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1801, 09-12, t. 6, n. 31-36 (23 septembre, 8, 23 octobre, 7, 22 novembre, 7 décembre)
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MERCURE
DE
FRANCE ,
LITTÉRAIRE ET POLITIQUE .
TOME SIXIÈME.
VIRESACQUIRIT EUNDOS
A PARIS ,
DE L'IMPRIMERIE DE DIDOT JEUNE.
AN X.
dormid¡Jefre
Bayerische
Sisaket iblisShak
München
REP.FRA .
DEPS
( N.° XXXI. ) I.er Vendémiaire An 10.
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
TABLEAU des environs de Naples et du Vésuve.
FRAGMENT d'un poème inédit sur les Sciences .
Mais vers ces bords riants Parthénope m'appelle.
Là , se présente aux yeux une scène nouvelle ;
Là , je vois , rassemblés dans de vastes tableaux
Tous les effets du ciel , et des feux , et des eaux.
Combien de souvenirs consacrés par l'histoire ,
Combien d'illusions chères à la mémoire ,
Dans ce premier berceau de la gloire et des arts
Viennent au coeur ému s'offrir de toutes parts !
Eh ! quel lieu fut jamais en grands noms plus fertile ?
Ici , naquit le Tasse , et là , mourut Virgile.
C'est là , c'est dans ces champs qu'Hésiode à la main ,
Epris de leurs beautés , le poète romain ,
Chantait dans le repos ses douces Géorgiques ;
C'est là qu'il exhalait les plaintes énergiques
Où vivra de Didon l'éternelle douleur.
Mais d'un sol vigoureux qui peindra la couleur ?
Et le pampre , accablé sous sa grappe opulente ,
Et des volcans noircis la flamme étincelante ,
Et l'ile au triple front , et ce ciel enchanté ,
Et d'une double mer la double immensité ?
O vieux géant ! ô toi ! dont la bouche embrasée ,
Sur ces bords qu'embellit l'éclat de l'Elysée ,
Epanche trop souvent les laves des enfers ,
Vésuve ! tu rugis , tes flancs se sont ouverts ;
L'onde qui bat tes pieds a fait fumer ta cime ;
6.
I
4 MERCURE DE FRANCE ,
La mer , dans tes fourneaux que sa fureur anime ,
Se roule , et tes torrents s'échappent à grand bruit.
Mille langues de feu se croisent dans la nuit.
Mais le fleuve enflammé , plus bruyant , que l'orage ,
Se plonge dans la mer qui nourrissait sa rage :
La mer en frémissant le reçoit dans son sein.
O quel combat alors ébranle son bassin !
Le volcan à la mer vient rendre sa secousse 2
Et heurte avec fracas les ondes qu'il repousse.
Ainsi , lorsque Vulcain , près de ces mêmes lieux ,
Forge aux flanes de l'Eina des foudres pour les Dieux ,
Dans la mer frémissante il trempe le tonnerre ,
Et des deux éléments renouvelle la guerre.
Cependant l'eau bouillonne ; et d'immenses vapeurs
Enveloppent les Cieux de leurs voiles trompeurs ,
Et le soleil qui sort de la mer enflammée ,
Parmi les flots rougis d'une ardente fumée ,
De son disque agrandi montre les bords sanglants ,
Et , d'un oeil effrayé , voit ces gouffres brûlants .
Enfin , quand Amphitrite à pas lents se retire ,
Le noir Typhon s'appaise , et son courroux expire ;
Et Vulcain fatigué meurt faute d'aliment .
Mais le monde alarmé te revoit rarement ,
O Vésuve! 6 fléau ! qui , par de longs ravages ,
Signales ton retour dans les fastes des âges
Et des tours et des murs , en ton sein foudroyés
Entretiens si longtemps les peuples effrayés !
Les peuples cependant près de toi se rallient ,
A tes pieds embrasés les fleurs se multiplient ;
Tu redoubles la vie et la fertilité !
Des conquêtes du feu quand le temps.irrité ,
Aura mêlé , pétri cette cendre feconde ,

Sur un monde détruit vá naître un nouveau monde.
Ceindre deux fois l'été des gerbes de Cérès ;
Ce sol , fertilisé par ses propres ravages ,
Doit se couvrir encor de palais et d'ombrages ,
Et la lave , à jamais s'emparant de ces bords ,
Y dresser des écueils , ou dessiner des ports .
CHÊNEDOLE.
VENDÉMIAIRE AN X. 5
VERS de Voltaire à M.me de FLORIAN * .
QvUE j'ai goûté le plaisir de l'entendre !
Que j'ai senti le danger de la voir !
Dans tous ses traits l'Amour mit son pouvoir ,
Même on m'a dit qu'il lui fit un coeur tendre :
Je suis venu trop tard pour y prétendre ;
Mais assez tôt pour l'aimer sans espoir.
MADRIGAL A DAM O N.
QUAND je pense , Damon , qu'une flamme constante
Doit éterniser nos amours ,
Je sens que mon bonheur s'augmente
Par l'espoir de t'aimer toujours .
Non , je ne crains pas de survivre
A la perte des biens que tu me fais goûter.
S'ils pouvaient cesser d'exister ,
Serait-ce la peine de vivre ?
Par un si triste sentiment
Mon ame n'est point poursuivie ;
Malheureux qui croit en aimant
Ne pas aimer toute la vie !
Par M.T
* Ces vers ne sont point imprimés dans les éditions des
OEuvres de Voltaire. Madame de Florian , dont il est ici
question , était une Genevoise , qui , après avoir divorcé
avec M. Rillet , bauquier , avait épousé l'oncle du chevalier
de Florian .
MERCURE DE FRANCE ,
ENIGM E.
Les sages ont douté quelle était ma naissance ,
Si je nais de ma mère , ou ma mère de moi ,
Agréable au vieillard , secourable à l'enfance ,
Je passe de la ferme à la table d'un roi .
Si l'on me communique une chaleur féconde ,
Je puis , quoique je sois privé de sentiment ,
Doner + d'ame et de mouvement
L'être qui me détruit , quand je le mets au monde.
LOGOGRIP HE.

Des mortels affligés puissant consolateur ,
J'ai l'art de soulager les misères humaines ,
Et si je n'en suis pas l'entier réparateur ,
Du moins j'ai le bonheur d'en suspendre les peines.
De quelque noir chagrin te sens - tu tourmenté
Tu viens à moi , lecteur , tu me prêtes l'oreille ;
Je rétablis le calme en ton coeur agité ,
Et comme un bon ami souvent je te conseille .
Décompose mes pieds : tu trouveras , lecteur ,
La femme à jamais renommée ,
2
De qui le genre humain tient l'être et la douleur ;
L'herbe lointaine et parfumée
Qui des sens assoupis ranime la langueur.
Je finis souviens- toi , lorsque dans ton ménage
La paix et l'union viendront à s'affaiblir ,
De recourir à moi ; conciliateur sage ,
Je ramène la paix par l'attrait du plaisir.
Mots de l'Enigme et du Logogriphe insérés
dans le dernier Numéro .
Le mot de l'énigme est langue.
Le mot du logogriphe est folie , où l'on trouve >
foie , foi , oie , fil , île , etc.
Le mot de la charade est couvent.
VENDÉMIAIRE AN X. 7
POLITIQUE de tous les cabinets de l'Europe ,
pendant les règnes de Louis XV et de
Louis XVI ; contenant des pièces authentiques
sur la correspondance secrète du comte
de Broglie , un ouvrage sur la situation de
toutes les puissances de l'Europe , dirigé
par lui , et exécuté par M. Favier ; les doutes
sur le traité de 1756 , par le même ; plusieurs
mémoires du comte de Vergennes , de M.
Turgot , etc. , etc ; manuscrits trouvés dans
le cabinet de Louis XVI ; seconde édition
considérablement augmentée de notes et commentaires
, et d'un mémoire sur le Pacte de
famille ; par L. P. SÉGUR ainé , ex- ambassadeur.
A Paris , chez F. Buisson , imprimeurlibraire
, rue Hautefeuille , n.º 20.
CET ouvrage fut publié , pour la première fois ,
vers l'année 1793 , et depuis quelques mois , il
reparaît enrichi de notes instructives et de mémoires
nouveaux . Il est curieux par les circonstances
qui l'ont fait naître , il est important par
son objet. Le nom de ses auteurs le recommande
à l'attention de tous les publicistes . Celui de l'éditeur
y donne un nouveau prix .
Le succès de la première édition fut général .
Il est vrai que le moment était bien choisi ; ceux
qui , dans ce temps - là , s'efforçaient de persuader
à la nation que tous ses trésors avaient passé dans
les coffres des empereurs Joseph et Léopold , par
les mains de leur soeur ; ceux qui s'occupaient à
8 MERCURE DE FRANCE ,
soulever le peuple , en l'effrayant sans cesse de
prétendues conspirations ourdies dans je ne sais
quels comités autrichiens ; tous les démagogues
enfin s'empressèrent d'accueillir un ouvrage où
la décadence de notre gloire nationale était attribuée
par des hommes d'état célèbres , à ce traité
de 1756 , que le cardinal de Bernis avait conclu
entre l'Autriche et la France . Le comte de Broglie
et Favier auraient - ils jamais prévu qu'un jour leur
politique anti- autrichienne deviendrait celle des
destructeurs du trône français ? C'est pourtant ce
qui est arrivé. Je me souviens qu'avant la publication
de ces Mémoires , et dès l'année 1790 ,
Peysonnel , ancien consul à Smyrne , et nourri
des leçons de Favier , tonnait , avec la plus grande
vio ence , contre ce même traité de 1756 , au
milieu de la Société des amis de la constitu--
tion. Tous les clubs révolutionnaires dont cette
société fameuse dirigeait les mouvements et l'opinion
, répétaient d'un bout de la France à l'autre ,
ces anathèmes prononcés contre l'Autriche , et
quel était le but récl d'un tel acharnement ? Celui
d'humilier une reine infortunée qui appartenait
à cette maison , et que dès- lors la haine de quelques
courtisans ingrats désignait à toutes les fureurs
populaires. Peysonnel , en attaquant l'alliance
avec l'Autriche , recommandait aussi , sur l'autorité
de Favier , l'alliance avec la Prusse * . On
* Cette prédilection pour la Prusse était fort remarquable.
Carra , qui rédigeait un journal intitulé , je crois , Annales
patriotiques , parlait de la nécessité d'un changement de dynastie
, et proposait assez clairement un prince de la maison
de Prusse . La conduite de Frédéric Guillaume et du duc de
Brunswick , changea deux ans après ces dispositious ; alors
toutes les têtes couronnées furent l'objet des mêmes injures.
VENDÉMIAIRE AN X. 9
publia , dans un journal du temps , quelques observations
courtes et polies sur ce système politique.
On représenta que tous les revers éprouvés
dans la guerre de 57 , ne devaient point être
imputés à la maison d'Autriche , mais à l'ineptie
de nos généraux ; qu'au moment où nous combattions
l'Angleterre pour soutenir l'indépendance
des colonies américaines , l'empereur n'avait point
cédé aux propositions de nos ennemis ; qu'il était
resté fidelle au pacte de confédération , et qu'en
un mot , les soldats du Brandebourg et de la Westphalie
ne respecteraient pas mieux les Droits de
l'homme que les hussards de la Bohême et de la
Hongrie. Ces observations déplurent , et l'auteur
fut recommandé à Camille - Desmoulins par des
hommes alors tout-puissants , mais qui ont bientôt
survécu à leur crédit et à leur renommée. On
sait que Camille- Desmoulins s'appelait le procureur
général de la lanterne . Il en menaça régulièrement
, et non sans espérance de succès , celui
qui avait osé répondre à Peysonnel . Il assaisonnait
ses menaces de bons mots , dignes de la Grève ,
mais que les beaux- esprits révolutionnaires applaudissaient
comme des chef - d'oeuvres de goût , de
grace et de gaieté * . En un mot , il fallait , à cette
'époque , être l'ennemi décidé du cabinet autrichien
, ou se taire , sous peine de mort.
Le danger n'est plus le même , et le C. Ségur
* Au reste , il est juste d'observer que Camille -Desmoulins
voulut expier ses premiers excès vers la fin de sa vie , en
prêchant une doctrine toute contraire dans son vieux cordelier.
C'est là que l'horreur des maux causés par l'anarchie ,
et le repentir lui ont inspiré quelques pages éloquentes . Sa
fin malheureuse et ses derniers écrits , le firent regretter des
'gens de biens qu'il avait le plus persécutés.
IO MERCURE DE FRANCE,
a pu développer , dans toute leur étendue , les objections'
qui se présentent en foule contre le système
trop exclusif du comte de Broglie et de
Favier. Tout ce qu'on a dit plus haut est ici fortifié
par l'autorité du talent et de l'expérience . L'éditeur
, en réfutant quelques opinions de Favier ,
rend d'ailleurs justice à l'importance de son travail
, qui a mérité la plus haute estime parmi les
diplomates , et qui fait très-bien connaître la
situation des états de l'Europe et leurs intérêts
divers , depuis la paix de 1763 jusqu'à la fin du
règne de Louis XV.
Mais ce qu'il y a de plus instructif dans ces mémoires
n'est pas le tableau de l'Europe ; c'est la
cause qui les fit naître et qui les tint si longtemps
cachés. Louis XV , défiant comme tout roi foible ,
avait deux ministères , l'un public et l'autre secret ;
leurs plans se combattaient sans cesse , et redoubloient
encore les irrésolutions ordinaires du monarque
. Les ministres avoués soupçonnèrent plus
d'une fois les menées et l'influence de ces agents
cachés. Ils se plaignirent hautement à Louis XV
lui- même de ces intrigues dont il était le chef
invisible . C'était le comte de Broglie qui s'était
chargé de ce ministère secret , ou plutôt de cet espionnage
revêtu d'un nom honorable ; et toutes
les correspondances passaient de ses mains dans
celles du roi . Le duc d'Aiguillon sut par M.me
du Barry que le comte de Broglie écrivait quelquefois
à Louis XV ; et , jaloux d'une faveur qui
pouvait balancer la sienne , plus hardi que tous ses
prédécesseurs , ou connaissant mieux la pusillanimité
de son maître , il accusa de trahison celui
qu'il regardait comme un rival dangereux . Ainsi
le comte de Broglie , pour prix de son obéissance,
VENDÉMIAIRE AN X. 11
1
fut dénoncé à Louis XV comme un ennemi de
l'état , qui entretenait des correspondances dange
reuses avec les cours étrangères ; et , Louis XV
n'osant avouer qu'il avait ordonné lui- même tout
ce qui excitait tant de plaintes , laissa le comte
de Broglie en proie aux soupçons les plus injurieux
et aux ressentiments de ses ministres . Il l'avertit
seulement du danger qu'il courait , et l'exila dans
sa terre de Ruffek , pour le soustraire aux inconvénients
d'une procédure criminelle . Il adoucit à la
vérité cet exil , en lui écrivant avec bienveillance ;
et , par une contradiction bien digne d'un tel règne,
il voulut qu'au fond de sa retraite , le comte de
Broglie dirigeât toujours cette même correspondance
secrète pour laquelle il était sacrifié au
triomphe d'un ministre et de la favorite . Le courtisan
obéit encore , malgré l'humiliation publique
qu'on lui faisait éprouver. Il avait toujours cru ,
à force de condescendance , obtenir le département
des affaires étrangères . Son espérance fut
toujours trompée ; et , comme l'exil terminait à
cette époque , la carrière de tous les ministres , le
duc de Choiseul , en voyant passer de son château
de Chanteloup le comte de Broglie qui se rendait
å Ruffek , dit très plaisamment : M. de Broglie
prend le ministère par la queue.
Combien de réflexions fournit à l'observateur
cette anecdote singulière ! On a cherché trop
souvent les causes de la révolution où elles n'étaient
pas. C'est dans le cabinet de Versailles que se préparait
depuis longtemps la chute de la monarchie.
La fureur du peuple ne renverse les trônes que lorsqu'ils
ont perdu la force qui le contient ou les rayons
qui l'éblouissent . On a dit avec raison que les rois
faibles étaient plus funestes que les tyrans ; car la
12 MERCURE DE FRANCE ,
faiblesse enfante l'anarchie , et l'anarchie renferme
dans son sein tous les genres de despotisme . Quel
nom donner à la conduite d'un roi qui trahit ses
propres ministres , et qui , pour détourner leurs
soupçons , sert leurs vengeances contre des hommes
dévoués dont il est le complice , et dont toute la
faute est de lui avoir trop bien obéi ? Est-on à la
cour de France ou à celle de Claude ? Qu'est devenue
la dignité royale , et comment veut- on que
les sujets la reconnaissent dans cet état d'abaissement
? Si le comte de Broglie , las de se prêter à
toutes les complaisances d'un courtisan du 18.°
siécle , avait , au moment de l'accusation portée
contre lui , repris enfin le langage d'un chevalier
des anciens temps ( ce qui convenait mieux à son
nom ) , il aurait dit à Louis XV : « Sire , vous me
«< demandez pourquoi la France perd de jour en
jour sa considération et son influence . Mais ce
<«< qui se passe aujourd'hui entre vous et moi ,
<<< doit vous le dire assez . Quand le maître est
<< sans énergie , le gouvernement peut- il en avoir?
« Montrez - nous encore la grande ame de ce
<< Louis XIV , qui fut votre bisaïeul : qu'on re-
<< trouve au milieu de votre cour la majesté de
<<< la sienne , et les destinées de la France se relèveront
avec le caractère du monarque . » Ce
langage eût perdu sans doute le comte de Broglie
; mais il l'eût plus honoré que le long ouvrage
écrit sous ses yeux par le Publiciste Favier.
«<
«<
Au reste , le choix du comte de Broglie était
digne d'éloges . Favier possédait dans ce genre des
connaissances très approfondies. C'était un de ces
hommes pénétrants et discrets , qu'on employait
avec utilité dans des commissions furtives ou
subalternes , à la suite des ministres accrédités , soit

VENDÉMIAIRE AN X. 13
pour les épier , soit pour les servir. Aussi , quand
il vivait , j'ai plus entendu louer l'étendue de ses
lumières que la sévérité de ses moeurs . Quoiqu'il
eût beaucoup voyagé , il aimait le repos , et
donnait moins de suite aux affaires qu'aux plaisirs .
Quand un ministre avait besoin d'instructions et
d'idées , il se souvenait de Favier , et l'envoyait
chercher à la hâte ; mais tant que Favier ne man
quait pas d'argent , il était difficile à trouver. Les
asiles qu'il fréquentait le plus alors , n'étaient bien
connus que de la police . Elle donnait souvent son
adresse : on le faisait venir ; on lui proposait quelques
gratifications en échange de ses vues politiques ;
il acceptait volontiers , et rédigeait un excellent
mémoire avant ou après quelque partie de plaisir
qui devait être payée sur les fonds des affaires étrangères.
Les désordres de Favier paraissent d'abord
très- contraires à la prudence et à la gravité diplomatiques
; cependant on ne lui a jamais reproché l'in
discrétion .Plus d'un homme d'état eut les mêmes défauts
, sans danger pour la chose publique . Plusieurs
membres du parlement d'Angleterre vivent ainsi ;
et l'Europe sait bien qu'ils ne sont pas les moins
distingués .
Les longues courses et les nombreux écrits de
Favier ne l'enrichirent point ; car , dans ce genre
et dans beaucoup d'autres , le fruit du travail n'est
point pour celui qui l'exécute , mais pour celui
qui le commande . L'habileté reste ordinairement
pauvre et obscure la fortune et les honneurs sont
pour l'oisiveté puissante . Il mourut avant la révolution
il l'eût sans doute aimée , car il se
plaignait amèrement des ministres qu'il avait bien
servis , et qui l'avaient , dit-on , mal payé , selon
Pusage . Quoi qu'il en soit , ses Considérations sur
:
14 MERCURE DE FRANCE ,
les divers états de l'Europe sont un monument
très-précieux. Il n'en existait qu'une seule copie ,
dont Louis XVI était dépositaire . On l'a retrouvée
dans son cabinet . Chacun de ces mémoires offre
des faits curieux , des détails instructifs et des idées
utiles tous , réunis , font très bien connaître la
situation de l'Europe , au moment où ils furent
commencés. Mais combien l'Europe a changé
depuis cette époque ! Les bassins de cette fameuse
balance dont la main de Favier cherchait a raffermir
l'équilibre , sont brisés pour jamais . Les oracles
de l'ancienne diplomatie ont été contraints de
se taire , et malheur à ceux qui ont eu l'imprudence
de parler ! le soir même à démenti leurs prédictions
du matin . Regardez tous ces professeurs allemands
qui feuilletaient jour et nuit le traité de Westphalie,
pour y chercher les droits des puissances germaniques.
Il sont perdu leur chaire et leur importance ; et,
dans toutes ces vieilles universités de droit public, les
docteurs s'étonnent d'être inutiles. Plusieurs morceaux
de ces mémoires peuvent pourtant être médités
avec fruit dans les circonstances actuelles.
Un esprit comme celui de Favier, devait avoir des
aperçus élevés et faits pour tous les temps . Tel
est par exemple ce passage sur l'Angleterre.
"C
"
་ ་
«
Le parlement , le ministère n'est pas ébloui comme
« le peuple , d'un enchaînement de prospérités passagères
, de l'étendue immense des colonies , des conquêtes
en Amérique , ni de la multiplication des
millions sterling en papier dans la circulation inté-
" rieure. L'administration éclairée laisse subsister
dans l'esprit du peuple la confiance aveugle , la présomption
brutale . Elle sait que , pour lui , il n'y a
point de milieu entre l'ivresse et l'abattement ; elle
u
VENDÉMIAIRE AN X. 15
"
"
"
"
*
"
montre en public la plus grande fierté , la sécu
rité la plus profonde ; mais dans le silence du ca-
" binet , elle apprécie à froid la fortune idéale , les
☐ ressources factices et les moyens forcés qui soutiennent
« encore l'édifice de cette puissance . Elle sent la disproportion
, la disjonction des pièces dont il est composé
, leur tendance naturelle à l'ébranlement , à la
dissolution , les mouvements convulsifs de l'Irlande ,
« le danger prochain et inévitable d'une scission entre
« les colonies et la métropole , le péril imminent d'une
banqueroute , et cependant la nécessité d'augmenter
la dette ... Tous les succès de l'Angleterre ne peuvent
« détruire un sentiment de terreur, dès qu'elle sera attaquée
dans ses propres foyers .... C'est donc pour ne
" pas voir Annibal à ses portes , qu'elle veut et doit nous
couper l'unique chemin qui peut nous y conduire ,
« la mer , toujours fermée à toute nation qui , avec
des ports et des côtes , n'a pas des flottes formida-
« bles. En un mot , c'est la crainte qui rend aujour
d'hui l'Angleterre si haute et si fière à l'égard de
- la France ; mais c'est une crainte réfléchie , calculée
« et qui fait saisir au plus faible , tous les avantages
« que lui laisse la négligence du plus fort.
"
"
"
"
On voit que Favier ne partageait point cette
funeste manie de quelques écrivains sans horneur
, qui ne rougissaient point d'abaisser la France
devant l'orgueil de l'Angleterre. Les folies anglaises
devaient en préparer de plus dangereuses , et loin
de les réprimer , l'indulgence et même l'exemple du
trône , semblaient en favoriser l'excès . Des courtisans
chargés de faveurs , et même des hommes d'état
honorés de la confiance du monarque , se laissaient
aller à cette frénésie universelle . On vantait sans
cesse , jusqu'aux pieds des statues de Louis XIV et
16 MERCURE DE FRANCE ,
dans son palais, une nation de marchands qui , depuis
un siècle , outrageait la gloire de ce grand roi , et,
peu à peu le mauvais goût des modes insulaires
chassait du Palais - Royal , et même de Versailles ,
toutes les graces des moeurs et de l'esprit français..
C'était-là une grande maladie de l'état , et Favier ,
semble l'avoir entrevue .
On a joint à son ouvrage deux mémoires de
M. de Vergennes . Ils montrent le jugement solide ,
de ce ministre , et justifient sa réputation poli- ,
tique. On est fàché que le philanthrope Turgot ne,
montre pas tant de sagesse dans deux rapports
sur les colonies , qui sont imprimés à la fin du,
troisième volanie . On y découvre le germe de
ces opinions destructives qui furent adoptées par
Brissot , au commencement de la révolution , et
qui produisirent enfin, à la tribune , ce beau mouvement
oratoire , périssent les colonies , plutôt
qu'un principe ! L'Amérique , sanglante et désolée
, a payé cher ce trait d'éloquence . M. de
Vergennes n'eut qu'un esprit droit et juste , et
son ministère sera célèbre . M. Turgot eut des
qualités plus brillantes avec des intentions pures , et
cependant son ministère a fait plus de bruit qu'il
n'a conservé d'estime , parce que l'esprit de secte
infectait ses meilleures idées , et que l'inflexibilité
de ses principes ne lui permettait pas de les accommoder
aux lieux , aux hommes et aux temps.
L.
}
1
VENDÉMIAIRE AN X. 17
SATIRES D'HORACE , traduites en vers , par
PIERRE DARU.
DANS le beau siécle de la littérature française , les
traductions furent généralement abandonnées à des écrivains
médiocres. Ceux qui pouvaient ambitionner une
gloire indépendante , et lutter contre les plus beaux
génies de Rome et de la Grèce , dédaignerent - ils ce
travail toujours ingrat , dans lequel les succès sont nécessairement
au dessous des talents ? ou bien ces grands
maîtres qui connaissaient profondément la langue et les
Ouvrages des anciens , et qui en ont fait tant de fois
des imitations heureuses , jugèrent - ils impossible de
conserver , dans des copies serviles , le caractère , la
couleur et la grace des originaux ? Je ne discuterai
point ces deux questions ; mais il est juste d'observer
que , dans le siécle qui vient de finir , on a mieux apprécié
le mérite et l'utilité de ce genre de travail : une
opinion plus générale et plus éclairée a permis de con
sacrer à la traduction des talents qui pouvaient aspirer
par eux - mêmes à la plus haute renommée. Nous y avons
gagné de mieux connaître les anciens , et de pouvoir
opposer quelques ouvrages du même genre aux traductions
dont Pope , Dryden et d'autres hommes célèbres
ont enrichi la littérature d'un peuple rival : presque
tous les historiens et les orateurs de l'antiquité ont
trouvé parmi nous des interprètes dignes d'eux ; quelques-
uns, tels que Suétone, ont eu le dangereux avantage
d'être traduits par des hommes fort supérieurs à eux.
Tacite , dont le génie original et profond avoit résisté
à deux célèbres écrivains de notre âge , J. J. Rousseau
et d'Alembert a cédé aux longs efforts et aux études
constantes de M. Bureau- de - Lamalle. Mais les poètes
anciens ont été moins heureux. Virgile est le seul qui
6.
FRA
.
18
MERCURE DE FRANCE ,
1
doive entendre la langue de son traducteur , puisque
Laharpe a cessé trop tôt de prêter la sienne à l'auteur
de la Pharsale.
Sans vouloir affaiblir l'estime que mérite leur travail
, je ne cite point ici , parmi les traducteurs des
poètes , ceux qui les ont fait parler en prose : nous leur
devons des ouvrages , plus ou moins recommandables ,
par l'explication du texte ou par l'élégance du style . Mais
Ja prose la plus nombreuse est encore si loin de l'harmonie
poétique , qu'elle peut à peine en donner une
idée. Le rhythme , l'inversion , l'ellipse , toutes les figures
hardies qui font souvent le charme des vers , au lieu
d'avoir la même beauté dans la prose , y sont quelquefois
de véritables défauts : les anciens ne connaissaient
pas ce langage mixte que nous avons très- bien caractérisé
par l'expression bizarre de prose poétique ; et
'c'est un des motifs qui ont déterminé nos littérateurs
les plus judicieux à prononcer , contre les prétentions
de la médiocrité jalouse , qu'il fallait traduire en vers
les poètes de l'antiquité.
L'écrivain le plus spirituel de la cour d'Auguste ,
Horace , l'ami du bon sens ,
Philosophe sans verbiage.?
Et poète sans fade eucens.
Horace , dis -je , dont presque tous les vers sont une
pensée , mais dont presque toutes les pensées sont revétues
d'une expression pittoresque , n'a pas moins à
perdre qu'un autre poète , dans la langue timide des
prosateurs. L'extrême justesse de ses préceptes les a
rendus communs dans toutes les langues et chez toutes
les nations une raison saine une connaissance médiocre
du latin suffisent , en général , pour l'entendre
et pour l'expliquer ; mais il faudrait le talent le plus
rare pour conserver à l'auteur sa physionomie origi-
>
t
VENDÉMIAIRE AN X. 19
nale , et , à son style , ces formes si variées , ces tours
à la fois si faciles et si harmonieux qui l'ont placé à côté de
Virgile , dans l'opinion de tous les siécles polis , comme
dans la faveur du second des Césars . Aussi , je ne con<
nais aucun poète qui présente plus de difficultés pour
une traduction en vers.
Ces difficultés n'ont pas arrêté le C. Daru , jeune écrivain
, qui , dans ses premiers essais et dans plusieurs pièces
originales , a déja fait remarquer aux connaisseurs du
talent pour la versification , de l'esprit , du goût ,
l'attachement aux bons principes et l'étude des vrais
modèles.
Sa traduction des Odes , des Epitres et de l'Art poétique
d'Horace , quoiqu'elle laissât beaucoup à desirer ,
fut accueillie favorablement par le public. On accordera
sans doute le même intérêt et la même indulgence
à la traduction des Satires , par laquelle il compléte
aujourd'hui l'ouvrage important qu'il avait entrepris.
Je ne sais pas , au reste , si l'on adoptera généralement
l'opinion du C. Daru , qui paraît persuadé dans sa
préface , que , de toutes les poésies de son auteur , les
satires étaient les plus difficiles à traduire. Il me semble
que ses odes présentent alternativement plus de douceur
et d'élévation , plus d'élégance et de majesté , plus d'images
et d'harmonie ; et que cet heureux mélange de
tous les tons , cette alliance si rare de la mollesse et de la
force , de la grandeur et de la grace , sont plus difficiles
à conserver dans une traduction , que la finesse
l'enjouement et la raison piquante qui règnent dans ses
satires . Mais , dans les unes et dans les autres , un style
également pur , également sage , également analogue
au sujet , un choix toujours exquis des mots les plus
harmonieux , combinés par le goût le plus savant et
l'oreille la plus poétique , voilà ce qui caractérise Horace.
Et ce mérite prodigieux qui , seul , distingue les grands
2
7
20 MERCURE DE FRANCE ,
1
poètes des versificateurs vulgaires , n'est pas toujours ,
je l'avoue à regret , le mérite du nouveau traducteur .
Une critique raisonnée , et même sévère , n'est qu'un
hommage de l'estime pour l'écrivain dont le talent peut
et doit se perfectionner . Le C. Daru ne saurait méconnaître
le motif qui m'a dicté quelques observations,
sur son ouvrage. Je me plais à reconnaître d'avance
que , tout imparfait qu'il est , cet ouvrage annonce dans
son auteur , le goût des bonnes études , avec un caractère
d'esprit et de talent , devenu plus rare aujourd'hui
le talent même. Le C. Daru justifiera sans peine
cette opinion , qui m'a paru celle de tous les juges
éclairés . C'est à moi de justifier mes reproches , -par
quelques citations .
que
Tout le monde connaît le début de la première satire
d'Horace :
Quifit , Mæcenas , ut nemo , quam sibi sortem
Seu ratio dederit , seu førs objecerit , illâ
Contentus vivat , landet diversa sequentes?
Ofortunati mercatores ! gravis annis
Miles ait , multo jam fractus membra labore.
Contra , mercator , navim jactantibus austris ,
Militia est potior , quid enim ? Concurritur : horæ
Momento cita mors venit , aut victoria læta , etc.
Voici la traduction du C. Daru.
Mécontent de son sort , de desirs tourmenté ,
Chacun maudit la place où les Dieux l'ont jeté.
Que n'étais- je marchand ! dit ce vieux militaire ,
Qui va , d'un pied boiteux , regagner sa chaumière ;
Qu'un guerrier est heureux ! s'écrie avec douleur ,
Ce marchand menacé par Neptune en fureur ;
Il se bat ; on le tue , il expire avec gloire ;
On le mauque ; il triomphe , et chante sa victoire , etc.
Il me semble que ces vers , un peu faiblement tournés,
VENDÉMIAIRE AN X. 21
-

4
rendent assez bien le fonds des idées d'Horace , mais
qu'on y chercherait vainement les formes de son style
et la vigueur de son pinceau. La place où les Dieux
Pont jeté , n'exprime qu'imparfaitement la deuble intention
du poète , qui , par ces mots , quam sibi sortem
seu ratio dederit , seu fors objecerit , indique les places où
le sort nousjette , comme celles que notre raison chois't ,
et peint avec plus d'énergie l'inquiétude active de l'esprit
humain et l'inconstance de ses desirs. Le soldat
qui , d'un pied boiteux , regagne sa chaumière , est bien
faible à côté de Multo jam fractuș membra labore , et
présente une image différente . Enfin , cet hémistiche
sec et commun de Neptune en fureur , ne fait pas même
soupçonner l'harmonie imitative de navim jactantibus
austris. Horace commence par une apostrophe et par
une interrogation qui donnent au style un mouvement
plus rapide , et qui peignent déja l'incertitude et l'agitation
. Le traducteur y substitue une phrase positive ,
qui ne produit aucun effet. O fortunati mercatores ! s'écrie
le guerrier , dans les vers latins . On entend le cri
d'une ame , tourmentée d'inquiétude et de jalousie.-
Que n'étais -je marchand ! dit le traducteur français ; et
ce voeu stérile annonce à peine quelques regrets. -Cette
différence entre l'original et la copie est malheureusement
beaucoup trop fréquente .
-
Voyez cette fable ingénieuse du rat de ville et du rat
des champs , ( liv . II , sat . VI ) , que l'inimitable La
Fontaine a lui - même imitée , avec moins de grace et
de bonheur ( il faut l'avouer ) que celles d'Esope et de
Phoedre.
ཏ་ཨིན་
Olim
Rusticus urbanum murem mus paupere fertur
Accepisse cavo , veterem vetus hospes amicum ,
Asper et attentus quæsitis , ut tamen arctum
Solveret hospitiis animum.
22 MERCURE DE FRANCE ,
Le C. Daru traduit :
...Jadis ,
Rat de champs , rat de ville étaient deux vieux amis,
Dans son trou , le premier invita son compère.
C'était un rat fort pauvre , à lui - même sévère ,
Ménager ; mais sachant , dans les occasions ,
Faire un peu de dépense , et jusqu'à des façons.
Ce style est celui de l'apologue ; mais Horace ne
parle point de ces façons , qui présentent encore une
idée différente de la sienne : invita dans son trou , pour
accepisse cavo paupere , me semble d'une simplicité
presque grossière ; et le vers , Rat de champs , rat de
ville , étaient deux vieux amis , n'a point l'élégance
de ce rapprochement , veterem vetus hospes amicum. On
chercherait en vain , dans tout le reste du récit français ,
la finesse de tour et d'expression qui rend le latin si
remarquable . Mais il y a des vers qui , sans offrir une
traduction fidelle , ont le mérite d'être fort bien tournés ,
comme ceux - ci sur le rat de ville .
Effleurant chaque mets , sa fierté dédaigneuse
Les laissait retomber d'une dent paresseuse .
'Horace dit :
Tangentis malè singula dente superbo.
La neuvième satire du premier livre , Tham forte via
sacra , est celle que le C. Daru me paraît avoir traduite
avec le plus de succès ; il était difficile de mieux conserver
la rapidité du dialogue et la vivacité de l'expression
:
« A propos , vous avez un secret à me dire ,
N'est-il pas vrai , Fuscus ? Oui , dit-il , je le crois ;
Mais nous ne pouvons pas en parler cette fois.
C'est fête chez les Juifs . Pourriez - vous , sans scrupule ,
Dans un jour aussi saint .... ? Je suis un incrédule.-
*
1
VENDÉMIAIRE AN XX.. 23
Moi , dit-il , je suis peuple ; il faut bien m'excuser ,
J'aime les Juifs et crains de les scandaliser.
Jour fatal ! Le cruel ! il fuit quand on m'égorge ,
Et me laisse en riaut le couteau sur la gorge.
J'aime les Juifs , est un trait plaisant , qui n'est pas
dans le latin . Si le C. Daru avait fait sur les autres satyres
des efforts aussi heureux que sur celle- ci , sa traduction
lui garantirait un rang distingué parmi nos
littérateurs les plus utiles . Il est déja placé parmi ceux
qui donnent les espérances les plus flatteuses .
A la suite des satires d'Horace , le C. Daru a placé
la dixième de Juvénal , intitulée les Voeux. C'est la
plus fameuse et la plus propre , comme l'observe fort
bien le traducteur , à donner une idée des beautés et
des défauts ordinaires de l'auteur. Cet essai de traduc-
' tion , qui n'est pas le moins digne d'éloges , est précédé
d'un aveu plein de franchise et de modestie. « Il ne
" serait pas juste , dit le C. Daru , de juger le style
de Juvénal , et surtout celui d'Horace , d'après le mien ,
Mais en lisant une traduction de ces deux poètes ,
faite par le même homme , avec le même soin
quoique ce ne soit pas avec le même plaisir , on
pourra comparer la justesse , la force , la finesse
", de leur esprit ; et je serai flatté que les gens de
goût devinent quel est celui à qui je donne la préférence.
"
.
"
u
"
«<
"
la,
Je ne crois pas qu'on soit fort embarrassé pour deviner
; le C. Daru a des titres qui ne permettent pas de
méconnaître ses principes et son goût .
Ce n'est pas tout d'étre méchant , ilfaut encore êtregai ,
disait Voltaire , en parlant des satiriques. Et voilà pour
quoi les déclamations éloquentes de Juvénal sont restées
bien au dessous des leçons ingénieuses et de la piquante
ironie d'Horace . Mais ce Juvénal , qui ne respecta pas
24 MERCURE DE FRANCE ,
1
toujours les bornes posées par la décence , et qui , suivant
l'expression de Boileau ,
Poussa jusqu'à l'excès sa mordante hyperbole ,
n'en avait pas moins un talent très - original et très-vigoureux
, qui ne permet pas même l'idée d'un rapprochement
avec ces écrivains obscurs , qui s'imaginent
l'avoir pris pour modèle . La verve de Juvénal n'est pas
le délire de l'envie et de la méchanceté. Il n'y a pas plus
de ressemblance entre les principes qu'entre les talents
Juvénal attaqua presque toujours des coupables flétris
par la haine publique. Il n'eut point l'odieuse folie de
changer le malheur en crime , et de reprocher aux proscrits
les coups honorables dont les tyrans de Rome les
avaient frappés . Ces infamies étaient réservées à notre
siécle. C'est parmi nous que les satires sont devenues des
libelles diffamatoires , où l'on pourrait , au besoin , trouver
des actes d'accusation contre les citoyens traduits
devant les tribunaux révolutionnaires , ou devant ces
commissions instituées par les cinq hommes dont le 18
brumaire a délivré la France et l'humanité . Or , si les
honnêtes gens de Rome trouvèrent tout simple que Juvénal
, pour prix de ses fureurs , fût relégué aux frontières
de la Nubie , sous le tropique du Cancer , s'étonnerait
- on qu'à Paris , une prudence tres - naturelle fît
fermer aux satiriques modernes toutes les maisons où
l'on redoute les delateurs ?
1
1
4
E.
1
VENDÉMIAIRE AN X. 25
.
NEOLOGIE , ou Vocabulaire de mots nouveaux
, à renouveler , ou pris dans des ассер-
tions nouvelles , par J. P. MERCIER , membre
de l'Institut national de France ; 2 vol . in-8.°
Chez Maradan , rue Pavée- Saint - André - des-
Arcs , n.º 16. Prix , 9 fr. , et 11 fr . par la poste.
An IX ( 1801 )..
It ne faut plus s'inquiéter de la pauvreté de la langue
française . De grands écrivains nous ont fatigués de leurs
plaintes à ce sujet . M. de Voltaire les a portées plus loin
que personne , et ne s'est pas borné à déplorer l'indigence
et le dénuement de notre langue , il a accusé son
caractère ; et l'a appelée une gueuse fière , à qui ilfaut
faire l'aumône malgré elle.
1
Voilà que , malgré elle , il vient de lui arriver un grand
secours ; c'est la néologie du C. Mercier , qui nous met
dans l'abondance pour longtemps , en nous procurant ,
outre une préface de soixante - seize , pages , pleine de
pensées fécondatrices , une collection de mots nouveaux,
àrenouveler ou pris dans des acceptions nouvelles . On
peut l'évaluer , par un calcul modéré , à plus de trois
mille. Le C. Mercier assure qu'ils seront bientôt suivis
d'un grand nombre d'autres ; et , si la richesse continue
à s'accroître dans cette proportion , nous ferons bientôt
la nique aux Allemands , lorsqu'ils viendront nous ċataloguer
leurs vingt- huit mille mots .
Ce ne sont pas seulement des nouveautés que l'enrichisseur
écrivain nous présente , ce sont des neuvetés ,
c'est-à- dire , des choses que nous possédions déja , et dont
nous restions privés , parce que l'étroitesse de notre
génie s'abstenait d'en faire usage , de même que , dans
le temps de la sans -culotterie , de pauvres aristocrates
26 MERCURE DE FRANCE ,
honteux laissaient de bons habits neufs dans l'armoire ,
sans oser les étrenner. C'était une richesse morte , qui
attendait un ressusciteur , et le C. Mercier l'est du même
droit et par la même puissance qu'il est créateur .
"
"
Les nouveautés sont de lui , et elles sont nombreuses ;
les neuvetés le sont moins , mais l'auteur en nous les
faisant retrouver , a soin de nous apprendre à qui nous
les devions . Ingrats que nous sommes ! qui vivions dans
l'oubliance de nos bienfaicteurs et de leurs bienfaits ,
nous ne savions pas que nous devions le mot oborier au
C. Rétif, et le mot déjouir au C. Moussard , et lafrancisation
à Louis Verdure et une foule d'heureusetés.
pareilles, à la plume libérale des Bonneville , des Saint-
Aure , des Paganel , du docteur Sacraton , d'Urbain-
Domergue, de La Bouche-de- Fer , de Pio , Manuel , etc.,
etc. , etc. , tous hommes verveux , qui , depuis vingt- cinq
ans , semblent s'être phalangés pour combattre la timidité
puristique. En vain les abécédaires , l'étouffeur Laharpe
, les sermoneurs du Mercure , et la légion des
feuillistes , en vain toute cette race zoilisante s'est obstinée
à perpétuer l'indigence antique de ce qu'elle appelait
les modèles , la résolution était prise d'éléémosiner
la gueuse fière , et de lui remplir ses poches , afin
qu'elle ne manquât plus sans cesse au besoin . Ce projet
a eu le même effet qu'une souscription par laquelle une
multitude de petits dons imperceptibles s'élève à une
somme considérable ; et , par un miracle lent , mais que
le livre nouveau de J. P. Mercier active merveilleusement
, il se trouve , en dernier résultat , que l'indigence
a enfanté la richesse . Plaignons nos pères qui n'étaient
riches que de génie ; nous allons être riches de trois mille,
et bientôt de six et de , quinze mille mots ; car la libéralité
de tous les pauvres , excitée par les exemples que
cite l'illustre néologueur , va s'épancher sans mesure ,
et ce seraun profluve de bienfaits , qui ne s'arrêtera plus. 1
VENDÉMIAIRE AN X. 27
On a toujours admiré l'inclination des pauvres à donner.
Franklin soupçonne qu'il y a un peu de vanité dans
leur fait . Le jour , dit - il , que j'entrai à Boston pour y
commencer ma fortune , en devenant garçon imprimeur,
je n'avais que deux pennys dans ma poche. Un pauvre
s'étant présenté , je lui donnai un penny , et j'avoue qu'il
entrait dans cette belle action plus d'ostentation que
de charité. C'est à peu près ainsi que beaucoup de gens ,
n'étant pas en état d'écrire trois phrases avec sens et
pureté , nous faisaient néanmoins l'aumône de quelque
mot inéprouvé , surtout de quelque négatif ( car c'est , en
ce genre , ce qui est plus facile ) ; puis , ils s'enhardissaient
, se faisaient fabricateurs de vocables les mieux
vocablés qu'il se puisse ; puis se félicitaient avec J. P.
Mercier , et chantaient en refrain avec lui : Je suis néologue
, moi , je suis néologue.
O chers néologues ! je confesse que j'ai été votre confrère
dans une langue que je ne savais guère mieux que
la plupart d'entre vous ne savent le français . Etant à Londres
il y a quelques trente ans , avec une très - faible pro.
vision de mots anglais , et forcé d'en faire usage , je
suppléai à la provision , en néologuant ou néologuisant ,
et je forgeai quelques arrangements de mots qui assurément
n'étaient pas dans les exemples cités par Johnston ,
quoique son dictionnaire soit très complet , attendu
qu'il l'a fait tout seul , comme Charles Pougens fera le
sien , d'ici à l'an 2440 , c'est - à- dire, avant 639 ans . De bons
Anglais qui m'écoutaient , trouvaient que je m'estrivais
assez bien , et que j'énergisais très - plaisamment leur
langue.
-
Voilà ce que c'est d'être hardi . Les gens qui savent ,
sont les seuls qui craignent . Cicéron était timide à inventer
des mots pour la langue romaine. Il les emprun
tait du grec ( qui était très - connu à Rome ) , et avertissait
ses compatriotes de leur indigence , par la nécessité de
l'emprunt ; mais il était très-réservé à férger un mot la28
MERCURE DE FRANCE , /
tin , et il n'osait dire indolentia , medietates , declamitans ,
sans s'excuser en quelque sorte , sans employer quelqu'un
de ces adoucissements que remarque Quintilien', ut ita
dicam , scilicet dicere , quodammodo , permitte mihi sic . '
Fabriquer un mot , semblait une chose hasardeuse ( quidi
periculosum).Oh ! les pauvres gens , que ces grands hom.
mes ! Encore une fois , ils n'étaient riches que de génie.
Ronsard voulut l'être de mots , et le C. Mercier ne lui
refusera pas l'honneur d'avoir été , comme lui , un trèsindubitant
néologue . Ce fut lui qui nous parla du soleil
perruqué de lumière , et qui , voulant déplorer la briéveté
de la vie des princes de la maison de Valois , s'écriait :
.Je dirais le sang valésien ,
Dyspotime, oximore , oligochronien ..
Tout cela venait du grec en droite ligne , et n'a pu obtenir
la francisation . Il n'y a peut- être qu'un seul mot
que nous lui devons , et on ignore communément qu'il
en est l'inventeur ; c'est lui qui a fait ode. Ille déclare
lui-même dans une préface : Et osai le premier des nôtres
enrichir ma langue de ce nom ode. Mais où sont un millier
d'autres mots qu'il a forgés , ou que forgèrent , à
son exemple , du Bellay , Dubartas , et tant d'autres ?
Que sont devenus , dans le siécle suivant , ceux que hasardait
Menage ? Car il s'en mêlait aussi , et ce métier
a été essayé plus souvent qu'on ne croit. Il créait des
mots , et ensuite il les citait comme ayant eu l'honneur
d'être employés par lui : J'ai dit dans mon Eglogue pour
la reine de Suède ; j'ai dit dans mon Oiseleur ; je me
suis servi de ce mot dans mon Jardinier , et j'ai été plus
hardi que M. Chapelain , qui n'a osé s'en servir dans sa
Pucelle , etc. Il me semble qu'il parle de ses créations ,
à peu près comme M. Mercier parle des siennes. Mais
voyez ce qui en advint . Ce sot siécle dix -septième , ou
de Louis - le-Grand , se moqua de M. Menage , et le traita
d'homme vain et présomptueux. Grande injustice assu-
I
VENDÉMIAIRE AN X. 29
rément ! dit le malheureux néologue. « Véritablement ,
"
si j'avais fait signifier à messieurs de l'Académie fran
çaise que j'ai enrichi notre langue de tel ou tel mot,
« et qu'ils ayent à se servir de ce mot dans leurs écrits ,
. et à le mettre dans leur dictionnaire , ce serait non-
- seulement une grande vanité , mais une grande im-
- pertinence. »

Le lecteur remarquera sans doute quelle était la différence
de ces temps - là aux nôtres. Le courage d'un
néologue n'allait pas plus loin , et l'on pliait devant l'autorité
de défunte Académie. Aujourd'hui on la brave ,
1.° parce qu'elle est défunte , et de plus , parce qu'on
affronte tout ; et qu'on se déclare créateur , autocrate ,
DESPOTE ( c'est le titre formel qu'a pris M. Mercier ) .
Il est despote , vous dis - je ; il veut que personne n'en
doute , et que tout cède à son omnipotence. D'ailleurs ,
il s'est bien persuadé , dit- il , que
C'est par timidité que l'on perd les états.
Or, il n'a point de timidité : il est irrétrograde , quand
une fois sa volonté est émise ; il est invulnérable , quand
on le pistoletterait ; il est intuable , quand on le percerait
à jour au beau milieu de la poitrine. Il l'a répété
ces jours derniers dans un journal : Je suis intuable ,
a - t - il dit ; et , par conséquent , ce même journal
avait tort de le dire occis. Hélas ! tout Paris était déja
enfunesté de cette nouvelle , et l'on disait : Comment est
tombé celui qui a dépouillé de leur gloire et le tendie
Racine , et le grand calculateur Newton , et les plus
fameux peintres de France et d'Italie , et même le chantre
harmonieux des belles nuits de mai , la plaintive Philomèle
* , et qui va incessamment foudroyer l'astronome
* Lisez l'art . Rossignoles dans la néologie de J. P. Mercier.
Qu y verra qu'il n'aime pas plus le chant du rossignol que
les vers de Racine .
30 MERCURE DE FRANCE ,
Copernic , et donner ensuite sa Platopodologie , ou Traité
de la connaissance de l'homme par l'inspection de son
pied ?
C'est surtout en Allemagne que cette perte sera sentie,
si tant est qu'il faille un jour s'y résoudre , et si ce grand
homme est tuable au temps et à la vieillesse . En Allemagne
, dis - je , habite proprement le génie ; le génie
inventeur , le génie qui ne craint rien , qui s'affranchit
de tout , qui méprise les abécédaires dits académiciens
et érudits , et les déclare une troupe inepte et calcable ;
le génie barde , le génie klopstokique , le génie kantzien .
Tous les partisans de Kant sont déja prévenus que Herr
Mercier est des leurs , et , par conséquent , il sont tous
admiromanes passionnés de Herr Mercier. Oh ! que la
nouvelle de cette mort aurait retenti douloureusement ,
répétée par tous les échos de la Forêt noire , jusqu'aux
rivages de la Baltique !
Les bons juges allemands ne blâment , dans M. Mercier
, qu'un seul petit défaut , qui nous paraît , à nous
autres Français , vraiment imperceptible : on sera surpris
de l'apprendre ; et , pour le bien concevoir , il faut
écouter lepetit récit qui nous a été fait par un Français
très -véridique.
Il voyageait vers le 60.º degré . Dans ces contrées glacées
, il rencontra un professeur allemand , empaqueté
de ses fourrures, qui suait à grosses gouttes , en translatant
en son idiôme un chef- d'oeuvre d'un écrivain français.
Quel est , dit le voyageur , l'heureux auteur pour
qui vous daignez faire tant d'efforts ? Je ne les plains
point ; c'est pour le plus grand de vos écrivains. Vous
devinez pour qui . — Montesquieu , peut -être ? Vous
n'y êtes pas .
-
-
Voltaire ? >>
alice
Oh ! nenni . Racine ?
Eh! fi ! vous vous éloignez toujours davantage. Allons ,
allons , cher homme , il faut vous le dire : je traduis
Mein-Herr Mercier. C'est sans difficulté le plus grand
1
VENDÉMIAIRE AN X. 31
C
génie qu'ait parturie la France ; il n'a qu'un seul défaut ,
e'est celui des Français , il est incurable : c'est qu'il sacrifie
trop souvent aux Graces.
Qui s'en serait douté ? B. V.
ABRÉGÉ de l'Histoire d'Angleterre , depuis
l'invasion de Jules- Cesar , jusqu'à l'expédition
d'Egypte par les Français ; et le combat
naval d'Aboukir , par GOLDSMITH ,
auteur du Vicaire de Vakefield , de l'Abrégé
de l'Histoire romaine et de la Grèce , etc. , etc.
2 vol in- 12 de 750 pages , et ornés de 36 portraits
, gravés en taille- douce ; traduit de l'anglais
sur la dernière édition . Prix , 5 fr . pour
Paris , et 7 fr . franc de port ; papier vélin , 10
fr . , et 12 fr . franc de port . A Paris , chez Dentu ,
imprimeur- libraire , palais du Tribunat , galerie
de bois , n.º 240 * .
Il y aura peu d'auteurs anglais plus naturalisés parmi
nous que Goldsmith . C'est dans son roman du Vicaire ,
* Nous avons annoncé dans ce journal l'Abrégé de
l'Histoire Romaine du même auteur , avec le texte anglais
des lettres sur l'Histoire d'Angleterre , publiées sous sou
nom et sous le titre de History of England in a series of
letters from a nobleman to his son , 2 vol. Chez les frères
Levrault , quai Malaquais.
Cette nouvelle édition des lettres sur l'Angleterre , plus
agréable et plus correcte que les précédentes , est augmentée
de deux lettres biographiques sur les historiens anglais ,
anciens et modernes.
Ces deux lettres sont en effet de Goldsmith . Mais l'ouvrage
entier n'est pas de lui , et est jugé depuis longtemps.
On y a reconnu de la méthode , de l'impartialité autant
qu'on en peut attendre d'un Anglais , et une élocution
32 MERCURE DE FRANCE ,
production vraiment remarquable par un mélange heureux
de sensibilité et de plaisanterie , que l'on commence
à étudier sa langue . Nos jeunes gens aiment à
traduire ou à imiter la charmante romance de l'Hermite.
Enfin , c'est le Village abandonné qui a fourni à
l'auteur de l'Homme des champs , le portrait de cè
curé qui
« Enseigne la vertu , reçoit l'homme au berceau ,
« Le conduit dans la vie , et le suit au tombeau . »
1
Et la plupart des traits de ce grand magister qui •
<< Sait , le fait est sûr , lire , écrire , compter ,
« Sait instruire à l'école , au lutrin sait chanter ,
« Connaît les lunaisons , prophétise l'orage ,
« Et même du latin eut jadis quelque usage. »
'n'a
Son Abrégé de l'Histoire romaine , regardé comme
classique en Angleterre , où il a eu douze éditions ,
pas été moins bien accueilli parmi nous .
L'Abrégé de l'Histoire d'Angleterre méritait aussi
d'être plus répandu en France , puisque notre histoire
a des rapports si intimes et si fréquents avec celle
d'Angleterre . Le succès de la traduction de l'Histoire
romaine est donc d'un heureux présage pour le traducteur
de l'Histoire d'Angleterre.
noble et facile , qui unit quelquefois les agréments du
geure épistolaire à la gravité de l'histoire. Mais on n'a
pas remarqué que cet auteur anonyme , a copié servilemeut
des passages entiers de l'Essai sur les moeurs , de
Voltaire . Plusieurs pages de ces lettres n'en sont qu'une
traduction élégante et fidelle . Il laisse aussi échapper quelquefois
ces sentences historiques qui caractérisent la manière
de Voltaire , et dont la plupart lui appartiennent en
effet. En général , il a beaucoup puisé à cette source sans
l'indiquer. On eu peut dire autant de beaucoup d'historiens
modernes de cette nation .
REP.FRA
.
SEINE
Acent
5
VENDEMIAIRE AN X.
Goldsmith possédait ce talent assez rare , qui consiste
ne dire ni trop , ni trop peu , à éviter la sécheresse ;
et , en s'interdisant les détails , à choisir parmi tant de
faits et d'événements ceux qui sout dignes de l'histoire ;
du moins il a rempli ces conditions d'un abrégé assez
heureusement , pour le but qu'il s'était proposé ; je veux
pour un ouvrage qui servît à la première éducation ;
ear on trouverait bien du mécompte , si l'on voulait
comparer Goldsmith à notre président Hénaut.
dire
Sa narration , en général , claire , rapide et purement
historique , est quelquefois relevée par des embellissements
, et semée de réflexions judicieuses ; lorsque l'anteur
n'est pas dominé par les préventions, de pays et de
secte. Le traducteur a voulu précautionner ses jeunes
lecteurs contre cet inconvénient , par des notes courtes
placées au bas de la page , et même il aurait dû les
multiplier davantage.
Je choisirai , pour offrir une idée de la manière de
l'auteur , dans les endroits où il s'est permis de donner
un peu d'étendue au récit des faits , celui de l'exécu
tion et de la mort de l'infortunée Marie d'Écosse :
Dès la pointe du jour elle se revêtit elle-même d'une
robe de velours , la seule qu'elle eût réservée pour
« cette fatale cérémonie . Thomas Andrews , sheriff
en second du comté , étant entré dans son apparte-
« ment , lui dit que l'heure était venue , et qu'il allait
la suivre au lieu de l'exécution . Marie lui déclara
qu'elle était prête ; puis ayant dit adieu à ses domestiques
, elle partit , soutenue par deux de ses
gardes , et suivit le shériff d'un air grave et sérieux ,
« mais tranquille , le visage couvert d'un long voile.
de toile , et tenant un crucifix d'ivoire à la main .
Elle passa ensuite dans une autre salle . Les seigneurs
qui devaient être présents à l'exécution , marchaient.
* devant elle , ainsi que le shériff ; et Melvil , grand
"
#
et
*

6 .
3
34
MERCURE DE FRANCE ,

46
་་
"
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་ “
maître de sa maison , lui portait la robe. On ayait
dressé , dans cette pièce , un échafaud qu'on tendit
" en noir. Aussitôt que Marie fut placée , Beale lut
l'ordre. Fletcher , doyen de Péterborough , voulut
« faire à cette princesse une longue exhortation ; mais
elle le pria de s'en épargner la peine , parce qu'elle
était fermement décidée à mourir dans la religion
catholique. La salle était remplie de spectateurs
qui la regardaient avec autant de douleur que de
pitié. Sa beauté , quoique un peu obscurcie par l'âge
"-et l'affliction , perçait au milieu de ses souffrances ,
et la faisait encore remarquer dans ce fatal moment.
Les deux bourreaux se mirent à genoux devant elle ,
pour lui demander pardon . Elle leur dit qu'elle le
« leur accordait , ainsi qu'aux auteurs de sa mort ,
d'aussi bon coeur qu'elle desirait que Dieu lai par-
« donnât à elle -même. Puis elle protesta de nouveau
« de son innocence. Les yeux couverts d'un mouchoir ,
" elle s'étendit elle - même sur l'échafaud , sans mon-
« trer la moindre crainte , ni le plus léger tremble-
- ment ; et pendant qu'elle récitait un pseaume , les
• bourreaux lui tranchèrent la tête ( l'an 1588 ) en
deux coups. "
" ✓
"
Je transcrirai encore cette réflexion de l'auteur , touchant
Henri VIII et ceux qui contribuèrent avec lui
à la réforme en Angleterre. Il me semble qu'on y retrouve
bien le Goldsmith du Vicaire et des poésies .
C'est la même bonhomie : car Goldsmith se montre
assez zélé partisan de la réforme , ce qui ne l'empêche
pas de dire : Henri fut cruel par caractère ; il le fut
en tout et toujours , dans les actes de son gouver-
« nement , dans les controverses de religion et dans
le sein de sa famille. Plusieurs théologiens se sont
" efforcés de le justifier , comme s'il y avait quelque
« connexité entre la réforme et sa conduite . Rien n'est
ti
VENDÉMIA IRE AN X. 35
"
plus absurde que de défendre l'une par l'antre ; ou
« du moins on doit reconnaître que les révolutions les
plus heureuses ont quelquefois été opérées par les
« hommes les plus vicieux.
Nous abrégerons les citations. Elle n'apprendront
rien à ceux qui savent. Elles seraient inutiles pour
ceux qui ne savent pas , puisqu'ils auront recours à
l'ouvrage lui-même.
Du reste , cet abrégé , comme tous les autres , en
dépouillant l'histoire de ses ornements et de ses circonstances
, n'offre plus qu'un grand registre de crimes.
Ce sont-là les résultats de l'histoire. Toutefois on ne
peut s'empêcher d'y reconnaître aussi ce progrès des
lumières qu'amène nécessairement la succession des
âges. Mais si l'on demande pourquoi tants de perfectionnement
et si peu de perfection , je croirais assez
bien répondre en disant que l'homme , doué de la faculté
admirable et indéfinie de tout connaître , n'a pas la
faculté de rien changer , et encore moins lui-même
que tout le reste. Les arts se perfectionnent , les constitutions
s'améliorent ; mais l'homme reste avec toutes
ses passions , et de ce fonds , toujours le même , naissent
des résultats toujours semblables Aussi voyonsnous
, à quelque différence près d'époques ou de circonstances
, les mêmes événements et les mêmes désordres
se répéter d'un bout de l'univers à l'autre.
8
On doit s'attendre que la traduction d'un ouvrage
aussi utile aura bientôt une seconde édition ; nous
invitons le traducteur à en profiter , pour faire disparaître
les incorrections et les inexactitudes qui sans
doute ne peuvent être attribuées qu'à la précipitation
de son travail. Il le doit aux jeunes gens à qui ce
livre est destiné ; il se doit à lui- même d'achever
qu'il a si bien commencé.
M.
36 MERCURE DE FRANCE ,
1
LES Rudiments de l'Histoire , ou Idée générale
et précise des peuples les plus célèbres , tant
anciens que modernes , suivis d'une courte
notice des meilleurs livres , où l'on doit l'étudier
dans tous ses détails ; par Lovis
DOMAIRON, ancien professeur de belleslettres
à l'Ecole militaire de Paris . Paris ,
chez Déterville , rue du Battoir , n.º 16.
Nous voyons tous les jours de nouveaux abrégés d'his
toire , et l'étude de l'histoire n'en est pas plus facile et
plus répandue. Il faut l'attribuer à ces écrivains malheu
areux qui ne savent pas qu'abréger une science ne consiste
pas tant à la présenter sous un moindre volume ,
qu'à donner une bonne méthode pour l'apprendre.
Ce mérite , plus rare et plus difficile , distingue par
ticulierement les Rudiments de l'Histoire. On ne saurait
trop les recommander aux instituteurs et aux élèves .
Les premiers y trouveront une méthode simple et facile
pour classer leurs souvenirs. Les élèves y trouve
-ront un guide sûr et agréable , qui les conduira aux
-sources choisies de l'histoire , en leur iuspirant toujours
-le desir de les connaître ; et , pour cette fois , les Rudi-
-ments auront donné le goût de l'étude.
Le C. Domairon était déja connu avantageusement
par les Principes généraux de belles-lettres , ouvrage
adopté par l'école militaire de Paris . Il complète au-
-jourd'hui les services qu'il a rendus à l'éducation , par
ace nouvel ouvrage , qui , comme il le dit lui-même ,
a des rapports nécessaires avec le premier. C'est ainsi
que les Rollin et les Lebeau , etc. après avoir fourni une
carriere honorable et laborieuse , léguaient leur doctrine
et les fruits de leur expérience , aux enfants de
leurs deles.
1
1
VENDÉMIAIRE AN X. 37
2
L
Les Vies des hommes illustres, de PLUTARQUE,
traduites du grec , par A мYOT', grand aumônier
de France , avec des notes et des observations
, par MM. BROTIER et VAUVILLERS .
Nouvelle édition , revue , corrigée et augmentée
, par E. CLAVIER.- Paris , de l'imprimerie
de Cussae rue Croix- des - Petits-
Champs , n.º 33.
ON
9 .
N ne feuillete guères aujourd'hui tous ces vieux
auteurs ,
Enfants demi-polis des Normands et des Goths , + * W
que pour y chercher l'origine et les progrès du langage.
On lit encore Amyot pour Plutarquè et aussi pour luimême.
Tel est le privilége particulier de sa naïvetë
gauloise et du charme antique répandu dans sa diction ;
il a élevé un monument littéraire avant que la langue
fût fixée. Lorsque le grand Racine cite un passage de
Plutarque , il a soin de nous dire : « Je rapporte ses paroles
telles qu'Amyot les a traduites , car elles ont une
grace dans le vieux style de ce traducteur , que je ne
crois pas pouvoir égaler dans notre langue moderne. n
Depuis Racine , on a publié plusieurs traductions en
langue moderne , et même de très - estimables , et l'on
aime toujours ce vieux traducteur , qui sut adombrer
son style sur celui de son original , et dont les formes
tantot piquantes , tantôt négligées , rendent aimables
jusqu'aux défauts du bon Plutarque , qui sentaitquelquefois
son philosophe béolien .
Les nombreux travaux des critiques sur le texte de
Plutarque , ont fait voir dans l'ancienne traduction
38 MERCURE DE FRANCE ,
plusieurs inexactitudes qu'il était important de relever.
C'est l'objet des notes et des observations ajoutées par
les nouveaux éditeurs . Les noms de l'éditeur de Tacite,
et du savant traducteur de Pindare , répondent assez
de l'utilité et de la perfection d'un semblable travail.
Assurément les trésors de l'érudition et de l'antiquité
ne pouvaient être confiés à de plus dignes mains .
Cette édition , dont nous annonçons aujourd'hui
les deux premiers volumes , ornés de gravures , sera la
plus complete qui ait encore paru , tant pour les quvrages
de Plutarque que pour les suppléments aux
Vies des hommes illustres . Elle sera fixée à 24 volumes ,
dont deux contiendront les tables les plus amples ;
avantage qu'on ne trouve pas dans les précédentes éditions
. Ces tables seront distribuées de manière qu'en
facilitant toutes les recherches que l'on peut faire dans
Plutarque , elles tiendront encore lieu d'un dictionnair
desantiquités et des connaissances anciennes , qui manque
à la littérature .
VARIÉTÉ S.
EXTRAIT du Génie du Christianisme , partie
de l'Histoire Naturelle .
LAISSONS aux imaginations vulgaires et
corrompues à plaisanter jusqu'à la fadeur sur la
séduction du serpent ; pour nous qui , dès notre
enfance , nous sommes livrés à l'étude de la
nature , et qui avons supporté la vie sauvage des
déserts pour rechercher les oeuvres du Très-
Haut , le serpent est souvent tombé sous nos yeux
et nous n'avons pu méconnaître la malédiction
VENDÉMIAIRE AN X. 39
1
dont il fut atteint après son crime . D'où viendrait
cette secrète horreur , dont les hommes sont frappés
à sa vue. Tout est mystérieux , caché , étondans
cet incompréhensible reptile . Ses
mouvements diffèrent de ceux de tous les autres
animaux. On ne saurait dire où gît le principe de
son déplacement ; car il n'a ni nageoires , ni pieds ,
ni ailes , et cependant il fuit comme une ombre ;
il s'évanouit magiquement sous les yeux , reparaît
, disparaît encore ; semblable à une petite
fumée d'azur , ou aux éclairs d'un glaive dans les
ténèbres. Tantôt il se forme en cercle , et darde
une langue de feu ; tantôt , debout sur l'extrémité
de sa queue , il marche dans une attitude perpendiculaire
, comme par enchantement. Il se jette
en orbe , monte et s'abaisse en spirale, roule ses anneaux
comme une onde , circule sur les branches
des arbres , glisse sous l'herbe des prairies , ou sur
la surface des eaux. La danse d'Ariadne avait moins
d'erreurs , le labyrinthe moins de sinuosités , que
les méandres tracés par ce reptile . Ses couleurs sont
aussi peu déterminées que sa marche ; et , commé
ses mouvements , elles ont tout le faux brillant
et toutes les variétés trompeuses de la séduction.
Plus étonnant encore dans le reste de ses moeurs
il sait , ainsi qu'un homme souillé de meurtres ,
jeter à l'écart sa robe tachée de sang.
ཡུ *
Par une étrange faculté , il peut faire rentrer
dans son sein les petits monstres que l'amour en a
fait sortir. Il sommeille des mois entiers , fréquente
les tombeaux , habite des lieux inconnus , compose
des poisons extraordinaires qui glacent
brûlent ou tachent le corps de la victime des couleurs
dont il est lui -même marqué . Là , il lève deux
têtes menaçantes ; ici , il fait entendre une son40
MERCURE
DE FRANCE
,
nette ; il siffle comme un aigle de montagne ; il
mugit comme un taureau ; son souffle exhale l'ambre
ou la peste. Partout , objet d'horreur ou d'adoration
, les hommes ont pour lui une haine impla
cable , ou tombent devant son génie . Mélange de
ce qu'il y a de plus horrible et de plus doux , de
plus odieux et de plus grand , il favorise l'art d'Hippocrate
ou les maléfices des Canidies ; il sert aux
vengeances des tyrans , et les filles du plaisir en
font des bracelets et des colliers ; il est banni de
l'habitation de l'homme , et , sur la table des rois ,
il orne les plus beaux vases antiques ; il se plaît
dans les fanges de la terre , et pourtant , génie fa
milier des poètes , il goûte à l'ambroisie des Muses .
Le mensonge l'appelle , la prudence le réclame ,
l'envie le porte dans son coeur , et l'éloquence à
son caducée ; aux enfers , il arme le fouet des Furies
; au ciel , l'éternité en fait son symbole : il
possède encore l'art de séduire l'innocence. Ses
regards enchantent les oiseaux , dans les airs ; et ,
dans la crèche , la brebis lui abandonne son lait .
Mais en punition du langage perfide qu'il fit entendre
à notre mère , il se laisse lui-même charmer
par de doux sons ; et , pour le dompter , le berger
n'a besoin que de sa flûte.
Au mois de juillet de l'année 1791 , nous voyagions
dans le haut Canada , avec quelques fa
milles sauvages de la nation des Onnoutagues. Un
jour que nous nous étions arrêtés dans une grande
plaine , au bord de la rivière Génesie , un serpent
à sonnettes entre dans notre camp . Il y avait
parmi nous un canadien qui jouait de la flûte. II
voulut nous amuser et s'avança contre le serpent ,
avec son arme d'une nouvelle espèce . A l'approche
de son ennemi , le superhe reptile se forme toutà-
coup en spirale , aplatit sa tête , enfle ses joues ,
B
VENDÉMIAIRE AN X. 41
contracte ses lèvres , découvre ses dents empoisonnées
et sa gueule sanglante . Sa double langue
brandit comme deux flammes ; ses yeux, sont des
charbons ardents. Son corps , gonflé de rage , s'abaisse
et s'élève comme les soufflets d'une forge . Sa
peau dilatée devient terne et écailleuse , et sa queue ,
dont il sort un bruit sinistre , oscille avec tant de
rapidité , qu'elle ressemble à une légère vapeur.
Alors le Canadien commence à jouer sur sa flûte .
Le serpent fait un mouvement de surprise et retire
la tête en arrière ; il fermie peu a peu sa gueule
enflammée . A mesure que l'effet magique le frappe ,
ses yeux perdent leur âpreté ; les vibrations de sa
queue se ralentissent , et le bruit qu'elle fait entendre
s'affaiblit et meurt par degré. Moins perpendiculaire
sur sa ligne spirale , les orbes du serpent
charmé s'élargissent , et viennent tour-àtour
se poser sur la terre , en cercles concentriques .
Les nuances d'azur , de vert , de blanc et d'or
reprennent leur éclat sur sa peau frémissante ; et ,
tournant légèrement la tête , il demeure immo
bile dans l'attitude de l'attention et du plaisir.
Dans ce moment , le Canadien marche quelques
pas , en tirant de sa flûte des sons lents et monotones.
Le reptile , baissant son cou nuancé , entr'ouvre
avec sa tête les herbes fines , et se met à
ramper sur les traces du musicien qui l'entraîne ;
s'arrêtant lorsqu'il s'arrête , et recommençant à
le suivre aussitôt qu'il commence à s'éloigner. Il
fut ainsi conduit hors de notre camp , au milieu
d'une foule de spectateurs , tant sauvages qu'Eu
ropéens , qui en croyaient à peine leurs yeux. A
cette merveille de la mélodie , il n'y eut qu'une
seule voix dans l'assemblée pour qu'on laissât le
merveilleux serpent s'échapper ..
CHATEAUBRIAND,

42 MERCURE DE FRANCE ,
4
SPECT A CLE S.
THEATRE FRANÇAIS DE LA RÉPUBLIQUE.
DEFIANCE et Malice , comédie en un acte et en
vers , du C. Dieulafoy , vient d'obtenir sur ce théâtre
un succès mérité . De la finesse et de la gaieté , quelquefois
de la recherche , plus souvent une élégance aisée
dans le style , une foule de traits spirituels et plusieurs ,
qui sont vraiment comiques , tout cela se trouve réuni
dans une représentation qui ne dure pas vingt minutes .
A peine la critique a - t-elle le temps de s'apercevoir que
l'intrigue est peu vraisemblable et que les moyens en
sont usés . Sans doute comme l'a dit gravement un
journaliste , qui prend au sérieux les bagatelles , et qui
traite en bouffon les questions les plus importantes
de la littérature ; sans doute , dis - je , les travestissements
n'ont plus rien de neuf au théâtre ; et , sous ce
rapport , l'ouvrage du C. Dieulafoy ressemble à tout .
Mais on est à peu près convenu , ce me semble , qu'un
ouvrage dramatique peut ressembler à tout , et valoir
encore beaucoup mieux que ceux qui ne ressemblent à
rien .
2
Quoi qu'il en soit , ce petit acte est d'un effet piquant,
et la représentation en est agréable . Blinval veut éprouver
Céphise , sa cousine , jeune veuve , dont il doit bientôt
obtenir la main . Il prend les habits de son vieux
intendant. Céphisc , prévenue , prend ceux de sa vieille
gouvernante , l'alarme par des contes malins , s'amuse
de sa jalousie , et finit par récompenser son amour ; voilà
toute l'intrigue, ou, si l'on veut , le seul motif de la pièce:
Point d'épisode , point de personnages secondaires , trèsVENDÉMIAIRE
AN X. 43
peu de longueurs dans le dialogue , qui n'est ralenti
qu'une seule fois par la description , peut -être un peu
déplacée , des ridicules du jour , et qui est semé de mots
plaisants et de vers ingénieux ; on en retiendra plusieurs
, et c'est l'éloge le plus flatteur de la pièce .

Saint -Phal et M.He Mezeray partagent le succès de
l'auteur. Il fait preuve de bonheur et d'adresse , en
mettant son esprit sous la protection de leurs talents.
E..
ANNONCES.
LA Bibliothéque des Romans a présenté cette année
plus de variété que les années précédentes. Il paraît que
les rédacteurs ont senti la nécessité de diminuer le
nombre des analyses de romans , anciens et modernes ,
et d'y substituer des nouvelles intéressantes. Deux des
rédacteurs se sont distingués dans ce nouveau genre. Les
nouvelles intitulées l'Egoïste et la Jalousie, du C, Fiévée ,
sont heureusement conçues ; elles offrent des caractères
bien tracés . On a reconnu , dans les nouvelles de M. "
de Genlis , ce talent pour la narration et cet intérêt doux
et soutenu qui règnent dans les Veillées du Château , et
dans Adèle et Théodore. Tout porte à croire que cette
entreprise , entre les mains de tels rédacteurs , jouira
d'un brillant succès.
me
On continuera d'y donner l'analyse raisonnée des romans
anciens et modernes, français et étrangers , traduits
dans notre langue , avec des anecdotes historiques et critiques
concernant leurs auteurs et leurs ouvrages , des
notices sur les moeurs , les usages du temps , les personnages
connus , déguisés ou emblématiques,
6
Lorsque nous avons commencé, dit le prospectus
de la quatrième année , tout était à faire , et cependant
jamais les volumes n'ont éprouvé le moindre retard
; aujourd'hui nous avons des matériaux en abondance.
La littérature allemande nous offre beaucoup de
sujets de traduction , dont le choix sera toujours fait
44
7
MERCURE DE FRANCE ,
avec goût ; la littérature anglaise nous a peu fourni ;
mais le moment approche , sans doute , où la paix rendra
les communications et les échanges faciles . La plupart
des volumes contiendront une nouvelle , soit de M.me de
Genlis, soit du C. Fiévée, soit des autres collaborateurs . »
La Nouvelle Bibliothéque des Romans sera toujours
rédigée par M.me de Genlis , et les CC. Deschamps ,
Desfontaines , Fiévée , Légouvé , Moilin , Vigée.
Il paraîtra régulièrement, un volume du 10 au 15 de
chaque mois , et deux à la fin de chaque trimestre , ce
qui fera , par année , 16 vol . in- 12 , composés chacun
d'environ 220 pages .
Le prix de l'abonnement pour cette quatrième année ,
commençant au mois de vendémiaire an 10 est de
25 francs par an pour Paris , et 35 fr. pour les départements
, fianc de port par la poste.
On souscrit , à Paris , chez Maradan , libraire , rue
Pavée-Saint-André- des -Arcs , n.º 16 , chez lequel on
peut se procurer des exemplaires des trois premières
années , ensemble ou séparément , à raison de 25 francs
l'année , pris à Paris.
?
On peut souscrire , dans les départements , chez les
directeurs des postes , et chez les principaux libraires .
Les lettres et l'argent doivent être affranchis .
L'ANCIENNE Géographie universelle , comparée à la
moderne , où l'on voit les royaumes , les provinces ,
les villes et les lieux où se sont passés des événements
remarquables ; les mers , les côtes , les golfes , les caps
et détroits ; les fleuves et rivières qui s'y jettent ; les
montagnes , les peuples , leurs moeurs et leurs usages ;
ensuite la Géographie ecclésiastique , où l'on fait
mention des patriarchats , archevêchés et evêchés ; les
lieux où se sont tenus des conciles , tant généraux
que provinciaux , et les endroits dont il est parlé spécialement
dans l'Histoire Ecclesiastique ; avec une
Table générale , en forme de Dictionnaire , de tous les
noms anciens des royaumes , provinces , villes , fleuves,
rivières , lacs , montagnes , etc. comparés avec leurs
noms modernes , par Joseph - Romain Joly , auteur de
la Géographie sacrée , 2 gros volumes in - 8 ° , avec un
Atlas in -4. de dix - huit cartes sur grand- raisin . Prix ,
18 fr. pour Paris , et 24 fr. pour les départements.
VENDÉMIAIRE AN X. 45
RELATION des combats et des événements de la guerre
maritime de 1778 entre la France et l'Angleterre ,
précédée d'une adresse aux marins sur la disposition
des vaisseaux pour le combat , et terminée par un précis
de la guerre présente , des causes de la destruction
de la marine et des moyens de la rétablir ; par feu
Kerguelen , ancien contre-amiral . Prix , 3 fr . papier
ordinaire ; papier fin 4 fr. A Paris , chez Patris , imprimeur
, quai Ma'aquais , et chez Gilbert , libraire ,
rue de Seine , n.º 2. Ang ( 1801 ) .
"
*
"
13
L'auteur est le même marin qui , en 1772 ; découvrit
dans les mers australes une île d'environ 200 lieues , et
que le célèbre Cook nomma depuis Terre de Kerguelen.
C'est à la marine , dit-il , en forme de conclusion de
son ouvrage , qu'est réservée la gloire de terminer
cette guerre trop longue : après avoir forcé dans leurs.
derniers retranchements les armées autrichiennes ,
« comment renverserons - nous le seul ennemi qui nous
« reste à vaincre ? En profitant de tous nos moyens maritimes,
qui sont plus que suffisants pour transporter sur
les côtes d'Angleterre l'une ou l'autre de ces armées républicaines,
qui , sur le continent , ont terrassé tant de
fois les nombreux satellites de la coalition . Oui , réali-
" sons bientôt ce projet de descente, dont on a tant parlé,
" en faveur duquel l'opinion publique se prononce d'une
" extrémité de la France à l'autre,pour l'exécution duquel
tous les Français seront matelots et soldats. » Le zèle du
C. Kerguelen paraît avoir été justifié par ses connaissances
maritimes ; il annonce des vues et des plans d'autantplus
infaillibles , qu'ils ont étéformés sur le territoire ennemi ,
et toute la puissance anglaise ne saurait en entraver
l'exécution . Du moins , il est vrai que toute la puissance
anglaise semble avoir été appelée à la défense des côtes.
Les journaux anglais , depuis environ deux mois , ne
parlent que de précautions et de mesures contre un débarquement
, et se plaignent des frais immenses que la
peur de l'invasion des Français a déja coûté à leur
gouvernement.
RECUEIL des lettres de M. de Sévigné , nouvelle édition
, augmentée d'un précis de la vie de cette femme
célèbre ; de réflexions sur ses lettres , par S. J. B. de
Vauxelles , et ornée de portraits gravés d'après les 1.
"
me
1
71
46
MERCURE
DE
FRANCE
,
meilleurs modèles, 10 vol . in- 12 , ang ( 1801 ) , brochés
avec étiquettes. Prix 25 fr. Chez Bossange , Masson
et Besson , libraires , rue de Tournon , n.º 1133. On
a placé , en tête du premier volume , l'éloge composé
par M.me la présidente de Busson , et couronné à Marseille
en 1777. On a renvoyé au dixieme volume les
réflexions du C. de Vauxelles ,, et une préface du C.
Labarpe , qui auraient rendu ce premier volume trop
considérable.
Cette édition est imprimée avec le plus grand soin et
une des plus belles qui ait paru jusqu'à ce jour. Nous en
avons donné l'annonce dans le N. ° XXX du Mercure ,
avec l'analyse des réflexions du C. de Vauxelles , notre
coopérateur.
COURS d'éducation , par M.me de Genlis , ou nouvelles
éditions , revues , corrigées et augmentées , de ses
principaux ouvrages de morale.
Ce cours contient :
Le Petit La Bruyère, ou Caractères et Moeurs des enfants
de ce siécle , ouvrage fait pour l'adolescence ; suivi
d'une seconde partie , contenant un Recueil de pensées
diverses , offert à la jeunesse. Nouvelle édition , 1 vol.
in-8 . br.. 3 fr. 50 cent.
1
2 50
9
3 fr.
2
Le même livre , 1 vol . in- 12 ...
HERBIER moral , ou Recueil de Fables nouvelles et
autres poésies fugitives , suivies d'un Recueil de Roinances
d'éducation , 1 vol. in-8. ° .
Le même livre , 1 vol . in - 12 ....
NOUVELLE Méthode d'enseignement pour la première
enfance , contenant , 1.º l'explication de la Méthode
pour les Instituteurs ; 2. ° des Dialogues ; 3. un Conte
intitulé l'Ile des Enfants ; 4.º des Modèles de composition
; et 5.º une nouvelle Méthode d'enseigner le
dessin , 2 parties in-8. br. en 1 vol ...... 4 fr. 50 c.
Le même livre , 2 parties in - 12 .... 2 50*1
NOUVELLES Heures catholiques , à l'usage de l'enfance ,
I vol . in- 18 ... I fr. 20 c.
Sous presse.
.......
ADELE et THÉODORE , ou Lettres sur l'Education ,
4 vol. in 12 ( pour paraître en brumaire an 10. ) . On a
VENDÉMIAIRE AN X. 47
ES
1.
t.
re
e
e
e
3
tiré un petit nombre d'exemplaires in-8. ° de cet ou→
vrage.
L'auteur , en augmentant cet ouvrage de plusieurs
lettres , a , en outre , refait entièrement le plan de lecture
qui le termine.
LES Annales de la Vertu , ou Histoire universelle , iconographique
et littéraire , pour servir à l'éducation
de la jeunesse , et à l'usage des artistes et des jeunes
littérateurs , 4 vol. in- 12 ( première livraison , pour
paraître en brumaire prochain ) . On a tiré également
un petit nombre d'exemplaires in- 8. ° de cet ouvrage.
L'auteur a augmenté de plus de moitié les deux volumes.
de l'ancienne.
La deuxième livraison paraîtra deux mois après . Ces
nouveaux volumes renferment la suite de l'Histoire de
France , l'Histoire d'Angleterre , et un volume entier contenant
un Tableau comparatifdes deux Littératures fiançaise
et anglaise .L'auteur ayant attaché à cet ouvrage une
nouvelle idée , en a changé le deuxième titre. Le titre
ancien était , Annales de la Vertu , ou Cours d'Histoire
à l'usage des jeunes personnes.
LES Veillées du Château , augmentées d'un volume de
Contes nouveaux.
DICTIONNAIRE historique , iconographique et littéraire
de la Bible , 3 vol. in- 8.°
On a suspendu l'impression de cet ouvrage manuscrit ,
pour réimprimer les Annales de la Vertu , dont toutes
les éditions manquaient totalement .
LA Religion considérée comme l'unique base du bonheur
et de la véritable philosophie , 1 vol.
DISCOURS moraux , I volume.
LE Theâtre d'Education , augmenté d'un volume .
L'impression de tous ces ouvrages se fait chez Crapelet
, sur beau papier carré fin , de la manufacture de
Courtalin. A Paris , chez Maradan , libraire , rue Pavée-
Saint- André- des- Arcs , n.º 16 .
e
LE Lycée de Paris , rue du Hasard - Richelieu , publie
le programme de ses séances , pour la 6. année lycéenne .
Le nouveau directeur , secondé par une société de littérateurs
et de professeurs distingués , espère y réunir tout
ce qui peut plaire aux gens du monde et aux gens de
48 MERCURE DE FRANCE ,
lettres. Il offre à ses souscripteurs : Un cours de Physio
logie , par le C. RANGUE , docteur en médecine ; un cours
de Géométrie descriptive , par le C. FAYOLLE ; un cours
de Mathématiques élémentaires , par le C. POMMIEZ
tous deux professeurs au Louvre. Le C. DUCLERC , élève
de MENTELLE , professera la géographie et l'astronomie
appliquées à l'histoire . ( Chaque maire des douze arrondissements
de Paris est invité à envoyer à ces trois cours
deux élèves qui y seront admis gratuitement ) . Le C.
BLAINVILLAIN enseignera la langue italienae ; M. BALDWIN
( de Londres ) , la langue anglaise. Le C. PALISSOT-
BEAUVAIS , associé de l'Institut , fera un cours
de zoologie ; celui de botanique commencera un peu
plus tard. Il y aura , par mois , deux veillées des Muses ;
on donnera un bal de société , les 9 et 19. Une lecture
publique pour les ouvrages sérieux et de longue haleine,
aura lieu les 26. Le C. CAILHAVA y lira quelques uns
de ses commentaires sur Moliere. L'ouverture du Lycée
se fera , le 16 brumaire , par une veillée des Muses ,
suivi d'un concert a 8 heures. Le premier bal se donnera
le 19. La bibliothéque a été considérablement augmentée
. On trouvera d'ailleurs toutes les nouveautes intéressantes
les journaux et notamment le Times et le
Morning- Chronicle.
X
-
-
Le prix de la souscription est de 60 fr. pour les hommes,
et de 36 fr. pour les dames. Aucun souscripteur ne peut
être admis que sur la présentation de deux membres.
Le directeur vient d'adresser à tous les maires de
Paris la lettre suivante :
Citoyen maire ,
Je desire vivement que le Lycée de Paris puisse entrer
dans le plan de l'instruction publique , et tel est le but
de ses habiles professeurs . Daignez nous seconder , en y
envoyant deux élèves de votre arrondissement. Outie
les cours désignés dans mon prospectus , ils pourront
profiter gratuitement de tous les autres , si vous le jugeż
convenable.
VENDÉMIAIRE AN X. 49
POLITIQUE.
EXTÉRIEUR.
SUR la ville de Moscou * .
On vient de publier en allemand un livre qui a pour
titre : Moscou , esquisse par J. Richter. L'auteur ayant
habité dix ans la ville qu'il décrit , ne peut être qu'un
guide sûr , et le tableau que nous allons tracer d'après
lui , offrira d'autant plus d'intérêt , que cette ville , ancienne
résidence des empereurs , et l'une des plus grandes
villes du monde , est en même temps la plus industrieuse
de la Russie , et peut - être la moins connue en Europe.
" Moscou , capitale de l'empire russe , peut , à juste
titre , être compté parmi ces monuments prodigieux , qui
ne doivent leur édification qu'a une longue série de
siécles et aux constants efforts des hommes . De
dessus la colline qui regarde la porte de Do gomoubow
, la vue embrasse le pourtour immense de cette
ville colossale ; l'horizon représente un vaste plan tout
couvert d'édifices , au milieu desquels on voit s'élever
des palais pompeux , et des tours que , de plus près , on
serait tenté de prendre pour autant de colonnes destinées
à supporter le firmament : mais l'oeil trompé n'aperçoit
dans les uns que des cabanes , dans les autres
que des petites flèches .
Le périmètre de Moscou est de plus de 40 werstes ,
c'est -à- dire ro à 12 lieues . Cinquante - trois rues principales
, dont plusieurs ont quelques werstes de longueur ,
et 482 rues moyennes coupent la masse énorme de plus
de 10,000 bâtiments .
* Moscou est à la veille d'un événement qui peut lui
donner plus de prospérité , de splendeur et de vie qu'il
n'en eût jamais. On sait qu'Alexandre I. " y doit être cou
ronné le 22 septembre , le même jour que le fut en 1762
Catherine II. Les préparatifs sont immenses ; les Russes et les
étrangers y arriveut de toutes parts . C'est donc le moment
de parler de cette ville , outre qu'elle a été jusqu'à présent
plus célèbre que connue .
REP
6. 4
50 MERCURE DE FRANCE ,
On entre par 12 portes ; on compte 23 ponts , tant sur
les deux fleuves , la Moscowa et la Jausa , qui traversent
la ville , que sur le Neglinnaja , petit ruis eau qui serpente
dans l'immensité de ses murs.
Les règlements de la police divisent Moscou en 20
districts , et chaque district en plusieurs quartiers . Sa population
ordinaire est de 200,000 ames , mais les nobles
qui viennent l'habiter l'hiver , et leurs nombreux domestiques
, la font monter périodiquement à 300,000 . L'été ,
on entend à peine le bruit d'un carrosse ; l'hiver , les rues
sont obstruées par les équipages et les voitures de toute
sorte.
Les Russes emploient particulièrement les traîneaux
pour leurs exercices , leurs courses ou leurs promenades.
Leur amusement favori , c'est la formation de montagnes
de glaces , très - hautes et tres - escarpées , du haut desquelles
ils se glissent , cu plutót se précipitent sur ces
traîneaux, aussi vites que l'éclair . Quelquefois ils descendent
en patins ces énormes amas de glaces. Rien n'est
plus périlleux , et cependant rien de plus rare que les
accidents . Ces montagnes artificielles , très-multipliées ,
offrent , dans leur voisinage , des boutiques , des cafés ,
des joueurs de gobelets : l'affluence est prodigieuse .
Les concerts sont fort en vogue pendant le carême.
Alors Moscou est visité par les plus célèbres virtuoses de
l'Europe. Les billets se payent deux à cinq roubles , et
plus d'un homme riche , pour encourager les talents ,
prend jusqu'à 50 et même 100 billets .
L'air est des plus salubres , soit à raison du degré sous
lequel est situé Moscou , soit à cause de l'élévation naturelle
et de la sécheresse de son so!. L'atmosphère est
ordinairement pur et serein ; les saisons ont un cours régulier
, et l'hiver n'est rien moins que désagréable ou
mal- sain . Les habitants des climats chauds ne sauraient
se faire une idée des beaux jours d'hiver dont on jouit
dans le Nord ; la nature a quelque chose de plus -noble
qu'ailleurs , et offre l'aspect le plus imposant . Quand on
se promène , ou qu'on se donne de l'exercice par une
belle journée , surtout lorsque le froid est piquant , on
se sent une aise inexprimable ; on acquiert , pour ainsi
dire , une nouvelle vie.
Les rues de Moscou sont d'ailleurs larges et bien aéVENDÉMIAIRE
AN X. 51
1
rées ; les maisons , bâties généralement à un étage , sout
souvent entrecoupées de jardins , et presque toutes séparées
par des intervalles qui laissent un jeu libre à l'air
et aux rayons du soleil : aussi la population va toujours
s'augmentant , comme le constatent les relevés des naissances
et des morts.
On trouve à Moscou beaucoup de vieillards dans
toutes les classes des citoyens , quoiqu'en général , leur
manière de vivre ne soit pas des mieux ordonnées. Les
épidémies sont rares dans cette ville ; plus rarement en-
' core y sont- elles désastreuses . C'est surtout dans les anciennes
familles de négociants , qu'on retrouve cette
race originaire , si nerveuse et si robuste , des Moscovites
proprement dits .
Au milieu de la ville , sur un site très - élevé , est le district,
appelé le Kremb ou la forteresse. De là , les regards
se promènent , à une grande distance , sur une multitude.
d'objets qui les arrêtent agréablement . Au dessous , les
eaux de la Moscowa s'échappent en de longs circuits ;
à droite , est le pont de pierre ; à gauche , le pont de
bois , où les voitures passent et repassent continuellement
. On voit sur le fleuve , une quantité innombrable
de barques ; on découvre en même temps une grande
partie de la ville ; ici , des palais magnifiques , qui feraient
honneur à Rome et à Gènes ; là , de misérables
cabanes , qui feraient honte au plus pauvre village d'Allemagne
, contraste malheureux , qui distingue Moscou
des autres grandes villes de l'Europe ! Sur les deux rives
du fleuve se présentent de riantes collines , au dessus
desquelles des monastères gothiques élèvent orgueilleusement
leurs flèches dorées ; au dessous , là où se réunissent
la Jausa et la Moscowa , est située la maison des
enfants trouvés , monument moderne et plein de goût
sur lequel la vue et la pensée s'arrêtent avec un égal
plaisir. Le logement des enfants , des inspecteurs , précepteurs
et gardiens , l'église , les magasins , les brasseries
, les boulangeries , les cuisines , l'infirmerie , etc. ,
forment une espece de petite ville , dont le périmètre
embrasse plus de trois werstes ( une lieue ) . On y voit
quelques fabriques , dont les ouvriers , au nombre de
plus de 5,000 , sont presque tous des enfants trouvés. On
reçoit les enfants à toute heure de jour et de nuit ; on
52 MERCURE DE FRANCE ,
veille avec un grand soin à leur santé et à leur éducation.
Il y a des appartements pour les femmes enceintes ,
elles y sont accouchées gratis. Cette institution remonte
à 30 ans , et depuis qu'elle existe , il n'est pas un exemple
d'infanticide dans l'immense ville de Moscou. On y a
joint une école de commerce , où cent fils de pauvres
négociants sont nourris et formés gratis au négoce.
Plus près du centre de la ville , le tableau change de
face , mais n'offre pas moins d'intérêt . D'abord se présente
l'ancien palais des czars , où résidèrent jadis les
vaillants Ywans , le noble Michel Romanow , le sage
Alexis Michailowitsch , Théodore- le- Doux , et Pierrele
- Grand. Ce qui manque de magnificence à ce palais ,
l'imagination le supplée par le souvenir des grands
hommes qui , du sein de ce séjour , étendirent sur tout
l'empire les bienfaits de la civilisation . Tout y est maintenant
tranquille , désert et muet . On y remarquait déja
les efforts destructeurs du temps , lorsqu'il plut à Paul L. ,
d'ordonner que cette ancienne résidence des autocrates ,
ses prédécesseurs , serait réparée et mise en état de le
recevoir , lui et sa famille .
Entre les églises du Kremb , se distinguent celle appelée
de la Mort de la Vierge , et celle de l'Archange
Michel. Dans la dernière , se trouve l'ancien tombeau
des czars ; dans la première , on remarque un magnifique
lustre d'argent massif , pesant 2,800 livres , dont
la république de Venise fit présent à Boris Gandehow.
C'est là que les empereurs sont sacrés et couronnés ;
c'est là que les grandes fêtes publiques et celles de
l'église sont célébrées avec le plus de pompe. Le Kremb
renferme encore la fameuse bibliothéque synodale , si
curieuse par les manuscrits grecs qu'on y a fait venir
du mont Athos , et grand nombre d'églises et de monastères
qui embellissent ce district par le coup d'oeil
de leurs coupoles et de leurs croix argentées ou dorées.
Sur tous ces monuments domine la tour du grand Ywan ,
la plus haute de Moscou , et dans laquelle on comple
vingt - deux cloches ; la plus grosse , une merveille du
monde , pèse 12,000 pudes ou 480,000 livres .
-
Le district de Moscou, qui entoure la moitié du Kremb,
est appelé le Kitaigorod ; c'est le plus commerçant de
tous. L'étymologie de son nom (Gorod , veut dire ville
et Kilai signifie Chine ) semble indiquer que c'était
VENDÉMIAIRE AN X. 53
1
là que se faisait autrefois le commerce de la Chine.
Il était alors très - considérable ; aussi ce fameux district,
qui offre l'aspect d'une foire permanente , est - il souvent
nommé par excellence la ville. Les boutiques sont toutes
au rez - de- chaussée , sous des arcades qui décorent le
frontispice de vastes bâtiments ; c'est au dessus qu'on
trouve les cabarets , les restaurations , etc. Chaque marchandise
a son quartier ; on voit là l'orfévrerie , ici les
ustensiles en cuivre , plus loin ceux en fer -blanc ; d'un
autre côté , les différentes étoffes * etc. Le faux jour
qui règne dans ces boutiques , dont le nombre s'élève à
plus de 6,000 , rappelle assez naturellement l'idée de
ces abat - jours pratiqués ailleurs par la supercherie , et
bien habile qui n'en est la dupe. La bourse est un bâtiment
pompeux et moderne , qui répond parfaitement
à la grandeur de la ville et à la richesse des négociants.

"
On voit encore , dans le Kitaigorod , le monastère
Suikonospaskique , où se trouve le collége esclavon
grec et latin , fondé en faveur des personnes qui se destinent
à l'état ecclésiastique ; elles y achèvent leur instruction.
Cet établissement , déja très - utile , pourrait
le devenir davantage. Les thèses publiques qui s'y sou
tiennent , les pièces de vers qui s'y composent , soit en
latin , en grec , en russe ou en allemand , annoncent bien
le desir de pénétrer dans le sanctuaire des sciences
mais décèlent en même temps qu'on n'en prend pas le
meilleur chemin . La méthode scolastique qu'on observe
en soutenant les thèses , la manie des anagrammes et
des acrostiches , sont autant d'entraves qui empêchent le
génie. Le gouvernement finira sans doute par y introduire
le mode d'enseignement adopté , dans ces derniers
temps, à l'université de Moscou ; la bonté des méthodes,
le zele des professeurs , l'assiduité , l'émulation des élèves
, distinguent cette université parmi tous les établissements
russes de ce genre
**
·
* Les métiers ne forment pas de corporations : chacun
fait de ses moyens et de son industrie l'emploi qu'il juge le
plus convenable.
** L'université de Moscou est formée de trois facultés ; la
philosophie , la jurisprudence et la médecine. Cinquante
etudiants sont défrayés par le gouvernement. Avant d'y
être admis , les jeunes gens vont au gymnase , qui compte
plusieurs centaines d'élèves , dont cent cinquante sont aux frais
du trésor public . Les leçons sont gratuites pour tout le monde.
54
MERCURE
DE
FRANCE
,
La place où se tient le marché aux oiseaux , mérite encore
de fixer les regards des étrangers . On y vend toutes
sortes d'oiseaux dont on estime le chant , ainsi que des
chiens , des lapins , des écureuils et autres animaux domestiques
. Ce commerce ne laisse pas d'y être fort important
, attendu qu'il n'y a peut-être aucun pays où
l'on aime aussi généralement ces animaux . On donne
souvent un prix excessif d'un rossignol , d'une caille ou
d'un pigeon ; mais rien n'a autant de valeur qu'un beau
chien . Les Tyroliens apportent des canaries , dont le
plus chétif est vendu cinq roubles ; il y en a qu'on paye
depuis 50 jusqu'à 100 roubles.
Un anglais , M. Maddox , est l'entrepreneur et le
directeur du théâtre de cette capitale. Arrivé à Moscou ,
il y a 25 ans il y bâtit une grande et magnifique
salle , qui renferme une redoute assez vaste pour contenir
plusieurs milliers de personnes . Le théâtre a quatre
rangs de loges et deux galeries . La division des
loges est en général bien entendue , leur décoration en
glaces est superbe et elles sont très- élégamment tapissées
. L'abonnement annuel d'une loge est de 300 à
1000 roubles et même au-delà. Le prix des billets du
parterre est d'un rouble. Malgré ce taux excessif , il est
rare que les loges et le parterre ne soient pas remplis .
Cela doit suffire pour faire juger du luxe et de la cherté
des jouissances qu'on se procure à Moscou. Si les actems
n'ont point ici cette espèce de considération que
leur ont vouée dans d'autres pays les amateurs de l'art
dramatique , du moins ils ne sont point flétris ni exclus
de la société. Un comédien est , comme un autre
artiste , estimé et accueilli dans toutes les classes ; mais
sans qu'on lui prodigue l'encens et les cajoleries . Les
pièces qu'on représente sont la plupart traduites des
autres langues ; il existe cependant un fonds d'ouvrages
russes , soit en opéra bouffons , soit en tragédies et
autres espèces de drames. Les traductions qui ont eu
le plus de succès sont Emilie Galotté , miss Sara
Samson , Minna de Barnhelm , Clavigo , Beverley ,
Marianne , l'Ecole de la Médisance ; mais surtout les
pièces de Kotzebue ; Misanthropie et Repentir , le Perroquet
, l'Enfant Naturel , l'Indigence et la Noblesse
de Sentiment. Il n'est aucun poète dramatique natioVENDÉMIAIRE
AN X. 55
nal ou étranger qui jouisse ici d'autant de célébrité
que l'auteur de ces derniers chef- d'oeuvres , malgré
tous les défauts que ses compatriotes semblent se plaire .
à y trouver. Les ballets sont assez jolis , on ne saurait
trop louer quelques- unes des décorations , peintes par
le célèbre Gonzaya. Le parterre se conduit avec une sagesse
remarquable , il ne se livre point à ces bruyants
transports d'improbation qui , sans corriger les mauvais
acteurs , découragent le talent timide et novice.
Les spectateurs se bornent à ne point applaudir celui
qui joue mal. L'amour-propre est averti et n'est point
trop blessé. En général les applaudissements s'adressent
plus souvent à l'auteur de la pièce qu'au comédien .
On peut cependant reprocher aux loges et au parterre ,
lorsqu'on représente des pièces médiocres , ou qui n'ont
pas le mérite de la nouveauté , de causer și haut
qu'à peine l'auditeur le plus attentif peut entendre le
dialogue des acteurs , et personne n'est là pour imposer
le silence.
2
La littérature n'est pas en honneur ici comme chez
les autres nations policées de l'Europe . On ne doit donc
pas s'étonner de ce que les auteurs y sont moins nombreux
et les libraires moins riches que partout ailleurs *.
Outre la librairie de l'université , qui est la plus considérable
de la ville , il y a nombre de boutiques de
marchands de livres dans le Kitaigorod ; mais ce sont
la plupart des ouvrages d'église , des recueils de chansons
populaires et de vieux romans depuis longtemps
en possession des suffiages du public. On compte trois
imprimeries privilégiées , celle de l'université , celle du
sénat et celle du synode. La première surtout intéresse
les littérateurs , celle du sénat s'occupe principalement
de l'impression des ukases , et les presses de celle du synode
ne sont employées que pour les livres de religion .
On peut citer parmi les principaux ouvrages russes ,
* Un ukase , du 31 mars ( 12 avril ) dernier , permet l'entrée
cu Russie de tous livres et journaux étrangers . A l'avenir
, on pourra imprimer des livres de toute espèce , en
se conformant au règlement du 16 septembre 1796. Sa ina
jesté Alexandre I. révoque aussi dans cet ukase l'ordre du
5 juin 1800 , d'après lequel les scellés avaient été apposés sur
plusieurs imprimeries particulières.
56 MERCURE DE FRANCE ,
лади
qui sont sortis de l'imprimerie de l'université , pendant
les dix dernières années les OEuvres de Cheraskow ,
romans , pièces de poésie et de théâtre , formant plusieurs
volumes ; biographie de Pierre le Grand , par Gollikof,
formant déja plus de 30 volumes , ouvrage surchargé
de détails minutieux et de documents ; OEuvres de Karamsin
, jeune écrivain formé dans l'étranger , dont les
premiers essais ont paru dans le journal de Moscou , rédige
par lui - même; il réussit principalement dans les
pièces fugitives ; quelques - uns de ses petits contes ,
pleins de sentiments , tels que Julie et Elise , ont été
traduits en français et en allemand . Son goût pour ce
geare l'a engagé à transporter dans sa langue les fameux
Contes moraux de Marmontel . A l'instar de l'almanach
des Muses de Paris , il publie tous les ans ,
sous le titre d'Aonides , un recueil de toutes les peites
pièces de vers qui échappent à la plume des jeunes
poètes de Moscou .
>
La ville n'offre ni journaux , ni gazettes littéraires
en langue russe. Le seul essar qui ait été tenté est
celui du journal de Moscou , dont nous venons de parler ,
qui fut continué quelque temps sous le titre d'Aglaja ;
mais il n'eut qu'un moinent d'existence , faute de lecteurs.
Quant aux gazettes politiques , elles paraissent
deux fois la semaine , et on acheve de s'instruire dans
le journal politique de M. Schirach , qui est traduit
de l'allemand en russe. En général on fait peu de cas
des traductions , à l'exception de celle des Contes Moraux
de Marmontel , et ce n'est pas sans raison . La
plupart des traducteurs ne possedent pas assez leur
propre langue , et presque toujours connaissent trop
peu la littérature étrangère. Ou a traduit de Schiller ,
les Voleurs de grands chemins ; mais on n'a encore rien
traduit d'Ifland , rien de Babo , etc. Comme il y a trois
librairies françaises , et une seule allemande , on peut
juger facilement quelle est la littérature étrangère qui
a le plus de lecteurs .
Quoique l'empereur ait donné l'exemple d'une
sage économie , le luxe en général est plus grand qu'il
ne fut jamais , surtout en habits , en équipages et en
livrées. Tout brille d'or , d'argent et de diamans , souvent
accumulés ou entassés sans choix et sans ordre ; même la
VENDÉMIAIRE AN X. 57
1
noblesse russe n'a que très - peu d'idée du bon goût dans
la parure . Cet hiver , laffluence des grands et des gentilshommes
de campagne a été extraordinaire. On aurait
peine à nombrer les sommes actuellement en circulation
, soit en argent , soit en billets de banque . Un
des mauvais effets du luxe , c'est que les nobles , au
lieu d'employer leurs revenus à l'amélioration de leurs
terres , et au perfectionnement de l'agriculture , les
dépensent en superfluites dans la capitale , et font passer
ainsi une grande partie de leur argent entre les mains
de marchan is anglais , français et allemands.
Les denrées reçoivent toutes les années une augmentation
considerable. Les logements seront bientôt hors de
prix. Dès à présent , un appartement de deux à trois
pièces se paye jusqu'à 15 roubles par semaine . Le prix
du café , du sucre et du tabac est excessif ; aussi diton
que l'usage en sera restreint , s'il n'est même absolument
interdit.
Moscou se distingue plus encore que Pétersbourg ,
par ses vertus hospitalières et bienfaisantes . L'homme
aimable et honnête peut se présenter tous les jours à
une table , certain d'y recevoir un bon accueil . Une fois
admis , on va diner sans attendre d'invitation. Les Moscovites
apprécient très bien un bon repas , et celui qui
·les donne meilleurs , joue un grand rôle dans la société.
L'autre goût dominant est le jeu , et malheureusement
le gros jeu * ; aussi c'est un sujet inépuisable de
conversation . On discute avec une égale chaleur et un
intérêt aussi sérieux les chances du jeu et celles de la
politique , les querel'es des joueurs et les rivalités des
peuples. La liberté d'opinion est à peu près la même
dans l'une et l'autre discussion.
La tolérance religieuse est extrême. Beaucoup de
personnes donnent à leurs enfants des précepteurs d'une
religion différente de la leur , et leur font , par exemple,
servir du gras , tandis qu'elles - mêmes observent le jeûne
prescrit par l'église. La différence du culte n'est pas non
plus un obstacle aux mariages.
* Un ukase , du 11 juillet dernier , vient de renouveller
la défense des jeux du hasard , fléau plus funeste le
que
volpublic , l'opprobre des gouvernements qui les tolércnt ,
la ruine des fortunes et des moeurs .
58 MERCURE DE FRANCE ,
En général , les parents attachent un grand prix à
l'éducation , et n'épargnent rien pour la rendre meilleure.
Un précepteur gagne souvent au- delà de mille
roubles par an , sans compter les autres maîtres . Savoir
la langue française , est la première et la plus
indispensable qualité que l'on exige de lui . Il doit de
plus posséder l'allemand , la géographie , l'histoire , la
physique , l'histoire naturelle , et surtout les mathématiques
; car presque tous les jeunes gens sont destinés
au service militaire. Les précepteurs sont pour la plupart
français ou allemands .
Mais , à Moscou , l'éducation moderne a de grands
vices. On ne s'occupe pas assez de former le coeur ;
on néglige même ou l'on gâte l'esprit . On donne trop
de soin aux exercices du corps , au développement des
graces et aux agréments extérieurs.
DE
TOURNOr en Suède.
EPUIS si longtemps , les anciens tournois sont tombés.
en désuétude , qu'on s'étonnerait beaucoup de les voir
rappelés dans les cours . Cependant Charles IX offrit à la
Suède le spectacle d'un des plus brillants. Après lui ,
Gustave III , aimant tout ce qui pouvait donner une
idée de sa grandeur , remit en vogue cette espèce de
jeux , et récemment on l'a vu renouveler par son auguste
successeur. Il paraît un ouvrage suédois , en 12 feuilles ,
grand in- 4.º , sous le titre de Tournoi et Jeux de chevalerie
, donnés par le roi , à Drottningholm , en août et
septembre 1799. Cette pièce est trop curieuse , pour que
nous n'en présentions pas une esquisse à nos lecteurs.
Elle est divisée en trois parties.
1. Ordre à observer par les hérauts dans la publication
du tournoi qui sera donné par le roi , le 25 août ( il n'a
eu lieu que le 30 ) .
11. Ordre à observer dans le tournoi .
III . Plan et ordre du camp à former pour le tournoi .
S. I.
Quelques jours avant le tournoi , il y aura un bal.
S. II.
Pendant le bal , le héraut de la couronne entrera ,
VENDÉMIAIRE AN X. 59
f
accompagné de deux autres hérauts et de deux trompettes
, dans l'ordre qui suit ..... Il se rangera dans cet
ordre ... et annoncera le cartel du roi , en ces termes :
Gustave IV Adolphe , par la grace de Dieu , trèspuissant
roi des Suédois , des Goths et des Vandales , à
tous nos féaux et amés les comtes , barons , chevaliers et
gentilshommes de notre royaume, possédant des vertus ,
et qui ont de la bravoure , salut : les assurons de notre
bienveillance royale , et prions Dieu qu'il les ait en sa
sainte garde , chacun suivant sa naissance , son rang et
sa dignité.
ner
2
Ayant reconnu avec satisfaction que la noblesse de
notre royaume , en général , et spécialement celle qui
approche de plus près notre personne , les officiers de
notre couronne et autres gentilshommes composant
notre cour , sont constamment animés de cette noble ardeur
pour la gloire , de ce courage , de cet amour de la
vaillance , qui illustrèrent les anciens chevaliers suédois,
et que notredite noblesse a , dans toutes les occasions ,
donné des preuves éclatantes de valeur ; voulant , à
l'exemple de nos ancêtres , faire tout ce qui est en nous
pour entretenir et alimenter cet amour précieux de
l'honneur , qui forme les héros au sein même de la paix ;
afin de perpétuer le goût des exercices de guerre , en
fournissant à ceux qui ont l'ame martiale des occasions
de se signaler : à ces causes , nous avons résolu de donsuivant
l'ancienne coutume , à notre château de
Drottningholm , un tournoi public , où , réuni à un
nombre de chevaliers , comtes , barons , et autres gentilshommes
de nom et d'armes , nous soutiendrons et
défendrons envers et contre tous qui , pouvant , d'après.
les lois, être admis à ces jeux , se présenteront à la barrière
du cirque , et ce devant les juges choisis à cette fin ,
tant contre tous en général , que contre chacun en particulier,
que les lois de l'honneur , vivifiées par celles de
l'amour , acquièrent une double force dans le coeur des
vaillants chevaliers ; laquelle opinion nous et nos chevaliers
, armés de toutes pièces , défendrons , à cheval ,
contre tous chevaliers d'un parti contraire
, par des
joutes et des combats alternatifs de hallebarde , de lance ,
de dards , d'épée et de pistolets ; combats dans lesquels
devront être observées les lois que nous allons prescrire . »
"
1
60 MERCURE DE FRANCE ,
... A la suite de ces lois , on lit l'acceptation
du cartel royal par les chevaliers , qui promettent de se
rendre à un appel si honorable , pour soutenir que , « dans
le coeur des vaillants chevaliers , les lois de l'honneur
ont par elles-mêmes une force suffisante , et que , loin
qu'elles en reçoivent une nouvelle de l'amour , c'est , au
contraire , l'amour qui , lorsqu'il est réuni aux vertus de
la chevalerie , emprunté d'elles de la noblesse et de la
durée. Ils demandent la liberté de nommer , de leur
cóté , un juge qu'ils indiquent.
Ce divertissement a duré plusieurs jours. Il suffira dẹ
dire que l'ardeur des combattants , les lances rompues ,
les épées volant en éclats , les chances des applaudissements
ou des improbations des dames , la distribution
solennelle des prix , ont rappelé les hauts faits et les récompenses
des anciens preux.
SUR le Piémont.
Hambourg , septembre 1801.
·

