et jusqu'à des Bédouins.
Au milieu de cette confusion , je me promenais ,
ainsi que mes malades , par toute la ville , sans que
jamais il nous arrivât le moindre accident. Les habitants
nous montrèrent même une prédilection bien
marquée , soit parce qu'ils connaissaient notre façon
d'agir , soit parce que nous avions généralement appris
à converser avec eux ; et , de notre côté , nous leur témofgnions
la même bienveillance. Les troupes anglaises ,
quoique couvertes d'or , ne le dépensaient pas avec
autant de facilité que les Français ; et , à ce sujet , les
gens du pays disaient souvent que rien au monde n'égalait
notre générosité.
Ils nous regrettaient aussi sous un autre point de vue.
Nous savions , disaient - ils , à quoi nous en tenir avec
eux ( les Français ) ; mais nous ne savons pas encore
ce que nous deviendrons avec les Anglais , qui ont
l'accueil froid et l'abord difficile , et qui , la plupart
du temps , ne sont occupés qu'à boire du vin ou du
rhum .
Comme je connaissais un peu la langue arabe , je
m'entretenais aussi assez souvent avec les Mamelucs ,
qui venaient passer la journée à Alexandrie. Leur haine
contre les Français s'était changée en estime , et ils
convenaient constamment que rien n'égalait notre bras
MESSIDOR AN X.
voure et nos connaissances dans l'art de la guerre . Aussi
les Français qui se sont rangés de leur côté , s'en trouvent
parfaitement bien . Ils sont tous bien équipés , et
on leur donne de l'argent et des femmes ; ce qui est
à peu près l'essentiel pour des hommes qui ne connaissent
d'autre bonheur que celui de la table et du
lit. Autrefois on s'attachait à un beau jeune homme
qui était le favori du bey , et par lequel on pouvait
espérer d'obtenir toute espèce de faveur aujourd'hui
les ' Français occupent cette place , sans la devoir à leur
figure ; et ce changement de choses ne peut qu'être
agréable à leurs femmes.
Les Mamelucs ont senti la nécessité d'adopter notre
manière de combattre ; et , au moyen des Français qu'ils
ont avec eux , ils ont déja fait beaucoup de progrès :
ils manoeuvrent par escadrons ; ils savent mieux manier
le canon , et connaissent l'avantage d'un poste
fortifié. Avec la ferme persuasion d'être rétablis par
les Anglais et la Porte dans leurs anciens droits , ils
ont conçu beaucoup de projets pour leur organisation',
et se sont formé un système de défense. Ils attendaient
avec beaucoup d'impatience la décision des deux gouvernements
, quand , tout -à- coup , les chefs des Mamelucs
furent saisis , près d'Alexandrie et au Caire ,
par le capitan-pacha et le grand - visir : cinq d'entre
eux périrent de la manière la plus affreuse ; et les autres
, prisonniers au Caire , n'étaient pas dans une situation
bien rassurante. Le projet de la Porte était de
s'emparer de tous les chefs , de les transférer à Constantinople
, et de désorganiser ainsi cette troupe pour
toujours. Ils se permirent cet acte despotique et cruel
à l'insçu des Anglais , qui avaient engagé les Mamelucs
à faire la guerre avec eux contre nous ; et cette
conduite était si offensante pour leurs alliés , qu'ils
92 MERCURE DE FRANCE ,
auraient dû en venir sur le champ aux mains . Mais ,
comme le général en chef Hutschinson n'avait que des
pouvoirs limités , et que d'ailleurs l'affaire était épineuse
, il se contenta de sommer le capitan - pacha à
restituer les trois individus assassinés par les ordres de
ce dernier. Le pacha , se croyant déshonoré d'obéir aux
ordres impérieux d'un infidelle , daigna à peine répondre
à cette sommation . Aussitôt le général Hutschinson
fit cerner Je camp du capitan - pacha par quelques régiments
d'infanterie et de cavalerie , et fit couper les
cordes des tentes , pour ne plus trouver d'autre obstacle.
Ces préparatifs effrayèrent le capitan- pacha : il se décida
enfin à la restitution des cadavres , qui furent ensuite
enterrés à Alexandrie , à la pointe des Figuiers ,
avec tous les honneurs militaires .
Tous les autres Mamelucs quittèrent un aussi dangereux
voisin pour se placer sous les murs d'Alexandrie
, et sous la protection des Anglais.
Le général Hutschinson ayant appris que le grandisir
avait emprisonné tous les chefs des Mamelucs dans
la même journée au Caire , le somma également de les
mettre en liberté ; mais il était aussi peu disposé que
le pacha à obéir. Alors on fit marcher contre le Caire
quatre mille Cipayes , sous les ordres du général Stuard ;
leur approche causa des inquiétudes au visir qui dépêcha
un envoyé , accompagné de M. Rosetti , au général
Hutschinson , pour s'expliquer sur l'emprisonnement
des Mamelucs . Le général anglais commença
par demander à l'envoyé , si les Mamelucs
étaient mis en liberté ; et , sur sa réponse négative ,
hé bien , répliqua - t- il , comme toute autre discussion
est inutile , je vous ordonne de sortir de suite de la
place d'Alexandrie ; autrement je vous ferai emprisonner
vous - même. On permit cependant à Rosetti de
MESSIDOR AN X 93
rester , comme simple particulier. Après avoir hésité
une trentaine de jours sur le parti qu'il avoit à prendre ,
le grand - visir se décida enfin à relâcher les Mamelucs.
Alors ceux d'Alexandrie rejoignirent leurs camarades
à Ghizé , d'où ils se disposèrent à se rendre dans la
Haute Egypte.
Dans cet intervalle de temps , mes malades moribonds
reprirent haleine , mais plus par
leurs propres
moyens que par ceux administrés par les Anglais le
pain et la viande étaient extrêmement mauvais , et en
quantité insuffisante ; toutes les citernes étaient vides ;
et dans l'impossibilité de rétablir le canal qui y apportait
l'eau du Nil tous les ans , il falloit se résoudre à
boire de l'eau plus ou moins saumâtre .
Pendant que j'attendais , avec impatience , que mes
malades fussent en état d'être embarqués , il parut
tout-à -coup une goelette , parlementaire français , avec
un aide - de -camp du général Murat , qui nous apporta,
la nouvelle des préliminaires de paix . Je passe de suite
à mon hôpital , pour y annoncer cette grande nouvelle ,.
et tout le monde , dans le transport de la joie , s'écrie :
Vive le premier consul , vive Bonaparte ! Non , mes
amis , leur dis- je , vive le premier homme de l'univers ,
vive le héros des héros !
Je n'aurais dû songer à quitter l'Egypte qu'au printemps
; mais considérant que la peste devoit nécessairement
se déclarer parmi les troupes anglaise , et que
la mauvaise eau seule pourrait occasionner une rechute,
chez mes malades , je me décidai à partir avec tout
mon monde. A Malte , je rencontrai un bâtiment chargé
de nos blessés , et malheureusement , l'amiral Keith ,
qui ordonna de réunir sur un seul bâtiment les scorbutiques
et les blessés : je protestai contre cette mesure
, contraire aux réglemens des hôpitaux , contraire
94 MERCURE
DE FRANCE
,
)
aux sentimens d'humanité , aux principes de salubrité ;
alors i modifia ses ordres , en prescrivant que ceux
qui ne pourront pas être placés , fussent débarqués au
Lazareth. Le commissaire des guerres désigna 70 de
mes convalescents , avec lesquels je débarquai comme
il est de mon devoir ; un chirurgien , un pharmacien
et un économe nous accompagnent. Après nous ête
tenus 25 jours au Lazareth , nous demandons à milord
Keith de pouvoir partir '; il nous prend nos malades ,
les envoie sur une frégate en France , et refuse aux
trois officiers de santé , au commissaire des guerres ,
et à l'économe , le passage , sous prétexte que nous
avions refusé de partir sur le bâtiment des blessés . Il
fait plus , il nous prive même de nos rations de vivres .
Je me présente plusieurs fois chez lui , il ne me reçoit
pas ; je me présente également chez le général en chef
de terre ; on reçoit à peine notre pétition , dans laquelle
nous demandons des vivres jusqu'à ce que nous trouvions
une occasion pour partir ; mais c'est sans succès.
Enfin , nous attendons deux mois ; nous dépensons nos
derniers deniers , avant que de pouvoir nous mettre en
route .
Tout-à- coup milord Keith part lui - même , et laisse
à son successeur , le vice - amiral Bikerton , un des plus
dignes hommes d'Angleterre , l'ordre de ne rien faire
pour nous ; mais , comme particulier , lui et M. Cammeron
, gouverneur de Malte , et M. Eton , commissaire
chargé des prisonniers , nous envoyent 60 louis
qui nous ont donné la facilité de quitter, Malte.
Durant mon sejour dans cette ile , j'y ai rencontré
des personnes de ma connoissance revenues d'Egypte
après moi . Elles m'ont assuré que les Mamelucs s'étaient
battus déja plusieurs fois , et toujours avec un grand
ayantage contre les troupes ottomanes. Ils ont pour
MESSIDOR
AN X. 95
eux un grand nombre d'Arabes ; les fortifications
de
la Haute-Egypte sont en leur pouvoir ; les Osmanlis
ont déserté à cause des vexations qu'ils exercent continuellement
sur les habitants ; et je ne doute pas que
tôt ou tard , les Mamelucs ne soient les maîtres absolus
de l'Egypte. Les Anglais , dans tous ces mouvements ,
restent tranquilles spectateurs , et ne se mêlent de rien ;
ils ne seraient même pas dans le cas , car il n'y a actuellement
que trois régiments de troupes étrangères. Les
Cipayes sont dévorés par la peste , et ils seront bienheureux
, si la moitié seulement s'en retourne chez
eux .
Au départ des Anglais , beaucoup d'habitants de l'Egypte
seront encore obligés d'émigrer , pour se soustraire
à la persécution .
Vienne , 20 juin ( premier messidor ):
-
Vous voulez que je vous donne des nouvelles de
Vienne , et vous ne mettez pas en question s'il y en a
de quelque intérêt ; vous ne doutez même peut- être pas qu'on ne puisse tout écrire de cette ville . Seroit - ce
le de goût qu'a notre
une nouvelle pour vous , que peu
gouvernement
pour les observateurs
politiques ? Ce n'est
pas ici le royaume des nouvellistes . Je pourrais vous
parler spectacles ; mais ceux de Vienne ont en général
peu d'intérêt on n'y connaît point ce genre de co- médies qui abondent sur votre théâtre. Le nôtre n'est
guère occupé que par des drames ou des farces , bien
rarement dignes d'être analysés. La tragédie y est à
peu près nulle. Kotzebue a pris cependant une certaine
élévation , et fait preuve de talent ; quelquesunes
de ses pièces sont fort suivies , et méritent de
l'être .
96
MERCURE
DE
FRANCE
,
Le Théâtre -Bouffon a de la vogue ; mais c'est le
machiniste ou le décorateur qui en a la gloire : le
fonds des pièces est pauvre et commun . La partie des
décorations est fort soignée dans les quatre théâtres
de cette capitale. Il y a d'autres théâtres dans les fau
bourgs , mais ils ne valent pas l'honneur d'être nommés.
L'opéra Italien est assez goûté ; peut - être le
doit-il moins aux chants qu'aux ballets : ce qui paraît
au moins faire le plus d'effet , est la danse grotesque
de quelques sauteurs qui , réunissant la force et la
légèreté , étonnent et effrayent par leurs bizarres gambades.
et La société fournit peu d'événements , peu d'anecdotes
. Les seuls ministres ont des maisons ouvertes ,
ce n'est qu'un jour de la semaine. Chacun d'eux donne
à son tour un grand dîner. Les grands seigneurs reçoivent
peu le monde , et vivent beaucoup dans leur
intérieur . Les spectacles , les promenades , et quelquefois
les redoutes , voilà ce qui remplit le temps.
Vous connaissez la composition du conseil d'état.
Rien ne change ici , si ce n'est les personnes : le fond
et les formes sont toujours les mêmes. Toutes les parties
de l'administration sont divisées en chancelleries ,
comme cela a toujours été : c'est- là que se traitent les
affaires , dont la marche est lente et composée ; tout
y est réglé par des lois ou des ordonnances qui ne
sont point sujettes à variation , Il y a , je crois , bien
peu de différence entre la forme de gouvernement
qu'avait établie Charles - Quint , et celle qui est aujourd'hui
en vigueur. Joseph 11 avait commencé des changements
; mais depuis sa mort , tout est rentré, dans
l'ancien ordre. On est à peu près aussi constant en
politique qu'en administration , sauf les modifications
qu'exigent impérieusement les circonstances.
.
( N.° LIV ) . 21 Messidor an 10 .
MERCURE
DE FRANCE.
LITTERATURE.
POES I E.
CANTIQUE des juifs à la mort du roi de Babilone .
Isaie , chapitre 14 .
1
Nous venons de recevoir une imitation de ce cantique ,
Tun des plus beaux morceaux des livres saints. Racire
le fils , et Roucher avaient déja essayé de le faire passer
dans notre langue ; mais il semble qu'il n'ait été donné
qu'à un très-petit nombre de poètes de savoir employer ,
avec succès, les richesses si abondantes que l'écrituresainte
offre au génie. L'immortel auteur des choeurs d'Esther
et d'Athalie est presque le seul , avec J - 3 . Rousseau ,
qui ait fait un usage heureux de ces trésors . Lefranc dé
Pompignan , que l'exemple de ces deux grands poètes avait
trop séduit , puisa avec moins de bonheur comme avec
moins de discrétion à cette source féconde. On est d'autant
plus surpris de ne trouver presque rien de satisfaisant dans
la multitude de ses traductions et de ses paraphra ses' , qu'il
était né avec un talent rare pour la poésie . Il est , en général
, correct , élégant , harmonieus ; il n'est pas méme
dépourvu de ce feu qui doit animer les compositions poćtiques
; mais avec ces avantages , il reste toujours fort loin
de ce qu'on a droit d'attendre d'une muse soutenue par
le subline et les idées des prophètes. L'auteur du poème
de la religion , qui s'est moins exercé dans ce genre de
traduction , n'a pas mieux réussi l'élégance facile , le tour
heureux qu'on remarque dans ses poesies originales ,
changent alors en faiblesse . Avec moins d'art , avec un
gout beaucoup moins sûr , avec une connaissance infinise
9
7
98
MERCURE
DE
FRANCE
,
ment moins parfaite des secrets de la versification , Roucher
avait peut- être reçu de la nature une disposition plas
marquée à l'enthousiasme ; mais cet enthousiasme n'était
pas toujours naturel , et chez lui la force dégénère souvent
en roideur , surtout lorsqu'il s'essaye sur l'écriture - sainte ;
on ne retrouve plus alors les qualités qui brillent dans ses
autres ouvrages , et l'on ne voit que les formes bizarres
d'un style que l'étude des bons modèles n'avait point réglé.
Il serait curieux d'examiner pourquoi tant d'hommes
de talent sont ainsi tombés au dessous d'eux - mêmes , lorsqu'ils
ont voulu s'appuyer sur le génie des auteurs sacrés.
Comment se fait- il que cette magnificence de pensées ,
d'images et de sentiments , qu'on aperçoit même à travers
le voile d'une traduction littérale et barbare , s'évanouisse
dans leurs vers ? Comment se fait il que ce qui devait naturellement
fortifier et agrandir leur talent semble l'affaiblir
et le dégrader ? La solution de ce problème littéraire
pourrait résulter d'une comparaison détaillée de la
pièce suivante avec celles de Racine le fils et de Roucher
: nous laissons au lecteur le soin de faire cette comparaison
; il reconnaîtra peut- être que la supériorité de
cette nouvelle imitation sur les deux autres , tient beaucoup
à la méthode que l'auteur a suivie . En général , les
poètes , qui se sont exercés sur les livres saints , n'ont pas
su garder un juste milieu entre l'abondance stérile d'une
paraphrase trop étendue , et la froide sécheresse d'une traduction
trop littérale ; c'est ce dernier défaut qui domine
dans les imitations de Racine le fils et de Roucher : l'auteur
de la pièce , qui donne lieu à ces réflexions , se rapproche
beaucoup plus de la manière de J.-B. Rousseau .
RACINE le fils .
,
Comment est disparu ce maître impitoyable ?
Et comment du tribut dont nous fúmes chargés
Sommes -nous soulagés ?
Le seigneur a brisé le sceptre redoutable
Dont le poids accablait les humains languissants
Ce sceptre qui frappa d'une plaie incurable
Les peuples gémissants.
ISAIE , chapitre 14 , verset 4.
Quomodò cessavit exactor , quievit tributum ? Contrivit
dominus baculum impiorum , virgam dominantium cadentem
populos in indignatione plaga insanabili , suljicienten
in furore gentes , persequentem crudeliter.
1
MESSIDOR ` AN X. 99
Nouvelle Imitation.
D'UN tribut honteux et barbare
Qui peut suspendre la rigueur ,
Et frustrer la vengeance avare
De notre superbe Oppresseur ?
Quel est donc le bras invisible
Qui de sa colère inflexible
Un instant retarde les coups ?
Où sont de ses ordres sinistres
Tant d'infatigables ministres
Que sa haine armait contre nous ?
De l'éternel la main puissante
A brisé le sceptre sanglant
Dont son audace triomphante
Ecrasait l'univers tremblant ;
Ce sceptre de carnage avide ,
Et dont la fureur homicide
Nous poursuivait dans nos déserts ,
Où , par d'horribles meurtrissures ,
Sans cesse il rouvrait les blessures
Dont nos corps étaient tout couverts.
ROUCHER.
Il est donc renversé ce colosse d'orgueil ;
Trahi par la victoire , il expire , et les villes ,
Qui devant ses exploits courbaient leurs fronts serviles .
Chantent Babylone au cercueil .
Jéhova , qu'indignait le faste de l'impie ,
Voit d'un sceptre de fer l'orient écrasé ;
Jéhova parle il faut que le crime s'expie.
Le sceptre de fer est brisé.
Oui , celui qui frappait dans sa barbare joie
Les peuples gémissants , est lui - même frappé :
Au bras d'un dieu vengeur il n'a point échappé ,
Et la mort en a fait sa proie.
100 MERCURE DE FRANCE ,

RACINE le fils .
Nos cris sont apaisés , la terre est en silence :
Le seigneur a dompté ta barbare insolence ,
O fier et rigoureux tyran !
Les cèdres même du Liban
Se réjouissent de ta perte :
« Il est mort , disent - ils , et l'on ne verra plus
La montagne couverte
K
" Du reste de nos troncs par le fer abattus .
"
Roi cruel , ton aspect fit trembler les lieux sombres ;
Tout l'enfer se troubla , les plus superbes ombres
Coururent pour te voir ;
Les rois des nations descendant de leur trane
T'allerent recevoir.
ROUCHER.
En le voyant tomber ce farouche tyran ,
La terre a tout - à- coup frémi d'un doux tumulte :
Le pin s'en réjouit , et le cèdre l'insulte
«
"
"
Tranquille au sommet du Liban.
De ton sang , disent - ils , quand la plaine est baignée ,
Quel bras assez hardi pour nous blesser jamais !
Tu meurs et nous vivons : ta chute désormais
"
Epouvantera la coignée. »
L'enfer à ton aspect s'est ému ; chaque roi ,
Impatient de voir tes palmes triomphales ,
Se leve , sort du trône , et ces ombres royales
Vont en foule au- devant de toi .
Conquievit et siluit omnis terra , gavisa est et exultarit:
abietes quoque lætate sunt super te et cedri Libani:
ex quo dormisti non , ascendet qui succidat nos.
"
Infernus subter ' conturbatus est in occursum adventus
tui , suscitavit tibi gigantes . Omnes principes terra sur-.
rexerunt de soliis suis , omnes principes nationum .
Universi respondebunt et dicent tibi :
MESSIDOR A
P.FRA
5.
cen
Nouvelle Imitation.
Soudain du couchant à l'auror
La terre a connu le répos ;
Longtemps elle parut encore
Douter de la fin de ses maux .
De leur sombre image troublée ,
Elle se taisait , accablée
Du poids récent d'un long malheur ;
Mais , libre enfin de sa détresse ,
Elle a tressailli d'alégresse ,
Elle a proclamé son bonheur. "
Dans les airs nos chants retentirent ,
Et des vieux cèdres du Liban
Les fronts inclinés applaudirent
Au coup qui frappa le tyran ...
Ils disaient Ton orgueil succombe
"
"
"
"
"
L'éternel sommeil de la tombe
Vient enfin de clorre tes yeux ;
Et sur nous la hache dressée
A servir ton faste empressée ,
N'ose plus dépeupler ces lieux , »
Des enfers les voûtes s'émurent
Sur leurs fondements ébranlés ;
Ses noirs habitants accoururent
Au bruit de la chute assemblés.
Là , dans l'obscurité profonde ,
Les rois , les anciens dieux du monde
De leurs trones sont descendus .
Là , de ton oreille nourrie
Des doux sons de la flatterie ,
Ces tristes mots sont entendus.
DIDL. UNI ,
G
102 MERCURE DE FRANCE ,
"
RACINE le fils.
Toi-même , dirent - ils , ô roi de Babylone ,
*
« Toi-même , comme nous , te voilà donc percé ;
"
་་
"
Sur la poussière renversé ,
Des vers tu deviens la pâture ,
»
Ton lit sera la fange impure.
Comment es-tu tombé des cieux ,
Astre brillant , fils de l'Aurore ?
Puissant roi , prince audacieux ,
La terre aujourd'hui te dévore .
Comment es - tu tombé des cieux ,
Astre brillant , fils de l'Aurore ?
Dans ton coeur tu disais : « A Dieu même pareil ,
J'établirai mon trône au dessus du soleil , K
(
te
Et près de l'aquilon , sur la montagne sainte ,
48 J'irai m'asseoir sans crainte :
A mes pieds trembleront les humains éperdus.
ROUCHER.
n
" Eh ! quoi done , comme nous te voilà , disent- elles !
" Dans la tourbe des morts tu descends confondu !
« Te voilà sans flatteurs , sans cortége , et perdu
Dans les ténèbres éternelles ! "
Comment es tu tombé de ton char radieux ,
Brillant fils du matin ? tu versais la lumière ,
Et tu dors maintenant éteint dans la poussière !
Comment es tu tombé des cieux ?
Naguères tu disais : « Au dessus des nuages
Je veux, le sceptre en main, pareil à Dieu, m'asseoir.
Cieux , vous serez mon trône ; astres , je veux vous voir
M'apporter vos humbles hommages ! "
"
Et tu vulneratus es sicut et nos , nostri similis effectus es.
Detracta est ad inferos superbia tua , concidit cadaver
tuum , subter te sterhetur tinea , et operimentum tuum
erunt vermes.
Quomodò cecidisti de cælo , Lucifer qui manè oriebaris?
Corruisti in terram qui vulnerabas gentes ?
MESSIDOR AN X. 103
Nouvelle Imitation .
" Tu n'es donc pas invulnérable ,
" Nos yeux ont vu couler ton sang ;.
" Ton ombre , à nos ombres semblable ,
"
"
Tombe ici bas au dernier rang.
Ta fierté d'honneurs enivrée ,
" A l'opprobre aujourd'hui livrée ,
S'abreuve de honte aux enfers ;
Ton corps dans la nuit sépulcrale
" Au lieu de ta couche royale ,
« А pour lit la fange et les vers .
Toi qui semblais hier encore
Briller d'un éclat immortel ,"
Lucifer , rival de l'Aurore ,
Comment es -tu tombé du ciel ?
Partout tes flèches redoutables
Frappaient les restes déplorables
D'un peuple à tes pieds dispersé.
Apprends-nous d'où partit la foudre
Qui , de ton char réduit en poudre ,"
Dans ces gouffres t'a renversé.
Tu disais dans ta folle audace :
" Je veux ,
"
> au céleste séjour
De mon trône marquer la place
« Au dessus de l'astre du jour.
« J'irai sur la montagne sainte ;
« Je franchirai la faible enceinte
"
"
"
Qui me sépare d'un rival ;
Et sur les ailes des nuages ,
M'élançant au sein des orages,
« De Dieu je planerai l'égal. "
نا
Qui dicebas in corde tuo : in coelum conscendam , super
astra dei exaltabo solium meum; sedebo in monte testamenti
, in lateribus aquilonis .
Ascendam super altitudinem nubium , similis ero altissimo.
104 MERCURE DE FRANCE ,
RACINE le fils .
Tu le disais , et tu n'es plus.
Les passants qui verront ton cadavre paraître
Diront , en se baissant pour te mieux reconnaître
" Est -ce là ce mortel , l'effroi de l'univers ,
"
*
Par qui tant de captifs soupiraient dans les fers ,
Ce mortel , dont le bras détruisit tant de villes ,
Sous qui les champs les plus fertiles
"
" Devenaient d'arides déserts ? D
Tous les rois de la terre ont de la sépulture
Obtenu le dernier honneur.
CROUCHER.
Tu te disais : L'enfer dévore tes desseins ,
Et tous les voyageurs qui verront le rivage
Où git ton corps meurtri , penchés sur ton visage ,
Se demanderont incertains :
" Est- ce lui , dont la voix commandait à la guerre ?
« Lui , qui d'or et d'argent épuisait les états ,
" Et , potentat vainqueur des plus fiers potentats ,
En désert transformait la terre . ".
" Les marbres , les parfums et les hymnes pieux
« Des rois les plus obscurs honorent la mémoire ,
« Et même les tyrans n'arrivent pas sans gloire
"
« Au sépulcre de leurs ayeux . »
Verum tamen ad infernum detraheris , in profundum
laci. Qui te viderint , ad te inclinabuntur , teque pros-,
picient numquid iste est vir qui conturbavit terram ,
qui concussit regna , qui posuit orbem desertum', et urbes
ejus destruxit , vinctis ejus non aperuit carcerem ?
Omnes reges gentium universi dormierunt in gloriá ,
vir in domo suâ.
1
MESSIDOR AN X. 105
Nouvelle Imitation.
Ainsi ta bouche , impur organe
De mille blasphemes nouveaux ,
Défiait , d'une voix profane ,
Là mort prête à lever sa faux .
Ainsi ton impie arrogance
Provoquait Dieu , dont la clémence
Laisse le temps au repentir ,
Quand tout à coup les noirs abîmes.
Aux yeux de tes pâles victimes ,
Se sont ouverts pour t'engloutir.
Si le voyageur solitaire
De ton corps heurte les débris ,
Il se baisse , il te considère ,
Il te parcourt d'un oeil surpris .
Est-ce là ce fléau du monde , " .
"
Dont la colère , en maux féconde ,
" Poursuivait nos rois fugitifs ,
" Don't le bras renversait nos villes ,
" Et de nos campagnes stériles
"
Traînait les habitants captifs ? »
Tel qu'éblouissant de lumière
Le soleil entre au sein des eaux ,
Des rois ainsi la gloire entière
Les suit jusque dans leurs tombeaux.
Revêtus des honneurs funèbres ,
Ils sont reçus dans les ténèbres
D'éclat encore environnés ;
Et , conservant les nobles marques
Dont brillent les fronts des monarques,
Ils y descendent couronnés.
тоб
MERCURE
DE FRANCE ,
RACINE le fils.
Toi seul privé de ce bonheur ,
En tout lieu rejeté , l'horreur de la nature ,
Homicide d'un peuple à tes soins confié ,
De ce peuple aujourd'hui tu te vois oublié.
ROUCHER.
Cruel toi seul privé des pompes funéraires ,
« Tu seras le. butin du vorace corbeau.
"
Non , tu ne joindras point tes pères au tombeau ,
" Ta cendre outragerait tes pères.
(
D
Il est affreux , ton sort ; mais tu l'as mérité.
Réponds quel est le sang qu'épargna tą furie ?
N'as- tu pas fait , barbare , à ma sainte patrie
Soixante ans de captivité ?
Tu autem projectus es de sepulchro tuo , quasi stirps
inutilis pollutus , et obvolutus cum his qui interfecti sunt
gladio , et descenderunt ad fundamenta laci, quasi cadaver
putridum.
Non habebis consortium neque cum eis in sepulturâ ; tu
enim terram tuam disperdisti , tu populum tuum occidisti
: non vocabitur in æternum semen pessimorum.
MESSIDOR AN X. 107
Nouvelle Imitation.
Pour toi , loin de ta sépulture ,"
Tes ossements sont délaissés ,
Confondus dans la foule obscure
De ceux que le glaive a percés ;
Mais que dis-je ? après les batailles ,
On célèbre les funérailles
Du guerrier mort au lit d'honneur ;
De ses pleurs le passant l'arrose ,
Et sur sa tombe l'on dépose
Le fer qui servit sa valeur.
Non , ta cendre et celle du brave
N'auront point un même cercueil ;
Ton aspect au plus vil esclave
Apprend à connaître l'orgueil.
Trop heureux qu'un peu de poussière
Couvre sa dépouille grossière ,
S'il repose loin de son roi ;
Sur son corps mourant il se traîne
Et fuit en emportant sa chaîne
L'affront d'expirer près de toi.
Quoi ! partout tu semas la guerre ,
Et la paix serait ton destin !
Celui qui ravagea la terre
g
Dormirait tranquille en son sein !
Non , non , souillé d'un sang fétide ,
Objet d'horreur , ton corps livide.
De plage en plage est rejeté…….
Tout , jusqu'au stérile avantage
D'obtenir l'oubli pour partage ,
Aux tyrans sera disputé.
DE WAILLY.
108 MERCURE DE FRANCE ,
I OGO GRIPHE.
Trois pieds composent ma structure ;
Je suis aride , chauve et dur de ma nature ;
Mais , si l'on me prend au rebours ,
Je puis faire un vacarme à rendre les gens sourds.
CHARA D E.
Je suis sur mes huit pieds , une ville de France ;
Mais si tu veux , lecteur , me mettre en deux moitiés ,
Alors mon premier corps t'offre son assistance
Pour passer mon second sans te mouiller les pieds.
Par R. D. D. L. , abonné.
ENIGM E.
Vingt fois par jour , lecteur , je change de coiffure ,
La toilette pourtant a pour moi peu d'attraits ,
Et du reste de ma parure
Je ne m'inquiète jamais .
Je quitte rarement mon gîte ,
Et cependant , toutes les fois
Que l'on vient me rendre visite ,
On trouve visage de bois .
Mots des deur Logogriphes et de la Charade
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot du 1.ºr Logogriphe est philosophie , où l'on
trouve soie , Eloi , île , lie , Pise , Pô , lis , pie , loi ,
poli , sole , épi , le , il , sol , si , Pope , pile.
Le mot du 2. Logogriphe est joie , où l'on trouve
oie , je , Io.
Le mot de la Charade est corsage.
MESSIDOR AN X. 109
ESSAI sur la Littérature anglaise.
4. Extrait.
BEAT TI E.
"
Le génie écossais a soutenu avec honneur ,
dans ce dernier siécle une littérature que
les Pope , les Addisson , les Stéele , les Rowe ,
avaient élevée à un haut degré de gloire. L'Angleterre
ne compte point d'historiens supérieurs
à Hume et à Robertson , ni de poètes plus riches
ou plus aimables que Thomson et Beattie .
Celui- ci , qui n'est jamais descendu de son désert
, simple ministre et professeur de philosophie
, dans une petite ville du nord de l'Ecosse ,
à fait entendre des chansons d'un caractère tout
nouveau , et touché une lyre qui rappelle un peu
la harpe du Barde . Son principal , et pour ainsi
dire , son seul ouvrage , est un petit poème intitulé
le Minstrel , ou les Progrès du Génie .
Beattie a voulu peindre les effets de la muse ,
sur un jeune berger de la montagne , et retracer
des inspirations qu'il avait sans doute
éprouvées lui -même . L'idée primitive du Minstrel
est charmante , et la plupart des détails en
sont très-agréables. Le poème est écrit en stances
rimées comme les vieilles ballades écossaises , ce 、
qui ajoute encore à sa singularité. On y trouve
à la vérité , comme dans tous les auteurs étrangers
, des longueurs et des traits de mauvais
7
110 MERCURE DE FRANCE,
"
}
goût. Le docteur Beattie aime à s'étendre sur
des lieux communs de morale , qu'il n'a pas
toujours l'art de rajeunir . En général les hommes
d'une imagination brillante et tendre ont peu
de profondeur dans la pensée , ou de force dans
le raisonnement . Il faut des passions brûlantes
ou un grand génie pour enfanter de grandes
idées. Il y a un certain calme du coeur et une
certaine douceur d'esprit qui semblent exclure
le sublime .
Un ouvrage tel que le Minstrel , n'est pas
susceptible d'analyse . Pour le faire connaître ,
il faut le traduire. Je donnerai donc ici le premier
chant de cette aimable production , en en
retranchant toutefois ce que la délicatesse fran- ´
çaise ne pourrait supporter. Je préfère m'attacher
à montier les beautés plutôt qu'à compter'
curieusement les défauts d'un livre . J'aime
mieux agrandir l'homme devant l'homme , que
de le rapetisser à ses yeux. D'ailleurs , on s'ins -1
truit mieux par l'admiration que par le dégoût
; l'une vous révèle la présence du génie ,
l'autre se borne à vous découvrir des taches ,
que tous les regards peuvent apercevoir :)
c'est dans la belle ordonnance des cieux que
l'on sent la Divinité , et non pas dans quelques
irrégularités de la nature .
LE Troubadour Ecossais , ou les Progrès du Génie.
Ah ! qui peut dire combien il est difficile de gravir le
sommet où brillé au loin le temple de la Gloire ! qui
peut dire combien de génies sublimes ont senti l'in
fluence d'un astre funeste ! Repoussés par les outrages
de l'orgueil et par les dédains de l'envie , arrêtés par
MESSIDOR AN X. III
l'insurmontable barrière de l'indigence , ils ont langui
quelque temps dans les obscurs sentiers de la vie , puis ils
on't disparu dans la tombe , inconnus et sans être pleurés .
Et cependant les langueurs d'une vie sans gloire ne
sont pas également accablantes pour tous ! Celui qui
ne prêta jamais l'oreille à la voix de la louange , ne
se plaindra point du silence de l'oubli. Il en est qui ,
sourds au cri de l'ambition , frémiraient d'entendre la
trompette de la Renommée . Heureux de n'avoir en
partage que la santé , l'aisance et la paix : il ne portait
pas plus haut ses desirs , celui dont la simple histoire
est retracée dans des vers sans art.
Si je voulais invoquer une muse savante , mes doctes
accords diraient ici quelle fut la destinée du Barde ,
dans les jours du vieux temps ; je le peindrais , portant
un coeur content , sous de simples habits : on verrait
ses cheveux flottants et sa barbe blanchie ; sa harpe
modeste , seule compagne de son chemin , répondant
aux soupirs des brises , serait suspendue à ses épaules
voûtées ; le vieillard , en marchant , chanterait à demivoix
quelque refrain joyeux.
Mais nn pauvre troubadour inspire aujourd'hui mes
vers. Ne vous étonnez point , mortels superbes , si je
lui consacre mes accents. Les muses méprisent le sourire
insultant de la fortune , et ne fléchissent point le
genou devant l'idole des grandeurs...
Si les montagnes du Potose brillent de l'éclat du diament
et de l'or ; si les montagnes de l'Ecosse s'elevent
froides et stériles : dans le sein des premières germent
la cupidité et la corruption ; paisibles sont les vallées.
des secondes , et purs les cieux qui les éclairent .
Dans les siécles gothiques ( comme les vieilles ballades
le racontent ) , vivait autrefois un berger. Ses
ancêtres avaient peut-être habité une terre aimée des
112 MERCURE DE FRANCE ,
muses , les grottes de la Sicile ou les vallées de l'Arcadie
; mais lui , il était né dans les contrées du nord ,
chez une nation fameuse par ses chansons , et par la
beauté de ses vierges ; nation fière , quoique modeste ,
innocente quoique libre , patiente dans le travail , ferme
dans les périls , inébranlable dans sa foi , invincible sous
les armes.
Ce berger paissoit son petit troupeau sur les montagnes
d'Ecosse ; jamais il ne mania la faux ou ne
guida la charrue . Un coeur honnête était tout son tiésor.
Il buvait l'eau du rocher ; ses brebis fournissaient
le lait à ses repas , et lui prêtaient leurs molles toisons
pour le défendre des injures de l'hiver ; i suivait leurs
pas errants partout où elles voulaient s'égarer.
Du travail naît la santé ; de la santé la paix , source
de toute joie. Il n'enviait point les rois ; il ne pensait
point à eux il n'était point troublé par ces desirs que
trompe la fortune , qu'éteint la jouissance . Un père :
vertueux " une mère pudique , suffisaient au besoin de
son coeur : il n'aimait qu'eux , et il les aimait depuis son
enfance .
Il était toute la postérité de ce couple innocent . Aucun
oracle ne l'avait annoncé au monde ; aucun prodige
n'éclata sur son berceau . Vous devinez toutes les
circonstances de la naissance d'Edwin : les transports
du père et les soins maternels ; les prières offertes par
la matrone , pour le bonheur , l'esprit et la vertu de
l'enfant , et tout un long jour d'été passé dans le repos
et la joie !
Edwin n'était pas un enfant vulgaire. Son ceil semblait
souvent chargé d'une grave pensée ; il dédaignait
les hochets de son âge , hors un petit chalumeau grossièrement,
façonné ; il était sensible , quoique sauvage ,
et gardait le silence quand il était content : il se moutrait
tour-à-tour plein de joie ou de tristesse , sans qu'on
MESSIDOR AN X. 113
1
J
en devinât la cause . Les voisins tressaillaient et soupiraient
à sa vue , et cependant le bénissaient . Aux
uns il semblait d'une intelligence merveilleuse ; aux
autres il paraissait insensé.
Mais pourquoi dirais -je les jeux de son enfance ?
Il ne
se mélait point à la foule bruyante de ses
jeunes compagnous ; il aimait à s'enfoncer dans la
forêt , ou à s'égarer sur le sommet solitaire de la
montagne. Souvent les détours d'un ruisseau sauvage
conduisaient ses pas à des bocages ignorés . Tanttôt
il descend au fond des précipices , du sommet
desquels se penchent de vieux pins ; tantôt il gravit
des cimes escarpées , où le torrent brille de rochers
en rochers ; où les eaux , les forêts , les vents forment
un concert immense , que l'écho grossit et porte jus
qu'aux cieux .

4167 "
Quand l'aube commence à blanchir les airs , Edwin ,
assis au sommet de la colline , contemple au loin les
nuages de pourpre , l'océan d'azur , les montagnes grin
sâtres , le lac qui brille faiblement parmi les bruyères
vaporeuses , et la longue vallée etendue vers l'occident
, où le jour lutte encore , avec les ombres.,
Quelquefois , pendant les brouillards de l'automne ,
vous le verriez escalader le sonimet; des monts . O plaisir
effrayant ! Debout sur la pointe d'un roc , comme
un matelot sauvé du naufrage sur uue cote déserte ,
il aime à voir les vapeurs se rouler en vagues énormes,,
s'alonger sur les horizons ; la , se creuser en golfe , ici
s'arrondir autour des montagnes. Du fond du gouffre,,
au dessous de lui , la voix de la bergere et le bêlement
des troupeaux , remontent jusqu'à son oreille , à travers
la brume épaissie.
Cet étrange enfant aimait d'un amour égal les scènes
agréables et les scènes terribles. Il trouvait autant de
délices dans les ombres et les tempêtes , que dans le
9
8.
114 MERCURE DE FRANCE ,
rayon du midi , lorsqu'il brille sur l'océan calmé. Ce
penchant à la tristesse l'intéressait aux malheurs des
hommes . Si quelquefois un soupir s'échappait de son
coeur ; si une larme de pitié coulait le long de ses joues ;
'il ne cherchait point à retenir un soupir si tendre , une
larme si douce.
"
«
"
Bois sauvages , qu'est devenû votre verdure ? ( C'est
ainsi que la muse interprète ses jeunes pensées ) : Vallons,
où sont allés vos fleurs et vos parfums, naguère
" si délicieux aux heures brûlantes du jour? Pourquoi
« les oiseaux , qui apportoient l'harmonie à vos boca-
" ges , ont- ils abandonné leurs demeures ? Le vent siffle
« tristement dans les herbes jaunies , et chasse devant
" lui les feuilles séchées.....
"
"
"
"
"
"
" Tout passe ainsi sur la terre ! Ainsi fleurit et se
fane l'homme majestueux..
Porté sur l'aile rapide et silencieuse du temps , la
vieillesse et l'hiver ont bientôt flétri les fleurs et nos
jeunes années. »
" Eh bien ! déplorez vos destinées , vous dont les grossières
espérances rampent dans cet obscur séjour ! Mais
l'ame sublime qui porte ses regards au-delà du tombeau
, sourit aux misères humaines , et s'étonne de vos
« larmes. Le printemps ne viendra -t - il plus ranimer ces -
scènes décolorées ! le soleil a- t- il trouvé une couche
« éternelle dans la vague de l'occident ! Non ; bientôt
" l'orient s'enflammera de nouveaux feux ; bientôt le prin
« temps rendra la verdure et l'harmonie aux bocages . "
le
Et je resterais abandonné dans la poussière , quand
" une providence bienfaisante fera revivre les fleurs !
quoi ! la voix de la nature , à l'homme seul injuste ,
" condamnerait à périr , lorsqu'elle lui commande d'es-
* pérer ! Loin de moi ees pensées . Il viendra l'immortel
"
MESSIDOR AN X. 115
printemps des cieux ! la mâle beauté de l'homme fleurira
de nouveau. »
I
9
C'était de son père ' religieux qu'Edwin avait appris
ces vérités sublimes ....... Mais voilà le romanesque
enfant qui sort de l'asile où il s'était mis à couvert des
tièdes ondées du midi. Elle est passée la pluie de l'orage ,
maintenant l'air est frais et parfumé. Dans l'orient
obscur , déployant une arche immense , l'iris brille au
soleil couchant . Jeune însensé qui crois pouvoir saisir le
glorieux météore ! combien vaine est la course que ton
ardeur a commencée ! La brillante apparition s'éloigne à
mesure que tu la poursuis . Ah ! puisse- tu savoit qu'il en
est ainsi dans la jeunesse , lorsque nous poursuivons les
chimères de la vie ! que cet emblême d'une espérance
trompée serve un jour à modérer tes passions , et à te
consoler quand tes voeux seront déçus . Mais pourquoi
une triste prévoyance alarmerait - elle ton coeur ? Périsse
cette vaine sagesse qui étouffé les jeunes desirs ! Poursuis
, aimable enfant , poursuis ton radieux fantôme ;
livre- toi aux illusions et à l'espérance ; trop tôt , hélas !
l'espérance et les illusions s'évanouiront elles -mêmes .
"
Quand la cloche du soir , balancée dans les airs ,
chargeoit de ses gémissemens la brise solitaire , le jeune
Edwin , marchant avec lenteur , et prêtant une oreille
attentive , se plongeait dans le fond des vallées ; tout
autour de lui il croyait voir errer des convois funèbres ,
de pâles ombres , des fantômes traînant des chaînes
ou de longs voiles : mais bientôt ces bruits de la mort se
perdaient dans le cri lugubre du hibou , ou dans les
murmures du vent des nuits , qui ébranlait pár intervalles
les vieux dômes d'une église.
Si la lune rougeâtre se penchait à son couchant sur
la mer mélancolique et sombre , Edwin allait chercher
les bords de ces sources inconnues où s'assemblaient sur
des bruyères les magiciennes des temps passés. Là , sour
116 MERCURE DE FRANCE ,
P
s
vent le sommeil venait le surprendre , et lui apportait
ses visions. D'abord une brise sauvage commençait à
siffler à son oreille , puis des lampes allumées tout- àcoup
par une flamme magique , illuminaient la voûte de
la nuit.
23
Soudain dans son rêve , s'élève devant lui un château
dont le portique est chargé de blasons, La trompette
sonne , le pont- levis s'abaisse ; bientôt sortent du
manoir gothique des guerriers aux casques verts , tenant
à la main des boucliers d'or et des lances de diamants .
Leur regard est affable , leur démarche hardie ; au
milieu d'eux , de vénérables troubadours , vêtus de
longues robes , animent d'un souffle harmonieux le chalumeau
guerrier..
14
40
Au bruit des chansons et des timbales , une troupe de
belles dames s'avance du fond d'un bocage de myrte.
Les guerriers déposent la lance et le bouclier , et les
danses commencent au son d'une musique vive et
joyeuse . On se mêle , on se quitte ; on fuit , on revient ;
on confond les détours du dédale mobile , les forêts
resplendissent au loin de l'éclat des flambeaux , de l'or
et des pierreries . ……………
2
Le songe a fui....... Edwin , réveillé avec l'aurore ,
ouvre ses yeux enchantés sur les scènes du matin ; chaque
zéphir lui apporte mille sons délicieux ; on entend le
belement duu troupeau , le tintement de la cloche de la
brebis , le bourdonnement de l'abeille ; la cornemuse
fait retentir les rochers , et se mêle au bruit sourd de
l'océan lointain qui bat ses rivages.
1
Le chien de la cabane aboye en voyant passer le pélerin
matinal ; la laitière , couronnée de son vase , chante en
descendant la colline ; le laboureur traverse les guérets
en sifflant ; le lourd chariot crie en gravissant le sentier
de la montagne ; le lièvre étonné sort des épis vacillants ;
la perdrix s'élève sur son aile bruyante ; le ramier gémit
MESSIDOR AN X. 117
dans son arbre solitaire ; et l'alouette gazouille au haut
des airs.
Onature ! que tes beautés sont ravissantes ! tu donnes à
tes amants des plaisirs toujours nouveaux . Que n'ai - je la
voix et l'ardeur du séraphin pour chanter ta gloire avec
un amour religieux !
Salut , savans maîtres de la lyre ! poètes , enfants de la
nature , amis de l'homme et de la vérité ! salut , vous
dont les vers, pleins d'une douceur sublime , charmèrent
mon enfance et instruisirent ma jeunesse...
Hélas ! caché dans des retraites ignorées , le pauvre
Edwin n'a jamais connu votre art . Quand les pluies de
l'hiver et les neiges entassées ont fermé la porte de la
cabane , seulement alors il entend quelques troubadours
voyageurs chanter les faits de la chevalerie ...
redire cette ballade touchante des deux enfants abandonnés
dans le bois . En versant des pleurs sur l'attendrissante
histoire , Edwin admire les prodiges de la Muse.
оц
Quand la tempête a cessé de rugir , il parcourt l'uniforme
désert des neiges ; il contemple les nuages qui se
balancent comme de gros vaisseaux sur les vagues de l'océan
, et cinglent vers l'horizon bleuâtre . Parmi ces
décorations changeantes et toujours nouvelles , Edwin
découvre des fleuves , des gouffres , des géants , des
rochers entassés sur des rochers , et des tours penchées
sur des tours .Alors descendant au rivage , l'enthousiaste
solitaire marche le long des grêves , en écoutant avec un
plaisir mêlé de terreur, le mugissement des vagues rou
lantes . C'est encore ainsi que , pendant l'été , lorsque les
nuages de l'orage alongent leur colonne ténébreuse sur le
sommet des collines, Edwin se hâte de quitter la demeure
de l'homme ; c'est encore ainsi qu'il s'enfonce dans
la noire solitude , pour jouir des premiers feux de l'é118
MERCURE DE FRANCE ,
clair et des premiers bruits du tonnerre , sous la voûte
retentissante des cieux .
Quand la jeunesse du village danse au son du chalumeau
, Edwin , assis à l'écart , se plaît à rêver au bruit
de la musique. O comme alors tous les jeux bruyants
semblent vains et tumultueux à son ame ! Céleste mélancolie
, que sont près de toi les profanes plaisirs du
vulgaire !
Est-il un coeur que la musique ne peut toucher ? Ah !
que ce coeur doit être insensible et farouche ! Est - il un
coeur qui ne sentit jamais ces transports mystérieux ,
enfants de la solitude et de la rêverie ? Qu'il ne s'adresse
point aux Muses ; les Muses repoussent ses voeux ......
Tel ne fut point Edwin . Le chant fut son premier
amour ; souvent la harpe de la montagne soupira sous
sa main aventureuse , et la flûte plaintive gémit suspendue
à son souffle . Sa Muse , encore enfant , ignorait
l'art du poète , fruit du travail et du temps . Edwin
atteignit pourtant cette perfection si rare , ainsi que mes
vers le diront quelques jours.
On voit par ce dernier vers , que Beattie se proposait
de continuer son poème . En effet , on trouve un second
ehant , écrit quelque temps après ; mais il est bien inférieur
au premier. Edwin , en errant dans le désert ,
entend un jour une voix grave qui s'élève du fond
d'une vallée : c'est celle d'un vieux solitaire qui , après
avoir connu les illusions du monde , s'est enseveli dans
cette retraite , pour y recueillir son ame et chanter les
merveilles du créateur. Cet hermite instruit le jeune
troubadour et lui révèle le secret de son propre génie .
On voit combien cette idée était heureuse ; mais l'exécution
n'a pas répondu au premier dessein de l'auteur : le
solitaire parle trop longtemps , et dit des choses trop
communes sur les grandeurs et les misères de la vie.
1
MESSID.OR AN X. 119
Toutefois on trouve encore dans ce second chant quelques
passages qui rappellent le charme et le talent du premier.
Les dernières strophes en sont consacrées au souvenir
d'un ami que le poète venait de perdre. Il paraît
que Beattie était destiné à verser souvent des pleurs .
La mort de son fils unique l'a profondément affecté ,
et l'a enlevé totalement aux Muses . Il vit encore sur les
rochers de Morven ; mais ces rochers n'inspirent plus ses
chants comme Ossian , qui a perdu son Oscar , il a
suspendu sa harpe aux branches d'un chêne. On dit que
son fils annonçait un grand talent pour la poésie ; peutêtre
était - il ce jeune minstrel qu'un père sensible avait
peint , et dont il ne voit plus les pas sur le sommet de la
montagne.
CHATEAUBRIAND.
VARIÉTÉ S.
Londres , 6 messidor.
·Cinquième lettre sur l'Angleterré.
Je ne vous parlerai pas de la salle de Covent- Gar
·
den , moins grande , moins fraîchement décorée que
celle de Drury Lane , et absolument de la même
forme. J'aurais peu de choses à dire , si je n'avais
réservé pour ce théâtre cette cantatrice qui fait tant
de bruit en Angleterre , et qui , avec des ariettes ,
a trouvé le secret de se faire un revenu égal à celui
de nos fermiers -généraux dans le bon temps .
Avant de remercier le ciel du talent qu'il lui a
donné , madame Billington doit lui rendre grace de
lui avoir accordé toute la force nécessaire pour bien
120 MERCURE DE FRANCE ;
l'exercer. Deux théâtres ont été obligés de se réunir
pour la payer pendant ce qu'on appelle ici la saison ,
c'est - à - dire , pendant que la ville est pleine elle
chante alternativement à l'un et à l'autre ; ce qui ne
l'empêche pas de se faire entendre dans les concerts
publics , et de paraître dans les fêtes particulières que
sa voix peut embellir . Elle chante le dernier soir de
Ja saison , et part la nuit pour la province . Heureuse
si , pendant qu'elle court la poste , ses postillons ne
refusent pas d'avancer , à moins qu'elle ne leur accorde
quelques favorites chansons. On la trouvera cet été
partout , et l'on pourrait faire un tour d'Angleterre ,
d'Ecosse et d'Irlande , en se laissant entraîner par les
doux accents de sa voix.
Nos grands talents français qui se montrent si rarement
, vont plaindre cette pauvre madame Billington ;
qu'ils se rassurent , elle est grasse , forte ; son ame
n'étant pour rien dans son talent , on ne pourrait
craindre la fatigue que pour son gosier vraiment extraordinaire
; mais elle a prouvé qu'il est infatigable.
D'ailleurs , il faut que cela soit ainsi en Angleterre ,
où l'on fait répéter les airs les plus difficiles aussi
souvent que les plus mauvaises chansons ; et la cantatrice
qui ne manque jamais de faire une révérence quand
elle est applaudie , vient de la meilleure grace du
monde , en faire plusieurs quand on lui crie encore ;
not qui , en anglais , signifie bis en français .
Je ne dirai point l'âge de madame de Billington ,
quoique les actrices aient en commun avec les têtes
couronnées de ne pouvoir tromper le public à cet égard ;
elle est encore belle , et son embonpoint lui messied
pei , parce qu'elle ne fait aucun effort pour le dissimirler.
Elle ne cherche point du tout à jouer la comédie ;
elle pa le son dialogue et chante ses airs ; mais elle
chaute parfaitement . Sa méthode est tellement italienne ,
MESSIDOR AN XX.. 121
*
qu'on n'a pas besoin qu'on vous dise qu'elle s'est perfectionnée
sur les lieux ; on le sent , sa voix est trèsélevée
, peu soutenue dans le bas ; mais à la fois
hardie , douce et légère ; elle étonne , elle produit tout
le plaisir que peuvent donner des sons enchanteurs ;
cependant l'ame reste calme. Ce n'est pas la faute des
auditeurs , ce n'est point celle de madame Billington;
la nature lui a donné une voix étonnante , si son ame
était à l'unisson , elle serait plus qu'une cantatrice .
Il faut souvent acheter le plaisir de l'entendre ,
excepté dans les concerts ; je veux dire l'orchestre
que
qui l'accompagne , et presque tout ce qui chante avec
elle et autour d'elle , font disparate ; et quand le goût
est choqué , une ariette le distrait , mais ne le console
pas. En général , les cantatrices crient beaucoup ici ,
parce qu'elles peuvent chanter faux deux ou trois fois
dans le cours d'une ariette , sans rien , perdre de leur
assurance ; on ne murmure pas. En France , au contraire
, un son faux produit un tel effet sur les auditeurs
et sur la cantatrice elle-même , qu'ils en sont
également déconcertés .
La manie de rivaliser Paris fait dire aux Anglais .
qu'ils ont trois talents auxquels nous ne pouvons rien
comparer ; mesdames Billington , Banti et Mura . Il
y a si longtemps qu'on a entendu cette dernière en
France , que ceux qui se la rappelleront ne concevront
plus guères comment elle chante encore en Angleterre ;
cependant , il est certain qu'elle donne des souvenirs
de son ancienne réputation ce qui n'empêche pas
Paris de n'avoir rien à envier à Londres . L'ensemble
de nos opéra est ce qui en fait le charme , et l'abondance
des talents empêche seule quelques-uns d'être
trop particulièrement distingués. Des trois cantatrices
citées à Londres , une seule , madame Billington est
anglaise , et ce n'est pas dans sa patrie qu'elle a pris
122 MERCURE DE FRANCE ,
le goût qui la distingue. En France , les talents sont A
une production du climat , et l'opéra Italien , loin
d'avoir la prééminence sur les autres spectacles de Paris,
a besoin de beaucoup d'efforts pour soutenir la concurrence
.
Je puis , en deux mots , vous donner une idée de la
musique anglaise ; c'est comme une partie de la musique
française , une imitation ou un pillage de la musique
italienne , avec la différence que le caractère des
deux nations doit mettre dans leur manière d'imiter .
La musique allemande , qui a conservé son indépendance
, aurait dû réussir ici ; on n'en trouve aucune
trace , tandis qu'en France , depuis Gluck , la musique
allemande a eu un grand nombre de partisans
et c'est sans doute pour n'avoir pas imité la manière
d'une seule nation , que nous avons une musique qu'on
pourrait appeler française , musique que Grétry a signalé
avec tant d'esprit , et Méhul quelquefois avec
tant de force. A Londres , c'est le genre italien qui
domine ; il n'est pas rare cependant d'y entendre des
airs entièrement pillés de nos opéra ; mais , avant de
prononcer , il serait sage de rechercher si originairement
ces morceaux ne nous venaient pas un peu d'Italie . Au
reste , ici comme en France , on peut s'apercevoir
que la musique savante est plus faite pour être admirée
que pour produire des sensations ; aussi lorsque par
hasard on chante au théâtre un air dont le mouvement
est anglais , tel faible qu'il soit de composition ,
on est sûr qu'on le fera répéter , et ce n'est plus alors
une affaire de bon ton ; mais réellement un mouvement
de plaisir. Je conçois très bien cela , ayant toujours remarqué
que la partie de la musique qui tient au caractère
d'un peuple , a un charme auquel les étrangers
mêmes sont sensibles.
Sans quitter Covent- Garden , je puis vous entretenir
MES SIDOR AN. X. 123
d'un genre qui , à Londres , appartient à tous les
théâtres ; mais qui fait particulièrement la fortune
de deux spectacles du second ordre ; je parle de la
pantomime. Comme elle s'est formée par imitation de la
tragédie , on ne doit lui demander ni unité de lieu , ni
unité de temps ; c'est un mouvement continuel
d'hommes , de femmes , d'enfants , de décorations qui
vont et qui viennent dans tous les sens . On n'y comprendrait
rien sans le bill imprimé qu'on vend dans
les foyers , et surtout sans les nombreux écriteaux que
les auteurs déployent à chaque instant aux yeux des
spectateurs. Une belle femme est indispensable pour le
succès d'une pantomime ; aussi l'héroïne de chaque,
théâtre , pour ce genre , est - elle toujours riche de
taille et quelquefois de figure . L'héroïne de Covent-
Garden inspire vraiment beaucoup d'intérêt ; et , à
défaut de paroles , elle pousse souvent des cris étouffés
qui brisent l'ame. Jusque - là tout est bien ; je l'ai vu
devenir folle ; c'est encore pour le mieux ; car elle tire
alors un grand parti de ses cheveux en désordre , et
des draperies blanches et légères dont elle s'enveloppe ;
mais , pourquoi ne pas s'arrêter là ? La folie n'est- elle
donc pas un spectacle assez effrayant pour émouvoir
toutes les ames ? Vous allez me demander ce qu'il y
a au- delà : le voici.
.
·
Le mari de cette femme a été blessé et enlevé ; elle
le croit mort. Quand elle revient sur le théâtre après
ce malheureux événement , elle tient le sabre qui a
percé son bien- aimé ; ce sabre est teint de sang ; c'est
l'usage, il faut bien s'y faire ; mais elle passe la main
sur ce sabre ; sa main devient rouge de sang ; elle la
regarde fixement , pousse des sanglots , et l'élève ensuite
devant les spectateurs . Point de milieu : cela est
horrible ou dégoûtant. Est- ce tout ? Non. Elle étend
le sang dans sa main , la regarde encore , la montre
124 MERCURE DE FRANCE ,
encore aux spectateurs , et l'essuie après avec ses longs
cheveux . Ici le dégoût fait place à l'horreur. Si l'on
jugeait une nation par ses spectacles , quelle idée celuici
ne donnerait- il pas de la nation anglaise ! Comment
les Anglais , qui font un si grand usage du mot choquant,
ne le prononcent- t -ils pas unanimement à un aspect
pareil ? Pour moi , quoique je fusse prévenu , j'avoue
que j'ai souffert pour l'actrice et pour les spectateurs .
Pour tous les spectacles où il paraît du sang vrai
ou supposé , j'ai toujours entendu donner des raisons
pitoyables ; en considérant bien la France , j'affirmerais
que le peuple le plus brave est celui qui ne voit pas
l'effusion du sang sans horreur. Cela doit être , ou Ja
la bravoure n'est pas une vertu .
Après vous avoir parlé des trois grands théâtres de
la capitale , il ne me reste rien à vous dire d'Astley
et de Royal Circus , deux spectacles rivaux , où l'on
voit des chevaux et des pantomimes. Les exercices de
chevaux n'y sont plus qu'un objet secondaire . La pantomime
y est tout ; on l'entremêle de chansons , et
d'une espèce de récitatif accompagné du piano ; car ,
malgré tout ce que les démagogues ont dit de la liberté
anglaise , n'est pas libre , qui veut , d'augmenter
à Londres le nombre des théâtres , et , la permission
accordée à ceux- ci , a pour première condition , la défense
de parler . Je suis loin de blâmer cet arrangement ;
si le gouvernement est obligé de maintenir ce qui
existe , ou s'il ne peut le changer qu'avec des formes ,
n'est-t- il pas naturel que ce qui n'existe pas encore ,
ne puisse exister que de son consentement , surtout
lorsque l'intérêt d'entreprises fondées et la morale publique
risquent d'être compromis ? La multiplicité des
théâtres n'est pas avantageuse à l'art dramatique , ainsi
que l'expérience l'a prouvé ; elle peut être dangereuse
pour les moeurs ; en France , je ne lui ai vu produire que
MESSIDOR AN X. 125
des banqueroutes d'autant plus scandaleuses qu'il étoit
facile de les éviter .
Je crois que les petits théâtres , à Londres , pourront,
à la longue , contribuer à épurer le goût des grands ,
parce que les matelots se portent , de préférence ,
dans les petits ; ils y jouissent de plus de liberté. Chez
Astley et à Royal Circus , il est ordinaire de les voir
s'établir dans l'enceinte où manégent les chevaux ; ils
s'asseient à terre pour boire à leur aise ; ils s'y pro
mènent avec des femmes , ils dansent , chantent , et
lorsqu'un peu échauffés , il leur prend fantaisie de
monter sur le théâtre pour se mêler parmi les acteurs ,
cela fait rire. Ils n'ont plus le même privilége dans
les grands spectacles ; ce n'est que du paradis qu'ils
peuvent essayer d'attirer l'attention sur eux et cela
ne leur réussit guères. Ils se réfugient donc dans les
petits théâtres , dont les premières loges , cependant
sont très -bien occupées , et où il règne beaucoup plus
de décence que dans l'amphithéâtre et les foyers de
Drury- Lane et de Covent- Garden .
2
1 39
Je ne vous parle pas de ce qu'on voit partout. Par
exemple , dans la tragédie et dans le drame , les acteurs
frappent du pied pour produire plus d'effet ou pour
avertir les applaudissements ; dans la comédie , l'assurance
superbe de l'actrice en crédit , et le respect de
ceux qui l'entourent ; dans l'opéra- comique , la rivalité
des chanteuses qui ne peuvent déguiser le mal que
leur font les applaudissements qu'elles ne partagent
pas , ou la pitié si cruelle que leur inspire celle qui
chante faux ; dans les pantomimes , les attitudes forcées
, les grands combats , quelquefois sanglants , quoique
simulés. Il n'est pas besoin de passer la mer pour
remarquer tout cela. Mais je terminerai cette lettre par
une observation qui , je l'espère , rectifiera bien des
idées françaises. Il est question du tombeau de Garrik,
126 MERCURE DE FRANCE ,
"
«<
"
"
K
་་
Depuis longtemps j'en voulais aux Anglais d'avoir
placé le mausolée d'un comédien parmi les tombeaux
des rois , car , c'est-là qu'on nous avait indiqué en
France la tombe de Garrik. « Eh quoi ! disais-je , l'art
« de gouverner les hommes , le plus grand de tous les
« arts , parce qu'il est à la fois le plus utile et le plus
difficile , est - il donc si méprisé en Angleterre , qu'un
comédien puisse prétendre à mêler sa cendre à la
« cendre des rois ? Je sais bien que tous les hommes
sont égaux dans la tombe , mais ce n'est pas pour
" les morts qu'on érige des tombeaux ; c'est pour l'instruction
des vivants. Qu'est- ce qu'un comédien dans
l'ordre social , auprès de ceux qui sont chargés de
gouverner les états ? Qu'on fasse partager aux guerriers
qui ont sauvé la patrie , aux politiques qui ont
prévenu le danger , les honneurs qui semblaient ré-
← servés aux chefs des nations , je conçois cette distinction
; elle est juste parce qu'elle est grande et
a morale. C'est ainsi qu'en France on a fait envers les
« restes et la mémoire de Turenne ....... Mais un
comédien !...... Cependant j'interrogeais les voyageurs,
je feuilletais les livres , et tout s'accordait pour
me confirmer dans cette idée , que Garrik avait à
Westminster , sa tombe parmi celle des rois. Commé
il m'est impossible de croire ce qui est absurde , surtout
quand il y va de la gloire d'une nation entière ,
j'ai été vérifier le fait par moi -même. J'ai vu , j'ai détrôné
les comédiens : non Garrik n'est
2
enterré
. parmi les rois.
"
pas
12
Garrik avait du talent , de l'amabilité et des moeurs ,
conséquemment il avait des amis et des enthousiastes ,
rien n'est plus dans l'ordre des choses . Après sa mort ,
ses amis proposèrent une souscription pour lui élever
un mausolée, des enthousiastes la remplirent ; rien n'est
plus naturel encore , surtout à Londres où l'usage fréMESSIDOR
AN XX.. 127
quent des souscriptions
suffirait seul pour prouver que
les petites choses se font par esprit de coterie , comme
les grandes
par esprit de parti . Voilà d'abord le mausolée
de Garrik réduit à ce qu'il est , une affaire de
particulier
, et non une récompense
nationale
.
Westminster est , comme chacun sait , une grande
abbaye où les rois ont leurs tombeaux , mais où chacun
aussi peut avoir le sien , non tout-à- fait dans la
même partie , mais dans une autre , car l'édifice est
vaste. Pour cela , il suffit d'adresser une pétition aux
chanoines , et d'entrer ensuite en arrangement. Beaucoup
d'hommes , qui ne sont connus que par la for
tune qu'ils ont fait dans l'Inde , y sont enterrés ; et
si j'en avais le desir , je m'y ferais enterrer aussi .
Les souscripteurs , pour le mausolée de Garrik , remplirent
les formalités , et ils obtinrent une place dans
un carré où se trouvent Shakespear , Handel , Pope et
beaucoup d'autres hommes connus dans les lettres et
dans les arts.
Voyez comme le superlatif se réduit tout simplement
au comparatif. Garrik a sa tombe parmi celles d'hommes
distingués par des talents dont l'exercice est plus ou
moins noble , selon les préjugés plus ou moins fondes
des nations ; ce sont des amis qui lui ont érigé un
mausolée ; un comédien n'est plus enterré parmi des
rois et des grands - hommés , et moi ...... je n'en'
veux plus aux Anglais.
¨un'
Toute ma mauvaise humeur retombe sur les écrivains
qui nous ont débité tant de mensonges et de bétises
philosophiques , c'est - à - dire , destructifs de l'ordre
social et de la dignité des gouvernements . Oh ! qu'il
reste d'erreurs de ce genre à rectifier sur l'Angleterre.
F***
128 MERCURE DE FRANCE ;
SPECTACLES.
THEATRE FRANÇAIS DE LA RÉPUBLIQUE.
C'EST un édifice antique qui lutte contre les ou- '
trages du temps . La principale de ses colonnes vient
d'être renversée ; Molé n'existe plus pour la comédie.'
Cet acteur semblait narguer la vieillesse ; son talent
donnait sur la scène de continuels démentis à la chro ~
nologie ; et , lorsqu'il disait dans la comédie du Confident
par Hasard ,
Mon acte de naissance est vieux , mais non pas moi ,
il fascinait les yeux des spectateurs par l'illusion de
son jeu ; mais à force de prouver qu'il était jeune ,
tout-à-coup il s'est trouvé vieur.
Qui consolera Thalie ? Fleury n'est pas lui - même.
très-propre à consoler longtemps une veuve. Après
lui on n'aperçoit rien . Ces illustres débris de la
comédie française ressemblent aux magnifiques ruines
de Palmyre , au milieu d'un désert sauvage. Beaucoup
de débutants se présentent pour. la tragédie
aucun pour la comédie. Les grands emplois sont tous
très -délabrés . Trois vieux valets , tels que Dugazon ,
Dazincourt , Larochelle , n'ont ni la grace , ni l'agilité ,
nile brillant qu'on exige dans les Frontins. Trois soubrettes
, je n'ose dire vieilles , ne peuvent nous offeir
qu'une faible image des sémillantes Lisettes . Pour les
coquettes et les grandes amoureuses , il n'y a que ma..
demoiselle Mézerai . Les réparations deviennent urgentes
, si l'on veut jouer encore quelque temps la
.
MESSIDOR AN X. 129
comédie. On nous promet mademoiselle Joly ; Puisset-
elle valoir sa mère !
Le palais de Melpomène a été presque rebâti à neuf ;
cependant on laisse tomber en vétusté la partie des
pères nobles . Monvel n'a rien de noble que son débit ;
et son débit , faute d'instrument , n'est guère intelli
gible. Son art fait sans doute des prodiges , puisqu'il
efface les désagréments de son physique , et les signes
les plus visibles de la caducité ; mais on ne fait pas des
prodiges longtemps . Saint Fal devient un peu mur
pour les jeunes premiers . Talma pour les grands
amoureux a toutes les convenances de l'âge . Lafond
voit devant lui une longue carrière ; mais ce qui répand
surtout dans ce temple un air de fraîcheur et de
jeunesse , ce sont trois petites princesses à peine sorties
de l'enfance , qu'on élève avec soin pour être un jour
les premières prêtresses de la Divinité. Elles ont des
gouvernantes capables de leur donner une bonne education
; mademoiselle Raacourt , mademoiselle Fleury ,
madame Talma - Vanhove , voilà pour ces jeunes élèves
des modèles à imiter , et même à surpasser. On annonce
encore deux débutantes pour l'emploi des reines .
Tous les talents se dirigent vers le genre que le public
préfère. Les révolutions dans les moeurs usent et fanent
les comédies. Les tragédies bravent l'injure des ans et
conservent leur fraîcheur . Par un privilége unique , les
plus vieilles nous paraissent encore les plus belles .
On a remis à ce théâtre l'abbé de l'Epée , revu et corrigé.
L'abbé de l'Epée est la pièce du peuple , toujours
ami du merveilleux et des aventures . Un enfant qui
parle et répond par signes , est un prodige assez neuf
pour faire courir la foule. Ce merveilleux cependant
n'a pas plu à tout le monde , et l'abbé de l'Epée vient
d'essuyer un second procès , dont il ne s'est pas mieux
9.
9
130 MERCURE DE FRANCE ,
tiré que du premier. Il est banni de l'histoire et
déporté dans le pays des Fées . Le bon abbé n'est plus
le respectable héros d'un fait historique , c'est le principal
personnage d'un conte de la bibliothéque bleue ;
c'est être dégradé de noblesse . Il est vrai qu'on ne
conçoit pas la hardiesse avec laquelle il démentait la
conscience de tous les gens instruits , et insultait à
la notoriété publique . Maintenant , du moins , il n'outragera
plus que le bon sens. Ce n'est plus à Toulouse
où véritablement la fausseté de ses prétentions a été
juridiquement reconnue , c'est à Bordeaux qu'il étale
les merveilles de son zèle apostolique. Pour être parfaitement
quitte envers la vérité et la justice , l'auteur
aurait dû supprimer encore le nom de l'abbé de l'Epée ,
qui rappelle toujours beaucoup trop la malheureuse
affaire de la famille Solar.
contre
Pour la gloire même de l'instituteur des Sourds- et-
Muets , il eût fallu ensevelir le souvenir d'un aventure
, où il n'a brillé que par son orgueil , son entêtement
et son charlatanisme . On est toujours très - peu
édifié de voir un soi - disant apôtre de l'humanité employer
toutes les ressources du crédit et de l'intrigue
un innocent , le faire languir pendant dixhuit
mois dans les cachots , pour faire la fortune
d'un petit paysan sorti de Bicêtre , et surtout pour
éviter la honte de convenir que sa doctrine des signes
n'est pas infaillible . Mais la perte du procès a mis au
jour ce qui lui était si pénible de confesser . Il a été
prouvé , de la manière la plus authentique , que rien
n'est plus équivoque , plus arbitraire , plus sujet à
P'erreur que cette pantomime des Sourds - et- Muets ,
que certains fanatiques regardent comme le dernier
effort du génie , et le service le plus signalé que la
philosophie ait jamais rendu au genre humain . L'instiMESSIDOR
AN X. 131
2
tution est utile sans doute. L'abbé de l'Epée en se consacrant
à ce genre d'éducation , a montré un zèle et un
désintéressement très - estimable . Mais le fanatisme gâte
tout et à force de vouloir exalter un homme audelà
de la juste mesure , on finit quelquefois par le rabaisser
au dessous de sa valeur . Assurément si l'on
jugeait le vertueux abbé de l'Epée , d'après la conduite
qu'il tient dans la pièce qui porte son nom , on le
prendrait pour un insensé et un charlatan. Il se serait
bien passé d'un tel panégyrique.
?
Quel est l'homme de bon sens qui sur les signes
d'un sourd et muet , s'avise de bâtir un roman absurde ,
d'étourdir les tribunaux de chimères forgées dans son
cerveau et intente un procès criminel , sans autres
preuves que les plus puériles et les plus ridicules conjectures
? Quel est l'homme de bon sens qui s'avise de
courir les champs sur la foi de l'idée la plus folle et la
plus bizarre , qui fait à pieds deux cents lieues , quand
il ne tient qu'à lui d'aller en voiture , afin d'avoir le
plaisir d'arriver à Toulouse avec des souliers poudreux ?
quel est l'homme de bon sens qui se met à genoux au
milieu de la rue , et remercie le ciel , comme d'un plein
succès , parce qu'il voit un imbécille sourd et muet
gambader et gesticuler devant la porte d'un hôtel . Les
gestes ne prouvent pas que l'enfant soit le fils du maître
de la maison. Toute la Seméiomancie , c'est - à - dire la
devination par les signes , est à peu près dans la même
classe que toutes les forfanteries consacrées par la crédulité
et par la superstition . Quand on nous donnait ces
folies pour un fait historique , elles n'en étaient pas
plus raisonnables ; et de quelque nom qu'on les décore
elles ne font point d'honneur à la mémoire
de l'abbé de l'Epée.
9
132 MERCURE DE FRANCE,
THEATRE DE LOUVOIS.
Il faut louer le zèle et le courage du directeur qui
a osé tirer de l'oubli , une des meilleures pièces de
Dancourt , Les Bourgeoises à la mode . Dancourt a fait
rire la bonne compagnie de Paris , dans le siécle de
Louis XIV : ce serait peut- être notre faute s'il ne nous
faisait pas rire aussi . Sans être un peintre profond du
coeur humais , il saisit fort bien les ridicules ; son dialogue
est vif et léger , étincelant de plaisanteries , dont
quelques -unes sont un peu trop fines pour les auditeurs
actuels . Je crois que si Picard eût voulu faire au
public la malice de lui annoncer Les Bourgeoises à la
mode comme une nouveauté , on eût bien pu à la fin
de la pièce demander l'auteur , ou peut-être le siffler ;
j'aurais presque parié pour le dernier ; car , c'est une
témérité punissable de traduire sur la scène des femmes
qui ont aussi peu de sentiments et de délicatesse que
les bourgeoises de cette comédie. N'est - ce pas faire
soupçonner qu'il y a de pareilles femmes dans la société
? C'est cependant une idée très - plaisante que
celle de deux folles , dont l'une a pour amant le mari
de l'autre , et n'en sont pas moins bonnes amies : Angelique
pille le commissaire , Araminthe plume le notaire
, et par un accord secret entre elles , la maîtresse
rend à la femme les présents du mari . Cette manière
de rançonner des époux , avares par état, tels que l'étaient
alors les gens de la petite robe , est très - ingénieuse et
tres - comique ; mais , de la part des femmes qui lèvent
cette contribution , il y a un défaut de délicatesse et
de bienséance qui ne peut être sauvé que par une ex-
ןי
MESSIDOR AN X. 133
trême gaieté. J'ignore si nos coquettes du jour seraient
plus scrupuleuses , je crois du moins qu'elles seraient
moins ingrates .
REP.FRA
La pièce a été très - foiblement jouée. Le dérantee
mémoire des acteurs a nui à l'ensemble . Cependant on
a ri , on a eu l'air de s'amuser ; mais je doute que
naturel et cette vérité puisse réussir dans l'état actuel Cen
de nos moeurs. Ce genre de comique est bon
n'est plus à la mode.
5 .
·
LE Rétablissement du Culte , poème , par
E. L. M. Baour Lormian . A Paris , chez
Louis , libraire , rue de Savoie , n.º 12 ; et
chez Lenormant , imprimeur-libraire , rue des
Prêtres Saint - Germain-l'Auxerrois , n.º 42.
Si quelquefois les sujets manquent aux poètes , bien
plus souvent les poètes manquent aux sujets . Jamais l'histoire
n'a fourni à l'imagination une source plus féconde
que l'époque actuelle , et personne peut -être n'y a encore
puisé avec un succès véritable . Où trouver cependant
des tableaux plus riches , plus variés , d'un plus grand
intérêt ? Au- dehors , des conquêtes rapides , des revers
éclatants , des combats avec tous les peuples , des victoires
dans les quatre parties du monde ; au - dedans , une
révolution commencée par l'assemblée la plus imposante
sous le rapport des talents et des lumières , abandonnée
ensuite à la faiblesse qui , loin de pouvoir arrêter la
nation sur le bord du précipice , la livre bientôt anx
mains qui la poussèrent dans l'abyme ; enfin , après avoir
134 MERCURE DE FRANCE ,
épuisé tous les maux , la France commençant à peine à
respirer d'un long deuil , et déja élevée , par le génie d'un
homme , à un degré de puissance et de considération
qu'elle n'avait pas encore obtenu depuis Charlemagne.
Mais quelque grandes , quelque majestueuses que soient
de pareilles scènes , il en est une plus touchante et plus
poétique encore ; c'est celle qu'offre la religion persécutée
, proscrite , anéantie , si elle pouvait l'être , et se
relevant tout-à - coup de ses ruines .
Nous nous empressons de faire connaître à nos lecteurs
une esquisse de ce grand tableau , tracée par le
C. Laour- Lormian , dont le pinceau , formé par l'étude
des modèles , semble acquérir chaque jour plus de
fermeté. Nous observons cependant que le plan de ce
petit poème a quelque chose de vague , que le sujet
n'en est pas assez clairement annoncé dès les premiers
vers , et que la marche en est souvent incertaine , faute
d'avoir fixé le point de départ , et déterminé positivement
la ligne qu'on voulait suivre. Mais la beauté
des détails rachettent les défauts de l'ensemble , comme
on peut en juger par ce morceau , pris au hasard :
Ces enfants du rocher et de la solitude
A servir l'homme et Dieu bornaient leur simple étude ,
Allaient , faisant le bien dans leur humilité ,
Et , pauvres , secouraient encor la pauvreté.
Mais le crime parut armé de sa puissance :
Le désert fut troublé dans son vaste silence ;
Les échos de ces bois , de ces murs révérés ,
Qui n'avaient répondu qu'à des hymnes sacrés ,
Répétèrent alors le blasphême et l'outrage.
La piété cédant son modeste héritage ,
Les yeux mouillés de pleurs , les bras chargés de fers ,
Les religieux de la Trape.
MESSIDOR AN X. 135
"
Pour la dernière fois contempla ces déserts .
C'est -là , dans les détours du cloître taciturne ,
Qu'élevant vers son Dieu sa prière nocturne
Au formidable appel de l'airain de minuit ,
Rêveuse , elle marchait à pas lents , et sans bruit ;
C'est-là que , recueillie en des pensers austères ,
A la sombre lueur des lampes funéraires ,
Elle allait , quelquefois , dans un angle écarté
S'asseoir entre la tombe et l'immortalité...
Temple majestueux , vénérables portiques ,
Des vierges de Sion abris mélancoliques ;
Murs ténébreux , où l'ame , en son ravissement
Avec Dieu même osait converser librement ,
Vous fûtes dépouillés de vos pompes divines.
Le silence et la mort , fantômes des ruines ,
Tranquillement erraient autour de vos débris ;
La ronce serpentait le long de ces pourpris ,
De ces autels voilés par d'éternelles ombres ;
Le reptile sifflait au sein de ces décombres ;
Le hibou seul , troublant ce lugubre. repos ,
De son cri monotone attristait les échos , etc.
9 : 7
ANNONCES.
Avis aux militaires et aux amateurs de géographie.
- L'Atlas de la Suisse , par Ieiss , mentionné au
rapport du ministre sur les travaux topographiques du
dépôt de la guerre , est terminé. On invite les souscripteurs
à faire retirer les feuilles qui leur manquent :
l'Atlas complet est de seize feuilles . Prix , 120 liv.
136 MERCURE DE FRANCE ,
A Paris , chez Treuttel et Würtz , libraires , quai des
Théatins , n.º 2 ; à Strasbourg , grand'rue , n.º 15 ; et
chez Lenormant , imprimeur - libraire , rue des Prêtres-
Saint- Germain - l'Auxerrois , n.º 42 .
Parmi les matériaux topographiques qui ont servi å
l'exécution de cet Atlas , on remarque surtout le Relief,
qui représente , d'après nature , toute la partie
montagneuse de la Suisse , avec l'exactitude la plus
scrupuleuse. Ce Relief, qui a été envoyé à Paris , sera
mis en exposition publique , le 20 messidor prochain .
Epitre à Napoléon Bonaparte , premier Consul ; par un
soldat de l'armée d'Italie . 1 vol . in-8°. Prix , 50 cent.
A Paris , chez Renard , libraire , rue de Caumartin
, n.º 750 ; et chez Lenormant , imprimeur- libr . ,
rue des Prêtres - Saint- Germain - l'Auxerrois , n.º 42.
Instruction sur l'amélioration des Chevaux en France ,
destinée principalement aux Cultivateurs ; par le
citoyen J. B. Huzard. 1 vol. in - 8.º , an ro. A Paris ,
chez madame Huzard , imprimeur - libraire , rue de
l'Eperon , n.º 11 ; et chez Lenormant , imprimeurlibraire
, rue des Prêtres - Saint - Germain- l'Auxerrois
, n.º 42 .
Histoire secrète de la Révolution française , contenant
tous les événements politiques et militaires , depuis
l'assemblée des notables , jusqu'à la paix générale.
7 vol . in-8° . Prix , 28 fr . pour Paris , et 37 fr. francs
de port par la poste.
e
Le tome 7. qui paraît , contient tous les événements
politiques et militaires depuis la bataille de Marengo ,
jusque et compris les traités de paix conclus avec
P'Angleterre , la Russie , le Portugal et la Porte-OttoMESSIDOR
AN X. 137
mane , etc. , et se vend séparément. Prix , 4 fr. , et
5 fr. 50 cent. franc de port. A Paris , chez Dentu ,
libraire , palais du Tribunat ; et chez Lenormant , imprimeur
libraire , rue des Prêtres- St. -Germain- l'Auxerrois
, n.º 42 .
Voyages d'Alexandre Mackenzie dans l'intérieur de
l'Amérique septentrionale , faits en 1789 , 1792 , et
1793 , traduit de l'anglais ; par J. Castera , avec des
notes et un itinéraire , tirés en partie des papiers du
vice-amiral Bougainville. 3 vol . in - 8°. A Paris , chez
Dentu , libraire , palais du Tribunat ; et chez Lenormant
, imprimeur libraire , rue des Prêtres - Saint-
Germain - l'Auxerrois , n.º 42 .
2
Les cinq Fabulistes , ou les trois cents Fables d'Esope ,
de Lockmann , de Philelphe , de Gabrias et d'Avienes ,
ouvrage suivi des Fables mythologiques puisées dans
les meilleurs écrivains de l'antiquité , et destiné à
donner à la jeunesse de l'un et de l'autre sexe la
connaissance de l'histoire ancienne , et à la porter
à la pratique des bonnes moeurs ; par M. de Bellegarde
. 2. édition , revue , corrigée , augmentée et
enrichie de 168 figures gravées en taille - douce. 2 vol .
in- 12 . A Paris , chez J. Ch. Poncelin , imprimeurlibraire
, rue du Hurepoix, quai des Augustins , n.º 17 ;
et chez Lenormant , imprimeur - libraire , rue des
Prêtres - Saint - Germain -l'Auxerrois , n . ° 42. Prix ,
7 fr. br.
Le même , tiré sur papier d'Angoulême , 8 fr . br.
Le même , sur papier vélin , 12 fr. br .
Le Chrétien adorateur , ouvrage dédié à l'église Galliet
qui contient les prières du matin et du
cane ,
138 MERCURE DE FRANCE ,
"
soir , celles de la messe , les prières avant et après
la communion , celles qu'un chrétien doit adresser
à Dieu dans les diverses circonstances de la vie , et
suivies de considérations sur la destinée de l'homme ,
et de pensées consolantes sur la mort ; par un évêque
français , réfugié en Allemagne. Prix , 1 liv . 4 S.
A Paris , chez J. Ch. Poncelin , imprimeur- libraire ,
rue du Hurepoix , quai des Augustins , n.º 17.
L'art de composer de la musique sans la connaître
dédié à madame Bonaparte ; par Antonio Calligari.
Cet ouvrage est une véritable langue musicale ,
réunissant environ 800 mots musicaux ou mesures ,
qui , combinées entre elles , produisent des airs
gracieux , d'une facile exécution , et toujours suivis
d'un accompagnement de piano ou de harpe. On
peut composer ces airs par une méthode très - simple ,
sans savoir un mot de musique , et le nombre des
combinaisons possibles est presque inépuisable . Il
a 62 pages , de 12 portées chacune , est gravé avec
soin et imprimé sur très - beau papier . Prix , 18 fr.
Le dépôt général est chez le C. Dubut , place Dauphine
, n.° 7 ; et chez Lenormant , imprimeur - libr . ,
rue des Prêtres - Saint- Germain -l'Auxerrois , n.º 42 .
Le Dictionnaire anglais-français , 2 vol . in- 4.º , annoncé
dernièrement chez le citoyen Belin , libraire , se
trouve également chez les citoyens Bossange et compagnie
, Théophile Barrois le jeune , libraires à Paris ;
et chez Lenormant , imprimeur libraire , rue des
Prêtres-Saint- Germain - l'Auxerrois , n. 42.
-
MESSIDOR AN X. 139
POLITIQUE.
Hambourg , 21 juin ( 2 messidor ) .
La permission d'introduire et de prendre du café , en
Suède , avait d'abord fait espérer quelque augmentation
dans le débit de cette denrée ; mais mais elle n'a
pas été sensible. Le café était à la vérité rigoureusement
prohibé dans ce pays là depuis plusieurs années ;
mais cette prohibition , sévèrement exécutée par le roi
et ses ministres , était d'ailleurs scandaleusement enfreinte.
Il n'y avait pas une maison de particulier , pas
une auberge , où l'on ne trouvât du café à toutes les
heures du jour. Lorsque les aubergistes présentaient
aux voyageurs la carte de leurs dépenses , ils avaient
la précaution de désigner le café par le nom de chocolat
ou de thé brun . On sentait depuis longtemps que
la prohibition était illusoire , et que privant le fisc d'un
revenu considérable , elle n'était utile qu'aux contrebandiers
. Le roi a satisfait l'opinion publique en permettant
, il y a deux mois , l'introduction et l'usage
du café , moyennant un droit d'entrée de trois.schellings
( 6 sols de France ) par livre. Dès lors le prix de
cette denrée a baissé à Stockholm : la clandestinité
forcée de la consommation l'avait rendu très- cher.
Jamais au reste mesure d'administration n'eut , un assentiment
plus rapidement , plus unanimement proclamé
: la prohibition fut révoquée le 21 avril dernier ,
le jour même où l'on apprit la nouvelle de la paix ; et
dès le lendemain il n'y eut pas de maison à Stockholm
où l'on ne prit ostensiblement la tasse de café que la
veille on prenait en cachette.
1
140 MERCURE DE FRANCE ;
L'édition qu'on annonce des oeuvres de Gustave III
ne sera guère prête avant l'hiver prochain , parce que
pour la rendre le plus complète possible , on attendra
que les diverses personnes avec lesquelles il était
en corespondance plus ou moins suivie , ay ent fait passer
les lettres qu'elles ont reçues de lui . Or , il y a de
ces personnages non- seulement en France , mais aussi
en Italie. On desirerait bien surtout se procurer sa correspondance
avec le cardinal de Bernis ; on la suppose
entre les mains de ses héritiers qui sont en Russie , et
on leur a écrit en conséquence. Il y aura une grande
variété dans cette collection . Pièces de théatre , discours
académiques , discours à l'ouverture et à la cloture
des diètes ; correspondances politiques , littéraires ,
amicales ; mémoires sur divers objets ; car il écrivait
très-volontiers et sur toutes sortes de choses . M.me
d'Egmont était son principal correspondant à Paris.
On a écrit pour se procurer ses lettres ; les plus inté
ressantes , sont surtout celles qu'il a écrites au comte
Ulrie- Scheffer , celui qui a été ambassadeur en France
et a été ensuite un de ses ministres et de ses amis les
plus sincères . Ses lettres traitent de sujets de toute
espèce et respirent la confiance et même la déférence
pour ce ministre , qui rappelle un peu , par ses rapports
avec Gustave III , ceux d'Henri IV avec Sully .
Les discours académiques n'ont pas la sécheresse
ordinaire de ce genre de composition . D'ailleurs , ils sont
peu nombreux et courts , si on excepte son éloge de
Forstenson , par lequel il concourut dans le plus grand
secret , il obtint sans être découvert , le prix proposé par
cette même académie suédoise , qu'il avait récemment
fondée.
Ses pièces de théâtre n'ont peut- être pas la régularité
et la correction qu'on pourrait exiger d'un auteur
ordinaire ; mais on y reconnait son géaie et la variété
MESSIDOR AN X. 141
de ses talents . On ne peut pas dire que les paroles des
fameux opéra de Gustave Wasa soyent de lui : Il eût
été fort embarassé de faire les très -beaux vers de ce
poème , le chef- d'oeuvre du poète Kellgren , que
Gustave aimait beaucoup et qui n'est mort que depuis
quelques annees ; mais le roi lui avait donné le plan ,
esquissé les scènes et fourni les principales idées , parmi
lesquelles il y en a de vraiment sublimes.
En revanche il a fait à lui seul , cinq ou six pièces
de théâtre , dont presque toutes ont été jouées et le
seraient encore sans la retraite d'un acteur principal
qu'il avait formé lui - même. Ce sont Siki -Bruhé , drame
touchant , tiré d'un sujet historique du temps de
Gustave -Adolphe ; Helmfelt , autre sujet historique du
règne de Charles XI ; Naralia Nuriskin , sujet Russe ;
une petite pièce fort gaie , dont le titre est l'un pour
l'autre , et deux autres moins connues .
On sait qu'il s'est exercé aussi dans le genre politi
que et qu'il est l'auteur de ce pamflet dirigé contre
Catherine II , et intitulé du péril de la balance
politique , Stockholm , 1790. Il le fit retoucher à Paris
par un auteur français qu'on crut être Volney.
Ses lettres embrassant tous les objets , traitent souvent
aussi de politique ; et c'est là surtout qu'il est bon
à lire , parce qu'il s'abandonne sans apprêt au cours de
ses idées souvent ingénieuses et brillantes. Mais la
partie la plus intéressante de ses véritables travaux
politiques ne verra pas le jour avant 1842. Elle est.
enfermée dans deux coffres déposés à la bibliothéque
d'Upsal; et il a exprimé Je vou , qui sera respecté ,
qu'elles ne soient ouvertes que 50 ans après sa mort . Un
de ses affidés , qui a lu presque tout ce que ces coffres
contiennent , m'a assuré que ces manuscrits sont intéressants
sous tous les rapports. Ce sont des réflexions .
philosophiques , politiques , morales , des anecdotes pi142
MERCURE DE FRANCE,
quantes , des portraits d'un grand nombre de personnages
, soit en Suède , soit dans les diverses parties de
l'Europe qu'il a parcourues ; mais Gustave a eu la sagesse
d'en défendre la publication jusqu'à l'époque
probable où aucun des intéressés ne vivra plus . Il.n'y
a dans ces nombreux matériaux qu'un seul mémoire
qu'il a refusé de communiquer même à ses plus intimes.
Il leur a seulement dit qu'il contenait des observations
très -importantes sur son royaume , mais dont
la publication prématurée pourrait être très - dangereuse.
C'est le comte d'Oxenstierna , ci -devant grand maréchal
, membre de l'académie suédoise , et surtout recommandable
par un esprit fécond et brillant , par ses
lumières et la douceur de ses moeurs ; c'est lui , dis-je ,
qui préside à la collection et à la publication qu'on
attend.
ses
Il y laissera certainement subsister tout ce qui ne
sera pas personnalités offensantes ; et même avec cette
soustraction que son extrême modération lui commande ,
le recueil pourra être fort intéressant . Il a chargé de la
traduction de tout ce qui n'a pas été écrit en français
M. Dechaux , lecteur du roi , qui connaît assez bien
les deux langues , mais qui a cru devoir faire revoir
traductions par un français en qui il a confiance .
Il a déjalu au roi , dans son petit cercle de Haga , le
drame de Siri Brahé et l'éloge de Torstenson. Gustaye
IV prend beaucoup d'intérêt à cette publication et en
fera les frais. L'édition sera soignée , et on y joindra
Je portrait de Gustave III , et peut -être celui de quelques
personnages marquants sous son règne. Le.comte
d'Oxenstierna eroit que l'ouvrage aura bien quatre volumes
in-8. de 3 à 400 pages .
1
MESSI DO R AN X. 143
Pétersbourg , premier juin ( 12 prairial ) .
Je suis encore ébloui de l'éclat de cette grande et
pompeuse ville , dont on ne prend au loin qu'une idée
bien imparfaite dans les descriptions des voyageurs.
Quels superbes quais ! quels magnifiques hôtels ! Ceux
du pays d'Eldorado ne devaient pas être plus resplendissants......
Nulle nation n'est plus hospitalière que
les Russes , si l'on en juge par le nombre des maisons
entre lesquelles un étranger a ici le choix chaque jour.
A cet égard , comme à beaucoup d'autres , ils tiennent
à la fois des peuples peu cultivés qui sont hospitaliers ,
et de ceux qui sont parvenus au dernier degré de la
civilisation . Mais il en coûte beaucoup pour jouir de
leur société j'ai vu beaucoup de capitales ; aucune
n'approche de celle - ci pour la cherté. Je vous fais grace.
de détails économiques ; il en faudrait cependant
guère pour vous prouver que si l'on se sent attiré à
Pétersbourg par le charme de la société , on peut bien
être repoussé par le tarif des divers besoins qui y attendent
le voyageur.
Aucune maison n'a été , l'hiver dernier , plus magnifique
et plus agréable que celle du principal ministre ,
prince Kurakin. Il avait deux fois par semaine des assemblées
également nombreuses et brillantes. La conversation
, le jeu , de l'excellente musique , un souper
abondant et délicat ; voilà ce qui remplissait la soirée .
Ce pays- ci est vraiment un de ceux où l'on jouit le plus
de la vie . On n'a pas le temps de s'apercevoir de la
rigueur du climat ; on n'en a pas même eu l'occasion
cette année l'hiver n'a été ni long ni sévère . "
Vous croyez aisément que je fais beaucoup de questions
sur la grande Catherine et sur l'infortuné Paul .
Mon Masson et mon Kotzebue à la main , je vérifie
ce qu'il y a de réel dans leurs descriptions , et souvent
j'ai lieu de me convaincre qu'il faut se méfier de tous
les gens à imagination , à conceptions lyriques ou dra144
MERCURE DE FRANCE ,
C
matiques. Ils voient tout ce qu'ils veulent voir , et
s'efforcent de le faire voir aux autres. C'est bien pis
encore , quand le ressentiment ou la reconnaissance
dirigent , c'est - à - dire , égarent leur plume . Alors il
faut ou nier , ou douter , ou du moins modifier. Par
exemple , je m'attendais à entendre maudire le mémoire
de Paul , presque sans restriction. Il n'en est
pas à beaucoup près ainsi ; on lui rend franchement
justice sur beaucoup de points ; ce qui fait honneur au
règne actuel et à ceux qui gouvernent. On convient
presque généralement que , quand il le voulait , il était
un des hommes les plus aimables de son empire ,
comme , sans contredit , il était un des plus instruits.
Rigoureusement juste , quelquefois même sévère , il
était accessible à la vérité , pour peu qu'elle se présentât
avec courage ou avec adresse : lorsqu'il l'ignora
ce fut moins sa faute que celle des personnes qui ,
pouvant la lui faire parvenir , la tûrent par lâcheté ou
par mauvaise intention. Lorsqu'il était en belle humeur
, il aimait à rajller , et y mettait souvent de
Tegrément , quelquefois aussi de l'amertume. On en
raconte cent traits divers. En voici un qui n'est guère
connu Un jour qu'il était au milieu d'un cercle nom-
- breux , où se trouvaient plusieurs princes russes avec
le comte Rostopschin , son ministre favori , « Ditesmoi
, demanda - t - il brusquement à celui -ci , pourquoi
n'êtes- vous pas prince ? Après un moment d'hésitation
sur cette singulière demande , le comte Rostopschin
répondit : Votre majesté impériale me per-
« mettra - t - elle de lui en dire la veritable raison ?
C'est que celui de mes ayeux
qui vint de Tartarie s'établir en Russie y arriva en
hiver. Eh ! que pouvait faire la saison au titre
qu'on lui donna ? C'est que lorsqu'un seigneur
« tartare paraissait pour la première fois à la cour , le
souverain lui donnait le choix entre une pelisse et le
titre de prince . Mon ayeul arriva dans un hiver rigoureux
, et eut le bon esprit de préférer la pelisse. "
Paul rit beaucoup de cette réponse ; puis s'adressant
aux princes présents , Allons , messieurs , leur
dit - il , felicitez - vous que vos ayeux ne soient pas
« arrivés en hiver. » Le courtisan connaissait les
goûts du maître , qui humiliait volontiers les grands
seigneurs.
"
"
X
"
"
"
-
Sans doute.
3- "
"
10
-
" -
>B
( N.° LV ) . 28 Messidor an 10 .
.
M.P.ERA
MERCUR
f: supe
DE FRANCE.
bi
LITTERATURE
.
POÉSIE.
HYMNE A L'A M O U R.
J
"
L'UNIVERS te dut la naissance ,
Feu créateur , céleste Amour T
Le Plaisir te révèle au jour ,
Et la Mort n'est que ton absence.
Tu fécondes les Eléments ,
A ton souffle ont fui les ténèbres .
Cache , Hiver , tes voiles funèbres ,
Revêts ta robe , o doux Printemps
De la tige pulvérisée
La cendre espère un rejeton .
Le Matin répand sa rosée ;
La Rose enfante son bouton.
Le Ruisseau réfléchit l'image
De la Fleur qui vient l'embellir ;
ΤΟ
5 .
Cen
146 MERCURE DE FRANCE ,
3
Et l'Onde , en se pressant de fuir ,
Baise à petit bruit son rivage.
Vierge faible , des Vents jaloux
La Vigne accusait la furie.
Dans l'Orme elle embrasse un époux :
Amour, tu la rends à la vie.
Zéphire annonce ton retour
A l'alouette matinale ,
2
Et , de sa chanson nuptiale ,
L'Hymen a salué l'Amour .
Vois tes flèches triomphatrices
Frapper l'Aigle au champ des éclairs ;
Vois , à tes brûlants sacrifices ,
S'embrâser les Monstres des mers .
Entre la mort et la victoire ,
L'amant d'lo vole aux combats.
Superbe , et vainquear du trépas ,
Il mugit d'amour et de gloire .
Roi des airs , de l'onde et des cieux
La Terre implora tes caresses ;
Et la Beauté fit les déesses ,
Et son sourire fit les dieux.
1
"
Que tout bosquet devienne un temple !
Naissez , Fleurs , exhalez l'encens !
Cieux et Terre , qu'Amour contemple ,
Répétez l'hymne des amants.
L'univers te dut la naissance
Feu créateur , céleste Amour !
Le Plaisir te révèle au jour
Et la Mort n'est que ton absence.
DE GUERLEN
9
MESSIDOR AN X. 147
CONTE.
3 On venait de porter en terre
La femme de Thomas Vincent , ...
Et le pauvre homme pleurait tant ,
Que quelqu'un , qui le voyait faire ,
Lui dit : Sans doute il est très - beau
De regretter sa compagne chérie

9
Mais puisqu'enfin la tienne est au tombeau ,
Quand tes yeux se fondront en eau ,
Tu ne lui rendras point la vie.
En ce cas , répondit Vincent ,
Laissez-moi donc pleurer tout mon content .
1
H. VERNERY.
LOGOGRIPHE ALGÉBRIQUE *.
2 d - Im I i + It , -
J'offre trois éléments , dont un rat est formé ;
-
Je représente 2 d
Ce que donne à la jeune Eglé
Un oui , trois mots latins , un prêtre.
-2d ·Ir + e + rte.
-
De mai je deviens bientôt maître.
François premier
Fait prisonnier ,
Fut conduit vers mon entier.
1
• Nous prévenons ceux de nos lecteurs , qui ne seraient
pas initiés au langage de l'Algèbre , que le signe + veut
dire plus , et que celui représente -D moins.
148 MERCURE DE FRANCE ,
ENIGME.
Femelle , au moindre bruit je suis sur le qui vive ;
Je me cache partout,, car je suis très - craintive ;
Mâle , quand je parais , je répands la gaité ;
J'ajoute un nouveau charme aux traits de la beauté.
1'
6
CHARA D E.
De mon premier l'usage n'est pas rare ;
On le prend surtout le matin ;
Il nous vient d'un pays lointain ,
Et près de mon second souvent il se prépare .
Mon tout est le tombeau
De maint auteur nouveau .
Mots de l'Enigme , du Logogriphe et de la
Charade insérés dans le dernier Numéro .
Le mot du Logogriphe est roc , dont l'anagramme
est cor.
4.2007
Le mot de la Charade est Pont-Oise.
Le mot de l'Enigme est ' tête à perruque.
U1
*
MESSIDOR AN X. 149
TRADUCTION du poème de la Religion , de
Racine fils , en vers latins
75431
,
Le grand Racine , après avoir porté la gloire
du génie aussi loin qu'elle peut aller , pleurait ,
à trente -huit ans , d'avoir tout fait pour le
monde et rien pour Dieu. César , au même
âge , gémissait sur le tombeau d'Alexandre ,
de n'avoir encore rien fait pour la renommée .
Ainsi , l'un se plaignait d'être trop connu , et
l'autre de ne l'être pas assez . Mais cette passion
de la gloire conduisit le vainqueur de Pompée
à des actions indignes d'un coeur noble , et ce
fut , au contraire , par le mépris de la gloire ,
que l'auteur d'Andromaque s'éleva au dessus
de lui -même.
,
On regrette souvent que Racine ait renoncé
de si bonne heure au théâtre ; mais , și je l'ose
dire pour surpasser Iphigénie et Phèdre , il
fallait que Racine , tout Racine qu'il était ,
devînt un autre homme. Attendez que cet ame
si tendre se soit recueillie dans les pensées dé
la solitude , que ce rare esprit se soit agrandi
dans le commerce des Isaïe et des David ; qu'il
en vienne à dédaigner cette éloquence si
brillante des passions humaines ; c'est alors que
la religion ira dans sa retraite lui demander des
chants plus sublimes. Athalie , l'éternel honneur
de l'esprit humain , devait être le fruit de la
piété alliée au génie ; et comme cet ouvrage
n'avait pas été inspiré par la gloire , il ne de-
* A Paris , chez Barbou , libraire , rue des Mathurins.
150 MERCURE DE FRANCE ,
vait pas avoir la gloire pour récompense . La
religion avait fermé les yeux de Racine , avant
qu'il pût voir le triomphe de son chef- d'oeuvre .
Nous l'avons vu , ce chef - d'oeuvre , enseveli
longtemps dans une obscurité inexplicable
sortir tout-à-coup des ténèbres , pour se płacer's
au premier rang. Car , après tout , Andromaque
Iphigénie , Phedre , ne sont que les souvenirs de
l'ancienne Grèce qui revendique quelque chose
de cette gloire. Mais Athalie est notre gloire
propre , et le monument le plus achevé du
génie denotre nation . C'est même quelque chose
de plus puisque la croyance de tous les peu
ples s'y trouve renfermée dans les plus grandes
idées , et présentée sous le jour le plus noble .
Vous y voyez à la fois l'ancien et le nouveau
temple , l'ancienne et la nouvelle loi , le Dieu
de tous les temps ; enfin l'histoire des premiers
jours du monde , unie à celle de nos jours , par
le lien universel , qui est la religion . Qui peut
intéresser l'univers plus que le règne de la
justice , et la protection que le ciel accorde à la
faiblesse? Ces beaux choeurs d'Esther et d'Athalie
sont-ils autre que les soupirs de l'innocence ,
de l'infortune et du repentir , qui s'élèvent en
concert , portés par les anges jusqu'au trône de
l'Eternel ?
On n'accusera sûrement pas la cour du régent
d'un excès de dévotion . Cependant ces beautés
sévères surent trouver la route de ces coeurs
voluptueux. Il fallut céder à cette force pleine
de majesté qui accompagne les vérités éternelles .
La pompe d'Athalie effaça toute autre pompe .
L'esprit , l'oreille , les yeux étaient tenus dans
un égal enchantement . On vit de quoi la religion
MESSIDOR AN X. 151
était capable . Le monde en fut frappé d'étonnement.
Les philosophes sentirent combien leurs
conceptions étaient petites auprès de cette élévation
sans effort , arides auprès de ces torrents
d'onction , pauvres à côté de cette magnificence ;
ils ayquèrent que cette religion était poétique ;
et c'est une vérité que le Génie du Christianisme
nous a rendue tellement sensible , qu'il n'y a plus
aujourd'hui de mérite à en convenir , comme
il n'y a plus de moyen d'en douter. Mais , par la
plus étrange des contradictions , en même temps
qu'ils reconnaissaient cette religion pour sublime ,
ils la déclaraient fausse ; confondant par là , dans
une même idée , le génie et l'erreur , l'être et
le néant , et ainsi ce qui les étonnait , ce qui
leur remuait les entrailles , ce qu'ils se sentaient
forcés d'admirer , selon eux , ce n'était rien.
Voilà certes des gens qui faisaient bien de l'honneur
à leur esprit. Il est venu depuis des sophistes
plus subtiles qui ont prétendu prouver
qu'Athalie était un poème pernicieux . Ils ont
osé peindre comme une école de superstition
et de fanatisme ce beau spectacle dont chaque
scène tend à fortifier cette leçon mémorable
qui le termine :
Par cette fin terrible et due à ses forfaits ,
Apprenez , Roi des Juifs , et n'oubliez jamais
Que les rois dans le ciel ont un juge sévère ,
L'innocence un vengeur , et l'orphelin un père.
C'est apparemment là ce qui faisait dire à
Voltaire qu'il était dangereux de représenter
cette tragédie dans un état bien gouverné .
I pourra être curieux de discuter quelque
jour la préface des Guèbres et celle d'Olympie ,
152 MERCURE DE FRANCE ,
où l'on voit tout l'acharnement d'un petit homme
plein de mauvaise foi , dont les critiques sont
aussi ridicules qu'Athalie est sublime .
La carrière religieuse de Racine fut semée
de trop d'écueils et de trop de dégoûts. Cependant
rien ne put détourner son fils d'y marcher
sur ses traces. Il faut se rappeler tout ce qu'a
souffert celui-là , pour sentir tout ce que celuici
eut de mérite et de courage . Qu'il est beau
de voir un tel fils hériter des sentiments d'un
tel père ! Racine était mort en chantant la religion
. Son fils sembla recueillir sur ses lèvres
les beaux vers qu'il nous fit entendre , comme
pour nous consoler de sa perte . Si cette lyre
mélodieuse qui soupirait les malheurs de
Sion , avec une si éloquente tristesse , n'a plus
trouvé de main qui la sût remonter , avouons
du moins que par la force , la pureté et la
plénitude de la versification , son successeur ne
nous laisse rien à desirer . Il faut faire attention
que , même à mérite égal , le poème de
la Religion devait attendre du siécle encore
moins de faveur qu'Athalie . Athalie ne mettait
en évidence que les beautés poétiques de la
religion . Le poème du fils de Racine en établissait
la vérité. C'était un crime impardonnable.
Voltaire n'avait jamais pu digérer ce
plan de Pascal , et ces terribles pensées où ce
grand homme perce les incrédules des traits de
son mépris. C'est là que Louis Racine avait pris
ses armes, en même temps qu'il avait emprunté.
quelque chose de la majesté des prophètes ;
car aucun poète ne possédait mieux les livres
saints , et n'etait plus capable d'en employer les
grandes idées. A la vérité , il ne l'a pas fait avec
MESSIDOR AN X. 153
cette mesure d'enthousiasme et ces mouvements
lyriques qui nous charment dans Athalie et
dans les poésies sacrées de Rousseau ; mais ceux
qui en prennent droit de lui reprocher de manquer
de chaleur , me paraissent n'avoir pas fait
assez attention à la nature de son ouvrage .
Il faut considérer dans Racine fils , P'héritier
des anciens préceptes , et leur observateur fidelle.
Je sais que nous avons à présent un génie , qui
peut se passer des règles. La plume de nos écri
vains est comme l'épée de nos guerriers ; elle
prétend ne plus reconnaître aucun obstacle . Nous
voulons absolument être universels ; et dans un
seul ouvrage , nous mêlons les beautés de vingt
ouvrages différents , pour qu'on n'ignore pas que
nous les savons faire tous. Quelqu'un écrit - il dans
le genre didactique ? où il faut être simple , il
s'élève , afin qu'on dise de lui : Voilà unhomme
qui est supérieur à son sujet ; il veut qu'on le
soupçonne d'être très-capable de faire un poème
épique , ou au moins une tragédie ; de là ces
formes dramatiques si recherchées , ces épisodes.
héroïques , cette couleur épique , et tant d'autres
Ornements qui sont assurément la plus belle chose
du monde , mais sur lesquels il en faut toujours
revenir au mot d'Horace , non erat his locus .
A
Persuadons-nous donc bien qu'Horace et Boileau
avaient une assez belle imagination ; c'étaient
des hommes très-capables d'orner ce qui veut
être orné. Mais ce que nous ne savons pas , ils
savaient être simples et de bon sens. Racine fils
n'a pensé qu'à les imiter ; et vous remarquerez
qu'à la sévérité du genre dans lequel il écrivait ,
se joignait la gravité du sujet quil avait embrassé.
Si après cela nous trouvons quelque chose
154 MERCURE DE FRANCE ,
de trop austère encore dans sa manière , qu'en
faut- il conclure , sinon que le poème de la Religion
a , comme Athalie , le droit d'en appeler à
un autre siécle ?
Ce qui fait que Racine fils nous paraît un peu
froid , c'est qu'il n'a jamais que la mesure de
chaleur convenable à la circonstance ; et cette
chaleur , il la tire toujours des entrailles de son ›
sujet. C'est par les beautés de la nature qu'il
entre dans la religion ; et voyez s'il y entre froidement
la création toute entière sert comme de
portique à son poème. Tout le monde sait par
choeur cet admirable début :
Qui , c'est un Dieu caché que le Dieu qu'il faut croire;
Mais , tout caché qu'il est , pour révéler sa gloire ,
Quels témoins éclatants devant moi rassemblés !
Répondez , cieux et mers ; et vous , terre , parlez , etc.
· Certainement tout ce morceau respire la verve
et l'élévation . Racine fils disserte quelquefois
dans sa poésie cela est vrai : son sujet le voulait
ainsi ; mais quelle vivacité , et quelle énergique
précision ne met- il pas dans ses raisonnements !
1
Dieu nous punit : de quoi ? Nous l'a - t-il révélé¹?
La terre est un exil : pourquoi suis- je exilé ?
Qui suis-je ? Mais , hélas ! plus je me veux connaître ,
Plus la peine et le trouble en moi semblent renaître .
Qui suis- je? Qui pourra me le développer ?
Voilà , Platon , voilà le noeud qu'il faut couper.
Platon ne parle plus , ou je l'entends lui -même
Avouer le besoin d'un oracle suprême , etc..
Je crois que c'est là le modèle d'une discussion
animée , et j'ose dire que personne n'a poussé
$
MESSIDOR AN X. 155
ce mérite aussi loin que Racine . Est - ce un froid
historien celui qui raconte ainsi les merveilles
évangéliques ?
L'oracle est accompli , le juste est immolé.
Tout s'émeut , et des bords du Jourdain désolé ,
Au Tibre en un moment le bruit s'en fait entendre ;
D'intrépides humains courent pour le répandre :
Ils volent ; l'univers est rempli de leur voix , etc.
Si c'est là ce qu'on appelle se traîner sur les
pas de Bossuet , heureux qui s'y traîne de cette
manière ! Le grand talent de Racine fils par où
il égale presque Boileau , consiste à donner de
l'élégance aux détails les plus arides de la versification
, et il ne lui a manqué que la période
Racinienne pour s'élever à la perfection du nombre
et de l'harmonie . J'en donnerai
pour exemple
cette peinture de la mémoire.
D'innombrables filets , ciel ! quel tissu fragile !
Cependant ma mémoire en a fait son asile ,
Et tient dans un dépôt fidelle et précieux
Tout ce que m'ont appris mes oreilles , mes yeux.
Elle peut à toute heure et remettre et reprendre ,
M'y garder mes trésors , exacte à me les rendre.
Là ces esprits subtils , toujours prêts à partir ,
Attendent le signal qui les doit avertir.
Mon ame les envoie , et , ministres dociles ,
Je les sens répandus dans mes membres agiles :
A peine ai- je parlé , qu'ils sont accourus tous..
Invisibles sujets , quel chemin prenez-vous ? etc.
Si , en écrivant de cette manière , on n'est que
bon versificateur, il faut au moins convenir
qu'il serait inutile de chercher des poètes dans le
156 MERCURE DE FRANCE,
siécle dernier. Il y a quelques années qu'une
mauvaise plaisanterie de Voltaire passait pour
une décision ; mais à présent il faut lire et examiner
par soi - même . On ne connaît point assez
le poème de la Religion , et on le critique avec
légèreté , parce qu'on sait que le siécle n'est pas
en état d'en juger .
Ce poème fut traduit en vers dans toutes les
langues de l'Europe . Du vivant même de Racine ,
il donna lieu à une espèce de phénomène littéraire
; ce fut une traduction en vers latins d'un
ouvrier du Mans , qui fit beaucoup de bruit à sa
naissance , et dont il ne reste plus peut- être que
les morceaux qui ont été rapportés dans les Mercures
du temps. La nouvelle traduction dont
nous avons à parler , est l'ouvrage posthume
d'un ecclésiastique respectable , qui , au milieu
des persécutions , trouvait dans ce travail un
délassement conforme à sa piété . Il est impossible
de dire ce qu'il serait devenu s'il avait pu
y mettre la dernière main . Ce n'était encore
qu'une ébauche informe , lorsque la mort l'a surpris
; et l'éditeur nous assure qu'il a été obligé
de refaire le plus grand nombre des vers . Ainsi
c'est moins du talent de l'auteur que l'on peut
juger , que des épreuves auxquelles la patience
de l'éditeur aura été mise . Pour en avoir quelqu'idée
, jetons les yeux en passant sur ce joli
morceau , qui , malgré le sarcasme de Voltaire ,
prouve que la grace n'a pas manqué à Racine en
chantant la religion . Il s'agit des oiseaux de passage.
Dans un sage conseil par les chefs assemblé ,
Du départ général le grand jour est réglé ;
1
MESSIDOR AN X. 157
Il arrive , tout part . Le plus jeune peut être
Demande en regardant les lieux qui l'ont vu naître ,
Quand viendra ce printemps par qui tant d'exilés
Dans les champs paternels se verront rappelés ? etc.
Voici la traduction :
Consilium à ducibus solemne vocatur , ibique
Magna dies abitûs indicitur , omnibus una ;
Et cum indicta dies oritur , totum evolat agmen ,
Quæ minima ex profugis natalia dum loca ab alto
Respicit , hæc forsan tacita dulcedine quærit
Suspirans quando adveniat ver illud amicum
In patrios quo turba exul revocabitur agros ? etc.
Je ne sais si c'est juger de cette traduction trop
sévèrement que de dire qu'elle est au dessous
de la critique ; mais toutes les graces de l'original
m'y paraissent manquées. Il suffit de comparer
cet hémistiche qui fait tableau par sa briéveté
, il arrive , tout part , à ce vers si pesant :
Et cum indicta dies oritur , totum evolut agmen ?
On ne manque point ces choses - là impunément.
Je citerai encore un morceau , mais moins
pour faire remarquer l'insupportable prolixité
de la traduction , que pour faire admirer à ceux
qui ne connaissent point les ressources de notre
langue , la singulière précision de l'original .
Repentez - vous , pleurez , et montez à sa croix.
Quel que soit le forfait , la victime l'expie ;
Vous avez fait mourir le maître de la vie.
Celui que vos bourreaux traînaient en criminel
Est l'image , l'éclat , le fils de l'Eternel.
Ce Dieu dont la parole enfanta la lumière
1
158
MERCURE DE FRANCE ,
Couché dans un tombeau , dormait sous la poussière.
Mais la mort est vaincue , et l'enfer dépouillé ;
La nature a frémi , son Dieu s'est réveillé.
Il vit ; nos yeux l'ont vu : croyez. Parole étrange !
Ils commandent de croire; on les croit , et tout change , etc .
Il a fallu au traducteur quatre vers pour rendre
ces deux derniers .
Vivit , et his oculis viventem aspeximus ipsum :
Certafides sit ei verbo « mirabile verbum !
« Credi præcipiunt : his creditur ocyùs ; et jam
« Mutatâ rerum facie , novus emicat orbis. »
Cette longueur est d'autant moins excusable ,
que le goût , dans cette occasion , commandait
absolument d'être précis , et que la langue en
fournissait les moyens. Mais ne nous appesantissons
pas davantage sur des défauts aussi marqués
; ils ne font qu'augmenter le regret d'avoir
perdu trop vîte un homme qui n'avait pas besoin
du talent de la poésie pour laisser un nom recommandable
aux gens de bien.
CHARLES D.
AUX REDACTEURS DU MERCUR E.
L'' AUTEUR de la notice sur les premiers écrits de
Rivarol, insérée dans un de nos précédents numéros ,
le citoyen Flins , avait promis d'examiner , dans un article
suivant , ses ouvrages politiques et les nouvelles
idées qu'il dut à son exil : la critique ingénieuse de la
première partie de cette notice fait regretter viveMESSIDOR
AN X.
159
ment la seconde. Permettez que je parcoure ces derniers
titres de la réputation de Rivarol ; ils sont généralement
assez peu connus , et me semblent ne l'avoir
pas été davantage de l'auteur d'une vie de Rivarol' ,
que l'on vient de publier en deux volumes *.
Deux volumes sur la vie de Rivarol ! votre étonnement
va cesser, lorsque vous apprendrez que cette vie renferme
d'abord quelques pièces fugitives , satyriques et critiques
( et passe pour cela ) ; un long extrait du petit
Almanach des Grands - Hommes : puis , l'auteur venant
à la traduction du Dante , trouve que la plus digne
manière de louer cette traduction est d'en citer la
préface ; que ce serait faire tort à la gloire de Rivarol
d'en retrancher un seul mot , et il la cite donc toute
entière ; viennent ensuite le discours sur l'universalité
de la langue française , le prospectus et quelques fragments
du discours préliminaire du nouveau dictionnaire
français ; j'ajouterai bien encore quelques couplets à
Manette , et des lettres assez insignifiantes du Grand-
Frédéric au citoyen Sulpice - Laplatière , par lesquelles
il veut prouver combien le Salomon du Nord
aimait les lettres et ceux qui les cultivent : tellement
qu'au milieu de cette compilation , il reste à peine de
la place pour Rivarol lui - même.
2
Il est vrai qu'on cite quelques - uns de ses bons mots ,
mais ils pourraient être mieux choisis , et laissent en
général une idée assez médiocre de cette conversa
tion , qui était une rosée de génie qui enivrait tous
ceux qui étaient dans sa familiarité habituelle **.
D'ailleurs , pour ce qui regarde la personne de Rivarol
dans ces deux volumes , le citoyen Sulpice - Laplatière
semble avoir moins écrit une vie qu'un panégy-
* Chez Barba , libraire , palais du Tribunat , galerie derrière
le Théâtre Français , n.º 51 .
** Vie de Rivarol , pages 2 et 3,
160 MERCURE DE FRANCE ,
"
rique ; et il use de toutes les ressources et de tous
les priviléges de ce dernier genre . Suivant lui , Rivarol
devait être , pour le siécle dans lequel il a paru ,
l'homme par excellence , réunissant dans un même
avantage perfection de coeur et perfection d'esprit . "
Nos derniers grands écrivains , et particulièrement
Buffon , jugeaient assez bien des espérances qu'il
donnait , pour ne voir en lui qu'un homme digne de
la place qu'ils allaient lui céder. Assurément on
pouvait prévoir , dès ce temps - là , qu'il y aurait toujours
plus que de la différence entre Buffon et Rivarol ;
et pour appliquer ici le mot du Pline français , il y
avait assez de place dans l'empire de l'opinion sans les
mettre aussi près l'un de l'autre.
"
" "
Pourquoi encore , l'auteur de la vie de Rivarol ,
dément il toutes les traditions de société , et même.
des faits avérés , au point de le représenter comme un
homme au dessus des préjugés de la naissance , et pour
ainsi dire un philosophe au milieu des gens de cour ?
C'est du moins ce que je crois avoir compris du
passage suivant : « Rivarol , connu de beaucoup de
"
C
de la cour
gens
"
,
n'était pas pour cela un homme
de cour. Il savait trop bien apprécier le morcelé de
leur ame , pour être tenté de partager leur servitude.
En les hantant , il ne s'était pas laissé contagier
« du souffle impur de cette morgue puérile , qui ne les
rendait jamais si petits que lorsqu'ils étaient montés
sur les échasses de l'orgueil. Aussi vivait- il
« avec eux dans cette réservé que la prudence com-
« mande , et que l'usage du monde peut seul indi
«
"
« quer. Rivarol , dans cette latitude d'opinion motivée ,
ne cherchait ni n'ambitionnait les places ni les chaînes
qu'elles traînent à leur suite . »
Quoi qu'il en soit , j'abandonne ce raisonnement es
7 .
MESSIDOR AN X. 161
ce style aux lecteurs. Mon intention n'est pas de revenir
sur le caractère de Rivarol . Quelques faibles
entrent pour peu de chose dans le jugement que l'on
porte d'un homme célèbre après sa mort. Ce sont des
taches qui ne s'aperçoivent point de loin. L'opinion qui
exige rigoureusement les dons du caractère de l'homme
du monde , en fait honneur à l'homme de talent , lorsqu'il
en a ; mais semble plus indulgente lorsqu'ils
lui manquent ; sans doute parce qu'elie tient compte
des sacrifices , des inégalités , des séductions de la
gloire , des irritations secretes qui composent son
existence. Platon l'appellerait un homme de courage
qui a trop chanté sur le mode ionique. Mais venons
aux écrits de Rivarol , qui supportent mieux l'examen
et la critique.
>
Je commencerai par son discours sur l'universalité de
la langue française , que des corrections et des changements
heureux ont presque rendu un ouvrage nouveau.
On rencontre peu de discours académiques aussi
féconds en aperçus et en résultats . Le plan est heureux
et bien rempli. D'abord , l'auteur assigne l'origine
de la langue française , esquisse ses progrès , marque les
obstacles qui l'arrêtèrent , les intercadences qui suivirent;
puis , il passe en revue les différents idiomes de
l'Europe. L'Allemagne est exclue de droit de ce ` concours
pour une langue universelle ; au quinzième
siécle , ses universités étaient toutes latines , et elle
n'avait pas un seul monument national . L'Espagne ,
toute puissanté et toute brillante de l'or de l'Amérique ,
semblait devoir donner sa langue à l'Europe , et ravir
pour jamais cette gloire à la France. Mais d'abord
sa littérature ne pouvait suffire longtemps aux besoins
de nos esprits . La gravité magnifique du Castillan
repoussait l'aisance et la familiarité. D'ailleurs la puissance
de Charles - Quint ne fut, pour ainsi dire , qu'un
9.
I L
162 MERCURE DE FRANCE ,
1
-
AT
éclair. C'était donc à l'Italie que cette gloire était
réservée , à l'Italie , qui reçut les premieres clartés
du flambeau des arts qu'elle avait rallumé. Mais
d'abord sa langue étrangère à la cour des papes , et
presque dédaignée au - dedans , ne pouvait se répandre
au - dehors . Le peu de faveur qu'obtint l'italien
chez les nations voisines , s'explique aussi par le caractère
même de cette langue remplie de formes cérémonieuses
, ennemies de la conversation , et qui ne donnent
pas une assez bonne idée de l'espèce humaine , etc.
Enfin , la maturité de l'Italie fut trop précoce. « L'Espagne
politique et guerrière parut ignorer l'existence
du Tasse et de l'Arioste. L'Angleterre théologique
« et barbare n'avait pas un livre , et la France se débattait
dans les horreurs de la ligue. On dirait que
l'Europe n'était pas prête , et qu'elle n'avait pas
senti le besoin d'une langue universelle . »
་་
"
་་
"
"
On voit que l'auteur est conduit naturellement aux
deux peuples rivaux qui l'attendent . C'est alors qu'entrant
plus avant dans son sujet , il y répand à la fois plus
d'éclat et de couleurs .
"
Les moeurs , les langues , les littératures et les époques
où chacune connut sa perfection , les avantages du sol ,
la position géographique , les circonstances historiques
des deux peuples , sont rapprochés successivement , et
, les résultats de ces comparaisons se réunissent en faveur
de la France , et sont ses titres à la langue universelle.
On a reproché à Rivarol de n'avoir point envisagé les
moeurs et les institutions des peuples dans leurs rapports
nécessaires avec le langage. Il me semble que tout son
discours n'est que le développement de cette vue féconde ,
et que dans cette revue des nations , il les montre
toujours se formant et se perfectionnant comme leur ,
langage , tandis que la France s'élève au dessus de toutes
par la double supériorité de sa langue et de ses moeurs
MESSIDOR AN X. 163. }
Ceux encore qui ont attribué la fortune prodigieuse de
Ja langue française aux avantages de sa construction , à
sa clarté et à sa précision , n'oni , ce me semble , donné
que les raisons qui peuvent ' expliquer la durée de son
universalité. Ces avantages , il est vrai , sont évidents
pour la raison ; mais la raison ne triomphe pas toute
seule . Il y eut un concours admirable de circonstances ;
nos livres , nos modes , la flexibilité de notre caractère ,
qui compense en quelque sorte celle qui manque à notre
langue , et plus que tout cela et presque sans cela , notrẻ
supériorité politique et militaire , firent naître chez les
nations voisines le besoin nouveau de parler français .
Mais , si l'idée générale et l'ensemble du discours
sont au dessus de la critique , on peut contester à l'auteur
plusieurs vues de détail et plusieurs assertions équivoques.
Est-il vrai , par exemple , que la prose ait devancé
la poésie française ? Cette particularité unique
dans l'histoire des langues est aussi contredite par les
faits. Ce ne sont point Amyot , Montagne , comme le
prétend Rivarol , qui fixèrent la prose française . Ces
écrivains , que nous comptons presque immédiatement
après les auteurs grecs et latins , jetèrent , pour ainsi
dire , dans les mêmes moules que leurs modèles, Cependant
Malherbes , qui vint après eux ,
Fit sentir dans les vers une juste cadence gux
D'un mot mis à sa place enseigna le pouvoir ,
Et réduisit la Muse aux règles du devoir , etc.
ьb
7
Et plus d'un demi- siécle après , Pascal détermina les
formes et l'harmonie de la prose , comme Malherbes
avait trouvé le rhythme et le nombre de la poésie . Encore
fallut - il , pour achever cette création , que le génie de
Corneille dissipât le reste des ténèbres , et que son grand
nom vînt se placer entre les noms de Pascal et de Malherbes
; tant il est vrai que l'origine de toutes les langues
164 MERCURE DE FRANCE ,
r
est poétique , et que la premiere parole de l'hom me fur
une inspiration !
1
Tout ce que l'auteur avance sur la poésie française ,
souffrirait plus de difficultés encore , et ne doit êtrẹ
regardé que comme une poétique particulière , où il´
entre par conséquent, beaucoup d'intérêt personnel .
Mais lorsqu'il ajoute que les étrangers servent le style
figuré de plus près , et que leur poésie est plus haute en
couleur , il montre qu'il n'avait pas une idée plus exacte
des ressources de notre poesie que des convenances de
notre prose.
Nous devons à Mirabeau la traduction d'un discours
qui concourut avec celui de Rivarol. Malgré les éloges
du traducteur , on n'y trouve guère que les idées qu'il est
impossible de ne pas avoir sur un pareil sujet . En général
, dans les nombreuses questions que Mirabeau traita
lui -même , il s'en tenait volontiers aux idées acquises , et
sa réputation littéraire serait inexplicable si on pouvait
la séparer un moment des circonstances . Le principal
instrument de ses succès fut d'abord la connaissance des
langues étrangères , avec laquelle il s'appropria des opinions
politiques qui alors étaient au premier occupant.
Son nom s'accrut dans la suite de tous les talents contem
porains qu'il mit à sa disposition. Nos plus fameux publicistes
eux- mêmes semblaient prendre une nouvelle autorité
dans la bouche de Mirabeau . Ce fut pendant son exil
en Hollande qu'il contracta cette habitude de compi
lation, qu'il ne faut pas confondre avec la véritable érudition
On peut dire qu'il fut plutôt un des disciples qu'un
des docteurs de la philosophie moderne . Il en proclamait
les oracles , et la foule croyait qu'il les rendait lui - même.
J'ai insisté sur la sagesse du plan de Rivarol , parce
que ce mérite són cette première condition d'un bon
ouvrage ne se retrouve plus dans celui dont nous avons
MESSIDOR AN X. 165
"
àrendre compte. Je pourrais cependant vous citer encore
le plan de son nouveau Dicti‹ nnaire français , un des
plus complets et des plus étendus que nous connar
sions . On y remarque surtout les excellentes vies de
l'auteur des tropes sur la manière de suivre le langage
dans les emprunts qu'il fait aux signes d'objets phy 5 .
siques pour exprimer les choses intellectuelles , Rivarole ,
fait ressortir les imperfections de l'ancien Diction
naire de l'Académie , indique les corrections ; en un mot
rappelle toutes les considérations utiles , excepté une ;
je veux dire , l'impuissance et l'incompétence d'un seul
homme.
Mais je m'obstinerais en vain à chercher dans le Discours
sur la nature du langage , l'ordre que l'auteur n'y
a pas mis. Il en convient lui - même , et donne pour excuse
, les poursuites indécentes d'un libraire qui le condamnait
à fournir chaque jour le nombre de pages qu'il
pouvait imprimer . On peut donc s'en prendre au libraire
et à l'auteur.
Je parcourerai ce discours ou ce recueil de morceaux
brillants qui sont , pour ainsi dire , jetés au hasard comme
les mots dans le Dictionnaire. Il faut d'abord dire un
mot du sentiment que Rivarol assigne comme l'élément
de la vie et de la pensée , et la base de son système.
Jusqu'ici , le point de contact , le mode de correspondance
entre l'esprit et la matière , était , pour ceux qui
admettent ces deux principes , un mystère inaccessible .
Rivarol essaye de le pénétrer , et il prétend même l'expliquer
par le sentiment.
"
Le sentiment , point de contact , ou lien de l'esprit
" et de la matière , source de plaisir et de douleur , base
d'évidence , de cetitu le et de toute conviction' , effet
ou cause , principe ou résultat ; le sentiment , quelle
« que soit sa nature , estle premier en ordre , et le premier
- de tous les dons que Dieu ait fait à ses créatures. Sans
166 MERCURE DE FRANCE ,
"C
་་
"
་་
que
lui , l'animal ne serait que machine , la vie ne serait
que mouvement ....... Si l'homme , après s'être décomposé
lui - même , veut se recomposer ; si après avoir
dit , mon corps et mon ame , mon esprit et mon coeur , il
veut se nommer tout entier , il dit moi , et c'est dans
ce moi , qui réunit le corps et l'ame , réside le sentiment
" . Et ailleurs : « Il ne faut pas chercher deux
mystères où la nature n'en a mis qu'un ; or , entre l'ame
« et le corps'il n'y a que le sentiment , sur lequel on ne
dispute point mais on disputera éternellement sur
le corps et l'âme , c'est -à - dire , ' sur l'esprit et la matière…………………..
La duplicité de la nature de l'homme
n'est qu'une supposition .
"
4
«
}
"
"
Re
་ ་
་་
Son sentiment est positif. Il y a plus , le sentiment peut,
en saine métaphysique , suppléer à toutes les divisions
" et à toutes les nomenclatures reçues jusqu'ici ; il est
cause première de cette inquiétude qui accompagne les
besoins naissants , et des sensations qui précèdent les de-
« sirs et les idées ; que dis -je ? le sentiment éprouvant la
sensation , est lui-même entendement avec perception ;
seretraçant la sensation , il est imagination ; se rappelant
des suites de sensations , il est mémoire ; sentant
" et comparant les rapports des sensations , il est jugement
; s'arrêtant plus ou moins longtemps sur ses
propres opérations , il est pensée , attention et ré-
" flexion, etc.; " et l'on voit déja que l'avantage de ce système
est d'être placé sous la sauve- garde d'un autre mystère.
"
"
Je serais bien surpris si le sentiment devait enfin
réunir tous les philosophes . Leurs débats sont fâcheux ,
gans doute ; mais ils attestent une grande vérité , ou
plutôt une loi du monde moral que l'on ne saurait
dissimuler. Il faut que les disputes sur l'esprit et la
matière soient éternelles comme la guerre entre les passions
et la conscience. Ces deux scandales sont inévi
tables , et ont entre eux des rapports nécessaires . Celle
MESSIDOR AN X. 167
distinction de deux natures et cette doctrine des deux
hommes , connues des anciens , éclairées et consacrées
par la religion , sont aussi bien le résultat de l'observation
que le fondement des préceptes de la morale . Le
coeur 3 dit Pascal , a ses raisons que la raison ne connaît
pas. Le sentiment , moyenne proportionnelle entre l'esprit
et le corps , et le résultat de toutes les deux , qui sent ,
desire , juge et raisonne , semble ici ne tenir
aucun compte des loix de la conscience et des résistances
des passions ; et puisqu'il ne saurait anéantir ces
deux pouvoirs ennemis , il ne les réunit en apparence
qu'en confondant leur nature. On pourrait comparer la
raison de l'homme , dans un pareil système , à un prince
qui agirait par un ministre , responsable non -seulement
des événemens , mais encore des intentions de son maître ,
tandis que celui - ci ne se réserverait qu'une sorte d'inviolabilité
nécessaire , ce qui est fort commode , assurément.
Au surplus , Rivarol accorde quelque chose à la dignité
de l'homme , et son système est loin encore de
l'idéologie qui tranche la difficulté en expliquant l'entendement
humain par la mécanique et la chimie . Autant
même qu'il est permis de le suivre à travers ces brillants
écarts , il se place quelquefois entre Locke et Descartes
, et éclaircit plusieurs de ces questions oiseuses devenues
si célèbres *. La question des idées innées , par
exemple , se résout , si l'on veut , par le sentiment ; « car le
་་
* Si ces questions , sur l'origine des idées et du langage
n'avaient été funestes , je demanderais à quoi elles ont,
servi . Depuis que nous somines assurés que tout nous vient
des sens , l'éducation y a - t - elle gagné quelque chose ? les .
premières impressions de l'enfance out- elles été mieux observées
? a - t- on trouvé le secret de les diriger à volonté 2
Nous avons beau faire des traités de sensations , et des.
histoires de nos idées , ce seront toujours des histoires de
168 MERCURE DE FRANCE ,
"
4
sentiment précède les sensations et les idées , et n'est
précédé par rien . L'enfant qui ne connaît encore nî les
« unes ni les autres , a le sentiment , c'est - à -dire , cette
inquiétude vague qui , excitée par les besoins et la
présence des objets , le conduit aux sensations , et
des sensations aux idées . »
u
"
Si Rivarol , au lieu du sentiment , nous eût donné des
affections et des dispositions préexistantes , il eût éga-,
lement indiqué le noeud de la question , et même se
serait rangé avec Locke; car le philosophe anglais n'a
pas prétendu autre chose : et dans ce volume où il combat
les Cartésiens , il nous apprend seulement que ceuxci
ont regardé comme idées innées , ce qu'il ne fallait
regarder que comme disposition à acquérir telle ou telle
idée , et disposition plus particulière à saisir celles qui
nous sont le plus nécessaires. Mais Rivarol avait besoin
du sentiment , et je con viendrai volontiers que de tous les
mots propres à fonder un système , il a choisi le plus
heureux .
Mon intention est moins de le combattre , que d'en
donner un aperçu . Je ne veux pas creuser dans ces
terres mouvantes qui ont enseveli tant d'imprudents
ouvriers . Aujourd'hui , il semble principalement convenu
en métaphysique , qu'il n'y aura rien d'arrêté ,
et que l'on jouira de tous les honneurs de la science ,
pourvu que l'on se passe d'une ame pour expliquer
l'homme. Jadis , Mallebranche mourut la plume à la
sauvages , sans suite et sans chronologie . L'ame a des commerces
secrets qui ne seront jamais aperçus ; elle reçoit
des germes invisibles qui se dérobent à nos observations : et
trop souvent , notre curiosité et nos précautions viennent
troubler cette mystérieuse économie. L'homme le plus
sain , entouré sans cesse de préceptes d'hygiène et de précautions
sur sa santé , deviendra bientôt hypocoudre`; et
nous savons comment l'on fait un idiot d'un enfant que
l'on instruit à procéder toujours du connu à l'inconnu..
MESSIDOR AN X. 169
main

en défendant la recherche de la vérité , contre
le célèbre Arnaud. Maintenant si , malgré le nombre
et la variété des doctrines nouvelles , la controverse est
si peu animée , c'est que l'on ne tient pas compte
des hérésies lorsqu'il ne reste plus que de l'indifférence .
Un des fragments les plus remarquables de ce discours
, et peut- être un des plus ingénieux qui soient sortis
de la plume de Rivarol , est celui où il essaye d'expliquer
le Temps et ses illusions.
·
"
Voici d'abord comme il le définit :
« Le Temps est pour l'homme une idée mixte de
• son moi qui est fixe , et de ses idées qui se succè,
dent et se partagent devant lui , en idées qu'il a ,
et en idées qu'il a eues. C'est donc une mesure intellectuelle
, mesure immuable et mobile à la fois.
Immuable par sa nature , comme le moi qui l'a conçue ;
mobile par illusion , à cause des idées , des mouve-
¶ ments et´ des événements qui passent devant elle.
Application constante de la même idée aux idées qui
« se succèdent et aux corps qui se meuvent . Le Temps
" est en un mot la mesure abstraite des successions de
" tout genre , et ses divisions sont les espaces de
K

$4
"
l'esprit. » 1
Il combat ensuite cette illusion que le Temps passe.
Si les corps , dit - il , n'ont pu exister et se mouvoir
sans espace , les idées n'ont pu se succéder
", sans mouvement et le mouvement ne peut être
" conçu sans un espace quelconque ; mais l'esprit étant
simple , ses espaces ne sont pas de lieu , ce ne sont
que des successions et des suites dont l'idée fondamentale
du Temps est la mesure fixe et vague à la
fois . Car de même que le mouvement ne se commu→
nique pas à l'espace où les corps se meuvent , de
" même le Temps reste immuable au milieu de toutes
les successions ....
"
"
"
"
170 MERCURE DE FRANCE ,
« On conçoit que le Temps chargé d'événements et
privé du secours des nombres , ait écrasé l'esprit des
peuples naissants . Leur mémoire était hors de me-
« sure , et leur entendement fatigué de l'idée à la fois
abstraite et sensible d'un mouvement général à qui
rien ne résiste , s'en délivra en le renvoyant à l'imagination
qui le personnifia d'abord . De là sont venus
" ces emblémes de l'antique Saturne qui dévorait ses
" enfants ; du vieillard armé d'une faux qui mois-
" sonne les générations ; d'un fleuve éternel qui entraîne
tout dans son cours. Mais , à parler métaphoriquement
, le Temps n'est point un vieillard , ce n'est
point un fleuve. Tous ces emblèmes ne convienanent
qu'au grand mouvement , par qui tout est éternellement
détruit et reproduit dans l'univers . Le
Temps serait plutôt l'urne qui livre passage aux eaux
■ du fleuve , et reste immobile . Rivage de l'esprit ,
tout passe devant lui , et nous croyons qué c'est lur
qui passe , etc. etc. "
"r
"
་ ་
Toute la suite de 2 morceau offrirait le même éclat
et la même abondance de métaphores. Saint Augustin
, dans les derniers livres de ses Confessions , où il
sacrifie au mauvais goût des écoles d'Afrique , a sur
le Temps de longs chapitres , dont Rivarol a reproduit
plusieurs idées et quelques images . Ce n'est pas que
l'évêque d'Hyppone , considère le Temps comme le
rivage de l'esprit , il l'envisage au contraire comme
quelque chose de mobile qui se perd incessamment dans
les abymes du passé.
Le Temps , cette image mobile
De l'immobile éternité.
Mais alors ils peuvent être comparés à deux observafeurs
qui voudraient expliquer les révolutions des
saisons , l'un dans le système où le soleil tourne autour
de la terre , l'autre , dans le système où la terre tourne
MESSIDOR AN X. 171
autour du soleil . Les résultats et les apparences sont
les mêmes , les données sont différentes.
Nous pourrions encore citer plusieurs, passages où
l'auteur sé plaît à animer , par les jeux de son esprit ,
les abstractions les plus sèches. En général , il aimait
à jeter des fleurs dans les lieux stériles ; mais l'on ne
triomphe pas de la nature , et la nudité du sujet perce
toujours sous ces ornements empruntés. Il me semble
cependant que la sécheresse et le défaut d'intérêt que
l'on reproche à la métaphysique , doivent être moins
attribués à l'impuissance qu'à la direction des esprits.
En séparant cette science de toute considération religieuse
, on l'a rendue non-seulement ennemie de la
morale , mais encore , on l'a privée, des appuis les plus
heureux pour le talent. Alors l'entendement humain.
est un palais désert où l'on ne voit plus que des formes
et des lignes. C'est un lieu de disputes inutiles et
interminables , où l'on n'entend plus cette raison universelle
qui rend également féconds les doutes , les
merveilles et les obscurités qui composent l'étude de
l'homme. Le sage Locke en était persuadé. Et quand il
nedevrait à son caractère religieux que ce ton modeste qui
attire lá confiance , les affirmations orgueilleuses de ses
disciples , font apprécier vivement un pareil avantage .
Pourquoi craindrai - je aussi de nommer Mallebranche
le Platon chrétien , qui a fourni à Locke son beau
chapitre sur les bornes de nos connaissances ? Aux
yeux de la bonne foi , ses beautés rachettent bien ses
défauts , ou plutôt les vérités utiles qu'il répand sans
cesse sont bien indépendantes de ses rêves sublimes .
Mais qui lui a donné ces instincts supérieurs , et je
dirai même ces révélations sur la nature humaine , soit
qu'il nous montre d'un seul regard la terre soumise aux
saisons et aux orages , et l'homme sujet aux change-
1
172 MERCURE DE FRANCE ,
ments et aux troubles des passions ; les passions devenant
ensuite la source des malheurs et des harmonies
de la société soit qu'il décrive les illusions des
sens , les conceptions toutes intellectuelles de l'entendement
, ou bien que du haut de cette région mystique
où il se dérobe par intervalle , il entende pour ainsi
dire les moindres bruits qui s'élèvent de nos coeurs ?
Une lumière qui éclaire à la fois tant d'élévations et
d'abymes ne peut venir que d'en haut. Ce fut encore
à la religion qu'il dut les couleurs vives et modestes de
son style , et cette chaleur secrète qui anime toutes
les parties de cet ouvrage où il ose mesurer toute
l'étendue de l'esprit humain . Tel est surtout le caractère
de cet écrivain que l'on s'accoutume à traiter de
fou , sur la parole de ceux qui en ont tant profité ;
qu'il peint les choses les plus abstraites avec toute
la vivacité des choses sensibles , et que lorsqu'il est
forcé de s'engager à la poursuite des erreurs et des
passions humaines , alors il jette un éclat pur qui dissipe
toutes les fausses lueurs , et fait entendre une
voix forte et calme , que l'on dirait la voix d'une
intelligence. Je pourrais encore montrer dans les écrits
de Malebranche , les germes et les principaux résultats
des questions sur le langage , que l'on a développés
de nos jours. Mais il est temps de revenir à Rivarol .
Dans le discours sur la nature du langage , il est done
peu près question de tout hors du langage. L'auteur
se propose de dédommager le lecteur dans sa récapitulation
. On ferait souvent , dit- il , un bon livre de
ce que l'on n'a pas dit . Tel édifice ne vaut que par
ses réparations ; et il nous entretient de la révolution
française. Quelqu'un remontrait un jour à Buffon combien
ce discours sur les animaux carnassiers , où il
traite de la sensibilité nerveuse , des Pythagoriciens et
des Chartreux , avait peu de rapports avec le titre ;
MESSIDOR AN X. 173
il ne s'agit pas tant , répondit - il , de ce que l'on dit
que de la maniere de le dife . A ce compte , Rivarol
doit être absous ; et en s'eloignant encore de son sujet ,
il a produit un intérêt plus général.
Je ne rappellerai pas ici ces tableaux de la terreur ,
où le meurtre et le ridicule sont peints avec leurs
couleurs , ni ces Philippiques véhémentes , où il a concentré
les accents de la douleur et de l'indignation ,
et tous les efforts de la satyre la plus amère.
Ces divers morceaux firent dans le temps une vive
sensation , et ils ont été dans les mains de tout le monde ,
puisqu'ils furent la cause de la saisie de l'ouvrage ',
sous la tyrannie du directoire , que les principes de
Rivarol devaient alarmer.
On trouve dans cette récapitulation plusieurs germes
du grand ouvrage qu'il meditait sur la politique . Les
amis de Rivarol doivent regretter que la mort l'ait enlevé
au milieu d'un travail qui devait fixer sa réputation .
Ceux qui ont partagé son exil en ont retenu quelques
vues et quelques idées principales . Ce sont les ruines
d'un monument qui n'a pas existé.
L'ouvrage s'ouvrait par les portraits des quatre principaux
écrivains politiques , Machiavel , Locke , Montesquieu
et Rousseau . On assure qu'ils étaient tous remarquables
par la verité des traits et la force des
couleurs ; et l'on croira d'autant plus aisément que
Rivarol devait réussir à tracer un portrait que peutêtre
il n'eût pas suffi toujour, à ordonner un tableau.
On distinguait particulièrement celui de Rousseau ,
qu'il peignait , ebranlant par sa doctrine les institutions
sociales et les vieux fondements des empires ,
et comparait ensuite à ces conquerants qui jettent de
« l'éclat sur des ruines , et jouissent de l'impunité
attachée à la gloire » .-L'auteur pose ensuite quelques,
principes généraux auxquels se rattachaient toutes les
་་
«
174
MERCURE DE FRANCE ,
parties de son ouvrage. Ces principes , il faut l'avouer ,
paraitront aujourd'hui bien anciens ou bien nouveaux .
Son objet principal était de prouver que la souverainetë
ne réside pas dans le peuple ; et il trouvait la solution
de ce grand probleme politique , dans cette définition
de la puissance.
«
66
"
"

<<
"
La puissance , dit- il , est la force organisée , l'union
de l'organe avec la force. L'Univers est plein de forces ,
qui ne cherchent qu'un organe pour devenir puissances,
Les vents , les eaux sont des force ; appliqués à un
moulin ou à une pompe , qui sont leurs organes
ils deviennent puissances .
Cette distinction de la force et de la puissance donne
« la solution du problême de la souveraineté dans le
corps politique. Le peuple est force , le gouvernement
« est organe , et leur réunion constitue les puissances
politiques. Sitôt que les forces se séparent de leur
organe , la puissance n'est plus . Quant l'organe est
détruit , et que les forces restent , il n'y a plus que
convulsion , delire ou fureur ; et si c'est le peuple qui
« s'est séparé de son organe , c'est-à- dire de son
gouvernement il y a révolution .
"
"


«
68
"
"
La souveraineté est la puissance conservatrice,
Pour qu'il y ait souveraineté , il faut qu'il y ait
puissance. Or , la puissance , qui est l'union de l'organe
avec la force , ne peut résider que dans le
gouvernement. Le peuple n'a que des forces , comme
" on l'a dit ; et ces forces bien loin de conserver , lors-
"
«
66
"
86
"
«
qu'elles sont séparées de leur organe , ne tendent qu'à
détruire. Mais le but de la souveraineté est de conserver,
donc la souveraineté ne réside pas dans le peuple , donc
elle réside dans le gouvernement.
Il définissait ensuite la loi : « L'expression des besoins
du peuple ; la liberté , l'exercice des droits ; la philosophie
, les passions armees de principes. Il disait
de l'inviolabilité des chefs des états , Il en est de la
MESSIDOR AN X. 175
personne des rois comme des statues des Dieux ; les
premiers coups frappent le Dieu lui-même , les autres
ne portent que sur un marbre défiguré. Cette manière
pittoresque , d'énoncer un principe a bien son danger ,
el elquefois elle touche de près au genre burlesque
et calembourg. C'est ainsi , par exemple , qu'il
expliquait le respect qu'un gouvernement doit aux
propriétés. « Lorsque Jupiter rentra dans l'Olimpe ,
après avoir défait les Titans , tous les Dieux se levérent
à sa présence , excepté le Dieu Therme !
"
"
се
Le chapitre sur la fixité mérite d'être cité pour la
solidité des réflexions .

"
"
"
«
Les opinions du peuple sont paisibles , universelles ,
toujours partagées par le gouvernement. Qu'elles
" soient des jugements ou des préjugés , n'importe ‚ ·
elles sont bonnes , puisqu'elles sont fixes. Et voilà
pourquoi les murs suppléent si bien aux lois. Dans
le conflit des idées , des plans et des projets qu'enfantent
les hommes , la victoire ne s'appelle pas vérité
mais fixité. C'est donc une décision et non un raison-
" nement des autorités ; et non des démonstrations
qu'il faut aux peuples . Le génie en politique con
siste , non à créer , mais à conserver ; non à changer ,
mais à fixer ; il consiste enfin à suppléer aux vérités
" par des maximes . Car ce n'est pas la meilleure loi ,
mais la plus fixe qui est la bonne. »
"

K
" ;
1
Rivarol avait commencé son ouvrage au milieu des
circonstances les plus propres à développer son talent .
La révolution française était là comme une grande,
expérience qui réunissait toutes les expériences passées .
Il apportait à ce travail la maturité de l'âge , et le résultat.
des études de toute sa vie. Je suis même assuré que
l'étude particuliere qu'il avait faite de la langue fran-;
çaise , ne lui fut pas la moins utile, ¡ Car notre langue
a quelque ressemblance avec cette langue universelle .
176 MERCURE DE FRANCE,
ou cette spécieuse de Leibnitz , qui devait marquer les
vices du raisonnement , comme l'algèbre indique les
erreurs du calcul , en conduisant à une équation absurde
.
"
·| - Mais cet avantage n'est que pour les esprits
lents , et il est encore voisin d'un inconvénient que Rivarol
n'a pas toujours évité. Souvent ses distinctions
ne portent que sur les mots , et sa finesse dégénère en
subtilité.
Cet écrivain ne serait connu qu'à moitié , si l'on oubliait
ses bons mots . Combien même de réputations littéraires
n'ont pas d'autres titres ! Il excellait surtout à
revêtir d'une tournure piquante plusieurs jugements
dont on n'a point rappelé dans la suite. Il disait de
Condorcet : Il écrit avec de l'opium sur des feuilles de
plomb. I appelait le Tableau de Paris , un ouvrage
pensé dans la rue , écrit sur la borne. Il ajoutait sur
le même ouvrage L'auteur a peint la cave et le
grenier en sautant le salon . Il comparait les journalistes
qui écrivent pesamment sur les poésies légères de
Voltaire, aux commis de nos douanes qui impriment leurs
plombs sur les gazes légères d'Italie. Les petits esprits ,
disait- il encore , triomphent des fautes des grands
génies , comme les hiboux se réjouissent d'une éclipse
de soleil.
Quelquefois ses bons mots n'étaient que plaisants
excepté pour ceux auxquels ils s'adressaient .
Un jour il voyait passer Florian avec un manuscrit
qui sortait à moitié de sa poche , Ah ! monsieur , lui
dit-il , si l'on ne vous connaissait pas , on vous volerait.
Quelqu'un lui demandait son avis sur un distique
: C'est bien ; mais il y a des longueurs . Un de ses
parents vint lui annoncer qu'il avait lu sa tragédie
devant M . *** Je vous avais dit c'étail un de nos
amis , etc. etc.
que
MESSIDOR AN X. 177
Rivarol porta , dans l'étranger , le même caractère.
Il a dit , quelque part , qu'un Français pouvait payer
de sa personne , et qu'un Anglais devait toujours payer
de con argent et de son crédit . Il fut ce Français , par
excellence , dispensé de payer de son crédit et de son
argent ; mais son esprit facile et brillant ne l'abandonnait
jamais malheureusement , il ne trouvait pas toujours
des hommes capables, de l'apprécier.
Dans un souper , où il multipliait les saillies et les
éclairs , suivant sa contume , ses convives hambourgeois
avaient peine à le suivre , et s'aidaient mutuellement
à le comprendre. Les Allemands , dit Rivarol
en se tournant vers quelques Français
pour entendre un bon mot . Il faut se borner , lorsqu'on
est embarrassé du choix .
-
"
se cottisent
Rivarol a prouvé , dans son discours sur l'universa “
lité de la langue française , que son imagination mobile
pouvait quelquefois se concilier avec cet esprit
ferme , et ce coup -d'oeil analytique qui ordonne un sujet.
Dans sa traduction du Dante , il a montré jusqu'où
peut aller la patience du talent et la flexibilité de la
langue . Dans les divers fragments insérés dans son
journal politique , il a mêlé quelquefois un raisonnement
vigoureux aux prévoyances d'une raison supérieure.
Ses discussions métaphysiques attestent
sagacité piquante et ingénieuse ; et , malgré cette variété
de talents si recommandables , je doute qu'on lui
accorde celui d'un bon écrivain .
une
Je ne m'attacherai pas ici à relever les tournures
affectées et les métaphores vicieuses de son style , qui
n'est , pour ainsi dire , qu'une métaphore continuelle.
-La principale valeur de ses ouvrages est dans la façon
; mais trop souvent sa pensée ne peut porter le
travail de sa phrase. Son caractère dominant est l'éclat
, mais cet éclat est fatigant . Je dirais volontiers
que le style de Rivarol fait mal aux yeux , et pour
me servir d'une de ses expressions , qu'il a besoin
d'être délustré. Il est inutile d'ajouter qu'il n'est ja
mais noble , puisqu'il n'est pas simple.
D'ailleurs , il y avait plus de mouvement
dans son
imagination
que dans son ame , et cette imagination
encore
était plus brillante
que passionnée
: on le voit
9. 12
178 MERCURE DE FRANCE ,
seulement tourmenté du besoin de faire de l'effet. II
sacrifie tout à ce besoin , et reprend jusqu'aux mots
de sa conversation pour les mettre dans ses livres .
Un de nos premiers écrivains , qui a assez de talent
pour se passer des mots de sa conversation , comparaît
dernièrement l'esprit de Rivarol à l'effet des rayons
du soleil qui viennent se briser dans un bloc de glace ,
et s'y reflètent en mille manières ; ils éclairent , ils
éblouissent , ils n'échauffent pas .
P. M.
SPECTACLES.
THEATRE FRANÇAIS DE LA RÉPUBLIQUE.
Le succès des Bourgeoises à la mode a peut-être excité
les comédiens français à se servir aussi de leur
bien , puisque le Théâtre de Louvois ne se fait pas un
scrupule de s'en parer ; ils se sont avisés de tirer , de
leur immense magasin , une vieille pièce depuis longtemps
oubliée ; mais leur choix n'a pas été guidé par
un goût sûr. Le galant Coureur de Legrand ne vaut pas , à
beaucoup près , les Bourgeoises de Dancourt. Parmi tant
d'ouvrages charmants ensevelis dans ce vaste tombeau
qu'on appelle leur répertoire , il est assez étrange qu'il
leur ait pris fantaisie de ressusciter une petite farce
d'un comique usé et d'un style souvent grossier et
trivial.
« O le plaisant projet d'un poète ignorant
«< Qui , de tant de héros , va choisir Childebrand ! »
Ce qu'il y a de plus remarquable dans cette pièce ,
c'est qu'elle a fourni l'idée d'une des plus jolies comédies
de Marivaux , intitulée les Jeux de l'Amour et
du Hasard. Un double déguisement fait le fond de
Pintrigue ; l'amant est travesti en coureur , l'amoureuse
en soubrette. Le marquis de Florivel , jeune étourdi
que son ontle veut marier absolument , a déja refusé ,
MESSIDOR AN X. 179
sans l'avoir vue , une certaine comtesse Dorimène . Il
arrive pour voir une présidente que son oncle lui destine
, et il trouve le chevalier , son intime ami , déja
établi chez cette présidente , et tout prêt à l'épouser.
La rencontre est très heureuse pour ce jeune liberfin
; c'est un moyen honnête de se débarrasser dane
femme qu'il ne venait épouser que par obeissance . Par
égard pour son rival , il consent à ne point se faire
connaître , et ce qui passe les bornes de la complai
"
Y.FRA
il ne dédaigne pas d'endosser le costume d'uns
coureur , que la présidente avait demandé ancheva- 5
lier et qu'il devait lui présenter ce jour même. con
Ce travestissement est peu naturel , mal ainen , et
d'ailleurs parfaitement inutile. Pour laisser le chaman
libre à son ami , il suffisait au marquis de s'en aller ;
mais l'étourdi se fait une fête d'en conter , sous cet
habit , aux soubrettes de la maison ; il s'informe de
leurs appas , et l'enquête est du style le plus libre . Dès
qu'il parait devant la présidente , le premier coupd'oeil
lui suffit pour devenir éperdument amoureux de
Finette ; ce qui n'empêche pas qu'il ne fasse aussi la
cour à Marton , uniquement pour tourmenter un cocher
brutal et jaloux , qui s'est arrogé , dans la maison
, un empire despotique sur les suivantes. La passion
soudaine du marquis est tout aussi peu naturelle
que son travestissement ; un petit maître , un libertin
ne s'enflamme pas aini au premier coup - d'oeil . Ses
entretiens avec le cocher sont du plus mauvais ton ;
ce qu'il y a de plus noble dans ses communications
avec un tel personnage , c'est un soufflet qu'il applique
, avec beaucoup de dignité et de franchise , à ce
rival jaloux , lorsqu'il s'avise de menacer et de faire
l'impertinent. Quant au cocher , il parle le langage
de son état , et ce langage est , aujourd'hui surtout ,
très rude pour nos oreilles délicates. Il prétend que
sa femme et lui feront un bel attelage . Il vente le poitrail
, la croupe et l'encolure de sa maitresse . Les cochers
doivent parler ainsi dans les écuries , et non pas
sur le Théâtre Français . Ce style est naturel ; mais il
est ignoble et grossier ce n'est pas cette nature -là
que la poésie dramatique se propose de peindre.
·
180 MERCURE DE FRANCE ,
Le marquis met beaucoup de délicatesse , et même.
un peu trop dans ses amours avec Finette ; mais on
le suppose amoureux , et l'amour est admirable pour
rapprocher les distances ; un véritable amant respecte
une soubrette autant qu'une princesse . Finette ne se
paye point de fleurettes du galant coureur ; elle va au
fait , et veut être epousée. Le marquis est un peu dé
concerté d'une proposition si brusque, Epouser une
soubrette après avoir refusé des comtesses et des présidentes
que dire à son oncle ! ? L'amour l'emporte , et
dans un petit maître , cet amour est très - extraordinaire
le marquis est sur le point d'en faire la folie ;
lorsqu'il découvre que Finette n'est autre que cette
comtesse Dorimène qu'il avait d'abord refusée sans
l'avoir vue . Finette est moins surprise de trouver un
marquis dans un coureur : le chevalier l'avait instruite
du déguisement de son ami . Ce dénouement est assez
froid , parce que le spectateur sait , dès la première
scène , que Finette est la comtesse Dotimène qui s'est
ainsi déguisée dans l'intention de voir et d'étudier le
marquis.
La pièce est médiocrement jouée : Armand ne met
point assez de grace et de brillant dans le róle du coureur
; Dzincourt joue le cocher d'une maniere originale
et plaisante ; mais ce personnage est d'un trop
has comique. On chante à la fin quelques couplets assez
faibles sur un air languissant et suranné. On a fait
répéter celui du cocher , qui est un des plus mauvais ;
la manière bouffonne , dont il a été chanté par Dazincourt
, a seul contribué à ce succès .
"
Traversez et la terre et l'oude ;
Les cornes vont comme le vent ;
Vous les recevez promptement ,
Quand vous seriez au bout d'ai monde :
C'est Pouyrage d'un moment .
Legrand est dans le genre de Daacourt ; mais il ne le
vaut pas. Son dialogue est gai , ingénieux , naturel , mais
souvent trivial. Ses plaisanteries n'ont aucune delicatesse.
On attend à ce théâtre le début de mademoiselle
Duchesnois dans l'emploi des reines. Elle a déja joué
MESSIDOR AN X. 181
avec succès le rôle de Phèdre au théâtre de Versailles ,
qui est le lieu des premières épreuves pour les sujets
qui veulent se faire initier aux mystères de Melpomene
et de Thalie. L'époque de ce début a été signalée par
une querelle assez vive entre deux jeunes actrices qui
se disputaient le rôle d'Aricie. Mademoiselle Volnais ,
d'après la délibération du comité , devait le jouer à Versailles
; elle était affichée , et mademoiselle Bourgoing
était destinée à jouer le même jour à Paris. J'ignore pour :
quel motif'il a plu à mademoiselle Bourgoing d'intervertir
cet ordre. Eile a fait fermer le théâtre de Paris , et
de la est partie en poste pour aller présenter le combat
à mademoiselle. Volnais , qui s'habillait tranquillement
à Versailles , et ne songeait qu'à remplir ses devoirs ,
bien éloignée de prévoir un pareil orage . Au moment
de lever la toile , il s'est trouvé trop d'une actrice ; grand
débat entre les deux belles princesses . Le spectacle a
été retardé . Les magistrats ont interposé en vain leur
autorité pour établir la paix et réduire au monologue
ce duo tragique. Enfin tous les moyens de persuasion
étant épuisés , on était sur le point d'employer la rigueur
pour maintenir le droit évident de mademoiselle Volnais
, lorsque cette jeune actrice , naturellement douce
et honnête , pour épargner un désagrément à sa camarade
, s'est retirée volontairement . C'était la seule maniere
de triompher qui fût digne d'elle , et l'estime publique
sera la récompense de ce généreux sacrifice .
OPÉRA - COMIQUE , ( FEYDEAU ) .
Le titre du faux Porteur d'eau annonce un déguisement
, et ce déguisement promet une intrigue galante.
Il est vrai qu'un amant travesti en porteur d'eau sent
un peu la farce ; mais quelquefois la farce a le mérite
de faire rire . La pièce a démenti toutes les conjectures
. Cette mascarade est une bonne oeuvre un acte
de justice , une restitution héroïque . Toute l'intrigue
roule sur la difficulté qu'il y a de faire accepter des
bienfaits à un honnête homme ruiné par un procès. D'Hé-
2
182 MERCURE DE FRANCE ,
ricourt , neveu de celui qui a gagné ce procès , veut
' soulager sa conscience et légitimer ses richesses en épousant
Emilie , fille de celui qui a été dépouillé par son
oncle ; mais M. Remival ( c'est le nom de l'homme ruiné
) , ne veut point accepter pour gendre le neveu de
son persécuteur. La pauvreté l'a rendu bizarre , farouche
et misanthrope . D'Héricourt commence par payer les
dettes de M. Remival ; il s'introduit ensuite dans sa
maison , déguisé en porteur d'eau il y tient des discours
étranges et ridicules ; il fait un sermon sur la misanthropie
au père de sa maîtresse , et lorsqu'il est prêt
à sortir , il lui remet les quittances de ses créanciers.
Remival, très -surpris , prend des renseignements sur ce
bienfaiteur qui se cache , et découvre que c'est le faux
porteur d'eau. Sa misanthropie ne tient pas contre une
générosité si délicate ; il paye à son tour sa dette en
accordant sa fille à d'Héricourt.
Il y a peu de pièces plus édifiantes et plus froides :
c'est rendre un mauvais service à la morale et à la vertu ,
que de les présenter sous une forme si ennuyeuse . Le travestissement
n'était nullement nécessaire pour faire remettre
à Remival les quittances de ses créanciers , et
d'Héricourt pouvait se dispenser de se faire porteur
d'eau pour jouer ce rôle de prédicateur. Ce petit vaudeville
n'offre aucun couplet saillant ; le style en est
trivial , et les plaisanteries peu délicates. Il avait été
abandonné par les premiers sujets pour l'amusement.et
l'exercice des doubles , qui sont bien aises de paraître
utiles et de prouver au public leur zèle . Mais ce n'est pas
rendre un grand service au théâtre que de contribuer ,
par une mauvaise exécution , à la chute d'une mauvaise
pièce , et c'est une triste recommandation aux yeux du
public que d'avoir une part dans les sifflets .
THEATRE DU VAUDEVILLE.
Les anecdotes du jour veulent être prises sur le temps ;
elles n'ont qu'un moment de vie . Les premiers qui s'en
emparent ont le mérite de la nouveauté , le seul auquel
MESSIDOR AN X 183
ces bagatelles puissent prétendre ; ceux qui viennent
après , trouvent l'anecdote enterrée , et la résurrection_
d'un mort est toujours une chose difficile . L'aventure
d'Elleviou aux Champs- Elysées , véritable ou non , était
déja oubliée avec les journaux qui l'avaient répandue .
Les citoyens Rougemont et Desfontaines se sont avisés
un peu tard d'exhumer cet acte de bienfaisance , dans
un vaudeville intitulé : La Ressource des Talents. Cette
ressource leur eût été bien nécessaire pour ranimer un
conte mort de vieillesse .
Il devait être , sans doute , curieux et agréable de voir
Eileviou transporter l'Opéra - Comique aux Champs - Elysées
, et sa femme solliciter la reconnaissance des auditeurs.
Cette représentation au bénéfice d'un vieillard indigent
offrait un intérêt tout - à - fait neuf ; mais changez
les acteurs et le lieu de la scène , mettez Henri à la place,
d'Elleviou , et le théâtre du Vaudeville à la place des
Champs-Elysées , la situation est sans effet . Cette anecdote
n'était point propre au théâtre , parce qu'elle est
personnelle ; tout ce qu'elle a de piquant dépend des
acteurs , qu'on ne peut entreprendre d'imiter et de remplacer
sans se jeter dans la plus grossière invraisem
blance. Comment puis - je me persuader que Julien , touchant
ce piano , et Henri , déployant une voix seche et
rauque , charment les passants et fout ouvrir les bourses ,
tandis qu'on entend à peine l'instrument de l'un , et
qu'on serait trop heureux de ne pas entendre la voix de
l'autre ? Le concert ne gagne rien avec de pareils exécutants
; il valait mieux laisser le vieux aveugle toucher
şon piano , et sa fille chanter les romances , que de leur
offrir en payement la ressource de talents aussi minces.
Tout l'agrément de l'aventure n'existe que dans le contraste
de la voix d'Elleviou et du jeu de Prader avec le
triste et maigre concert de l'indigent qu'ils voulaient
secourir. Le public du moins en a jugé ainsi ; car mademoiselle
Desmares , qui joue le rôle de la fille de l'aveugle
, a été fort applaudie , et Henri , qui remplace
Elleviou , n'a pas obtenu une seule marque d'approbation
. Comment croire , après cela , que tous les habitants
des Champs - Elysées s'empressent de payer le plaisir d'avoir
entendu Henti ? Ce défaut d'illusion et de vérité
184 MERCURE DE FRANCE ,
que
:
est le vice radical de la pièce ; il tue la seule scène qu'on
y trouve : le reste est un remplissage glacial . Les amours
de la fille de l'aveugle avec un jeune auteur dramatique ,
sont très - insipides. Ce n'est cependant pas sans dessein
les auteurs veulent donner un poète pour gendre à
un aveugle : il y a de l'affinité entre les professions ; car
les couplets de certains poètes ne valent pas mieux que
les chansons des Quinze Vingts. D'ailleurs ce personnage
d'auteur leur a fourni une excellente épigramme ,
où ils disent que les critiques qui se nourrissent de chardons
ne peuvent pas aimer les roses. Cette antithèse de
roses et de chardons est du dernier piquant ; mais il faut
être juste si les critiques font si mauvaise chère , c'est
absolument la faute des auteurs , qui les condannent à.
un ordinaire aussi sec. Comment veut- on que ces mal,
heureux journalistes se nourrissent de roses , quand les
poetes du Vaudeville , dans des couplets hérissés de
pointes , ne leur servent que des chardons ? Sont-ce des
roses que les grossiéretés de madame Tapin , qui n'a de
goût que pour les instruments du ménage , et dont il est
si difficile de torcher la corde sensible ? Sont ce des roses
we ces trivialités sur ceux qui médisent des femmes et ne
peuvent s'en passer ? Sont ce des roses que les boutades
d'un actionnaire du théâtre Feydeau , qui reproche à
Elleviou de s'exposer à un rhume et de disposer
fraude de sa voix , qui appartient au théatre Feydeau?
Voudra- t- on faire passer pour une rose la gasconpade
philanthropique d'Elleviou , qui prétend que sa voix
appartient à tout le monde? Servez - nous des tones , messieurs
les poètes , et nous les aimerons. En attendant
ne reprochez pas aux critiques de se nourrir des mets
que vous leur présentez . Ils observent le précepte , manducate
quæ apponuntur vobis. Leur table sera plus déli ,
cate quand vous serez plus riches pour la mieux fournir..
C en
MESSIDOR AN X. 185
1
POLITIQUE.
SUR quelquesjugements politiques et quelques
traits du tableau de l'Europe.
MALGRÉ les efforts et les succès d'un gouvernement
réparateur , chaque jour encore nous
sentons douloureusement les déplorables effets
de notre légèreté , de notre précipitation , de
nos erreurs ; nous en sommes entourés , pressés
, accablés, et cependant , toujours incapables
de réflexions et de doute , nous portous la même
légèreté dans nos opinions , la même précipita
tion dans nos jugements. Elle nous paraît quel
quefois d'autant moins suspecte ; que nous fondons
nos opinions et nos jugements sur nos
tristes expériences ; nous nous croyons profon
dément sages , lorsque nous ne sommes que légers
. Ainsi , parce que les innovations nous ont
conduits à un bouleversement désastreux , nous
sommes décidés à regarder toute innovation
comme funeste . Nous savons que l'ancien gouvernement
concourut à sa ruine , en accordant
une imbécille tolérance aux déclamateurs qui
fromdaient son autorité et attaquaient la religion
c'en est assez pour décrier toute espèce
de tolérance politique et religieuse . Le trône
fut renversé par des représentants de la nation
, qui opprimèrent ensuite la nation , ellemême
ce souvenir suffit pour prédire des ré
volutions aux souverains qui assemblent leurs
états , et des calamités à leurs peuples . - Le sys
---
186 MERCURE DE FRANCE ,
--
tème parcimonieux des économistes , en dépouillant
la royauté d'une partie de l'éclat qui
imprime le respect , servit à la dégrader on
en conclut que , lorsque des lois diminuent leur,
faste pour soulager leurs sujets , ils font des
économies plus dangereuses que salutaires.
La philanthropie de Louis XVI contribua à
le perdre malheur donc aux rois amis de l'humanité
! La manie des réformes nous égara ,
nous conduisit à de violentes subversions : ainsi ,
point de réformes sans péril . - Nous nous perdîmes
en voulant corriger des abus : on ne peut
donc , sans témérité , s'occuper ailleurs d'améliorations
administratives ou politiques.
15
-
Telle est la manière de raisonner de beaucoup
d'honnêtes gens ; elle prévaut dans quelques
sociétés , elle domine même dans des écrits
d'ailleurs dignes d'estime , et cette direction , que
quelques écrivains veulent donner à l'opinion ,
fait le scandale des étrangers , qui nous accusent
de passer rapidement d'un extrême à l'autre ,
et d'avoir une répugnance décidée pour ces
idées moyennes , auxquelles' on reconnaît la solide
sagesse comme la véritable vertu .
IFy a , dans les raisonnements dont je veux
parler ici , deux vices bien remarquables . Le
premier est dans les rapports que nous établissons
entre des événements qui se sont suivis.
Ils se sont succédés ; donc l'un a engendré l'autre
; post noc , ergo propter hoc cette dialec
tique est très-commune , et elle doit se reproduire
sans cesse dans la longue énumération
des causes ', auxquelles on attribue la révolujon
.
11. 2
Ensuite nous voulons que les mêmes choses
produisent partout les mêmes effets , et nous
MESSIDOR AN X. 187
nous mettons peu en peine d'observer les dif
férences de temps , de position , de besoin , de
caractères , de moyens , de circonstances de
out genre.
C'est avec cette inconsidération qu'on juge
quelquefois les réformes de la Bavière et certaines
opérations administratives de l'Autriche .
Le contraste qu'elles offrent en apparence n'embarrassent
pas les critiques ; ils s'accommodent
de tout , en ne se contentant de rien .
Tandis qu'en Bavière le gouvernement supprime
des fêtes , établit la tolérance religieuse ,
et semble travailler à restreindre l'influence du
clergé , le gouvernement autrichien paraît s'occuper
de l'accroître , en rétablissant plusieurs
couvents , et en accordant des faveurs aux écclésiastiques
*.
On
peut douter
que loin
des pays
soumis
à
ces deux
gouvernements
, il soit facile
d'apprécier
justement
leurs
opérations
. Cependant
il
n'est
pas
rare
de trouver
des
hommes
qui
regardent
l'électeur
de
Bavière
comme
préparant
étourdiment
une
révolution
contre
luimême
** , et d'en
rencontrer
d'autres
qui préten-
* Une de ces faveurs est l'exemption de la conscription
militaire pour les jeunes gens qui déclarent se
destiner à l'état ecclésiastique. On sait que désormais ,
en Autriche comme en France , les fils de tous les sujets
, ceux des princes comme ceux des paysans , seront
soumis à la conscription .
** Pour en juger , il suffit de connaître les détails de
ce qui s'est passé à Munich , il y a environ un mois ,
au sujet d'une procession qui a transgressé les ordres
du Souverain . Voici ce qu'en dit une lettre du 12 juin .
"
"
(t
Une procession revenait d'un pélerinage hors de
la ville ; quelques compagnons ouvriers , quelques
femmes et d'autres personnes de la dernière classe
du peuple , qui faisaient partie du cortége , com183
MERCURE DE FRANCE ,
dent que l'empereur se met sous la tutelle des
prêtres.
Les prédécesseurs de l'électeur n'avaient
rien fait pour les lumières ; ceux de l'empereur
avaient beaucoup fait contre la religion . Ces
deux souverains avaient à réparer dans des sens
différents , mais qui ne sont contraires qu'en
apparence. Religion et lumières n'auraient jamais
dû être séparées ; elles doivent désormais
être unies pour le bonheur du monde. En rouvrant
quelques asiles aux ames pieuses qui
"
"
"
"

mirent des désordres , et sonnèrent les cloches ,
contre les ordres donnés par la police , et les pro
« messes des chefs même de la procession . L'inspecteur
de police ayant voulu s'opposer à ces scenes tumultueuses
, fut maltraité , et un ouvrier lança une
a pierre contre l'officier de la garde . Ce mutin fut
sabré , et il s'engagea un combat dans lequel le porteur
de la croix se servit de ce signe sacré pour
frapper ceux qui s'opposaient à sa marche , en criant :
C'est pour la religion . Le lendemain , tous les ouvriers
se promirent entre eux de ne pas travailler
jusqu'à ce que toutes les fêtes et processions , abolies
" par le gouvernement de concert avec le saint -siége ,
fussent rétablies. Ils s'attroupèrent par bandes de
cinquante et de cent personnes , et se promenèrent
« ainsi dans les rues . L'électeur , accompagné d'un seul
domestique , parcourut la ville à cheval et exhorta
les plus anciens d'entre eux à rentrer dans l'ordre
" et à y faire rentrer les autres ; mais il n'eut qu'un
succès momentané , et le désordre recommença bientôt.
Alors ce prince fit mettre la garnison sous les
armes , fit envelopper ces bandes fanatiques et les
fit conduire au manége , contre l'entrée duquel il
fit braquer du canon chargé à mitraille. Le lende
main on relâcha ceux qui promirent de rentrer dans
l'ordre , et on réserva les chefs à une juste punition.
Les bons citoyens se cotisèrent pour faire distribuer
de l'argent aux soldats qui avaient le plus contribué,
« à rétablir l'ordre , et témoignèrent leur satisfaction
à l'électeur. »
CT
"

"
"
10
MESSIDOR AN X. 189
craignent la contagion de la société , en prenant
des mesures pour assurer de bons ministres à
une religion nécessaire , l'empereur ne fait que
satisfaire aux besoins de l'Autriche . Loin de se
mettre d'ailleurs sous la tutèle des prêtres , il a
dernièrement résisté aux demandes des évêques
hongrois qui réclament contre des privilèges
accordés par Joseph II , aux protestants , et il a
justifié son refus par la direction de l'esprit
public.
Ainsi s rencontrent sur les principes avoués
par la sagesse , deux souverains , qui paraissent
à notre légèreté suivre des principes opposés.
Ils se rencontrent encore dans leurs communications
avec leurs sujets. Pendant que l'empereur
concerte avec la Diète de Hongrie de nouveaux
moyens de force et de prospérité
l'électeur demande aux représentans de ses provinces
, les secours dont l'état a besoin ** . L'un
et l'autre n'ont jusqu'ici qu'à s'applaudir de leur
confiance dans ces assemblées où des intérêts
communs réunissent le souverain et les sujets.
* Il parait que la Diète a accordé ce que demanda't
l'Empereur , en sollicitant la libre exportation de toutes.
les productions de la Hongrie , et que l'empereur a
rendu une ordonnance qui permet cette exportation .
Quiconque connaît la Hongrie , ou du moins la richesse
de son sol , peut juger quel commerce , quelle
fortune , quelle prospérité promet aux Hongrois cette
mesure qu'ils sollicitaient depuis longtemps ,
** L'électeur s'est prononcé contre les priviléges pécuniaires
, dont jouit la noblesse dans quelques - unes
de ses provinces . Les commissaires aux états sont spéeialement
chargés de rectifier le mode de contribution
ẹt de répartition , sur les principes de l'équité la plus
rigoureuse. On assure qu'il veut donner une représen
tation nationale au Palatinat du Rhin , qui jusqu'ici
n'a pas eu d'états.
190 MERCURE DE FRANCE ,

Ceux- ci , avertis par des leçons terribles , arrêteront
sans doute eux-mêmes l'esprit de faction ,
s'il tentait de se glisser parmi eux , sous le
masque du patriotisme .
.
Il n'y a eu , dans les comices de la Hongrie
et de la Bavière , ni crainte d'orage , ni même
apparence d'inquiétude . D'ailleurs , les hommes,
disposés à s'effrayer du danger des assemblées
nationales , les observateurs , que de tristes souvenirs
conduisent toujours à de tristes pronostics
, out eu , depuis notre révolution , la preuve
que des assemblées orageuses sont suivies de.
calme et de repos , lorsque le souverain sait développer
et maintenir les inteutious d'un père
avec la fermeté d'un maître . On se souvient des
tumultueuses délibérations de Norrkoping , et
de la vigueur avec laquelle un monarque , trèsjeune
, sut dissiper les nuages menacants qui
obscurcirent les derniers jours de cette diète .
Le roi de Suède a atteint le but qu'il s'était .
proposé , en la convoquant , sans éprouver aucune
des suites fâcheuses qu'on avait voulu en
craindre. Il poursuit et exécute ses plans, pour
l'amélioration des finances ; il donne des soins
efficaces aux diverses branches de l'admini- tration
; il sacrifie , sur ses jouissances personnelles
, tout ce qui peut servir au soulagement
de ses sujets * , et dans le voyage qu'il fait en
ce moment , il moissonne ces hommages de reconnaissance
et d'amour , qui sont la plus belle
récompense des rois .
Soyons donc plus réservés dans nos juge-
* L'île d'Oeland , qui n'était depuis longtemps qu'un
vaste parc destiné aux plaisirs du roi , vient d'être
delivrée , par ses ordres , de toutes les gênes qui en
résultaient pour les paysans propriétaires . Elle ne sera
plus consacrée à la chasse mais à l'agriculture . 2
MESSIDOR AANN XX.. 191
ments
*
, et moins prompts à prophétiser ce
que doit produire tel événement ou telle opération
politique c'est , je le sais , difficile à
obtenir ; le présent paraît vieux à notre impatience
, et nous avons besoin d'avenir . A peine
la paix est-elle faite , que nous voudrions voir
la marine restaurée et le commerce florissant ** ;
à peine les rebelles de Saint - Domingue sont- ils
rentrés dans le devoir , qu'à notre gré cette
colonie devrait prospérer , et notre puissance
aux Antilles se rétablir ; à peine la France at-
elle prononcé son voeu pour conserver le
mier consul au timon de l'état pendant sa vie
entière , que nous voudrions découvrir tout ce
que prépare son génie pour le bonheur et la
gloire de la nation . Sachons nous contenter du
développement progressif de tout ce que nous
avons droit d'espérer.
pre-
Combien d'autres objets encore s'offrent à
notre attention , et rompent cette monotonie
de la paix , qui fatiguait d'avance les esprits
accoutumés aux grands mouvements ! Le plan
des indemnités que la Prusse commence à dé-
* On écrit de Stockholm un nouvelle bien propre à
faire voir le néant des conjectures les plus générales. Les
gazettes , parlèrent , il y a dix - huit mois , du malheur
arrivé au jeune comte de Lowendahl qui , se rendant
en courrier de Copenhague à Pétersbourg , s'était laissé
enlever , à Abo , les dépêches qu'il portait à son père ,
pour lors ministre de Danemarck en Russie , de la part
de son gouvernement . Tout le monde crut en Europe
qu'elles lui avoient été dérobées par quelqu'un de ces
espions diplomatiques qui , sans cesse aux aguets pour
saisir un pareil butin , vont souvent fort au- delà des
intentions de leurs commettants . Les dépêches viennent.
d'être trouvées dans un bois aux environs d'Abo.
** Le commerce ne fleurit pas encore , mais commence
à se relever, Des lettres de Pétersbourg annon192
MERCURE DE FRANCE ,
rouler * ; l'abdication du roi de Sardaigne , qui
ne peut être sans motif ni sans conséquence pour
sa maison ** ; la nouvelle constitution de la Suisse ,
qui semble une médiation *** entre les anciennes
idées et les nouvelles ; et ces bruits , vagues à la
vérité , mais qui se soutiennent depuis quelque
temps , de la prochaine occupation de quelquesprovinces
ottomanes ; voilà sans doute de quoi
exercer la sagacité des plus habiles spéculateurs . ,
Mais comment prononcer sur l'avenir ? Dans
l'état de l'horizon politique , il n'y a pas plus de
fixité que dans l'atmosphère , qui , par ses variations
même , donne la fécondité à nos champs.
Les vents , les nuages , la sérénité , tout change
d'un jour , d'une heure à l'autre ; et il est surtout
des saisons capricieuses où l'inconstance extrême
du temps défend à la prudence de prédire
celui du lendemain .
cent qu'on a vu entrer dans ce port plusieurs vaisseaux
français. Tout commerce direct avec la Russie était
interrompu depuis dix ans.
* Toutes les lettres du nord s'accordent à dire que
les troupe prussiennes - sont en marche , pour prendre
possession des évêchés de Paderborn et d'Hildesheim ,
d'une partie de celui de Munster , de l'Eichsfeld et
des villes d'Erfurt , Gosslar , Mulhauen et Nordhausen ,
avec leur territoire .
**
C'est le 4 juin que le roi de Sardaigne a signé à
Rome son acte d'abdication , en faveur du due d'Aoste ,
son frère , et son héritier présomptif. Emmanuel IV
n'a point d'enfants .
*** La nouvelle constitution de la république helvétique
, est mi-partie du système central et du système
fédératif. Nous la ferons connaître lorsqu'elle sera dé
cidément en vigueur.
( N.° LVI ) . 5 Thermidor an 10.
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
POÉSIE.
MITATION D'HORAC E.

( Liv. I.er , Ode V. Quis multâ gracilis , etc. ) ,
mitos
DANS cette grotte demi -close ,
Couvert de parfums et de fleurs ,
Quel jeune adolescent sur ton beau sein repose ,
Et s'enivre aujourd'hui , Pyrrha , de tes fayeurs ?
Pour lui , ta blonde chevelure
Se relevé négligemment ;
Pour lui , la main du goût éloignant la parure
De la simplicité fit ton seul ornement .
De quels regret's ton coeur volage
Fera payer ces courts plaisirs !
Cet éclat passager d'un beau jour sans nuage
Crédule , i le prolonge au gré de ses desirs .
9.
13
194 MERCURE DE FRANCE ,
Simple et novice , il n'a point d'armes
Contre ta perfide douceur :
Sur une mer tranquille il vogue sans alarmes.
Hélas ! il ne sait pas que le calme est trompeur.
Quel réveil ! La noire tempête
Voile les cieux , trouble les eaux ;
L'air siffle , l'éclair luit , la foudre est sur sa tête ,
Et son vaisseau brisé s'abyme dans les flots .
J'aurais dû lui servir d'exemple :
De l'onde amère encor trempé ,
Je viens de consacrer à Neptune , en son temple ,
Le tableau des périls dont je suis échappé .
DE WAILLY.
N. B. Un de nos abonnés vient de nous adresser des
énigmes , charades et logogriphes en latin . Une énigme ,
dans quelque langue qu'elle soit , peut , au moyen
d'une traduction , être entendue de tout le monde. On
sent qu'il n'en est pas de même du logogriphe et de
la charade qu'il faut deviner dans la langue où ils ont
été composés , et à l'intelligence desquels il devient
tout à fait inutile de les traduire . Nous allons cependant
insérer le tout , en faveur des amateurs des muses
latines ; mais nous engageons notre abonné , au nom
des dames , à nous envoyer de préférence des énigmes ,
et à y joindre sa traduction . Nous avons tâché d'y
suppléer pour l'énigme suivante :
ENIGM E.
Natus in igne fui , periturus in igne vicissim :
Sylvas absumpsi , dignus in igne mori.
THERMIDOR AN X. 195
TRADUCTION.
Je suis né dans le feu , j'y dois trouver la mort
Destructeur des forêts , j'ai mérité mon sort.
LOGOGRIPHE.
Unum redde mihi nomen quod nomina gestit
Inferiora suo lector amice, sinu :
Scilicet as ,
"
almus , sal , laus , lac , musca , salum , sum
Vas , mus , musa , lacus , mas , acus , ala , malus.
CHARA D E.
Impérat , ô mirum ! corpus , cervice remotâ ;
Cervix ipsa jubet pariter , si dissitą trunco :
Ambobusjunctis ,
**
recreo stans
? hospita , fessos.
REP.FRA
cen
AUTRE LOGOGRIPH E.
Quoique froid et normand , bien du monde me fête ,
Veux-tu m'enflammer , cher lecteur ?
Arrache-moi le coeur , mais respecte ma tête ;
Si je la perds aussi , redoute ma fureur.
Mots de l'Enigme , du Logogriphe et de la
Charade insérés dans le dernier Numéro .
Le mot du Logogriphe est Madrid.
Le mot de l'Enigme est souris.
Le mot de la Charade est théâtre.
* Gestat.
** Statio.
ļ
1
196 MERCURE DE FRANCE ,
EUVRES complètes de Gilbert. Nouvelle
édition. 2 vol. , avec cette épigraphe
Nascitur poeta.
1
A Paris , chez Pellot , sur le Pont- Neuf.
LORSQU'ON Voit M. Gilbert , pauvre et sans
nom , attaquer la puissante, faction des gens de
lettres , qui ,
, qui , dans le dernier siécle , " dispensait
la fortune et la renommée ; lorsqu'on le voit
dans ce combat inégal , lutter presque scul
contre les opinions les plus à la mode et les
réputations les plus hautes ; on ne peut s'empêcher
de reconnaître dans ses succès le prodigieux
empire du talent.
"
Un recueil d'Héroïdes , de traductions et de
pièces fugitives , intitulé Début poétique , annonça
M. Gilbert au monde littéraire . Un
jeune homme qui cherché son talent est sujet à
se méprendre le Juvénál du dix - huitième
siécle se trompa sur le sien. L'Epître d'Héloïse
à Abelard avait fait renaître un genre de
poésie presqu'oublié depuis Ovide . L'Héroïde ,
poème moitié historique , moitié élégiaque
a le grand inconvénient d'appeler la décla
mation et les lieux communs de l'amour .
Le poète faisant parler le personnage luimême
, ne peut ni s'élever au mode inspiré
de la lyre , ni cependant descendre au ton familier
d'une lettre . Le sujet d'Héloise seul permettait
à la fois toute la naiveté de la passion
et tout l'art de la muse ; parce que, la religión
THERMIDOR AN X. 197
P
prête de la pompe au langage , sans en
détruire la simplicité . L'amour prend alors
quelque chose de sublime et de formidable ,
lorsque les occupations les plus sérieuses
le temple saint lui-même , les autels sacrés ,
les mystères terribles en rappellent le souvenir
*
L'histoire de madame de Gange ne présentait
pas à M. Gilbert ce ressort puissant de
la religion. Cependant l'amitié fraternelle , en
contraste avec la jalousie , lui pouvait fournir
des situations très-pathétiques . Dans l'Héroïde
de Didon , le poète a traduit heureusement
quelques vers de l'Enéïde , en particulier le
non ignara mali.
68
Malheureuse , j'appris à plaindre le malheur.
-
"
Je ne sais si ce sentiment est aussi juste qu'il
est aimable , du moins est-il vrai qu'il y a des
hommes que l'adversité semble endurcir ils
ont versé sur eux toutes leurs larmes .
La nature avait donné à M. Gilbert de la
verve et de l'audace ; aussi réussit- il mieux dans
l'Ode que dans l'Héroïde . Le début de son Jugement
dernier est fort beau .
Quels biens vous ont produit vos sauvages vertus ?
Justes vous avez dit : Dieu nous protège en père ;
Et partout opprimés , vous rempez abbattus
Sous les pieds du méchant dont l'audace prospère , etc.
Qu'il vienne donc ce Dieu s'il a jamais été ;
Depuis que du malheur les vertus sont sujettes
L'infortuné l'appelle et n'est point écouté..
Il dort au fond du ciel sur ces foudres muettes ;
Quel bruit s'est élevé ? etc.
* MASSILLON , enfant prodigue .
198 MERCURE DE FRANCE ,
Le son de la trompette qui réveille les morts
au tombeau , répond seul à cette question des
méchants . On trouverait difficilement un tour
plus vif et plus lyrique .
Tout le monde connaît les vers qui terminent
cette ode :
L'Eternel a brisé son tonnerre inutile ,
Et d'ailes et de faux dépouillé désormais
Sur le monde détruit le Temps dort immobile.
La belle expression veuve d'un peuple - roi ,
en parlant de Rome , se trouve dans l'ode
adressée à Monsieur , sur son voyage en Piémont.
L'apostrophe des Impies au Christ , dans l'ode
sur le jubilé:
Nous t'avons sans retour convaincu d'imposture ,
O Christ !
Le poète après ces blasphèmes ., reprenant
tout-à-coup la parole :
"
Ainsi parlait hier un peuple de faux sages . "
La foudre personnifiée qui choisirait parmi
nous le blasphémateur , si le temps des miséricordes
n'était venu ;
Tout ce peuple marchant sur les pas de la
croix ; ces vieux guerriers qui pour calmer les
vengeances du seigneur vont offrir :
ce
Et les lauriers et les souffrances
D'un corps dont le tombeau possède la moitié.
Tout cela nous paraît de la vraie nature de
l'ode L'Ode.
и
K
:
Elevant jusqu'au ciel son vol ambitieux 9.
Entretient dans ses vers commerce avec les Dieux .
Mais pourquoi M. Gilbert , qui joint la hardiesse
de l'expression au mouvement lyrique ,
ne peut-il être placé au rang de Malherbe , de
THERMIDOR AN X. 199
"
Racine et de Rousseau ? C'est qu'il a souvent
manqué de cette harmonie , sans laquelle il
n'y a point de vers. La poésie d'images et de
pensées ne suffit pas au poète , il faut encore
qu'il ait la poésie du langage ou la mélodie
des sons ; il faut qu'on entende frémir les cordes.
de la lyre malheureusement on ne peut enseigner
le secret de cette musique divine ; une
oreille heureuse est un don de la nature .
9
:
M. Gilbert a donc trop peu connu ces changements
de tons qui s'entre- choquent les uns les
autres , et par le mélange de leurs accords
souvent comme nous voyons , causént à
l'ame un transport et un ravissement admirable
*. Dans quelques strophes néanmoins il a saisi
cette harmonie , si nécessaire au genre lyrique.
En parlant du combat d'Ouessant , il s'écrie :
Vengeons - nous ; il est temps que ce voisin parjure
Expie et son orgueil et ses longs attentats :
D'une servile paix prescrite à nos états
C'est trop laisser vieillir l'injure ..
2
Dunkerque vous implore ; entendez-vous sa voix
Redemander les tours qui gardaient son rivage ;
Et de son port dans l'esclavage ,
Les débris indigués d'obéir à deux rois ?
M. Gilbert a quelquefois déposé la lyre , pour
faire entendre la voix de l'orateur.
« Il fut un pays , dit- il , ( dans la péroraison
« de son éloge de Léopold duc de Lorraine ) ,
il fut un pays où, les sujets avaient le droit
« de juger leur maître au moment où la Providence
rappelle les monarques pour, leur
«<
Longin . Cap . 32.
200 MERCURE DE FRANCE ,
« demander compte de leurs actions . Ils s'assent-
« blaient en foule autour de son corps exposé
«<< sur les bords du tombeau. Celui-ci insultait à
<«< ce cadavre malheureux , en disant : Ma fa-
« mille innocenie fut empoisonnée par tes
ordres . Celui-là s'écriait : Il m'a ravi mon
bien. Cet autre : Les hommes étaient à ses
yeux de vils troupeaux. Tous le condam-
« naient à devenir la proie des oiseaux dévo-
<«< rants. Mais s'il vait été juste , alors toute
« la nation , les cheveux épars , jetant des cris
«
«<
«
<<
affreux , se réunissait pour le pleurer et lui
« dresser de superbes mausolées ; les orateurs
« faisaient retentir les temples du bruit de sa
gloire . Eh bien ! le temps qui s'est écoulé
depuis la mort de Léopold , nous donne le
privilége dont jouissaient ces peuples . Nous
« n'avous point à craindre le ressentiment de
<< ses fils . Son sceptre est brisé , son trône anéanti .
« Il est ici des citoyens de tous les ordres ; les
« uns ont vécu sous ses lois , les autres ont
appris de leurs pères l'histoire de son règne .
Qu'ils se lèvent. Et vous , ombre de Léopold ,
« sortez de la tombe , venez recevoir le tribut
« de malédiction ou de louange que vous doit
<«< cette auguste assemblée . Parlez , citoyens ;
parlez , cette grande ombre est ici présente .
Qu'avez vous à reprocher à Léopold ? Au-
<«< cun de vous n'élève la voix ? Qu'avez-vous ,à
reprocher à Léopold ? Partout où je porte
« mes regards je vois des visages interdits ,
« de vaines larmes couler. Ingrats ! vous osez
outrager votre bienfaiteur par ce silence
<<
«<
<<
«<
«<
"
injurieux . Parlez , qu'avez-vous à reprocher
THERMIDOR AN X. 201
« à Léopold ? Hélas ! je vous entends ! Vous
« n'avez rien à reprocher qu'au ciel qui mois-
« sonna trop tôt ses jours. Pleurons done . »
Ce n'est pas là l'éloquence de l'évêque de
Meaux ; mais si ce passage se trouvait dans
Fléchier , il y a longtemps qu'il eût été cité
avec honneur.
«
«
Dans plusieurs endroits de ses ouvrages ,
M. Gilbert se plaint amèrement de sa destinée .
Quelle folie , a dit une femme , d'ouvrir notre
«< coeur au monde ; il rit de nos faiblesses , ne croit
point à nos vertus , et ne plaint point nos dou-
«< leurs. » Ces vers échappés à un homme malheureux
, ne sont remarquables que par l'accent
de la vérité , qui s'y fait entendre. Le poète
se montre luttant tour- à- tour contre le noble
besoin de la renommée et les chagrins inséparables
de la carrière des lettres.
Dieu plaça mon berceau dans la poudre des champs ;
Je n'en ai point rougi ; maitre du diadéme ,
De mon dernier sujet j'eusse envié le rang ,
Et honteux de devoir quelque chose à mon sang ,
Voulu renaître obscur pour m'élever moi - même .
Voilà bien le cri du jeune homme qui sent
pour la première fois la généreuse passion de
la gloire . Mais bientôt il est réduit à regretter
son obscurité première . Il fait la peinture du
bonheur d'un ami qu'il a laissé dans les champs :
"
"
"
"
"
"
H
La justice , la paix , tout rit à Philémon .
O combien j'eusse aimé cette beauté naïve
Qui d'un époux absent . pressentant le rétour ,
Rassemble tous les fruits de son fertile amour.
Dirige des aînés la marche encor tardive ;
Et , portant dans ses bras le plus jeune de tous .
Vole au bout du sentier par où descend leur père !
202 MERCURE DE FRANCE .
L'attendrissement du malheur a passé dans
les accents du poète ; on ne reconnaît plus le
satyrique armé du vers sanglant.
On est fâché que M. Gilbert parle si so vent
de sa faim. La société , que l'indigence importune
, pour éviter de nous secourir , dit qu'il
est noble de cacher notre misère . L'homme de
génie luttant contre l'adversité , est un gladiateur
qui combat , pour le plaisir du monde ,
dans l'arène de la vie ; on veut qu'il meure avec
grace.
M. Gilbert ne fut point ingrat , et quiconque
eut le bonheur d'adoucir ses maux , reçut un
tribut de sa muse , si faible d'ailleurs qu'eût été
le secours . Homère , qui avait senti l'indigence ,
comme notre jeune poète , dit que les dons
légers ne laissent pas de soulager et de réjouir
*.
Dans la pièce intitulée Les Plaintes du
Malheureux , on remarque un mouvement pathétique.
1
Malheur à ceux dont je suis né ,
Père aveugle et barbare , impitoyable mère !
Pauvres , vous fallait-il mettre au jour un enfant
Qui n'hérita de vous qu'une affreuse indigence ?
Encor si vous m'eussiez laissé mon ignorance ,
J'aurais vécu paisible en cultivant mon champ ;
Mais vous avez nourri les feux de mon génie ! etc.
Le dernier reproche que l'infortuné Gilbert
adresse aux auteurs de ses jours , retombe bien
tristement sur les moeurs de son siécle . C'est
ainsi que nous avons tous voulu sortir du rang
où la nature nous avait placés. Entraîné par
l'erreur commune l'honnête ouvrier retranchait
du pain de sa misère , pour donner une
Odyss. lib. XIV.
9
THERMIDOR AN X. 203
éducation littéraire à ses enfants ; éducation qui
ne les conduisait trop souvent qu'à mépriser leur
famille. D'ailleurs le génie est fort rare. Vous
pouvez rencontrer sans doute un homme supérieur
dans les conditions obscures de la vie ; mais
combien d'estimables artisans arrachés à leurs
travaux ne seront que de méchants auteurs !
La société se trouve alors surchargée de citoyens
inutiles , qui , tourmentés par leur amourpropre
, fatiguent de leurs vains systèmes les
peuples et les gouvernements . Rien n'est dangereux
comme un homme médiocre , dont l'unique
métier est de faire des livres.
Et quand un père serait convaincu que son
fils est né pour les lettres , est - il certain qu'il
fait le bonheur de ce fils , en lui ouvrant cette
aride carrière ? Ah ! qu'il se rappelle ce vers de
Gilbert :
« La faim mit au tombeau Malfilâtre ignoré. "
Qu'il voye Gilbert lui -même étendu sur son
lit de mort , et laissant tomber de sa bouche
mourante ces stances plaintives :
Au banquet de la vie , infortuné convive ,
J'apparus un jour et je meurs .
Je meurs , et sur ma tombe où lentement j'arrive ,
Nul ne viendra verser des pleurs , etc.
Gilbert , simple laboureur , chéri de ses voisins
, aimé de son épouse , et mourant plein de
jours , entouré de ses enfants sous le toît rustique
de ses pères , n'eût-il pas été plus heureux
que Gilbert haï des hommes , abandonné de ses
amis , exhalant à trente ans son dernier soupir
sur un grabat à l'hôpital , et ayant perdu par
204 MERCURE DE FRANCE ,
le chagrin jusqu'à cette raison supérieure ;
faible compensation que le ciel accorde aux
hommes de talent , pour les maux dont ils sont
accablés.
On m'objectera sans doute que si Gilbert
fut malheureux , il ne dut sen prendre qu'à
lui - même . La satyre , il est vrai , n'est pas propre
à nous faire des amis et à nous concilier
la bienveillance universelle. Mais notre siécle .
a trop décrié ce genre de poésie . Tandis que
la faction régnante dans la littérature prodiguait
les noms de cuistres , de sycophantes , de
sot , de gredins , etc. etc. , à tont ce qui ne partageait
pas ses opinions , elle regardait comme
un crime les plus légères représailles , elle s'en
plaignait aux échos , elle en fatiguait l'oreille
des rois ; elle voulait qu'ils poursuivissent les
libellistes qui osaient attaquer les apôtres de la
nouvelle doctrine . « Ah ! mon bon d'Alembert ,
« dit le roi de Prusse , consolant ce grand
homme , si vous étiez roi d'Angleterre , vous
<«< essuyeriez bien d'autres brocaids , que vos
« très- fidelles sujets vous fourniraient , pour
<< exercer votre patience . »
<<
Vous me chargez , dit-il dans une autre
« lettre , d'une commission plus embarrassante
« pour moi , d'autant plus que je ne suis ni correc-
« teur d'imprimerie , ni censeur de gazettes....
Pour le gazetier de Bas - Rhin , la famille
<< de Mauléon trouvera bon qu'il ne soit
point inquiété , vu que sans la liberté d'écrire
<«< les esprits restent dans les ténèbres , et que
« tous les encyclopédistes ( dont je suis dis-
«
<<
ciple zélé ) , en se récriant contre toute cenTHERMIDOR
AN X. 205
« sure® , insistent sur ce que la presse soit
« libre , et que chacun puisse écrire ce que lui
<< dicte sa façon de penser. » ་་
On ne peut dire tout ce qu'il y a d'esprit ,
d'ironie et de bon sens dans ces lettres de
Frédéric. } 3
La satyre n'est point un crime ; elle peut
être très-utile pour corriger les sots et les
fripons , quand elle reste dans une juste mesure:
Ride, si sapis. Mais il faut avouer que les
poètes vont quelquefois trop loin , et qu'au
lieu du ridicule , ils prodiguent l'offense. La
satyre est une lice où le champion , comme
dans les jeux de la chevalerie , devrait porter
des coups fermes à son adversaire ; mais éviter
de frapper à la tête et au coeur.
Si jamais le sujet peut jutifier la satyre , c'est
sans doute celui que M. Gilbert avait choisi.
Les malheurs où nous ont entraînés les vices
et les opinions que le poète , reproche au dixhuitième
siècle , font voir combien il avait
raison de jeter le cri d'alarmes . Il nous a prédit
nos malheurs ; et dans des vers où nous trouvions
autrefois l'exagération , nous sommes obligés
de reconnaître aujourd'hui la simple vérité.
Un monstre dans Paris croît et se fortifie ,
Qui , paré du manteau de la philosophie ;
Que dis -je ? de son nom faussement revêtu ,
Etouffe les talents et détruit la vertu. ;.
Dangereux novateur par son cruel systême
Il veut du ciel désert chasser l'Etre Suprême ,
Et du corps expiré , l'ame éprouvant le sort ,
L'homme arrive au néant par une double mort .
Ce monstre toutefois n'a point un air farouche ,
Et le nom des vertus est toujours à sa bouche.
Ce sera sans doute une chose bien remarquable
* D'Olivet a repris ce mot dans Racine,
206 MERCURE DE FRANCE ,
pour l'histoire , qu'on ait voulu introduire l'athéisme
chez un peuple au nom de la vertu. Les
mots de liberté étaient sans cesse à la bouche
de ces hommes qui rampaient aux pieds des
grands , et qui , non satisfaits des mépris d'une
première cour , boiraient encore à longs traits
les mépris d'une seconde ;
" Fanatiques criant contre le fanatisme ! »
hommes triplement méchants ; car ils joignaient
aux vices de l'athée , l'intolérance du
sectaire et l'amour-propre de l'auteur.
M. Gilbert fut d'autant plus courageux
dans cette attaque contre le philosophisme , que
sans ménager aucun parti , il peignit avec
énergie les vices des grands et du clergé , qui
servaient d'excuse aux novateurs , et justifiaient
leurs principes.
Suis les pas de nos grands ; énervés de mollesse
Ils se traînent à peine , etc.
Pouvions - nous échapper à une destruction
épouvantable ? Depuis les jours du régent jusqu'à
la fin du règne de Louis XV , l'intrigue
faisait et défaisait chaque jour des hommes
d'état. De- là ce changement continuel de systèmes
, de projets , de vue . Ces ministres éphémères
étaient suivis d'une nuée de flatteurs , de
commis , d'histrions , de maîtresses ; tous ces êtres
d'un moment se hâtaient de sucer le sang du
misérable , et s'abymaient bientôt devant une
autre génération de favoris , aussi fugitive et dé-
Vorante que la première.
Tandis que les imbécillités et les folies du
gouvernement irritaient l'esprit des peuples ,
les désordres de l'ordre moral étaient montés
THERMIDOR AN X. 207
à leur comble . L'homme qui ne trouvait plus
son bonheur dans l'union d'une famille , s'accoutumait
à se faire une félicité indépendante
des autres hommes . Repoussé du sein de la
nature par les moeurs de son siécle , il se renfermait
dans un dur égoïsme , qui flétrit la
vertu jusque dans son germe.
Pour comble de maux , en perdant le bonheur
sur la terre , des sophistes lui avaient enlevé
l'espérance d'une meilleure vie . Dans cette
position , seuls , au milieu de l'univers , n'ayant
à dévorer que les ennuis d'un coeur vide et
solitaire , qui n'avait jamais senti battre un
autre coeur, faut- il s'étonner que beaucoup de
Français fussent prêts à saisir le premier fantôme,
qui leur montrait un monde nouveau ?
Au reste , M. Gilbert était- il le seul homme qui
connût les novateurs de son siécle ? Fallait- il crier
à l'atrocité , parce qu'il les avait si bien peints
dans ses vers ? Il fait parler ainsi , Psaphon ,
chef de la secte :
"
Lorsqu'on médit de Dieu , sans crime on peut médire ;
Mais toujours critiquer en vers pieux et froids ,
Sans daigner seulement endoctriner les rois ,
Sans qu'une fois au moins votre muse en extase
Du mot de tolérance attendrisse une phrase ;
Blasphemer la vertu des sages de Paris ,
De la chute des moeurs accuser leurs écrits ;
Tant de fiel corrompt - il un coeur si jeune encore !
Lorsque le satyrique lance quelques traits,
malins contre cette fureur de penser et cette
manie de géométrie , qui avait saisi toute la
France , a - t -il été plus loin que Frédéric II ,
dont les paroles serviront ici de commentaires
et d'excuses à notre poète ?
Dans un dialogue des morts , où le roi de
208 MERCURE DE FRANCE ,
Prusse met en scène les trois généraux Lichtensten
, le prince Eugène et Marlborough , il
fait ce portrait des encyclopédistes :
"
"
"
се
"P
"
"
"
Les encyclopédistes sont une secte de soi - disant
philosophes , formée de nos jours . A l'effronterie
a des cyniques , ils joignent la noble impudence de
« débiter tous les paradoxes qui leur tombent dans
l'esprit ; ils se targuent de géométrie , et soutiennent
que ceux qui n'ont pas étudié cette science ont l'esprit
faux ; que par consequent ils ont seuls le don de bien
« raisonner………….…. Si quelque folliculaire a l'audace de
les attaquer , ils le noient dans un déluge d'encre
et d'injures : ce crime de lese - philosophie est irrémissible.....
Ils dénigrent toutes les sciences , hois
« celle de leurs calculs . Les poésies sont des frivolités
dont il faut exclure les fables ; un poète ne doit ri-
« mer avec énergie que des équations algébriques . Pour
l'histoire , ils veulent qu'on l'étudie à rebours , à com-
« mencer de nos temps , pour remonter avant le déluge.
Les gouvernements , il les réforme tous . La France
doit devenir un état démocratique , dont un géomètre
sera le législateur , et que des géomètres gouverne-
« ront , en soumettant toutes les opérations de la nouvelle
république au calcul infinitésimal . Cette répu
blique conservera une paix constante , et se soutiendra
« sans armée ……………. S'ils haissent les armées et les généraux
qui se rendent célèbres , cela ne les empêchent
pas de se battre à coup de plumes , et de se
dire souvent des grossièretés dignes des halles ; et
s'ils avaient des troupes , ils les feraient marcher les
unes contre les autres . Selon eux , il faut penser tout
haut ; toute vérité est bonne à dire ; et comme , se-
« lon leur sens , ils sont les seuls dépositaires des vé ~ ,
rités , ils croient pouvoir débiter hardiment toutes
« les extravagances qui leur viennent dans l'esprit ,
« sûrs d'être applaudis ……………. Mon avis serait de leur
donner à gouverner une province qui méritât d'être
chatice. Ils apprendraient , par leur experience , après
qu'ils auraient mis sans dessus dessous , qu'ils sont
« des ignorants ........ Mais des présomptueux¸ n'a→
« youent jamais qu'ils ont tort . Selon leurs principes ,
le sage ne se trompe jamais ; il est le seul éclairé : de
"
"
"
"
"
་ ་
"
"
"
"
THERMIDOR AN X. 209
«
lui doit émaner la lumière qui dissipe les sombres
vapeurs , dans lesquelles croupit le vulgaire imbécille
et aveugle. Aussi , Dieu sait comment ils l'éclairent
! Tantôt c'est en lui découvrant l'origine des
préjugés ; tantôt c'est un livre sur l'esprit ; tantôt le
systeme de la nature : cela ne finit point. Un tas de
polissons , soit par air ou par mode , se compte parmi
leurs disciples ; iis affectent de les copier , et s'érigent
en sous - piécepteurs du genre humain ; et comme il
" est plus facile de dire des injures que d'alléguer des
raisons , le ton de leurs élèves est de se déchaîner
en toute occasion contre les militaires *.
K

"
"
"
Il entrait surtout dans les vues de la littérature
de ces temps , de rabaisser les grands
hommes du dix-septième siècle , pour diminuer.
le poids de leur exemple et de leur autorité.
C'est ce qui avait fait dire au satyrique :
De nos pères fameux les ombres insultées.
Il faut encore entendre le roi de Prusse à ce
sujet. Voici comme il parte dans l'examen du
Système de la Nature :
и
"
B
"
"
"
"
"
"
"
R
"
"
C'est une grande erreur de croire que dans les
choses humaines il puisse se rencontrer, des perfec-
« tions : l'imagination peut se forger de telles chimères
, mais elles ne seront jamais réalisées. Depuis
· que le monde dure , les nations ont essayé de toutes
les formes de gouvernement ; mais il n'en est aucun
qui ne soit sujet à des inconvénients... De tous les paradoxes
que les soi - disant philosophes de nos jours'
soutiennent avec le plus de complaisance , celui d'avilir '
les grands hommes du siécle passé , paraît leur tenir
le plus à coeur. Quelle réputation leur reviendra - t- il
d'exagérer les fautes d'un roi , qui les a effacées à
force de gloire et de grandeur ? Les fautes de Lou's"
XIV d'ailleurs sont connues ; et ces soi - disant philosophes
n'ont pas seulement le petit avantage d'être
* Euvres posthumes de Frédéric II , t. VI , p . 100 et seq.
2
9. 14.
210 MERCURE
DE FRANCE ,
« les premiers à les découvrir. Un prince qui ne régnera
" que huit jours en commettra sans doute ; à plus forte
raison un monarque , qui a passé soixante années de
« sa vie sur le trône......
"
"
Ce morceau est suivi d'un magnifique éloge de
Louis XIV. Frédéric revient plusieurs fois sur ce
sujet, dans sa correspondance avec d'Alembert *.
<< Notre pauvre siécle , s'écrie - t- il , est d'une stérilité
affreuse en grands-hommes comme en bons
ouvrages. Du siécle de Louis XIV , qui fait
<< honneur à l'esprit humain , il ne nous est
resté que la lie , et dans peu il n'y aura plus
<< rien du tout. »
L'éloge de Louis- le- Grand , dans la bouche
du grand Frédéric ; un roi de Prusse , défendant
la gloire française contre des littérateurs français
, est un de ces traits précieux qu'un écrivain
doit s'empresser de recueillir.
J'ai déja remarqué que si M. Gilbert avait
seulement attaqué les sophistes , on eût pu le
soupçonner de partialité : mais il s'éleva contre
Phomme vicieux , quel que fût son rang , son
état et sa puissance ; sans craindre d'outrager la
religion , il sacrifie au mépris ces ecclésiastiques ,
la honte éternelle de leur ordre .
"
"
"6
... La Religion , mère désespérée ', '
Par ses propres enfants sans cesse déchirée ;
" Dans ses temples déserts , pleurant leurs attentats ,
Le pardon sur la bouche en vain leur tend les bras.
Son culte est avili , ses lois sont profanées.
IL
Dans un cercle brillant de nymphes fortunées ,
Entends ce jeune abbé , sophiste bel esprit.
" Monsieur fait le procès au Dieu qui le nourrit.
Je ne sais s'il est un caractère plus vil que
Voy. tom. XI , pag . 109. — 180. Edit, de Berlin 1788. -
THERMIDOR AN
celui d'un prêtre qui , regardant le clestianisme
comme un abus , consent à se nour du pain
de l'autel , et ment à la fois à Dio et aux
hommes. Mais nous voulions jouir de lionneurs
de la philosophie , sans perdre les richesses
de la religion : les premiers étaient nécessaires
à notre amour-propre , et les secondes
à nos moeurs .
Tels étaient les déplorables succès de l'incrédulité
, qu'il n'était pas rare d'entendre un sermon
où le nom de J.-C. , comme un écueil ,
était évité avec soin par le prédicateur. Qu'avait
donc ce nom de si ridicule ou de si, funeste
pour un orateur chrétien ? Bossuet avait - il
trouvé que ce nom déshonorât son éloquence ?
Vous prêchiez devant des pauvres , et vous n'osiez
nommer J.-C. ! devant des infortunés , et le
nom de leur père ne pouvait venir sur vos lèvres
! devant des enfants , et vous ne pouviez
leur apprendre quel fut celui qui bénit leur innocence
! Vous parliez de morale , et vous rougissiez
de nommer l'auteur de l'évangile ! On
ne remplacera jamais les préceptes touchants de
la religion , par les lieux communs de la philosophie.
La religion est un sentiment ; la philosophie
un raisonnement ; et , supposé que l'une
et l'autre conduisent aux mêmes vertus , il serait
toujours plus sûr de prendre la première.
Mais il y a plus : toutes les vertus de la philosophie
sont accessibles à la religion , et toutes
les vertus religieuses ne sont pas à la portée de
la philosophie . Est - ce le philosophe qui a été
s'établir sur le sommet des Alpes , pour secourir
le voyageur ? est-ce lui qui assiste l'esclave pestiféré
dans les bagnes de Constantinople , ou
A
212 MERCURE DE FRANCE ,
qui s'exile dans les déserts du Nouveau-Monde
pour civiliser des sauvages ? La philosophie peut
porter le sacrifice jusqu'à donner ses soins au
malade ; mais , en appliquant le remède , elle détourne
les yeux ; mais son coeur et ses sens se
soulèvent ; car tel est le mouvement de la nature.
Voyez la religion soulager l'infirme ! Avec
quelle tendresse elle contemple ces plaies dégoûtantes
! elle découvre une vie sans fin , une
beauté ineffable sur ce visage moribond , où la
philosophie ne voit que la laideur de la mort.
Entre les services que la philosophie et la religion
peuvent rendre à l'humanité , il y a toute
la différence qui existe entre le devoir et l'amour.
Pour justifier M. Gilbert d'avoir défendu le
christianisme , je ne saurais trop m'appuyer de
l'autorité du grand roi que j'ai si souvent cité
dans cet article. Les philosophes eux-mêmes le
regardent comme un philosophe . Certes on ne
l'accusera pas de superstition religieuse , mais
il avait une longue habitude du gouvernement
des hommes , et il savait qu'on ne mène pas
les peuples avec des principes , abstraits de métaphysique.
En continuant de réfuter le système
de la nature , il dit :
" Comment l'auteur peut -il soutenir avec vérité que
cette religion ( la religion chrétienne ) est cause de
" tous les malheurs du genre humain ? Pour s'exprimer
avec justesse , il aurait pu dire simplement que l'ambition
et l'intérêt des hommes se servent du prétexte
de cette religion pour troubler le monde et contenter
les passions. Que peut-on reprendre de bonne foi
dans la morale contenue dans le Décalogue ? N'y eût- il
dans l'évangile que ce seul précepte , Ne faites pas
- aux autres ce que vous ne voulez pas qu'on vous
fasse , on serait obligé de convenir que ce peu de "
THERMIDOR AN X. 213

4 mots renferme la quintessence de toute morale . Et
le pardon des offenses , et la charité et l'humanité ne
furent- elles pas prêchées par Jésus , dans son excellent
❤ sermon de la montagne ? Il ne fallait donc pas confondre
la loi avec l'abus , les choses écrites et les
choses qui se pratiquent .
Muri par l'âge et l'expérience , et peut - être
averti par cette voix qui sort du tombeau , Frédéric
, sur la fin de sa vie , était revenu de tous
ces vains systèmes , qui n'enfantent que des erreurs
. Il commençait à sentir trembler sous lui
Jes fondements de la société , et à y découvrir
la mine profonde que l'athéisme y creusait en
silence. La religion est surtout faite pour ceux
qui s'élèvent entre les hommes . Elle est placée
auprès des trônes , comme ces yulnéraires qu
qui
croissent sur le sommet des Alpes , là où les
chutes sont plus terribles.
Il est probable que les deux satyres de M.
Gilbert , et quelques strophes de ses odes , res
teront à notre littérature. Ce jeune poète , mort
avant d'avoir perfectionné son talent , n'a ni la
grace et la légèreté d'Horace , ni la belle poésie
et l'excellent goût de Boileau . Il tourmente la
langue ; il force l'inversion ; il tire ses métaphores
de trop loin ; son talent est capricieux et
sa muse quinteuse ; mais il a des mots piquants ,
des expressions créées , des vers bien frappés ,
et souvent la verve de Juvénal.
Grace au héros qui a sauvé la France , nous
n'avons plus besoin de nouveaux Gilbert , pour
décrire les maux de la religion , mais de poètes
pour chanter ses triomphes, Déja nos littéra
teurs les plus distingués , les Delille , les Laharpe
, les Fontanes , les Bernardin de Saint214
MERCURE DE FRANCE ;
Pierre , ont consacré leurs veilles à des sujets
religieux ... Un nouveau défenseur , M. de Bonald
, par la profondeur de ses idées et la puissance
de son raisonnement , développe la haute
et prévoyante sagesse des institutions chrétiennes
. Tout ce qui annonce quelque talent parmi
la jeunesse revient à ces principes sacrés , qui
ont fait dire à Quintilien : « Si tu crois , tu seras
«<< bientôt instruit des devoirs d'une bonne et
« heureuse vie . » Brevis est institutio vita honestà
beataque , si credas .
Ceux qui ne peuvent se consoler d'être rentrés
dans l'obscurité , dont , pour notre bonheur
, ils n'auraient jamais dû sortir , s'efforcent
en van de rabaisser les travaux du chef du
gouvernement.
La paix générale , l'amnistie , et
surtout le rétablissement du culte , placent le
consul si haut et si loin de tous ces hommes qui
ont paru à la tête des affaires dans nos temps
orageux , que désormais les traits de l'envie ne
peuvent plus l'atteindre . Que l'on considère ce
que la France était avant brumaire , et ce qu'elle
est aujourd'hui. Un jeune militaire , qui n'a connu
que les combats , se trouve tout- à- coup placé à
la tête du gouvernement . Il faut qu'il lutte presque
seul contre toutes sortes d'opinions , d'hommes
et de maux . A sa vue , entre mille ruines , se
présentent mille chemins , où chaque par cherche
à l'entraîner ; la guerre au- dehors , les factions
au-dedans ; des haines partout . S'il parle
de religion , le fanatisme révolutionnaire le menace
; s'il veut rester ferme au timon de l'état ,
Ja mine éclate sous ses pas ; enfin la malveillance ne
pouvant étouffer sa gloire , et oubliant que ce
n'est pas lui qui a fait les maux de la France ,
va jusqu'à l'accuser de n'avoir pas guéri dans
THERMIDOR AN X. 215
un jour , une plaie qu'un demi-siécle aura bien
de la peine à cicatriser.
Si l'on ne peut ternir l'éclat de ses bienfaits , on
cherche du moins à diminuer le nombre des cours
reconnaissants. Vous croit-on quelque influence
sur l'opinion publique? on vous fait entendre qu'on
vous traiterait bien mieux si l'on était à la première
place. Qu'on ne s'y trompe pas : une persécution
nouvelle , et peut-être la mort ; voilà
tout ce qui attend les hommes de bien , si les rênes
de l'état retombaient dans ces mains sanglantes
auxquelles la Providence a permis qu'elles fussent
arrachées. Vous trouve- t -on inébranlable dans votre
opinion , on vous accuse alors d'être un lâche
flatteur , parce que vous admirez des actions admirables.
Mais les plus fiers républicains n'ontils
jamais loué personne ? n'ont-ils jamais vanté
l'homme en place ? n'ont-ils jamais rampé dans
l'antichambre de Marat ou du Directoire ? Ne
prendraient - ils point les secrets dépits du pouvoir
perdu , pour les généreux mouvements du
patriotisme ?
Ah ! si vous ne régnez , vous vous plaignez toujours .
Voilà la plaie secrète . Ils ne pardonneront
jamais à un héros d'avoir relevé l'édifice de la
religion , d'avoir fait cesser le scandale de leur
pouvoir, de les avoir empêché d'établir dans la
France déserte , leur affreuse démocratie , comme
la Patience de Shakespère , assise sur un
tombeau , et souriant à la douleur.
C CHATEAUBRIAND .
214
216 MERCURE DE FRANCE ,
LES Egarements du Nigrophilisme , 1 vol. in - 8° . — Prix ,
3 fr. 50 cent , et 4 fr. 50 cent. , franc de port.
Paris , chez Migneret , imprimeur , rue du Sépulcre ;
et chez Lenormant , imprimeur - libraire , rue des
Prêtres-Saint- Germain -l'Auxerrois , n. ° 42.
DEPUIS quelque temps , il a paru plusieurs écrits sur
les colonies , tous sont venus à propos. Déja le
gouvernement après avoir achevé son ouvrage audedans
, a dirigé ses regards et son influence vers les
• sources éloignées de prospérité ; et l'opinion publique
qui l'accompagne toujours , lorsqu'elle ne peut
le devancer , devait lui indiquer les malheurs passés et
les réparations attendues. Parmi ces voix de l'opinion
dignes d'être écoutées , on distingué celle du C.
Deslozières , malgré le mauvais choix de son titre ,
et les nombreux défauts de son style . Un séjour de
25 ans à Saint-Domingue , des faits précis , des résultats
de l'observation et de l'expérience , sont une
excuse et une recommandation suffisantes .
On pourrait comparer les colonies à ces hautés extrémités
de l'arbre , qui ; par une circulation merveilleuse
, en attirent et en renouvellent la vie. Au point
de force et de grandeur où est arrivée la France , le
retranchement de ses colonies serait mortel . Cette vérité
n'a pas besoin de grands développements ; il est
assez prouvé que nous ne pouvons nous passer de
sucre , de café , d'indigo , etc. Mais l'existence des
colonies suppose qu'elles sont cultivées. Or , elles ne
sauraient l'être par des Européens . Leur constitution.
qui s'altère bientôt par l'action d'une température
chaude et humide , ne résiste pas aux travaux des
THERMIDOR AN X. 217
plantations. Vainement essaya-t - on , autrefois , d'y
employer des cultivateurs blancs , appelés trente- six
mois , c'est -à - dire , engagés pour trois années. Au
bout de quelques mois , ces malheureux couvraient les
routes qui mènent aux hôpitaux , et ils ne servirent
qu'à augmenter la contagion de ces climats meurtriers.
D'un autre côté , l'Africain dénué de ce principe
intérieur d'activité , si funeste à l'Européen , transplanté
dans nos colonies , est également propre à en supporter
la température et à en cultiver les productions . Mais
cet avantage est nul , si l'on ne trouve le moyen d'engager
, et même de contraindre à un travail régulier
ce nègre soumis à la double influence de sa paresse
naturelle , et d'une chaleur qui énerve . On voit donc
que l'auteur est conduit à prouver la nécessité de la
traite et de l'esclavage.
Cette conclusion est brusque , je l'avoué , et arrêtera
bien des lecteurs. En l'adoptant , il faut se déterminer
à soutenir tout le poids des anathèmes accumulés
depuis 60 ans , par la sagesse moderne ; et cè
n'est pas le plus terrible ; mais il faut encore paraîtrė
mépriser cette grande raison d'humanité , dont elle
a accompagné ses anathèmes , et l'on s'y résout plus
difficilement
,
Il y a des choses , dit Montesquieu , que l'on dit ,
parce qu'on les a dites. On a répété que les noirs
étant des hommes comme les auties , l'humanité était
outragée par leur asservissement ; et cette maxime a
subjugué tous les esprits au nom de l'humanité , tant
ce mot à de pouvoir , tant l'apparence de la raison
déconcerte souvent la raison et la conscience même.
Qn conviendra toutefois , qu'en remontant - aux
auteus de ces maximes philanthropiques , elles perdent
singulièrement de leur autorité. Qu'étaient en effet
ces dénonciateurs de la barbarie européenne , ces amis
118 MERCURE DE FRANCE ,
éloquents des noirs ? Des hommes qui ne pouvaient être
amis des blancs , leurs compatriotes ; quelques égoïstes ,
qui , étrangers aux plus simples devoirs de la société où
ils vivaient 2 se sont passionnés pour cette humanité
abstraite , qui , après tout , n'exigeait que le sacrifice
de quelques phrases ; des écrivains qui , engagés
dans les profits de ce commerce qu'ils appelaient infâme
, et comme dit le C. Deslozières , après avoir
renouvellé leurs beaux esprits dans les parfums du café ,
imaginaient de s'attendrir sur les hommes placés à trois
mille lieue qui leur procuraient ces jouissances ,
et sans connaissance précise de leur situation , sans
égard pour les colons qu'ils dévouaient à leurs fureurs ,
communiquèrent bientôt à toutes les têtes leur enthousiasme
froid et pourtant incendiaire , etc. etc. Au
reste , il s'agit moins d'apprécier leurs personnes que
leurs raisons. L'on ne peut se dissimuler qu'elles
n'aient communiqué à plusieurs bons esprits des doutes
et des préventions respectables. C'est à ceux- ci que
s'adresse le C. Deslozières. Nous indiquerons ses principaux
raisonnements.
"
Avant 1503 , époque où le premier vaisseau négrier
espagnol parut sur les côtes d'Afrique , ces vastes contrées
qui ne pouvaient suffire à des hommes incapables
des grossiers essais de l'industrie humaine , étaient de
théâtre de guerres les plus féroces , et de superstitions *
les plus cruelles . La traite en favorisant l'écoulement
d'une population excédente , arracha des victimes
humaines aux autels de la superstition , éloigna le
retour de tant de guerres furieuses , et voilà le premier
avantage qu'elle a procuré *. Cependant le sort de
* Il est attesté par les relations des voyageurs anciens et
modernes. On assure même que depuis l'abolition de la
traite , les fureurs de ces barbares sont plus destructives
sur les côtes d'Afrique. A
THERMIDOR AN X 219
}
l'individu fut amélioré. D'abord , l'Africain transporté
sous un ciel plus heureux fut délivré des incertitudes
et des dangers de sa première vie. Il put manger beaucoup
, et danser toute une journée , ce qui pour lui est
le suprême , l'unique bonheur. L'autorité du colon
était toute paternelle , et le travail de son esclave
était bien moins le prix de ce qu'il avait coûté , que la
récompense des soins qu'avait exigés son éducation ;
car avant trois ans un nègre Bossel , ou nouvellement
débarqué , est incapable du plus simple travail , et
par conséquent tout à la charge de son maître . Si l'on
se représente ensuite sa stupidité brutale , l'odeur fétide
qui s'exhale de son corps , sa paresse , son indocilité ,
on conviendra qu'il faut bien toutes les considérations
réunies d'utilité et d'humanité , pour surmonter
Jes dégoûts d'une pareille éducation . Mais les amis des
noirs s'élèvent contre cette , loi d'esclavage , qui fait
d'un homme la propriété d'un homme. On répond
qu'en écartant ce qu'un tel mot a d'odieux , ce contrat
concilie les véritables intérêts des deux parties ;
et faisant envisager , le noir comme la propriété du
colon , il oblige celui - ci à la conservation de son
esclave , et le sauve ainsi des plus grands ennemis
de sa vieillesse , je veux dire son imprévoyance et sa
paresse. L'expérience multiplie aujourd'hui les preuves
à l'appui de cette vérité. Les nègres affranchis meurent
de faim , et les plantations les plus florissantes
ont dépéri entre les mains de ceux qui sont devenus
propriétaires . Il faut nous l'avouer ( et nous serons plus
faciles depuis la découverte de l'angle facial ) ces
hommes d'une nature inférieure , et que l'on appellerait
des enfants , s'ils en avaient le charme et la perfectibilité
, naissent tributaires à jamais de notre raison
et de nos lumières.