Aux actes de justice et de générosité , par lesquels le gouvernement
français signale aujourd'hui son influence en
Europe , nous entendons souvent opposer Turin ; mais
les malheurs de Turin , ne furent pas l'ouvrage du gouvernement
qui régit aujourd'hui la France. Ce gouvernement
devait , dit- on , réparer les injustices de ceux
qui l'avaient précédé .... Il le doit et il le veut , autant
qu'elles sont réparables ; mais croit - on qu'il le puisse
avec des moyens spécifiques pour chaque tort , pour
chaque injustice , ou qu'il ait dû se former un plan
général , dont l'exécution , nécessairement lente , assure
le salut et la prospérité de l'état ? Croit - on que lorsqu'un
nouveau gouvernement trouve des pays immenses
, gémissant sous autant de maux qu'en supportaient
il y a deux ans la France et les états soumis à ses
il puisse guérir tous ces maux ? Croit -on surtout
qu'il le puisse , sans prolonger des souffrances
particulières , pour parvenir à un bien général ? Croiton
, en un mot , qu'il doive , dans ses vues pour la paix
considérer le Piémont , de Turin , ou de Paris ? IÍ
armes
'
VENDEMIAIRE AN XX.. 61
est permis de croire que la France , en rétenant le
Piémont , le garde comme un gage propre à faciliter
la paix maritime. Si la France était décidée à l'enlever
pour toujours au roi de ' Sardaigne , pourquoi n'auraitelle
pas encore prononcé sur le sort de ce pays ? Pourquoi
aurait- elle fait suspendre la vente des biens nationaux
, et cesser la suppression des fondations religieuses ?
Au reste, la France offre en ce moment un grand spectacle
, devant lequel tous les petits intérêts s'évanouissent.
Ell lutte , presque sans marine , contre tous les moyens
maritimes de la Grande-Bretagne , et défend seule , dans
sa propre cause , les intérêts de tout le continent . Sur
une situation comme celle de l'Europe en ce moment ,
il vaut mieux sans doute attendre la décision des événements
, que de s'épuiser en spéculations oiseuses et en
prévoyances inutiles .
RÉPUBLIQUE HELVÉTIQUE.
La Suisse voit enfin s'approcher le dénouement de
la terrible catastrophe qui l'a ebranlée jusqu'en ses
vieux fondements. Un plan de constitution a été publié
le 29 mai dernier ; et , le 7 septembre , la diète
qui doit le discuter , s'est assemblée à l'hotel - de - ville
de Berne. Le C. Ruttimann , nommé par le conseil
exécutif pour la présider provisoirement , a ouvert la
séance par un discours où respirent l'esprit et les
moeurs de l'antique Helvetie .... « Au commencement
du 14. siécle , a -t-il dit , la liberté a germé en Suisse :
puisse le commencement du 19. la voir s'épanouir
encore !...Notre liberté est sortie des chétives cabanes
d'un peuple de pâtres. N'oublions pas notre origine .
Notre patrie compte bien plus de toits de chaume
que d'hotels somptueux.... Gardons - nous cependant
de mépriser les arts et les sciences ... Un peuple sans
morale est nul. Puissent les idées religieuses , puisse
le sentiment d'un être éternel , puissent les instructions
chretiennes nous transformer sans cesse en hommes
meilleurs , et en meilleurs citoyens ! Ne flattez pas le
peuple : car la flatterie perd les peuples aussi bien que
les rois . Que la sévére économie à laquelle la Suisse
devait son bonheur passé revienne se montrer parmi
62 MERCURE DE FRANCE ;
nous . Ne calculez pas autant, sur les revenus que nous
pouvons percevoir que sur les dépenses dont on peut
se passer.... Cherchez à faire de tous les Helvétiens
une seule famille. Que les frères se réjouissent ensemble
et s'attristent ensemble , qu'ils se lèvent et se reposent
ensemble , comme nos pères. Soyez indissolublement
unis .... Réveillez l'esprit national , relevez l'honneur
de la nation . Que chacun soit fier de s'appeler Suisse ,
et que ce nom soit une gloire dans l'étranger ....
"
On a procédé ensuite à l'élection d'un président . Le
C. Kuhn a réuni la majorité des suffrages .
On écrit de Hongrie que Passavan - Oglou continue
ses progrès , et que la prise de Belgrade se confirme.
Un parti puissant le favorise . Peut -être l'empire ottoman
est à la veille d'une grande révolution . Les derniers
événements de l'Egypte sont plutôt de nature à
accélérer qu'à retarder un changement . Un pareil étať
a tout à craindre de ses ennemis , et de certains amis .
INTÉRIEUR.
Le traité conclu le 6 fructidor , entre la république
française et S. A. S. l'électeur de Bavière , a été ratifié
par ce prince . L'échange des ratifications a eu lieu
le 27 , entre le C. Caillard , plénipotentiaire de la ré-,
publique , et M. de Cetto , plénipotentiaire de S. A. S.
Il règne aujourd'hui en Espagne une impulsion générale
vers les sciences naturelles . MM . Molina et d'Azara
viennent d'enrichir la zoologie d'un très-bon ouvrage
sur les caractères extérieurs et les moeurs des mammifères
de l'Amérique méridionale . Mutis , Cavanilles
et plusieurs autres ont agrandi le domaine de la botanique
par la description des plantes nouvellement découvertes
au Pérou et au Chili. Le roi d'Espagne se
montre le protecteur zélé des sciences. Il vient de donner
des ordres pour qu'on établisse des chaires de chimie
et de botanique dans la capitale de chaque province .
Ces chaires seront indépendantes des universités où l'on
n'enseigne plus que la théologie et le droit . Beaucoup
4
1
VENDÉMIAIRE AN X. 63
de jeunes espagnols viennent à Paris entendre nos professeurs
. Le commerce continuel des deux nations amè
nera nécessairement des résultats utiles pour chacune
et doit surtout influer sur la nation espagnole.
"
LE C. Lugan , capitaine de frégate , parti d'Egypte
le 25 messidor , a fait parvenir au gouvernement des
dépêches du général Menou . La nouvelle de la capi-,
tulation du Caire venait d'arriver à Alexandrie . Toute
la garnison avait résolu de s'ensevelir sous les ruines
de la ville , plutôt que d'accéder à une capitulation
qu'ils regardaient comme honteuse , parce qu'ils ne la
croyaient pas nécessaire. Alexandrie était armée de plus
de 600 pièces de canon , et abondamment approvisionnée ,
surtout de riz. Les soldats travaillaient sans relâche
aux fortifications , et les membres même des administrations
étaient devenus soldats. On y comptait plus de
9,000 français. Nous étions maitres du lac Maréotis , et
le camp retranché du général Menou défendait les approches
de la place..
A l'audience des ambassadeurs , du 17 fructidor, M. le
comte Philippe de Cobentzl , ambassadeur de sa majesté
impériale et royale-apostolique , a été présenté au
premier consul , et lui a remis ses letttres de créance.
Nous avons rappelé plusieurs fois les Annales du
Musée , rédigées par le C. Landon peintre pensionné
de la république . Il continue de graver avec
le même talent et le même soin les principaux ouvrages
de peinture , sculpture ou projets d'architecture
qui , chaque année , ont remporté le prix , soit aux
écoles spéciales , soit aux concours nationaux ; les productions
des artistes en tout genre qui , aux différentes
expositions , ont été citées avec éloges ; les morceaux
les plus estimés de la galerie de peinture , la suite
complète de celle des antiques , édifices publics, etc.
Les Annales du Musée forment , chaque année , un
volume de 72 gravures et 150 pages d'impression. Les
abonnés reçoivent à la fin de l'année une estampe servant
de frontispice , un titre et une table au volume
qu'ils ont complété. Il parait 9 livraisons par trimestre ;
chacune est composée de deux gravures et 4 pages
d'impression pour l'exposé des sujets.
64
MERCURE DE FRANCE ,
Le prix de l'abonnement est de 3 francs pour 3 mois ,
6 francs pour 6 mo's , 12 francs pour l'année , franc de
port pour toute la republique .
chez
On souscrit à Paris , chez le C. Landon , au Louvre ,
pavillon des archives ; dans les départements ,
les principaux libraires et marchands d'estampes , et
chez les directeurs des postes .
Les épreuves sur papier propre pour le lavis , sont
payées un tiers en sus. Le prix de la souscription pour
les exemplaires , en papier vélin , est de 24 francs.
L'exposition publique des productions des artistes
vivants , qui a commencé le 15 fructidor , au salon du
Musée , présente un nouvel intérêt , et doit piquer la
curiosité des amateurs. Le C. Landon publiera l'examen
général , par une société d'artistes , de tous les ouvrages
exposés de peinture , sculpture , architecture et gravure.
Cet ouvrage comportera six numéros ou livraisons.
Chaque numéro contiendra 16 pages in- 8 . ° . Le premier
a paru le 25 fructidor ; les autres se succéderont rapidement
pendant le cours de l'exposition. Le dernier
offrira la revue des différentes critiques.
Le prix de la souscription pour les 6 numéros est de
2 francs 50 centimes , franc de port pour toute la république.
Le commerce et l'industrie reçoivent de toutes parts
des encouragements , et sans doute le temps approche où
la France , mieux instruite de toutes ses ressources , plus
indépendante de l'industrie étrangère , rappellera les
beaux jours de son crédit et de sa prospérité. Aux travaux
continuels du gouvernement , les particuliers joi
gnent leurs propres efforts , et concourent à développer
dans toutes les classes de la société cet esprit public
dont les Anglais ont usé et abusé peut -être , et que l'on
a trop souvent desiré aux Français . Une Société d'encouragement
se forme pour l'industrie nationale . Son
but , ses moyens , le nom de ses fondateurs , le moment
de la fondation , tout inspire la confiance , et déja le
ministre de l'intérieur , plusieurs membres de l'Institut
national , et autres sociétés savantes de Paris , se sont
empressés de souscrire . La société se propose de re→
cueillir toutes les découvertes et inventions utiles aux
progrès des arts ; de distribuer chaque annee des enVENDÉMIAIRE
AN X. 65
'
couragements ; de venir au secours des artistes distingués
qui auraient éprouvé des malheurs ; d'assurer et de
propager l'instruction , oit en donnant une grande publicité
aux découvertes utiles , soit en faisant composer
des manuels sur les diverses parties des arts soit en
provoquant des réunions , où les lumières de la théorie
viendront éclairer le résultat de la pratique , soit enfin
én faisant exécuter à ses frais et distribuer dans le public
, et spécialement dans les ateliers , les machines ,
instruments et procédés , qui souvent restent perdus
pour l'industrie ; en un mot , d'exciter l'émulation , de
répandre les lumières , de seconder les talents .
Elle invite à se réunir à elle les fonctionnaires publics ,
les artistes , les négociants , les fabricants , et tous les
amis des arts . L'abonnement est de 36 fr. par année. On
souscrit chez les CC . F. Delessert , banquier , rue Coq-
Héron , n.º 181 ; Scipion - Perrier , membre du conseil
d'agriculture , art et commerce , place Vendôme , ancien
de la rue Saint- Honoré ; Huzard , membre de l'institut
national , et du même conseil d'agriculture , rue
de l'Eperon , n.º 11 .
Le ministre de l'intérieur a fait publier des tables
de comparaison entre les mesures anciennes et celles
qui les remplacent dans le nouveau Système métrique.
Cette édition est conforme à la détermination définitive
du mètre et du kilogramme , et à la nomenclature
fixée par l'arrêté du 13 brumaire an 9 , qui a
permis l'usage des noms anciens , en y attachant toutefois
des valeurs différentes . On conçoit que toutes les
montres ne seront pas de quelque temps encore divisées
en dix heures ; une classe nombreuse peut regretter le
repos du septième jour ; mais on aurait lieu de s'affliger
si des mesures tant desirées , rendues si faciles et si simples ,
ne devenaient pas enfin les seules mesures de la France .
ECONOMIE POLITIQUE.
Une riche contrée , que la France autrefois compta
parmi ses provinces , que les nations voisines ont tourà-
tour possédée et perdue , et qui présente en effet à
leur ambition ou à leur jalousie un grand territoire ,
un sol fertile , un peuple nombreux chez lequel l'habi-
6. 5
66 MERCURE
DE FRANCE
,
tude et le besoin de l'industrie , de beaux ports sur l'Océan
, et tout , en un mot , favorise le commerce ; la
Belgique est enfin réunie à la France , Quelle sera
l'influence de cette réunion sur le système commercial
de l'Europe , et , en particulier , sur le commerce de la
France , sur celui de tel et tel département ? Telle est
la question que le ministre de l'intérieur a soumise aux
préfets de la Belgique , et à ceux des départements voisins
. On voit qu'elle demande une exacte connaissance
des faits et des localités , un esprit d'observation , une
juste appréciation des causes et de leurs effets. Le préfet
de la Dyle et celui de la Seine - Inférieure ont déja répondu
, et tous deux , partant de principes différents, ont
adopté des opinions contraires. Mais il est facile de les
concilier , et nous nous bornerons à donner l'analyse de
leurs mémoires , qu'on pourrait regarder comme des monuments
historiques.
La réunion de la Belgique , dit le préfet de la Dyle ,
doit avoir une grande influence sur le commerce de
la France , et dès lors une influence générale sur le
commerce de l'Europe.
En effet , la paix de Lunéville rétablit ce qu'avait
détruit la paix de Munster. Celle - ci ferma les ports
de la Belgique , et le système du commerce fut changé ;
celle -là les rouvre et le système du commerce doit
changer encore. Quelques détails rendront cette vérité
sensible .
A peine affranchie du joug espagnol , la Hollande
s'occupa exclusivement de ce commerce immense qui
l'a placée au rang des premières nations de l'Europe .
alors la même ambition commençait à travailler l'Angleterre.
Le même intérêt , les mêmes craintes réunirent
cette fois les deux puissances. Elles virent bien
qu'elles n'atteindraient jamais un très-haut degré de
prospérité , tant que le commerce de la Belgique conserverait
sa splendeur : elles se promirent sa ruine .
Il fallait d'abord empêcher que la France ne fût
maîtresse des Pays -Bas. Ils furent cédés à l'Autriche
mais à titre de domaine politique ; l'Angleterre et la
Hollande s'en réservaient le domaine utile.
Peu satisfaites de ce premier avantage , elles marchèrent
plus ouvertement à leur but. De là les fameuses
conférences qui préparèrent , avec la paix de Munster ,
VENDÉMIAIRE AN X.
Brj
7
la destruction du commerce maritime des Belges . En
même temps des garnisons bataves , admises au sein
de leurs villes , empêchaient tout autre trafic direct
que celui des facteurs anglais et hollandais .
C'est donc sur les ruines du commerce de la Belgique ,
que les deux peuples ont fondé leur propre commerce.
Mais la réunion de la Belgique à la France , rend à
cette contrée tous les droits qu'elle tenait de la nature
et de l'industrie . Toutes les entraves qui comprimaient
l'émulation commerciale sont brisées . Le commerce de
la France profitera nécessairement de tout ce que doit
souffrir et perdre celui de ses rivaux .
La France est telle ( indépendamment même de ses
ressources coloniales ) que son influence sur le commerce
de l'Europe doit être désormais en raison de
l'étendue de son beau territoire . Aujourd'hui que les
principes du commerce sont mieux connus ; aujourd'hui
que les gouvernements attachent à sa prospérité leur
plus grand intérêt , nul doute que les grands états ,
riches de leurs propres fonds , agricoles et manufacturiers
à la fois , n'obtiennent enfin , et pour toujours
la supériorité sur des peuples dont le commerce précaire
repose sur les productions d'un sol étranger, et
qui sont plutót facteurs que commerçants .
La Belgique deviendra donc pour la France une
source plus ou moins féconde de richesses , suivant
qu'elle sera plus ou moins protégée par une bonne
administration . Ouvrir des canaux , réparer les routes ,
Pincorporer à la métropole par toutes les communica
tions possibles ; tels sont les moyens faciles d'augmenter
prodigieusement le commerce intérieur , et de rendre
à la France le capital de 30 millions qu'elle payait à
la Belgique , tant pour l'intérêt des fonds placés chez
elle , que pour établir la balance de leur commerce
respectif. Le gouvernement devra surtout prendre des
mesures plus efficaces que celles qui ont été adoptées
jusqu'ici pour retenir les valeurs métalliques qui passaient
en foule dans les emprunts de l'empereur.
Quant à l'influence de la réunion sur telle et telle
ville , une partie de l'etat , dit le préfet de la Dyle ,
ne profite jamais que toutes les autres ne profitent aussi .
Le préfet de la Seine Inférieure devait considérer
davantage l'intérêt de son département , département
68 MERCURE DE FRANCE ,
·
maritime , et l'un des plus industrieux et des plus
commerçants de la république. D'ailleurs , il differe
sur le fond même de la question ; et s'il ne la décide
pas en sa faveur , on dira du moins , après l'avoir entendu
Adhuc sub judice lis est .
La richesse , dit - il , la fécondité , l'industrie de la
Belgique tiennent bien moins de place parmi les avantages
de sa réunion à la France que son commerce
maritime et surtout celui du port d'Anvers . Ce nom
seul éveille les souvenirs les plus flatteurs , et semble
permettre de magnifiques espérances. Mais l'imagination
, trop pleine du passé , ne se crée - t- elle pas à cet
égard des illusions qu'il serait prudent de détruire ?
L'antique prospérité de la ville d'Anvers , l'état florissant
et même redoutable des villes anséatiques ?
dont elle partageait l'association , tiennent aux mêmes
causes , et remplissent la même période de temps , les
14. , 15. et moitié du 16. siécle . L'état de l'Europe
dans ces siécles ; la liberté réfugiée toute entière au sein
des villes confédérées ; telles furent les causes de ce
phénomène unique dans les annales du commerce . Mais
ces causes sont évanouies .
Tous les peuples jouissent d'une liberté suffisante
pour se livrer aux entreprises commerciales. Un mouvement
universel les entraîne vers les spéculations les
plus hardies . Les manufactures sont répandues sur
toute l'Europe ; les vaisseaux couvrent les mers ; des
communications de toute espèce ont rapproché les nations
les plus lointaines. La Hollande , la France , et
surtout l'Angleterre , ont partagé les dépouilles 'des
villes anséatiques. Ainsi en faisant tomber devant le
port d'Anvers les obstacles qui lui fermaient l'océan ,
on ne lui rendra pas sa première splendeur .
Sans doute Anvers possède de grands avantages ; un
port aussi beau que sûr , une heureuse situation , des
capitalistes nombreux , son ancienne réputation même ,
ce sont - là autant de titres qui lui promettent une brillante
destinée , maintenant que la paix lui assure l'ouverture
de l'Escaut . Mais il ne faut plus voir Anvers ,
ville libre , petite république isolée , où seul grand
port d'une puissance qui ne serait composée que des
provinces belgiques : Anvers est aujourd'hui un des
ports d'une grande puissance dont le gouvernement a
VENDÉMIAIRE AN X.
DEPT
longtemps négligé le commerce et la navigation . Nest
vrai , un nouvel ordre de choses a succédé , et toutes
les parties du corps politique reprennent la force et la
vie. L'avenir nous prépare de grandes choses ; mais
enfin la France n'a pas encore prouvé , contre l'ex
périence des siécles passés , que les puissances à grand
territoire peuvent aussi briller d'un long éclat par le
commerce.
Tout ce qu'on peut espérer de plus heureux , c'est qu'Anvers
et la Belgique entrent en concurrence avec la Hollande
et les autres ports de France . Encore Amsterdam
conservera- t-elle , dans toutes les branches du commerce
du Nord , la supériorité que lui assurent sa possession
actuelle , la jouissance de capitaux plus considérables ,
l'économie de sa navigation , et la facilité d'approvisionner
la France et l'Allemagne par la Meuse et le
Rhin ce qu'Anvers ne pourrait entreprendre qu'après
l'exécution des canaux projetés entre ces deux fleuves ,
et entre l'Escaut et la Meuse . Quant à l'Angleterre ,
il faut bien d'autres causes que la réunion de la Belgique
à la France pour détruire les bases de son prodigieux
commerce .
Anvers trouvera également , pour le commerce de
cabo age , de terribles rivaux dans la Suède , le Danemarck
, la Hollande et l'Angleterre : ces nations , longtemps
encore auront à plus bas prix que nous les
matériaux de construction , le salaire des équipages et
l'intérêt de l'argent . "
Mais quelle sera l'influence de la réunion sur le
commerce du département de la Seine - Inférieure ?
C'est ici surtout que le gouvernement doit se défendre
d'illusions qui favoriseraient exclusivement une partie
de l'état , une nouvelle conquête , aux dépens des anciennes
possessions.
Le commerce du port d'Anvers se composera naturellement
du commerce que faisaient autrefois les anciens
ports de France , et surtout du commerce des
colonies , qui , de droit , lui sera ouvert. Ce dernier commerce
ne sera de quelque temps avantageux à la métropoleil
a d'ailleurs des limites nécessaires . Enfin
il sera partagé entre tous les ports français , puisque
le gouvernement le réserve tout entier à la mère - patrie .
Anvers prendra sa part de ce commerce , et la beauté
70 MERCURE DE FRANCE ,
de son port , sa position plus voisine des nations du
Nord , les facilités qu'il présente à la fraude et à la
contrebande , lui assurent la plus forte . Il attirera en
proportion toutes les autres branches accessoires du
commerce , dort , en France , celui des colonies est le
tronc principal .
Il n'est donc pas douteux que l'industrie manufacturière
changera de place et se rapprochera du principal
débouché. Celle du département de la Seine-Inferieure
suivra cette impulsion , et on propose encore de décla
rer le port d'Anvers , port franc ! Mais sans parler des
chances incalculables des événements politiques , plusieurs
réflexions se présentent d'elles-mêmes pour éviter
au gouvernement de si graves erreurs : 1.° il est au
moins imprudent de changer les relations de commerce
bien établies ; 2.° l'étendue de la France exige plusieurs
points également favorisés pour le commerce ;
3. enfin la paix est sur le point de rendre l'activité à
nos manufactures : le moindre découragement les rui,
perait pour toujours.
Le gouvernement doit , au contraire , en étendant
le cercle du commerce de la France , maintenir entre
toutes ses parties une sorte d'équilibre ; et pour compenser
les nombreux avantages de la Belgique , et
surtout du port d'Anvers , seconder plus que jamais
les efforts des autres départements , et y favoriser le
développement de toutes les industries.
L'exposition des jours complémentaires de cette année
, doit avoir une grande influence sur l'industrie
nationale . L'Angleterre pourra envier quelque chose à
nos négociants et à nos manufacturiers . C'est beaucoup
sans doute pour signaler le renouvellement de cette
institution. Nous donnerons quelques détails au prochain
numéro.
Le salon est ouvert ; on en rendra compte. Mais les
peintres français les plus célèbres , David , Régnault ,
Guérin , Gérard , Vernet , etc. , etc. , n'ont point exposé
. Cependant on a distingué plusieurs compositions ;
surtout dans les tableaux de genre et de paysage .
Le défaut d'espace nous oblige de renvoyer મૈં un
autre numéro le règlement général du Prytanée , qui
vient d'être arrêté par le ministre de l'intérieur.
VENDÉMIAIRE AN X. 7 *
SUITE DELASTATISTIQUE du Département duMont -Blanc .
-
POPULATION .
La population actuelle dudépartement est de 275,981 individus ,divisés par arrondissements etcatégories ,
comme on levoit dans cetableau .
TOTAL
DÉFENSEURS
ARRONDISSEMENTS .HOMMES . FEMMES . GARÇONS . FILLE S. par
de laPatrie .
arrondissement .
C. hambéry
25,277
28,021 31,193 34,190 1,917
120,598
Annecy . 11,715 13,000 16,011
18,732 1,484 60,942
Moutiers . 10,213 11,063 11,757 14,354 1,007
48,394
St -Jean de -Maurienne ..9,683 10,436 12,123 13,290 515 46,047
TOTAL
56,888
62,520 71,084 80,566 4,923
TOTAL GÉNÉRAL 275,981
72 MERCURE DE FRANCE ;
On n'a point de recensements exacts de la population
du département avant la révolution ; mais elle
s'élevait , à peu près , à 280,000 : la diminution ne serait
donc que de 4,019.
A
On compte cependant 16,000 individus enlevés du
département , par l'effet de la révolution . Les causes
sont la guerre , l'émigration , le défaut d'industrie
et de ressources locales , et la crainte des secousses
révolutionnaires. Chacune de ces causes paraît avoir
influé dans la proportion suivante :
La guerre , sans y comprendre les hommes actuellement
en activité de service dans les armées de la république
, en a enlevé ....
Ce nombre paraîtra moins surprenant , si l'on
envisage
qu'indépendamment des hommes appelés
par les lois sur la réquisition et conscrip
tion , le Mont - Blanc a fourni six bataillons de
volontaires .
L'émigration , en y comprenant , 1. les
troupes de milice mises sur pied avant l'entrée
des troupes françaises , et qui passèrent
en Piémont ;
2.° Les hommes emmenés de force en Piélors
de l'invasion , en 1793 ;
mont ,
3.º Les membres des diverses communautés
religieuses ; etc,.....
Le défaut d'industrie et de ressources locales ,
et la crainte des secousses révolutionnaires ....
TOTAL.
10,000
4,000
2,000
16,000
Comme l'ancienne population ne présente qu'un
excédent de 4,019 personnes , il y a donc une compensation
de 11,981 . Il faut l'attribuer aux mariages plus
nombreux et plus précoces qui ont eu lieu , surtout
dans les campagnes , parmi les jeunes gens menacés des
conscriptions. Peu de prêtres se sont mariés ici , ou ils
ont bientôt divorcé.
C'est principalement dans les villes que la dépopulation
a été remarquable. On peut espérer que la paix ,
en ranimant les travaux et protégeant les industries ,
ramènera aussi les habitants dans leurs foyers ; mais la
ville de Chambéry , qui renfermait 16,000 ames , est réVENDÉMIAIRE
AN X. 73
f
duite à 10,800 ; Annecy , Saint - Jean-de- Maurienne et.
Moutiers , ont perdu dans la même proportion .
La transmigration momentanée et annuelle des habitants
des hautes vallées de la Savoie , de la Tarantaise
et de la Maurienne , dans les départements de
l'intérieur , pour s'y livrer à divers travaux de peine ,
continue toujours ; elle a même éprouvé peu de variation
dans les moments les plus orageux de la révolution
: la raison s'en trouve dans cette première de
toutes les lois , la nécessité. Cette transmigration n'a lieu
que parmi les hommes , et se compose de tout ce qui est
en état de supporter quelques fatigues : les vieillards et
les femmes restent seuls pendant toute la mauvaise
saison ( qui dure ordinairement huit mois ) , et suffisent
aux soins qu'exigent quelques bestiaux , à peu près le
seul patrimoine de la plupart des familles. Nous ne
répéterons point l'éloge si souvent fait de la probité
et de la simplicité des moeurs de ces habitants.
:
En général , la révolution a dû apporter des chan- '
gements remarquables dans les moeurs et dans les habitudes
, comme dans les opinions et les préjugés.
Apprécier ces changements , sera un jour le principal
devoir de l'historien qui sera trouvé digne d'approfondir
les causes et les résultats de ces grands événements.
Cependant l'observation suivante se répétera sans
doute le caractère national a conservé ici ses couleurs
primitives , et l'habitant du Mont - Blanc , comme le
Savoisien , est encore distingué par sa probité , sa franchise
, son économie , son courage. Mais ces qualités
précieuses ont besoin d'être entretenues par de bonnes
institutions , et par une sorte d'éducation publique ,
dont manquent absolument les campagnes : les erreurs
de l'ignorance et les rêves de la superstition * y sont
reçus comme des dogmes de religion et des principes de
morale. L'intérêt y devient le mobile de presque toutes les
actions , et l'on s'aperçoit , à regret , que le frein qui
retenait le méchant s'use tous les jours .
* On sait ce qu'une certaine classe d'homines a longtemps
enteudu par ces mots ignorance et superstition . Mais les
mots ont commencé à perdre cette valeur d'emprunt et cette
puissance magique dout on eût besoin pour bouleverser les
choses. Il devient donc moins dangereux de s'en servir ; ils
sont définis , et signifient ce qu'ils signifiaient avant la révolution.
74 MERCURE DE FRANCE ,
La révolution a répandu , assez généralement , dans
les villes et dans les bourgs principaux , cette science
jadis si ignorée , celle des lois et de l'administration ;
elle a mis chacun a portée de raisonner de ses droits
et de ses devoirs . Ces droits , il est vrai , ont été proclamés
si haut , que l'on n'a plus entendu la voix du
devoir. Mais les devoirs et les droits sont mieux connus
aujourd'hui , et les limites , marquées par des ruines ,
ne craignent plus d'être effacées ou confondues.
L'intelligence des affaires a fait des progrès dans
toutes les classes . On peut enfin espérer que les vices ,
fruits amers ,
mais passagers de quelques années de la
révolution , y seront insensiblement corrigés par un
plus grand développement des facultés , et par les
institutions que rétablit ou prépare le gouvernement .
É TAT CIVIL.
2
On ne peut que déplorer la négligence avec laquelle
se sont tenus , pendant longtemps dans plusieurs
communes , les registres de l'état civil ; jusqu'ici les
moyens employés pour réparer les lacunes qu'ils présentent
, ont obtenu des résultats peu satisfaisants .
Il faut attendre que les circonstances ayent un peu
dégagé l'administration des communes , pour mettre en
ordre cette partie importante sur laquelle reposent l'intérêt
et la paix des familles .
Auparavant , ces registres étaient uniquement tenus
par les curés , avec obligation d'en envoyer, chaque année ,
un relevé exact au juge mage de chaque province , qui
le faisait consigner dans les archives de son greffe.
A l'époque de la révolution , les prêtres s'émigrèrent ,
pour la plupart , cachèrent ou emportèrent les registres.
L'imprévoyance des premières administrations
fut telle , qu'elles ne prescrivirent rien à ce sujet
non plus que pour les dépôts existants dans les greffes
des diverses judicatures mages . En l'an 3 , l'administration
du district fit faire des recherches , et le peu
de registres qu'elle put trouver a été la proie des
flammes , dans l'incendie du local des séances de l'administration
centrale , arrivé dans la nuit du 23 au 24
frimaire an 7.
On pourra peut- être , par la modération et la douceur
, se procurer les notes que les prêtres réfractaires.
ent tenues pendant le cours de la révolution. A l'ave-
1
VENDÉMIAIRE AN XX.. 75
nir , du moins , des instructions
claires et précises sur les
devoirs des officiers de l'état civil , une surveillance
attentive
et sévère , empêcheront
ce funeste désordre .
MENDICITÉ.
Le nombre des mendiants s'accroît dans les villes ,
d'une infinité d'ouvriers qui ont servi tous les excès de
la révolution , se sont mis aux gages de tous les partis ,
et là, ont puisé tous les vices avec l'oisiveté . La répression
de la mendicité tient à des moyens locaux et à des mesures
générales. Les premiers consistent dans des établissements
de secours ou d'ateliers publics , que l'état
actuel du département ne permet pas de tenter ; les
seconds se rattachent aux institutions publiques , qu'on
attend , avec confiance , d'un gouvernement qui s'entoure
de lumières et de souvenirs,
OCTRO I S.
+
La ville de Chambéry était la seule susceptible d'octrois
; les besoins de son administration , de ses hospices
, en fesaient , dès longtemps , sentir la nécessité,
comme le seul moyen de pourvoir à un déficit qui
allait toujours croissant. Cependant , ce n'est qu'avec
la plus extrême répugnance , que le conseil municipal
a voté ce nouvel impôt , et il a dû , pour prévenir
toutes secousses , se restreindre aux anciennes bases
tant pour le mode de perception que pour les objets
à comprendre dans le tarif : le règlement actuel est
sagement approprié aux localités , aux usages , aux
moeurs des habitants et à la situation de la ville . Le
déficit auquel l'octroi doit faire face , annuellement ,
est de 18,000 fr.: le produit de l'octroi est évalué à
22,000 fr. , y compris les frais de perception.
CONTRIBUTIONS.
Le département du Mont- Blanc possède un monument
précieux , et qui lui est particulier ; c'est un cadastre
universel , accompagné d'une carte géographique
de chaque territoire , où sont figurées toutes les productions
de diverse nature , même les moins importantes
, sur une échelle d'un sur la carte , pour 2,400
sur le terrain. Toutes les parties en sont connues par
leur situation , contenance , nature et qualité de produit.
Nulle part , l'impôt foncier ne pouvait être assis
sur des bases plus certaines , réparti dans des proportions
76 MERCURE DE FRANCE ,
plus exactes , ni recouvré par des moyens plus faciles.
Cet ouvrage admirable a été fait avec la plus sèrupuleuse
exactitude : Schmit en fait particulièment l'éloge
dans son Traité sur les richesses des natio..s.
Le produit territorial est donc le type sur lequel repose
l'assiette des contributions directes . Voici maintenant ,
avant et depuis la révolution , leur proportion avec ce
produit.
L'étendue du département est , comme nous l'avons
dit , de 1,828,701 journaux de Piémont ; la somme des
terres cultivées , équivaut à peu près à la moitié de
cette surface .
Leur produit , en argent , compensation faite des
diverses qualités , en s'en rapportant à l'évaluation
faite , en 1738 , par des estimateurs locaux , d'après
les taux communs des denrées , pendant les dix années
précédentes , donne en argent de Savoie , 7,173,772 liv . ,
qui , convertis en argent de France , forment 8,608,526
fr. 40 cent.
En déduisant , de la somme ci - dessus , les frais de
culture , dans la proportion de trois huitièmes , année
commune , elle se réduit à 5,380,328 fr. 75 cent .
On ajoute le produit annuel des communaux et le
revenu présumé des chefs - lieux , en raison de leur
surface seulement ... 336,897 fr. 60 c.
Revenu net du département .... 5,717,226 35
En comparant les contributions que le département
avait à payer d'après les anciennes bases , et celles qu'il
supporte aujourd'hui , on trouve ce resultat général :
Contributions , tant directes | Contributions , tant directes
qu'indirectes calculées
d'après le cadastre.
Directes .. 1,263,962 fr. 40 c.
Indirectes . 549,407 55
TOTAL . 1,813,369 fr. 95 c.
Population du département ,
275,981.
La répartition des impôts cidessus
, par tête d'individu ,
donne , pour chaque individu
, 6 fr. 55 c.
·
qu'indirectes, pour l'exercice
de l'an 3.
Directes....
Indirectes...
1,527,768fr .
2,860,537
TOTAL ... 4,388,305 fr .
Population du département ,
275,981 .
La répartition des impôts cidessus
, par tête d'individu,
donne , pour chaque individu
, 15 fr. 90 c .
VENDÉMIAIRE AN X. 77
Différence.
Les contributions , tant directes qu'indirectes de l'an 8 ,
s'élèvent à ……. . . .
Contributions , tant directes qu'indirectes
,, calculées d'après les anciennes
bases , à ....
Augmentation .....
7
4,388,305 fr.
1,813,369 95 c.
2,574,935 fr. 5 c.
Répartition , par tête d'individu , d'après les contributions
directes et indirectes de l'an 8 .. 15 fr. 90 c.
Même répartition d'après les contributions
directes et indirectes , que rappor
tait la Savoie avant la révolution ....
Différence en plus , par tête
6 55
..... 9 fr . 35 c.
Il s'en faut de beaucoup que les ressources du département
aient augmenté dans la proportion de ses
impôts ; c'est absolument en raison inverse : la guerre ,
l'émigration , les sacrifices forcés et volontaires , les
réquisitions , la cessation de ses relations commerciales
avec l'étranger , la privation du tribunal d'appel
, et beaucoup d'autres causes , ont anéanti , en
grande partie , ses moyens de prospérité. Le numéraire
y est devenu extrêmement rare ; le produit immense
de ses domaines nationaux en a extrait les deux tiers ;
les acquéreurs ont , sans doute , augmenté leurs richesses
; mais le département est réellement appauvri
de tout le numéraire qu'il a versé . Les fonds qu'il verse
dans les caisses publiques remontent pen vers leurs
sources. L'intérêt de l'argent , dans les affaires privées ,
y est à un taux excessif , à 2 pour cent par mois .
De là vient la difficulté dans le recouvrement des contributions.
Cependant aucun département n'est plus avancé ,
sous ce rapport ; il ne doit rien , ou presque rien d'arriéré ;
mais les réquisitions , l'abandon presque constant de tous
les services militaires , les violations de caisses ou les délégation
sur les percepteurs , ont apporté un tel désordre
78 MERCURE
DE FRANCE
,
dans cette comptabilité , que l'apurement des exercices
antérieurs à l'an 9 , et surtout des exercices de l'an 8 ,
est devenu extrêmement difficile.
Les rôles des contributions , pour l'exercice courant ,
sont achevés et répartis : les recouvrements sont , partout
, commencés.
L'habitant du Mont Blanc regarde , comme une dette
sacrée , le payement de ses contributions ; mais le mode
de recouvrement , par douzième , le gêne infiniment .
N'ayant pas reçu le prix de ses denrées , il se trouve
dans l'impossibilité d'acquitter les échéances antérieures
à la récolte il supporte , avec peine , les nouveaux
impôts créés par la révolution , tels que ceux personnels
, somptuaires , mobiliaires , droits de patentes ,
portes et fêtres , droits de succession , etc. inconnus
dans la ci - devant Savoie.
en
Les droits excessifs de timbre , de greffe , d'enregis
trement , arrêtant toutes les transactions , ont été aussi
nuisibles au trésor public qu'aux individus . Les recettes
de la régie , pour l'an 8 , offrent une différence
moins , d'avec celles de l'an 6 , de 395,720 fr. 36 c.
Heureusement nous avons déja pu reconnaître qu'on
ne sacrifiait plus à l'intérêt du moment , l'intérêt de
tous les temps ; et que les lois n'étaient plus des spéculations
, des caprices , ou des inepties .
SCIENCES , ARTS , MONUMENTS
.
Le département possède peu de titres à cet égard .
Faute d'exploitation de ressources , de
'
moyens ,
d'exemples et d'encouragements , il ne tire presque
aucun parti de ses avantages et reste tributaire des
départements de l'intérieur ou des peuples qui l'avoisinent.
Il peut s'honorer de quelques hommes illustres dans tous
les genres ; mais c'est loin de leurs compatriotes qu'ils
puisèrent l'amour des sciences , et qu'ils avancèrent dans
la carrière du génie : tels furent les Favre , les Saint-
Réal , les Vaugelas , et tels sont encore les Berthollet ,
les Ducis , les Marcoz , et beaucoup d'autres . Le mode
actuel de l'instruction publique , suivi dans les écoles
centrales , étant favorable au développement de toutes
les facultés de l'homme , le Mont-Blane fournira , sans
VENDÉMIAIRE AN X. 79 .
doute encore , des savants et des artistes distingués.
On y rencontre très-peu de monuments ; mais partout
les vestiges de ceux que le paganisme , les Romains et
la féodalité y élevèrent. Les recherches , sous ce rapport
, pourraient fournir à l'histoire des matériaux intéressants
.
Un particulier , dans la vallée de l'Hôpital , possède
un grand bassin en pierre , qu'une inscription annonce
avoir servi à recevoir le sang des victimes sacrifiées à
Jupiter Ammon.
En l'an 7 , un autre particulier , faisant une fouille pour
la construction d'un caveau , a découvert un souterrain
où se trouvaient toutes les traces d'un ancien édifice
de bains de vapeurs. L'administration centrale y a
fait faire quelques travaux pour en découvrir une
partie. On voit encore , à Aix , un ancien arc sépulcral
avec cette inscription :
"
POMPEIUS CAMPANUS , ROMANORUM DUX .
"
On admire la construction d'une grosse tour , qui
repose toute entiere sur les ruines d'un temple dédié ·
à Vénus .
Toutes les sommités des collines , toutes les positions
avantageuses pour la guerre , offrent les masures
d'antiques et vastes châteaux forts : quelques
fours rappellent les noms des Duguesclin , des Nemours,
des Montmayeurs , et de quelques anciens ducs de
Savoie.
*
Les places publiques de la ville de Chambéry ne
sont décorées par aucun monument ; seulement la
place de Lans offre une fontaine avec un vaste bassin
, et , au dessus du piédestal , une très- belle statue,
de femme d'un seul bloc de pierre blanchâtre : tout
annonce qu'elle est l'ouvrage d'un habile artiste.
Le portail de l'église de la Sainte - Chapelle , le vaisseau
de l'église des Cordeliers et de la Cathédrale , sont
admirés par les connaisseurs.
Le chemin des Echelles , bourgade à quatre lieues ,
ouest de Chambéry , derrière la montagne de la
Grotte , sur la route de Lyon , peut être considéré
80 MERCURE DE FRANCE
comme un prodige de hardiesse et d'opiniâtreté. Charles-
Emmanuel II y fit élever un monument , dont les barbares
de 1793 ont mutilé une des plus belles parties.
Le site du département offre , en général , d'anciens
souvenirs. L'art fut souvent obligé de vaincre la nature
pour ouvrir des communications. Les révolutions
physiques du globe y ont laissé des traces horribles et
curieuses. A une petite lieue de Chambéry , lieu diț
aux Abymes , fut engloutie , en 1249 , une ville du
nom de Saint - André , avec seize villages. Les irrégu-,
larités du sol attestent , d'une manière frappante , la
fidélité de l'historien .
La bibliothéque de l'école centrale présente un assez
grand nombre de bons ouvrages ; elle peut contenir à
peu près dix mille volumes , dont deux cents de théologie.
On la doit à des libéralités particulières , aux
soins de l'ancien conseil de ville , et particulièrement,
à ceux du médecin Daquin , ex- bibliothécaire sous le
gouvernement sarde. A l'époque de la révolution , la
mairie s'empara du local de la bibliothéque pour l'établissement
de ses bureaux : les livres furent jetés pêlemêle
, et entassés dans une chambre mal fermée. Ce
n'est qu'au moment de l'organisation de l'école centrale,
qu'on s'occupa de les classer et de les mettre en ordre :
on s'aperçut de dilapidations énormes ; mais il était
trop tard , et jusqu'à présent les poursuites n'ont opéré,
aucune restitution. Les bibliotheques des maisons nationales
ont remplacé ou complété les ouvrages , et ajouté,
des collections précieuses.
;.
La bibliotheque offre encore une petite collection
mais assez curieuse , de divers objets de minéralogie ,
de zoologie et de végétaux . Le catalogue de la classe
de minéralogie contient près de sept cents articles
celui de zoologie quatre - vingt- quinze , et celui des
végétaux seulement cinq. Elle ne possède actuellement
aucun tableau : l'ancien catalogue lui en donnait soixante-
six ; on ne sait ce qu'ils sont devenus.
Le catalogue de ses plans et cartes se réduit à dixhuit
articles .
La mairie d'Annecy possède un tableau d'un grand
mérite ; c'est une descente de croix , par le Corrège . Il
appartenait à l'ex - marquis de Salle .
(La suite au numéro prochain. )
2
( N.° XXXII. ) 16 Vendémiaire An 10 .
MERCURE
DE FRANCE.
LITTERATURE .
FRAGMENT du poème inédit du Czar Pierre ;
par feu THOMAS.
"
( Ce morceau est tiré du Chant de la Hollande . Le héros
étudie les arts des peuples civilisés , visite les ateliers , les
écoles , etc.
QUELQUEFOIS son regard perçait la solitude
De ces sages mortels consacrés à l'étude ,
Qui poursuivant en paix l'utile vérité ,
De leur måle raison gardent la liberté.
Les uns , aux nations , dans leur marche égarées ,
Tracent vers le bonheur des routes assurées .
Du sanglant despotisme ils craignent les fureurs ,
Soulevent lentement le bandeau des erreurs ,
Et de l'opinion gouvernant la balance ,
Par les droits du génie exercent la puissance.
Leur sacré ministère , indépendant des rois ,
Venge l'homme opprimé par les crimes des lois.
*
MAIS d'autres , confidents de l'antique nature ,
De son ouvrage immense observent la structure,
6. 6
82 MERCURE DE FRANCE ,
1
LE Czar accoutumé , dans ses vastes états ,
A ne voir qu'un despote et des milliers de bras ,
De l'active pensée ignorait la puissance.
Il connaissait la force ; il voit l'intelligence ;
Et de l'esprit humain , sondant la profondeur ,
Apprend à juger l'homme et connait sa grandeur .
PARMI tous ces mortels fameux chez le Batave ,
1 distingue les noms de Rhuys , de Boerhave ;
L'un célèbre dans l'art qui , de nos faibles corps ,
Entreprend d'affermir les fragiles ressorts ;
Art utile et douteux , terrible et salutaire ,
Dont l'homme est , par son luxe , esclave involontaire ,
Qui , dans nos maux cruels , nous prêtant son flambeau ,
Met du moins l'espérance entre eux et le tombeau ;
Que la faiblesse implore et qu'elle calomnie ,
Flétri par l'ignorance , absous par le génie.
Boerhave reculant les bornes de cet art ,
Avait su par des lois enchaîner le hasard .
Tel qu'autrefois le image aux pieds du sanctuaire ,
Gardait du feu sacré le dépôt tutélaire ,
Tel son soin vigilant s'applique à prolonger
Cet éclair de la vie et ce feu passager

Dont la nature àvare a fait présent à l'homme ;
Son grand nom remplissait Londres , Paris et Rome.
Boerhave comme un Dieu suspend l'arrêt du sort .
Les noms presque échappés de l'urne de la mort
Y rentrent à sa voix ; les Parques étonnées
C
Roulent sur leurs fuseaux de nouvelles années.
Sa maison est un temple où le peuple incertain
Vient attendre , en tremblant , quel sera son destin.
L'Europe , avec respect , invoque son génie ;
Et les rois suppliants lui demandent la vie.
Rhuys , de l'anatomie , empruntant les secours ,
Interrogeait la mort pour conserver nos jours .
VENDÉMIAIRE AN , X. 83.
7
La mort obéissant sous cette main savante
Dévoit à ses yeux la nature vivante
2
Ces muscles , cet amas d'in mbrables vaisseaux ,
Du dédale des nerfs les mobiles faisceaux ,
Organes où circule une invisible flamme ;
Rapides messagers des volontés de l'ame,
Les corps inanimés , par ses heureux travaux ,
Paraissaient se survivre , échappés des tombeaux,
O prodige de l'art ! Dans leurs veines flétries ,
Lorsque d'un sang glacé les sources sont taries ,
Du cylindre odorant qui le tient enfermé ,
Jaillit un sang plus pur de parfums embaumé.
Par le souffle de l'air la liqueur onctueuse ,
Poursuit en bouillonnant sa route tortueuse
Se filtre , s'insinue , et court à longs ruisseaux
De l'aride machine inonder les vaisseaux.
Soudain tout se ranime , et la pâleur s'efface.
L'immobile beauté conserve encor sa grace ;
Un nouvel incarnat a peint son front vermeil ;
L'enfant paraît plongé dans le plus doux sommeil .
On voit , par le même art , les plantes ranimées ,
Déployer autour d'eux leurs tiges parfumées.
Pierre , dans cette enceinte où Rhuys guide ses pas ,
Voit ces êtres nouveaux dérobés au trépas.
2
Il les voit , il s'arrête , il contemple , il admire ;
A son oeil étonné , la mort même respire.
Chaque pas , chaque objet ajoute à ses transports ;
Feu céleste , dit-il , descendez sur ces corps ,
Ils vivront , Tout- à- coup dans un touchant délire ,
Il baise un jeune enfant qui semblait lui sourire .
A
De la religion les sacrés intérêts
ཏྠ
Remplissaient quelquefois ses entretiens secrets.
Il pénètre souvent dans ces demeures saintes ,
Asiles révérés , redoutables enceintes ,

84 MERCURE DE FRANCE ,
Où Dieu semble , à toute heure , écouter les mortels ,
Où le remords tremblant erre autour des autels .
O puissance d'un Dieu , sois toujours adorée !
Mais que rien n'empoisonne une source sacrée.
Pour de vains arguments , le Batave autrefois
Egorgea des mártyrs par le glaive des lois.
Il déteste aujourd'hui cette affreuse maxime ;
L'erreur de la pensée a cessé d'être un crime.
Unitaires , Hébreux , Romains , Grecs , Anglicans ,
Chacun à son autel fait fumer son encens.
Là , tous ces ennemis sont un peuple de frères ;
L'Etat qui les soumet à des lois nécessaires ,
En les réprimant tous , sait tous les protéger ;
Il abandonne au ciel le soin de les juger.
O Dieu! dit le héros , prosterné dans un temple ,
Quand pourront tous les rois imiter cet exemple ?
Grand Dieu ! Ta vérité se cache à l'univers ,
Comme l'astre du jour dans mes climats déserts.
Ce globe , de l'erreur est l'éternel théâtre .
Tu jetas sous mes lois le kalmouk idolâtre ,
Le Tartare soumis aux dogmes du Croissant ,
Des Lamas adorés l'esclave obéissant ,
L'humble sujet de Rome , et le reste t'encense
Selon les rits sacrés de l'antique Bysance.
Croirai-je t'honorer par un zèle cruel ?
C'est au ciel à venger les outrages du ciel .
T'adorer dans la nuit , voilà notre partage ;
Quiconque a des vertus , grand Dieu ! terend hommage.
L'homme juste accomplit tes décrets immortels ,
Et les coeurs innocents sont tes premiers autels.
Il dit ; et vers le ciel ses voeux sacrés s'élèvent ... etc .
DEPT
DE
VENDÉMIAIRE AN X
À J. DELILE.
Peintre heureux des Jardins , ô toi dont le génie
Fis revivre Virgile en chants harmonieux :
De tes aigres censeurs , la tourbe réunie
Distille envain sur toi le poison de l'envie * .
Tes beaux vers , inspirés sous un ciel nébuleux ,
Auront toujours , en dépit d'eux ,
L'éclat d'un soleil pur de France ou d'Italie.
G.
ENIGME S.
Je présente sur ma surface ,
Le chaud , le froid , la poussière et la glace ,
Le bruit , le calme , et le deuil , et les ris
Le beau monde et la populace.
Je me dépouille et refleuris ;
Tantôt j'occupe un large espace ,
Et tantôt je me rétrécis ;
Je ne change jamais de place ,
Et je fais le tour de Paris.
AUTRE .
Par les fiers chevaliers jadis mis en avant ,
Je leur sauvais mainte taloche ,
Et j'aide encore assez souvent
Leurs humbles descendants qui m'ont mis dans la poche.
* Nous imprimons ces vers d'un ami de l'abbé Delille ,
sans croire que les gens de lettres qui ont fait des critiques
justes et polies de plusieurs morceaux de l'Homme des
champs et des Jardins , ayent distillé sur l'auteur , le poison
de l'envie.
REFRA
86 MERCURE DE FRANCE ,
LOGO GRI P´H E.
JE suis longure , lecteur , et sèche et décharnée' ;
Je n'ai , dans ma substance , à t'offrir que des os ,
Et je ne puis garder , telle est ma destinée ,
L'habit dont on s'empresse à me couvrir ie dos.
D'un pauvre vêtement je suis couverte à peine ,
Qu'un vaurien , comment puis - je autrement l'appeler ?
Nu , mais courant sans perdre haleine ,
Se hâte à son profit de me déshabiller.
Est-il un sort plus déplorable ?
Au reste , on trouve en moi l'astre dont les amours
Aiment la clarté favorable ;
Un fleuve , dont César en vain chercha le cours ;
Ce jeu qui voit neuf soeurs , à la taille semblable ,
Tomber , et sur leurs pieds se redresser toujours ;
Enfin la plante secourable,
Dont l'habit qu'on m'enlève est formé tous les jours.
Mots de l'Enigme et du Logogriphe insérés
dans le dernier Numéro..
Le mot de l'énigme est auf.
Le mot du logogriphe est chevet où l'on trouve Ere
et the.
i
VENDÉMIAIRE AN X. 87
L'UNIVERS ,poème en prose , en douze chants ,
suivi de notes et d'observations sur le système
de Newton et la théorie physique de la terre ,
orné de figures , etc. A Paris , Boiste , imprimeur,
rue Hautefeuille , n . ° 21 .
CE titre est ambitieux , et promet trop pour
donner as ez. L'auteur , né avec de l'imagination ,
aurait dû mieux réfléchir sur ce précepte impor
tant des maîtres de l'art.
Souvent trop d'abondance appauvrit la matière.
Il ne faut pas laisser dire au lecteur :
Quid dignum tanto feret hic promissor hiatu ?
On avait déja blamé le début d'un poème ou
l'auteur s'écrie en s'adressant au soleil :
Sois l'astre de ma Muse , et préside à mes vers ;
Comme toi , mon sujet embrasse l'univers * .
Celui dont un esprit judicieux dirige le talent
naturel , n'annonce pas de si hautes prétentions : il
sait qu'un sujet vaste n'est pas toujours un sujet
riche , et qu'il faut souvent resserrer sa matière
pour la mieux féconder. Mais , dans un premier
essai , on consulte plus son audace que sa force ;
et le jeune homme ignore également les bornes de
son génie et les ressources de l'art .
Cet ouvrage paraît avoir encore un autre défaut
essentiel ; il n'est qu'une longue suite d'allégories
, et douze chants allégoriques sont nécessairement
dénués de tout intérêt . L'auteur y peint
d'un bout à l'autre le combat des deux principes
Les mois de Roucher.
88 MERCURE DE FRANCE ,"
occupés sans cesse à conserver ou à détruire
l'ordre du monde physique et du monde moral.
Par exemple , le principe du bien établit dans
tout l'univers un plan et des lois : il ordonne
aux astres de tourner régulièrement autour d'un
centre commun : le principe du mal , au contraire
, veut partout répandre la confusion . Il lance
les comètes à travers les systèmes planétaires ,
pour en interrompre le cours ; mais en dépit de
ses efforts , les comètes elles- mêmes sont asservies
à des mouvements périodiques ; et , loin
d'anéantir les mondes , elles en renouvellent la
substance . L'auteur suit à cet égard le système
de Newton , si richement développé dans ces
beaux vers de Voltaire à M.me du Châtelet.
Cessez d'épouvanter les peuples de la terre * ;
Dans une ellipse immense achevez votre cours ;
Remontez , descendez près de l'astre des jours.
Lancez vos feux , volez ; et , revenant sans cesse
Des mondes épuisés ranimez la vieillesse .
au
Cependant le mauvais principe , indigné de
voir les comètes qu'il créa pour la ruine de
l'univers , en maintenir l'équilibre , forme de
nouveaux projets de destruction. Il monte
palais du soleil , il descend au fond de la mer :
le soleil et la mer s'unissent pour servir sa vengeance
, et tour- à- tour embrasent et submergent
le monde . Mais le conservateur du grand tout
fait sortir du sein même des eaux et des feux
de nouveaux germes de fécondité. Il envoie au
genre humain renaissant les arts consolateurs.
L'amour , les plaisirs , la volupté se hâtent de
repeupler et d'embellir la terre. Ainsi , d'un bout
-
* Le Poète s'adresse aux comètes.
VENDÉMIAIRE AN X. 89
}
de l'ouvrage à l'autre , par divers moyens et sous
une allégorie toujours semblable , le bien est tiré
du mal , et le désordre enfante l'harmonie . On
sent combien ce genre de fiction est froid et monotone.
Cependant on ne peut refuser du mérite
à l'auteur : son esprit a de l'originalité , et ses
connaissances sont variées. Il paraît instruit dans
les sciences modernes , et plus d'une fois on
trouve de l'abondance et du feu dans ses descriptions
, au défaut du choix et du goût ; mais
ses peintures allégoriques ont trop peu d'effet à
côté des machines que peut emprunter l'épopée
aux religions de tous les peuples. Le merveilleux
lui-même doit avoir sa vraisemblance ; et si l'on
veut qu'il produise quelque illusion , il faut
l'établir sur des croyances généralement adoptées.
Des exemples feront mieux sentir la vérité de cette
observation.
L'auteur paraît s'être souvenu plus d'une fois
du satan de Milton : il en imite dans divers endroits
le caractère et les discours. C'est surtout
dans son 2.me
et 3.elivre que cette imitation est
remarquable, En voici quelques détails :
"
" Le génie de la destruction , indigné de n'être qu'un
" agent subalterne dans l'univers qu'il voulait gouverner
" ou détruire , avait médité dans les siècles de vastes et
« redoutables projets . I erre inquiet , agité dans son
repaire , mélange de ténèbres et de feu , non de ce
feu régénérateur qui nourrit le flambeau de l'amour,
mais de celui dont brùlent l'envie , la rage et les impudiques
desirs . Quelquefois il arrête ses regards farouches
sur les ornements de ce séjour ; ils ne lui
" offrent que la peinture fidelle des maux qu'il doit
« faire souffrir aux mortels , et c'est de la ruine de
l'univers qu'il veut jouir. Il rompt le silence de ses
"
"
"
90 MERCURE DE FRANCE ,
"
"
*

"
་ ་
"
"
"
noires méditations ; sa colère éclate en ces mots :
Qu'y a - t- il donc de prodigieux dans cet univers , pour
que celui qui s'en dit le conservateur prétende en retirer
tant de gloire ? Les éléments existants nécessairement
, par leur propre nature et de toute éternité ,
mus par le hasard , ou de leur propre mouvement ,
« se sont réunis , ont formé des globes de feu , ou des
masses inertes , errantes dans l'espace , au risque de se
heurter l'une contre l'autre . La surface de l'une d'elles ,
mise en fermentation par le feu et l'eau dont elle
était pénétrée , s'est couverte d'une mousse verdâtre ,
dans laquelle on voit se remuer quelques êtres : nés
de la corruption , ils . sont nourris , détruits et recréés
par elle. L'un d'eux , l'homme , se fait remarquer
par ses formes bizarres souvent , en parcourant l'espace
, je m'approchai de cette masse , et j'entendis
dans le vague des airs le bruissement des favoris dė
l'Eternel ; je les vis errer dans une étroite enceinte ,
jouant avec des parcelles de matière , et ne pouvant,
à travers les exhalaisons qui l'entourent , éléver leurs
regards dans l'espace . Qu'ils m'inspirèrent de pitié !
et quelle force faudrait- il done pour détruire cet
» univers ? Que les éléments se séparent , il est anéanti :
les soleils éteints ne sont plus que des masses calcinées
, criblées d'abymes où se perdrait un océan ; ils
« errent au hasard dans d'épaisses ténèbres : ces plantes
que mon rival a minutieusement peintes pour tromper
l'ennui de l'éternité ; ces êtres éphémères qu'il a
pétris d'un vil limon périssent , et tout ce qui est ,
« rentre dans mon empire .... Ma vengeance est certaine
si je n'ai pu détrôner mon rival , du moins
anéantissons ce qu'il chérit le plus , l'espèce humaine..
Que la terre ne soit plus qu'une vaste solitude , dont
l'aspect rappellera sans cesse à l'Eternel la perte de
« ses enfants....
es
"
"
:
VENDÉMIAIRE AN X. 91
é
es
és
re-
Lier
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ila
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'il a
est,
сегм
moins
aine..
dont
te de
"
"
Ainsi , dit le génie de la destruction , il arrive au
palais du soleil , il en admire l'étendue . Son impo-
" sante structure lui inspire une jalousie secrète , bientôt
calmée par l'espoir de trouver , dans celui qui l'habite ,
un instrument propre à seconder ses projets. " "
En effet le génie du feu qui habite le soleil ,
séduit par le génie de la destruction , abandonne
sa route ordinaire , et consume le globe . à peu
près comme dans la fable de Phaeton .
On voit au premier coup-d'oeil que toute
cette invention n'est qu'une copie assez bizarre
de quelques grands traits du Paradis - Perdu .
Le poète anglais peint aussi le génie de la
destruction , mais sous des formes animées et
connues. Ce n'est point un être abstrait , parlant
d'athéisme à la manière d'un disciple du baron
d'Olback ou de Diderot ; c'est l'ennemi de Dieu
et de l'homme , tel qu'il est représenté dans les
croyances religieuses de l'Europe ; c'est un être
réel , dont l'existence est avouée de tous les
peuples chrétiens pour qui Milton écrivait son
poème c'est l'antique Lucifer , qui , selon le
langage des prophètes , s'asseyait jadis au des
sus du soleil , et plaçait son trône auprès du
sanctuaire du Très-haut ; c'est celui qui est
tombé du ciel comme l'étoile du matin , et
que l'orgueil a précipité dans les enfers. Cet archange
rebelle et vaincu , qui porte sur son front
les cicatrices du tonnerre , ne veut point fléchir
pourtant sous la main qui l'a foudroyé . Au dernier
degré du malheur et de l'abaissement , il
garde le souvenir de son ancienne gloire , et médite
de nouvelles vengeances . Les premiers traits
de sa nature céleste se laissent voir encore dans
92 MERCURE DE FRANCE ,
son ame infernale . Sa fierté seule triomphe de
ses remords. Voyez comme il soutient son caractère
; comme il ranime ses légions découragées
, et leur communique son audace et ses
fureurs. D'anciennes prophéties lui ont appris que
l'homme doit être créé pour remplir un jour le
rang qu'il n'a plus : il jure de perdre ce nouveau
favori de l'Eternel . Il remonte , au milieu
de mille dangers , jusqu'aux régions du jour , en
traversant l'empire de la nuit et du chaos , où
il a roulé longtemps des hauteurs du ciel dans
les profondeurs de l'abyme. Il arrive aux confins
de l'univers ; il entrevoit le premier rayon de
cette lumière qu'il a perdue , et dont autrefois,
il effaçait la splendeur. I admire , il s'attendrit
un moment ; et c'est alors qu'il exhale si naturellement
tout son désespoir dans cette admirable
apostrophe au soleil :
Toi sur qui mon tyran prodigue ses bienfaits ,
Soleil ! astre de feu , jour heureux que je hais ,
Jour qui fais mon supplice , et dont mes yeux s'étonnent ,
Toi qui semble le Dieu des cieux qui t'environnent ,
Devant qui tout éclat disparaît et s'enfuit ,
Qui fais pâlir le front des astres de la nuit ,
Image du Très- Haut qui régla ta carrière ,
Helas ! j'eusse autrefois éclipsé ta lumière ;
Sur la voûte des cieux , élevé plus que toi ,
Le trône où tu t'assieds s'abaissait devant moi.
Je suis tombé l'orgueil m'a plongé dans l'abyme.
Cette poésie de Milton , si bien rendue par
celle de Voltaire , apprend mieux que toutes
les critiques , ce qui manque au poème en prose
qu'on intitule l'Univers . Comme ce caractère de
Satan est poétique et passionné ! La création
de ce personnage , et le tableau des amours
VENDÉMIAIRE AN X. 93
t
e
e
1
-
d'Adam et d'Eve suffirent pour immortaliser
Milton , malgré le mauvais goût et la barbarie
qu'on trouve dans plusieurs chants de son poème
et surtout dans les derniers. J'observe en passant
que des esprits très divers en ont senti
les beautés. Dès que le Paradis - Perdu fut traduit
dans notre langue , le judicieux Rollin , nourri
des leçons de l'antiquité , et Louis Racine , dont
le goût s'était formé entre son père et Despréaux,
admirerent tous deux le génie du poète anglais.
Voltaire n'en fut pas moins frappé , jusqu'au moment
où sa fureur contre le christianisme égara
toutes ses opinions littéraires. Ainsi le même écrivain
qui avait si bien dit en jugeant les poètes
épiques ,
Milton, plus sublime qu'eux tous ,
A des beautés moins agréables .
soutint un avis tout contraire dans un ouvrage
insipide de sa vieillesse *. Il ne vit plus dans
le Paradis-Perdu qu'un conte ridicule sur un serpent
et une pomme . Helvétius , quoiqu'il fût athée ,
pensait autrement : après une longue dispute contre
Voltaire en faveur de Milton , Vous avez beau
faire , dit-il , le diable est mon homme. Voltaire
riant de ce mot d'Helvétius , convint avec
lui que Milton était vraiment un poète original
et sublime. Il me semble seulement, et je m'étonne
qu'aucun critique n'ait fait cette observation ,
que le Prométhée d'Eschyle a fourni quelques
traits du caractère de Satan. Prométhée, foudroyé
par Jupiter , l'insulte encore et le défie sur le roc où
la force et la nécessité viennent l'attacher avec des
* Le Taureau blanc .
94 MERCURE DE FRANCE ,
chaînes de fer. Il a la même audace , et se con
sole aussi de ses malheurs par l'espoir de la vengeance
. Mais que l'esquisse grecque est au dessous
du tableau de Milton ! Il est vrai que celui- ci
fut soutenu par l'enthousiasme des prophètes hébreux
et la majesté de la religion . Ainsi c'est
au génie de la Bible qu'est due la plus belle
création des Muses anglaises et chez nous aussi ,
le plus parfait des poètes trouva dans la même
source la première de toutes les tragédies.
L'auteur de l'ouvrage qu'on annonce ne soutiendrait
pas mieux le parallèle avec les poètes
grecs et latins qu'il veut copier aussi . Lorsqu'il
leur emprunte ces belles fables qui renferment
tant de vérités , il les refroidit quelquefois par
ses explications physiques et chimiques , et les
dénature en les changeant de place . Les vers
d'Ovide nous ont charmés dès notre enfance . Qui
ne se rappelle l'imprudence du jeune Phaéton embrasant
l'univers ? Ovide peint , sous les plus
grandes images , l'incendie atteignant jusqu'au fond
des mers , et la terre prête à périr, se levant pour
implorer le secours de Jupiter. Je citerai la traduction
, souvent élégante et fidelle, du C. Saint -Ange :
Neptune sur les flots , élevant sou trident ,
Trois fois ose braver les feux du ciel ardent ,
Et trois fois suffoqué se replonge dans l'onde.
La Terre cependant , cette mère féconde ,
Au milieu de la mer , des fleuves , des étangs ,
Qui , pressés autour d'elle , ou cachés dans ses flancs ,
Resserraient de leurs flots la ceinture liquide ,
Sous le ciel enflaminé lève sa tête aride ;
Elle couvre son front de l'ombre de sa main "
D'une vaste secousse elle ébranle, son sein ,
Retombe , se soutient , retombe encor sur elle ,
VENDÉMIAIRE AN X : 95 ,
e:
Et profère en ces mots sa plainte maternelle.
Est- ce donc là le prix de ma fécondité ?
Est-ce pour voir ainsi payer tant de bonté ,
Qu'aux besoins des troupeaux je fournis la verdure ;
Que du soc tous les ans je souffre la blessure ,
Que je produis la gerbe , aliment des mortels ,
Et l'encens qui des Dieux honore les autels ?
Quand j'aurais mérité cet indigne salaire ,
Vois la mer qui, décroît : quel crime a fait ton frère * ?
Pourquoi l'empire humide , où lui seul a des droits ,
Se voit-il resserrer dans des bords plus étroits ?
Mais si ces intérêts sont encor trop frivoles ,
Je parle pour les tiens . Vois fumer les deux pôles ,
Vois haleter Atlas sous le poids enflaminé
Du céleste palais à demi - consumé.
Roi des Dieux : hâte- toi de sauver ce qui reste
Ou du monde embrasé la perte est manifeste.
Ovide enfin termine cette prière éloquente et
ce magnifique tableau , en représentant la Terre
suffoquée de flamme et de fumée , qui , pour se
dérober à l'incendie ,
Se retire en soi-même au fond des autres creux
Lieux profonds , et voisins des mânes ténébreux.
'
Pourquoi cette fiction a-t- elle tant de beauté?
C'est que la terre était une déesse adorée des anciens
sous le nom de Cybèle. Les peuples la reconnaissaient
à sa tête couronnée de tours , aux
lions qui traînaient son char , à ses nombreuses mamelles
qui versaient partout la vie et l'abondance.
Elle était en un mot la mère de tous les Dieux.
Mais si , comme dans ce livre , on peint la Nature
expirante sur son bucher , et proférant à peu près
les mêmes plaintes que la Cybèle des Grecs et
* C'est Jupiter que la terre implore.
..96. MERCURE
DE FRANCE
,
1
des Romains , je n'éprouve plus la même illusion
, et tout le charme est détruit ! Qu'est- ce que
la nature ? Voulez- vous que je m'intéresse au
grand tout , à l'assemblage de tous les êtres , au
mot le plus vague et le plus mal défini ? L'abus
de l'esprit philosophique est mortel à la raison
comme à la poésie . Ce n'est pas tout l'auteur
emploie , comme agents de son poème , la per
suasion , l'imagination , la mélancolie , l'ennui ,
et même l'insouciance . Boileau a dit :
De figures sans nombre égayez votre ouvrage.
Mais ce n'était pas celles- ci qu'il demandait . Une
pareille méprise sur les moyens d'intéresser l'imagination
est inconcevable dans un auteur instruit
et dont les idées ne sont pas vulgaires. C'est méconnaître
le coeur humain , presque autant que ces
prétendus législateurs , dont la folie , en nous ôtant
toute idée religieuse , dédiait des temples à la
Raison , à l'Agriculture , au Génie. J'en suis fàché
. Mais les traces de cette démence ne sont pas
encore effacées. Le mot Génie est toujours écrit
sur le frontispice d'une église voisine , où le peuple
venait adorer , avec un coeur simple et soumis , le
Dieu devant qui l'ignorance et le génie sont égaux.
Je lis plus loin , à l'Agriculture , sur la porte de
la plus vieille église de Paris . J'avoue que je n'entends
rien au culte du Génie et de l'Agriculture,
et je doute que les fondateurs ayent rien compris
à ce qu'ils voulaient faire . Qu'un laboureur de la
Sicile rencontrât l'autel de Cérès , tout à-coup il
fléchissait le genou , parce qu'il était persuadé que
Ja déesse avait ouvert le premier sillon , et qu'elle
avait enseigné à Triptolème l'usage du soc et l'art
de cultiver le froment . Si un poète , un législateur ,
VENDÉMIAIRE AN
un philosophe , un guerrier même , trouvaient à
Delphes , l'image des Muses , filles de Jupiter et
de la déesse de Mémoire ; ils s'empressaient de
les adorer , parce qu'elles inspiraient les beaux vers
et les grandes pensées , parce qu'elles récompensaient
la valeur en éternisant la gloire , et qu'elles .
conduisaient avec elles la douce persuasion , la
paix et le bonheur. Mais l'agriculture ! mais le
génie ! quel souvenir , quel sentiment puis- je attacher
à ces mots ? Quelle fête , en bonne-foi , veuton
que je leur consacre ? Ce reste de notre démence
révolutionnaire aurait bien dû tout- à-fait disparaître
. Assurément on doit un grand respect à la
vieillesse , à l'agriculture et au génie ; mais il
faut trouver des emblèmes qui parlent à l'ame et
à l'imagination , et je crois qu'une fable d'Hésiode
et d'Homère remplirait mieux ce but que toutes
les vérités répandues par tant de docteurs
dont la France ingrate ne veut plus adorer le
génie.
Je reviens au poème de l'univers. Malgré les
défauts de la première conception , l'auteur mérite
plus d'un éloge . Son esprit est nourri d'études de
tout genre , et si son imagination , plus réglée , se
renferme dans des plans mieux tracés , il pourra
obtenir un rang honorable parmi les écrivains qui
ont réuni le goût des lettres à celui des sciences .
Les notes qui suivent son ouvrage annoncent une
solide instruction . Elles contiennent quelques idées
neuves sur le système du monde. Ces idées sont
d'autant plus dignes d'examen , que l'auteur paraît
avoir très-bien médité toutes les théories qui ont
précédé les siennes .
Mon but , dit-il très-sagement , n'est pas de porter
6 .
7
Bayerische
Stratsbibliothek
München
98 MERCURE
DE FRANCE
,
1
"
"
"
"
"
"
"
atteinte à la gloire de Newton , que je regarde comme
« le plus grand parmi les hommes savants. Mais je
" crois que le plus grand obstacle aux progrès d'une
science , est un attachement trop opiniâtre à un
système , quelque spécieux qu'il puisse être , lorsque
" beaucoup d'exceptions et de difficultés peuvent faire
douter que ce système soit la vérité : je crois encore
que ceux qui étudient les sciences ont plus de pré-
« jugés qu'ils ne l'imaginent , et que faisant trop peu
de cas de leur jugement , ils croient de confiance
" ce que leurs maîtres ont avancé ; je crois que là
manie de tout expliquer à fait dire à des savants ,
en parlant des choses inconnues au vulgaire , des
absurdités qui couvriraient de ridicule celui qui les
appliquerait à des choses connues de tout le monde ;
« je crois que le vrai savant est celui qui sait le plus
« de faits , et donne le moins de causes ; je crois enfin
« que le système de l'attraction n'est pas le terme
des connaissances astronomiques ....... Quelques
" astronomes intolérants , égarés par le fanatisme des
systèmes , ont traduit au tribunal de l'opinion publique
, pour les faire condamner au mépris , ceux
qui ont osé douter de la gravitation , comme les
fanatiques de la religion traduisaient au tribunal de
l'inquisition ceux qui ne croyaient pas aveuglément
leurs dogmes . Mais le sage qui se rappelle qu'Aristote
et Descartes ont eu tour - à - tour l'Europe
" pour disciple ; que les Cartésiens ont également
outragé les Newtoniens , le sage qui sait que les
systèmes se succédent les uns aux autres , attend et
"
"
16
"
་་
"
"
16
ес
"
(6 doute encore .
"}
Je ne serais point étonné qu'on préférât les idées
et le ton de ces notes , au poème qui les précède .
Les théories de l'auteur seront sans doute conestées
:
zahayeg
Aaron514
VENDÉMIAIRE AN X. 99
Dieu livra l'Univers aux disputes des sages * ;
mais quand ces disputes ne troublent point les
états, elles peuvent avancer les progrès des sciences :
les erreurs même , dans ce genre , ont été utiles
toutes les fois qu'elles ont donné du mouvement
et de l'essor à l'esprit humain.
L.
Lettres sur le Portugal , écrites à l'occasion
de la guerre actuelle , par un Français
établi à Lisbonne , avec des observations sur
le Voyage du duc du Châtelet , et des détails
sur les finances de ce royaume ; publiées
par H. RANQUE , médecin. A Paris , chez
Desenne , libraire , Palais- Égalité .
ON a fait peu de frais pour l'impression de cet
ouvrage ; on l'a fait paraître un peu tard ; mais
ceux qui aiment un livre qui n'est ni somptueux ,
ni long, qui est clair , instructif et plein ; ceux
qui veulent savoir ce qu'était le Portugal , il y a
quelques mois , en attendant qu'on voie ce qu'il
deviendra , étant soustrait à l'influence anglaise ,
s'empresseront d'ajouter le correspondant du docteur
Ranque , aux ouvrages plus longs , mais non
plus instructifs de l'Anglais Murphy , et du duc
du Châtelet . Il leur servira de confirmation , et
souvent de correctif. « Murphy , dit le nouvel écrivain
, est intéressant , quoique incomplet , pour
<< ce qui regarde l'architecture et les antiquités du
<< Portugal ; mais il semble n'avoir publié qu'acci-
<<
* Mundum tradidit disputationi eorum.
100 MERCURE DE FRANCE ,
«
<<
<<
«
dentellement , et sans en avoir eu d'abord le
projet , les détails dans lesquels il entre sur les
« moeurs et les usages des Portugais . Il est , à cet
égard , si inexact , que l'on ne pourrait pas se
persuader qu'il a résidé quelques mois à Lis-
« bonne , si l'on ne savait que la plupart de ses
<«< compatriotes vivent dans ce pays absolument
<< comme s'ils étaient en Angleterre , ne voyant
« que des Anglais , et traitant par des courtiers
« les affaires qu'ils peuvent avoir avec des Portugais.
Il induit même son lecteur en erreur sur
<< des choses de fait , que la moindre attention de-
« vait lui faire voir comme elles sont , c'est- àdire
, tout autrement qu'il ne les rapporte. »
L'auteur en donne des exemples nombreux ; puis
il passe au voyage de M. du Châtelet , qu'il juge
« bien supérieur à celui de Murphy , non qu'il ait
pu juger par lui -même les Portugais dont il avoue
qu'il n'entendait pas la langue , mais parce
qu'ayant été en Portugal dans le dessein formel
« d'écrire la relation de son voyage , il a cherché
« à réparer , par de bonnes informations , ce qui
« lui à manqué en observations. »
«
てく
Ce peu de lignes que nous venons de transcrire ,
prouve déja qu'on doit louer le style de l'écrivain ;
ce style est estimable et non brillant . C'est celui
d'un homme qui a traité des affaires , et qui a
pris l'habitude d'aller au but . Sa pensée s'applique
à exprimer la chose , et la chose , dit Horace
contente d'être exprimée , se refuse elle - même
aux ornements *. Il faut bien souffrir cette citation
d'un écrivain qui avait si bien le talent d'orner
quand il le voulait , et la sagesse de ne le pas
* Oruari res ipsa negat contenta doceri.
VENDÉMIAIRE AN X. 100
faire quand il ne fallait pas . Ecrivains de tous les
genres, et surtout écrivains de voyages , de traités
d'économie , ou de physique , ou de finance , de
grace , abstenez-vous un peu plus des ajustements ,
ayez la phrase en horreur ; plusieurs parmi
vous ne voient en toute chose qu'un livre à faire :
un livre leur paraît ce qu'il y a de plus important ;
il leur semble que le monde n'existe que pour
qu'il y ait des auteurs et des livres : pour en composer
un , ils bouleverseraient un état , hélas ! Nous.
l'avons vu nous en avons été les témoins et les
victimes ; et la fureur de guerroyer n'a pas été.
plus funeste que celle de débiter à la tribune ,
ou sur le papier , des phrases sonores , très-étran--
gères au sujet. Mais pourquoi ne se tient- on pas dans
son sujet ? Eh ! c'est qu'on n'y est pas soi -même ,
qu'on ne voit pas ce qu'il renferme ( et quelquefois
il renferme des trésors ) ; on est obligé d'en
sortir pour trouver quelque chose à dire , et l'on
nous fatigue d'eloquence , quand nous n'avons
besoin que de clarté..
"
C
. ¢
Il ne faut sortir de son sujet que pour y rapporter
quelque chose , et y rentrer en l'enrichissant.
L'auteur , dont nous donnons l'extrait , ise renferme
ordinairement dans ce qu'il a à dire ; mais.
il nous a semblé que c'était par sagesse d'esprit ,
et non par stérilité d'imagination . En voici un trait
que nous rencontrons sous notre main . « Si j'avais
« à porter un jugement sur le ministère célèbre
<< de Carvalho , comte de Pombal , je dirais qu'il
" a été utile au Portugal , comme le tremblement
<<<de terre a été utile à Lisbonne . Ses moyens ,
« ont eu quelques résultats heureux. Mais c'est
« en causant de grandes infortunes , en commettant
« de grandes injustices qu'il est parvenu à opérer
}
102 MERCURE DE FRANCE ,
«
quelque bien. Ce n'est pas ainsi que Sully se
<< conduisit en France . Richelieu , qui n'est pas
<< sans quelque ressemblance avec Pombal , fut
<< bien plus habile politique , et de bien plus grands
« succès couronnèrent ses entreprises .
;
>>
Un tremblement de terre est une image convenable
pour ces gouvernants qui secouent les
royaumes. Le nom de Sully vient à propos pour
une administration qui fertilise : Richelieu est appelé
sagement à propos de Pombal ; tout cela est
grand , et pouvait devenir fastueux . Mais l'auteur
ne sort pas du ton modeste qui convient à une profession
ordinaire ; et lorsqu'ensuite il faut parler
des oliviers , dont on ne sait pas tirer d'assez bonne
huile ; des orangers , dont le plus ancien en Europe,
vivait encore en Portugal, il y a peu d'années, et était
né à la Chine ; du froment qui manque , parce
qu'on ne cultive pas assez , et qui se vend un tiers
de plus que celui qu'on importe parce qu'il est
excellent des vins que la nature avait faits pour
être estimés , et que l'on gâté avec l'eau - de- vie ;
des légumes qui sont excellents quand on arrose
( etion arrose dans trop peu d'endroits ) ; des insectes
si multipliés qu'un naturaliste , en trois ans ,
en a rassemblé une collection considérable , qui
renferme beaucoup d'espèces non décrites ; des
sables d'or du Tage , si pauvres , qu'ils ne payent
pas le travail de les retirer ; lorsqu'il parle des maisons
, des jardins , des chemins , des voitures et du
prix qu'on en donne ; des auberges , du chalit
qu'on y tend , de l'eau qu'on vous donne à boire
pour votre argent quand vous n'avez pas apporté
votre vin ; enfin quand il vous entretient
de tous les objets dont le tableau forme ce qu'on
appelle un voyage , il écrit toujours avec proVENDÉMIAIRE
AN X. 103
priété , avec calme , sans digression , sans longueurs
, sans esprit de panégyrique ni de satire ;
Vous lisez véritablement
une description , et vous
êtes plus satisfait de l'auteur que vous ne l'êtes ,
par exemple , de feu l'honnête Dusaulx , à qui Dieu
fasse paix pour avoir bien traduit Juvénal , et miséricorde
pour avoir fait imprimer , en grand format
et beau papier-vélin , sa déclamation , intitulée :
Voyages dans les Pyrénées .
L'ouvrage commence par une introduction qui
est un examen critique de MM. Murphy et du
Châtelet. Il est ensuite divisé en sept lettres , où il
passe d'un sujet à l'autre . Le choix de chaque sujet
est assez libre : par exemple , après avoir traité du
sol dans la première lettre , il est question , dans la
seconde , de la monarchie portugaise. Cette lettre
n'est pas la meilleure . L'auteur semble d'abord remonter
dans les siècles , et parle de la bataille
de Campo de Ourique , en 1139 , que D. Alfonse
gagna sur les Maures , et qui lui valut la conquête de
Lisbonne , celle de l'Estramadure et de l'Alemtejo ,
et prépara pour ses successeurs celle du royaume
des Algarves. Tout ce qui suit est beaucoup trop
abrégé. Je ne reproche point à l'auteur de n'avoir
mis que deux pages , mais de ne les avoir point
assez remplies. Il aurait dû peindre rapidement ces
hauts faits de la nation portugaise , qui étonnent
encore l'histoire et même la poésie. Il fait à peine
mention de l'heureuse conjuration de 1640 qui
arracha le Portugal à Philippe III , et ne se souvient
pas même de la révolution de 1683 qui renversa
un roi , et donna , de son vivant , son trône
et sa femme à son frère . L'auteur aura craint d'être
arrêté trop longtemps par ces souvenirs , et s'est
hâté d'arriver aux temps actuels , pour peindre le
1
104 MERCURE DE FRANCE ,
prince de Brésil qui gouverne , et la reine dont il
a fallu lui confier les pouvoirs . La folie de cette
princesse a une cause touchante . Convaincue que
la conspiration' de 1754 , attribuée au duc d'Aveyro ,
était une invention atroce de Pombal , elle voulait
réparer les suites de cette horrible affaire . Son
confesseur l'y exhortait sans cesse ; son conseil s'y
opposait toujours. Froissée entre ces deux autorités
, dont l'une dominait sa conscience , l'autre
arrêtait sa main , sa raison succomba . Tous les
soins du docteur Willis ne purent la guérir. Triste
exemple des tourments d'une ame délicate , et de
la difficulté de remédier aux grandes injustices politiques.
Dans les lettres suivantes , l'auteur décrit les
ports du royaume ; il évalue sa marine ; il calcule
les revenus des colonies , et les produits du com
merce , et les recettes du trésor qu'il fait monter
à plus de 80 millions , et par conséquent à 8 ou
9 de plus que Murphy , et à 35 de plus que M. du
Châtelet. Il peint la milice portugaise , dont la
force , telle qu'il l'apprécie , se réduit à peu près
à ce que l'événement a montré. Il fait connaître .
les hommes d'état , les administrateurs , les savants ,
le clergé , la capitale , les provinces , les moeurs
des nobles et celles du bourgeois , des cultivateurs,
des femmes et des moines. On ne voit dans ses
récits ni animosité , ni faveur , ni recherche , ni
enflure. Il dessine exactement , plus qu'il ne colorie
avec vigueur ; mais on le lit , on l'estime ; et ,
quand on l'a lu , on reconnaît qu'il est nécessaire
de le joindre aux deux voyages que l'on possédait ,
comme un rapport bien fait qui les complète et
les rectifie tous deux . Sa brièveté même est un
mérite de plus . Nous exhortons tous les écriVENDÉMIAIRE
AN X. 105
vains de voyages à être aussi clairs et aussi précis
, et l'éditeur. de celui - ci à soigner une seconde
édition , et à l'enrichir d'une table ; elle est
nécessaire , parce que les matières sont abondantes
et fort mêlées .
B. V.
VOYAGES d'Antenor en Grèce et en Asie ,
avec des notions sur l'Egypte , 3 vol . in- 8.0
quatrième édition ; et Contes en prose et en
vers , suivis de pièces fugitives , et du poème
d'Erminie , 3 vol . ín - 18 ; par E. F. LANTIER.
Chez F. Buisson , rue Hautefeuille , n.º 16 .
Nous réunissons dans un même article ces deux ouvrages
du même auteur qui se trouvent chez le même
libraire.
}
Les Voyages d'Antenor ont eu , près des lecteurs qui
ne veulent que s'amuser , une vogue presque égale aux
voyages d'Anacharsis . Quatre éditions , qui se sont rapidement
succédées, en fournissent la preuve incontestable .
On peut s'étonner d'abord que l'auteur ait conçu cette
entreprise après celle de l'abbé Barthélemi , et presque
en concurrence avec lui . Même sujet , même cadre ,
même lieux , et nécessairement l'obligation de retracer
des peintures semblables . Cependant l'auteur d'Antenor
n'a point eu l'intention de rivaliser avec celui d'Anacharsis.
Cette prétention trop ambitieuse ne se montre
nulle part. Tout indique qu'il a fait son ouvrage à sa
manière et selon son tour d'esprit , sans s'inquiéter de
la comparaison à laquelle il ne paraît pas même avoir
pensé. On peut présumer toutefois que les Voyages d'Ana106
MERCURE DE FRANCE ,
charsis, et même leur succès , ont donné l'idée du Voyage
d'Antenor , comme le succès d'une mode riche et précieuse
est toujours suivi d'imitations plus proportionnées
aux vanités des fortunes médiocres . Si , en effet , l'auteur
d'Antenor a travaillé d'après cette idée , on peut dire
qu'il a bien spéculé . Son livre s'est ainsi glissé dans tous
les vides qu'avait laissé celui de Barthélemi , et ceux
qui l'ont appelé l'Anacharsis des Boudoirs ne l'ont pas
mal caractérisé.
Ce titre dit assez qu'on ne peut le laisser indiscrétement
à la disposition des lecteurs de tout âge et de
tout sexe. On sait qu'Antenor n'est trop de fois qu'un
roman fait aux dépens de l'histoire , et le roman va rarement
sans quelque licence. Disons toutefois qu'elle
garde ici des mesures et que ses effets sont affaiblis
par une gaieté franche et naturelle.
се
2
1
Voltaire a dit , à propos de La Fontaine et de ses
contes « Si la volupté est dangereuse , ce ne sont pas
« des plaisanteries qui inspirent cette volupté ; » il
y a de la vérité dans ce mot . Assurément cet ouvrage
ne méritait pas l'affront d'être associé dans le même
titre à cette compilation de turpitudes , récemment pu
bliée sous le titre de Courtisanes de la Grèce , pour faire
suite , y dit-on , aux Voyages d'Antenor. Il est vrai ,
qu'avec plus d'effronterie encore , on s'y met aussi à lɛ.
suite des Voyages d'Anacharsis . Imposture comparable
à celle d'un filou , qui endosserait une livrée
de bonne maison , pour s'introduire dans des lieux
où il eût trop rougi de se montrer avec ses propres
vêtements.
L'ouvrage d'Antenor est trop connu pour entrer ici
dans des détails superflus sur le plan qu'on y a suivi , et
la manière dont il est exécuté. On connaît ses défauts,
dont le principal est celui du genre lui-même , " de ce
mélange de l'histoire et du roman , où tout se trouve
VENDÉMIAIRE AN X. 107
interverti , confondu , et souvent dénaturé , les époques
et les personnages. On a aussi remarqué , et c'était une
justice , les qualités d'un style clair et rapide dans la
narration ; gracieux ou brillant dans les descriptions ;
piquant dans le badinage ; enfin une gaieté vraie qui
se communique , une bonne humeur soutenue qui entraîne
; et ces qualités ont fait et ont dû faire le succès
de cet ouvrage agréable . De plus , on sait gré à l'auteur
de s'être préservé de l'étalage de l'érudition , dont il
avait une assez belle occasion , et dont les exemples ne
lui manquaient pas . Mais il a eu le bon esprit de sentir
qu'un ouvrage comme le sien ne pouvait être traité avec
la même importance que celui de Barthélemi ; il a mis
autant de soin à faire disparaître la trace des recherches
, dont il ne s'est pas toutefois dispensé , que
tant d'autres à déployer longuement une érudition
toute faite dans les glossaires qu'il leur a suffi de transcrire.
J'ai vu une lettre du général Andréossi à son retour
d'Egypte , où il témoignait son étonnément sur
l'exactitude de la description du lac Moris dans les
Voyages d'Antenor. L'examen des lieu l'avait convaincu
que , dans aucun autre ouvrage , elle n'avait été
portée à ce degré de soin , et il demandait à l'auteur où il
avait pu trouver de si bons renseignements. On voit ,
par cet exemple , qu'il en sait plus qu'il ne veut paraître
savoir , et qu'il faut se défier de sa frivolité.
}
ཧཱནཾ
2
Quant au recueil de Contes en prose et en vers , suivis
des pièces fugitives , etc. etc. , il nous a paru composé en
grande partie des mêmes morceaux qu'on avait lus il y
a quelques années , et assez goûtés , sous le titre plaisant
de Travaux de l'abbé Mouche. Ce titre n'était pas
du moins une affiche de prétention ; et ces vers , qui
servent de préface au nouveau recueil , prouveront que
cette Mouche conserve son caractères, et n'est pas devenue
la mouche orgueilleuse du coche asym
My
108 MERCURE DE FRANCE ,
Allez , mes vers , et sans gloire et sans nom ;
Et montrez- vous parés de modestie.
Songez que je vous fis sans l'aveu d'Apollon ;'
Comme plus d'une belle , alors qu'elle s'ennuie ,
Sans musique et sans voix , fredonne une chanson.
Parés de modestie est fort joli ; et, sans l'aveu d'Apollon ,
est une hyperbole ; du moins ces vers ne sont- ils pas faits
en dépit de lui . Le caractère qui les distingue , et qui
souvent leur donne un prix réel , est au contraire une
grande facilité. Ce mérite se retrouve dans la jolie.co
médie de l'Impatient , du même auteur , et dans tous ses
vers. Un nouveau conte de ce recueil me paraît surtout
très -piquant. On y raconte la vie très ordinaire d'un
homme de qui il n'y a rien à dire ; il est intitulé : La
Vie de Charles Michault . "
« L'enfant reçut , avec l'eau du baptêine
« Qui nous arrache aux griffes du démon , '
« Le nom Charlot , vieux nom d'un vieux système ;
Que s'il fut né dans nos jours de raison
«
« On l'eût nommé Pompée, ou Cicéron. »
Ce conte est ainsi semé partout de réflexions plaisantes
et inattendues qui sont parfaitement du genre ,
et à la faveur desquelles on réussit véritablement à faire
de rien quelque chose , et même une jolie chose .
Michault ne courant jamais après l'extraordinaire , se
marie comme tout le monde et donne son repas de
noces.
<< Pendant deux mois on parla du repas , ngeder
«
Et du dessert , et du nombre des plats ,
Et de ceux -là qu'il faudra qu'on invite ,
« Et de ceux-là qu'on n'inviterait pas. »
1.
...Tous les événements de la vie de Michault sont trèsheureusement
résumés dans ces dix vers :
VENDÉMIAIRE ANX.
109
e
T
<< A quarante ans , dans le mois de janvier ,
«< De sa paroisse il fut fait Marguillier !
« Vers ce temps -là , si j'ai bonne mémoire ,
« Il hérita des biens et de la gloire
<< De son aïeul , Raimond , le bonnetier.
« Six mois après , par le coche de terre ,
« Pour s'egayer , voir un monde nouveau
<< Avec sa femme il partit pour Auxerre ;'
« A son retour , il prit le coche d'eau . »
?
Abrégeons , et terminons comme l'auteur , qui ne
quitte point son bon Michault qu'il ne l'ait tué et bien
et dûment enterré.
<< Mais tout finit , villes , états , empire .
« Tout meurt , Hector , Achille ne sont plus .
« A soixante ans , + hélas ! Charlot expire.
« ...
<< Et sur la tombe où sa cendre repose ,
« Gravons ces mots , aussi vrais que touchants :
«
Ci-git Michault , qui vécut soixante ans. »
Assurément l'auteur de ce morceau a le talent du
conte. Celui dont nous venons de donner une idée aux
lecteurs , n'est pas le seul du recueil qui se fasse lire
avec plaisir , et ils ont tous le même caractère de simplicité
ornée et d'originalité sans aucune trace d'affectation
.
2.
**
Comme tous les recueils , celui - ci a trop d'étendue et
porte les caractères de la complaisance des auteurs pour
toutes les productions qui ont échappé à leur loisir , ou
qui sont le fruit des circonstances. Virgile voulait brûler
son Eneïde ; et nous autres , nous gardons précieusement
tous nos madrigaux . Ainsi , dans nos temps modernes 7
la plus belle modestie ne va pas sans vanité , et il y
avait de l'orgueil dans celle des anciens. Du moins il
n'en est point de plus traitable , de plus accommodant
que celle de Lantier. Pas une seule blessure à un seul
110 MERCURE DE FRANCE ,
amour -propre dans toutes ces pièces qui sont variées et
en assez grand nombre. On juge par tout ce qui lui
échappe , qu'il n'est mal avec personne , et surtout
qu'il est bien avec lui-même. Il aura fourni agréablement
la carrière d'homme de lettres. Son talent est
toujours sans effort. Il n'est pas condamné au malheur
de tâcher, comme Voltaire appelait la difficulté laborieuse
de tant d'autres , qui , d'ordinaire , sont d'autant
plus vains , qu'il leur en a coûté plus de peine pour être
médiocres et l'on peut dire avec vérité , en s'adressant
à Lantier , dans tous les sens et toutes les acceptions de
ce mot ,
:
<< Vous n'êtes pas maudit , comme certains auteurs. »
M.
HERBIER moral , ou Recueil de Fables
nouvelles et autres poésies fugitives , suivies
d'un Recueil de Romances d'éducation , par
Madame de GENLIS. Paris , chez Maradan,
libraire , rue Pavée - Saint - André- des Arcs ,
n . 16.
me

« Je n'ai qu'un seul but , dit M. de Genlis , dans
"
"C
son avertissement , celui d'être utile à l'enfance et à
la première jeunesse ; et quand je n'écris pas pour
« cet âge intéressant , c'est un écart d'imagination que
je me reproche ; je sors d'une vocation à laquelle mon
" coeuret mon goût me rappellent promptement.» Il nous
semble qu'en s'exprimant ainsi , l'auteur des Mères rivales
a désarmé la critique , et pour les ouvrages qu'elle n'a
point destinés à la jeunesse et pour ceux qu'elle lui desVENDÉMIAIRE
AANN X. III
1
tine . L'Herbier moral doit être accueilli avec la bienveillance
que l'on doit à cet âge intéressant ; du reste ,
il ne nous apppartient pas d'examiner si ce titre
d'Herbier moral peut convenir à un recueil de dix - huit
fables , qui est bien loin de mettre en scène les plantes
les plus usuelles et les plus connues . Nous nous abstiendrons
également de porter un jugement sur ces
pièces de vers , tirées du livre des souvenirs de M. de
Genlis , et sur les couplets chantés au jour de sa fête ,
lesquels durent être charmants en famille .
Nous ne parlerons pas davantage des Romances historiques
qui ne plairont guère à ceux qui cherchent des récits
touchants et naïfs dans les romances ; car elles ne rappellent
pour la plupart que des faits d'armes , et même
nous en avons distingué une sur l'air des Marseillais .
Toutefois , sans contrarier la destination respectable
de l'Herbier moral , nous regretterons que M.me de Genlis
, en donnant des leçons si utiles à la jeunesse , ne
lui ait pas laissé l'exemple d'une poésie plus soignée.
Nous pourrions même relever plusieurs défauts de
convenances qui ne sont jamais indifférents pour cet
âge. Dans la fable des deux ifs , par exemple ( qui se
trouve dans l'Herbier , je ne sais pourquoi ) , l'if qui
végétait dans un parterre , dit à celui qui croissait sur un
grand chemin ,
Notre maître , avec vigilance ,
Veille sur nous du matin jusqu'au soir ;
La pompe , les chassis , les cloches , l'arrosoir ,
Nous tenant lieu de Providence , etc.
A-t-on jamais vu des ifs sous un chassis , où sous une
cloche ? Assurément cet if-là tient le langage d'un melon ..
Peut-être la plupart de ces négligences doivent- elles
être attribuées à une trop grande précipitation de l'auI12
MERCURE DE FRANCE ,
teur. Chaque jour , M.me de Genlis prend de nouveaux
engagements avec le public , et suffit à tous avec une
rapidité qui donne un intérêt périodique à ses ouviages.
Il en est beaucoup qui blâmeront cette précipitation et
cette inépuisable fécondité , si ennemie de toute perfection
, et les admirateurs sincères de M.me de Genlis
ne sauront trop que leur répondre.
On nous envoie à ce sujet une petite fable pour faire
suite à celles de l'auteur. L'Herbier moral la fera pardonner.
Un jeune enfant vit un rosier.
Comme il est languissant , et que sa fleur est pâle ,
Dit-il ; à peine on sent le parfum qu'il exhale !
Je l'abattrais bientôt si j'étais jardinier.
Mon fils , lui dit sa inère , il faut être plus juste ;
Connais mieux la vertu de ce petit arbuste :
Rosier ne fleurit qu'au printemps ,
Lorsque tout est pressé de germer et d'éclore.
Le printemps a fui de nos champs ,
Et celui-ci fleurit encore ;
Dans chaque saison , à ton choix ,
Il t'offrira roses nouvelles ;
Sois donc plus indulgent pour elles ;
C'est trop exiger à la fois
De les vouloir vives et belles
Sur un rosier de tous les mois .”
G.
نا
5
cent
VENDÉMIAIRE AN X. 113
EUVRES choisies de Paradis de Moncrif ; chez
Lenoir , libraire , rue de Savoie , n.º 4.
On est surpris de ne point trouver dans ces Euvres
choisies le Rajeunissement Inutile, morceau si connu, de
Moncrif. On aurait pu supprimer ses Essais sur les
moyens de plaire . Ce n'est pas ce qu'il a fait de mieux.
On aurait dû se souvenir de ces deux vers de la Bégueule
corrigée :
Sans avoir lu les beaux moyens de plaire
Du sieur Moncrif , et sans livre elle plut.
obued ૐ
Mais il était bon de réunir les chansons de cet auteur
aimable. Tous les gens de goût savent par coeur celle
qui commence ainsi ::
S. Elle m'aima , cette belle Aspasie , etc.
19
Jamais l'esprit français n'a mis dans ces petites pièces
une naïveté plus ingénieuse , une galanterie de meilleur
goût , et une simplicité plus élégante . Qui ne connaît
ces vers charmants ?" sib sup sindo al rato
TA {
JA
1
shom 1926
Autrefois un temple était
98291 9
( La fête en est passée ) '; Irinomai
Chaque amant y répétait lykrob .&
Sa plus douce pensée.lang zulq oldɛə inş
t
Si ce temple se rouvrait , og 3 : 91400 fy
Pour ce tant doux mystère , cucvài n
Que de fois on entendrait il se
Ji J'adore la Vallière .
CD
Mais l'esprit de Moncrifine peut remplir deux tomes ,
Il devait être réduit à quelques pages. Un couplet digne
d'être retenu vaux mieux , dans la postérité , pour la
gloire d'un écrivain , que vingt gros volumes faits pour
être oubliés.
* Coute de Voltaire.
6.
L.
moup de aars kez 5b 2003 POT
Ig einst.sh
ni
I
114 MERCURE DE FRANCE ,

CONTES et Poésies érotiques de Vergier, suivis
d'un choix de ses Chansons bachiques
et des plus jolis Contes ' de Bernard-de- la-
Monnoye ; par P. B. J. N. Chez Goujon fils ,
imprimeur- libraire , rue Taranne , faubourg
Saint-Germain , n.° 737057
*
VOLTAIRE est le seul qui ait su conter avec un grand
talent depuis La Fontaine. Il n'en a pas sans doute le
naturel , le charme , et l'abandon ; mais sa narration est
vive et piquante . Elle étincelle d'esprit et quelquefois
de poésie. Le style de la fée Urgelle , de la Bégueule ,
d'Isabelle et Gertrude ne ressemble point " â celui de
Joconde et de la Courtisane amoureuse . Mais il a sa
grace particulière ; et , dans un autre genre , il montre
un écrivain supérieur..
91
Les imitateurs de La Fontaine sont aussi loin de lui
dans le conte que dans la fable. Vergier , qu'on cite le
plus , ne ressemble en rien à son modèle. Trop souvent ses
plaisanteries manquent de finesse , et sa marche de légèreté.
Son style a trop peu de verve et de mouvement ,
ce qui est le plus grand de tous les défauts ; car l'homme
qui conte ne peut trop vacier sa narration , s'il veut
qu'on l'écoute satis ennui Cependant quelques contes
de Vergier se lisent après ceux de La Fontaine. On
permet dans ce genre les incorrections et la faiblesse ,
si le fonds a' de l'agrément et de la gaieté. Il est étonnant
que les éditeurs n'ayent point inséré dans leur
edition les plus jolis vers qu'ait fait Vergier , ceux où
if peint si heureusement le caractère de La Fontaine.
Tout le cours de ses ans n'est qu'un tissu d'erreurs de
Mais d'erreurs pleines de sagesse , a ebatuco

VENDEMIAIRE AN IX. 115
Les plaisirs l'y guident sans cesse
Par des chemins semés de fleurs, 9
Les soins de sa familles ou ceux de sa fortuné
Ne causent jamais son réveil ;
Il laisse à son gré le soleil
Quitter l'empire de Neptune ,
Et dort tant qu'il plaît au sommeil ,
Il se lève au matin sans savoir pourquoi faire ',
Il se promène , il va 1 vá sans dessein , sans objet , ´
Et se couche le soir , sans savoir d'ordinaire bav
e que dans le jour il a fait. ;
Ce
I
Au lieu des contes de Bernard- de -la- Monnoje, qui sont
tres-médiocres , on aurait dû imprimer ceux de Sénecéz
poète fres - supérieur à La-Monnoye et à Vergier. Il s'est
montré original dans son conte de Camille , et surtout
dans celui du Kaimac . Toute la collection de Vergier
ne vaut pas ces deux ouvrages .
91 Lali pok
asbrod esb e1
VARIÉTÉ S ob be
ded
DISCUSSION historique sur les ruines trouvées
au bordde l'Ohio , dans l'Amerique septentrionale
et dont il est parle dans le
Voyage en Pensylvanie de M. Crevecoeur
"
*
ON a découvert , depuis quelques années , dans
J'Amérique septentrionale , des monuments extraordinaires
sur les bords du Muskingum , du Miami , du
Wabache , de l'Ohio , et surtout du Scioto , où ils
occupent un espace de plus de vingt lieues en longueur .
Ce sont des murs en terre , avec des fossés , des glacis ,
des lunes , demi -lunes et de grands cônes qui servent de
sépulcres . On a beaucoup disputé , mais sans succès
sur le peuple inconnu qui a laissé de pareilles traces.
*
21.
Voyez le compte qu'on a rendu de ce voyage dans les
N. XXI et XXII du Mercure.
116 MERCURE DE FRANCE ,
sons ,
Il paraît d'abord assez clair , et pour plusieurs raiqu'on
ne peut attribuer aux sauvages actuels de
l'Amérique , les ouvrages des rives du Scioto . En outre ,
toutes les peuplades racontent uniformément que lorsque
leurs aïeux arrivèrent de l'Ouest, pour s'établir dans
la solitude , ils y trouvèrent les ruines telles que nous
les voyons aujourd'hui .
Serait- ce des monuments Mexicains ? Mais on n'a
rien trouvé de semblable au Mexique , ni au Pérou ;
ces monuments paraissent avoir exigé le fer , et des
arts plus avancés , qu'ils ne l'étaient dans les deux
empires du Nouveau- Monde ; enfin , la domination de
Montézume ne s'étendait pas si loin à l'orient , puisque
quand les Natchez et les Chicassas quittèrent le
nouveau Mexique , vers le commencement du seizième
siécle , ils ne rencontrèrent sur les bords du Mississippi *
que des hordes vagabondes et libres .
On a voulu attribuer ces espèces de fortifications à Ferdinand
de Soto . Quelle apparence que cet Espagnol ,
suivi d'une poignée d'aventuriers , et qui n'a passé que
trois ans dans les Florides , ait jamais eu assez de bras et
de loisir , pour élever ces énormes ouvrages ? D'ailleurs
la forme des tombeaux , et même de plusieurs
parties des ruines , contredisent les moeurs et les arts
européens . Ensuite c'est un fait certain le conquérant
de la Floride n'a pas pénétré plus avant que
Chattafallai , village des Chicassas , sur l'une des
branches de la Maubile. Enfin l'origine de ces monuments
remonte à des temps beaucoup plus reculés que
ceux où l'on a découvert l'Amérique . Nous avons vu
*
que
On peut voir sur ce que nous disons ici , Duprat, Charlevoix
, et les derniers voyageurs en Amérique , Bartram ,
Imley etc.
Nous parlons aussi d'après ce que nous avons appris nousmêmes
sur les lieux.
VENDÉMIAIRE AN X. 117
sur ces ruines un chêne décrépit , qui avait poussé sur
les débris d'un autre chêne tombé à ses pieds , et dont
il ne restait plus que l'écorce ; celui- ci à son tour
s'était élevé sur un troisième. L'emplacement du derpier
se marquait encore par l'intersection de deux cercles
, d'un aubier rouge et pétrifié , qu'on découvrait à
fleur-de-terre , en écartant.un épais humus composé
de feuilles et de mousses . Accordez seulement deux
siécles de vie à ces trois chênes successifs , et voilà une
époque de six cents années, que la nature a gravée sur
ces ruines.
Si nous poursuivons cette dissertation historique ,
nous verrons qu'on ne peut former aucun système raisonnable
sur le peuple qui a élevé ces anciens monuments.
Les chroniques des Welches parlent d'un certain
Madoc , fils d'un prince de Galles , qui , mécontent
de son pays , s'embarqua en 1170 , fit voile à
l'ouest , en laissant l'Irlande au nord , découvrit une
contrée fertile , revint en Angleterre d'où il repartit
avec douze vaisseaux pour la terre qu'il avait trouvée .
On prétend qu'il existe encore vers les sources, du Missouri
, des sauvages blancs qui parlent le celte et qui
sont chrétiens. Que Madoc et sa colonie , supposé qu'ils
ayent abordé au Nouveau - Monde , n'aient pu construire
les immenses ouvrages du Ohio ; c'est ce qui n'a
pas besoin de discussion .
Vers le milieu du neuvième siècle , les Danois , alors
grands navigateurs , découvrirent l'Islande d'où ils passèrent
à une terre , à l'ouest , qu'ils nommèrent Vinland*
, à cause de la quantité de vignes dont les bois.
étaient remplis. On croit que ce continent est l'Amérique
, et que les Esquimaux du Labrador sont les descendants
des aventuriers Danois . On veut aussi que les
* Mall. Intr. à l'Hist. du Dan .
118 MERCURE DE FRANCE ,
Gaulois ayent abordé au Nouveau -Monde mais , ni
les Scandinaves , ni les Celes de l'Armorique ou de la
Neustrie , n'ont laissé de monuments semblables à ceux
dont nous cherchons maintenant à deviner les fondateurs.
Si des peuples modernes on passe aux peuples anciens ,
on dira peut -être que les Phéniciens ou les Carthaginois
, dans leur commerce à la Bétique , aux îles Britanniques
ou Cassitérides , et le long de la côte occidentale
d'Afrique * , ont été jetés par les vents au
Nouveau-Monde. Il y a même des auteurs qui prétendent
que les Carthaginois y avaient des colonies régulières
, lesquelles furent abandonnées dans la suite
par un effet de la politique du sénat.
-Si les choses ont été ainsi , pourquoi donc n'a- t-on
retrouvé aucune trace des moeurs, Phéniciennes chez
les Caraïbes , les sauvages de la Gujane , du , Paraguay ,
ou même des Florides ? Pourquoi les ruines dont il est
ici question , sont - elles dans l'intérieur, de l'Amérique
du nord , plutôt que dans l'Amérique méridionale , sur
la côte opposée à la côte d'Afrique ?
D'autres auteurs réclament la préférence pour les
Juifs , et veulent que l'Orphir des écritures ait été placée
dans les Indes Occidentales . Colomb disait même avoir
vu les restes des fourneaux de Salomon , dans les mines
de Cibao . On pourrait ajouter à cela qué plusieurs coutumes
des sauvages semblent être d'origines judaïques ,
telles que celles de ne point briser les os de la victime
dans les repas sacrés , de manger toute l'hostie , d'avoir
des retraites , ou des huttes de purifications pour les
femmes . Malheureusement ces inductions sont peu de
chose ; car on pourrait demander alors , comment il
se fait que la langue et les divinités huronnes soient
* Vide Strab. Ptol. Hanu. Perip. d'Anvill, etc. etc.
VENDÉMIAIRE A N X. 119
grecques plutôt que juives ? N'est - il pas étrange
qu'Ares -Koui ait été le dieu de la guerre , dans la citadelle
d'Athènes et dans le fort d'un Iroquois ? Enfin ,
les critiques les plus judicieux ne trouvent aucune vraisemblance
au passage des Israélites à la Louisiane ; ils
démontrent assez clairement , qu'Orphir était sur
la côte d'Afrique .
fer-
Les Egyptiens sont donc le dernier peuple dont il
nous reste à examiner les droits ** . Ils ouvrirent ,
mèrent et reprirent tour--à - tour le commerce de la Trar
pobane , par le Golfe - Persique . Ont- ils connu le quatrième
continent , et peut - on leur attribuer les montments
du Nouveau - Monde ?
Nous répondons que les ruines du Ohio ne sont
point d'architecture égyptienne ; que les ossements
qu'on trouve dans ces ruines ne sont point embaumés ;
que les squelettes y sont couchés , et non debout ou assis .
Ensuite , par quel incompréhensible hasard ne rencont:
e-t-on aucun de ces anciens ouvrages , depuis le rivage
de la mer jusqu'aux Alléganys ? et pourquoi sont - ils
cachés derrière cette chaîne de montagnes ? De quel
que peuple que vous supposiez la colonie établie en
Amérique , avant d'avoir pénétré , dans un espace de
plus de 400 lieues , jusqu'aux fleuves où se voient ces
monuments , il faut que cette colonie ait d'abord habité
la plaine qui s'étend de la base des monts aux grèves
de l'Atlantique. Toutefois on pourrait dire avec quel
que vraisemblance , que l'ancien rivage de l'Océan était
au pied même des Apalaches et des Alleganys ; et que
la Pensylvanie , le Maryland , la Virginie , la Caroline ,
la Géorgie et les Florides , sont des plages nouvellement
abandonnées par les eaux . Un Canadien.
Vid. Saur. d'Anvil .
** Si nous ne parlons point des Grecs ( et surtout des habitants
de l'île de Rhodes ) , quoiqu'ils fussent d'assez habiles
navigateurs , c'est qu'ils sortirent rarement de la Méditerranée.
120 MERCURE DE FRANCE ,
на
idF
SPECTACLE S.
THEATRE DE LA RÉPUBLIQUE ET DES ARTS .
er
LES spectacles ont offert , dans la dernière quinzaine
qui vient de s'écouler , plus d'événements que de nouveautés
. Ouverts gratis au public , la veille du 1. vendémiaire
, l'affluence a été considérable partout , et
prodigieuse à l'Opéra . Elle y a donné lieu à quelques
açcidents , fort. exagérés dans les récits qu'on en a
faits , comme il arrive toujours en pareil cas. Les Mystères
d'Isis ne pouvaient manquer de faire une vive
impression sur des spectateurs qui demandent surtout
qu'on s'adresse à leurs sens et particulièrement à celui
de la vue , toujours assez satisfait quand il est assez ébloui .
On ne pouvait donc faire un meilleur choix , et l'effet y a
répondu. Les spectateurs , tres - accommodants sur les
paroles qu'ils ont pris de bonne grace le parti de ne pas
entendre , ainsi que sur le sujet qui a dû leur paraître
d'autant mieux rempli que le titre de Mystères avait
averti qu'ils ne devaient y rien comprendre , ont été
véritablement ravis . Aucun murmure de l'esprit , aucun
scrupule de la raison n'a troublé le charme complet
de leurs sensations. Ils étaient- là comme nos dilettanti
aux Bouffons ; et même on peut croire que leur satisfaction
était plus vive , plus entière et surtout plus
franche. Qu'importe de rechercher si les accords de
Mozart y ont moins contribué que les talents du để-
corateur et les prestiges du machiniste ? Un lettre ,
s'il y en avait dans cette foule , répondrait qu'ils n'en
ont eu que plus de plaisir , conformément à la fameuse
observation d'Horace :
Segnius irritant animos demissa pér aurem ,
Quàm quæ sunt oculis subjecta fidelibus.
VENDÉMIAIRE AN X. 121
I
Après cette représentation des ' Mystères , on en a
donné une d'Anacréon et du ballet de Télémaque , et
le grand succes du nouvel opéra n'a pu nuire à celui
de ces ouvrages anciens. L'affluence a été grande et
les applaudissements très-vifs . L'Opera , ce me semble ,
avait une bonne veine , et il est fâcheux peut - être
qu'on ait pris ce moment pour lui donner du repos.
Du reste , ce repos n'est que pour nous ; car ce n'est
pas pour se reposer , sans doute , que les principaux
acteurs de la danse ont demandé ou pris des congés.
C'est , dit-on , à leur dispersion qu'il faut attribuer l'interruption
de ce spectacle , qui a lieu depuis quelques
jours . Dans l'absence des premiers sujets , nous pensons
en effet qu'il vaut mieux suspendre que jouer , pour
n'obtenir que de médiocres recettes , et provoquer un
dégoût qui souvent n'est pas médiocre. Je voudrais
même qu'il y eût , pour tous les grands spectacles ,
à une époque déterminée , quelques mois de clôture
absolue. Alors les acteurs desirés dans les départements
iraient s'y montrer. Mais je ne permettrais à aucun
pendant toute la durée de la campagne , de quitter
le drapeau. Je suis convaincu que tout le monde trouverait
son compte à cet arrangement , les acteurs , la
troupe et nous- mêmes . Il est rare que ces grands corps
réunissent tous leurs membres , et il peut être utile
de les avertir que cet abus n'est pas moins préjudiciable
à leurs intérêts , que nuisible à nos plaisirs.
La réunion , à la salle de la rue Feydeau , de la
plupart des acteurs de ce théâtre à ceux de l'ancien
Opéra - Com que , n'a donné jusqu'ici que des espérances
. Cet événement ( car on pouvait lui donner ce
nom ) n'a paru exciter ni intérêt , ni curiosité. Il est
vrai qu'on n'a rien tenté pour les obtenir. Les changements
faits à la salle , et qui en ont assez longtemps
retardé l'ouverture , sont assez peu considérables . L'a122
MERCURE DE FRANCE,
A
vant-scène est plus découverte et plus dégagée , par la
suppression de l'arcade dans laquelle, elle était circonscrite
. Mais on a profité de l'espace gagné pour y
pratiquer des loges , qui ont l'inconvénient de nuire à
l'illusion , en plaçant dans le même cadre les acteurs
et les spectateurs confondus . Cet abus choquant à tous
les théâtres , et surtout à celui qui est particulièrement
consacré à la représentation de nos véritables
chef- d'oeuvres , s'y est toujours maintenu . Le bon
exemple , donné par des théâtres d'une moindre importance
, a eu le sort ordinaire des bons exemples ,
il n'a pas été suivi ; et les conseils de l'interêt ont malheureusement
prévalu . Du moins , la décoration de cette
partie est ici d'assez bon goût , pour dédommager , jusqu'à
un certain point , de ce que l'illusion peut y perdre.
Les médaillons placés au dessus de chaque loge ,
représentant les Muses favorites du drame lyrique ,
sont de l'exécution la plus agréable , et doivent faire
honneur au C. Lesueur , à qui on les doit. S'ils sont
la petite monnaie des . belles Renommées colossales de
Chaudet , dont ils ont pris la place , cette monnaie du
moins n'est pas du billon . Les couleurs ont été rafraîchies
, les dorures ravivées , et il ne manque plus
à cette salle , assez agréable dans l'état où elle est
qu'une entrée et une sortie plus commodes et plus convenables
. Mais le local s'y refuse absolument .
On pourrait bien dire aussi qu'il y manque , jusqu'à
présent , des pièces et des spectateurs. Quelques difficultés
qui se sont élevées entre les auteurs et les acteurs
, et qui rentrent dans la vieille et interminable
querelle du tien et du mien , sont cause de cette stagnation
, qui , sans doute , ne sera pas de durée . Cette
mésintelligence n'a tourné jusqu'ici au profit de personne
, y compris le public. On n'en peut excepter
que les gens dits de justice , qui ne demanderaient
VENDÉMIAIRE AN X. 123
pas mieux que de s'en mêler. Commissaires et recors ,
exploits et saisies , ont déja signalé les hostilités ; et
c'est , il faut l'avouer , commencer par une assez pauvre
musique et de bien mauvaises paroles . Un apologue
, du genre de celui des membres et de l'estomac
; une moralité comme celle de l'huitre et des
plaideurs , viendraient , je crois , plus à propos dans
cette altercation . Vraisemblablement on finira par s'entendre
, alors , avec un répertoire aussi riche et aussi
varié que celui des deux théâtres réunis , le nombre
et la fécondité de leurs auteurs habitués , et l'entière
réunion des acteurs chéris du public , on peut espérer
que cette nouvelle entreprise aura tout le succès dont
elle est susceptible ,, et nous donnera tout le plaisir
que nous devons en attendre. Le nom de M.me Saint-
Aubin , qui a du moins reparu sur les affiches , a déja
éveillé l'espoir , et fait sourire le goût . Il en est quelques
autres qu'on desire encore. Ici ce sont de véritables
affaires de famille , un partage entre parents ,
qui doit se terminer à l'amiable , et les étrangers ne
doivent y prendre part qu'afin de rappeler aux parties
intéressées que la concorde des familles et la réunion
des intérêts , sont la base la plus sûre d'une prospérité
durable , J
Aux Français , les débuts de M.lle Legros continyent
avec le même succès, Elle a plus d'une fois obtenu des applaudissements
mérités dans les rôles de Chimène , de
Didon et d'Hypermnestre . On sait trop que Didon es
une tragédie faible , et qu'Hypermnestre n'est souvent
qu'une fragédie barbare , quoiqu'elle ne soit pas
sans mérite . Mais depuis M.le Clairon , toutes les
débutantes se croient obligées de paraître dans Didon.
En effet , ce rôle est favorable aux actrices , qui
ont un maintien noble et une figure intéressante . Il fit
la fortune , de, M.lle Raucourt , et M.lle Legros devait y
124 MECURE DE FRANCE ,
réussir. Il y a plus de mouvement et d'effet dans
Hypermnestre ; et cette tragédie , qui n'est guère
qu'une belle pantomime théatrale , a montré , sous de
nouveaux rapports , le talent de la jeune débutante ,
et celui de Lafond qui jouait avec elle le rôle de Lyncée.
Cet acteur paraît être aujourd'hui la plus belle
espérance du théâtre. On n'y entendait , depuis dix
ans , que les hurlements monotones de la tragédie anglaise,
Lafond rappelle enfin quelques- uns des plus
beaux accents de la tragédie française , qui doivent être
nobles sans enflure , et pathétiques sans convulsions.
On a remis pour lui le mélodrame de Pygmalion.
Mais les graces et la chaleur de son jeu n'ont pu donner
d'intérêt à cette ennuyeuse déclamation , indigne
du talent de Rousseau . Les trois mots de la statue ,
au moment où elle s'anime , sont les seuls traits qu'on
puisse citer , et c'est Buffon qui en a donné la première
idée * . Laharpe prouva , il y a plus de vingt ans ,
que ce mélodrame n'etait qu'un froid ouvrage de
rhéteur. Tout le monde s'éleva contre le critique , et
maintenant tout le monde pense comme lui . On peut
prédire d'avance que d'autres jugements du même écrivain
seront adoptés de ceux même qui les récusent
aujourd'hui , et qui , tous les jours , lui disent le plus
'd
'injures. M.
Au théâtre de la rue de Louvois , on a joué une nouvelle
pièce intitulée : Une Heure d'absence. C'est un imbroglio
qui a eu du succès . Nous en rendrons compte
dans le N. ° prochain .
UnFrançais qui a longtemps voyagé en Angleterre ,
et qui a pu étudier leurs moeurs et leurs usages champêtres
, se propose de donner au public la traduction
d'un poème rural , où les travaux et les plaisirs du la-
* Voyez le tableau du premier homme naissaut
ses diverses sensations dans l'Histoire naturelle.
, et de
VENDÉMIAIRE AN X. 125
boureur sont fidellement dépeints ; et souvent, dit la préface
de l'éditeur anglais , avec les couleurs et le génie de
Thompson . Le valet du fermier ( The farmer's boy) fut
composé , il y a environ 3 ans , par un cordonnier de
Londres et la troisième édition en a déja paru .
"
Nous donnerons dans le prochain numéro quelques
détails sur le livre et sur l'auteur , qui jouissent aujourd'hui
en Angleterre d'une assez grande réputation .
1
Nous différons encore les observations que nous avons
annoncées sur le salon de l'an 9. Plusieurs tableaux ont
été récemment exposés , et il nous a paru plus convenable
et plus sûr de ne les juger que tous ensemble.
ANNONCES .
Du divorce considéré au XIX . siécle , relativement
à l'état domestique et à l'état public de société ; par
L. G. A. B ...... auteur de plusieurs écrits politiques.
Avec cette épigraphe :
Si le législateur , se trompant dans son objet
établit un principe différent de celui qui naît
de la nature des choses , l'état ne cessera d'être
agité jusqu'à ce qu'il soit détruit ou changé ,
et que l'invincible nature ait repris son empire. »
CONTRAT SOCIAL.
+
A Paris , chez Leclere , imprimeur-libraire , quai des
Augustins , n . 39. On rendra compte de cet ou
vrage. On trouve chez le même libra re l'ouvrage
[ suivant du même auteur : Essai analytique sur les
lois naturelles de l'ordre social , i ou Dù pouvoir du
2 ministre et du sujet dans la société. In - 8 . ° Prix
2 fr. 50 centə idaziva
DES services que les femmes peuvent rendre à la
religion ; ouvrage suivi de la Vie des Dames fran
caises les plus illustres en ce genre , dans le XVII.
siécle. I vol . in - 12. Chez la veuve Nyon , rue du Jardinet
, n.º 2. Prix , fr . 80 cent. br. 29
11.890 LOVL
L'auteur adresse cet ouvrage aux meres de famille.
Elles y verront la religion , peinte avec ce charme qui
convient à leur sexe et à la place qu'elles occupent
dans la famille et dans la société.
0.9.02 .

A
()
I
h
126 MERCURE DE FRANCE ,
.
HISTOIRE de l'empire de Russie , sous le règne de Ca
therine II , et à la fin du dix - huitième siécle ; par
le révérend M. Tooke , membre de la Société royale
de Londres , de l'Académie impériale des sciences ,
et de la Société libre d'économie de Saint -Pétersbourg,
traduite de l'anglais , sur la deuxième édition , par
M. S ........ avec les corrections de M. Imirnove ,
aumônier et secrétaire de l'ambassade de Russie à
Londres ; et revue par M. Leclerc , ancien capitaine
au service de France ; dédiée à S. M. I. Alexandre F. "
Six vol . in - 8 . De l'imprimerie de Crapelet. Prix brẻ
27 fr. , et 33 fr. francs de port par la poste. On a tire
quelques exemplaires sur grand raisin velin. Prix go fr
et cartonnés par Bradel , 96 fr. A Paris , chez Maradan,
libraire , rue Pavée- Saint- André - des - Arcs , n.º 16.
Cette histoire de Russie n'a que peu de rapport avec
celles de Leclerc et du C. Lévesque. On y fait uniquel
ment connaître l'état de cet empire sous le règne de
l'immortelle Catherine II. L'auteur a été témoin des
grands changements que cette princesse a faits dans
toutes les parties de l'administration , des établissements
útiles qu'elle a créés , des lois sages qu'elle a établies ,
des graces qu'elle a accordées aux premières classes de
ses sujets , des adoucissements qu'elle a répandus sur le
sort des classes inférieures ; il rappelle ces bienfaits dans
tous les chapitres de son histoire.
Après nous avoir présenté quelques observations sur
l'étendue, la division et les bornés de la Russie , M. Tooke
traite de l'état physique de cet Empire ; et dans le premier
volume , il parle du climat , des qualités du sol ,
des terres , des prairies , des forêts , des montagnes , des
pâturages , des salines , des mines , etc. , des mers , des
lacs , des fleuves , des rivières navigables , des eaux minérales.
Dans le second volume , on trouve l'historique des
nations de l'empire de Russie ; les Slaves ou Slavons ,
les nation's finoises , les Mongols, les Tatars , les Nogais
du Kuban , les Baschkirs , les Kirghis , les Irkouts , etc. ,
les Mandschouts , les nations d'origine incertaine , les
peuples disperses d'origine européenne et asiatique.
Le troisième volume traite de la population , qu'on distingue
en population effective et en population pros
portionnelle on entend par la première , le nombre
VENDÉMIAIRE AN . X. 127
réel des habitants d'un pays ; par la seconde , le rap
port de ce nombre avec la superficie du territoire : des
institutions publiques pour la conservation et l'augmentation
de la population ; des caractères physiques des
habitants ; des divers rangs ou classes de sujets ; du
gouvernement de l'empire , ou du monarque ; du pouvoir
et des prérogatives du souverain .