-
Mais les amis des noirs continuent . Ils objectent
220 MERCURE DE FRANCE,
"
les mauvais traitements qu'on leur a fait subir . On rẻ-
pond encore que ces délits , très - exagérés dans nos livres
, ont été prévus par le code noir , rédigé depuis
longtemps. Ils sont condamnés par l'opinion , réprimés
par l'administration des colonies. L'auteur cite plusieurs
exemples de propriétaires , qui , pour avoir
abusé de leur supériorité , ont été déclarés incapables
d'avoir des esclaves . Après tout , leur sort était souvent
préférable à celui de nos matelots et de nos domestiques
mêmes , etc. etc. » Ces considérations acquièrent
une nouvelle force , si nous jetons les yeux sur
les nations environnantes , et particulièrement sur nos
voisins , qui nous ont donné le mot et la manie des
žaćes libérales . Il est assez remarquable que depuis la
motion de M. Wilberforce , pour l'abolition de la traite ,
le sage parlement d'Angleterre se soit contenté de
voter des éloges à l'honorable membre , sur la géné.
rosité de ses intentions , et ajourne chaque année cette
grande question d'humanité. Mais les Anglo -Américains
eux - mêmes ont des esclaves , et sur cette terre de la
liberté , les affranchissements sont plus rares que
partout ailleurs . On peut le nier cependant , car les
noirs n'y sont plus appelés Slaves , mais Bounds ; c'està
-dire que le nom est changé ; et voilà le trait d'une
sagesse vraiment supérieure , le seul exemple à imiter
peut être Enfin ces quakers - ! , dont les touchantes.
vertus doivent être à la fois la condamnation de
l'Europe , et la consolation du genre humain , achètent
' et vendent pour un temps la liberté et les services
dès noirs ; ce qui , en admettant le caractère connu de
ceux - ci , est un genre d'esclavage plus inhumain encore ,
` puisqu'il les abandonne à eux-mêmes dans l'âge de
Ja faiblesse et de la maladie . Mais écoutons ici le
C. Deslozières .
::7
3. Les quakers , espèce de moines mariés ou à maTHERMIDOR
AN X. 221
·
"
4
rier , qui ont sans cesse à la bouche les plus grands
mots philanthropiques , et qui sont les plus difficiles
à servir , achètent et vendent le temps et la liberté
des hommes , non- seulement des noirs et des blancs
étrangers , comme les Irlandais et les Allemands ; mais
-même des blancs de leur propre pays , de leur propre
ville et de leur propre sang. J'ai encore dans mon
porte- feuille la vente que des magistrats m'ont faite
d'une jeune fille . Je l'ai acquise par pitié , et je l'ai
laissée libre par humanité. Elle était malheureuse
chez ses premiers maîtres. Ce que j'ai fait à cet
« égard , tous les colons français , tous les hommes que
les nigrophiles appellent acquéreurs de viandes
humaine , l'eussent fait comme moi ; et je ne connais
" personne parmi ceux qui se disent philanthropes ,
parmi les quakers , qui eût fait cette action fort
simple , sans un intérêt matériel quelconque.
Dans ce pays dont les enthousiastes français élèvene
les hommes au dessus de l'humanité , je vois les
tuteurs , les tutrices , les pères , les mères , vendre
leurs pupilles , leurs enfants ; ou ce qui est la même
chose pour moi , leur temps et leur liberté. Ils se
dégagent ainsi de tout soin , de toute tendresse , et
ont la bassesse de trouver leur dédommagement dans
la faible somme d'argent qu'ils retirent de ce trafic
- infâme.
"
18
"
"
"
"
де
1
1
Pour achever l'indignation universelle que , cette
" conduite mérite , il faut savoir que les maîtres sont
tout , que les pères et les mères ne peuvent plus rien
sur leurs enfants vendus ; que les enfants n'ont à
respecter que la volonté de leurs maîtres..... Et
Brissot nous donne cette nation, libre pour modèle !
et Brissot se disait philanthrope !
"
" "
Jusqu'a présent nous n'avons envisagé la question
de la traite que dans son influence sur le bonheur des
222 MERCURE DE FRANCE ,
noirs , parce que ce point de vue est le plus sensible
au grand nombre des lecteurs. On pourrait appuyer ces
réflexions de plusieurs autres , sur l'intérêt du commerce ,
de l'ordre public ; on pourrait appeler en témoignage
les leçons de l'expérience , et le sang qui fume
encore dans ces malheureuses contrées . En général ,
l'abolition de la traite a été pour les noirs le signal
des fureurs et de la cessation du travail ' ; des philosophes
y virent l'accomplissement d'un voeu généreux ; quelques-
uns peut - être les premiers essais d'un système
plus étendu , et tous se sont rencontrés .
Pour nous résumer , le C. Deslozières à prouvé que
la traite était avantageuse aux contrées d'Afrique , où
elle avait lieu . Elle est favorable à l'Africain , dont
elle améliore la condition ; elle est nécessaire à nos
colonies , qui ne peuvent être cultivées que par des
noirs , et par conséquent à la métropole qui ne peut
se passer de ses colonies. Mais d'un autre côté , le mot
esclavage , dont le noir n'aura jamais toute la mesure ,
choque des opinions de nos livres , et contredit en apparence
des principes sacrés . Nous avons donc à
prendre un parti entre ces deux considérations .
Le C. Deslozieres expose ensuite plusieurs vues d'administration
et d'améliorations coloniales , qui sont
appréciées par les hommes d'état. Nous le répétons
encore une fois , il serait à desirer que l'on pût séparer
la forme du fonds de cet écrit . Nous avouons même
que , sans l'intérêt des choses , nous aurions êté rebutés
dès les premières pages.
Toute cette dissertation sur les Colonies , est proposée
dans un dialogue que l'auteur adresse à l'ombre de son père.
Avait - il besoin de ce genre d'intérêt ? Qu'avait à faire
ici l'ombre de son père ? C'est exposer au ridicule une
chose respectable , et c'est le plus mauvais service que
l'on puisse rendre à des Français.
THERMIDOR AN X. 223
SPECTACLES.
THEATRE DE LA RÉPUBLIQUE ET DES ARTS.
LE début de mademoiselle Lobé a répandu un grand
éclat sur la représentation donuée au bénéfice de
Gardel . La musique a voulu disputer à la danse
l'honneur de cette fête ; les deux soeurs se sont empressées
de contribuer chacune pour leur part au prix
décerné à ce vétéran de l'Opéra , compositeur de tant
de jolis ballets , qui sont peut -être, ce qu'il y a de
plus parfait et de plus national à ce théâtre .
Mademoiselle Lobé est belle , et c'est un avantage
qui n'est pas commun parmi les cantatrices de notre
SC e lyrique ; la plupart sont des sirènes innocentes
qui ne sont pas plus dangereuses à voir qu'à entendre.
Sa taille est élégante , son jeu aisé et naturel , sa voix
douce , légère et brillante . C'est la plus étendue qu'il y
ait à Opéra. Elle a plusieurs tons au dessus de mademoiselle
Armand ; mais ce don de la nature rare et
précieux par lui -même n'est cependant qu'un bon instrument
dont il faut savoir jouer . Le public a prouvé ,
par des applaudissements unanimes , qu'il était trèssatisfait
de sa manière de chanter. Les arbitres du
goût , les dispensateurs de la renommée ont joint leur
suffrage à l'enthousiasme du public . Les artistes même ,
les musiciens de profession , gens très difficiles et
Souvent très-injustes , ont prononcé en faveur de son
talent , et cette sentence a la même force en musique
qu'avait autrefois en France un arrêt du parlement.
Cependant quelques prétendus connaisseurs ont voulu
i
224 MERCURE DE FRANCE ,
mettre de l'importance à de légers accidents , inévitables
dans un début .
Le trouble et l'émotion produisent nécessairement
quelque altération dans la voix. Le desir de briller
fait hasarder à une débutante des tours de force , que
la crainte ne lui permet pas toujours d'exécuter heureusement.
Je me rappelle avoir éntendu la fameuse
Morichelli , arrivant d'Italie , débuter au théâtre des
Bouffons en 1789. Elle fut souvent trahie par son organe
; mais plusieurs tons faux qui lui échappèrent
furent attribués à la fatigue du voyage , et surtout à
l'anxiété inséparable d'une grande attente à remplir.
Les torts de sa voix ne lui furent point imputés ; ils
n'empêchèrent pas qu'on ne la reconnût pour une des
premières cantatrices de l'Europe.
Mademoiselle Lobé a payé comme les autres le tribut
à la circonstance ; mais quelques notes fausses , quelques
traits malheureux ne donnent pas droit de conclure
avec certains censeurs chagrins qu'elle chante
faux. Il faut bien distinguer une erreur du moment
d'avec une habitude. Le célèbre Viotii ne fut pas à
l'abri d'une pareille injustice , lorsqu'il se fit entendre
pour la première fois à Paris. Entraîné par la fougue
et l'impétuosité de son génie , il hasardait des diffi
cultés qui ne lui réussissaient pas toujours . Ces inégalités
d'un grand artiste servaient de pâture à l'envie .
On disait malignement , Viotti est un excellent violon
C'est dommage qu'il joue faux . J'aime mieux quelques
fautes couvertes par des beautés sublimes , qu'une
triste et froide régularité.
9.
On à même poussé la malveillance jusqu'à publier
que mademoiselle Lobé chantait de fantaisie , qu'elle
n'avait ni mesure , ni méthode . Accusation mal -adroite.
et trop facile à confondre. Les gens du métier , les,
professeurs , les docteurs de la loi conviennent qu'elle
THERMIDOR AN X. 225
1
est très - exercée dans son art et profonde musicienne.
C'est un point de fait sur lequel il ne peut pas y avoir
deux avis. La débutante a eté parfaitement secondée
par Laïs , le premier de nos chanteurs français , distingué
surtout par la sureté , la propreté et la justesse
de l'exécution . Sa voix est plus forte qu'agréable
dans le bas . Son chant est un peu lourd et froid ; mais ,
il satisfait toujours l'oreille par sa grande pureté , lors
même qu'il ne dit rien à l'ame.
Dans le ballet de Nina , les chevaux de Franconi
ont partagé avec les danseurs l'admiration publique
je ne sais même s'ils n'y ont pas eu la meilleure part.
Le peuple est à peu près le même partout et dans tous
les temps . Horace nous appreud que la bonne compagnie
de Rome dans ce beau siécle d'Auguste , si renommé
pour le goût , préférait aux meilleures comédies
de vains spectacles qui ne parlaient qu'aux yeux .
Verum equitis quoque jam migravit ab aure voluptas
Omnis , ad incertos oculos , et gaudia vana.
faire
HORACE , épit . I.re du liv. IIc.
On interrompait la représentation d'une pièce pour
passer sur le théâtre des chars , des chevaux ,
des navires.
Esseda festinant , pilenta , petorrita , naves.
Les spectateurs délicats et sensés préfèrent une belle
scène à un régiment de cavalerie ; mais ils sont toujours
en très-petite minorité. Les décorations , les ma-"
chines , les incendies de l'Opéra soutiennent mieux sa
réputation' que les chef- d'oeuvres de l'art.
THEATRE FRANCAIS DE LA RÉPUBLIQUE.
On a remis l'Oreste de Voltaire : cette tragédie n'eut
aucun succès dans la nouveauté en 1750. Les comé-
9. 15
226 MERCURE DE FRANCE ,
diens s'avisèrent de mettre sur les billets d'entrée.
Ces lettres majuscules , O , T , P , Q , M , U , Dce
sont les initiales des mots qui composent ce vers
d'Horace :
« Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci. »
Des plaisants interprétèrent ainsi ces lettres énigma
tiques :
Oeste , Tragédie Pitoyable , Que M. Voltaire Donne.
Mademoiselle Clairon la releva , en 1762 , en partie
par son talent , mais beaucoup plus par la grande influence
de la philosophie de Voltaire , qui avait absolument
abattu le parti de Crebillon . L'Electre de cet
auteur , malgré les défauts qui défigurent surtout les
trois premiers actes , est fort supérieur aux froides
déclamations de Voltaire. Je ne sais quelle belle pas- .
sion , pour l'antiquité , s'empara tout - à - coup de cet
écrivain qui , même en imitant l'Edipe de Sophocle ,
s'était moqué de celui à qui il devait son succès. Il
avait environ 55 ans quand il lui passa par la tête que
Sophocle était un grand poete tragique. Il devint
amoureux de son Electre , et il entreprit de la produire
sur notre théâtre dans toute la simplicité antique.
Il voulait écraser Crebillon , qui avait surchargé
ce sujet d'épisodes.
Quoique l'Electre de Sophocle soit un chef- d'oeuvre
il s'en faut bien qu'il puisse fournir la matière de cinq
de nos actes ; et l'on sait que l'invention est le côté
faible de Voltaire. Aussi la pièce de Sophocle , arrangée
à sa maniere , n'est qu'un galimatias confus , vide
d'action , gonflé d'amplifications de rhétorique , farci
de situations et de coups de théâtre qu'il a rassemblés
de tous les côtés. Il n'a pas ajouté de nouveaux personnages
à la piece de Sophocle. Seulement , à la place
du gouverneur d'Oreste , personnage très - nécessaire à
THERMIDOR AN X. 227
l'action , il a mis un certain Pammere , discoureur.
très - inutile , qui , dès la première scène , se donne pour
un sage qui vit dans la retraite , éloigné des affaires
et qui cependant parle et se mêle de tout . Pour alonger
l'intrigue de Sophocle , Voltaire a imaginé d'y
coudre un amas de scènes vides et de conversations'
ampoulées . Son Oreste est un répertoire d'exclamations
, d'apostrophes et de lieux communs tout marche
, tout tend au but , dans Sophocle ; chaque vers ,
chaque mot court à l'événement : il n'y a que les plaintes
d'Electre , au premier acte , qui nous paraissent un peu
longues ; mais ces plaintes sont coupées par le choeur.
Il paraît qu'elles formaient une espèce de mélodrame
dans le goût des anciens ces plaintes , d'ailleurs
sont d'une éloquênce vraie , naturelle et touchante ;
elles établissent le caractère d'Electre . Mais du moment
qu'Oreste commence a mettre en oeuvre son stratagème
, le dialogue devient vif et serré , et l'intrigue
n'a pas un moment de langueur , jusqu'au dénouement
qui est aussi simple que terrible.
Chez Voltaire , le premier acte est postiche ; on pourrait
le retrancher sans nuire à la pièce . Oreste et Pilade
qui arrivent au second acte , n'ont aucun plan arrêté ,
et ne savent ce qu'ils doivent faire . Tout l'acte se passe
encore en discours , sans qu'ils mettent la main à l'oeuvre
; enfin , au troisième , Oreste présente à Egiste une
urne qui contient les cendres de son fils , et il lui fait
accroire que ce sont celles d'Oreste qu'il a tué dans
Epidaure . Egiste donne dans le piége ; mais ce stratagème
de produit rien . Oreste n'en est pas plus avancé ;
il est même sur le point de périr par les mains de sa
soeur , qui veut venger sur lui le meurtre de son frère .
Ce coup de théâtre , pillé dans Longepierre , ' renouvelé
de Mérope , ne produit point d'effet . Nous n'ai-
A
228 MERCURE DE FRANCE ,
mons point ces femmes cannibales qui font l'office de
bourreau ; leurs mains ne sont pas faites pour se servir
du poignard. Oreste arrête la main de sa soeur , et se
fait connaitre : cette reconnaissance est manquée : l'action
marche si lentement qu'Egiste a le temps de recevoir
des nouvelles d'Epidaure. La fourberie d'Oreste
est découverte on l'arrête , et il semble que tout soit
fini ; mais le peuple s'avise de se soulever en faveur du
prisonnier. Egiste et Clitemnestre sont tués dans la mêlée
; dénouement d'une espèce tout - à-fait plaisante , et
qui ne ressemble pas plus à celui de Sophocle , que
Pradon ne ressemble à Racine . Aussi a - t - il été hono : é
de plusieurs éclats de rire : hommage nouveau que l'on
commence à rendre à quelques tragédies anciennes .
me
La pièce a été généralement mal jouée . M. Fleury
a fait d'Electre une sorte de vivandière ; Talma , représentant
officiel de tous les Orestes , n'a su mettre
que de l'emportement et des cris dans un rôle qui veut
être senti , et dont l'expression est terrible chez Sophocle.
L'Oreste grec n'a point de fureurs , et ne crie
jamais dans un palais , où il doit craindre d'être entendu
. Talma s'est fait un genre faux , contraire à la
tradition et à tous les principes ; il défigure et grossit
ridiculement son organe , comme s'il voulait faire peur
aux petits enfants .
La seconde représentation d'Oreste n'a pas été meilleure
que la première , mais elle a été beaucoup plus
applaudie. Les comédiens , pour donner un démenti aux
journalistes , avaient convoqué le ban et l'arrière -ban
de leurs amis. Le parterre s'est pâmé d'admiration . En
vérité , lorsqu'il arrive à quelques acteurs de n'être pas
applaudis , c'est leur faute ; c'est qu'ils ne veulent pas
en faire les frais , ou peut- être n'ont- ils ni frères ni amis ,
On raconte que le célèbre orateur Domitius Afer , qui
1
THERMIDOR AN X. 229
vivait sous Néron , plaidant un jour dans une salle du
tribunal des Centumvirs , fut interrompu par des applaudissements
très- vifs qui partaient de la salle voisine.
S'étant informé de la cause de ce bruit , on lui dit que
c'était un orateur qu'on applaudissait ; et , quand il
eut appris son nom , il s'écria : Mes amis , c'est fait
de l'éloquence : Amici , artificium hoc periit.
OPERA - COMIQUE , ( FEYDEAU ) .
Ce théâtre répare un peu ses ruines . Il voit rentrer
dans son sein les principaux sujets , dont il avait vivement
sentie la privation . M.me Saint- Aubin et M.me
Scio ont presque vu le noir rivage : leurs doux accents
out attendri sans doute le dieu de ces tristes contrées ;
et il rend à nos voeux et à nos plaisirs ces deux charmantes
actrices ; ce qui me confirme dans l'idée que ce
dieu n'aime pas la musique.
M.me Scio a conservé tout le brillant et toute la fraîcheur
de sa voix ; mais je lui conseille de la mettre
au régime. Le meilleur qu'on puisse lui prescrire est
de renoncer à l'usage de ces grands airs de force , où
l'orchestre lutte contre le chanteur , et s'efforce d'é-.
touffer ses cris par le charivari des instruments : qu'elle
se fasse composer exprès , par les plus habiles musiciens
et par des Italiens de préférence , des airs convenables
à sa voix , des airs touchants et pathétiques sans être
bruyants ; que l'orchestre s'humilie et s'anéantisse devant
elle ; qu'on n'entende presque pas les accompagnements
, mais qu'on entende jusqu'à la moindre syllabe
des paroles qu'elle chantera . Telle est la recette
la plus sûre pour que sa voix vive longuement.
230 MERCURE DE FRANCE
THEATRE DU VAUDEVILLE.
L'Un pour l'Autre est une bagatelle sage , mais froide.
Une brouillerie , un raccommodement , un mariage par
quiproquo ; voilà l'intrigue et le dénouement. Il eût
fallu plus de gaieté , des couplets plus saillants , un dia-
Jogue plus vif ; mais si l'on desire beaucoup de choses ,
du moins n'est - on pas choqué par les bouffonneries et
les extravagances trop ordinaires à ce théâtre. L'action ,
quoique froide et languissante , est conduite avec une
sorte d'art qu'on néglige de plus en plus . Le succès
n'a pas été brillant ; mais c'est beaucoup au Vaudeville
de n'être pas sifflé , ou plutôt ce n'est rien : lą
pièce va toujours ; et l'on pourrait appliquer au parterre
de ce théâtre , ce vers du Menteur :
Les gens que vous tuez se portent assez bien .
ANNONCES,
Annales du Musée et de l'Ecole moderne des Beaux-
Arts , recueil de gravures au trait , d'après les principaux
ouvrages de peinture , sculpture , ou projets
d'architecture , exposés chaque année au salon du
Louvre ; tableau de la galerie du Musée , sculptures
antiques , édifices publics , etc. , rédigé par le citoyen
Landon , peintre , ancien pensionnaire de la
République , à l'Ecole des Beaux- Arts à Rome ,
membre de plusieurs sociétés littéraires . Ces Annales.
THERMIDOR AN X. 231
forment deux vol . par année , dont chacun contient
72 gravures , et 150 pag. d'impression in - 8. ° , pour
l'explication des planches. Il paraît trois livraisons
par mois chaque livraison est composée de quatre
planches et de 8 pages de texte. Prix , franc de
port , par toute la République , 24 fr. , ou 6 fr. par
trimestre. A Paris , chez le citoyen Landon , peintre ;
quai d'Orsay , n.º 23 , au coin de la rue du Bácq ,
et chez Lenormant , imprimeur - libraire , rue des
Prêtres-Saint-Germain -l'Auxerrois , n.º 42.
{ b

Les neuf livraisons , qui terminent la première année
de ces Annales , ont été suivies des neuf qui commencent
la seconde. La netteté des gravures au trait ,
la concision et la clarté dans la rédaction des notices
qui expliquent les sujets , distinguent l'ouvrage du citoyen
Landon , et en ont , dès l'origine , assuré le succès.
Ce récueil est fait pour propager le goût des arts ,
objet que l'auteur semble avoir principalement en vue .
Bibliothéque commerciale ; par J. Peuchet , membre
-
du Conseil de Commerce au ministère de l'intérieur.
1 , 2 , 3 , 4 et 5.es cahiers. Le 5. cahier ,
de 72 pages in 8. " , qui vient de paraître , contient :
Du Droit exclusif attribué aux villes de Lorient et
de Toulon , pour le retour des navires venant de
l'Inde. Commerce et Industrie du département
des Basses Pyrénées ; par le préfet de ce département.
Des Productions , de l'Industrie , du Commerce
des quatre départements de la rive gauche
du Rhin. Mémoire sur le Commerce du Levant
et de la Barbarie , et sur celui de la mer Noire ,
adressé au ministre de l'intérieur , par le Conseil du
Commerce de Marseille , Prix courant des marchan-
-
232
MERCURE DE FRANCE ,
1
dises à Marseille , du 11 prairial dernier ; prix conrant
des marchandises à Bordeaux , à la même époque.
Le prix de la souscription est de 21 fr. , pour
recevoir , franches de port , 24 livraisons , et 12 fr.
pour 12 livraisons . On souscrit à Paris , chez F. Buisson
, libraire , rue Hautefeuille , n.º 20 , et chez Lenormant
, imprimeur libraire , rue des Prêtres St.-
Germain - l'Auxerrois , n . 42. 3
-
L'Okygraphie méthodique , ou Système régulier de caracteres
abréviateurs ; par le citoyen Godfroy , pro-
-n-fesseur de ' Grammaire à l'Ecole centrale de Metz.
Prix , r fr. 25 cent . A Paris , chez Fuchs , libraire
rue des Mathurins , et chez Lenormant , imprimeurlibraire
, rue des Prêtres - Saint - Germain - l'Auxerrois
, n. 42 .
«De la Mélomanie , et de son influence sur la littérature
; par J. F. R. Métrophile. Brochure in - 8.º de
36 pag. Prix , 75 cent . A Paris , chez Leblanc , libr. ,
rue du Petit- Lion , n. 34 , et chez Lenormant, imprimeur-
libraire , rue des Prêtres - Saint - Germainl'Auxerrois
, n.º 42.
er
Bibliothéque des Romans anglais , et des ouvrages
dramatiques publiés à Londres depuis le 1. janvier
180. 1. , 2. et 3. livraisons. A Paris , chez
Charles Pougens , imprimeure libraire , quai Voltaire
, n.º 1o ; et chez Lenormant , imprimeur- libr. ,
rue des Prêtres - St. - Germain- l'Auxerrois , n. 42.
THERMIDOR AN X. 233
POLITIQUE.
L'ABONDANCE
'ABONDANCE des billets qui circulent en Angleterre
contribue - t - elle au renchérissement de toutes les
denrées ?
Cela est incontestable , puisque la quantité du numéraire
, reconnue en circulation dans les trois royau
mes , ne suffirait seulement pas aux dépenses du gouvernement
qui ,
de 1799 à 1801 allèrent à près de
soixante millions sterlings chaque année ; et ceux qui
font monter le numéraire réel à sa plus haute valeur ,
ne le portent que de trente- cinq à quarante millions
sterl . Ainsi , à ne calculer que les dépenses du gouvernement
, il aurait été impossible de les exagérer
autant qu'on a fait , sans des billets de crédit quelconques
. Comme jamais un gouvernement n'exagère
ses dépenses par le secours d'un papier-monnaie , sans
qu'aussitôt tous les particuliers ne l'imitent , il arrive
que , même dans les temps calmes , le papier le plus
au pair de l'argent se dépense plus facilement que l'argent
qu'il représente , surtout quand ce papier a des
divisions aussi petites que celles qui existent maintenant
dans les billets de la banque d'Angleterre . Si ces
billets disparaissaient tout- à - coup , il faudrait aussi que
tout-à- coup toutes les denrées diminuassent de prix ,
car elles seraient en bien plus grande quantité que l'argent
disponible pour les acheter. Il est donc vrai que
les billets de crédit , circulant en Angleterre , contribuent
à la cherté de toutes les deurées ...
234 MERCURE DE FRANCE ,
Mais ces billets n'en sont pas la seule cause , et on
peut en donner pour exemple la France , où les objets
de besoin journalier sont en grande partie doublés de
prix depuis douze ans , et où cependant toutes les acquisitions
se font en argent.
En général c'est toujours par les objets de luxe et
de plaisir , que le renchérissement commence dans un
état , et bientôt après vient le renchérissement des
objets de nécessité. Lorsque les économistes ont envisagé
le plus ou le moins de bras employés à la reproduction
de ces denrées , ils n'ont vu que la partie matérielle
du sujet qu'ils traitarent . Partout où le luxe
augmente le prix des objets dout il s'alimente , il augmente
bientôt de proche en proche le prix des objets
de besoin journalier ; sans cette conséquence forcée ,
le malheureux périrait de misère au milieu du travail.
Aussi , est- il remarquable que c'est constamment pendant
et à la suite des longues guerres que l'on aperçoit
un renchérissement sensible dans le prix de la vie.
Ceci demande à être expliqué.
C
"
Un des effets immanquables de la guerre , est de déplacer
les fortunes , d'en faire naître de nouvelles
souvent scandaleuses par la rapidité avec laquelle elles
s'élèvent. Par une conséquence nécessaire , les riches
nouveaux dégagés de toutes dettes de famille , de
toutes les obligations que le temps impose aux anciennes
fortunes , les riches nouveaux , riches à la fois
de tout ce qu'ils possèdent , parce qu'ils le tiennent
réellement dans leurs mains , mettent , à tout ce qui
les tente , un prix au dessus de sa valeur ; et comme
il est dans l'ordre des choses que ceux qui arrivent
tard , sans préparation , et comme par accident à une
grande fortune , aient beaucoup de tentations , il en
résulte nécessairement qu'ils déprécient l'argent par
THERMIDOR AN X. 235
la facilité qu'ils ont à le dépenser , ou , ce qui est la
même chose , qu'ils préparent et accomplissent le renchérissement
de toutes les denrées . La révolution et la
guerre ont donc contribué à augmenter le prix de la
vie en France ; et comme il est sans exemple que les
objets de nécessité journalière tombent de prix une fois
qu'ils ont reçu une valeur sanctionnée , quoique nous
n'ayons pas de billets de crédit en France ( le peu qu'il
y en a ne mérite pas d'être compté ) , il n'est pas moins
incontestable qu'il faut beaucoup plus d'argent pour y
vivre maintenant , qu'il n'en fallait avant la révolution
et la guerre. C'est ce dont les étrangers s'aperçoivent.
L
La guerre a produit le même effet en Angleterre
qu'en France ; elle n'y a pas détruit les anciennes fortunes
, mais elle les a diminuées toutes , et elle en a
fait naître beaucoup de nouvelles . C'est aussi chez les
nouveaux riches , en Angleterre , que le luxe n'a point
de bornes ; et il suffit de voir le détail et le prix de
leurs fêtes pour être bien convaincu que l'argent n'y a
pas la même valeur , ou , ce qui est la même chose' ,
que les denrées sont augmentées de prix , toujours en
commençant par les objets de luxe et de plaisir. Ainsi
la proportion entre le prix de la vie en France et en
Angleterre est absolument la même qu'il y à douze ans ;
d'un côté et de l'autre , il y a eu augmentation ; la différence
pour le fonds ne vient que de celle qui existait
au moment où l'augmentation a commencé.
#
D'après cette manière de voir , il semblerait que le
bouleversement des fortunes , opéré en France par la
révolution , aurait dû changer , entre les deux pays ,
Ja proportion dans l'augmentation du prix de la vie ;
mais , à cet égard , l'Angleterre est dans un état permanent
de révolution. L'agiotage , suite nécessaire de
l'abondance du papier en circulation , le commerce
236 MERCURE DE FRANCE ,
1
4
maritime , si bardi en bénéfices , et le commerce de
'Inde , plus violent encore dans ses spéculations , y
produisent continuellement des fortunes scandaleuses ,
et ne permettent pas que les denrées restent jamais à
une valeur déterminée . De sorte qu'il est vrai de dire
que la paix fixerait en France le prix de la vie , tandis
qu'en Angleterre la paix ne pourrait le fixér ; c'est
pourquoi ce pays a vu constamment s'augmenter le
prix des denrées , les frais d'administration , la somme
des impôts , bien plus que toutes les autres nations ;
c'est un mouvement donné , et l'on ne prévoit pas comment
il pourra s'arrêter. Ce mouvement , précipité depuis
dix ans par l'effet de la guerre , a porté une atteinte
mortelle aux moeurs anglaises : le commerçant , dont
la première vertu est l'économie , est aujourd'hui avide
de luxe et de jouissances ; les spéculations se font sans
patience , et n'amènent souvent que des banqueroutes .
Aussi , malgré tous les avantages commerciaux de l'Angleterre
, il serait plus facile de rélever la fortune des
économes négociants hollandais , que d'assurer celle .
des négociants anglais maintenant hors de leur sphère ;
et jamais idée ne fut plus juste , plus politique , que
celle de porter sur Anvers une partie du commerce de
la France. C'est où règne l'esprit d'économie qu'il fant
seconder l'esprit de spéculation ; car alors tout est benéfice
et ressource pour l'état , tandis que tout projet
pour augmenter le commerce de Paris , par exemple ,
n'aurait pour résultat qu'une augmentation de luxe et
non de fortune.
La banque d'Angleterre , sans être la seule à émettre
des billets , est cependant la seule qui mérite d'être
envisagée , parce que ses billets sont réellement devenus
papier - monnaie depuis qu'ils sont reçus dans les
impositions , et regardés com me offre suffisante en jus-
.
THERMID OR AN X. 237
tice. Cette banque n'est plus que la banque du gouvernement
; et s'il en fallait une preuve entre mille
on la trouverait dans la hardiesse avec laquelle , au
commencement de 1797 , M. Pitt , sur un simple
ordre du conseil privé , suspendit le payement des billets
de la banque . Mais le fait suivant , passé en 1791 ,
avait déja montré la puissance du gouvernement sur
cet établissement .
Il est prouvé que les frais de régie de toute banqué
sont couverts par les billets qui se perdent . En 1791 ,
il restait à la banque sept cent mille livres sterl . d'ing
térêts qui n'avaient pas été réclamés , et sur lesquelles
le gouvernement emprunta à la banque cinq cent mille
livres sans intérêt. Comme on ne, fonde que les dettes
qui portent intérêt , cet emprunt de cinq cent mille
livres sterl . fait à la banque , n'est qu'une simple promesse
de lui rendre cette somme dans le cas où elle
serait réclamée , et , à coup sûr , elle ne le sera jamais .
Le gouvernement a donc pris à son profit un fonds qui
eût appartenu aux actionnaires de la banque , si elle
eût été libre . Par les intérêts non - réclamés qui ' existoient
en 1791 , époque à laquelle il ne circulait que
des billets d'une certaine valeur , qu'on juge du fonds
mort qu'il doit y avoir , maintenant que des billets ,
depuis une jusqu'à cinq livres , font la plus grande
partie du numéraire en circulation ; on sera convaincu
que les billets perdus couvrent nou - seulement les frais
de régie , mais qu'ils laissent encore un bénéfice considérable
sur lequel le gouvernement seul s'est ouvert
des droits.
De son propre aveu , la banque n'a pas , en valeur
réelle , plus de la moitié du fonds de ses billets en circulation
; le reste est en créances sur le gouvernement ,
et ce reste est considérable , Les trois quarts des biliets
238 MERCURE DE FRANCE ,
qu'elle émet , passent d'abord par les mains du ministère
; ainsi elle est trois fois plus la banque du gouvernement
qu'elle n'est celle du commerce . Ceci est
incontestable. Le commerce ne s'aide véritablement
que des banques particulières , et surtout du crédit qu'il
se fait à lui - même ; crédit dont on aura une juste idée
si on se rappelle que la ville de Lyon , dans le temps
de sa prospérité , faisait toutes ses opérations sans argent
et sans banque. Les grands payements s'opéraient
deux fois par an , et à jours déterminés ; alors les négociants
se réunissaient à la bourse , se présentaient
réciproquement les effets qu'ils avaient les uns sur les
autres , se soldaient de leurs propres billets , et terminaient
des comptes d'une valeur considérable , presque
toujours avec si peu de numéraire , qu'on ne s'apercevait
pas qu'il en circulât plus à Lyon à cette époque
qu'à toutes les autres . Voilà le vrai crédit du commerce
; et , si nous avions eu des écrivains pour le
vanter , l'Europe commerçante serait restée en admiration
devant ce moyen de faire de grandes choses sans
argent et sans billets de banque , c'est-à - dire , par la
seule force du crédit abandonné à lui -même.
On retrouve , en grande partie , cet usage en Angle
terre , où tout se fait à crédit , non -seulement pour les
affaires de commerce qui se traitent à longs termes
mais même pour les dépenses particulières . Ceci mérite
d'être considéré comme la véritable cause de la
facilité avec laquelle le gouvernement ouvre et remplit
ses emprunts. Il en résulte ,
1.° Que les banquiers ne prennent point d'argent à
intérêt , parce qu'ils en ont toujours sans aucun intérêt .
Personne n'ayant besoin de beaucoup d'argent , tout
est déposé chez les banquiers , şur lesquels on donne
des mandats à volonté , et qui calculent si bien les
THERMIDOR AN X. 239
sommes qu'on peut tirer sur eux , qu'ils savent au juste
combien il leur est permis de sortir de leur caisse pour
faire valoir,
2.° Que les marchands eux -mêmes prennent peu d'ar
gent à intérêt ; de sorte que tout se porte à la banque ,
la banque étant , pour ainsi dire , le seul intermédiaire
laissé aux particuliers pour faire valoir leur argent ,
d'autant plus que ses actions donnent un intérêt que
le commerce ne pourrait offrir sans faire douter de sa
stabilité.
Ceci explique pourquoi les emprunts du gouvernement
sont toujours faciles . C'est par l'intermédiaire de
la banque qu'il les remplit et qu'il les paye ; et comme
des fonds morts considerables sont toujours à la dispo
sition d'un certain nombre de banquiers , comme c'est
toujours à la banque qu'on portè les fonds morts qu'on
veut faire valoir , fonds immenses dans un pays où il
y a beaucoup de papiers en circulation et où tout se fait
à crédit , les emprunts du gouvernement se remplissent
avec facilité. Je dis plus , la banque chargée de la plus
grande partie des fonds des particuliers , chargée de
plus d'opérer presque tous les payements du gouvernement
, doit avoir sans cesse une idée si précise du
numéraire disponible , et conséquemment de la possi →
bilité d'un emprunt , que jamais le gouvernement n'en
ouvre sans avoir d'avance la certitude de le remplir ,
et sans connaître à quelles conditions il sera rempli .
La facilité avec laquelle le gouvernement remplit les
emprunts qu'il ouvre , tient donc à ce que les particu
liers opérant toujours à crédit , et déposant en général
leur argent chez les banquiers , il y a toujours une quantité
de fonds disponibles d'autant plus grande , qu'ily
a beaucoup de billets en circulation , Quant au bas
prix de l'intérêt auquel le gouvernement emprunte , il
faut l'attribuer à ce que faisant payer les intérêts de ses
:
240 MERCURE DE FRANCE ,
le
emprunts par l'intermédiaire de la banque , il lui donne,
pour chaque emprunt , une somme annuelle pour
salaire de la peine qu'elle prend à faire le payement
desdites rentes , somme qui , en grande partie , tourne
au profit des compagnies qui se présentent pour rémplir
les emprunts , et qui les dédommage du bas prix
de l'intérêt auquel elles prêtent . Des banquiers qui ,
faute d'avoir fait ce calcul , ont , dans des emprunts ,
voulu rivaliser avec les le gouvernement , par
capitalistes liés au sort de la banque , ont été ruinés
et cela devait être.
Ouverts
Je résumerai les deux alinéa ci - dessus dans une
réflexion qui peut en faire naître d'autres : C'est que
le crédit d'un gouvernement est grand à proportion dư
crédit que les particuliers se font entre eux . Si le papiermonnaie
, ou le papier crédit quelconque , est dans
une quantité telle que les affaires se traitent au comptant
( comme on l'a vu en France pendant les assignats )
ou si le défaut de confiance produit le même effet , le
gouvernement n'aura et ne pourra¸ avoir aucun crédit ;
donc si la banque d'Angleterre faisait , pour le com
merce , autant qu'on se l'imagine en Europe , le commerce
perdrait l'habitude de compter sur son propie
crédit , et celui du gouvernement diminuerait dans la
même proportion . On emprunte , beaucoup chez les
peuples commerçants , moins peut -être parce qu'ils
sont riches en numéraire , que parce qu'il n'est pas de'
commerce sans crédit , et que le crédit leur read inutile
une partie de l'argent qui , chez les nations'
qui ne sont pas commerçantes , est indispensable pour
toutes les opérations . Une loi vigoureuse contre les
banqueroutes , serait une loi favorable au crédit du
gouvernement , par cela même qu'elle assurerait le
crédit entre les particuliers.
La suite à un autre Numéro .
( N.° LVII ). 12 Thermidor an 10 .
MERCURE
DE
FRANCE.
LITTÉRATURE.
POÉSIE .
ÉPITRE A BONAPARTE.
Toi , qui de l'univers dissipant les alarmes ,
Fais succéder la paix au tumulte des armes ,
Et , sage en tes conseils , invincible aux combats ,
Sais gouverner , défendre et fonder des états ,
Pardonne , si , cédant à l'ardeur qui l'inspire ,
Une muse inconnue ose prendre la lyre ,
Et chanter en ce jour tes immortels exploits !
Nos Virgiles bientôt , de leurs brillantes voix ,
Dans leurs vers avoués du Dieu de l'harmonie ,
Sauront plus dignement célébrer ton génie.
Ils diront les hauts faits d'un Alcide nouveau ;
Moi , j'en vais esquisser le rápide tableau.
Tandis qu'aux bords du Rhin une invincible armée
Sur se's hardis succès fixait la renommée ,
16
9.
242 MERCURE DE FRANCE ,
Nos soldats indignés , presque nus , sans secours ,
Près des Alpes en vain combattaient pour leurs jours.
Tu parus , et tout prit une face nouvelle.
Aux Rois coalisés la fortune infidelle
S'attacha pour jamais à tes fiers étendards .
Cette chaîne de monts , ces puissants boulevards
Qui , le front couronné d'une éternelle glace ,
Portent jusques au ciel leur cime et leur audace ,
Opposaient vainement à tes pas triomphants ,
Leur masse , leurs frimas , leurs neiges , leurs torrents .
Ils ont vu l'Italie à ton char enchaînée ;
Et , nfarchant vers les murs de Vienne consternée ,
Sur toi de l'univers attirant les regards ,
Tu menaçais déja le tróne des Césars ;
Un immortel laurier allait ceindre ta tête ……..
Mais toi-même arrêtant ta rapide conquête ,
De l'Autriche à genoux trop modeste vainqueur ,
Tu reçus le grand nom de pacificateur ;
Et , te frayant bientôt un chemin sur les ondes ,
Vers l'Egypte étonnée et ses plaines fécondes ,
On te vit rechercher , ennemi du repos ,
Une gloire nouvelle et des périls nouveaux.
Là , loin des champs français qu'illustra ton épée ,
Des plus vastes objets ta grande ame occupée
Meditait un projet utile à l'univers.
Dans l'Egypte asservic , au fond de ses déserts ,
Tu rappelais les arts à te suivre fidelles.
La victoire déja , de ses puissantes ailes ,
Protégeait tes travaux et tes hardis desseins ;
Et nouveau Sésostris , de ces climats lointains ,
Des beaux lieux que le Nil arrose de ses ondes ,
Tu voulais faire encor le lien des deux mondes.
THERMIDOR AN X. 243
1
Mais bientôt la Patrie eut besoin de ton bras.
Pour la seconde fois le signal des combats
Appelle aux champs d'honneur ses guerriers intrépides .
Des bords de la Tamise aux Palus - Méotides ,
Les peuples sont armés contre sa liberté.
Le superbe Hongrois , le Tartare indompté ,
Le Russe belliqueux , le Sarmate sauvage ,
Avides de butin , respirant le carnage ,
Comme un torrent fougueux , sur nous précipités ,
Envahissent nos champs , menacent nos cités ......
Où sont ces généraux connus de la victoire ?...
Ce Joubert , ton ami , compagnon de ta gloire ,
Qui , du sein de l'hymen , s'élançant aux combats ,
En cherchant le triomphe , a trouvé le trépas ?
Ce Moreau qui , deux fois , par ses belles retraites ,
Illustra nos revers , et vengea nos défaites :
Moreau nouveau Turenne , à l'Autriche fatal ?
Masséna , son émule et presque son égal ,
Dont Gènes admira la défense hardie ,
Vainqueur de Suwarow , sauveur de l'Helvétie ?......
Tous ces chefs , loin de toi , flottants , irrésolus ,
Comba taient l'ennemi , mais ne l'attaquaient plus.
On eût dit qu'à tes pas la victoire attachée ,
Dans le fond des déserts avec toi fût cachée ,
Et que tant de héros , favoris du Dieu Mars ,
De la guerre , sans toi , redoutaient les hasards.
Des bords de l'Orient , de la brûlante Afrique ,
Vole enfin le vengeur de notre République.
Il part les éléments , à ses ordres soumis ,
Respectent son audace …..... Au fer des ennemis ,
244 MERCURE DE FRANCE ,
A leurs nombreux vaisseaux , protégés par Nuptune ,
Il échappe , il arrive .... Enfant de la fortune ,
Tu parais , et déja tes invincibles mains
Enchaînent l'anarchie et changent nos destins.
Aux fureurs des partis , à leur aveugle rage ,
On te voit opposer ton tranquille courage ,
Et bientôt , à ta voix , désarmés , réunis ,
Les plus cruels rivaux , les plus fiers ennemis
Immolent à l'Etat leur vengeance homicide.
Législateur , guerrier , indomptable , intrépide ,
Tu cours en Italie , et l'aigle des Césars
Ne peut à Maringo soutenir tes regards.
Des rives du Tésin , jusqu'aux sources du Tibre ,
Pour la seconde fois s'élève un peuple libre :
Monument glorieux , digne de tes travaux !
La Toscane obéit à des maîtres nouveaux ,
Et l'Europe déja , dans une paix profonde ,
Te nomme le héros , le bienfaiteur du monde,
Mais l'implacable Anglais , ce fier tyran des mers ,
Semblait vouloir encore armer tout l'univers ;
Enfermé dans son île , à l'abri des orages ,
Il pouvait défier nos superbes courages .
Par quels ressorts cachés , quels prodiges nouveaux ,
Bonaparte , as - tu pu , sans flottes , sans vaisseaux ,
Et par le seul effort de ton puissant génie ,
De deux peuples rivaux rétablir l'harmonie:?
Déja l'airain brûlant , en tonnant dans les airs ,
A proclamé la paix de ce vaste univers ;
Son bruit a retenti dans les deux hémisphères ,
Et dans le monde entier il n'est plus que des frères.
THERMIDOR AN X
En vain , dans l'occident , un barbare Africain
De la France voulut affronter le destin.
Cet esclave farouche , affranchi de sa chaîne
N'a que trop usurpé la grandeur souveraine .
Son empire odieux est enfin renversé :
Il expie , en tombant , le sang qu'il a verse.
Mais plus grand dans la paix encor que dans la guerre ,
C'est par d'autres vertus qu'exemple de la terre ,
Tu veux , digne rival des plus sages des rois ,
Faire aimer ton triomphe et chérir tes exploits.
Dans nos temples détruits , profanés , solitaires ,
Où l'horrible athéisme , et ses affreux sectaires ,
Ont trop longtemps bravé les cieux et les mortels ,
Tes mains ont relevé nos antiques autels .
Ces prêtres , ces vieillards , qu'une aveng'e furie
Plongea dans les cachots , chassa de leur patrie ,
Du fond de leur exil accourent à ta voix :
Il n'est plus de proscrits sous tes heureuses lois .
On te voit , dédaignant l'orgueil de la victoire ,
Chercher dans les beaux - arts une plus douce gloire ;
Et celui qui , naguère , au milieu des combats ,
D'un ceil calme et serein défiait le trépas ,
Protecteur et rival des amants d'Uranie ,
Partage leurs travaux , étoune leur génie.
Entouré de savants , de sages et d'amis ,
Illustrés dans la pourpre , avoués par Thémis ,
Il médite avec eux , dans un docte silence ,
Ce code , objet des voeux de cet empire immense .
Tels ces Consuls fameux , ces maîtres des humains ,
Ces enfants du Dieu Mars , ces immortels Romains ,
IDL. 176
246 MERCURE DE FRANCE ,
Après avoir soumis l'univers en alarmes ,
Consacraient à leurs dieux leurs redoutables armes
Et rendant au Sénat leurs paisibles arrêts ,
De tous les citoyens réglaient les intérêts .
Poursuis , Napoléon , ta brillante carrière !
Puissent tes ennemis , du sein de la poussière ,
Frappés de ton éclat , de ta gloire éblouis ,
Voir leur haine impuissante et leurs complots punis !
Sois le génie heureux qui préside à l'empire ! ..
La France te ehérit , et l'univers t'admire :
Il te nomme parmi les plus grands des humains .
La victoire et la paix , de leurs puissantes mains ,
A côté des héros qu'illustra leur audace ,
T'ont marqué pour jamais une première place .
Et vous , fils de Linus , mortels aimés des Dieux ,
Vous d'un peuple guerrier poètes belliqueux ,
C'est assez par vos chants , vos hymnes de victoire ,
L'exciter aux combats , le pousser à la gloire.
Venez , il en est temps , par de plus doux accords ,
De ce peuple enchanté célébrer les transports,
La paix a couronné sa constance immortelle.
O France à ton Consul la fortune fidelle
Signale chaque jour par des bienfaits nouveaux.
Tes flottes vont sortir d'un indigne repos ;
On les verra bientôt s'élancer sur les ondes ,
Et tes braves marins , parcourant les deux mondes ,
Se plairont à redire à l'univers charmé ,
Ce que peut un héros par la gloire animé.
Du nord jusqu'au midi , du couchant à l'aurore ,
Le commerce en tes ports va ramener encore
Les plus riches tributs des lieux les plus lointains.
THERMIDOR AN X. 247
Rien ne peut arrêter tes rapides destins ;
Et , tour-à-tour l'exemple et l'effroi de la terre ,
Tu règnes par les arts , ainsi que par la guerre.
P. CALLANDREAU , homme de loi.
iI OOGG OG RIPHE.
Sur dix pieds , cher lecteur , au gré de ton envie ,
Je t'apprends à régler le cours de cette vie .
Et tu pourras connaître aisément qui je suis ,
Quoiqu'on m'ait , de nos jours , voulu changer de face .
C'est surtout aux comptoirs que je trouve ma place .
D'ailleurs , étant commun , et d'un modique prix ,'
A gens de tous états , je deviens fort utile ;
Aux plus sages d'entr'eux j'offre même un asile .
En me décomposant , tu trouveras dans moi
Le nom d'un grand prophète , et celui d'un grand roi
Qui fut usurpateur d'un trône de l'Asie ; ་
Celui qui , dans son vol , allant trop près des cieux ,
A trouvé dans les mers un trépas glorieux ; .
Deux rivières de France , un fleuve d'Italie ,
Un poète qu'on voit justement applaudir ,
Ce que nous aimons tous aux lèvres d'Emilié ,
Ce marais si fameux qui vit l'hydre périr ;
Un coffiet dont le nom annonce la richesse ,
Ce qui n'existe pas , un des quatre éléments ,
Celle dont un oiseau posséda la tendresse ,
Et ce qu'un fier coursier laisse flotter au vent ;
Une ville d'Egypte , une autre en Normandie
Un arbrisseau rampant , un juge de Turquie ,
Le nom d'un peuple ancien , la boisson du Normand ,
Un poisson d'eau salée , un repas nécessaire ,
L'action qu'un voleur a plus de peine à faire ,
1
248 MERCURE DE FRANCE ;
Des arbres toujours verts le plus beau , le plus grand ;
Une espèce de chien chéri de mainte belle ,
Une arme des anciens , celle des Paladins ;
Un animal rusé , le plus beau des jardins ,
Ce qui , prenant sans peine une forme nouvelle ,
Périt en t'éclairant aux offices divins .
Par R. D. D. L. , abonné.
CHARA D E.
Tu dois à mon premier les enfants de ton fils ;
A bien des gens en vain mon second fut promis ;
Mon tout est la terreur des vaisseaux ennemis.
ENIGM E.
Le nom que j'ai , lecteur , avant de naître ,
Quand je suis né ne me sied déja plus.
En m'attendant tu me verras peut - être ;
Mais aujourd'hui pour me connaître
Tes efforts seraient superflus.
Mots de l'Enigme , des deux Logogriphes et
de la Charade insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme est carbo , charbon .
cr
Le mot du 1er Logogriphe est calamus , plume.
Le mot du 2. Logogrihpe est cidre , où l'on trouve
cire et ire .
THERMIDOR AN X. 249
EUVRES dramatiques du comte Alfieri ,
traduites de l'italien , par C. B. Petitot , 4
vol. in- 8.º . Prix 16 fr. et 20 fr. francs
de port. A Paris , chez Giguet et Michaud ,
imprimeurs- libraires , rue des Bons - Enfants ,
N. 6 , et chez Lenormant imprimeurlibraire
, rue des Prêtres Saint- Germainl'Auxerrois
, n.º 42 .
"
LE
E goût des spectacles
est aujourd'hui
plus ou
moins
répandu
chez toutes
les nations
de l'Europe
,
et depuis
Pétersbourg
jusqu'à
Lisbonne
, il n'y
a pas une ville un peu considérable
où l'on n'ait
élevé
un théâtre
, qui , par la nature
des pièces
qu'on
y représente
, par la manière
dont elles
sont jouées
et par l'accueil
qu'elles
reçoivent
,
peut donner
la véritable
mesure
du degré
de
civilisation
où sont arrivés
les peuples
, du progrès
qu'ont
fait chez eux les beaux-arts ; enfin
de l'esprit
public
qui les anime
. L'art
dramatique
est cultivé
avec plus ou moins
de succès
à Madrid
, à Vienne
, à Londres
; mais ni l'Espagne
, où depuis
deux siécles
il est toujours
à
son berceau
, ni l'Allemagne
où l'effrayante
fécondité
des Schiller
et des Kotzbue
semble
le condamner
à une longue
enfance
, ni l'Angleterre
si supérieure
aux deux
autres
, et
à laquelle
il n'a manqué
que la raison
et le
goût pour polir les essais
informes
du génie ,
n'ont
encore
rien à opposer
aux chef- d'oeuvres
de la Grèce , et sous ce rapport
Paris seul peut
rivaliser
avec Athènes
,
250 MERCURE DE FRANCE ,
Le Génie peut éclore dans un siécle d'ignorance
et être la production du climat le plus sauvage
; semblable à l'éclair , il franchit l'espace ,
il perce la nuit des temps , il brille à la fois
dans les points les plus éloignés ; mais c'est
toujours d'un seul point que vient nous éclairer
le goût , et ses rayons , pareils à la lumière
douce et égale que répand l'aurore d'un beau
jour , émanent tous du même centre . Il n'y a
il ne peut y avoir qu'un seul foyer où l'on entretienne
ce feu sacré , dont la Grèce autrefois
fut dépositaire , qui depuis fut transféré à
Rome , et qui aujourd'hui est devenu l'héritage
de la France , par le soin qu'ont pris de le recueillir
et de le ranimer les grands écrivains du
siécle de Louis XIV. En vain on nous répète
que , dans l'état actuel de l'Europe , les connaissances
, par la facilité des communications ,
prennent partout le même niveau . Si on excepte
une classe d'hommes peu nombreuse ,
qu'une éducation plus soignée amène à peu près
au même degré dans tous les pays , nulle part
on ne retrouvera plus de lumières qu'en France ,
nulle part on ne verra , dans la classe ordinaire ,
plus de personnes en état de goûter et d'apprécier
les productions de l'esprit . Il ne suffit pas
qu'il se rencontre dans une nation quelques gens
éclairés , il faut que le goût y soit général pour
qu'on applaudisse des beautés simples et naturelles
du genre de celles qu'offrent Sophocle
et Racine. Que l'on vante tant que l'on voudra
nos voisins , le peuple qui ne voit rien au
dessus des beautés monstrueuses de Shakespear ,
ne saurait , sous le rapport du goût et des
lumières , le disputer à celui qui prend plaisir
THERMIDOR AN X. 251
aux immortels ouvrages de l'auteur d'Athalie .
C'est la France qui la première a su transporter
sur son théâtre toutes les beautés de la
scène antique , et se les approprier en les adaptant
aux moeurs et au génie des modernes. Elle seule
a conservé le sentiment du beau , qui doit être le
même dans tous les temps et dans tous les
pays , parce qu'il est fondé sur les règles immuables
de la raison .
les

Ainsi l'art , quant au fond , n'a pas changé ;
la loi des trois unités subsiste aujourd'hui comme
du temps d'Aristote ; la piété , la terreur ,
grandes passions humaines sont toujours les
ressorts de la tragédie ; mais nos usages , si
différents à quelques égards de ceux des Grecs
et des Romains , ont dû modifier les formes théatrales.
En effet , nos théâtres sont bornés , ceux
des anciens étaient immenses ; ils chantaient
plutôt qu'ils ne déclamaient leurs tragédies ,,
nous récitons les nôtres ; ils n'avaient pas d'actrices
, et tous les rôles de leurs pièces étaient
remplis par des hommes ; chez nous les femmes
admises sur la scène , ajoutent encore au plaisir
en rendant l'illusion plus parfaite . Si la suppression
des choeurs ôte quelque chose à la pompe
du spectacle , nous regagnons en vraisemblance
ce que nous perdons du côté de l'appareil . Si nost
assemblées sont moins nombreuses , elles sont
en général mieux choisies ; enfin la nature chez
nous a moins besoin d'être exagérée , et notre
scène plus resserrée se prête à des effets qui
seraient absolument perdus sur un plus grand
théâtre. Ces avantages dont étaient susceptibles
les pièces modernes , Racine les a mieux sentis
que personne , lorsqu'il nous a développé les
1
252 MERCURE DE FRANCE ,
nuances les plus délicates des passions . Tout
admirateur qu'il était des anciens , il n'a point
courbé servilement son génie devant le leur ;
il a évoqué les ombres de Sophocle et d'Euripide
; mais c'est sa voix et non la leur qu'il
nous a fait entendre ; il s'est rendu propre tout
ce qu'il leur a emprunté ; enfin il a tellement
perfectionné ses modèles que c'est désormais
dans ses écrits que les modernes doivent puiser
les principes de l'art théatral . En effet , les langues
anciennes , et surtout la langue grecque
ne sont à la portée que d'un petit nombre de
savants , tandis que le français est devenu classique
; on l'apprend , comme on étudiait autrefois
le grec à Rome , et dans toute l'Europe
son étude fait partie d'une éducation libérale.
C'est à nos richesses littéraires en tout genre ,
et surtout à la supériorité de notre théâtre ,
qu'est due l'universalité de la langue française .
Cette supériorité est généralement reconnue , et
l'Angleterre seule , aveuglée par des préventions
nationales , a voulu nous contester le
premier rang ; mais cette prétendue rivalité ne
fait que retarder chez elle les progrès de l'art ,
et assurer à jamais notre prééminence .
Par une sorte de fatalité , l'Italie elle - même ,
si riche en productions d'un autre genre , a été
longtemps sans voir éclore dans son sein une
bonne tragédie . Rome ancienne fut à peu près
réduite aux déclamations de Sénèque , et l'Italie
moderne , avant Alfieri , pouvait à peine citer
deux pièces dont les titres eussent traversé les
monts. La Sophonisbe de Trissino , la Mérope de
Maflei n'étaient guères connues que de nom ,
et leur réputation devenait un objet de surTHERMIDOR
AN X. 253
prise pour ceux qu'elle avait engagés à les lire.
On a voulu assigner différentes causes de cette..
stérilité , comme si elle était particulière à l'Italie ;
mais sans nous engager dans une discussion
oiseuse , tâchons de faire connaître le seul auteur
tragique qu'elle puisse offrir aux étrangers.
Alfieri a composé dix-neuf tragédies ; il est
à remarquer qu'il n'a lutté qu'une seule fois
avec Racine , dans le sujet de la Thébaide , ou
des Frères ennemis , tandis qu'il entre jusqu'à
cinq fois en lice avec Voltaire , dont il ne craint .
pas de refaire les meilleurs pièces telles que
Mérope , Oreste , Brutus , la Mort de Cesar.
Nous allons comparer l'Oreste d'Alfieri avec
celui de Voltaire et avec l'Electre de Sophocle
et de Crébillon . Cette comparaison , précédée
de quelques détails sur le système tragique
qu'a adopté l'auteur italien , mettra nos lecteurs
à même d'apprécier sa manière et de juger de
ses beautés et de ses défauts . Voici comme il
s'exprime lui-même :
fr
"
"
"
La tragédie en 5 actes , remplie par le sujet seul ,
dialoguée par les personnages agissants , et non par
des. confidents et des spectateurs de l'action ; la tragédie
ourdie d'un seul fil , rapide autant qne le permettent
les passions qui cherchent plus ou moins à
s'étendre , simple avec art , terrible sans qu'elle outre
la nature , brûlante comme mon coeur me l'a inspirée
, voilà la tragédie que j'ai conçue , que j'ai peut-
« être indiquée , et dont je n'ose me flatter d'avoir
donné des exemples .
K
К
"
"
"
"
L'auteur ( dit -il dans un autre endroit en parlant
de lui - même ) s'est privé de tout ce qui pouvait nuire
« à la simplicité du sujet , dont il s'est fait une loi
sacrée de ne jamais s'écarter depuis le premier vers
jusqu'au dernier . Dans les autres tragédies on peut
perdre des scènes entières sans cesser de suivre l'action
; dans celle- ci on ne peut perdre un seul vers
"
"
64
254 MERCURE DE FRANCE ,
Π
" sans que l'intelligence et la clarté n'en souffrent beau-
" coup . ; on n'y voit point de ces personnages
inconnus à eux - mêmes et aux autres , etc. »
L'estimable - traducteur d'Alfieri , le citoyen
Petitot , dans un discours préliminaire plein de
goût et d'observations judicieuses , a remarqué ,
avec raison , que si cette simplicité grecque , à
laquelle l'auteur s'était religieusement attaché ,
rendait ses pièces plus rapides , et donnait lieu
à des beautés du premier ordre , d'un autre côté
.elle le forçait à multiplier les monologues , et
à reproduire souvent les mêmes situations. Ses
tragédies , à force d'être simples , sont quelquefois
arides et même obscures , tandis que
Racine a très bien senti qu'il fallait remplir le
vide que laissait chez nous la suppression des
choeurs des anciens par des développements et
par des épisodes liés au sujet. Les beautés de
détail doivent nous dédommager de la pompe
dont leurs théâtres étaient susceptibles , et que
ne peuvent comporter les nôtres ; mais venons
à l'examen d'Oreste.
On sent bien qu'il s'agit moins ici de faire
l'analyse des quatre pièces que nous allons
comparer , que de présenter un aperçu rapide
de la manière dont chaque auteur a envisagé
son sujet . Dans Sophocle , l'exposition a lieu
dès la première scène entre Oreste et son go!! -'
verneur , personnage conforme à la simplicité
des moeurs antiques plus lié à l'action
que ne l'est le Pammène de Voltaire ; mais qui
ne s'empare pas du principal rôle , comme le
Palamède de Crébillon ; ils développent leur
projet , ils vont l'exécuter. Electre arrive et toute
la scène est remplie de sa douleur ; la vengeance
"
THERMIDOR AN X. 255
de son père , le retour de son frère , voilà les
seules idées qui l'occupent. La douceur de
Chrysothémis contraste avec ses emportements ;
elle avoue elle -même que ses discours ne conviennent
ni à son sexe ni à son âge ; mais elle
est aigrie par un long malheur , elle est injustement
opprimée ; quelles plaintes peuvent être
plus légitimes ? Le caractère de Clitemnestre
est odieux comme il devait l'être . Les regrets
qu'elle éprouve en apprenant la mort de son
fils sont bientôt étouffés par la joie de se voir
enfin délivrée des craintes que lui inspirait le
retour d'Oreste . Ce n'est pas pour elle qu'a
voulu nous intéresser Sophocle , c'est pour
Electre , en faveur de laquelle l'intérêt est
porté à son comble dans la fameuse scène de
l'Urne , imitée par Voltaire . Quant au dénouement
, il est terrible , il est affreux . Oreste poignarde
sa mère , et son bras n'est pas égaré ,
comme l'ont supposé les auteurs modernes. On
entend derrière le théâtre les cris de Clitemnestre
qui demande grace à son fils , et Electre
l'exhorte à consommer la vengeance . Au même
moment Egyste arrive , il vient d'apprendre la
mort d'Oreste ; il demande à voir son cadavre ;
il lève le voile , et il découvre le corps de Cli
temnestre. Oreste qui est toujours présent l'entraîne
au lieu où il a massacré Agamemnon
et c'est là qu'il va l'immoler en lui annonçant
que son corps sera privé de sépulture .
Crébillon , dans le plan de son Electre , s'est
entièrement écarté des combinaisons de Sophocle
; ne trouvant pas dans la pièce grecque
de quoi fournir la matière de cinq actes , il
a mieux aimé , dit- il , coudre à la sienne des
256 MERCURE DE FRANCE ,
épisodes que de la remplir par des déclamations.
Il y a longtemps qu'on a prononcé sur le
double amour aussi froid qu'inconvenant qu'il
a introduit dans un sujet aussi terrible ; mais
la force avec laquelle sont tracés les rôles de
Palamède et d'Electre ; les beautés sombres et
vraiment tragiques qu'offrent le dénouement
et les fureurs d'Oreste , couvrent et font presque
oublier ces défauts.
Un ouvrage dont la plupart des décisions
sont dictées par le Dieu du goût , le Cours de
littérature énonce positivement que l'Oreste de
Voltaire l'emporte de beaucoup sur l'Electre
de Sophocle ; mais l'infaillibilité de M. de
Labarpe semble l'abandonner dès qu'il s'agit
de juger Voltaire , et cet excellent critique n'a
pas toujours su se défendre d'une partialité bien
naturelle en faveur du grand homme dont il
avait été le contemporain , l'élève et l'ami. Sans
doute une grande partie des beautés de l'original
grec se retrouve dans la pièce française ,
et s'y retrouve revêtue du brillant coloris de
l'auteur de la Henriade . Mais , nous le demandons
, est - ce avoir embelli Sophocle que d'avoir
substitué tout un premier acte vide d'action à
l'exposition si rapide de l'Electre. Quelque
belles maximes que débite Pammène , est - ce un
personnage aussi agissant , aussi lié à la pièce
que l'est le gouverneur d'Oreste? Voltaire ne s'estil
pas mépris sur le genre d'intérêt qu'il devait
exciter , en calquant le rôle de Clitemnestre
sur celui de Sémiramis , et en offrant dans elle
une femme faible et repentante , au lieu de lui
conserver , comme a fait Sophocle , une attitude
fière et un coeur inaccessible aux remords .
THERMIDOR AN X. 257

La reconnaissance si naturelle et si touchaute
dans l'Electre , après la scène de l'Urne , estelle
aussi heureusement placée dans l'Oreste , où
le frère ne se déco ivre à sa soeur , que lorsque
cette dernière , abusée par un faux récit ,
vient pour le poignarder ? Enfin le soulèvement
du peuple en faveur d'Oreste , forme- t- il un dénouement
aussi vraisemblable , aussi tragique
que celui de Sophocle ?
Alfieri a imité une partie de ces défauts ; il en
a quelques- uns qui lui sont personnels , comme
il a des beautés qui ne sont qu'à lui . Il a pris
dans Voltaire le caractère de Clitemnestre et
le dénouement. Fidelle à ses principes , il a supprimé
le rôle de Chrysothémis et celui du gouverneur
d'Oreste. Electre et Pilade , Egysthe et
Clitemnestre , voilà tous les personnages de sa
piece. Le premier acte marche aussi peu vers
l'action que celui de Voltaire , il a de plus l'inconvénient
de commencer par un monologue.
Dans une scène entre Electre et Clitemnestre ,
la première révolte par sa dureté , et la seconde
intéresse par son repentir. Croyez-vous , dit Clitemnestre
, que je sois heureuse avec Egysthe ?
a
ELEC TR E.
Heureuse ! le méritez-vous ? Le ciel a
jamais les mortels ne fussent heures
crimes. Votre malheur est écrit dans le
« nel du destin. Vous n'éprouvez encore
86
"
"
« miers tourments ; un autre prix Jous es
" rives du Cocyte. La , vous serez obligée
nir les regards menaçants de l'époux' quic
" sassiné ; là , vous ferez frémir , ' à you e
33
;
ombres de nos aïeux ; là, vous entendez
inexorable des royaumes sombres , se placed
of
14
9.
258 MERCURE DE FRANCE ,
"
qu'il n'existe aucun supplice qui puisse égaler votre
a crime. »
"
18
·
"
CLITEM NESTRE.
·
Que puis-je vous dire ? implorer votre pitié ? je
ne la mérite pas. Cependant , ma fille , si vous pouviez
lire dans mon coeur.- Mais qui pourrait sans
" horreur porter ses regards dans le fond de ce coeur
« squillé d'un si grand crime. Je ne puis blâmer en
vous la haine , ni la colère. Vivante , j'éprouve
déja tous les tourments du Tartare. A peine ma
" main eut elle porté le coup qu'un repentir
prompt , mais hélas ! trop tardif, s'empara de moi .
Depuis ce moment , le spectre sanglant de mon époux
me poursuit la nuit et le jour, Si je veux marcher ,
me précède en laissant derrière lui une longue
à trace de sang; sur le trône , dans les festins , il s'assied
toujours à mes côtés . S'il arrive quelquefois que
« le soinmeil ferme mes yeux , ce spectre m'apparaît
dans mes songes ; je le vois déchirer sa plaie de ses
mains furieuses , les remplir d'un sang noir , et mé
jeter ce sang au visage. A d'affreuses nuits succèdent
des jours encore plus affreux ma vie est une
longue mort.Electre , quoique je sois criminelle ,
je suis toujours votre mère. Ne prenez -vous aucune
" part à mes plaintes ? »
и
"
"
"
"l
"
il
On voit qu'Alfiéri ne manque ni de traits de
force , ni de couleurs tragiques , quoiqu'il ne
les emploie pas toujours à propos . La scène suivante
où Egysthe reproche à Clitemnestre son
crime , en offre encore un exemple. Electre
témoin de leur querelle s'écrie :
"
" O joie nouvelle pour moi ! unique joie dont j'aie
joui depuis deux lustres ! Je vous vois tous les deux
" en proie à la colère et aux remords. J'entends ena
fin quelles doivent être les douceurs d'un amour
« adultère et homicide : il n'y a plus de prestige ;
u vous vous appréciez tous les deux. Puisse le mépris
« vous conduire à la haine , et la haine à la mort !
Dans Sophocle , les emportements d'Electre
THERMIDOR AN X. 259
sont justifiés par l'indigne traitement qu'elle
éprouve , par la dureté de Clitemnestre . Ici ,
c'est Electre qui injurie , qui menace sa mère
suppliante.
La pièce ne
la première scèneritablement
, comme
dans Voltaire , qu'au second arte . Encore , ans
[
et Pilade arrivent s
sans qu'on sache trop comment et sans avoir
de projet arrêté. Oreste s'y exprime plutôt en
fanfaron qu'en prince qui médite une entreprise
grande et difficile . Il ne parle que de massacrer
le tyran ; il se flatte que son épée , que
son nom seul suffira pour dissiper les soldats
d'Egysthe ; mais dans la scène suivante il revient
à cette fureur sombre qui est son vrai caractère
, et sa reconnaissance avec Electre y
est tracée d'une manière neuve . Les deux amis ,
sans connaître Electre , s'adressent à elle comme
des étrangers qui ont une nouvelle , importante
à communiquer au roi , Entrez , leur dit- elle
dans le palais , moi , j'irai vers la tombe.......
R
OREST E.
* La tombe ! où est - elle ? que renferme-t - elle ?
"
T
ELECT RE.

"
Ne la voyez -vous pas à droite ? c'est la tombe
d'Agamemnon . "
a
ORES TE.
O ciel ! »
ELECT RE .
Vous , frémissez à cette vue ; vous avez donc été
« instruits de l'horrible mort qu'ir trouva en revenant
. à Argos ?
PILA D E.
Où le bruit n'en est il pas parvenú. »
260 MERCURE DE FRANCE ,
"
OREST E.
« O tombe sacrée du roi des rois ! n'attends-tu pas
une victime ? tu l'auras . »
ELECT RE.
"
Que dit-il ?
"
PILA D E.
Je ne l'ai 'entendu . pas
"
ELECT RE,
Il parle de victime : pourquoi ? la mémoire d'Atride
lui est- elle chère ? »
PILA DE.
Depuis quelque temps il est privé de son père ;
ce lugubre aspect renouvelle sa douleur. ( à Oreste ) :
Rentre en toi - même , ami , Insensé , devais je me fier
" à toi ? »
"
ÉLECT RE. *
" I tient ses regards fixés sur cette tombe ; la fureur
étincelle dans ses yeux ; il semble méditer une
grande entreprise . O qui que vous soyez , que vou-
" lez-vous faire ? »

"
ORESTE
Laissez m'er le soin. »
PILA D E. " "
J
Il ne vous écoute déja plus. Madame , excusez
« ses transports insensés ; ne faites aucune attention à
ses discours ; il est hors de lui . ( à Oreste ) : Tu
"
" yeux donc absolument te découvrir ? »
"
OREST E.
Je plongerai mon épée dans le sein du traître ,
autant de fois qu'il est sorti de gouttes de sang de
" cette horrible plaie .
"
ÉLECT R E.
Il n'est point égaré ; un père ……..
THERMIDOR AN X. 261
OREST E.
Oui , un père me fut enlevé . O rage ! il n'est point
« encore vengé.
>>
ÉLECT RE.
Qui es-tu donc , si tu n'es Oreste ? »
PILA D E.
«
Qu'entends -je ? »
OREST E.
"
Oreste ! qui m'appelle ? »
PILA D E.
"
« Tu es perdu .
"
་་
ELECT R E.
Electre t'appelle ; je suis Electre ; c'est moi , mon
frère , qui te presse dans mes bras .
OREST E.
« Où suis -je ? que dit-elle ? Pilade ? »
ÉLECT RE.
" Pilade , Oreste , chassez toute crainte ; je ne vous
" ai point trompés . Oreste , je t'ai reconnu à ta fùreur
; à sa douleur , à son amour , peux-tu ne pas
« reconnaître Electre ?
ו נ
On peut , d'après ce morceau , se former
une idée du génie d'Alfiéri . Quelle vérité
quelle rapidité dans le dialogue ! Il faut avouer
qu'une pareille scène doit faire oublier bien
des défauts. On retrouve encore le même pinceau
, la même énergie portée jusqu'à la féro◄
citée dans la scène où Pilade et Oreste annoncent
à Clitemnestre la mort de son fils . Egysthe
est absent , la reine les rencontre et les interroge.
Les ménagements que Pilade croit devoir
prendre , forment un contraste frappant avec la
262 MERCURE DE FRANCE ,
dureté des réponses d'Oreste . Chacune de ses
réponses est un coup de poignard pour la malheureuse
mère , dont la douleur véritable ne
pent manquer d'intéresser le spectateur . La
même situation est traitée bien différemment
*
dans Sophocle ; Clitemnestre se ressouvient un
moment qu'elle est mère ; mais comme si elle
regrettait d'avoir donné quelque chose à la
nature , elle reprend bientôt son caractère odieux ,
et ne voit dans la mort de son fils qu'un événement
heureux qui và lui faire couler des jours
tranquilles , en la délivrant des craintes qui l'assiégeaient
sans cesse .
«
1 .
9 %
Dans l'entrevue avec Egysthe , les deux amis
sont découverts ; il ignore cependant lequel des
deux est Oreste . Ils veulent mourir l'un pour
l'autre ; mais ce combat de l'amitié , si sublime
dans Iphigénie en Tauride , produit ici peu d'effet
, parce qu'on sent bien qu'il est inutile ,
Egisthe , dit Electre en montrant Oreste , celui-
« ci est Pilade , et il te cache la vérité pour
«< sauver son ami .... Sauver son ami ? répond
Egysthe ! Eb ! ne mourrez-vous pas tous les
deux . Le dénouement se rapproche de celui
de Voltaire . Oreste et Pilede , qu'on envoyait
à la mort , sont delivrés par le peuple . Egysthe
fuit ; on le ramène chargé de chaînes, et Clitemnestre
, qui volait à sa défense , tombe avec
lui sous les coups d'Oreste . La scène où ce
dernier cherche Egy the pour l'immoler , est
encore remarquable par son énergie . Oreste
accourt furieux , et s'écrie :
Re
46
»
Qu'aucun de vous ne se prépare à tuer Egysthe ;
C'est , mon fer seul qui doit le frapper. Egysthe !
où es- tu , lâche ? Egysthe , où es-tu ! viens , la voix
THERMIDOR A N X. 263
de la mort t'appelle. Où es-tu ? ne sors - tu pas ?
" Ah ! perfide , tu te caches , mais c'est en vain ; je
te poursuivrai jusque dans le fond de l'Erèbe ; tu
« verras , tu' verras bientôt si je suis fils d'Atride.
ÉLECTRE.
2
«
Il n'est point ici . "
OREST E.
"
"
Perfides , vous l'avez peut-être immolé sans moi !
PILA DE.
- Il a fui de ce palais avant notre arrivée. »

OREST E.
Il se cache dans ce palais ; je saurai l'en tirer . Je
te traînerai par les cheveux , Egysthe. Tes prières
- sont vaines ; le ciel , la terre ne te déroberaient pas
à ma fureur ; je te ferai sillonner la poussière jusqu'à
la tombe d'Atride : là , je ferai couler à grands
flots tout son sang adultère.
«
"
*
n
ÉLECTRE.
Oreste , ne me crois-tu pas ? »
OREST E.
Qui es-tu ? je veux Egysthe. etc. »
Le lecteur , qui voudra pousser plus loin cet
examen , et suivre dans ses détails la comparaison
que nous avons indiquée , se convaincra
que Crébillon et Alfiéri , en se jetant dans des
excès contraires , ont une foule de beautés qu'ils
ne doivent qu'à eux ; que Voltaire , qui a le plus
suivi les traces de Sophocle , a évité une partie
de leurs défauts , et laisse cependant encore
beaucoup à desirer ; mais que le poète grec
plane au dessus d'eux tous , et que le sujet
d'Electre est encore à la disposition d'un homme
de génie .
Presque toutes les pièces d'Alfiéri mérite264
MERCURE DE FRANCE ,
-
7.
14
raient une pareille analyse , et presque toutes
offiiraient de nouvelles preuves de son talent ;
quoique plusieurs d'entre elles soient plus ou
moins défigurées par l'exagération de ses opinions
politiques. On y verrait que le C. Legouvé ,
dans Etéocle et Polinice , et surtout le C. Lemercier
, dans Agamemnon , ont su profiter des
tragédies composées par notre auteur , sur les
mêmes sujets . Il est difficile de deviner quel
motif a pu engager le traducteur à intervertir
l'ordre dans lequel Alfieri a composé ses pièces,
pour les assujettir à un ordre chronologique ,
basé sur les époques auxquelles ont eu eu les
actions qu'elles représentent. On aurait , ce semble
, mieux aimé voir dans l'auteur les progrès
du talent , et comparer les essais de sa jeunesse
aux productions d'un âge plus avancé. Quoi qu'il
en soit , par nos différentes citations nous avons
déja fait l'éloge du C. Petitot ; et l'on a dû remarquer
que sa traduction est précise , élégante ,
harmonieuse . Il a rendu l'énergie et la concision
du style de l'original , et en a évité l'obscurité ;
sorte de défaut qu'avait affecté, Alfieri , pour se
rapprocher du Dante , dont il était l'admirateur
passionné. Dans un discours préliminaire , composé
dans un excellent esprit, et dont nous avons
déja parlé , le C. Petitot doune des détails trèscurieux
sur la vie et sur les ouvrages politiques
du comte Alfiéri . On y verrà comment son ame
ardente se laissa entraîner à toutes les erreurs
démagogiques qu'il abjura depuis . " Nous terminerons
cet article par la citation suivante , tirée
d'un de ses ouvrages les plus féconds en principes
anarchiques , et dans lequel il s'exprime
ainsi sur la philosophie française. J
THERMIDOR AN X. 265

"
"
"
Une insouciance générale sur toutes les religions ,
fruit comme toutes les mauvaises choses de l'in-
" fluence d'un prince , nous porte à ne point admirer
les Saints comme de grands hommes , quoiqu'ils
- l'aient été. Cela vient je crois de cette demi - philosophie
universellement répandue dans ce siècle par
quelques écrivains très-agréables et très-bons quant
« au style ; mais superficiels et faux quant aux choses .
« Leurs livres , passant dans toutes les mains , écrits
- avec une séduisante facilité , donnent une certaine
« force d'esprit aux hommes qui n'en ont aucune par
eux mêmes ; il l'accroissent dans ceux qui en ont un
peu ; mais ceux à qui la nature en a donné une plus
grande , s'éloigneraient de la bonne route par la lecture
de ces livres , s'ils n'en avaient pas médité d'au
tres plus énergiques et plus vrais . Cette philosophie
légère empêche d'analyser , d'étudier et d'apprendre
" la science de l'homme de - là viennent ces vues
" courtes qui empêchent d'apercevoir le grand - homme
dans le saint , et le saint dans le grand-homme.
"
k
"
И
"
".
'Nous laisserons à nos lecteurs le soin de faire.
eux -mêmes les réflexions auxquelles pourraient
donner lieu ce passage remarquable ; elles nous
entraîneraient trop loin , et seraient d'ailleurs
trop étrangères au sujet que nous venons de
traiter .
DE WAILLY .
VARIÉTÉS.
ODE sur la mort de Dolomieu , précédée d'une notice
sur ce naturaliste ; par M.me Fortunée B. BRIquet ,
de la Société des belles lettres de Paris , chez Pougens ,
quai Voltaire , n.º 10.
Dolomieu était connu par son goût pour les sciences
et par des travaux utiles, dans la minéralogie. Sa vie
266 MERCURE DE FRANCE ,
me
et sa fortune étaient consacrées à recueillir les produits
des montagnes et des volcans ; la mort vint le surprendre
au milieu de ses recherches. Il doit à ses malheurs
une triste célébrité ; sa longue détention à Messine
abrégea peut - être ses jours ; mais elle lui valut
l'honneur de voir plusieurs Souverains s'intéresser à sa
délivrance qui fut une des conditions expresses de l'armistice
conclue , le 29 pluviose an IX , entre l'armée
française et les troupes napolitaines . La notice de
M. Fortunée Briquet est remplie de détails intéressants
sur ce savant estimable ; elle est d'ailleurs écrite
dans un style convenable au sujet. Tout ce qui demande
de la sensibilité et des graces est du ressort des
femmes ; leur ame s'épanche sans peine dans les conversations
comme sur le papier , et l'expression la plus
juste découle de leur plune avec la même facilité qu'elle
se serait venue placer sur leurs lèvres . Mais tout ce
qui exige du travail , des efforts , de la contrainte ,
tout ce qui ne peut être rendu facile qu'à force d'art ,
convient exclusivement aux hommes. Il semble surtout
que les transports du délire pindarique , si bien dépeints
par Rousseau dans son Ode au comte du Luc,
ne peuvent être éprouvés que par eux. Il est vrai que
Sapho a manié la lyre avec succès , mais le court fragment
qui nous reste de ses poésies , est entièrement
consacré à l'amour , et c'est peut - être le seul morceau
de verve qui soit jamais sorti de la tête d'une femme ;
encore est-il dicté par une passion brûlante. C'est
aux hommes à chanter , aux femmes à inspirer leurs
chants , comme l'a dit le C. Le Brun dans les jolis vers
qu'il adresse à une dame pour la détourner d'écrire :
« Voulez-vous ressembler aux Muses ,
«
Inspirez , mais n'écrivez pas. »
Nous ne serons pas aussi sévères que le C. Le Brun ,
nous ne sommes pas assez ennemis de nos plaisirs pour
1
THERMIDOR AN X. 267
me
vouloir empêcher les femmes de nous charmer quelquefois
par leur plume , comme elles le font si souvent
avec leurs voix . Il faudrait n'avoir pas lu les
lettres charmantes de M. de Sévigné pour leur interdire
le genre épistolaire . Celui des romans a été
traité par elles avec presqu'autant de succès . Mais des
genres plus sérieux effaroucheraient les graces qui doivent
toujours marcher à leur suite nous ne voulons
d'elles que des productions qui nous rappellent leurs
agréments .
"
Le C. Le Brun s'est lui-même un peu départi de
la sévérité de ses principes , dans le compte qu'il a
été chargé de rendre à la classe de littérature et beauxarts
de l'Institut , de l'Ode sur la mort de Dolomieu ;
et il n'a pu s'empêcher d'applaudir au talent de l'auteur.
Toute la classe a partagé les sentiments de son
rapporteur , et le C. Laporte du Theil , secrétaire , en
a été l'organe auprès de M. Fortunée Briquet , et
lui a adressé , au nom de ses confrères , une lettre de
remercîment où l'on retrouve toute urbanité et toute
la galanterie , française . Voici quelques strophes de cette
Ode , que le défaut d'espace ne nous permet pas de
citer tout entière .
me
Muses , d'un crêpe noir entourez vos portiques ;
Suspendez à leur voûte un lugubre flambeau .
O Muses ! entonnez de funèbres cantiques ;
Dolomieu descend au tombean .
• Depuis si peu de jours il revoyait ses proches ,
Ft ses nombreux amis , et ses admirateurs :
Il ressent de la mort les soudaines approches ;
Il meurt dans sa famille en pleurs.
*
Ah ! si par les accents d'un sublime délire ,
On pouvait vous fléchir , inflexibles Destins ,
Du Pindare français * il entendrait la lyre ;
Il s'assiérait à nos festing.
* Le Brun. ( Note de madame Briquet. )
268 MERCURE DE FRANCE ,
Cette dernière strophe paraît imitée de l'Ode adres
sée par l'ancien Pindare français au comte du Luc , et
que nous avons déja citée . Nous engageons nos lecteurs à
relire, à ce sujet , ce morceau de poésie , l'un des plus
beaux qui aient été faits dans notre langue.
Mais il n'est plus le temps des heureuses merveilles ,
Et deux fois vers la vie on ne prend point l'essor ;
En perdant Dolomieu , pour toujours de ses veilles
Nous perdons aussi le trésor .
O vous dont il eonnut les secrets , les abîmes ,
Montagnes et volcans , vous surtout , ô Simplon !
Il ne gravira plus vos orgueilleuses cimes ,
Le successeur de Daubenton .
Les strophes suivantes rappellent ce que Dolomieu
eut à souffrir pendant sa captivité. Il est toujours pénible
de s'arrêter sur de semblables détails , et nous
aimons mieux citer celle où l'auteur paye un juste
tribut de reconnaissance au président de la société
royale de Londres , qui était alors à Messine , et qui prodigua
toutes sortes de secours au savant prisonnier .
Illustre Anglais , ô Banck ! accepte nos hommages ;
Que rien de ton bonheur n'interrompe le cours.
Ton nom rayonnera de gloire dans les âges :
Le malheur reçut tes secours.
Il ne nous siérait pas de nous montrer plus difficile que
le citoyen le Brun et que l'Institut ; nous croyons cependant
que le talent de madame Fortunée Briquet
l'appelle à un autre genre que celui de l'Ode , qui exige
l'emploi de tous les moyens de la poésie , et dans lequek
il a été donné à si peu de personnes de réussit
THERMIDOR A X. 269
SPECTACLES.
THEATRE FRANCAIS DE LA RÉPUBLIQUE .
Aucune nouveauté ; mais la scène française supporte
une pareille disette. Elle a des magasins si bien fournis !
Corneille , Racine et Voltaire l'on approvisionnée pour
longtemps ; je ne parle pas de Molière , de Regnard et
de nos autres bons comiques : on dédaigne aujourd'hui
leurs productions.
Les comédiens français devraient cependant craindre
d'user leurs chef - d'oeuvres tragiques . Ils pourraient
varier davantage les plaisirs du public ; con serait bien
aise de voir paraître , de loin en loin , quelques ouvra
ges du second ordre ; Ino et Mé certe , de La Grange-
Chancel , ne serait pas indigne des honneurs de la représentation
; La Cléopâtre , de La Chapelle , a des
beautés qui seraient senties aujourd'hui. L'Absalon
de Duche , est un ouvrage fort supérieur à toutes nos
tragédies modernes. Il est surtout très injuste d'avoir'
banni du théâtre le Manlius , de La Fosse , la première
des tragédies de la seconde classe , preferable , même
pour l'art , la profondeur et l'énergie , à beaucoup de
pieces plus fameuses . On joue quelquefois Gabrielle de
Kergy , sans doute par complaisance pour une actrice
qui ne sait pas que l'expression d'un sentiment noble
et vrai fait plus briller le talent , que les convulsions ,
les cris , et le râlement de la poitrine ; mais Zelmire
qu'on ne joue jamais , Guston et Bayard qu'on joue,
très rarement , pourroient servir à nous reposer un peu
du sublime de Corneille et de la perfection de Racine.
Je nommerais ici le Warwick, de La Harpe , si cet
écrivain , jaloux désormais d'uue autre gloire et d'une
couronne moins, fragile , n'eût retiré toutes ses pièces.
du théâtre . Le destin le plus bizarre est celui de Campistron
; ce poete gascon a fourni la carrière la plus
brillante ; il a longtemps consolé Paris de la perte e
270 MERCURE DE FRANCE ,
Racine ; il a longtemps occupé , presque seul , le Théâtré
français. Le fameux acteur Baron fut pour lui.ce que
Le Kain fut depuis pour Voltaire. Baron avait fait
tomber l'enflure de la déclamation théatrate , il l'avait
ramenée à cette noble simplicité , qui s'allie si bien à
tous les effets tragiques ; ce qui dominait dans son jeu ,
c'était la finesse , l'intelligence , la grace et la dignité.
Il était bel homme , homme à bonnes fortunes , d'un
excellent ton , et d'une insupportable vanité. Pénetré
de ce grand principe que , même dans la peinture des
passions , il faut garder une certaine mesure ; qu'il
vaut mieux rester en deçà que d'aller au- delà , et
que le pathétique n'est qu'une difformité , lorsqu'il
n'est pas accompagné de la décence et de la grace :
Baron ne fut jamais sur la scène un furieux , un de
ces héros forcenés , qui ont plus besoin d'être exorcisés ,
qu'ils ne méritent d'être admirés ; il plaisait à l'esprit
sans l'étonner , et il aimait mieux toucher le coeur que
de le déchirer. Nous avons vu Baron , dit Voltaire ,
dans une de ses préfaces , il était noble et décent ,
mais c'était tout. C'était beaucoup Les tragédies de
Campistron semblaient faites pour lui , l'acteur couvrait
des agréments de sa diction , le style pauvre et nu
du poète. Il relevait les tirades les plus faibles , par
un accent enchanteur, Les femmes aimaient son air
et sa tournure , elles se plaisaient à l'entendre parler
d'amour ; telle était alors la délicatesse des moeurs et
de l'esprit , toutes les fibres du coeur étaient si sensibles
, qu'on n'avait pas besoin , pour l'émouvoir , d'atrocités
, de hurlements et de fureurs des sentiments
doux et tendres remuaient alors plus puissamment les
ames , que ne peuvent le faire aujourd'hui les meurt és
les crimes , les horreurs les plus recherchées , et tout
Fattirail de l'électricité dramatique. Dufresne et Grandval
ont marché sur les traces de Baron ; ils ont préféré
la décence , la noblesse et la grace au pathetique déchirant
qui , trop souvent , est accompagné de contorsions
hideuses. Ces trois acteurs avaient done laissé de
la place au talent extraordinaire de Le Kain . Cet acteur
fit une grande sensation , parce qu'il remua plus
forteme les ames , surtout parce qu'il trouva l'heureux
secret d'enchaîner sous les lois de l'art , les
2
THERMID OR AN X. 271 .
mouvements de l'ame les plus impétueux et les plus
déréglés , de conserver de belles formes aux emportements
les plus fougueux , et de raisonner jusqu'au délire
des passions. Mais Le Kain , une fois parvenu
aux dernières bornes de son art au plus haut degré
de l'expression tragique , qu'a -t- il laissé à faire à ses
successeurs ? Quelle ressource leur a - t - il léguée , sinon
les convulsions , les épilepsies , la frénésie , et pour
théâtre , l'hospice de Charenton . Voici comment un
art quelconque subit une décadence obligée , au moment
où il touche à sa perfection , parce que les artistes
veulent enchérir les uns sur les autres , et se signaler
par quelques innovations . Quand on ne peut plus
monter , il faut descendre au défaut de beautés nouvelles
, qui deviennent alors presqu'impossibles , on
essaie d'accréditer des défauts nouveaux . Pour revenir
à Campistron , toute sa gloire s'est évanouie avec
Baron . Ses tragédies n'étaient que des paroles sur lesquelles
Baron mettait la musique. Le charme est rompu .
Les oracles ont cessé ,
Colletet est trépassé.
"
ཀ G
"
:
Il n'y a aucune de ses pièces qui puissent se sou
tenir aujourd'hui sur la scène , si ce n'est Andronic
mais il serait absolument nécessaire que le rôle prin
cipal fat joué par Lafond.
?
Le Public , à tous les théâtre , est absolument dé-'
pendant des acteurs , parce qu'il peut , encore moins'
qu'eux , se passer de spectacles . Ils abusent de sa curiosité
, de son besoin ; et c'est ainsi que nous sommes
toujours asservis par nos passions ; la manie des spectacles
contribue à rendre les spectacles moins agréabies
, lorsque les comédiens , sans aucun effort , sans
aucun talent , attirent les spectateurs. Un acteur se
forme un petit état de certains rôles qu'il croit bien'
jouer l'amour - propre et la paresse l'engagent à s'en
tenir là , il est peu tenté de faire des excursions dans
Je répertoire , pour essayer des rôles dont il faut charger
sa mémoire , et dont il craint que son talent ne
soit écrasé. Ainsi , pour ménager sa tête et sa répu- '
tation , il faut que le public soit condamné à se nourrir
des mêmes mets jusqu'à la satiéte .
272 MERCURE DE FRANCE
THEATRE DE LOUVO I S.
Je ne compte pas parmi les nouveautés le Voyage
interrompu , ou l'Heureuse rencontre , malheureux avorton
qui n'a eu qu'une heure d'existence ; il fallait qu'il
renfermât de grands principes de mort ; car l'air de ce
théâtre est extrêmement favorable aux tempéraments
faibles ; on n'y meurt presque point , mais on y végete ,
et la santé dans ce pays- là ressemble à la convalescence.
10
THEATRE DU VAUDEVILLE.
Ce seroit une semaine bien funeste que celle qui
n'offriroit sur cette scene légère aucune production
nouvelle ; là , les nouveauté se succèdent et se chassent
comme les nuages et les flots : c'est - là qu'on a
résolu avec succes un problême en vain proposé depuis
longtemps , qui consiste à trouver un moyen de soutenir
un théâtre avec des pièces qui tombent .
4
On sait que le gouvernement vient de célébrer
d'une manière noble et philanthropique , cette fameuse
époque du 14 juillet , qui melait à de grands et mémorables
événements , des souvenirs douloureux pour
P'humanité. Il appartenait au génie réparateur et con- 1
servateur de faire de la reproduction de l'espèce humaine
un motif de fête de substituer à de vaines démonstrations
d'une alégresse stérile , la véritable joie des !
affections sociales. L'acte de bienfaisance le plus utiles
et le plus politique , est celui qui tend à combler, le
vide que tant de désastres ont laissé dans la population.
Le Vaudeville
n'a pas le vol assez hardi pour s'élever
aux vues sublimes d'intérêt public qui ont guidé le l
gouvernement dans ce nouveau mode de fête. Les
chansonniers de ce théâtre n'ont saist que le matériel
du sujet , et ils sont encore restés en arrière dụ thếâ- ;
tre Montansier , qui les , gagne toujours de vitesse,
Rose a deux amants , on pourroit même dire qu'elle en
THERMIDOR AN X. 273
REP.PRA
5.
a trois , car l'un des amants a deux noms . Le
protège Raimond ; son substitut est pour D
mais Duvivier et Raimond ne sont qu'un .
homme a changé son vrai nom de Duvivier
cher ses bonnes oeuvres , pour étouffer le vende
que des
la perte d'un procès gagné par son père etNTINE
ruiné le père de sa maitresse ; ce ne sont
prétextes , la véritable raison est la détresse du poète
qui a imaginé ce moyen bizarre de coudre quelques
scènes à son canevas . Du reste , ce Duvivier , suivant
l'usage , est un prodige d'humanité et de vertu . L'auteur
ne pouvait trop accumuler les actes de générosité
dans une pièce où il célébrait la bienfaisance du gouvernement.
C'est dommage que cet héroïsme, soit aussi
bannal sur la scène qu'il est rare dans le monde. Que
la société serait heureuse si les bonnes actions étoient
aussi aisées à faire qu'à supposer !
Le rival de Duvivier est une caricature ; c'est un
prote d'imprimerie nommé Mille -feuilles , et qui pis
est , un apprenti journaliste , par- conséquent il est rebuté
de sa maîtresse . Les auteurs devraient bien se
souvenir que les sarcasmes contre les journalistes sont
presqu'aussi usés au théâtre que les traits de bienfaisance
: c'est un honneur modique pour Duvivier de
l'emporter sur un journaliste , le plus haissable des
hommes aux yeux d'un poète du Vaudeville . Tel est
ce misérable et chetif croquis qui n'a dú sa frêle exis
fence qu'au mérite d'une circonstance heureuse , et
au respect des citoyens pour les opérations bienfaisantes
du gouvernement . Les auteurs sont les citoyens
BOUTARD et FONTENY .
ANNONCE S.
Les Amours de Zoroas et de Pancharis , Poème érotique
et didactique , ou Veillées d'un homme de lo sir
sur le culte de Cythérée pratiqué autrefois à Mi er ,
et telles qu'un initié du temple d'Amathonthe ies
9.
18 .
274 MERCURE DE FRANCE ,
a soustraites et publiées à Athènes ; ornées de plusieurs
morceaux relatifs à la génération , la germination
et autres fonctions intéressantes , tant chez
les animaux que chez les végétaux. Ouvrage traduit
sur la seconde édition de l'original latin , et enrichi
de notes critiques , historiques et philosophiques ;
par un amateur de l'Antiquité , 3 vol . in - 8.º , beau
papier , fig. , le texte en caractère de philosophie ,
les notes en petit romain , impression très - soignée .
Prix 12 fr. broché , et 16 fr. franc de port. A Paris ,
chez Levrault , quai Malaquais , au coin de la rue
des Petits -Augustins , Fuchs , rue des Mathurins ,
Patris , quai Malaquais , où l'on trouve aussi l'original
latin , I vol . in - 8 ° . Prix , 6 fr . broché. On a
tiré quelques exemplaires sur papier vélin.
-
Erotopsie , ou Coup d'oeil sur la Poésie érotique et
les Poètes grecs où latins qui se sont distingués en
ce genre. Ouvrage pouvant faire suite à celui du
docteur Petit- Radel , intitulé De Amoribus Pancharitis
et Zoroa. 1 vol . in - 8 . ° , beau papier , impression
soignée . Prix , 2 fr . 50 cent . br. Chez Levrault ,
quai Malaquais , au coin de la rue des Petits - Augustins
; Fuchs , rue des Mathurins ; Patris , quai
Malaquais . On trouve chez ces libraires l'original
latin , 1 vol . in - 8- ° broché 6 fr. On en a tiré quelques
exemplaires sur vélin
Bibliothéque Géographique et Instructive des Jeunes
Gens , ou Recueil de Voyages intéressants dans toutes
les parties du monde , pour l'instruction et l'am -
sement de la Jeunesse ; traduit de l'allemand de
Campe , auteur du Nouveau Robinson , etc.
THERMIDOR AN X. 275
POLITIQUE.
SUITE sur la Question proposée dans le N°
précédent ; si l'abondance des Billets qui
circulent en Angleterre , contribue au renchérissement
de toutes les denrées ?
LA stabilité de la banque dépend entièrement du
gouvernement qu'elle est obligée de servir , parce qu'il
est son plus fort débiteur , et que s'il était dans la
nécessité de lui manquer , il n'aurait d'autre parti à
prendre que de se substituer au même moment à la
place de la banque , pour régulariser la banqueroute à
son profit , chose toujours facile quand il y a de l'argent ;
et la banque en possède. Elle prétend avoir en valeur
réelle , indépendamment de toute créance sur le gouvernement
, la moitié du fonds de ses billets en circulation
. En Angleterre , toutes les fortunes , grandes
et petites , sont si liées au sort de la banque , que la
crainte d'une perte totale rendra sans cesse les esprits
souples à se prêter à des arrangements . C'est cette
crainte qui fit généralement approuver la hardiesse avec
laquelle M. Pitt suspendit le payement des billets de
la banque en 1797 , et qui fit croire à la situation de la
banque telle que le parlement la présenta bientôt
après.
Les Anglais ne discutent pas , ne veulent point discuter
la solidité de la banque ; ils savent qu'arithmétiquement
on prouverait qu'elle peut manquer ; mais ils
savent de même qu'il y a plus de cent ans qu'elle dure ,
et rien n'est plus convaincant pour l'esprit qu'un crédit
appuyé sur un siécle .
Le système des banques paraîtra beaucoup plus
simple quand on avouera ,
276 MERCURE DE FRANCE ,
.
1.° Qu'une banque ne devient nationale qu'avec
du temps ou beaucoup de prudence , et que lorsqu'elle
est arrivée à être banque nationale , elle n'est jamais
indépendante du gouvernement , quoiqu'il soit assez
politique de dire et de faire croire le contraire .
2.° Que le succès d'une banque tient à ce point important
, que nulle part les paresseux capitalistes ne
trouvent de leur argent un intérêt plus grand et plus
probablement sûr qu'à la banque.
3. Qu'une banque n'obtient de crédit qu'au ant
qu'elle a et qu'on lui suppose de l'argent .
4° Que la somme d'argent nécessaire à sa stabilité
doit être telle qu'en cas de mouvement dirigé contre
son crédit , elle possède toujours des fonds réels es
disponibles en assez grande quantité pour faire la loi
au mouvement.
Toute banque qui ne repose que sur son crédit peut
être renversée facilement , parce que ne faisant qu'emprunter
, elle reste à la merci de ses créanciers ; mais
lorsqu'elle a en mains le tiers seulement de la valeur
des billets qu'elle émet , elle reste plus forte que
chacun de ses créanciers , plus forte qu'aucune association
possible d'une partie de ses créanciers , qui ne
parviendront jamais à réunir entre eux une somme
égale à celle que possède la banque , et qui parviendraient
encore moins à avoir la même unité d'intérêts ,
d'expérience et de volontés . Dans cette situation , și
un mouvement se dirige contre elle , il suffit que lá
puissance du gouvernement lui obtienne quelques jours
de répit , et elle est sauvée , car l'argent qu'elle possède
lui permet de prévenir la réunion de ses créanciers , et
d'éblouir la masse par la quantité d'or et d'argent
qu'elle peut montrer.
La banque qui atteindrait le dernier point de perfection
de ces sortes d'établissement , serait celle qui
aurait en mains la presque totalité du numéraire reconnu
dans un état , et qui ne laisserait dans la circulation
que des billets représentant ce numéraire ; il est
certain qu'en émettant beaucoup plus de billets qu'elle
n'aurait de numéraire entre les mains , elle augmenterait
tous les moyens de jouissance et de prospérité ,
THERMIDOR AN XX.. 277
sans que son crédit pût être détruit que par elle -même.
La somme d'argent en circulation n'augmentant jamais
dans la même proportion que les denrées de toutes
espèces , le papier - crédit devient indispensable , et
c'est , indépendamment de la confiance qu'inspire le
premier consul , une des causes qui voit et qui fera
renaître le papier- crédit en France , malgré toutes les
expériences malheureuses qui ont été faites.
-
2
2
En France , les premiers assignats restèrent au pair
avec l'argent ; c'est la comparaison juste avec les billets
de la banque d'Angleterre qui , bien des fois depuis
son établissement a sans doute émis des billets en
assez grande quantité pour rompre la balance entre
son papier et l'argent ; mais cet excédent de papier
le
gouvernement le repompait par des impôts et des
emprunts , et c'est ce qu'on n'a pas su faire en France .
Plus il y a eu de papier , moins on a demandé d'impót.
Cette rotation de billets émis et d'emprunts
jointe aux autres causes déja notées , augmente le prix
de toutes les denrées , et permet d'augmenter la masse
des impôts . C'est toujours le système des assignats , mais
régularisé par le temps et par la prévoyance ; système
bien dangereux ; car il ne peut se soutenir que par une
prospérité toujours croissante , et quelles nations peuvent
compter sur une prospérité non interrompue !
Les hommes les plus instruits de l'Angleterre avouent
qu'ils n'entendent rien aux finances de leur pays ; ces
finances produisent des discours si opposés dans le parlement
, et ont fait naître des ouvrages si contradictoires
, quoiqu'écrits par des hommes de mérite , qu'il
est facile de concevoir la réputation que s'acquiert un
ministre qui se vante de débrouiller un pareil chaos .
Tout ce qui reste prouvé dans cette partie
c'est que
l'Angleterre va toujours calculant P'époque où sa
dette sera libérée , et toujours l'augmentant ; mais il
est également prouvé qu'elle augmente la somme de ses
impots plus vite encore , s'il est possible , que sa dette.
Le résultat de cette progression tourne sans cesse contre
les anciennes fortunes , et est sans doute une des
causes du peu d'indépendance qu'on trouve aujourd'hui
chez les Anglais. Cette nation se réforme d'hommes
2
278 MERCURE DE FRANCE ,
nouveaux que l'intérêt met aux genoux des ministres
et aux pieds du roi.
Et ce qui est vraiment digne de remarque , ce qui
prouve qu'une révolution s'opère en Angleterre , en
sens contraire de la marche qu'a prise la nôtre , c'est
que la banque est tombée dans la dépendance du gouvernement
, parce que le gouvernement lui doit beaucoup ,
tandis que la compagnie des Indes est également dans
la dépendance du gouvernement , puisqu'elle doit
beaucoup au gouvernement . C'est sous son nom et à
l'abri de sa prétendue indépendance que la couronne
décide du sort de l'Inde , sans éprouver les contradictions
que ne manquerait pas de lui susciter le parti
de l'opposition , si la couronne agissait comme gouvernement
.
Cette singulière nation qui sacrifie tout à sa liberté
politique du moins ses admirateurs le disent ) sacrifie
de la meilleure grace du monde sa liberté politique à
l'intérêt de son commerce ; et c'est en effet par le commerce
qu'elle la perdra . C'est au nom du commerce
que le gouvernement , pendant notre révolution , a augmenté
son influence en Angleterre , et qu'il augmente
aujourd'hui son influence dans l'Inde. Il viendra un
moment où les circonstances permettront au roi de se
montrer comme le libérateur des Indiens et le protecteur
du commerce national dans cette partie du
monde. Ce moment est inévitable ; les projets qu'en
Angleterre on prête à la France , ne feront que l'avancer
; le commerce de Londres sera encore alors tout
entier du parti de la couronne , et il est difficile de
prévoir comment la liberté politique se sauvera de cet
accroissement de pouvoir.
C'est dans ce sens qu'il faut aider à une révolution en
Angleterre , parce que c'est dans ce sens que la force
des choses la montre imminente. L'opposition a perdu
sa force et ne la retrouvera de longtemps . Il était impossible
qu'un aussi mauvais système représentatif, une
corruption aussi manifeste que celle qui règne dans les
élections une avidité aussi grande que celle qui domine
la nation entière , ne produisissent un jour le triomphe
de la monarchie en Angleterre. Plus la couronne
2
THERMIDOR AN X. 279
augmentera son influence , et plus vite cette nation
rentrera dans ses véritables limites ; plus ensuite elle
s'agitera pour en sortir , plus elle tombera ; car il faut
espérer que la France qui a mis enfin un terme à
l'ambition de cette puissance , ne lui laissera plus
commettre de fautes impunément . L'Angleterre , comme
tous les états , a plusieurs chances de révolution possibles
; mais elles sont autres qu'on ne les voit en France ;
ce qui me fera toujours dire qu'il ne faut pas l'alarmer
par les prétentions d'une rivalité commerciale , parcel
que c'est dans cette partie seulement qu'on la trouvera
sans cesse sur ses gardes , non comme politique ;
mais comme nation essentiellement marchande ; c'est
ce qui m'a fait dire avec une conviction que chaque
réflexion confirme , qu'il était bien plus de la politique
et de l'intérêt de la France de soutenir en Angleterre
le parti ministériel que celui de l'opposition.
En résumant cette note on trouvera :
1.° Que le papier monnaie circulant en Angleterre ,
aide à l'augmentation du prix des denrées , sans en être
la seule cause..
2. ° Qu'il y a une différence très - grande entre l'augmentation
du prix des denrées et la dépréciation du
papier-monnaie , différence suffisamment marquée par
le change que l'Angleterre soutient chez l'étranger
avec égalité, et par le mélange de papier et d'argent
qui circulent dans l'intérieur , sans qu'il y ait aucun
avantage à recevoir ou donner du papier ou de l'argent.
3.° Que le grand crédit du gouvernement tient à ce
qu'il est impossible qu'un gouvernement n'ait pas
beaucoup de crédit chez une nation qui , faisant tout
elle - même à crédit , a toujours une grande quantité de
fonds disponibles.
4.° Que la promptitude avec laquelle le gouvernement
remplit ses emprunts tient à ce qu'il n'en ouvre jamais
sans être assuré d'avance de la réussite et des conditions.
5. ° Que le bas prix de l'intérêt accordé dans les emprunts
, est compensé par la somme que le gouverne
ment alloue pour faire le service des rentes desdits emprunts.
280 MERCURE DE FRANCE ,
6. Que la stabilité de la banque tient à ce qu'elle a
de l'argent , non dans la proportion de ses billets , mais
dans une proportion teile qu'aucune association dirigée
contre son crédit ne pourrait lui faire la loi ; et cela
suffit.
7.º Que la banque sert beaucoup plus le gouverne- ,
ment qu'elle ne sert le commerce ; car les négociants
solvables emprunteraient bien sans le secours du minis-
-tère.
8. Que la chûte de la banque effrayerait momentanément
le commerce ; mais qu'elle ne le détruirait ,
ni même ne le diminuerait , parce qu'il a la plus
grande partie de ses ressources en lui- même. Il devait
périr en perdant ses colonies d'Amérique , il n'a pas
seulement souffert . On dit qu'il s'est prodigieusement
augmente pendant la guerre et depuis que les denrées
coloniales sont retombées , on ne s'aperçoit pas qu'il
ait éprouvé une diminution.
Il serait possible de faire un tableau très -rembruni
de la banque et des finances de l'Angleterre ; mais voilà
la vérité. Ne refusons pas à ce peuple d'être commerçant ;
mais accoutumons - le à convenir qu'il n'est que cela ;
aidons au temps à lui prouver que son insatiable avarice
est incompatible avec la vraie liberté , et forçons - le
à voir une rivale dans la France , sans que la France
consente jamais à voir une puissance rivale dans l'Angleterre.
C'est au fait , un des avantages de notre nation ,
d'exciter la jalousie sans l'éprouver.
90279
f
THERMIDOR AN X. 281
Aperçus politiques .
Paris , 15 thermidor .
Si la politique se nourrissait , comme la renommée
, de bruits , de rumeurs , de conjectures
, nous ne serions pas embarrassés d'occuper
nos lecteurs. Au défaut de grands mouvements ,
on annonce de grands projets ; et lorsqu'on n'en
promet pas la réalité pour le jour même , c'est
au moins pour le lendemain .
L'affaire des indemnités germaniques , qui
depuis si longtemps occupe tant de ministres ,
ne suffit pas aux spéculateurs politiques , ils passent
rapidement de Ratisbonne à Constantinople ,
et reviennent du Bosphore aux bords de la Seine.
Ils restaurent la constitution germanique , perfectionnent
la nôtre , adjugent à quelques puissances
les provinces européennes de la Porte , et
abaissent le despote turc , en même temps qu'ils
élèvent le premier magistrat des Français.
Il y a longtemps que les gazettes d'Allemagne
ont fait marcher les soldats prussiens et palatins
pour prendre possession des pays cédés au roi .
et à l'électeur. Elles ont enrichi le margrave de
Bade des possessions palatines du Rhin ; elles ont
réglé que l'électeur de Mayence serait le seul
ecclésiastique conservé ; elles fixent son nouveau
siége à Ratisbonne , transportent la diète à
Augsbourg , désignent Bade et Wurtemberg
comme devant remplacer Trèves et Cologne ;
réduisent à six le nombre des villes libres et
impériale * ; déterminent une nouvelle organi-
*
Lubeck , Brême , Hambourg , Francfort , Augsbourg
et Nuremberg.
282 MERCURE DE FRANCE,
sation des colléges de la diète , et distribuent
entre les princes lésés la riche dépouille des
évêchés , des chapitres et des abbayes . Il ne reste
plus de doute que sur le consentement de l'Autriche
, et plus de difficultés que celle de savoir
si les princes ecclésiastiques , en perdant leur
fortune , perdront aussi leurs droits politiques.
Moins instruits que les gazetiers allemands ,
de ce qui se passe entre les gouvernements de
France , d'Autriche et de Prusse , nous ne confirmerons
pas leurs rapports sur le plan adopté;
nous nous permettrons même de douter que les
difficultés soient encore aussi heureusement
aplanies pour les cabinets que pour les gazettes ;
mais nous assurerions volontiers que depuis
quelques semaines les négociations entre Paris
ét Berlin sont totalement terminées , à la satisfaction
des deux puissances ; et , s'il est vrai ,
comme on peut le croire , que l'empereur ait
enfin convoqué la députation extraordinaire de
l'empire , peut-être dans quelques mois pourrat-
on terminer un arrangement définitif sur cette
nouvelle distribution de l'Allemagne , dont on
s'occupe depuis quelques années.
Comme il n'en coûte aux spécnlateurs qu'un
travail géographique pour la distribution des
états , il leur est encore plus facile de disposer
de la Turquie européenne , que de régler les
lots des princes allemands. Ils éludent d'ailleurs
la plus grande difficulté , en nous laissant ignorer
à quel gouvernement ils abandonnent la
domination des Dardanelles . C'est là le plus
grand obstacle à l'exécution d'un plan qui n'est
pas nouveau , et qui , dès le pontificat de Léon X,
THERMIDOR AN X. 283
fut agréé par les plus grands états * . Il leur
serait plus facile de le réaliser aujourd'hui qu'il
ne l'était alors ; le territoire des petits princes
allemands n'est pas plus aisé à envahir , que ne
le sont les possessions européennes du Grand-
Seigneur. Pour s'en convaincre , il suffit de jeter
les yeux sur le pitoyable état de dégradation
où est tombée cette puissance , insultée , méconnue
dans plusieurs provinces , et menacée
tout-à - l'heure par des troupes révoltées jusque
dans sa capitale . Mais ces facilités , et les avantages
qui les feraient apprécier , peuvent être
balancés , comme ils le furent , il y a trois siécles
, par l'intérêt général de l'Europe ; et cet
intérêt , dans la question du maintien ou de
l'expulsion du Grand- Seigneur , peut , malgré
l'assurance de ceux qui le relèguent en Asie ,
être encore regardé comme un problème .
Ce n'en est plus un pour nous depuis longtemps
, que la nécessité de donner à notre gouvernement
beaucoup de force et un grand éclat .
De là sans doute l'accueil fait aux bruits de certains
changements qui tendraient à augmenter
l'une et l'autre. Ces bruits , partis on ne sait d'où ,
nous arrivent de deux cents lieues . S'il est des
hommes qui , du fond de l'Allemagne , prétendent
deviner la pensée du premier consul, il
faut croire que les distances augmentent , si non
la sagacité , du moins la confiance. Laissons- les
percer de très -loin les voiles qui , de très près ,
*
L'empereur devait alors se rendre , par la Bosnie!,
à Constantinople , et le roi de France par l'Albanie
et la Grèce. D'autres princes s'embarquaient dans leurs
ports.
284 MERCURE DE FRANCE ,
nous paraissent impénétrables : contentons-nous
de saisir dans ces bruits ce qu'ils ont de plus
frappant pour l'homme qui sait écouter. Ils annoncent
l'opinion de l'Europe . Elle semble nous
dire qu'il faut se hâter de joindre à la force les
moyens de stabilité , et qu'en augmentant la
sécurité intérieure , ils fortifieront la paix de
l'extérieur .
Lorsque cette paix paraît devenir chaque jour
plus solide et plus bienfaisante , il est curieux
de voir le chef d'une régence d'Afrique déclarer
la guerre à toutes les puissances de l'Europe .
Ivres d'un succès sans exemple pour eux , les
Algériens croient avoir conquis sur une frégate
portugaise le droit d'insulter l'univers entier.
Leur insolence réclame un châtiment semblable
à ceux que leur firent subir la France et l'Angleterre
dans le dix-septième siècle . On dirait
que leur Dey s'est chargé d'accélérer la révolution
promise par le traité d'Amiens * , et de
forcer les grandes puissances à donner un démenti
à Montesquieu , qui les accuse de favoriser
les pirateries des Barbaresques , parce
qu'ils affaiblissent le commerce des petits états **
Les outrages d'Alger , et les efforts , ou plu-
-tôt les soins qu'exigera sa punition , ne méritent
pas d'être comptés parmi les obstacles qui peu-
* Paragraphe 9 , de l'article 10 .
** Montesquieu avait surtout en vue les empêchements
qu'ils mettaient à la navigation des Italiens dans
la Méditerranée . La position de l'Italie et les intérêts
de la France ont bien changé depuis ; et les négociateurs
français , qui ont provoqué l'article relatif aux
Barbaresques dans le traité d'Amiens , ne sont certainement
pas en contradiction avec Montesquieu .
THERMIDOR AN X. 285
vent retarder le rétablissement du commerce ,
et notre retour vers la prospérité qui nous appartient.
Cette marche est lente par sa nature ,
comme toute restauration entreprise après de
grands et longs malheurs ; mais cependant il y
a déja un mouvement sensible dans nos ports ;
le commerce se ranime , et nous pouvons enfin
arrêter avec quelque satisfaction nos regards sur
les sources où il va se revivifier. Les succès soutenus
du général Leclerc à Saint-Domingue * ,
et ceux du général Richepanse à la Guadeloupe,
nous assurent ce dont nous fûmes longtemps.
* Une frégate partie du Cap , le 5 messidor , est arrivée
à Brest. Elle porte les nouvelles les plus satisfuisantes
de Saint -Domingue : la maladie qui régnait
au Cap avait diminué ses ravages ; le désarmentent des
noirs était opéré dans la partie du sud et de l'ouest ;
on travaillait avec une grande activité à l'opérer dans
la partie du nord.
Le général de division Debelle était mort il y avait
plus de quinze jours ; c'est une des dernières victimes.
de la maladie. La république regrette en lui un général
qui s'est distingué dans toutes les campagnes de
la guerre
.
3
Le Cap se rebâtit avec une activité extraordinaire.
Le capitaine - général Leclerc a , par un nouveau règlement
, supprimé tous les droits qui se percevaient à
l'importation des objets du commerce national.
La gendarmerie , que le capitaine - général organise
commence à rendre deja de grands services ; depuis
plus de deux mois il ne s'était commis aucun assassinat
dans toute l'étendue de Saint - Dimingue. Plus de
la moitié des noirs , qui avaient été incorporés à nos
troupes , sont retournés à la culture. L'autre partie ,
composée des soldats les plus fidelles , et sur lesquels
on peut le plus compter , a été incorporée dans nos
troupes ; et à cet effet , le général Leclerc a formé
un 4. bataillon à la suite des demi -brigades .
e
}
286 MERCURE DE FRANCE,
dans la triste nécessité de douter : il nous restera
des colonies. La Martinique va nous rendre des
moyens de fortune dont nous étions privés depuis
dix ans ; la Louisiane nous en offrira bientôt
de nouveaux ; et , lorsque nous saurons les
mettre en valeur , lorsque nous tirerons des Antilles
toutes les ressources qu'il nous est permis
d'espérer , lorsque le Levant nous sera complètement
rouvert comme l'Amérique , l'industrie nationale
aura ressaisi ses véritables aliments .
La France le desire d'autant plus , qu'elle
Cette belle et vaste colonie marche à grands pas vers
son organisation encore quelques mois : et tout sera/
å Saint- Domingue dans l'état où on peut le desirer . ·
Les preuves des trames de ce malheureux Toussaint
arrivent de tous cótés. Il parait que c'est surtout la
maladie du général Leclerc qui l'avait forcé à se rendre
à l'ile de la Tortue pour quelques jours , qui a réveillé
ses espérances . Dessalmes et Christophe ont été
les premiers à dévoiler ses intrigues . Le capitaine -général
se loue de la conduite de ces deux généraux noirs :
ils sont auteurs de bien des maux ; mais , s'ils continuent
à se comporter comme ils l'ont fait depuis peu ,
la clémence du peuple français est sans bornes , et le
gouvernement peut encore oublier le passé.
Quant aux généraux Clerveaux et Laplume , leur conduite
est plus digne d'éloges. A l'arrivée de l'armée ,
ils se sont ralliés aux troupes françaises. Le premier
consul les a confirmés dans leur grade.
Le capitaine - général Leclerc à déployé et déploie ,
dans tout son commandement , activité , talents militaires
et politiques . Dans la force de l'âge , on peut ,
dès aujourd'hui , le considérer comme un des généraux
qui sont appelés à rendre à la patrie les plus grands
services .
Le concordat a été publié à Saint-Domingue avec
la pompe convenable. Il contribue à rattacher à la
métropole tous les habitants de la colonie .
( Extrait du Journal officiel ).
THERMIDOR AN X. 287
s'éloigne chaque jour davantage de ces inquiétudes
politiques qui , en détruisant le repos des
peuples , les distrayent de leurs véritables intérêts.
Si nous fûmes prompts à nous laisser
égarer par de fausses idées de liberté , l'Europe
nous doit le témoignage que nous l'avons été
aussi à reconnaître ce qu'il y a de chimérique
dans de pareilles séductions . La leçon a été
chère sans doute ; mais peut - être n'y a - t -il de
vraiment instructif en ce genre que celles de
l'expérience et de l'adversité . Nos alliés en profitent
, et leurs gouvernements paraissent s'établir
assez solidement pour que le nôtre les
abandonne à leur indépendance. L'Helvétie
va être évacuée par nos troupes , comme le fut
la Hollande , il y a quelques mois. Parmi les
traits qui signalent la sagesse des nouvelles constitutions
républicaines en Suisse et en Italie
on doit distinguer l'esprit de conciliation qui
a pris la place du système de perfectibilité
et la faveur accordée à la première base de
toute représentation nationale , à ce principe
qu'il nous fut si funeste d'avoir négligé ; on
entend que je veux parler de la propriété ** .
Ses droits sont aujourd'hui défendus dans les
"

*
* Le second landamman de la république helvétique
, en faisant l'ouverture des séances du sénat , lui
a dit :
Ce n'est pas comme un modèle de charte sociale
qu'il faut envisager la constitution , mais comme
« un résultat des négociations les plus délicates entre
les partis les plus opposés.
11
་་ 20
** Il n'y a pas à Berne une chambre de propriétaires
comme à Milan et à Gênes ; mais la constitution exige
une propriété foncière de dix mille francs pour les
électeurs du canton.
288 MERCURE DE FRANCE ,
pays mêmes où la démagogie avait infecté
toutes les classes de ses pernicieuses maximes *,
et chez nous on les entend souvent recommander
par les organes les moins suspectes de l'opinion
publique . ** Il faut se rappeler les déplorables
excès auxquels nous conduisit la doctrine
des sans-culottes , et les calamités auxquelles
nous soumit leur gouvernement , pour bien
sentir toute l'importance d'accorder aux possidenti
une grande influence politique . Eux seuls
offrent une garantie solide à la nation et au gouyernement
; eux seuls sont nécessairement animés
de cet esprit conservateur, dont le prix n'est
jamais mieux senti qu'au milieu de ruines à
relever avec quel soin le Génie qui crée ,
ne doit - il pas nourrir l'esprit qui conserve !
* Il a paru dernièrement à Milan un ouvrage qui
a pour titre De la propriété relativement au droit
public , avec cette épigraphe , tirée de Rhume : Pentêtre
il viendra un jour où , décidée en théorie par l'approbation
de tous les philosophes , cette question pourra
étre réduite en pratique. L'essence de cet ouvragé est
le droit de cité appartient , par sa nature et exclusivement
, aux propriétaires .
que
** On peut citer , entre autres une adresse du
conseil -général du département de la Seine - Inférieure ,
qui a pour objet la nécessité d'asseoir l'édifice social
sur la triple base de la propriété , de la science et du
commerce.
T
( N.° LVIII ). 19 Thermidor an 10%
MERCURE
DE FRANCE.
LITTERATURE.
POÉSIE.
Extrait de l'Essai sur l'Homme , de Pope .
S
HEAV'N from all creatures hides the book of fate.
All but the page prescrib'd , their present state :
From brutes what men , from men what spirits know:
Or who could suffer being here below ?
The lamb thy riot dooms to bleed to day
Had he thy reason , would he skip and play ?
Pleas'd to the last , he crops the flow'ry food ,
Le livre du destin caché sous un nuage ilir?
De notre état présent ne montre que la page , e
Il cache aux animaux ce qu'à l'homme il apprit,
Et nous voile le jour que voit le pur esprit.
Plus de clarté rendrait la vie insupportable.
Cet agneau dont le sang wa couler sur ta table ,
Broute les prés fleuris , bordit jusqu'à la fin ,、

5.
cep
9. 19
290 MERCURE DE FRANCE ,
Aud liks the hand just rais'd tho shed his blood ,
Oh! blindness to the future ! Kindly giv'n
That each may fill the circle mark'd by heav'n ,
Who sees with equal eye , as God of all
A hero perish , or a sparrow fall ,
Atoms or systems into ruin hurl'd ,
And now a bubble burst , and now a world.
9
Hope humbly then . With trembling pinions soar ,
Wait the great teacher Death ; and God adore.
What future bliss , he gives not thee to know
But gives that hope to be thy blessing now.
Hope springs eternal in the human breast :
Man never is , but always to be blest.
The soul uneasy , and confined from home ,
Rests and expaciates in a life to come.
· Lo, the poor Indian ! whose untutor'd mind
Sees God in clouds , or hears him in the wind.
His soul , proud science never taught to stray
Far as the solar walk , or milky way ;
Yet simple nature to his hope has giv'n ,
Behind the cloud - topt- hill , an humbler heav'n ,
Some safer world in depth of woods embrac'd ,
Some happier island in the watry waste ,
Where slaves once more their native land behold ,
No fiends torment , no christians thirst for gold.
To be , contents his natura desire ,
He asks no angel's wing , no seraph's fire ;
But thinks , admitted to that equal sky ,
His faithfull dog shall bear him company.....
Go , wiser thou , and in thy scale of sense-
Weigh thy opinion against providence.
Call imperfection what thou fancy'st such ,
Say , here he gives too little , here too much.
Destroy all creatures for thy sport or gust ,
Yet cry , if man's unhappy , God's unjust ,
THERMIDOR A'N X. 291
Et caresse le bras qui l'immole à ta faim ,
O voile officieux ! favorable ignorance !
Qui de remplir nos jours nous donne l'assurance :
Présent du grand arbitre et des biens et des maux
Qui voit tomber les rois , comme les passereaux ,
Regarde du même oeil précipiter les sphères ,
Ou fuir au gré des vents mille vapeurs légères .
Sois humble. Adore Dieu dans cette obscurité.
Attends que le rideau par la mort soit ôté.
Cet avenir formé t'offre des lointains sombres
Dont l'espérance égaie et colore les ombres.
L'homme ne jouit point. Il attend le bonheur.
Chaque saison , l'espoir refleurit dans son coeur.
Mécontent de la vie , il franchit son domaine ,
Et sous un ciel meilleur respire et se promène.
Vois l'Indien , privé de nos secours savants
Chercher Dieu dans la nue et sur l'aile des vents.
De la nuit qui l'entoure il respecte les voiles .
Il nous laisse envahir le séjour des étoiles ;
Mais un modeste espoir promet à sa raison
Un ciel moins élevé derrière l'horizon ;
Quelque monde caché dans des forêts profondes ,
Quelqu'île fortunée au sein des vastes ondes ,
Où l'esclave , à lui- même , à son pays rendu ,
A l'or d'un maître dur ne sera plus vendu
Vous ne l'entendrez point demander en échange
L'ardeur du Séraphin , ni les ailes de l'ange.
Mais il veut que son chien , son plus fidelle ami ,
Soit dans le même ciel placé tout près de lui .
Pour toi , sage profond , pèse dans ta balance]
Tes arguments sans fin contre la providence .
Dis que rien n'est parfait , dans l'ordre général ,
Que le ciel est sans règle avare ou libéral .
Détruits , immole tout à ton goût tyrannique ,
Et si des soins de Dieu tu n'es l'objet unique ,
292 MERCURE DE FRANCE ,
: If man alone ingross not heav'n's high care ,
Alone made perfect here , immortal there ;
Stnatch from his hand the balance and the rod .
Re-judge his justice , be the God of God.
In pride , in reas'ning pride , our error lies ;
All quitt their sphere , and rush into the skies.
Pride is still aiming at the blest abodes .
Men would be angels , angels would be Gods.
Aspiring to be Gods , if angels fell ,
Aspiring be angels , men rebell .
And who but wishes to invert the laws
Of order , sins against th' eternal cause . etc.
Seul parfait dans ce monde , et dans l'autre immortel ,
Plains l'homme de servir sous un maître cruel.
Prends son sceptre divin , soumets l'ordre au caprice ,
Sois le Dieu de ton Dieu , juge de sa justice.
Ainsi tous emportés par l'orgueil du savoir ,
Sur les trônes des cieux nous courons nous asseoir.
L'orgueil , la tête haute , aspire au rang suprême.
L'homme veut être un ange , et l'ange être Dieu même .
Si , jaloux du Très - Haut' , l'ange tomba du ciel ,
L'homme jaloux de l'ange est aussi criminel .
Desirer , c'est pécher. Dieu parle , il faut se taire, etc.
ÉPIGRAM ME..
Eh ! bonjour, donc , mon cher ami Porquet ,
Je te rencontre enfin ; mais par quel avantage ?
Car on ne te voit plus : Tu fais l'amour , je gage .
-Oh ! non , parbleu ! je l'achète tout fait .
"
Par H. VERNERY.
THERMIDOR AN X. 293
I OGOGRIP HE.
Y
Composé de six pieds , je dois naissance au bruit ;
Je me nourris de bruit , et meurs avec le bruit .
Veut - on me diviser , j'annonce encor le bruit ;
Qu'on m'arrache le coeur , et je roule avec bruit ;
Que l'on tranche ma tête , et j'aime encor le bruit.
Réduit à quatre pieds , je fais un certain bruit
Dont il naît bien souvent moins de mal que de bruit.
Enfin , mon cher lecteur , pour finir tant de bruit ,
Je peux avec trois pieds- produire un autre bruit
Ennemi du silence et libre dans le bruit.
Par un Abonné du département de l'Yonne.
CHARA D E.
Rongé par mon premier.
Rongé par mon dernier ,
Tu te venges , leeteur , en mangeant mon entier.
Par Madame R......
ENIGM E.
Qu'il pleuve par torrents , ou que le ciel soit beau ;
Pendant la canicule , au temps de la froidure
Je porte toujours un manteau ,
294 MERCURE DE FRANCE ,
Et sans lui je ferais assez triste figure .
Si quelquefois on vante ma beauté ,
C'est bien à lui que j'en suis redevable ;
Je paraîtrais aussi noire qu'un diable ,
S'il ne couvrait ma triste nudité :
Malgré le peu d'attraits dont je me vois pourvue ,
Je n'en compte pas moins nombre d'adorateurs ;
Le plus froid s'échauffe à ma vue ,
Et le plus près qu'il peut vient briguer mes faveurs
Le soir plus que jamais on m'entoure , on me presse
Et trop souvent on ne me laisse
Que lorsqu'il est grand jour. O temps ! ôsiécle ! 6 moeurs !
Mots de l'Enigme , du Logogriphe et de la
Charade insérés dans le dernier Numéro .
Le mot du Logogriphe est calendrier , où l'on trouve
Elie , Nadir , Icare , Ain , Dile , Eridan , Racine , le
rire , Lerne , écrin , rien , air , Léda , crin , Caire , Caen ,
lierre , cadi , Dace , raie , dîner , rendre , cèdre , carlin ,
arc , lance , renard , Eden , cire,
1'1
Le mot de la Charade est brulot.
Le mot de l'Enigme est lendemain.
S. E.
THERMIDOR AN X. 295
Y
RÉFLEXIONS sur quelques parties de
l'Essai sur l'Homme , de Pope.
ONN
peut considérer deux choses dans l'Essai
sur l'Homme l'ouvrage du philosophe , et
celui du poète ; l'un conçu par une raison faible
, l'autre exécuté par une imagination forte.
C'est une opinion assez accréditée que Pope
travailla sur le plan , et par les inspirations d'une
coterie de grands seigneurs , à la tête desquels
était milord Bolingbroke , qu'il a plu à M. de
Voltaire de nous donner pour un grand génie ;
on ne sait pourquoi . Il est vrai que ce milord
passait pour avoir ce qu'on appelait alors des
idées hardies ; c'est-à - dire , qu'il niait hardiment
ce dont il était peut-être tout aussi persuadé
qu'un autre. A ce prix , on était philosophe.
Mais Pope n'avait jamais paru ambitionner
ce geure de célébrité . Toute la philosophie qu'on
trouve dans ses ouvrages qui ont précédé l'Essai
sur l'homme , pe differe point de celle que
les poètes ont coutume de professer , et qu'ils
font consister dans l'amour de la campagne , de
l'étude , et des choses honnêtes. Il n'a fait sur
cela que recueillir les sentiments des anciens ,
comme on le peut voir dans cette peinture d'un
de ses poèmes les plus agréables .
....
Happy , who to these shades retires ,
Whom nature charms , and whom the muse inspires.
Whom humbler joys of home-felt quiet please ,
Successive study , exercise and ease.
296 MERCURE DE FRANCE ,
?
He gathers health from herbs the forest yields
And of their fragrant physic spoils the fields ;
With chymic art exalts the mineral powers ,
And draws the aromatic souls of flow's.
Now marks the course of rolling orb on high ;
Over figur'd worlds now travels with his eye ;
Of ancient writ unlocks the learned store ,
Consult the dead , and lives past ages o'er.
Or wand'ring thoughtful in the silent wood ,
Attend the duties of the wise and good
T'observe a mean , be to himself a friend ,
To follow nature , and regard his end ;
Or looks on heav'n'with more than mortal eyes ,
Bids his free sool expatiate in the skies ,
Amid her kindred stars 'familiar roam ,
2
Survey the region , and confess her home , etc.
Trop heureux le mortel caché sous ses ombrages ,
Que la nature inspire à chanter ses ouvrages ;
116
Qui , dans la paix du coeur cherchant tous ses plaisirs ,
Aux muses , comme a
aux champs , consacre ses loisirs :
Il cueille la santé, parmi l'herbe fleurie ,
De ses mille parfums dépouille la prairie ;
Tantôt , chymiste adroit , il ravit l'ame aux fleurs ,
Change les minéraux en remèdes vainqueurs ;
Tantôt il suit le cours de l'astre qui l'éclaire ;
Sans sortir de chez lui , voyage sur la terre ;
Quelquefois des vieux temps il fouille les trésors ,
Vit avec les anciens , interroge les morts ;
3
Ou , plein de rêverie , errant dans le bocage ,
す。
Il réfléchit en paix sur les devoirs du
+ sage :
Il cherche le secret d'être ami de soi- même ,
De vivre en honnête homme ,,eett de mourir de même.
Déja , perçant les cieux d'un céleste regard ,

THERM ID OR AN X. 297
De la voûté étoilée il franchit le remparts
Au sein des astres même il retrouve la vie
Reconnaît sa famille , et revoit sa patrie.
A l'exception de ce dernier trait , toute cette
philosophie , comme on voit , ne s'élève point
au dessus des sentiments honnêtes dont tous les
poètes ont coutume d'orner leurs ouvrages . La
félicité champêtre dont Virgile nous a laissé une
si riante peinture , ne se compose pas d'autres
idées . Ce sont de même les douceurs de l'étude
et les beautés de la nature qui en font tout le
partage.
Me verò primùm dulces ante omnia Musæ
Quarum sacra fero ingenti perculsus amore
Accipiant , coelique vias et sidera monstrent
Rura mihi et rigni placeant in vallibus omnes .
Flumina amem , sylvasque inglorius . O ubi campi
Sperchiusque et virginibus bacchata Lacænis
Taygeta ô qui me gelidis in vallibus Hæmi
Sistat , et ingenti ramorum protegat membra !
Horace dit absolument les mêmes choses en
moins de mots , et avec un sentiment qui n'est
pas moins vif :
O Rus ! quando ego te aspiciam , quandoque licebit
Nunc veterum libris , nunc sommo et inertibus horis
Ducere sollicite jucunda oblivia vitæ ? 9317
Voilà une philosophie fort aimable , et la
seule , à mon avis , qui puisse entrer dans les
298 MERCURE DE FRANCE ,
vers. Avec quelles graces notre Boileau n'at-
il pas su rajeunir toutes ces descriptions dans
son épître à Lamoignon ! Il faut l'avouer ; ce
fut un siécle bien maussade que celui qui abjura
cette candeur et cette honnêteté . Ce fut
bien ridiculement qu'on s'imagina que l'esprit
philosophique consistait à dire des injures à
toutes les puissances du ciel et de la terre , et
à traiter de préjugés toutes les opinions reçues.
On sait aujourd'hui qu'il n'y a rien de moins
philosophique ni de moins spirituel que cette
manie. On ne peut plus lire qu'avec un extrême
dégoût toutes ces questions prétendues
encyclopédiques , et tous ces essais de philosophie
qui nous ont coûté si cher. Les poètes
qui ont l'imagination belle et le goût délicat
devraient , plus que les autres , être en garde
contre ce travers. Communément ils ne s'amusent
point à composer des systèmes de métaphysique
; mais il leur arrive quelquefois d'introduire
dans leurs poèmes les idées qui ont
le plus de vogue de leur temps . C'est ce que
firent , chez les anciens , Lucrèce , Virgile ,
Ovide. J'ai souvent pensé que les poètes à qui
il appartient de distribuer l'immortalité , ne
devraient transmettre dans leurs vers que les
actions des belles ames , car la philosophie véritable
est dans les sentiments de l'homme
d'honneur ; mais s'ils se jettent dans la philosophie
systématique , ils s'exposent à éterniser
bien des sottises. Pope rendit malheureusement
ce service aux insipides rêveries de Boling
broke. Il fit admirer de toute l'Europe ce que
personne peut- être n'aurait lu sans le secours de
sa poésie .
THERMIDOR AN X. 299
que
Tout le plan de l'Essai sur l'Homme a pour
but d'expliquer l'économie de ce monde , sans
les lumières de la révélation. Il me semble
ce que l'on peut dire de plus sérieux sur une
question qui intéresse la croyance de la plus
grande partie de notre nation , est de nature à
ne pas déplaire , aujourd'hui que l'on reconnaît
que ces matières ont été traitées , dans le
siécle dernier , avec une légèreté fort déplacée .
Cependant on n'oubliera pas que dans un écrit ,
destiné bien moins à faire méditer les sages
qu'à amuser la très-grande variété des esprits ,
il convient de ne toucher que les raisons les
plus sensibles.
Le premier point de la doctrine révélée , ce-
Jui sur lequel roulent , si l'on peut parler ainsi ,
toutes les affaires divines et humaines , est la
question du péché originel ; car la nécessité d'un
réparateur se conclut de l'existence d'une faute ,
de la même manière que la nécessité du remède
se conclut de l'existence de la maladie , et réciproquement
on ne peut admettre l'un sans
l'autre. Il règne , dans cette doctrine , un tel
enchaînement de raisons et de faits , qu'avec un
coeur droit et un esprit juste il est bien difficile
qu'on n'en soit pas touché.
Nous voyons d'abord un historien voisin de
la création qui nous rapporte la naissance du
mal et tout ensemble la promesse du remède .
Il nous montre la nature humaine affligée dans
son origine , et au même temps consolée par
des espérances. Bientôt il ne faut plus qu'ouvrir
les yeux. Le mal se répand sur la terre par
torrents ; il prend possession de l'univers , et
mène avec lui toute l'escorte des douleurs et
300 MERCURE DE FRANCE ,
des crimes . Qu'y a - t - il de plus attesté que ses
ravages ? De chaque page de l'histoire , il s'éleve
des gémissements . L'homme ignorant et
voluptueux y peut fermer l'oreille ; il ne les
saurait étouffer..
De bonne foi , lorsque l'on considère , comme
on le doit , toutes les scènes de ce monde tumultueux
et passager , ce mouvement continuel)
des empires qui tombent l'un sur l'autre , des
générations qui se pressent , qui s'écoulent , qui
se précipitent ; tant d'infortunes et de catastrophes
toujours répétées sans fruit ; ces triomphes
de la folie , de l'ambition et de la fortune , qui
font de la vie un spectacle si choquant pour
l'homme de bien ; il faut , en vérité ; avoir une
bien mauvaise idée de la providence , ou une bien
haute opinion de son propre jugement , pour se
permettre de croire , comme Bolingbroke , que
Dieu se soit complu à faire entrer tant de maux
dans la composition de cet univers , pour en
-rendre le plan plus parfait et plus régulier . Aux
yeux de ce bon philosophe , les maux ne sont
qu'une variété piquante dans la vie . Ecoutezle
bien vous comprendrez que Dieu est un
peintre , et que notre destinée est dans ses mainsun
tableau de fantaisie. Il y mêle les mêle les peines ,
comme des ombres , pour donner de la force
ét de l'éclat à ses peintures .
!
The lights aud shades , whose well accorded strife
Gives all the strenght and colour of our life.
Voilà sans doute un bel amusement et une
interprétation bien philosophique . Je ne sais
s'il appartient à un homme qui a cent mille liTHERMIDOR
AN X. 3ot
vres de rente de juger des misères humaines ;
mais , lorsque j'entends un milord Bolingbroke
raisonner là- dessus , je me rappelle ce financier
qui , prodigieusement occupé du soin de digérer
un bon repas , ne pouvait comprendre que quelqu'un
, dans ce monde , pût mourir de faim.
Y a-t-il du mal sur la terre ? Voilà la question
qu'agite l'Essai sur l'Homme ; et l'on peut
penser avec quelle bonne foi . Il est plus aisé
de faire là - dessus de beaux vers que d'empêcher
l'homme de souffrir et de se plaindre. Si quelque
chose peut marquer la bizarrerie de l'esprit
humain , c'est de voir ce pauvre
Pope ,
horriblement contrefait , et se plaignant sans
cesse de l'acharnement de ses ennemis , faire
pourtant un poème pour prouver qu'il n'y a ici
bas aucun désordre . C'est ainsi que le stoïcien
Possidonius , tout en haranguant Pompée , di
sait à la goutte qui le tourmentait « Tu as
beau faire , je n'avouerai pas que tu sois un
mal . » Mais , mon ami , dit Montaigne , si tu
ne souffres pas , pourquoi interromps tu ta harangue
? Cette prétendue force d'esprit n'est en
effet qu'une misérable vanité. Les cris que
l'homme jette sans cesse vers le ciel démentent
bien ces sophismes. N'y a-t-il pas plus de mérite
et plus de dignité à souffrir avec résignation,
qu'à soutenir qu'on ne souffie pas tout en grinçant
des dents ?
La grande question consiste à savoir par ой
le mal est entré dans le monde. Si les philosophes
avaient moins de préjugés qu'ils n'en ont ,
combien ne seraient-ils pas frappés , en; consultant
l'histoire , d'y trouver un peuple qui se
fait une religion de conserver le souvenir d'une
302 MERCURE
DE FRANCE , "
1
faute à laquelle il attribue l'origine de tous les
maux , et chez qui l'attente du remède fait ,
pendant quarante siécles , l'objet des soupirs de
toute la nation ? Quel témoignage que celui-là !
et, si on le récuse , que reste - t - il à croire ?
Mais peut-être paraîtra- t- il plus curieux de remarquer
jusqu'où les seules lumières de la
raison ont conduit les anciens. Il y a peu
d'hommes , même parmi les poètes accoutu
més , comme ils sont , à tout embellir , qui
n'aient joint à la vie des idées de peine et de
châtiment : Clausæ tenebris et carcere cæco , dit
Virgile . Socrate et Platon étaient persuadés que
nous expions ici bas les fautes d'une vie précédente
. N'est- ce pas avoir deviné le péché orinel
, autant du moins que l'intelligence humaine
en peut approcher ? 11 paraît que Cicéron avait
adopté cette opinion . On ne peut s'en expliquer
plus nettement qu'il ne l'a fait dans ce passage
célèbre rapporté par Saint-Augustin : Ob aliqua
scelera in vita superiore suscepta poenarum
luendarum causa nos esse natos . N'est-il
pas étrange d'entendre Cicéron , Platon et Socrate
raisonner comme Saint - Augustin ? C'est
qu'il n'y a rien en effet de plus naturel ni de
plus sensé que l'argument que ce père emploie
contre les Manichéens : Sub deo justo nemo
miser nisi mereatur ; sous une juste providence ,
il n'y a de malheureux que celui qui mérite de
l'être. Et ainsi la doctrine du péché originel
bien loin de blesser la raison et l'équité , jus
tifie au contraire la bonté de Dieu ; et , faute
d'admettre ce principe , il est impossible de
rien entendre au gouvernement de l'univers.
C'est ce qui a fait dire à Pascal que l'homme
"
THERMIDOR AN X. 303
est plus incompréhensible sans ce mystère , que
ce mystère n'est incompréhensible à l'homme.
Et , cependant , qui a vu plus clairement les objections
? qui les a pressées avec plus de force
que ce puissant génie ? Combien cette intelligence
et cette bonne-foi ne donnent - elles pas
d'autorité à ses conclusions ? Assurément je ne
prendrai pas la peine d'examiner les chicanes
de M. de Voltaire. Si l'auteur des Provinciales
avait pu lire cette plaisante réfutation de
ses pensées , je crois qu'il s'en serait bien diverti
. Mais rendons justice à qui il appartient ,"
et convenons qu'entre tous les philosophes , il
n'y en a pas qui aient fait d'aussi jolis romans.
que M. de Voltaire.
Le système de Bolingbroke est aussi un roman
, mais de l'espèce la plus triste , et bien
digne du climat qui l'a vu naître. Cependant les
déistes de l'Angleterre n'ont pas les honneurs
de l'invention. Maxime de Tyr , philosophe platonicien
, et maître de Marc -Aurèle , avait imaginé
longtemps auparavant d'expliquer les désordres
de ce monde , en disant que Dieu n'avait
en vue que la conservation du tout , et qu'il
ne s'inquiétait pas des maux particuliers. Tel est ,
en effet , l'idée fondamentale de l'Essai sur
l'Homme. Le grand argument , par lequel mi-
Jord Bolingbroke prétend démontrer que les
choses ne pouvaient être arrangées d'une autre
manière , se trouve exposé dans les vers suivants
:
Of systems possible , if 'tis confest
That wisdom infinite must form the best ,
Where all must full or not coherent be ,
304 MERCURE DE FRANCE ,
"
And all that rises , rises in due degree ;
Then , in the scale of reas'ning life , ' tis plain
There must be , somewhere , such a rank as man :
Aud all the question , wrangle e'er so long ,
Is only this , if God has placed him wrong.
Si Dieu , prenant conseil de la seule équité ,
Dût créer l'univers sur un plan de bonté ,
Si , dans ce grand dessein , sa sagesse infinie
Dût choisir un système où régnât l'harmonie ,
Où tout dût être plein , pour mieux se soutenir
Et monter par degrés , sans cesser de s'unir :
Notre espèce dès lors y dût être enchassée ,
Et tout se borne à voir si Dieu l'a mal placée.
Cela s'appelle décider bien nettement ce que
Dieu devait faire , et voici ce que milord en
conclut pour l'homme .
So man , who here seems principalļalone ,
Perhaps acts second to some sphere unknown ,
Touches some wheel , or verges to some goal , etc.
Ainsi l'homme qui semble ici l'unique maître
Pour un monde inconnu n'est qu'un ressort peut être ,
A la fois libre acteur et docile instrument ,
Qui de quelque rouage aide le mouvement .
Mais il est aisé de voir que cela n'explique
rien ni des desseins de Dieu , ni du dessein de
l'homme ; car , que nous soyons un anneau dans
la chaîne , ou un ressort dans la machine , ou
tout ce qu'il vous plaira d'imaginer , cela ne
dit pas pourquoi Dieu , en s'occupant de la conservation
du tout , a laissé quelques parties en
THERMIDOR AN X. 365
souffrance , et si l'on s'obstine à vouloir entrer
dans ses conseils , il en faut venir nécessairement
à examiner s'il n'a pas pu faire autremen
our s'il ne l'a pas voulu ; et ainsi , on porte
vitablement atteinte à quelqu'un de ses at
car si l'on dit qu'il ne l'a pas pu , on lite s
puissance , et si l'on dit qu'il ne l'a pas E,
on fait ontrage à sa bouté. Voilà où celuisent
ces présomptueuses explications , et on
ne s'étonnera jamais assez que tant d'orguet
puisse habiter avec tant d'ignorance .
Pope , au commencement de son poème , confesse
ingénument l'impuissance où nous sommes
de pénétrer dans les desseins du créateur , et
voici comme il s'en explique :
Say first , of God above , or man below ,
What can we reason , but from what we know ?
what see we but his station here.
Of man
From which to reason or to which refer ?
"
Thro' worlds unnumber'd,, tho the God be known ,
'Tis ours to trace him only in our own.
He , who thro' vast immensity can pierce ,
See worlds on worlds compose one universe ,
Observe how system into system runs
What other planets circle other suns ,
What varyed beings peoples ev'ry star
May tell why heaven has made us as we are.
2
'
L'objet de la censure il faut que tu le voies ,
Et de l'homme ou de Dien tu ne peux raisonner
Que sur ce que ta vue en a su discerner :
Et que voit- on de l'homme ici que sa demeure ?
Dans les mondes épars si Dieu brille à tone heure ,
C'est dans le nôtre seul que tu dois le chercher;
9. 20
306 MERCURE DE FRANCE ,
L'Etre à qui les enfers ne peuvent rien cacher ,
Qui des globes unis voit l'assemblée entière ,
Observe leur rapports , leur marche régulière ,
Qui compte les soleils dans l'espace allumés ,
Peut seul dire pourquoi le ciel nous a formés .
L'objection se présente ici d'elle- même bien
naturellement. Pourquoi entreprendre d'expli
quer ce que vous avouez ne pouvoir comprendre
? Vous décidez que tout est bien , que
les désordres ne sont qu'une harmonie cachée :
qui vous l'a révélé ? Il est digne de remarque
qu'à chaque objection Bolingbroke se trouve
réduit à traiter l'homme d'ignorant et de présomptueux
; il trouve plus court de lui imposer
silence que de le satisfaire , et lorsqu'il est
arrêté par une difficulté assez médiocre , il
vous renvoye , pour toute réponse , à de plus
grandes.
Presumptuons man ! The reason wouldst thou find
Why formed so weak , so little , so blind ,
Ask of thy mother earth , why oaks are made
Taller aud stronger than the weeds they shade ?
Or ask of yonder argent fields above ,
Why jove's satellites ares les than jove ?
Homme présomptueux ! ta raison veut savoir
Pourquoi le ciel te donne un si foible pouvoir :
Interroge ta mère , enfant de la poussière ,
Sache pourquoi le chêne ombrage les buissons ;
Ou recevant des cieux les plus hautes leçons ,
Demande -leur pourquoi , fidelle aux lois prescrites &
Jupiter , en grandeur , passe ses satellites .
THERMIDOR AN X. 307
Ne voilà-t - il pas une manière bien commode
de se tirer d'affaire ? Pope fait mille descriptions
ingénieuses des biens de la vie , que personne
ne lui conteste . C'était la partie la plus agréable
comme la plus aisée de son ouvrage . Mais lorsqu'il
entreprend de prouver que les maux , vus
d'nue certaine manière , sont des avantages , sa
position devient fort embarrassante . Peut - on
sensément soutenir que ce soit un bonheur d'être
aveugle ou boiteux , ou d'avoir perdu l'esprit ,
par la raison qu'on voit quelquefois des aveugles
et des boiteux chanter dans les rues de Londres
ou de Paris ; qu'il y a des sots qui se croient
de grands hommes , et des fous qui rêvent qu'ils
sont princes ? Et parce qu'il est arrivé peut- être
à quelque chymiste on a quelque poète qui
n'avaient pas de quoi diser de se consoler par
leurs chimères , dira - t - on qu'ils étaient heureux
de mourir de faim ? Mais Pope sentait fort bien
que ces sophismes de Bolingbroke répondaient
mal au déluge de maux qui inonde la terre . It
lui arrive souvent d'avouer qu'il n'a rien de bon
à dire là- dessus. Il se tourne alors vers la religion
, comme vers un consolateur plus puissant
; et c'est ce que témoigne ce passage de
l'extrait :
Sois humble , adore Dieu dans cette obscurité ,
Attends que par la mort le rideau soit óté , etc.
Mais , après tout , si , pour avoir quelque lumière
, il faut attendre que je sois mort , je n'ai
douc pas besoin , philosophes , de me tourmenter
de vos systèmes. Je suis assez de l'avis d
seigneur Pococurante : A quoi me servent tant
308 MERCURE DE FRANCE ,
de docteurs , pour être toute ma vie un ignorant?
que
L'Essai sur l'Homme porte l'empreinte de
deux mains différentes ; et c'est ce qui fait qu'on
n'y trouve rien de fixe ni de conséquent. Il n'y
a peut- être pas un passage qu'on ne puisse détruire
par un autre. A chaque pas le poète contredit
le philosophe . Par exemple , tandis
Bolingbroke soutient d'un côté que tout est bien,
de l'autre , Pope fait la description d'un certain
âge d'or d'où il prétend que nous sommes
déchus donc tout a été mieux qu'il n'est à
présent ; done il y a du mal ; car enfin c'est
toujours un mal que d'être déchu.
:
La doctrine de l'optimisme se fonde sur une
grande raison , mais bien mal entendue : c'est
que Dieu n'a dû créer que pour exprimer ses
perfections. Cette idée est fort noble , et n'est
pas moins juste. Mais remarquons que Dieu y
satis ait , comme l'écriture nous le montre , par
le premier plan de la création . L'état présent
des choses est un plan rabaissé et dégradé :
pourquoi ? parce que l'homme est libre : notre
liberté , qui fait toute la dignité de notre nature
, est attestée par l'existence du mal , en
même temps qu'elle en fournit l'explication. Les
philosophes qui refusent de la recevoir se trouvent
placés entre deux erreurs inévitables ; car ,
S'obstinant à chercher dans ce monde l'expression
des perfections divines , il faut nécessairement
qu'ils nient le mal ou qu'ils nient ces perfections.
Les choses présentes , considérées en
elles -mêmes , n'offrent que du désordre . Si on
les envisage comme liées à un avenir qui renferme
dans son sein la solution de toutes les
THERMIDOR AN A
X. 309
difficultés de cette vie , on verra naître de cette
perspective un ordre profond et mystérieux , dont
la révélation nous est promise . Il ne faut donc
pas dire que tout est bien , mais que tout sera
bien . Cet optimisme en espérances était , je crois ,
celui de Leibnitz ; et il s'accorde parfaitement
avec le sentiment de l'église romaine . Felix
culpa , etc. , c'est-à - dire , que tout ce qu'il y a
de désordre dans ce monde se trouvera redressé
quelque jour par les lois de l'éternelle providence
.
Pope était dans cette opinion : l'ouvrage même
où il la combat en fournit la preuve. S'il contribua
à répandre les idées de Bolingbroke , ce
fut sans en comprendre tout le danger. Ses déclarations
et ses lettres sont pleines de candeur.
Elles dounent lieu de penser qu'on lui avait fait
goûter quelques interprétations assez adroites
pour justifier à ses yeux tout le système . Pour
moi , je regarde cet ouvrage comme rempli
d'erreurs ; et je ne me permets d'en offrir au
public que quelques morceaux in différents que
j'avais traduits depuis longtemps , dans l'unique
dessein de faire connaître à des amis cette partie
de la littérature anglaise .
CHARLES DEL.....
1
310 MERCURE DE FRANCE ,
VARIÉTÉS .
Le sénatus- consulte , dont on va lire le texte à l'article
Politique , a paru trop important pour que l'on différât
de le donner dans son entier ; ce qui nous a mis dans
la nécessité de rejeter , au numéro prochain , le second
morceau de littérature qui devait entrer dans cette
feuille. Obligés de le remplacer par un autre beaucoup
plus court , nous offrons à nos lecteurs quelques stances
d'une pièce de vers qui nous a été adressée , et qui n'a
pu trouver place au commencement du Mercure. La
Jongueur des morceaux de poésie qu'on nous envoie
n'est pas toujours le motif de leur exclusion. Il s'en
trouve que nous regrettons de ne pas faire connoître
et que nous ne pouvons cependant insérer , ou parce
qu'ils ne sont pas également bons d'un bout à l'autre ,
ou parce que leur intérêt devient à peu près nul , quand
on les reproduit à des époques et dans des lieux différents
de ceux pour lesquels ils ont été composés . Ce dernier cas
était celui de la pièce suivante dont nous avons élagué
tout ce qui ne présentoit qu'un intérêt local et temporaire.
Pour maintenir ces droits reconquis par nos armes ,
Que de revers affreux il fallut soutenir !
Le courage a vaincu ; la guerre, et ses alarmes
Ont fui pour ne plus revenir .
& Ainsi , lorsqu'un vaisseau battu par les orages
Erre sur l'océan , à la merci des flots ,
+
THERMIDOR AN X. 3rt
L'astre brillant du jour dissipe les nuages ,
Et rend la joie aux matelots.
Mais d'autres favoris des Filles de Mémoire ,
Par des accords vainqueurs des outrages du temps ,
A l'univers surpris raconteront l'histoire
De nos triomphes éclatants.
Peu faite aux sons guerriers , la muse qui m'inspire
Redoute des clairons le bruit audacieux ;
Elle -même a monté les cordes de ma lyre
Sur un ton moins ambitieux.
Chante , m'a-t- elle dit , la fuite des tempêtes ,
Le calme renaissant , les gracieux loisirs ,
Les combats remplacés par d'innocentes fêtes ,
Les jours de deuil par les plaisirs.
J'obéis . Un héros , que dis-je ? un Dieu propice
Dévoua sa grande ame au bonheur des humains .
Il parut , et la France , au bord du précipice ,
Espéra des jours plus sereins.
}
Ah ! tu n'as pas trompé sa flatteuse espérance ,
Depuis qu'entre tes mains ses destins sont remis ,
Toi dont elle invoqua le bras et la vaillance
Pour dompter ses fiers ennemis .
Tu combats : sous leurs coups les fils de la patrie
Renversent tous ces rois jaloux du nom français .
Tu parles subjugués par ton puissant génie ,
Les peuples demandent la paix.
312 MERCURE DE FRANCE ,
La paix ce nom chéri , des Alpes à la Seine ,
S'unit aux crix joyeux de gloire et liberté ,
Et , porté par les vents sur l'onde américaine ,
Soumet l'esclave révolté.
Au retour solennel de ces moments prospères ,
Les villes ont souri ; le laboureur charmé
Ne craint plus désormais que des mains étrangères
Pillent le champ qu'il a semé.
L'amant se réunit à l'amante fidelle ,
Et par un chaste hymen , consacre ses amours ;
Le tendre fils revoit la maison paternelle
Qui trembla longtemps pour ses jours .
Français , à vos desirs le ciel enfin sensible ,
Des palmes de la gloire ombrage vos foyers ;
Jouissez du bonheur , sous l'olivier paisible
Qui s'entrelace à vos lauriers , etc.
Ces vers sont du J. H. PESSEAU , professeur à
Laval , département de la Mayenne . On a dû remarquer
dans la quatrième strophe une imitation assez
heureuse de la sixième ode d'Horace , et dans l'ensemble
une bonne coupe et la facilité d'une main exercée .
THERMIDOR AN X. 313
SPECTACLES.
THEATRE FRANÇAIS DE LA RÉPUBlique.
La reprise d'Esope à la Cour , et le début de M.lle
Duchesnois sont les seuls objets dignes de fixer l'attention
. Le rôle d'Esope est très - favorable à Monvel ,
et je ne doute point qu'il n'ait eu beaucoup de part
à la reprise de cet ouvrage de Boursaut. Il faut
beaucoup d'art , d'intelligence et de finesse pour bien
débiter des fables sur la scène : On s'en lasse bientôt ,
et c'est un mauvais genre que celui qui fait parler des
bêtes , sur un theâtre où l'on ne doit entendre que
des hommes. Boursaut avait essayé cette nouveauté
dans une pièce intitulée , Esope à la Ville , et peu
s'en fallut qu'elle ne fût sifflée . Le public , après avoir
digéré patiemment trois fables d'E ‹ ope , témoigna qu'il
en avait assez ; les murmures éclatèrent à la quatrième ;
Rai in , excellent comédien , qui jouait le rôle d'Esope ,
ne perdit point la tête Il s'avança sur le bord du
theâtre et dit : « Permettez - moi , messieurs , de vous
représenter que cette comédie est dans un genre
singulier et tout à fait neuf. L'auteur aurait cru
manquer absolument le caractère d'Esope , s'il ne
« l'eût pas fait parler par apologue. Si le fables vous
ennuyent , il est inutile de continuer la piece , car
j'ai l'honneur de vous prévenir que j'en ai encore
onze ou douze à vous débiter. :
"
"
"
tt
- ·
Cet avis n'effraya point le public ; la harangue fut
applaudie ; la piece alla aux nues ; elle eut quarante314
MERCURE DE FRANCE ,
-
trois représentations très - suivies , étrange effet du caprice
et de l'inconstance de la multitude. Cet heureux
hasard n'empêche pas que les fables ne soient ennuyeuses
sur la scène , et contraire à l'essence de la poésie
dramatique . Boursaut , très médiocre littérateur ,
amorcé par le succès d'Esope à la Ville , n'épargna
pas les fables , et donna Esope à la Cour , qui cependant
ne fut pas aussi heureux , quoiqu'il fût meilleur .
Depuis cent ans on á tellement usé et rebattu toutes
les moralités de la pièce ; on a fait tant de lieux communs
sur la cour , sur les rois , sur les courtisans , sur
la flatterie , etc. , que tout cela n'est aujourd'hui que
du réchauffé , qui donnerait des nausées , si tous les
spectateurs étaient des gens instruits mais les ignorants
sont au théâtre en grande majorité ; la foule a
grand besoin d'instruction ; elle aime la morale , et
n'en profite point : une maxime , même commune
réussit plus aujourd'hui qu'un trait d'esprit.
Monvel a récité ces fables avec beaucoup de finesse
et de chaleur. On aurait desiré plus de naïveté et de
simplicité ; l'art paraît trop dans le débit , et l'affecțation
d'être plaisant le rend plus trivial que comique :
les fables elles- mêmes ne sont pas d'un meilleur ton :
l'auteur , singe de La Fontaine , court après les grâces,
que cet inimitable fabuliste trouvait sous sa main . C'est
une imprudence et une témérité inexcusable d'avoir
osé refaire des fables de La Fontaine . Boursaut en demanda
pardon au public ; il eût mieux valu ne pas se
mettre dans le cas d'avoir besoin de pardon.
C'est une chose fort ridicule que de voir le roi Crésus
habillé comme un courtisan français ; Esope en habit
de velours noir avec une veste tissue d'or , et les dames
de Lydie vêtues comme nos élégantes du jour. Les
applaudissements , qui ont été très - nombreux et trèsTHERMIDOR
AANN XX.. 315
fréquents pendant le cours de la pièce , ne prouvent
point que le public s'y soit amusé ; car je ne vois
point qu'on en promette une seconde représentation .
C'est uniquement Monvel que ses amis ont applaudi
outre- mesure. On supporte à peine une pièce à tiroir
en un acte , comment supporteroit- on cinq actes de
scènes détachées. Il y a cependant de l'intérêt dans
le dernier acte , et Boursaut a mis très -heureusement
en action la fable de La Fontaine intituléc , le Roi et
le Berger. S'il est l'inventeur de la comédie épisodique ,
c'est une invention qui lui fait peu d'honneur : elle ne
prouve que son impuissance. Il avait assez d'esprit pour
faire une scène , et pas assez de talent pour faire une
pièce. Rien n'est si dangereux dans la littérature que
les beaux esprits , qui ne sont pas hommes de lettres ;
ils cherchent à suppléer au goût et à l'instruction qui
leur manque par des nouveautés toujours vicieuses.
Boursaut n'avait point puisé dans les véritables sources
la connaissance de son art , il était absolument étranger
aux langues anciennes , et son heureux naturel n'avait
jamais été cultivé. Voilà pourquoi son style est toujours
lâche , foible et négligé , quoique le hasard lui fournisse
quelquefois des traits comiques et des vers heureux.
Incapable d'imaginer un plan , de tracer un caractère ,
de conduire une intrigue , il s'avisa de coudre ensemble
des scènes et de conter des fables . Esope fut pour lui ce
que Figaro fut depuis pour Beaumarchais. Aujourd'hui ,
quoiqu'on aime beaucoup les aventures et les contes ,
on ne paraît pas avoir un grand goût pour les fables ,
qui rappellent trop l'éducation de l'enfance. Nous voulons
bien qu'on nous traite au théâtre comme des enfants
, mais il ne faut pas nous en faire apercevoir ;
et nous préférons à toutes les fables d'Esope les romans
qui sont les fables des grands enfants.
316 MERCURE DE FRANCE ,
L'intérêt qu'inspirait le talent de Monvel , n'a pas
permis au public de siffler les amours d'Esope pour
une espèce de coquette , appelée Rodope , qui finit
par épouser ce magot , sans doute parce qu'il est le
premier ministre de Crésus . Qu'Esope , malgré sa difformité
, eût mérité l'estime d'une femme raisonnable ,
cela ne serait pas tout- à - fait impossible ; mais qu'une
coquette , d'un caraç ère très équivoque , pour ne rien
dire de plus , ait conçu une belle passion pour un
homme , qui joint au désagrément d'être laid , l'inconvénient
d'être ennuyeux et assommant avec sa morale
, que le sage Esope , qui prêche tout le monde ,
ait fait un aussi mauvais chix ; c'est une absurdité .
Le début de M.ele Duchesnois a été plus brillantet
plus heureux que ses amis même n'avaient osé l'espérer.
Ils craignoient que sa figure ne nuisît à son
talent ; mais son talent a fait passer sa figure . On a
fini par la trouver belle , tant le prestige du sentiment
a de force. Depuis longtemps l'emploi des reines et
des grandes amoureuses était abandonné à des actrices
qui avaient plus d'art et d'habitude que de véritable
talent . Cette habitude acquise par un grand nombre
d'années détruisait l'illusion , on supporte plutôt dans
une héroïne amoureuse la laideur que la vieillesse . En
général , on a droit d'exiger des personnes qui se destinent
à la scène , non pas une jolie figure , mais une
physionomie théatrale et intéressante. Le génie , la
sensibilité , la chaleur embellissent les traits les plus
ingrats l'ame se répand sur le visage . Dans les
grandes situations , qui jamais s'est avisé de songer
que M.elle Dumesnil étoit laide ? Les femmes séduites
par l'ardeur passionnée de Le Kain s'écriaient , qu'il
est beau ! M.elle Clairon charmait les spectateurs , et
M.elle Clairon n'a jamais été jolie que dans ses mémoires.
"
THERMIDOR AN X. 317
Mademoiselle Duchesnois n'est pas belle. La nature
a fort négligé sa physionomie ; elle a réservé tous ses
soins pour son ame ; mais sa taille est avantageuse .
Elle a le fard de la jeunesse . Il n'y a pas encore de
laideur à son âge. Sa voix est douce , sonore et touchante
; elle suffit sans aucun effort à l'expression lą
plus pathétique. Dès qu'elle a commencé à jouer , on
n'a plus le loisir d'examiner si elle est laide ou jolie ;
on se livre à la passion qu'elle inspire . Elle a ce naturel
, cette vérité , cette chaleur qui couvre tous les
défauts. Il y a longtemps que l'admirable rôle de
Phèdre n'avait été rendu avec autant de sensibilité et
d'énergie. On était tout surpris de trouver le talent où l'on
n'avait coutume de trouver que le métier. Les applaudissements
les plus prolongés , les plus unanimes , lui
ont été prodigués ; on a même souvent interiompu
l'effet de la scene par un enthousia me indiscret ; mais
les larmes qu'elle a fait répandre sont le plus beau de
ses titres. Elle a dans un très - haut degré les qualités
le travail et l'étude ne donnent point , et rien n'est
plus facile que d'acquérir ce qui lui manque. Tout
semble annoncer qu'elle est destinee à faire l'ornement
de notre scène tragique.
que
OPERA - COMIQUE , ( FEYDEAU ) .
Le Trésor Supposé ou le Danger d'écouter аих
portes est une de ces nouveautés fugitives , dont on
s'amuse un moment , qu'on n'a point envie de revoir ,
et dont l'existence éphémère est suivie d'un éternel ou>
bli. Le C. Hoffman , auteur de plusieurs opéras comiques ,
tres - larmoyants et très -lugubres , a voulu faire une
318 MERCURE DE FRANCE ,
petite débauche , et s'est déridé un peu plus qu'il ne \
convenait à sa gravité . Les mauvais exemples sont contagieux.
Il a vu que les bouffonneries réussissaient sur
cette scène , que la folie y était privilégiée , et il a voulu
aussi faire une folie ; mais il n'y a qu'une extrême gaieté
qui puisse faire excuser ce genre. Si le Trésor Supposé
est une folie , elle est trop raisonnable ; si c'est une
pièce raisonnable , elle est trop folle . Il est encore
ici question de ces éternels tuteurs qui défendent leurs
pupilles contre les espiégleries des amants. Le grand
moyen de défense de celui - ci est d'écouter aux portes ;
mais il n'a pas assez d'esprit pour cacher son manége
à la soubrette et à la pupille . On connaît sa cachette ;
on sait à point nommé , quand il s'y place , pour
écouter , et on ne lui fait entendre que се que l'on veut.
Il a beau écouter aux portes , l'amant s'introduit dans
la maison , sans qu'il en sache rien . Dès - lors , ce tuteur
est aussi bête que les autres , malgré tout l'esprit que
le C. Hoffman iui a donné. Le voilà relégué dans la nombreuse
confrérie des Cassandres.
Dorval , amant de la pupille, jeune homme , presque
ruiné , a une maison à vendre. Le tuteur qui n'est pas
moins avare que défiant , voudrait avoir cette maison
à bon marché . Pendant qu'il est aux écoutes , on lui
fait entendre la lecture d'une lettre supposée du père
de Dorval à son fils , dans laquelle il l'avertit qu'il a
caché un trésor de cinq cent mille francs dans la cave
de la maison . Dès ce moment on sait que le vieux avare
va se presser d'acheter la maison fort cher , qu'il se
repentira de son marché , quand il ne trouvera point le
tresor , et que le jeune homme n'annullera la vente ,
qu'à condition qu'on lui donnera la pupille . L'imagination
du spectateur devance tous ces incidents ; parconséquent
la scène se refroidit , le dénouement est à la
THERMIDOR AN X. 319
glace. Toutes les contorsions du vieillard dupé , toutes
les farces de Crispin , auteur de la fourberie , n'ont
plus le mérite de la surprise , si nécessaire aux folies .
La musique ne réchauffe pas ce maigre croquis . On n'y
remarque qu'un rondeau et un quatuor assez jolis ;
mais du genre le plus mesquin . Le reste est faible et
insipide , et l'on a été fort surpris d'apprendre que cette
petite musique était du grand compositeur Méhul .
ANNONCES.
DICTIONNAIRE élémentaire de botanique ; par Bulliard
, revu et presque entièrement refon tu par
Louis - Claude Richard , professeur de botanique à
l'école de médecine. Ouvrage où toutes les parties
- des plantes , leurs diverses affections , les termes
usités , et ceux qu'on peut introduire dans le descriptions
botaniques , sont définis et interprétés avec
plus de précisions qu'ils ne l'ont été jusqu'à ce jour ;
orné de 20 planches , gravées en taille - douce avec le
plus grand soin ; suivi d'une exposition méthodique
de ces mêmes termes , au moyen de laquelle et à l'aide
du Dictionnaire , l'étudiant peut prendre une leçon
suivie sur chaque partie des plantes ; précédé d'un
Dictionnaire botanique latin - français ; seconde édition
, augmentée de l'exposé et du tableau de la
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7 fr. 50 cent. , et 8 fr. 50 cent. franc de port. Chez
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Bibliothéque géographique et instructive des jeunes gens ,
ou Recueil de Voyages intéressants dans toutes les
parties du monde , pour l'instruction et l'amusement
de la Jeunesse ; traduit de l'allemand de Campe , auteur
du Nouveau Robinson , etc.
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Cet ouvrage paraîtra régulièrement tous les deux mois ,
livraisons de deux volumes , dont chacun sera composé
de plus de 200 pages , et orné d'une carte géographique
ou d'une estampe. Nous avons adopté le format
in- 18 , pour qu'il pût faire suite aux ouvrages de Bei320
MERCURE DE FRANCE ,
quin , qui n'a pas traité la partie des Voyages , si attrayante
pour la jeunesse . Le prix de l'abonnement pour
l'année , ou douze volumes , est de 18 fr. , payables par
sixièmes à chaque livraison , ou seulement 15 francs , en
payant la totalité avec la première livraison , et de 4 fr.
de plus , franc de port , dans les departements. Les personnes
qui ne se feront pas inscrire , payeront chaque
volume à raison de 1 fr . 80 cent.
On souscrit , à Paris , ch . z Gabriel Dufour , braire ,
rue de Tournon , n.º 1126 , à Amsterdam , chez le
même ; et chez les principaux libraires de la France et
de l'étranger.
Les tomes I et II , formant la première livraison ,
paraissent ; ils contiennent cinq relations de voyages.
Le nom de chaque souscripteur sera imprimé en tête
de son exemplaire , et il en sera formé une liste générale
avec le douzième volume.
MANUEL des Habitants de Saint - Domingue , contenant
un précis de l'histoire de cette ile ; depuis sa
découverte ; la description topographique et statistique
des parties française et espagnole ; le tableau
des productions naturelles et des cultures coloniales ;
l'art de fabriquer le sucre et l'indigo , de recolter
et de préparer le café , le coton et le cacao jusqu'à
leur embarquement , et de faire le rhum à la manière
anglaise suivi d'un traité de médecine domestique
appropriée aux iles , d'une pharmacopéz américaine ,
du premier vocabulaire français créole , et de conversations
françaises - créoles , pour donner une idée
de ce langage , et se faire entendre des Nègies ;
ouvrage utile à tous ceux qui desirent se procurer
des notions exactes sur la manière de se conduire
dans la traversée , et les moyens de fortune que présentent
les cultures et le commerce de Sint - Domingue
; orné d'une carte de cette ile , et de tableaux'
concernant sa population et ses productions ;
par S. J. Ducoeu jo !y ancien habitant de Saint-
Domingue . 2 forts vol in 8.0 Prix , 10 fr. pour Paris ,
et 13 fr. franes de port . A Paris , chez Lenoir ,
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2
THERMIDOR AN X. 321
POLITIQUE.
Paris le 17 thermidor.
L'audience du corps diplomatique a eu lieu avanthier.
Elle était commencée , lorsque le sénat- conservateur
s'est rendu au palais du gouvernement .
L'audience a été interrompue , et les membres du
sénat- conservateur ont été introduits .
Le C. Barthelemy , président , a porté la parole en
ces termes :
Citoyen premier consul , le peuple français , reconnaissant
des immenses services que vous lui avez ren
dus , veut que la première magistrature de l'état soit
inamovible entre vos mains . En s'emparant ainsi de
votre vie toute entière , il n'a fait qu'exprimer la pensée
du sénat , déposée dans son sénatus - consulte du
18 floréal. La nation , par cet acte solennel de gratitude
, vous donne la mission de consolider nos institutions.
Une nouvelle carrière commence pour le premier
consul ! après des prodiges de valeur et de talents militaires
, il a terminé la guerre et obtenu partout les
conditions de paix les plus honorables. Les Français
sous ses auspices ont pris l'attitude et le caractère de
la véritable grandeur. Il est le pacificateur des nations
et le restaurateur de la France. Son nom seul est une
grande puissance.
Déja une administration de moins de trois années a
presque fait oublier cette époque d'anarchie et de calamités
qui semblait avoir tari les sources de la prospérité
publique.
Mais il reste des maux à guérir et des inquiétudes
9.
21.
322 MERCURE DE FRANCE ,
à dissiper. Les Français , après avoir étonné le monde
par des exploits guerriers , attendent de vous , citoyen
premier consul , tous les bienfaits de la paix que vous
leur avez procurée.
S'il existait encore des semences de discorde , la proclamation
du consulat perpétuel de Bonaparte les fera
disparaître . Tout est maintenant rallié autour de lui .
Son puissant génie saura tout maintenir et tout conserver.
Il ne respire que pour la prospérité et le bonheur
des Français. Il ne leur donnera jamais que l'élan
de la gloire et le sentiment de la grandeur nationale .
En effet , quelle nation mérite mieux le bonheur ! et
de quel peuple plus éclairé et plus sensible pourrait-on
desirer l'estime et l'attachement !
Le sénat-conservateur s'associera à toutes les pensées
généreuses du gouvernement. I secondera de ses
moyens toutes les améliorations qui auront pour but
'de prévenir le retour des maux qui nous ont affligés si longtemps
, d'étendre et de consolider les biens que vous
avez ramenés parmi nous. C'est un devoir pour lui de
concourir ainsi à l'accomplissement des voeux du peuple
, qui vient de manifester d'une manière si éclatante
son zèle et son discernement.
Le sénatus - consulte , que le sénat en corps vient
vous remettre , citoyen premier consul , contient l'expression
de sa reconnaissance particuliere . Organe de
la volonté souveraine , il a cru devoir , pour mieux
remplir les intentions du peuple français , appeler les
arts à perpétuer le souvenir de ce mémorable événement.
Après ce discours , le C. Barthelemy , président , a
fait lecture de l'acte dont la teneur suit :
SENATUS - CONSULTE..
Extrait des registres du sénat - conservateur , du 14 thermidor
an 10 de la république . *
Le sénat-conservateur , réuni au nombre de membres
prescrit par l'article XC de la constitution ;
THERMIDOR AN X. 323
5.
Délibérant sur le message des consuls de la répus
blique , du 10 de ce mois ;
Après avoir entendu le rapport de sa commission
spéciale , chargée de vérifier les registres des votes
émis par les citoyens français ;
Vu le procès - verbal fait par la commission spéciale
et qui constate que trois millions cinq censoixante
dix-sept mille deux cent cinquante - neuf citoseront
donné leurs suffrages , et que trois millions cu
soixante-huit mille huit cent quatre- vingt- cinq citoyens
ont voté pour que Napoleon Bonaparte soit nommé
premiel consul à vie ;
Considéraut que le sénat , établi par la constitution ,
organe du peuple , pour ce qui intéresse le pacte social
, doit manifester , d'une manière éclatante , la reconnaissance
nationale envers le héros vainqueur et pacificateur
, et proclamer solennellement la volonté du peuple
français , de donner au gouvernement toute la stabilité
nécessaire à l'indépendance , à la prospérité et à
la gloire de la république , décrète ce qui suit : ./ l
Art. I. Le peuple français nomme , et le sénat proclame
NAPOLÉON BONAPARTE premier consul à vié.
II. Une statue de la paix , tenant d'une main le laurier
de la victoire , et de l'autre le décret du sénat ,
attestera à la postérité la reconnaissance de la nation .
III. Le sénat portera au premier consul l'expression
de la confiance , de l'amour et de l'admiration du peuple
français.
2
Signé BARTHÉLEMY , président ; VAUBOIS ,
et FARGUES , secrétaires.
Par le sénat conservateur ,
-
'! * Le'secrétaire -général , signé CAUCHY.
1
Le premier consul a répondu au sénat en ces termes :
Sénateurs , la vie d'un citoyen est à sa patrie . Le
peuple français veut que la mienne toute entière lui
soit consacrée ... J'obéis à sa volonté.
En me donnant un nouveau gage , un gage perma
324 MERCURE DE FRANCE ,
1
nent de sa confiance , il m'impose le devoir d'étayer
le système de ses lois sur des institutions prévoyantes.
Par mes efforts , par votre concours , citoyens sénateurs
, par le concours de toutes les autorités , par la
confiance et la volonté de cet immense peuple , la liberté
, l'égalité , la prospérité de la France seront
l'abri des caprices du sort et de l'incertitude de l'avenir........
Le meilleur des peuples sera le plus
heureux , comme il est le plus digne de l'étre , et sa
félicité contribuera à celle de l'Europe entière.
Content alors d'avoir été appelé par l'ordre de celui
de qui tout émane , à ramener sur la terre la justice ,
l'ordre et l'égalité , j'entendrai sonner la dernière heure
sans regret..... et sans inquiétude sur l'opinion
des générations futures.
Sénateurs , recevez mes remercîments d'une démar
che aussi solennelle. Le sénat a desiré ce que le peuple
français a voulu , et par - là il s'est plus étroitement
associé à tout ce qui reste à faire pour le bonheur de
la patrie.
Il m'est bien doux d'en trouver la certitude dans
le discours d'un président aussi distingué.
Les membres du sénat se sont retirés , et l'audience
a été continuée.
Le ministre de l'intérieur , au préfet.
Paris , le 16 thermidor an 10.
Je vous envoie , citoyen préfet , le sénatus-consulte
qui proclame la volonté du peuple français .
Vous le ferez publier solennellement dans toute l'étendue
de votre département , le 15 août ( 27 thermidor ) .
Ce jour sera désormais consacré par de bien grands
souvenirs. Il rappellera à nos derniers neveux l'époque
mémorable du bonheur public , de la paix des consciences
, et du plus grand acte de souveraineté qu'aît
jamais exercé une grande nation .
Le 15 août est à la fois l'anniversaire de la naissance
THERMIDOR AN X. 325
du premier consul , le jour de la signature du concordat ,
et l'époque où le peuple français voulant assurer et
perpétuer son bonheur , en lie la durée à celle de la
glorieuse carrière de NAPOLEON BONAPARTE.
Que de doux souvenirs pour exciter l'enthousiasme du
peuple français ! quel concours puissant d'événements
et de circonstances pour réveiller dans tous les coeurs les
sentiments généreux qui caractérisent la nation !
Des actes de bienfaisance peuvent célébrer cette
grande journée ; et je vous invite , citoyen préfet , à la
consacrer toute entière au bonheur , en unissant , par le
mariage , des individus recommandables par leurs vertus.
Je vous salue ,
CHAPTAL.
Extrait des registres des délibérations du conseil
d'état . Séance du 16 thermidor an 10.
Projetde Sénatus- Consulte organique de la constitution.
TITRE PREMIER.
Art. I. Chaque ressort de justice de paix a une
assemblée de canton .
2. Chaque arrondissement communal ou district de
sous-préfecture a un collège électoral d'arrondissement.
3. Chaque département a un collége électoral de
département.
TITRE II. Des assemblées de canton.
4. L'assemblée de canton se compose de tous les
citoyens domiciliés dans ce canton et qui y sont inscrits
sur la liste communale d'arrondissement.
A dater de l'époque où , aux termes de la constitution
, les listes communales doivent être renouvellées ,
326 MERCURE DE FRANCE ,
l'assemblée de canton sera composée de tous les citoyens
domiciliés dans le canton , et qui y jouissent des droits .
de citoyen.
5. Le premier consul nomme le président de l'assemblée
de canton.
Ses fonctions durent cinq ans ; il peut être renommé
indéfiniment.
Il est assisté de quatre scrutateurs , dont deux sont
les plus âgés , et les deux autres les plus imposés
des citoyens ayant droit de voter dans l'assemblée du
canton.
Le président et les quatre scrutateurs nomment le
secrétaire .
6. L'assemblée de canton se divise en sections pour
faire les opérations qui lui appartiennent.
Lors de la première convocation de chaque assemblée
, l'organisation et les formes en seront déterminées
par un réglement émané du gouvernement.
7. Le président de l'assemblée de canton nomme les
présidents des sections .
Leurs fonctions finissent avec chaque assemblée sectionnaire
.
Ils sont assistés chacun de deux scrutateurs , dont
l'un est le plus âgé , et l'autre le plus imposé des citoyens
ayant droit de voter dans la section.
8. L'assemblée de canton désigne deux citoyens,
sur lesquels le premier consul choisit le juge-de -paix
du canton .
Elle désigne pareillement deux citoyens pour chaque
place vacante de suppléant de juge - de-paix .
9. Les juges - de - paix et leurs suppléants sont nommes
pour dix ans.
10. Dans les villes de oo ames , l'assemblée de canton
présente deux citoyens pour chacune des places
du conseil municipal . Dans les villes où il y aura
plusieurs justices de paix ou plusieurs assemblées de
canton , chaque assemblée présentera pareillement
deux citoyens pour chaque place du conseil municipal.
THERMIDOR AN X. 327
11. Les membres des conseils municipaux sont pris
par chaque assemblée de canton sur la liste des cent
plus imposés du canton . Cette liste sera arrêtée et imprimée
par ordre du préfet.
12. Les conseils municipaux se renouvellent tous les
dix ans par moitié.
13. Le premier consul choisit les maires et adjoints
dans les conseils municipaux : ils sont cinq ans en
place ; ils peuvent être renommés .
14. L'assemblée de canton nomme au collége électoral
d'arrondissement le nombre de membres qui lui
est assigné , en raison du nombre de citoyens dont elle se
compose.
15. Elle nomme au collége électoral de département,
sur une liste dont il sera parlé ci - après , le nombre de
membres qui lui est attribué.
16. Les membres des colléges électoraux doivent
être domiciliés dans les arrondissements et départements
respectifs .
17. Le gouvernement convoque les assemblées de
canton , fixe le temps de leur durée et l'objet de leur
réunion.
9
TITRE III. Des colléges électoraux.
18. Les.colléges électoraux d'arrondissement ont un
membre pour 500 habitants domiciliés dans l'arrondissement.
Le nombre des membres ne peut néanmoins excéder
200 , ni être au dessous de 120 . }
19. Les colléges électoraux de département ont un
membre par mille habitants domiciliés dans le dépar
tement , et néanmoins ces membres ne peuvent excéder
300 , ni être au dessous de 200.
20. Les membres des colléges électoraux sont à vie.
21. Si un membre d'un college électoral est dénoncé
au gouvernement , comme s'étant permis quelque acte
contraire à l'honneur ou à la patrie , le gouvernement
invite le collège à manifester son vou ; il faut les
328 MERCURE DE FRANCE ,
trois quarts des voix pour faire perdre au membre dénoncé
sa place dans le collége.
22. On perd sa place dans les colléges électoraux
pour les mêmes causes qui font perdre le droit de citoyen.
On la perd également lorsque , sans empêchement
légitime , on n'a point assisté à trois réunions successives.
23. Le premier consul nomme les présidents des colléges
électoraux à chaque session .
Le président a seul la police du collége électoral ,
lorsqu'il est assemblé .
24. Les colléges électoraux nomment à chaque sessions
deux scrutateurs et un secrétaire.
25. Pour parvenir à la formation des colléges électoraux
des départements , il sera dressé dans chaque
département , sous les ordres du ministre des finances ,
une liste de 600 citoyens les plus imposés aux róles des
contributions foncière , mobiliaire et somptuaire , et au
róle des patentes.
On ajoute à la somme de la contribution , dans le domicile
du département , celle qu'on peut justifier payer
dans les autres parties du territoire de la France et de
ses colonies.
Cette liste sera imprimée .
26. L'assemblée de canton prendra sur cette liste les
membres qu'elle devra nommer au collége électoral
du département.
27. Le premier consul peut ajouter aux colléges élecforaux
d'arrondissement , dix membres pris parmi les
citoyens appartenants à la légion d'honneur , ou qui
ont rendu des services.
Il peut ajouter , à chaque collége électoral de département
, vingt citoyens , dont dix pris parmi les
trente plus imposés du département , et les dix autres ,
soit parmi les membres de la légion d'honneur , soit
parmi les citoyens qui ont rendu des services.
Il n'est point assujetti , pour ces nominations , à des
époques déterminées.
THERMIDOR AN X. 329
28. Les colléges électoraux d'arrondissement présen
tent , au premier consul , deux citoyens domiciliés dans
l'arrondissement , pour chaque place vacante dans le
conseil d'arrondissement.
Un , au moins , de ces citoyens , doit être pris nécessairement
hors du collège électoral qui le désigne.
Les conseils d'arrondissement se renouvellent
tous les cinq ans.
tiers
29. Les colléges électoraux d'arrondissement présen❤
tent , à chaque réunion , deux citoyens pour faire par
tie de la liste sur laquelle doivent être choisis les membres
du tribunat.
Un , au moins , de ces citoyens , doit être pris nécessairement
hors du collége qui le présente.
!
Tous deux peuvent être pris hors du département.
30. Les colléges électoraux de département présen→
tent au premier consul deux citoyens domiciliés dans
Je département , pour chaque place vacante dans le
conseil-général du département.
Un de ces citoyens , au moins , doit être pris né.
cessairement hors du collége électoral qui le présente.
Les conseils généraux de département se renouvellent
par tiers tous les cinq ans.
31. Les colléges électoraux de département présentent
à chaque réunion deux citoyens pour former
la liste sur laquelle sont nommés les membres du
sénat.
Un , au moins , doit être pris nécessairement hors
du college qui le présente , et tous deux peuvent être
pris hors du département .
Ils doivent avoir l'âge et les qualités exigées par la
constitution..
32. Les colléges électoraux de département et d'arrondissement
présentent chacun deux citoyens domiciliés
dans le département , pour former la liste sur laquelle
doivent être nommés les membres de la députation au
corps-législatif.
330 MERCURE DE FRANCE ,
Un de ces citoyens doit être pris nécessairement hors
du collége qui le présente.
Il doit y avoir trois fois autant de candidats différents
sur la liste formée par la réunion des présentations des
colléges électoraux de département et d'arrondissement ,
qu'il y a de places vacantes .
33. On peut être membre d'un conseil de commune
et d'un collége électoral d'arrondissement ou de département.
-On ne peut être à la fois membre d'un collége d'arrondissement
et d'un colége de département .
34. Les membres du corps -législatif et du tribunaț
ne peuvent assister aux séances du collége électoral
dont ils feront partie. Tous les autres fonctionnaires
publics ont droit d'y assister et d'y voter.
35. Il n'est procédé par aucune assemblée de canton
à la nomination des places qui lui appartiennent dans
un collége électoral , que quand ces places sont réduites
aux deux tiers.
36. Les colléges électoraux ne s'assemblent qu'en
vertu d'un acte de convocation émané du gouvernement ,
et dans le lieu qui leur est assigné.
Ils ne peuvent s'occuper que des opérations pour
lesquelles ils sont convoqués , ni continuer leurs
séances au - delà du temps fixé par l'acte de convo
cation.
3
S'ils sortent de ces bornes , le gouvernement a le droit
de les dissoudre.
37. Les colléges électoraux ne peuvent , ni directement
, ni indiretement , sous quelque prétexte que ce
soit , correspondre entre eux.
38. La dissolution d'un corps électoral opère le renouvellement
de tous ses membres.
TITRE IV . Des consuls.
39. Les consuls sont à vie :
Ils sont membres du sénat , et le président.
40. Les second et troisième consuls sont nommés par
le sénat sur la présentation du premier.
THERMIDOR AN X. 331
41. A cet effet , lorsque l'une des deux places vient
à vaquer , le premier consul présente au sénat un premier
sujet ; s'il n'est pas nommé , il en présente un
second ; si le second n'est pas accepté , il en présente
un troisième qui est nécessairement nommé..
42. Lorsque le premier consul le juge convenable , il
présente un citoyen pour lui succéder après sa mort ,
dans les formes indiquées par l'article précédent .
43. Le citoyen nommé pour succéder au premier consul
, prête serment à la république , entre les mains du
premier consul , assisté des second et troisième consuls
en présence du sénat , des ministres , du conseil d'état ,
du corps- législatif, du tribunat , du tribunal de cassation
, des archevêques , des évêques , des présidents des
tribunaux d'appel , des présidents des colléges électoraux
, des présidents des assemblées de canton , des
grands officiers de la légion d'honneur et des maires
des vingt-quatre principales villes de la république.
Le secrétaire - d'état dresse le procès - verbal de la
prestation de serment.
44. Le serment est ainsi conçu :
"
Je jure de maintenir la constitution , de respecter
la liberté des consciences , de m'opposer au retour
des institutions féodales , de ne jamajs faire la guerre
que pour la défense et la gloire de la république ,
« et de n'employer le pouvoir dont je serai revêtu que
" pour le bonheur du peuple de qui et pour qui jė
" l'aurai reçu . »
"
45. Le serment prêté , il prend séance au sénat ,
immédiatement apres le troisième consul .
46. Le premier consul peut déposer aux archives du
gouvernement son vieu sur la nomination de son successeur
, pour être présenté au sénat après sa mort.
47. Dans ce cas il appelle les second et troisième
consuls , les ministres et les présidents des sections du
conseil-d'état.
En leur présence , il remet au secrétaire d'état le
papier scellé de son sceau , dans lequel est consigné
son vou. Ce papier est souscrit par tous ceux qui sont
présents à l'acte.
332 MERCURE DE FRANCE ;
Le secrétaire-d'état le dispose aux archives du gouvernement
, en présence des ministres et des présidents
des sections du conseil- d'état.
48. Le premier consul peut retirer ce dépot en observant
les formalités prescrites dans l'article précédent.
49. Après la mort du premier consul , si son voeu
est resté déposé , le papier qui le renferme est retiré
des archives du gouvernement par le secrétaire d'état
en présence des ministres et des présidents des sections
du conseil - d'état : l'intégrité et l'identité en sont reconnues
en présence des second et troisieme consuls. Il
est adressé au sénat par un message du gouvernement
avec expédition des procès - verbaux qui en ont constaté
le dépôt , l'identité et l'intégrité.
50. Si le sujet présenté par le premier consul n'est pas
nommé , le second et le troisième consuls en présentent
chacun un en cas de non-nomination , ils en présentent
chacun un autre , et l'un des deux est nécessairement
nommé.
51. Si le premier consul n'a point laissé de présentation
, les second et troisième consuls font leurs présentations
séparées , une première , une seconde ; et si
ni l'une ni l'autre n'a obtenu de nomination , une troisième.
Le sénat nomme nécessairement sur la troisième.
52. Dans tous les cas , les présentations et la nomination
devront être consommées dans les vingt-quatre
heures qui suivront la mort du premier consul.
53. La loi fixe pour la vie de chaque premier consul
l'état des dépenses du gouvernement.
TITRE V. Du Sénat.
54. Le sénat règle par un senatus- consulte organique
,
1.° La constitution des colonies ;
2.° Tout ce qui n'a pas été prévu par la constitution
et qui est nécessaire à sa marche ;
3. Il explique les articles de la constitution qui
donnent lieu à différentes interprétations.
55. Le sénat , par des actes intitulés sénatus - consultes,
THERMIDOR AN X. 333
1. Suspend pour cinq ans les fonctions de jurés dans
les départements où cette mesure est nécessaire ;
2. Déclare , quand les circonstances l'exigent , des
départements hors de la constitution ,
3. Détermine le temps dans lequel des individus arrêtés
en vertu de l'article 46 de la constitution , doivent
être traduits devant les tribunaux , lorsqu'ils ne l'ont
pas été dans les dix jours de leur arrestation ;
4. Annulle les jugements des tribunaux civils et criminels
, lorsqu'ils sont attentatoires à la sureté dé
l'état ;
C
5. Dissout le corps-législatif et le tribunat ;
6. Nomme les consuls.
56.. Les sénatus - consultes organiques et les sénatusconsultes
sont délibérés par le sénat , sur l'initiative
du gouvernement.
Une simple majorité suffit pour les sénatus - consultes
; il faut les deux tiers des voix des membres
présents pour un sénatus consulte organique .
57. Les projets de sénatus - consulte pris en consé
quence des articles 54 et 55 , sont discutés dans un conseil
privé composé des consuls , de deux ministres ,
de deux sénateurs , de deux conseillers d'étar , et de
deux grands officiers de la légion d'honneur.
les
Le premier consul désigne à chaque tenue ,
membres qui doivent composer le conseil - privé.
58. Le premier consul ratifie les traités de paix et
d'alliance , après avoir pris l'avis du conseil -privé.
Avant de les promulguer , il en donné connaissance an
sénat.
59. L'acte de nomination d'un membre du corpslégislatif
, du tribunat et da tribunal de cassation가
s'intitule arrêté. 4 >
60. Les actes du sénat relatifs à sa police et à son
administration intérieure , s'intitulent délibérations.
61. Dans le courant de l'an 11 , il sera procédé à
la nomination de quatorze citoyens , pour compléter
334 MERCURE DE FRANCE,
Le nombre de quatre- vingts sénateurs , déterminé par
l'article 15 de la constitution .
Cette nomination sera faite par le sénat sur la présentation
du premier consul , qui , pour cette présent
tation , prendra trois sujets sur la liste des citoyens
désignés par les colléges électoraux .
. 62. Les membres du grand - conseil de la légion d'hon,
neur sont: membres du sénat , quel que soit leur âge.
au 63. Le premier consul peut en outre nommer
sénat , sans présentation préalable par les colléges élec
toraux de départements , des citoyens distingués par
leurs services et leurs talents , à condition néanmoins
qu'ils auront l'âge requis par la constitution , et que
le nombre des sénateurs ne pourra , en aucun cas ,
excéder cent vingt.

64. Les sénateurs pourront être consuls , ministres,
membres de la légion d'honneur , inspecteurs de l'instruction
publique , et employés dans des missions extraordinaires
et temporaires .
65. Le sénat nomme chaque année deux de ses
membres pour remplir les fonctions de secrétaires.
66. Les ministres ont séance au sénat , mais sans
voix délibérative , s'ils ne sont sénateurs.
* TITRE VI. Des Conseillers - d'Etat.
67. Les conseillers - d'état n'excéderont jamais lè
nombre de cinquante.
68. Le conseil- d'état se divise en sections.
69. Les ministres ont rang , séance et voix délibérative
au conseil - d'état .

TITRE VII. Du Corps - Législatif.
70. Chaque département aura , dans le corps -législa
tif un nombre de membres proportionné à l'étendue de
sa population , conformément au tableau ci - joint.
71..
4
Tous les membres du corps - législatif , appartenants
à la même députation , sont nommés à la fois.
72. Les départements de la république sont divisés
en cinq séries , conformément au tableau ci- joint.
THERMIDOR AN X. 335

73. Les députés actuels sont classés dans les cinq
séries .
74. Ils seront renouvelles dans l'année à laquelle appartiendra
la série où sera placé le département auquel
ils auront été attachés .
75. Néanmoins , les députés qui ont été nommés en
l'an 10 , rempliront leurs cinq années .
2
76. Le gouvernement convoque , ajourne et proroge
le corps - législatif.
TITRE VIII. Du Tribunat.
• "
77. A dater de l'an 13 , le tribunat sera réduit à cinquante
membres.
Moitié des 50 sortira tous les trois ans :
jusqu'à
cette réduction , les membres sortants ne seront point
remplacés.
Le tribunat se divise en sections .
.... 78. Le corps-législatif et le tribunat sont renouvellés
dans tous leurs membres , quand le sénat en a prononcé
la dissolution .. 1.
TITRE IX. De la Justice et des Tribunaux.
79. Il y a un grand juge ministre de la justice . I
80. Il a une place distinguée au sénat et au conseild'état.
81. Il préside le tribunal de cassation et les tribunaux
d'appel , quand le gouvernement le juge convenable.
82. Il a sur les tribunaux , les justices de paix et
les membres qui les composent , le droit de les surveiller
et de les reprendre. :,
83. Le tribunal de cassation , présidé par lui , a
droit de censure et de discipline sur les tribunaux d'appel
et les tribunaux criminels ; il peut , pour cause
grave , suspendre les juges de leurs fonctions , les mauder
près du grand - juge , pour y rendre compte de leur
conduite.
84. Les tribunaux d'appel ont droit de surveillance
336 MERCURE DE FRANCE ,
sur les tribunaux civils de leur ressort , et les tribunaux
civils sur les juges - de-paix de leur arrondissement.
85. Le commissaire du gouvernement près le tribunal
de cassation , surveille les commissaires près les tribunaux
d'appel et les tribunaux criminels."
Les commissaires près les tribunaux d'appel , surveillent
les commissaires près les tribunaux de première
instance.
86. Les membres du tribunal de cassation sont nommés
par le sénat , sur la présentation du premier consul.
Le premier consul présente trois sujets pour chaque
place vacante.
. TITRE X. Droit de faire grace.
87. Le premier consul a droit de faire grace.
Il l'exerce après avoir entendu un conseil - privé
composé du grand -juge , de deux ministres , de deux
sénateurs , de deux conseillers - d'état , et de deux membres
du tribunal de cassation .
Le conseil - d'état , après avoir , sur le renvoi des
consuls , discuté le projet ci - dessus , l'approuve , et
arrête qu'il sera présenté aux consuls dans la forme
prescrite par le réglement .
Pour extrait conforme ,
Approuvé.
Le secrétaire -général du conseil - d'état ,
Signe, J. G. LOCRÉ.
Le premier consul , signé , BONAPARTE.
Par le premier consul
Le secrétaire- d'état , signé , H. B. MARET.
·
Le projet de sénatus - consulte' organique que l'on
vient de lire a été porté par les conseillers d'état
Régnier , Portalis et Dessolle , orateurs du gouvernement
, au sénat - conservateur , qui l'a adopté dans sa
séance de ce jour.
( N.° LIX ) . 26 Thermidor an 10
5 .
Ger
MERCURE
DE FRANCE.
LITTERATURE.
POESI E.
LES Conseils de l'Amitié , à mon Frère , avant
son départ.
AIR Toi que pour consoler la vie , ou du serin
qui te fait envie.
LOIN de ces lieux il faut te rendre ,
Quoiqu'il en coûte au sentiment ;
Dans les avis d'une sour tendre ,
Vois du moins son attachement.
Retiens cette maxime sûre ,
Tu la reconnaîtras partout .
L'amitié conseille et censure ;
L'indifference approuve tout.
De ceux à qui le sort t'engage
Tu t'occuperas tour - à - tour ;
9.
22
338 MERCURE DE FRANCE ,
Vas , je ne te fais pas l'outrage
De craindre l'oubli d'un seul jour.
En conservant pour une mère
Les sentiments qui lui sont dûs ,
Songe surtout que pour lui plaire
Tu dois imiter ses vertus.
• Instruit par la peine commune
.Apprends à borner tes desirs ;
C'est souvent loiu de la fortune
Que règnent les plus doux plaisirs.
Quand par une faveur extrême
Elle devrait combler tes voeux ,
Moins on a besoin pour soi - même ,
Et plus on peut faire d'heureux .
Surtout fais choix d'un ami sage ,
C'est le premier de tous les biens .
Que ton bonheur soit son ouvrage ,
Et que ses chagrins soient les tiens .
Dans la gaîté , dans les alarmes
Confondez vos ris et vos pleurs ;
Vos plaisirs auront plus de charmes ,
Et vos peines moins de rigueurs.
'
ENIGM E.
A votre amant tendre et discret ,
Vous pouvez confier vos peines , vos alarmes ,
Et , d'être loin de lui , votre cuisant regret.
Mais renoncez au barbare projet .
De me brûler , de voir couler mes larmes
Pour mieux garder votre secret.
THERMIDOR AN X. 339
LOGO GRIPHE .
Bon mâle , avec cinq pieds , je vais et viens sur quatre .
Saisis ma queue , ose l'abattre
Et par un prodige étonnant ,
Tu me rends femelle à l'instant..
CHARADE .
Charmant premier , réveil de la nature ,
Que tu vas plaire à mon entier
Qui de Vénus déroba la ceinture !
Couché sur un lit de verdure ,
Je veux , de fleurs , composer mon dernier ,
Pour relever sa blonde chevelure.
Par un vieux bonhomme.
Mots de l'Enigme , du Logogriphe et de la
Charade insérés dans le dernier Numéro.
Le mot du Logogriphe est tapage , où l'on trouve
Tage , page , tape , pet.
Le mot de la Charade est verrat.
Le mot de l'Enigne est cheminée.
340 MERCURE DE FRANCE ,
L
ESSAI sur la littérature anglaise.
V. Extrait.
MACKENSIE
Il faut peut-être chercher dans l'inconstance
et les dégoûts du coeur humain , le motif de
l'intérêt général qu'inspire la lecture des voyages
. Fatigués de la société où nous vivons , et
des chagrins qui nous environment , nous aimons
à nous égarer en pensée dans des pays
lointains et chez des peuples inconnus . Si les
hommes , que l'on nous peint , sont plus heureux
que nous , leur bonheur nous délasse ; s'ils
sont plus infortunés , leurs maux nous con.
solent.
Mais l'intérêt attaché au récit des voyages ,
diminue chaque jour , à mesure que le nombre
des voyageurs augmente ; l'esprit philosophique
a fait cesser les nerveilles du désert :
• Les bois désenchantés ont perdu leurs miracles ! ** »
Quand les premiers Français , qui descendirent
sur les rivages du Canada , parlent de
*
Voyages d'Alex . Mackensie dans l'intérieur de
l'Amérique septentrionale , faits en 1789 , 1792 et
1793 , etc. , traduits de l'anglais par J. Castéra. 3 vol .
in - 8°. A Paris , chez Dentu , libraire , palais du Tribunat
, galeries de bois , n .° 240.
** Fontanes.
THERMIDOR AN X. 341
lacs , semblables à des mers , de cataractes qui
tombent du ciel , de forêts dont on ne peut sonder
la profondeur , l'esprit est bien plus fortement
ému , que lorsqu'un marchand anglais ,
ou un savant moderne , vous apprend qu'il a
pénétré jusqu'à l'océan Pacifique , et que la
chute de Niagara n'a que 144 pieds de hauteur.
Ce que nous gagnons en connaissance , nous
le perdons en sentiment . Les vérités géométriques
ont tué certaines vérités de l'imagination
, bien plus importantes à la morale qu'on
ne pense. Quels étaient les premiers voyageurs
dans la belle antiquité ? C'étaient les législateurs
, les poètes et les héros ; c'était Jacob ,
Lycurgue , Pythagore , Homère , Hercule
Alexandre , dies peregrinationis ! *! Alors tout
était prodige , sans cesser d'être réalité , et les
espérances de ces grandes ames aimaient à dire :
« Là - bas la terre inconnue , la terre immense.
» Terra ignota ! terra immensa !
Nous avons naturellement la haine des bornes ;
je dirais presque que le globe est trop petit
pour l'homme , depuis qu'il en a fait le tour. Si la
nuit est plus favorable que le jour à l'inspiration
et aux vastes pensées , c'est qu'en cachant
toutes les limites , elle prend l'air de l'immen
sité.
Les voyageurs français , et les voyageurs anglais
semblent , comme les guerriers de ces
deux nations , s'être partagé l'empire de la
terre et de l'onde . Les derniers n'ont rien à
opposer aux Tavernier , aux Chardin , aux Parennin
, aux Charlevoix ; ils n'ont point de
* Gènes.
342 MERCURE DE FRANCE ,
monument tel que les lettres édifiantes ; mais les
premiers , à leur tour , n'ont point d'Auson
de Byron , de Cook , de Vancouver. Les voyageurs
français ont plus fait pour la connaissance
des moeurs et des coutumes des peuples :
voov yvw . Mores cognovit ; les voyageurs anglais
ont été plus utiles aux progrès de la géographie
universelle : εν πόντω πάθεν in mari
passus est * . Ils partagent , avec les Espagnols
et les Portugais , la gloire d'avoir ajouté de
nouvelles mers et de nouveaux continents au
globe , et d'avoir fixé les limites de la terre ..
Les prodiges de la navigation sont peut-être
ce qui donne une plus haute idée du génie de
l'homme. On frissonne et on admire , lo squ'on
voit Colomb s'enfoncant dans les solitudes d'un
océan inconnu , Vasco de Gama , doublant le
cap des tempêtes , Magellan , sortant d'une
vaste mer pour entrer dans une mer plus vaste
encore , Cook , volant d'un pôle à l'autre , et
resserré de toutes parts par les rivages du globe ,
ne trouvant plus de mers pour ses vaisseaux !
Quel beau spectacle n'offre point cet illustre
navigateur , cherchant de nouvelles terres , non
pour en opprimer les habitants , mais pour les
secourir et les éclairer , portant à de pauvres
sauvages les nécessités de la vie , jurant concorde
et amitié , sur leurs rives charmantes , à
ces simples enfants de la nature , semant ,
parmi les glaces australes , les fruits d'un plus
doux climat , en imitant ainsi la providence
qui prévoit les naufrages et les besoins des
hommes !
La mort n'ayant pas permis au capitaine Cook
Qdys .
THERMIDOR AN X. 343
d'achever ses importantes découvertes , le capitaine
Vancouver fut chargé , par le gouvernement
anglais , de visiter toute la côte américaine
, depuis la Californie jusqu'à la rivière de
Cook , et de lever les doutes qui pouvaient rester
encore sur un passage au nord- ouest du
Nouveau- Monde. Tandis que cet habile marin
remplissait sa mission avec autant d'intelligence
que de courage , un antre voyageur anglais ,
parti du Haut - Canada , s'avançait à travers les
déserts et les forêts jusqu'à la mer Boréale et
l'océan Pacifique .
M. Mackensie , dont je vais faire connaître
les travaux , ne prétend ni à la gloire du savant
, ni à celle de l'écrivain . Simple trafiquant
de pelleteries parmi les Indiens , il ne donne
modestement son voyage que pour le journal
de sa route.

Le 15 , le vent soufflait de l'ouest nous
fimes quatre milles au sud, deux milles au sudquest
, etc. Le fleuve était rapide : nous eûmes
un portage ; nous vimes des huttes abandonnées
; le pays était fertile ou aride ; nous
traversâmes des plaines ou des montagnes ;
il tomba de la neige ; mes gens étaient fatigués
; ils voulurent me. quitter ; je fis une observation
astronomique , etc. , etc. , etc.
Tel est à peu près le style de M. Mackensie.
Quelquefois cependant il interrompt
son journal pour décrire une scène de la
nature , ou les moeurs des sauvages ; mais il
n'a pas toujours l'art de faire valoir ces petites
circonstances si intéressantes dans les récits
de nos missionnaires. On connaît à peine
les compagnons de ses fatigues ; point de trans
344 MERCURE DE FRANCE ,
ports en découvrant la mer , but si desiré de
l'entreprise ; point de scènes attendrissantes lors
du retour. En un mot , le lecteur n'est point
embarqué dans le canot d'écorce avec le voyageur
, et ne partage point avec lui ses craintes ,
ses espérances et ses périls .
Un plus grand défaut encore se fait sentir
dans l'ouvrage : il est malheureux qu'un simple
journal de voyage manque de méthode et
de clarté. M. Mackensie expose . confusément
son sujet. Il n'apprend point au lecteur quel est
ce fort chipiouyan d'où il part; où en étaient les
découvertes lorsqu'il a commencé les siennes ; si
l'endroit où il s'arrête à l'entrée de la mer Glaciale
était une baie , ou simplement une expansion
du fleuve , comme on est tenté de le soupçonner
; comment le voyageur est certain que
cette grande rivière de l'ouest , qu'il appelle
Tacoutché-Tessé , est la rivière de Colombia ,
puisqu'il ne l'a pas descendue jusqu'à son embouchure
? Comment il se fait que la partie du
cours de ce fleuve , qu'il n'a pas visitée , soit cependant
marquée sur sa carte , etc. , etc . ? ..
Malgré ces nombreux défauts , le mérite du
journal de M. Mackensie est fort grand ; mais
il a besoin de commentaires , soit pour donner
une idée des déserts que le voyageur traverse ,
et colorer un peu la maigreur et la sécheresse
de son fécit , soit pour éclaircir quelque point
de géographie. Je vais essayer de remplir cette
tâche auprès du lecteur.
L'Espagne , l'Angleterre et la France doivent
leurs possessions américaines à trois Italiens ,
Colomb , Gabot et Verazani. Le génie de
l'Italie , enseveli sous des ruines , comme les
1
THERMID OR AN X. 345
er
géants sous les monts qu'ils avaient entassés ,
semble se réveiller quelquefois pour étonner le
monde . Ce fut vers l'an 1523 que François I.
donna ordre à Jean Verazani d'aller découvrir
de nouvelles terres. Ce navigateur reconnut plus
de six cents lieues de côte , le long de l'Amérique
septentrionale ; mais il ne fonda point de
colonie.
Jacques Cartier , son successeur , visita tout
le pays appelé Kannata par les sauvages , c'està
dire , amas de cabanes * . Il remonta le grand
fleuve , qui reçut de lui le nom de Saint - Lanrent
, et s'avança jusqu'à l'île de Montréal , qu'on
nommait alors Hochelaga.
er
M. de Roberval obtint , en 1540 , la viceroyauté
du Canada. Il y transporta plusieurs
familles avec son frère , que François I. * avait
surnommé le gendarme d'Annibal , à cause de
sa bravoure ; mais ayant fait naufrage en 1540 ,
« avec eux tombèrent , dit Charlevoix , toutes
<«< les espérances qu'on avait conçues , de faire
« un établissement en Amérique , personne
<< n'osant se flatter d'être plus habiles ou plus
<< heureux que ces deux braves hommes. »
Les troubles qui , peu de temps après , éclatèrent
en France , et qui durèrent cinquante an
nées , empêchèrent le gouvernement de porter
ses regards au - dehors. Le génie d'Henri IV ,
ayant étouffé les discordes civiles , on reprit ,
avec ardeur , le projet d'un établissement au
Canada. Le marquis de la Roche s'embarqua en
* Les Espagnols avaient certainement découvert le
Canada avant Jacques Cartier et Verazani , et quelques
auteurs prétendent que le nom Canada vient des
deux mots espagnols , Aca , Nadą,
346 MERCURE DE FRANCE ,
1698 , pour tenter de nouveau la fortune ; mais
son expédition eut une fin désastreuse . M. Chauvin
succéda à ses projets et à ses malheurs ; enfia
, le commandeur de Chatte , s'étant chargé ,
vers l'an 1603 , de la même entreprise , en
donna la direction à Samuel de Champelain
dont le nom crappelle le fondateur de Quebec ,
et le père des colonies françaises dans l'Amérique
septentrionale .
Depuis ce moment les jésuites furent chargés
du soin de continuer les découvertes dans
l'intérieur des forêts canadiennes . Alors commencent
ces fameuses missions qui étendirent
Fempire français des bords de l'Atlantique et des
glaces de la baie d'Hudson aux rivages du Golfe
Mexicain. Le père Biart , et le père Enemond-
Masse , parcoururent tonte l'Acadie ; le père
Joseph s'avança jusqu'au lac Nipissing , dans le
nord du Canada ; les pères de Brébeuf et Daniel
visitèrent les magnifiques déserts des Hurons
, entre le lac de ce nom , le lac Michighan
et le lac Erié ; le père de Lamberville fit connaître
le lac Ontario et les cinq cantons iroquois
. Attirés par l'espoir du matyre et par le
récit des souffrances qu'enduraient leurs compagnons
, d'autres ouvriers évangéliques arrivèrent
de toutes parts , et se répandirent dans
toutes les solitudes. « On les envoyait , dit
« l'historien de la Nouvelle - France , et ils al-
<«< laient avec joie .... ; ils accomplissaient la
<< promesse du sauveur du monde , de faire an-
<< noncer son évangile par toute la terre . »
La découverte de l'Ohio et du Meschacebé à
l'occident , du lac supérieur et du lac des bois
au nord-ouest , du fleuve Bourbon et de la côte
THERMID OR AN X. 347
intérieure de la baie de James au nord , fut le résultat
de ces courses apostoliques . Les missionnaires
eurent même connaissance de ces montagnes
rocheuses * , que M. Mackensie vient de franchir
, pour se rendre à l'océan Pacifique , et du
grand fleuve qui devait couler à l'ouest ; c'est
le fleuve Colombia. Il suffit de jeter les yeux
sur les anciennes cartes des jésuites , pour se
convaincre que je n'avance ici que la vérité.
Toutes les grandes découvertes étaient donc
faites ou indiquées dans l'intérieur de l'Amérique
septentrionale , lorsque les Anglais sont
devenus les maîtres du Canada . En imposant
de nouveaux noms aux lacs , aux montagnes
aux fleuves et aux rivières , ou en corrompanť
les anciens noms français , ils n'ont fait que
jeter du désordre dans la géographie. Il n'est
pas même bien prouvé que les latitudes et les
longitudes qu'ils ont données à certains lieux ,
soient plus exactes que les latitudes et les longitudes
fixées par nos savants missionnaires . ** Pour
se faire une idée nette du point de départ et
des voyages de M. Mackensie , voici donc ,
peut-être , ce qu'il est essentiel d'observer.
Les missionnaires francais et les coureurs
Canadiens avaient poussé les découvertes jusqu'au
lac Ouinipic ou Ouinipigon *** à l'ouest ,
* Ils les appellent les montagnes des pierres brillantes.
** M. Arrowsmith est à prèsent le géographe le plus
célèbre en Angleterre : si l'on prend sa grande carte
des Etats - Unis , et qu'on la compare aux dernières
cartes d'Imley , on y trouvera une prodigieuse différence
, surtout dans la partie qui s'étend entre les lacs
du Canada et l'Ohio ; les cartes des missionnaires , au
contraire , se rapprochent beaucoup des cartes d'Imiley.
*** Les cartes françaises le placent au 50. degré , latitude
nord , et les cartes anglaises au 53° .
348 MERCURE DE FRANCE ,
et jusqu'au lac des Assiniboils ou des Cristinaux,
au nord. Le premier semble être le lac de l'Esclave
de M. Mackensie .
La société anglo - canadienne , qui fait le commerce
des pelleteries a établi une factorerie au
fort Chipiouyan * , sur un lac appelé le lac des
Montagnes , et qui communique au lac de l'Esclave
, par une rivière .
Du lac de l'Esclave , sort un fleuve qui coule
au nord, et que M. Mackensie a nommé de
son nom . Le fleuve Mackensie se jette dans la
mer du Pôle par les 69° 14′ de latitude septentrionale
, et les 135° de longitude ouest ,
méridien de Greenwich.
La découverte de ce fleuve et sa navigation
jusqu'à l'océan Boréal , sont l'objet du premier
voyage de M. Mackensie . Parti du fort Chipiouyan,
le 3 de juin 1789 , il est de retour à
ce fort , le 12 de septembre de la même année .
Le dix d'octobre 1792 , il part une seconde fois
du fort Chipiouyan , pour faire un nouveau
voyage. Dirigeant sa course à l'ouest , il traverse
le lac des Montagnes , et remonte une
rivière appelée Oungigah ou la rivière de la
Paix . Cette rivière prend sa source dans les montagnes
rocheuses. Un grand fleuve descendant
du revers de ces montagnes , coule à l'ouest , et
va se perdre dans l'océan Pacifique . Ce fleuve
s'appelle Lacoutché- Tessède ou la rivière de
Colombia.
La connaissance du passage de la rivière
de la Paix , dans celle de Colombia ; la
facilité de la navigation de cette dernière ,
*
58° 40' latitude nord , et 10° 30' longitude ouest.
Mer de Greenwick.
THERMIDOR AN X. 349
du moins jusqu'à l'endroit où M. Mackensie
abandonna son canot pour se rendre par terre
à l'océan Pacifique ; telles sont les découvertes
qui résultent de la seconde expédition du
voyageur. Après une absence de onze mois ,
il revient au lieu de son départ.
Il faut observer que la rivière de la Paix sortant
des montagnes rocheuses , pour se jeter dans un
bras du lac des Montagnes ; que le lac des Montagnes
communiquant au lac de l'Esclave , par
une rivière qui porte ce dernier nom ; que le
lac de l'Esclave à son tour , versant ses eaux dans
l'océan Boréal , par le fleuve Mackensie , il en
résulte que la rivière de la Paix, la rivière de
l'Esclave , et le fleuve Mackensie , ne sont réellement
qu'un seul fleuve qui sort des montagnes
rocheuses à l'Ouest , et se précipite au nord , dans
la nier du Pôle . Partons maintenant avec le voyageur
, et descendons avec lui le fleuve Mackensie
, jusqu'à cette mer Hyperborée.
"
Le mercredi 3 juin 1789 , à neuf heures du matin ,
je partis du fort Chipiouyan , situé sur la côte méridionale
du lac des Montagnes. J'étais embarqué dans
un canot d'écorce de bouleau , et j'avais pour conducteurs
un allemand et quatre canadiens , dont deux
étaient accompagnés de leurs femmes .
Un indien qui portait le titre de chef anglais , me suivait
dans un petit canot , avec ses deux femmes et deux
autres jeunes indiens , ses compagnons , étaient dans un
autre petit canot . Les sauvages s'étaient engagés à me
servir d'interprètes et de chasseurs . Le premier avait
autrefois accompagnés le chef qui conduisit M. Hearne
à la rivière des mines de cuivre.
350 MERCURE DE FRANCE ,
M. Mackensie traverse le lac des Montagnes ,
entre dans la rivière de l'Esclave , qui le conduit
au lac du même nom , côtoye le rivage septentrional
de ce lac , et découvre enfin le fleuve
Mackensie.
"
Le cours du fleuve prend une direction à l'Ouest
« et dans un espace de vingt- quatre milles , son lit se
rétrécit graduellement , et finit par n'avoir qu'un
« demi- mille de large....
«
"
.....
Depuis le lac jusque- là , les terres du côté du nord
sont basses et couvertes d'arbres ; le côté du sud est
plus élevé ; mais il y a aussi beaucoup de bois... . . .
Nous y vîmes beaucoup d'arbres renversés et noircis
par le feu , au milieu desquels s'élevaient de jeunes
peupliers qui avaient poussé depuis l'incendie . Une
chose très digne de remarque , c'est que lorsque le feu
dévore une forêt de sapins et de bouleaux , il y croît
des peupliers , quoiqu'auparavant il n'y eût dans le
même endroit aucun arbre de cette espèce.
Les naturalistes pourront contester l'exactitude
de cette observation à M. Mackensie ;
car en Europe tout ce qui dérange nos systèmes
est traité d'ignorance ou de rêve de
l'imagination ; mais ce que les savants ne peuvent
nier , et ce que tout l'art ne saurait peindre ,
c'est la beauté du cours des eaux dans les solitudes
du Nouveau-Monde. Qu'on se représente
un fleuve immense , coulant au travers des plus
épaisses forêts ; qu'on se figure tous les accidents
des arbres qui accompagnent ses rives des
chênes- saules , tombés de vieillesse , baignent dans
les flots , leur tête chenue ; des planes d'occident
se mirent dans Fonde avec les écureuils
noirs , et les hermines blanches , qui grimpent
sur leurs troncs , ou se jouent dans leurs lia"
THERMIDOR AN X. 35r
nes ; des sycomores du Canada se réunissent en
groupe ; des peupliers de la Virginie croissent
solitaires ou s'alongent en mobile avenue.
Tantôt une rivière accourant du fond du
désert , vient former avec le fleuve , au carrefour
d'une pompeuse futaie , un confluent magnifique
; tantôt une cataracte bruyante tapisse
le flanc des monts de ses voiles d'azur . Les
rivages fuyent , serpentent , s'élargissent , se
resserrent ; ici ce sont des rochers qui surplombent
; là de jeunes ombrages dont la cime est
nivelée , comme la plaine qui les nourrit . De
toutes parts règnent des murmures indéfinissables
: ily a des grenouilles qui mugissent comme
des taureaux * ; il y en a d'autres qui vivent dans
le tronc des vieux saules ** , et dont le cri répété
ressemble tour -à- tour au tintement de la sonnette
d'une brebis et à l'aboiement d'un chien *** ;
le voyageur , agréablement trompé dans ces
lieux sauvages , croit approcher de la chaumière
d'un laboureur et entendre les murmures
et la marche d'un troupeau. Enfin de vastes
harmonies élevées tout-à-coup par les vents ,
remplissent la profondeur des bois , comme le
choeur universel des hamadryades ; mais bientôt
ces concerts s'affaiblissent , et meurent graduellement
dans la cime de tous les cèdres et de tous
+
Bull- Frog.
** Tree -Frog.
***
Elles font leurs petits dans les souches d'ar-
« bres à moitié pourris .... ; elles ne coassent pas
« comme celles d'Europe , mais pendant la nuit , et
elles aboyent comme des chiens. » Le père du
Tertre , Hist. patur. des Antilles , tom. III , n.º 327.
1
i
352 MERCURE DE FRANCE ,
les roseaux , de sorte que vous ne sauriez dire
le moment même où les bruits se perdent dans
le silence , s'ils durent encore ou s'il ne sont plus
que dans votre imagination .
M. Mackensie continuant à descendre le fleuve ,
rencontre bientôt des sauvages de la tribu des
Indiens - Esclaves . Ceux - ci lui apprennent qu'il
trouvera plus bas , sur le cours des eaux , d'autres
indiens appelés Indiens Lièries , et enfin
plus bas encore , en approchant de la mer
nation des Esquimaux.
"
"
"
"
la
Pendant le peu de temps que nous restâmés avec
« cette petite peuplade , les naturels cherchèrent à
nous amuser en dansant au son de leur voix .... Ils sautaient
et prenaient diverses postures... Les femmes.
laissaient prendre leurs bras , comme si elles n'avaient
pas eu la force de les remuer. »
Les chants et les danses des sauvages ont
toujours quelque chose de mélancolique ou de
voluptueux . « Les uns jouent de la flûte , dit
<< le père du Tertre , les autres chantent et
«< forment une espèce de musique qui a bien de
« la douceur à leur goût . » Selon Lucrèce on
cherchait à rendre avec la voix , le gazouillement
des oiseaux , longtemps avant que de doux
vers , accompagnés de la lyre , charmassent
l'oreille des hommes.
« At liquidas avium voces imitarier ore
« Antefuit multò , quàm lævia carmina cantu
Concelebrare homines possent , auresquejuvare.
Quelquefois vous voyez une pauvre indienne ,
dont le corps est tout courbé par l'excès du
travail et de la fatigue , et un chasseur qui ne
*
THERMIDOR AN X. 353
respire que la gaieté. S'ils viennent à danser
ensemble , vous êtes frappé d'un contraste
étonnant ; la première se redresse et se balance
avec une mollesse inattendue ; le second fait
entendre les chants les plus tristes. La jeune
femme semble vouloir imiter les ondulations
gracieuses des bouleaux de son désert , et le
jeune homme les murmures plaintifs qui s'échappent
de leurs cimes .
Lorsque les danses sont exécutées au bord d'un
fleuve , dans la profondeur des bois , que des
échos inconnus répètent pour la première fois
les soupirs d'une voix humaine , que l'ourse des
déserts regarde du haut de son rocher , ces
jeux de l'homme sauvage ; on ne peut s'empê
cher de trouver quelque chose de grend dans la
rudesse même du tableau , de s'attendrir sur la
destinée de cet enfant de la nature , qui naît
inconnu du monde , danse un moment dans des
Vallées où il ne repassera jamais , et bientôt
cache sa tombe sous la mousse de ces déserts ,
qui n'a pas même gardé l'empreinte de ses pas ,
Fuissem quasi non essem *
En passant sous des montagnes stériles , le
voyageur aborde au rivage , et gravit des roches
escarpées avec un de ses chasseurs indiens .
Mais , dit-il , nous n'étions pas à moitié chemin du
sommet , que nous fûmes assaillis par une si grande
quantité de maringouins que nous ne pûmes pas aller
plus loin. Je remarquai que la chaîne des mots se
terminait en cet en droit.
Quatre chaînes de montagnes forment les qua- .
tre grandes divisions de l'Amérique septentrionale .
* Job.
4 9. 23
"
354 MERCURE DE FRANCE ,
La première partant du Mexique , et n'étant
que le prolongement de la chaîne des Andes
qui traverse l'isthme de Panama , s'étend du midi
au nord , le long de la grande mer du Sud , en
s'abaissant toujours jusqu'à la rivière de Cook .
M. Mackensie l'a franchie sous le nom de Montagnes-
Rochures , entre la source de la rivière de la
Paix et de la rivière Colombia , en se rendant à
l'océan Pacifique .
Σ
1
9
Laseconde chaîne commence aux Apalaches ,
sur le bord oriental du Meschacebé , se prolonge ,
au nord- est , sous les divers noms d'Allegarys.
de Montagnes Blenes de Montagnes des
Lauriers , derrière les Florides , la Virginie ,
la Nouvelle - Angleterre , et va par l'intérieur de
Acadie , aboutir au golfe Saint - Laurent . Elle
divise les eaux qui tombent dans l'Atlantique de
celles qui grossissent le Meschacebë , l'Ohio ,
et les lacs du Canada-Inférieur.
Il est à croire que cette chaîne bordait autre
fois l'Atlantique , et lui servait de barrière ,
com me la première chaîne borde encore l'océan
Ind en. Vraisemblablement l'ancien continent
de l'Amérique ne commençait que derrière ces
montagnes. Du moins les trois différents niveaux
de terrein , marqués si régulièrement depuis les
plaines de la Pensylvanie , jusqu'aux savanes
des Florides , semblent indiquer que ce sol fut
à différentes époques couvert et puis abandonné
par les eaux .
Vis-à -vis le rivage du golfe Saint - Laurent ,
où , comme je l'ai dit , cette seconde chaîne
vient se terminer ) s'élève sur la côté du Labrador
une troisième chaîne presque aussi longue
que les deux premières . Elle court d'abord
THERMIDOR AN X. 353
au sud-ouest jusqu'à l'Ouiaouas y en formant la
double source des fleuves qui se précipitent
dans la baie d'Hudson , et de ceux qui portent
le tribut de leurs ondés au golfe Saint - Laurent.
De- là , tournant au nord-ouest, et longeant
côte septentrionale du lac supérieur, elle arri
au lac Saint- Anne où, elle formé lune fourche
sud-ouest et nord- ouest, om solland
Son bras méridional passe au sud du grand
lac Ouinipic , entre les marais que fournissen
la rivière d'Albanie , à la baie de James , et les
fontaines d'où sort le Meschacebé , pour se
rendre au golfe Mexicain.int cob Bond
2
Son bras septentrional rasant le lac du Cygnes
la factorerie d'Onasburgk , et traversant la
rivière de Severn , atteint le fleuve du port
Nelson , en passant au nord du lac Quinipic,
et vient se nouer enfin à la quatrième chaîne des
montagnes .
Celle - ci moins étendue que toutes les autres
prend naissance vers les bords de la rivière Ssfcatchiouayne
, se déploye au nord- est , entre la
rivière de l'Elanettarivière Churchhill, s'alonge
au nord , jusque vers le 57° degré de latitude ,
se partage en deux branches , dont l'ane , conti
nuant à remonter au septentrion atteint des
côtes de la mer Glaciale , tandis que l'autre ,
courant à l'ouest , rencontre le fleuve Mackensie.
Les neiges éternelles dont ces montagnes
sont couronnées , nourrissent d'un côté les
rivières qui descendent dans le nord de la baie
d'Hudson , et de l'autre celles qui s'engloutissent
dans l'océan Boréal con beind
Ce fut une des cimes de cette dernière chaîne
que M. Mackensie voulut gravir avec son
356 MERCURE DE FRANCE ,
chasseur. Ceux qui n'ont vu que les Alpes et les
Pyrénées , ne peuvent se former une idée de l'aspect
de ces solitudes hyperboréennes , de ces régions
désolées où l'on voit , comme après le déluge,
de rares animauxerrer surdes montagnes
«< inconnues. Rara per ignotos errent animalia
« montes. » Des nuages , ou plutôt des brouillards
humides fument sans cesse autour des
sommets de ces monts déserts. Quelques rochers
battus par des pluies éternelles , percent
de leurs flancs noircis ces, vapeurs blanchâtres ,
et ressemblent par leurs formes et leur immobilité
, à des fantômes qui se regardent dans
un affreux silence .
Entre les gorges de ces montagnes , on aper- .
çoit de profondes vallées de granit , revêtues de
mousse , où coule quelque torrent . Des pins
rachitiques , de l'espèce appelée spruce , par
les Anglais ; et de petits étangs d'eau saumâtre ,
loin de varier la monotonie du tableau , en augmentent
l'uniformité et la tristesse . Ces lieux ue
retentissent que du cri extraordinaire de l'oiseau
des terres boréales . De beaux cygnes qui nagent
surces eaux sauvages , des bouquets de framboi
siers qui croissent à l'abri d'un roc , sont là
comme pour consoler le voyageur et l'empêcher
d'oublier cette providence , qui sait répandre des
graces et des parfums jusque sur ces affreuses
contrées . 10 J
Mais la scène ne se montre dans toute son
horreur qu'au bord même de l'Océan . D'un
côté s'étendent de vastes champs de glaces contre
lesquels se brise une mer décolorée où jamais
n'apparut une voile ; de l'autre s'élève une terre
bordée de mornes stériles . Le long des grèves on
THERMIDOR AN X. 357
8
ne voit qu'une triste succession de baies dévastées
et de promontoires orageux . Le soir le
Le soir le voyageur
se réfugie dans quelque trou de rocher , dont il
chasse l'aigle marin , qui s'envole avec de grands
cris. Toute la nuit il écoute avec effroi le bruit
des vents que répètent les échos de sa caverne ,
et le gémissement des glaces qui se fendent sur
la rive .
M. Mackensie arriva au bord de l'océan
Boréal , le 12 juillet 1789 , ou plutôt dans une
baie glacée , où il aperçut des baleines , et où
le flux et le reflux se faisaient sentir. Il débarqua
sur une île , dont il détermina la latitude au
soixante neuvième degré 14 minutes nord ;
ce fut le terme de son premier voyage . Les
glaces , le manque de vivres , et le découragement
de ses gens ne lui permirent pas de descendre
jusqu'à la mer , dont il était sans doute peu
éloigné. Depuis longtemps le soleil ne se couchait
plus pour le voyageur , et il voyait cet
astre pâle et élargi , tourner tristement autour
d'un ciel glacé .
"
H
Miserable they
Who , here entangled in the gath'ring ice
Take theirlast look of the descending sun !
While , full of death , and fierce with tenfold frost
The long , long nitght , incumbent o'er their head ,
« Falls horrible . » *
"
<< Malheureux celui qui , embarrassé dans les
glaces croissantes , suit de ses derniers regards
<«< le soleil qui s'enfonce sous l'horizon , tandis
<< que , pleine de frimas et pleine de mort , la
* Toms . Winter .
SIBL. UNIT,
358 MERCURE DE FRANCE ;
"
«
longue , longue nuit , qui pendait sur sa
<<< tête , descend horrible ! >> «<<
En quittant la baie pour remonter le fleuve
et retourner au fort Chipiouyan , M. Mackensie
dépasse quatre établissements indiens ,
qui semblaient avoir été récemment habités .
Nous abordâmes , dit le voyageur , une petite île
ronde , très- rapprochée de la rive orientale , et qui , sans
doute , avait quelque chose de sacré pour les Indiens ,
puisque l'endroit le plus élevé contenait un grand
nombre de tombeaux . Nous y vimes un petit canot , des
gamelles , des baquets , et d'autres ustensiles qui avaient
appartenu à ceux qui ne pouvaient plus s'en servir ;
car , dans ces contrées , ce sont les offrandes accoutumées
que reçoivent les morts .
1
M. Mackensie parle souvent de la religion de
ces peuples , et de leur vénération pour les tombeaux
. Donc un malheureux sauvage bénit Dieu
sur les glaces du pole , et tire de sa propre misère
des espérances d'une autre vie , tandis que
l'homme civilisé renie son ame et son créateur
sous un ciel clément , et au milieu de tous les
dons de la providence.
Ainsi , nous avons vu les habitants de ces contrées
danser à la source du fleuve , dont le voyageur
nous a tracé le cours , et nous trouvons maintenant
leurs tombeaux près de la mer , à l'embouchure
de ce même fleuve ; emblème frappant
du cours de nos années , depuis ces fontaines
de joie où se plonge notre enfance , jusqu'à cet
océan de l'éternité qui nous engloutit . Ces cimetières
indiens répandus dans les forêts américaines
, sont des espèces de clairières ou de pe
THERMIDOR AN X. 359
tits enclos dépouillés de leurs bois . Le sol en est
tout hérissé de monticules de forme conique , et
des carcasses de buffles et d'orignaux , ensevelies
sous l'herbe , s'y mêlent cà et là à des squelettes
humains. J'ai quelquefois vu dans ces lieux
un pélican solitaire perché sur un ossement blanchi
et à moitié rongé de mousse , semblable ,
par son silence et son attitude pensive , à un
vieux sauvage pleurant et méditant sur ces débris.
Les coureurs de bois qui font le commerce
de pelleteries , profitent de ces terrains à demidéfrichés
par la mort , pour y semer en passant
différentes sortes de graines . Le voyageur rencontre
tout-à-coup ces colonies de végétaux européens
, avec leur port , leur costume étranger ,
leurs moeurs domestiques , au milieu des plantes
natiyes et sauvages de ce climat lointain . Elles
émigrent souvent le long des collines , et se
répandent à travers les bois , selon les habitudes
et les amours qu'elles ont apportées de leur sol
natal ; c'est ainsi que des familles exilées choisissent
de préférence dans le désert , les sites
qui leur rappellent la patrie .
Le 12 de septembre 1789 , après une absence
de cent deux jours , M. Mackensie se retrouve
enfin au fort Chipiouyan . J'essaierai de rendre
compte , dans un autre extrait , de son voyage
à l'océan Pacifique , et de montrer ce que les.
sciences et le commerce ont gagné aux découvertes
de ce courageux voyageur , et ce qui
reste à faire pour compléter la géographie de
l'Amérique septentrionale.3.5.6
CHATEAUBRIAND . d
T
#
360 MERCURE DE FRANCE ,
$
LETTRE sur la campagne du général Macdonald
dans les Grisons , commencée dans
le mois de thermidor an 8 ( août 1800 ) ,
et terminée par le traite de Lunéville , signé
le 20 pluviose an 9 ( 9 février 1801 ) ; par
P. Philippe Ségur , officier d'état - major. A
Paris , chez Treuttel et Würtz , libraires ,
quai Voltaire , n.º 21 , et à Strasbourg
grand'rue , n. 15.- An 10. - 1802 .
De
E tous les sujets d'histoire que nous a laissés
la révolution française , la suite de nos triomphes
militaires est sans contredit le plus brillant
et le seul peut- être qui n'ait rien à redouter
de la partialité d'un contemporain . Celui
qui essayerait aujourd'hui de transmettre à la
postérité nos catastrophes civiles , nos constitutions
, nos erreurs expiées par tant de malheurs
, écrira toujours un ouvrage périodique ;
du moins parlât-il vraiment le langage de la
postérité , il ne saurait calmer toutes les défiances
d'un lecteur encore ému de ses souvenirs
, qui voudrait en appeler aux opinions de
l'avenir , et aux dernières révélations que le
temps amène après lui ; mais notre gloire militaire
n'a pas besoin de cette sanction , que toutes
les autres gloires doivent attendre du temps .
La valeur française a conquis les suffrages
même de la postérité ; ses monuments se trou..
vent partout , et ils sont consacrés par la paix
du monde , et par la prospérité qui renaît dans
l'intérieur de la France .
Tel est même le privilége de notre histoire
militaire , qu'elle doit être écrite par les guer.
THERMIDOR AN X. 361
riers qui en sont les héros. Eux seuls , comme
nous l'avons déja remarqué , savent parler dignement
d'eux-mêmes ; leur vaillance dans les
combats nous répond de la simplicité de leurs
narrations , et les succès de leurs marches et de
leurs combinaisons savantes garantissent assez
le mérite des leçons qu'ils peuvent mêler à leurs
récits.
Nous pourrions citer , à l'appui de cette observation
, plusieurs excellents mémoires militaires
, entre autres , ceux des généraux Dumas
et Dessoles , qui sont regardés comme des modèles
en ce genre . Le citoyen P. Philippe Segur
a annoncé qu'il les a étudiés longtemps
avant d'écrire la campagne de l'armée des Grisons
on verra qu'il méritait d'avoir de pareils
maîtres.
L'armée des Grisons faisait partie de cette
ligne immense et redoutable , qui s'étendait depuis
les états vénitiens jusqu'aux frontières de
la Bohême , et pressait l'Autriche jusqu'au centre
de sa puissance .
« Le but de cette armée devait être d'occuper
et de contenir une armée autrichienne
<«< dans le Tyrol , de favoriser par- là les deux
grandes armées d'Allemagne et d'Italie , de
garantir l'aile droite de l'une et l'aile gau-
« che de l'autre , et enfin d'opérer une diver-
«< sion puissante en leur faveur. »
«
"
Cependant le général Moreau , qui s'avançait
plus vite que tous les calculs et toutes les
espérances , dictait , dans les champs de Hohenlinden
, une armistice pour toutes les armées
francaises . Dans cette armistice , il désignait
la plupart des postes que le général Mac362
MERCURE DE FRANCE ,
donald venait d'emporter par la force . L'armée
des Grisons les obtint donc à un double titre ;
elle laissa de plus un grand souvenir de cette
campagne , où l'on vit réunies toutes les extrémités
qui peuvent éprouver le courage et
la patience , une guerre régulière portée au
milieu des Alpes rhétiennes , et pour ainsi dire
contre les éléments et les saisons même ; enfin
, la conduite d'une expérience consommée
dans une guerre inouie chez les nations modernes.
Le vainqueur de Maringo en avait donné le
signal dans cette expédition à jamais fameuse
où toute une armée , comme un voyageur téméraire
s'engageant à travers les sommets inconnus
des Alpes , des glaciers inaccessibles et
des neiges redoutables , fondit tout- à- coup sur
l'Italie , qui ne croyait pas à son existence . Un
an après , l'armée des Grisons répétait au milieu
des Alpes rhétiennes , et particulièrement
au passage du Splugen , une partie des prodiges
qui avaient marqué le passage des Alpes
italiques ; mais il faut entendre le citoyen Ségur
lui-même.
Déja l'hiver s'approchait et descendait du sommet
des montagnes dans les plus profondes vallées . La
première heure du premier jour de frimaire ( 22 novembre
) sonna ; elle fut le signal de la réprise des
hostilités.
Le général Macdonald avait rassemblé toutes ses
forces dans le pays des Grisons avec une promptitude ,
presque invraisemblable. Près de 2,000 hommes venaient
de traverser en poste toute la Suisse , et s'étaient
dirigés sur Feldkirch et Coire ; mais l'armée , ainsi
réunie , se trouvait engagée dans un pays si pauvre ,
qu'il peut à peine nourrir ses habitants : là , plus que
THERMIDOR AN X. 363
partout ailleurs , il fallait des magasins , et jamais tant
d'obstacles ne s'opposèrent à leur formation .....
Malgré la rigueur excessive du climat , nos troupes
défilaient dans la vallée des Grisons , et s'approchaient
des immenses et éternels glaciers qui la terminent. Le
général Verrières , précédé par des compagnies de sapeurs
, et commandant l'artillerie d'avant-garde , ouvrit
la marche de cette colonne , moins redoutable
par le nombre que par le courage inflexible des soldats
qui la composerent , et du général qui les guida.
Le 4 frimaire ( 24 novembre ) , les premières pièces
parvinrent à Tusis ; mais les traîneaux qu'on avait
amenés se trouvèrent trop lourds , et les neiges trop
molles pour les porter ; il fallut les remplacer par
des traîneaux du pays , à la vérité plus faciles à mouvoir
, mais qui par cela même ne laissaient qu'une légère
trace de leur passage , effacée l'instant d'après ,
par la neige qui tombait continuellement du ciel ou
des rochers. La reprise des hostilités , le secret de ce
mouvement et la pénurie des vivres , demandaient une
prompte exécution . Le général Laboissière , à la tête
d'une partie du 10. de dragons , du 1. de hussards ,
et laissant le 12. de chasseurs à quelques jours derrière
lui , suivit , à une marche près , le général Verrières.
Il traversa Coire , remonta le Rhin , et arriva
le 5 frimaire ( 26 novembre ) , à travers des rochers et
des précipices , au pied du Splugen , où il trouva une
partie de l'artillerie , que le mauvais temps et le manque
de traîneaux y avaient retenue.
Le 6 frimaire ( 27 novembre ) , cette tête de colonne
gravit la montagne ; elle avançait péniblement , et n'avait
, après bien des peines , gagné que la moitié du
penchant , quand tout-à- coup une lavange se détache
de ces crètes élevées ; elle roule avec fracas ; trente
dragons sont emportés par ce , choc épouvantable ; on
s'arrête ; les traces sont comblées ; les dragons du 10,
cherchent leurs infortunés compagnons ; la nuit vient
ajouter son obscurité à toutes ces horreurs , et pour
ne pas être engloutie dans cette mer de neige , la co-
Jonne, est forcée de rétrograder, Le général Laboissière
avait atteint le sommet avec quelques hommes ;
transi de froid , accablé de fatigues , porté par deux
364 MERCURE DE FRANCE ,
paysans , il arrive enfin à l'hospice . Tel fut le résultat
de cette premiere tentative . Qu'on se représente maintenant
la position de ce général environne de précipices,
et séparé du monde entier , sans vivres , sans espé-
'rances.
er
Malgré les efforts les plus grands , il resta quatre
jours sans pouvoir être dégagé ; enfin le général Dumas
arriva à Splugen ; son étonnante activité surmonta tous
les obstacles . Quarante paysans ouvrirent le chemin ;
des boeufs foulèrent les neiges , et le 10 frimaire ( 1 .
décembre ) et les jours suivants , la colonne entreprit
sous ses ordres , et effectua le passage , suivie d'un
convoi d'artillerie et d'une partie de la division Pully.
L'intelligence et le courage de l'adjudant commandant
Stabeinrath facilitèrent ce succès .
L'intrépidité remplaça chez le général de brigade
d'artillerie Verrières , la force que l'âge lui avoit ôtée ;
tous les officiers de cette armée , la plus exposée dans
ce périlleux moment , se distinguèrent et firent passer
'dans l'esprit de leurs inférieurs le courage qui les ani-
'mait.
V
Le 10. de dragons , si maltraité le 6 frimaire ( 27
novembre ) , demanda et obtint l'honneur de former
l'avant- garde , les dragons disant qu'ils voulaient prendre
leur revanche. Suivant l'exemple de leur chef de
brigade Cavagnac , et l'ayant à leur tête , ils ne pouvaient
qu'être dignes de ce poste , quelque obstacle qu'il
'y eût à vaincre.
Soixante traîneaux et cent mulets , transportant l'artillerie
et des munitions , passèrent en même temp3.
Quelques-uns périrent , des traîneaux se brisèrent , une
piece de quatre et vingt-une roues allaient être abandonnées
: les soldats de la 73. , animés de l'esprit de
leur commandant ( le chef de brigade Couthard ) , se disputèrent
cette glorieuse charge ; la 12. de ligne suivit
en tout les traces de la 73.º 45 homines gelés restèrent
à l'hospice.
Mais tous ces obstacles , que la nature avait opposés
au courage de ces braves , n'étaient qu'une faible partie
de ceux que devaient éprouver le général en chef et
les troupes qui l'accompagnaient ; à peine cette tête de
colonne était - elle passée , qu'un vent furieux combla
THERMIDOR AN X. 365
tous les sentiers et la ' sépara du reste de l'armée . Le
général Macdonald s'avançait alors dans la vallée du
Haut-Rhin.
Jusqu'à Bonadutz le chemin n'offrit rien d'impraticable
; il devint plus difficile dans le trajet de ce village
à Tusis ; on s'était élevé avec peine jusqu'à ce
bourg , et le général se trouvait au pied d'une seconde
montagne. Après avoir gravi pendant deux heures avec
des travaux infinis , il arriva sur les bords d'un précipice
, dont l'oeil ne pouvait distinguer la profondeur .
On voyait à peine la tête des énormes sapins qui , sans
doute , prenaient racine au fond de cet abyme . Un mugissement
sourd et continuel en sortait : c'était le Rhin
qui précipitait ses flots pressés par les rochers qui resserraient
son lit.
La vallée se resserrait de plus en plus ; il entre alors
dans la Via-Mala. Deux énormes rochers , qu'une main
puissante semble avoir entr'ouverts , forment cette
gorge ; sa largeur peut être de vingt toises. Un chemin
étroit , taillé dans le roc , comblé par la neige et détruit
par les torrents , borde le gouffre pendant trois
lieues : il en sort un brouillard épais produit par le
choc des flots contre les rochers.
A chaque pas on était arrêté par la chute des pins
qui couronnent les cimes , par les quartiers qui s'en'
détachaient , par les accidents continuels qui arrivaient
aux hommes et aux chevaux sur un chemin de glace ,
ou , ce qui est plus triste , par nos malheureux soldats
qu'on rapportait gelés du Splugen.
Déja le général avait laissé Tusis à trois lieues derrière
lui ; il descend à Anders , et se trouve au niveau
du Rhin. La gorge est plus ouverte , mais Splugen est
encore éloigne de trois lieues . Après avoir pris quelques
heures de repos , le général poursuivait sa marche ;
une troisième montagne se présente avec plus d'horreurs
que la dernière. Quelquefois le rocher s'avance
en voûte sur sa tête ; l'eau qui en découle se durcit
avant de tomber , et forme de longs cristaux qui
éblouissent et le menacent de leur chute. Une troisième
fois il parvient au sommet , et atteint le village de
Splugen , étonné de trouver des hommes et des habitations
au milieu de cette image du chaos.
..
366 MERCURE DE FRANCE ,
2
Le général lève les yeux ; une masse énorme de neige
est devant lui ; ses regards cherchent en vain à en me--
surer l'étendue , il faut que le lendemain il en ait atteint
et dépassé la cime. Il s'étonne ; mais ce chemin
est le seul qui le conduise droit au but qu'il s'est proposé
, et dès - lors l'impossibilité disparaît .
Dès la pointe du jour , une tourmente affreuse ébranle
les neiges attachées aux sommités des rochers , et en
comble les précipices dont la surface égale désormais
le sentier la neige tombe du ciel à gros flocons ; un
vent impétueux arrache les arbres et les précipite .
Les habitants de la montagne , qu'on avait rassemblés
pour ouvrir le chemin , déclarent au général que
le passage est fermé , et que , s'il se hasarde , il périra
lui et son armée ; mais malgré tous les moyens
qu'on avait rassemblés , il n'avait pas été possible de
faire parvenir à Splugen une assez grande quantité de
vivres , pour que la colonne y pût séjourner. On n'er
pouvait trouver qu'à Coire et à Chiavenna ; ainsi , de
quelque côté que le général tournât ses regards , la
tempête ou la faim lui présentaient la mort. Elle était
trop probable si l'on avançait ; certaine si l'on demeurait
il fallait ou l'aller chercher effrayante au milieu
des précipices , ou l'attendre lente et cruelle au
pied de la montagne . Sa résolution fut bientot prise ;"
déja ses troupes sont en mouvement ; les mulets manquant
pour le transport des munitions , il propose une
prime à ceux qui voudront s'en charger : tous se présentèrent
pour rendre ce service , et tous en refusèrent
la récompense. ed a
:
20
1.
Chaque soldat , chargé d'une centaine de cartouches,
monte gaiement à l'assaut . Une compagnie de sapeurs
les precede , mais les paysans out fui , craignant de
partager le sort qui nous menace . Bientôt la colonne s
rête , un homme annonce , d'un air effrayé , que les
jalons , qui marquaient les sentiers , ont disparu ; que
ceux qui ont voulu se risquer sont engloutis , et qu'il
est hors de la puissance humaine d'aller plus loin. Le
général en chef lui impose silence , et suivi des généraux
Pully , Sorbier , Duperreux , Dampierre et de sont
état - major , il se porte à la tête , au risque d'être englouti
, en débordant le sentier où l'on ne pouvait mar
1
THERMIDOR AN X. 367-
I
cher qu'un à un ; prie , menace , encourage , et s'al
vance le premier , sans guide , à travers un tourbillon
de neige , sondant la neige à chaque pas , et ne sachant
s'il pose le pied sur le sentier ou sur le gouffre.
Havançait péniblement , quand des sons plaintifs
frappèrent son oreille . La femme d'un soldat , engourdie
par le froid , mourante , abandonnée , disparaissait
peu à peu , et allait se perdre dans l'abyme. Chacun
occupé de ses propres dangers , était loin de songer
à la secourir. Le général s'arrêta ; un faible battement
du coeur de cette malheureuse femme annonça qu'il ,
restait encore quelque espérance de la sauver ; il la
fit emporter par deux grenadiers , et les soins qu'il lui
donna la rendirent à la vie. Le général en chef était
peut- être le seul dans lequel l'excès des souffrances .
n'avait pas éteint , à cet affreux moment , tous les
sentiments de la nature .
Cependant , plus l'on avançait , plus la tempête redoublait
de forces , et sur ce sommet , l'un des plus
élevés de la terre , le vent n'étant plus arrêté par aucun
obstacle , le froid devenait plus vif à chaque mament.
Le soldat tombait gelé , et son compagnon , qui
voulait le secourir , avait lui -même, perdu l'usage de
ses mains .
Souvent une planche étroite , peut-être trop faible ,
mise en travers sur le gouffre , était la seule ressource
à laquelle un reste d'espérance s'attachait , et sur cette
planche devait passer toute l'armée.
Le vent fouettait dans le visage la neige qui tombait
du ciel avec fureur , et celle qu'il enlevait aux
pointes des rochers . Le soldat ne pouvait voir celui
qui le précédait , ni suivre ses traces , que la tour- )
mente recouvrait à chaque instant ; il était encore plus
dangereux de reculer que d'avancer ; mais un seul
homme découragé pouvait arrêter la colonne , et dans
cet instant critique , les travailleurs épuisés refusèrent'
d'aller plus loin.
Le général en chef saisit leurs outils ; il s'ouvre et
se fraie lui -même un passage ; les généraux , les officiers
qui l'entourent suivent son exemple. Déja , après ,
avoir atteint l'hospice , il a traversé la plaine où il est
situé ; déja même on gagne le revers , et l'on descend
368 MERCURE DE FRANCE,
la rampe étroite et rapide du Cardinel ,, qui tourne
treize fois sur elle - même. Le courage et la persévé- ·
rance l'emportent sur la nature. Cette colonne atteint
enfin Campo - Dolcino ; elle a vaincu tous les éléments ,
et le souvenir de cette journée sera désormais immortel.
Cette citation est un peu longue , et nous regrettons
encore de l'avoir abrégée . Ces mêmes
bataillons , qui mirent l'Arabe en fuite à travers
les sables de la Syrie , et qui se signalent
par de nouveaux exploits au milieu des neigeset
des forêts de l'antique Pannonie , des montagnes
emportées d'assaut comme des redoutes ,
l'impétuosité de nos soldats triomphant toujours
par la discipline et la constance , etc. ,
toutes ces circonstances ont quelque chose d'héroïque
qui excite fortement l'enthousiasme d'un
Français ; mais ce qui contribue surtout à l'effet
de la narration , c'est ce ton de vérité qui
est un heureux présent de la nature , ou bien
la perfection de l'art . On sent que les événements
, rapportés par le citoyen P. Ségur, sont
décrits avec exactitude ; que les couleurs qu'il
employe sont égales et bien choisies. Il nous
représente les dangers qu'il a courus avec toute
l'amée , comme il les a vus lui - même , avec calme
et dignité ; et dans un sujet où il est bien moius
difficile de louer que de raconter , il a su garder
cette simplicité qui fait le charme de la
valeur , et observer en même temps la plus délicate
des convenances littéraires .
Au reste , elles sont toutes connues dans une
famille qui semble s'être partagé les différents
genres de talents et de mérites . Ce nom , également
cher à l'état et aux lettres , annonce touTHERMIDOR
AN X. 369
jours des succès ou des espérances . Nous devons
tout récemment au citoyen Octave Segur ,
élève de l'école politechnique , une agréable
traduction d'un livre élémentaire de botanique .
On nous promet un ouvrage sur les Femmes
par le citoyen Segurle jeune. Enfin , le citoyen
Philippe Ségur adresse cette fettre sur la campagne
des Grisons , à son père , qui écrit l'histoire
; et voilà de l'esprit de famille.
*
SPECTACLES.
THEATRE DE
LOUVOI S.
Le Protecteur à la Mode , comédie en trois actes et en
vers , donnée pour la première fois à ce spectacle
samedi dernier, a été siffie et applaudie par les hommes
curieux de faire connaitre leur opinion ; les gens tranquilles
s'ennuyaient sans rien dire .
Cette comédie a le défaut de la plupart des pièces
que l'on donne au theâtre de Louvois. Lorsque la toile
se lève , le personnages sont encore étrangers les uns
aux autres , de sorte qu'aucun accident comique ne
nait de leurs intérêts réciproques ; aussi toutes ces
pieces présentent des scenes sans offrir jamais un ouvrage
dramatique .
Saint- Léon , principal personnage de cette comédie ,
´a un caractère trop bon ;' et , loin de penser à dissimuler
ce défaut , l'auteur l'a encore augmenté en associant à
son Protecteur une espèce de valet - secrétaire , qui
* Actuellement sous presse chez Treuttel et Würtz ,
quai Voltaire.
9.
24
370 MERCURE DE FRANCE ,
tutoie , qui avilit son maître sans être plus honnêtehomune
ou plus fin que lui , et surtout sans être d'aucune
utilité à l'action . Tout ouvrage dramatique ne
peut rouler que sur des intrigues ou des passions .
Dans le Protectcur , il n'y a que des personnages parlant
en vers , dont quelques- uns attirent quelques applaudissements
, par une grande prétention sententieuse ,
qu'on n'ose plus appeler morale , depuis que les mots
reprennent leur valeur.
Nous donnerons l'analyse de cette pièce , pour saisir
T'occasion de faire à l'auteur le seul compliment qu'il
mérite. Il n'a pas fait une comédie ; mais il a eu la pensée
d'une comédie , et c'est quelque chose . S'il avait
médité son sujet longtemps , s'il l'avait traité , abandonné
, repris ; en un mot , s'il avait été tourmenté
de toutes les difficultés qu'offrent nos moeurs nouvelles ,
lorsqu'il s'agit de les porter sur la scène , sans doute
à force de travail , de patience , d'obstination , il serait
parvenu à rendre sa comédie digne du Théâtre français
tandis que par une précipitation coupable , si elle ne
tient pas à l'impuissance , il s'est fait siffler , même
au théâtre de Louvois , ce qui est décourageant .
Saint- Léon est un personnage tellement ignoré , qu'on
ne croit pas devoir apprendre au public qui il est ; la
pièce finit sans qu'on le sache ; ainsi lorsqu'il s'affiche
pour Protecteur , pour un homme qui remue les bureaux
, qui mène les ministres , on ne craint pas qu'il
soit troublé par une reconnaissance si comique au
théâtre , parce qu'elles le sont en effet dans la société .
Voilà la première ressource dont l'auteur s'est privé ;
nous appuyons sur cette observation , pour confirmer
celle déja faite que les auteurs de cette comédie ne
tiennent pas les uns aux autres. Saint - Léon est un
être isolé. Nous savons bien que le Tartufe est
dans la même position ; mais aussi , quand la toile se
1
THERMIDOR AN X. 371
lève , le Tartufe est maître du chef d'une grande famille ;
tout tient à lui , tout dépend de lui .
Le nombre des personnages que Saint- Léon protège ne
s'élève pas au - delà de deux ; c'est trop peu pour établir
une grande idée de ses ressources . Ces deux protégés
sont sots ; l'un , fort ennuyeux , est un propriétaire bourguignon
qui veut faire passer un traité tout en faveur
du vin de Bourgogne ; l'autre , qui pouvait être plaisant
, parce qu'il confond toujours , et de bonne- foi ,
l'intérêt public'et son intérêt particulier , est un
M. Dorincourt , propriétaire champenois , qui veut
faire passer un projet tout en faveur du vin de Champagne.
La dispute sur ces deux vins , qui va du premier
au second , et du second au troisième acte , a
déplu au public . On devine bien que l'auteur a pris
un objet de dispute ricicule pour éviter les applications
; la précaution est prudente ; mais ce qui est prudent
n'est pas comique ; aussi répétons- nous qu'il ne
suffisait pas d'apercevoir les difficultés d'un pareil
sujet , il fallait les vaincre ou l'abandonner.
M. Dorimont , qui est riche , a une fille unique . Saint-
Léon , en protégeant le père , voudrait épouser la fille ;
mais cette fille aime un jeune colonel de hussards , et
voilà toute l'intrigue . Un. ministre de la guerre intervient
dans tout cela , et n'est pas toujours montré avec
la dignité qui convient à son caractere , quoiqu'il ait
toutes les vertus nécessaires pour exercer sa place . Les
auteurs , qui n'ont pas vu le monde d'autrefois , ne connaissent
pas ces nuances délicates qui distinguent ce
qui appartient à l'homme vertueux , et ce qui appartient
au rang qu'il occupe ; et les tableaux qu'ils présentent
, trompent cette partie du public qui , à cet
égard , n'est pas plus instruite qu'eux . L'intervention
de ce ministre amène une situation comique , et qui le
serait davantage si Saint - Léon n'était pas autant avili ;
i
*372 MERCURE DE FRANCE ,
c'est celle où il offre sa protection à ce ministre qu'il ne
connaît pas , en lui proposant de le mener dîner chez
ledit ministre , un peu étonné d'être invité à sa propre
table , par un homme qui lui est entièrement étranger.
La pièce finit comme celle du Tartufe , et le Protecteur
voit tourner contre lui un ordre rigoureux qu'il avait
surpris contre son rival .
L'auteur a oublié le parti que , dans un pareil sujet , il
pouvait tirer de ces femmes qui ont toujours besoin de
protection , parce qu'il est dans leur nature de prendre
intérêt à beaucoup de choses ; mais l'auteur a tout
oublié , même les convenances morales , malgré ses prétentions
sentencieuses . Par exemple , le jeune colonel ,
piqué contre sa maîtresse , lui prédit que , si elle épouse
Saint-Leon , elle deviendra intrigante , et il lui met
sous les yeux le tableau de tout ce qu'une femme intrigante
peut faire dans son boudoir. Le public a murmuré
; c'etait la seconde fois que l'auteur poussait la
morale jusqu'à l'indécence.
Le dialogue de cette comédie manque de vérité , ce
qui est inévitable quand un auteur cherche toujours ces
phrases à double sens , que le public applique au personnage
qui les débite presque toujours avec assez de
finesse pour avertir les spectateurs qu'il sent fort bien
lui-même que , sous une apparente bonhomie , il se dit
de grosses injures . Ce genre de comique , ignoré des
auteurs si peu fins du siécle de Louis XIV , pourrait
s'appeler calembourg de situations . Il vaut bien le calembourg
de mots qui fait la fortune d'un autre théâtre ;
mais il ne vaut pas plus.
THERMIDOR AN X. 373
POLITIQUE.
Sixième Lettre sur l'Angleterre .
Londres , 8 thermidor.
Vous desirez que je vous parle des élections ; je n'y
pensais pas. Il me semblait que cette partie honteuse
de la constitution anglaise devait être connue en France .
Il est vrai qu'en général nous n'avons guères sur l'Angleterre
d'autres idées que celles des philosophes qui
ont voulu nous faire admirer ce pays ; et comme tous
leurs sophismes n'auraient pu nous mettre en extase
devant le système représentatif anglais , ils n'en ont
pas parlé. Je vais donc vous dire ce que je sais depuis
longtemps , n'ayant rien appris sur les lieux. Mais
avant d'entrer en matière , je me permettrai sur les
philosophes français du dix -huitième siécle une réflexion
que je crois importante.
Pourquoi vantaient- ils sans cesse l'Angleterre ? La
réponse n'est pas équivoque : par haine pour la France.
Ils plaçaient , en Angleterre , de beaux tableaux qui
manquent de vérité , mais qui séduisaient par leur nouveauté
; et les philosophes , comme tous les charlatans ,
savent fort bien que du moment que l'imagination est
séduite , tout est fini . Combien de Français ont fait
le voyage d'Angleterre , et n'ont vu dans ce pays que
ce qu'ils avaient lu dans les livres des publicistes modernes
! L'homme est si paresseux de voir , que souvent
il se ment tout bas à lui - même , pour s'éviter les réflexions
qui le conduiraient à la vérité. Louis XV demandait
à un homme tres- connu par ses inconséquen374
MERCURE DE FRANCE ,
-
ces , ce qu'il avait été faire en Angleterre : Sire , répondit
cet homme , apprendre à penser. Les chevaux ,
ajouta Louis XV en se retournant avec mépris . Ce mot ,
qui a l'air d'un calembourg , est plein de bon sens .
Point de doute que les idées s'augmentent en voyageant
, puisque plus d'objets vous donnent plus de
points de comparaison ; mais on ne va nulle part pour
apprendre à penser ; et celui qui sort de sa patrie pour
commencer à réfléchir , n'est qu'un extravagant qui , à
coup sûr , reviendra la tête meublée de sottises.
Quand je reproche aux philosophes d'avoir vantế
l'Angleterre , par haine pour les institutions qui soutenaient
la France , je ne hasarde rien , et je fournirai
la preuve de cette assertion , en citant les encyclopédistes
, chefs avoués de la philosophie moderne.
Comment nous ont - ils présenté l'Encyclopédie ?
Comme un monument immortel , comme le dépôt précieux
de toutes les connaissances humaines . Sous quel
patronage l'ont- ils élevé ce monument immortel ? Estce
sous l'égide des écrivains dont la France s'honorait?
Non , ils ont choisi pour maître et pour idole , un ' Anglais
, Bâcon ; ils lui ont fait dire tout ce qu'ils ont
voulu , parce que cet auteur , extraordinairement volumineux
, n'était pas connu en France , et ne l'est guères
en Angleterre , que de quelques hommes studieux ;
mais les philosophes sentaient que leur succès , pour
introduire des nouveautés , tenait à faire croire qu'elles
n'étaient pas neuves pour les grands esprits ; et comme
les grands esprits français trop connus ne se prêtaient
pas à un pareil dessein , les philosophes ont eu recours
à l'Angleterre . Ainsi , un ouvrage fait en France et
offert à l'admiration de l'Europe , comme l'ouvrage par
excellence , fut émis par des Français , sous la protection
du génie anglais . O honte ! Et les philosophes se
sont dit patriotes , et la France , pour prix de sa déTHERMIDOR
AN X. 375
gradation leur a élevé des statues ! Le siècle qui commence
, plus juste , parce qu'il a le sentiment
véritable grandeur , laissera ces statues et ncrete
pédie s'ensevelir sous la même poussière.
Je vous demande pardon pour cette digion ;
in
5.
Cen
je sais que des enthousiastes m'accusent de jugers .
Anglais avec sévérité ; j'ai cru devoir vous dire
vient en partie l'humeur que j'ai contre cette
Au reste , je pose ici comme maxime générale qu'on
ne vante jamais le gouvernement d'un pays étranger ,
que par opposition au gouvernement sous lequel on
est né ; et comme tous les gouvernements peuvent indistinctement
s'appliquer cette réflexion , on ne me reprochera
d'en flatter aucun . Je n'aime pas plus les
Anglais patriotes français , que les Français patriotes
anglais.
Je viens aux élections .
La première chose qu'on desire savoir , est celle- ci :
A quelles conditions est - on électeur ? En effet , la solution
de cette question peut seule apprendre si le
système représentatif est démocratique où aristocratique.
FRA.
Il sera tout ce que vous voudrez , car il n'y a rien
de fixe à cet égard . Pour être électeur , là , il faut une
propriété ; ici , une quotité déterminée d'impôts ; ailleurs
, rien. A Londres même , qui vote dans la cité ,
ne voterait pas s'il habitait le quartier dit Wesminster.
Il y a plus , tel homme qui , dans son canton , n'a pas
les qualités requises pour être électeur , n'en est pas
moins nommé membre du parlement par le canton
voisin du sien . Voulez - vous plus encore ? Vous trouverez
des bourgs où l'élection se fait tout simplement par le
maire et les municipaux ; et si cela ne vous suffit pas ,
on peut vous offrir des bourgs où il n'y a plus d'électeurs
faute d'habitants , mais où il y a toujours élec376
MERCURE DE FRANCE ,
tion . Vous seniez qu'en pareille circonstance il n'y a
pas de dispute , qu'on ne s'y ruine pas ; c'est effectivement
là où le titre de membre du parlement coûte
le moins à acquérir , car on ne le paie que ce que le
propriétaire du bourg lé vend . Le prix varie suivant
les temps ; ilest très-haut cette année par deux motifs :
-le premier , que la guerre a produit beaucoup de nouveaux
riches qui ne demandent plus qu'à s'illustrer ; le
second , que plus la corruption devient générale , plus
on trouve d'avantages à être membre du parlement ;
et qu'ainsi on ne risque rien en achetant fort chemun
objet dont on est sûr de tirer bon parti.
No faiseurs de constitution vont dire que la constitution
anglaise aurait dû arranger tout cela ; mais la
constitution anglaise a arrangé fort peu de choses : on
peut assurer qu'elle n'est qu'un recueil de concessions
arrachées par des esclaves mécontents à des maîtres
faibles , fous ou tyrans ; et il n'y a pas là de quoi se
vanter beaucoup. La constitution anglaise n'a pas empêché
trois ou quatre révolutions , puisqu'on prétend
qu'elle existait avant Charles I.er ; d'où l'on concluera
qu'une constitution ne met pas toujours à l'abri des
événements politiques . Les Anglais ont eu longtemps
mieux qu'une constitution ; ils ont eu un excellent esprit
public qu'ils ne devaient qu'à eux , et l'admiration
de l'Europe qu'ils n'on due qu'à nous . L'esprit public
s'y perd , l'admiration de l'Europe nous est revenue ;
et pour tracer d'un mot la position actuelle des Anglais
et des Français , je dirai : Qu'au dehors comme
dans l'intérieur , la France a retrouvé son équilibre ,
et que l'Angleterre cherche le sien.
Si les conditions pour être électeur varient suivant
Jes localités , du moins , dira - t -on , il y a éga'ité dans
le droit qu'ont les comtés pour députer au parlement ;
autrement l'Angleterre ne serait pas représentée .
1
THERMIDOR AN X. 377
En ce cas , affirmez que l'Angleterre n'est pas représentée
. Il y a des villes considérables qui ne députent
pas , et qui sont bien loin de s'en plaindre.
Malgré l'ambition naturelle à tous les hommes , jamais
on n'a vu ces villes réclamer pour obtenir le droit de
coopérer à la représentation nationale. Elevées par le
commerce , elles ne redoutent rien tant que d'être livrées
au trouble , aux vices , à la paresse qui naissent
des elections . Mais si on n'a jamais entendu ces villes ,
d'une grande richesse et d'une nombreuse population ,
réclamer pour avoir droit de députer au parlement , en
récompense on a vu des villes présenter des pétitions
pour être exemptées de ce droit. Un pareil rapprochement
en dit plus que toutes les phrases .
Les comtés d'Angleterre nomment deux députés au
parlement ; les comtés d'Ecosse et de Gales n'en nomment
qu'un ; car l'Angleterre n'a jamais partagé franchement
avec les pays qu'elle a réunis à elle ; et c'est
une des causes qui fait qu'en dépit de toutes les réu
nions , il n'y a pas amitié entre elle et les peuples
réunis. Aussi lorsqu'on parle de la beauté , de la richesse
, de la propreté des routes de l'Angleterre
n'allez pas vous imaginer qu'il est question des trois
royaumes. Ceux qui ne vont qu'à Londres et dans les
environs ( sauf l'ennui ) trouvent tout superbe ; qu'ils
s'éloignent , qu'ils se jettent dans les routes de traverse
, et ils pourront apprécier ce pays, Si jamais un
homme éloquent écrit l'histoire d'Irlande ; si un nouveau
Las Casas vient un jour plaider la cause des Indiens
devant le tribunal de l'humanité , on apprendra
enfin à connaitre la philanthropie des Anglais. Quelle .
domination , grand Dieu ! et quelle difference il y a
entre un peuple qui fait des conquêtes par amour de
la gloire , comme les Romains , et un peuple de marchands
qui devient conquérant !
378 MERCURE DE FRANCE ,
Les élections , inégales dans les comtés , si variées
par les qualités exigées des électeurs , ne rencontrent
sans doute pas d'obstacles nouveaux dans la conscience
des hommes ; car , comment croire que les Anglais ,
si vantés pour leur tolérance par les philosophes français
, aillent faire un tort politique à quelques - uns de
leurs concitoyens de ce qui n'existe qu'entre la pensée
de l'homme et la divinité ?
Eh bien ! les catholiques et les protestants dissidents
sont exclus du droit de voter. Etre catholique dans ce
pays , c'est être beaucoup moins qu'un homme ; et voilà
sans doute pourquoi nos philosophes du dix - huitième
siécle ont tant admiré la tolérance d'un peuple qui permet
toutes les religions , excepté celle dans laquelle
ces mêmes philosophes avaient été élevés. Quelle grandeur
il faut avoir dans la pensée , pour n'aimer ni son
pays , ni sa religion , et pour mettre le siége de la tolérance
, là positivement où l'intolérance exclut ceux
qui n'ont pas voulu renoncer à la religion de leurs
pères . Et remarquez que depuis l'époque où ces philosophes
ont tant vanté la tolérance religieuse anglaise ,
on a vu le peuple de Londres , ameuté par un lord ,
se porter à tous les excès , et au moment de brûler la
ville , parce qu'il était question au parlement d'adoucir
le sort des catholiques .
;
On pourrait citer une autre preuve d'intolérance
encore plus récente mais il faudrait nommer des
hommes , et , quoiqu'il soit libéṛal en Angleterre de
n'épargner personne dans les journaux , vous trouverez
bon qu'un français n'imite pas cet exemple. Ceux qui
voudront connaître la liberté de conscience , en An-"
gleterre , n'ont qu'à lire le serment que prononce chaque
membre du parlement avant de prendre séance ;
et s'ils veulent comparer , non ce qui est maintenant
en France , mais ce qui existait avant la révolution ,
THERMIDOR AN X. 379
1
qu'ils se rappellent que M. Necker , protestant , fut
premier ministre chez nous , à quelques formalités près .
Qu'on cite , en Angleterre , un catholique qui ait pris
une part directe aux affaires de gouvernement ou d'administration
, depuis que la religion anglicane est devenue
dominante et exclusive . Cependant , à entendre
les philosophes du dix - huitième siècle , nous étions les
fanatiques de l'Europe , et les Anglais étaient seuls
tolérants par excellence . Aujourd'hui , nous avons un
code religieux parfait ; je dis plus ; nous aurons une
surveillance qui ne laissera pas arbitrairement introduire
de nouvelles religions dans l'état , tandis qu'en
Angleterre toutes les extravagances religieuses sont
permises , sans que , pour cela , il y ait égalité politique
en matière de religion ; danger que le temps si →
gnalera. Ceux qui croient que la multiplicité des religions
est indifférente dans un état , et qui citent la
Hollande , sont des enfants qui ne savent pas à quelles
causes tient l'esprit public , et par conséquent la conquête
plus ou moins facile d'un peuple .
Comme le droit de voter dépend beaucoup des localités
, il a fallu beaucoup de lois pour décider de la
validité d'une élection contestée ; et , dans tous ce
fatras , il est si difficile que l'arbitraire ne se glisse
pas , qu'on a vu la chambre des communes s'égarer
jusqu'à déclarer ineligible un homme qui , depuis , a
été ministre . Par une conséquence contraire , on a vu
siéger au parlement des hommes contre les lois les plus
positives ; et ce qui est plus extraordinaire , on en cite
qui ont délibéré pendant trois ans comme membres
élus , sans l'avoir jamais été leurs droits venaient simplement
de la hardiesse qu'ils avaient eu de se glisser
au milieu de la confusion . C'est donc toujours avec
beaucoup d'arbitraire qu'on décide sur les élections.
:
380 MERCURE
DE FRANCE
,
contestées ; et , au fait , il n'y a ni fortune , ni patience
qui pourraient tenir aux formalités et aux dépenses nécessaires
pour juger rigoureusement une élection contre
laquelle les chicanes et l'ambition appellent les secours
de tant de loi bizarres et contradictoires.
Voilà des faits qu'aucun Anglais ne contestera ; car
ils sont tous pris dans des discours adressés au parlement
, par des membres du parlement aussi , la nécessité
d'une réforme parlementaire est - elle le grand
cheval de bataille des jeunes gens qui veulent se faire
un nom ; c'est par- la que M. Pitt a commencé : le
champ est vaste. Si on demande pourquoi ce peuple ,
qu'on dit si raisonnable , et auquel on prête une constitution
si parfaite , ne s'accorde pas pour une réforme.
parlementaire , nous répondrons que la canaille s'y
opposerait , parce que , de sa constitution qu'on lui a
tant vantée , elle ne connaît que le profit qu'elle tire
des élections. Ici j'arrive naturellement à parler de cette:
incroyable corruption qui fait la base du gouvernement ,
et contre laquelle tant de lois se sont vainement élevées
, parce qu'elle est dans le caractère mercantile
de la nation ; mais avant de parler de cette corruption
, je dois rendre justice à quelques hommes indépendants
, qui ont , à la longue , en Angleterre comme
partout , une grande influence , et qui sont loin de
desirer vivement une réforme parlementaire , par la raison
que toute réforme opérée sous un gouvernement
vigoureux , ne se fait qu'au profit du gouvernement ,
et que toute réforme entreprise sous un gouvernement
faible , ouvre nécessairement la carrière des révolutions.
Or , en Angleterre , un gouvernement vigoureux
sera toujours contre la nation , parce que la nation est
toujours en défiance contre l'ascendant du gouvernement
, plus soigneux d'y cacher son pouvoir que de le
signaler ; cela prouve que tout n'est pas pour le mieux ,
même dans les balances politiques , et que rien n'est
plus rare que ce concours de circonstances qui enga- ,
gent une nation toute entière à ne voir de sauveur
que dans son chef , parce qu'effectivement tout est
danger hors de lui .
Les élections , en Angleterre , peuvent se diviser en
THERMIDOR AN X. 381
1
trois classes ; celles qu'on achète , celles qu'on donne ,
et celles qu'on dispute avec de la réputation et de l'argent.
Les élections qu'on achète sont en grand nombre ;
on calcule que 150 membres de la chambre des communes
y sont portés par l'ascendant de la propriété.
Ceci a besoin d'être expliqué.
Des bourgs qui ont été considérables , et qui ne le
sont plus , ont conservé le droit d'élire ; ces bourgs sont
devenus la propriété de riches particuliers qui soignent
assez les fermiers qui dépendent d'eux , pour disposer
de leurs votes au moment des élections . Cela est si
bien arrangé , qu'on n'a encore vu qu'un proces d'un
seigneur contre des fermiers qui l'avaient trahi . Le seigneur
qui les attaquait pour d'anciennes redevances , a
perdu : cela devait être ; car les juges devinèrent facile
ment son motif.
Les propriétaires des bourgs ayant droit de nommer ,
vendent les élections , soit à des particulers , soit à la
commune. Il y a des courtiers qui s'en remêlent de ces
sortes d affaires ; et quand le commerce des indes va
bien , ces élections sont fort cheres . Lorsqu'on vend aux
particuliers , on ne tire d'eux que de l'argent ; lorsqu'on
vend à la commune , on obtient la paire et tous les avantages
qui dépendent de la faveur aussi vend - on de préférence
à la commune. C'est ce qui a augmenté le nombre
des pairs au point de faire craindre que tous ces grands
seigneurs nouveaux , encore imbus de leur ancienne
indépendance , ne portent la démocratie dans la chambre
haute , le jour qu'ils seront dégages de la reconnaissance
qu'ils doivent au roi régnant .
:
Les elections que l'on donne , dépendent aussi de ces
bourgs entièrement à la disposition des seigneurs . Il se
trouve parmi eux , surtout parmi les pais d'ancienne
date , des hommes indépendants , et du parti de l'oppo-.
sition , qui , ne voulant pas vendre à des particuliers , ni
donner de nouveaux soutiens au ministere , font élire
des jeunes gens qui ont du talent ou qui en promettent ;
bien entendu que ces jeunes gens jurent une reconnais
sance éternelle ; bien entendu qu'ils débutent en effet
en amants de la liberté , jusqu'au jour où ils s'ouvrent
la porte du ministere , ou , faute de mieux , le cabinet
des ministres .
382 MERCURE
DE FRANCE
,
:
Les élections qui se disputent à prix d'argent et de
réputation , sont celles qui s'operent par une quantité
trop grande d'électeurs , pour qu'il n'y ait pas diversité
d'opinions ; aussi ne peut-on gueres acheter les voix d'avance
on les prend au moment , et par tous les moyens
possibles. Comme il y a deux cents lois qui défendent
d'acheter et de vendre des voix , et que les Anglais
respectent beaucoup la lettre de la loi , ils n'achètent
ni ne vendent les voles directement. Un postulant vient
chez moi , par exemple ; il trouve mon écritoire d'un
goût parfait il me la demande avec tant d'instance ,
que je ne puis la lui refuser. Le lendemain il m'envoye
un présent ; rien n'est plus poli . La différence qui se
trouve entre l'écritoire que j'ai cédé et le présent que
j'ai reçu , fait positivement que j'ai donné ma voix sans
la vendre. Si je suis paysan , je n'approche des élections
qu'avec quelques volailles à la main ; car les vo-
Jailles sont d'un prix fou pres des élections . En général
, à cette époque , la moindre denrée peut acquérir
une valeur considérable. Pour les tavernes , elles prennent
les couleurs des postulants qui les retiennent ; y va
boire et manger qui veut , suivant son opinion . On sait
bien que faire boire des Anglais , ce n'est pas les corrompre
; cela est si vrai , que j'ai vu des électeurs soûls
auxquels on ótait la cocarde de ceux qui les avaient
eniviés , et que l'on conduisait par- dessous les bras ,
voter en faveur de gens dont on leur disait le nom tout
bas. Pour des voitures , n'est - il pas naturel de charier
ceux qui veulent bien se deranger en notre faveur ? Aussi
avons - nous été cinq jours de suite , à Londres , sans
fiacres , puisqu'ils étaient tous retenus par sir Francis
Burdett , dont ils portaient la cocarde , et le nom imprimé
en très-gros caractere.
Il faut voir , en ce moment , l'agitation de la canaille.
Comme elle est fière , comme eile se croit souveraine
, parce qu'elle boit gratis , et dit des injures
pour de l'argent ! Il y a eu quelques petites batailles cette
année ; il y en aura de plus grandes aux élections prochaines
; car on peut prédire que l'esprit de faction ne
s'éloigne de la France que pour retourner mieux
nourri aux lieux qui l'ont vu naître . En rentrant en
Angleterie , il ne fera que revenir au pays.
Ces élections contestées sont toujours onéreuses , et
THERMIDOR AN X. 333
souvent ruineuses ; elles ont enseveli beaucoup de familles
. On cite une élection qui a coûté pres de douze
cent mille francs de notre monnaie , et qui a été manquée
. Cette année , M. Mainwaring et ses amis aurout
dépensé une somme considérable , et sir Francis Burdett
une plus forte encore , puisqu'il a triomphé. Cependant
les places au parlement ne rapportent rien ;
mais c'est pour cela qu'on en tire tant de profit ; chose
si reconnue , qu'un ministre prétendait connaitre beaucoup
de membres de la chambre des communes , qu'il
fallait payer , même pour les faire voter suivant leur
conscience. Au reste ces élections contestées sont
celles qu'on envie le plus , parce qu'elles donnent de .
l'éclat , et c'est un bruit public à Londres que sir Francis
Burdett , qui a tant disputé l'election du comté de
Diddlesey , a deux bourgs à sa disposition . Vous avez vu
M. Windham , qui a manqué la grande élection de Norwick
, se rabattre sur un petit bourg dont il était súr.
"
Les femmes aussi se jettent parmi les élections ; en
pareille circonstance , on emploie ses filles , sa soeur
ses amies , son épouse ; on fait ressource de tout. Qui
ne connaît l'histoire de cette belle duchesse qui , en
1784, distribuit publiquement des baisers aux bouchers
et aux poissonniers de Westminster , pour gagner des
voix à M. Fox , et cependant c'est une chose assez
positive qu'un baiser à l'anglaise . Je voudrais bien savoir
pourquoi certaines femmes se passionnent volontiers
pour les hommes qui crient : Liberte ! liberté !
Mais je n'oserais faire cette question à une Anglaise ;
elle rougirait.... de mon ignorance , et me demanderait
si je devine pourquoi les femmes de nos vigoureux
révolutionnaires ( je ne parle pas de ceux qui ne l'étaient
qu'eu esprit ) se sont si constamment attachées
au sort et au pas de leurs maris . C'est une terrible
chose que l'influence des passions .
Les membres de l'opposition sont persuadés que si
les membres de la chambre des communes étaient payés
Jégalement , la corruption serait moins grande ; c'est peu
connaître les hommes ; ils auraient leur traitement de
plus , et ne s'en vendraient pas moins : voilà tout le
bien qui résulterait de cette nouvelle charge pour l'état.
La corruption n'est pas seulement dans le parlement .
Vous savez que les candidats se mettent eux - mêmes
384 MERCURE DE FRANCE,