On trouve , dans le quatrième volume un état des
revenus de l'empire de Russie et des différents impôts
dont ils sont composés. Le mêine volume présente
un détail exact des divers colleges qui correspondent
aux différentes divisions administratives. Le conseil et
le cabinet ; les colléges impériaux ; constitution des gouvernements
; constitution municipale ; état social des
habitants ; coup- d'oeil sur les lois.
L'agriculture en général , les différentes sortes de
grains , la culture de la vigne , l'aménagement des forêts
, l'éducation des abeilles , la culture de la soie ,
les mines , les salines , les manufactures , les métiers ,
sont les objets sur lesquels on trouve des détails curieux
et instructifs dans le cinquième volume ..
-
Le sixième donne des développements très étendus
sur le commerce intérieur et extérieur de la Russie ; sur
les matières d'exportation et d'importation ; sur la balance
avantageuse ou défavorable qui en résulte pour
la Russie ; sur les divers impóts perçus aux douanes
et sur les produits de ces douanes ; sur les monnaies
les poids et les mesures , en les comparant aux monmaies
, poids et mesures étrangères , etc.
'
"
ODES de Pindare ; unique traduction complète , en
prose poétique , avec cette épigraphe :
Déesse prête -moi ta lyre
Ou celle du Grec si vanté ,
Dont l'impitoyable Alexandre
Au milieu de Thèbes en cendre ,
Respecta la postérité.
2
J. B. ROUSSEAU. Ode sur la naissance
du duc de Bretagne.
par P. L. C. Gui , ancien magistrat et membre de la
Société académique des sciences . 1 vol . in - 8 ° de
près de 600 pages et 1 vol. de notes. Prix , 5 fr . pour
Paris , et 7 fr . pour les départements. A Paris , chez
Moutardier, libraire , quai des Augustins , au coin de
128 MERCURE DE FRANCE ,
*
་་་
4

la rue Git le- Coeur , et chez Bertrand , même quai .
TRAITÉ de perspective linéaire , à l'usage des artistes
contenant la pratique de cette science , d'après les
meilleurs auteurs , les méthodes les plus simples ,
pour mettre toutes sortes d'objets en perspective ,
leurs réflexions dans l'eau , et leurs ombres tant au
soleil qu'au flambeau ; par L. N. Lespinasse , chef
de bataillon , membre de la ci - devant Académie de
peinture et de sculpture . A Paris , chez Magimel ,
libraire pour l'art militaire , quai des Augustins ,
n. ° 73. An 9. 1 vol . in -fol. broché. Prix , 5 fr,, et
6 fr. 25 cent ., franc de port.

ESSAI sur la garantie des propriétés littéraires ; par
Goujon: ( de la Somme ) , ex -membre de l'assemblée
législative , associé libre du Lycée des arts . Prix , 50 c .
A Paris , chez Goujonfils , impr. -lib rue Taranne , n .°
737 ; Debray , palais du Tribunat , etc. Fructidor an 9 .
CONSIDERATIONS théoriques sur les caisses d'amortissement
de dette publique ; par Achille Nicolas Isnard,
de la Seine , membre du Tribunat . Prix , 1 fr. 20 c .
pour Paris , 1 fr.. 5o . c. pour les départements . A
Paris , chez Duprat , libraire pour les mathématiques ,
quai des Augustins . An 9-1801 .
HISTOIRE générale des descentes faites tant en Angleterie
qu'en France , depuis Jules - César jusqu'à nos
jours , avec des notes historiques , politiques et critiques
; par Poncet Lagrave , citoyen de Calais par
lettres d'honneur , ci - devant membre de plusieurs
Académies . 2. édition. 2. vol . in- 8. ° A Paris , chez
Moutardier , imp. - lib . , quai des Augustins , n.º 28 .
An 9-1801 . Prix , 7 fr. 50 c. , et 1o fr. francs de port.
VOYAGE dans lnde et au Bengale , fait dans les
années 1589 et 1790 , contenant la description des
iles Séchelles et de Trinquemalay , des détails
sur le caractère et les arts industrieux des peuples
de l'Inde , la description de quelques pratiques religieuses
des habitants du Bengale ; suivi d'on voyage
fait dans la mer Rouge , contenant la description
de Moka , et du commerce des Arabes de l'Yémen ,
des détails sur leurs caractères et leurs moeurs , etc.
par L. Degrandpré , officier de la marine française.
Orné de belles gravures et du plan de la citadelle
de Calcuta, 2 vol . in 8. ° A Paris , chez Dentu , imprimeur-
libraire , palais du Tribunat , An 9-1801 .
VENDÉMIAIRE ANTX.
DEP!
enc
LA
POLITIQUE .
EXTÉRIEUR.
DE l'état de l'Europe. 2
RLP.E
A France est , depuis Charlemagne , le centre du
monde çivilisé et le point autour duquel tourne le système
social de l'Europe. Aînée des nations chretiennes ,
elle a vu successivement chaque état , à mesure qu'il
s'élevait sur l'horizon politique , prendre, sa place autour
d'elle et rendre hommage à la suzeraineté de ses
moeurs , de ses exemples, de sa littérature , de sa langue
surtout , et par conséquent de ses opinions , empire
bien plus glorieux et , si elle le veut , bien plus durable
quescelui de la force et de la victoire. En un
mot , destinée à tenir les rênes de l'Europe , elie a
été punie de les avoir abandonnées , et , forcée , même
à les reprendre par les plus extrêmes calamités.
Jamais un plus grand spectacle ne fut offert à l'homme
civilisé ; les anciens , placés au commencement de la
société , n'en avaient pas pu observer les lois , ces lois
qui ne se sont entièrement manifestées que depuis la
grande expérience de la révolution . La génération
précédente ne pouvait pas même imaginer ce que cellecia
vu , et c'est ici qu'il est vrai de dire que les enfants
en savent plus que les pères...
1 9
Essayons de présenter quelques observations sur l'état
actuel de l'Europe elles ne paraîtront pas déplacées
à la fin d'une année fertile en événements importants,
et à l'ouverture d'une autre qui offrira sans doute des
événements décisifs. Mais pour conjecturer , avec quel
que certitude , ce qui peut résulter de la crise actuelle ,
il1 faut en reprendre l'histoire de plus haut , et jeter un
* On donnera dorénavant des précis du même genre ,
comme on l'a promis dans le dernier prospectus , sans cesser
d'offrir la statistique des divers états de l'Europe.
6.
9
13 MERCURE DE FRANCE ,
coup d'oeil général et rapide sur son origine et ses
progrès .
A l'instant que la France , détournée de sa route par
des guides imprudents , embrasa de ses feux l'Europe
qu'elle éclairait de sa lumière , et qu'elle vivifiait de sa
chaleur , toutes les puissances , dans l'attente de ce
qu'elle allait devenir , jeterent sur elle les regards de
l'observation et de l'inquietude .
Ximenes et Richelieu auraient jugé la révolution
qui se faisait dans les esprits ; les administrateurs de
FEurope , occupés exclusivement , comme leur siécle ,
de fabriques , de banques , d'embellissements , d'arts ,
de chemins , des choses enfin bien plus que des hommes ,
ne virent dans la révolution française qu'une grande
loterie où tous les états voisins avaient à gagner , les
faibles sans rien hasarder , les forts en proportion de
leur mise. Dès-lors toute coalition des puissances contre
Ja France devenait impossible , et le triomphe de la
France était assuré. La guerre cominence . La France
ses armées et ses principes débordent de tous côtés.
Car la force de l'éruption est toujours proportionnée au
degré de la fermentation intérieure.
' Es-
Une seule puissance , l'Espagne , marchait franchement
sans dessein ultérieur et sans arrière- pensée ,
au but vers lequel les autres confédérés ne se dirigeaient
qu'en apparence. Les princes d'Espagne vonfaient
sincèrement le rétablissement des princes français
, d'autant plus que déja , à travers l'exagération
des uns ou l'enthousiasme des autres
pagne avait pu démêler , dans quelques meneurs
des affections secretes pour des maisons étrangères.
Mais bientôt éclairée , à la lueur des flammes qui
consumaient à Toulon nos magasins et nos vaisseaux
, sur les desseins profonds d'une rivale ambitieuse ;
certaine que désormais , dans ses projets sinceres pour
le rétablissement de l'ordre en Europe , elle n'était
point secondée par ceux qui marchaient sous les mêmes
drapeaux ; elle continua la guerre à regret , et se défendit
contre la France , sans haine , comme on se
défend contre un ami que l'ivresse rend furieux . )
Elle distingua toujours la révolution française , ennemie
de tous les gouvernements , de la France alliée

VENDÉMIAIRE AN X. 134
naturelle de la monarchie espagnole ; elle crut que la
raison succéderait au délire , que la France survivrait
à la révolution ; et bientôt rendue à ses intérêts politiques
que l'empire de la nécessité ne lui permettait
pas de subordonner aux inclinations personnelles de
ses chefs , trop forte à la fois et trop foible pour demeurer
neutre elle conclut avec la France une
alliance où furent, stipulées , à ce qu'il paraît , des
clauses éventuelles dont nous venons de voir l'accomplissement..
"
Un motif semblable , mais sans doute moins désintéressé
, parce qu'il s'y mêlait des projets d'affaiblir
l'Autriche , et peut - être d'agrandir à ses dépens les
états du Stathouder , détermina la Prusse à se retirer
aussi de la coalition , pour jouer entre les puissances
belligérantes le rôle de puissance neutre , rôle périlleux
et dont on ne sort pas toujours comme on veut et
quand on veut ; et il fut pris aussi , au traité de
Bâle , de ces arrangements particuliers sur lesquels les
hommes ne s'engagent que sous la ratification des événements.
1
La France n'eut donc plus à combattre que l'Angleterre
et l'Autriche. Tout , dans les plans militaires
, fut accessoire de cette guerre principale ; elle
envahit la Hollande pour se donner un allié contre
l'Angleterre ; elle occupa le Piémont comme un poste
avancé contre la maison d'Autriche , et la guerre continua
avec des alternatives presque annuelles de succès
et de revers .
Mais la scoalition , quoique réduite à deux puissances
n'en était pas plus forte , parce que ces deux
puissances se divisaient sur un point important , et ,
peut-être au fond , ne s'entendaient sur aucun . L'Au
triche voulait se défaire de la Belgique , possession
lointaine et ruineuse , état mal constitué , qui n'était
bon entre ses mains , ni pour l'attaque , ni
pour la défense ; et l'Angleterre tremblait de voir
réunir au territoire français , ces mêmes provinces dont
elle et la Hollande rendaient à l'empereur , pour l'avantage
de leur commerce , la possession infructueuse.
Aussi l'on peut se rappeler avec quelie Late le cabinet
diplomatique d'Angleterre vola tout entier à Vienne ,
132 MERCURE DE FRANCE ,
en 1794 , pour engager l'empereur à se maintenir dans
les Pays - Bas d'où M. Clairfait commençait à se retirer.
L'Angleterre voulait que la guerre contre la
France se fit exclusivement à son profit , et c'est ce
qui faisait qu'à chaque renouvellement de campagne,
avare de l'or qu'elle prodiguait , elle marchandait
l'empereur et le roi de Prusse , comme deux condottieri
, et semblait ouvrir entre eux des enchères pour
donner au rabais l'entreprise de la guerre.
Tout annonçait depuis longtemps que l'Autriche
ferait sa paix avec la France , quand elle en trouverait
l'occasion . Elle n'en avait jamais paru éloignée, puisque
la paix du grand duc de Toscane , prince de sa maison
, avait précédé toutes les autres. Les succès de la
France en hâtèrent le moment , et l'offre qu'elle lui
fit des états vénitiens le décida, La politique y applandit
, et j'oserai dire que la morale put y souscrire.
Dans l'antiquité payenne , lorsque les vainqueurs ôtaient
aux vaincus liberté civile , biens , femmes , enfants ,
temples et sépultures même , comme dit M. de Montesquieu
, la conquête du plus petit pays était une
grande injustice et une affreuse calamité. Mais aujourd'hui
que le droit des gens , dû au christianisme ,
suivant le même auteur , ne permet plus de faire
la guerre à la famille , mais seulement à Pétat ; que
les peuples vaincus , une fois soumis , jouissent
de la même protection que les vainqueurs , et quelquefois
même de plus de franchises , et qu'enfin le premier
soin des gouvernements forts est d'établir l'ordre
chez les peuples que le sort des armes a fait passer
sous leur domination , la conquête peut devenir un
bienfair ; et je ne craindrai pas de soutenir que le
peuple de Venise , profondément corrompu sous un
gouvernement politiquement corrupteur , deviendra
meilleur , c'est - à -dire , plus libre , sous l'administration
de la maison d'Autriche qui emploie , pour retenir ses
sujets dans l'obéissance , d'autres moyens que la licence
du masque et les plaisirs d'un carnaval , ou les inquisiteurs
d'état..
Quoi qu'il en soit , le traité de Campo- Formió
commença ou plutót prépara une nouvelle ère pour
le monde politique , qui datait. depuis un siécle et demi
VENDE MIAIRE AN X. 133
"
du traité de Westphalie. La France s'y plaça dans ses
limites naturelles où César l'avait trouvée , que Charlemagne
avait dépassées , où Louis XIV avait voulu
la reporter ; et , débarrassée des alliances onéreuses que
le traité de Westphalie lui avait imposées , elle entra
dans le nouveau système politique dont les fondements
avaient été jetés en 1756 , mais qui , depuis cette
époque , n'avait , par la faute de la France , profité
qu'à la maison d'Autriche *.
Ici commence le second âge de la révolution française
. Dans le premier , les événements avaient conduit
les hommes , et la France avait atteint le plus
haut point de ses succès ; dans le second , les hommes
ont été au devant des événements , et les succès ont
été moins rapides . En révolution , si l'on commet des
crimes , il ne faut pas faire des fautes ; quand un gouvernement
se sert des passions des peuples , il ne doit
pas y mêler les siennes , et jamais gouvernement n'eut
plus de passions et de plus petites passions que le gouvernement
directorial ."
Après le traité de Campo - Formio , le directoire ,
fort d'une guerre heureuse et plus encore d'une paix
modérée , pouvait , ce semble , se reposer sur ses armes
au bord du Rhin et de l'Adda , et , de concert avec
l'Autriche , dicter de là des lois à l'Allemagne , ou
rester indifférent à ses arrangements intérieurs . Ce
parti , le plus glorieux et le plus sage , était celui que
proposait , et auquel méme voulait concourir l'homme
qui avait combattu à Arcole et négocié à Campo-Formio.
Le directoire préféra le système des invasions , et
il jeta la France dans des expéditions dont l'issue , encore
indécise , peut avoir , sur le sort de l'Europe et
sur celui de la France , des suites incalculables.,
La Suisse protestante , la seule qu'il faille considérer
lorsqu'il est question de l'ancien gouvernement helvétique
, applaudissait à notre révolution . L'influence
de quelques hommes supérieurs qui en jugeaient saine-,
ment l'esprit et la tendance , n'avait pas empêché que
la Suisse , neutre contre les autres puissances , après
Voyez un écrit intitulé : Du Traité de Westphalie ,
et de celui de Campo - Formio. A Paris , chez Lenormant ,
rue des Prêtres- Saint-Germain , n. 421
134 MERCURE DE FRANCE ,
avoir reçu de la France les outrages les plus sensibles ,
ne l'eût aidé de tous les moyens de subsistances et de
toutes les facilités d'importation que son sol et sa
position lui permettaient. Les intrigues de l'envoyé
anglais à Berne et de ses agents en France , s'il en
ava't , n'auraient pas dans trente ans déplacé un jugede-
paix , et ne servaient qu'à ménager au directoire
des conspirations à découvrir et des sentences de mort
à porter. Enfin les émigrés réfugiés en Suisse , y
étaient partout à la disposition de l'ambassadeur français
, souvent plus humain envers eux que les cantons
eux mêmes. On avait donc la Suisse , pour amie , on
voulut l'avoir pour satellite , et la guerre atroce qu'on
y porta sans motif et sans objet , réjouit les ennemis
de la France , fit frémir l'humanité et rougir jusqu'aux
révolutionnaires. La ligne de défense de nos frontières
en fut affaiblie , et la France , en détruisant la constitution
ancienne de la Suisse , contracta l'engagement
plus onéreux qu'on ne pense de lui en donner une
nouvelle , et qui pis est , de la garantir. Nous ignorerions
encore le secret de cette irruption , si un membre du
directoire ne nous eût appris , dans un mémoire justificatif
de sa conduite , que leur projet était d'entourer
la France d'états constitués comme elle l'était alors ,
parce que les directeurs placés au Luxembourg se
croyaient , avec quelque raison , dans le meilleur des
mondes possibles.
Ce fut pour trouver grace aux yeux d'un parii qui ,
depuis longtemps , rendait à la Suisse une espèce de
culte , que le directoire fit envahir l'état de l'église et
saisir le pape lui -même. Mais comme la conquête de
Rome a eu des conséquences , plus religieuses encore
que politiques , je remets à en parler ailleurs.
Une autre expédition entreprise sous le directoire
devait avoir des résultats plus glorieux , et surtout ,
plus importants. Je veux parler de l'expédition d'Egypte.
On eût mieux fait peut - être de diriger sur l'Irlande
cette grande entreprise . Les difficultés d'un trajet et
du débarquement n'étaient pas plus grandes , et les
résultats d'un succès étaient bien autrement décisifs ;
déja même quelques descentes partielles tentées en
Irlande , ne l'avaient pas été sans fruit . Mais le goût pour
VENDÉMIAIRE AN X. 135
les expéditions commerciales , dominant dans un siécle
qui ne voit la force des nations que dans leurs richesses
, peut- être les suggestions de quelques hommes
qui , à l'exemple de Voltaire , fondaient des espérances
d'un autre genre sur la conquête de la Palestine , et,.
plus que tout cela , l'ombrageuse sagacité du directoire
qui avait démêlé un héritier dans l'homme vainqueur à
Arcole et pacificateur à Campo-Formio , et qui impo
sait dès- lors à un grand homme la nécessité de se
soustraire aux soupçons ; que sais - je ? l'étoile de l'Angleterre
qui nous a plus d'une fois guidés sur l'ecueil
tout poussa le gouvernement français à déporter en
Egypte l'élite de ses armées sur le reste de ses vais
seaux .
Mais ces vaisseaux périrent tous à la malheureuse
journée d'Aboukir. Malte , où l'on était entré en
passant , tomba ce jour- là au pouvoir des Anglais ; les
iles de l'Archipel au pouvoir des Russes , et l'armée
française qui avait débarqué si heureusement vit
l'abyme s'ouvrir entre elle et la métropole. !!
"
St
Tout ce que le talent et le courage de l'homme
peuvent ajouter aux faveurs de la fortune ou ôter à ses
rigueurs , fut employé pour s'étendre en Egypte ou s'y
maintenir avec une persévérance incroyable , et l'eût
été avec succès , si cette armée qui se multipliait avait
pu se reproduire , et si , cette plante eût pu vivre ,
séparée de sa tige.

Si l'Egypte retombe sous le joug de fer de ses ignorants
dominateurs, l'homme éclairé qui , s'élevant au dessus
des considérations locales et personnelles , ne voit , dans
les expéditions des peuples policés contre des peuples
barbares , que des moyens d'étendre le bienfait de la
civilisation , regrettera toujours que ce beau pays ne reste
pas à la France. Les croisades entreprises par des
motifs de religion firent fleurir le commerce. L'expédition
d'Egypte , entreprise pour des motifs de
commerce , y aurait tôt ou tard introduit la religion ,
et avec elle toutes les institutions bienfaisantes ; et
l'Egypte , colonie de la France' , en aurait à la longue
reçu les murs et les lois .
C'est sous le même point de vue de la civilisation , qu'on
doit considérer l'agression reprochée à la France contre
136 MERCURE DE FRANCE ,
la porte ottomane. D'ailleurs l'empire ottoman semble
remplir de jour en jour . la destinée qui lui a été prédite
par l'auteur des Lettres persanes , par le chevalier
de Tott et par Volney . Il est difficile de le sauver aujourd'hui
de sa propre faiblesse. Cet édifice est miné
par la base . La Turquie d'Europe , écrivait récemment
un publiciste anglais , est une succession dont les béritiers
immédiats arrangeront le partage du vivant même .
de l'usufruitier pour n'avoir pas ensemble de procès à
sa mort.
Tandis que nos soldats luttaient en Egypte contre
les hommes et les lieux , le directoire , qui remuait l'univers
du sein des voluptés , embarrassé de la paix plus
que de la guerre , avait repris les armes contre l'Autriche
, aidée d'une armée de russes , accourus pour
se trouver à la paix bien plus que pour partager le
fardeau de la guerre.
Il est impossible de conjecturer l'état où se trouveraient
aujourd'hui l'Europe et la France , si le 18 brumaire
n'était venu changer la face des affaires et
substituer partout l'espérance à la crainte.
"
Mais déja la bataille d'Aboukir et les désastres de
la marine française , avaient produit un changement.
dans l'opinion des puissances du Nord qui , eloignées
du theâtre des événements et tranquilles par notre agitation
même , alimentaient la guerre des productions de
leur sol , et spéculaient sur des malheurs qu'elles ne
pouvaient empêcher, L'Angleterre n'avait pas pu lear
persuader ses feintes alarmes sur la monarchie universelle
de la France. La Suède et le Danemarck craignaient
, avec plus de fondement , le despotisme voisin
de la Russie , et la Russie elle -même ne s'était mêlée
à la guerre contre la France , que pour entrer dans
les affaires d'Allemague , se faire livrer Malte et la
Turquie , et dicter les conditions de la paix ; mais il
fut aisé à la France de faire craindre à ces mêmes
gouvernements la seule monarchie universelle qui soit
possible , celle de la mer ; despotisme maritime , d'autant
plus facheux à toutes les puissances , qu'avec leur
fureur épidemique du commerce , elles quittent toutes
la terre pour se placer sur les eaux. La crainte qu'elles
en eurent forma cette coalition si dangereuse pour
VENDÉMIAIRE AN X. 137
l'Angleterre , où , par la seule réunion des volontés ,
sans aucun rapprochement de forces , toutes les nations
maritimes , depuis Cadix jusqu'à Archangel , ne laissèrent
à ce peuple fabricant , d'autre consommateur
que lui-même , ni à ses vaisseaux d'autre asile que ses
ports.
L
L'Angleterre sentit le danger : blessée à la fois dans
son orgueil et dans ses intérêts les plus chers , elle
choisit , pour donner un exemple mémorable de ses
vengeances , le Danemarck qui lui était uni par tant
de liens religieux , politiques et même domestiques.
Le Danemarck a cédé après un combat valeureusement
soutenu. Depuis que les nouveaux systèmes ont
placé la force des états dans l'opulence mercantille des
peuples , il est plus commun de voir des troupes braves
que des gouvernements fermes ; les nations redoutent
la guerre comme le particulier , qui a mis toute sa fortune
en biens - meubles , craint les incendies ; et tel
état qui aurait autrefois résisté à la perte de dix ba
tailles et à celle de sa capitale , est forcé aujourd'hui
de plier parce qu'il a perdu un îlot à sucre à quelques
mille lieues de ses frontières ou, que le cours du
change a baissé.
"
La bataille du Sund , la mort si inopinée de Paul I.cr
qui avait passé brusquement , mais non sans dessein
de la guerre contre la France aux démonstrations
d'amitié envers son gouvernement , les négociations de
Ja Prusse , qui mét à déguiser sa force l'art que d'autres
poissances mettraient à cacher leur faiblesse , ont
rendu à l'Angleterre la domination sur les mers . Je n'ai
pas parlé du traité de Luneville décidé par la brillante
victoire de Maringo , et qui a été le développement
du traité de Campo - Formio. C'est là l'état actuel des
choses , et c'est dans les rapports où ces deux traités ,
et particulièrement le dernier , ont trouvé ou placé les
différents états de l'Europe , que nous allons les considérer.
(La suite au numéro prochain) .
P. S. Dans ce moment le canon qui a si souvent
tonné pour nos victoires , se fait entendre pour la plus
138 MERCURE DE FRANCE ,
glorieuse de toutes , pour la paix. Préparée par de
longues négociations , elle parait avoir été décidée par les
craintes sérieuses que l'Angleterre avait conçues d'une invasion
possible , et surtout par le danger extrême que
couraient ses deux alliés , le Portugal et la Turquie , la
Turquie qui tombe en dissolution , et dont trente mille
français , placés sur la côte orientale du royaume de
Naples et de l'état de l'église , n'étaient séparés que par
un court trajet . La paix retardera sa chute ; mais elle
ne le sauvera pas , et la cognée est à la racine de l'arbre .
Novus rerum nascitur ordo. L'extension continentale de
la France et l'extension coloniale de l'Angleterre , l'une
délivrée de tous ses ennemis ; l'autre ayant encore à
combattre les plus dangereux de tous , l'armée de ses
créanciers ; le changement inévitable de la constitution
germanique par l'anéantissement de l'aristocratie du
clergé et de la démocratie des villes libres ; la Hollande ,
la Suisse , les républiques italiennes , travaillant encore
à se donner , à force d'art , ces constitutions solides
que les états n'obtiennent qu'à force de temps ;
un nouveau royaume formé en Italie ; les noirs peutêtre
donnant des lois dans un pays où si longtemps
ils ont porté des fers * , et des lois qui feraient honneur
à des blancs ; et si , du système politique , nous
jetons un coup d'oeil sur le système religieux , la France,
après la guerre cruelle qu'elle a faite à la religion
signant avec elle une paix sincère , et des hommes
élevés autrefois en dignité s'élevant plus haut encore
par leur déférence à l'autorité ; les princes catholiques
appelant les protestants sur leur territoire , et sans
doute les états protestants permettant aux catholiques
les emplois civils , la propagation des nouvelles lumières
, et peut-être le retour de grandes vertus , de
l'humanité surtout qui a souffert en France de si rudes
atteintes sous le règne de la fraternité ; une impulsion
sensible vers le grand , qui peut amener les résultats
les plus heureux , si les gouvernements la dirigent vers
les sciences morales plutôt que vers les arts mécani-
2
**
* Voyez la constitution donnée par Toussaint-Louverture.
** L'électeur de Bavière.
VENDÉMIAIRE AN X. 139
ques , vers les devoirs plutôt que vers les plaisirs ...
quel vaste champ d'observation pour tous les esprits .
élevés ! Mais arrêtons - nous '; un si vaste tableau ne
peut pas être présenté en raccourci .... Depuis la paix
que le vainqueur d'Actium donna au monde , jamais
les peuples civilisés ne virent s'ouvrir devant eux d'aussi
grandes destinées.
Le 9 vendémiaire , les préliminaires de la paix * entre
la France et l'Angleterre , ont été signés à Londres
entre le C. Otto et le lord Hawkesbury. La nouvelle ,
arrivée le 12 , à la Malmaison , à quatre heures de
l'après - midi , a été aussitôt annoncée dans tout Paris ,
par des décharges d'artillerie et par les cris des
citoyens , Five Bonaparte. Le télégraphe l'a transmise
à l'instant sur tous les points de la république .
Déja les principales autorités , le sénat conservateur ,
le corps législatif , le tribunat , les divers tribunaux , etc.
ont exprimé au premier consul la reconnaissance des
Français . Le 18 brumaire prochain , il sera célébré dans
la république une fête solennelle à l'occasion de la
signature des préliminaires de paix. L'Angleterre et
la France ont retenti de cris de joie , et le monde entier
les répète .
Sur la demande du gouvernement français , la cour
de Berlin a reconnu l'erection du grand duché de
Toscane en royaume , et l'avénement de don Louis ,
infant d'Espagne , à cette couronne. La méme reconnaissance
avait déja eu lieu de la part de la cour de
Rome et de celles des républiques helvétique , batave ,
cisalpine et ligurienne.
A peine les anciens évêques , résidants en France ,
ont- ils connu les dispositions du bref de sa sainteté .
du 15 août dernier , qu'ils se sont empressés d'y obéir.
Evêque pour le bien des peuples ; a dit l'évêque de
Saint - Papoul dans sa lettre de démission , je cesserai
de l'être pour que rien ne s'oppose à leur union future
, trop heureux de pouvoir à ce prix contribuer à
la paix de l'église et à la prospérité des Français !» Les
* Voyez le post-scriptum de la dernière feuille.
140 MERCURE DE FRANCE ,
évêques de Marseille , de Senlis , d'Alais , de Saint- ,
Malo et d'Angers , se sont également démis de leurs
siéges . Leurs sentiments se rapportent parfaitement à
la déclaration qui fut faite par trente évêques , membres
de l'assemblée constituante , le 3 mai 1791. « Nous
remettons nos démissions dans vos mains , écrivaientils
au souverain pontife , afin qué rien ne puisse plus
s'opposer à toutes les vues que votre sainteté pourrait
prendre dans sa sagesse pour rétablir la paix dans le
sein de l'église gallicane .
t
"
M. Erskine mande que les archevêques d'Aix , de
Bordeaux , les évêques de Comminges et de l'Escar ,
lui ont remis leurs démissions de leurs siéges , en réponse
au bref du pape. Les évêques de Nîmes et de
Chaumont ont aussi envoyé leurs démissions à M. l'archevêque
de Corinthe . « Il n'est point de sacrifice , dit
P'évêque de Nîmes , dont un évêque français , étant
dans la communion du saint -siége , ne trouve le dédommagement
dans le bonheur de concourir à la conservation
de l'unité de la sainte église , et au rétablissement
de la religion catholique en France , par la
seule mesure que sa sainteté croit propre à produire
un si grand bien ..... » Signé , P. M. M. Cortois de
Balore.
f
L'évêque de Saint- Diez , du fond de l'Allemagne ,
á également donné sa démission .
M. Junior , chef de la maison du cardinal Caprara ,
est arrivé le 5 vendémiaire à Paris . Le cardinal est
de l'illustre famille de Montécuculli . Il est d'une faible
santé , âgé de soixainte - huit ans , et recommandable
par de grandes vertus . Il est parti de Rome dans les
premiers jours de septembre , revêtu du titre de légat
à latere. (Journal officiel.)
Le cardinal lui - même est arrivé à Paris le 12 vendémiaire.
Il occupera l'hotel de Montmorency , rue de
Lille.
VENDE MIAIRE AN X. 145
*.
INTÉRIEUR.
Ject
FÊTE DU VENDÉMIA IRE.
"I
33
Ex rendant compte de la fête du 14 juillet , nous
avons observé que nos fêtes nationales prenaient un
caractère digne du peuple français. Une foule innombrable
, rassemblée de tout Paris et des départements ,
avait trouvé dans le magnifique emplacement des
Champs- Elysées , tout ce qui peut enchanter les regards,
charmer tousles sens , exalter même ou réjouir l'imagination
. La fête du 1. vendémiaire a présenté la même
beauté dans l'ensemble , la même élégance et le même intérêt
dans les détails , surtout le même ordre et la même
gaieté. Tout était prodigué, et l'on a pu jouir de tout.
Comme au 14 juillet , la partie des monuments et des décorátions
avait été confiée au C. Chalgrin , et le C. Despréaux
avait ordonné les divertissements et les jeux publics
. Tous deux ont surpassé l'attente générale . Nous
ne ferions que nous répéter , en décrivant cette superbe
illumination , qui se prolongeait depuis le palais du
Gouvernement jusqu'à l'extrémité de l'avenue de Neuilly ;
-les danses , les concerts , les tables dressées cà et là , la
joje brus ante des convives , les mâts de Cocagne , etc. ete .
Le temple de la Paix s'élevait au milieu de monuments
consacrés ant Vertus guerrières et républicaines . Parmi
les beaux morceaux que le conservatoire de musique a
exécutés , on a distingué l'ouverture d'Iphigénie , et la
marche des Sauvages , de Rameau. Une multitude de
"prêtres et de prêtresses , en tuniques blanches , ornés de
guirlandes de fleurs , a représenté cette fête des bacchantes
, que les anciens avaient coutume de célébrer
à l'époque des vendanges. Vers les 10 heures , on a tiré
le feu d'artifice , plus brillant et mieux exécuté que celui
da 14. La place des Invalides était d'ailleurs parfaitement
choisie , et c'est un des plus beaux qu'on ait encore
vus.
8
Un spectacle vraiment neuf , et que n'a pu empêcher
le temps pluvieux et froid de la matinée , a été
celui des jeux sur la rivière , dans ce beau bassin que
142 MERCURE DE FRANCE ,
forme la Seine entre le pont des Thuileries et le pont
de la Concorde . Un grand nombre de chaloupes diversement
peintes , le costume varié des rameurs , les
courses et les joûtes ; les efforts des nageurs pour atteinde
en remontant le fil de l'eau , un but éloigné ;
les mâts de beaupré rendus très - glissants , à l'extré̟-
mité desquels était attachée, la couronne qui méritait le
prix ; les chutes comiques et fréquentes , mais sans danger
, ont souvent excité les
9
rire: Le Moniteur observe Clamations et les éclats de
raison , qu'on pourrait
donner à l'exercice , aujourd'hui si général de la natation ,
une direction très-utile , en accordant le prix , non-
‹ seulement au nageur le plus vite , mais au plongeur le
plus clairvoyant et le plus habile , ou à celui qui atteindrait
le bord , chargé d'un plus pénible fardeau.
5
T
P
Cette fête se rattache désormais à une institution qui
doit faire une époque brillante dans les annales de
notre commerce ; je veux dire l'exposition publique
·des produits de l'industrie française , Déja bien supérieure
à celle de l'an 6 , l'exposition de cette année
a duré dix jours , et la curiosité publique était loin
d'être satisfaite. Cent quatre portiques avaient été
construits dans la grande cour du Louvre. Leur style
élégant et simple , les marbres qui y étaient figurés ,
l'ensemble et les détails de cette colonnade , si promptement
élevée , faisaient honneur aux talents du C.
Chalgrin . Qu'on se figure , dans tous les genres "industrie
, les plus belles productions qui , rassemblées
dans cette enceinte , semblaient défier les industries
étrangères ; les artistes et les manufacturiers , accourus
de presque tous les points de la France présentant
tour- à- tour leurs chef- d'oeuvres aux trois consuls , accompagnés
du ministre , protecteur des arts , et l'on
concevra quelle vive émulation doit , à leur retour dans
leurs départements , animer tous les travaux , encourager
tous les talents , et nous acquérir la supériorité
sur toutes les nations rivales. On a regretté vivement
que Lyon n'eût rien envoyé . Plusieurs autres départements
du Midi , le Gard , l'Hérault , Vaucluse , ` etc.
célèbres par leurs manufactures , n'ont point répone u à
l'appel du Gouvernement . Mais le premier consul a tit
espérer que l'exposition prochaine serait plus belle en-
J
ل ا ه
"
VENDÉMIAIRE AN X. 143
core et plus complete ; que ce serait à l'avenir l'époque
d'une foire , où des produits supérieurs et des prix modérés
procureraient aux artistes et aux fabricants une nouvelle
gloire et le fruit de leurs efforts ,
Soixante-deux médailles ont été distribuées , trente en
bronze , vingt en argent , et douze en or. Le ministre
Chaptai les a lui -même remises aux artistes et fabricants
. Ceux qui ont obtenu les médailles d'or ont été
invités à dîner avec le premier consul.
lest impossible de tout citer. Nous nommons au hasard
les CC. Solages et Bossut ; ils ont présenté le modele
d'une nouvelle écluse , au moyen de laquelle la
dépense d'eau pour le passage d'un bateau , n'est que la
120 me partie de celle qu'exige le service des écluses
ordinaires. Cette invention a le double mérite de son
utilité et de son à - propos.
Les CC. Ternaur freres , manufacturiers à Louviers ,
Sedan , Rheims et Ensival . Leur fabrication est la
base d'un grand commerce ; elle varie depuis les espèces
les plus communes jusqu'aux plus fines . Ils font travailler
quatre à cinq mille ouvriers. Leurs casimirs ont
paru , aux membres du jury , supérieurs à tous ceux
qu'ils ont vus jusqu'ici dans le commerce , anglais et
64
autres.
22045
Les CC. Delaire , Noël et compagnies fabricants à
T'Epine , près Arpajon . Ils ont présenté des coton's filés
à la filature continue , et des cardes pour le coton qu'ils
font fabriquer dans leur établissement. La filature de
l'Epine est une des plus anciennes de France . Ses fils
ont servi à fabriquer la plus belle bonneterie présentée
aux expositions de l'an 6 et de l'an'g . Cent jeunes filles
des hospices de Paris , y sont élevées et formées au
travail.
zun songtis m
Les CC. Smith , Cuchet et Montfort , à Paris . Ils ont
invente des fontalhes filtrantes qui , en quelques minutes
, rendent saine et potable l'eau infectée par la
dissolution même des substances les plus fétides . Ils
ont obtenu une médaille d'argent . Une pareille a été
décernée au C. Lefèvre , pour avoir fait fabriquer du
* Et alors l'emplacement de la cour du Louvre sera
certainement trop resserré.
}
144 MERCURE DE FRANCE ,
bon drap , et filer de la laine , au n.º 25 , par les
aveugles des Quinze - Vingts , etc. , etc. , etc. Nous reviendrons
sur les différents produits , que nous n'avons
pu mentionner ici , à mesure que nous donnerons la
statistique des departements où ils ont été fabriqués, !
Le jury a d'ailleurs reconnu que les manufactures
nationales ne sont point déchues de leur ancienne splendeur
. Il leur a rendu ce témoignage , que leur travail
est plus soigné et plus parfait qu'il ne l'était il y a
quinze ans.
2
.. Sèvres , en conservant les bonnes qualités de sa pâte ,
a adopté pour ses formes et ses dessins un style plus
pur. Cette amélioration est due aux soins du directeur
actuel , le C. Brogniard.
Le C. Guillaumot , administrateur de la manufacture
des Gobelins ; le C. Duvivier qui dirige la fabrication
des tapis de la Savonnerie ; le C. Huet , à la
tête de la manufacture des tapisseries et tapis de
Beauvais , ont mérité de même la confiance et les éloges
du gouvernement.
XX
1
Le jury a distingué aussi les objets fabriqués par les
détenus dans les maisons de force de Bicêtre de
Saint-Lazare , de Gand , de Bruxelles et de Vilvoorde.
Un usage si moral et si politique à la fois , sur lequel
nos voisins nous offrent de dignes exemples , deviendra
sans doute général dans tous les départements
de la France , et chez tous les peuples civilisés.
" Ainsi, cette exposition solennelle , comme l'a dit
Je C. Costaz membre du jury , doit calmer toute inquiétude
sur le sort futur de notre commerce , et imsilence
aux hommes qui se plaisent à proclamer poser
la perte de l'industrie française. Les arts qui nous
manquaient se sont naturalisés parmi nous . Dans plusieurs
, nous n'avons point de rivaux ; tels sont la ty
pographie , les porcelaines , les tapisseries , les meubles
, etc. La guerre d'industrie sera la plus facile pour
les Français , et la plus redoutable pour l'Angleterre.
Puisse enfin cette Angleterre , puisse le monde entier
ne connaitre plus que cette guerre , la plus douce et la
plus glorieuse !
VENDEMIATRE AN X. 145
1
A l'audience du 2 vendémiaire , M. de Cetto et M. le
comte de Bünau , ministres plénipotentiaires de L. A. S.
les électeurs de Bavière et de Saxe , ont remis leurs
lettres de créance. M. le comte de Markoff , envoyé
par S. M. I. l'empereur de Russie , a obtenu
ensuite une audience particulière. M. le chevalier de
Kalitcheff a pris congé du premier consul ."
4.5
M. le prince Dolgorusky a apporté au général Klarke,
de la part de S. M. 1. Alexandre I.er , un sabre enrichi
de diamants , évalué 50,000 francs . C'est en témoignage
des soins que s'est donnés le général Klarke , relativement
au renvoi des prisonniers russes dans leur patrie .
Le contre - amiral Decres est nommé ministre de la
marine et des colonies , en remplacement du C. Forfait ,
lequel a donné sa démission , et est appele à d'autres
fonctions .
L'ambassadeur de la république française , le C. Champagny
, est arrivé à Vienne le 19 septembre.
Le C. Duquesnoy a fait paraître , depuis trois ans ,
sept volumes de Mémoires sur les étalissements d'humanité
, traduits de plusieurs langues . On y peut puiser
des connaissances exactes sur ce qui se pratique en
Europe pour le soulagement des pauvres. Il promet de
continuer , sans interruption , cet utile travail , et de
lui donner une forme plus méthodique , en ne publiant
que des Ouvrages complets. « Nous louons trop souvent ,
ajoute- t-il , ce qui se fait chez l'étranger , et nous n'étudions
pas assez ce qui existe chez nous . » Il est convaincu
que peu de pays l'emportent sur la France , sous le
rapport même de ces institutions d'humanité , et cite ,
comme un modèle digne d'être suivi par toute l'Europe ,
l'établissement de Saint- Lazare , où l'on voit toute la
puissance du travail et de l'ordre sur les coeurs les plus
corrompus.
Le numéro 25 de ces Mémoires paraît en ce moment.
Il contient l'histoire des pauvres , de leurs droits et de
leurs devoirs , et des lois concernant la mendicité , par
Thomas Ruggier , écuyer , membre de la Société des
6 . 10
146 MERCURE DE FRANCE ,
arts , l'un des juges - de -paix de sa majesté pour le comté
d'Essex et de Suffolk , dans une série de lettres . A Paris ,
chez Agasse , rue des Poitevins , n.º 13 ; et chez Henrichs ,
libraire , rue de la Loi , n.º 288 .
Le ministère des finances est un de ceux où l'esprit
d'ordre et d'économie a trouvé le plus de réformés à
faire , lorsqu'enfin nous avons été ramenés aux premiers
principes d'une bonne administration. Aussi cet objet
a-t-il fixé l'attention particulière du gouvernement , à
mesure qu'il a mieux connu les besoins et les ressources .
de la France. Les fonctions plus distinctes et plus
précises , les ressorts moins compliqués et plus fortement
tendus , les recettes et les dépenses mieux assurées
, tels sont en général les résultats des deux
dernières années . Mai dans cette partie, surtout
il sera toujours difficile à un grand empire d'obtenir
à la fois , et cette simplicité de moyens qui fait la
esse de l'administration . et cet ensemble qui , en
assure les résultats .
?
Les arrêtés suivants paraissent concourir à ce but :
li y aura désormais un directeur général de l'administration
de l'enregistrement des domaines , et hoit
administrateurs , dont deux spécialement destinés à
faire des tournées extraordinaires , d'après les ordres
particuliers du ministre des finances . Le traitement
du directeur sera de 25,000 fr. Celui des administrateurs
, composé d'un traitement fixe et de remises , ne
pourra excéder 18,000 fr. - Le C. Duchâtel , conseiller
d'état , est nommé directeur général. Les administrateurs
sont les CC. Lacoste , Chardon - Vaniéville , Garnier
- Deschenes , Bareiron , Bochet , Hourier - Eloy ,
Poissant et Ginoust. Tous les membres de cette administration
et ses divers préposés , auront un uniforme
dont la broderie variera suivant le grade. (Arrêtés des
3. et 4 jours complémentaires.)
Un huitieme ministre , sous le nom de ministre du
trésor public , sera chargé directement , et sous sa
propre responsabilité , de toutes les fonctions que remplissait
ce directeur du trésor public ( Arrêté du 5 vendémiaire).
* Le C. Barbé-Marbois est nommé à cette place ,
VENDÉMIAIRE AN X. 147
Un autre arrêté crée un directeur général des douanes
et quatre administrateurs , entre lesquels seront divisées
les frontières et côtes de la république . Chacun d'eux
fera une tournée par an . - Leur traitement est fixé, pour
le directeur général , à 20,000 fr .; pour chaque admi
pistrateur , à 12,000 fr. -Le C. Collin , préfet de Seine
et Marne , est nommé directeur.
er
Plusieurs départements ont déja consacré , par des
monuments élevés à leurs frais , la mémoire des héros
qu'ils ont yu naître . Le 1.et vendémiaire a été célébré
à Chartres , département d'Eure et Loire , par l'inau
guration d'un monument en l'honneur du général Marceau.
Sur la place du Marché Neuf , qui s'appellera
désormais la place Marceau , s'élevait un obélisque où
l'on avait gravé l'inscription suivante :
A MARCEAU , LA VILLE DE CHARTRES.
Par les soins de J. F. M. DELAITRE , préfet d'Eure
et Loire .
V. CHEVARD , maire.
1.et vendémiaire an 10 ( 23 septembré 1801 ).
Deuxième année du consulat de BONAPARTE .
Il naquit à Chartres , le 1er mars 1769 , fut soldat
à seize ans , général à vingt-trois , mourut à vingt-sept,
Défaite des rebelles au Mans , à Laval ; victoires à
Fleurus , sur l'Ourthe , sur la Roer , dans le Hunsdruch .
Blessé à Hocstbach, il mourut à Altenkirchen , le 3
complémentaire an 4 ( 22 septembre 1796) , Les généraux
autrichiens envoyerent son corps à l'armée française
, et lui rendirent, dans leur camp , les honneurs
funèbres.
FIN de la statistique du département du
Mont-Blanc .
PROCÉDURES.
UNE meilleure organisation judiciaire n'est pas un des
moindres bienfaits de la constitution de l'an 8 il était
temps que la balance de Thémis fut confiée à des mains
plus pures , à des fonctionnaires qui trouyassent eux148
MERCURE DE FRANCE ,
mêmes leur garantie dans la constante application des
règles de la justice. Malgré la précipitation des premiers
choix , les tribunaux de ce département sont , à quelques
exceptions près , composés de manière à inspirer la confiance
et la sécurité. Le tribunal eriminel surtout
offre des hommes intègres et recommandables ; mais
ce n'est pas encore assez pour que le crime n'échappe
point au glaive de la loi , et pour que l'innocence ne
soit jamais victime de l'erreur ; il faut encore , il est
urgent que l'institution des jurys soit perfectionnée ,
ou , plutôt , que les listes d'éligibles n'y appellent que
des citoyens honnêtes et éclairés .
*
I importe aussi beaucoup que l'instruction des procédures
criminelles soit réduite à un mode plus
simple et moins onéreux au trésor public. La confrontation
des témoins devant les accusés , utile sous quelques
rapports , ne laisse pas d'être favorable au crime :
il arrive souvent que des témoins , incertains sur le
sort de l'accusé , et craignant sa vengeance , s'il recouvre
sa liberté , se taisent ou votent à sa décharge. De pareils
exemples sont malheureusement trop nombreux.
L'institution des justices - de - paix est généralement
appréciée ; il n'est pas de citoyen qui ne la considère
comme un bienfait de la révolution ; mais
il faut l'avouer , son organisation actuelle est viciée
, dans ce département , par l'ignorance et l'immoralité
de plusieurs juges , par des attributions trop
limitées , par des jurisdictions trop restreintes **. Ou
doit ajouter que ces fonctionnaires sont , en trop grande
majorité , découragés par l'état de besoins et de privations
où les réduit un retard de près de deux ans
dans l'acquit de leur traitement , et la certitude de
n'en être payés de longtemps , vu l'insuffisance des centimes
additionnels destinés à y faire face.
* Une commission spéciale a été chargée par le gouvernement
de préparer un code criminel , uniforme pour toute
la République , à l'imitation du code civil dont la discussion
continue d'occuper le conseil d'état .
** Une loi du mois de ventose dernier a remédié à ces inconvénients.
Les mêmes plaintes se répétaient de toutes
parts , et on ne les retrace ici que comme l'histoire du passé ,
et la justification des mesures plus sages qu'ont dicté le temps
et l'expérience.
VENDÉMIAIRE AN X. 149
Les procès civils sont très-multipliés ; ils prennent
leur source dans la misère des uns et dans la cupidité
des autres ,
et surtout dans les obscurités qui environnent
plus que jamais toutes les questions judiciaires.
La circulation du papier- monnaie et les diverses
espèces de valeur , des dettes simulées et toutes
les voies prises pour éluder les effets de la loi du 17
nivose sur les successions , les milliers de lois ont multiplié
les chicanes des parties et les doutes du juge,
La loi du 24 germinal à tari une source de difficultés
en permettant de disposer , par testament , dans une
proportion relative au nombre des successibles.
?
Le plus grand nombre des causes civiles et criminelles
, tient aussi à un principe de démoralisation , à
la mauvaise foi , à cette soif des richesses , qui fait ,
chaque jour , des progrès ; à ce luxe de quelques uns ,
qui devient bientôt la passion ou le tourment de tous ,
affadit les plaisirs simples , ridiculise les jouissances
domestiques , et fait trouver bons tous les moyens de
le satisfaire. Enfin , le manque absolu d'institutions
morales , dans les campagnes , augmente et perpétue
toutes ces causes de désordres. Les crimes , en haine
de la révolution , ou par suite des dissentions civiles ,
sont rares dans le Mont - Blanc. La force et la sagesse
du gouvernement achèveront , sans doute , de les prévenir
, et d'étouffer jusqu'aux querelles , par le bien
étre de tous les membres du corps social.
INSTRUCTION PUBLIQUE.
Les services rendus à l'instruction publique par les
écoles centrales font chérir cette institution des pères
de famille . Celle du Mont- Blanc a mérité que le ministre
de l'intérieur la déclarât une des plus florissantes de la
république, Cette école vient de perdre un de ses membres
les plus distingués dans la personne du C. Boinet ,
médecin, professeur de chimie . C'est une perte irréparable
pour Chambéry , en particulier. La totalité des élèves
est actuellement de 304 ; la seule école de dessin en
compte 128 le nombre des élèves étrangers est de 13 ,
La ville sollicite depuis longtemps l'établissement d'un
pensionnat. Le gouvernement secondera ce projet si
150 MERCURE DE FRANCE ,
utile , par un acte de justice ; il s'agit de reconnaître
le droit de propriété de la commune , clairement établi
, sur le vaste bâtiment dit des Jésuites , occupé
maintenant par l'hôpital militaire , et de consentir à
son échange contre celui des Ursulines. Celui - ci , de
moindre valeur , présente de plus grands avantages
pour établir un pensionnat.
Le système de l'instruction publique , dans les écoles
centrales , a besoin d'être perfectionné. On desire
qu'elles soient conservées dans leur intégrité , mais
que le mode d'enseignement y soit mieux réglé , que
l'élève ne puisse passer capricieusement d'un cours
à l'autre , et qu'il y soit soumis à des exercices suffisants.
L'organisation des écoles primaires et intermédiaires
devient des plus instantes ; sans elle , les écoles supérieures
seront désertes , dans quelques années . Mais
cette organisation sera d'autant plus difficile , que les
sujets propres à l'enseignement deviennent , tous les
jours , plus rares , et que la majorité des communes
sera dans l'impossibilité de supporter les frais de l'enseignement.
Leur réunion pourra obvier à la multiplicité
des écoles et des maitres ; mais alors il importe
que les distances soient tellement calculées , qu'elles
ne puissent être un obstacle à la fréquentation des
écoles . Un rapport a été fait au conseil général du département
de la Seine , par le bureau des améliorations :
les observations judicieuses dont il est rempli , sont
toutes applicables au département du Mont Blanc.
Il sera permis sans doute d'ajouter à cet article
une considération d'autant plus importante , que la
fatalité des circonstances l'a fait trop longtemps méconnaître
c'est qu'un invincible sentiment fait , et
fera toujours croire à l'immense majorité , que l'instruction
ne saurait être totalement dégagée d'une
doctrine et d'une morale religieuses . L'oubli de cette
vérité a singulièrement nui à l'établissement des écoles
primaires : à peine en existe-t- il une dans les sept à huit
principaux bourgs du Mont-Blanc.
En un mot , à l'exception de l'école centrale , des
pensionnats de Remilly et d'Annecy , et de quelques
maisons particulières où l'on reçoit les premiers éléVENDEMIAIRE
AN X. 151
ments d'éducation , tout est à créer dans ce départe
ment. L'effet du défaut d'instruction n'est pas encore
extrêmement sensible ; mais , s'il devait continuer -
core quelques années , le préjudice qui en résulterai
pour la génération actuelle , serait irréparable ,
qui peut calculer tous les résultats de l'ignorance et de
la grossiereté , au milieu de tous les vices de ce qu'on
appelle l'extrême civilisation ?
Erar du département , sous les rapports de
police et d'esprit public.
ÉMIGRÉ S.
Le nombre des émigrés mis en surveillance , en verta
d'autorisations du gouvernement , est de 81. Ils se
trouvent divisés de manière à ce qu'il en existe à peine
deux par commune , à l'exception de Chambéry , Annecylet
Montier. Ils ne quittent le rayon de leur commune
respective , qu'au moyen d'un passe- port limité
et précis . En général on ne reçoit aucune plainte sur
leur conduite. La sureté des acquéreurs de domaines
nationaux , dans leur personne et leurs propriétés ,
n'a , jusqu'à présent , souffert aucune atteinte.
On ne peut dissimuler cependant qu'ils sont alarmés
de la rentrée de ceux dont ils ont acquis les biens ;
ils raisonnent souvent sur les moyens de concilier leur
sécurité avec la présence de l'ancien propriétaire. Quelques-
uns se reposent sur les promesses et la force du
gouvernement , d'autres sur leur nombre et sur leur volonté
de ne pas se laisser déposséder ; quelques- uns enfin
seraient disposés à des accommodements , soit crainte ,
soit scrupule , soit tout autre motif. Il est certain qu'il
existe dans cette classe des amis de la révolution , un
esprit d'inquiétude et d'anxiété qui pourrait devenir
dangereux , dans le cas , d'une agitation politique.
Le règlement du 28 vendémiaire est généralement
considéré comme un bienfait et une justice du gouvernement
; sans doute que sa prompte exécution statuera
définitivement sur le sort de ceux qui ont droit
aux exceptions qu'il prononce . Un état doit toujours
DEPT
Mace
152 MERCURE DE FRANCE ,
craindre d'avoir , dans son sein , une classe d'hommes
qu'une existence précaire n'attache pas à ses destinées.
PRÊTRE S.
Ce n'est jamais qu'avec une extrême circonspection
que la police des cultes peut et doit s'exercer dans ce
département. L'influence des prêtres est plus grande
ici que dans beaucoup d'autres parties de la republique.
Le clergé de la ci - devant Savoie , quoique peu instruit
, formait une corporation d'autant plus puissante ,
que le gouvernement lui accorda toujours une protec
tion particulière . Les membres qui le composaient
tenaient à toutes les classes de la société : les cadets
des familles nobles et bourgeoises étaient presque
tous destinés à l'église ; l'agriculteur aisé regardait
comme un honneur d'y placer un de ses enfants , et
sacrifiait tout pour l'avancer dans cette carrière. ›
Le clergé de Savoie était soumis à des règlements
très-sévères , et chaque membre conservait au moins
l'apparence des moeurs et d'un véritable esprit religieux.
Les curés , dont les bénéfices étaient très médiocres
, songeaient davantage à se concilier l'estime
et l'affection de leurs paroissiens , par un esprit de
tolérance et d'humanité.
Lors de l'entrée des troupes françaises , la Savoie
foute entière prit part à la révolution . Une seule condition
, le libre exercice du culte et l'indépendance
des prêtres , fut stipulée dans tous les votes de réunion
qu'exprimèrent les communes. Mais , en février 1793 ,
les commissaires de la convention nationale exigèrent ,
de la part de tous les prêtres , la prestation de serment
prescrit par les lois de 1792. Environ un tiers
céda : les deux autres se déporterent , à l'exception de
quelques curés qui trouvèrent un asile ignoré dans les
montagues. Les principes de tolérance publiés après la
journéedu 18 brumaire , ont hâté leur retour et rétabli
peu à peu le calme et l'uniformité parmi les habitants du
Mont- Blanc.
Le nombre des prêtres qui n'ont pas fait la promesse
de fidélité à la constitution , est considérable . A tous
les raisonnements , et surtout aux mesures de police ,
VENDÉMIAIRE AN X. 253
ils opposent leur conscience et le silence de leurs supérieurs
. La plupart des communes de ce département
ont chacune un prêtre qui , privativement ou publiquement
, a toujours exercé et exerce encore son ministere.
Les voies de rigueur seraient ici très - impolitiques
les maires et leurs agents craindraient de s'exposer
au ressentiment de leurs administrés , en se
constituant , à l'égard des prêtres insermentés , les
agents de nouvelles persécutions. On ne peut que se
borner à une exacte surveillance .

Je ne puis m'empêcher , ajoute le C. Saussay ,
préfet du Mont- Blanc , de terminer par une réflexion.
qu'arrache aujourd'hui à tout homme sensé le spec-
" tacle douloureux de l'ignorance et de l'immoralité
• qui règnent dans les campagnes ; c'est qu'il n'est
que trop prouvé que la crainte seule que peuvent
inspirer les lois pénales , ne saurait suffire . Elle retient
quelquefois le méchant , elle le force à fuir
mais ne lui inspire jamais le sentiment des vertus »
SURETÉ DES GRANDES ROUTES ET POLICE
ลม "
ے ک
DES PASSE - PORTS.
'
Le département n'a jamais eu à combattre ces associations
de brigands qui infestent les routes du midi ,
sont l'effroi des voyageurs , et le fléau de ces belles
contrées . On voyage en sureté dans le département du
Mont - Blanc , la nuit comme le jour ; cet avantage est,
dû au bon esprit des habitants , et à cette sage police
qui chasse enfin de toutes les communes celui dont le
domicile et les moyens d'existence ne sont pas connus.
Dans les derniers mois de l'an 8 , quelques attentats
eurent lieu sur la route de Maurienne ; mais les auteurs
étaient des prisonniers russes et autrichiens , répandus
dans la vallée , et que la misère poussait à
toute espèce de crimes. Une colonne mobile fut organisée
, et les eut bientôt ramassés et conduits dans les
dépôts qui leur étaient assignés .
4 La police , à l'égard de tous les étrangers , se fait
avec assez d'exactitude ; elle n'est guère nécessaire
qu'à la frontière , peu d'étrangers séjournant ou s'arrêtant
même dans le département.
0
154 MERCURE DE FRANCE ,
Les lois répressives du vagabondage , quoique sans
cesse rappelées aux autorités locales , n'obtiennent pas
toujours leur entière exécution : 1.º parce que la classe
vagabonde du Mont-Blanc se compose d'une foule de
mendiants qui parcourent circulairement , et chaque
année , toutes les communes. On ne pourrait détruire
ce fléau qu'en formant des dépôts de mendicité et
des établissements publics ; mais l'état de pauvreté du
département ne permet pas de tenter rien de semblable
dans le moment actuel.
2. Parce que les communes qui avoisinent le passage
des divers cols des montagnes , continuent de
tolérer quelques familles bohémiennes qui y sont , en
quelque sorte , naturalisées . La tolérance de ces communes
, pour cette espèce d'individus , ne surprendra
pas lorsqu'on saura qu'ils n'exercent jamais de brigan
dages dans l'étendue du rayon qu'ils habitent ; et qu'ils
y sont plutôt des sentinelles utiles. Ce peuple nomade
a existé de tout temps dans quelques parties du Mont-
Blanc ; l'on ignore par quelles raisons la police de l'ancien
gouvernement les y avait laissés s'établir.
On pourrait encore trouver une cause de la continuation
du vagabondage , dans les trop longues formalités
prescrites pour déterminer l'application des
règlements qui le répriment.
Les vols , jadis très- rares dans ce département , paraissent
se multiplier depuis quelque temps . Les recherches
et les renseignements portent le soupçon sur
des conscrits et des réquisitionnaires , assez lâches pour
préférer des retraites cachées et l'infamie du crime à la
gloire de servir la patrie . En donnant à ce soupçon le
crédit qu'il mérite , on ne peut s'empêcher d'y joindre
une cause malheureusement trop fondée , la dépravation
générale et cette soif d'argent , qui porte insensiblement
la gangrene dans toutes les parties du
corps politique .
Les institutions morales doivent donc être les premiers
moyens de police ; sans elles , la génération présente
ne se formera , en grande partie , que pour la honte et
le malheur de la société : la force ne sera jamais qu'un
moyen secondaire ; mais ce moyen étant le plus prompt ,
VENDÉMIAIRE AN X. 155
1
comme le plus facile , il devient instant de perfettionner
l'organisation de la gendarmerie.
Le préfet termine cet article en énonçant le desir de
voir organiser , par le gouvernement , les gardes-champêtres
et les militaires retirés , en compagnies chargées
de la sureté intérieure du canton , et de la traduction
au premier poste de gendarmerie , ou à l'autorité locale
, de tous les prévenus de délits , vagabonds et gen's
sans aveu *.
POLICE ADMINISTRATIVE ET INTÉRIEURE .
- Le régime constitutionnel est partout observé ; chaque
autorité reste fidellement dans la ligne de ses attributions.
Les mairies , quoiqu'en partie composées d'hommes
foibles on peu instruits , sentent assez généralement
l'importance et la dignité de leurs fonctions . Lorsque
le temps aura dégagé ces administrations de la tâche
que leur imposent les lois sur la conscription et sur les
prêtres , elles formeront un des plus solides anneaux
de la chaîne qui lie les citoyens aux lois et au gouvernement
.
La formation des conseils municipaux a beaucoup
contribué à faire chérir la constitution dans les campagnes.
Cette institution populaire a aussi environné
de plus de considération les fonctions municipales.
L'arrêté des consuls qui statue que les forains pourront
être appelés à la formation de ces conseils , offre
le moyen de les composer mieux que jamais.
1
Les dispositions de la loi du 22 juillet 1791 , sur
la police des maisons de jeux et maisons publiques ,
trouvent rarement leur application dans le Mont-
Blanc : la commune seule de Chambéry est susceptible
de quelque surveillance , sous ces deux rapports ;
mais l'état de langueur et de misère où elle se trouve
réduite , en diminue de beaucoup la nécessité.
Le commerce d'imprimerie et librairie n'y occupe
guère plus la police ; les brochures et pamflets dirigés
T * Par un arrêté du 25 fructidor , les gardes-champêtres des
communes seront à l'avenir choisis parmi les véterans nationaux
et autres anciens militaires ."
156 MERCURE DE FRANCE ,
contre le gouvernement ou la constitution , ne circulent
point par cette voie ; ils sont répandus par les
affidés de ceux qui en sont les auteurs ou par ceux
qui partagent les principes qui y sont professés .
La tolerance politique , comme la tolérance religieuse
, opère chaque jour les plus heureux effets ; et
Jes rapprochements de tous les partis sont même plus
avancés qu'on ne pouvait raisonnablement l'espérer.
L'arrondissement d'Annecy est le seul de ce département
qui présente encore , d'une manière sensible
les deux partis extrêmes de l'anarchie et du royalisme :
ils ont chacun leur conciliabule ; par des mots de convention
, ils tournent en ridicule l'autorité et insultent
au gouvernement : mais il a pour lui tous les amis de
l'ordre , et l'immense majorité des citoyens bénit le 18
brumaire. Il n'est pas un si petit hameau du Mont- Blanc ,
où des mains ne se soient élevées vers le ciel pour lui
rendre grace de ce qu'il a soustrait les jours du premier
consul au poignard des assassins et à tant d'autres
périls , qui eussent englouti la France avec lui .
"
P.S. Legouvernement ayant été informé par un courier
que le roi d'Angleterre avait ratifié les préliminaires
de paix , le premier consul vient de donner sa ratification
à cet acte.
Articles préliminaires de paix entre la République française
et sa majesté britannique ; signés à Londres le 9
vendémiaire an 10 de la République française ( le 1.°
octobre 1801 ).
er
Le premier consul de la République française , au
nom du Peuple français , et sa majesté le roi du royaumeuni
de la Grande - Bretagne et d'Irlande , animés d'un
desir égal de faire cesser les calamités d'une guerre
destructive , et de rétablir entre les deux nationsl'union
et la bonne intelligence , ont nommé à cet effet , savoir!
le premier consul de la République française , au nom
du Peuple français , le citoyen Louis -Guillaume Otto,
commissaire chargé de l'échange des prisonniers français
en Angleterre ; et sa majesté britannique , le sieur
Robert-Banks - Jenkinson lord Hawkesbury , du conseil
VENDÉMIAIRE AN X. 157
privé de sa majesté britannique et son principal secrétaire
d'Etat pour les affaires étrangères , lesquels
après s'être dûment communiqué leurs pleins pouvoirs
en bonne forme , sont convenus des articles prélimi →
naires suivants :
Art. I.er Aussitôt que les préliminaires seront signés
et ratifiés , l'amitié sincère sera rétablie entre la République
française et sa majesté britannique , par terre
et par mer , dans toutes les parties du monde. En conséquence
, et pour que toutes hostilités cessent immédiatement
entre les deux puissances et entre elles et
leurs alliés respectivement , les ordres seront transmis
aux forces de terre et de mer avec la plus grande célérité
, chacune des parties contractantes s'engageant à
donner les passe -ports et les facilités nécessaires pour
accélérer l'arrivée desdits ordres et assurer leur exécution.
Il est de plus convenu que toute conquête qui aurait
eu lieu de la part de l'une ou l'autre des parties
contractantes , sur l'une d'elles ou sur leurs alliés , après
la ratification des présents préliminaires , sera regardée
comme non- avenue et fidellement comprise dans les restitutions
qui auront lieu après la ratification du traité
définitif.
II. Sa majesté britannique restituera à la République
française et à ses alliés , nommément à sa majesté catholique
et à la République batave , toutes les possessions
et colonies occupées ou conquises par les forces
anglaises dans le cours de la guerre actuelle , à l'exception
de l'ile de la Trinité et des possessions hollandaises
dans l'île de Ceylan , desquelles îles et possessions
sa majesté britannique se réserve la pleine et entière
souveraineté.
III. Le port du Cap-de-Bonne -Espérance sera ouvert
au commerce et à la navigation des deux parties contractantes
, qui y jouiront des mêmes avantages.
IV. L'île de Malte , avec ses dépendances , sera évacuée
par les troupes anglaises , et elle sera rendue à
l'ordre de Saint- Jean - de - Jérusalem . Pour assurer l'indépendance
absolue de cette ile de l'une ou de l'autre
des deux parties contractantes , eile sera mise sous la
garantie et la protection d'une puissance tierce , qui
sera désignée par le traité définitif, ...
158 MERCURE DE FRANCE ,
V. L'Egypte sera restituée à la sublime Porte ,
dont les territoires et possessions seront maintenus
dans leur intégrité , tels qu'ils étaient avant la guerre
actuelle.
VI. Les territoires et possessions de sa majesté trèsfidelle
, seront aussi maintenus dans leur intégrité.
VII. Les troupes françaises évacueront le royaume
de Naples et l'état romain. Les forces anglaises évacueront
pareillement Porto - Ferrajo , et généralement
tous les ports et iles qu'elles occuperaient dans la Méditerranée
ou dans l'Adriatique.
VIII. La république des Sept - Iles sera reconnue par
la république française.
IX. Les évacuations , cessions et restitutions stipulées
par les présents articles préliminaires seront exécutées
pour l'Europe dans le mois ; pour le continent et les
mers d'Amérique et d'Afrique dans les trois mois ; pour
le continent et les mers d'Asie dans les six mois qui
suivront la ratification du traité définitif.
X. Les prisonniers respectifs seront d'abord , après.
l'échange des ratifications du traité définitif , rendas
en masse et sans rançon , en payant de part et d'autre ,
les dettes particulieres qu'ils auraient contractées.
Des discussions s'étant élevées touchant le payement
de l'entretien des prisonniers de guerre , les puissances
contractantes se réservent de décider cette question
par le traité définitif, conformément au droit des gens
et aux principes consacrés par l'usage.
XI. Pour prévenir tous les sujets de plaintes et de
contestations qui pourraient naître à l'occasion des
prises qui seraient faites en mer après la signature des
articles préliminaires , il est réciproquement convenu
que les vaisseaux et effets , qui pourraient être pris
dans la Manche et dans les mers dy Nord après l'ess
pace de douze jours , à compter de l'échange des ratifications
des présents articles préliminaires , seront , de
part et d'autre , restitués ; que le terme sera d'un mois
depuis la Manche et les mers du Nord jusqu'aux îles
Canaries inclusivement , soit dans l'Océan , soit dans
la Méditerranée ; de deux mois depuis lesdites îles
Canaries jusqu'à l'équateur , et enfin de cinq mois dans
VENDE MIAIRE AN X. 159
sans aucune extoutes
les autres parties du monde
ception ni autre distinction plus particulière de temps,
et de lieu.
XII. Tous les séquestres mis de part et d'autre sur
les fonds , revenus et créances de quelque espèce qu'ils
soient , appartenants à une des puissances contraclantes
ou à ses citoyens ou sujets , seront levés immédiatement
après la signature du traité définitif.
La décision de toutes réclamations entre les individus
des deux nations , pour dettes , propriétés , effets ou
droits quelconques , qui , conformément aux usages
reçus et au droit des gens , doivent être reproduites à
l'époque de la paix , sera renvoyée devant les tribunaux
compétents ; et , dans ces cas , il sera rendu une
prompte et entiere justice dans le pays où les réclamations
seront faites respectivement. Il est convenu que
le présent article sera immédiatement , après la ratification
du traité définitif , appliqué par les puissances
contractantes , aux alliés respectifs et aux individus de
leurs nations , sous la condition d'une juste réciprocité.
XIII. A l'égard des pêcheries sur les côtes de Terre-
Neuve et des iles adjacentes et dans le golfe de Saint-
Laurent , les deux puissances sont convenues de les
remettre sur le même pied où elles étaient avant la
guerre actuelle , se réservant de prendre , par le traité
définitif, les arrangements qui paraîtront justes et réciproquemeut
utiles , pour mettre la pêche des deux
nations dans l'état le plus propre à maintenir la paix .
XIV. Dans tous les cas de restitution convenus par
le présent traité , les fortifications seront rendues dans
l'état où elles se trouvent au moment de la signature
du présent traité , et tous les ouvrages qui auront été
construits depuis l'occupation , resteront intacts .
Il est convenu en outre que , dans tous les cas de
cession stipulés dans le présent traité , il sera alloué
aux habitants , de quelque condition ou nation qu'ils
soient , un terme de trois ans , à compter de la notification
du traité de paix définitif , pour disposer de leurs
propriétés acquises et possédées , soit avant , soit pendant
la guerre actuelle ; dans lequel terme de trois ans ,
ils pourront exercer librement leur religion et jouir de
leurs propriétés.
La même faculté est accordée dans les pays restitués
160 MERCURE DE FRANCE..
à tous ceux qui y auront fait des établissements quelconques
, pendant le temps où ces pays étaient possédés
par la Grande-Bretagne .
Quant aux autres habitants des pays restitués ou
cédes , il est convenu qu'aucun d'eux ne pourra être
poursuivi , inquiété ou troublé dans sa personne ou dans
sa propriété , sous aucun prétexte , à cause de sa conduite
ou opinion politique , ou de son attachement à
aucune des deux puissances , ou pour toute autre raison
, si ce n'est pour les dettes contractées envers des
individus , ou pour des actes postérieurs au traité définitif.
XV. Les présents articles préliminaires seront ratifiés
et les ratifications échangées à Londres dans le terme
de quinze jours pour tout délai ; et aussitot après leur
ratification , il sera nommé de part et d'autre des plénipotentiaires
qui se rendront à Amiens , pour procéder
à la rédaction du traité définitif , de concert avec les
alliés des puissances contractantes .
En foi de quoi , nous soussignés plénipotentiaires du
premier consul de la république française et de sa majesté
britannique , en vertu de nos pleins pouvoirsrespectifs
, avons signé les présents articles préliminaires ,
et y avons fait apposer nos cachets .
Fait à Londres , le 9 vendémiaire an 10 de la république
française , le 1.er jour d'octobre 1801.
Signé , OTTO , HAWKESBURY.
P. S. La paix entre la Republique française et le
royaume de Portugal a été signée à Madrid , le 7 vendémiaire
( 29 septembre ) , par le C. Lucien Bouaparte ,
d'une part , et par Monsieur Cyprien Bibeira Freire ,
commandeur de l'Ordre du Christ , de l'autre part. ·
La publication a commencé à la pointe du jour , le
15 vendémiaire , avec beaucoup de pompe , et aux acclamations
d'un peuple immense. "
Errata du N.° . XXXI. Page 4 , après le 34. '
m: vers :
Sur un monde détruit va naître un nouveau monde >
rétablissez celui - ci qui a éte oublié.
On verra le soleil orné de tous ses traits ,
Page, 17 , avant - dernière ligne , au lieu de M. Bureau
de la Malle ; lisez , Dureau de la Malle.
( N.º XXXIII. ) 1.er Brumaire An 10 .
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
VERS de feu l'abbé DE LA BLETRIE , faits au
nom de M.me la duchesse D'AIGUILLON ,
qui donnait un peloton defil à M. le duc DE
LA VAUGUYON , partant pour l'ambassade
de Rome.
JADIS l'austère honneur et la noble franchise
Règnaient aux bords du Tibre , et seuls donnaient la loi .
Vous partez bien muni de cette marchandise ;
Mais aujourd'hui dans Rome elle est de mince aloi .
Vous n'y verrez , Seigneur , ni Caton , ni Fabrice ;
Vous méritiez pourtant de traiter avec eux .
La politique et l'artifice
Sont les vertus de leurs neveux,
Dans le dédale tortueux
De votre oblique ministère ,
Un peloton vous est - il nécessaire ?
Non , sans doute : votre oeil subtil
A travers ces détours , vous guide.
N'importe , l'amitié timide
A tout hasard vous présente ce fil .
6.
.
II
162 MERCURE DE FRANCE ,
#
De ses chastes mains c'est l'ouvrage .
Thésée en eut autant de celles de l'Ammour.
Allez , preux chevalier , imitez son courage' ;
Partez , et revenez un jour
Aussi fidelle ami qu'il fut amant volage.
,
VERS de feu M. le comte DE TRESSAN
à une jeune femme qu'il avait connu enfant,
et qu'il venait d'embrasser.
J E vous aimai dès votre enfance •
Mais il est temps de fuir vos coups.
J'ai bien senti mon imprudence
En goûtant un plaisir si doux .
Mon coeur d'un seul baiser frissonne ,
Et c'est trop tard qu'il s'aperçoit
Que c'est l'amitié qui le donne ,
Que c'est l'amour qui le reçoit .
ENIGM E.
Má figure est plaine ou montagne ,
Et sur l'un et l'autre horizon
Tous mes matériaux croissent à la campagne ,
Pour devenir , par l'art , le toit d'une maison ,
Mais maison d'une étrange espèce ,
Où loge une immortelle hôtesse
Qui me fait en toute saison
Servir à sa fierté comme à sa politesse.
Souvent assujetti sous les plus viles lois ,
J'ai pour maître un valet , un rustre ;
Mais en revanche quelquefois
Tout éclatant d'un nouveau lustre ,
Je fais un prince d'un bourgeois.
BRUMALRE AN X. 163
LOGOGRIP HE.
Rien n'est plus inconstant , plus léger que mon être ;
On me voit, sans relache expirer et renaître ; ..
Près d'Eglé seulement je puis vivre toujours .
Je tourmente ton coeur , mais j'embeliis tes jours.
Que te faut- il de plus , lecteur , pour me connaître ?
On trouve en moi ce nom autrefois respecté ,
Marque de la puissance et de la majesté.
Cette injure du temps qu'aux jours de ton aurore
Jeune Églé , sur ton front tu ne vois pas encore
Et le signe de la gaîté.
"
2
Lecteur en es -tce assez ? Sur cinq pieds je chemine ,
Avec moi je te laisse . Adieu , cherche et devine.
Par un abonné.
CHARADE.
Mon premier d'un pronom a quelquefois l'usage ;..
Mon second fut un droit qu'aimait peu le village :
Mon tout croît loin d'ici , c'est un don précieux
Qu'on prodigue aux humains , mais qui n'est dû qu'aux
Dieux.
S ... U .
Mots des Enigmes et du Logogriphe insérés
dans le dernier Numéro.
Le mot de la première énigme est boulerart..
1
Le mot de la seconde est écu .
Le mot du logogriphe est quenouille , où l'on trouve
lune , nil , quille , lin , etc.
164 MERCURE DE FRANCE ,
De Bossuet , DE MONTESQUIEU , et d'un
ouvrage anglais DE WALTER - MOYLE * .
dans ce
LES
Es autres nations se plaignent quelquefois de
la vanité française. Mais du moins cette vanité
ne se montra jamais jalouse de leurs avantages
et de leurs succès . Nous adoptons avec empressement
et même avec une excessive indulgence
les plus faibles productions des étrangers ,
tandis qu'ils insultent avec une haine aveugle nos
plus beaux monuments littéraires dont ils ne peuvent
égaler la gloire. On peut dire que ,
genre , nous ressemblons aux Romains qui donnaient
le droit de cité aux dieux de tous les
peuples ; et , pour suivre la comparaison , nous
l'avons accordé plus d'une fois à des dieux inconnus
dans leur patrie . Il y a environ soixante
ans que cette frénésie anti-nationale s'empara des
Français. L'auteur du poème de la religion disait
dans une épître à notre grand lyrique , en désignant
une certaine philosophie qui s'introduisit vers ce
temps- là :
Elle était étrangère , il fallut admirer ;
Peu content de nos biens , nous vantons ceux des autres ;
Nos voisins autrefois vantaient aussi les nôtres.
Le délire s'est bien accru depuis soixante ans .
Toutes les fantaisies anglaises et germaniques ont
été tour-à -tour accueillies par notre inconstance ;
et , sans l'exemple des bons esprits qui sont touours
restés fidelles aux traditions du siècle de
Cet ouvrage intitulé : Essai sur le gouvernement de
Rome , est traduit en français , et se vend chez Leger , liraire
, quai des Augustins , n. ° 44 .
BRUMAIRE AN X. 165
Louis XIV , ces modes d'un moment auraient
pour toujours altéré le goût national . On dit aussi
que certains Grecs de la Béotie se passionnaient
quelquefois pour la langue , les usages et les
chanis des barbares . Zoïle était né dans la Thrace ,
et préférait les vers des anciens sauvages qui habi ,
taient son pays aux plus sublimes créations d'Homère.
Mais cette étrange opinion révolta la cour de
Ptolomée . Il ne faut pas sans doute brûler vifs ou
mettre en croix les Zoïles modernes , comme l'ancien
; mais on ne doit pas du moins encourager leur
sottise et leur audace . Jamais ils ne furent plus nom .
breux et plus impuris . Nos plus grands écrivains
sont l'objet de tous les outrages. Un siécle de gloire
ne peut les défendre ; et , pour comble de scandale
, je ne sais quel goût bizarre và chercher ,
au milieu des fumées de Londres et dans les marais
de la Basse - Allemagne , tous les objets de
son admiration . Quelque drame. ridicule , quelque
roman insipide ou monstrueux paraît- il sur les
quais de Londres ou dans les foires de Leipsik ,
cinq ou six traducteurs français se disputent cette
nouveauté prônée partout avant d'être connue.
Ils ont bien soin de nous dire , dans leurs préfaces
, que l'extrême pauvreté de cette langue où
s'exprimaient Bossuet et Racine , ne permet pas
de rendre toute la beauté de l'original . D'autres
sont encore plus hardis. Ils croient découvrir tous
les jours , dans quelques ouvrages étrangers dont
on ignorait l'existence , le modèle de nos chefd'oeuvres
les plus connus ; ils ne s'aperçoivent pas ,
tant leur ignorance est profonde , que les livres
anglais ou allemands dont ils publient la traduction
, et qu'ils louent avec si peu de mesure , ne
sont bien souvent qu'une copie imparfaite des
meilleurs écrits français.
cent
166 MERCURE DE FRANCE ,
Ces réflexions peuvent s'appliquer à l'Essai sur
le gouvernement de Rome , par Walter Moyle.
On s'est hâté d'annoncer que Montesquieu avait
pris dans cet essai les idées de son livre sur la
grandeur et la décadence des Romains. Ainsi
l'un de nos plus grands hommes devrait le plus
beau titre de sa gloire à un auteur anglais qui
fut presque ignoré jusqu'ici , et qui paraît assez
digne de l'être. On ne pouvait assurément établir
un parallèle moins honorable pour Montesquieu ,
et ceux qui l'ont hasardé doivent avoir lu bien
légèrement la grandeur et la décadence des
Romains.
De très- bons juges pensent , non sans raison ,
que ce livre est le chef- d'oeuvre de l'auteur. Quelques
pages développent la naissance , les progrès ,
la décadence , la chute de Rome. Le lecteur parcourt
quinze siècles au milieu des plus imposants
spectacles et des plus grandes leçons . Il a commercé
, dans une heure , avec les plus fameux
personnages de l'antiquité . Dans les maisons de
brique qu'élève Romulus , vous avez vu déja la
ville éternelle ; vous comprenez la politique de
ce sénat qui mit tous les rois dans le silencè
et les rendit comme stupides ; vous vivez tourà
- tour avec cet Annibal qui pleurait de douleur
én cédant aux Romains une terre où il les
avait tant de fois vaincus , et avec ce Mithridate
qui , dans ses adversités , tel qu'un lion
qui regarde ses blessures , n'en était que plus
indigné, et avec cet Attila qui , dans sa maison
de bois , faisait un trafic continuel de la terreur
des Romains ; vous connaissez Caton et
Cicéron , l'un , qui voulait sauver la république
pour elle-même , l'autre , pour s'en vanter , et
BRUMAIRE AN X. 167
Pompée qui ne se mettait point en défense , de
peur d'avouer qu'il se fût mis en danger , et le
despotisme de Sylla , qui menait violemment les
Romains à la liberté , et la modération d'Auguste
qui les menait doucement à la servitude . Quoique
le style étincelle de traits énergiques et brillants ,
il respire une sorte de calme et de simplicité majestueuse
qui sied à l'historien . Le lecteur s'abandonne
d'abord au mouvement rapide qui l'entraîne
; mais il aime à revenir sur les détails , il
les admire , il les approfondit lentement . Chaque
pensée contient une foule de pensées qui se découvrent
à la méditation . Plus on étudie cet ouvrage
et les beaux chapitres de l'Esprit des lois ,
plus on est étonné que l'auteur appartienne à l'âge
moderne. Son génie paraît le contemporain de
ceux de Sparte et de Rome. On lit plusieurs passages
de ses écrits avec un étonnement mêlé de
respect , comme les feuillets échappés des anciens
livres de Lycurgue et de Numa . Si Montesquieu
ne put , à leur exemple , imposer des lois à un
peuple , nul homme jusqu'ici ne parut plus digne
de tracer un code au genre humain.
Est- ce , en bonne-foi , dans Walter Moyle ,
écrivain sans élévation et fougueux presbytérien.
qu'on peut trouver la source de tant de beautés ?
Si l'auteur anglais offre par hasard quelques réflexions
semblables à celles de notre compatriote ,
oublie-t- on que , dans un livre français qui a précédé
de quarante ans * celui de Walter Moyle ,
les causes de la grandeur et de la décadence des
Romains , avaient déja été aperçues par un homme
dont le coup d'oeil n'était pas moins sûr et moins
*
L'ouvrage de Walter Moyle n'a paru qu'en 1726.
168 MERCURE DE FRANCE ,
élevé
que celui de Montesquieu . On devine aisément
que cet homme est Bossuet .
Je n'ignore pas que des esprits superficiels ou
prévenus , ne feignent de voir dans les réflexions
historiques de Bossuet que les préjugés du sacerdoce
. On lui accorde l'éloquence du style pour
lui refuser la profondeur des idées . En général ,
on ne lit de son Histoire universelle que la première
partie , où il peint d'un crayon si mâle et
si rapide les principaux événements et les grandes
époques du monde . On parcourt à peine la seconde
partie qui est la suite de la religion. Ce
sujet semble trop dénué de philosophie à la plupart
des lecteurs , et leur attention est rebutée
avant d'arriver à la troisième partie où se déve-
Joppent toutes les causes de la prospérité et de
Ja chute des empires . C'est pourtant là que Bossuet
se montre dans toute sa grandeur. Le théologien
cède la place au politique . Il semble ne s'être
élevé jusque dans les conseils de Dieu , que pour
voir de plus haut dans ceux des rois et des peuples.
Thucydide , Xénophon , Tacite et Polybe ,
fui sont familiers comme les pères de l'église .
On ne peut douter que Bossuet , dans cette
troisième partie , n'ait ouvert la route à Montesquieu
. Ces deux génies au moins peuvent être
mis en présence , ils ont droit de se regarder l'un
et l'autre , et ne rougiront point d'être comparés.
Je trouve plus d'une fois le second sur les traces
du premier. Bossuet avait dit avant Montesquieu
que tous les fondements de la grandeur romaine
avaient été jetés sous la domination des rois.
Romulus créa l'esprit militaire ; Numa , l'esprit religieux
, et Servius Tullius , la liberté publique . Les
institutions de ces trois monarques , firent , selon
BRUMAIRE AN X. 169
Bossuet , comme selon Montesquieu , la fortune
du peuple romain , même après qu'il eut aboli la
monarchie . Les deux observateurs admirent également
les institutions morales dont la force maintint
la république , et dont la ruine entraîna celle
de l'état . Montesquieu insiste sans cesse sur la constance
des principes dont Rome fut animée . C'est .
dans la suite des mêmes desseins qu'il fait voir les
progrès de cette puissance qui a conquis le monde.

Les coutumes des Romains , dit- il , n'étaient point
quelques faits particuliers arrivés au hasard , comme
« le croyaient quelques Grecs irréfléchis , etc. »
"
Mais avant Montesquieu , je lis dans Bossuet ce
passage admirable :
"
"
"
« corps ,
Les Grecs avaient tort de s'imaginer , du temps
« de Polybe , que Rome s'agrandissait par hasard
plutôt que par conduite. Ils étaient trop passionnés
« pour leur nation et trop jaloux des peuples qu'ils
voyaient s'élever au dessus d'eux ou peut - être que
voyant de loin l'empire romain s'avancer si vîte , sans
« pénétrer les conseils qui faisaient mouvoir ce grand
ils attribuaient au hasard , selon la coutume
des hommes , les effets dont les causes ne leur étaient
" pas connues . Mais Polybe , que son étroite familiarité
" avec les Romains faisait entrer si avant dans le secret
« de leurs affaires , et qui observait de si près la politique
romaine durant les guerres puniques , a été
plus équitable que les autres Grecs , et a vu que les
conquêtes de Rome étaient la suite d'un dessein
bien entendu. Car il voyait les Romains du milieu
de la mer Méditerranée , porter leurs regards aux
" environs , jusqu'aux Espagnes et jusqu'en Syrie , observer
ce qui s'y passait , s'avancer régulièrement
" et de proche en proche , s'affermir avant que de
"
"
"
"
"
"
«
170 MERCURE DE FRANCE ,
EL
"
"
" s'étendre; ne se point charger de trop d'affaires , dissimuler
quelque temps et se déclarer à propos , attendre
qu'Annibal fút vaincu , pour désarmer Philippe
, roi de Macédoine , qui l'avait favorisé ; n'être
jamais las , jusqu'à ce que tout fût fait ; ne laisser
aux Lacédémoniens aucun moment pour se reconnaîre ;
et , après les avoir vaincus , rendre , par un décret
public , à la Grèce si longtemps captive , la liberté à
laquelle elle ne pensait plus ; par ce moyen , répandre,
d'un côté , la terreur , et de l'autre , la vénération de
leur nom : c'en était assez pour conclure que les
Romains ne s'avançaient pas à la conquête du monde
« par hasard , mais par conduite . »
"
"
"
"
"
Toutes ces idées qui se fondent sur les faits , et
qui se fortifient par leur enchaînement , sont
éparses dans plusieurs endroits de la grandeur et
de la décadence des romains. Ces deux illustres
écrivains ne se rapprochent pas moins dans le parallèle
de Carthage et de Rome , dans leurs réflexions
sur le genie militaire des Romains , qui savaient
s'approprier admirablement les arts de tous
les peuples , et dans la manière dont ils expliquent
la hauteprudence et les conseils vigonreux
du sénat. Les mêmes idées ramènent plus
d'une fois dans les deux ouvrages les mêmes expressions
. Il suffit d'indiquer au lecteur des rapprochements
qui lui promettent tant d'instruction
et d'intérêt . Il verra comment deux esprits
supérieurs se nourrissent et se fécondent l'un
parrl'autre . Il suivra les développements de l'esprit
humain dans ces têtes fortes et vastes , qui semblent
le renfermer tout entier.
Je ne quitterai point ces deux grands peintres ,
sans comparer encore les derniers traits de leur tableau
. Montesquieu finit en montrant l'empire
BRUMAIRE AN X. 171
romain réduit auxfaubourgs de Constantinople ,
et le compare , dans cet état , au Rhin qui n'est
plus qu'un ruisseau quand il se perd dans
P'Océan. Cette, image est frappante ; mais on
aimera mieux , je crois cette conclusion de Bossuet,
méditant sur le tombeau de Rome et sur les
ruines de tous les empires détruits par elle ,
vengés par sa chute .
"
"
et
Ainsi , dit l'éloquent historien , tous ceux qui gou-
« vernent se sentent assujettis à une force supérieure.
« Ils font plus ou moins qu'ils ne pensent , et leurs
« conseils n'ont jamais manqué d'avoir des effets imprévus
; ni ils ne sont les maîtres des dispositions que
« les siécles passés ont mises dans les affaires , ni ils ne
« peuvent prévoir le cours que prendra l'avenir , loin
qu'ils le puissent forcer . Celui -là seul tient tout en sa
main , qui sait le nom de ce qui est et de ce qui n'est
« pas encore , qui préside à ' tous les temps , et prévient
tous les conseils. "
"
"f
"
"
"
་ ་
"
"
"
Alexandre ne croyait pas travailler pour ses capitaines
, ni ruiner sa maison par ses conquêtes. Quand
« Brutus inspirait au peuple romain un amour immense
de la liberté ; il ne songeait pas qu'il jetait dans
les esprits le principe de cette licence effrénée par
laquelle la tyrannie qu'il voulait détruire , devait être
un jour rétablie plus dure que sous les Tarquins .
Quand les Césars flattaient les soldats , ils n'avaient
pas dessein de donner des maîtres à leurs successeurs .
. En un mot , il n'y a point de puissance humaine qui
ne serve , malgré elle , à d'autres desseins que les
siens.
"C
r
"
"
"
Il me semble que la pensée de Bossuet s'élève
même au dessus de celle de Montesquieu , dans
ces phrases si simples d'expression et si profondes
172 MERCURE DE FRANCE ,
de sens. « Tous ceux qui gouvernent font plus
ou moins qu'ils ne pensent , ils ne sont point
les maîtres des dispositions que les siècles
passés ont mises dans les affaires , il n'y a
point de puissance humaine qui ne serve à
d'autres desseins que les siens . » Bossuet puisait
ces idées-là dans une source plus haute et moins
connue de Montesquieu . L'esprit de ce dernier
semblait , comme on l'a dit , formé à la fois de
l'imagination vive et brillante de Montaigne , son
compatriote , et de l'énergique précision de ce
Tacite , qui abrégeait tout , parce qu'il voyait
tout. Bossuet , également nourri de ce que l'antiquité
grecque et latine avait de plus beau , empruntait
encore à la religion , je ne sais quel caractère
imposant et divin . On voit qu'il faisait
sa principale étude de la bible , et dans le
dernier fragment que je viens de citer , on reconnaît
le même génie qui inspira cet admirable
début du premier livre des Machabées *.
"
Alexandre sortit du pays de Céthim . Il renversa la
monarchie des Perses : il passa en vainqueur jusqu'à
* Il faut s'attendre ici aux facéties de tous les gens qui ne
veulent pas entendre parler , dans un ouvrage littéraire ,
de l'éloquence religieuse , qui est pourtant une si riche
partie de notre littérature . Une citation de la Bible sera
pour eux un grand scandale . Mais , qu'importe ? Depuis que
le Mercure est établi , presque tous les journaux l'ont attaqué
, quoiqu'ils ayent plus d'une fois répété ses jugements
Ou a souvent commenté , plusieurs jours de suite , dans
trois ou quatre feuilles , quelques ligues du Mercure. Les
rédacteurs auraient pu répondre , rien n'était plus facile ;
mais ils continueront de garder le silence toutes les fois
qu'on ne leur dira que des injures comme on l'a fait jusqu'à
ce jour.
BRUMAIRE AN X. 173
16
l'extrémité de la terre , et la terre se tut devant lui.
Son coeur s'enorgueillit il tomba malade , et mourut
après avoir régné douze ans . Ses capitaines se disputèrent
les débris de son empire , et les maux se
multiplièrent sur la terre . "
J'ai lu Tacite et Tite - Live , et je crois les
connaître un peu ; mais je demande à ceux qui les
connaissent mieux que moi , si ces historiens ,
d'ailleurs admirables , ont un semblable tableau.
Alexandre se voit maître du monde ; qu'arrive-
t- il ? L'orgueil l'égare . Il est au faîte de la puissance
; les maladies et la mort lui apprennent son
néant. Il n'a pas même vaincu pour lui : ses capitaines
se divisent son héritage ensanglanté. A quoi
aboutit enfin la gloire d'Alexandre ; et quel est
l'effet de toutes ses conquêtes ? Les maux se multiplient
sur la terre.
Je ne crois pas qu'on puisse réunir à un style
plus rapide et plus pittoresque , un résultat plus
instructif et plus moral .
On sent que Bossuet était plein de cette éloquence
des livres sacrés. Il la fondit , dans son
discours sur l'Histoire Universelle ; et c'est pour
cela que ce discours a tant d'énergie et de majesté.
Il y a loin de cette élévation au froid Essai de
Walter Moyle ; mais du moins il nous a donné
l'occasion de rappeler aux lecteurs des modèles
trop négligés , et que même , à la honte de ce
siècle , on semble ignorer tout - à-fait .
L.
174 MERCURE DE FRANCE ,
DE la Vérité , ce que nous fumes , ce que
nous sommes , ce que nous devons être ;
par ANDRÉ-ERNEST-MODESTE GRÉTRI ,
membre de l'Institut national des sciences
et arts , de la société philharmonique de
Bologne , de l'académie royale de musique
de Stockholm , et de la société d'émulation
de Liége.
Toutes nos forces sont dans la vérité , toutes
nos faiblesses dans le mensonge.
Tome 3. , page 138 .
Paris , chez l'auteur , boulevart des Italiens ,
n.º 340. Imprimé chez Ch. Pougens , quai
Voltaire , n.º 10. Prairial an 9—1801 .
AUCUN talent n'a procuré plus de plaisirs que
le talent de Grétri ; aucun nom ne rappelle plus
que le sien des souvenirs aimables. Ses opéra -comiques
ont fait , trente ans , les délices des oreilles
sensibles . Musicien savant , il fut assez habile
pour cacher la science . Il n'a pas sacrifié la mé-
Jodie à l'harmonie , ni étouffé la voix de l'homme
sous le bruit ambitieux des instruments . Sa musique
est touchante et s'adresse à l'ame ; on pourrait
dire qu'elle a de l'esprit , car elle a toujours
la couleur qui convient aux paroles , et toujours
elle est conforme à la situation théatrale .:
Il n'a pas montré moins de goût dans le choix
des auteurs dramatiques auxquels il s'est associé .
Il travailla la plupart du temps sur les paroles de
Marmontel , de d'Helle et de Sédaine . Ce n'est
BRUMAIRE AN X. 175
pas que nous prétendions qu'aucun d'eux ( les
deux derniers surtout ) fussent de grands poètes :
mais le moindre d'entre eux était un prodige å
l'Opéra- comique . On dit que les conseils de Grétri
leur étaient quelquefois utiles , et ne fût- ce qu'une
présomption , elle est toujours honorable pour le
musicien ; elle prouve que l'on reconnaissait en
lui plus d'un genre d'esprit et de mérite.
il
Depuis quelques années , Grétri produit peu de
nouveaux ouvrages dramatiques ; mais son silence
ne fut inutile ni à sa propre gloire , ni aux progrès
de l'art qu'il a exercé toute sa vie . Il publia ,
y a environ cinq ans , un essai sur la musique ,
cet ouvrage réussit beaucoup et méritait de réussir .
Ses observations toujours fines et quelquefois profondes
, étaient le fruit d'une expérience formée
par de longs succès ; il avait le mérite trop rare
de bien posséder sa matière.
Cui lecta potenter erit res ,
Nec facundia deseret hunc , nec lucidus ordo.
Ici nous demandons place pour quelques observations
générales,
Le public ne peut accorder trop de reconnaissance
aux hommes qui , après avoir excellé dans
les sciences ou dans les arts , sont assez versés
dans les lettres pour développer leurs idées avec
élégance , et rendre leurs observations populaires
pour les autres . hommes ; les sciences et les arts
ressemblent trop souvent à une île dont l'intérieur
n'est bien connu que des habitants du pays . Elles
n'ont point de communication avec le reste du
monde. Les étrangers n'entendent point la langue
des indigènes , et les indigènes ne peuvent
176 MERCURE DE FRANCE ,

parler la langue des étrangers. Mais qu'un esprit
profond , brillant et lumineux , ait étudié les deux
langues , et les parle avec élégance et clarté , il
rendra les lettres plus respectables , en les introduisant
dans les profondeurs de la science ; il
rendra la science plus attrayante et plus aimable ,
en lui prêtant les graces des lettres et du monde.
Nous ne voulons pas ici mettre en parallèle
l'art de la musique et les spéculations des hautes
sciences : nous desirons seulement que tout homme
en état de revêtir sa pensée des couleurs du langage
, fasse pour son art ce que le C. Grétri a
fait pour le sien , et sache , comme lui , bien mériter
à la fois , et des artistes de profession , et de
ceux qui aiment les arts , sans en avoir étudié les
secrets .
Le nouvel ouvrage de Grétri paraît étranger aux
études présumées qui ont dù occuper un musicien
aimable.
C'est un livre de morale , d'histoire et de philosophie.
Le titre est fastueux : De la vérité , ce
que nous fûmes , ce que nous sommes , ce que
nous devons être : voilà ce que l'auteur veut nous
apprendre ; jusqu'alors nous n'avions connu que
Dieu seul qui pût se flatter d'en savoir autant.
Grétri paraît surtout regretter que les artistes
ne soient pas les personnes les plus importantes
de l'état ; nous lui observerons que cela n'est ni
convenable , ni possible . Dans les républiques ,
comme dans les monarchies , la première place
est pour la force et la puissance.
Lorsque ceux qui gouvernent sont des génies
supérieurs ou des esprits délicats , ils appellent
auprès d'eux les beaux - arts , et payent les artistes
BRUMAIRE AN X.
177
plus encore par la considération que par les récompenses.
Mais les artistes les plus distingués ,
et même les gens de lettres qui n'occupent point
d'emplois civils ou militaires , ne sont point la
force et ne doivent être que la décoration de
l'empire.
Les vertus de Grétri demandent grace pour
certains systèmes qu'on trouve encore dans son
livre , et qui ne sont plus aujourd'hui la vérité.
Notre estime pour ses autres ouvrages impose
silence à la critique sur quelques passages de
celui- ci. On est fàché que l'homme qui a mis
tant de goût et de grace dans sa musique , ait
prodigué des exclamations aussi bizarres , à propos
des girondins.
"
O perte irréparable ! leur sang coule au même ins-
« tant .... Illustre Condorcet , c'est ainsi que finirent
ates jours ; tu t'échappas des bras de l'amitié , des
bras d'une femme qui exposait sa vie pour sauver
« la tienne. Que d'atomes précieux s'élevèrent à la
« fois dans les airs ! Quel nuage vénérable dut former
« le sang répandu de ces victimes ! Ah ! si rien n'est
perdu dans le vaste laboratoire de la nature , quel
« être sublime sera reprocréé de leurs émanations
réunies !
"
" "
Tout n'est pas écrit , à la vérité , de ce style ;
et quand l'auteur parle de ce que son ame a
vraiment senti , son style est pur et doux comme
ses idées. Tel est le morceau où il rappelle le
souvenir de sa mère et de ses enfants.
"
Ne montrons , dit- il , aux mourants que les per-
" sonnes et les choses qu'ils sont habitués de voir ;
" environnés de leurs parents qu'ils aiment , que la
"
6 .
12
178 MERCURE
DE FRANCE
,
"
се
plus grande tranquillité règne autour d'eux ; tout
« ce qui frappe leurs yeux , tout ce qu'ils aperçoivent
« d'extraordinaire les affecte . Ils se disent à eux-
« mêmes : Ce sont - là des adieux qu'on vient me faire.
L'espoir qu'ils conservent encore de recouvrer leur
santé , quoiqu'ils nous disent le contraire en obser-
" vant notre contenance , cet espoir leur est enlevé
par les regards sombres et mélancoliques des spec-
« tateurs alarmés. Si c'est une ame pieuse qui touche
« à son heure dernière , les pleurs que nous répandons
peuvent affaiblir sa ferveur et sa foi . Ma mère , aussi
pieuse que respectable , et âgée de quatre- vingtcinq
ans , me parle souvent de sa fin prochaine.
Alors je lui dis que nous ne resterons pas longtemps
séparés ; que si elle quitte ce monde la première ,
je croirai qu'il est pour moi dans le ciel une pro-
Ce
12
"
"
་་
་་
"
"
« tectrice qui m'en rendra le chemin plus sûr et plus
facile . Voilà comment je la console . Point d'éternel
adieu , lui dis - je , lorsqu'en comparaison de l'éternité
, l'on se quitte pour si peu de temps . J'ai perdu
trois enfants qui m'étaient bien chers . Il me semble
que c'est hier que je les perdis , et que c'est demain
que je les reverrai.
"
"
«
ן כ
Ce morceau n'est pas le seul dont on puisse
citer avec éloge et le style et les principes . Pour
nous consoler des critiques que nous avons faites ,
malgré nous , de ce livre sur la vérité , nous
allons relire l'Essai sur la musique , et applaudir
pour la centième fois les airs charmants de
Sylvain , de l'Amant jaloux , et des Evénements
imprévus.
0.
BRUMAIRE AN X.
179
RÉCRÉATIONS MORALES
et
DÉDIÉES à Mme d'Orleans , par J. M. HÉKEL
auteur de plusieurs ecrits politiques
moraux, avec cette épigraphe :
"
"8
१९
1
Delectando , pariterque monendo.
2 vol . in- 12 avec figures . Paris , chez Maradan
, etc.
IE but de cet ouvrage ( c'est l'auteur qui parle ) est
de rendre sensibles par des exemples , de mettre à la
« portée des lecteurs même les plus superficiels , les
questions les plus importantes pour l'ordre public ,
en les présentant , selon la méthode de Fénélon et de
Fontenelle , sous la forme attrayante du dialogue ,
du conte , d'un voyage imaginaire , d'un songe ou
d'une fiction mythologique. » Et voilà , en effet , ce
qu'on trouve dans cet ouvrage ; la morale y prend toutes
ces formes , et il est composé de morceaux détachés
qui répondent aux divers titres dont on vient de lire.
l'énumeration.
"I
Dans ce siècle à jamais fameux par la réunion unique
de tous les talents convenabies à Tous les genres ,
la morale trouva aussi un digne interprète. Un
écrivain formé à l'école de Pascal , Nicole , publia,
non pas des Récréations , mais des Essais de morale. On
ne voit pas qu'il se soit mis en peine de revêtir son
suje . de formes attrayantes ; il le traita dans toute sa sévélité
, et on put dire de lui ce qu'on avait dit de Dé180
MERCURE DE FRANCE ,
mosthènes , qu'il se servit de la parole comme d'un vétement
, pour se couvrir et non pour se parer. Ce ton
austère convenait à un pareil sujet , et ne fit point tort
à son livre. J'ignore quel accueil il reçut des lecteurs
superficiels ; mais nous avons la preuve que les gens du
monde de ce temps , le lurent , comme les gens du
monde de celui-ci lisent des romans. M. "me de Sévigné
écrivait : « Je poursuis cette morale de Nicole , que je
trouve délicieuse. » Une lecture ne lui suffit pas ,
elle y
revient encore ; et son imagination lui fournissant une
de ces expressions vives et originales qui tombent de sa
plume avec tant de bonheur , elle dit : « Je recommence
çe traité;je voudrais bien en faire un bouillon et l'avaler. "
Les filles lisaient cet ouvrage , comme les mères , et s'y
plaisaient comme elles. Entendons encore cette femme
qu'on ne se lasse point de citer , dire à la sienne : « Vous
prenez goût à Nicole ; je ne sais où je prendrai un autre
livre de morale pour vous soutenir le coeur. » Vingt passages
de ces lettres prouvent qu'alors les agréments de
l'esprit n'en excluaient point la solidité .
A quelle distance nous sommes de ces moeurs à la fois
aimables et fortes , et combien de siécles entre celui-là
et le nôtre ! Qui fait aujourd'hui ses délices de la lecture
des Essais de morale ? on pourrait même demander ,
qui les a lus ? Les femmes lisent des romans ; et les
'hommes , que lisent- ils ?
C'est la frivolité moderne qui a sans doute engagé le
C. Hékel à mettre la morale en récréations ; et si un
pareil titre est lui seul un affront pour un siécle , on
peut dire que le siécle l'a mérité.
Toutefois je ne saurais me livrer à l'espoir qu'on a pu
placer dans une telle condescendance . Peut- on relever
les ames en cédant à leur faiblesse ? Ce qu'on a dit au
physique des espèces et des produits , on peut le dire
aumoral des moyens et des résultats ; fortes creanturforBRUMAIRE
AN X. 181
tibus. La fable nous raconte que Chiron donnait à sucer
à ses élèves la moelle des ours et des lions. Cette allégorie
est également exacte , en l'appliquant à la nourriture
de l'ame comme à celle du corps , à l'homme
comme à l'enfant. Ces molles délicatesses et ces raffinements
systématiques sur l'éducation , font regretter les
routines éprouvées qui , naguère encore , transmises des
mères à leurs filles , jetaient dans les coeurs toutes les
bonnes semences de morale et de vertu . Les premières
lectures de l'enfant n'y étaient point abandonnées au
hasard , ou laissées à son choix . Celle de quelque chapitre
d'un ouvrage utile et moral , dont il fallait rendre
compte , était une tâche d'obligation . La mémoire
s'exerçait et se formait sur le code religieux lui-même ,
dont on ne conteste pas la moralité. Tout enfant aurait
pu répondre comme Joas ,
J'adore le Seigneur ; on m'explique sa loi ;
Dans son livre divin on m'apprend à la lire ,
Et déja de ma main je commence à l'écrire.
Telle était la première instruction domestique. Le
monde , l'indépendance , les passions l'altéraient trop
souvent , mais ne parvenaient pas toujours à la détruire.
Il était rare qu'on n'en conservât pas pour le reste de
la vie , quelques dispositions à toutes les choses bonnes ,
solides et importantes. Combien de fois le retour au
bien , après de longs écarts , dut- il être attribué à ces
premières impressions de l'enfance .
Quo semel est imbuta recens, servabit odorem
Testa diù.
"
On peut , je crois , mettre en doute qu'une morale ex
conte , en allégories , en songe , en fiction soit aussi
propre à laisser dans les ames une empreinte durable.
Ici les formes ne sont point indifférentes ; mettre la
morale en récréations , c'est , je le crains › porter at182
MERCURE DE FRANCE ,
teinte à sa dignité ; on ne fait point respecter des
hochets.
Enfin je demande si les noms de Fénélon et de
Fontenelle autorisent en effet cette manière de traiter
la morale ; et si le Télémaque de l'un , les Mondes de
l'autre , les Dialogues de tous les deux en ont pu fournir
le modèle ou l'exemple . Il suffit , pour en sentir la
difference , d'indiquer les sujets de ces récréations.
Tantôt on y trouve la question du mal physique et
du mal moral , traitée dans le récit d'un songe qu'on
prête au philosophe Chrysippe ; tantôt , une fiction dramatique
consacrée au développeinent de cette propositon
de Pythagore : Que ce n'est que dans l'idée de l'infini
, que l'homme peut trouver la force dont il a besoin
pour supporter avec constance les misères inséparables
de sa condition . Plus loin , un voyage imaginaire où ,
dans une suite de lettres , on essaye deprouver qu'être ,
être vrai , être bon , ne sont qu'une même chose ; ou que
le beau et le bon doivent être inséparablement liés dans les
beaux- arts, comme le vrai et l'utile le sont en philosophie ;
enfin , une classification morale des hommes , en classes
du vulgaire , de gens du monde , classe méditante , ou
classe d'élite , génies transcendants ; et une fiction mythologique
, dont l'axiome moral , usez , n'abusez pas ,
fournit le sujet.
On voit que l'auteur a quelquefois l'envie d'imiter
Platon . Mais le philosophe écrivait pour un peuple
amoureux de belles fictions , plutôt que de raisonnements
méthodiques. Nous cherchons avant tout , dans
les traités de ce genre , l'exactitude et la clarté des
idées. Cette prose élevée qu'on a si mal à propos appelée
prose poétique , convient rarement à la simplicité
des préceptes de la morale ; trop souvent , dans cette
espèce de prose , on cherche le sublime à l'aide des
constructions bizarres et des mots inusités,
BRUMAIRE AN X. 183
Je relève à dessein un tel abus dans cet ouvrage ,
parce que l'auteur mérite une haute estime. Il écrit fort
bien dans le style tempéré ; mais quand il en sort pour
se jeter dans le figuré , le descriptif et le pompeux , il
n'évite aucun des défauts que j'attribue à ce genrEP?
elle
équivoque et périlleux ainsi : il dira que les méchants
florissent ; oubliant que ce n'est qu'à l'imparfait au
participe que le verbe fleurir , employé au fighte
souffre un changement ; florissait , florissant . Il appel
une goutte de nectar un divin, reconfort ; il préferera
rémunération à récompense ; affres à horreurs ; se rebeller
à se révolter ; fluer à découler , ou dériver ,
dans cette phrase : les conséquences qui fluent de
leurs systèmes .-Ailleurs on trouve : l'intempérie des
passions ; la beauté des formes enfantines ; la contexture
des événements ; isoler ce qui est indissoluble ;
des dons flétris ou avariés ; j'ai éprouvé plus de bonaces
que de tourmentes ; ne se rebuter ni aux revers ,
ni aux obstacles : solécisme fait évidemment avec intention
et prétention ; on a cru donner ainsi plus de
force à la phrase , sans égard au juste anathème de
Boileau :
« Mon esprit n'admet point un pompeux solécisme. »
On rencontre des phrases telles que celles - ci : -
puisque la vie existe , il faut que la mort s'ensuive.-
Quand je vais Alexandre courir après des lauriers , il
me semble voir un ange qui fait les fonctions d'un
insecte quel bizarre rapprochement entre ces mots
et ces idées , Alexandre , un ange , un insecte ! - Voici
une transition pour parler d'harmonie mais le cercle
harmonique ouvre ....-- Est - ce Orphée que le ciel nous
renvoie ? Oui , c'est Garat : quelle dureté dans l'arrangement
de ces mots , et quelle chute ! -On décrit une
galerie , où l'artiste n'a peint que de grands traits de
Acento
184 MERCURE DE FRANCE ;
morale , dont chacun repose dans une situation qu'il
serait difficile d'exprimer même à un poète. - On´aurait
pu ajouter qu'il n'est pas même aisé à l'imagination
de se représenter des traits de morale reposant
dans une situation , etc. , etc. - Ailleurs , ce sont des
réflexions qui se présentent à l'esprit comme d'ellesmêmes
, semblables à ces choeurs de jeunes nymphes
qui , les bras entrelacés, et couronnées de rose, volent
au devant de Vénus. Que dire de réflexions semblables
à de jeunes nymphes ? - Quelle incohérence et
quelle bizarrerie dans les figures suivantes : tout le
feu de cette ame expansive qui en sortait comme par
torrents , qui s'épuisait et se renouvelait sans cesse
dans les bras des chers objets de ses affections ; refoulé
maintenant au dedans de lui - même , couvait dans le
secret et le silence ces noirs blasphèmes , ces pensers
ténébreux par où l'homme croit se venger de la Providence
, lorsqu'il pense en être injustement frappé.
Ces citations ne suffisent que trop pour justifier nos
critiques . Il faut s'élever de toutes parts contre ce
mauvais goût qui menace d'envahir tous les genres de
littérature. Qu'est - ce , je le demande , qu'un feu refoulé
qui couve ? et comment un feu refoulé couve-t-il
des noirs blasphèmes et des pensers ténébreux ? Toutes
ces images sont fausses , tout ce style est barbare.
Mais lisez la prose et les vers qu'on couronne dans
certaines sociétés littéraires et savantes , et vous y
trouverez malheureusement la même emphase et le
même vide .
-
Heureusement l'auteur n'est pas toujours guindé si
haut ; il sort de ces nuages et sait être simple et
naturel , Alors il s'exprime aussi bien qu'il pense . Il est
juste d'en fournir la preuve , et facile de la donner . Lisez
le morceau suivant :
J'entends le cri des athées : « Donnez - nous de bonnes
BRUMAIRE AN X.
185
"
lois , et nous vivrons en paix. " Il n'y a donc pas ,
selon nous , leur répondis-je , de différence entre la
morale et la législation ; et quiconque est à l'abri des
poursuites de la loi , est à couvert de tout reproche ? ...
Ne se présente - t-il pas mille circonstances , ooùù ,, en
dépit des meilleures lois et de la police la plus vigilante
, l'homme peut céder avec impunité à la tentation
de faire le mal ; où il est sûr , même en se procurant
de très - grands avantages extérieurs , d'échapper
aux poursuites de la justice et à celles de l'opinion ....
Et c'est ici , principalement que tous les systèmes
de morale sont insuffisants à procurer le bien qu'on a
le droit d'en attendre ; hors , celui qui se fonde sur
l'existence d'un Etre Suprême et de sa justice infinie ...
Avec ces trois mots : Dieu , ame , immortalité , l'on fera
plus pour la moralité du peuple , en un jour , que les
philosophes avec leurs systèmes , après dix ans d'analyse.......
Une chose m'avait frappé dans le cours
de cette révolution , c'est la justification de ce mot
de Fontenelle : La religion est la colle de la morale du
peuple. En effet , la plupart de ceux à qui j'avais vu
déposer le joug de la religion , secouèrent aussi celui de
la morale. Ceux à qui l'on persuada que la religion
était une fable , conclurent que la morale était une
chimère ; ils rougirent de la vertu comme d'une faiblesse
, et l'on vit des hommes doux jusqu'alors , et réglés
dans leurs moeurs , devenir des brigands atroces ,
des monstres de dissolution , des tigres altérés de sang
et de carnage... Dieu a donné à toutes les créatures
l'être et la manière d'être . Il accorda le sens moral
à l'homme , comme il départit à l'éléphant l'instinct
de la reconnaissance ; au chien , celui de la fidélité ;
aux castors , aux abeilles , celui de la sociabilité , etc. »
Il nous en coûte pour nous arrêter ; mais nous transcririons
la plus grande partie de cet ouvrage , si nous
186 MERCURE DE FRANCE ,
voulions citer tous les passages qui réunissent le double
mérite de la pensée et du style .
nous avons
Plus nous respectons les principes de l'auteur , plus
cru devoir critiquer un genre essentiellement
vicieux , et dont la contagion est si alarmante ,
puisqu'un si bon esprit en peut être atteint.
1
Nous ne quitterons point ce livre , sans remarquer
une particularité qui le distingue bien honorablement.
Il est dédié à madame d'Orléans . C'est dans le malheur
, c'est dans l'exil que cet hommage vient chercher
la vertu . Que d'idées et de sentiments fait naître
cette réunion de circonstances !
Du destin qui fait tout , tel est l'arrêt cruel .
Mais quelle ame élevée n'aimera le mouvement qui
a dicté cet hommage ! Il est doux de penser qu'un tel
courage au moins n'est plus dangereux . On louerait cette
épître dédicatoire comme un morceau éloquent , si elle
n'était pas un acte de vertu. La beauté de l'écrit est
effacée par celle de l'action . Combien sont touchantes
ces paroles de madame d'Orléans , qu'on y a
citées : Ah ! disait - elle , dernièrement à un voyageur :
Vous ne saurez jamais ce qu'endure un coeur français
que l'exilretient loin de sa patrie . Ces paroles retentiront
dans tous les coeurs . Puissent- elles arriver jusqu'aux
lieux où l'on voudrait les porter ! La politique dira peut- .
être :
Sou nom cher aux chrétiens ........
Mais la générosité répondra :
Son nom n'est point à craindre.
M.
BRUMAIRE R U'M
187
AN X.
1
FABLES nouvelles , en vers , par M.me
JOLLIVE AU , petit vol . de 250 pages . A Paris , `
chez la veuve Devaux , palais du Tribunat ,
n . 18r .
;
?
ENVIRON
NVIRON cent trente fables de l'invention dans
quelques - unes , du naturel dans toutes , des traits heureux
, quelque embarras par fois dans les tournures
une facilité qui ne lutte pas assez contre les obstacles ,
et laisse le lecteur aux prises avec un sens mal éclairci ;
voilà ce que nous a offert ce nouveau recueil . Nous
avons dit plus d'une fois : O ! bon La Fontaine , tu es
donc toujours inimitable ! tu étais poète en même temps
que bonhomme , bonhomme en même temps que poète ;
nul n'est poète et bonhomme comme toi . Tel qui n'était
ni l'un ni l'autre , a fait des fables , et même on en lit
quelques- unes ; Lamotte en a de jolies ; il en est d'autres
encore :
Je pourrais , par hasard , en nommer jusqu'à trois.
Et l'aimable Florian serait le premier de ces trois -là.
Que de gens sont entrés dans cette carrière : des avocats ,
des journalistes , et des romanciers, et des dues . On compterait
, sans s'arrêter , jusqu'à trente fabulistes depuis
Boursault et Lenoble , jusqu'au C. Haumont , invalide.
Excepté ce dernier , qui est tout nouveau , je crois
les avoir tous lus ; tous ont quelques bonnes fables , tous
ont été lus ; le genre a de l'attrait , encore qu'on regrette
de n'avoir rencontré qu'une fois la perfection du genre ; toute orange n'est pas de Malte , mais il est rare qu'elle
ne se fasse manger , si elle est orange ; toute cerise n'est
pas mure et succulente , mais on finit toujours par vider
188 MERCURE DE FRANCE ,
le panier , dit Champfort. Ce succès des cerises et des
oranges est propre à la fable , et ne l'est pas à quelques
autres genres , à la pastorale , à l'élégie , aux chansons
même ; on en écoute une ou deux , on n'en lit jamais
un recueil : nous avons lu celui des fables de M.me Jolliveau
. Il y en a une fort naïve qui a fourni le sujet de
l'estampe.
Maître Loup enlève un mouton ,
Sire Lion le lui dérobe.
Fripon est dépouillé par un plus grand fripon ,
de finance , ou de robe.
De cour ,
L'estampe nous a paru plus soignée que la fable.
Maître Loup nous paraît commun ; fripon est trop faible ,
en parlant de brigands .
La préface est une fable plus longue , la Fauvette
et la bande d'Etourneaux. Elle est mal inventée .
Sur le ton de l'allégorie ,
Une Fauvette un jour chantait.
Cela ne s'entend pas du tout . Qu'est- ce qu'une Fauvette
qui chante sur le ton de l'allégorie , pour signifier
une dame qui compose des fables ? Cette image n'est
pas prise dans les moeurs des animaux. Mais la supposition
une fois accordée amène de jolis détails .
Son humeur s'égayait ,
A rire de chacun , sans rire de personne.
Voilà vraiment le caractère du fabuliste . Cette fantaisie
Déplût à quelques Etourneaux .
Entendez-vous la pédagogue ,
Criaient les plus vains des oiseaux ,
Qui nous siffle dans l'apologue ?
Croit-elle , avec ses chiens , ses chats et ses oisons ,
Nous cacher le dessein d'une amère satire ?
BBRRUUMMAAIIRREE AN X.
189
La femelle de nous aurait le droit de rire.
Devons-nous souffrir ses chansons ?
Et pourquoi pas , si la nature
Lui départit quelque fiiet de voix ?
Instruire , ou faire une sage censure ,
Est-ce un mal ? C'est un bien , je crois .
Dès-lors , de la Fauvette on souffrit la musique .
f
Tout cela est facile , et ne demanderait qu'un peu de
travail pour devenir excellent. Quelque filet de voix est
élégant ; faire une sage censure ne l'est pas , non plus
que siffler dans l'apologue. Nous aurions donc pu souligner
quelques vers , si M. Mercier , en sa qualité de
DESPOTE , ne venait de supprimer par un ukase l'état
des souligneurs. C'est pourtant une profession ancienne,
vantée par Boileau . Il veut que l'on consulte
} un ami véritable
De qui le crayon sûr aille d'abord chercher
L'endroit que l'on sent faible et qu'on veut se cacher.
1
Qu'est-ce que le petit trait par lequel on souligne , si
ce n'est une marque de crayon ? Cette marque ne vientelle
pas quelquefois à propos ? Par exemple , pour
ces deux vers ,
Gagnez par cent hauts faits la faveur populaire ,
Qu'un rival trop rusé , d'un seul , sait vous soustraire !
En soulignant ce second vers , j'avertis doucement
qu'il n'est pas clair , que l'auteur s'est entendue , mais ne
s'est pas expliquée ; et je m'épargne le chagrin de lui
donner une leçon sur là clarté , et de dire : Mesdames ,
appliquez -vous à la clarté , et travaillez vos vers jusqu'à
ce qu'ils rendent votre pensée. Cela demande un peu de
peine et de temps. Il faut gagner du temps pour en pou190
MECURE
DE FRANCE
,
voir donner à ce qu'on fait , dût -on supprimer quelque
cours de botanique et de chimie qui vous emporte bien.
des heures . On comprendrait ce langage , sans doute ;
mais on ne veut point de remontrances sur les goûts
qui sont à la mode . Il faut donc se borner à la petite
marque que les savants , en latin , appellent obelus, et
que M. Mercier appelle le métier des souligneurs .
Voici une fable où nous ne soulignerons rien :
Un manant vint trouver le seigneur du village ,
Et d'un air égaré , sans savoir ce qu'il dit :
Mon porc , sauf vot' respect , ayant perdu l'esprit ,
A tué votre chien dans un accès de rage .
Le Seigneur en courroux : Répare ce dommage ,
Et compte-moi des pièces d'or ;
Puis soudain , livre- moi ton porc.
Le sot se reprenant : Seigneur , Seigneur , justice .
Las ! c'est tout le contraire ; et Briffaut , par malice ,
S'est rué sur mon pore ; lui qui n'y pensait pas.
Il l'a tué ; témoins et Grand - Pierre et Colas.
-Bah ! n'en déplaise à Colas , à Grand- Pierre :
Ton porc , je crois , fut l'agresseur .
Briffaut en prit vengeance ; il a du caractère.
Quel délit d'attaquer le chien de son Seigneur !
Mais puisque par sa mort , il expia son crime ,
Je suis content . Va , je suis magnanime ;
Elève mieux tes porcs , entends- tu ? Désormais
Prends soin que de ma meute ils ne troublent la paix,
On ferait de cette petite fable une jolie scène . Le
paysan a de l'astuce '; le gentillâtre a de la hauteur ; es ,
quant à Briffaut qui a du caractere , parce qu'il est fou
et violent , il me semble que beaucoup de gens s'en pi-
´quent comme lui , et du même droit.
B. V.

BRUMAIRE AN X. IGI
DETAILS sur l'auteur d'un poème anglais ,
intitulé : Le Valet du fermier , annoncé dans
le dernier numéro du Mercure.
ROBERT , né le 3 décembre 1766 , était le dernier
des six enfants de Georges Bloomfield , tailleur à Hunington.
Sa mère , observatrice zélée de la religion anglicane
, était maîtresse d'école. Il perdit son père ,
lorsqu'il n'avait encore qu'un an , et dut au secours
de quelques amis le peu d'instruction qu'il reçut.
Il fut envoyé à Ixworth , chez M. Rodwell , pour
s'y former dans l'écriture . Il ne resta que deux ou trois
mois dans cette école , et n'a jamais étudié dans aucune
autre. A l'âge de onze ans , un fermier , feu M. G. Austin
, se chargea de Robert ; mais il parut bientôt qu'il
ne pourrait supporter des travaux pénibles , et son frère
G. Bloomfield , cordonnier à Londres , offrit à sa
mère de lui apprendre son métier. « Je lui promis ,
continue G. Bloomfield , de qui on tient ces détails ,
autant que j'estimais la bénédiction d'une mère , de
veiller sur lui , de lui donner bon exemple , et de ne
jamais oublier qu'il avait perdu son père. Robert quitta
donc M. Austin , le 29 juin 1781 ; et , suivant l'usage ,
il fut logé dans un grenier. Cinq autres ouvriers y travaillaient
journellement . Son occupation fut d'abord
de nous apporter ce dont nous avions besoin. Jusqu'alors
nous lisions alternativement le journal de la veille ;
Robert , chargé de cette lecture rencontrait souvent
des mots qu'il ne connaissait pas , et s'en plaignait
. Je lui achetai un petit dictionnaire , fort usé ,
avec lequel il vint à bout , en peu de temps , de
comprendre les beaux discours de Fox , de Burke , etc.
Un dimanche , après nous être promenés dans la cam192
MERCURE DE FRANCE ,
pagne , toute la journée , nous entrâmes dans une église
de non - conformistes ; le ministre prêchait. Une foule
immense , et d'illustres personnages ; le ton , le geste ,
et le bon sens de l'orateur ; de grandes et nobles idées
sur la Providence , tout ce spectacle fit une grande impression
sur le jeune Robert . Nous y revînmes tous les
dimanches.....
2
Nous allions ensemble , mais rarement , à des assemblées
de discussion * ; plus rarement encore au
théâtre de Covent -- Garden . Voilà les seules occasions
qu'il eut d'entendre parler en public . Ses livres furent
deux ou trois volumes , une histoire d'Angleterre , le
Voyageur Anglais , et une Géographie. Chaque semaine
, il paraissait un numéro de ces divers ouvrages ,
et Robert nous le lisait ; mais plutôt comme une tâche ,
et pour nous obliger , que pour suivre son goût personnel .
Au contraire , il lisait avec empressement , le Magasin
de Londres , dans lequel deux feuilles étaient consacrées
à une revue littéraire ; et l'on a toujours remarqué
que l'article des poètes l'attachait davantage .... It
voulut imiter et peindre à son tour , et plusieurs de
ses essais furent imprimés dans ce recueil ; mais un
heureux hasard devait bientôt le découvrir à lui-même
et à tous ceux qui s'honorent aujourd'hui de le connaître.
Un Thompson , rejeté par un homme qui n'estimait
pas cet auteur , tomba entre les mains de Robert ;
et le poème des Saisons fut pour lui ce qu'une ode de
Malherbe avait été pour la Fontaine. Robert se reconnut
poète ; et , l'année suivante , revenu dans son
*
Espèce de sociétés populaires , où l'on s'occupait de
questions sur la politique ; la littérature , etc. , et qui furent
quelquefois d'utiles écoles pour les orateurs les plus célèbres
du parlement . Elles ont été abolies ; et c'est là , dit la préface
anglaise , une des inventions ministérielles de ces derniers
temps .
BRUMAIRE AN X. 193
canton , où M. Austin l'accueillit avec bonté , l'ame
échauffée par ces belles descriptions des scènes rurales ,
il parcourut de nouveau les champs , où il avait appris
à penser. Là , il se pénétra de cet amour de l'innocence
et de la simplicité champêtres , qui devaient lui
inspirer un ouvrage tel que le Valet du fermier.
Il vécut ainsi deux mois ; et , retourné à Londres
il entra comme apprenti chez M. Dudbridge......
Il étudia la musique , apprit à jouer du violon .....
Bientôt il se maria ; et , comme la plupart des pauvres
gens , il eut une femme d'abord , et des meubles
ensuite. A force de travail , il se procura un lit qui
lui appartint en propre , et il put louer une chambre .
Son hôte lui permit de travailler dans son grenier.
Ce fut là qu'au milieu de six ou sept autres ouvriers
Robert composa son poème ; et , chose inouie peut - être !
soit défaut de moyens pécuniaires pour se procurer du
papier , soit d'autres raisons , il en composa une grande ,
partie ( la fin de l'automne , et la totalité de l'hiver )
dans sa tête , et sans en écrire une seule ligne , de
sorte que ses compagnons de travail ne s'en doutèrent
nullement.
Le Valet du fermier a mérité à son auteur l'estime
des personnages les plus considérables d'Angleterre.
Il compte parmi ses protecteurs et ses amis , le docteur
Drake , le duc de Grafton , etc. etc. S. A. R. Le
duc d'Yorck a récompensé généreusement le plaisir que
lui a causé la lecture de cet ouvrage . Bloomfield est
toujours cordonnier. Il a conservé , au milieu des témoignages
les plus flatteurs , ses talents , ses vertus ;
et la plus difficile de toutes , une extrême modestie .
Nous avons beaucoup parlé de l'auteur ; mais ces dé◄
tails plairont sans doute ; et d'ailleurs , ils font pressentir
le genre de son talent , et donnent la raison de
quelques défauts qu'on peut remarquer , et non pas


6 13 .
194 MERCURE DE FRANCE ,
1
reprocher , dans sa manière d'observer et de décrire . Le
lecteur français ne partagera peut - être pas l'enthou
siasme anglais. Une traduction fait disparaître une
grande partie des beautés de style , et celles - là sont
nombreuses dans l'original . Mais en France même , on
estimera le Valet du fermier ; on s'en étonnera , en se
rappelant la condition et les moyens de l'auteur ; et
l'on vondra joindre son ouvrage à ceux qui ont déja ·
célébré les travaux et les plaisirs de la campagne.
La división du poème est celie de l'année . Giles ,
sous les traits duquel Bloomfield s'est dépeint , excellent
valet d'un excellent maitre , parcourt la campagne
qu'il cultive ou qu'il moissonne , en observe les moindres
accidents , suit l'alouette dans son vol , et le pourceau
dans la recherche du gland . Il décrit tout avec
une exactitude scrupuleuse , et tire de ses descriptions ,
toujours vraies , quelquefois animées et pittoresques ,
des réflexions qui annoncent surtout un coeur pur ,
simple et généreux .
Le morceau suivant nous a paru propre à donner une
idée de l'esprit et de la manière de l'auteur.
« Giles , lassé des travaux qui l'ont occupé tout le jour ,
goûte délicieusement une belle soirée d'été. L'aspect
de la campagne , qui se prépare lentement au repos
de la nuit , ces troupeaux qui mugissent en quittant le
vallon , ces couleurs qui s'effacent , les derniers chants '
des oiseaux , la moisson achevée , et la feuille qui tombe ,
appellent la rêverie ; mais quelques - uns de ses souvenirs
s'échappent en regrets.
«
Avant que l'été nous 'dise un long adieu , et que
nos dernières fleurs ayent été dispersées par le souffle du
nord , hâtons-nous de célébrer ce jour d'une bruyante
alégresse , cette nuit joviale , l'antique fête de la moisson
rentrée ! La victoire teinte de sang , brille dans les
annales des peuples ; mais la raison gémit d'un triomphe
BRUMAIRE AN X. 195
que
la rage et la mort environnent. Quelle joie est comparable
aux cantiques de louange qu'excite un bien universel
? Ici l'ame ne connaît point le souci ni l'angoisse
; libre et pure , elle se livre au torrent de sa reconnaissance
.
Voyez cette table de chène grossièrement façonnée ;
elle traverse dans toute sa longueur la vaste cuisine.
L'hôte généreux et sa soigneuse épouse invitent leurs
amis , tandis que le droit de l'usage appelle , jeunes et
vieux , au nombre des convives , tous ceux qui ont recueilli
les moissons on cultivé la terre. Plus d'un métayer
d'alentour se joint à cette troupe , avec les arti
sans qui prêtèrent leur adresse et leur force , lorsque le
soleil embrasait les campagnes .
" Ici règne l'abondance ..... ; ellé y prodigue tout
ce qui rendait nos ancêtres grands et courageux , avant
que des mets délicats vinssent irriter un goût paresseux ,
et que le cuisinier dédaignât les conseils de la nature.
Les actions de graces envers le ciel , les contes et les
proverbes rustiques , la conversation plus vive annoncent
la fin du banquet . Le cercle s'agrandit ; l'ennemie du
soucis , la corne mousseuse passe à la ronde , l'aisance
ét le rire passent avec elle. On voit s'élever en monceaux
la fraîche et brunâtre noisette. De fréquents
éclats de rire , une musique discordante , des chansons
à peine interrompues , annoncent insensiblement le
paisible minuit.
་་
Ainsi , tous les ans , la distinction abaisse une fois sa
tête superbe. Tous sont égaux : le maître , le serviteur
et le joyeux étranger. Autour du cercle fortuné , l'oeil
du moissonneur jette des regards triomphants : il se lève,
échauffé par la reconnaissance ; ses mains sont brûlées
par le soleil : l'aile * anime son visage ; il remplit sa
* L'aîle est une espèce de bière , faite seulement avec la
drêche
ou grain fermenté ; l'autre bière , plus usitée
the porter ) , se fait avec la drêche et le houblon.
196 MERCURE DE FRANCE ,
)
coupe , et porte une santé à l'hôte qu'il révère , cet hôte
à la fois son maître et son ami ; fier de rencontrer son
sourire et de partager ses récits , ses noix , sa conversation
et son aile .
"
Tels étaient les jours .... Je chante des jours passés
depuis longtemps , alors que l'orgueil se prêtait librement
à la joie , alors que des coutumes tyranniques n'outrageaient
pas les affections du pauvre. La délicatesse ne
montrait pas encore sa face odieuse .... Ah ! odieuse
avec raison; c'est là le fléau de l'habitant descampagnes,
le fléau qui sans cesse ajoute à son malheur et détruit
le plan social qui unit l'homme à l'homme *
Il est vrai , lorsque , couronnée de branches , la dernière
gerbe quitte les champs , notre fête annuelle présente
encore l'aspect de l'ancienne alégresse ; mais la
réalité a disparu . Notre coupe est faite de corne , comme
autrefois , mais elle ne sert plus que des mains plébéiennes
. La table séparée du maître , sa coupe magnifique ,
froides comme le souffle qui arrête l'épanouissement du
printemps , n'offrent plus qu'une vaine image de gaieté...
A-t-il choisi ses convives ? observé les lois pointilleuses
du rang ? la contrainte enchaîne ses plaisirs. Des hôtes
choisis demandent des phrases choisies ; et lorsqu'ils se
joignent la main dans la main , ils n'éprouvent pas cette
joie que sentait mon bon vieux maître en secouant la
mienne . Ciel ! bénis sa mémoire ...... Que le travail ait
sa récompense , et jamais la plainte amère ne sortira
de mon coeur ! »
On ne peut refuser à l'auteur une heureuse simpli-
* Ces plaintes se retrouvent , presque mot pour mot , dans
une Histoire des Pauvres , traduit de l'anglais , par le C.
Duquesnoy , et que nous avons annoncé dans notre dernier
numéro . Plus d'un rapprochement de ce genre , donne
à ce petit poème un mérite particulier.
1
"
BRUMAIRE AN X. 197
DEPT
cité , du naturel et de la grace . Ces qualités sont
assez rares pour mériter d'être accueillies parmi nous .
Le Valet du fermier vaut mieux sans doute que beau
coup de romans anglais , allemands ou français , dont
on nous accable tous les jours . On trouvera des choses
qu'on a lues mille fois , des tableaux vieux , et non
pas vieillis . Rien n'est si connu ni si ancien que la cam
pagne et ses travaux ; mais on les revoit toujours avec
plaisir. On les reverra de même dans Bloomfield , en
se souvenant quelquefois que le poète est cordonnièr
que la nature fut son livre , et qu'il jouit aujourd'hui de
l'estime et de la société des hommes les plus instruits
et les plus illustres en Angleterre.
A. R.
"
CONTE écrit par S. A. le Hospodar de Valachie,
sur sept mots donnés d'avance : Satan , sultan ,
amour, éléphant, diamant , vase , absinthe *.
UN pauvre diable de musulman , appelé Rustan
qui avait toujours été dévot comme un ange , sans
que les saints et les saintes de l'alcoran , devant lesquels
il avait brûlé jusqu'à sa dernière chandelle , lui
eussent jamais donné aucun signe de vie , outré de l'indifférence
dont le ciel avait toujours payé son ardeur ,
s'avisa un beau matin de tourner casaque à Mahomet et
de se vouer à Satan comme à celui de tous les paf
+
* Pendant que la France devenait barbare , il y avait
des pays barbares qui devenaient français ; et quand le
plus pur de notre sang rougissait tous les ruisseaux
des rues de Paris la cour de Buchareste jouait à
toutes sortes de petits jeux d'esprit : le Hospodar luimême
, élevé par un Français ami des Français , parlant
notre langue presque aussi facilement que nous
entouré d'une demi- douzaine de nos compatriotes ex-
?
198 MERCURE DE FRANCE ,
1
trons dont les clients étoient le mieux recompensés.
Le voilà faisant à haute voix toutes les abnégations
,
toutes les imprécations , toutes les invocations
contenues dans le formulaire des démons , et qui s'engage
à être le plus fidelle serviteur et sujet de sa
majesté infernale . Satan , de son côté , pour n'être
point en reste avec lui , et pour lui prouver qu'il avoit
l'oreille plus fine que le grand prophète , élève à
l'instant , du fond des enfers , un magnifique tourbillon
de fumée qu'il avait eu l'art de teindre des
plus riantes couleurs , et dont l'odeur sulfureuse avait
fait place aux parfums de l'ambre et de la rose. Bientôt
après , il se montre lui -même à son nouveau converti
; il prend celui de tous les masques sous lequel
il est accoutumé à faire le plus de conquêtes , et paraît
sous les traits de Mizael ou l'ange de l'Amour.
Rustan qui s'était attendu à une vision horrible , et qui
avait fait sa provision de courage en conséquence ,
tomba de son haut à cette agréable apparition Seigneur
, dit-il , c'était un diable que j'avais demandé ,
et c'est un ange que je vois . N'importe , mon ami
répond Satan , confie-moi tes peines et tes desirs , et
sois sûr de mon appui tu le vois , je suis bon prince ,
je permets qu'on trompe qui on veut , mais j'aime
qu'on me parle franchement , et personne n'est plus
indulgent que moi pour toutes les faiblesses humaines :
patriés , dont il avait fait sa société intime , leur donnait
l'exemple de mêler de la réflexion et de la morale
jusque dans les plus frivoles amusements. 17
1
On en verra la preuve dans ce petit conte que son
altesse a trouvé moyen d'arranger de manière que le fil
de la narration passe à travers sept mots dont chacun
avait été donné d'avance par un membre , de sa société.
Le conte est peu de chose , mais ce sont des
mots donnés , mais c'est une récréation ; et c'est la
récréation d'un Hospodar bob - ib sub ! ..

BRUMAIRE AN X. 199
tu ferais toute ta vie un long ramasan , tu prierais
pendant cent ans dans toutes les chapelles et dans
toutes les mosquées , que tu ne serais jamais qu'un
gueux , et qu'on ne ferait que te promettre beaucoup
de plaisir après ta mort , sans te donner le moindre
petit amusement pendant ta vie ; les prières sont dés
lettres - de - change à long terme et qui même assez
souvent se trouvent protestées à l'échéance : moi , tu
le vois , je paye comptant ; ainsi parle , mon ami ,
parle , que te faut - il ? veux- tu être conquérant , magistrat
, mufti , sultan ? choisis , c'est moi qui tiens la
feuille des bénéfices , et tu as pu remarquer qu'il n'y
en a guère que pour mes amis ; ta physionomie me
revient et tu as l'air d'un bon diable , ainsi parle.
Très -chaud et très- puissant seigneur , répondit Rustan
, comme naturellement j'aime la femme d'autrui ,
que je suis très-orgueilleux , très- haîneux , très -jaloux ,
très -arrogant , et surtout que je hais les affaires , autant
que les devoirs . Eh bien !. Eh bien done !
je vous serai très - obligé de me donner un grand
peuple à gouverner , parce qu'alors personne n'aura
rien à me dire , et que je pourrai faire impunément
toutes les folies , toutes les sottises , toutes les niaiseries
qui me passeront par la tête et ailleurs. Bravo ,
mon ami , bravo , dit Satan , tu es mon homme , et
je te fais grand sultan ; mais comme la malice céleste
met toujours quelque petite restriction à mon pouvoir
, je t'avertis de tâcher de n'avoir jamais à faire
à une plus grosse bête que toi , sans quoi je ne réponds
plus de rien . A cela ne tienne , très - chaud et
très-puissant seigneur , répondit Rustan , il n'y a point
de béte que je ne défie , soyez tranquille et daignez ,
seulement hâter ma destinée , car je brûle déja d'être
votre digne représentant au milieu d'une brillante
cour et d'un vaste empire. Aussitôt dit , aussitôt
- -
200 MERCURE DE FRANCE ,
,
fait ; le nuage se dissipe , l'Amour s'envole , et Rustan
, au lieu de son grenier , où il avait fait son invocation
, se trouve dans un palais superbe , où mille
colonnes de jaspe , de porphyre , d'agate et de cornaline
soutenaient des voûtes de turquoise et d'améthiste ,
tandis qu'à la lueur d'uu million de lampes adorantes
, deux armées d'esclaves des deux sexes maguifiquement
vêtus , défilaient devant leur nouveau
maître , et lui promettaient , les uns , leurs services ,
les autres , tous les plaisirs dont ils étaient capables.
Cependant on voit de loin arriver à l'entrée du portique
, une caravane superbe qui fixe tous les regards .
Rustan , indigné de ce qu'on ose détourner les yeux
de sa personne sacrée , s'informe du sujet de la distraction
. Seigneur , lui dit un esclave plus hardi que
' les autres , c'est un des cent rois qui se glorifient
d'être vas tributaires , et qui demande audacieusement
à essuyer
de sa langue la poussière de vos pieds : seul
entre tous les souverains , il se vante d'avoir un aussi
bel éléphant que l'éléphant de bataille de votre sublime
majesté. Un éléphant aussi beau que les miens !
tu en as menti , sot que tu es ; et pour lui apprendre
à parler , j'ordonne qu'on le fasse muet. L'ordre fut
exécuté , et l'autre p'eut plus le mot à dire ; mais
comme ce n'était point assez de la juste punition de
l'esclave , le sultan irrité court décharger sa colère
sur ou sous l'éléphant et comme un nouveau Jonathas
, il lui plonge son glaive dans le ventre , jusqu'à
la garde. L'éléphant chancelle , tombe , et le plus
gios des diamants dont il était chargé pour le sultan ,
tombant du haut de la tour d'ivoire où on les avait
placés , frappe la tempe de l'invincible empereur de
la Lune ; car dans le grand exploit qu'il venait de
faire , il avait perdu son turban , et ce n'était pas
la plus mauvaise partie de sa tête. Les accidents des
BRUMAIRE AN X. 201
grands ne sont jamais sans conséquence . Les médecins
, les chirurgiens et le successeur ne le souffriraient
pas. A force de baume , la plaie s'envenime ; à force
de remèdes , la fièvre s'établit ; le mal va toujours
de mieux en mieux ; et le malade de pis .en pis.
Enfin l'heure fatale sonne , et le pauvre Rustan , prêt
à fermer pour jamais les yeux , voit deux vases ; les
bords de l'un étaient frottés de miel ; ceux de l'autre
étaient. frottés d'absinthe. Azarael ou l'ange de la
Mort , placé entre les deux vases , lui dit Rustan
ces deux vases sont la vertu et le vice ; le premier
est frotté d'absinthe ; celui qui a eu le courage d'en
goûter , trouve le miel au fond : le second est frotté
de miel , et tu en as goûté , à présent il faut boire
l'absinthe.
VARIÉTÉS.
UN homme de lettres , français , plein de goût et d'instruction
, va publier une traduction complète , en 4 vo-
: lumes , du théâtre italien d'Alfieri. On nous annonce aussi
une version des OEuvres philosophiques et politiques du
même auteur. Mais il est bon d'observer que depuis ces
OEuvres- là , les événements ont bien changé les opinions
d'Alfieri. Il désavoue aujourd'hui les principes
qu'il soutenait autrefois avec le plus d'exagération . Il
dit , comme M. Gorani , auteur des Mémoires secrets
et critiques sur les cours d'Italie : « Je connaissais bien
les grands ; mais je ne connaissais pas les petits . »
On annonce encore un ouvrage important de Tischbein
, peintre , célèbre , né à Cassel , et qui , longtemps
directeur de l'Académie royale de peinture
et de sculpture de Naples , plein de la lecture d'Homère
, a recherché , dans toutes les villes d'Italie ,
7
*
102 MERCURE DE FRANCE ,
les monuments qui représentent des sujets tirés
de ce prince des poètes. Cet ouvrage paraîtra sous
le
titre de Figures d'Homère , dessinées d'après l'antique.
Les differents dessins sont accompagnés de textes
qui en donnent l'explication ; mais le citoyen Villers
est chargé de la traduction de ces textes ! le rédacteur
de la philsophie de Kant. Le C. Villers a peut - être appris
la langue de la Germanie ; mais on peut craindre qu'il
n'ait oublié le français.
LE
SPECTACLE S.
THEATRE FRANCAIS DE LA RÉPUBLIQUE.
E 24 vendémiaire , on a donné à ce théâtre une
premiere représentation de la Maison donnée. Les talents
supérieurs de Mlle Contat n'ont pu défendre
suffisamment cette petite piece contre l'impatience et
la mauvaise humeur du public . Si l'ouvrage reparaît au
théâtre , nous en rendrons compte.
THEATRE DE LA RUE DE LOUVOIS.
LES représentations de la petite comédie intitulée :
Une heure d'absence , sont continuées avec succès. La
scène est à Grenoble.
Merinval , colonel de hussards , est à la fois un brave
militaire et un fort bon homme ; Théodore , son neven ,
officier dans le même régiment , est aimable et trèsespiégle
sous le nom et avec le grand uniforme de
son oncle , il vient d'assister à une fête donnée par le
général ; il s'y est fait une affaire ; il a perdu au jeu ,
et sa bourse et cent louis encore sur la parole de son
oncle. Le sujet s'annonce et s'explique dès la première
scène. Merinval attend Jenny Saint- Phar , que M.me
Merinval , sa soeur , veut lui faire épouser ; Théodore

BRUMAIRE AN X. 203
se ressouvient avec plaisir d'une jeune personne qu'il
a vue deux ou trois fois au bal. "
L'oncle et le neveu se taisent sur le nom de ces deux
dames , mais on se doute bien que ce sera la même ;
et déja Théodore , qui pe le sait pas encore , se sent
capable d'épouser sa tante. Alarmé de ces dispositions ,
Merinval veut éloigner Théodore qui trouve les moyens
de rester , et d'éloigner Merinval pour une heure .
Jenny Saint- Phar arrive. Théodore reconnaît celle
qu'il aime , et sous le nom de son oncle , dont il imite
la caricature , il le rend odieux et ridicule , et arrache
à la belle Jenny l'aveu des tendres sentiments dont il
est lui - même l'objet . Merinval revient ; il n'est plus
temps : après une scène assez gaie , où le neveu fait
passer son oncle pour un notaire , tout s'arrange et les
jeunes gens s'épousent .
f
Nous n'avons offert que les motifs les plus saillants
de l'intrigue , dans un imbroglio où chaque scene offre
un ou deux incidents ; un extrait circonstancié serait
aussi long que la pièce . Ce genre de comédie ne doit
pas être jugé avec sévérité ; le besoin de faire naître
à chaque moment de nouvelles surprises , fait pardonner
les invraisemblances. Il n'y faut chercher ni les
développements de caractère , ni l'adresse savante d'une
intrigue soutenue. Les caractères n'y peuvent qu'être
indiqués , et les fils légers de l'intrigue brisés , renoués
et rompus tour-à- tour , excitent , satisfont à demi , et
inquietent sans cesse la curiosité , jusqu'au dénonement.
Le C. Loreaux , auteur de ce petit ouvrage ,
un très jeune homme ; il donne de véritables espérances.
Il annonce , sinon encore la connaissance du
théâtre , au moins des observations sur les effets de
la scène.
-
est
Nous devons à l'âge de l'auteur et à l'intérêt qu'il
inspire , quelques réflexions critiques. Son dialogue a
204 MERCURE DE FRANCE ,
de la rapidité , de la gaieté , de l'esprit ; mais dans
les tirades , son style est trop peu soigné ; quelquefois
même sans convenance . M.me Merinval dit à Jenny
qu'elle n'a connu de l'hymen que les tempêtes et les
écueils. Ce style n'est point celui de la comédie , il
n'est même, dans aucun genre , celui de la bonne prose.
1
Jenny Saint- Phar , qui aime Théodore , se détermine
, sans un motif suffisant , à venir épouser Merinval.
Il fallait entourer Jenny de circonstances qui la
forçassent à épouser l'oncle , quoiqu'elle aimât le neveu ;
car on pardonne aux imbroglios les invraisemblances
dans les moyens de l'intrigue , mais non pas les invraisemblances
morales.
Ce petit acte est joué fort agréablement.
Le C. Bertin est aimable et gai dans Théodore. Nous
lui observerons cependant que la vivacité qui sied au
personnage qu'il représente , ne doit pas être poussée
jusqu'à la précipitation.
Picard, qui a plus d'une ressemblance avec Molière ,
a fait ici ce qu'a fait souvent le père de la comédie ;
il s'est chargé et a tiré parti d'un rôle peu avantageux.
M.lle Delille , dont la grace ajoute un charme de plus
aux rôles les plus piquants , a su , dans le personnage
ingrat de Jenny Saint-Phar , prouver à la fois , et sá
complaisance , et les ressources de son talent . 0.
Pièce sur la Paix.
CHAQUE théâtre paye à la paix un tribut que le public
reçoit avec plus ou moins de reconnaissance ou de
faveur ; il faudrait être bien malheureux , ou bien maladroit
pour déplaire en chantant la paix et le héros qui
nous la donne.
C'est surtout au Vaudeville qu'il appartient de se
charger de la joie publique . Il vient , pour la seconde
fois , d'exprimer dans des couplets agréables , les senBRUMAIRE
AN X. 205
timents de tout bon Français. L'ouvrage a réussi , moins
cependant que le premier , soit parce qu'il est difficile
de recommencer un même sujet sans se répéter un peu ;
soit parce qu'en tout , le premier hommage paraît le
plus flatteur..
Le 27 vendémiaire , le théâtre de Picard a représenté
le Café d'une petite ville , à l'occasion de la paix . L'intrigue
a dû coûter peu d'efforts à l'auteur . Un marchand
épicier a reçu de faux avis qui lui annoncent la continuation
de la guerre. Il a fait acheter beaucoup de
denrées coloniales ; la paix détruirait l'espérance de ses
bénéfices ; mais il se rassure :
De tous les cabinets , j'ai la clef dans ma poche.
Y
Son jeune rival , au contraire , croit à la paix ; il se
moque de l'épicier et du faux avis que lui - même lui a
fait parvenir. Cela n'est point généreux. Chercher à
supplanter un rival , cela est reçu au théâtre comme
dans le monde , mais chercher à le ruiner ! …….....
*
Dans cette première partie de la pièce , où différents
personnages sortent et reviennent sans amener
aucun incident , on a distingué quelques vers bien faits :
Insensé ! crois-tu donc être encor à ces temps
Où les réformateurs , les sots , les importants ,
Changeaient , dirigeaient tout du fond d'une taverne ;
C'est le gouvernement maintenant qui gouverne.
Cependant , comme les scènes se succédaient sans ap
porter aucun changement à la situation théatrale , le
public aurait pu s'impatienter de tant de redites , lorsque
, dans le personnage d'un paysan , Picard a paru
pour annoncer la paix . Dès- lors , plus de langueur ; sa
gaieté franche et joviale s'est communiquée à la scène ,
aux acteurs , aux spectateurs .
'
Joignez à cela une ronde un peu plus que gaie , et
des danses qui , pour être sans prétention , n'en ont pas
fait moins de plaisir. Le public a para content, et
206 MERCURE DE FRANCE ,
l'auteur a dû l'être du public qui l'a demandé. C'est le
C. Aude.
On a fort applaudi et fait répéter ce couplet du Vaudeville.
Celui qui nous donne la paix ,
Comine il fit bien la guerre ! .
Sur lui déja force couplets ....
Mais il en reste à faire .
Au diable nous nous dounions ;
Il revient , nous respirons...
Il fait changer la danse.
Par lui chez nous plus de discord ;
Il marque la cadence 2
Et nous voilà d'accord.
Ce couplet appartient à une petite pièce , représentée ,
il y a quelques mois , chez le ministre de la guerre , et
que plusieurs gens d'esprit avaient composée en société
avec Picard .
ANNONCES.
O.
Nous avons annoncé, dans le N. XII , le portrait in- fol .
du général Gouvion- Saint - Cyr. Les CC. Fresinger et
Guérin , et M. Herhan , ont ajouté à leur intéressante
collection les portaits suivants :
Ferino ...... gravé par M. Herhan,in fol . 5 fr.
Gouvion-St- Cyr, par Fresinger , in-8.
par le même , in- fol . Sainte - Suzanne,-
Le même ,
me
pár le même , in-8.°) 1
?
I 50.C.
5
I 50.
La ressemblance est parfaite , et l'exécution trèssoignée.
VOYAGE à la Côte occidentale d'Afrique , fait dans les
années 1786 et 1787 , contenant la description des
moeurs , usages , lois , gouvernement et commerce des
Etats de Congo , fréquentés par les Européens , et un
précis de la traite des noirs , ainsi qu'elle avait lieu
avant la révolution française ; suivi d'un Voyage fait
au Cap de-Bonne-Espérance , contenant la description
militaire de cette Colonie , etc .; par L. de GrandBRUMAIRE
AN X. 207
3
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18
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et à Paris , chez Merlin , rue du Hurepoix. Prix ,
60 cent ,
par
C'est l'almanach de Sens , sous un autre nom . Il y a
quarante- quatre ans qu'il a commencé à être exécuté
les soins de cette estimable famille Tarbé. On l'a
toujours distingué des autres , à cause des recherches
curieuses et variées qu'on y rencontrait. Il y en a , cette
année , sur le village de Quarré- les-Tombes , ainsi
nommé , parce qu'on y voit une quantité de pierres
sépulcrales toutes disposées pour recevoir des cadavres.
Qui ne croirait que cette manufacture était
bien imaginée , et qu'elle n'a pas dû manquer ? Et
cependant une partie du magasin est restée sans débit .
L'auteur de l'almanach fait , à ce sujet , d'assez bonnes
réflexions morales , auxquelles il joint cette tirade d'un
écrivain philosophe :
"
« O tombeaux , que vous possédez dé vertus ! Vous
épouvantez les tyrans ! Vous empoisonnez d'une secrète
terreur leurs jouissances impies ! Ils fuient votre
incorruptible aspect ! ..... " ( Une demi - douzaine
d'autres phrases aussi sonores et aussi vides ) . Certes ,
c'est un aspect incorruptible , en effet , que celui d'une
tombe de pierre . Mais le Mercure de France doit avertir
les départements , surtout un département voisin comme
l'Yonne , que ces déclamations oiseuses et bouffies qui
s'appelaient de l'éloquence , il y a six ou sept ans , ne
sont plus du goût de la capitale , et que cela s'appelle ,
d'u 'un nom emprunté de l'anglais , du bombast et du nonsense.
Du reste , cet almanach est excellent.
BRUMAIRE AN X 209
DEPT
DE
1
POLITIQUE.
EXTÉRIEUR.
SUITE du Précis sur l'état de l'Europe.
La nouvelle de la paix a été reçue en France et en
Angleterre avec une égale satisfaction ; mais l'expres
sion de la joie a été différente à Londres et à Paris .
L'anglais , sombre et rêveur , s'est livré à des transports
qui tenaient du délire . Le Français , peuple enjoué , et
même frivole , disent ses détracteurs , mais au fond le
plus raisonnable des peuples , comme il en est le plus
spirituel , a montré un contentement aussi réel , mais
plus calme ; il a fait voir le beau caractère d'une nation
maîtresse d'elle - même , et souvent des autres , que
le revers ne peut abattre , et que le succès ne peut
étonner .
Cette différence s'explique chez les deux peuples ,
par la position d'où la paix les a tirés , par celle où
elle les place , et le genre d'espérances qu'elle présente
à chacun d'eux .
Les anglais n'ont jamais été pleinement rassurés sur
la prétendue impossibilité d'une descente dont la seule
entreprise , indépendamment même du succès , peut
porter un coup irrémédiable à un état posé en équilibre
sur une banque . Son habile gouvernement , qui
montre au peuple un côté de sa position , mais qui a
les fixés
yeux
sur le revers
n'ignore pas que , dans la
même entreprise où la sagesse de l'homme voit mille
chances de perte , l'audace qui n'est souvent que la prudence
du génie , découvre et saisit une chance de succès.
Jusqu'à présent la guerre , toujours maritime , toujours
hors ou loin de l'Angleterre , n'entretenait que
l'oisiveté des cafés et les spéculations de la bourse . Les
vrais anglais qui s'inquiètent peu des désastres de leurs
alliés sur le continent , jouissaient avec orgueil d'une
guerre qui avait été pour leur marine une suite de
victoires , ou pour leurs armateurs une source de richesses
; mais la menace d'une descente dans leur île ,
6. 14
210 MERCURE DE FRANCE ,
yavait transporté , en quelque sorte , le théâtre d'une
guerre continentale ; elle en avait pour eux , aux coups
de fusils près , toutes les inquiétudes et tout le poids ;
armement général , déplacement continuel d'hommes
et de subsistances , interruption de travaux , de fabriques
et d'agriculture , attente , incertitude et terreur.
L'anglais est accoutumé chez lui aux aisances de la vie .
Comme tous les peuples peu tempérants qui boivent et
fament avec excès , il n'a d'activité que pour ses intérêts
immédiatement personnels . Ce canon d'alarme , qu'il
croyait toujours entendre retentir à ses oreilles , et cette
incroyable crédulité du peuple aux nouvelles de malheurs
, et ces précautions qu'il voyait prendre avec trop
d'appareil peut - être , tourmentaient sans cesse son
inertie. Ces rassemblements sur divers points de soldats
citoyens et de citoyens soldats ; ces levées de citadins
en armes pouvaient être en 1801 , comme ils
le furent pour nous en 89 , un levier puissant entre les
mains des agitateurs.
Un gouvernement dont le commerce est l'ame et la
règle , ne fait pas toujours la guerre quand il veut , et ne
la finit pas comme il veut . Dans un pays qui reconnaît
pour principe que la volonté populaire est l'organe
de la loi , l'intérêt de chacun l'emporte souvent sur l'intérêt
général de l'état , sur sa dignité , son honneur , et
sa sureté même.
La France , au contraire , avait , avec raison , subordonné
les intérêts de ses commerçants à la dignité
de l'Etat. Puisse - t- elle les distinguer toujours ! Quoiqu'elle
ne fût pas insensible aux pertes que les particuliers
pouvaient essuyer , elle n'avait pas fait de leur
intérêt privé le régulateur de ses desseins. La paix lui
était utile , mais elle ne lui était pas encore indispensable.
Tranquille sur le continent depuis la paix de
Lunéville , elle ne craignait pas de voir les Anglais
porter, comme autrefois , à leur ceinture , les clefs de
la France . Si , dans certains temps , la terreur a pu réduire
les Français à deux onces de pain par jour , la
nécessité leur aurait fait supporter , avec patience , la
privation des piqués et des basins anglais , et , s'il avait
fallu , celle du sucre et du café , privation , après tout ,
qui n'est jamais absolue , méme avec le blocus le plus
étroit. En attendant , la France laissait son ennemi
BRUMAIRE AN X. 211

descendre à la hâte sur des grèves abandonnées pour se
rembarquer au plus vite ; et , couverte de ses armes , elle
épiait le moment de lui porter un coup décisif.
La France se félicite donc d'une paix qui fixe son
sort d'une manière si glorieuse , et qui met un terme
aux malheurs de l'humanité ; elle la reçoit avec tous
ses avantages , mais sans ivresse ,
Et comme accoutumée à de pareils présents * .
Enfin , l'anglais a vu dans la paix l'arrivée de ses flottes ,
l'activité de ses fabriques , la circulation de ses capitaux.
Le français y a vu ou a dû y voir la cessation des troubles ,
le rapprochement des coeurs , et le retour aux sentiments
de bonté , de bienveillance , disons le mot , de charité
universelle , caritas generis humani , auxquels la prospérité
dispose toujours les ames élevées et les coeurs
généreux. Ils ne seraient pas dignes d'être français ceux
qui auraient reçu la paix avec d'autres dispositions.
Mais après avoir observé l'effet de la nouvelle de la paix
sur les sentiments des deux peuples , il est plus important
et plus conforme à l'esprit de ces réflexions , de considérer
l'effet de la paix en elle -même sur les intérêts des deux
nations.
Le but constant de l'Angleterre depuis Philippe - le-
Bel , fut d'empêcher la réunion des Pays - Bas à la
France. Dans la guerre pour la succession d'Espagne ,
eile aima mieux voir un prince français régner à Madrid
, qu'un intendant français administrer à Bruxelles.
Depuis que le riche héritage de la maison de Bourgogne
avait passé aux mains de la maison d'Autriche , l'Angleterre
avait tout fait pour maintenir l'Autriche en
* Cette opinion , qu'on pourrait peut- être attribuer à la
jactance nationale , est confirmée par celle des Anglais euxincines.
Lisez ce fragment d'un discours qu'un de leurs
plus fameux politiques a prononcé récemment à Londres
devant l'élite de la nation anglaise , et au bruit des applaudissements
: «<< On dira , peut-être , la paix est glorieuse pour
<< la France et pour le premier consul . Sans doute elle l'est;
<< mais elle devait l'être. Une nation qui , pendant tant
«< d'années , au milieu des discordes civiles , a combattu
une puissante confédération , armée contre son indépen-
« dauce .... Cette nation ne devait- elle pas sortir d'une
pareille lutte , couverte de gloire et de splendeur ? ».
212 MERCURE DE FRANCE ,
possession de ces belles provinces , à l'exclusion de toute
autre puissance. Elle y trouvait deux grands avantages
: l'un , que le monarque autrichien , assez fort pour
les défendre contre la France , avait ses autres états
trop reculés de la mer pour devenir jamais lui - même
puissance maritime ou commerçante ; l'autre , qu'en cas
de rupture avec le cabinet de Versailles , elle communiquait
par Ostende avec l'Autriche qui pouvait faire
une diversion efficace . Mais l'empereur, toujours attaqué
dans les Pays- Bas , et toujours avec succès , ne pouvait
lever des hommes ni de l'argent dans le pays de l'Europe
le plus riche et le plus populeux. Sous cette domination
loimaine , le commerce lui - même ne pouvait
se livrer à son activité naturelle dans les provinces qui
en ont été le berceau . Le souverain des Pays - Bas
cherchait donc depuis 1756 , époque du grand changement
dans le système politique de la France et de
l'Autriche , à se défaire avec avantage de ces possessions
ruineuses. L'acquisition de la Pologne et la révolte
des Pays -Bas démontrèrent à la fois au cabinet
de Vienne , que pour fortifier un empire , la contiguité
des parties vaut encore mieux que leur étendue. Aussi
elle reçut avec empressement l'ouverture qui lui fut
faite d'échanger les Pays - Bas contre les états vénitiens.
Il est même permis de penser que l'intention qu'annonça
la Russie , lorsqu'elle vint au secours de l'Autriche
, de rendre Venise à son ancien gouvernement ,
fut la cause secrète des désastres qu'elle éprouva dans
cette campagne. L'Autriche craignit des victoires qui
lui enlevaient sa nouvelle conquéte , bien plus que des
revers qui la lui conservaient .
L'acquisition que la France a faite des provinces Belgiques
, ancienne mouvance féodale de la couronne , est
consolidée par le traité de paix . La France sans doute
ne permettra pas que l'industrie de ses nouveaux sujets
soit assujettie aux entraves qui en empêchaient
l'essor. Mais il serait possible que , sans déroger à sa
dignité , elle permit pour un temps des modifications
nécessaires pour opérer lentement et sans secousse
*
* Nous recevons à l'instant du C. Athénas , directeur de
la monnaie de Nantes , un mémoire où il développait , cu
l'an 4 , les avantages de la réunion des Pays-Bas , pour la
BRUMAIRE AN X. 213
le déplacement des rapports commerciaux dont le centre
était à Amsterdam , à Hambourg , à Londres même , et
dont Anvers , Ostende , Bruges , etc. , au nom de leur
position naturelle , réclameront aujourd'hui leur part.
Les Belges sont un des meilleurs peuples de l'Europe
sincères amis de la religion , même lorsqu'il s'y mêle des
pratiques minutieuses , affectionnés à leur souverain
même quand ils lui résistent , Le gouvernement français
y consolidera sa dominatión en y envoyant des agents
qui respectent sincèrement tout ce qui est, respectable
dans son principe ou dans ses effets ; il préférera les
vertus un peu turbulentes des Belges aux vices léthargiques
de leurs voisins .
L'Angleterre a obtenu Ceylan et la Trinité ; l'une ,
importante pour son commerce de l'Inde ; l'autre ,
pour celui qu'elle fait dans l'Amérique espagnole . Le
système de la France devient plus continental , celui
de l'Angleterre plus colonial et plus maritime ; différence
fondée sur la nature même de leur position . Il
faut , avant de considérer l'Angleterre dans ses nouveaux
rapports , savoir s'il ne sera rien innové pour la
possession du pays d'Hanovre , qui lui donne des relations
avec l'Allemagne ; moins utile aujourd'hui à sa
'politique depuis que la maison d'Autriche , éloignée
de nous , se meut en quelque sorte dans une autre
orbite , moins précieux àses maîtres depuis l'extinction
de la maison des Stuards. Un événement important
pour l'Angleterre , et qu'elle doit à sa rivale , est l'accession
de l'Irlande. De trois états populaires (car partout
où plusieurs font la loi , il y a un principe de
Franee en general , et surtout pour les Pays-Bas eux-mêmes.
Ce mémoire , appuyé sur des faits , et rempli d'observations
judicieuses , offre à peu près les mêmes vues que celui du
préfet de la Seine - Inférieure , dont nous avons donné l'analyse
dans le N. XXXI du Mercure . Il pense que les manufactures
des pays réunis doivent avoir les mêmes priviléges
que celles du reste de la République ; mais que pour favo
riser le commerce de la Belgique sans nuire à celui des
anciens départements , il faut conserver à ceux-ci le com-
-merce exclusif des deux Indes , dont ils ont fait tous les frais
d'établissement , et , par compensation , donuer exclusivement
aux Belges le commerce de la mer Baltique , qu'ils
firent autrefois avec tant de succès.
Pe
214 MERCURE DE FRANCE ,
popularisme ) , la couronne en a déja anéanti deux ;
le parlement impérial en est plus nombreux , mais
aussi l'influence de la couronne est plus grande , et
l'état a plus de force parce que le gouvernement a
plus d'unité.
"
"(
La Hollande était tombée depuis longtemps dans lá
foiblesse inevitable à tout état qui n'est que commercant.
Incapable de défendre les richesses qu'elle avait -
accumulées , elle était entre les grandes puissances
continentales , comme un riche bourgeois au milieu
de grands seigneurs ruines . Après les pertes qu'elle
a faites pendant la guerre et à la paix , il est plus
aisé de déclarer son indépendance que de la garantir.
Tout peuple , dit Jean - Jacques , qui , par sa position
, n'a que l'alternative entre le commerce et la
" guerre ,
est faible en lui - même ; il dépend des
hommes , il depend des événements , et il ne peut
Conserver libre qu'à force de petitesse ou de
grandeur. On ignore encore quelle sera , pour la
Hollande , la constitution de cette année mais ses
malheurs seraient sans remède , si des formes trop
démocratiques y entretenaient les divisions et les haînes
les événements récents y ont allumées . Au reste ,
à quelque forme de gouvernement qu'elle obéisse , elle
sera toujours le théâtre où lutteront de grands interêts
, et ce qu'elle peut faire de plus sage , est de
bien décider ses affections .
"
" se
que
n
'
(La suite au numéro suivant).
INTÉRIEUR.
Traité de paix avec le Portugal."
Art. I. Il y aura à l'avenir , et pour toujours , paix,
amitié et bonne intelligence entre la République française
et le royaume de Portugal . : 1310 % t
Toutes les hostilités cesseront , tant sur terre que sur
mer', à compter de l'échange des ratifications du présent
traité ; savoir , dans quinze jours pour l'Europe
et les mers qui baignent ses côtes et celles d'Afrique ,
en- deçà de l'équateur ; quarante jours après ledit échange
BRUMA PRE AN X. 215
pour les pays et mers d'Amérique et d'Afrique , au-delà
de l'équateur , et trois mois après pour les pays et mers
situés à l'ouest du Cap - Horn et à l'est du Cap - de - Bonne-
Espérance. Toutes les prises faites après chacune de ces
époques dans les parages auxquels elles s'appliquent , seront
respectivement restituées . Les prisonniers de guerre
seront rendus de part et d'autre , et les rapports politiques
entre les deux puissances seront rétablis sur le
même pied qu'avant la guerre.
II. Tous les ports et rades du Portugal en Europe ,
seront fermés de suite , et le demeureront jusqu'à la
paix entre la France et l'Angleterre , à tous les vaisseaux
anglais de guerre et de commerce ; et ces mêmes ports
et rades seront ouverts à tous les vaisseaux de guerre
et de commerce de la République française et de ses
alliés .
Quant aux ports et rades du Portugal dans les autres
parties du monde , le présent article y sera obligatoire
dans les termes fixés ci- dessus pour la cessation des hostilités
.
III. Le Portugal s'engage à ne fournir , pendant le
cours de la présente guerre , aux ennemis de la République
française et de ses alliés , aucun
secours en
troupes , vaisseaux , armés , munitions de guerre , vivres
ou argent , à quelque titre que ce soit , et sous quelque
dénomination que ce puisse être. Tout acte , engagement
ou convention antérieure qui seraient contraires
au présent article , sont révoqués et seront regardés
comme puls et non- avenus.
IV. Les limites entre les deux Guianes française et
portugaise , seront déterminées à l'avenir par la rivière
Carapanatuba qui se jette dans l'Amazone , à environ
un tiers de degré de l'équateur , latitude septentrionale,
au dessus du fort Macapa . Ces limites suivront le cours
de la rivière jusqu'à sa source , d'où elles se porteront
vers la grande chaîne des montagnes qui fait le partage
elles suivront les inflexions de cette chaîne
jusqu'au point où elle se rapproche le plus de Rio-
Branco vers le deuxième degré et un tiers nord de l'équateur.
des eaux ;
Les Indiens des deux Guianes qui , dans le cours de
la guerre , auraient été enlevés de leurs habitations ,
seront respectivement rendus.
216 MERCURE DE FRANCE

Les citoyens ou sujets des deux puissances qui se trouveront
compris dans la nouvelle détermination de limites
, pourront réciproquement se retirer dans les possessions
de leurs états respectifs . Ils auront aussi la faculté
de disposer de leurs biens , meubles et immeubles ,
et ce pendant l'espace de deux années , à compter de
l'échange des ratifications du présent traité.
V. Il sera négocié entre les deux puissances un traité
de commerce et de navigation qui fixera définitivement
les relations commerciales entre la France et le Portugal ;
en attendant , il est convenu :
1. ° Que les communications seront rétablies immédiatement
après l'échange des ratifications , et que les
agences et commissariats de commerce seront ,
de part
el d'autre , remis en possession des droits , immunités
et prérogatives dont ils jouissaient avant la guerre ;
2. Que les citoyens et sujets des deux puissances
jouiront également et respectivement dans les états de
l'une et de l'autre de tous les droits dont y jouissent ty.
ceux des nations les plus favorisées ;
3.° Que les denrées et marchandises provenant, du sol
ou des manufactures de chacun des deux états , seront
admises réciproquement sans restriction et sans pouvoir
être assujetties à aucun droit qui ne frapperait pas
également sur les denrées et marchandises analogues ,
importées par d'autres nations ;
4.° Que les draps français pourront de suite, être introduits
en Portugal , sur le pied des marchandises les
plus favorisées.
5. Qu'au surplus toutes les stipulations relatives au
commerce , insérées dans les précédents traités , et non
contraires au traité actuel , seront exécutées provisoi-
< rement jusqu'à la conclusion d'un traité de commerce
définitif.
VI. Les ratifications du présent traité de paix seront
échangées à Madrid dans le terme de vingt jours au
plus tard .
Fait double à Madrid , le 7 vendémiaire , an io de la
République française ( le 29 septembre 1801 ' ) .
Signé , LUCIEN BONAPARTE , CYPRIANO BIBEIRO
FREIRE.
BRUMAIRE AN X. 217
.
La paix entre la république française et S. M. l'empereur
de Russie , a été conclue et signée à Paris par
le C. Talleyrand , ministre des relations extérieures et
M. le comte de Marcoff. Les ratifications ont été
échangées le 19 vendémiaire . Voici ce traité :
Le premier consul de la république française , au
nom du peuple français , et S. M. l'empereur de toutes
les Russies , animés du desir de rétablir les relations
de bonne intelligence qui subsistaient entre les deux
gouvernements avant la guerre actuelle , et de mettre
un terme aux maux dont l'Europe est affligée , ont
nommé à cet effet pour leurs plénipotentiaires , savoir:
le premier consul de la république française , au nom
du peuple français , le C. Charles- Maurice Talleyrand ,
ministre des relations extérieures ; et S. M. l'empereur
de toutes les Russies , le sieur Arcadi , comte de Marcoff
, son conseiller privé actuel , et chevalier de l'ordre
de Saint- Alexandre Neuski et grand- croix de celui de
Saint-Waldimir de la première classe ; lesquels , après
la vérification et l'échange de leurs pleins -pouvoirs ,
sont convenus des articles suivants :
J. Il y aura dorénavant paix , amitié et bonne intelligence
entre la république française et S. M. l'empereur
de toutes les Russies.
II. En conséquence , il ne sera commis aucune hostilité
entre les deux états , à compter du jour de l'échange
des ratifications du présent traités et aucune
des parties contractantes ne pourra fournir aux ennemis
de l'autre , tant extérieurs qu'intérieurs , aucun
secours ou contingent , en hommes , ni en argent ,
sous quelque dénomination que ce soit .
III. Les deux parties contractantes voulant , autant
qu'il est en leur pouvoir , contribuer à la tranquillité
des gouvernements respectifs , se promettent mutuel-
Jement de ne pas souffrir qu'aucun de leurs sujets se
permette d'entretenir une correspondance quelconque ,
soit directe , soit indirecte , avec les ennemis intérieurs
du gouvernement actuel des deux états , d'y propager
des principes contraires à leurs constitutions respectives
, ou d'y fomenter des troubles ; et par une suite
218 MERCURE DE FRANCE ,
de ce concert , tout sujet de l'une des deux puissances
qui , en séjournant dans les états de l'autre , attenterait
à sa sureté , sera de suite éloigné dudit pays , et
transporté hors des frontières , sans pouvoir, en aucun
cas , se réclamer de la protection de son gouvernement.
IV. Il est convenu de s'en tenir , quant au rétablissement
des legations respectives et au cérémonial à
suivre entre les deux gouvernements , à ce qui était
d'usage avant la présente guerre.
merce ,
V. Les deux parties contractantes conviennent , en
attendant la confection d'un nouveau traité de comde
rétablir les relations commerciales entre
les deux pays , sur le pied où elles étaient avant la
guerre et tant que faire se pourra , et sauf les modifications
que le temps et les circonstances peuvent
avoir amenées , et qui ont donné lieu à de nouveaux
règlements.
"
VI. Le présent traité est déclaré commun à la république
batave.
VII. Le présent traité sera ratifié , et les ratifications
échangées dans l'espace de 50 jours , ou plus tôt si
faire se peut.
En foi de quoi , nous soussignés , en vertu de nos
pleins- pouvoirs , avons signé ledit traité , et y avons
apposé nos cachets.
Fait à Paris , le 16 vendémiaire an 10 de la république
française ( 8 octobre 1801 ).
Signés , CH. MAU. TALLEY RAND.
Le comte DE MARCOFF.
Le 25 vendémiaire , à midi , une salve de soixante
coups de canon a annoncé la signature des préliminaires
de la paix entre la République française et la sublime
Porte , annoncée la veille dans tous les spectacles.

Le premier consul de la République française , au
nom du Peuple français , et la sublime Porte-Ottomane,
voulant mettre fin à la guerre qui divise les deux Etats ,
et rétablir les anciens rapporrs qni les unissaient , ont
nommé dans cette vue pour ministres plénipotentiaires ,
savoir:
Le premier consul de la République française , au
nom du Peuple français , le C. Charles - Maurice TalleyBRUMAIRE
AN X. 219
rand , ministre des relations extérieures ; et la sublime.
Porte- Ottomane , son ci - devant Basch - Muhassébé , et
ambassadeur Esseyd - Aly- Effendy , lesquels , après avoir
échangé leurs pleins pouvoirs , sont convenus des atticles
préliminaires suivants :
Art . I. Il y aura paix et amitié entre la République
française , et la sublimé Porte - Ottomane , en conséquence
de quoi les hostilités cesseront entre les deux
puissances , à dater de l'échange des ratifications des
présents articies préliminaires , immédiatement après lequel
échange , la province entière de l'Egypte sera évacuée
par l'armée française , et restituée à la sublime
Porte-Ottomane , dont le territoire et les possessions
seront maintenus dans leur intégrité , tels qu'ils étaient
avant la guerre actuelle .
Il est entendu qu'après l'évacuation , les concessions
qui pourraient être faites en Egypte aux autres puissances ,
de la part de la sublime Porte , seront communes aux
Français.
II. La République française reconnaît la constitutution
de la République des Sept - Isles - Unies et des
pays ex- vénitiens , situés sur le continent . Elle garantit
le maintien de cette constitution . La sublime Porte-
Ottomane reconnaît et accepte à cet effet la garantie
de la République française , ainsi que celle de la Russie.
III. Il sera pris des arrangements définitifs entre la
République française et la sublime. Porte-Ottomane
relativement aux biens et effets des citoyens et sujets
respectifs , confisqués ou séquestrés pendant la guerre.
Les agents politiques et commerciaux , et les prisonniers
de guerre de tout grade , seront mis en libérté ,
immédiatement après la ratification des présents articles
préliminaires.
sont
IV. Les traités qui existaient avant la présente guerre
entre la France et la sublime Porte-Ottomane
renouvelés en entier. En conséquence de ce renouvellement
, la République française jouira , dans toute
l'étendue des états de sa hautesse , des droits de commerce
et de navigation dont elle jouissait autrefois , et
de ceux dont pourront jouir à l'avenir les nations les
plus favorisées .
Les ratifications seront échangées à Paris dans l'espace
de quatre-vingts jours. at 152
220 MERCURE DE FRANCE ,

Fait à Paris , le dix- sept vendémiaire an 10 de la
République française , ou le premier du mois gemasy-ul
ahir mil deux cent seize de l'Hégire .
Signé, CH. M. TALLEYRAND, ESSEYD-ALY- EFFENDY .
- "
Les ratifications des préliminaires de paix entre la
France et l'Angleterre , ont été échangées le 18 vendémiaire
( 10 octobre 1801 ) par le lord Hawkesbury
et le citoyen Otto . Rien n'égale les transports de joie
de toute la nation anglaise , que son enthousiasme
pour le premier consul. Le général français Lauriston ,
aide - de- camp de Bonaparte , et porteur de la nouvelle
des ratifications , a été accueilli avec la plus
grande distinction par le gouvernement et par le peuple.
Lord St. Vincent lui a dit : Qu'il s'était empressé
d'expédier sur le champ des paquebots dans
toutes les parties du monde pour faire cesser les
hostilités que le moindre retard pourrait causer la
mort de beaucoup d'hommes , et que l'Europe n'en avoit
que trop perdu dans cette longue guerre . » Le mot paix
se lit partout sur les frontispices des théâtres , sur les
voitures publiques , etc. La paix ! la paix ! ... Toutes les
bouches proclament la gloire du pacificateur du monde.
Le C. Joseph Bonaparte , conseiller d'état , est
nommé ministre plénipotentiaire de la république , au
congrès d'Amiens ( Arrêté du 18 vendémiaire an . 10) .
Suivant l'article X des préliminaires de paix avec
l'Angleterre , les prisonniers doivent être rendus , de
part et d'autre , après l'échange des ratifications du
traité définitif. Ce délai a paru trop long au gouvernement
français . Le ministre de la marine a reçu l'ordre
de renvoyer de suite en Angleterre tous les prisonniers
de guerre de cette nation . Le C. Otto obtiendra , savs
doute , la même faveur , et tous les Français pourront
célébrer ensemble la fête de la paix . O`
་ ་
9. Le C. Alexandre La Rochefoucauld est nommé ministre
plénipotentiaire de la république française près
S. A. S. l'électeur de Saxe.
Les plus importantes discussions occupent en ce
moment le conseil d'état. Un nouvel objet va lui être
soumis c'est la constitution ,de la , colonie française
BRUMAIRE AN X. 221
L
de Saint - Domingue , que Toussaint - Louverture vient
de présenter à la sanction du gouvernement . « Il est
possible , dit le journal officiel , que l'on n'adopte pas
en France plusieurs articles de cette constitution : mais
les changements que l'intérêt de la métropole pourrait
commander , seront à l'avantage du commerce , de
l'agriculture et de la prospérité de Saint-Domingue.
D
La guerre civile દી enfin cessé dans cette colonie ; la'
partie espagnole et la partie française , aujourd'hui réunies
, jouissent d'une égale tranquillité, graces aux talents
et à la bonne conduite de Toussaint - Louverture. Mais,
pour empêcher le retour de l'anarchie , pour ranimer le
goût du travail , et par lui l'amour de l'ordre , et la
pratique des vertus , des lois étaient nécessaires. Une
assemblée centrale , convoquée le 16 pluviose an 9 ,
a rédigé le projet de constitution que Toussaint envoie
à Paris , et provisoirement ordonné qu'elle serait exécutée
par toute la colonie. Tous les citoyens l'ont
accueillie avec transport.
La colonie française de Saint-Domingue , divisée en
départements , arrondissements et paroisses ; l'esclavage
aboli , la religion catholique , apostolique et romaine
, seule , publiquement professée , le divorce défendu
, la législation particulière de la colonie
confiée à une assemblée centrale qui s'assemble chaque
année pendant trois mois ; un gouverneur , nommé
pour cinq ans (à l'exception de TOUSSAINT- LOUVERTURE
, que la constitution nomme à cette place pour
le reste de sa glorieuse vie) , et qui correspond directement
avec le gouvernement de la métropole ; les
juges nommés à vie ; les poids et mesures uniformes
, etc. etc. Telles sont les principales dispositions
du projet. Nous donnerons le texte entier de la constitution
, lorsqu'elle sera définitivement adoptée.
Arrêté du 15 vendémiaire an 10.
Les consuls de la république , le conseil d'état entendu
, arrêtent ce qui suit :
Art. I. Il y aura auprès du gouvernement un conseiller
d'état chargé de toutes les affaires concernant
les cultes .
II. Ce conseiller d'état travaillera directement avec
les consuls .
222 MERCURE DE FRANCE ,
III. Ses attributions seront :
1.° De présenter les projets de lois , règlements ,
arrêtés et décisions touchant la matière des cultes ;
2. De proposer à la nomination du premier consul
les sujets propres à remplir les places de ministres des
différents cultes ;
3.º D'examiner , avant leur publication en France ,
tous les rescripts , bulles et brefs de la cour de Rome * ;
. D'entretenir toute correspondance intérieure relative
à ces objets .
4.
IV. Les ministres des relations extérieures , de l'in- -
térieur , de la police générale et du trésor public , sont
chargés , chacun en ce qui le concerne , de l'exécution
du présent arrété.
Un arrêté du lendemain nomme le C. Portalis pour
remplir les fonctions de conseiller d'état chargé des
affaires des cultes.- Un pareil choix semble justifier
toutes nos espérances , et la prompte adhésion des
évêques aux mesures qui ont été jugées nécessaires
pour rendre la paix à l'église , comme aux empires.
Les évêques continuent de donner leurs démissions .
L'évêque d'Orléans , Alex . Jarente , a écrit la lettre
suivante au premier consul , le 10 vendémiaire :
GÉNÉRAL CONSUL ,
en
Permettez que je fasse , entre vos mains , la démission
de l'évêché d'Orléans , auquel je fus nommé ,
1780 , comme coadjuteur , dont je pris possession en
188 comme évêque titulaire et que j'ai consérvé
jusqu'à la fin de 1793 , -par mon adhésion à la constitution
civile du clergé , décrétée en 1790.
"
Agréez l'hommage de mon respect et de mon entier
et sincère dévouement.
Les dix années de la révolution n'ont pas entièrement'
effacé le souvenir de tous ces grands démêlés , de ces fameuses
questions , de ces déclarations solennelles et du parlement
et du clergé , au sujet des prétentious ultramontaines , et
des libertés de l'église gallicane , si violemment attaquées
, si constamment défendues , etc. Mais tout cela
n'est plus qu'un souvenir confus , et les mots qui en parlent
semblent sortir d'un dictionnaire de Néologie ( non pas de
celui du C. Mercier) . Aussi n'ose - t -on en faire qu'un article
de note.
BRUM AIRE AN X. 223
Quarante-cinq archevêques et évêques ont envoyé au
cardinal légat la démission de leurs siéges . Cé sont les
citoyens :
-

J. B. Royer , évêque métropolitain de Paris.- H.
Grégoire , évêque de Blois.- M . J. Dufraisse , évêque
métropolitain de Bourges.-F . X. Moyse , évêque de
Saint-Claude. - Claude Lecos , évêque métropolitain
de Rennes. -Jacques - Guillaume -René - François Prudhomme
, évêque du Mans. - Dominique Lacombe ,
évêque métropolitain de Bordeaux . - J. J. Brival , évêque
de Tulles . - J . P. Saurine , évêque de Dax.—A.
Constant , évêque d'Agen . Ch. Lemasle , évêque de
Vannes . Ch. François Dorlodot , évêque de Laval.
– J. B. Blampoix , évêque de Troies . - H. Fermet
évêque métropolitain de Toulouse. Paul - Benoît
Barthe , évêque d'Auch . -J. G. Molinier , évêque de
Tarbes. - C . Debertier , évêque de Rhodes. -Jean
Danglars , évêque de Cahors. Louis Bertin , évêque ·
de Saint-Flour. -P. D. Villa , évêque de Perpignan .
-L. Belmas , évêque de Narbonne.- Maudru , évêque
de Saint - Diez.- N. Francin , évêque de Metz .- Jacques-
Joseph Schelles , évêque de Cambrai . Joseph
Morin , évêque de Sedan. Marc - Antoine Berdolet ,
évêque de Colmar .- F. Etienne , évêque d'Avignon.-
Ant . H. Wandelaincourt , évêque de Langres. -- Demandre
, évêque métropolitain de Besançon . J. B.
Volfius , évêque de Dijon . -J. B. Flavigny , évêque
de Vesoul.Jean - Claude Leblanc - Beaulieu , évêque
métropolitain de Rouen . F. Becherel , évêque de
Coutances. Eléonore - Marie Desbois , évêque d'Amiens.
Jacques -André- Simon Lefessier , évêque de
Séez.-C. R. Lamy , évêque d'Evreux . - L. Ch . Bisson
, évêque de Bayeux . - Claude -F . Primat , évêque
métropolitain de Lyon. Henry Raimond , évêque de
Grenoble. Antoine Bertaux - Dupoux , évêque de
Moulins.
-
-
-
--
-
- ' ----
Les évêques de Saint - Maixent , de Poitiers , de
Chambéry et de Clermont , ont , depuis longtemps ,
donné leur démission .
Le C. Charrier de la Roche , évêque métropolitain
de Rouen , a envoyé sa démission à Rome.
224 MERCURE DE FRANCE ,
INSTITUT NATIONAL.
Séance publique du 15 vendémiaire an 10.
On a souvent observé que l'Institut national , fonde
au milieu des orages , lorsque tous les éléments de
l'ordre social , en littérature comme en politique ,
étaient confondus , n'avait pu recevoir , sous tous les
rapports , la constitution la plus digne de ses hautes
destinées. Comme toutes les institutions naissantes ,
et surtout comme celles qui doivent durer , il l'obtiendra
du temps et même de la contradiction . Ses
membres les plus distingués sont ceux qui desirent le
plus les améliorations nécessaires à un établissement
vers lequel se fixent les regards de l'Europe savante. Les
noms des Laplace , des Bernardin-de- Saint-Pierre , des
Ducis , des Sicard , des Fourcroy , des Hauy , des Chap
tal , et beaucoup d'autres que désigne la voix publique ,
promettent alors à la France une gloire nouvelle.
Déja ils ont des droits certains à la reconnaissance
nationale . Des recherches profondes et curieuses , souvent
pénibles , les occupent tour - à- tour * ; et nous les
voyons , à chaque trimestre , enrichir de leurs découvertes
presque toutes les branches des connaissances
humaines. Les séances publiques offrent , depuis quelque
temps , plus d'intérêt et de variété. L'attention
plus profonde est aussi plus soutenue , et de nombreux
applaudissements interrompent les lectures , devenues
trop rapides et trop courtes. A l'époque de la paix
universelle , on peut prévoir que ces séances présenteront
désormais un intérêt nouveau , et un spectacle
plus imposant encore.
Il a manqué jusqu'ici aux établissements de la révolution
le principal moyen qui les perfectionne tous .
L'émulation est nécessaire aux sociétés comme aux
* En ce moment , le C. Dolomieu , écrit le préfet de Léman ,
interroge les Alpes , et songe à nous apprendre de quelles
matières le globe est composé.... Les cachots et les chaînés
n'ont point affaibli ce célèbre naturaliste . Il gravit les plus
hauts sommets avec une facilité étonnante. On sait que ce
voyage a pour but principal l'établissement des nouveaux
hospices du Mont- Cénis et du Simplon , sublimes monuments
du passage de Bonaparte et des armées françaises.
BRUMAIRE AN X. 225
individus . Une grande société , comme l'Institut national
, agit toujours , ou doit toujours agir , en présence
du monde civilisé et de tous les corps savants.
Nul doute que les étrangers qui , depuis dix ans ,
n'ont point vu la France , qui n'ont jamais vu la France
républicaine ni l'Institut national , ne viennent de
toutes parts contempler l'un et l'autre. Ils admireront
beaucoup , critiqueront quelque chose ; ils seront critiqués
, admirés à leur tour , et cette noble rivalité doit
produire en France , comme ailleurs , des réformes
ou des améliorations.
Alors , peut-être , ce respect mutuel que se doivent
les nations , et qui constitue leur premier droit des gens ,
exigera qu'on baunisse des écrits lus au public , comme
on a banni de nos fêtes nationales , des phrases injurieuses
, et trop usées d'ailleurs , qui rappellent le langage
de 1793. On célebrera la république française , sans
insulter les rois . L'insulte ne convient pas au fort , et
quand elle tombe sur le faible ou sur le malheureux
c'est le faible qui est le fort. J'ai regret de le dire : mais
il me semble que , dans le sein de l'Institut national ,
à l'époque où la France victorieuse signe avec tous
les peuples , et par conséquent avec tous les gouverne →
ments , l'acte solennel de la réconciliation
fâché d'entendre ces vers d'une ode couronnée * , où
respire cependant l'enthousiasme de la liberté :
Les tyrans ont pali sur la base incertaine
on est
Où l'orgueil éleva leur trône ensanglanté ………….
La raison et l'histoire désavouent ces tristes déclamătions
. Elles ont prolongé la guerre : la paix s'en alarme
et les doit effacer pour jamais. Au reste , il serait injuste
de juger d'après une ode , moment du délire poétique
, les sentiments et les voeux du citoyen.
Il est temps de revenir à la séance du 15 vendémiaire.
Le C. Haüy la présidait . Elle s'est ouverte par
l'annonce des nouveaux sujets de prix :
CLASSE DE LITTÉRATURE ET BEAUX - ARTS .
Prix de grammaire.
Eloge de César Chesneau DUMARSAIS.
Le prix sera une médaille d'or du poids de cinq hecto-
* Le sujet donné était lafondation de la république.
>
6 .
15
226 MERCURE DE FRANCE ,
grammes. II sera décerné dans la séance publique du 15
vendémiaire an 11. Les ouvrages ne seront reçus que
jusqu'au 1. messidor an 10 .
er
Prix d'antiquités.
La même classe avait proposé , en l'an 8 , la question
suivante :
Quelles sont les études qui forment , et les connaissances
qui caractérisent l'antiquaire ? Quels avantages
l'ordre social doit- il retirer de ces connaissances ?
L'importance du sujet a déterminé la classe à proroger
, jusqu'au 15 vendémiaire an IT , l'envoi des mémoires.
Le prix, sera une médaille d'or , du poids de
cinq hectogrammes . Il sera décerné dans la séance du
15 nivose suivant .
CLASSE DES SCIENCES MATHÉMATIQUES
ET PHYSIQUES .
Prix de chimie.
Indiquer les substances terreuses et les procédés propres
à fabriquer une poterie résistante aux passages
subits du chaud au froid , et qui soit à la portée de
tous les citoyens.
cr
Sur cette question , déja proposée en l'an 8 , la classe
n'a reçu qu'un seul mémoire , qui ne remplissait pas
le but indiqué . Elle remet la distribution du prix au
15 vendémiaire de l'an 11 ; et recommande à tous les
concurrents une attention particulière . Le prix double
est de la valeur de deux kilogrammes ( environ 6800 fr. ) .
Les ouvrages ne seront reçus que jusqu'au 1. messidor
an IO. ་ ་ Quelques nations voisines , ajoute le
programme , qui ne font pas d'aussi belle porcelaine
que nous , fabriquent des poteries communes , dont
les propriétés sont bien supérieures à celles que la
France fait elle -même. » L'Institut demande l'examen
de la composition de ces bonnes poteries , l'exposé des
terres qui concourent à les former , ou celui des mélanges
artificiels susceptibles de les remplacer ; la
manière dont on doit traiter ces terres pour leur donner
les qualités qui leur sont nécessaires ; l'art de la
cuisson , le degré de feu , la forme des fourneaux qui
BRUMAIRE AN X. 227
leur conviennent , et surtout les procédés propres à
faire des couvertes sans oxydes de métaux nuisibles .
Le C. Prony a ensuite rendu compte des observations
qu'il a faites pendant trois ans sur les perpendicules
métalliques , ou chaînes à plomb , établies au
dôme du Panthéon pour . mesurer les mouvements horizontaux
et verticaux de tout l'édifice . Il a pleinement
rassuré les amateurs de la belle architecture , et
les amis de Soufflot sur l'existence et la durée de cé
chef- d'oeuvre . Mais quelle sera sa destination définitive
? Beaucoup se proposent cette question assez problématique
; les plus sages en abandonnent la solution
au temps et à la gloire nationale.
La tâche du C. Gibelin était difficile . Il a su rendre
agréable une dissertation sur le genre de pavé , nommé
par les anciens lithostrota , et mosaïque par les modernes
. Le lithostrota était plus communément employé
que ne l'est la mosaïque : mais Paris possède depuis
peu un artiste mosaïkiste , venu d'Italie et qui va
former des élèves.
'
Le C. Hauy a fait alors la distribution des grands
prix aux élèves de peinture , de sculpture et d'architecture.
Il a lui -même embrasse et couronné les vainqueurs.
On aimait à voir ainsi rapproches la science
qui jouit de ses longs et glorieux travaux , et le talent
qui marque par de brillants succès son entrée dans la
carrière.
PEINTURE.
Sujet du Concours :
L'arrivée de l'ambassadeur d'Agamemnon à la tente
d'Achille , envoyés par ce prince pour appaiser la colère
du fils de Pélée .
Cette ambassade était composée de Phoenix , l'ami de
Jupiter ; du grand Ajax et du divin Ulysse . Ils arrivent
au quartier des Thessaliens , et trouvent Achille
qui s'amusait à jouer d'une lyre admirablement travaillée
, et dont il s'était emparé , lorsqu'il saccageait
la ville d'Eetion ; il chantait les glorieux exploits des
héros, Patrocle etait seul vis - à - vis de lui , dans un graud
silence , attendant qu'il eût cessé de chanter : Ulysse
marche le premier ; tous les ambassadeurs s'arrêtent ,
1
228 MERCURE DE FRANCE ,
par respect , à quelques pas du fils des Dieux ; Achille ,
surpris de les voir , se lève avec précipitation , sa lyre
encore entre les mains : Patrocle qui les aperçoit , en
même temps , se lève aussi ; Achille leur fait un trèsbon
accueil , et leur parle en ces termes : " Soyez les bienvenus
; certainement vous êtes mes amis , et c'est cela
" même qui me fait voir , qu'il faut qu'une extrême né-
« cessité presse les Grecs , puisqu'ils m'envoient les plus
grands personnages de l'armée , et ceux que j'aime
" le plus. "
"
"
En finissant ces mots il les fait avancer dans sa
tente , etc.
Grand Prix .
Jean-Augustin Ingres , né à Montauban , âgé de 20
ans élève du citoyen David.
1 Second Prix ..
Jules -Antoine Vauthier , né à Paris , âgé de 27 ans ,
élève du citoyen Regnault.
SCULPTURE.
Sujet du Concours :
Gracchus sortant de sa maison pour se rendre à la
place publique ; Licinia , son épouse , le visage couvert
de larmes , se jette à ses genoux sur le seuil de la
porte ; et , tenant son fils , elle cherche à l'arrêter.
Gracchus se débarrasse doucement d'entre ses bras , et
marche , dans un profond silence , environné de ses
amis. Sa femme voulant s'avancer et le suivre pour le
retenir par sa robe , tombe sur le pavé , où elle demeure
longtemps sans voix et sans sentiment , etc.
Grands Prix .
1 Joseph-Charles Marin , natif de Paris , âgé de 37
ans , élève du citoyen Clodion.
2. Dominique- Aimé Milhomme , né à Valenciennes ,
âgé de 39 ans , élève de feu Allegrain.
Second Prix.
Joseph Alvares , né à Cordoue en Andalousie , âgé
de 27 ans , pensionnaire de sa majesté le roi d'Espagne
, élève du citoyen Dejoux , membre de l'Ins
titut national.
BRUMAIRE AN X. 229
1
ARCHITECTURE.
Le sujet du Concours était :
Un forum ou place publique , dédié à la paix , et
décoré d'un arc de triomphe à la gloire des armées
françaises , et de deux palais destinés , l'un au ministre
de la guerre , l'autre à celui des relations extérieures
.
Grand Prix.
Auguste- Pierre Sainte - Marie- Famin , de Paris , âgé
de 24 ans élève du citoyen Percier.
Second Prix.
Jean-Baptiste Dédéban , de Paris , âgé de 20 ans ,
élève des citoyens Vaudoyer et Percier.
Les élèves qui ont , remporté les grands prix , seront
envoyés à l'école française des beaux arts à Rome , avec
le titre de pensionnaires du gouvernement , pour y continuer
leurs études aux frais de la république * .
Le C. Cuvier a prononcé , avec le talent qui lui est
ordinaire , l'éloge de Hilaire - François Gilbert
membre de l'Institut , professeur de l'école vétérinaire.
d'Alfort , et qui contribua de tout son zèle et de
toutes ses lumières à répandre l'instruction dans plusieurs
départements que ravageaient des épizooties. II
est mort en Espagne , où il s'occupait de procurer des
beliers au gouvernement français.
"(
On attendait un mémoire du C. Toulongeon , sur
l'esprit public. Ce mémoire n'a pu être lu dans la
séance. Il devait démontrer qu'une nation peut être
célèbre et puissante au dehors par les armes , par les
richesses , par les lumières , par l'industrie , par les
arts ; mais qu'elle ne peut être libre , c'est-à - dire ,
forte et paisible au dedans que par l'esprit public . » Malheureusement
le mot esprit public est un de ceux qui
n'ont point encore recu une définition générale et certaine.
On ne sait trop , par exemple , quel est l'esprit
* Le même jour , une députation de l'Institut , le président
à la tête , a été admise à l'audience du premier consul , et
lui a présenté ces élèves.
230 MERCURE DE FRANCE ,
public qu'exige Beccaria , lorsqu'il soutient dans son
traité des délits et des peines , que l'esprit de famille
et la morale domestique y sont essentiellement contraires.
Sans doute ce n'est pas ce que veut dire le
C. Toulongeon, par l'esprit de societé privée * , plus opposéque
l'esprit departi à l'esprit public , parce qu'il concentre
les affections dans un cercle plus étroit . Nous
regrettons que son mémoire n'ait pu être entendu . Il
aurait montré encore une fois la différence de la philosophie
et d'une certaine philosophie .
Enfin la proclamation du prix de poésie a terminé
la séance. Le sujet , comme nous l'avons dit , était la
Fondation de la republique. La piece couronnée est du
C. Masson , auteurs des Helvétiens. Elle a été lue par
le C. Legouvé . La dernière strophe a surtout excité
les applaudissements .
Vallons , refleurissez ; sillons , montez en gerbe :
Couvrez le sang de l'homme , et payez ses travaux .
Que le bronze oublié s'endorme sous les herbes.
Que l'enfer assouvi referme ses tombeaux ;
Mars , aux voûtes des cieux a suspendu ses armes.
Veuves , quittez le deuil ; vierges , parez vos charmes :
Fêtez le retour des héros .
En général , on a trouvé dans cette ode de la verve
et de l'originalité ; mais un style incorrect , et des mé-.
taphores incohérentes.
( Dans le prochain numéro nous rendrons compte
des nouvelles expériences ou découvertes que présentent
les travaux du dernier trimestre ) . A. R.
On sait que le Prytanée français est essentiellement
destiné à fournir une éducation gratuite aux enfants
des militaires tués au champ d'honneur , et des fonctionnaires
civils , morts dans l'exercice de leurs fonctions . "
Une organisation définitive manquait à ce bel établissement.
" Le ministre de l'intérieur vient d'arrêter et Bona .
parte a revêtu de son approbation , le règlement général
Voyez la notice des travaux de la classe des sciences
morales et politiques pendant le dernier trimestre de l'an 9 .
DEP
DE
BRUMAIRE AN X
"
5
du Prytanée , divisé en quatre sections , ou alleges ;
le premier à Paris , le second à Saint- Cyr , le Poisieme cen
à Saint- Germain et le quatrième à Compiegne. Le
nombre des élèves sera de deux cents dans chacun des
trois premiers colléges ; de trois cents dans celui de
Compiegne . Indépendamment de ces élèves entretenus
par le gouvernement , chaque collége pourra recevoir
cent pensionnaires. Les revenus du Prytanée se composent
1.° du produit des biens nationaux qui lui sont
affectés ; 2. ° d'une subvention extraordinaire portée sur
le budjet du ministre de l'intérieur. Le gouvernement
alloue , tant pour la nourriture que pour le vêtement
et l'instruction de chaque élève , une pension de 700 fr.
à Paris , de 650 à Saint - Cyr et à Saint -Germain , et de
450 à Compiégne. Les élèves entretenus par les parents
payeront par quart et d'avance , ou goo fr. ou 800 ,
ou 500 fr . à raison des différents colléges .
"
Dans chaque collége , il y a un directeur , un chef
de l'enseignement , et un économe ; il y a de plus ,
par division de vingt- cinq élèves , un maître de quartier
et un domestique . Toute familiarité est interdite entre
les élèves et les domestiques. La discipline est essentiellement
militaire. Le signal de tous les exercices est
donné au son du tambour. Chaque division forme une
compagnie ; chaque compagnie est composée d'un sergent
, de trois caporaux , et de vingt- un fusiliers . Les
grades seront la récompense de la bonne conduite des
élèves , et de leurs progrès dans les exercices militaires .
Ils sont exercés deux fois par décade , le quintidi et le
décadi .
La journée est ainsi distribuée à cinq heures et
demie , lever ; à six heures , étude ; à huit heures , déjeûner
; à huit heures et demie , classe jusqu'à dix heures
et demie ; à dix heures et demie , étude jusqu'à midi ; à
midi , cours de dessin , écriture jusqu'à une heure et
demie ; à une heure et demie , dîner ; récréation jusqu'à
trois heures ; à trois heures , étude ; à trois heures et
demie , classe jusqu'à cinq heures ; à cinq heures , récréation
; à cinq heures et demie , étude juqu'à sept
heures et demie ; à sept heures et demie , souper et récréation
; à huit heures trois quarts , lecture ; à neuf
heures , coucher ; à neuf heures un quart , toutes les lu
232 MERCURE DE FRANCE ,
mières seront éteintes .- Les jours de congé , étude depuis
six heures jusqu'à huit ; à huit heures , déjeûner ;
récréation jusqu'à neufheures ; à neuf heures , exercices
militaires ; à onze heures , étude ; à midi , le diner ;
immédiatement après le diner , départ pour la promenade
; en hiver , jusqu'à cinq heures ; en été , jusqu'à sept ;
en hiver , étude depuis six heures jusqu'à sept heures
et demie ; les autres exercices comme à l'ordinaire .
Pendant le dîner et le souper , il sera fait par un élève
une lecture instructive de quelques livres d'histoire , ou de
voyage. Dans les récréations , les jeux devront tendre,
à développer la force , la souplesse , la légèreté. Les
jeux sédentaires sont défendus. A la fin de chaque
année , ily aura un exercice public d'armes , et des prix
seront décernés. Il y aura aussi des prix pour la bonne
conduite et l'exactitude à remplir tous les devoirs prescrits
par le règlement.
-
Un inspecteur général sera chargé , au nom du gou→
vernement , de surveiller les établissements dépendants
du Prytanée, dans toutes les parties qui concernent l'instruction.
Il fera sa visite tous les trois mois. Cette instruction
dans les colléges de Paris , de Saint - Cyr et
de Saint- Germain , sera divisée en deux grandes sections
la première , des enfants ayant moins de douze
ans ; la seconde , des jeunes gens au dessus de cet âge.
La première section recevra une éducation commune ;
elle sera partagée en trois classes au moins , composées
chacune de vingt- cinq élèves . On apprendra , dans la
première , à lire , écrire et chiffrer , et les premiers éléiments
de la grammaire.
Dans la seconde , les quatre premières règles de l'arithmétique
, l'orthographe et les principes de la langue
latine.
Dans la troisième , les fractions , les parties les plus
élevées de l'arithmétique , les principes de la langue
latine , appliqués à l'explication des auteurs les plus
faciles.
Pour exercer la mémoire des élèves , on leur fera apprendre
des fables françaises et latines , les premiers
éléments de l'Histoire ancienne , de la Géographie et de
'Histoire naturelle , auxquels on ajoutera un recueil
d'actions de vertu et d'héroïsme , propres à inspirer
BRUMAIRE AN X 233
à la jeunesse des sentiments de patriotisme et de
morale.
a
La seconde section sera divisée entre les élèves destinés
à la carrière civile ou à la carrière militaire.
L'inspecteur général déterminera cette division d'après
la déclaration du chef de l'enseignement et des professeurs
, et le voeu manifesté par les parents.
Les élèves destinés à la carrière civile seront distribués
en quatre classes , dont deux d'humanité ; la troisième
de rhétorique , et la quatrième de philosophie.
La langue grecque et la langue latine ; la géographie
et l'histoire , particulièrement celle de France , occuperont
les deux premières classes. Dans celle de rhétorique
, on enseignera les principes généraux de l'art
oratoire , appliqués aux discours de Cicéron et de Démosthène
, aux harangues des historiens latins , aux
oraisons funèbres de Fléchier et de Bossuet , etc. Les
élèves seront exercés à la déclamation , et à des compositions
propres à former leur style et développer
leur imagination . Dans la classe de philosophie , ils
apprendront l'art de raisonner par les principes de la
dialectique , tirés de la logique de Dumarsais ou de'
Condillac , par les analyses des meilleurs ouvrages philosophiques
de l'antiquité , tels que le Traité des devoirs
de Cicéron et autres , tant anciens que modernes.
Enfin , pour donner à leur jugement une plus grande .
rectitude , ils ajouteront à ces exercices un cours de
géométrie élémentaire.
Les élèves destinés à la carrière militaire , seront
partagés , dans l'ordre de leurs progrès , en trois classes
au moins. Ils y apprendront successivement l'algèbre ,
la géométrie théorique et pratique , les trigonométries
rectiligne et sphérique , la statique , les éléments
d'astronomie , de fortification , de physique et de chimie ,
et les manoeuvres. du canon.
Les élèves des deux sections civile et militaire apprendront
en outre les langues allemande et anglaise ;
et dans le temps de récreation , ils recevront des leçons
d'armes et de danse .
Il y aura composition dans chaque classe , au moins
une fois par mois. Les élèves qui auront obtenu les deux
$
234 MERCURE DE FRANCE ,
er
premières places seront décorés . Les classes vaquerontdepuis
le 1. fructidor jusqu'au 2 vendémiaire . Dans le
courant de thermidor , il y aura des compositions générales
dans toutes les classes , et des examens publics
sur toutes les parties de l'instruction .
La distribution solennelle des prix se fera au collége
de Paris , le 27 thermidor ; à Saint -Cyr , le 28 ; à Saint-
Germain , le 29.
Il y aura une bibliothéque dans chaque établisse- .
ment elle sera essentiellement composée de livres
analogues à l'instruction. Il n'est permis à aucun élève
d'avoir entre ses mains , dans ses poches , dans son
bureau , ni ailleurs , d'autres livres que ceux qui lui
auront été donnés par l'ordre écrit du chef de l'enseignement.
Le terme des études pour tous les élèves , et de leur
résidence au collége , est fixé à 18 ans accomplis . Mais
la république ne les abandonne pas à eux-mêmes ; elle
veille à leur avancement , et leur assure des emplois
dans la carrière à laquelle ils se consacrent , administration
militaire ou civile , jurisprudence , médecine
, instruction publique.
Le règlement général du Prytanée , souffre quelques
exceptions à l'égard du collége de Compiègne. Ici l'instruction
se divise de même en deux grandes sections ;
l'une , des enfants au dessous de 12 ans ; l'autre , des
jeunes gens au dessus de cet âge. Mais ces jeunes gens
sont ceux qui se destinent , ou à la marine , ou à
l'exercice des arts mécaniques . Leur éducation devait
nécessairement se modifier d'après ces différentes destinations
. Ainsi ils seront accoutumés à se servir euxmêmes.
Il n'y aura , dans le collége , que les domestiques
nécessaires au service de la cuisine , et deux
hommes de peine . - Du reste , ils sauront également
lire , écrire et compter ; ils apprendront la géographie ,
la grammaire française , et le dessin sous les rapports
de la marine , ou des arts et métiers . Les élèves destinés
aux arts mécaniques seront mis à 14 ans en apprentissage
, chez des maîtres particuliers d'une habileté et
d'une probité reconnues. Ils seront toujours considérés
comme élèves du college pendant toute la durée de
leur apprentissage qui n'excédera pas trois années.
BRUMAIRE AN X. 235
Alors ils pourront être placés , soit dans les manufactures
nationales , soit dans les ateliers de terre et de
mer de la république ..
› Les élèves destinés à la marine , apprendront en
outre l'uranographie , la composition des cartes marines
, la géométrie , l'algèbre et les éléments d'astronomie
. Ils devront sortir du collège à 15 ans . Le ministre
de la marine les emploiera selon les connaissances
dont ils auront fait preuve . Chaque année , il sera fait ,
comme dans les autres colléges , un examen de tous
les élèves , en présence de l'inspecteur général . La
distribution solennelle des prix se fera le 1er fructidor.
On a dû remarquer combien de rapprochements
heureux l'organisation du Prytanée présentait avec les
anciennes méthodes de l'éducation publique. Elle offre
même des améliorations importantes. Nous aurons occasion
de revenir sur ce règlement , auquel on peut
desirer quelque chose. Prima officia debentur diis immortalibus
, secunda patriæ , tertia parentibus ....
Le Prytanée Français a rouvert ses classes , le 6 vendémiaire
. Le citoyen Chambry , chef de l'enseignement ,
a rappelé à cette nombreuse jeunesse ses premiers devoirs
; la subordination à ses maîtres et l'application
au travail . Il leur a dignement présenté la gloire de leurs
pères , comme le but et le motif de leurs efforts . Gloria
majorum lumen est posteris , a dit Saluste , et cette belle
maxime convient particulièrement à cette touchante réunion
d'enfants , qui tous pleurent un père mort pour la
patrie , et disent tour - à -tour à l'orphelin qu'elle adopte :
1
Viens , tu partageras nos plaisirs ; nous , ta peine *.
Peut-être le C.Chambry aurait pu répandre des émotions
plus douces dans son discours . A la vue d'une pareille
assemblée , l'orateur auquel la bénédiction des drapeaux
* Ce vers est tiré d'une pièce dramatique , qui en renferme
un grand nombre d'excellents , composée par le
C. Crouzet , membre associé de l'Institut national , et directeur
du collége de Saint- Cyr. Elle fut récitéc , au milieu
des applaudissements , par les élèves de ce collége , à la dernière
distribution des prix , le 27 thermidor.
236 MERCURE DE FRANCE ,
*
du régiment de Catinat inspirait de si beaux mouve
ments , ou même le bon et judicieux Rollin , auraient
développé des idées plus consolantes , plus faites pour le
coeur de l'enfant , et surtout de l'enfant orphelin . On
ne peut se dissimuler que la plupart de nos discours
d'ouverture et de clôture , éloges historiques et littéraires
, notices biographiques , etc. , manquent , sous
quelques rapports , de chaleur et de vie ; ils ne laissent
point ces longs souvenirs , qui s'impriment de bonne
heure dans l'imagination , que la douleur chérit au milieu
de ses larmes , et qui nourrissent pour toute la vie
l'émulation des vertus .
-
Les travaux relatifs au nouvel emplacement de la
Bibliothèque nationale vont commencer. - L'école de
peinture , sculpture et architecture sera transférée au
collége Mazarin qui prendra le nom de Palais des
Beaux-arts .- La Sorbonne recevra les gens de lettres ,
et ceux des artistes qui n'auront pu être placés dans
le collége Mazarin . L'école centrale des Quatre- Nations
sera transférée au collège du Plessis . ( Arrêté du 19
vendémiaire) .
Ia
Le nouveau système des poids et mesures , que
France a eu la gloire d'inventer , et qui s'établit si
lentement chez elle , se propage au dehors , et peutêtre
il accomplira la destinée qui lui fut promise . La république
helvétique vient de l'adopter , sauf quelques
modifications qu'exigeait un langage différent. Du reste,
ce sont les mêmes bases que les notres ; toutes les divisions
des poids et mesures sont décimales ; elles seront
uniformes pour toute l'Helvétie. La palme , ou décimètre
( la quatre cent millionieme partie du méridien
terrestre ) , constitue l'unité principale pour toutes
les mesures de longueur ** ; la palme quarrée , pour les
mesures de superficie ; la palme cube , pour
de capacité et de solidité ; et pour les poids enfin , le
poids de la quantité d'eau pure , de la plus grande
densité , contenue dans la palme cube , donne , sous le
nom de livre ou de kilogramme , l'unité principale .
* Masillon. Petit carême.
les mesures
** En France , cette unité fondamentale est le mètre , qui
vaut dix palmes , ou dix décimètres.
f
BRUMAIRE AN X. 237
-
Le préfet des Deux Sèvres , le C. Dupin , ne
néglige aucun moyen de faire oublier à son département
les malheurs généraux de la révolution , et les
maux plus cruels de la guerre civile .
Tout n'est pas réparé : mais du moins ces belles et tristes
contrées ont recouvré la consolation et l'espérance.
Le 1.er vendémiaire a été célébré à Niort au bruit de
la musique militaire et de l'artillerie , aux acclamations
des citoyens , et au milieu des jeux , des courses et des
danses champêtres. Le préfet a su donner à cette fête
un nouvel intérêt par la distribution solennelle de plusieurs
prix , dont le but est d'encourager les travaux
agricoles , l'étude des belles lettres , et d'honorer les
vertus civiques. Le fait suivant a mérité ce dernier prix
au C. LALANCE , lieutenant de gendarmerie nationale
de Parthenay :
"
3
Ce brave militaire revenait de Bressuire ( le 28
prairial an 8 ) avec le C. Bontems , son brigadier,
Parvenus dans les bois d'Amaillon ... ils sont assaillis
de coups de fusils , et le cheval du brigadier tombe
mort. Six brigands s'élancent , armés de baïonnettes ,
sur le brigadier renversé : Fuyez , dit-il , mon lieutenant
; une victime doit leur suffire. Lalance répond :
Non mon enfant , je ne vous abandonne point : je
vous couvrirai de mon corps : je périrai ou je vous
sauverai. En vain les brigands font de nouvelles décharges
, et veulent couper la retraite au lieutenant.
Toujours au petit pas de son cheval , et ses pistolets
à la main , il fait marcher le brigadier devant lui
détourne tous les coups , et arrive sain et sauf à l'extrémité
du bois avec celui qu'il appelait son enfant.
et dont il est devenu le second père.
20
Le C. Dupin vient de proposer , pour sujet d'un nouveau
prix de poésie , la navigation de la Seine Niortaise.
Ce prix sera une médaille d'or. Le concours restera ouvert
jusqu'au 1.er fructidor an 10 ; les citoyens seuls
du département des Deux- Sèvres y sont admis. Une
société libre des sciences et arts a été formée à Niort , et
installée par le préfet , le 9 vendémiaire.
* Nous donnerons la statistique de ce département dans les
muméros prochains.
238 MERCURE DE FRANCE ,
Le journal officiel du département des Deux- Sèvres
est encore un des moyens les plus utiles pour répandre
l'instruction , surtout dans les campagnes.
Cette feuille paraît , depuis un an , tous les cinq jours .
Les consuls ont pris dernièrement un arrêté qui contribuera
puissamment à répandre par toute la France
l'amour et l'étude des beaux - arts . Le Muséum présente
sans contredit la plus riche collection de tableaux et
de statues antiques qu'il y ait en Europe . On y compte
1390 tableaux des écoles étrangères ; 270 de l'ancienne
école française , et plus de 1000 de l'école moderne. Il
possède 20,000 dessins de différentes écoles ; 4000
planches gravées , et 30,000 estampes. Il présente 150
statues antiques , et les objets les plus précieux en
vases étrusques , tables de porphyre , etc. Paris doit
toujours se réserver les principaux chef- d'oeuvres dans
tous les genres ; mais il a paru aussi juste qu'utile de
faire participer les départements à ces immenses richesses
. Une commission sera donc chargée de former
quinze collections de tableaux , pour les villes de
Lyon , Bordeaux , Strasbourg , Bruxelles , Marseille ,
Rouen , Nantes , Dijon , Toulouse , Genève , Caen ,
Lille , Mayence , Rennes , Nancy. Ces tableaux seront
pris dans le Muséum du Louvre et dans celui de Versailles
, où plus de 1000 sont actuellement déposés.
Dans les statistiques de leurs départements , les préfets
se plaignent de ce que la méthode des jachères ,
introduite par l'ignorance ou le préjugé , se maintient
par la routine dans la plupart des campagnes. La société
d'agriculture de la Seine avait proposé pour l'an 9 ,
et propose de nouveau pour l'an ro la question suivante :
Quelle est la meilleure manière d'alterner les récoltes , a
l'usage du plus grand nombre des cultivateurs , à l'effet
de diminuer , autant qu'il est possible les juchères , suivant
les différentes natures des terres ? Le prix sera de
la valeur de 1000 fr.
Elle propose
un second prix de 1500 fr. , sur les
engrais. Elle demande , 1. ° Comment
les engrais agissent
BRUMAIRE AN X. 239
en général ? 2. ° Quels sont les divers engrais , suivant les
différentes terres et les différentes natures de racines et
de plantes ? 3.º Quelles sont leurs qualités relatives dans
ces divers cas? 4. ° Quelles peuvent être les différentes
préparations de ces engrais ? 5. ° Quelles sont les meilleures
manières de les appliquer ?
Ces deux prix seront décernés , le 30 fructidor an 10.
Les mémoires doivent être adressés , francs de port ,
au secrétaire de la société , avant le 30 messidor.
CITOYENS ,
Cirey , 22 vendémiaire ,
Dans votre 32. N. ° , vous annoncez de nouvelles
lettres sur le Portugal , publiées par le C. Ranque , médecin
, avec des' observations sur le voyage du duc, du
Châtelet en Portugal ; je n'ai pas lu ces lettres , publiées
par le C. Ranque : mais je m'étonne qu'il attribue
aussi au feu duc du Châtelet , le voyage qui a paru
sous son nom .
Jamais M. du Châtelet n'a été en Portugal , jamais
il n'a écrit sur le Portugal ; j'en ai averti le C. Buisson ,
imprimeur ; et il m'avait assuré qu'il changerait l'énoncé
de ce voyage , dès sa première édition.
J'en ai prévenu le public dans différents journaux ;
on a relevé dernièrement , dans une feuille périodique ,
l'erreur qu'avait commise le C. Bourgoing , en supposant
que M. du Châtelet avait été de Londres en Portugal
, en 1777. A cette époque , M. du Châtelet était
en France , et il y avait longtemps qu'il avait terminé
son ambassade .
Le respect que le public est accoutumé à rendre à
sa mémoire , ne doit donc rien ajouter à la confiance
qu'il pourrait prendre dans l'exactitude des détails contenus
dans cet ouvrage . Je me fais un devoir de désavouer
encore une fois cet écrit , et je vous prie de vouloir
bien insérer cette déclaration dans votre plus prochain
numéro .
C. A. DAM A S.
Le C. Lebon a prouvé par plusieurs expériences l'u
tilité des thermolampes dont nous avons parlé dans le
240 MERCURE DE FRANCE ,
N.° XXX du Mercure . Ces nouveaux poèles donnent tout
ce qu'il a promis , une chaleur douce , une lumière brillante,
et avec beaucoup moins de frais que n'en demande
toute autre manière de chauffer et d'éclairer. Le gaz
inflammable a d'abord répandu une odeur désagréable ;
mais sans doute le C. Lebon corrigera cet inconvénient.
Une quatrième expérience aura lieu le 13 brumaire. Le
prix du billet d'entrée est de 3 francs . On les distribue
chez Pougens , quai Voltaire , N.º 10 .
Erratum. D'après une lettre que nous venons de
recevoir , nous nous empressons de rectifier une erreur
qui s'est glissée dans le numéro XXVIII du Mercure ,
page 298 , au sujet de la cavalerie des Turcs . Ce n'est
point la cavalerie du grand seigneur qui est un peu
mieux équipée que les autres divisions ; mais bien la
cavalerie turckmène.