"
sur les rangs ; qu'ils écrivent , qu'ils promettent ce
qui peut leur assurer des partisans ; vous savez aussi
qu'ils font dire des sottises à leurs rivaux . J'ai vu
Pelection de Westminster , l'amiral Gardner et M. Fox ,
assis sous une baraque dressée près de Covent Garden ;
ils saluaient humblement ceux qui venaient voler pour
adressaient de beaux discours à la canaille qui
les applaudissait ou les huait , suivant qu'ils avaient.
pris leurs arrangements d'avance. D'enterdre huer un
orateur , cela ne me faisait aucune peine . Je me disais
Peut-être est ce un desagrément attaché au métier
; mais un amiral , un homme qui s'est battu pour
sa patrie , qui lui a sacrifié sa vie sans réserve , qui
pouvait la perdre dix fois , voilà ce que je ne sup
portais pas , et ce que supporte en riant un amiral
anglais. Il peut à la fois braver l'ennemi , et sourire
à des manans qui l'injurient ; c'est un double courage
que n'aurait pas un Français ; mais aussi , quels Français
seraient assez lâches pour insulter les chefs de leurs
guerriers ?
"
Comme il nous parvient ici des brochures dans lesquelles
on vante la constitution ang aise et dans lesquelles
on nous l'offre encore pour modèle , peut être
Cette lettre aura- t- elle quelqu'utilité. Que ceux qui ne
savent sur l'Angleterre que le bien que les philosophes
en ont dit , apprennent du moins ce qui est. Puissent .
tous les hommes de bon sens se persuader qu'entre deux
nations , si le principe du gouvernement n'est pas le
même , les institutions ne doivent pas être semblables
et que le principe du gouvernement n'étant pas le même,
si les institutions étaient semblables, par la seule force ,
des choses , elles auraient des résultats différents ! Or ,
quel est le publiciste , digne de ce nom , qui osera soutenir
que le principe du gouvernement de la France et
de l'Angleterre puisse être le même ?
Dans tous les cas , que ceux qui sont si pressés prennent
patience ; les Anglais qu'ils vantent tant , qu'ils
offrent pour modele , out mis plus d'années à compléter
ce qu'on appelle leur constitution , que nous n'avons
gardé de semaines aucune des noties ; et si nous n'avons
pas une grande chartre qui date du temps de Jean - Sans-
Terre , c'est que , grace au caractere national , nous
avons eu des rois , et non pas des tyrans . F .....
( N. LX ). 3 Fructidor an 10.
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
POÉSI É .
FRAGMENT traduit d'une Epitre de Lavater.
S.... écoute- moi ; c'est un Dieu qui m'inspire.
Qu'importe le méchant ? qu'importe son délire ,
Son calme prétendu , son sourire imposteur ?
Lorsque Dieu te créa , Dieu voulut ton bonheur.
N'es - tu pas son ouvrage , un rayon de son être ?
Dieu n'est - il pas ton père encor plus que ton maître ,
Quand c'est lui qui t'a fait , peut - il te délaisser ?
S.... , tu viens de lui , tu dois l'intéresser.
Mais tant d'horreurs , dis - tu ? ... certes , elle est affreuse,
La nuit où s'est plongée une race odieuse ...
S.... , ton coeur gémit ? tu le peux justement ,
Tout l'univers se trouble au succès du méchant ;
Mais Dieu règne , il nous voit ; c'est à nous de l'attendre.
Il viendra .... Quoi , déja sa voix s'est fait entendre ,
Le seigneur a parlé ! .... Je promene mes yeux ,
9 .
25
386 MERCURE DE FRANCE ,
Je cherche du méchant le front audacieux ;
L'habit couvert de sang , le coeur noir d'artifice ,
A l'instant il criait : Humanité ! justice !
Il n'est plus .... ; de son nom reste la seule horreur ,
Et sa mort dit au sage , il est un Dieu vengeur.
MAURICE SEGUIER.
EPIGRAM ME.
Lucile a perdu son mari ,
La pauvrette est inconsolable.
-- Il en était donc bien chéri ? '
- Non , sa douleur lui sied ; elle en est plus aimable.
Par H. VERNERY .
LE BON CONSEIL.
Pour gagner cette beauté fière ,
J'ai tout fait sans obtenir rien .
- Il te reste encor un moyen ,
Ami , c'est de ne plus rien faire .
Par le même.
UNE PETITE MAITRESSE ET SON CORDONNIER.
La petite Maîtresse .
Bon , vous voilà ; j'allais vous envoyer chercher.
Depuis une heure au plus , j'ai mis cette chaussure :
Approchez , et voyez un peu la déchirure !
Le Cordonnier.
Peut - être que madame aura voulu marcher.
Par le même.
FRUCTIDOR AN X. 387
ÉNIGM E.
Je suis un meuble nécessaire ,
Principalement en hiver ;
Prenez - moi dans un sens contraire ,
Et je fais dégainer le fer.
Par le citoyen GERAUD - VERLHAC , de Brive.
LOGO GRIPHE.
A mes desirs , lecteur , le sort est si contraire ,
Que je ne vais t'offrir rien qui puisse te plaire.
Sur cinq pieds , ma fureur , bouleversant les flots ,
Imprime la terreur au coeur des matelots .
Sur quatre , c'est bien pis ; il n'est point de supplices
Capables d'égaler ceux que je fais souffrir ;
Et quel que soit le rang , qu'ici bas tu remplisses ,
Quel que soit ton pouvoir pour l'y bien maintenir ,
Sous mes trois derniers pieds il faut que tu périsses.
Par R.... D. de Lyon , abonné.
CHARA D E.
L'on ne saurait marcher sans former mon premier ;
Celui qui voguerait , ignorant mon entier ,
Ne serait jamais mon dernier.
Par le citoyen GÉRAUD - VERLHAC , de Brive.
Mots de l'Enigme , du Logogriphe et de la
Charade insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigne est cire à cacheter.
Le mot du Logogriphe est mulet , où l'on trouve mule.
Le mot de la Charade est maîtresse,
388 MERCURE DE FRANCE ,
VOYAGES d'Antenor ; par E. F. Lantier.
5.e édition .
J'EN demande pardon au siécle de la raison et
des lumières ; mais il me semble que les Nestors
de cet age si fameux n'auraient pas bonne grace
à venir nous dire en style homérique : « Nous
« avons vécu avec des hommes qui valaient
« mieux que vous. » Ce style ne serait ni celui
de la politesse , ni celui de la vérité . Les
beaux esprits , qui se sont accoutumés à ne rien
voir au dessus des idoles de leur enfance , ont
sans doute leurs petites raisons pour penser autrement
; mais ce n'est pas assez de juger de
la littérature en homme lettré , il en faut
juger en homme d'honneur . Je plains ces critiques
qui ne savent voir , dans un livre, qu'une
seule chose , s'il est bien ou mal écrit , gens
qui passent toute leur vie à examiner, une loupe
à la main , les petites taches et les petites beautés
du style , et pour qui la composition harmonieuse
d'une belle phrase est la plus grande
affaire de ce monde. Ils ne savent pas qu'il y
a dans la culture des lettres quelque chose de
plus précieux et de plus relevé que ces fleurs
d'une rhétorique vulgaire . Qu'ils écoutent
M. Rollin , et qu'ils apprennent de lui à s'éle
ver au dessus des petitesses de leur art .
Lorsqu'un livre , selon cet excellent rhéteur ,
nous inspire des sentiments nobles et généreux ,
qu'on souhaite , en le lisant , de devenir meilleur,
et qu'on se sent comme porté à la vertu, c'est
FRUCTIDOR AN X. 389
une marque sûre qu'il est bon et de main de
maître . Il ne faut pas chercher d'autre règle
pour en juger.
Oui , M. Rollin , voilà une idée qui est fort
belle ; et Cicéron ne pensait pas avec moins de
noblesse , lorsqu'il tire la définition de l'orateur ,
d'abord des qualités de l'ame , laissant au second
rang les dons de l'esprit vir bonus dicendi
peritus. Voilà la règle , en effet , sur laquelle
il faut juger les livres et les hommes .
C'est par elle que le mérite véritable , ce mérite
que l'envie persécute un moment , mais qui
possède les espérances d'une longue vie , se distingue
de cet esprit faux et suborneur à qui il
a été donné d'enchanter le siécle présent , mais
dont la postérité fait tôt ou tard justice , et
c'est par elle aussi que , précédant les jugements
de l'histoire , hérauts de l'avenir , nous apprenons
à mépriser ce que la multitude élève jusqu'aux
cieux. Que sert d'y mettre de la passion ?
Soumettons de bonne foi à cette règle les productions
les plus admirées de nos jours , et combien
peu , s'il faut le dire , échapperont au mépris
! Le défaut du siécle dernier est de ne rechercher
, comme le nôtre , que le dicendi peritus
, l'homme d'esprit , l'habile écrivain . Voilà
ce qu'on encense , ce qu'on idolâtre uniquement.
Pour moi , je suis l'ordre des idées de Cicéron .
Je demande avant tout le vir probus , l'homme
de bien , et je ne dissimule point ma pitié pour
toute critique qui n'est pas fondée sur ces sentiments
.
De l'esprit , il en pleut par flots sur la terre ;
mais sans la droiture , ce n'est qu'un don malfaisant.
Voyez ces champs couverts de tapis de fleurs
390 MERCURE
DE FRANCE
,
qui étouffent le bled que le laboureur y a répandu.
Sans doute ils offrent des couleurs plus brillantes que
des champs couverts de moissons ; mais on maudit
leur éclat stérile , tandis qu'on bénit la douce fécondité
des autres. Ainsi paraissent sur la terre ces esprits
si brillants qui sacrifient tout à l'amour d'une
vaine renommée. Leur gloire n'est pas plus solide que
leurs travaux . Ils brillent un moment dans les désordres
de ce monde , comme l'éclair dans les profondes
obscurités de la tempête. Comme lui , ils s'éteignent
bien vîte , et ne laissent après eux que des ténèbres.
Il faut le redire sans cesse à la génération qui s'élève :
lorsque l'honnêteté aura repris tout l'ascendant qu'elle
doit avoir , et que nos grands excès de raison lui ont
fait perdre , les réputations , qui ne sont fondées que sur
l'esprit , souffriront une prodigieuse décadence . Déja
même elles déclinent sensiblement , et ce ne peut être
un sujet de chagrin que pour des ames sans vertu . Il
faut apprendre à ces philosophes sans philosophie qu'il
ne suffit pas d'être poète , orateur , savant , pour être
un grand-homme ; il faut y joindre les vues et l'amour
du bien , la raison , la décence , le respect pour l'ordre ;
en un mot , le vir probus. Je ne puis donner le nom
de grand qu'à ce que mon coeur avoue pour tel . On
peut être un grand faiseur de livres , et n'être qu'un fort
petit homme. C'est ainsi que je me suis permis de représenter
dernièrement le coryphée du siécle , et je
vois que cette opinion est partagée aujourd'hui par
tout ce qu'il y a de sensé dans les lettres et dans le
monde. Je n'ai fait que suivre le conseil si estimé de
Boileau ,
Qui de l'homme d'honneur distinguait le poète.
Bien des gens ont affecté de ne pas comprendre cette
distinction. Ils ont mieux aimé crier au scandale , à
FRUCTIDOR AN X.
la profanation ; car ces grands vainqueurs des préjugés
sont en effet les plus délicats et les plus chatouilleux
des hommes , lorsqu'on touche à leur petite superstition
, à leur vieille madone. Quoi , vous traitez de pe
tit auteur un homme qui a écrit plus de cent volumes
N'y a-t-il pas de quoi démonter un philosophe en
J'en
ai vu à qui les yeux sortaient de la tête , tant leur in
dignation était forte. Selon eux , il n'y a que des
moines qui puissent parler ainsi de l'objet de leur admiration
. Mais , messieurs , voilà bien de la colère et
de l'éloquence perdue ; car je ne parlais pas de l'auteur
, mais de l'homme. Relisez ce que vous blâmez
et vous verrez qu'il y est question du petit homme ,
et non pas du petit auteur. Il n'y a rien de si commun
que de critiquer ce qu'on a mal entendu. On commence
alors par s'emporter rien n'est plus sot . Ce
n'est pas que les injures ne soient d'excellentes raisons
; au contraire , je vois bien des gens qui les prennent
pour telles , mais elles retombent sur vous - même ;
car l'erreur que vous censurez n'est que dans votre ima
gination.
Ce qu'il y a de plus curieux et de plus digne d'attention
dans de certains livres à la mode , tels que les
Voyages d'Anténor , ce n'est pas l'esprit de l'auteur ,
mais l'esprit de son siécle . Tous ces livres roulent sur
le même fond d'idées , et ont , à peu de chose près ,
la même physionomie. Tandis que ces penseurs nous
vantent fièrement l'indépendance de leur esprit et leurs
idées libérales , il est plaisant de les voir tous marqués
au même coin de la servitude. N'est- ce pas un
singulier caractère dans cette philosophie qui promettait
de régénérer les nations , que presque tous les livres
qui sont nés sous son règne portent l'empreinte
d'un génie licencieux ? Je ne parle pas de ces productions
infâmes qui , avec tout leur esprit , semblent bien
392 MERCURE DE FRANCE,
moins composées par des philosophes que par des Saty
es sans pudeur ; mais ce qui confond d'étonnement ,
c'est de voir un Montesquieu , un Rousseau se faire
les peintres de la séduction et de la volupté , à un
âge où ces deux hommes devaient avoir la conscience
de leur génie. A quoi pensait ce magistrat qui préparait
les matériaux de l'Esprit des Lois , de nous offrir
le tableau des nudités d'un sérail ? Je me demande toujours
dans quel esprit , dans quelle vue il nous traçait
cette description lascive du paradis de Mahomet ,
où l'on trouve des pages qui feraient rougir une cour
tisane. Il faut avouer qu'il y a assez d'esprit et de
sens dans cet ouvrage pour rendre cette folie aussi incompréhensible
qu'inexcusable . On pardonne à la jeunesse
de l'écrivain des erreurs philosophiques ; mais
en général , cet âge est celui de la retenue. L'auteur
d'Héloïse fut moins licencieux dans ses tableaux . Il
n'en fut pas moins dangereux ; en couvrant la volupté
des voiles d'une certaine pudeur , il ne la rendit que
plus séduisante . Sa licence est en principes plus qu'en
images. Ce fut lui qui proclama l'indépendance des
passions , et qui les arma de ce grand mot de nature
contre ce qu'il appelle la tyrannie des lois et des préjugés.
Je ne puis m'accoutumer à l'étrange raisonnement
d'où est parti ce philosophe, Il pose , en principe
, que tous les penchants de l'homme sont naturellement
droits ; et , comme la passion de deux amants
lui paraît être dans la nature , il en conclut que tout
ce qui s'y oppose est une véritable oppression ; ce
qui est tout aussi raisonnable que de dire que , parce
que la nature a fait des torrents , il est injuste d'y opposer
des digues. Il n'y a qu'à partir de- là pour déclamer
à perte de vue contre les lois et les usages ;
c'est le véritable secret de faire des livres de philosophie
qui soient à la mode. S'il y a une logique des
FRUCTIDOR AN X. 393
passions , c'est apparemment celle-là . Rousseau n'en a
jamais connu d'autre ; ce n'est qu'après coup qu'il a
mis les emportements de son imagination en théorie .
Lui , et tous ceux qui font de mauvais livres , commencent
toujours par se dire : Faisons un ouvrage qui
plaise. Pour cela , il faut flatter les passions à quelque
prix que ce soit , parce que c'est-là la grande route
du coeur humain . Reste - t - il à l'auteur un peu de honte
qui l'incommode , on met le livre sur le compte d'un
Grec ou d'un Persan . On assure on fait assurer, par
ses amis , que c'est un manuscrit trouvé dans les ruines
d'Herculanum , ou mille autres petits mensonges également
ingénieux. Le public n'en croit pas un mot ,
et se moque de l'auteur et de ses ruses. L'auteur , de
son côté , s'imagine tout seul qu'il a finement trompé
le public , et il ne manque pas de s'applaudir d'un tour
d'adresse aussi savant ; cela fait, une scène assez plaisante
où le plus ridicule n'est pas celui qui est le moins
content de sa personne.
Rousseau nous apprend lui - même que , lorsqu'il voulut
publier son Heloïse , il se trouva fort embarrassé
de son rôle. Il est évident qu'il n'avait pas eu d'autre
dessein dans cet ouvrage que de se faire regarder comme
l'écrivain le plus capable de sentir et de peindre l'amour.
On voit un homme qui se bat les . flanes , qui
sue sang et eau pour faire le passionné. Le grand amí
de la nature ne voyait pas que c'était faire perdre à
cette passion son principal agrément qui est le naturel
. Son style est celui d'un fiévreux ; son amour n'est
que le délire d'une mauvaise tête. Bien des gens cependant
se sont faire gloire d'aimer à la manière de
Jean-Jacques , et ce n'est pas pour ce philosophe le
moins sensible de ses triomphes . Ce serait une grande
question de savoir si l'adoration d'un fou est plus flatteuse
pour une femme , qu'un hommage accompagné
394 MERCURE DE FRANCE ,
1
de jugement. Le premier a coutume de voir en elle
des perfections qui n'y sont pas ; et ainsi , ce n'est pas
elle qu'il aime , c'est sa chimère. D'ailleurs , cette manière
d'enfler les qualités de quelqu'un , sous l'apparence
d'une flatterie , cache une véritable injure , puisque
c'est lui donner lieu de penser que ses qualités
naturelles ne suffisent pas pour exciter l'amour ; enfin
, c'est manquer de délicatesse et d'estime pour soimême
; car c'est témoigner qu'on a besoin , pour réussir
, des séductions de la louange , et que l'on compte
plus sur l'amour - propre de l'objet qu'on flatte , que
sur son jugement.
Tous les hommes veulent faire des folies ; mais ils
ne veulent pas passer pour fous. Cependant , lorsqu'on
a fait
une sottise , il reste encore un moyen de ne pas
être pris pour un sot , c'est de la confesser de bonne
grâce. Il faut convenir que Rousseau se rendit un peu
trop ridicule , lorsqu'il tenta de rhabiller un roman
immoral , en l'affublant d'une préface philosophique.
Voulait-il sérieusement nous faire croire qu'il eût donné
à son siécle une leçon bien utile , en lui apprenant que
les jeunes filles pouvaient commencer par s'abandonner
à leurs amants , et n'en être pas moins après cela de
bonnes épouses et de bonnes mères ? Ce grand homme
appelait cela , remonter à l'amour ! Et , Dieu merci ,
nous y sommes bien remontés ; mais je ne crains pas
que la tête nous tourne jamais dans cette élévation .
Je trouve toujours dans la logique de ce philosophe
quelque chose de très - amusant ; la préface de son roman
surtout est un morceau fort curieux . Je suis bien aise de
faire voir à M. Lantier et aux autres , que nous n'avons
pas besoin de leurs sophistes grecs , qui ne sont que
des écoliers bavards et très- ennuyeux. Il n'appartenait
qu'à notre siécle de connaître ces maximes rares qui ont
donné un tout autre tour à la raison humaine. Pag
FRUCTIDOR AN X. 395
exemple , on aurait imaginé autrefois que lorsqu'un
peuple est corrompu , on ne doit lui proposer qu'une
morale châtiée et de bons livres , si on veut le ramener
à de meilleures moeurs. Point du tout. Rousseau nous
apprend qu'il faut , au contraire , à ce peuple des livres
corrompus comme lui . C'est en vertu de ce principe
qu'il publie son roman. J'ai vu', dit - il , les moeurs de
mon siécle , et j'ai publié ces lettres . Voilà peut-être le
premier homme du monde qui se soit avisé de faire un
mauvais livre par principe de conscience. Il lui en a bien
coûté , et il s'écrie pathétiquement : Que n'ai-je vécu
dans un siécle où je dusse jeter mon livre aufeu ! Mais
un livre qui est bon à brûler dans un temps , peut-.
il jamais être bon à lire dans un autre ? J'avoue que
toute l'autorité de Rousseau ne suffit pas pour me le
faire croire. En raisonnant selon ses idées , il est clair
qu'il estime que son siécle étant encore plus mauvais que
son ouvrage , il ne peut y avoir aucun danger à le publier.
Et cependant il nous assure un peu plus loin
que si une fille a le malheur d'en lire une seule page
c'est une fille perdue. Ainsi , en dépit de la corruption du
siécle qui rendait ce livre innocent , voilà bien certainement
quelqu'un pour qui sa lecture est dangereuse.
Mais qu'on examine un peu ce que doit faire cette malheureuse
fille qui a osé ouvrir ce terrible livre . Dans
les idées ordinaires , il semblerait que le meilleur parti
qui lui reste à prendre , serait de jeter lå le roman , et
de n'y plus penser. C'est une erreur . Notre maître Jean-
Jacques veut qu'elle achève de lire , et il en donne une
belle raison. C'est , dit- il , qu'elle était perdue d'avance ,
et qu'elle n'a plus rien à risquer.
Il faut avouer què ce philosophe met là cette fille dans
une étrange position . Dès qu'elle a ouvert son livre , il
veut qu'elle soit perdue sans ressource ; et soit qu'elle'
le rejette , soit qu'elle l'achève , sa perte est également
396 MERCURE DE FRANCE ,
1
certaine. Que faire après cet arrêt ? Lira- t-elle ? ne
lira - t - elle pas ? faut - il qu'elle avale tout le poison ,
parce que ses lèvres y ont touché ? Le rôle d'une honnête
fille est bien embarrassant dans le siécle où nous vivons.
Laissons dire les sots qui veulent qu'on respecte jusqu'aux
erreurs des grands -hommes . C'est , au contraire ,
ce qu'il faut combattre avec le plus de zèle . Les erreurs
des hommes médiocres sont sans conséquence . Elles
meurent avec eux. Les opinions des grands - hommes
ou de ceux qu'on prend pour tels , règnent à l'abri
d'un grand nom , et vont souvent pervertir les générations
les plus reculées.
Le commun des lecteurs admire tout ce qu'il y a
dans un livre ; et l'on ne saurait dire combien cette
admiration , sans discernement est funeste au goût
et aux moeurs. L'écrivain qui veut plaire et qui n'a
pas le courage de heurter son siécle , prend pour modèle
tout ce qui est en possession de l'admiration publique.
Qui est- ce qui rougira d'écrire avec trop de
licence , lorsqu'il peut se dire l'auteur de l'esprit
des lois s'est accordé la même liberté , et on ne l'en
estime pas moins. Le siécle où l'on admire les confes- .
sions d'un philosophe qui se fait une gentillesse de
révéler les désordres de ses amis comme les siens ,
doit s'attendre à se voir inondé de livres tels qu'Anténor
, où l'auteur et le héros trouve une grâce infinie
à vous apprendre , dès le premier chapitre , que
sa mère fut séduite par un prêtre , et qu'il est le fruit ,
de ce commerce. On appellera cela de la gaieté et
de l'esprit , et cette aimable légèreté de style passera
bientôt des livres dans la société et l'on ne s'étonnera ,
point de voir quelque prince , élevé par ces philosophes
sans préjugés , se faire gloire de déclarer publiquement
qu'il est le fils d'un cocher . ནཱ ཙ
Nous sommes dans un siécle où l'on ne doit s'étonFRUCTIDOR
AN X. 897
ner de rien. Je ne m'étonne donc point de la grande
fortune de cet Anténor.; et je suis persuadé que son
éditeur en est plus flatté que surpris . Il paroît que
cet auteur grec avoit admirablement spéculé en mettant
la philosophie de son temps en anecdotes , pour
l'amusement des courtisanes de son pays ; et le traducteur
français qui se connaît en galanterie , n'a pas
jugé que les femmes de notre temps dûssent dédaigner
les restes des Phrynès , des Aspasies et des Laïs . Je
n'ose pas contredire un aussi habile homme. Il y a
dans son livre une érudition qu'on trouve prodigieuse .
Il serait difficile d'imaginer quelqu'aventure un peu
scandaleuse , ou quelque coutume infâme , soit de la
Grèce , soit de l'Asie , qui n'y fût pas rapportée avec
toutes les circonstances qui peuvent enrichir un si beau
sujet. On est étonné de l'effort de tête qu'il a fallu faire
pour compiler de si énormes rapsodies . Lorsqu'on voit
un ouvrage aussi instructif que celui - là , s'élever rapidement
à la cinquième édition , on doit juger que
l'amour de la science est singulièrement augmenté dans
notre nation . Je vois des gens assez téméraires pour en
conclure que le nombre des honnêtes femmes n'est
pas aussi effrayant que certains philosophes se l'imaginent.
Ce qu'il y a de sûr , c'est que l'auteur et l'ouvrage
, tout grecs qu'ils sont , paroissent faits pour
notre siecle ; et M. Lantier pouvait nous dire , comme
Jean -Jacques J'ai vu les moeurs de mon temps ,
j'ai publié mon livre .
et
La question qui s'élèverait ici serait fort délicate.
Il s'agirait de savoir si ce livre n'est pas encore plus
manvais que son siécle , ce qui le rendrait condamnable
, même aux yeux d'un philosophe ; mais de savoir
bien au juste , si un tissu d'anecdotes indécentes , de
plaisanteries grossières , et d'insipides puérilités , doit
être regardé comme une lecture digne d'amuser le beau
398 MERCURE DE FRANCE ,
"
monde de ce temps - ci , c'est un point que je laisse å
décider à ceux qui prétendent s'y connaître . L'auteur
ne manquerait pas de nous dire qu'une cinquième édition
est une preuve sans réplique ; et j'avoue , qu'en
effet , je n'y vois rien à répondre. Je pourrais m'aviser
ici des grands arguments de la morale , et dire à cet
Anténor , ce que Socrate disait aux sophistes de son
temps : Habitants de la première ville du monde, n'avez-
« vous pas de honte , dans un siécle éclairé , de sacrifier
la raison qui est le véritable esprit à ces bouffonneries
misérables. Mais je ne veux point apprêter
à rire à un homme qui se croit éminemment plaisant ,
qui vous avertit qu'il ne manque ni des raisons , ni
d'injures contre les critiques ; qui d'ailleurs les a prévues
toutes ; et qui vous dit d'un ton de hauteur : J'ai
répondu à tout cela dans ma préface où je démontre
qu'il n'y a que des sots qui puissent trouver à redire
à mon livre .
64
" 33
Il faut un peu entrer dans les raisons des choses . M.
le docteur Léopold Lernutius nous assure , avec toute
l'autorité d'un professeur allemand , que ces voyages
d'Anténor ont incontestablement été trouvés à Herculanum
; et il affirme qu'il faut être aussi entêté que
son confrère M. Thomas Fuldes , qui professe la langue
grecque à Leipsick , pour nier que cet ouvrage soit
traduit de cette langue . Il faut donc se mettre à la
place d'un pauvre traducteur qui , après avoir pris bien
de la peine à déchiffrer un vieux rouleau de grec à
moitié pourri , finit par reconnaître que ce n'est qu'une
sottise. Faut- il , pour cela , qu'il perde tout le fruit
de ses veilles ? Je conçois également qu'un petit auteur
puisse trouver beau d'imiter M. de Montesquieu ;
car ce fut ainsi que ce grand - homme nous traduisit
du grec le Temple de Gnide ; et je crois que ce fut
Rousseau , qui nous fit remarquer , avec beaucoup de
FRUCTIDOR AN X. 399
sens et d'esprit , que l'auteur de l'Esprit des lois nous
avait fait boire un poison moderne dans une coupe de
forme antique. C'était traiter bien ouvertement Montesquieu
d'empoisonneur ; mais aussi , quel casuiste
que Rousseau !
Il est toujours singulier que , dans un siécle tel que
le nôtre , on ait mis à la mode de dire qu'un roman
est traduit du grec , pour le faire mieux goûter . Ne
dirait-on pas que nous sommes de grands grecs ? mais
cela vient de ce respect extraordinaire auquel on a accoutumé
notre enfance pour les beaux - arts et les beaux
esprits de la Grèce. On nous en a tellement rebattus ,
et tellement étourdis qu'il semble que nous ne connaissions
rien au dessus de leurs sept sages et de leurs sept
merveilles . On nous en a fait des fantômes qui écrâsent
notre imagination . Il n'y a pas un philosophe qui ne
soit prêt à parier , qu'une nation qui a produit Homère
et Pindare , qui parlait si bien , qui avait tant d'esprit
et de si beaux théâtres , était nécessairement un modèle
de sagesse. Il ne nous est jamais entré dans l'esprit
de distinguer la perfection des arts et de celle
des moeurs. Notre philosophie ne va pas jusque- là . Partout
où l'on joue la comédie assez bien , nous jugeons
que la société va à merveille ; c'est ainsi qu'on en jugeait
à Athènes .; et la philosophie moderne est , comme le
jeu de l'oie , renouvellée des Grecs.
Anténor est effectivement une espèce de philosophe
assez moderne . Ses déclamations contre les prêtres an❤
noncent un homme qui n'a point de préjugés . On ne
peut douter qu'il n'écrive l'histoire très- philosophiquement
; car , dès qu'il s'agit de quelque crime bien
odieux , c'est toujours un prêtre qui l'a commis . Tantôt
, c'est un prêtre de Cérès ; tantôt , c'est un prêtre
de Bacchus ; une autre fois c'est un prêtre d'Apollon :
mais c'est toujours le même mêts , apprêté à des sauces
400 MERCURE DE FRANCE ,
différentes . Nous venons de voir un petit échantillon
des moeurs qu'il leur attribue , quoique la chose intéresse
l'honneur de sa mère et le sien : ce n'est qu'une
bagatelle , à laquelle un esprit fort ne fait pas attention
. Son ami Phanor est un aussi grand philosophe
que lui . Dans une affaire de galanterie , où , selon l'usage
, il a un prêtre pour rival , il ne peut malheureusement
s'en défaire qu'en lui coupant la go¹ge. Il saisit
donc le moment où il s'y attend le moins pour lui
enfoncer deux coups de poignard , mais c'est avec le
plus grand regret du monde ; car , d'ailleurs , il était
bonhomme ; et Anténor , qui entreprend să justification
, assure , à ce propos , que son ami est du caractère
le plus doux et le plus honnéte . Cela me rappelle
ce pauvre Candide , qui pleurait tout en retirant son
épée du corps d'un jésuite qu'il venait de tuer dans
une circonstance semblable . Anténor ressemble assez
au valet Cacambo , qui prétendait qu'il n'y avait rien
de mieux que de tuer un jésuite dans de certaines occasions.
Ces deux hommes raisonnent de même . « Si
"
K
mon maître a dépêché un jésuite dans l'autre monde ,
disait Cacambo , c'est qu'il était son ennemi. » « Si
« Phanor a immolé ce vieux prêtre , dit Anténor
comptez que c'est pour sa sureté. » Voilà certainement
un homme bien dégagé de toute superstition .
"
3
Les dames qui ont la bonté d'admirer toutes ces belles
choses , se doutent- elles de l'opinion que l'auteur doit
avoir de leur honnêteté ? savent- elles au moins ce qu'on'
peut penser de leur esprit ? Lorsqu'on lit un roman tel
que la Princesse de Clèves , il est aisé de voir qu'il
n'a pu être écrit que dans un temps où le beau sexe
n'était pas moins spirituel que délicat. On peut s'honorer
d'être sensible aux beautés fines répandues dans
ces productions dignes des graces ; et il n'appartient'
qu'à elles de remplir l'esprit d'une satisfaction noble
FRUCTIDOR AN X. 401
et légitime. Mais de quelle sensibilité , et de quelle
finesse d'esprit peut - on se vanter , lorsqu'on prend plaisir
aux fictions grossières d'un compilateur de chroniques
? Entre lire un ouvrage licencieux , et se laisser tenir
des propos libres , je ne vois pas la moindre différencé
pour une femme de quelque délicatesse ; et , par la
même raison qu'on ne manque guère de respect qu'à
celle qui ne sait pas se respecter elle - même , il est
certain que les faiseurs de romans ne songent à plaire
aux femmes par des peintures indécentes , que lorsqu'ils
croient avoir le droit de les mépriser. On peut
bien juger , en effet , que ces auteurs qui montrent
tout à découvert , ne se proposent pas d'émouvoir des
esprits bien fins , ni des coeurs bien délicats, Je jugerais
volontiers d'une femme par les livres qu'elle approuve.
C'est une règle , qui ne peut guère tromper.
Telle femme , de nos jours , sourit à peine à des traits
qu'elle trouve on ne peut mieux gazés , qui auroient
excité le dégoût des Sévigné et des Lafayette. Tel auteur
s'imagine faire les délices de la bonne compagnie ,
qui , s'il eût écrit dans un siécle plus chaste , aurait
paru d'une grossièreté révoltante. , fot
་ ་ ་ ༑ ་
, ( ,
C'est ainsi qu'Anténor se croit un plaisant délicieux ,
lorsqu'il fait dire à son ami Phanor , qui venoit d'outrager
une femme de Sparte : Avouez que je me suis
bien vengé de ce grand escogriffe de Spartiate qui m'avoit
escamoté mon gibier. Assurément , les prémices de
sa femme valent bien deux perdrix et un levraut. Dans
une autre occasion , il fait paraître sur la scène un
mari lacédémonien qui n'a point d'enfants , et qui le
vient prier civilement de l'aider à donner un citoyen
à la patrie , parce qu'il est très -beau et très-bien fait
de sa personne et Anténor lui répond tout aussi poliment,
qu'il est trop galant homme pour lui refuser ce petit
service ; et il appelle cela une histoire charmante
9. 26
402 MERCURE DE FRANCE ;
Voilà les gaietés et les finesses qui rendent cet homme
si content de son style et de son esprit. Dans son admiration
pour lui-même , il se compare presque à Homère.
Il se plaint , dans sa préface , d'avoir comme lui de
nombreux zoïles qui le tourmentent de leurs flèches
acérées. J'avoue que c'est le trait le plus plaisant de
son livre, Je ne vois rien de plus risible que ces petits :
auteurs qui font pitié , et qui se plaignent sans cesse
d'être en
butte aux fureurs de l'envie .
Le meilleur moyen de manquer la plaisanterie est
de courir après. ༞ ཏེ Õ ཏ , ༤
3. L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a .
1
Cela arrive souvent à Antenor. Dans un certain endroit
, il parle de je ne sais quel philosophe , qui avait
la manie de respirer l'odeur de tous les mêts ; et il
croit faire une bien bonne pointe , en nous disant : que
le nez de cet homme devoit avoir de fortes indigestions.
C'est avec la même légèreté qu'il plaisante sur les savants
qui , pour renforcer leur érudition , desirent savoir
Pépoque de sa mort. Je ne puis , dit- il , les satisfaire
tant que je serai en vie. Les amis de l'auteur trouvent
sans doute tout cela très-spirituel ; mais je lui conseille
fort de n'en rien croire. Qu'il se console pourtant . Un
peu plus de génie et de décence n'aurait pas fait une
fortune si brillante. Ce n'est pas tout - à - fait du sel
attique qu'il faut pour réjouir le siécle de madame
Angot.
A CH.-D.
FRUCTIDOR AN X. 403
VARIETES.
Septième lettre sur l'Angleterre.
A
DANS ma dernière lettre sur les élections , je vous
ai fait connaître la tolérance religieuse anglaise , que
nos philosophes nous ont si longtemps offerte pour
modèle ; c'est aussi en Angleterre qu'ils ont retrouvé
ce grand mot Egalité, jeté au milieu de nous pour nous
livrer à toutes les horreurs des dissentions civiles ,
mot qu'on a répété douze ans de suite , et qu'on
répète encore aujourd'hui dans tant de circonstances
différentes , que moi qui n'ai pas de plus grande prétention
que de ne me point servir d'une expression
sans en connaître la valeur , je n'ose jamais employer
le mot égalité. J'ai cent fois demandé ce qu'il signifiait ,
j'ai reçu cent réponses diverses en Angleterre comme
en France. Ne pouvant trouver une définition dans la
tête des hommes , je vais la chercher dans les lois et
les usages des deux nations. Ce sera le sujet de cette
lettre. Je vous observe qu'il n'entre pas dans mon
projet de comparer ce qui existe en Angleterre à ce qui
existe aujourd'hui en France ; mais à ce qui existait
avant la révolution . J'aurais trop d'avantages en agissant
autrement. "
par
Avant de raisonner , jesens , et en cela je suis d'accord
avec les métaphysiciens qui nous mènent à la réflexion
la sensation ; or , en Angleterre , j'éprouvais un
malaise insupportable dont voici la cause. Dans ce pays ,
on est constamment froissé par deux prétentions contraires
, la prétention à l'égalité et la prétention aus.
404
MERCURE DE FRANCE ,
.
distinctions aristocratiques ; et ce qui déconcerte le
bon sens , c'est que ces deux prétentions contraires sē
trouvent presque toujours réunies dans les mêmes têtes
de sorte que vous ne rencontrez que de vains aristocrates
qui prêchent l'égalité , quoique fougueux démocrates
, ils aspirent aux distinctions aristocratiques . Cela
jette une grande bizarrerie dans les conversations , et
un contraste singulier entre la manière d'être et celle
de raisonner.
Je n'examinerai pas si , dans tous les pays que
la
mature livre invinciblement au gouvernement d'un
seul élevé au dessus de tous ceux qui gouvernent avec
lui , il est indispensable qu'il y ait dans l'état un corps
distingué auquel on donnera le nom qu'on voudra , si
on ne veut pas l'appeler noblesse ; mais ce que je puis
affirmer , c'est que partout où ces distinctions ont été
admises , il n'y a eu qu'une noblesse , et qu'en Angleterre
il y en a deux. Cette observation incontestable
donne déja un terrible démenti à l'égalité.
Il y a une noblesse dans l'état , celle des Pairs ; c'est
la seule qui soit bonne raisonnablement , parce qu'elle
se lie à la politique , et qu'elle fait partie du gou
vernement. Héréditaire elle -même , elle assure l'hérédité
dans la maison régnante ; or , en dépit de toutes les
abstractions de notre assemblée constituante , je défie
qu'on fixe l'hérédité de ceux qui gouvernent autrement
que par de grands corps héréditaires ; je dis plus , ces
grands corps héréditaires sont si favorables à la stabilité
, qu'avec leurs secours , on assurerait la perpétuité
d'une république , si on pouvait leur faire oublier
qu'ils sont nés de la monarchie , ou si on par
venait à les créer hors de la monarchie *. Les pairs , en
* Pour prouver mon assertion , sur l'influence des corps
héréditaires dans les pays où le gouvernement est héréditaire,
j'observerai que tant que nous avons eu un gouver-
...
FRUCTIDOR AN X. 405
Angleterre , forment donc une noblesse , la seule qur'
soit vraie , la seule qui soit dans l'état ; mais cet
noblesse est trop resserrée pour exercer toute influence
qu'on attendait d'elle comme balance portiques
nécessité autant que la vanité ont créé une autre noblesse
qui n'est pas dans l'état , elle n'estre dans la
société. Comme cette seconde noblesse ne repose sur
rien , elle est , dans ses prétentions distinctives , d'une
activité qui fatigue ; aussi brise- t -elle l'esprit d'égalité
plus que la vraie noblesse.
En Angleterre , on trouve des pairs , des ducs , des
comtes , des marquis , des barons , des baronnets , des
lords , des chevaliers , des écuyers , des gentlemen z
c'est déja plus de distinctions avouées qu'il n'y en avait
en France . Les femmes aussi ont des titres distinctifs
en plus grande quantité qu'on n'en a jamais reconnus
dans notre patrie ; et , ce qui est surtout fort extraordinaire
dans un pays où l'on peut mettre une corde au
col de celle qu'on a épousée' , et la mèner´au marché
pour la vendre , les femmes , en se mariant , conservent
un titré supérieur à celui de leur époux , si elles tenaient
ce titre de leur père ou d'un premier mari .
Rien n'est plus contraire à cette maxime évangélique ,
morale et politique : Femmes , soyez soumises à vos
maris. Comment une femme peut- elle être soumise à
son mari , quand elle élève ses prétentions jusqu'à
refuser son nom ? Comment une fille peut - elle voir un
chef dans son époux , quand elle conserve un titre
supérieur à celui de l'homme auquel elle confie son
nement mobile , toutes les places ont été mobiles , et qu'aus
sitôt que beaucoup de places ont été données à vic , le
gouvernement est devenu à vie. Indépendamment des
qualités des hommes , il y a dans les choses un enchaînement
dont l'esprit le plus pénétrant n'aperçoit qu'une partie ; le
reste demeure dans le sein de la providence.
406 MERCURE DE FRANCE ,
sort? L'épouse du lord Witworth , nommé ambassa
deur en France , s'appelle la duchesse Dorset , du nom
de son premier époux ; et j'ai entendu appeler milady,
la fille d'un pair , qui s'est mariée au fils d'un apothicaire
. De règle , on ne peut lui refuser le titre de
lady. En Allemagne du moins on déroge , et cela est
plus conséquent.
"
Ceux qui n'ont vu l'Angleterre qu'à travers les livres
de nos écrivains du dix-huitième siècle , diront : « Qu'importe
tous ces titres ! puisqu'on nous a dit que l'égalité
régnait dans ce pays. C'est une preuve que personne
n'attache d'importance à des distinctions peu faites pour
un peuple philosophe.
"
}
Que ces bonnes gens aillent vérifier le fait par euxmêmes
, et ils verront la moue qu'on leur fera , lorsqu'ils
appelleront monsieur un homme qui veut qu'on l'appelle
mylord . Qu'ils examinent les voitures sur les
panneaux , ils y verront des armoiries d'une grandeur
épouvantable ; qu'ils examinent les voitures derrière , ils
verront des grands laquais portant la canne , signe
visible de la noblesse de leurs maitres. Qu'ils jettent
un regard sur les noms cloués à chaque porte ,
ils apprendront
la qualité du maître , de la maison , et s'ils
lèvent les yeux plus haut , ils apercevront suspendus ,
des écussons qui leur indiqueront que , là , est mort
un homme qui n'était pas l'égal des autres. Tout
cela peut s'apprendre dans les rues . Qu'ils pénètrent
dans l'intérieur des maisons , s'ils assistent
à un bal , ils sauront qu'on ne danse que suivant
7
* Les mots monsieur et madame étaient de vrais signes
d'égalité en France ; dans l'usage ordinaire de la vie , on
ne les refusait à personne , et on n'en donnait d'autres à
qui quee ccee soit . Le mot madame surtout était général ; il
emble que les Français avaient deviné combien il est sage
de mettre les femmes hors de toutes distinctious poli-'
tiques.
FRUCTIDOR AN X
RÉP.
FRA
sa qualité. A Bath même , où chacun payeemen
ils apprendront que le plus grand talent un ma
des cérémonies , est de placer , à une contre danse
chaque femme suivant son rang. Ainsi deux jeunes pe
sonnes , liées de la plus tendre amitié , mais de nais
sance différente , ne pourront sauter l'une à côté de
l'autre ; l'étiquette ne le permet pas . Rien de semblable
se voyait-il en France ? Oh ! non ; le peuple qui seul a
perfectionne l'art de vivre en société , savait qu'il faut
bannir l'étiquette rigoureuse de tout endroit où l'on
appelle le plaisir .
"
Mais le moment le plus curieux pour un observateur
est celui où l'on avertit le
que
est servi.
souper
Comme toutes les femmes se précipitent pour descendre
dans la salle à manger , suivant leur qualité ! Qu'un
homme aurait mauvaise grace à offrir sa main dans un
instant aussi décisif ! et que les malheureuses émigrées
se sont vues de fois heurtées par la même vanité qui
les avait entraînées hors de leur patrie !
Peut-être observera- t - on que le gouvernement ne
reconnaît pas toutes ces distinctions , et qu'excepté
pour les pairs , la gazette de la cour n'accorde jamais
un titre sans annoncer en même temps qu'elle ne le donne
que par courtoisie . Ainsi elle accorde et refuse le titre ;
je suis de cet avis , et c'est ce qui m'a fait dire qu'il y
a deux noblesses en Angleterre . Mais niera- t - on que le
gouvernement n'ait de l'influence sur l'éducation pu
blique ? Transportons -nous donc à l'université d'Oxford
, et voyons si nous y trouverons cette égalité qui
régnait en France entre les jeunes gens suivant les
mêmes études .
13
La première chose qui frappe un français est celte
classe d'écoliers auxquels on donne le nom de Servitors,
et qui effectivement gagnent leur pourriture et le droit
de suivre les cours gratuits , en servant et les maîtres
408 MERCURE DE FRANCE ,
et les autres écoliers. Je ne connais rien de plus impolitique
que cette manière de faire arriver , par la servitude
, à une éducation libérale . On chercherait vainement
une pareille conception par tout autre part qu'en
Angleterre . Eh ! bon dieu , qu'est - ce donc qu'une bonne
éducation , si son premier produit n'est pas une certaine
grandeur , je dirais même une certaine indépendance
dans la pensée ? Passer sa jeunesse à servir , être
flétri dans cet âge où l'imagination s'enflamme si aisément
devant l'antiquité , acquérir des connaissances et
s'humilier devant des camarades ignorants ; ne sentir
toute la force de son ame que pour mieux apprécier la
bassesse de sa condition , voilà certainement ce qui
doit former des hommes bien dangereux sides sciences
acquises s'unissent en eux à la souplesse du caractère ;
ou des hommes plus dangereux encore , si , avec des
talents et de la fierté , ils conservent le souvenir des
humiliations de leur jeunesse. Que l'on compare à ces
écoliers-valets tout ce que nous avions autrefois pour
faciliter l'instruction des enfants de parents pauvres ,
et qu'on dise s'il existait aucune différence entre nos
boursiers et les autres pensionnaires. Vous savez que
je ne veux pas me faire fort de ce qui existe aujourd'hui
.
Je ne vous dirai rien des études qui se font à Oxford ;
nos philosophes n'ont pas osé les vanter ; mais que les
anglomanes cherchent pourquoi les Anglais , qui sont
si réfléchis , n'ont pas une seule bonne méthode d'instruction
dans aucun genre , tandis que nous autres
Français tant légers , nous avions , pour tout , des
méthodes si parfaites auxquelles nous revenons avec
raison.
44.
9
La classe des servitors , à Oxford , est distinguée
par la houpe de son bonnet , laquelle houpe est en
Laine ; la houpe du bonnet des nobles est en or , et des
FRUCTIDOR AN X. 409
ornements en soie distinguent les gentlemen qui ne
sont pas gentilshommes . Ainsi dans l'âge où les hommes
ne sont encore rien par eux - mêmes , dans une position
où la seule inégalité doit résulter de l'inégalité des
talents , il y a des distinctions en Angleterre . Avant
la révolution , nous ne nous vantions pas d'être égaux ;
mais , dans nos colléges , le seul privilégę des nobles
était d'être plus rossés que les autres , quand ils étaient
plus fiers et moins forts que les bourgeois .
Pour mon compte personnel , j'aimerai l'égalité quand
elle sera définie , ou les distinctions quand elles tiendront
essentiellement au principe du gouvernement ;
mais je n'aimerai jamais l'inconséquence ; or , en
Angleterre , rien n'est plus marqué que l'inconséquence
avec laquelle on tient à ses titres et à l'égalité. C'est
en vertu de l'égalité qu'on reçoit des coups de poing
sur les trottoirs , et en vertu des titres qu'on reçoit des
brusqueries dans un salon . Ici l'égalité s'élève contre
vous ; là , une autre égalité s'élève au dessus de vous .
Dans la même maison , on s'informe si vous êtes riche ,
si vous êtes noble si vous pensez libéralement , sans
doute pour vous estimer de plus d'une manière . Parlez
comme un partisan de l'égalité , on vous demande ce
qu'étaient vos pères ; parlez comme un partisan de l'aristocratie
, on vous vante l'égalité. J'ai entendu des
femmes qui se seraient faits tuer plutôt que de céder
le pas à une femme d'un rang moindre que le leur ,
m'assurer qu'elles préféraient la société de madame
Syddons , l'actrice tragique , à celle de beaucoup de
lady ; car , quand on ne sait plus comment créer des
distinctions pour exercer sa vanité , on appelle les moeurs
à son secours , et on se fait moraliste pour se donner
une supériorité de plus . Ce qui-vive continuel de l'amourpropre
rend la société insupportable , ou plutôt s'oppose
à l'esprit de société , et est une des causes de
410 MERCURE DE FRANCE ,
cette tristesse vague , qui , pour les Anglais , est devenue
une maladie mortelle .
Croiriez - vous qu'il ne suffit pas d'être invité par
le maître d'une maison , d'être dans le même salon ,
par le même motif , qui fait que les autres y sont ,
pour avoir le droit de parler à une femme ? Si on ne lui
a pas été présenté directement , elle trouve choquant
qu'on lui adresse la parole , et ne vous répond pas .
Non - seulement cela est ridicule ; mais cela est souve
rainement béte. N'est-il pas injurieux pour le maître ou
la maîtresse d'une maison , qu'on puisse supposer qu'un
homme invité en leur nom , ne soit pas d'une société
assez honnête , ou de moeurs assez avouées , pour qu'on
puisse causer avec lui ? cependant , la supposition contraire
est un usage anglais .
N'ayant rencontré l'égalité nulle part , je me suis
informé , près de quelques hommes raisonnables , où
elle était ; ils m'ont répondu : Devant la loi , et n'ont
pas manqué d'ajouter qu'il n'en était pas de même en
France ; car , pour blâmer la France , les hommes les
plus raisonnables de l'Angleterre valent les philosophes
français .
Avant d'approfondir cette question , n'oublions pas
que nous avons trouvé en Angleterre deux noblesses ,
toutes les distinctions que peut entretenir la vanité ,
et point d'esprit de société.
En France , nous n'avions qu'une noblesse , et si
nombreuse qu'elle était comme roturière ; les talents et
le besoin de plaisir combattaient avec succès contre
la vanité , et , de l'aveu de l'Europe entière , nous étions
le peuple par excellence pour l'esprit de société ; c'està-
dire pour l'art de tirer de la vie le parti le meilleur
et le plus gai . Sous les rapports d'un usage continuel
Fégalité régnait donc plus chez nous qu'en Angleterre,

FRUCTIDOR AN X. 411
Devant la loi , les Anglais ont- ils des avantages que
nous n'eussions pas ? 1
?
Les rois de France avaient le droit de faire grace ,
les rois d'Angleterre l'ont également . Les rois d'Angleterre
n'exercent ce droit qu'après le jugement. Les
rois de France l'exerçaient quelquefois avant , et cette
différence naissait naturellement des idées qui règnent
dans notre patrie sur l'honneur. En Angleterre
, on sauve l'homme ; ' en France on sauvait
l'honneur commun à toute la famille , ce qui arrive
bien aussi en Angleterre , quoiqu'on ne le dise pas.
On a plus d'une fois conseillé à des lords de voyager ,
et on leur en a donné des raisons positives ; c'est le droit
`de faire grace avant le jugement , droit qu'un gouvernement
peut toujours exercer , parce qu'il prouve
sa surveillance et sa bonté . Qui s'éleverait contre une
pareille mesure , ne réfléchirait pas qu'un peuple ne
l'approuve qu'autant qu'une bonne éducation , plus
facile aux riches qu'aux pauvres , rend chez les premiers
plus rares ces crimes qui épouvantent la société . En
effet , quand les moeurs , une certaine délicatesse de
penser ne sont plus une garantie de la conduite des
grands , l'usage de faire grace avant le jugement se
perd , et le droit d'accorder cette grace blesse les nations
; mais le droit en lui - même n'est ni bon , ni mauvais
, il dépend des moeurs nationales ; surtout ,
il ne
blesse pas l'égalité , puisqu'il peut s'exercer pour tous .'
Dans les temps de trouble , en Angleterre , on suspend
la loi d'habeas corpus ' , et la liberté individuelle
s'abaisse alors devant l'intérêt général . Mais , en
France , excepté dans nos temps de trouble, la liberté
individuelle courait - elle aucun danger ? S'ily avait quel
ques priviléges de forme , les pairs anglais n'ont- ils pas
aussi des priviléges de forme que n'ont pas les autres
eitoyens ? Je sais bien qu'il y avait des contradictions
412
MERCURE
DE FRANCE
,
dans nos lois ; n'en connaît- on pas dans les lois anglaises
, même dans celles qui touchent de plus près
au gouvernement ? Par exemple , n'est- il pas contradictoire
qu'il faille cinq pairs pour former un comité
dans la chambre haute , tandis que trois pairs suffisent
pour que toute la chambre assemblée puisse prendre
les mesures les plus décisives ? Quel peuple ancien
n'offre pas des bizarreries dans sa législation ! Et l'on
étonnerait bien des Français , si on leur disait qu'il y a
en Angleterre une loi toujours subsistante qui défend
aux journalistes de rendre compte des débats du parlement.
En actes d'oppression , que pouvait- on comparer en
France , à la presse des matelots en Angleterre ? C'est
là que l'arbitraire peut régner et règne sans permettre,
la moindre réclamation . A moins d'envoyer la justice,
sur mer , comme dans les Fourberies de Scapin , à quels
tribunaux s'adresseraient les hommes bien étrangers à
la marine , qu'on enlève lorsque la presse a lieu ? Cette
presse même , pourquoi frappe - t - elle sur le peuple , et
d'une manière si extraordinaire qu'on voit des villages
entiers , sur le bord de la mer et de la Tamise , déserter,
fair , emportant ce qu'ils ont de plus précieux ; ou
s'armer , placer des sentinelles , faire les dispositions
nécessaires pour repousser la force par la force . Des
pirates qui paraîtraient , ne produiraient pas un autre
effet que les hommes et les bâtiments qui font la presse .
Où est l'égalité dans cette mesure ?
Cette mesure est nécessaire , répondent les Anglais.
Si cela était vrai , n'en faudrait - il pas conclure qu'une
nation où la presse , c'est- à-dire la guerre armée du
gouvernement contre les gouvernés est nécessaire , est
si loin de la civilisation , que c'est blesser les autres
nations que de la lui offrir pour modèle ; et si la presse
n'est pas nécessaire , si elle peut être suppléée par des
)
FRUCTIDOR AN X. 413
lois qui appellent indistinctement tous les citoyens à la
défense de la patrie , que faut-il penser de l'égalité
qui règne là , où , contre le peuple , dans les universités ,
dans les fêtes , dans les salons , on ne rencontre qu'inégalité
, sans compter celle qui , comme partout , existe
entre les différents hommes qui participent au gouvernement?
Vous voyez que pour juger entre l'Angleterre et la
France , dans les prétentions à l'égalité politique et
civile , je n'ai pas voulu me servir des avantages qu'à
cet égard nous donnent nos lois nouvelles * . Croyez
que je ne vous ai pas tout dit ; car si je vous avais assuré
qu'on frappe plus ou moins fort à une porte , suivant
sa qualité , vous auriez cru que je plaisantais .
Dans ce que je vous écrirai encore sur l'Angleterre ,
soyez persuadé que je ne blâme , que parce qu'on a
trop vanté. La providence avait séparé ce peuple de
tous les autres , pour qu'il ne ressemblât qu'à luimême.
Vouloir l'imiter en tout ou en partie , est une
absurdité politique. Pour moi , je ne reconnaîtrai un
véritable esprit public en France , que quand je verrai
repousser toutes mesures par cela seul qu'elles seront
proposées comme une imitation anglaise . Nous avons
quatorze siècles d'existence , notre langue est universelle ,
on nous reconnaît comme le peuple le plus sociable ,
d'où je conclus que si on ne veut pas nous donner du
neuf en législation , au lieu de citer les lois des autres
Si j'avais parlé du dernier sénatus - consulte , qu'on appelle
supplément à la constitution , je ne me serais pas
borné à féliciter le gouvernement d'avoir acquis plus de
stabilité , mais , de mes réflexions , j'aurais fait ressortir
cette grande vérité que les Français ne sauraient trop méditer
: c'est que plus le pouvoir s'affermit , plus la France
recouvre de liberté . Dans la dernière loi , il y a beaucoup
de droits rendus à la nation , et cela , sans métaphysique .
414 MERCURE DE FRANCE,
peuples , il faut fouiller dans nos anciennes lois . Je ne
les connais pas toutes ; mais , n'importe , je parie qu'on
y trouvera tout ce qu'on voudra , excepté de l'anglomanie.
F ....
6
"
ANNONCE S.
Les illustres Victimes , ou Réfutation des Paradoxes de
M. Soulavie , auteur des Mémoires historiques et politiques
du règne de Louis XVI , etc. , etc. A Paris ,
chez Perlet , libraire , rue de Tournon , n.º 1133 ,
et chez les marchands de nouveautés
( On fait aujourd'hui des mémoires historiques avec
de vieux libelles que l'on copie sans goût et sans pudeur.
On annonce , dans la préface , une impartialité
dont on s'abstient dans l'ouvrage ; on promet un choix
d'anecdotes qu'on n'a pas assez d'esprit pour faire de
manière à les rendre vraisemblables. En un mot , on
déshonore et l'histoire et tous ceux que l'on nomme '
et plus l'ouvrage fournit à la malignité des sots , plus
il se vend. L'auteur des illutres Victimes a cru devoir
signaler ce scandale ; avec plus de temps , son
ouvrage eût été mieux fait ; mais les étrangers sont
toujours si promptement dupes des Mémoires historiques
, qui traitent de notre révolution et des personnages
qui y ont marqué , que réfuter vite , est peutêtre
plus nécessaire encore que de réfuter parfaitement.
Le dernier chapitre de l'ouvrage , que nous annonçons
, traite de l'intérêt que l'Angleterre avait à
rompre l'alliance entre les maisons de France et d'Autriche
ce chapitre mérite d'être médité. )
Du Laocoon , ou des Limites respectives de la Poésie
et de la Peinture , traduit de l'allemand de Lessing;
par C. Vanderbourg . 1 vol . in- 8 . ° de 400 pag . , avec
une très -belle gravure , par Saint - Aubin , représentant
le groupe de Laocoon . Broc. , 5 fr. , 6 fr. 50
FRUCTIDOR AANN XX.. 415
cent. franc de port. Ledit papier vélin , 10 fr. A
Paris , chez Ant. - Aug. Renouard , libraire , rue
Saint - André-des - Arcs , n . ° 42. La gravure , qui est
la plus belle connue du fameux groupe qu'elle représente
, se vend aussi , séparément , 1 fr. 25 cent.;
avant la lettre , 2 fr. 50 cent .
f
Qraisons funèbres de Bossuet , 2 vol . in - 18 , pap . fin ,
br.: 2 fr, 25 cent.
in- 12 , 2 vol . pap . fin avec portrait , br. 6
in-12 , 2 vol. pap . vélin , br . 9
*
40
40
Cette édition très - jolie , et la seule complète , contient
trois oraisons funèbres qui ne sont que dans la
collection des oeuvres completes de Bossuet . On y trouve
aussi le sermon pour la profession de l'intéressante duchesse
de La Vallière ; une nouvelle vie de Bossuet ,
ainsi que des notices concises et très - bien faites sur
chacun des personnages que Bossuet a célebrés , et
l'excellent morceau de Thomas sur ce célèbre orateur.
Le portrait très - bien gravé se vend aussi séparément
i fr.; il peut décorer toute autre édition , et notamment
celles du discours sur l'Histoire universelle in- 8 . °
et in - 18.
Le Fléchier , exécuté de même , paraît , et sera
annoncé dans l'un des plus prochains numéro. A Paris ,
chez Ant. Aug. Renouard , libraire , rue Saint- Andrédes
Arcs , n. 42. ; )
Les Caractères de la Bruyère , stéréotype , de L. E.
Herhan , 2 volumes in 18 , pap. ordinaire , en
feuilles I fr 50 cent . "
-

-
les mêmes , pap . fin , 2 vol . in -18
lesdits 1 vol . in - 12 , pap. fiu
les mêmes , 2 vol . in - 12 pap . vélin
2 50
4
1.
8
Chacun de ces exemplaires 1 fr. de plus , avec le
portrait de La Bruyère , gravé par Saint - Aubin , expres
pour cette édition.
Les Caractères de Théophraste avec des notes de
Schweighaeuser fils , faisant le troisième volume de cette
edition paraitront dans deux mois . Chez Ant. - Aug.
Renouard , libraire , rue Saint- André - des - Arcs , n.º 42.

416 MERCURE DE FRANCE,
Decii Junii Juvenalis , A. Persii Flacci et Sulpiciæ satyrarum
nova editio , diligenter recognita , Parisiis
typis H. Barbou , via Mathurinensium , 1081 , in- 12.
Prix broché pour Paris , 5 fr. et 5 fr. 50 cent. franc
de port pour les départements.
t
Le mérite de la collection des auteurs latins , imprimés
chez Barbou , est trop connu en France , comme
chez l'étranger , pour que nous en parlions iei . Les
deux premières éditions de Juvénal étaient épuisées ,
et nous pouvons assurer que pour le caractère , pour
la correction et surtout pour la beauté du papier ,
cette troisième édition l'emporte sur la seconde qui
avait paru en 1776 , et peut le disputer à la première .
On y trouvera de plus un Index des principales éditions
de Perse et de Juvénal , au nombre de plus de
150 .
Caii Salustii Crispi, quæ exstant opera , nova editio expurgata,
Parisiis , typis H. Barbou , via Matharinensium
, in- 12 , 1802 , de 352 pages, Prix br. pour
Paris , 5 fr. et 5 fr. 50 cent , pour les départemens ,
franc de port.
Nous pouvons faire , sur cette nouvelle édition , la
même remarque que nous avons faite sur celle du Juvénal.
Le caractère est pour le moins aussi beau que
dans l'édition de 1774 ; le papier d'une qualité supé-
' rieure ; le texte a été soigué avec autant de soin , et
nous sommes persuadés que les amateurs joindront cette
nouvelle édition de Saluste , à une collection qui fera
toujours le plus grand honneur aux presses des Barbou .
Le même libraire a acquis le restant du Térence
latin , 2 vol . in - 12 , très - belle édition , figures et vi
gnettes , qui fait suite à sa collection .
1
FRUCTIDOR AN X. 417
POLITIQUE.
EXTÉRIEUR.
Paris , 1.er Fructidor ( 19 Août. )
Il y a quinze jours qu'en donnant quelques aperçus
sur les objets entre lesquels se partageait alors l'attention.
publique , nous indiquions comme les plus dignes
d'occuper les observateurs ; 1.º les bruits d'une amélioration
prochaine dans la constitution française ;
2. ° les prédictions de quelques politiques sur le sort
réservé à la Turquie européenne ; 3. ° les arrangements
déja faits et ceux qui se préparaient pour terminer
l'affaire des indemnités germaniques.
A peine ces aperçus étaient- ils publiés , que les
améliorations projetées dans notre constitution furent'
réalisées , non telles que les avaient annoncées les nouvellistes
d'Alemagne ; mais telles qu'elles devaient
être pour tendre au double but dont nous avions parlé ,
donner de la stabilité au gouvernement et assurer de
l'influence aux propriétaires. Les Senatus - Consultes
imprimés dans le dernier numéro de ce journal ont
fait connaître l'importance de ces changements ( Nous
renvoyons à l'article de l'intérieur les circonstances les
plus remarquables de la publication de ces lois ) .
Le gouvernement n'a pas tardé davantage à dissiper
toute incertitude sur les bruits relatifs à la Turquie .
Rien n'est plus sérieux et plus risible tout ensemble
que la confiance avec laquelle quelques journalistes
disposaient déja des dépouilles du Grand- Seigneur , et
célébraient le triomphe des lumières sur la barbarie :
Ils réchauffaient tout ce que nos philosophes avaient
dit autrefois à Catherine , pour l'engager à affranchir
9. 27
418
MERCURE
DE
FRANCE
,
la Grèce du joug des Turcs . Ce froid enthousiasme était
partagé par des hommes , qui , sur d'autres points ont
combattu les philosophes . Ils trouvaient dans l'abaissement
de la puissance Ottomane le triomphe du christianisme
sur la religion de Mahomet ; ils se réjouissaient
de voir la Croix victorieuse du Croissant ; et ceux -ci
même ne se bornaient pas à lui enlever l'Europe . Ils
youlaient reprendre sur les Musulmans , non - seulement
la patrie des Miltiade et des Thémistocle ; mais encore
celle d'Annibal, et de Saint -Augustin , et surtout celle
qu'illustrèrent la naissance , la vie et la mort du divin
fondateur, du christianisme. De Maroc à Jérusalem et
de Jérusalem à Athènes , rien n'échappait à leur zèle ;
ils affranchissaient le sépulcre du Dieu sacré des chrétiens
, comme la terre natale des beaux Dieux de
l'Olympe.
Cette croisade tout à la fois philosophique et religieuse
prêtait , il faut en convenir , aux déclamations et à la
poésie ; mais la politique , en abandonnant aux journa
listes les idées poétiques et les phrases oratoires , met
dans sa balance autre chose que des mots pompeux .
Nous avions fait pressentir que ces idées contre la
puissance Ottomane , renouvellées du siécle de Léon X ,
pourraient , aujourd'hui comme alors , trouver des
obstacles dans le véritable intérêt de la France et de
l'Europe. Le gouvernement ne nous a pas laissé de
doute à ce sujet . Voici ce qu'en a dit le journal officiel
du 23 thermidor :
Tout ce quelles gazettes publient sur le prétendu'état
actuel de l'empire Turc , est extrêmement exagéré. Les
projets que l'on prête aux grandes puissances conti,
nentales de vouloir se partager ses états , sont controuvés
. La fureur des conquêtes n'anime point
l'empereur Alexandre ; et ce n'est pas au moment
où , sans être provoqué par aucune puissance , et de son
FRUCTIDOR AN X 419
REP.FRA
propre mouvement , le premier consul va faire
cuer la Hollande et l'état de Gênes , comme il
fait évacuer les états du pape et du roi de Nap , ce
n'est pas dans un moment où il montre tant de désins
téressement et si peu d'ambition qu'il s'occia del
projets d'envahissement et de conquêtes . Londe la
toutes les relations avec la sublime Porte ont
nouvellées , et il ne faut pas être grand politique pour
voir l'intérêt qu'a la France au rétablissement de
l'empire Ottoman dans toute sa force et dans toute sa
puissance.
ןנ
Il serait facile de développer cet intérêt de la France .
Entre plusieurs considérations , il suffirait de choisir
celles qui se tirent des avantages que nous avons droit
d'attendre de la Porte pour notre commerce dans le
Levant. La mer Noire , dont nous pouvons espérer
que la navigation nous sera ouverte , si elle ne l'est
déja , offie elle seule des ressources commerciales , que
nous dirions précieuses pour le gouvernement comme
pour la nation , si leurs intérêts pouvaient être séparés .
Elles peuvent singulièrement agrandir le champ de
nos speculations dans l'Orient . Nos lecteurs en jugeront
par le mémoire qui est imprimé à la suite de cet article ,
et que nous savons gré à son auteur de nous avoir
communiqué.
L'affaire des indemnités n'est pas de nature à faite
espérer une décision très - prochaine , quoiqu'on l'ait assez
laissé vieillir , pour qu'on puisse la croire parvenue à
maturité . La multiplicité des intérêts qui se croisent ,
qui se combattent , et qu'il faut concilier , ajoute à la
lenteurdes formes que prescrit la constitution de l'Empire ,
et que ni le caractère ni les habitudes germaniques ne
tendent à abréger. Le conclusum par lequel la Diète a
formé la députation destinée à terminer euvre de la
paix , est du 2 octobre dernier . C'est dix mois après
qu'arrive le décret impérial , qui ordonne aux membres
BIBL. UNIV,
GENT
420 MERCURE DE FRANCE ,
de cette députation d'envoyer leurs délégués à Ratisbonne
, ville fixée pour la tenue du congrès .
Nous avons annoncé que la meilleure intelligence
régnait entre la France et la Prusse . Après bien des
variations sur les dispositions de la Russie , on paraît
persuadé qu'elle est d'accord avec les deux autres
puissances ; on s'attend même à une déclaration
unanime des trois gouvernements lors de l'ouverture
du congrès .
Le 3 août , la Prusse a fait prendre possession par
ses troupes de tous les pays qui lui sont adjugés à
titre d'indemnité. Pour faire connaître la manière dont
cette puissance s'annonce aux habitants des pays
qui lui ont été dévolus , nous donnerons ici le début
de sa proclamation , datée de Konigsberg , 6 juin .
" Conformément au traité de paix concl ■ à Lunéville ,
le 9 février 1801 , entre S. M. I. , l'empire germanique et
la république française , et conformément aux négociations
qui en ont été la suite et aux traités que nous avons
conclus avec d'autres puissances , il a été décidé que ,
pour nous dédommager de la perte de nos provinces
situées de l'autre côté du Rhin , et cédées à ladite
république pour le bien de la paix et de la tranquillité
générale , l'évêché de Hildesheim serait sécularisé et
nous appartiendrait , ainsi que la ville de Goslar , à
titre de principauté héréditaire , de manière que ces
pays seraient à perpétuité annexés à notre couronne
et attachés à notre maison royale et électorale , et que
nous et nos successeurs y exercerions la puissance sou→
veraine , sur le même pied que dans les autres états
soumis à notre dépendance ; en conséquence , nous avons
résolu de prendre possession dudit évêché de Hildesheim
et de la ville de Goslar , avec tout ce qui en
depend , et d'y exercer la souveraine puissance ; ce que
nous faisons par ces présentes , etc. , etc.
"D
Après ce qui est relatif à l'affaire des indemnités ,
voici ce qu'offrent de plus intéressant les dernières nouyelles
de Xtérieur.
L'électeur de Mayence est mort , à Aschaffenbourg ,
FRUCTIDOR AN X. 421
"
le 25 juillet. Il était de la maison des barons d'Erthal ,
né le 3 janvier 1719 , nommé archevêque et électeur
de Mayence , le 18 juillet 1774 , évêque de Worms
le 26 du même mois , et sacré le 14 mai 1775. Le nouvel
électeur est de la maison des barons de Dahlberg , né le
8 février 1744 , élu coadjuteur de Mayence , le 5 juin
1787 , coadjuteur de Worms , le 18 du même mois
et coadjuteur de Constance , le 18 juin 183. Il prit
possession de ce dernier évêché , en novembre 1799 .
C'est un des hommes les plus distingués de l'Allemagne ,
par son esprit , ses connaissances et ses talents administratifs
. Ha publié plusieurs écrits fort estimés . Ce
fut , sans doute , à ses liaisons avec des philosophes
ét des gens de lettres d'une grande réputation , qu'il
dût d'être inscrit sur la liste des illuminés , par l'auteur
des Mémoires sur le Jacobinisme. Les honnêtes gens
s'indignerent ou rirent de cette accusation , qui ne fit
tort qu'à l'auteur des Mémoires , en rendant le reste
de ses rapports fort suspect.
Le prince Henri de Prusse est mort , le 3 août , dans son
château de Rheinsberg. Il était né le 18 janvier 1726. It
avait épousé , en 1752 , une princesse de Hesse- Cassel , qui
vit encore , mais de laquelle il était séparé depuis longtemps.
Il ne laisse point d'enfants . C'est son neveu , le
prince Louis , fils du prince Ferdinand , qui est son
héritier , et qui a même la grande prévôté de Magdebourg
, bénéfice de 5 ou 6 mille louis de rente . Le
prince Henri a joui d'une grande réputation militaire.
Il était ici il 18 ans , en même temps que le feu
10i de Suède. Il y reçut un accueil très - distingué de
la cour et de la ville . Mirabeau l'a bien peint . Il fut
souvent sous le dernier règne et sous celui- ci , fatigué
de son inaction ; et l'on ne peut pas dire que la
solitude de Rheinsberg ait été favorable à sa gloire.
>
y a
422 MERCURE DE FRANCE ,
Il y a encore scission entre les trois cantons d'Uri ,
Schwitz et Underwald , et le reste de la république
helvétique. Les dernières lettres de la Suisse disent
que le Gouvernement vient de leur adresser une proclamation
, qu'on regarde comme le dernier moyen
conciliatoire . Si cet ultimatum ne réussit pas , le gouvernement
compte faire marcher des troupes pour se
faire reconnaître.
Le roi de Sardaigne , qui a tant à se plaindre des
combinaisons de la politique , est encore exposé aux
coups que lui portent les gazettes par leurs mensonges.
Tandis que la Russie met la plus obligeante persévérance
dans son intervention pour les intérêts de ce
prince auprès du gouvernement français , on dirait que
quelques hommes ont pris à tâche de défigurer et de
dénoncer à celui- ci sa conduite politique. Quelques
papiers publics avaient annoncé que les ports de la
Sardaigne étaient fermés aux bâtiments français . Le
ministre des relations extérieures , après avoir pris à
ce sujet des informations exactes , s'est assuré que
non seulement de pareils ordres n'ont jamais émané
du gouvernement Sarde , mais encore qu'il vient de
donner des instructions très- précises pour la protection
des bâtiments et du commerce français . Le ministre
de la marine a transmis cet avis aux préfets maritimes ,
par une lettre du 10 thermidor .
-
A Londres , les fonds publics éprouvent , depuis
quelque temps , une baisse progressive , qui est peutêtre
aussi insignifiante en politique que l'était leur
hausse subite , après le traité d'Amiens. La baisse a
été si accélérée dans les derniers jours , qu'on l'a attribuée
à l'inquiétude que causait le mécontentement témoigné
par le gouvernement français dans son journal
officiel.
FRUCTIDOR AN X. 423
"
La reine de Naples est partie de Vienne le 29
juillet. On croit qu'elle se rendra , avec le roi son
époux , à Barcelone , où se trouveront leurs majestés
catholiques , et où seront célébrés les deux mariages
arrêtés entre les enfants des deux souverains . Déja la
gazette de Madrid a annoncé que l'ambassadeur napolitain
avait épousé , le 16 juillet , au nom du prince
héréditaire des Deux - Siciles , l'Infante Marie - Isabelle.
Si le roi d'Etrurie se rend aussi à Barcelone , comme
on l'assure , nous allons voir trois rois Bourbons réunis ;
spectable bien extraordinaire , sans doute , après les
malheurs de cette antique et illustre maison ; mais
où , malgré ces trois couronnes , l'ombre de Louis XIV
ne reconnaîtrait qu'une ombre de sa puissance .
2 f
2
Si les distances augmentent le respect ( major e
longinquo reverentia ), sans doute elles affaiblissent
l'intérêt ; car on parle à peine on ne s'occupe pas
un instant d'une souveraine de l'Asie qui , voyant
son fils détrôné par ses sujets , fait 1300 lieues pour
aller réclamer les secours d'un souverain de l'Europe.
C'est le parti courageux qu'a , pris , avec . succes , la
czarine d'un assez grand état situé vers le Caucase.
L'empereur de Russie , dont elle est allée implorer
l'appui a donné ordre à seize mille hommes de la
division du Caucase de marcher aux ordres de la czarine
, pour reprendre les états de son fils . Cette femme ,
grande , bien faite , pleine de dignité , ayait fait ses
treize cents lieues , moitié à cheval , moitié en kibik.
D
La santé de l'Archiduc Charles a donné : dernièrement
de nouvelles et très - vives inquiétudes. Les lettres
les plus récentes de Vienne le disent parfaitement ré
tabli . On parle d'un voyage qu'il doit faire à Mergentheim.
( Cette ville s'appelle aussi Marienthal, C'est
la résidence ordinaire des grands maîtres de l'ordre
Teutonique. )
·
1
424 MERCURE DE FRANCE ,
Uu officier hollandais , le major de Goldenberg , a
dernièrement parcouru l'Allemagne , pour y prendre
tous les mauvais sujets réputés incorrigibles , qui se
trouvoient dans les maisons de force , et les faire conduire
en Hollande , d'où ils seront transportés à Batavia.
Heureuse la nation qui est forcée d'aller chez les autres
chercher de tels colons !
Sur le commerce de la mer Noire.
Les productions abondantes et variées de la Pologne
ne furent longtemps expor¹ées que par la mer Baltique.
Dans les dernières années de l'existence politique de ce
beau pays , les Polonais , fatigués de la taxe énorme des
douanes du gouvernement prussién , commençaient à
se persuader que la voie de la mer Noire serait , de
toutes les manières , bien plus avantageuse pour leurs
intérêts , L'ancien gouvernement de France , instruit de
la fertilité des provinces méridionales de la Pologne , et
de l'importance de leurs produits pour la marine et le
commerce français , se préparait à encourager les Polonais
dans cette nouvelle entreprise ; mais ce ne fut qu'un
aperçu , et le cabinet de Versailles ne l'eut que dans sa
caducité.
Ces provinces forment presque là moitié de l'étendue
de la Pologne. Trois grandes rivières les arrosent ; le
Dniepper ou Boristhène , qui se décharge dans la mer
Noire , au dessus de Cherson ; le Bog, qui aboutit à
Oczakow : et le Dniester, quia son embouchure à Akerman.
Ces trois fleuves parcourent une bien plus grande
étendue de pays que le Niemen et la Vistule , seules
grandes voies du commerce polonais par la mer Ba ! -
tique , et les contrées qu'ils parcourent , malgré la culture
négligée , pourraient être appelées à juste titre la
terre promise pour les premiers besoins de l'homme .
Pour prouver l'abondance en denrées de ce pays , il
suffirait de dire que l'Ukraine seule a pourvu à la subsistance
des armées russes pendant toutes les dernières
guerres avec les Turcs.
Les bois de construction se trouvent d'une fort grande
ancienneté et en grande abondance. On pourrait s'en
FRUCTIDOR AN X. 425
convaincre par les rapports du maître mâteur de Toulon
, envoyé expres pour visiter les forêts de ce pays . Des
mâts arrivés par Riga sont dix - huit à vingt mois pour
être transportés de ces forêts par la mer Baltique , tandis
que , par la voie de Cherson , ils sont arrivés en trois
mois à Toulon , suivant l'essai que fit faire l'anciengouvernement
français ; et le calcul de M. Antheine a
persuadé arithmétiquement que , pour des mâtures po-,
Jonaises , la voie de Cherson est bien préférable à celle ,
de Riga.
"
Les salaisons de l'Ukraine valent bien celles d'Irlande ,
et le bas prix du boeuf , ainsi que du sel de Moldavie et
de Crimée , permet , suivant les expériences faites , de
les livrer, à Akerman, ou à Cherson , à moitié meilleur
marché qu'on ne les achète sur les lieux en Irlande.
Le chanvre pour voile et cordage , le crin , les laines
communes , les toiles blanches et grises , et celles d'emballage
, les cuirs crus et tannés , sont en grande quantité
dans ce pays .
Le salpetre , le goudron , Je suif , les huiles de chanvre
et de lin , le miel , le beurre fondu , les graisses de cochon
et autres , le houblon , la poix résine , les eaux - de- vie
de grains , y sont très- abondants.
Les cires sont à si bas prix dans l'Ukraine , que les
marchands autrichiens les font venir par terre de cette
province jusqu'en Galicie , d'où ils les transportent également
par terre à travers la Moldavie et l'Autriche
jusqu'à Trieste , où ils les vendent encore , malgré ces
transports énormes , et toujours par terre , avec un bénéfice
considérable.
?
Le tabac de l'Ukraine est excellent ; on en a fait un
essai en France , en 1757 , et il fut trouvé presque égal
à celui de Virginie .. Les fermiers étaient même sur le
point d'entrer en traité avec un banquier de Varsovie
pour une fourniture , lorsque la guerre,survint , et fit
perdre de vue ce projet .
La potasse et la vedasse , qui , depuis longtemps ,
sortent de Pologne par les poits de Dantzik, Kanigsberg
et Elbling , sont encore des productions de l'Ukraine.
Il est aisé de voir ce que la différence du trans-,
port par la Baltique ou par la mer Noire , doit mettre de
différence dans le prix ... des
Ces pays qui présentent une si grande richesse en
1
426 MERCURE DE FRANCE ,
denrées de première nécessité , sont presque entièrement
privés de manufactures , et le commerce français trou-*
verait par la mer Noire un débouché également avantageux
aux deux pays , en draps , soieries , quincailleries ,
vins , huiles fines , liqueurs , sucre , café , les épiceries ,
les drogues de médecire et de teinture , etc. etc. Les tentatives
déja faites avant la révolution , ont prouvé de
quelle importance serait ce commerce pour la France ,
et principalement pour les départements situés sur la
Méditerranée .
Le pavillon français pourrait même apporter toutes
les marchandises du Levant dans ce pays . Ce commerce
ne se fait actuellement que par des Juifs et des Arméniens
, à travers la Moldavie ; voie longue , coûteuse
et sujette pour ces malheureux à milie avanies .
La masse des exportations de ces contrées par la mer
Noire , deviendra pour les Français bien plus considé
rable que celle que les Anglais et les Hollandais obtiennent
par la mer Baltique , comme aussi l'importation
à faire de ce côté là , sera bientot plus grande que
du côté de Dantzik , de Koenigsberg et de Riga , parce
que les trois rivieres , le Dniépper , le Bog et le Dniester
, une fois rendus tout- à - fait navigables , pénètrent
plus avant dans l'intérieur du pays que le Niemen et la
Wistule. Le canal de la Muchamia , qui joint déja la
Wistule au Pazipec , et celui d'Oginski , qui , amélioré ,
pourrait réunir le Boristhène au Niemen , feraient par
la suite partager le commerce de la mer Noire à presque
toute l'ancienne Pologne , et joindre aux avantages du
commerce de la mer Noire , deja immenses , l'avantage
de celui de la mer Baltique .
qui
La Russie , qui s'est adjugée ce pays en partage , comce
la mer Noire ,
mence à le commerce
encourager
lui offre réellement de grandes vues ; elle vient même
de construire un nouveau port , nommé Odcessa ou
Odgibia.
Ce commerce peut devenir aussi pour la France une
mine précieuse et toute nouvelle , dont l'exploitation , due
au génie et à l'activité du gouvernement , pourra être
comptée parmi ses glorieux travaux . Ce commerce peut
servir de base solide à l'union intime des intérêts de la
France et de la Russie . Les Français n'auront pas de ce
côté-là ,, comme sur la mer Baltique , comme partout
FRUCTIDOR AN X. 42
ailleurs , ce peuple rival qui cherche à s'emparer de tout
le commerce , et qui , quant à présent , et par ses capitaux
, et par la nature de ses manufactures , et par sa
politique , toute basée , en derniere analyse , sur son
forme des obstacles si souvent difficiles à
commerce ,
surmonter.
La France d'ailleurs , par ses rapports , son crédit , la
proximité de ses ports de la Méditerranée , et par sa
puissance sur cette mer , est la nation la plus propre
pour faire ce commerce.
P. MALEKEUSKY .
INTÉRIEUR .
Paris , 2 fructidor .
On a dû remarquer que les Sénatus - consultes , solen-
'nellement publiés dimanche dernier , ne sont précédés
d'aucun préambule , et que le gouvernement n'a fait
connaître aucun des discours prononcés soit au conseild'état
, soit au sénat. Peut - être a - t - il pensé qu'on
n'avait que trop raisonné sur les constitutions , que les
raisonnements conduisent à la dispute , qu'il faut éviter
de lui livrer des lois auxquelles on ne peut assurer trop
de respect ; que sur des matieres de ce genre , on doit
se garder d'entrer en discussion avec le public , toujours
trop raisonneur , etc. , etc. En respectant ce silence
nous nous sommes fait un devoir de l'imiter ;
mais un des organes du gouvernement , le ministre de
la police , ayant , dans une lettre aux préfets , indiqué
les motifs des dispositions les plus importantes du
Sénatus consulte organique , nous la donnerons ici
comme propre à faire connaître l'esprit qui a animé
et dirigé les auteurs de cette loi ,'
Tandis que le voeu unanime du peuple français
rendait le premier consul inamovible dans la premiere
magistrature de la république , le gouvernement méditait
des institutions qui doivent aussi perpétuer l'ordre
et le bonheur dans la nation . Ces institutions ,
citoyen préfet , sont contenues dans le sénatus - consulte
du 16 thermidor . Je vous invite à faire connaître à vos
administrés les rapports qui en unissent entre elles
les diverses parties , et ceux qui les lient à la constitution.
428 MERCURE DE FRANCE ,
"
L'esprit qui a conçu le sénatus - consulte ne s'est
point abandonné à de vaines théories , à des rêves funestes
, dont nous avons subi pendant dix ans la cruelle
épreuve ; il a voulu gouverner par des moyens simples
et positifs , aussi éloignés de l'orgueil qui méprise les
hommes , que de l'enthousiasme qui leur prête une perfection
chimérique . Il n'a pas eru devoir transplanter
parmi nous des lois étrangères ; il connaît trop bien la
différence des temps , des lieux , des caracteres et des
situations politiques . Ceux qui nous conseillaient le
servile emprunt des institutions de nos voisins , n'avaient
pas réfléchi qu'elles furent achetées par des
siécles de calamités , qu'elles reçurent leurs formes
moins de la prudence et de la volonté des peuples ,
que de la force aveugle des événements , et qu'elles ne
se soutiennent encore aujourd'hui , que par un système
d'inégalité contraire au vou de la nation française , que
par des souvenirs qui ne sont pas les nôtres , que par
des illusions qui ne peuvent pas renaître. Plus vous
méditerez la nouvelle loi organ que de la constitution
plus vous serez convaincu qu'il était difficile d'offrir à
la nation une loi qui convînt davantage à sa situation ,
et qui put mieux remplir son vou et les esperances du
peuple francais.
་ ་
,
Le sénatus consulte rétablit les assemblées pri
maires , les élections , une représentation nationale. II
garantit la liberté civile , ce fruit le plus doux , ce signe
Je plus certain d'un bon gouvernement . Il fonde l'édi
fice social sur l'égalité entre les citoyens , sur la faculté
pour tous de parvenir à toutes les fonctions :
principe éternel de la force des peuples et des vertus
publiques ! Il accorde beaucoup à la propriété , parce
qu'elle est une caution de l'ordre public ; mais il associe
aux mêmes avantages l'industrie commerciale , si
utile dans ses progrès et si digne d'encouragement. I
fait disparaître les listes de notabilité , qui rendaient
Ja presque totalité de la nation indifférente à ses
plus grands intérêts , et désormais les suffrages peuvent
, en tout temps , chercher le mérite modeste et
développer l'émulation des talents. I rend aux citoyens
leurs assemblées avec les précautions qui doivent
en écarter les troubles , en modérer les passions
en réparer les méprises. Il veille à ce que l'ingratitude
"
FRUCTIDOR AN X. , 429
et l'oubli ne soient pas le salaire du mérite qui excite
l'envie , et des services passés , qui ne la désarment.
pas toujours. Il assure l'indépendance des électeurs par
la durée de leur titre , et la dignité de leur conduite
par une censure tutélaire , en même temps qu'il pré-·
vient l'excès de leur influence par leur division en
différents colléges , et les calculs de la personnalité par
l'obligation de choisir hors de leur sein la moitié des
fonctionnaires publics. Il accroît le nombre , la puissance
et la considération du sénat , en rendant sa base
populaire , en plaçant à son sommet les premiers magistrats
de la république : il établit ce grand corps au
milieu de l'ordre social , comme une pyramide qui s'affermit
sous le poids des siécles , qui verra les factions
s'éteindre entièrement à ses pieds , qui sera le bouleyart
de la liberté , et l'éternel ralliement de tous les
Français . "
ес
Il a résolu le problème d'une succession paisible
à la première magistrature , sans avoir recours à l'hérédité
, qui eût blessé l'harmonie de nos institutions. Il
a su rendre la transmission du consulat calme , rapide ,
imposante , et préférable dans ses résultats , et aux caprices
de la naissance , et aux élections tumultueuses .
Il a rétabli et mis à sa véritable place le droit de faire
grace , cette douce consolation de l'autorité , cet élément
si nécessaire à l'ordre social et à la faiblesse humaine
. On ne verra plus les juges froissés entre l'inflexibilité
du code pénal et les circonstances qui sollicitent
leur humanité , s'etudier à masquer l'évidence ,
à détourner la loi ; et introduire ainsi dans les jugements
une subtilité que l'equité tolérait , mais dont
P'habitude fût devenue bien dangereuse . Enfin la prévoyance
tutélaire qui a dicté cette loi organique , a
couronné son ouvrage en confiant au sénat un pouvoir
suffisant , soit pour remédier à ces secousses extraor→
dinaires et imprévues auxquelles la nature n'a pas
seulement soumis le monde physique , soit pour recevoir
des mains du temps et de l'expérience les conseils
et les amendements utiles , sans que , dans aucun temps,
Je perfectionnement des lois fút acheté par des désordres
, sans que le jeu des ressorts politiques en fút un
moment arrêté. C'est ainsi que la nation , délivrée de
touté crainte de troubles et de désordres , peut se livrer
430 MERCURE DE FRANCE ,
/
à ses spéculations , à ses entreprises lointaines , que le
citoyen a la certitude de laisser ne patrie à ses enfants ,
et que le peuple entier entre aujourd'hui en possession
de cet avenir de liberté et de sécurité qu'il n'avait encore
atteint que par l'espérance .
Le ministre de la police ,
»
Signé , FOUCHÉ.
Le dimanche , 27, thermidor , les consuls ont reçu
les membres du corps législatif , résidants à Paris , le
tribunat , le tribunal de cassation , l'archevêque de
Paris , accompagne de plusieurs évêques et de son clergé ;
le préfet et toutes les autorités administratives de la
Seine ; les tribunaux d'appel , criminel , de première
instance , de commerce ; le conseil des prises , la comptabilité
nationale , l'Institut- national et les inspecteu'sgénéraux
de l'instruction publique , le conseil de la liquidation
générale , les généraux de terre et de mer qui
se trouvent à Paris , le comité des inspecteurs aux
revues , le directo re central des hopitaux militaires,
le directeur - général et les administrateurs de l'enregistrement
et du domaine national , le commissaire
central et les administrations des postes , le directeurgénéral
et les administrateurs de la caisse d'amortis-.
sement , l'administration des monnoies , celle des salines
, le directeur - général et les administrateurs des
douanes , les administrateurs des forêts , les administrateurs
de la loterie nationale , les ingenieurs des
ponts et chaussées ; les administateurs , les payeursgénéraux
et les banquiers du trésor public ; une députation
des notaires de Paris , présentée par le préfet
de la Seine ; une députation des juges - de -paix , une
députation des agents- de- change et une députation des
commissaires de police , présentées par le préfet de
police ; le consistoire des protestants de Paris ; le général
Mortier , commandant la première division militaire
, le général Junot , commandant d'armes , et les
officiers de la garnison de Paris.
Pour donner une juste idée de la manière dont at
été célébrée la fête à laquelle était consacrée cette
journée , nous ne pouvons mieux faire que de transcrire
le compte qui en a été rendu par le journal officiel .
FRUCTIDOR AN X. 431
« Le préfet du département de la Seine et les membres
des diverses autorités administratives de ce département
et de la commune de Paris , qui avaient
eu l'honneur d'être admis le matin à l'audience du
premier consul , se sont réunis à la préfecture , place
Vondome , a 4 heures de l'après - midi , et se sont
rendus de là , precedés d'un détachement d'hussards ,
à l'église de Notre- Dame , pour assister au Te Deum ,
après lequel ils sont revenus dîner à la préfecture. Le
préfet de police et le secrétaire -général de sa préfecture
avaient été invités à ce diner , et y ont assisté .
Plusieurs santés , dont la première à l'anniversaire de la
naissance du premier consul , ont été portées .
L'illumination communale a commencé à 7 heures ,
par celle d'une étoile de trente pieds de diamètre ,
placée à quarante pieds au dessus de la plate - forme de
l'une des tours de Notre Dame.
Au centre de cette étoile brillait le signe du zodia
que , sous lequel se lève le 15 août , jour de la naissance
du premier consul.
Cette étoile , formée de lampes à courants d'air , a
survécu à toutes les autres illuminations , et brillait
encore au lever du soleil.
La façade de l'ancien Hôtel de-Ville était illuminée
comme autrefois dans les grandes cérémonies . Les
citoyens ont cru voir dans cette décoration une reprise
de possession , dont l'idée a paru leur être
agréable.
Une figure de quarante - deux pieds de proportion ,
représentant la statue de la Paix votée par le sénat ,
avait été placée sur la plate -forme du Pont - Neuf. Cette
figure , posée sur un globe , formait , avec son piédestal
et son soubassement , un groupe de cent pieds d'élég
vation.
A 9 heures , sur la place de l'Hôtel- de - Ville et dans
les Champs-Elysées , à été tiré un feu d'artifice , dont
le bouquet était sur le Pont - Neuf, derrière la statue
de la Paix .
Ce bouquet , en forme de girande , composé de plus
de 12,000 fusées , a dessiné d'une manière si imposante
la statue de la Paix , que les spectateurs n'ont pu
s'empêcher de regretter qu'un si bel effet de lumière
et d'ombre n'ait eu que la durée d'un écláir. Après le
432 MERCURE DE FRANCE ,
feu , les arches du pont ont été illuminées , et la face
de l'éperon servant de soubassement à la statue de la
Paix , a présenté une très belle masse de feu.
L'illumination des colonnes de la Madelaine avait été
retardée par des circonstances particulieres ; ce n'est
guère avant minuit qu'il a été possible d'en jour , et
d'apprécier le bel effet de ces colonnes qui , surmontées
de figures caractéristiques des victoires , auxquelies la
paix générale est due , présentaient le spectacle assez
neuf de huit colonnes triomphales .
La place Vendome offrait la réunion des départements
de la république , représentés par 121 colonnes
liées entre elles par des guirlandes de chêne et d'olivier
, couronnées de transparents et surmontées de
flammes tricolores.
Chaque transparent portait le nom d'un département .
Les colonnes et les guirlandes étaient illuminées en
verres de couleur.
Au centre de la place , sur la première pierre de la
colonne départementale , s'élevait un grand chêne illuminé
de même en verres de couleur. Autour de ce
chêne était dressé un autel circulaire posé sur des
dins , et portant dans ses douze divisions , en formes de
tables de loi , les sénatus consultes des 14 et 16 thermidor
an 10 , écrits en entier sur transparents .
gra-
L'illumination de la maison de la préfecture et celle
des autres maisons de la place Vendôme , était formée
d'un seul cordon de lampions.
Des orchestres avaient eté établis , tant sur cette
place que sur celle de l'ancien Hotel de Ville . Les
danses se sont prolongées fort avant dans la nuit .
·
.
Les archevêques et évêques qui ont été admis à l'audience
des consuls , éta en en camail et en rochet. La
place qui leur a été donnée dans le compte rendu de
cette audience , et surtout celie qui leur est assignée
par le Senatus- consulte organique , pour la prestation
de serment du successeur , annoncent l'intention qu'a
le gouvernement de relever aux yeux des peuples la
dignité du corps épiscopal . 1
Nous regrettons qu'il ne nous reste point d'espace
pour faire connaitrie les réponses du premier Consul
à quelques députations.
2
( N. LXI ). 10 Fructidor an 10.
2
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
POÉSIE.
IMITATION D'HORACE.
Livre I , Ode 30.
Vénus , Régina Chidi , Paphique , etc.
A VENU S.
"
REINE de Gnide et de Cythère ,
Quitte les lieux chéris où tu fixes ta cour
Viens habiter chez ma Glycère ;
L'encens fume déja dans ton nouveau séjour
Que sa main pour toi seule embellit chaque jours
Avec les Nymphes ingénues ,
Et le brûlant Amour que suit le doux Plaisir ,
Avec les Graces demi - nues ,
Que la timide Hébé s'empresse d'y venir ;
Hébé , pour être aimable , à l'Amour doit s'unir.
DE WAILLY,
-
9. 28
434 MERCURE DE FRANCE ,
IMITATION libre en vers latins , d'un morceau
du poème des Jardins , par l'abbé Delille.
DE RIV O.
2
Secretos humilis nemorum humectare recessus
Rivus amat , lucemque fugit , fastusque superbos ;
Nam gaudet silvis et gaudent hospite silvæ .
Hic mihi leta sui præbet spectacula , lusû
Dùm vario effingit formas versatilis omnes.
Gramen per bibalum , et natos sine semine flores
( Riparum decus injussum ) nunc it pede claudo ,
Dædaleosque sinus et multiplicem labyrinthum
Impedit , ingenti ceu captus amore locorum
Nunc argenteolo tenues agit agmine bullas ,
Et teretes ( molem objectam ) currendo lapillos
Increpat iratus , nunc alto obscurus in alveo
Agrestes abscondit aquas , hominesque diemque
Exosus , serpit super- impendentibus umbris ;
Nunc pleno speculum lapsu cristallinus offert.
Arbos quæque caput ( speculum placet huic quoque genti)
Demittit , viridisque comæ miratur honores ,
Atque sibi molli ramorum murmure plaudit.
Non video auditos , visos non audio fluctus.
Plurima nunc blandâ circumdatur insula limphâ.
Parte aliâ geminos scindit se ductile flumen
In rivos , rapido cursú festinat uterque
Emulus , undarumque ostentat uterque nitorem ,
Et mox fraternos gestit conjungere fluctus ,
Communemque viam lætus peragrare susurrat.
P. C H ÉP Y ,
FRUCTIDOR AN X. 435
REP
5.
cen
Vers de l'abbé Delille.
Un ruisseau siérait mal dans une vaste plaine ;
Son lit n'y tracerait qu'une ligne incertaine ;
Modestes , au grand jour se montrant à regret
Ses flots veulent baigner un bocage secret ;
Son cours orne les bois ; les bois sont ses délices
Là , je puis à loisir suivre tous ses caprices ,
Son embarras charmant , sa pente , ses replis
Le courroux de ses flots par l'obstacle embellis ;
Tantôt dans un lit creux , qu'un noir taillis o mbrage ,
Cachant son onde agreste et sa course sauvage ,
Tantôt à plein canal présentant son miroir ,
Je le vois sans l'entendre , ou l'entends sans le voir ;
Là ses flots amoureux vont embrasser des îles ,
Plus loin , il se sépare en deux ruisseaux agiles ,
Qui se suivant l'un l'autre avec rapidité ,
Disputent de vitesse et de limpidité ;
Puis , rejoignant tous deux le lit qui les rassemble ,
Murmurent enchantés de voyager ensemble.
Ainsi , toujours errant de détour en détour ,
Muet , bruyant , paisible , inquiet tour - à tour ,
Sous mille aspects divers son cours se renouvelle .
ENIGM E.
Respectable chez le guerrier ,
Chez le Ture menaçante ,
De l'un j'ombrage le laurier ,
Chez l'autre , je sers d'épouvante.
Par le citoyen. GERAUD - VERLHAC , de Brive .
LOGO GRIPHE.
De sel , de verre et de métaux ,
Je suis , lecteur , un assemblage ,
436 MERCURE DE FRANCE ,
Dont , pour embellir ses travaux ,
L'orfévre adroit sait faire usage.
Si tu décomposes mon tout ,
Conserve tous mes pieds , et retranche ma tête ,
Tu me verras un jour de fête
Servant de promenoir de l'un à l'autre bout ,
Fournir un vaste espace au milieu de la foule ,
Soit pour lancer la paume ou diriger la boule.
Tranche ma tête et ma queue à la fois ,
Soudain je t'offre un de nos jolis mois.
Faut- il encor que je t'indique
Qu'on trouve dans mon sein deux notes de musique ?
Par un Abonné de Grenoble.
CHARADE.
Dans leurs jeux , leurs combats , usant de mon premier ,
Les Romains volaient à la gloire :
Du méchant qui voudrait opprimer mon dernier ,
la mémoire !
Perisse le nom...
Un subtil élément dévore mon entier :
Voilà la fin de mon histoire.
Par le citoyen GÉRAUD- VERLHAC , de Brive.
Mots de l'Enigme , du Logogriphe et de la
Charade insérés dans le dernier Numero.
Le mot de l'Enigne est soufflet .
Le mot du Logogriphe est orage , où l'on trouve
rage , úge.
Le mot de la Charade est passage.
FRUCTIDOR AN X. 437
BOILEAU jugé par ses amis et par ses ennemis
, ou le pour et le contre sur Boileau , par
le citoyen Palmézeaux .
Les bonnes gens , qui ont encore la simplicité
de croire un auteur sur parole , et qui veulent,
d'après le titre des ouvrages , se former
une idée de leur contenu , doivent s'attendre
à trouver , dans la brochure dont nous allons
entretenir nos lecteurs , l'énumération et l'exposé
fidelle des divers jugements portés sur
l'un des poètes les plus célèbres du siécle de
Louis XIV. Personne , pour peu qu'il ne soit
pas étranger à la littérature , ne peut ignorer
que Boileau comptait , pour amis ou pour admirateurs
, tous les grands écrivains de son
temps , et il paraît difficile de lui supposer
d'autres ennemis que les misérables barbouilleurs
de papier dont il a fait justice. Il est donc
assez naturel de penser que , dans la vue d'égayer
encore une fois le public aux dépens des
Linières et des Cotin , on s'est plu à recueillir
les pitoyables injures que l'amour-propre offensé
leur dictait contre l'auteur de l'art poétique
, pour opposer ensuite à leur haine impuissante
l'amitié et les suffrages des Molière ,
des Racine et des La Fontaine . On se figure
bien qu'en rassemblant les pièces d'un procés
depuis si longtemps jugé , le rapporteur n'a pu
rester neutre ; et en effet , le citoyen Palmèzeaux
a montré la partialité la plus exclusive .
Il a embrassé , avec toute la chaleur possible ,
la défense de Chapelain et de La Calprenède ,
438 MERCURE DE FRANCE,
dont les sarcasmes de Boileau ont étouffé le
génie , et par un dévouement qui a quelque
chose d'héroique , il n'a pas craint de faire
cause commune avec ces illustres victimes.
Ainsi , le vrai titre de cette brochure est Pra ·
don vengé ; car Pradon surtout est son auteur .
favori . On voit qu'il est nourri de la lecture
de ses ouvrages ; il les cite avec complaisance.
et avec éloge ; en sa faveur il accable Boileau:
d'invectives , et n'épargne pas même Racine ,
qui a eu l'audace de lutter avec Pradon, « Racine ,
dit- il , a gâté le beau sujet de Phèdre ; sa
pièce est remplie de défauts , et je ne serais
pas étonné qu'on s'avisât de la refaire . »
«<
«<
«
Telles sont les notes vraiment neuves et curieuses
dont le citoyen Palmézeaux a cru devoir
enrichir l'ouvrage qu'il remet sous les yeux
du public ; car il est bon de prévenir qu'il ne se
donne ici que pour l'éditeur de la production
d'un autre , et que cette production n'est pas une
nouveauté , quoique le titre n'annonce rien de
tout cela. Voici donc de quoi est composée sa
compilation . On y trouve d'abord une lettre.
imprimée en 1787 , et adressée par M. le chievalier
de Cubières à M. de Ximénès , sur l'influence
de Boileau en littérature. Après cette
épître , se trouvent les notes savantes dont nous
venons de donner un échantillon . On a bien
voulu placer à la suite une réponse de M. Dau÷
nou en faveur de Boileau , afin d'avoir óccasion
de rapporter encore la réplique foudroyante
de M. de Cubières. L'une et l'autre, avaient
déja paru en 1788 , et elles forment le complément
de cette intéressante brochure . Ainsi ,
voilà le pauvre Boileau livré aux coups de deux
FRUCTIDOR AN X. 439
adversaires aussi terribles que MM. de Cubières
et Palmézeaux ; heureusement qu'il a des défenseurs
dans ses poèmes immortels dont quelques
vers enterreront tous les Cubières et tous
les Palmézeaux du monde , comme ils ont enterré
autrefois les Pradon et les Cotin .
Il est aisé de sentir que si on avait tout bonnement
annoncé la réimpression de la lettre
de M. de Cubières , le nom de l'auteur , dont le
inérite n'est pas universellement reconnu , aurait
pu nuire au débit ; peut- être même les libraires
, instruits par l'expérience , auraient refusé
de se charger de cet ouvrage , et le public
, par contre- coup , se trouverait privé des
notes du citoyen Palmézeaux . Un titre adroit
obvie à tout . Puisqu'on veut , bon gré malgré ,
nous occuper encore de M. de Cubières , dont
le long silence commençait à rétablir sa répu
tation , nous allons rappeler , en quelques mots
ce qui a donné lieu à cette lettre si fameuse .
L'académie de Nîmes , en 1787 , proposa
pour sujet , l'influence de Boileau sur la littérature
française . Le succès qu'avait obtenu
l'éloquente déclamation de Rousseau contre les
lettres , enflamma sans doute l'imagination de
M. de Cubières . Il se crut appelé , à l'exemple
du philosophe de Genève , à heurter de front
les préjugés de son siécle , et il se mit dans
la tête de prouver que les écrits de Boileau ,
Join d'être utiles à la littérature , avaient été
un obstacle à ses progrès. Mais il n'y a qu'heur
et malheur dans ce monde ; Jean - Jacques se
vit admirer et prôner par ceux même qui le
réfutèrent , tandis que M. de Cubières ne put
obtenir d'autre célébrité que celle du ridicule ,
440 MERCURE DE FRANCE ;
et qu'on ne lui accorda ni le prix dont il s'é
tait flatté, ni l'honneur qu'il ambitionnait d'être
admis au rang des académiciens de Nîmes. Il
en fut dédommagé en recevant un autre honneur
qu'il méritait tout aussi peu , et dont probablement
il n'était pas très - jaloux , celui de
voir sa lettre réfutée en plein lycée par M. de
La Harpe. Cette réfutation , pleine de force
et de justesse , où la question exposée dans son
vrai jour est traitée avec tous les développements
dont elle est susceptible , et où le savant
critique écrase à loisir les raisonnements de ce
pauvre M. de Cubières , se trouve à l'article
Boileau dans le Cours de littérature auquel nous
renvoyons nos lecteurs. Il suffit de savoir que
l'idée principale , le grand argument qu'on retrouve
dans cette singulière épître , au milieu
d'une foule d'extravagances de toute espèce ,
est que Boileau a étouffé les germes des talents
, en montrant les difficultés de la poésie. ,
L'Institut national , qui n'avait pas lu apparemment
la lettre de M. de Cubières , a cru
ne pouvoir mieux célébrer l'époque de notre
retour aux vrais principes, qu'en proposant , pour
sujet du prix d'éloquence , l'éloge d'un homme
dont les écrits sont pleins de vérités utiles en
littérature comme en morale. Cette savante
compagnie a pensé , avec raison , que la justesse
d'esprit et le goût , qui n'est qu'un sentiment
plus exquis et plus délicat de tout ce qui
est convenable , n'influaient pas seulement sur
les productions littéraires , mais que la décadence
des lettres était plus intimement liée qu'on
ne le croit communément à la décadence des
moeurs ; enfin , que la plupart des hommes ne
"
FRUCTIDOR AN X. 441
pensant pas d'après eux -mêmes , il fallait au
moins leur indiquer les sources les plus pures ,
et ne pas souffrir que l'on détournât ou que
l'on corrompît celles où le grand nombre vient
puiser. Au mérite d'être avoués par le dieu du
goût , les ouvrages de Boileau joignent celui
plus précieux encore de respirer partout la
plus saine morale ; sous ce double rapport , il
a influé sur son siécle , et l'oubli seul de ses leçons
a fait éclore tant de productions scanda
leuses , dont la violation des règles de l'art sont
le moindre défaut.
Ce nouvel hommage rendu à Despréaux a
réveillé la haine de ses ennemis , ou plutôt de
son ennemi ; car il faut espérer que le citoyen
Palmézeaux sera seul de son bord. Il a cru - devoir
profiter de cette occasion pour exhumer
l'épître de M. de Cubières , qui pourrait à bon
droit réclamer contre cette publication , à moins
qu'on ne réimprime sa lettre de son aveu , ou
que le citoyen Palmézeaux et lui ne soient
qu'une seule et même personne . Nous serions
assez tentés de le croire , et il n'est pas invraisemblable
que M. de Cubières , pour détruire
la défaveur qu'il avait lui-même attachée à son
premier nom , en ait emprunté un nouveau ,
Sous lequel il espère être mieux reçu du pu
blic. Comment en effet supposer que des idées
aussi bizarres puissent se rencontrer dans deux
personnes différentes , ou qu'il se trouve quel
qu'un qui veuille bien être le commentateur de
M. de Cubières ? Au reste , tout ceci n'est qu'une
conjecture, et il suffit , dans tous les cas , qu'il n'ait
pas jugé à propos de se nommer , pour que nous
soyons dispensés de revenir sur sa terrible épître.
442 MERCURE DE FRANCE ,
Ainsi , quelque honneur qu'il y ait à rompre
une lance en faveur de Boileau , nous nous fe
rions scrupule de ramasser le gant de ce pauvre
chevalier qui l'a peut- être laissé tomber par mégarde
, et qui est encore tout froissé des coups
que lui a portés un adversaire aussi redoutable
que l'auteur du Cours de littérature ; mais , puisque
le citoyen Palmézeaux a trouvé bon de rejeter
dans la carrière un vieil athlète , mis hors
de combat , pour avoir occasion d'entrer luimême
en lice , et d'essayer , à l'abri de ce fantôme
de guerrier , de lancer à son tour quelques
traits contre le vengeur du goût , dont il semble
avoir fait son ennemi personnel , nous allons
mettre nos lecteurs à même d'apprécier ce nouveau
tenant , de juger de la bonté de ses armes
, et de la force des coups qu'il a voulu por
ter. Quoiqu'il soit assez difficile dans une disession
de ne pas se monter au ton de sa partie
adverse , nous espérons ne pas franchir les
bornes où l'on doit se renfermer dans une ques
tion littéraine , et nous tâcherons surtout de
traiter le citoyen Palmézeaux avec beaucoup
plus de modération qu'il n'en a montré luimême
envers l'auteur de l'Art poétique. Cependant
, comme il faut rendre justice à qui il ap
partient , nous croyons pouvoir affirmer que le
citoven Palmézeaux a bien enrichi sur M. de
Cubières , qui désormais, en fait d'extravagance,
doit lui céder le pas , et qui lui a l'obligation
tonte particulière de n'être pas , en matière de
goût , l'homme le plus inepte de la république
des lettres .
Quel peut être le motif de cette étrange animosité
contre un homme mort il y a près d'un
FRUCT D'OR AN X. 443
siécle , et dont l'aiguillon si redouté des mauvais
écrivains de son temps n'est malheureusement
plus à craindre pour personne ? Ce ne
sont pas seulement quelques écrits de Boileau ,
c'est toute sa réputation qu'on attaque dans cet
pamphlet : on y méconnaît son talent , on y outrage
son caractère , on y calomnie ses moeurs.
On ne se contente pas de chercher à détacher
quelque fleuron de sa couronne ; on voudrait ,
s'il était possible , la lui arracher toute entière .
Enfin, tout ce que dit le citoyen Palmézeaux
porte l'empreinte de la haine ; sa plume est
partout trempée dans le fiel , ses expressions
sont toutes envenimées. Quand il aurait à exercer
une vengeance personnelle , il ne saurait
montrer plus d'acharnement , et l'ombre de
Pradon ou de Cotin ne s'exprimerait pas avec
plus de virulence . Comment a - t - il hérité de
leur haine serait-il un rejeton de l'un de ces
grands hommes immolés au ridicule , ou se sentirait-
il avec eux des rapports assez intimes pour
se croire frappé de tous les traits qui les ont
atteints ? Il est vrai qu'il n'est coupable que
d'intention , et ses coups , qui portent à faux ,
ne sont jamais dangereux ; mais l'impuissance
de nuire en excuse -t - elle la volonté ? :
"