Cette cavalerie est le contingent fourni par le prince
de Turckménie , qui réside à Yosgat , petite ville à
12 myriamètres à l'est d'Angora , et capitale de ses
états héréditaires , dont il reçoit l'investiture du grand
seigneur.
Ce bey gouverne par lui - même . Ses sujets vivent
sous un régime moins arbitraire et moins dur que celui
qui pèse sur les autres provinces de l'empire ottoman ,
dont les gouverneurs éphémères ne songent qu'à pilier
et s'enrichir .
Dans le n.º XXXII , page 125 , ligne 5 , après ces
mots et la troisième édition , lisez , parut dans les
six premiers mois ; idem , ligne 8 , au lieu de assez
grande réputation , lisez , grande réputation .
5
cent
( N. ° XXXIV, ) 16 Brumaire An 10
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE .
LE 18 BRUMAIRE.
ODE *.
La République étonnée ,
Après tant de maux soufferts
Voyait sa septième année
S'écouler dans les revers ;
Elle trembla pour sa gloire :
'
Des bords de Seine et dé Loire
Un cri d'allarme est jeté ;
Par l'écho , de rive en rive ,
Jusqu'à la mer attentive
Il est bientôt répété.
Quel Dieu pourra sur les ondes
Le porter vers ce Héros ,
Vengeur des plaines fécondes ,
Qui du Nil boivent les eaux ?
DEPT
* Le ministre de l'intérieur a demandé cette ode à l'auteur
, pour être mise en musique et chantée à la fête du
18 brumaire .
6. 16
242 MERCURE
DE FRANCE ,
Ou dans quel miroir magique ,
Sur les sables de l'Afrique ,
Le Ciel lui fera-t- il voir
Tous les voeux de sa Patrie ,
Qui place dans son génie
Un dernier , mais sûr espoir ?
Prépare-toi , nef agile ,
A fendre les vastes mers ;
Porte dans ton sein fragile
Les destins de l'Univers :
Suivi d'une noble élite ,
Le Héros s'y précipite ;
Et, fière d'un tel appui ,
La fortune de la France.
Vient sur la poupe en silence
S'asseoir à côté de lui..
Courbe- toi , vague écumeuse ;
Flots , laissez -vous entr'ouvrir ,
Fuyez , vents , troupe orageuse ,
Souffle , propice zéphir ;
Nuit , pour éclairer sa route ,
Fais sur la céleste voûte
Briller des astres amis ;
Qu'un favorable nuage ,
Le jour , cache son sillage ,
A tous les yeux ennemis.
Mais je vois ton arc immense
S'ouvrir pour le protéger :
Heureux golfe de Provence ,
Il descend , tout va changer ;
Déja la France respire ;
Un instant détruit l'empirė
De l'audace et des forfaits ;
BRUMAIRE AN X. 243
Un jour fixe la victoire ;
Un an nous rend notre gloire ;
Deux ans nous donnent la Paix.
Paix , divinité chérie ,
Mère des heureux travaux ,
Que ta féconde industrie
Vienne effacer tous nos maux ;
Le Géant , fils de la Terre ,
Touchait le sein de sa mère
Et se relevait plus fort.
Tel ce peuple magnanime
Sort de sa lutte sublime
Vainqueur des Rois et du sort.
Par le C. CARION DE NISAS , membre du Tribunat:
A SOPHIE ***.
Le doux madrigal vous endort ,
Vous souriez aux épigrammes .
Vous persiЯlez très-bien les femmes ;
Quant aux hommes , c'est pis encor :
Vous osez transir à leurs flames ,
Et ceux que vous damnez .... ont. tort.
Puisque vous le voulez , madame ,
Votre ceil malin est sans esprit ;
Votre voix touchante est sans ame ;
Votre pied mignon , trop petit .
Ce souris si fin , il grimace .
Ce bras charmant dont je suis fou ,
Sans doute j'ai rêvé sa grâce.
Sur les lys de ce joli cou
Jetez vîte une triple gaze :
Pour si peu le desir s'embrase !
244 MERCURE DE FRANCE ,
Un rien nous mène , on ne sait où.
Lorsqu'aux salons de l'harmonie ,
Sur un parquet qui semble fuir ,
En bonds égaux , vive et jolie ,
Tu voltiges , léger zéphir ;
Tour-à- tour j'aime à voir pâlir
Dix valseuses de jalousie ,
Rougir dix valseurs de plaisir.
Alors , de myrtes couronnée ,
Les bras en guirlande arrondis ,
La robe aux vents abandonnée ,
Le sein nu , belle d'un souris :
Le bal a proclamé sa reine ;
Que de soupirs ! L'encens des coeurs
Vers leur ainable souveraine
S'élève , avec l'encens des fleurs .
Mais qu'importe ? fuyez la danse
Vous y figurez mal , d'honneur.
Vingt fois , vous rompez la cadence ;
Et vous valsez , à faire peur.
Vous aimable ! aveugle qui loue
Ces lèvres , où la cruauté
Sur un lit de roses se joue
Près de la douce volupté ;
Ce front paisible , où l'indulgence
Combat malgré toi la fierté ;
Ce port facile , où l'élégance
Le dispute à la majesté.
Ah ! vous avez raison , cruelle :
Mille défauts , pas' un attrait !
L'esquisse est courte , mais fidelle ;
Et vous voilà bien , d'un seul trait .
Mais achevons la miniature.
Chez vous , dit- on , ( comme on médit ! )
L'esprit ressemble à la figure ,"
BRUMAIRE AN X.
245
Et le coeur ressemble à l'esprit .…
Dans un cercle où la gaité s'arme ,
En circulant , d'un trait joyeux ,
Votre babil ingénieux
,
Déraisonne quand il nous charme
Et nous séduit .... ne pouvant mieux .
Vous écrivez comme Corine ,
Mais..... je n'ai pas un mot de vous ;
Hé bien , l'encre , à mes yeux jaloux ,
Sied mal à la main féminine.
Qui n'écrit pas un billet- doux.
Pour votre humeur , quelle inconstance !
Moins perfide est le flot mouvant
Qui sur sa rive se balance ,
S'enfile et retombe , au moindre vent.
Oui , vous êtes capricieuse ,
Folle , coquette , impérieuse ,
Vous.... On t'adore cépendant.
De vingt rivaux l'essaim galant
Autour de toi se presse et roule ,
Comme ces papillons errants ,
Autour de la rose des champs
Qui brille seule dans la foule ,
Parmi les filles du printemps .
Hélas ! insecte un jour rebelie ,
Ton éclat ne m'a point tenté :
Vois fléchir mon orgueil dompté ;
Les défauts même d'une belle
Servent d'ombres à sa beauté.
N'abuse point de la victoire !
Le vaincu peut plaire au vainqueur :
La Beauté donne le bonheur,
Le Poète donne la gloire.
DEGUERLE
246 MERCURE DE FRANCE ,
A un vieillard dégoûté qui citait souvent les
vers de SIDNEY .
SIDNEY pouvait haïr la vie ;
Il n'avait point assez vécu
Pour s'appuyer sur la vertu .
Par un long exercice elle est mieux affermie .
Ce n'est pas au printemps qu'on la voit embellie
Des immortelles fleurs qu'elle seule produit ,
Et qui même ont le don de survivre à leur fruit.
Mais vous chez qui le ciel vous prêtant à la terre ,
Ménagea par un art qu'il néglige aujourd'hui
Une secrète voie entre votre ame et lui ;
Mais vous dont la raison solide , aimable et claire ,
Indulgente envers tous , envers vous seul austère ,
Vous défend de l'orgueil autant que de l'erreur
Et ne cesse pas plus d'instruire que de plaire :
L'avenir ne vous peut offrir que le bonheur !
Et l'homme qui s'avance ainsi dans sa carrière
A droit d'en mesurer le reste sans terreur .
S.
2
ENIGM E.
A la ville , ainsi qu'en province ,
Je suis sur un bon pied , mais sur un corps fort mince ,
Robuste cependant , et même faite au tour ,
Mobile sans changer de place ;
Jadis , en faisant volte face ,
Je servais maints barbons à la ville , à la cour ,
Et maintenant je sers la jeunesse et l'Amour.
BRUM AIRE AN X. 247
Sans cesse je me multiplie ;
Au bal , au conseil , au sénat ,
A la toilette de Julie ,
Je reçois un nouvel éclat.
Embarrassé de tant de rôles ,
Lecteur , tu me cherches bien loin "
Quand tu pourrais , peut-être , avec un peu de soin ,
Me rencontrer sur tes épaules .
LOGO GRIPHE.
Tendre ou malin je parle , et qui me voit m'entend .
Je trompe quelquefois , mais je trompe gaîment.
Aux amants je sers d'interprète .
Je suis une monnaie assez en cours chez eux.
La prude en est avare au lieu
2 que la coquette
En fait des charités à plus d'un malheureux
.
Ce fut peut - être à moi que Vénus dût la pomme.
Mais , lecteur , en détail , si tu veux me saisir ,
Ma première partie est une faible somme ,
Et ma seconde un vrai plaisir.
{
CHARADE.
Ma première moitié vous dira la seconde ,
Et mon tout vous fera penser à bien du monde.
Mots de l'Enigme , du Logogriphe et de la
Charade insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'énigme est chapeau.
Le mot de la charade est encens .
Le mot du logogriphe est desir , où l'on trouve sire ,
ride , ris , etc.
>
248 MERCURE
DE
FRANCE
,
Du Divorce , considéré au XIX.me siècle relativement
à l'état domestique et à l'état
public de société ; par L. G. A. B .... , 'auteur
de plusieurs écrits politiques. A Paris , chez
Leclere , imprimeur- libraire , quai des Augustins
, n.º 39.
LORSQUE , dans une époque du monde qui
eut plus d'un rapport avec celle où nous vivons ,
le vainqueur d'Actium donna la paix à toutes les
nations soumises , il voulut aussi réformer les
moeurs des Romains , dont les guerres civiles
avaient achevé la corruption . Les historiens ont
observé que cet ouvrage lui coûta plus que la
conquête de l'Univers ; car les peuples triomphent
plus difficilement de leurs vices que des armées
étrangères. Cependant la difficulté de l'entreprise
ne rebuta point Auguste. , I! y travailla constamment.
La fortune l'avait fait maître de l'empire ;
mais la sagesse de son gouvernement prouvā
qu'il était devenu digne de sa fortune , et c'est
alors qu'il mérita les éloges de ses contempo
rains et ceux de la postérité . Il sentit que pour
réparer les désordres de l'état , un législateur habile
devait premièrement corriger ceux qui s'étaient
introduits dans les familles. En effet , l'expérience
de tous les siècles nous apprend que de la bonne
ou mauvaise constitution de la famille dépend
tôt ou tard celle de l'état. Horace entrait donc
dans la pensée du législateur lui - même , et s'associait
en quelque sorte à son ouvrage , quand ,
pour disposer les Romains aux réformes projetées ,
BRUMAIRE AN X 249
il disait en beaux vers : « Ce siécle criminel a
souillé d'abord le saint noeud des mariages
l'honneur de nos maisons et la naissance des
citoyens. C'est de cette source empoisonnée
que tant de maux se répandirent sur notre
patrie. »
Facunda culpæ secula nuptias
Primùm inquinavere , et genus , et domos ;
Hoc fonte derivata clades
In patriam populumquefluxit.
On voit , par tous les monuments du siècle d'Auguste
, qu'il n'oublia rien pour rétablir la sainteté
de l'union conjugale et les moeurs domestiques ,
premier fondement de l'ordre public . Mais comme
• il craignait toujours que Rome , en se ressouvenant
des décrets du triumvir , n'eût moins de
respect pour ceux de l'empereur , il eut le courage
de condamner , à la face du monde entier , toute
sa conduite passée ; il abolit tous les actes du
triumvirat en avouant leur iniquité . On ne peut
trop louer un mouvement aussi magnanime. C'est
en flétrissant lui -même les crimes d'Octave qu'il
fit honorer à jamais le nom d'Auguste.
› Ce prince , entouré des philosophes de son
temps , n'était pas sans doute crédule et superstitieux.
Cependant il eut soin d'appeler au secours
de ses lois nouvelles , toute l'autorité de la religion ,
Il convoqua le peuple autour de ses antiques autels
longtemps profanés ; il fit porter , avec pompe, dans
les fêtes publiques , les ordonnances de Numa,dont il
voulait rappeler la sagesse , il choisit dans les livres
des Sibylles quelques décrets favorables à ses desseins
; et , s'honorant d'assister , comme grand pontife
, à la célébration des jeux séculaires , il vint dans
250 MERCURE DE FRANCE ,
le temple , au commencement d'un nouveau
siécle , offrir des sacrifices expiatoires pour obtenir
la grace du siécle passé. Il fit concourir enfin
à la réforme d'un grand peuple les droits de la
victoire , les charmes de la paix , l'image récente
des maux soufferts , les promesses de l'avenir ,
l'antiquité des traditions , la voix des Dieux du
Capitole , et surtout la lyre d'Horace et de Virgile
qui devait lui donner l'immortalitě * .
L'empire français éprouva les mêmes convulsions
. que l'empire romain. Il commence à reposer
aussi sous le génie d'un héros pacificateur.
Nous avons mieux qu'Auguste et qu'Agrippa ;
mais il n'est plus d'Horace et de Virgile , dont les
vers persuadent au coeur ce que les lois ordonnent
à la raison . Le temps n'a pas repris encore sa
puissance ; on ne se lasse point d'insulter les traditions
salutaires , et l'orgueilleux fanatisme qui ,
depuis dix ans , nous fit tant de maux , se révolte
de toutes parts contre la sagesse qui veut enfin
replacer la morale sur les vieux appuis qui lui
furent ôtés si imprudemment. Ainsi , grace aux
* On a souvent blâmé ces deux grands poètes des éloges qu'ils
ont donnés à Auguste . Mais qu'on songe aux horreurs qui
avaient précédé son règue , et qu'on juge si tous deux avaient
tort de vanter le gouvernement , paisible , juste et modéré
d'un prince qui était leur ami : certains sophistes , qui ont
accusé de flatterie Horace et Virgile , ont voulu justifier
Sénèque d'avoir fait l'apologie d'un parricide . Ainsi des
geus qui se sont mis à genoux devant la divinité de Robespierre
et de Marat , osent accuser Racine et Boileau
d'avoir loué Louis XIV , quoique leurs louanges aient été
confirmées plus d'une fois par l'histoire et par l'expérience .
Quand il s'agit de flatterie , les poètes ne sont pas sans doute
exempts de reproche ; mais , dans ce genre , les philosophes
ont donné les plus nombreux exemples de bassesse .
BRUMAIRE AN X. 251
armes de nos guerriers , nous pouvons déja chanter
avec ce même Horace , cité plus haut , et les champs
rendus à l'agriculture , et les mers rouvertes à nos
vaisseaux .
Tutus bos etenim rura perambulat ;
Nutrit rura Ceres , almaque faustitas ;
Pacatum volitant per mare navitæ , etc.
Les troupeaux rassurés broutent l'herbe sauvage ,
Le laboureur content cultive ses guérets ;
Le voyageur est libre , et , sans peur du pillage ,
Traverse les forêts * .
Mais nous n'ajouterions point , comme le poète
latin , que les moeurs et les lois ont fait disparaître
les scandales domestiques qui déshonoraient
les familles , et qu'on vante aujourd'hui
la fidélité des épouses en remarquant la
ressemblance des fils avec leurs pères .
Nullis polluitur casta domus stupris ,
Mos et lex maculosum edomuit nefas.
Laudantur simili prole puerperæ , etc.
Quel est le moyen de nous rendre aussi nos
institutions , morales ? Le premier art du législateur
ne doit- il pas être , avant tout , de bien constituer
la société domestique , qui est la base de
la société civile ? Mais quels sont les principes
constitutifs de cette première société ?
me
Telles sont les questions développées et résolues
par l'auteur du Divorce considéré dans le 19.
siécle ; il n'en est point de plus importantes et
* Imitation de J. B. Rousseau , qui , dans son ode au roi
de Pologne , s'est approprié très - heureusement plusieurs
traits de la même ode d'Horace .
1
252 MERCURE DE FRANCE ,
de plus dignes d'occuper les hommes d'état qui
dans ce moment , discutent les articles du nouveau
code civil préparé pour la France.
Mais pour mieux envisager ce sujet , le C. Bonald
embrasse tous les rapports du système social.
On n'avait point vu paraître , depuis longtemps ,
un esprit de cette force et de cette étendue. Ses
principes appartiennent à la plus haute philosophie
, sa logique est pressante ; et , dans ses derniers
chapitres , son éloquence est victorieuse . Il
combat à la fois le divorce par les raisonnements
les plus vigoureux , et par les plus nobles mouvements
de l'ame . Ne semble-t-il pas que dans
toutes les circonstances graves , des talents de
tous les genres soient suscités à dessein au milieu
de nous ? On discute la plus grande question de
l'ordre public , et tout-à- coup paraît pour la résoudre
un homme jusqu'alors ignoré . Il prouve
que ce qu'on croyait approfondi n'est pas encore
aperçu ; et , dès son début , il se place au premier
rang de nos écrivains .
Les lecteurs devinent d'avance que les théories
de ce livre ne ressemblent point à celles qu'on
proclame depuis trop longtemps. Le C. Bonald
trouve les vrais fondements de la société où les
philosophes ont perdu l'habitude de les chercher.
"f
#
" Comment , dit-il dans sa préface , traiter du di-
" vorce , qui désunit le père , la mère , l'enfant , sans
parler de la société qui les réunit ? Comment traiter
de l'état domestique de société ou de la famille , sans
considérer l'état public ou politique , qui intervient
" à sa formation pour en garantir la stabilité , et en
assurer les effets . Mais la raison du pouvoir domes◄
tique qui réunit les hommes dans la famille , la "
BRUMAIRE AN X. 253
1
すて
"
τι
"
ес
raison du pouvoir public , qui réunit les familles en
corps d'état , ne se trouve , au fond , ni dans l'homme ,
ni dans la familie ; car l'homme est par lui -même
indépendant de tout autre homme , et la famille
de toute autre famille. Il faut remonter au pouvoir
suprême et universel , qui s'étend sur tous les êtres ;
je veux dire , à la connaissance d'un être supérieur à
l'homme , et préexistant à la société humaine , donț
« la volonté conservatrice des êtres créés se manifeste
dans un ordre déterminé de rapports , lesquels , exprimés
par des lois , constituent le pouvoir humain ,
" et , par conséquent , la société ; pouvoir universel de
Dieu sur les hommes , devoirs des hommes envers
Dien , qui expliquent l'inexplicable pouvoir de
l'homme sur l'homme , et les devoirs qui en décou
lent ; pouvoir divin , dont la connaissance et le culte
« sont l'objet de la religion ou de la société qui unit , -
du mot religare , parce qu'elle est le lien et la raison
des autres sociétés .
રા
"
"
+
་་
K
ן כ
Ainsi donc la société religieuse commence avec
la société domestique , dont les progrès forment
la société civile , et le même principe se retrouve
dans toutes les trois. La confusion naît dès que
les hommes ne font que substituer des rapports
de leur invention aux rapports que le créateur,
père du genre humain , établit entre les êtres.
a
" Cette force infinie , ajoute l'auteur , qui entraîne
l'homme et ses systèmes , les peuples et leurs institutions
, l'univers même et ses vicissitudes dans un
ordre général , que les désordres particuliers ne sau-
" raient troubler , avertissait sans cesse l'homme qu'il
n'est point la cause de la société , qu'il n'y est qu'ún
3
254 MERCURE DE FRANCE ,
"
"
"
« moyen , et souvent qu'un instrument . Forcé de re-
« connaître dans le monde une volonté supérieure à
" sa volonté , et une action plus forte que son action ,
« le philosophe ancien l'avait appelée destin : la philosophie
moderne l'appela nature , force occulte ,
aveugle , invincible ; et comme les anciens expliquaient
tout avec les arrêts immuables du destin , les
" modernes répondirent à tout avec les forces de la
« nature , et les lois de la nature. Cette nature fut
pour eux , à la fois , la cause , le moyen , l'effet ,
" créatrice et créée , ordonnatrice et ordonnée , ac-
« tive en même temps que passive ; et tel fut le
digieux affaiblissement des pensées humaines , que
les uns voulaient faire entendre ces absurdités , et
« que d'autres crurent les comprendre . »
·་
"
pro-
Dès que Dieu tient le premier anneau de la
société , l'homme a la plus noble destination ; il
ne doit point se déterminer par intérêt , mais par
devoir. On ne le définira point à la manière des
philosophes modernes , une masse organisée et
sensible , qui reçoit l'esprit de tout ce qui l'environne
et de ses besoins ; car cette définition
pourrait être aussi celle du chien .
"
(1
Mais l'homme , dit bien plus noblement le C. Bonald
, est une intelligence servie par des organes ,
" comme les brutes sont des organes mus par un instinct
, et ces deux définitions expriment les êtres
auxquels elles s'appliquent par le trait caractéristique
et essentiel de leur nature : l'homme , par
" volonté qui dirige ses actions , la brute par la nécessité
qui détermine ses mouvements . »
cr
"s
la
L'auteur ne fait aucune grace à ces sophistes
BRUMAIRE AN X. 255
qui , après avoir cherché dans notre similitude
avec les animaux la raison de nos habitudes intellectuelles
, ont cru y trouver aussi la raison de
nos fonctions sociales. Il fait voir les funestes effets
de ce matérialisme universet , dans la famille ,
dans l'état , dans nos devoirs , et jusque dans nos
plaisirs. C'est ainsi qu'en vengeant la dignité humaine
, il montre dans le mariage l'union fixe de
deux intelligences , et non le rapprochement passager
d'un mâle et d'une femelle , comme l'ont
dit les doctrines du siècle . Il envisage enfin , d'après
ces principes , la loi du divorce sous les rapports
de la morale et de la politique .
D'abord , l'indissolubilité du mariage est regardée
même par les défenseurs du divorce , comme l'état
le plus parfait de la famille , comme celui qui
maintient le mieux le pouvoir du père , la dignité
de l'épouse et les droits de l'enfant . Tous conviennent
qu'à cet égard le dogme chrétien est le
meilleur garant de l'ordre social . L'auteur examine
, dans cet esprit , les institutions de tous les
peuples. Il prouve que la société domestique s'est
plus ou moins altérée ou perfectionnée en se rapprochant
ou en s'éloignant de cette doctrine de
l'indissolubilité . Il prouve , non moins fortement ,
que les lois contraires en changeant les rapports
de la société domestique , doivent peu à peu dissoudre
la société civile .
La marche des raisonnements de l'auteur doit
être suivie avec attention . Ses vues neuves et
profondes choqueront d'abord une certaine philosophie
trop ignorante pour les concevoir , ou trop
pervertie pour les admettré . Mais on reconnaîtra
leur justesse dès qu'on les aura bien méditées.
Il distingue trois états de la société d'abord
256 MERCURE DE FRANCE ,
l'état imparfait qui est celui où l'homme ne fait
rien de contraire à sa nature , mais où il n'en a
point atteint la perfection et rempli le dernier but ;
ensuite , l'état parfait qu'il appelle très - bien l'état
naturel (parce que l'état naturel d'un être est
celui où son être est fini , accompli * ) ; enfin
l'état corrompu ou contre nature .
Il rapporte , à la première époque , l'usage de
la polygamie nécessaire à l'enfance du monde
qu'il fallait peupler , et celui de la répudiation
qui , de l'homme , chef de la famille , en faisait le
tyran , mais qui du moins laissait le pouvoir à sa
place , et conservait les principes constitutifs du
gouvernement domestique.
A la seconde époque , s'établit par les lois , ou
par les moeurs au défaut des lois , l'indissolubilitě
du mariage qui est l'état parfait de la famille
parce qu'il en maintient les droits et la stabilité.
A la troisième époque , enfin , le divorce bouleverse
la famille , en déplace le pouvoir , en ébranle
tous les droits , et la remet au dessous de son premier
état imparfait et non corrompu.
A ces différents périodes de la société domes
tique , correspondent presque toujours ceux de la
société politique . Ainsi dans les contrées orientales
où règnent encore , sans avoir le même but et le
même effet qu'autrefois , la polygamie et la répudiation
, il y a despotisme danslafamille , et violence
dans l'état. Au contraire , chez les peuples
où le divorce est établi , il y a principe anarchique
dans lafamille et dans le gouvernement.
* Leibnitz , et avant lui quelques philosophes anciens
ont laissé entrevoir cette idée qui ruine de fond en comble
tant de fausses théories , et surtout celle de J. J. Rousseau.
BRUMAIRE AN X. 257
4
*
**
ti
te
"
« Une nation décline et périt , dit très -bien l'auteur ,
lorsqu'elle déchoit de l'état parfait , et une nation
ne fait que végéter et languir , tant qu'elle ne peut
parvenir à l'état parfait de législation , témoins les
peuples orientaux , Turcs , Persans , Indiens , les
plus faibles de tous les peuples ; car , pour le vrai
Tartare , il est le plus fort de tous ceux qui ne sont
pas chrétiens , parce que sa constitution politique et
religieuse est plutôt imparfaite que corrompue ;
peuple toujours jeune , tant qu'il n'est pas établi ,
« et qu'il habite encore sous les tentes , où commencent
et recommencent toutes les nations , et même
celles qui ont fini dans les boudoirs et sur les théâtres.
"
"
*
"
On remarquera sans doute que ce dernier trait
'est d'une force et d'un éclat digne de Montesquieu .
"
K
"
Il n'y a donc de repos pour un peuple , dit toujours
le C. Bonald , ` que.dans l'état parfait de société
; là seulement est sa véritable force , parce que
" les forces et le repos ne peuvent se trouver hors des
voies de Ja nature ; et quoique aucune société ne
soit , dans cet état accompli , non plus qu'aucun
homme , on peut remarquer dans le monde social ,
plus de lumières , de vertus , de force et de fixité
chez les chrétiens que chez les autres peuples ; et
" même en Europe , plus de désintéressement , de grandeur
, de sobriété , plus de progrès dans les arts de
la pensée , de véritable force enfin , et de fixité chez
"
"
et
<<
• certains peuples que chez quelques autres .
*
"
Le passage de l'état imparfait à l'état parfait se
fait sans effort , parce qu'il est naturel . Mais le re-
« tour d'un état meilleur à un état moins bon , ne
" se fait pas sans trouble et sans déchirement , parce
«
qu'il est contre la loi de la nature . »
6.
17
258 MERCURE DE FRANCE ,
Il est facile d'appliquer toutes ces considérations
au divorce . Quand nous sommes sortis avec tant
de peine de l'anarchie politique , n'y retombons
pas encore par l'anarchie domestique ; et , pour
parler comme Montesquieu , quand on ôte la ré
publique des mains du peuple , il ne faut pas
laisser la famille dans celle des femmes et des
enfants.
On observa plus d'une fois qu'avant le christianisme
, chez tous les peuples fortement constitués
, les moeurs repoussèrent le divorce même
alors qu'il était autorisé par les lois . Les historiens
ont flétri le nom du premier romain qui en donna
l'exemple , et tous ont dit qu'il y fut inconnu cinq
cents ans. Si Tacite loue les Germains comme
les plus sages des peuples barbares , c'est que
parmi eux les jeunes filles ne prennent qu'une
fois le titre d'épouses , et reçoivent un seul
mari , comme un seul corps et une seule vie *.
Les rédacteurs du Code civil ne voient dans le
mariage qu'un acte naturel , d'autres n'y voient
qu'un acte civil ; mais tous les peuples ont fait
de cet acte naturel et civil , un contrat religieux .
L'homme , dans tous les lieux et dans tous les
temps , dit un ancien , appela des Dieux autour
de son lit nuptial , comme à ses funérailles et à
sa naissance . Chez les Celtes , les jeunes filles , en
se mariant , invoquaient la terre qui porte les fleurs
et les fruits , et le jeune époux implorait le ciel
qui la féconde. C'était la soeur et la femme de
Jupiter qui présidait à l'union conjugale , parmi les
Grecs et les Romains. C'est elle qui , dans le poète ,
* Tantum virgines nubunt , et cum spe votoque uxoris
semel transigitur , sic unum accipiunt maritum quomodo
unum corpus unamque vitam ( de Moribus Germanorum ).
BRUMAIRE AN X. 259
REP.FRA
.
DEPT
dit à Vénus j'unirai Enée et Didon par un lien
durable , conjugio jungam stabili, C'est elle qui
les conduit dans l'antre mystérieux . C'est elle qui
donne avec la terre le signal de l'hyménée. Le
feux du ciel brillent pour les deux époux , et les
nymphes , du haut de la montagne , entonnent
le chant nuptial . Virgile peignait fidellement les
moeurs et l'esprit de l'antiquité. Ceux qui la connaissent
un peu savent combien , dans ce genre ,
elle avait multiplié les cérémonies religieuses . On
prodiguait les sacrifices , on consultait longtemps
les augures , le pontife prononçait les mots sacrés ;
on mettait un joug sur le col de ceux qui s'unis
saient , pour montrer que le mariage est un véritable
joug , et c'est de là que lui vient le nom
de conjugium. Ainsi donc , après des rits aussi
solennels , une femme d'Athènes et de Rome ,
pouvait s'écrier comme Alzire chrétienne :
Je suis à lui ! l'autel a donc reçu mes voeux !
Et déja mes serments sont écrits dans les Cieux.
Ne serait-il pas étrange qu'aujourd'hui le législateur
s'efforçât d'ôter à l'acte le plus important
de la vie , tout ce qui , d'un bout de la terre à
l'autre , le rendait vénérable et sacré ?
Mais on objecte quelques pays protestants où
le mariage n'est considéré que comme un contrat
civil , où le divorce est permis et où les moeurs
même , dit- on , paraissent meilleures.
L'auteur réfute toutes ces objections par des
faits , et les aveux des protestants qui ne peuvent
être suspects . Les peuples qui admettent le divorce
sont , de leur aveu même , fatigués de la
* Tels que David Hume , etc.
DES
260 MERCURE DE FRANCE ,
licence qu'il introduit . Ses inconvénients effrayent
le parlement d'Angleterre , qui s'occupe en ce
moment de corriger les effets désastreux d'une loi
dont il fut le premier auteur..
Ce sont les nations protestantes livrées aux
calculs mercantilles qui nous ont appris à regarder
, en quelque sorte , le mariage comme une
association de commerce.
"
ес
"C
7
Mais , dit très - bien le C. Bonald , la société domestique
n'est point une association de commerce
où les associés entrent avec des mises égales , et
d'où ils puissent se retirer avec des résultats égaux.
« C'est une société où l'homme met la protection de
« la force , la femme , les besoins de la faiblesse ; l'un
le pouvoir , l'autre le devoir ; société où l'homme est
placé avec autorité , la femme avec dignité ; d'où
l'homme sort avec toute son autorité , mais d'où la
femine ne peut sortir avec toute sa dignité ; car , de
« tout ce qu'elle a porté dans la société , elle ne peut ,
« en cas de dissolution , reprendre que son argent . Et
« n'est- il pas souverainement injuste que la femme ,
" entrée dans la famille avec la jeunesse et la fécondité
, puisse en sortir avec la stérilité et la vieillesse
, et que n'appartenant qu'à l'état domestique ,
elle soit mise hors de la famille , à qui elle a donné
l'existence , à l'âge auquel la nature lui refuse la
« faculté d'en former une autre.
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e
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K
"
"
Le mariage n'est donc pas un contrat ordinaire ,
puisqu'en le résiliant , les deux parties ne peuvent
se mettre au même état où elles étaient avant de le
former . Je dis plus , et si le contrat est volontaire ,
lors de sa formation , il peut ne plus l'être , et ne l'est
presque jamais , puisque celle des deux parties , qui
a manifesté le desir de le dissoudre , ôte à l'autre
BRUMAIRE AN X. 261
toute liberté de s'y refuser et n'a que trop de moyens
de forcer son consentement . »
Les partisans du divorce ont soutenu aussi
qu'il n'avait pas été toujours condamné par la
doctrine de l'église catholique . Les écrivains protestants
ont déployé à ce sujet une érudition trèsvaste
et quelquefois embarrassante ; l'auteur , fort
de ses principes , ne s'est point engagé dans des
discussions historiques qui lui ont paru vraisemblablement
inutiles. Les hommes instruits peuvent
suppléer à son silence . Ils avoueront que , d'après
quelques formules de Marculfe , qui écrivait au
huitième siècle , le divorce paraît avoir été permis
dans certains cas. Ils savent que Justinien , chrétien
lui - même , l'autorisa dans son code ; mais ile
n'ignorent, pas aussi que le pape Innocent , dès
l'an 405 , défendit aux époux divorcés de contracter
un nouveau mariage , et qu'il les déclare
adultères , ainsi que les personnes qu'ils épousent .
Là-dessus , le savant Fleury observe que le divorce
, autorisé par la loi civile , ne l'était point
par les canons. Quant aux exemples qu'on veut
tirer de la Pologne , ils ne peuvent rien conclure ;
car les nullités de mariage qu'on y prononce quelquefois
, et même avec trop de légèreté , ne ressemblent
point au divorce tel que veulent l'admettre
ses défenseurs.
Après avoir détruit les divers arguments dont ils
appuyent leur opinion , l'auteur se résume et redouble
de force au terme de son ouvrage . On voit
trop rarement paraître des hommes d'un talent
aussi élevé , pour qu'on ne fasse pas connaître
celui - ci par des morceaux de quelque étendue.
Les derniers chapitres sont pleins de beautés. On
regrette de n'en pouvoir citer que des fragments.
262 MERCURE DE FRANCE ,
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11
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Admirez , dit l'auteur en finissant , les progrès de
certaines doctrines , et comment l'homme , une fois
" écarté du sentier étroit de la vérité , s'égare à mesure
qu'il avance dans les routes infinies de l'erreur , et ne
" peut trouver le repos qu'en revenant au point fixe
d'où il est parti . Graces à la force de nos lois , et malgré
la frivolité de nos moeurs , les formes du mariage
étaient en France plus sévères , et ses effets beaucoup
mieux assurés de nos jours , qu'ils ne l'étaient autrefois
. La nécessité de la présence du propre pasteur ,
pour la validité des mariages, prévenait les unions clandestines
; la nécessité du consentement des parents empêchait
les engagements imprudents ; la bâtardise
« même , en dépit de la philosophie , devenait , de jour
« en jour , plus déshonorante , et même dans les hautes
classes de la société. Le divorce , toleré par les constitutions
des empereurs grecs , la répudiation , quelquefois
pratiquée chez les Francs , avaient disparu de
nos lois et de nos moeurs ; et le christianisme travaillait
, depuis quinze siécles , à conduire l'homme
à la perfection de l'âge viril , en lui donnant
-
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sur
« ses devoirs , des idées plus justes , rendues sensibles
" par une expression plus décente dans le discours :
« et , dans moins de trois siécles , une sagesse , pure-
« ment humaine , tantôt sous un nom , tantôt sous un
« autre , a fait rétrograder la société jusqu'aux habitudes
imparfaites du premier âge , et l'a même rejetée
au - delà de la barbarie de l'état le plus sauvage
, comme si les êtres moraux étaient , dans leurs
progrès , soumis à des lois semblables à celles des
* corps graves dans leurs mouvements , aussi retardés
dans l'ascension , qu'ils sont accélérés dans la chute.
En effet , avant Luther et Calvin , il y avait des
passions parmi les hommes , comme il y en a eu de-
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20
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puis , comme il y en aura toujours ; mais il n'y avait
BRUMAIRE AN X. 263
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dans le monde chrétien , ni divorces , ni séparations ,
« et même on n'était pas loin du temps où les papes
contenaient les peuples , encore ' grossiers et peu
« éclairés , par de grands exemples , et frappaient de
leurs censures les rois qui contractaient des noeuds
illégitimes , ou qui brisaient des noeuds solennels . A
peine la réforme a ouvert aux passions la porte du
divorce , qu'elles s'y précipitent en foule , Qua data
" porta ruunt ; et lorsque les divorces commencèrent
parmi les protestants , l'usage et bientôt l'abus des
séparations s'introduisit chez les catholiques , et alla
toujours en croissant.
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La philosophie paraît à la fin des temps , et .
" non-seulement elle permet , comme les chefs de la
réforme , la dissolution du lien conjugal , mais elle
le permet avec toutes les variantes de leurs disciples
: elle y ajoute les siennes , et le permet pour
" toutes sortes de motifs , et même pour incompatibilité
d'humeur , ou , ce qui revient au même
" pour conduite habituelle qui rend la vie commune
insupportable. Car que ne peut -on pas comprendre
sous le vague de cette expression , aujourd'hui
qu'avec le dégoût des plaisirs domestiques , causé
par la profusion des plaisirs publics ou par l'excès
des plaisirs clandestins , tant d'hommes et de fem-
" mes , consumés de dégoûts et d'ennui , loin de pou-
« voir se supporter mutuellement , blasés sur toutes
les jouissances , et même sur la vie , ne peuvent
plus se supporter eux- mêmes ? Le divorce est, permis
pour des motifs tels que nul contrat , dans la vie
civile , ne serait possible , s'il pouvait être résilie
pour des motifs aussi vagues. Encore une législa-
" ture , et nous tombons dans la communauté des
femmes et la promiscuité des brutes ; car la faiblesse
de l'autorité maritale ne permettrait pas de s'arrêter
" à la polygamie des Orientaux. Les législateurs fu
"
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264 MERCURE DE FRANCE ,
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(8
" turs auraient , pour justifier la communauté des
sexes , les motifs que les législateurs passés et pré-
" sents ont eus pour proposer une faculté de divorce
aussi étendue ; et si les uns y ont été déterminés
par la fréquence des séparations , les autres s'excu-
#seraient sur la multitude des concubinages . Car ,
n'en doutez pas , législateurs , déja l'on contracte
moins , et bientôt on ne contractera plus des liens
avilis par l'extrême facilité de les rompre. Du
temps que les divorces étaient en vogue chez
les Romains dit Hume dans ses Essais les
mariages étaient rares au point qu'Auguste se
vit obligé de forcer les citoyens à se marier. » Et
quel intérêt pourrait faire supporter à l'homme les
soins et les embarras domestiques , dans un pays
" où l'homme , avec une femme et des enfants , n'est
pas sûr , graces à la faculté du divorce , d'avoir
jamais une famille ?
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Ainsi , depuis trois siécles qu'une philosophie humaine
dicte des lois à l'Europe , elle lui a donné
le divorce , la démagogie , l'indifférentisme pour
toute religion ; la France , sa dernière conquête ,
« a supporté le poids de ses mépris et de son or-
• gueil ; vil sujet de toutes les expériences et jouet
de tous ses caprices , elle en a reçu le temps de
« la Terreur , le règne des Sans- Culottes , la doctrine
de Chaumette et de Marat , la tyrannie de Robespierre
, le culte de la déesse Raison ; et elle a pu
s'appliquer ce que Tacite dit , avec tant d'énergie ,
" des Bretons , derniers venus sous la domination romaine
: In hoc orbis terrarum vetere famulatu novi
« nos et viles in excidium pelimur.
"
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Н
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à
Ainsi les moeurs de l'homme se sont corrompues ,
esure que les lois de la société se sont affai-
; et les lois se sont affaiblies , à mesure
les moeurs se sont corrompues . Ainsi les lois
blies
# que
BRUMAIRE AN X. 265
"
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·
" ont servi d'aiguillon aux desirs , lorsqu'elles n'ont
plus servi de frein aux passions ; et qu'on ne donne
• pas comme une preuve de la nécessité du divorce ,
la fréquence des séparations. Législateurs , connaissez
la nature humaine et ses penchants ; si vous
décrétiez aujourd'hui qu'il est permis aux enfants
« de repousser par la force les vivacités de leurs
pères , demain vous seriez entourés de parricides .
« La loi , direz vous , permet le divorce , mais
loin de l'ordonner , elle en gêne la faculté. Mais
s'agit -il de rendre le divorce difficile , ou de rendre
" le mariage honorable ? Les passions qui luttent aujourd'hui
contre la loi de l'indissolubilité , respecteront-
elles les barrières dont on entoure le divorce ?
" Et n'y en eût-il , comme chez les Romains , qu'un
seul exemple au bout de plusieurs siècles , la législation
française en est - elle moins déshonorée
dans son principe , et la nation française moins
affaiblie dans ses lois ? La loi n'ordonne pas le di-
« vorce ………. Législateurs , chez un peuple peu avancé
dans les arts , la tolérance du divorce est sans
danger , parce qu'elle est sans exemple. A cet âge
de la société , l'homme ne voit , dans la femme "
que la mère de ses enfants et la gouvernante de sa
“ maison. Son amour pour elle est de l'estime , et
« l'amour de la femme pour son époux est du respect.
La virginité , la chasteté sont en honneur ; et tous
ces raffinements de sensibilité, qui présentent un sexe
à l'autre, sous des rapports de jouissances personnelles
et d'affections sentimentales , sont inconnus à leur
simplicité. Mais lorsqu'une société en est venue à
ce point que les folles amours de la jeunesse , ali-
" ment inépuisable des arts , sont devenues sous
mille formes , l'entretien de tous les âges ; lorsque .
• l'autorité maritale y est une dérision , et l'autorité
"
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266 MERCURE DE FRANCE ,
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" paternelle , une tyrannie ; lorsque des livres obscènes
, partout étalés , vendus ou loués à si vil
«< prix , qu'on pourrait croire qu'on les donne , révélent
à l'enfant ce que la nature n'apprend pas même
à l'homme fait ; et que tout l'étalage de l'érudition
« et toute la perfection de l'art sont employés à nous
" transmettre l'histoire des vices de la Grèce , après
" nous avoir entretenus si souvent de ses vertus , pour
" nous corrompre à la fois par les moeurs de ses
prostituées et par les lois de ses sages ; lorsque la
nudité de l'homme , caractère distinctif de l'extrême
barbarie , s'offre partout à nos regards dans les lieux
« publics , et que la femme elle -même , vêtue sans
" être voilée , a trouvé l'art d'insulter à la pudeur ,
" sans choquer les bienséances ; lorsqu'il n'y a , entre
« les hommes , que des différences physiques , et non
des distinctions sociales , et qu'à la place de ces
dénominations respectueuses qui faisaient disparaître
les sexes sous la dignité des expressions
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nous ne
« sommes tous , le dirai - je , que des mâles et des femelles
; lorsque la religion a perdu toutes ses terreurs
, et que des époux philosophes ne voient , dans
leurs infidélités réciproques , qu'un secret à se taire
" mutuellement : tolérer le divorce , c'est commander
la prostitution et légaliser l'adultère , c'est conspirer
« avec les passions de l'homme contre la raison , et
" avec l'homme lui-même contre la société. Après
cela , fondez des rosières pour récompenser la vertu
des filles , faites des idylles pour chanter la félicité
<< des époux , accordez des primes à la fécondité , et
« mettez un impôt sur le célibat , et vous verrez
" avec tous ces moyens philosophiques , les désordres
de la volupté croître avec le dégoût du mariage ,
" et nos moeurs devenir , s'il est possible , aussi faibles
" que nos lois.
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"

BRUMAIRE AN X.. 267
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"
"
" Le territoire de la France s'est accru ; mais sa
dignité , le premier moyen de sa puissance , fondée
sur la décence de ses moeurs et la sévérité de ses
lois , s'est éclipsée . Les étrangers n'ont pu entamer
" ses frontières ; et ses propres enfants y ont ruiné
la famille , la religion et l'état , avec la licence
du divorce , du philosophisme et de la démagogie.
« L'homme moral a disparu ; et tel que les eaux
qui se perdent dans le sable , inutiles à la culture ,
quand elles ne sont retenues par aucune digue ,
" son ame n'a plus de ressort , parce que ses desirs
• n'ont plus d'arrêt. Ces passions violentes , orages
« tumultueux du coeur humain ces combats terribles
de l'amour contre le devoir , du plas impétueux
des sentiments contre le plus puissant des obstacles ,
qui honorent la nature humaine , même lorsqu'elle
succombe , et dont la fiction excite tant d'admiration
et nous arrache tant de larmes , ne seront
plus que des chimères qu'une postérité dégénérée
reléguera au rang des travaux d'Hercule ou de la
guerre des Dieux contre les Titans . Législateurs ,
" fermez ces théâtres qui furent si longtemps l'ornement
de la France . Phèdre , Zénobie , Pauline ,
Monime seraient des personnages inconcevables pour
une nation qui connaît le divorce. Andromaque ,
" réduite à ne pouvoir sauver les jours de son fils qu'en
manquantà la foi promise à son nouvel époux , etjurant
" de mourir en formant de nouveaux noeuds , n'exciterait
" que la risée de femmes qui pourraient se remarier
du vivant même de leurs maris . Ces grandes scènes
de la société , où l'homme paraît dans toute sa
force , parce que le devoir s'y montre dans toute
« sa rigueur , et la vertu , dans toute son austérité ,
« ne seraient plus dans nos vraisemblances théatrales ;
" et , puisqu'il faut des spectacles à un peuple enfant ,
"
"

"
"
"
258 MERCURE DE FRANCE ,
"
a on amusera son oisiveté avec des bouffonneries
de valets , des lazzi d'arlequins , des histoires de
spectres et de voleurs . "
Un critique du premier ordre a dit que l'éloquence
de Démosthènes n'était qu'une suite de
raisonnements et de mouvements . Il me semble
que cet éloge peut s'appliquer tout entier au
morceau qu'on vient de lire .
Au reste , l'auteur n'est point embarrassé de
cet argument vulgaire qu'on tire de la corruption
des peuples même , pour inviter le législateur
à moins de sévérité . Il ne veut point que ,
par une funeste condescendance , la loi devienne
la complice des mauvaises moeurs , au lieu de
combattre leurs progrès par des rigueurs salutaires.
La loi n'est pas faite pour les passions , mais
contre elles. Il aurait répondu , comme Phocion
au peuple indocile : Vous ne pouvez avoir le
même homme pour esclave et pour magistrat.
es
2
L'état , ajoute - t- il , n'a de pouvoir sur la famille
« que pour en affermir les liens , et non pour les dissoudre
. Si l'état détruit la famille , la famille à son
" tour se venge et mine sourdement l'état . Hélas !
nous ne disputons pas au gouvernement le pouvoir
terrible , mais nécessaire , d'anéantir nos familles ,
en sacrifiant à sa défense ceux que la nature desti-
« nait à la perpétuer , et que nous avions élevés dans
une autre espérance ; mais nous lui disputons le
* Jamais on ne s'est tant moqué , sur le théâtre , des idées
bornées du peuple , de ses manières empruntées , de ses locutions
vicieuses, que depuis qu'il est reconnusouverain . Ces
peintures gâtent les gens bien élevés , saus corriger le bas
peuple dont il faut respecter le simplesse domestique , et
me pas exagérer les droits politiques.
BRUMAIRE AN X. 269
"
"

" droit de les corrompre , en y détruisant l'autorité
dans le mari , la subordination dans la femme , la
dépendance dans l'enfant , et en ne leur laissant
pas , contre la dépravation publique , l'asile des ver-
" tus domestiques ; et , puisqu'il faut le dire , on n'a
« que trop entretenu les peuples du devoir qu'ils ont
de défendre leurs droits , et on ne leur a jamais
parlé peut-être du devoir qu'ils ont de réclamer leurs
u
"
" vertus. »
On ne sait point encore avec précision ce qui
sera décidé sur le divorce . La France est dans
l'attente et dans l'inquiétude. Mais si , dans ce
moment , la voix de l'auteur n'est point entendue
, elle n'en retentira pas moins dans la postérité.
On saura , par son livre , que , dans le
siécle des sophismes , les vérités fondamentales
n'étaient point perdues , et que des esprits supérieurs
les recueillirent au sein de l'expérience et
de l'adversité , pour l'instruction des âges suivants.
Cet ouvrage méritait le plus sérieux examen .
On a voulu le faire connaître avec quelque détail .
L'auteur sera mal réfuté ; car , dans ce genre , allcun
talent ne paraît capable aujourd'hui de se mesurer
avec le sien. On lui opposera seulement
quelques autorités , et surtout celle de Montesquieu
. Mais ce grand homme n'a pas traité le
sujet du divorce avec sa pénétration et sa gravité
ordinaires . On ne conçoit pas qu'il soutienne ,
dans les Lettres Persanes , que l'abolition du divorce
est une des causes qui dépeuplent les états
chrétiens. La polygamie et la répudiation sont
permises dans l'Orient ; et l'Asie est- elle moins dépeuplée
que l'Europe ? Quelques assertions sem270
MERCURE DE FRANCE ,
blables , évidemment démenties par les faits et par
l'histoire , n'auraient pas dû se retrouver dans l'esprit
des lois . Cette cause de la dépopulation de
l'univers , dit , à ce propos Voltaire , est une plaisanterie
digne d'Usbeck ; mais l'est- elle du sage
Montesquieu ?
D.
HISTOIRE de France depuis la révolution
de 1789, écrite d'après les mémoires et manuscrits
contemporains , recueillis dans les
dépôts civils et militaires ; par le C. F. Emmanuel
TOULONGEON , ancien militaire , exconstituant
, membre de l'Institut national
de France : avec cartes et plans ; 2 volumes.
A Paris , chez Treuttel et Würtz , quai Voltaire
, n.º 2 .
A l'époque des états généraux , tous les esprits étaient
dirigés vers les matières politiques et la théorie des gouvernements
; on ne voyait que des législateurs ; aujourd'hui
on recueille les faits et les leçons de l'expérience ,
et l'on commence à voir des historiens . C'est le passage
des illusions à la sagesse , de l'âge des passions à l'âge
múr. On vieillit de cette manière sans regretter le passé.
"
Mais l'Histoire de la Révolution peut - elle être écrite
par un contemporain ? C'est une objection assez naturelle
que le C. Toulongeon entreprend de détruire.
Cette considération , dit - il , n'est que personnelle à
l'écrivain ; car on conviendra que celui qui a vu est
plus en état de trouver la vérité , s'il a bien vu . L'in-
« convénient même de voir de près , qui nuit à la faculté
de isir l'ensemble , n'existe que pour celui qui ,
"
"e
BRUMAIRE AN X. 271
.
W
"
a
"
placé dans un parti , le voit trop rapproché , tandis
qu'il voit le parti contraire de trop loin . Mais celui
qui se serait tenu entre eux , également éloigné des ex-
« trêmes , aurait , sans doute , l'avantage d'avoir toujours
pu se trouver à portée de voir l'un et l'autre ,
" et par conséquent , à portée de démêler les causes ;
« car les causes existent toujours dans les partis opposés ;
« les événement se passent dans l'intervalle qui les sépare.
Ainsi , l'homme qui n'aurait jamais voulu
" être homme de parti , aurait l'avantage de s'être
« trouvé au milieu des événements et à la distance
" nécessaire pour en apercevoir les causes. » Nous
n'examinerons pas si cet intervalle existe réellement
tel que l'imagination le conçoit , ou si , en le supposant
, l'auteur pouvait ou devait s'y tenir. Il nous semble
que ses intentions seront mieux comprises que ce raisonnement
; et déja l'on s'est empressé de rendre justice
à l'esprit de paix et de modération qui a dieté
cette histoire ; il ne faut pas y chercher quelque aliment
à la vengeance , ou quelque consolation à la
haine , à peine y trouvera- t - on quelque sujet d'indignation
. En peignant les partis en repos , le C. Toulongeon
les a dépouillés de ces dehors odieux sous
lesquels ils s'étaient vus au moment de l'action . Son
but est de montrer les hommes meilleurs qu'ils ne
paraissaient , et par là de satisfaire un grand besoin
pour tous ; celui de moins haïr et de pardonner.
Toutefois ce caractère historique n'est pas sans inconvénient.
Il est à craindre qu'une trop grande indulgence
pour les crimes , et même les fautes de la révo
lution , n'affaiblisse les grandes leçons qui nous restent ,
et alors ce serait avoir beaucoup perdu.
On a fait parade de tolérance dans ce siécle
de philosophie , et la tolérance comme la philosophie
ne servent plus aujourd'hui qu'à nommer l'abus
272 MERCURE DE FRANCE ,
de l'une et de l'autre . Cette tolérance n'est trop sou
vent que la faculté de ne pas s'indigner contre les
crimes. C'est une paix lâchement conclue aux dépens
des principes , paix toujours funeste , et même à ceux
qui la proposent . Mais le talent qui s'appuie sur
cette vertu nouvelle , à la fois malheureux et coupable
, également dépourvu d'enthousiasme et de passion
,
reste toujours dans ce milieu qui est le médiocre .
Je ne m'étonne plus que d'une chose , c'est que la
philosophie se plaigne que la tolérance soit si rare..
.
Pour répondre à l'empressement du public , le C.
Toulongeon a publié les deux premiers volumes de
cette histoire , qui comprennent les années 1789 , 90 ,
91 , 92 , jusqu'à la première campagne inclusivement.
La nairation est divisée en plusieurs époques qui sont
celles de la révolution elle - même. Elle est d'ailleurs
appuyée de pieces justificatives qui lui donnent un
grand prix. S'il faut parler du style , nous dirons qu'il
nous a paru élégant par intervalle ; mais dépourvu de
naturel et de facilité ; du reste , semé de plusieurs
locutions que , vraisemblablement , l'Institut ne consacrera
pas .
Il est vrai que l'auteur a prétendu distinguer par là
le caractère et les couleurs particulières à chaque
époque. Mais Tacite écrivait au milieu de la corruption
du goût , et s'en est garanti : comment la blâmer
si on la partage soi- même ?
G.
LETTRES de Cicéron , traduites en français ;
par l'abbé PREVOST. Nouvelle édition , par
Goujon (de la Somme) . Paris , chez Goujon
fils , imprimeur-libraire , rue Taranne , n.º 737 .
Il n'est aucun ami de la belle littérature qui ne sache
apprécier les lettres de Cicéron . Elles sont classiques
1
BRUMAIRE AN X. 273
comme tous les autres ouvrages de l'orareur romain .
On voit , dans les lettres de Racine à son fils , qu'il
lui proposait celles de Cicéron comme un modèle
d'élégance et de naturel , et quel juge d'un tel mérite !
C'est là , dit-il , qu'il faut apprendre à exposer une
affaire avec netteté , et à parler des matières d'état
avec agrément. Sans doute , Racine partageait aussi
cette opinion de Port- Royal , que , pour apprendre
à bien écrire en français , il faut beaucoup lire Cicéron .
Mais sous le rapport historique , ces lettres sont plus
précieuses encore . On peut les regarder comme des
mémoires écrits par une main supérieure , sur l'époque
la plus polie et la plus orageuse de la république romaine.
On y voit le luxe des gouverneurs dans les
provinces étrangères , la magnificence des patriciens'
dans leurs maisons de campagne , leurs basses intrigues
sur la place publique , les sénateurs dispersés loin de
Rome par les discordes civiles , leurs craintes , leurs
espérances , leurs résolutions toujours conseillées par
la peur , et au milieu de ces grandes et dernières secousses
de la république ; Cicéron ne démentant jamais
l'orateur de la tribune aux harangues , et toujours
élevé au dessus de son caractère particulier par la
raison d'état. Il est découragé jusqu'a la faiblesse dans
son premier exil à Dyrrachium ; mais il prend des
résolutions fortes contre César devenu l'ennemi du
gouvernement ; et , cependant , malgré les intérêts
pressants de la patrie et de sa conservation personnelle ,
il ne se montre ni moins altéré de gloire , ni moins
occupé de ses propres louanges , ni moins sujet à cet
amour de la période qui décele l'orateur dans les épanchements
de la plus intime familiarité.
Au resté , toutes ces particularités ont été détaillées ,
et trop longuement peut -être , dans la vie de Cicéron,
écrite par le traducteur de ses lettres . Je ne sais même
6 .
18
274 MERCURE DE FRANCE ,
s'il n'eût pas été à propos , dans cette nouvelle édition
de réunir deux ouvrages qui ont entre eux un rapport
nécessaire .
La traduction que l'on offre au public est jugée depuis
longtemps . Elle est digne du talent facile et agréable
de celui qui embellit les lettres de Clarice et de Clémentine.
Aucun ne dissimula plus heureusement la
contrainte et les difficultés particulières au traducteur.
Aussi , l'éloge que l'on accorde volontiers à ses traductions
, c'est qu'elles se lisent comme si elles n'en étaient
pas . Mais cette extrême facilité ne laisse guère le
loisir ou le besoin de faire mieux. L'abbé Prévost
tombe assez souvent dans des fautes d'exactitude et
même d'élégance , qui sont l'objet d'autant de notes
courantes que l'éditeur a placées au bas de la version .
Plusieurs autres additions et corrections font d'ailleurs
l'éloge de ses connaissances et de son goût , et rendent
cette nouvelle édition très- supérieure à la précédente.
Une table nominale ajoutée à la table chronologique
de la première édition , offre un nouvel appui à
la mémoire du lecteur , qui peut rapporter les événe-.
ments , soit à des époques précises , soit à des personnages
illustres . Mais surtout une table des matières
était indispensable dans un livre qui doit être feuilleté.
En le donnant sous le double point de vue des événements
et des personnages qui y figurent , le C. Gonjon
en a su faire un abrégé d'histoire intéressant pour
toutes les classes de lecteur. Enfin le texte original est
soigneusement épuré .
Toutefois on n'a pu remplir de nombreuses lacunes
et particulièrement celles du livre à Quintus , que le
temps a le plus maltraité. Tempus edax rerum ! C'est
une réflexion bien amère , et pourtant inséparable du
souvenir de cette belle antiquité. Combien d'ouvrages'
de Cicéron dont nous ne connaissons que les titres !

BRUMAIRE AN X. 275
Combien d'autres dont nous ignorons jusqu'au titre !
quelle liste affligeante on ferait des ouvrages du siécle
d'Auguste que nous regrettons ! A peine reste - t - il un
monument debout à l'époque la plus brillante de l'e : -
prit humain. Tous ces commentateurs , critiques , édi
teurs , ressemblent à des hommes occupés à recueillir
les débris d'un grand naufrage , que de nouvelles tempêtes
menacent de submerger. Leurs efforts sont - ils
épuisés , ou doivent- ils obtenir de nouveaux succès ?
les amis des lettres ne peuvent abandonner une espérance
aussi chère. Ils attendent qu'on ait achevé de
connaître les richesses de Pompeia d'Herculanum
>
que la fureur des éléments a dérobées à la barbarie. Ils
osent même espérer de ces dernières catastrophes qui ont
remué dans tous les sens cette terre classique d'Italie.
Trop souvent les Français y recueillirent , au milieu
des pleurs de l'humanité , la gloire des armes et des
beaux- arts . Lothaire II ayant pris d'assaut la ville
d'Amalfi , en 1133 , ne se réserva de tout le butin
qu'un volume des Pandectes du droit que l'empereur
Justinien avait fait compiler. Et l'on peut considérer
cette époque comme l'aurore de la raison humaine ,
dit Robertson .
Le C. Goujon s'occupe actuellement du volume qui
contiendra les lettres à Brutus , et se propose de continuer
la collection , si les six premiers volumes sont
reçus favorablement . Nous pouvons donc promettre
d'avance à nos lecteurs la collection complète des
Lettres de Cicéron , et au C. Goujon l'estime et la
reconnaissance de tous les hommes éclairés .
G.
276 MERCURE DE FRANCE ,
"
SALON de l'an neuf.
L'EXPOSITION au salon a éprouvé cette année la
même lenteur dont on s'était plaint en l'an huit. La
cause en est facile à trouver , lorsqu'on considère le
court intervalle qui sépare les deux expositions . C'est
avec le temps qu'on produit les chef-d'oeuvres , et deux
cannées ne sont pas trop longues pour l'artiste qui veut
achever le tableau qu'il a conçu . On n'en doit que
plus de reconnaissance et d'estime à ceux qui savent se
hâter , en évitant les défauts de la précipitation . Cependant
leurs tableaux n'ont été envoyés que , successiyemeni
, et si nous avions voulu plutôt rendre compte
du salon , nous aurions été injustes , car nous n'aurions
pas tout vu . Il nous est plus doux d'en parler maintenant
qu'il a recueilli toutes ses richesses , qu'il brille
de tout son éclat , et qu'il nous est permis de louer
avec équité.
Jetons d'abord un coup - d'oeil sur la situation des
sciences , des lettres et des arts , après douze ans de
révolution à l'époque de la paix.
Les tyrans populaires , après avoir fait servir à l'établissement
de leur pouvoir l'abus criminel de la
pensée , voulurent étouffer cette même pensée , dès
qu'ils redoutèrent l'usage qu'en auraient pu faire quelques
hommes forts et courageux . Les lumieres devinrent
un titre de proscription . Le crime poursuivit à la
fois et les écrivains qui s'opposaient à ses projets , et
quelques-uns de ceux qui les avaient servis .
Parmi les partisans de l'anarchie on comptait quelques
homes qui n'étaient pas nés sans talent ; mais
la raison , lorsqu'elle s'est égarée dans un objet , s'égare
bientôt dans tous les autres ; et le mauvais sens en
politique amena le mauvais goût en littérature.
BRUMAIRE AN X. 277
Ainsi , à quelques exceptions près , dont nous laissons
le choix à nos lecteurs éclairés , on peut dire , que ,
depuis le commencement de la révolution , jusqu'au 18
brumaire , dix ans furent perdus pour la gloire de la
littérature française .
Les sciences exactes furent plus heureures . D'abord
elles ne portaient point ombrage à la tyrannie ; bientôt
elles lui furent nécessaires.
s ;
Les fauteurs de la révolution avaient désorganisé
l'armée . La plupart des officiers , repoussés par les
menaces et les insultes des soldats , avaient quitté
leur corps . Cependant , l'Europe entière déclara la
guerre à la France ; et l'anarchie fut un moment effrayée
de son propre ouvrage. A la vue de ce danger ,
ceux qui gouvernaient alors songèrent plus à leur sûreté
qu'à celle de la France. Ils tremblèrent de voir
s'échapper de leurs mains l'autorité dont ils avaient
dépouillé le peuple , après en avoir déshérité les rois
de toutes parts on rassembla des troupes à la hâte :
on pouvait compter sur leur valeur , elles étaient composées
de soldats français ; mais elles manquaient de
discipline et de chefs . Il fut heureux que les armes du
génie et de l'artillerie eussent éprouvé peu de désertions.
Les soldats avaient été moins insubordonnés , et
les officiers étaient restés fidelles à leurs drapeaux ;
ce fut surtout parmi ces derniers , que l'on trouvá ces
généraux qui conduisirent les armées françaises à la
victoire.
1
Ces premiers succès avertirent le gouvernement qu'il
fallait à nos généraux des lieutenants et des successeurs
formés à la même école . Les autres branches de'
l'éducation étaient négligées ; partout furent formées
des chaires de mathématiques. Les professeurs habiles
ne manquaient pas ; ils trouverent des élèves
dignes d'eux ; enfin , on jeta les fondements de cette
278 MERCURE DE FRANCE ,
école polytechnique , qui devait recevoir des mains
d'un héros , plus d'étendue , de perfection et d'éclat.
Lorsque l'on voulut former l'Institut national , la
classe des sciences exactes , si justement appelée la
première classe , soutint surtout , dans la France et
chez l'étranger , l'honneur de cette institution naissante.
La musique et la peinture fleurirent encore , et même
on les encouragea quelquefois , comme des arts de pur
agrément , dont on ne redoutait pas l'influence ; mais
la musique obtint le plus de faveur , car ses accents
étaient nécessaires pour entretenir ce fanatisme héroïque
, qui précipitait tout un peuple à ses frontières.
Les effets de la peinture sont moins puissants et universels
, quoique sa gloire soit plus réelle et plus durable..
Ut pictura poesis , a dit le poète : c'est le plus bel
éloge que l'on ait fait de la peinture . Elle est sans
doute inférieure à la poésie ; mais on trouve entre ces
deux arts de la ressemblance et de l'affinité. La peinture
emprunte de la poésie , l'invention , la composi- ,
tion , la situation dramatique . La poésie imite de la
peinture les images et les coloris ; plusieurs études
sont communes au poète et au peintre ; aucune des
études du poète et du peintre n'est nécessaire au musicien.
Son art , pour parler avec justesse , n'est que
la science des sons . Il produit , il est vrai , des sen- ,
sations vives et rapides , mais légères et fugitives . Ses
beautés passent comme la mode , et trop souvent l'artiste
survit aux succès de ses ouvrages . Les paroles
d'un opéra italien s'allient successivement à trois ou
quatre musiques différentes , qui s'effacent et se font
oublier tour- à-tour. Les ouvrages d'Homère et les statues
antiques ( Je considère la sculpture comme une
peinture , qui gagne en relief ce qu'elle perd en coloris
) , l'Iliade et l'Apollon , seront toujours regardés
comme les modèles du vrai beau ; j'aurais peur , au
DESE
cent
BRUMAIRE AN X.
DET
279
contraire , que la Lyre d'Orphée ne parût un peu ridicule
à l'opéra .
Remontons à l'origine de la musique.
REP.H
S'il m'est permis d'emprunter l'expression singuliere ,
mais expressive de M. Burke ; je dirai que la musique
n'est point un art substantif, ce n'est qu'un art adjectif.
La musique fut d'abord non pas la compagne , mais la
suivante de la poésie .
Les premiers poètes récitaient eux-mêmes leurs vers ,
en s'accompagnant d'une lyre . C'est aussi la lire à la main
que les rapsodes récitaient les vers qu'ils n'avaient pas
composés. On voit par- là que l'art du musicien était
alors avec l'art du poète , dans les mêmes rapports que
se trouve aujourd'hui l'art du comédien .
Les peuples modernes n'adoptèrent point l'usage de
la déclamation notée. Les grands poètes créèrent seuls
l'harmonie de leurs vers.
Le violon tint lieu de choeur et de musique.
Néanmoins dans le siécle de Louis XIV , où la tragédie
et la comédie avaient atteint leur plus haut point
de perfection , en se resserrant dans leurs limites respectives
, on inventa pour les fêtes royales , un nouveau
genre de spectacle , qui devint le rendez-vous de tous
les arts , et qui fut dispensé de la régularité , en faveur
de la magnificence . Quinaut et Lully créèrent l'opéra .
Dans ce nouveau pacte , entre la poésie et la musique
, le poète et le musicien firent ce qu'ils devaient
pour se faire valoir mutuellement . Quinaut composa
des vers doux et faciles , dont la mollesse se prêtait et
s'alliait aux charmes de la musique. Lully sut embellir
les vers de Quinaut , sans oublier jamais que le
poète seul doit donner l'idée principale , et que le
musicien ne peut y ajouter que des idées accessoires.
Ce n'est pas que nous prétendions dire que la musique
n'ait pas dû , et n'ait point su franchir avec
280 MERCURE DE FRANCE ,
succès les bornes que Lully lui avaient données ; mais
elle ne doit jamais oublier ces principes immuables ,
sans lesquels l'art dramatique n'existe plus. Picciny
et Grétri ne s'en sont point écartés ; ils ont eu peu
d'imitateurs.
Depuis quelques années il s'était fait aussi une révolution
dans la musique . Le chant était presque banni des
opéra , le bruit tumultueux des instruments ne permettait
plus à la voix humaine de se faire entendre .
Les prétentions exagérées à l'harmonie avaient étouffé
la mélodie.
D'un autre côté , les chanteurs à roulades conspirèrent
à la fois contre le poème et contre la musique.
Ils craignirent d'ouvrir la bouche et de se faire entendre
; ils voulurent avoir des gosiers de rossignols.
Ils oubliaient sans doute que si le chant du rossignol
charme dans les campagnes ; à la ville , on se rend au
théâtre pour entendre les accents de l'homme.
La musique était donc dans une véritable anarchie
lorsque le directoire lui prodiguait des encouragements
exclusifs. Cependant , dans ces réflexions générales ,
nous n'avons prétendu comprendre , ni quelques compositeurs
vivants qui ont su se préserver de la contagion
, ni quelques acteurs qui plairont toujours par un
chant pur et naturel .
Cependant la peinture ne perdit rien à la révolution :
elle devait y gagner . D'abord la révolution , même dans
les jours de crime et de malheurs , offrit de grands
tableaux à l'imagination . Ces tableaux ne convenaient
point à l'art du poète qui ne pouvait y allier des idées
morales ; mais ils suffisaient à l'art du peintre .
Enfin , le luxe en renaissant avec le calme , créa ,
pour un monde nouveau , des modes nouvelles qui
furent toutes favorables à la peinture..
Entrez chez les femmes des nouveaux enrichis , par-

BRUMAIRE AN X.. 28F
tout s'offrent à vos regards des portiques , des vases ,
des statues. Leurs demeures semblent gardées par les
amours et par les graces ; ce n'est point une maison
c'est un temple.
Montez cet escalier qui conduit au sanctuaire , vous
y foulerez à la fois et les riches tapis que réclame
l'hiver , et les fleurs qui ne croissent que pour le printemps
. Ne demandez rien qui tienne à la délicatesse
de l'esprit et aux formes polies d'une éducation distinguée
; vous y trouverez tout le reste. Vestris danse
à leurs bals , Garat chante à leurs concerts , elles ont
tout ce qui peut se payer. Ces vases antiques ont décoré
les appartements de Lays ou d'Aspasie. Ces`arabesques
ressuscitent pour vous les merveilles que chantait
Ovide. Le lit est un autel consacré par les arts
au sommeil et à la volupté.
Ne pouvant devenir femmes de bonne compagnie ,
elles se sont faites houris ou déesses ; désespérant de
saisir le ton et les convenances du monde social , elles
se sont réfugiées dans les miracles de la féerie et des
mondes enchantés , véritables divinités , si elles avaient
l'esprit d'être muettes ! Et comme ces draperies encore
sont gracieuses et pittoresques ! comme elles dessinent ,
sans les cacher , les formes et les heureux contours !
Elles sont vêtues d'un léger tissu comme d'un nuage
transparent ; tellement que l'oeil saisit à la fois et la tendresse
des chairs et la magnificence de l'étoffe argentée ,
et la variété des plis de leurs robes ondoyantes.
Ainsi le monde nouveau qui n'offre rien aux observations
de l'esprit fin et délicat , semble avoir été créé
pour l'oeil et l'imagination du peintre.
+
Les événements de la guerre offrirent encore de plus
grands avantages à la peinture.
" Rome , après avoir vu s'échapper tour- à- tour et
l'empire de la force , et l'empire de la politique , était
282 MERCURE DE FRANCE ;
encore riche de ses souvenirs ; ses monuments , ses
statues , ses tableaux attestaient la grandeur qu'elle
avait perdue ; les amateurs allaient en foule visiter ce
pays , deux fois père des arts.
Les jeunes artistes venaient y chercher des maîtres
et des modèles.
La valeur française ravit à Rome ses tableaux et
ses statues , et le Muséum de Paris s'enrichit des dépouilles
du Vatican . La vue des chef- d'oeuvres antiques
enflamma le génie des artistes modernes . Ils
voulurent immortaliser la valeur qui avait si bien servi
les arts . Ainsi , dans le Muséum , tout parle de la
gloire de nos armes. Si vous entrez dans cette salle
où sont exposés les chef - d'oeuvres des Rubens et des
Raphael ; c'est le prix de nos exploits guerriers . Si
vous revenez dans ce salon qui renferme les ouvrages des
peintres modernes , vous y verrez vivre , sur la toile ,
le courage et les dangers de nos jeunes héros ; ce sont
les monuments que la reconnaissance des arts vient
d'élever à la victoire.
-
'
Français , vous savez vaincre et chanter vos conquêtes ,
a dit Voltaire. Si nous ne savons plus les chanter
au moins savons nous les peindre.
Aussi le premier objet qui frappe les regards de tous
ceux qui entrent au salon , pour la première fois , est
un tableau allégorique représentant les bienfaits du
18 brumaire .
C'est la plus belle et la plus utile de nos victoires ;
c'est le triomphe de la véritable liberté sur la licence ,
et d'un gouvernement sage et protecteur , sur l'anarchie
tyrannique . Ce tableau est un des plus marquants
de l'exposition , et rappelle les bons ouvrages du C.
Callet.
Cette vaste composition , qui présente , au premier
BRUMAIRE AN X. 283
coup-d'oeil , des tons riches et éclatants , un ensemble
fort et harmonieux , ne satisfait pas autant les regards
d'un examen attentif.
Le groupe des renommées est enlassé avec beaucoup
d'adresse. Plusieurs d'entre elles ont de la beauté ;
mais les autres détails ne sont pas à l'abri de la
critique.
Le pavois n'offre guère que l'épaisseur d'une moulure
, on aurait desiré le voir un peu plus soit par
dessus , soit par dessous . La figure allégorique de la
France , manque de dignité. Le clinquant et la bigarrure
de ses vêtements n'ont aucun caractère.
L'Hercule est incorrect et sans action , et telle est
en révolution la vicissitude des choses , que les accessoires
donnés aux monstres qu'il a terrassés ne sont
plus guère de saison ; c'est un écueil inévitable pour
tous les artistes qui , dans un sujet de circonstance ,
s'occupent trop de certaines expressions momentanées ,
au lieu de chercher dans leur sujet ce qu'il peut renfermer
d'idées invariables appartenantes à la morale.
En général , malgré l'exemple des grands maîtres qui
ont prodigué , dans quelques tableaux du même genre ,
la richesse et l'harmonie de leurs couleurs , l'allégorie
nous paraît un genre froid et incertain qui souvent
devient une énigme pour la postérité. Les personnages
mythologiques , dont se sert la poésie , n'étaient d'abord
que des personnages allégoriques . Mais bientôt les poètes
leur donnèrent un caractère moral et des attributs invariables.
Ils en firent une famille céleste dont tout
le monde connaît l'histoire. Ainsi Vénus et Jupiter
peuvent être le principal sujet d'un tableau , comme
Alexandre et Didon . Mais les personnages allégoriques
ne peuvent guère être employés que comme accessoires .
Ils ont besoin , pour être devinés plus sûrement , d'être
expliqués par un fait et par des personnages historiques.
284
MERCURE DE FRANCE ,
t
Par exemple , si , dans le tableau dont il est question
, la scène représentait Bonaparte entrant au conseil
des Cinq-cents , le sujet serait d'abord expliqué.
Ensuite on pourrait voir , d'un côté , l'anarchie qui
succombe avec ses partisans , et entraîne dans sa chute
les échafauds brisés , etc .; de l'autre , la victoire sous
les traits de Minerve , protégeant Bonaparte de son
égide , et tendant la main à la Paix qui lui montre
les murs de Lyon relevés , l'agriculture et les arts florissants
, l'innocence rappelée . Au reste , nous jetons
cette idée sans importance , et nous n'avons pas la prétention
de refaire le tableau d'un maître aussi -distingué.
(La suite au numéro prochain) .
SPECTACLES.
THEATRE FRANÇAIS DE LA RÉPUBLIQUE .
L'HIVER rappelle à ce théâtre plusieurs comédiens
distingués qui ont été dans les départements recueillir
les suffrages d'un nouveau public.
On a déja revu Talma dans le rôle d'Oreste.
On attend incessamment Monvel , Baptiste aîné et
Michot. M. "mes Raucourt et Vanhove vont reparaître.
Toute la bande des Amours
Revient au colombier .
M.ile Mars cadette , qu'une longue maladie avait éloignée
de la scène , vient enfin de lui être rnndue , dans
les Dehors trompeurs et dans le Bourru bienfaisant.
Cette jeune actrice a tout ce qui convient à l'emploi
des jeunes amoureuses . Un organe doux et mélodieux ,
une diction juste et précise , un maintien modeste ,
T
BRUMAIRE AN X. 285
une figure virginale , et je ne sais encore quelle aimable
gaucherie qui sied à l'innocence de ses rôles.
Le public a paru jouir à la fois de ses talents et de
sa convalescence .
Les autres spectacles ont donné de nouveaux ouvrages
pour célébrer la paix avec l'Angleterre. La
Comédie française a pu se passer de nouveautés , en
remettant au théâtre l'Anglais à Bordeaux , comédie
en un acte de Favart. Ce fut une bonne fortune que
d'avoir pu , dans un sujet de circonstance , faire contraster
le caractère des deux peuples qui ont la plus
grande influence sur les affaires politiques de l'Europe
, et qui , à l'époque où cette piece fut représentée
pour la première fois , offraient , dans leurs habitudes
privées , dans leur gouvernement , et dans leur
littérature , les oppositions les plus prononcées et les
plus piquantes .
2+
24
Un tel sujet , considéré dans toutes ses dimensions ,
était trop vaste et trop fort pour le talent aimable et
gracieux de l'auteur d'Annette et Lubin . Il ne l'a
vụ que d'un côté , et encore ne l'a- t - il pas approfondi ,
mais il a jeté sur sa surface des couleurs brillantes.

Le plus grand défaut de l'ouvrage est d'avoir trop
de conversations , et trop peu d'action .
Il est heureux d'avoir fait loger milord Bruanten ;
véritable anglais , rêveur ét misanthrope , chez une
femme aussi légère et aussi frivole que la marquise
de floricourt ; mais on aurait pu tirer plus de parti
de cette premièreitlée , et en faire naître des situations.
qui eussent amené , d'une manière naturelle et comique
, le développement de ces deux caractères opposés
.
L'auteur la rencontré une seule fois . La situation
est légère , mais il a fait des vers charmants. Loid
286 MERCURE DE FRANCE ,
Brunton rêve , l'heure sonne ; il jette les yeux sur la
pendule , et dit :
Tout ne présente ici qu'un luxe ridicule.
Quoi , l'art a décoré jusqu'à cette pendule !
On couronne de fleurs l'interprète du temps ,
Qui divise les jours et marque les instants ;
Tandis que tristement ce globe qui balance
Me fait compter les pas de la mort qui s'avance ,
Le Français , emporté par de légers desirs ,
Ne voit sur ce cadran qu'un cercle de plaisirs,
Ces vers , agréables en eux - mêmes , ont encore le mérite
d'être en rapport avec la situation et le caractère.
Favart aurait dû rendre plus theatral le ersonnage
de Dormant , amant de la jeune Anglaise . C'est un
homme sensible , raisonnable et discret ; j'aurais mieux
aimé le voir indiscret , étourdi , galant et frivole dans
le cours de la pièce , et à la fin , corrigé de ses défauts ,
par son amour pour Clarisse , comme milord Brunton
est guéri de sa misanthropie , par son goût pour la
marquise de Floricourt ; par- là , l'auteur aurait , à la
fois , obtenu des scènes plus vives et plus gaies , et
un résultat plus moral et plus piquant. Nous avons
dit qu'il y avait de jolis vers dans l'Anglais à Bordeaux
, mais souvent le style est maniéré. Nous n'aimons
pas entendre dire , en parlant du plaisir , que
C'est un printemps qui fait naître des fleurs
Sur les épines de la vie .
Jargon de boudoir , que doit repousser la bonne
comédie.
L'Anglais à Bordeaux , représenté par les premiers
sujets de la comédie française , a été entendu avec
plaisir , mais il n'a point excité d'enthousiasme , ni
même d'applaudissements . On pourrait trouver à cela
des raisons , dont les comédiens ne sont pas responBRUMAIRE
AN X. 287
sables. Mais peut- être , dans les représentations suivantes
, serait-il possible à quelques -uns d'entre eux de
suppléer à la longueur de l'action par la vivacité de
leur jeu . D'ailleurs , cette pièce n'offre plus ni danses ,
ni chants ; et un spectacle consacré à la paix est une
fête dont le spectateur veut sortir en chantant des couplets
, qui prolongent son ivresse et ses plaisirs.
0.
ANNONCES.
HISTOIRE naturelle des poissons , par le C. Lacepède ,
continuateur de Buffon , in - 4.º , tome 3 , avec 34 planches
, représentant 102 espèces d'animaux. Prix ,
15 fr. 50 cent. broché en carton . A Paris , chez
Plassan , imprimeur - libraire , rue de Vaugirard ,
n.º 1195 , entre celle des Francs Bourgeois et l'Odéon .
On rendra compte de cet ouvrage.
·
HISTOIRE civile et commerciale des Colonies anglaises
dans les Indes occidentales , depuis leur découverte ,
par Christophe Colomb, jusqu'à nos jours ; suivie d'un
tableau historique et politique de l'île de St -Domingue,
avant et depuis la révolution française , traduit de
l'anglais de Bryan - Edouard , par le traducteur des
Voyages d'Artur- Young en France et en Italie ; 1 vo' .
in-8. ° de 500 pages sur papier carré fin , orné de la
carte générale des Indes occidentales . Prix , 5 fr.
pour Paris , et 6 fr . 50 cent. franc de port par
la
poste. A Paris , chez Dentu , imprimeur - l'braire ,
palais du Tribunat , galeries de bois , n.º 240.
TABLETTES chronologiques des révolutions de l'Eudu
C. Hoch de l'Institut national . Seconde
édition corrigée et continuée . Prix , 1 fr . 20 cent. A
Strasbourg , se vend , chez les frères Levrault ; et à
Paris , chez les mêmes , quai Malaquais . An 9 .
L'Annuaire de la librairie et des productions lit!é
raires de Paris , par Guillaume Fleischer , annoncé
pour paraître en vendémiaire an 10 , est retardé de
rope ,
288 MERCURE DE FRANCE ,
f
quelques mois. L'utilité d'un tel ouvrage , la nécessité
de lui donner toute la perfection dont il est susceptible
, excuseront assez le retard.
De l'Influence des Arts , sur le bonheur et la civilisation
des hommes , par Blanchart , de la Meuse , avec
cette épigraphe :
On peut regarder l'instruction comme l'effet et
le besoin de la civilisation.
Rapport sur l'Instr . publ . par Chaptal. A Paris , chez .
Solvet , libraire , rue du Coq Saint - Honoré , n.º 123,
an 10 , br. 8. ° Prix , 40 cent.
VUES sur l'organisation de l'Instruction publique , avec
un projet de joi , et un projet de règlement pour les
Ecoles publiques ; par J. B. Malhos , professeur à
P'Ecole centrale du département des Basses - Pyrénées .
A Paris , chez Obré , libraire , rue Mignon , n.º 1 ,
: quartier de l'Odéon ; et chez Lenormant , rue des
Prêtres- Saint - Germain - l'Auxerrois , n.º 42 , an 10.
LADOUSKI et Floriska , par L .... orné de gravures ,
4 vol . A Paris , chez Dentu , palais du Tribunat , galeries
de bois , n.º 240.
GRAMMAIRE raisonnée , à l'usage de la jeunesse ; par
Charles Panckoucke , quatrième édition , corrigée et
augmentée , d'après les notes que l'auteur avait préparées
avant sa mort . Prix , 3 fr. 50 cent. , et 4 fr.
50 cent . frane de port . A Paris , chez la veuve Panckoucke,
imprimeur -libraire , rue de Grenelle , n . ° 321 ,
faubourg Germain , en face de la rue des Pères .
ANCIENS poids exprimés en nouveaux poids , et prix
de la livre et de l'once nouvelles , d'après le prix de
la livre et de l'once anciennes , ouvrage utile et nécessaire
aux marchands épiciers , pharmaciens , balanciers
, et à tous les marchands et négociants qui
font usage des poids ; par le C. Laurent. Prix , 60 cent.
A Paris , chez le C. Brunet , rue Git- le - Coeur , et
à son dépôt de librairie , le soir , au théâtre du Vau-
¹ déville.
Errata . P. 195 , lign . 26 , au lieu d'annoncent , lisez
amenent.
P. 203 , lign. 18 et 19 , mettez un point après l'intrigue
; et une virgule après incident .
P. 212 , lign. 23 , au lieu de elle reçut , lisez reçut - il
BRUMAIRE AN X. 289
4
L
POLITIQUE.
EXTÉRIEUR.
SUITE du Précis sur l'état de l'Europe.
A Suisse est placée entre la France et l'Autriche
à peu près comme a Hollande entre la France et
l'Angleterre , avec cette difference cependant que la
république, batave est hors des limites naturelles de la
France , et que l'helvétique , embrassée par le Ruin ,
est , pour ainsi dire , dans nos eaux , et qu'elle faisait
même autrefois partie de la Gaule, Pour bien apprécier .
Ja position actuelle , de l'Helvétie , dont les troubles
intérieurs ne sont pas sans conséquence pour , le repos
de la France , ni même sans danger pour la tranquillité
générale de l'Europe , il faut jeter un coup d'oeil
sur sa situation précédente ...
Au moment où quelques cantons se furent révoltés
contre la maison d'Autriche , où quelques autres dans
la ferveur de la reforme , eurent chassé leurs princes
particuliers ; et , rompu ainsi les liens qui les at tachaient
à l'empire germanique , ils cesserent d'être sujets sans
devenir plus indépendants . Au lieu d'avoir un maitre
à eux et pour eux , ils furent soumis à l'influence de
dominations étrangères , opposées entre elles d'intérêts
, et souvent ennemies l'une de l'autre. Le peuple
suisse ne fut plus lui , et de peur, de ' redevenir allemand
, il se fit anglais et français . On vit la religion
présider à ce partage ; car la religion que certains
hommes croient , finie dans le monde , parce qu'il n'y
en a plus chez eux , règle le destin des nations même
alos qu'elle ne dirige plus les conseils des rois ....in
La Suisse , pour ne plus retomber sons le joug autrichien
, se jeta dans les bras de la France , voisine
de ses frontières , et puissante ennemie de l'Aut, iche;
mais les cantons catholiques qui redoutaient les can
6.
19
290 MERCURE DE FRANCE
#
tons protestants , firent tard une alliance particulière
avec le gouvernement français , aussi reconnu et plus
respecté , peut-être , à Soleure qu'à Paris. Les cantons
protestants alarmés à leur tour de cette affection particulière
de la France pour la partie catholique de la
confédération , avaient recherché l'appui de l'Angleterre
, et même , dans des temps postérieurs , celui de
la Prusse devenue comme souveraine de Neufchâtel ,
haut et puissant allié de la ligue helvétique. L'habile
Angleterre met un prixà tout , et particulièrement à sa
protection . Tandis que le gouvernement français payait
aux Suisses leur amitié par les pensions et les bienfaits
qu'il répandait dans les cantons , et par les priviléges
lucratifs que n'obtenaient pas les régnicoles euxmêmes
, les Anglais attiraient dans leurs fonds publics
l'argent de la Suisse , qui respectait encore plus ses
capitaux que ses capitulations .
La Suisse se croyait libre ; les étrangers le croyaient
aussi ; et , comme d'ailleurs , il était reconnu , sur la
parole de Montesquieu et des admirateurs des Grecs
et des Romains , que la vertu est le mobile des états
populaires , la Suisse était , de l'aveu de toute l'Europe
, la patrie exclusive de toutes les vertus.
:
Des Anglais , dont les guinées trouvent partout , et
particulièrement en Suisse , un accueil très gracieux ,
vantaient l'humeur hospitalière de la nation helvétque
; des Français qui n'y donnaient aucun signe
de religion , s'extasiaient sur la tolérance dont y jouis-
"saient tous les cultes des grands seigneurs qui y passaient
incognito , admiraient l'égalité qui régnait
dans cette contrée ; et des voyageurs , qui arrivaient
et partaient sans qu'on prit garde à eux , vantaient
sa liberté. L'excellente discipline des troupes suisses
inébranlables dans leurs devoirs , parce qu'une éducation
religieuse leur apprenait de bonne heure à les
connaître , faisait croire à la force inexpugnable des
cantons ; les hommes religieux y trouvaient de l'attachement
à la religion ; les philosophes , beaucoup de
philosophie irreligiense ; les naturalistes , de grands
effets ; les artistes , des sites romantiques , et de tant
de qualités réelles , de préventions favorables , d'exagérations
ridicules , se formait pour la Suisse , une je ne sais
BRUMAIRE AN X. 291
quelle force d'opinion qu'il était plus facile d'admettre
que d'expliquer . Mais ceux qui , n'ayant étudié de la
Suisse que sa constitution , la connaissaient bien mieux
que les désoeuvrés qui en avaient gravi les montagnes
ou dominé les sites , n'ignoraient pas que ce corps ou
plutôt cet assemblage informe de parties inégales et
hétérogènes , rapprochées et non réunies , voisines de
territoire , différentes d'éléments politiques , et surtout
d'éléments religieux , renfermait de nombreux principes
de dissolution. Ils savaient que ces gouvernements
éternels , selon Montesquieu , n'avaient , depuis
longtemps , que l'apparence de la vie ; qu'un état populaire
, pauvre , et dont les particuliers sont riches ,
est dans la situation la moins propre à la guerre ,
parce que le public y est sans moyens , et le particulier
sans énergie , et qu'enfin la guerre ne se fait plus
que par honneur , c'est- à - dire par devoir , chez les
peuples modernes qui ne craignent plus l'esclavage
l'errlèvement de leurs femmes , la perte de leurs biens ,
ou même la honte des fourches caudines. Ces vrais
philosophes ne doutèrent donc plus que la ligue helvétique
ne fut dissoute au premier choc , lorsqu'ils
virent , en 1793 , le canton le plus puissant obligé ,
pour couvrir ses frontières , de lever quelques troupes ,
donner aux soldats une paye plus que double de celle
que donnent les grandes puissances , et ne pouvoir en
trouver.
La Suisse , dans le cours ordinaire des événements ,
n'avait pas à redouter la guerre étrangère , et elle
prévenait la guerre civile , en occupant et consommant
au loin sa nombreuse et robuste jeunesse. La
France et l'Autriche se faisaient la guerre sur les bords
fertiles du Rhin ou du Pô ; et n'imaginaient même
pas possible de porter et de nourrir leurs armées sur
les hauteurs escarpées , ou dans les gorges resserrées
des Alpes Rhetiennes . La Suisse couvrait , dans toute
sa longueur , la partie centrale des frontières de l'un
et de l'autre de ses puissants voisins ; et , ne pouvant
interposer sa médiation pour abréger les fléaux de la
guerre , elle interposait , en quelque sorte , son terri
toire pour en resserrer le théâtre .
Mais l'orage de la révolution a grondé sur l'Europe ,
1
292 MERCURE DE FRANCE ,
ét là Suisse a été entraînée dans son tourbillon . La révolution
française y a fait éclore ces germes de mort que les
différences politiques , et surtout religieuses , y avaient
déposés . Ces contrées jusqu'alors si paisibles , où d'antiques
faits d'armes n'etaient plus que le sujet des
récits du vieillard ou des chants de l'épouse , ont été
livrées à tous les fléaux de la guerre étrangère et à
toutes les fureurs des discordes civiles. Alors on n'a
plus retrouvé , dans ce malheureux pays , ce que des
philosophes prévenus et ignorants avaient exalté avec
tant d'enthousiasme ; mais il a montré , dans quelques
parties , ce qu'ils n'avaient en garde d'y voir ; et le
zèle pour la défense de la religion a produit , dans les
cantons les plus faibles et les plus pauvres , des prodiges
de courage et de dévouement auxquels rien dans
P'histoire ancienne et moderne ne peat être comparé.
Un fanatisme athée a voulu déshonorer cette noble
indignation d'un peuple en la traitant de fanatisme
religieux ; puissent , pour leur honneur , les peuples
les plus fameux imiter , dans de pareilles extrémités ,
l'héroïque constance de cette poignée de pâtres , de
femmes et d'enfants ! Il est temps d'admirer l'héroïsme
dans les sociétés chrétiennes. Les pires de tous les flatteurs
, ceux des peuples et des tribuns , ont trop exagéré
les vertus des anciennes républiques. Sachons
enfin admirer les actions magnanimes de nos contemporains.
La Suisse , vaincue plutôt que soumise , gouvernée
depuis par ses concitoyens , n'a pas cessé d'être sous
l'influence de la France . Son organisation politique a
souffert des modifications dont le détail peut intéresser
des Suisses . Ils y trouvent un aliment à leurs affections
personnelles ; nous croyons devoir épargner ces détails
à nos lecteurs pour fixer uniquement leurs regards sur
ce qui se passe actuellement en Suisse , et qui est digne
d'une sérieuse considération .
La diète helvétique travaille à fixer enfin le mouvement
révolutionnaire , en arrêtant , s'il est possible ,
une constitution définitive. Le parti presbytérien penche
pour donner plus d'unité au gouvernement ; le parti
catholique voudrait revenir à la souveraineté individuelle
des cantons et à leur union fédérative . Cette
BRUMAIRE AN X. 243
contradiction remarquable entre les principes regte
'de chaque parti et ses opinions politiques
aisément. Les cantons protestants recla
dans le gouvernement , comme un moyen per
domination sur l'Helvétie ; et le parti
redoute cette domination comme le plu
malheurs même pour sa religion , croit y
revenant à son ancienne constitution féd
semblait du moins laisser à chaque canton sonde=
pendance . Il est même à croire que , si ce dernier système
prévalait , quelque puissance voisine saisirait cette
occasion pour offrir aux cantons catholiques , moins
riches et plus belliqueux , la protection spéciale qu'ils
trouvaient autrefois dans le gouvernement français ; et
comme l'Angleterre regagnerait tót ou tard , sur les cantons
protestants , l'influence qu'elle y a toujours exercée ,
la France ne trouverait plus que des ennemis là où le
voisinage et la reconnaissance lui donnaient des alliés.
Mais il est impossible aujourd'hui , pour la Suisse ,
de revenir au gouvernement fédératif, véritable démocratie
d'état , la plus faible de toutes les institutions
politiques , parce que le principe de division où de
popularisme est dans le tout comme il est dans chaque
patie. Ainsi donc , comme on l'a dit plus haut , Montesquieu
a avancé une grande erreur lorsque , trompé
par des exemples tirés de l'histoire des Grecs et qui
ne sont nullement applicables à nos temps modernes ,
il appelle éternels des gouvernements qui devaient ,
quarante ans après , tomber au premier choc .
On me permettra une comparaison . Si les tours de
Notre-Dame de Paris venaient à s'écrouler , on les
rebâtirait telles qu'elles sont , plus belles peut - être ;
parce qu'il n'y a dans leur construction rien que de
naturel à la destination de ces sortes d'édifices ; mais
il n'y a pas d'architecte au monde qui pût rétablir ',
s'il était détruit , cet arc- boutant de l'église Saint-
Nicaise de Rheims , qui s'ebranle sensiblement au
mouvement d'une certaine cloche , parce que cet effet ,
contre la nature d'un édifice et hors de toutes les
règles , à été produit par une combinaison d'accidents
qui s'est faite sans dessin , et que les hommes ne peuvent
connaître , et encore moins reproduire. L'application
est facile à saisir .
294 MERCURE DE FRANCE ,
La France , dont le temps avait fondu la constitution'
dans le moule de la nature , renversée par
la révolution , se relève sur ses bases antiques , et
même plus grande et plus forte ; la Suisse où des
institutions fortuites étaient nées les unes après les
autres , et non les unes des autres , à mesure que des
événements politiques en avaient fait sentir le besoin ,
la Suisse ne peut pas plus se rétablir dans la même
position que reproduire les mêmes événements. D'ailleurs
, la confédération helvétique avait commencé
dans l'amitié et pour la nécessité d'une défense mutuelle
; elle ne peut renaître dans la haine et les rivalités
de petits états , qui cherchent à s'asservir réciproquement.
Il faut avoir le courage de le dire : La
Suisse est hors d'état de se gouverner elle - même. Puisse
cette vérité lui être démontrée par la raison et sans
le secours d'une cruelle expérience ! Puisse - t-elle repousser
les conseils de la vanité nationale , ou de la
haine étrangère ! Puisse -t-elle sentir qu'aujourd'hui que
les événements l'ont lancée dans le tourbillon politique
de l'Europe , son repos une fois violé par la guerre ,
n'en sera plus respecté à l'avenir ; que le théâtre
de la lutte , entre deux grandes puissances désormais
fixé en Italie , s'étendra plus d'une fois sur son territoire
, et que , dans cette position , « l'état de dépen-
« dance , quand il est inévitable , a , pour un peuple ,
tous les inconvénients de la sujétion sans en avoir
les avantages *:
"
" ">
Quelles que soient , au reste , les préventions trop
bien fondées que d'affreux souvenirs ont laissé dans le
coeur de ces hommes simples et profondément exaspérés
, le gouvernement français saura les dissiper , à
force de sagesse , de vertus et de désintéressement : les
peuples n'ont pas plus de mémoire que les gouvernements.
· La partie supérieure de l'Italie , bouleversée comme
la Suisse et la Hollande , travaille comme elles à se
donner une existence politique , car la constitution
* Du Traité de Westphalie et de celui de Campo -Formio.
Chez Lenormand , rue des Prêtres-Saint-Gerinain-l'Auxerrois.
BRUMAIRE AN X. 295
française a fait naître , chez nos voisins , une foule de
constitutions , comme au 16.me siécle la réforme de
Luther enfanta ce nombre infini de sectes qui l'épou-`
vantèrent lui -même. Mais , dans l'effort que font certains
états pour occuper une place en Europe , ils ne
considèrent pas toujours celles qu'occupent leurs voisins.
Le monde politique est une relation d'états ,
comme chaque état politique est une relation de familles
, et chaque famille une relation d'hommes .
1.
Songeons toujours que la maison d'Autriche est voisine
de ces nouvelles républiques italiennes.
Les républiques populaires , fondées par les passions ,
ont , à leur naissance , une force prodigieuse d'agression
; mais elles ont très peu de force de résistance ;
cette dernière force ne se trouve que dans la raison
qu'elles n'ont point consultée , et dans la nature dont
la loi repousse leurs institutions . Ces sortes d'états offriraient
encore moins de résistance aujourd'hui que les
puissances font précéder leurs généraux par leurs émissaires
, et leur canon par leur argent ; quand on peut
au moyen d'un chiffre et de quelques zéros , mettre sur
un quarré de papier la valeur d'un état entier , il
n'y a de probité démontrée que celle de l'homme
à qui l'état appartient , parce qu'il appartient lui -même
tout entier à l'état. D'ailleurs la profession militaire
est toujours subordonnée dans les états populaires aux
emplois civils et aux professions lucratives. Et s'il y a
encore quelque honneur et quelque courage , on ne le
trouve plus que dans les troupes étrangères , à qui les
nationaux plus utilement occupés pour leur fortune ,
confient , comme en Hollande , la défense de l'état .
Il faut donc , pour l'intérêt de la France , de l'Italie ,
de l'Europe même , placer aux portes des états autrichiens
, une puissance suffisamment forte , et convenablement
constituée pour se défendre elle - même en
attendant les secours de la France son alliée naturelle.
2
La France un jour ne trouverait qu'ingratitude et
faiblesse dans de petits états , où de grandes mesures
militaires effrayeraient de petits intérêts privés ; elle
trouvera de la reconnaissance dans une puissance forte
qui n'aura rien à craindre d'elle. Aujourd'hui que la
296 MERCURE DE FRANCE ,
I
France est parvenue au terme de son agrandissement ,
ses voisins ne doivent plus en attendre que des modèles
et des secours .
Cependant Italie restera encore partagée en plusieurs
puissances ; mais elles se réduiront avec le temps. Heureusement
pour l'espèce humaine , le systeme des petits
états est fini en Europe : non que les petites administrations
ne soient peut- être plus favorables au bien-être
physique de l'homme ; mais les grands états sont plus
favorables au développement des grandes vertus qui honorent
et qui conservent la société. Dans beaucoup de
petits états de l'Europe , le peuple était mieux logé ,
et surtout mieux nourri qu'en France ; mais nulle part
les classes destinées aux armes , aux lois et à la religion
, n'eurent plus d'honneur et d'intégrité . Comme
il n'y a pas de petit désordre dans un grand ensemble
, il est nécessaire que l'ordre règne dans un grand
état , comme, il est nécessaire que la discipline soit
sévère dans une grande armée . L'assassinat , par exemple
, n'était fréquent en Italie que parce que les gouvernements
n'y étaient pas assez forts pour oser être
justes.
Nous parlerons une autre fois de l'état de Naples ét
de celui de l'église .
Le pape , au milieu des puissances chrétiennes , ne
peut plus être aujourd'hui , sous le rapport de ses étais ,
qu'un grand seigneur dans ses terres ; mais son autorité
spirituelle s'accroîtra de tout ce que l'agrandissement
des autres puissances lui a cté de force proportionnelle
dans l'ordre temporel , et l'influence même
politique qu'il en recevra , comme père commun des
chrétiens , peut servir efficacement à l'affermissement
de la religion chrétienne , qui ne peut plus être séparée
des progrès de la civilisation...
(La suite au numéro prochain).
+
BRUMAIRE AN X. 297
L
INTÉRIEUR.
DEs lettres de félicitations parviennent de tous les
points de la France , au pacificateur de l'Europe . Les
divers corps constitués , devenant , en cette occasion ,
les interprètes de la voix publique , expriment , tourà
tour , l'admiration et la reconnaissance . Chacun fonde
sur la paix des espérances particulières. Tous se livrent
aux espérances générales.
Jamais les unes et les autres ne furent mieux fondées
. La France guerrière , devenne une puissance en
repos , semble être arrivée au terme de la grandeur et
de la consistance. Sa gloire militaire répandue dans
tout le monde connu , ses limites reportées sur le
Rhin , garant plus sûr de leur inviolabilité , que les
combinaisons des cabinets ; la durée même de la guerre ,
qui nécessite la durée de la paix ; enfin , le nom de
celui qui nous mena si vivement la victoire et à la
paix , et fut plus prompt à réparer que la révolution
à détruire ; tout présage une suite de prospérités , qui
doit former une autre époque de notre histoire.
Les dispositions intérieures de la France , la rendent
encore plus digne et plus voisine des bienfaits de la paix .
Il faut l'avouer , parmi les causes honteuses de nos malheurs
, il s'y méla , pour beaucoup , le besoin de faire
l'essai de nouvelles théories politiques. Alors on tenta
l'expérience hasardeuse de laisser un moment la Fiance
sans culte national , c'est - à - dire , sans garantie de la
société. Mais , comme après une inondation l'on s'empresse
de reconstruire les digues et les travaux qui peuvent
s'opposer à de nouveaux ravages , le gouvernement
du 18 brumaire , a cherché dans la religion , la sanction
et le complément des lois politiques , et il a fondé
nos destinées futures sur les bases de tous les empires
qui doivent durer. Disons - le hautement , puisque chacun
l'a pensé , cette mesure forte et décisive distingue à
jamais notre gouvernement de tous ceux que nous avons
essayés . C'est elle qui concilie nos espérances avec
tous les faits de l'histoire . C'est elle qui a résolu ce
298 MERCURE DE FRANCE ,
problème , proposé par la philosophie alarmée : Comment
peut- on rétablir les moeurs d'une nation ?
Pendant la révolution , on appelait la France régénérée
; et ce now ne lui convenait pas plus qu'à un
malade exposé à une crise qui décidera de sa mort ou
de sa vie. Aujourd'hui nous pouvons l'appeler , à plus
juste titre , la France nouvelle. L'épreuve semble
finie. Le nouveau système de l'Europe va s'essayer sous
les auspices de la France nouvelle. Désormais l'observateur
, interrompu jusqu'à présent par le cri de nos
victoires , nous dira comment l'activité nationale se
dirige vers les objets de prospérité publique , comment
le Français , dépouillant , avec gloire et sécurité,
son habit de guerre , reprend insensiblement les moeurs
de famille , tandis que sur nos routes ' sûrement
l'on achevera de réparer , les étrangers viendront de
toutes parts admirer nos fêtes , nos manufactures , et
l'Apollon du Belvedère.
que
G.
Les CC. Clément , évêque de Versailles , Nicolas ,
évêque de Nancy, Sousignon , évêque à Sens , et Nicolas,
êvêque de Cayenne , ont donné leur démission . Joseph
de Berri , évêque de Carpentras , et Laurent Michel-
Eon de Cely , évêque d'Apt , ont donné leur démission
. L'évêque de Sens , résidant à Rome , a remis luimême
au pape , la démission de son siége.
"
"
"
"
2
en
L'évêque de Vaison , écrit à M. de Spina :
« Je
n'attends que la réception du bref de sa sainteté ,
pour lui donner une marque de mon obéissance
lui adressant la démission de mon siége .
L'archevêque de Toulouse a aussi écrit à sa sainteté,
que quoiqu'il ne sût encore que par le bruit public
qu'elle lui demanderait sa démission , il se hâtait de
la lui offrir , avec toute la soumission qu'il devait au
Saint-Siége .
L'adresse de remercîment du parlement d'Angleterre
au roi , à l'occasion de la signature des préliminaires
de paix avec la France , a passé à l'unanimité. Le lord
Cornwallis arrive en qualité de ministre plénipotentiaire
de sa majesté au congrès d'Amiens .
BRUMAIRE AN X. 299
En Angleterre comme en France , les préliminaires
de la paix ont semblé la paix définitive , et cette confiance
des deux peuples est sans doute le plus bel
hommage qu'ils pouvaient offrir à leurs gouvernements,
Tous les ports se sont ouverts , et les vaisseaux marchands
se hâtent de recommencer leurs expéditions les
plus lointaines. Des sauf conduits réciproques assurent
la libre navigation du commerce , dans les parages
que les bâtimens pourraient atteindre avant l'époque
où les prises maritimes doivent être restituées *.
·
Un arrêté du 18 vendémiaire an 10 prohibe les armements
en courses . En rappelant les dispositions de
l'article XI des préliminaires de paix , il déclare pareillement
nulles toutes prises faites sur la Grande-
Bretagne ses alliés , leurs sujets et vassaux , dans
les lieux et délais que mentionne cet article , par des
bâtiments armés sortis des ports de la république ,
postérieurement à la signature des préliminaires , et
lorsque la nouvelle en était parvenue dans ces ports.
( Un arrêté , du 5 brumaire , offre la même garantie
aux vaisseaux du Portugal ) .
Le premier brumaire , un brick anglais est entré
dans le port de Boulogne. Il avait à son bord cent
soixante prisonniers français , qui sont descendus au
milieu des acclamations générales . Les Boulonnais , qui
se trouvaient parmi eux , ne pouvaient assez admirer les
travaux immenses , qui , depuis six mois , en dépit des
bombes de l'ennemi , ont augmenté et embelli le port
de leur ville .
Beaucoup de bâtiments , richements chargés , sont
entrés dans les ports d'Anvers et d'Ostende .
2
L'Académie des sciences de Pétersbourg vient de
perdre un de ses membres , par la mort de M. de Vauvillers
membre de notre ancienne Académie des
sciences , et du conseil des Cinq-cents. M. de Vauvillers
, avantageusement connu dans la république des
lettres , par sa traduction de Pindare , et son érudition
* Voyez l'art. XI des préliminaires de paix , insérés dans
le N. XXXII du Mercure.
300 MERCURE DE FRANCE ,
étendue , n'était pas moins distingué par ses talents
pour l'administration . En 1789 , il contribua puissainment
à sauver la ville de Paris , d'une disette de pain ,
que les troubles politiques rendaient encore plus alarmante.
En 1795 , dans des circonstances semblables
et même plus difficiles , le ministre de l'intérieur Benezech
, qui aimait particulièrement M. de Vauvillers ,
l'appela près de lui ; et ses conseils et son zèle infatigable
concoururent à rétablir l'ordre dans l'admini- '
stration des vivres de Paris , et la circulation générale
des grains. Bientôt après , le philosophe religieux fut
encore tiré de sa retraite . Une nouvelle session du
corps législatif se formait sous les auspices les plus favorables
. M. de Vauvillers y est porté par l'estime et la confiance
de ses concitoyens ; il ne peut se refuser au bien
qu'on espère . Victime de la proscription de fructidor ,
et obligé de fuir en Russie , Paul Ier , qui l'avait connu
à Paris , lui accorda une place dans son Académie ;
mais le délabrement de sa santé. l'empêcha de rendre
à ce corps tous les services que ses talents lui promettaient.
Déja même le souverain actuel de la Russie
avait permis à M. de Vauvillers de retourner en France ,
en lui continuant sa pension d'académicien , lorsque la
mort l'a enlevé aux lettres et à sa patrie , qu'il avait
toujours honorée.
Bo-
On n'a pas oublié que le 10 messidor an 8 ,
naparte , revenant
d'Italie , après la bataille de Maringo
, s'arrêta sur les ruines de Lyon , posa la premiere
pierre des façades de la place Bellecour
, et
promit à cette ville infortunée
le retour de son ancienne
splendeur
. Cette promesse
est en partie réalisée . Lé
commerce
et l'industrie
retrouvent
chaque jour leurs
ouvriers et leurs capitalistes
, et la paix générale
achève
de rouvrir toutes les communications
. Le département
du Rhône a vivement
exprimé
sa reconnaissance
au
premier
consul ; mais Lyon lui devait un hommage
particulier
. Le préfet , le C. Najac , vient d'ouvrir un
concours
pour le plan d'un monument
à élever au
milieu de la place BONAPARTE
( autrefois
place Bellecour
) . Ce monument
devra être surmonté
de la statue
pédestre
d'un héros : les accessoires
seront les emBRUMAIRE
AN X 301
blêmes de la victoire , de la paix , des arts et du commerce.
On y adaptera les statues de bronze. , représentant
le Rhône et la Saône , qui décoraient l'ancien
monument de cette place ( C'était une statue équestre
de Louis XIV , faite par Desjardins ) . -
Le même sentiment a'dicté la même idée au conseil
-général do département de la Seine. Sur la proposition
du préfet , il a arrêté , unanimement et comme
organe de l'opinion publique , qu'il serait érigé dans la
capitale un monument qui transmette à la postérité
la reconnaissance de la ville de Paris envers Bonaparte ,
premier consul et pacificateur de l'Europe . Une commission
a été nommée de suite pour examiner les
moyens d'accélérer l'exécution de ce monument.
ر
Le célèbre comte de Rumford est à Paris . On assure
qu'il a imaginé de nouveaux procédés , plus simples
encore et plus économiques , pour l'économie domestique
, et le soulagement des pauvres.
NOMINATION S.
Le C. Suvée , peintre , professeur à l'école spéciale
de peinture , est nommé directeur de l'école française
des beaux-arts à Rome.
La place de secrétaire - général des consuls est supprimée.
Les archives du gouvernement seront transportées
dans le Palais des Tuileries , et à portée du
cabinet de travail des consuls elles seront sous la
direction du secrétaire d'état. Le premier consul voplant
donner un témoignage de sa satisfaction au C. Lagarde
, qui avait occupé jusqu'à ce jour la place de
secrétaire- général , l'a nommé à la préfceture de Seineet
-Marne.
Le C. Lucien BONAPARTE revient à Paris dans
quelques jours .
Le C. Saint - Cyr , conseiller d'état , est nommé , à
sa place , ambassadeur de la république , à Madrid.
Le C. Dupuis , ancien intendant des Iles de France
et de la Réunion , est nommé secrétaire de légation
pour les négociations de la paix avec l'Angleterre .
Le C. Caffarelli , préfet de l'Ardêche , est nommé
préfet du Calvados.
302 MERCURE DE FRANCE ,
Le C. Bureau-de-Pusy , est nomme préfet de l'Allier.
Le C. Loysel , ex-administrateur de la régie de l'enregistrement
, est nommé préfet de la Meuse - Inférieure .
Le C. Robert , inspecteur aux revues , remplace le
C. Caffarelli dans la préfecture de l'Ardèche.
Le C. Bellot , membre du conseil général de l'Hérault
, est nommé préfet du Cher.
Le C. Latourette , sous - préfet à Tournon , est nommé
préfet du Tarn .
Le C. Guinebaud , ex - préfet des Basses - Pyrénées ,
est nommé commissaire- général des relations commerciales
à Oporto.
Le C. Harmand, ex - préfet du Haut-Rhin , est nommé
commissaire des relations commerciales à Dantzig.
Alexandre Ler a été couronné à Moscow , le 27 septembre
( 5 vendémiaire ) .
er
er
D'après un arrêté du 8 brumaire , il sera accordé ,
dans chaque corps , un nombre de congés égal au
huitième de l'effectif actuel des sous- officiers et soldats.
Ces congés absolus seront expédiés une moitié au 1 .
nivose , et l'autre moitié au 1. ventose an 10. Ils ne
seront délivrés qu'à mesure que les hommes qui les
auront obtenus seront remplacés par de nouveaux conscrits
, jusqu'à concurrence du complet des corps , sur
le pied de paix .
On sait que le Vesuve , élevé de 3,600 pieds au
dessus de la mer , présente la forme d'un cóne tronqué ;
sa base inférieure de trois lieues de tour , est baignée
en partie par la Méditerranée ; la base supérieure ,
un peu inclinée à l'axe , a 937 toises de circonférence .
Le foyer ou cratère est actuellement enfoncé de 200
pieds au dessus des bords de la bouche du volcan. Il
faudrait parcourir ces 200 pieds , pour observer les fumerolles
, les crevasses , les feux , le soufre , les matières
brûlantes , qui forment ce cratère ; mais depuis l'éruption
de 1779 , qui a totalement changé les formes du
Vésuve , personne n'a osé tenter cette entreprise. Les
parties intérieures du Volcan sont à pic ou très - escarpées
, composées d'ailleurs de cendres , de laves , de
BRUMAIRE AN X. 30
1
pierres , qui n'ont aucune liaison , et croulent au moindre
ébranlement. Des excavations multipliées arrêteraient
, à chaque instant , le téméraire voyageur , ou
le forceraient de s'abandonner dans l'espace .
Huit Français , la nuit du 29 an 30 messidor an 9 ,
sont descendus dans le cratère du Mont- Vésuve.
Ce voyage n'est qu'un essai ; mais il fraye le chemin
aux physiciens , aux naturalistes , aux chimistes ; et
peut-être des observations , faites avec soin dans ce
terrible fourneau de la nature , amèneront des résultats
utiles aux arts et aux sciences .
Voici les noms des huit Français , en suivant l'ordre
dans lesquels ils sont descendus : Debeer , secrétaire
de l'ambassadeur Alquier. Hondouart , ingénieur en
chef des ponts- et- chaussées . Wicar , peintre. Dampierre
, adjudant - commandant. Bagneris , médecin .
Fressinet , Andras , voyageurs français . Moulin , inspecteurs
des postes.
Nous avons annoncé , dans le N.° XXVIII , l'établissement
que le C. Molin se proposait de former , sous
le nom d'Institution des Asiles . Il est aujourd'hui en
pleine activité. Des hommes respectables , réunis par
le zèle le plus pur , et le plus parfait désintéressement
, garantissent l'exécution et la sureté des engagements
. On ne saurait trop le redire : l'imprévoyance
et la prodigalité , plus que le malheur ou le défaut
d'occupations , sont les causes fécondes qui propagent
la mendicité. L'Institution des Asiles offre à toutes
les classes de la société , et particulièrement à la classe
ouvrière , depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse , une
ressource assurée contre ce fléau. 4
Les bureaux sont , provisoirement , rue Saint-Andrédes-
Arcs , n.º 24 , à Paris.
'
Laville de Berlin verra bientôt s'élever dans ses mursun
établissemnt semblable. Le ministre d'état , M. le come
d'Alvensleben a proposé deux prix sur cette question :
Quels principesfaut-il suivre pour établir à Berlin , par des
contributions volontaires des maîtres et des domestiques,
un hospice pour les domestiques vieux et invalides ?
304 MECURE
DE
FRANCE
,
Les filtres servant à la clarification et à la purification
des eaux , pour lesquels les CC . Smith , Cuchet
et Montfort ont obtenu un brevet d'invention et une
médaille d'argent à l'exposition du Louvre , sont une
découverte importante et précieuse pour toutes les
classes des citoyens , surtout , sur mer , dans les villes
et les campagnes Elle doit intéresser particulièrement
les habitants de Paris , réduits à boire de l'eau d'Ar-
• cueil , charg es de molécules calcaires . L'eau même de
la Seine est souvent jaunâtre et sonillée de mille
sorte d'immondices . Les filtres annoncés rendent
claires et brillantes les eaux croupies , fétides , vertes ,
rouges , chargées de miasmes , et de pourritures , à
quelque degré de putridité qu'elles soient parvenues.
Les diverses expériences faites en présence des commis
aires de l'institut du jardin des Plantes , de la société
de medecine , pour constater les propriétés de
ces filtres , ne laissent rien à desirer. On peut compter
encore parmi tous les avantages qu'ils présentent , celui
d'être inaltérables eux -mêmes. Il suffit d'en faire
la dépense une fois pour toutes . Le magasin où ils se
vendent est établi rue de Beaune , ancien hôtel de Nesle ,
en face du pont des Tuileries.
Des préparatifs immenses annoncent dignement la
féte de la paix , la fête de tous les Français , la fête de
tous les peuples. Une foule d'étrangers arrivent journellement
à Paris , impatients de revoir la France et de
contempler le premier consul .
Le premier consul a reçu , le 15 brumaire , les ambassadeurs
étrangers ; M. le baron d'Ehrenkward , ministre
plénipotentiaire de sa majesté suedoise ; M de
Marcoff , ministre piénipotentiaire de sa majesté impériale
de toutes les Russies ; M. de Dreyer , ministre
plenipotentiaire de sa majeste le roi de Danemarck ; M.
le marquis de Luchésini , ministre plénipotentiaire de
sa majesté prussienne ; M. de Getto , ministre plénipotentaire
de son altesse sérénissime l'électeur palatin de
Bavière , a présenté le comte de Rumford.
BRUMAIRE AN X. 305
INSTITUT NATIONAL,
Suite de la Séance publique du 15 Vendémiaire an 10 .
UNE émulation universelle nous précipite vers
les sciences et les arts . Depuis la première des sociétés
savantes , jusqu'au moindre Lycée de Paris ou des départements
, la physique , les mathématiques, la chimie ,
l'histoire naturelle , etc. , occupent la principale place
dans les travaux et les études ; y exceller , est la plus
noble ambition de ceux qui savent encore apprendre
quelque chose , ou cultiver ce qu'ils ont appris. Aussi
voyons- nous multiplier les machines , perfectionner les
systèmes , enrichir les cabinets et les musées , améliorer
les étoffes , etc. Jamais , il faut l'avouer , on ne sut
mieux acquérir et fixer les connaissances humaines . Les
faits appuyent sans cesse la théorie : la théorie recueille
les faits , et les dispose dans un ordre clair et
méthodique , en sorte que les faits mêmes composent la
doctrine.
Les rapports où l'Institut national expose au public
la suite et le résultat de ses travaux , peuvent être considérés
comme les monuments de l'état actuel de nos
connaissances . Ils indiquent sûrement jusqu'où les recherches
ont été portées , et de quels points il faut
partir pour tenter de nouvelles découvertes. Nous nous
bornerons donc à extraire les notices des divers travaux
de l'Institut .

CLASSE DES SCIENCES
MATHÉMATIQUES
ET
PHYSIQUES.
Partie Mathématique.
Plusieurs géomètres s'étaient occupés , mais avec
trop peu de succès , jusqu'à présent , de résoudre le
problème de la poussée des voûtes. On sait qu'il consiste
à donner aux pieds droits sur lesquels la voûte
s'appuie , une force de résistance suffisante pour empêcher
leur renversement ou leur écrasement.
Les anciens n'avaient pas de principes certains et
géométriques pour assurer la solidité de leurs édifices ;
du moins on n'en voit aucune trace dans l'ouvrage de
Vitruve ; on n'y voit rien non plus sur la coupe des
6 .
20
306 MERCURE DE FRANCE ,
1
pierres , ni sur celle des bois . Ce qui a fait soupçonner
que les architectes , uniquement occupés de la décoration
et de la forme extérieure , laissaient aux appareilleurs
la recherche des moyens de construction et
de solidité ; exemple trop suivi parmi les modernes ,
chez qui les appareilleurs ne remplaçaient pas toujours
les architectes. Deux mémoires du citoyen Bossut ,
imprimés dans les volumes de l'Académie des sciences ,
pour les années 1774 et 1776 , avaient beaucoup éclairci
la question. Il vient de les reprendre , après une suite
de réflexions et d'expériences nouvelles , et le problème
paraît enfin résolu .
Le citoyen Messier a lu une note sur la comète qu'il
a découverte , le 23 messidor dernier , vers onze heures
et demie du soir. Elle était très - faible en lumière ; en
41 minutes de temps elle eut 24′ 40″ de mouvement
direct en ascension droite, et 6'38 " en déclinaison boréale
décroissante. Cette comète a été vue le même jour , et
presqu'au même instant , par les citoyens Méchain et
Bouvard. Ce dernier l'a même observée au méridien à 11h
57' 49" de temps vrai . L'ascension droite était de 111 ° 15' ,
et la déclinaison boréale de 69° 30' . Le citoyen Pons l'a
observée le même jour à Marseille.
D'après les observations faites à Montauban , par le
citoyen Duc- la-Chapelle , associé , pour déterminer la
hauteur solsticiale du soleil , et l'obliquité de l'écliptique
, en l'an 9 , l'obliquité apparente a été de 23° 28′
9" , en supposant 15′ 48″ , pour le demi -diamètre du
soleil , et 44° 0' 52 " pour la latitude de l'Observatoire.
Ces observations ont été faites avec le sextant de
Lácaille.
Le C. Jérôme - Lalande a observé déja CINQUANTE
MILLE ÉTOILES , et croit qu'il n'y a pas dans tout le
ciel un seul endroit où l'on puisse pointer un télescope
sans en apercevoir un grand nombre. Ainsi , il faut entendre
par les espaces vides dont il parle dans son Histoire
Céleste , ceux où l'on ne découvre que des étoiles
au dessous de la neuvième grandeur , et trop faibles
par conséquent pour être d'aucun usage en astronomie.
Il distingue aussi étoiles changeantes et étoiles rouges .
Les premières sont au nombre de trente -une . Il n'y ea
a que douze dont on connaisse la période. Plusieurs
BRUMAIRE AN X.
307
autres diminuent jusqu'à disparaître par intervalles . En
les suivant attentivement , on pourrait déterminer le
temps qui s'écoule entre deux disparitions successives .
On compte trente - trois étoiles rouges . Michel et Bailli
soupçonnent que les couleurs des étoiles peuvent tenir
ou à la différente intensité de leur feu , ou au degré de
leur inflammation , et que la couleur rouge indiquerait
un feu qui va en diminuant . Dans cette idée , il
serait important d'examiner les changements de couleur
qui arrivent aux étoiles ; mais ces variations , si
elles existent , sont extrêmement lentes ; car les différentes
nuances qu'on remarque aujourd'hui entre Antarez
, Arcturus , Aldebaran , Sirius et la Lyre , existaient
déja du temps de Ptolomée .
" Plusieurs expériences du citoyen Coulomb consignées
dans les Mémoires de l'Académie des Sciences
pour 1786 et 1787 , ont prouvé que presque tous les
phénomènes magnétiques se soumettaient au calcul , en
supposant dans l'acier deux fluides aimantaires , dans
chacun desquels les molécules se repoussent en raison
inverse du carré des distances , et attirent dans le même
rapport les parties de l'autre fluide. Le citoyen Coulomb
résout dans son nouveau mémoire les problèmes les
plus intéressants , soit pour construire les aimants artifi
ciels , soit pour fixer l'état et les dimensions des lames
les plus propres à former des aiguilles de boussole .
Partie Physique.
On était partagé sur la nature du fluide aériforme qu'on
obtient en réduisant l'oxyde de zinc par le charbon.
Le citoyen Berthollet regarde ce gaz comme un composé
de carbone , d'oxygène et d'hydrogène , dans la
proportion de deux parties d'hydrogène , de sept parties
de carbone , et trente- deux d'oxygène. Il a établi
cette doctrine par une analyse exacte du charbon
et de ses différents produits . Il a fait voir que le charbon
distillé à l'appareil pneumato chimique , ne
donne du gaz hydrogène carboné , qu'aussi longtemps
que son oxygène n'est pas épuisé , parce qu'il faut un
peu de cette dernière substance pour produire ce gaz.
Le résidu ne contient alors que du carbone et une
moindre quantité d'hydrogène que la simple chaleur
ne peut plus lui enlever. Le diamant ne differe , sui-
·
308 MERCURE DE FRANCE ,
vant le citoyen Berthollet , de ce charbon calciné , que
parce qu'il ne contient pas d'hydrogène.
Il a aussi cherché la composition de l'acide carbonique
, et trouvé que 100 pouces cubiques de cet acide
contenaient 43 grains d'oxygène , 16 grains de carbone ,
et 9 à 10 grains d'eau .
Une lettre de Berlin , insérée dans le N. XXIV ,
contient des détails précieux sur les propriétés du galvanisme
, appliqué à plusieurs sortes de maladies qui
avaient résisté aux remèdes ordinaires. Le docteur
Grapengiesser s'est convaincu , par plusieurs expériences
, que là où l'électricité est utile , là aussi on
peut employer le galvanisme , et même avec plus de
succès. De nouvelles expériences paraissent rapprocher
ces deux fluides dans tous leurs effets , et peut-être le
second n'est que le premier agissant avec plus d'énergie.
"
Le C. Biot a donné l'explication du phénomène que
nous avons rapporté dans le N. ° XXVII , en rendant
compte de la séance publique de l'Institut national du
15 messidor an 9. Les CC. Hachette , Fourcroy , Vau
quelin et Thénard , avaient conclu de leur expérience
que la combustion métallique suivait une loi relative
à la surface des plaques , tandis que les commotions
et les décompositions se rapportaient à leur nombre.
En effet , les affections et les répulsions étant les
mêmes dans le galvanisme que dans l'électricité , l'action
que les molécules exercent les unes sur les autres
est la même pour les deux fluides ; les propriétés dont
jouissent les pointes pour transmettre l'électricité , et
les surfaces pour la retenir , doivent aussi avoir lieu
pour le galvanisme ; et comme on peut considérer les
petites plaques comme plus analogues aux pointes que
les grandes , elles devront donner dans le même instant
une moindre masse de fluide , animée d'une vîtesse plus
grande , tandis que les grandes plaques donneront une
plus grande masse animée d'une vitesse moindre . Les
commotions qui dépendent de la vitesse du fluide ,
n'augmenteront donc pas avec la grandeur des plaques ,
tandis que les combustions métalliques qui dépendent
de sa masse et de sa présence continuée , doivent augmenter
doublement avec cette grandeur. "
Le C. Biot a aussi considéré le galvanisme , quant
à sa nature chimique.
BRUMAIRE 309
Le zinc de la pile s'oxyde assez pidement lorsqu'elle
agit. Cet oxygene vient de l'air atmosphérique qui est
décomposé , et il augmente les effet galvaniques ; mais
il ne leur est point absolument nécessaire. Ces effets
ont lieu , même dans le vide , pour ne la pile soit
bien mouillée ; ce qui prouve qu'alors l'eau se décompose.
L'absorption de l'oxygène de l'air par la pile est
si complète , ainsi que l'a reconnu le C. Guyton , qu'on
peut très -bien s'en servir comme d'un moyen eudiométrique
, pour mesurer la quantité d'oxygène contenue
dans un air donné.
Le C. Biot a ensuite employé cette oxydation de la
pile , comme un moyen de confirmer sa théorie sur la
marche du fluide. L'oxydation doit s'accélérer dans les
cas où le fluide est animé d'une plus grande vîtesse.
Aussi les petites plaques s'oxydent bien plus vite que
les grandes. Une pile dont les deux bouts communiquent
par des fils , s'oxyde aussi beaucoup plus vîte
que celle où cette communication n'a pas lieu.
Le fluide galvanique se transmet difficilement au
travers de l'eau ; mais il glisse facilement à sa surface ,
effet que produit aussi , d'après les expériences de Priestley
, une électricité faible animée d'une grande vitesse.
Un physicien , qui n'est point membre de l'Institut
le C. Gautheron , a montré qu'il est possible de faire
des piles galvaniques efficaces , dans lesquelles il n'entre
aucune substance métallique . Ces expériences confirment
celles que MM. Pfaff et Humboldt avaient faites
autrefois , lorsqu'on n'essayait le galvanisme que sur
des animaux .
On peut voir , dans la Bibliothéque britannique
comment les Anglais sont parvenus de leur côté à
imiter les effets les plus singuliers du galvanisme , par
l'électricité ordinaire en amincissant et alongeant
beaucoup les conducteurs.
2
Cette découverte du fluide galvanique occupe toutes
les sociétés savantes de l'Europe. Le 28 septembre , à
la séance de l'académie des sciences de Pétersbourg ,
M. le comte de Pushkin , membre honoraire de cette
société , et célèbre en Allemagne par ses connaissances
en minéralogie et en chimie , a fait à ce sujet des
expériences très - intéressantes par le moyen d'une colonne
tournante dont il est l'inventeur , composée
310 MERCURE DE FRANCE ,
de trois cents plaques , tant en argent qu'en zinc .
A Paris , le C. Robertson , a répété dernièrement les
expériences difficiles de M. Volta sur le galvanisme.
Cent disques d'argent et cent pièces de zinc , lui ont
suffi pour produire les attractions , les étincelles , la
divergence de l'électomètre , la grêle électrique . Il a
terminé la séance en chargeant cent bouteilles de
Leyde ppaarr le simple contact de la pile métallique.
"
Le C. Guyton vient d'ouvrir une nouvelle carrière
aux observations. En examinant l'échantillon d'une
mine d'antimoine récemment découverte dans la province
de Galice , en Espagne , il reconnut que ce
métal était à l'état d'oxyde. Mais la structure du
minéral , son tissu intérieur , des stries bien caractérisées
, des parties couservées avec le brillant métallique
, annonçaient un passage du sulfure à l'oxyde
sans altération de forme. Il importait de découvrir
comment ce changement avait pu s'opérer. La décomposition
de l'eau y jouait sans doute le principal rôle ,
puisqu'elle devait en même temps fournir l'oxygène
et enlever le soufre par l'hydrogène. Mais comment
cette décomposition avait- elle été déterminée ? Après
de nombreux essais de toutes sortes de substances
simples ou composées , le C. Guyton est arrivé , par
exclusion , à la considérer comme le résultat lent et
progressif des affinités mises en jeu par le fluide galvanique.
Il a rappelé les observations nombreuses par
lesquelles le C. Hauy a prouvé l'influence d'une électricité
souterraine dans les minéraux . Il ne doute pas
que cette nouvelle vue n'étende le champ de la mi- ^
néralogie , en nous exposant la nature dans un travail
continuel , agissant à la fois sur les masses et sur
les molécules intimes par des attractions de choix , et
indépendamment de toute percussion ; de sorte que ce
fluide prendrait le premier rang parmi les substances
décorées du nom de minéralisateur.
(La suite aux numéros prochains).
BRUMAIRE AN X. 31J
DEPT
STATISTIQUE du Département
Sèvres.
LE département des Deux-Sèvres tire son nom de
deux rivières qui y prennent leur source , qui l'arrosent
dans le nord et dans le midi , et qu'on distingue
par la désignation de Sèvre nantaise et de Sèvre niortaise
, à raison des villes de Nantes et de Niort , par
où elles se dirigent.
, par
Ce département , qui a la forme d'un carré long ,
est borné au levant celui de la Vienne' ; au midi ,
par ceux de la Charente et de la Charente- Inférieure ; au
couchant , par le département de la Vendée et aú
nord , par celui de Maine et Loire . Sa plus grande
longueur est d'environ quinze myriamètres et sa
largeur moyenne de cinq.
*
"
Il s'étend depuis le 45° 56' jusqu'au 47° 7′ de latitude.
septentrionale ; et depuis le 2° 10' jusqu'au 3° 15′ de
longitude occidentale ( méridien de Paris ).
La superficie de son territoire est de 615,750 hectares
51 ares , ** ou 260 lieues *** carrées ; il comprend
environ un tiers de l'ancien Poitou , et une petite portion
de la Saintonge.
" Sa situation , vers le milieu du huitième climat d'heures
, lui donne pour son plus long jour quinze heures
quarante- cinq minutes , et lui procure une température
douce et agréable qui n'est pourtant pas la même
dans toute l'étendue du département. La chaleur est
plus sensible dans la partie méridionale ; elle se trouve
abritée des vents du nord , par une chaîne de collines
* Ou licues ( nouvelles mesures ) .
**
***
Arpent , ét perche carrée ( nouvelles mesures ).
( Mesures anciennes. ) Chaque département s'occupe
d'après les ordres du ministre de l'intérieur , de constater le
rapport des anciennes mesures , usitées dans ses différents.
districts , avec les mesures nouvelles qui doivent être uniformes
pour toute la France . Jusqu'à ce que ce travail soit
achevé et connu pour tous , il est impossible d'évaluer ces
ennes dénominations. au
312 MERCURE DE FRANCE ,
assez élevées et couvertes de forêts , qui traversent tout
le département du sud- est au nord-ouest ; la chaleur
étant plus concentrée , la terre y paraît de meilleure
nature , les productions y sont plus précoces et plus
abondantes ; il y a plus de vignes et une plus grande
population.