Il serait difficile de remonter à la source de
ce débordement d'injures , si le citoyen Palmézeaux
lui- même n'avait pris soin de nous l'indiquer,
lorsqu'il accuse Boileau d'être le défenseur
de tous les préjugés littéraires et religieux .
Ainsi , voilà le crime de Boileau bien avéré ; il
est atteint et convaincu de n'être pas philosophe
à la manière du C. Palmézeaux . En effet , il
était le défenseur des préjugés littéraires , celui
444 MERCURE DE FRANCE ,
qui voulait que le bon sens présidât à tous les ouvrages
, et que l'on ne cherchât à plaire qu'aux
esprits droits et délicats ; celui qui apprenait à
distinguer les croassements des corbeaux du
chant du Cygne , qui jugeait Molière et Racine
comme les ont jugés la postérité , qui défendait
le Misanthrope et Athalie contre les Palmézeaux
de son siécle ; celui qui bannissait les extravagances
monstrueuses de nos voisins , pour nous
rappeler à cette belle simplicité antique qui
respire dans ses écrits , et à laquelle nous devons
l'éclat et la supériorité de notre littérature ;
celui enfin qui a tracé les règles immuables du
goût dans un poème qui fait partie de la gloire
nationale , et qui vivra autant qu'elle . Il était
Je défenseur des préjugés religieux , celui qui
fait en vingt endroits la satyre de l'hypocrisie ,
qui traçait d'un pinceau si vigoureux les abus
de la dévotion , dans le temps où madame de
Maintenon était toute-puissante , et où la dévotion
régnait à la cour ; celui qui soutint toujours
hautement le Tartufe ; qui n'épargnait pas le
ridicule sous les habits, pontificaux et poursuiyait
le vice jusque dans le sanctuaire . Il est
vrai qu'en s'élevant contre les abus de la religion
, il respecta la religion elle-même , qu'il
ne se permit pas des plaisanteries aussi faciles
que dangereuses sur un culte établi dans sa
patrie depuis douze cents ans , qu'il ne s'imagina
jamais que la philosophie consistât à
briser tous les freins mis aux passions des
hommes , et qu'il sut préserver ses écrits de
ce vernis d'impiété qui infecte la plupart des
ouvrages du dernier siécle .
i
N'est-il pas vraiment digne de pitié qu'au
FRUCTIDOR AN X. 445
jourd'hui le plus petit esprit , le dernier grimaud
, pour avoir entassé dans sa cervelle
étroite quelques idées prises dans les écrits
d'hommes qui ont fait un usage déplorable de
leurs talents , ait la ridicule prétention de se
croire plus philosophe que les Pascal , les Bos
suet , les Fénélon , les Boileau , les Racine et
les La Bruyère. Ah ! si ces grands-hommes qui
croyaient en Dieu , parce qu'ils n'avaient aucun
intérêt de révoquer en doute son existence , et
en qui la religion et la vertu se prêtaient un
mutuel appui , si ces grands-hommes , dis-je ,
ont constamment respecté et défendu , dans
leurs ouvrages , et la morale et le culte qui en
est la base , c'est qu'ils avaient , pour premier
but, d'être utiles ; c'est qu'avant d'émettre une
opinion ils se demandaient quel en serait l'avantage
; c'est qu'ils étaient persuadés que le
plus grand et le plus nuisible de tous les préjugés
est de regarder comme tels ce qui choque
nos passions et réprime nos vices . Croit-on qu'ils
ne connussent pas , pour le moins aussi bien que
les beaux esprits de notre siécle , tout ce qui
nous a été conservé , par les pères de l'église ,
des objections de Celse et de Porphyre contre
le christianisme ? Mais ils sentaient trop bien
qu'ils n'avaient pas besoin de ces petits moyer's
corrupteurs pour arriver à la gloire , et c'est
parce qu'ils l'ont dédaignée à ce prix qu'ils ont
su l'acquérir et plus brillante et plus solide. Ils
sont arrivés purs et sans tache à la postérité ;
au lieu que ceux de nos écrivains qui surnage-
"
ront verront sans cesse balancer l'admiration
due à leurs talents par le souvenir des maux
qu'ils ont produits,
446 MERCURE DE FRANCE ,
Un autre tort presqu'aussi grave , que la philosophie
du citoyen Palmézeaux reproche à
notre auteur , c'est d'avoir donné des éloges à
Louis XIV ; car une des manies de nos penseurs
modernes est de chercher à rabaisser un
règne qui a porté la France au plus haut degré
de gloire , et aux dépens duquel on peut
dire , en quelque sorte , qu'elle a vécu , pendant
plus d'un siècle , sans que le régime destructeur
de l'anarchie ait pu lui-même épuiser toutes
les ressources qu'avait préparées le génie d'un
grand roi qui savait employer de grands ministres
. N'est - il pas inconcevable que des Francais
soient encore aujourd'hui les échos des gazettes
d'Angleterre et de Hollande de ce tempslà
, et qu'on retrouve dans la bouche des vainqueurs
les injures par lesquelles les vaincus se
consolaient de leur humiliation et de leurs dé
faites . S'il était nécessaire de disculper Boileau
d'avoir pris part aux succès de la France , et
d'avoir célébré la gloire de son prince et de
sa patrie , on pourrait faire observer que les
Jouanges, qu'on l'accuse d'avoir prodiguées à
Louis XIV , lui ont été données à l'époque la
plus brillante de son règne , avant qu'aucune
disgrace en eût affaibli l'éclat , lorsque l'Europe
se taisait devant ses victoires , et que ses
enuemis eux -mêmes étaient forcés à l'admirer .
Nous pourrions ajouter que Boileau , dans ses
plus grands éloges , fut toujours bien éloigné
de prendre le ton d'un vil flatteur; et , comme
le remarque très- bien M. de La Harpe , il y
avait quelque courage à dire au vainqueur
de
l'Espagne et au conquérant de la Franche-
Comté et de la Flandre :
T
1
A
FRUCTIDOR AN X. 447
Il est plus d'une gloire ; en vain aux conquérants
L'erreur , parmi les rois , donne les premiers rangs.
Entre les grands héros ce sont les plus vulgaires ;
Chaque siécle est fécond en heureux téméraires.
Mais un roi vraiment roi , qui , sage en ses projets ,
Sache en un calme heureux maintenir ses sujets ,
Qui du bonheur public ait cimenté sa gloire ,
Il faut pour le trouver courir toute l'histoire.
La terre compte peu de ces rois bienfaisants ;
Le ciel à les former se prépare longtemps .
Assez d'autres sans moi , d'un style moins timide ,
Suivront au Champ - de - Mars ton courage rapide ,"
Iront de ta valeur effrayer l'Univers ,
Et camper devant Dôle au milieu des hivers.
Pour moi , loin des combats , sur un ton moins terrible ,
Je dirai les exploits de ton règne paisible ;
Je peindrai les plaisirs en foule renaissants ,
Les oppresseurs du peuple à leur tour gémissants.
On verra par quels soin ta sage prévoyance
Au fort de la famine entretint l'abondance.
On verra les abus par ta main réformés ;
La licence et l'orgueil en tous lieux réprimés ;
Des débris des traitants ton épargne grossie
Des subsides affreux la rigueur adoucie ;
Le soldat dans la paix sage et laborieux ;
Nos artisans grossiers rendus industrieux ,
Et nos voisins frustrés de ces tributs serviles
Que payait à leur art le luxe de nos villes.
Tantôt je tracerai tes pompeux bâtiments
Des loisirs , d'un héros nobles amusements.
J'entends déja frémir les deux mers étonnées
De voir leurs flots unis au pied des Pyrénées , etc.
448 MERCURE DE FRANCE ,
Voilà comme il est permis de louer , par les
faits ; et la louange dispensée de cette manière
ne peut avilir ni celui qui la donne , ni celui
qui la reçoit . On nous pardonnera d'avoir cité
des vers que tout le monde sait par coeur ,
parce qu'ils sont la meilleur réponse qu'on
puisse faire à la fois aux détracteurs de Boileau
et à ceux de Louis XIV. Il est d'ailleurs facile
d'en faire l'application à une époque qui nous
touche de plus près , et d'y trouver le tableau
de ce qu'à déja fait ou de ce que promet de
faire pour nous celui entre les mains duquel
sont aujourd'hui remises les destinées de la
France .
Après la lecture des vers précédents et de
tant d'autres du même auteur où la louange
est apprêtée avec la même délicatesse , il est
naturel de desirer qu'un homme si ingénieux
quand il loue les autres , trouve lui-même une
plume digne de retracer son éloge. Mais malheur
à qui osera l'entreprendre ! Il est chargé
d'avance des anathêmes du philosophe Palmé
zeaux , qui a trouvé le moyen d'enchérir encore
sur le philosophe Cubières , par le mépris avec
lequel il traite et le pauvre Boileau et ceux qui
ont la bêtise de l'admirer.
GC
« Nous avons remarqué , dit- il , que l'esprit des per-
« sonnes qui ont la manie de louer Boileau , ne s'élève
guère au- dessus de l'esprit d'un écolier ; que les partisans
de Boileau sont presque tous des esprits routiniers
et ordinaires , et qu'il n'y a que les vrais philosophes
qui n'aient pas voulu s'asservir à diviniser
« exclusivement un pédant , tout hérissé de grec et de
latin , et toujours armé de la férule. Nous parions ,
"
<<
"
FRUCTIDOR AN X. 449
en conséquence , qu'aucun vrai philosophe ne concourra
pour l'éloge de Boileau proposé par l'Institut ,
et que le prix ne sera remporté que par un écolier ,
ou son pédagogue , etc.
Ainsi le grand Condé , le duc de la Rochefoucauld
, Colbert , en un mot tout ce qu'il y
avait de plus illustre et de plus éclairé à la cour
de Louis XIV , et Louis XIV lui - même à la
tête , par cela seul qu'ils admiraient les écrits de
Boileau , n'étaient que des esprits routiniers et
ordinaires. Il en est de même des Bourdaloue ,
des Nicolle , des Arnaud , des Fléchier , des
Molière , des Racine , des la Bruyère et de tant
d'autres qu'il serait trop long de nommer ; car
il faudrait citer tous les grands écrivains de ce
siécle . Mais en récompense , Pradon , Bonnecorse
, Linieres , Cotin , Cubières et Palmézeaux
ou Cubières - Palmézeaux , l'ont apprécié en
vrais philosophes . Ah ! si dans ce moment , il
n'est pas au pouvoir du Dieu du Goût , qui s'est
toujours montré propice à l'auteur de l'art poétique
, de lui accorder encore une nouvelle
faveur , celle de voir retracer son éloge par un esprit
routinier et vulgaire , de la trempe de ceux
que l'on vient de nommer , puisse -t - il du moins ,
par grace spéciale , le préserver de tout panégyriste
qui serait un philosophe de l'espèce du
citoyen Palmézeaux ! Quant à la liste des prétendus
détracteurs de Boileau , parmi lesquels
sont cités Voltaire , Helvétius , Marmontel ,
Condorcet , Dusaulx , l'abbé Delille et Mercier;
nous renvoyons encore nos lecteurs au Cours
de littérature , pour ne pas nous exposer à répéter
ce qui a été dit , et mieux , et avec plus de
détail que nous ne pourrions le faire . On verra
9.
29
450 MERCURE DE FRANCE ,
de
que cette liste est , à peu de chose près , un
jeu d'imagination de M. de Cubières , et que
somme toute , les ennemis de Boileau se réduisent
au citoyen Mercier. Pour le coup , dit
M. de la Harpe , l'auteur de la brochure a raison.
Il est sûr que le citoyen Mercier n'admire
point Boileau , méprise Racine et fait peu
cas de Molière . Cependant Mercier , à travers
tout son fatras , laisse échapper des étincelles
d'esprit , et son originalité quelquefois piquante
sert de passe-port , au moins chez l'étranger ,
à la bizarrerie de ses opinions. En France , on ne
le tolère que comme un fou sans conséquence ;
comme auteur, il est au dessous de rien . Quel rang
occupera donc le C. Palmézeaux , qui , en marchant
sur ses traces , a mis l'esprit absolument de côté
et n'a pu s'élever à la hauteur de son modèle que
sous le rapport de l'extravagance ?
"
Il est fatigant de se traîner sur des pauvretés
pareilles ; mais il faut bien avaler le
calice jusqu'à la lie ; poursuivons et citons .
<< Boileau n'a rien changé à l'esprit ni aux moeurs
de son siécle ; » Il ne faut qu'ouvrir les mémoires
du temps pour se convaincre qu'il a produit
une révolution dans les esprits de ses contemporains
, et grandement influé sur leurs moeurs.
« Il n'a fait naître aucun événement important ,
et n'a joué aucun rôle dans l'état . » Il est trop
plaisant de faire un pareil reproche à un poète.
Voulait on qu'il rendit des lois ou qu'il gagnât
des batailles ? Et cependant tout bizarre qu'est
ce reproche , il tombe encore à faux. Car c'est
à lui que l'on doit l'abolition de la honteuse
coutume du congrès , et c'est encore lui qui
empêcha de rendre un arrêt contre la philoFRUCTIDOR
AN X. 451
1
Y
sophie de Descartes en faveur de celle d'Aristote
. « Ce n'était qu'un enfileur d hémistiches . »
pensez - vous , citoyen Palmézeaux ? Et que
sera donc l'ami Cubières ? Est- il enfin las des
hommages perdus que depuis si longtemps il
adresse aux Muses ? Un amant rebuté peut
quitter sa maîtresse ; mais un galant homme ne
l'injurie jamais. Nous pourrions vous dire à
notre tour , citoyen Palmézeaux , que la manie
de rabaisser la poésie est celle des esprits
médiocres. On la pardonne à ces demi savants ,
qui s'étonnent d'avoir pu saisir quelques - unes de
ces vérités mises , par l'homme laborieux et
instruit , à la portée de l'intelligence la plus
commune , et qui , pour se consoler de la nullité
dont ils ne sortiront jamais dans les sciences ,
affectent de mépriser les lettres , dont leur
tête étroite est trop mal organisée pour sentir
les beautés et apprécier les avantages . Quelle
que soit la carrière où soit lancé l'homme de
talent , il ne lui viendra jamais dans l'idée de
médire du premier des beaux -arts . Il ne peut
pas oublier les obligations qu'il a sans doute luimême
à la poésie ; il sait très -bien que , par
le privilége qu'ont les beaux vers d'être lus et
retenus de tout le monde , les poètes digues de
ce nom sont les vrais précepteurs , du genre
humain ; que c'est dans leurs écrits qu'on va
puiser le sentiment du beau ; que les philosophes
les plus célèbres n'ont pas dédaigné d'aller à
leur école , et qu'enfin les plus grands -hommes
ont allumé leur génie à celui d'Homère .
Nous ne nous arrêterons point à deux autres
inculpations faites à Boileau , et qui ne nous
paraissent pas mériter de réponse. On l'accuse
452 MERCURE DE FRANCE ,
de ne pas aimer la vérité ; ce qui signifie sett
lement que ses ouvrages , remplis de ces vérités
toutes simples qu'avouent la raison et la morale ,
n'offrent aucune de ces grandes vérités philosophiques
qui seules sont du goût du citoyen
Palmézeaux . On lui reproche aussi d'avoir été
un homme insociable , tandis qu'il suffit de consulter
les mémoiresdu temps pour avoir la preuve
que jamais homme de lettre n'eut des amis plus
illustres et plus nombreux . Cette dernière considération
suffit pour l'absoudre d'une inculpa
tion encore plus grave , dirigée contre son caractère
et sa probité. On ne persuadera à personne
que l'ami d'Arnaud , de Racine , de Lamoignon
fut un malhonnête et méchant homme.
Nous citerions sa conduite envers Corneille ,
dont il fit conserver la pension , envers Patru ,
dont il aclieta si généreusement la bibliothéque ,
si sa vie n'était pas presqu'aussi connue que ses
Ouvrages.
Tant d'inconséquences et d'absurdités n'ont
plus rien qui surprenne , quand on connaît la
logique du citoyen Palmézeaux . Voici un de
ses plus terribles arguments contre l'Art poétique
. « Boileau ( ce sont ses propres paroles )
semble vous dire : « Ou vous êtes né poète , ou
<< non . Si vous êtes né poète , à quoi vous sert
« mon Art poétique ? Et si vous ne l'êtes pas ,
j'aurais beau vous instruire Vous ne par-
<«< viendrai jamais à rien. Nous défions les plus
<< habiles logiciens de sortir de ce dilemme . »
Quoi ! parce que Boileau exige des dispositions
naturelles , il défend de les cultiver ! Mais nous
ne sommes pas au bout ; continuons. Le citoyen
Palmézeaux trouve de toute fausseté la maxime
FRUCTIDOR AN X. 453
Nascuntur poetæ , fiunt oratores. ( On naît
poète , on devient orateur. ) Cependant il prétend
que la poésie , chez les Grecs , les Latins
et les Hébreux , était une inspiration involontaire
quiforçait à rendre des prophéties . Après
avoir parlé d'inventions inattendues , de mouvements
inopinés , d'éclairs , de foudres , il' conclut
très-comiquement , au milieu de tout ce
fraças , que ces trois peuples dansaient sur la
corde sans balancier , et que les Français sont
montés sur des échasses ; qu'ainsi , Corneille ,
Racine et J. B. Rousseau n'étaient pas nés
poètes , mais qu'ils ont voulu à toute force composer
d'admirables vers. Le résultat , auquel
on veut sans doute nous amener
c'est que
MM. de Cubières et Palmézeaux feraient aussi
d'admirables vers , s'ils le voulaient à touteforce;
mais à coup sûr ils ne le voudront pas . La seconde
partie de ce raisonnement est presqu'aussi
curieuse. Pour détruire le fiunt oratores
, il cite l'exemple de Le Gendre , wembre
de la Convention nationale , devant lequel
dit-il , des avocats célèbres et de profonds jurisconsultes
ont baissé pavillon . Dieu fasse paix
aux mânes de ce pauvre Le Gendre ! Heureusement
ses écrits ne rappelleront pas sa mémoire.
Le citoyen Palmézeaux , après avoir ainsi
prouvé à sa manière que les six premiers vers
de l'Art poétique sont détestables , affirme qu'il
y a dans ce poème trois cents vers tout aussi
mauvais ; mais , par bonheur , il réserve ce
grand travail pour être mis à la tête d'un ouvrage
de littérature dont il nous menace. Cependant
ce sévère critique , qui fait main- basse
sur les satyres de Boileau , sur ses épîtres , ses
454 MERCURE DE FRANCE ,
épigrammes et son Art poétique , veut bien
nous accorder que les quatre premiers chants
du Lutrin sont un assez bon ouvrage. Prenez-y
garde , philosophe Palmézeaux ; vous mollissez
à la fin du combat. Quel peut être le motif de
cette indulgence ? C'est , nous dit-il lui - même ,
que
Boileau a attaqué l'église , en philosophe ,
dans les deux vers suivants :
La discorde , en entrant , qui voit la nappe mise ,,
Admire un si bel ordre , et reconnaît l'église.
Le citoyen Palmézeaux s'extasie sur cette
plaisanterie qu'il trouve délicieuse ; et en sa
faveur , il se serait réconcilié avec Boileau ,
sans son épître sur l'amour de Dieu dont il ne
peut lui pardonner le scandale. Bref , il conclut
que tout vu , tout examiné , il ne reste à
Boileau que les quatre premiers chants du Lutrin
, et que c'était bien la peine de mettre au
concours son éloge pour si peu de chose ! Concluons
nous - mêmes , en demandant pardon à
nos lecteurs de les avoir entretenus de pareilles
extravagances , dont nous leur avons encore
épargné la plus grande partie ; concluons que
si on peut prouver que M. le chevalier de Ĉubières
et le citoyen Palmézeaux sont deux personnes
différentes ; si l'emploi de ce double
nom n'est pas une manière adroite de se reproduire
et de se louer soi-même , jamais on n'aura
plus complétément justifié ce vers * de Boileau :
Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire.
>
* Il est inutile d'avertir que cette épithète , qu'on
pourrait trouver un peu dure tombe , comme tout ce
qui précède , sur les écrits et non sur les personnes . M. de
Cubières et le C. Palmézeaux lui-même peuvent être , à
touteforce , des geus d'esprit ; on ne juge ici que leur ouvrage .
DE WAILLY.
FRUCTIDOR AN X. 455
DERNIÈRES Vues de Politique et de Finas
offertes à la nation française par M. N
1 vol. in-8°. A Paris, chez Maradan , libre
rue Pavée Saint- André-des- Arcs .
Les vieillards sont les seuls que l'expérience n'instruise
plus ; tout entiers dans le siécle où s'est écoulée l'illusion
de leur vie , ils voyent les événements nouveaux , mais
ils n'en tirent plus de conséquences . Les crimes , les
malheurs , le bouleversement des empires , les frappent
sans leur donner une pensée nouvelle . Cette triste vérité
peut expliquer pourquoi M. Necker, avec la même vanité,
la même ignorance des hommes , est aussi mauvais politique
aujourd'hui qu'il l'était avant la révolution . Chaque
perte que nous avons éprouvée nous a fait faire un retour
sur nous - mêmes ; notre coeur n'a jamais été déchire sans
que notre réflexion ne se soit agrandie ; en un mot ,
conduits par la main de la Providence , nous sommes
tous changés : M. Necker seul reste immuable . Heureux
homme qui a pu contribuer puissamment à tant
de malheurs sans en ressentir aucun ; heureux homme !
qui n'a jamais versé de larmes que la plume à la main!
Laissons le s'engourdir dans son bonheur ; croyons
même qu'il va cesser de vivre , puisqu'il nous jette ses
derniers regards , et occupons- nous de l'ouvrage , sans
pourtant espérer le séparer de l'auteur , car on le trouve
toujours se citant lui - même comme argument , comme
preuve , comme raison et comme conclusion .
-
Si un jeune homme se permettait à présent de faire
une constitution , tout le monde lui rirait au nez . M. Necker
, qui ne craint pas la plaisanterie , fait deux constitutions
tout d'un coup , et nous dit « Si vous voulez
" une république , prenez de ma première constitu456
MERCURE DE FRANCE ,
"
#
"
« tion ; si voulez une monarchie , prenez de ma seconde
constitution , car j'ai des constitutions pour tous les
goûts. Je n'ai pas l'esprit inventif ; mes nombreux
" volumes en sont une preuve assez convaincante ; mais
je fatigue tant les idées dont les autres ne se soucient
plus , que j'en tire encore quelque chose . Ainsi , dans
la supposition où vous voudriez une république , je
vous ai arrangé la constitution du directoire d'une
manière assez propre ; et dans la supposition où vous
« voudriez une constitution monarchique , j'ai trouvé
un expédient parfait : prenez l'Angleterre , transpor-
« tez- la en France , et vous aurez une monarchie tempérée.......
sous un climat tempéré. »
"
"
"
"
Nos lecteurs vont croire que , répugnant à analyser
l'ouvrage de M. Necker , nous avons voulu nous en
tirer par une plaisanterie . Nous assurons que nous venóns
de faire une analyse complète et sérieuse d'un volume
de 475 pages . Nous ajouterons cependant ( car il
ne faut rien oublier ) que dans le cas où nous voudrions
une république fédérative , M. Necker nous serait
encore d'un grand secours . Dans cette supposition , il
nous conseille de transporter l'Amérique en France .
Mais nous avons d'anciennes moeurs , d'anciennes
idées , de vieux intérêts ; nous avons une antique exìstence
qui se lie à notre présent , qui commande à
notre avenir ; nous aimons la gloire , les arts , les plaisirs
, plus qu'aucun peuple. Que ferons - nous de tout
cela , si nous prenons une des constitutions que nous
offre M. Necker ? C'est de quoi il ne s'est pas du tout
occupé ; ses dernières vues ne s'étendent pas si loin .
Le droit d'hériter , ce principe vivifiant de la France ,
ce principe qui fait la sureté , le bonheur et la conservation
des familles , n'est pas indépendant de la forme
du gouvernement , ainsi que la révolution a pu le prouver
à ceux qui ne s'en doutaient pas . Quel changement
FRUCTIDOR AN X. 457
produirait donc dans cette partie de notre code civil ,
l'une ou l'autre des constitutions de M. Necker , suivant
le choix que nous en ferions ? C'est encore sur quoi ses
dernières vues ne s'étendent point. Il semble qu'un
instinct secret l'avertisse qu'il n'est né que pour préparer
des bouleversements ; les suites ne le regardent
pas.
On se tromperait cependant en croyant que ce politique
de l'autre siécle ne penche vers aucune des constitutions
qu'il nous offre ; la république directoriale
Jui tient fort au coeur ; ce qui montre une grande force
d'esprit de la part d'un homme qui fut ministre de
Louis XVI , au moment où une révolution se préparait
contre le monarque , contre la monarchie et contre
la France.
J'ai entendu dire que M. Necker était hypocrite ;
maintenant je suis prêt à soutenir le contraire ; car ,
seulement avec cette portion d'hypocrisie qu'on appelle
bienséance , je soutiens qu'il aurait passé la dernière
partie de sa vie à faire croire qu'il était royaliste . C'était
son unique ressource contre le jugement que l'histoire
portera sur lui ; il n'a pas voulu s'en servir : c'est
être trop loyal. Ne le jugeons pas cependant plus républicain
qu'il ne l'est . Il eût assez aimé une monarchie
de sa façon ; et c'est pour cela qu'il amena les
choses au point où il croyait se rendre intermédiaire
entre l'assemblée constituante qui aurait besoin de lui ,
et le roi qu'il auroit asservi . Le roi , qui le gardait
par faiblesse , le congédia par le même sentiment ; l'assemblée
constituante le fit revenir par esprit de contradiction
, et le laissa partir ensuite , parce qu'il ne lui.
était plus bon à rien.
Ce fut dès- lors que renonçant à l'espoir assez séduisant
pour un banquier , de faire une monarchie , il
se mit à écrire régulièrement de gros volumes sur toutes
458 MERCURE DE FRANCE ,
les constitutions républicaines , jusqu'à ce qu'enfin il
s'amusât à en retoucher qu'il donne maintenant comme
les siennes.
Cependant en s'élevant au rôle de législateur , il ne
renonce pas à ses anciennes babitudes. Les cent premières
pages de son nouveau volume sont employées
à la critique de notre constitution actuelle . Il lui trouve
bien des défauts . Le pauvre homme ! ne sait il donc
pas ce que c'est que notre constitution ? Eh bien ! nous
allons déchirer le voile qui n'est épais que pour lui ; car ,
en vérité , l'ignorance d'un de nos anciens ministres est
une honte pour la France.
Le 18 brumaire fut une conspiration forcée contre
le gouvernement en exercice à cette époque. Une conspiration
ne se fait pas comme un livre , et surtout
comme un livre aussi méthodique que celui de M.
Necker. C'était alors la réunion des plus grands intérêts
aux plus grandes passions . Il fallait un homme
comme conspirateur en chef , c'est-à-dire , ayant un
grand nom , un nom qui frappât à la fois dans toute
l'Europe et dans chaque chaumière de la France : le
choix ne pouvait pas être douteux . Voilà la belle partie
de la conspiration.
Dans l'autre partie , tout n'est pas aussi clair , car il
fallait beaucoup d'hommes , et surtout beaucoup d'hommes
déja en place , c'est-à - dire , ayant l'influence du
moment , la première pour une conspiration . Parmi ces
hommes , il y en avait certainement qui ne voulaient
que le bonheur de la France , mais avec les préjugés
plus ou moins forts qu'ils tenaient du passé , de leurs
habitudes ou de leurs intérêts . On peut supposer qu'il
y avait aussi des hommes dont les intentions étaient
moins pures , parce qu'elles étaient toutes personnelles
; d'autres , qui ne voyaient là qu'un moyen
de placer des constitutions toutes faites , comme
FRUCTIDOR AN X. 459
M. Necker eût fait lui-même en pareille circonstance .
Je dirais Autant d'individus , autant de passions et
d'intérêts divers ; n'importe , il fallait aller en avant
sans trop s'amuser à approfondir ; c'est ce qu'on fit ,
et le 18 brumaire s'opéra.
Il produisit de fait une autorité ; il fallait une forme ,
et on pensa à rédiger la constitution , dont probablement
on avait parlé bien des fois depuis le premier
moment de la conspiration.
Les mêmes hommes , les mêmes passions , les mêmes
intérêts avec lesquels on avait fait la conspiration ,
servirent donc nécessairement à faire la constitution .
Si elle a des défauts , il faut être aussi niaisement méthodique
que M. Necker , pour s'amuser à les chercher
sur le papier ; ils sont tous dans les circonstances de
sa création , circonstances tellement forcées , qu'il fallait
, ou que la France périt entre les mains du directoire
ou que nous fussions sauvés et constitués
par des passions .
"
Aucun français ne s'est fait illusion à cet égard ;
aucun n'a examiné la constitution ; tous l'ont reçue ,
bien persuadés que des articles constitutionnels ne seraient
pas un obstacle suffisant au bien qu'on espérait ;
comme ils n'étaient pas non plus une garantie assurée
de la tranquillité dont la France sentait tant le besoin.
En effet , sans parler des victoires et de la paix qui
sont de l'homme , et non du ressort des lois constitutionnelles
, je citerai deux objets d'une importance
bien grande , dont l'un est contre la constitution
dont l'autre est bien au dessus ; on devine assez qu'il
s'agit de la radiation des émigrés ( leur malheur sans
fin était un article constitutionnel et du rétablis-
*
2
* Les lois contre les émigrés laissaient tous les Français
sous la main de la police : ainsi , ceux qui voulaient la
liberté et le maintien des lois contre les émigrés , deman460
MERCURE DE FRANCE ,
sement de la religion catholique en France , que la
constitution n'avait pas même été jusqu'à prévoir possible.
Eh bien ! M. Necker , vous qui faites à BonaparLte
l'honneur de l'appeler l'homme nécessaire , vous qui
parlez de tout , et gardez un si étonnant silence sur
le rétablissement de notre religion et la radiation des
émigrés , croyez - vous que si ces deux objets avaient
été mis en discussion lors de la formation de notre
constitution , ils auraient passé ? Non , sans doute ,
' puisque le contraire y fut positivement inséré . Pourquoi
donc ne concluez - vous pas de deux faits aussi importants
1. Que notre constitution fut le produit nécessaire
de circonstances qui ne permettaient pas de
tout dire , parce qu'il fallait tout concilier , et que le
silence est un grand conciliateur ; 2. ° que notre constitution
qui n'a pas empêché deux pareils résultats , n'offrira
de même aucun obstacle à d'autres résultats qui se
trouveront aussi conformes à l'intérêt de la France ,
aussi en rapport avec l'opinion publique. Mais vous
n'avez vu que ce qui est sur le papier , vous ne croyez ,
qu'à ce qui est sur le papier , et en cela vous ressemblez
à tous vos confrères les faiseurs de constitution .
Ils s'imaginent sans cesse qu'on institue un peuple
comme un ordre de religieux .
Je vais vous attaquer plus vivement , et je me servirai
d'un argument qui a étonné plus d'un anglais.
Vous êtes leur admirateur ; vous parler d'eux , c'est
fixer votre attention .
1
En Angleterre , on m'a dit souvent ainsi que vous
l'imprimez : « Vos corps délibérants ont des droits sur
daient l'impossible . C'est parce qu'il n'y aura plus d'émigrés
que nous serons débarrassés quelque jour de la nécessité
des cartes civiques , des passe - ports pour l'intérieur ,
et autres formalités qui gênent la liberté de tous les ma
qucnts , la première de toutes.
FRUCTIDOR AN X. 46
1
3
5
I

"
le papier et pas de moyens réels de résistance ;
vous en riez ( il est vrai que je riais ) , vous aimez
donc le despotisme ? »
Pas du tout , répondais-je ; mais , nous autres Français
, nous sommes partisans du gouvernement d'un
seul , parce que nous n'avons connu toute l'horreur
du despotisme que sous le gouvernement de plusieurs .
Le pouvoir réuni ne nous fait pas peur ; brisé , il nous
épouvante ; l'opinion , si puissante dans notre patrie ,
ne sait plus alors contre qui se diriger. Vous parlez
de nos corps délibérants . Qu'est - il arrivé depuis le
18 brumaire ? Laissons les articles de constitution imprimées
, et voyons les faits.
Qui a le premier proposé des adoucissements aux.
lois révolutionnaires ? Le gouvernement. Où a - t - il
trouvé des obstacles ou de la mauvaise grâce ? Dans
les corps délibérants . Si , lorsque le gouvernement proposa
d'améliorer le sort de quelques proscrits , le tribunat
, au lieu de faire entendre une opposition toute
révolutionnaire , eût mis en délibération d'adoucir le
sort de tous , comme le gouvernement l'a fait depuis,
nous eussions été partisans du tribunat comme nous le
sommes du gouvernement. Au contraire , nous avons
toujours vu , là , une main qui pouvait nous sortir de
la révolution ; ici , une autre main qui voulait nous
y retenir ; nous avons tendu la nôtre à celle qui promettait
de nous aider. A son tour , le gouvernement
a fait de même ; il a vu les corps délibérants toujours
prêts à s'opposer à ce que voulait l'intérêt de la nation
, il a été en avant seul avec la nation , et l'alliance
s'est conclue sans l'intervention des corps intermediaires.
Est - ce - là aimer le despotisme ? Est - ce notre faute à
nous si nos corps délibérants ne savent pas que , pour
eux , délibérer c'est s'allier à l'opinion nationale . Voilà
le vrai pouvoir que leur avait donné la constitution ;
462 MERCURE DE FRANCE ,
1
ils n'ont vu que ce qui était imprimé ; ils se sont
amusés à batailler en faveur de la révolution , au lieu
de s'assurer l'avenir ; le gouvernement s'y est jeté.
Crierons-nous au despotisme , parce que nous sommes
mieux que nos corps délibérants voulaient que nous ne
fussions?
Je viens de répondre à M. Necker. Quand il y a des
droits sur le papier , il y a tout ce qu'il faut pour un
corps dont le premier devoir est de s'allier à l'opinion
publique ; car , pour que les droits soient reconnus
violés , il faut que l'opinion soit reconnue être mécontente
, et , de l'aveu de M. Necker lui - même , il y a
accord entre le gouvernement et l'opinion .
Mais n'est- ce pas trop s'arrêter sur un ouvrage jugé
par cela même , qu'il offre deux constitutions à un peuple
qui n'en demande à personne , et auquel , pour son
malheur , on en a plus données qu'il n'en a jamais
desirées.
F .....
ANNONCES.
Manuel du Muséum français , avec une description
analytique et raisonnée de chaque tableau , figure au
trait par une gravure à l'eau - forte , tous classés par
Ecoles et par Euvres des grands artistes ; par F. E.
T. M. D. L. J. N. Format in -8 °. Première livraison
, OEuvre du Poussin , avec 19 gravures. A
Paris , chez Treutel et Würtz , libraires , quai Voltaire
, n.º 2 ; et à Strasbourg , grand'rue , n.º 15,
Prix , 3 fr. , et 4 fr. franc de port .
"

Cette première livraison. de l'Ecole française ,
Euvre du Poussin sera suivie de la première de
P'Ecole italienne , Euvre du Dominicain , et ensuite
de la première de l'Ecole flamande , Euvre de Rubens
, et ainsi successivement , en réunissant les sujets
par EOEuvres , et en les alternant par Ecoles .
FRUCTIDOR AN X. 463
POLITIQUE.
Rapportfait au premier consul , en sénat , par le ministre
des relations extérieures. Séance du samedi 3 fructi-
1
dor.
Le traité de Lunéville avait opéré le rétablissement
absolu de la paix entre la France et l'Allemagne. Il
avait réglé d'une manière expresse et définitive les rapports
généraux entre ces deux pays ; et la France se
trouvant de tout point satisfaite , l'entière exécution
du traité n'aurait eu besoin d'aucun règlement ultérieur
, s'il n'avait été reconnu juste et formellement
stipulé que la cession consentie par l'Empire au profit
de la république , serait supportée collectivement par
la fédération germanique , en admettant toutefois la
distinction de princes laics héréditaires et des ecclésiastiques
usufruitiers .
Ce principe une fois posé , il paraissait que c'était au
corps germanique à s'occuper spontanément , et sans
délai , de son application .
Le voeu sincere du gouvernement français , uniquement
appliqué aux affaires de l'intérieur , était de n'entrer
pour rien dans le règlement des indemnités promises ,
et il borna son influence à témoigner souvent qu'il était
empressé de voir que le traité de Lunéville reçût le
complément de son exécution par celle de l'article VII.
Mais ces excitations restèrent sans effet , et plus d'une
année s'écoula sans qu'on pût s'apercevoir qu'il y eût
seulement rien d'entamé pour la répartition des dédommagements.
Le défaut d'exécution d'une des stipulations capitales.
du traite de Lunéville , laissait l'Allemagne entière dans
un état d'incertitude qui devenait chaque jour plus
embarrassant , en cela que les prétentions , les intrigues ,
464 MERCURE DE FRANCE ;
s'élevaient et se fortifiaient à mesure qu'il y avait plus
d'indécision dans les affaires et dans les esprits. L'espèce
de dissolution où se trouvait le corps germanique ,
retardait pour l'Europe entière , les avantages de la paix ,
et il pouvait , à quelques égards , compromettre la tranquillité
générale. Le gouvernement de la république
n'eut pas seul le sentiment de ce danger ; et tandis qu'il
recevait de toute part les réclamations des parties inté
ressées à la répartition des dédommagéments , la cour
de Russie témoigna combien il lui paraissait urgent que
les affaires d'Allemagne fussent réglées. L'empereur
Alexandre , à son avénement au trône , sentit le noble
desir de contribuer au maintien de la paix rétablie ; et
un concert intime , une association franche et complète
des vues les plus généreuses s'étant promptement
formé entre le premier consul et l'empereur , il fut
reconnu par eux que la pacification du continent ne
pouvait être solidement garantie qu'autant que le traité
de Lunéville aurait reçu sa complète exécution , et que
cette exécution ne pouvait plus être procurée que par
l'initiative et l'influence de deux puissances parfaitement
désintéressées , dont la médiation prépondérante
écarterait tous les obstacles élevés depuis dix - huit
mois contre la répartition définitive des indemnités .
Ce fut donc uniquement pour mettre le sceau à la pacification
de l'Europe , et pour en garantir la stabilité ,
que le premier consul et S. M. l'empereur de Russie se
déterminèrent , d'un commun accord , à intervenir dans
les affaires d'Allemagne , pour effectuer , par leur médiation
, ce qu'on aurait vainement attendu des délibérations
intérieures du corps germanique .
Ce premier point étant convenu , une discussion fut
ouverte et suivie entre les deux cabinets , pour l'examen
des voies et moyens qui devaient conduire au résultat
desiré. Il fut arrêté qu'un plan général d'indemnisation
serait présenté à la diete , et ce fut dans la rédaction de
ce plan qu'on porta des deux parts le soin le plus serupuleux
à compenser toutes les pertes , à satisfaire tous
les intérêts , et à concilier sans cesse les réclamations de
la justice avec les convenances de la politique .
Il ne suffisait pas , en effet , de déterminer rigoureusement
la valeur des pertes éprouvées , et d'y propor
FRUCTIDORAN X.
1
tionner les compensations ; les résultats de la herre
ayant altéré l'équilibre intérieur de l'Allemagne fatlait
s'appliquer à le rétablir. L'introduction de princes
nouveaux dans le système germanique , exigeait des
combinaisons nouvelles . La valeur réelle des dédomma
gements ne devait plus seulement résulter de leur en
due , mais souvent de leur position ; et les avanta
que pouvaient procurer à quelques puissances la concentration
de leurs anciens et nouveaux domaines , étaient
eux-mêmes d'une considération importante , et qui devait
être observée.
Les deux gouvernements s'appliquèrent donc à examiner
avec un soin scrupuleux la question des indemhités
sous tous ses rapports. Ils sentirent que si la politique
exigeait la complète satisfaction des maisons principales
, il n'était pas d'une justice moins rigoureuse de
procurer aux Etats du second et du troisieme ordre , le
dédommagement de leurs pertes , et le premier consul
mit un empressement particulier à soutenir des droits
qui auraient pu trouver moins d'appui au milieu des
intéressés .
Le concert parfait qui s'était formé entre la France et
la Russie , résultat heureux des rapports directs que le
premier consul avait aimé à entretenir avec S. M. l'empereur
de Russie , ayant présidé à toutes les discussions ,
on fut bientôt d'accord sur tous les points , et un plan
général d'indemnisation arrêté à Paris entre les plénipotentiaires
respectifs , reçut l'approbation du premier
consul et celle de l'empereur.
Il a été convenu que ce plan serait présenté à la diète
de l'Empire , sous la forme d'une déclaration qui serait
faite simultanément par des ministres extraordinaires
nommés à cet effet. De la part du premier consul , c'est
le citoyen Laforest , ministre de la république près l'électeur
palatin de Bavière , qui a eu ordre de se rendre
à Ratisbonne ; de la part de l'empereur de Russie , c'est
pareillement le baron de Buhler , son ministre à Munich .
Cette déclaration doit avoir été présentée ces jours
derniers , et la lecture que le premier consul en a or
donné qui lui en fût faite en sénat , va faire connaître les
principes qui ont dirigé les deux gouvernements , et le
soin qu'ils ont mis à en ménager l'application.
9.
30
466 MERCURE DE FRANCE ,

En effet , si on examine le plan proposé , on verra
que dans l'exécution d'un système qui a pour but principal
de consolider la paix de l'Europe , on s'est surtout
appliqué à diminuer les chances de guerre . C'est
pourquoi on a pris soin d'éviter tout contact de territoire
entre les deux puissances qui ont le plus souvent
ensanglanté l'Europe par leurs querelles , et qui , réconciliées
de bonne-foi , ne peuvent avoir aujourd'hui
un desir plus vif que celui d'éloigner toutes les occasions
de mésintelligence qui naissent du voisinage , et qui ,
entre ces Etats rivaux , ne sont jamais sans péril .
Ce même principe adopté , non dans toute sa rigueur ,
mais autant que les circonstances ont pu le permettre ,
a décidé à placer aussi les indemnités de la Prusse hors
de contact avec la France et la Batavie.
De cet arrangement , l'Autriche aura retiré l'immense
avantage de voir toutes ses possessions concentrées.
La maison palatine aura pareillement reçu une organisation
plus forte et plus avantageuse pour la défense .
Et la Prusse continuera à former dans le système germanique
, la base essentielle d'un contre - poids nécessaire.
Le règlement des indemnités secondaires a aussi été
proposé d'après des convenances générales et particulières
, et on n'a rien négligé pour les établir dans une
juste proportion des pertes reconnues. Il pourra cependant
paraître que la maison de Bade a été plus avantagée
que les autres ; mais il a été jugé nécessaire de fortifier
le cercle de Souabe , qui se trouve intermédiaire
entre la France et les grands Etats germaniques , et le
premier consul s'est applaudi que , dans cette circonstance
, la politique fút parfaitement d'accord avec la
disposition du gouvernement français , qui ne pouvait
voir qu'avec plaisir une augmentation de puissance accordée
à un prince dont les vertus avaient obtenu depuis
longtemps l'estime de l'Europe , dont les alliances
avaient si honorablement distingué la famille , et dont
la conduite, pendant tout le cours de la guerre , a mérité
particulièrement la bienveillance de la république .
C'est aussi avec une véritable satisfaction que laFrance
et la Russie , obligées de prendre la sécularisation pour
base des dédommagements , ont reconnu la possibilité
FRUCTIDOR AN X. 467
de conserver en Empire un électeur ecclésiastique , et
qu'ils ont proposé de lui assigner un sort convenable en
Tui laissant le titre et les fonctions d'archi - chancelier.
On a dû présenter encore à la diète de l'Empire quelques
considérations générales qui doivent servir de base
aux règlements intérieurs qu'exigera la nouvelle organisation
du corps germanique ; et le premier consul et
S. M. l'empereur de Russie peuvent , sans doute , se
rendre le témoignage qu'uniquement animés du desir
de consolider la paix en Europe , et n'étant mus par
aucun intérêt personnel , il n'a rien éte négligé de leur
part pour présenter à la diete de l'Empire un plan d'imdemnisation
tel , qu'il a paru impossible d'en rédiger
un dont les bases et les développements fussent plus
conformes à l'esprit et au texte du traité de Lunéville ,
plus analogues aux convenances politiques de l'Europe ,
plus favorables au maintien de la paix.
Les deux gouvernements de France et de Russie ont
la persuasion que le temps qu'ils ont marqué doit suffire
pour la décision des intérêts germaniques , et ils trouveront
dans la longue prospérité qui en résultera pour
l'Allemagne , une douce et honorable récompense des
efforts qu'ils auront faits pour la lui procurer.
Signé , CH. MAUR. TALLEYRAND.
DÉCLARATION.
Le premier consul de la république française , animé
du desir de contribuer à consolider le repos et la
tranquillité de l'Empire germanique ; aucun moyen ne
lui a paru plus propre à obtenir cet effet de sa sollicitude
, que celui de fixer par un plan d'indemnité approprié
, autant que les circonstances ont pu le permettre
, aux convenances respectives , un arrangement
propre à produire cet effet salutaire ; et un concert de
vues s'étant établi à cet égard entre le premier consul
de la république française et S. M. I. de toutes les
Russies , il a autorisé le ministre des relations extér'eures
à se concerter avec le ministre plénipotentiaire
de S. M. I. de Russie , sur les moyens les plus propres
à appliquer les principes adoptés pour ces dédomma468
MERCURE DE FRANCE ,
gements aux différentes demandes des parties intéressées.
Le résultat de ce travail ayant obtenu son approbation ,
il a ordonné au soussigné de le porter à la connoissance
de la diète de l'Empire par la présente déclaration , démarche
à laquelle le premier consul de la république
françoise , aussi bien que sa S. M. I. , se sont déter-'
minés par les considérations suivantes :
L'article VII du traité de Lunéville , ayant stipulé
que les princes héréditaires dont les possessions se
trouvoient comprises dans la cession faite à la république
françoise , des pays situés à la gauche du Rhin ,
seroient indemnisés , il a été reconnu que , conformément
à ce qui avoit été précédemment décidé au congrés
de Rastadt , cette indemnisation devoit s'opérer
par voie de sécularisation ; mais quoique parfaitement
d'accord sur la base du dédommagement , les états intéressés
sont demeurés si opposés de vues sur la distribution
, qu'il a paru jusqu'ici impossible de procéder
à l'exécution de l'article précité du traité de Lunéville. -
Et quoique la diète de l'empire ait nommé une commission
spéciale chargée de s'occuper de cette importante
matiere , on voit assez par les retards qu'éprouve
sa réunion , combien l'opposition des intérêts , la jalousie
des prétentions mettent d'obstacles à ce que le
règlement des indemnités en Empire , dérive de l'action
spontanée du corps germanique.
C'est ce qui a fait penser au premier consul de la république
française et à S. M. l'empereur de Russie
qu'il convenait à deux puissances parfaitement désintéressées
de présenter leur médiation , et d'offrir aux
délibérations de la diète impériale un plan général d'indemnisation
, rédigé d'après les calculs de la plus rigoureuse
impartialité , et dans lequel on serait appliqué ,
tant à compenser les pertes reconnues qu'à conserver
entre les maisons principales en Allemagne , l'équilibre
qui subsistait avant la guerre.
En conséquence , après avoir examiné avec la plus
scrupuleuse attention tous les mémoires , tant en évaluation
de pertes qu'en demande d'indemnités , présentés
par les parties intéressées , on est demeuré d'accord
de proposer que les dédommagements soient répartis
de la manière qui suit :
FRUCTIDOR AN X. 469

A l'archiduc grand-due pour la Toscane et dépendances
, l'archevêché de Salzbourg , la prévôté de Bertolsgaden
, l'évêché de Trente , l'évêché de Brixen , la
partie de l'évêché de Passau , située au-delà de l'Iltz
et de l'Inn du côté de l'Autriche , à l'exception des
faubourgs de Passau avec un rayon de 50c toises ; les
abbayes , chapitres et couvents situés dans les diocèses
sus-mentionnés.
Les principautés ci - dessus seront tenues par l'archiduc
aux conditions , engagements et rapports fondés sur les
traités existants : lesdites principautés seront retirées
du cercle de Bavière , et incorporées au cercle d'Autriche,
et leurs juridictions ecclésiastiques , tant métropolitaines
que diocésaines , seront pareillement séparées
par les limites des deux cercles : Muhldorf sera
uni à la Bavière , et son équivalent en revenu sera pris
sur ceux de Freisingen.
Au ci-devant duc de Modène : pour le Modénois et
dépendances ; le Brisgau et l'Ortenau .
A l'électeur palatin de Bavière pour le duché de
Deux Ponts , le duché de Juliers , le Palatinat du Rhin ,
le marquisat de Bergopzoom , la seigneurie de Ravenstein
et autres situées dans la Belgique et en Alsace ;
les évêchés de Passau , à la réserve de la part de l'ar
chiduc , de Wurzbourg , sous les réserves ci - après :
de Bamberg , d'Auhstedt , de Freisingen et d'Ausbourg
, la prévôté de Kempten , les villes impériales
de Rothenbourg , Weissinbourg , Windsheim , Sweinfort
, Gochsheim , Sennefeld , Allthausen , Kempten ,
Kaulbeuren , Memmingen , Dinkelsbuhl , Nordlingen ,
Ulm , Ropfingen , Buchorn , Wacgen , Leutkirch , Ravensbourg
et Alchshausen ; les abbayes de Saint -Ulric ,
Irsee , Weugen , Socflingen , Elchingen , Ursberg ,
Rochenbourg , Weltenhausen , Ottobeuren et Kaisersheim
.
Au roi de Prusse pour les duchés de Clèves ( à la
gauche du Rhin ) et de Gueldre , la principauté de
Moers , les enclaves de Sevenaer. Huissen et Mahibourg
, et les péages du Rhin et de la Meuse ; l'évêché
de Hildesheim et celui de Paderborn , le territoire
d'Erfort et Untergleichen , l'Eichtfeld et partie mayençaise
de Tréfort , la partie de l'évêché de Munster ,
470 MERCURE DE FRANCE
située à la droite d'une ligne tirée d'Olphen par Munster
sur Tekelenbourg , les deux villes d'Olphen et de
Munster y comprises , ainsi que la rive droite de l'Embs
jusqu'à Lingen, les villes impériales de Muhlhausen ,
Northausen et Goslar ; les abbayes de Herforden , Quedlinbourg
, Etlen , Essen et Werden.
Aux princes de Nassau ; savoir , Nassau- Usingen : pour
la principauté de Sambruck , les deux tiers du comté
de Saarwerden , la seigneurie d'Ottweiler , et celle de
Lahr dans l'Ortenau ; les restes de l'électorat de
Mayence à la droite du Mein ( à la réserve du grand
bailliage d'Aschaffenbourg ) , et ceux entre le Mein
le pays de Darmstadt et le comté d'Erbach ; Laub et
les restes de l'électorat de Cologne , proprement dit
( à la réserve du comté d'Altwield ) les couvents de
Seligenstadt et Bleidenstadt , le comté de Sayn -Alten
Kirchen , après la mort du margrave d'Anspach , les
villages de Soden et Soultzbach .
Nassau-Weilbour : pour le tiers de Saawerden , et la
seigneurie de Kircheim Polauden ; les restes de l'électorat
de Trèves , avec l'abbaye d'Amstein et celle
de Marienstadt.
Nassau Dillenbourg : pour indemnité du Stathoudérat
, et des domaines en Hollande et en Belgique ;
les évêchés de Fulde et de Corwey , la ville de Dortmund
, les abbayes et chapitres situés dans ces territoires
, à la charge par lui de satisfaire aux prétentions
subsistantes et précédemment reconnues par la France
sur quelques successions réunies au Majorat de Nassau
Dillenbourg pendant le cours du siécle dernier ;
l'abbaye de Weingarten , et celles de Kappel au com é
de la Lippe , de Kappenberg au pays de Munster et de
Ditkirchen.
Au margrave de Baden : pour sa part au comté de
Sponheim , et les terres et seigneuries dans le Luxembourg
, l'Alsace , etc.; l'évêché de Constance , les restes
des évêchés de Spire , Bâle et Strasbourg , les bailliages
palatins de Ladenbourg , Bretten et Heidelberg , avec
les villes de Heidelberg et Manheim , la seigneurie de
Lahr , lorsque le prince de Nassau sera mis en possession
du comté d'Alten - Kirchen ; les restes du comté
de Lichtenberg , à la droite du Rhin , les villes imFRUCTIDOR
AN X. 471
périales d'Offenbourg , Zell , Hamersbach , Gengenbach
, Uberlingen , Biberach , Pfulendorf et Wempfen ;
les abbayes de Schwarzach , Frauenalb , Allen - Heiligen ,
Lichtenthal , Gengenbach , Ettenheim -Munster , Pe
tershaussen et Salmanweiler.
Au duc de . Würtemberg : pour la principauté de
Montbéliard et ses possessions en Alsace et Franche-
Comté ; la prévôté d'Elewangen , l'abbaye de Zwifalten ;
les villes impériales de Weil , Reutlingen , Eslingen ,
Rothwell , Gimgen , Aulen-Hall , Gméindt et Hailbronn .
Au landgrave de Hesse- Cassel : pour Saint-Goar et
Rhimfels , et au moyen qu'il sera chargé de l'indemnité
de Hesse - Rothenbourg ; les enclaves mayençais
d'Amenebourg et Fritzlar avec leurs dépendances et
le village de Holzhausen.
Au landgrave de Hesse-Darmstadt : pour la totalité
du comté de Lichtenberg et dépendances les bailliages
palatins de Lindenfels et Olzberg , et les restes
du bailliage d'Oppenheim , le duché de Westphalie
à la réserve de l'indemnité du prince de Witgenstein ,
les bailliages mayençais de Gernsheim , Bunsheim , Hoppenheim
, les restes de l'évêché de Worms , la ville
de Friedberg.
Au prince de Hohenlohe-Bartenstein , au comté de
Loewenhaupl , aux héritiers du baron de Diétrich :
pour les parties allodiales du comté de Lichtenberg;
savoir , à Hohenlohe , pour Oberbronn , le bailliage de
Yaxtberg , et les portions de Mayence et Würzbourg
au bailliage de Kunfelshau. Aux autres : pour Rauschenbourg
, Niderbronn , Reichsofen , etc. , l'abbaye de
Botten-Munster. Au même comte de Loewenhaupl ,
et au comte de Hillesheim , pour Retpoltz - Kirchen ,
l'abbaye de Heilig -Kreuzthal .
Aux princes et comtes de Loewanstein : pour le
comté de Wirmbourg , seigneuries de Scharfenech et
autres terres dans les pays réunis à la France ; la part
de Wurtzbourg aux comtes de Rhineck et de Wertheim,
à la droite du Mein , l'abbaye de Bronnbach.
Au prince de Linange : les bailliages mayençais de
Mittenberg , Amorbach , Bischofsheim , Konigshofen ,
Krautheim et toutes les parties de Mayence comprises
entre le Mayn , la Tauber , le Necker et le comté
472 MERCURE DE FRANCE ,
d'Erbach , les parcelles de Wurtzbourg à la gauche.
de la Tauber , les bailliages palatins de Boxberg et
Motbach , l'abbaye d'Amorbach et la prévôté de Combourg
, avec supériorité territoriale.
Au comte de Linange - Guntersblum le bailliage
mayençais ou Kellerey de Billigheim.
Au comte de Linange - Heidesheim : le bailliage
mayençais ou Kellerez de Neydnan.
·
Aux comtes de Linange Westerbourg , branche
aînée le couvent de Schouthal sur la Yaxte avec
supériorité territoriale ; branche cadette la prévôté
de Wimpfen.
Aux princes de Salm- Salm et de Salm- Kirbourg ,
aux rhingraves , aux princes et comtes de Salm- Rei
fersheid les restes du haut- évêché de Munster .
·
Au prince de Wied Runkel pour le comté de
Créange , le comté d'Altwied , à la réserve des bailliages
de Linz et d'Unkel .
Au duc d'Aremberg , au comte de la Marck , au
prince de Ligne : pour la principauté d'Aremberg ,
les comtés de Saffenberg , Schleyden et Faguolles ; le
comté de Ruklinghausen , avec le bailliage de Dulmen
au pays de Munster.
Aux prince et comtes de Solms : pour Rohrbach ,
Hirchsfeld : les couvents d'Ansbourg et d'Ilbenstadt.
Au prince de Wilgenstein : pour Neumayen , etc. ,
l'abbaye de Graffschafft , le district de Zuschenau et
la forêt de Hellenbergerstreit au duché de Westphalie,
Au comte de Wartemberg : pour Wartemberg la
Kellerey de Nenke- Steinack celle d'Erenberg , et la
ferme de Wimpfen dépendante de Worms et de Spire,
Au prince de Stolberg : pour le comté de Rochefort
; les couvents d'Engelthal et Rokenberg.
:
Au prince d'Isenbourg : la part du chapitre de Jacobsberg
au village de Geinsheim .
Au prince de la Tour -Taxis : pour indemnités du
evenu des postes impériales dans les provinces cédées
et domaines dans la Belgique ; l'abbaye de Buchans avec
la ville , celles de Marchtal et de Nernheim , le bailliage
d'Ostrach , dépendant de Salmansweiler.
Au comte de Sickingen : pour le comté de LandFRUCTIDOR
AN X. 473
sthul , etc .; les abbayes d'Ochsenhausen et de Munchroch.
Au comte de la Leyen pour Bliescastel , etc.;
les abbayes de Schoussenried , Goutenzell , Heybach ,
Baindt et Bouxheim.
Au prince de Brezenheim : l'abbaye de Lindau avec
la ville.
A la comtesse de Colloredo : pour Dachsthal ; l'ab- ,
baye de Sainte-Croix de Donawerh.
A la comtesse de Stenberg : pour Mandersheid-
Blankenheim ; les abbayes de Weissenau et Isny , avec
la ville.
Au prince de Dietrichstein : pour la seigneurie de
de Trasp , qui sera abandonnée aux Grisons , la seigneurie
Neu- Ravensbourg.
Aux comtes de Westphalie , de Bassenheim : pour
Oslbruck : de Sinzendorf : pour Rhineck ; de Schaesberg
: pour Kerpen ; d'Ostein : pour Millendonck ;
de Quadt pour Wickerade ; de Plettenberg : pour
Wittem ; de Metternich pour Winnebourg , etc.;
d'Aspremont ; pour Reckeim : de Torring : pour Gronsfeld
, de Nesselrode : pour Wilri , etc.; le bas évéché
de Munster.
Au grand- prieur de Malte : pour les commanderies
à la gauche du Rhin ; l'abbaye de Saint - Blaise , avec
le comté de Bendorf et dépendances ; les abbayes de
Saint- Trupert , de Schuttern , de Saint- Pierre , et de
Tennenbach .
Le premier consul de la République française et sa
majesté l'empereur de Russie , après avoir proposé de
régler ainsi les indemnités exigibles des princes héréditaires
, ont reconnu qu'il était à la fois possible et
convenable de conserver dans le premier collége de
l'Empire un électeur ecclésiastique.
Ils proposent en conséquence :
con-
Que l'archi - chancelier de l'Empire soit transféré
au siége de Ratisbonne avec les abbayes de Saint-
Emeran , Ober- Munster et Neider Munster ,
servant de ses anciennes possessions , le grand bailliage
d'Aschaffenbourg à la droite du Mayn , et qu'il y soit
réuni d'ailleurs un nombre suffisant d'abbayes médiates
474
MERCURE DE FRANCE ,
pour , avec les terres ci-dessus , lui parfaire un revenu
annuel d'un million de florins .
Et comme le meilleur moyen de consolider le corps
germanique , c'est de faire entrer au premier collége
les princes les plus influants de l'Empire , on propose
que le titre électoral soit accordé au margrave de Bade,
au duc de Wirtemberg et au landgrave de Hesse- Cassel .
De plus , comme le roi d'Angleterre , en sa qualité
d'électeur d'Hanovre , a élevé des prétentions sur Hildesheim
, Corwey et Hoexter , et qu'il serait intéressant
qu'il se désistât de ses prétentions , on propose
que l'évêché d'Osnabruck , qui appartient déja par
alternat à la maison électorale de Brunswick , lui soit
dévolu à perpétuité , sous les conditions suivantes :
Premièrement , que le roi d'Angleterre , électeur de
Hanovre , renoncera à tous ses droits et prétentions
sur Hildesheim , Corwey et Hoexter.
Deuxièmement , qu'il fera pareillement abandon aux
villes de Hambourg et de Brême des droits et proprietes
qu'il exerce et possède dans lesdites villes et
dans l'étendue de leur territoire .
Troisièmement , qu'il cédera le bailliage de Wildshausen
au duc d'Oldenbourg ; et ses droits à la succession
éventuelle du comté de Sayn Altenkinhen au
prince de Nassau - Usingen .
Moyennant la cessation du bailliage de Wildshausen
au duc d'Oldenbourg , et la sécularisation qui sera
faite à son profit de l'évêché du grand chapitre de
Lubeck , le péage d'Elsfut demeurera supprimé , sans
pouvoir être rétabli sous aucun prétexte ou dénomination
quelconque , et les droits et propriétés desdits
évêché et chapitre dans la ville de Lubeck , seront
réunis au domaine de ladite ville.
Les propositions faites par le soussigné , par rapport
au règlement des indemnités , le conduisent à
énoncer ici plusieurs considérations générales qu'il juge
de nature à devoir fixer l'attention de la diète , et sur
lesquelles il ne pourra manquer d'être pris des décisions
convenables . Il lui paraît donc :-
Premièrement , que les biens ecclésiastiques des
grands chapitres et de leurs dignitaires devront être
incorporés au domaine des évêques , et passer avec
FRUCTIDOR AN X. 475
les évêchés aux princes auxquels ceux - ci seront assignés.
Deuxièmement , que les biens des chapitres , abbayes ,
Couvents , tant d'hommes que de femmes , tant mé
diats qu'immédiats , dont il n'a pas été formellement
fait emploi dans la présente proposition , seront appliqués
au complément de l'indemnité des Etats et
membres héréditaires de l'Empire , s'il est reconnu
qu'il n'y a pas été suffisamment pourvu par les assignations
ci - dessus , et sauf la souveraineté qui demeurera
toujours aux princes territoriaux ; à fa dotation
des nouvelles églises cathédrales qui seront ou conservées
ou établies tant pour l'entretien des évêques
que de leurs chapitres et autres frais de cultes ; aux
pensions viagères et alimentaires du clergé supprimé.
Troisièmement , que les biens et les revenus appartenants
aux hôpitaux , fabriques , universités , colléges
et autres fondations pieuses , comme aussi ceux des
communes de l'une des deux rives du Rhin , situées
sur l'autre rive , devront en demeurer distraits , et mis
à la disposition des gouvernements respectifs.
Quatrièmement , que les terres et propriétés assignées
aux états d'Empire , en remplacement de leurs.
possessions à la rive gauche du Rhin , demeureront
spécialement affectées au payement des dettes desdits
princes , tant des personnelles que de celles provenant
de leurs anciennes possessions.
Cinquièmement , que tous les péages du Rhin perçus
soit à la droite , soit à la gauche du fleuve , devront
être supprimés sans pouvoir être rétablis , sous quelque
dénomination que ce soit , sauf les droits de
douane.
Sixièmement , que tous les fiefs relevant des cours
féodales , établis ci -devant à la rive gauche du Rhin •
et situés à la rive droite , releveront désormais directement
de l'empereur et de l'Empire .
Septièmement , que les princes de Nassau- Usingen ,
Nassau-Weilbourg , Salm - Salm , Salm-Kirbourg , Linange
, Aremberg , seront maintenus ou introduits au
collégé des princes , chacun avec votę viril affecté aux
possessions qu'ils recevront en inderanité de leurs anciennes
terres immédiates ; que les votes des comtes
immédiats d'Empire seront pareillement transférés sur
475 MERCURE DE FRANCE,
·
les terres qu'ils recevront en dédommagement ; et que
les votes ecclésiastiques seront exercés par les princes
et comtes qui , par l'effet du traité de Lunéville , se
trouveront en possession des chefs - lieux .
Huitièmement , que le collége des villes devra demeurer
composé des villes libres et impériales de Lubeck
, Hambourg , Brême , Wetzlar , Francfort , Nurenberg
, Augsbourg et Ratisbonne ; et qu'il devra être
avisé aux moyens de pourvoir à ce que dans les guerres
futures où l'Empire pourrait intervenir , lesdites villes
ne seront tenues d'y prendre aucune part , et que leur
neutralité soit assurée par l'Empire , autant qu'elle
serait reconnue par les autres puissances belligérantes .
Neuvièmement , que la sécularisation des couvents,
de femmes récluses , ne devra s'effectuer que du consentement
de l'évêque diocésain ; mais que les couvents
d'hommes seront à la disposition des princes territoriaux
qui pourront les supprimer ou les conserver à
leur gré.
Tel est l'ensemble des arrangements et des considerations
que le soussigné a eu ordre de présenter à la
diète impériale , et sur lesquels il croit devoir appeler
ses plus promptes et ses plus sérieuses délibérations ,
en lui exprimant , au nom de son gouvernement , que
l'intérêt de l'Allemagne , la consolidation de la paix.
et la tranquillité générale de l'Europe , exigent que
tout ce qui concerne le règlement des indemnités germaniques
, soit terminé dans l'espace de deux mois.
Paris ,
thermidor an 10.
Signé , CH. MAU . TALLEYRAND .
)
FRUCTIDOR AN X. 477
SUR LA DECLARATION
PRÉSENTÉE A LA DIÈTE DE RATISBONNE .
Lorsque le traité de Lunéville fut connu , on prévit
que l'article VII serait l'objet de très-longues négociations
. En supposant l'Empire abandonné à luimême
pour la nouvelle distribution de territoire que
cet article rendait nécessaire , les plus habiles n'auraient
su dire quant et comment ce travail serait fini . Les
lenteurs qu'on a éprouvées depuis dix- huit mois , ont
donc été conformes à l'attente générale , et n'étaient
au reste qu'une nouvelle représentation des lenteurs
d'autrefois . Divisée par les intérêts opposés de ses
membres , la confédération germanique eut toujours besoin
de puissances médiatrices. La France, quoique puissance
intéressée , interposa souvent sa médiation avec
sugesse et avec gloire : Le traité de Westphalie en est
un monument éclatant . Celui qui va lui succéder ne
sera ni moins sage , ni moins glorieux . Lorsque les
formes , dont on est en ce moment occupé à Ratisbonne,
saront accomplies , lorsque la diète aura mis le sceau
de l'acceptation au plan qu'on vient de lire , il sera
intéressant de comparer le traité actuel à celui de
Westphalie , et les circonstances de l'une avec celles de
l'autre. Dès aujourd'hui , et à la simple lecture de la
declaration faite par la France et la Russie , on saisit
non -seulement les motifs qu'a si bien exposés le ministre
des relations extérieures ; mais encore les avantages du
beau rôle qu'ont rempli les deux puissances. On remarque
, dans le rapport du ministre , cette simplicité
de ton qui convient aux grandes choses . Un travail qui
478 MERCURE DE FRANCE ,
couronne si heureusement les travaux de Lunéville et
d'Amiens , n'a pas besoin de la pompe des mots pour
se faire apprécier; il se recommande assez par lui-même.
A Munster et à Osnabruc , la France régla les destinées
de l'Allemagne avec une puissance , qui depuis a perdu
la haute influence que lui avaient acquise les armes
de Gustave Adolphe aujourd'hui la France règle
les affaires germaniques avec une puissance , alors presque
inconnue , mais qui , depuis longtemps , s'est placée
au premier rang. Ainsi les Empires s'élèvent ou
s'abaissent ; la France reste toujours. L'histoire est
toute pleine de souvenirs glorieux pour elle , et , depuis
Brennus jusqu'à Bonaparte , le même peuple se montre,
aux grandes époques , avec une force et un éclat sur
lesquels le temps paraît sans pouvoir.
" par La Russie appelée , il y a quatre ans P'Autriche
, en Allemagne , pour combattre la France , et
aujourd'hui présentant avec la France le plan qui abaisse
en Allemagne la puissance de l'Autriche , offre un grand
sujet de méditation aux observateurs , et une grande
leçon aux cabinets ."
;
{ ་
La Russie , ayant fait la guerre avec une loyauté incontestable
, consommant , aujourd'hui la paix avec un
'désintéressement sans exemple , et démontrant par là
qu'elle cherche en tout l'ordre , le repos , le bien commun
; la Russie , dis -je , se place dans la plus belle
position où puisse se mettre un grand état ; dans celle
qui appelle une confiance et un respect universels .
"
La Russie , en se tenant liée à la France , peut maintenir
la paix générale , peut perpétuer la tranquillité
de l'Europe . Ainsi unis , les deux pays forment , s'il est
permis de le dire , un étau politique où peuvent être
contenues toutes les autres puissances.
L
La Russie a prouvé , contre l'opinion , ou plutôt contre
FRUCTIDOR AN X. 479
les prétentions de nos ennemis , qu'elle trouve son intérêt
à entretenir , à fortifier même les rapports qui furent
rétablis par Paul I. " , au grand scandale de l'Angleterre
et de ses amis. Lorsque ce souverain se rapprocha
de la France , ils voulurent en trouver la raison dans
·l'inconstance de ses inclinations , et dans son goût pour
des plans gigantesques ; c'était par son caractère qu'ils
expliquaient toutes ses démarches. Lorsqu'il mourut ,
ils annoncèrent que son successeur se détacherait de nous.
Ils n'auraient pas toléré l'idée qu'Alexandre pût entrer ,
comme Paul , dans les vues de notre gouvernement ; et
voilà qu'après deux ans de règne , il les partage à la
face de l'Europe pour les objets qui intéressent le plus
son repos. Lorsque deux souverains , opposés de caraċtère
et d'inclinations , mais voulant tous les deux le
bien de leur pays , s'accordent ainsi sur leur conduite
politique , elle doit être conforme à ses intérêts .
1
"
Cette persévérance de la France et de la Russie à
rester unies pour assurer la tranquillité générale ,
honore les deux gouvernements. Elle montre l'idée
qu'on a en Europe de la France et de son premier
magistrat . Quel autre homme , chargé seul des intérêts
de trente millions d'hommes , eút pu inspirer la confiance
qu'Alexandre I.er a mise dans le premier
consul. L'histoire attestera qu'elle s'est établie , moins
sur les rapports des deux cabinets , que sur les relations
directes entre les chefs des deux états.
Les Français n'ont qu'à se féliciter d'avoir contribué
à augmenter la considération de la Russie . Leur partage
est assez beau pour qu'ils n'envient celui d'aucun
empire. Protectrice de l'Italie , modératrice en Allemagne
, redoutée partout , la France a élevé ses
amis , humilié ses ennemis , et établi l'ordre dans
un pays que le traité de Lunéville semblait n'avoir
480 MERCURE DE FRANCE,
affranchi de la guerre extérieure , que pour le livrer
à la guerre des sécularisations et des indemnités . La
volonté de la France a terminé la guerre intérieure
et sourde de tant d'éléments qui se combattaient ; le
chaos est débrouillé , et la lumière est faite.
Parmi nos amis et nos ennemis , il s'en trouvera quelques-
uns qui , par des dispositions diverses et dans des
vues différentes , exagèreront les pertes , ou ce qu'ils
appelleront l'abaissement de l'Autriche. Cependant ,
lors du traité de Lunéville , il fut reconnu que s'il n'y
avait pas compensation entière entre les pertes et les
acquisitions de l'Autriche , la concentration des forces
achevait d'établir la balance. Quant à l'Empire , il
était depuis longtemps partagé de fait , et les nouveaux
arrangements ne sont pas seulement les effets
de la guerre ; ils sont aussi le développement ou la
conséquence de toutes les atteintes portées depuis 60
ans au pouvoir impérial. Ils durent d'ailleurs être préils
devinrent forcés , du moment où l'empereur
eut admis le principe des sécularisations , et ses pertes
sont moins dans la déclaration d'aujourd'hui que daps
les antécédents.
vus
4
Cette déclaration n'en est pas moins le complément
de la plus belle oeuvre que put.. faire en politique le
gouvernement français : il a réalisé les voeux d'Henri IV
et les plans du cardinal de Richelieu . Ces deux grands .
hommes , d'esprit et surtout de coeur si différent, avaient
: eu l'un et l'autre le sentiment de ce qui convenait à la
France leurs projets sont accomplis , et elle est vengée
de la dégradation où une fausse politique l'avait
Jaisse tomber , en abandonnant la route qu'ils avaient
tracée .
REP.
FRA
( N. ° LXII ) . 17 Fructidor an 10,
5.
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
POÉSIE.
IMITATION , EN VERS FRANÇAIS ,
De l'Epitre d'Héloïse à Abailard , de Pope * .
DANS ces lieux consacrés aux veilles , aux prières
Séjour du repentir , retraites solitaires
Où regnent l'innocence et la tranquillité ,
De quel trouble , grand Dieu ! mon coeur est agité !
Mes voeux irrésolus franchissent cette enceinte ,
1
* Ces vers sont d'un jeune russe , de 18 ans , élève de la
maison d'éducation , formée depuis la révolution à Saint-
Pétersbourg , par M. l'abbé Nicolle , ancien préfet de Sainte-
Barbe , et basée , autant que le comportaient les circonstances,
sur les principes qui distinguaient cette communauté
célèbre des autres institutions de l'Université de Paris . Les
Russes sout aujourd'hui ceux de tous les étrangers qui
cultivent la littérature française avec le plus de succès , et
les amateurs des beaux vers nous sauront gré de leur eu
offrir cette nouvelle preuve .
9.
31
482 MERCURE DE FRANCE ,
Du trait qui me blessa je sens encor l'atteinte ;
J'aime , j'aime Abailard , et des ruisseaux de pleurs
Coulent sur cet écrit qui m'apprend ses malheurs .
Nom chéri de l'époux qu'on arrache à ma flamme ,
Demeure enseveli dans le fond de mon ame ;
Ma main ! ne l'écris pas ; mais je le vois tracé ,
Par mes larmes du moins , ah ! qu'il soit effacé.
C'est un effort trop grand que le ciel me demande ,
Et ma main obéit lorsque mon coeur commande.
Prisons où l'infortune invoque l'avenir ,
Où gémit l'innocence en proie au repentir ,
Images de nos saints , dont les froides reliques:
Dorment sous les parvis de ces sombies portiques ,
Et vous marbres sacrés qu'ont usé mes genoux ,
Mon coeur n'est pas encore aussi glacé que vous.
Abailard , je le sens , avec Dieu rivalise ,
Le ciel réclame en vain tous les voeux d'Héloïse ;
Combat trop inégal ! inutiles efforts !
Mes prières , mes pleurs , mes jeûnes , mes remords ,
Tout est infructueux ; et dans ce coeur rebelle
Rien ne peut étouffer une ardeur criminelle .
Ecris-moi sur tes maux laisse -moi m'affliger ;
Le malheur qu'on partage en devient plus léger.
Mes larmes sont à moi ; peux-tu me les défendre ?
Rien ne peut m'enlever le plaisir d'en répandre ;
C'est l'unique douceur qui reste aux malheureux ,
Le sort me l'a laissée ; es- tu plus rigoureux ?
Héloïse , à jamais regrettant ta présence ,
Donne à l'amour les pleurs dus à la pénitence ;
Rien ne peut un moment suspendre mes ennuis ,
Et t'aimer et pleurer est tout ce que je puis.
Dépose tes chagrins dans le sein d'Héloïse ;
Faut-il qu'à son épouse Abailard les déguise ?
Ton coeur ne doit avoir rien de caché pour moi ;
Ton Héloïse a droit de souffrir avec toi.
FRUCTIDOR AN X. 483
Vous , qu'inventa sans doute une amante captive ,
Qu'invoque en roug'ssant sa tendresse craintive , .
Où , libre et sans témoin , s'épanche un jeune coeur ,
Et qui , servant l'amour , ménagez la pudeur ;
Doux charme des absents ; consolants caracteres ,
De nos chagrins secrets muets dépositaires ,
Vous que j'ai tant de fois arrosé de mes pleurs
Apprenez - moi ses maux , portez lui mes douleurs .
Par le nom d'amitié quand mon ame déçue
S'enivrait sans remords du plaisir de ta vue ,
Pouvais-je résister ? Tu parus à mes yeux ,
Cher amant , je crus voir un habitant des cieux .
Ton front était serein comme un ciel sans nuage ;
Tout à mes sens charmés rappelait ton image ,
Tout m'offrait Abailard ; tu chantais , et ta voix
En célébrant l'amour me rangea sous ses lois .
Brûlant des mêmes feux , par les noeuds d'Hyménée
Tu voulus à ton sort unir ma destinée ;
Mais l'amour , de l'hymen fuyant l'austérité ,
Dans les liens qu'il forme aime la liberté.
En toi , j'aime toi seul. Un souverain lui - même
Vainement à mes pieds mettrait son diademe ;
Héloïse verrait son trône avec dédain ;
Un autre aurait ma foi ! j'ai refusé ta main .
A de vaines grandeurs ne crois pas que j'aspire ,
Non , je règne sur toi , ton coeur est mon empire.
DE WOLF.
ENIGM E.
Des humains très souvent , très -rarement du sage ,
Ici bas je suis aperçu ;
Et ce qui doit , lecteur , t'étonner davantage ,
De l'Etre qui voit tout je ne suis jamais vu.
PIRY , de Laval,
.
484 MERCURE DE FRANCE,
LOGO GRIPHE.
Quoique fort mince personnage ,
Sous plus d'un sens je puis m'offrir à toi.
D'abord tout écrivain de moi doit faire usage.
Le jour ne peut naître sans moi .
Si de ton corps j'attaque une partie ,
Je te fais endurer une vive douleur :
Je vais par fois de compagnie
Avec l'aiguille avec l'honneur.
Si je viens à perdre mon coeur
J'occupe un assez grand espace ,
Et c'est sur l'eau , mon cher lecteur ,
Que pour l'ordinaire on me place.
Quoique j'y sois commun daus mille endroits divers ,
Ne vas point toutefois me chercher sur les mers.
Par le même.
CHARA D E.
Coupe la queue à mon premier ,
Coupe la queue à mon dernier ,
Je suis , dans l'Inde , un fruit qui désaltère .
Mon premier répété deux fois ,
C'est mon entier qui , dans les bois ,
Au mois de mai , devient son propre Homère.
Mots de l'Enigme , du Logogriphe et de la
Charade insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigne est moustache.
Le mot du Logogriphe est émail.
Le mot de la Charade est charbon .
FRUCTIDOR AN X. 485
LE Captif de Valence , ou les derniers moments
de Pie VI ; par madame Guénard ,
auteur d'Irma et des Mémoires de la princesse
de Lamballe . 2 vol. A Paris , ches
Lepetit jeune , libraire , palais du Tribunat
, galerie de bois , n.º 203 , et rue Pavée-
Saint- André- des-Arcs , n.º 28.- An 10.
Nous avons déja plusieurs histoires de Pie VI ;
mais elles se ressentent , pour la plupart , de la
haine ou des préjugés que les malheurs de l'illustre
pontife n'ont pu désarmer , ou bien l'on
y desire des particularités et des détails que
leurs auteurs n'ont pu se procurer. L'ouvrage ,
que nous annonçons , ne méritera aucun de ces
reproches. L'auteur nous apprend qu'elle habitait
une retraite auprès de Paris , où elle s'oc
cupait à relire et à comparer les divers écrits
publiés jusqu'alors sur Pie VI.
*
"
P
Un soir , entraîné par ses réflexions , elle arrive ,
par hasard , sur le revers d'une colline , d'où elle
« aperçut , dans la vallée , un verger environné de
haie. Au milieu était une chaumière que l'on ne
pouvait distinguer des autres que par son extrême propreté.
Je m'avançai , continue l'auteur , jusqu'à la porte
qui était entr'ouverte ; un petit chien en sortit et
m'aboya avec l'inquiétude que montrent ceux de son
espèce pour les êtres qu'ils ne connaissent pas . Son
maître parut et le rappela . Quelle fut ma surprise
en reconnaissant , dans un vieillard vénérable , le
marquis de .... , que j'avais vu autrefois en France ,
où il avait accompagné le nonce cardinal Giraud ! »
"
44
«
486 MERCURE DE FRANCE ,
Le marquis de.... avait été aussi l'ami intime
de Pie VI , le compagnon de ses malheurs
et de ses jeunes
années. Il offrit donc
à madame Guénard de lui en faire le récit ;
elle y consent avec reconnaissance . Tous les
jours suivants , à une heure convenue , elle
vient trouver le vieillard qui l'attend sur un
banc de mousse , ombragé par un berceau de
Jilas , et chaque entretien est un chapitre de
l'ouvrage .
Ce début est riant et pastoral , comme on
voit. Les deux interlocuteurs étaient bien placés
pour s'entretenir des souffrances du vénérable
Pie VI ; du moins ils en parlaient à leur
aise .
4
Je crois cependant que cette manière d'écrire
l'histoire ne plaira pas généralement . On
dira que l'intérêt qu'elle doit inspirer est bien
indépendant des petits détails champêtres dont
madame Guénard a voulu l'orner , et qu'elle
aurait pu encore , sans inconvénient , nous laisser
ignorer le mariage qui vient à la suite ;
mais de quel mariage peut - il être question
dans cette histoire , demandera- t - on avec surprise
? De celui des interlocuteurs eux-mêmes.
Le marquis avait laissé le pape à Briançon . II
devait raconter le lendemain sa translation à
Valence , sa dernière maladie , sa résignation ,
sa mort. Avant tout , il lui vient une idée ,
c'est d'offrir sa main à madame Guénaid ; celleei
l'accepte , et le récit s'achève après.
Encore une fois , un ouvrage de cette nature
pouvait se passer d'un mariage , et il est bien
malheureux d'avoir été placer , au milieu d'une
scène d'idylle ou de roman , des personnages
FRUCTIDOR AN X. 487
dont on attend l'histoire . Quoi ! n'y avait-il pas
assez d'intérêt , et je dirais même de merveilleux
dans ces catastrophes encore récentes , sans
recourir à des petites circonstances qui l'affaiblissent
, ou à des fictions qui l'altèrent ! Et quel
intérêt en particulier n'offrait pas la vie de
Pie VI ! Le pontife qui , pendant sa longue carrière
, vit se former l'orage auquel il devait se
dévouer un jour ; ses derniers malheurs liés à
ceux de la France et de l'Europe entière
comme si cette aînée des nations ne pouvait
chanceler sans ébranler toutes les autres ; ce
voyage à travers l'Italie où il montra tout
Phéroïsme de la patience et les vraies grandeurs
de l'humiliation ; son entrevue avec le
duc de Toscane et le roi de Sardaigne , où il
donne et reçoit de si grandes leçons des vicissitudes
humaines ; enfin , son séjour en France ,
le prince de l'église devenu un pauvre voyageur
et mourant en apôtre , etc. , toutes ces
circonstances demandaient des tableaux graves
et touchants , et l'on doit reprocher à madame
Guénard d'avoir méconnu également son talent
et son sujet. Après avoir rempli le devoir
rigoureux de la critique , nous nous empres
serons de rendre justice aux intentions respectables
qui ont dicté cet ouvrage . On retrouve ,
même dans la plupart des détails , un ton de
vérité et de sensibilité qui fait oublier aisément
les inconvenances du plan et les incorrections
du style je n'en donnerai qu'un exemple.
Pie VI , après avoir erré dans l'Italie , venait
d'être accueilli à la cour de l'Infant de Parme.
Il y jouissait des consolations dues à ses malheurs
et à son caractère , lorsque des commis488
MERCURE DE FRANCE ,
saires français lui annoncèrent que ce n'était
point encore là le terme de sa course .
"
"
"
"
་་
་ ་
"
Dès qu'on l'eut forcé de suivre son voyage , il fut
accablé par les fatigues et les incommodités d'une
« route si pénible à son âge , dans des montagnes qui
avaient paru longtemps une barrière insurmontable ;
mais il fallut bien qu'il les franchît . Je ne peux , sans
frémir encore , me le représenter traversant le mont
" Genèvre , porté par des hommes qui , pendant quatre
heures , le tinrent suspendu sur des précipices que
" nous louvoyons avec inquiétude , malgré la sureté
du pas de nos mules , bien moins alarmés pour nous
que pour Braschi , dont les chevaux aussi blancs
que les neiges qui nous environnaient , étaient agités
par le vent de bise qui soufflait et rendait le
" froid insurmontable. Des officiers de hussards piémontais
, qui accompagnaient notre marche , voulaient
absolument que le pape acceptât leurs pelisses
pour le garantir du froid ; il les en remercia
avec la plus tendre affection . Je n'en ai pas besoin ,
disait- il avec une résignation et un calme céleste ;
je n'ai point froid , je ne souffre pas , je ne crains
rien; la main du Seigneur me préserve sensiblement
« au milieu de tant de dangers. Allons , mes enfants ,
mes amis , du courage , et mettons en Dieu toute
notre confiance .
"
་་
"l

་་
"
"
་་
"
Enfin , nous arrivâmes sur les terres de France ;
j'étais près de mon ami , je le vis changer de couleur
, et ses yeux se remplirent de larmes. Comme
il s'aperçut que j'étais troublé de l'impression qu'il
éprouvait ; c'est un instant de faiblesse , me dit- il ;
« mais je n'ai pu me défendre en me trouvant en
France de me croire destiné à augmenter le nombre
des victimes dont le sang a rougi les fleuves de ce
44
FRUCTIDOR AN X. 489
K
pays jadis si florissant. Je cherchai à le rassurer ,
quoique , je l'avoue , je ne le fusse pas moi - même ;
« mais ce qui m'étonna , fut de trouver encore tant
de piété dans ces contrées , où l'on prétendait que
« l'on avait renoncé à ce que les philosophes nom-
- ment préjugés .
"
Ce dernier trait en rappelle un autre , que
je suis étonné de ne pas retrouver ici . Il est
d'ailleurs attesté par des témoins dignes de
foi .
Il n'y avait que quelques heures que Pie VI
était arrivé à Briançon . Un peuple nombreux
rassemblé sous ses fenêtres demandait à le voir ;
mais les cris qui s'élevaient de la foule annonçaient
des intentions bien différentes ; et les
menaces et les injures se mêlaient aux expressions
de respect et de pitié . Dans cette circonstance,
on remontre au Saint- Pontife qu'il doit se
montrer à ce peuple furieux et empressé. Il
hésite quelques instants , puis s'avançant lentement
, appuyé sur deux prêtres , le corps
chargé de douleurs , l'ame remplie d'amertume
et tout occupée des destinées de l'église , il paraît
enfin à la fenêtre et s'écrie d'une voix
éteinte Ecce homo, Ces paroles sont prises
à la source même du sublime .
Pie VI s'était exercé de bonne heure aux
vertus qui illustrèrent la fin de sa vie . Madame
Guénard rappelle plusieurs particularités de sa
jeunesse , qui ne sont pas les moins attachantes ;
je voudrais les faire connaître et représenter
le jeune Braschi encore au collège , vendant
une collection d'histoire naturelle , à laquelle
il était fort attaché , pour soulager une famille
-indigente ; le montrer dans un âge plus avancé,
490 MERCURE DE FRANCE ,
aux prises avec une passion malheureuse et
triomphant par la religion ; je voudrais enfint
citer plusieurs traits de cet ouvrage aussi curieux
qu'édifiants ; mais je n'ose par respect pour
le lecteur ; et , lorsque je viens à penser au berceau
de lilas et au banc de mousse , je crains de
me laisser séduire moi - même , et de donner
pour de l'histoire ce qui appartient au roman .
P. M.
Septième Lettre sur l'Angleterre.
Si la civilisation , dans tout ce qui ne tient pas
la politique , est l'art de rendre la société douce , facile
et aimable , les Anglais forment la nation la moins
civilisée de l'Europe ; le peu de liant qu'on trouve
dans leur caractère a trois causes principales ; 1. ° la
grande estime qu'ils ont pour l'argent ; 2.° l'ennui qu'ils
éprouvent dans la société des femmes ; 3.º la préférence
qu'ils se donnent comme nation , préférence qui
ya jusqu'à la manie .
on
Le prix qu'en Angleterre on met aux richesses , est
tel ., que pour dire d'un homme qu'on l'estime ,
dit : il vaut beaucoup d'argent , et souvent on va jusqu'à
préciser la somme ; aussi , avant d'estimer un
homme , montre- t-on toujours beaucoup de curiosité
de savoir combien il possède.
Quand vous admirez quelque chose en Angleterre ,
on vous apprend toujours combien cela coûte ; si vous
demandez le nom d'une belle femme , on vous répond
par le compte de sa fortune , le prix de ses diamants.
Autant les Français sont habiles pour mettre le luxe
en - dedans de leurs sensations , autant les Anglais semFRUCTIDOR
AN X. 491
blent prendre de soins pour le mettre en - dehors . Dans
ce pays , on ne sait point encore que ce qui pare une
femme doit servir à l'embellir , et non à la faire oublier
; mais l'esprit, mercantille s'étend sur tout. Par
exemple , vous pouvez accuser le roi d'être un tyran ,
les ministres d'être des fripons ; vous pouvez vous jouer
de l'honneur , et de la considération de quiconque ne
perd pas d'argent à être vilipendé ; mais si vous attaquiez
le credit d'un marchand ou d'une compagnie
financière , tous les tribunaux seraient là pour vous condamner
à des dommages et intérêts ; c'est que , dans
ce pays , on sait ce que vaut l'argent ; on ignore ce
que vaut l'honneur ; c'est une idée française qui n'a
jamais pu se glisser entièrement dans les moeurs anglaises
. Aussi , lorsque les lois condamnent le séducteur
d'une fille , elles ne font entrer pour rien , dans la
compensation , l'honneur qu'elle a perdu : Les dédommagements
roulent sur les services que son état ne lui
a plus permis de rendre à son père , car c'est au père
que les lois adjugent le dédommagement de l'honneur
de la fille. Je ne sais quel ministre étranger disait
que la pauvreté était ridicule en France , vice partout ,
et crime en Angleterre ; il disait une grande vérité.
Où la pauvreté est crime , l'argent est vertu *.
* Voici un exemple de vénalité fort extraordinaire . Le
colonel Gréville devait monter dans le ballon de Garnerin ;
il se laissa conseiller de n'en rien faire . Le colonel Pollen
offrit , à Garnerin , cinquante louis de la place du colonel
Gréville . Garnerin répondit qu'il ne pouvait en disposer
sans l'aveu de celui qui l'avait retenue . Pendant ce temps >
le capitaine Sowden achetait la place deux cents louis au
colonel Gréville , et de plus , s'engageait à payer moitié de
ce qui se trouvait en moins dans la fête donnée au Ranelagh
, moitié qui était à la charge du colonel Gréville ,
et qui monta cinq cents louis. Ainsi , le colonel Gréville
vendit sept cents louis une place dans le ballon de Garue492
MERCURE DE FRANCE ,
Les sociétés littéraires et savantes , dans ce pays ,
ne se présentent que comme des compagnies de marchands
. Sans aucun appui dans le gouvernement , elles
sont réduites à faire ressources de leurs assemblées ,
de leurs travaux , de leurs collections , et c'est pour cela
qu'on paye à la porte de tous les établissements publics.
Ainsi que je vous l'ai déja mandé , on paye pour voir
l'exposition des tableaux ; comme on paye également
pour voir l'hôpital de la marine , à Greenwich , et
qu'un écriteau annonce que les schellings donnés par
les curieux, sont destinés à l'éducation de 150 garçons ,
il en résulte que les élèves en peinture et les élèves
de la marine sont à la charité des étrangers . Pour les
élèves en peinture , soit ; mais pour les élèves de la
marine , j'avoue , qu'en ma qualité de français , je me
faisais un cas de conscience de contribuer à leur éducation
, et je ne me suis rassuré qu'en pensant que
mon aumône était une humiliation pour la fierté anglaise
. En France , Dieu merci , nous n'avons rien de
pareil , et , sauf les barrières sur les routes , qui ne
sont point de notre invention , nous ne tendons jamais ,
comme nation , la main aux étrangers . Je n'en suis
pas moins fâché que les circonstances nous aient forcés
à établir des barrières ; cette imitation est contre le
caractère national , contre la majesté de la France
qui , comme centre de l'Europe policée , devrait toujours
rester ouverte , sans condition , aux habitants
de l'Europe entière *.
rin. Lorsque je disais à des Anglais qu'en France on crierait
haro sur, un colonel qui vendrait , à sou profit , une
place dans le ballon d'un physicien qui fait métier de risquer
sa vie , on me riait au nez , et la nation entière ne
vit , dans un trafic pareil , que l'adresse du colonel Gréville
il n'y eut d'extraordinaire que mon étonnement.
*
:
Il y a , sur les barrières anglaises , un usage fort drôle.
FRUCTIDOR AN X. 493.
Vous savez combien nos philosophes ont vanté les
établissements de charité soutenus par des souscriptions
particulières , aussi les Anglais sont-ils fiers de leurs
hôpitaux , dans lesquels il entre tant de luxe , qu'on
a dit avec raison que , dans ce pays , les pauvres étaient
logés ( à l'extérieur ) comme des rois , et les rois comme
des pauvres. Mais en France , combien la religion
n'avait-elle pas . formé d'établissements de ce genre ,
que les philosophes ont pris plaisir à renverser ? Nos.
colléges , nos hôpitaux n'étaient - ils pas aussi des fondations
? Et l'on ne connaissait pas , en France , cette
taxe des pauvres toujours croissante en Angleterre , et.
qui prouve ou que les établissements de charité entretenus
par la vanité , sont plus apparents que nombreux
, ou qu'il y a plus de pauvres que dans tout
autre pays , puisque ces établissements et cette taxe
énorme n'empêchent pas qu'on n'y demande l'aumône.
D'ailleurs , il n'est pas vrai que les principaux de ces.
établissements soient soutenus uniquement par des
contributions volontaires ; ceux qui tiennent au mili-.
taire , à la marine , ont , comme partout et d'après.
l'exemple de la France , leurs premiers fonds faits par
une retenue sur la solde des troupes en activité * . C'est
Comme le dimanche est , en Angleterre , un jour plus particulièrement
consacré à l'ennui que les autres jours, et qu'on
regarde sans doute comme un grand plaisir de voyager ,
le prix des barrières est double le dimanche ; celles de Londres
sont quadruples. Voyez jusqu'où va l'ardeur de la
réforine , et combien l'esprit du fisc s'unit étroitement à
la religion !
* On a tant la manie de vanter ce qui se passe en Angleterre
, que je ne serais pas étonné d'entendre nos économistes
s'extasier sur ce qu'on vient d'y semer du gland
pour avoir des forêts un jour à venir , et nous conseiller
de semer aussi du gland . Le fait est qu'il y avait jadis des
forêts en Angleterre , et qu'on les a laissées se perdre , non
"
494 MERCURE DE FRANCE ,
une très- belle chose que la charité ; mais lorsqu'il faudra
lui chercher un appui , croyez que la vanité restera
toujours bien faible en comparaison de la religion ;
croyez aussi que les suicides , que la philosophie ne
peut désavouer pour être son ouvrage , puisqu'elle les
approuve et les conseille , cèderont devant l'ascendant
de la charité religieuse , si habile à chercher le malheur
, à prévenir le désespoir. Les philosophes ne connaissent
que le matériel de la charité ; les hommes
religieux en ont seuls connu l'esprit , et c'est à eux
qu'il appartient d'arrêter le suicide poussé aujourd'hui
à un excès vraiment effroyable .
Il m'est quelquefois arrivé de rêver que j'étais aussi
législateur , et je composais une petite législation toute
morale . Par exemple , après avoir lu le beau chapitre
de M.me de Stael en faveur du suicide , je trouvais
fort juste de la condamner à rendre les devoirs de
la sépulture à tous ceux qui se donneraient la mort
dans la commune qu'elle habite . Je me disais : Il ne
suffit pas d'être philosophe et de conseiller aux malheureux
de se tuer ; après qu'ils sont morts , il reste
encore des devoirs à leur rendre , et on ne peut exiger
que des parents ensevelissent un cadavre dont les mutilations
rappellent de tristes souvenirs et repoussent
la sensibilité. Mais une femme courageuse , une femme
qui a employé toute son éloquence à armer la main
du désespoir ( sans doute après avoir employé toute
pour en cultiver le terrein , mais faute de savoir les conserver.
On vante l'agriculture de ce pays , parce qu'on en
parle dans les livres ; mais nulle part au monde il n'y a ,
toute proportion gardée , plus de terrein en friche ; la
facilité avec laquelle les cultivateurs s'exportent en Amérique
, dit assez qu'ils ne jouissent pas chez eux du plus
grand bonheur possible . Nos cultivateurs ne s'expatrient
pás , et la France est mieux et plus généralement cultivée
que l'Angleterre.
FRUCTIDOR AN X. 495
sa fortune à le prévenir ) ne doit avoir aucune répu
gnance à contempler les suites de sa doctrine ; ainsi ,
en la condamnant à rendre les derniers devoirs à ceux
qui s'assassinent héroïquement , ce ne serait pas blesser
sa sensibilité , mais la rappeler à ses principes et mettré
sa philosophie en action . Non , jamais je ne croirai
qu'on joue avec le malheur , qu'on ne voie que l'esprit
qu'on fait lorsqu'il s'agit de la vie des hommes ; cè
serait une atrocité révolutionnaire dont il ne faut croire
aucune femme capable , et une femme auteur moins
que toute autre : Si l'esprit égarait jusqu'à ce point?,
en vérité , on remercierait le ciel de n'en point avoir.
Mais je m'écarte du sujet de cette lettre , quoiqu'il
entrait bien dans mon intention de remarquer que le
suicide ne devient fréquent que dans les pays où lá
religion n'a plus d'empire , et dans ceux où la pauvreté
est regardée comme un crime.
Après la trop grande estime que les Anglais ont pour
l'argent , je vous ai donné l'ennui qu'ils éprouvent dans
la société des femmes comme une des causes du pèn
de liant du caractère national ; cet ennui perce par
tout , et il suffirait d'en citer pour preuve l'usage qui
renvoie les dames à la fin du dîner . Mais quelques
explications ne seront sans doute pas inutiles.
Les Anglais aiment à boire ; beaucoup moins aujourd'hui
, dit- on , qu'autrefois. Alors , comment étaitce
donc autrefois ? Ce que je puis assurer , c'est que
l'ivresse est un état dont ils font un cas tout particulier
; aussi y a- t - il à Londres un chymiste , qui jouit
d'une grande réputation , pour avoir trouvé le secret
de procurer avec un air composé , une ivresse com
plète et libertine. Les Anglais vont chez lui avaler
de l'air pour avoir du plaisir , et les détails qu'ils donnent
à cet égard , prouvent combien la société des
femmes serait gênante pour eux. En effet , c'est pour

496 MERCURE DE FRANCE ,
boire que les Anglais ' se séparent des femmes après
dîner , et ils boivent , surtout pour s'exciter à un genre
de conversation dont un étranger est toujours surpris.
Un fils n'est pas gêné par la présence de son père ,
ni un père retenu par la présence de ses fils. Tant que
les femmes sont à table , le respect le plus profond
préside aux discours , ou , pour mieux dire , les discours
se bornent à quelques phrases sans suite , sans
intérêt et sans esprit . A peine les femmes sont - elles
sorties , que la scène change , et vous n'entendez plus
que des gros mots sans gaieté , et dont il est permis
de s'offenser , parce que tout ce qui est dégoûtant répugne.
Souvent à onze heures du soir on est encore
autour de la même table , et , pendant ce temps , les
femmes bâillent en haut dans un salon . Il n'est pas
rare qu'un maître de maison , dont la femme a societé
priée , quitte sa compagnie pour aller à la taverne
boire , causer en toute liberté et jouer avec ses amis.
La vie de salon est insupportable pour un Anglais ;
cependant il est remarquable qu'il s'y met plus à l'aise
qu'on ne le fait dans aucun autre pays.
:
verne ,
Comme le matin presque tous les hommes ont des
affaires , et que le soir ils aiment la table et la tales
femmes sont réduites à vivre entre elles.
Il n'est pas vrai cependant qu'elles soient plus sédentaires
qu'en France ; au contraire , elles sont toujours
en visites , en course chez les marchands , aux exhibitions
, car on met tout en exhibition à Londres , et ce
sont les femmes qui vont tout voir pour de l'argent`,
non parce que cela les amuse , mais parce que c'est
elles une occasion de sortir. pour
Et comment une anglaise serait -elle plus sédentairequ'une
française ? Une française qui reste chez elle y
trouve toujours une société aimable , pour peu qu'il lui
plaise de tenir sa porte ouverte , tandis qu'une anglaise
FRUCTIDOR AN X. 497
ne reçoit jamais personne l'après- diner , à moins qu'elle
n'ait fait des invitations , et alors les invitations sont
toujours nombreuses . C'est ce qui rend la vie de Lon◄
dres si triste pour un étranger : lorsqu'il n'a pas d'invitation
, et qu'il ne veut pas aller au spectacle , il be
sait comment passer sa soirée . Pas de promenade dans
la ville , nulle maison ouverte , absolument aucune
dissipation. Les femmes reçoivent le matin , mais ja
mais le soir , usage qui doit son origine à l'etat d'ivresse
dans lequel sont ordinairement plongés les Anglais ā
cette partie de la journée * . Le goût que les femmes,
dans ce pays , ont généralement pour l'exercice du che
val , prouve
encore
qu'elles
sont moins sédentaires
que
les Françaises
; il est vrai que pour jouir de la société
1 J.
• *. Je ne sais si l'usage où sont les Anglaises de ne rece
voir jamais aucun homme , pas même leurs parents , dans
leur chambre à coucher , tient à la même cause ; mais
elles regardent cela comme une grande indécence . Etant
à Bath , je n'égarai dans l'auberge où j'étais descendu , et
j'entrai , sans mauvaise intention , dans une chambre où
il y avait deux femmes : l'une se mit à pousser des cris
effroyables ; l'autre accourut sur moi , et me jeta la porte
au nez avec un mouvement de fureur. Une heure après ,
deux hommes boxèrent devant l'auberge ; suivant l'usage ,
ils se mirent nus jusqu'à la ceinture , et , en se provos
quant , ils faisaient saillir leurs nerfs pour indiquer leur
vigueur. Tout le monde se porta aux fenêtres ; les deux
femines , que j'avais tout effrayées , étaient aussi à la teur.
Vous voyez que chaque pays a sa décence ; un pareil
spectacle ferait fuir des Françaises , quoiqu'elles reçoivent
dans leur chambre à coucher, J'ai vu , au théâtre , une
soubrette embrassée par trois homines différents , dans le
cours de deux scèues ; et , einbrassée en Angleterre , c'est
lèvres sur lèvres avec un grand bruit : cela n'effarouche
pas. En France , les hommes même crieraient au scândále
. Encore une fois , chaque pays a sa décence ; nais la
meilleure est celle qui ne va pas jusqu'à la brutalité.
9. 32
498 MERCURE DE FRANCE,
des, hommes, du moins à la promenade , il faut qu'elles
Jes suivent au grand galop ; autrement , serviteur.
2
La conversation , en Angleterre , n'a donc jamais
cette graces, cette finesse que la présence des femmes
excite nécessairement ; la politesse y est froide et ne
va jamais jusqu'au desir de plaire. Les femmes sont
repoussées d'abord par le respect , ensuite par la prudence
; car les Anglais , lorsqu'ils se remettent à table
après le départ des dames , ressemblent un peu à ce
sayetier qui , voyant passer un homme ivre , disait en
soupirant : Voilà pourtant comme je serai dimanche.
Les précautions sont poussées si loin à cet égard
qu'à la porte de toutes les grandes tavernes , il y a des
chaises à porteur pour servir à qui de besoin .
CARA : 3 MB 1

L
A
Je ne peux vous exprimer combien le départ des
dames , qui se fait solennellement à un signal donné
par la maîtresse de la maison , cause de peine à un
étranger. Les Anglaises sont timides ; mais lorsqu'on
peut exciter assez leur confiance pour leur donner de
l'assurance , on les trouve fort aimables , causant bien
et sans prétention ; elles lisent beaucoup , non par ennui
, mais pour s'instruire ; aussi lisent - elles avec fruit :
elles sont remplies de bienveillance , et ont plus de
gaieté dans l'esprit que dans le caractère , ce qui eșt
loin de me paraître un défaut. L'usage qui les repoussé
de la société des hommes leur déplaît beaucoup ; mais
elles souffrent plus encore d'un autre usage qui , pour
être un peu effacé dans la haute société , n'y est pas
moins sensible. Cet usage veut qu'en Angleterre , une
femme soit moins regardée comme la compagne que
comme la propriété de son mari ; aussi nos françaises
seraient- elles bien étonnées des réserves qu'une anglaise
met souvent dans son contract de mariage ; en liant
son sort à celui d'un homme , elle n'est occupée qu'à
batailler en faveur de sa liberté , et ce n'est pas toujours
31
FRUCTIDORAN X. 499
la précaution inutile . Les Anglais ne sont point jaloux
cependant ; leur défaut est de ne point assez s'occuper
des femmes dont la société les gêne , ce qui influe beaucoup
sur le peu de liant qu'on remarque dans le caractère
national .
La troisième remarque que j'ai faite roule sur ce
que les Anglais se préfèrent à toutes les autres nations ,
et que cette préférence va jusqu'à la manie ; on pourrait
dire jusqu'à l'insolence , ou , si l'on aime mieux ,
jusqu'à l'antipathie .
Le français , comme nation , ne connaît pás la haine ;
cela tient aux avantages de sa position qui ne lui laisse
rien à envier , et à la facilité de ses moeurs. Chaque
pays que la France réunit à elle , se confond promp- :
tement avec elle , parce que loin de refuser aucun de .
ses priviléges aux pays réunis , souvent elle leur en conserve
de particuliers . C'est tout le contraire en Angle-.
terre ; elle reste jalouse , même de ce qui fait partie
de sa puissance ; aussi , malgré les réunions , elle
n'aime pas les Ecossais , déteste et méprise les Irlandais.
C'est au point que des Irlandais richement établis à
Londres , depuis dix ans , m'ont assuré ne recevoir
jamais d'Anglais et n'aller jamais chez eux que pour
affaires.
Les Français , comme nation et comme individus ,
ne sont point arrogants ; il n'y a peut - être qu'en France
où le titre d'étranger soit un titre de recommandation et
commande la bienveillance . Un étranger , chez nous ,
trouve tout le monde prêt à lui rendre tout ces légers
services qui font le charme de la société. Manque - t- il
aux usages ? on en rit , mais avec lui ; on l'instruit .
sans prétention , parce qu'on n'attache aux usages que le
prix qu'ils méritent. Parle-t - il français avec quelque
difficulté? on l'aide , on lui sait bon gré de la peine
qu'il a prise pour étudier une langue qui n'est pas la
500 MERCURE DE FRANCE ,
sienne. Pour peu qu'il séjourne en France , il passe de
la société ouverte à tout le monde , à cette intimité qui
n'est le privilége que de quelques - uns ; en un mot ,
nous aimons les étrangers.
En Angleterre , c'est tout le contraire. Un étranger,
s'aperçoit toujours qu'il est parmi des étrangers.
Manque- t- il aux usages du pays ? toutes les figures
salongent ; on ne l'avertit pas , parce qu'on lui
fait tout bas un crime d'ignorer la grande science des
usages nationaux. Parle- t-il avec quelque difficulté ?
manque- t- il seulement de porter l'accent juste comme
Il doit sonner ? Toutes les figures s'épanouissent de
plaisir ; car la plus grande prétention de toute l'Angleterre
est qu'un étranger ne puisse jamais bien parler .
anglais. Pour de l'intimité , il n'en obtiendra jamais ;
on ne connaît pas dans ce pays le bonheur de la société
intime ; en un mot , les Anglais n'aiment pas les
étrangers. Ils sentent qu'ils sont jugés plus avantageusement
de loin , comme le français sent qu'il n'est jamais
mieux apprécié que chez lui .
Ce sentiment qui fait qu'on préfère son pays à tous
les autres , est aussi utile que respectable ; mais il ne¸
faut pas faire abus , même des meilleures choses ; il ne
faut pas surtout que cette préférence aille jusqu'au
mépris pour les autres nations ; autrement , on s'expose
à en être traité avec sévérité lorsqu'on les visite , et les ,
Anglais doivent être d'autant plus modestes à cet égard ,
qu'ils sont voyageurs par goût. Quoiqu'ils trouvent leur
pays le plus beau pays du monde , ils aiment à en
sortir; je suis de leur avis : il n'y a rien de beau comme
l'Angleterre , aussitôt qu'on en est dehors ; car la beauté .
du pays tient à l'humidité froide du climat , et nous
préserve le ciel d'avoir des gazons et de la verdure à ce
prix ! Les Anglais ont été gâtés en Europe , et surtout
en France. Je sais qu'ils se plaignent d'y être moins
FRUCTIDOR AN X. 50%
bien accueillis qu'avant la révolution ; ils ont tort.
Toute la différence est qu'ils y sont mieux jugés ; mais
le titre d'étranger sera toujours un titre de recommandation
dans notre patrie ; cela tient à nos moeurs.
Il est vrai qu'avant la révolution , nous avions la bêtise
de faire distinction entre les étrangers d'un pays
et les étrangers d'un autre pays , et que maintenant
nous avons le bon esprit de ne faire de distinctionsqu'entre
les individus. La chance reste aux plus ai
mables ; de quoi les anglais se plaindraient- ils ?
F ......
ARITHMETIQUE Universelle de Newton , traduitepar le
C. Beaudeux , avec des notes explicatives ; 2 vol . in - 4 .°
18 liv. pour Paris ; chez le C. Bernard , libraire
quai des Augustins .