La partie située au revers opposé de cette chaîne de
collines , et que l'on connaît sous le nom de Gâtine
étant inclinée au nord , éprouve des froids plus rigoureux
; les récoltes y sont plus tardives ; elle est privée
de vignobles. Les lieux où cette pente devient insensible
comme Thouars , Argenton , etc. , quoique plus au
nord , jouissent d'une température plus douce.
?
L'air est généralement sain dans le département des *
Deux-Sèvres ; mais les divers aspects des communes
la direction des coteaux , le nombre , la largeur , la rapidité
plus ou moins grande des ruisseaux et des rivières
, l'abondance et les espèces des végétaux ligneux
ou herbacés , apportent des différences notables. Il
est parfaitement pur dans toute la partie située au nord
de la chaîne de collines dont on a parlé. On le doit en
grande partie à la multitude des plantations , au grand
nombre , et à la rapidité des ruisseaux qui sortent des
rochers granitiques et coulent sur un sable fin . L'air est
pur dans tout le côté est et sud- est , excepté dans les
communes de Lezay , Avon , Plibon , Clussay , Pers ,
Caulnay et quelques autres du quatrième arrondissement
, où les eaux n'ont point de cours , et exhalent
pendant l'été des vapeurs dangereuses . Mais il est particulièrement
insalubre dans la partie sud - ouest , qui
est presque entièrement marécageuse ; telles sont surtout
les communes de Saint- Liguaire , Coulon , Magné
, Arsay , le Vanneau , Valans , le Bourdet , Epanne ,
du troisième arrondissement. Les autres communes de
cette contrée , quoique exposées aux exhalaisons infectes
des marais , jouissent d'un air beaucoup meilleur
, à cause de la grande quantité de vignes qu'on
y cultive , et qui le purifient sans cesse.
L'atmosphère ne variant pas dans le département des
Deux- Sèvres , comme dans les pays de montagnes , la
vraie pleurésie y est fort rare ; la péripneumonie s'y
observe plus souvent , ainsi que les fièvres continues ,
BRUMAIRE AN X. 313
vulgairement appelées putrides . Les maladies ordinaires
sont les fièvres intermittentes , tierces et quartes , d'abord
au printemps , avant que les feuilles ayent reçu le
développement nécessaire pour produire une grande
quantité d'air vital ; ensuite à l'automne , quand les
feuilles tombent , se décomposent et répandent un air
méphitique (gaz acide carbonique) ; il y a aussi des rhumes
et des rhumatismes. Les habitants du marais ont com .
munément des affections scorbutiques , les gencives
gonflées , rongées , les dents cariées , la bouche fétide,
le ventre gros et obstrué ; ils sont sujets à l'hydropisie.
On ne remarque dans aucune partie du département
que les écrouelles soient endémiques.
Ce département renferme trois cent soixante- six
communes ; et se divise du nord au sud en quatre arrondissements
ou sous-préfectures , dont les chef-lieux
sont Thouars , Parthenay , Niort ( chef- lieu de la préfecture)
et Melle.
PREMIER ARRONDISSEMENT *.
Le premier arrondissement comprend quatre- vingtdouze
communes , dont les principales sont Thouars ,
à l'orient ; Châtillon , sur la limite occidentale ; Bressuire
, au centre , et Argenton - le - Château , plus au
nord.
THOUAR S.
Son étymologie est Thoacis arx ( citadelle du Thouet) .
Cette ville est bâtie sur une colline en amphithéâtre .
La rivière du Thouet baigne ses murs et la cerne au
midi , à l'est et à l'ouest . Avant l'usage du canon , elle
passait pour une place assez forte ; elle était défendue
par un double fossé , par la rivière qui est large et
profonde , et par une enceinte de murs flanquée de
tours. Les fossés sont comblés , les murs et les tours
tombent en ruines. Thouars dut un instant de prospé-
* Nous serons beaucoup plus longs dans ces descriptions
topographiques que nous n'avons coutume de l'être . La guerre
de la Vendee étant un des plus tristes et des plus célèbres
épisodes de la révolution , les lieux qui en furent le
théâtre ont un intérêt trop général pour qu'on omette aucun
détail relatif à ces malheureuses contrées.
314 MERCURE DE FRANCE ,
rité à la protection qu'y trouvèrent les protestants
auprès des seigneurs de la Trémouille ; mais à la révocation
de l'édit de Nantes , sa population qui était
d'environ 10,000 , tomba tout - à - coup au dessous de
4,000 ; elle n'est plus aujourd'hui que de 2,035 habitants
disséminés dans onze cents maisons. Avant 1789 ,
Thouars avait un tribunal de duché- pairie dont le ressort
était fort étendu , une élection , un tribunal des
gabelles , une recette des finances , une direction des
aides , un entrepôt de tabac et de sel , un fort bon
college , deux chapitres et plusieurs communautés religieuses
. Il lui reste encore deux hôpitaux , entretenus
au moyen d'un octroi , l'un pour les malades , qui
contient vingt- six lits , l'autre pour quarante - un enfants
orphelins ; d'assez bonnes prisons et un superbe
château , bâti sous Louis XIII , par Marie de la Tour ,
duchesse de la Trémouille ; il est placé sur un rocher ,
et domine la campagne. L'orangerie ressemble beaucoup
à celle de Versailles ; mais tous les orangers ont
été brûlés pendant la guerre. L'intérieur du château
est dégradé ; cependant les bâtiments sont encore en
bon état , et peuvent recevoir un grand établissement.
Le site de Thouars est très- pittoresque , la température
est douce , les habitants sont enjoués , alfables
, hospitaliers , aimant beaucoup la bonne chère et
le plaisir. On y vit très -vieux . Les maladies les plus
communes sont l'épilepsie , les fièvres intermittentes
et la petite vérole. On n'y pratique point l'inoculation.
Il y existait , il y a cinquante ans , une manufacture
assez importante de serges et autres étoffes de laine :
avant 1789 , le nombre des fabricants était déja fort
diminué ; il n'y a plus que quelques tisserands , quelques
ouvriers isolés qui travaillent des étoffes grossières
pour les habitants des campagnes. Le commerce
est absolument nul , faute de capitaux et de grandes
routes .On y voit des hommes instruits , mais personne
qui se livre exclusivement à l'étude des sciences et
des arts. Les environs sont très -agréables ; on y respire
un air extrêmement pur ; la nature y est belle et
sans art. La rive droite du Thouet qui coule du sud
au nord , promène la vue sur une plaine riche et fertile
; la rive gauche est variée de coteaux , de vallons ,
BRUMAIRE AN X. 315
de vignes , de prés , de guérets et de bois. Il y croît
beaucoup de plantes médicinales , et notamment tous
les vulnéraires de Suisse . Le vent d'ouest est le seul
dominant.
Oyron , à deux lieues à l'est de Thouars , renferme
un hôpital servant d'asile à soixante - seize individus
des deux sexes , vieillards , infirmes ou enfants indigents.
On leur fait cultiver quelques terres qui appartiennent
à la maison . On y remarque aussi un superbe
château , bâti par Louis XIV pour M.me de Montespan.
Des restes de plafonds , or et azur , et quelques
peintures assez bonnes , qui ont échappé aux destructeurs
révolutionnaires , donnent une idée de son ancienne
magnificence Une vaste galerie peinte à fresque
représentait les principaux traits de l'Iliade ; on croit
qu'il serait possible de la restaurer et d'en faire revivre
les couleurs . La terrasse domine sur cette plaine de
Moncontour , où se livra , en 1569 , une bataille sanglante
entre les catholiques , commandés par le duc
d'Anjou , et l'armée protestante de l'amiral Coligny.
Près d'Oyron est la fontaine de Bilazai , dont les eaux
sont en réputation pour la guérison des maladies cutanées
et des plaies . Elles ne paraissent pas essentiellement
minérales ; on croit qu'elles ne deviennent
sulfureuses qu'en séjournant dans un bassin , placé
probablement sur des matières de soufre et de charbon
. Elles ont été analysées par le médecin Linacier ,
de Chinon , qui a confirmé leur vertu antipsorique.
Le bassin était autrefois renfermé dans un petit bâtiment
commodes aujourd'hui renversé , et qu'on rétablirait
à peu de frais . Les femmes y lavent les linges
de leurs enfants attaqués de la gale ou de croûtes
laiteuses. Coupees avec du lait et bues pendant huit
ou dix jours , elles guérissent les dartres , les gales ,
les ulceres. Les dépenses considérables qu'occasionnent
les maladies cutanées des militaires dans les hôpitaux ,
ces mêmes maladies également très - communes chez
les pauvres , qui sont souvent forcés , par économie ,
d'employer des remèdes dangereux , tout se réunit
pour appeler l'attention du gouvernement sur les eaux
de Bilazal.
Il existe une autre source d'eau minérale à Vrère ,
316 MERCURE DE FRANCE ,
commune de Montbrun , près Thouars ; mais ses eaux
ont moins d'efficacité , et l'on en fait peu d'usage .
CHATILLON.
éta-
Châtillon est bâti sur le penchant d'une colline. Il
existait du temps des Romains sous le nom de Mauléon
(Mons Leonis) ; il a conservé ce nom jusqu'en
1737 , époque à laquelle le ci -devant duc de Châtillon
en fit l'acquisition , lui donna son nom , et le fit ériger
en duché - pairie . Cette ville fut entièrement détruite
et rasée dans les anciennes guerres de religion. Elle
était renfermée de murs , et défendue par un château
dont on aperçoit encore les traces. Elle ne tarda pas
à être rebâtie , et le gouvernement la favorisa par
l'établissement d'une élection composée de quatrevingt-
trois communes , d'un siége de traites et gabelles
, et d'une belle et riche abbaye de Génovéfains.
Alors Châtillon jouit d'une sorte de prospérité ; il y
régnait de l'aisance et de l'industrie. Au commencement
de la guerre de la Vendée , les rebelles y
blirent leur quartier général et leur conseil superieur ;
pris et repris par les républicains et par les royalistes ,
il fut livré aux flammes ; la moitié de ses habitants
périrent , et trois maisons seulement restèrent debout.
Sa population n'est aujourd'hui que de 512 individus ,
même en y comprenant la commune de Saint- Jouin ,
qui en est le faubourg. Quoique les bâtiments de l'ab
baye ayent extrêmement souffert , on pourrait néanmoins
les rétablir sans de très - grandes dépenses , et
ils conviendraient fort à une caserne , à un collége ,
ou à une manufacture ; la position en est aussi salubre
` qu'agréable. On a déja rebâti l'hôpital , auquel tient
un assez grand jardin bien cultivé ; il n'y manque
presque plus que l'ameublement. Quelques particuliers
fabriquent des toiles , des mouchoirs , des siamoises ,
des flanelles rayées , et tous les enfants s'instruisent
et travaillent dans les ateliers de Cholet , qui est à
peu de distance. Châtillon fait quelque commerce en
bestiaux , et particulièrement en moutons . Ses habitants
, très- attachés à la religion de leurs pères , sont
portés à la méfiance , suite nécessaire de leurs malBRUMAIRE
AN X. 317
heurs. L'air y est vif , les vents nord- ouest dominent ;
les fluxions de poitrine sont assez communes ; les environs
sont pittoresques , mais les chemins sont extrêmement
difficiles . Le sol est sablonneux ; il produit
des châtaignes , du seigle , quelques pommes de terre.
La culture est routiniere et très - éloignée de la perfection
, comme dans tout cet arrondissement.
Dans le village des Aubiers , à deux lieues de Châtillon
, on fabrique quelques mouchoirs de fil et coton
enet , et quelques siamoises .
BRESSUIRE.
Bressuire est bâti sur une colline , au bas de laquelle
serpente une petite rivière . Cette ville était défendue
par un château fort , actuellement ruiné , mais où cependant
on pourrait pratiquer , à peu de frais , de
bonnes et vastes casernes. Il appartient au C. Dabadie.
A en juger par l'enceinte de ses murs et le nombre
de ses rues , Bressuire paraît avoir contenu , dans des
temps reculés , 7 ou 8000 habitants. Sa population ,
déja réduite à 3000 en 1790 , n'est plus que de 630.
Cette diminution effrayante est due aux guerres que
nos aïeux soutinrent contre les Anglais , et dont la
province de Poitou fut si longtemps le théâtre ; à
Duguesclin qui prit Bressuire par famine , et le saccagea
; aux guerres de religion ; aux banqueroutes
énormes que , sous les règnes de Henri IV et de Louis
XIV , des négociants de la Rochelle firent éprouver
au commerce ; à la révocation de l'édit de Nantes , et
enfin à la guerre de la Vendée. Dans cette malheureuse
guerre , les flammes ont dévoré Bressuire ,
l'exception d'une seule maison. L'établissement du tribunal
de première instance est pour cette ville un
important bienfait , qui rappelle la confiance et détermine
plusieurs particuliers à rebâtir leurs maisons incendiées.
Il y avait autrefois un nombreux pensionnat ,
un hôpital et des manufactures de serges , tiretaines ,
kalmouks et cotonnades , qui fournissaient une partie
de l'Aunis , du Poitou , de l'Anjou et de la Normandie.
De tout cela , il ne reste que dix ouvriers
tisserands ; le commerce est nul et le sera toujours ,
si l'on n'ouvre point de grandes routes . Une église
318 MERCURE DE FRANCE ,
rare ,
gothique , dont la tour assez ancienne , entièrement
de granit , a 55 mètres d'élévation , a été épargnée
par le temps et par la guerre ; mais le défaut de réparations
la menace d'une ruine prochaine. Dans les matériaux
de la plupart des maisons de Bressuire , on
trouve des morceaux de minerai d'antimoine ; mais on
ignore où la mine est située . Les Bressuirais sont
francs , actifs et guerriers ; dans la guerre de la Ven
dée , ils se sont distingués par leur courage , leur
constance et leur invariable attachement à la république.
La température dont ils jouissent est douce et
saine ; les vents dominants sont nord et sud ; il règne
peu de maladies ; la petite vérole est même assez
mais l'inoculation est inconnue. Les environs
sont agrestes , même un peu âpres ; le sol est argileux
et sablonneux ses principales productions sont le
chêne , le genêt , le seigle , le ble noir. Un botaniste
y trouverait des richesses ; on peut citer la gaude qui
donne une couleur jaune , brillante et solide , que les
teinturiers emploient avec économie ; les eaux sont
abondantes et légères. A deux lieues de Bressuire ,
aux Dorides , est une fontaine qui passe pour avoir
les mêmes propriétés que les eaux de Jouannet ; mais
l'analyse n'en a jamais été bien faite , et elle n'est
point fréquentée . A Saint- Porchaire , près Bressuire ,
y a une poterie. On voit , aux environs de Bressuire ,
des collines entières de granit , avec des blocs d'une
grande proportion à la surface. Ces carrières de granit
sont de deux espèces ; le granit à bandes qui ne peut
se tailler , mais qu'on emploie en moellon pour construire
les murs de clôture ; le granit en masse qui
se taille à la pointe du ciseau. Ce dernier est en général
de couleur grisâtre ; quoique d'un grain assez
grossier , il conserve très - bien son arête. Il est trèspropre
aux grands édifices , et indestructible à l'air.
Malheureusement le pays n'est percé d'aucune route ,
et manque de navigation ; on ne peut donc songer au
transport de ce granit , vu l'énormité de la dépense .
il
ARGENTON- LE - CHATE A U.
Argenton-le- Château est un bourg bâti sur une colliae
d'assez difficile accès . Au midi , à l'est et au nord ,
BRUMAIRE AN X. 319
"
le
il est cerné par deux petites rivières dont l'une
l'Argenton , lui a donné son nom. Le château qui
était fort , passe pour avoir été bâti par Philippe de
Commines. Il a été totalement détruit ,
ainsi que
bourg , dans la guerre de la Vendée. La population ,
diminuée des trois quarts , n'est plus que de 270. On
paraît peu songer à rebâtir : un usage même s'y oppose ;
c'est le commerce assez lucratif que l'on fait du sol
des habitations ; il , est d'une terre noire qui se répand
dans les champs pour les fertiliser. Bien loin de reconstruire
, les habitants d'Argenton font donc chaque
jour de nouvelles ruines , arrachant leurs planchers ,
bouleversant caves , cours et jardins , pour enlever
cette terre précieuse dont la couche est de quatre ou
cinq pieds , quelquefois plus ; c'est , pour ainsi dire ,
l'unique industrie de ce malheureux pays . Il y a pourtant
des marchés de grains et de bestiaux assez fréquentés.
Les campagnes environnantes sont arides , et
cependant assez bien cultivées dans toutes les parties
qui le permettent ; mais c'est comme par enchantement
. En tirant à l'ouest , du côté de Maulevrier , le
voyageur peut aller , pendant quatre heures , au trot
de son cheval , sans apercevoir ni habitation , ni créature
humaine .
DEUXIÈME ARRONDISSEMENT,
Le deuxième arrondissement , au sud du premier ,
renferme quatre- vingts communes , dont les principales
sont : Parthenay , Airvaut , Saint - Loup , Secondigny ,
Moncoutant .
PARTHENAY,
Parthenay , capitale du petit pays appelé Gâtine , est
situé sur la rivière du Thouet , et sur une colline qui le
divise en ville haute et ville basse . Son enceinte a 1,600
mètres de longueur sur 400 de largeur , intra muros.
L'air y est sain , quoique humide , épais et chargé de
brouillards , à cause des bois et des marais qui l'environnent.
La ville est , par sa position , à l'abri du
vent du sud ; ceux de nord et nord-ouest y dominent.
Sa population , de 3213 individus , ne paraît pas avoir
varié. La guerre intérieure y a moissonné un grand
nombre de pères de famille et de jeunes gens ; mais cette
320 MERCURE DE FRANCE ,
ville s'est repeuplée aux dépens des campagnes , dont
les habitants s'y sont réfugiés . Les maladies les plus communes
à Parthenay , sont les fièvres putrides verinineuses
, les fluxions de poitrine , la dyssenterie , l'hydropisie
et les péripneumonies bilieuses . On peut attribuer
la cause de la plupart de ces maladies à la mauvaise
qualité des fruits dont la classe du peuple la moins
aisée fait sa nourriture habituelle pendant l'été , et à
la fraîcheur extraordinaire occasionnée par la nature
du sol graniteux sur lequel cette ville est assise. Les
scrofules ne sont pas rares dans la ville basse . En général
, les moeurs y sont réglées et le vice y déshonore.
Les habitants sont bons , francs , judicieux ; ils se distinguent
par leur affabilité , leur urbanité et leur attachement
à la patrie. On ne connaît point l'origine de
Parthenay ; mais cette ville , très-ancienne , est mal
bâtie. Les principaux édifices sont , l'hôpital , qui sert
d'asile à trente - six malades , et qui est entretenu par
un octroi ; l'hôtel - de- ville , deux anciens couvents et
trois églises , dont celle de Saint- Paul a appartenu aux
templiers.
Parthenay a une tannerie et corroirie , et une fabrique
de draps , droguets et serges . Cette dernière est susceptible
d'amélioration ; elle a fourni les premiers ouvriers
de la manufacture de Sedan. Les produits de la
tannerie peuvent s'élever de 12 à 15,000 fr. par an ; il
se fait pour 100 à 150,000 fr, d'affaires en cette partie
par dix maisons de la ville , qui emploient de trente
à trente- cinq ouvriers. Les produits de la fabrique de
draps s'élèvent de 20 à 25,000 fr. par an ; ce sont des
pinchinas croisés et lisses en cinq douzièmes d'aune de
large , des tiretaines croisées en demi - aune
de fil , et trame de laine . Cette partie occupe au moins
deux mille bras , tant à la ville qu'à la campagne.
Ces cuirs et ces draps s'exportent dans les départements
voisins . Il y a encore à Parthenay une poterie
et une fabrique de chapeaux . Le commerce se fait aussi
en bestiaux , qui sont le principal revenu de la contrée ,
en grains et en laines du pays , qu'on expédie dans la
ci-devant Normandie , et dont on fabrique les draps les
plus fins.
chaîne
(La suite aux numéros prochains ) .
( N.° XXXV. ) 16 Frimaire An 10 .

R
CURE
DE FRANCE.
LITTERATURE.
EXTRAIT du V Chant de la PÉTRÉIDE ,
par THOMA S.
TABLEAU DE LA FRANCE..
119.
ENFIN NFIN je te salue , ô ma patrie ! ô France !
Climat chert du ciel , berceau de mon enfance ,
Où des arts enchanteurs je puisai Fes leçons .
Où ma tremblante voix forma ses premiers sons ;
Où , d'une ardeur naissante éprouvant le délire ,
Jeune encor , j'essayai les accord's , de ma lyre.
Dans les sentiers déserts de ces vastes forêts ,
Du saint enthousiasme éternelles demeures , "
Là , sur moi le soleil faisait rouler les heures ;
Et moi , je méditais déja de longs travaux ,
Je mélais, mes accents au bruit lointain des eaux ,
Au frémissement sourd de l'antique feuillage .
Quelquefois des héros je croyais voir l'image ;
Souvent , dans les détours d'un bois religieux
Le fantôme de Pierre apparut à mes yeux ,
Me demanda des clrants , des chants que , dans l'ivresse
Peut- être imprudemment lui promit ma jeunesse..
*
6% 21
322 MERCURE DE FRANCE ,
Oh ! que n'ai-je vécu dans ce siécle brillant
Où Louis , d'un regard , sut créer le talent ,
Quand le roi , couronné des mains de la Victoire ,
Eclairait tous les arts des rayons de sa gloire !
Que j'eusse contemplé d'un oeil respectueux
De Corneille vieilli le front majestueux !
O Racine ! en pleurant à ta douce harmonie ,
J'aurais appris de toi les graces du génie.
Bossuet ! Fénélon ! pontifes immortels ,
Cultivant la science à l'ombre des autels ,

Heureux qui put vous voir ! heureux qui put entendre
Et ces accents si fiers et cette voix si tendre !
Ojours trop fortunés ! qu'êtes-vous devenus ?
Beaux-arts , d'un siécle ingrat vous êtes méconnus.
L'art terrible et sanglant qui façonne au carnage
Ces esclaves guerriers , instruments d'esclavage ,
Est l'art qui , dans l'Europe , occupe tous les rois ;
Plus d'asile pour vous , votre éloquente voix
Est partout étrangère , est partout importune , etc. etc.
IN FESTUM
PARISIIS celebratum decimâ octavâ mensis
brumarii , anno Reip . decimo .
SQUALENT manè poli ; dat Consulfesta , refulgent ;
Utque novum cernant cælestia sidera sidus ,
Offusas removent radianti lumine nubes ,
Et sua terrenis facibus funalia jungunt.
Nam quid in orbe magis coelo spectabile ? Faustam
Gentibus attonitis mittit lethale salutem
Tormentum ; necis arma pios vertuntur in usus ;
Prælia cæde carent , lacrymis victoria , ferrum
FRIMAIRE AN 譬
X. 323
Vulneribus ; tenera matres timidæque puellæ
Jam mitem positâ spectant formidine Martem ,
Inque sinu Pacis ludunt innoxia bella.
Antiquis cessant odiis elementa : fidemque
Unda deditflammæ , sociis in fluctibus ardet
Ignis , et innocuum securus obambulat amnem.
Conveniunt Aquila , Pardi , Gallusque perenni
Fodere ; victores pariter victique triumphant.
CROUZET , directeur du collège de Saint- Cyr ,
( Prytanée français. )
IMITATION.
UEL nuage jaloux siége au front du matin ?...,
Bonaparte paraît , et le ciel est serein.
Souris , Astre du ciel , à l'Astre de la terre !
Et toi , Reine des nuits , de ta douce lumière
Fais briller sur nos jeux tes rayons argentés ;
Marie à nos flambeaux tes nocturnes clartés.
Spectacle cher aux Dieux ! sans fureur l'airain gronde ;
La foudre des combats porte la Paix au monde.
En Guerriers travestis , près de Mars qui s'endort ,
Les Ris ont endossé les armes de la mort :
La Victoire est sans pleurs , et le fer sans blessures ;
La beauté sans effroi danse au bruit des armures.
Tout est calme , harmonie ; et des fiers éléments
Un doux hymen éteint les vieux ressentiments .
L'air caresse plus pur la terre plus heureuse ;
Sur le flot amoureux court la flamme amoureuse ;
Brillant rival de l'Aigle et du Coq belliqueux ,
Le Léopard combat et triomphe avec eux.
Vaincus , vainqueurs , l'Amour enlace leur fortune ;
Sur leur front , où rayonne une palme commune ,
324 MERCURE DE FRANCE ,
)
* La gloire , en souriant , joint l'olive aux lauriers ,
Et fait un peuple ami de trois peuples guerriers.
DEGUERLE , professeur de belles- lettres au même.
collége,
C
7167
( Ces vers ont déja été imprimés dans quelques journaux.
Mais cette copie , qui nous a été confiée par les auteurs
mêmes , est la plus exacte.
ENIGM E.TUS
J'existe encor après avoir passé ,
Qui ne me connaît pas ignore l'a b c .
LOGO GRIPHE.
15
Mon tout est , cher lecteur , l'instrument meurtrier , &
Qui souvent , par honneur , outrage la nature.
Ma tête à bas , je t'offre une . substance pure I
Qui ne redoute plus les coups de mon entier,
CHARA D. E.
1.
C
Ma première partie est le mépris du monde.
Ma seconde , en son genre , est toujours la seconde
Et mon tout doit surtout avoir la primauté ,
Ne fût- ce , mes amis , que pour la rareté.
ཧཱུྃ ཨ ༣ ཏི; ,
r.
Mots de l'Enigme , du Logogriphe et de la
Charade insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'énigme est lête à perruque. Le mot du
logogriphe est sourire , où l'on trouve sou et rire. Le
mot de la charade est Coucou.
1
FORI MAIRE AN X." 325
EP
?
5
LES Georgiques dede Virgile , traduites en
français , le texte à côté de la traductio le
avec des remarques de M. l'abe
sur celle
Delille ; par J. F. RAUX. A Paris , chez
Laurens jeune , imprimeur- libraire , rue Saint-
Jacques , vis- à-vis celle des Mathurins , n.º 32 .
An X. 1801 .
1
1
!
pesto `i pievo jep zmo
VOLTAIRE , dans sa Mieillesse , déplorait quelquefois
la décadence de notre poésie. Mais , au
milieu de ses plaintes , il loua constamment l'auteur
des Saisons et le traducteur des Géorgiques.
Ce poème des Saisons et cette traduction des
Georgiques , disait - il à l'Académie française * ,
me paroissent les deux meilleurs poèmes qui
ayent honore la France , après l'Art Poétique.
Ce qu'il écrivait en prose à l'Académie française ,
il le répétait en vers , dans son Epître au roi de
la Chine.
2
En vain pour ranimer le Parnasse engourdi ,
- Du Peintre des Saisons la main fécondé et pure
Des plus brillantes fleurs a pare la nature ;
Vainement de Virgile , élégant traducteur, '
Delille a quelquefois égalé son auteur.
* Mais l'autorité de Voltaire et trente ans . de
gloire ne peuvent défendre aujourd'hui les meilleurs
ouvrages contre les nouveaux juges , dont le
où l'anarchie régnait
dans la littérature comme dans l'état . J'ai
lu naguères que les Saisons françaises n'étaient
dignes que de mépris **. J'apprends aujourd'hui
ribunal s'est
établi
a moment
..
Voyez la Correspondance de Voltaire v. 61 , in- 8.9 ,
page 455.
** H s'agissait d'une traduction nouvelle de Thompson .
cent
326 MERCURE DE FRANCE ,
que la traduction des Géorgiques ne mérite aucune
estime. On peut appliquer , de plus en plus ,
à l'homme de talent , qui survit encore , ces vers
que l'auteur des Saisons applique si justement au
vieillard.
II voit autour de lui tout périr , tout changer ;
A la race nouvelle il se trouve étranger .
En effet , tous ceux qui avaient obtenu des
succès légitimes voyent leurs titres contestés par
une génération ignorante et présomptueuse. Les
honneurs qu'ils méritent sont usurpés par des écrivains
qu'on n'aurait pas même aperçus , quand les
principes du bons sens et du bon goût existaient
encore dans cette compagnie célèbre , dont le
berceau remontait jusqu'au grand Corneille. Ce
n'est plus dans le parterre seulement qu'on applaudit
,
Le mauvais sens qui heurle en mauvais vers ,
c'est dans des Sociétés littéraires , que tout inviterait
à respecter , si elles ne laissaient trop souvent
régler leurs choix et dicter leurs jugements
par les intrigues et les haines de la médiocrité jalouse.
Quand les vrais guides sont insultés et méconnus
, ceux qui entrent dans la carrière sont
bientôt égarés par l'ignorance ou par l'orgueil . On
a dit , avec raison , qu'un des caractères du vrai
talent était de respecter ses maîtres . Celui qui les
insulte , dût - il les surpasser un jour , excite toujours
contre lui des préventions défavorables , et
ne doit espérer aucune indulgence.
Ces dernières réflexions ne sont que trop justifiées
par l'entreprise téméraire de J. F. Raux ,
qui ne craint point de traduire , après l'abbé De
FRIMAIRE AN X. 327
lille , la totalité des Géorgiques . Je ne prétends
pas , qu'en admirant la version française , un
homme d'un goût sévère , un ami de la simplicité
antique , n'y puisse relever quelques défauts . Dans
une lutte , aussi longue et aussi difficile , le traducteur
, combattant avec des armes inégales , a
dû chanceler quelquefois. Il se peut que d'autres
poètes , avertis par ses premiers efforts , ayent
mieux rendu quelquefois certains traits des Géorgiques
; mais il est douteux qu'aucun l'ait surpassé
ou même égalé dans un morceau de quelque
étendue . Comment , à plus forte raison , vaincre
le premier traducteur , dans l'ouvrage tout
entier ?
D'ailleurs , un athléte digne de se mesurer avec
l'abbe Delille , n'eût point parlé si légèrement de
l'adversaire qu'il voulait combattre. Quand Voltaire
, quand tous les juges éclairés et sans passion
mettent , depuis longtemps , la traduction des Géorgiques
au rang des ouvrages classiques , J. F. Raux
croit-il que sa seule voix sera plus forte que toutes
celles de la renommée ? Ecoutons- le un moment .
"
"
"
" L'abbé Delille , dit- il , a donné partout le clinquant
« du Tasse pour l'or de Virgile... Il a mutilé , étranglé
les descriptions .... il a méconnu les ressources de la
langue française , lorsqu'elle pouvait lutter avantageusement
avec la latine : il n'a point varié la chute
de ses vers qui frappent l'oreille comme le son importun
d'une cloche ou d'un instrument qui n'a qu'une
corde ,... Enfin , à l'exception de quelques vers , les
" autres sont dépourvus de cette harmonie propre à
la chose qu'on veut peindre , et qui la fait entrer par
« les yeux et par les oreilles. ».
"
"
Remarquez que le critique refuse précisément
328 MERCURE DE FRANCE ,
à l'abbé Delille le genre de talent qu'on peut lui
moins contester . Aucun poète n'a mieux connu ,
dans ce siècle , les ressources de la langue française
. C'est par l'art de tout exprimer avec élégance
, c'est par la coupe variée de ses vers et
les effets de son harmonie , qu'il est cité comme
un modèle de notre versification . Celui dont l'oreille
est si insensible à l'harmonie de l'abbé Delille
, est-il bien sûr de goûter , autant qu'il le dit ,
celle du poète latin ? Mais il est temps de faire
connaître aux lecteurs les vers que J. F. Raux
substitue à ceux qu'il critique . Je prends pour
exemple , la description du cheval , et je citerai
d'abord l'abbé Delille.
*
t
L'étalon généreux a le port plein d'audace ,
Sur ses jarrets pliants se balance avec grace ;
Aucun bruit ne l'émeut : le premier du troupeau ,
Il fend Tonde écumante , affronte un pont nouveau ;
Il a le ventre court , l'encollure hardie ,
Une tête effilée , une croupe arrondie.
On voit sur son poitrail ses muscles se gonfler ,
Et ses nerfs tressaillir , et ses veines s'enfler...
Si du clairon bruyant le son guerrier l'éveille ,
Je le vois s'agiter , trembler , dresser l'oreille .
Son épine se double , et frémit sur son dos ;
D'une épaisse crinière il fait bondir les flots ;
De ses naseaux brûlants il respire la guerre . }
Ses yeux roulent du feu , son pied creuse la terre.
Ces vers , si souvent cités pour leur élégance
et leur harmonie , rendent presque toutes les
beautés de Virgile ."
Si qua sonum procul arma dedere ,
Stare loco nescit , micat auribus , et tremit artus.
Cette impatience belliqueuse du cheval , au bruit
C 329
FRIMAIRE AN X.
des armes , qui est si bien1 exprimée dans Virgile ,
par la coupe des différentes césures , se retrouve
dans les vers français ;
Je le vois s'agiter , trembler , dresser l'oreille ,
tous ces traits , qui montrent , avec tant de vérité ,
Ja forme et l'attitude de l'animal guerrier ,
Duplex agiturper lumbos spina :
Densa juba , et dextro jactata recumbit in armo ,
ne sont pas moins riches et moins heureux dans le
traducteur.
Son épine se double , et frémit sur son dos ,
D'une épaisse crinière il fait bondir les flots , etc.
Cependant ces vers , admirés de tous les bons
juges , depuis trente ans , sont pleins de fautes et
dépourvus de tout agrement , s'il faut en croire
J. F. Raux; et , pour mieux appuyer sa critique
voici la traduction qu'il oppose à celle de l'abbé
Delille. ******
·
1
D SL
Voyez-vous dans les champs ce coursier généreux,
Sa tête gracieuse et son port orgueilleux ;
De ses pas mesurés la souplesse moelleuse ;
Le premier il franchit une route scabreuse.
Le premier , dans un fleuve , il sillonne à grand bruit ,
L'onde qui , sous ses pieds, gronde , écume et s'enfuit 2.
Il vole sur un pont inconnu , qui chancelle.
Rien ne peut'alarmer sa fierté naturelle.
Un cou droit élanèé , tête effilée , osseuse ,
Indique à vos regards sa race précieuses
Son ventre est ramassé dans sa courte rondeur , '{ \
Et son poitrail qu'enflamine une bouillante ardeur,
Plein de muscles sortants , incessamment tressailles -
Si la trompette éclate 2 au sein de la bataille ,
1975) 75" ur liluolor LUK, J .. [ - I
330 MERCURE DE FRANCE ,
Il brûle de voler , ennemi.du repos
Le feu roule en torrents dans ses larges naseaux ;
Son oreille se dresse , et ses membres frémissent.
A sa droite flottants , tous ses crins se hérissent.
Son épine frémit , lui forme un double rein,
Et de son pied qui bat enfonce le terrein ;
Le bruit impétueux retentit au Tartare :
On a trop bonne opinion du lecteur , pour relever
en détail tous les vers ridicules de cette nouvelle
traduction. Leur barbarie doit frapper les
oreilles les moins exercées . On ne peut reprocher
raisonnablement à l'abbé Delille , que d'avoir
affaibli un seul trait du tableau original .
Fluvios tentare minaces
Audet et ignoto sese committere ponti.

Il fend l'onde écumante , affronte un pont nouveau ,
n'exprime pas toute l'audace du cheval , qui ose
tenter le passage des fleuves menaçants. Un pont
* nouveau , comme on l'a déja remarqué , n'offre
pas la même idée qu'un pont inconnu . C'est peutêtre
le seul endroit où un second traducteur pût
avoir quelque avantage sur le premier. Mais celui
qui ne sait pas admirer l'abbé Delille quand il est
excellent , ne le surpassera jamais quand il est
défectueux. L'image de Virgile est encore bien
plus dénaturée dans les trois vers de J. F. Raux ,
qui n'en conservent ni la fidélité , ni l'effet , ni la
précision. Peu importe que le cheval sillonne à
grand bruit l'onde qui s'enfuit. Il fallait peindre
le courage du cheval , bravant les menaces du
fleuve , et n'arrêter l'attention que sur cette idée .
-J. F. Raux se vante partout d'être fidelle au
génie de son original . Mais pourquoi donc ajoutet-
il à sa description ce vers étrange ?
Le bruit impétueux retentit au Tartare.
FRIMAIRE AN X.. 331
"
Cette emphase serait à peine excusée dans un
traducteur de Claudien et de Stace . Devait-on la
prêter au poète qui a mis le plus de justesse et de
choix dans ses figures et dans son style ?
On ne prolongera point un parallèle inutile
entre les deux traductions. Cet exemple suffit. On
peut assurer que , d'un bout à l'autre , on trouverait
presque toujours le même résultat . Les preuves ne
manqueraient pas . Mais pourquoi les multiplier? Les
gens de goût peuvent fixer leur opinion sur le style
d'un poète , quand ils ont lu vingt de ses vers. Ce
n'est point d'ailleurs pour affliger J. F. Raux qu'on
fait mention de son ouvrage , mais pour faire apprécier
, à leur juste valeur , les éloges qui lui ont
été prodigués dans quelques feuilles. Je lis dans
un journal , ces propres mots :
. Les deux traductions doivent désormais s'accom-
" pagner dans les cabinets des amateurs de la belle
poésie. Elles se prêteront un lustre moral ; quelquefois
elles se corrigeront l'une par l'autre ; souvent
elles offriront l'embarras du choix. Heureuse concur-
" rence !
И
"
On n'entend pas trop ce que le panégyriste a
voulu dire par un lustre moral , mais quoi qu'il
en soit, voilà J. F. Raux qui marche à côté de l'abbé
Delille ! et , d'après le mépris qu'il affecte pour
ce dernier , il est même douteux que son ambition
soit satisfaite . Voltaire a bien raison quand
il dit que l'or et la boue sont confondus pendant
la vie des artistes. Il ajoute aussitôt que
la mort les sépare ; mais ce qui était vrai de
son temps , ne l'est plus aujourd'hui , car le tombeau
même ne défend pas contre la satire , ces
morts illustrés que protege un siécle de gloire .
332 MERCURE DE FRANCE ,
£
1
Au reste , cette manie de refaire
les ouvrages
des bons écrivains , n'est pas nouvelle . J'ai connu
plusieurs
jeunes gens échappés
du college qui
voulaient
traiter les sujets manqués , disaient-ils ,
par Racine et par Voltaire. Ces sujets étaient
Iphigénie
, Zaire et Mahomet
. Un homme qui
avait pourtant
quelque esprit et de l'instruction
,
a voulu me lire un jour cinq actes d'une Iphigénie
dans le goût pur de l'antique
. Telles furent ses
expressions
. Cet homme ne trouvait aucun naturel
dans Racine . J'eus grand soin d'éviter la lecture
dont j'étais menacé. La Beaumelle
avait aussi
refait la Henriade
: Leblanc- du - Gilet , l'un des
plus barbares
écrivains
du 18.me siècle , m'a sou
vent parlé d'un Mahomet
, et je crois même d'une
Mérope qui devaient
faire oublier Voltaire . Je ne
sais si ces deux chef- d'oeuvres
de Leblanc- du - Gilet
ont paru ; mais si on en juge par Manco- Capac *
et les Druides , et Virginie , la gloire de Voltaire
est en sureté. On ne voit que trop de ces hommes
qui , suivant
Despréaux ,
Aiment tout ce qu'on hait , blâment tout ce qu'on'loue'.
Et j'ai été témoin , dans le cours de ma vie , des
jugements les plus bizarres . Qu'on me permette
ace propos de raconter une anecdote assez curieuse
joox
J'assista , il y a plus de trente ans , à une représentation
de Phedre. La pièce était très- bien
jouée par M.lle Dumesnil , Brisard et Molé. J'étais
à côté de Thomas et de Sedaine . Je me livrai
franchement à toute l'admiration que m'inspirait
le génie de Racine . Thomas partageait mon en-
* Il y a pourtant quelques vers heureux dans Manco-
Capac.
FRIMAIRE AN X. 333
thousiasme ; mais Sedaine nous regardait avec
étonnement : il restait froid et silencieux . A la fin.
de la pièce , je m'approchai de lui , et tout plein
des émotions que j'avais reçues , je lui reprochai ,
son indifférence . Voilà de belles paroles , me
dit-il froidement. Je l'interrogeai de nouveau pour
savoir toute sa pensée . Il m'avoua que le plan de
Phèdre ne lui convenait point. Il en voulait un
autre , où je compris que la seule pantomime
theatrale et le jeu de la scène tiendraient lieu de
l'éloquence des passions et des mouvements du
coeur humain. Ainsi les plus beaux ouvrages ne
sont pas toujours sentis , même par des hommes
de mérite. Sedaine connaissait très-bien quelques ,
effets de l'art dans un drame ou dans un opéracomique
; mais il était totalement étranger à l'art
merveilleux de Racine . C'est, de lui qu'on pou- *
vait dire , il connaît les petites routes qui con-,
duisent au coeur , mais il ne connait pas la
grande *
Revenons à J. F. Raux. Il promet de nous donner
dans peu la traduction de l'Eneide , que M. Delille
, dit-il , promet depuis si longtemps ; et il
ajoute Je desire que son ouvrage et le mien
paraissent ensemble. Rien ne pique la curiosité
comme les objets de comparaison . J. F.
Raux , d'après ce ton là , est bien sûr de la victoire
. Si sa présomption permettait de croire qu'il
voulût profiter de quelques conseils , on lui dirait .
qu'une telle jactance est tout- à - fait déplacée dans .
un homme inconnu . On pense même qu'avec
moins d'orgueil et des amis éclairés , il serait capable
d'écrire mieux. A travers un grand nombre .
de vers durs , prosaïques et bizarres , on voit
Ciest ce que Voltaire disait de M. Marivaux .
334 MERCURE DE FRANCE ,
briller d'intervalle en intervalle quelques étincelles
de talent. Tel mauvais vers de cette tra-'
duction peut en fournir un très heureux avec
quelque léger changement. L'auteur manque de
goût , et malheureusement il s'estime trop pour
en acquérir .
Il nous annonce aussi qu'un jésuite de ses
amis , traduit , en concurrence avec l'abbé Delille ,
le Paradis perdu de Milton , et que les vers du
jésuite vont paraître . Quand ce jésuite serait un
nouveau Gresset (ce qui est fort douteux ) l'abbé
Delille n'aurait rien à craindre encore . L'auteur'
aimable de Ververt et de la Chartreuse n'a pas
traduit les Eglogues comme Delille a traduit les
Georgiques , et celui- ci , peut-être , n'eût pas
le Méchant, la Chartreuse et Ververt. Chaque
talent doit rester à sa place , et la critique doit
être juste pour tous également.
fait
Par un ancien confrère de l'abbé Delille.
( Article communiqué. )
LES trois âges des Colonies , ou leur état
passé, présent et à venir; par M. DE PRADT.
La date de l'année ne suffit pas maintenant aux
écrits politiques , il faudrait celle du mois , de la décade
, et presque du jour. M.me de Sévigné disait , les'
événements de cette année ne tiennent pas d'un courrier
à l'autre. Cela est encore vrai aujourd'hui . Un si court
espace de temps peut tellement changer la face des
choses , que le livre le plus exact est suranné avant
de sortir de la presse.
L'estimable auteur de ce nouvel ouvrage , peut en
voir lui -même une preuve au moment d'une paix inattendue
qui , en réglant le sort des deux mondes , fait
FRIMAIRE AN X. 335
tomber une partie de ses hypothèses et de ses raisonnements
. J'ai peur que ses prédictions , quoique plus
solides , n'ayent le sort commun de tant de prophéties.
On a beau faire , le véritable intérêt , lorsqu'il
n'est que raisonné , l'emporte difficilement , même
sur un faux intérêt , alors qu'il est senti ; et dire
à l'Espagne que le Mexique la ruine ; au Portugal , que
le Brésil l'épuise , etc .; c'est parler de l'avenir à un
dissipateur qui ne veut que de l'argent comptant. La
passion , qui est l'intérêt du moment , l'emporte toujours
auprès des hommes sur des intérêts éloignés , et
malheureusement sur ce point , comme sur bien d'autres
, les gouvernements sont hommes. Un sacrifice
volontaire quelqu'utile qu'il puisse être , ne s'obtient
guère d'un cabinet ou d'une corporation , et je doute
que l'histoire en offre beaucoup d'exemples. Espérons
que nos fautes ne seront pas toujours perdues , que
ces lueurs qu'on appelle lumières , à force d'égarer les
hommes , finiront par les guider , et qu'un jour les
nations mêmes donneront et recevront l'exemple des
vraies vertus , aujourd'hui partage obscur de si peu de
particuliers. Mais en attendant cette époque de nos
futures annales , remercions l'auteur du livre sur les
Colonies de l'estime anticipée qu'il veut bien témoigner
à l'espèce humaine.
Depuis que le sort du nouveau monde règle le sort
de l'ancien , rien n'est plus intéressant que d'approfondir
tout ce qui le concerne , de multiplier nos remarques
, de les vérifier et de les comparer pour asseoir
nos conjectures sur sa destinée , qui décidera la nôtre.
L'Europe , fixant ses regards sur ses colonies , éprouve
l'inquiétude d'une mère qui touche à l'instant de
voir ses enfants s'émanciper. Ne nous le dissimulons
pás ,
le nouveau monde sera bientôt adulte . Ce
grand corps soumis à des puissances trop dispropor336
MER CURE DE FRANCE ,
tionnées avec son étendue , s'agite , parce qu'il a le
sentiment de sa force ; et si , par malheur , on ne
pouvait pas la contenir , au moins serait - il important
de la diriger . Voilà le but de cet ouvrage ; on
ne pouvait en choisir un plus utile , ni par conséquent
un plus beau . L'auteur en a fait un traité complet
des Colonies , qui embrasse leur passé , leur présent
, et leur avenir. Le premier volume , purement
historique , donne une idée juste et précise. de l'origine
de ces établissements . C'est , comme l'auteur le
dit lui-même, un abrégé de l'ouvrage de l'abbé Raynal
; mais soigneusement purgé de ces peintures licencieuses
qui décréditent le livre en avilissant l'écrivain ,
et de ces déclamations ampoulées , toujours oiseuses
parce qu'elles ne portent que sur des questions trop
générales , sur des idées abstraites , écueils de tant de
génies qui , pour voir le bien trop en grand , ont fait,
un mal aussi vaste. Depuis que la soi - disant philanthropie
s'est immolée à elle-même tant de victimes humaines
, et qu'elle a sacrifié , pour ainsi dire , le genrehumain
à l'humanité , on est revenu de ces vagues
théories dont tout l'éclat cache un secret néant. On
commence à reconnaître que l'observation des moindres
détails , le calcul des moindres effets sont essentiels
pour rectifier prudemment les choses ; qu'il faut joindre
la bonne manière de s'y prendre à la bonne manière
de voir , et qu'il serait peut-être moins funeste de bien
faire le mal que de mal faire le bien .
.
C'est ce que prouve M. de Pradt dans son second
volume , où il traite la grande question de l'esclavage.
Sans doute , il est hideux à l'homme d'acheter , d'en-!
chaîner son semblable , de le condamner aux plus
rudes travaux pour se procurer les superfluités d'un
luxe insolent , et d'adoucir l'amertume de quelques ,
breuvages , par le prix des souffrances d'une moitié
FRIMAIRE AN X. 337
de son espèce ; et , cependant qui le croirait ? on doit
la traite des nègres au plus grand ami de l'humanité ,
au fameux Las Casas qui voulut épargner ses chers
Indiens envers qui sa nation avait tant à réparer . Mais
ce n'est point là le point de vue de la question . Cette
institution , horrible en elle -même , existe. Il faut savoir
si , en la détruisant tout - à - coup , on ne ferait point
encore un plus grand mal , même à ceux sur qui elle
pèse. L'expérience l'a déja trop prouvé le nègre à qui
l'on rend la liberté , est non-seulement un tigre qu'on
déchaîne , mais un aveugle qu'on guérit de la cataracte
. Que de temps et de ménagements demande le
passage des ténèbres à la lumière ! Je ne parlerai donc
pas de la ruine de nos colons , de la rupture de la
balance politique , des atroces vengeances des noirs sur
les blancs . Je ne considérerai ici que le seul intérêt des
nègres . Ils ont passé d'un état pénible , mais paisible,
et qui s'adoucissait de jour en jour à un état équivoque
et tumultueux , où ils éprouvent , au lieu d'une dépendance
protectrice , la servitude orageuse du hasard et
de leurs besoins . Ils n'ont fait que changer de joug.
Les armes qu'ils portent sous des chefs diffèrent peu
des chaînes qu'ils portaient sous des maîtres ; et l'incertitude
ajoute peut - être encore au malheur de cette
situation ; tandis que , sans secousses , par le seul progrès
de la raison et par le cours naturel des choses ,
l'état d'esclavage touchait à l'état de domesticité. Cela
est si vrai , que beaucoup de noirs , en dépit de toutes
les suggestions de leurs agitateurs , sont restés fidelles
à leurs habitations . Il en est d'eux comme des serfs .
Les paysans de Pologne regrettent le servage qui les
délivrait des soins de la vie , et leur offrait une protection
contre tous les désastres qui pouvaient les
menacer. Grande leçon donnée aux prétendus philan-
6 . 22
338 MERCURE DE FRANCE ,
thropes , et qui prouve que , pour la plus grande partie
des hommes , la pensée est aussi pénible que le labeur
le serait pour l'autre !
D'ailleurs que deviendraient ces nègres délivrés toutà-
coup ? La plupart , esclaves dès l'enfance , et souvent
depuis plusieurs générations , iront - ils au- delà des mers
rechercher une famille qu'ils ignorent et qui les ignore ?
Retourneront - ils , à travers mille dangers , dans une
patrie qui les a vendus ? Exerceront- ils paisiblement ,
pour leur subsistance , une agriculture dont ils n'ont
point l'idée ? Reviendront - ils volontairement à des
travaux qu'ils abhorrent ? Non , ou ils périront de misère,
ou ils se feront brigands ; et comme jusqu'alors on ne
leur avait pas reconnu de droits , ils ne connaîtront
pas de lois ; et qui ne connaît pas de lois , ne connaît
pas de repos.
Après avoir parlé du commerce des esclaves , l'auteur
parle du comemrce exclusif , qui est l'esclavage du
commerce . Les vraies maximes commerciales et les connaissances
qu'elles supposent , sont trop répandues ;
toutes les communications sont trop bien établies pour
que les nations ayent encore besoin de l'entremise des
compagnies exclusives. Tout était friponnerie et perte
dans cette organisation, anti -commerciale que l'ignorance
du dixième siècle peut seule expliquer , mais
que n'auraient pas dû respecter les lumières du dixhuitième.
L'indolente Europe , sans rien examiner ,
affermait des pays immenses à des compagnies de
commerce qui tyrannisaient les établissements sans les
exploiter , et qui , trompant tour- à- tour colonies et
métropoles sur les échanges et sur les produits , livrées
elles -mêmes à des agents trompeurs , ont souvent
révélé , par de honteuses faillites , l'absurdité de leur
existence.
FRIMAIRE AN X. 339
Dans le premier volume , on voit l'histore de l'origine
des Colonies ; dans le second , on voit celle de la
conduite des métropoles à leur égard . L'exact relevé
de leurs fautes est plus affligeant qu'instructif, parce
qu'il est trop tard pour y porter remèdee;; et l'auteur
lui-même , trop effrayé peut- être du tableau qu'il s'en
fait , ne voit d'autre parti à prendre que d'affranchir
avec précaution ce qu'il juge impossible de garder
longtemps par la force. Il peint avec de vives couleurs
l'absurde avidité des nations , suivie d'une négligence
qui paraît contradictoire , mais qui provient de la nature
des choses et de l'ignorance des temps : il montre ,
dans le commencement , les cruautés inutiles à leurs
desseins , ensuite leur dureté contraire à leur intérêt ;
leur insouciance funeste sur le choix de leurs préposés
, et sur le genre de population à introduire dans
ces nouveaux domaines : il montre tantôt la lésine
tantôt la négligence , tantôt l'impuissance de la plupart
des métropoles , pour l'entretien d'une marine
proportionnée à leurs possessions coloniales ; et , du
mélangé confus de tant d'erreurs et de fautes , il voit
s'élever la prépondérance inexpugnable de l'Angleterre
, fruit de sa triple supériorité en marine , en numé
raire , en industrie ; supériorité que cette nation doit ,
moitié à son bonheur , moitié à sa conduite.
Pour faire sentir la folie de confier d'immenses domaines
à un pouvoir exclusif , si loin de l'autorité.
dont il dépend , il cite ce mot d'un vice - roi espa
gnol : « Dieu est bien haut , le roi est bien loin , et je
suis le maître ici . » "
En reprochant aux Européens d'avoir porté la guerre
jusqu'au sein de ces fertiles et innocentes contrées ,
l'auteur dit : •
« Les Européens devaient voir , dans les Colonies que
340 MERCURE DE FRANCE ,
la bonté du ciel leur avait révélées , seulement des
produits à extraire et à multiplier , en un mot , des
" fermes à exploiter ; ils devaient -chercher tous les
« moyens de réparer le désavantage de leur éloigne-
« ment , et se borner à les faire produire et consom-
« mer. Eh bien ! de ces champs destinés uniquement
« à la culture , ils ont été faire des champs de bataille.
Quel contre-sens ! Il semble voir deux propriétaires
établir le théâtre de leurs débats au milieu
« de leurs moissons .
42
EL
"
Ensuite M. de Pradt démontre que le colon , faible
et dépendant , cultivateur et consommateur , ne peut
ni se suffire à lui -même , puisqu'il existe par l'échange
des objets de ses produits avec ceux de ses besoins
ni se défendre contre les nations ennemies de la sienne,
ni demeurer fidelle à la métropole quand il en reste
séparé trop longtemps , et qu'alors pour le soumettre
les provisions valent mieux que les armes.
Après une discussion sage et approfondie qui prouve
que les colonies , par le progrès de leur population
et de leurs lumières , ne peuvent longtemps encore
demeurer soumises aux métropoles , et qu'une séparation
non préparée serait également funeste aux deux
parties ; il soutient que , par la liberté indéfinie du commerce
, les métropoles pourraient avec raison se promettre
plus d'avantage d'un affranchissement généreux que
d'un assujettissement précaire. Il en donne pour preuve
l'Angleterre , à qui les Etats - Unis rapportent plus depuis
qu'elle commerce avec eux , que pendant qu'elle
les possédait ; mais cet exemple ne pourrait être
cité à l'appui de cette opinion , qu'autant que les autres
puissances éleveraient leurs capitaux , leur marine et
leurs fabrications au même point que ces fournisseurs
du monde.
FRIMAIRE AN X. 341
Néanmoins M. de Pradt raisonne , en général , avec
force et avec suite ; tout s'adapte , tout se tient , et
le résultat de cette chaîne non interrompue d'arguments
toujours appuyés par des preuves , et de conjectures
toujours fondées en raisons , est un plan
superbe pour l'existence politique du second hémisphère.
C'est un meilleur monde qu'il fait éclore au sein du
nouveau. L'Amérique se couvre de nouveaux états qui
naissent comme les hommes de Deucalion ; les divisions
géographiques sont indiquées par la nature même
qui , en montrant des limites , offre des remparts ; il
assemble ce qui se convient , il sépare ce qui sé nuit ;
les confédérations se forment , les trones s'élèvent ,
des princes européens doivent s'y asseoir , un congrès
est convoqué pour démêler , pour régler , pour fixer
tant de grands intérêts ; les puissances qui auraient
de plus de sacrifices à faire sont dédommagées indé-
-pendamment d'une indemnité commune , offerte dans
la suppression d'un entretien ruineux , surtout dans la
liberté générale du commerce qui élève tous les produits
à leur véritable valeur , et dont les profits augmentent
en raison de la prospérité du genre humain .
C'est ainsi qu'à la voix de la vérité , les passions se
taisent , l'avidité s'éclaire , les intérêts partiels sont
élagués , les rivaux sont réunis ; l'abbé de Pradt luimême
, quoi qu'il en dise , devenu l'abbé de Saint - Pierre
de l'Amérique , montre l'association des états plus
unie que la plus vertueuse famille , et propose à l'univers
le grand spectacle d'une moitié du globe délivrée
par l'autre. Dans les sacrifices communs qu'il impose
à toutes les nations il excepte les Indes orientales
et les abandonne en entier aux Anglais pour le plus
grand bien des autres puissances qui ne peuvent plus
lutter avec eux dans cette partie du monde . On regar-
"
342 MERCURE DE FRANCE ,
derait alors l'Angleterre comme la compagnie de commerce
de l'Europe , et c'est à l'auteur à voir si cette
compagnie formidable serait à l'abri des reproches
qu'il a raison de faire aux compagnies exclusives.
En général , la marche de l'écrivain vers son but , est
toujours droite , égale et d'autant plus sûre que d'espace
en espace , il a soin de regarder en arrière pour compter
les pas qu'il a faits et juger de ceux qui lui restent à
faire. Ses motifs sont d'une humanité sage et calculée ,
ses raisonnements sont mathématiques , son style est
rapide et correct ; on y desirerait quelquefois un peu
plus de clarté , on pourrait quelquefois lui reprocher
la diffusion et les redites , mais la matière est si vaste
et si compliquée , les objets si multipliés , les questions
si importantes et si nombreuses , les vérités si nécessaires
à inculquer, qu'il était presque impossible d'éviter
ces inconvénients ; enfin , quelle que soit la politique des
divers gouvernements de l'Europe , relativement aux
colonies , ce livre mérite toute leur attention ; ils y
trouveront des connaissances rares de
"'
considésages
rations , une forte logique , d'utiles vérités et de généreux
desseins . Mais quand la politique arrivera- t- ellę
à la générosité ?
S.
FRIMAIRE AN X.
But
!
REP.FRA
.
VOYAGES au Mont- Perdu et dans la partie
adjacente des Hautes-Pyrénées ; par L. RAMOND,
du Corps législatif et de l'Institut
national , membre de plusieurs Sociétés savantes.
1 vol. in-8.º avec figures. Prix , 5fr.
et 6 fr. 50 c., franc de port , par la poste. A
Paris , chez Belin , imprimeur - libraire , rue
Saint-Jacques , n.º 22. An 9. 1801 .
7
E journal n'est point fermé aux sciences physiques.
Nous nous proposons même de leur donner une
attention plus particulière , et de leur consacrer une
partie de la place réservée jusqu'ici aux événements
politiques , dont bientôt la paix générale réduira heureusement
le nombre , et doit affaiblir l'intérêt . L'ouvrage
dont on va rendre compte , est essentiellement
du domaine de ces sciences ; c'est la géologie , appliquée
aux Pyrénées , dans une suite d'observations
et de raisonnements sur leur structure particulière.
Cependant , la littérature a aussi des droits sur lui . Il
lui appartient par la richesse de quelques descriptions ;
par le talent particulier du C. Ramond , pour associer
son lecteur à toutes les sensations de crainte et de
danger , d'espoir et de plaisir qui se succèdent de moment
en moment dans ces voyages pittoresques et hasardeux
; par les épisodes nombreux et heureusement
amenés ; par des aperçus historiques , mêlés avec art
aux grandes vues de la nature ; enfin , par les qualités
du style , qui , malgré quelques défauts , a de la clarté
dans tout ce qui est scientifique , et de l'éclat dans tout
ce qui est descriptif ; quelquefois même , on croit re-
DE
5
cent
SEIN
344 MERCURE DE FRANCE ,
trouver la manière de Buffon , manière , à la vérité ,
périlleuse pour ses imitateurs . Parmi ceux qui se placent
honorablement après le Pline français nous comptons
peu d'écrivains aujourd'hui qui puissent disputer le premier
rang à l'auteur de ce Voyage . Desirons que de tels
modèles soient tous les jours mieux étudiés , et qu'ils propagent
, dans cette génération de savants , qui se forme
avec une émulation remarquable , le goût pur et vraiment
français , qui se tient à une égale distance entre
la sécheresse et l'enflure , et ne se dispense jamais de
plaire , sous prétexte de ne vouloir qu'instruire . Au reste ,
l'exemple du C. Ramond persuadera mieux que tous les
préceptes. Entrons dans quelques détails .
Moins visitées que les Alpes , qui , dans ces derniers
temps , ont été , pour ainsi- dire , à la mode , les Pyrénées
étoient encore à observer. Content d'avoir marqué
son passage sur les premières par son Voyage en
Suisse , qui sert également de guide au savant et au
curieux , ( car il s'est entièrement approprié l'ouvrage
de l'anglais Coxe ) , Ramond s'en ´est brusquement détourné
pour envahir en quelque sorte les Pyrénées et
en faire son domaine. Avec quelque modestie qu'il parle
de lui , et quelque sincère que soit l'invitation de le seconder
, qu'il adresse aux savants, on peut annoncer que
son nom sera proclamé sur les Pyrénées , comme celui
de l'immortel Saussure , ainsi qu'il l'appelle , l'est depuis
trente ans sur les Alpes .
}
De pareils lieutenants n'ont des chefs qu'en idée .
Déja un premier ouvrage de l'auteur , publié en 1789 ,
sous le titre d'Obervations faites dans les Pyrénées ,
avait annoncé ses premières tentatives , qui appuyaient
ses premières conjectures ; il achève de les confirmer
aujourd'hui , et l'établit plus solidement encore par
cette relation de ses Voyages au Mont-Perdu.
4
FRIM AIRE AN X..
345
"
"
"
Cette sommité qui , dans des proportions relatives ,
est aux Pyrénées , ce que le Mont -Blanc est aux Alpes ,
excitait , à plus d'un titre , sa curiosité. Sa structure
et sa substance étaient un sujet de contestation entre
les géologistes , de doute et de conjecture pour luimême.
Quelques observations qu'il avait eu occasion
de faire sur les débris de cette masse , débris qu'il
nomme la Tuble des matières des Montagnes , son
aspect à la distance où elle s'était offerte à lui , l'avaient
disposé à la ranger , contre toutes les lois de
l'analogie , parmi les montagnes coquillières de troisième
origine , formée , comme on sait , des débris des
corps organiques. « Il s'était persuadé , que les Pyré-
" nées étaient achevées quand cette montagne fut
formée , et il n'avait pas craint de déclarer que ,
nonobstant son élévation , il n'y voyait qu'un grand
accident , qu'un amas de seconde et même de troisième
formation , déposé sur le flanc méridional de
la montagne primitive . Ce n'était là encore qu'une
conjecture hardie , et il fallait des preuves pour convaincre
les savants et pour se convaincre soi- même ,
qu'à une hauteur de 3436 mètres ( 1763 toises ) , la
nature s'était plue à lancer ou à déposer une montagne
d'une substance si différente de celle qui forme les
sommités des hautes chaînes , jusqu'alors observées .
Ce voyage , à la fois si difficile et si périlleux , a
donc pour objet de constater cette particularité remarquable
, et l'auteur est parvenu à la mettre hors
de toute contradiction . S'il n'a pu encore s'élever sur
la cime du Mont -Perdu , comme Saussure a gravi sur
le point le plus élevé de la chaîne des Alpes , du
moins il s'en est assez approché , pour en reconnoître la
nature et en déterminer la composition il a vu , il a
touché , et l'on peut dire que le lecteur touche et voit
avec lui. Il´multiplie ses excursions autour de la mon-
་་
« "
346 MERCURE DE FRANCE ,
tagne ; il l'attaque de divers côtés , et partout il trouve
la même organisation ; il en détache la même substance
, le calcaire secondaire , et jusqu'à des os fossiles
. Tout extraordinaire que puisse être ce fait en
géologie , l'auteur en prouve l'existence . Qu'on réussisse
ou non à le faire rentrer dans les théories admises
, il est positif, il est constant : Tradidit disputationibus.
·
1
Cependant , il ne renvoie pas aux savants cette grande
question , sans l'avoir auparavant éclairée par une discussion
pleine de faits et de rapprochements heureux .
Tous ne servent qu'à le rattacher à cette conjecture ,
que d'abord il n'avait exprimée qu'avec une sorte de méfiance
, savoir : Que les Pyrénées étaient achevées quand
cette montagnefutformée , et qu'il n'y voyait qu'un amas
de seconde et même de troisième origine , déposé sur le
flanc primitif de la montagne. Mais l'auteur va plus
loin , il essaye à faire rentrer , dans l'ordre commun ,
cette grande exception contre les lois connues ou admises
. Aux yeux de cet observateur , cette irrégularité
n'est qu'apparente. Pour en fournir la preuve , il a
recours à une série d'hypothèses ingénieuses , et qui
n'ont pu être formées , quelque jugement qu'on porte
d'ailleurs , qu'au moyen d'un grand fonds de connoissances
positives. Un grand événement , arrivé dans des
régions disparues aujourd'hui , et sur une terre effondrée
par un de ces accidents que l'état actuel de notre globe
rend , dit-il , si vraisemblables , lui est nécessaire , et
il le suppose. Ainsi , tantôt par voie d'analogie , et
tantôt s'appuyant sur des faits constants , il lie un
système , et force presque l'assentiment. C'est aux géologistes
à prononcer sur cet enchaînement de probabilités
, que je n'ai dû qu'indiquer. Mais cette discussion
est terminée par une apologie de la méthode de
système appliquée aux grands phénomènes de la naFRIMAIRE
AN X. 347

«
"
que ,
*
་་
ture , et applicable à toutes les hautes conceptions de
l'esprit , qui doit être lue avec intérêt . « il était difficile
, dit l'auteur , de s'occuper de la structure des
Pyrénées , sans aborder à tous moments quelquesunes
des grandes questions de la géologie ; et quoidans
l'état de nos connaissances , ces questions
soient certainement insolubles , il n'est pas égale
" ment eertain que la science gagnât davantage à la
" proscription de toutes les hypothèses qu'à l'emploi
circonspect de quelques suppositions . La nature est
« sans bornes , et nos facultés sont bornées ; chaque
objet a mille faces , et nous n'en voyons qu'une ;
" nous sommes condamnés à considérer isolément des
phénomènes , dont l'explication n'est que dans leur
« ensemble ; et cet ensemble n'est point à nous , et
"
«
"
"
"
"
«
"
"
il ne sera point à nos derniers neveux . Cependant ,
il faut lier les faits , et , à cet égard , les hypothèses
" sont pour nos esprits ce qu'est le système du monde
« pour la suprême intelligence qui l'a conçu . Faute
de ce lien , tout rentre dans le chaos : nous sommes
réduits à le supposer , quand il ne nous est pas
donné de le saisir ; et si l'observation a été le guide
« des suppositions , elles conduisent du moins à un
ordre de vérités relatives , qui nous représente une
" des innombrables combinaisons des vérités absolues.
" En étudiant les Pyrénées , j'ai dû les comparer aux
" montagnes , dont on a le plus longtemps étudié la
« structure : les systèmes accrédités étaient un élément
‣ nécessaire de la comparaison ; et si j'ai réussi à démontrer
que cette chaîne n'est pas hors de la portée
des explications que l'observation des autres chaînes
" a suggérées , j'ai ajouté un trait décisif à la ressem-
« blance et confirmé un fait qui est désormais indépendant
des systèmes , et au dessus de toute con-
« testation. Ainsi , un écrivain , d'un esprit très-
"
"
348 MERCURE DE FRANCE ,
élevé , dans l'esquisse qu'il traçait dernièrement d'un
grand système de société , demandait grace , en quelque
sorte , pour cette manière d'envisager et de traiter
son sujet.
- >> En
Tout corps de vérités , disait - il , est un système ;
" et même , à ne prendre cette expression que pour
une suite d'hypothèses , on peut regarder tout sys-
• tème , comme un voyage au pays de la vérité.
effet , dans tous les genres , et quand on s'élève à une
grande hauteur , cette méthode de procéder est un besoin
indispensable ; la nécessité absout :
Scimus , et hanc veniam petimusque damusqué vicissim.
Il me reste à justifier les éloges que j'ai donnés au
style du C. Ramond , Le morceau suivant est tiré du
récit de sa seconde excursion au Mont- Perdu .
" ....Nous approchions de cette rampe , et depuis longtemps
je considérais le glacier avec quelque souci . Il
avait beaucoup changé depuis mon premier voyage . Plus
de neige sa surface était nue , et n'offrait pas un point
sur lequel le pied pût laisser son empreinte. Le milieu
s'était excavé. Deux grandes crevasses le parcouraient de
haut en bas , et vers les deux tiers de sa hauteur , je
remarquai une dépression transversale qui augmentait
considérablement l'inclinaison de la partie supérieure .
Nous ne pûmes même l'aborder de front : il s'était escarpé
à l'extrémité , et n'offrait que des coupes nettes ,
percées de l'ouverture de ses crevasses . Il fallut le
dre de côté , et , à la moindre inclinaison , il était déja
dangereux. Les crampons n'y mordaient pas , et nos
bâtons ferrés , appuyés de toutes nos forces , y laissaient
à peine la trace de leur pointe . Au reste , nous
étions munis de bons instruments pour fendre la glace,
et dès- lors on fut obligé de les mettre en oeuvre . Mais
le travail était des plus rudes , et nous n'avions pas seuFRIMAIRE
AN X. 349
lement la liberté de le diriger à notre gré . Le glacier
se creusait en gouttière au milieu , on le voyait tout
criblé de crevasses et de trous ; il fallait s'en éloigner ,
sans cependant se rapprocher des bords qui se redressaient
au voisinage des rochers ; nous étions donc réduits
à gravir en ligne droite entre les deux écueils que
nous avions à éviter . C'était une échelle de glace à monter
; point de zig-zags à tracer , rien qui dissimulât l'inclinaison
; et l'inclinaison augmentait sans cesse, comme
le précipice s'approfondissait toujours.-- Nous marchâmes
plus de deux heures dans cette position , et nous n'avions
fait encore que le moins difficile . Nous approchions
de la bosse que le glacier formait au dessus de la dépression
dont j'ai parlé. Cette bosse , on ne savait par où
la prendre , et nous étions au terme de nos expédients.
Rondo proposa de la tourner , en montant sur le bord
que nous avions si soigneusement évité. Il faut savoir
ce que c'était que ce bord ; c'était une arête , en tranchant
de couteau , séparée du rocher par un large intervalle
qui s'ouvrait en entonnoir dans les cavités du
glacier. Cette proposition qui , une heure plutôt , nous
aurait paru dérisoire , était , en ce moment , la seule
qui nous offrît un moyen de sortir honorablement de notre
périlleuse aventure. Une douzaine de degrés que nous
taillâmes presque à pic , nous portèrent sur ce bord qu'il
fallut écréter avant d'y poser le pied , et sonder à grands
coups pour s'assurer qu'il était capable de nous porter.
En sondant et en écrétant toujours , nous réussîmes à
faire treize pas en vingt minutes , montant en équilibre
sur une ligne glissante , le précipice derrière et
des deux côtés. Une pareille position , et surtout une,
pareille lenteur , étaient bien propres à réfroidir le courage.
Cependant après ces treize pas , il fallut s'arrêter
et délibérer encore . - Durant cette inaction , qui devenait
d'autant plus pénible qu'elle se prolongeait davan-
--
·
350 MERCURE DE FRANCE ,
tage , je voyais voltiger de rochers en rochers le grim
pereau de muraille que Saussure a vu de même aux approches
du Mont - Blanc. Je le rencontre toujours sur
le penchant des précipices , et il me rappelait tous ceux
que j'ai vus . La mouche apiforme vint se poser auprès
de moi , et nettoyer ses petites ailes , dont nous étions.
réduits à envier la puissance . Trois autres insectes vulgaires
, la punaise équestre , la forficule commune , et le
huitième bupreste de Geoffroi, rampaient sur la glace où
ils étaient moins déplacés que nous . Profonde obscurité
des causes finales ! désolante disproportion des facultés et
des moyens ! l'homme mesure les cieux , et il est attaché
à la terre ; il pèse l'air où l'aigle se balance : l'aérostat
y crève et précipite l'observateur ; un frêle insecte se
joue ici , et moi j'y rampe ! .... Je fus tiré de cette désagréable
rêverie par un accident plus désagréable encore.
Le guide novice que nous avions amené de Barège,
déclara que la tête lui tournait , et qu'il était au moment
de se précipiter. Il se trouvait sur le devant : il
fallut le mettre entre nous , et l'on comprend ce que cette
opération avait de dangereux et de difficile sur une
ligne sans largeur , et qui était exactement la ligne géométrique.
Le mouvement que cela occasionna fit tomber
du sac de mon Laurens ma lunette et ma boussole
elles roulèrent ensemble dans le creux qui nous séparait
du rocher. Le brave Rondo voulut y descendre ;
j'essayai envain de l'en dissuader. Nous étions munis
de cordes , sur lesquelles il fondait son espérance. Il
se glissa dans la fente , et pénétra dans les cavernes intérieures
où il trouva la boussole. Nous lui jetâmes
la corde ; il s'en ceignit , et il fallut l'extraire avec effort
d'un étranglement , où son poids l'avait fait couler en
descendant . Le froid extrême de ces cavités ne lui avait
pas permis de s'arrêter à chercher la lunette . Mon Laurens
prétendit y descendre à son tour. Nous l'en tirâmes
;
1
FRIMAIRE AN X. 351
-
de même ; et certes , ceux qui prêtaient secours ,'n'étaient
pas dans une position moins critique que ceux qui le
recevaient. Il ne rapporta rien ; j'avais perdu une excellente
lunette , mais nous avions trouvé dans l'action
une nouvelle confiance en nos forces , et nous fimes encore
une trentaine de pas sur la crête , prenant à peine
le loisir de l'ébrécher. Cependant à chaque instant
cette crête nous exposait à de nouveaux hasards. Deux
fois nous fumes arrêtés par des saillies du rocher qui se
projetaient en avant et nous barraient le chemin. On
ne pouvait ni monter ni descendre ; il fallait se plier
autour de ces saillies , au risque de perdre l'équilibre et
de se précipiter. Bientôt il fut tout-à-fait impossible de
passer outre , et nous n'eûmes plus d'autre réfuge que
ces mêmes rochers qui , la première fois , avaient paru
inaccessibles. Ils sont , il est vrai , taillés en degrés par
les coupes croisées des couches et des tranches ; mais
pour concevoir la disposition de ces degrés , qu'on se .
figure d'abord une rampe d'escalier , dont les marches
seraient presque toujours plus hautes que larges , et
qu'on aurait redressée , de façon que l'angle d'inclinaison
eût augmenté d'un tiers ; qu'on ajoute ensuite à cette
idée , celle de toutes les irrégularités et de toutes les
dégradations que peut occasionner un pareil redressement
dans une pareille structure ; l'incertitude où nous
étions de ce que nous trouverions plus haut ; la prévention
que devait exciter l'infructueuse tentative des
guides de Coumolie ; et l'on jugera de quel ceil nous regardions
la dernière ressource qui nous restait . Ce fut
là pourtant qu'il fallut se hisser de gradins en gradins.
Le premier y était poussé par le second , et une fois accroché
, il lui prêtait la main , à son tour. Les risques
étaient au moins égaux , si même le désavantage n'était
pas du côté des derniers. Ceux qui gravissaienten avant
ne pouvaient faire un faux pas qui ne compromît le
ry
2
352 MERCURE DE FRANCE ,
-
reste de la troupe , ni ébranler un quartier de pierre
qui ne volât sur la tête des autres. Je fus moi - même
blessé assez fortement par un de ces débris contre lequel
je ne pus que me roidir , puisque ma position ne
me permettait pas de l'éviter. Cette dernière escalade
dura plus d'une heure , et ce que nous courûmes de
danger dans ce voyage apprendra à quiconque voudra
aborder le Mont - Perdu par cette route , qu'elle n'est
praticable qu'au gros de l'été , et tandis que les glaciers
sont encore couverts de neige . Un mois auparavant ,
nous n'avions pas employé deux heures à la monter , et
ce n'avait été qu'un jeu pour ceux qui avaient la moindre
expérience des montagnes . Aujourd'hui , elle en exigea.
cinq , et dans ces cinq heures , pas une minute, où nous
n'eussions couru risque de la vie . Nous approchions
enfin du sommet de la crète ; il ne restait plus qu'un
petit nombre de degrés à monter , et le redressement .
des, couches en adoucissait déja la pente ; je regar
dais mes compagnons , aucun n'avait donné des signes
de crainte , mais aucun ne donnait des signes de
joie . Une sorte de tristesse , produite par une longue.
anxiété , laissait à peine apercevoir ce que la vue du
Mont - Perdu nous préparait de dédommagements. Après
tant de plans inclinés , de rochers droits , de glaces si
perfides , nous ne sentions d'autre besoin que celui d'un
peu de terrain plat , où le pied pût se poser sans dé -ì
libération ; mais ce terrain nous ne le touchions pas
encore , que déja la scène change , et que tout est
oublié. Du haut des rochers , nous considérons , avec
une muette surprise , le majestueux spectacle qui nous
attendait au passage de la brèche. Nous ne le connaissions
pas ; nous ne l'avions jamais vu ; nous n'avions
nulle idée de l'éclat incomparable , qu'il recevait d'un
beau jour. La première fois , ce rideau n'avait été que
soulevé le crepe suspendu aux cimes , répandait le
"
FRIMAIRE AN X. 353
L
deuil sur les objets mêmes qu'il ne couvrait pas u
jourd'hui , rien de voilé ; rien , que le soleil éclairất
de sa lumière la plus vive ; le lac , complétement
gelé , réfléchissait un ciel tout d'azur ; les glacen elfu 5.7
celaient , et la cime du Mont - Perdu , toute placen
dissante de célestes clartés , semblait ne plus app
tenir à la terre. En vain , j'essayerais de peindre
magique apparence de ce tableau ; le dessein et la teinte
sont également étrangers à tout ce qui frappe habituellement
nos regards. En vain , je tenterais de dé
crire ce que son apparition a d'inopiné , d'étonnant ,
de fantastique , au moment où le rideau s'abaisse , où
la porte s'ouvre , où l'on touche enfin le seuil du gigantesque
édifice. Les mots se traînent loin d'une sensation
plus rapide que la pensée ; on n'en croit pas ses
yeux ; on cherché autour de soi un appui , des comparaisons
tout s'y refuse. à la fois ; un monde fuit ;
un autre commence un monde régi par les lois d'une
autre existence. Quel repos dans cette vaste enceinte,
où les siècles passent d'un pied plus léger qu'ici bas les
années ! Quel silence sur ces hauteurs , où un son ,
qu'il soit , est la redoutable annonce d'un grand et
rare phénomène ! Quel calme dans l'air , et quelle sérénité
dans le ciel ! Tout était d'accord , l'air , le ciel ,
la terre et les eaux : tout semblait se recueillir en présence
du soleil , et recevoir son regard dans un immobile
respect . En comparant l'imposante symétrie
du cirque au désordre hideux qu'il offrait , lorsqu'une
brume épaisse se traînait autour de ses degrés , nous
reconnaissions à peine les lieux que nous avions parcourus.
Ce n'était plus la lourde masse du cylindre
qui fixait exclusivement les regards. La transparence,
de l'air rectifiait les apparences qu'avait brouillées l'interposition
de la nue ; la cime principale était rentrée
dans ses droits ; elle ramenait à l'unité toutes les
tel
6. 23
354 MERCURE DE FRANCE , *
7
"
parties de cet immense chaos ; jamais rien de pareil
ne s'était offert à mes yeux. J'ai vu les hautes Alpes ;
je les ai vues dans ma première jeunesse , à cet âge
où l'on voit tout plus beau et plus grand que nature ;
mais ce que je n'ai pas vu , c'est la livrée des sommets
les plus élevés , revêtue par une montagne secondaire.
Ces formes simples et graves ces coupes nettes et
hardies , ces rochers si entiers et si sains , dont les
larges assises s'alignent en murailles , se courbent en
amphithéâtres , se façonnent en grådins , s'élancent en
tours , où la main des géants semble avoir appliqué
l'aplomb et le cordeau ; voilà ce que personne n'a
rencontré au séjour des glaces éternelies ; voilà ce qu'on
chercherait en vain dans les montagnes primitives ,
dont les flancs déchirés s'alongent en pointes aigues ,
et dont la base se cache sous des monceaux de débris .
Quiconque s'est rassasié de toutes leurs horreurs
trouvera encore ici des aspects étranges et nouveaux :
du Mont-Blanc même il faut venir au Mont- Perdu .
Quand on a vu la première des montagnes granitiques ,
il reste à voir la premiere des montagnes calcaires. "
'
Nous n'avons pu nous déterminer à abréger cette
citation. Les lecteurs , entraînés comme nous par le
charme et la rapidité du récit , nous en pardonneront
sans doute la longueur. Que ceux d'ailleurs quí
n'ont point partagé les diverses sensations du voyageur ,
qui n'ont point été étonnés de ses surprises , effrayés de
ses dangers , enivrés de ses transports , relèvent leslégères
incorrections de style qui ont pu lui échapper.
Nous citerons encore , c'est la plus sûre et la plus digne
manière de louer.
Une chapelle à la Sainte - Vierge , rencontrée sur la
route du pic de Heas , aurait offert à une prétendue philosophie
un beau sujet de plaisanterie ou de déclamation
contre ces pratiques superstiticuses que la simFRIMAIRE
AN X. 355
mas ,
(
plicité des hommes associe trop souvent à une dévotion
respectable. Mais ici , une philosophie plus digne
de ce nom a su peser dans une juste balance
quelques légers inconvénients et de grands avantages ;
et , dans cette appréciation à laquelle l'esprit religieux
a bien moins de part que l'esprit philosophique , la
sagesse humaine a prononcé elle- même en faveur de la
religion. - « Un bloc , distingué par ses dimensions de
tous ceux qu'on rencontre à cette hauteur , a décidé
la construction de l'édifice . Placé au sommet de l'ail
attire de loin l'attention des voyageurs et les
hommages des montagnards . C'est un autre Sinaï . Là ,
ses ancêtres ont vu apparaître la Vierge , et les habitants
du ciel présider à la construction de sa chapelle.
En foulant cette terre de révolution , où se succèdent
si rapidement de si terribles catastrophes , on est
transporté dans les temps reculés où les superstitions
naquirent de la terreur qu'inspiraient les inquiétudes
de la nature. Encore quelques pas , et la philosophie
elle-même fera grace à la mythologie de Héas. Tout- àcoup
se développe , dans son immensité , la silencieuse
enceinte où il a plu à Marie de cacher son oratoire.
Quelques chaumières et quelques cultures pressées autour
du saint édifice , loin de peupler ce désert , n'en font
mieux ressortir la solitude et la nudité. A la vue des
que
imposantes barrières qui le séparent du reste du monde ,
l'ame la plus froide éprouve un frémissement secret.
Quoi ! c'est là , c'est au pied de ces rochers formidables
, que la piété a ménagé des consolations à la misère
, et des encouragements au travail ! Ce sol ingrat ,
c'est elle qui le féconde en aidant , de l'obole du pauvre
, de plus pauvres qui le cultivent ! Lieux désolés
et sublimes ! Sans votre chapelle , vous seriez peutétre
sans habitants et sans spectateurs. Ces cabanes ,
ces moissons ces prés sont un miracle au dessus des
356 MERCURE DE FRANCE ,
forces d'une grossière industrie, Chez un peuple sim-.
ple et crédule , il fallait chercher ailleurs les puissances,
capables de le produire. Que l'humanité soit conduite
à la conquête de la terre , par la colonne de nuages ou,
par la colonne de feu , elle marche : bénissons la cause,
directrice qui assortit les moyens à l'état de nos soçiétés
, et que notre courte sagesse s'incline devant la
sagesse profonde qui dirige au même but , ce que nous
appelons l'erreur , et ce que nous appelons la vérité. »
Il n'avait paint paru , depuis longtemps , un quvrage
aussi distingué par l'importance du sujet et par
le mérite de l'exécution . Des circonstances imprévues
en ont retardé l'annonce dans ce journal , qui ne se
laisse pas prévenir ordinairement , lorsqu'il s'agit de
faire connaître des ouvrages de cet ordre.
"4
Cependant nous sommes loin de l'avoir montré sous
4es différents rapports. L'auteur mène de front la botanique
des montagnes avec la lithologie , et ne
paraît pas moins versé dans les diverses branches de
de l'histoire naturelle.
Ce serait encore le lieu de nommer les élèves de Ramond
, Pasquier de Paris , et Mirbelle de Versailles ,
qui l'ont si courageusement accompagné dans tous ses
dangers , et si utilement secondé dans ses travaux.
On aime à les voir, formés à la science à une telle
école , et recueillir l'instruction , en s'associant à lạ
gloire de leur maître.
Mais après avoir déja passé les bornes d'un extrait , il
resterait trop à dire encore ou à citer de cet ouvrage, pour
donner une juste idee de l'impression qu'on en a reçue,
M:
FRIMAIRE AN X,
357
C
SUITE du Salon de l'an è
9.
Une famille après un naufrage ; par Hwy,
E tableau convient au genre de l'histoire ; sependant
il demandait une main exercée aux grands
effets de la nature. Le C. Hue a développé tous ses
moyens dans cette nouvelle composition.
D'abord , un vaste horizon où l'oeil se perd et dont
l'imagination s'effraye. Les figures réfléchissent parfaitement
la lumière de l'astre de la nuit , dont la présence
ajoute à l'horreur de la situation de ces époux
infortunés. Isolés sur cet écueil , rien ne peut les soustraire
à une mort affreuse. Ce groupe est bien pensé , et
traité d'une bonne manière. On aurait desiré seulement
voir sous le corps de la femme une légère indication du
pied droit de l'homme. Les autres marines du C. Hue
sont d'un ton vrai , d'une touche facile et sûre. Son
petit tableau du Soleil couchant , réfléchit admirablement
la lumière ; c'est un de ses meilleurs ouvrages.
MAYNIER.
Sujet gracieux. La muse Erato , couronnée de fleurs ,
se sert des traits de l'Amour , pour écrire les vers qu'il
semble lui dicter , en s'enveloppant avec elle d'un voile
léger. Ce tableau mérite beaucoup d'éloges et quelques
observations critiques.
Un vert trop âcre domine daus le paysage : les ombres
des chairs et des draperies sont trop diaphanes
ce défaut se fait remarquer surtout dans la draperie
› rose de la Muse dont les ombres , dans (plusieurs endrbits
, se détachent en clair sur celle du voile blané ,
ce qui est absolument impossible ; c'est ce qui fait
358. MERCURE DE FRANCE ,
paraître les ombres des chairs , ternes et grises . On
trouve un peu de dureté dans le mouvement de la
hanche et dans le contour de la cuisse droite de l'Amour.
Cependant cet ouvrage , qui fait suite aux Muses
du même auteur , semble avoir plus de perfection que
Jes précédents . Les têtes ont un caractère mieux choisi ,
et le draperies sont plus délicates . Il réunit à une
belle et franche exécution , plusieurs détails de bon
goût, et du choix le plus heureux.
E. B. GARNIER.
C
Une jeune femme allaitant sa mère en prison,
1
Ce trait historique , décrit par Valère Maxime , a
déja servi de sujet à plusieurs tableaux! LAGRENÉE
exposa la Charité romaine au salon de 1765 Dans les
compositions des anciens peintres , c'est un père qui
reçoit ce tribut de la piété filiale . Un homme, dont la
critique présente souvent des idées fines et quelquefois
même de riches aperçus sur les arts , mais dont
tous les jugements ne sont pas approuvés par la raison
et par le goût , Diderot loue Lagrenée avec un eri –
thousiasme que les amateurs instruits n'ont jamais
partagé. Mais ses réflexions sur la Charité romaine
sont pleines d'esprit et de raison. It observe que les
souffrances n'ont point assez altéré la fraîcheur et la
beauté du vieillard ; que la jeune femme , qui nendécouvre
pas les mamelles d'une nourrice , mais une gorge
attrayante par les charmes de ses contours , semble
plutôt offrir une tentation à la volupté , qu'un dernier
secours à la vie défaillante t.
Nous rapportons ici la pensée , mais non pas les paroles
expresses de Diderot.On trouve , dans ce passage , commedans
presque tous ses écrits, un cinisme d'expressions qui ne
pourrait s'allier avec notre respect pour les moeurs.
FRIMAIRE AN X. 359
*
Garnier a su se préserver de cet écueil ; son tableau ,
comme nous l'avons déja dit , représente une mère en
prison , allaitée par sa fille ; c'est la vérité de l'histoire.
Les autres peintres semblent n'avoir préféré le vieillard ,
que pour se donner le plaisir de faire une académie.
D'ailleurs , cette jeune femme , présentant son sein à
sa mère , qui , dans son enfance , la tenait renversée
sur le sien , et nourissant de son lait celle qui lui a
longtemps prodigué la même nourriture , donne à la
composition du peintre une idée plus tendre et plus
morale à la fois.
Qui ne serait ému à l'aspect de cette malheureuse
femme condamnée à mort , et qui ne doit qu'aux tendres
soins de sa fille la prolongation de son existence?
Ces deux femmes sont dans une situation touchante et
dramatique. La fille jette un regard de compassion sur
son jeune enfant , et ne laisse pas , malgré ses cris ,
de presser sa mère contre son sein , pour la déterminer
à prendre encore la seule nourriture qu'elle puisse lui
offrir. Celle- ci , regardant sa fille avec attendrissement ,
Jui indique , d'une main défaillante , l'innocente victime
de son dévouement ; elle ne veut plus 'accepter un
secours , que la piété filiale dérobe au devoir maternel .
Le gardien qui leur a permis de s'entretenir jusqu'au
dernier moment , s'est approché des grilles pour voir
comment cette femme , condamnée à mourir de faim ,
peut subsister depuis plusieurs jours , sans qu'il lui ait
laissé parvenir aucune nourriture .
Les têtes sont d'une grande justesse et d'un beau
caractère .
Rien n'était plus difficile à bien exprimer que les
sentiments contraires dont est agitée cette jeune femme
partagée entre les souffrances de son enfant , et la satisfaction
qu'elle éprouve à conserver les jours de sa
mère. Peut être demanderait - on quelque chose de plus
360 MERCURE DE FRANCE ,
A
prononcé. Quelques personnes du moins en ont témoigné
le desir.
་་་
L'effet pittoresque ne nous paraît pas inférieur à la
composition dramatique. Celui de la lampe qui éclaire
le cachot paraît exact et vrai ; il contraste avec le
jour faible que l'on aperçoit à travers la galerie. La
projection des ombres est très- bien , suivie ; le ton local
est riche et soutenu .
Comme il est impossible à la peinture de jamais
rendre d'une manière satisfaisante la vie et l'éclat du
feu , pourquoi , ont dit quelques critiques , n'avoir pas
disposé la lampe , de manière à ce que la lumière en
soit cachée ? L'artiste aurait évité la difficulté de la
peindre. Cette critique manque de justesse ; les meilleurs
maîtres n'ont jamais usé de ce moyen . En effet ,
sí , en laissant subsister le reflet de la lumière , vous
ne montrez pas aux yeux la lampe qni le produit , ce
reflet sombre et rougeâtre que donne la lumière factice
d'une lampe ou d'un flambeau ne semble plus
qu'un vice de couleur. Nous avons applaudi , l'année
dernière , à la richesse qui règne dans la famille de *
Priam , ouvrage du même auteur. Nous aimons à retrouver
, cette année , dans un sujet moins abondant ,
l'heureuse disposition des masses , et l'harmonie qui
caractérisent le pinceau du C. Garnier.
PERRIN .
Socrate surprenant Alcibiade dans les bras de la
Volupté.
On voit avec plaisir reparaître le C. Perrin. Il conserve
cette grande et large manière qu'il a montrée
dans ses premiers ouvrages ; mais la même force de
ton de se retrouve pas dans son harmonie ; les draperies
de ce tableau manquent de style et de fermeté ;
le dessin en est bon et correct ; mais il pourrait être
FRIMAIRE AN X. 361
plus pur et mieux choisi. La composition n'en est pas
assez piquante ; et s'il est permis de le dire , on lui
reprocherait trop de sagesse , non pas dans le personnage
de Socrate ; mais la Volupté ! mais Alcibiade !
La figure de Phaon sort d'un pinceau large et moelleux.
Pourquoi n'est-elle pas exempte des méines reproches?
En un mot , dans ces deux tableaux , l'art n'a rien
à demander , les graces desirent quelque chose.
MONSIAU.
T
Une étude savante se fait remarquer dans les différentes
parties de ce tableau ; mais l'exécution en est
froide. Le sujet est extraordinaire ; mais il n'est pas
rendu d'une manière assez positive.
Un lion échappé de la ménagerie de Florence , einporte
, dans sa gueule , un enfant qu'une femme avait
laissé tomber en fuyant.
La mère suit le ravisseur , et se jetant à genoux ,
lui redemande son fils ; mais l'obtiendra-t - elle ? C'est
-ce que le tableau n'explique pas.
Heureux ceux qui ont acheté la notice pour servir de
complément au tableau. Elle leur apprend que le lion
s'arrête , et en s'éloignant , pose l'enfant à terre sans
lui faire aucun mal . Rendons graces à cette notice ;
car sans elle , nous n'aurions jamais su comment la
chose se serait terminée. Le mouvement force des
bras et les traits effrayants de la mère , faisaient craindre
que le lion , épouvanté lui - même , ne se sauvât plus
loin avec sa proie.
Non , femme intéressante , ce n'est pas assez pour
une mère ; il ne faut pas suivre le lion , il faut vous précipiter
au-devant de lui , vous étendre sur son passage ,
l'arrêter et le fléchir , en vous dévouant vous - même
pour le salut de votre fils.
362 MERCURE DE FRANCE ,
BROT. i
La mort d'Hyacinte.
Sujet heureux , groupe adroitement posé , exécution
qui ne manque ni de facilité , ni de graces ; mais trop
peu de caractère dans le dessin , surtout dans les
formes d'Apollon . Quand le peintre sera - t - il inspiré ,
s'il ne l'est point par la figure sublime de l'Apollon du
Belvédère ?
L'effet que l'artiste a choisi , nous engage à dire un
mot sur le goût bizarre qui semble se perpétuer depuis
quelques années ; et sur l'abus des moyens pittoresques
que l'on emploie sans distinction , et sans
réfléchir s'ils conviennent au sujet . En général , une
figure bien éclairée flatte plus l'oeil du spectateur
qu'une silhouette sur un fond clair. Nous citerons encore
Diderot dont , cette fois , nous pourrons rapporter
littéralement les paroles.
"
u
"
On a dit que la plus belle couleur qu'il y ait au
monde , était cette rougeur aimable dont l'innocence ,
la jeunesse , la santé , la modestie et la pudeur coloraient
les joues d'une jeune fille ; et l'on a dit une
chose qui n'était pas seulement fine , touchante et
délicate , mais vraie ; car c'est la chair qu'il est dif-
« ficile de rendre ; c'est ce blanc onctueux , égal sans
être pâle ni mât ; c'est ce mélange de rouge et de
" bleu qui transpire imperceptiblement ; c'est le sang ,
c'est la vie qui font le désespoir des coloristes. » Essai
sur la peinture.
"
་་
te
Mais , dira-t- on , ces prestiges de l'ombre ont réussi
aux plus grands maîtres. De nos jours , on a vu le
Bélisaire de Gerard et l'Endymion de Girodet , obtenir
tous les suffrages. D'accord , mais les moyens dont
ils se sont servis , appartiennent à leur sujet . L'un
avait à rendre la nuit ; l'autre , le crépuscule. Ici ,
FRIMAIRE AN X. 363
l'heure du jour n'est point indiquée par le sujet ; et
la principale figure est celle de celui qui conduit le
char du Soleil . Est-ce pour éviter de rendre la teinte
éelatante de ses chairs et l'or de sa blonde chevelure ,
que vous avez peint dans l'ombre le dieu de la lumière?
(La suite au N.° prochain. )
Sortiton S & P E C T A C LE S.
THEATRE FRANÇAIS DE LA RÉPUBLIQUE. *
TALMA , le 12 brumaire , a reparu sur le théâtre de
la République , et il a joué le rôle d'Oreste dans l'Andromaque
de Racine . Talma ne pouvait mieux choisir :
de tous les rôles de l'ancien répertoire , le personnage
d'Oreste est celui dont la couleur sombre convient le
mieux au genre de son talent . Mais les Grees , et Racine
et-Voltaire qui surpassèrent plus d'une fois les Grecs en
les imitant , ont toujours conservé à ce personnage la
dignité qui ne doit jamais abandonner le fils du grand
Agamemnon. D
200
1
L'auteur d'Andromaqué avait surtout senti que le
rôle d'Oreste avait, besoin plus qu'un autre de nuances
et de préparations. Il savait que , de toutes les monotonies
la, plus fatigante au théâtre était celle de la
fureux
Dèsla première scene , il a rendu Pilade à son cher
Oreste , et dans tout le cours de la pièce , il met en
Contraste les douceurs de l'amitié fidelle , et les emportements
de l'amour malheureux .
Oreste se trouve , à la seconde scène , dans une situation
très - dramatique . Au nom des Grecs , dont il est
l'ambassadeur, il fait à Pyrrhus une demande qu'il craint
de voir exaucée. Talma a saisi cette nuance avec esprit
364 MERCURE DE FRANCE ,
et justesse ; mais ses regards , qui ne devaient être qu'inquiets
, nous ont paru farouches et menaçants ; son
maintien manquait de cette grandeur dont , depuis
vingt siécles , l'imagination des poètes a entouré les
personnages héroïques. Il s'est montré trop tôt cet Oreste
furieux que la fatalité destine au erime.
Un acteur aussi instruit ne doit pas ignorer que , lors
qu'il joue dans une tragédie de Corneille , de Racine
on de Voltaire , il ne peut suivre avec trop d'exactitude
et de scrupule les indications que le poète lui a données.
Or , dans les deux premiers actes d'Andromaque ', il n'est
question que de l'amour violent d'Oreste. A la première
scène du troisieme acte , on sent que le petit-fils d'Atrée
va devenir criminel , lorsqu'il dit lui - même à Pilade
Je ne sais de tout temps quelle injuste puissance
Laisse le crime en paix et poursuit l'innocence.
De quelque part ŝur moi que je tourne les yeux
Je ne vois que malheurs qui condamnent, les Dieux.
Méritons leur courroux , justifious leur haine ,
Et que le fruit du crime en précède la peine. , Sigib
Voilà le commencement des fureurs d'Oreste ', Furis
agitatus Orestes , comme le dit Virgile. C'est dans ces
trois derniers actes que Talma , déployant toutes les
- ressources de son talent tragique , s'est souvent montré
digne des applaudissements qui lui ont été prodigués.
C'est encore le rôle d'Oreste qu'a joué Talma dans
l'Iphigénie en Tauride de Guimont - de - Latouche. Ce
poète tragique n'était point fils d'un procureur , comme
' on l'a dit , mais d'un procureur du roi au bailliage de
Château - Roux.
Latouche naquit en 1719 , et l'Iphigénie fut représentée
en 1757. Ainsi l'auteur avait 38 ans ,
et l'on a en
tort d'avancer qu'il n'en avait que 28 , lorsqu'Iphigénie
en Tanride parat pour la première fois au théâtre. Cette
FRIMAIRE AN X. 365
tragédie , composée dans la force de l'âge , porte l'empreinte
d'un talent vigoureux. Le plan est simple et
sans épisodes ; les caractères sont fidelles au génie de
Pantiquité ; mais le style ne répond pas au mérite de
la composition. Quelquefois énergique , il est plus
souvent incorrect et barbare. L'auteur commença trop
tard à faire des vers.
Dans la musique , dans la peinture et surtout dans la
poésie française , où les difficultés sont si multipliées
il faut se rendre familier l'intrument de soù art , à cet
âge où les organes sont jeunes et dociles encore.
0.
.
Rentrée de M. VANHOVE.
La rentrée de Male Vanhove a procuré on double
plaisir au public , et un double succès à l'actrice ;
elle a joué , le même jour , Chimène dans le Cid , et M.
de Suncère , dans l'Amant Bourru.
the
Ces deux roles sont dans une parfaite harmonie avec
ses moyens physiques et les ressources de son talent .
Dans la tragédie , personne ne refuse à M. Vanhove
beaucoup d'intelligence et une sensibilité réelle , que
développé avec avantage une voix attendrissante. Mais
les habitudes qu'elle a contractées , en jouant le drame ,
lui permettent rarement de mettre dans son maintien et
dans son air de tête cette dignité qui doit annoncer la
file des rois. Dans cette partie de son art seulement ,
elle est înférieure à M.ues Raucourt et Fleury dont
le talent n'a jamais dérogé , et qui représentent exclusivement
les personnages héroïques de la tragédie.
Le sujet du Cid n'est point tiré des temps héroïques .
Il est pris dans l'histoire moderne . Chimène n'est point
une princesse , c'est une amante qui , pour venger
366 MERCURE DE FRANCE ,
la mort de son père , demande , en craignant de l'ob- *
tenir , la mort du jeune guerrier qu'elle aime.
L'actrice chargée de ce róle n'a besoin que d'être
touchante cette qualité est facile et familière à
M.lle Vanhove.
Dans l'Amant bourru , M.me de Sancère est une femme
de bonne compagnie , mais qui vit modeste et retirée ;
elle n'exprime que des sentiments honnêtes et doux :
c'est le triomphe de M. Vanhove ; et , nous lui devons
cette justice , lorsqu'elle représente la vertu aimable ,
elle semble n'obéir qu'aux impressions de son ame ;
c'est son coeur qui s'épanche , plutôt que son talent
qui se montre.
·
Talma a rempli le rôle du Cid , dans la tragédie qui
porte ce nom. Nous aimons à voir paraître ces deux
acteurs dans la même scène . Leurs talents se font valoir
et ressortir mutuellement par leurs oppositions
et plaisent par leurs contrastes. Si , comme nous l'avons
déja dit , la tradition savante et la grandeur héroïque
leur manquent souvent dans les pièces de l'ancien répertoire
, il faut moins les en accuser que les circonstances
dans lesquelles ils se sont trouvés : les chefd'oeuvres
étaient bannis de la scène. Sans doute il s'est
rencontré parmi les tragédies nouvelles , quelques ou-.
vrages dignes de s'allier à leurs talents , mais enfin ils
étaient privés des ouvrages de Corneille , de Racine et
de Voltaire. Ces modèles leur sont ,enfin rendus . C'est
sous leurs auspices qu'ils viennent de reparaître , au
théâtre . Ils atteindront bientôt sans doute, à toute la
dignité et à toute la perfection d'un art aussi difficile :
alors les esprits choisis pourront mêler , sans aucune
restriction , des suffrages éclairés aux applaudissements.
de la multitude.
X.
5 2
3
FRIMAIRE AN X. 367
THEATRE. DES BOUFFON S.
LE théâtre des Bouffons italiens vient aussi de cén
lébrer la paix dans une cantate. C'est aussi à la langue
italienne qui , la première , apprit nos victoires à l'Europe
, qu'il appartient de chanter cette paix , la plus
douce de nos conquêtes .
La musique est adaptée de différents compositeurs
célèbres ; Paësiello , Cimarosa , Mozart , et la voix mélodieuse
de Mlle Strinasacchi , qui représente la Paix ,
semble descendre du ciel pour consoler la terre .
Les paroles sont de M. d'Azzia , jeune napolitain ,
chargé de la direction de ce théâtre . Il est aussi intéressant
par ses talents que par ses malheurs . Dans un
royaume où la révolution fut faite par la classe la plus
distinguée et la plus instruite , M. d'Azzia, jeune encore,
s'arma pour la liberté de son pays , et ses biens furent
confisqués. Ils lui seront restitués sans doute par les
bienfaits de cette paix glorieuse , qui doit réparer toutes
les injustices.
THEATRE DE LA RUE DE LOUVOIS.
POOIINNTT de nouveautés , mais un début. M.lle Pauline
a paru dans les Etourdis et dans les Conjectures. Cette
jeune actrice offre , à la fois , une partie des défauts
que donne l'inexpérience , et toutes les espérances que
peuvent donner une figure charmante , un organe
agréable , et une intelligence peu commune. Nous lui
observerons cependant que la multiplicité des gestes
nuit à leur effet , et qu'elle possède assez de graces
naturelles , pour se passer de manières .
Nota. L'abondance des matières nous oblige de remettre
au N. prochain l'annonce des nouveautés représentées à
l'Opéra et au Vaudeville , et la rentrée de Fleury au Théâtre
Français.
368 MERCURE DE FRANCE ,
ANNONCE S.
'
ALMANACH des dames pour l'an 10 , 1801 et 1802
avec figures . A Tubingue , chez J. G. Gotta, et à Paris,
chez Euchs , libraire , rue des Mathurins , et Levrault
frères , libraires , quai Malaquais. —An 10-1801,
et 1802.
Cet almanach , joliment exécuté , offre différents morceaux
de Laharpe , Parny , Lebrun , etc. On a inséré
aussi le Jour des Morts , dans une campagne , du C. Fontanes.
Ce morceau de poésie est connu depuis plusieurs
années . Les éditeurs n'ont eu en main qu'une copie incomplete.
La negligence que l'auteur a toujours mise à recueillir
ses vers , fait qu'ils ont toujours été imprimés
avec peu de correction ; et nous savons , en conséquence ,
qu'il désavoue toutes les pièces insérées sous son nom
dans divers recueils.
EXAMEN oratoire des Églogues de Virgile , 1 vol .
in-8 ° ; par F. J. Genisset , ex- professeur de seconde
au ci-devant collége de Dôle , département du Jura.
Cet ouvrage est sous presse et paraîtra bientôt.
Chaque églogue est la matière d'une leçon aussi inté
ressante qu'utile. L'auteur s'y propose de donner aux
élèves des écoles centrales et du Prytanée français
des leçons pratiques de goût , en developpant à leurs
yeux , dans un si digne modèle , toutes les beautés de
la poésie. On ne saurait trop louer ces hommes estimables
qui consacrent leurs loisirs à répandre l'instruction
, et surtout qui s'efforcent de ranimer l'étude dé
la belle antiquité.
'
GRAMMAIRE latine , théorique et pratique , à l'usage
de toutes les Ecoles de littérature , tant nationales
qu'étrangères . Seconde édition , augmentée de règles
concernant l'élégance du style , par le C. Boinvillers,
et présentée au sénat conservateur , par le C. François
de Neufchâteau , un de ses membres ; I vol . in - 12
de 186 pages. Prix , 1 fr. 20 cent . relié en vélin.-
A Paris , chez Barbou , rue des Mathurins ; Hocquart ,
rue de la Harpe , n. 239 ; Colas , place Sorbonne.
FRIMAIRE AN X.
DE
BEPT
cent
SEIN
POLITIQUE
.
EXTÉRIEUR.
REP
.FRA
.
SUITE du Précis sur l'état de l'Europe.
CONTINUONS le tour de l'Europe. L'Allemagne se
présente la première , avec ses deux parties bien distinctes
, l'empereur et l'Empire , que divise une constitution
faite en apparence pour les unir. Quelques obser
vations sur l'origine et les accidents de cette constitution
si vantée , méritent de trouver place dans un journal
qui doit offrir de l'instruction , plutôt que nourrir la
curiosité.
Les malheurs des temps et les passions des hommes
en Allemagne comme en France , rendirent viagers
d'abord , et plus tard héréditaires , des offices temporaires
dans l'origine , ou des commissions. Des domestiques
de l'empereur , on fit des souverains de l'Empire ; on
éigea des dignités ecclésiastiques en principautés séculières
. Il devint nécessaire alors , sous peine d'anarchie
et de dissolution , de fixer ces états , grands et petits ,
ou plutôt de les arranger dans cet ordre de choses
tout vicieux qu'il était , comme on fait faire halte à un
régiment où les rangs sont intervertis , et les fractions
inegalement rompues par une fausse manoeuvre ....
'
Pour constituer le corps , il fallait commencer par la
tête. Aussi cette loi fameuse , connue sous le nom de
Bulle d'Or , qui régla en 1356 la constitution de l'Empire
germanique , eut pour objet principal les attributions
, les prérogatives , les fonctions des princes qui
devaient elire le chef de l'Empire ; car il faut rema: -
quer que la premiere de toutes les dignités avait cessé
d'être héréditaire , lorsque les commissions l'étaient del'abus
venues, et sous nos yeux , des survivances a pro
duit en France, le même résultat. Heureusement pouz
·
6. 24
370 MERCURE DE FRANCE ,
l'Allemagne , la maison d'Autriche , constamment élue
depuis cette époque au trône impérial , l'occupa par
le fait héréditairement. Aucun autre prince de l'Empire
n'était , à cette époque , assez puissant pour y prétendre ,
assez fort pour s'y soutenir. Et quel eût été le sort de
Allemagne et même du reste de l'Europe chrétienne ,
les Turcs qui s'établirent à Constantinople , précisément
un siécle après l'époque de la constitution de l'empire
germanique , maîtres de la Grèce , de la Bulgarie ,
d'une partie même de la Hongrie , n'eussent trouvé ,
dans la puissance autrichienne et dans l'accord des membres
de l'Empire , un obstacle insurmontable à leurs
progrès résistance héroïque qui sauva l'Allemagne ,
comme l'Allemagne elle- même sauva la chrétienté.
Ainsi l'époque de la plus grande force d'agression de
l'empire ottoman fut celle de la plus grande force de
résistance de la monarchie autrichienne. Charles-Quint
et Soliman II furent contemporains et même rivaux ;
et la plus excessive puissance , depuis Charlemagne
un nouveau monde tout entier fut donné à l'empire
germanique , pour repousser la plus terrible invasion qui
ait menacé l'Europe , depuis Attila.
Toutes sortes de motifs donnaient l'empire à la maison
d'Autriche . François I.er , dans son humeur chevaleresque
, le lui disputa , comme il lui aurait disputé une
maîtresse ; mais , fort à propos pour les deux états , il
échoua dans ses prétentions .
La réformation née pendant cette lutte , porta un coup
mortel aux principes fondamentaux de la constitution
germanique, dans le même temps que les Ottomans attaquaient
les frontières de l'Allemagne : cette coïncidence
est remarquable . Luther , dans ses déclamations furieuses
, regardait le pape comme plus dangereux à l'Allemagne
que les Turcs ; la philosophie moderne , arrièrepetite
fille du luthéranisme , et qui n'est , pour ainsi
dire , qu'une réforme dans la réformation , a montré
de tout temps une prédilection singulière pour les sectateurs
de Mahomet , qu'elle affecte sans cesse de mettre
en parallèle avec les disciples de Jésus- Christ .
En même temps que la réformation souleva les fidelles
contre l'autorité religieuse , elle arma les peuples
contre leur souverain , et dans l'Empire , les membres
FRIMAIRE AN X. 371
mêmes contre leur chef. Charles - Quint fut vainqueur ,
et usa de la victoire en maître irrité. Les plus faibles
implorèrent des secours étrangers , et les demandèrent
à des sectes inquiètes et toujours prêtes à guerroyer.
François I. attira les Turcs dans l'Empire et en Italie ;
il soutint les protestants d'Allemagne. Ceux- ci , à leur
tour , accoururent , quelques années après , pour défendre
leurs frères de France , et , plus tard , ils ouvrirent
aux Suédois les portes de l'Empire.
Cet état de choses dura jusqu'à la paix de Westphalie,
qui termina une guerre de trente ans entre la Suède ,
l'Empire , la France , etc. , mais qui constitua une guerre
interminable entre l'Empire et l'empereur. Alors les
membres furent distingués du chef , et la partie évangélique
de la confédération , de la partie catholique. La
religion , qui était le lien de la ligue germanique , lorsqu'elle
était une , la divisa en deux partis , lorsqu'elle
fut elle-même divisée en deux communions . L'empereur
ne fut plus le père de la famille , il en fut l'ennemi , et
il fallut chercher contre lui - même des protecteurs chez
les puissances voisines . Le roi de Suède , possessionné
en Allemagne , fut le garant ostensible de la confédération
; le roi de France , plus voisin et plus puissant , en
fut le protecteur réel : car cette constitution , hors d'état
de se défendre elle - même , était une véritable idole ,
que ses prêtres nombreux , engraissés à Ratisbonne , faisaient
parler , mais qu'ils ne pouvaient faire agir.
Depuis que les rois de France ne prétendaient plus à
l'em ire d'Allemagne , ils avaient eu deux motifs : l'un
personnel en quelque sorte , l'autre naturel à la France ,
de s'immiscer dans les affaires du corps germanique , Le
premier était la crainte héréditaire de la maison d'Autriche
, crainte qui leur faisait voir le fantôme de Charles-
Quint dans ses successeurs affaiblis ; le second était
la tendance naturelle de la France à s'agrandir aux
dépens de l'Allemagne et à la repousser jusqu'au- delà
du Rhin ; tendance apperçue , même en Allemagne , par
de bons esprits et particulièrement par Leibnitz , au
commencement de ce siècle . Le premier de ces motifs
était , depuis Turenne , une pure illusion ; la France
bien administrée et les Français bien conduits , n'avaient
rien à redouter : mais , lorsque les gouvernements , forcés
372 MERCURE DE FRANCE ,
à une certaine conduite par des motifs déterminés , continuent
à marcher dans les mêmes voies , après que les
motifs ont cessé , ils font fausse route , jusqu'à ce qu'ils
donnent contre l'écueil . De - là , ces combinaisons erronées
qui nous faisaient soutenir en Allemagne la reformation
que nous cherchions à détruire chez nous ; de-là nos ruineuses
intrigues à la Porte , en Suède , dans les petits
états d'Allemagne que nous aurions compromis cent fois
et jetés les uns après les autres dans les serres de l'aigle ,
s'il ne se fût élevé , dans le sein même de l'Empire , une
puissance redoutable à la maison d'Autriche , et qui ne
pouvait , aux mêmes titres que la France , effrayer les
co-états de l'Empire , de sa protection . Je veux parler
de la Prusse.
L'élévation de la maison de Brandebourg fut une conséquence
immédiate de la réformation de Luther . Tous
les regards , en Allemagne et bientôt en Europe , se tournèrent
vers cet astre nouveau , qui jetait à sa naissance
un éclat prodigieux . Dès que les membres de l'Empire ,
et en particulier les évangéliques , eurent parmi eux une
puissance capable de les défendre , les affections dans
l'Empire se diviserent . L'influence de la France y baissa
sensiblement. La Suède , depuis longtemps , n'y était
plus comptée pour rien : elle avait , sous Charles XII ,
échangé une puissance réelle contre de brillantes illusions
, et elle était trop occupée à se garantir de sa
propre constitution , pour pouvoir garantir celle de ses
voisins.
Mais la nature des choses , plus encore que les passions
des hommes , a précipité la ruine de la constitution
germanique . Son objet , sa raison étaient de defendre
l'Empire contre la Turquie et contre la France , alliées
depuis François I.er.Or, l'empire ottoman , réduit , et sans
retour , au dernier degré d'impuissance , n'est plus que
l'ombre de ce qu'il a été ; et la France a terminé son accroissement
sur l'Allemagne . La confédération germanique
se trouve donc aujourd'hui sans objet , au moins extérieur,
à peu près comme ces institutions religieuses et
militaires , nées dans les croisades , pour escorter les
voyageurs qui allaient en pélerinage à la Terrre Sainte .
Mais si la constitution germanique n'est plus nécessaire
à l'Empire pour le défendre de ses ennemis extéFRIMAIRE
AN X. 373
rieurs , puisqu'il n'en a plus , et que , d'ailleurs , c'est
cette même constitution qui a facilité dans tous les
temps le moyen de le diviser et de l'envahir , elle donne
quelque importance aux états faibles et beaucoup d'influence
aux plus forts ; elle amène insensiblement l'Allemagne
à la constitution naturelle aux sociétés , et en
prépare la division en deux ou trois souverainetés indépendantes
, gouvernées sous des lois fondamentales par
un chef absolu .
Tout semble donc annoncer que l'Allemagne obéira encore
un siécle peut- être , à sa constitution fédérative ; la
même , quant au fond , que l'ancienne ; différente ,
quant aux formes dans lesquelles les événements de
cette dernière guerre produiront des changements inévitables
.
Le roi de Prusse , dans ces derniers temps , a travaillé
sur un grand plan. Assez fort pour être indépendant ,
il a paru vouloir briser les liens importuns de subordination
qui attachent l'électeur de Brandebourg , le prince
de Magdebourg , le due de Clèves , le margrave d'Anspach
et de Bareuth , etc. , etc. , etc. , au chef suprême
de l'Empire . Non content de se soustraire lui - même aux
devoirs de co- état de la confédération , il a entraîné dans
sa défection , décorée du nom de neutralité , le nord de
P'Allemagne , en présentant l'appas d'une tranquillité
présente à des princes qui oublient que la paix naît de
la guerre , comme le repos de l'action ; et que si la paix
est le premier bien des peuples , l'inertie est le fléau le
plus dangereux des sociétés .
2
Mais il est douteux que le cabinet de Berlin recueille
les fruits de sa politique anti -germanique . Les invita
tions les plus amicales , les démonstrations les plus menaçantes
de la part du cabinet de Berlin , n'ont pas empêché
les états de Munster de se donner un souverain de
la maison d'Autriche et la reconnaissance envers la
Prusse qui les a préservés du fléau de la guerre , a célé
à des considérations d'intérêt plus puissantes . La maison
de Hesse- Cassel , quels que soient les liens de parenté
, de religion , de voisinage , de reconnaissance
même , qui l'attachent à la fortune de la Prusse , ne
tiendra pas contre l'offre de l'électorat , le nec plus ultrà
de son ambition. La maison de Saxe , que son éloigne374
MERCURE DE FRANCE,
ment a défendue de la guerre , plutôt que l'égide de la
neutralité , aigrie par d'anciens souvenirs contre la maison
de Brandebourg , unie à l'Autriche par des liens
domestiques , se garderait bien d'entrer dans une conspiration
contre la constitution germanique , dont elle
ne recueillerait qu'une indépendance illusoire , à la place
des avantages réels que sa dignité et son importance lui
font trouver dans la confédération . Le seul état puissant
de l'Empire , uni véritablement d'intérêts avec le cabinet
de Berlin , est la Bavière , qui redoute le voisinage et les
prétentions de la maison d'Autriche . Aussi il n'y a rien
que la Bavière ne fasse depuis longtemps pour s'identifier
à la Prusse : l'illuminisme y a servi , le protestantisme
y sert aujourd'hui. Le prince régnant a épousé deux
princesses de cette religion ; il en admet les sectateurs
dans la Bavière , le pays le plus catholique de l'Europe.
Ce n'est pas le conseil de Montesquieu qui dit : « Que
lorsqu'une religion est établie dans un état , il faut
« la tolérer ; que lorsqu'elle n'y est pas , il ne faut pas
l'y admettre encore moins l'y appeler. Mais le cabinet
de Munich se conduit par d'autres maximes : le
temps lui apprendra jusqu'à quel point il doit y compter
pour sa sureté. Mais , si pour se défendre un jour contre
un voisin puissant , la maison de Bavière trouve mojns
de secours dans l'affection de ses sujets que ses innovations
indisposent , elle en trouvera sans doute davantage
dans le progrès des fabriques et la prospérité de ses manufactures.
«
es "
Il semble qu'on peut former quelques conjectures
sur la nouvelle forme que recevra la constitution germanique
, d'après ce qui s'est passé à Ratisbonne relativement
aux sécularisations .
Les villes capitales et la plus grande partie du territoire
des trois électorats ecclésiastiques , partie fondamentale
de la confédération germanique , sont réunis
à la France , et les autres principautés ecclésiastiques
sont destinées à servir d'indemnités aux maisons séculières.
Il n'y a de principautés vraiment nécessaires
dans l'empire que les électorats , puisque sans eux
l'empire ne peut avoir de chef. On rétablira donc des
électorats , et sans doute des électorats laïques , à la
place des électorats ecclésiastiques . On a pu remarquer
f
FRIMAIRE AN X. 375
que , dans le décret de commission impériale , pour
l'affaire des indemnités , l'empereur a adjoint aux commissaires
impériaux des commissaires des états de
Saxe , Brandebourg , Bavière , Mayence , Bohême ,
l'ordre teutonique , Wirtemberg et Hesse - Cassel . Ií
n'est peut- être pas déplacé de conjecturer que ces
princes sont destinés à former ce nouveau corps électoral
. D'abord les catholiques et les évangéliques y
sont en nombre égal ; car la Saxe vote dans le banc des
évangéliques , quoique les princes de cette maison soient
catholiques . Hesse et Wirtemberg étaient , depuis longtemps
, sur les rangs pour la dignité électorale , but
constant de leur politique versatile ; et quant aux états
de l'ordre teutonique , il est à croire que la maison
d'Autriche , qui perd en Italie le duché de Modène
et le grand duché de Toscane , voudra , si elle perd
encore en Allemagne l'électorat de Cologne qu'elle
était toujours sûre de faire donner à un de ses nombreux
archiducs , créer pour eux un électorat catholique
, et qui même pourrait être électif comme la
grande maîtrise de l'ordre teutonique. Cet électorat
serait formé des états de cet ordre militaire et religieux ,
agrandi en Franconie de quelques principautés ecclésiastiques
, ou même de quelques états du roi de Prusse ,
pour lesquels il recevrait , en échange des pays dans la
Basse Allemagne , Munster ou la partie transrhénane
de l'archevêché de Cologne.
Toute l'Allemagne verrait avec plaisir le héros de
l'empire , l'archiduc Charles , grand maître actuel de
l'ordre teutonique , élevé à la dignité d'électeur . Dans
cette supposition , il ne resterait d'électeur ecclésiastique
que l'archevêque de Mayence qui , sans doute ,
recevrait une autre dénomination ; cet électeur est
archi -chancelier de Germanie , comme ceux de Trèves
et de Cologne l'étaient des Gaules et de l'Italie . Cette
dignité d'archi - chancelier , depuis longtemps la seule
nécessaire des trois , et d'une haute importance pour
les affaires de l'empire dans une constitution aussi
formaliste , ne pourrait peut- être , sans inconvénient ,
être confiée à un prince laïque , plus entouré d'intérêts
personnels et domestiques qu'un ecclésiastique.
L'exclusion donnée à l'électeur d'Hanovre dans l'af
276 MERCURE DE FRANCE ,
F
faire des indemnités , annoncerait - elle l'abolition probable
de cet électorat de nouvelle date ? Les états
d'Hanovre seraient- ils destinés à indemniser la maison
d'Orange , qui recevrait aujourd'hui du pain de ce
même pays à qui , il y a un siécle , elle donna des
rois ? L'empire germanique voudrait-il secouer le jong
des rois étrangers ? Ou plutôt , aujourd'hui que la France
et l'Autriche , séparées , du côté de l'Alemagne , par
des bornes qu'elles ne franchiront plus , ne peuvent
plus guerroyer , à la volonté de l'Angleterre ; des
états sur le continent , toujours attaqués et jamais défendus
, ne deviennent - ils pas plus onéreux qu'utiles à
cette dernière puissance ? La maison royale y perdra
quelques apanages pour ses princes , quelques soldats
pour ses troupes ; mais les vrais anglais qui tiennent
au système maritime plus qu'au système continentai , -
verront sans peine échapper cette possession où l'on
ne peut aller par mer , et qui n'offre point d'argent à
gagner.
Dans cette nouvelle composition du corps électoral ,
la maison d'Autriche sera également assurée de la
majorité des voix pour la dignité impériale : il faudrait ,
pour la lui faire perdre , d'énormes fautes ou des revers
inouis dont la chance n'est pas , pour ainsi dire ,
dans la fortune de cette maison . Le corps évangélique
qu'elle pourrait redouter , va toujours s'affaiblissant
et il n'est pas au pouvoir des princes , même de la
maison de Bavière , de faire revivre l'esprit qui le
forma ; il est fini en Europe , et c'est ce qui doit
rassurer sur le danger des sécularisations . La religion .
chrétienne gagnera en domination sur les esprits tout
ce qu'elle perdra en souverainetés séculières , qu'il faut
bien distinguer des propriétés ecclésiastiques .
La France , quoique avec moins d'intérêt - qu'autrefois
, se portera peut - être pour garante des arrangements
intérieurs de l'Allemagne , surtout si la Russie
veut y prendre la place de la Suède. Cet empire
s'agite prodigieusement pour étendre son influence .
Placé sur les confins de l'Europe et de l'Asie , il pèse
à la fois sur toutes les deux , et depuis les Romains ,
aucune puissance n'a montré une plus grande force
d'expansion. Il en est ainsi dans tout état où le gouFRIMAIRE
AN X. 377
vernement est très -éclairé et le peuple très -barbare ,
ce qui réunit l'extrême habileté du moteur à l'extréme
docilité de l'instrument.
( La suite au numéro prochain).
2
LE
INTÉRIEUR.
E récit d'une fête n'intéresse guère ordinairement
après dix à douze jours . Celle dont nous avons à parler
mérite une exception . C'était une fête donnée par les
Français , pour célébrer l'alliance et le repos du monde .
Aussi nous ne craindrons pas d'arrêter un moment nos
lecteurs sur le 18 brumaire , en leur épargnant toutefois
des détails qu'il est aussi inutile de rappeler que
difficile de décrire avec exactitude .
p
"
En général , le plan de cette fête était heureux.
L'ordonnance en était grande , tout y était convenable
et digne de la paix . Dans l'après-midi , une multitude
de chaloupes de diverses couleurs se rendirent au
temple du Commerce . On l'avait construit sur des bateaux
liés ensemble dans le bassin de la Seine ,
compris entre le Pont - Neuf et le pont des Tuileries.
Les hommes qui montaient ces chaloupes , vêtus à la
manière des principales nations commerçantes de l'Europe
, se réunirent dans le temple , on y chanta , on y
dansa , et ce fut la pompe fédérative et triomphale en
l'honneur du commerce , annoncée dans le programme .
Cependant les préparatifs de l'ascension du ballon qui
devait s'élever du temple du Commerce , avaient attiré
une plus grande foule de spectateurs . Le C. Garnerin
, montant , lui quatrième , dans la nacelle , donna,
le signal du départ , et cette expérience aérienne , tel-'
lement assortie à nos goûts qu'elle se répète dans toutes
nos fêtes , excita encore le même enthousiasme.
Bientôt les spectacles commencèrent sur la place de
la Concorde. Un immense théâtre occupait le fond de
cette place. On y voyait le temple de la Paix sou378
MERCURE DE FRANCE ,
-
tenu par quatre-vingt -quatorze colonnes ; sur les côtés ,
deux temples plus petits , consacrés aux arts et à
l'industrie ; par derrière , les fortifications et les travaux
avancés d'une ville forte . L'illumination élégante
des bâtiments du Garde-Meuble , les décorations du
palais du Corps Législatif , celles plus nobles et plus
simples du palais du Gouvernement , la clarté vive ,
et trop éclatante peut - être pour l'effet de l'ensemble ,
de la grande avenue des Tuileries , les ifs répandus
le long des allées , le reflet des eaux , les statues , les
embellissements de ce beau jardin , où l'on plantait des
pommes de terre il y a sept ou huit ans , la colonne
nationale , éclairée dans sa hauteur de 51 mètres , et
terminant , du côté des Champs -Elysées , cette riche
perspective , formait un coup - d'oeil aussi magnifique
qu'imposant pour l'imagination .
A six heures environ , l'on apprit que le concert ,
exécuté dans le temple de la Paix , venait d'être fini.
On regrettait que , dans un siécle si favorable aux
arts , on n'eût pas trouvé ou retrouvé les procédés pour
augmenter les effets de la voix et des instruments ,
comme on en possède pour multiplier les effets de la
perspective. Le char de la Discorde parut ; il était
précédé par des Furies secouant les torches de la guerre
. A l'instant , le canon se fait entendre ; la ville
forte est bombardée , et ses remparts sont couverts de
flammes et de fumée . Dans le lointain on voit fuir
des groupes de femmes et d'enfants . Des corps ennemis
de toutes les nations se rencontrent et se mêlent. Ce
ne sont plus que marches , contre - marches , attaques ,
escarmouches , cris de guerre , de victoire et de paix .
Le combat a cessé . Les soldats se réunissent
rangs se confondent , les femmes effrayées reviennent en
dansant , et huit chars décorés de trophées et de drapeaux
entrelacés , passent successivement dans une
marche joyeuse et triomphale , devant le temple de
la Paix !

"
les
Après le spectacle pantomime , on attendit le feu
d'artifice qui devait partir des rochers qui entouraient
le temple du Commerce. Il est impossible de
décrire la magnificence du premier coup d'oeil ;
·
FRIMAIRE AN X. 379
+
la Seine qui réfléchissait l'illumination intérieure
et extérieure des quais , des pouts , de l'arc de triomphe
, construit au milieu du Pont Neuf , etc. , n'était
plus qu'une glace étincelante , traversée sans
cesse de petites barques ornées de banderoles de feux
de diverses couleurs , qui donnaient le mouvement à
cette scène magique. On a dit , avec raison , du feu
d'artifice , qu'il avait commencé par où il aurait dû
finir. Cependant , sauf quelques défauts d'ensemble
on est généralement convenu qu'il était un des plus
beaux qu'on ait vus dans cette capitale. Les artifices qui
sortaient des petites barques errantes , et qui s'élevaient
dans les airs ou brûlaient dans les eaux , contribuaient
à l'effet général par une foule d'accidents
aussi nouveaux que variés , etc. etc. Les danses commencèrent
ensuite sur la place de lá Concorde où elles
se prolongèrent pendant toute la nuit.
Parmi les inscriptions qui décoraient plusieurs édifices
publics et particuliers , on a remarqué les suivantes
:
Au palais du Sénat Conservateur , étaient écrits ces
mots :
A la Constitution , à la Liberté , à la Paix.
Aux Invalides , au milieu de l'arc de triomphe :
A Bonaparte.
Dans la rue de Grenelle , au coin de la rue de Bourgogne
, on lisait sur un transparent de forme circulaire :
Pacem ,
Virumque XVIII brumarii.
Du côté du palais du Corps- Législatif , qui fait face
au pont de la Concorde , on a écrit sur un ajustement :
Prospérité , Sciences et Arts.
Sur l'ajustement plus à gauche :
Abondance , Agriculture et Commerce .
Sur le quai Malaquais , un transparent offrait le
380 MERCURE DE FRANCE ,
buste du premier consul , couronné de lauriers , avec
cette inscription :
Il se prive du repos qu'il nous donne.
Sur le quai Voltaire , on lisait sur la porte des CC.
Treuttel et Würtz , libraires :
Pax , Bona pars Galliæ.
" Rue Cérutti à l'hôtel Choiseul , où demeure
M. Smith , anglais , on a peint , dans un grand transparent
, les deux pavillons anglais et français , liés
par un ruban à une branche d'olivier , avec cette inscription
:
Ils sont à jamais unis.
Un poète , voyant le ciel devenir tout à - coup serein
sur le soir , après une journée triste et humide , parodie
ainsi le distique de Virgile :
Luce pluit totâ , redeunt spectacula nocte ;
Dividit imperium cum Jove Napoleon.
On connaît d'ailleurs les différentes pièces de poésie
qui furent chantees à la fête , ou composées à son
occasion. Nous avons donné la principale dans notre
précédent num ? ro .
A quelques exceptions près , on peut dire que , dans
le concours de tous les arts pour célébrer ce jour
mémorable , les efforts de la poésie ont été moins
heureux. En voyant ces temples et ces jeux brillants
on se rappelait que pour une fête moins célèbre la
nymphe de la Seine avait inspiré les premiers accents
d'un jeune poète , qui fut le grand Racine , et l'honneur
d'un siécle immortel par les travaux de l'esprit.
Il serait possible , à un certain point , d'expliquer le
silence d'un art qui a des rapports si intimes avec les
moeurs. C'est au milien des affections de familles , c'est
dans le mouvement des passions réprimées par une morale
religieuse , que se nourrit et se développe l'enthousiasme
poétique. Espérons qu'après l'accomplissement
des vues grandes et paternelles du gouvernement , la
France retrouvera quelque étincelle de ce feu sacré , et
que , dans nos chants publics , le poète pourra répéter ces
FRIMAIRE AN X. 38
vers qu'Horace adressait à des guerriers vainqueurs du
monde :
Jam fides , et pax , et honor pudorque
Priscus , et neglecta redire vertus
Audet..... ......
Phabus , acceptusque novem Camenis ,
Qui salutari levet arte fessos
Corporis artus * .
Au reste , les sentiments qui animaient cette fét.
sont bien propres à justifier de semblables espérances .
Au milieu de cette grande réunion , tout citoyen ami
de son pays devait être fier d'être français , surtout
lorsqu'il venait à penser que les étrangers étaient
accourus de toutes parts pour contempler Paris dans
cette nuit brillante. L'ordre et la décence régnèrent
constamment au milieu de la foule et du tumulte . Ce
n'étaient plus les démonstrations d'une joie violente et
fanatique qui , dans nos jours de inalheur , marquaier't
le triomphe passager d'une faction sur une autre faction
; ce n'était pas même de l'ivresse publique , ma's
un sentiment de paix et de contentement tel qu'i
peut se prolonger au- delà d'une fête ; et déja le temple
du commerce est presque détruit , mais des lettres de
Rouen et de nos villes maritimes , annoncent l'arrivoe
de nombreux vaisseaux ; les capitaux sont rendus
leur destination naturelle . Les entreprises se forment ,
les expéditions se préparent ; les temples de l'Industrie
et des Beaux-Arts ne sont plus ; mais le ministre
de l'intérieur vient d'encourager par sa présence plesieurs
établissements de bienfaisance et d'utilité publique
; nos villes s'embellisent , des moanments durables
s'élèvent à la Reconnaissance . Le temple de
la Paix ne décore plus la place de la Concorde , mais
le congrès pacificateur s'assemble à Amiens , sous les
auspices favorables de l'honneur , de la bonne- foi et
de la juste renommée des plénipotentiaires .
*

Déja la bonne- foi , la paix , l'honneur , la pudeur aucienne
et la vertu négligée osent revenir parmi nous. Ou y
entend aussi les chants d'Apollon , ce Dieu chéri des neuf
soeurs , dout l'art salutaire répare les membres fatigués,
382 MERCURE DE FRANCE ,
#
Cependant les débats du parlement d'Angleterre
doivent nous apprendre encore tout ce que nous avons
à espérer de la paix . Cette grande circonstance a rapproché
les oppositions les plus anciennes. En vain ,
MM. Grenville et Windham ont - ils déploré les avantages
que ce nouveau traité devaient apporter à notre
commerce ; en vain , ont - ils prévu la corruption de la
Grande - Bretagne , dans ses communications avec un
peuple sans religion , avec ces hommes sans morale ,
qui ameneront à Londres leurs femmes , prises pour un
terme , comme un appartement garni ; ces discours ne
pouvaient convenir à l'état présent de la France , ni
surtout aux intentions connues de son gouvernement ; et
la paix a obtenu l'unanimité des suffrages . On a vu M.
Pitt , voter avec M. Fox , pour l'alliance de deux nations
trop longtemps ennemies . C'est qu'avant d'être wigh ou
tory , il est véritablement Anglais .
La France , après avoir vu , pendant deux années
d'un gouvernement réparateur , les factions qui la déchiraient
, se réunir ou disparaître , devait aussi désarmer
par l'estime , les rivaux étrangers.
CHARLES - AUGUSTE LEQUIEN DE LA NEUVILLE 2
évêque d'Acqs , a donné sa démission au Saint - Père. Il
en a adressé une copie à M. l'archevêque de Corinthe ,
en lui disant : « Je n'ai pas balancé un moment à m'im-
" moler , dès que j'ai appris que ce douloureux sacrifice
" était nécessaire à la paix de la patrie et au triomphe
de la religion. Qu'elle sorte glorieuse de ses ruines ! ....
Qu'elle s'élève , je ne dirai pas seulement sur les débris
de tous mes intérêts les plus chers , de tous
mes avantages temporels , mais sur mes propres
cendres mêmes .! Si je pouvais lui servir de victime ! ...
Que nos concitoyens reviennent à la concorde , à la
foi et aux saintes moeurs ! Jamais je ne formerai
d'autres voeux pendant ma vie , et ma mort sera trop
heureuse , si je les vois accomplis . "
"
"
"C
"
C'est avec le mémé empressement et dans le même
esprit que Louis - René Edouard , prince de Rohan ,
cardinal , évêque de Strasbourg ; Louis - Apollinaire
Latour- du -Pin Montauban , archevêque d'Auch ; Jean-
Antoine de Castellane , évêque de Lavaur ; CharlesFRIMAIRE
AN X. 383
François-Joseph de Pisani de la Gaude , évêque de Vence ;
Jean - Charles de Coucy , év . de la Rochelle ; Alexandre
Amédée - Adam - Anne- Franç Louis -Joseph de Lauzières
Thémines , évêque de Blois , ont également envoyé
leur démission au pape.
Ainsi cette grande mesure que dix années de division ,
de trouble et de scandale , ont fait juger nécessaire pour
le rétablissement de la paix dans l'église , s'exécute de
toutes parts. Un petit nombre diffère encore un sacrifice ,
si ancien par les exemples qui en ont été donnés , si
nouveau par les circonstances qui l'exigent encore. L'hésitation
peut être permise ; mais elle doit céder à la
nécessité , loi première et souveraine. On sera curieux
sans doute de connaître l'opinion de quelques Français
éclairés qui vivent encore loin de leur patrie , sur cette
importante question . Le rédacteur , très -connu du courrier
de Londres , s'était exprimé sur le bref du pape et
sur la démarche exigée des évêques français , d'une manière
qui dément sa loyauté et sa modération ordinaires
. Un autre Français , son ami , et qui demeure
à quelques milles de Londres , vient de le réfuter dans
une brochure que nous recevons à l'instant .
Cet écrit rappelle dignement l'auteur de ces mémoires
célèbres , monuments d'éloquence et de pieté
filiale . Nous n'en citerons que des fragments.
"
"
RE
"
"
"
"
"
" De tous les principes , par lesquels l'église a toujours
maintenu le dépôt sacré de la religion chrétienne ,
il n'en est pas qui ait plus exercé sa vigilance , ni
plus excité son zèle que le principe de l'unité.
"
Ou
Cette unité de l'église universelle était déchirée depuis
dix ans dans toute la France. Le schisme
plutôt les schismes s'étendaient tous les jours. Ici des
églises sans unité ; là ni unité ni église. Encore un
peu de temps , et le mal pouvait être incurable ; enquarantejours
, et Ninive pouvait être détruite. Le
successeur de Pierre a vu les puissances du siécle fatiguées
de combats et soupirant après la paix temporelle :
ila songé aussitôt à cette paix des consciences et à cette
paix des autels , qui , nées de celle des cités , la garantissent
à leur tour. Il a fait retentir sa voix pontificale ; il a
« étendu son bras , d'une part , pour réparer les brèches
faites à l'unité de l'église universelle ; de l'autre ,
и
«
16
334 MERCURE DE FRANCE ,
"
"
"
"
"
«
«Ε
"
"
'
pour reconstruire les églises particulières qu'il voyait
« détruites . Le même Dieu qui rebâtissait autrefois le
temple de Jérusalem avec les trésors de Cyrus , qui
" sauvait son peuple de la destruction par l'amour que
puisait le superbe Assuérus dans les yeux de la timide
Esther , qui courbait la tête de ce grand Alexandre
devant la tiare du vénérable Jaddus , le même Dieu
a fait pénétrer la voix de son pontife dans le coeur de ce
jeune conquérant , qui a voulu tout- à-coup joindre
le bienfait de ses lois à l'éclat de ses armes . Le père
des fidelles a fléchi l'enfant de la victoire. Celui à
« qui toute force a été donnée pour pacifier le monde,
» à qui tout pouvoir a été confié pour restaurer la
France a dit au prince des prêtres , comme autrefois
Cyrus Jehova , le Dieu du ciel , m'a livré les
« royaumes de la terre et il m'a commis pour relever
« son temple. Allez , rebâtissez sur la montagne sainte de
Jérusalem ; rebâtissez le temple de Jehova. Le prince
des prêtres a proclamé la conservation de l'unité dans
" l'église sainte , le rétablissement de la religion catholique
dans toute la France. Mais un grand sacrifice a
" été nécessaire ; il a été arrêté que tous les pasteurs
« qui sont ou qui se disent pontifes de l'église galli-
« cane , présents ou exilés , anciens ou nouveaux , légi-
« times ou non * , commenceraient par descendre égale-
« ment de leurs siéges... Le souverain pontife demande
leur démission , comme absolument nécessaire à là
religion. Il la leur demande par les entrailles de Jésus-
Christ. Il la leur demande en faisant revivre pour eux
" tous ces grands exemples de l'église ; tantôt un
" saint Grégoire de Naziance , qui , des qu'il se croit
« une occasion de troubles , se démet de son évêché de
Constantinople ; tantôt ces trois cents évêques de Carthage
, qui , pour éteindre le schisme des donatistes ,
offrent de résigner tous à la fois l'épiscopat . Il la leur
demande en leur rappelant que , dans des circonstances
a bien moins urgentes , elle lui a'été généralement offerte
"
K
"
"
Es
"C
"
"
* L'auteur des observations reconnaît cependant avec
plusieurs des anciens évêques , que , dans le clergé constitus
tionnel , il s'est trouvé beaucoup d'ecclésiastiques recommandables
qui ont conservé la tradition des vrais principes
de la religion et de la morale.
FRIMAIRE AN X 385
"
" par tous ceux d'entre eux qui représentaient le clergé
de France à l'assemblée nationale de 1790. Il la leur
« ‹ demande enfin , en annonçant que leur refus le mettrait
, lui souverain pontife , dans l'alternative d'abande
sauver eux , ou sans eux la cause de
G
"
"
pour donner
la religion.
"
La 3e session du corps législatif commence aujourd'hui
à midi . Un conseiller d'êtat doit porter la parole, au
nom du gouvernement . Sous quels heureux auspices ! Les
bienfaits ont surpassé les promesses ; le monde entier
jouit de la paix ; la paix a rallié tous les peuples à la
France , et tous les Français entre eux . Mais un code
de lois civiles n'est encore que promis : les droits et les
devoirs des pères et des enfants , des époux et des épouses
, doivent être , dit - on , discutés et fixés cette année .
Ainsi , le divorce , que la France a toujours ignoré , et
qui fatigue l'Angleterre , contre lequel vient de s'élever
tout-à-coup une voix forte , qui semble le cri de la conscience
des Français , le divorce sera pour jamais repoussé
de notre législation , ou déchirera longtemps.
encore l'état et la famille. Les tribunaux criminels sont
aussi dans l'attente , et récemment ils ont douté s'ils
pouvaient appliquer la peine de mort . La même voix
qui rappelle avec un si noble courage les principes
conservateurs de la société domestique , démontreroit
sans peine la nécessité des lois qui doivent effrayer ou
punir l'assassin. La paix r'ouvre les mers et rétablit les
communications entre les peuples des deux mondes ;
une commission spéciale offrira , bientôt le code commercial.
Enfin la religion sanctionnera les lois , et le
culte public , rendu à la nation , rendra au peuple ses
moeurs et ses vertus. Quelque ridicule que l'esprit philosophique
puisse jeter sur les pieuses cérémonies , il est
incontestable qu'il n'y a point d'instruction qui puisse
étre d'un plus grand usagepour la multitude. ( C'est Voltaire
qui parle ) . Le vrai philosophe , disait Socrate ,
est lié aux hommes par le spectacle , à Dieu par
religion.
La
6.
25
386 MERCURE DE FRANCE ;
Arrêté du 23 brumaire.
Les consuls de la république , le conseil d'état entendu,
arrêtent : .
Art . I.. La garde des consuls sera commandée par
quatre officiers généraux : un général commandant l'infanterie
, un général commandant la cavalerie , un général
d'artillerie , un général du génie.
II. Les généraux prendront , tous les jours , directement
l'ordre du premier consul.
un
' III. La garde à pied sera composée de deux corps :
de deux bataillons de grenadiers , et un de deux bataillons
de chasseurs. Chacun de ces deux corps sera
commandé par un chef de brigade , qui prendra directement
l'ordre du général commandant l'infanterie.
IV. La garde à cheval sera composée de deux régiments
: un de grenadiers , un de chasseurs . Chacun de
ces régiments sera commandé par un chef de brigade ,
qui prendra directement l'ordre du général de la cavalerie.
Il n'est rien changé , quant à présent , à l'organi
sation de l'artillerie de la garde des consuls.
V. A dater du 1er nivose , chacun des deux corps de
la garde à pied , et chaque régiment , aura , ainsi que
l'artillerie et le génie , un conseil particulier d'administration
, et recevra directement du trésor public , sur
l'ordonnance du ministre de la guerre , les fonds qui
lui auront été attribués .
VI. Ces conseils d'administration rendront , chaque
année , le compte général de leur gestion à un conseil
d'administration général , qui sera assemblé en vertu des
ordres des consuls.
VII. Il y aura un gouverneur du palais du gouvernement
, qui prendra directement l'ordre du premier consul.
Il aura sous ses ordres six adjudants supérieurs et
six adjoints capitaines.
VIII. Un des six adjudants supérieurs sera nommé
commandant d'armes de Saint - Cloud , un autre commandant
d'armes de l'Ecole militaire.
+
IX. L'un des quatre officiers généraux commandants
de la garde , sera constamment de service auprès des
consuls , pendant une décade. Il assistera à la parade ,
fera l'inspection des gardes et les fera défiler.
DE
LA
$
FRIMAIRE AN X. 387
X. La distribution des postes , les consignes et les
rapports relatifs au service et à la police du palais du
gouvernement , seront dans les attributions du gouver
neur du palais .
Le C. Lucien Bonaparte est arrivé à Paris le 23.
Le C. Leclerc , beau - frère du premier consul , est
arrivé à Brest . Il doit commander une expédition destinée
pour Saint- Domingue , et qui , dit-on , est prête -
à partir.
Les CC. Portalis et Roederer fils , sont attachés à la
légation de la république française , pour les négociations
de la paix au congrès d'Amiens.
Le C. Romieu , adjudant commandant réformé , est
nommé commissaire général des relations commerciales,
et chargé d'affaires près la république des Sept - Isles-
Unies.
Le C. Beauchamp , commissaire des relations commerciales
à Bagdad , est nommé commissaire général
des relations commerciales à Lisbonne .
Le diamant , dit le Régent , avait été mis en gage
pendant la révolution. Les dépositaires menaçaient de
le vendre à très - bas prix , si les fonds qu'ils avaient
avancés ne leur étaient rendus . Le gouvernement l'a
retiré , et ce diamant , le plus beau que l'on connaisse ,
a été jugé digne d'orner la garde de l'épée que portent
les premiers consuls .
En remplacement des CC . Cacault et Danet ( du ,
Morbihan ) , membres du corps législatif, et du C. Bérenger
, membre du tribunat , le sénat conservateur a
nommé les CC. Rigal , négociant à Crevelt , départes ,
ment de la Roer ; Saur , conseiller de préfecture du .
département du Rhin et Moselle , et Duvidal , inspecteur
général des postes.
Les cours du Lycée républicain ouvrent le 1. fri» ·
388 MERCURE DE FRANCE ,
maire , comme les autres années . Le C. Butet y professera
la physique ; Fourcroy , la chimie ; Cuvier , l'histoire
naturelle ; Laharpe , la littérature ; Dégérando , la
philosophie morale ; etc. , etc. Ces noms et d'autres justement
célèbres garantissent à cet établissement le
même succès qui le distinguent depuis 16 ans . On n'oubliera
jamais que nous lui devons le plus beau monument
que la critique ait encore élevé.
La souscription est ouverte au secrétariat du Lycée ,
rue du Lycée , N.º 1095 , au coin du palais du Tribunat,
où l'on distribue le programme.
T
Le 24 yendémiaire , le ministre de l'intérieur s'est
rendu à l'école de médecine , pour y distribuer lui - même
les prix que l'école pratique a décernés pour l'an 9. Ces
prix ont été divisés suivant l'usage de cette école ,
d'après le nombre des élèves qui en avaient paru également
dignes .
"
de
Premierprix. Aux CC . Philibert-Joseph Roux , d'Auxerre
, département de l'Yonne ; Joseph Bertin
Fougères , département d'Ille et Vilaine ; Mathieu-
François Régis Buisson , de Lyon , département du
Rhône .
Second prix. Aux CC. Gaspard - Laurent Bayle , de
Vernet , département des Basses -Alpes ; François Augustin
Perio , de Quintin , département des Cotes - du-
Nord.
1 Le même jour , le ministre a donné chez lui une
fête aux professeurs et aux élèves couronnés.
Le ministre de l'intérieur a fait publier quelques - unsdes
mémoires qui lui ont été adressés pour servir à la
description générale de la France. Il en paraît quinze
dont plusieurs ont été analysés dans ce journal . Outre
ces statistiques qui sont publiées aujourd'hui , nous avons
déjà donné celles des départements de la Seine - Inférieure,
du Gard , du Calvados , de l'Aube , de Lot- et - Garonne ,
du Bas - Rhin , de la Nièvre ( Voyez les numéros 3 et
suivants du Mercure ) . Nous continuerons ce travail ,
dont l'intérêt tient surtout à l'ensemble , aux rapprochements
multipliés des choses et des hommes , des
climats et des passions , des habitudes et des préjugés ,
FRIMAIRE AN X.. 389
i.
4
des caractères et des moeurs , des vices et des vertus .
Un tableau exact de la France manquait aux sciences
et aux arts , à la politique même et à la morale , en
un mot , à l'histoire ; aussi n'avons -nous pas d'histoire
de France.
NOTICE sur le général CAFFARELLI.
CAFFARELLI naquit de parents nobles , que leurs
goûts retenaient habituellement à la campagne. Il les
perdit de bonne heure , et , par leur mort , se trouva
chargé du soin d'une famille de dix enfants dont il était
l'aîné. Caffarelli s'en déclara le père : rejetant la moitié
de la succession , que les lois lui accordaient , il ne se
réserva que la plus grande part des peines et des tra
vaux , et renonça même aux espérances d'avancement
dans la carrière militaire où il était entré fort jeune ,
pour s'occuper tout entier de l'éducation de ses frères
et de l'amélioration de leur patrimoine . Son amour pour
le bien ne fut point satisfait encore : l'ignorance stupide
où la misère retenait les habitants de son village ,
l'affligeait profondément . It résolut de réparer les torts
de la fortune envers la génération qui s'élevait , et d'en
être lui - même l'iostituteur. Ce ne fut pas l'élan passager
d'un coeur jeune et vertueux ; et durant plusieurs
années de suite , on vit tous les soirs , après le travail
des champs , un jeune militaire dans l'âge de la dissipation
et des plaisirs , entouré de ses frères qu'il associait
à ses fonctions touchantes , donner des leçons d'écriture
, d'arithmétique etc. , aux pauvres enfants de
son village.
Il n'est pas besoin de dire que Caffarelli saisit avidement
les premières espérances de la révolution . Son
ame, dont la disposition habituelle était le dévouement ,
se portait naturellement aux plus grands sacrifices .
Toutefois son enthousiasme fut toujours tempéré par la
prudence , et ce qui était bien rare , par des raisons de
délicatesse. On en jugera par le trait suivant : il avait
formé le projet d'abandonner par une remise pure et
simple aux habitants , les droits seigneuriaux de sa
390 MERCURE
DE FRANCE
,
terre du Falga ; mais auparavant , il avait propose
cette idée aux différents privilégiés de sa province ,
afin qu'elle parût être l'effet d'un mouvement unanime.
Elle fut goûtée par quelques - uns ; le plus grand nombre
la rejeta . Cette différence d'opinion était libre ;
mais , à cause de la fermentation générale , elle pouvait
être dangereuse . Dès - lors Caffarelli renonça volontiers
au plaisir d'être généreux , dans la crainte de
faire remarquer ceux qui ne l'étaient pas .
Pendant qu'il consacrait les heures de sa retraite à
différentes études de politique et d'économie rurale
les événéments de la révolution se succédaient avec
rapidité. La France , menacée de la coalition des puissances
de l'Europe , avait besoin de tous ses défenseurs.
Caffarelli obtint de rentrer en activité de service
, et fut envoyé à l'armée de Biron , en qualité d'adjoint
à l'état- major. Bientôt après , le 10 août commença
les grands malheurs de la France . 4. .1
L'armée en avait à peine une connaissance vague ,
lorsque des commissaires de l'assemblée législative parurent
à l'armée , et exigèrent la prestation d'un nouveau
serment. Caffarelli le refusa , non par un esprit
de révolte , mais par un sentiment de respect pour
l'autorité. Il ne voulait pas obéir avant d'être assuré
qu'on eût vraiment le droit de lui commander . Doute
honorable ! fermeté vraiment républicaine ! Les commissaires
le sentirent eux-mêmes ; mais ils n'avaient de
pouvoir que pour destituer , et Caffarelli revint à sa
retraite , accompagné de l'estime et des regrets de ses
compagnons d'armes.

Il n'en jouit pas longtemps ; on le déclare suspect ;
on le conduit en prison. Il sortit encore plus grand
de cette seconde épreuve ; sa vertu ne se démentit pas
un seul instant ; il se montra toujours calme et fort.
Loin de se livrer aux mêmes plaintes que ses compagnons
d'infortune , il mit à profit les jours de sa prison
comme des jours de loisir ; et à mesure que les
fureurs de l'anarchie lui en faisaient envisager de plus
près le terme fatal , il s'efforçait de mieux remplir des
jours qui lui étaient encore laissés . Durant son incarcération
, il faisait des notes sur plusieurs ouvrages
de politique et de métaphysique . Dans un travail sur
"
FRIMAIRE AN X. 391
{
la guerre continentale , il démontra la nécessité de
co- ordonner la marche de nos armées , sur les Alpes ,
les Pyrénées et le Rhin , et indiqua les premiers principes
de cette vaste combinaison dont la sagesse a été
prouvée par des victoires. Il s'occupa d'un Traité sur
l'éducation , et plus particulièrement de son Traité sur
la propriété, qu'il revit soigneusement dans la suite ,
mais que son extême modestie ne lui permit jamais de
publier. vie :
Au 9 thermidor , Caffarelli obtint sa liberté , et la
consacra au service de l'état. Après avoir travaillé quelque
temps à Paris , dans les bureaux du nouveau comité
de salut public , il se rendit à l'armée de Sambre
et Meuse. Ce fut alors qu'il forma l'amitié du général
Kléber, qui , aussi bien que lui , ne devait pas avoir un
tombeau dans sa patrie, Les services importants et les
actions de bravoure qui le signalèrent , appartiennent
d'ailleurs à l'histoire de cette campagne , dont le début
fut si brillant , et la fin si désastreuse.
Le 16 frimaire an 4 , l'armée approchait , dans sa
retraite , des bords de la Nahe. Pour protéger le mouvement
, Caffarelli demande un bataillon , et se porte
avec de l'artillerie sur une hauteur. Pendant que sa
contenance assurée imposait à l'ennemi , un boulet de
canon l'atteignit à la jambe gauche , à côté du général
Marceau. Emporté sur deux fusils , durant une
marche de huit heures , au milieu d'une nuit épaisse
et par un temps affreux , il ne proféra pas la moindre
plainte ; il souffrit la douleur, comme il avait supporté
la prison. Bientôt on lui fit l'amputation de la jambe ,
et quelques instants après , il écrivit , de sa main , au
général, Marceau , une lettre détaillée sur les moyens
qu'il jugeait les plus propres à contenir l'ennemi ; puis
il écrivit à ses frères dont il avait besoin de rassurer
la tendresse. ་ ་ ་ ་ ་
Il semblait que ses blessures et ses infirmités dussent
le retenir désormais au sein de sa famille . Il y goûtait
les jouissances dont il était si digne . Il avait repris le
cours de ses études et de ses occupations bienfaisantes ,
lorsqu'il apprend le retour du vainqueur de l'Italie . II
desire le voir , l'entendre ; il brûle de s'associer à une
grande entreprise qui va se former ; mais il faut laisser
392 MERCURE DE FRANCE ,
"
"
قتس
parler ici son frère * . « Peu de jours avant son départ ,
dit- il , j'allais à quelques lieues de là terminer une
affaire dont il m'avait chargé. J'étais à cheval .
Charles , descends , s'écrie -t -il , j'ai quelque chose
à te dire . Je descends . Monte-moi à cheval.
Malgré mes observations , je suis obligé de le faire ,
(on se rappelle qu'il était privé d'une de ses jambes) .
A peine est- il en selle qu'il pousse son cheval au
grand galop , et revient de même ; j'étais pétrifié.
Quand il est à terre ; -Allons , mon ami , me dit- il ,
« Je peux encore faire une charge. -Mes yeux se remplirent
de larmes , continue son estimable frère , et
nous prévîmes dès - lors , avec douleur , que nous ne
le reverrions plus .
"
Jee
* D
En effet , peu de jours après le 28 fructidor an 6 ,
il partit pour Paris. Ses voeux furent satisfaits : il vit
le héros dont la renommée l'avait attiré ; il acquit son
-estime , et fut admis à la confidence et à l'exécution
de ses grands desseins. Les dangers de l'entreprise ,
les difficultés qu'y ajoutait la privation d'un de ses
membres , ne furent point capables de l'arrêter . Déja
la demeure de Caffarelli était devenue un des centres
les plus actifs de l'expédition qui se préparait contre
l'Egypte. Des citoyens dévoués s'y rendaient de toutes
parts , prêts à le seconder de leur courage ou de leur
lumières. Chargé de la direction en chef du génie , il
ne borna pás son zèle aux seuls préparatifs militaires ,
mais il cherchait encore à s'assurer les moyens de transporter
chez les barbares , les éléments de notre industrie.
Il ne pouvait séparer cette guerre des bienfaits
de la civilisation qu'elle devait amener à sa suite ; et
en cela , il s'associait au desir et à la pensée dominante
du général en chef qui l'avait investi de toute sa
confiance.
Durant la traversée , il se trouva toujours à ses côtés ,
au milieu des guerriers et des savants illustres qui
avaient suivi le jeune vainqueur de l'Italie . Les journées
étaient remplies par les conversations du plus haut
intérêt , sur les événements de l'Europe , sur les destinées
de l'Orient , ou bien sur les parties les plus
"
Charles Caffarelli , aujourd'hui préfet de l'Ardèche.
FRIMAIRE AN X. 393
1
A
difficiles des connaissances humaines . Caffarelli se
mélait à ces entretiens , et développait ses vues particulières
sur la civilisation des peuples que l'on allait
combattre.-Cependant la flotte est à la vue des côtes
d'Egypte. Bonaparte , débarqué sur la plage avec
une partie des divisions de l'armée , s'avance à pied
sur Alexandrie , à la tête des généraux et de son étatmajor.
Caffarelli était du nombre. Le général en chef
lui ordonne d'attendre qu'on ait pu débarquer un cheval
pour le porter. Il ne peut se résoudre à lui obéir ; et
sans être retardé par sa jambe de bois , il traverse
à pied un désert de trois lieues qui conduisait à
Alexandrie , au milieu des sables mouvants , qui doublaient
pour lui la fatigue de la marche. - Nous ne
le suivrons pas dans le cours des différentes expéditions
.contre l'Egypte et la Syrie. Les braves qui l'ont accompagné
, et qui , plus heureux que lui , ont revu
leur terre natale, ont assez répandu parmi nous l'honneur
de ses derniers exploits , et la prudence de ses conseils ,
et le dévouement de son amitié , et son désintéressement
, et sa mort glorieuse devant Saint-Jean- d'Acre ,
regrettée par l'armée entière et par le héros dont il
était aimé.
Il est peu de vies sur lesquelles la louange s'arrêtât
avec plus de justice et de complaisance. En la repassant
, on croit avoir retrouvé un des grands citoyens
des républiques anciennes . Comme eux , Caffarelli sut
allier les vertus publiques avec les vertus privées , l'enthousiasme
du guerrier avec le calme du philosophe ,
le goût de l'étude avec la dissipation des armes ; et ,
pour dernier trait de ressemblance , comme eux , il
sut toujours distinguer sa patrie des factions qui la
déshonoraient , et la servir, malgré ses injustices ou ses
indifférences.
Caffarelli a laissé plusieurs écrits que l'on s'occupe
de rassembler en ce moment. On y reconnaît l'empreinte
d'un talent original , développé par la solitude et la
méditation. Ses raisonnements sont forts et suivis :
mais ses vues sont systématiques ; ses principes ne
sont pas incontestables ; et , dans ce cas , l'erreur est
d'autant plus grande que le raisonnement est plus
rigoureux . Quoi qu'il en soit , les services qu'un livre
394
MERCURE DE FRANCE ,
peut rendre à la société sont toujours incertains ét
mélangés. Mais les actions restent , et celles de Caffarelli
l'ont placé parmi les héros dont la France s'ho-
"nore toujours
*
G.
PRÉCIS historique des productions des arts.
Peinture , Sculpture, architecture et Gravure.
LE citoyen Landon , peintre , rédacteur des Annales
du Musée , fait paraître , à compter du 1.er frimaire ,
un ouvrage qui intéresse tous les amis des beaux - arts .
Il contient l'analyse des inventions ou découvertes
nouvelles , relatives aux arts qui ont pour base le dessin.
Le programme des concours nationaux , la description
des ouvrages qui y auront été présentés , et le résultat
du jugement ; l'examen des productions exposées
annuellement au salon du Musée ou dans l'atelier des
artistes ; celui des nouveaux monuments d'architecture
et des principaux édifices particuliers ; la description
des costumes et décorations des théâtres et des fêtes
publiques ; les arrêtés du gouvernement concernant les
arts , l'organisation des musées et les travaux des écoles ;
les ventes et mutations d'objets d'art ; l'annonce des
estampes , collections de gravures , et traités utiles aux
artistes , etc.
}
Une correspondance suivie avec plusieurs artistes
étrangers , et surtout avec ceux résidants en Italie
fournira Poccasion d'entretenir souvent le lecteur de
cette ancienne patrie des beaux - arts , inépuisable en
chef- d'oeuvres de tous les genres .
Le Précis historique formera , chaque année , un vo-
Jume in- 8. ° de 400 pages , distribué aux souscripteurs
par livraisons de feuille ou demi- feuille , selon l'abon-
J. M.
Cette notice est extraitel de la Vie du général Louis-
Marie - Joseph - Maximilien Caffarelli du Falga ; par
Dégérando , membre associé de l'Institut national.
chez J. J. Fuchs , libraire , rue des Mathurins.
On trouve dans ce petit écrit plusieurs autres détails que
le besoin d'abréger nous a forcés de rejeter . Ils honorent
à la fois le héros et l'historien de sa vie.
FRIMAIRE AN X. 395
$
dance des matières : pour l'agrément des lecteurs , les
livraisons seront multipliées autant que possible. On
joindra à la dernière une table et une gravure au trait
servant de frontispice.
Le prix de la souscription est de 9 fr. franc de port
pour toute la république ; les souscripteurs pourront
s'acquitter en deux payements égaux. On souscrit à
Paris , chez le C. Landon , peintre , au Louvre , pavillon
des Archives , et chez les principaux libraires et
directeurs des postes de la république .
Les lettres doivent être affranchies .
LE
INSTITUT NATIONAL.
: ! ,
ARTS CHIMIQUE SAN S
E C. Seguin a imaginé un nouveau procédé pour
blanchir le linge promptement et sans altération : il
consiste à mélanger une partie d'acide sulfurique sur
cinq cents parties d'eau. L'art de fabriquer le papier,
lui doit aussi un grand perfectionnement . Non - seulement
il fait en quelques heures , ce qui exigeait une ma
nipulation de plusieurs mois , mais il est parvenu à substituer
la paille aux chiffons * . Si le nouveau papier
présente encore quelques défauts , ils tiennent plutôt
au peu de soin employé dans la fabrication , qu'à la nature
de la matière première...
T
Le C. Bertholet blanchit presque subitement les toiles
écrues , au moyen de l'acide muriatique oxygéné ; le C.
Chaptal a fait une application heureuse de ce procédé
pour rétablir la blancheur des estampes et des livres
salis . Il restait à l'employer pour blanchir d'avance
la pâte dont on fait le papier. C'est ce qu'a tenté
le C. Loysel , en l'an 2 , pour la fabrication du
papier - monnaie. Par cette méthode , tous les chiffons
peuvent donner une pâte d'un blanc éclatant.
Lorqu'ils ont été découpés en petits morceaux on les
met au pourrissoir , où ils subissent une fermentation
qui change la nature de leur matière colorante, en la
1
* Nous avons parlé du papier-paille dans le N. XII du
Mercure,
396 MECURE DE FRANCE ,
1
Mier
rendant comme savonneuse et susceptible d'être enlevée
par l'eau dans les lavages et battages subsequents .
Il ne faut pas laisser monter la chaleur à plus de 30 à 35°
de Réaumur , que la fermentation produit ordinairement
en quinze jours.
Le moment de soumettre les chiffons à l'action de
l'acide est celui où la matière se trouve dans un état
moyen entre celui de chiffon et celui de pâte complétement
triturée . On passe le chiffon sous un premier
cylindre pour en séparer les fibres , ce qui s'appelle
effilocher. On le soumet alors au blanchiment et on
le convertit en pâte , au moyen du cylindre affineur.
Si le chiffon est écru , on emploie communément
deux bains d'acide muriatique oxygéné , ou de liqueur
blanchissante , et un d'acide sulfurique , S'il est blanc ,
un bain de liqueur et un d'acide suffisent. On prépare
ainsi cette liqueur blanchissante : 25 kilogrammes
d'oxyde de manganèse , o de sel commun et 120
d'acide sulfurique , à 31 degrés de fixité , peuvent charger
un récipient de mille litres d'eau , chaque litre ne
coûte au plus que 8 à 9 centimes .
Ji'
-

La force de cette liqueur s'éprouve en faisant dissoudre
une partie ( ou poids ) d'indigo dans 7 parties
d'acide sulfurique concentré à 66 degrés ; on étend
cette dissolution dans 992 parties d'eau lorsqu'une
mesure ( ou volume ) de la liqueur décolore 9 parties
de cette dernière dissolution , alors 90 litres de liqueur ,
étendus dans 450 litres d'eau pure , forment un bain
propre à blanchir 50 kilogrammes de chiffon effiloché.
Au sortir de ce bain , la pâte est lavée et passée dans
un bain d'acide sulfurique , composé de 3 kilogrammes
d'acide à 50 degrés , étendus dans 200 litres d'eau;
et enfin elle devient papier. Les frais de ces opérations
ne s'élèvent qu'à 26 ou 27 centimes par kilogramme
de papier , lorsqu'on ne donne qu'un bain de liqueur
blanchissante , et un d'acide sulfurique ; mais la
beauté de ce papier est telle qu'il se vend dans le commerce
3 et 4 francs par kilogrammes de plus que le
papier ordinaire . Ce prix diminuera considérablement,
lorsque cette méthode sera connue et pratiquée dans
nos manufactures..

Lorsqu'on voulut livrer au commerce cette quanFRIMAIRE
AN X. 397
tite prodigieuse de matières métalliques converties en
cloches , il fallut d'abord séparer le cuivre et l'étain '
qui en étaient les principales parties constituantes . On ,
obtint assez facilement le cuivre en faisant calçiner"
une partie du métal des cloches , qu'on répandit ensuite
sur une autre partie de ce métal en fusion . Mais
on perdait les scories produites pendant cette réduction.
Des chimistes plus intelligents ont réduit ces scories
elles - mêmes . L'étain obtenu en dernier résultat
diffère de l'étain du commerce ; il est plus dur et se
rompt plus aisément. Le C. Sage est parvenu à l'imiter,
en mêlant à l'étain ordinaire , un peu d'antimoine ;"
et il résulte de ses expériences que ce dernier métal ,
allié à l'étain , à la dose d'un sixième , s'y unit d'une
manière si intime , qu'il est impossible de les séparer.
"
Le C. Sage a aussi donné l'analyse d'une mine de
plomb phospaté , qui se trouve en lits continus assez
épais, à Breitemberg , département du Bas- Rhin. Elle
est d'un vert jaunâtre , ordinairement en petits grains
brillants , dans une gangue quartzeuse , arénacée , rougeâtre.
Elle contient , sur cent parties , 37 de plomb ,
33 de quartz , et 35 d'acide phosphorique . Le plomb
ne contient point d'argent.
On voit , dans le n. 3o du Moniteur , la liste des
substances minérales qu'on a découvertes , en France,
depuis la révolution . Déja , sur les 21 substances métalliques
connues , nous en possédons 18 , et tout porte
à croire que les hommes instruits qui se livrent à ce
genre de recherches , trop longtemps négligé , placeront
bientôt la France au nombre des pays les plus riches
en minéralogie. Le C. Lelièvre vient encore de découvrir
l'émeraude , dans un voyage près de Limoges ;
mais ces émeraudes serviront moins à la parure qu'aux
travaux des chimistes . Ils en pourront retirer l'espèce de
terre nommée glucine , que le C. Vauquelin a découverte
dans le béril et dans l'émeraude .
Le C. Hauy vient de rendre à la minéralogie , un
service important. Il publie un ouvrage en 4 vol. in - 8. °
qui contient dans l'ordre le plus clair et le plus mé
thodique , toute l'histoire des minéraux jusqu'à ce jour.
La plupart des découvertes appartiennent à l'auteur
lui-même , et surtout celles qui ont pour objet les
398 MERCURE DE FRANCE ,
formes cristallines , et les propriétés physiques des
minéraux.
Le C. Lamarck s'occupe depuis longtemps des pro
blèmes difficiles et curieux que présente la météorologie
. Dans ce dernier trimestre , il a cherché à reconnaître
si la période lunaire de dix - neufans ramène toujours
les mêmes variations dans l'atmosphère . Il a
trouvé que ce retour était beaucoup moins exact qu'on
ne le croit. Au reste , nous renvoyons nos lecteurs aux
ouvrages mêmes du C. Lamarck . Le N. 3 de son
Annuairemétéorologique paraît en ce moment ; il y recueille
, comme on sait , toutes les observations des
physiciens et les siennes propres , afin de découvrir
s'il est possible , l'ordre que suivent les principales variations
de l'atmosphère en nos climats.
I importe souvent de connaître la quantité d'air
nécessaire à la respiration d'un certain nombre d'individus
, renfermés dans un espace où il ne se renouvelle
point. L'année dernière , au Havre , et récemment.
a Folkstone , en Angleterre , on essaya plusieurs machines
propres à naviguer sous l'eau . Ces expériences
ont fait naître au C. Guyton l'idée de rapprocher la
théorie- chimique de la respiration , les observations
faites sous la cloche du plongeur , et les tentatives
de Drebell et d'Halley. Après avoir calculé d'heure
en heure la consommation de la partie respirable de
*
* Annuaire météorologique, pour l'an 10 de la république
française , à l'usage des agriculteurs , des médecins , des
marins , etc.; presentant : 1.º la division des mois pour
l'an 10 , relative aux deux déclinaisons alternatives de la
lune et aux influences attendues de ces déclinaisons ,
d'après des observations antérieures ; 2. un tableau des
résultats des observations faites à Paris pendant l'au ,
partagés par constitutions , et appliqués au principe des
déclinaisons lunaires ; 3.º de nouvelles observations sur le
baromètre , sur les vents , sur la période de dix - neuf ans
ainsi que sur l'utilité de celles qu'ou recueille sur divers
points de la république , et qui sont réunies , comparées
et conservées à Paris , dans les bureaux de la statistique
de France ; par J. B. Lamarck , chargé par le ministre
de l'intérieur de diriger la correspondance météorologique ,
nouvellement établie ; N.º 3. A Paris , chez l'auteur ,
Muséum d'histoire naturelle , et chez Maillard , libraire ,
rue du Pont-de-Lodi , n.° 1.
au
1
1
FRIMAIRE AN X. 899
l'air , et la formation du gaz acide carbonique , il indique
les moyens d'améliorer ce qui reste du pre-...
mier d'absorber le dernier , et de prévenir enfin le
danger des émanations animales , pour l'ouverture momentanée
d'un flacon d'acide muriatique oxygéné.
L'action de l'air atmosphérique n'est pas moins pécessaire
à l'existence des végétaux. Des graines , placées
sur des flanelles humides , sous des cloches remplies
de différents' gaz , ont toutes refusé de germer dans
l'azote , dans l'acide carbonique , et dans l'hydrogène
pur. Il a fallu la présence de l'oxygène ; d'un autre
côté , l'oxygène pur n'est pas le gaz le plus favorable à
la germination. Il l'accélère , mais il'la rend débile.
Son action a besoin d'être adoucie et modifiée par
la présence d'une substance inactive en elle - même ; et
nous retrouverons ici ce fait admirable que nous offrent
tant d'autres circonstances de l'économie organique ;
c'est que le mélange le plus favorable à la germination
(la vie des animaux et celle des plantes exigent
la même combinaison , que surement le hasard n'a
point faite ) est précisément celui qui forme l'atmos- ¦
phère ; environ trois parties d'azote , et une d'oxygène .
Trop d'acide carbonique dans l'air nuit plus aux graines
que trop d'azote , et trop d'azote plus que trop d'hydrogène.
Plusieurs autres vapeurs peuvent altérer l'air
au point d'anéantir la germination . Telles sont celles
de l'éther sulfurique , du camphre , de l'huile de térébenthine
, du vinaigre , de l'ammoniaque , etc. Cependant
cette nécessité de l'oxygène en nature est sujette
à quelques exceptions. Il y a des graines qui ont
une force telle , qu'elles décomposent l'eau pour en séparer
l'oxygène ; d'autres s'en passent tout-à-fait . Ainsi
les pois germent dans de l'eau privée d'air , dans toute
sorte de gaz , et même dans l'huile , pourvu qu'ils
ayent été auparavant bien imbibés d'eau .
L'Institut a donné des éloges particuliers à l'ouvrage
du C. Michaux , sur les Chênes de l'Amérique.
C'est un fait assez singulier que le geare - chêne , dont
nous avons peu d'espèces en Europe , fut si diversifié
sur la même latitude dans le nouveau continent. Heureusement
la plupart pourront être transportées dans
nos climats .
400 MERCURE DE FRANCE ,
2
Une des acquisitions les plus importantes qu'ait faite
l'industrie française c'est sans doute l'amélioration
des laines , et la certitude que la race des merinos
d'Espagne ne dégénère pas en France. Quatre mille
de ces animaux restent
'après
le traité de
Bâle , à la disposition du gouvernement Français . La
société d'Agriculture du département de la Seine se
propose d'ouvrir une souscription pour les retirer d'Espagne.
L'établissement de Rambouillet , les bénéfices
presqu'incalculables que l'on a déja obtenus , ceux
qu'on a droit d'espérer , acheveront de détruire à cet
égard les préjugés de nos cultivateurs . On trouve ,
dans un ouvrage récent , du C. Pictet ( de Genève )
tous les renseignements que l'on peut desirer sur cette
branche essentielle de notre économie rurale. Le fait .
suivant donne une idée de ce que nous devons atten
dre pour nos laines et nos draps . On a laissé des
merinos , à Rambouillet , trente mois sans les tondre..
Les animaux n'ont point paru en souffrir. La laine n'est
point tombée , elle a continué à croître , et l'on a
retrouvé en longueur et en poids , précisément ce que
les deux tontes réunies auraient pu produire. Une brebis
a fourni 15 livres de laine , de 7 pouces de longueur ,
et au dégré superfin, Cette laine a déja fourni les plus
beaux casimirs ; ils ont fait partie de l'exposition publique
de l'an 9 , et on les a jugés comparables à ce que les
fabriques anglaises offrent de meilleur en ce genre.
(La suite au numéro prochain) .
*
1
* Faits et observations concernant la raçe des minéros
d'Espagne , à laine superfine , et les croisements ; par ;
Ch. Pictet de Genève . A Genève , chez J. J. Paschoud ,
libraire. An 10. Se trouve à Paris , chez Fuchs , rue des Matharins
; et Marchand , rue des Grands-Augustins. Prix ,
I fr. 80 c . , et 2 fr. 40 c. , franc de port.
( N.° XXXVI. ) 16 Frimaire An 10.
MERC U
DE FRAN
30
5
i
Le MERCURE a changé de proprietate . Le
C. FONTANES a déja déclaré qu'il n'y travaillait
plus . Mais comme on lui attribue encore , malgré
cette déclaration , des morceaux qui ne sont
de lui , il la renouvelle , et annonce , pour la
pas
dernière fois , qu'il n'a et n'aura aucune part à la
rédaction de ce journal .
ت م ی ق
LITTERATURE.
FRAGMENT du IV Chant du poème de la
NAVIGATION , par J. ESMENAR D.
O Temps ! être inconnu ! dans ces sombres vestiges ,
Dans ces débris noircis par la flamme et le deuil ,
Où Rome , qui n'est plus , garde encor son , orgueil * ;
* Ce fragment , qui commence le quatrième chant da
poème , suit immédiatement celui où l'auteur a peint la.
famine de Rome et les ravages des Hérules en Italie , an
quatrième siècle de l'ère chrétienne ( morceau qui a été
imprimé dans le Mercure du 16 brumaire an 935€‹lui-ci ,
en liant ensemble le troisième et le quatrième chants, sert
6.
26
402 MERCURE DE FRANCE ,
Dans ces temples nouveaux qui couvrent ses rivages ,
Mon esprit , entraîné par le torrent des âges ,
Reconnaît vainement la trace de tes pas ;
Je te vois , je te sens , et ne te conçois pas .
O Saturne ! ô Destin ! divinité muette !
Quelle est de ton pouvoir la limite secrette ?
Oh! combien de débris ont semé ton chemin !
Que de peuples puissants sont tombés sous ta main !
Trop heureux , si ta voix consacrant leur mémoire ,
Daigne encor séparer , par un instant de gloire ,
De ces mortels si vains la tombe et le berceau !
Les Empires , les Arts et leur divin flambeau ,
Météores d'un jour sur ce globe d'argile ,
S'éclipsent , dépouillés de leur éclat fragile .
Tout périt , tout s'éteint , tout reconnaît ta loi .....
Que dis-je ! tout périt : - tout s'anime par toi.
A ton ordre éternel la nature asservie
Trouve au sein de la mort le germe de la vie ;
L'homme , comme les fleurs , les bois , l'onde , les fruits ,
Par ton souffle fécond , sans cesse reproduits ,
Reparaît tour - à- tour sous des formes nouvelles .
Le feu de Prométhée est caché sous tes ailes ;
Et lorsque , par lui seul , tout semble consumé ,
Il épure et nourrit tout le monde animé.
Sur le monde moral ta suprême influence ,
Par de nouveaux bienfaits signale sa puissance ;
L'ignorance à ta voix désarme sa fureur ;
Tu guides la Raison ; tu détrônes l'erreur !
Dans ses lâches projets , trompant la calomnie ,
Aux yeux de l'univers tu venges le génie :
La vérité t'implore et marche sur tes pas ;
Tu fais sortir le jour de la nuit du trépas :
encore à rapprocher l'époque de la ruine du Commerce et
de la Navigation , et celle de la renaissance des Arts , au
siécle de Léon X.
FRIMAIRE AN X. 403
1
guerre ,
En vain sur les tombeaux d'Auguste et d'Alexandre ,
Tous les Arts s'éteignaient ; tu conservais leur cendre ;
Tu préparais déja des siécles plus brillants ,
Et celui de LÉON fermentait dans tes flancs .
Viens cet âge fameux luit enfin sur la terre .
Sous un culte étranger , dans les feux de la
Bysance a vu périr son trône et ses autels .
Au nom d'un Dieu vainqueur , de féroces mortels
Du Croissant sur ses murs ont planté la bannière ,
Et l'Aigle des Césars rampe dans la poussière .
La Grèce est enchaînée à leurs pieds triomphants ;
Veuve de son génie , elle voit ses enfants ,
Sur leur tombe muette oublier leurs ancêtres.
Le Pirée avili ne connaît plus ses maîtres .
Là , des scythes grossiers profanent les remparts
Où Neptune et Minerve enfantèrent les Arts.
Ici , de Romulus la ville infortunée ,
Des Vandales , dés Goths , conquête abandonnée ,
Goûte enfin des tombeaux le repos effrayant :
Plus loin , le fanatisme asservit l'Orient ;
Un Arabe stupide ose réduire en cendre
P
"
Les murs qu'enorgueillit le grand nom d'Alexandre.
Avec ces murs sacrés , périssent à la fois
Les archives du temps , du génie et des lois ;
La flamme a tout détruit ; et dix siécles funèbres ,
Sur ce globe ébranlé , roulant dans les ténèbres ,
Semblent d'un poids immense étouffer à jamais
Le bonheur , les talents , l'industrie et la paix .
Ce fut alors , qu'errante aux bords de l'Italie ,
Sans culte , sans autels , sur la terre avilie ,
Pour dérober sa gloire à l'outrage des fers ,
La fière liberté s'exila sur les mers.
Neptune arma ses mains d'une rame pesante ;
Elle fendit les flots ; et Venise ' naissante
404 MERCURE DE FRANCE ,
'
Recueillit avec elle , au sein de ses remparts ,
Le naufrage sanglant du Commerce et des Arts.
Bientôt ce peuple obscur défia les tempêtes ;
Aux bords de l'Illyrie il chercha des conquêtes ;
La barque aux larges flancs se remplit de guerriers ;
Le chaume des pêcheurs fut orné de lauriers ;
Et des champs Levantins les dépouilles fécondes ,
Pour enrichir ses murs , traverserent les ondes.
Rome , ne vante plus tes remparts glorieux ,
Ni ces temples bâtis pour tes divins aïeux ,
Dont la masse a vaincu le Temps et la Victoire :
Un prodige plus grand , plus digne de mémoire ,
Aux yeux de l'univers , que ton nom fit trembler ,
S'élève pour l'instruire et pour le consoler.
Le Commerce a dompté la nature rebelle ;
Il peuple ces écueils déshérités par elle ;
Venise les couronne , et , dans ses heureux ports ,
L'Aurore et l'Occident confondent leurs trésors :
Entendez- vous mugir les vagues repoussées ,
Tandis que , s'élevant sur les ondes pressées ,
Les temples , les palais dominent les vaisseaux ?
En vain les flots , captifs sous ces nobles fardeaux ,
Murmurent indignés des lois qu'on leur impose :
Sur leurs gouffres mouvants une ville repose ,
Et je crois voir Venise et ses murs orgueilleux ,
Sur l'abyme des mers suspendus par les Dieux .
Du plus hardi des Arts sa splendeur est l'ouvrage , etc. '
*
* L'auteur de ces vers a quitté la France et l'Europe ; il
suit l'expédition destinée pour St. - Domingue . Les inconvénients
et les dégoûts , nécessairement attachés à la place de
chefdu bureau des Théâtres , où l'avait nominé le ministre
de l'intérieur , le forcent de chercher le repos et la fortune
loin de Paris et de sa famille. Il a fourni au Mercure plusicurs
morceaux de littérature que tous les hommes de goût
ont distingués. On le comptait dans le petit nombre des gens
FRIMAIRE AN X. 405
ENIGM E.
Nous soutenons sans choix les méchants et les bons ,
De la société nous sommes bienfaitrices ;
Mais tous ceux que nous soutenons '
Tournent le dos à nos services.
2
LOGO GRIPHE.
Je suis de mon métier très - habile à séduire ,
Et toi , mon cher lecteur , très- facile à tromper ;
> "
de lettres capables d'écrire en prose et en vers avec un talent
réel ; et son éloignement doit affliger ceux qui àiment
les Arts. Ici , s'offre une bien triste réflexion . Delille
vit en Angleterre ; Laharpe sans récompense est
au contraire puni tous les jours par de nouvelles injures
de quarante ans de travaux . On ne lui pardonne pas
d'avoir fait à la fois le Cours de littérature , et Varvick ,
Mélanie et Philoctète , d'être en même temps le premier
des critiques , et le poète dont la scène française doit le plus
s'honorer depuis Voltaire. Quand les grands talents littéraires
sont insultés et découragés avec taut de persévérance , doiton
s'étonner que les jeunes écrivains , élevés dans les principes
des maîtres , s'alarment et nous , abandonnent encore
? Mais peut- être cette absence sera utile à celui que
nous regrettous. Il a déja fort avancé son poème de la Navigation
, pour qui ce nouveau fragment doit redoubler
l'estime et la curiosité . Il voyagera comme le Camoëns , et
pourra finir ses tableaux devant le modèle. Il reçoit en
ce moment , de l'amiral Villaret - Joyeuse , des marques de
bienveillance qui les honorent tous deux. Nous savons mêine
que la recommandation la plus puissante porte ,
dans ce
moment , au jeune poète , des consolations dont il a besoin ,
et lui prouve que , dans tous les genres , le talent est sûr
d'obtenir les regards d'un gouvernement éclaire.
406 MERCURE DE FRANCE ,

Car , dans le moment même où je viens te duper ,
Tu t'applaudis de mon empire.
Je sais des vieux maris endormir les soupçons ,
Des juges capter le suffrage ,
D'un avare obtenir des dons ,
Et séduire en un mot et tout sexe et tout âge.
Veux -tu de mes neufs pieds disséquer l'assemblage ?
Tu trouveras ce Dieu , dont le sceptre puissant
Règle des aquilons le souffle rugissant ;
Ce penchant trop brutal que réprouve Sénèque ,
Ce qui reste du vin , ce qui noircit les dents ,
L'instrument qui , jadis , entre des doigts savants ,
Bâtissait une ville grecque ;
Cette épithète enfin que prodigue au hasard ,
De beautés en beautés un séducteur volage ,
Et qui charme en secret la fille la plus sage ,
Même quand la pudeur fait baisser son regard.
Par un de nos abonnés.
Mots de l'Enigme , du Logogriphe et de la
Charade insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'énigme est bac.
Le mot du logogriphe est lame , où l'on trouve ame.
Le mot de la charade est vertu.
FRIMAIRE AN X. 407
NOUVEAUX Mélanges extraits des manuscrits
de M.me NECKER ; publiés par M. NECKER .
A Paris , chez Ch. Pougens , quai Voltaire ,
10 , et Genets , rue Thionville , n.º 6. 2 v.
«<
n . ro
in-8 .°
ΟΝ
N trouve
, chez
Charles
Pougens
, les pre-
<< miers
Mélanges
extraits
des manuscrits
de
« M.me
Necker
. Paris . An 6-1798
. 3.vol . in- 8.º »
Telle
est la note
qu'on
lit d'abord
au revers
du
titre
de ces deux
nouveaux
volumes
, et nous
la
transcrivons
volontiers
, parce
que nous la jugeons
exacte
ainsi
que dépourvue
de malice
, et que le
sort de tous
ces tomes
nombreux
qu'enfante
la
famille
Necker
, et qu'on
annonce
avec
tant de
fracas
, est de se trouver
chez le libraire
* .L'avertissement
de M. Necker
vient
ensuite
; il y publie
sur les toits
ce qui lui a été dit à l'oreille
,
concernant
l'excellence
, la profondeur
, la nouveauté
, la grace
de l'esprit
de M.me
Necker
.
Il copie , dit- il , littéralement une ou deux
lettres, en tire quatre grandes pages d'éloges , auxquelles
il en ajoute encore trois autres qui lui ont
été adressées par un homme de lettres d'un
talent distingué. C'est , à coup sûr , un homme
supérieur , puisqu'il admire Mme Necker , d'autant
que M. Necker ajoute naïvement : ces différents
éloges s'accordent parfaitement avec ·
* On trouve cliez Maradan de nombreux exemplaires de
l'Histoire de la Révolution ; par M. Necker : 4 vol . in -8.º
On y trouve aussi en abondance les Sermons de M. Necker ,
3 vol. in-8 ,
408 MERCURE DE FRANCE ,
mon opinion ; et cette opinion n'est pas récusable
, parce qu'il y a , dit-il encore , entre l'auteur
des mémoires , qui était mon épouse , et moi
qui en suis l'éditeur , une identité d'amourpropre
qui me plait et m'honore (on s'en doutait
, et cela va sans le dire ) . Il reste à savoir si
l'opinion de l'auteur , ou des auteurs d'une ou
deux lettres , plus celle de l'homme de talent ,
plus celle des deux époux d'identique amourpropre
, est celle de la nombreuse classe de lecteurs
qui , sans écouter les proclamations des
enthousiastes , si différentes des acclamations publiques
, sans s'arrêter aux triples extraits de tel
ou tel journal , essaye d'abord de lire ces in-octavo
, les abandonne s'ils l'ennuient , et rit quand
l'auteur recommence sur nouveaux frais à publier
des volumes , et dans ces volumes à répéter éternellement
son éloge .
Si on rit d'abord , on se lasse bientôt quand
T'auteur incessamment desserre quelque volume
de morale intitulé Finances , ou de finance intitulé
Histoire , ou de Théologie sans croyance
religieuse , etc. , et que tout cela reste promptement
sans lecteurs , et que l'auteur continue à se
vanter , à vanter les siens , à être vanté par eux ;
cette vanité importune peut enfin provoquer l'indignation
. Le lecteur se rappelle qu'il est juge , et
quand il peut dire comme Tacite : Je ne vous connais
ni par des bienfaits , nipar des injures , je
n'ai pour vous ni haine , ni faveur , il ajoute :
Vous parlez trop de vous-même , et votre personne,
qui ne me serait point indifférente si vous
yous borniez à avoir du mérite , me devient à
charge quand c'est toujours elle qui se présente ,
s'enfle et se travaille , et s'enivre de son propre
encens .
FRIMAIRE AN X. 409
Ainsi doivent s'exprimer les hommes sévères ;
mais tous ne le sont pas , et nous , en particulier ,
ne voulons pas l'être. L'indignation a quelque
chose de sérieux et de pénible qu'il ne faut pas
prodiguer contre la vanité ; le livre de M.me Necker
nous présente lui- même un exemple du badinage
dont il faut se servir pour peindre un glorieux
et ses flatteurs. C'est au tome II des premiers
volumes (qu'on trouve chez Pougens) , p. 193 ,
dans une lettre à sa cousine , M. Hubert. On y
voit une petite scène , digne du théâtre , un flatteur
qui s'entretient à parte du mérite du grand
homme , en présence du grand homme , et celui- ci
qui l'écoute . La pantomime du Flatteur est saisie
à merveille. « Debout , dans le cabinet , devant
«< la cheminée , il contemple M. Necker avec un
<<< intérêt touchant ! Il alonge tous ses traits , il
<< ride son front , penche la tête , et met sa bouche
« de côté ; et avec cette mine approbative , il se
<<< fait un discours à lui -même , en mettant une
« minute d'intervalle entre chaque phrase , pour
<< qu'on voie bien toutes les idées dont son ame est
«< inondée , et dont il ne veut pas blesser la mo-
« destie , assez robuste cependant , de mon cher
époux . L'éloge semble s'échapper goutte à
goutte , et suit un silence recueilli , et M. Necker
« trouve le monologue bien coupé.
«< »
>
Telle est la scène , encore une fois assez bien
peinte. C'est l'avis de M. Necker lui -même , et il
prend la peine de dire en note : « Elle se moque
« fort joliment de moi. Il faut convenir qu'elle
« a tous les genres d'esprit. » Fort bien , M. Necker
, vous avez raison de dire que vous êtes assez
agréablement plaisanté . Mais ce n'est pas le talent
de votre femme qui me ravit , car dans cet en410
MERCURE DE FRANCE ,
droit même , qui est de ses meilleurs , il n'a rien
de merveilleux . C'est l'audace du flatteur qui me
surprend , c'est dans votre cabinet , et en vous
contemplant , qu'il débite ce monologue que
vous trouvez assez bien coupé. Que fera ce même
homme quand , au lieu d'être dans le cabinet du
grand ministre , du grand financier , du grand historien
, du grand prédicateur , il se trouvera dans
le sien , à son petit bureau de petit penseur philosophe
, et que de-là sa plume atteignant M. Necker
à Copet , ira :
Chatouiller de son coeur l'orgueilleuse faiblesse ?
Alors son style prendra de la liberté , et s'épanchera
sans contrainte ce ne seront plus de
petits mots et de ces demi ententes que les
amours - propres ordinaires s'amusent à deviner
tout bas et n'osent répéter ; ce seront de ces
louanges sonores et prononcées , qui sont toujours
sûres d'être bien reçues , et ne s'embarrassent pas
si on rougit. Vive l'admiration ! C'est une belle
figure du discours , qui remplit abondamment les
pages , et l'amour- propre y fait une riche moisson.
Pourquoi n'est-ce pas la coutume d'imprimer
les lettres de compliment qu'on reçoit ? Il est
bien fâcheux que tant de chef-d'oeuvres de l'art de
flatter soient perdus. Voyez en particulier combien
serait abondante et variée , la bibliothéque
d'éloges de M. Necker , qu'il a déja fait imprimer
lui-même , hélas ! et qui sont presque tous composés
par lui , ou par sa femme , ou par sa fille .
Il a fallu que ces trois personnes suffissent au travail
de se louer , ou elles- mêmes , ou entre elles ! Chacune,
par une admirable économie , donne , reçoit ,
renvoie la louange , en sorte que tout reste dans la
FRIMAIRE AN X. 411
"
maison . Jamais on n'a mieux pratiqué le devoir
de mettre les biens de la vie en commun , et de
vivre en famille.
La plus forte part , comme de raison , est pour
le chef ; mais chaque membre est suffisamment
alimenté ; et c'est merveille de voir comme lá
louange circule entre eux . C'est proprement l'image
de ce bassin de Flore , que l'on voyait , il y a douze
ans , dans les jardins du château de Navarre , et
qui probablement est détruit . Une fontaine y était
disposée avec tant d'artifice , que les eaux sortant
de divers côtés , par plusieurs bouches , y rentraient
par un nombre de bouches égal , en sorte
qu'elle était continuellement remplie des mêmes
eaux qu'elle venait d'épancher , et qui paraissaient
se répandre au loin dans divers canaux . Ainsi
sortent , reviennent , ressortent et reparaissent encore
les louanges que se distribue cette heureuse
famille . C'est avec cet art merveilleux qu'un grand
ministre des finances sait répandre au loin et faire.
rentrer continuellement la richesse publique .
Mais quelles sont donc les louanges que
M. Necker daigne extraire d'une ou deux lettres
seulement , et du jugement d'un homme d'un
talent distingué ? N'eût-il pas été digne de sa
reconnaissance de les nommer ? On aurait aperçu ,
peut-être , l'homme du cabinet. Mais M. Necker
abrège , en fait d'éloges , et va au but en disant
que leur opinion est précisément la sienne . Il
pense donc , quoiqu'il se soit contenté de le leur
laisser dire ; que , «< ce recueil offre des dis-
<< cussions savantes et littéraires , où tout est
« en substance et en résultat ; des jugements
< d'une saine critique , pleins de goût et de
412 MERCURE DE FRANCE ,
« finesse , et qui feront autorité , etc. etc. » Des
« mots heureux(qui ne sont presque jamais d'elle) ,
« des traits de société rendus plus piquants , et
« à jamais rajeunis , etc. , des lettres intéres-
<< santes » ( et d'une si prodigieuse éloquence ,
que M. de Buffon disait , en se grattant la tête :
Comment viendrai - je à bout de répondre à de
si belles choses ) ? De plus , « Que de leçons de
« sagesse , de préceptes de morale , de règles de
<< conduite profitables dans tous les états de la
« vie ! Elles embellissent toutes les pages C'est
<< avoir profité que de savoir s'y plaïre ( mot
pris dans les Mélanges) . L'attention y est sans
<< cesse réveillée par le mouvement d'un style
<< animé , étincelant d'images , etc. » C'est un
« livre , un livre enfin qu'on pourrait intituler :
« l'Art de la vertù , de la raison , et du génie .
<<
«<
Oh ! che gran bella cosa ! che Spavento !
»
Mais ce n'est pas tout : « le microscope de M.me-
« Necker démêle avec une égale sagacité les ma-
<< nies les plus imperceptibles de la société , ce
qu'il y a de plus sublime dans les arts et de
plus profond dans les sciences. ( Le plus
parfait microscope n'a point des qualités si diverses
, et n'atteint ni les sublimités , ni les profondeurs
) . Au reste , « elle a su réunir la hauteur .
« des idées de Thomas ; la justesse piquante de
<< Fontenelle , la jeunesse et la gaieté d'imagination
<< de M.me de Sévigné . Mais dans cette heu-
<< reuse mixtion , chacun de ces trois écrivains
<< serait surpris de se voir embelli et surpassé ;
le style de Thomas serait moins tendu , Fonte-
<< nelle aurait acquis de la sensibilité , et M.me de
FRIMAIRE AN X. 413
<< Sévigné serait aussi aimable et moins frivole ... »
Présentement , Aristarques nombreux du siécle
dix- neuvième , prenez tous la plume et annoncez,
ces Mélanges. Votre extrait est tout fait , et votre
jugement est dicté par ces complaisants admirateurs
qui s'accordent parfaitement avec M. Necker,
et dont le goût est identique avec le sien , comme
son amour-propre avec celui de madame son
épouse .
Pour nous , trop contents de copier fidellement
et avec respect , nous dénonçons ici , nous anathématisons
, nous honnissons , nous déclarons hérétique
en philosophie , et damnable en fait de
goût je ne sais quel badin qui écrivait en
Pan 7 :
<<
"
« J'avoue que j'ai peu goûté l'esprit de cette
« dame , et l'ai trouvé précisément tel que je .
l'avais soupçonné , c'est -à -dire , précieux , en-
<< tortillé , fantastique , engoué de deux ou trois
<< admirations superlatives ; de plus , composé
« à la journée d'esprit étranger , et de mots re-
<< tenus , misérablement riche d'emprunts et de
« rognures , tout artificiel et en placage .
>>
Rognures , artificiel , placage , quel style !
Voilà bien , comme M.me Necker le dit de M.me
Geoffrin , de l'esprit enté sur un ton bourgeois.
Que cela diffère des éloges que vient de nous
faire lire M. Necker! Ceux - là remplissent la bouche.
Ce microscope , par exemple , et cette mixtion ,
confondent assurément les esprits ordinaires. Le
badin , au contraire , est bientôt compris : il veut
dire que l'esprit de M.me Necker n'est point le
sien ; qu'elle n'en a point ou fort peu ; qu'elle le
prend à droite et à gauche .
414 MERCURE DE FRANCE ,
Ce jugement est bien léger , et cette assertio.n
irrévérente est trop hardie. Nous soutenons , nous ,
que cette dame a souvent un esprit qui n'est qu'à
elle par exemple , dans l'éloge de Sévigné. Quel
style original ! M.me de Sévigné eût- elle jamais
pu écrire ainsi ? Elle n'aurait pas dit que la
Rochefoucault trouva l'art de faire mousser
une pensée ; que M.me Cornuel disait des
mots charmants , comme la pithonisse rendait
des oracles par inspiration , sans les prévoir et
presque sans les comprendre ( une pensée qui
mousse , une pithonisse qui ne prévoit pas qu'elle
va prévoir ! Voilà le microscope et la mixtion ) .
M.me de Sévigné n'eût pas imaginé non plus ce
qui est dit de son cousin : Je vois Bussy à côté
d'elle , comme une mère décharnée à côté d'une
fille charmante qui lui ressemble ; et c'est ainsi
qu'il nuit encore à la réputation de sa cousine.
Vous y attendiez -vous ? Je ne parle pas de la bizarrerie
de l'image ; mais je demande quel tort une
mère décharnée fait à sa fille , si celle- ci paraît
charmante . Cela est tout neuf , et M.me Necker
seule a de ces bonnes fortunes d'expression .
ز ا
En voici une autre il s'agit de Thomas .
Après avoir parlé quelque part de la gloire qu'elle
reçoit d'un tel ami , et dit humblement , comme
la terre odorante , dans le poète Saadi : Je ne
suis point la rose , mais j'ai vécu près d'elle .
Elle veut louer particulièrement son Essai sur les
femmes , et elle ajoute : « Son génie , comme un
« habile chimiste , pénètre dans tous les mouve-
<< ments de l'ame , dans toutes les combinaisons
« de la pensée ; et il ressemble à ce dieu qui prit
« une forme divisée pour pénétrer dans une re-
<< traite inaccessible. » Certes , je ne sais pas quel
FRIMAIRE AN X. 415
écrivain eût pu composer une telle mixtion , un
galimatias si fin . Voilà Thomas qui est une rose ,
un chimiste , et Jupiter descendant en pluie d'or.
Un peintre serait embarrassé de dessiner une figure
qui réunît ces allégories. La sagacité de Thomas
en dut être déroutée .
Mais voici ce qu'il aurait fort bien compris , s'il
l'avait lu ; on le trouve tome 3 , à la page 220 : « Ne
<< vous effrayez pas de cet air austère et indigné
<< de M. Thomas , et de ces opinions rigides et
« sauvages. Sa physionomie exagère toujours ses
expressions , ses expressions exagèrent ses idées ,
«< et ses idées exagèrent ses sentiments . » Ainsi M.
Thomas , de l'aveu de son amie , est l'exagération
des exagérations , comme un certain personnage
des théâtres italiens s'appelle il signor Fastidio .
dei fastidi. Mais voici le correctif qu'elle ajoute;
<< Ses sentiments sont justes et vrais : le coeur du
juste est une portion de la divinité , infaillible
<< comme elle . « Cela est bien raccommodé assurément
; et ce grand adage stoïque termine la
phrase avec pompe ! Si je veux recueillir le sens
logique du morceau entier , le voici : Notre ami
M. Thomas est l'homme le plus exagéré du monde ,
mais il n'en est pas moins infaillible , parce que
le coeur du juste , etc. Certes , si Thomas avait lu
ce magnifique éloge , il aurait pris un air un peu
plus austère et indigné.
On conviendra apparemment que dans ces endroits
( choisis presque au hasard ) , M.me Necker
développe une tournure de pensées qui lui est propre
; on s'en aperçoit à mille pages de son livre,
1
Qu'est - il besoin de citer davantage ? Les journaux
amis s'acquitteront de ce devoir. Chacun d'eux
416 MERCURE DE FRANCE ,
fera , dans
ce long
Ana
, sa petite
vendange
philo-
.
sophique
, tantôt
aux
chapitres
intitulés
Fragments
,
tantôt
à ceux
qui
s'appellent
Pensées
et Souvenirs
.
Les
souvenirs
! c'est
une
mine
des
plus
riches
pour
la philosophie
; elle
y puise
sans
cesse
et bat
monnaie
avec
les
souvenirs
. Cela
met
de
l'argent
comptant
dans
la poche
des
petits
adeptes
et des
dames
philosophes
. On
n'a
pas
toujours
de longs
raisonnements
, d'étourdissants
blasphèmes
à fournir
; ils ne
seraient
pas
même
reçus
dans
le commerce
habituel
de
la société
(car
la
superstition
est
si commune
, elle
prend
même
de nouvelles
forces
) . Il ne
faut
que
de légers
scandales
, de
ces
petits
mots
badins
qui
déconcertent
le sérieux
des
dévots
, et raniment
la gaieté
du bon
temps
; des
historiettes
surtout
, et de petites
citations
des
grands
hommes
qu'a
célébrés
Sylvain
Maréchal
: M.
de
Fontenelle
racontait
ceci
, d'Alembert
disait
cela
. Avec
une
petite
provision
de
ces
traits
-là , on est
riche
et jamais
embarrassé
. Il est
vrai
que
ce
sont
souvent
d'assez
vieilles
histoires
, cent
fois
redites
; mais
qu'importe
? On
prend
le même
parti
que
feu
le maréchal
de Neuperg
, à Vienne
. Il racontait
beaucoup
,
et souvent
il répétait
les
mêmes
histoires
. Vous
ai - je
conté
, disait
- il à ses
amis
, l'histoire
de tel burgrave
?
Qui , M. le maréchal . - Eh bien ! je vais vous
la conter encore , car elle est bonne . Beaucoup de
gens font ainsi , surtout M.me Necker. Elle rajeunit
àjamais je ne sais combien d'anciens récits qu'on
sait par coeur. Et certains journaux d'applaudir , car
cela conserve les petites traditions philosophiques .
Nouslaissons à d'autres cette abondante moisson ..
La nôtre se bornera au genre important dans lequel
M.me Necker et son illustre époux ont excellé , le.
FRIMAIRE AN X.
417
genus laudativum , ou le talent de parler toujours
de nous et des nôtres.
On sait de quelles louanges pleines de réserve ,
de pudeur et d'adresse , son époux l'avait rassasiée
dans son Compte rendu , dans son Mémoire sur
les farines , et en cent autres occasions aussi bien
choisies. C'était une grande dette à payer que tous
ces éloges ; mais , en femme reconnaissante et habile
, elle lui a donné , dans une seule pièce , la monnaie
de toutes les siennes .
Dans le second volume de ses premiers Mélanges,
on lit un long panégyrique , dont nous ne citerons
qu'un trait , mais qui en vaut mille autres ; le voici ;
il est à la page 398 : « Si les hommes ont été d'abord
des anges , je crois que M. Neckerfut char
gé , dans son premier état , de débrouiller le
chads , avant que le Créateur daiguât y descen-
<< dre , pour
, pour faire ses mondes , etc. » «
Est - ce là du sublime ? Vit - on jamais une louange
plus fine et mieux imaginée ? Quel beau ministère
est donné à M. Necker ! Le voilà comme aurait
voulu être Mathieu Garo :
Au conseil de celui que prêche le Curé.
Je suis persuadé qu'en sa robuste modestie, il
dit aussi :
Si j'avais été là , tout eût été bien mieux .
Il se console , en se tendant l'éditeur de ce rare
éloge. On le trouve chez Pougens.
-
Terminons en transcrivant un autre morceau
Jaudatif, par M. Necker , en l'honneur de M.me sa
fille ; après quoi nous prendrons congé par une historiette
( car il en faut du moins une des six cent
quarante-neuf, rapportées par M.me Necker ).
6. 27
418 MERCURE DE FRANCE ,
Eloge modeste de la conversation de M.me de
Staël , parM. son pere . tom. I , p. 339.
Elle a un talent qui lui est particulier ,
« d'animer tout autour d'elle , en prenant cepen
<« dant la plus grande part à la conversation. C'est
« le résultat d'une variété infinie de sentiments et
« d'idées , et d'un intérêt continuel à toutes les
<< choses de la vie. »
«
«
«
<<< Je ne sais si l'on a jamais vu réunis , dans un
pareil degré de perfection , la flexibilité des formes
<< à tout le piquant de l'esprit et du caractère , et la
<< justesse des mots , la pureté du langage à tant de
rapidité dans l'élocution . C'est àla faveur de ces
précieux moyens , que M.me de Staël passe avec
<< une inconcevable aisance de la plus subtile métaphysique
, et des raisonnements politiques les
plus vigoureux , à toutes les agaceries de la po-
<< litesse , à tout le charme de la gaieté , et qu'elle
paraît en conversation une sorte de phéno-
« mène. »
«
«<
HISTORIETTE .
même vol . , pag. 191 .
« Un mauvais comédien de province avait une
<< femme encore moins accueillie que lui au théâ-
« tre . En vérité , dit-il un jour , Guillemette a par-
<«< faitement bien joué aujourd'hui . Pas le mot . -
Mais elle a joué beaucoup mieux qu'à son ordi-
<<<< naire. Pas le mot. Mais enfin , la pauvre femme
<< a fait du mieux qu'elle a pu . -—— Ahl pour cela ,
<<< vous avez raison . » Ce conte de Fontenelle est
souvent répété dans la société de M.me Necker ;
mais elle a oublié le meilleur trait de l'histoire.
FRIMAIRE AN X.
419
Guillemette , rentrée au logis , dit à son mari :
Mon ami , je te remercie ; mais ne t'en mêle plus
une autre fois il ne réussit ni aux maris , ni aux
femmes , de se louer publiquement l'un l'autre.
B. V.
"
VOYAGE en Italie , de M. l'abbé BARTHELEMY,
auteur du Voyage d'Anacharsis , imprimé sur
les lettres originales écrites au comte de
Caylus , et publié par A. SERIEYS , bibliothecaire
du Prytanée , et communiqué pen
dant l'impression au sénateur neveu de cet
académicien. A Paris , chez Buisson , rue
Haute-feuille , n.º 26 , an 10.
Le nom de l'auteur a déja fait l'éloge de ce
livre. Les ouvrages de Barthelemy nous ont donné
l'idée de sa vaste érudition et de son talent . Celuici
montrera son caractère . Ce sont des lettres ,
adressées familièrement à un ami , pendant un
voyage en Italie , entrepris aux frais et par les ordres
du gouvernement , pour augmenter la collection
des médailles de notre bibliothèque . Le lecteur y
reconnaîtra aisément celui qui vécut dans les
meilleures sociétés d'Athènes et de Paris , l'homme
rare qui savait allier les graces à l'érudition , qui
pouvait faire des vers aimables dans une soirée ,
consacrer des nuits entières à déchiffrer une inscription
phénicienne , et passer du salon du Chanteloup
aux ruines de Palmyre .
Ces lettres sont une critique bien sévère de tant
de petits voyages pittoresques dont les auteurs ont
420 MERCURE DE FRANCE ,
été un moment s'extasier et philosopher sur l'Italie .
On voit en quoi differe l'admiration vraie d'une
exaltation forcée , et le style d'un bon écrivain qui
transmet naturellement les grandes impressions
qu'il a reçues , du style de ces auteurs toujours
guindés , qui confient leur enthousiasme à un ami ,
avec l'intention de le confier aussi au public ; mais
Je rapprochement n'ajouterait rien au mérite de
l'auteur d'Anacharsis , et priverait plus longtemps
le lecteur du plaisir de l'entendre. Parmi tant de lettres
que nous voudrions citer , nous choisissons au
hasard celle où il annonce son arrivée à Rome..
m :
Enfin , mon cher comte , nous voici à Rome , bien
« løgés , bien nourris , bien carrossés , comblés de politesses
de M. et de M. de Stainville . Je vous ai
« écrit l'impression que m'avait faite la galerie de
Florence ; mais j'étais alors comme le rat de La
Fontaine , à qui les plus petites collines paraissaient .
des Mont-Cénis ou des Cordillières. Rome a changé
« toutes mes idées ; elle m'accable : je ne puis vous
« rien exprimer.
"
"
"
"
"
J'ai passé deux heures au capitole , et je n'ai rien vu.
L'amas énorme de statues, de bustes , d'inscriptions et
« de bas- reliefs , réunis dans ce palais par les soins des
derniers papes , épuise l'admiration. N'espérons plus
« de former de pareilles collections . Nous vivons dans
un pays de fer pour les antiquaires ; c'est en Italie
qu'il faudrait faire des recherches ; jamais on ne
a vaincra les Romains que dans Rome. Je rougis mille
fois par jour de ces infiniment petits monumentsqui
sont dans notre infiniment petit cabinet des antiques
; je rougis de l'avoir montré aux étrangers :-
qu'auront- ils pensé de l'intérêt que je prenais à tous
« ces bronzes de sept à huit pouces de hauteur, à ces
"
"
f
K
ec
FRIMAIRE AN X. 421
At
at
AC
"
"
"
deux ou trois têtes mutilées , dont je voulais leur
faire admirer la grandeur et la rareté ? Pourquoi
n’ai - je pas été averti ?
"C
Imaginez de vastes appartements , je ne dis pas
« ornés , mais remplis , mais comblés de statues et de
" toutes sortes de monuments ; un cabinet presque
aussi grand que celui des médailles , tout plein de
bustes de philosophes ; un autre de bustes d'empereurs
, des galeries multipliées , des corridors , des
escaliers où l'on ne voit que de grandes statues ,
grandes inscriptions , grands bas- reliefs ; les fastes
consulaires , un ancien plan de Rome en mosaïque ,
des statues colossales égyptiennes de basalte ou de
pierre noire que sais-je , on trouve ici l'ancienne
Egypte , l'ancienne Athènes , l'ancienne Rome .
" Sérieusement la tête m'en tourne , et j'ignore quel
temps il faudra pour voir tout ce capitole , et puis
" tout ce colisée , et puis tous ces arcs , et puis tous
ces aqueducs , et puis tout ce Saint-Pierre , et puis
tous les cabinets particuliers. "
"
$1
"
"
Il faudrait suivre Barthelemi au milieu de ces
ruines fameuses , transcrivant des inscriptions ,
rapprochant des débris , comparant des médailles ,
bravant les ardeurs du soleil et les fatigues des
voyages à pied , portant partout l'avidité de l'érudition
et la politesse française . Le lecteur s'attache
à ses pas . Ses tons sont variés , ses expressions
piquantes , ses plaisanteries de bon goût ;
tantôt il décrit en savant prélat, entouré d'in -folio,
affublé d'une manière grotesque , répondant à des
moines qui l'avaient consulté sur l'hérésie de Copernic
. Une autre fois , il raconte son duel avec un
caporal qui l'avait empêché de copier une inscription.
Mais , avec un tel compagnon , les choses.
422 MERCURE DE FRANCE ,
sérieuses plaisent encore . On aime la science numismatique
; on s'intéresse à une dissertation sur
les mesures anciennes. On veut connaître la description
des trépieds trouvés dans les fouilles.
d'Herculanum . D'ailleurs Barthelemy converse
avec les savants les plus distingués de l'Italie . Il
les propose pour correspondants . de l'Académie
des inscriptions , fait valoir leurs titres , ne peut
oublier un seul instant les intérêts de ce corps célèbre
, travaille sans relâche à remplir la mission
honorable dont il était chargé , et rend compte
de ses travaux , comme Turenne racontait ses batailles
, en s'oubliant toujours.
Mais le charme des détails , l'attrait du style
la variété de l'instruction , ne font pas le principal
mérite de ce Voyage ; il faut encore le considérer
comme une époque précieuse pour les
Jettres françaises . Ce fut en parcourant les débris
échappés aux Goths et aux Hérules , que Barthelemy
forma le projet de faire voyager Anacharsis à
Athènes .
D'après les mémoires de sa vie , écrits de sa
main , et publiés à la suite de ses lettres , il paraît
qu'il conçut d'abord l'idée d'un Voyage en Italie ,
vers le temps de Léon X. Voici comme il en trace
le plan : Un Français passe les Alpes ; il traverse
les différentes villes d'Italie , et visite les universités
et les académies qui s'élevaient de toutes parts.
Il converse avec le Titien , le Corrège , Michel-
Ange ; il visite l'Arioste ; il voit couronner le Tasse .
Les chef- d'oeuvres anciens sortent des imprimeries
naissantes ; les Médicis recueillent les restes des
arts et des sciences , etc. , etc. , etc.
<6
Un observateur , continue-t-il , qui verrait toutFRIMAIRE
AN X.
DE
440
"
་ ་
"
10
48
LA
MA à-coup la nature laisser échapper tant ddeeffeeccrreettss la
philosophie tant de vérités , l'industrie tale de non
velles pratiques , dans le temps même qu'on ajoutait 5
à l'ancien monde un monde nouveau , crouait as
sister à la naissance d'un nouveau genre humain mais
la surprise que lui causeraient toutes ces merveilles ,
diminuerait aussitôt qu'il verrait le mérite et les talents
luttant avec avantage contre les titres les plus
respectés , les savants et les gens de lettres admis à
la
pourpre romaine , aux conseils des rois , aux places
les plus importantes du gouvernement , à tous les
« honneurs et à toutes les dignités.
K
་་
་་
a
"
"
68
t
Pour jeter un nouvel intérêt sur le voyage que je
" me proposais de décrire , il suffirait d'ajouter à cette
émulation de gloire qui éclatait de toutes parts ,
<< toutes les idées nouvelles que faisait éclore cette
« étonnante révolution , et tous ces mouvements qui
agitaient alors les nations de l'Europe , et tous ces
« rapports avec l'ancienne Rome , quî reviennent sans
cesse à l'esprit , et tout ce que le présent annonçait
pour l'avenir ; car enfin le siécle de Léon X
fut l'aurore de ceux qui le suivirent , et plusieurs
génies qui ont brillé dans les 17. et 18. siécles ,
chez les différentes nations , doivent une grande
partie de leur gloire à ceux que l'Italie produisit
dans les deux siécles précédents. Ce sujet me
présentait des tableaux si riches , si variés et si
instructifs , que j'eus d'abord l'ambition de le traiter
; mais je m'aperçus qu'il exigerait de ma part
" un nouveau genre d'études ; et me rappelant qu'un
" voyage en Grèce vers le temps de Philippe , père
sans me détourner de mes travaux d'Alexandre "
ordinaires , me fournirait le moyen de renfermer ,
dans un espace circonscrit , ce que l'histoire grecque
nous offre de plus intéressant , et une infinité de
SS
64
"
་་
CC
"C
424 MERCURE DE FRANCE ,
"
40
"(
"
détails concernant les sciences , les arts , la religion ,
les moeurs , les usages , dont l'histoire ne se charge
point , je saisis cette idée ; et après l'avoir longtemps.
« méditée , je commençai à l'exécuter en 1757 , à mon
retour d'Italie . 23
Le projet du Voyage d'Anacharsis est encore
indiqué dans les lettres au comte de Caylus.
*
"
« La vie que je mène ici , toute agréable qu'elle est ,
me rappelle à mes travaux ordinaires. Ce n'est pas
que je pense que l'Académie dût se formaliser d'une
longue absence autorisée par le roi ; mais j'ai envie.
« de m'enfermer tout en vie , et de ne sortir de ma
retraite qu'avec quelque gros ouvrage. Je tiendrai
« parole à mon retour , je vous en assure .
Nous savons s'il a tenú parole . On ne vit point,
en Barthelemy , ce desir impatient de la réputation
, qui souvent sacrifie les succès de l'avenir à
ceux du moment. Loin de se précipiter au devant
d'elle , il l'attendit en silence : il l'aima mieux tardive
et durable . Il rassembla pendant la moitié de
sa vie les matériaux immenses dont il forma le monument
qui l'a rendu célèbre . Il recueillit , dans
sa vieillesse , le prix des sacrifices qu'il avait faits
trente ans à l'étude . La gloire sembla le dédom
mager de sa longue attente , et peu de succès furent
aussi brillants et aussi universels que celui
des Voyages d'Anacharsis.
On ne peut parler du Voyage en Italie , sans
rappeler cette femme respectable , à la protection
de laquelle l'auteur dut principalement le succès
de ses recherches . L'éloge de M.me de Stainville ,
alors ambassadrice à Rome , est répandu dans
toutes ces lettres . On voit qu'elle n'avait pas
FRIMAIRE AN X. 425
moins de grace à protéger les savants que de zèle
à découvrir et à soulager l'infortune . Barthelemy
l'appelait sa meilleure amie . Aujourd'hui , ces deux
noms ne sont plus que d'illustres et touchants sou-
G. venirs * .
HISTOIRE civile et commerciale des Colonies
anglaises dans les Indes occidentales depuis
leur découverte par Christophe- Colomb , jusqu'à
nos jours ; suivie d'un tableau historique
et politique de l'ile de Saint-Domingue,
avant et depuis la révolution française ; traduite
de l'anglais de Bryan Edouard ; par
le traducteur des Voyages d'Arthur Young
en France et en Italie . 1 vol . in - 8.º , orné .
d'une belle carte . A Paris , chez Dentu , im
primeur-libraire , palais du Tribunat , galeries
de bois , n.º 240. An 9-1801 .
C'EST ici un ouvrage utile , et qui ne manque point
d'intérêt. A la vérité , il s'adresse plus particulière→
ment à la nation anglaise , mais les faits qu'il présente
ne peuvent nous être indifferents . Quelques divisions
politiques qu'ait souffert le vaste archipel des
Antilles , il est resté le même sous tous les rapports
naturels de climat , de culture et de productions , et
l'on ne peut rien dire d'une de ces iles , considé→
rée sous ces divers rapports , qui ne soit applicable
à l'ile voisine , espagnole , danoise , française , aussi
* M.me de Choiseul vient de mourir , à l'âge de 66 ans ,
426 MERCURE
DE FRANCE
,
mune ;
bien qu'anglaise. Là , les européens ont une patrie comlà
, nous sommes tous américains sans en être
plus frères. C'est ainsi que le rapprochement de voisins
, habitant le même quartier , et occupés d'un même
commerce , n'est rien moins qu'un rapprochement fraternel.
Mais si quelqu'un d'eux venait à rendre public
son inventaire , assurément tous les autres voudraient
en prendre connaissance , et en faire leur profit. Ici ,
l'application est exacte , et l'on pressent déjà l'intérêt
général de cet ouvrage , véritable statistique des colonies
anglaises des Indes occidentales .
J
C'est le point de vue sous lequel il faut considérer
cette histoire : tout y est rapporté à cet objet . Après .
un court historique sur chaque établissement , on y
trouve , avec beaucoup de détail , tout ce qu'il importe
de connaître sur sa situation actuelle ; sa population ,
tant de blancs que d'hommes de couleur , libres ou esclaves
; les différentes cultures et leurs produits ; la
manière d'établir et de gérer les habitations ; la balance
entre les importations et les exportations , et les
résultats qu'on en obtient de plus , l'exposé de tous
ces faits est accompagné d'observations critiques , sur
les avantages et les inconvénients , les perfectionnements
et les abus. Les détails et les observations sont
également précieux à recueillir pour l'homme d'état et
pour le commerçant.
:
L'intérêt redouble et nous devient entièrement personnel
, en arrivant à cette partie de l'ouvrage qui a
pour titre Relation de la colonie française de Saint-
Domingue. L'histoire de sa dernière révolution vient
naturellement à la suite ; mais à peine la reconnaît- on
sous le pinceau affaibli de l'auteur. Il faut même le
dire , il n'est point de modération qu'on ne révolte ,
par les adoucissements mêmes et les palliatifs d'un style
FRIMAIRE AN X. 427
"
་་
"
glacé , dans le récit de l'épouvantable calamité dont
Saint- Domingue fut alors le théâtre . Voici comment
Il on la décrit dans un passage de cette relation : «
enjoignit ( Ogé ) strictement à ses partisans , de ne
point répandre le sang innocent ; mais il est à
regretter que le sentiment de leurs griefs opéra
trop fortement sur leur esprit pour leur permettre
la modération . Ils mirent à mort les blancs partout
«' où ils les rencontrèrent ; et , par une conduite encore
plus injuste , se vengèrent de ceux de leur couleur
qui refusèrent de joindre leurs drapeaux . » Quel style
pour un pareil récit ! Quelle froide sécheresse . en parlant
de massacres ! Mais supprimons nous -mêmes les
réflexions ; ne cherchons ici que ce que l'auteur a voulu
y mettre , des faits seulement . Sous ce rapport , cette
partie , comme tout le reste , est également féconde et
instructive.
་་
En voici le résumé , d'après l'auteur.
Au commencement de 1790 , cette colonie qu'on pouvait
, dit-il , justement regarder comme leParadis terrestre
ou nouveau monde , contenait 793 plantations à sucre
3117 à café , 789 à coton , 3160 à indigo , 54 à cacao ,
623 à grains , ignames , et autres légumes . En 1787
on fréta à Saint- Domingue 470 vaisseaux , contenant
112,253 tonneaux , et ayant 11,220 hommes d'équipage .
La valeur des exportations était de 114,363,096 livres
tournois , argent de France. Enfin la population s'élevait
à 534,000 individus , dont 30,000 blancs , 24,000
mulâtres , 480,000 noirs.
Quel serait aujourd'hui le relevé de sa situation
comparé à celui qu'on vient de lire ? Détournons - en nos
regards. Peut- être en ce moment sa destinée se décide
sur l'Océan. Aujourd'hui Saint- Domingue n'est en quelque
sorte qu'une île flottante. Puisse- t - elle se fixer !
Nil desperandum Tenero duce, M.
428 MERCURE DE FRANCE ,
EXPOSITION de la saine doctrine monétaire ,
brochure , par P. B. SOUTON , ex- directeur
de la Monnaie de Pau. Chez Obré , rue
Mignon. Prix , 60 centimes.
Ce titre et quatre pages fort bien écrites , et intitulées
Observations préliminaires , nous ont fait faire attention
à ce petit écrit. Mais quand nous avons été
une fois engagés dans sa lecture , nous avons été étonnés
de n'y trouver ai exposition ni doctrine , mais un
vide presque aussi grand que dans certains in -folio .
Ce droit n'appartient pas à une brochure ; elle doit
présenter beaucoup de substance en peu d'espace. Une
seule question légèrement importante peut , si elle est
bien traitée , la remplir ; un sujet vaste peut y être réduit
à ses éléments précis ; et si on ne peut qu'en tracer
le plan , on le fait du moins avec exactitude . La
main d'un homme de talent peut se marquer dans un
ouvrage très- abrégé : tels sont ceux du C. Garnier-
Deschênes , sur les Testaments , sur le nouveau code
civil , sur le calcul duodécimal. Ils attirent le lecteur
et l'occupent. Nous dirons avec franchise que le C.
Souton n'a point ces avantages ; qu'il fatigue et n'instruit
pas ; qu'il débute par une série d'une douzaine
de principes si vulgaires que personne ne les ignore
si peu lumineux , que les sachant , on n'en est pas plus
instruit sur la doctrine monétaire ; qu'il passe incontinent
à une longue comparaison tout aussi inutile , du
commerce à une machine embarrassée dont on complète
la force par un moyen qui est la monnaie ( et
monnaie fait tout ) ; qu'ensuite il entre dans des débats
qui ne sont pas sans importance , mais qu'il rend
2
FRIMAIRE AN X. 429
1
sans intérêt par la manière dont il les traite. En voici
un échantillon , page 14 :
"
"
La première de ces opinions est que la monnaie
⚫ est une marchandise . La loi L'EN a déclarée ; » et
il répète , page 15 : La monnaie n'est pas marchan
dise ; la loi qui L'EN déclare est une absurdité.
Nous ne connaissons point d'exemple d'un langage
plus plaisamment vicieux , si ce n'est celui d'un valet
de chiens de Louis XV , nommé la Pierre. Le roi se
plaignant de ce que la chasse avait mal réussi , la
Pierre prit la parole et dit « Sire , ce n'est pas la
faute à vos chiens , mais à ceux qui lesglieux mènent. »
( Il voulait dire ceux qui les mènent à la bête ) . Le
rọi rit , et se souvenait quelquefois de cette histoire ,
quand un général qui avait été battu accusait les troupes ;
car c'est rarement la mente qui a tort.
#
* " Pour revenir au C. Souton on n'est pas surpris
quand il dit de lui - même , page 31 :« Je me pique d'être
« penseur plus qu'écrivain . » Nous sommes persuadés
qu'il acquerra la seconde qualité quand il exercera la
première : quand on pense assez , on s'exprime bien.
L'auteur propose quelques réflexions sur la nécessité
et la manière d'opérer une refonte de la monnaie .
Nous renvoyons cette discussion au gouvernement.
(
Il donne ensuite des éclaircissements sur ce qui s'est
passé par rapport aux cloches. « Elles ne devaient ,
dit- il , faire du bruit qu'en sonnant elles en ont
fait beaucoup plus depuis leur suppression . Assurément
, ce n'était point la faute des cloches , mais de
ceux quiles glieux menaient. « Elles ont éveillé , ajoute-
»
20
t-il , la cupidité de beaucoup de personnes. Le C.
Souton rappelle l'histoire de ce bruyant conflit , digne
d'un chapitre de l'ile sonnante de Rabelais ; il raconte ses
combats et ses blessures ; il accuse tel comité qui se
disait bien probe ; il se plaint de tel ministre qui le
430 MERCURE DE FRANCE ,
"
força de retourner à Pau plus diligemment qu'il ne
voulait ; de tel tribunal , où il fut accusé calomnieusement
de calomnie , et condamné sans être entendu .
sous prétexte qu'il n'avait pas la parole ; de tel autre
ensuite qui , en cassant cette inique sentence , le condamna
pourtant auxfrais.
Si bien que je perdis , en gagnant mon procès.
Bref le lecteur verra que si tous ces faiseurs de solscloches
ont gagné bien de l'argent , le C. Souton leur
a bien dit leur fait. Cet article mérite tout seul qu'on
achète et lise sa brochure. J.
2
RECHERCHES historiques et médicales sur
la vaccine ; par H. M. HusSON , médecin,
attaché à la Bibliotheque de l'école de Paris,
membre de la Société médicale. Seconde édition
, augmentée d'observations- pratiques et de
nouvelles expériences , avec cette épigraphe :
Correctionem specificam variolarum inveniri
posse , comparatio antidotorum , et indoles
hujus mali , faciunt sperare ; et ad indagandam
impellit summa hinc futura humano
generi utilitas . BOHERAVE.
I vol . in- 8. ° Paris , chez Gabon et compagnie,
libraires , près. l'école de médecine .
CET ouvrage expose avec beaucoup de clarté tout ce
qu'il est devenu indispensable' de savoir sur un sujet
qui a pris et dû prendre un intérêt général. On
s'occupe beaucoup de cette découverte dans le monde .
Mais on a fréquemment lieu de s'apercevoir qu'un
J
FRIMAIRE AN X
431
grand nombre de ceux qui s'en déclarent partisans ,
aussi bien que de ceux qui se prononcent contre elle ,
en ignorent les principales circonstances .
Elles sont parfaitement développées dans l'ouvrage
du C. Husson , L'historique , les faits , les raisonnements
, tout y est renfermé . On s'y déclare en faveur de
la vaccine , dont on recommande fortement la pratique
; et néanmoins on y trouve présentées , avec
beaucoup de bonne - foi , les raisons de ceux qui croient
devoir la combattre encore. Il satisfera particulièrement
ceux qui , pour asseoir leur opinion , demandent
des preuves , et veulent qu'on interroge l'expérience.
C'est à la fois une vérité vulgaire que les sciencespratiques
ne sont qu'un recueil de faits , et une habitude
presque générale de prendre parti dans les questions
qui y ont rapport , sans tenir compte des faits .
Nous apprenons ici que les expériences sur la vaccine
, constatées par des calculs infiniment probables ,
s'élèvent déja à plus de deux cent mille ; que Paris en
a fourni seul plus de douze mille ; que cette pratique
s'est étendue de l'Angleterre , où elle a pris naissance ,
à la France , à l'Allemagne , à l'Italie , à la Suisse , à
la Turquie elle - même , comme pour y acquitter la
dette de l'inoculation. La réunion de ces faits confirme
l'étonnante propriété , à la faveur de laquelle
s'est propagée la vaccine , d'être un préservatif assuréde
la petite vérole ; en même temps qu'elle est d'une
bénignité qui ne permet pas de la mettre au nombre
des maladies . Véritablement , quand on a lu l'exposé
circonstancié de tant d'épreuves et de contre-épreuves ,
variées de toutes les manières , répétées dans tous les
lieux pour soumettre les vaccinés à la contagion de
la petite vérole , et toujours sans effet , il faut se
rendre et reconnaître que la certitude morale du préservatif
est acquise. « Ici , pour me servir des expres432
MERCURE DE FRANCE ,
sions de l'auteur , il s'agit moins de concevoir que de
voir ; les opinions , les systèmes , les théories doivent
céder à l'expérience.
"
Mais on ne sera pas aussi content de la réponse qu'il
fait à ceux qui éprouvent un repoussement involontaire
pour la transmission immédiate d'un virus d'origine
animale à l'homme. « J'avoue , dit l'auteur avec
un dédain insultant , un persifflage amer très- déplacés ,
que ceux qui font un pareil raisonnement me paraissent
n'avoir plus à craindre pour leur compte aueune espèce
de dégradation . Mais ce n'est pas un raisonnement
que font ceux qui éprouvent cette répugnance ; c'est
un sentiment involontaire qu'ils laissent voir ; une
manière d'être affectés qu'ils expriment ; et , croyez ↓
moi , cette affection morale n'est pas un symptôme
de dégradation. Elle méritait , en faveur du principe
auquel elle se rattache , d'être traitée avec plus d'égards .
Sans doute , le raisonnement peut la combattre aveĕ
avantage. On peut bien rappeler à l'étre intelligent
qu'il tient par l'un de ses principes à la matière et
par ses fonctions physiques à l'animalité. Mais il n'y
a pas là de quoi être si fier ; il n'y a pas de quoi
affecter une hauteur si superbe envers ceux dont les
premiers mouvements tiennent à un principe d'une
nature supérieure. Traitons avec habileté les affections
physiques , et avec délicatesse les moralités. Il est des
erreurs de l'esprit ; il est des susceptibilités honnêtes
qu'il faut redresser avec ménagement , et toucher
même avec respect . Celle ci , assurémént , était de ce
nombre.
Pour tout le reste , cet ouvrage remplit parfaitement
son objet. Il fait tout connaître sur la question qu'on
traite , et y porte une clarté qu'aucun autre écrit ,
parmi ceux du moins qui sont venus à notre connaissance
, n'y avait encore répandue pour la généralité
des lecteurs . M.
FRIMAIRE AN
-
orned
19
LADOUSKI et FLORISKA , par L....,
i jolies gravures , 4 vol. in 12. Paris , che
Dentu , palais du Tribunat , galerie de bo ,
An X.
n . ° 240 .
QUELQUES UELQUES pages touchantes sur l'union conjugale ,
beaucoup de morts , de souterrains , et d'aventures funèbres
, c'est à peu près tout ce qui reste de ce roman .
Deux époux , Ladouski et Floriska , s'aimaient tendrement
; mais Ladouski avait eu un rival. Un jour , il le
rencontre à Venise , et , pour plus grande sureté , il le
jette à la mer. Cette opération faite , il se retire dans
ses terres , en Pologne. Là , nos deux époux sont exposés
à une suite de calamités telles qu'on n'en a jamais
vu de semblables . Leur enfant unique meurt
subitement ; ils sont accusés de crimes infàmes , traduits
en justice , emprisonnés , etc.; et enfin , pour épuiser
tous les malheurs ensemble , on persuade à Floriska ,
pendant une longue absence de son mari , que celui - ci
est mort , et qu'en mourant il lui a recommandé d'épouser
un ami intime. Le testament allait s'exécuter .
lorsque Ladenski arrive . Les noces funestes sont interrompues
, la main invisible qui avait excité tant d'orages
est enfin reconnue ; c'était ce rival , qui n'avait pas
été biển, noyé à Venise ; et les époux continuent de
s'aimer.comme auparavant .
Ce roman me rappelle un drame allemand : qu'on
pourrait lui comparer , pour la simplicité du plan et la
fécondité des applications morales ; seulement , le dénouement
est un peu plus tragique , et fait bien verser
des larmes en Allemagne . Voici le sujet de ce drame ,
tel que nous l'avons entendu raconter à un homine digne
de foi , nouvellement arrivé de ces contrées. D'abord
6 . 28
434 MERCURE DE FRANCE ,
*
c'est le tableau d'une famille bien unie , qui boit de la
bière et fume des pipes , en devisant sur différents sujets.
Le père de famille a besoin de sortir pour ses a
affaires.
Comme il passait dans la rue , on voit accourir sur lui
un gros chien enragé : il en est mordu . Les voisins jettent
des cris ; sa famille est avertie : on appelle le médecin .
1l considère longtemps le malade ; enfin il déclare l'impuissance
de son art. A l'instant , les pleurs éclatent de
toutes parts , et le père de famille expire au milien des
convulsions de la rage , et des sanglots de ses enfants .
Ce malheureux père de famille qui a été mordu d'un
chien enragé ! Et voilà un roman et un drame allemand .
er
LYCÉE RÉPUBLICAIN.
L'OUVERTURE de la dix- neuvième année des cours et
des séances du Lycée républicain , a eu lieu le 1.cr frimaire
. Le C. Fourcroy , dans un discours d'ouverture ,
a rappelé l'histoire et l'objet de cette institution . On
connait sa manière élégante et facile . Permi les traits
les plus remarquables , celui - ci a été vivement applaudi
: « Le plus beau titre du Lycée républicain , a dit
l'orateur , est le Lycée de Laharpe, » Fourcroy était
en ce moment l'interprète de la voix publique.
K
Le C. Fayole a lu ensuite un poème inédit de Bernard
, sur la guerre de 1734. En l'écoutant , il nous
semblait que ce poème inédit ne nous était point inconnu
en effet , nous avons vérifié que deux fragments
qui en composent une partie considérable , la description
de la bataille de Parme et de celle de Guastala ,
se trouvent dans les premières éditions de la Poétique
de Marmontel . Ce morceau , dans lequel on distingue
un assez grand nombre de vers bien tournés , a pour
tant produit peu d'effet. Bernard a essayé d'y mêler
FRIMAIRE AN X. 435
t
tous les tons ; l'héroïque , le familier , le galant , ainsi
que les vers de toute mesure. Marmontel , dans sa
jeunesse , loua cette manière , et proposa pour exemple
les fragments que nous avons indiqués . Mais lorsque
, dans sa maturité , il refondit sa Poétique dans
ses Eléments de littérature , il ne cite plus ces vers ;
et voici comment il s'exprime sur le fond de la question :
Toute réflexion faite sur cette innovation , je sens
que notre oreille s'y prêterait mal - aisément, » Cette
séance a pleinement justifié ce dernier jugement de
Marmontel : et puis , le genre héroïque pouvait- il jamais
devenir celui de Bernard ? lui-même n'avait - il pas condamné
à l'oubli ce morceau qu'on vient de reproduire ?
Ne semble- t - il pas avoir fait le désaveu de cette témérité
poétique , dans le début de son Art d'aimer , si
toutefois on peut prendre au mot les poètes ?
« J'ai vu Coigni , Bellonne , et la Victoire ,
« Ma faible voix n'a pu chanter la gloire.
»
Dans le cours de la lecture de ce poème , j'ai remarqué
avec quelque surprise le vers suivant :
}
Eugène est aux Conseils , Villars est aux combats.
Sans doute le dévouement de Villars méritait d'être
remarqué. Agé alors de 84 ans , il prit le commandement
de nos armées , en Italie . Il est vrai qu'il ne put
soutenir que les fatigues de la première campagne ,
et qu'il mourut à Turin , regrettant de n'avoir pas ,
comme Berwick , trouvé la mort sur le champ de bataille
. Cet homme a toujours été heureux , s'écria-t -il en
apprenant qu'il venait d'être emporté d'un coup de
canon , à la tranchée de Philisbourg . Mais alors le prince
Eugène , âgé lui -même de 72 ans , se bornait si pen
à servir dans les conseils , que c'est lui- même qui , en
Allemagne , était opposé à Berwick ; et tout le monde
436 MERCURE DE FRANCE ,
connaît ces vers de Voltaire , qui se rapportent à la
même année 1734 :
6
<< Il est beau d'affronter gaiement
« Le trepas et le prince Eugène .
>>
J'en fais la remarque , sans prétendre expliquer cette
singularité dans les vers d'un contemporain .
Du reste , on annonce que ce poème fait partie du
recueil des Euvres de Bernard , tel que ce poète se.
proposait de le publier , lorsque ses facultés l'abandonnèrent
* . On dit que l'Art d'Aimer s'y trouve trèsdifférent
de celui que nous possédons , ainsi qu'un assez
grand nombre d'épitres amoureuses et d'odes anacréontiques
entièrement nouvelles . On parle encore d'un
opéra de Thessalus , que l'administration de ce spectacle
s'est empressée de recevoir , et a déja confié
au talent de Méhul . Assurément Castor est une assez
bonne caution d'un opéra nouveau de Bernard. Il est
fâcheux que ces découvertes tardives de trésors si long.
temps enfouis , en excitant la curiosité , éveillent aussi
la défiance .
Laharpe a lu un morceau sur Montesquieu . Les applaudissements
qui l'ont fréquemment interrompu , attestent
l'effet qu'il a produit. Celui qui avait si dignement
parlé de Tacite ** ‚ pouvait s'élever à Montesquien.
Il était juste que ce publiciste éternel deš nations
fût vengé de tant de jugements inconsidérés ,
témérairement portés contre son génie et contre son
autorité. On ne peut rien ajouter à ce qu'a dit Laharpe
sur l'ecrivain , sur le caractère de son style ,
* On sait que Bernard était tombé dans l'enfance avant sa
mort
** Voyez le Cours de littérature , et le compte qui a été
rendu du Jugement de Tacite dans le quatorzième N. de
se journal.
FRIMAIRE AN X. 437
"}
Y
C
sur la nature et la mesure de louange , d'estime et
d'admiration qui sont dus à ses cuvrages divers . Il l'a
représenté dans le temple de Gnide , comme un aigle
agitant ses ailes dans un bocage . L'ouvrage de la Grandeur
et de la décadence des Romains est celui , dit le
critique , où il a le plus approché de la perfection ;
mais l'Esprit des Lois sera toujous son plus beau titre
de gloire , parce que , dans un espace plus resserré ,
comme celui où il a renfermé le sujet de la Grandeur
et de la décadence , cette perfection était moins difficile.
Montesquieu mérita le titre de Philosophe , en
suivant une route toute opposée à celle des écrivains
qui , dans le même siécle , l'ont usurpé . Il fut un génie
essentiellement conservateur , tandis que la plupart des
autres furent , par leurs principes , essentiellement
destructeurs. Laharpe a développé toutes ces idées , en
comparant Montesquieu et Rousseau , l'Esprit des lois
et le Contrat social.. Le premier est un ouvrage fondé
sur les faits , sur l'histoire , sur les lois éprouvées par
les nations , et par lesquelles les peuples ont été véritablement
régis ; le second est purement hypothétique ;
ideal , applicable seulement , selon les aveux exprés de
son auteur , aux plus petites réunions d'hommes , et
plutôt même à des anges qui n'auraient nul besoin de lois .
Est-ce pour ce dernier motifque les sages de 1793 ont tant
préconisé cet ouvrage ? Voltaire a aussi été ramené
dans ce sujet ; on n'a pas fait plus de grace aux critiques
frivoles qu'il s'est permises sur Montesquieu ,
qu'à la louange hyperbolique qui lui est une fois échappée
sur l'Esprit des lois : le genre humain avait perdu
ses titres , Montesquieu les a retrouvés et les lui a rendus.
Je cherche un autre critique qui , comme Laharpe
, ne se rendant esclave d'aucune admiration , ne
se laissant dominer par aucune prévention , distribue ,
avec l'inexorable impartialité de la raison et de sa con438
MERCURE DE FRANCE ,
science , la louange et le blâme ; et je le trouve seul
à cette place. Ainsi je m'explique le bourdonnement
de quelques coteries , et la ratification presque unanime
qui suit toujours ses jugements . Je dirai , en finissant ,
qu'il manque sans doute au morceau que Laharpe a
lu sur Montesquieu une suite , où l'examen critique
de l'Esprit des Lois sera traité avec une juste étendue
. De très bons esprits , qu'il ne faut pas confondre
avec tous ces vils écoliers des législateurs de l'anarchie
, ont attaqué quelques opinions répandues dans
cet admirable ouvrage. Laharpe doit entrer dans cette
discussion , et peser à sa balance du moins leurs principales
objections.
-
Le C. Vigée a terminé cette séance par la lecture
d'une épitre agréable et facile , qu'a fait valoir encore
Ja perfection de son débit. Elle a été fort applaudie.
Peut-être le persiflage et l'ironie y sont - ils trop prolongés
, et l'ironie n'est - elle pas toujours assez marquée .
Cette lecture a servi commé , de prélude à un joli concert
qui a terminé agréablement cette séance intéressante.
Elle promet au Lycée le retour de ses plus brillantes
époques.
M.
L
SUITE du Salon de l'an neuf.
T
GROS.
Sapho à Leucade.
A touches de ce tableau est spirituelle ; la manière
d'ajuster est de bon goût ; mais la tête de l'amante de
Phaon offre moins le caractère, grec que le caractère
égyptien. Sapho pouvait n'être pas jolie ; elle fut, si
malheureuse en amour quee nous sommes tentés de le
croire ; mais elle est née sous le beau ciel de la Grèce ,
FRIMAIRE AN X. 439
et elle est embellie par sa lyre , aux yeux des siécles
qui l'ont admirée .
Alcibiade enlevant la femme d'Hyparette qui était
venue demander le divorce devant l'archonte , est le
sujet d'un second tableau par le même auteur. Nous
lui devons des éloges . L'ordonnance en est bonne : le
fond convient au pays ; le ton est brillant , et les
groupes du peuple bien ajustés. On reproche à la
figure d'Alcibiade d'être excessivement longue Sa tête ,
vue par dessous , manque de graces et de forme.
Mais qui pourra saisir , dans Alcibiade , ce mélange
d'héroïsme , de graces et de perversité ? Qui peindra la
physionomie mobile de cet homme qui sut étonner
Athènes , par l'élégance de ses manières , la cour des
Perses , par sa magnificence , et Lacédémone , par
l'austérité de ses moeurs ?
Malgré l'opinion de quelques artistes qui ne veulent
reconnaitre le style historique que parmi les sujets
grecs et romains , nous rangeons dans la classe des
tableaux d'histoire celui du C. Crépin , représentant
le combat de la corvette française la Bayonnaise contre
la corvette anglaise l'Embuscade. Cet ouvrage brille ,
par une très grande vérité dans la scène , une abondance
et un mouvement extraordinaires dans les groupes
le ton général de ce tableau est clair ; mais des
masses adroitement ménagées , sauvent la monotonie
du ton , et surtout la sécheresse qui semble devoir
être le résultat d'une précision scrupuleuse . Les
figures très multipliées sont dessinées et touchées avec
beaucoup d'esprit ; enfin cet ouvrage nous annonce un
talent d'un caractère particulier , et qui manquait à
notre école.
:
Regnaut a représenté le général Desaix , frappé de
mort dans cette bataille de Maringo , également fameuse
par le deuil et par la victoire. Desaix est encore sur son
cheval ; il en laisse tomber les rènes ; la pâleur de la
mort couvre son visage ; une défaillance générale est
exprimée dans tous ses membres. Il tombe dans les
bras de son aide - de- camp ( le fils du consul Lebrun ).
Les figures principales triomphent par leurs masses
de formes et d'effets . L'expression de Desaix est forte et
vraie. L'abandon de son mouvement contraste avee le
440 MERCURE DE FRANCE ,
J
i.
mouvement animé des deux guerriers qui volent à son
s cours. On remarque dans cet ouvrage un ton vrai
un pinceau facile ; l'effet en est ferme et doux , sans aucune
de ces oppositions recherchées qui annoncent plus
de bizarrerie que de génie ; cependant on aurait desiré
que l'artiste eût mis plus de correction dans l'ensemble
de la figure de Desaix , et eút mieux rendu
compte du mouvement que fait le bras droit de son
aide-de-camp.
En parlant des tableaux de bataille , pourrions -nous
oublier les prodiges de valeur du général Junot et de
ses trois cents braves compagnons , au combat de
Nazareth? Déja pour célébrer ce fait héroïque , neuf
artistes se sont présentés dans un concours ouvert par
le ministre de Pintérieur. Un plan de la position des
lieux et un programme explicatif ont été distribués
à chacun d'eux , aucun cependant n'a la moindre
ressemblance avec ses concurrents . Ce sont autant d'actions
différentes qui n'ont aucun rapport avec le récit
historique et la position des lieux ; mais ces esquisses
annoncent toutes un talent distingué dont leurs
auteurs avaient déja donné des preuves.
Celle du C. Gros est d'un ton brillant . Elle est
lumineuse et touchée avec esprit et facilité. ,
Celle du C. Launay , comme toutes les productions
de cet aimable peintre , est d'un ton très - aérien .
Groupes bien constatés , touche grasse et spirituelle .
Celle du C. Hennequin rappelle l'élan et la vie dont
il embrase toutes ses compositions .
Une petite esquisse du C. Garnier semble plus conforme
au plan. Les Français , fermes à leur poste ,
manoeuvrent avec assurance. L'effet n'est pas douteux .
Le C. Caraffe est assez dans le sujet ; son action est
bien developpée . Ses airs de tête ne sont point du tout
européens ; heureux s'il pouvait donner un effet plus
déterminé à son tableau !
En général le concours des esquisses a de grands inconvénients.
On craint de paraître froid en se renfermant
dans les intentions du programme. On s'écarte du
sujet et l'on dérobe les suffrages par l'abondance et
le fracas .
Il serait mieux peut -être de faire traiter de grandeur
FRIMAIRE A N X. 441
naturelle , quelques actions particulières , par les artistes
qui ont montré dans les expositions publiques ,
des compositions savantes : on jugerait alors à quelles
mains on peut confier les grandes batailles qui ont immortalisé
la valeur française .
Le dernier tableau d'histoire dont nous parlerons est
la bataille de Maringo . Cet ouvrage n'est pas entièrement
terminé. L'auteur l'annonce lui - même. Nous ne
pouvons donc lui demander la perfection ; mais il n'en
est pas moins remarquable par l'extrême vérité qui .
règne et dans la masse et dans lesdétails , soit des figures .
soit du site. On croit être témoin de l'action . Un jour
que je considérais ce tableau , je me trouvais auprès
d'un jeune militaire . Il ne pouvait modérer ses mouvements
de surprise et de joie : C'est bien cela , disaitil
, j'y éiais , il y faisait chaud.
-
Nota. Dans le Numéro prochain nous rendrons compte
des tableaux de genre et des portraits ; puis jetant
un coup d'oeil rapide sur les dessins et l'architecture
, nous considérerons dans un résumé succinct quelle
est inaintenant la situation des arts et ce qui peut
accélérer leur progrès et ajouter , par leur perfection ,.
à la gloire nationale.
SPECTACLE S.
THEATRE DE LA RÉPUBLIQUE ET DES ARTS.
CE théâtre a donné , pour célébrer la paix , un petit
acte intitulé le Casque et les Colombes. C'est une or e
d'Anacréon. Gaillard faisait les vers ; Grétry l'accón
pagnait de sa lyre. Cependant , cet ouvrage n'a pas tu
le succès que pouvait faire espérer la réunion d'un
poété et d'un musicien aussi connus .
Mlle Millère a joué , pour la première fois , le rôle
d'Eucharis dans le ballet de Télémaque. Elle a mis dans
son jeude l'esprit et des intentious dramatiques . D'abord
une grace légère , une agacante vivacité. M.lie Millère
a senii qu'Eucharis ne doit montrer dans les premières
scènes avec Télémaque , que cette curiosité inquiète et
cette coquetterie innocente d'une jeune fille à la vue
' d'un jeune homme.
442 MERCURE DE FRANCE ,
Mais dès qu'Eucharis a été blessée par une fleche de
l'Amour , M.lle Millère perd sa vivacité ; une douce
Jangueur lui succède. Les graces légères , font place à
l'expression rêveuse et mélancolique d'une passion violente
; on applaudit à la fois et la danseuse et l'actrice.
M.lle Billoni a débuté dans le ballet de Psyché. Son
début a été brillant ; nous y reviendrons.
Nous ne quitterons point l'Opéra , sans parler d'une
lettre de Lesueur à Gaillard, sur la mort d'Adam , dont
le tour de mise arrive inutilement , pour la troisième
fois , au Théâtre des Arts.
Il serait trop délicat de juger le fonds du procès ,
et de prononcer entre Lesueur et ceux dont il accuse
l'injustice. Mais toutes les présomptions morales sont
pour un musicien aussi distingué par ses talents que
par sa conduite . Il paraît que dans la musique , comme
dans la littérature , les jeunes gens cherchent à écarter
de la carrière ceux qui ont eu depuis longtemps des
succès mérités.
Lesueur loue avec franchise les plus célèbres de ses
rivaux ; et sans refuser à quelques jeunes gens des dispositions
au talent , il desire qu'ils s'instruisent à une
bonne école avant de s'ériger en maîtres , et qu'ils étudient
les premiers éléments de leur art , avant de prétendre
au génie.
Les vues de Lesueur sur la musique nous paraissent
pleines de goût. Il demande que l'on établisse en France
une école qui s'empare de tout ce qui peut être véritablement
dramatique et théatral , dans les procédés
des trois écoles , italienne , allemande et française , en
remontant à la source de l'anc enne école italienne ,
mère de toutes les écoles.
Avant la révolution , Lesueur était maître de cha-.
pelle de l'église métropolitaine de Paris. Il y éprouva
des injustices. Cependant , il aime à rappeler cette
institution , à qui il doit le commencement de sa fortune
et de sa gloire . Trop rare exemple d'une mémoire
reconnaissante.
0 .
FRIMAIRE AN X. 443
THEATRE FRANÇAIS DE LA RÉPUBLIQUE .
Reprise de MÉLANIE . Début de M.lleBOURGOUIN.
Le début de Mille Bourgouin a offert , à la fois , au
public , et la nouveauté d'une jeune actrice , et la remise
d'une pièce ancienne , estimée de tous les hommes de
goût. Mlle Bourgouin a paru dans la Mélanie de Laharpe.
L'Europe attend Mélanie , écrivait Voltaire à l'auteur,
Ce mot renferme sans doute un peu de cette exagération
que l'on permet à la politesse ; mais il peut s'expliquer
d'après l'état de la littérature , à cette époque.
Mélanie , lue dans les cercles les plus distingués ,
avait été représentée sur les principaux théâtres de société.
Plusieurs ambassadeurs étrangers avaient assisté
à ces représentations , et alors les hommes de lettres
célebres en France , étaient connus et estimés de toutes
les cours de l'Europe.
On ne peut deprocher à cet ouvrage que quelques
longueurs dans plusieurs tirades . L'action pourrait avoir
plus de vivacité ; mais on trouve chez les poètes antiques
l'exemple de cette extrême simplicité. Ils ne cherchaient
les ressorts de la tragédie que dans le développement
des passions humaines.
Les moyens extraordinaires et bizarres employés par
quelques auteurs tragiques , prouvent moins les ressources
de l'imagination , que le défaut d'un talent
yéritable. Celui qui ne peut toucher veut surprendre ,
et ne cherche à parler aux yeux , que parce qu'il désespère
de parler à l'ame.
Mélanie est un drame , dont le plan est sage , et les
vers éloquents ; si tous les drames ressemblaient à cet
duvrage , ce genre , en restant inférieur à la tragédie
et à la comédie de caractère , formerait un troisième
genre , qui serait à l'art dramatique ce qu'est à l'éloquence
le style tempéré.
On a dit que le curé était philosophe . Si la philosophie
moderne avait toujours parlé le langage du curé
de Mélanie , la morale et le goût n'auraient rien à lui
444 MERCURE DE FRANCE ,
reprocher. L'église entière s'est élevée de tout temps
contre les voeux forcés ou formés dans un âge trop
tendre.
Ecoutons le curé de Mélanie :
Allons ;. je vais encor voir une infortunée ,
Qu'un intérêt cruel au cloître a condamnée ,
Que l'on ensevelit de peur de la doter ;
Qui pousse des soupirs , que l'on craint d'écouter ;
Et donne , en détestant sa retraite profonde ,
Au ciel , des voeux forcés , et des regrets au monde.
Et plus loin.
« Dans nos livres sacrés , la céleste vengeance
« Confond deux fois des voeux la coupable imprudence.
« Dans Jephté , dans Saul , nous la voyons punir
« Ce souhait orgueilleux d'enchaîner l'avenir ;
« Leur voeu devient un crime , et leur succès un piége :
« L'un se rend parricide et l'autre sacrilege .
Qu'on quyre , si l'on vent, des demeures tranquilles
Au mortel gemissant que le sort a frappé ;·
Au repentir qui plenre , au vieillard détrompé..
Mais loin de nous des voeux la chaîne dangereuse
Voilà sans doute le langage de la véritable philosophie
, qui s'éleve contre les abus , sans insulter à la
religion. 2
...
Ce n'est point quitter Mélanie , que de louer la jeune
actrice , qui a eu , dans ce rôle , un succès brillant.
La figure de M. le Bourgouin est agréable et régulière ;
plus jolie cependant à la ville que théatrale à la scène .
Sa voix est plutôt sonore que sensible ; son expression
a plus de justesse que d'abandon . Voilà les seules observations
critiques que puisse se permettre un jugement
sévère . Il est impossible de mieux sentir et de
mieux exprimer ces vers charmants , où Melanie dit ,
en parlant de Monval :
Il s'assit , parla peu , me regarda toujours.
J'ai retenu de lui jusqu'au moindre discours. Di
I parut de non sort pénétrer le mystère. C
Je vis qu'il m'entendait beaucoup mieux que ma mère.
Des mots perdus pour elle , il sentait la valeur
2