"
dit le
" Un des livres qui méritent le premier rang ,
célèbre Moutucla , est l'Arithmetica Universalis. Il
suffit d'en nommer l'auteur , pour en faire concevoir
la plus grande idée. Ce sont les leçons que ce grand
homme donnait à Cambridge , tandis qu'il y occupait
une chaire de mathématiques. A la vérité , nous
ne conseillerons pas cet ouvrage à ceux qui ne sont
pas encore initiés dans l'algèbre et dans l'analyse
appliquée à la géométrie . Mais ceux qui s'y sont déja
familiarisés dans d'autres livres élémentaires ne sauraient
mieux faire que d'entreprendre la lecture de
celui-ci , et nous leur dirons avec confiance : Nocturna
« versate manu , versate diurná. On doit cependant
" avertir qu'il y a dans cet ouvrage des endroits qui
« sont de nature à ne pouvoir être entendus que par
des personnes déja versées dans l'analyse. Telles
" sont diverses méthodes nouvelles sur l'invention des

..
"
502 MERCURE DE FRANCE ,
"
21
le
" diviseurs , sur la détermination des limites et du
nombre des racines imaginaires dans les équations , etc.
C'est pourquoi il serait à desirer qu'un habile analyste
entrepritun commentaire sur ces endroits épineux . Un
" auteur italien a donné il y a quelques années un ouvrage
sous ce titre ; mais on peut lui appliquer ce qu'on
a dit de bien des commentateurs , in re difficili mutus,
En annonçant la traduction de cet excellent ouvrage ,
par M. Beaudeux , nous croyons pouvoir assurer que
voeu de Montucla est rempli . Toutes les difficultés
qui pouvaient arrêter le lecteur sont éclaircies. Cent
cinquante pages de notes , rejetées à la fin de ce volume
forment un commentaire qui ne laisse rien à
desirer. Ces notes nous ont paru d'ailleurs écrites avec
autant de précision que de clarté , et ne doivent en aucune
manière être comparées avec l'ouvrage de l'italien
Lecchi . Nous avons eu la curiosité d'y ! jeter un coupd'oeil
, et nous avons été encore surpris de l'indulgence
du jugement qu'en porte Montucla . Cet ouvrage offie
partout les preuves de l'impuissance et du mauvais goût
de son auteur . On rit surtout de ses efforts pour mettre
en vers latins les annonces de ses problêmes , comme
si la seule parure qui convienne à un livre de mathématique
n'était pas la clarté et la simplicité du style. Vouloir
l'orner des fleurs de la poésie , c'est mettre une couronne
de roses sur la tête de Laocoon .
On trouvera dans le discours préliminaire du nouveau
traducteur , des vues générales sur les sciences ,
et une exposition très-bien faite de l'Arithmétique
Universelle ; nous n'en citerons que le passage suivant :
La géométrie de Descartes fournit à Newton l'idée
de son Arithmétique Universelle . Dans cet ouvrage
il perfectionne plusieurs règles inventées par Descartes
« et en imagine beaucoup d'autres . Descartes avait enseigné
que les racines commensurables d'une équation
"
29
FRUCTIDOR AN X. 53

"
"
"
"
44
"
"
co
2
30
se trouvent parmi les diviseurs de son dernier termes
mais il fallait en essayer un grand nombre et c'est un
travail fastidieux . Newton apprit à retire considé
rablement les essais , et donna une belle règle pour
trouver les diviseurs commensurables de deux dimen -5 .
sions . Descartes avait reconnu par lessones d'une
équation le nombre de ses racines positiet celu
de ses racines négatives ; mais il limite lui-meme sa
règle aux équations qui ne contiennent point d'imaginaires
. Newton fit voir qu'elle est générale , en
démontrant que parmi les imaginaires il en est qui
doivent être classées parmi les racines positives , et
d'autres parmi les négatives ; et il donna en même
" temps une méthode pour reconnaître le nombre des
racines imaginaires qu'une équation peut contenir.
La règle échoue dans plusieurs cas ; mais elle mit
du moins sur la voie le celebre Mac -Laurin , quiï en
" a trouvé une qui réussit bien plus souvent. Descartes
avait donné la méthode de déterminer les limites des
racines des équations qu'on peut résoudre exactements
Newton en donna une pour trouver les limites des
rac nes d'une équation quelconque ; enfin , Descartes
avait construit , par le moyen des sections coniques ,
les équations du troisième et du quatrieme degrés.
Newton suivit son exemple , simplifia sa méthode en
plusieurs points , et imagina lui - même de construire
ces équations de la maniere la plus élégante , par la
combinaison de la conchoïde avec la ligne droite et
« le cercle. Je ne finirais pas , si je voulais faire le
paret
a détail de toutes les choses neuves et intéressantes qu'il
« a répandues dans son Arithmetique Universelle.
"
"
"
2321
"
"
ven
Te
Nous observerons cependant que le traducteur suppose
que son lecteur possède les éléments de géométrie ,
d'algèbre , et même les principales propriétés des sections
coniques. Aussi l'on ne trouve point de note sur
504 MERCURE DE
FRANCE ,
tout ce qui peut être entendu avec le secours de ces
connaissances. Pour les endroits qui en exigent davantage
une note de quelques lignes remet le lecteur
sur la voie. C'est sur les endroits vraiment diffici es ,
༠༩༢༣ ་
et particulièrement sur ceux qu'indique Montucla
que le nouveau traducteur s'est efforcé de répandre
la lumière.
lumières
Le
Li
( 105
1382 11.75 295
1853
C. Beaudeux a rendu un service important à
ceux qui veulent faire une étude approfondie des mathématiques.
L'ouvrage a été imprimé avec soin , et
l'exécution typographique ne laisse rien à desirer.
P
}
OLIVIER , professeur de mathématiques ,
ah end on si
à Paris.
ww
RÉSURRECTION d'Atala et son Voyage
19 à Paris, 2- vòl. A Paris , chez Renard , libraire
rue Caúmartin, nº 750.
i.
907
10. 2
1
1
1
NCORE denx volumes sur Atala ! En vérité, elle
a déja donné lieu a plus de critiques et de défenses
que la philosophie de Kant n'a de commentaires.
C'était bien juste , et nous devons savoir gré aux
écrivains qui travaillent avec tant de constance pour
la pour nos plaisirs.
gloire de l'auteur qui a tout fait
L'auteur de la Résurrection d'Atala a aussi des droits
notre reconnaissance. Son petit ouvrage excitera la
Buriosité. Nous allons en donner une idée.
DI
Madame Ferval, disait un jour, que je serais heureuse
d'avoir Atala pour amie ! Quel plaisir de cultiver cette
nature sauvage et de la rendre digne de la société !
Et voilà tout aussitôt que l'on annonce dans son
salon mademoiselle Atala. Qui fut bien surprise ? се
fat madame Ferval ; il faut convenir aussi que c'était
FRUCTIDORAN X. 505
2
bien surprenant. Mais Atala la pria de ne point s'éva❤
nouir , et lui raconta en peu de mots , que l'ange de
la résurrection qui l'avait ressucitée avee Chectas son
époux , et le père Aubry , leur avait ordonné d'aller
dans la ville du vice ; que s'étant embarqués pour satis
faire à l'ordre céleste , ils avaient été séparés par une
tempête , et la malheureuse Atala jetée dans une ile
déserte , d'où elle s'était rendue à Bordeaux , puis à
Paris : à cela l'on n'a rien à dire.
Cependant pour s'assurer qu'Atala était vraiment la
fille de Simaghan , il fut résolu qu'on la présenterait
à un M, Fey , qui se connaissait , disait -on , en sauvages.
Avant tout on la conduisit aux bains de Poitevin
Atala , comme on peut bien croire , ne manqua pas
de prendre la Seine pour le Méchassebée , et de trouver
partout des sujets d'étonnement ; mais elle s'étonne bien
davantage ( dans la visite de M. Fey ) , lorsque celui - ci
desirant prononcer avec connaissance de cause qu'elle
était sauvage , exigea tant de preuves , que madame
Ferval, pour ne pas prolonger une scène aussi plate qu'indécente
à laquelle elle n'aurait pas dû s'exposer , conduisit
Atala chez une marchande de modes . Nous la
suivrons plutôt chez M. Ch . Elle lui devoit une visite
par reconnaissance , puisqu'il avait écrit ses aventures
dans le livre du souvenir. De son côté M. Ch……. no
lui avait pas moins d'obligation . Il ne fit pas la moindre
difficulté de croire à la résurrection d'Atalagaparce
que madame Ferval était fort aimable. Tandis qu'il
amusait là charmante sauvage avec des arcs , des plumes
et des curiosités qu'il avait apportés de Louisiane
, un architecte habile élevait au fond de son
jardin une hutte absolument semblable à celle des
Indiens. La fille de Simaghan pousse un cri de joie ,
en revoyɛnela' cabane de ses pères ; elle s'y précipite ,
fait griller un morceau de boeuf sur les charbons , etc. ;
506 MERCURE DE FRANCE ,
"

pour madame Ferval , repoussée par la fumée qui
sortait de la hutte , elle se tenait à la porte et
écoutait chanter Atala , qui était là comme un ramoheur
dans un tuyau de cheminée. Cette scène ingénieuse
suppose comme on voit , que M. Ch..... possede
encore un jardin.
2
Nous ne suivrons pas davantage ' Atala dans ses
Courses diverses au milieu de Paris . Elle visite
M. l'abbé R ..... ; elle assiste au bal des étrangers ,
où l'auteur peint et met en scène plusieurs femmes
célèbres d'une manière trop reconnaissable. Il ne garde
pas plus de ménagements envers quelques critiques
du génie du christianisme ; et enfin , pour abréger
Atala rencontre un beau matin le père Aubri qui disait
la messe dans l'église des Carmes. Chectas y était
aussi ; après la messe , ils s'embrassent dans la sacristie
;
Voilà nos gens rejoints , et je laisse à peuser
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.
On voit , comme nous l'avons déja dit , que la résurrection
d'Atala doit trouver beaucoup de lecteurs. I
y a d'ailleurs de la gaieté dans les détails . Seulement
nous regrettons qu'elle ne soit pas toujours innocente ,
et que l'auteur ait eu recours à un genre d'intérêt ,
dont il aurait pu se passer. Il a sans doute oublié qu'il
était plus facile de tracer de petits portraits scandaleux ,
et de piquer la malignité publique par des révélations
toujours bien reçues , que de parodier une romance ,
et de travestir en burlesque , des choses quelquefois
sublimes. Quoi qu'il en soit , l'auteur d'Atala ne peut
point s'offenser de la résurrection de son héroïne. Elle
n'apporte que des éloges flatteurs pour son talent ,
et des anathemes contre les critiques qui l'ont méconnue.
Mais je le trouverais peu délicat s'il voulait s'en préva-
}
FRUCTIDOR AN X. 507
loir , lorsqu'elles lui sont données aux dépens de ces
critiques dont il n'a pas lieu de se plaindre,
Cependant pour tempérer ses éloges , l'auteur finit
lui-même par une critique du Génie du christianisme,
dont les motifs nous paraissent plus respectables que
fondés. Il aurait voulu que M. Ch ... n'eût défendu
la religion qu'avec les armes de la théologie. C'eût été
recommencer ce qui a été si bien fait depuis dixhuit
siécles ; la religion avait à combattre d'autres ennemis
que ceux qui attaquaient sérieusement ses dogmes
. On devait encore la venger du mépris que depuis
50 ans on affectait de verser sur elle. Et certes , il
fallait autant de courage que de talent pour oser lutter
contre de grands noms et contre le ridicule luimême.
Le plus mince des littérateurs , a dit un célèbre
auteur religieux ( mais nullement suspect dans la
cause du catholicisme ) pourrait corriger les défauts
du Génie du christianisme ; et parmi les meilleurs écrivains
, il y en a très- peu qui pourraient atteindre à ses
beautés.
2 "
SPECTACLES.
Tous les théâtres vivent sur leur ancien fonds ; soit
à cause des chaleurs , soit par la maladie ou les voyages
de plusieurs acteurs , voilà un mois écoulé sans avoir
offert
rt aucune nouveauté dramatique. Nous n'avons pas
parlé d'un opéra bouffon donné au théâtre italien ,
sous le titre des deux Barons ; aucune intention théatrale
, des paròles ridicules , des plaisanteries triviales
forment l'ensemble ordinaire de ces opéras qui se soufiennent
par la musique qu'on ne s'avise jamais de
juger en France , quand elle a été consacrée en Italie.
Nous n'avons point parlé non plus d'une petite pièce
donnée au théâtre du Vaudeville , sous le titre de
1
1
508 MERCURE DE FRANCE ;
Marmontel. Qu'aurións nous pu en dire ? sinon que
l'on applaudit Marmontel de tout , excepté de ce qui
lui assure les suffrages des vrais littérateurs et l'estime
des honnêtes gens .
vient
Mademoiselle Duchesnois , au théâtre français ,
d'interrompre ses débuts ; elle s'est fatiguée des applaudissements
que le public ne se lassait pas de lui prodiguer:
M.me Xavier lui a succédé , et on ne peut guère
expliquer pourquoi elle a choisi , pour ses débuts ,
les mêmes rôles dans lesquels Mille Dachesnois a brillé
de tant d'éclat. C'est une grande mal- ach esse de la part
de ceux qui se donnent pour instituteurs de la nouvelle
debutante. Quoiqu'elle ait tous les avantages physiques
qui manquent à M. le Duchesnois , elle n'a pu soutenir
la concurrence , et ses efforts n'ont été comionnés d'au
cun succès. Cependant , comme une femnie mérite
toujours des égards , il est décidé qu'on ne la condamnera
pas irrévocablement sans l'entendre encore.
ANNONCES.
"
Le citoyen Desessarts , libraire , éditeur des OEOEuvres
de Thomas et de Duclos , invite les gens de lettres
à lui adresser , avant le 1." brumaire prochain , les
additions qu'ils veulent faire aux articles qui les concernent
dans les Siécles littéraires de la France , qu'il
a publiés en 6 vol . in - 8° . Cet ouvrage se vend chez
Jui , place de l'Odéon , au prix de 30 fr. les six vol.
Le prix du 7. sera de 5 fr.
Armand et Angela , 4 vol, in - 12 , ornés de gravures.
Prix , 7 fr. 50 cent. ´et 10 fr. francs de port par la
poste . A Paris , chez Dentu , imprimeur-libraire ,
palais da Tribunat , galerie de bois , n.º 240.
Ce roman intéresséra sans doute les coeurs sensibles ,
et fera couler les larmes de l'amitié et de l'amour , sans
FRUCTIDOR AN X. 50g
t
qu'il en coûte rien à la vertu , Les moeurs y sont respectées
, et les passions de l'homme développées avec
un charme et un air de vérité qui ne peuvent manquer
de plaire aux lecteurs dont l'esprit n'est point
gâté par les romans où domine le merveilleux. Armand
et Angela sont réellement ce qu'ils doivent être , et
rien de plus . Tout ce qui arrive à ces deux personnages
a pu arriver. Toute l'intrigue de cet ouvrage est
fondée sur la jalousie , passion ombrageuse et terrible
qui ne s'avise pas de raisonner , et qui cherche de
nouveaux aliments à sa fureur. Les effets qui en résultent
amènent des événements et des aventures bizarres.
La haine , les querelles , les plaintes , le désespoir
marchent à la suite du malheureux qui en est possédé.
Histoire naturelle d'une partie d'Oiseaux nouveaux et
rares de l'Amérique et des Indes ; par Fr. Levaillant.
Ouvrage destiné par l'auteur à faire partie de
de son Ornithologie d'Afrique . 8. livraison , composée
de 7 planc. , imprimées en couleur par Lan
glois , accompagnées de leur texte imprimé par
Didot jeune , sur pap . vélin , nom de Jésus vélin ,
grand in-folio et grand in - 4° .
Cette huitième livraison termine le volume qui comprend
la famille peu connue jusqu'à ce jour des Calaos
des Indes et des Cotingas d'Amérique. Il fait partie
essentielle de la collection des Euvres de l'auteur.
Prix , de la livraison , grand in-folio , pap . vélin , fig.
en couleur et en noir , 30 fr. Le volume complet , ou
huit livraisons , contenant 19 planc. , 140 fr.; grand
in-4. , pap . vélin , fig. en couleur , la livraison , 18 fr.
le vol . complet , 144 fr.; même format , pap . fin ,
fig. en noir , la livraison , 6 fr.; le vol . , 48 fr. A
Paris , chez G. Dufour , libraire , rue de Tournon ,
1.° 1126 ; à Amsterdam , chez le même.
t
510 MERCURE DE FRANCE,
POLITIQUE.
EXTERIEUR
"
CHAQUE jour voit dissiper quelques - uns de ces légers
nuages qui , trop isolés pour former de nouvelles tempêtes
, ne sauraient troubler la sérénité de l'horizon politique.
Ce sont de faibles bulles qui crèvent sans explosion
comme sans danger , et avec elles s'évanouissent
les fantômes qu'y voulaient absolument découvrir
l'imagination désoeuvrée des nouvellistes. Trois choses
surtout semblaient donner quelques fondements aux
craintes de ceux qui veulent s'alarmer de tout , et
qui ne voient dans les querelles des nations qu'un
aliment pour leur propre curiosité ; la dissolution prochaine
de l'empire Ottoman , la longueur interminable
des conférences de la diète de Ratisbonne , enfin les
invectives de quelques journalistes anglais contre le
gouvernement de la France . Il fallait être bien peu
au courant de nos intérêts politiques , pour croire un
moment que nous ferions partie , ou même que nous
resterions les spectateurs tranquilles de cette prétendue
coalition des puissances de l'Europe contre les Turcs,
nos anciens alliés. On a déja vu que le gouvernement
avait fait démentir ces bruits ridicules , et que les liaisons
d'intérêt réciproque qui nous unissaient avec la
Turquie , loin d'être sur le point de se rompre , étaient
plus resserrées que jamais . Les lettres suivantes , datées
de Constantinople et de Vienne , convaincront de plus
en plus que non - seulement cet empire n'a point à
redouter de guerres étrangères , mais que tout annonce
FAR UNCATIDOR AN X. 511
la fin et des troubles qui agitaient son intérieur , et
du rôle qu'a joué Passwan - Ogiou
Constantinople , 50 juillet.
Un courrier extraordinaire , arrivé de Paris en 22
jours , a apporté au divan le traité conclu à Paris
qui rétablit les anciens rapports d'amitié entre ce pays
et la France . Aussitôt que cette nouvelle a été répandue
dans le public , elle y a produit la plus agréable
sensation . Le peuple de cet état est toujours l'ami des
Français. L'ancienneté de l'alliance qui existe entre
les deux empires est un grand titre , en leur faveur ,
auprès d'un peuple chez qui la force de l'habitude
est une sorte de religion , et qui n'ignore pas que son
héros , Soliman- le-Grand , est le premier de ses empereurs
qui contracta cette alliance. Il y a eu à ce sujet
trois jours de réjouissances publiques , et le Grand-
Seigneur pour témoigner sa satisfaction à Galib-
Effendi , son ministre plénipotentiaire près du gouvernement
français , lui a accordé des faveurs distinguées
, et l'a mis en possession de revenus considerables.
- Aussitôt que l'échange des ratifications sera effectué
à Paris , la mission de Galib - Effendi sera terminée
et il reviendra en cette ville . Il n'y aura à Paris , comme
auprès des autres cours de l'Europe , qu'un charge
d'affaires , les ambassadeurs ottomans ne pouvant traiter
des intérêts de la Porte que des interprêtes. Le
divan a jugé plus simple de les faire traiter directement
par ceux- ci , comme chargés d'affaires .
Le grand-visir est de retour d'Egypte , avec tout
son camp ; il doit bientôt s'avancer dans la Romelie ,
pour y rétablir l'ordre. La plus grande tranquillité
règne dans cette capitale,
512 MERCURE DE FRANCE ,
Extrait d'une lettre de Vienne . ( 18 août ) .
Suivant les lettres les plus récentes de la Turquie ,
Passwan- Oglou a entamé une négociation avec la Porte,
et n'attend , pour se soumettre , que l'arrivée du grandvisir
à Widdin. Une des principales conditions du
traité sera la remise de cette ville , mais on ignore si
ee rebelle sera élevé à une dignité quelconque , ou
s'il n'aimera pas mieux se retirer avec ses troupes en
pays étrangers , etc.
1. )
La grande affaire des indemnités, est terminée aux
yeux de ceux qui ne veulent pas mettre leurs rêves ou
leurs desirs à la place des faits. L'intervention de la
France et de la Russie , le consentement des princi
pales puissances intéressées , et surtout la notification
du plan arrêté entre elles , sont des garanties suffisantes
de sa prochaine exécution . L'occupation de la ville de
Passau , par les troupes de l'empereur , se trouve exé
pliquée par la lettre de Ratisbonne qu'on va hire , et
la note qu'a publiée à ce sujet le journal officiel , et
que nous avons transcrite à la suite , est plus que
suffisante pour faire évanouir les craintes ou les incer
titudes que cette mesure pourraient avoir fait naître.
Ratisbonne , 26 août ( 8 fructidor ) .
Les ministres français et russe ont de concert prés
senté à la diète de Ratisbonne , le projet qu'avaient
adopté les deux cabinets , comme médiateurs des ar
rangements des affaires d'Allemagne .
Les ministres de Prusse , de Bavière , de Würtem
berg et de Baden se sont empressés d'y adhérer.
M. de Meerfeld avait , sur ces entrefaites , occupé
FRUCTIDOR AN X. 513
la ville de Passau , non que l'empereur voulût s'approprier
cette place , mais comme auxiliaire de l'évêque
de Passau , pour empêcher les Bavarois d'en prendre
possession , et pour la remettre à qui elle appartiendrait
par la décision de la diète. D'après l'arrangement pro
posé par la France et la Russie , elle doit faire partie
des indemnités de l'électeur de Bavière. Cette place ,
en effet , convient mieux qu'à personne à ce prince. La
maison d'Autriche ne doit avoir d'autre intérêt que de
garder ses frontières ; or Passau , étant sur la rive
gauche , n'est qu'une possession offensive qui empêcherait
l'électeur de Bavière de jouir de l'indépendance
, et d'acquérir la prépondérance nécessaire pour
maintenir l'équilibre de l'Allemagne , auquel s'intéressent
les grandes puissances de l'Europe.
Paris , 12 fructidor.
Les affaires d'Allemagne sont sur le point de finir .
La France , la Russie , l'Autriche , la Prusse et la
Bavière sont d'accord . La Prusse a pris possession des
Etats qui lui sont accordés par le plan des deux grandes
puissances médiatrices . L'Autriche a pris possession
de Saltzbourg , Berchstolgaden , Brixen et Trente , qui
Jui sont également accordés par le même plan ; ses
troupes étaient à Passau , avant que cette cour eût
adopté ledit plan ; mais le ministre impérial a déclaré
qu'il n'en prenait possession que pour maintenir les
droits de l'évêque de Passau , jusqu'au moment où les
puissances médiatrices de la députation de l'Empire
prononceraient.
Quant à la petite guerre des journalistes anglais ,
si elle pouvait inquieter quelques bonnes ames trop
promptes à s'alarmer nous allons
? rapporter en leur
faveur ce que disent , à ce sujet , les papiers de Londres,
et elles se convaincront , que le gouvernement britannique
, éclairé sur ses véritables intérêts , mettra beaucoup
plus d'empressement à réprimer ces criailleries
indécentes , que le gouvernement français ne pourrait
en mettre à s'en plaindre .
3
9.
$3
514 MERCURE DE FRANCE ,
"
44
"
Londres , 24 août.
Nous apprenons de bonne source que le gouverne
ment britannique est extrêmement mécontent de cette
multitude d'invectives qui , principalement en dernier
lieu , ont été vomies par les presses anglaises , contre
le gouvernement consulaire de la France . Des notes
officielles ont été adressées , à cet effet , aux ministres
de sa majesté , mardi passé , pour les informer des
mesures qui venaient d'être prises par le ministre de
la police , relativement aux papiers anglais . Nous pou
vons publier , à cet égard , l'opinion qu'a pronoucée un
de nos principaux hommes d'eta!. « Là où commence
la licence de la presse , là finit immediatement la liberté.
Comme le scandale d'état (scandalum magna
« tum) comprend les vérités même qui pourraient être ›
proférées hors de mesure dans notre propre pays , et
qu'elles sont indiquées comme punissables par nos
lois , à plus forte raison des injures dirigées contre
un puissant potentat notre voisin , avec lequel nous
avons fait un traité de paix : celles - ci appellent hautement
la justice nationale , sans qu'il soit besoin
de la tardive entremise de l'ambassadeur de ce poa
tentat. J'opine à ce qu'on prenne des moyens pour
prevenir , par les mesures les plus énergiques , le renouvellement
inexcusable de ces insultes contre le
système de gouvernement qui est établi en France ,
quel qu'il puisse être. Je suis d'avis que rien ne serait
plus honorable pour la nation en corps , que de
prescrire , comme règle d'état , que le procureur - général
de sa majesté soit tenu de procéder ex officio
« contre les éditeurs , les imprimeurs et les rédacteurs
de tout papier imprimé dans l'intérieur du royaumeuni
, contenant des paragraphes d'une tendance inju
« rieuse ( libellous ) contre le gouvernement consulaire
de France . »
X
"
"
"
K
"
of
Nous pouvons affirmer avec la même assurance que
notre gouvernement a pris en sérieuse considération
la mesure de mettre enfin un terme au torrent de'
langage diffamatoire que produisent chaque jour les
presses ang aises contre Bonaparte et ses collégues ;
et nous ne doutons pas que les ministres du roi , en
effectuant leur dessein , ne sachent demeurer fidelles à
FRUCTIDOR AN X. 58
la dignité qu'ils ont montrée dans toutes les occasions
qu'ils sauront s'éloigner également de la faiblesse qui
n'ose rien , et de l'intempérance qui outre tout .
Londres , 24 août.
L'Oracle d'hier contenait un article important sur la
notification qui a été faite mardi dernier à nos ministres
de l'ordre donné par le ministre de la police de Paris
relativement aux papiers anglais. Il paraît , par cet ar
ticle de l'Oracle , un de nos papiers le plus modéré
et le plus sagement rédigé , qu'un des principaux
ministres d'Angleterre , a franchement et vigoureusement
insisté au conseil pour qu'il soit mis enfin un
terme à l'indécence de toutes ces attaques que le gouvernement
britannique et le gouvernement français
s'accordent à ne vouloir plus supporter , et qui sont
jugées par tous les esprits sensés aussi incompatibles
avec les relations de bon voisinage établies par la paix ,
que le sont avec la dignité des nations , la sûreté du
commerce , et l'ordre actuel de notre civilisation , les
pirateries d'Alger.
Il avait été question de l'arrivée d'un grand personnage
dans cette capitale . C'était le sujet de toutes les
conversations .
"
Voilà où nous conduit l'intempérance de quelques
mauvais esprits qui n'ont d'autre souci que de ranimer
par les passions une guerre qui a cédé sous le poids
de la raison et de tous les intérêts. Aucune personne
sensée ne trouve extraordinaire que le premier consul
, à la tête d'une grande nation , ne veuille point
souffrir des provocations qu'il n'eút point souffertes
dans sa vie privée. Quand notre Edouard appelait
Philippe VI auteur de la loi Salique , par allusion a un
droit que ce prince venait d'établir sur le sel , et que
Philippe appelait à son tour le roi d'Angleterre , marchand
de laine , pense t -on que ces sarcasmes n'aient
pas contribué alors à exciter l'animosité des nations ?
Louis XIV montra une grande colère d'une insulte
faite à un de ses ambassadeurs ; il n'en montra pas
moins contre les injures d'un gazetier. Le premier consul
, qui a besoin , dans sa situation , de compter sur
l'amour des Français , a le droit de prétendre de même
au respect des nations .
516 MERCURE DE FRANCE ,
Nous plaçons de suite un fait étranger à ce qui précède
; mais puisé à la même source. Comme il n'y a
encore rien d'officiel publié à ce sujet , nous nous contenterons
de rapporter les conjectures du Morning-
Chronicle.
- Un événement encore plus important que celui
de l'arrestation de nos papiers , est venu accroître l'agitation
générale , et porter une sorte de dépression dans
nos esprits comme dans nos fonds. Voici l'article offi
ciel qui a paru dans la Gazette de Lisbonne , en date
du 14 août , et apporté par le paquebot Walsingham
arrivé en neuf jours de la capitale du Portugal .
"
Lisbonne , 14 août .
Le général Lasnes , envoyé extraordinaire et
ministre plénipotentiaire de la république française ,
a quitté cette cour le 10 au matin. Cette démarche ,
qu'il a faite de son propre mouvement , est d'autant
) plus inattendue , qu'il avait reçu , de la part de ce
gouvernement , les témoignages d'attention et de politesse
les plus marqués , à l'effet de prouver la constante
amitié et la bonne intelligence qui subsistaient entre
cette monarchie et la république française , et que
d'ailleurs il n'existe aucun sujet actuel de discussion
entre les deux gouvernements , qui soit de , nature à
porter atteinte aux heureuses relations du Portugal
avec la France ; relations que cette cour desire efficacement
de conserver et de rendre intimes .
Copie de la note remise par le ministre des affaires
étrangères , aux différents ministres résidens près de
la cour de Portugal.
08
"
Le général Lasnes , envoyé extraordinaire et ministre
plénipotentiaire de la république française ,
ayant pris la résolution inattendue de quitter cette
cour , son altesse royale le prince régent , mon maître
, m'a ordonné de vous communiquer cet événement ,
qui est d'autant plus surprenant , que ce général a
reçu les témoignages les plus distingués des égards
qu'on avait pour lui , et qui étaient fondés sur la parfaite
harmonie et la bonne intelligence qui subsistent
entre cette monarchie et la république française , et
FRUCTIDOR AN X. 517
cela dans un moment où il n'existait aucun objet de
discussion qui pût altérer en rien les relations amicales
que le desir et l'étude particulière de son aitesse
royale sera de resserrer de plus en plus. Vous aurez la
bonté d'en donner avis à vos cours respectives.
.
"
Réflexions du Morning Chronicle sur cette affaire.
Une lettre particulière de Lisbonne annonce que le
départ du général Lasnes a été motivé par le refus de la
part du Portugal de faire certaines satisfactions exigées
par la France lors de la paix , et auxquelles on n'avait
consenti que dans le dessein de les éluder : ce qui est
prouvé par le fait , puisque le général Lasnes a deinandé
sur le champ l'exécution de cet article ou des
passe - ports pour partir , qui lui ont été accordés . Il est
parti pour Madrid . On dit que le général Lasnes
a parlé sans feinte à M. Pinto de Valsemont , sur le
compte du prince régent , disant qu'il n'était bon qu'à ...
( il s'est servi alors d'une expression très -dure ) , et que
ses ministres le savaient bien ; qu'ils étaient tous autant
de despotes qui n'avaient d'autre objet que de s'enrichir
et de commettre des iniquités dont personne ne
leur demandait compte . Cette violente sortie , si toutefois
elle est comme on l'a dit , prouverait que le général
Lasnes est plus soldat qu'homme d'état. It
prit occasion de dire tout cela à M. Pinto , lorsque
celui - ci vint chez lui pour le prier de patienter encore
quelques jours , et qu'on espérait engager le prince
régent à lui accorder ce qu'il demandait. Une heure
après cette entrevue ses passe - ports lui ont été envoyés.
"
Suivant une autre version , le mécontentement du
général Lasnes est venu de ce que les officiers de la
douane ont voulu visiter les effets qui lui appartenaient
, et qu'ayant demandé une réparation et le renvoi
du premier ministre , cette demande a été refusée
; ce qui a occasionné son départ précipité.
"
Il est difficile de connaître , d'après ces divers rapports
, la véritable nature de cette brouillerie diplomatique
. Le gouvernement portugais affirme qu'il
n'existe aucun objet particulier de discussion qui puisse
altérer la bonne intelligence . Ceci n'est pas clair. Veut518.
MERCURE DE FRANCE ,
on dire qu'il n'y avait aucune discussion quelconque ,
ou qu'il n'y en a point qui soit de nature à troubler
la bonne intelligence qui subsiste entre les deux gouvernements
? Quelle est l'espèce de demande qu'on a
faite ? La lettre particulière que nous avons citée parle
de certaines satisfactions. Ceci a - t-il rapport à quelque
somme d'argent secrètement stipulée , et que le
gouvernement portugais refuse ou retarde de payer ?
En tout cas , il paroît qu'aucune demande explicite
n'a été refusée , et dans l'état actuel des choses il ne
serait pas trop possible au Portugal de rejeter une
réclamation fondée du gouvernement frança's. Il est
surtout hors de toute vraisemblance qu'il ait fait un
refus assez péremptoire pour exiger un départ aussi
précipité de la part de l'ambassadeur français . Cette
mesure doit-elle être attribuée à l'impétuosité du général
Lasnes ? ou bien , n'aura - t-il agi que d'après l'autorisation
de son gouvernement.
-
Berne , 27 août . ( 29 thermidor . )
On fait circuler dans le Valais , et on présente à
Ja signature des citoyens , divers écrits tendant à obtenir
la réunion de ce pays à la France. Dans l'un de
ces écrits , intitulé Déclaration , on se plaint des intri
gants qui soutiennent le système d'une prétendue indépendance
, que la situation du pays rend impossible
à maintenir ; on se loue de la conduite du gouvernement
français , dont les démarches ont été une suite
non interrompue de bienfaits ; on se déclare libre de
choisir entre tel ou tel gouvernement , sans manquer ni
à de prétendus alliés ( les Suisses ) , ni au prétendu serment
de fidélité prêté à la constitution de 1789. - Cette
pièce se termine ainsi : « Les soussignés ..... déclarent
qu'ils expriment librement le voeu de leur réunion
à la France , persuadés que cette réunion est le
« meilleur moyen de guérir leurs blessures encore sai-
" gnantes , et de répondre aux vues du gouvernement
français , dont l'état puissant et solide est seul propre
à leur garantir l'espérance d'un soulagement à
leurs maux. Ils prient le général - commandant en
Valais d'être leur interprète auprès du premier consul
; ils prient le gouvernement français de prendre

"
et
#
"
FRUCTIDOR AN X. 519
R
des mesures efficacss pour abolir les dimes et les
droits féodaux , et rendre le courage aux malheureux
cultivateurs . »
Le général Andermatt , commandant en chef de
toutes les troupes helvétiques chargées de l'expédition
contre les petits cantons , a établi son quartier- général
à Lucerne , point de réunion de la plus grande partie
de es troupes . Un second corps d'observation se rassemble
sur la rive gauche du lac de Zurich ; il est
également subordonné au général Andermatt . Les instructions
qu'il a reçues du gouvernement helvétique ,
Jui prescrivent d'user d'abord de tous les moyens de
persuasion et de conciliation , pour faire rentrer les
habitants des petits cantons dans leur devoir , et de
n'employer la force qu'au moment où il verrait que tous
les autres moyens seraient infructueux .
Les deux corps d'armée , qui se réunissent sur les
frontières des petits cantons , sont composés en partie
de troupes helvétiques et en partie de milices nationales
. On a choisi ces dernières principalement parmi
les habitants des cantons de Zurich , de l'Argovie et
de la Turgovie, ainsi que des yo'ontaires du canton de Léman
, qui sont très - portés pour l'ordre actuel des choses..
-
Les derniers rapports arrivés de Schwitz et de Stanz ,
ne donnent pas de nouveaux détails sur l'insurrection .
Tout y est encore dans le même état , comme il y a
huit jours. Reding est très actif, et dirige toutes les
opérations. Le comité central , établi à Schwitz , est
entièrement guidé par lui. Il continue à se mettre en
élat de défense . Le canton d'Uri n'a pas encore formellement
accédé aux démarches de ceux de Schwitz
et d'Underwald. Les deux partis s'observent et calculent
tous les événements avec une grande politique. Le
canton de Glarus entretient toujours des liaisons suivies
avec Schwitz ; mais le parti des mécontents y
trouve une forte opposition de la part des hommes riches
et considérés du canton , qui sont restés fidelles
à l'ordre actuel des choses , Le gouvernement vient d'y
envoyer l'estimable sénateur Mittelholzer , en qualité
de commissaire extraordinaire . Ce commissaire est également
nommé pour le canton d'Appenzel , sa patrie ,
et pour le pays des Grisons , où les émissaires des chefs
de Schwitz ont gagné du terrein .
520 MERCURE DE FRANCE ,
Bâle , 27 août.
Le général Andermatt a déjà commencé ses opérations
militaires contre les cantons d'Underwald , et de
Schwitz. Son avant-garde a occupé le passage important
de Rengg , qui lui a facililé l'entrée dans Underwald.
Les troupes qu'il a détachées dans l'Oberland
bernois , sont arrivées à leur destination , et se préparent
à se porter sur Engelberg , où l'on s'était déja fortement
prononcé contre les dernières innovations. Les émigrés
d'Underwald ont été invités à retourner dans leurs
foyers ; mais ils n'ont pas jugé à- propos d'obtempérer
à cette invitation , et ils restent tranquilles dans la
commune d'Hergiswy sur les frontières de leur patrie.
On équipe à Lucerne une petite flottille de chaloupes
canonnières , dont on veut se servir pour l'expédition
contre les cantons insurgés . On espère que ces derniers
seront bientôt forcés à se soumettre ; le peu d'harmonie
qui règne parmi eux favosisera beaucoup les opérations
du général Andermatt , qui est vivement secondé
dans Schwitz même , par l'ancien landamman
Schuler. Ce citoyen ne cesse de faire sentir aux habitants
du canton de Schwitz , les dangers d'une résistance
prolongée ; il combat ouvertement l'ex-landamman Reding
, et gagne tous les jours des partisans. Les insurgés
ont fait partir en hâte pour Berne , deux de
leurs chefs , Jauch et Suter , afin de réclamer la médiation
du ministre français entre le gouvernement et
les petits cantons. On ignore encore quel a été le résultat
de leurs conférences avec les CC . Dolder et Verninac
, qu'ils sont allés voir le jour même de leur arrivée
à Berne.
:
On reçoit journellement à Schwitz des félicitations
des villes et municipalités voisines on distingue celles
de la municipalité et de la chambre administrative
(gemeindkammer ) de Zurich qui se réjouissent , dans
leur réponse au landamman et au conseil de Schwitz ,
de voir rétablir leurs rapports antiques et naturels.
Il y eut avant - hier à Glaris une espèce d'émeute.
La foule força les bureaux de la poste , et se saisit
d'une lettre écrite par le ci - devant gouverneur ( Statthalter)
Heussi , au département de la justice à Berne
sur la situation du canton . Heussi , menacé par le
peuple , fut obligé de prendre la fuite ; il s'est réfugié
à Berne.
FRUCTIDOR AN X. 521
Le gouverneur ( statthalter ) de la Targovie a fait
imprimer une lettre circulaire aux autres magistrats ,
dirigée contre les auteurs des troubles . On fait courir
dans plusieurs cantons une brochure qui porte ce titre :
Les habitans des cantons d'Uri , Schwitz et Underwald,
à tout le brave peuple suisse .
-
Voici une petite note , extraite du journal officiel ,
qui peut servir à fixer les idees sur la nature de troubles
qui agitent en ce moment l'Helvétie , et sur la
manière dont le gouvernement français les envisage.
Le Publiciste a publié de prétendues lettres d'un
canton Suisse au premier Consul . Le gouvernement
français ne reco naît qu'un seul gouvernement dans
la république helvétique. Une portion de ce peuple n'a
donc pu lui écrire sans se mettre en rebellion contre
son propre gouvernement .
Bonaparte , premier consul de la république française ,
président de la république italienne , au sénat de la
république ligurienne. Paris , 11 thermidor an 10
de la république.
- 10 .
Citoyens sénateurs de la république ligurienne , l'intérêt
qu'inspire votre nation au peuple français , et
la confiance particuliere qu'elle n'a cessé de me témoigner
, m'ont fait un devoir de contribuer à tout
ce qui pouvait asseoir votre tranquillité , assurer votre
indépendance et votre prospérité.
Gênes et ses rivieres ont été le théâtre d'une guerre
sanglante. Je me plais à reconnaître qu'au milieu des
plus terribles vicissitudes , vous avez été fidelles , et
vous avez fait votre cause de celle du grand - peuple.
Vous avez détruit l'oligarchie qui nourrissait des sentiments
différents. Depuis , les factions ont troublé
votre repos , compromis votre crédit , et mis en danger
votre liberté . Il est même vrai de le dire , de grandes
puissances conserveront peut -être du ressentiment de
yotre conduite ; mais le peuple français considérera
toujours votre cause comme la sienne . Une constitution
fondée sur l'égalité , ce premier des biens , consolide
votre existence ; de grandes provinces arrondissent
et accroissent votre territoire .
Que vos souffrances soient donc oubliées . Souvenez522
MERCURE DE FRANCE ,
-
vous de ce qu'ont souffert vos pères pour acquérir.
quelques chétives communes . Proscrivez toutes les factions
; maintenez et nourrissez vous dans le respect
de votre constitution , de votre religion , et élevez
votre génération dans l'amour du grand peuple. Que
vos misérables galères soient remplacées par de bons
vaisseaux de guerre qui protègent votre commerce dans
le Levant ces contrées sont encore pleines du souvenir
de vos ancêtres.
Citoyens sénateurs de la république ligurienne , dites
à vos concitoyens qu'en nommant le citoyen qui doit
le premier occuper la place de doge , je ne le fais
que pour adhérer à leur vou , et que dans la circonstance
actuelle , c'est la plus grande marque d'intérêt
que je puisse leur donner.
Dites- leur souvent , que tout ce qui pourra leur arriver
d'heureux , sera pour moi un sujet de joie et de
satisfaction ; que leurs malheurs particuliers seront pour
moi des sujets de peine. Signé BONAPARTE .
La Haye , 21 août. ( 5 fructidor ) .
Le traité conclu entrela France et la maison d'Orange,
est de la teneur suivante :
Art. I. S. A. S. le prince de Nassau - Orange - Dillenbourg
Dietz renonce formellement pour lui , ses héritiers
et successeurs , à la dignité de Stathouder des
Provinces-Unies qui forment aujourd'hui la république
batave , à tous ses droits , prétentions , redevances et
priviléges attachés à ladite dignité , ainsi qu'à tous
ses domaines et propriétés , situés dans le territoire de
cette république , et dans ses colonies .
II. S. A. le prince de Nassau - Orange- Dillenbourg-
Dietz , la princessé son épouse , tous leurs enfants et
héritiers , jouiront des revenus fixes et annuels qu'ils
possèdent sur ladite république , à l'instar des autres
rentiers de l'état.
III . Pour dédommager la maison de Nassau-Orange ,
de l'abdication et renonciation mentionnées au 1. article
, S. A. aura 1. ° l'évêché et abbaye de Fulde ;
2. l'abbaye de Corvey ; 3. ° celle de Weingarten et dépendances
; 4. les vilies impériales de Dortmund en
Wetsphalie , Isny et Buchhorn , dans la Souabe méri-
O
FRUCTID OR AN X. 523
dionale avec leurs dépendances et appartenances . S. A. ,
ses heritiers et successeurs , auront pour toujours et à
tite de propriété et de souveraineté , ledit évêché
lesdites abbayes qui seront sécularisés pour leur plus
grand avantage , ainsi que les villes impériales avec
Jes terres qui en dépendent , à condition qu'il sera fait
droit aux prétentions déja reconnues par la France
sur certains héritages , qui appartiennent , depuis le
milieu du siecle dernier , aux droits des ainés de sa
inaison . Cette satisfaction sera désignée par des arbitres
nommés librement à cet effet , par les parties contractantes.
. IV. La succession dans les nouveaux états qui appartiennent
à la maison d'Orange , comme indemnités ,
sera determinée de la manière suivante : la ligne masculine
exclad la ligne féminine ; à défaut d'héritiers
males , les femmes hésitent de tous les droits . Cette
clause s'appliquera à tous les princes descendant légitimement
et en ligne directe , et en cas d'extinction
de cette ligne , lesdits biens , états et souveraineté
échoieront à la maison royale de Prusse.
V. Sa majesté le roi de Prusse et le premier consul
de la république française , au nom du peuple français ,
se garantissent réciproquement , ainsi qu'à S. A. le
prince de Nassau - Orange , les indemnités , les pays
cédés ou occupés , tels qu'ils sont stipulés dans le
présent traité.
VI. Sa majesté le roi de Prusse et S. A. le prince
de Nassau - Orange - Dillenbourg - Dietz , reconnaissent
également la république batave.
VII. Immédiatement après l'échange des ratifications
, S. M. le roi de Prusse et S. A. le prince de
Nassau - Orange- Dillenbourg - Dietz pourront prendre
possession des pays et états qui leur échoient comme
indemnités .
VIII. Le présent traité sera ratifié par les parties
contractantes dans l'espace de quarante jours , et plutót
s'il est possible.
Paris, 24 mai 1802. Signé, le marquis de LUCCHESIN ) ,
Le général BEURNONVILLE.
1
524 MERCURE DE FRANCE ,
INTÉRIEUR.
ACTES DU GOUVERNEMENT
.
Nous nous empressons de transmettre à nos lecteurs
les sénatus - consultes suivants , qui sont le développement
et la suite des articles organiques de la constitution
.
BONAPARTE , PREMIER CONSUL , au nom du peuple
français , proclame loi de la république le sénatus-consulte
dont la teneur suit :
SENATUS - CONSULT E.
Extrait des registres du sénat-conservateur , du 12 fructidor
an 10 de la république.
Le sénat- conservateur , réuni au nombre de membres
prescrit par l'article XC de la constitution , vu le projet
de sénatus consulte , rédigé en la forme prescrite par
l'article LVII du sénatus -consulte organique de la constitution
du 16 thermidor dernier ; après avoir entendu
les orateurs du gouvernement et le rapport de sa commission
spéciale , nommée dans la séance du 3 de ce
mois , décrète ce qui suit :
Art. I. Les consuls convoquent le sénat et indiquent
les jours et les heures des séances.
II. Les orateurs du gouvernement , chargés de présenter
et de discuter les projets de sénatus - consulte ,
adressent la parole au sénat .
Les sénateurs l'adressent au consul .
III. Les délibérations sur toutes sortes de matières
seront toujours prises , et les nominations des secretaires
et des commissaires , toujours faites au scrutin ,
à la majorité absolue , et lorsque la délibération
aura-lieu sur un projet de sénatus consulte organique ,
aux deux tiers des voix , comme il est prescrit par
l'article LVI du sénatus - consulte organique de la
constitution .
IV. Quand le premier consul ne préside pas , il désigne
celui des deux autres consuls qui doit présider à
sa place.
L'acte de désignation est lu au sénat , à l'ouverture
de la séance.
V. Quand il s'agit d'élire les membres du sénat ,
FRUCTIDOR AN X. 525
des députés au corps - législatif, des membres du
tribunat , des membres du tribunal de cassation ,
des commissaires de la comptabilité , le premier
consul peut désigner un sénateur pour présider à la
séance .
Le sénateur désigné prend le titre de vice - président .
La durée de ses fonctions est limitée aux séances pour
lesquelles il est désigné.
? If siége à un bureau placé au dessous de l'estrade
entre les bureaux des deux sénateurs secrétaires.
VI. Le présent sénatus- consulte sera transmis aux
consuls de la république par un message.
Signé , CAMBACÉRÈS , second consul , président.
VAUBOIS et FARGUES , secrétaires .
Du 8 fructidor an 10.
Le sénat-conservateur , réuni au nombre de membres
prescrit par l'article XC de la constitution ; vu le projet
du senatusconsulte , rédigé en la forme prescrite
par l'article LVII du sénatus - consulte organique de la
constitution du 16 thermidor ; vu les articles LXXII ,
LXXIII , LXXIV , LXXV , LXXVI , de ce même
sénatus consulte.
Après avoir entendu les orateurs du gouvernement ,
et le rapport de sa commission spéciale , nommée dans
la séance du 3 de ce mois , décrète ce qui suit :
Art . 1. Le sénat réglera dans le courant de fructidor
, par la voie du sort , l'ordre dans lequel les cing
séries , qui comprennent les départements de la république
, seront appelées à présenter des députés au
corps-législatif.
II. Dans le courant de fructidor , les membres actuels
seront classés , au nombre fixé par le sénatus -consulte
organique de la constitution , dans les départements
où ils ont leur domicile. 1
III. Ceux qui excéderont le nombre fixé par le sénatus
- consulte organique , seront reversés dans d'autres
départements appartenants , soit à la même série , soit
à une autre série.
IV . Les membres du corps - législatif nommés en
l'an 10 , remplissent leurs cinq années , et à cet
effet les départements ne présentent pas pour la
place qu'ils occupent , jusqu'à l'expiration de leur
temps.
526 MERCURE DE FRANCE.
V. Le sénat désignera pareillement , dans le courant
de fructidor , les vingt membres du tribunat qui sortiront
en l'an 11 , les vingt qui sortiront en l'an 12
les dix qui sortiront en l'an 13 , et les vingt-cing qui
sortiront en l'an 16 * .
Les vacances qui se trouveront au moment du
renouvellement prochain , seront imputées sur le
nombre des membres du tribunat qui deyrout sortir
en l'an II. 91
Le cas de vacance arrivant par la suite , il y sera
pourvu , etc.
Du 8 fructidor an 10 de la république.
Le sénat - conservateur , réuni au nombre de membres
prescrit par l'article XC de la constitutionn ;
Vu le projet de sénatus - consulter rédigé en la
forme prescrite par l'article LVII du sénatus - consulte
organique de la constitution , du 16 thermidor.dernier
; siipen
Vu l'article LV du même sénatus - consulte organique
:
40
Le sénat dissout le corps - législatif et le tribu-
" nat. "
Après avoir entendu les orateurs du gouverne
ment , et le rapport de sa commission spéciale nommée
dans la séance du 3 de ce mois , décrète.ce qui
suit :/ 4
C
.
Art . I. Le sénatus- consulte qui prononcera la dissolution
du corps - législatif , ou du tribunat , ou de
l'un et de l'autre , énoncera la proposition du gouver
ment , le rapport d'une commission spéciale sur cet
objet , et que les suffrages ont été recueillis au scrutin
secret, 1
Il sera rédigé dans le termes suivants :
Le sénat décreté :
Le corpslégislatif }
"
"C ou le tribunat
J
est dissout.
2
« Ou le corps -législatif et le tribunat sont dissous .
II. Le sénatus - consulte sera notifié au président , du
corps dissout , s'il est encore en session,
Si la dissolution est prononcée hors le temps de la
* Au moment où nous écrivons , cette opération est terminée
; mais le résultat n'en est pas encore connu.
FRUCTIDOR AN X. 517
session , l'insertion au Bulletin des lois tiendra lieu de
Ja notification au président , etc.
Du 8 fructidor an 10 de la république.
Le sénat conservateur , réuni au nombre de membres
prescrit par l'art . XC de la constitution ;
Vu le projet de sénatus -consulte , rédigé en la forme
prescrite par l'article LVII du sénatus - consulte organique
de la constitution , du 16 thermidor dernier.
Vu l'article XLIII du même sénatus - consulte , qui
porte que le citoyen nommé pour succéder au premier
consul , prêtera serment à la république entre les mains
du premier consul , assisté des second et troisième
consuls , en présence du sénat , des ministres , du conseil
d'état , du corps - législatif , du tribunat , du tribunal
de cassation , des archevêques , des évêques , des
presidents des tribunaux d'appel , des présidents des
colléges électoraux , des présidents des assemblées de
canton , des grands officiers de la légion d'honneur
et des maires des 24 principales villes de la répu
blique ;
Après avoir entendu les orateurs du gouvernement ,
et le rapport de sa commission spéciale , nommée dans
la séance du 3 de ce mois , décréte ce qui suit :
Art. I. Les vingt- quatre principales villes de la république
, dont les maires sont présents à la prestation
du serment du citoyen nommé pour succéder au piemies
consul , sont les villes suivantes :
Paris , Lyon , Bordeaux , Marseille , Rouen , Nantes ,
Bruxelles , Mayence , Anvers , Liége , Lille , Toulouse
, Strasbourg , Orléans , Versailles , Montpellier ,
Rennes , Caen , Reims , Nancy , Amiens , Genève ,
Dijon , Nice , etc.
Du 8 fructidor an 10 de la république.
Le sénat- conservateur réuni au nombre de membres
prescrit par l'article XC de la constitution ;
Vu le projet de sénatus consulte rédigé en la forme
prescrite par l'article LVII du sénatus - consulte orga
nique de la constitution du 16 thermidor dernier ;
Après avoir entendu les orateurs du gouvernement ,
528 MERCURE DE FRANCE ,
et le rapport de sa commission spéciale nommée dans
la séance du 3 de ce mois , décrète ce qui suit :
Art. I. L'ile d'Elbe est réunie au territoire de la
république française .
·
II. Elle aura un député au corps législatif : ce qui
portera les membres de ce corps au nombre de trois
cent un etc. 2
Extrait des registres du sénat- conservateur , du 12 fructidor
an 10 de la république.
Le sénat conservateur , réuni au nombre de membres
prescrit par l'article XC de la constitution ;
Vu l'article LXXÍ du sénatus consulte organique
de la constitution du 16 thermidor dernier , portant
que les départements de la république sont divises en
cinq séries .
Vu pareillement le tableau annexé au sénatusconsulte
, en contenant la désignation des cinq séries
dans lesquelles sont divisés les départements de la république
;
Vu enfin l'article I." du sénatus-consulte du 8 de
ce mois , portant : que dans le courant de fructidor ,
le sénat réglera par la voie du sort , l'ordre dans le
quel les cinq séries qui comprennent les départements de
la république , seront appelées à présenter des députés
au corps-législatif;
Procède , en exécution de cet article , et par la voie
du tirage au sort , à la détermination de l'ordre dans
lequel lesdites séries seront appelées à présenter des
députés.
Le résultat du tirage assigne aux cinq séries , l'ordre
suivant :
1.° La quatrième série .
2. La troisième.
3. La cinquième.
4.. La deuxième.
5. La première .
Le consul président proclame ce résultat , dont
il sera donné connaissance au gouvernement par un
message , etc.
N. LXIII . 24 Fructidor anrớ,
"MERCURE
DE FRANCE
LITTERATURE.
POÉSIE.
LE PAPILLON ET LA ROSE
FABLE.
Au milieu d'un parterre enrichi des couleurs
De mille autres charmantes fleurs ,
Bril ait la Rose la plus belle !
Dont jamais le printemps eut pare nos jardins ;
Mais les attraits les plus divins
Ne donnent pas le droit d'être fière et cruelle.
Or , notre Rose rejetait
Tous les voeux que lui présentait
D'adorateurs une foule empressée ,
Et se trouvait très- offensée
De la liberté qu'on prenait.
Il convient bien , se disait elle ,
De venir m'obseder ainsi ,
Et de me fatiguer par les preuves d'un zèle
Si peu digne de mon souci .
#
9. 34
530 MERCURE DE FRANCE ,
Arrive sur ces entrefaites
Un jeune et léger papillon ,
Eblouissant d'azur , d'or et de vermillon ,'
Et surtout , comme on sait , grand conteur de fleurettes.
Pareil galant se dépêche bientôt
De parler d'affaire amoureuse ;
Aussi fut-il accueilli comme il faut
De notre beauté dédaigneuse ,
Qui vous le régala d'un mépris si piquant ,
Qu'on vit , pour cette fois , le pauvre volatile
Renoncer au métier d'amant ,
Et s'enfuir tout honteux au plus , prochain asile.
Tout -à-coup le ciel s'obscurcit ,
L'air s'allume et s'appesantit ,
La foudre ouvre les flancs d'un immense nuage
Qui crève , et par torrents inonde les vallons.
Les feuilles , les fleurs , les boutons ,
Tout roule pêle -mêle en ce commun naufrage.
Arrête , Dieu cruel ! Ah ! fais grace du moins.
Au parterre où repose un si charmant ouvrage ;
Conserve-nous l'objet de nos plus tendres soins.
Mais , c'en est fait , hélas ! et la Rose effeuillée .
De ses fiêles attraits est déja dépouillée.
Alors du papillon',
Dit-on ,
Elle regretta les hommages.
Apprenez , Beautés trop sauvages ,
A mettre à profit vos beaux jours ;
Craignez de voir, bientôt flétrir par les orages.
Les fleurs dont vous orna la saison des amours .
Par mademoiselle LAURETTE BERTHE , de
Neufchâtel , en Suisse.
8 212
FRUCTIDOR AN X. 531
ÉNIGM E.
Deux Dieux me tiennent dans leurs mains
Pour un usage bien contraire :
L'un , par moi détruit les humains ;
L'autre , par moi peuple la terre.
Par H. L.
LOGO GRIPHE.
Vainqueur au Champ- de - Mars et vainqueur à Cythère ,
Ami , l'on me voit tour - à- tour
Cueillir les roses de l'amour ,
Et couronner mon front des lauriers de la guerre.
Le folâtre enjouement et les ris gracieux
"
Ont fixé près de moi leur cortége fidelle ;
Mais si le Dieu léger des plaisirs et des jeux
Me porte souvent sur son aile ,
Je n'en brille pas moins dans le temple des arts ,
Où d'immortels travaux font que de toutes parts
On vient me prendre pour modèle .
Ami lecteur , si ce tableau ,
Tracé par un faible pinceau ,
Ne me fait pas assez connaître ,
Cherche , dans les huit pieds qui composent mon être ,
Ce qu'un vil harpagon amasse à prix d'honneur ;
Un animal timide épargné du chasseur ;
Ce qui , pris quinze fois , forme cet âge tendre
Où le coeur d'Aglaé déja se fait entendre ;
Cette heure où le berger regagne son hameau ,
Conduisant ses troupeaux au son du chalumeau ;
532 MERCURE DE FRANCE ;
Ce qu'on goûte en été sous un épais feuillage ;
Ce que trahit , hélas ! une beauté volage ;
Ce que produit enfin la flûte ou le hautbois .
Ami , c'en est assez , je crois , pour cette fois :
Consulte , si tu veux , les fastes de l'histoire ;
Mon nom s'y voit partout à côté de la gloire .
Par le même.
CHARADE.
Mon premier , mainte fois , dans le coeur des parents ,
Pour un enfaut chéri fait naître des alarmes .
Dans la bouche d'Eglé , parlant à ses amants ,
Mon second est toujours un mot rempli de charmes.
Pour contracter hymen , mon tout doit décider ;
Puisses - tu , cher lecteur , aussi le posséder ! '
KERLIDIC .
Mots de l'Enigme , du Logogriphe et de la
Charade insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigne est semblable.
Le mot du Logogriphe est point , où l'on trouve
pont.
Le mot de la Charade est coucou.
FRUCTIDOR AN X. 533
SUITE de l'article inséré dans le numéro
du 26 thermidor dernier , sur les voyages
de Mackensie.
*
J'A1 déja fait observer que laRivière de la
Paix , la Rivière de l'Esclave et le fleuve
Mackensie ne sont qu'un seul et même fleuve
qui prend sa source dans les montagnes rocheuses,
à l'Ouest , et se jette au nord , dans les mers
du Pôle . C'est en descendant ce fleuve que
M. Mackensie a découvert l'Océan Boréal , et
c'est en le remontant qu'il est arrivé à l'Océan
Pacifique .
Le 10 d'octobre 1792 , trois ans après sont
premier voyage , M. Mackensie part une seconde
fois du fort Chipiouyan , traverse le lac
des montagnes , et gagne la Rivière de la Paix.
Il en refoule les eaux pendant vingt journées ,
et arrive le premier de novembre , dans un endroit
où il se propose de bâtir une maison , et
de passer l'hiver . Il employe toute la saison des
glaces à faire le commerce avec les Indiens ,
et à prendre des renseignements sur son
voyage .
.....
Parmi les sauvages qui vinrent me visiter , étaient
deux Indiens des montagnes rocheuses , » Ils prétendirent
qu'ils étaient les vrais et seuls indigènes
du pays qu'ils habitaient , ajoutant que celui qui
s'étendait de-là jusqu'aux montagnes ,
offrait partout
, ainsi que le haut de la Rivière de la Paix , le
*
Dans le premier extrait Mackensie.
534 MERCURE DE FRANCE ,
4
9
même aspect que les environs de ma résidence ;
que le pays était rempli d'animaux mais que la
navigation de la rivière était interrompue près des
montagnes et dans les montagnes mêmes , par des
écueils multipliés et de grandes cascades.
Ces Indiens m'apprirent aussi qu'on trouvait du côté
du midi une autre grande rivière , qui courait vers le
sud , et sur les bords de laquelle , on pouvait se rendre
de temps , en traversant les montagnes.
en peu
Le 20 d'avril ( 1793 ) la rivière était encore couverte
de glaces . Sur l'autre rive , on voyait des plaines
charmantes. Les arbres bourgeonnaient , et plusieurs
plantes commençaient à fleurir .
DO
Ce qu'on appelle le grand dégel , dans l'Amérique
septentrionale 'offre aux yeux d'un
européen un spectacle non moins pompeux
qu'extraordinaire ... Dans les premiers quinze
jours du mois d'avril , les nuages qui jusquelà
venaient rapidement du nord-ouest , s'arrêtent
peu à peu dans les cieux , et flottent quelque
temps incertains de leur course . Le colon
sort de sa cabane , et va sur ses défrichements
examiner le désert. Bientôt on entend un cri :
voilà la brise du sud - est. A l'instant un vent
tiede tombe sur vos mains et sur votre visage
et les nuages commencent à refluer lentement
vers le septentrion. Alors tout change dans les
bois et dans les vallées . Les angles moussus des
rochers se montrent les premiers sur l'uniforme
blancheur des frimas ; les flèches rougeâtres
des sapins apparaissent ensuite , et de précoces
arbrisseaux remplacent , par des festons de
fleurs , les crystaux glacés qui pendaient à leur
cime.
La nature , aux approches du soleil , entr'ouvre
FRUCTIDOR AN X.
par degrés son voile de neige . Les poètes americains
pourront un jour la comparer à une
épouse nouvelle , qui dépouille timidement , et
comme à regret , sa rohe virginale , décelant
en partie , et essayant encore de cacher ses
charmes à son époux .
C'est alors que les sauvages , dont M. Mackensie
allait visiter les déserts , sortent avec
joie de leurs cavernes. Comme les oiseaux de
leurs climats , l'hiver les rassemble en troupe ,
et le printemps les disperse : chaque couple retourne
à son bois solitaire , pour bâtir son nouveau
nid et chanter ses nouvelles amours .
Cette saison , qui met tout en mouvement
dans les forêts américaines , donne le signal du
départ à notre voyageur. Le jeudi , 9 mai 1793 ,
M. Mackensie s'embarque dans un canot d'écorce
avec sept Canadiens et deux chasseurs
sauvages . Si des bords de la rivière de la Paix
il avait pu voir alors ce qui se passait en Europe,
chez une grande nation civilisée , la hutte
de l'Esquimaux lui eût semblé préférable au
palais des rois , et la solitude au commerce des
hommes.
Le traducteur du voyage de M. Mackensie
observe que les compagnons du marchand anglais
, un seul excepté , étaient tous d'origine
française. Les Français s'habituent facilement à
la vie sauvage , et sont fort aimés des Indiens .
Lorsqu'en 1729 le Canada tomba entre les mains.
des Anglais , les naturels s'aperçurent bientôt
du changement de leurs hôtes. "
"
"
Les Anglais , dit le P. Charleroix , dans le peu
de temps qu'ils furent maîtres du pays , ne surent
pas gagner l'affection des sauvages : les Hurons ne

636 MERCURE DE FRANCE ,
" parurent point à Québec ; les autres , plus voisins
"
de cette capitale et dont plusieurs , pour des mé-
" contentements particuliers, s'étaient ouvertement dé-
« clarés contre nous à l'approché de l'escadre anglaise ,
s'y montierent même assez rarement . Tous s'étaient
« trouvés un peu déconcertés , lorsqu'ayant voulu
prendre , avec ces nouveaux venus , les mêmes liber-
« tés que les Français ne faisaient aucune difficulté
de leur permettre , ils s'aperçurent que ces manières
ne leur plaisaient pas.
"C
"
"
"
"
fo
Ce fut bien pis encore , au bout de quelque temps ,
« lorsqu'ils se virent chassés à coups de bâton des maisons
, où jusque - là ils étaient entrés aussi librement
que dans leurs cabanes, Ils prirent donc le parti de
s'éloigner , et rien ne les a , dans la suite , attaché
plus fortement à nos intérêts que cette diffé-
« rence de manière et de caractère des deux peuples
qu'ils ont vu s'établir dans leur voisinage. Les missionnaires
, qui furent bientot instruits de l'impres-
" sion qu'elle avait déja faite sur eux , surent bien en
profiter pour les gagner à J. C. , et pour les affec-
« tionner à la nation française.
"
1.1
Les Français ne cherchent point à civiliser
les sauvages , cela coûte trop de soins ; ils aiment
mieux se faire sauvages eux- mêmes . Les
forêts n'ont point de chasseurs plus adroits , de
guerriers plus intrépides. On les a vus suppor
ter les tourments du bucher avec une constance
qui étonnait jusqu'aux Iroquois , et malheureusement
devenir quelquefois aussi barbares
que leurs bourreaux . Serait-ce que les
extrémités du cercle se rapprochent , et que
le dernier degré de la civilisation , comme la
perfection de l'art , touche de près la nature ?
ou plutôt est- ce une sorte de talent universel ou
D.16 .
FRUCTIDOR AN X. 537 1
de mobilité de moeurs qui rend le Français propre
à tous les climats et à tous les gepres de vie ?
Quoi qu'il en soit , le Français et le sauvage ont
la même bravoure , la même indifférence pour
la vie , la même imprévoyance du lendemain , la
même haine du travail, la même facilité à se
dégoûter des biens qu'ils possèdent , la même
constance en amitié , la même légèreté en
amour , le même goût pour la danse et pour
-la guerre , pour les fatigues de la chasse et les
loisirs du festin . Ces rapports d'humeur , entre
le Français et le sauvage , leur donnent un
'grand penchant l'un pour l'autre , et font aisément
de l'habitant de Paris , un coureur de bois
Canadien.
M. Mackensie remonte la rivière de la Paix
avec ses Français-sauvages , et décrit la beauté
de la nature autour de lui.
" De l'endroit d'où nous étions partis le matin, jusquelà
, la rive occidentale présente le plus beau paysage
que j'aye vu. Le terrein s'élève par gradins à une hauteur
considérable , et s'étend à une très - grande distance
. A chaque gradin on voit de petits espaces doucement
inclinés , et ces espaces sont entrecoupés de rochers
perpendiculaires, qui s'élèvent jusqu'au dernier
sommet , ou du moins aussi loin que l'oeil peut le distinguer
. Ce spectacle magnifique est décoré de toutes
les espèces d'arbres , et peuplé de tous les genres d'animaux
que puisse produire le pays . Des bouquets de
peupliers varient la scène , et dans les intervalles, paissent
de nombreux troupeaux de buffles et d'élans . Ces derniers
cherchent toujours les hauteurs et les sites escarpés,
tandis que les autres préfèrent les plaines.
Lorsque je traversai ce canton , les femelles des buffles
538 MERCURE DE FRANCE,
étaient suivies par leurs petits , qui bondissaient autour
d'elles , et les femelles d'élan ne devaient pas tarder à
Savoir des faons . Toute la campagne se parait de la plus
riche verdure ; les arbres qui fleurissent , étaient prêts
à s'épanouir , et le velouté de leurs branches , réfléchissant
le soir et le matin les rayons obliques de l'astre du
jour , ajoutait à ce spectacle une magnificence que nos
expressions ne peuvent rendre. »
1
Ces paysages en amphithéâtre sont assez communs
en Amérique. Aux environs d'Apalachucla
, dans les Florides , le terrein , à partir du
fleuve Chatalèche , s'élève graduellement , et
monte dans les airs en se retirant à l'horizon ;
mais ce n'est pas , par une inclinaison ordinaire
, comme celle d'une vallée ; c'est par des
terrasses posées régulièrement les unes au des
sus des autres , comme les jardins artificiels de
quelque puissant potentat. Ces terrasses sont
plantées d'arbres divers , et arrosées d'une multitude
de fontaines , dont les eaux , exposées an
soleil levant , brillent parmi les gazons , ou ruissélent
en filets d'or le long des roches moussues.
Des blocs de granit surmontent cette vaste
structure , et sont eux-mêmes dominés par de
grands sapins. Lorsque du bord de la rivière
vous découvrez cette superbe échelle et la cime
des rochers qui la couronnent au dessus des
nuages , vous croiriez voir le sommet des colonnes
du temple de la nature , et le magnifique
perron qui y conduit.
Le voyageur arrive au pied des montagnes
rocheuses , et s'engage dans leurs détours . Les
obstacles et les périls se multiplient : là , on est
obligé de porter les bagages par terre , pour
FRUCTIDOR AN X. 539
éviter des cataractes et des rapides ; ici , on
refoule l'impétuosité du courant , en halant péniblement
le canot avec une cordelle.
"
Il faut entendre M. Mackensie lui-même.
Quand le canot fut rechargé, moi et ceux de mes gens
qui n'avaient pas besoin d'y rester , nous suivîmes le
bord de la rivière…...……..... J'étais si élevé au dessus de
l'eau , que les hommes qui conduisaient le canot et
doublaient une pointe , ne purent pas m'entendre lorsque
je leur criai de toute ma force de mettre à terre
une partie de la cargaison , pour alléger le canot.
Je ne pus alors m'empêcher d'éprouver beaucoup
d'anxiété en voyant combien mon entreprise était hasardeuse.
La rupture de la cordelle , ou un faux- pas de
ceux qui la tiraient , auraient fait perdre le canot et
tout ce qui était dedans . Il franchit l'écueil sans accident
; mais il fut bientôt exposé à de nouveaux périls .
Des pierres , les unes grosses , les autres petites , roulaient
sans cesse du haut des rochers , de sorte que ceux
qui halaient le canot au dessous , couraient le plus
grand risque d'être écrasés ; en outre , la pente du terrein
les exposait à tomber dans l'eau à chaque pas . En
les voyant , je tremblais , et quand je les perdais de vue
mon inquiétude ne me quittait pas. "
Tout le passage de M. Mackensie à travers
les montagnes rocheuses , est d'un grand intérêt.
Tantôt , pour se frayer un chemin , il est
forcé d'abattre des forêts et de tailler des marches
dans de hautes falaises ; tantôt il saute de rochers
en rochers , au péril de ses jours , et reçoit
l'un après l'autre ses compagnons sur ses
épaules. La cordelle se rompt , le canot heurte
des écueils ; les Canadiens sé découragent et
refusent d'aller plus loin . En vain M. Mackensie
s'égare dans le désert pour découvrir le passage
540 MERCURE DE FRANCE ,
au fleuve de l'ouest ; quelques coups de fusil qu'il
entend avec effroi retentir dans ces lieux solitaires
, lui font supposer l'approche des sauvages
ennemis . Il monte sur un grand arbre ; mais il
n'aperçoit que des monts couronnés de neige ,
au milieu de laquelle on distingue quelques bouleaux
flétris , et au dessous , des bois qui se prolongent
sans fin .
Rien n'est triste comme l'aspect de ces bois ,
vus du sommet des montagnes , dans le nouveau
monde . Les vallées que vous avez traversées , et
que vous dominez de toutes parts , apparaissent
au dessus de vous , régulièrement ondées , comme
les houles de la mer après une tempête. Elles
semblent diminuer de largeur à mesure qu'elles
s'éloignent. Les plus voisines de votre oeil sont
d'un vert rougeâtre ; celles qui suivent , prennent
une légère teinte d'azur ; et les dernières forment
des zones parallèles d'un bleu céleste .
M. Mackensie descend de son arbre , et cherche
à rejoindre ses compagnons. Il ne voit point le
canot au bord de la rivière : il tire des coups de
fusil , mais on ne répond point à son signal . Il
va , revient , monte et descend le long du fleuve.
Il retrouve enfin ses amis ; mais ce n'est qu'a
près vingt - quatre heures d'angoisses et de mortelles
inquiétudes . Il ne tarde pas à rencontrer
quelques sauvages. Interrogés par le voyageur ,
ils feignent d'abord d'ignorer l'existence du
fleuve de l'ouest ; mais un vieillard , bientôt gagné
par les caresses et les présents de M. Mackensie ,
Jui dit , en montrant de la main le haut de la
rivière de la Paix:
« Il ne faut traverser que trois petits lacs et
« autant de portages pour atteindre à une peFRUCTIDOR
AN X. 541
tite rivière qui se jette dans la grande. »
Qu'on juge des transports du voyageur à
cette heureuse nouvelle. Il se hâte de se rem
barquer avec un Indien , qui consent à lui servir
de guide jusqu'au fleuve inconnu . Bientôt il
quitte la rivière de la Paix , entre dans une autre
petite rivière qui sort d'un lac yoisin , traverse
ce lac , et de lacs en lacs , de rivières en rivières ,
après un naufrage et divers accidents , il se trouve
enfin , le 18 de juin 1793 , sur le Tacoutché-
Tessé , ou le fleuve Colombia , qui porte ses
eaux à l'Océan Pacifique .

Entre deux chaînes de montagnes s'étend une
superbe vallée qu'ombragent des forêts de peupliers
, de cèdres et de bouleaux. Au dessus de
ces forêts , montent des colonnes de fumée qui
décèlent au voyageur les invisibles habitants de
ces déserts. Des argiles rouges et blanches ,
placées dans l'escarpement des montagnes,,
imitent çà et là des ruines , d'anciens châteaux.
Le fleuve Colombia serpente au milieu de ces
belles retraites ; et sur les îles nombreuses qui
divisent son cours , on voit de grandes cabanes
à moitié cachées dans des bocages de pins , où
les naturels viennent passer les jours de l'été,,
Quelques sauvages s'étant montrés sur la rive ,
le voyageurs'en approcha , et parvint à tirer d'eux
quelques renseignements utiles.
« La rivière , dont le cours est très-étendú , lui dirent
les indigènes , va vers le soleil du midi ; et selon ce
que nous avons appris , des hommes blancs bâtissent
des maisons à son embouchure. Les eaux coulent avec
une force toujours égale ; mais il y a trois endroits où
des cascades et des courants extrêmement rapides , èn
interceptent la navigation. Dans les trois endroits , les
542
MERCURE DE FRANCE ,
eaux se précipitent par-dessus des rochers perpendicu
laires , beaucoup plus hauts et plus escarpés que dans le
haut de la rivière ; mais , indépendamment des difficultés
et des dangers de la navigation , il faut combattre les
divers habitants de ces contrées , qui sont très - nombreux.
"
Ces détails jetèrent M. Mackensie dans une
grande perplexité , et découragèrent de nouveau
ses compagnons. Il cacha le mieux qu'il put son
inquiétude , et suivit encore pendant quelque
temps le cours des eaux . Il rencontra d'autres
indigènes qui lui confirmèrent le récit des premiers
, mais qui lui dirent que s'il voulait quitter
le fleuve , et marcher droit au couchant , à
travers les bois , il arriverait en peu de jours
à la mer, par un chemin fort aisé et fort connu
des sauvages.
M. Mackensie se détermine aussitôt à prendre
cette nouvelle route. Il remonte le fleuve , jusqu'à
l'embouchure d'une petite rivière qu'on lui
avait indiquée , et laissant là son canot , il s'enfonce
dans les bois , sur la foi d'un sauvage
qui lui servait de guide ; et qui , au moindre
caprice , pouvait le livrer à des hordes ennemies
ou l'abandonner au milieu des déserts .
Chaque Canadien portait sur ses épaules une
charge de quatre-vingt-dix livres , indépendamment
de son fusil , d'un peu de poudre et de
quelques balles. M. Mackensie , outre ses armes
et son télescope , portait lui-même un fardeau
de vivres et de quincailleries , du poids de soixante-
dix livres .
La nécessité , la fatigue , et je ne sais quelle
confiance , qu'on acquiert par l'accoutumance
des périls , ôtèrent bientôt à nos voyageurs
FRUCTIDOR AN X 543
toute inquiétude. Après de longues journées
de marche , au travers des buissons et des
halliers , tantôt exposés à un soleil brûlant
tantôt inondés par de grandes pluies , le soir
ils s'endormaient paisiblement au chant des
Indiens.
;
« Il consistait , dit M. Mackensie , en sons
doux , mélancoliques , d'une mélodie assez
agréable , et ayant quelque rapport avec le
«< chant de l'église . Lorsqu'un voyageur se
réveille sous un arbre , au milieu de la nuit ,
dans les déserts de l'Amérique , qu'il entend le
concert lointain de quelques sauvages , entre
coupé par de longs silences et par lemurmure des
vents dans la forêt ; rien ne lui donne plus l'idée
de cette musique aérienne dont parle Ossian ,
et que les bardes décédés font entendre ,, aux
rayons de la lune , sur les sommets du Slimora.
Bientôt nos voyageurs arrivèrent chez des
tribus indiennes , dont M. Mackensie cite des
traits de moeurs fort touchants . Il vit une femme
presque aveugle , et accablée de vieillesse , que
ses parents portaient tour- à -tour , parce que
l'âge l'empêchait de marcher. Dans un autre
endroit , une jeune femme , avec son enfant ,
lui présenta un vase plein d'eau , au passage
d'une rivière . , comme Rébecca pencha son
vase pour le serviteur d'Abraham au puits de
Nâchor , et lui dit : Bibe , quin et camelis
tuis dabo potum . Buvez , je donnerai ensuite
à boire à vos chameaux.
1
J'ai passé moi - même chez une peuplade,
indienne qui se prenait à pleurer à la vue d'un
voyageur, parce qu'il lui rappellait des amis
partis pour la Contrée des Ames , et depuis
longtemps en voyage.
344 MERCURE DE FRANCE,
"
Nos guides , dit M. Mackensie , ayant aperçu des
Indiens .... hâtèrent le pas pour les rejoindre . A leur
approche, l'un des étrangers s'avança avec une hache
à la main. C'était le seul homme de la troupe . Il avait
avec lui deux femmes et deux enfants. Quand nous les
joignimes , la plus âgée des femmes , qui probablement
était la mère de l'homme , s'occupait à arracher les
mauvaises herbes dans un espace circulaire , d'environ
cinq pieds de diamètre , et notre présence n'interrompit
point ce travail prescrit par de respect dû aux morts.
C'est dans ce lieu , objet des tendres soins de cette femme,
qu'étaient les restes d'un époux et d'un fils ; et toutes
les fois qu'elle y passait , elle s'arrêtait pour leur payer
ce pieux tribut.
Tout est important pour le voyageur des déserts.
La trace des pas d'un homme , nouvellement
imprimée dans un lieu sauvage , est plus
intéressante pour lui que les vestiges de l'antiquité
, dans les champs de la Grèce . Conduit
par les indices d'une peuplade voisine , M. Mac
kensie traverse le village d'une nation hospitalière
, où chaque cabane est accompagnée d'un
tombeau. De là , après avoir franchi des montagnes
, il atteint les bords de la rivière du Saumon ,
qui se décharge dans l'Océan Pacifique . Un
ple nombreux , plus propre , mieux vêtu et
mieux logé que les autres sauvages , le reçoit
avec cordialité. Un vieillard perce la foule et
vient le presser dans ses bras ; on lui sert
un grand festin ; on lui fournit des vivres en
abondance. Un jeune homme détache un beau
manteau de ses épaules , pour le suspendre aux
siennes. C'est presque une scène d'Homère.
peu-
M. Mackensie passa plusieurs jours chez cette
nation . II examina le cimetière , qui n'était qu'un
grand bois de cèdres , où l'on brûlait les morts ,
FRUCTIDOR AN X. •
545
et le temple où l'on célébrait deux fêtes chaque
année , l'une au printemps , l'autre en automne.
Tandis qu'il parcourait le village , on lui amena
des malades pour les guérir ; naiveté touchante
d'un peuple chez qui l'homme est encore cher
à l'homme , et qui ne voit qu'un avantage
dans la supériorité des lumières , celui de soulager
des malheureux .
"
·
Enfin le chef de la nation donne au voyageur
son propre fils pour l'accompagner et un canot
de cèdres pour le conduire à la mer . Ce chef
raconta à M. Mackensie que dix hivers auparavant
s'étant embarqué dans le même canot ,
avec quarante Indiens , il avait rencontré sur
la côte deux vaisseaux remplis d'hommes blancs ;
c'était le bon Toolec * dont le souvenir sera .
longtemps cher aux peuples qui habitent les
bords de l'Océan Pacifique .
Le samedi 20 de juillet 1793 , à huit heures
du matin , M. Mackensie sortit de la rivière
du Saumon , pour entrer dans le bras de mer
où cette rivière se jette par plusieurs embou
chures. Il serait inutile de le suivre dans la
navigation de cette baie , où il trouva partout
les traces du capitaine Vancouver. Il observa
la latitude à 52° 21 ′ 33″ , et il écrivit avec du
vermillon sur un rocher : Alexandre Mackensie
est venu du Canada ici par terre , le 22 juillet
1793.
Les découvertes de ce voyageur offrent deux
résultats très importants . L'un pour le commerce,
l'autre pour la géographie . Quant au premier ,
M. Mackensie s'en explique lui-même.
" En ouvrant cette communication entre les deux
Le capitaine Cook.
9 . 35
546 MERCURE DE FRANCE ,
1
Océans , et en formant des établissements réguliers
dans l'intérieur du pays , et aux deux extrémités de la
route , ainsi que tout le long des côtes et des îles voi
sines , on serait entièrement maître de tout le commerce
des pelleteries de l'Amérique septentrionale , depuis le
quarante - huitième degré de latitude jusqu'au pôle ,
excepté la partie de la côte qui appartient aux Russes ,
dans l'Océan Pacifique.
On peut ajouter à cet avantage celui de la pêche
dans les deux mers , et la facilité d'aller vendre les
pelleteries dans les quatre parties du globe. Tel est le
champ ouvert à une entreprise commerciale . Les produits
de cette entreprise seraient incalculables , si elle
était soutenue par une partie du crédit et des capitaux
, dont la Grande - Bretagne possède une si grande
accumulation . »
Ainsi , l'Angleterre voit , par les découvertes
de ses voyageurs , s'ouvrir devant elle une nouvelle
source de trésors et une nouvelle route
à ses comptoirs des Indes et de la Chine.
Quant au progrès de la géographie , qui , en
dernier résultat , tournent également au profit
du commerce , le voyage de M. Mackensie à
l'ouest est , sous ce point de vue , moins important
que son voyage au nord. Le capitaine Vancouver
avait suffisamment prouvé qu'il n'y a
point de passage sur la côte occidentale de
l'Amérique , depuis Nootka-Sund jusqu'à la rivière
de Cook. Grace aux travaux de M. Mackensie
, ce qui reste maintenant à faire au
nord est très- peu de chose .
Le fond de la baie du Refus se trouve à peu
Très par les 68 degrés de latidude nord , et
les 85 degrés de longitude occidentale , méridien
de Greenwich,
FRUCTIDOR AN X. 547
En
1771, M.
Hearne
, parti
de
la baie
d'Hudson
, vit
la mer
à l'embouchure
de
la rivière
des
Mines
de
Cuivre
, à peu
près
par
les
69
degrés
de
latitude
, et par
le 110
et
quelques
minutes
de
longitude
.
Il n'y a donc que cinq ou six degrés de longitude
entre la mer vue par M. Hearne , et la
mer du fond de la baie d'Hudson.
A une latitude si élevée , les degrés de longitude
sont fort petits. Supposez - les de douze
lieues , vous n'aurez guère plus de soixantedouze
lieues à découvrir entre les deux points
indiqués .
A 5 degrés de longitude , à l'ouest de l'embouchure
de la rivière des Mines de Cuivre ,
M. Mackensie vient de découvrir la mer par
les 69 degrés 7 minutes nord .
En suivant notre premier calcul , nous n'aurons
que soixante lieues de côtes inconnues
entre la mer de M. Hearne et celle de M. Mackensie.
Continuant de toucher à l'occident , nous trouvons
enfin le détroit de Behring. Le capitaine
Cook s'est avancé au-delà de ce détroit , jusqu'au
69º ou 70 ° degré de latitude nord , et au 275° de
longitude occidentale. Soixante -douze lieues , ou
tout au plus - six degrés de longitude , séparent
l'Océan boréal de Cook de l'Océan boréal de
M. Mackensie .
Voilà donc une chaîne de points connus , où
l'on a vu la mer autour du pôle , sur le côté
septentrional de l'Amérique , depuis le fond du
détroit de Behring , jusqu'au fond de la baie
d'Hudson . Il ne s'agit plus que de franchir par
terre les trois intervalles qui divisent ces points
548 MERCURE DE FRANCE,
( et qui ne peuvent pas composer entre eux plus
de 250 lieues d'étendue ) , pour s'assurer que le
continent de l'Amérique est borné de toutes
parts par l'Océan , et qu'il règne à son extrémité
septentrionale , une mer , peut - être accessible
aux vaisseaux *.
a
Me permettra -t- on une réflexion ? M. Mackensie
à fait , au profit de l'Angleterre , des découvertes
que j'avais entreprises et proposées
jadis au gouvernement , pour l'avantage de la
France. Du moins le projet de ce voyage , qui
vient d'être achevé par un étranger , ne paraî
tra plus chimérique. Comme d'autres sollicitent
la fortune et le repos , j'avais sollicité l'honneur
de porter , au péril de mes jours , des noms français
à des mers inconnues , de donner à mon
pays une colonie sur l'Océau Pacifique , d'enlever
les trésors d'un riche commerce à une puissance
rivale , et de l'empêcher de s'ouvrir de
nouveaux chemins aux Indes .
En rendant compte des travaux de M. Mackensie
, j'ai donc pu mêler mes observations
aux siennes , puisque nous nous sommes rencontrés
dans les mêmes desseins , et qu'au moment
où il exécutait son premier voyage , je
parcourais aussi les déserts de l'Amérique ; mais
il a été secondé dans son entreprise ; il avait
derrière lui des amis heureux et une patrie
tranquille je n'ai pas eu le même bonheur.
CHATEAUBRIAND .
:
* M. Mackensie aura peut -être cette nouvelle gloire.
Il y a deux ans qu'il est parti de Quebec pour un
nouveau voyage , et l'on attend son manuscrit .
FRUCTIDOR AN X549
REP.à ma
LETTRES de L. B. Lauraguais , à
1 dame ***. 1 vol. in-8° . A Paris , chez Buisson
, libraire , rue Hautefeuille , n .* 20 ..
DAN'S presque tous les siècles , on voit des hommes
obtenir une certaine réputation d'esprit qui repose
moins encore sur quelques bons mots hasardés , que sur la
singularité de leur caractère. Ne parler jamais , comme
un autre , n'être jamais à sa place , ne respecter aucune
des bienséances de sa position , afficher des principes
contraires aux usages reçus , voilà de quoi se
faire bafouer quand on n'est qu'un particulier sans
nom et sans fortune , et de quoi faire beaucoup de
bruit ,quand on est grand - seigneur ; mais ces sortes de
réputation ont un écueil contre lequel elles viennent
toujours se briser . A peine un bouffon grand - seigneur
se fait- il imprimer , que chacun le remet à sa place ,
et son esprit , qui paraissait si piquant lorsqu'il n'était
la confidence que de quelques - uns , devient plat et
ennuyeux aussitôt que chacun peut le juger.
M. de Lauraguais vient de faire un livre.
Jusqu'à présent il n'avait lancé que des brochures ,
une entr'autres contre M. Laharpe , au moment où la
proscription de fructidor pesait sur lui ; ce qui n'est
ni noble , ni généreux selon toutes les idées reçues ,
mais ce qui pouvait paraître original dans un homme
accoutumé à s'écarter de la route commune. Le sort
de cette brochure fut de n'être pas lue . Il n'en sera
pas de même de l'ouvrage que nous annonçons ; il est
plein de fadaises et de scandale ; et , quoique l'auteur
prétende qu'une des afflictions de la vieilles e soit de
de ne pouvoir plus scandaliser , nous l'assurons , avec
550 MERCURE DE FRANCE ,
l'autorité de tous les siècles , que rien n'est plus scandaleux
qu'un vieillard qui se plaît à raconter de vilaines
histoires ; corrupteur de l'esprit , il est bien plus
dangereux qu'un jeune homme. Les passions portent
du moins avec elles une demi - excuse , et rien n'est
plus juste en morale , puisque celui qui séduit avec
ses passions en est déja lui -même la victime.
Les douze premières pages de ce volume sont adressées
au lecteur , non pas sous le nom de préface , parce
que l'auteur prétend que son ouvrage n'a point de
face , ni sous celui d'avant - propos , parce que l'auteur
prétend que son ouvrage ne contient ni bons , ni mauvais
propos ; mais ceci n'est qu'une prétention . Tout
roule sur les conditions faites entre le sieur Lauraguais
et M. Buisson , son libraire ; ce qui est fort intéressant
pour le public. Nous ignorons si M. Buisson
possède assez de littérature pour juger les ouvrages du
sieur Lauraguais ; mais nous pouvons affirmer qu'il n'y
a que la canaille de la littérature qui se soumette
aux conditions d'un libraire ; que les hommes de mérite
leur font la loi depuis longtemps , et que la première
comme la plus juste de ces lois , est que le libraire
ne se permettra pas même de juger l'ouvrage.
Ainsi , le sieur Lauraguais , en parlant de sa soumission
envers M. Buisson , se range lui -même dans cette
classe des hommes de - lettres , où aucun homme de
coeur et de mérite ne voudrait se voir relégué , même
pas ses plus grands ennemis . Certainement , il est impossible
d'être plus modeste ; mais on sait depuis longtemps
combien le sieur Lauraguais est au dessus des
petites vanités qui tourmentent les hommes. Partisan
de l'égalité qui descend , c'est sans nulle intention qu'il
parle au public de madame la duchesse d'Aremberg ,
sa fille , de M. de Brancas son neveu , du comte de
Middelbourg son beau -père , et de madame la de-
༄ །། 』,,,‛ 4༽ ,
·
FRUCTIDOR AN X. 55rl
chesse de Brancas sa grand'mère . Quoiqu'il avoue avoir
été du nombre des jacobins dont le directoire fit défendre
l'assemblée , encore est- il bon que l'univers sache
que le sieur Lauraguais n'était pas un jacobin
comme un autre , puisque , pour le devenir , il avait
plus à oublier que personne , sauf le duc d'Orléans
cependant.
Sur quoi roule la conversation entre les sieurs Buisson
et Lauraguais ? Sur le desir que M. Buisson montie
de voir le nom du sieur Lauraguais à la tête de l'ouvrage
qu'il veut faire imprimer , afin d'en assurer un
peu le débit. C'était la précaution inutile , puisque le
sieur Lauraguais parle sans cesse de toute sa famille ;
moyen à peu près sûr de se faire reconnaitre. Après
une discussion entre l'auteur et le libraire , l'auteur
consent avec peine à signer son ouvrage ; mais le sacrifice
une fois décidé , rien ne lui coûte , et l'on
trouve son nom à la première , puis à la dernière
page ; ce qui est encore au dessus de l'usage établi ,
tant il est vrai que l'originalité se répand sur tout.
Voici le prétexte de ce volume :
Une dame veut vendre une partie de sa bibliothéque ,
composée , dit- on , de livres rares ; les marchands lui
jurent que les livres de cette espèce sont bien tombés de
prix ; et le sieur Lauraguais , pour prouver le contraire
à cette dame , lui parle de tout , excepté de livres
rares et du prix qu'ils ont réellement dans le commerce.
Il commence par la métaphysique de Locke , et en fait
une notice qu'il assure n'être pas un extrait , quoique ,
dans tout le cours de l'ouvrage , il appelle lui - même
cette notice un extrait , ce qui ne doit pas étonner.
Une inconséquence de plus ne frappe pas dans un livre
qui n'est lui- même qu'une inconséquence de 250 pages ,
non compris l'errata .
Depuis que la métaphysique est devenue une science, et
552 MERCURE DE FRANCE ,
qu'on a créé des mots pour l'exploiter , les hommes
de bon sens ont toujours souri lorsqu'ils ont vu présenter
au public l'extrait d'un ouvrage de métaphysique ;
car ces sortes de livres , toujours obscurs dans leur ensem.
ble , le deviennent encore davantage lorsqu'on les resserre
. Il est impossible que cela soit autrement. L'extrait
de la métaphysique de Locke , par le sieur Lauraguais ,
n'est donc et ne pouvait être qué ce qu'il a compris ou
cru comprendre de l'Essai sur l'entendement humain ;
mais le lecteur n'en saisit rieh ; aussi sommes -nous de
Pavis du libraire Buisson qui trouve qu'il y a beaucoup
trop de ce fratras , et qui demande en grace des histoires
scandaleuses pour assurer le débit du volume.
Après Locke , le sieur Lauraguais passe aux OEOEuvres
Philosophiques de M. de Voltaire ; il nous apprend
que ce chef des philosophes modernes avait un âne
qu'il nommait Fréron , et une cafetière ; qui contenait
vingt tasses , dans laquelle il puisait l'esprit de ces
libelles qui l'ont deshonoré aux yeux de la postérité ,
étonnée de ne pouvoir estimer un homme dont elle
admire le génie et l'infatigable activité . Certainement
cela est très -instructif pour la dame qui veut vendre
ses livres au prix courant.
1
De Voltaire , l'auteur passe au voyage d'Anacharsis ,
et révèle au public que l'abbé Barthélemy introduisit
un principal personnage auquel il rapporte tout , pour
mettre son ouvrage à la portée d'un plus grand nombre
de lecteurs , en cachant l'érudition sous une forme
dramatique et pleine de graces . Qui se serait jamais
douté de cela , si le sieur Lauraguais n'avait pris le
parti de l'imprimer?
Viennent ensuite les OEuvres de Pierre Corneille .
Sans doute l'auteur va se jeter dans la haute littérature ?
Non , l'auteur ne monte jamais ; il se contente de discuter
le titre de Cinna , ou la Clémence d'Auguste , et
FRUCTIDOR AN X. 553
"
affirme que le vrai titre était : La Générosité d'Auguste ;
mais que le peuple ayant détourné le sens du mot généreux
, Corneille fat forcé de montrer Auguste , clément .
Pauvre peuple ! s'il n'y avait que lui qui gâtât les langues
, on ne dirait rien ; mais s'il a gâté le mot
généreux , les philosophes ont gâté le mot libéral.
Quand le peuple , qui a toujours besoin d'appui et de
secours , a vu que la philosophie lui enlevait les hommes
libéraux , il s'est approprié les hommes généreux . Je
ne vois là qu'une juste compensation , et le sieur
Lauraguais , au lieu de s'en plaindre , aurait dû penser
à cette pauvre dame , condamnée à le lire , dans l'espoir
d'apprendre enfin combien elle vendra ses livres .
En tournant chaque page l'une après l'autre , nous
arrivons à la Jérusalem délivrée. Nous ne dirons pas
13
que Locke revient dans ce chapitre comme dans tous
les autres. Locke , suivant une expression de Sterne ,
est le dada du sieur Lauraguais , qui , voulant nous
apprendre pourquoi Boileau n'aimait pas le Tasse ,
assure que ce grand critique prétendait ne voir , dans
les vers de la Jérusalem délivréé , qu'un enfant à dada
qui demandait à sa nourrice à faire dodo . Eh bien !
lecteurs , vous croit-on assez bêtes ' , puisqu'on vous
assure que Boileau trouvant cette critique plaisante ,
chercha à la rendre raisonnable ; à quoi l'on ajoute
· philosophiquement
: C'est comme cela que nous sommes
tous bâtis. N'en déplaise au sieur Lauraguais et à son
autorité , l'abbé Cannaille , je ne suis pas du tout bâti
comme cela , et je connais beaucoup d'hommes bâtis
différemment .
Nous voici aux oeuvres de Molière . Après avoir encore
assommé Locke , l'auteur prétend expliquer pourquoi
Molière était triste , et M. de Voltaire gai. Son explication
est d'une déraison complète , puisqu'elle suppose
que la gaieté est indépendante du caractère naturel de
554 MERCURE DE FRANCE ,
3
l'homme. Son explication est encore déraisonnable ; car ,
pour un aussi grand métaphysicien , il n'a pas su distinguer
deux sortes de gaieté qu'il est impossible de confondre
; l'une qui tient à l'esprit ; l'autre qui résulte du
tempérament . Or , il est indubitable que Molière avait
dans l'esprit beaucoup plus de gaieté que M. de Voltaire .
M. de Voltaire avait l'esprit plaisant ; Molière avait
l'esprit profondément comique : c'est que le premier ne
voyait jamais qu'une partie de ce que l'autre apercevait
sous toutes les faces . Au reste , nous allons donner l'explication
du sieur Lauraguais , laissant aux lecteurs le
soin d'en apprécier la vérité et la forme .,
Н
« Voltaire ayant acquis une philosophie supérieure à
d'autres , celle d'un autre ordre de choses n'était qu'é-
• lémentaire pour Voltaire ; de sorte qu'il pouvait
« rire à l'étage où il était monté , de ce qui affligeait
Molière au dessous. "
«
t
Molière au dessous de M. de Voltaire ! Cela n'est pas
comique , et cependant peut paraître fort plaisant .
De Molière , le sieur Lauraguais nous conduit à Newton
; et ce qu'il nous en apprend se réduisant à rien ,
nous compterons ce chapitre pour zéro.
Paraît enfin un ouvrage rare et ancien , puisqu'il date
de 1554 ; c'est Antoniana Margarita. Et qu'en dit le
sieur Lauraguais à cette dame qui veut vendre ses livres ?
Que l'abbé de Voisenon , dont il cite beaucoup de vilain s
vers , disait son bréviaire dans le lit de Madame Favart ,
qui n'en cédait que la moitié , et qu'ils trouvaient l'un
et l'autre cela si plaisant , qu'ils recevaient des visites
dans cette situation et pendant cette occupation .
L'auteur , las de l'ordre qu'il s'était imposé , ne donne
plus de titres à ses chapitres ; il court de Locke à Mademoiselle
Bourgoing , qui vient de débuter au théâtre
français ; de Mademoiselle Bourgoing , il tombe sur le
Génie du Christianisme , parle de la révolution et de
FRUCTIDOR AN X. 555
lui , se montre bientôt aussi bon grammairien que
grand logicien , copie quelques pages de M. de Voltaire
, nomme tous les auteurs connus depuis la création
du monde jusqu'à nos jours , et finit par l'anecdote la
plus sale , la plus impie et la plus bête possible. Après
l'avoir racontée avec l'aide de Mademoiselle Arnoud ,
qu'il saisit dans un moment où l'opium dégage son esprit
des cuisantes douleuis qu'il apaise , voici ce qu'il dit
lui -même de son récit :
"
"
Or , l'histoire de l'abbé d'Alègre est d'un genre grave
et triste ; ainsi donc les efforts de l'art pour la rendre
comique , ne sauraient la rendre excusable. "
Pourquoi la raconter , pourquoi la faire imprimer ,
cette histoire que rien ne peut rendre excusable , et dont
toute la gravité , toute la tristesse se composent des ruses
qu'un prêtre employe pour s'approcher d'une danseuse
de l'Opéra ?
L'ouvrage est terminé par un long récit que Madame
la duchesse de Brancas , grand'mère du sieur Lauraguais
, fait elle -même des moyens qu'elle et le duc de
Richelieu employèrent pour procurer à Louis XV la
possession de Madame de Châteauroux . Joli métier , et
bien digne de ceux qui le faisaient ! Dans tout ce récit,
Louis XV est présenté comme un sot , le cardinal de
Fleury comme un scélérat , et le duc de Richelieu comme
un grand homme .
"
"
« Vous verrez , dit la duchesse de Brancas , que si ce
« détestable prêtre ( le cardinal ) nous avait préparé
beaucoup de malheurs , un homme d'une réputation
" bien différente ( le duc de Richelieu ) en a garanti le
roi , et la France par conséquent. "
Et tout cela en corrompant les moeurs de celui qui
régnait.
Ce récit est plein de partialité , comme tous les récits
faits par un personnage actif dans une intrigue. Du reste ,
}
556 MERCURE DE FRANCE ;
il est si rempli de bavardage , qu'on peut le croire original
. Indigne de jamais fixer l'attention d'un historien ,
il servira quelque jour à prouver jusqu'où allait la perversité
et l'effronterie de ces gens- là : perversité dans l'action
, effronterie dans le besoin d'en laisser des témoignages
à la postérité. Quand les malheurs qu'ils ont
éprouvés sollicitent la pitié publique , par quelle fatalité
ce qui sert à les faire mépriser , part - il toujours de
leur propre sein ?
Nous ne résumerons pas cet ouvrage , qui , n'ayant
ni plan ni liaison , ne peut être jugé dans son ensemble
que par un seul mot , et ce mot , nous aurons l'indulgence
de ne pas le prononcer . Un homme qui se respecterait
ne voudrait pas avouer ce livre ; un homme d'esprit le
renierai . Nous regrettons bien sincèrement de trouver à
la première page , que Madame d'Aremberg's'est chargée
de procurer un imprimeur à son père ; éela prouve
bien plus sa complaisance que l'empire qu'elle a sur
Jui, Madame d'Aremberg jouit , à juste titre , d'une
réputation qui donne l'assurance que si son père n'avait
jamais écrit de sottises licencieuses , jamais elle ne se
serait abaissée jusqu'à en lire. Tout cela est vil , tout
est au dessous de gens qui étaient et qui pouvaient encore,
être quelque chose...
Fot

2
SPECTACLE S.
THEATRE FRANÇAIS DE LA RÉPUBLIQUE.
MADAME Xavier , la dernière débutante à ce théâtre,
n'a pu achever le rôle d'Hermione , dans Andromaque ,
rôle qu'elle avait déja joué aux applaudissements d'un
petit nombre de spectateurs choisis. Des amis bien danFRUCTIDOR
AN X. 557
gereux ont montré tant d'enthousiasme pour un talent
qui méritait des encouragements plus que des éloges ,
que les personnes qui vont au spectacle uniquement .
pour leur plaisir , se sont fâchées . Il en est résuité une
espèce de bataille dans le parterre , et l'actrice a quitté
la scène. On prétend qu'elle ' ne reparaîtra plus ; on
dit aussi qu'elle tentera de nouveau l'inconstance du
public , et alors il ne serait pas extraordinaire qu'elle
rencontrât autant d'indulgence qu'on lui a montré de
sévérité. M.me Xavier a des moyens qu'elle tient de la
nature , des défauts qui viennent d'études mal faites ;
si le public de Paris lui avait rendu justice , il est certain
qu'elle aurait facilement trouvé un engagement
pour la province , et peut- être serait - elle revenue un
jour payer ses premiers juges de leur indulgence ; mais
le caprice en a décidé autrement . Il est assez singulier
que des hommes qui vont s'attendrir sur des malheurs
imaginaires , se montrent sans pitié pour la douleur
trop réelle d'une femme jeune , belle , et que de cruels
sifflets privent quelquefois de tout moyen d'existence.
Si le théâtre est l'école des moeurs , la manière dont
M.me Xavier a été traitée , prouve qu'il n'est pas l'école
de l'urbanité et de la bonté.
THEATRE DE LOUVOI S.
La première représentation du Portrait de Michel
Cervantes , ou les Deux Morts rivaux , donnée mercredi
à ce théâtre , a eu un grand succès . Cette comédie , en
trois actes et en prose ,
n'est pas
bonne cependant ; mais
elle occupe par des intrigues multipliées ; souvent elle
fait rire , et même quelquefois elle flatte l'esprit par des
traits heureux que l'auteur rencontre à force d'en chercher
; c'est dire assez qu'il faut en écouter beaucoup
mal erom 90 S
¿
1
558 MERCURE DE FRANCE ,
qui sont hasardés. Des deux titres , aucun ne convient
à la pièce , puisque le portrait de Michel Cervantesn'est
qu'un accessoire à l'intrigue principale , et que les
deux prétendus morts , qui sont deux valets , n'ont aucune
scène de rivalité. Les hommes de goût sont blessés
d'entendre à tout moment parler de la sainte inquisition
, de la sainte Vierge , de saint Pierre , des saints
en général et des martyrs. Pour moi , entouré d'étrangers
, je les examinais ; j'entrai en conversation avec
et il me fut impossible de faire cesser leur étonnement
sur toutes les contradictions qu'ils remarquent
dans notre manière d'être . L'un d'eux me demanda si
les pièces nouvelles n'étaient soumises à la censure
d'aucun magistrat : je fus obligé de convenir que cette
censure existait, Il vit mon embarras , et eut la complaisance
de ne pas pousser plus loin ses questions.
eux ,
L'auteur de cette pièce , nommé Dieu - Lafoi , a eu
des succès qui en font espérer de plus grands ; il est
impossible de lui refuser de l'esprit ; on dit beaucoup
de bien de son caractère. Pourquoi donc , par des plaisanteries
trop usées pour avoir le moindre mérite , se
sépare-t - il des hommes raisonnables qui trouvent mauvais
qu'on blesse une grande classe de la société dans
ses opinions ? On objecte que cette classe -là ne va pas
au spectacle ; rien n'est plus faux . Nous ne sommes plus
au temps où les jansénistes rendaient la religion plus épouvantable
que consolante : le théâtre , comme école du
goût , comme dissipation même , est fréquenté par des
gens qui ne rougissent point d'avouer leur respect et
leur attachement pour la religion , ce grand lien de la
société. Est - ce aux auteurs qui ont besoin de tous les
suffrages , dont l'amour-propre est intéressé à les multiplier
; est-ce à eux , dis - je , à reciéer , par des plaisanteries
inconséquentes , des préjugés qu'on ne peut
trop s'efforcer d'éteindre ? Il y a des mots tout-à- fait
9
1
FRUCTIDOR AN X. 559
déplacés sur le théâtre ; et ceux que nous avons soulignés
sont certainement de ce nombre . Si l'auteur veut
se rappeler que tous les hommes de goût se sont accordés
pour blâmer les prédicateurs qui portaient dans
la chaire la pompe de la déclamation théatrale , il
sentira pourquoi ces mêmes hommes ne peuvent souffrir
qu'on porte au théâtre des expressions qui ne lui appartiennent
pas. Le vrai goût n'est que le sentiment
de toutes les convenances ; et cela est si incontestable ,
qu'après les réflexions sérieuses dans lesquelles l'auteur
nous a jeté malgré nous , il nous est impossible de revenir
à l'intrigue de sa pièce , trop embrouillée peutêire
pour en faire l'analyse ; mais enfin nous l'aurions
essayé , et pour lui offrir des conseils , et pour lui douner
des encouragements si nécessaires à l'homme - delettres
qu'on voudrait voir se distinguer , parce qu'on
sent qu'il en a les moyens.
F ....
ANNONCES.
"
ر
Nous croyons devoir prévenir les amateurs de la belle
typographie qu'il se prépare en ce moment , pour paraitre
au 1.er vendémiaire prochain , une magnifique
édition , en un vol . in - 4. ° , de la Fable de Psyché.
d'Apulée, latin et français. Les 32 planches , qu'Antoine
Salamanque a publiées de ce poeme , d'après Raphael ,
doivent enrichir cette nouvelle édition ; elles ont été ,
sous la direction de Girodet dessinées et gravées au
trait par Dubois et Marchais. Ces artistes , déja connus
très avantageusement , ont pensé que le simple
trait ferait mieux ressortir les beautés de ces planches ,
peu soignées pour la gravure , comme le sont en général :
celles à l'usage des artistes . La partie typographique
est confiée aux soins du citoyen bailly, ancien prote
de l'imprimerie de Didot jeune , dont les connaissances
et les talents garantissent et la correction du
texte et la beauté de l'impression . Les caractères , em-
-
560 MERCURE DE FRANCE ,
ployés à ce bel ouvrage , sont dûs au burin du citoyen
Henri Didot , à qui nous devons aussi toutes les belles
éditions publiées par son frère , et dont le nom seul ,
en cette partie , sera toujours un éloge . Nous avons
en mains le prospectus et le frontispice de cet ouvrage
; nous avons vu les premieres épreuves des planches
, et nous osons assurer que l'édition annoncée ne
laissera rien à desirer .
Cours de Mathémathiques ; par Charles Bossut , membre
de l'Institut national des sciences et des arts ,
des academies de Pétersbourg , de Bologne , de Turin
, etc. , tom. 3. Mécanique , nouvelle édition ,
revue , et à laquelle l'auteur a ajouté un ouvrage
analogue , intitulé : Recherches sur l'équilibre des
Voûtes. I vol . in - 8° . Prix , br . , 5 fr . , et 6 fr . 80 cent.
franc de port.
L'Art du Calcul astronomique des Navigateurs , porté
à un plus haut degré d'exactitude que celui auquel
il était déja parvenu , quoique souvent simplifié et
démontré de manière à être fort aisément compris
par tous ceux qui ont quelques notions des mathématiques
et de l'astronomie ; par J. B. C. Dubourguet
, ancien navigateur , professeur de mathématique
au Prytanée français . 1 vol . in - 4°. Prix , brể,
5 fr. 50 cent .
Comptes faits à la manière du Barême , sur les nouveaux
poids et mesures , avec les prix proportionnels ,
à l'usage des commerçants , marchands détaillants
et autres ; par Charles Haros , auteur de l'Instruction
abrégée sur les nouvelles mesures , approuvée
par l'Institut national . 1 vol. in - 12 . Prix , bi . , 2 fr.
25 cent. , et 2 fr. 65 cent. franc de port.
Les trois ouvrages annoncés ci - dessus se trouvent
à Paris , chez Firmin Didot , libraire pour les mathématiques
, la marine et l'architecture , rue de Thion
ville , n.º 116 et 1850 ; et chez Lenormant , impri-
- libraire rue des Prêtres Saint Germainl'Auxerrois
, n .° 42 .
meur- · -
1
FRUCTIDOR AN X. 561
IL
POLITIQUE.
Ratisbonne , a2 août 1802.
L est arrivé , cette nuit , un courrier de Vienne , qui
a continué ce matin sa route pour Paris .
La déclaration suivante a été remise à la diète , dans
sa derniere séance.
Extrait du rescript aulique parvenu au subdélégué élec-.
toral de Bohéme , le 20 août 1802 .
S. M. I. et royale vient seulement d'être informée
par la cour impériale de Russie , du contenu de la
déclaration ci -jointe , que cette cour et le gouvernement
français sont intentionnés de faire remettre à la
députation extraordinaire convoquée pour régler les
objets qui n'avaient point été aplanis dans le traité de
paix de l'Empire. S. M. ne differe pas un moment de
donner au subdélégué de Bohême les instructions que ,
dans ce cas imprévu , elle juge les plus convenables ,
d'après sa sollicitude et ses di positions constamment
dirigées vers le bien de l'Empire.
« On ne peut faire un reproche fondé à S. M. , ni au
corps germanique , sur le retard de la réunion de la
députation extraordinaire de l'Empire . Plus de neuf
mois se sont écoulés depuis que la nomination de cette
députation a été notifiée , de la part de S. M. I. et de
l'Empire , au gouvernement français , et que ce gouvernement
a été invité à nommer les plénipotentiaires
qui devaient concourir en son som , et à manifester son
opinion sur l'époque la plus convenable pour la réunion.
Bien loin qu'il ait été invité , de la part de la France ,
9.
36
562 MERCURE DE FRANCE,
sur la convocation de la députation , il n'a jamais été
fait une réponse satisfaisante à ce sujet.
་ L'ambassadeur de S. M. I. et roi n'a pas pu obtenir
davantage du gouvernement . français , qu'il fût entamé
une négociation préparatoire avec la cour impériale ,
ainsi qu'il avait été promis par ce gouvernement , avant
et après la nomination de la députation extraordinaire
de l'Empire. Bien loin de là , on a toujours répondu d'une
manière évasive et dilatoire aux instances réitérées qui
ont été faites de bouche et par écrit , de la part de la
cour impériale et royale .
"
Quant à la nouvelle négociation proposée à la fin de
l'année dernière par S. M. l'empereur de Russie , pour
avoir lieu de concert à Paris , S. M. a adhéré , de la
manière la plus amicale , à cette proposition ; mais malgré
cela , son ambassadeur n'a été ni appele à cette négociation
, ni instruit en aucune manière de ses suites et de
son résultat .
"
D'après une telle marche des choses , S. M. pense que
Ja réunion plus ou moins tardive de la députation de
P'Empire ne peut être un motif fondé de restreindre le
droit que l'empereur et l'Empire , comme principales
parties contractantes dans le traité de paix de Lunéville
, ont et se sont formellement réservé de traiter et
régler immédiatement l'affaire des indemnités , ainsi
que tous les autres objets qui doivent faire le complément
du susdit traité de paix.
" S. M. est , au contraire , parfaitement assurée que
les deux puissances susmentionnées , ayant un juste
égard aux droits inviolables d'un état indépendant , tel
que l'est le corps germanique , ne méconnaîtront point ,
dans la pratique , cette premiere et principale attribution
de l'independance.
" Pour faire voir combien S. M. est fondée à compter sur
la justice des deux puissances , elle donnera à l'Empire
FRUCTIDOR AN X. 563
"
"
un éclaircissement consolant , en lui communiquant
l'assurance officielle qui fut donnée à son ambassadeur à
Paris , par M. Talleyrand , ministre des relations extérieures.
Voici , mot pour mot , cette assurance telle que
l'ambassadeur en a fait le rapport Vous pouvez être
assuré que nous ne sommes convenus avec la Russie
que de propositions à vous faire . On ne peut pas même
appeler cela un plan ; ce n'est qu'un simple projet ,
que nous soumettons à la délibération de la diète ,
ex comme le moyen qui nous paraît , à nous , lę
plus convenable à satisfaire tout le monde , tant
que faire se peut. Cela sera proposé comme un conseil,
et nullement avec un ton d'autorité ou avec l'air de
* vouloir forcer la chose .
C
K
"
"
"
"
Il se confirme donc par-là que , quand même ces puissances
pourraient juger leurs conseils et intervention
amicale nécessaire pour l'arrangement d'une affaire aussi
compliquée , elles ne sont pour cela nullement intentionnées
de disputer à l'Empire germanique la faculté
et le droit de régler par lui - même les prétentions aux
indemnités , ainsi que tant d'autres objets qui tiennent
de près à sa constitution , et desquels dépend son bienêtre
ou son mal - être.
"
Dans cette assurance , S. M. charge son subdélégué
électoral de Bohême d'intervenir , en ce qui lui compète ,
pour que la députation extraordinaire de l'Empire , déja
rassemblée , ouvre sans délai ses séances dans la forme
constitutionnelie ; qu'elle entame une négociation conforme
aux traités avec le plénipotentiaire français , et
avec l'intervention et la coopération du ministre de
Russie , et qu'elle témoigne à ces deux plénipotentiaires ,
au nom de l'Empire , la confiance que le corps germanique
a dans les vues équitables des deux puissances , en
y joignant l'assurance que la députation prendra en
sérieuse considération leurs propositions amicales.
564 MERCURE DE FRANCE ;
" Le subdelégué électoral de Bohême est aussi chargé
de faire connaître ces sentiments de S. M. aux plénipotentiaires
de France et de Russie , en ajoutant que ,
quoique d'après le droit des nations , et aussi d'après
les loix de l'Empire , la députation ne puisse être restreinte
, même par le chef suprême de l'Empire , dans
un terme péremptoire , cependant , S. M. , aussi dans sa
qualité de roi et d'électeur de Bohême , accélérera , autant
qu'il sera possible , la terminaison des objets qui
doivent faire le complément de la paix .
- « Du 28.
Le subdélégué
de Bohême vient encore de faire à la diète une nouvelle déclaration
: celle - ci est
relative aux événements
qui ont déterminé la cour impériale
à faire occuper provisoirement
par ses troupes lá
ville de Passau et la majeure partie de l'évêché de ce
nom , ainsi que l'archevêché
de Salzbourg , et la pré- vôté de Berchtolsgaden
. Cette pièce , très-importante
, est ainsi conçue
:
་་« Lorsque S. M. I. se détermina à convoquer la députation
extraordinaire de l'Empire , elle espérait que cette
mesure préserverait l'Empire germanique de toutes atteintes
portées à sa constitution et à son indépendance ,
et qu'il ne serait arrêté ni executé aucun changement
important sans l'autorisation de l'empereur et de l'Empire
; autorisation dont la nécessité est reconnue par le
traité de Lunéville , et fondée sur le droit des gens.
« Mais S. M. I. n'eut pas le bonheur d'atteindre son
but paternel et patriotique. Dans le temps que les plans
de changement ' étaient encore mystérieusement cachés
à l'empereur et au corps germanique , des occupations
militaires furent exécutées dans les cercles septentrionaux
, les dispositions faites au même instant avec le
plus grand éclat dans un autre pays et au centre de l'Allemagne
, enveloppaient une si grande masse d'états , que
non- seulement une grande partie des pays assurés à
1
FRUCTIDOR AN X. 565
S. A. R. le grand duc de Toscane y était compr
que leur remplacement était rendu impoble Spar
d'autres arrangements.
" S. M. apprit encore que des rassembleme $ consite
rables de troupes palatines avaient lieu le long del'Inn
et sur les frontières du territoire de Passau. M
évêque de Passau , menacé d'une invasion prone de
ses possessions , invoqua , dans un tel danger , Moro,
tection de S. M. l'empereur et roi . S. M. se décida à
prévenir ces entreprises , contraires à l'autorité et à l'intérêt
de la cour impériale , en envoyant à Munich son
ministre plénipotentiaire près la députation de l'Empire,
avec les instructions les plus conciliatoires . Il lui fut
enjoint de faire les représentations les plus amicales
contre des mesures qui , en donnant le signal d'une confusion
générale et l'exemple d'une infraction aux loix
constitutionnelles de l'Empire , obligeraient S. M. à
prendre , de son côté , des précautions énergiques pour
assurer à S. A. R. le grand duc , les indemnités qui lui
avaient été solennellement promises par la France et
par l'Empire. M. de Hugel fut en conséquence autorisé
à proposer une convention , d'après laquelle les deux
cours s'abstiendraient de toutes occupations militaires ,
jusqu'à ce que la députation de l'Empire eût entièrement
terminé ses délibérations. Il fut en même temps autorisé
à ouvrir des négociations avec la cour électorale palatine ,
pour arranger et combiner les prétentions respectives
d'indemnités , en promettant , de la part de la cour impériale
, la modération la plus sincère , et les plus grands
égards pour les intérêts de S. A. E.
་་
Mais toutes ces representations et propositions furent
écartées. La cour électorale palatine se refusa à conclure
un arrangement de non - occupation , même pour trois
semaines. Et au même instant les troupes palatines
tentèrent , en passant par le territoire autrichien , de
prendre par surprise la ville de Passau . La cour de
Munich ne voulut pas même s'engager à se désister à
l'avenir de pareilles mesures.
« Tous ces événements confirmèrent et redoublèrent
les craintes de S. M. I .; et comme on apprit en même
temps que l'entrée des troupes palatines dans la ville et
l'évêché de Passau devait avoir lieu incessamment , S. M.
566 MERCURE DE FRANCE ,
9
ne pouvait plus s'abstenir de prendre les précautions
nécessaires , de faire occuper la ville et la principauté de
Passau , et d'étendre ces mesures aux territoires voisins
de Salzbourg et de Berchtolsgaden .
« S. A. S. s'empresse de faire part de ces événements à
ses co-états assemblés à la diete , et principalement à
à ceux qui font partie de la députation de l'Empire , en
ajoutant que les ordres les plus sévères ont été donnés
aux troupes qui se trouvent dans les trois principautés ,
de ne s'immiscer en vien dans le gouvernement intérieur
des états , et dans la perception des revenus . Si S. M.
s'est vue forcee par les événements dont il vient d'être
parle , d'assurer les indemnités de S. A. R. le grand duc
de Toscane , elle ne se croit pas pour cela autorisée à
en prendre possession définitive , avant que la grande
affaire soumise à l'Empire , ne soit terminée par une voie
conforme aux traités et à la constitution germanique.
n
Cette déclaration , ainsi que la précédente , a fait
une grande sensation parmi les ministres accrédités , et
donnera sans doute lieu à d'autres déclarations qui ne
seront pas moins importantes.
Rapport fait au premier consul , en sénat , par le
ministre des relations extérieures , le 20 fructidor
an 10.
Le premier consul m'ayant ordonné de lui rendre
compte , en senat , des différends survenus récemment
entre la république française et la régence d'Alger ,
ét du succès des mesures qui ont été prises pour les
terminer , je dois d'abord rappeler l'état des choses qui
les a précédées .
Des frontieres de l'Egypte au détroit de Gibraltar ,
le nord de l'Afrique est possédé par des hommes étrangers
au droit public de l'Europe . Les principes et les
moeurs qui , des sociétés européennes , n'ont fait , pour
ainsi dire , qu'une même société , qui , non - seulement
défendent d'opprimer , mais commandent d'accueillir ,
de protéger , de secourir dans le danger la navigation
et le commerce des peuples paisibles ; qui réprouvent
toute agression injuste , qui flétrissent la valeur , să
FRUCTIDOR AN X 567
elle est cruelle , et veulent que les droits de l'humanité
restent toujours sacrés ; ces moeurs sont encore
inconnues aux peuples de ces contrées .
Ils n'ont d'autre droit des gens que les lois même
de leur police qui , permettant chez eux les violences
individuelles , les autorisent à l'égard des étrangers ,
et les consacrent même comme des actes de courage
à l'égard des ennemis ; ils ignorent que le droit des
gens , par ses régles générales , abolit les droits chimériques
que des peuples trop imbus de leur impor
tance locale prétendent retirer de la licence de leurs
usages. Il faut croire , pour l'honneur de l'Europe ,
que , sur ce point , la suprématie du droit public assi
gnant de justes limites à la tolérance des législations
particulières ne sera désormais méconnue qu'en
Afrique.
"
La régence d'Alger s'est particulièrement signalée
par une audace que quelques événements durent accroître
.
Charles-Quint tourna contre l'Afrique ses armes victorieuses
; il voulait délivrer l'Europe des incursions
des Barbaresques , et les réduire à l'impuissance ; mais
le succès trompa son attente , et ne répondit point à
la gloire de ses préparatifs.
$
Dans des temps postérieurs , Louis XIV vengea , sur
les Algériens , l'honneur du pavillon français. Alger
fut , par ses ordres , bombardé trois fois dans l'espace
de six années ; mais là dût se borner sa vengeance.
Les affaires de l'Europe réclamaient toute son attention
. Du moins les Algériens apprirent- ils dès -lors à
craindre et à respecter la Fiance ; et la paix , qui fut
conclue en 1689 , subsistait depuis plus d'un siècle ,
lorsque les instances et les ordres de la sublime Porte
la firent rompre en l'an 7.
Des ennemis qui restaient à la France , lorsque le
premier consul prit les rênes du gouvernement , la régence
d'Alger était le moins redoutable ; mais le premier
consul desirant de faire cesser partout les calamités
de la guerre , instruit que le dey d'Alger l'avait
déclarée contre son inclination , et qu'il souhaitait la
paix , fit partir pour Alger un négociateur. Précédé
par la renommée des exploits dont l'Italie , l'Allema568
MERCURE DE FRANCE ,
gne , l'Egypte , la Syrie avaient été le théâ re , l'envoyé
du premier consul fut accueilli comme il devait l'être .
La paix fut arrêtée , proclamée même dans le divan.
Cependant une nouvelle intervention de la sublime
Porte en fit ajourner la signature. La guerre parut
renaître ; mais ce fut une guerre sans hostilités . Tous
les Français purent se retirer librement d'Alger avec
toutes leurs propriétés , et l'agent de la France a tendit
à Alicante le moment où les négociations pourraient
être reprises ..
Enfin , un traité définitif qui assure à la France
tous les avantages stipulés par les traités anciens , et
qui , par des stipulations nouvelles , garantit plus explicitement,
et mieux , la liberté du commerce et de
la navigation française à Alger , fut signé le 7 nivose
dernier.
La paix générale était conclue , et le commerce
commençait à reprendre ses routes accoutumees.
Mais bientôt on apprend que des armements d'Alger
parcourent la Méditerranée , désolent le commerce
français , infestent les côtes. Le pavillon et le
territoire même de la république ne sont pas respectés
par les corsaires de la régence . Ils conduisent à
Alger des transports sortis de Toulon et destinés pour
Saint- Domingue. Ils arrêtent un bâtiment napolitain
dans les mers et presque sur les rivages de la France.
Un rais algérien ose , dans la rade de Tunis , faire
subir à un capitaine de commerce français un traitement
infâme. Les barques de la compagnie du corail
qui , aux termes du traité , vont pour se livrer à la pê
che , sont violemment repoussées des côtes . Le chargé
d'affaires demande satisfaction et ne l'obtient pas ; on
ose lui faire des propositions injurieuses à la dignité
du peuple français .... ; on veut que la France achète
l'exécution du traité !
Informé de ces faits , le premier consul ordonne
qu'une division navale se rendra devant Alger.
Je transmets , par ses ordres , des instructions au
chargé d'affaires , le C. Dubois - Thainville , qui s'est
conduit avec autant d'énergie et de dignité , que de
prudence .
La division , commandée par le contre -amiral Lies•
FRUCTIDOR T
AN X. 569
segues , parut devant Alger , le 17 thermidor ; à bord
était un officier du palais , l'adjudant - commandant
Hullin , porteur d'une lettre du premier consul pour
le dey.
Le 18 , cet officier descend à terre , est accueilli
avec. distinction , présenté au dey , et lui remet la
lettre du premier consul. Elle était ainsi conçue :
"
"
Bonaparte , premier consul , au très - haut et trèsmagnifique
dey d'Alger ; que Dieu le conserve en
prospérité et en gloire.
Je vous écris cette lettre directement , parce que
je sais qu'il y a de vos ministres qui vous trompent
et qui vous portent à vous conduire d'une manière
qui pourrait vous attirer de grands malheurs. Cette
lettre vous sera remise en mains propres par un adjudant
de mon palais. Elle a pour but de vous demander
réparation prompte , et telle que j'ai droit de
l'attendre des sentiments que vous avez toujours montrés
pour moi . Un officier français a été battu dans la
rade de Tunis par un de vos rais. L'agent de la répu
blique a demandé satisfaction et n'a pu l'obtenir.
Deux bricks de guerre ont été pris par vos corsaires
qui les ont menés à Alger et les ont retardés dans leur
voyage. Un bâtiment napolitain a été pris par vos
corsaires dans la rade d'Hières , et par -là ils ont viole
le territoire français. Enfin , du vaisseau qui a échoué
eet hiver sur vos côtes , il me manque encore plus de
150 hommes qui sont entre les mains des barbares .
Je vous demande réparation pour tous ces griefs , et
ne doutant pas que vous ne preniez toutes les mesures
que je prendrais en pareille circonstance , j'envoie un
batiment pour reconduire en France les 150 hommes
qui me manquent . Je vous prie aussi de vous méfier
de ceux de vos ministres qui sont ennemis de la France ;
vous ne pouvez pas avoir de plus grands ennemis ; et
si je desire vivre en paix avec vous , il ne vous est pas
moins nécessaire de conserver cette bonne intelligence
qui vient d'être rétablie , et qui seule doit vous maintenir
dans le rang et dans la prospérité où vous êtes ;
car Dieu a décidé que tous ceux qui seraient injustes
envers moi , seraient punis .
"
Si vous voulez vivre en bonne amitié envers moi,
570 MERCURE
DE FRANCE ,
il ne faut pas que vous me traitiez comme une puissance
faible ; il faut que vous fassiez respecter le pavillon
français , celui de la république italienne , qui
m'a nommé son chef , et que vous me donniez réparation
de tous les outrages qui m'ont été fai's . Cette
Jettre n'étant pas à une autre fin , je vous prie de la
lise avec attention vous même , et de me faire connaître
, par le retour de l'officier que je vous envoie ,
ce que vous aurez jugé convenable de faire . »
Quelles que fussent les dispositions intérieures du
dey , il ne me montra que le desir de vivre en bonne
intelligence avec la république française . « Je veux
dit-il , être toujours l'ami de Bonaparte . "
Il promit et donna réellement toutes les satisfactions
demandées .
Pour rendre un hommage particulier au premier
consul dans la personne de son envoyé , il voulut même
s'écarter des formes ordinaires , et contre l'usage immémorial
des régences , il reçut dans le plus magnifique
kiosck de ses jardins , l'officier du palais , le
chargé d'affaires de la république , le contre - amiral
Liessegues et son nombreux état- major. C'est- là qu'ik
remit au général Hullin la réponse qu'il avait préparée
pour le premier consul , et dont la teneur suit :
Réponse du Dey.
* Au nom de Dieu seul , de l'homme de Dieu , maître
de nous , illustre et magnifique seigneur Mustapha-
Pacha , dey d'Alger , que Dieu laisse en gloire ,
A notre ami Bonaparte , premier consul de la
république française , président de la république italienne.
H
« Je vous salue , la paix de Dieu soit avec vous.
Ci - après , notre ami , je vous avertis que j'ai reçu
votre lettre datée du 29 messidor . Je l'ai lue : elle
m'a été remise par le général de votre palais , et votre
vékil , Dubois - Thainville . Je vous réponds article par
article :
" 1. Vous vous plaignez du rais Ali -Tarar. Quoiqu'il
soit un de mes joldaches , je l'ai arrêté pour le
faire mourir. Au moment de l'exécution , votre véki
FRUCTIDOR AN X. 571
m'a demandé sa grace en votre nom , et pour vous
je l'ai délivré .
« 2.° Vous me demandez la polacre napolitaine
prise , dites - vous , sous le canon de la France. Les
détails qui vous ont été fournis à cet égard ne sont
pas exacts ; mais , selon votre desir , j'ai délivré dixhuit
chrétiens composant son équipage : je les ai remis
à votre vékil .
"
3. Vous demandez un bâtiment napolitain qu'on
dit être sorti de Corfou avec des expéditions françaises.
On n'a trouvé aucun papier français ; mais , selon vos
desirs , j'ai donné la liberté à l'équipage , que j'ai
remis à votre vékil .
4. Vous demandez la punition du rais qui a conduit
ici deux bâtiments de la république française .
Selon vos desirs , je l'ai destitué ; mais je vous avertis
que mes rais ne savent pas lire les caractères européens
; ils ne connaissent que les passe- ports d'usage ,
et , pour ce motif , il convient que les bâtiments
de guerre de la république française fassent quelque
signal , pour être reconnus par mes corsaires .
"
5. Vous me demandez 150 hommes que vous dites
être dans mes états . Il n'en existe pas un . Dieu a voulu
que ces gens se soient perdus , et cela m'a fait de la
peine.
6. Vous dites qu'il y a des hommes qui me donnent
des conseils pour nous brouiller. Notre amitié
est solide et ancienne , et tous ceux qui chercheront
à nous brouiller n'y réussiront pas.
"
7. ° Vous demandez que je sois ami de la république
italienne . Je respecterai son pavillon comme le
vôtre , selon vos desirs. Si un autre m'eût fait pareille
proposition , je ne l'aurais pas acceptée pour un million
de piastre.
"
8. Vous n'avez pas voulu me donner les 200 mille
piastres que je vous avais demandées pour me dédommager
des pertes que j'ai essuyées pour vous. Que
vous me les donniez ou que vous ne me les donniez
pas , nous serons toujours bons amis .
"
9. J'ai terminé avec mon ami Dubois - Thainville ,
votre vekil , toutes les affaires de la Calle , et l'on
pourra venir faire la pêche du corail. La compagnie
d'Afrique jouira des mêmes prérogatives dont elle
572 MERCURE DE FRANCE ,
jouissait anciennement. J'ai ordonné au bey de Constantine
de lui accorder tout genre de protection.
10. Je vous ai satisfait de la manière que vous
avez desiré pour tout ce que vous m'avez demandé
et pour cela , vous me satisferez comme je vous ai
satisfait .
11. En conséquence , je vous prie de donner des
ordres pour que les nations mes ennemies ne puissent
pas naviguer avec votre pavillon ni avec celui de la
république italienne , pour qu'il n'y ait plus de discussions
entre nous , parce que je veux être toujours
ami avec vous .
« 12. J'ai ordonné à mes rais de respecter le pavillon
français à la mer. Je punirai le premier qui
conduira dans mes ports un bâtiment français .
« Si à l'avenir il survient quelque discussion entre
nous , écrivez - moi directement , et tout s'arrangera à
l'amiable.
"
« Je vous salue , que Dieu vous laisse en gloire.
Alger , le 13 de la lune de Rabiad - Ewel l'an de
l'hégire 1217 .
En terminant ce rapport , je dois dire au premier
consul que l'adjud : nt - commandant du palais , Hullin ,
et le contre amial Liessegues ont rempli avec noblesse
, fermeté et mesure , la commission qui leur
était confiée. CH . MAU . TALLEY RAND.

Rapport fait au premier consul de la république , en
sénat , par le ministre des relations extérieures , le
20 fructidor an 10 .
Le caractère distinctif de l'époque à laquelle la paix
générale a mis fin , a été une contradiction saillante
et générale entre les sentiments , les intérêts et la conduite
des peuples . Les etats ont été entraînés , comme
par une sorte de fatalité , dans leurs guerres , dans leurs.
alliances . Les uns ont fait cause commune sans cesser
de se haïr ; les autres , sans cesser de s'aimer , ont vécu
dans un état de discorde et d'hostilité.
"
C'est que dans la dissolution dès longtemps préparée
des rapports généraux de l'Europe , l'édifice du droit public
s'écrou ant , la politique a partout méconnu sa
tradition , ses maximes , ses règles locales , et que ,
plus d'un gouvernement pris au dépourvu , à l'approFRUCTIDOR
AN X. 573
1
1
1
che du bouleversement , a perdu le discernement de
ses plus chers intérêts , a vu du danger jusque dans
ses plus salutaires habitudes , et s'est livré sans réserve
aux plus vaines frayeurs et aux plus dangereuses suggestions.
Telle a été particulièrement la position de la sublime
Porte , à ce période de la guerre où l'Europe l'a vué
avec étonnement , se ranger au nombre des ennemis
de la France. Ce gouvernement n'a pas tardé lui - même
à pstager cet étonnement ; et en effet , tout ce qu'il
a vu au dedans et au dehors , était bien propre à lui
inspirer des regrets sur la détermination à laquelle il
s'était laissé engager.
Il a vu le vainqueur fidelle à la déclaration qu'il
avait faite en occupant une province ottomane , pourvoir
aux soins de sa conservation , la gouverner avec
sagesse , préparer sa prospérité future , et lors même.
qu'une déclaration de guerre non - provoquée , en avait
fait une légitime conquête , annonces par son respect
pour les propriétés , les moeurs et la religion des vaincus
, que son intention n'était point changée. La France,
en effet , loin de vouloir attenter à la prospérité , et
diminuer la force de la Turquie , n'eut en vue , à cette
époque , que de la rendre plus puissante et plus heureuse
, en introduisant dans son sein de nouveaux éléments
de civilisation , et ouvrant au milien de ses provinces
, la grande route du commerce du monde .
Mais le gouvernement ottoman s'était lié au - delà
de sa prévoyance ; et engagé le dernier dans une
guerre qui ne pouvait avoir pour lui que des chances
fâcheuses , il était dans la nature de sa position de
ne pouvoir s'y soustraire que le dernier.
Ce n'a été qu'après la pacification des puissances
de l'Europe , que la sublime Porte a pu négocier sans
contrainte . Mais du moment où elle a pu traiter seule
avec la France , les deux empires ont eté à l'instant
pacifiés. Le traité du 6 messidor a été conclu , et le
grand ouvrage de la pacification générale a été consommé.
Ce traité rétablit dans leur intégrité les anciens
rapports qui unissoient les deux états , et en cela il
pourvoit pleinement à tout ce que demandent les intérêts
, les besoins de l'Empire Qttoman , les intérêts
et la gloire de la France.
574 MERCURE DE FRANCE ,
La joie éclatante qui , à Constantinople , a signale
Ja publication de cette nouvelle , a prouvé quel prix
le gouvernement et le peuple mettent au retour de
l'amitié du peuple français. Son interruption a été
marquée par de graves erreurs et de plus graves dan -
gers. Désormais ce gouvernement se repose sur l'espoir
de trouver , au sein des difficultés inhérentes à sa politique
et à sa position , les conseils d'une puissance
toujours amie, et véritablement intéressée à sa prospérité .
Les intérêts du commerce de la France sont assurés
par le traité. Les citoyens français commerçants en
Turquie , y retrouveront bientôt les propriétés qui leur
avaient été séquestrées , et dès ce moment , leurs droits,
leurs anciennes prérogatives et leur prépondérance com →
merciale. Un article spécial stipule pour les compensations
qui leur sont dues .
L'honneur de la France et la dignité de son gouvernement
exigeaient que des exceptions trop longtemps
tolérées par l'ancien gouvernement français , à
l'exercice des priviléges de notre navigation , fussent
enfin levées. Ces exceptions n'existent plus . L'accès de
la mer Noire nous ouvre désormais une route nouvelle ,
et la sphère du commerce s'agrandit des communications
directes de la France , avec les provinces méridionales
de la Russie . Le souverain de cet empire ,
s'élevant par ses lumières au dessus des préjugés d'une
jalousie vulgaire , sent justement que tout ce qui tend
à multiplier les rapports de l'industrie d'une nation à
celle d'une autre , est avantageux à l'industrie de toutes,
La sublime Porte n'avait à desirer que l'amitié de
la France. La paix qui vient d'être conclue lui en
assure tous les bienfaits . Elle ouvre devant elle une
nouvelle carrière de repos et de sécurité . Ce gouvernement
, revenu à ses anciennes maximes , trouverą
dans les fécondes communications de notre commerce
avec ses états d'Europe , d'Afrique et d'Asie , et dans
le retour de ses sentiments de confiance , les moyens
dont il a besoin , pour se conserver dans la position
honorable et sûre dans laquelle il vient d'être replacé.
CH. MAU . TALLEYRAND .
Traité de paix entre la république française et la sublime
Porte Otomane.
1
Le premier consul de la république française , au nom
FRUCTIDOR AN X. 575
T
du peuple français , et le sublime empereur ottoman ,
voulant rétablir les rapports primitifs de paix et d'amitié
qui ont existé de tout temps entre la France et la
sublime Porte , ont nommé dans cette vue , pour ministres
plénipotentiaires , savoir le premier consul , au
nom du peuple français , le C. Charles - Maurice Talleyrand
, ministre des relations extérieures de la république
française ; et la sublime Porte- Ottomane , Esseid
Mohamed - Said - Ghalib - Effendi , rapporteur actuel ,
secrétaire intime et directeur des affaires étrangères ;
lesquels , après avoir échangé leurs pleins - pouvoirs ,
sont convenus des articles suivants :
Art. I. Il y aura à l'avenir paix et amitié entre la
république française et la sublime Porte Ottomane.
Les hostilités cesseront désormais , et pour toujours ,
entre les deux états .
11. Les traités ou capitulations qui , avant l'époque
de la guerre , déterminaient respectivement les rapports
de toute espèce qui existaient entre les deux puissances ,
sont en entier renouvelés. En conséquence de ce renouvellement
, et en exécution des articles des anciennes
capitulations , en vertu desquels les Français ont le
droit de jouir dans les états de la sublime Porte , de
tous les avantages qui ont été accordés à d'autres puissances
, la sublime Porte consent à ce que les vaisseaux
du commerce français portant pavillon blanc , jouissent
désormais sans aucune contestation , du droit d'entrer
et de naviguer librement dans la mer Noir.
La sublime Porte consent de plus à ce que lesdits
vaisseaux français , à leur entree et à leur sortie de
cette mer , et pour tout ce qui peut favoriser leur libre
navigation , soient entièrement assimilés aux vaisseaux
marchands des nations qui naviguent dans la mer Noire.
La sublime Porte et le gouvernement de la république,
prendront de concert des mesures efficaces pour purger
de toute espece de forbans les mers qui servent à la
navigation des vaisseaux marchands des deux états . La
sublime Porte promet de protéger contre toute espèce
de pirateries la navigation des vaisseaux marchands
sur la mer Noire. Il est entendu que les avantages assurés
aux Français par le présent article , dans l'Empire
Ottoman , sont également assurés aux sujets et au pavillon
de la sublime Porte , dans les mers et sur le territone
de la république française .
III. La république française jouira , dans les pays
576
MERCURE DE FRANCE.
ottomans qui bordent ou avoisinent la mer Noire , tant
pour son commerce que pour les agents et commissaires
des relations commerciales qui pourront être établis
dans les lieux où les besoins du commerce français rendront
cet établissement nécessaire , des mêmes droits ,
priviléges et prérogatives dont la France jouissait avant
la guerre , dans les autres parties des etats de la sublime
Porte , en vertu des anciennes capitulations .
IV. La sublime Porte accepte , en ce qui la concerne
, le traité conclu à Amiens entre la France et
l'Angleterre , le 4 germinal an 10 ( 1216 zilkidés 22 ) .
Tous les articles de ce traité , qui sont relatifs à la
sublime Porte , sont formellement renouvelés dans le
présent traité.
V. La république française et la sublime Porte se
garantissent mutuellement l'intégrité de leurs possessions.
VI. Les restitutions et compensations dues aux agents
des deux puissances , ainsi qu'aux citoyens et sujets dont
les biens ont été confisqués ou séquestrés pendant la
guerre , seront réglées avec équité par un arrangement
particulier qui sera fait à Constantinople entre les
deux gouvernements.
VII. En attendant qu'il soit pris de concert de nouveaux
arrangements sur les discussions qui ont pu s'élever
relativement aux droits de douane , on se conformera
, à cet égard , dans les deux pays , aux anciennes
capitulations .
VIII. S'il existe encore des prisonniers qui soient
détenus par suite de la guerre dans les deux états , ils
seront immédiatement mis en liberté sans rançon .
IX. La république française et la sublime Porte ayant
voulu , par le present traité , se placer dans les états
l'une de l'autre , sur le pied de la puissance la plus
favorisée , il est entendu qu'elles s'accordent respectivement
dans les deux états , tous les avantages qui
pourraient être et avoir été accordés à d'autres puissances
, comme si lesdits avantages étaient expressément
stipulés dans le présent traité.
X. Les ratifications du présent traité seront échangées
à Paris , dans l'espace de quatre- vingts jours , ou
plutót , si faire se peut.
Fait à Paris , le 6 messidor an 10 de la république
française , et le 2 safer, ulhair .
Signé , Ch. Mau. TALLEYRAND ,
ESSEID-MOHAMED - SAID - GHALIB-EFFENDI .
}
3.4
N. LXIV. 1.er jour complémentaire.
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
3:
POÉSIE.
Vers imités de l'italien de Pignotti.
VOUS
Ous avez vu quelquefois l'aquilon ,
Tyran orgueilleux et terrible ,
Rouler dans un noir tourbillon
Du laboureur la cabane paisible ,
Ses vergers , ses troupeaux , l'espoir de sa moisson.
Tout cède , tout devient victime de sa rage ;
Le ciel gronde , la mer dans ses gouffres mugit ,
Jusqu'en ses fondements la terre retentit ....
Du conquérant telle est la sombre image.
Mais voyez-vous , au retour du printemps ,
Du haut des plaines éthérées ,
Zéphyre descendre en nos champs ,
Et balancé sur ses ailes dorées ,
De Flore à pleines mains épandre les présents ?
Les oiseaux , par leurs chants , semblent lui rendre
hommage ;
A son souffle fécond la terre ouvre son sein ;
La mer est sans courroux , le ciel pur et serein ....
Du Pacificateur telle est la douce image.
J. H. PESSE AV .
9. 37
578 MERCURE DE FRANCE,
ENIGM E.
S'il faut croire Buffon , je suis tout - à -la- fois
La flèche , l'arc et le carquois.
"
LOGO GRIPHE.
Sur huit pieds réunis , je donne la lumière ;
En m'arrachant le chef, de l'affreuse misère
Tu trouveras , lecteur , un fâcheux attribut .
Romps mes extrémités , je produits un tribut
Que maint joueur voudrait ravir à la fortune ;
Sur quatre , je suis sûr de plaire à tous les yeux ;
Enfin , laissez -m'en trois , j'offre chose commune
Que méprise toujours un buveur courageux .
Par un jeune Agenais.
CHARADE .
Pour arriver à mon entier ,
Ville célèbre et commerçante ,
Ne quittez jamais mon premier ;
La rive n'est pas déplaisante ;
Mais prenez garde à la tourmente ,
Si vous allez sur mon dernier.
Par le citoyen GÉRAUD - VERLHAC , de Brive.
Mots de l'Enigme , du Logogriphe et de la
Charade insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme est flèche.
Le mot du Logogriphe est français , où l'on trouve
ris , or , an , soir , fais , foi et bon .
Le mot de la Charade est vertu .
FRUCTIDOR AN X. 579
REP.FE
GENIE du Christianisme ; par Francois.
Auguste Chateaubriand . A Paris , ch
gueret , rue du Sépulcre , faubourg Sa
Germain , n.º 28 .
la pre
QUAND un talent original paraît pour
mière fois , il jette toujours un grand éclat.
Ses ennemis ne se sont point encore rassem →
blés , et leur voix ne peut imposer silence à l'enthousiasme
; mais quand ce même talent agrandi
se développe dans une composition plus vaste
et plus difficile , ses juges deviennent plus sévères
, et ses succès sont plus disputés : c'est
que la haine a eu le temps de prendre ses mesures
et de protester contre l'admiration publique.
Tous les écrivains , faits pour obtenir
la gloire , sont condamnés à cette épreuve nécessaire
qui doit plus les énorgueillir que les
décourager ; ils doivent surtout s'attendre à de
longs combats , s'ils ont attaqué le système
d'une faction dominante ; car on leur fait expier
alors et la supériorité de leur talent et l'audace
de leurs opinions .
Ces remarques s'appliquent naturellement à
l'auteur du Génie du Christianisme. Les beautés
d'Atala , son premier essai , ont été vivement
senties . La sévérité des censeurs , en relevant
avec amertume quelques défauts si faciles
à corriger , n'a pu affaiblir l'effet de cette
production d'un genre tout nouveau. La critique
a donc réuni tous ses efforts contre le second
ouvrage du même écrivain , et cette fois
580 MERCURE DE FRANCE ,
elle a pu se promettre quelques avantages , puisqu'elle
a pour auxiliaires toutes les opinions antireligieuses
de ce dix- huitième siècle , qui , d'un
bout de l'Europe à l'autre , et surtout au milieu
de la France , a déchaîné tant d'ennemis
contre le christianisme .
On a d'abord attaqué le plan suivi par l'auteur.
"
Plusieurs de ceux qui n'avaient jamais jugé
nos dogmes religieux que sur les bouffonneries
du docteur Zapata et des aumoniers du roi
de Prusse * ont tout -à-coup changé de langage
. Ils ne contestent plus à la doctrine et aux
pompes de l'église romaine leurs effets touchants
et sublimes ; ils conviennent que l'éloquence
et la poésie en peuvent tirer de puissantes
émotions et de riches tableaux . Mais
après cet aveu remarquable , quelques-uns , prenant
le ton d'un zèle au moins équivoque , ajoutent
qu'il ne faut pas développer , avec trop
d'éclat , les beautés poétiques du christianisme ,
de peur d'ôter à ses dogmes et à sa morale leur
importance et leur gravité . Ils affectent de craindre
que l'imagination ne répande à la fois ses
enchantements et ses erreurs sur une doctrine
qui doit édifier plutôt que plaire.
Parmi ces critiques , il est sans doute quelques
hommes vraiment pieux et de bonne foi :
c'est à eux surtout qu'il faut répondre . J'ose
croire que leur sévérité sera désarmée après
quelques réflexions que je leur soumets.
Les arguments théologiques , les savantes
controverses , les instructions édifiantes pou-
*
Voyez la collection des OEuvres de Voltaire et sa
Bible expliquée , etc.
FRUCTIDOR AN X. 581
vaient suffire à des siécles éminemment religieux
. Des traités austères , tels que ceux de
Nicole et d'Abadie , étaient lus avec empressement
par les mêmes hommes qui goûtaient
le mieux le génie et les graces de Racine et de
La Fontaine , leurs contemporains . Alors , dans
les cercles de la ville , et parmi les intrigues
de la cour , dans le sénat et dans l'armée , on
agitait les mêmes questions que dans l'église .
Il ne faut point s'en étonner ; la religion chrétienne
, à cette époque , semblait à tous l'objet
le plus important. Le petit nombre de ceux qui
osait l'attaquer dans ses premières bases ,
n'obtenait que le mépris ou l'horreur. Le
nom du Dieu qui l'avait fondée imprimait une
égale vénération à toutes les sectes rivales dont
elle était la mère , et qui combattaient dans son
sein. Ces sectes , divisées sur quelques points ,
s'accordaient sur les dogmes fondamentaux .
Leurs disputes avaient en conséquence ce caractère
et ces mouvements passionnés que met.
tent toujours dans leurs débats les membres
d'une famille divisée . Rappelez-vous en effet les
anecdotes de ces jours célèbres ; voyez dans le
palais de la duchesse de Longueville les redou
tables chefs de Port-Royal méditer de nouvelles
attaques contre les jésuites rassemblés à Versailles
, sous la protection du P. Lachaise . La
France était attentive à ces querelles , et se décidait
pour l'un ou pour l'autre parti. Apprenait-
on que
le ministre Claude et l'évêque de
Meaux étaient en présence , on contemplait avec
curiosité l'approche des deux athlètes , et tous
les coeurs s'intéressaient au dénouement du
combat ; car la renommée publiait que le prix
582 MERCURE DE FRANCE ,
du vainqueur devait être la conversion de quelque
personnage fameux . Le salut de Turenne
on parlait ainsi dans ce temps -là ) , le salut de
Turenne était attaché peut - être à cette grande
conférence ; et ne sait-on ppaass qquuee la dévotion
de cet illustre capitaine devint aussi fameuse
que sa valeur , et que ses soldats racontaient
ses actes de piété comme ses victoires ?
Mais ce n'était pas seulement au sein de la
France que les esprits étaient si fort émus par
ces spectacles et ces luttes théologiques . Ce
goût était celui de l'Europe entière . Leibnitz
et Newton , dignes tous deux de se disputer les
plus belles découvertes de la géométrie moderne
, s'honoraient d'inscrire leur nom parmi
ceux des défenseurs du christianisme . Leibnitz
en voulait réunir toutes les communions ; Newton
, en éclairant les ténèbres de la chronologie
, confirmait celle de Moyse. Si par exemple
on voyait paraître un livre tel que l'Histoire
des Variations , toute la république chrétienne
était émue. Rome jetait des cris d'admiration
et de joie , tandis que des bords de la Tamise
et du fond des marais de la Hollande on entendait
s'élever les clameurs injurieuses du
calvinisme qui se débattait sans cesse sous les
foudres de Bossuet , et qui en était sans cesse
écrasé.
Aujourd'hui les plus effrayantes catastrophes
nous trouvent insensibles . On foule indifféremment
les débris des trônes et des empires :
alors les ruines d'un monastère , qu'avait illustré
le nom de Pascal et les vertus de quelques
filles pieuses , excitaient un attendrissement
universel . Que dis - je ? la peur de déplaire à
FRUCTIDOR AN X. 583
Louis XIV n'empêchait point ses favoris de
plaindre et d'honorer le docteur Arnaud , exilé
par son ordre . Racine et Boileau , tout courtisans
qu'on les suppose , adressaient des vers
et des éloges à cet illustre opprimé , et même
ils osaient les lire devant le monarque , dont la
grande ame pardonnait cette noble franchise .
Ainsi , les plus petits événements , quand ils
tenaient au christianisme , avaient quelque chose
de respectable et de sacré . L'esprit de la reli
gion était partout , dans l'état et dans la famille ,
dans le coeur et dans les discours , dans toutes
les affaires sérieuses , et jusque dans les jeux
domestiques . En voulez - vous de nombreux
exemples ? Parcourez les Lettres de Madame de
Sévigné.
Cette femme illustre vit dans sa terre des
Rochers , au fond de la Bretagne , et loin de
tout ce qu'elle aime. Elle veut échapper à l'ennui
de la solitude , et retrouver dans ses lectures
le charme des sociétés de Paris . Eh bien !
quels sont les ouvrages que son goût préfère ?
Elle choisit les Essais de Morale de Nicole. Elle
a pour lecteur son fils , qui revient de l'armée .
Ce jeune homme , dont l'esprit et les graces s'étaient
fait remarquer de Ninon , juge très- bien
le Janséniste Nicole ; et dans ces soirées studieuses
qu'il passe à côté de la plus aimable des
mères , il oublie les séductions de cette Champmêlé
qu'il avait aimée , et dont la voix était
dit- on , aussi tendre que les vers du poète qui
fut son maître. Observez bien que Madame de
Sévigné , dans toutes ses lettres à sa fille , parle
avec admiration des Essais de Morale , et qu'en
écrivant à Pauline , sa petite - fille , elle répète
584 MERCURE DE FRANCE ,
avec cette expression vive et heureuse qui
lui appartient : « Si vous n'aimez pas ces
« solides lectures , votre goût aura toujours
« les pâles couleurs . »Dans une autre occasion ,
elle se trouve à Baville , chez le président de
Lamoignon , au milieu de la société la plus polie
et la plus éclairée . Quel est celui qu'elle distingue
dans ce choix de la bonne compagnie du
plus brillant de tous les siécles ? Un homme
d'un esprit charmant , et d'unefacilitéfort aimable.
Je rapporte ses propres expressions . Mais devinez
quel est cet homme ? C'est le P. Bourdaloue .
Certes , quand les traités de Nicole et les
conversations de Bourdaloue font les délices des
femmes les plus renommées par leur esprit et
par leur beauté , les apologistes du christianisme
n'ont pas besoin de relever son prix et son éclat
aux yeux de l'imagination . Il est facile d'attirer
l'attention et le respect , dès qu'on parle d'une
doctrine qui fait le fonds habituel des pensées et
des sentiments de tout un peuple ; mais quand
cette doctrine , en proie aux dérisions d'un siécle
entier , perdit la plus grande partie de son influence
, il faut , pour la rétablir , apprendre d'abord
au vulgaire que ce qu'on lui peignit comme
ridicule , est plein de charme et de majesté.
Quand on défigura la religion sous tant d'indignes
travestissements , on doit venger sa beauté
méconnue, et l'offrir à l'admiration . Lorsqu'on ne
cessa de montrer le christianisme comme un
culte inepte et barbare qui a longtemps abruti
les peuples , n'est- il pas juste de prouver que
peuples lui doivent les plus beaux développements
de la civilisation ?
:
les
C'est la tâche importante que le C. ChateauFRUCT
ID OR AN X. 585
briand s'est imposée . Il a su la remplir avec
gloire. Le genre de ses adversaires a déterminé
le choix de ses armes. Fort de son talent et de
sa cause , il rend à l'incrédulité tous ses dédains ,
et lui reproche surtout d'avoir affaibli les facultés
de l'esprit humain , qu'elle se vante d'avoir
agrandi .
" Il y a eu , dit- il , dans notre âge , à quelques exceptions
près , une sorte d'avortement général des talents ;
on dirait même que l'impiété , qui rend tout stérile , se
manifeste encore dans je ne sais quel appauvrissement de
la nature physique . Jetez les yeux sur les générations
qui succéderent immédiatement au siécle de Louis XIV ;
où sont ces hommes aux figures calmes et majestueuses ,
au port et aux vêtements nobles , au langage épuré ? On
les cherche , et on ne les trouve plus ; de petits hommes
inconnus se promènent comme des pygmées sous les hauts
portiques des monuments d'un autre âge : sur leur front
dur respirent l'égoïsme et le mépris de Dieu ; ils ont
perdu et la noblesse de l'habit et la pureté du langage :
on les prendrait , non pour les fils , mais pour les baladins
de la grande race qui a précédé.
" Les écrivains de la nouvelle école flétrissent l'imagination
avec je ne sais quelle vérité qui n'est point la
véritable vérité. Le style de ces hommes est sec , l'expression
sans franchise , l'imagination sans amour et
sans flamme ; ils n'ont nulle onction , nulle abondance ,
nulle simplicité. On ne sent point quelque chose de plein
et de nourri dans leurs ouvrages ; l'immensité n'y est
point , parce que la divinité y manque........ aussi le
dix -huitième siècle diminue-t - il chaque jour dans la
perspective , tandis que le dix- septieme grossit à mesure
que nous nous en éloignons ; l'un s'affaisse , l'autre
monte dans les cieux. On aura beau chercher à ravaler
le génie des Bossuet et des Racines , il aura le sort de
cette grande figure d'Homère que l'on aperçoit derrière
tous les âges : quelquefois elle est obscurcie par la poussière
qu'un siécle fait en s'écroulant ; mais le nuage se
dissipe , et soudain reparaît la majestueuse figure , qui
s'est encore agrandie pour dominer des ruines nouvelles.
"}
586 MERCURE DE FRANCE ,
C'est ainsi que le talent de l'auteur est profondément
empreint à chaque page de son livre.
Ce talent est recounu de ceux qui le jugent avec
le plus de rigueur ; mais en s'appesantissant sur
les défautsqu'on remarque dans quelques phrases,
ils ont passé bien légèrement sur les beautés qui
éclatent dans des livres entiers. Quand le pinceau
est si neuf et si abondant , on pardonne des
traits superflus , incorrects ou trop hardis . Que
de fois , et surtout dans le quatrième volume ,
l'expression égale la grandeur du sujet ! C'est
là qu'elle est touchante comme les bienfaits du
christianisme , et riche comme ses merveilles .
Au reste , ce quatrième volume a réuni tous les
suffrages ; et dans tous les autres , on trouve un
grand nombre de morceaux du même éciat . On
a déja cité dans le premier extrait , plusieurs descriptions
du culte romain . On a vu dans ce même
Journal , l'épisode presque entier du jeune René,
Ces fragments suffisent pour justifier nos éloges .
Il reste à faire connaître la partie critique de
l'ouvrage , où l'auteur oppose les chef- d'oeuvres
littéraires des siécles chrétiens à ceux de l'antiquité
payenne , et le génie des Grecs à celui
des Hébreux. Je choisis le parallèle des beautés
d'Homère et de la Bible . Ce rapprochement fut
indiqué plus d'une fois par des hommes pieux ;
le grave Fleury lui- même , dans son savant ouvrage
sur les Maurs des Israélites , semble retrouver
quelquefois les crayons d'Homère , et la
grace naïve des scènes de l'Odyssée . Aussi Fénélon
aimait- il beaucoup ce livre de Fleury.
Le C. Chateaubriand , à son tour , me paraît
avoir saisi ces rapports nouveaux dans ces deux
monuments du premier âge . Voici comme il les
juge.
FRUCTIDOR AN X. 587
" Nos termes de comparaison ( c'est lui qui parle )
seront , la simplicité , l'antiquité des moeurs , la narration
, la description , les comparaisons ou les images ,
le sublime.
"
Examinons le premier terme.
▪ 1. ° Simplicité. La simplicité de la Bible est plus
courte et plus grave ; la simplicité d'Homère , plus longue
et plus riante. La premiere est sentencieuse , et revient
aux mêmes locutions pour exprimer des choses nouvelles.
La seconde aime à s'étendre en paroles , et répète souvent
, dans les mêmes phrases , ce qu'elle vient déja de
dire. La simplicité de l'Ecriture est celle d'un antique
prêtre , qui , plein de toutes les sciences divines et hu
maines , diete , du fond du sanctuaire , les oracles précis
de la sagesse . La simplicité de celle du poète de
Chio est celle d'un vieux voyageur qui raconte au foyer
de son hôte , tout ce qu'il a appris dans le cours d'une
vie longue et traversée .
« 2.° Antiquités de moeurs. Les fils des pasteurs d'orient
gardaient les troupeaux comme les fils des rois d'Ilion
. Mais quand Pâris retourne à Troie , c'est pour y
habiter un palais parmi des esclaves et des voluptés . Une
tente , une table frugale , des serviteurs rustiques , c'est
tout ce que retrouvent les enfants de Jacob chez leur
père. Un hôte se présente - t - il chez un prince dans Homère
? des femmes , et quelquefois la fille même du
Joi , conduisent l'étranger au bain ; on le parfume , on
Jui donne à laver dans des aiguieres d'or et d'argent ; on
le revêt d'un manteau de pourpre , et on le conduit
dans la salle du festin ; on le fait asseoir dans une belle
chaise d'ivoire , avec un beau marche- pied ; des esclaves
mêlent le vin et l'eau dans des coupes , et lui présentent
les dons de Cérès dans une corbeille ; le maître du lieu
Jui sert le dos succulent de la victime , dont il lui fait
une part cinq fois plus grande que celle des autres . Cependant
on mange avec une grande joie , et l'abondance
a bientôt chassé la faim. Le repas fini , on prie l'étranger
de raconter son histoire . Enfin , à son départ , on lui
fait de riches présents , si mince qu'ait pu d'abord
son équipage ; car on suppose que c'est un dieu qui
vient , ainsi déguisé , surprendre le coeur des rois , ou
un homme malheureux , et par conséquent le favori de
Jupiter.
588 MERCURE DE FRANCE ,
Sous la tente d'Abraham , la réception se passe tout
autrement. Le patriarche sort pour aller lui - même âudevant
de son hôte ; il le salue , et puis adore Dien .
Les fils du lieu emmènent les chameaux , et les filles leur
donnent à boire . On lave les pieds du voyageur ; il
s'assied à terre , et prend en silence le repas de l'hospitalité.
On ne lui demande pas son histoire , on ne le questionne
point ; il demeure ou continue sa route à volonté.
A son départ , on fait alliance avec lui , et l'on élève la
pierre du témoignage . Ce simple autel doit dire aux
siécles futurs que deux hommes des anciens jours se rencontrèrent
dans le chemin de la vie , et qu'après s'être
traités comme deux frères , ils se quittèrent pour ne se
revoir jamais , et pour mettre de grandes régions entre
leurs tombeaux.
" Remarquez que l'hôte inconnu est un étranger chez
Homère , et un voyageur dans la Bible . Quelles différentes
vues de l'humanité ! Le Grec ne porte qu'une
idée politique et locale , où l'Hébreu attache un sentiment
moral et universel.
"
Chez Homère , toutes les oeuvres civiles se font avec
fracas et parade ; un juge , assis au milieu de la place
publique , prononce à haute voix les sentences , Nestor
, au bord de la mer , fait des sacrifices , ou harangue
les peuples ; une noce a des flambeaux , des épithalames
, des couronnes suspendues aux portes ; une armée
, un peuple entier , assiste aux funérailles d'un
roi ; un serment se fait au nom des Furies , avec des
imprécations terribles , etc.
H
"
Job , sous un palmier , à l'entrée de sa tente , rend
la justice à ses pasteurs. " Mettez la main sur ma cuisse ',
dit le vieil Isaac à son serviteur , et jurez d'aller
en Mésopotamie. Deux mots terminent un mariage au
bord de la fontaine ; le domestique amène l'accordée au
fils de son maître , ou le fils du maître s'engage à garder
pendant sept ans les tronpeaux de son beau- père , pour
obtenir sa fille . Un patriarche est porté par ses fils ,
après sa mort , à la cave de ses pères , dans le champ
d'Ephron . Ces moeurs-là sont plus vieilles encore que
les moeurs homériques , parce qu'elles sont plus simples ;
elles ont aussi un calme et une gravité qui manquent
aux premières .
- 3.° La narration . La narration d'Homère est couFRUCTIDOR
AN X. 589
pée par des digressions , des discours , des descriptions
de vases , de vêtements d'armes et de sceptres , par des
généalogies d'hommes ou de choses ; les noms propres
y sont hérissés d'épithètes ; un héros manque rarement
d'être divin , semblable aux immortels , ou honoré des
peuples comme un dieu ; une princesse a toujours de
beaux bras ; elle est toujours faite comme la tige du
palmier de Delos , et elle doit sa chevelure à la plus
jeune des Grâces.
"
La narration de la bible est rapide sans digression
, sans discours ; elle est semée de sentences
et les personnages y sont nommés sans flatterie .
Les noms reviennent sans fin , et rarement le pronom
le remplace ; circonstance qui , jointe au retour
fréquent de la conjonction et déclare par cette
prodigieuse simplicité , une société bien plus près
de l'état de nature que celle qu'Homère nous
peinte. Tous les amours propres sont déja éveillés
dans les hommes de l'Odyssée ; ils dorment encore
chez les hommes de la Genèse.
"
a
4. Description. Les descriptions d'Homère sont
toujours longues , soit qu'elles tiennent du caractère
tendre ou triste ou gracieux , ou fort ou
terrible , ou sublime .
"
9
La bible dans tous ses genres n'a ordinairement
qu'un seul trait ; mais le trait est frappant et met
l'objet sous les yeux.
a 5. Les comparaisons.
" Les comparaisons homériques sont prolongées par
des circonstances relatives . Ce sont de petits tableaux
suspendus au pourtour d'un édifice , pour délasser la
vue de l'élévation des dômes , en l'appelant sur des
scènes de paysages et de moeurs champêtres.
"
"
" •
Les comparaisons de la bible sont presque toutes
rendues en quelques mots. C'est un lion un torrent
, un orage , un incendie qui rugit , tombe ,
ravage ,. dévore . Toutefois , elle connait aussi les
comparaisons détaillées ; mais alors elle prend un
tour oriental et personnifie subitement l'objet , comme
l'orgueil dans le cèdre , etc.
" 6. Le Sublime. Enfin le sublime dans Homère
naît ordinairement de l'ensemble des parties ,
590 MERCURE DE FRANCE ,
arrive graduellement à son terme. Dans la Bible
il est toujours inattendu . Il fond sur tout comme l'éclair,
etc. etc. etc. »
Il y a dans ces remarques , si je ne me trompe ,
un mélange d'imagination , de sentiment et de
finesse qu'il est bien rare de trouver dans les
poétiques les plus vantées . Les vues critiques
de l'auteur , dans d'autres chapitres encore ,
me paraissent avoir les plus féconds résultats et
la plus piquante nouveauté. Il prouve très -bien
que le christianisme en perfectionnant les idées
morales fournit à la poésie moderne une espèce
de beau idéal que ne pouvaient connaître les
anciens . Je crois qu'à beaucoup d'égards son
opinion est fondée. Racine avoue lui - même
qu'il n'aurait pu faire supporter son Andromaque
; si , comme dans Euripide , elle eût
tremblé pour Mollossus et non pour Astianar ,
pour le fils de Pyrrhus et non pour celui
d'Hector. On ne croitpoint , dit - il très -bien , qu'elle
doive aimer un autre mari que le premier * .
Virgile l'avait déja senti con fusément , et dans le
troisième livre de l'Enéide , il cherche à sauver
autant qu'il peut , l'honneur d'Andromaque.
Elle rougit et baisse les yeux devant Enée ,
qui débarque en Epire.
9
Dejecit vultum , et demissa voce locuta est , etc.
Puis , d'une voix embarrassée , elle raconte
que le fils d'Achille en la quittant pour Hermione
, la fait épouser au troyen Hélénus.
Mefamulam,famuloque Heleno transmisit habendam, etc.
Mais en dépit de cette rougeur et de cet
embarras , que lui donne Virgile , la veuve
Voyez la préface d'Andromaque.
FRUCTIDOR AN X. 591
d'Hector ne paraît point assez justifiée à J. B.
Rousseau , qui la cite auprès de la matrone
d'Ephèse , dans une ode charmante .
Andromaque en moins d'un lustre
Remplaça deux fois Hector .
Racine s'est bien gardé de suivre en tout les
traditions connues. Chez lui Andromaque ressemble
précisément à ces veuves des premiers
siécles chrétiens , où l'idée d'un second mariage
eût semblé profane , et presque coupable , à
ces Paules et à ces Marcelles qui , retirées
dans un cloître , indifférentes à tous les spectacles
du monde , et toujours vêtues de deuil , ne
regardaient plus que le tombeau de l'époux à
qui elles avaient promis leur foi , et le ciel où
leurs premiers noeuds devaient se rejoindre
éternellement. Il est donc vrai que le caractère
de la veuve d'Hector , en prenant les couleurs
sévères du christianisme , devient plus puret plus
touchant que dans l'antiquité même.
Sous l'empire d'une religion qui commande
au desir tant de sacrifices , il doit y avoir plus
de luttes entre le devoir et les passions . Dès-lors
le génie qui les observe saura peindre avec des
traits plus déchirants les combats du coeur , ses
faiblesses et ses remords. Ainsi donc , à génie
égal , un poète élevé , comme Racine , dans la
plus sévère école du christianisme
peindra
repentir de Phèdre criminelle , avec une
énergie que ne peuvent inspirer les dogmes
d'une religion moins réprimante . Les orages
d'une ame pieuse et tendre à la fois , qui est
tour- à -tour partagée entre Dieu et son amant ,
une Héloïse que les souvenirs de la volupté
Pe
9
592 MERCURE DE FRANCE ,
poursuivent dans le sein de la pénitence , une
Zaire éprise de l'objet que son culte lui ordonne
de hair , le cloître et le monde , les illusions de
la terre et les menaces du ciel , tous ces contrastes
si dramatiques sont des beautés particulières
au christianisme . Il donne non - seulement des
nuances plus fortes à la peinture des passions
déja connues ; mais il les enrichit encore de
caractères absolument nouveaux .
Ceux qui savent étudier dans les moeurs des
peuples et des siécles le caractère des différentes
littératures , les critiques dont le coup - d'oeil a
quelqu'étendue , avoueront sans doute cette influence
de nos opinions religieuses sur le talent
de nos plus illustres écrivains . Mais peut-être
on ne trouvera pas la même justesse dans toutes
les observations du C. Chateaubriand , ou
du moins quelques - unes ne seront admises
qu'avec des restrictions nécessaires . On lui accordera
difficilement que les machines poétiques
tirées du christianisme puissent avoir le
même effet que celles de la mythologie. Il est
vrai qu'il ne se dissimule point les objectious
qui se présentent contre ce système .
«<
« Nous avons à combattre , dit- il , un des
plus anciens préjugés de l'école . Toutes les
<< autorités sont contre nous et l'on peut nous
<<< citer vingt vers de l'Art poétique qui nous con-
<< damnent. Après cet aveu , il compare sous le
point de vue poétique le ciel des chrétiens à
1Olympe , le Tartare à notre enfer
anges aux Dieux subalternes du paganisme ,
et nos saints à ses demi - dieux .
"
nos
On ne peut sans doute assigner de bornes
au génie . Ce que Boileau jugeait impraticable
FRUCTIDOR
X593
KEM
sera peut être tenté quelque jour avec suc
cès. Milton à qui le goût faitant de repro ,
ches , montre pourtant jusq quel point
la majesté des livres saints élève imaghaton
poétique . Mais est-ce assez pour justiner l'opinion
de ceux qui
Pensent faire agir Dieu , les saints et les prophètes
Comme les Dieux éclos du cerveau des poètes.
9
En effet , si Milton est sublime , ce n'est point
quand il peint la Divinité reposant dans ellemême
et jouissant de
sa propre gloire
au milieu des choeurs célestes qui la chantent
éternellement . Alors le poète est gêné par la
précision des dogmes théologiques , et son enthousiasme
se refroidit . C'est dans le caractère
de Satan qu'il s'est élevé au dessus de luimême
. On en devine bientôt la raison . C'est
que Satan déchiré par l'orgueil et le remords ,
par les sentiments opposés de sa misère présente
et de son antique gloire , a précisément ,
et même à un plus haut degré , toutes les passions
des Dieux de la Mythologie . C'est un sujet
rebelle qui rugit dans sa chaîne , c'est un roi
détrôné qui médite de nouvelles vengeances
;
en un mot , c'est avec des traits plus hardis , un
Encélade frappé de la foudre , un Prométhée
qui défie encore Jupiter sur le roc où l'enchaîne
la nécessité. Quelques traits de ce personnage
avaient été indiqués dans les prophètes , mais
d'une manière assez vague pour que l'auteur
moderne , en le peignant , eût toute la liberté
nécessaire à l'invention poétique . Satan , tel
qu'il est conçu par Milton , ne prouve donc rien
contre ces vers de Boileau .
9 .
38
594 MERCURE DE FRANCE ,
De la foi d'un chrétien les mystères terribles ,
D'ornements égayés ne sont point susceptibles.
Remarquez bien cette expression , d'ornements
égayés. Boileau l'a placée encore plus
haut , en parlant de l'effet heureux des fables
anciennes dans la poésie épique.
Ainsi , dans cet amas de nobles fictions ,
Le poète s'égaye en mille inventions ,
Orne , élève , embellit , agrandit toutes choses ,
Et trouve sous sa main des fleurs toujours écloses.
1
Mais ces fleurs ne croissent que sur les autels
d'une religion douce et riante. La majesté du
christianisme est trop sévère pour souffrir de
tels ornements . Si on veut l'embellir, on la
dégrade. Comment agrandir ce qui est infini ?
Comment égayer une religion qui a révélé toutes
les misères de l'homme ? D'ailleurs , le christianisme
a des traditions précises et des dogmes
invariables , dont ne s'accommode point un art
qui ne vit que de fictions . Si la Mythologie fut si
favorable aux poètes , c'est qu'elle était pour eux
la source éternelle des ingénieux mensonges . Homère
, Hésiode , Ovide , racontent souvent , avec
des circonstances très- diverses , les généalogies et
les aventures de leurs dieux . La variété de leurs
récits favorise singulièrement l'essor et l'indépendance
de l'imagination . Ces dieux qu'elle
enfanta se prêtent à tous ses caprices , et se multiplient
même quand il lui plaît . Longtemps
après Homère , Apulée raconte la fable de Psyché
; soudain Vénus a une rivale , et l'Olympe
une déesse de plus . On sent que de telles licences
sont interdites dans une religion où tout doit
inspirer le respect et combattre les sens , où les
FRUCTIDOR AN X. 5,5
faits et la doctrine sont immuables comme la
vérité.
Mais si la gravité du christianisme ne peut
descendrejusqu'aux jeux de la Mythologie , celleci
, au contraire , prenant toutes les formes du
génie poétique dont elle est la fille , peut imiter
les effets majestueux du christianisme . Je suppose
qu'on eût un poème épique de Platon , qui ,
comme on sait , voulut , dans sa jeunesse , être
le rival d'Homère , et qui ne fut le premier des
philosophes qu'après avoir essayé vainement
d'etre le premier des poètes. Croit- on qu'il n'eût
pas su introduire dans les fictions mythologiques.
quelques-unes de ces idées sublimes qui semblaient
presque chrétiennes aux premiers pères
de l'Eglise ? Et ce que Platon n'a pas fait , ne futpas
exécuté plus d'une fois par Fénélon ? L'Elysée
, par exemple , tel qu'il est peint dans le
Télémaque , n'appartient point au système du
paganisme , mais à celui d'une religion qui n'admet
qu'une joie sainte et des voluptés pures.
comme elle. Le C. Chateaubriand l'observe
lui-même avec d'autres critiques . On retrouve ,
en effet , dans cette description , les élans passionnés
d'une ame tendre qui portait l'amour
divin jusqu'à l'excès ; mais ce morceau n'est
pas le seul où l'auteur a répandu l'esprit du
christianisme. Je n'en indiquerai qu'un autre
exemple.
il
. Le fils d'Ulysse , séparé quelque temps de
Minerve , qui le conduit sous la figure de Mentor
, est seul dans l'ile de Chypre , en proie à
toutes les séductions de Vénus et de son âge ; il
est prêt à succomber. Tout -à- coup , au fond d'un
bocage, paraît la figure austère de ce même MenJ
594
MERCURE DE FRANCE
De la foi d'un chrétien les mystères terr
D'ornements égayés ne sont point susce
Remarquez bien cette expre
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Ainsi , dans cet amas de
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Comme erve ne vient point secourir Télémaque
les mied il est captif aux extrémités de l'Egypte ,
nism
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dangers. C'est contre la volupté seule qu'elle
court le défendre ; c'est alors qu'il en a le plus
and besoin . Une telle allégorie est belle , sans
doute ; mais le reste cache des vérités plus sublimes
encore . La fille du maître des dieux , la
sagesse divine elle - même se soumet sans murmure
à tous les opprobres de la servitude , et
les ennoblit par une pieuse résignation . N'est- ce
pas déguiser sous des noms mythologiques ce
qu'il y a de plus élevé dans la théologie chrétienne
? et quelles plus grandes leçons peuvent
être données au roi que veut instruire Minerve !
Elle lui apprend le respect qu'il doit à tous les
hommes , en les montrant tous égaux devant le
ciel , et surtout en acceptant elle-même les plus
viles fonctions de la société. Mais lorsqu'elle
FRUCTIDOR
AN
X
3,5
octrine
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FRUCTIDOR AN X. 697
me avec tant de soin l'orgueil de la puisouveraine
, voyez comme elle apaise les
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· à l'esclave la crainte des dieux qui
nt sa fidélité . Peut - on expliquer
plus heureuses , toute l'harmodevoirs
réciproques des divers
nent ? Ah ! sans doute ces
la source du vrai et du
ir pour interprète Miire
, l'intelligence qui
Comparez à cette morale JE
Suchante , les maximes d'éducation
prépandues le style véhément et pasné
de J.J. Rousseau ; lisez , sans prévention ,
Emile et Télémaque , et jugez la philosophie des
deux siécles , indépendamment de tous les autres
mérites de Fénélon.
On peut conclure de ces réflexions , que , , que , dans
le meryeilleux de l'épopée , tous les avantages
poétiques sont en faveur des fables anciennes ,
puisqu'elles sont toujours plus riantes que le
christianisme , et peuvent quelquefois être aussi
graves que lui.
Le C. Chateaubriand fait encore d'autres
reproches à la Mythologie , et l'on ne dira pas
qu'il les condamne par défaut d'imagination ; car
ilen prodigue toutes les richesses dans le morceau
suivant :
Le plus grand et le premier vice de la Mythologie
était d'abord de rapetisser la nature , et d'en bannir
la vérité. Une preuve incontestable de ce fait , c'est
que la poésie , que nous appelons descriptive , a été inconnue
de toute l'antiquité ; les poètes même , qui ont
chanté la nature , comme Hésiode , Théocrite et Virgile
, n'en ont point fait de description dans le sens
que nous attachons à ce mot . Ils nous ont laissé sans
596 MERCURE DE FRANCE,
tor , qui crie d'une voix forte à son élève : Fuyez.
cette terre dangereuse . Les accents de la divinité
cachée rendent au coeur amolli du jeune homme
son courage et ses vertus . Il se réjouit de re-,
trouver enfin l'ami qu'il regrette depuis si longtemps
; mais Mentor lui annonce qu'il faut se
quitter encore , et lui parle en ces mots :
"
Le cruel Métophis qui me fit esclave avec vous en
Egypte , me vendit à des Arabes. Ceux- ci étant allés à
Damas en Syrie pour leur commerce , voulurent se défaire
de moi , croyant tirer une grande somme d'un
voyageur nommé Hazael , qui cherchait un esclave grec.
Hazael m'attend ; adieu , cher Télémaque. Un esclavé
qui craint les dieux, doit suivre fidellement son maître.
Il y a des beautés de plusieurs genres dans
cet épisode . Tout le monde remarquera sans peine
que Minerve ne vient point secourir Télémaque
quand il est captif aux extrémités de l'Egypte
ou quand il combat Adraste au milieu de tons
les dangers . C'est contre la volupté seule qu'elle
accourt le défendre ; c'est alors qu'il en a le plus
grand besoin . Une telle allégorie est belle , sans
doute ; mais le reste cache des vérités plus sublimes
encore . La fille du maître des dieux , la
sagesse divine elle - même se soumet sans murmure
à tous les opprobres de la servitude , et
les ennoblit par une pieuse résignation . N'est- ce
pas déguiser sous des noms mythologiques ce
qu'il y a de plus élevé dans la théologie chrétienne
? et quelles plus grandes leçons peuvent
être données au roi que veut instruire Minerve !
Elle lui apprend le respect qu'il doit à tous les
hommes , en les montrant tous égaux devant le
ciel , et surtout en acceptant elle-même les plus
viles fonctions de la société. Mais lorsqu'elle
FRUCTIDOR AN X. 597
réprime avec tant de soin l'orgueil de la puissance
souveraine , voyez comme elle apaise les
mouvements séditieux de la mauvaise fortune
en inspirant à l'esclave la crainte des dieux qui
récompenseront sa fidélité . Peut - on expliquer
sous des images plus heureuses , toute l'harmonie
sociale , et les devoirs réciproques des divers
états qui l'entretiennent ? Ah ! sans doute ces
instructions puisées à la source du vrai et du
beau , sont dignes d'avoir pour interprète Minerve
même , c'est - à - dire , l'intelligence qui
gouverne l'univers . Comparez à cette morale
si utile et si touchante , les maximes d'éducation
qu'a trop répandues le style véhément et passionné
de J. J. Rousseau ; lisez , sans prévention ,
Emile et Télémaque , et jugez la philosophie des
deux siécles , indépendamment de tous les autres
mérites de Fénélon .
On peut conclure de ces réflexions , que , dans
le merveilleux de l'épopée , tous les avantages
poétiques sont en faveur des fables anciennes ,
puisqu'elles sont toujours plus riantes. que le
christianisme , et peuvent quelquefois être aussi
graves que lui.
pas
Le C. Chateaubriand fait encore d'autres
reproches à la Mythologie , et l'on ne dira
qu'il
'il les condamne par défaut d'imagination ; car
ilen prodigue toutes les richesses dans le morceau
suivant :
Le plus grand et le premier vice de la Mythologie
était d'abord de rapetisser la nature , et d'en bannir
la vérité. Une preuve incontestable de ce fait , c'est
que la poésie , que nous appelons descriptive , a été inconnue
de toute l'antiquité ; les poètes même , qui ont
chanté la nature , comme Hésiode , Théocrite et Virgile
, n'en ont point fait de description dans le sens
que nous attachons à ce mot. Ils nous ont laissé sans
.
598 MERCURE DE FRANCE ,
doute d'admirables peintures des travaux , des moeurs
et du bonheur de la vie rustique ; mais quant à ces
tableaux des campagnes , des saisons , des accidents du
ciel , qui ont enrichi la muse moderne , on , en trouve
à peine quelques traits dans leurs écrits .
Il est vrai que ce peu de traits est excellent comme
le reste de leurs ouvrages. Quand Homère a décrit la
grotte du Cyclope , il ne l'a pas tapissée de lilas et
de roses; il y a planté , comme Théocrite , des lauriers
et de longs pins . Dans les jardins d'Alcinoüs , il
fait couler des fontaines et fleurir des arbres utiles .
Il parle ailleurs de la colline battue des vents et couverte
de figuiers , et il représente la fumée des palais
de Circé s'élevant au dessus d'une forêt de chênes .
Virgile a mis la même vérité dans ses peintures. Il
donne au pin l'épithète d'harmonieur , parce qu'en
effet le pin a une sorte de doux gémissements , quand
il est faiblement agité. Les nuages , dans les Géorgiques
, sont comparés à des flocons de laine roulés
par les vents , et les hirondelles , dans l'Eneïde , gazouillent
sous le chaume du roi Evandre , ou rasent
les portiques des palais . Horace , Tibulle , Properce ,
Ovide , ont aussi quelques ébauches de la nature ; mais
ce n'est jamais qu'un ombrage favorisé de Morphée ,
un vallon où Cythérée doit descendre , une fontaine où
Bacchus repose dans le sein des Naïades .
On ne peut guères supposer qué des hommes , aussi
sensibles que les anciens , aient manqué d'yeux pour
voir la nature et de talent pour la peindre ; il faut
donc que quelque cause puissante les ait aveuglés. Or ,
cette cause était la Mythologie , qui , peuplant l'univers
d'élégants fantômes , ôtait à la création sa gravité,
sa grandeur , sa solitude et sa mélancolie . Il a
fallu que le christianisme vînt chasser tout ce peuple
de fannes , de satyres , et de nymphes pour rendre aux
grottes leur silence , et aux bois leur rêverie . Les déserts
ont pris sous notre culte un caractère plus triste
plus vague , plus sublime ; le dôme des forêts s'est
exhaussé , les fleuves ont brisé leurs petites urnes pour
ne plus verser que les eaux de l'abyme du sommet des
montagnes ; le vrai Dieu , en rentrant dans ses oeuvres
, a donné son immensité à la nature .
9
FRUCTIDOR AN X. 599
" Le soleil levant , et le soleil à son coucher , la nuit
et l'astre qui l'enchante , ne pouvaient faire sentir aux
Grecs et aux Romains les émotions qu'ils portent à
notre ame. C'était éternellement l'aurore aux doigts
de rose , les heures attelant ou dételant les chevaux
du Dieu du jour. Au lieu de ces accidents de lumière
qui nous retracent chaque matin le miracle de la création
, les anciens ne voyaient partout qu'une uniforme
machine d'opéra .

Si le poète s'égarait dans les vallées de Taigette ,
au bord du Sperchius , sur le Ménale aimé d'Orphée ,
ou dans les campagnes d'Elore , malgré la douceur
de cette géographie hellenienne , il ne rencontrait que
des Faunes , il n'entendait que des Dryades. Priape
était là sur un tronc d'olivier , et Vertumne , avec les
Zéphirs , menait des danses éternelles. Des Sylvains
et des Naïades peuvent frapper agréablement l'imagination
, pourvu qu'ils ne soient pas sans cesse repro
duits. Nous ne voulons point
.... chasser les Tritons de l'empire des eaux
Oter à Pan sa flûte , aux Parques leurs ciseaux.
Mais enfin qu'est - ce que tout cela laisse au fond de
l'ame ? qu'en résulte - t - il pour le coeur ? quel fruit
peut en tirer la pensée ? Oh ! que le poète chrétien est
bien plus favorisé dans la solitude où Dieu se promène
avec lui ! Libres de ce troupeau de Dieux ridicules qui
la bornaient de toutes parts , les bois se sont remplis
d'une divinité immense. Le don de prophétie et de
sagesse , le mystère et la religion , semblent résider
éternellement dans leurs profondeurs sacrées. Pénétrez
dans ces forêts américaines aussi vieilles que le monde :
quel profond silence dans ces retraites , quand les vents
reposent quelles voix înconnues , quand les vents viennent
à s'élever ! Etes - vous immobile , tout est muet ;
faites-vous un pas , tout soupire. La nuit approche ,
ombres s'épaississent ; on entend des troupeaux de bêtes
sauvages passer dans les ténèbres ; la terre murmure
sous vos pas ; quelques coups de foudre. font mugir
les déserts ; la forêt s'agite , les arbres tombent , un
fleuve inconnu coule devant vous ; la lune sort enfin
de l'orient ; à mesure que vous passez au pied des arles
600 MERCURE DE FRANCE ,
bres , elle semble errer devant vous dans leur cime ,
et suivre tristement vos yeux. Le voyageur s'assied sur
le tronc d'un chêne pour attendre le jour ; il regarde
tour-à - tour l'astre des nuits , les ténèbres , le fleuve .
Il se sent inquiet , agité dans l'attente de quelque
chose d'inconnu. Un plaisir inoui , une crainte extraordinaire
font palpiter son sein , comme s'il allait
être admis à quelque secret de la divinité ; il est seul
au fond des forêts ; mais la pensée de l'homme est
égale aux espaces de la nature , et toutes les solitudes
de la terre sont moins vastes qu'une seule rêverie de
son coeur.
"
Oui quand l'homme renierait la divinité , l'être
pensant , sans cortège et sans spectateur , serait encore
plus auguste au milieu des mondes solitaires , que
s'il y apparaissait environné des petites déités de la
fable. Ce désert vide aurait encore quelques convenances
avec l'étendue de ses idées , la tristesse de ses
passions , et le dégoût même d'une vie sans illusion.
et sans espérance ....
"
Il y a dans l'homme une inquiétude secrète , un
instinct mélancolique , qui le met en rapport avec les
scènes de la nature. Eh ! qui n'a passé des heures entières
, assis sur le rivage d'un fleuve , à voir s'écouler
les ondes qui ne s'est plu , au bord de la mer ,
à regarder blanchir l'écueil éloigné ! Il faut plaindre
les anciens , qui n'avaient trouvé dans l'océan que le
palais de Neptune et la grotte de Protée ; il était dur
de ne voir que les aventures des Tritons et des Néreides
dans cette immensité des mers , qui nous donne une
mesure confuse de la grandeur de notre ame , et un
vague desir de quitter la vie pour embrasser la nature
et nous confondre avec son auteur. »
Je crois qu'en répandant sur ce chapitre l'éclat
des plus vives images , l'auteur a confondu quelques
objets qu'il faut distinguer.
Les esprits tournés à la contemplation religieuse
, doivent sans doute se passionner pour
tous les grands spectacles qui leur parlent de la
puissance divine. Une piété tendre et vive peut
FRUCTIDOR AN X. 6or
accroître encore cet enthousiasme qui saisit le
poète à la vue des cieux , des mers et des campagnes
; je sais même que certains tableaux du
christianisme s'associent très-heureusement aux
scènes de la nature , et surtout à celles qui ont
un caractère majestueux , touchant ou sublime .
Le désert où sont ensevelies Thèbes , Palmyre
et Babylone , me frappera d'une plus profonde
émotion , si j'y vois la pénitence et la prière à
genoux sur des ruines , si , dans quelque décombre
de ces villes , agitées autrefois par toutes
les passions , un anachorète vit en paix avec
Dieu , et médite sur la mort , aux mêmes lieux
où tant de grandeurs coupables ont disparu . Le
solitaire qui attend le lever du soleil sur le sommet
du Liban , me rendra plus sensible à la merveille
de la lumière et de la création renaissante ,
s'il répète , au retour du matin , le cantique où
David célébrait les oeuvres de Dieu sur la même
montagne. Cest alors que les cieux et le firmament
, qui racontent la gloire de l'Eternel * ,
auront pour moi plus de grandeur que ceux où
se promène le char d'Apollon . Mais il ne faut
rien exagérer ; plus le christianisme est sublime ,
moins il lui faut chercher des beautés qui ne sont
pas les siennes , et dont il n'a pas besoin . Est-il
vrai , par exemple , que lui seul , en chassant
les Faunes , les . Satyres et les Nymphes , ait
rendu aux grottes leur silence , et aux bois leur
rêverie , qu'il ait exhaussé le dôme des forêts ,
et qu'il les ait remplies d'une divinité immense ,
etc. etc. ? Mais les bois du Druide n'avaient-ils
pas ce caractère solennel et sacré ? Ne sait - on
pas que l'ancien peuple celte n'avait que des
* Cæli enarrant gloriam Dei.
602 MERCURE DE FRANCE ,
dieux immatériels et invisibles , et qu'il donnait
ordinairement leur nom à l'endroit le plus caché
des forêts , comme nous l'apprend Tacite ? Il
n'adorait qu'en esprit ce lieu plein d'une majesté
cachée , et n'osait même y lever les yeux ;
lucos ac nemora consecrant deorumque nominibus
appellant secretum illud , quod solâ reverentia
vident * . Or , malgré tous les anathemes
que prononce le C. Chateaubriand contre
Ja Mythologie , je pense qu'un homme né avec
un aussi beau talent que le sien , eût pu trouver
le même enthousiasme et les mêmes rêveries
dans ces bois de Delphes , où les antres , les trépieds
et les chênes étaient prophétiques. La
Fable ne disait - elle pas que deux aigles , envoyés
par Jupiter , et partis des extrémités du
monde, en volant avec une égale vîtesse , s'étaient
rencontrés au milieu de l'univers , dans
l'endroit même où le temple de Delphes avait
été bâti . C'était là qué la divinité , toujours présente
, recevait les hommages de toutes les nations
; c'est de là qu'elle jetait un coup - d'oeil égal
sur toutes les parties de la terre soumise à son
empire. D'aussi belles traditions pouvaient , sans
doute, inspirer le poète , et ce lieu chéri des Muses
était , comme on voit, sous l'influence immédiate
du ciel. Des crayons vulgaires ont trop usé,
j'en conviens , les images mythologiques ; mais
Je peintre aimera toujours l'attitude de ce fleuve
appuyé sur son urne couronnée de fruits ; et que
d'idées morales les anciens savaient attacher à
ces emblèmes poétiques ! Inachus était un roi
bienfaisant , ami de son peuple , dont il était
aimé. Prêt d'expirer , il demande aux dieux de

*
De moribus Germanorum .
FRUCTIDOR AN X. 603
rendre sa mort utile à ses sujets . Les dieux
exaucent sa prière ; ils le changent en fleuve , et
sous cette nouvelle forme , ses eaux versent encore
l'abondance au pays dont ses vertus avaient
fait le bonheur. De telles fables feront toujours
les délices du genre humain. Le C. Chateaubriand
a trop de sentiment et d'imagination pour
briser l'urne d'Inachus , et pour ne pas aimer sa
métamorphose.
Quant à la poésie descriptive , les anciens n'en
ont jamais fait un genre à part ; ils l'ont sagement
mêlée au tissu d'une composition épique ou didactique.
Je crois qu'à cet égard ils méritent
des éloges , et non des reproches . Mais cette
question mériterait un article tout entier , et
celui ci est déja trop long . Au reste , le progrès
des sciences naturelles , plus que le christianisme ,
a dû nécessairement agrandir pour les modernes ,
le spectacle des phénomènes de la nature . Quand
le télescope de Galilée et d'Herschel recule
les immensités du ciel , il faut bien que l'Olympe
s'abaisse ; et c'est alors que la Muse de l'épopée ,
s'égarant avec Newton dans des soleils sans
nombre et des mondes sans fin , s'écrie avec un
enthousiasme digne de ces nouveaux prodiges :
Par-delà tous ces cieux , le Dieu des cieux réside.
Mais si tout le monde n'aperçoit pas également
les beautés poétiques du christianisme , personne
ne conteste ses bienfaits , et c'est en les peiguant
que l'auteur est surtout admirable . On me
saura gré de citer encore la peinture d'un religieux
allant annoncer la sentence aux criminels
dans les prisons ..
u
On a vu , dit- il , dans ces actes de dévouement ,
604
MERCURE DE FRANCE ,
sarcasmes
la sueur tomber à grosses gouttes du front de ces
compatissants religieux , et mouiller ce froc qu'elle
a pour toujours rendu sacré , en dépit des sarc
de la philosophie. Eh ! pourtant quel honneur , quel
profit revenait -il à ces moines de tant de sacrifices ,
sinon la dérision du monde , et les injures même des
prisonniers qu'ils consolaient ? Mais du moins les
hommes , tout ingrats qu'ils sont , avaient confessé
leur nullité dans ces grandes rencontres de la vie ,
puisqu'ils les avaient abandonnées à la religion ,
seul véritable secours au dernier degré du malheur.
O apôtre de Jésus - Christ ! de quelle catastrophe
n'étiez - vous point témoin , vous qui auprès du bourreau
vous couvriez du sang des misérables , et qui
étiez leur dernier ami ! Voici un des plus hauts
spectacles de la terre. Aux deux coins de cet échafaud
les deux justices sont en présence , la justice
humaine et la justice divine ; l'une implacable et
appuyée sur un glaive est accompagnée du désespoir
, l'autre tenant un voile trempé de pleurs se
montre entre la pitié et l'espérance . L'une a pour
ministre un homme de sang, l'autre un homme de paix ;
l'une condamne , l'autre absout . Innocente ou
pable , la première dit à la victime : Meurs ! la seconde
lui crie : Fils de l'innocence ou du repentir , montez
au ciel. »
cou-
Le lecteur impartial ne trouvera point qu'on
ait trop loué l'ouvrage qui renferme de pareilles
beautés. Les opinions courageusement professées
par l'auteur lui obtiendront encore plus d'estime
que son rare talent . Il est juste en effet
que la faveur publique environne les écrivains
qui remettent en honneur les principes sur
Tesquels repose l'ordre social . C'est ainsi qu'en
Angleterre , après les ravages produits par les
funestes doctrines de Hobbes , de Collins et de
Toland , on accueillit avec enthousiasme les
livres où le docteur Clarke développa les preuves
de l'existence de Dieu et de l'immortalité de
FRUCTIDOR AN X. 605
A
l'ame . Les Anglais tout pleins encore des souvenirs
de la guerre civile et lougtemps divisés
par les controverses politiques se réunirent
tous pour bénir l'écrivain qui leur donnait des
espérancés éternelles , et qui venait enfin justi
fier cette providence qu'avaient fait mécon
naître à quelques - uns les succès du crime et le
long règne de l'anarchie .
L'empereur Marc- Aurèle , en remerciant les
Dieux de tous les bienfaits qu'ils avaient répandus
sur lui dès ses premières années , met
au nombre de leurs plus grandes faveurs son
peu de goût pour les fausses sciences de son
siécle. Une grande marque du soin des immortels
pour moi, c'est ajoute- t- il , qu'ayant eu
une très-grande passion pour la philosophie ,
je ne suis tombé entre les mains d'aucun
sophiste , queje ne me suis point amusé à lire
leurs livres ni à démêler les vaines subtilités
de leurs raisonnements. Heureux dorénavant
les souverains et les peuples qui
pourront se rendre le même témoignage A
mesure que les écrits des sophistes auront
moins de partisans , l'auteur du Génie du
Christianisme en trouvera davantage . Au
reste , il a déja eu la double gloire de soulever
contre lui et des critiques obscurs et des critiques
distingués. Ces derniers sont , à mon sens , ceux
dont il doit être le plus fier. Un ouvrage n'est
point encore éprouvé quand il triomphe des
censures de Visé et de Subligay ; mais sa gloire
est complète quand il résiste aux dégoûts de
Sévigné et aux épigrammes de Fontenelle .
Il ne m'appartient point de marquer le rang
de cet ouvrage ; mais des hommes dont je
606 MERCURE DE FRANCE ,
respecte l'autorité pensent que le Génie du
Christianisme est une production d'un caractère
original que ses beautés feront vivre , un
monument à jamais honorable pour la main
qui l'éleva et pour le commencement du siécle
qui l'a vu naître.
FONTANES.
69
SPECTACLE S.
THEATRE DE LA RÉPUBLIQUE ET DES ARTS.
UN grand opera ne tombe jamais ; avec de la (
musique savante , des ballets et des décorations , it
est impossible de ne pas exciter les applaudissements.
La première representation de Tamerlan a eu le plus
heureux succès. Quatre morceaux de musique nous ont
fait le plus grand plaisir , parce qu'ils sont mélodieux ,
qu'ils ont un motif facile à saisir , et que nous en
avons joui. Les autres morceaux veulent être étudiés
avant d'être jugés car ils sont savants , et quand la
musique va jusqu'à la science , elle n'est plus du ' reśsort
des amateurs ; ce qui prouve que , sans les ballets
et les décorations , la salle du théâtre des Arts ne
serait pas si souvent remplie
1

Le sujet de Tamerlan est pris de l'Orphelin de la
Chine ; sauf les vers de Voltaire , on y 'trouve tout ;
mêmes situations , mêmes défauts , mêmes invraisemblances
morales , ce qui est à peu près indifférent '
quand la musique couvre tout cela. Le citoyen Morel
a arrangé cé poème uniquement pour donner à
Winter , compositeur allemand , l'occasion de déFRUCTIDOR
AN X. 607
ployer son talent. Ainsi voilà le théâtre des Arts Français
retombé dans les mains d'un étranger. Est-ce un tribut
que l'Allemagne nous paie ? Est - ce un hommage que
nous lui rendons ?
!
La danse , toujours desirée ; toujours applaudie
a été brillante de la réunion de tous les grands
sujets. On a remarqué que Vestris faisait moins de
tours de force ; il est certain que pour être danseur
inimitable , il lui suffira de se moins abandonner aux
pirouettes ; comme Martin , du théâtre Faydeau , en
renonçant seulement à la moitié de ses roulades , serait
le meilleur de nos chanteurs.
Pour terminer cet article à l'anglaise , je dirai que l'assemblée
était la plus brillante qu'on eût vue jusqu'alors ;
et , suivant encore la manière anglaise , en répétant
cette phrase à chaque représentation , il est certain
que personne n'aura droit de se plaindre.
THEATRE DU VAUDEVILLE.
Ce théâtre est abondant en nouveautés ; les pièces y
paraissent et disparaissent très-vîte . Dans les premiers
temps , les auteurs cherchaient un sujet , prenaient la
peine d'en combiner les situations ; maintenant on ne fait
que des couplets ; et quand l'auteur n'en trouve plus , sa
pièce est finie.
La première représentation du Procès , ou la Bibliothéque
de Patru , a été jusqu'à la fin . Tout l'intérêt est
rassemblé sur une veuve qui n'est pas trop malheureuse ;
car elle a de la jeunesse , de la beauté , deux amants ,
de beaux habits , et même un voile brodé en argent ,
quoiqu'elle soit réduite à vivre des bienfaits de Patru .
L'un de ces amants plaide pour elle ; c'est le neveu de
cet avocat célèbre. L'autre amant plaide contre elle. Si
608 MERCURE DE FRANCE.
elle gagne , elle épousera son avocat , qu'elle aime ; si
elle ne gagne pas , elle pourra épouser sa partie adverse
, qui t'aime.
Cette partie adverse est un Anglais qui vient chez
Patru , le prier de lui faire perdre son procès , et cela ,
une heure avant qu'on le juge , quoiqu'il soit bien
prouvé que Patru ne peut rien pour lui , et qu'il n'a pas
besoin d'être sollicité pour faire contre lui tout ce que
prescrit le devoir en pareil cas. La veuve gagne et épouse
le jeune orateur. L'Anglais s'en va , un peu surpris de
perdre deux causes aussi promptement.
La bibliothéque de Patru sert d'épisode ; réduit à la
vendre , un libraire lui en offre 20,000 francs , en demandant
crédit pour moitié. Patru , trop pressé pour
accorder du temps , serait sans doute obligé d'aller chercher
un autre libraire , si une lettre ne lui annonçait
qu'on achète sa bibliothéque 30,000 francs , à condition
qu'il en jouira toute sa vie . La lettre est signée
Boileau. L'auteur d'une action aussi délicate devait nécessairement
jouer un rôle dans la pièce. L'auteur de la
pièce ne l'a pas voulu . Le prix de la bibliothéque de
Patru est exagéré , vu le taux de l'argent à cette époque ;
aussi , pour augmenter le nombre des livres , l'auteur
y a mis des écrivains anglais qu'on' ne connaissait pas
alors en France . Cela amène un couplet dont l'esprit est
qu'il faut avoir du génie pour aimer les écrivains anglais
de ce temps là . Le parterre s'est mis à applaudir ,
au grand étonnement des loges , qui , immobiles de surprise
, regardaient la quantité d'hommes de génie rassemblés
ce jour- là au parterre du Vaudeville.
1
1
FRUCTIDOR AN X. 609
1
CES
POLITIQUE.
EXTÉRIEUR.
Es grands intérêts politiques , qui naguères
remplissaient la scène du monde , perdent chaque
jour de leur importance et cessent d'attirer
les regards , à mesure qu'on approche d'un dénouement
aussi prévu qu'inévitable. Le théâtre
se rétrécit de plus en plus , et sera bientôt désert
; le peu d'acteurs qu'on voit encore y figurer
, ne s'y montrent qu'à regret et sont impatients
de finir leur rôle . L'empereur , en sa
qualité de chef du corps germanique , a dû
s'astreindre à la lenteur des formes , et paraître
disputer le terrein jusqu'au bout ; mais comment
s'opposerait- il à des mesures que dicte la loi impérieuse
de la nécessité et auxquelles il a donné
sa sanction le jour qu'il a signé le traité de Lunéville
? La Prusse , la Bavière , la majorité de
l'Empire sont prêtes à seconder les vues de la
France et de la Russie. Qui pourrait détruire
l'équilibre que maintiendront dans la balance de
l'Europe deux aussi puissants contre-poids ? Ce
n'est donc pas pour aider à résoudre un problème
qui nous semble depuis longtemps résolu ,
que nous avons recueilli et que nous offrons à
nos lecteurs les pièces relatives à la grande
affaire des indemnités ; mais ce sont des monuments
historiques qu'on doit s'attendre à retrouver
dans cette feuille . Voici donc un résumé de
9. 39
BIBL. UNIV,
GENT
610 MERCURE DE FRANCE .
ce qui a paru jusqu'à ce jour de plus important
et d'officiel à ce sujet.
Ratisbonne , 6 septembre.
Les plénipotentiaires de France et de Russie ont remis
, chacun de leur côté , au ministre directorial de
Mayence , la note suivante , en le priant de la faire
parvenir à la députation de l'Empire :
« Le soussigné ministre extraordinaire de la république
française à la diète de l'Empire , vient de recevoir
de M. le subdélégué de Bohème , dans la forme officielle
, l'extrait manuscrit d'un rescrit de sa cour , sous
la date du 20 août , lequel a été lu dans la séance extraordinaire
de la députation , du 24 du même mois ,
et a paru , depuis hier matin , imprimé. Ce rescrit contient
l'ordre à M. le subdélégué de faire part au soussigné
de son contenu.
"
Le soussigné se voit obligé d'observer à ce sujet ,
que le gouvernement de la république française , depuis
l'échange du traité de paix de Lunéville , ainsi que
S. M. l'empereur de toutes les Russies , a eu singulièrement
à coeur de parvenir à l'accomplissement de
toutes les dispositions conformes à ce traité ; que la
justice due aux princes qui doivent être indemnisés , a
exigé d'envisager collectivement tant d'intérêts divers
et variés ; et qu'enfin les déclarations communiquées ,
d'une part , au nom du premier consul de la république
française , et de l'autre , au nom de S. M. l'empereur
de toutes les Russies , et signées des deux côtés d'après
leur ordre formel , ont un caractère et contiennent des
observations qui sont une preuve de leur sollicitude
constante pour le bien de l'Empire germanique .
" Le soussigné ne croit pas qu'il soit nécessaire dé
faire des observations étendues sur l'état des choses ,
FRUCTIDOR AN
qui est si généralement connu . Il se réfère , dans une
pleine confiance , à la déclaration même de son gout 5 .
vernement , et il y a joint la demande que cette note
soit lue et insérée au protocole , dans la prochaine
séance de la députation.
Ratisbonne , le 10 fructidor an 10 ( 28 août 1802. )
Signé LAFORET.

Dans la séance tenue par la députation de l'Empire
, le 31 août , il a été arrêté 1. ° que la déclaration remise
par la France et la Russie , serait regardée comme
un bon conseil. ( Il y a des personnes qui tirent de- là
des inductions favorables à leurs intérêts , et présument,
d'après ce mode d'approbation , que le plan sera plus
ou moins modifié ) ;, 2. ° que le protocole de la députation
serait livré à l'impression par la chancellerie de
Mayence , aussitôt après la séance. Il a été porté à la
dictature un mémoire du grand-maître de l'ordre Teutonique
, qui demande des indemnités pour cet ordre
dont il n'est fait aucune mention dans la déclaration .
Ses revenus annuels sont évalués à 395,604 florins . Il
a été aussi lu une note du député particulier du princeévêque
de Wurtzbourg. On y prétend tracer la marche
que la députation doit suivre dans cette affaire majeure
, et on l'invite surtout à prendre la constitution
germanique pour la base de ses délibérations.
Voici la teneur textuelle des votes émis dans la
deuxième séance de la députation extraordinaire de
l'Empire :
Bohême : Le subdélégué confirme ici ce qu'il a manifesté
dans la précédente séance . Prêt à entamer une
négociation conforme aux traités avec le plénipotentiaire
de la république française , sous la médiation de
la Russie , il pense qu'il convient de témoigner aux
plénipotentiaires français et russe , au nom de l'Em-
T
612 MERCURE DE FRANCE,
pire , la confiance que le corps germanique a dans les
vues équitables de leurs commettants , et de donner à
tous deux l'assurance que la députation de l'Empire
prendra en mûre et sérieuse délibération leurs propositions
amicales.
Saxe Le plan d'indemnités proposé , fournit matière
à des réflexions si diveres , et il paraît aussi tellement
exiger des déterminations plus précises ,, indispensables
pour l'avantage du corps germanique et de
ses membres , que le subdélégué , vu le temps qui s'est
écoulé depuis la publication du plan , ne se trouve pas
encore en état de manifester son opinion à ce sujet.
Il doit donc se réserver d'émettre ultérieurement son'
vote.
· Brandebourg.- S. M. prussienne a chargé son sub
délégué de répondre de la manière suivante , relativement
à la déclaration remise à la députation de l'Empire
par les ministres extraordinaires des deux grandes puis
la Russie et la France : sances ,
се
Depuis son avénement au trone , S. M. , en sa
double qualité de puissance et d'un des premiers'
électeurs et états de l'Empire , n'a pas formé de voeu
plus ardent ( tant au congrès de Rastadt après la con-'
clusion du traité de paix de Campo - Formio , qu'après
la paix de l'Empire conclue à Lunéville ) que de voir
régler le plutôt possible et d'une manière généralement
satisfaisante l'affaire des indemnités , dont la
terminaison est si nécessaire pour la parfaite tranquillité
et la sureté de l'Empire . Elle a la conviction
consolante de n'avoir épargné aucune négociation
aucune démarche tendantes à montrer sa bonne volonté
, et elle a été véritablement affligée toutes les
fois que ( malgré son désintéressement dans les pertes,
qu'elle a essuyées comme puissance souveraine et état
"
1
FRUCTIDOR AN X. 613
de l'Empire ) elle a rencontré des difficultés qui l'ont
empêchée d'atteindre le but proposé. S. M. est bien
éloignée de faire un reproche à qui que ce soit ; elle
cherche , au contraire , dans des intérêts aussi compli
qués , la cause qui a empêché que ses vues sincères et
bienfaisantes ne fussent remplies ; aussi éprouve- t- elle
un vif sentiment de gratitude pour les deux hautes
puissances , la France et la Russie , qui se sont réunies
pour faire présenter à la députation extraordinaire de
l'Empire , au moyen de leur déclaration , un plan qui ,
dans sa premiere partie , a rapport aux indemnités que
les princes héréditaires et états sont fondés à demander
, en vertu du traité de paix de Lunéville , et qui
contient en outre des observations qui paroissent également
essentielles pour la sureté future de l'Allemagne.
S. M. croit que , pour simplifier , autant qu'il
est possible , le mode de traiter cette affaire , il serait
convenable et conforme au but , de prendre d'abord
en délibération tout ce qui , d'après le plan présenté ,
concerne les objets d'indemnité ; en conséquence , le
subdélégué émettant son vote à ce sujet , est chargé
de proposer :
« Que par un conclusum , qui sera pris dans le plus
court délai , le plan d'indemnité , susmentionné , soit
adopté dans son ensemble ; que pour faire cesser toutes
les inquiétudes et les craintes d'un plus long retard
dans le règlement des objets qui d'après le traité de
Lunéville doivent faire le complément de la paix
cette acceptation soit une chose indispensable ; que
comme on doit prévoir , qu'il pourra être formé différentes
réclamations pressantes et même fondées , lesquelles
exigeraient qu'on admît quelques modifications ,
il faudra se réserver , dans le conclusum préalable , de
faire ce qui sera convenable à ce sujet , et qu'ensuite ,
pour pouvoir faire droit promptement à ces réclamations
, la députation se concerte avec les ministres des
puissances médiatrices , pour obtenir d'eux les éclaircissements
et explications nécessaires sur de tels ob -`
jets , afin qu'ils puissent être compris dans la décision
ultérieure et finale qui sera prise sans délai et
soumise à la ratification impériate.
Autant l'affaire soumise à la députation extrao
1
1
614 MERCURE DE FRANCE ,
dinaire de l'Empire est importante et embrasse d'objets
, autant les circonstances sont urgentes , puisque
la tranquillité , l'ordre et la sureté en dépendent . Ces
considérations , et les égards dus aux hautes puissances
médiatrices exigent le plus grand zèle et la plus
grande activité pour la prompte terminaison de l'affaire
la plus importante pour la patrie.
Bavière : S. A. S. E. Bavaro - Palatine a chargé son
subdélégué de voter comme il suit sur les déclarations
des deux puissances médiatrices :
a
Qu'il soit adressé de la part de l'Empire des remercîments
à ces puissances , pour la sollicitude aveclaquelle
elles ont pris en considération les points qui , par le traité
de Lunéville , ont été réservés par un arrangement
particulier , et ( mettant de côté tant de difficulté en
faisant cesser tous les délais ) ont arrêté un plan , au
moyen duquel la paix doit être complétée par l'indemnisation
des princes héréditaires qui ont perdu
leurs possessions d'outre - Rhin , et la tranquillité enfin
assurée d'une manière durable.
«
Après la perte considérable de pays , essuyée en
commun par la cession de la rive gauche du Rhin ,
S. A. S. E. reconnaît la nécessité urgente d'éloigner
les doutes et les craintes d'un plus long retard , et
elle propose en conséquence , 1. que la déclaration
soumise à la députation extraordinaire , et le règlement
des indemnités qu'elle contient , soient acceptés
en commun par une décision préalable qui sera prise
sans délai ; 2. relativement aux réclamations qui pourraient
s'élever , et aux modifications qui en résulteraient
, il serait fait , dans le conclusum de la députation
, la réserve nécessaire ; 3. ° pour parvenir d'autant
plus vite à l'arrangement de cet objet , il conviendrait
( après s'être entendu préalablemeat avec les
ministres des puissances médiatrices , et avoir obtenu
les éclaircissements nécessaires ) d'accueillir sans délai
les modifications qui pourraient être proposées relativement
aux considérations générales et de les
comprendre dans la déclaration ; 4. ° de présenter le
tout à la ratification de l'empereur et de l'Empire , au
moyen d'un conclusum de la députation extraordi❤
naire, »
"
FRUCTIDOR AN X. 615
Ordre teutoniqee. « Le subdélégué du grand - maître de
l'ordre teutonique croit devoir voter ainsi qu'il suit :
"
Que la déclaration remise par le gouvernement français
et S. M. I. de Russie , soit absolument admise comme
une proposition en forme de conseil , et qu'il soit fait
des remerciments aux deux hautes puissances par l'intermédiaire
de leurs plénipotentiaires présents , en y joignant
l'assurance qne la députation , conformément à
l'attribution qui lui a été donnée par l'empereur et
l'Empire , va prendre en considération chaque perte
particulière , et rechercher , d'après les principes établis
dans les pleins pouvoirs de l'Empire , les indemnités
qui doivent compenser ces pertes ; qu'ensuite elle comparera
de point en point la déclaration remise par le
gouvernement français et S. M. l'empereur de Russie ,
et s'entendra ultérieurement avec MM. les plénipotentiaires
présents , sur les difficultés qui pourraient survenir.
"
"
Wurtemberg. Le subdélégué de S. A. S. le duc de
Wurtemberg vote comme il suit :
66
1. ° Que le règlement des indemnités en Allemagne.
contenu dans la déclaration des puissances médiatrices ,
soit adopté , dans le plus court délai , par un conclusum
de la députation , dans son ensemble et tel qu'il se trouve
conçu dans les déclarations préalables , avant la proposition
des neuf observations générales. 2. ° Qu'il soit fait
une réserve , portant que l'on se concertera ultérieurement
avec MM. les ministres des puissances médiatrices ,
sur les pressantes réclamations d'états particuliers , lesquelles
pourroient rendre quelques modifications nécessaires.
3. ° Qu'à cette fin on fasse connaître à MM. les
plénipotentiaires l'acceptation du règlement des indeninités
proposé par eux , en leur déclarant que , pour
traiter promptement les réclamations pressantes et fondées
qui pourraient être faites , la députation de l'Empire
est prête à se concerter avec eux pour recevoir les
éclaircissements sur de tels objets , et prendre les arrangements
qui seront convenables. 4. ° Que la députation
extraordinaire de l'Empire veuille bien , de son côté ,
mettre le plus grand zèle dans l'accélération de cette
affaire , afin qu'elle soit terminée sans perte de temps ,
par un arrangement respectif, et ensuite portée à La
616 MERCURE DE FRANCE ,
"
'sanction de l'empereur et de l'Empire , par un conclusum
définitif de la députation , qui embrasse tous les objets . "
Hesse- Cassel. Comme le subdélégué a uniquement
en vue ici l'intérêt général du corps germanique ,
répond au sentiment patriotique de son gracieux souverain
, en se déclarant pour l'acceptation du plan d'indemnités
contenu dans la déclaration de la France et de
la Russie , et en accédant aux propositions faites dans
le vote du ministre de Brandebourg . Il se réserve de
donner un supplément à son vote. "
"
Mayence. La déclaration des puissances médiatrices
se divise en deux parties principales ; savoir , les indemnités
déterminées , et les objets accessoires à régler ,
lesquels sont soumis à la délibération de la députation ,
comme considérations générales. Mais il se trouve parmi
ces derniers , des points qui sont de nature à devoir
être réglés aussitôt avec les premiers , et il convient
au moins d'arrêter sans délai des règles générales sur
ces points. Par exemple , là où un évéché , un chapitre
ou une abbaye doivent être sécularisés , celui qui les
reçoit en indemnité doit , sans doute , prendre sur lui
l'entretien convenable de toutes les personnes vivantes
qui y avaient leur existence constitutionnelle ; autrement
, de quoi vivrait le clergé supérieur et inférieur
ainsi que leurs serviteurs , et des familles entières ? Il
´est déja assez dur d'être obligé , sans qu'il y ait de sa
faute , de renoncer à son état , et de quitter le genre de
vie auquel on était accoutumé. Il serait plus que dur
de ne point assurer une existence convenable à ces personnes
. Ce n'a point été , sans doute , l'intention des
deux puissances , et ce ne peut être celle de la députation
. Il paraît cependant nécessaire de prendre une détermination
précise à ce sujet . S. A. l'électeur et archichancelier
de l'Empire voit avec reconnaissance que la
continuation de son existence a paru avantageuse et
nécessaire aux deux puissances , et qu'en même temps
sa haute dignité sera convenablement fondée et assurée.
D'un autre côté , elle a dû nécessairement être affligée
de voir que deux autres électorats ecclésiastiques
doivent être supprimés , et que les sécularisations soient
aussi généralisées. Le subdélégué ne fait aucune difficulté
de déclarer , dès ce moment , qu'aussitôt que tous
FRUCTIDOR AN X. 617
les rapports de l'électeur archi - chancelier de l'Empire
auront été exposés fidellement aux deux puissances
médiatrices , et que la députation se sera entendue avec
eux , ainsi qu'il est nécessaire , S. A. E. , pleine de confiance
dans la sagesse et les sentiments de justice et de
générosité des deux puissances , se conformera à leur
décision définitive au sujet des pays et des revenus qui
doivent être affectés à son électorat.
R
·
Mais son devoir , comme étant député , et son
obligation particulière , comme archi chancelier de
l'Empire , est de s'intéresser autant qu'il est en elle
an bien de l'Empire et de chaque individu , et de ne
rien négliger , conjointement avec la députation , pour
que les deux puissances médiatrices soient suffisamment
éclairées , et alors elle peut espérer qu'il sera
promptement pris de concert une heureuse décision
sur tous les points , laquelle sera un monument de
gloire pour les puissances médiatrices , et deviendra le
fondement de la prospérité future de l'Empire germanique.
"
- Dans la même séance , le ministre de Bohême a
remis , comme nous l'avons déjà dit , une déclaration
relative aux indemnités du grand - duc de Toscane . Il
a soutenu que dans le plan présenté par les deux puissances
, ces indemnités ne formaient pas le tiers de
ce qui avait été assuré à S. A. R. par le traité de Lunéville
. Il a demandé un supplément d'indemnité dans
le cercle de Souabe , qui porte les revenus de S. A. R.
à une somme égale à celle qu'elle a perdue , c'est - àdire
, à 3,800,000 florins. Le ministre de Bohême a
lu ensuite une déclaration de sa cour , au sujet de l'occupation
de Passau .
Le ministre de Brandebourg a répondu à cette dernière
déclaration , de la man ere suivante :
"
Les insinuations entièrement inattendues , et qui
ne s'accordent point avec les déclarations amicales de
S. M. I. envers S. M. prussienne , que le subdélégué de
Bohême vient de faire ( dans sa déclaration au sujet
de l'occupation de la ville et évêché de Passau par les
troupes I. et R. ) sur la prisé de possession qui a eu
lieu avec la plus grande tranquillité , de la part de la
Prusse, dans les cercles du nord de l'Empire , engage
618 MERCURE DE FRANCE ,
la légation à entrer dans les éclaircissements sur le point
de vue et les motifs d'après lesquels cette démarche de
sa cour peut être uniquement envisagée.
"
Comme dans tout ce qui a concouru à la paix avec
la république française , et dans toutes les négociations
qui en ont été la suite , de même que dans la guerre
qui les a précédées , S. M. prussienne n'a pas agi seulement
comme état de l'Empire , mais aussi en sa qualité
de puissance souveraine , cette double qualité , que
la maison d'Autriche fait aussi valoir , ne peut être
perdue de vue , et on doit aussi avoir un juste égard
à cette différence dans les indemnités qui doivent
échoir à S. M. prussienne .
"
Quoique S. M. prussienne n'eût pu consentir ,
comme puissance , à ce que S. M. impériale et royale ,
dans son traité de paix avec la France , fit aussi la
cession des provinces prussiennes de la rive gauche du
Rhin , et surtout de la province de Gueldres qui n'appartient
point à l'Empire , cependant elle y donna son
assentiment pour l'amour de la paix et de la tranquillité
; mais elle se réserva formellement ses rapports et
ses droits , en votant à la diete générale de l'Empire
pour la ratification du traité de paix de Lunéville.
"
Pour satisfaire à ces droits , il ne restait pas d'autre
voie à prendre que celle que la cour impériale et royale
avait d'abord prise elle-même. Dans son traité de paix
de Campo-Formio ( tant dans les articles qui ont été
publiés que dans les articles secrets qui n'ont éprouvé
aucune contradiction ) , ainsi que dans celui de Lunéville
, cette cour a non - seulement stipulé des indemnités
pour le cercle de Bourgogne et d'autres provinces
cédées à la France , mais elle s'est encore mise en possession
de ces indemnités sans autre forme ultérieure .
S. M. prussienne devait donc à sa dignité et aux droits
qu'elle avait dans un rapport semblable , de faire la
même chose pour elle-même , relativement à ses dédommagements
, et de se mettre ainsi sur la même
ligne.
C'est sous ce point de vue qu'on doit envisager
les négociations que S. M. prussieme a entamées avec
les hautes puissances , la France et la Russie , qui
viennent de s'interposer comme médiatrices pour le
FRUCTIDOR AN X.. 619
repos de l'Allemagne . Dans une convention formelle
qui a été conclue le 23 mai de cette année , les indemnités
énoncées dans le plan d'indemnisation français
et russe , non seulement sont adjugées sans aucune
restriction à S. M. , mais il y est encore expressément
arrêté que ces indemnités seront occupées aussitôt .
·
D'après cette détermination formelle , d'après
l'exemple de la maison d'Autriche , et d'après la consideration
urgente des désavantages qui résultent de
l'état précaire et incertain d'un pays destiné à changer
de souverain , mais non encore effectivement remis
, S. M. le roi de Prusse s'est déterminé à faire
occuper préalablement les indemnités qui lui avaient
été dévolues .
"
• Si la conduite de S. M. se trouve justifiée par- là
sous tous les rapports , et éloignée de tout arbitraire ;
si cet événement doit contribuer , pour le bien de la
chose commune , à accélérer l'affaire des indemnités ,
et à faire cesser le triste état d'incertitude et de crainte
où se trouve , depuis longtemps , un grand nombre
d'états de l'Allemagne ; et si , par conséquent , le repos
du nord de l'Allemagne a été affermi par- là , au lieu
d'être troublé , S., M. croit aussi devoir attendre avec
autant de certitude , le complément des formes légales
que la sanction de l'Empire doit donner à l'ensemble
des indemnités proposées. S. M. croit aussi devoir attendre
avec autant de certitude que l'on ne mécon
naîtra pas la grande différence qui se trouve entre des
prises de possession , que justifie assez ce qui a été dit
plus haut , et l'occupation militaire de la ville et de
l'évêché de Passau , puisque celle -ci est directement
contraire aux traités des hautes parties contractantes
et des puissances médiatrices , et augmente le triste
état d'incertitude dans l'Empire . S. M. , pleine de confiance
dans les sentiments patriotiques de l'empereur ,
doit donc s'attendre que S. M. I. ( ainsi que l'indiquent
les déclarations remises à ce sujet par les deux puissances
médiatrices ) se désistera d'elle - même de cette
conduite , et qu'elle ne sera pas portée à empêcher
ultérieurement l'arrangement constitutionnel de l'affaire
des indemnités en Allemagne. »
620 MERCURE DE FRANCE,
INTÉRIEUR.
Paris , le 27 fructidor.
Le premier consul , en vertu de l'article 63 du sénatus-
consulte organique du 16 thermidor , vient de
nommer plusieurs sénateurs ce sont les citoyens :
Abrial, ministre de la police ;
Fouché , ministre de la police ;
Dubelloy , archevêque de Paris ;
Roederer , président de la section de l'intérieur du
conseil- d'état ;
1
Et Aboville , premier- inspecteur -général d'artillerie .
Il a nommé , le même jour , grand-juge et ministre
de la justice , le citoyen Régnier , conseiller d'état.
Le citoyen Boulay , conseiller d'état , président de
la section de législation , est chargé du contentieux
des domaines nationaux , en remplacement du citoyen'
Regnier.
Le citoyen Fourcroy , conseiller d'état , remplace
le citoyen Roederer dans la direction et surveillance
de l'instruction publique.
Le citoyen Bigot - de - Préameneu , conseiller d'état ,
est appele à la présidence de la section de législation ,
en remplacement du citoyen Boulay.
Le citoyen Regnaut ( de Saint - Jean - d'Angely } ,
conseiller d'état , est appelé à la présidence de la section
de l'intérieur , en remplacement du citoyen Rederer.
Le citoyen Lacuée , conseiller d'état , est appelé à la
présidence de la section de la guerre , en remplacement
du général Brune , nommé ambassadeur à Constantinople.
Les citoyens Treilhard , président du tribunál d'appel
de Paris ; Collin , directeur-général des douanes ;
Lhaumont , préfet du Bas- Rhin ; Pelet , préfet du département
de la Lozère ; Dauchý , préfet du départe -
ment de l'Aisne , sont nommés conseillers d'état .
TABLE
Du premier trimestre de la troisième année
du MERCURE DE FRANCE.
TOME NEUVIÈM E. ***
LITTÉRATURE.
POÉSIE .
2
ODE sur la Melpomène des Français.
La Forêt .
page 336
·
Description d'une Tempête ( Enéide , liv . I.er ) . 49.
Nuit d'automne. 1.
Cantique des Juifs ( Isaïe , chap . 14 ) .
Hymne à l'Amour.
Conte.
Imitation d'Horace ( liv . I. , ode 5 ') .
Epître à Bonaparte.
Imitation de Pope ( Essai sur l'Homme ) .
Epigramme.
Les Conseils de Amitié ( couplets ).
Fragment traduit d'une épitre de Lavater.
Epigramme.
Le bon Conseil .
52
97
145
147
193
241
289

292
337
385
386
Une petite Maîtresse et son Cordonnier.
Imitation d'Horace ( liv. I.er , ode 30 )
De Rivo ( Imitation de l'abbé Delille )
Imitation de Pope ( Epître d'Héloïse à Abailard . ) 481
Le Papillon et la Rose. Cat 199
Imitation de Pignotti.
SPECTACLES.
Théâtre français.
C id.
id.
433
434
529
577
L'Abbé de l'Epée.
Le galant Coureur ( de Legrand ).
Oreste ( de Voltaire ).
Coup -d'oeil général.
128
178
225
269
622 TABLE
313
316
508 et 556.
Esope à la Cour ( de Boursaut ) .
Début de mademoiselle Duchesnois .
Débuts de madame Xavier.
Théâtre de la République et des Arts.
Deuxième Début du citoyen Roland .
Tamerlan.
!
Opéra Comique ( rue Feydeau ).
La fausse Duègne.
Le faux Porteur d'eau .
Rentrée de madame Scio .
Le Trésor supposé.
77
606
80
181
229
317
·
Opéra-Buffa ( Théâtre-Favart ) .
L'Inganno felice ( l'heureuse Tromperie ).
Helvétius.
Théâtre de Louvois.
Les Bourgeoises à la Mode ( de Dancourt ).
Le Voyage interrompu.
29
Le Protecteur à la Mode,
Le Portrait de Michel Cervantes.
Théâtre du Vaudeville.
Le Méléagre champenois.
La Ressource des Talents.
L'Un pour l'Autre .
Les Epoux dotés .
Le Procès ou la Bibliothéque de Patru .
25 et 82
132
272
369
557
84
182
230
272
607
Jeanne d'Arc , tragédie traduite de Schiller.
Le Minstrel , poème de Beattie.
Extraits et comptes rendus d'Ouvrages.
ΤΟ
109
Le Rétablissement du Culte , poème. 133
Traduction en vers latins du poème de la Religion . 149
(Euvres de Gilbert.
t
Les Egarements du Nigrophilisme..
Théâtre d'Alfieri ( traduction ) .
Qde sur la mort de Dolomieu.
196
216
249
265
DES MATIÈRES. 623
Vers sur le Retour de la Paix .
Voyages de Mackensie.
dans les Grisons .
Voyages d'Anténor.
Lettres sur la Campagne du général Macdonald
310
340 et 533
360
388
437
455
485
501
504
549
Boileau jugé par ses amis et par ses ennemis.
Dernières Vues de Politique et de Finances ( par
M. Necker ).
Le Captif de Valence.
Arithmétique universelle de Newton .
Résurrection d'Atala.
Lettres de L. B. Lauraguais.
Le Génie du Christianisme ( deuxième extrait ) . 579
VARIÉTÉ S.
3. lettre d'un Français sur l'Angleterre.
lettre ( sur les Théâtres ) .
5. lettre ( sur les Théâtres ) .
6. lettre ( sur les Elections ).
7. lettre ( sur l'Egalité ).
8. lettre ( sur la Civilisation ).
Sur la Révolution républicaine en Grèce,
Sur Rivarol.
Sur l'Essai de l'Homme , de Pope.
POLITIQUE.
Vues et Réflexions générales .
Sur quelques jugements politiques et quelques
traits du tableau de l'Europe.
Sur l'abondance des Billets qui circulent en Angleterre.
Aperçus politiques.
Sur le Commerce de la mer Noire .
19
69
119
373
403,
490
56
158
295
185
233 et 275
280 et 417
Sur la Déclaration présentée à la Diète de Ratisbonne.
EXTERIEUR.
Rapports , Déclarations et Traités de Paix.
Rapport sur le plan d'indemnisation des Puissances
424
477
germaniques.
BIBL. UNIV ,
GENT
463
624 TABLE DES MATIÈRES.
Déclaration présentée à ce sujet , par la France ,
à la diète de Ratisbonne.
Rescript aulique parvenu au subdélégué électoral
de Bohême.
467
Rapport sur la Régence d'Alger .
Rapport sur la Turquie.
Traité de Paix avec la Turquie.
Traité avec la maison d'Orange.
Lettre de Bonaparte au Sénat ligurien..
NOUVELLES.
Egypte ( ce qui s'y est passé après le départ des
Français d'Alexandrie ).
Constantinople.
Pétersbourg.
Londres .
Vienne.
.3
561
566
572
574
522
52L
89
511
143 , 423
422 , 414 , 515
95 , 423 , 512
420 Konisberg.
Brunswick.
Hambourg.
La Haye.
Ratisbonne
250 9.3 .
Sardaigne.
Suisse.
Berne.
Bâle.
YOI 14 ! 7.0 I
Mort de l'Electeur de Mayence. 1979 a
Mort du prince Henri.
7
INTÉRIEUR.
..L
Loi sur l'Instruction publique.
33
139
522
2
512 et 610
422
i .
518
520
420
430
Sénatus-Consulte qui proclame Bonaparte premier
consul à vie.
Sénatus- Consulte organique de la Constitution .
Actes du Gouvernement .
Paris.
41
322
325
524
.321,1324 , 427 , 430 , 513 et 620
Lettre du Ministre de la police aux Préfets, sur
les Lois organiques de la Constitntion . 427
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le