FRIMAIRE AN X. 445

Et tout ce qu'il disait répondait à mon coeur.
Et ceux-ci , que la mort prévue de Mélanie rend
si dramatiques :
Mais alors qu'une fois on a courbé sa tête ,
Sous le voile effrayant que pour moi l'ou apprête :
Lorsque l'on a promis d'oublier les vivants ,"
La tonbe se referme , et l'on y meurt longtemps .
Mille Bourgouin a mis aussi beaucoup d'énergie dans
les imprécations de la dernière scène .
Cette jeune actrice est sans doute l'élève de M.lle Dumesnil
, comme les affiches et les journaux l'ont annoncé
; mais nous ne serions pas étonnés qu'elle eût
reçue des leçons d'un ami de Le Kain et de M.me Vestris .
La noblesse et la pureté de sa diction , semblent appartenir
à cette école.
Depuis quelques mois , trois jeunes personnes Milles
Volnay , Gros et Bourgouin ont débuté dans la tragé-,
die. Les deux premieres sont reçues à l'essai . Mlle Bourgouin
obtiendra sans doute la mêmé justice ; cette concurrence
fera naître entre leurs talents rivaux , sans
jalousie , une noble émulation , qui ne peut qu'être
utile aux progrès de l'art , et à la gloire du Théâtre
Français.
>
Rentrée de FLEURI.
O.
Les applaudissemeus prodigués à Fleuri , le jour de
sa rentrée ont donné à quelques personnes un hu-.
meur que nous sommes loin de partager. Cependant ,
quoiqu'en revoyant cet aimable acteur , nous ayons
éprouvé nous-mêmes autant de satisfaction que les au - i
tres spectateurs , nous convenons que l'on peut re- ,
procher au public quelques inconvenances dans la:
manière dont il a manifesté sa joie.
Tels ont toujours été les hommes assemblés ; leurs
improbations ressemblent à la fureur ; leurs applandissemens
à l'idolâtrie. Mais il est moins dangereux de
voir l'effervescence du peuple français se tourner ve s
les jeux décents du théâtre , que vers les déclamationssanguinaires
de la tribune. Ne vaut - il pas niicux en- :
446 MERCURE DE FRANCE ,

tendre applaudir un bon acteur avec ivresse
mauvais orateur avec rage ?
, qu'un
Fleuri a reparu , pour la première fois , dans les Moeurs du jour , dont les représentations
avaient été interrompues
par sa maladie. C'est un nouvel ouvrage et un nouveau succès de Colin- d'Harleville
, qui , plus d'une fois dans ses pièces de théâtre , rappelle la rê- verie de Sterne et le charme du style de Térence.
Le rôle de Frédéric , dans les Deux Pages , est celui
dont la création fait le plus d'honneur à Fleuri. Il est impossible
de jouer ce rôle avec plus de perfection , et cette
perfection était difficile à saisir. Lorsque les Deux
Pages furent représentés pour la premiere fois , l'ancienne
cour étoit encore dans tout son éclat , et la
ville empruntait de la cour et l'élégance des manières ,
et cette délicatesse qui ne dispense de formes aimables
ni l'héroïsme même , ni la vertu . Il fallait cependant
représenter Frédéric avec son cou penché , son dos
voûté , vétu d'un uniforme plus que négligé ; et , sous
cet extérieur simple et bizarre , laisser entrevoir ce grand
roi qui fit redouter son génie militaire à l'Europe , et
se fit le courtisan du génie poétique de Voltaire ; ce
roi si despote dans l'administration de ses états , et si
indépendant dans ses idées philosophiques ; qui , employant
une partie de sa journée à faire des vers et à
jouer de la flûte , trouvait encore le temps de
verner et de tout voir par lui -même ; ami de tous les
arts , ennemi du luxe , êt qui , comme l'a dit Voltaire
dans ses mémoires , vivait sans cour , sans conseil et
sans culte.
gou-
Si la présence de Fleuri est agréable au public , elle
peut encore être utile aux jeunes gens qui suivent la
même carrière. Ils apprendront , par son exemple , ce
que peuvent une volonté ferme et un travail constant.
Lorsque Fleuri monta , pour la première fois , sur la
scène française , il eut beaucoup de difficultés à vaincre :
il n'était pas exempt de quelques défauts naturels ; et
les talents aimés de Molé ; de Bellecour et de Monvel,
étaient , pour son talent naissant , de redoutables rivaux.
Fleuri se montra prudent et modeste . Ce fut en
travaillant avec soin les rôles du second et du troisième.
FRIMAIRE AN - X. 447
ordre , qu'il se fit d'abord distinguer , et que par degrés
il parvint à briller dans le premier.emploi. Il rechercha
la bonne compagnie , et il obtint de la considération .
C'est là qu'il a saisi cette grace et cette aisance que
l'on ne trouve plus au théâtre , que dans deux ou trois
O. acteurs.
THEATRE DU VAUDEVILLE.
DEPUIS EPUIS peu de temps , ce théâtre a donné trois
nouveautés .
La Famille des Gilles n'a point réussi .
La Ville et les Champs présentent un fond un peu
usé , sur lequel le C. Raboteau a répandu quelques
fleurs nouvelles . Nous croyons cependant que l'auteur
n'aime point assez les Champs , puisque c'est aux graces
de madame Henri , qu'il a confié le soin de nous
faire aimer la ville.
L'anecdote du jour et le ridicule du moment appartiennent
surtout au Vaudeville. Voici , je crois , la
quatrième année que passent eu revue ces aimables
auteurs , qui rient quelquefois avec malice , et dînent
toujours avec esprit. L'ouvrage que nous annonçons a
réussi comme ceux qui l'ont précédé ; cependant il a
eu moins de vogue . Il faut moins en accuser l'esprit
des auteurs que le changement des circonstances . Depuis
deux ans , les bienfaits constants du gouvernement fiançais
ne donnent plus de prétexte pour s'égayer aux
dépens de l'année précédente. Aussi a -t- il fallu renoncer
à la satire politique , et ne mettre sur la scene que les
ridicules des particuliers. La critique , souvent fine ,
est quelquefois trop dure et nomme les personnages
qu'elle censure , plutôt qu'elle ne les fait deviner. Au
reste , ce vaudeville a le rare mérite de renfermer des
couplets qui , après avoir plu lorsqu'on les entend
chanter , peuvent encore être lus avec plaisir. Nous
en citerons quelques - uns . Quinquet songeait à demander
l'entreprise des fêtes de la paix ; mais il a craint le
mauvais temps et la pluie. Mauvais !lui répond Petde-
Vin ; vous ne connaissez pas les destinées du héros de
cette fête.
448 MERCURE DE FRANCE ,
Dès longtemps il voit , sans effroi ,
Les noirs vapeurs de brumaire ;
Rien pe troublera , croyez - moi ,
Ce mémorable auniversaire.
Son destin veut que ce jour- là
Brille , sans nuage et saus voile ;
Et le soleil se montrera ,
Pour obéir à sou étoile.
Les auteurs de cette bagatelle , Chaset et Dieu-Lafoi ,
sont tous deux connus par la grace et la facilité de
leur esprit, Peut être des amis severes pourraient - ils
desirer que, renonçant pour quelque temps à multiplier
des succès éphémères , ils cherchassent à s'elever à
un genre plus difficile ( Déja Dieu · Lufoi a réussi sur
le théâtre Français , dans la jolie coniédie de Défiance
et Malice) ; mais ils répondraient sans doute par ce
couplet de la revue de l'an IX :
Le thirse et la narotte en main ,
Panard et Piron , sans scrupule ,
Pour corriger Fesprit humain .
Battaient le champ du ridicule.
Vers ce champ , c'est avec raison
Que notre mise s'est tournée ;
Car c'est le seul où la moisson,
Se fasse vingt fois dans l'année .
ANNONCE S.
"
LA sixième édition d'Atala paraît eu ce moment chez
Migneret, rue du Sépulere.
ESSAI sur le gente d'instruction le plus analogue à la
destination des femmes ; par Antoinette Legroing-
Lamaisonneuve , deuxieme edition , revue corrigée
et augmentée d'un supplément , dans lequel se
trouve développé la méthode que l'auteur emploie
avec ses élèves . Paris , chez l'auteur , rue et Isle-
Saint- Louis , hotel Lambon , n.° 63 ; chez l'ougens
, quai Voltaire et chez J. D.
Friel, place du Pont-Neuf , n.
7. 11.° 10 ;
1. An X. - 1801 .
FRIMAIRE AN X. 449
T
POLITIQUE.
EXTÉRIEUR.
SUITE du Précis sur l'état de l'Europe *.
L A Russie n'a pas marché du même pas que les
autres nations dans la route des connaisssances humaines.
Elle était encore ensevelie dans les tenebres
de l'ignorance et de la grossièreté , et l'Europe brillait
depuis longtemps de tout l'éclat que répandent sur les
peuples la culture des beaux- arts , l'étude des sciences
et la politesse des manières.
Si le principe de cette différence dans les progrès
des peuples modernés eût été dans la diversité des climats
qu'ils habitent , le Midi eút été toujours éclairé ,
et le Nord serait encore barbare ; mais la cause en était
accidentelle , et il n'est pas difficile de la découvrir .
Les lumières qui , dans le monde moderne , se sont
répandues sur cette partie de l'Europe , qu'on appelle
latine ou romaine pour la distinguer de la partie
grecque , partaient de Rome chrétienne ; et l'Europe
en avait été éclairée successivement , et selon la distance
à laquelle les états qui la composent se trouvaient
du centre et du foyer , en quelque sorte , de la
civilisation.
- * Plusieurs de nos abonnés , frappés des aperçus neufs et extraordinaires
que présentent les morceaux de politique insérés
dans nos deriers numéros , ont demandé le nom du
rédacteur. Nous le ferons connaître , lorsqu'il aura achevé
de parcourir les divers états de l'Europe . Ceux qui ne considèrent
qu'une face des objets , pourrout s'étonner de cette
manière d'observer les événements politiques Mais ceux qui
voient de plus baut et de plus loin ; ceux qui aiment à rattacher
les destinées de la terre à des conseils invisibles et
supérieurs , trouveront , sans doute , que l'auteur de ces observations
a bicu choisi son point - de - vue , qu'il commande
souvent la confiance , toujours l'attention ,
6. 29
450 MERCURE DE FRANCE ,
L'Italie , les Gaules , les Espagnes , l'Angleterre , la
Germanie , la Pologne , avaient été , l'une après l'autre ,
et à peu près dans l'ordre que je viens de les nommer ,
converties et éclairées . Ce n'est pas que , dès les premiers
temps de l'église , il n'y eût eu des chrétiens dans
ces différents pays , et même dans d'autres bien plus
éloignés ; mais ces nations renouvelées par les invasions
successives des peuples septentrionaux , qui débordèrent
sur l'empire romain vers le troisième siècle de l'ère
chrétienne , ne passèrent en corps et avec leurs chefs ,
sous le joug de la foi , que postérieurement à cette
mémorable époque de l'histoire du monde.
La Russie allait , à son tour , participer au bienfait
du christianisme , et recevoir de Rome , avec les apôtres
de l'évangile , les propagateurs de la civilisation , lorsque.
les Grecs se séparerent de l'église romaine , et tombèrent
dans le schisme qui dure encore. Ce fut à cette
époque que les patriarches de Constantinople envoyèrent
quelques missionnaires en Russie , dont les habitants
sont ou se croient grecs d'origine , et qui d'ailleurs
, étaient plus voisins de la Grèce que de l'Italie ,
dans un temps où la terre était presque la seule voie ›
de communication entre les peuples. Cent ans après ,
et vers la fin du dixième siècle , la nation russe fut
convertie à la foi chrétienne , avec son chef Wolodimir
, et l'église russe fondée par les soins du patriarche
de Constantinople . Cette nouvelle église enfantée au
christianisme par une naissance illegitime
ne reçut ,
qu'un faux jour qui servit à l'éclairer sur les absurdités
de l'idolâtrie , plutôt qu'à lui donner la pleine
intelligence des dogmes religieux , et qui la trompa
même sur un des plus essentiels ; je veux dire celui
de l'unité de l'église et de l'autorité du souverain pontife
, seul rempart contre l'anarchie des sectes , et les
révoltes de l'hérésie.
Les Grecs , livrés depuis à de vaines disputes et plus
occupés à soutenir leur rebellion religieuse qu'à défendre
leur indépendance politique , tomberent à la fin sous
la domination des Turcs. Ils firent une église séparée
du reste des chrétiens ; mais ils cessèrent de former un
peuple , et furent confondus avec les barbares . Seul
peuple chrétien , dit la Théorie du pouvoir , asservi
"
FRIMAIRE AN X.
23

à des maîtres qui ne le soient pas , il porte la peine
de son schisme , moins par la rigueur de l'oppression
que par la honte de la servitude . W L
La Russie se trouva donc placée entre les deux grandes
divisions du monde chrétien , les Latins et les Grecs,
et fut étrangère aux uns et aux autres. Le schisme la
séparait des Latins. Deux causes , outre son éloignement
, l'isolaient aussi des Grecs ceux - ci craignaient
d'inspirer de l'ombrage à leurs nouveaux maîtres ,
communiquant avec elle ; et l'établissement d'un patriarche
particulier indépendant de celui de Constantinople
rompit toute communication.
en
La Russie tomba dans une ignorance profonde et
de grossières superstitions . Conservant des vestiges,
d'idolâtrie avec le culte du christianisme , mêlant les
ténèbres du schisme aux lumières de la foi , elle se
composa cette religion toute de mots , de cérémonies ,
de légendes et d'abstinences , qui est au véritable,
christianisme à peu près ce que le judaïsme des Rabbins
, suivi par les Juifs modernes , est au culte mosaïque.
On ne peut assez le dire aux hommes d'état :
les peuples sont toujours placés entre la superstition
et la religion , comme entre la tyrannie et un gouvernement
régulier. Ils deviennent crédules en cessant
d'être croyants , comme ils deviennent esclaves dès
qu'ils cessent d'être sujets . Le christianisme travaille,
depuis sa naissance à déraciner les superstitions ; mais
lentement , mais avec ménagement pour la faiblesse
des peuples , mais avec le temps enfin qu'on peut appeler
le premier ministre de la vérité. La philosophie moderne
, au contraire , laisse au peuple ses superstitions
en échange de l'autorité qu'elle prend sur lui ; et elle
souffre , même à Paris , qu'il coure publiquement aux
diseurs de bonne aventure , pourvu qu'il n'aille pas au
prône de son curé .
2.
" Je reviens à la Russie. Elle n'était , sous Louis XIV
d'aucun poids dans la balance de l'Europe , et n'était
guère plus connue même de ses voisins , que ne le
sont aujourd'hui les Samoyèdes et les Tounguses . L'alliance
d'un de nos premiers rois de la troisième race
avec une princesse russe , fut un phénomène remarqué
452 MERCURE
DE FRANCE
,
par tous les historiens ; et dans ces temps d'entreprises
chevaleresques , ce mariage , qui n'eut aucune influence
sur les communications des deux peuples , ressemble
tout-à-fait à une aventure .
Cependant la Russie renfermait les germes de toute
perfection sociale dans les éléments de sa constitution'
religieuse et politique. C'était le levain qui devait
faire fermenter la pâte , et ce grand corps où dormaient
de si nombreux moyens de force et de lumières
, arrêté dans la route de la civilisation , n'attendait
que cette voix puissante qui dit à une nation
paralysée lève -toi et marche.
La Russie commença par deux hommes , Pierre I.er
et Charles XII. La religion fonde les états , la conquête
les étend , le commerce les polit , et trop souvent
les corrompt ; Pierre I.er qui trouva dans les siens une
religion établie , l'asservit au lieu de l'épurer , et lui
ôta ainsi toute dignité à l'instant qu'il aurait fallu lui
donner plus de force. Ses états n'étaient que trop
étendus. I commença l'éducation de son peuple comme
nous commençons aujourd'hui celle de nos enfants ,
par les arts et le commerce , et il introduisit la corruption
avant de former la raison .
Trompé par la prospérité précaire et factice de la
Hollande , et égaré par les conseils d'un génevois , il
dirigea ses vues , ses courses , ses efforts en tout genre
vers la puissance commerciale et maritime , et de là
son apprentissage tant vanté du métier de constructeur.
Il faisait , dans un sens opposé , la faute qu'avaient
faite les rois d'Angleterre qui s'obstinaient à s'établir
en France , et voulaient être , malgré la nature , une
puissance continentale système qui a duré jusqu'à
Elisabeth , et que les Stuarts , à qui l'Angleterre doit
tout ce qu'elle a acquis de puissance , changèrent pour
le systeme maritime.
:
Ce système convenait si peu à la Russie , au moins.
à cette époque , qu'il est encore ce que les Russes ,
au milieu de tant de progrès , ont le moins perfectionné
; car leur marine est encore daus l'enfance ,
et leurs marins aux éléments . Enfin Charles XII qui
força son rival à développer cette puissance militaire
qui devait étre si formidable à l'Európe , et si
FRIMAIRE AN X. 453
funeste à la Suède , révéla à cet empire le secret de
sa force , et le mit sur la voie de sa propre grandeur.
Pierre I. plus frappé , ce semble , de l'éclat des arts
que de la gloire des armes , aurait peut - être mieux
convenu à la Suède , qui avait besoin de reposer dans
la paix ses forces épuisées par la guerre de trente ans :
et Charles XII , avec son stoïcisme austère et son
amour effréné pour la gloire militaire , aurait , je
crois , donné une impulsion plus puissante à cette
masse inerte , et même une direction plus noble et
plus morale ; car l'histoire sévère ne manquera pas de
remarquer que la Russie , depuis son entrée dans le
monde , a entretenu l'Europe de soupçons de grands
crimes , autant que de récits de grands exploits.
Arrêtons - nous un moment devant ce Charles XII ,
comme on s'arrête devant ces pyramides du désert dont
l'oeil étonné contemple les énormes proportions avant que
la raison se demande quelle est leur utilité. On aime
à voir , dans cet homme extraordinaire , l'alliance si
rare de vertus privées et de qualités héroïques , même
avec cette exagération qui a fait de ce prince le phénomène
des siècles civilisés . On admire et ce profond
mépris des voluptés et de la v'e , et cette soif démesurée
de la gloire , et cette extrême simplicité de
moeurs , et cette étonnante intrépidité , et sa familiarité
, sa bonté même envers les siens , et sa sévérité
sur lui -même , et ces expéditions fabuleuses entreprises.
avec tant d'audace , et cette défaite de Pultawa soutenue
avec tant de fermeté , et cette prison de Bender
où il montra tant de hauteur , et ce roi qui commande
le respect à des barbares lorsqu'ils n'ont plus rien à en
craindre , l'amour à ses sujets , lorsqu'ils ne peuvent plus
rien en attendre , et , quoique absent , l'obéissance dans
ces mêmes états où ses successeurs présents n'ont pas
toujours pu l'obtenir ; et , à la vue de cette combinaison
unique de qualités et d'événements, on est tenté d'appliquer
à ce prince ce mot du père Daniel , en parlant de
notre Saint- Louis : Un des plus grands hommes et
des plus singuliers qui ayent eté. Mais Saint - Louis
dont Voltaire a dit qu'il ne fut pas, donné à l'homme
de porter plus loin l'héroïsme et la vertu , est pourtant
bien supérieur à Charles XII , qui au fond n'est que le
Pyrrhus de l'histoire moderne .
((
"
454 MERCURE DE FRANCE ,
12
Après cet exposé rapide des progrès de la Russie , il
est temps d'examiner son état intérieur et ses rapports
avec le reste de l'Europe.
La Russie était , à sa naissance , entourée de voisins
puissants , autant ou plus qu'elle , parce qu'ils étaient
plus instruits , ou plus guerriers. Elle était balancée par
la Suède , se défendait avec peine contre la Pologne ,
était inquiétée par les Tartares , quelquefois vaincue par
Jes Turcs. A mesure qu'elle a pris des forces , son gouvernement,
comme celui de Rome , habile à diviser , habile
à combattre , a tout soumis autour de lui , tout envahi ,
ou tout contenu ; mais Rome ne trouva point de bornes
à ses progrès , parce qu'elle attaqua toujours des peuples
inférieurs à elle , en moyens militaires et politiques
; au lieu que la Russie , comme il arrive entre des
peuples à peu près également avancés , a posé elle - même
une limite à son agrandissement vers l'Europe , à
l'instant où , par le partage de la Pologne , elle s'est
trouvée en contact avec l'Autriche et la Prusse , aussi
fortes que la Russie par leurs armées , plus fortes par
leurs lumières,
2
La Russie ne s'agrandira pas sur la Suède et le
Danemarck , parce qu'elle a , sur ces deux états , les
avantages de l'influence sans avoir les einbarras de
l'administration. Elle les entraîne dans son orbite ,
leur inspire ses desseins , leur commande des démarches
qu'elle ne soutient pas toujours , quelquefois les
précède pour les retenir , et les suit pour les exciter.
Le Danemarck , ne se plaint pas la Suède , haïe et
peut- être redoutée , supporte le joug avec impatience ,
et même dans sa dernière guerre contre la Russie , elle
fut au moment de lui porter un coup décisif , en profitant
de la faute qu'a faite Pierre I.er de placer sa capitale à
l'extrémité de ses états , et trop près de l'ennemi .
La Russie ne peut donc s'étendre en Europe que vers
l'empire ottoman ; et lorsqu'elle y sera parvenue , elle
trouvera , dans l'empire grec , une limite à ses progres
ultérieurs ; car on peut assurer que Constantinople et
Pétersbourg n'appartiendront pas vingt - cinq ans au
même maître.
La Russie a des liaisons avec l'Angleterre , dont la
FRIMAIRE AN X. 455
France ressentira longtemps les effets . L'Angleterre a
enlacé la Russie dans les filets de son vaste commerce ;
elle y verse de l'argent , et les Russes l'aiment beaucoup
Désormais la Russie ne fera la paix ou la guerre que
sous le bon plaisir de l'Angleterre , ou du moins ne
fera ni l'une ni l'autre sans son consentement .
Cette influence de l'Angleterre sur les conseils de la
Russie prolongera quelque temps l'existence de la Turquie
d'Europe , que les Anglais soutiennent comme des
domestiques font vivre un vieillard impotent. Leur
crédit à la Porte a dû augmenter par des événements
récents qui y ont sans doute fait baisser le nôtre.. L'intérêt
de la France , à soutenir les Turcs en Grèce , n'est
plus le même. Avant peu elle aura autant ou plus à
gagner à y voir des Russes ; et , pour cette fois , l'intérêt
de son commerce s'accordera avec celui de la civilisation
.
Il manque cependant à la Russie pour prendre ,
parmi les peuples policés , un rang proportionné à son
importance , d'achever sa constitution religieuse et politique.
Si elle revient au centre de l'unité , sa religion ,
devenue indépendante du gouvernement , dans son enseignement
et son exercice , prendra plus de dignité ;
ses ministres , plus de décence ; son culte , plus de morale
; son peuple , plus d'instruction , et l'intempérance
, la cupidité , la fourberie , d'autres vices encore ,
disparaîtront peu à peu de la société.
Jusqu'à Pierre I.er , la succession au pouvoir était
héréditaire . Cette loi naturelle , dans un état qui a fini
sa constitution , est dangereuse pour une nation naissante
, qui n'est pas encore assez forte pour résister aux
chances quelquefois fâcheuses de l'hérédité. Aussi
Pierre I.er , dominé moins par son génie que par la force
des choses , fit une loi , qui donne au prince régnant
le droit de se nommer un successeur ; droit que la
loi confie à la sagesse , et que les passions lui enlevent
toujours .
Paul I.er , jugeant son état assez fort et sa famille
assez sage , revint à l'ancienne institution .
Sa mort paraît avoir troublé ce nouvel ordre de succession
s'il est vrai , comme l'ont dit les journaux
, qu'il ait rétabli la loi de Pierre I. ". Il semble
"
456 MERCURE DE FRANCE ,
même qu'il se soit fait dans la constitution de l'empire
un changement plus important , et que le sénat ait acquis
quelque part au pouvoir. Si cela est , ou si cela
dure , la Russie est condamnée à des troubles intérieurs
dont elle ne trouvera de remède qu'en portant sans
cesse la guerre au dehors . C'est à cette alternative que
sont soumis les gouvernements polycratiques quand ils
sont puissants , de se détruire eux-mêmes , où de détruire
leurs voisins ; et ils sont toujours placés entre la
conquête et les révolutions.
INTÉRIEUR.
EXPOSÉ de la situation de la République.
C'EST
Paris , le premier frimaire an 10 de la République.
EST avec une douce satisfaction le
que gouvernement
offre à la nation le tableau de la situation de la
France pendant l'année qui vient de s'écouler. Tout ,
au dedans et au dehors , a pris une face nouvelle ; et
de quelque côté que se portent les regards , s'ouvre
une longue perspective d'espérance et de bonheur .
Dans l'Ouest et dans le Midi , des restes de brigands
infestaient les routes et désolaient les campagnes , invisibles
à la force armée qui les poursuivait , ou protégés
contre elle par la terreur même qu'ils inspiraient
à leurs victimes : jusqu'au sein des tribunaux , si quelquefois
ils y étaient traduits , leur audace glaçait
d'effioi les accusateurs et les témoins , les jurés et les
juges. Des mains de la justice , ces monstres impunis
s'élançaient à de nouveaux forfaits .
Il fallait , contre ce fléau destructeur de toute société
, d'autres armes que les formes lentes et graduées
avce lesquelles la vindicte publique poursuit des coupables
isolés qui se cachent dans le silence et dans l'ombre.
Des tribunaux spéciaux ont été créés , dont l'action
plus rapide et plus sûre pût les atteindre et les frapper.
De grands coupables ont été saisis : les témoins
ont cessé d'être muets : les juges ont obéi à leur conscience
, et la société a été vengee. Ceux qui ont échappé
à la justice , fuient désormais de repaires en repaires ;
FRIMAIRE AN X. 457
1
et chaque jour la république vomit de son sein cette
dernière écume des vagues qui l'ont si longtemps
agitée.
Cependant l'innocence n'a eu rien à redouter ; la
sécurité des citoyens n'a point été alarmée des mesures
destinées à punir leurs oppresseurs ; et les sinistres
présages dont on avait voulu épouvanter la liberté , ne
se sont réalisés que contre le crime .
Du mois de floréal an 9 jusqu'au 1. vendémiaire
an 10 , 724 jugements ont été prononcés par les tribunaux
spéciaux ; 19 seulement ont été rejetés par le tribunal
de cassation , à raison d'incompétence. On ne
peut donc leur reprocher ni excès de pouvoir , ni invasion
de la justice ordinaire.
Le gouvernement , dès les premiers jours de son
institution , proclama la liberté des consciences . Cet
acte solennel porta le calme dans des ames que des
rigueurs imprudentes avaient effarouchées. Il a depuis
annoncé la fin des dissentions religieuses ; et en effet
des mesures ont été concertées avec le souverain pontife
de l'église catholique , pour réunir dans les mêmes
sentiments ceux qui professent une commune croyance .
En même temps , un magistrat , chargé de tout ce qui
concerne les cultes , s'est occupé des droits de tous . Il
a recueilli , dans des conférences avec des ministres
luthériens et calvinistes , les lumières nécessaires pour
préparer les règlements qui assureront à tous la liberté
qui leur appartient , et la publicité que l'intérêt de l'ordre
social autorise à leur accorder .
Des mesures égales pourvoiront à l'entretien de tous
les cultes ; rien ne sera laissé à la disposition arbitraire
de leurs ministres , et le trésor public n'en sentira point
de surcharge .
"
Si quelques citoyens avaient été alarmés par de
vaines rumeurs qu'ils se rassurent le gouvernement
a tout fait pour rapprocher les esprits; mais il n'a rien
fait qui pût blesser les principes et l'indépendance des
opinions.
La paix continentale fixa ce qui restait encore d'inquiétudes
et de craintes vagues dans les esprits . Déja
heureux de tout le bonheur qu'ils attendaient encore ,
les citoyens se reposèrent au sein de la constitution
et y attachèrent toute leur destinée .
458 MERCURE DE FRANCE ,
"
"
"

Des administrateurs éclairés et fidelles ont bien secondé
cette disposition des esprits ; presque partout l'action de
l'autorité, transmise par eux , n'a rencontré qu'empressement
, amour et reconnaissance .
De là , dans le gouvernement , cette sécurité qui a
fait sa force. Il n'a pas plus douté de l'opinion publique
que de ses propres sentiments , et il a osé la
provoquer sans craindre sa réponse. Ainsi , un prince
issu d'un sang qui régna sur la France , a traversé nos
départements , a séjourné dans la capitale , a reçu du
gouvernement les honneurs qui étaient dus à sa couronne
, a reçu des citoyens tous les égards qu'un peuple
doit à un autre peuple dans la personne de celui qui
est appelé à le gouverner ; et aucun soupçon n'a altéré
le calme du commandement , aucune rumeur n'a troublé
la tranquillité des esprits ; partout on a vu la contenance
d'un peuple libre et les affections d'un peuple
hospitalier les étrangers , les ennemis de la patrie ,
ont reconnu que la république était dans le coeur
des Français , et qu'elle y avait déja toute la maturité
des siécles.
La rentrée de nos guerriers sur le territoire de la
France , a été une suite de fêtes et de triomphes. Ces
vainqueurs si redoutés dans les combats , ont été parmi
nous des amis et des frères ; heureux du bonheur public
, jouissant sans orgueil de la reconnaissance qu'ils
avaient méritée , et se montrant , par la plus sévère
discipline , dignes des victoires qu'ils avaient obtenues .
Dans la guerre qui nous restait encore à soutenir ,
les événements ont été mêlés de succès et de revers .
Réduite à lutter contre la marine d'Angleterre avec
des forces inégales , notre marine s'est montrée avec
courage sur la Méditerranée couverte de flottes ennemies
; elle a rappelé sur l'Océan quelques souvenirs de
son ancien éclat ; elle a , par une glorieuse résistance ,
étonné l'Angleterre accourue sur ses rives pour être
témoin de sa défaite ; et , sans le retour de la paix , il
lui était permis d'espérer qu'elle vengerait ses malheurs
passés et les fautes qui les avaient produits .
En Egypte , les soldats de l'armée d'Orient ont cédé ;
mais ils ont cédé aux circonstances plus qu'aux forces
de la Turquie et de l'Angleterre ; et certainement ils
FRIMAIRE AN X. 459
eussent vaincu , s'ils avaient combattu réunis . Enfin
ils rentrent dans leur patrie : ils y rentrent avec la
gloire qui est due à quatre années de courage et de
travaux ; ils laissent à l'Egypte d'immortels souvenirs ,
qui peut - être un jour , y réveilleront les arts et les
institutions scciales . L'histoire , du moins , ne taira pas
ce qu'ont fait les Français pour y reporter la civilisation
et les connaissances de l'Europe : elle dira par quels
efforts ils l'avaient conquise ; par quelle sagesse , par
quelle discipline ils l'ont si longtemps conservée ; et ,
peut- être , elle en déplorera la perte comme une nouvelle
calamité du genre humain .
Vingt-huit mille Français entrèrent en Egypte pour
la conquérir d'autres y ont été depuis envoyés à différentes
époques ; mais d'autres , en nombre à peu près
égal , en étaient revenus . Vingt-trois mille rentrent en
France après l'évacuation , non compris les étrangers
qui ont suivi leur fortune. Ainsi , quatre campagnes ,
de nombreux combats , et les maladies , n'auront pas
' enlevé un cinquième de l'armée d'Orient .
C
Après la guerre continentale , tout ce que les circonstances
ont permis de réformes dans le militaire ,
le gouvernement les a opérées .
Des congés absolus sont accordés ; ils le sont sans
préférence , sans faveur , et dans un ordre irrévocablement
fixé. Ceux qui les premiers ont pris les armes
pour obéir aux lois de la réquisition , en obtiennent
les premiers.
>
Pour remplir le vide que ces congés laisseront dans
l'armée , il sera nécessaire d'appeler des conscrits de
l'an 9 et de l'an 10 : et , dans cette session , un projet
de loi sera proposé au Corps législatif pour les mettre
à la disposition du gouvernement : mais le gouvernement
n'en appellera que le nombre qui sera strictement
nécessaire pour maintenir l'armée au complet de
l'état de paix.
Nous jouirons de la paix ; mais la guerre nous laissera
un fardeau qui pésera longtemps sur nos finances :
acquitter des dépenses qui n'ont pu être prévues ni
calculées , récompenser les services de nos défenseurs ,
ranimer les travaux dans nos arsenaux et dans nos
ports , rendre une marine à la France , recréer tout
460 MERCURE DE FRANCE ,
ce que la guerre a détruit , tout ce que le temps a
consumé , porter enfin tous nos
établissements
au point
où les demandent
la grandeur
et la sûreté de la république
; tout cela ne peut se faire qu'avec
un accroissement
de revenus. Les revenus
s'accroîtront
d'euxmêmes
avec la paix ; le
gouvernement
les
ménagera
avec la plus sévère
économie
: mais si
l'accroissement
naturel des revenus , si l'économie
la plus sévère , ne
peuvent
suffice , la nation
jugera
les besoins , et le
gouvernement
proposera
les
ressources que les circonstances
rendront nécessaires.
Dans tout le cours de l'an 9 , à peine quelques communications
rares ont existé entre la métropole et ses
colonies.
?
La Guadeloupe a conservé un reste de culture et de
prospérité ; mais la souveraineté de la république y a
reçu plus d'un outrage. En l'an 8 , un agent unique
y commandait ; il est déporté par une faction . Trois
agents lui succèdent ; deux déportent le troisième , et
le remplacent par un homme de leur choix . Un autre
meurt ; et les deux qui restent s'investissent seuls du
pouvoir qui devait être exercé par trois . Sous cette
agence mutilée et illégale , l'anarchie , le despotisme ,
regnent tour- à - tour ; les colons , les alliés l'accusent
et lui imputent des erreurs et des crimes. Le gouvernement
a tenté d'organiser une administration nouvelle
un capitaine - général , un préfet , un commissaire
de justice subordonnés entre eux , mais se
succédant l'un à l'autre , si les circonstances l'exigent ,
offrent un pouvoir unique , qui a une sorte de censure
mais point de rivalité qui en trouble l'action et
en paralyse la force. Cette administration existe ; et
bientôt on saurà si elle a justifié les espérances qu'on
en avait conçues.
9
Dès son arrivée , le capitaine- général a eu à combattre
l'esprit de faction : il a cru devoir envoyer en
France treize individus artisans de trouble et moteurs
de déportations.
Le gouvernement a pensé que de pareils hommes seraient
dangereux en France , et a ordonné qu'ils fussent
renvoyés dans celle des colonies qu'ils voudraient choisir,
la Guadeloupe exceptée.
FRIMAIRE AN X. 461
A Saint-Domingue , des actes irréguliers ont alarmé
la soumission . Sous des apparences équivoques , le gouvernement
n'a voulu voir que l'ignorance qui confond
les noms et les choses , qui usurpe quand elle ne croit
qu'obéir : mais une flotte et une armée qui s'apprêtent
à partir des ports de l'Europe , auront bientót dissipě
tous les nuages ; ét Saint - Domingue rentrera toute entière
sous les lois de la république .
A Saint - Domingue et à la Guadeloupe , il n'est plus
d'esclaves tout y est libre ; tout y restera libre .
La sagesse et le temps y ramèneront l'ordre et y
rétabliront la culture et les travaux .
A la Martinique , ce seront des principes différents .
La Martinique a conservé l'esclavage , et l'esclavage
y sera conservé. Il en a trop coûté à l'humanité pour
tenter encore , dans cette partie , une révolution nouvelle
.
La Guiane a prospéré sous un administrateur actif
et vigoureux ; elle prospérera davantage sous l'empire
de la paix , et agrandie d'un nouveau territoire qui
appelle la culture et promet des richesses.
Les îles de France et de la Réunion sont restées,
fidelles à la métropole au milieu des factions et sous
une administration faible , incertaine , telle que le
hasard l'a faite , et qui n'a reçu du gouvernement ni
impulsion , ni secours . Ces colonies si importantes sont
rassurées ; elles ne craignent plus que la métropôle ,
en donnant la liberté aux noirs , ne constitue l'escla
vage des blancs.
L'ordre établi , dès l'année dernière , dans la perception
des revenus et dans la distribution des dé
´penses , n'avait laissé que peu d'améliorations à faire
dans cette partie . Une surveillance active a porté la
lumière sur des dilapidations passées et sur des abus
présents des coupables ont été dénoncés à l'opinion
publique et aux tribunaux .
L'action des régies a été concentrée ; et de là , plus
d'énergie et d'ensemble dans l'administration , plus de
célérité dans les informations et dans les résultats .
Des mesurés ont été prises pour accélérer encore les
versements dans les caisses publiques pour assurer plus
1
462 MERCURE
DE FRANCE
,
de régularité dans l'acquittement des dépenses , pour
en rendre la comptabilité plus simple et plus active.
L'art des faussaires a fait des progrès alarmants pour
Ja société. Avec des pièces fausses , on établissait des
fournitures qui n'avaient jamais été faites ; on en établissait
sur des pièces achetées à Paris ; et avec ces
titres , on trompait les liquidateurs et on dévorait la
fortune publique . Pour prévenir désormais ces abus et
ces crimes , le gouvernement a voulu que les liquidations
faites dans les bureaux des ministres fussent soumises
à une nouvelle épreuve , et ne constituassent la
république débitrice , qu'après qu'elles auraient été
vérifiées dans un conseil d'administration .
Le ministre des finances est rendu tout entier aux
travaux qu'exigent la perception des revenus et le système
de nos contributions .
Un autre veille immédiatement sur le dépôt de la
fortune publique , et sa responsabilité personnelle en
garantit l'inviolabilité.
La caisse d'amortissement a reçu une organisation
plus complète . Un seul homme en dirige les mouvements
mais quatre administrateurs en surveillent les
détails , conseils , et , s'il le fallait , censeurs de l'agent
qu'ils doivent seconder.
La propriété la plus précieuse de la république , les
forêts nationales ont été confiées à une administration
qui , toute entière à cet objet unique , y portera des
yeux plus exercés , des connaissances plus positives et
une surveillance plus sévère .
L'instruction publique a fait quelque pas à Paris , et
dans un petit nombre de départements ; dans presque
tous les autres , elle est ou languissante ou nulle. Si
nous ne sortons pas de la route tracée , bientôt il n'y
aura de lumières que sur quelques points , et ailleurs
ignorance et barbarie.
Un système d'instruction publique plus concentré a
fixé les pensées du gouvernement . Des écoles primaires
affectées à une ou plusieurs communes , si les circonstances
locales permettent cette association , offriront
partout aux enfants des citoyens , ces connaissances
élémentaires sans lesquelles l'homme n'est guère qu'un
FRIMAIRE AN X. 463
agent aveugle et dépendant de tout ce qui l'environne.
Les instituteurs y auront un traitement fixe fourni,
par les communes , et un traitement ,variable formé de
rétributions convenues avec les parents qui seront en
état de les supporter .
Quelques fonctions utiles pourront être assignées à
ces instituteurs , si elles peuvent se concilier avec leur
fonction première et nécessaire.
. Dans des écoles secondaires , s'enseigneront les élé-,
ments des langues anciennes , de la géographie , de
l'histoire et du calcul.
Ces écoles se formeront ou par des entreprises par-.
ticulières avouées de l'administration publique , ou par
le concours des communes .
Elles seront encouragées par des concessions d'édifices
publics ; par des places gratuites dans les écoles
supérieures , accordées aux élèves qui se seront le plus
distingués ; et enfin , par des gratifications, accordées,
à un nombre déterminé de professeurs qui auront fourni
le plus d'élèves aux écoles supérieures.
Trente écoles , sous le nom de Lycées , seront formées
et entretenues aux dépens de la république , dans les
villes principales qui , par leur situation et les moeurs
de leurs habitants , seront plus favorables à l'étude
des lettres et des sciences .
Là seront enseignées les langues savantes , la géographie
, l'histoire , la logique , la physique , la géométrie
, les mathématiques ; dans quelques - unes , les
langues modernes dont l'usage sera indiqué par leur
situation.
Six mille élèves de la patrie seront distribués dans
ces trente établissements , entretenus et instruits aux
dépens de la république.
Trois mille seront des enfants de militaires ou de
fonctionnaires qui auront bien servi l'état . ,
Trois mille autres seront choisis dans les écoles secondaires
, d'après des examens et des concours déterminés
, et dans un nombre proportionné à la population
des départements qui devront les fournir.
Les élèves des départements réunis seront appelés
dans les lycées de l'intérieur , s'y formeront à nos habi
1
464 MERCURE DE FRANCE ,
tudes et à nos moeurs , s'y nourriront de nos maximes ,
et reporteront dans leurs familles l'amour de nos institutions
et de nos lois .
D'autres élèves y sont reçus , entretenus et instruits
aux frais de leurs parents.
Six millions seront destinés chaque année à la formation
et à l'entretien de ces établissements , à l'entretien
et à l'instruction des élèves de la patrie ; au
traitement des professeurs , au traitement des directeurs
et des agents comptables .
Les écoles spéciales formeront le dernier degré d'instruction
publique : il en est qui sont déja constituées ,
et qui conserveront leur organisation ; d'autres seront
établies dans les lieux que les convenances indiqueront
, et pour les professions auxquelles elles seront
nécessaires .
Tel est , en raccourci , le système qui a paru au
gouvernement réunir le plus d'avantages , le plus de
chances de succès , et que , dans cette session , il proposera
au Corps législatif , réduit en projet de loi , Sat
surveillance peut suffire à trente établissements ; un
plus grand nombre échapperait à ses soins et à ses regards
: mais surtout un plus grand nombre ne trouverait
aujourd'hui ni ces professeurs distingués qui font
la réputation des écoles , ni des directeurs capables d'y
maintenir une sévère discipline , ni des conseils assez
éclairés pour en diriger l'administration .
Trente lycées , sagement distribués sur le territoire
de la république , en embrasseront toute l'étendue par
leurs rapports , répandront sur toutes ses parties l'éclat
de leurs lumières et de leurs succès , frapperont jusqu'aux
regards de l'etranger , et seront pour eux ce
qu'étaient naguère pour nous quelques écoles célèbres
d'Allemagne et d'Angleterre , ce que furent quelques
universites fameuses qui , vues dans le lointain , commandaient
l'admiration et le respect de l'Europe .
Le code civil fut annoncé l'année dernière aux délibérations
du Corps législatif ; mais le travail s'accruť
sous la main des rédacteurs les tribunaux furent appelés
à le perfectionner ; et , enrichi de leurs observations
, il est soumis dans le conseil d'état à une sévère
discussion .
FRIMAIRE AN X. 4650-0
DLP
.
Toutes les parties qui le composent seront success
vement présentées à la sanction des législateurs : ans
cet important ouvrage aura subi toutes les épreuves ,
et sera le résultat de toutes les lumières .
Les ateliers se multiplient dans les maisons d'arrêt
et de détention , et le travail en bannit l'oisiveté qui
corrompt encore ceux qui étaient déja corrompus. Dans
nombre de départements, il n'y a plus de mendicité.
Les hospices sortent peu à peu de cet état de détresse
qui faisait la honte de la nation et la douleur du gouvernement
: déja la bienfaisance particulière les enrichit
de ses offrandes , et atteste le retour de ces sentiments
fraternels que des lois imprudentes et de longs malheurs
semblaient avoir bannis pour toujours.
Sur toutes les grandes communications , les routes
ont été ou seront bientôt réparées . Le produit de la
taxe d'entretien éprouve partout des accroissements
progressifs. Le plus intéressant de tous les canaux est
creusé , aux dépens du trésor public , et d'autres seront
bientôt créés par l'industrie particulière.
Les lettres et les arts ont reçu tout ce que les circonstances
ont permis de leur donner d'encouragement
et de secours.
Des projets ont été conçus pour l'embellissement de
Paris , et déja quelques - uns s'exécutent . Une association
particulière formée par le zèle , bien plus que par
Pintérêt , fait construire des ponts qui ouvriront des
communications utiles ou nécessaires. Une autre association
lui donnera un canal et des eaux salubres qui
manquent encore à cette capitale.
Les départements ne seront point négligés. De tous
côtés , on recherche quels travaux sont nécessaires pour
les orner ou les féconder. Des collections de tableaux
sont destinées à former des muséum dans les villes
principales ; leur vue inspirera aux jeunes citoyens le
goût des arts et ils arrêteront la curiosité des
voyageurs .
2
Au moment où la paix générale và rendre aux arts
et au commerce toute leur activité , le devoir le plus
cher au gouvernement est d'éclairer leur route , d'encourager
leurs travaux , d'écarter tout ce qui pourrait
arrêter leur essor. Il appellera sur ces grands intérêts "
6.
30
466 MERCURE DE FRANCE ,
toutes les lumières ; il réclamera tous les conseils de
l'expérience ; il fixera auprès de lui , pour les consulter
, les hommes qui , par des connaissances positives ,
par une probité sévère , par des vues désintéressées ,
seront dignes de sa confiance et de l'estime publique .
Heureux ! si le génie national seconde son ardeur et
son zèle ; si , par ses soins , la prospérité de la république
égale un jour ses triomphes et sa gloire .
Dans nos relations extérieures , le gouvernement ne
craindra point de dévoiler ses principes et ses maximes.
Fidélité pour nos alliés , respect pour leur indépendance
, franchise et loyauté avec nos ennemis ; telle
a été sa politique.
La Batavie reprochait à son organisation de n'avoir
pas été conçue pour elle.
Mais depuis plusieurs années , cette organisation régissait
la Batavie. Le principe du gouvernement est
que rien n'est plus funeste au bonheur des peuples qué
l'instabilité de leurs institutions ' ; et quand le directoire
batave l'a pressenti sur des changements , il l'a constamment
rappelé à ce principe.
Mais enfin le peuple batave a voulu changer , et il
a adopté une constitution nouvelle. Le gouvernement
l'a reconnue , cette constitution , et il a dû la reconnaître
, parce qu'elle était dans la volonté d'un peuple
indépendant. un
Vingt- cing mille français devaient rester en Batavie ,
aux termes du traité de la Haye , jusqu'à la paix gé
nérale . Les Bataves ont desire que ces forces fussent
réduites ; et , en vertu d'une convention récente , elles
'ont été réduites à dix mille hommes.
L'Helvétie a donné , pendant l'an 9 , le spectacle
d'un peuple déchiré par les partis , et chacun de ces
partis invoquant le pouvoir et quelquefois les armes
de la France.
Nos troupes ont reçu l'ordre de rentrer sur notre territoire
quatre mille hommes seulement restent encore
en Helvétie , d'après le voeu de toutes les autorités
locales , qui ont réclamé leur présence .
Souvent l'Helvétie a soumis au premier consul des
projets d'organisation ; souvent elle lui a demandé des
conseils toujours il l'a rappelée à son indépendance.
FRIMAIRE AN X 467
«
Souvenez - vous seulement , a - t - il dit quelquefois ,
du courage et des vertus de vos pères ; ayez une
organisation simple comme leurs moeurs. Songez à
" ces religions , à ces langues différentes qui ont leurs
limites marquées , à ces vallées , à ces montagnes
qui vous séparent , à tant de souvenirs attachés à
« ces bornes naturelles ; et qu'il reste de tout cela une
empreinte dans votre organisation . Surtout , pour
l'exemple des peuples de l'Europe , conservez la li-
" berté et l'égalité à cette nation qui leur la première
, appris à être indépendants et libres. »
E
14
"
"
an
Ce n'étaient là que des conseils , et ils ont été froidement
écoutés. L'Helvétie est restée sans pilote au
milieu des orages. Le ministre de la république n'a
montré qu'un conciliateur aux partis divisés , et le
général de nos troupes a refusé aux factions l'appui de
ses forces.
"
La Cisalpine , la Ligurie , ont enfin arrêté leur orga
nisation . L'une et l'autre craignent , dans les mouvements
des premieres nominations , le réveil des rivalités
et des haines . Elles ont paru desirer que , le premier
consul se chargeât de ces nominations.
Il tâchera de concilier ce veu de deux républiques
qui sont chères à la France , avec les fonctions plus
sacrées que sa place lui impose .
Lucques a expié dans les angoisses d'un régime provisoire
les erreurs qui lui méritèrent l'indignation du
peuple français . Elle s'occupe aujourd'hui à se donner
une organisation definitive.
Le roi de Toscane , tranquille , sur son trône , est
reconnu par de grandes puissances , et le sera bientôt
par toutes .
D Quatre mille Français lui gardent Livourne et
attendent , pour l'évacuer , qu'il ait organisé une armée
nationale.
Le Piémont forme notre 27. division militaire , et ,
sous un régime plus doux , oublié les malheurs d'une
longue anarchie.
Le saint père , souverain de Rome , possède ses états
dans leur intégrité . Les places de Pesaro , de Fano , de
Castel -Saint - Léone , qui avaient été occupées par les
troupes cisalpines , lui ont été restituées .
468 MERCURE DE FRANCE ;
Quinze cents Français sont encore dans la citadelle
d'Ancône pour en assurer les communications avec
l'armée du Midi.
Après la paix de Lunéville , la France pouvait tomber
de tout son poids sur le royaume de Naples , punir
le souverain d'avoir le premier rompu les traités , et le
faire repentir des affronts que les Français avaient reçus
dans le port même de Naples : mais le gouvernement
se crut vengé dès qu'il fut maître de l'être ; il ne sentit
plus que le desir et la nécessité de la paix ; pour
donner , il ne demanda que le port d'Otrante , nécessaire
à ses desseins sur l'Orient , depuis que Malte
était occupée par les Anglais.
er
la
Paul I. avait aimé la France ; il voulait la paix
de l'Europe , il voulait surtout la liberté des mers. Sa
grande ame fut émue des sentiments pacifiques que le
premier consul avait manifestés ; elle le fut depuis de
nos succès et de nos victoires : de là , les premiers liens
qui l'attachèrent à la république.
Huit mille Russes avaient été faits prisonniers en
combattant avec les alliés ; mais le ministère qui dirigeait
alors l'Angleterre , avait refusé de les échanger
contre des prisonniers Français. Le gouvernement s'indigna
de ce refus ; il résolut de rendre à leur patrie
ces braves guerriers abandonnés de leurs alliés ; il les
rendit d'une manière digne de la république , digne
d'eux et de leur souverain . De là des noeuds plus
étroits et un rapprochement plus intime.
'
Tout-à-coup la Russie , le Danemarck , la Suède ,
la Prusse s'unissent ; une coalition est formée pour
garantir la liberté des mers ; le Hanovre est occupé par
les troupes prussiennes ; de grandes , de vastes opérations
se préparent : mais Paul I.er meurt subitement.
La Bavière s'est hâtée de réformer les liens qui
l'unissaient à la France . Cet allié important pour nous
a fait de grandes pertes sur la rive gauche du Rhin :
l'intérêt et le desir de la France sont que la Bavière
obtienne sur la rive droite une juste et entière indemnité.
De grandes discussions se sont élevées à Ratisbonne
sur l'exécution du traité de Lunéville ; mais ces discussions
ne regardent pas immédiatement la république .
FRIMAIRE AN X. 469
La paix de Lunéville , conclue avec l'Empire et ratifiée
par la diète , a fixé irrévocablement , de ce côté- là , tous
les intérêts de la France. Si la république prend encore
part aux discussions de Ratisbonne, ce n'est que comme
garant des stipulations contenues dans l'article VII du
traité de Lunéville , et pour maintenir un juste équilibre
dans la Germanie.
La paix avec la Russie a été signée : et rien ne trou
blera désormais les relations de deux grands peuples
qui , avec tant de raison de s'aimer , n'en ont aucune
de se craindre , et que la nature a placés aux deux
extrémités de l'Europe , pour être le contre-poids du
nord et du midi.
La Porte , rendue à ses véritables intérêts et à son
inclination pour la France , a retrouvé son allié le plus
ancien et le plus fidelle.
Avec les Etats- Unis d'Amérique , toutes les difficultés
ont été aplanies.
Enfin , des préliminaires de paix avec l'Angleterre ont
été ratifiés .
La paix avec l'Angleterre devait être le produit de
longues négociations , soutenues d'un système de guerre
qui , quoique lent dans ses préparatifs , était infaillible
dans ses résultats .
Déja la plupart de ses alliés l'avaient abandonnée.
Le Hanovre , seule possession de son souverain sur le
continent , était toujours au pouvoir de la Prusse ; la
Porte , menacée par nos positions importantes sur l'Adriatique
, avait entamé une négociation particulière.
Le Portugal lui restait soumis depuis si longtemps
à l'influence et au commerce exclusif des Anglais , lé
Portugal n'était plus en effet qu'une province de la
Grande Bretagne . C'était là que l'Espagne devait
trouver une compensation pour la restitution de l'île
de la Trinité. Son armée s'avance ; une division des
troupes de la république campe sur la frontière du
Portugal pour appuyer ses opérations. Mais après les
premières hostilités et quelques légères escarmouches ,
le ministère espagnol ratifie séparément le traité de
Badajoz. Dès-lors on dut pressentir pour l'Espagne la
perte de la Trinité ; dès - lors , en effet , l'Angleterre
la regarda comme une possession qui lui était acquise ,
1
470 MERCURE DE FRANCE ,
:
et désormais écarta de la négociation tout ce qui pou
vait en supposer la restitution possible.
Avant de ratifier le traité particulier de la France
avec le Portugal , le gouvernement fit connaitre au
cabinet de Madrid cette détermination de l'Angleterre
.
;
L'Angleterre s'est refusée avec la même inflexibilité
à la restitution de Ceylan. Mais la république batave
trouvera dans les nombreuses possessions qui lui sont
rendues , le rétablissement de son commerce et de sa
puissance.
La France a soutenu les intérêts de ses alliés avec
autant de force que les siens ; elle a été jusqu'à sacrifier
des avantages plus grands qu'elle aurait pu obtenir
pour elle - même ; mais elle a été forcee de s'arrêter au
point où toute négociation devenait impossible. Ses
alliés épuisés ne lui offraient plus de ressources pour
la continuation de la guerre ; et les objets dont la restitution
leur était refusée par l'Angleterre , ne balançaient
pas pour eux les chances d'une nouvelle campagne
, et toutes les calamités dont elle pouvait les
accabler.
Ainsi , dans toutes les parties du monde , la république
n'a plus que des amis ou des alliés , et partout
son commerce et son industrie rentrent dans leurs
canaux accoutumés.
Dans tout le cours de la négociation , le ministère
actuel d'Angleterre a montré une volonté franche de
mettre un terme aux malheurs de la guerre ; le peuple
anglais a embrassé la paix avec enthousiasme ; les haines
de la rivalité sont éteintes ; il ne restera que l'émulation
des grandes actions et des entreprises utiles.
Le gouvernement avait mis son ambition à replacer
la France dans ses rapports naturels avec toutes les
nations ; il mettra sa gloire à maintenir son ouvrage`,
et à perpétuer une paix qui fera son bonheur comme
'celui de l'humanité.
Le premier consul , signé , BO NA PARTE.
FRLM AIRE AN X. 471
"
Les deux premiers numéros du Recueil des Causes
célèbres , rédigé par Pierre Lebrun ancien magistrat
* et annoncé dans le N.° X X X du Mercure ,
ont paru , et ils ont acquitté les engagements de l'auteur
, et justifié l'attente du public. L'exécution de
ee journal est aussi soignée que l'intention en est
utile. Nous avions , depuis longtemps , un recueil des
Causes célèbres ; mais cet ouvrage , où se trouvaient des
causes de tous les pays et de tous les temps , et le procès
de Socrate à côté de celui de Robespierre , intéressait
la curiosité du lecteur , sans pouvoir servir à l'instruc
tion des juges. Le Recueil des Causes célèbres du C.
Lebrun , en fournissant , hélas ! trop d'aliments à la malignité
des hommes bien plus avides du récit des crimes
que du tableau des vertus , borné aux causes plaidées à
nos tribunaux , offre à nos défenseurs des modèles de
plaidoiries , et à nos juges des motifs de décision . C'est
ce dont on peut se convaincre , en lisant les causes
malheureusement célèbres que renferment ces deux numéros
, causes aussi intéressantes que variées , et où
ont été agitées les questions les plus fondamentales de
l'ordre social. L'état des personnes , dans la cause
Gueffier ; la puissance paternelle , la séduction domestique
, dans la cause Bousquet et B ; .... la propriété ,
dans la cause Cadet et Desrones ; le mariage et la
paternité , dans la cause Racle et P... ; le vol et recélement
d'effets précieux , dans la cause de la princesse
Santa- Croce ; et , sans doute au prochain numéro ,
vol et soustraction d'homme à main armée, dans la cause
du C. Clément de Ris. On voit qu'il était difficile de
réunir , dans cinq à six causes , des questions plus importantes
et des jugements plus mémorables . Le choix
en fait honneur au C. Lebrun , ainsi que la manière
dont il expose les faits et les réflexions qu'ils lui inspirent.
Une citation tirée du procès Racle , au n.º 2 ,
fera connaître sa manière . « Dans des causes de ce genre ,
dit le C. Lebrun , où se déploie toute l'activité des es
*
2
Se vend à Paris , chez les Directeurs de la collection
des Causes célèbres , rue Boucher , n.º 10 près celle de la
Monnaie ; et chez Lenormand , rue des Prêtres - Saint-Germain
, n.º 42.
472 MERCURE DE FRANCE ,
"
"f

"

Ut

passions ; dans ces guerres de famille , où la haine
divise ceux que la nature avait unis , une première
» décision de la justice n'est pas un signal heureux de
« conciliation ; c'est une arme nouvelle qu'agite avec
« force le vainqueur enhardi , que cherche à briser le
vaincu frémissant de rage. La guerre , proprement
dite , celle qui divise les nations , est moins furieuse
encore que ces dissentions domestiques. Là, du moins ,
existent et les procédés délicats , et les rapprochements
d'estime , et ces bienfaisantes institutions du
droit des gens , les suspensions d'armes , les armistices
. Là , dans le champ même des combats , la
paix est toujours en perspective ; elle est le desir
commun des peuples qui luttent ensemble , avant
d'être le besoin du peuple qu'a écrasé la fortune .
◄ Ici , la haine implacable repousse tout ce qui rap→
proche , embrasse tout ce qui divise. Le repos lui est
" importun : combattre aujourd'hui , combattredemain,
toujours combattre , voilà son vou , sa pensée sombre
wet dévorante ; et lorsqu'enfin il faut déposer les armes ;
quand il n'y a plus de résistance possible , quand la
loi suprême a parlé , il n'y a plus de guerre , il n'y
a pas encore de paix ; il n'y en aura jamais entre
ces ennemis furieux qui ont rompu les liens de famille
, qui , abjurant le charme naturel d'une affection
réciproque , se sont créés , pour ainsi dire , le triste,
" l'éternel besoin de hair. » Pour compléter l'instruction
et l'intérêt qu'offre ce recueil périodique , l'auteur
rend compte , avec étendue , des ouvrages qui traitent
de quelque question de législation . L'on y trouve l'analyse
de deux ouvrages récents , sur la puissance paternelle
et le divorce , considéré au 19.me siécle,
u
*
W
Po
Ce journal , intéressant pour les lecteurs , est néces→
saire aux personnes occupées de questions judiciaires
comme le tableau des opérations de commerce et du
cours des changes est nécessaire aux négociants.
L'Egypte est rendue à l'empire ottoman , et déja
tous nos Français reviennent dans leur patrie . Le général
Rampon, membre du Sénat conservateur , est
FRIMAIRE AN X... 473
arrivé à Marseille . C'est un des généraux qui ont commandé
dans Alexandrie. Une partie des troupes du gé
néral Belliard a terminé avec lui la quarantaine .
On dit le général Abdoullahy J. François Menou ar◄
rivé aussi à Toulon.
er
La correspondance entre la république française et
l'Angleterre est rétablie depuis le 1. frimaire. Les
lettres pour l'Angleterre partent tous les jours , et
notamment les mardis et samedis (v . st . ) , de Paris pour
Calais , d'où elles sont expédiées pour Douvres . Les
lettres et paquets doivent être affranchis depuis le bureau
du lieu de départ jusqu'à celui de Calais .
Le ministre plénipotentiaire des Etats- Unis , arrivé
à l'Orient , a apporté des nouvelles du C. Pichon ,
commissaire général des relations commerciales en
Amérique. Il annonce au gouvernement qu'une grande
division régnait entre les nègres à Saint - Domingue ;
que , par suite de ces divisions , Toussaint- Louverture
avait suspendu la mise en activité de la constitution
jusqu'à la réponse de la métropole ; qu'un grand nombre
d'habitants de Saint - Domingue commençait à
craindre qu'on ne voulût , les mettre en état de révolte
contre la métropole . Toussaint - Louverture avait envoyé
un agent à la Jamaïque pour acheter des esclaves
noirs le gouvernement anglais avait refusé d'avoir
aucune communication avec lui . Quoique les Anglais
à la Jamaïque ne connussent point encore les préliminaires
entre la France et l'Angleterre , ils mon
trèrent leur indignation et la crainte que leur inspirait
la fondation de ce nouvel Alger au centre de l'Amérique.
Toussaint - Louverture avait enfin relâché l'agent
Romme , qui venait d'arriver aux Etats-Unis .
Marie- Charles - Isidore de Mercy , évêque de Luçon ,
a donné sa démission . Dans la lettre qu'il écrit au pape ,
il s'exprime en ces termes :
"(
Je rends d'immortelles actions de graces à l'auteur
de tout bien , qui nous traite avec tant de miséri,
474 MERCURE DE FRANCE ,
"
corde , en exauçant le plus ardent de nos voeux , le
triomphe de la religion catholique dans notre patrie.
Ce ne sera pas quand nous devons remercier Dieu de
l'avoir obtenu par vos soins , ou quand il nous le
montre de si près , que nous regretterons les sacrifices
qu'il a pu nous coúter , et que nous nous inquiéterons
du sort qui peut nous être réservé. Satisfait d'avoir
rempli un devoir que je tiens pour essentiel , je su
parfaitement tranquille sur l'avenir. Je sais que je n'ai
été consacré évêque que pour l'utilité de l'église , et que ,
par nia consécration , je reste à sa disposition. »
-
suis
C'est dans le même esprit que les évêques suivants
ont aussi donné leur démission : François de Fontanges
, archevêque de Toulouse ; Etienne - André-
François de Paule Fallot de Beaumont , évêque de
Vaison ; Pierre- Joseph de Lastré , évêque de Rieux ;
Claude -Marie Ruffo , évêque de Saint- Flour ; Emmanuel
- François de Beausset de Roquefort , évêque de
Fréjus ; Louis-Charles de Machault , évêque d'Amiens ;
Dominique- Marie de Santini , évêque de Nebbio , en
Corse ; Antoine- Eléonor - Léon Leclerc de Juigné , ars
chevêque de Paris ; Gabriel Melchior de Massey ,
évêque de Valence .
4
2
Le Lycée de Paris a fait , le 16 brumaire , l'ouverture
de la sixième année de ses Séances littéraires , ou
Veillées des Muses. Son nouveau dire teur , le C. Gaston
est aussi, homme de lettres . Cette circonstance ne peut
qu'être très- favorable à cet établissement. Les Muses
du moins , feront leur veillée chez un ami. Le discours
d'ouverture qu'il a prononcé se ressentoit de leur influence
; il a été fort applaudi. Les gens de lettres se
réuniront plus volontiers auprès d'un confière . Le
C. Bernardin - de - Saint Pierre a donné l'exemple de
l'empressement. Sa présence a produit dans l'assemblée
la plus agréable sensation . Il a lu sans faste un morceau
charmant ; une simple anecdote d'un voyage en
Silésie , embellie de grace et de naturel. On a reconnu
l'auteur de Paul et Virginie , et des Études de la Nature.
Des vers des CC. Kerivalan , Raboteau , Andrieux
; un concert composé de morceaux du meilleur
-
"
FRIMAIRE AN X. 475
!
1
choix , et exécuté par des amateurs des deux sexes
d'un talent très -agréable , parmi lesquels on a remarqué ,
comme un modèle d'un goût parfait , le C. Nugent :
tels sont les plaisirs variés qu'a offerts cette Veillée à
une assemblée brillante et satisfaite . Un établissement
qui réunit l'utile à l'agréable , des cours d'instruction ,
un cabinet de lecture , des bals et des veillées , telles
que celle dont nous venons de rendre compte , meritë
d'être encouragé et soutenu . On doit le desirer , et on
peut le lui promettre ,
Une Consulta extraordinaire est convoquée à Lyon ,
par la république cisalpine. Elle sera composée de
notables des départements , de membres de la Consulia
ordinaire , de propriétaires , des députés du clergé ,
évêques ou curés , des députés des Académies et
Sociétés savantes. L'objet de leur convocation est
d'établir les bases de toutes les lois organiques , pour
prévenir les dissentions qui pourraient empêcher ou distraire
l'activation de la constitution , et donner au premier
consul les renseignements qu'il pourrait desirer
pour la nomination des membres qui devront 'former
les trois colléges électoraux . Cette Consulte s'ouvrira,
vers la fin du mois . On dit que le premier consul
doit se rendre à Lyon.
er
L'ouverture de la troisieme session du Corps légis
latif, annoncée dès le matin par des salves de canon
s'est faite à midi précis , le 1. frimaire. Jamais l'histoire
, a dit avec raison le ministre de l'intérieur , n'a
offert une époque plus brillante et plus heureuse . Mais
si les conquétes assurent la gloire et la puissance des
peuples , c'est dans des lois sages que se trouve la
source de leur prospérité. On peut dire aussi que jamais
une tâche plus grande et plus difficile n'a été
imposée à des législateurs . Nous avons besoin de moeurs
et de lois , et le peuple français , plus qu'aucun autre ,
recouvrera ses moeurs , si des lois fortes et dignes de
lui secondent enfin les leçons de l'expérience et les
voeux du plus grand nombre . Cette quinzaine n'a point
encore offert de discussions ; mais elles s'ouvriront in-
»
476 MERCURE DE FRANCE ,
cessamment. Déja les premières lois du code civil ont été
présentées , ainsi que les divers traités de paix conclus
dans le courant de l'an 9 avec les Etats-Unis d'Amérique
, l'Allemagne , la Bavière , la Russie , l'Angleterre
, etc. Nous ferons connaître successivement les
lois qui auront été rendues. Le président du Corps
législatif est le C. Dupuis de l'Institut national , et le
C. Chabaud- Latour , président du Tribunat.
Une Société libre d'émulation vient de se former
Draguignan , département du Var. Son but est l'amélioration
de l'agriculture , le progrès des sciences et le
perfectionnement des arts . Elle a tenu sa première
séance publique , le 16 vendémiaire , le jour même où
l'on recevait à Draguignan la nouvelle de la signature
des préliminaires de paix avec l'Angleterre ; le deuxième
anniversaire du jour où Bonaparte , arrivant
d'Egypte , débarqua à Fréjus. Tout a concouru à l'intérêt
de cette séance , présidée par le C. Fauchet ,
préfet du département. La société a proposé pour
sujet d'un premier et d'un second prix , à distribuer
le 16 vendémiaire an 11 , les questions suivantes :
1.° Faire l'énumération des manufactures qui existent
dans le département du Var , en indiquant l'état où
elles se trouvent , le degré de leur importance , et les
améliorations dont elles sont susceptibles .
2. Faire connaître les établissements qui manquent
dans ce même département , en désignant les lieux les
plus convenables , et tous les moyens qui pourraient
être employés pour assurer leur prospérité.
Le préfet de police prévient les habitants de Paris ,
qu'il a pris des mesures pour la destruction des chiens
errants ; il invite en conséquence ceux qui ont des
chiens , à les tenir enfermés.
Les marchands forains et autres , fréquentant les
halles et marchés , qui sont dans l'usage d'amener des
chiens avec eux , les tiendront attachés sous leurs voitures.
On a enfin retiré ces inscriptions bizarres qui déshonoraient
encore le frontispice des églises que le gouFRIMAIRE
AN X. 477
vérnement a rendues à la religion . C'est un vestige de
moins de nos folies révolutionnaires ; c'est un gage
de plus du retour des idées saines et vraiment philosophiques
. Nous ne sommes plus au temps où une
question sur le placement ou le déplacement des cloches
effrayait les imaginations , et semblait menacer
la révolution toute entière . Ces écriteaux à la raison ,
au commerce, au génie , ont disparu sans fracas , et ce
n'était plus qu'une simple mesure de police et de bon
sens.
INSTITUT NATIONAL.
Suite de la Séance publique du 15 Vendémiaire.
Nous n'avons encore rendu compte dans les N.°*
XXXIV et XXXV , que des travaux d'une seule classe
de l'Institut . Mais aussi cette classe est celle des
sciences mathématiques et physiques ; c'est -à - dire , celle
sans contredit qui renferme dans son sein , les hommes
les plus distingués , et qui a le mieux soutenu la réputation
du premier corps savant de l'Europe . Il nous
reste à parler des deux autres classes , et nous serons courts
comme l'est aussi la notice de leurs travaux .
Classe de Littérature et des Beaux-Arts.
Le C. Villars , associé , a lu un mémoire sur l'endroit
où Annibal et Bonaparte ont passé les Alpes . Polybe
Tite- Live et Pline , qui ont décrit le passage du héros
carthaginois , ne s'accordent pas sur le point qu'il a choisi
pour l'effectuer. Les historiens modernes n'ont pas été
plus heureux. Le C. Villars a examiné particulièrement
la relation du judicieux Polybe , qui , contemporain
d'Annibal a constaté le fait sur les lieux mêmes.
Il est certain qu'Annibal a remonté le Rhône et traversé
les Alpes près des sources de ce fleuve. Ainsi il a dû passer
par l'un des deux Saint - Bernards ; mais lequel des deux
a -t-il choisi ? Il est vrai que la descente du petit Saint-
Bernard est plus difficile , plus hérissée de montagnes ,
plus remplie de défilés étroits et de torrents fougueux
que celle du grand Saint - Bernard. La Doire , qui vient
de Courmayeur et de ces énormes glaciers qui , du côté
478 MERCURE DE FRANCE ,
même du midi , couvrent plus de la moitié du Mont-
Blanc , est une riviere forte et encaissée dans des rochers
qu'il a fallu traverser. Mais alors , sans doute , il
y avait des ponts , puisque les Romains exploitaient les
mines de Cour-mayem . Au reste , le C. Villars n'ose
prononcer sur cette question ; mais nos derniers neveux
ne chercheront pas avec tant de peine, sur le grand Saint-
Bernard , les traces du passage de Bonaparte.
Jusqu'ici , on avait attribué à la fameuse éruption
du Vésuve , qui eût lieu la première année du règne
de Titus , et la 79. de l'ère chrétienne , la disparition
totale des deux villes Herculane et Pompejes ; mais de
nouvelles observations ont fait conjecturer au C. Dutheil ,
et lui ont presque démontré que ces villes ne furent
englouties que lors de l'éruption arrivée en 471. S'il faut
en croire Marcellin , les cendres que vómit le Vésuve
couvrirent toute la face de l'Europe , et volèrent jusqu'à
Constantinople. Il est très probable qu'Herculane
et Pompejes disparurent à cette époque , sans qu'il en
restât aucun vestige sur le globe. Les habitants qui eurent
le bonheur d'échapper se réfugierent à Nole , dans la
Campanie , et à Naples. Ilparait encore que , dès la fin
du 16. siecle , on avait entrepris des fouilles à l'endroit
où , vers le milieu du siécle dernier , on a découvert les
antiquités précieuses du museum de Portici ; mais elles
furent trop tot interrompues et oubliées .
Le G. Dutheil a communiqué une notice de quelques
objets d'antiquité , récemment trouvées à 200 pas de la
petite ville d'Azai -le - Nideau , sur la rive gauche de l'Indre.
En construisant des fossés , on ouvrit un cercueil
où reposait un jeune enfant. A l'ouverture , l'action de
l'air et le toucher le firent tomber en poussière. A coté ,
on trouva deux poignards , l'un en fer , l'autre en ivoire ,
à moitié dissous ; une bulle d'or , imitant le gland du
chêne , signe que portaient les enfants de familie patricienne
; une bague toute en crystal de roche. On y a
gravé deux beliers attachés à un char : un petit Amour
debout sur le char , les anime et précipite leur course; et
plusieurs autres ouvrages également curieux .
Le C. Sicard a exposé une théorie nouvelle de la
conjonction et du que français . On peut rapporter toutes
les conjonctions à une seule , et celle- ci au verbe étre
le mot conjonctif par excellence. De même que le verbe
FRIMAIRE AN X. 479
être se trouve dans tous les verbes , la conjonction et
se trouve aussi dans toutes les conjonctions . Le que,
suivant le même auteur , n'est ni un pronom relatiť ,
ni un article conjonctif, ni un pronom conjonctif, ni
enfin une conjonction. C'est un mot sans valeur dans
sa racine. C'est comme un repos pour l'esprit. Ce repos
indique ou l'objet de l'action du vethe qui précède le
que , ou le sujet d'une seconde proposition , laquelle
est , quant au sens , le complément de la premiere.
Cette théorie ne peut manquer de répandre une grande
lumière sur la difficulté grammaticale connue sous le
nom de que retranché. On ne doit plus être étonné de
ne pas retrouver dans la langue latine ce que ,
commun dans la langue française. La même suppres
sion se remarque dans la phrase anglaise , formée ,
comme la nôtre , de deux propositions , mais dont
l'une est , comme en latin , l'objet immédiat de l'action
de l'autre.
Le C. Mongez , toujours occupé de recherches sur
le costume des anciens , a traité particulièrement de
l'emploi qu'ils ont fait du chanvre. Il paraît que les
Grecs ne l'ont cultivé que vers le commencement de
Père vulgaire , qu'ils l'ont employé , ainsi que les Romains
, pour la corderie et le calfatage ; mais que ni
les uns , ni les autres n'en ont fabriqué des toiles. Ces
sortes de toiles , usitées depuis longtemps dans les
contrées septentrionales de l'Europe , se répandirent
vers le treizieme siècle dans l'Europe moyenne et méridionale.
Les débris de ces tissus , employés avec ceux
des toiles de lin pour former le papier de chiffons ,
contribuèrent à la conservation des autemus anciens ;
dont on effaçait les ouvrages , ajoute le C. Mongez
pour récrire sur le même parchemin des livres d'église
et des traités de théologie..
On a lu , ensuite, la notice du C. Molé sur Lekain.
Cette notice se distribue gratis chez le C. Pongens ,
quai Voltaire , n. 10. La justesse des observations ca
ractérise parfaitement un des meilleurs artistes du
théâtre français.
Enfin le C. Ameilhon a donné connaissance d'un
mémoire dans lequel le C. Petit Radel s'est proposé
d'établir deux points d'antiquité , dont ne paraît
pas qu'aucun savant se soit occupé sérieusement avant
480 MERCURE DE FRANCE ;
lui ; d'une part , l'époque où les grandes éruptions des
volcans de l'antique Latium ont eu lieu ; de l'autre ,
la découverte d'un genre d'architecture dont l'origine
se perd dans la nuit des siécles . Il donne à cette construction
le nom de polygone irrégulier , confondu mal
à propos avec ce que Vitruve appelle l'incertum. Nous
sommes forcés de renvoyer à la notice même pour les détails
très-curieux , où l'auteur est entré sur ces deux points.
Classe des sciences morales et politiques.
Nous avons déja parlé d'un mémoire que le C. Toulongeon
devait lire sur l'esprit public , de la vie et des
vertus du général Caffarelli du Falga , dignement loué
par le C. Dégérando ; c'est à peu près , avec quelques
aperçus sur la philosophie du célèbre Kant , tout ce
qu'il y a eu de morale ou de politique dans les travaux
de cette troisième classe . Du reste , le C. Anquetil a
donné l'analyse de trois mémoires qui , en 1744 , ont
disputé la couronne , à l'Académie des inscriptions ,
sur cette question : Quel a été l'état des sciences en
France pendant les règnes de Charles VI et de Charles
VII? Le C. Dupont de Nemours a envoyé , des Etats-
Unis d'Amérique , un mémoire sur la théorie des vents.
Le C. Buache a lu des éclaircissements géographiques
sur quelques parties de l'intérieur de la Guiane , et
spécialement sur le cours du Maroni ; le C. Daunou ,
un mémoire sur la bibliographie , nouveau genre d'enseignement
établi dans plusieurs Ecoles centrales , et
le C. Mercier , un mémoire sur la néologie.
La guerre avait suspendu la nomination d'associers
étrangers à l'Institut national. Cette suspension devait
cesser à la paix ; et déja les différentes classes ont
présenté pour candidats , MM . Herschell , Haydn ,
Klopstock , le comte de Rumpford , etc. etc.
繄Le C. Heurtier , ancien inspecteur- général des bâtiments
du roi , remplace le C. Antoine , dans la classe
de littérature et beaux-arts , section d'architecture .
J.
Le college de France a recommencé ses exercices le
1. frimaire....
er
TABLE
Du second trimestre de la seconde année du
MERCURE DE FRANCE.
TOME SIXIÈME.
LITTÉRATURE.
POÉSIE.
TABLEAU des environs de Naples et du Vésuve.-
Fragment d'un poème inédit sur les sciences , par le C.
Chênedolé ,
Vers de Voltaire , à M.me de Florian .
Madrigal à Damon .
pages
3
5
idem
Enigmes , Logogriphes et Charades. 6 , 85 , 162 , 246 ,
324 , 405
Satires d'Horace , traduites en vers , par P. Daru
(Extrait ).
Fragment du poème inédit du CZAR PIERRE , par
feu Thomas.
Vers adressés à J. Delille .
L'Univers , poème ( Extrait ) .
Herbier moral , ou Recueil de fables nouvelles ,
par M.me de Genlis (Extrait).
585
17
81
85
87
110
Contes et poésies érotiques de Vergier ( Extrait) . 114
Vers de feù de la Bletterie , à M. le duc de la Vauguyon.
Vers de feu M. le comte de Tressan ,
femme .
161
à
une jeune
162
Fables nouvelles 9 en vers , par M.me Jolliveau
(Extrait). 187
Nisas.
241
Vers adressés à Sophie
***
, par le C. Deguerle. 243
Le Dix - Huit Brumaire , ode , par le C. Carion de
6. 31
482
TABLE
A un vieillard dégoûté qui citait souvent les vers
de Sidney.
Extrait du cinquième chant de la Pétréide , par
Thomas.-Tableau de la France .
246
321
Infestum Parisiis celebratum decima octava mensis
brumarii , anno Reip. decimo .
322
Imitation .
323
Les Géorgiques de Virgile , traduites en vers français
, par J. F. Raux (Extrait). 325
Fragment du 1V. chant du poème de la Navigation
, par J. Esmenard,
401
( SPECTACLES.
Théâtre- Français. Défiance et malice.
-La Maison donnée .
-L'Anglais à Bordeaux .
--Andromaque . - Iphigénie en Tauride.
42
202
284
363
bourru . etc. , etc.
-Rentrée de M.lle Vanhove.- Le Cid. - L'Amant
365 , 443
Théâtre de la République et des Arts. Mystères
d'Isis. Anacréon .-Ballet de Télémaque , etc.
120 , 441
Théâtre de la rue de Louvois . Une heure d'absence .
Début de Me Pauline.- Les Etourdis.- Les
Conjectures.

Théâtre du Vaudeville. Café d'une petite ville , etc.
202
367
204 , 447
Théâtre des Bouffons . Cantate en l'honneur de la
paix.
VOYAGES.
Lettres sur le Portugal , publiées par H. Ranque
367
(Extrait ) 99 , 239 .
Voyages d'Antenor en Grèce et en Asie , par E. F.
Lantier ( Extrait ).
105
Voyages au Mont-Perdu et dans la partie adjacente
des Hautes- Pyrénées , par L. Ramond
(Extrait). 343
Voyage en Italie de M. l'abbé Barthelemy (Extrait) . 4ig
HISTOIRE.
Politique de tous les cabinets de l'Europe , par
'L. P. Ségur, aîné ( Extrait ). 7
DES MATIERE S. 483
Abrégé de l'Histoire d'Angleterre , par Goldsmith
( Extra ) 31
36
Les Rudiments de l'Histoire , par L. Domairon
(Extra )
270
De Bossuet , de Montesquieu et de Walter- Moyle. 16+
Histoire de France , depuis la révolution de 1789 ,
par le C. Toulongeon ( Extrait).
Les Trois Ages des Colonies , ou de leur état passé ,
présent et à venir , par M. de Pradt ( Extrait). 334
Histoire des Colonies anglaises (Extrait) .
ROMAN S.
Ladouski et Floriska (Extrait).
BIOGRAPHIE.
Vie des hommes illustres , de Plutarque ; traduction
d'Amyot ( Extrait) .
425
433
37
des inscriptions.
Notice sur le général Caffarelli Du Falga.
Mort de M. de Vauvilliers , membre de l'Académie
299.
389
PHILOSOPHI E.
De la Vérité , par Grétri ( Extrait ) .
Récréations morales , par Hékel (Extrait) .
Conte écrit par S. A. le Hospodar de Valachie.
174
179
197
Du Divorce considéré au dix - neuvième siécle (Ext. ) . 248
GRAMMAIRE.
Néologie , ou Vocabulaire de mots nouveaux , par
J. P. Mercier (Extrait).
Grammaire raisonnée , par Ch. Panckouke.
25
288
ÉTABLISSEMENTS D'HUMANITÉ.
Mémoires sur les établissements d'humanité , publiés
par le C. Duquesnoy. 145
363
Institution des asiles , par le C. Molin.
ECONOMIE POLITIQUE.
Influence de la réunion de la Belgique sur le commerce
de la France et de l'Europe .
65
484
TABLE
Exposition de la saine doctrine monétaire (Extrait) . 428
ÉCONOMIE RURALE.
Questions proposées sur la méthode des jachères ,
et sur les engrais.
BEAUX - ARTS.
238
Annales du Musée , rédigées par le C. Landon.
Précis historique des productions des arts , par le
même.
Monument en l'honneur du général Marceau .
Portraits gravés de plusieurs généraux français.
Prix distribués à la séance publique de l'Institut
national , du 15 vendémiaire.
Formation de plusieurs collections de tableaux ,
dans les départements.
Salon de l'An 9 .
63
394
147
206
227
238
276 , 357 , 438
Monuments en l'honneur de BONAPARTE. 300
ARTS ET SCIENCES.- - DÉCOUVERTES MODERNES . -
Invention des thermolampes , par le C. Lebon.
Filtres pour purifier les eaux .
Magnétisme.
Galvanisme.
Nouveaux procédés pour blanchir le linge , pour
239
304
307
308
fabriquer le papier. 395
Nouvelles substances minérales. Traité de mi-
-
néralogie du C. Hauy.
397
Expériences météorologiques du C. Lamarck. 398
Expériences sur l'action de l'air atmosphérique
dans la respiration des animaux et la végétation
des plantes. 398
Amélioration des laines en France . 400
VARIÉTÉ S.
Recherches sur la Vaccine. ( Extrait. )
Extrait du Génie du Christianisme , partie de l'Histoire
naturelle . 38
Euvres choisies de Paradis de Moncrif (Ext.) . 113
430
DES MATIERE S. 485
Discussion sur les ruines trouvées au bord de l'Ohio,
dans l'Amérique septentrionale .
Détails sur l'auteur d'un poème anglais , le Valet du
Fermier.
Nouvelle édition d'Alfieri-figures d'Homère , dessinées
d'après l'antique.
Lettres de Cicéron , traduites par l'abbé Prevost ,
nouvelle édition (Extrait).
Nouveaux Mélanges extraits des manuscrits de
M.me Necker (Extrait) .
Annonces
115
191
201
272
407
43 , 125 , 206 , 287 , 368 , 448 , 488
POLITIQUE.
EXTÉRIEUR.
EMPIRE ottoman.
Colonies françaises . St - Domingue.
Egypte.
Sept-Isles- Unies .
Angleterre.
Russie.
Suède,
Allemagne.
Prusse.
Suisse.
Piémont.
Toscane .
62 , 240
63
387
220 , 387 , 473 387,473
139 , 156 , 209 , 298 , 382
49 , 217 , 449
58
62 , 369
372
République Cisalpine.
Cour de Rome.
Espagne.
Portugal.
De l'état de l'Europe .
61 , 236 , 289
60
139
475
62
160 , 214,387
139 , 222 , 298 , 382
129 , 209 , 289 , 369 , 449
486 TABLE
INTÉRIEUR.
SOCIÉTÉ d'encouragement pour l'industrie nationale.
Nouvelles mesures .
Exposition des jours complémentaires
de l'an 9 .
Fête du 1er vendémiaire ,
Fête du 18 brumaire.
Agents diplomatiques.
Nominations .
Ministère des finances .
La paix avec
Le Portugal.
La Russie.
La Turquie.
Pages 64
65 , 236 , 288
70
141
377
145 , 301 , 387
146
63 , 145 , 220 , 298 , 304
L'Angleterre. 139 , 156 , 220 , 382 , 473
160
217
218,472
Arrêté qui charge un conseiller d'état de toutes les
affaires concernant les cultes . Nomination
de Portalis à cette place .
-
221
Démissions des évêques de France.139 , 222 , 298 , 382,473
Observations d'un Français réfugié
en Angleterre , surle bref du pape. 383
Institut national.- Séance
Sociétés publique du 15 v. an 10. 224 , 305 , 395 , 477
littéraires
Ouverture du Lycée républicain.
387 , 434
et Ecole de médecine . - Dissavantes
. tribution des prix. 388
Lycée de Paris.
474
Société libre d'émulation département du Var. 476
Reglement général du Prytanée français
.
Bibliothéque nationale .
Nouvelles des Deux- Sèvres.
Sur l'intérieur de la France.
Arrêté concernant les congés.
230
236 •
237
297
302
DES MATIÈRES .
487
Arrêté concernant l'organisation de la garde des
Consuls .
Descente de huit Français dans le cratère du
Vésuve.
386
302
385 , 475
387
456
Ouverture de la troisième session du Corps législatif.
Congrès d'Amiens .
Exposé de la situation de la République .
Recueil des Causes célèbres , par P. Lebrun .
STATISTIQUE DE LA FRANCE.
Suite de la statistique du Mont- Blanc .
Statistique du département des Deux- Sèvres .
47L
71 , 147
311
ERRAT A.
N. XXXIV. Page 297 , ligne 22 , les causes honteuses
de nos malheurs , lisez , les causes nombreuses ;
p. 298 , lig. 20 , Sousignon évêque de Sens , lisez , J.B.
Marie Scipion de Roux de Bonneval , ancien évêque de
Sénez ; p. 299 , lig . 34 , Académie des sciences , lisez ,
Académie des inscriptions .
N. XXXV . Page 344 , ligne 33 , et l'établit ,
et les établit ; p . 329 , après, ce vers :
Rien ne peut a larmer safierté naturelle ..
ajoutez :
Sa croupe est arrondie ; il est noir ou tigré ,
lisez ,
Mais sa peau n'est jamais d'un blanc pâle et cendré .
p. 372 , lig. 26 , trop occupé à se garantir de sa propre
constitution , lisez , trop occupé à garantir sa propre
constitution ; p. 400 , lig. 29 , la race des minéros , lis . ,
la race des mérinos..
ANNON C E S.
SCELTA delle novelle morali di F. Soave fatta ; dal
$ . Ignasio Boccoli , professore di lingua italiana ,
Forsan et hæc olim meminisse juvabit.
VIRG. Eneidos.
1 vol. in- 12 . Prix , 1 fr. 80 cent . , et 2 fr. 50 cent.
franc de port. A Paris , chez Moutardier , libraireimprimeur
, quai des Augustins , n.º 28.
Ce recueil d'anecdotes intéressantes , choisies avec
goût , et dans lequel l'auteur prouve qu'il possède à
fond les principes de la langue italienne , convient
parfaitement à ceux qui font une étude de cette
Jangue.
MÉMORIAL , ou Journal historique , impartial et anecdotique
de la Révolution de France , contenant une
série exacte des faits principaux qui ont amené et
prolongé cette révolution depuis 1786 jusqu'à l'armistice
signée dans les derniers jours de l'an 8 , dans lequef
la chronologie a été scrupuleusement observée ,
et où l'on voit quantité de rapprochements curieux ,
d'anecdotes héroïques , nationales et satiriques , la
plupart inédites , avec cette épigraphe :
9
Stupete gentes.
Santeuil.
orné d'une gravure allégorique , par P. C. Lecomte ,
2 volumes , in- 12 de plus de 800 pages. On y a joint
une table alphabétique des noms des personnages
et de leurs paroles remarquables. Prix , 3 francs pour
Paris , et 4 fr. 60 cent. franc de port pour les départements.
A Paris , chez Duponcet , libraire , quai de
la Grève , n.º 34.
APOLLINEUM opus in gratiam alumnorum , à Musis
collectum et editum , cui accessit prosodia latina
seu manuductio ad Parnassum , ad usum scholarum ;
auctore J. S. J. F. Boinvilliers , ex instituto gallico ,
è societate philotechnicâ , etc.; humanarumque
litterarum professore . I vol . in - 12 .
Cet ouvrage est dédié au ministre qui est à la tête
de l'instruction publique ; il sera d'un grand secours aux
professeurs qui n'auront plus de matières de vers à dicter
à leurs élèves ; ceux - ci y trouveront une prosodie plus
ΑΝΝΟΝ CES. 489
complète que celles dont on s'est servi jusqu'à présent ,
et un recueil de pièces de vers latins choisis , qu'ils
traiteront à leur gré. Cet ouvrage se trouve chez le
C. Hocquart , libraire , rue de la Harpe , n.º 239 , et
chez l'auteur , à Beauvais . Prix , I fr. 10 cent . relié ,
et 1 fr. 40 cent. par la poste.
JANUA linguæ latinæ reserata de J. Amos Comenius ;
revu et publié par Ch. J. Lafolie , avec une liste des
mots qui pourraient ne pas se trouver dans le dictionnaire
de Boudot , et cette épigraphe :
Omnia sponte fluant : absit violentia rebus.
? Se trouve à Paris , chez l'éditeur , rue Poissonnière
, n.º 93 ; Ballard , imprimeur , rue J. J. Rousseau
, n. 14 ; Nyon , place des Quatre- Nations ;
Colas , place de Sorbonne ; Ponthieu , au dépôt de
librairie , rue de la Feuillade , près la place des
Victoires.
L'ART de faire les eaux-de-vie , d'après la doctrine de
Chaptal , où l'on trouve les procédés de Rozier pour
économiser la dépense de leur distillation , et augmenter
la spirituosité des eaux - de-vie de vin, de lie , de marc , de
cidre , de grains, etc. suivi de l'art de faire les vinaigres
simples et composés avec la méthode en usage à Orléans
pour leur fabrication ; les recettes des vinaigres
aromatiques , et les procédés pour lesquels on obtient
le vinaigre de bière , de cidre , de lait de vache , etc. ,
par Parmentier , de l'Institut national ; ouvrage orné
de cinq planches , représentant les diverses machines et
instruments servant à la fabrication des eaux - de- vie.
A Paris , chez Delalainfils , libraire , quai des Augustins
, n.º 29. An 10.
EUVRES complètes de Gessner , édition nouvelle , imprimée
avec soin , ornée de 17 gravures avec portrait.
Six vol. in-8.°
Papier ordinaire..
Papier fin
6 fr.
9
15
Le même ouvrage in - 8.º 9 vol .
Papier vélin ..
Papier ordinaire
Papier fin
t
Papier vélin...
$
9
12
24
490 ANNONCES.
Paris , 1801. Chez Patris , imprimeur ; Gilbert , libraire
, n.º , quai Malaquais , près le collége Mazarin.
MAPPEMONDE céleste , ou Exposition des principes
astronomiques , relatifs au globe terrestre et à la connaissance
générale du ciel . Application à ces deux
objets , de diverses notions élémentaires de géométrie ,
d'optique , de perspective et de calcul ; par J.-Ch.
Maclot. +
La mappemonde est le tableau perspectif de notre
globe. L'art de représenter cette perspective est un des
objets d'explication que présente la première partie de
l'ouvrage. Suite de remarques sur les plus curieux phénomènes
qui s'observent en mer. Développement des
connaissances appartenant à ce qu'on appelle communément
la Sphère . Dans la seconde partie , se trouve un
tableau général des principaux groupes d'étoiles . Pratiques
sur le globe céleste artificiel , qui apprennent à
les reconnaître et à les distinguer dans le ciel . Supplément
contenant une exposition particulière de notions
de géométrie , suivies d'exemples de démonstrations
géométriques , dont plusieurs pourront être remarquées
comme ne se trouvant dans aucun de nos livres de géométrie
, et ayant du moins le mérite de la nouveauté.
Les principes qui servent de fondement au calcul numérique
, et l'usage de ce calcul dans la géométrie
pratique , sont ensuite mis sous les yeux . Un volume
in-8. ° avec figures. Prix , 5 fr. broché , et 6 fr. franc
de port. A Paris , chez la veuve Durand , libraire ,
rue de l'Hirondelle , n.º 3o , proche le pont Saint - Michel.
SALVADOR , ou le Baron de Mont- Belliard ; traduit de
l'anglais , de M.me Croffts, auteur du Château d'Ankervick
, 2 vol. in - 12. fig. Prix 3 fr. ; et 4 fr. , franc de
port. Paris , l'an 10. Chez Fuchs , libraire , rue des
Mathurins , hótel Cluny.
VOYAGE forcé à Naples , par le C. M *** . A Paris ,
chez Desenne , libraire , palais du Tribunat , n .° 2.
Prix , I fr . 80 cent. et franc de port , 2 fr. 40 cent .
L'ELÈVE d'Epicure , ou Choix des chansons de L.
Philippon la Madelaine , précédé d'une notice sur
Epicure ; suivi de quelques contes en vers . Prix , I fr.
85 centimes pour Paris , et 2 francs 25 centimes pour
les départements. A Paris , chez Favre , libraire ,
*
ANNONCES. 491
5.
palais du Tribunat , galerie de bois , n.º 220 , et à son
magasin , rue Traversière - Honoré , n.º 845. An 10.
OBSERVATIONS sur l'importance et les bases d'un code
civil , par un citoyen du département de l'Indre. Prix
60 centimes. Chez Grégoire , libraire , rue du Coq ,
près le Louvre , n.º 135 (bis) ; et Thouvenin , libraire,
quai des Augustins , n.º 44.
"
LETTRES de M. de Fronsac fils du duc de
Richelieu , au chevalier Dumas , ou son histoire de
quelques mois à la cour de Russie , publiée par V. R.
Barbet 2 volumes in- 12 . Prix 3 fr . , et 4 fr. , franc
de port. A Paris , chez Michelet , imprimeur- libraire ,
rue Montmartre , n.º 224 , entre la rue Mandar et la
rue Ticquetonne . Les lettres non - affranchies ne sont
pas reçues .
PRINCIPES de la Grammaire française , par l'abbé de
Condillac , nouvelle édition , revue , corrigée et augmentée
sur ses manuscrits autographes , volume in - 12
de 420. Prix 2 fr. , et 3 fr. , franc de port par la poste.
A Paris , chez Calixte Volland , libraire , quai des
Augustins , n. ° 25.
CABINET du C. Campmas , ingénieur hydraulique.
On y voit plus de soixante inventions nouvelles , d'un
usage général . Elles sont toutes exécutées de la main
du C. Campmas ; les unes en grand , et les autres
en petit volume . L'un de ces objets est le modèle
d'un nouveau monument , disposé non - seulement
pour remplacer la machine de Marly, mais encore pour
faire jouer jour et nuit les superbes cascades de Saint-
Cloud , et , en outre , faire mouvoir une manufacture
immense de matières métalliques.
Ce cabinet ouvre tous les jours de deux à quatre
heures , dans la Cité , n.º 46 , dans la superbe salle
du ci-devant chapitre Notre- Dame.
LE Tocsin maritime contre la prétention des rois d'Angleterre
, à l'empire de la mer ; par Poncet de la
Grave , ancien magistrat , citoyen de Calais , par
lettres d'honneur , ci- devant de plusieurs académies .
Brochure in - 8 ° Prix 1 fr . 25 c. , et franc de port ,
I fr. 50.c. A Paris , chez Moutardier , libraire , quai
des Augustins , n.º 28..
On trouve chez le même et du même auteur , l'His492
ANNONCES.
toire générale des Descentes faites , tant en France qu'en
Angleterre , depuis Jules- César jusqu'à nos jours , avec
des notes historiques , etc. , etc. , 2 vol. in - 8. ° Prix ,
7 fr. 50 cent. et franc de port 9 fr.
"
LE Prisonnier à Londres , où les Préliminaires de Paix ,
comédie- vaudeville en un acte , par les CC Boutard
et Beuchot. Se vend à Paris , chez Barba , libraire ,
palais du Tribunat , etc. An 10.
UN Mot sur tout le monde , où la Revue de Paris pour
l'an 10 ; almanach chantant , par les auteurs des Dîners
du Vaudeville. A Paris , chez Favre , palais du
Tribunat , etc. Papier ordinaire , 1 fr . 20 cent. Papier
fin , I fr. 50 centimes.
-
2
MANIÈRE de bonifier parfaitement, avec facilité et économie
, au moyen d'un appareil simple et solide , les
mauvaises eaux à bord des vaisseaux de guerre et de
de commerce , ainsi que dans tous les pays. Mise
en usage dans la marine de l'état vers la fin de
l'an 8. - Invention présentée au gouvernement , en
l'an 6 , par le C. James Smith. Suivent des considérations
chimiques sur le procédé épuratoire et quelques
autres systèmes analogues , ainsi que sur le dessalement
de l'eau de mer , par le C. Barry , ancien
commissaire géneral de la marine , et ordonnateur
aux Colonies , l'un des fondateurs du Lycée républicain
à Paris. Ín-8. ° Prix broché , 1 fr. 50 cent. , et
2 fr. , franc de port par la poste . A Paris , rue de
Thionville , n.º 116 , près le Pont-Neuf , chez Firmin
Didot. An 10-1801 .
ESS AI sur la mégalanthropogénésie , ou l'Art de faire
des enfants d'esprit , qui deviennent de grands hommes,
suivi des traits physiognomoniques , propres à les
faire reconnaître , décrits par Lavater, et du meilleur
mode de génération .
"
« Les esprits superficiels et mon siécle m'appelleront
« peut -être un fou ; mais je n'ambitionne recueillir
« dans la postérité que la voix du sage. »
Dédié aux membres de l'Institut national de France !!!
par Robert le jeune , des Basses - Alpes. A Paris ,
chez Debray , palais du Tribunat ; et Bailleul , rue
Grange - Batelière , í fr. 50 cent. , et 2 fr. An 10.
ANNONCES.
493
NOUVELLES expériences sur les contre- poisons de l'arsenic
, par Casimir - Renault , médecin , etc. A Paris ,
chez Croullebois , libraire de la Société de médecine ,
rue des Mathurins , . ° 598 , 1 fr. 25 cent. I fr.
50 cent. , franc de port.
INTRODUCTION à la science de l'économie politique et
de la statistique générale ; ouvrage élémentaire , particulièrement
destiné aux personnes qui se livrent
à l'étude de la politique et de la législation ; par
Gabriel Leblanc , défenseur officieux , membre de la
Société des belles - lettres de Paris , etc. A Paris , chez
Renaudière , imprimeur , rue des Prouvaires ; Rondoneau
, place du Carrousel , etc. I vol. An 9.
TRAITÉ de la sphère , avec l'exposition des différents
systemes astronomiques du monde , et un précis des
systèmes physiques de Descartes et de Newton ; ouvrage
enrichi de plusieurs planches , par F. Robert ,
géographe , de l'Institut de Bologne , membre de l'Académie
des sciences et belles - lettres de Berlin ;
deuxième édition . A Paris , chez Pougens , quai Voltaire
, n.º 1o, An 10.
TRAITÉ élémentaire de métaphysique et de morale ,
par M. l'abbé de Lamblardie , curé de la Rocheguyon .
A Brunsvick , de l'imprimerie de P. F. Fauche es
compagnie ; et se trouve à Paris , chez Leclere , imprimeur-
libraire , quai des Augustins. Prix , 2 francs , et
franc de port , 2 fr. 75 centim . 1801 .
VIE polémique de Voltaire , et Histoire de ses proscriptions
, suivie de pieces justificatives ; par Ĝ ***
I vol. in-8. de 450 pages , sur papier carré fin
d'Auvergne. Prix , 4 francs pour Paris , et 5 francs
50 centimes , franc de port par la poste ; papier velin ,
8 francs et 9 francs 50 centimes . A Paris , chez
Dentu , imprimeur-libraire , palais du Tribunat , galeries
de bois , n.º 240.
On reviendra sur cet ouvrage.
TABLE générale raisonnée des matières des cinq premières
années , ou des trente- cinq premiers volumes
de la Bibliothéque britannique , dont quinze de littérature
, quinze de sciences et arts , et cinq d'agriculture,
avec la table des auteurs cités dans le recueil .
A Genève , de l'imprimerie de la Bibliothéque bri494
ANNONCES.
tannique. Et se trouve , chez Manget et Paschoud
et à Paris , chez Magimel , quai des Augustins . 4 fr.
et 5 fr. 25. An 9.- 1801 .
NOTICE historique sur défunt Jacques - Denis-Antoine ,
architecte des Monnaies , membre de l'Institut national
; par le C. Lussault , architecte. Pour Paris ,
60 cent. , et les départements , 75 cent.
DE l'amélioration des bois de charpente et de leur
économie dans les constructions civiles. Pour Paris
30 cent. , et les départements , 35 cent.
1
Se trouve , au bureau du Journal des Bâtiments civils ,
des Monuments et des Arts , rue de Sève , n.º 1039 , et
chez les marchands de nouveautés.
ALMAZOR , ou le soldat du Liban , par Augustin Le-`
jeune ; 3 vol. in- 12 . A Paris , chez Levrault frères.
C
:
Il faut distinguer ce roman de tant de productions
frivoles annoncées sous ce nom. L'auteur a de l'imagination
; son style est souvent pittoresque , mais on
pourrait lui reprocher d'avoir trop accumulé les événements
, et de s'être quelquefois éloigné de la vraisemblance
il y a peut-être aussi un peu de prétention
dans sa manière d'écrire. On ne saurait trop rappeler
aux auteurs de roman , qu'on ne parvient à plaire dans
ce genre , que par le naturel de sentiment et d'exécution
: tout ce qui s'en éloigne refroidit nécessairement
le lecteur. Malgré ces reproches , qu'on n'adresserait
pas à l'auteur si son ouvrage n'était pas digne d'estime ,
on doit lui savoir gré du but qu'il s'est proposé , et
des nombreuses recherches que son travail suppose.
C'est toujours vaincre une grande difficulté que de
rendre l'instruction agréable . Almazor amuse , et ses
lecteurs le suivront avec plaisir dans l'Egypte , dans
la Syrie et dans la Grèce , pour observer ce que les
siécles ont laissé de grands souvenirs sur cette intéressante
portion du globe.
VUES , costumes , moeurs et usages de la Chine ; par
Alexandre , dessinateur attaché à l'ambassade du lord
Macartney , gravés par S. Simon , d'après l'original
publié à Londres , pour faire suite à la traduction
française du Voyage du lord Macartney , imprimé
chez F. Buisson , imprimeur- libraire , et à celle de
Fan Blaan.
ANNONCES.
495
1
Cet ouvrage sera composé de six livraisons ', contenant
chacune quatre planches avec explication , qui paraîtront
de mois en mois , de sorte qu'à dater de la publication
de la première livraison , l'ouvrage entier sera terminé.
dans l'espace de cinq mois.
Le prix de chaque livraison , imprimée sur beau
papier , est de 3 francs , et de 3 francs 25 centimes ,
franc de port.
On en a tiré un petit nombre d'exemplaires sur papier
vélin . Prix , 5 francs .
A Paris , chez Simon , graveur , rue Saint-Jacques ,
n. ° 77 ; et F. Buisson , imprimeur - libraire , rue Hautefeuille
, n.º 20.
L'exécution des quatre gravures composant la première
livraison de cet ouvrage que nous avons sous
les yeux , est extrêmement agréable . Les figures , les
monuments , les accessoires sont traités avec un soin
achevé. Si la suite y répond , comme on doit l'attendre
des talents de l'auteur et des preuves qu'il en donne ,
nous aurons enfin une représentation aussi fidelle qu'agréable
de la physionomie , des édifices , et des formes
de la plupart des objets d'un peuple où tout est si différent
de ce qui existe ailleurs. La plupart de ces objets
sont ou nous paroissent bizarres ; mais tout ce qui est
bizarre n'est pas chinois , comme on pourrait le croire
d'après tant de représentations , où l'on ne trouve que
les caprices et les écarts de l'imagination des artistes.
Ici tout est original d'excellents dessinateurs étaient
attachés à l'ambassade du lord Macartney. Les gravures
anglaises sont d'une grande beauté , et celles- ci sou❤
tiennent avantageusement la comparaison avec elles .
LE MORALISTE de la jeunesse ; par le C. Girot : 2 vol.
in- 18 , de l'imprimerie de Didot jeune , Se vend chez
Onfroy , libraire , ue Saint -Victor , n.º 3. Prix , pap .
ord . broché , 3 fr . , pap . vélin broché , 6 fr.
Fénélon , Bourdaloue , Masillon , Nicole , La
Bruyère , etc.; Mesdames Sévigné , Maintenon , etc ;
Rollin , Marmontel , Laharpe , etc. , etc. , telles sont
les sources où le C. Girot a puisé ; le choix seul de
ces auteurs est l'éloge de son goût et de ses intenerksivays&
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496 ANNONCES.
:
tions. Son ouvrage 'n'est pas seulement le Moraliste de la
jeunesse , il est celui de tous les âges et de toutes les
positions de la vie. Mais il n'est pas aussi sûr que tout
y convienne également aux protestants et aux catholiques
, comme il l'aurait desiré . Ces sortes de mezzo
termine sont dangereux pour un écrivain ; et aussi l'auteur
du recueil n'a pu toujours s'y tenir par exemple ,
dans le chapitre de la religion , de la foi et des livres
saints. Heureusement il a travaillé pour le plus grand
nombre des lecteurs français . La partie typographique
se recommande assez par le nom du C. Didot jeune.
TABLEAU historique et politique des opérations militaires
et civiles de Bonaparte , premier consul de la
république française , orné de son portrait; par J. Chas,
de Nîmes , ouvrage dédié à Madame Bonaparte . A
Paris , chez Arthus Bertrand , libraire , quai des Augustins.
An 10 , 1801. 3 fr . pour Paris , et 4 fr. pour
les départements.
Le même libraire vient d'acheter la propriété et toute
l'édition de l'ouvrage annoncé dans un des derniers
numéros , sous le nom de l'ancienne Géographie. universelle
, comparée à la moderne ; ensuite la Géographie
ecclésiastique , par Joseph-Romain Joly , auteur de la
Géographie Sacrée. 2 gros volumes in-8 ° avec un atlas
in -4. de 18 cartes sur grand raisin . Prix , 18 fr. pour
Paris , 24 fr pour les départements.
LE bonheur rural , ou Tableau de la vie champêtre ,
poème en douze livres et en prose ; par Joseph Rosny,
capitaine d'infanterie. I vol. in-8. , avec deux jolies
figures en taille - douce. Prix , pour Paris ... 3 fr.
Pour les départements , franc de port.....
Le papier grand raisin vélin , pour Paris ....
Pour les départements , franc de port .
Le papier vélin in - 4. , pour Paris.....
Pour les départements , franc de port......
1
7
12.
13
A Paris. An 1o . Chez Poisson , libraire , quai des
Augustins , n. 34.
0
ANALYSE des blessures d'armes à few, et de leur traitement;
par Pierre Dufouart, officier de santé supérieur
, et chirurgien en chef à l'hôpital de Paris.
I vol. in - 8 . de 440 pages. Prix , 5 fr. , et franc de
port , 6 fr. 40 cent . Paris , Charles Pougens , impuimeur
- libraire , quai Voltaire , n .° 10.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le